Home
  By Author [ A  B  C  D  E  F  G  H  I  J  K  L  M  N  O  P  Q  R  S  T  U  V  W  X  Y  Z |  Other Symbols ]
  By Title [ A  B  C  D  E  F  G  H  I  J  K  L  M  N  O  P  Q  R  S  T  U  V  W  X  Y  Z |  Other Symbols ]
  By Language
all Classics books content using ISYS

Download this book: [ ASCII | HTML | PDF ]

Look for this book on Amazon


We have new books nearly every day.
If you would like a news letter once a week or once a month
fill out this form and we will give you a summary of the books for that week or month by email.

Title: Francois De Bienville - Scenes de la Vie Canadienne au XVII siecle
Author: Marmette, Joseph, 1844-1895
Language: French
As this book started as an ASCII text book there are no pictures available.
Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Francois De Bienville - Scenes de la Vie Canadienne au XVII siecle" ***

This book is indexed by ISYS Web Indexing system to allow the reader find any word or number within the document.



http://www.pgdpcanada.net (This file was produced from
images generously made available by The Internet
Archive/Canadian Libraries)



FRANÇOIS
DE BIENVILLE


SCÈNES DE LA
VIE CANADIENNE AU XVIIe SIÈCLE


PAR
JOSEPH MARMETTE


DEUXIÈME ÉDITION

MONTREAL
BEAUCHEMIN & VALOIS, Libraires-Imprimeurs
256 et 258, rue St-Paul

1883



Enregistré, conformément à l'acte du Parlement du Canada, en l'année
1883, par JOSEPH MARMETTE, au bureau du Ministre de l'agriculture, à
Ottawa.



A
L'HONORABLE P.-J.-O. CHAUVEAU
PREMIER MINISTRE, SECRÉTAIRE ET MINISTRE DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE POUR
LA PROVINCE DE QUÉBEC
PAR SON TRÈS HUMBLE ET DÉVOUÉ SERVITEUR

JOSEPH MARMETTE

Québec, 1er septembre 1870.



INTRODUCTION


En publiant une édition définitive de mes romans historiques, avec les
nombreuses corrections de style qu'une expérience plus grande me permet
d'y faire aujourd'hui, je puis enfin réaliser un désir depuis longtemps
caressé, celui de relier par des préfaces ou des précis historiques ces
quatre volumes: _le Chevalier de Mornac_, _François de Bienville_,
_l'Intendant Bigot_ et _la Fiancée du Rebelle_, où j'ai cherché à
peindre fidèlement les époques les plus remarquables de nos annales. A
l'aide de ces additions, je me trouverai avoir atteint--avec plus ou
moins de précision--le but auquel je visai le jour où je traçai les
premières lignes de mon premier livre: rendre plus populaire en la
dramatisant la partie héroïque de notre histoire et l'embrasser dans ces
quatre volumes, où la fiction n'a que juste assez de place pour qu'on
puisse les classer dans la catégorie des romans historiques.

Malheureusement, des exigences de librairie ne me permettent pas de
commencer la publication de cette série d'ouvrages par le premier en
date au point de vue de l'histoire. En effet la scène où se meut _le
Chevalier de Mornac_ se passe à l'époque de l'arrivée du régiment de
Carignan, qui vint, en 1665, donner à la Nouvelle-France un essor tel,
que certains historiens datent de cette époque l'existence sérieuse de
la colonie.

Il se trouve que _François de Bienville_ (1690) est celui de mes livres
que l'on se procure maintenant avec le plus de difficulté, et c'est le
désir de mes éditeurs qu'il soit réédité le premier. Je me rends à leur
demande, sachant du reste combien il sera facile, par la suite, de
placer chacun de ces volumes dans l'ordre qui lui convient.

Laissant donc, pour le moment, _le Chevalier de Mornac_ attendre
patiemment la réimpression, j'esquisserai ici, en quelques traits, les
événements historiques principaux qui se rattachent à _François de
Bienville_, ouvrage dont j'ai la satisfaction d'offrir à mes lecteurs
une édition nouvelle et revue avec soin.

Grâce aux mesures énergiques prises par le marquis de Tracy, que Louis
XIV avait envoyé au Canada en 1665 pour y châtier les Iroquois qui
n'avaient cessé, pendant trente ans, de promener le massacre et la
dévastation dans la colonie, grâce aussi aux encouragements donnés à
l'agriculture et à l'industrie par l'intendant Talon, la Nouvelle-France
était entrée dans une ère d'accroissement et de prospérité assurés. On
put voir alors les forêts tomber sous la hache du bûcheron, des
paroisses surgir sur les bords du Saint-Laurent, aux environs de Québec,
des Trois-Rivières et de Montréal, et le pays se développer rapidement
par une colonisation intelligente et active.

Non contents de donner un vigoureux élan à l'agriculture et à
l'industrie locales, M. Talon et, après lui, le gouverneur Frontenac
lançaient, quelques années plus tard, Jolliet, Marquette et La Salle
vers les immenses solitudes de l'Ouest, et ces expéditions allaient, par
la découverte du Mississipi, agrandir considérablement le domaine de la
France en ajoutant au Canada les riches contrées de la Louisiane.

Ce développement rapide de la Nouvelle-France ne tarda pas à causer de
l'ombrage aux colonies anglaises, ses voisines. Aussi les habitants de
la Nouvelle-Angleterre commencèrent-ils à inciter, sourdement d'abord,
les Iroquois à déclarer la guerre aux Français. En 1686, le colonel
Dongan, gouverneur de la Nouvelle-York, convoquait à Albany les députés
des cinq cantons iroquois, et leur persuadait que les Français avaient
l'intention de faire une nouvelle incursion dans leur pays et qu'il
fallait prévenir les Canadiens en les attaquant, eux et leurs alliés
sauvages. Excités par ces assertions mensongères, les Iroquois reprirent
le cours de leurs atrocités. Il fallait au plus tôt mater l'insolence de
ces barbares, et M. de Denonville, alors gouverneur du Canada, envahit,
en 1687, le territoire iroquois à la tête de huit cents soldats, de
mille miliciens et de six cents sauvages. Après avoir culbuté huit cents
Tsonnontouans, l'expédition battit le pays pendant dix jours, brûlant
les moissons, les provisions de grain, ainsi que les bourgades
principales, et s'en revint victorieuse à Québec, après avoir parcouru
quatre cent soixante lieues, à travers forêts, fleuves et rivières,
depuis le vingt-quatre mai jusqu'au dix août. Tel fut l'effet de cette
vigoureuse mesure, que, par suite de la famine et de la terreur qui la
forcèrent de se disperser, la nation des Tsonnontouans, qui comptait
auparavant dix mille âmes et plus de huit cents guerriers, se trouva
réduite de moitié.

Cette sévère correction inspira d'abord une crainte salutaire aux
Iroquois, qui demandèrent de nouveau la paix. Mais ceci ne faisait pas
le compte du colonel Dongan qui, à force d'insinuations et d'instances,
engagea derechef ces sauvages à se ruer en masse sur la colonie
française.

Pendant les années 1688 et 1689, les Iroquois firent les plus grands
ravages dans le gouvernement de Montréal. Au mois d'août 1689, après une
succession de massacres accomplis dans les environs de cette ville avec
une cruauté inouïe, une de leurs bandes s'abattait sur Lachine, où elle
égorgeait, avec des raffinements de cruauté, deux cents personnes et en
emmenait cent vingt en captivité. La terreur que ces bandits
inspiraient était si grande qu'ils restèrent maîtres de la campagne
pendant deux mois.

Dans ces circonstances critiques, M. de Frontenac, qui avait été rappelé
en France quelques années auparavant, fut préposé pour la seconde fois
au gouvernement du Canada. Ce gouverneur intelligent, hardi, doué d'une
volonté de fer, était bien celui qui convenait à la situation. Pour
punir d'abord la perfidie de Dongan et intimider ensuite les Iroquois,
M. de Frontenac lança, coup sur coup, contre la Nouvelle-Angleterre
trois expéditions, qui détruisirent les bourgs de Schenectady,[1] de
Salmon-Falls et de Casco, massacrèrent une partie des habitants et
firent prisonniers ceux qui échappèrent à la première furie de
l'attaque. Revanche sévère, cruelle même, mais conséquence inévitable
des massacres que la population de la Nouvelle-Angleterre avait
provoqués chez nous l'année précédente.

      [Note 1: Nous avons raconté dans notre premier essai, _Charles
      et Eva_, publié dans la _Revue canadienne_ de 1865, l'épisode de
      l'expédition contre Schenectady.]

C'est à la suite de ces événements que les colons anglais se décidèrent
à envahir le Canada à la fois par terre et par mer, afin d'en chasser
les Français et de s'emparer du pays.

Le récit de cette expédition fait le sujet principal de _François de
Bienville_.

Québec, 8 avril 1882.



PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION


Le récit qui va suivre n'est le fruit ni du caprice, ni du hasard,
contrairement au grand nombre de ces œuvres légères dont notre temps est
ahuri. Et, comme il n'est guère probable qu'on mette le motif qui me l'a
fait écrire au compte de l'intérêt pécuniaire--il est bien établi que
les lettres ne sauraient, au Canada, faire vivre, même médiocrement, le
plus frugal comme le plus fécond des écrivains--je puis dire avec
Montaigne, dès le début: "Cecy, lecteurs, est un livre de bonne foy."

En voici la raison.

Bercé, dans mon enfance, par les chants populaires et les légendes avec
lesquelles on provoquait mon sommeil, déjà mon imagination s'éveillait
au récit de ces histoires de loups-garous et de revenants qui font les
délices des vieilles femmes et des enfants.

Plus tard, bien que très jeune encore, je pus lire quelques romans de
sir Walter Scott. Alors, quand le soir je regagnais mon lit, il me
semblait entendre, dans le vent de la nuit, le son prolongé des
trompettes des hérauts sonnant la fanfare d'un tournoi. Et, lorsque le
sommeil venait mettre un terme à ces insomnies, je croyais quelquefois,
dans un songe, ouïr les pas sonores des chevaux de hardis hommes d'armes
ébranlant le pont-levis d'un antique donjon.

Par la suite, on emprisonna mes douze ans et mes rêveries d'enfant dans
les sombres murailles du collège. Passer, sans transition, d'une liberté
presque absolue au sévère régime d'une captivité de dix mois, et de
promenades forcées à travers les steppes arides de la syntaxe latine, en
la maussade compagnie d'une caravane de _pensums_, c'était très dur.
Mais, comme il n'est pas de désert sans oasis, je trouvai bientôt moyen
d'avoir des heures charmantes en l'aimable compagnie des livres que
j'aimais tant. Que de fois alors n'ai-je pas, à la barbe du maître
d'étude, battu les prairies et les forêts avec Bas-de-Cuir, le héros
favori de Cooper, tandis que mes compagnons de misère se piquaient aux
chardons du "jardin des racines grecques!" Combien de fois, en classe,
n'ai-je pas fait le coup de feu contre les sauvages du Mexique avec le
Coureur des bois de Louis de Bellemare, alors que mon maître biffait un
onzième solécisme dans mon dernier thème latin, et que mon voisin de
droite s'endormait doucement à la cadence monotone d'une _décade_ rétive
aux freins de la mémoire!

Vint un jour enfin, où, lassé par la lecture exclusive de ces fictions,
je me mis à lire l'histoire de mon pays. Aux émouvants récits des
luttes, des aventures et des souffrances de nos aïeux, tout
l'enthousiasme de mes jeunes ans, toutes les facultés de mon imagination
se concentrèrent sur ces faits aussi brillants que vrais; et, à mesure
que j'avançais en la lecture de ces pages attachantes, une idée qui
m'était venue tout d'abord, surgissait, croissait, grandissait en moi:
c'était de rendre populaires, en les dramatisant, des actions nobles et
glorieuses que tout Canadien devrait connaître.

C'est dans le premier essor de cette pensée que j'écrivis, il y a cinq
ans, ma Nouvelle _Charles et Eva_. J'avais alors vingt ans; à cet âge,
on ne doute de rien, et l'on ne sait pas grand'chose. Aussi y a-t-il
plus de bonne volonté que de mérite et de style dans cette malheureuse
Nouvelle, qui n'en est pas une.

Mais le lecteur fut assez bon pour ne se point fâcher, et donna même un
bienveillant sourire à cette tentative dans un genre encore peu
exploité dans notre pays.

Enhardi par cette tacite approbation, j'ai continué de cultiver mon
idée, et d'ajouter à mes ressources littéraires et historiques. Et voilà
pourquoi je crois pouvoir dire, en livrant cet écrit à la publicité, que
c'est un livre de bonne foi, puisqu'il est né d'une pensée sérieuse.

D'ailleurs, loin de fausser l'histoire, comme il arrive malheureusement
dans le très grand nombre des romans historiques, je me suis au
contraire efforcé de la suivre rigoureusement dans toutes les péripéties
du drame. De sorte que le lecteur saisira facilement la ligne de
démarcation qui, dans ce récit, sépare le roman de l'histoire.

Mais on me reprochera, peut-être, l'aridité de certains détails qui
pourront, aux yeux de quelques lecteurs, sembler étranges dans une œuvre
d'imagination. A cela je répondrai que, mon but étant de faire mieux
connaître un des plus beaux épisodes de nos annales--le second siège de
Québec--je n'ai, à dessein, employé d'intrigue que ce qu'il en faut pour
animer mon récit.

Aussi bien heureux serai-je, si je puis dire comme le poète:

        "Le conte fait passer le précepte avec lui."


Québec, 1er septembre 1870.



FRANÇOIS DE BIENVILLE


        Pensez-vous quelquefois à ces temps glorieux
        Où seuls, abandonnés par la France leur mère,
        Nos aïeux défendaient son nom victorieux,
        Et voyaient devant eux fuir l'armée étrangère?
        Regrettez-vous encor ces jours de Carillon,
        Où, sur le drapeau blanc attachant la victoire,
        Nos pères se couvraient d'un immortel renom,
        Et traçaient de leur glaive une héroïque histoire?

        O. CRÉMAZIE.



CHAPITRE PREMIER.

PORTRAITS EN PIED DU VIEUX TEMPS.


--Qui vive?

--France.

--Le mot d'ordre?

--Canada.

--Passez!

Ces mots furent prononcés dans la nuit du 14 octobre de l'an de grâce
1690; et la sentinelle qui veillait au pied de la côte de la Montagne,
livra passage à trois hommes, des militaires, car leur épée relevait un
pan de leur manteau, tandis que leur feutre à longue plume s'inclinait
crânement sur l'oreille droite.

Le factionnaire leur ayant présenté les armes, ils escaladèrent, tant
bien que mal, un retranchement qui barrait en cet endroit la rue dans sa
largeur, et continuèrent l'ascension de la montée.

Comme ils arrivaient au milieu de la côte, le cri d'un second
factionnaire arrêta de nouveau leur marche; ils y répondirent et
passèrent outre.

--Qui vive? leur demanda une troisième sentinelle qui montait la garde à
l'entrée de la haute ville.

--Vive Dieu! s'écria celui des trois arrivants qui venait de donner le
mot de passe, il paraît que l'on fait bonne garde en notre ville de
Québec! France et Canada, mon brave.

--Monseigneur le gouverneur, murmura le soldat en présentant les armes.

C'était en effet le comte de Frontenac, qui arrivait de Montréal avec
le sieur François Le Moyne de Bienville. Leur compagnon était M.
Prévost, major de Québec, qui avait eu le commandement de la ville en
l'absence du gouverneur.

Vers le coucher du soleil, on avait averti le major que l'on voyait un
canot descendre au loin le courant du fleuve et s'approcher de la ville.
Pensant que ce pouvait être le comte de Frontenac qui venait dans cette
embarcation, M. Prévost était descendu à sa rencontre afin de le
recevoir.

A peine le comte eut-il passé la porte de palissades qui séparait la
haute ville de la basse, qu'il fut accueilli par de joyeux vivats. Les
habitants venaient acclamer au passage celui qu'ils regardaient comme
leur sauveur dans la situation critique où ils se trouvaient depuis
quelques jours.

Quand il entra dans le château Saint-Louis (ou château du Fort, comme on
disait à cette époque), il y avait aussi là nombreuse réunion de
notables tant civils que militaires. Grande était l'inquiétude des bons
bourgeois de Québec, depuis qu'ils connaissaient l'arrivée d'une flotte
anglaise dans le Saint-Laurent. Aussi s'étaient-ils portés en foule au
château, quand ils avaient appris que M. le major s'était rendu à la
basse ville pour y recevoir le gouverneur. On avait tellement confiance
en son courage et en son expérience, que la seule présence du comte au
milieu d'eux rassurait en quelque sorte les esprits les plus alarmés.

Louis de Buade, comte de Frontenac, chevalier de l'ordre de Saint-Louis
et gouverneur de la Nouvelle-France, avait alors soixante-dix ans; on ne
lui en aurait pas donné soixante, tant il était vert, actif et vigoureux
encore. Figure martiale, maintien plein de distinction et de grâce,
extérieur à la fois digne, imposant et sévère, il était le vrai type de
ces gentilshommes français, moitié soldats moitié courtisans, qui
brillaient alors au premier rang, tant à la cour qu'à l'armée du grand
roi.

Son œil noir étincelait sous un grand front à peine sillonné de rides
légères, tandis que son nez en bec d'aigle et ses lèvres minces qui
commençaient à fuir le menton un peu trop proéminent, donnaient à
l'ensemble de sa physionomie un air spirituel, mais impératif.

Aussi n'aurez-vous nulle raison d'être surpris, si j'ajoute que le comte
exigeait l'obéissance la plus ponctuelle chez ses subordonnés. Quand il
avait commandé, il fallait se soumettre; sinon, l'orage éclatait. Les
démêlés qu'il eut, lors de son premier gouvernement, avec M. Perrot,
l'abbé de Fénelon et l'intendant Duchesneau, sont là pour le prouver.
Vous avouerez cependant avec nous que les deux premiers n'étaient pas
sans reproches puisqu'ils furent rappelés en France, où le roi logea
Perrot à la Bastille, tandis qu'il défendait à M. l'abbé de Fénelon de
remettre les pieds sur nos rivages.

Mais ce fut bien pis lorsque l'intendant se fut mis en guerre ouverte
avec lui. Le vieux gentilhomme, qui avait eu, dit-on, un roi (Louis
XIII) pour parrain, et la discipline militaire pour tutrice--il n'avait
que dix-sept ans quand il entra dans l'armée--voulut se raidir contre
les récalcitrants, et punir à tout prix leurs refus répétés
d'obéissance. Alors l'intendant porta jusqu'au pied du trône ses
plaintes et celles du parti qui le soutenait--plaintes plus ou moins
fondées--et les deux adversaires furent rappelés en France en 1682.

La colonie s'était bientôt ressentie de la perte qu'elle venait de faire
en la personne de ce gouverneur. Les temps étaient des plus difficiles à
cette époque, et il fallait un homme de talents et d'énergie pour faire
face aux circonstances.

La molle et malheureuse administration de MM. de La Barre et de
Denonville mit bientôt la Nouvelle-France à deux doigts de sa perte.
Mais Louis XIV, qui se connaissait en hommes, renvoya le comte de
Frontenac au Canada, vers la fin de l'année 1689, pour y rétablir le
prestige du nom français.

Ce qui prouve beaucoup en faveur de l'habile administrateur, c'est qu'à
son retour à Québec, il fut reçu avec de grandes démonstrations de joie
par tous les habitants, y compris ceux-là mêmes qui avaient le plus
contribué à son rappel en France, quelques années auparavant.

Peu de temps avant le retour de M. de Frontenac, le tomahawk iroquois
avait frappé le plus terrible des coups à Lachine, où deux cents
personnes avaient péri dans cette néfaste journée. Les auteurs de ce
drame sanglant promenaient encore par le pays l'effroi de leurs armes,
quand le comte de Frontenac arriva au secours des colons.

La situation prit dès lors un autre caractère. Dans l'espace de quelques
mois, Schenectady, Salmon-Falls et Casco, bourgs fortifiés de la
Nouvelle-Angleterre, disparaissaient sous des ruines; tandis que les
Iroquois étaient repoussés, et que le brave d'Iberville laissait aux
Anglais, dans la baie d'Hudson, les sanglants souvenirs de ses
audacieuses victoires.

Tel était le comte de Frontenac, gouverneur de la Nouvelle-France, au
début de ce récit.

Au moment où nous vous présentons à lui, sa tête, ornée d'une perruque
légèrement poudrée et à torsades ou tire-bouchons, descendant à droite
et à gauche de sa mâle figure, était coiffée d'un chapeau à trois cornes
bordé d'or. Son manteau de voyage, de couleur sombre, aussi galonné
d'or, laissait entrevoir un long justaucorps gris à parements et à
retroussis de couleurs tranchantes, et en dessous une courte veste
brodée. Il portait encore des nœuds de cravate de dentelle, des nœuds
d'épaule et d'épée. Le bas de ses chausses s'engouffrait en bouffant
dans des bottes de chasse évasées par le haut, dont il avait eu la
précaution de se munir pour le voyage. Les poignets de ses mains
blanches, mais amaigries par l'âge, se perdaient dans les gracieux
replis de deux manchettes de dentelle. Enfin, un large baudrier, tout
brodé d'or, lui descendait de l'épaule droite au côté gauche et retenait
une brillante épée, dont le bout du fourreau relevait le manteau par
derrière, tandis que la poignée, appuyée sur sa hanche gauche, laissait
miroiter à la lumière des bougies les pierreries dont la garde était
ornée.

MM. Prevost et de Bienville étaient moins richement vêtus. Un simple
filet d'or bordait le chapeau du major, tandis que celui du jeune Le
Moyne n'était garni que d'un galon d'argent. Toutefois, M. Prevost, au
lieu d'être chaussé de lourdes bottes, comme le comte et Bienville, ne
portait que des bottes de ville, ou bottines, et de longs bas de soie
noire qui laissaient librement se dessiner son musculeux mollet.

François Le Moyne, sieur de Bienville, compagnon de voyage de M. de
Frontenac, avait vingt-quatre ans. Bien qu'il doive être un des
principaux acteurs dans ce récit des hauts faits d'un âge héroïque,
veuillez bien, jolies lectrices, ne le point orner d'avance de ces
qualités extérieures dont beaucoup de romanciers se plaisent à habiller
leurs héros.

Bienville n'avait pas une de ces tailles élancées qui se dessinent si
bien, selon le goût moderne, sous la coupe plus ou moins élégante des
habits de nos tailleurs à la mode; bien au contraire, il était trapu,
courtaud, robuste et carré.

Sa main n'était ni effilée ni blanche, comme celle de ces héros de
romans, plutôt propres à chiffonner les dentelles d'une folle marquise
dans une collation sur l'herbe,[2] qu'à pourfendre un homme au champ
d'honneur.

      [Note 2: Les collations sur l'herbe, dans les jardins et les
      grottes, étaient en grande vogue, en France, vers le milieu et la
      fin du dix-septième siècle. Voyez Monteil, Le Grand d'Aussy, etc.]

Le nôtre arrivait de la baie d'Hudson, où il avait guerroyé contre
l'Anglais, pendant plusieurs mois, avec ses frères d'Iberville,
Sainte-Hélène et Maricourt. Accoutumées, lors des fréquentes expéditions
qu'il faisait à travers les bois, à manier la hache autant que l'épée,
ses mains étaient devenues épaisses, larges et musculeuses.

Enfin, lectrices, dernière déception pour vous, M. de Bienville n'était
pas beau de figure. Cependant, pour rester dans le vrai, je dois me
hâter d'ajouter qu'il n'était certainement pas laid.

Si vous aviez examiné ses grands yeux bruns, où se lisaient
l'intelligence, le courage, ainsi qu'une aristocratique fierté, ses
lèvres tant soit peu dédaigneuses et si fines de contour, vous n'auriez
pas remarqué, sans doute, qu'il avait la figure osseuse et fort peu
d'animation dans le teint. Si enfin, tenant vos doigts mignons dans sa
main nerveuse et dure, cet homme, frère de héros et héros lui-même, vous
eût dit: "Je vous aime," peut-être alors, mademoiselle, aurait-il pris
un extérieur plus séduisant à vos yeux, et n'auriez-vous pas retiré
votre main tremblante de celle du galant guerrier.

La famille de François Le Moyne de Bienville était originaire de
Normandie. Le père de notre héros, Charles Le Moyne, qui avait brillé au
premier rang dans les combats alors si fréquents avec les Iroquois,
avait eu onze fils et deux filles. Cinq des premiers moururent au champ
des braves, après avoir étonné leurs contemporains par leur courage
indomptable et leurs merveilleux faits d'armes.

M. de Bienville, quatrième fils de Charles Le Moyne, avait déjà, tout
jeune qu'il était encore, la réputation bien méritée d'un vaillant
soldat et d'un bon officier. Il avait, l'année précédente, fait ses
preuves à la baie d'Hudson, où il avait rivalisé d'audace avec ses
frères.

Il était à peine revenu de ces contrées, et se trouvait à Montréal,
quand M. de Frontenac, qui s'y était aussi rendu pour s'opposer à
l'invasion par terre tentée par Winthrop, dont nous parlerons bientôt,
ayant été rappelé à Québec par l'approche d'une flotte anglaise, lui
avait demandé de descendre à la capitale en sa compagnie. Comme le
sieur de Bienville flairait de loin la poudre, haïssait mortellement
l'Anglais, et se trouvait bien partout où il y avait de glorieuses
estocades à donner--quitte à en recevoir en échange--il avait accepté
avec joie, et s'était aussitôt embarqué avec le comte, qui
l'affectionnait particulièrement.

Mais ils avaient couru maint danger en descendant le fleuve: leur barque
s'était échouée à la Pointe-aux-Trembles; et, pour ne point perdre de
temps, ils avaient pris un mauvais canot d'écorce, qui faillit chavirer
plus d'une fois avant de les amener à bon port.

C'est après toutes ces péripéties que nous les avons vus monter au
château du Fort en compagnie du major Prevost.

La chambre où ils entrèrent était spacieuse. Dans la vaste cheminée, qui
occupait à elle seule plus de la moitié de l'un des pans de la pièce,
pétillait un feu des mieux nourris.

--Vive Dieu! mon cher Bienville, dit le comte en s'approchant du bon feu
clair, voici qui vaut mieux, je pense, que cet air glacial de tantôt.
Allons, mon gentilhomme, prenez place à ma gauche, et vous, major,
asseyez-vous sur ce siège à ma droite.

Puis, se tournant vers un valet de chambre:

--Faites servir le souper.

--Eh bien! major, dit-il ensuite, quoique l'on fasse ici bonne garde,
l'ennemi n'est pas encore en vue.

--Non, monsieur le comte, mais peut-être qu'il n'est pas bien loin.

--Ah!.....quelles nouvelles en avez-vous?

--J'ai envoyé ce matin un éclaireur à la découverte, et il a aperçu des
bâtiments mouillés en grand nombre au pied de l'île.

--Par la mordieu! s'écria le gouverneur, qui jurait en bon gentilhomme,
pourvu que mes soldats et miliciens de Montréal et des Trois-Rivières
aient le temps d'arriver. Mais il serait peut-être bon d'envoyer sur
l'heure un officier avec un détachement, pour observer l'ennemi et nous
avertir de son approche.

Et se tournant vers un valet de chambre, qui attendait ses ordres à
distance respectueuse:

--Allez dire au chevalier de Vaudreuil que je le voudrais voir
immédiatement; il était ici quand je suis arrivé.

Le valet s'inclina, sortit et revint quelques moments après, annonçant
au gouverneur que le chevalier était reparti, mais qu'on l'allait
quérir.

--Monseigneur est servi, dit au même instant un second serviteur.

Se tournant alors avec quelque vivacité vers la table où fumaient force
plats, tout propres à faire venir l'eau à la bouche:

--Allons! messieurs, s'écria gaîment le gouverneur, à table! à table!

Quoiqu'il sût se priver au besoin, M. de Frontenac aimait la bonne
chère, et, la preuve, c'est qu'il avait littéralement mangé son
patrimoine. Dame! on ne vivait pas piètrement, de son temps, à l'armée
ou à la cour du roi magnifique; et d'ailleurs, la caisse d'épargne
n'était pas encore inventée. Un jour vint où le comte, pour avoir vécu
trop joyeusement, se trouva réduit à la cape et à l'épée. Louis XIV
l'envoya en Canada, beaucoup pour ses talents, et un peu pour se
refaire. M. de Frontenac s'y couvrit de gloire, mais demeura pauvre
d'écus, grâce à la modicité de ses appointements.

Cela ne l'empêchait pourtant pas d'avoir bonne table en son château
Saint-Louis, et d'y bien traiter ses hôtes. Que le lecteur en juge par
lui-même.

Composé de quatre services, le repas consistait en maints plats
succulents qui attestaient l'habileté du cuisinier.

A l'avant-garde des entrées, on apercevait d'abord de grands et petits
potages au bouillon et au poulet; puis venaient un rosbif de mouton
garni de côtelettes, et deux pâtés chauds, l'un de chevreuil et l'autre
de venaison de choix, dont la croûte, soulevée en paillettes dorées,
devait faire trouver bien doux le mignon péché de gourmandise.

Entre les pièces de rôt, vous auriez certainement remarqué trois bassins
de bécassines, de perdreaux et de pluviers rôtis à la broche; je ne
parle de certains chapelets d'alouettes servies enfilées par six ou
douze sur les petites broches de bois qui les avaient vues rôtir, que
pour vous faire entendre combien le joyeux Rabelais aurait aimé d'y
réciter un rosaire.

Les succulents petits plats qui suivaient, ressortaient de la foule des
entremets, ou troisième service: d'abord, c'étaient des salades sucrées
et salées, puis une omelette parfumée, suivie de beignets, de tourtes à
la moelle, de blancs-mangers et de crèmes brûlées, pour hors-d'œuvres.

En dernier lieu venait le dessert, où se montraient d'abord les fruits
de la saison, pommes, etc., disposés en pyramides; puis de provoquantes
pièces de four et des gâteaux fins, tels que tartes, biscuits,
massepains et macarons; enfin quelques crèmes légères et des conserves:
le tout dignement couronné par des vins de France et des liqueurs.[3]

      [Note 3: La dénomination de chacun de ces divers mets est très
      exacte pour l'époque dont nous nous occupons. Nous avons suivi, à
      cet égard, la partie de l'ouvrage de Monteil qui concerne le XVIIe
      siècle, et le Grand d'Aussy, dans son histoire "de la vie privée
      des Français."]

Nos dignes gentilshommes, dont l'appétit était en harmonie avec la bonne
ordonnance du repas, mangèrent quelque temps en silence pour étourdir la
grosse faim. Alors le major, qui venait de battre en brèche et avec
grand succès un second bastion de pâté, s'adressant au gouverneur:

--Je dois vous apprendre, monsieur le comte, lui dit-il, que j'ai donné
ordre aux milices des deux rives, en bas de la ville, de se rendre à
Québec avec la plus grande diligence.

--Fort bien, major. Et qu'avez-vous fait pour la défense de la place?
demanda M. de Frontenac, tout en suçotant avec délices un aileron de
pluvier.

--Voici, monsieur le comte. J'ai fait planter des palissades depuis le
palais de M. l'intendant, en remontant jusqu'à la cime du cap. Ces
ouvrages sont défendus aux extrémités et au centre par trois petites
batteries. Nous n'avons, comme vous savez, que douze gros canons; j'en
ai mis neuf en batterie à la haute ville, réservant les trois autres
pour défendre les quais de la basse ville, qui sont aussi protégés par
plusieurs pièces de petit calibre. En outre, vous avez vu, en arrivant,
que la montée du port à la rue Buade est traversée par trois lignes de
barriques remplies de terre et de pierres, et garnies de chevaux de
frise.

--Bravo! major; Vauban ne ferait pas mieux! Mais savez-vous, messieurs,
que c'eût été mille fois tant pis pour nous, si les Anglais étaient
arrivés ici trois jours plus tôt?

--Oui, d'autant plus que nous avons commencé nos travaux de
fortification seulement avant-hier.

M. de Frontenac venait de se verser du bon vieux vin, comme l'attestait
une respectable couche de poussière qui régnait sur la bouteille par
droit de très haute prescription.

--Messieurs, je bois à votre santé, faites-moi raison, dit-il en portant
à ses lèvres un gobelet d'or, gravé à ses armes, selon la coutume du
temps.

On annonça le chevalier de Vaudreuil.

--Salut à vous! monsieur le chevalier, lui dit le gouverneur.

Le nouveau venu s'inclina, et parut attendre les ordres du comte.

--Approchez un peu par ici, lui dit M. de Frontenac, et versez-vous de
ce chablis, afin que nous en prenions tous ensemble à la gloire de la
France, pour le service de laquelle je vous ai fait mander. A la gloire
de nos armes!

--A la gloire de nos armes! répétèrent les convives.

--Eh bien! colonel,[4] vous allez prendre cent hommes avec vous, et
pousser une reconnaissance jusqu'à l'île d'Orléans, afin de surveiller
l'ennemi.

      [Note 4: Le chevalier de Vaudreuil était colonel des troupes.]

--Cette nuit même, monsieur le comte?

--Sur-le-champ; et aussitôt que la flotte se mettra en mouvement, venez
nous l'annoncer. Inutile d'ajouter, je crois, que vous ferez le coup de
feu si vous rencontrez l'Anglais dans l'île, ou s'il tente d'y faire une
descente.

Le chevalier salua profondément et sortit.

Leur repas terminé, le gouverneur et ses deux hôtes reprirent place
auprès du feu.

Le major, désirant apprendre l'état des affaires à Montréal, et voyant
le comte en colloque avec ses réflexions, s'adressa au jeune Bienville,
qui ne demandait pas mieux que de se délier un peu la langue après un
bon repas.

--Monsieur de Bienville, lui dit le major, parlez-moi donc du général
Winthrop et de son expédition contre Montréal.

--Oh! Winthrop n'est pas beaucoup à craindre par le temps qui court.

--Comment cela?

--Eh bien! major, vous savez qu'à la première nouvelle du projet
d'incursion des Anglais, monseigneur le gouverneur était monté à
Montréal pour ordonner la levée générale des troupes et des milices.
Nous étions donc douze cents hommes réunis à la
Prairie-de-la-Magdeleine, tous brûlants du désir de nous escrimer un peu
avec l'Anglais et de lui ôter, une fois pour toutes, l'envie de revenir
à la charge, quand de singulières nouvelles nous arrivèrent du lac
Saint-Sacrement. Il s'agissait d'abord de jalousie entre les chefs de
l'expédition, Winthrop réclamant le commandement de toute l'armée,
tandis que plusieurs autres officiers nourrissaient les mêmes
prétentions; sans compter que les sauvages alliés des Anglais, les
Iroquois, les Loups et les Sokoquis, désiraient conserver leur
indépendance et n'obéir qu'à leurs chefs ordinaires.

Puis la jalousie commençait à tourner à la discorde, et la discorde au
désordre, quand la petite vérole fit son entrée dans leur camp.

Ce fléau fit bientôt de tels ravages, que les sauvages, dont il mourait
un plus grand nombre, accusèrent leurs alliés de les avoir empoisonnés.
Aussi s'en allèrent-ils bientôt tous à la débandade; tandis que les
troupes anglaises, se voyant ainsi délaissées, tirèrent pays de leur
côté et se rabattirent sur Albany. Dans cette ville, la discorde
continuant parmi les chefs, pendant que l'épidémie sévissait sur les
soldats, les expéditionnaires plantèrent là le drapeau, et lui
tournèrent le dos pour regagner leurs foyers.

--Fameux! s'écria le major, en riant à gorge déployée; fameux!... Mais
ces nouvelles sont-elles certaines?

--Assurément qu'elles le sont, interrompit ici M. de Frontenac, puisque
j'ai moi-même envoyé un Abénaquis dans le camp ennemi. Mon homme y est
arrivé juste au moment où la dissension était à son comble. Il a vu les
Anglais lever le camp et rebrousser chemin; et en revenant, il a
rencontré une bande de Sokoquis qui lui ont appris ce qui venait de se
passer à Albany. Ces pauvres sauvages sont en grande rage contre les
Anglais, tant ils sont convaincus que ces derniers les ont empoisonnés
pour s'en défaire en masse.

N'ayant plus rien à craindre de ce côté-là, j'avais licencié les
milices, et j'allais faire rentrer les troupes dans leurs quartiers
d'hiver, quand, mardi dernier (le 10 octobre), je reçus votre premier
message, qui m'annonçait la présence d'une flotte anglaise dans le bas
du fleuve. Je m'embarquai immédiatement. Le lendemain, je rencontrai
votre second courrier vis-à-vis de Sorel. Les détails circonstanciés
qu'il m'apportait ne me laissant plus aucun doute, je renvoyai le
capitaine Ramesay vers M. de Callières[5] afin de faire descendre ici
les troupes et la majeure partie des milices. Je donnai pareillement mes
ordres, en passant, aux Trois-Rivières, et fis ensuite la plus grande
diligence pour arriver ici.

      [Note 5: Alors gouverneur de Montréal.]

--Les troupes de Montréal et des Trois-Rivières, monseigneur,
doivent-elles vous suivre de près?

--J'espère qu'elles seront ici demain, pourvu, toutefois, qu'il ne leur
arrive aucun accident qui les retarde. Car alors tout serait fini;
c'est-à-dire qu'il nous faudra mourir, puisque nous sommes à peine, dans
la ville, deux cents hommes en état de porter les armes. Mais,
n'importe, s'écria le noble vieillard en se levant dans un moment
d'enthousiasme, nous périrons à notre poste, et le bruit de notre
agonie, traversant les mers, s'en ira dire à notre France que les frimas
du Canada ne glacent point le sang de ses enfants.

Je puis compter sur tous; et avec des officiers comme vous, messieurs,
les soldats ne peuvent qu'être braves.

Oh! à propos, monsieur de Bienville, votre belle conduite à la baie
d'Hudson, où vous vous êtes distingué comme volontaire, a attiré mon
attention sur vous; laissez-moi vous récompenser des services que vous y
avez rendus à la France et au Canada, en vous nommant enseigne de la
compagnie de marine commandée par votre frère M. de Maricourt. Monsieur
l'enseigne, donnez-moi la main. Bien! bien! continua le comte qui sentit
la main de François trembler d'émotion dans la sienne, et vit une larme
glisser sur la joue brunie du jeune homme, vous êtes un noble cœur.
Demain matin, vous recevrez votre brevet. Mais quel dommage que le brave
d'Iberville ne soit pas ici! la belle besogne que vous feriez tous
ensemble, messieurs Le Moyne![6]

      [Note 6: D'Iberville faisait voile, en ce moment-là, pour la
      France. Il revenait de la baie d'Hudson, et avait dessein de se
      rendre à Québec, lorsque, dans le golfe, il aperçut la flotte de
      Phipps qui remontait le Saint-Laurent. Ce voisinage n'étant pas
      sûr, il vira de bord et continua son voyage vers la mère patrie.]

--Mille fois merci de vos bontés pour mes frères et pour moi,
monseigneur! répliqua le jeune homme; soyez certain que ma nouvelle épée
ne se rouillera pas au fourreau.

--Oh! je vous crois sans peine, reprit M. de Frontenac en souriant; mais
l'heure est avancée, et je voudrais faire une ronde de nuit afin de voir
si toutes les gardes sont à leur poste. Venez-vous, monsieur le major?
Or çà, mon cher Bienville, n'oubliez pas que vous êtes mon hôte pendant
toute la durée de votre séjour à Québec.

--J'accepte avec plaisir et reconnaissance, monseigneur. Comme la
soirée n'est pas encore terminée, j'ai envie d'aller serrer la main de
mon bon ami le lieutenant d'Orsy.

--Ah! ah! je comprends! C'est-à-dire que vous voulez en même temps vous
informer de la santé de mademoiselle sa sœur. Elle est très bien, cette
enfant-là. Je vous en félicite d'autant plus sincèrement, qu'il paraît
que vous lui faites un peu la cour. Mais, allons! ne rougissez pas
ainsi; il n'y a rien que de très louable en ce sentiment-là. Allez,
monsieur, ajouta le gouverneur d'un ton plus sérieux en sortant du
château, et mettez à profit les quelques heures de répit que l'ennemi
nous laisse; car Dieu seul sait ce que l'Anglais et demain nous
réservent. Au revoir!

--Au revoir et grand merci, monseigneur, dit Bienville, qui descendit à
pas pressés l'éminence sur laquelle était assis le château, et se
dirigea vers la rue Buade, tandis que le comte de Frontenac et le major
Prevost s'engageaient dans la rue Saint-Louis.

Ainsi que la nature à la veille des grandes crises, la ville reposait
silencieuse, et les volets de chaque habitation étaient clos de façon à
ne laisser passer aucun jet de lumière, si lumière il y avait au dedans.
Car on n'aurait pu dire si les habitants de la ville sommeillaient, ou
si le danger prochain qui s'annonçait menaçant les tenait éveillés.

Bienville, dont l'impatience paraissait croître à mesure qu'il avançait,
doubla le pas, s'engagea bientôt et disparut dans l'ombre de la rue
Buade, dont les échos, subitement réveillés, semblaient reprocher à ce
passant tardif d'oser troubler ainsi leur repos.



CHAPITRE II.

LE VIEUX QUÉBEC.--LES AMIS.


Perché, comme un nid d'aigle, sur son roc escarpé, Québec a vu passer
bien des tourmentes depuis sa fondation jusqu'à nos jours; et, comme
l'aire du roi des montagnes, d'autant plus secoué par la tempête qu'il
est suspendu plus haut, de même aussi notre vieille cité a dû lutter
plus fort contre l'ouragan que Montréal et Trois-Rivières, assises
modestement toutes deux dans la plaine.

Comme Hercule dans son berceau, Québec naissant sortit vainqueur de la
lutte qu'il dut soutenir contre l'iroquois reptile. Mais à peine ses
quelques maisons remplaçaient-elles les ouigouams disparus de la
mystérieuse bourgade de Stadacona, qu'un nouvel ennemi fondit sur la
petite ville de Champlain. Affaibli par de tristes rivalités, épuisé par
la disette, Québec tomba sous cette première attaque des Anglais;
c'était en 1629. Mais, là-haut, Dieu veillait sur la France-Nouvelle: il
la voulait catholique, cette colonie destinée à contre-balancer un jour
la puissance de ses voisines, et l'Angleterre ne l'était plus.

Rendu à la France en 1632, Québec se remit rapidement de cet échec, et
sembla dès cet instant prendre un plus puissant essor, comme ce géant de
la fable qui recouvrait de nouvelles forces quand son ennemi lui faisait
mesurer la terre.

Depuis lors donc, malgré les conspirations des tribus indiennes, dont
les cris de guerre retentirent souvent jusqu'à ses portes, la capitale
de la Nouvelle-France s'accrut si bien, qu'elle était devenue ville
avant 1690. Comme cette époque seule doit m'occuper dans ce récit, je ne
fais que mentionner les rudes secousses que firent ensuite éprouver à
notre ville les sièges de 1759 et de 1760 et celui de 1775.

Maintenant encore, Québec est le seul vrai rempart qui défende
efficacement le pays. Viennent de nouvelles luttes, et l'on verra ses
nombreux canons allonger de nouveau leur cou de bronze par-dessus les
murs, et tenir en échec un ennemi vainqueur, peut-être, sur tous les
autres points de la contrée. Sera-ce alors que, selon les prédictions,
un immense ouragan de feu dévorera notre ville? Est-ce criblée par les
boulets, calcinée par les obus incendiaires, qu'elle doit s'envelopper
et se coucher dans un glorieux suaire de cendres fumantes? Si c'est la
suprême destinée qui t'attend, ô Québec, ta fin sera digne de ton passé;
et tes pierres noircies diront un jour à l'étranger qui viendra, pensif,
s'asseoir sur un débris de tes murailles, que tes habitants ne pouvaient
être que des héros.

Mais toi, fastueuse et superbe Montréal, est-il donc vrai que tu doives,
au dire de certaine prédiction, périr dans un immense débordement des
eaux? Oh! alors, comme tu auras froid dans le linceul de limon dont les
flots du grand fleuve couvriront tes restes, en s'enfuyant rapides vers
l'Océan et l'oubli!

    *    *    *    *    *

Bien que le petit établissement de Champlain, commencé en 1608, fût une
ville en 1690, le lecteur n'en doit cependant point conclure qu'il peut
juger du Québec de la fin du dix-septième siècle par celui
d'aujourd'hui. Exposés aux soudaines attaques des Iroquois, et instruits
par l'expérience, ses habitants avaient groupé leurs demeures autour des
fortifications, et à la portée immédiate d'un refuge ou de prompts
secours. Ainsi un grand nombre des habitations se trouvaient à la basse
ville, sous les canons du fort Saint-Louis. Bien que détruite par
l'incendie de 1682, la ville basse était tout à fait rebâtie à l'époque
du siège de la place par Phipps. Mais elle n'était pas comme aujourd'hui
l'entrepôt presque exclusif du commerce; la plupart des principaux
citoyens et les plus riches marchands y demeuraient avec leur
famille.[7]

      [Note 7: On se souvient encore que notre aristocratie logeait
      à la basse ville, il n'y a pas plus de soixante ans. A cette
      époque, le quartier, si fashionable aujourd'hui, du Cap, était
      habité par des charrons, des forgerons et des laitiers.]

L'espace de terre qu'occupent aujourd'hui les faubourgs, ne consistait
alors qu'en de vastes champs, qui s'étendaient à partir des portes
jusqu'à perte de vue.

Il n'y avait au _Palais_, sur les bords de la rivière Saint-Charles, que
le palais de M. l'intendant et ses dépendances, lesquels, au dire de La
Potherie, étaient composés "de quatre-vingts toises de bâtiments qui
semblaient former une petite ville."[8] C'était le lieu de réunion du
conseil, l'intendant y demeurait, et on y avait placé les magasins du
Roi, depuis l'incendie de 1682; car, avant ce désastre, ils étaient à la
basse ville, près d'un quai défendu par des pièces d'artillerie, et
qu'on appelait alors la _plate-forme_.[9]

      [Note 8: On peut voir encore les ruines de cette résidence en
      arrière de la brasserie de M. Boswell et dans le _Parc_. Ce nom
      vient de ce que ce terrain, alors couvert en grande partie de bois
      de haute futaie, était la propriété des intendants, qui en avaient
      fait leur parc.]

      [Note 9: C'est maintenant le quai de la Reine.]

Quant à la haute ville, elle était presque toute occupée par les
communautés religieuses; à l'exception toutefois du Château et de
quelques rares maisons disséminées le long des rues Saint-Louis, Buade,
de la Fabrique, du Palais et Saint-Jean.

On venait de rebâtir le monastère des Ursulines, détruit par un incendie
en 1686. En 1689, M. de Frontenac avait fait élever, dans le jardin de
cette communauté, une palissade fortifiée, avec un corps de garde, pour
défendre la ville du côté des plaines ou des _champs_, comme on les
appelait alors.

Venait, à côté, le couvent des Jésuites. Converti en caserne depuis la
conquête, cet édifice offre maintenant à peu près le même aspect
qu'alors; à l'exception cependant du "grand jardin," d'un "petit bois"
et de l'église qui ont disparu.[10] L'espace de terre compris entre
l'Hôtel-Dieu--qui ne consistait alors qu'en un bâtiment de pierre de
taille avec deux pavillons--et le Séminaire, et qui comprend aujourd'hui
les rues Couillard, Saint-Joseph, Sainte-Famille, Saint-George, etc.,
était désert et inhabité.

      [Note 10: Le couvent des Jésuites, qui depuis longtemps
      menaçait ruine, fut démoli en 1877.]

Quant aux édifices du Séminaire, ils se composaient d'un corps
principal, qui regardait le fleuve, de deux pavillons, et d'une aile à
gauche, où était la chapelle. Cette dernière, malheureusement détruite
depuis, devait être belle; car La Potherie, qui venait d'Europe, en fait
beaucoup d'éloges.[11] Le jardin de la communauté s'étendait librement
jusqu'au rempart de palissades plantées sur la cime du cap qui domine la
rue Sault-au-Matelot de plus de cent pieds. La petite batterie de canons
qui défendait la ville en cet endroit, se trouvait dans le jardin, où
les artilleurs avaient la permission de se tenir pour le service des
pièces. Sur les plans et les cartes de cette époque, on remarque une
grande croix plantée près de la palissade, dans le jardin, à peu près là
où l'on voit maintenant sur la grande batterie une demi-lune défendue
par un canon de trente-deux.

      [Note 11: Cette chapelle devait se trouver à la jonction de
      l'aile avec la vieille façade, à peu près au lieu où se trouvent
      maintenant les deux salles d'étude. Elle avait quarante pieds de
      long. La Potherie vante beaucoup le maître autel, qui était
      d'architecture corinthienne, les lambris, les sculptures qui
      ornaient les murailles et la voûte, et qui, faites par des
      séminaristes, étaient estimées dix mille écus. Cette chapelle a
      été depuis longtemps détruite par le feu.]

Après la cathédrale et la rue Buade, en remontant, se trouvait la place
d'armes, qui devait voir s'élever, trois ans plus tard (en 1693), le
couvent et l'église des Récollets.

En face de la place d'armes, assis sur le bord du cap, et arrêté par les
fondations qui servent encore à soutenir l'ancienne partie de la
terrasse, était le château du Fort ou château Saint-Louis. Pour ne point
allonger la partie purement descriptive de ce chapitre, nous donnerons
plus loin une esquisse assez détaillée de cette résidence de nos anciens
gouverneurs.

Maintenant descendons vers l'évêché, pour nous rapprocher du lieu qui
verra se développer la partie la plus émouvante de ce roman.

Le palais épiscopal était alors bâti à l'endroit où s'élève,
modestement, l'édifice de notre parlement provincial. C'était un grand
bâtiment de pierre de taille, dont le principal corps de logis avec la
chapelle, placée au milieu, regardait la côte de la Montagne. Une aile
de soixante-douze pieds de long, avec un pavillon formant au bout un
avant-corps du côté de l'est, allait rejoindre à angle droit la côte.
La pointe de terre qui faisait face à cette aile et descend vers la côte
de la Montagne qu'elle domine, avait servi de cimetière dès les premiers
temps de la colonie.

Voici maintenant quel était le circuit décrit par le mur de clôture qui
entourait l'évêché. Partant d'abord de l'extrémité du cimetière, il
suivait la côte de la basse ville qu'il remontait en coupant la rue qui
mène aux remparts aujourd'hui (cette voie n'existait pas alors), et
venait s'arrêter au bout de la rue Port-Dauphin, à l'extrémité de notre
palais épiscopal actuel. Si l'on revenait au même point de départ, on
voyait le mur remonter vers le jardin du Séminaire en suivant la cime du
cap qui s'élève au-dessus de la rue Sault-au-Matelot,[12] puis s'arrêter
à l'endroit du rempart où l'on a construit, il y a quelques années, une
petite plate-forme entre la clôture de l'édifice du parlement et les
premiers canons de la grande batterie. Là il rejoignait le mur qui borne
encore les jardins du Séminaire et venait, confondu avec cette muraille,
rejoindre l'autre extrémité au coin de la rue Port-Dauphin. Quant au
carré de maisons qu'il y a maintenant entre le bureau de poste et le
parlement, il n'existait pas à la fin du dix-septième siècle, et l'on
circulait librement alors à l'endroit où ces constructions sont assises
aujourd'hui.

      [Note 12: La tradition veut que cette rue ait été nommée ainsi
      par suite de la chute qu'un matelot y aurait faite du haut en bas
      du cap. A vrai dire, nous préférons cette version à celle de
      Hawkins (_Picture of Quebec_), qui substitue au matelot un chien
      nommé _Matelot_, qui aurait fait la même chute.]

Cette topographie, peut-être minutieuse et sans intérêt pour beaucoup de
lecteurs, est nécessaire à l'intelligence des événements qui vont
suivre.

Il y avait au commencement de la rue Buade, en 1690, une modeste maison
de pierre à un étage, qui faisait presque face à la jonction des murs
d'enceinte de la cour de l'évêché. Elle était sise à l'endroit où est
maintenant située la librairie de MM. Brousseau, et appartenait à M.
Louis d'Orsy, jeune officier d'une compagnie de la marine. Celui-ci
l'avait fait bâtir dès son arrivée au Canada, durant l'année 1687, et
l'habitait avec sa sœur.

Le père des deux jeunes gens, le baron Raoul d'Orsy, ayant hérité d'un
patrimoine considérablement amoindri par les fastueuses dépenses de ses
pères, n'avait pu éviter la ruine imminente qu'ils lui avaient ainsi
préparée de longue main. Aussi, se voyant hors d'état de subvenir aux
exigences de fortune que demandaient son rang et son nom, s'était-il vu
contraint de se défaire d'un petit manoir, en Normandie, qui lui restait
pour tout bien, afin de réaliser quelque argent pour passer au Canada.

En quittant ainsi la France, il s'épargnait la honte de se voir dédaigné
par le moindre gentilhomme, et pensait pouvoir refaire assez facilement
sa fortune en Amérique, dès lors le pays des illusions par excellence.

Sa femme était morte plusieurs années auparavant, lui laissant les deux
enfants que nous allons bientôt connaître; et comme il n'avait d'autres
parents qu'une vieille tante, presque aussi pauvre que lui, il lui était
donc moins pénible de laisser la France qu'on ne le pourrait croire de
prime abord.

Ce fut en 168... qu'il s'embarqua, avec son fils et sa fille, sur un
vaisseau marchand, _la Fortune_, qui faisait voile de Saint-Malo pour
Québec.

A peine étaient-ils en vue des côtes d'Amérique qu'un corsaire de Boston
leur donna la chasse. Comme ce dernier était plus fin voilier que le
vaisseau français, celui-ci se vit contraint d'accepter le combat.

_La Fortune_ n'avait pour tout canon qu'une méchante couleuvrine, plutôt
propre à tuer les artilleurs qui la servaient qu'à faire tort à
l'ennemi; tandis que le corsaire, avec ses douze bouches à feu, criblait
_la Fortune_ d'une grêle de boulets. Aussi, quand le capitaine du
vaisseau marchand voulut tenter l'abordage, comme moyen extrême d'un
salut presque inespéré, son équipage était-il à moitié décimé par les
projectiles ennemis. Néanmoins, aimant mieux mourir glorieusement que de
se rendre, il aborda le corsaire étonné d'une pareille audace et lui
jeta ses grappins.

Mais la lutte était trop inégale; après vingt minutes de combat, le
capitaine français était tué, et les quelques hommes de son équipage qui
survivaient, étaient blessés ou faits prisonniers. M. d'Orsy et son
fils, qui s'étaient vaillamment battus, furent aussi blessés et
tombèrent entre les mains des vainqueurs.

Ceux-ci, exaspérés par cette vigoureuse résistance qui leur avait fait
perdre plusieurs des leurs, firent main basse sur tout ce qu'ils
trouvèrent à bord de _la Fortune_.

C'est à peine si le pauvre baron put sauver quelques louis d'or qu'il
avait sur lui au moment où l'action s'était engagée.

Amenés à Boston, les trois captifs reçurent l'ordre d'y rester internés;
c'est-à-dire qu'ils étaient libres de leurs mouvements, mais seulement
dans les limites de la place, dont ils ne pouvaient sortir sans
s'exposer aux peines les plus sévères.

Ce genre de captivité se trouvait aussi en usage au Canada, à la même
époque.

Pour comble de malheur, les blessures de M. d'Orsy étaient des plus
graves; et le peu d'argent qu'il avait dérobé à l'avidité des corsaires
fut employé à louer un pauvre réduit, et à payer les soins d'un médecin.
Celui-ci put guérir aisément le jeune d'Orsy, qui n'était pas grièvement
blessé; mais il donna peu de soulagement au baron, chez qui l'excès de
ses infortunes avait produit un grand affaissement corporel et moral.

Alors le fils donna des leçons de français et d'escrime, grâce
auxquelles il put prolonger un peu la vie défaillante de son père et
empêcher sa jeune sœur Marie-Louise de mourir de faim. Quant à lui, peu
de chose lui suffisait.

Ils avaient bien écrit à leur tante de France en quel dénûment ils se
trouvaient; mais la réponse tardait à venir. Les communications étaient
alors des plus difficiles et des plus lentes entre les rives des deux
continents.

Enfin, après avoir langui jusqu'à l'année 1687, par un soir d'été, comme
le soleil se couchait et empourprait au loin la mer, que le mourant
apercevait par la fenêtre, le baron s'éteignit doucement en donnant une
dernière pensée à la France, le pauvre captif, avec la dernière larme de
son cœur à ses enfants, le pauvre père!

Louis n'était pas encore de retour, et Marie-Louise restée seule
préparait le très modeste repas du soir.

Entendant son père pousser un long soupir, elle s'approche de son lit et
lui demande s'il n'a besoin de rien; sa question reste sans réponse.
Inquiète, elle se penche sur lui, et s'aperçoit qu'il n'est plus....

Eperdue de douleur, elle jette des cris perçants et s'évanouit.

A ce moment, un officier anglais passait devant la maison. Lorsqu'il
entend cette voix de femme, qui lui semble appeler au secours, il
s'arrête et se précipite, par une porte entr'ouverte, dans l'escalier
qui conduit à l'endroit d'où proviennent les cris. Au second étage, il
aperçoit Mlle d'Orsy évanouie près de la porte qu'elle a pu seulement
entre-bâiller. A la vue de la jeune fille évanouie, Harthing comprend
tout, et, soulevant Marie-Louise, il la dépose sur un méchant grabat qui
gît dans un coin de la chambrette.

Jeune encore, quand l'officier sentit entre ses bras cette belle jeune
fille, une bouffée de chaleur lui monta au visage, et les battements de
son cœur se firent un instant plus rapides.

Mais il a jeté un coup d'œil autour de la chambre pour trouver quelque
cordial propre à ranimer Marie-Louise, et ses yeux ont rencontré,
suspendues aux murailles nues et lézardées, une épée avec une croix de
chevalier de l'ordre de Saint-Louis. Alors, malgré la pauvreté du lieu,
il reconnaît à ces signes, ainsi qu'à la délicatesse des traits et des
mains de la jeune femme, que les habitants de cette misérable demeure
ont dû, sans même remonter bien loin, connaître de meilleurs jours.

