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Title: Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse, (2/9)
Author: Marmont, Auguste Frédéric Louis Viesse de, duc de Raguse, 1774-1852
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse, (2/9)" ***

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Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica



MÉMOIRES

DU MARÉCHAL MARMONT

DUC DE RAGUSE

DE 1792 A 1841

IMPRIMÉS SUR LE MANUSCRIT ORIGINAL DE L'AUTEUR

AVEC

LE PORTRAIT DU DUC DE REISCHSTADT

CELUI DU DUC DE RAGUSE

ET QUATRE FAC-SIMILE DE CHARLES X, DU DUC D'ANGOULÊME, DE L'EMPEREUR
NICOLAS ET DU DUC DE RAGUSE

TROISIÈME ÉDITION

TOME DEUXIÈME

PARIS

PERROTIN, LIBRAIRE-ÉDITEUR

41, RUE FONTAINE-MOLIÈRE, 41

L'éditeur se réserve tous droits de traduction et de reproduction.

1857



MÉMOIRES

DU MARÉCHAL

DUC DE RAGUSE



LIVRE QUATRIÈME

1799--1800

SOMMAIRE.--Expédition de Syrie.--Conférence avec le général
Menou.--Alexandrie fortifiée.--Flottille envoyée au corps
expéditionnaire en Syrie--Conséquences de l'insuccès à
Saint-Jean-d'Acre.--Les pestiférés el les
prisonniers.--Insurrection dans la province de Bahiré.--Flotte turque à
Aboukir (12 juillet 1799).--Bonaparte à Alexandrie (22
juillet).--Bataille d'Aboukir (25 juillet) .--Le général en chef prend
la résolution de rentrer en France.--Son départ.--M. Blanc.--Navigation
dangereuse.--Débarquement à Fréjus.--Anecdote.--Bonaparte se rend à
Paris (octobre 1799).


On a vu quelles étaient nos misères d'Alexandrie. Nous avions de grands
embarras de subsistances, peu ou point d'argent, la peste et un
bombardement: c'étaient tous les fléaux réunis à la fois, et je me
rappelle avec plaisir que, malgré ma fort grande jeunesse, je sus les
surmonter et les vaincre.

A cette époque, on s'occupa des préparatifs de l'expédition de Syrie.
Quelle que fût l'importance de mon poste, je ne pouvais me consoler de
rester étranger à de nouvelles entreprises. Les vrais soldats me
comprendront: voir une campagne s'ouvrir, et ne pas y prendre part, est
un horrible supplice. Notre métier veut des aventures et des hasards;
on aime les émotions produites par les dangers et les chances de la
guerre. Comme l'a si bien dit Louis XIV, on est indigne des faveurs
accordées par la gloire quand on s'en rassasie; et on devinera ce que
je devais éprouver alors, presque au début de ma carrière, moi qui,
plus tard, en 1814, après vingt campagnes, avais encore la ferveur d'un
novice. J'étais donc au désespoir de rester en Égypte; je remuai ciel
et terre pour être appelé à l'armée active, mais inutilement. J'eus
l'enfantillage de croire à une disgrâce, quand je recevais, au
contraire, un témoignage de haute confiance. Il fallut donc prendre mon
parti et employer de mon mieux cette brûlante activité qui ne s'est
presque pas ralentie pendant le cours de ma vie.

Le général Bonaparte, en partant, fit les dispositions suivantes: il
appela au Caire le général Menou pour lui en laisser le commandement,
me donna à sa place celui du deuxième arrondissement, composé des
provinces d'Alexandrie, de Rosette et Bahiré: il était assez naturel de
les mettre toutes les trois sous l'autorité du général commandant à
Alexandrie, plus intéressé qu'un autre à en exploiter les ressources
destinées à satisfaire à ses propres besoins. Bonaparte ordonna à Menou
de venir par terre, si le vent n'était pas favorable, afin d'arriver à
époque fixe: il l'attendit trois jours. Ne pouvant cependant suspendre
davantage son départ, les colonnes étant en plein mouvement, il laissa
provisoirement le commandement au général Dugua, chargé de le lui
remettre à son arrivée; mais Menou, fidèle à son caractère, se disposa
à partir, m'annonça son voyage, m'écrivit qu'il allait me remettre le
commandement, puis resta et garda ce commandement. Une fois le général
en chef en route, il se mit à son aise; et, bien qu'il parlât toujours
de départ, il ne pensa plus à l'effectuer. C'est à cette époque qu'il
conçut l'extravagante idée de se marier à une musulmane: il crut ce
mariage politique; il supposa qu'il influerait sur l'esprit des
habitants et les rapprocherait de nous: le contraire arriva, et ce
mariage ridicule le rendit méprisable aux yeux de tout le monde. Menou
choisit pour femme la fille d'un misérable baigneur de Rosette; elle
n'était plus jeune, elle n'était pas belle: ainsi ce ne fut pas
l'entraînement des passions qui agit sur lui; mais elle était fille de
chérif et descendante de Mahomet. Les cérémonies bizarres auxquelles il
se soumit, les humiliations qu'il lui fallut supporter, imposées par sa
nouvelle famille, furent publiques; elles le rendirent la fable de
l'armée. Il choisit le nom d'Abdallah (serviteur de Dieu) et échappa
heureusement à la circoncision, qui n'est que de conseil et non de
dogme, son âge étant d'ailleurs un titre suffisant pour l'en faire
dispenser.

Le général Bonaparte partit du Caire pour la Syrie dans le courant de
pluviôse, après avoir laissé le général Desaix dans la Haute-Égypte,
destiné le Caire au général Menou, et m'avoir choisi pour commander et
administrer toute cette partie de la Basse-Égypte connue sous le nom du
deuxième arrondissement.

Le général Bonaparte avait quitté l'Égypte depuis quinze jours; il
avait pris le fort d'El-Arich, traversé le désert de Syrie; et le
général Menou restait à Rosette. Il ne s'occupait ni de me remettre le
commandement, ni de satisfaire à mes besoins; mes lettres cependant les
lui faisaient connaître chaque jour et renouvelaient mes demandes
toujours plus vives. Fatigué à la fin de tant d'apathie, de tant de
promesses dilatoires, je me déterminai à me rendre moi-même à Rosette,
afin d'avoir avec lui une explication et de sortir de cet état de
manière ou d'autre. La peste d'Alexandrie m'empêchant d'entrer à
Rosette, où cette maladie ne régnait pas, je campai à la porte de la
ville et priai le général Menou de venir à une conférence. Je lui
déclarai que les besoins d'Alexandrie étaient arrivés au plus grand
point d'urgence; tout délai était devenu impossible, et je le sommai
d'y pourvoir sur-le-champ. Le général en chef, en partant, avait cru
leur affecter les ressources nécessaires, et je venais réclamer
l'exécution de ses ordres. Je l'assurai que je ne désirais nullement
m'affranchir de son commandement, mais à la condition qu'il
s'occuperait d'Alexandrie d'une manière efficace. Je reconnaissais lui
devoir obéissance; mais cette obéissance, volontaire de ma part,
l'obligeait à ne rien négliger pour assurer les services; ainsi il
devait, dans la journée même, prendre les dispositions réclamées par
les circonstances, ou me remettre un commandement qui m'était dévolu.
Ma démarche m'était dictée par un devoir rigoureux, et j'ajoutais que
je connaissais trop le général en chef pour croire qu'il me pardonnât
jamais, si tout périclitait à Alexandrie par suite d'une déférence qui
deviendrait coupable: ainsi la règle de ma conduite devait être, avant
tout, de faire mon métier et de remplir ma tâche, déjà bien difficile.
Je terminai enfin en lui demandant d'arrêter dans la journée même les
mesures nécessaires pour me procurer deux cent mille francs, des blés,
etc., etc., ou de me remettre l'autorité. Après une discussion d'une
heure et quelques moments de réflexion, il se décida pour le dernier
parti, et me remit le commandement. Sa bizarrerie était si grande, que,
dépouillé de tout pouvoir et sans occupation, appelé au commandement
important du Caire, il resta pendant quatre mois à Rosette, sans
autorité et sans fonctions quelconques. Trois jours à Rosette me
suffirent pour lever, par voie extraordinaire, un emprunt de deux cent
mille francs, à valoir sur les contributions de la province. Je
reconnus en même temps la possibilité d'une opération dont l'idée
m'était venue à l'esprit pour assurer enfin d'une manière complète
l'approvisionnement en blé, toujours insuffisant, toujours incertain à
Alexandrie. Après cela, je rentrai à Alexandrie, fort content du
résultat de mon voyage.

J'avais toujours espéré l'éloignement momentané des Anglais; j'avais
compté en profiter pour assurer, par mer, et par un grand convoi de
barques, l'arrivée d'une quantité considérable de grains. Ils
persistaient à rester sur la côte et à nous bloquer immédiatement, et,
les consommations n'étant point alimentées, nous allions bientôt
retomber dans la position dont j'étais sorti avec tant de peine. Je me
déterminai à risquer sans plus de retard, et malgré la présence de
l'ennemi, l'opération conçue. Je fis rassembler avec un grand soin tous
les bateaux du port d'Alexandrie, et ces bateaux, barques, etc.,
s'élevèrent à plus de quatre-vingts. Au milieu de la nuit, ils furent
tous jetés au travers de l'escadre anglaise. Le vent étant bon et le
trajet court, cinq ou six bateaux seulement furent arrêtés par l'ennemi,
et tout le reste arriva dans le Nil. Ces bateaux furent chargés; on
attendit des circonstances favorables; on brusqua de même leur retour
pendant la nuit, et, à un très-petit nombre près, ils arrivèrent
heureusement. Alexandrie eut enfin pour plus de quatre mois
d'approvisionnements. Le moyen à employer était dès lors connu, et je
pouvais être tranquille sur l'avenir.

Quels que fussent mes efforts, il y avait des choses bien difficiles à
faire: trouver de l'argent pour payer la solde des troupes; en trouver
également pour payer les travaux des fortifications; réunir assez de
bras pour terminer promptement ces travaux importants, indispensables
pour assurer la conservation de cette ville, port unique de l'Égypte et
immense dépôt de l'armée. On devait croire à une tentative prochaine de
l'ennemi pour s'en emparer, et l'éloignement de l'armée empêchait de
compter sur un secours prompt. Après avoir rassemblé tout ce qui aurait
pu contribuer à la défense, en employant le dernier homme de la marine,
on ne pouvait réunir plus de trois mille cinq cents combattants de
toute espèce, de tout âge; de bonnes fortifications étaient donc
nécessaires pour donner à un si faible corps les moyens de défendre une
place d'un aussi grand développement, pouvant être attaquée d'un jour à
l'autre par des forces imposantes. Comme nos moyens financiers étaient
très-incomplets et très-insuffisants, je me déterminai à employer de
préférence l'argent dont je pouvais disposer aux travaux et aux
hôpitaux, et à ne consacrer à la solde que ce qui ne serait pas
indispensable à ces objets; mais les troupes souffraient, et un grand
mécontentement en était la suite. On forma des projets de révolte, et
j'en fus informé. On devait battre la générale pendant la nuit,
s'emparer des hauteurs et exiger ce qu'il était bien loin de mes
facultés de pouvoir accorder. Le pillage de la ville aurait été sans
doute le résultat d'un pareil désordre; les Anglais, bientôt mêlés à
ces événements, auraient proposé aux troupes de les ramener en Europe;
et l'on ne peut sans effroi calculer les conséquences probables d'un
pareil désordre: l'armée eût été perdue.

Je pourvus à tout en même temps. Le parti pris alors réussira toujours
avec des Français dans les circonstances difficiles. J'en appelai au
courage, à la générosité, au patriotisme des soldats; je fis, par un
ordre du jour, le tableau de nos devoirs, de nos besoins, de nos moyens,
et j'annonçai que, connaissant bien l'esprit des soldats, je ne
doutais pas de leur empressement à m'aider à sortir de la position
difficile où nous étions placés. Nous répondions à l'armée, à la France,
de l'importante place d'Alexandrie, et chacun des individus de la
garnison devait se consacrer à la construction des fortifications, que
sans doute nous serions appelés à défendre plus tard. C'était aux
officiers à donner l'exemple, et, moi le premier, avec mon état-major,
je prendrais ma tâche. En conséquence, chaque matin, à la pointe du
jour, les troupes devaient prendre les armes, se rendre, drapeau
déployé, sur le terrain, et là on formerait les faisceaux et on
travaillerait, les ateliers étant formés par chaque compagnie. La
journée entière se passerait sur les travaux, et chaque soldat
recevrait une ration de vin et une indemnité en argent pour son
travail. Mon atelier, des plus actifs, donnait l'exemple; il en était
de même de ceux des officiers. Ce mouvement patriotique se soutint
constamment et sans murmure. Il en résulta trois choses extrêmement
utiles: 1° les fortifications se firent comme par enchantement et à
très-bon marché; 2° le mouvement des soldats et leur séjour continuel
au grand air furent favorables à leur santé, et les accidents de peste
diminuèrent sensiblement; 3° enfin, les soldats fatigués, dormant la
nuit, ne pouvaient pas comploter; et, quoique la solde ne fût pas payée,
il n'en fut plus question. Je dirai même qu'aucun mécontentement ne se
manifesta plus. Le coeur des soldats est élevé et noble; cette classe
d'hommes est accoutumée aux souffrances, et, lorsque des chefs estimés
s'y associent de bonne foi et les partagent, ces chefs peuvent tout
obtenir d'eux.

Ainsi, successivement, ma situation changeait. Nous étions bien
approvisionnés, la santé des troupes s'améliorait, et la ville ouverte
d'Alexandrie était transformée en une place forte.

Sur ces entrefaites, j'avais préparé une flottille pour porter à
l'armée, en Syrie, un petit équipage de siége. Elle mit à la voile sous
les ordres du contre-amiral Perrée, et fut prise sur la côte de
Damiette. Cet événement changea toute la campagne et le sort de l'armée;
car, à Saint-Jean-d'Acre, elle trouva le terme de ses succès; et elle
a échoué faute d'avoir six pièces de gros calibre. Si Saint-Jean-d'Acre
eût été pris, si Djezzar-Pacha eût péri, cette nombreuse population des
montagnes de la Syrie qui professe la religion chrétienne se serait
réunie à nous. Alors la conquête de cette province tout entière était
assurée, et une révolution en Orient en eût été la conséquence. C'était
au moins la pensée du général en chef, qui me l'a exprimée plusieurs
fois depuis; et la hardiesse d'une semblable conception ne dépasse pas
les limites des choses possibles. Cet éclat de l'Orient aurait réagi
sur nos opérations, nous aurait grandis aux yeux des peuples, et nous
serions apparus au monde avec la puissance du destin.

L'armée partit pour la Syrie forte de douze mille hommes environ; elle
avait successivement pris El-Arich, Gaza, Jaffa, et ouvert la tranchée
devant Saint-Jean-d'Acre. N'ayant pas eu le bonheur de faire cette
campagne, je n'en raconterai pas les détails, d'autres s'en
acquitteront mieux que moi; toutefois il m'est démontré que le siége de
Saint-Jean-d'Acre aurait encore réussi, malgré la perte de l'artillerie
de siége, si les opérations eussent été mieux conduites. On montra
d'abord une confiance aveugle et beaucoup de légèreté; une division
coupable, une lutte scandaleuse, s'établit entre l'artillerie et le
génie, et il en résulta un mauvais emploi des faibles moyens auxquels
on était réduit. Un premier échec changea tous les rapports moraux,
encouragea les uns, abattit les autres; cependant les troupes
montrèrent une constante valeur. À l'affaire du mont Thabor, le 17
avril, le grand vizir, à la tête de vingt mille hommes, fut battu et
mis en fuite par moins de quatre mille hommes. Cette affaire sera bien
comprise par les militaires qui ont combattu les Turcs. Il faut, pour
vaincre les Orientaux en rase campagne, très-peu, mais d'excellentes
troupes. Cela est assez vrai partout, il vaut mieux la qualité que la
quantité; cependant dans notre Europe, comme on suit la même tactique,
que les machines, dont l'effet est si grand, ont partout et entre toutes
les mains à peu près la même valeur, il y a des proportions rigoureuses
qu'il est sage de ne point dépasser pour conserver quelques chances de
succès; mais, chez les Orientaux, c'est sans limites.

On a souvent reproché au général Bonaparte deux actions:
l'empoisonnement de quelques pestiférés abandonnés lors de sa retraite,
et le massacre des prisonniers faits à Jaffa. Je prends bien
gratuitement la défense de ces deux actes, auxquels je suis
complétement étranger; mais ils me paraissent si simples, que je me
laisse entraîner par la conviction, dans l'espérance de les justifier.
Des hommes animés d'une fausse philanthropie ont égaré l'opinion à cet
égard. Si on réfléchit à ce qu'est la guerre et aux conséquences
qu'elle entraîne, conséquences variables suivant le pays, les temps,
les moeurs, les circonstances, on ne peut blâmer des actions qui, j'ose
le dire, ont été commandées par l'humanité et la raison: par l'humanité,
car chacun de nous, placé dans la situation où étaient les pestiférés,
ne pouvant être emportés, devant être abandonnés, au moment même, entre
les mains de barbares qui devaient les faire mourir dans des tourments
horribles; chacun de nous, dis-je, placé dans de pareilles
circonstances, serait satisfait de finir quelques heures plus tôt, et
d'échapper à de pareils tourments; par la raison: car quels reproches
n'aurait-on pas à faire à un général si, par un faux motif d'humanité
envers ses ennemis, il compromettait le salut de son armée et la vie de
ses soldats. En Europe, il y a des cartels d'échange; afin de ravoir
ses soldats prisonniers et leur sauver la vie, on a soin de ceux qu'on
fait. Mais, avec des barbares qui massacrent, on n'a rien de mieux à
faire que de tuer. Tout doit être réciproque à la guerre, et si, par un
sentiment généreux, on n'agit pas toujours à la rigueur, il faut se
borner aux circonstances qui n'offrent aucun inconvénient; or ici ce
n'est pas le cas. Un général ne serait-il pas criminel de faire vivre
des ennemis aux dépens de ses troupes manquant de pain, ou de rendre la
liberté à ses prisonniers pour qu'ils viennent de nouveau combattre? Le
premier devoir d'un général est de conserver ses troupes, après avoir
assuré le succès de ses opérations; le sang d'un de ses soldats, aux
yeux d'un général pénétré de ses devoirs et faisant son métier, vaut
mieux que celui de mille ennemis, même désarmés. La guerre n'est pas un
jeu d'enfants, et malheur aux vaincus!

Je ne puis donc comprendre comment des gens sensés ont pu faire de la
conduite tenue en cette circonstance par le général Bonaparte l'objet
d'une accusation. L'incendie du Palatinat sous Louis XIV est bien autre
chose, et cependant, s'il était utile au but qu'on se proposait, il
était légitime. Il faut seulement s'attendre à la représaille, si les
circonstances en fournissent l'occasion, et voir si, par un calcul faux,
on ne risque pas de perdre plus qu'on n'a gagné d'abord: voilà toute
la règle de conduite dans une pareille affaire. Quant à ce qui se passa
alors, et aux faits dont il est question, il ne peut pas y avoir deux
opinions parmi les gens de guerre. Je suis aussi philanthrope qu'un
autre, plus humain que beaucoup de gens, et je n'hésiterais pas à agir
de la même manière en circonstance semblable.

Pendant que l'armée était encore occupée en Syrie, une insurrection,
promptement réprimée, fit soulever toute la population du Bahiré. Voici
à quelle occasion: un Africain, venu des côtes de Barbarie, parut tout
à coup au milieu des Arabes de la frontière, s'annonçant comme envoyé
par l'ange Elmodi et par Mahomet pour chasser les Français d'Égypte; il
savait escamoter, et particulièrement avait le don de paraître tirer du
feu de sa barbe. Un prodige semblable suffit pour donner crédit à cette
mission céleste; aussi toute la population de Bahiré se souleva. Les
habitants de Damanhour, la capitale, tombèrent à l'improviste sur une
faible garnison de soixante Français: un poste fortifié devait leur
servir d'asile; mais ces soldats, surpris, furent presque tous égorgés.
L'envoyé, après ce succès, crut tout possible. Tout ce qui pouvait
combattre, au nombre d'environ vingt-cinq mille hommes, dont trois
mille à cheval, se réunit à lui; quatre ou cinq cents seulement avaient
des fusils. À la première nouvelle, je fis partir un détachement de la
garnison d'Alexandrie, fort de quatre cents hommes et de deux pièces de
canon; et, en même temps, le colonel Lefèvre, commandant la province et
résidant à Ramanieh, marcha, de son côté, avec pareille force et quatre
pièces de canon. Les insurgés se jetèrent sur lui, mais sans pouvoir
lui faire aucun mal. Ses quatre cents hommes, formés en carré, reçurent
l'attaque de ces malheureux, qui vinrent isolément et successivement se
faire tuer: ainsi quatre cents hommes se battaient toujours, pour ainsi
dire, contre un seul ou un très-petit nombre. L'envoyé, pour donner du
courage à ses troupes, avait annoncé qu'il pouvait être tué, mais pas
blessé; il aurait dû dire le contraire. Constamment à la tête des
révoltés, ceux-ci ne se rebutèrent pas; mais, une balle l'ayant frappé
au bras, et sa prédiction se trouvant ainsi démentie, tout se débanda,
après avoir eu plus de deux mille hommes tués ou blessés. En se
retirant, ils mirent le feu aux moissons au vent de la colonne
française, qui courut les plus grands dangers. S'éloignant constamment
de l'incendie, elle allait en être atteinte, quand un champ d'oignons
lui servit d'asile et la sauva. Il appartient donc aux oignons d'Égypte
d'avoir, dans tous les siècles, de la célébrité! L'ordre et l'obéissance
se rétablirent dans la province, et ne furent plus troublés.

Le retour des chaleurs et d'une rosée abondante avait rendu les
accidents de peste beaucoup plus rares, mais l'hiver nous avait coûté
beaucoup de monde. Le relevé des hôpitaux nous donna une perte totale
de dix-sept cents hommes morts: c'était à peu près le tiers des
Français réunis à Alexandrie. Dans l'okel de France, mon habitation, il
mourut onze personnes. Avant de quitter ce triste sujet de la peste, je
veux citer un fait curieux pour l'histoire de cette maladie. La ville de
Damanhour, dont la population, de vingt-cinq mille âmes, est entièrement
composée de cultivateurs, n'a jamais été soumise à son action. Les
habitants de cette ville communiquent librement et impunément avec
Alexandrie; dans tous les temps ils viennent y chercher les étoffes dont
ils ont besoin, et jamais cette maladie funeste ne les accompagne à leur
retour. À l'époque où cette maladie faisait le plus de ravages, je
m'étais mis en route pour faire une inspection à Damanhour, et j'avais
pris pour escorte une compagnie de carabiniers de la quatrième légère.
À quatre lieues d'Alexandrie, deux carabiniers furent attaqués de la
peste. Pour les renvoyer à Alexandrie, il leur fallait une escorte, et
je n'avais avec moi que le strict nécessaire; je pris le parti de les
faire transporter à ma suite. Arrivé à Damanhour, et, faute d'hôpital,
on les plaça dans une mosquée; on leur donna du pain et de l'eau; aucun
autre secours ne put leur être administré, et, en huit jours, ils se
trouvèrent guéris. Il est évident, d'après cela, que si, comme on ne
peut pas en douter, cette maladie est éminemment contagieuse, l'air
cependant joue un grand rôle dans ses conséquences, dans son intensité,
sa propagation et sa durée.

J'ai fait le tableau des difficultés résultant pour moi, pendant tout
l'hiver, du commandement d'Alexandrie: elles furent encore augmentées
par un conflit de pouvoirs entre moi et le général Dugua.
L'administration d'Alexandrie avait été déclarée indépendante à
l'époque du départ du général en chef pour la Syrie: on m'avait doté
d'un territoire dont les revenus m'étaient entièrement consacrés, et on
m'avait laissé le maître d'en ordonner l'emploi; mais le général Dugua,
commandant au Caire, son ordonnateur, son payeur, etc., le trouvèrent
mauvais, et se mirent en mesure de me contrarier. Il fallut toute ma
force de volonté pour résister; si j'avais cédé, tout était dit à
Alexandrie: tous les services tombaient à la fois. Ces obstacles d'une
nouvelle nature me contrarièrent beaucoup, car je ne connais rien de
plus décourageant au monde que de rencontrer des embarras là où l'on
devrait trouver des secours; et cette circonstance se renouvelle sans
cesse dans la vie publique.

Enfin le général Bonaparte, après une campagne de cinq mois
très-pénible, mais très-glorieuse, ramena l'armée en Égypte. Chaque pas
avait été marqué par des actions héroïques et des souffrances inouïes;
excepté à Saint-Jean-d'Acre, où nos armes avaient échoué, partout
ailleurs elles avaient triomphé. Des combats si multipliés, des marches
si pénibles, une peste opiniâtre, avaient beaucoup affaibli l'armée;
réduite d'un tiers, elle ne comptait pas huit mille combattants à son
retour. Des généraux distingués avaient péri, entre autres
Caffarelli-Dufalgua. Ce général avait déjà perdu une jambe à l'armée de
Sambre-et-Meuse, et n'en avait pas moins d'activité. Un esprit
supérieur, une instruction variée et étendue, un coeur droit, lui
donnaient un caractère antique; rempli de bonté, il chérissait la
jeunesse. Ce fut une grande perte pour l'armée, pour ses amis et pour
la France. Une blessure au bras, à l'articulation, rendit l'amputation
nécessaire, et il mourut peu après. C'est lui qui, après la reddition
de Malte, et après avoir fait, en sa qualité de commandant du génie de
l'armée, le tour de la place et l'inspection des fortifications, dit ce
mot remarquable: «Nous avons été bien heureux de trouver ici quelqu'un
pour ouvrir la porte, sans cela je ne sais pas comment nous y serions
entrés.»

Le général de division Bon, sous les ordres duquel j'avais servi, fut
tué. Très-brave homme, sa perte cependant était médiocre. Un aide de
camp, placé par moi près du général en chef en Italie, officier
distingué, Croisier, périt également. Duroc fut blessé. Lannes fut
regardé comme mort, après un coup de feu reçu à la tête. Ses os avaient
la singulière propriété de ne pas être rompus par le choc des balles;
elles s'aplatissaient, et, dans leur mouvement, contournaient l'os
qu'elles avaient atteint. Une balle l'avait frappé auprès de la tempe;
après avoir fait un long trajet, elle était venue se loger au-dessus de
la partie du crâne, où est placé le cervelet; un coup de bistouri la fit
sortir, et il fut guéri.

Il arriva à ce siége de Saint-Jean d'Acre un événement très-touchant.
Un homme d'une bonne maison, Mailly de Chateaurenaud, servait à
l'état-major de l'armée. Chargé du commandement de vingt-cinq hommes
choisis pour être placés en tête des troupes lors du premier assaut, il
avait parfaitement reconnu la brèche, et savait qu'elle n'était pas
praticable; mais le général en chef, impatient, désirait l'assaut, et
se persuada à tort qu'on pouvait réussir. Les courtisans le soutenaient
dans son opinion, et les courtisans, à l'armée, flattent les opinions
et les caprices du chef, tout comme à la cour, et ces courtisans-là
sont pires que les autres, car c'est le sang des soldats qui paye leur
infamie; pour le leur, ils savent en être avares. Toutefois Mailly
raisonna froidement sur sa fin prochaine, et donna rendez-vous dans
l'autre monde à ses camarades, sans montrer la plus légère faiblesse.
Il connaissait le sort qui lui était réservé, n'en marcha pas moins
avec la plus grande résolution, et fut tué; mais cette mort eut quelque
chose de remarquable et d'extraordinaire par une circonstance
singulière. Un de ses frères, jeune homme fort distingué, avait voyagé
en Asie avec M. Beauchamp, dans l'intérêt des sciences, et se trouvait
alors prisonnier de Djezzar-Pacha. Eh bien, le jour même où le nôtre
était tué, l'autre était mis dans un sac et jeté à la mer. Les vagues
le jetèrent sur le rivage, tandis qu'on rapportait dans la tranchée le
corps de son malheureux frère. Étrange destinée de deux frères,
tendrement unis, suivant des carrières différentes! Ils semblaient
s'être donné rendez-vous pour mourir ensemble, loin de leur patrie, le
même jour, sur une terre barbare.

J'ai parlé de ces courtisans d'armée à l'occasion du premier assaut de
Saint-Jean-d'Acre. Ils me fournissent l'occasion de répéter un mot
spirituel de Kléber, où, dans cette circonstance, il donna avec finesse
et modération une leçon au général en chef; mais celui-ci n'en profita
pas. Le général Bonaparte cherchait des approbateurs de cette
disposition intempestive qui ordonnait de monter à l'assaut. La brèche
prétendue consistait en un trou de quelques pieds de diamètre, fait
dans un mur non terrassé; mais ce trou n'arrivait pas jusqu'à la terre,
et il y avait encore six pieds de mur jusqu'au fond du fossé. Les gens
qui poussaient à l'assaut, et qui ne devaient pas y monter, avaient
reconnu fort superficiellement les localités; ils répétaient, à
l'imitation du général en chef: «Certainement la brèche est praticable.»
Kléber était présent, et son silence paraissait désapprobateur. Le
général en chef provoqua son opinion dans l'espérance de la trouver
favorable, et celui-ci répondit: «Sans doute, mon général, la brèche est
praticable, un chat pourrait bien y passer.» Cette phrase ne fait-elle
pas image, et ne voit-on pas un chat sauter du parquet d'une chambre sur
la fenêtre? L'assaut, exécuté, eut le résultat le plus funeste.

L'armée revint au Caire dans les premiers jours de juin. J'en fus fort
aise, car son retour m'assurait les secours qui m'étaient nécessaires.
Malgré l'urgence de mes besoins, le général en chef ne se hâta pas d'y
pourvoir; faute de troupes, la province du Bahiré, ayant été
constamment occupée et parcourue par les Arabes, n'avait à peu près
rien payé.

La paix faite avec deux tribus, ainsi que je l'ai dit, celle des Frates
et des Anadis, m'avait cependant été assez profitable. Elles résidaient
habituellement sur la frontière de Bahiré, et étaient autorisées à
jouir de quelques pâturages: j'avais près de moi le cheik Mosbach pour
leur transmettre mes ordres. Ces Arabes fournissaient quelquefois des
escortes à des officiers ou à des transports; mais ces deux tribus
n'avaient à elles deux que mille combattants, et nous avions à redouter
deux autres tribus, leurs ennemies, et beaucoup plus puissantes, celle
des Ouladalis, pouvant mettre plus de mille hommes à cheval, dont la
station habituelle est sur la côte de Barbarie, et celle des Guiates,
qui réside ordinairement dans le Saïd. Le général Dugua avait négocié
avec celle-ci, mais sans avoir obtenu rien de durable. Les deux
premières, dont j'avais reçu des otages, nous furent utiles et
combinèrent quelquefois leurs opérations avec nos troupes. Je leur avais
distribué, pour être reconnues, cinquante petits drapeaux tricolores,
dont chacun de leurs détachements était porteur: leurs avis étaient fort
exacts. Cependant tout cela était insuffisant pour assurer la jouissance
des ressources de la province. Enfin, après beaucoup de lettres et
d'instances, le général en chef envoya Murat et Destains dans le Bahiré,
avec trois cents chevaux et cinq à six cents hommes d'infanterie, pour
balayer tout le pays et rejeter dans le désert les Arabes ennemis. Plus
tard arriva le corps des dromadaires, qui rendit les plus éminents
services: six cents hommes, montés sur six cents chameaux, le
composaient. Chaque soldat étant pourvu de munitions et de vivres pour
lui et sa monture, le tout pour une semaine, des excursions de plusieurs
jours dans le désert devinrent faciles. Quand ce corps avait joint
l'ennemi, les soldats combattaient à pied. Jamais troupe n'a été plus
appropriée aux circonstances et aux localités et n'a rendu de plus
grands services: elle seule a pu contenir les Arabes. L'unique
inconvénient de ce genre de service était de détruire la santé des
soldats: presque tous ont été, à la longue, attaqués de maladies de
poitrine.

Le général en chef, occupé des soins de l'administration et de la
réorganisation de l'armée, en fut bientôt distrait par l'ennemi: tout à
coup il fallut de nouveau courir aux armes. Le 23 messidor (12 juillet),
une flotte turque de soixante-dix voiles parut avec le jour devant
Alexandrie; après avoir reconnu la ville, elle longea la côte et se
porta sur Aboukir. Je ne perdis pas un instant pour envoyer au fort
d'Aboukir cent hommes de renfort, nécessaires à sa défense; et, comme
la redoute et le fort étaient bien armés, je crus pouvoir compter sur
leur résistance.

Un chef de bataillon, nommé Godart, en avait le commandement. Tous les
postes de la garnison d'Alexandrie furent relevés par des hommes de la
marine, afin de rendre disponibles les troupes de ligne et de pouvoir
les porter là où il serait nécessaire. Les quatre bataillons de la
garnison formaient une force de mille hommes, officiers compris.
J'écrivis six lettres successivement pour rappeler à moi le général
Destains, occupé, à la tête d'une colonne mobile, à lever des
contributions dans le Bahiré, et j'attendis les événements. Le soir, une
autre flotte de vingt-huit bâtiments fit son atterrage à l'ouest
d'Alexandrie, vint sur la ville, et continua son mouvement sur Aboukir.
Tous les calculs et les apparences faisaient monter environ à quinze
mille hommes les forces de l'armée à bord. Je ne pouvais, dans la
circonstance, aller à Aboukir, pour défendre la côte, avec plus de mille
hommes; et encore je ne laissais à Alexandrie que des troupes sans
organisation, composées presque en totalité de vieillards ou
d'estropiés, tout ce qu'il y avait de valide sur la flotte et
appartenant à tous les pays ayant été depuis longtemps envoyé au Caire
et incorporé dans l'armée. M'éloigner dans la circonstance, avec tout ce
que j'avais de bon, eût donc compromis la place, et j'attendis l'arrivée
du détachement du général Destains pour me mettre en mouvement: elle
eut lieu le 26 messidor (15 juillet), à dix heures du soir. Le
lendemain 27 (16), à deux heures du matin, j'étais en marche. À une
lieue d'Alexandrie, je reçus une dépêche du commandant Godart,
m'annonçant que toute l'armée ennemie avait opéré un débarquement et
occupait la montagne de sable et les positions en face de la redoute.
Avec moins de douze cents hommes, je ne pouvais pas livrer bataille à
l'armée turque, et, puisque le débarquement était opéré, je devais
attendre une augmentation de forces ou que l'ennemi eût commencé le
siége du fort d'Aboukir. Je rentrai donc à Alexandrie, toujours en
mesure d'agir suivant les circonstances. J'écrivais trois fois par jour
au général en chef pour lui rendre compte de notre situation et lui
donner des nouvelles de l'ennemi.