Puis il reporte ses regards sur Marie-Louise, qu'il trouve plus belle
encore.

Ne sachant enfin que faire pour la rappeler à elle, il sort et crie sur
le palier pour demander du secours, quand il se trouve en face de Louis
d'Orsy.

--Vous ici, monsieur Harthing? lui dit Louis en reconnaissant l'officier
pour lui avoir donné des leçons d'escrime.

L'Anglais lui montre de la main la scène de désolation que présente
l'intérieur de la chambre.

La réalité s'offre poignante aux regards de Louis, qui se jette sur le
corps de son père avec des sanglots navrants.

En ce moment accourent des voisines, qui s'empressent autour de
Marie-Louise toujours évanouie. Harthing alors d'offrir ses
consolations et ses services au jeune d'Orsy. Mais ce dernier le
remercie d'un œil chargé de larmes, et qui dit à l'officier anglais
combien sa présence est pénible en ce moment.

Il ne restait plus à Harthing qu'à s'éloigner au plus tôt; ainsi fit-il,
mais non sans avoir auparavant jeté un long regard vers Marie-Louise qui
commençait à s'agiter sur son lit...

Deux mois après cette perte douloureuse, les orphelins reçurent une
lettre de France, leur annonçant la mort de leur tante, qui leur léguait
le peu qu'elle avait. Cette lettre, écrite par l'ancien notaire de la
famille, accompagnait le prix de vente du petit manoir, unique fortune
de leur parente. Car, après avoir pris connaissance de la missive du feu
baron, qui faisait connaître sa captivité et les nouveaux malheurs qui
l'avaient assailli, le notaire avait pris sur lui d'aliéner le modeste
domaine, pour en faire tenir la valeur aux infortunés prisonniers.

Grâce à ce secours, Louis et sa sœur purent payer leur rançon et obtenir
de passer au Canada.

Cependant, le jour de leur départ pour la Nouvelle-France, l'officier
anglais, Harthing, vint les voir. Ce n'était d'ailleurs pas la première
fois depuis le funeste soir où le malheur l'avait inopinément appelé
sous le toit des jeunes gens.

Que se passa-t-il durant cette dernière visite? C'est ce que nous dirons
un jour au lecteur.

Nous ne cacherons pourtant point que les commères du voisinage
s'aperçurent que l'officier avait l'air à la fois honteux et furieux au
sortir de la demeure des orphelins. On avait même entendu comme une
altercation et vu, disaient toujours les voisines, le jeune d'Orsy
ouvrir brusquement la porte au visiteur et la refermer de même.

Pauvres enfants! ils ignoraient quelle passion dangereuse et quel
souvenir haineux à la fois ils laissaient derrière eux en la personne du
lieutenant Harthing. Ils étaient aussi bien loin de prévoir de quel
poids l'amour et le ressentiment de cet homme devaient peser dans la
balance de leur destinée.

Arrivé sans encombre au Canada, avec sa sœur, à la fin de l'année 1687,
d'Orsy s'établit à Québec. Quelque temps après sa venue, une commission
de lieutenant devint vacante dans une compagnie de la marine; Louis put
l'obtenir, grâce à certaine action d'éclat qu'il accomplit lors d'une
rencontre avec des sauvages, et qui l'avait de suite fait recommander à
M. de Frontenac.[13]

      [Note 13: Les gouverneurs français étaient autorisés à
      disposer, chaque année, de quatre commissions d'officier dans la
      compagnie de la marine, en faveur des jeunes Canadiens.]

Ce fut dans les conflits qui avaient si souvent lieu dans ces temps
difficiles, que d'Orsy fit la connaissance de François de Bienville; et,
comme ils combattirent souvent l'un à côté de l'autre, une sincère
amitié les unit bientôt; sans compter que les yeux bleus de Mlle d'Orsy
avaient fasciné François, qui, chose assez naturelle en pareille
occurrence, avait fait à Louis l'aveu de ses sentiments. On peut penser
que celui-ci avait fort approuvé d'abord la naissance et bientôt le
développement rapide des amours de sa sœur et de son meilleur ami, déjà
fiancés à l'époque où nous allons entrer dans leur intimité.

Maintenant, nos lecteurs ne seront pas surpris de voir le jeune Le Moyne
se diriger si lestement vers la demeure qui abritait sa chère amie.

A la vue d'un tout petit rayon de lumière qui filtrait fugitif par la
fissure de l'un des volets, le jeune homme constata que l'on veillait
encore à l'intérieur. Aussi frappa-t-il aussitôt à la porte, après avoir
respiré bruyamment pour se remettre en haleine; car sa marche rapide
l'avait essoufflé quelque peu. Des bruits de pas se firent entendre au
dedans, puis une voix mâle demanda:

--Qui va là?

--Bienville.

Quand ce dernier eut ainsi répondu, un bruit de verrous succéda à deux
joyeuses exclamations, poussées dans la maison sur deux tons différents,
et la porte s'ouvrit toute grande pour se refermer ensuite sur le
visiteur.

Si l'on me fait remarquer que notre gentilhomme commet une grave
inconvenance en se permettant une visite à pareille heure, je répondrai
qu'alors nos cérémonies froides et compassées d'aujourd'hui n'avaient
pas encore été importées dans le pays. C'est qu'en ce bon vieux temps
l'ami avait toujours une chaise qui l'attendait au coin du foyer de son
hôte, tandis que la huche recélait toujours un morceau de pain que l'on
offrait de bon cœur au voyageur, et cela, à toute heure qu'il arrivât.
Je ne crains pas même d'avancer que le plus heureux de deux amis était
invariablement celui qui recevait l'autre.

Avant de tracer le portrait de mon héroïne, laissez-moi vous dire
qu'elle s'était d'abord levée avec empressement à l'arrivée de
Bienville, et portée à sa rencontre. Mais ce premier élan de son cœur,
qui s'était traduit par ce premier mouvement, fut aussitôt comprimé par
sa timidité instinctive de jeune fille: elle s'arrêta rougissante et
presque confuse.

--Mademoiselle, lui dit le nouveau venu en s'inclinant avec grâce, je
viens un peu tard, n'est-ce pas?

--Nullement, monsieur de Bienville, lui répondit-elle avec un charmant
sourire où son âme semblait s'être portée, tandis que l'incarnat
progressif de ses joues en était arrivé au ton le plus chaud. Les amis
sont toujours attendus et ne viennent jamais trop tard, ajouta-t-elle
en lui tendant la main.

--Tu comprends, François, repartit Louis d'Orsy, qui serra la main de
son hôte avec effusion; c'est bien dit, n'est-ce pas? et, ce qui est
mieux, très sincère. Je m'en porte caution, acheva-t-il en regardant sa
sœur qui, ne pouvant plus rougir, était devenue subitement pâle à force
d'émotion.

--Mais allons, allons, trève de cérémonies! Assieds-toi, et tu nous
conteras ensuite les nouvelles que tu as pu recueillir sur ta route, de
Montréal à Québec. Il est impossible de n'avoir rien à se dire entre bon
ami et fiancée, surtout s'il survient à propos un petit gobelet de ce
vin que tu sais être bon, et dont il me reste encore quelques flacons en
cave. Mais tu n'as pas soupé?

--Oh! oui, mon cher, et au château, avec M. de Frontenac encore. Mais tu
ne sais pas ce qui m'attendait au dessert? Voyons, cherche un peu.

--Dame! fit Louis qui se dirigeait déjà vers la cave, quand les paroles
de son hôte le firent se retourner; dame! quelque rasade d'un vieux
Xérès oublié depuis plusieurs années dans un recoin des celliers; car
on m'a dit qu'il y a grand nombre de bouteilles de vins des meilleurs
crus qui y dorment dans la poussière, en attendant que le maître d'hôtel
fasse luire pour chacune d'elles le grand jour de la résurrection.

--Ah! ah! épicurien bavard, que tu en es loin! Il est bien vrai que je
me suis un peu senti enivré tout d'abord, mais je t'assure que le jus
divin de la vigne n'était pour rien dans cette ivresse. Enfin, mon cher,
ce n'est autre chose qu'un brevet d'enseigne dans la compagnie de marine
dont tu es lieutenant et que commande mon frère Maricourt.

--Bravo! bravo! s'écria Louis, qui revint aussitôt sur ses pas broyer
amicalement la main droite de son ami en guise de félicitations. Nous
avons alors un double motif pour faire sauter un bouchon, dit-il ensuite
en reprenant le chemin de la cave.

Tandis que Bienville et Mlle d'Orsy, restés seul, se livrent à ces
premiers élans du cœur que les lèvres savent si bien traduire entre deux
amoureux, le moment me semble des mieux choisis pour crayonner le
portrait de mon héroïne. En effet, dans ces courts épanchements de deux
amants seul à seul, nulle oreille profane n'est excusable d'intervenir.
Leur ange seulement doit être du secret, lui qui voltige entre eux pour
recueillir ces aveux pudiques et les reporter au ciel, d'où Dieu même en
dispose en faveur de ceux dont l'âme est jeune et pure encore.

Bien qu'elle n'eût pas encore vingt ans, Marie-Louise se trouvait dans
toute la force de la beauté féminine. Grande, fraîche et rose, on voyait
de suite que la jeune plante n'avait manqué ni d'air ni de soleil;
c'est-à-dire, en un mot, qu'elle ne ressemblait pas à la plupart de nos
jeunes beautés d'aujourd'hui, celles des villes, du moins, que l'air
malsain des cités et l'atmosphère homicide des salles de bal rendent si
pâles et diaphanes à l'âge qu'avait notre héroïne.

Mille pardons aux dames, mes lectrices, qui croiraient me voir faire le
portrait d'une paysanne.

La richesse des contours et des formes n'excluait pas chez Mlle d'Orsy
la délicatesse aristocratique. D'abord, l'animation de son teint qui
annonçait un sang riche et vivace, ne faisait que mieux ressortir la
blancheur de sa peau. Ensuite, une blonde et abondante chevelure
encadrait son visage et ruisselait en boucles soyeuses sur ses épaules;
tandis que ses yeux, d'un bleu de ciel profond, pétillaient d'enjouement
et d'intelligente candeur, et qu'un sourire, à la fois bienveillant et
fier, agaçait ses lèvres parfaites de couleur et de dessin. Je ne
jurerais pas que ce sourire n'eût parfois l'intention de laisser voir
les deux plus belles rangées de dents qui soient jamais sorties des
mains du Créateur.

Enfin quand j'aurai dit, pour terminer, que les marquises de la cour du
grand roi auraient envié ses mains, que sa taille était souple comme la
tige d'un épi de blé; que ses pieds étaient mignons au point de faire se
jeter tête baissée dans le fleuve Bleu la plus aristocratique Chinoise
du Céleste-Empire, on finira par avouer, sans doute, que Mlle d'Orsy
aurait sans peine trouvé des admirateurs dans nos salons les plus
fashionables.

Rien de plus naturel chez la fiancée de Bienville que cette alliance de
vigueur et de délicatesse native. Elle était de race noble, et le
soleil avec l'air pur du nouveau monde avaient contribué à donner plus
de force et de sève à la jeune fleur, qui, bien que transplantée,
n'avait perdu aucune des qualités distinctives de sa caste. Sa tête
était coiffée de cheveux moitié crêpés et moitié bouclés. Elle portait
une robe de velours noir entr'ouverte sur la gorge et garnie de
falbalas. Comme elle tenait le bas de sa robe légèrement retroussé, l'on
pouvait voir, d'abord une large dentelle qui terminait la jupe de
dessous, et ses mignons pieds chaussés de souliers à talons hauts et à
fleurons d'or.[14]

      [Note 14: Tel était le costume d'une femme de qualité à la fin
      du dix-septième siècle. Voyez Monteil.]

Nos jeunes gens venaient d'échanger un de ces magnétiques regards qui en
disent plus que cent volumes, lorsque d'Orsy fit son entrée dans la
chambre, portant sous chaque bras des bouteilles que les araignées
s'étaient complu à habiller d'un tissu de leur façon.

--Cher ami, dit-il en les déposant sur une table, à portée de la main,
si j'avais à ma disposition les caves du château Saint-Louis, je
pourrais fêter dignement ton retour et la bonne nouvelle de ton
avancement. Mais que veux-tu? il doit naturellement y avoir la même
différence entre le cellier du comte de Frontenac et le mien, qu'entre
nos personnages respectifs. Cependant je crois que ce vieux vin de
Graves n'est pas dénué de toute saveur. Il provient de la cave du
château de ma pauvre tante, et s'il n'a pas encore atteint l'âge de
majorité, ce dont je doute fort, nous tâcherons néanmoins de l'émanciper
ce soir.

Pendant que Mlle d'Orsy présente des gobelets d'argent[15] à nos deux
amis, jetons un rapide regard dans la maison pour nous y reconnaître au
besoin.

      [Note 15: Les verres à boire étaient alors fort peu en usage
      dans la Nouvelle-France; et les familles à l'aise se servaient de
      coupes ou de gobelets en argent massif. Dans les nobles et riches
      familles de France, le gobelet était d'or et gravé aux armes du
      maître.]

Le rez-de-chaussée où se tenaient les jeunes gens était divisé en quatre
pièces: d'abord, à droite et sur l'entrée, se trouvait la cuisine--mal
placée, n'est-ce pas? je n'en peux mais, c'était le goût du temps.--Tout
à côté, venait une grande salle avec une vaste cheminée, près de
laquelle se serrent nos nouvelles connaissances, pour se chauffer au
feu joyeux qui y prend grandement ses ébats. Cette chambre n'a pour tous
meubles qu'une table, quelques chaises, un tapis fait dans le pays, deux
armoires enfouies dans le mur, et que Mlle d'Orsy en les entr'ouvrant,
il n'y a qu'un instant, nous a montrées bien remplies de la proprette
vaisselle de la maison. Vous voyez ensuite, à gauche, la chambrette de
la jeune fille, nid de tourterelle, aux frais et coquets rideaux, au lit
mystérieux et blanc comme l'oiseau qui s'y blottit chaque soir. Enfin,
la chambre de Louis, avec fusils, épées, pistolets et baudriers
accrochés aux murailles.

On avait ménagé au grenier une chambre pour la servante de la maison,
bonne vieille femme qui avait bercé les deux enfants sur ses genoux, et
voulait finir ses jours avec eux.

Mais pardon, lecteurs, je m'aperçois que dans le premier moment de
l'excitation produite par l'arrivée de Bienville, j'ai oublié de vous
présenter Louis d'Orsy, maître de céans. Ce dernier, qui peut avoir
vingt-cinq ans, est brun, grand, robuste, joyeux d'humeur, vaillant
soldat et bon officier.

--Il n'y a donc aucuns coups à donner ou à recevoir auprès de Montréal,
puisque tu es ici? commença Louis en emplissant de vin le gobelet de son
hôte.

--Eh! mon cher, tu ne sais donc pas que la discorde et la petite vérole
ont fait fuir de nos frontières messieurs les Anglais et leurs alliés
sauvages, tout comme s'ils avaient eu nos épées dans les reins.

--Non.

Bienville fit part des événements que le lecteur connaît au sujet de
l'avortement du projet de Winthrop.

--Mais il paraît, dit-il en finissant, que nous n'en serons pas quittes
à si bon marché, puisque la flotte anglaise peut paraître devant nos
murs d'un jour à l'autre.

--Tant mieux, repartit d'Orsy, car tu sais que les bonnes raisons ne me
manquent point pour haïr les Anglais.[16] Aussi ai-je grande hâte de
leur payer les dettes de vengeance que j'ai contractées envers eux.

      [Note 16: Je dois ici prévenir le lecteur que je ne prétends
      nullement réveiller de vieilles haines. Comme je veux peindre une
      époque, il me faut nécessairement la représenter telle qu'elle
      était; c'est-à-dire avec ses antipathies et ses préjugés. Il n'y
      aura donc pas lieu de s'étonner si l'on voit mes personnages
      laisser percer, à chaque instant, leur animosité contre leurs
      ennemis, les Anglais, qu'ils avaient à combattre chaque jour. Si
      j'avais à écrire un roman de mœurs contemporaines, mes personnages
      y parleraient sans doute autrement; et l'on n'y verrait pas, si je
      voulais rester dans le vrai, une jeune fille canadienne-française
      dédaigner l'amour d'un jeune et brillant officier britannique.
      Autres temps, autres mœurs.]

--Tu vas être alors au comble de tes désirs, car ça va bientôt chauffer.
Allons, tant mieux! mon épée commençait à se rouiller, bien qu'elle ait
vu le jour, il n'y a pas longtemps encore, à la baie d'Hudson.

--Oh! mais, à propos, tu me fais penser que je dois terminer un rapport
écrit auquel je travaillais quand tu es arrivé, et que le major Prevost
m'a chargé de faire, touchant l'effectif et l'équipement de notre
compagnie. Comme je le lui dois livrer demain matin, tu voudras bien
m'excuser, n'est-ce pas?

--Fais, fais, mon cher, la discipline avant tout.

--D'ailleurs, reprit Louis, j'aurai fini bientôt, et je crois que ma
sœur te tiendra bonne compagnie durant mon absence.

Il sortit en riant, et s'en alla dans sa chambre, d'où l'on entendit
aussitôt le bruit d'une plume qui courait rapidement sur le papier.

Durant la conversation précédente, Marie-Louise, assise à l'écart,
n'avait rien dit; et, hormis quelques furtifs coups d'œil jetés de temps
à autre sur son fiancé, on aurait pensé que son esprit et son cœur
étaient bien loin de lui, tant elle paraissait mélancolique et
préoccupée.

--Mon Dieu, Louise, dit Bienville en s'approchant d'elle, vous me
semblez bien triste!

La blonde enfant, fixant sur lui un de ces longs regards qui font battre
deux jeunes cœurs avec force:

--Comment voulez-vous que je ne le sois pas, lorsque je vous sais
toujours exposé? répondit-elle, tandis qu'une larme perlait au bord de
ses longs cils. A peine arrivez-vous de la baie d'Hudson, d'où je
tremblais qu'on m'apportât chaque jour la nouvelle horrible de quelque
malheur, et voici qu'il me va falloir passer encore par toutes les
angoisses qui ont déchiré mon cœur depuis que je vous aime.

--Vous êtes une enfant, Louise, avec vos terreurs puériles. Vous voyez
bien que la Providence me protège, puisque, depuis huit ans que je
guerroye de côté et d'autre, je n'ai reçu aucune blessure sérieuse.

Marie-Louise secoua sa belle tête d'un air de doute, ce qui fit
s'échapper de son œil cette larme que nous y avons aperçue.

François, l'ayant vue glisser sur la joue subitement pâlie de la jeune
fille, puis retomber sur sa main mignonne, saisit les doigts de sa
fiancée, et les portant à ses lèvres, il but dans un long baiser cette
première larme que l'amour jetait entre eux.

--Que voulez-vous, mon amie, reprit-il en caressant la jeune fille du
regard, le soldat se doit à son pays et à son roi. Est-ce que vous me
voudriez voir quitter le service?

--Oh! non, cher ami--et Marie-Louise mit ses deux mains dans celles du
militaire--oh! non, François. Car je vous aime tel que vous êtes
aujourd'hui, avec votre bravoure, vos beaux faits d'armes, et cette
grande épée que vous portez si bien. Mais pourtant......

--Voyons, ne pleurez plus, Marie-Louise, ou sinon, je ne vous ferai pas
certaine confidence que j'avais réservée pour la fin de la soirée.

--Oh! dans ce cas, c'est fini, dit-elle en imprimant à sa tête un de ces
mouvements coquets dont les femmes ont seules le secret. Eh! dites donc!

--C'est que je veux vous voir porter mon nom aussitôt que nous aurons
repoussé l'Anglais; ce qui, à mon avis, ne prendra pas plus d'une
quinzaine.

--Dieu! quel bonheur!...

Et elle détourna un peu la tête pour dissimuler la rougeur que cet aveu
inattendu faisait monter à ses joues.

Mais, soudain, ses yeux s'arrêtent avec effroi sur une fenêtre de la
cuisine qu'elle peut apercevoir de la place où elle est assise. Puis
elle jette un cri perçant en se rapprochant du jeune homme.

--Qu'est-ce donc, Louise?

--Regardez!

Bienville arrête ses regards dans la direction indiquée par la main
tremblante de la jeune fille; mais il ne voit autre chose que le
mouvement d'un volet qui se referme bruyamment à l'extérieur.

--Mais, mon amie, c'est le vent, sans doute?

--Non! non! je le vois encore............qu'il est affreux!

Alors François et Louis--le cri de sa sœur vient d'amener ce dernier
auprès de la jeune fille--sortent pour explorer les environs.

Il était onze heures, et quelques étoiles jetaient seulement une clarté
douteuse sur la ville endormie.

Les deux amis purent cependant voir comme deux ombres: l'une fuyait en
courant vers l'évêché, tandis que l'autre remontait la rue Buade et se
dirigeait vers la cathédrale d'un pas tranquille.

--Sus au drôle qui se sauve! fit Bienville en dégaînant son épée.

Et tous deux se lancèrent à la poursuite du fuyard.

Mais ce dernier, qui avait un peu d'avance, n'en joua que mieux des
jambes en se voyant poursuivi; si bien qu'il disparut soudain près d'une
porte cochère qui donnait accès dans la cour de l'évêché.

--Je veux être scalpé, s'écria d'Orsy, si j'y comprends quelque chose!
Cette porte est pourtant bien fermée, et je crois le mur un peu haut
pour qu'on puisse l'escalader si vite.

Ils tendirent l'oreille, sondèrent des yeux la nuit, explorèrent les
alentours, mais vainement; l'ombre qu'ils avaient poursuivie s'était
évanouie comme un fantôme.

Jugeant toute autre recherche inutile, Bienville et d'Orsy revinrent sur
leurs pas.

De retour à la maison, ils virent Mlle d'Orsy occupée à charger les
pistolets de son frère. Les deux jeunes gens ne purent s'empêcher de
sourire, mais ne trouvèrent cependant rien d'étrange en cela.

En ces temps de guerre où la surprise et l'attaque marchaient de front
et se répétaient si souvent, le maniement des armes à feu n'était pas
étranger aux dames canadiennes. Quelques-unes même surent s'illustrer à
jamais par le sang-froid et la bravoure qu'elles déployèrent en
certaines occasions critiques: Mme de Verchères et sa fille, par
exemple, qui ont leur nom écrit dans l'histoire, aussi bien que Jeanne
Hachette et autres femmes de cette forte trempe.

--Allons, allons, charmante amazone, dit en souriant Bienville à sa
fiancée, laissez là ces armes qui vont si mal à vos jolis doigts, et
dites-nous ce qui a causé votre frayeur.

--Mon Dieu! fit-elle en frissonnant, il me semble voir encore cette
figure hideuse qui était collée à la fenêtre, et me regardait avec des
yeux ardents!

--C'est une illusion, repartit François qui, voulant ôter toute
inquiétude à son amante, ajouta:

--D'ailleurs, nous n'avons rien vu.

--Absolument rien?

--Rien.

--C'est étrange; pourtant......

--Voyons, remettez-vous. Je vais retourner au château, et si je
rencontre quelque figure suspecte sur mon chemin, je vous assure que je
lui ôterai l'envie de venir grimacer à votre fenêtre. Et d'ailleurs,
qu'avez-vous à craindre avec votre frère?

Bienville salua galamment Marie-Louise, serra la main de d'Orsy et
sortit.

Mais ce fut en vain que ses yeux questionnèrent les ténèbres. La nuit ne
répondit pas, et les échos de la paisible ville lui renvoyèrent à
peine, par intervalles, le cri des factionnaires:

--Sentinelles!......garde à vous!



CHAPITRE III.

DENT-DE-LOUP.


Le soir même où se passaient les événements qui précèdent, plusieurs
vaisseaux de haut bord, ainsi qu'un grand nombre de transports, étaient
mouillés au pied de l'île d'Orléans, vis-à-vis l'église Saint-Laurent de
l'Arbre-Sec. C'étaient les trente-quatre voiles de sir William Phipps,
dont nous expliquerons plus loin l'arrivée subite à la pointe est de
l'île.

La nuit vient vite en octobre; aussi l'obscurité régnait-elle autour de
la flotte vers sept heures du soir, lorsque la lumière d'un falot
brilla soudain sur le pont du vaisseau amiral. Après l'avoir traversé
dans sa largeur, elle s'arrêta pour se pencher à bâbord. On put alors
voir deux hommes se cramponner d'une main à l'échelle qui descendait sur
le flanc du navire, et tenir de l'autre, par chacune des extrémités, un
léger canot d'écorce.

La pirogue fut descendue avec mille précautions et mise à l'eau. Enfin,
l'un des hommes, passant à bord de la frêle embarcation, s'y agenouilla,
tout en s'armant d'une pagaie qu'il saisit d'une main nerveuse. D'un
coup d'aviron, il fit retourner le canot, que la marée montante
éloignait déjà du navire, et vint se placer de manière à pouvoir parler
à voix basse avec son compagnon. Celui-ci descendit sur le dernier
échelon, quitte à se faire mouiller les pieds par les vagues qu'une
légère brise de sud-est faisait quelque peu moutonner, et s'inclina vers
l'homme du canot en lui disant à l'oreille:

--Te rappelles-tu bien toutes mes instructions?

--Dent-de-Loup a toujours les oreilles ouvertes pour entendre la voix
d'un ami, répondit l'autre.

--Bien, mais sois prudent.

--Les frères de Dent-de-Loup l'ont aussi appelé le Chat-Rusé, repartit
l'homme du canot.

--C'est bon! pars et reviens vite, fit l'homme de l'échelle en
congédiant l'autre du geste.

Ce dernier plongea son aviron dans l'eau et disparut.

Dent-de-Loup appartenait à la grande nation iroquoise et faisait partie
de la tribu des Agniers, qui habitait les bords de la rivière Mohawk,
laquelle se jette dans l'Hudson. C'était l'un des plus puissants chefs
de sa tribu, comme l'un des plus intrépides guerriers qui aient jamais
réveillé de leurs cris de combat l'écho des forêts de la
Nouvelle-France.

Dent-de-Loup mesurait six pieds de haut, et ses membres avaient atteint
un développement en harmonie avec sa grande taille. Doué d'une force
musculaire peu commune, il était la terreur des tribus rivales.

Aussi, lorsque, au retour d'une expédition de guerre, Dent-de-Loup
rentrait au village en regardant d'un œil fier les femmes mohawkes se
presser sur son passage pour compter les scalps sanglants qui pendaient
à sa ceinture en guise de trophée, plus d'une jeune indienne disait-elle
en soupirant: "Heureuse sera celle qui habitera le ouigouam du plus
vaillant des braves!"

Ce qui n'empêchait pas que Dent-de-Loup comptât vingt-huit printemps au
moment où nous l'amenons en scène, sans qu'aucune femme eût jamais
trouvé la voie de son cœur. L'amour n'avait pu mordre sur cet homme
d'acier, qui ne semblait s'enivrer que de sang, et ne ressentir de
bonheur que dans l'exaltation de la mêlée.

Nonobstant son bras terrible et ses jarrets nerveux, Dent-de-Loup fut
fait prisonnier par les Canadiens qui composaient l'expédition de
Schenectady. Le chef s'était posté en embuscade sur le passage de ces
derniers et tomba sur eux à l'improviste, comme ils revenaient au pays.
Mais, cette fois, la victoire lui lâcha la main, et il s'affaissa blessé
sur un monceau de cadavres que son terrible tomahawk avait abattus
autour de lui.

En le voyant tomber, les siens prirent la fuite, et Dent-de-Loup,
solidement garrotté, fut amené à Québec au printemps de l'année 1690.

Ses blessures s'étaient cependant cicatrisées en chemin, et les forces
lui étaient presque complètement revenues, lorsqu'on l'enferma dans une
des salles basses du château Saint-Louis. On savait qu'il était chef et
c'était un précieux otage, qui aurait son prix dans un échange de
prisonniers.

Comme les fenêtres de l'appartement où il était logé se trouvaient
défendues par des barreaux de fer de vigoureuse apparence, on n'avait
aucune inquiétude à son égard, et il pouvait arpenter son logis en tous
sens et en toute liberté de mouvement. Ce que voyant, le Chat-Rusé se
livra à la pratique de la gymnastique; c'est-à-dire qu'il passait ses
journées à sauter, à s'étirer bras et jambes, probablement pour se
remettre des grandes fatigues de la route qu'il venait de faire. Mais du
reste, il se montrait si bon homme, qu'on ne voyait aucun mal à ce qu'il
pût charmer ainsi les ennuis de sa captivité; on ne restreignit donc en
rien le jeu de ses muscles.

Ses gardiens auraient pourtant conçu les soupçons les plus graves, s'ils
avaient pu voir quelles furieuses accolades il donnait, la nuit, au
grillage qui le séparait de la liberté. Car, lorsque venaient les
ténèbres, l'enfant de la forêt, quittant son grabat en silence, allait
se suspendre aux barreaux de sa prison; et là, arc-boutant son corps,
roidissant ses muscles, il donnait d'effroyables secousses à ces solides
tiges de fer. Ses doigts saignaient, ses bras se tordaient, ses muscles
craquaient en vain dans ses efforts effrénés; rien ne cédait, rien ne
ployait.

Alors, brisé par la fatigue, vaincu par l'inutilité d'une pareille
lutte, éperdu, haletant, Dent-de-Loup retombait tout rompu, en jetant un
regard de désespoir vers les étoiles qui scintillaient là-haut dans le
libre espace du firmament.

Quinze jours se passèrent ainsi; ainsi s'écoulèrent quinze nuits
terribles, où l'homme des bois se tordit enragé contre les barreaux
inébranlables de sa prison.

Or, à cette époque, vivait à Québec un certain Jean Boisdon, hôtelier de
son métier. Son père, Jacques Boisdon, avait été le premier Canadien
autorisé à tenir hôtellerie à Québec, et cela à l'exclusion de tout
autre.[17]

      [Note 17: On peut voir cet acte d'autorisation parmi ceux qui
      nous restent du conseil organisé en 1648 par le gouverneur M.
      d'Ailleboust. "Jacques Boisdon logera," y est-il dit, "sur la
      grande place, près de l'église, afin que tous puissent aller se
      chauffer chez lui. Il ne gardera personne pendant la grand'messe,
      le sermon, le catéchisme et les vêpres."]

Maître Jean Boisdon, qui, vers l'an 1680, avait succédé à son père que
nous avons déjà vu figurer dans _le Chevalier de Mornac_, était un homme
de trente-cinq ans, à l'époque où Dent-de-Loup était prisonnier au
château du Fort. Gros et court, notre hôtelier avait de prime abord
l'apparence d'un baril de vin. Mais il gagnait encore en originalité
lorsqu'on l'examinait en détail. Ce qui frappait quand on envisageait
notre homme, c'était, d'abord, une grande tache de vin d'un violet
enflammé qui s'étendait en zigzag, comme les ailes d'une chauve-souris,
du bout de son nez crochu jusqu'à son oreille gauche; ensuite, le combat
dont son nez et son menton semblaient se menacer, tant ils avançaient
l'un vers l'autre avec jactance; tandis que sa bouche, paraissant
craindre de les voir en venir aux prises, se retirait prudemment en
arrière, dans l'enfoncement produit par la proéminence de ses deux
voisins. Puis, sur ses joues bouffies et enluminées, témoignant qu'il
daignait souvent boire à... la soif éternelle de ses clients,
apparaissaient çà et là quelques poils rares et roussâtres, qui
semblaient regarder avec dédain le curieux terrain sur lequel ils ne
pouvaient se décider à croître. Sous son front bas se cachaient de
petits yeux gris toujours en mouvement et à l'air maraudeur.

Ce qu'il y avait enfin de remarquable chez Jean Boisdon, c'était la
tendance de ses doigts à se crisper sur tout ce qu'ils saisissaient; et,
comme notre aubergiste passait pour aimer plus ses écus que sa digne
femme, dame Javotte, née Boivin, les médisants ne manquaient pas de dire
que l'habitude de retenir et de compter dans son gousset les écus qui y
entraient, était la seule cause de la difformité de ses doigts. Entre
nous, les mauvaises langues avaient bien un peu raison, et nous serons à
même de le constater bientôt.

L'hôtelier avait la monomanie de thésauriser; or ce genre de folie
suppose l'existence d'un agent qui active et alimente à la fois cette
gourmandise du métal, laquelle est la faim des avares. Cet agent est
l'or, et Boisdon n'en manquait pas.

En effet, comme Boisdon, le père, avait longtemps abreuvé ses
contemporains sans concurrence, il s'était amassé un certain magot, que
son digne fils ne songeait qu'à augmenter encore en continuant le négoce
paternel.

Pour preuve de ce que les aubergistes d'alors avaient déjà une certaine
vogue et qu'il se devait faire une assez bonne consommation de liquides,
on peut lire une ordonnance de l'intendant Jacques Raudot, "faite à
Québec, en son hôtel, le dix-septième d'août mil sept cent six." Cette
ordonnance commence ainsi:

"Ayant été informé des désordres qui arrivent tous les jours dans cette
ville, à cause de la liberté que les cabaretiers et hôteliers se donnent
de donner à boire toute la nuit; pour remédier à cet abus: Nous
ordonnons que tous les cabaretiers et hôteliers seront fermés à neuf
heures du soir," etc., etc.

Rien ne nous indiquant que cet abus n'avait pas pris naissance chez les
Boisdon (nom tout à fait engageant pour les pratiques), nous avons tout
lieu de croire que Jean, second du nom, était en train de faire
tranquillement fortune, bien qu'il ne fût plus le seul hôtelier à
Québec, comme son père, lorsqu'il se présenta au château Saint-Louis par
une belle journée de mai de l'an 1690. Il portait un chapeau pointu, un
habit brun, des chausses hautes et enrubannées, un pourpoint serré avec
un collet de batiste à glands.[18]

      [Note 18: Tel était, selon Monteil, le costume d'un homme du
      peuple à la fin du 17e siècle.]

L'hôtelier, qui fournissait de certains vins l'office du château, était
suivi d'un petit Boisdon, premier fruit de ses amours légitimes avec
dame Javotte, son épouse.

Tandis que le jeune garçon portait à force de bras un panier de vin, le
père s'essuyait le visage en respirant bruyamment, fatigué qu'il était
par l'ascension du monticule sur lequel était bâti le château.

Suant et soufflant, notre homme opéra son entrée dans la résidence du
gouverneur par une porte qui ouvrait sur une des dépendances.

Jean Boisdon, toujours suivi de son fils, fit quelques pas dans un
corridor assez sombre, et se dirigea vers une porte enfoncée qui donnait
sur les cuisines. Ici, en homme bien appris, notre aubergiste frappa
pour s'annoncer.

--Ouvrez! cria de l'intérieur une voix nasillarde.

--Bonjour, père Saucier, dit Boisdon, qui, en ouvrant la porte, salua
fort amicalement un petit homme gras, à figure réjouie, à ventre
rebondi. Celui-ci écumait gravement un pot-au-feu dont le fumet alla
chatouiller le nez recourbé du nouveau venu.

--Tiens! c'est vous, monsieur Boisdon; entrez, entrez. Asseyez-vous,
monsieur Boisdon. Voyons, toi! fit-il, en rudoyant un aide qui tournait
la broche à la sueur de son visage, allons! donne ta chaise à monsieur
Boisdon.

Le lecteur trouvera peut-être drôle l'obséquieuse politesse de maître
Olivier Saucier, cuisinier en chef du gouverneur, à l'égard de
l'hôtelier. Mais si j'ajoute qu'il devait dix écus à l'aubergiste pour
maintes mesures de vin dégusté au comptoir du dernier, on n'y verra rien
qui ne soit naturel.

Boisdon, qui, malgré sa grande dévotion pour l'argent comptant, avait le
sens commun des avares, l'esprit de calcul, prenait bien garde de se
brouiller avec Saucier au sujet de l'argent dont celui-ci lui était
redevable. Car les bonnes grâces du cuisinier lui valaient de fort jolis
profits au château. Aussi ne lui parlait-il qu'indirectement de sa
dette, et lui montrait-il un visage toujours riant. Bien entendu que, de
son côté, Olivier Saucier n'avait garde de se fâcher de certaines
allusions que Boisdon se permettait quelquefois à l'adresse de son
débiteur.

--Et comment va la santé, père Saucier? fit notre homme en s'asseyant
lourdement.

--Assez bonne, comme vous voyez, monsieur Boisdon; et la vôtre?

--Pas mauvaise.

--Le vin se vend bien, je suppose?

--Euh! oui....... mais...... pas toujours au comptant.

--Ah! dame, c'est un des inconvénients du métier, repartit sans
sourciller maître Olivier Saucier, qui ne parut pas avoir compris la
méchanceté décochée par son créancier.

--Mais, puisque nous en sommes sur la question du vin, reprit Boisdon,
en voici quelques bouteilles que je vous apporte pour l'office, comme
vous me l'avez fait demander.

--C'est bon! c'est bon! Je vais vous les payer tout de suite, répondit
le cuisinier, à qui l'argent de son maître pesait moins aux doigts que
le sien. Rien de nouveau, en ville, monsieur Boisdon?

--Non; et par ici?

--Pas grand'chose.........à part le sauvage.

--Quel sauvage?

--Le chef de ceux que nos gens ont amenés d'en haut, l'autre jour.

--Oh! oui; on m'a dit, en effet, que beaucoup de monde venait le voir de
ce temps-ci. Eh bien, s'est-il sauvé, votre sauvage?

--Se sauver! vous croyez que c'est aussi aisé que ça, vous? Il a eu beau
s'affiler les dents sur les os de ses semblables, je vous assure
qu'elles ne sont pas encore assez pointues pour ronger les murs et les
barreaux de son cachot. Mais il est drôle à voir, tout de même.

--Comment donc? fit l'aubergiste dont la curiosité entr'ouvrit tant soit
peu les yeux microscopiques.

--Imaginez-vous, monsieur Boisdon, répondit avec empressement le
cuisinier, tout charmé d'avoir amené la conversation sur un terrain
moins glissant que le premier, imaginez-vous que c'est une espèce de
singe que ce sauvage-là. Pendant les deux premiers jours qu'il a passés
ici, il s'est tenu tranquille. Mais, depuis la semaine dernière, ne
voilà-t-il pas qu'il s'est mis à sauter, à pirouetter, à s'agiter enfin
qu'on peut mourir de rire à le voir. Joignez à cela qu'il vous entonne
par temps des chansons qu'il chante d'une force à faire tomber les
oreilles des chiens de monseigneur, tant ils paraissent souffrir de
l'entendre brailler ainsi. Du reste, c'est doux comme un agneau,
monsieur Boisdon.

--On peut le voir?

--Certainement, certainement, répondit Saucier, qui n'était pas fâché
d'éloigner son créancier à si bon marché. Vous verrez un peu les jolis
morceaux d'or dont ce gredin-là s'est orné les oreilles.

Ici, les yeux de l'avare acquirent presque la grandeur naturelle à ces
organes chez les autres hommes. Mais il ne voulait rien laisser percer
de sa convoitise.

--Bah! fit-il d'un air de doute, quelque morceau de cuivre!

--Oui, du cuivre! allez voir un peu, monsieur Boisdon, et vous me direz
après si vous n'en voudriez pas quelques jointées de ce cuivre-là.
D'autant plus que le gaillard a bien su, paraît-il, le cacher aux
soldats sur la route; et ce n'est que depuis son arrivée au château que
l'Iroquois a remis ses pendants d'oreilles. Il sait, voyez-vous, qu'il
est sous la protection du gouverneur.

--Je voudrais bien voir ça, dit l'hôtelier d'un air à moitié convaincu.

--Quoi, ça? l'or ou le prisonnier?

--Oui, l'or... c'est-à-dire le sauvage.

--On va vous les faire voir. Holà! Moutonnet, arrive ici, cria-t-il à un
aide qui s'occupait dans un coin à chercher des limaces entre les
feuilles d'un chou. Allons, vite! et va montrer à monsieur Boisdon la
chambre du sauvage. Et n'oublie pas de dire à la sentinelle que monsieur
est de nos amis, fit-il en donnant une tape amicale sur la bedaine de
Jean Boisdon.

Boisdon fils voulait bien suivre son père, afin de voir aussi ce sauvage
dont il venait d'entendre parler d'une manière propre à chatouiller son
imagination. Mais son digne papa lui ayant signifié de l'attendre à la
cuisine, force fut au gamin d'endurer, sans se plaindre, la démangeaison
de la curiosité.

Après avoir parcouru plusieurs corridors, Boisdon et son guide
arrivèrent à la porte d'une chambre dont la fenêtre regardait sur la
rue. Mais un soldat armé qui montait la garde à l'entrée de cet
appartement leur en défendit l'accès en croisant son arme.

--Monsieur le soldat, dit alors l'apprenti cuisinier, tandis que Boisdon
se retirait à distance respectueuse de la baïonnette[19] dont le
mousquet du militaire était armé, maître Saucier vous prie de laisser
voir le sauvage à son ami M. Boisdon.

      [Note 19: Ce fut sous Louis XIV que l'on introduisit l'usage
      de la baïonnette dans l'armée française.]

--Ah! vous êtes M. Boisdon? dit le militaire en relevant son mousquet.

--Oui, monsieur.

--Monsieur Jean Boisdon l'hôtelier?

--Oui, monsieur... pour vous servir.

Le soldat, ne voyant rien de menaçant dans la contenance et la mine de
l'aubergiste, fit faire un tour à la clef qui était demeurée dans la
serrure, et ouvrit la porte à notre curieux, tandis qu'il se retirait un
peu en arrière.

Le marmiton, qui avait probablement vu plus d'une fois l'homme des bois,
ne jeta qu'un regard distrait dans la chambre du captif, et s'en
retourna éplucher ses choux.

Alors Boisdon fit un pas, puis deux en avant, mais sans se presser. La
cause de cette lenteur calculée, c'est que notre homme avait presque un
aussi grand faible pour la vie que pour son argent. Et, comme les
sauvages du temps jouissaient, en Canada, d'une fort mauvaise
réputation, l'hôtelier frissonnait à la seule pensée de recevoir sur le
crâne un coup furtif de tomahawk. Car la porte n'était qu'entr'ouverte
et ne lui permettait pas encore de voir l'Iroquois.

Cependant, comme aucun bruit ne se faisait entendre à l'intérieur, et
qu'il avait honte de montrer autant d'hésitation devant la sentinelle,
Boisdon fit encore un pas qui le mit en vue du sauvage.

Ce dernier était accroupi sur un matelas au fond de sa prison. Les deux
coudes appuyés sur ses genoux, il songeait. Telle était sa préoccupation
ou son apathie, que ce fut à peine s'il daigna d'abord donner un coup
d'œil à ce nouveau visiteur. A la nouvelle de la capture du sauvage, un
grand nombre de personnes étaient venues le voir par curiosité; ce qui
explique l'indifférence de Dent-de-Loup et la condescendance de la
sentinelle à laisser Boisdon regarder l'Iroquois.

La première pensée de l'avare fut de regarder aux oreilles du
prisonnier; et ce qu'il vit alors lui arracha, malgré lui, un petit cri
de surprise.

Le soldat qui veillait dans le corridor, ayant pris cette exclamation
pour la conséquence d'une simple et naïve curiosité, haussa les épaules
de dédain, et, croyant n'avoir affaire qu'à un niais en admiration
devant une brute, il se remit à marcher de long en large en sifflant un
air guerrier.

Le sauvage avait cependant levé la tête, et, voyant les yeux de Boisdon,
qui, démesurément ouverts cette fois, semblaient vouloir fondre au feu
de leurs regards les deux pépites d'or brut accrochées aux oreilles de
Dent-de-Loup, celui-ci avait à son tour arrêté sa vue sur Jean Boisdon.

--Ah! Jésus Seigneur! marmotta ce dernier, ils pèsent au moins quatre
onces chacun!

L'homme des bois ne comprit rien à ces paroles, et pourtant un éclair
d'espérance et de joie brilla dans son ardente prunelle. L'homme de la
civilisation déguisait si peu son étonnement et sa convoitise, que
l'homme de la nature, le Chat-Rusé, avait deviné l'avare.

--Et c'en est... du vrai! continua de murmurer Boisdon en joignant les
mains.

Ici, Dent-de-Loup fit un signe pour attirer l'attention de l'aubergiste;
et, se voyant observé par lui, il fit le geste d'un homme qui lime une
matière dure; puis son doigt indicateur toucha l'une des pépites d'or.
Ensuite, il imita les mouvements de celui qui coupe quelque objet à
l'aide d'un instrument tranchant; et son index montra l'autre morceau
d'or. Enfin il fit mine d'ôter les deux pendants d'oreilles et de les
remettre à l'aubergiste. Pantomime qui voulait dire, et Boisdon l'avait
parfaitement comprise: "Procure-moi une lime et un couteau, et cet or
est à toi."

L'avare jeta un rapide coup d'œil en arrière afin de voir si le soldat
ne l'examinait pas. Complètement rassuré, il pencha son corps au dedans
de la chambre, hocha la tête d'une manière affirmative, mit un doigt sur
ses lèvres et murmura le mot "demain." Après quoi, donnant à sa
physionomie l'air le plus bénin qu'il put trouver, maître Boisdon
referma doucement la porte, dit quelques mots insignifiants au soldat,
qui avait peine à s'empêcher de rire à la vue de la figure grotesque de
notre homme, et il s'en alla rejoindre Saucier à la cuisine.

Le sauvage n'avait pas compris le mot "demain"; mais il avait saisi le
geste.

--Eh bien, dit le cuisinier en voyant rentrer Boisdon, eh bien, est-ce
de l'or, oui ou non?

--Il faudrait voir ça de plus près, répondit ce dernier d'un air de
doute.

--Ta, ta, ta, qu'on vous le donne et vous le prendrez bien les yeux
fermés. Mais parlons d'autre chose: avez-vous du vin blanc de Grave?[20]

      [Note 20: J'ai longtemps cherché quels pouvaient être les vins
      que buvaient nos ancêtres, sans pouvoir trouver nulle part à ce
      sujet des données certaines. Tant qu'enfin, après avoir consulté
      nombre d'autorités, je m'étais vu contraint de m'en tenir à des
      probabilités. Les trois premiers feuillets de ce volume étaient
      même imprimés, lorsque des livres de comptes tenus par mon
      trisaïeul maternel, M. Jean Taché--le premier du nom en Canada--et
      négociant à Québec avant la conquête, me tombèrent sous la main.
      Quelle ne fut pas ma joie lorsqu'en feuilletant ces vieux
      manuscrits rongés de moisissures, j'y trouvai les noms des vins
      qui suivent, vendus par M. Taché à des particuliers, de 1734 à
      1754: vin de Grave, rouge et blanc; vin de Bordeaux; vin de Chérès
      (Xérès); vin muscat; vin de Rancio (vin rouge d'Espagne).

      Quant au vin de Champagne, qui ne fut, comme on le sait,
      perfectionné qu'à la fin du XVIIe siècle par dom Pérignon, il
      devait être fort peu en usage en Canada au commencement et même au
      milieu du dix-huitième siècle, puisque, de 1734 à 1754, je n'en
      trouve que quelques bouteilles achetées par certains riches
      Québecquois, tandis que les vins de Grave, de Bordeaux et de
      Chérès se vendaient par barriques. Au nombre des boissons
      alcooliques, je trouve mentionnées dans ces livres la guildive
      (eau-de-vie de sucre) et l'eau-de-vie proprement dite.]

--Oui, tonnerre! et du bon!

--De quelle année?

--De mil six cent soixante.

--Bon, bon, apportez-en demain une bouteille; M. le comte y goûtera, et,
s'il a seulement dix ans de moins que vous ne lui donnez, nous
prendrons tout ce que vous en pouvez avoir. Car notre provision est
épuisée.

--Ça me va, père Saucier, ça me va. A demain donc.

--A demain, répondit le cuisinier, qui tendit la main à l'hôtelier d'un
air de protection tant soit peu railleur.

Ce dernier sortit le cœur à la joie, et suivi de son fils, qui
l'ennuyait déjà par ses questions au sujet du sauvage. Mais Boisdon père
était trop préoccupé pour répondre à Boisdon fils.

--Deux fois quatre font huit, grommelait l'avare. Et c'en est... bien
sûr... Huit onces! hum!

Et il hâta le pas pour regagner son logis.

Le même soir, Boisdon, qui ne savait comment s'y prendre pour trouver le
temps moins long, tant il avait hâte de voir arriver le jour suivant,
était occupé à faire le coup de dés avec quelques habitués du cabaret,
lorsqu'il vit entrer le même soldat qui avait bien voulu lui laisser
voir Dent-de-Loup.

--Bon! pensa l'aubergiste, en voilà un que je n'attendais pas, mais qui
n'en est pas moins le bienvenu.

Puis, allant au devant de lui, il l'accabla de prévenances, l'abreuva
largement d'un gros vin du goût de la soldatesque, et feignit d'abord de
ne point s'apercevoir que le militaire lui payait seulement la moitié du
prix ordinaire d'un écot. L'histoire n'en parle pas, mais je me sens
porté à croire que Boisdon avait auparavant mis de l'eau dans ce vin.

Afin, cependant, de ne point faire naître de soupçon chez l'homme de
guerre, il prit soin de lui laisser entendre qu'il agissait ainsi pour
le remercier de la complaisance que le soldat avait eue à son égard.

Et, tout en faisant causer son homme, Boisdon parvint à savoir qu'il
serait de garde le lendemain, à la même heure que la veille.

--Allons! se dit Boisdon, en frottant ses doigts crochus d'un air
satisfait, tandis que le soldat s'en allait plein de jus de la treille
et de gaieté bruyante, je n'ai perdu ni mon vin ni mon temps.

La nuit parut doublement longue au cabaretier; car en calmant son
excitation, elle lui fit songer qu'il s'embarquait dans une affaire qui
pouvait très bien aboutir au pilori, à la prison, à l'amende... à
l'amende surtout, ce qu'il craignait le plus au monde, après sa femme.

Il resta longtemps éveillé entre la peur et l'avarice qui se livraient
sous son crâne un combat singulier. Enfin, vers le matin, la soif de
l'or l'emporta. "Quel danger puis-je courir? s'était-il dit pour porter
le coup de grâce à son indécision. Depuis l'arrivée du sauvage, on
assiège la porte de sa prison pour le voir. Il ne se passe point de jour
sans que les curieux aillent l'examiner du dehors par sa fenêtre.
Pourquoi donc me soupçonnerait-on plus qu'un autre? Je saurai d'ailleurs
si bien prendre mes précautions avec la sentinelle, qu'elle ne se
doutera de rien. Pût-il même, par la suite, avoir quelque soupçon sur
mon compte, le soldat se gardera bien d'en faire part à personne, tant
il craindra le châtiment qu'on lui infligerait pour avoir manqué à la
consigne. Car si on tolère qu'il laisse ainsi les badauds regarder le
prisonnier, il est certainement tenu de veiller de près à ce que
personne ne puisse faciliter l'évasion du sauvage."

--Allons! allons! Boisdon mon ami, vous n'êtes point si sot que votre
femme le prétend, pensa-t-il en fermant les yeux pour inviter le
sommeil.

Et notre homme s'endormit en faisant des rêves d'or.

Le matin, après avoir tout rangé dans sa boutique,--madame Boisdon ne
s'occupait que du pot-au-feu et de son intéressante famille, demeurant
au second étage, où elle régnait en souveraine absolue,--le cabaretier
prit, sur les dix heures, le chemin du château.

Il avait ostensiblement sous le bras une bouteille de vin blanc de
Grave, et dans la poche droite de ses braies deux petits objets qu'il y
avait enfouis secrètement.

Ainsi qu'au jour précédent, Boisdon s'en alla droit à la cuisine; mais
cette fois Saucier était absent de son office.

Alors, sous prétexte de voir le maître d'hôtel au sujet de son vin,
Boisdon sortit de la cuisine et s'engagea dans le même corridor qu'il
avait parcouru la veille.

Habitués à de fréquentes visites de sa part, les gâte-sauce ne prêtèrent
aucune attention à ses mouvements et le laissèrent aller où bon lui
semblait.

Notre homme savait plus d'un tour. Il passa devant la sentinelle, qu'il
reconnut avec une grande satisfaction intérieure, et salua d'un air
affairé. Le soldat, le voyant passer outre, lui demanda s'il ne voulait
pas voir le sauvage.

--Apparemment mon vin a été bien apprécié et l'on désire y goûter
encore, se dit Boisdon.

--Non, répondit-il au soldat; pas à présent, du moins, car j'ai affaire
au maître d'hôtel.

Et il tourna le corridor d'un pas pressé.

Un quart d'heure après, Boisdon revint, causa de choses indifférentes
avec le militaire, et ne parut céder qu'à ses instances pour jeter un
coup d'œil dans la chambre du captif.

Enfin la porte s'ouvrit et l'heureux avare, répétant à peu près ses
manœuvres de la veille, introduisit la moitié de son corps par la porte
entrebâillée, tandis que la sentinelle continuait nonchalamment sa
marche.

Le Chat-Rusé était étendu sur son grabat. A peine eut-il aperçu celui de
qui dépendait sa délivrance, que son œil s'illumina d'un rayon de
farouche espoir.

Il se lève en silence, et marche doucement vers Boisdon, qui lui a fait
un signe.

Dans un clin d'œil le couteau et la lime apportés par l'aubergiste
passent dans la main du sauvage, tandis que ce dernier met furtivement
les deux précieuses pépites d'or dans la main difforme de l'hôtelier,
qui tremble de désir.

Puis la porte se referme, et l'aubergiste revient tranquillement à son
logis.

Quelques jours après, Dent-de-Loup avait disparu, sans qu'on pût
expliquer comment il était parvenu à scier un des barreaux qui
montaient si bonne garde à la fenêtre de son cachot.

Un mois plus tard, vers le milieu de juin, Dent-de-Loup amaigri,
harassé, épuisé, rentrait au village agnier, où l'on n'attendait rien
moins que son retour.

Comment l'Iroquois était-il parvenu, seul et sans armes, à rejoindre ses
frères au milieu des périls sans nombre que lui suscitait sans cesse le
dangereux voisinage des blancs?

Le premier soin de Dent-de-Loup, lorsqu'il se trouva dans les bois et à
l'abri de toute poursuite immédiate, fut de se confectionner un arc et
des flèches, à l'aide du couteau que lui avait procuré Jean Boisdon. La
corde était toute trouvée, car le prévoyant sauvage l'avait tirée de son
grabat dont il avait mis, durant le dernier jour de sa captivité, les
meilleurs fils à profit.

Ces armes primitives l'avaient empêché de mourir de faim dans sa longue
marche à travers les forêts. Un orignal qu'il surprenait se désaltérant
au bord d'un lac, une perdrix que son trait allait chercher sous la
feuillée, un lièvre que sa flèche arrêtait sur le bord d'un terrier,
tels étaient les aliments dont il soutenait son aventureuse existence.

C'est ainsi qu'après maintes fatigues, après maintes angoisses causées
par la possibilité de retomber entre les mains de ses ennemis, le
Chat-Rusé revit les bords aimés de la rivière Mohawk.

Mais de cruelles déceptions l'attendaient dans sa bourgade. D'abord le
prestige d'invincibilité attaché à son passé venait de subir un rude
échec, par suite de sa défaite et de sa captivité récentes; ensuite,
comme on l'avait cru mort, un autre chef avait été élu durant son
absence. Dent-de-Loup trouva donc fort peu de sympathie à son retour, et
vit aussitôt dans son remplaçant un homme fort jaloux du titre qu'on lui
avait conféré. Ce que voyant, le Chat-Rusé se tint à l'écart et rendit
dédain pour froideur.

Cependant les colons anglais, qui s'occupaient alors activement de leur
expédition contre le Canada, avaient gagné l'alliance des cantons
iroquois. Déjà le Connecticut et la Nouvelle-York avaient obtenu des
Agniers, des Sokoquis et des Loups la promesse de se joindre aux deux
mille hommes de troupes que ces deux États dirigeaient par le lac
Champlain contre la Nouvelle-France.

Nous avons vu, dans le premier chapitre, le résultat de ce projet
avorté; il n'est donc nullement besoin de s'y arrêter ici. Disons
seulement que Dent-de-Loup, dont le ressentiment contre les Français
augmentait en raison du mauvais accueil qu'il recevait des siens, rêvait
dans l'ombre à de cruels projets de vengeance. Mais bien que sa haine
fût vouée à tous les habitants du Canada, elle s'attaquait de préférence
à ceux qui l'avaient vaincu et fait captif, c'est-à-dire aux
Québecquois, qui composaient en partie l'expédition de Schenectady.

Aussi, dès qu'il apprit que l'on armait une flotte à Boston pour
s'emparer de Québec, rumina-t-il un projet qu'il s'empressa de mettre à
exécution.

Quelques heures lui suffirent pour préparer ses armes, et, trois jours
après son arrivée, Dent-de-Loup ressortait de son village d'un pas leste
et fier comme au temps d'autrefois.

--Où va donc mon frère Dent-de-Loup? lui demanda le chef qui l'avait
supplanté.

Dent-de-Loup lui lança un regard chargé de mépris, et, lui montrant son
costume et ses armes:

--Mon frère a-t-il des yeux pour ne point voir? dit-il en passant outre.

Quelques jours après, un Iroquois de haute taille secouait la poussière
de ses mocassins aux portes de Boston.

--Je veux voir un des chefs blancs qui vont porter la guerre au Canada
sur leurs grands canots, dit-il en mauvais anglais au premier passant
qu'il rencontra.

Celui auquel il s'adressait était un soldat nouvellement enrôlé pour
l'expédition de Québec. Il conduisit le sauvage chez le lieutenant qui
l'avait engagé dans sa compagnie; car il était plus facile au lieutenant
qu'au soldat de présenter l'Iroquois aux officiers supérieurs.

--Qu'attends-tu de nous? demanda l'officier au sauvage.

--Je veux me venger des faces pâles de là-bas.

L'homme blanc envisagea l'homme rouge qui, de son côté, riva ses yeux
sur ceux de son interlocuteur. Une lueur de satisfaction passa sur la
figure du blanc, qui se dit: "J'ai mon homme."

--Je suis moi-même un des chefs que tu veux voir, dit-il au sauvage.
Consens-tu à venir combattre avec moi?