Le 27, j'entendis un grand bruit de mousqueterie et de canon: le feu de
mousqueterie fut court, celui du canon se prolongea davantage; une
attaque me parut avoir été tentée et repoussée. Le fort et la redoute
avaient trois cents hommes et douze pièces de canon, des vivres et des
munitions en abondance, et la redoute était palissadée. Je croyais
pouvoir compter sur une défense de quelques jours; il en fut cependant
tout autrement. Le commandant Godart s'étant placé dans la redoute pour
animer ses troupes, et étant fort exposé, fut tué; bientôt le désordre
se mit partout. La garnison du fort, sans commandant, avait ouvert ses
portes, et, en deux heures de temps, l'ennemi s'en était emparé.
J'espérais qu'après cet événement, enorgueilli de son succès, il
marcherait sans retard contre Alexandrie. Nous étions en mesure de le
bien recevoir, et cette combinaison eût été très-favorable au mouvement
de l'armée, conduite par le général en chef en personne. Mais l'ennemi
resta à Aboukir, et voulut s'organiser complétement avant de marcher en
avant. Il agissait avec plus de calcul et de prudence qu'à lui ne
semblait appartenir. Pendant tous ces événements, dont le général en
chef avait été informé chaque jour exactement, il n'avait pas perdu un
moment pour rassembler le plus de troupes possible. Il fit descendre de
la Haute-Égypte, pour lui servir de réserve au besoin, le général
Desaix, mais ne l'attendit pas pour opérer son mouvement.

Il arriva à Alexandrie le 3 thermidor (22 juillet), amenant avec lui
cinq mille hommes d'infanterie et mille chevaux, vit Alexandrie en
détail le lendemain, et fut très-satisfait de l'état de défense dans
lequel je l'avais mise; il joignit à l'armée un détachement de la
garnison, commandé par le général Destains, et, le 5, marcha sur
Aboukir. Malgré mes prières, il me refusa de le suivre. J'en eus un
véritable chagrin; mais, les circonstances étant très-graves, il ne
fallait pas, au moment où Alexandrie pouvait être appelée à jouer un
grand rôle, en éloigner celui qui, l'ayant créée, en connaissait les
ressources. Mon devoir m'ordonnait de faire ce sacrifice, et je me
résignai.

Le 6 (25), on livra bataille. L'ennemi, adossé à l'isthme, ayant sa
gauche et sa droite couvertes de retranchements, appuyées à la mer,
occupait la redoute par son centre. Une première tentative pour
emporter la position échoua; mais, l'ennemi sur notre gauche étant
sorti pour nous poursuivre, une réserve chargea à propos, le culbuta,
le poursuivit et entra avec lui dans la redoute. Pendant ce temps, la
cavalerie fit une charge vigoureuse, sabra tout ce qui se retirait, et
l'imperfection des retranchements lui permit d'y pénétrer. Une partie
des Turcs se jeta dans les maisons du village, d'autres s'entassèrent
dans le fort. La masse se précipita dans la mer; mais, comme sur ce
point de la rade il y a peu de profondeur, les fuyards furent obligés
de s'éloigner beaucoup en mer pour avoir le corps dans l'eau. On les
fusilla à plaisir, on les mitrailla. Il y eut un spectacle hideux que
l'ignorance et la barbarie seules peuvent expliquer: les chaloupes de
la flotte, au lieu de recueillir ces malheureux, vinrent tirer du canon
pour les forcer à sortir de l'eau et à retourner au combat; comme si des
troupes battues, dispersées, jetées dans la mer, et sans armes, avaient
encore quelques moyens d'affronter l'ennemi. Environ trois mille
prisonniers tombèrent entre nos mains; et tout ce corps, d'une force
d'environ quinze mille hommes, fut ainsi détruit et massacré. Murat fit
prisonnier de sa main le pacha sérasquier, et reçut de lui, en même
temps, un coup de pistolet dont la balle lui traversa la mâchoire, près
de l'articulation. Cette blessure grave ne lui laissa aucune trace
désagréable.

On s'occupa sur-le-champ de faire le siége du village, où les Turcs se
défendirent de maison en maison; toutes sautèrent successivement. La
dernière maison du village se défendit comme la première. On chemina
ensuite contre le fort. Une douzaine de bouches à feu de gros calibre
avaient été envoyées d'Alexandrie, et le fort se rendit après une
résistance de huit jours. Plus de quinze cents hommes s'étaient jetés
dans un réduit que cinquante auraient défendu, et où trois cents
auraient été gênés. Entassés de manière à souffrir beaucoup, ils
sortirent épuisés par la faim, se précipitèrent sur les vivres qu'on
leur donna et moururent presque tous à l'instant même.

Le général Lannes, encore blessé à ce siége, donna de nouveau l'exemple
de cette organisation singulière dont j'ai parlé. Une balle tirée de
très-près le frappa au tibia, s'aplatit, tourna autour de l'os et alla
se loger à la partie postérieure de la jambe.

Le général en chef avait défendu, pendant l'expédition de Syrie, de
communiquer avec Sydney-Smith, et donné l'ordre de renvoyer tous les
parlementaires. L'exécution de cette mesure, jointe à la rigueur du
blocus, nous avait privés des nouvelles d'Europe; il y avait six mois
que nous n'avions rien reçu. Cette privation, loin de la patrie, est un
véritable supplice, et il était encore accru par la gravité des
circonstances. Nous savions vaguement que la guerre avait recommencé en
Europe; mais nous en ignorions l'issue. Pendant que nous cherchions à
défendre les branches de l'arbre, peut-être le tronc allait-il être
coupé. On comprend aussi quelle importance il y avait pour le général
Bonaparte à ne pas laisser grandir de nouvelles réputations; son
intérêt personnel voulait donc qu'il fût informé de la situation des
affaires de l'Europe. Je fus chargé d'entrer en pourparler avec
Sydney-Smith, commandant la division anglaise unie à la flotte turque.
La chose était facile, car Sydney-Smith saisissait comme une bonne
fortune l'occasion de parlementer et de faire des phrases. Quoiqu'il
soit connu de tout le monde, j'en dirai cependant un mot. Sydney-Smith
tient à la fois du chevalier et du charlatan. Homme d'esprit et frisant
la folie, avec la capacité d'un chef, il a cru honorer sa carrière en
faisant souvent des crâneries sans aucun but d'utilité, mais uniquement
pour faire parler de lui. Chacun s'en moque avec raison, parce qu'il
est, à la longue; fatigant et ennuyeux, quoique très-original. Toujours
animé de sentiments élevés, délicats, généreux, sa _fuite du Temple_,
sa vie aventureuse et l'influence qu'il a eue sur la résistance de
Saint-Jean-d'Acre, qui, de quelque manière qu'on l'envisage a été un
très-grand événement pour l'Europe, lui ont donné une sorte de
célébrité. Ce fut donc à Sydney-Smith que je m'adressai. Je lui écrivis
une lettre extrêmement polie pour lui donner des nouvelles du pacha
prisonnier; je lui proposai d'établir avec les Turcs un cartel
d'échange, et, en même temps, d'échanger, homme pour homme, quelques
Anglais, prisonniers chez nous, contre les officiers, sous-officiers et
soldats pris au fort d'Aboukir. Cette proposition, simple prétexte,
masquait le but véritable d'avoir des nouvelles. En conséquence, je
choisis, pour porter ma lettre, un officier intelligent, parlant
anglais et agréable de conversation, le jeune Descorches, officier de
marine, attaché au commandant de la marine, à Alexandrie. Sir Sydney
reçut Descorches à merveille, causa longuement avec lui, lui parla de
nos revers d'Italie, et les exagéra encore dans son récit. Il lui remit
toutes ses gazettes en ajoutant: «Je suis informé par l'amiral Nelson
de l'ordre envoyé par le Directoire au général Bonaparte de revenir en
Europe. Chargé d'y mettre obstacle s'il entreprend cette périlleuse
traversée, j'espère lui donner de mes nouvelles.»

Là-dessus Descorches revint: il avait rempli sa mission à souhait. Le
général Bonaparte s'enferma quatre heures avec Berthier pour lire les
gazettes et parler de sa situation. Au bout de ce temps, son parti pris
de retourner en France, il fit appeler Gantheaume. Quand je l'entendis
demander Gantheaume, j'en devinai le motif. Aussitôt je dis en riant à
Duroc: «C'est Vignou qu'il demande.» Vignou était l'homme chargé de ses
équipages et de ses voitures. Il décida avec l'amiral qu'il prendrait
les deux frégates vénitiennes, seuls bâtiments de guerre, dans le port,
en état de naviguer, les frégates la _Muiron_ et la _Carrère_. Me
faisant appeler ensuite, il me mit dans le secret de ses projets et me
dit: «Marmont, je me décide à partir pour retourner en France, et je
compte vous emmener avec moi. L'état des choses en Europe me force à
prendre ce grand parti; des revers accablent nos armées, et Dieu sait
jusqu'où l'ennemi aura pénétré. L'Italie est perdue, et le prix de tant
d'efforts, de tant de sang versé, nous échappe. Aussi que peuvent les
gens incapables placés à la tête des affaires? Tout est ignorance,
sottise ou corruption chez eux. C'est moi, moi seul, qui ai supporté le
fardeau, et, par des succès continuels, donné de la consistance à ce
gouvernement, qui, sans moi, n'aurait jamais pu s'élever et se
maintenir. Moi absent, tout devait crouler. N'attendons pas que la
destruction soit complète: le mal serait sans remède. La traversée pour
retourner en France est chanceuse, difficile, hasardeuse; mais elle
l'est moins que ne l'était notre navigation en venant ici, et la
fortune, qui m'a soutenu jusqu'à présent, ne m'abandonnera pas en ce
moment. Au surplus, il faut savoir oser à propos; qui ne se soumet à
aucun risque n'a aucune chance de gain. Je mettrai l'armée en des mains
capables; je la laisse en bon état et après une victoire qui ajourne à
une époque indéterminée le moment où l'on formera de nouvelles
entreprises contre elle. On apprendra en France presque en même temps
et la destruction de l'armée turque à Aboukir et mon arrivée. Ma
présence, en exaltant les esprits, rendra à l'armée la confiance qui
lui manque, et aux bons citoyens l'espoir d'un meilleur avenir. Il y
aura un mouvement dans l'opinion tout au profit de la France. Il faut
tenter d'arriver, et nous arriverons. Gardez un profond secret, vous en
sentez l'importance; secondez Gantheaume et Dumanoir dans les
dispositions qu'ils vont faire pour préparer mon embarquement.
J'emmènerai peu de monde avec moi; mais, je le répète, vous êtes du
nombre de ceux que je compte choisir. Informez-moi journellement des
progrès des travaux de la croisière ennemie; et, quand le moment de
partir sera arrivé, j'arriverai ici comme une bombe.»

J'exécutai de grand coeur, comme on se l'imagine, les ordres qui
m'étaient donnés; d'abord c'était mon devoir, et ensuite mon avantage.
On travailla à ces deux frégates sous divers prétextes, et le projet de
départ ne s'ébruita pas. L'une de ces frégates était dans le port vieux,
l'autre dans le port neuf; il fallait les réunir toutes les deux dans
ce dernier bassin pour appareiller plus facilement. Mais, pour doubler
la presqu'île, il est nécessaire de s'élever en mer, et le voisinage des
Anglais y mettait obstacle. L'escadre turque, tout entière à l'ancre
dans la rade d'Aboukir, ne nous présentait aucun embarras; mais
Sidney-Smith ne nous perdait pas de vue et nous observait de près. Je
continuai à correspondre avec lui, et je reçus chez moi plusieurs fois
son homme de confiance, son secrétaire, M. Keit, homme fort
recommandable et fort distingué, depuis noyé par accident dans le Nil.
Nous signâmes une convention pour établir le mode de nos échanges avec
les Turcs, dont M. Keit était le fondé de pouvoirs. Comme je désirais
éloigner les Anglais d'Alexandrie, je prétextai des devoirs de service
me forçant d'aller pour quelques jours à Aboukir, et je campai près de
la côte. Comme nos communications étaient très-fréquentes, Sidney
trouva plus commode de se rapprocher; il vint mouiller avec son
vaisseau dans la rade d'Aboukir; c'était dans cet espoir que je m'étais
déplacé. La frégate la _Carrère_ profita immédiatement de son absence
et se réunit à la _Muiron_ dans le port neuf. Pendant ce temps-là, le
général en chef était retourné au Caire, il annonça un prochain voyage
dans l'intérieur des provinces. Quelques bruits sourds sur son départ
pour l'Europe circulèrent, mais les bruits ne prirent pas assez de
consistance pour y faire croire. Cependant sa sortie du Caire était
délicate; si l'on avait cru à un embarquement prochain, sans doute un
mouvement aurait eu lieu dans l'armée. Nous en étions aux politesses
continuelles, sir Sidney et moi, aux bons procédés réciproques, à nous
faire des cadeaux même, quand tout à coup il disparut. M. Keit était
venu dans ma tente la veille au soir, et, en arrivant, il me dit qu'un
aviso avait été signalé venant d'Europe, à l'instant où il quittait le
vaisseau. Cette disparition si subite me fit croire dans le temps à
l'arrivée d'une escadre française dans la Méditerranée, et effectivement
l'escadre française et espagnole, commandée par l'amiral Bruix, était
venue à cette époque jusqu'à Malte; mais elle avait rétrogradé. Sir
Sidney m'a dit depuis que, ne supposant pas notre départ si prompt, il
était allé à Chypre faire de l'eau, avec l'intention de revenir
immédiatement et de ne plus quitter sa croisière.

Gantheaume et moi nous nous hâtâmes d'informer le général en chef de
l'état des choses. Tout étant préparé pour nous rejoindre, il arriva
sans retard, amenant avec lui Berthier, Andréossi, Bourrienne, ses
aides de camp; Monge, Berthollet, Denon et Parceval-Grandmaison. Les
autres compagnons de voyage étaient à Alexandrie, et parmi eux Lannes
et Murat, restés dans cette ville pour soigner leurs blessures. Le
général Bonaparte, comme chacun le sait, choisit Kléber pour le
remplacer; c'était sans contredit le plus digne et le plus capable des
généraux. Il rappela en même temps en Europe le général Desaix,
compagnon et émule de Kléber, afin de prévenir une rivalité dangereuse.
Son départ eut lieu sans conférence ni entrevue avec Kléber, voulant
éviter les obstacles que celui-ci aurait pu y mettre, et craignant de
le voir refuser le commandement; car cet homme vraiment supérieur avait
cependant autant de répugnance à commander que de difficulté à obéir.
Il se contenta de lui donner des instructions détaillées; tout le monde
les a lues; et il s'en rapporta pour le surplus à son esprit et à sa
haute capacité. Enfin le général en chef donna rendez-vous au général
Menou sur la plage, à peu de distance d'Alexandrie, s'entretint
quelques moments avec lui, et le chargea de me remplacer dans mon
commandement.

Si j'avais su que la condition de mon départ était l'arrivée de Menou,
j'aurais éprouvé beaucoup d'inquiétudes, car je connaissais l'homme et
sa manière d'agir; mais cette fois, unique, je crois, dans le cours de
sa vie, il fut exact, et se trouva au rendez-vous. Enfin le 23
fructidor (10 septembre), à cinq heures du matin, les frégates et les
avisos sortirent du port, et nous nous trouvâmes livrés à de nouvelles
destinées. Ces destinées semblaient précaires, incertaines, elles
pouvaient à chaque instant se terminer d'une manière funeste, et elles
devaient remplir le monde. C'est ici l'occasion de raconter un
événement peignant bien Bonaparte, et qui le justifie de l'accusation
d'insensibilité dont il a été souvent l'objet. J'ai déjà combattu cette
prévention par des faits, celui-ci ajoute encore une nouvelle preuve.
Bonaparte cachait sa sensibilité, en cela bien différent des autres
hommes, qui souvent affectent d'en montrer sans en avoir. Jamais un
sentiment vrai n'a été exprimé en vain devant lui et sans le toucher
vivement.

J'étais lié avec un négociant de Marseille, nommé Blanc, homme
estimable, actif, intelligent; sous mes auspices il avait connu le
général Bonaparte. Le maximum l'avait ruiné, et il s'occupait à refaire
sa fortune. L'expédition d'Égypte lui parut devoir offrir des chances
favorables, et il désira en faire partie. Je le conduisis chez le
général en chef, qui l'agréa. Dans le grand mouvement de la marche des
armées, dans cette confusion apparente, où cependant l'ordre existe, et
où un certain égoïsme est nécessaire, car c'est l'élément de la
conservation, les besoins de chacun sont si pressants, qu'on est peu
porté à s'occuper de ceux des autres. À l'armée, quiconque est sans un
titre, sans un emploi, sans une fonction déterminés, est fort
malheureux: tout lui est refusé.

On imagina de donner à Blanc celui d'ordonnateur des lazarets; il
fallait s'occuper de la santé de l'armée; il était familiarisé avec les
mesures consacrées par l'expérience sur nos côtes, parce que, comme
tous les négociants de Marseille, il avait été à son tour à la tête de
l'administration de la santé de cette ville, où ce service est un
service d'honneur. Il justifia la confiance mise en lui; partout où la
chose fut possible et utile, on construisit des lazarets, et sa place
d'ordonnateur ne fut pas une sinécure. Mais Blanc s'aperçut bientôt que
l'Égypte, dans la circonstance, n'offrait pas les moyens de l'enrichir;
il fut dévoré du désir de retourner en Europe: on ne permettait presque
à personne de partir, et, pendant longtemps, ses voeux furent
impuissants. Il vint me confier ses chagrins et ses désirs: il
soupçonna, aux préparatifs dont il était témoin, le projet qui nous
occupait; il m'en parla; j'en convins avec lui sous le plus grand
secret, en lui exprimant mon voeu de le voir du voyage. Le moyen le plus
simple était de le déguiser en matelot, et de l'embarquer sur une des
frégates, moyen employé souvent dans la marine pour avoir un passage
refusé: une fois en pleine mer, l'homme caché se montre; on appelle ces
hommes-là des enfants trouvés. J'en entretins le commandant de la
marine, Dumanoir; mais il trouva des difficultés pour le laisser
embarquer sur une frégate: il existe, à bord de ces bâtiments, un ordre
et une surveillance qui feraient supposer de la connivence de la part
des officiers et les compromettraient; il y avait trois avisos désignés
pour partir avec nous: il fut convenu que, habillé en matelot, il
monterait sur l'un d'eux. La chose exécutée, nous voilà hors du port;
mais un des trois avisos reçoit l'ordre de rentrer, et c'est
précisément celui sur lequel Blanc est embarqué. La tête de ce
malheureux s'égare, il ne calcule plus rien, et, comme il n'y avait
presque pas de vent, que les frégates étaient très-rapprochées, il se
jette dans une barque et monte précipitamment sur la _Muiron_, qui
était la plus voisine, et sur laquelle était le général en chef. Il y
entre de force, malgré la résistance des gardes, et court se cacher à
fond de cale. Son entrée cause du tumulte et du bruit; le général en
chef sort de sa chambre, vient sur le pont demander ce que c'est: on le
lui dit; on cherche le coupable, et on l'amène devant lui plus mort que
vif. Bonaparte le traita de misérable qui abandonnait son poste, et lui
manifesta l'intention de le livrer à un conseil de guerre pour servir
d'exemple; il ajouta: «Je pars, en vertu des ordres du gouvernement,
pour aller combattre l'ennemi victorieux et secourir la France attaquée;
je m'expose aux plus grands dangers par devoir et par dévouement, tandis
que vous, vous n'êtes qu'un lâche déserteur.»

Blanc, confondu, retrouva cependant la parole pour lui répondre: il lui
parla de sa famille dans le besoin, de ses enfants laissés à l'abandon,
de l'impossibilité où il était, en Égypte, de venir à leur secours, et
il ajouta que l'excès de ses maux lui avait donné le désir de les
rejoindre et le courage de tout risquer pour y parvenir. Ces paroles,
prononcées avec feu, avec vérité, avec une profonde expression de
douleur, émurent Bonaparte: Blanc fut renvoyé à Alexandrie; mais, deux
mois et demi après, cette scène était encore tellement présente à
l'esprit du général, qu'au milieu de toute la préoccupation d'une
révolution et de l'arrivée au pouvoir suprême, le premier acte qu'il
ait signé au Luxembourg, le 20 brumaire, comme consul provisoire, fut
le rappel de Blanc, et le second sa nomination de consul général à
Naples, chose à peine croyable, mais exacte. Je n'eus pas le mérite de
lui rappeler ce malheureux: je l'aurais fait sans doute plus tard; mais
j'avoue que moi, son ami, je ne pensais pas à lui dans ce moment: le
bienfait de Bonaparte le rappela seul à ma mémoire.

Je le demande, n'est-ce pas là un souvenir du coeur, de la véritable
bienfaisance? et, j'en doute fort, ceux qui font métier de la
sensibilité peuvent rarement présenter des actions à mettre en parallèle
avec celle-ci.

Je reviens à notre départ. Il était difficile d'éprouver une joie plus
vive que la nôtre: nous avions de grandes chances contre nous; mais
nous étions à cet âge où l'espérance est vive, où l'on a une foi sans
bornes dans l'avenir: aussi les obstacles disparaissaient-ils à nos
yeux. Nous nous sentions d'ailleurs associés à une destinée
toute-puissante: Si jamais homme a pu croire à la protection d'une main
divine, à une autorité tutélaire veillant sur lui et préparant tout ce
qui était nécessaire aux succès de ses entreprises, c'est Bonaparte.
Sans doute il savait oser, et cette faculté est la première de toutes
pour faire de grandes choses. Il osa beaucoup, il osa à propos, et, si
les circonstances ne lui manquèrent pas, jamais il ne manqua aux
circonstances: tout cela est vrai; mais n'est-il pas permis de s'élever
à de plus hautes pensées, quand on le voit se soumettre quelquefois
volontairement à des combinaisons presque toutes contre lui, dont une
seule lui est favorable, et que l'on voit constamment cette seule
chance venir le tirer de la crise où il s'est placé de propos délibéré?
Ne peut-on pas croire à une espèce de prédestination, quand on remarque
que, souvent, les résultats les plus favorables sont la conséquence
nécessaire d'événements qui d'abord le contrarient et paraissent
l'éloigner de ses vues? N'offre-t-il pas le spectacle d'un homme soumis
à une puissance irrésistible, conduit par la main, en aveugle, dans une
route meilleure que celle qu'il a d'abord choisie, et forcé ainsi
d'atteindre plus tôt le but, l'objet de ses voeux?

Je l'ai déjà montré sous cet aspect, quand on lui retira le
commandement de l'artillerie à la première armée d'Italie; les
circonstances de sa traversée vont reproduire le même spectacle. Je le
répète, jamais homme ne fut autant autorisé à se croire l'agent spécial
d'un pouvoir supérieur et irrésistible, et il le crut effectivement;
c'est, d'ailleurs, une chose assez flatteuse pour l'amour-propre que de
se considérer comme une exception aux lois qui régissent l'univers.

J'avais des motifs de joie particuliers; j'étais parti fort amoureux,
j'avais emporté avec moi des idées de bonheur domestique, de fidélité,
et je revenais digne, par l'état de mon coeur et par ma conduite, des
sentiments les plus tendres. Je dirai plus tard comment toutes ces
illusions se dissipèrent et se changèrent en douleurs.

Nous étions ainsi divisés sur les deux frégates; sur la _Muiron_:
Bonaparte, Berthier, Andréossi, Monge, Berthollet, Bourrienne, les aides
de camp du général en chef, et Gantheaume, commandant la division. Sur
la _Carrère_: Lannes, Murat, moi, Denon, Parceval-Grandmaison, nos
officiers et Dumanoir, chef de division commandant la frégate. On avait
embarqué sur chaque frégate cent hommes des guides du général en chef,
qui en faisaient la garnison; nous avions en outre deux avisos bons
marcheurs.

La route à prendre pour revenir en Europe fut l'objet d'une grande
discussion; les vents de nord-ouest sont constants en été et durent
jusqu'à l'équinoxe d'automne; ces vents sont précisément opposés à la
direction que nous devions suivre. Dans les circonstances ordinaires,
l'été est la saison choisie par les bâtiments de commerce pour aller en
Égypte; ils attendent l'hiver pour revenir, et, quand ils veulent
retourner plus tôt en Europe, ils vont chercher les vents variables de
l'Archipel. Dans ces parages, des vents de terre, soufflant toutes les
nuits, et les courants portant à l'ouest, sont favorables. Mais sur
cette côte, très-habitée, il y a une navigation active; on pouvait y
rencontrer l'ennemi, on y trouverait sûrement des bâtiments de commerce
qui pourraient nous signaler, et plus sûrement encore les voiles
rencontrées nous feraient faire souvent fausse route. On se décida à
suivre la côte d'Afrique, côte déserte, hors de toute direction, et
offrant les plus grandes difficultés pour la navigation; des courants
très-forts portent de l'ouest à l'est, et nous étaient précisément
contraires; ainsi nous avions à lutter à la fois contre le vent et
contre le courant; quelques brises de terre pendant les nuits étaient à
espérer; l'arrivée de l'équinoxe, époque du changement des vents
dominants, n'étant pas éloignée, devait nous tirer d'affaire et nous
sauver; enfin, pour rendre en un mot la pensée de l'amiral, nous
allâmes nous cacher pendant trois semaines sur cette côte, en attendant
les vents favorables. Notre navigation fut précisément telle que les
calculs l'avaient fait prévoir, extrêmement pénible pendant vingt jours
et meilleure ensuite; il y a quatre-vingts lieues d'Alexandrie au cap
d'Ocre, pointe est du golfe de la Syrte, et nous mîmes vingt jours pour
parvenir à la doubler. Un vent constant et toujours contraire nous
faisait quelquefois perdre jusqu'à dix lieues dans le jour; mais, la
nuit, la brise de terre nous soutenait, et nous faisait réparer nos
pertes; on peut juger de notre impatience, de nos tourments; je ne
répondrais pas qu'il n'y ait eu parfois quelques murmures contre la
direction suivie et contre l'amiral qui l'avait fait adopter avec tant
de sagesse. Après vingt jours, nous arrivâmes à l'entrée du golfe de la
Syrte; un calme plat nous prit; à ce calme succéda un vent d'est
extrêmement faible, qui se renforça par degrés et ne varia plus. Les
effets de notre marche furent tels, qu'après vingt-quatre heures de
navigation nous arrivâmes, au coucher du soleil, en vue du cap Bon; on
put très-bien le reconnaître. Ce cap, fort élevé, se voit d'assez loin;
il forme, avec la Sicile, un détroit qui était gardé par une croisière
ennemie; il fallait le franchir. La combinaison de notre marche, due au
hasard, nous en donna heureusement le moyen. Effectivement, si le vent
d'est se fût élevé plus tôt ou qu'il eût été plus fort, nous serions
arrivés de meilleure heure; vus par la croisière, elle nous aurait
donné chasse; nos frégates vénitiennes marchant très-médiocrement, nous
aurions couru de grands dangers. En arrivant plus tard, notre marche
aurait été incertaine, nous aurions peut-être hésité à donner la nuit
dans le détroit. Au lieu de cela, nous arrivâmes assez tard pour ne pas
être vus, d'assez bonne heure pour bien reconnaître notre position et
naviguer avec confiance; nous fîmes donc route pendant la nuit et force
de voiles. Après avoir éteint nos feux, nous reconnûmes la croisière
ennemie aux siens qui étaient allumés, nous la traversâmes sans être
aperçus, et, le lendemain, nous étions hors de vue, en face des ruines
de Carthage. Dans la navigation de cette nuit, la frégate la _Carrère_,
sur laquelle j'étais embarqué, faillit périr. Précédant la _Muiron_,
toutes voiles dehors, le vent étant bon frais, la nuit claire, on
aperçut la terre à deux encâblures de la proue. À peine eut-on le temps
d'abattre sur bâbord pour l'éviter. C'était un écueil voisin de la
petite île de Lampedouze, contre lequel nous allions nous briser, et
nous l'évitâmes heureusement. Nous reconnûmes l'île Saint-Pierre au sud
de la Sardaigne; là nous aperçûmes une voile de guerre, que nous
évitâmes aussi, et nous continuâmes notre route sur la Corse, en portant
sur Ajaccio. Le général en chef résolut d'y prendre langue. Le début de
la guerre en Italie avait été accompagné de tant de désastres, qu'on
pouvait redouter de trouver l'ennemi sur les côtes de Gênes, et même
sur celles de la Provence. La Corse pouvait être occupée; il était bon
de savoir, au moment de l'atterrage, sur quel point on pouvait se jeter
avec sûreté. On envoya donc un de nos avisos à Ajaccio. Il rendit
compte qu'il n'y avait aucun ennemi en Corse, et que les côtes de la
France et de Gênes étaient libres; le vent étant devenu contraire, nous
relâchâmes à Ajaccio. Notre arrivée, comme on peut le supposer, fut un
grand événement; nous passâmes là quatre jours. Dans tous les pays, un
homme illustre et puissant trouve facilement de nombreux parents; mais
en Corse et dans les pays d'une civilisation arriérée, la famille
devant sa puissance à son étendue, parce qu'elle forme une agrégation
plus redoutable, on reconnaît les parents à un degré fort éloigné.
Aussi une multitude de cousins, paysans en veste, vint-elle remplir la
maison du général Bonaparte. Nous fîmes quelques courses dans les
environs et nous chassâmes dans ce pays sauvage. Bonaparte n'a jamais
revu la Corse depuis. On le conçoit aisément; mais, chose étonnante! il
n'a jamais rien fait pour l'améliorer, la civiliser et l'enrichir; il
n'a rien fait non plus pour les individus en particulier, et cela par
système. Je lui ai souvent entendu dire que faire du bien à un Corse,
c'était un moyen infaillible d'irriter les autres; et, ne pouvant pas
donner à tous, il aimait mieux ne donner à personne. Jamais il ne s'est
écarté de cette doctrine commode.

Le coup de vent du nord-ouest, cause de notre entrée à Ajaccio, s'étant
calmé, nous partîmes pour achever notre traversée, et nous nous
dirigeâmes sur Toulon. Une nouvelle circonstance fait reconnaître
l'action de cette main puissante et cachée qui conduisait Bonaparte. De
même qu'à l'entrée du golfe de la Syrte, le vent favorable se fit
désirer, attendre, et vint, mais faible d'abord. S'il eût été plus fort,
comme nous le souhaitions, nous aurions couru de grands risques; au lieu
de cela, il nous conduisit de manière à nous faire arriver le lendemain
soir en vue des îles d'Hyères. En reconnaissant l'île du Levant, nous
distinguâmes sept voiles de guerre précisément sur notre route; nous
amenâmes vivement nos perroquets. L'ennemi cependant nous avait vus, et
sur-le-champ il nous donna la chasse. Mais c'était au moment du soleil
couchant: l'ennemi était placé dans le soleil; nous pouvions le voir
distinctement, tandis que nous, au contraire, placés à l'est, au milieu
de la brume, nous ne lui présentions qu'une image confuse. Il ne put
juger de la manière dont nos voiles étaient orientées, et cette
circonstance fit notre salut. La situation était grave et critique.
Gantheaume proposa à Bonaparte de retourner en Corse, et l'assura qu'il
y arriverait sans danger: nous avions assez d'avance sur l'ennemi pour
lui échapper. Mais Bonaparte, après un moment de réflexion, rejeta sa
proposition: sa présence y serait bientôt connue; chaque jour les
difficultés pour en sortir augmenteraient, et il calcula qu'il valait
mieux continuer sa route, s'abandonner à la fortune, et seulement
modifier sa direction et prendre un autre point d'atterrage. Il donna
donc ordre à l'amiral, en laissant arriver de deux quarts, de se diriger
sur Fréjus. Une très-grande et très-belle felouque, prise en Corse, le
suivait; il s'y serait jeté dans le cas d'un combat disproportionné et
dont l'issue aurait dû être funeste. Mais ce moyen de salut ne fut pas
mis en usage, et l'erreur de l'ennemi nous dispensa de nous en servir.
Effectivement, les Anglais, jugeant nos deux frégates sorties de Toulon,
nous donnèrent chasse au large tandis que nous courions à terre: nous
en fûmes bientôt informés. À la nuit close, l'ennemi tira sept coups de
canon de signaux; ils se firent entendre de l'avant à nous par le
bossoir de bâbord: c'était une position menaçante. Une demi-heure après,
les mêmes coups de canon furent répétés; leur direction était par le
travers du bâtiment, et alors nous étions sauvés! Nous avions couru des
bords opposés, et rien ne pouvait nous empêcher de prendre terre. Un de
nos avisos, resté en arrière, se trouva pendant la nuit au milieu de
l'escadre anglaise; il baissa ses voiles, et elle passa sans le prendre.
Nous approchâmes de la côte à toucher terre, et, au jour, nous nous
trouvâmes en face de Saint-Raphael, port de Fréjus: notre joie ne peut
s'exprimer, mais elle peut se comprendre.

Nous venions d'échapper à un danger pressant, immédiat, terrible; nous
avions eu trente-quatre jours d'angoisses et d'espérances. Chaque matin
nous étions sur le pont avant le jour, inquiets de savoir quel
changement la nuit avait apporté à notre sort. Chaque journée était un
succès, mais il devait être suivi de tant d'autres succès pareils, qu'il
était à peine senti et apprécié. Enfin, après avoir couru un si grand
nombre de chances, au moment de recueillir le fruit de tant de hardiesse
et de tant de bonheur, nous voilà en face d'une escadre anglaise,
précisément sur notre route. Était-ce donc pour arriver à cette fin que
nous avions désiré si ardemment de quitter l'Égypte et éveillé par notre
départ l'envie de nos camarades restés en Orient? Nous allions
probablement être jetés dans les prisons d'Angleterre, et la guerre se
continuerait sans nous, après être venus la chercher au milieu de tant
de périls! Mais non; ces dangers sont un songe; ils ont disparu, ils
sont venus pour orner notre triomphe et pour compléter nos destinées.
En effet, sans la rencontre de cette escadre, nous arrivions à Toulon,
et là nous faisions une longue et bonne quarantaine; ceux qui
redoutaient les projets de Bonaparte auraient eu le temps de se
précautionner; ses ennemis se seraient ralliés, et la correspondance
accusatrice de Kléber aurait eu le temps d'arriver et de leur donner
des armes puissantes. Au lieu de cela, c'est en échappant à un grand
danger que nous atteignons le sol de la patrie; et cet événement
encadre dignement ce retour miraculeux; il nous force à nous jeter sur
Fréjus, où des transports de joie et d'ivresse s'emparent de la
population. On accourt de tous côtés; des barques nous entourent; on
veut voir le général Bonaparte; on veut toucher cet homme, envoyé par
la Providence pour sauver la France et rappeler la victoire. On veut
éloigner les enthousiastes, on parle de santé, de peste; on répond que
le général Bonaparte ne peut rien apporter de fâcheux avec lui. Aucune
autorité n'est là pour modérer leurs transports; ils s'élancent,
montent à l'abordage, et les frégates sont envahies par la foule. Dès
lors nous avons l'entrée, ou bien il aurait fallu mettre tout le pays
en quarantaine. Nous entrons donc à Fréjus, et, après deux heures de
préparatifs, le général Bonaparte, qui connaît le prix du temps, est
déjà en route pour Paris. À la fin du déjeuner, un homme de Fréjus, une
espèce d'orateur de club, à figure commune, mais expressive, vint lui
faire son compliment et lui parla avec une sorte d'autorité. Il termina
sa harangue ainsi: «Allez, général, allez battre et chasser l'ennemi, et
ensuite nous vous ferons roi, si vous le voulez.» Le général Bonaparte
reçut ce compliment avec embarras; il n'y répondit pas, il eut même
l'air de le repousser; mais certainement il l'entendit avec plaisir.

Avant de se mettre en route, il me dit les paroles suivantes: «Arrivez
promptement et suivez-moi de près. J'aurais préféré aller faire une
apparition à l'armée d'Italie, et, après avoir battu l'ennemi, me rendre
ensuite à Paris; mais Dieu sait dans quel état se trouve cette armée et
quels sont les moyens d'offensive qu'elle possède. Il faudrait sans
doute beaucoup de temps avant de pouvoir rien entreprendre de sérieux,
et l'effet de mon arrivée s'affaiblirait. Il vaut mieux aller tout de
suite au centre des affaires juger sur place du véritable état des
choses et de la nature des remèdes à employer. Ainsi je pars pour Paris;
soyez-y bientôt.»

Je n'essayerai pas de peindre les transports de joie de toute la France:
cette étincelle, partie de Fréjus, s'était communiquée au pays tout
entier; partout on voyait en Bonaparte le gage de la victoire et du
salut public. De grands revers nous avaient accablés, et, si l'État
n'avait pas encore croulé, on le devait uniquement à la victoire de
Zurich, qui, momentanément, en avait suspendu la chute; mais avec les
hommes incapables, placés à la tête des affaires, avec la faiblesse et
la corruption répandues partout; avec les divisions, avec les partis, ce
prodige ne pouvait plus se renouveler.

La loi des suspects rendue, tous les malheurs intérieurs dont la
Révolution avait accablé la France étaient au moment de renaître: voilà
ce que tout le monde contemplait avec effroi. Le retour de Bonaparte,
la supériorité de son génie, son caractère connu, semblaient mettre à
l'abri de tous ces dangers et remplacer l'horizon le plus sombre par
l'aurore d'un beau jour; j'en appelle à ceux de cette époque qui vivent
encore; ils trouveront ce récit bien faible; jamais mouvement d'opinion
ne s'opéra avec plus d'énergie en faveur d'un homme, et ne provoqua et
ne justifia davantage son ambition. L'état réel du pays, menacé de sa
ruine, et cette disposition des esprits, rendirent légitime un pouvoir
qui venait d'échapper à tant de mains débiles, car Bonaparte en
réclamait la possession au nom du salut de l'État, que lui seul, au dire
de tous, pouvait sauver.

Le général Bonaparte, en route pour Paris, emmena avec lui ses aides de
camp, et Bourrienne, Andréossi, Monge et Berthollet. Murat, Lannes,
Gantheaume et moi, ayant nos voitures à Toulon, nous nous y rendîmes
pour les prendre. Les deux cents hommes du corps des guides, revenus de
l'Égypte, et formant la garnison des frégates, débarquèrent également à
Fréjus, et se mirent en route pour Paris.

Nous quittâmes Fréjus en même temps que le général Bonaparte, et nous
allâmes coucher à Vidauban: à peine arrivés dans cette ville, un grand
fracas de voitures se fit entendre: c'étaient des commissaires de la
santé, venant de Toulon, et allant mettre en quarantaine tout ce qui
avait débarqué à Fréjus. Gantheaume se hâta de sauter au cou d'un de
ces administrateurs, de sa connaissance, afin de nous garantir ainsi
des mesures dont nous aurions pu être l'objet. Mais il fallait que la
colère de l'administration s'exerçât sur quelqu'un: nos bâtiments se
rendirent à Toulon, et les équipages firent une quarantaine de trente
jours, et cependant plus de deux cent cinquante individus étaient sortis
de ces mêmes frégates et parcouraient librement la France. Je ne fis pas
un long séjour à Toulon, j'allai embrasser mon père et ma mère, comblés
de bonheur par mon retour, et je me rendis à Paris.



CORRESPONDANCE ET DOCUMENTS

RELATIFS AU LIVRE QUATRIÈME


BERTHIER À MARMONT.

    «Gaza, 29 décembre 1798.

«Nous voilà à Gaza, mon cher général, après avoir traversé soixante
lieues de désert et pris le fort d'El-Arich, dans lequel Djezzar-Pacha
avait eu la bêtise de laisser quinze cents hommes, que nous avons pris
en usant environ quatre cents boulets, que nous avons retrouvés dans la
brèche. Ils nous ont laissé également de la poudre et des vivres.
Arrivés à Gaza, environ six cents hommes de cavalerie et quelques hommes
d'infanterie de Djezzar se sont retirés aussitôt que nos dispositions de
les attaquer ont été faites et que nos tirailleurs les ont joints. Il y
a eu trois ou quatre hommes blessés de part et d'autre, trois tués à
eux, et un à nous.

«Nous avons, à Gaza, un très-bon fort dans lequel étaient cent
cinquante mille rations de biscuit, du riz, trente mille milliers de
poudre, des boulets, des balles, et beaucoup d'obus ensabotés.

«Nous trouvons ici un pays qui ressemble à la Provence, et le climat à
celui d'Europe.

«Vous avez dû recevoir, par le général Andréossi, les relations de
toutes nos affaires.

«Donnez-nous de vos nouvelles, mon cher général, et croyez à l'amitié
et au désir que j'ai de vous revoir. J'espère que nos affaires iront
bien ici.

«On dit que les troupes de Djezzar nous attendent à Jaffa. Nous le
désirons plus que nous ne le croyons.»


MARMONT À BONAPARTE.

    «Alexandrie, 15 janvier 1799.

«Je viens de recevoir, mon cher général, votre lettre du 18 nivôse;
vous êtes instruit maintenant des ravages que la peste continue à faire
ici. Nous avons perdu déjà cent trente hommes. Le bataillon de la
quatrième est extrêmement maltraité: il a quarante hommes ou morts ou
malades de la peste. Ce matin encore, six hommes sont tombée tout à
coup: un est mort dans une heure. Le bataillon de la
quatre-vingt-cinquième est privilégié; il est encore intact. Les
grenadiers qui font le service de la ville, et qui sont dans un camp à
part, n'ont perdu encore qu'un homme: je ne sais à quoi attribuer cette
différence.

«Les camps sont bien placés, bien aérés, bien divisés; les soldats ont
un vaste espace pour se promener et ne sont point abandonnés à
eux-mêmes, et cependant le nombre des malades va toujours en augmentant.

«J'ai fait augmenter le nombre des hôpitaux; je fais évacuer un local
dès qu'il est entaché de peste, afin de le purifier: tout cela ne sert
à rien; la terreur que la peste répand chez les officiers de santé est
telle, que les malades attaqués de maladie ordinaire courraient risque
de mourir faute de soins. Je dois cependant rendre justice au citoyen
Masquelet, chirurgien en chef, qui montre beaucoup de zèle; il serait
bien nécessaire que vous m'envoyiez ici quelqu'un pour le seconder. Le
commissaire des guerres Michaud, que l'ordonnateur en chef a envoyé ici,
a rendu des services par son activité et son zèle; il a fort bien
organisé les services, et particulièrement celui des hôpitaux; mais ses
moyens viennent d'être paralysés par le malheur qu'il vient d'éprouver:
son secrétaire et son domestique viennent de mourir de la peste.
L'administration sanitaire vient de le mettre en quarantaine. J'ai
établi, pour le remplacer momentanément, et chargé du service le
commissaire de Ramanieh, qui était traduit au conseil de guerre, mais
que je crois honnête homme, et qui, probablement, n'est pas coupable.

«Personne ne sort plus d'Alexandrie sans faire quarantaine. Cette
institution est sans doute indispensable; il me paraît aussi nécessaire
de la modifier. Mes relations avec l'intérieur sont extrêmement
difficiles; les plus petites choses rencontrent les plus grands
obstacles, et, si cela durait, nous risquerions bientôt de mourir de
faim. L'administration sanitaire ne voit que la peste, et n'aperçoit pas
les autres branches de service qui sont aussi importantes; et, comme
votre ordre du jour du 18 frimaire est très-précis, je ne puis pas le
contrarier. Je vous demanderai donc, tout en laissant la quarantaine
établie à Alexandrie pour les relations ordinaires, de m'autoriser à y
déroger dans les occasions importantes, et notamment pour mes relations
avec Damanhour, en prenant toutes les précautions imaginables pour qu'il
n'y ait pas de résultat fâcheux, et ensuite ordonner qu'à Ramanieh il
soit établi une quarantaine sévère pour tout ce qui viendra de
Damanhour, pour que l'intérieur de l'Égypte soit entièrement préservé.

«Je n'ose vous envoyer aujourd'hui les quatre ou cinq cents matelots que
je vous ai annoncés. Si je les faisais mettre en quarantaine dans un
jardin, à Alexandrie, au bout de huit jours la moitié aurait échappé. Si
vous adoptez la mesure que je vous propose plus haut, je les enverrai à
Damanhour, où on les mettra à part pour faire quarantaine; là il leur
sera impossible de déserter.

«Il n'y a pas encore eu un seul accident de peste parmi les habitants
du pays.

«Nous sommes toujours sans argent; nous n'avons pas un seul acheteur
pour le vin. J'attends la réponse du général Menou sur la mesure que je
lui ai proposée; s'il l'adopte et qu'il réussisse, nous serons au-dessus
de nos besoins.

«Le capitaine Ravaud, ingénieur des ponts et chaussées, a cherché, dans
la ville d'Alexandrie, de l'eau douce; s'il n'a pas entièrement rempli
son but, il en a du moins beaucoup approché. Il a trouvé, dans la
presqu'île des Figuiers, de l'eau potable; il a fait faire un puits
d'assez grande dimension: il peut fournir, en raison des remplacements,
qui se font très-vite, à une consommation de soixante-dix mille pintes
d'eau par jour. Chose bizarre! il y a un puits d'eau salée à quinze
pieds de là.

«Il a trouvé, sur la place d'Alexandrie, de l'eau moins bonne que celle
du Nil, mais meilleure que celle dont je vous ai parlé; il s'occupe d'en
tirer parti.

«Il y a un bruit populaire qu'il existe, aux environs de la batterie des
Bains, une source d'eau vive souterraine: on la recherche, et nous
espérons la découvrir.

«Depuis huit jours les Anglais ont disparu; le gros temps les a forcés
de s'éloigner. S'il y eût eu un jour de beau temps, la caravelle serait
sortie facilement; hier, on l'avait conduite jusqu'à la passe,
lorsqu'un coup de vent a forcé de mouiller: ce matin, les Anglais
paraissent, et l'on est obligé de la ramener dans le port. Je ne pense
pas qu'ils l'aient aperçue.»


BERTHIER À MARMONT.

    «9 mars 1799.

«Nous voilà maîtres de Jaffa, mon cher Marmont, ville dans une position
militaire assez bonne, entourée de murs et flanquée de tours: environ
quatre mille hommes, dont dix-huit cents canonniers turcs. Nous avons
établi nos batteries; ils n'ont fait aucune réponse à deux sommations.
La barbarie, l'ignorance de ces hommes nous a mis dans le cas de faire
la brèche et de prendre la ville d'assaut. Presque tout a été passé au
fil de l'épée; le pillage a duré vingt-quatre heures, malgré tous les
efforts que nous avons faits pour l'arrêter: les lois de la guerre le
permettaient. Nous avons trouvé dans cette ville une vingtaine de pièces
de campagne toutes neuves, environ soixante pièces garnissant les
remparts, beaucoup de munitions et de vivres. Le port est assez bon: les
frégates peuvent mouiller en rade. Nous y avons trouvé plusieurs
bâtiments qui nous seront fort utiles; depuis que nous sommes maîtres de
Jaffa, nous en avons déjà pris trois de Djezzar, arrivant d'Acre,
portant des vivres et des munitions.

«Nous avons eu environ trente hommes tués et environ cent cinquante
blessés. Nous avions le plus grand besoin d'entrer dans cette place; nos
troupes et nos chevaux avaient beaucoup souffert par les pluies
continuelles que nous avons eues à la sortie du désert. Nous nous
disposons à poursuivre notre ennemi, et bientôt nous serons devant Acre.

«Vous acquérez aussi une gloire particulière et qui a des droits bien
réels à la reconnaissance, dans le poste si difficile et si pénible que
vous occupez.

«Je désire que les événements politiques nous réunissent dans le pays où
nous avons des intérêts si chers.»


BERTHIER À MARMONT

    «29 mars 1799.

«Nous sommes devant Saint-Jean-d'Acre, mon cher Marmont, place qui a une
assez bonne enceinte et un bon fossé; nous sommes sur le glacis, et
bientôt nous serons dans la place. Nous habitons un pays très sain et où
les subsistances abondent de tous les côtés. Nous avons reçu avec grand
plaisir des nouvelles de France; la révolution de Naples est
très-importante relativement à notre position dans ce pays.

«Nous avons perdu, dans la tranchée, les adjudants généraux Laugier et
Lescalle, et l'adjoint Mailly; ce sont de braves gens que nous
regrettons.»


MARMONT À BONAPARTE.

    «30 avril 1799.

«Nous venons d'éprouver, mon général, un événement extrêmement
malheureux: la garnison de Damanhour, composée de cent quatorze hommes,
vient d'être surprise et égorgée par les Arabes et un corps de
Maugrebins. Voici les détails que je viens de recueillir:

«Le 3, le chef de brigade Lefèvre s'est mis en route pour lever les
contributions: il avait avec lui environ deux cents hommes. Ce voyage à
Damanhour avait produit un bon effet: les villages étaient disposés à
payer. La province jouissait de la plus complète tranquillité; cent
hommes et une pièce de huit étaient plus que suffisants pour se soutenir
à Damanhour: on était loin d'éprouver la plus légère inquiétude.

«J'avais profité de l'instant d'absence du lieutenant Lefèvre pour
envoyer cinquante hommes protéger les travaux du canal, à une petite
distance de cette ville, afin de tirer un double parti de cette
augmentation de force. Le 5, à deux heures du matin, trois cents
Ouladalis et quatre-vingts Maugrebins se portèrent sur le camp,
trouvèrent tout le monde endormi, et égorgèrent tous les soldats sans
pitié.

«Dans la journée du 5, un cheik de Damanhour avait averti trois fois le
citoyen Martin, lieutenant de la légion, de se tenir sur ses gardes: il
négligea ou méprisa ses avis. Il coucha chez lui, et, après une
résistance de quatre heures, il a péri comme les autres, avec le
commissaire des guerres, le payeur et quelques employés.

«Le 6, à midi, le lieutenant Lefèvre fut instruit de ce qui se passait
par des lettres des cheiks de Damanhour. Il y retourna sur-le-champ, fit
huit lieues en quatre heures; mais il trouva seulement les cadavres des
malheureux soldats:--l'ennemi s'était retiré depuis longtemps.--Le
lieutenant Lefèvre se porta alors sur Ramanieh.--Au premier bruit de ce
malheureux événement, je fis partir le bataillon de la quatrième, trois
compagnies de grenadiers, et deux pièces de canon, sous les ordres du
chef de bataillon Redon, pour se rendre à Damanhour et se joindre avec
le chef de brigade Lefèvre, et marcher sur les Arabes ou les révoltés,
car j'ignorais alors quels étaient nos ennemis. À une lieue en deçà de
Damanhour, il a été attaqué par environ trois cents hommes à cheval et
six mille hommes à pied. Il s'est battu pendant cinq heures, leur a tué
ou blessé trois cents hommes; mais, au lieu de se rapprocher du citoyen
Lefèvre, il est resté en place, et, voyant les munitions tirer à leur
fin, il a fait sa retraite sur Alexandrie. Il en résulte une chose
très-fâcheuse: c'est que ce mouvement rétrograde leur laisse l'opinion
de la victoire lorsqu'ils n'ont résisté nulle part et que, dans le fait,
ils ont été battus; tandis que, s'il eût été jusqu'à Ramanieh, ou au
moins à portée d'en être entendu, le citoyen Lefèvre se serait réuni à
lui, et tout rentrait dans l'ordre. Il paraît qu'une partie des
habitants de Damanhour et des villages circonvoisins se sont armés et
joints aux Arabes après le malheur du 6. Un village ou deux brûlés
auraient suffi pour réprimer tous ces désordres, au lieu qu'aujourd'hui
on y trouvera peut-être plus de difficultés.

«J'ai été sur le point, à l'instant du retour du commandant Redon, de
partir moi-même avec les trois quarts de la garnison; mais les bruits
réitérés de l'approche d'une armée de Maugrebins, bruits qui chaque jour
acquièrent plus de vraisemblance, l'extrême faiblesse de la garnison,
qui est réduite à cinq cents soldats, l'inconvénient mille fois plus
grand de compromettre Alexandrie, enfin la possibilité de l'arrivée
subite des escadres, la longueur de cette expédition, qui exigeait au
moins six jours pour remplir le but proposé, toutes ces raisons m'ont
déterminé à prendre un autre parti.

«J'ai donné l'ordre à l'adjudant général Jullien d'envoyer sur-le-champ
trois cents hommes et quatre pièces de canon à Ramanieh, en passant par
le Delta; j'ai écrit au général Fugières pour le prier de prêter aussi,
pour quelques jours, une partie de ses troupes au citoyen Lefèvre. J'ai
ordonné à l'adjudant Jullien de se retirer dans le fort, s'il le croit
nécessaire; à cause de la très-petite quantité de troupes qui lui reste;
enfin je donne l'ordre au citoyen Lefèvre de balayer, avec ces troupes
réunies et quatre pièces de canon, tout ce qu'il trouvera devant lui; de
s'occuper particulièrement de couvrir Rosette, de brûler, pour
l'exemple, un ou deux villages, et de ne pas donner de relâche aux
révoltés qu'ils ne soient entièrement dispersés ou perdus dans les
déserts.--Dans le cas où il s'appprocherait à six heures de marche
d'Alexandrie, j'irais à leur rencontre.

«Je reviens à la nouvelle que je vous ai donnée des Maugrebins. Il y a
environ dix jours qu'il en est arrivé quatre-vingts chez les Ouladalis.
Le bruit se répandit aussitôt qu'ils étaient suivis par une grande
armée. J'ai méprisé ces rapports, qui m'ont paru absurdes. Depuis, ils
se sont tellement multipliés, qu'ils ont acquis de la vraisemblance.
J'ai questionné un homme arrivant de l'oasis de Jupiter-Ammon, qui me
les a confirmés, et qui m'a dit avoir vu un corps de quatre à cinq mille
hommes, occupés à faire des puits pour l'armée qui les suivait, et que
cette armée était, il y a trente jours, en deçà du Boghaz, et, à
l'avant-garde qu'il a vue, il l'a laissée à dix jours de marche
d'Alexandrie.--Il porte cette armée très-haut; en la réduisant des trois
quarts, si elle se présente de dix mille hommes, ce sera beaucoup.

«Si ces bruits se réalisent, quoique ces hommes soient sans doute
exaltés par le fanatisme, je ne présume pas qu'ils soient fort
dangereux, et nous n'aurons pas grande gloire à les vaincre;--mais,
s'ils se dispersaient dans le Bahiré, ils pourraient y faire bien du
mal.

«Dans ce cas, il me faudrait de la cavalerie: 1° pour en imposer aux
Arabes; 2° pour contenir les habitants et parcourir rapidement une
langue de terre étroite.--Cette province ne ressemble en rien à
l'intérieur de l'Égypte. Vous connaissez notre pauvreté; aujourd'hui
elle est extrême. Les contributions du Bahiré allaient nous soulager,
l'affaire de Damanhour renverse tous mes calculs et éloigne mes
espérances. Je dois à tout le monde, j'ai emprunté partout, et nos
caisses sont vides. Nos travaux auraient été suspendus si je n'avais
employé un moyen exceptionnel pour les soutenir: chaque jour je me rends
sur les travaux avant le soleil, à la tête des officiers, des soldats,
des membres de l'administration, et nous travaillons tous avec ardeur.

«Je reçois à l'instant le courrier que vous m'avez envoyé. Je vous
remercie, mon général, de la confiance que vous me témoignez en me
destinant à défendre Alexandrie.--C'est la plus belle récompense que je
puisse obtenir; je crois pourtant pouvoir vous demander d'ajouter
quelque chose à mes moyens en troupes.

«Si j'eusse eu la permission de recruter les bataillons qui sont ici
dans la marine, ils seraient aujourd'hui les plus forts de l'armée; mais
le contre-amiral Perrée a presque tout emmené. Le lieutenant Dumanoir a
armé ses frégates, et il ne reste plus rien.--Je vais cependant chercher
encore à trouver quelques hommes.»


MARMONT À BONAPARTE.

    «Alexandrie, 6 mai 1799.

«J'ai eu l'honneur, mon général, de vous rendre compte des événements
qui se sont passés dans la province du Bahiré. J'espérais que les
désastres dont elle était le théâtre étaient au point de finir, je me
suis trompé: l'incendie a pris rapidement et menace de s'augmenter
encore.

«Le 10, je donnai l'ordre à l'adjudant général Jullien d'envoyer au
citoyen Lefèvre trois cents hommes de renfort et quatre pièces de canon.
Le 14 au matin, le chef de brigade Lefèvre se mit en route pour
Damanhour avec quatre cents hommes d'infanterie et quatre pièces de
canon. Il rencontra l'ennemi après le village des Annhour; le combat
s'engagea et fut extrêmement vif; il dura sept heures. Le citoyen
Lefèvre, après avoir eu huit hommes tués et quarante blessés, se retira
à Ramanieh. L'ennemi, pendant le combat, mit le feu aux blés qui
environnaient Ramanieh; de manière que, sans un champ d'oignons qui n'a
pu être embrasé, il aurait été dans la position la plus horrible. Il y
a eu au moins quinze cents feddams de brûlés.

«Le citoyen Lefèvre estime ce rassemblement à vingt ou vingt-cinq mille
hommes, dont trois mille cavaliers. Il ne doit pas être exagéré, car
tout le Bahiré est en armes et en insurrection, et la nombreuse tribu
des Ouladalis lui est réunie. Le citoyen Lefèvre croit avoir tué dans ce
combat seize cents à deux mille hommes. Ce rapport est conforme à celui
des Turcs. Les révoltés se sont battus avec un acharnement inconcevable.
Les boulets et les balles en ont détruit une partie sans effrayer
l'autre. Le saint Maugrebin avec ses apôtres, accompagné de Selim-Kachef
et Abdallah-Baschi, en répandant partout des firmans du Grand Seigneur,
les ont fanatisés d'une manière horrible.

«Il me paraît démontré, après les deux combats qui viennent d'avoir
lieu, que je suis dans l'impossibilité, avec les troupes qui sont à ma
disposition, de rétablir l'ordre dans la province du Bahiré. Encore
deux ou trois combats semblables, après avoir tué douze mille hommes, il
ne me resterait plus un soldat pour défendre Alexandrie. Il faut, pour
anéantir ces rassemblements, un corps de troupes assez considérable pour
se diviser en plusieurs colonnes et occuper beaucoup de terrain. Il faut
en outre de la cavalerie, car celle qu'ils ont n'empêcherait pas d'agir
utilement un corps de trois cents cavaliers, qui serait soutenu par de
l'infanterie et de l'artillerie. Enfin un corps d'infanterie, tel que je
peux le mettre en campagne au milieu de cette multitude, est dans la
même position que Crassus au milieu des Parthes.

«Je ne crois pas que le général Dugua soit à même de m'envoyer des
secours puissants. Votre retour seul, ou celui du général Desaix, peut
rétablir l'ordre. Ces secours seront lents; il a fallu pourtant prendre
un parti; voici celui auquel je me suis arrêté:

«J'ai donné ordre au chef de brigade Lefèvre de se rendre à Rosette, en
laissant cent ou cent cinquante hommes d'infanterie, six pièces de
canon, des munitions et des vivres pour plus de deux mois dans le fort
de Ramanieh, qui, par ce moyen, est en sûreté.

«Le secours que l'adjudant général Jullien avait envoyé à Ramanieh avait
laissé Rosette entièrement dégarnie. L'arrivée du chef de brigade
Lefèvre couvrira bien cette place, qu'il est pour nous de la plus haute
importance de protéger.

«S'il y a des troubles dans le Delta, il sera bien situé pour aller
brûler le premier village qui aurait suivi l'exemple des révoltés.
Enfin, si l'adjudant général Jullien et le chef de bataillon Lefèvre,
par des événements que je ne puis que difficilement supposer, se
trouvaient dans l'impossibilité de défendre Rosette, ou si une flotte se
présentait devant la ville d'Alexandrie, ils jetteraient cent cinquante
hommes dans le fort et se retireraient ici.

«Le fort de Rosette est parfaitement approvisionné et complétement armé;
j'ai ordonné d'y transporter tous les effets appartenant aux Français,
et enfin tous les vivres existant à Rosette.

«J'ai ordonné de rassembler devant les forts de Ramanieh et de Rosette
toutes les barques des environs, afin d'avoir des moyens de passage et
de les ôter aux ennemis pour pénétrer dans le Delta.

«J'ai écrit aux généraux Lanusse et Fugières, pour les prévenir de tout
ce qui se passe. Je les ai engagés à se réunir et à se porter sur la
rive droite du Nil, et à s'y promener en descendant jusqu'à Fouéh, pour
punir le premier village qui se révolterait, ou tomber sur le premier
détachement d'Arabes, Maugrebins ou révoltés qui voudrait y pénétrer.
Voilà, mon général, ce que j'ai cru devoir faire. Si la place
d'Alexandrie était moins importante, plus facile à garder, si j'avais
plus de troupes, enfin si je n'étais pas certain de compromettre le
dépôt qui m'est confié, en m'en éloignant, j'aurais marché avec toute ma
garnison sur les révoltés; mais quinze lieues de désert me séparent
d'eux, et la peste ne m'a pas laissé cinq cents soldats; les bruits sur
les Maugrebins sont toujours les mêmes, et une escadre peut paraître
d'un jour à l'autre.

«J'ai eu quelques inquiétudes sur les habitants d'Alexandrie. J'espère
cependant qu'ils continueront à se bien conduire. Nous devrons leur
tranquillité à l'état menaçant de nos forts, et aux soins du cheik El
Messiri et du commandant turc.

«Nos travaux avancent à vue d'oeil; tous les Européens ont mis la main à
l'ouvrage. Je suis tous les jours avant le soleil aux travaux, et je
n'en reviens qu'à la nuit. Mon exemple a produit un bon effet; j'ai
trouvé chez tout le monde zèle et patriotisme, et, malgré la pauvreté de
tous les individus et la certitude de ne pas sortir de la misère de
longtemps, officiers, soldats, administrateurs, habitants, tous
travaillent avec autant de gaieté que les Parisiens à l'époque de la
fédération de 1790.»


MARMONT À BONAPARTE.

    «Alexandrie, 7 mai 1799.

«Je n'ose encore crier victoire, mon général, car nous avons encore
quinze jours critiques à passer; mais tout va pour le mieux, et la peste
est toujours à son minimum; les accidents nouveaux sont rares et les
morts peu fréquentes. La maladie se traite fort régulièrement, et le
citoyen Valdony nous rend journellement de grands services. Nous n'avons
point encore eu d'accidents parmi les Turcs; deux maisons cophtes
seulement ont été atteintes, mais elles sont en quarantaine. Si, après
les premiers jours du vent chaud qui va souffler, la peste ne se
développe pas davantage, nous sommes sauvés. Je serai payé amplement de
mes inquiétudes et de mes peines si je suis assez heureux pour obtenir
ce résultat.

«Nous n'avons pas eu de nouvelles de l'armée depuis l'affaire
d'El-Arich. Quoique nous ne mettions pas en doute vos succès, nous
sommes impatients de les apprendre; et, ce qui nous donne quelques
inquiétudes, c'est la pénurie qui a dû se trouver à l'armée par la
contrariété qu'a éprouvée la flottille de Damiette.

«Les deux divisions anglaises sont de retour, et nous avons toujours nos
dix bâtiments devant le port et quelques bombes de temps en temps.

«Je presse la rentrée des contributions des provinces de Rosette et de
Bahiré. J'ai deux colonnes mobiles en mouvement, et j'espère qu'elle
sera effectuée dans quinze jours.

«Les travaux du génie sont dans la plus grande activité, et, afin qu'ils
ne soient pas suspendus, j'ai emprunté à deux ou trois particuliers une
somme de dix-huit mille francs en mon nom, que je ferai rembourser sur
les premiers fonds des contributions.

«Je suis dans l'impossibilité de mettre en activité les travaux du
canal, au moins pour le moment; les troupes sont en course, et l'argent
qui doit rentrer a d'avance une destination qu'on ne peut pas changer;
vous ne m'avez pas donné d'ordre à ce sujet; le général Caffarelli seul
m'a fait part de vos intentions. Si vous y attachez quelque importance,
il serait nécessaire que vous augmentassiez les moyens d'exécution.

«Je viens d'être obligé de faire de nouveaux actes de sévérité contre
les administrations d'Alexandrie. Après avoir bien servi pendant
quelque temps, elles s'étaient relâchées à l'excès. J'ai fait mettre au
phare le garde-magasin des vivres de terre, et je fais chercher parmi
les administrations de la marine les coupables qui, quoique nombreux,
ont beaucoup de facilité à se cacher dans ce labyrinthe obscur.

«Vous avez sans doute appris le mariage du général Menou et son
changement de nom.

«Tout va fort bien, et nous nous apprêtons à célébrer dignement la fête
du Bahiram.

«Le citoyen Dolomieu et le général Mauscourt partent ce soir.»


MARMONT À BONAPARTE.

    «Alexandrie, 14 mai 1799.

«J'ai eu l'honneur de vous instruire, mon général, de l'insurrection de
la province de Bahiré, du combat que le citoyen Lefèvre leur avait
livré, du fanatisme des insurgés, et des difficultés qui restaient à
surmonter pour les faire rentrer dans l'ordre.

«Les choses ont tourné différemment que nous ne l'avions craint; les
révoltés, au milieu du combat, n'ont point été accessibles à la crainte;
mais, lorsque le lendemain ils ont compté leurs morts et leurs blessés,
lorsqu'ils ont vu de belles maisons brûlées, lorsque enfin ils ont
ouvert les yeux, beaucoup se sont dégoûtés de la guerre et sont
retournés chez eux.

«J'avais écrit aux généraux Lanusse et Fugières pour les prier de se
réunir et de se rapprocher de Ramanieh; le premier y vint aussitôt
lui-même avec trois cents hommes, le second en envoya cent, qui, joints
à ce que j'avais envoyé de Rosette et à ce qui assistait à Ramanieh,
formait au moins neuf cents hommes. Le 20, le général Lanusse marcha
avec ces troupes et huit pièces de canon. Il ne trouva que quelques
Arabes des habitants de Damanhour qui s'étaient armés, et mit le feu à
plusieurs maisons. Il eût été plus utile et plus convenable de fusiller
dix ou douze des principaux, et faire acheter aux autres leur grâce par
une forte contribution; mais la chose est faite, et il n'en faut plus
parler.

«Enfin aujourd'hui la tranquillité est rétablie, et je ne perds pas un
instant pour vous rassurer sur un événement qui pouvait avoir des suites
graves.

«Depuis presque un mois, nous n'avons pas aperçu une seule voile en mer.

«La peste avait presque cessé il y a quelque temps. Elle vient de se
remontrer. Ses ravages sont cependant fort peu de chose, et nous
approchons du moment où nous n'aurons plus à redouter ses poursuites.»


MARMONT À BONAPARTE.

    «Alexandrie, 24 juin 1799.

«J'ai reçu hier au soir, mon général, votre lettre du 29. Je vous
demande la permission de répondre à tous les articles qu'elle contient.
Vous me condamnez de m'être isolé pendant votre absence, et de n'avoir
pas voulu reconnaître l'autorité de l'ordonnateur Laigle. J'y étais
autorisé formellement par la lettre que vous m'avez écrite le 21
pluviôse, la veille de votre départ pour la Syrie; ensuite je ne l'ai
fait que parce que les faibles secours que m'a donnés Rosette, et que
j'ai consacrés aux fortifications, auraient pris une autre direction,
et, au lieu de venir ici, auraient été au Caire: je ne me suis enfin
décidé à ce parti qu'après que la ville de Rosette a été inondée
d'ordonnances émanées du Caire. L'adjudant général Jullien peut attester
ce fait.

«La véritable cause de la discontinuation de l'envoi des
approvisionnements n'est pas la brouillerie qui a existé entre le
citoyen Laigle et le citoyen Michaud; c'est la difficulté de la
navigation du Nil, et la présence continuelle des Arabes sur ses bords.
Depuis six semaines, il n'est pas arrivé une seule barque à Rosette.
Plusieurs, chargées de blé, expédiées par le général Dugua, ont été
pillées en route.

«Enfin, mon général, je ne vois pas qu'il soit possible d'interpréter de
deux manières différentes la troisième phrase de votre lettre du 21
pluviôse, elle est ainsi conçue: _Le commissaire Michaud est investi de
toute l'autorité de l'ordonnateur en chef sur les administrations des
trois provinces_. Et, puisque je n'ai fait que parcourir le cercle
d'autorité que vous m'avez tracé, je ne crois pas avoir mérité de
reproches.

«On n'a point fait chasser le brick anglais qui s'est présenté devant
Alexandrie par deux autres bricks, parce qu'il n'en existe pas un seul
dans le port. On ne l'a pas fait chasser par une frégate, parce que le
citoyen Dumanoir n'a reçu aucun ordre qui l'autorise à faire sortir une
frégate. Nous avons regretté souvent qu'il n'en eût pas la permission.

«Les officiers de santé et les employés qui sont partis l'ont fait avec
tant d'adresse, qu'il a été impossible de les arrêter. Jamais un
bâtiment n'est parti sans que, préalablement, le commandant des armes ne
l'ait fait visiter: le contre-amiral Perrée le faisait également avant
qu'il fût sorti de la rade; et même il m'est arrivé plusieurs fois de
faire arrêter un bâtiment à la voile, afin de le faire visiter par un
officier de terre, et m'assurer s'il n'y avait pas de supercherie. Tout
ce que j'ai pu faire a été d'effrayer les individus qui avaient le
projet de partir, et les capitaines qui devaient les recevoir. Aussi
ai-je fait condamner à cinq ans de fers, comme déserteurs, les premiers
qui étaient partis; et j'ai fait rentrer et arrêter un capitaine
marchand qui avait permission de partir, et qui emmenait avec lui un
homme qui n'était pas en règle. Ce malheureux est mort de la peste.

«Je vous ai fait plusieurs fois, mon général, la peinture vraie de la
position où nous nous trouvons; je vous ai demandé des secours en argent
et en troupes: vous me refusez les uns et les autres, vous diminuez même
le nombre de nos troupes, quoiqu'il soit bien reconnu qu'elles sont
insuffisantes pour lever les impositions; le bataillon de la
dix-neuvième est de trois cents hommes; la légion nautique, de près de
quatre cents, et le détachement de la vingt-cinquième est d'environ
quatre-vingts hommes: total, au moins sept cents hommes; et vous
remplacez ces corps par un bataillon de la soixante et unième de quatre
cents hommes, et un bataillon de la quatrième, de cent vingt:
c'est-à-dire que votre intention est qu'environ cinq cents hommes
gardent le fort de Rosette, la ville de Rosette, chassent les Arabes et
les mameluks du Bahiré, lèvent les impositions dans ces deux provinces
et protègent les travaux du canal!