L'Iroquois parut content aussi de la première impression que lui avait
causée l'autre. Aussi s'empressa-t-il d'accepter sa proposition.

Ces deux hommes avaient deviné leur valeur respective au premier coup
d'œil.

L'un se nommait Dent-de-Loup; l'autre était le lieutenant John
Harthing.



CHAPITRE IV

L'ESPION


Que l'on veuille bien nous permettre de placer ici, avant de suivre
Dent-de-Loup dans son expédition nocturne à Québec, le court exposé des
causes qui amenèrent contre le Canada l'attaque de 1690. Car il est bien
temps d'expliquer comment une flotte anglaise se trouvait mouillée au
pied de l'île d'Orléans le quatorzième jour d'octobre de cette même
année.

Par suite de l'accession de l'Angleterre à la ligue d'Augsbourg contre
Louis XIV, la Nouvelle-France allait avoir à lutter contre les colonies
anglaises. On se battait là-bas, dans la mère patrie, il fallait
conséquemment s'entr'égorger de ce côté-ci de l'Atlantique; rien de plus
logique alors. Tel fut pourtant le premier mobile de ces luttes si
fréquentes qui désolèrent, dès leur naissance, les colonies anglaises et
françaises de notre continent.

Mais comme le parti victorieux finissait naturellement par y trouver son
profit, ces querelles entre les parents de la vieille Europe
dégénéraient en personnalités chez leurs remuants enfants d'Amérique.
Ils ne se battaient plus, en fin de compte, pour le bon plaisir de leurs
auteurs, mais bien plutôt pour faire tort à leurs voisins et empiéter
sur les possessions ennemies.

Voilà le second et plus proche motif de ces guerres incessantes, motif
qui n'était pourtant qu'une conséquence de l'autre.

En 1689, la guerre étant donc résolue entre la France et son antique
rivale de l'autre côté de la Manche, les colons anglais et français du
nouveau monde se mirent aussitôt à dérouiller leurs vieux mousquets et à
fourbir leurs épées de combat.

Cette fois-ci, les Canadiens voulurent être agresseurs et prévenir leurs
ombrageux voisins, en portant la guerre au sein même du territoire
ennemi. "Leur premier plan, dit M. Garneau, était de l'assaillir à la
fois à la baie d'Hudson, dans la Nouvelle-York et sur différents points
des frontières septentrionales."

Le premier coup fut en effet porté dans la baie d'Hudson, que
d'Iberville rendit à la France par de glorieux combats qui n'étaient
cependant que les préludes de ses futures victoires.

Mais le projet de M. de Callières, qui consistait à attaquer la
Nouvelle-York et par terre et par mer, bien qu'agréé d'abord, ne reçut
ensuite aucune exécution. Car on intima aux colons français l'ordre de
se borner à la défensive, vu qu'on avait assez à faire en France et
qu'il était impossible, disait-on, de leur venir en aide d'une manière
efficace. Il fallut donc abandonner ce projet qui souriait tant à M. de
Callières et à M. de Frontenac.

Ce dernier gouverneur, voyant la colonie livrée à ses propres
ressources, ne voulut cependant pas renoncer complètement à ses
desseins; et, dans l'hiver de 1689-90, il organisa, coup sur coup, les
trois expéditions de Schenectady, de Salmon-Falls et de Casco. On sait
qu'elles furent toutes trois couronnées de succès, la première surtout,
qui produisit une terrible sensation dans la Nouvelle-York.

Ces divers avantages commençaient à alarmer sérieusement les ennemis;
aussi nommèrent-ils, dans le mois de mai de l'année 1690, des députés
qui se réunirent pour la première fois à New-York sous le nom de
"congrès."

L'envahissement du Canada par terre et par mer y fut décidé. Winthrop, à
la tête de trois mille cinq cents colons et Iroquois, devait pénétrer
chez nous par le lac Champlain, tandis que le chevalier Phipps était
chargé, à l'aide d'une flotte dont on lui donnait le commandement, de
conquérir l'Acadie et Québec.

C'était presque un plagiat du plan de M. de Callières.

Nous avons dit comment le corps d'armée commandé par Winthrop se
dispersa tout à coup, avant même d'avoir touché notre sol. Quant à
l'expédition de Phipps, ce récit fera voir combien peu ses auteurs en
retirèrent de gloire et de profit.

Nous avons aussi démontré plus haut que la mésintelligence de Winthrop
et de ses officiers avait grandement contribué à faire échouer
l'expédition de terre; voyons un peu maintenant quel était l'homme qui
devait commander la flotte chargée de prendre Québec.

William Phipps était né à Pémaquid vers l'an 1650. Le pauvre forgeron,
père de ce fils aîné de vingt-cinq frères et sœurs, ne se doutait
certainement pas, à la naissance de son fils, de la bonne fortune
réservée à ce premier fruit des bénédictions célestes.

D'abord berger par nécessité, le jeune homme apprit ensuite le métier de
charpentier. La vue de la mer lui inspira alors l'idée de tenter le
destin sur le perfide élément; car il se construisit un petit navire
qu'il lança sur les flots avec ses espérances, et peut-être ses
pressentiments de bonheur à venir.

Devenu heureux marin plutôt par habitude que par talent, sa bonne étoile
voulut qu'il parvînt au commandement d'une frégate; c'était déjà joli
pour un ex-berger. Mais sa chance ne devait pas s'arrêter là; elle le
conduisit sur les côtes de Cuba, où il parvint à retirer des flancs d'un
gallion espagnol qui avait autrefois coulé à fond près de cette île, la
belle trouvaille de 300,000 livres sterling, tant en or et en argent
qu'en perles et en bijouteries, ce qui lui procura d'abord une petite
fortune, et ensuite le titre de chevalier anglais.

Notre heureux aventurier était donc devenu sir William Phipps, lorsque
au mois de mai 1690, il fut nommé amiral de la flotte destinée à faire
la conquête de l'Acadie et du Canada.

Sa bonne fortune sembla d'abord vouloir continuer à lui tendre la main
sur ce nouvel échelon qu'elle lui mettait sous les pieds.

Le 20 mai, l'escadre de Phipps, composée d'une frégate de quarante
canons, de deux corvettes et de plusieurs transports, avec sept cents
hommes de débarquement, parut devant Port-Royal, capitale de l'Acadie.

Le gouverneur, M. de Menneval, n'avait avec lui, dans cette place dont
les fortifications étaient en ruines, que soixante et douze soldats.
Voyant que résister serait folie, le gouverneur capitula à des
conditions honorables.

Mais l'éducation première de sir William Phipps ne l'avait pas fait plus
fort en théorie qu'en pratique sur la courtoisie et le droit des gens;
aussi ne se gêna-t-il nullement pour manquer aux termes de la reddition,
quand il eut vu dans quel état de délabrement était la ville, et quel
petit nombre de défenseurs elle contenait. Il livra les habitations au
pillage, et, après avoir fait prêter serment de fidélité aux colons, il
partit, emmenant prisonnier M. de Menneval, malgré les belles promesses
qu'il lui avait faites.

Ensuite, il passa par Chedabouctou et l'île Percée, où il ne laissa que
des ruines.

Après ces hauts faits, le glorieux amiral retourna vers ses concitoyens,
chargé de faciles dépouilles qu'il devait plutôt à une indigne violence
et à un heureux hasard, qu'à une réelle habileté.

Sir William était cependant rendu à l'apogée de sa grandeur lorsqu'il
fit voile pour le fleuve Saint-Laurent, dans l'automne de l'année de
grâce mil six cent quatre-vingt-dix. Nous verrons par la suite comment
son étoile pâlissant d'abord en face du Cap-aux-Diamants, le put voir
se heurter plus tard contre les rochers de l'île d'Anticosti, puis des
Antilles, et s'abîmer dans ce même Océan d'où elle l'avait vu sortir si
radieux et souriant à l'avenir.

C'est que William Phipps n'était en résumé qu'un de ces hardis et
heureux aventuriers que la Providence agite un moment au-dessus des
masses afin d'attirer sur eux l'attention de la foule et de faire surgir
aussi, par ce moyen, de nouvelles ambitions. Doué d'une intelligence
assez bornée, d'un jugement des plus médiocres, ils s'éleva tant que ses
succès furent dans le plan providentiel; mais une fois livré à ses
seules ressources, William Phipps, incapable de se maintenir par
lui-même sur les hauteurs, perdit l'équilibre et se cassa les reins dans
sa lourde chute.

On nous trouvera peut-être un peu sévère dans notre jugement sur un
malheureux vaincu; mais l'histoire de sa vie, qui montre combien il
était superstitieux, ignorant et borné, puis, en particulier, les fautes
qu'il commit dans son expédition contre le Canada, sont là pour
corroborer notre opinion sur cet homme.

On a pu voir dans le chapitre précédent le résultat immédiat de la
rencontre fortuite de Dent-de-Loup et du lieutenant Harthing. Bien qu'il
eût pu se figurer tout d'abord le grand avantage qu'il retirerait d'un
homme aussi résolu que le paraissait Dent-de-Loup, quelle ne dut pas
être sa joie lorsque ce dernier lui raconta les aventures de sa
captivité et de sa fuite de Québec.

Après avoir réfléchi quelques instants, Harthing demanda à Dent-de-Loup
s'il reconnaîtrait l'homme dont la convoitise avait contribué si
puissamment à sa délivrance.

A cette question, l'indien, malgré son flegme habituel, ne put
s'empêcher de sourire et dit:

--Il faudrait que le Chat-Rusé eût des yeux de taupe pour n'avoir pas
remarqué l'homme à la joue de feu. On reconnaîtrait ce blanc, dont la
moitié de la face est rouge, au milieu des guerriers de dix mille
tribus, après l'avoir vu seulement une fois. Jamais plus beau tatouage
n'orna le visage d'un chef à l'entrée du sentier de la guerre.

Dent-de-Loup avait gardé si bonne souvenance de la tache de vin de
Boisdon, il dépeignit si bien l'aubergiste, qu'il ne fut pas difficile
à Harthing de se faire une assez juste idée du physique de l'hôtelier.

--Sais-tu où il demeure? demanda Harthing au sauvage.

Celui-ci secoua négativement la tête.

--Alors, attends-moi quelques minutes, reprit l'officier, qui sortit à
la hâte.

Harthing alla trouver un sien ami qui, après avoir passé plusieurs mois
en captivité à Québec, venait d'être rendu à la liberté. Ce dernier, qui
avait été laissé libre de circuler dans la capitale du Canada, s'écria
soudain, aussitôt que Harthing lui eut fait le portrait du cabaretier:

--La tache de vin! Mais ce n'est autre que Jean Boisdon, l'hôtelier le
plus en vogue à Québec, et chez qui, le jour de mon départ, j'ai bu,
avec quelques officiers français, un carafon d'eau-de-vie si veloutée.
Ces derniers, en gens bien appris, avaient voulu me féliciter de ma
délivrance, et la guildive de l'aubergiste Boisdon cimenta cette
fraternité d'armes temporaire entre Anglais et Français.

Il ajouta qu'il avait même remarqué l'enseigne que le vent faisait crier
sur ses gonds au-dessus de la porte d'entrée du cabaret. C'était un
barillet badigeonné d'un jaune sale, et sur lequel les mots suivants
étaient écrits en caractères longs et tremblants:

                            AU BARIL DOR

                           JEN BOIS DONC

Cet affreux calembour avait attiré l'attention de l'officier anglais,
qui put aisément donner tous ces renseignements à Harthing. Mais,
malheureusement pour le lieutenant, son ami ne put lui donner une
réponse aussi satisfaisante au sujet de Louis d'Orsy, car ce nom ne lui
était pas connu.

--N'importe, se dit Harthing en revenant chez lui, n'importe, j'en sais
maintenant assez pour apprendre tout ce qu'il me reste à connaître.

Il s'empressa de dépeindre à Dent-de-Loup l'auberge de Boisdon, qui se
trouvait sur la grande place et près de la cathédrale.

A mesure que l'Anglais avançait dans sa description, l'attention de
l'Iroquois semblait s'éveiller graduellement. Enfin, quand le lieutenant
lui mentionna le baril jaune qui servait d'enseigne à l'auberge, le
sauvage lui toucha le bras et dit:

--Les yeux du Chat-Rusé ont vu ce baril d'eau de feu suspendu à la porte
d'un ouigouam.

En effet, les Québecquois qui faisaient partie de l'expédition contre
Schenectady, n'avaient eu rien de plus pressé à leur retour que de se
rendre à la cathédrale, pour y remercier Marie, sous la protection de
laquelle ils s'étaient mis avant leur départ. Mais, comme ils n'avaient
pu se défaire immédiatement de leurs captifs, ils les avaient amenés
avec eux jusqu'à l'église, à la porte de laquelle on les avait laissés
momentanément sous bonne garde. Et ce fut alors que les regards de
Dent-de-Loup s'arrêtèrent sur la singulière enseigne de la première
auberge canadienne. Il l'avait si bien remarquée, qu'il assura pouvoir
retrouver le cabaret, même par la nuit la plus noire.

Harthing rayonnait.

Avec l'aide de Dent-de-Loup et de Boisdon, rien ne lui était plus
facile, en effet, que de savoir où les d'Orsy demeuraient.

L'avarice de Boisdon lui était connue comme une mine d'exploitation
très facile; restait à s'attirer l'amitié du chef agnier. Mais il fit si
bien ressortir aux yeux de Dent-de-Loup l'avantage que celui-ci
trouverait à s'allier avec lui pour conduire leurs projets respectifs à
bonne fin, que l'Iroquois lui dit:

--C'est bon! Dent-de-Loup marchera dans le même sentier de guerre que
son frère blanc.

Le sauvage n'avait aucune connaissance de la langue française, qui lui
devait être cependant d'une si grande utilité pour s'aboucher avec
l'aubergiste canadien; ce à quoi l'esprit méchamment inventif du
lieutenant remédia de son mieux, en persuadant à Dent-de-Loup de se
fourrer dans la tête assez de phrases françaises pour se faire
comprendre de Jean Boisdon. A cet effet, Harthing se fit le maître de
langue du sauvage; car il avait lui-même, dans la prévision d'aller un
jour au Canada, pris des leçons de français d'un pauvre huguenot
parisien qui végétait à Boston.

L'Iroquois, dont l'idée fixe de vengeance éperonnait toutes les
facultés, se montra si bon élève, que deux mois plus tard, lorsque la
flotte anglaise fit voile de Boston pour le Canada, il savait assez de
français pour émerveiller le lieutenant Harthing, qui ne croyait pas
qu'une tête de sauvage pût contenir autant d'intelligence.

Enfin, pour prévenir les soupçons de ses chefs au sujet de la présence
de Dent-de-Loup sur la flotte, Harthing les prévint que cet homme lui
était dévoué corps et âme, et qu'il se proposait de l'envoyer en espion
pour explorer la place qu'on allait attaquer.

Comme les qualités précieuses des peaux-rouges à cet égard étaient bien
connues en Amérique, la présence du Chat-Rusé fut non seulement tolérée,
mais encore agréée par les chefs de l'expédition.

Nous n'entrerons dans aucun détail sur la marche de la flotte depuis
Boston, qu'elle quitta au commencement de l'automne, jusqu'à l'île
d'Orléans, où nous la savons mouillée le quatorzième jour d'octobre. Il
nous suffira de dire que, sans les vents contraires qu'il lui fallut
essuyer presque continuellement, elle eût paru huit jours plus tôt
devant Québec, et qu'alors c'en eût été sans doute fait de la ville, vu
qu'on ne s'y attendait nullement à cette attaque et que toutes les
troupes étaient encore à Montréal.

A présent que nos lecteurs connaissent les antécédents de Dent-de-Loup,
reprenons le récit au point où nous l'avons laissé vers le commencement
du chapitre troisième, c'est-à-dire au moment où le chef agnier venait
de quitter la flotte anglaise.

Poussée par un bras vigoureux, la pirogue du sauvage glissait, en
dansant sur les vagues, avec la rapidité de la flèche. Pour assourdir le
bruit que fait l'aviron en plongeant dans l'eau, l'Agnier avait eu soin
d'envelopper le sien d'un lambeau d'étoffe.

Le canot rasa sans bruit les bords silencieux de l'île d'Orléans, où, à
part les aboiements éloignés de quelques chiens de ferme, tout semblait
dormir. Car les habitants, terrifiés par le voisinage des Anglais,
n'osaient pas même allumer de feu dans leurs demeures, tant ils avaient
peur qu'un indiscret rayon de lumière, en se glissant au dehors,
n'attirât quelques rôdeurs nocturnes.

Après une heure de marche, le sauvage était en vue de la ville; la cime
du cap paraissait alors se fondre dans l'obscurité de la nuit. Quelques
coups d'aviron l'amenèrent à la Pointe-à-Carcy, qu'il doubla en entrant
un peu dans la rivière Saint-Charles.

Arrivé à quelques brasses de terre, vis-à-vis de l'encoignure qui réunit
aujourd'hui les rues Saint-Pierre et Saint-Paul, il rama quelques coups
de l'arrière pour arrêter sa pirogue et tendit l'oreille.

Rien ne bruissait au proche, que le clapotement monotone des vagues sur
la grève.

Rassuré, Dent-de-Loup dirigea doucement son canot vers la terre, qu'il
atteignit bientôt. Après avoir tiré son embarcation à sec sur le sable
du rivage, le Chat-Rusé se mit à ramper vers la ville, non sans jeter
auparavant un regard scrutateur autour de lui. Aucun bruit ne trahissait
ses pas, tant ils étaient bien mesurés; de sorte qu'un blanc fût passé à
dix pieds du sauvage sans se douter de sa présence.

Pendant quelques minutes Dent-de-Loup longea le cap, et finit par
s'arrêter près d'un endroit désert au-dessous du lieu où l'on voit
aujourd'hui le vieux et modeste édifice du parlement provincial.

Il doit être à peu près inutile de faire remarquer ici que la basse
ville a subi depuis des changements innombrables; car, à cette époque,
il y avait à peine soixante maisons disséminées depuis la
Pointe-à-Carcy jusqu'au lieu où se trouve aujourd'hui le quai de la
Reine.

Comme c'était par là qu'il s'était échappé lors de sa captivité,
Dent-de-Loup reconnut la place et se mit à escalader le cap, couvert
alors de broussailles et d'arbustes assez solides pour pouvoir s'y
retenir au besoin.

Après maints efforts, après s'être glissé comme un serpent entre les
arbrisseaux desséchés par l'automne, le Chat-Rusé atteignit la cime du
roc, et s'arrêta à l'endroit où vous pouvez voir aujourd'hui cette
petite plate-forme qui touche à la clôture d'enceinte du parlement.[21]

      [Note 21: Quelque temps après l'apparition de la première
      édition de ce livre, un arrêté du conseil de ville donnait à cette
      plate-forme le nom de Bienville, en l'honneur du héros dont nous
      venions d'exhumer le souvenir de nos vieilles chroniques.]

Dent-de-Loup prêta de nouveau l'oreille aux bruits qui pouvaient venir
des environs, et, comme rien n'indiquait un danger prochain, il se hissa
résolument sur le haut des palissades et se laissa descendre dans la
cour de l'évêché, qu'il traversa en tapinois. Quand il eut atteint
l'endroit où la clôture qui entourait la cour formait un angle en
rejoignant celle du séminaire, il bondit vers le faîte de la muraille,
s'y accrocha des mains et descendit dans la rue Port-Dauphin. Après
s'être assuré que personne ne le voyait, il s'engagea dans la rue Buade.
Quelques pas de plus l'eurent bientôt conduit au pied du mur qui
soutient le clocher de la cathédrale.

Ici, l'espion s'arrêta en se faisant si petit que personne ne le pouvait
voir, grâce à l'obscurité qui le favorisait. Ses prunelles se dilatèrent
en se fixant sur une maison sise presque en face, et qui se trouvait à
l'endroit de celle qui est occupée maintenant par l'hôtelier Grondin.

Cette maison, assez étroite et encaissée entre deux constructions plus
hautes qui semblaient la regarder avec dédain lorsque le soleil
éclairait leur toiture, était la seule où l'on veillait encore, si l'on
en jugeait d'après un jet de lumière qui, partant de l'intérieur,
dormait paisiblement sur le pavé de la rue.

Le Chat-Rusé inclina la tête de côté et d'autre pour mieux écouter; rien
ne bougeait. Il traversa la rue et vint se blottir au-dessous de la
fenêtre éclairée.

En ce moment un petit grincement aigre, qui se produit au-dessus de lui,
le force à lever la tête; et il aperçoit un objet qui se meut lentement
au-dessus de la porte. Il examine ce corps avec attention, s'assure de
ses mouvements uniformes et fait quelques signes de tête qui annoncent
le contentement intérieur qu'il éprouve en reconnaissant la nature de ce
bruit. C'est l'enseigne de l'auberge qui gémit sur ses gonds rouillés.

Convaincu qu'il ne peut se tromper, Dent-de-Loup s'avance vers la porte
en longeant la muraille; mais au même instant cette porte s'ouvre et le
reflet d'une lumière de l'intérieur se répandant sur le sol, laisse voir
dans la rue l'ombre d'un homme qui se tient sur le seuil.

La tête du sauvage touche presque les pieds de celui qui se trouve ainsi
debout à l'entrée de l'auberge.

Dent-de-Loup hasarde un coup d'œil au dedans de la maison. Il n'y a
personne au rez-de-chaussée.

L'homme qu'il voit près de la porte est donc seul.

Alors l'aubergiste Boisdon, car c'était bien lui, voit comme une ombre
surgir brusquement de terre, tandis qu'il sent cinq doigts d'acier se
cramponner à son cou, et que la pointe acérée d'un poignard tâte sa
poitrine.

--Mon frère est mort, s'il crie! murmure une voix étrange à l'oreille du
pauvre Boisdon, dont la moelle semble se glacer dans ses os, tandis que
ses genoux se donnent de nerveuses et rapides accolades.

On sait que Boisdon avait presque un aussi grand faible pour sa vie que
pour son argent. Nous pouvons même avancer sans crainte qu'il lui
passait souvent de petits frissons nerveux sur l'épine dorsale, quand il
lui fallait s'aventurer seul par les rues, alors que le soleil ne
pouvait être témoin d'une bravoure qu'il aurait volontiers affichée en
plein midi.

Notre homme fut tellement effrayé en cette circonstance, qu'il promit de
faire chanter dix grand'messes pour le soulagement des âmes souffrantes,
si ce poignard menaçant s'émoussait sur sa poitrine.

Le sauvage, voyant l'hôtelier tremblant arrêter jusqu'au mouvement de
ses yeux, pour ne point paraître opposer de résistance, avait repoussé
Boisdon jusqu'au milieu de l'unique pièce du rez-de-chaussée, après
avoir refermé du pied la porte qui s'ouvrait sur la rue. Puis,
desserrant un peu l'étau de ses cinq doigts, il lui avait rendu la
respiration plus facile, tout en lui faisant sentir que la pointe de son
arme avait dû être aiguisée dans un dessein peu charitable.

Et approchant ses lèvres de l'oreille attentive de l'aubergiste, il lui
dit tranquillement à voix basse:

--Que mon frère au visage pâle n'ait point peur.--Soit dit en passant,
la figure du cabaretier avait en ce moment la couleur d'un citron
malade.--Dent-de-Loup ne veut point de mal à son frère. Que celui-ci
regarde.

Le sauvage, lâchant la gorge de l'aubergiste, introduisit sa main gauche
sous une ceinture de peau d'orignal qui lui ceignait les reins, et
exhiba quelques pépites d'or aux yeux doublement surpris de Jean
Boisdon.

La vue du précieux métal fit refluer le sang aux joues de l'avare, qui
se remit d'autant mieux que Dent-de-Loup avait aussi rengainé son arme.

Poussant alors un soupir mélancolique.

--Pourquoi donc me menacer ainsi? demanda-t-il d'un air à moitié
convaincu.

--Dent-de-Loup n'est pas l'ami des Français, répondit celui-ci, et si
les faces pâles du grand village s'emparaient du pauvre Iroquois, il
partirait bientôt pour les plaines sans fin du Grand-Esprit. Il lui faut
user de ruse pour revoir son frère.

--Dent-de-Loup! murmura Boisdon, stupéfait de reconnaître l'ancien
prisonnier du château.

--Oui, Dent-de-Loup, qui te doit la liberté. Il ne l'a pas oublié; il
t'apporte du métal rayonnant pour te l'offrir en retour d'un service
qu'il va te demander. Mais le guerrier est seul au milieu de ses
ennemis, et il exige un peu de sûreté, acheva le sauvage, qui jeta vers
la porte un regard significatif.

La seule pensée de palper encore quelques pépites rendit toute sa
confiance à l'avare, qui s'en alla verrouiller la porte et revint se
placer en face de Dent-de-Loup.

--Que mon frère veuille bien m'écouter, fit le Chat-Rusé en montrant un
siège à Boisdon, tandis qu'il en prenait un lui-même.

Boisdon redevint tout oreille.

--Dent-de-Loup a ramassé ces cailloux, dit le sauvage en montrant avec
quelque dédain les pépites d'or qu'il tenait en sa main gauche, dans un
vallon connu de lui seul.

Les yeux de l'avare se firent si grands, qu'il fallait tout le flegme
d'un Iroquois pour ne pas éclater de rire.

Dent-de-Loup continua néanmoins avec impassibilité:

--Si mon frère aime tant ce métal que nous méprisons là-bas, il lui sera
facile d'en remplir vingt fois ce tonneau d'eau-de-feu.

Et l'Agnier montra du doigt un baril qu'il y avait au fond de la salle.

Un sourire ineffable vient se suspendre aux lèvres de l'avare, qui ferma
les yeux pour mieux se figurer la somme énorme que représenterait un
pareil amas d'or.

--Mais, continua l'Agnier, pour que Dent-de-Loup consente à conduire son
frère au vallon inconnu, ce dernier devra d'abord l'aider à trouver dans
ce grand village une vierge pâle aux yeux bleus, dont tu peux voir ici
le nom.

Et il tendit à Boisdon un papier sur lequel Harthing avait écrit le nom
de celle qu'il convoitait.

--"Mademoiselle d'Orsy," lut l'aubergiste.

--C'est ainsi que s'appelle la vierge blanche, répliqua Dent-de-Loup.

--Elle demeure à quelques pas d'ici.

--Mon frère veut-il venir avec le chef pour être son guide? reprit
l'Iroquois en faisant passer une des pépites d'or dans la main de
l'hôtelier.

--J'y vais, répondit Boisdon, qui se leva aussitôt.

Une seconde pépite ayant suivi le chemin de la première, Jean Boisdon
tout ébloui par leurs scintillations eut un moment d'extase. Mais il se
remit bientôt, ouvrit la porte d'entrée, et, après avoir fait signe au
sauvage de se tenir au dehors, il monta prévenir sa femme qu'il lui
fallait sortir un instant et qu'elle eût à verrouiller la porte en son
absence.

Tandis que dame Javotte, qui était un tantinet jalouse, maugréait contre
une sortie à une heure aussi indue, l'aubergiste venait rejoindre le
Chat-Rusé. Ce dernier l'attendait patiemment, et tous deux se
dirigèrent vers la demeure de Louis d'Orsy, qui était à cent quarante
pas de l'auberge et sur la même rue. Quand ils arrivèrent en face de la
maison du jeune officier, Boisdon la désigna du doigt à Dent-de-Loup.

Celui-ci parut réfléchir durant quelques instants après avoir examiné la
maison; puis se penchant vers l'aubergiste:

--Que mon frère me suive un peu, lui dit-il.

Comme Boisdon hésitait à aller plus loin, le sauvage lui glissa une
paillette d'or dans la main, argument qui persuada l'avare. Il suivit
Dent-de-Loup, qui traversa la rue, descendit un peu vers le palais
épiscopal et vint s'arrêter à la jonction du mur de clôture de l'évêché
avec celui du séminaire. A cette heure de la nuit, un homme se pouvait
cacher là, près de la muraille, sans que les passants le pussent voir de
la rue.

--Mon frère au visage pâle voudrait-il venir se poster ici chaque soir,
pendant une semaine, et à cette heure? je lui donnerais de l'or.

--C'est bon, fit l'aubergiste; mais pourquoi cela?

--Le chef iroquois pénétrera plusieurs fois encore dans ce grand village
ennemi, pour obéir aux ordres d'un homme pâle étranger qui aime la
vierge blanche. Mais pour ne pas être surpris, il faut que quelqu'un
m'avertisse de l'approche de mes ennemis, et veille à ce qu'on ne me
remarque pas. Chaque soir le Chat-Rusé viendra se tapir contre ce mur,
de l'autre côté; il imitera le miaulement du chat, et, si tu ne vois
personne dans les environs, tu répondras de même à ce signal. Alors
seulement je franchirai le mur. Mon frère m'a-t-il compris?

--Oui.

--Et consent-il?

--Certainement.

--Bien. Mais rentre en ton ouigouam; je n'ai plus besoin de toi
maintenant. A la prochaine nuit, sois ici.

Tandis que Boisdon reprenait le chemin de sa demeure, Dent-de-Loup
traversait de nouveau la rue, s'approchait de l'une des fenêtres de la
maison de Louis d'Orsy, et ouvrait un volet pour regarder à l'intérieur.

Ce fut alors que Marie-Louise aperçut la figure tatouée du sauvage et
qu'elle eut peur. L'Iroquois, se voyant découvert, prit sa course vers
la demeure de l'évêque, bondit comme un tigre par-dessus la muraille,
sans être remarqué, grâce aux ténèbres, traversa silencieusement la cour
de l'évêché, se laissa glisser sur le flanc du cap et courut à la grève
rejoindre son canot.



CHAPITRE V

AUX ARMES! AUX ARMES!


Le lendemain du jour où les événements qui précèdent s'étaient
accomplis, le chevalier de Vaudreuil,--on doit se souvenir que M. de
Frontenac l'avait envoyé à l'île d'Orléans,--ayant apporté la nouvelle
qu'un mouvement inusité se faisait sur la flotte, on s'attendait donc à
la voir bientôt paraître. En effet, le 16 au matin, c'était un lundi, on
aperçut les premières voiles, qui semblaient planer au loin sur la
Pointe-Lévis.

La ville qui, jusqu'à ce moment, était demeurée assez tranquille, s'émut
tout à coup; et un sourd bourdonnement parcourant bientôt toutes les
rues, fit sortir les citoyens de leurs maisons, tandis que les femmes
effarées mettaient la tête aux fenêtres.

Puis, ce bourdonnement s'enfla, s'enfla et se fit dans un instant
clameur immense, pendant que la voix des cloches sonnant à toute volée
lançait l'alarme aux quatre coins du ciel.

Alors, tout se fit bruit, tout devint mouvement.

"Aux armes! aux armes! Voilà les Anglais!" Telles étaient cependant les
notes dominantes de tout ce vacarme, pendant que le son aigu des
clairons, appelant les soldats aux armes, éclatait de temps à autre en
cris stridents et prolongés.

Les militaires couraient à leur poste, les bourgeois par les rues, et
les femmes un peu partout, mais sans savoir où elles allaient.

Cependant les principaux citoyens s'étaient tout d'abord portés au
château, où M. de Frontenac, entouré de son état-major, se tenait sur la
terrasse suspendue au-dessus du cap, pour examiner les mouvements de la
flotte ennemie. Le gouverneur fit prier les notables de se rendre auprès
de lui, et les ayant salués gravement, il braqua de nouveau une lunette
de longue-vue qu'il tenait à leur arrivée, sur la flotte dont les
premiers vaisseaux débouchaient déjà dans le port.

--Monsieur de Bienville, dit le comte en se tournant vers celui-là, qui,
jusqu'à ce moment, s'était quelque peu tenu en arrière, votre vue de
jeune homme vaut mieux que la mienne; indiquez-moi donc le nombre et la
capacité des vaisseaux à mesure qu'ils apparaîtront.

En ce moment toutes les voiles étaient en vue.

--Les premiers sont des vaisseaux de haut bord, répondit Bienville.
L'amiral est en tête, et je crois qu'il se dispose à jeter l'ancre, vu
qu'il serre déjà ses premières voiles.

--Est-ce bien l'amiral qui vient le premier?

--Oui, monseigneur. Je reconnais parfaitement son pavillon, qui flotte
au grand mat. Je crois même qu'il a jeté son ancre, car il me semble que
les voiles de perroquet battent les mâts et que la frégate commence à
éviter.

En effet la marée montante faisait déjà tourner le vaisseau amiral sur
lui-même, et M. de Frontenac, à l'aide de sa longue-vue, put distinguer
un groupe d'officiers qui se tenaient sur la poupe du navire commandé
par Phipps.

--Mais que font donc les plus petits bâtiments? on dirait qu'ils veulent
dépasser l'amiral.

--Ils rangent la côte de Beauport, monseigneur, afin, je suppose, de
trouver moins d'eau pour leur ancrage.

Bienville ne se trompait pas; car, les derniers vaisseaux, imitant la
manœuvre des premiers, avaient mouillé l'ancre près de la côte et
commençaient à carguer leurs voiles.

--Combien sont-ils? demanda froidement M. de Frontenac.

--Trente-quatre, dont, je crois, trois frégates et cinq corvettes, qui
tiennent le milieu du fleuve. Les autres, rangés près de la côte de
Beauport, ne sont que des brigantins, des caiches, des barques et des
flibots.

Suivirent quelques minutes de silence, durant lesquelles les yeux de
ceux qui étaient sur la terrasse examinèrent avec anxiété les diverses
manœuvres de la flotte anglaise.

Il était à peu près neuf heures et demie du matin lorsque la dernière
voile disparut repliée sous ses cargues.

Alors Bienville s'écria tout à coup:

--Voyez-vous ce canot qui se détache de l'amiral? Eh! parbleu! il doit y
avoir un parlementaire à bord, car j'aperçois un pavillon blanc qui
flotte à l'avant.

--Dans ce cas, repartit aussitôt le gouverneur, il faut aller au-devant
de lui. Parlez-vous l'anglais, monsieur de Bienville?

--Je ne parle anglais qu'à coups d'épée, monseigneur. Mais voici mon ami
M. d'Orsy à qui cette langue est familière, vu son séjour dans la
Nouvelle-York.

--En effet, j'oubliais, reprit le gouverneur. Eh bien, monsieur d'Orsy,
vous allez accompagner M. de Bienville en qualité d'interprète. Quant à
vous, monsieur de Bienville, descendez en grande hâte à la basse ville
et allez au-devant de cet envoyé, avec une escorte de trois canots
montés par quatre hommes chacun. Si le parlementaire demande à
descendre à terre, bandez-lui les yeux, afin qu'il ne remarque pas
l'état précaire de la place. D'ailleurs, ayez pour lui tous les égards
possibles. Allez!

Bienville et d'Orsy saluèrent le gouverneur pour le remercier de
l'honneur qui leur était fait, sortirent du château et descendirent à
grands pas la côte de la Montagne.

Bientôt quatre canots laissaient la terre et se portaient vivement à la
rencontre de la chaloupe anglaise, poussés qu'ils étaient par de
vigoureux rameurs.

Les cinq embarcations se joignirent au milieu du fleuve, à mi-chemin
entre la terre et la flotte.

--Ohé! du canot! cria Bienville, quand il fut à portée de voix du
parlementaire; puis il fit arrêter ses embarcations.

--_Stop!_ commanda l'officier anglais à ses hommes. Et l'on s'arrêta des
deux côtés en s'observant d'un air menaçant.

--Qui êtes-vous et que voulez-vous? demanda alors en anglais Louis
d'Orsy à celui qui commandait la chaloupe ennemie.

--Je suis envoyé par l'amiral sir William Phipps, pour traiter de la
reddition de la place avec votre gouverneur, répondit l'Anglais avec
suffisance.

--Harthing! grommela d'Orsy; et il serra les mâchoires pour arrêter au
passage un énergique juron qui lui montait à la bouche.

--D'Orsy! murmura de son côté l'officier qui commandait la chaloupe
anglaise.

--Que dit votre Anglais? demanda François de Bienville à son ami.

--Il vient prier le gouverneur de capituler!

Les Canadiens accueillirent ces paroles par un immense éclat de rire.

D'Orsy les fit taire d'un regard, et s'adressant au parlementaire:

--Si vous voulez voir M. le comte de Frontenac, il faut vous soumettre à
ses conditions, qui sont, de vous bander les yeux pour vous conduire au
château Saint-Louis, et de nous suivre à terre sans votre escorte.

A ces paroles, le rouge monta à la figure du lieutenant Harthing, qui
répondit avec un emportement mal contenu:

--Remarquez bien, monsieur d'Orsy, que je ne viens pas en espion!

--Les ordres de M. le comte de Frontenac sont formels, répliqua
froidement d'Orsy, et monsieur Harthing est parfaitement libre de
retourner à son bord si ces conditions lui déplaisent.

Harthing se mordit les lèvres, et, après avoir réfléchi quelques
instants:

--Sachez au moins que je représente une nation, et qu'à ce titre ma
personne est inviolable.

--Vous ne m'apprenez rien, monsieur, répondit d'Orsy, et je sais très
bien quels égards vous sont dus.

--C'est bon! je vous suis, reprit flegmatiquement l'envoyé.

Bienville fit alors approcher son embarcation bord à bord avec la
chaloupe anglaise, et Harthing prit place sur le canot canadien, en
ordonnant à ses gens d'attendre son retour.

Pendant les quelques instants qu'ils se trouvèrent côte à côte, les
Canadiens et les Anglais se toisèrent d'un air fort peu bienveillant;
mais, grâce à la présence de leurs officiers respectifs, pas un mot ne
fut échangé, pas un geste ne trahit ce bouillonnement intérieur de
vieilles haines nationales qui n'auraient pas mieux demandé que de se
manifester activement.

--Nage à terre! commanda Bienville à ses gens, dont les rames mordirent
la vague.

--J'en suis bien fâché, monsieur, dit d'Orsy au lieutenant anglais, mais
ma consigne est de vous bander les yeux.

--Faites.

Au bout de dix minutes les quatre canots accostaient la levée
aujourd'hui nommée quai de la Reine.

M. de Frontenac n'avait cependant pas perdu son temps dans l'inaction.
Chez cet homme énergique les idées décisives ne se faisaient point
attendre; à peine convoquées, elles arrivaient vigoureuses, sages et
hardies, et l'action suivait chez lui la pensée de près.

Bienville et d'Orsy avaient à peine mis le pied dans le canot qui les
devait conduire au-devant du parlementaire, que déjà le gouverneur avait
donné les ordres suivants aux officiers qui l'entouraient.

Il enjoignit d'abord à M. LeMoyne de Maricourt, frère de François de
Bienville, d'aller prendre position à la basse ville, avec la compagnie
qu'il commandait, sur la _plate__forme_, qui était défendue par trois
pièces de canon. M. de Maricourt était arrivé de Montréal avec son
frère, M. LeMoyne de Sainte-Hélène, durant la nuit précédente, apportant
la nouvelle que les troupes de cette ville ne tarderaient pas d'arriver.
M. de Sainte-Hélène devait occuper un autre quai fortifié à la ville
basse, avec le détachement dont il venait d'être fait capitaine. Puis,
afin de tromper le parlementaire sur l'état de la place, vu que les
troupes de Montréal et des Trois-Rivières n'étaient pas encore arrivées,
ordre fut donné aux seuls trois cents hommes en état de combattre qui se
trouvaient alors dans la ville, de faire un grand bruit d'armes sur le
passage de l'envoyé de Phipps. Pour ajouter à l'illusion du
parlementaire, qui n'y verrait rien au travers de son bandeau, le major
Provost devait disséminer les troupes en différents endroits et les
faire manœuvrer bruyamment par toutes les rues de la ville.

Les ordres du comte furent si bien exécutés que les premiers sons qui
frappèrent l'oreille du lieutenant Harthing quand il mit le pied sur la
levée, ne laissèrent pas que de l'étonner; car les Anglais croyaient, et
non sans raison, la ville hors d'état de se défendre. Quelques
artilleurs traînaient lourdement les pièces; d'autres roulaient des
projectiles à quelques pouces de ses pieds ou faisaient cliqueter leurs
épées à ses oreilles.

--Fanfaronnades que tout cela, se dit Harthing.

Mais il n'était pas à bout de mystifications.

D'après l'ordre du gouverneur, on lui fit faire les plus longs détours,
le ramenant souvent au même point de départ, et toujours avec un grand
bruit d'armes.

Harthing atteignit ainsi le pied de la côte de la Montagne; mais ici ce
fut bien pis encore. J'ai déjà dit que la montée du port à la haute
ville était barricadée par trois retranchements formés de chaînes et de
tonneaux remplis de terre et de pierres. Aussi l'Anglais trébuchait-il à
chaque instant. Ici un tonneau lui barrait le passage, là il serait
infailliblement tombé sur un amas de pierres, sans la précaution que ses
guides avaient de le soutenir; plus loin une chaîne tendue bien raide
heurtait ses tibias.

--Diables de Français! grommelait-il.

Il parvint enfin à la haute ville. Mais bien loin de le conduire
directement au château, ses guides s'engagèrent avec lui dans la rue
Buade, en se dirigeant vers la grande place. En ce moment une compagnie
d'infanterie les dépassa au pas de course; les trente hommes qui la
composaient frappaient si bien du talon, que notre Anglais crut qu'il y
en avait deux cents.

Il n'y eut pas jusqu'aux femmes qui ne s'avisèrent de mystifier le
pauvre envoyé. La sœur Juchereau de Saint-Ignace rapporte, dans
l'_Histoire de l'Hôtel-Dieu_, que les dames de Québec assaillirent de
quolibets le parlementaire ahuri, et qu'elles l'appelèrent
colin-maillard, à cause du bandeau qui l'empêchait de voir.

Cependant Marie-Louise d'Orsy s'était mise à sa fenêtre dès le
commencement du vacarme qui régnait dans la ville. Voyant approcher
plusieurs militaires qui entouraient un officier anglais dont les yeux
étaient bandés, la curieuse jeune fille mit la tête hors de la croisée.

Harthing n'était en ce moment qu'à quelques pas de la maison, et
toujours escorté par MM. de Bienville et d'Orsy.

L'attention de Marie-Louise se trouvait tellement concentrée sur l'homme
au bandeau, qu'elle ne remarqua pas d'abord son fiancé, qui lui envoyait
le plus gracieux des saluts. Son regard s'attachait à la figure de
l'étranger à mesure qu'il approchait. Lorsqu'il passa devant sa fenêtre,
les yeux de la jeune fille devinrent d'une fixité étrange; puis elle
pâlit, et se rejeta brusquement en arrière en poussant un cri qu'on
entendit de la rue.

--Qu'avez-vous donc, mademoiselle? lui dit aussitôt la vieille Marthe,
sa servante, qui se trouvait auprès d'elle.

--Mon Dieu! c'est lui! je l'ai reconnu! répondit Marie-Louise, dont la
pâleur devint encore plus prononcée.

--Qui donc, mademoiselle?

--Harthing! Marthe, Harthing!

--L'Anglais!............

--Oui! O mon Dieu! s'écria-t-elle en fondant en larmes, faites, je vous
prie, que ce pressentiment soit menteur! Mais quand j'ai vu cet homme
près de mon fiancé, mon cœur s'est serré, Marthe, et il m'a semblé voir
un nuage de sang qui passait entre eux! Mon Dieu! mon Dieu!

Et ses sanglots redoublèrent.

Le premier mouvement de l'officier anglais, lorsqu'il entendit le cri
poussé par la jeune fille, fut de porter la main au bandeau qui
l'empêchait de voir; mais d'Orsy, prompt comme l'éclair, arrêta son bras
à moitié chemin, et lui dit d'une voix qu'il s'efforça de rendre calme:

--Monsieur Harthing, n'oubliez pas les conditions auxquelles vous vous
êtes soumis.

L'Anglais laissa retomber son bras.

Oh! s'il eût pu s'imaginer qu'il venait de passer à trois pas de cette
demeure qu'il brûlait de connaître!

Ce n'était pourtant que dans le but d'apercevoir l'habitation de Mlle
d'Orsy qu'il avait sollicité, puis obtenu d'être envoyé comme
parlementaire. Et dire qu'il lui fallait parcourir la ville sans rien y
voir!

Au cri jeté par sa fiancée, Bienville avait fait un pas rétrograde; mais
d'Orsy rappela son ami près de lui d'un regard si impératif, que le
pauvre amoureux ne put s'empêcher d'obéir, tout en se demandant s'il ne
rêvait pas, et quelle pouvait être la cause de ce drame muet dont il
venait d'être le témoin.

Harthing et son escorte continuaient cependant leur marche.

Quand ils arrivèrent sur "la grande place," aujourd'hui le marché, trois
compagnies y paradaient, tambours et fifres en tête.

--Ces démons-là sortent donc de terre! se dit Harthing; on nous assurait
pourtant que la ville était complètement dépourvue de garnison.

Après maints détours, après mille circuits pour dépister notre homme,
après l'avoir laissé se heurter plusieurs fois sur les quelques chaînes
dont on avait barré les rues principales, l'escorte du parlementaire
prit enfin le chemin du château.

M. de Frontenac y attendait l'envoyé de Phipps dans la grande salle,
avec les officiers qui se trouvaient à Québec, et les gentilshommes des
environs, que la première nouvelle du danger avait amenés auprès de lui.

Aussi, rien ne saurait peindre la surprise du parlementaire lorsque le
bandeau tomba de ses yeux, et qu'il se trouva en si nombreuse et surtout
en si bonne compagnie.

Ils étaient en effet dignes de figurer à côté de leur chef, ces braves
gentilshommes qui n'attendaient qu'un mot de sa part pour sauver leur
patrie d'adoption, ou mourir comme on mourait alors, le mousquet ou
l'épée à la main.

Auprès du comte de Frontenac, dont l'extérieur imposait tant à ceux qui
l'approchaient, venaient, d'abord le chevalier de Vaudreuil, le sieur
Juchereau de Saint-Denis,[22] qui par sa belle conduite durant ce siège
devait mériter des lettres d'anoblissements, M. LeMoyne de
Sainte-Hélène, que la mort allait bientôt frapper au champ des braves,
ses dignes frères MM. de Bienville et de Maricourt, et le major Provost,
que le lecteur connaît déjà.

      [Note 22: Il fut l'ancêtre des Duchesnay.]

Vous auriez pu voir encore M. de La Touche, fils du seigneur de
Champlain, et le chevalier de Clermont, qui tombèrent glorieusement tous
deux sur le champ d'honneur, trois jours plus tard.

Il y avait enfin les de Saint-Ours, les Linctôt, les Couillard, les
Boucher, les d'Ailleboust, les Chambly, les Dugué, les d'Arpentigny, les
Tilly, les Baby, les de Lotbinière, et maints autres nobles gens d'épée
qui se signalèrent tous dans les fréquents combats de ces temps
chevaleresques dont les annales font aujourd'hui notre orgueil.

Harthing, qui s'était cependant remis de sa surprise première, s'avança
le front haut vers le gouverneur, qu'il n'avait pas eu de peine à
reconnaître au milieu de son état-major. Et, tendant un parchemin au
comte, il lui dit en anglais, avec aplomb:

--Voici la sommation par écrit que mon commandant l'amiral sir William
Phipps vous envoie.

--Monsieur d'Orsy, dit le gouverneur qui, sans toucher au parchemin,
garda son poing gauche sur la hanche, à la royale, et demeura le front
ombragé de son large chapeau, d'où jaillissait une gerbe de plumes
blanches, veuillez prendre cet écrit et nous en traduire à haute voix la
teneur.

D'Orsy prit le papier des mains du parlementaire et en traduisit le
contenu à voix haute.

Un religieux silence règne dans la grande salle pendant cette lecture,
silence à peine interrompu par le cliquetis des fourreaux d'épées qui
heurtent le parquet, par suite de quelques mouvements nerveux de ceux
qui les portent. Car elle est des plus propres à agacer les nerfs, cette
sommation de l'amiral anglais.

Phipps accusait d'abord les Français de souffler la discorde en
Amérique, témoin les hostilités qu'ils avaient commencées l'hiver
précédent dans la Nouvelle-Angleterre et sur plusieurs points des
frontières. Les colons anglais, craignant justement tout de gens qui les
attaquaient en traîtres comme ils avaient fait à Schenectady, voulaient
mettre fin à cette guerre de guet-apens, d'embûches et de massacres qui
désolait depuis trop longtemps le continent américain.

En conséquence, l'amiral Phipps, venu au nom du roi Guillaume et de la
reine Marie, sommait les Français d'avoir à rendre tous leurs châteaux
forts et leurs forteresses, avec armes et munitions, enfin à se remettre
eux-mêmes et leurs biens en la bonne disposition de l'amiral anglais
vainqueur des Acadiens.

"Ce que faisant," ajoutait la sommation de Phipps, "je vous pardonnerai
en bon chrétien, ainsi qu'il sera jugé à propos pour le service de
Leurs Majestés et la sûreté de leurs sujets."

A mesure que M. d'Orsy traduisait cette impertinente sommation, le rouge
montait à la figure des Canadiens. Lorsqu'il en vint à l'accusation de
traîtres que Phipps lançait aux colons de la Nouvelle-France, un sourd
murmure d'imprécations circula dans l'assemblée. Mais quand il s'agit de
reddition et du pardon de l'amiral, la voix de l'interprète fut couverte
un moment par les menaces bruyantes qui grondaient de toutes parts.

--Pendons l'envoyé! s'écria même M. de Valrennes d'une voix vibrante qui
domina toutes les autres.[23]

      [Note 23: Historique.]

Harthing comprenait bien le français; mais il n'en avait voulu jusque-là
rien laisser paraître; aussi pâlit-il un peu quand il entendit cette
voix qui demandait sa pendaison.

Mais il eut honte de laisser percer quelque crainte, et, tirant sa
montre d'une main qu'il eût pourtant voulu être plus ferme, il dit que
dans une heure, au plus, l'amiral désirait avoir une réponse positive.

Comme les murmures de ses officiers irrités devenaient de plus en plus
prononcés, M. de Frontenac promena son regard fier et calme sur
l'assemblée, et ces grondements s'éteignirent aussitôt.

Se tournant ensuite vers le parlementaire, qui s'était entièrement
remis:

"Monsieur, lui dit-il avec dignité, vous nous avez laissé voir, il n'y a
qu'un instant, que vous entendez parfaitement le français, veuillez donc
transmettre à votre amiral ce que je vais vous dire.

"D'abord, sachez que je ne reconnais nullement Guillaume, prince
d'Orange, pour roi de la Grande-Bretagne; il n'est à mes yeux qu'un
lâche usurpateur qui a foulé aux pieds les droits les plus saints en
jetant à bas du trône son beau-frère, Jacques II, dont il a pris la
place. Je n'ai donc rien à démêler avec lui.

"Quant aux accusations dont vous nous gratifiez si légèrement,
laissez-moi vous dire que vous les méritez bien plus que nous. Quelle
est en effet la cause qui m'a fait ordonner l'expédition de Corlar,[24]
dont la réussite vous a causé tant d'émoi? Rappelez-vous, monsieur, cet
odieux massacre de Lachine dont vous fûtes les instigateurs. Comment
appeler l'acte de gens qui, semblant craindre de faire la guerre à leurs
propres frais et périls, soudoient ces cruels enfants des bois qui
méconnaissent tout droit des gens, et se réjouissent ensuite à huis-clos
des cruautés auxquelles ils paraissent étrangers, mais dont ils sont
pourtant bien les auteurs?

      [Note 24: Les Français appelaient ainsi Schenectady, du nom de
      son fondateur.]

"La destruction de Corlar n'a été qu'une légitime représaille de cette
œuvre ténébreuse et sanglante de Lachine, à tout jamais marquée du sceau
de l'Angleterre. La postérité, j'en suis sûr, comprendra la dure
nécessité du sang versé par nous dans la Nouvelle-Angleterre, mais elle
flétrira de toute son indignation la lâcheté des fauteurs du massacre de
Lachine.

"Quant à accepter les conditions par trop humiliantes que nous offre si
peu courtoisement sir William Phipps, quant à nous _rendre_, en un mot,
croyez-vous que si j'inclinais à le faire, tant de braves gens ne s'y
opposeraient pas?

"Vous avez ouï les murmures d'indignation que votre arrogante sommation
a soulevés autour de moi; eh bien! sachez que ces sentiments sont
communs à tous nos gentilshommes ainsi qu'au dernier de nos paysans.

"Enfin, quand même les conditions que vous nous offrez seraient plus
douces et courtoises, croiriez-vous par hasard que nous voudrions nous y
fier? Pensez-vous, monsieur, que la parole d'un homme qui n'a pas rougi
de violer la capitulation de Port-Royal, soit de bon aloi sur le sol
canadien?

"Détrompez-vous alors, et allez dire à votre maître qu'il n'est à mes
yeux qu'un rebelle, puisqu'il a manqué à la foi qu'il devait à Jacques
II, son roi légitime, et qu'au nom de Louis le Grand, roi de France, je
méprise l'insolent défi que votre amiral n'a pas craint de m'envoyer."

Harthing restait confus et humilié par la rude réponse du gouverneur, à
laquelle il ne s'attendait guère. Mais comme il n'aurait pas été prudent
pour lui de transmettre mot pour mot, à sir William, les paroles du
gouverneur, il demanda une réponse écrite.

--Allez! lui dit le comte de Frontenac, dont l'indignation si longtemps
contenue se faisait jour enfin, allez! Je vais répondre à votre maître
par la bouche de mes canons! Qu'il apprenne que ce n'est pas de la sorte
qu'on fait sommer un homme comme moi![25]

      [Note 25: Historique.]

--Messieurs de Bienville et d'Orsy, dit-il ensuite à ceux-ci,
reconduisez monsieur avec les mêmes égards et les mêmes précautions qui
ont accompagné sa descente à terre.

Quand il entendit prononcer le nom de Bienville, Harthing lança un
regard haineux à ce dernier. Dent-de-Loup, qui lui-même tenait ce
renseignement de Boisdon, lui avait appris que François était le fiancé
de Marie-Louise d'Orsy.

Une demi-heure plus tard, Harthing rejoignait de nouveau sa chaloupe,
après avoir toutefois circulé à satiété parmi les chausse-trapes et les
chevaux de frise qui semblaient naître sous ses pas.

--Au revoir, d'Orsy, grommela l'Anglais hors de lui, en mettant le pied
sur son embarcation. Et son regard acéré alla tâter celui de Bienville,
qu'il rencontra prêt à la riposte.

--A bientôt, monsieur Harthing, répondit courtoisement le jeune d'Orsy,
qui salua le parlementaire et lui tourna le dos pour revenir à la ville.

--Cet Anglais ne me plaît pas du tout, dit alors Bienville à son ami.

--Peut-être te plaira-t-il encore moins, quand tu sauras qu'il est la
cause du cri que ma sœur a jeté tantôt en le voyant.

--Oh! enfin! enfin! dis-moi par quelle fatalité cet homme............

--Mystère! pour le moment, mystère! interrompit d'Orsy. Et d'un bond, il
s'élança sur la levée, que son canot venait d'accoster.



CHAPITRE VI

LE TROPHÉE.


Lorsque MM. de Bienville et d'Orsy abordèrent le quai de la Reine,
l'animation bruyante qui régnait dans la ville quand les deux amis
l'avaient laissée pour la seconde fois, avait presque complètement
cessé.

D'après les ordres du gouverneur, toutes les troupes et les milices
disponibles en ce moment étaient échelonnées sur les remparts, où les
soldats, le mousquet au poing, devaient se tenir prêts à toute
éventualité.

On se souvient que le major Provost avait, en l'absence du comte de
Frontenac, disposé trois batteries de canons à la haute ville; la
première, composée de huit pièces, était placée à l'endroit où l'on voit
aujourd'hui le jardin du vieux château; trois autres canons étaient
montés auprès d'un moulin à vent sur le Mont-Carmel; on avait enfin
pointé quelques petites pièces au-dessus de la rue Sault-au-Matelot, à
l'endroit même où l'on voit aujourd'hui la grande batterie.

Cette artillerie était servie par des canonniers de l'armée régulière.

Les deux autres batteries, chacune de trois canons, que l'on avait
établies à la basse ville, étaient confiées à deux compagnies de la
marine commandées par Paul LeMoyne de Maricourt et par Jacques LeMoyne
de Sainte-Hélène. Et certes, elles étaient entre bonnes mains, puisque
MM. de Maricourt et de Sainte-Hélène passaient pour les meilleurs
canonniers pointeurs de la colonie.

François LeMoyne de Bienville et Louis d'Orsy, servant tous deux dans la
compagnie commandée par M. de Maricourt, se trouvaient donc rendus à
leur poste lorsqu'ils mirent le pied sur la levée où nous avons vu
accoster leur canot.

Les pièces étaient déjà chargées, et l'on n'attendait plus pour faire
feu que le premier coup de canon qui devait partir de la haute ville.

--Vous arrivez à temps, messieurs, dit alors le sieur de Maricourt à son
frère et à Louis d'Orsy; car je viens de parier avec le chevalier de
Clermont que j'abats le pavillon de l'amiral des trois premiers coups
que je tire sur l'ennemi. Le chevalier prétend que le vaisseau de Phipps
se trouve hors de la portée d'une pièce de vingt-quatre. Qu'en dis-tu,
Bienville?

Celui-ci mesura du regard l'espace libre qu'il y avait entre la flotte
et le quai, puis se tournant vers son frère:

--Je soutiens ton pari contre le chevalier de Clermont.

--Vraiment? Bienville, fit celui-là.

--Oui, chevalier.

--Bien que l'habileté de notre commandant comme artilleur me soit
connue, je ne crois pas qu'un boulet de vingt-quatre puisse atteindre
sûrement le but que vous lui donnez.

--Vous pourriez bien vous tromper.

--Parbleu! je le souhaite, mais je tiens à mon opinion.

--Fort bien! chevalier. Mais moi je parie toujours pour mon frère. Bien
plus, la marée monte; or je m'engage à aller chercher à la nage ce
pavillon anglais qui flottera sur les eaux avant un quart d'heure.

--Ah! Bienville, si je ne savais pas que la forfanterie est aussi loin
de votre cœur que le courage en est proche, je croirais cette offre-là
fort hasardée. Qu'en dois-je donc conclure?