«Vous me dites de faire soutenir le général d'Estaing par des
détachements de la garnison d'Alexandrie; j'ai fourni cent hommes à
Ramanieh, cent cinquante à Aboukir, et quarante au Marabout; déduction
faite, la garnison se trouve réduite, en grenadiers et en soldats, à six
cent dix hommes, nombre à peine suffisant pour faire relever les gardes
et fournir les détachements des fourrages et des caravanes, quoique
j'aie réduit le nombre des hommes de garde autant que possible, et qu'il
n'y en ait pas un de plus que la stricte nécessité.

«En analysant tout ce que je viens de dire, il résulte que, dans le cas
où Alexandrie serait attaquée, il faudrait laisser cent cinquante
hommes ou environ au fort de Rosette, à peu près autant au fort de
Ramanieh, augmenter de cinquante la garnison d'Aboukir; il resterait
donc pour Alexandrie un secours de deux cent cinquante hommes; il
faudrait donc défendre cette ville avec huit cent soixante hommes. Mon
général, je vous dois beaucoup, et je ne calculerai jamais les
sacrifices que je suis prêt à faire; mais vous ne pouvez pas exiger que
je me déshonore. La reddition prompte d'une place est l'opprobre de
celui qui la défend. Si donc votre intention est de laisser le deuxième
arrondissement dans l'état où il est aujourd'hui, et que je n'aie pas
les moyens de faire une défense honorable et utile à l'armée,
permettez-moi de me décharger d'un fardeau qui entraînerait avec lui une
tache ineffaçable. Personne n'a plus étudié la ville d'Alexandrie que
moi; personne ne désire davantage en faire valoir les ouvrages: ils sont
le résultat de mes travaux et de mes soins; mais personne ne sait mieux
que moi qu'il est impossible de défendre avec huit cents hommes une
place qui n'est point achevée, dont les ouvrages sont épars, et qui a un
développement militaire de deux lieues. Si Alexandrie n'est pas
attaquée, et que vous ne consentiez pas à augmenter les troupes du
Bahiré, comme je connais l'impossibilité de remplir la tâche que vous
m'avez imposée, je vous prie de me permettre de me soustraire à vos
reproches et de ne pas me charger de l'odieux qui rejaillirait sur moi,
en faisant éprouver des souffrances extrêmes à des soldats, des matelots
et des officiers qui manquent de solde depuis huit mois, et qui n'ont
plus l'espoir d'en recevoir, si les moyens de percevoir les sommes dues
ne sont pas promptement augmentés.

«Je vous demande, mon général, de répondre à cette lettre. Si vous
augmentez mes forces, personne ne sera plus heureux que moi d'avoir à
défendre Alexandrie, et à améliorer son sort: si, au contraire, vous ne
croyez pas convenable de changer ma position, je vous supplie encore de
me débarrasser d'un commandement qui me prépare des désagréments de
toute espèce et des malheurs que je n'aurai pas mérités.»


MARMONT À BONAPARTE.

    «Alexandrie, 11 juillet 1799.

«Il paraît à l'instant, mon général, une flotte turque de sept
vaisseaux, cinq frégates et de cinquante-huit bâtiments d'un ordre
inférieur, en tout soixante-neuf ou soixante-dix bâtiments.--On estime
qu'elle porte dix à douze mille hommes. Avant que le débarquement soit
effectué, j'aurai le temps de recevoir toutes mes troupes.--Nous sommes
bien disposés, et nous recevrons bien les ennemis.

«Je fais porter la garnison d'Aboukir à deux cents hommes. Nos magasins
de vins sont en partie épuisés; mais j'en trouverai chez les habitants;
nous sommes d'ailleurs riches en riz. Ainsi vous pouvez être
parfaitement tranquille.

«À huit heures, l'ennemi paraît se diriger sur Aboukir; dès ce soir j'en
ai la certitude.--J'irai avec toute ma garnison, en laissant les marins
dans les forts, certain que l'ennemi est dans l'impossibilité de revenir
promptement devant Alexandrie, à cause des vents de nord-ouest.

«Dans tous les cas, mon général, comptez sur moi, sur mon zèle et mon
dévouement sans bornes.»


MARMONT À BONAPARTE.

    «11 juillet 1799.

«Je vous ai rendu compte ce matin, mon général, de l'arrivée de la
flotte turque; elle s'est rendue à Aboukir, où elle a mouillé.

«J'ai sur-le-champ fait relever les troupes par des marins, et je me
suis disposé à aller avec les quatre bataillons m'opposer au
débarquement. Ce mouvement, exécuté avec promptitude, pouvait avoir du
succès. Cependant il avait aussi de grands inconvénients.

«Les quatre bataillons ne forment que mille vingt combattants, compris
les officiers, en faisant tout marcher sans exception. J'y ajoutai trois
cents marins; je me trouvais donc à la tête de treize cents hommes.

«Les calculs de tous les marins portent le nombre des hommes de
débarquement que doivent contenir ces bâtiments à dix-huit mille hommes.
Je crois qu'arrivant sur les lieux avec treize cents hommes je mettais
beaucoup d'obstacle à leur débarquement; que je l'empêchais peut-être
entre le fort et le lac, mais non entre le fort et Alexandrie: car,
pendant une nuit obscure, l'ennemi m'amuserait sur un point avec mille
hommes, tandis qu'il en jetterait dix mille à une lieue derrière moi. Je
me trouverais fort mal dans mes affaires le lendemain, puisqu'il
faudrait leur passer sur le corps pour rentrer à Alexandrie; enfin, que
je serais dans l'impossibilité de connaître leurs mouvements, n'ayant
pour toute cavalerie que quatre dragons.

«Les calculs du général Gantheaume et de tous les marins est que,
l'escadre ennemie ayant mouillé à midi, le temps étant extrêmement
favorable et la rade d'Aboukir très commode, l'ennemi peut avoir mis
toutes ses troupes à terre à minuit.--Je ne puis partir que dans une
heure ou deux, à cause de mille arrangements de troupes qui sont
nécessaires; je ne puis arriver à Aboukir avec de l'artillerie qu'à six
heures du matin. Je cours donc la chance de n'arriver, pour empêcher le
débarquement, qu'après qu'il sera fait; et pourrait-il y avoir de la
sagesse à attaquer avec treize cents hommes, dont mille soldats
seulement, fatigués, douze mille hommes placés sur de belles positions
qu'occupait autrefois la légion nautique, soutenus par trente petits
bâtiments? Et, si je suis battu, que deviennent mes treize cents hommes,
sans doute suivis par l'armée qui les aura combattus, ayant une retraite
de cinq lieues à faire dans les sables, et déjà harassés de fatigue? que
devient surtout Alexandrie, qui est le point important, et dans lequel
je n'ai laissé que des vieillards et des estropiés, même en petit
nombre?--Malgré tous ces motifs, j'avais le désir bien ferme d'aller
porter secours à Aboukir; mais ce qui me décide à changer d'avis, c'est
le rapport que l'on me fait à l'instant. On signale du phare une flotte
dans l'ouest; elle est éloignée; il ne paraît encore que vingt
bâtiments. Seront-ils suivis d'un grand nombre? iront-ils mouiller au
Marabout? C'est ce que j'ignore et qui m'empêche de quitter Alexandrie.
Alors le seul parti qui me reste à prendre est de mettre Aboukir en état
de résister par lui-même et de l'abandonner à ses propres forces. Je lui
ai envoyé déjà cent hommes, c'est-à-dire que j'ai porté sa garnison à
deux cent cinquante hommes. Elle a douze bouches à feu bien
approvisionnées; des vivres pour deux mois, une redoute bien faite et
bien palissadée, un fort à l'abri d'un coup de main, un commandant
brave; et on peut raisonnablement espérer une défense assez longue pour
donner le temps aux secours d'arriver, et jamais trois mille hommes
disponibles n'hésiteront un instant à attaquer les douze mille que nous
supposons.

«Nous organisons tout ce qui est marin, de manière à en tirer parti pour
la défense de terre: j'ai à me louer du zèle et de la bonne volonté de
tout le monde. La garnison est contente, et le plus beau de tous nos
moments sera celui où l'ennemi nous attaquera. Je n'ai pas de nouvelles
du général Destains; mais je pense que bientôt il nous aura
rejoints.--Je vous répète, mon général, que nous n'avons d'autre crainte
que d'imposer trop à l'ennemi et de ne pas être attaqués.»


MARMONT À BONAPARTE

    «20 juillet 1799.

«Je reçois à l'instant, mon général, la lettre que le général Andréossi
m'écrit de votre part.

«L'ennemi n'a point encore fait de mouvement; il a été occupé, jusqu'à
hier, à débarquer des vivres et de l'artillerie. Son camp est établi sur
l'amphithéâtre qui domine la presqu'île. Il est appuyé, la droite à la
mer et la gauche au lac.--Son front est couvert de beaucoup de pièces de
canon.

«Les bruits du camp sont qu'il doit bientôt venir ici: il me semble que
c'est la chance la plus heureuse que nous courons.--Nous sommes en
mesure, ici, de l'arrêter longtemps, et il est difficile de vous faire
une juste idée du désir que nous avons de le voir arriver. Nos forts
sont armés et approvisionnés; on travaille toujours avec vigueur, et
nous ne quitterons la pioche que pour prendre le fusil; j'ai quinze
cents hommes d'infanterie, cent vingt hommes à cheval qui sont
aujourd'hui à pousser des découvertes, et qui, pendant un siége, nous
rendraient des services incalculables pour la défense intérieure de
l'enceinte.

«Nos approvisionnements en blés sont peu considérables; mais nous avons
beaucoup de biscuit et une énorme quantité de riz. Nos
approvisionnements en fèves, en orge, foin, paille, sont extrêmement
faibles, et peuvent suffire à peine pendant trois semaines ou un mois à
nourrir les chevaux de dragons et d'artillerie.

«La ville est tranquille, et le soldat content.

«Voilà, mon général, quelle est notre position: vous voyez qu'elle est
rassurante. Il paraît certain que l'ennemi n'a point opéré de
débarquement convenable de l'autre côté du lac, car il ne peut pas
prendre d'autre route que celle-ci.»



LIVRE CINQUIÈME

1799--1800

Sommaire.--Bonaparte à Paris.--Les directeurs.--18
brumaire.--Consulat.--Mesures administratives.--1800. Campagne
d'Italie.--Réunion de l'armée de réserve à Dijon.--Situation des armées
française et autrichienne.--Passage du Saint-Bernard.--Le fort de
Bard.--Difficultés immenses.--Entrée à Milan.--Passage du Pô.--Les
troupes françaises sur les bords de la
Bormida.--Desaix.--Novi.--Bataille de Marengo (14 juin 1800).--Charge de
Kellermann.--Réflexions sur cette bataille.--Mort de Desaix et de
Kléber.--Égypte.--Conséquences de la victoire de
Marengo.--Desaix.--Armistice d'Alexandrie (16 juin).


À l'arrivée du général Bonaparte, toutes les ambitions se mirent en
mouvement; c'était le soleil levant; tous les regards se tournaient vers
lui; on ne pouvait se méprendre sur le rôle immense qu'il allait jouer.
Aux yeux de tout homme sensé, il ne devait pas se borner au commandement
des armées, mais une grande part à la direction des affaires devait lui
être accordée, et il ne me fit aucun mystère de ses intentions à cet
égard. Malgré son désir de voir un succès militaire marquant suivre
immédiatement son retour en Europe, projet qui l'avait occupé pendant la
traversée, il y renonça. Je le lui rappelai à Paris; il me répondit: «À
quoi cela servirait-il? que faire avec ces gens-ci? Après avoir exécuté
des prodiges, nous ne pourrions compter sur aucun appui. Quand la maison
croule, est-ce le moment de s'occuper du terrain qui l'environne? Un
changement ici est indispensable.»

Murat, dont les vues politiques étaient peu étendues, ne portait pas son
ambition, pour le général Bonaparte, au delà d'une dispense d'âge pour
être directeur. Quant à moi, je ne mis jamais en doute, après notre
arrivée, qu'un changement politique entier et l'établissement d'un ordre
complétement nouveau pouvaient seuls placer convenablement Bonaparte et
le satisfaire; c'était mon opinion même au moment où nous partions pour
l'Égypte. Je dis à Junot, dans une conversation de confiance, un jour,
au Palais-Royal: «Tu verras, mon ami, qu'à son retour il prendra la
couronne.»

Le Directoire était alors composé de Gohier, Moulin, Sieyès, Barras et
Roger-Ducos. Le premier, son président, n'était pas sans esprit; je l'ai
beaucoup connu depuis comme consul général en Hollande: homme privé, il
avait quelques qualités; mais, homme public, il était naïf, simple et
tout à fait au-dessous des affaires du gouvernement; on ne conçoit pas
comment on avait pu penser à l'en charger. Il en était de même de
Roger-Ducos. Moulin était le plus misérable des généraux français, et
son nom ne se rattachait pas à une seule de nos victoires. Restait donc
Barras et Sieyès. Sieyès, homme d'un esprit profond, à idées abstraites,
aimant, comme tous les idéologues, les formules générales, et croyant la
société faite pour se plier au système qu'on lui impose, tandis que la
législation doit être seulement l'expression de ses besoins. Il avait le
coeur sec, aimait l'argent, et s'est créé une immense réputation
d'esprit et de profondeur sans avoir jamais parlé et sans avoir jamais
fait un seul ouvrage remarquable. Mieux que tout autre, il avait jugé la
situation du pays et les changements devenus indispensables pendant
l'absence de Bonaparte. Il avait rêvé l'établissement d'une monarchie
tempérée et l'avait placée dans une dynastie étrangère. Son séjour à
Berlin, comme ministre de la République, lui avait fait penser à un
prince prussien; mais il fallait une autre position que la sienne pour
exécuter un pareil projet, une main plus forte et des moyens d'action à
la portée seulement d'un homme de guerre. Cependant avoir senti toute
l'étendue du mal présent était beaucoup, et dès lors Sieyès devait se
réunir à celui entre les mains duquel était le seul remède.

Barras était la corruption personnifiée; il ne manquait pas d'esprit, et
surtout d'esprit d'intrigue; sans élévation, de moeurs abjectes et
dissolues, il avait usurpé une sorte de réputation, de résolution et de
caractère. Barras avait les vices des temps nouveaux et des temps
anciens.

Après quelques pourparlers, Bonaparte s'entendit avec Sieyès. Sieyès
gouvernait l'esprit de Roger-Ducos; ainsi deux directeurs adoptaient
déjà ses projets. Des négociations furent ouvertes avec Barras, mais de
part et d'autre elles étaient sans bonne foi. Bonaparte répugnait à
s'associer au nom et à la personne de Barras; Barras redoutait le
caractère, la volonté et l'ambition de Bonaparte: et tous les deux
avaient raison.

Barras exprima ses craintes avec naïveté, et proposa de confier le
nouveau pouvoir au général Hédouville, honnête homme, mais incapable et
faible, dont il croyait pouvoir disposer à son gré. Et Bonaparte, en
négociant avec Barras, n'a jamais eu une autre pensée que de lui
inspirer une vaine sécurité. Les civils qui se groupaient autour du
général Bonaparte et travaillaient efficacement au changement projeté
furent: Roederer, Regnault de Saint-Jean d'Angély, Cambacérès,
Talleyrand, et plus que tout autre Lucien Bonaparte, appelé à jouer le
premier rôle dans la crise, et dont l'influence fut immense sur le
succès de l'entreprise. Mais le besoin d'un changement, si généralement
senti, si universellement souhaité, disposait tout le monde à suivre la
première impulsion donnée. Le général Bonaparte, ayant reconnu la
possibilité de l'établissement d'un nouvel ordre de choses, disposa tout
pour soutenir par la force l'exécution de ses projets. En conséquence,
il chargea chacun de nous de se mettre en rapport avec les officiers de
son arme, d'établir des liaisons avec eux, afin de savoir où les prendre
quand on aurait besoin de leur concours. Berthier fut chargé des
officiers généraux, Murat des officiers de cavalerie, Lannes des
officiers d'infanterie, moi des officiers d'artillerie. Je dus
m'informer du lieu où étaient le matériel et les chevaux, où étaient les
casernes des canonniers, le logement de ceux qui les commandaient, etc.

Cette révolution commença par un décret du conseil des Anciens,
ordonnant la translation des Chambres à Saint-Cloud, et investissant le
général Bonaparte du commandement militaire; il fallait mettre un assez
grand nombre de membres de cette Assemblée dans la confidence, pour être
assuré de la majorité; des retards apportés dans l'exécution des mesures
préparatoires ajournèrent au 18 la révolution, qui devait éclater
d'abord le 17 brumaire. Dans des circonstances semblables, un délai est
chose fâcheuse, il effraye beaucoup de gens, en montrant une sorte
d'imprévoyance et d'indécision; la réflexion fait naître la terreur chez
les hommes faibles, et amène des délations et des trahisons; j'augurai
assez mal de ce contre-temps. Cependant l'opinion était si favorable, et
le besoin d'un changement si universellement senti, que cent cinquante
personnes, mises dans la confidence pendant quarante-huit heures,
gardèrent inviolablement le secret; il n'y eut aucun avis donné au
Directoire.

Berthier, Lannes, Murat et moi, nous avions invité, d'abord pour le 17,
et ensuite pour le 18 au matin, plusieurs de nos camarades à déjeuner:
j'en avais huit dans une petite maison que j'occupais rue Saint-Lazare.
Au milieu de notre déjeuner, Duroc arrive en uniforme, et me dit:
«Général, le général Bonaparte vient de monter à cheval: il se rend au
pont tournant; il me charge de vous porter l'ordre de venir l'y
joindre.»

En peu de mots j'expliquai à mes camarades ce dont il s'agissait; mon
allocution fut vive et courte; je la finis en leur exprimant la
conviction où j'étais de leur empressement à l'aider dans sa louable
entreprise. Plusieurs m'objectèrent qu'ils étaient sans chevaux: la
difficulté fut résolue en faisant sortir de mon écurie huit chevaux
loués à un manége. Le colonel Alix, un de mes convives, et un autre dont
le nom m'échappe, refusèrent; les autres montèrent à cheval et me
suivirent. Nous atteignîmes le général Bonaparte sur le boulevard de la
Madeleine. Murat, Lannes et Berthier avaient chacun agi de même, et le
général Bonaparte se trouva ainsi entouré d'un nombreux état-major
formant son escorte.

Le 9e régiment de dragons, un de nos régiments d'Italie, se trouva sur
la place Louis XV; Sébastiani, colonel, mis dans le secret, avait fait
monter à cheval son régiment, sans ordre du général Lefebvre, commandant
à Paris. Ainsi nous avions déjà une force imposante, réunie à l'appui
d'un nom bien plus imposant encore. Nous nous rendîmes au conseil des
Anciens, où le général Bonaparte reçut le décret qui lui conférait le
commandement.

Il prêta serment à cette constitution contre laquelle il venait de
s'armer et qu'on allait détruire: triste, pénible et ridicule formalité,
renouvelée si souvent chez nous et flétrie par un vain usage. Le serment
devrait être sacré parmi les hommes, car c'est le seul lien moral qui
les unisse. Ainsi pourvu de l'autorité, Bonaparte envoya l'ordre à
toutes les troupes de se rendre dans le jardin des Tuileries; il les
passa en revue et en fut partout bien accueilli. La garde du Directoire
même reçut, comme les autres troupes, l'ordre de se joindre à la
garnison, et le colonel Jubé, prévenu, ne se fit pas attendre. Gohier,
président du Directoire, le voyant partir, lui demanda où il conduisait
la garde; il lui dit qu'il allait la faire manoeuvrer. Gohier, chef du
gouvernement, logé au Luxembourg, ignorait la réunion du conseil des
Anciens, rassemblé de grand matin, à une heure inusitée; il ignorait
aussi l'existence d'un décret important, ordonnant la translation du
gouvernement, et le mouvement de la garnison de Paris, qui se
rassemblait aux Tuileries, à laquelle sa garde même allait se joindre.
Il faut en convenir, le pouvoir était confié à des hommes peu vigilants
et peu habiles! Tout s'opéra, tout ce projet s'exécuta sans produire
dans Paris le plus léger dérangement. Chacun était occupé de ses
affaires; les barrières restèrent ouvertes; les courriers partirent
comme à l'ordinaire: rien ne changea l'ordre accoutumé. Nulle part on ne
prévoyait la plus légère résistance. On alla demander à Barras sa
démission; Botot, son secrétaire et son homme de confiance, vint trouver
le général Bonaparte. Celui-ci le reçut en public avec hauteur et une
colère feinte, et lui adressa cette belle allocution qui, dans le temps,
eut un grand succès. Il lui dit: «J'avais laissé la France paisible et
triomphante, et je la trouve humiliée et divisée; j'avais laissé de
nombreuses et redoutables armées: elles sont détruites ou vaincues. Que
sont devenus les cent mille hommes, compagnons de mes travaux? Ils sont
morts, ils ont tous péri misérablement! Ceux qui ont été les artisans de
pareils désastres, de semblables malheurs, ne peuvent plus mêler leurs
noms aux affaires publiques: ils doivent vivre dans la retraite et dans
l'oubli.»

Botot, terrifié, se retira, et Barras envoya sa démission.

Certes, ce discours, si convenable alors, ces reproches si justes et si
mérités, auraient pu être adressés à Bonaparte, lorsque, quinze ans plus
tard, il assistait aux funérailles de l'Empire. Ce n'était plus la perte
de quelque cent mille hommes qu'il fallait lui reprocher; c'était celle
de millions d'hommes sacrifiés volontairement; ce n'était plus
l'humiliation de l'État, c'était sa destruction; ce n'étaient plus des
malheurs partiels, résultats de fausses mesures et d'impéritie, qu'il
fallait déplorer: c'étaient des malheurs accumulés sans mesure, par une
suite non interrompue d'entreprises folles. Mais n'anticipons pas; je
n'aurai que trop occasion de déplorer les écarts, causes de sa perte,
son enivrement, l'influence funeste de la flatterie, sa volonté
énergique de fermer constamment les yeux à la vérité. J'aurai à traiter
ce triste sujet à mesure que j'approcherai de l'époque des malheurs
publics. Aujourd'hui j'ai à parler d'une gloire pure, éclatante, d'un
génie brillant de jeunesse, alors l'espérance et l'honneur de la patrie;
c'est le grand homme qui m'occupe aujourd'hui: l'homme déchu aura son
tour.

Presque tous les généraux vinrent successivement joindre Bonaparte: les
généraux Jourdan et Augereau, étant membres du conseil des Cinq-Cents,
restèrent à leur poste. Bernadotte avait été tenu hors du secret; mais,
le matin du 18, Bonaparte le fit appeler, lui dit tout ce qui allait
avoir lieu: il vint, quoique d'assez mauvaise grâce, se réunir à lui.
Moreau, tout à fait donné à cette révolution, dont il était un des
auteurs, reçut le commandement des troupes destinées à occuper le
Luxembourg, et fut ainsi le geôlier de la portion du Directoire qui
n'avait pas donné sa démission.

Macdonald alla occuper Versailles. Le vieux Serrurier, notre camarade
d'Italie, reçut le commandement de la garde du Corps législatif et de
quelques autres troupes, et partit pour Saint-Cloud. Lannes s'établit
aux Tuileries, et fut chargé de commander dans Paris: j'eus l'ordre d'y
rester aussi pour commander l'artillerie; ainsi ni Lannes, ni moi, nous
n'avons été témoins des scènes de Saint-Cloud. Le 19 brumaire, Paris
était dans la tranquillité la plus profonde, et l'opinion publique avait
sanctionné le changement qu'elle avait provoqué, et dont on voyait les
effets. Mais il y avait dans les Conseils des dispositions à la
résistance; leur vie touchait à son terme, et évidemment ils allaient
disparaître: on était fatigué de ce parlage continuel et de ces mesures
violentes qui avaient fort rembruni l'avenir.

Les Conseils étant transférés à Saint-Cloud, Bonaparte s'y rendit avec
deux directeurs, les premiers démissionnaires, Sieyès et Roger-Ducos. On
a lu partout les détails: Bonaparte, peu accoutumé à la résistance, tout
à fait étranger au spectacle imposant qu'offre toujours une assemblée
réunie et constituée d'après les lois du pays, fut peut-être plus frappé
alors qu'il ne l'avait été au début, de la hardiesse de son entreprise
et de son irrégularité; il hésita, balbutia, et joua un rôle peu digne
de son esprit, de son courage et de sa renommée. Si on eût rendu
sur-le-champ le décret de mise hors la loi, Dieu sait ce qui serait
arrivé, tant les moyens légaux sont puissants, tant leur force est
magique; mais les Conseils furent surpris. Lucien, saisissant habilement
l'indécision qui se manifestait dans les Cinq-Cents, en profita pour
sauver son frère; il gagna du temps; et, pendant ce temps, on anima les
troupes; on répandit le bruit d'un assassinat tenté contre le général
Bonaparte, et ce bruit lui fut favorable: l'assassinat, en France,
discréditerait les meilleures causes. Le vieux Serrurier s'y prit
habilement: se promenant l'épée à la main devant le front des troupes,
il répétait tout seul: «Les misérables! ils ont voulu tuer le général
Bonaparte; ne bougez pas, soldats, restez tranquilles, attendez qu'on
vous donne des ordres.» (Les soldats ne faisaient aucun mouvement, et ne
montraient pas l'envie d'en faire, mais ce langage était le plus sûr
moyen de les échauffer.) «Les malheureux!!!....» ajoutait-il; et il
recommençait son exclamation.

Après quelques moments de cette comédie, les amis de Bonaparte, le
voyant perdu si l'Assemblée délibérait, eurent recours à l'emploi de la
force: on dispersa cette Chambre en battant la charge. Murat et Leclerc
appelèrent les soldats, se mirent à leur tête et entrèrent les premiers
dans la salle. La peur s'empara des hommes en toques et en toges, la
déroute se mit parmi eux, et leurs vêtements bizarres furent abandonnés
çà et là dans les allées du parc de Saint-Cloud. Il ne resta que les
hommes favorables à cette révolution: on eut grand'peine à en rassembler
un nombre suffisant pour donner encore quelque apparence de vie aux deux
Conseils. On nomma dans chacun une commission de vingt-cinq membres,
chargée de proposer les changements nécessités par la situation des
choses.

On connut assez tard, à Paris, la fin de cette crise. Les premières
nouvelles nous avaient donné quelques alarmes, mais les résultats ne
nous laissèrent plus d'inquiétudes. Les représentants dispersés, faisant
les trois quarts des Conseils, n'imaginèrent pas de se réunir ailleurs:
il n'y avait en eux ni courage ni grandeur. Peut-être même avaient-ils
le sentiment intime des besoins publics, et partageaient-ils
instinctivement le voeu d'un changement si fortement exprimé partout.
D'ailleurs, une assemblée cesse d'être quelque chose quand l'opinion
publique, base de sa puissance, ne la soutient plus; on peut alors en
disperser les membres et détruire ainsi le peu de prestige qui lui
reste. Bonaparte, de retour à Paris très-tard, alla coucher pour la
dernière fois de sa vie dans sa maison, rue de la Victoire: le lendemain
il était établi au Luxembourg.

L'effet de cette révolution fut immense dans l'opinion: il en résulta
une grande confiance dans l'avenir, une espérance sans bornes, et la
conviction qu'un gouvernement réparateur et fort allait succéder à
l'ordre politique faible et méprisable que nous avions détruit. Ce
gouvernement a tenu longtemps tout ce qu'il avait promis, et réalisé ces
belles espérances. Mais, hélas! comme il arrive souvent dans les choses
qui ne sont ni dans les moeurs ni dans les institutions, comme il arrive
dans les créations qui tiennent seulement à la volonté d'un homme, quand
Bonaparte changea, tout changea. L'esprit qui avait présidé à la
naissance de son pouvoir s'éteignant, ce pouvoir, devenu infidèle à son
origine, dut crouler; quand, au lieu de voir dans le but de ses travaux
le bonheur et la prospérité des Français, il a vu seulement dans la
puissance de la France un moyen de satisfaire ses passions, dès ce
moment son édifice n'avait plus de solidité. Certes, les peuples ne sont
pas appelés, dans leur intérêt, à trop entrer dans les affaires du
gouvernement; mais il faut qu'ils aient la conscience des lumières et
des intentions des dépositaires du pouvoir. Les souverains doivent se le
répéter souvent s'ils veulent jouir paisiblement de la position éminente
où la Providence les a placés: la tâche difficile de gouverner les
peuples leur prescrit des règles fixes dont ils ne peuvent s'écarter
sans péril, et leur intérêt bien entendu leur commande de respecter les
droits et les opinions de leurs sujets, et même, jusqu'à un certain
point, leurs préjugés.

On peut apprécier le changement survenu dans les esprits par le
mouvement prodigieux des fonds publics: les cinq pour cent, avilis au
dernier degré, et cotés à sept francs, montèrent en peu de jours à
trente francs. Six semaines environ furent employées à rédiger la
nouvelle constitution. Sieyès, dont la vie avait été remplie de
méditations politiques et d'abstractions, présenta un projet bizarre, le
plus éloigné de toute exécution possible; on eut là une nouvelle preuve
de la distance immense qui existe entre le rêveur, occupé de
spéculations dans la solitude, et l'homme formé par les affaires et
l'exercice du pouvoir. La machine politique de Sieyès n'aurait pas pu
marcher trois mois: c'était une conception extravagante; elle consistait
principalement, autant que je puis me le rappeler, en un président, sous
le nom de grand électeur, et deux consuls, l'un pour la guerre et la
politique, et l'autre pour les finances et la justice; le grand électeur
ayant le seul pouvoir de nommer les consuls, les consuls, indépendants
l'un de l'autre et de lui, pouvaient être absorbés par un sénat, qui les
appellerait dans son sein, et les dépouillerait de leur pouvoir. Or,
comme le consul de l'intérieur devait avoir pour but principal de
diminuer les charges du peuple, et l'autre d'augmenter la puissance
extérieure du pays, on ne peut comprendre comment ils auraient pu
s'entendre et s'arranger. On relégua de pareils projets dans le pays des
chimères, et le général Bonaparte fit l'organisation politique connue
sous le nom de Constitution de l'an VIII. Les pouvoirs du premier consul
reçurent un grand développement, et l'influence des Assemblées fut
restreinte jusqu'à les rendre presque ridicules; elles devinrent une
ombre de représentation, tant par le mode d'élection que par les
conditions attachées à l'exercice de leurs fonctions.

Ce qui montre le changement survenu dans l'opinion, c'est que, dans le
comité de constitution, composé de cinquante personnes, qui toutes
devaient leur situation politique aux assemblées, aucune d'elles ne
réclama contre ces dispositions; on était tellement fatigué de la
manière dont les assemblées avaient abusé de leur pouvoir, on était
tellement effrayé des dangers auxquels on venait d'échapper, que tout ce
parlage, si fort à la mode autrefois, n'était plus dans le goût de
personne. Il a fallu tous les écarts de l'Empereur, tous les maux de la
fin de l'Empire et l'abus continuel d'une autorité sans frein et sans
contrôle, pour modifier les opinions et les sentiments publics à cet
égard, et faire revenir la France à l'idée d'un régime différent.

Nous sommes encore en ce moment dans l'ignorance de ce qui nous
convient, car les hommes sages redoutent tout à la fois l'envahissement
du pouvoir par les Chambres, et l'influence des courtisans, si funeste
souvent au maître lui-même, dont ils flattent et caressent les passions.
Le temps, il faut l'espérer, établira un équilibre désirable, et lui
seul en a la faculté; il y a entre nos pouvoirs tant de points de
contact, et ils possèdent tant de droits fondés, reconnus, consacrés,
dont l'exercice, poussé à l'excès, amènerait un si grand bouleversement,
que chacun doit se convaincre de la nécessité de prendre pour base, dans
sa marche, la raison et un sage esprit de conciliation, pour rendre
possible le succès de l'ordre politique [1].

[1] Écrit en 1829.

Le premier consul se plaça bientôt à une grande distance de ses deux
collègues; ils ne furent là que pour la forme, le titre seul paraissait
les rapprocher. Ils n'étaient pas de caractère à lui rien disputer, et
le gouvernement consistait en lui seul.

Lors de l'organisation du nouvel ordre de choses, il me donna à choisir
entre le commandement de l'artillerie de la garde et une place de
conseiller d'État. Je ne sais trop pourquoi je ne choisis pas le
commandement de l'artillerie; ce fut, je crois, pour ne pas être sous
les ordres de Lannes, placé à la tête de cette garde; je n'étais pas
fâché ensuite d'être à même d'étudier la législation et
l'administration; peut-être aussi ce titre pompeux me séduisit-il;
j'étais d'ailleurs certain qu'au moment où le canon tirerait le premier
consul ne me laisserait pas à Paris autour d'un tapis vert. Je fus donc
nommé conseiller d'État à la section de la guerre. Mon premier travail
eut pour objet l'organisation du train d'artillerie, que je provoquai.
Jusqu'à cette époque, les attelages de l'artillerie avaient toujours
appartenu à un entrepreneur; les conducteurs des pièces étaient des
charretiers payés par lui, et ce service si important, toujours
compromis, n'avait aucune garantie de son exécution. Et cependant la
première condition d'une bonne artillerie est la mobilité; tout doit
tendre à la lui assurer; une artillerie stationnaire et immobile ne rend
presque aucun service un jour de bataille. Le matériel, le personnel et
les attelages, doivent être combinés de manière que l'artillerie puisse
suivre les troupes partout et sans jamais se faire attendre. À cette
époque, l'artillerie de Gribeauval, à tort tant vantée et traînée par
des chevaux d'entreprise, avait mille défauts. On est arrivé
successivement, et seulement dans ces derniers temps, à la perfection
sous ces divers rapports. Le premier pas à faire alors était de rendre
les attelages _militaires_; je le proposai, et ce changement fut
exécuté. L'organisation consacra des compagnies du train; et, comme ce
service est essentiellement secondaire et subordonné, je fis commander
ces compagnies par des sous-officiers, pour éviter l'inconvénient de
faire obéir des officiers d'un grade supérieur à des officiers
d'artillerie d'un grade inférieur, et de bouleverser ainsi la hiérarchie
militaire. On reconnut plus tard que l'administration de cent cinquante
chevaux exigeait un grade plus élevé, et l'on fit commander les
compagnies par des lieutenants; enfin on en est venu à fondre le train
dans le personnel des compagnies, et à charger les officiers
d'artillerie, comme les canonniers, de la double fonction de servir et
de conduire les pièces. C'est là, sans doute, la perfection.