--Ce que vous en devez conclure, mille bombes! s'écria Bienville piqué
au vif, c'est que nous voulons montrer aux Anglais, mon frère et moi,
quels sont les gens qu'ils viennent attaquer. Tiens-tu pour moi, d'Orsy?

--Certes! répondit celui-ci, le beau moment pour reculer!

--Pardonnez-moi, Bienville, reprit alors le chevalier de Clermont en
tendant la main à son compagnon d'armes. Mordiable! votre projet de bain
glacé me sourit assez, et je vous demande sérieusement la faveur d'être
de la partie.

--Oh! bien volontiers! d'ailleurs la baignoire est assez grande pour
nous trois.

M. de Maricourt venait cependant de pointer lui-même sa dernière pièce,
lorsqu'une forte détonation qui partait de la cime du cap, fit lever la
tête aux artilleurs.

--Le signal! s'écria Bienville.

--Haut la mèche! haut le bras! commanda Maricourt.

Trois artilleurs rapprochèrent de leur pièce respective les étoupilles
allumées.

--Première pièce! feu! cria le commandant.

Un long jet de flamme jaillit de la gueule du premier canon qui, en
reculant, parut se cabrer d'aise de montrer enfin sa grosse voix.

Les officiers, qui avaient eu soin de se tenir en dehors du nuage de
fumée que devait produire l'embrasement de la poudre, avaient les yeux
rivés sur le vaisseau amiral.

--Bien visé, Maricourt! s'écria Bienville; le projectile a coupé les
haubans de bâbord du dernier hunier, quelques pieds plus bas que le
pavillon.

--Voyons ce que fera le second, dit le commandant, qui ordonna le feu
d'une autre pièce.

--Très bien! exclama de nouveau Bienville, le bois est entamé, cette
fois! Bas les habits, d'Orsy.

--Eh! corbleu! Bienville, oublies-tu que j'en suis, repartit le
chevalier de Clermont en ôtant son justaucorps.

Le troisième coup de feu couvrit sa voix.

--Bravo! bravo! s'écria Bienville en applaudissant de la voix et des
mains. Voyez un peu maintenant, chevalier.

Le projectile avait porté en plein bois, fracassant le mât et hachant
les haubans de tribord.

Alors une immense acclamation roula sur les flancs du cap, car le
pavillon de l'amiral, dépourvu d'appui, venait de tomber sur les eaux du
fleuve, entraînant sa drisse avec lui.[26]

      [Note 26: "M. de Maricourt abattit avec un boulet le pavillon
      de l'amiral." (_Hist. de l'Hôtel-Dieu._)]

Et les détonations se succédèrent sans interruption sur les remparts et
les quais.

Cependant d'Orsy, Bienville et Clermont, en simple costume natatoire, se
tenaient sur le bord de la levée, prêts à sauter dans le fleuve aussitôt
que le pavillon serait en vue.

Bienville fut le premier à l'apercevoir.

--En avant, messieurs, dit-il en piquant une tête dans le
Saint-Laurent.

Les trois plongeons n'en firent qu'un, puis la tête des nageurs reparut
ruisselante hors de l'eau.

--Brrrrrr! fit d'Orsy en secouant la tête, froide en diable cette
eau-là!

--J'ai vu mieux que ça...... à la baie d'Hudson...... le printemps
dernier, dit Bienville qui, nageur émérite, avait déjà quelques pieds
d'avance sur ses compagnons. Il nous fallait... emporter un petit
fort... dont nous étions séparés... par une rivière... de deux
arpents...de large... Mais nous avions compté ... sans la fonte des
neiges... et l'inondation... La rivière coulait... à pleins bords...
quand nous y arrivâmes... Vingt-deux hommes seulement... savaient nager
dans ma compagnie... Cinquante Anglais... nous attendaient de l'autre
côté... N'importe, je donnai... le signal et l'exemple... et houp! en
avant!... nous y étions... Diable d'eau!... qu'elle était froide!...
Elle aurait gelé celle-ci.

--Et vos Anglais? demanda Louis d'Orsy, qui suivait son ami de près.

--Bah! repartit Bienville en se tournant sur le dos pour faire la
planche, afin de permettre à Clermont, qui tirait de l'arrière, de le
rejoindre, bah! nous en eûmes... bientôt raison. Allons! chevalier,
arrivez donc... Êtes-vous engourdi?

--Depuis que j'ai reçu... certain coup... de tomahawk... sur la jambe
gauche... je nage ... avec peine.

--Dans ce cas... retournez à terre.

--Bienville... vous voulez me rendre... la monnaie de ma pièce... de
tantôt... Vous êtes... dans votre droit... En avant!... messieurs... en
avant!

Les trois nageurs, qui se trouvaient alors vis-à-vis de l'ancienne
douane, mais à dix arpents de terre, piquèrent au large vers le
pavillon. Ce dernier était encore à huit cents pieds plus bas; mais la
marée montante l'entraînait vers les trois gentilshommes.

Ils virent jaillir l'eau en plusieurs endroits dans les environs du
pavillon, que le flux leur apportait, et plusieurs fortes détonations
parties de la flotte leur firent lever la tête.

D'autres décharges succédèrent aux premières et quelques projectiles
vinrent en sifflant tomber auprès des trois amis.

--Parbleu! dit alors Bienville avec un admirable sang-froid, il paraît
que... nous allons au feu dans l'eau... Mais ces messieurs...

Un boulet qui vint s'engloutir à dix pieds de lui et le couvrit d'eau en
tombant, lui coupa la parole.

--Ces messieurs... nous prennent décidément... pour des cibles...
puisqu'ils tirent à côté, continua-t-il, comme si de rien n'était.

Le pavillon flottait alors à quelques cinquante pieds en avant.

Bienville redouble de vigueur, tandis que balles et boulets pleuvent
autour de lui. Quelques brasses énergiques l'amènent enfin près du
pavillon, qui tient encore au tronçon du mât coupé par le boulet de
Maricourt.

Appuyant alors ses deux mains sur ce dernier débris, et sortant hors de
l'eau son buste qui ruisselle:

--Vive la Nouvelle-France! crie Bienville aux Anglais, de toute la force
de ses poumons.

Et trois fois ce cri de victoire s'en va déchirer l'oreille de l'amiral,
qui rugit sur son banc de quart.

--Feu partout sur ces démons! s'écrie Phipps d'une voix étranglée par la
rage.

Un réseau de flamme et de fumée enveloppe un instant le gaillard
d'arrière du vaisseau amiral, qui ne peut faire feu des deux côtés de
ses sabords, vu la position que lui donne le flot.

Quelques projectiles passent en miaulant près de Bienville, qui a pris
soin de rentrer dans l'eau jusqu'au cou, après avoir jeté ses trois
défis. Une balle vient même couper la drisse qui rattache le mât au
pavillon.

--Ça me va, dit-il, car j'avais oublié mon couteau. Merci, messieurs,
ajouta-t-il, en tournant le dos aux Anglais. Puis, il saisit le pavillon
avec ses dents et l'entraîne à la remorque.

Bienville avait cependant perdu ses amis de vue depuis quelques minutes,
et, lorsqu'il les rejoignit, à son retour, il s'aperçut que d'Orsy
soutenait le chevalier.

--Diable! êtes-vous blessé, Clermont? lui dit-il en voyant une teinte
rougeâtre colorer l'eau.

--Ne m'en parlez pas, Bienville... ces mécréants m'ont... entamé la
jambe droite... justement la meilleure... les chiens!

--Es-tu fatigué, d'Orsy? demanda Bienville.

--Pas le moins du monde...

--Dans ce cas... continue de nager... à droite de notre ami; je vais en
faire autant... à sa gauche... pour le soutenir aussi.

--Messieurs, repartit alors le chevalier de Clermont, j'ai bien peur...
que vous ne puissiez pas... gagner terre... en me soutenant ainsi...
Laissez-moi donc... m'en tirer seul... Bah! en supposant... que je
périsse... un jour plus tôt... un jour plus tard.... cela ne fait rien.

--Or çà, chevalier, répliqua Bienville, pour qui nous prenez-vous donc?
Allons! laissez-nous faire... et tout ira bien.

Ils continuèrent d'avancer vers la terre, tout en entendant passer des
projectiles autour d'eux.

Les artilleurs de la ville ne restaient pas inactifs, et pour protéger
la retraite des trois braves, ils nourrissaient un feu d'enfer entre eux
et la flotte ennemie; ce qui eut pour effet d'empêcher les Anglais de
mettre leurs chaloupes à l'eau, et de poursuivre les trois Canadiens.

Ceux-ci avançaient lentement; car M. de Clermont, dont la blessure
n'était pas grave, mais qui pourtant perdait beaucoup de sang, ne
pouvait presque pas s'aider à nager.

--Soyez raisonnables... mes chers amis, dit-il bientôt. Laissez-moi...
je vais faire la planche... Peut-être la marée... me portera-t-elle....
à terre.... et...

--Dieu me pardonne! chevalier... mais vous divaguez... Allons! courage,
ami...voici qu'on vient à nous.

Des chaloupes que M. de Maricourt envoyait pour les recueillir,
accouraient à force de rames.

Quelques minutes plus tard, les trois nageurs étaient hissés sur la
première embarcation venue, par dix bras empressés.

--Ouf! les dents me font mal, le pavillon était lourd à traîner, dit
Bienville en reprenant haleine.

--C'est qu'il est chargé de gloire, repartit d'Orsy.

Une véritable ovation attendait les trois braves. A peine eurent-ils mis
pied à terre, que vingt robustes gaillards les enlevèrent du sol pour
les porter à la haute ville. Clermont eut beau se défendre sur sa
blessure, rien n'y fit; et après avoir bandé sa jambe, tant bien que
mal, il lui fallut suivre ses amis à la hauteur de leur triomphe. Et les
enthousiastes porteurs se dirigèrent en acclamant vers la côte de la
Montagne.

Le véritable triomphateur était François de Bienville. Fièrement drapé
dans le pavillon anglais, les bras croisés sur sa forte poitrine, il
semblait se dire que ces honneurs ne lui étaient que justement dus.
Aussi jetait-il un regard assez calme sur la foule de militaires, de
bourgeois, de femmes et d'enfants qui se pressaient sur son passage en
le saluant de mille joyeux vivats. Car le Français, brave et glorieux
par excellence, n'est jamais étonné des honneurs de la victoire.

A l'entrée de la rue Buade, M. de Frontenac, qu'on avait mis au courant
des hauts faits des trois amis, s'en vint au-devant d'eux.

--Bien! messieurs! très bien! s'écria le gouverneur en les apercevant.
Ces Anglais fussent-ils cinq mille, avec cinq cents hommes comme vous à
mes côtés, je ne les crains pas.

--Vive monseigneur! Vive Bienville! Vive la France! vociféra la foule
qui encombrait la place.

Bienville détourna la tête pour cacher l'émotion qui le gagnait. Il
aperçut alors Marie-Louise qui le regardait de sa fenêtre; elle
applaudissait de tout cœur, tandis que des larmes de bonheur glissaient
sur ses joues.

Ces doux pleurs de sa fiancée lui allèrent au cœur, et, saisi d'une
indicible émotion, il déroula vivement le drapeau qu'il avait jeté
autour de son buste; et, se levant debout sur les épaules de ses
porteurs, il agita son glorieux trophée sur la foule qui endoyait à ses
pieds, en criant d'une voix tonnante:

--Vive la France! et mort à l'Anglais!

Le peuple répondit par un écho terrible qui s'en alla s'éteindre sur la
flotte ennemie.

Le cortège continua sa marche vers la "grande église." Bourgeois et
soldats, enfants, femmes et vieillards, tous, tant qu'ils purent,
entrèrent dans la cathédrale, à la voûte de laquelle on suspendit le
glorieux trophée.[27]

      [Note 27: "Les batteries de la basse ville ouvrirent le feu
      bientôt après. Les premiers coups abattirent le pavillon de
      Phipps; des Canadiens allèrent l'enlever à la nage, malgré un feu
      très vif dirigé sur eux de la flotte. Ce drapeau a resté suspendu
      à la voûte de la cathédrale de Québec, jusqu'à l'incendie de cette
      église pendant le siège de 1759." (M. Garneau.)]

Et les prières ardentes de tous ces hommes de foi montèrent des dalles
et des parvis vers l'Eternel, qui entendit la voix suppliante d'un
peuple héroïque.

A peine François de Bienville et ses deux compagnons avaient-ils enfin
repris pied sur le sol, sortaient-ils de la cathédrale, que le bruit mat
de plusieurs tambours battant aux champs se fit entendre.

D'abord éloignés, ces sons qui viennent des plaines semblent se
rapprocher.

On court vers la rue Saint-Louis, et les vivats d'ébranler de nouveau
les airs en joyeuses acclamations.

M. de Callières entrait dans la ville, à la tête de huit cents hommes du
"gouvernement de Montréal." Craignant d'être surpris sur le fleuve par
quelque vaisseau anglais, M. de Callières avait, la nuit précédente,
fait débarquer ses troupes à la Pointe-aux-Trembles; et le reste du
trajet s'était fait à pied.

Bienville et d'Orsy, avant de retourner à leur poste auprès de M. de
Maricourt--Clermont était allé faire panser sa blessure--purent voir les
nouveaux venus, qui semblaient des plus joyeux d'arriver.

--Quel dommage, s'il n'était rien resté pour nous, disaient entre eux
les gens de Montréal en défilant par la rue Saint-Louis. Mais, Dieu
merci, les violons seuls ont commencé à jouer; nous serons donc à temps
pour la danse! bravo!



CHAPITRE VII

ANGLAIS ET FRANÇAIS.


Sur les huit heures du soir de la même journée, François de Bienville se
reposait de ses nobles fatigues auprès de son ami d'Orsy et de son
heureuse fiancée.

Comme rien ne laissait présager une attaque nocturne, les deux officiers
avaient obtenu congé pour la nuit; seulement ils étaient avertis qu'un
coup de canon tiré du fort Saint-Louis devait rappeler, en cas d'alerte,
officiers et soldats à leur poste.

La conversation roulait naturellement sur les événements de la journée.
Aussi, point n'était besoin de lieux communs, cette peste de nos
soirées bourgeoises inventée pour la grande mortification des gens
d'esprit.

--Mon Dieu! si vous saviez ce que j'ai souffert aujourd'hui! disait,
avec un tendre accent de reproche, Marie-Louise à son fiancé.

--Qu'est-ce donc qui vous a causé cette souffrance?

--La crainte.

--Mais vous n'avez couru nul danger, que je sache?

--Oh! je n'ai pas tremblé pour moi, mais pour vous seulement.

--Pour moi!

--Cela vous étonne? Mais vous ne savez donc pas que je vous ai vu lutter
contre les flots, et que chacun de vos mouvements resserrait cet étau
d'angoisse qui broyait mon cœur. Oh! dites-moi, auriez-vous agi de la
sorte, si vous aviez pensé que j'étais peut-être témoin de votre
téméraire action?

--Ne vous fâchez pas de cet aveu, Marie-Louise, mais je crois, au
contraire, que le pressentiment que j'avais d'agir sous vos yeux est
bien entré pour quelque chose dans la hardiesse de mon entreprise.

--Méchant! fit la jeune fille, qui le caressa d'un regard moitié
grondeur et moitié satisfait.

Car il n'est pas de femme dont l'amour-propre reste insensible aux beaux
faits qu'elle sait inspirer.

--Mais, je vous en prie, dites-moi, reprit Bienville, quelle est la
cause de la frayeur que vous avez manifestée ce matin.

--Ce matin! mais à quelle occasion?

--Ne vous rappelez-vous pas ce cri qui vous est échappé lorsque nous
avons passé devant la maison, avec le parlementaire anglais?

--Ah! mon Dieu! ne me parlez point de cela, monsieur de Bienville.

--Mais pourquoi donc?

--C'est qu'il en est de certains souvenirs comme des morts, il ne faut
point les évoquer.

--Mille pardons de mon indiscrétion, repartit Bienville, mais je
n'insisterais pas si votre frère ne m'avait déjà promis des révélations.

--Qu'as-tu donc dit à M. de Bienville? demanda Marie-Louise à son frère.

Celui-ci faisait en ce moment une guerre acharnée aux tisons ardents qui
s'ébaudissaient dans l'âtre. Il se donnait cette occupation afin de ne
point prendre part à la conversation des deux amoureux, et partant de
les laisser causer tout à leur aise.

Cependant la question de sa sœur lui fit lever la tête, et il répondit
tranquillement:

--Je lui ai dit que la vue de Harthing est la cause du cri que tu as
jeté lors de son passage.

--Tu aurais bien dû...

En ce moment on frappa deux coups secs à la porte.

--Qui diable peut venir à cette heure? dit Louis.

Et il alla ouvrir.

--Est-ce bien ici la demeure de M. Louis d'Orsy? demanda quelqu'un du
dehors.

Telle était l'obscurité que Louis distingua seulement l'ombre d'un
homme, le nez dans son manteau et le feutre tiré sur les sourcils.

--Oui, monsieur, répondit Louis.

--Alors, veuillez remettre cette lettre à Mlle d'Orsy, reprit l'inconnu,
qui mâchonna ces mots, fit un pas en avant et tendit à Louis la missive.
Mais la lumière qui éclairait l'intérieur de la maison, vint, par le
mouvement qu'il fit, frapper le messager à la figure; et, malgré la
précaution que ce dernier avait prise de se voiler le visage d'un pan de
son manteau, Louis entrevit assez son homme pour le reconnaître plus
tard, quand la marche des événements lui indiqua que cet individu était
Jean Boisdon.

Aussitôt qu'il se fut acquitté de son message, le porteur ne se fit
point prier pour tourner les talons et disparaître dans la nuit.

--Une lettre pour toi, dit Louis en tendant à sa sœur une missive
cachetée d'un grand sceau de cire rouge.

--Pour moi!.... Mon Dieu! qui peut m'écrire ainsi?

--Déachète-la donc! lui dit son frère, moitié souriant et moitié
sérieux.

--Harthing!......s'écria Marie-Louise qui, après avoir lu la signature,
recula d'un pas et resta quelques instants immobile et comme pétrifiée
par la terreur.

Instinctivement, le même cri déchira la gorge des deux amis.

--Harthing! grommela Louis, qui se rapprocha de sa sœur.

--Harthing! toujours cet homme! gronda Bienville.

Frissonnante, Marie-Louise tendit la lettre à son frère en lui disant:

--Tiens, lis, toi.

Celui-ci lut alors à voix haute ce qui suit, sans pouvoir empêcher
pourtant le dédain et la colère d'assourdir sa voix.


"Mademoiselle,

"L'éloignement ni le temps n'ont pu affaiblir en moi l'ardeur de mes
sentiments à votre égard. Et malgré le refus cruel et la malheureuse
scène qui précédèrent votre départ de Boston, je vous aime encore avec,
au moins, toute la passion d'autrefois.

"Pourquoi donc faut-il qu'une simple question de nationalité mette entre
nous deux une muraille plus dure que le fer? Hélas! mon seul nom
d'Anglais amena sur vos lèvres un méprisant sourire, alors que je vous
fis, là-bas, le premier aveu de mon affection pour vous!

"Et pourtant, depuis quand l'amour s'est-il pu choisir une patrie?

"De toutes les femmes que j'ai rencontrées, vous seule, mademoiselle,
avez pu faire vibrer les fibres d'un cœur toujours insensible à tout
autre regard que le vôtre. En vain ai-je voulu étouffer en moi votre
souvenir par les moyens les plus énergiques, et souvent, hélas! les plus
opposés à ce culte idéal que je vous avais voué; non seulement je n'ai
jamais pu l'éteindre, mais encore a-t-il vaincu ma force et ma fierté
blessée. Sans cesse ni relâche, ce souvenir me poursuit le jour, et,
quand vient la nuit, il se suspend à mon chevet pour se glisser dans
chacun des rêves qui passent sur mon front brûlant. Il me tuera, sans
doute!

"Le seul fait de vous avoir écrit vous prouvera que j'ai cessé, de
guerre lasse, cette lutte impossible contre moi-même. Aussi dois-je
avouer que je ressens plus que jamais l'affreux malheur de vous être non
seulement indifférent, mais presque odieux.

"Car, tant que je résistai à cet entraînement, les raisons que je
trouvais pour me persuader de la démence de ma passion, me forçaient de
rompre avec toute espérance; je voyais un refuge seulement dans la mort,
que je cherchais partout sans qu'elle vînt jamais.

"Mais maintenant qu'un hasard--l'appellerai-je heureux?--me rapproche de
vous, maintenant que je ne combats plus parce que, peut-être, j'incline
à espérer encore, je souffre horriblement à la seule pensée qu'un autre
que moi vous pourra posséder.

"Car je sais que vous aimez un jeune Canadien nommé Bienville. Oh! qu'il
est heureux, celui-là! et que je l'exècre!"

--Je te le rends bien, va! interrompit François.

"Mais, cet homme vous aime-t-il autant que je sais vous aimer, moi?...
Sa constance a-t-elle fait ses preuves ainsi que la mienne? Aurait-elle
pu tenir contre un refus sanglant et près de trois ans de séparation?
A-t-il, comme moi, fait partie d'une expédition lointaine et grosse de
périls, rien que pour apercevoir le toit qui vous abrite, ou seulement
voir un coin du ciel sous lequel vous vivez?

"Et encore, quelles sollicitations, que d'adresse ne m'a-t-il pas fallu
employer pour obtenir d'être envoyé comme parlementaire, afin d'avoir le
bonheur de vous entrevoir au moins une fois. Mais, ô fatalité! le sort
ne l'a pas voulu...

"Voilà comment j'ai su prouver à quel point vous méritez d'être aimée.

"Vous remarquerez peut-être qu'il aurait été bien plus court de
m'adresser ce matin à votre frère, que la fortune semblait envoyer à ma
rencontre. Hélas! je ne le pouvais pas. Ma qualité de parlementaire
s'opposait d'abord à ce que je traitasse d'un sujet aussi étranger à ma
mission. Et d'ailleurs, vous l'avouerai-je? j'avais peur que d'un seul
mot, tant votre frère était froid à mon égard, il ne détruisît les
chères illusions qui seules m'ont fait vivre depuis quelque temps.

"Maintenant, dites-moi, est-ce ainsi que ce Bienville a su vous prouver
son amour? Et pourtant, vous l'aimez! tandis que moi...

"Oh! non, vous ne serez pas à lui! sous peu de jours, peut-être dans
quelques heures, on donnera le signal de l'assaut. Sans doute que la
ville sera emportée... et alors...

"Mais que la place soit prise ou non, n'importe! Je te veux revoir,
Marie-Louise, et je te reverrai! Je le jure par les puissances de
l'enfer! Dussé-je, pour cela, traverser le fleuve à la nage, passer sur
le corps sanglant de vos sentinelles, et, seul, escalader, l'épée aux
dents et l'espoir au cœur, l'abrupte rocher qui te protège! Oui, j'irai
te chercher bientôt, fût-ce le jour ou la nuit et au péril de mille
morts. Il te faudra bien me suivre alors, ou sinon, malheur à toi!....et
sur moi malédiction!

JOHN HARTHING."


Un éclair brûla l'œil de Bienville. Et ce lion rugit:

--Oh! veuille le sort, infâme, que nous nous rencontrions face à face
dans la mêlée!

--Ah! tais-toi! tais-toi! s'écria Marie-Louise éperdue.

Et joignant les mains, elle leva sur son fiancé des yeux pleins de
prière et de larmes, en lui disant, au milieu des sanglots qui
l'étouffaient:

--Par grâce, tu le fuiras, n'est-ce pas?... Mais dis-moi donc que tu le
fuiras... C'est qu'il te tuerait, vois-tu.... Fuir! qu'ai-je dit? je te
demande de fuir, à toi?... O malheureuse que je suis! mon Dieu! mon
Dieu!

Et, vaincue par la souffrance et la terreur où la jetaient ces pensées,
la pauvre enfant s'affaissa sur elle-même.

--Revenez à vous, Marie-Louise, s'écria Bienville en se jetant à genoux
aux pieds de sa fiancée. Pourquoi cette terreur et ces larmes? Ne
voyez-vous donc point que cet homme est fou? Vouloir à lui seul pénétrer
dans la ville!...

--Et prendre la place d'emblée! repartit Louis, qui se mit à rire afin
de rassurer un peu sa sœur.

--Oh! si vous l'aviez vu comme moi, François, si vous saviez quelle
énergie se peint sur sa figure, vous verriez bien alors qu'il est
capable de tout!

--Oui, de tout ce qui est humainement possible, peut-être, mais point de
ce dont il se vante.

Puis voyant l'excitation nerveuse de Marie-Louise se calmer un peu:

--Mais il est bien temps, ce me semble, que je connaisse la funeste
cause qui jeta cet homme sur votre voie. Je vous supplie de ne m'en plus
faire un mystère?

--Oh! moi, je ne pourrais point... Mais, mon bon Louis, parle, toi,
dis-lui tout!

Celui-ci fit alors à son ami le récit qui va suivre.

--C'était un homme de caractère que John Harthing, comme l'indiquaient
des sourcils épais et deux plis entamant son front de bas en haut à la
naissance du nez, ainsi que des lèvres plates qui semblaient adhérer aux
dents. Son front pâle, sillonné de rides, était comme un voile agité
toujours par le souffle intérieur des passions. Et lorsque ses yeux,
d'un gris verdâtre, s'animaient sous leurs paupières inquiètes, on y
voyait passer les fauves reflets de ses appétits désordonnés. Une
chevelure épaisse et rousse recouvrait négligemment ses tempes et son
cou. Sa taille était un peu au-dessus de la moyenne, et sa figure
accusait au moins trente ans.

Si cet homme, dont les désirs n'admettaient point d'obstacles, eût mis
son énergique volonté au service d'une passion généreuse, il eût fait
de grandes choses. Malheureusement ses instincts mauvais se faisant jour
à chaque instant, la fièvre du mal dévorait aussitôt les bons sentiments
qui dormaient en lui.

Pour peu qu'on veuille bien se reporter aux événements qui figurent dans
le second chapitre, on se souviendra quelle passion subite la beauté de
Mlle d'Orsy avait inspirée tout d'abord à Harthing, lorsque des
circonstances deux fois fatales avaient amené l'officier anglais en la
demeure des nouveaux orphelins. A peine fut-il sorti de leur habitation,
alors que les pauvres enfants pleuraient le bon père qu'ils venaient de
perdre, que John Harthing se mit à chercher un moyen pour revoir
Marie-Louise.

--Oh! qu'elle est belle! s'était-il dit en sortant. Voici que je l'aime,
sans lui avoir jamais parlé, sans que son regard ait rencontré le mien
pour me dire si je pourrai lui faire partager un jour l'émotion que sa
vue m'a causée. Qu'elle est belle! combien je l'aime! et que je serai
heureux.... si toutefois elle le veut bien! ajouta-t-il avec un soupir.

Au bout de huit jours, qui avaient paru bien longs à Harthing, celui-ci
se présentait chez Louis d'Orsy, et cachait le but de sa visite sous
deux prétextes assez plausibles. D'abord, il venait assurer les
orphelins de la part qu'il prenait à leur juste douleur. Et ensuite, il
demandait à Louis de vouloir bien lui donner, outre ses leçons
d'escrime, quelques notions de français qu'il viendrait prendre chez M.
d'Orsy lui-même, vu qu'il avait à sa caserne deux compagnons de chambrée
qui les gêneraient dans leurs études. D'Orsy, sans défiance, se rendit
aisément à ces raisons spécieuses, et consentit à recevoir ainsi
l'officier chez lui quatre fois la semaine.

Les sévères vêtements de deuil que portait Marie-Louise, donnaient
encore plus de relief à la pureté de son teint ainsi qu'à la distinction
peu commune de sa personne.

Aussi, durant les quelques semaines qui suivirent, le malheureux
Harthing sentit sa passion s'accroître de jour en jour; tandis que la
blessure qu'elle lui causait devenait de plus en plus cuisante, à mesure
qu'il voyait combien peu Marie-Louise paraissait lui porter
d'attention.

C'était le soir que d'Orsy donnait ses leçons au lieutenant; et, pendant
tout le temps qu'elles duraient, Marie-Louise, assise à l'écart, se
livrait à des travaux d'aiguille, sur lesquels ses yeux restaient
obstinément arrêtés, tandis que l'officier lui jetait de temps à autre
un regard à la dérobée.

Mais n'importe; il la rencontrait assez souvent pour se dire qu'un jour
viendrait peut-être où la jeune fille s'apercevrait enfin d'une
admiration aussi constante que respectueuse. Ensuite, il la voyait
presque chaque jour; que lui importait l'avenir? Et il était loin de
penser qu'une brusque séparation pourrait bien mettre un terme à ces
douces entrevues.

Il vint pourtant ce jour; ce fut lorsque Louis et sa sœur, après avoir
reçu de France la nouvelle de la mort de leur tante et son héritage,
purent payer leur rançon et se préparer à passer au Canada. Mais
Harthing ignora tout presque jusqu'au dernier moment; car d'Orsy, ayant
ses raisons pour ne point admettre un étranger dans la confidence de ses
démarches intimes et de ses projets d'avenir, n'en avait rien dit à son
élève. Quatre jours seulement avant de quitter Boston, il avertit ce
dernier qu'il leur faudrait bientôt cesser leurs études. Et en même
temps le jeune baron instruisit Harthing de son prochain départ pour
Québec.

Cette nouvelle frappa le lieutenant comme un coup de foudre. Il eut
pourtant assez d'empire sur lui-même pour n'en rien laisser paraître
tant qu'il fut en présence des orphelins; mais une fois sorti de leur
demeure, il exhala par les plaintes les plus amères la douleur que lui
causait l'annonce de cette séparation inattendue.

--Pourquoi donc, s'écria-t-il en étouffant un sanglot qui lui montait à
la gorge, pourquoi donc avoir entrevu le bonheur?... seulement pour le
voir s'évanouir, alors que j'avais lieu d'espérer d'en pouvoir goûter un
jour toutes les délices! Insensé! pourquoi ne lui avoir point fait plus
tôt l'aveu de l'affection, de l'admiration sans bornes qu'elle a su
m'inspirer? C'en est fait! elle m'a vaincu sans le savoir; eh bien! dès
demain, j'irai la trouver pour lui offrir de partager mon sort et de
porter mon nom. Elle est pauvre, et elle voudra bien accepter sans
doute. Ah! oui, j'irai!

Quand la matinée du jour suivant fut assez avancée pour lui permettre
cette démarche, Harthing, le cœur partagé entre l'espérance et la
crainte, frappa discrètement à la porte de la chambrette que
Marie-Louise allait bientôt quitter.

Celle-ci vint ouvrir et recula de surprise à la vue du lieutenant. En ce
moment elle était seule; car son frère parcourait la ville pour hâter
les préparatifs du départ.

--M'accorderiez-vous, mademoiselle, la faveur d'un moment d'entretien,
dit le visiteur en saluant profondément Mlle d'Orsy.

--Certainement, monsieur, veuillez entrer, répondit celle-ci, qui rougit
pourtant à la pensée de se trouver seule avec le jeune homme.

Et, montrant un siège à l'officier, elle alla s'asseoir, mais à une
certaine distance de l'étranger.

--Où veut-il en venir? pensa Marie-Louise de plus en plus embarrassée.

--Permettez-moi d'abord, continua John Harthing, de m'excuser auprès de
vous d'avoir caché sous de vains prétextes les fréquentes visites que
je vous ai faites depuis quelques semaines. Vous me pardonnerez
peut-être, quand je vous aurai dit que je vous aimai dès le premier jour
où je vous vis.

A ces derniers mots la jeune fille se redressa soudain, tandis que
l'expression de sa figure devenait sévère, et que le sang fuyait ses
joues.

Harthing, troublé lui-même, prit en bonne part l'émotion que ses paroles
semblaient produire sur la jeune personne. Et, s'enhardissant à mesure
qu'il croyait causer une impression de plus en plus favorable:

--Oh! oui, mademoiselle, je vous aime comme vous n'avez jamais été aimée
sans doute et comme peut-être vous ne le serez jamais. Vous êtes
devenue, sans vous en douter, le but de toutes les aspirations de ma
vie, mon seul espoir, mon seul bonheur. Dans le culte que je vous ai
voué, le plus indifférent de vos gestes fait ma joie. Que serait-ce
donc, ô mon Dieu! si votre regard venait répondre au mien, et si d'un
mot vous alliez réaliser mes craintives espérances!

Surprise par cette brusque déclaration, Marie-Louise restait muette.

--Oh! dites-moi, s'écria-t-il avec plus d'ardeur encore, dites-moi que
vous ne refusez point mon amour. Mettez un terme, aussi éloigné que vous
le voudrez, à l'accomplissement de mes vœux les plus chers, mais
promettez-moi, Marie-Louise, d'être ma femme un jour.

Aussi pâle que le fichu qui recouvrait sa gorge agitée, Mlle d'Orsy se
leva, et jetant à l'Anglais un regard où la colère et le dédain
semblaient rivaliser:

--Jamais! dit-elle.

--Oh! n'est-ce pas que je n'ai point compris, s'écria le malheureux en
se jetant à genoux devant elle.

--La fille des barons d'Orsy ne peut pas être la femme d'un homme dont
les compatriotes ont tué mon père! Allez! monsieur.

Et d'un geste impérieux la noble enfant lui fait signe de sortir.

Mais l'insensé, oubliant tout dans sa déception, saisit la main de Mlle
d'Orsy.

En ce moment la porte s'ouvre avec violence et Louis d'Orsy, d'un bond,
se jette sur Harthing.

--Comment! monsieur, dit-il d'une voix qui tremble à faire peur,
voudriez-vous abuser de la faiblesse d'une jeune fille? Seriez-vous un
lâche, monsieur l'officier?

Celui-ci veut répondre, mais la honte de sa déconvenue et la rage qui le
domine l'en empêchent; et les mots s'arrêtent dans sa gorge desséchée.

--Sans vouloir vous espionner, continue d'Orsy, j'ai entendu vos
propositions avec le juste refus qu'elles vous ont attiré; et je
confirme ce que vous a dit ma sœur. Maintenant, monsieur, vous savez ce
qu'il vous reste à faire.

Harthing s'était relevé; il était là, le front haut, pâle comme un mort,
les mâchoires contractées et l'œil injecté de sang.

--Oh! enfers! cria-t-il enfin, éperdu, haletant. Je n'avais jamais
daigné descendre jusqu'à l'amour... Il me semblait indigne d'un homme de
guerre de perdre son temps aux genoux d'une femme... Et maintenant que
j'en suis venu à mendier le regard d'une enfant, voilà qu'elle se rit
de moi comme du dernier des bourgeois!

Il se dirigeait déjà vers la porte, quand il se retourna soudain, sombre
comme le génie du mal, en s'écriant:

--Marie-Louise d'Orsy... je fais le serment de prendre une éclatante
revanche... un jour... tôt ou tard... Au revoir, monsieur!

Et la fureur du malheureux était si grande qu'il ne pouvait plus se
contenir. Il lui fallait de l'espace, et il quitta, pour n'y plus
rentrer, cette demeure qui l'avait vu tant aimer et tant souffrir.

Quand d'Orsy eut finit ce récit que nous avons complété dans les détails
qu'il devait nécessairement ignorer, Bienville, qui était devenu plus
sombre encore, repartit:

--Je conçois maintenant le ton de sa lettre. C'est celui d'un homme qui,
n'ayant plus rien à espérer par voie de persuasion, veut essayer les
moyens violents pour voir s'ils ne lui réussiront pas mieux.

--Ce message, dit d'Orsy à son tour, est d'un insensé plus à plaindre
qu'à craindre, je crois. Arrivé aux paroxysme d'une passion déçue et
sentant bien qu'il n'a plus aucun ménagement à garder, il se laisse
emporter par toute la fougue de son violent caractère.

--Mes pressentiments n'étaient pas menteurs, dit enfin Marie-Louise en
sortant un peu de l'état de torpeur où le récit de son frère l'avait de
nouveau jetée. Car depuis l'autre soir où cette sinistre figure m'est
apparue par la fenêtre, un trouble, une angoisse indicible me tourmente.
Il me semble qu'un affreux malheur me menace et m'atteindra bientôt.
Pourquoi, mon Dieu! pourquoi donc avoir jeté ce forcené sur mes pas?

Un assez long silence suivit cette exclamation de la jeune fille. La
sinistre figure de Harthing venait de surgir entre eux; adieu, doux
propos! charmants rêves d'avenir, adieu!

Lorsque dans les beaux jours du printemps, les oisillons, ivres de joie,
gazouillent sous la feuillée, ou traduisent en capricieuses roulades
leurs naïves amours, ils semblent oublier alors tout danger qui pourrait
les menacer. Mais le chasseur est là, qui guette, et, le doigt sur la
détente, prend son temps et attend l'occasion pour mieux tuer. Soudain,
le coup part et le plomb meurtrier traverse leur retraite. Adieu la
joie! La volée s'enfuit en poussant des cris plaintifs. Bienheureuse
encore, si la bande n'a pas trop d'absents à pleurer, quand elle
s'abattra plus loin dans un secret recoin du bois.

Cependant les deux amis, tant pour rassurer Marie-Louise qu'afin de
pourvoir à sa sûreté, car ils ne pouvaient se défendre eux-mêmes d'une
certaine inquiétude, convinrent ensemble de veiller avec un soin extrême
sur la petite maison de la rue Buade.

Ils décidèrent que durant le jour la jeune fille demanderait
l'hospitalité aux dames ursulines, et que les nuits où Louis serait
appelé au dehors par le service, François viendrait au logis.

Et comme il était déjà tard, Bienville prit congé et retourna au
château.

M. de Frontenac y veillait encore. Bienville, lui ayant fait demander un
moment d'entretien, lui raconta qu'une lettre partie du vaisseau amiral
avait été apportée mystérieusement à Mlle d'Orsy. Comment avait-elle pu
parvenir à sa destination? Était-ce par l'entremise d'un traître ou d'un
espion?

--Le fait est grave, dit M. de Frontenac, et, si ce n'est un traître,
l'espion qui pénètre ainsi dans nos murs est bien hardi; et je ne vois
nullement par où quelqu'un peut s'introduire dans la place. J'ai fait
poster des sentinelles partout où leur présence peut être requise. Mais
je pensais, précisément avant votre arrivée, qu'il serait bon d'établir
une barricade à l'entrée de la rue Sault-au-Matelot; car, à la faveur
d'une nuit noire et de la marée haute, l'ennemi pourrait opérer un
débarquement sur les bords de la rivière Saint-Charles et arriver,
inaperçu, par la rue Sault-au-Matelot, jusqu'au pied de la côte de la
Montagne. Je crois donc qu'il serait expédient de faire élever sans
délai une barricade à l'endroit que je viens d'indiquer. Aussi vais-je
donner mes ordres pour qu'on la commence immédiatement. D'ailleurs, dit
le comte en congédiant le jeune homme, je vais voir à ce qu'on exerce
une surveillance secrète.



CHAPITRE VIII

MOUSQUETADE ET MOUSQUETS.


Le matin du 17 octobre s'annonça sombre, humide et froid. Une forte
brise de nord-est soulevait des vagues dans le port et les affolait en
les irritant, tandis qu'une pluie fine et pénétrante jetait son manteau
gris sur la ville engourdie.

Sept heures sonnaient au château, lorsque la sentinelle qui grelottait
sur la terrasse, crut voir, au travers du brouillard, plusieurs
embarcations se détacher des vaisseaux ancrés au milieu du fleuve. Le
factionnaire se persuada bientôt, à n'en point douter, que ces chaloupes
étaient chargées d'hommes. Aussitôt il donna l'alarme.

Nous avons vu que le château était bâti à l'endroit où est maintenant
notre plate-forme. Située à quatre-vingts pieds au-dessus du niveau du
fleuve et sur le sommet de la falaise, la maison du gouverneur général
avait alors deux étages et cent vingt pieds de long, avec deux pavillons
à chaque bout. La terrasse qui régnait en avant du château et regardait
le fleuve et la basse ville, était longue de quatre-vingts pieds. Le
château était irrégulier dans sa fortification, n'ayant que deux
bastions situés tous deux à l'endroit où est maintenant le jardin du
Gouverneur. Aucun fossé n'en défendait l'approche.

La garnison du château du Fort était de deux sergents et vingt-cinq
soldats, outre la compagnie des gardes du gouverneur; celle-ci se
composait d'un capitaine, d'un lieutenant et de dix-sept
carabiniers.[28]

      [Note 28: La Potherie.]

Dès que M. de Frontenac eut entendu le signal donné par la sentinelle,
il s'empressa d'accourir. Et pourtant à peine avait-il pu reposer une
heure, occupé qu'il avait été durant la nuit à donner ses ordres aux
officiers. Le vieux militaire avait trop longtemps dormi sous la tente
et au bivouac pour n'être pas brisé à cette vie d'alertes et de
surprises qui est celle du soldat.

--Qu'y a-t-il? demanda le comte au factionnaire qui se tenait devant son
chef, raide et au port d'armes.

--Il y a, monseigneur, répondit le soldat, que l'Anglais se prépare à
prendre terre pour nous tomber dessus; voyez plutôt!

--Qu'on m'apporte ma lunette de longue-vue, demanda le gouverneur.

--La voici, monseigneur, lui dit bientôt une voix humble sortant d'un
individu plus humble encore, qui courbait modestement l'échine devant le
comte. Ce n'était autre que maître Saucier. Un bonnet de laine bleue,
dont la mèche retombait paisiblement sur son oreille gauche, couvrait la
tête du cuisinier, tandis que le classique tablier de sa caste dessinait
les contours arrondis de son abdomen.

Maître Olivier avait très mal dormi durant la nuit précédente, ayant été
berné par un cauchemar incessant. Il n'avait rêvé qu'assaut, saccage et
massacre, et s'était réveillé baigné de sueurs froides, lorsque le jour
commençait à poindre. Alors notre homme s'était levé tout de suite en
essayant de chasser les idées sombres que ces rêves de la nuit
suscitaient en lui. A peine entendit-il quelque bruit qu'il se mit à
rôder dans les corridors du château. Aussi accourut-il un des premiers
lorsque la sentinelle donna l'alarme. Puis ayant entendu le gouverneur
demander sa lunette, il s'était empressé de l'aller quérir.

--Tiens! dit le comte, c'est vous, père Saucier! C'est bien, mais
regagnez vos fourneaux, maintenant; car n'oubliez pas que j'aurai
beaucoup d'hôtes à ma table d'ici à quelque temps. D'ailleurs, cet
endroit-ci est très malsain pour un homme de votre corpulence.

--Jésus Dieu! je n'y pensais pas! fit Saucier en portant vivement les
deux mains sur sa bedaine, comme s'il eût senti quelque biscaïen y faire
une trouée.

Puis il prit sa course vers la cuisine.

M. de Frontenac braqua sa lunette sur la flotte, et resta quelques
minutes à examiner les mouvements de plusieurs chaloupes ennemies qui se
dirigeaient vers la terre.

--Vous aviez raison, mon brave, dit-il ensuite à la sentinelle; l'ennemi
se prépare à débarquer. Allons! fit-il en se tournant vers quelques
officiers qui l'avaient suivi, qu'on batte la générale et que chacun
soit à son poste!

Alors un caporal tambour, escorté de deux soldats armés, parcourut toute
la ville en sonnant la batterie d'alarme, tandis que, selon l'usage,
tous les tambours de la place la répétaient à l'instant. Ce tapage mit
en un moment le civil et le militaire en émoi.

Sir William Phipps avait compté sans l'orage et la marée pour le
débarquement de ses troupes de terre.

Car le vent, prenant les embarcations en flanc, les entraînait vers la
ville ou les poussait sur des brisants que la marée baissante laissait à
découvert. L'un de ces bateaux, commandé par le capitaine
Savage--Harthing était à son bord--parvint cependant, en forçant de
rames, à se diriger vers la terre en droite ligne; mais le reflux laissa
cette embarcation à sec entre la rivière Saint-Charles et l'église de
Beauport; en vain voulut-elle regagner le large, il n'était plus temps.

Ceux qui la montaient se trouvèrent alors dans la plus critique des
positions; car ils ne pouvaient plus communiquer avec les leurs, qui
s'étaient empressés de rejoindre les vaisseaux. Leur situation était
d'autant plus précaire qu'ils furent bientôt attaqués par quelques
Canadiens qui accouraient déjà sur le rivage.[29]

Pendant plusieurs heures la barque anglaise, et ceux qui la montaient,
souffrirent beaucoup d'une mousquetade bien nourrie dirigée sur eux par
les habitants de Beauport que commandait leur seigneur M. Juchereau de
Saint-Denis. Mais on dut se contenter de part et d'autre de s'attaquer
de loin; car le terrain mouvant et vaseux des battures s'opposait à ce
qu'on y pût marcher à l'ennemi sans danger.

      [Note 29: "On the next morning, we attempted to land our men,
      but by a storm were prevented, few of the boats being able to row
      ahead, and found it would endanger our men, and wet our arms; at
      which time the vessel Capt. Savage was in went ashore, the tide
      fell, left them dry, the ennemy came upon them." (Journal du major
      Whalley, commandant en chef des troupes de terre.)]

Il serait impossible de rendre les accès de rage folle qui agitèrent
Harthing durant tout ce temps. Certain que sa lettre avait été remise à
Mlle d'Orsy la veille au soir, il sentait bien que ce message n'était
pas de nature à lui concilier l'affection de la jeune fille et qu'il ne
lui restait plus de ressource, pour parvenir à ses fins, qu'en la
réalisation de ses menaces. D'ailleurs, il avait besoin de mouvement
pour s'étourdir; et il était là, cloué sur un écueil, dans une complète
inaction. Il appelait l'assaut de tous les vœux de son âme; et, loin de
pouvoir y monter, il était, pour ainsi dire, assiégé lui-même, et exposé
à tomber sous la fusillade que l'on entretenait du rivage contre le
bateau qui le portait.

--Par Satan! grommelait-il, les éléments vont-ils donc se joindre aussi
à tous les obstacles contre lesquels il me faut déjà lutter? Quelle
puissance occulte te protége donc, Marie-Louise d'Orsy? ou quels démons
acharnés contre moi me lient ainsi de leurs chaînes de fer? Tout semble
conspirer contre moi: destins, préjugés, patrie, nature, ciel, enfer,
tous me meurtrissent et m'écrasent et semblent s'égayer de ma longue
agonie avant de jouir de mon dernier râle! Oh! allez! allez toujours!
car je suis fort encore et je serai lent à mourir!

--Oh! que je l'aime! ajoutait-il; mais que je souffre au cœur!... J'ai
du feu dans les veines!... Malédiction!...

Et ce supplice, d'autant plus insupportable qu'il était concentré, dura
trois heures.

Aussi renonçons-nous à décrire l'état d'excitation du malheureux
Harthing, quand la marée, venant déchouer leur bateau, permit aux
Anglais de rejoindre la flotte.

Cependant l'émoi que la batterie de la générale avait jeté par la ville,
y régnait encore. Tout le militaire était sous les armes, ainsi que les
bourgeois en état de les porter. Pendant ce temps, les vieillards, les
femmes et les enfants transportaient en grande hâte aux Ursulines leurs
objets les plus précieux, voire même des marchandises, pour les mettre à
l'abri dans les murs épais du couvent.[30]

      [Note 30: "Notre classe des externes était encombrée de
      meubles et de marchandises, servant de magasin à beaucoup de
      personnes qui avaient apporté leur bagage." (_Annales des
      Ursulines._)]

Ce n'était que cris, confusion, vacarme et désordre depuis la "grande
place" jusqu'au monastère des bonnes sœurs. Les rues des Jardins et du
Parloir étaient encombrées de femmes et d'enfants, de meubles et
d'effets, le tout criant, remuant et grouillant.

--Place donc! s'écriait dame Javotte Boisdon, robuste commère dont les
reins solides et les jarrets musculeux pliaient à peine sous le poids
d'un gros coffre où elle avait jeté pêle-mêle linge, habits, chaudrons
et casseroles; mais rangez-vous donc, vous autres!

--Rangez-vous donc vous-même! riposte d'une voix aigre et chevrotante
une petite vieille ridée et cassée qui chancelle sous la pesanteur d'un
lit de plumes qu'elle traîne à la remorque.

--Allons! mère Picard, soyez tranquille, reprend l'autre. On ne déménage
plus à votre âge; et vous auriez mieux fait de rester couchée sur votre
paillasse que de la traîner avec vous.

--Et votre batterie de cuisine y gagnerait de passer par le feu,
réplique la vieille; car il y a trop longtemps qu'elle n'a pas vu
l'eau!

Dame Javotte irritée bouscule sa voisine, qui va donner de la tête dans
la vitre d'une horloge; cette glace vole en éclats sur le dos d'un
enfant qui la porte, tandis qu'un méchant clou, dont la pointe sournoise
dépasse l'un des angles du coffre aux chaudrons, pénètre dans la
couverture du matelas, qu'elle laboure dans sa longueur en y faisant une
ample déchirure par où la plume s'échappe, roule sur la terre ou
s'envole au vent. Et l'enfant de pleurer, la vieille de se lamenter,
tandis que la gaillarde moitié du digne Boisdon continue son chemin sans
remarquer le dommage qu'elle a fait.

Ici, un vieillard voulant mettre en sûreté les quelques jours qui lui
restent à vivre, se traîne avec l'aide du faible bras de sa fille. Là,
une jeune mère haletante, échevelée, emporte en courant un enfant à la
mamelle et dont les yeux regardent avec étonnement la scène étrange qui
les frappe.

Plus loin, c'est quelque pauvre invalide ou un moribond que l'on
transporte sur une litière improvisée.

Partout le grotesque et le sublime, la faiblesse, l'empressement et
l'effroi se heurtent et se poussent en tout sens dans la direction du
monastère.

Tout à coup, la tête de cette cohorte alarmée s'arrête, ce qui
occasionne un mouvement rétrograde parmi le reste de la cohue. Et les
cris: _Place! place!_ dominent le tumulte.

On se range instinctivement de chaque côté de la rue; on se pousse, on
s'écrase avec des cris de douleur étouffés. Alors dans l'espace laissé
libre s'avancent des prêtres en habits d'office et précédés de quelques
enfants de chœur portant en procession un tableau de la sainte Famille.
On s'en va le suspendre au clocher de la cathédrale pour mettre la ville
sous la protection de la sainte Famille.[31]

      [Note 31: "Nous prêtâmes aussi en cette occasion notre tableau
      de la sainte Famille qui fut exposé au haut du clocher de la
      cathédrale, pour témoigner que c'était sous les auspices de cette
      famille et sous sa protection que l'on voulait combattre les
      ennemis de Dieu et les nôtres." (_Annales des Ursulines._)]

On s'incline au passage de la croix d'argent portée en tête du pieux
cortège, et la confiance semble renaître dans les cœurs alarmés de ces
êtres faibles et tremblants qui continuent d'avancer vers le monastère.

Mais si l'on voit la frayeur troubler cette partie naturellement timide
des habitants de Québec, il n'en faut pas conclure que l'autre se laisse
gagner par le mal souvent contagieux de la peur. Tous les citoyens
auxquels leur âge le permet, se sont rangés sous les ordres de leurs
officiers. Plus d'un vieillard en qui le souvenir des exploits
d'autrefois ranime un reste de vigueur qui va s'éteignant, et bon nombre
d'adolescents qu'un courage prématuré transporte, renforcent les rangs
des miliciens rassemblés. Soldats du roi et volontaires attendent à leur
poste que l'ordre de l'action soit donné: les troupes brûlant d'envie de
donner l'exemple aux milices, et ces dernières frémissant d'ardeur de
prouver aux autres que les enfants du sol sont encore Français.

Tous étaient répartis sur les différents points de la ville, d'après les
ordres du gouverneur, qui attendait certains mouvements de l'ennemi pour
se porter à sa rencontre. La majeure partie des troupes de ligne étaient
concentrées sur la place d'armes, et s'amusaient à regarder une
compagnie de miliciens composée des Québecquois âgés et mariés. Un
capitaine exerçait ces derniers à manier l'arquebuse et le mousquet à
mèche,[32] et ce au grand plaisir des soldats de ligne, qui pouffaient
de rire à chacune des bévues commises par messieurs les bourgeois. Le
grand nombre de ces derniers montrait cependant beaucoup de bon vouloir
et satisfaisait même l'officier chargé de les exercer. Mais il y avait
pourtant un milicien qui le désespérait par ses balourdises; c'était le
numéro treize du rang de serre-file, ou, si vous l'aimez mieux, notre
connaissance Jean Boisdon.

      [Note 32: Aujourd'hui que l'on ne parle que de chassepots, ou
      de fusils à aiguille, il serait peut-être à propos de donner ici
      une idée des armes à feu de nos ancêtres.

      L'arquebuse, plus lourde que le mousquet (il y en avait qui
      pesaient de cinquante à cent livres) nécessitait l'emploi d'une
      fourquerie, ou fourche ferrée sur laquelle on appuyait l'arme pour
      viser plus sûrement. Ce bâton d'appui était ferré par le bas, afin
      de pouvoir être fixé solidement en terre, et fourni par le haut
      d'une béquille ou fourchette sur laquelle reposait l'arme que l'on
      voulait ajuster, et qui prenait alors le nom d'arquebuse à croc.
      On ne se servait pourtant des plus pesantes que sur les remparts.

      Le mécanisme de l'arquebuse et du mousquet à mèche était très
      simple. L'extrémité inférieure de la platine portait un chien,
      nommé serpentin à cause de sa forme, entre les dents duquel on
      adaptait la mèche. En appuyant fortement sur la détente, on
      faisait jouer une bascule inférieure qui abaissait le serpentin
      avec la mèche allumée sur le bassinet, où il faisait prendre feu à
      l'amorce.

      Les munitions de l'arquebusier étaient contenues dans un appareil
      nommé fourniment. Le fourniment était pourvu de plusieurs petits
      tubes en métal contenant chacun leur cartouche, et d'une poire à
      poudre renfermant une poudre très fine que l'on nommait pulvérin
      d'amorce.]

Était-ce distraction ou gaucherie? pensait-il au risque à courir dans la
ténébreuse affaire qu'il machinait avec Dent-de-Loup? La chronique ne le
dit pas; elle constate seulement que notre homme était d'une maladresse
désespérante.

--"Portez la main droite au mousquet,"[33] commandait l'officier.

      [Note 33: Tous les commandements qui suivent sont exactement
      ceux dont on se servait au 17e siècle, dans l'armée française. Ils
      sont tirés d'un ouvrage intitulé: "_Des travaux de Mars_, par
      Alain Mannesson Mallet, maistre de mathématiques des pages de la
      petite écurie de Sa Majesté, ci-devant ingénieur et sergent-major
      d'artillerie en Portugal. Paris, 1684, 3 vol. in-16." Voir aussi
      Monteil, 3e vol., p. 188, édition de Victor Lecou, 1853.]

Boisdon troublé cherchait sa main droite, qu'il confondait avec la
gauche.

--"Haut le mousquet," continuait le capitaine.

Et l'aubergiste-soldat menaçait le ciel de son arme, qui dépassait
celles de ses voisins de deux pieds.

"Joignez la main gauche au mousquet." Mais, numéro treize de serre-file,
vous ne savez donc pas encore, à votre âge, distinguer votre gauche de
votre droite? s'écriait l'officier impatienté.

Quelques instants après, comme le capitaine allait commander le feu à
ses hommes, qu'il venait de disperser en tirailleurs, le cri: "Tirez!"
arrêta sur ses lèvres; car il s'aperçut que Boisdon avait laissé la
baguette dans le canon de son arme, qui menaçait le capitaine, placé à
vingt pas en avant de sa compagnie.

--Mille bombardes! s'écria-t-il, ne voyez-vous pas, numéro treize de
serre-file, que vous n'avez pas retiré la baguette du canon de votre
mousquet, et que vous alliez m'en percer? Mais n'avez-vous pas entendu
le commandement: "Tirez la baguette et remettez-la en son lieu?......"
Animal de bourgeois, ajouta-t-il en aparté.

En voyant le danger à courir, s'ils continuaient à se tenir au bout des
mousquets, les badauds qui se tenaient en avant de la compagnie, s'en
éloignèrent respectueusement.

Les miliciens firent feu de leurs cartouches blanches, et l'on procéda
au rechargement des armes.

La voix vibrante du capitaine cria de nouveau:

--"Prenez le fourniment"...... "Mettez-le dans le canon"...... "Remettez
le fourniment en son lieu"...... "Tirez la baguette"......
"Bourrez"...... "Remettez la baguette en son lieu."...... Entendez-vous,
numéro treize de serre-file?

Jusque-là, Boisdon, stimulé par les rires de ses camarades et les
reproches de son commandant, ne s'exécutait pas trop mal.

--"Mettez la mèche sur le serpentin," continua le capitaine. "Mettez les
deux doigts sur le bassinet"...... "Soufflez la mèche "......

Mais Boisdon négligea de couvrir le bassinet de ses doigts, précaution
qui avait pour effet d'empêcher la poudre d'amorce d'y prendre feu.
Aussi, quand notre homme souffla sur la mèche pour en raviver la flamme,
une malencontreuse étincelle alla tomber sur la poudre d'amorce, qui
s'enflamma en faisant partir le coup.

Or Boisdon se trouvait _couvrir_, comme disent messieurs les militaires,
le numéro treize du rang de front, qui n'était autre que le cuisinier du
château, Olivier Saucier. La gueule du mousquet de l'aubergiste (ce
dernier se tenait trop en arrière de son rang) touchait presque la
partie charnue terminant l'échine du pauvre Saucier. Aussi ce dernier
reçut-il dans cette partie proéminente de son humanité, toute la charge,
bourre et poudre, du mousquet de Boisdon.

--Ah! Jésus! mon Seigneur! je suis mort! crie le cuisinier, qui
s'affaisse à terre comme une masse inerte, le poids de son gros ventre
le faisant tomber la face en avant.

On accourt, on s'empresse autour du blessé, qui croit rendre l'âme par
la plaie saignante.

--Vite! de l'eau! de l'eau! voilà que Saucier prend feu! s'écrie un
milicien.

En effet le coup avait atteint le chef de si près, que la partie de ses
chausses qui recouvrait l'endroit atteint avait pris feu et brûlait en
grillant les chairs grasses qu'elles avaient pour mission de voiler
pudiquement.