L'État sortait du chaos; les améliorations étaient rapides. Le premier
consul s'était entouré de ministres capables et portant des noms
honorables. À la tête des finances, M. Gaudin, ancien premier commis sous
Turgot; Talleyrand aux affaires étrangères, Berthier à la guerre. On
revint aux vrais principes de l'administration: une caisse
d'amortissement fut instituée, et le crédit s'établit avec rapidité. La
Banque de France, fondée, donna au commerce les secours dont il avait
besoin pour faciliter ses escomptes. On se débarrassa de ces traitants
qui dévoraient les ressources de l'État. Peu à peu d'honnêtes négociants
se chargèrent, à un prix raisonnable, des fournitures. L'ordre revint
partout, et avec lui les ressources: le désordre et le gaspillage seuls
peuvent ruiner un pays comme la France. Au moment où Bonaparte s'empara
du pouvoir, le trésor public était vide: les premiers secours dont il
put disposer lui furent apportés par un ancien fournisseur enrichi à
l'armée d'Italie; il prêta huit cent mille francs à l'avènement du
premier consul.

L'extrême urgence des besoins donna l'idée de faire un emprunt en
Hollande, et le premier consul imagina de m'en charger. On n'était pas
alors accoutumé aux centaines de millions et aux milliards; une somme de
douze millions de francs était nécessaire pour pouvoir entrer en
campagne: on donnait pour gages des coupes de bois vendues dont les
payements devaient se faire à la fin de l'année; le procès-verbal
d'adjudication était remis en nantissement, et on prenait l'engagement
de remplir les formalités nécessaires pour donner à ce gage toute sa
valeur. J'avais aussi le diamant le _Régent_ à offrir comme supplément
et à mettre en dépôt. Muni de pleins pouvoirs et d'une lettre de créance
auprès de la municipalité d'Amsterdam, j'étais secondé par le ministre
de France, M. de Sémonville, un des hommes les plus spirituels de notre
époque. Les négociants assemblés, je leur fis un beau discours pour leur
expliquer de mon mieux la nature du gage offert et sa sûreté. Mais des
coupes de bois de la valeur de douze millions pour des gens habitant un
pays où il n'y a que des bosquets, et une négociation d'argent entamée
par un jeune général, parurent choses bizarres, et vainement je remuai
ciel et terre pour réussir. Les négociants me firent d'abord un bon
accueil, nommèrent trois commissaires pour s'entendre avec moi:
l'opposition du gouvernement batave et des intrigues étrangères mirent
mes efforts à néant. Il faut convenir que la manière de procéder était
insolite: j'aurais eu plus de chances de succès si j'étais venu comme
gendre de M. Perregaux avec des pouvoirs de lui près de ses
correspondants. Le premier consul apprécia mon zèle, et garda toujours
rancune aux Hollandais.

Je revins à Paris après avoir traversé une partie de ce pays curieux
conquis sur les eaux et alors couvert par des glaces. Je me réserve de
parler avec détail de ce théâtre de la grandeur de l'homme, où sa main
se montre partout, où son génie et sa volonté persévérante luttent avec
une admirable constance contre la puissance de la nature.

Dans ce voyage, j'eus l'occasion de voir combien les hommes ordinaires
se laissent prendre facilement aux mots: enfants et niais à tout âge. Un
vieil officier d'artillerie, le général de division Macors, commandait à
cette époque l'artillerie de l'armée en Hollande; en ma qualité de
camarade de la même arme, j'allai le voir. Il me parla beaucoup des
changements politiques survenus et de la révolution du 18 brumaire.
L'inquiétude avait été grande dans l'armée, me dit-il. «Imaginez-vous,
général, qu'on avait fait courir le bruit que le général Bonaparte avait
été nommé dictateur! À cette nouvelle, tout le monde avait été au
désespoir: il n'en eût pas fallu peut-être davantage pour causer un
soulèvement; mais enfin le télégraphe vint à notre secours; il nous fit
connaître que le général Bonaparte était premier consul, et nous
respirâmes à l'aise.»

Des mots, des mots et un peu d'adresse, et l'on peut tromper les hommes
tant qu'on le veut; mais il vaut mieux les conduire par les voies de la
raison, de leur intérêt bien entendu et de la vérité.

L'hiver s'écoulait, et le moment de l'entrée en campagne approchait. Le
général Bonaparte avait utilement employé le temps de la mauvaise saison
à pacifier la Vendée. Le général Brune, chargé du commandement de ce
pays, y avait ramené la tranquillité. La masse des troupes qui y avait
été envoyée devint disponible; on l'augmenta de vingt mille conscrits
incorporés, et on en composa l'armée de réserve.

Cette armée se réunit à Dijon, l'un des meilleurs points stratégiques de
notre frontière: le premier consul se réservait de la commander en
personne. Il avait d'abord eu la pensée de commander l'armée du Rhin,
mais il comptait y aller comme premier consul, laissant sous lui Moreau
général en chef titulaire. Il put s'apercevoir bientôt que leur réunion
n'aurait rien d'agréable ni pour l'un ni pour l'autre. Il s'en tint donc
pour lui à cette armée de réserve, dont la destinée était de faire une
campagne éclatante. Un article de la constitution de l'an VIII défendant
au premier consul de commander les armées, il nomma Berthier général en
chef: c'était, sous un autre nom, le conserver comme son chef
d'état-major.

Les commandements furent distribués de la manière suivante: Masséna
commandait l'armée d'Italie réfugiée dans le pays de Gênes, et occupant
toutes les positions d'où la première armée d'Italie s'était élancée
pour conquérir la Péninsule, et, de plus, la ville de Gênes. Personne ne
connaissait mieux le pays que lui: l'ayant parcouru dans tous les sens,
il y avait combattu pendant plusieurs années. Son armée ne s'élevait pas
à plus de trente mille hommes. L'armée du Rhin, toute rassemblée près du
lac de Constance, commandée par Moreau, formait la grande armée; sa
force était de quatre-vingt mille hommes au moins. L'armée gallo-batave,
forte de vingt-cinq mille hommes disponibles, commandée par Augereau,
devait flanquer l'armée du Rhin en opérant en Franconie. Enfin l'armée
de réserve, de cinquante à soixante mille hommes, se rassembla à Dijon.

Le premier consul me proposa le commandement de l'artillerie de cette
armée. J'avais abjuré les préjugés de l'artillerie, et je préférais un
commandement de troupes, le seul qui forme à la conduite des armées et
mène à la grande gloire. Mon grade ne comportait pour le moment que le
commandement d'une brigade, mais cette brigade me conduisait
naturellement à commander plus tard une division; or le commandement
d'une division est l'école de la grande guerre; on est assez élevé pour
voir et juger l'ensemble des opérations, et on apprend à bien manier les
troupes en s'exerçant sur huit à dix mille hommes. Le premier consul
combattit mes observations et ma répugnance; il me fit remarquer, avec
raison, la différence de l'importance des fonctions du général
commandant une brigade et de celles du commandant de l'artillerie d'une
armée: il n'y avait aucune parité; et il ajouta: «En servant dans la
ligne, vous courez les chances de vous trouver sous les ordres de Murat
ou de tout autre général aussi dépourvu de talent, ce qui sans doute ne
doit pas vous convenir; en commandant l'artillerie, vous serez sous les
miens seuls. D'ailleurs, la nature de l'opération, consistant d'abord à
franchir les Alpes par le Simplon pour prendre à revers tout le Piémont,
présentera de grandes difficultés, spécialement pour l'artillerie; j'ai
confiance dans votre activité, les ressources de votre esprit et la
force de votre volonté, et je désire que vous acceptiez.» C'était un
ordre pour moi, et je restai dans cette arme de l'artillerie, bien
décidé à l'abandonner de nouveau au moment où je trouverais une
circonstance favorable. Des ordres préparatoires avaient déjà été donnés
à Auxonne pour disposer les objets nécessaires à l'expédition projetée;
j'en pris connaissance, et je les complétai. J'avais, pour directeur des
parcs d'artillerie, un officier admirable, éminemment propre à ces
fonctions, Gassendi, auteur de l'_Aide-mémoire_. Je m'entourai de bons
officiers, actifs, intelligents, zélés; de ce nombre était le colonel
Alix, malheureusement célèbre depuis par sa folie et le dérangement de
ses facultés. Tout fut disposé avec une promptitude dont il est
difficile de se faire une idée.

Le premier consul attendit pour agir l'ouverture de la campagne en
Allemagne et en Italie: les ennemis devaient avoir d'abord dessiné leurs
opérations pour nous mettre à même d'agir avec connaissance de cause et
d'une manière décisive.

On put bientôt reconnaître l'influence des Anglais dans le plan de
campagne des ennemis; la direction donnée aux opérations, contraire à
tous les calculs raisonnables, leur fut funeste. L'armée autrichienne,
forte de quatre-vingt mille hommes, la même qui nous avait chassés de
l'Italie la campagne précédente, était une bonne et redoutable armée.
Impatients d'amener les opérations vers les côtes pour s'emparer de
Gênes et envahir ensuite le littoral de la Provence, les Anglais ne
voulurent pas attendre l'ouverture de la campagne sur le Rhin pour
connaître, avant d'agir, le résultat des premières opérations. Ce
système, contre-sens manifeste, adopté et exécuté, les opérations furent
dirigées par Mélas, ou plutôt par son quartier-maître général de Zach,
avec plus d'ensemble, plus de vigueur et plus de talent qu'elles ne
l'avaient été sur le même terrain par Beaulieu. Après quelques combats,
où les troupes se battirent avec courage et opiniâtreté, les Autrichiens
coupèrent en deux notre immense ligne, dont Gênes était la tête, et
pénétrèrent à Savone. L'armée française fut ainsi divisée en deux
parties: la première, avec Masséna, ayant sa retraite sur Gênes, et
l'autre, sous les ordres de Suchet, sur Nice. De brillants faits d'armes
tinrent pendant quelque temps les Autrichiens à une certaine distance de
Gênes; mais la disproportion des forces était telle, que Masséna, obligé
de chercher un abri derrière les remparts, fut bloqué par une aile de
l'armée autrichienne commandée par le général Ott, tandis qu'une escadre
anglaise, aux ordres de l'amiral Keith, bloquait la ville par mer.

Suchet rallia les autres troupes, fit sa retraite en bon ordre Sur Nice,
repassa le Var, et établit une bonne défensive sur cette rivière.
Pendant ces événements en Italie, Moreau avait pris l'offensive, passé
le Rhin, et battu l'ennemi à Stokach et à Möskirch. Ses succès étaient
de nature à assurer à notre armée une supériorité décidée; dès lors les
opérations de l'armée de réserve ne devaient plus être incertaines.
L'Italie était le théâtre où cette armée devait agir, et, en opérant
avec promptitude, rien ne pouvait l'empêcher de réussir.

Si les Autrichiens eussent procédé avec méthode, ils auraient dû d'abord
réunir assez de moyens pour avoir un succès en Suisse; une fois ce
succès obtenu, ils étaient les maîtres d'agir comme ils l'auraient
voulu; mais, s'étant jetés sur les côtes de la Méditerranée, et ainsi
avancés, du moment où nos succès en Suisse nous donnaient le moyen de
prendre toute l'Italie à revers, leur position devenait périlleuse, et
leurs succès éphémères n'aboutissaient à rien.

Toutes les troupes et le matériel de l'armée se mirent en marche pour
Genève; Masséna, bloqué dans Gênes, n'était pas riche en subsistances,
et la certitude des besoins qu'il éprouvait, ou qu'il était au moment
d'éprouver, décidèrent le premier consul à modifier son plan de campagne
et à presser ses opérations. Sa première pensée avait été de remonter le
Valais et de déboucher par le Simplon.

Il tournait ainsi tout le Piémont, et, après avoir débouché des
montagnes, il entrait à Milan. Mais cette opération devait être assez
longue, et le premier effet s'en faire sentir assez tard sur l'armée
autrichienne, et, par conséquent, aux dépens de notre armée d'Italie. Il
se décida à opérer son passage par le grand Saint-Bernard; cette
direction avait, sur celle du Simplon, le double avantage d'entrer plus
tôt en opération, et de ne présenter que cinq lieues de chemin non
praticable aux voitures; par le Simplon, au contraire, il y en avait le
double.

Toute l'artillerie fut dirigée sur Lausanne, Villeneuve, Martigny et
Saint-Pierre; à ce dernier point commencèrent ces travaux si
remarquables et si dignes de leur célébrité. Je m'étais fait accompagner
par un grand nombre d'officiers d'artillerie zélés et intelligents.
Jeune, actif, et déjà convaincu que le mot impossible n'est, dans les
trois quarts des circonstances, que l'excuse de la faiblesse, je ne
doutai pas de réussir. Une division, commandée par Lannes, passa le col
du Saint-Bernard et s'empara de Châtillon, dont elle chassa quelques
postes ennemis. Les Autrichiens n'avaient laissé, dans le Piémont, que
de la cavalerie, des dépôts et quelques postes d'observation, il n'y eut
donc aucune résistance; nous nous trouvâmes couverts, et nous pûmes
commencer nos opérations.

Je fis démonter toute l'artillerie et diviser toutes les parties qui
composent les affûts, de manière à être portées à bras, et chaque
régiment, en passant, reçut une quantité de matériel proportionnée à son
effectif. Des officiers d'artillerie, répandus dans les colonnes,
surveillaient ces transports, et empêchaient la dégradation des objets.

J'avais fait faire à Auxonne des traîneaux à roulettes, pour transporter
les bouches à feu; mais, quoique de la plus petite voie, ils furent d'un
service difficile et dangereux en passant sur le bord de quelques
précipices; je les fis abandonner et remplacer par des arbres de sapin,
creusés de manière à servir comme d'étuis à ces pièces.

La partie inférieure et extérieure était aplatie, et l'extrémité
antérieure arrondie de manière à pouvoir être traînée sans ficher en
terre; un levier de direction courbe, tenu par un canonnier et placé
dans la bouche de la pièce, la maintenait et l'empêchait de faire la
culbute. Toutes nos bouches à feu passèrent ainsi, et en très-peu de
jours tout l'équipage eut franchi les Alpes. On s'occupa ensuite de tout
remonter et de tout recomposer; le matériel était fort altéré, quoique
cependant encore en état de servir, malgré la plus grande surveillance,
on n'avait pu empêcher beaucoup de dégradations. L'opinion de l'armée me
récompensa dignement de ce succès; mais des obstacles bien supérieurs
nous restaient à surmonter.

Le général Lannes, après avoir descendu dans la vallée et être entré à
Aoste, reçut l'ordre de se porter sur Ivrée, à l'entrée des plaines du
Piémont. Il rencontra en route un obstacle qui, certes, n'avait pas été
prévu, car jamais le premier consul ne m'en avait dit un mot; aucun
préparatif n'avait donc été fait pour le vaincre. Cet obstacle eût été
insurmontable, sans un moyen extraordinaire dont l'idée me vint à
l'esprit, que j'exécutai, et dont le succès fut une espèce de miracle.

Au village de Bard, à huit lieues d'Aoste, en descendant le chemin
d'Ivrée, un monticule, situé un peu en arrière du village, ferme presque
hermétiquement la vallée. La Doire coule entre la montagne de droite et
ce monticule, et remplit tout l'intervalle. La montagne de gauche est
séparée seulement par un espace semblable, occupé par la grande route,
et le fort de Bard embrasse le monticule depuis sa sommité jusqu'à la
moitié de son élévation. Bien armé, et sa garnison étant de deux cents
hommes, il se trouvait dans un état de défense complet.

Le défilé étant infranchissable en apparence au matériel de l'armée tant
qu'on ne serait pas maître du fort, il devenait indispensable d'en
entreprendre le siége. On établit quelques pièces de campagne: nous n'en
avions pas d'autres; mais ces pièces ne pouvaient faire et ne firent
aucun effet. On tailla un sentier dans la montagne pour tourner le fort,
hors de la portée du canon, et l'infanterie et la cavalerie le suivirent
pour se rendre à Ivrée. Dans cette circonstance, j'arrivai du
Saint-Bernard, et je rejoignis le premier consul. Celui-ci me dit qu'il
fallait de nouveau démonter l'artillerie et la transporter à bras par le
sentier pratiqué; je le parcourus et lui déclarai la chose impraticable.
Ce sentier présentait encore plus de sinuosités, et, par conséquent,
beaucoup plus de difficultés que celui du Saint-Bernard pour faire
exécuter le transport par les troupes, et j'ajoutai: «Si, à force de
soins, on peut y parvenir, on ne devra pas compter sur ce matériel, déjà
fort mauvais, beaucoup de parties se trouvant disjointes et peu solides
par suite des opérations déjà exécutées; s'il est disloqué de nouveau,
il ne sera plus bon à rien.»

Sur cette observation, le premier consul fit tenter un assaut par
escalade: des colonnes formées dans le village, et munies d'échelles, se
présentèrent en plusieurs endroits, notamment à la porte où est un
pont-levis mal flanqué. Si l'affaire eût été conduite avec plus
d'intelligence, elle pouvait réussir; mais un certain colonel Dufour,
commandant une colonne, au lieu de chercher à surprendre les gardes
endormis, seule chance de réussite, fit battre la charge; il se porta
bravement au point d'attaque, fut repoussé avec une grande perte, et
reçut lui-même un coup de fusil à travers le corps.

Cependant Lannes allait rencontrer l'ennemi: des canons et des munitions
lui étaient absolument nécessaires; il fallait pourvoir à ses besoins.
J'eus l'idée la plus hardie, la plus audacieuse, et sur-le-champ j'en
entrepris l'exécution avec l'autorisation du premier consul: j'essayai
de faire passer l'artillerie par la grande route, la nuit, malgré la
proximité du fort. Je commençai mon épreuve avec six pièces et six
caissons, en prenant les précautions suivantes: je fis envelopper les
roues, les chaînes et toutes les parties sonnantes des voitures avec du
foin tordu, répandre sur la route le fumier et les matelas que l'on
trouva dans le village, dételer les voitures et remplacer les chevaux
par cinquante hommes placés en galères; des chevaux se seraient fait
entendre, un cheval tué aurait arrêté tout le convoi, tandis que des
hommes ne feraient point de bruit, et, tués ou blessés, ne tenant pas à
la voiture, ils n'arrêteraient pas la marche.

Je mis à la tête de chaque voiture un officier ou sous-officier
d'artillerie; je promis six cents francs pour le transport de chaque
voiture hors de la vue du fort, et je présidai moi-même à cette première
opération. Elle réussit au delà de mes espérances: un orage avait rendu
la nuit fort obscure; les six pièces et les six caissons arrivèrent à
leur destination sans avoir éprouvé ni perte ni accident. Ce succès nous
tirait d'un grand embarras, et me fit éprouver une des joies les plus
vives que j'aie eues dans ma vie. Le sort de la campagne était là; sans
cela elle avortait. Si nous avions perdu le temps nécessaire à prendre
la place par un siége avec nos faibles moyens, l'ennemi aurait été
nécessairement informé de nos mouvements, et nous aurait combattus avec
avantage. Au lieu de cela, mal informé par ses espions de la force du
rassemblement de Dijon, il fut complètement surpris, et nous profitâmes,
en gens habiles, de son erreur.

Une fois la possibilité du passage démontrée, le transport de
l'artillerie fut un service commandé comme un autre, et les soldats s'y
prêtèrent de la meilleure grâce du monde; seulement ce qui s'était fait
sans perte le premier jour fut ensuite accompagné de dangers. L'ennemi,
informé enfin, tirait beaucoup de coups de canon et de fusil, et jetait
des pots à feu pour éclairer notre marche; nous bravâmes son feu;
l'élévation du fort en diminuait le danger. Le moment le plus critique
était à une certaine distance du fort, au dernier tournant de la route;
mais enfin tout fut surmonté, et, au moyen d'une perte qu'on peut
évaluer à cinq ou six hommes tués ou blessés par voiture, tout
l'équipage franchit cet obstacle et put suivre l'armée. Quelques jours
après, deux pièces de douze ayant fait brèche, le fort se rendit.

Je dois faire remarquer ici que les plus grands généraux eux-mêmes se
rendent souvent coupables d'imprévoyance; cependant c'est dans la
prévoyance que se trouve une de leurs plus grandes qualités. Le fort de
Bard était venu compliquer notre position d'une manière fâcheuse. Si on
avait préparé une artillerie particulière en fondant des pièces de gros
calibre d'un poids léger, en un jour il se serait rendu. D'un autre
côté, tout cet immense travail du matériel démonté au grand
Saint-Bernard aurait pu s'éviter: le col du petit Saint-Bernard était
dès lors praticable aux voitures, et six pièces de douze, envoyées
depuis de Chambéry, le traversèrent sur leurs affûts. On ignorait l'état
de ce passage, et, dans une circonstance aussi importante, c'était une
chose impardonnable.

L'armée traversa les plaines du Piémont sans rencontrer d'obstacle. Les
succès de l'armée du Rhin avaient permis au premier consul d'ordonner au
général Moreau de faire sur l'armée d'Italie un détachement d'environ
douze mille hommes, sous les ordres du général Moncey; ce détachement se
composait de deux divisions, commandées par les généraux Lorge et
Lapoype. Il déboucha par le Saint-Gothard, fit sa jonction sur le
Tessin, et nous entrâmes à Milan sans coup férir. Notre retour causa une
grande joie aux Milanais: nous ramenions beaucoup de leurs compatriotes
réfugiés, et nous défendions l'indépendance de l'Italie; ils se
rappelaient bien les sacrifices et les désordres occasionnés par la
première conquête; mais, avec nous, ils avaient toujours l'espérance de
voir ces sacrifices payés par la formation d'un État indépendant du nord
de l'Italie, tandis que, avec les Autrichiens, l'Italie redevenait
toujours une province autrichienne.

Le gouvernement autrichien, si doux, si paternel, a toujours été accusé,
mais à tort, par les Italiens d'être dur et fiscal pour l'Italie. C'est
un fait dont depuis j'ai constaté la fausseté; mais le peu de sympathie
existant entre le caractère des Allemands et celui des Italiens suffit
pour expliquer l'injustice et la mauvaise foi de leurs plaintes.

Je me rendis sans délai à Pavie, où les Autrichiens avaient placé leur
grand dépôt d'artillerie. Je trouvai dans le château des ressources
immenses en munitions, en approvisionnements de tout genre, et un
certain nombre de bouches à feu. Je tirai un bon parti de ces
ressources, et j'organisai une batterie de cinq bouches à feu
autrichiennes, dont je renforçai l'artillerie de l'armée. Les troupes
entrées les premières à Pavie interceptèrent une lettre écrite par le
prince de Hohenzollern, employé devant Gênes: elle était adressée au
général commandant à Milan; le prince mandait que, Masséna étant sans
vivres, la résistance de Gênes tirait à sa fin; on avait appris,
disait-il, la démonstration faite par les Français dans la vallée
d'Aoste et dans celle du Tessin; mais on n'était pas la dupe de ces
manoeuvres sans importance, uniquement exécutées dans le but de déranger
les opérations commencées et de faire diversion. On voit de quelle
manière ils étaient informés, et pendant combien de temps ils furent
incrédules.

Cependant notre entrée à Milan retentit dans toute l'Italie. Mélas, dont
l'avant-garde était sur le Var, avec l'armée derrière elle en échelons
jusqu'à Tende, ne pouvant plus douter de notre marche et de nos succès,
fit faire demi-tour à ses troupes et porta ses réserves avec rapidité
sur le Pô, pour en défendre le passage; mais il était trop tard. Le
corps d'armée, commandé par le général Ott, détaché de Gênes, n'arriva à
Montebello qu'après le passage effectué par notre avant-garde. Lannes,
qui la commandait, marcha à lui, le trouva en position à Montebello,
l'attaqua, le battit et le poursuivit jusqu'à Voghera. C'est ce succès
dont plus tard l'Empereur a voulu consacrer le souvenir en donnant à
Lannes le titre de duc de Montebello.

Le passage du Pô, toujours fort difficile, fut contrarié par des
circonstances naturelles: pendant cette campagne, des orages fréquents
se succédaient, et une alternative de pluie et de beau temps faisait
sans cesse varier l'élévation des eaux; ce fleuve, sur ce point encore
si près de sa source, et recevant de nombreux affluents, alimentés par
les vastes coupes des montagnes, à la moindre pluie élève son niveau,
qui ensuite s'abaisse en un moment.

J'avais réuni sur le Pô tous les moyens de passage à ma portée, et fait
construire deux grands ponts volants; la rivière fut si capricieuse,
elle baissa et monta si vite, que, pour pouvoir les faire aborder, il
fallut, dans l'espace de trois jours, les changer deux fois de place, ce
qui causa un assez grand retard.

L'armée se composait de dix divisions, sans compter la division
italienne et la garde des consuls. Cette dernière, fort peu de chose
alors, ne s'élevait pas au delà de deux bataillons d'infanterie et de
deux régiments de cavalerie. Presque toutes les divisions étaient
très-faibles; la force totale de l'armée ne dépassait pas soixante mille
hommes.

Le premier consul franchit le Pô avec cinq divisions, savoir: les
divisions Gardanne et Chamberlhac, formant un corps commandé par Victor;
les divisions Watrin et Monnier, réunies de même, sous le commandement
du général Lannes, et la division Boudet, faisant partie du corps
destiné à Desaix, et que la division Loison, détachée sur l'Adda, devait
compléter. Le général Moncey, avec les divisions Lorge et Lapoype, avait
pris position sur le Tessin, tandis que la division Chabran observait la
rive gauche du Pô. Le général Moncey devait combattre sur le Tessin, si
l'ennemi voulait opérer sa retraite par cette partie du Piémont et de la
Lombardie, et donner ainsi le temps au premier consul d'accourir; enfin
le général Thureau, avec une faible division, débouchait de Suze et
marchait sur Turin.

On peut reprocher au premier consul d'avoir divisé ses forces au moment
où l'ennemi rassemblait nécessairement les siennes, et de s'être ainsi
volontairement soumis aux chances d'un combat très-inégal. Le talent
d'un général en chef est de mouvoir ses troupes de manière à donner des
inquiétudes à l'ennemi sur plusieurs points, dans le but de l'affaiblir
sur celui où il a l'intention d'agir. Aussitôt qu'il a obtenu ce
résultat, il rassemble brusquement les siennes sur le point où il veut
combattre, et, de cette manière, il se trouve supérieur en forces à son
ennemi sur le champ de bataille qu'il a choisi. Le premier consul, qui,
jusque-là, avait toujours agi ainsi, fit en cette circonstance tout le
contraire, et il s'occupa de prendre l'ennemi, en s'emparant de toutes
ses communications avant de l'avoir battu. Il eût été plus prudent de
s'assurer d'abord les moyens de le vaincre avant de le faire prisonnier,
mais, à cette époque, tout devait nous réussir.

L'artillerie de cette portion de l'armée, sur la rive droite du Pô,
s'élevait à quarante et une bouches à feu, savoir: trente-six attachées
aux divisions, et cinq bouches à feu de réserve. L'armée se réunit avant
de passer la Scrivia; traversant cette rivière à gué, elle se présenta
toute formée dans la plaine de San Giuliano. Nous nous attendions à une
bataille, car nous étions informés de la marche rapide de l'armée
autrichienne, accourant à notre rencontre, et de son arrivée à
Alexandrie. Nous trouvâmes seulement une avant-garde de quatre à cinq
mille hommes, qui, après un léger engagement, évacua le village de
Marengo; nous la chassâmes devant nous en échangeant quelques centaines
de coups de canon. La division du général Gardanne formait notre
avant-garde. Une grande pluie interrompit momentanément le combat; mais
il reprit ensuite, et l'ennemi repassa la Bormida. Voulant connaître par
moi-même l'état des choses, j'avais suivi les troupes engagées, et je
dirigeais leur artillerie. Arrivé près de la Bormida, je reconnus une
tête de pont construite sur la rive droite, et occupée par l'ennemi; la
rivière, à ce point, fait un coude, et, contre tous les principes, la
tête de pont étant placée à un saillant de la rivière, je pouvais la
prendre de revers en m'enfonçant dans le rentrant. Je crus que nous
ferions une attaque prochaine de cette tête de pont, et, pour la
favoriser, je pris avec moi huit pièces de canon, afin d'en battre
obliquement la gorge; mais je fus reçu par le feu d'une batterie à
embrasure, construite sur la rive gauche, qui m'obligea à me retirer,
après avoir perdu quelques hommes et avoir eu plusieurs pièces
démontées. Ayant pris position en arrière, j'allai trouver le général
Gardanne pour savoir ce qu'il comptait entreprendre. Je le trouvai dans
un fossé, et n'ayant pris aucune mesure ni pour attaquer la tête de pont
ni pour empêcher l'ennemi d'en sortir et de déboucher. Là-dessus je le
quittai, n'ayant aucun ordre à lui donner, et la nuit étant voisine. Je
me mis en route pour rejoindre le quartier général, établi au village de
Garofolo, à plus de deux lieues en arrière. Un nouvel orage survint: la
nuit était obscure, les chemins très-mauvais; je m'établis dans une
ferme située à quelque distance, et, à la pointe du jour, je me mis en
marche pour rejoindre le premier consul. À peine étais-je près de lui, à
six heures du matin, que le canon se fit entendre. Peu après, un
officier du général Victor arriva et lui rendit compte d'une attaque
générale de l'ennemi. Le premier consul, étonné de cette nouvelle, dit
qu'elle lui paraissait impossible. «Le général Gardanne m'a rendu
compte, ajouta-t-il, de son arrivée sur la Bormida, dont il avait coupé
le pont.--Le général Gardanne, lui répondis-je, vous a fait un faux
rapport; j'ai été hier au soir plus près que lui de la tête de pont, et
je lui ai proposé de tenter de s'en emparer; mais il s'y est refusé,
quoique j'eusse disposé du canon pour le soutenir; et, la tête de pont
n'ayant pas été enlevée ni bloquée par nos postes, l'ennemi a pu
déboucher à son aise pendant cette nuit, sans être aperçu: ainsi vous
pouvez hardiment croire à la bataille.»

Le premier consul, sur le faux rapport du général Gardanne, avait cru
que l'ennemi, refusant de combattre, se retirait sur Gênes, et il avait
envoyé, dans la direction de Novi, la division Boudet, à la tête de
laquelle se trouvait le général Desaix, pour lui disputer le passage. Il
envoya en toute hâte un officier pour la rappeler, chose facile, car le
général Desaix, ayant entendu le bruit de la bataille, s'était arrêté
dans son mouvement, en attendant les ordres qui probablement lui
seraient expédiés, puisque l'ennemi n'opérait pas sa retraite comme on
l'avait supposé. Le premier consul accourut à ses troupes, et nous les
trouvâmes aux prises.

À une très-petite distance et en avant de la Bormida, il existe un
ruisseau appelé la Fontanone, coulant dans un fossé profond: ce ruisseau
suit d'abord une direction à peu près parallèle à la rivière, puis s'en
écarte, puis s'en rapproche, puis finit, en reprenant sa première
direction, par se jeter dans des marais près du Tanaro et du Pô; il
traverse le village de Marengo au moment où il fait un coude en retour.
L'intervalle compris entre la Bormida, la Fontanone et Marengo, forme le
champ de bataille. Victor, avec ses deux divisions et la cavalerie de
Kellermann, se trouva chargé de la défense de la première partie,
jusques et y compris le village de Marengo: la ferme dite de
Stortigliana, située entre la Bormida et le ruisseau, était un point
solide de cette ligne. Lannes, avec les divisions Monnier et Watrin, et
la cavalerie du général Champeaux, eut à défendre la deuxième partie,
c'est-à-dire le ruisseau de Marengo: ainsi notre ligne était en équerre
et formait à son centre, au village de Marengo, un angle à peu près
droit. Une brigade de la division Monnier, commandée par le général
Carra Saint-Cyr, fut chargée d'occuper et de défendre le village de
Castel-Ceriolo, formant notre extrême droite: elle était appuyée par la
cavalerie du général Champeaux. La brigade de cavalerie du général
Rivaud, cantonnée à Salo, parut avoir été oubliée, et ne reçut pas
d'ordre pendant toute la matinée.

L'ennemi attaqua simultanément Marengo et tout l'espace compris entre le
village et la Bormida, ainsi que la ferme de Stortigliana; mais il le
fit avec mollesse et lenteur. Un seul coup de collier vigoureux de sa
part décidait la question et lui assurait le gain de la bataille. Victor
résista longtemps, et, pendant plusieurs heures, repoussa toutes les
attaques. Lannes entra en ligne; l'ennemi tenta de tourner sa droite en
franchissant le fossé à sa partie inférieure. Castel-Ceriolo ayant été
emporté, Lannes, pour couvrir sa droite, fut obligé de placer ses
réserves en potence; il fit reprendre ce village, mais le reperdit
bientôt.

Le ruisseau en avant du front de l'armée française avait été un grand
obstacle au déploiement de l'ennemi. Il n'avait rien préparé d'avance
pour le passer facilement, et se trouva pendant longtemps enfermé dans
cet espace étroit dont il ne pouvait sortir; mais enfin il y parvint.
D'un autre côté, il enleva la ferme de Stortigliana, tourna notre
gauche, et cette partie de l'armée française fut mise dans un grand
désordre. Nos troupes renoncèrent alors à la défense du fossé, se
rapprochèrent de Marengo, et, se trouvant menacées sur les deux flancs,
se mirent en mesure d'évacuer le village et de commencer leur retraite,
qui s'opéra avec lenteur et en bon ordre: la direction fut prise sur San
Giuliano et en marchant parallèlement à la grande route. Ce combat
meurtrier avait réduit les bataillons au quart de leurs forces.
L'artillerie avait produit de grands effets; mais, accablée par une
artillerie très-supérieure, presque toutes nos pièces avaient été
démontées: il n'en restait que cinq, pendant la retraite, en état de
faire feu.

La soixante-douzième demi-brigade de la division Monnier présenta un
beau spectacle dans le moment de cette retraite: formée en bataille dans
cette plaine entièrement unie, chargée par un gros corps de cavalerie,
et complétement enveloppée, elle ne montra pas la moindre crainte: les
deux premiers rangs firent feu sur leur front, tandis que le troisième
fit demi-tour et feu en arrière; et la cavalerie ennemie se retira sans
l'avoir entamée.

Il était près de cinq heures, et la division Boudet, sur laquelle
reposaient notre salut et nos espérances, n'était pas arrivée. Enfin,
peu après elle nous rejoignit. Le général Desaix la précéda de quelques
moments, et vint rejoindre le premier consul. Il trouvait l'affaire dans
ce fâcheux état, il en avait mauvaise opinion. On tint à cheval une
espèce de conseil auquel j'assistai; il dit au premier consul: «Il faut
qu'un feu vif d'artillerie impose à l'ennemi, avant de tenter une
nouvelle charge; sans quoi elle ne réussira pas: c'est ainsi, général,
que l'on perd les batailles. Il nous faut absolument un bon feu de
canon.»