--Au secours! au secours! miséricorde! hurle Saucier.

Un soldat de ligne qui s'était approché, fend les rangs des miliciens et
frappe de toutes ses forces du plat de la main sur la partie enflammée.

--Ah! ah! ah! fait Saucier en poussant de pitoyables gémissements à
chacun des coups vigoureux que le malin soldat lui donne à dessein.

--Allons! mon vieux, laissez-vous faire, dit le militaire; sans quoi
vous allez être incendié.

--Oh! je vais mourir!.....Je me.....meurs, crie le cuisinier d'une voix
plaintive.

--Non, non, père, vous n'en mourrez point, repart le soldat, qui vient
enfin d'arrêter l'action dévorante du feu. Vous en serez quitte pour ne
point vous asseoir sur la dure pendant trois semaines. Ne craignez rien,
mon brave, le cœur est loin!

Pendant ce temps, Boisdon ahuri regarde tantôt son mousquet, qu'il a
laissé tomber à terre dans le premier moment de la surprise, et tantôt
son ami qu'il vient de blesser si gauchement.

On fait un brancard sur lequel Saucier gémissant est transporté au
château.

--Est-ce parce que je te dois dix écus, scélérat, que tu as voulu
m'assassiner! dit à Boisdon Saucier qu'on emmène.

--Chacun à son poste, commande le capitaine instructeur... Serrez vos
rangs!... Et vous, numéro treize de serre-file, vous n'êtes qu'une bête!
Vous feriez mieux d'aller retrouver vos cruches, broc à vin!

Et voilà comment Boisdon fit ses premières armes.



CHAPITRE IX

CANONNADE ET BATAILLE.


Le plan de l'amiral anglais était de faire débarquer sur le rivage de
Beauport quinze cents hommes qui devaient ensuite traverser la rivière
Saint-Charles sur des chaloupes, et puis marcher contre la ville.
Pendant ce temps, quelques vaisseaux s'avanceraient vers la place et
feraient mine de la tourner pour simuler un débarquement à Sillery.
Alors, les quinze cents hommes du major Whalley, commandant des troupes
anglaises, s'élanceraient sur la ville, du côté de la rivière; une fois
sur la hauteur, ils mettraient le feu à une maison, signal qu'on
reconnaîtrait de la flotte en débarquant à la basse ville deux cents
hommes qui s'ouvriraient un passage du port à la ville haute. Les
assiégés, ainsi pris entre deux feux, ne sauraient où porter leurs
coups, tandis que les deux détachements anglais se rejoindraient dans la
place et cerneraient les habitants.

Mais la précipitation et l'inconséquence de l'amiral, ainsi que la
vigoureuse résistance que rencontra Whalley, mirent ces projets à néant.

M. de Frontenac n'avait pas le dessein d'empêcher l'ennemi de prendre
position sur terre. Il n'était décidé qu'à inquiéter, par quelque
escarmouche, le débarquement des troupes anglaises pour les engager à se
transporter de ce côté-ci de la rivière Saint-Charles, où il aurait
donné contre elles avec ses forces, alors que la marée haute eût enlevé
toute chance de fuite aux ennemis. De la sorte, ceux qui auraient
échappé aux balles françaises n'auraient guère pu se préserver d'un bain
forcé non moins dangereux.

Aussi le gouverneur n'envoya-t-il à leur rencontre, lorsqu'ils prirent
pied à la Canardière, le 18 octobre, que trois cents hommes choisis
parmi les troupes de Montréal et commandés par M. de Longueuil.

Du côté de Beauport, M. Juchereau de Saint-Denis, le seigneur du lieu,
devait inquiéter les Anglais avec les soixante miliciens, ses
censitaires, que, malgré son grand âge, il dirigeait en personne.

Nous verrons bientôt comment le major Whalley fut reçu avec ces quinze
cents hommes par les trois cent soixante Canadiens. Suivons pour le
moment cinq gros vaisseaux anglais, qui, l'amiral en tête, s'avancent
formidables vers la ville.

Il pouvait être deux heures de l'après-midi lorsqu'ils jetèrent l'ancre
pour s'embosser devant Québec.

Suivirent quelques minutes, employées à carguer les voiles. Et, soudain,
d'innombrables éclairs jaillirent des sabords, comme autant de longs
serpents de feu.

Au même instant, nos remparts et nos quais se couvrirent à leur tour de
flamme et de fumée, tandis que de formidables détonations
s'entre-choquaient dans l'air qu'elles faisaient vibrer d'un fracas
terrible.

Alors une scène splendide anima la ville et la vallée de la rivière
Saint-Charles.

C'était par une de ces belles journées d'automne où la saison du vent et
de la pluie semble suspendre ses rigueurs comme pour nous faire souvenir
de l'été qui n'est plus, et nous permettre d'oublier un moment les jours
froids et sombres trop prompts à paraître.

Le ciel était pur et bleu, à l'exception d'une teinte purpurine et
vineuse qui frangeait l'horizon sur la cime des monts lointains.

Les arbres qui ombrageaient encore à cette époque la vallée de la
rivière Saint-Charles, exhibaient mille nuances variées jusqu'aux
montagnes, que l'éloignement teignait d'un bleu pâle.

Partout, dans la vallée comme sur les monts, les feuilles des arbres,
dont la sève était figée, se desséchaient sous les étreintes du froid et
sous l'action des pluies d'automne.

Sur certains arbres du vallon, elles se paraient d'un rouge feu
tranchant sur les tons plus pâles qui en doraient d'autres. Sur le plus
grand nombre, elles n'avaient qu'une teinte jaune clair. Enfin, on
voyait encore, çà et là, quelques rameaux conserver un reste de verdure.

Mais pour contraster avec ce riche deuil de la nature, ce n'était
partout que bruit et mouvement.

Dans les intervalles de chaque décharge d'artillerie, on entendait au
loin crépiter la fusillade; car tandis que les vaisseaux de Phipps
jetaient l'ancre devant la ville, les troupes commandées par Whalley et
portées sur une multitude de bateaux et de chaloupes, forçaient de rames
vers la terre, où elles paraissaient être chaudement reçues. Ce bruit
distant de mousqueterie se confondait avec les détonations plus
bruyantes du canon, roulant de roche en roche, de vallon en vallon, pour
aller se perdre enfin dans les lointaines Laurentides comme le
grondement d'un tonnerre décroissant.

Enfin, on entendait de temps à autre, au-dessus de la ville, le
sifflement des boulets anglais, qui se frayaient dans l'air un bruyant
passage.

Si le feu de la flotte était bien nourri, celui de nos cinq batteries ne
l'était pas moins, ce qui étonnait beaucoup les Anglais. Car ayant
capturé, près de l'île d'Anticosti, madame Lalande et mademoiselle
Joliette,[34] les ennemis leur avaient demandé si Québec était bien
défendu. Ces dames avaient dit que non, ajoutant même que le peu de
canons qu'il y avait dans la place étaient démontés et à moitié enfouis
dans la terre et le sable. Mais quand nos boulets de dix-huit et de
vingt-quatre se mirent à hacher les cordages, à casser la mâture, à
fracasser les bordages, à trouer la coque des vaisseaux et à décimer les
équipages, les assiégeants durent modérer la joie prématurée que la
réponse de leurs prisonnières leur avait causée. Et faisant venir les
dames, ils leur montrèrent quelques-uns de nos projectiles, en disant:
Sont-ce là les boulets de ces canons que vous disiez enterrés dans le
sable?[35]

      [Note 34: Cette demoiselle Joliette était une tante de la
      petite-fille de M. Joliette, le découvreur du Mississipi, laquelle
      épousa mon trisaïeul maternel, M. Jean Taché.]

      [Note 35: _Histoire de l'Hôtel-Dieu._]

Mais si l'on voit notre artillerie faire du dégât sur la flotte ennemie,
il n'en faut pas conclure que les effets de la sienne soient aussi
dommageables à la place assiégée. Bien au contraire, jamais ville
bombardée ne souffrit moins du boulet. A peine y eut-il quelques hommes
blessés, dont un seul mourut. Ce dernier était un écolier; il fut
atteint par un boulet qui le frappa après avoir ricoché sur le clocher
de la cathédrale.

La Hontan rapporte que pendant tout le bombardement, qui dura la plus
grande partie de l'après-midi du 18 octobre pour recommencer le matin et
finir le soir du 19, c'est à peine si les projectiles ennemis firent
pour cinq à six pistoles de dommage aux maisons.

Et pourtant, il devait pleuvoir des boulets par toute la ville, puisque
la sœur Juchereau de Saint-Ignace raconte, dans l'_Histoire de
l'Hôtel-Dieu_, qu'il en tomba tellement sur le terrain des révérendes
mères, que celles-ci "en firent tenir jusqu'à vingt-six en un jour à
ceux qui avaient soin des batteries, pour les renvoyer aux Anglais."

Aux Ursulines, un boulet rompit la fenêtre et le volet d'un dortoir et
vint, sans respect pour cet inviolable asile, tomber au pied du lit
d'une jeune pensionnaire. Un autre projectile, non moins impudent,
souleva puis emporta gaillardement le coin du tablier de l'une des
sœurs. "Quantité d'autres boulets," dit la narratrice des annales de la
communauté, "sont tombés dans nos cours, jardins et parcs; mais, par la
grâce et protection de Dieu, personne n'en a été blessé; nous en avons
été quittes pour la peur."

Le fait suivant, rapporté dans l'_Histoire de l'Hôtel-Dieu_, explique,
jusqu'à un certain point, l'inhabileté singulière des artilleurs
anglais. Il paraît que ces derniers, ayant aperçu le tableau de la
Sainte-Famille suspendu au clocher de la cathédrale, interrogèrent
encore leurs prisonnières à cet égard. Celles-ci leur répondirent que ce
n'était sans doute qu'un pieux talisman que les fervents catholiques de
la ville avaient placé là pour la protection de leurs personnes et de
leurs demeures.

Les susceptibilités religieuses des marins et des soldats protestants
qui montaient la flotte anglaise, s'irritèrent de ce que nos frères
dissidents ont toujours appelé une grossière superstition. Et le tableau
servit de but à leurs projectiles. Mais en vain ces nouveaux
iconoclastes pointèrent leurs pièces avec le plus grand soin et tirèrent
un grand nombre de coups sur le cadre, aucun projectile n'atteignit son
but. Cela fit que tous leurs boulets qui prirent cette direction élevée
passèrent par-dessus la ville, et allèrent s'enfouir inoffensifs dans le
terrain alors inoccupé de nos faubourgs.

Tandis que les ennemis perdent leur temps et leurs munitions de la
sorte, nos artilleurs canadiens, loin de tirer comme eux leur poudre aux
moineaux, pointent en plein bois sur les flancs rebondis des vaisseaux
anglais.

Les deux batteries servies par MM. de Maricourt et de Sainte-Hélène font
surtout des merveilles.

--Allons! courage, enfants, dit le capitaine de Maricourt à ses hommes
pour les animer. Chargez vite, mais sans précipitation.

--Ayez pas peur, mon capitaine, lui répond un vieux marin, nous allons
lui pratiquer une si grande gueule à ce gredin de vaisseau amiral, qu'il
ira bientôt boire à la grande tasse.

Maricourt de rire, et se tournant vers son frère:

--Bien tiré, Bienville! dit-il à ce dernier, qui était chargé, avec
Louis d'Orsy, du commandement des deux autres canons de la batterie.

Puis revenant à ses propres pièces:

--Chargez!... Pointez!... Feu! crie-t-il.

Sans relâche l'airain hurle, bondit et tonne en vomissant soufre et
mitraille.

Cet ouragan de fer et de flamme dura sans discontinuer jusqu'au soir;
mais quand l'obscurité ne permit plus de bien pointer les pièces, on
cessa le feu des deux côtés.

Il n'y a pas à douter que, s'il eût été donné à Maricourt d'arrêter la
marche du soleil à l'instar de Josué, il se fût trouvé le plus heureux
des hommes. Mais l'amiral Phipps en eût été bien marri; car ses
vaisseaux faisaient eau de partout, troués qu'ils étaient en maints
endroits dans leurs œuvres vives.

Il pouvait être huit heures, lorsque le dernier écho de la dernière
détonation s'éteignit au loin dans l'ombre crépusculaire qui déjà
couvrait la plaine et les montagnes.

Bientôt vint la nuit silencieuse et sereine. Groupés alors autour de
leurs pièces, les artilleurs français voulurent compter leurs pertes;
mais pas un soldat ne manquait à l'appel.

En attendant qu'on les vînt relever du service, les officiers et les
soldats causaient entre eux.

Assis à terre, auprès des canons, les artilleurs de Maricourt, le
brûle-gueule aux lèvres, fument en échangeant des quolibets sur la
maladresse montrée par les Anglais.

Mais ils ne parlent qu'à voix basse, vu que les vaisseaux ennemis ne
sont pas loin de terre et que le canon rapproche singulièrement les
distances. Bien que la nuit soit froide, on ne leur a point permis
d'allumer de feu, de peur que l'ennemi ne s'en serve comme d'un point de
mire. Aussi sont-ils tous plongés dans une obscurité tempérée seulement
par la lumière des étoiles, et ne présentent-ils tous au regard que des
groupes indécis et se mouvant dans l'ombre. Parfois cependant, le feu de
quelque fourneau de pipe, venant à percer la cendre du tabac embrasé,
jette une lueur fugitive sur la mâle figure de l'un des fumeurs.

MM. de Maricourt, de Bienville et d'Orsy, appuyés tous trois sur un
affût de canon, devisent à voix basse.

--Il y a maintenant une couple d'heures que la mousqueterie a cessé
là-bas, dit Maricourt.

--Oui, répond d'Orsy; mais le silence régnant partout depuis, il est
difficile de conjecturer si l'ennemi a pris position sur terre ou s'il a
été forcé de se rembarquer.

--Regardez donc, interrompt Bienville dont les yeux sont fixés depuis
quelques moments dans la direction de la rivière Saint-Charles. Ne
sont-ce pas des feux de bivouac qu'on allume là-bas, sur les hauteurs de
la Canardière, et à mi-chemin entre Beauport et la ville?

--Eh! vive Dieu! tu as raison, Bienville, répond d'Orsy.

En effet, plusieurs feux rapprochés les uns des autres, semblaient
jaillir successivement des hauteurs de la Canardière; et de dix qu'ils
étaient tout d'abord, il y en eut bientôt vingt, cinquante, puis enfin
cent et plus.

--Alors, les Anglais sont campés là, reprend Bienville; car les milices
de Beauport ont dû regagner leur village ou retraiter vers la ville
avec les hommes de M. de Longueuil. D'ailleurs, ceux-ci seraient-ils
réunis, ce grand nombre de feux leur serait inutile. Mais je m'étonne de
ce que mon frère[36] et ses hommes ne soient pas encore de retour.

En ce moment, un roulement de tambours, d'abord éloigné, mais se
rapprochant de plus en plus, frappe l'oreille des officiers.

--Ce bruit vient, je crois, du Palais,[37] dit le capitaine. Alors, ce
sont nos gens qui reviennent du combat; et nous aurons bientôt des
nouvelles par Bras-de-Fer.

Le roulement des tambours se rapprochant de plus en plus, on put
distinguer bientôt un air sémillant joué par quelques fifres qui les
accompagnaient en jetant leurs rires aigus au vent du soir.

      [Note 36: M. le baron de Longueuil était le fils aîné de M.
      Charles LeMoyne, lieutenant du roi pour la ville et le
      gouvernement de Montréal, et frère de Maricourt et de Bienville.]

      [Note 37: Ce quartier de notre ville tire son nom de
      l'ancienne résidence ou "Palais" des intendants français, dont on
      peut voir encore les ruines séculaires dans l'enceinte du Parc.]

Dix minutes plus tard, un canonnier que M. de Maricourt avait placé en
sentinelle à quelques pas des pièces, entendant quelqu'un s'engager sur
le quai, arma le mousquet qu'il portait et dont la mèche brûlait
lentement entre les dents du serpentin.

Il épaula son arme et cria:

--Qui vive!

--France et Bras-de-Fer.

La réponse de l'arrivant excita l'hilarité générale; mais, comme son nom
n'avait aucun rapport avec le mot d'ordre, le capitaine dut aller
au-devant du nouveau venu pour le reconnaître d'une manière plus
officielle.

--Qui va là? demanda-t-il à l'arrivant, que le mousquet de la sentinelle
tenait toujours à distance respectueuse.

--C'est moi, Pierre Bras-de-Fer, mon capitaine, répondit l'autre.

--Avance à l'ordre, Pierre Bras-de-Fer, reprit Maricourt.

Le factionnaire releva son mousquet, et une espèce de géant se rapprocha
du capitaine en deux enjambées.

--D'où viens-tu donc, à pareille heure? lui demanda l'officier.

--Du feu, mon capitaine. J'ai à peine eu le temps d'arrêter une minute
chez Boisdon, pour me glisser une petite larme dans le gosier, que
j'avais aussi sec que de l'amadou d'un an. C'est que, voyez-vous, mon
capitaine, on en a mangé de la poussière aujourd'hui, sans compter le
reste. Je vous assure qu'on s'est joliment escrimé là-bas; joint à cela
que...

--C'est bon! c'est bon! bavard, interrompit M. de Maricourt. Mais il
n'est rien arrivé de fâcheux à mon frère M. de Longueuil?

--Non, Dieu merci. Mais ce pauvre M. de Clermont!...

--Comment! qu'entends-tu dire? s'écrièrent à la fois tous ceux qui
étaient présents.

--Atteint d'une balle et mort à mon côté!

--Mort! répétèrent les assistants sur tous les tons d'une émotion
douloureuse.

Tandis que cette nouvelle attriste tous les auditeurs, donnons quelques
détails sur Bras-de-Fer, et les motifs qui lui ont fait quitter sa
compagnie durant la journée.

Pierre Martel, surnommé Bras-de-Fer, avait trente-cinq ans, six pieds de
haut, un physique assez agréable, avec une langue des mieux pendues. Sa
figure sympathique et placide annonçait plutôt la bonté que toute autre
chose. Aussi les malins disaient-ils, mais bien bas, que Pierre était
plus fort des bras que de la tête; ce qui n'empêchait pourtant pas qu'il
eût, lors d'une rencontre avec les Iroquois, reçu en plein crâne un coup
violent de tomahawk, lequel avait rebondi et glissé sur l'os, ne
laissant d'autre marque de son passage qu'une grande balafre qui
descendait, en séparant les chairs, jusqu'à l'œil gauche. Voilà
probablement ce qu'aurait répondu Pierre à celui qui aurait osé lui
laisser entrevoir la différence qui pouvait exister entre la force de sa
tête et celle de son bras.

Car notre homme ne se fâchait pas aisément. La colère était si
profondément enfouie dans ce robuste corps, qu'il fallait du temps,
voire même de la patience, pour l'en faire sortir. Mais une fois irrité,
il était terrible. On ne se souvenait de l'avoir vu fâché qu'en deux
occasions seulement, et voici ce qui s'en était suivi.

Il labourait un jour certain champ pierreux et accidenté, avec deux
bœufs dont l'un traînait la charrue pour la première fois. Ce dernier,
dont la jeunesse et l'ardeur s'alliaient mal avec la marche lente et
grave de son vieux compagnon, était toujours hors de la voie, marchant
lorsqu'il fallait arrêter ou s'arrêtant quand il aurait dû avancer.
Pendant tout le jour, Pierre l'avait plus ou moins contenu au moyen de
l'aiguillon, sans qu'aucun mouvement de colère démentît sa patience.
Mais l'animal récalcitrant ayant, sur le soir, cassé tout à coup le joug
qui le retenait à la charrue, Pierre finit par s'impatienter, et, de sa
main gauche, le saisissant par une corne, il lui asséna de la droite le
plus formidable coup de poing qui ait jamais broyé le front d'un
taureau. L'animal tomba mourant aux pieds du jeune homme, étonné
seulement d'avoir mis un tel emportement dans sa correction. C'est alors
qu'on lui donna le surnom de Bras-de-Fer.

Six ans après, lors d'une course à travers les forêts, Pierre, devenu
coureur des bois, fut fait prisonnier avec son jeune frère, par dix
Iroquois qui rôdaient dans les environs du lac Saint-Pierre, près duquel
ils chassaient tous deux. Sur le soir, les sauvages lièrent leurs
captifs à des poteaux de chêne solidement plantés en terre; et, jugeant
que Pierre, le plus robuste des deux, souffrirait plus longtemps la
torture, ils le gardèrent comme pour le dessert. Commençant par son
frère, l'un des sauvages s'avança vers ce dernier avec une hache rougie
au feu et la lui appliqua tranquillement sur la poitrine mise à nue.

--Quarante mille tripes de démons! s'écrie Pierre qui ploie son corps en
deux, et, le relevant d'un puissant effort, arrache de terre le poteau
qui le retient et rompt les liens dont il est garrotté. Saisissant le
pieu, il en assomme quatre sauvages sur place en autant de tours de
main. Tandis que les autres Iroquois épouvantés croient sans doute avoir
affaire à quelque manitou redoutable, Pierre rend son frère à la liberté
et reprend le chemin du pays.

Il était né à Beauport, en 1655, d'un pauvre cultivateur de l'endroit. A
douze ans, se voyant l'aîné d'une dizaine de marmots dont le nombre ne
paraissait pas devoir en rester là, grâce à la jeunesse[38] de dame
Martel et à la vigueur de monsieur son père, Pierre quitta la maison
paternelle et alla prendre du service à Montréal chez M. Charles
LeMoyne, père de notre héros François de Bienville.

      [Note 38: Les filles se mariaient alors très jeunes en Canada,
      et il n'était pas rare de voir en ce temps-là une mère âgée
      seulement de treize à quinze ans.]

Il y demeura jusqu'à l'âge de vingt-six ans, partageant quelquefois les
jeux et souvent les escapades des fils aînés de M. LeMoyne, ou berçant
sur ses genoux les plus jeunes, à mesure qu'ils arrivaient. Dame!
était-il fier aussi, de dire à quiconque voulait l'entendre, qu'il avait
couru les bois avec MM. d'Iberville, de Sainte-Hélène et de Maricourt, à
l'insu de leurs parents, alors qu'ils étaient trop jeunes encore pour le
faire sans un danger inutile. Les larmes lui venaient aux yeux quand il
ajoutait qu'il avait maintes fois endormi dans ses bras François de
Bienville enfant, en lui chantant une ballade des temps passés.

Au sortir de chez M. LeMoyne, Pierre se fit coureur des bois, par goût
d'abord, ensuite par nécessité. Pendant huit ans, il battit les immenses
forêts du Canada, des colonies anglaises et de la Lousiane, tantôt
chassant, guerroyant, bivouaquant ou dormant sous un ouigouam ami,
tantôt poursuivi, traqué, serré de près par les Iroquois, qui le
connaissaient tous à la justesse de son coup de feu et à la force
musculaire de ses bras puissants.

Mais les lois étant devenues très sévères, en ce temps-là, contre les
coureurs des bois, et la famille LeMoyne lui ayant offert une charge de
fermier, Pierre accrocha son vieux mousquet dans la cuisine de son
ancien maître; c'était en 1689.[39]

      [Note 39: M. Charles LeMoyne était mort quelques années
      auparavant.]

Un des premiers à s'enrôler l'année suivante, il obtint de servir dans
la compagnie de la marine dont M. de Maricourt était capitaine et
Bienville enseigne.

Vrai type de ces bons serviteurs d'un temps qui n'est plus, Pierre avait
voué un attachement sans bornes à ses maîtres, et ne se sentait heureux
qu'autant qu'il les pouvait partout suivre et servir.

Voici maintenant par quelle circonstance il était absent de son poste
dans l'après-midi du 18 et qu'il avait assisté à l'engagement qui eut
lieu à la Canardière entre les Canadiens et les Anglais.

M. de Frontenac, voulant garder près de lui les Québecquois pour la
défense de la place, envoya, comme nous l'avons déjà vu, M. de Longueuil
et trois cents hommes de Montréal à la rencontre du major Whalley. Mais
comme aucun des premiers ne connaissait la Canardière, ni les abords de
la ville, le gouverneur fit demander à M. de Maricourt de vouloir bien
lui envoyer Bras-de-Fer, natif de l'endroit, pour guider M. de Longueuil
et ses gens; ordre auquel Pierre Martel s'était aussitôt rendu.

--Allons! Pierre, dit M. de Maricourt en essuyant du revers de la main
une larme brûlante que la fatale nouvelle de la mort du chevalier de
Clermont avait fait rouler sur sa joue, dis-nous comment il est tombé,
et ce qui s'est passé là-bas cette après-midi.

--Bien volontiers, mon capitaine; mais j'éprouve le besoin de fumer une
touche, et si ça vous est égal...

--C'est bon! fais vite et commence.

--Ah! les satanés gredins d'Anglais! s'écria Pierre, après avoir
vainement cherché dans toutes ses poches; il m'ont fait perdre ma
blague, une blague toute neuve et taillée dans la peau d'un petit loup
marin que j'assommai l'année passée sur l'île à M. Sainte-Hélène.[40]
Ah! qu'il m'en tombe sous la patte un de ces _Englishs_, et si je ne me
fais pas un sac à tabac du meilleur de sa peau, je veux être scalpé à la
Toussaint. Voyons, vous autres, chargez-moi ma pipe.

      [Note 40: L'île Sainte-Hélène appartenait alors, en effet, à
      M. LeMoyne de Sainte-Hélène; elle avait été ainsi nommée en
      l'honneur de Hélène Boullé, femme de Champlain.]

Vingt bras se tendirent vers Pierre Martel, qui, après avoir allumé son
brûle-gueule, s'assit sur l'affût d'un canon et fit à ses auditeurs
attentifs le récit qui va suivre.

--Eh bien! donc, commença Bras-de-Fer, vous savez qu'il pouvait être
comme une heure, lorsque nous laissâmes la ville, tambour battant et
l'arme au bras. Après avoir traversé la rivière Saint-Charles dans le
bac des Sœurs, nous suivons quelque temps la grève pour piquer ensuite à
travers le bois jusqu'au sud d'une petite rivière qui se décharge dans
le fleuve.[41]

      [Note 41: Ce petit cours d'eau se jette dans le
      Saint-Laurent, quelques arpents au nord de la ferme de Maizerets.
      C'est la rivière des Fous, appelée autrefois "de la cabane au
      Taupier."]

A peine sommes-nous embusqués sur la bordure du bois, que le
seigneur[42] nous fait avertir par mon petit frère Jacquot--un vrai
lutin du diable, qui n'a que treize ans et joue déjà de l'arquebuse
comme un homme fait--qu'il s'est caché avec soixante de ses gens à deux
cents pas au nord du ruisseau. Il nous fait savoir que les chaloupes
anglaises jetteront probablement leur monde sur les bords du cours
d'eau; car il a vu un de leurs canots en sonder l'embouchure au petit
jour. Alors il nous sera facile de leur tomber dessus en nous entendant
avec lui pour les prendre entre deux feux.

      [Note 42: M. Juchereau de Saint-Denis était seigneur de
      Beauport.]

--C'est bon! répond M. de Longueuil à Jacquot. Mais dis à ton capitaine
qu'il laisse les ennemis gagner de mon côté, vu que j'ai cinq fois plus
d'hommes que lui.

--Monsieur! mon capitaine n'a pas peur, répond effrontément ce satané
Jacquot, et si l'Anglais vient de notre bord, laissez-nous faire; le
temps des prunes est passé, mais on lui fera manger des noyaux tout de
même.

--Allons, décampe, lui dit en riant M. de Longueuil après lui avoir tiré
l'oreille. Jacquot fait la grimace du côté de l'Anglais et disparaît
comme un renard à travers le fourré.

Il n'y a pas une demi-heure que nous sommes à l'affût, quand cinquante
chaloupes remplies d'Anglais nagent vers la terre. Mais la mer a baissé,
et il leur faut débarquer à quelques arpents du rivage, hors de la
portée de nos mousquets.

--Oh! quel dommage que la lisière du bois soit si loin d'eux! murmure
notre commandant, qui m'a fait placer à côté de lui pour profiter de ma
connaissance des lieux.

En effet, les _goddem_, forcés de se jeter à l'eau jusque sous les
bras,[43] parce que leurs bateaux s'échouent dans le sable, gagnent la
terre sans ordre et pêle-mêle comme des moutons. Mais une fois là,
pourtant, ils reforment leurs rangs et se dirigent au pas vers nous. On
aurait entendu bâiller une mouche tant nous étions tranquilles dans
notre cachette. L'ennemi n'est plus qu'à cinquante pas de nous.

      [Note 43: Journal de Whalley.]

--Attention! enfants, nous dit à demi-voix notre commandant. Visez bien
chacun votre homme. En joue! Feu! Brrrrr, près de quatre cents balles,
car les hommes de M. Juchereau ont fait feu avec nous, sortent en
sifflant du milieu des broussailles et tapent au beau milieu des
hérétiques, dont cinquante au moins mordent la poussière.

Pendant que l'ennemi surpris tourne les talons et fait mine de nous
souhaiter le bonsoir,[44] nous chargeons, tirons, puis rechargeons
encore.

      [Note 44: Journal de Whalley.]

Mais les Anglais semblent se remettre un peu et font feu sur nous,
c'est-à-dire au-dessus; car ils tirent à hauteur d'homme, et nous sommes
tous couchés à plat ventre. Bien visé! fameux! mes mignons! que je leur
dis. Puis, apercevant un petit officier dont les cheveux sont rouges
comme l'habit qu'il porte, je lui envoie une dragée dans sa vilaine
boule. Vlan! le voilà les jambes en l'air. Eh! c'est comme ça qu'on
tire, mes amours! que je leur redis, en donnant à gober une autre balle
à la gueule de mon mousquet qui a faim de tuer.

Les Anglais, qui voient que le feu est moins nourri du côté de M.
Juchereau, s'élancent au pas de course dans cette direction.

--Debout, enfants! s'écrie notre capitaine; suivons-les et feu sur eux!

Alors, on se disperse en tirailleurs, et, cachés, qui derrière un arbre,
qui à l'abri d'un rocher, on fait descendre sa garde à plus d'un habit
rouge.

Pendant qu'on serre ainsi l'ennemi de près, M. Juchereau nous a rejoints
avec sa troupe. Le vieillard[45] a encore bon pied et bon œil, je vous
assure; car il se tenait à côté de nous, sautant comme un jeune homme
par-dessus les mares d'eau et les cailloux, et faisant le coup de feu
comme vous et moi.

      [Note 45: M. Juchereau de Saint-Denis avait alors soixante
      ans.]

Nous sommes une trentaine d'hommes réunis autour de M. de Longueuil, et
comme nous nous trouvons les plus près de l'ennemi et que nos coups
portent mieux, nous attirons bientôt l'attention des Anglais. Ils tirent
sur nous et rechargent leurs armes en courant. A la première décharge
qu'ils ont faite de notre côté, une balle est venue casser la tête du
jeune M. de Latouche.[46] Il rend l'âme dans les bras de deux de ses
censitaires, qui le chargent sur leurs épaules pour l'emporter hors du
champ de bataille.

      [Note 46: Le fils du seigneur de Champlain.]

J'avertis plusieurs fois M. de Clermont, qui nous avait suivis comme
volontaire, de ne pas trop s'exposer, et de se cacher derrière un arbre
ou une butte pour tirer plus sûrement et sans danger. Mais l'imprudent
jeune homme ne m'écoute point; aussi reçoit-il une balle qu'un damné
Iroquois--ah! si jamais je le rencontre, ce particulier-là!...--lui
envoie en pleine poitrine; puis il vient tomber dans mes bras en me
disant d'une voix à faire pleurer: "Mes adieux à mon père... à
Bienville... à d'Orsy..." Et il meurt. Je le charge sur mon dos et
l'emporte au travers du bois avec moi.

Quand je rejoignis les autres, une balle venait de casser le bras au
seigneur Juchereau. Mais le vieux capitaine, qui est aussi brave que
l'épée du roi, n'a pas voulu quitter son poste; et il a continué de
commander ses hommes, tandis que son bras droit pendait sans vie à son
côté.

On s'est ainsi battu jusqu'à six heures, fusillant l'Anglais qui n'osait
s'engager dans les bois à notre poursuite. Alors un corps de troupe,
envoyé par le gouverneur, est venu appuyer notre retraite, qui s'est
faite en combattant toujours; car les ennemis, qui cherchaient sans
doute un lieu de campement, ne se sont arrêtés qu'à la ferme où vous
voyez leurs feux.

Après avoir retraversé la rivière Saint-Charles, je fis un brancard et
j'emportai, avec mes camarades, le corps de M. de Clermont jusqu'à
l'Hôtel-Dieu, où nous l'avons laissé pour y être enterré.

--Combien d'hommes avez-vous perdus? demanda M. de Maricourt, après un
assez long silence.

--Oh! pas beaucoup, mon capitaine. A part M. de Clermont et M. de
Latouche, nous n'avons eu que dix à douze blessés.[47]

      [Note 47: Archives de Paris, lettre de Monseignat.]

--Connaît-on les pertes de l'ennemi?

--Oui, mon capitaine; quelques coureurs des bois que M. de Longueuil
avait envoyés sur le champ de bataille pendant que nous revenions vers
la ville, nous ont rejoints comme on y rentrait. Ils disent qu'il y a
cent cinquante ennemis[48] sur le carreau, depuis le camp des Anglais
jusqu'au lieu où ils ont débarqué.

      [Note 48: Archives de Paris, même lettre.]

On entendit en ce moment le bruit des pas d'une patrouille qui
s'avançait vers le quai. On échangea le mot d'ordre, et il se trouva que
les arrivants étaient chargés d'apporter des vivres à la compagnie. M.
de Frontenac envoyait aussi un officier pour commander le poste durant
l'absence des chefs laissés libres d'aller prendre quelques heures de
repos.

Bienville qui, tout le jour, avait conçu mille inquiétudes au sujet de
Marie-Louise, reprit avec empressement, mais seul, le chemin de la haute
ville. Car MM. de Maricourt et d'Orsy restaient quelques instants de
plus sur le quai pour présider au partage des rations et donner leurs
instructions à l'officier chargé de les remplacer.

De noirs pressentiments serraient le cœur de François; il lui semblait
qu'un malheur menaçait sa fiancée. La lettre de John Harthing n'était
pas de nature à rassurer Bienville. Aussi se dirigea-t-il en grande hâte
vers la demeure de Louis d'Orsy.



CHAPITRE X

NUIT TERRIBLE.


Un peu avant l'heure où Bras-de-Fer faisait son apparition sur la
plate-forme défendue par la batterie de Sainte-Hélène, Harthing, qui
était attaché à l'expédition de terre, se présentait devant le major
Whalley, son commandant.

Ce dernier avait établi son camp à peu près à un mille en deçà de
l'endroit où ses troupes étaient débarquées, et à un demi-mille au nord
de la rivière Saint-Charles. Afin de pouvoir surveiller les mouvements
de la flotte et d'assurer au besoin sa retraite, le major avait fait
placer, durant la nuit, un tiers de ses troupes au lieu même du
débarquement. Son quartier général occupait une ferme, où les soldats
purent se mettre à l'abri dans les quelques bâtiments qui s'y
trouvaient.

Lorsque John Harthing parut devant son chef, celui-ci, installé dans la
meilleure pièce de la ferme, causait avec quelques officiers. Voyant que
son lieutenant désirait lui parler et qu'il restait à l'écart, Whalley
le rejoignit et, l'entraînant à quelques pas du groupe d'officiers qui
composaient son état-major:

--Eh bien! monsieur Harthing, avez-vous des renseignements à me donner,
lui demanda-t-il?

--Non, monsieur, répondit l'autre. Mais si vous voulez me donner congé
ce soir, peut-être réussirai-je mieux aujourd'hui que Dent-de-Loup hier.

On se souvient que le lieutenant avait fait tolérer la présence du
sauvage sur la flotte, sous prétexte que ce fidèle allié offrait à
s'introduire dans la ville pour y découvrir un endroit faible par où
l'on pourrait y pénétrer par surprise.

Aussi lui avait-il d'abord été facile de rendre plausibles aux yeux de
ses chefs, la première reconnaissance de Dent-de-Loup et l'expédition de
la veille, où celui-ci avait donné à Boisdon la lettre remise par ce
dernier à Louis d'Orsy.

Mais, comme on le peut bien croire, ces démarches n'ayant pas beaucoup
profité à l'utilité générale des assiégeants, vu que Harting ne donnait
sur ces deux tentatives que d'évasives réponses, les chefs de
l'expédition retirèrent aussitôt leur confiance à ces vaines sorties
nocturnes. Aussi Whalley répondit-il froidement à son lieutenant:

--D'après le résultat de vos premières tentatives, il est difficile,
monsieur, d'augurer mieux d'une nouvelle. Cependant je veux bien vous
laisser libre de faire un dernier effort; mais si la réussite ne vient
pas cette fois à votre aide, il me faudra vous empêcher d'exposer
inutilement votre vie.

--Aussi est-ce bien mon intention, monsieur, de vous demander congé
seulement pour ce soir. Mais, vous plairait-il de me donner le mot de
passe, afin de ne pas être retardé par nos sentinelles?

--Le mot d'ordre est: "Prenez garde," dit Whalley qui regarda froidement
Harthing.

Celui-ci ne put supporter ce coup d'œil inquisiteur, et après avoir
salué profondément, il sortit.

A peine eut-il franchi le seuil et refermé la porte de l'habitation,
qu'un homme surgit devant lui: c'était Dent-de-Loup.

Le lieutenant s'attendait à cette apparition, car il dit au sauvage:

--C'est bien! suis-moi.

L'autre, qui portait un petit baril sous son bras gauche, emboîta le pas
derrière Harthing.

Ils marchèrent ainsi pendant un quart d'heure, sans rien dire autre
chose qu'une courte réponse au qui-vive des sentinelles. Lorsqu'ils
eurent laissé derrière eux le dernier factionnaire, placé en enfant
perdu à quelque distance du camp, Dent-de-Loup prit le premier la
parole.

--Mon frère pâle ne se souvient plus, dit-il à Harthing, que nous avons
fumé tous deux le calumet du conseil dans son ouigouam du grand village
des blancs.[49]

--Et pourquoi ne m'en souviendrais-je pas?

      [Note 49: Boston.]

--Parce qu'il semble au chef qu'il est plutôt l'esclave que l'allié de
son frère au visage pâle.

Harthing se mordit les lèvres. Bien que ce fût la première fois que
Dent-de-Loup se plaignît du rôle passif que son allié lui avait fait
jouer jusqu'alors, il importait beaucoup aux projets du lieutenant que
le chef ne se révoltât point au moment où l'Anglais croyait prévoir le
succès de ses intrigues. Aussi, maîtrisant l'inquiétude que la brusque
sortie de l'Agnier suscitait en lui, répliqua-t-il d'une voix calme:

--Mon frère croit-il, par hasard, que je veuille le tromper?

Le Chat-Rusé ne répondit pas.

--Alors, fit Harthing en s'arrêtant, le chef est libre d'abandonner un
ami, s'il est le jouet d'un tel soupçon.

--Les hommes blancs sont prompts comme la balle de leurs mousquets, dit
le sauvage. Non, le désir du chef n'est pas de trahir un frère avec
lequel il a fumé le calumet du conseil. Mais il voudrait bien savoir
s'il pourra travailler bientôt à l'accomplissement de ses propres
projets; ce dont son frère blanc a su le détourner jusqu'à ce jour.

Harthing, craignant de se fermer tout accès dans la ville, avait en
effet défendu jusqu'alors à Dent-de-Loup de donner cours à ses idées de
vengeance.

--Si j'ai jusqu'à présent agi de la sorte, répondit Harthing refoulant
en lui toute la mauvaise humeur que lui causaient les trop justes
plaintes de l'Iroquois, c'est que j'ai voulu rendre plus sûre la
vengeance que nous désirons exercer tous deux sur nos ennemis.

--Le pauvre homme des bois ne saurait comprendre ces belles paroles.

--Eh bien! que mon frère écoute et il se convaincra de ma sincérité à
son égard. N'est-ce pas bien commencer à se venger des Français que
d'enlever la jeune fille pâle? N'y a-t-il pas deux hommes qui pleureront
des larmes de sang lorsque la jeune fille aura disparu? Sans compter
qu'elle-même......

Dent-de-Loup sembla convenir tacitement de cette assertion; car il se
rapprocha du lieutenant et parut attendre avec le plus vif intérêt ce
que celui-ci allait ajouter.

--Mais pour faire réussir ce premier plan, continua l'Anglais satisfait
d'un tel avantage, il faut retarder un peu l'exécution des autres. Car
si tu avais tué d'abord quelques Français, nous ne pourrions maintenant
nous introduire dans la place; et pour un ou deux ennemis que tu aurais
occis, au grand risque de ta propre vie, il nous devenait impossible
d'empoisonner les jours de ceux qui vont bientôt ressentir les effets de
notre colère. Or ces derniers souffriront plus et pendant plus longtemps
de la catastrophe qui les va frapper par notre main, que les quelques
malheureux que tu aurais massacrés et dont la peine se serait terminée
avec la mort.

--Le manitou de la vengeance parle par ta bouche, repartit l'Agnier
convaincu.

--Mais une fois la jeune fille enlevée, dit Harthing en terminant, je
jure à mon frère, sur les mânes sacrés de mes aïeux, que, loin d'arrêter
le couteau du chef sur le cœur d'un ennemi, je l'aiderai moi-même à l'y
enfoncer plus profondément encore!

Le serment fait par Harthing et que les sauvages ont toujours regardé
comme inviolable, rendit toute confiance à Dent-de-Loup. Il tendit à
l'Anglais sa main et dit:

--Le cœur du visage pâle est franc comme ses paroles et ces dernières
sont une douce musique aux oreilles du chef. Mais allons, et réparons
le temps perdu.

Harthing ne demandait pas mieux et il s'efforça de suivre de près le
sauvage, qui se dirigeait déjà d'un pas rapide vers la grève de la
rivière Saint-Charles. Les épais mocassins qui chaussaient leurs pieds
étouffaient le bruit de leurs pas et diminuaient de beaucoup le danger
où ils étaient d'être entendus de quelque rôdeur ennemi.

Ils atteignirent la rivière en dix minutes de marche.

Là, Dent-de-Loup s'orienta et se mit à ramper comme un reptile vers un
rocher situé à cinquante pas de distance. Il fut satisfait de cette
exploration, car il revint bientôt vers Harthing et lui fit signe de le
suivre.

Quand ils arrivèrent au rocher, l'Anglais vit un canot d'écorce que le
sauvage avait caché dans une anfractuosité du roc. Ils prirent alors sur
leur dos la légère pirogue et marchèrent vers l'eau du Saint-Charles,
que la marée montante refoulait depuis deux heures dans l'embouchure de
la rivière. Mais ils avançaient lentement, car leurs pieds s'enfonçaient
à chaque pas dans le terrain mouvant et vaseux que la marée détrempe
deux fois le jour.

Enfin la pirogue est mise à flot, et armés chacun d'un aviron, Harthing
et Dent-de-Loup rament vigoureusement vers Québec. Bientôt ils abordent
sur une plage de sable que les hautes marées recouvraient alors jusqu'à
l'endroit que les nombreux piétons de la rue Saint-Pierre foulent
maintenant de leurs pas affairés.

Ils se glissent ensuite en tapinois au pied du cap, après avoir mis leur
canot hors des atteintes de la marée. Mais ils n'ont pas fait trente
pas, que Dent-de-Loup saisit son compagnon par le poignet et le force à
s'arrêter.

C'est qu'on avait opéré des changements depuis le dernier passage de
l'Iroquois en cet endroit; car M. de Frontenac avait fait établir une
barricade à l'entrée de la rue Sault-au-Matelot, afin de prévenir une
descente des ennemis sur ce point. Les trente hommes qui gardaient ce
poste avaient converti en corps de garde une maison avoisinante; et,
tandis que les autres reposaient, un factionnaire veillait sur la
barricade.

--Par les cinq cent mille diables! se dit Harthing, tous les obstacles
vont donc surgir devant moi au moment même où le succès paraissait me
sourire! Est-ce un dernier avertissement que m'envoie le ciel? Oh!
qu'importe alors! car si je risque tout, l'enjeu en vaut la peine.

--La tanière des loups est difficile à approcher, murmura le Chat-Rusé à
son oreille.

--N'y a-t-il pas quelque moyen de passer?

--Un seul; mais j'ai bien peur qu'il ne nous soit funeste, si les bons
manitous nous sont contraires.

--Peste soit de tous les manitous passés, présents et futurs! pensa le
lieutenant. Et s'adressant au sauvage:

--Je suis prêt, dit-il; tentons le destin!

--Que mon frère me suive, alors, lui répondit l'Iroquois.

Et il rétrograda d'une vingtaine de pas, puis grimpant sur le flanc du
cap, il fit un détour afin de passer au-dessus de la barricade.

La pente du roc en cet endroit est très rapide; aussi se figurera-t-on
le danger que couraient les deux aventuriers. Harthing suivait
intrépidement Dent-de-Loup, s'accrochant comme lui à toute saillie de
rocher qui se rencontrait sous sa main, se cramponnant aux arbustes et
aux racines, qui semblaient quelquefois céder sous la pesanteur du poids
de ceux qu'ils retenaient suspendus à vingt-cinq pieds au-dessus de la
rue.

Deux fois l'Iroquois, qui ne perdait pas de vue la sentinelle, crut
remarquer que le bruissement des feuilles sèches foulées par ses genoux
et par ceux du lieutenant, et le craquement des racines sous leurs
nerveuses étreintes, attiraient l'attention du factionnaire. Mais, soit
que ce dernier fût inattentif ou que ces bruits vagues se perdissent
dans la forte brise qui se jouait sur les feuilles et les branches
mortes, soit même que Dent-de-Loup se fût trompé, Harthing et lui
tournèrent ce dangereux obstacle, sans que leur passage eût été
remarqué.

Lorsqu'ils redescendirent dans la rue, à cent pas en deçà de la
barricade, Harthing s'arrêta un moment pour respirer, et, s'adressant à
son compagnon:

--Eh bien! que pense le chef de son frère au visage pâle? Croit-il que
je puisse marcher avec un peau-rouge dans le sentier de la guerre?

--Le visage pâle est en effet brave et agile; mais qu'il me dise donc
comment il s'y serait pris pour apporter jusqu'ici ce baril et ces
liens.

Harthing ne put retenir une légère exclamation de surprise. Car, outre
un paquet de cordes que Dent-de-Loup avait apporté de son canot, il ne
s'était pas un moment départi du barillet que nous lui avons vu sous le
bras à son départ du camp des Anglais. Et pourtant il n'avait fallu rien
moins que l'audace et l'indomptable force de caractère et de muscles du
lieutenant pour escalader, avec ses mains libres, les flancs escarpés du
cap.

--Mais comment ferons-nous pour amener _l'autre_ avec nous? demanda-t-il
à Dent-de-Loup.

--Ce fardeau sera doux et léger aux épaules du chef.

--Avançons donc.

Vingt pas les rapprochèrent de l'endroit par où nous avons déjà vu le
sauvage escalader le cap et entrer dans la ville; c'est-à-dire
au-dessous des édifices de l'évêché. L'ascension du roc se fit sans
obstacle; après quoi, les deux hommes se glissèrent comme des
couleuvres dans la cour de l'évêché, qu'ils traversèrent sans faire de
fâcheuses rencontres, et vinrent s'arrêter à l'endroit où les murs de
clôture du séminaire et du palais épiscopal se réunissaient. Ici le
Chat-Rusé imita doucement le parler sentimental d'un chat en bonne
fortune.

Le même signal répondit au sien de l'autre côté du mur, que Dent-de-Loup
se hâta d'escalader; et Harthing rejoignit aussitôt son compagnon, qu'il
trouva conversant à voix basse avec un tiers. Instinctivement,
l'officier porta la main à son poignard.

--Ce visage pâle est notre ami le vendeur d'eau de feu, dit le sauvage,
qui remarqua ce mouvement.

--Ah! charmé de vous rencontrer ici, monsieur Boisdon, dit Harthing à
voix basse.

--Vraiment! repartit l'hôtelier; moi je vous assure que cela ne me va
pas autant, bien que je ressente un honneur infini de toucher la main de
milord. Car, outre que je grelotte ici depuis une heure, il m'a fallu
rester caché en cet endroit, frôlé à chaque instant par les patrouilles
qui parcourent la ville en tous sens.

--Eh bien! voici pour vous récompenser de vos peines, et des dangers que
vous avez courus à notre service, fit Harthing en lui présentant une
bourse pesante dont l'avare Boisdon se saisit avec plus d'empressement
qu'il n'avait fait de la main de milord, comme il appelait l'Anglais.
Mais attendez ici notre retour, et faites bonne garde, ajouta Harthing.

Le sauvage et son compagnon marchèrent à pas de loup vers la demeure de
Louis d'Orsy, tandis que l'aubergiste se recouchait sur le sol pour
attendre leur retour.

L'hôtelier entendit bientôt, en frissonnant de tous ses membres, le
bruit d'une fenêtre que l'on ouvrait précipitamment et qu'on refermait
de même de l'autre côté de la rue; au même instant des pas qui venaient
de la côte de la basse ville, se rapprochèrent graduellement de la place
où il était blotti. Puis ses yeux, habitués aux ténèbres, distinguèrent
un homme qui, en le dépassant, remonta la rue Port-Dauphin, s'engagea
dans la rue Buade et alla s'arrêter sous la fenêtre par laquelle
Harthing et Dent-de-Loup venaient de s'introduire dans la demeure du
lieutenant d'Orsy.

Mais laissons Boisdon exhaler par tous les pores de sa peau les sueurs
froides de la terreur, et transportons-nous chez Mlle d'Orsy, que nous
avons par trop négligée depuis quelque temps.

D'après les ordres de son frère, notre héroïne avait dû se réfugier,
durant l'après-midi, au couvent des Ursulines; car la petite maison de
la rue Buade était trop exposée aux atteintes du boulet, pour que Louis
permît à sa sœur d'y demeurer pendant le bombardement.

Mais le feu de la flotte ayant cessé vers le soir, Marie-Louise était
revenue chez elle avec la vieille Marthe, que les détonations
successives du canon avaient beaucoup effrayée et qui tremblait encore
de tous ses membres.

Quand Marie-Louise eut pris le repas du soir et préparé, avec Marthe,
celui de son frère qu'elle attendait d'un moment à l'autre, il était
neuf heures passées.

Alors la jeune fille se mit à regarder avec inquiétude vers cette
fenêtre de la cuisine, où l'apparition de la figure hideuse de
Dent-de-Loup l'avait effrayée quelques jours auparavant.

Sans être tout à fait noire, la nuit n'était cependant éclairée que par
la seule lumière des étoiles. Aussi Mlle d'Orsy ne pouvait-elle voir
bien loin au dehors; mais elle espérait entendre au moins les pas de son
frère... et de son fiancé.

Enfin, elle revint s'asseoir dans cette chambre où nous l'avons vue pour
la première fois avec Bienville, et au même endroit qu'elle occupait
alors.

Une humble chandelle de suif éclairait faiblement la chambre. La lumière
rougeâtre et triste qu'elle jetait et le champignon qui semblait dormir
au milieu de la flamme fumeuse de la bougie, attestaient qu'on
négligeait de s'occuper de ces détails. C'est que Marie-Louise était en
proie à une préoccupation trop grande pour y prêter attention. Quant à
Marthe, elle s'était affaissée dans une chaise à bascule et à dos élevé,
où, toute recoquillée, la pauvre vieille avait fini par succomber au
sommeil, si facile à cet âge. Mais elle paraissait encore agitée des
émotions de la journée; car un frisson nerveux passait de temps à autre
sur ses membres débiles, et de ses lèvres s'échappaient d'incohérentes
paroles.

Laissée seule à son inquiétude, énervée déjà par les graves événements
des jours précédents, et partant prédisposée à se laisser aller à ces
craintes si naturelles à son sexe, Marie-Louise sent un malaise étrange
la gagner peu à peu.

Elle tressaille au moindre bruit; une vitre que le vent fait battre sur
les châssis, un grillon qui chante en remuant les cendres du foyer, une
poutre de la charpente craquant sous le poids des murs de la maison, un
vieux meuble qui semble s'étirer et se plaindre d'un trop long service,
font passer par tout son corps de fiévreux frissons.

Cet effroi semble augmenter encore lorsqu'une rafale de vent s'en vient
ranimer les cendres chaudes de la cheminée, et jeter, en faisant
vaciller les meubles, une lueur passagère sur la pénombre qui règne dans
la grande salle.

La jeune fille n'ose faire un mouvement et retient son haleine dont le
seul bruit l'effraie.

Soudain ses yeux, qui se sont arrêtés machinalement sur la fenêtre de la
cuisine, s'y fixent avec terreur. Il lui semble que cette fenêtre est
agitée par secousses, comme si on la forçait du dehors.

--Je suis folle! dit-elle pour se rassurer.

Tout à coup deux hommes bondissent à l'intérieur et referment derrière
eux la croisée qu'ils ont ouverte avec fracas.

C'est Harthing, c'est Dent-de-Loup dont la figure bizarrement tatouée
lui est une fois apparue hideuse comme celle d'un génie malfaisant et
avant-coureur de l'infortune.

L'Anglais s'avance vers le siège où la jeune fille est clouée par la
stupeur, tandis que Dent-de-Loup reste dans l'ombre.

--Ne vous avais-je pas dit "au revoir," mademoiselle, lors de notre
entrevue à Boston? fait Harthing en s'inclinant d'un air railleur.

Comme Marie-Louise terrifiée ne peut rien répondre, Harthing continue,
mais d'un ton plus sérieux:

--C'est que, voyez-vous, mes sentiments sont de ceux que l'absence ne
saurait tuer. Ainsi, tel j'étais quand nous nous séparâmes là-bas, tel
vous me revoyez encore.

--Eh bien! monsieur Harthing, sachez aussi que mes dispositions à votre
égard n'ont pas plus changé que les vôtres, repart la jeune fille, à qui
la gravité de la situation rend en partie l'énergie que la seule
surprise lui avait enlevée.

--O Marie-Louise! ne vous hâtez pas de vous perdre en me perdant aussi!
s'écrie Harthing, qui s'avance avec un geste moitié suppliant et moitié
menaçant.

--Vous oubliez, je crois, monsieur, qu'outre l'inconvenance de vous
introduire chez moi à pareille heure, il y a lâcheté de votre part à
menacer une femme seule et sans défense!

--Mademoiselle, le temps presse et ne doit pas être perdu en vaines
déclamations! Je vous aime, vous le savez; et pour vous posséder,
l'enfer serait-il béant devant moi, j'y sauterais à pieds joints, pourvu
que je pusse rouler avec toi dans l'abîme en te serrant sur mon cœur! Tu
vois donc que cet amour est un sûr garant de ton bonheur, si tu consens
à partager mon sort... Marie-Louise d'Orsy, voulez-vous être ma femme?

--Plutôt mourir! répond la jeune fille indignée.

--Alors, mademoiselle, je suis forcé, bien qu'à regret, de vous annoncer
qu'il va falloir me suivre de gré ou de force!

--Monstre! je te méprise autant que je te hais!

Et, belle comme Junon courroucée, la fille du baron d'Orsy foudroie
l'Anglais du regard.

Harthing fait un pas... Mais au même instant la fenêtre s'ouvre avec une
violence extrême, et un homme tombe comme un boulet au milieu de la
chambre, en criant:

--Damnation!

C'est Bienville, lui que Boisdon vient de voir s'arrêter près de la
demeure du lieutenant d'Orsy.

On se souvient que Bienville avait quitté seul le quai de la Reine pour
revenir à la haute ville. Assiégé de mille inquiétudes au sujet de sa
fiancée, il avait pris à la hâte le chemin de la demeure de
Marie-Louise. Il n'était plus qu'à vingt pas de la maison, lorsqu'il vit
deux ombres sortir du sol et bondir à l'intérieur de l'habitation de son
amie, en forçant une des croisées qui donnaient sur la rue.

Il accourt, approche ses yeux ardents de la fenêtre que l'on a vitement
refermée, et voit John Harthing auprès de sa fiancée, dont la pâleur
atteste l'effroi. Il va s'élancer, cédant au premier mouvement de son
cœur; et pourtant la réflexion lui venant en aide, il se contient et
attend.

Mais lorsqu'il a vu son rival abhorré prêt à porter sur Marie-Louise des
mains violentes, il rugit, bondit et tombe dans la maison l'épée au
poing.

--Ah! attends un peu, infâme! s'écrie Bienville d'une voix étranglée par
l'exaspération; nous allons voir si tu peux aussi bien manier l'épée que
violenter une femme. Oh! oh! je te tiens enfin, misérable!

--Pas encore, mon cher monsieur! répond Harthing avec un ricanement
satanique. Et, sans prendre la peine de dégainer, il fait un signe à
Dent-de-Loup.

Celui-ci, que François n'a pu voir en entrant, saisit ce dernier par
derrière, le terrasse, et, avec l'aide de l'Anglais, il garrotte et
bâillonne Bienville avant même que celui-ci ait eu le temps de porter un
seul coup de pointe à ses ennemis.

La vieille Marthe veut appeler au secours; elle se lève, jette un cri
sourd et tombe évanouie de frayeur.

Dent-de-Loup sort de sa gaîne un long couteau à scalper, en appuie la
pointe acérée sur la poitrine de Bienville et interroge Harthing du
regard.

--Non! répond celui-ci, pas devant cette jeune femme. D'ailleurs, la
poudre que tu as apportée nous en débarrassera plus vite. Entendez-vous,
galant chevalier, dit-il à Bienville, ce baril contient vingt livres de
poudre, et, dans cinq minutes, vous sauterez bravement dans les nuages
comme un soldat sur un bastion miné! J'en suis bien fâché, mais pourquoi
diable aussi vouloir intervenir entre cette femme et moi?

Et, sans s'occuper de Bienville qui se tord, impuissant, dans ses liens,
il se retourne vers Dent-de-Loup. Celui-ci va scalper la servante.

C'était une horrible scène.

Ici Bienville se roulant à terre dans une rage folle, les artères du cou
gonflées, les muscles tendus et les yeux rouges de sang; là, Harthing
les traits contractés par toutes ses passions mauvaises et dévorant de
son regard de feu Marie-Louise qui vient de perdre connaissance. Plus
loin Dent-de-Loup qui, après avoir fait décrire à la pointe de son
couteau un cercle rapide sur la tête de Marthe, retient entre ses dents
la lame ensanglantée dont il vient de se servir; et, posant son pied
droit sur le dos de la pauvre femme, la saisit par la chevelure qu'il
arrache violemment par une brusque secousse, en laissant nu l'os du
crâne.

Pour éclairer cet affreux tableau, une chandelle fumeuse jette sa
sinistre lumière dont la lueur blafarde rougit la muraille comme d'une
teinte de sang.

Harthing n'a pu vaincre le dégoût que lui inspire la brutalité sauvage
de son complice; il a détourné la tête et relève Marie-Louise évanouie.
Puis il saisit ce fardeau si léger à ses bras et se dirige vers la
porte, quand il remarque Dent-de-Loup qui se prépare à scalper aussi
Bienville.

--Laisse-le donc mourir en paix, dit-il au sauvage.

L'homme des bois ne répond que par un grognement sourd et appuie la
pointe de son couteau sur la tête de François, tandis qu'un hideux
sourire crispe ses lèvres.

En ce moment le ciel semble s'illuminer au dehors, et plusieurs fortes
détonations font trembler la maison, pendant que de rauques
rugissements déchirent le voile de silence qui plane sur la ville.

--Voilà que l'amiral fait feu sur la place! s'écrie Harthing. Il n'y a
pas une seconde à perdre! Allons! vite! ouvre la porte, Dent-de-Loup,
et, lorsque je serai sorti avec la jeune fille, allume la mèche du baril
et suis-moi!

Le sauvage lui lance un regard haineux; et pourtant, laissant là
Bienville qu'il allait scalper, il obéit à l'ordre du lieutenant.

Mais à peine la porte est-elle entrouverte qu'un bruissement de pas et
de voix se fait entendre dans la côte de la basse ville.

Tandis que l'Anglais se précipite au dehors avec Marie-Louise, le
sauvage, qui entend les pas se rapprocher rapidement, pousse le baril de
poudre jusqu'à la porte, mais au dedans du seuil, afin de pouvoir
s'esquiver plus vite. Puis, saisissant la chandelle allumée, il en met
la flamme en contact avec une mèche fixée à l'un des bouts du barillet,
rejette dans la cuisine la bougie qui s'éteint en tombant; et, sans
prendre le temps de refermer la porte, vu que les pas du dehors
deviennent de plus en plus distincts, il court rejoindre Harthing, qui
déjà rampe avec sa proie dans l'ombre.

Afin de rendre plus mystérieux l'enlèvement de Marie-Louise, Harthing
avait imaginé de faire sauter et d'incendier la maison, pour laisser
ainsi croire qu'une bombe avait pénétré, puis éclaté dans la demeure de
Louis d'Orsy. Car il savait que l'amiral devait recommencer le
bombardement durant la soirée.

Spectateur enchaîné, Bienville a tout vu, tout entendu. On enlève celle
qu'il aime... il ne peut la secourir... et le feu, consumant la mèche,
va se communiquer au volcan...

Il concentre ses forces, et raidit ses membres, qu'il fait se détendre
violemment contre les liens qui le retiennent; mais ces derniers
résistent, car Dent-de-Loup les a choisis neufs.

O rage! ô désespoir!

Vingt fois Bienville se tord contre la corde qui l'enchaîne, et vingt
fois ses muscles épuisés craquent à se rompre dans leurs impuissants
efforts....

Une sueur froide enveloppe son corps comme du linceul de l'agonie....

C'en est fait, il lui faut mourir! Car il voit dans l'ombre la lueur
tremblotante de la fusée dont chaque étincelle ronge, en pétillant, le
faible lien qui le tient suspendu sur son éternité......



CHAPITRE XI

BOISDON S'AGITE ET DIEU LE MÈNE.


Revenons à Jean Boisdon, que nous avons laissé se morfondant de peur
près de la clôture de l'évêché.

Cinq minutes ne s'étaient point écoulées depuis que l'hôtelier avait vu
Bienville s'approcher de la maison du lieutenant d'Orsy, puis y pénétrer
après Harthing et Dent-de-Loup, qu'un nouveau bruit de pas vint
désagréablement résonner à son oreille. Ceux qu'il entendait cette fois
étant plus sonores et moins réguliers, il en conclut que plusieurs
personnes devaient s'avancer de son côté; raisonnement qui se confirma
quand il entendit des sons de voix entrecoupés et confus.

--L'Anglais et le sauvage auront une fière chance s'ils s'en retournent
les mains nettes, pensa-t-il. Eh! mais, mon Dieu! s'ils allaient être
poursuivis et qu'on vînt à me découvrir ici! Ah! par saint Jean, mon
patron, je me suis mis en de beaux draps! Je donnerais bien--il mit la
main dans la poche de son haut-de-chausses et tâta l'or que venait de
lui donner Harthing--je donnerais bien.... l'une des pièces contenues
dans cette bourse, pour être à cette heure couché auprès de Javotte.
Car, bien qu'elle soit jalouse, partant revêche, ma pauvre femme, et
qu'elle semble se complaire à faire de notre lit le théâtre de nos
querelles domestiques, j'aimerais mieux, en ce moment, la paillasse
commune que cette terre humide, sans compter..... Mais bon Dieu!
qu'est-ce là?

Une clarté subite venait d'illuminer la nuit; Boisdon sentit le sol
trembler sous son corps, tandis qu'un jet de terre et de sable le
couvrait des pieds à la tête, et que plusieurs fortes détonations
ébranlaient le tympan de ses oreilles.

C'était le feu de l'artillerie anglaise qui, au même instant, forçait
Harthing à précipiter sa retraite avec Dent-de-Loup. Phipps, exaspéré
des avaries que ses vaisseaux avaient essuyées, s'était avisé de
troubler au moins le repos des assiégés et avait ordonné de faire
quelques décharges d'artillerie sur la ville, à l'heure où les habitants
devaient y sommeiller.

Quelques boulets qui viennent s'enfouir non loin de l'endroit où se
tient Jean Boisdon, réchauffent au plus haut point chez ce dernier
l'instinct de la conservation.

--Jésus Dieu! préservez-moi! s'écrie-t-il en se levant tout debout, sans
penser qu'il peut être remarqué par le premier passant.

--A terre! ou tu es mort! lui dit une voix sourde et contenue, tandis
que la pointe aiguë d'un poignard s'appuie sur sa poitrine.

C'est Dent-de-Loup, qui vient de retraverser la rue avec Harthing.

Cédant à la force d'un bras vigoureux, Boisdon se laisse glisser à terre
en grelottant de frayeur.

--Impossible de franchir le mur à présent, avec la jeune fille, murmure
Harthing; car ces hommes ne sont plus qu'à vingt pas de nous. Et le
baril qui va sauter! Par Satan! cette mèche aura brûlé jusqu'au bout
avant que ces maudits importuns nous aient dépassés!

Une effroyable contraction étreignit le cœur de ces trois hommes obligés
de rester exposés au feu de la terrible mine qui allait éclater à cent
pieds d'eux. La fusée adaptée au baril devait embraser la poudre en cinq
minutes; et il y en avait au moins deux d'écoulées depuis que
Dent-de-Loup l'avait allumée.

--Oh! puisqu'il faut périr avant que d'être heureux, se dit Harthing, je
vais lui donner au moins le baiser des fiançailles de la mort!

Et ses lèvres en feu pressent avec force la bouche glacée de
Marie-Louise évanouie.

En ce moment quinze hommes armés venant de la basse ville passaient
devant eux.

Au même instant aussi, un boulet frappe la muraille contre laquelle
Harthing, Dent-de-Loup et Boisdon se serrent avec frayeur; le projectile
tombe à dix pas d'eux et les couvre de fragments de pierre dont
plusieurs blessent Boisdon.

--Sainte Vierge Marie! je suis mort! hurle l'hôtelier, qui écarte
violemment le sauvage pris au dépourvu, bondit sur ses jambes et
s'élance en courant vers la rue Buade, avec la frénésie aveugle de la
terreur. Il ne voit, il n'entend rien; mais il court avec l'emportement
furieux d'un cheval qui a pris le mors aux dents.

Aussi va-t-il donner au beau milieu de la patrouille. Boisdon bouscule
un soldat qui se trouve sur son chemin et continue sa course effrénée
vers la cathédrale.

--Sacrebleu! qu'est-ce là? s'écrie le soldat renversé par l'aubergiste.

--Eh! l'ami! arrêtez! mordieu! crient ses camarades.

Mais l'hôtelier ne se rend point à cet ordre.

--Feu sur lui! commande Louis d'Orsy, le chef du détachement.

L'un des soldats tenait déjà son mousquet en joue. Le coup part.

Boisdon n'est plus qu'à trois pas de la maison de Louis d'Orsy, quand la
balle du mousquet vient lui casser une jambe. Emporté par son élan, il
tombe dans la porte entr'ouverte de la demeure du lieutenant. Sa tête
frappe le baril de poudre, dont la fusée brûle toujours.

--Ah! mon Dieu!... ce baril de poudre!... la mort!.... s'écrie Boisdon
qui, de ses mains désespérées, presse, étreint, arrache la mèche fumante
qu'il rejette au dehors.

Cependant, Harthing et Dent-de-Loup qui n'ont pu arrêter Boisdon, sont
restés couchés sur la terre, au pied de la muraille. Ils retiennent
jusqu'à leur haleine, de peur d'être entendus.

--Très bien! pense Harthing en voyant tomber Boisdon sous le coup de feu
du soldat; tant mieux, ils ne nous verront point! Leur attention va se
porter sur ce bélître d'aubergiste. Ah! si ce damné d'Orsy, qui commande
la patrouille, se doutait... Malédiction!

Marie-Louise, que les cris et le coup de feu avaient tirée de son
évanouissement, à l'insu de son ravisseur, vient de s'échapper des bras
de ce dernier. Elle aussi a reconnu la voix de son frère. Avec la force
et la rapidité que donne le désespoir, elle bondit, s'élance et court
vers Louis d'Orsy en jetant des cris perçants.

Harthing veut l'arrêter, et l'insensé se lance à sa poursuite.

--Au secours! à moi, Louis! crie la jeune fille d'une voix déchirante.

Et venant tomber dans les bras de son frère, elle se retourne effarée en
montrant de la main son ennemi.

--Harthing! s'écrie-t-elle.

--Par Dieu! arrêtez cet homme! dit Louis d'Orsy en faisant de ses bras
un rempart à sa sœur.

Les soldats entourent Harthing, qui tire alors un pistolet de sa
ceinture, casse la tête du premier homme qui veut lui barrer le passage,
en renverse un second d'un coup de poignard et redescend à la course
vers la clôture de l'évêché, qu'il franchit en s'aidant des mains et des
pieds.

--Sus à lui! disent les voix de plusieurs poursuivants qui le serrent de
près.

Harthing traverse en dix bonds la cour de l'évêché; et troublé,
haletant, oubliant l'endroit par où le sauvage l'a fait entrer dans la
ville, il saute par-dessus une autre muraille et tombe dans le jardin du
séminaire. Il voit alors qu'il a fait fausse route et court dans la
direction de la grande croix de bois qui dominait alors en cet endroit
la cime du cap.

Le premier de ceux qui le suivent n'est plus qu'à quelques pas de lui,
lorsqu'il est arrêté par la palissade plantée sur le bord du roc. Un
élan désespéré le porte sur le haut des pieux de la fortification.

Mais en retombant de l'autre côté, il se rencontre face à face avec un
homme qui a franchi la palissade en même temps que lui.

C'est Bras-de-Fer.

--Place! lui dit Harthing, en armant son second pistolet.

Pierre a vu ce mouvement et se jette de côté au moment où le coup part.
La balle effleure l'oreille du Canadien qui se précipite sur son ennemi.
Celui-ci s'efforce de poignarder Bras-de-Fer.

Malheureusement pour ce dernier, l'étroit espace où a lieu la lutte
étant inégal, il perd pied sur un accident du terrain et tombe à la
renverse.

--Meurs donc, chien! crie l'Anglais qui porte un coup terrible à son
adversaire.

Mais la rage aveugle de Harthing tourne au profit du Canadien; car le
poignard mal dirigé ne fait que glisser sur ses côtes et labourer la
chair qui les recouvre.

--Oh! satané gredin! s'écrie Bras-de-Fer, en renversant son ennemi sous
lui; puis il le saisit d'une main par la nuque du cou, tandis que de
l'autre il retient le bras droit de son ennemi, qui ne peut alors se
servir de son arme. Et le Canadien se relève en tenant toujours Harthing
au bout de ses bras puissants.

Celui-ci tente un dernier effort; il s'accroche les pieds à un tronc
d'arbre et imprime une si violente secousse à son corps que le Canadien
se sent glisser avec lui sur la pente rapide du cap.

Mais dans sa chute, Pierre rencontre le tronc d'arbre qui vient de
servir à l'Anglais et s'y retient d'une main; ce qui le contraint
pourtant de lâcher le bras armé du lieutenant, qui se tord à cent pieds
au-dessus de l'abîme, écume et blasphème comme un démon.

Le feu d'un obus qui éclate au proche fait luire le poignard qui menace
encore la poitrine de Bras-de-Fer, lorsque le géant, qui retient
toujours Harthing par le cou, soulève son ennemi au-dessus de sa tête et
le rejette en avant dans le gouffre béant à ses pieds.

L'Anglais tombe, rebondit et roule sur le flanc escarpé du roc.

Cette lutte avait été pourtant si courte, que les compagnons de Pierre
qui franchirent les premiers le rempart de palissades, n'arrivèrent sur
les lieux qu'au moment où Harthing tomba.

Un cri déchirant d'angoisse monta du fond des ténèbres qui baignaient la
rue Sault-au-Matelot; on entendit le bruit produit par la chute d'un
corps lourd sur des branches sèches, et ce fut tout.

Dent-de-Loup, plus prudent que Harthing, s'était tenu coi tout d'abord
en sa cachette; mais quand il eut vu les soldats disparaître à la
poursuite de son compagnon, il se glissa doucement le long de la clôture
en descendant vers la basse ville. Arrivé près de la porte cochère du
palais de l'évêque, il escalada la palissade, et, voyant que tous les
Canadiens avaient sauté dans le jardin du séminaire, il se coula sans
être aperçu vers l'endroit du cap qui lui était familier. Il se laissa
glisser sur le flanc du roc et prit pied sans encombre dans la rue
Sault-au-Matelot.

Ici l'attendait un sérieux obstacle; car les trente hommes chargés de
défendre la barricade ayant été réveillés par le tintamarre des canons
anglais et par les rumeurs et les détonations d'armes à feu qui leur
venaient des remparts, au-dessus de leur tête, étaient sortis en toute
hâte de leur corps de garde improvisé.

Ils viennent d'allumer des torches et examinent avec attention les bords
escarpés du cap, éclairé sur ce seul point par la lumière rougeâtre des
flambeaux.

Dent-de-Loup n'a qu'un seul parti à prendre, celui de sauter par-dessus
la barricade, haute de six pieds, et de passer par surprise au beau
milieu de ses ennemis. Il n'hésite pas, et prenant sa course, il arrive
auprès du retranchement sans être entendu, grâce aux mocassins qui
étouffent le bruit de ses pas. Lancé fortement par ses jarrets nerveux,
il franchit l'obstacle, passe comme un éclair devant les yeux des
soldats ébahis, et retombe sain et sauf de l'autre côté, en continuant
de dévorer l'espace qui le sépare encore de son canot.

Celui-ci n'est plus à sa place.

Un cri rauque s'échappe du gosier de l'Iroquois, qui se jette alors tête
baissée dans la rivière.

A peine a-t-il nagé quelques brasses, qu'il voit à dix pieds devant lui,
une pirogue balancée par le flot dans l'ombre, tandis que la silhouette
d'un homme qui la monte se dessine vaguement sur la surface de l'eau.

Craignant une surprise, le sauvage va plonger pour éviter un ennemi,
lorsqu'une voix bien connue l'appelle par son nom.

Il est sauvé; John Harthing est l'homme du canot. Protégé par je ne sais
quelle puissance occulte, l'Anglais avait roulé, roulé, puis rencontré
un petit arbre qui, tout en cassant sous le poids de son corps, avait
amorti la violence de sa chute.

Arrêté de nouveau par un second arbuste, il s'était enfin retenu à des
racines qu'il avait empoignées d'une main désespérée. Bien que
contusionné en plusieurs endroits, Harthing n'avait cependant aucune
fracture, aucune blessure dangereuse. Se laissant donc descendre
tranquillement jusqu'à la rue, il rejoignit sans peine le canot de
Dent-de-Loup; car il était tombé en dehors de la barricade.

Le bruit de sa chute avait cependant attiré l'attention des gardes du
retranchement de la rue Sault-au-Matelot; ce fut alors qu'ils
allumèrent des torches pour examiner les abords du cap.

Craignant d'être découvert, Harthing avait traîné jusqu'à l'eau la
pirogue, et donnant quelques coups d'aviron, il s'était arrêté à vingt
pieds du rivage afin d'attendre Dent-de-Loup.

Lorsque ce dernier eut pris position dans son canot, il était temps de
songer à la fuite; car les soldats du guet, bientôt revenus de
l'étonnement où le brusque passage du Chat-Rusé les avait d'abord jetés,
s'étaient lancés à sa poursuite.

--Vite! au large! dit Harthing à son compagnon, en les entendant
accourir vers la grève.

Les deux avirons plongent dans la rivière et lancent en avant la légère
pirogue.

Plusieurs coups de feu partent du rivage à leur adresse, et quelques
balles passent non loin des deux fugitifs; ceux-ci répondent à cette
décharge par un cri de défi qui roule sinistre sur les eaux noires, et
ils disparaissent aux yeux des Canadiens dans l'épaisse nuit.

Mais il n'ont pas encore atteint le milieu de la rivière que Harthing
sent ses pieds tremper dans l'eau.

--Que diable est ceci? dit-il à Dent-de-Loup.

--Oah! fit le sauvage en éprouvant la même sensation d'humidité.

L'eau envahit l'embarcation et les deux hommes en ont bientôt par-dessus
la cheville du pied.

--Ces chiens de faces pâles auront envoyé quelque balle dans l'écorce de
la pirogue et sous l'eau, dit l'Iroquois en se baissant pour trouver la
fissure.

Mais il y a déjà trop d'eau dans le canot pour qu'il soit facile, à
tâtons, de découvrir l'avarie. Aussi Dent-de-Loup se relève en disant:

--Pagayons vers la gauche, là où mon frère peut voir un îlot à cent
pieds de nous. Si nous pouvons l'atteindre avant que la pirogue
s'enfonce, nous réparerons peut-être le dommage causé par les visages
pâles.

Mais, par suite des efforts qu'ils font pour ramer avec plus d'énergie,
le canot, enfoncé déjà jusqu'au bordage, vacille fortement. Aussi dans
une de ces oscillations, le flot y entre-t-il tout d'un coup par-dessus
le bord, et la pirogue de disparaître en s'enfonçant sous la vague.

Harthing et Dent-de-Loup se mettent à nager aussitôt et gagnent cette
petite île de sable et de vase que le reflux laissait à découvert près
de l'embouchure de la rivière Saint-Charles, avant la construction du
bassin de radoub.

Une fois là, pourtant, leur position n'est guère plus enviable, car la
marée qui monte va bientôt recouvrir l'îlot sur lequel ils ont pris
pied; sans compter qu'il leur reste encore plusieurs arpents à franchir
à la nage, avant d'atteindre la rive nord.

A peine se sont-ils reposés quelques minutes que le flux envahisseur
vient les forcer de quitter leur lieu de refuge momentané.

Alors ils entrent de nouveau dans la rivière et se dirigent en nageant
vers la rive opposée à celle de la ville.

Harthing n'est cependant pas aussi bon nageur que Dent-de-Loup; et,
brisé déjà par la chute extraordinaire qu'il a faite du haut en bas du
cap, il sent bientôt venir la fatigue. Mais il n'en dit rien et continue
d'avancer.

Peu à peu ses membres s'engourdissent, ses muscles sont rebelles à sa
volonté, et il enfonce graduellement.

L'eau se met à lui battre les tempes, il fait un dernier effort, et
fouettant vivement la lame de ses bras, il rejette la tête en arrière en
poussant un cri.

Puis il se sent submergé, et perd connaissance au moment où le flot
victorieux va triompher à jamais de lui.



CHAPITRE XII

FAITS ET CANCANS.


Il fut de si courte durée le temps qui s'écoula entre la tentative
désespérée de Harthing pour ressaisir Marie-Louise, et la chute de
l'Anglais en bas du cap, que lorsque Mlle d'Orsy voulut entraîner son
frère vers leur demeure pour prêter assistance à Bienville--cette pensée
fut pourtant prompte à lui venir--Bras-de-Fer et les soldats étaient
déjà de retour dans la rue Buade.

--Eh bien? demanda Louis.

Bras-de-Fer s'avança.

--Mon lieutenant, dit-il, il faut que le gaillard soit solidement bâti
s'il en revient; car, voyant qu'il me voulait fouiller la poitrine avec
son poignard, et ne pouvant pas l'en empêcher autrement, je lui ai fait
descendre sa garde vers la rue Sault-au-Matelot.

--Tu l'as jeté en bas du cap!

--Oui, mon lieutenant.

--Il est mort!

--Ou il n'en vaut guère mieux.

--Cours au poste de la rue Sault-au-Matelot, et dis aux gardes
d'examiner les abords du cap, afin de retrouver notre homme. S'il n'a
pas été tué du coup, qu'on en ait le plus grand soin. Dis-leur en outre
de bien veiller à ce que personne ne puisse tromper leur vigilance et
prendre la fuite par la barricade; car Mlle d'Orsy vient de m'assurer
que l'Anglais avait un sauvage pour compagnon.

Pierre s'éloignait déjà.

--Quand tu sauras à quoi t'en tenir sur le sort de ton homme, reviens
m'en faire part.

--Comme de raison, mon lieutenant, répondit Pierre Martel qui, après
avoir fait volte-face à la militaire, reprit le chemin de la basse ville
au pas accéléré.

--Toi, dit d'Orsy à un autre soldat, cours au château, et dis ou fais
dire à M. de Frontenac que je viens de constater la présence de deux
ennemis dans la ville; de la sorte, il donnera ses ordres pour prévenir
une surprise.

--Rentrons, je t'en supplie! dit à voix basse Marie-Louise à son frère.
Peut-être se meurt-il en ce moment! Et c'est pour moi, c'est pour me
sauver qu'il est ainsi venu tomber sous leurs coups! Mon Dieu! mon Dieu!

--Voyons, Louise, ne te désespère pas inutilement ainsi. As-tu vu
Harthing ou le sauvage frapper ton fiancé?

--Non. Je me suis évanouie comme l'Iroquois garrottait M. de Bienville.
Après cela, je n'ai rien vu, rien entendu. Je n'ai repris connaissance
que dans la rue et juste assez tôt pour m'échapper d'entre les bras de
ce monstre.

--Oh! s'ils ont pris la peine de lier François, tu peux être sûre qu'ils
ne l'ont pas tué. Viens, mais tiens-toi près de moi.

Et, suivis des quelques hommes de la patrouille qui se trouvaient encore
auprès d'eux,--quatre soldats transportaient en ce moment au prochain
corps de garde les deux hommes tués par Harthing,--Louis et sa sœur
firent les quelques pas qui les séparaient de leur maison. D'Orsy
marchait en avant et l'épée au poing.

Quand il atteignit le seuil de son habitation, il ne fut pas peu surpris
de mettre le pied sur le corps d'un homme étendu insensible au bas de la
porte.

--Par ma foi! qu'est-ce que c'est que ça? s'écrie-t-il.

--Mon Dieu! c'est lui! ils l'ont tué! dit Marie-Louise.

--Eh non! repart Louis; c'est probablement l'homme qui courait si fort
et sur lequel un des soldats a tiré.

--En effet, remarque quelqu'un de la patrouille, nous avions oublié ce
particulier que l'absence de lumière nous a empêchés de reconnaître. Il
est vrai qu'il était moins à craindre que l'autre qui nous a tué deux
hommes.

--Je vais chercher une lumière à l'intérieur, reprend d'Orsy; nous
verrons ensuite quel est cet individu. Ce doit être un complice de
Harthing, car tous deux étaient blottis au même endroit, de l'autre côté
de la rue. N'entre pas maintenant, Louise.

D'Orsy enjambe par-dessus l'homme qui obstrue le seuil, se heurte
contre le baril de poudre, et, après avoir fait trois pas à tâtons dans
la cuisine, met le pied sur un petit corps rond et mou. Il se baisse et
rencontre sous sa main la chandelle éteinte et rejetée dans la maison
par Dent-de-Loup. L'heureux âge des allumettes phosphoriques n'ayant pas
encore lui sur la terre, Louis s'empresse de battre le briquet, allume
la bougie, et revient vers la porte.

Il abaisse alors sa lumière et la déposant sur l'un des bouts du baril
dont sa préoccupation l'empêche de remarquer d'abord la présence
inusitée, il examine la figure de l'homme étendu en travers du seuil;
tandis que Louise se penche avec anxiété, sans crainte du cadavre, pour
constater si ce n'est point là Bienville.

--Eh! s'écrie d'Orsy, c'est bien l'hôtelier Boisdon! Mais quel est donc
ce barillet qui sert d'oreiller à l'aubergiste! Par la corbleu! qu'est
ceci? s'écrie-t-il en écartant vivement du baril la chandelle, de la
poudre!

Après avoir éteint et arraché la mèche, Boisdon en se débattant avait
secoué le baril, de sorte que plusieurs grains de poudre étaient sortis
par le trou vide de sa fusée.

--Or çà! monsieur Harthing, vous en vouliez donc aussi à ma maison,
continue d'Orsy qui soupçonne aussitôt la vérité. Prends cette lumière
et éloigne-toi quelque peu, dit-il à un soldat.

Il saisit le baril, court vers l'endroit désert qui s'étendait alors
depuis la rue Buade jusqu'à nos bâtisses actuelles du parlement, et là,
dépose tranquillement le redoutable engin; puis il revient sur ses pas.

Louis, précédant ensuite les soldats et quelques curieux attirés par un
bruit inusité dans la rue, entre dans la cuisine qu'il traverse, et se
dirige vers la seconde chambre.

Quand ils ont pénétré dans la grande salle, la projection de la lumière
que tient d'Orsy s'étendant jusqu'au fond de l'appartement, ils
aperçoivent une femme et un homme qui, couchés par terre à quelque
distance l'un de l'autre, ne donnent aucun signe de vie.

D'Orsy s'avance avec circonspection d'abord, puis se précipite vers
l'homme étendu sur le plancher. Celui-ci remue vivement les yeux, mais
sans pouvoir articuler un seul mot, vu qu'une poire d'angoisse lui
distend violemment les mâchoires et lui obstrue la bouche. D'Orsy le
débarrasse aussitôt de ce bâillon.

L'autre pousse alors un grand soupir et reprend haleine avec la même
volupté qu'un plongeur revenant à la surface de l'eau.

--Ah! dis-moi, Louis, s'écrie Bienville, dois-je en croire mes oreilles?
Il m'a semblé entendre la voix de Marie-Louise. Serait-il donc vrai
qu'elle aussi fût sauvée?

--Tiens, regarde et que tes yeux persuadent tes oreilles.

--François! s'écrie Mlle d'Orsy, qui n'écoute que son amour et s'élance
vers son fiancé.

--Marie-Louise! Oh! merci, mon Dieu! dit Bienville, et il fait un effort
inutile pour se relever, garrotté qu'il est encore.

Ses liens tombent en un moment sous des mains empressées.

Cependant l'une des personnes présentes laisse échapper un cri d'horreur
après s'être approchée de la vieille Marthe. On se retourne, on accourt,
et la pauvre femme apparaît affreusement mutilée: l'os de son crâne est
nu et sanglant.

Chacun ressent un frisson d'horreur.

--Mais elle est morte! dit Marie-Louise, qui s'est penchée sur la
vieille femme qu'elle regarde avec une douloureuse sympathie.

En effet la pauvre vieille n'avait pu résister au supplice atroce qui
l'avait tuée.

--Oh! les monstres! s'écrie la jeune fille en fondant en larmes.

A cette époque, si les serviteurs aimaient leurs maîtres avec
dévouement, ces derniers s'attachaient en proportion à leurs vieux
domestiques, qu'ils considéraient toujours comme faisant partie de la
maison (_domus_) et non comme des valets.

Les curieux qui remplissaient la chambre s'écartèrent en ce moment avec
respect devant un nouveau venu.

--Monseigneur le gouverneur, se disait-on à voix basse.

C'était le comte.

Il s'approcha d'abord de Mlle d'Orsy, devant laquelle il s'inclina en
disant:

--Permettez-moi, mademoiselle, de vous féliciter d'avoir échappé presque
miraculeusement au péril qui vous a menacée de si près. Si j'avais pu
prévoir que vous courriez un tel danger ici, je vous aurais tout
d'abord offert l'hospitalité au château. Mais, grâce au ciel, il en est
temps encore; aussi veuillez bien vouloir accepter l'offre de la chambre
que j'avais fait meubler pour madame la comtesse, et qui, hélas! n'a
jamais été habitée, fit le vieillard avec un long soupir.[50]

      [Note 50: On sait que Mme de Frontenac n'aimait pas son mari,
      qu'elle ne voulut jamais suivre au Canada. La cour offrait en
      effet plus de jouissance à la coquette que la pauvre colonie.]

Le comte, qui se vit entouré d'une foule de curieux indiscrets, se
tourna vers eux avec hauteur et dit:

--Nous désirons être seuls.

Ce qui fit disparaître les importuns comme par enchantement.

--Mais vous, monsieur de Bienville, où étiez-vous donc pendant qu'on
enlevait mademoiselle? demanda le gouverneur au jeune homme.

--Dans une position bien gênante, monsieur le comte.

Et François lui raconta l'inutilité de son intervention et comment elle
avait failli lui devenir funeste. Il ajouta qu'au moment où la mèche de
la mine allait, mangée par la flamme, l'exterminer en embrasant la
poudre, il avait entendu des cris et un coup de feu près de la maison;
et qu'un homme était venu, en s'abattant sur le cratère, éteindre la
fusée.

--Si je vis encore, dit-il en terminant, après Dieu, c'est à cet homme
que je le dois. Aussi....

--Ne t'empresse pas, dit d'Orsy, de vouer une reconnaissance inutile à
un individu qui est, je crois, un peu cause de ta mésaventure et de
celle de ma sœur.

--Que veux-tu dire?

--Je le soupçonne fort d'avoir aidé à l'accomplissement des projets
sataniques de John Harthing. Un boulet dirigé par Dieu est venu déloger
Boisdon du pied de la muraille près de laquelle il s'était blotti, et du
même endroit d'où j'ai vu s'élancer Marie-Louise et son ravisseur.

--Et c'est sur Boisdon qu'a tiré l'un des soldats de la patrouille avec
laquelle vous reveniez de la basse ville? demanda le gouverneur.

--Oui, monsieur le comte.

--Cet homme est-il mort?

--Je ne sais pas; mais il est facile de s'en assurer, vu qu'il est
encore dans la pièce voisine où j'ai eu soin de le faire transporter.

Un gémissement prolongé se fit entendre de la cuisine.

--Le voilà qui donne signe de vie, dit le comte à voix basse. Il faut
essayer de le faire un peu parler. Tandis que je resterai dans l'ombre,
interrogez-le, de manière à ce qu'il fasse des aveux.

Jean Boisdon gisait près de la porte d'entrée; une mare de sang
fraîchement répandu et qui tachait le plancher auprès de son corps,
témoignait de la gravité de sa blessure.

A peine Bienville et d'Orsy se furent-ils approchés du blessé, que ce
dernier ouvrit des yeux grands de terreur, se souleva sur le coude et
les regarda fixement. Se laissant ensuite retomber en arrière, tandis
que ce mouvement lui arrachait un cri de douleur, il joignit les mains
et s'écria:

--Pardon! messieurs, pardon! ne me tuez pas! ne me dénoncez pas et je
vous avouerai tout!

Louis et François échangèrent un regard.

Boisdon, qui suivait leurs mouvements, saisit ce geste et redoubla ses
supplications.

--Grâce! monsieur d'Orsy! pitié, monsieur de Bienville! J'ai de grands
torts envers la jeune demoiselle et vous deux; je le sais, je le
confesse. Mais pardonnez-moi, car j'en suis bien puni!

--Hein! fit Louis à François, que penses-tu maintenant de ton sauveur?

--Misérable! dit Bienville à Boisdon, la Providence, qui s'est chargée
de déjouer les complots tramés par nos ennemis et toi, n'a pas voulu que
tu échappasses au châtiment que tu mérites. Ecoute, nous te tenons en
notre pouvoir; tu as comploté notre perte; en retour, nous avons le
droit de te sacrifier à une vengeance légitime. Mais comme nous
dédaignons de descendre au rôle de bourreau, nous n'avons qu'un mot à
dire aux autorités. Déjà nous avons des preuves assez convaincantes de
ta culpabilité pour que ta mort soit certaine.

--Mes bons messieurs!....

--Ecoute-moi donc! Il ne te reste plus qu'à tâcher de mériter notre
clémence par des aveux sincères. Dis-nous tout ce qui concerne
l'enlèvement de Mlle d'Orsy; et ne va pas mentir! Tu sais que je suis le
fiancé et M. d'Orsy le frère de cette demoiselle, et que nous serons
inexorables. Dis donc la vérité; car, pour ma part, je suis homme à te
faire rentrer dans la gorge, avec la pointe de cette épée, le premier
mensonge que tu voudras nous faire.

--Ah! je vous dirai tout, s'écrie l'hôtelier.

Sans attendre aucune interrogation, il se mit à raconter la part active
qu'il avait prise à l'évasion de Dent-de-Loup, et fit le récit de ses
machinations avec l'Iroquois, puis de sa participation au complot tramé
contre la famille d'Orsy. De temps à autre, un gémissement, un cri de
douleur causé par sa blessure, entrecoupait sa narration.

Quand il eut fini, d'Orsy lui dit d'une voix brève:

--Et qui nous assure qu'il n'y avait entre Harthing et toi aucune
entente pour introduire les Anglais dans la place?

--Sur ce qu'il y a de plus sacré! sur mon âme! sur ma part du paradis!
par mon saint patron! par le Dieu qui m'entend! je vous jure que jamais
il ne s'est agi d'une telle chose entre nous!

--Reste à savoir, dit Bienville, si l'on peut se fier à la parole et
même au serment d'un homme qui n'a pas hésité à nous sacrifier pour
quelques onces d'or.

--Oh! je ne mens pas! croyez-moi! repartit l'hôtelier avec véhémence et
de ce ton sincère qui émane de la vérité. Franchement, je ne croyais
servir l'Anglais que pour une simple amourette, laquelle se serait
terminée par un bon mariage que vous auriez fini par reconnaître. Quant
à vendre mon pays, je ne suis encore, Dieu merci, ni assez lâche, ni
assez avare.... pour y avoir jamais songé.

--C'est bien! fit M. de Frontenac en s'avançant; nous saurons constater
la vérité quand tu seras traduit devant le conseil de guerre.

--Ah! je suis perdu! s'écria Boisdon qui s'évanouit de nouveau, épuisé
qu'il était par la violence des sentiments, ainsi que par ses efforts
pour faire parler sa bouche plus haut que sa douleur.

La porte s'ouvrit alors, et Bras-de-Fer entra.

--Eh! demanda d'Orsy à Pierre qui regardait Boisdon avec étonnement,
as-tu retrouvé ton homme? est-il mort?

--Que je sois brûlé vif si ce n'est pas le diable en personne que ce
_goddam_-là.

--Comment?

--C'est qu'on n'a pas pu le retrouver. Il a dû s'enfuir ou s'envoler sur
les ailes de Satan!

--Palsambleu! il nous faut en finir avec cet homme! s'écria François.

--Ecoutez, Bienville, dit le comte. Si l'amiral continue à nous faire
aussi peu de dommage avec son artillerie que la nôtre lui a déjà causé
d'avaries, il cessera dès demain le bombardement pour se retirer avec
ses vaisseaux. Le service de votre batterie devenant inutile, vous
pourrez aisément vous joindre à ceux que j'enverrai tenir en échec
l'ennemi campé à la Canardière. Alors, si vous rencontrez votre Anglais
dans la mêlée....

--Ah! pour le coup, nous verrons jusqu'où peut aller la chance
diabolique qui semble le protéger!

--Pierre, dit le comte.

--Monseigneur?

Bras-de-Fer se redressa.

--Va dire au lieutenant de ma compagnie des gardes, qui m'attend à la
porte avec ses carabins, de venir avec eux pour emmener Boisdon.
L'hôtelier logera dans la prison du château, jusqu'à ce que sa blessure
lui permette de subir son procès.

Pierre obéit, et M. de Frontenac se tournant vers les deux jeunes gens:

--Maintenant, messieurs, vous allez venir tous deux coucher au château,
ainsi que Mlle d'Orsy, qui voudra bien y rester jusqu'à la levée du
siège. Des voisines se chargeront d'ensevelir la vieille Marthe en votre
absence. Allons.

Une foule curieuse encombrait la rue quand ils sortirent. La nouvelle
des événements de la soirée s'était rapidement répandue; et partant,
comme dans la fable de la femme et du secret, dame rumeur avait amplifié
les faits d'une incroyable manière.

Les commentaires allaient bon train parmi les bourgeois et mesdames
leurs épouses, qui ne craignaient pas de rester dans la rue, la
canonnade ayant de nouveau cessé.

--Est-il donc vrai, demandait M. Pelletier, marchand de fourrures, que
la place a manqué d'être emportée d'emblée?

--Mais certainement, répondait M. Poisson, brave épicier qui n'avait pas
eu le temps de remplacer son bonnet de nuit par le chapeau pointu alors
en usage. Dans sa précipitation à s'habiller, il avait mis ses chausses
sens devant derrière et sans remarquer la peine qu'il avait eue à les
boutonner.--Mais certainement, et sans mon cousin Pierre Martel, dit
Bras-de-Fer, qui, lui seul, a jeté du haut en bas du cap les trois
premiers Anglais qui montaient à l'assaut, et a ensuite donné l'alarme,
c'en était fait de nous.

--Ah! ma bonne Sainte-Anne! s'écriait une commère dont la courte jupe de
droguet laissait voir une forte paire de mollets charnus.--Sait-on s'ils
étaient nombreux?

--Nombreux! la mère, lui dit pour s'amuser un soldat qui passait; il y
en avait déjà deux cents dans la rue Sault-au-Matelot.

--Pétronille! Pétronille! courut dire la femme à une amie. Sais-tu
combien il y avait d'ennemis dans la rue Buade, lorsqu'on les a mis en
fuite?

--Non.

--Cinq cents, ma bonne! Nous l'avons paré belle, hein!

Plus loin, monsieur le premier bedeau de la paroisse racontait, au grand
ébahissement des badauds qui l'écoutaient en grelottant, les pieds nus
dans leurs souliers, comment la place avait failli sauter; l'ennemi
ayant, disait-il avec effroi, creusé une mine épouvantable sous la
haute ville. Et il était en train de leur expliquer comment un boulet,
parti de la flotte anglaise, était venu miraculeusement couper et
éteindre la mèche allumée sur la mine, quand les gardes du gouverneur,
portant Boisdon sur un brancard, sortirent de la maison de Louis d'Orsy.

En ce moment, monsieur le bedeau reçut un violent coup de coude au creux
de l'estomac, ce qui lui fit perdre la respiration et coupa le fil de
son discours.

--Rangez-vous! criait la jalouse Boisdon, qui bousculait ainsi ceux qui
arrêtaient sa marche. Je veux voir mon homme, moi! Est-il vrai qu'on l'a
surpris avec une femme dont le mari l'a blessé à mort? Ah! gredin! sans
cœur! s'écria-t-elle en apercevant Boisdon. C'est ainsi que le ciel
punit les hommes qui veulent abandonner femme et enfants!

--Allons! laissez-nous passer, dirent à dame Javotte les soldats qui
emmenaient l'hôtelier et prenaient le chemin du château.

--Comment! mais où le portez-vous, comme ça?

--A la prison militaire, où votre mari restera jusqu'à ce qu'il ait
subi son procès pour trahison; car il a voulu livrer la ville aux
Anglais.

--Bon! il ne lui manquait plus que ça: traître à son pays comme à sa
femme!

Et fondant en pleurs:

--Ah! Jean, ne t'avais-je pas dit que tes fréquentes sorties nocturnes
ne te conduiraient à rien de bon!



CHAPITRE XIII

LE DIEU DU MAL.


Quand vous remontez la rivière Montmorency, vous apercevez, à quinze
arpents en amont des chutes, une succession de marches que la nature a
taillées dans la pierre calcaire qui borde le parcours de la rivière.
Ces _marches naturelles_ que l'on croirait être l'œuvre d'un génie
d'humeur fantastique, règnent sur la rive droite dans l'espace de quatre
ou cinq arpents. Ce singulier travail de la nature doit remonter à une
époque bien reculée; car les couches horizontales de calcaire dont il
est composé, renferment beaucoup de petits fossiles de la famille des
ammonites, des corallites, des tribolites et autres.[51]

      [Note 51: Voyez "_Hawkin's Picture of Quebec_," p. 449. Au
      dire des savants, ce site géologique est un des plus intéressants
      du monde entier.]

La hauteur des rives, près des Marches-Naturelles, est à peu près de
trente pieds au-dessus des eaux de la rivière, qui se resserre en cet
endroit où elle n'a guère plus de cinquante pieds de largeur, et,
devenant torrent, passe en mugissant entre ses deux digues de pierre
qu'elle essaie d'ébranler dans sa course furibonde.

Si l'on s'était aventuré dans cet endroit sauvage et désert, le soir qui
suivit celui où nous avons vu John Harthing et Dent-de-Loup échouer dans
leurs entreprises, on aurait pu voir un homme de haute taille se livrer
à d'étranges occupations, à l'endroit même que nous venons de décrire.

Il était onze heures, et sombre était la nuit. De gros nuages noirs qui
roulaient au ciel avaient caché peu à peu quelques rares étoiles dont la
dernière venait de s'éteindre derrière un écran de vapeurs sombres.

Le vent soufflait avec force. Tantôt il rasait la cime des grands
arbres qu'il semblait alors effleurer comme d'une caresse de titan;
tantôt il descendait sur eux avec furie, et, les étreignant comme à
bras-le-corps, il secouait avec frénésie les vastes troncs, qui
gémissaient sur leurs racines et dont les branches semblaient haleter
dans cette lutte formidable.

L'effet que le vent produit, en automne, sur les arbres dépouillés de
leurs feuilles, a quelque chose de lugubre, quand surtout la nuit y
ajoute son horreur. Les branches dégarnies sont comme autant de bras
gigantesques dont les os dénudés se croisent et s'entre-choquent dans
une ronde échevelée. On dirait une danse macabre composée de ces
gigantesques enfants du Ciel et de la Terre, revenant dans les nuits
d'orage lancer de vains défis à la divinité qui les a vaincus.

Cet homme dont la présence à pareille heure et dans un endroit si écarté
devait cacher quelque mystère, avait, durant la dernière moitié du jour,
parcouru et examiné avec soin la rive sud de la rivière, depuis les
chutes jusqu'aux Marches. Bien qu'il eût herborisé pendant toute
l'après-midi, il n'avait apparemment trouvé que le soir la principale
plante qu'il cherchait; car, au moment où le soleil disparaissait
derrière les grands arbres qui bordent la rivière Montmorency, un cri de
joie et d'attente satisfaite lui était échappé.

Ayant arraché une touffe de plantes ombellifères vers laquelle il
s'était penché vivement en la reconnaissant pour ce qu'il désirait, il
était venu aux Marches-Naturelles, emportant sa trouvaille avec lui.

Quand le sauvage, car son teint, le tatouage qui ornait singulièrement
sa figure, et son costume primitif, laissaient voir de suite à quelle
race il appartenait, quand le sauvage atteignit l'endroit des Marches où
la rivière n'a pas plus de cinquante pieds de large, il s'arrêta près
d'une petite chaudière en cuivre qu'il avait cachée là dès le matin, et
y jeta les herbes qu'il avait apportées.

Ensuite il décrocha de sa ceinture un petit sac d'où sa main
superstitieuse tira doucement trois crapauds et une couleuvre, tous
vivants, qu'il mit dans la chaudière et à côté des plantes. Après quoi
il recouvrit le vase de cuivre, près duquel il se coucha nonchalamment.

En attendant la nuit, Dent-de-Loup, qu'on a dû reconnaître, employa le
temps à mâcher des balles de plomb dont était rempli un sac en peau de
daim qui pendait à sa ceinture à côté d'une corne de buffle pleine de
poudre. La nuit était arrivée quand il eut ainsi rendu rugueuse la
dernière de ses balles, longue opération qu'il eut soin d'entrecouper en
fumant de temps à autre dans un calumet qu'il avait creusé et ciselé de
ses propres mains.

Le sauvage se mit alors à amasser des branches sèches, dont il alluma
bientôt un feu sur le bord du torrent, dans l'anfractuosité d'un rocher.
Les larges assises du roc devaient, en surplombant, garantir la flamme
contre les atteintes de la pluie qui, à l'estimation de l'homme des
bois, ne tarderait pas beaucoup à tomber.

Mais Dent-de-Loup attendit encore, et se recoucha dans l'ombre pour ne
point donner de point de mire au projectile du rôdeur nocturne que le
hasard ou la lueur du feu pourrait amener en cet endroit désert. Il eut
soin aussi de placer son mousquet à portée de main.

Enfin, sur les onze heures, Dent-de-Loup se leva. Après avoir jeté
quelques brassées de bois sec sur le feu, dont la flamme ainsi activée
jetait des clartés fauves sur la rive d'en face, il prit une coupe
d'étain qu'il avait apportée du camp anglais et se rapprocha de la
rivière.

Celle-ci mugissait à plus de vingt pieds au-dessous de lui, et ses
abruptes bords semblaient rendre impossible l'approche de tout profane.
Mais l'Iroquois, qui ne faisait rien sans réfléchir, avait remarqué
qu'un grand pin nouvellement tombé en travers du torrent, pouvait servir
de pont d'une rive à l'autre, tandis que ses longues branches, encore
vertes et très solides, descendaient jusqu'au fond du gouffre.

--A cette heure des ténèbres, murmura le sauvage, l'eau vive du torrent
doit avoir plus de force pour distiller les poisons.

Et il s'élança sur le tronc d'arbre. Avisant une très forte branche qui
descendait jusqu'à l'eau, dont le brusque passage la faisait osciller,
le Chat-Rusé s'y cramponna d'une main et se laissa glisser vers l'abîme.
C'était comme un de ces rêves fantastiques que le conteur allemand
Hoffmann écrivait entre les vapeurs d'un broc de bière et d'une grosse
pipe culottée.

Un torrent qui mugit, bouillonne, s'enfuit et se perd dans la nuit,
entre les déchirures de lourds quartiers de roc; un homme assez hardi
pour affronter la mort certaine, si l'appui que tiennent ses doigts
crispés vient à se rompre sous le poids de son corps; et, pour éclairer
ce bizarre tableau, la lueur vacillante d'un feu qui vient tomber en
plein sur le sauvage et fait étinceler comme autant de diamants les
gouttelettes d'eau qui jaillissent sur les parois humides du rocher de
la rive nord.

Lentement l'Iroquois descendit, et lorsqu'enfin sa main gauche fut au
niveau de la rivière, il cueillit dans sa coupe d'étain la crête d'une
vague écumeuse qui, en grondant, s'éleva jusqu'à lui. Et retenant entre
ses dents la coupe ainsi remplie, il s'aida des deux mains pour
remonter.

Lorsqu'il eut repris pied sur le sol, il revint vers le feu, sur lequel
il plaça la chaudière de cuivre, après y avoir glissé toutefois, pour y
tenir compagnie aux trois crapauds, à la couleuvre et aux herbes
vénéneuses, l'eau de sa coupe et les balles mâchées. Enfin le
superstitieux sauvage fit trois fois le tour du feu, et revint trois
fois sur ses pas en murmurant ces paroles:

--O toi! dieu du mal, mauvais génie, sois propice à cette opération.
Fais que le poison dont mes projectiles vont s'imprégner porte à mes
ennemis une mort atroce, quand même la balle de mon mousquet les
frapperait ailleurs qu'au siège de la vie. Et vous, plantes, mêlez votre
suc mortel avec le venin du crapaud et la bave visqueuse de la
couleuvre!

Un miaulement sinistre partit alors de la cime d'un arbre, au-dessus de
la tête du sauvage qui se redressa vivement.

Comme il saisissait son mousquet, un corps opaque effleura sa joue
gauche avec un rapide bruissement d'ailes, traversa le petit nuage de
fumée qui planait au-dessus du feu, et remonta vers la cime de l'arbre
d'où il était descendu. Trois fois ce hibou plongea ainsi vers
Dent-de-Loup et trois fois il jeta son lugubre cri dont les ondulations
se mêlèrent au hurlement du vent.

--Tu m'as donc entendu, Atahensic![52] s'écria le sauvage, et tu viens
à moi sous la forme de l'oiseau des nuits. Mais pourquoi voler ainsi à
ma gauche? Est-ce qu'en préparant la mort d'autrui j'avancerais aussi la
mienne?

      [Note 52: Atahensic était le dieu du mal chez les Iroquois.]

Le vent faisait rage et redoublait à chaque instant de fureur, quand un
livide éclair rompit soudain la nue, tandis qu'un éclat de foudre
atteignait, de l'autre côté du torrent, un arbre qu'il tordit, broya
comme un brin d'herbe et dont quelques fragments vinrent tomber aux
pieds du sauvage.

Et un immense ouragan sembla vouloir écraser la forêt. Les coups de
tonnerre se suivaient avec tant de rapidité, qu'on aurait dit cent
pièces de canon tirant à l'envi l'une de l'autre. Quant aux éclairs, ils
illuminaient constamment le ciel, qui paraissait rouge comme de la fonte
ardente dans une vaste fournaise.

Cette furie des forces de la nature déchaînée dura quelque temps, puis
le fracas de la foudre diminua, s'éloigna et finit par se perdre dans
l'espace, après avoir encore jeté de sourds grondements. Enfin, ainsi
que les lueurs mourantes d'un feu qui va s'éteindre, peu à peu se
fondirent les éclairs dans les ténèbres, non sans avoir auparavant
zébré l'horizon de quelques bandes lumineuses mais furtives.

La cuisson de son poison terminée, Dent-de-Loup remit dans sa ceinture
les balles pénétrées du venin dont la blessure devait causer la mort, et
revint au camp de Whalley.

Il ne faut pas s'étonner de ce que l'Iroquois connût si bien les
environs de Beauport; il avait déjà séjourné sur les bords de la rivière
Montmorency quelques années auparavant, lors d'une expédition que les
guerriers de sa tribu avaient poussée jusqu'à Québec, qu'ils n'avaient
pas osé attaquer en voyant les habitants sur leurs gardes.

Le soir qui avait vu sa tentative infructueuse pour enlever Mlle d'Orsy,
Harthing n'avait cependant pas trouvé le châtiment que lui méritaient
ses forfaits; car Dent-de-Loup avait retenu le lieutenant par les
cheveux au moment où celui-ci allait être submergé, et l'avait amené à
terre où Harthing avait repris ses sens.

De retour au camp, l'officier répondit à Whalley qui l'interrogea, que
la surveillance des assiégés serait d'autant plus difficile à tromper
par la suite, qu'on s'était aperçu de sa présence dans la ville. Et il
ajouta que ce n'était qu'au très grand péril de ses jours qu'il avait pu
s'échapper. Mais il se garda bien de faire aucune allusion à sa
tentative d'enlèvement.

Le major hocha la tête d'un air mécontent lorsqu'il apprit ainsi le peu
de résultat des démarches de Harthing et de Dent-de-Loup, et dit au
lieutenant:

--Dorénavant, monsieur, vous voudrez bien, ainsi que l'Iroquois, ne plus
vous exposer. Nous avons trop besoin de toutes nos forces pour risquer
de les affaiblir en les disséminant ainsi.

Harthing, qui maintenant comptait sur le succès d'un prochain assaut
pour réaliser ses désirs, ne s'inquiéta pas beaucoup de cet ordre
impératif qui le condamnait à l'inaction.

--Je l'ai trop échappé belle, se dit-il en quittant Whalley, pour
regretter qu'on me ferme tout secret accès dans la ville; et je dois
m'estimer aussi très heureux de ce que le major ne pourra jamais
soupçonner le motif personnel qui m'a fait risquer ainsi ma vie.

Sur ce dernier point il comptait mal; car un prisonnier que les gens de
Whalley firent le lendemain, dit au major que les Québecquois
veilleraient désormais à leur sûreté avec une prudence excessive. Et il
raconta à Whalley l'attentat contre Mlle d'Orsy par un Anglais dont il
ignorait le nom, et qui avait la veille au soir pénétré dans la ville.

--Tiens! se dit le major, Harthing ne m'a point parlé de cette
circonstance!

Or Whalley, qui était de Boston, avait eu vent de la passion de John
Harthing pour Mlle d'Orsy quand elle avait quitté cette dernière ville.

Il manda son lieutenant.

Celui-ci qui n'était pas préparé à cet interrogatoire, nia tout
formellement lorsque Whalley lui demanda s'il n'avait pas essayé
d'enlever une femme lors de son expédition de la veille.

Le major, surpris de ces dénégations que semblait démentir le trouble
involontaire de Harthing, le renvoya sans rien dire; ce qui n'empêcha
pas que le lieutenant fut sommé de comparaître devant le conseil de
guerre lorsque vint le soir. Au moment où Harthing paraissait devant
Whalley et son état-major, Dent-de-Loup quittait la rivière Montmorency
pour revenir au camp.

Le chef de l'accusation portée contre Harthing était que, sous le
fallacieux prétexte d'aider à la prise de la place, il ne s'y était
introduit qu'avec l'intention de revoir et d'enlever une jeune Française
qu'il avait autrefois connue à Boston, ce qui indiquait des rapports
secrets avec l'ennemi, et que de ce premier pas à la trahison il n'y
avait pas loin.

--Maudite affaire! pensa Harthing. Je m'en serais peut-être mieux tiré
en confessant le fait de prime abord; mais puisque nous avons commencé,
continuons à tout nier.

Il prétendit ne pas comprendre ce que l'on voulait dire en l'accusant de
sacrifier son devoir, son honneur et son pays à une pareille intrigue;
qu'il trouvait singulier qu'on aimât mieux croire un prisonnier qu'un
loyal sujet anglais qui avait toujours bien servi sa patrie et son roi;
que si quelqu'un avait réellement tenté d'enlever cette demoiselle
d'Orsy, laquelle il avait en effet connue à Boston, ce pouvait bien être
quelque autre officier qui se serait introduit en même temps que lui
dans la ville; car d'Orsy en donnant des leçons d'escrime à Boston
s'était trouvé rencontrer un assez grand nombre de jeunes gens qui
avaient pu facilement connaître la sœur du jeune baron. Il termina en
disant qu'il serait impossible de prouver l'accusation gratuite qui
pesait sur lui, par tout autre que ce prisonnier français; et que,
d'ailleurs, celui-ci ignorait le nom de cet Anglais qui avait ainsi
tenté d'enlever une Québecquoise.

--Nous n'avons pas, il est vrai, répliqua Whalley, de preuves directes
de votre culpabilité; mais avouez pourtant que beaucoup de faits
témoignent contre vous. D'abord, vous avez, je le sais, connu et aimé
Mlle d'Orsy à Boston. Ensuite, quand nous avons quitté cette dernière
ville, vous avez, sous prétexte de lui faire servir les intérêts
communs, amené un sauvage dont la conduite me paraît quelque peu
suspecte; car il est toujours absent du camp. Il n'y a qu'un moment
encore, je l'ai fait chercher partout sans qu'on l'ait pu trouver.
Pourriez-vous me dire où il est?

--Non, monsieur, mais je crois qu'il serait injuste de me rendre
responsable des absences d'un sauvage qui ne saurait s'astreindre à une
discipline aussi sévère que la nôtre.

--Bien, bien, reprit Whalley; mais dans quel but avez-vous sollicité si
vivement d'être envoyé comme parlementaire au comte de Frontenac?
Pourquoi tant d'ardeur à briguer une mission qui aurait pu vous devenir
plus périlleuse que profitable, si l'ennemi avait voulu vous faire un
mauvais parti?

--Il m'est facile, monsieur, de vous répondre d'une manière
satisfaisante. Mon but étant de me distinguer dans la carrière que j'ai
embrassée de préférence à toute autre, je désire prendre une très grande
part à la conquête de Québec. A cet effet, je me suis d'abord allié le
sauvage Dent-de-Loup, pour me servir d'espion et trouver par son
entremise un lieu d'escalade facile. Voilà donc qui vous explique mon
intimité avec l'Iroquois. Quant à mon empressement à être envoyé comme
parlementaire, il n'était causé que par le désir que j'avais d'examiner
moi-même, et en plein jour, la place que je voudrais prendre à moi seul
pour me signaler davantage. Pouvez-vous donc blâmer une aussi noble
ambition?

--Hum! Non, monsieur Harthing; certainement non. Mais en fin de compte,
ne trouvez-vous pas singulière la coïncidence de votre présence dans la
ville hier au soir, avec cette tentative d'enlèvement d'une jeune
Française que vous avez autrefois aimée, par un Anglais dont notre
prisonnier, malheureusement ou heureusement pour vous, ne connaît pas le
nom? Ne vous semble-t-il pas que tous les faits que je vous ai
auparavant exposés, réunis à ce dernier, contribuent à vous compromettre
étrangement?

--J'avoue que la coïncidence est assez curieuse en effet; mais, vous
ayant répondu d'une manière satisfaisante sur tous les autres points, je
crois que vous ne pouvez me juger sur ce seul dernier fait qui,
directement, ne prouve rien contre moi.

--Le conseil en décidera, monsieur Harthing; car veuillez bien croire
que je n'ai contre vous aucun sentiment d'animosité personnelle. Je
crois vous rendre plutôt service en vous mettant à même de vous
disculper des accusations de trahison qui courent déjà contre vous par
tout le camp.