Je lui dis que j'allais établir une batterie avec les pièces encore
intactes et au nombre de cinq; en y joignant cinq pièces restées sur la
Scrivia, et venant d'arriver, et, de plus, les huit pièces de sa
division, j'avais une batterie de dix-huit pièces. «C'est bien, me dit
Desaix; voyez, mon cher Marmont, du canon, du canon, et faites-en le
meilleur usage possible.» Les dix-huit pièces furent bientôt mises en
batterie. Elles occupaient la moitié de droite du front de l'armée, tant
ce front était réduit. Les pièces de gauche étaient à la droite du
chemin de San Giuliano. Un feu vif et subit causa d'abord de
l'hésitation à l'ennemi, et ensuite l'arrêta. Pendant ce temps, la
division Boudet se formait, partie en colonne d'attaque par bataillon,
et partie déployée. Quand le moment fut venu, le premier consul la
parcourut, et l'électrisa par sa présence et quelques paroles: après
environ vingt minutes de feu de cette artillerie, l'armée se porta en
avant. Ma batterie fut bientôt dépassée, et je donnai l'ordre de suivre
le mouvement. Je fis faire demi-tour à mes pièces pour marcher, mais
j'avais peine à l'obtenir. Les canonniers tiraient, malgré moi, par les
grands intervalles de nos petits bataillons. Enfin le mouvement général
s'était successivement établi pièce par pièce, et j'étais arrivé à la
gauche près du chemin où étaient trois bouches à feu, deux pièces de
huit, et un obusier servi par des canonniers de la garde des consuls; à
force de menaces, je les mettais en mouvement, et les chevaux étaient à
la hauteur des pièces, à la prolonge, pour faire le demi-tour, quand
tout à coup je vis en avant de moi et à gauche la trentième
demi-brigade en désordre et en fuite. Je fis remettre promptement les
trois bouches à feu en batterie et charger à mitraille; mais j'attendis
pour faire tirer. J'aperçus à cinquante pas de la trentième, au milieu
d'une fumée épaisse et de la poussière, une masse en bon ordre; d'abord
je la crus française, bientôt je reconnus que c'était la tête d'une
grosse colonne de grenadiers autrichiens. Nous eûmes le temps de tirer
sur elle quatre coups à mitraille avec nos trois bouches à feu, et,
immédiatement après, Kellermann, avec quatre cents chevaux, reste de sa
brigade, passa devant mes pièces, et fit une charge vigoureuse sur le
flanc gauche de la colonne ennemie, qui mit bas les armes. Si la charge
eût été faite trois minutes plus tard, nos pièces étaient prises ou
retirées; et peut-être que, n'étant plus sous l'influence de la surprise
causée par les coups de canon à mitraille, la colonne ennemie aurait
mieux reçu la cavalerie. Il en aurait peut-être été de même si la charge
eût précédé la salve; ainsi il a fallu cette combinaison précise pour
assurer un succès aussi complet, et, il faut le dire, inespéré. Jamais
la fortune n'intervint d'une manière plus décisive; jamais général ne
montra plus de coup d'oeil, plus de vigueur et d'à-propos que Kellermann
dans cette circonstance. Trois mille grenadiers autrichiens, à la tête
desquels se trouvait le général Zach, quartier-maître général, chef
véritable de l'armée, furent sabrés ou pris. Cette réserve de l'armée
avait été mise en mouvement à l'instant où notre nouvelle résistance
avait exigé un nouvel effort. Deux mille hommes de cavalerie
autrichienne, placés à une demi-portée de canon, virent tout ce désordre
sans tenter d'y remédier. En chargeant les quatre cents chevaux
français, ils pouvaient facilement reprendre leurs prisonniers et tout
réparer; leur repos couvrit de honte leur commandant.

Voilà les circonstances exactes de la crise de la bataille de Marengo.
C'est sous mes yeux mêmes et à quelques pas de moi que tout cela s'est
passé. On a beaucoup discuté sur cet événement; mais les choses furent
telles que je viens de les raconter. Kellermann avait été mis aux ordres
du général Desaix; il avait pour instruction de suivre le mouvement des
troupes et de charger quand il verrait l'ennemi en désordre et
l'occasion favorable. Il a reconnu, en homme habile, l'urgence des
circonstances, car c'est quand le désordre commençait chez nous, et non
pas chez l'ennemi, qu'il a chargé et qu'il a exécuté sa résolution avec
une vigueur incomparable. Il est absurde et injuste de lui contester la
gloire acquise dans cette mémorable circonstance et l'immense service
qu'il a rendu. Les trois mille prisonniers faits à la fin de la journée
décidèrent la question: la bataille était gagnée. L'ennemi se replia
rapidement sur la Bormida; et, comme la brigade Saint-Cyr, après avoir
évacué le village de Castel-Ceriolo, s'y reporta, vivement appuyée par
la garde, l'ennemi, craignant de perdre les ponts nécessaires à sa
retraite, accéléra sa marche pour les couvrir. Redoutant de voir tomber
son canon entre nos mains, il précipita son mouvement rétrograde; et
moi, avec une artillerie si inférieure en nombre, après avoir été
accablé pendant toute la journée par le feu de l'ennemi, j'eus la
consolation d'exercer à mon tour mes poursuites avec mes dix-huit
bouches à feu contre une seule batterie restée à son arrière-garde. La
nuit étant venue, et la Bormida repassée, le combat fut terminé.

Telle fut la bataille de Marengo. Les troupes se conduisirent avec
bravoure et constance, les généraux avec habileté et présence d'esprit,
les Autrichiens avec lenteur et mollesse; mais tout ce que l'on a dit et
écrit du changement de front en arrière, à gauche, de ce poste de
Castel-Ceriolo conservé pendant toute la bataille, pour de là déboucher
sur les derrières de l'ennemi au moment de la retraite, est pure
supposition et invention faite après coup [2]. On se retira par où l'on
était venu, en suivant la direction de la grande route et en bon ordre.
Il aurait été beau effectivement, avec une armée inférieure en nombre,
si affaiblie, se composant, à quatre heures du soir, à peine de quinze
mille hommes, qui commençait un mouvement rétrograde dont on ne pouvait
prévoir le terme, mouvement rétrograde de plus d'une lieue; il aurait
été beau, dis-je, de laisser dans un poste ouvert comme le village de
Castel-Ceriolo deux mille hommes qui se seraient trouvés séparés de
l'armée par trois mille toises! Ces deux mille hommes auraient été pris,
et bien plus facilement que les vingt-sept bataillons de Blenheim ne le
furent à la journée de Hochstett. Il y aurait eu de la démence dans une
pareille disposition, et personne, dans l'armée, n'était capable d'en
avoir la pensée.

[2] À cette occasion, je conterai un fait curieux.

Le récit de cette bataille, publié dans le bulletin officiel, était, à
quelques circonstances près, assez vrai. Le département de la guerre
reçut l'ordre de développer cette narration et d'y joindre les plans.
Cinq ans plus tard, l'Empereur se fit représenter ce travail; il en fut
mécontent, le biffa, et dicta une autre relation, dans laquelle la
moitié à peine était vraie, et prescrivit au Dépôt de préparer pour le
_Mémorial_ le récit d'après ces données. Enfin, trois ans après,
l'Empereur voulut encore revoir ce travail: il lui déplut, et eut le
sort du premier; enfin il en rédigea un autre, où tous les faits sont
faux. Un ingénieur géographe, ayant gardé par devers lui les deux
premières relations, les a publiées pendant la Restauration, et toutes
les trois se trouvent dans le même volume du _Mémorial_, avec les
planches. Ce document est fort curieux.

(_Note du duc de Raguse._)

Comme toutes les batailles longtemps disputées, perdue pendant une
partie de la journée, un dernier coup de vigueur, après tant d'heures
de lassitude, vers le soir, a ramené à nous la fortune et la victoire.
Ce succès nous coûta le général Desaix: c'était le payer aussi cher que
possible. Desaix ne prononça point les belles paroles qu'on a mises dans
sa bouche: il reçut une balle au coeur et tomba roide mort sans proférer
un mot. La douleur fut grande dans l'armée. On lui a attribué des
pressentiments sur sa fin prochaine. Il avait dit quelques jours
auparavant: «Je crains que les boulets d'Europe ne me reconnaissent
plus.»

Le général Desaix était un homme bien né. Fort pauvre, élève du roi à
l'école militaire d'Effiat, il n'avait pas montré dans son enfance le
germe des qualités qui se sont développées chez lui. Timide et craintif
en commençant sa carrière, il parut même manquer d'une sorte d'élévation
et ne pas sentir le feu sacré qui le dévora plus tard, car il demanda et
obtint une place d'adjoint aux commissaires des guerres, qu'il échangea
contre l'épaulette, en quittant le régiment d'infanterie de Bretagne, où
il était officier. Son peu de fortune en fut cause. Mais bientôt les
qualités qui devaient le distinguer si éminemment se développèrent, et
il revint au métier pour lequel la nature l'avait formé. Il montra
activité, intelligence et bravoure, et son avancement fut rapide. Plus
il s'éleva, plus il se trouva à sa place. Il était déjà général de
division quand je l'ai connu.

Il aimait la gloire avec passion; son âme pure, son coeur droit, étaient
capables d'en connaître le prix; mais il voulait qu'elle fût dignement
acquise et méritée. Il était doué de la plus haute intelligence de la
guerre et d'une activité constante; sobre et simple, sa simplicité était
souvent poussée jusqu'à la négligence; d'un commerce doux, égal, ses
manières polies sans affectation et sa politesse venaient du coeur.

Une élocution facile, assez d'instruction, et le goût d'en acquérir
toujours, rendaient sa conversation agréable; il avait l'esprit
observateur, un grand calme habituel et quelque chose de mélancolique
dans le caractère et dans la figure; sa taille était haute et élancée.
Personne n'était plus brave que lui, et de cette bravoure modeste qui
n'attache pas de prix à être remarquée. Homme de conscience avant tout,
homme de devoir, sévère pour lui, homme de règle pour les autres, sa
bonté tempérait sa sévérité; d'une grande délicatesse sous le rapport de
l'argent, mais d'une économie allant jusqu'à l'avarice; estimé de tout
ce qui l'approchait, sa mort a été une grande perte pour la France.
Comme il était véritablement modeste et sans ambition, il eût été entre
les mains de Bonaparte un instrument utile, dont il ne se serait jamais
défié; et peut-être, par la sagesse de son esprit, par la position
élevée qu'il aurait eue près de lui, aurait-il exercé, dans quelques
circonstances, une influence utile; mais il devait nous être enlevé à la
fleur de l'âge: il avait trente-deux ans quand la mort le frappa. Une
circonstance singulière a marqué sa destinée: émule du général Kléber,
tous les deux, avec des facultés et des caractères si différents, ont
brillé en même temps d'un semblable éclat. On pouvait comparer leurs
actions et leur gloire; leurs deux noms contemporains étaient prononcés
avec le même respect, et ces deux émules, ces deux rivaux, séparés
depuis peu, sont morts tous les deux le même jour et à la même heure, à
huit cents lieues de distance, l'un en Europe et l'autre en Afrique. Le
premier consul regretta sincèrement le général Desaix.

Deux officiers, qui, depuis, ont eu différente célébrité, servaient près
de lui, Savary et Rapp. Par égard pour sa mémoire, le premier consul les
attacha à sa personne, et les fit ses aides de camp. J'eus l'occasion de
reconnaître, en cette circonstance, le degré de sensibilité de coeur de
Savary. À la fin de la bataille, au milieu de ma grande batterie, il me
demanda où était le général Kellermann, auquel il portait des ordres, et
je le lui indiquai. Le lendemain, causant avec lui de la mort du général
Desaix: «C'était pendant que je vous parlais hier que cela s'est passé,
me dit-il; quand je suis revenu et que je l'ai trouvé mort, jugez quelle
a été ma sensation; et je me suis dit tout de suite: Qu'est-ce que tu
vas devenir?»

Quelle naïveté et quelle candeur dans l'égoïsme! C'est à l'instant où il
voit mourir son général, son protecteur, son père adoptif, son ami, un
homme déjà illustre, c'est alors que toutes ses pensées et ses
sensations se concentrent sur lui-même. L'impression que je reçus dans
ce moment ne s'est jamais effacée, et je n'ai pas pu me refuser à la
consigner ici.

L'armée autrichienne a combattu à Marengo avec quarante-cinq mille
hommes, et l'armée française ne s'élevait pas au delà de vingt-huit
mille. Ainsi cette bataille est, pour les temps modernes, une des plus
petites, eu égard au nombre des combattants, tandis qu'elle est une des
plus importantes par ses résultats. Nous avions perdu beaucoup de monde,
et les Autrichiens étaient plus en mesure que nous de recommencer; mais
l'opinion était restée en notre faveur, et l'opinion, pendant un temps
donné, fait souvent plus que le positif sur les affaires humaines. Une
bataille bien disputée est ordinairement perdue deux ou trois fois avant
d'être gagnée; le dernier moment est le moment capital, c'est la fin de
la partie, et presque toujours le vainqueur a employé tous ses moyens.
Ainsi, dans ce cas, et quand une armée battue a encore des ressources,
quand elle a le sentiment de ses forces et surtout du courage dont elle
a fait preuve et de ce qu'elle vaut, rien n'est plus sage que de tenter
la fortune de nouveau le lendemain; c'est un parti auquel on se résout
rarement, parce que les chefs mêmes sont subjugués par la crainte; mais,
s'ils savaient se mettre au-dessus de ce sentiment, ils s'en
trouveraient bien et triompheraient souvent. Si les Autrichiens avaient
appelé à eux toutes leurs garnisons (et elles pouvaient arriver assez à
temps pour leur servir au moins de réserve), ils auraient pu livrer une
seconde bataille, et nous n'étions pas en état de la soutenir. L'arrivée
successive des corps de Suchet et de Masséna nous donnait, il est vrai,
des chances favorables; mais, pour s'en garantir, il fallait se presser.
Je doute que ces considérations aient frappé les généraux autrichiens.
Toutefois leurs moyens, sur place, étaient de beaucoup supérieurs aux
nôtres: ils avaient un matériel complet et en bon ordre, le nôtre était
détruit, nous étions sans munitions, et les corps étaient réduits à
presque rien. Attaqués de nouveau, nous aurions certainement été battus.

Et cependant, je dois en convenir, dans les intérêts généraux de
l'Autriche, ils firent une chose raisonnable; ils suivirent un bon
principe de guerre, celui «de tout sacrifier pour se mettre en
communication avec sa frontière, et pour retrouver sa ligne d'opération
naturelle quand on l'a perdue.» Mais ce principe est subordonné à la
faculté de rétablir soi-même cette ligne, et ils le pouvaient. D'un
autre côté, il était si important pour nous de retrouver toutes les
places du Piémont, et si incertain de battre de nouveau l'armée
autrichienne, qu'une transaction qui devait remettre chacun à sa place
était particulièrement avantageuse à l'armée française. Aussi, aux
premières propositions faites, je vis quel en serait le résultat. La
négociation fut courte, on convint d'un armistice; le chemin du Mincio
serait ouvert à l'armée autrichienne, et les quatorze places ou forts
occupés par les Autrichiens nous seraient remis. Cette convention nous
rendait maîtres de la moitié de l'Italie, et nous assurait les moyens
de conquérir plus tard le reste. On peut juger de l'effet produit dans
l'armée, en Italie, en France et dans toute l'Europe, par ce traité,
réalisant des avantages si complets, si prompts, si étendus, que
l'esprit n'avait pu ni les deviner ni les concevoir d'avance. La France
avait retrouvé son rang en Europe, l'Italie son indépendance,
c'est-à-dire son titre d'État indépendant; et le général Bonaparte, dans
une campagne si courte et si heureuse, s'était surpassé lui-même, et
couvert d'un nouvel éclat sur cette terre si féconde pour lui, le
berceau de sa gloire et de sa grandeur.

Les Autrichiens crurent tellement à la victoire, que, vers les quatre
heures, le général Mélas quitta le champ de bataille et abandonna la
poursuite à ses lieutenants. Il rentra à Alexandrie, d'où il expédia
partout des courriers avec des cris de victoire, destinés à se changer
promptement en récits funestes. Sa faute fut impardonnable: il devait
bien penser qu'un homme du caractère, de la réputation de Bonaparte, ne
pouvait pas laisser la journée entière s'écouler sans tenter un nouvel
effort. Malgré les succès obtenus depuis le matin, il ne lui était pas
encore permis de regarder la bataille comme gagnée. Les événements de la
guerre ont presque toujours pour cause les mouvements du coeur humain:
un général habile doit toujours avoir présent à l'esprit le caractère de
son ennemi et en tirer les inductions convenables pour régler sa
conduite et sa manière d'agir.

L'armée autrichienne retournée sur le Mincio, les places du Piémont
remises aux troupes françaises, le premier consul s'occupa du
rétablissement de la République italienne: il donna une nouvelle vie à
ce pays. Toute cette population éprouva une profonde joie et un
véritable bonheur d'être délivrée des Autrichiens: l'avenir semblait lui
promettre les plus belles et les plus vastes destinées. Le premier
consul, en se refusant à les remplir, s'est ôté un appui qui, dans le
malheur, ne lui aurait jamais manqué. En calculant toujours froidement
les intérêts de son orgueil et leur sacrifiant tout, il s'est procuré
momentanément des jouissances, mais il les a payées cher. Il a compté
pour rien le voeu légitime des peuples, et plus qu'un autre il en
connaissait l'efficacité; car primitivement sa puissance n'avait pas eu
d'autre base. Les Italiens, si remarquables par leurs lumières, par leur
esprit, par la douceur de leurs moeurs, si riches par la possession du
sol le plus fertile de l'Europe, si favorisés par le plus délicieux
climat, si grands par le souvenir de ce qu'ils ont été, ne formaient
alors, ne forment encore qu'un voeu, qu'un désir, n'ont qu'un besoin:
c'est de devenir une nation, de retrouver l'indépendance politique
qu'ils ont perdue depuis tant de siècles d'oppression, et de voir réuni
en un tout compact tant de parties homogènes. Leur langue est la même;
les plus hautes montagnes ou la mer les environnent de toutes parts, et
ils possèdent tous les moyens nécessaires à leur conservation, à leur
défense, à leurs besoins. Si Bonaparte, s'élevant au-dessus d'une
politique vulgaire et d'une ambition commune, avait rempli ce voeu,
avait fondé sans arrière-pensée, et dans l'intérêt propre de ce pays, un
grand État en Italie, la France eût trouvé en cette puissance un allié
fidèle, contribuant puissamment à maintenir sa suprématie en Europe et
le repos du monde. C'est dans l'intérêt et l'honneur des peuples que
sont les bases véritables d'une politique durable: mais c'est un langage
que Bonaparte n'a jamais compris.

En abordant ainsi d'avance cette grande question, peut-être est-ce le
lieu de l'approfondir davantage et de voir quelles sont les raisons,
dérivant de la nature des choses, qui s'opposent à l'exécution des voeux
que forment beaucoup d'Italiens.

La division de ce pays, si ancienne, donne aux Italiens en général un
esprit de localité dont le reste de l'Europe n'offre pas d'exemple au
même degré. Cet esprit est un grand obstacle, on ne peut pas en
disconvenir, et l'existence de plusieurs grandes villes riches,
populeuses et toutes ayant des droits à peu près égaux à la suprématie
et à devenir capitales, ajoute encore aux embarras. Si l'obstacle est
vraiment invincible, la solution la plus raisonnable aurait peut-être
été celle-ci: diviser toute l'Italie en quatre ou cinq États, de manière
à en faire des portions compactes et ayant de la consistance; placer à
la tête de chacun d'eux une des grandes villes que le pays possède, et
lier tous les États par des devoirs politiques et une communauté
d'intérêts permanents; faire ainsi de l'Italie une confédération à la
tête de laquelle un protecteur se serait placé comme chef suprême, avec
un titre quelconque; enfin faire quelque chose d'analogue, soit au
Saint-Empire romain, soit à la Confédération germanique. Il est probable
que les Italiens auraient été satisfaits: et peut-être que ce système
eût mené avec le temps à l'unité. Mais il aurait fallu que le chef
suprême respectât cette indépendance devenue son ouvrage, que son
pouvoir n'eût rien de tyrannique et devînt essentiellement protecteur.

Le plus grand mouvement fut imprimé aux choses militaires; on s'occupa
de donner à cette armée de réserve, formée à la hâte, une bonne
organisation. L'armée d'Italie, qui avait défendu Gênes et le Var, entra
dans la composition de la nouvelle. On ordonna la destruction des places
du Piémont, destinées à défendre le passage des Alpes du côté de la
France, et, par conséquent, à nous empêcher de déboucher en Italie.
Cette mesure était sage et prudente. Chassés d'Italie, ces places nous
étaient d'une faible utilité, parce que leur résistance présumée ne
pouvait pas égaler le temps nécessaire tout à la fois pour rétablir nos
pertes et atteindre la saison favorable pour traverser les montagnes. À
chaque évacuation de l'Italie, elles devaient donc tomber au pouvoir de
l'ennemi et mettre ensuite obstacle à chacune de nos invasions. Après
une discussion approfondie dans un conseil où j'assistai, à Milan, chez
le premier consul, leur destruction fut résolue. On se contenta de
former des projets pour Alexandrie et de s'occuper de rendre cette place
d'une force telle, qu'on fût obligé de réunir des moyens immenses pour
en entreprendre le siége, de lui donner la capacité nécessaire pour
renfermer de très-grands approvisionnements de toute espèce et servir
d'asile à une armée inférieure et battue. Ces bases posées, le général
Chasseloup, l'ingénieur de cette grande époque, fut chargé de faire les
projets et de diriger les travaux. J'aurai l'occasion de revenir sur
cette vaste et belle conception militaire.



LIVRE SIXIÈME

1800-1804

Sommaire.--Masséna commande l'armée d'Italie.--Fête du 14 juillet à
Paris.--Brune remplace Masséna.--Reprise des hostilités.--Campagne de
1800 à 1801 en Italie.--Retraite des Autrichiens.--Passage du Mincio
(26 décembre).--Davoust et Brune.--L'armée sur l'Adige (31 décembre
1800).--Entrée à Vérone.--Macdonald débouche du Splügen.--Armistice de
Trévise.--Visite au général en chef.--Le colonel Sébastiani--Démolition
des places fortes.--Fénestrelles.--Mantoue.--Paix de
Lunéville.--Davoust.--Retour de Marmont à Paris.--Rétablissement du
culte catholique (1802).--Le Code civil.--Institution de la Légion
d'honneur.--Marmont inspecteur général d'artillerie.--Message du roi
d'Angleterre.--Déclaration de guerre.--Distribution de l'armée sur les
côtes.--L'Américain Fulton.--Polémique concernant les bateaux
plats.--Stratégie navale.--Villeneuve et Calder.--Confiance de
l'Empereur dans le succès de l'expédition en Angleterre.--Entretien
d'Augsbourg.--Le général Foy.--Marmont au camp d'Utrecht.


Le général Masséna fut nommé général en chef de la nouvelle armée. Ce
commandement lui était dû à tous les titres. Sa défense de Gênes avait
été belle; il n'avait cédé qu'à la plus impérieuse nécessité et en
faisant une capitulation conforme à l'intérêt public. Les troupes
avaient éprouvé une disette véritable. Quoique le premier consul ait
voulu rabaisser le mérite de la défense en disant que jamais les
distributions n'avaient manqué, il n'est pas moins vrai que les troupes
avaient beaucoup souffert. On ne pouvait pas aller plus loin; il était
très-avantageux d'obtenir, dans la circonstance, que les troupes ne
fussent pas prisonnières de guerre. Le général Masséna, en prenant le
commandement de l'armée, conserva son général d'artillerie, le général
de division la Martillière, homme très-estimé et très-considéré dans
l'arme, mais fort appesanti par l'âge. Cette préférence sur moi était
juste, et j'y souscrivis sans regret. Nommé général de division, je
retournai en France reprendre ma place au conseil d'État. Toutefois,
avant de partir, j'ordonnai à l'arsenal de Turin de grands travaux. Cet
établissement, sans doute l'un des plus beaux de l'Europe, offre
d'immenses ressources, et, en peu de temps, il suffit aux plus grandes
créations. J'avais depuis longtemps la pensée de faire adopter en France
d'autres calibres et de substituer les pièces de six aux pièces de huit
et de quatre. Ce calibre étant en usage en Piémont, je profitai de la
circonstance pour faire un essai, et j'ordonnai de fondre et de couler
cent pièces de six dans les dimensions et d'après les tables de
l'artillerie piémontaise, et de construire tous les caissons et les
voitures nécessaires à cet équipage. Cette prévoyance me fut très-utile.
J'en recueillis les fruits; car, revenu plus tard à l'armée, j'eus à ma
disposition ce magnifique matériel, qui me servit puissamment dans la
campagne suivante.

La bataille de Marengo avait eu lieu le 14 juin: à cette époque encore,
et pendant quelques années depuis, on célébrait la fête du 14 juillet.
Dès le commencement du Consulat, on avait proscrit toutes ces fêtes
infâmes qui rappelaient les crimes et les malheurs de la Révolution,
comme le 10 août, le 21 janvier, etc. Mais on regardait le 14 juillet
comme le jour où les institutions anciennes, la féodalité, les
priviléges, avaient été renversés, et où les idées nouvelles avaient
triomphé. Il était raisonnable, dans la nuance politique d'alors, d'en
consacrer le souvenir et de regarder ce jour comme un jour de triomphe;
aussi Bonaparte s'est-il bien gardé de s'éloigner trop tôt en apparence
de cette doctrine. Le 14 juillet, depuis l'établissement du Consulat,
fut donc fêté d'une manière solennelle. On se rendit au Champ de Mars en
grand cortége, et une circonstance, ménagée avec habileté, rehaussa
beaucoup l'éclat de cette fête. Les drapeaux pris sur les Autrichiens à
Marengo avaient été confiés à la garde des consuls: la marche de cette
garde fut calculée de manière à arriver ce jour-là même. Après avoir
couché à deux lieues de Paris, elle entra au Champ de Mars au milieu de
la cérémonie, en belle tenue, mais encore couverte de la poussière de
la bataille, portant ses trophées déployés, aux acclamations
universelles. L'arrivée de cette belle troupe, venant de combattre il y
avait si peu de temps, à une si grande distance, présentant l'image
d'une députation de l'armée victorieuse, produisit sur les esprits le
plus grand effet. J'assistais à cette fête en qualité de conseiller
d'État. Une circonstance me montra combien souvent les gens les plus
distingués, étrangers aux choses qu'ils n'ont pas apprises, sont
ridicules en en parlant. Placé au balcon de l'École militaire, à côté
d'un de mes collègues, M. Devaisnes, homme qui a eu une des plus grandes
réputations d'esprit de son temps, et qui a été premier commis sous M.
Turgot, et un des chefs marquants de la Société des économistes, me fit
beaucoup de questions sur la bataille de Marengo, et finit par me
demander si la plaine où nous avions combattu était plus grande que le
Champ de Mars. Cette ineptie si forte est à peine croyable; mais, sans
tomber dans une aussi grande erreur, combien de fois ne m'est-il pas
arrivé d'entendre des hommes revêtus du pouvoir, gens de mérite et de
capacité, trancher des questions militaires de la manière la plus
décidée et la plus absurde; et jamais on n'est parvenu à leur inspirer
plus de modestie et de défiance d'eux-mêmes. L'habitude de la parole,
qui leur est propre, et dont les gens de guerre sont en général
dépourvus, leur fait supposer ceux-ci très-inférieurs en intelligence,
tandis que les facultés nécessaires au commandement des armées sont,
sans contredit, les plus grandes, les plus sublimes; elles doivent être
disponibles dans un temps donné; elles supposent ce mélange d'esprit et
de caractère, base de la puissance de l'homme: l'esprit pour voir, la
volonté pour agir. Ces fonctions sont si difficiles, que jamais général
illustre ne fut exempt de commettre des fautes; les plus célèbres et les
meilleurs généraux s'en rendent moins souvent coupables; leurs qualités,
au surplus, ne sont complètes que lorsqu'ils réunissent le positif du
métier avec une profonde connaissance du coeur humain. Par l'exercice de
ces hautes fonctions, les peuples reposent en paix, et leur salut est le
prix des sacrifices que font de leur sang et de leur vie les gens de
guerre. Le prix de pareils services doit tout à la fois consister dans
la considération accordée à l'esprit supérieur, et dans la
reconnaissance méritée par le dévouement. Une classe nombreuse,
influente, se refuse aujourd'hui à reconnaître ces vérités; mais le
sentiment des peuples est plus d'accord avec la justice.

Je passai deux mois à Paris, occupé des travaux du conseil d'État; mais
bientôt je fus rappelé à des fonctions qui étaient plus de mon goût: je
fus renvoyé à l'armée. Masséna, déplacé pour quelques torts
d'administration, fut remplacé par le général Brune, dont le nom, par le
plus singulier caprice de la fortune, se rattachait aux victoires
remportées sur les Russes et les Anglais dans la Nord-Hollande. C'était
un homme médiocre et incapable; j'aurai bientôt l'occasion de le faire
connaître. Il ne trouva rien de prêt en arrivant à l'armée, et cependant
l'armistice conclu avec les Autrichiens était au moment de finir;
l'artillerie n'avait reçu aucune organisation; tout était dans l'état où
je l'avais laissé. Le général la Martillière n'ayant plus aucune
activité, son remplacement parut indispensable, et le choix de son
successeur tomba sur moi: je me rendis sans retard en Italie;
l'armistice étant prolongé, je mis à profit le temps qui m'était
accordé.

Je me félicitai beaucoup alors de ma prévoyance. Les ordres donnés en
partant de Turin ayant été exécutés, j'y trouvai les éléments d'un
équipage de cent bouches à feu tout neuf. En redoublant d'activité et de
moyens, il fut terminé au bout d'un mois dans son ensemble et dans ses
détails: je multipliai les ateliers de réparation, et, deux mois après,
l'armée d'Italie avait cent soixante bouches à feu attelées, avec
doubles approvisionnements, aussi attelés: un grand parc, des dépôts de
munitions en échelons, cinq millions de cartouches, enfin tout ce qui
est nécessaire pour livrer plusieurs grandes batailles et fournir aux
consommations de la campagne la plus active. J'organisai avec le même
soin un équipage de siége de cent vingt bouches à feu, commandé par le
général Lacombe-Saint-Michel. Enfin je donnai à cette artillerie un tel
développement, qu'après avoir pourvu aux besoins des divisions je formai
une réserve de cinquante-quatre bouches à feu, vingt-quatre servies par
l'artillerie à pied, et composées par moitié de pièces de douze; et
trente autres servies par l'artillerie à cheval. Cette réserve,
habituellement sous les ordres du célèbre Laclos, alors général de
brigade d'artillerie, formait mon commandement personnel. C'était ma
division, la troupe à la tête de laquelle je me réservais de combattre
et d'arriver rapidement au milieu d'un engagement général, pour écraser
le point contre lequel elle serait dirigée et assurer la victoire. Cette
artillerie était la plus nombreuse, la plus belle et la mieux outillée
qu'aucune armée française eût eue depuis le commencement de la guerre.

L'armée était organisée en quatre corps et une réserve; chaque corps
composé de deux divisions assez faibles. L'artillerie de chaque division
était servie par l'artillerie à pied, et la réserve du corps,
indépendante de la grande réserve, se composait d'une compagnie
d'artillerie à cheval, d'après ce principe que l'artillerie à cheval,
pouvant se mouvoir rapidement, peut être chargée de remplir divers
objets.

Il y avait deux belles divisions de cavalerie, auxquelles était attachée
aussi une nombreuse artillerie. Enfin l'armée, forte, belle,
admirablement bien pourvue de toutes choses, composée de soldats
aguerris, dont le courage et la confiance étaient soutenus par le
souvenir de Gênes et de Marengo, n'avait besoin que d'un chef. Mais ce
chef lui manquait.

Brune n'avait jamais servi quand la Révolution éclata. Prote
d'imprimerie et membre du club des Jacobins, ensuite du club des
Cordeliers, il se lia avec Danton. À l'époque de l'invasion des
Prussiens, Paris fournit troupes, chevaux et moyens de toute espèce.
Brune fut employé à la réquisition des chevaux. Comme à cette époque les
moyens les plus prompts et les plus violents étaient préférés, on le
chargea d'arrêter les voitures dans les rues et de les faire dételer. On
le nomma adjudant général pour lui donner une sorte d'autorité; et le
voilà en fonctions avec sa grande taille et ses grands bras, barrant le
boulevard et mettant les chevaux entre les mains des employés des
équipages. Tels furent son début et son premier fait d'armes. Sa liaison
avec Danton le fit choisir pour commander une armée révolutionnaire; il
reçut à cette occasion le grade de général de brigade et fut envoyé à
Bordeaux avec trois mille hommes, servant d'escorte aux représentants et
au terrible instrument de mort qui les accompagnait. On doit dire ici,
par esprit de justice et de vérité, qu'il ne fut nullement sanguinaire
dans cette horrible mission; il contribua, au contraire, à diminuer les
maux redoutés à son arrivée: les habitants de Bordeaux en ont, longtemps
après, conservé le souvenir. De retour à Paris, il fut employé à l'armée
de l'intérieur, se trouva au 13 vendémiaire, et de cette époque date sa
connaissance avec Bonaparte. Il était l'un des courtisans et des
familiers de Barras, il fut envoyé à l'armée d'Italie à la fin de notre
immortelle campagne de 1796, et servit, comme général de brigade, à la
division Masséna. À l'occasion d'une petite affaire à Saint-Michel, on
lui fit une réputation de bravoure dont jamais il ne fut digne. Le
général Bonaparte s'en engoua, on ne sait pourquoi: il céda sans doute
pour celui-ci, comme pour Gardanne et pour tant d'autres mauvais
officiers, à l'effet toujours produit sur lui par une grande taille. Il
devint général de division, reçut plus tard le commandement du corps
d'armée dirigé contre la Suisse, et prit Berne. De là il eut le
commandement de l'armée gallo-batave, et se trouvait dans ce pays lors
du débarquement des Anglais et des Russes en 1799. Il battit l'ennemi,
ou plutôt ses troupes le battirent par miracle, car il fut étranger à
leurs succès (ainsi que je le raconterai quand je parlerai de la
Hollande), et passa dans l'Ouest, qu'il pacifia, vint commander la
deuxième armée de réserve, à Dijon, devenue plus tard l'armée des
Grisons, et enfin arriva en Italie au commencement de septembre 1800,
pour remplacer Masséna et commander cette belle armée d'Italie, alors
forte de soixante mille hommes d'infanterie, dix mille chevaux et cent
soixante bouches à feu attelées.

Brune était alors âgé de trente-sept ans; il avait beaucoup lu, mais il
avait mal digéré ses lectures, et tous ses souvenirs étaient confus: sa
tête ressemblait à une bibliothèque dont les volumes sont mal rangés.
Sans manquer d'esprit et de finesse, il était obscur et embrouillé dans
son langage; tout à fait sans courage et sans caractère, son coeur était
sans méchanceté: on pouvait même le dire bon homme. Il aimait l'argent,
prenait volontiers, mais donnait de même; souvent prodigue dans ses
dons, il n'a presque rien laissé en mourant. La fortune l'a favorisé au
delà de toute expression dans le cours de sa carrière; car, sans
talents, sans courage, sans aptitude et sans instruction militaire, il a
attaché son nom à d'assez grands succès. Les souvenirs et les hommes de
la Révolution avaient beaucoup d'attraits pour lui.