Comme on peut très bien le penser, Harthing ne put être trouvé
coupable; mais il sortit dans une grande rage de se voir ainsi
compromis. La fureur le dominait complètement quand il revint dans sa
tente où il se jeta, rugissant, sur une botte de paille qui lui servait
de lit.

--Ah! puisque c'en est fait de mon amour et de ma réputation,
s'écria-t-il, je ne veux plus songer qu'à la vengeance! O ma vengeance!
je te veux implacable et terrible!

--La voici, dit Dent-de-Loup qui se dressa soudain devant Harthing. Et,
comme un démon tentateur, il offrit au lieutenant quelques balles
mâchées dont les déchiquetures étaient remplies d'un suc noirâtre.

--La moindre atteinte de l'un de ces projectiles tuera ceux que tu hais,
dit le sauvage: ces balles sont empoisonnées.

--Oh! donne-les moi.

Et Harthing, se levant d'un bond, mit la main sur ces engins perfides.

Un éclair de satisfaction illumina l'œil de Dent-de-Loup.

Mais au moment où Harthing allait serrer les balles, il les rejeta tout
à coup loin de lui en s'écriant:

--Non! ce serait trop lâche!

Et il se laissa tomber sur son lit de camp. Les sanglots l'étouffaient.

Un amer sourire de dédain plissa les lèvres du sauvage.

--Les faces pâles ne seront toujours que des femmes! dit-il en ramassant
avec soin les balles rejetées par Harthing.

Et il quitta la tente aussi furtivement qu'il y était entré.



CHAPITRE XIV

LE COMBAT.


La place d'armes présentait le lendemain matin un bien beau spectacle.
Il y avait là, assemblés devant le château, plus de trois mille hommes,
tant de troupes régulières que de milices.

Les rayons du soleil levant se jouaient sur les armures,[53] les
mousquets, les baïonnettes et les épées nues, et jetaient par toute la
place mille scintillations rayonnant en gerbes lumineuses, qui
tranchaient vivement sur les riches costumes aux couleurs variées des
officiers, et sur les belles plumes blanches qui ombrageaient quelques
chapeaux fièrement galonnés d'or. On aurait dit de grosses gouttes de
rosée dormant sur de grandes fleurs tropicales balancées par la brise et
reflétant, avant de remonter absorbées dans l'air, les premiers feu du
matin. Or pour quelques-uns qui portaient ces armes dans l'attente du
combat, n'était-ce pas leur dernière rosée de vie qu'éclairait alors ce
beau soleil?

      [Note 53: On en portait quelquefois encore à cette époque,
      moins pour se garantir des balles qui les perçaient bel et bien,
      que pour résister aux coups d'armes blanches.]

L'habillement des miliciens paraissait terne à côté du costume des
troupes de ligne. A cette époque, au Canada comme en France, les milices
n'avaient point d'uniforme. Loin de faire tache cependant, leurs habits
d'étoffe grise ne servaient que de repoussoir ou de contraste au
brillant fond de ce tableau vivant.

Que de nobles cœurs battaient sous les riches justaucorps de tant de
braves officiers qui parcouraient tous les rangs des soldats alignés,
ici recevant des ordres et les transmettant plus loin! Et les grands
noms qu'ils portaient, ces galants hommes!

Oh! la belle vision qui passe devant mes yeux ravis par la splendeur de
ces souvenirs du passé! Dites-moi, ne la voyez-vous pas comme moi?

N'est-ce pas lui que j'aperçois là-bas, au-dessus de tous, le noble
vieillard? Oui, c'est le comte de Frontenac. Il m'apparaît près du
château dictant ses ordres au baron LeMoyne de Longueuil, surnommé le
Machabée de Montréal, et à MM. LeMoyne de Sainte-Hélène et de Bienville.
Ces trois frères vont commander un détachement de deux cents Canadiens
chargés d'aller, sur-le-champ, tenir en échec les deux mille Anglais
commandés par Whalley.

Salut à toi! illustre gouverneur qui réussis à faire rejaillir sur notre
pays un rayon de la gloire dont ton maître, Louis XIV, inonda la France
du grand siècle.

Près de lui se tient M. de Callières, le gouverneur de Montréal.
Fièrement appuyé sur son épée, on dirait qu'il veut déjà prendre les
airs magnifiques du comte, auquel il succédera, huit ans plus tard, dans
le gouvernement de la Nouvelle-France.

Le chevalier et colonel de Vaudreuil se tient tout à côté de celui-ci,
prêt sans doute, car il en est digne en tous points, à le remplacer à
Montréal.

Puis viennent M. d'Ailleboust de Musseau, et son digne frère, le sieur
d'Ailleboust de Mantet, qui s'est illustré à la prise de Corlar.

Enfin le sieur d'Hertel qui, à la tête de cinquante-deux Canadiens et
sauvages, a pris Salmon-Falls, dans l'hiver de 1690, après avoir défait
les deux cents hommes qui défendaient ce poste. Et, comme noblesse
oblige, on le voit encore, durant le siège de cette même année, cueillir
de nouveaux lauriers à la tête des milices des Trois-Rivières.

Plus loin, je vois le sieur Jacques LeBer du Chêne qui assistait, aux
côtés de Sainte-Hélène et de d'Iberville, à la prise de Corlar. Aussi
Louis XIV lui donnera-t-il, en 1696, des lettres d'anoblissement à cause
de ses nombreux services.

Ensuite vient le fils du baron de Bécancourt, M. de Portneuf, le même
qui fit taire, l'hiver précédent, les huit canons défendant Casco, qui
se rendit à lui. Puis encore MM. Boucher de Boucherville et de
Niverville, les sieurs de Beaujeu, de Saint-Ours et M. de Montigny, qui
fut blessé à l'attaque de Corlar.

Enfin, disséminés par toute la place d'armes, et excitant l'ardeur
belliqueuse des soldats qu'ils commandent, ce sont les Baby de Ranville,
les Aubert de Gaspé, les de Lanaudière, les Deschambault et les Chartier
de Lotbinière.

Ici se croisent le chevalier de Crisasy, descendant d'une grande famille
sicilienne, et M. de Martigny, cousin germain d'Iberville.

Là, le sieur de Valrennes donne des ordres à son lieutenant M. Dupuy.

Plus loin, M. de Saint-Cirque s'en va causant avec M. Boisberthelot de
Beaucourt; et tous deux, en passant, saluent Augustin Le Gardeur de
Courtemanche.

Mais, éblouis par cette revue qui passe radieuse devant eux, mes yeux ne
voient plus, quand il leur faudrait encore compter tant de noms aussi
beaux que tous ceux-là!

MM. de Longueuil, de Sainte-Hélène et de Bienville, après avoir reçu les
instructions du gouverneur, venaient de rejoindre les deux cents
Canadiens qu'ils allaient mener à l'attaque, lorsqu'ils virent arriver
Louis d'Orsy.

--Tiens! dit Bienville à ce dernier, serais-tu donc de la partie?

--Eh! oui, mon cher. M. de Maricourt m'a permis de vous accompagner.
Comme les vaisseaux ont retraité de devant la ville, et qu'ils n'ont pas
l'air d'avoir envie de revenir essuyer notre feu,[54] le capitaine
prétend n'avoir besoin que de quelques hommes pour la garde de sa
batterie. Il vous envoie aussi Bras-de-Fer, pensant bien qu'il pourra
nous être utile. Tiens, le voici.

      [Note 54: "Les vaisseaux de sir William Phipps furent
      tellement maltraités que, le dix-neuf octobre, deux d'entre eux
      rejoignirent le gros de la flotte, tandis que deux autres se
      mirent à l'abri des boulets, en remontant à l'anse des Mères. Là
      encore, ils furent attaqués et forcés de se retirer vers les
      autres." (M. Ferland.)]

--Présent, mon commandant, dit Pierre Martel, qui fit le salut
militaire.

--Nous allons donc escarmoucher à la Canardière? dit d'Orsy à M. de
Longueuil.

--Oui, car il paraît que l'ennemi se tient sous les armes depuis le
matin et semble se préparer, d'après les rapports de nos éclaireurs, à
marcher sur la ville.

--Pardon, mon commandant, dit Bras-de-Fer, à qui sa qualité d'ancien
domestique de la famille permettait certaines libertés qu'on n'aurait
point tolérées chez un autre soldat; pardon, mais je crois que c'est un
bien mauvais jour pour s'en aller attaquer ainsi l'Anglais dans ses
retranchements.

--Et pourquoi, maître Pierre?

--N'est-ce pas aujourd'hui vendredi?[55]

      [Note 55: Le 20 octobre 1690 était un vendredi.]

--Ah! ah!

--Ne riez pas, monsieur, le vendredi, voyez-vous, est jour de malheur.

--Bah! histoire de vieille femme, dit Sainte-Hélène.

--Que nous chantes-tu donc là, sinistre corbeau? repartit Louis d'Orsy.

--Ce bon Pierre! dit Bienville en riant comme les autres.

--Prenez garde! messieurs, prenez garde!

--Allons! allons! un homme comme toi, Pierre, ne devrait pas croire à
ces choses-là. Mais nous perdons notre temps. Attention! serrez les
rangs! dit à sa petite troupe M. de Longueuil.

Pierre Martel alla s'aligner, non sans avoir secoué plusieurs fois la
tête en signe de désapprobation.

Vers dix heures, toute cette belle et vaillante jeunesse s'ébranla au
son des tambours et des fifres. Le détachement de deux cents hommes,
commandé par MM. de Longueuil, Sainte-Hélène, d'Orsy et Bienville, prit
les devants; car il avait à traverser la rivière Saint-Charles pour
rejoindre les Anglais, tandis que M. de Frontenac restait, à la tête de
trois bataillons, de ce côté-ci de la rivière, au cas où les ennemis
parviendraient à la traverser à gué.[56]

      [Note 56: Voyez Charlevoix.]

Whalley n'était pas à la tête des troupes de terre. Il se trouvait en ce
moment à bord du vaisseau amiral, où il était allé le matin, de bonne
heure, "communiquer à Phipps le résultat du conseil de guerre tenu la
veille par les officiers de l'armée de terre; car ces derniers
regardaient l'entreprise comme trop hasardeuse, et concluaient qu'il
valait mieux l'abandonner à cause de l'état avancé de la saison."[57]

      [Note 57: Voir aussi le journal du major Whalley.]

Nonobstant l'absence de leur commandant, les ennemis voulurent tenter
une dernière attaque; et après avoir crié durant toute la matinée: _Vive
le roi Guillaume!_ sans doute pour se remonter un peu le moral, ils se
mirent en marche et se rapprochèrent de la rivière Saint-Charles, vers
deux heures de l'après-midi.

Les Anglais, au nombre d'au moins douze cents, longeaient la rivière en
toute sécurité, lorsque soudain, au détour d'un petit bois qui se
trouvait sur leur droite et à l'endroit même où est aujourd'hui la ferme
de Maizerets, deux cents coups de feu partirent en crépitant du fourré
où les hommes de M. de Longueuil s'étaient postés en embuscade.

--_Forward!_ crie le commandant ennemi.

--Feu! ordonne M. de Longueuil, quand les Anglais ne sont plus qu'à
cinquante pas.

Et cette seconde décharge, plus meurtrière que l'autre, s'en va semer la
confusion et la mort dans les rangs des ennemis, qui commencent à se
débander.

Harthing, désirant dissiper les soupçons qui planent sur lui, se tient
en avant de sa compagnie, qu'il encourage de l'exemple et de la voix.
Quand il s'aperçoit que ses soldats commencent à plier, il se retourne
tranquillement vers eux; et là, exposé au feu des Canadiens, calme comme
sur un champ de parade, il reçoit trois balles dans ses habits, tandis
qu'il s'efforce de rallier ses gens.

C'est qu'il était aussi brave que violent.

Dent-de-Loup se tient à côté de lui, le mousquet en joue et prêt à faire
feu sur le premier des Canadiens qu'il verra; car ces derniers sont
restés couchés dans les broussailles.

--Oh! Louis! je le vois! il est là! dit Bienville à d'Orsy.

Et arrachant un mousquet d'entre les mains d'un soldat, François
l'épaule et tire sur John Harthing. Mais sa précipitation nuit à la
justesse de son coup de feu et la balle perce seulement le chapeau de
l'Anglais.

M. de Longueuil a remarqué l'hésitation de l'ennemi.

--Debout! chargeons! crie-t-il.

Et donnant le signal avec l'exemple, il se lève.

Sainte-Hélène, Bienville et d'Orsy l'ont imité.

Au même instant, une balle vient frapper en pleine poitrine Louis
d'Orsy, qui tombe à la renverse entre les bras de Bienville.

--Bien tiré! Dent-de-Loup, dit Harthing au sauvage qui recharge son
arme.

--Quarante mille démons! c'est encore ce maudit Iroquois, s'écrie
Bras-de-Fer qui aide Bienville à transporter d'Orsy à l'écart. Après
avoir remis son ami entre les mains de quelques hommes préposés aux
soins des blessés, Bienville se penche vers son ami qui vient de
s'évanouir:

--Frère, dit-il, en étendant la main sur ce corps sanglant, dors en paix
ton dernier sommeil! Je cours te venger!

Quand il revint sur la lisière du bois qui regardait le rivage, M. de
Longueuil chargeait l'ennemi à la tête de sa petite troupe.

Bienville bondit au premier rang qui n'est plus qu'à vingt pas de la
compagnie de Harthing, lorsque M. de Longueuil crie d'une voix tonnante:

--A plat ventre tout le monde!

Il a vu les Anglais coucher en joue les siens.

Un ouragan de flamme et de plomb passe au-dessus des Canadiens, dont
aucun n'est touché, grâce au sang-froid du commandant.

A peine le nuage de fumée que vient de faire cette décharge s'est-il
dissipé, que les trois frères LeMoyne se sont relevés en criant:

--En avant!

Qu'il était beau de voir ces deux cents braves chargeant douze cents
ennemis!

Dent-de-Loup, qui peut croire que l'heure de la vengeance a sonné enfin
pour lui, ne tue pas au hasard; c'est sur les officiers que son mousquet
se braque de préférence. Loin de tirer avec les Anglais, quand ceux-ci
ont fait leur décharge inutile, le sauvage a réservé son coup de feu; et
quand les Français se relèvent, il ajuste froidement M. de Longueuil.

Celui-ci, qui court à la tête de son bataillon, n'est plus qu'à dix pas,
lorsque la balle de Dent-de-Loup vient le frapper au côté gauche, où il
porte la main en chancelant.

Un hurlement de rage parcourt les rangs de ses soldats; mais quelle
n'est pas la joie de tous quand ils voient leur capitaine se relever
sain et sauf et leur dire:

--Ce n'est rien, mes enfants! sus à l'Anglais!

La corne à poudre de M. de Longueuil a reçu et amorti le coup, puis fait
dévier la balle.[58]

      [Note 58: "Le sieur de Longueuil fut frappé au côté, et aurait
      été tué, si sa corne à poudre n'eût amorti le coup." (M.
      Ferland.)]

--Damné sauvage! s'écrie Bras-de-Fer, il faut en finir avec toi!

Et trois énormes enjambées le mettent en face de l'Iroquois. Ce dernier
lui porte un furieux coup de casse-tête. Bras-de-Fer, dont le mousquet
est aussi déchargé, s'en sert pour parer le coup, et, prenant son arme
par le canon, il fait décrire un terrible moulinet à la crosse qui
s'abat violemment sur la poitrine nue du sauvage. Celui-ci pousse un
râle qui lui sort de la gorge avec des flots de sang. Il tombe.

--Et de deux! fait Bras-de-Fer en assommant de même le premier Anglais
qui se trouve à portée de son arme.

Cependant Bienville a voulu s'élancer pour croiser le fer avec Harthing,
qu'il a vu combattre au premier rang; mais la force répulsive de la
charge opérée par les Canadiens a rejeté l'Anglais au milieu de sa
compagnie et porté Bienville contre d'autres adversaires.

M. de Sainte-Hélène, au contraire, s'est trouvé lancé dans la direction
du lieutenant, sur lequel il fond l'épée au poing, après avoir fendu la
tête d'un soldat ennemi qui lui barrait le passage.

--Rendez-vous, monsieur, ou vous êtes mort, crie Sainte-Hélène à
Harthing qu'il ajuste d'un pistolet.

Harthing lui répond par un ricanement et baisse la tête quand le coup
part.

La balle de Sainte-Hélène effleure le crâne du lieutenant. L'Anglais
saisit à son tour le seul pistolet chargé qui lui reste et tire à bout
portant sur Sainte-Hélène, qui s'affaisse, la jambe droite cassée par le
coup de feu.[59]

      [Note 59: "Sainte-Hélène, voulant avoir un prisonnier, reçut
      un coup de feu à la jambe." (Charlevoix, tome II, page 85.)]

--En veux-tu donc à tous les miens? rugit Bienville, qui a pu percer
enfin jusqu'à lui. Oh! nous allons voir!.........

Et, furieux, il court l'épée haute sur Harthing qui tombe en garde.
Leurs pistolets à tous deux sont déchargés; c'est donc un duel à l'arme
blanche qui va décider de leur sort.

En ce moment les ennemis cèdent sous la vigoureuse charge des Canadiens
et se replient sur leur arrière-garde, suivis par nos intrépides
volontaires, qui les chassent devant eux, la baïonnette dans les reins.

Harthing et Bienville se trouvent isolés des autres combattants.

A voir la furie avec laquelle Bienville presse Harthing, on peut croire
qu'il perdra bientôt l'avantage avec le sang-froid qui, dans un combat
de ce genre, donne beaucoup plus de chance à celui qui se tient
froidement sur la défensive, comme Harthing le semble faire.

Aussi rapide que l'éclair, l'épée de Bienville enveloppe l'Anglais de
cercles rapides, et sans relâche le frappe d'estoc et de taille. Leurs
lames, violemment heurtées, rendent un sinistre cliquetis, entrecoupé
par les seuls râlements saccadés qui soulèvent la poitrine des deux
combattants.

Entre deux parades, Harthing porte une estocade de prime à Bienville
qu'il atteint à l'épaule droite. Mais cette blessure, peu grave du
reste, rend toute sa prudence à Bienville, qui se couvre avec soin de
son épée tout en pressant Harthing.

On dirait que ce dernier faiblit. Sa main semble arriver plus lentement
à la parade. Plusieurs fois l'épée de Bienville effleure la poitrine du
lieutenant, dont la respiration devient plus rapide.

Est-ce la lassitude qui saisit l'officier anglais? Est-ce la vision
funeste du spectre de la mort planant au-dessus des combattants pour
choisir sa victime, qui paralyse ainsi ses forces?

Bienville a remarqué cette hésitation, et portant plusieurs bottes à son
adversaire, il fouette soudain du plat de son arme celle de Harthing, se
glisse au-dessous comme un trait et enfonce son épée jusqu'à la garde
dans le cœur de son rival abhorré.

Harthing s'abat sur la terre et ouvre démesurément les yeux. Il sent la
mort venir, et sa haine semble s'envoler avec sa vie. Aussi tend-il au
vainqueur sa main désarmée, en lui disant d'une voix mourante:

--Me pardonnez-vous... Bienville?... Dieu m'a puni... Si d'Orsy... n'est
pas mort... sa blessure... balle empoisonnée... par l'Iroquois ...
Cherchez... contrepoison... Elle... adieu.

Et il expire entre les bras de Bienville, presque peiné de sa mort.

Durant ce combat singulier qui avait duré seulement cinq minutes, les
Canadiens avaient mené l'ennemi tambour battant jusqu'à un petit bois
situé à demi-portée de mousquet du bouquet d'arbres où nos volontaires
s'étaient placés d'abord en embuscade.

Mais là, les ennemis ont fait volte-face, et, appuyés par quelques
pièces de canon, ils ont ouvert un feu terrible sur nos miliciens. Ces
derniers, considérant le désavantage du nombre et de la situation,
retraitent vers leur premier retranchement, la face tournée vers
l'ennemi et combattant toujours.[60]

      [Note 60: "Les Anglais côtoyèrent quelque temps la rivière en
      bon ordre; mais MM. de Longueuil et de Sainte-Hélène, à la tête de
      deux cents volontaires, leur coupèrent le chemin, et escarmouchant
      de la même manière qu'on avait fait le dix-huit, firent sur eux
      des décharges si continuelles, qu'ils les contraignirent à gagner
      un petit bois, d'où ils firent un très grand feu." (Charlevoix,
      tome II, p. 85.)]

Bienville a jeté un regard autour de lui, et, n'apercevant que Harthing,
Dent-de-Loup et quelques soldats anglais couchés sur le sol, il voit que
son frère Sainte-Hélène a été emmené hors de la mêlée; aussi
s'empresse-t-il de rejoindre les siens.

Pendant quelque temps encore, on escarmoucha de part et d'autre, tant
qu'enfin les premières ombres de la nuit firent cesser le feu des deux
côtés. Alors les Anglais, renonçant à toute velléité d'assaut, battirent
en retraite vers leur camp, tandis que nos volontaires revenaient vers
la ville, où M. de Frontenac se tenait encore en personne à la tête de
ses troupes, résolu de traverser la rivière si les Canadiens avaient été
trop pressés par l'ennemi. Mais, au dire de Charlevoix, ces derniers ne
lui donnèrent pas lieu de faire autre chose que d'être spectateur du
combat.[61]

      [Note 61: "Nous eûmes dans cette seconde action deux hommes
      tués et quatre blessés...... La perte des ennemis fut ce jour-là
      pour le moins aussi grande que la première fois." (Charlevoix,
      tome II, p. 85.)]

Sur les sept heures du soir, alors que les ténèbres enveloppaient le
champ de bataille comme d'un vaste linceul, un des hommes laissés pour
morts sur le lieu du combat, se souleva péniblement et poussa un soupir
rauque, ce qui mit en fuite une bande de corbeaux avides qui déjà
faisaient curée des cadavres. Tandis que les voraces oiseaux s'allaient
percher sur l'arbre le plus voisin en jetant leurs croassements
sinistres aux échos de la nuit, cet homme parvint, après mille efforts
dont chacun lui arrachait un cri de douleur, à se mettre sur son séant.

Après s'être reposé, il s'orienta; et, se sentant incapable de marcher,
il se traîna vers le camp des Anglais, en s'aidant des genoux et des
mains. Ce blessé dut souffrir mille agonies pendant le trajet d'un
demi-mille qu'il lui fallut ainsi faire pour arriver au camp. Si le
soleil eût éclairé sa marche douloureuse, on eût pu voir une longue
traînée de sang qu'il laissait derrière lui.

La première sentinelle qui le reconnut, appela quatre camarades pour
transporter le blessé sous une tente, où le chirurgien et ses aides
faisaient les premiers pansements.

Quand on l'eut déposé sur un matelas, cet homme poussa un immense soupir
de satisfaction et murmura ces mots:

--Le bras des visages pâles est faible comme celui des femmes, qui ne
saurait frapper le guerrier d'un coup mortel. Dent-de-Loup pourra
bientôt chasser encore le caribou rapide, et orner sa ceinture de maints
nouveaux scalps que la fumée de son feu desséchera dans le ouigouam du
chef.



CHAPITRE XV

LE BLESSÉ.


Pâle était le dernier reflet du jour mourant qui venait éclairer la
chambre de Louis d'Orsy; mais plus pâle encore était ce dernier, qui
gisait tout sanglant sur son lit une heure après le combat.

Il était là, défait, brisé, vaincu par le mal, ce vaillant jeune homme
si plein de courage et de vie quelques heures auparavant.

Près de Louis assoupi se tenait un chirurgien, dont l'air préoccupé
laissait voir combien l'état du blessé l'inquiétait. Dans l'ombre se
mouvait discrètement Marie-Louise, qui paraissait voler plutôt que
marcher, tant elle effleurait légèrement le parquet.

Elle avait aussi bien pâli, la pauvre enfant. Les terribles événements
de l'avant-veille avaient tellement agi sur sa constitution, que ses
belles et vives couleurs d'autrefois avaient fui ses joues veloutées,
tandis qu'un léger cercle de bistre, apparaissant sur les paupières
inférieures, y indiquait la trace de l'insomnie et des larmes.

Inquiète et tremblante, elle allait par la chambre, prompte à obéir à
chacune des prescriptions du chirurgien, qu'elle interrogeait d'un
regard anxieux.

L'homme de l'art se préparait à extraire la balle de la poitrine du
jeune baron.

En ce moment, Bienville entra. Il s'approcha du chirurgien en marchant
sur la pointe du pied.

--Eh bien? lui demanda-t-il à voix basse.

L'opérateur ne répondit pas; mais se tournant vers Marie-Louise:

--Veuillez donc, s'il vous plaît, mademoiselle, me procurer une lumière.

Aussitôt que la jeune fille fut sortie de la chambre, le chirurgien se
pencha vers Bienville et lui dit rapidement à l'oreille:

--Je crains bien que la blessure ne soit empoisonnée, ainsi que vous
m'en avez prévenu; car votre ami n'a pas assez perdu de sang pour être
faible et insensible comme il l'est en ce moment. Grâce à l'épais
baudrier de buffle que la balle a dû percer avant de pénétrer dans la
poitrine, le projectile n'est pas entré bien avant et n'a pu atteindre
aucun organe vital. Cependant voyez combien le blessé est engourdi et
somnolent. Cet état presque apoplectique ne provient certainement pas de
la blessure, mais bien plutôt d'un poison dont l'action est surtout
narcotique. Aussitôt la balle extraite, je tâcherai de combattre les
effets du venin.

Le chirurgien, voyant que Marie-Louise revenait, changea le sujet de la
conversation en disant:

--Et M. de Sainte-Hélène, comment va-t-il?

--Sa blessure n'offre aucune gravité,[62] répondit Bienville, qui
arrivait de l'Hôtel-Dieu où il venait d'assister au premier pansement de
son frère, qu'on y avait transporté.

      [Note 62: Au dire de Charlevoix, la blessure de Sainte-Hélène
      ne parut pas d'abord sérieuse.]

Quelques instants plus tard, le chirurgien, par une adroite et prompte
opération, fit sortir la balle des lèvres saignantes de la blessure. Et
après avoir rougi au feu un instrument, il s'empressa de cautériser les
bords de la plaie, afin de prévenir, s'il en était temps encore,
l'absorption du poison déposé par le projectile.

Tiré de sa léthargie par la douleur que lui causa cette dernière
opération, le jeune homme ouvrit enfin les yeux. Mais, outre que les
pupilles étaient extrêmement dilatées, son regard avait quelque chose
d'étrange, et c'est à peine s'il parut reconnaître ceux qui entouraient
son lit. Quant aux organes de la voix, ils semblèrent paralysés d'abord;
car plusieurs fois on le vit faire, pour parler, d'inutiles efforts.

Bientôt ses membres s'agitèrent de mouvements convulsifs qui laissaient
voir que si le blessé recouvrait sa sensibilité, ce n'était que pour
souffrir. Puis la douleur augmentant, il poussa quelques cris gutturaux,
s'agita sur sa couche et finit par prononcer des paroles sans suite.

Le chirurgien hocha la tête et prit entre les doigts de sa main droite
le poignet du blessé. Pendant quelques minutes, il parut absorbé dans
ses réflexions. Enfin il se pencha vers Bienville, qui, douloureusement
ému, contemplait cette terrible scène d'un homme jeune et robuste
luttant corps à corps avec la mort, et lui dit à voix basse:

--Remarquez-vous, monsieur, comme les symptômes se contredisent
maintenant? D'abord le cerveau surtout semblait affecté; car il y avait
somnolence, puis vertige et enfin léthargie. Et tout à coup, après la
cautérisation, se sont manifestés des phénomènes opposés: douleurs
légères d'abord, puis intolérables; mouvements convulsifs généraux,
soubresauts des tendons et délire enfin. Avant l'opération, le pouls
était rare, petit, filiforme; il est maintenant précipité, dur et
redoublé. C'est qu'il y a, je crois, deux ou trois poisons dont les
effets divers ont chacun leur action et se manifestent par des symptômes
variés, sans que, pourtant, les influences particulières à chaque venin
soient assez opposées pour se neutraliser les unes les autres. Quel art
infernal a dû présider à leur confection!

--Mais ne voyez-vous aucun remède à leur opposer?

Le chirurgien haussa les épaules en signe d'indécision manifeste.

--O monsieur! sauvez mon frère! s'écria Marie-Louise, qui s'était
approchée après avoir entendu.

--J'ai bien peur, mademoiselle, que mon art ne soit impuissant. C'est
plutôt Dieu que moi qu'il vous faut prier; car lui seul sait faire des
miracles.

Cette désolante réponse amena sur les lèvres de Marie-Louise un sanglot,
que, par une grande force d'âme, elle étouffa pourtant, de crainte qu'il
n'alarmât le blessé, si celui-ci le pouvait entendre.

Il y avait dans la grande salle, à côté, un beau crucifix d'ivoire
suspendu au-dessus de l'âtre de la cheminée et que l'on apercevait du
lit du blessé. Ce pieux objet d'art était l'un des quelques débris qui
restaient encore à la famille d'Orsy de son antique splendeur. L'on y
conservait d'autant plus précieusement ce crucifix, que les traditions
de la famille le disaient être l'œuvre d'un grand artiste français
contemporain de Benvenuto Cellini.

Avec cette foi vive et ardente que les femmes savent apporter dans
leurs prières, Marie-Louise alla se jeter aux pieds du divin Crucifié.

Qu'elle était ravissante ainsi, avec ses mains croisées sur sa poitrine,
que de muets sanglots soulevaient. Ses yeux, noyés dans les larmes et
perdus dans l'extase de la prière, arrêtaient leur regard suppliant sur
la face auguste du Christ, tandis que ses lèvres semblaient baiser avec
amour les pieds divins essuyés autrefois par les cheveux de Madeleine.

Son corps se trouvant intercepter une partie de la lumière produite par
la lueur du feu de l'âtre, qui rougissait le foyer et les murs de la
chambre, une vive auréole entourait sa tête, comme celle d'une madone,
tandis que des reflets d'or se jouaient sur sa chevelure blonde. On
aurait dit que la jeune fille était soulevée sur un nuage de feu, et
ravie dans une de ces extases mystiques telles qu'en avaient autrefois
les saints.

Longtemps elle pria de la sorte, sans paraître ressentir aucune des
influences extérieures qui l'entouraient. C'est que, exaltée par l'élan
de sa foi, elle parlait directement à Dieu.

Elle parut enfin revenir sur la terre, lorsque, détournant les yeux de
la croix, elle les promena tour à tour de son fiancé à son frère et de
son frère à son fiancé.

A ce moment, une indicible expression d'angoisse passa sur sa figure,
comme si deux sentiments divers s'étaient heurtés tout à coup pour
lutter en elle.

Mais cela n'eut que la durée d'un éclair, et Marie-Louise releva ses
beaux yeux sur le Christ. Cet instant avait pourtant suffi pour changer
l'expression de sa physionomie, où se lisait surtout maintenant un
sentiment de sacrifice et de résignation extrêmes.

Qu'avait-elle donc promis à Dieu en échange de la guérison de son frère?

Celui-ci se tordait sous l'étreinte du mal. Sa figure devenait livide,
tandis que la peau en était sèche et brûlante. Une chaleur âcre le
dévorait, ce qui lui desséchait la bouche en lui causant une soif
inextinguible.

François, désespéré, retenait dans les siennes la main brûlante de son
ami.

Quant au chirurgien, accoudé sur l'une des colonnes torses du lit du
patient, la tête appuyée sur sa main droite, il était comme courbé sous
le poids de l'impuissance, que toute la science des hommes ne saurait
soulever quand Dieu les terrasse.

Marie-Louise se relevait, lorsque la porte d'entrée s'ouvrit.



CHAPITRE XVI

LE VŒU.


Bras-de-Fer entra, portant sous son bras un paquet d'herbes et de
plantes que l'automne avait desséchées.

Lorsque Pierre avait appris de Bienville que la blessure de Louis d'Orsy
était empoisonnée, et que M. de Sainte-Hélène avait eu la jambe cassée
d'une balle tirée par Harthing, il avait immédiatement quitté, sans rien
dire, le champ de bataille où l'on combattait encore, pour herboriser à
travers les bois.

Les Canadiens avaient regagné la ville quand Bras-de-Fer trouva, malgré
l'obscurité naissante, la dernière plante qu'il lui fallait. Alors
seulement il revint à la cité.

Quand Pierre arriva à l'Hôtel-Dieu, Bienville venait d'en partir pour se
rendre chez Louis d'Orsy. Le Canadien se fit conduire auprès de M. de
Sainte-Hélène, qu'il trouva pansé et dans un état très satisfaisant.
Bras-de-Fer se dirigea tout de suite vers la demeure du jeune baron, où
nous venons de le voir entrer.

Pierre alla droit au lit du jeune homme, que les crampes venait de
saisir.

Après avoir examiné le blessé:

--Je suis, dit-il, arrivé à temps, Dieu merci. Avez-vous de l'eau chaude
sous la main, mademoiselle?

Marie-Louise et Bienville regardèrent avec étonnement le nouveau venu,
tandis que le chirurgien le toisait avec dédain des pieds à la tête.

--Vous ne comprenez donc pas? ajouta Bras-de-Fer. Je vous demande de
l'eau chaude, afin d'y faire infuser ces herbages pour guérir M. le
baron. Le poison des sauvages et moi, voyez-vous, nous nous connaissons
depuis longtemps. Quand je chassais dans les pays d'en haut, j'ai vu
guérir bien des gens avec ces ingrédients que je vous apporte. J'en ai
fait l'épreuve sur moi-même.

--Oh! puisses-tu dire vrai! s'écria Bienville.

--Mon Dieu! c'est vous qui nous l'avez envoyé! dit Marie-Louise en
levant au ciel des yeux reconnaissants.

Un sourire incrédule passa sur les lèvres du médecin, dont les idées
scientifiques se trouvaient subitement heurtées par les paroles et le
ton confiant de l'ignorant Pierre Martel.

--Prétendriez-vous, dit le chirurgien, guérir M. d'Orsy avec vos
simples?

--Je ne voudrais pas en répondre, répliqua Bras-de-Fer, mais j'ai bonne
espérance.

--Et vous croyez pouvoir réussir dans un cas où la science est
impuissante!

--Le bon Dieu est tout-puissant, lui, monsieur le docteur; et bien
souvent il se sert d'un homme ignorant et simple comme moi pour faire un
miracle.

Déjà Marie-Louise mettait à la disposition de Pierre Martel un vase
rempli d'eau bouillante.

--Je n'ai plus rien à faire ici du moment qu'on m'y oppose un charlatan!
repartit le chirurgien, qui prit son chapeau.

--Monsieur! lui dit Bienville en l'arrêtant par le bras, vous auriez
tort de vous fâcher. Cet homme est un vieux chasseur, qui doit être à
même de connaître les antidotes que les sauvages emploient contre les
blessures empoisonnées. Vous venez de pays civilisés où la science n'a
pas à s'occuper de cas semblables et où l'homme le plus savant dans
votre art doit nécessairement ignorer un remède connu en Amérique par le
dernier des sauvages.

--Je reviendrai dans une heure, reprit le chirurgien, qui se dirigea
vers la porte et sortit.

--A la grâce de Dieu! fit Marie-Louise avec un soupir.

Deux heures plus tard, d'Orsy reposait tranquillement. Les crampes et
les tiraillements dans la région de l'épigastre avaient cessé, la
transpiration se faisait maintenant abondante là où la peau était sèche
et brûlante une heure auparavant. De pénible qu'elle était d'abord, la
respiration était devenue facile. Enfin le délire avait disparu pour
faire place à une entière tranquillité du cerveau.

Pierre Martel avait appliqué sur la blessure du baron une compresse
fortement imbibée de l'infusion des plantes qu'il avait apportées de la
Canardière. Il lui avait aussi fait boire plusieurs potions de ce même
remède dont la vertu se montrait si efficace.

Marie-Louise, Bienville et Bras-de-Fer, la joie peinte sur le visage, se
pressaient autour du blessé, qui venait de s'éveiller après une heure de
sommeil paisible, lorsque le chirurgien entra.

--Eh bien! comment va monsieur le baron? demanda-t-il en s'approchant du
lit.

--Assez bien, merci, comme vous voyez, répondit d'Orsy.

Surpris d'un changement aussi prompt, le chirurgien tâta le pouls du
patient en hochant la tête.

--Oui, sauvé! dit-il.... La force de la jeunesse et de la
constitution... la nature enfin... Je m'en doutais!

Quand le chirurgien fut parti, Marie-Louise s'en alla dans sa chambre,
où elle s'enferma. Puis s'affaissant sur son lit, ce lit de jeune
fille, muet témoin de ses rêveries et de ses premiers pensers d'amour,
elle fondit en larmes.

--O mon Dieu! dit-elle, soyez mille fois béni d'avoir exaucé ma prière,
et ne vous irritez pas d'un chagrin dont ma faiblesse est seule cause.
Ce n'est pas mon sacrifice même qui m'arrache ce tribut de pleurs payé à
la nature, mais bien plutôt la soudaineté qui m'a fait l'accomplir...
Oui! vous êtes témoin, Seigneur, que pour conserver la vie à mon frère,
je suis encore prête à immoler mon amour. Et pourtant vous seul pouvez
savoir ce qu'il m'en a coûté, ce qu'il m'en coûte encore pour rompre
avec ce bonheur dont j'avais tant souhaité la venue!... Ah! mon Dieu! je
ne croyais pas l'aimer autant!... Mais loin de moi ces pensées. Puisque
j'ai eu la force de songer au sacrifice, il me faut avoir, en outre,
celle d'en braver l'accomplissement!

Alors, elle se laissa glisser les deux genoux en terre, et levant vers
le ciel des yeux où les pleurs semblaient protester contre ses paroles:

--Mère de douleurs, veuillez donner à mon pauvre fiancé...--mon Dieu!
c'est la dernière fois que je lui prête ce nom si doux!--veuillez lui
donner la résignation que je vous demande pour moi-même. Que tout le
poids de la douleur retombe sur moi seule! Et lui, qu'il soit heureux
avec une autre... comme j'aurais pu l'être avec lui!.............
.................................................................

Quand elle revint dans la chambre de son frère, Bienville s'approcha de
la jeune fille d'un air joyeux.

--Marie-Louise! dit-il en s'emparant d'une main qui se retira doucement
de la sienne, Marie-Louise, ce nuage de malheur qui a paru plusieurs
fois devoir crever sur nos têtes, disparaît enfin à l'horizon. Les
desseins pervers de nos ennemis sont anéantis avec eux. Plus de craintes
ni de larmes! A nous la joie, car l'avenir est à nous!

--L'avenir n'est qu'à Dieu seul! répondit Marie-Louise, dont le cœur se
serra comme sous l'étreinte de la mort.



CHAPITRE XVII

JOIE ET DEUIL.


--Où courez-vous donc de si grand matin, mon compère? disait M.
Pelletier, le maigre mais riche marchand de fourrures de la rue
Sault-au-Matelot.

La tête encore couverte de son bonnet de nuit, et ses bretelles
négligemment attachées en guise de ceinture autour de son
haut-de-chausses, il ouvrait en ce moment la porte de son magasin.

--Eh! par la corbleu! répondit M. Poisson qui passait en courant, ne
savez-vous donc point la nouvelle qui court les rues?

--Comment saurais-je ce que mon épouse ignore encore?

Madame Pelletier passait à bon droit pour avoir l'oreille toujours à
l'affût des nouvelles.

--Il paraît que la flotte de l'amiral Philippe[63] a quitté le port et
redescend vers le golfe, répondit l'épicier, qui continua sa course
après s'être arrêté quelque peu pour reprendre haleine.

      [Note 63: C'est ainsi que nos Canadiens appelaient Phipps.]

--Quoi? qu'est-ce? dit à cet instant une voix criarde partant de
l'intérieur de la maison.

C'était madame Pelletier qui venait de s'éveiller.

Au même instant, la grosse cloche de la cathédrale fit entendre sa voix
de basse, tandis que celles de toutes les communautés de la ville
lançaient leurs notes d'alto ou de soprano à travers les couches de la
brume matinale.

--Assurément que ce n'est point là l'_Angelus_, dit M. Pelletier en
entrant dans sa chambre à coucher, car on l'a sonné il n'y a pas plus
d'une demi-heure.

Comme il apparaissait, une salve d'artillerie, partie soudainement de la
haute ville, fit faire un bond prodigieux à madame Pelletier. Celle-ci,
perdant son centre de gravité, vint s'abattre lourdement entre les bras
de son époux, qui gémit et plia sous le fardeau.

--Mon Sauveur! qu'est-ce que c'est? s'écria la bonne dame. Le
bombardement recommencerait-il? On disait pourtant qu'il était fini.

--Je vas aller voir ce qui se passe à la haute ville, fit le mari, qui
sortit après avoir endossé son pourpoint.

Ceci avait lieu le matin du 23 octobre.

Quand le digne marchand arriva à la haute ville, tout y semblait en
mouvement. Officiers et soldats, militaires et bourgeois, tous couraient
par les rues, s'appelant les uns les autres, se serrant les mains et
riant aux éclats. Les femmes, en toilette des plus matinales, allaient
d'une maison à l'autre, le teint très animé, la langue aussi. Il n'était
pas jusqu'aux chiens qui n'aboyassent à l'envi, excités qu'ils étaient
par cette joie bruyante qu'une bonne fée semblait avoir secouée durant
la nuit sur cette ville si sombre et si peu riante depuis le
commencement du siège.

Au château, M. de Frontenac se tenait sur la terrasse, entouré d'un
groupe d'officiers non moins joyeux que les bourgeois de Québec.

--Le voilà donc qui s'enfuit, cet arrogant amiral, disait un officier
gascon. Sont-ce là les résultats de ces grands airs de croque-mitaine
que trahissait sa sommation?

Le gouverneur regardait les dernières voiles des vaisseaux anglais.
Elles s'éloignaient entre la Pointe-Lévis et l'île d'Orléans, et
disparaissaient graduellement dans les derniers flocons de brume qui
remontaient dans l'espace, aspirés par le soleil.

C'était sur l'ordre du comte qu'on avait tiré le canon et sonné les
cloches en signe de réjouissance.

Et certes, il y avait bien lieu d'être content de la prompte retraite
des Anglais. Car outre le danger qu'on avait couru d'être conquis par un
ennemi bien supérieur en nombre, la famine sévissait déjà dans la ville
depuis quelques jours, lorsque les Anglais se décidèrent à lever le
siège.

Mais pour expliquer le départ précipité de la flotte anglaise, il faut
d'abord raconter en quelques mots les événements qui avaient eu lieu
durant les deux jours précédents.

Pendant la nuit qui suivit le combat où Harthing trouva la mort et où
MM. d'Orsy et de Sainte-Hélène, ainsi que Dent-de-Loup, furent tous
trois blessés, Whalley fit approcher ses troupes de l'endroit où elles
avaient débarqué. Mais ceux qui montaient les chaloupes s'y prirent avec
tant de lenteur, que les Anglais durent renoncer à s'embarquer pendant
cette nuit.

Le jour suivant, ils furent attaqués par quelques volontaires que
commandaient les sieurs de Vilieu, de Cabanac, Duclos et de Beaumanoir,
ainsi que par les miliciens de l'île d'Orléans, de Beauport et de la
côte Beaupré. On se battit avec acharnement jusqu'à la nuit, et bien que
les Anglais fussent de beaucoup supérieurs en nombre, ils ne purent
jamais déloger les Canadiens d'une maison entourée de palissades où
ceux-ci s'étaient retranchés. Nous n'eûmes en cette occasion qu'un
écolier tué et un sauvage blessé.

Les ennemis au contraire y perdirent beaucoup de monde, ce qui leur fit
hâter l'embarquement qu'ils effectuèrent dans la nuit du 21 au 22. Mais
ils le firent avec tant de précipitation qu'ils laissèrent sur le rivage
"cinq canons avec leurs affûts, cent livres de poudre et quarante à
cinquante boulets." Vers le matin, Whalley, s'étant aperçu de cet oubli,
envoya plusieurs compagnies pour reprendre les pièces dont les
volontaires de Beauport et de Beaupré s'étaient saisis. Nos miliciens,
auxquels s'étaient joints quarante écoliers du séminaire de
Saint-Joachim, défendirent si vaillamment leur prise, qu'ils forcèrent
les Anglais à regagner la flotte sans leur canon. C'était le sieur
Carré, brave cultivateur de Sainte-Anne du Petit-Cap, qui commandait les
volontaires en cette occasion; il y montra tant de courage et
d'habileté, que M. de Frontenac lui donna, pour le récompenser de sa
belle conduite, l'un des canons pris à l'ennemi.

Durant toute la journée suivante, un dimanche, les Anglais se tinrent
cois sur la flotte, et levèrent enfin l'ancre le lendemain matin.[64]

      [Note 64: Tous les détails qui précèdent sont strictement
      historiques.]

Mais le malheur sembla vouloir rivaliser avec l'inexpérience[65] de sir
William Phipps. Son vaisseau, si maltraité par nos boulets, faillit
périr au-dessous de l'île d'Orléans. Une violente tempête assaillit la
flotte dans le bas du fleuve, où neuf bâtiments périrent avec leurs
équipages. Quelques-uns des navires furent enfin poussés jusqu'aux
Antilles par les vents du nord. Phipps n'arriva à Boston avec les débris
de sa flotte et de son armée que le 19 de novembre, après avoir perdu,
tant devant Québec que par les naufrages, près de neuf cents hommes.[66]

      [Note 65: "Si les Anglais ne réussirent pas, remarque La
      Hontan (_Nouveaux voyages_, vol. I), c'est qu'ils ne connaissaient
      aucune discipline militaire... et que le chevalier William Phipps
      manqua tellement de conduite en cette entreprise, qu'il n'aurait
      pu mieux faire s'il eût été d'intelligence avec nous pour demeurer
      les bras croisés."]

      [Note 66: M. Ferland, pages 229 et 231.--M. Garneau dit que
      les Anglais perdirent plus de mille hommes dans cette expédition.
      3e édit. vol. I, p. 323.]

Cet insuccès discrédita Phipps auprès de ses concitoyens. Nommé
pourtant, trois ans plus tard, gouverneur du Massachusetts, il accrut
encore son impopularité par le superstitieux aveuglement qui lui fit
condamner au feu, avec l'aide de son âme damnée Mather, un grand nombre
de personnes légèrement accusées de sorcellerie. Il mourut en 1695,
négligé par la cour et peu estimé de ses compatriotes.

C'est ainsi que se dissipa ce noir orage qui avait menacé tout d'abord
d'écraser la petite colonie française du Canada. Notre pays, qui ne
comptait que onze mille habitants, venait de repousser l'invasion des
colonies anglaises peuplées dès lors de plus de deux cent mille âmes.

La Nouvelle-France était dans la période ascendante de sa gloire. Dieu,
qui veillait sur la destinée de cette colonie, voyait que le vivace
élément français n'y était pas encore assez enraciné pour pouvoir y
lutter, comme il le sut faire avec succès par la suite, contre les
prétentions des races environnantes. Et si plus tard nos pères durent
courber un moment la tête sous l'orage, pour la relever ensuite avec
fierté, c'est que la Providence voulait nous sauver des plus grands
dangers de la révolution française, que Louis XV et sa voluptueuse cour
attiraient déjà sur la France au moment de la conquête du Canada par
l'Angleterre. Ce n'était que justice, car, tandis que la société
française irritait là-bas le ciel par son luxe et sa démoralisation sous
Henri IV, Louis XIII et Louis XIV, les colons de la Nouvelle-France
arrosaient de leur sang le sol de leur patrie d'adoption; les Jogue, les
Brebœuf, les Daniel et les Lalemant rachetaient abondamment par leur
martyre la petite part de ces fautes qui incombaient à nos ancêtres, par
suite de leurs rapports de parenté avec la mère patrie.

La joie des Québecquois fut bien grande quand ils se virent ainsi
débarrassés de leurs ennemis. Ils firent, le 5 novembre, une procession
où l'on porta en triomphe le tableau de la sainte Vierge que l'on avait
suspendu au clocher de la cathédrale, et le pavillon de l'amiral
anglais; tandis que les églises et les communautés de la ville
exhalaient en chœur de longs cantiques d'actions de grâces.

Pour perpétuer le souvenir de la délivrance de Québec, les citoyens
instituèrent une fête sous le nom de Notre-Dame de la Victoire;[67] et
l'église commencée à la basse ville quelques années avant le siège de
1690 fut destinée à être un mémorial de la protection du ciel.[68]

De son côté, Louis XIV fit frapper une médaille commémorative pour
conserver le souvenir de ce nouveau triomphe de la France sur
l'Angleterre.[69]

      [Note 67: Ce nom fut changé en celui de Notre-Dame des
      Victoires en 1711, en souvenir du nouveau danger auquel Québec
      venait d'échapper, la flotte anglaise qui remontait le fleuve pour
      s'emparer de cette ville ayant été obligée de rebrousser chemin
      après avoir perdu huit transports et neuf cents hommes sur les
      récifs de la côte du nord.]

      [Note 68: Lettre de Monseignat.]

      [Note 69: On peut voir une vignette représentant cette
      médaille, au commencement du second volume de l'œuvre de
      Charlevoix.]

Si vous aviez pu voir François de Bienville descendre du château vers la
rue Buade, dans l'après-midi qui suivit le départ de la flotte anglaise,
sa mine superbe et joyeuse vous eût certainement frappés. Sa toilette
était irréprochable. Il portait un justaucorps de velours cramoisi,
brodé d'une bande d'or dite à la bourgogne, qu'ombrageait un large
chapeau de feutre à la mousquetaire, sur lequel se balançait au vent une
grande plume fraîchement frisée.[70] Sa nouvelle épée d'enseigne de la
marine frappait gaillardement, à chacun des pas qu'il faisait, sa jambe,
que dessinait avec avantage un bas de soie bien tiré.

Quant à son air, il était fier et conquérant, notre gentilhomme portant
haut le regard et la moustache qui se relevait crânement aux coins de sa
bouche souriante.

Comme il débouchait dans la rue Buade, il se trouva face à face avec le
sieur d'Hertel, que le gouverneur faisait mander en son château pour le
féliciter de sa belle conduite durant le siège.[71]

      [Note 70: Le goût des riches habit était très en vogue en
      Canada dès l'époque dont nous parlons. Voyez ce que La Hontan dit
      à ce propos. Nos gentilshommes s'efforçaient de copier les grands
      seigneurs de France, dont le luxe à ce sujet allait jusqu'à la
      folie. Ne vit-on pas, par exemple, le vaniteux et beau
      Bassompierre donner cent mille francs pour un seul habit à
      l'occasion du baptême de Louis XIII?]

      [Note 71: "Deux des chefs canadiens furent anoblis pour leur
      bravoure: M. Hertel, qui s'était distingué à la tête des miliciens
      des Trois-Rivières, et M. Juchereau de Saint-Denis." (M.
      Garneau.)]

--Eh! sur mon âme! cher Bienville, dit celui-là, comme vous voici
superbe! Est-ce qu'Amour vous tend les bras? comme dirait là-bas M. de
La Fontaine.

--Ce doit être quelque chose d'approchant, répondit Bienville, confiant
comme on l'est à son âge. Car vous savez, mon cher, qu'un militaire se
fait beau pour sa maîtresse[72] ou pour la bataille. Or, comme la guerre
est finie......

      [Note 72: On sait par nos chansons populaires que le mot
      maîtresse était alors en Canada le synonyme de fiancée.]

--J'avais raison! n'est-ce pas? Allons! bonne chance, mon amoureux!

--Et vous de même, mon ami.

Toujours leste et pimpant, Bienville dévora la courte distance qui le
séparait de la demeure de Louis d'Orsy, où il entra le cœur à rire,
ainsi qu'il est dit dans "La claire fontaine."

D'Orsy, convalescent mais pâle et faible encore, était assis dans son
lit lorsque Bienville arriva chez le jeune baron.

--Sois le bienvenu, mon cher François, lui dit Louis en tendant sa main
amaigrie à Bienville.

--Merci, mon cher. Et comment va cette précieuse santé qui nous a causé
tant d'inquiétude.

--De mieux en mieux, grâce au ciel.

--Ah! mademoiselle, mille pardons! je ne vous ai pas vue en entrant, dit
François à Marie-Louise, qui était assise à l'écart et se livrait à un
travail d'aiguille.

--Oh! ce n'est rien, monsieur, fit celle-ci, qui rendit à Bienville un
salut gracieux mais quelque peu contraint.

François remarquait, depuis deux jours, que sa fiancée n'était plus la
même à son égard. Elle ne montrait pas, à son arrivée, le même
empressement ni le même plaisir à le recevoir. Elle paraissait
embarrassée, triste et souffrante en la présence du jeune homme, qui
avait plus d'une fois cru voir, à la dérobée, rouler une larme dans les
yeux de son amie. Il n'était pas jusqu'à Louis qui n'eût l'air gêné.

Aussi Bienville s'était-il bien promis d'en savoir le dernier mot ce
jour-là même.

--Eh bien! dit-il à d'Orsy, nous voici donc encore une fois débarrassés
des Anglais.

--Oui, pour cette année, du moins; car je pense qu'il ne leur prendra
pas fantaisie de revenir avant l'été prochain, l'hiver du Canada n'étant
point propice aux expéditions militaires.

--Leur départ me remet quelque chose en mémoire, dit François à
Marie-Louise. Avez-vous souvenance, mademoiselle, de cette bien douce
conversation que nous avions entamée, lorsque l'apparition de l'Iroquois
y vint mettre un terme? C'était, je crois, le soir de mon arrivée de
Montréal.

--Oui, monsieur, répondit Marie-Louise, mais à voix si basse, que cette
réponse effleura ses lèvres comme un souffle.

Et le sang lui afflua si vite à la figure, qu'elle se pencha vivement
sur son ouvrage pour cacher sa rougeur.

Bienville prit cette émotion subite pour l'effet que devait produire la
demande suprême qu'il allait faire. Aussi continua-t-il, mais d'une voix
légèrement émue:

--Je vois bien, Marie-Louise, que votre mémoire est aussi bonne que la
mienne, mais que votre bouche, seulement, est trop timide pour en oser
traduire les impressions; je répéterai donc ce que je vous dis alors.
Ecoutez-moi bien et dites-moi si ce ne sont pas les mêmes paroles? "Je
désire vous voir porter mon nom, aussitôt que nous aurons repoussé
l'Anglais." Est-ce bien cela?

Au lieu de la réponse, ou du moins de l'aveu tacite qu'il attendait de
sa fiancée, il vit la jeune fille pâlir, tandis que deux grosses larmes
jaillissaient de ses yeux.

Un chaud rayon de soleil qui pénétrait en ce moment par la fenêtre, se
joua sur ces larmes qui brillèrent comme deux diamants.

La surprise de Bienville augmenta pourtant encore, lorsque Marie-Louise
cacha sa tête entre ses deux mains, et que des sanglots redoublés
agitèrent son sein de mouvements convulsifs.

--Est-ce donc là l'effet qu'une demande en mariage a coutume de produire
sur les jeunes filles? dit-il en se tournant vers d'Orsy.

Celui-ci baissa la tête et ne répondit pas.

--Je vous en prie, continua Bienville au comble de l'étonnement,
dites-moi, l'un ou l'autre, ce que signifient ce silence et ces pleurs?

Puis se frappant tout d'un coup le front, signe qu'une nouvelle idée
venait d'y éclore:

--Oh! dis-moi, Louis, ma prétention à la main de mademoiselle
serait-elle donc trop ambitieuse? Mais n'as-tu pas toujours encouragé
cet amour, que, loin de te cacher, je t'ai confié depuis deux ans? Ah!
c'est vrai! j'aurais dû m'en douter, la naissance ne m'a pas fait baron,
moi!

--Arrête! s'écria Louis, et ne te livre pas à des suppositions absurdes
et offensantes à la fois. Tu sais que je t'ai toujours considéré comme
le futur beau-frère que me devait donner ma sœur. Ce n'est donc pas une
vaine disparité de titre qui pourrait maintenant mettre obstacle à votre
mariage. Tu es gentilhomme, et cela m'a suffi; car, à mes yeux, la
récente noblesse léguée par ton père à ses dignes enfants, et que lui
ont value sa bravoure et ses services en la Nouvelle-France, je la
considère autant et plus encore que celle d'un descendant des croisés
qui passe à la cour une vie rampante et oisive.

--Mais enfin, tu viens de le trahir, il y a des obstacles à notre union?
Ah! Marie-Louise! auriez-vous si tôt oublié vos promesses? Ne
m'aimez-vous donc plus?

--A mon tour je vous arrête, monsieur de Bienville! dit enfin Mlle
d'Orsy en essuyant les larmes qui humectaient ses joues. Prenez garde de
froisser aussi mes sentiments, que vous devez si bien connaître. Ah!
c'est bien plutôt vous qui ne m'aimez plus, puisque vous ne m'estimez
pas assez pour supposer que, s'il me faut renoncer à une union si chère
à mon cœur, j'y dois être forcée par des circonstances extraordinaires.
Attendez, pour me juger, que je vous aie d'abord exposé les motifs de ma
conduite; et, si étrange qu'elle vous puisse sembler maintenant, vous
conviendrez sans doute ensuite que, loin de mériter vos reproches, j'ai
plus que jamais droit à votre entière sympathie.

L'attitude de Marie-Louise était si douloureuse et si noble à la fois,
que Bienville se sentit malgré lui subjugué. Il est aussi vrai de dire
qu'il s'attendait si peu à rencontrer des obstacles, qu'il demeura comme
anéanti sur son siège, et incapable de faire un mouvement ni de dire un
seul mot.

Marie-Louise continua donc, mais avec des accents déchirants dans la
voix et des larmes dans les yeux:

--Rappelez-vous, monsieur, les lugubres événements qui se passaient, il
y a trois jours, dans cette même chambre où nous sommes. Vous veniez de
me ramener mon frère presque mourant de sa blessure. Il était là,
traîtreusement frappé, luttant pour sa vie contre un mal atroce et
mystérieux. Le médecin venait de se croiser les bras, impuissant qu'il
se sentait à intervenir en ce combat suprême. Il avait même prononcé:
Louis devait mourir. Vous vous souvenez qu'alors j'allai me jeter au
pied de ce crucifix et que j'y priai longtemps. Cet affreux malheur qui
planait sur moi, me rappela les scènes horribles des jours précédents,
et, comme un éclair, cette pensée terrible traversa mon âme quand je
tombai à genoux: n'étais-je pas la cause de la mort de mon frère?
N'était-ce pas moi que ce misérable Harthing avait voulu frapper par la
main de son agent?... Moi la cause de la perte de Louis? Cette idée
brûla mon cœur. Le dernier rejeton des barons d'Orsy expirant, sinon par
la faute, du moins à cause de sa sœur, qui n'attendrait peut-être pas
pour se marier la fin du deuil fraternel! Oh! non, cela ne pouvait pas
être!--C'est moi, mon Dieu! qu'il vous faut frapper, lui dis-je en ma
prière. Rendez la vie à mon frère, pour continuer une lignée de preux
qui s'éteindrait sans lui; et je vous promets d'entrer en religion à
l'Hôtel-Dieu pour y passer mes jours au chevet des malades!

--Ah! mon Dieu! dit Bienville qui se trouva machinalement debout.

--Je te jure, mon cher François, dit Louis à celui-ci, que j'ai tout
fait pour détourner ma sœur d'un dessein si funeste; mais rien n'a pu
ébranler sa résolution; car elle prétend qu'il en résulterait un malheur
pour nous tous si elle allait manquer au vœu que Dieu a bien voulu
accepter, dit-elle, puisqu'il a fait un miracle en ma faveur.

--Oui, c'est vrai, reprit Marie-Louise; d'ailleurs, mon amour semble
fatal à ceux qu'il touche. Harthing en est mort, et si M. de Bienville
et toi, mon bon Louis, ne l'êtes pas déjà, c'est parce que Dieu
prévoyait que je me devais dévouer pour vous. Il n'est pas jusqu'à
Marthe et à l'Iroquois[73] dont je n'aie, bien qu'involontairement,
causé la perte.

      [Note 73: Elle devait croire avec Bienville, d'Orsy et
      Bras-de-Fer que Dent-de-Loup était mort.]

--Monsieur de Bienville, dit-elle en finissant, je comprends votre
douleur. Elle doit vous être d'autant plus amère qu'elle était imprévue.
Soyez cependant certain que vous ne souffrirez pas en cinquante ans de
vie les tortures que j'ai subies depuis trois jours. Mais ceci doit
rester entre Dieu seul et moi. Au cloître où je vais désormais vivre
pour mourir, je prierai Dieu pour vous. Il voudra bien m'entendre et
vous consoler sans doute; et, bientôt vous m'oublierez pour en aimer une
autre qui saura vous rendre heureux. Adieu! mon ami, adieu! pour cette
vie du moins!

Les sanglots couvrirent ici sa voix, et elle tendit la main à Bienville.

Mais de la poitrine haletante du jeune homme sortit un cri de désespoir,
et il chancela comme un homme ivre.

Si grande était pourtant sa force, qu'il contint cette mer immense de
douleur qui venait de se déborder dans son âme.

Mais il n'essaya point de parler, et d'un pied lourd, incertain, il
sortit.

Lorsque le dernier des pas de son fiancé vint résonner à son oreille,
lugubre comme le bruit de la pelle du fossoyeur sur une tombe aimée,
Marie-Louise s'évanouit.



CHAPITRE XVIII

DEUX DOULEURS EN REGARD.


Quinze jours durant, Bienville resta renfermé, sans vouloir en sortir,
dans la chambre que M. de Frontenac lui avait assignée au château. Là,
tout entier à sa douleur, il passa les jours et les nuits courbé sur sa
souffrance, comme pour sonder le gouffre que le malheur venait de
creuser en son âme.

Ainsi replié sans distraction sur son mal, il meurtrit plus encore son
cœur déjà si rudement froissé par la main de fer de l'infortune. Si
sombre lui paraissait l'avenir, qu'il fermait d'effroi les yeux quand la
noire image du présent tendait à s'effacer un peu devant eux. Et
lorsque le vol de sa pensée, lasse de se heurter à chacun des traits de
ce navrant tableau, se retournait vers le passé, le contraste des joies
d'autrefois faisait si violemment ressortir les peines du présent, que
sa blessure s'ouvrait plus grande et plus cuisante encore.

Si douces étaient pourtant les chansons de ces fauvettes qui venaient
voleter sur le champ de mort de ses espérances et moduler les concerts
passés de son premier amour, qu'il n'avait pas le courage de les
chasser.

--Pauvres oiseaux de remémoration d'un temps qui n'est plus, disait-il
alors, je ne saurais vous donner traîtreusement du plomb sous l'aile,
quand vous m'apportez de si douces souvenances. Venez, petits, revenez
encore gazouiller sur le nid de mémoire, et que le duvet de vos plumes
réchauffe mes idées qui se glacent au vent froid de la réalité.

Mais soudain venait s'abattre sur eux l'oiseau de proie du malheur. Oh!
comme ils fuyaient alors à tire-d'aile, en poussant des cris plaintifs,
ces pauvres oisillons tout meurtris par la serre du vautour.

Ce qu'il souffrait en ces moments, le triste délaissé, ne saurait être
dit; car tout ce que ses souvenirs avaient de charme dans le passé, n'en
rendait que plus poignantes les angoisses du présent.

Deux semaines se passèrent ainsi sans qu'on pût pénétrer jusqu'à
Bienville.

Comme on avait pu constater, pendant ce temps, que les Anglais étaient
réellement partis et qu'il n'y avait plus de crainte de les voir
revenir, la saison étant trop avancée, le gouverneur se résolut à
renvoyer les troupes de Montréal.

Le soir qui précéda leur départ, M. de Frontenac donna un grand dîner à
ses officiers. Bienville, qui s'était fait excuser auprès du Comte, put
entendre de sa chambre la joie et les rires de ses compagnons d'armes
durant tout le repas qui se prolongea bien avant dans la nuit. Le
cliquetis des verres et les éclats de voix des convives lui causèrent un
supplice indicible; car la souffrance a pour effet de rendre
misanthrope, et dans nos heures sombres, le plaisir d'autrui nous irrite
et nous rend nos maux encore plus insupportables.

Enfin les paroles d'une santé portée à la belle France par le gouverneur
lui-même, vinrent retentir à son oreille. Les convives y répondirent par
un énergique bravo qui gronda comme un tonnerre dans les grands
corridors du château; et le son plus rapproché des voix, le bruit des
portes qui s'ouvraient et se refermaient çà et là dans le vaste édifice,
lui indiquèrent que les conviés venaient de se séparer.

Le silence se fit bientôt partout, et Bienville n'entendit plus que les
pas de la sentinelle qui marchait au dehors sur la terrasse.

Après avoir éteint sa bougie, Bienville, appuyé sur le bord de sa
fenêtre qui donnait sur le Saint-Laurent, regardait, pensif, les
rayonnements de la lune qui zébrait de remuantes lames d'argent les eaux
du fleuve assoupi. Tantôt son œil s'arrêtait sur les falaises de la
Pointe-Lévis, qu'une lumière pâle éclairait en grandissant l'ombre des
sapins accrochés aux flancs du roc. A distance, ces arbres semblaient
autant de fantômes d'une race géante, qui seraient venus s'accouder sur
la rive du grand fleuve pour y rêver en regardant couler les flots.

Tantôt son regard se perdait au loin dans la brume qui voilait à demi
les côtes boisées de Beauport et de l'île d'Orléans.

Il en était à comparer ce calme grandiose de la nature au bouillonnement
des passions qui embrasaient son sein, quand on heurta du doigt sa
porte.

Etonné de recevoir une visite à une heure aussi avancée, Bienville, qui,
du reste, n'avait voulu recevoir personne depuis deux semaines, ne
répondit pas et ne se dérangea point d'abord. Mais une voix qui ne lui
était pas inconnue lui dit bientôt du dehors:

--Ouvrez-moi donc, monsieur de Bienville.

Celui-ci tira le verrou de sa porte et recula d'étonnement quand il
aperçut M. de Frontenac.

Le comte portait une lanterne sourde, qu'il déposa près du bougeoir
d'argent qui était sur la table de nuit de son hôte. Puis il fit signe à
Bienville de refermer la porte.

Lorsque François se fut approché du comte, celui-ci dit au jeune
LeMoyne:

--Mon cher Bienville, ce n'est que ce soir, et à la fin du dîner
seulement, que j'ai appris votre malheur. Soyez certain, mon ami, que
la nouvelle m'en a vivement affecté, et que je compatis à votre juste
chagrin.

Le comte, en disant ces mots, prit affectueusement la main du jeune
homme.

Au seul contact de cette main, Bienville, le fier guerrier qui n'avait
pas voulu verser une larme depuis sa fatale entrevue avec Marie-Louise,
sentit un frisson glacial courir par tous ses membres, et il se prit à
pleurer.

Sachant bien qu'il valait mieux ne pas arrêter cette effusion, M. de
Frontenac garda quelques instants le silence, qu'interrompaient seuls
les sanglots de Bienville. Et quand cette pluie de larmes eut diminué,
le comte reprit:

--Je sais d'autant mieux comprendre les peines de l'âme que j'ai
moi-même bien souffert. Votre cœur est tout endolori par ce coup imprévu
du sort qui rejette à jamais loin de vous une jeune fille que vous
aimez. Mais que serait-ce donc, mon ami, si vous étiez l'époux d'une
femme que vous aimeriez autant que Mlle d'Orsy vous est chère, et que
cette femme, foulant aux pieds votre amour, eût cessé de vous donner la
moindre marque de tendresse dès les premiers jours de votre mariage?
Bienville, je vous ai toujours considéré comme un fils--hélas! j'en
avais un autrefois, mais le ciel m'a même enlevé ce dernier sujet de
consolation[74]--écoutez donc cette confidence qui devra mourir avec
vous.

      [Note 74: "Anne et le comte eurent un fils, enfant unique qui
      périt dans la fleur de la jeunesse. Les uns rapportent qu'il fut
      tué à la tête d'un régiment qu'il commandait, au service de
      l'évêque de Munster, allié de la France; les autres disent qu'il
      périt misérablement dans un duel." (Alfred Garneau, "Les Seigneurs
      de Frontenac," _Revue Canadienne_ de 1867.)]

De l'autre côté des mers, là-bas, dans ma chère France, vit une femme
aussi belle qu'indifférente. En la faisant si parfaite de sa personne,
Dieu voulut la dédommager, sans doute, du peu de sentiment dont il la
voulait gratifier. Un jour, que j'ai cent fois maudit, ma fatale
destinée me jeta sur sa voie. En la voyant, je l'aimai. Nul doute que je
lui plus aussi d'abord, car elle répondit à mes vœux et consentit à
m'épouser en secret. Son père, M. de la Grange-Trianon, ignorait encore
notre mariage, lorsqu'il s'avisa tout à coup de s'opposer à nos amours,
qu'il avait paru favoriser jusqu'alors. Madame de Frontenac répondit
qu'elle n'aurait jamais d'autre époux que moi. Irrité, M. de la
Grange-Trianon la força d'entrer au couvent. C'était le premier échec à
mon bonheur. On la rendit pourtant bientôt à mes désirs lorsqu'elle eut
avoué notre union. J'aurais dû m'attendre, n'est-ce pas? que cette
séparation augmenterait l'ardeur de son attachement pour moi. Il n'en
fut rien. Quelques mois à peine s'étaient écoulés depuis qu'on avait
accepté notre mariage, que déjà l'indifférence de la comtesse ne se
déguisait plus à mes yeux. Et cependant, Dieu m'est témoin que je ne
l'ai jamais provoquée. Auprès d'elle toujours empressé, je ne m'étudiais
qu'à lui plaire; et mon amour pour madame de Frontenac n'avait fait que
grandir quand je m'aperçus que le sien avait diminué d'autant. C'est
alors que je souffris des tortures d'autant plus fortes que je savais ne
les avoir pas méritées. Bientôt même l'inconstante ne fit un mystère à
personne de l'éloignement qu'elle ressentait pour moi.[75] Depuis lors,
jamais un mot, pas même un regard d'elle ne sont venus dérider mon front
dans l'amer délaissement où elle m'a jeté. Dégoûté d'une vie si pénible,
j'allai chercher la mort sur maints champs de bataille, en Flandre, en
Allemagne, en Piémont, jusqu'en Orient, mais sans pouvoir l'y trouver
nulle part.

      [Note 75: Je renvoie le lecteur curieux de connaître les
      détails de la vie intime du comte et de la comtesse de Frontenac,
      aux mémoires de Mlle de Montpensier, dont madame de Frontenac
      était dame d'honneur. Il y est rapporté, entre autres choses, une
      très curieuse anecdote qui donne une idée de ce qu'était la vie
      conjugale en France au XVIIe siècle. (Voir les mémoires de Mlle de
      Montpensier, à la page 164 et suivante du vingt-septième tome de
      la "Nouvelle collection de mémoires pour servir à l'histoire de
      France.")]

Lorsqu'en 1672 je fus nommé pour la première fois gouverneur du Canada,
ma femme refusa de m'y accompagner. Même, dix ans après, le roi m'ayant
rappelé en France, la comtesse me reçut aussi froidement que si je
l'avais seulement quittée de la veille; et, durant les sept années qui
suivirent, je lui fus pis qu'un étranger. L'an dernier enfin, préposé
une seconde fois au gouvernement de la Nouvelle-France, je dus quitter
de nouveau ma femme, sans qu'une larme vînt mouiller sa paupière.
Maintenant je sens bien que je ne la reverrai plus.[76] Tant que je me
sentis jeune encore, je pus conserver quelque espoir de fléchir un
esprit injustement dédaigneux. A présent que le chagrin, plus encore que
la vieillesse, a sourdement miné ma vie, aujourd'hui que je suis vieux
et souffreteux, je sens bien que la brillante comtesse ne voudra jamais
quitter les délices dont elle a su s'entourer à la cour, pour venir en
cette pauvre colonie s'enterrer vivante auprès d'un sexagénaire. Et
pourtant, Bienville, mon cœur bat d'espoir--j'ai honte de
l'avouer--quand une voile de France m'apparaît à l'horizon. Ne peut-elle
pas m'apporter cette femme que je saurais si bien aimer encore! Vaine
illusion, et fugitive comme ces flots qui lavent en passant les pieds du
roc où l'on creusera bientôt ma tombe.

      [Note 76: Nous avons puisé le fond de tous les détails qui
      précèdent dans l'article de M. Alfred Garneau sur les seigneurs de
      Frontenac, et dans les mémoires de la cousine de Louis XIV, la
      grande Demoiselle. Voici maintenant de précieux détails qui me
      sont fournis par mon ami, M. l'abbé H.-R. Casgrain.

      Frontenac, comme chacun sait, mourut en 1698 et fut enterré dans
      l'église des Récollets. Lors de l'incendie de cette église, le six
      septembre 1796, on releva les corps qui y avaient été inhumés.
      Ceux des personnages importants, entre autres celui de M. de
      Frontenac, furent inhumés dans la cathédrale et, dit-on, sous la
      chapelle de N.-D. de Pitié. Les cercueils en plomb qui, paraît-il,
      étaient placés sur des barres de fer dans l'église des Récollets,
      avaient été en partie fondus par le feu. On retrouva dans celui de
      M. de Frontenac une petite boîte en plomb qui contenait le cœur de
      l'ancien gouverneur. D'après une tradition conservée par le frère
      Louis, récollet, le cœur du comte de Frontenac fut envoyé, après
      sa mort, à sa veuve. Mais l'altière comtesse ne voulut pas le
      recevoir, disant qu'elle ne voulait pas d'un cœur mort qui,
      vivant, ne lui avait pas appartenu. La boîte qui le renfermait fut
      renvoyée au Canada et replacée dans le cercueil du comte, où on la
      retrouva après l'incendie du couvent des Récollets.]

Ici le comte s'arrêta, dominé par l'émotion que lui causaient ces
tristes souvenirs. D'un côté la blafarde lueur de la lanterne sourde et
de l'autre la lumière pâle de la lune qui pénétrait par la croisée,
éclairaient ses traits mâles. Bienville put voir une larme tomber de
son œil, et se perdre dans les sillons que la souffrance avait creusés
sur la grande figure du comte de Frontenac.

Après quelques instants de silence, le gouverneur reprit d'une voix
ferme:

--Vous voyez donc, mon cher Bienville, que la fortune m'a traité plus
durement que vous encore. Vous êtes jeune et libre, et puisque Mlle
d'Orsy entre en religion, vous pourrez en aimer une autre que Dieu
destine à vous rendre heureux. Ah! n'allez pas vous récrier! Je sais
bien que vous n'y songez pas maintenant; mais enfin, je crois que vous
en viendrez naturellement là. Dussiez-vous cependant renoncer à tout
jamais au mariage, il ne faudrait pas même, en ce cas, vous désespérer
inutilement. Vous avez un grand cœur, je le sais; eh bien! sachez vous
proposer une idée, un but qui le remplisse en quelque sorte. Croyez-vous
que je n'aurais pas succombé depuis longtemps sous les coups du sort, si
je n'avais une pensée dominante propre à me distraire dans mes peines?
Chargé par le roi mon maître de veiller à la destinée de cette colonie,
j'use les derniers jours de ma vie à son agrandissement. Plus la tâche
est ardue, plus la fin est difficile à atteindre, plus satisfaisante est
la joie que nous cause le succès. Vous êtes militaire, intelligent et
brave; remplie d'émotions, la carrière des armes offre un vaste champ à
de nobles aspirations. Continuez donc à vous distinguer et soyez certain
que mon amitié pour vous ne nuira pas à votre avancement. Mais il est
tard, et vous avez besoin de sommeil. Tâchez de reposer aujourd'hui,
pour être plus fort que la peine de demain.

--Comment vous remercier de l'intérêt que vous me portez, monseigneur,
balbutia Bienville, et comment pourrai-je jamais reconnaître vos bontés
pour moi?

--D'abord en quittant bientôt cet air sombre qui n'est pas de nature à
égayer ceux qui vous fréquentent, et en voulant bien oublier les aveux
que ma seule tendresse pour vous m'a conduit à vous faire. Allons! bonne
nuit.

Le comte reprit sa lanterne et quitta la chambre.

Bienville entendit, tout pensif, le bruit de ses pas s'éteindre au
détour du corridor, où l'ombre du comte, projetée derrière lui par la
lumière qu'il portait, s'évanouit aussi.

Consolé par la comparaison de cette grande mais calme douleur que M. de
Frontenac venait d'opposer à la sienne, et soulagé par les pleurs qu'il
avait versés, Bienville parvint à s'endormir.

Mais des rêves étranges et fatigants troublèrent son sommeil. Il lui
semblait passer près du couvent de l'Hôtel-Dieu, lorsqu'une voix de
femme qui chantait le fit se rapprocher du cloître. Alors il lui parut
que les murailles du couvent se trouvaient assises au milieu d'un vaste
cimetière jonché d'os desséchés jusqu'à perte de vue. Chacun des pas
qu'il faisait heurtait un ossement humain qui craquait sous ses pieds.
Il parvint enfin au-dessous de la fenêtre d'où sortait la voix. Quand il
leva la tête, il aperçut Marie-Louise vêtue en novice, et qui le
regardait du haut de la croisée d'un second étage. S'accrochant alors à
chacune des aspérités du mur, il tenta de l'escalader. Déjà sa main
allait toucher celle que lui tendait sa fiancée, quand il tomba
lourdement sur la terre, où les os des squelettes rendirent un
craquement funèbre, ce qui le fit s'éveiller en sursaut. Comme il
faisait déjà grand jour, il s'habilla vite et sortit.

Lorsqu'il descendit le monticule que dominait le château, des feuilles
desséchées, tombées des quelques arbres de la place d'armes,
tourbillonnaient au vent sur la terre durcie par la gelée.

Pour éviter de passer devant la maison de Louis d'Orsy, il traversa la
place d'armes et s'engagea dans la rue Sainte-Anne, qu'il tourna, pour
descendre sur la grande place, en longeant l'église des Jésuites.

Il allait y déboucher quand il s'arrêta et pâlit. Il venait de voir
Marie-Louise et son frère qui descendaient la rue de la Fabrique en
compagnie de quelques amies de Mlle d'Orsy. Voyant le petit groupe
disparaître au bas de la rue de la Fabrique et à l'angle du collège des
Jésuites, il suivit de loin Marie-Louise. La peine atroce qu'il
ressentit ne fut pourtant pas sans charmes, puisqu'il continua d'avancer
derrière la jeune fille.

Celle-ci tourna le coin de la rue "des Pauvres" ou du Palais, dans
laquelle elle s'engagea. Toujours à distance, François vit que sa
fiancée se dirigeait vers la porte du parloir de l'Hôtel-Dieu.[77]

      [Note 77: Cette porte ouvrait alors sur la rue du Palais et
      dans l'enfoncement de "la cour de la ménagerie," comme on le peut
      voir sur un plan du terrain et des bâtisses de l'Hôtel-Dieu, tiré
      en 1748 par M. Noël Levasseur, arpenteur.]

Caché, comme un malfaiteur, par l'angle du mur, Bienville vit s'ouvrir
la lourde porte du cloître. Un instant le gracieux profil de
Marie-Louise se dessina sur la pénombre de l'intérieur, et puis la jeune
fille disparut pour toujours à ses yeux.

Il entendit la porte se refermer avec un bruit sourd qui parvint à son
âme, funèbre comme le dernier tintement du glas d'un mort aimé.

Marie-Louise allait célébrer avec Dieu ses éternelles fiançailles.



CHAPITRE XIX

MISEREMINI.


On prévint, ce jour-là, MM. de Longueuil, de Maricourt et de Bienville
que l'état de leur frère Sainte-Hélène, resté à l'Hôtel-Dieu, empirait à
vue d'œil, et que même les chirurgiens venaient de le condamner. Les
trois gentilshommes, qui allaient s'embarquer pour Montréal, se
décidèrent à rester à Québec. Seulement, ils chargèrent quelques-uns de
leurs amis de Montréal d'en avertir la famille LeMoyne.

Considérée comme peu dangereuse d'abord, la blessure de M. de
Sainte-Hélène s'était envenimée peu à peu, par le manque de soin qu'il
y avait apporté pour l'avoir regardée comme n'étant pas grave. Le bruit
courut, dans le temps, que sa blessure était empoisonnée; mais
Charlevoix, qui mentionne cette rumeur, paraît n'y ajouter aucune foi.
Il dit que ce fut plutôt pour avoir négligé les prescriptions des
chirurgiens que M. de Sainte-Hélène ne put guérir.

Il mourut à l'Hôtel-Dieu, l'un des premiers jours de décembre 1690.

On y chanta son service dans la matinée du quatrième jour de ce mois.
Mais comme on attendait ce jour-là de Montréal quelques parents de M. de
Sainte-Hélène, et que d'ailleurs on ne pouvait retarder l'inhumation
jusqu'au lendemain, il fut décidé qu'on l'enterrerait dans la soirée,
afin de permettre aux parents absents, s'ils arrivaient avant la nuit,
de se trouver aux funérailles.

Après la tombée du jour, pleine d'ombre et de mystère était la chapelle
de l'Hôtel-Dieu, la nuit couvrant la ville comme d'un drap mortuaire. De
nombreux cierges brûlaient lentement autour d'un cercueil déposé dans la
nef, et jetaient une lueur terne et tremblante sur les murs blancs de
l'église, qui plus loin, vers l'autel, se noyaient dans l'obscurité.

La foule des fidèles attendait silencieuse et recueillie la venue du
prêtre qui devait accompagner à sa dernière demeure le brave chrétien
qui avait combattu son dernier combat.

L'officiant parut bientôt, accompagné de ses acolytes. Il pria d'abord;
puis les fraîches voix des religieuses, entonnèrent avec solennité le
chant sublime du _libera_.

Le dernier mot du dernier verset venait de rouler et de s'éteindre sous
la voûte, quand une voix de femme chanta, dans le silence, le
_Miseremini_.

Perdu dans la foule et courbant le front devant son Dieu qui l'éprouvait
si rudement, Bienville, dont la souffrance n'avait plus assez de place
en son cœur, sentit un froid mortel se glisser dans ses os.

Cette voix était celle de Marie-Louise.

_Miseremini mei_, chantait-elle d'une voix suave, _miseremini mei_,
_saltem vos amici mei_.

_De profundis clamavi ad te_, _Domine_, _Domine_, _exaudi vocem meam_,
chantèrent les voix du chœur.

Du fond de l'abîme de ma douleur, je crie vers vous, ô mon Dieu! murmura
Bienville.

Et Marie-Louise répéta:

_Miseremini mei, saltem vos amici mei._

Tandis que le chant de la soliste et de ses compagnes continuait
d'alterner ainsi, les porteurs enlevèrent le cercueil qui contenait les
restes de Sainte-Hélène et sortirent de l'église en prenant le chemin du
cimetière, situé tout à côté.

Les parents et la foule suivirent en silence, et le cortège se déroula
lentement jusqu'au champ des morts.

Quelques flocons de neige tombaient doucement sur la terre froide.

La lune dormant encore sous l'horizon, la seule lumière des étoiles
tempérait les ténèbres, avec les farandoles lumineuses et mobiles d'une
aurore boréale qui brillait au ciel. Ces vaporeuses clartés couraient
disséminées dans l'espace, et le silence était si profond sur la ville
entière, qu'on entendait leurs mystérieux frizelis. On aurait dit le
bruissement d'armes et de pas d'une aérienne armée de preux qui seraient
venus au-devant de l'âme du guerrier mort, pour l'escorter au ciel.

Quand le prêtre eut fini de réciter les prières, la compagnie de marine
qu'avait si vaillamment commandée Sainte-Hélène, s'approcha de la fosse
où la bière était descendue. Les mousquets s'inclinèrent vers la tombe,
et l'on tira la salve d'honneur, dont les détonations allèrent expirer
au loin dans les vaporeuses Laurentides.

Et comme la première pelletée de terre tombait sur le cercueil, on
entendit les voix du cloître qui chantaient dans la chapelle la dernière
strophe du _De profundis_.

Très faible enfin, la voix de la novice modula le _miseremini_, dont la
dernière note alla mourir dans les arceaux élevés du sanctuaire.

C'était le suprême adieu de Marie-Louise et de Bienville à ce qu'ils
avaient aimé.

O vous qui me lisez, vous avez été jeune ou vous l'êtes encore.
Avez-vous jamais éprouvé les horribles tourments de l'amour déçu? Oh!
alors, dites-moi, mon frère, n'est-ce pas chose atroce que de sentir
ainsi lacérer son cœur comme par la griffe aiguë d'un vautour, et de
voir ses plus chères illusions déserter son âme une à une, pour
s'envoler par lambeaux au vent glacé de la réalité? Oh! n'est-ce pas
que c'est navrant de se dire à vingt ans: Je n'ai connu de l'amour que
la crainte et les larmes! A peine suis-je encore sur le seuil de la vie,
que le malheur me frappe de son gantelet de fer comme pour m'en
repousser!

Ce qu'il reste alors à faire au plus grand nombre est de s'armer de la
cuirasse de l'indifférence, afin de supporter les épreuves de la vie.

Si Dieu pourtant vous a doué d'un cœur aimant à l'excès, d'un cœur que
font battre des désirs aussi grands que le monde, vous pouvez choisir
encore entre la religion et la gloire. Il en est qui optent pour la
dernière.

Bienville fut de ceux-ci.

Oh! s'écria-t-il en sortant du cimetière, puisque c'en est fait de mes
chères espérances d'avenir, et qu'il me faut quelque chose de grand pour
combler ce vide immense creusé dans mon cœur par l'écroulement de mon
amour, à moi désormais la seule et noble émotion des batailles. Oui, ma
fidèle épée, toi seule seras ma compagne, jusqu'à ce que la gloire,
voulant de moi peut-être, consente un jour à m'épouser dans la mort!



ÉPILOGUE


La colonie fut assez tranquille pendant l'hiver qui suivit la levée du
siège: car la mésintelligence que l'on a vu commencer au camp du lac
Champlain entre les Anglais et les Iroquois, ainsi que la petite vérole
qui continuait ses ravages parmi les derniers, empêcha l'ennemi de
harceler la Nouvelle-France. De leur côté, les Canadiens durent rester
dans l'inaction jusqu'au printemps, vu la disette qui sévissait chez
eux. Les exigences du siège avaient tellement épuisé les magasins du
roi, que l'intendant s'était vu contraint de disperser ses soldats par
les campagnes, où les habitants les plus à l'aise les hébergèrent
volontiers; tant les sacrifices, à cette héroïque époque, semblaient
peu de chose aux particuliers dès qu'il s'agissait de l'intérêt public.

François de Bienville était retourné à Montréal après les funérailles de
Sainte-Hélène. Raffermi contre sa douleur par les affectueux conseils du
comte de Frontenac, il ne souhaitait plus que de donner cours à son
ambition de se distinguer par les armes. Ce n'est pourtant pas qu'il ne
pensât bien souvent à Marie-Louise: les vraies blessures morales ne se
guérissent pas si vite. Elles se cicatrisent bien quelquefois au bout
d'un certain temps; mais elles font toujours souffrir au moindre
contact.

Il en fut ainsi de Bienville. Quoique son chagrin ne fût plus aussi
visible aux yeux de tous, sa pâleur, sa gaieté disparue attestaient que
la flamme, pour être moins ardente qu'autrefois, n'en brûlait pas moins
toujours en lui.

S'il souffrit de passer l'hiver sans guerroyer, ses vœux durent se
trouver accomplis lorsque au mois de mai, mille Iroquois se répandirent
dans les environs de Montréal. Ces barbares s'étant livrés à leurs
cruautés ordinaires sur les colons et les sauvages chrétiens,[78] on
dut s'armer en guerre pour les repousser ou du moins les tenir en échec.

      [Note 78: "Le premier (détachement des Iroquois) se jeta
      d'abord sur un quartier de l'île de Montréal qu'on appelle la
      Pointe-aux-Trembles, où il brûla environ trente maisons ou granges
      et prit quelques habitants sur lesquels il exerça des cruautés
      inouïes." (Charlevoix, tome II, p. 94.)]

En apprenant que l'un des partis ennemis avait enlevé trente-cinq femmes
et enfants de la bourgade iroquoise chrétienne de la Montagne, Bienville
qui désirait commander pour être à même de se distinguer davantage,
poursuivit les ravisseurs à la tête de deux cents Iroquois chrétiens.
Ces derniers allaient écraser le parti ennemi, qui ne comptait que
soixante-dix guerriers, quand les Iroquois de la Montagne, reconnaissant
des Agniers dans leurs adversaires, jetèrent bas les armes et refusèrent
de combattre.

Dégoûté du commandement, mais non point de la guerre, Bienville vint
aussitôt se ranger sous les ordres de M. de Vaudreuil, qui organisait un
corps de cent hommes composé de soldats, de volontaires et de miliciens.
Le chevalier de Crisasy et Bienville commandaient en second sous M. de
Vaudreuil.

L'intention de celui-ci était d'arrêter les ravages de plusieurs partis
d'Iroquois qui dévastaient le pays depuis Repentigny jusqu'au lac
Saint-Pierre.

Pour se munir de ce qui faisait surtout défaut à Montréal, la petite
troupe se rendit d'abord à Lachenaie, où l'on chercha des vivres de
maison en maison.

Dans l'après-midi du 26 juin 1691, M. de Vaudreuil y fut rejoint par le
capitaine de La Mine, qui épiait, à la tête d'un détachement, certain
parti d'Iroquois qui s'était logé à Repentigny dans une des maisons que
la fuite des habitants du lieu avait laissées vacantes.

Les deux commandants tinrent conseil et décidèrent que, aussitôt la nuit
tombée, les deux corps réunis en un seul marcheraient sur Repentigny,
pour y surprendre les Iroquois dans leur sommeil.

Quand le sieur de La Mine avait rencontré le détachement du chevalier de
Vaudreuil, il s'était empressé de donner à Bienville une lettre écrite
par Louis d'Orsy. Des Canadiens qui se rendaient en canot de Québec à
Montréal, avaient remis cette missive au sieur de La Mine, qui leur
avait dit devoir bientôt rencontrer le jeune Le Moyne; car il savait que
ce dernier avait pris du service sous M. de Vaudreuil, qu'il s'attendait
à rencontrer d'un moment à l'autre.

"Mon cher Bienville," disait la lettre du lieutenant d'Orsy, "je n'ai pu
t'écrire avant ce jour, vu que les communications ont été interrompues
depuis ton départ entre Montréal et Québec. Ne m'accuse donc pas de
négligence si les bonnes nouvelles que contient la présente ne te sont
point parvenues plus tôt."

Ces derniers mots firent bondir le cœur de François.

"Sache donc, mon ami, que monseigneur de Saint-Valier s'oppose à
l'entrée en religion de Marie-Louise, parce qu'elle s'est fiancée à
toi."

Bienville eut un éblouissement qui, pendant quelques minutes, l'empêcha
de continuer sa lecture.

"Or, ma sœur veut t'écrire à ce sujet pour que tu rompes toi-même
l'engagement qui subsiste entre vous deux. Comme tu vois, elle est
opiniâtre à l'excès dans ses résolutions. Ce n'est pourtant pas qu'elle
ait une vocation irrésistible pour le cloître; elle prétend seulement
que, quand bien même monsieur l'évêque[79] la relèverait de son vœu,
elle ne saurait jamais consentir à se marier. Elle dit que ce serait
vouloir tenter Dieu que de fausser ainsi la promesse qu'elle lui a
faite, et qu'il arrivera certainement un malheur si on veut l'empêcher
d'accomplir son vœu. Mais garde-toi bien de croire ces balivernes!
Résiste hardiment, l'évêque est pour toi. Quant à ces vaines craintes de
Marie-Louise, Dieu est trop bon, vois-tu, pour vouloir empêcher de
s'aimer deux cœurs comme les vôtres et pour les en punir. Puisqu'il a
fait l'amour, que diable! c'est, j'imagine, pour le plus grand bonheur
de l'humanité.

      [Note 79: C'est ainsi qu'on disait alors.]

"Aussi vais-je en user moi-même, je te l'annonce. Je me marie dans deux
mois avec...... Mais je préfère réserver cette confidence et ne te la
faire que lorsque tu seras descendu à la capitale. Car je pense bien
que tu vas nous arriver bientôt. Alors, en avant joie et noces, et
vivent nos enfants ......futurs!

"Vois-tu qu'enfin l'horizon de ton avenir s'éclaircit? sans compter que
le gouverneur me parle de toi chaque jour avec les plus grands éloges.
Avec sa protection et tes talents, tu iras loin.

"Il n'y a rien d'étrange ici. Ah! j'allais oublier de te faire part de
ce que j'ai vu en passant hier sur la grande place de l'église. Voyant
un rassemblement de bourgeois, je m'en approchai. J'aperçus alors notre
ancienne connaissance Jean Boisdon. Attaché au pilori, il dévorait en
silence les huées de la foule qui l'entourait en le couvrant d'injures
et de boue, et j'entendis la voix d'un héraut qui criait à tue-tête:

"--Sachez, vous tous, nobles, bourgeois et vilains, que, par ordre de Sa
Majesté le roi, Jean Boisdon, accusé et trouvé coupable d'intelligence
avec les Anglais durant le siège de cette ville de Québec par l'amiral
Phipps, est condamné à huit jours de pilori et à trois mille livres
d'amende, payables aux dames religieuses de l'Hôtel-Dieu.

"Boisdon l'avare condamné à l'amende! Tu conçois si cela me fit rire, et
d'autant plus que j'avais intercédé auprès de M. de Frontenac pour que
l'hôtelier eût la vie sauve. Car enfin il a, bien qu'involontairement,
sauvé la tienne et celle de ma sœur.

"L'un des plus acharnés contre le misérable aubergiste était Olivier
Saucier, le cuisinier du château. Il paraît, en effet, que Saucier n'a
jamais pu pardonner à Boisdon certain coup de mousquet que l'hôtelier
lui a tiré durant et dans le _siège_. Saucier, qui m'a paru parfaitement
guéri de sa blessure, soupçonne encore le cabaretier de lui avoir lâché
ce coup de mousquet à dessein, au sujet de quelques écus que le
cuisinier négligeait de payer à l'aubergiste.

"Mais que t'importe les faits et gestes de ces messieurs, après la
nouvelle que j'étais si heureux de t'annoncer au commencement de ma
lettre? Aussi je termine en te disant que je t'attendrai d'ici à quinze
jours. Au revoir, cher frère; car tu me permets, sans doute, de te
donner d'avance ce nom que le sacrement ratifiera bientôt."

--Crisasy! Crisasy! dit Bienville au chevalier son ami, qui passait
devant une maison à l'ombre de laquelle notre héros venait de lire la
lettre.

--Qu'y a-t-il à votre service, mon cher Bienville?

--Attendez donc un instant.

Et François, tout joyeux, rejoignit en deux sauts le chevalier, sous le
bras duquel il passa le sien.

--Chevalier, dit-il en tenant la lettre ouverte sous les yeux de
Crisasy, lisez avec moi, car je veux m'assurer que ma vue ne m'a pas
trompé.

--Mlle d'Orsy sort du couvent! vous allez vous marier! Vive Dieu! mon
cher, mais laissez-moi serrer cette loyale main pour vous féliciter du
bonheur imprévu qui vous arrive. Car n'est-ce pas que vous allez suivre
les conseils de votre ami?

--Dame!

--Mais parbleu! mon bon, vous n'irez pas, j'imagine, tourner le dos au
bonheur alors qu'il vous tend les bras! Ta! ta! mariez-vous, Bienville,
pour redevenir, vous maintenant si triste, notre joyeux compagnon
d'armes d'autrefois, et pour voir "les enfants de vos enfants," comme il
est dit dans cette messe que les jeunes époux, ce me semble, doivent
trouver bien longue.

--Franchement, chevalier, me conseillez-vous de ne pas écouter les
scrupules de Mlle d'Orsy et de hâter notre mariage?

--Ah! la bonne farce! Voyez un peu, Bienville, comme le bonheur vous
rend déjà cet entrain des jours passés. Mais, badinage à part,
considérez donc comment l'évêque les traite lui-même, ces scrupules de
jeune fille. Et vous voudriez être plus sévère que lui?

--Je crois que vous avez raison. Eh bien! oui, vive la joie! je me
marie! Et vous, chevalier, vous serez mon gentilhomme d'honneur, si ce
n'est pas trop vous demander.

--Morbleu! mais c'est moi qui suis honoré d'être le témoin officiel de
votre bonheur!

--Messieurs, dit en ce moment un volontaire qui salua les deux
gentilshommes, notre commandant, M. le chevalier de Vaudreuil, vous fait
mander au presbytère, où il tient son quartier général.

--C'est bien, Pierre, nous y allons, répondit Bienville à Pierre
Martel.

C'était en effet Bras-de-Fer qui avait suivi son jeune maître pour
venger sur les Iroquois la mort de M. de Sainte-Hélène. Vu la rumeur qui
avait couru touchant la blessure dont Sainte-Hélène était mort, Pierre
pensait bien que si la balle était empoisonnée, c'est que Dent-de-Loup
l'avait fournie à Harthing, qui avait dû s'en servir; et comme Bienville
avait tué ce dernier et que Bras-de-Fer croyait avoir occis le chef
agnier, le Canadien voulait venger sur la nation entière des Iroquois la
mort de son maître. Il avait donc laissé de nouveau la charrue pour
faire une terrible hécatombe d'Iroquois et apaiser ainsi les mânes de
Sainte-Hélène. A force de vivre dans les bois, Pierre avait pris
quelques-unes des idées de leurs habitants.

La nuit s'était faite sur le hameau de Lachenaie, quand la troupe des
volontaires canadiens, laissant la grande place de l'église, défila
devant le cimetière, silencieuse comme une fantastique procession de
morts. Ordre avait été donné par M. de Vaudreuil que chacun eût à garder
le plus strict silence durant toute la marche.

Allègre et joyeux, Bienville contenait à grand'peine, en cheminant, les
transports de sa joie. Mais si la consigne le forçait de garder le
silence, il n'en donnait pas moins cours à un muet monologue, où sa
pensée se jouait comme un papillon sur des fleurs.

--Que le bonheur est suave après tant de souffrances! pensait-il. Et
toi, mon cœur, qui étais désaccoutumé d'aimer, comme je te sens de
nouveau battre d'aise au seul nom chéri de Marie-Louise! Ah! je le vois
bien, ce trésor de tendresse, cet infatigable besoin d'aimer, Dieu ne me
les avait pas donnés pour rien. Il a seulement voulu les épurer au
creuset de l'épreuve pour me rendre plus digne de leur réalisation. O
Marie-Louise! combien nous allons nous aimer après une séparation si
cruelle! Qu'il fait bon de vivre quand on a vingt ans et qu'on peut
espérer en aimant!

Les Canadiens parcoururent en moins d'une heure et demie les deux lieues
qui séparent Lachenaie de Repentigny, et firent halte à quelques arpents
de ce dernier village.

Ici le chevalier de Vaudreuil dit à Bras-de-Fer:

--Vous allez suivre un des hommes de M. de La Mine, qui connaît la
position de cette maison où les Iroquois se sont retranchés. Quand vous
l'aurez reconnue et que vous aurez constaté la présence de l'ennemi,
vous viendrez nous rejoindre pour nous guider; car les connaissances que
vous avez acquises comme coureur des bois m'inspirent plus de confiance
que ne m'en donne cet homme-là.

--Bien! mon commandant, fit Pierre Martel en se redressant sous le coup
de cet éloge. Est-ce tout?

--Oui.

On vit aussitôt Bras-de-Fer disparaître dans la nuit en marchant courbé
sur le sol; manœuvre que l'autre Canadien s'empressa d'imiter.

Vingt minutes plus tard on les vit reparaître.

--Eh bien? demanda M. de Vaudreuil à Pierre.

--Nous avons vu la cage, mon commandant, et si la porte en est ouverte,
les oiseaux ne s'en sont pas plus envolés pour cela.

--Que veux-tu dire?

--Une douzaine d'Iroquois, au moins, sont couchés devant la maison et
dorment aussi tranquillement que le roi dans son lit. Je n'ai pu
m'approcher assez d'eux, et la nuit est trop profonde encore pour que
j'en puisse dire le juste nombre.

--Ils ne se doutent donc point de notre présence?

--Pas le moins du monde. La chaleur, je suppose, est étouffante dans la
maison, et ces messieurs se sont couchés sur l'herbe et au frais, où,
sauf votre respect, ils ronflent[80] comme des bœufs.

      [Note 80: Pour peu que l'on feuillette nos chroniques, on y
      verra combien grande était souvent l'imprévoyance des sauvages,
      qui, même dans leurs expéditions de guerre, à Repentigny par
      exemple, négligeaient de placer durant la nuit des sentinelles
      pour veiller à la sûreté commune. Plus d'une fois des villages
      entiers durent leur destruction à cette inexplicable imprudence.]

--Il va nous être facile alors de les cerner?

--Oui, mon commandant. Cependant, si vous permettiez à un vieux
chasseur......

--Parle sans crainte.

--Eh bien! je suis d'avis avec vous que nous les entourions tout de
suite; mais, quant à les attaquer, je crois qu'il vaut mieux attendre
le point du jour; car il fait trop noir à présent pour qu'il ne nous en
échappe pas quelques-uns.

--Parfaitement vrai! Mais le jour paraîtra-t-il bientôt?

--Dans une heure, mon commandant, répondit Pierre après avoir consulté
les étoiles et l'horizon.

--En marche alors. Et toi, Pierre, avant de nous servir de guide, passe
par toute la ligne et dis à chacun de nos gens d'avancer sans bruit.

Au bout d'une demi-heure, cent vingt Canadiens investissaient la maison.
Couchés qu'ils étaient parmi des broussailles, derrière quelques gros
arbres et des clôtures qui avoisinaient l'habitation, personne n'aurait
pu soupçonner leur présence.

On n'entendait que les ronflements sonores des Iroquois qui dormaient
sur l'herbe, et, de la tête touffue des arbres, quelques cris d'oiseaux
éveillés par un bruissement inusité, mais imperceptible à toutes autres
oreilles qu'aux leurs.

Les malheureux dormeurs devaient voir en ce moment passer dans leurs
rêves le hideux spectre de la mort qui effleurait leur front de ses
ailes de chauve-souris.

Il pouvait être trois heures quand l'aurore, comme un ruban lumineux, se
déroula lentement à l'horizon. Peu à peu la cime des montagnes dont la
base dormait encore dans la brume, se détacha sur le ciel, et le premier
sourire du jour naissant descendit languissamment sur la vallée.

Le rayonnement des étoiles devint moins vif et finit par s'éteindre à
mesure que la clarté refoulait les ténèbres.

La lumière en effleurant l'herbe humide permit aux Canadiens d'entrevoir
et de compter quinze Iroquois endormis devant la porte de la maison.

--Feu! dit une voix tonnante.

Vingt coups de mousquet répondirent à ce commandement, et leurs
détonations n'en faisant qu'une seule éclatèrent comme un coup de
foudre.

Dix Iroquois restèrent sur place sans mouvement; ils dormaient leur
dernier sommeil. Les cinq autres se levèrent effarés; mais quelques
balles sifflèrent de nouveau dans le taillis et les survivants se
recouchèrent sans jeter une plainte. Ils avaient cru rêver, mais la
mort les tenait à leur tour.[81]

      [Note 81: On trouvera peut-être un peu leste cette manière de
      faire la guerre; mais qu'on veuille se rappeler les surprises et
      les massacres sans nombre dont les Iroquois désolèrent la
      Nouvelle-France durant tout le premier siècle qui suivit
      l'établissement de la colonie, et l'on avouera que, tout en étant
      pénibles, ces représailles étaient alors nécessaires. A ces
      barbares qui brûlaient de sang-froid leurs missionnaires, et qui
      inventaient chaque jour de nouveaux supplices pour tourmenter
      leurs prisonniers, il fallut finir par opposer la violence. Chacun
      sait, du reste, à qui, des Iroquois ou des Français, doit être
      imputée la plus grande part du sang répandu.]

Suivirent une horrible clameur et des coups de feu, qui partirent de la
maison. Les douze sauvages qui dormaient dans l'habitation venaient de
s'y éveiller. En se voyant investis, ils jetaient leur cri de guerre et
se défendaient.

S'ils étaient peu nombreux, ils avaient pourtant l'avantage de combattre
à l'abri une masse d'ennemis où chacun de leurs coups portait.

On se fusilla de la sorte pendant un quart d'heure, sans que les
Canadiens pussent approcher de la maison, tant la fusillade des Iroquois
était habile et bien nourrie. Plusieurs Canadiens étaient déjà tués et
blessés, quand la porte de la maison s'ouvrit pour donner passage aux
douze sauvages, qui bondirent au dehors pour se frayer un chemin au
travers de leurs ennemis.

--Qu'on les cerne! commanda M. de Vaudreuil.

Onze Iroquois épaulèrent leurs mousquets, et les Canadiens qu'ils
couchèrent en joue mordirent la poussière. Seul, le chef des sauvages
avait gardé son coup de feu et tenait les plus hardis en respect.
C'était un guerrier de haute taille.

--Dent-de-Loup! cria Bienville.

--Mille diables! c'est vrai! Mais il revient donc de l'enfer? s'écria
Pierre Martel.

Les Iroquois, voyant bien que ce serait folie de vouloir rompre cette
muraille d'hommes qui arrêtait leur fuite, retraitèrent vers la maison,
toujours protégés par le mousquet de Dent-de-Loup. Celui-ci fascinait
tellement les Canadiens, qu'ils ne lui tirèrent pas un coup de feu. Il
touchait déjà le seuil quand Bras-de-Fer courut sur lui en criant:

--Ah! vermine! tu ne m'échapperas pas cette fois!

Dent-de-Loup fit entendre un ricanement sinistre, et abaissa la mèche du
serpentin sur le bassinet de son arme.

L'éclair jaillit, le projectile siffla, mais sans atteindre Pierre
Martel, qui s'était jeté à terre en voyant que l'Iroquois allait tirer.

Celui-ci referma la porte, que les assiégés barricadèrent aussitôt.

La maison n'avait qu'un étage et sept grandes ouvertures, dont six
fenêtres et la porte. Deux des croisées donnaient sur la façade, deux
autres en arrière et une sur chacun des côtés.

Dent-de-Loup avait à peine disparu dans l'intérieur, que l'on vit un
canon de mousquet s'appuyer sur le bord de chaque fenêtre, sans que l'on
aperçût pourtant celui qui tenait l'arme. Les deux autres sauvages
s'étaient probablement chargés de la défense de la porte, puisqu'on ne
les voyait point.

--A l'assaut! mes enfants, commanda M. de Vaudreuil.

Bienville fut un des premiers à s'élancer vers la porte, qu'il attaqua
rudement à l'aide d'une hache que venait de lui passer un des siens.

Peu faite pour résister à de pareilles secousses, la porte allait céder,
quand, par un soupirail qui s'ouvrait sur la cave, sortit la gueule d'un
mousquet.

Cette ouverture était à fleur du sol, et personne n'apercevait l'arme
menaçante.

Celui qui aurait abaissé ses regards dans cette direction, aurait vu
pourtant la diabolique figure de Dent-de-Loup, éclairée dans l'ombre de
la cave par la lueur d'une mèche dont il ravivait la flamme d'un souffle
empressé.

Son œil de tigre se coucha sur la crosse du mousquet, dont l'amorce prit
feu.

Bienville reçut toute la décharge dans le côté droit et tomba.

--Massacre et sang! ils l'ont tué! s'écria Bras-de-Fer.

--Non, Pierre.... je ne suis pas encore mort, dit Bienville, qui se
souleva péniblement sur le coude, sourit et laissa voir une affreuse
blessure d'où le sang coulait à flots.

On entendit en ce moment un rire féroce qui semblait sortir de dessous
terre.

Dent-de-Loup était content.

Pierre prit son jeune maître dans ses bras et l'emporta hors du champ de
bataille.

--Par la mordieu! brûlons-les! cria le chevalier de Vaudreuil. Allons!
mettez le feu à la maison et que ces bandits y meurent comme des
chiens![82]

      [Note 82: Charlevoix, tome II, p. 95.]

Cependant Bras-de-Fer avait déposé Bienville en arrière d'un gros arbre
qui protégeait le blessé contre l'atteinte des balles.

Le soleil était encore sous l'horizon, mais il faisait déjà jour et les
reflets rosés de l'aurore venaient animer la figure de Bienville qui
sans cela aurait paru terriblement pâle.

--Ne pleure pas... mon bon Pierre, disait le jeune homme à Bras-de-Fer,
qui sanglotait en se rongeant les poings. Je sens bien... que je m'en
vais... Que veux-tu?... c'est le sort d'un soldat... Mieux vaut
encore... cette blessure... que l'autre... Tu feras... mes adieux... à
ma bonne mère... à mes frères aussi... Tourne-moi donc... de ce côté.

Et le blessé étendit son bras gauche dans la direction de Québec.

Avec toutes les précautions d'une mère pour son enfant qui dort,
Bras-de-Fer le souleva et se rendit à son désir.

La figure du jeune homme resplendit d'une céleste expression quand ses
regards purent plonger au loin sur le fleuve qui roulait majestueusement
ses grandes eaux vers la capitale.

On put ouïr, à cet instant, un chant étrange et sauvage qui semblait
ébranler les pans de la maison en flamme.

"L'Iroquois est brave; il meurt en riant!" hurlait le chœur.

Une voix puissante, celle de Dent-de-Loup, continuait seule:

"En ai-je couché des faces pâles sur le sentier de la guerre! Mon bras
s'est lassé à les tuer et mon œil à les compter! Je n'en sais plus le
nombre! Les scalps des blancs garnissent le ouigouam du chef en si grand
nombre, qu'ils arrêtaient la pluie qui en pénétrait la toiture dans les
journées d'orage."

Et le chœur reprenait:

"L'Iroquois est brave; il meurt en chantant!" Mêlé aux craquements du
bois que la flamme étreignait, ce chant de mort était terrible.

Le chevalier de Crisasy et M. de Vaudreuil s'approchèrent de Bienville.

Celui-ci, qui avait encore la force de leur sourire, n'eut pourtant pas
celle de leur tendre la main.

Ses deux amis ne pouvant cacher les larmes qui ruisselaient sur leurs
joues:

--Ne me pleurez pas, leur dit-il. Nous nous retrouverons... là-haut...
Donnez-moi... la croix d'or... là, sur ma poitrine.

Crisasy entr'ouvrit le justaucorps et la chemise de Bienville, dont les
yeux brillèrent d'un dernier éclat en voyant une petite croix que
Marie-Louise lui avait donnée en retour de l'anneau des fiançailles. Il
la saisit d'une main nerveuse et la pressa sur ses lèvres qui se
crispèrent après avoir laissé tomber ces derniers mots:

--Seigneur! ayez mon âme... en votre sainte garde!... Marie-Louise!...
adieu!

Le soleil se levait radieux, et ses premiers rayons caressaient dans un
vaste parcours la surface du fleuve.

Bienville parut en ressentir une impression bienfaisante; ses yeux
mourants recouvrèrent assez de force pour s'arrêter encore sur chacun de
ses amis dans un adieu suprême. Puis sa tête s'affaissa lentement et il
mourut.[83]

      [Note 83: "Alors ceux qui étaient restés dans la maison se
      mirent en défense, et Bienville, s'étant trop approché d'une
      fenêtre, fut renversé mort d'un coup de fusil. Son nom fut donné,
      après sa mort, à un de ses frères, alors fort jeune, et qui est
      maintenant gouverneur de la Louisiane." (Charlevoix, tome II, p.
      95.)]

Ainsi finit Bienville, blessé mortellement au service de la patrie,
appuyé sur un arbre, comme Bayard, et, de même que le chevalier sans
peur et sans reproche, donnant sa pensée dernière à sa dame et à son
Dieu.

--Pauvre Marie-Louise! dit Crisasy au milieu de ses larmes, elle avait
bien raison de prévoir un malheur. Rien ne saura l'empêcher désormais de
rester au cloître, où elle voudra certainement mourir.

--Je vais reprendre ma vie des bois, grommela Bras-de-Fer d'une voix
sombre; et quand j'aurai tué assez d'Iroquois et d'Anglais pour venger
mes maîtres, il sera temps alors de partir à mon tour!

La charpente de la maison brûlait jusqu'au faîte, et l'on voyait courir
les douze Iroquois au milieu des flammes et de la fumée. On aurait dit
des damnés se tordant dans le soufre de l'abîme éternel.

Quelques explosions retentirent et de puissants souffles de feu
chassèrent la fumée jusqu'au toit. C'étaient les cornes à poudre qui
éclataient sur leurs porteurs.

On aperçut alors le toit chanceler, s'effondrer et tomber au dedans avec
fracas. Durant quelques secondes, la grande silhouette de Dent-de-Loup,
le seul survivant, se détacha sur le fond rouge du brasier.

On le vit retenir un instant, de ses robustes bras, l'énorme poutre qui
supportait auparavant la toiture.

Sa touffe de cheveux flamba sur son crâne; ses mains rôtirent au contact
du feu.

Il jeta son dernier cri de guerre.

Puis on le vit plier, tomber et se coucher enfin pour mourir sur un lit
de tisons ardents.

La poutre, dépourvue de son dernier appui, s'abattit lourdement sur son
corps, et fit, en retombant, jaillir une gerbe de pétillantes
étincelles.



TABLE DES MATIÈRES



        Introduction
        Préface de la première édition
        CHAPITRE I.
        Portraits en pied du vieux temps
        CHAPITRE II.
        Le vieux Québec. Les amis
        CHAPITRE III.
        Dent-de-Loup
        CHAPITRE IV.
        L'espion
        CHAPITRE V.
        Aux armes! Aux armes!
        CHAPITRE VI.
        Le trophée
        CHAPITRE VII.
        Anglais et Français
        CHAPITRE VIII.
        Mousquetade et mousquets
        CHAPITRE IX.
        Canonnade et bataille
        CHAPITRE X.
        Nuit terrible
        CHAPITRE XI.
        Boisdon s'agite et Dieu le mène
        CHAPITRE XII.
        Faits et cancans
        CHAPITRE XIII.
        Le dieu du mal
        CHAPITRE XIV.
        Le combat
        CHAPITRE XV.
        Le blessé
        CHAPITRE XVI.
        Le vœu
        CHAPITRE XVII.
        Joie et deuil
        CHAPITRE XVIII.
        Deux douleurs en regard
        CHAPITRE XIX.
        _Miseremini_
        Epilogue.



FIN DE LA TABLE.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Francois De Bienville - Scenes de la Vie Canadienne au XVII siecle" ***

Doctrine Publishing Corporation provides digitized public domain materials.
Public domain books belong to the public and we are merely their custodians.
This effort is time consuming and expensive, so in order to keep providing
this resource, we have taken steps to prevent abuse by commercial parties,
including placing technical restrictions on automated querying.

We also ask that you:

+ Make non-commercial use of the files We designed Doctrine Publishing
Corporation's ISYS search for use by individuals, and we request that you
use these files for personal, non-commercial purposes.

+ Refrain from automated querying Do not send automated queries of any sort
to Doctrine Publishing's system: If you are conducting research on machine
translation, optical character recognition or other areas where access to a
large amount of text is helpful, please contact us. We encourage the use of
public domain materials for these purposes and may be able to help.

+ Keep it legal -  Whatever your use, remember that you are responsible for
ensuring that what you are doing is legal. Do not assume that just because
we believe a book is in the public domain for users in the United States,
that the work is also in the public domain for users in other countries.
Whether a book is still in copyright varies from country to country, and we
can't offer guidance on whether any specific use of any specific book is
allowed. Please do not assume that a book's appearance in Doctrine Publishing
ISYS search  means it can be used in any manner anywhere in the world.
Copyright infringement liability can be quite severe.

About ISYS® Search Software
Established in 1988, ISYS Search Software is a global supplier of enterprise
search solutions for business and government.  The company's award-winning
software suite offers a broad range of search, navigation and discovery
solutions for desktop search, intranet search, SharePoint search and embedded
search applications.  ISYS has been deployed by thousands of organizations
operating in a variety of industries, including government, legal, law
enforcement, financial services, healthcare and recruitment.



Home