Voilà le chef qui nous fut donné. Le général Oudinot était son chef
d'état-major; Davoust commandait la cavalerie; Chasseloup, le génie. Il
s'établit une parfaite harmonie, entre nous quatre. Dès ce moment, nous
résolûmes de conduire l'armée et d'agir toujours dans le même sens, sur
l'esprit du général en chef, et, à cet effet, de ne le perdre jamais de
vue. Mais, malgré cet accord et nos soins, nous ne pûmes jamais le
décider à entreprendre des opérations dont le succès était certain et
qui auraient rendu cette campagne très-brillante: il nous échappait tout
à coup, et, après avoir tendu le ressort péniblement, la moindre
circonstance le remettait au point de faiblesse et d'atonie dont nous
l'avions tiré.

L'armistice fut dénoncé, et les troupes sortirent de leurs cantonnements
pour entrer en campagne. Le quartier général fut établi à Brescia. Une
simple démonstration fit repasser le Mincio à l'armée autrichienne, dont
une grande partie s'était établie, pour vivre, en avant de cette
rivière, et les deux armées furent placées sur leur terrain naturel pour
opérer et pour combattre. L'armée autrichienne, très-belle et
très-bonne, dépassait soixante-dix mille hommes. Les souvenirs de la
campagne de l'année précédente étaient présents à son esprit: elle avait
vaincu devant Vérone, à la Trébia et à Novi, pris Mantoue, et chaque pas
avait été marqué par un succès; à la bataille de Marengo, elle avait
soutenu sa réputation, quoique le sort des armes lui eût été contraire.
Reposée et augmentée par des renforts, elle se présentait au combat avec
confiance. Elle était commandée par le général de cavalerie comte de
Bellegarde, homme d'un esprit très-distingué et qui avait pour
quartier-maître général le même baron de Zach, pris à Marengo, l'un des
meilleurs généraux de l'armée autrichienne. Cette formidable armée était
appuyée à deux places, Mantoue et Peschiera, ses flancs couverts par le
lac de Garda et le Pô, et son front par le Mincio. Elle avait donc à
défendre une bonne ligne, fort courte, dont les flancs sont bien
appuyés, et qui se prête merveilleusement aux manoeuvres. Ainsi nous
avions devant nous des obstacles matériels et une brave armée, bien
commandée, à combattre. Eh bien! malgré l'incapacité de notre chef, des
succès constants ont couronné toutes nos entreprises, et il n'a tenu à
rien que l'armée autrichienne ne fût détruite. Mais le général français
fut son sauveur, en se refusant à profiter des occasions favorables
offertes par la fortune plusieurs fois pendant cette courte campagne.

Le Mincio, formant la ligne des Autrichiens, sort du lac de Garda,
traverse Peschiera, où existe un petit port pour recevoir la marine du
lac, et se rend à Mantoue, en faisant diverses sinuosités dans son
cours: une des rives est presque constamment plus élevée que l'autre;
tantôt la rive droite domine, tantôt la rive gauche. Les longs détours
du fleuve forment des coudes très-favorables aux passages de vive force.
Ainsi, pour opérer un passage de l'armée française, il y a deux points
indiqués: ceux de Monzambano et de Molino, près de la Volta; à tous les
deux, la rive droite domine la rive gauche, et un grand rentrant donne
le moyen d'établir des batteries, dont le feu embrasse, de l'autre côté,
un grand espace que l'ennemi ne peut pas disputer. Le premier point est
à trois lieues au-dessous de Peschiera et à une lieue et demie de
Valeggio; le second entre Valeggio et Goïto, en descendant le Mincio. De
son côté, l'ennemi a un point de passage offrant les mêmes avantages:
c'est à Valeggio, situé entre les deux points qui nous sont favorables.
Nous nous réunîmes chez le général en chef, et nous discutâmes sur la
manière d'opérer; je remis un projet, qu'on approuva, et qui réussit,
quoiqu'il ne fût pas exécuté avec précision, ni même complétement dans
l'esprit dans lequel il avait été formé. Au lieu de nous servir des deux
points de passage favorables, Monzambano et Molino, je proposai de n'en
adopter qu'un seul véritable. Mes motifs étaient ceux-ci: en en prenant
deux, nous divisions nos forces, compromettions l'ensemble des
opérations, d'autant mieux que le point de passage des ennemis, s'ils
voulaient manoeuvrer contre nous, leur donnait, par Valeggio, le moyen
de nous séparer en deux, et par conséquent de nous combattre
partiellement. Restait à savoir s'il fallait choisir Monzambano ou
Molino; ce dernier point est d'un accès plus facile, avantage assez
grand; l'ennemi pouvait déboucher, mais il était plus éloigné de
Peschiera et assez loin de Mantoue. Malgré ces considérations, je
conclus pour Monzambano: le passage, une fois opéré sur ce point,
menace la retraite de l'ennemi sur l'Adige, dont on est plus près que
lui. En menaçant l'ennemi vers la Volta, au moyen d'une fausse attaque
pendant le moment de l'opération de Monzambano, on contiendrait toutes
les troupes destinées à former la garnison de Mantoue, et on les
empêcherait de prendre une part active à la bataille, car les troupes
ne s'éloigneraient jamais assez de cette place pour courir le risque de
ne pouvoir s'y jeter aussitôt après le passage effectué, et ainsi nous
aurions dix mille hommes de moins à combattre.

Nos moyens de passage étaient considérables: nous avions assez de
bateaux pour faire plusieurs ponts à la fois. Il fut convenu qu'à
Monzambano on en ferait deux pour déboucher, à la Volta un seul pour
tromper l'ennemi, et qu'on agirait de la manière suivante: après avoir
présenté plusieurs têtes de colonne sur différents points du Mincio, le
corps de droite, commandé par le général Dupont, se présenterait devant
Goïto, y donnerait l'alarme et ferait mine de vouloir s'en emparer de
vive force; pendant la nuit, il viendrait s'établir à Molino, jetterait
son pont, ferait passer quelques troupes sous la protection des
batteries de la rive droite, tandis que le général Suchet, avec le
centre, se placerait devant le débouché de Valeggio pour contenir
l'ennemi. Delmas, avec l'avant-garde, se porterait sur Monzambano et
passerait, soutenu par la gauche, commandée par Moncey, qui, après avoir
masqué Peschiera, viendrait à Monzambano et suivrait Delmas en seconde
ligne, au fur et à mesure de la disponibilité des moyens de passage.
Suchet viendrait passer après Moncey et serait remplacé par Dupont;
celui-ci, pour pouvoir agir avec plus de promptitude, coulerait son
pont, viendrait se mettre en bataille devant Valeggio et opérerait enfin
son passage après Suchet, sur le pont de Monzambano. Ma réserve
d'artillerie devait être placée sur les hauteurs de Monzambano, protéger
les troupes dans leurs mouvements et leur assurer la possession de
l'espace nécessaire à leur déploiement. Tel fut le projet que je
présentai; il fut converti en ordre général pour l'armée. L'opération
commença à s'exécuter comme il avait été convenu, mais le caractère du
général Brune y apporta des modifications; heureusement elles ne furent
pas funestes.

Il arrive presque toujours, à la guerre, mille contre-temps: les chemins
naturellement très-difficiles conduisant à Monzambano furent encore
gâtés par la pluie, et l'équipage de pont, au lieu d'arriver à cinq
heures du matin, le 4 nivôse, n'arriva qu'à neuf heures. Celui qui était
destiné à servir à la fausse attaque de Molino avait joint à l'heure
indiquée: le général Brune, consterné de ce retard, crut devoir remettre
le passage au lendemain, comme si l'inconvénient d'être vu dans ses
premiers travaux n'était pas beaucoup moindre que la remise d'une
opération sur laquelle l'ennemi aurait le temps et les moyens de
connaître nos véritables intentions. En ajournant le passage à
Monzambano, il fallait aussi le suspendre à Molino; mais, au lieu
d'envoyer en toute hâte un officier de sa confiance au général Dupont,
il chargea un officier du général Suchet, retournant près de son
général, de transmettre ce contre-ordre. Soit que cet ordre ne parvînt
pas, ou que la manière dont il fut envoyé ne parût pas de nature à
changer des ordres écrits et des instructions positives et
circonstanciées, il ne fut pas exécuté; peut-être aussi, et cela est
probable, le général Dupont voulut forcer le général en chef à combattre
sur-le-champ: chose semblable arrive souvent dans les armées dont les
chefs ne sont ni craints, ni obéis, ni considérés. En conséquence, le
général Dupont passa et s'éloigna même de la rivière beaucoup plus qu'il
n'aurait dû le faire d'après le plan général: les ennemis accoururent et
le forcèrent à se replier, et, dans la poursuite, ils vinrent se faire
écraser par le canon placé sur la rive droite. Davoust, commandant la
cavalerie, s'y étant rendu, fit passer quelques escadrons et garnit la
rive droite de son artillerie: je m'y portai aussi et vis toute la
bagarre. Cette échauffourée était sans objet, puisque les trois quarts
de l'armée étaient au repos et ne prenaient pas part au combat.
L'affaire se composa d'une série de mouvements en avant à la poursuite
de l'ennemi, quand le feu de l'artillerie de la rive droite le forçait
déjà à se retirer, et de mouvements de retraite quand on avait poussé
l'ennemi hors de la portée de notre artillerie. L'ennemi perdit beaucoup
de monde, plus que nous, à cause de l'indiscrétion de ses poursuites. Le
corps le plus maltraité fut une réserve de onze bataillons de
grenadiers, commandée par le général de Bellegarde, frère du général en
chef, campée en vue de Villafranca; elle fut la première à accourir. La
nuit arriva et mit fin à ce combat.

Le général Brune avait entendu tranquillement cette canonnade qui
faisait frémir la terre, et il resta à Monzambano avec une incroyable
impassibilité. Cette circonstance donna lieu, le lendemain, à la scène
la plus plaisante et la plus ridicule du monde.

Revenu le soir au quartier général et trouvant le général en chef à
table, Davoust, brutal et grossier, s'écria en entrant: «Comment,
général, pendant que la moitié de votre armée est engagée, vous restez
ici occupé à manger!» Brune garda le silence à cette insolente
apostrophe; mais, le lendemain, voici exactement ce qu'il lui dit:
«Quand hier vous m'avez reproché de ne m'être pas rendu au corps de
Dupont, je ne vous ai pas dit mes raisons; maintenant je vous ferai
connaître ce qui m'y a déterminé. Aussitôt après avoir reçu le rapport
du passage de Dupont, et en entendant le canon, mon premier mouvement a
été de demander mon cheval; vous le sentez, je suis Français, et il n'en
faut pas davantage. Mais je me suis dit: Tu vas aller là-bas, tu verras
les soldats marcher en avant et crier: «En avant!» tu ne pourras pas te
contenir; tu te mettras à leur tête et tu crieras plus fort qu'eux: «En
avant! «en avant!» et tu sortiras de ton grand plan. Alors la réflexion
m'a fait rester ici.»

Voilà mot pour mot le beau discours de Brune, le lendemain matin, au
général Davoust. Jamais chose plus ridicule et plus ridiculement
plaisante n'est sortie de la bouche d'un général en chef: il y a là une
lâcheté niaise et une niaiserie de pensée et d'expression sans exemple.
J'avais envie d'en faire une caricature où l'on représenterait l'acteur
Brunet assis au milieu d'un grand plan, et ne voulant pas en sortir.

Le lendemain, 5 nivôse (26 décembre), notre opération s'exécuta par
Monzambano. L'ennemi avait établi sur la rive gauche du Mincio, mais à
une certaine distance, des redoutes appuyant sa droite près du village
de Salionze. L'ennemi chassé du bord de la rivière et mes deux ponts
établis en vingt minutes, l'armée défila. Delmas déboucha à la tête de
l'avant-garde, culbuta la ligne opposée et poussa sur Valeggio. Moncey
le soutint, prit position à sa gauche, enleva une redoute et masqua les
autres. Les divisions de cavalerie passèrent et assurèrent un succès
complet. Le général Oudinot, incapable de rester tranquille spectateur
auprès de son pacifique général en chef, chargea à la tête des premières
troupes qu'il rencontra et prit une pièce de canon. Dupont, apprenant
nos succès décisifs, s'avança sur Valeggio et fit sa jonction avec
Delmas. L'ennemi évacua la position et le fort de Valeggio. Les
Autrichiens jetèrent dans Mantoue et dans Peschiera les troupes
destinées à défendre ces deux places et se retirèrent sur l'Adige, où
nous les suivîmes sans avoir avec eux de nouvel engagement.

Malgré les fautes commises dans la conduite de cette opération, elle
avait réussi. L'ennemi, complétement battu, avait fait de grandes pertes
en tués, blessés et prisonniers. Les garnisons l'affaiblissaient, et
chaque jour nos avantages relatifs augmentaient. Nous allons voir
combien peu nous sûmes en profiter.

Le 31 décembre, nous prîmes position sur l'Adige: la droite de l'armée
observait Vérone. Je reconnus et choisis le point de passage le plus
avantageux. Au-dessus de Bussolengo, l'Adige fait un coude extrêmement
prononcé, sous un grand commandement de la rive droite; un ravin rendait
assez facile le transport des bateaux jusqu'au bord de la rivière, et un
petit village en face devait, aussitôt après avoir été occupé, nous
servir de tête de pont. Ma belle réserve d'artillerie fut établie des
deux côtés du passage pour l'assurer, et il s'opéra le 1er janvier, à la
pointe du jour. En une demi-heure le pont fut jeté, et, immédiatement
après, les troupes débouchèrent. Nous fîmes, moi et ceux qui
m'entouraient, une petite plaisanterie qui tenait à notre âge.

Nous avions remarqué, sur la rive gauche de l'Adige, une très-belle et
très-grande maison. Une garde d'honneur et deux factionnaires nous
indiquaient qu'elle était occupée par un lieutenant général. L'élévation
de la rive droite empêchait de voir les mouvements qui s'y opéraient.
Nous étions au premier de l'an 1801, et nous pensâmes qu'il était
convenable de souhaiter la bonne année au général autrichien en lui
envoyant les premières dragées. En conséquence, à la petite pointe du
jour, six pièces de douze lancèrent à la fois leurs boulets sur la
maison, où tout fut immédiatement dans un grand désordre. Ce spectacle
nous amusa beaucoup.

L'ennemi opéra sa retraite, prit position à une lieue en arrière de
Vérone, et nous entrâmes dans cette ville. Il avait laissé garnison dans
le château Saint-Pierre. Une de ses divisions remonta l'Adige, et Moncey
fut chargé de la suivre. Tout le reste de l'armée, excepté ce que l'on
avait détaché pour masquer la place de Mantoue et pour assiéger
Peschiera et le château de Vérone, fut réuni en avant de Vérone, sur la
rive gauche. De ce moment, l'ennemi opéra sa retraite méthodiquement,
lentement, et nous réglâmes honteusement nos mouvements sur les siens.

Pendant nos opérations en Italie, Macdonald, à la tête de la deuxième
armée de réserve, forte d'environ quinze mille hommes, avait débouché
par les Grisons, passé le Splügen, et marchait sur Trente. L'arrivée de
Moncey à Trente compromettait puissamment les troupes autrichiennes
venant des Grisons qui se dirigeaient sur cette ville, et les troupes
qu'il avait devant lui n'étaient pas assez fortes pour l'arrêter. S'il
eût agi avec vigueur et rapidité, il eût pu concourir, avec Macdonald,
à des résultats importants, au moins retarder leur réunion avec l'armée;
mais le général Niepperg, le même qui a épousé depuis secrètement
l'archiduchesse Marie-Louise, lui fut envoyé et le berça de la nouvelle
d'un armistice. Moncey donna dans le piége, s'arrêta, et les Autrichiens
furent libres dans leurs opérations. Tout ce qui avait fait sa retraite
devant Macdonald ou qui s'était retiré devant Moncey continua son
mouvement rétrograde par la Brenta. En cette circonstance surtout, Brune
manqua à sa destinée. Il avait sous la main le succès le plus assuré, le
plus complet, s'il eût voulu combattre. Je le persécutai, mes camarades
firent les mêmes efforts, et nous croyions l'avoir décidé quand sa
faiblesse l'emporta.

Voici quelle était notre position. L'armée autrichienne, après avoir
fait son détachement du Tyrol et ses garnisons, n'avait pas en ligne
devant nous plus de trente et quelques mille hommes (et nous, nous en
avions quarante-cinq mille). Elle était embarrassée de quatre mille
chariots d'équipages, de vivres et d'artillerie, et se retirait par une
seule route. La lenteur de sa marche et la difficulté de ses mouvements
étaient extrêmes; une bataille l'aurait perdue. Si nous eussions été
vainqueurs, son désastre eût été complet; et, avec la supériorité de nos
forces, la confiance qui régnait dans l'armée, augmentée par les succès
récents, on ne pouvait pas mettre en doute la victoire. Les conséquences
en auraient été immenses. Il fallait tomber avec vigueur sur
l'arrière-garde, faire un mouvement de flanc entre les montagnes et la
grande route; et, une fois la bataille gagnée, arriver en deux jours à
Bassano et occuper le débouché de la Brenta. Vukassovich, se retirant
par cette vallée avec dix-huit mille hommes, et pris en tête et en
queue, devait mettre bas les armes. Alors nous n'avions plus personne
devant nous, et nous pouvions traverser le Frioul, entrer dans les États
héréditaires et marcher sur Vienne. Une seule action, dont, je le
répète, le succès était certain, suffisait; et, si, par une fatalité
impossible à prévoir, nous eussions été battus, aucune conséquence grave
n'en résultait pour nous. Jamais la fortune n'a présenté une chance plus
belle à un général d'armée; mais il est vrai que jamais elle ne l'a
faite à un homme moins digne d'une semblable faveur. Rien ne put décider
Brune. Nous réglâmes, comme je l'ai déjà dit, notre marche sur celle de
l'ennemi; nous n'entamâmes pas une seule fois son arrière-garde. Nos
fautes, bientôt jugées par le dernier de nos soldats, furent l'objet de
la critique de tout le monde. Brune, perdant sa considération, devint un
sujet de moquerie; et, comme l'ennemi marchait à pas de tortue, qu'il
partait tard, que nous partions plus tard encore, nous marchions
toujours une partie de la soirée, les soldats disaient en plaisantant
que c'était _marcher à la Brune_. Vukassovich étant arrivé à Bassano, sa
jonction faite avec Bellegarde, l'armée autrichienne se trouva forte de
cinquante mille hommes, et ainsi plus nombreuse que la nôtre.

J'étais vivement affligé de voir tourner aussi mal cette campagne.
J'avais compté que ma belle artillerie ferait un bruit retentissant en
Europe; et, dans mon désespoir de ne rien faire de grand, je cherchais
l'occasion de m'en servir, ne fût-ce qu'à de petites choses. Je
m'arrangeais toujours pour la faire marcher après l'avant-garde, chose
assez ridicule, mais, avec Brune, on était à peu près libre d'agir à son
gré, rien n'étant réglé. Au passage de la Brenta, à Fontaniva, j'eus
l'occasion de l'employer plutôt à un divertissement qu'à une chose
sérieuse. L'ennemi, avait fait une petite flèche pour couvrir le passage
de la rivière; six pièces de canon, que soutenaient des troupes
d'infanterie et de cavalerie, formaient son arrière-garde. Je marchai de
ma personne avec les premières troupes de l'avant-garde; nos éclaireurs
occupaient des broussailles voisines de l'ennemi et couvrant un grand
espace. J'obtins du général commandant l'avant-garde qu'il s'arrêtât et
laissât passer mon artillerie; j'établis vingt-cinq pièces de canon en
demi-cercle autour de la malheureuse batterie ennemie, où tout le monde
était dans la plus grande confiance et le plus profond repos. Quand mes
préparatifs furent achevés, le feu commença. Au premier coup de canon,
les canonniers autrichiens coururent à leurs pièces et ripostèrent;
mais, quand ils virent à qui ils avaient affaire, ils s'enfuirent si
brusquement, qu'ils abandonnèrent quatre de leurs pièces, dont deux
étaient déjà démontées. Nous marchâmes sur Cittadella et ensuite sur
Castelfranco, où nous entrâmes le 22. Pendant notre marche, l'équipage
de siége avait été transporté, partie devant Peschiera, partie devant
Vérone: le 16, la tranchée fut ouverte devant le château de Vérone; le
feu commença le 22, et le 26 le fort s'était rendu.

On ouvrit la tranchée devant Peschiera le 24, à cent vingt toises de la
place; le feu allait commencer quand l'armistice de Trévise ouvrit les
portes de cette ville. Il y eut, aux environs de Castelfranco, une
affaire à l'avant-garde, où le colonel Mossel, mon chef d'état-major, et
deux de mes aides de camp firent un coup de main fort brillant.
Remarquant un corps de hussards autrichiens séparé de leurs troupes par
des obstacles et des fossés, ils prirent avec eux cinquante chevaux du
15e chasseurs, et, après l'avoir tourné et sommé de se rendre, ils le
firent prisonnier. Ce corps se composait de deux cent trente-cinq
hommes.

L'ennemi, après avoir réuni ses forces, nous les montra et eut l'air de
vouloir livrer bataille. Ce n'était certes pas notre affaire, avec un
chef tel que le nôtre, dans une pareille circonstance, après avoir
laissé échapper comme à plaisir toutes les occasions qui s'étaient
présentées de détruire l'ennemi sans risque. En ce moment, où les forces
étaient au moins égales le succès était incertain; et puis à quoi menait
un succès (s'il eût pu être obtenu), la guerre étant suspendue en
Allemagne, et tout s'acheminant vers la paix? Après ces démonstrations,
le général Brune écrivit au général Bellegarde pour lui proposer un
armistice, motivant sa proposition sur celui qui venait d'être conclu en
Allemagne. Le général autrichien, en réponse, envoya au quartier général
son quartier-maître général le baron de Zach. Le général Brune
l'accueillit avec empressement, causa sur les conditions, consentit à
suspendre sa marche et les hostilités si on lui remettait la place de
Peschiera, les châteaux de Vérone et de Ferrare, et si l'ennemi se
retirait derrière la Piave, qui servirait de délimitation entre les deux
armées. Il renvoya, pour le surplus des conditions, aux conférences qui
auraient lieu entre les plénipotentiaires nommés de part et d'autre. On
convint de se réunir à Trévise, où nous allions entrer. Les
plénipotentiaires furent moi et le colonel Sébastiani; ceux des
Autrichiens, le baron de Zach et le prince de Hohenzollern, commandant
de l'arrière-garde pendant la retraite. Le général Brune me fit part des
conditions qu'il avait accordées. Je lui fis observer qu'elles étaient
beaucoup trop favorables à l'ennemi; je lui demandai la permission de
les changer, afin de les rendre plus avantageuses. Il me le permit,
comme on l'imagine bien, mais sans avoir grande foi dans le succès de
mes efforts. Nous n'avions pas eu sur l'ennemi des avantages assez
signalés pour lui imposer de trop rudes conditions. L'opinion gagnée par
le passage des deux fleuves, nous l'avions perdue par la lenteur de
notre marche, la faiblesse de notre poursuite. L'ennemi avait fait une
belle retraite, il n'avait pas abandonné une roue de voiture: ainsi il
s'était grandi à ses yeux et aux nôtres. C'était bien notre ouvrage,
mais le fait n'en existait pas moins. Son armée, après la réunion des
troupes du Tyrol, était au moins aussi nombreuse que la nôtre; on ne
pouvait donc pas lui faire la loi, on pouvait seulement profiter des
circonstances favorables résultant de la position avancée de l'armée
d'Allemagne, qui occupait la Haute-Styrie, et se trouvait, pour ainsi
dire, aux portes de Vienne.

Excepté Mantoue, dont la cession consacrait l'abandon de l'Italie, on
pouvait tout obtenir, et c'est avec cette idée que j'entamai cette
affaire. J'annonçai aux généraux autrichiens que les conditions
consenties par le général Brune ne pouvaient pas être admises comme
bases du traité, par suite des nouvelles dispositions arrêtées par le
gouvernement; que des ordres venaient de parvenir au général en chef et
lui prescrivaient la marche à suivre. Les généraux autrichiens furent
fort mécontents; cependant ils avaient jugé, comme moi, les premières
conditions trop avantageuses, car le prince de Hohenzollern dit
sur-le-champ: «Je m'attendais à cette déclaration.» Ce mot,
indiscrètement prononcé, me donna grande confiance dans le succès de mes
demandes. Je convins des droits de l'armée autrichienne à conserver
Mantoue; mais, tout en reconnaissant que nous ne pouvions pas exiger
cette place, j'établis que nous ne pouvions pas renoncer à l'idée de
nous créer une bonne ligne de défense par les conditions de l'armistice,
attendu que la guerre pouvait recommencer. Mantoue et Porto-Legnago
étant entre les mains des Autrichiens, il n'y avait pour nous ni ligne
de l'Adige ni ligne du Mincio, et ainsi, pour avoir la première de ces
deux lignes, il fallait nous céder Porto-Legnago; qu'au surplus la
cession du château de Vérone n'était rien, il était au moment de se
rendre; et celle de Peschiera peu de chose, puisque le siége de cette
place était déjà commencé. Les intérêts de l'armée d'Orient, dis-je
ensuite, sont trop chers au premier consul pour qu'il ne cherche pas à
avoir en sa puissance les points favorables à la communication avec
l'Égypte, et Ancône est merveilleusement placé pour remplir cet objet.
Enfin il fallait que l'armistice nous donnât du terrain et une ligne de
démarcation bien tracée: l'armée autrichienne passerait sur la rive
gauche du Tagliamento, et établirait sa communication par mer avec
Venise, ou au moyen d'une ligne de postes suivant les lagunes en partant
de l'embouchure du Tagliamento. Ces conditions, après vingt-quatre
heures de discussion consécutives, furent acceptées, rédigées et
signées; j'envoyai, immédiatement après, le colonel Sébastiani en
informer le général Brune. Il était cinq heures du matin; il eut des
transports de joie, sauta au cou de Sébastiani, reconnut ce service
signalé, dont il ne perdrait, disait-il, jamais le souvenir, et qu'il
ferait valoir comme je le méritais: il me confirma toutes ces belles
paroles lorsque quelques heures après j'allai le voir. L'exécution
suivit immédiatement: les Autrichiens repassèrent le Tagliamento, et nos
troupes reçurent des ordres de cantonnement dans le pays conquis, de
manière à y bien vivre et à s'y reposer.

J'avais fait une course devant Venise, et, arrivé à Padoue, j'allai voir
le général en chef. Depuis mon départ de Trévise, il avait reçu un
courrier du premier consul qui lui défendait de faire un armistice sans
obtenir Mantoue, et je venais d'en être informé: je trouvai sa
conversation embarrassée et plus embrouillée encore qu'à l'ordinaire. Il
parla de l'armistice d'une manière équivoque, dit qu'il n'était pas bien
sûr de le tenir, etc. Je lui répondis que ce n'était pas le moment de
parler ainsi: il avait dû réfléchir avant de l'accepter, et ce n'était
pas au moment où les Autrichiens tenaient leurs engagements qu'il
fallait penser à ne pas remplir les nôtres. «Au reste, dit-il tout à
coup, cet armistice n'a pas été réglé conformément à mes instructions.

--Comment! repris-je avec la chaleur de l'indignation, vos instructions
n'ont pas été suivies?... Vous avez raison, vous m'aviez donné pour
règle d'obtenir des avantages que j'ai doublés. Vous aviez promis
l'armistice pour trois places, j'en ai obtenu cinq; vous laissiez
l'armée autrichienne sur la Piave, et je l'ai fait repasser derrière le
Tagliamento. Rappelez-vous votre étonnement et les expressions de votre
reconnaissance quand tout a été terminé: elles ont été publiques, elles
sont connues de toute l'armée, et c'est en m'accusant ainsi que vous me
récompensez! Le premier consul demande une chose impossible à obtenir:
s'il avait fait connaître plus tôt ses intentions, nous nous y serions
conformés, et il n'y aurait pas eu d'armistice; mais il les a fait
connaître trop tard, c'est un mal sans remède, et c'est tant pis pour
lui; quant à nous, nous avons fait ce qu'il était possible de faire. Les
transactions conclues loyalement et de bonne foi doivent être
respectées; c'était quand on tirait le canon qu'il fallait faire le
brave, et ne pas attendre le moment où l'on est dans des voies
pacifiques. Au surplus, faites vos affaires vous-même, et, après ce que
vous venez de dire, je déclare renoncer à tous rapports personnels avec
vous.»

Là-dessus je me retirai. Il courut après moi, me fit mille
protestations, mille réparations; mais j'y fus sourd, et je rentrai chez
moi. Je m'abstins de mettre les pieds chez lui, et mes relations
devinrent purement officielles, par écrit, et se bornèrent aux affaires
de l'artillerie. Il renouvela ses démarches, m'envoya plusieurs
personnes, et vint lui-même: je rétablis alors avec lui des rapports
moins hostiles; mais je jurai de ne jamais oublier ce qui s'était passé,
et mes manières restèrent constamment froides avec lui.

Quant à Sébastiani, en bon Corse, il conserva des rapports meilleurs
avec le général en chef, quoiqu'il eût bien juré sa perte: il servit
d'intermédiaire entre nous. Il soutint au général Brune qu'on pouvait
démontrer au premier consul l'impossibilité où nous avions été d'obtenir
des conditions plus avantageuses, et s'offrit de se rendre à Paris pour
le convaincre. Cette proposition avait pour but de trouver l'occasion
d'informer avec détail le premier consul des sottises sans nombre du
général Brune pendant la campagne, de son incapacité, de sa
déconsidération et de l'abjection dans laquelle il était tombé aux yeux
de tous. Brune donna dans le piége, ordonna le départ de Sébastiani, et
fournit les frais de poste à cet officier, sur l'appui duquel il croyait
pouvoir compter, et qui cependant n'allait à Paris que pour le perdre;
je munis notre envoyé d'un long rapport dont il fit valoir toutes les
parties et toutes les expressions. Peu après, Brune fut rappelé et
remplacé par le général Moncey, homme âgé et d'un caractère honorable,
mais d'une capacité peu étendue. Les circonstances n'en demandaient pas
une supérieure; il fallait seulement un esprit d'ordre, de la probité et
un caractère modéré, qualités dont il était pourvu. Le premier consul,
voulant Mantoue à toute force, se fit céder cette place; mais il avait,
pour l'obtenir, des moyens dont nous ne pouvions pas disposer: il fit
dénoncer l'armistice à Lunéville, où se tenaient les conférences pour la
paix, non pour la seule armée d'Italie, mais pour toutes les autres en
même temps. C'était le renouvellement de la guerre, au moment où l'armée
d'Allemagne occupait Bruck, en Styrie, et était à six marches de Vienne,
quand l'armée opposée avait été anéantie. Le résultat était infaillible,
et Mantoue nous fut remis.

De retour à Milan, je m'occupai de presser les démolitions des places
désignées précédemment, de compléter l'armement de celles qui devaient
être conservées, et de les mettre dans un ordre satisfaisant. Ce travail
me donna lieu de réfléchir sur la valeur et l'objet de toutes ces
places, et je crus utile la conservation de Fenestrelle, comprise dans
le nombre de celles qui devaient être détruites. On connaît l'axiome
fort ancien, que l'Italie est le tombeau des Français; je ne trouve
d'explication raisonnable qu'en l'appliquant aux difficultés que
rencontre, pour sortir intacte de l'Italie, une armée française battue.
S'il était question de l'influence du climat, pourquoi les effets n'en
seraient-ils pas les mêmes sur les Allemands, qui, par leur
organisation, sont bien plus éloignés des Italiens que les Français? Une
armée française battue en Italie, et forcée d'évacuer le pays, était
anéantie en repassant les Alpes, parce qu'elle était obligée de détruire
son matériel, impossible à emmener. Dès lors les difficultés pour
l'offensive devenaient immenses, car le matériel manquait, et, si on en
fournissait un nouveau, on ne savait comment lui faire franchir les
montagnes. Quand les Autrichiens, au contraire, étaient battus, ils se
retiraient dans le Tyrol par une belle route; leur armée conservait son
matériel, son organisation; les Alpes Noriques ou les Alpes Juliennes
leur servaient de forteresses; ils se réorganisaient et recevaient des
renforts. Quand les renforts leur étaient parvenus, ils rentraient en
campagne, comme ils le feraient partout, et ils combattaient à armes
égales, et avec beaucoup de chances de succès. Il fallait donc, pour
mettre les Français dans la condition des Autrichiens, percer les Alpes
de routes sur plusieurs points, et c'est ce que Napoléon a senti et fait
exécuter. Mais, en attendant l'exécution de cet immense travail de
routes, n'y avait-il pas quelque chose de transitoire à adopter? Si,
toujours dans cette hypothèse et en se reportant à l'époque dont je
parle, on trouve au pied des Alpes, en Piémont, une place dont la force
soit telle, que le temps de la résistance soit plus long que celui que
l'on mettrait à l'assiéger, n'est-il pas utile aux intérêts de l'armée
française de la conserver, de l'améliorer, d'y mettre des
approvisionnements immenses, et de la consacrer à recevoir et garder
tout le matériel d'une armée battue qui repasse les Alpes? Si le temps
nécessaire à la prendre est plus long que le temps où la saison permet
d'en faire le siége, on peut la regarder comme imprenable. Dès lors le
matériel qu'elle renferme est en sûreté. Quand l'armée, couverte par les
hautes montagnes et la mauvaise saison, s'est refaite, elle débouche au
printemps, reprend son matériel, et, en quatre jours, elle est
convenablement outillée pour faire la guerre en plaine. Une place
semblable joue le rôle d'une tête de pont en avant d'un grand fleuve,
celui d'une place sur la côte, à la disposition d'une puissance
maritime; enfin c'est une place de dépôt, un point de réunion et de
départ.

Je fis part de ces réflexions au général Chasseloup, dont c'était plus
particulièrement l'affaire. Il écrivit au premier consul pour lui
proposer la conservation de Fenestrelle: il présenta sans doute mal la
question, car, pour réponse, on lui donna l'ordre de commencer les
démolitions _par cette place_. Je ne me décourageai pas: je fis un
mémoire d'une douzaine de pages, basé sur les principes que j'ai exposés
plus haut, et le premier consul fut si frappé de mes raisonnements, que,
craignant l'exécution trop prompte de ses ordres, il m'envoya, par un
courrier extraordinaire, la réponse telle que je l'avais sollicitée. Je
reçus l'ordre en même temps de réarmer avec le plus grand soin, et de la
manière la plus complète, cette place, à laquelle on attacha, dès ce
moment, un très-grand prix, d'y placer des approvisionnements, des
dépôts, etc., etc. Fenestrelle fut conservé; ce succès d'amour-propre me
fit grand plaisir. Voilà tout le secret des circonstances qui ont fait
échapper cette place seule à la destruction générale de toutes celles
que le roi de Sardaigne avait fait construire en un si grand nombre
d'années, au prix de si fortes dépenses. Elles avaient fait jouer à ce
souverain un rôle important à l'occasion de toutes les guerres d'Italie,
et lui avaient valu le surnom de portier des Alpes. Les places démolies
furent: le fort de la Brunette, près de Suze, Démont, dans la vallée de
la Stura, Coni et Tortone, Turin, dont on ne garda que la citadelle,
enfin le château de Milan: il ne resta pas trace de toutes ces
fortifications. D'un autre côté, de nouvelles places furent entreprises
et d'anciennes furent réparées et améliorées. La citadelle d'Alexandrie,
déjà forte à cette époque, fut destinée à être le réduit d'un grand
système: on entreprit de rendre la place capable d'une longue
résistance, au moyen d'une bonne enceinte et d'un système de grandes
contre-gardes ou de grandes lunettes jetées fort en avant, et donnant
ainsi un vaste développement et une grande étendue à l'espace occupé. On
fit aussi un superbe pont écluse sur le Tanaro, dont la destruction ne
pouvait avoir lieu, et qui, en étendant autour de la citadelle des
inondations qu'on ne pouvait pas saigner, lui assurait une résistance de
quatre mois au moins de tranchée ouverte. Cette citadelle, placée dans
des conditions aussi favorables et avec des magasins casemates, devait
renfermer tous les approvisionnements et tous les dépôts.

Cette place pouvait contenir trente mille hommes à l'aise, et être
défendue convenablement par six à sept mille. Sa création avait résolu
un grand problème de fortification, et nous aurait assuré la
conservation de l'Italie après de grands revers, si le cataclysme de
1814 n'avait pas tout fait crouler et remis en question, jusqu'à
l'existence même de la France.

On s'occupa de mettre Gênes en bon état de défense, sans y rien faire de
nouveau. La force de cette place est principalement dans les difficultés
du pays qui l'environne. On s'occupa de Pizzighettone, bonne place de
manoeuvres sur l'Adda; on couvrit Peschiera par des ouvrages avancés,
afin de la rendre capable de soutenir un long siége; mais les moyens
principaux furent consacrés à rendre Mantoue presque imprenable, en
profitant des avantages offerts par les localités et en l'assainissant.

On construisit un grand fort à Pietole pour couvrir le barrage destiné
à élever les eaux du lac inférieur au niveau de celles du lac supérieur;
et ce fort devint ainsi la clef de Mantoue. Sa force s'augmenta d'abord
de toute la résistance dont est capable ce fort de Pietole; car ce n'est
qu'en baissant les eaux que l'on peut approcher de la place, et on ne
peut opérer cette baisse des eaux qu'après avoir pris le fort qui coupe
la digue; elle s'augmenta ensuite de tout le temps nécessaire à
l'écoulement des eaux et au desséchement des terres qu'elles ont
couvertes.

La salubrité se trouva améliorée par ces travaux; elle serait même
complétement améliorée si les eaux restaient toujours à la même hauteur
dans toutes les saisons. La baisse des eaux, laissant à découvert des
matières animales et végétales que la grande chaleur et l'humidité
livrent à la fermentation et à la décomposition, cause les maladies de
l'été et de l'automne. Quand on est garanti contre cette variation de la
hauteur des eaux, il n'y a plus de cause particulière de méphitisme, et
les travaux admirables commencés par le général Chasseloup, s'ils
étaient achevés, atteindraient infailliblement cet objet. Il faudrait
seulement faire, entre Saint-Georges et Mantoue, un barrage pour
soutenir les eaux de ce côté comme de l'autre, et achever la digue à
moitié faite dans ce but. On mit également en bon état la citadelle de
Ferrare et la place d'Ancône. On s'occupa de même du château de Vérone
et de la ville de Legnago. Enfin on conçut le projet, bientôt abandonné,
de grossir le Mincio au moyen d'écluses et de forts pour les protéger.

La paix survint, et nous enleva Véronette, le fort Saint-Pierre et la
moitié de Porto-Legnago, dont on détruisit le mieux possible les
fortifications. Je parcourus toutes les places pour les visiter avec
soin; je donnai, pour le service dont j'étais chargé, les ordres
nécessaires, et j'en assurai l'exécution. Je m'occupai aussi d'un grand
établissement d'artillerie pour la République cisalpine, et je le fixai
à Pavie. Le château offre des localités favorables; il pouvait être mis
à l'abri d'un coup de main, et sa proximité de Milan était avantageuse,
sans avoir les inconvénients d'un établissement à Milan même. Le
voisinagne du Pô et du Tessin donne la faculté d'y faire arriver et d'en
faire partir les approvisionnements et le matériel construit. Pavie fut
donc choisi, et devint, avec l'approbation du premier consul, l'arsenal
de construction de la République cisalpine. Enfin, comme les armes
portatives ne pouvaient être construites que là où la population se
livre à cette industrie, une manufacture d'armes fut établie à Brescia
et dans le val Sabbia. Ainsi tous les besoins réclamés par le présent et
l'avenir furent l'objet de ma sollicitude et de mes soins pendant le
temps que je séjournai encore en Italie.

Cette campagne m'avait été favorable: j'avais rendu des services que
chacun voulait bien reconnaître; mais elle m'avait donné bien des
sollicitudes et des tourments. On me supposait avec raison investi de la
confiance du premier consul; ma qualité de conseiller d'État me donnait
d'autant plus de relief, que le général en chef et moi nous en étions
seuls revêtus à cette armée. L'importance de mon commandement, la
brillante organisation de l'artillerie, la manière dont elle avait
servi, le parti qu'on aurait pu en tirer si on se fût battu, enfin ma
position journalière auprès du général en chef, en raison de mes
fonctions, tout cela avait fixé sur moi les yeux de l'armée. Ma grande
activité et mon zèle m'avaient fait attribuer à tort une très grande
influence, et des fautes vivement senties par moi, que j'avais tout fait
pour éviter, me furent quelquefois attribuées; en un mot, je passais
pour le conseiller du général en chef. J'ai vu par expérience le rôle
détestable que ce métier vous fait jouer à l'armée; c'est le métier le
plus ingrat possible. On ne conseille pas un général en chef; il peut
chercher des lumières sur des questions spéciales, mais il doit s'en
rapporter à ses inspirations. Si les opérations vont bien, c'est au
général en chef qu'en appartient la gloire; si elles vont mal, on les
reproche à son conseil. La guerre, où tout est du moment, ne peut se
conduire par des discussions continuelles; ce qui est bon, utile,
sublime aujourd'hui, peut être funeste demain, et, si l'on a pris, pour
convaincre, le temps où il aurait fallu agir, tout est perdu. La guerre,
dans son positif, se réduit toujours à un calcul de temps et de
distance; mais, dans sa partie morale, dans celle qui fait les grands
généraux, dans celle qui dérive de la connaissance du coeur humain, elle
tient à des inspirations, à un je ne sais quoi donné par la nature,
qu'elle accorde rarement, mais que personne ne saurait enseigner.
L'expérience de cette campagne, cependant sans aucun résultat fâcheux,
m'a fait renoncer pour toujours à jouer ce rôle mixte et bâtard, amené
alors par la force des choses; il faut s'en tenir à obéir ou à
commander, suivant sa position, et, autant que je l'ai pu, j'ai réduit
mes fonctions à cette alternative; quand j'ai été forcé de m'en écarter,
comme on le verra par la suite, je m'en suis toujours mal trouvé.

Davoust commandait la cavalerie de l'armée; ma position lui avait
imposé, et, comme il était très-ambitieux, il s'occupa d'une manière
soutenue à me plaire pendant cette campagne; c'était le courtisan le
plus assidu et le plus bas flatteur. Il venait deux fois par jour chez
moi, ne pouvant vivre sans moi; lorsque depuis il a volé de ses propres
ailes, quand sa position lui a paru assurée, il a payé mon amitié
d'alors par beaucoup d'ingratitude et par autant de morgue que nos
positions respectives et mon propre caractère pouvaient le comporter.

Le rôle joué depuis par Davoust m'engage à le faire connaître, et je
vais le peindre tel qu'il a été pendant sa faveur et à l'apogée de son
existence politique. On a dit trop de mal et trop de bien de lui; je
tâcherai d'être juste à son égard.

Davoust était bien né; sa famille, fort ancienne et appartenant à la
province de Bourgogne, est établie dans mon voisinage; élève du roi à
l'école militaire de Brienne, il entra comme sous-lieutenant dans le
régiment de Royal-Champagne cavalerie, fut révolutionnaire ardent et se
mit à la tête des insurrections qui chassèrent les officiers de son
régiment. On ne sait pas pourquoi, étant un très-bon et très-ancien
gentilhomme, il a eu toute sa vie le plus grand éloignement pour les
individus de sa caste. Nommé chef d'un bataillon de volontaires du
département de l'Yonne, il servit en cette qualité dans l'armée de
Dumouriez; ce bataillon tira sur Dumouriez au moment où il fut obligé de
se réfugier chez l'ennemi.

Davoust servit à l'armée du Rhin d'une manière honorable, mais obscure;
plus tard il fit partie de l'armée d'Égypte, et, à cette époque, il
était sans aucune réputation. Après avoir servi dans la Haute-Égypte
avec le général Desaix, et commandé sa cavalerie, il rejoignit le
général Bonaparte à son retour de Syrie, quand celui-ci marcha sur
Aboukir; la manière dont il fut employé lui déplut: laissé en arrière
avec un détachement, il ne fut pas appelé à la bataille; il se plaignit
avec aigreur au général Bonaparte, lui montra du mécontentement, de
l'humeur, et, à cette occasion, fut traité de la manière la plus
humiliante; il n'avait jamais été encore en rapport direct avec lui, et
ce début n'annonçait pas ce qui devait arriver. De ce moment date
cependant son dévouement sans bornes, et souvent porté jusqu'à la
bassesse. Bonaparte parti pour retourner en France, l'armée d'Égypte se
divisa en deux factions: la première eut à sa tête le général en chef
Kléber, accusant le général Bonaparte et prenant à tâche de flétrir sa
gloire; l'autre, ayant le général Menou pour chef, et dont faisaient
partie plus particulièrement les officiers venant d'Italie, lui fut
fidèle et le défendait contre toutes les accusations dont il était
l'objet.

Les uns étaient favorables à l'évacuation de l'Égypte, les autres à sa
conservation.

Davoust fut un des plus ardents parmi les amis de Bonaparte, quoique les
injures reçues fussent encore toutes récentes. De retour en France avec
Desaix, le premier consul le traita bien et sembla vouloir le dédommager
de ce qu'il avait souffert; bientôt il le combla, et, après l'avoir fait
général de division, il lui donna le commandement de la superbe
cavalerie de l'armée d'Italie. Il lui fit épouser la soeur du général
Leclerc, son beau-frère, l'admettant ainsi dans une espèce d'alliance,
et l'attacha à sa garde en lui donnant le commandement des grenadiers à
pied. Plus tard, au début de la guerre avec l'Angleterre, il eut le
commandement du troisième corps de la grande armée, et toujours, depuis,
de grands commandements, et des commandements de choix, lui ont été
confiés; espèce de proconsul en Allemagne pendant l'intervalle qui
s'écoula entre la paix de Tilsitt et la guerre de 1812, il servit les
passions de l'Empereur avec ardeur, exagéra tout ce qui était relatif au
système du blocus continental, système devenu promptement la cause et le
prétexte de toutes les infamies qui rendirent le nom français odieux en
Allemagne à cette époque.

Davoust s'était institué de lui-même l'espion de l'Empereur, et chaque
jour il lui faisait des rapports. La police d'affection selon lui, étant
la seule véritable, il travestissait les conversations les plus
innocentes. Plus d'un homme frappé dans sa carrière et son avenir n'a
connu que fort tard la cause de sa perte. Davoust avait de la probité;
mais l'Empereur dépassait tellement par ses dons les limites de ses
besoins possibles, qu'il eût été plus qu'un autre coupable de s'enrichir
par des moyens illicites. Ses revenus, en dotation, se sont montés
jusqu'à un million cinq cent mille francs. Homme d'ordre, maintenant la
discipline dans ses troupes, pourvoyant à leurs besoins avec
sollicitude, il était juste, mais dur envers les officiers, et n'en
était pas aimé. Il ne manquait pas de bravoure, avait une intelligence
médiocre, peu d'esprit, peu d'instruction et de talent, mais une grande
persévérance, un grand zèle, une grande surveillance, et ne craignait ni
les peines ni les fatigues. D'un caractère féroce, sous le plus léger
prétexte et sans la moindre forme, il faisait pendre les habitants des
pays conquis. J'ai vu, aux environs de Vienne et de Presbourg, les
chemins et les arbres garnis de ses victimes.

En résumé, son commerce était peu sûr. Tout à fait insensible à
l'amitié, il n'avait aucune délicatesse sociale; tous les chemins lui
étaient bons pour aller à la faveur, et rien ne lui répugnait pour la
conquérir. C'était un mameluk dans toute la force du terme, vantant sans
cesse son dévouement. Il reçut une fois une bonne réponse de Junot, qui,
jaloux des biens sans nombre dont l'Empereur le comblait, lui dit: «Mais
dites donc, au contraire, que c'est l'Empereur qui vous est dévoué.» Ce
dévouement, dont il faisait toujours parade, il le portait dans ses
expressions jusqu'à l'abjection. Nous étions à Vienne, en 1809; l'on
causait dans un moment perdu, comme il y en a tant à l'armée, et le
dévouement était le texte de la conversation. Davoust, suivant son
usage, parlait du sien et le mettait au-dessus de tous les autres.
«Certainement, dit-il, on croit, avec raison, que Maret est dévoué à
l'Empereur; eh bien, il ne l'est pas au même degré que moi. Si
l'Empereur nous disait à tous les deux: «Il importe aux intérêts de ma
politique de détruire Paris sans que personne n'en sorte et ne s'en
échappe,» Maret garderait le secret, j'en suis sûr; mais il ne pourrait
pas s'empêcher de le compromettre cependant en faisant sortir sa
famille; eh bien, moi, de peur de le laisser deviner, j'y laisserais ma
femme et mes enfants.» Voilà quel était Davoust.

Je retournai à Paris dans le courant de floréal (mai) pour siéger au
conseil d'État, où je rentrai en service ordinaire.

Je fis en route une épouvantable chute, mais elle n'eut aucune suite
fâcheuse. Je voyageais, la nuit, entre Turin et Suze, dans une grande
berline, avec ma femme et deux aides de camp. Le Piémont étant infesté
de brigands, la voiture était remplie d'armes. À deux lieues de Suze,
passant sur un pont établi sur le lit d'un torrent, la roue droite
s'enfonça jusqu'au moyeu; le poids de la caisse fit rompre la roue; la
voiture tomba sur l'impériale, à sept pieds de profondeur, et dans tout
ce fracas un pistolet partit de lui-même et perça la voiture. Personne
n'eut la plus légère blessure.

Arrivé à Paris, je fus bien traité par le premier consul. Il me témoigna
sa satisfaction de ce que j'avais fait en Italie. Les occupations de
l'artillerie, auxquelles je venais de me livrer, m'avaient rendu du goût
pour cette arme. Elle avait grand besoin, à cette époque, de
perfectionnements. Après avoir beaucoup réfléchi aux changements dont
elle était susceptible, j'en entretins le premier consul, qui fut frappé
de mes observations. Il me chargea de mettre mes idées par écrit et de
les lui soumettre. Je fis un mémoire fort développé, qui eut un succès
complet auprès de lui.

J'établis le principe que la meilleure artillerie est la plus simple. En
appliquant ce principe au choix et à la détermination des calibres, il
fallait d'abord reconnaître quels sont les différents effets de
l'artillerie à la guerre, car les différents calibres n'ont d'autre
objet que de produire des effets divers. S'il y a deux calibres employés
au même usage, il est évident qu'il y en a un de trop, et dès lors,
non-seulement il est inutile, mais encore il est nuisible, puisqu'il
apporte une complication fâcheuse. Or l'artillerie de campagne a deux
objets à remplir: suivre les troupes partout, et ensuite armer des
positions déterminées, des redoutes, ou les combattre. Il faut de la
légèreté dans le premier cas, avec un calibre suffisant; il faut, dans
l'autre, un calibre plus fort, afin d'avoir plus de portée et de plus
grands effets. Dans l'artillerie de place ou de siége, il faut deux
choses: des pièces de canon pour détruire les affûts et tuer les hommes,
etc., etc., et des bouches à feu qui ouvrent les remparts. Celles-ci
doivent avoir assez de puissance pour faire tomber les murailles et
faciliter la construction d'un chemin pour pénétrer dans l'intérieur de
la place. Dans l'artillerie de campagne, des pièces de quatre, de huit,
de douze, et des obusiers de six pouces; dans l'artillerie de siége, des
pièces de douze, de seize, de vingt-quatre, et des obusiers de huit
pouces, étaient en usage. Je proposai de substituer au huit et au quatre
le six, qui produit presque l'effet du huit, et est très-supérieur au
quatre; de prendre des obusiers de cinq pouces cinq lignes, calibre de
vingt-quatre, de manière à n'avoir plus de projectiles que de trois
calibres pour tous les services de six, douze et vingt-quatre, au lieu
d'en avoir de sept, comme je viens de l'indiquer. Le choix du calibre de
six avait aussi un autre objet: le calibre de six est celui des
étrangers. La France, par sa puissance, sa prépondérance et ses
alliances, est appelée à faire la guerre presque toujours hors de chez
elle, et quelquefois à de très-grandes distances. Dans ce cas, il est
important de pouvoir remplacer ses munitions par celles prises à
l'ennemi, ou par celles qu'on peut faire faire dans les établissements
dont on s'est emparé. J'avais fixé le calibre au six un peu fort pour
empêcher la réciprocité, afin de pouvoir nous servir des munitions de
l'ennemi, sans que l'ennemi se servît des nôtres.

Les mêmes idées de simplification se portèrent sur la construction des
voitures, et je parvins à réduire à huit modèles différents les
vingt-deux espèces de roues que l'artillerie de Gribeauval avait
consacrées. Ne faisant pas ici un traité d'artillerie, je ne donnerai
pas d'autres détails; mais ceux-ci suffiront pour indiquer l'esprit qui
présidait aux changements proposés.

Le premier consul, après avoir lu, discuté et modifié mon mémoire, le
renvoya à l'examen d'un comité d'artillerie, composé de la réunion de
tous les généraux qui avaient commandé l'artillerie aux armées; je fus
le rapporteur, et chacune de mes propositions y fut discutée à fond: une
discussion remarquable démontra avec évidence les avantages de mes
principales propositions; mais, comme des choses de cette importance,
touchant de si près à la sûreté du pays, ne doivent pas être faites
légèrement, on ordonna une série d'expériences dont je dressai le
programme: elles eurent lieu simultanément à la Fère, à Douai, à Metz et
à Strasbourg: les résultats comparés, toutes les questions furent
résolues ou éclaircies, et on put conclure avec certitude et
connaissance de cause: on rédigea une ordonnance établissant les
principes consacrés, et appuyée de tables de construction; elle devint
la nouvelle loi de l'artillerie.

À cette époque, le premier consul s'occupa du rétablissement du culte;
il vit mieux et de plus haut que tout le monde, car son succès fut
complet, et cependant il fut presque seul de son avis; tout ce qui avait
marqué dans la Révolution, et les militaires en particulier, reçurent
fort mal le projet; mais rien n'en arrêta l'exécution. Le premier consul
avait jugé le culte public dans le goût et les besoins de la nation:
quoique je n'aie jamais été porté à l'irréligion, que j'aie souvent même
envié le bonheur de ceux dont la croyance est profonde, à cause des
consolations qu'ils en tirent, j'avais été frappé de l'irritation de
quelques-uns de mes camarades et je partageais leur prévention.
L'établissement d'un clergé comme corps, avec sa puissance, sa
hiérarchie et ses distinctions, était si éloigné de tout ce qui avait
précédé et paraissait une chose si nouvelle, que j'en parlai au premier
consul et lui exprimai mes doutes. Il eut avec moi une conversation fort
longue sous les grands arbres de la Malmaison; il me démontra que la
France était religieuse et catholique, que la seule manière d'être
maître du clergé et de diriger son influence était de le rétablir, de
l'organiser, de l'honorer et de pourvoir à ses besoins; il ajouta:
«Quand cela sera fait, mon pouvoir sera doublé en France, et j'aurai
pris racine dans le coeur du peuple.»

Je me rabattis dans la discussion sur l'inconvénient grave résultant
pour les pays catholiques du grand nombre de fêtes, autant de jours
enlevés au travail et à l'industrie. Le premier consul, s'étant peu
occupé d'économie politique, ne crut pas à cet inconvénient; j'ajoutai,
je ne sais plus d'après quelle autorité, que le temps perdu par les
fêtes expliquait la différence de prospérité des pays catholiques et des
pays protestants; et on le comprend quand on réfléchit qu'il y a dans
ceux-là jusqu'à soixante-dix jours, c'est-à-dire le cinquième de l'année
employé à consommer sans produire. La réflexion le convainquit, car le
concordat supprima toutes les fêtes, excepté les quatre pour lesquelles
l'Église a une dévotion particulière. Ce que m'avait annoncé le premier
consul se vérifia, les murmures d'un petit nombre de mécontents
passèrent, et les quatre-vingt-dix-neuf centièmes de la nation furent
satisfaits d'avoir la possibilité et la liberté de remplir les devoirs
de leur religion; ils bénirent le premier consul. La cérémonie qui eut
lieu à Notre-Dame fut grave, auguste et solennelle, et le cardinal de
Boisgelin prononça un beau discours en cette circonstance.

Tout prenait un caractère d'utilité sous une direction éclairée, tout
s'exécutait avec rapidité par la main puissante qui tenait le pouvoir.
Cette époque est remarquable par les établissements utiles qui furent
créés; l'administration acquit en peu de temps une régularité, une
économie inconnues jusqu'alors, et l'on sentait d'autant plus vivement
le bien dont on jouissait, qu'on était parti de plus loin pour
l'acquérir. Temps d'espérances, elles semblaient devoir être sans
bornes, car les progrès du bien étaient rapides, et la plus haute
sagesse marquait chaque pas de l'autorité.

Alors on conçut l'idée de mettre de l'uniformité dans notre législation
civile: on commença la rédaction de ce Code immortel destiné à être,
dans les siècles les plus reculés, une des gloires de cette époque.

Le premier consul choisit trois jurisconsultes célèbres: Tronchet,
défenseur de Louis XVI; Portalis et Malleville, pour en faire le projet.
Le travail imprimé, distribué aux tribunaux, on provoqua les
observations de tout le monde. Ces observations de même imprimées et
distribuées au conseil d'État, on ouvrit une discussion solennelle. J'y
ai assisté régulièrement, et, quoique étranger à la matière, j'écoutai
avec l'intérêt le plus vif les maîtres en législation développant avec
clarté les besoins de la société et les moyens d'y pourvoir. Le premier
consul était toujours présent à la discussion et y prit souvent la plus
grande part. Il gardait d'abord le silence, et attendait ordinairement
que les Cambacérès, les Portalis, Tronchet, etc., eussent établi leurs
doctrines et développé leur opinion; ensuite il prenait la parole,
présentait souvent la question sous un nouveau jour, et montrait une
sagacité, une profondeur prodigieuses; il portait la conviction dans les
esprits, et faisait souvent modifier les projets de la manière la plus
sage. Bonaparte n'avait pas d'éloquence, mais une élocution facile, une
dialectique puissante, une grande force de raisonnement. Sa tête était
abondante, fertile, productive; il y avait dans ses paroles une richesse
d'expressions, dans ses pensées une profondeur que je n'ai vues chez
personne: son esprit prodigieux a brillé du plus vif éclat dans cette
discussion, où tant de questions lui avaient été toujours étrangères. M.
Locré, secrétaire général du conseil d'État, tenait le procès-verbal de
ces discussions: c'est un modèle de clarté et d'exactitude. Ce
procès-verbal démontre toute la vérité de mes assertions.

Le Code, adopté maintenant par une grande partie de l'Europe, a été
l'objet de quelques critiques fondées, et ne les aurait pas méritées
s'il avait été fait plus tard. Mais Bonaparte, naturellement pressé de
faire, y a consacré le premier moment de repos dont il a pu disposer. Le
Code pèche par quelques désaccords entre les dispositions qu'il présente
et le principe de notre ordre politique; on l'a fait sous une
république, et il devait servir à une monarchie: si on l'eût fait trois
ans plus tard, il serait parfait. Tel qu'il est, c'est encore un des
plus beaux ouvrages sortis de la main des hommes.

La paix avait été signée à Lunéville avec l'Autriche, et les meilleurs
rapports étaient établis avec toutes les puissances continentales. Un
seul ennemi restait, l'Angleterre: la paix avec cette puissance fut
enfin signée à Amiens le 1er octobre. Dans toute la France on éprouva
une grande joie, et le premier consul, en particulier, une plus grande
encore. J'étais à un conseil chez lui, aux Tuileries, à l'instant où le
courrier, porteur du traité signé, arriva. Le conseil interrompu, M. de
Talleyrand nous en fit la lecture à l'instant même. Ce ne devait être
qu'une courte trêve: il était dans l'intérêt comme dans les désirs du
premier consul de la faire durer plus longtemps, et ce n'est certes pas
lui qui l'a rompue. Il avait à satisfaire, avant tout, aux besoins
intérieurs de la France, et c'est à ces travaux qu'il voulait consacrer
cette époque de sa carrière. Peu après, il créa la Légion d'honneur. Il
devança encore alors l'opinion dans cette circonstance: les hommes
supérieurs reconnaissent, avant les autres, le véritable état de la
société, ce qu'il exige, et savent hâter, par leurs efforts, l'arrivée
du moment où chacun le voit également. Cette institution, devenue la
cause d'une si vive émulation, destinée à inspirer de si généreux
sentiments, à faire faire de si belles actions; cette institution,
devenue si populaire, fut alors mal accueillie par l'opinion, et,
pendant assez longtemps, un objet de critique et de censure. Une loi
l'établit, et le Corps législatif, malgré sa composition et son habitude
d'obéissance, ne la vota qu'à une faible majorité. Je fus un des
orateurs du gouvernement chargés de présenter et de soutenir le projet
de loi, et je prononçai un discours au Corps législatif à cette
occasion. Quelque temps après, je fus chargé d'aller présider le collége
électoral du département de la Côte-d'Or, circonstance favorable pour
voir mon père et ma mère, et je pris mes arrangements en conséquence. Je
partis avec une suite assez nombreuse. Arrivé tard à Troyes, les mauvais
chemins qui toujours, dans l'arrière-saison, existent entre cette ville
et Châtillon devant m'empêcher d'arriver avec ma voiture avant le
lendemain matin, et craignant que mes parents ne passassent la nuit à
attendre et ne fussent inquiets, je partis avec mon premier aide de camp
à franc étrier, et j'arrivai à dix heures du soir, couvert d'une croûte
de boue, ramassée dans une chute faite avec mon cheval. Mon père fut
transporté de joie de me voir dans cet état, touché de mon attention,
mais surtout satisfait de voir que les grandeurs ne m'avaient pas
amolli.

Je reçus à Dijon l'accueil le plus flatteur et le plus aimable. Mes
compatriotes me montrèrent un intérêt et une affection dont le souvenir
ne s'est pas effacé de ma mémoire.

Mon travail sur l'artillerie, après avoir été discuté et modifié par le
comité, et adopté par le gouvernement, devait être exécuté. Il était
naturel d'en charger son auteur. Le premier consul mit au sénat M. le
général d'Aboville, premier inspecteur de l'artillerie, et me nomma à
sa place. Il était sans exemple d'occuper, à vingt-huit ans, le premier
poste d'un corps aussi recommandable, aussi distingué, aussi savant que
celui de l'artillerie; de remplir la place où, à la fin de leur
carrière, MM. de Vallière et Gribeauval étaient arrivés. Le corps m'y
vit cependant avec plaisir: j'étais actif, entreprenant, désireux de
laisser des souvenirs du bien que j'aurais fait; j'avais l'oreille du
premier consul, et j'étais sûr de trouver appui et facilité près de
lui. Je me chargeai de ces fonctions avec une grande joie; ce sont les
plus belles et les plus intéressantes que l'on puisse exercer pendant
la paix.

Il faut en convenir, la fortune est bien capricieuse, et, tandis qu'elle
accable les uns de ses rigueurs, elle comble les autres de ses faveurs:
je vais citer un exemple de ces disparates.

J'avais été fort lié, à l'École des élèves, avec un jeune homme appelé
Tardy de Montravel. Ce jeune officier avait émigré avec son père,
officier supérieur du corps, et servi à l'armée de Condé jusqu'à sa
dissolution: rentré alors, il demanda du service dans l'artillerie;
ayant quitté ce corps comme élève sous-lieutenant, il ne pouvait y
rentrer qu'en la même qualité, et je le fis admettre: il devint ainsi
le dernier officier de ce corps nombreux, lorsque moi, son camarade et
son condisciple, je me trouvais en être le premier.

Je m'occupai avec soin de la construction du nouveau matériel; mais,
comme il importait de procéder avec ordre, il fut décidé que
l'artillerie de campagne ancienne serait conservée, réparée et mise en
dépôt jusqu'au moment où la nouvelle serait faite et complète, ensuite
elle serait consacrée à l'armement de la frontière des Pyrénées. Une
guerre de ce côté était alors peu probable; mais, dans tous les cas,
elle se trouvait bien placée, puisque les Espagnols ont le même calibre
et des constructions semblables; si jamais on devait entrer en Espagne,
on y trouverait donc des approvisionnements et des rechanges d'une
nature conforme à nos besoins. Je m'occupai de fondre les nouveaux
canons avec du bronze nouveau ou avec des pièces hors de service et des
pièces étrangères; ce travail fut conduit avec diligence. Deux fois par
semaine je rendais compte au premier consul des dispositions prises, et
je recevais ses ordres.

Je m'occupai de l'instruction du personnel et du soin de lui donner un
bon esprit; j'aurais voulu pouvoir réunir l'artillerie entière dans la
même garnison: j'y aurais établi ma résidence; mais les établissements
anciens avaient donné comme des droits aux différentes villes qui les
possédaient, et l'on céda ainsi à de petites considérations. De grandes
garnisons sont nécessaires à l'artillerie pour faire participer plus de
troupes à la fois aux soins et aux frais qu'exige l'instruction, et
rendre celle-ci uniforme. Ne pouvant détruire ce qui existait, j'y
suppléai en partie en établissant une utile rivalité et une grande
émulation entre tous les corps; à cet effet, des détachements composés
d'hommes choisis se rendirent de leurs garnisons respectives à la Fère,
où était la grande école, le grand concours, et où je tenais pour ainsi
dire les _états_ de l'artillerie. Des travaux, des écoles, furent faits
concurremment, et les soldats les plus instruits et les plus adroits
eurent des récompenses. Plusieurs officiers généraux s'y étaient rendus,
et ajoutaient, par leur présence, à la solennité de cette circonstance.
Il serait à désirer que cette excellente institution fût rétablie; c'est
le meilleur moyen de rendre les divers corps de l'artillerie également
instruits et homogènes.

J'étais occupé à tous ces détails quand le roi d'Angleterre fit un
message au Parlement où il jetait l'alarme, accusait d'intentions
hostiles le premier consul, et demandait des subsides. Cette véritable
querelle d'Allemand fut reçue avec hauteur, et on se disposa à la
guerre. À cette époque, Bonaparte ne voulait pas la rupture de la paix.
Rien n'était prêt pour entrer en campagne, les régiments étaient loin
d'être au complet, la cavalerie manquait de chevaux, et on vient de voir
que l'artillerie n'était pas dans un état satisfaisant; vu les
changements arrêtés, rien n'était plus convenable qu'un délai d'un ou de
deux ans. Ainsi le duc de Rovigo, dans la rapsodie qui porte le nom de
ses Mémoires, a raison d'établir que le premier consul fut surpris et
contrarié; mais je ne sais où il a inventé l'histoire d'un désarmement
complet, par l'envoi de nos canons aux fonderies, de la colère du
premier consul, de son étonnement quand il l'apprit, de notre embarras
et de la confusion où nous fûmes, Berthier et moi. On a vu quelles
étaient les dispositions arrêtées et leur exécution: rien n'avait été
détruit; tout, au contraire, s'améliorait. En vérité, le premier consul
était bien homme à laisser ainsi un de ses généraux et son ministre de
la guerre changer, modifier, détruire et refaire les équipages
d'artillerie sans son ordre et sans son approbation! Il connaissait
journellement la marche de mes travaux, et ne put être surpris; au
surplus, la déclaration de guerre ne changea rien à la marche adoptée:
on continua de construire sur le nouveau modèle, et c'est avec ce
matériel que la campagne fut ouverte en 1803, et qu'eut lieu la
mémorable campagne de 1805.

La guerre avec l'Angleterre déclarée, Bonaparte mit son armée sur pied,
forma des divisions, des corps d'armée, et les établit sur la côte, en
face de l'Angleterre. Il me donna des ordres très-étendus pour créer un
immense matériel destiné à l'armement des côtes, ainsi qu'à celui de la
flottille; la construction des bateaux plats fut ordonnée dans tous les
ports de Hollande et de la Manche, et sur tous les fleuves affluents.
Jamais les arsenaux ne reçurent une pareille impulsion, n'eurent une
semblable activité. Mon âge, mon zèle ardent, servaient merveilleusement
les intentions du premier consul. La côte, depuis la Zélande jusqu'à
l'embouchure de la Seine, devint une côte de fer et de bronze. Entre
Calais et Boulogne, au cap Grisnez, où la navigation présentait le plus
de dangers, les batteries se touchaient. Des mortiers à grande portée,
d'un modèle de mon invention, qui portent mon nom, furent placés à
profusion devant les anses et les ports faits et à faire; des
excavations immenses, creusées, formèrent des ports à Étaples, à
Boulogne, à Ambleteuse, pour donner refuge à nos bateaux. Cinquante
mille ouvriers étaient chaque jour occupés à ces travaux, exécutés comme
par enchantement. On construisit des écluses de chasse pour entretenir
les ports et empêcher les sables de les combler. Le premier consul
venait fréquemment diriger, encourager et visiter ces travaux, et
animait tout par sa présence et par sa volonté. Les troupes rassemblées
d'abord furent cinquante mille hommes à Boulogne, commandés par le
général Soult; trente mille à Étaples, commandés par le général Ney, et
trente mille à Ostende, commandés par le général Davoust. Des réserves
de toute espèce furent réunies à Arras, Amiens, Saint-Omer, etc., en
attendant d'autres combinaisons pour les troupes placées en Hollande, en
Hanovre et en Bretagne. Enfin les préparatifs d'un débarquement en
Angleterre furent exécutés de la manière la plus vaste, les projets
annoncés de la manière la plus solennelle; et, de son côté,
l'Angleterre, menacée, courut aux armes et se transforma en un camp
immense. En ce moment, Fulton, Américain, avait eu la pensée (après
plusieurs personnes, qui, depuis cinquante ans, l'avaient imaginé sans
y donner suite) et vint proposer d'appliquer à la navigation la machine
à vapeur comme puissance motrice. La machine à vapeur, invention sublime
qui donne la vie à la matière, et dont la puissance équivaut à
l'existence de millions d'hommes, a déjà beaucoup changé l'état de la
société et modifiera encore puissamment tous ses rapports; mais,
appliquée à la navigation, ses conséquences étaient incalculables.
Bonaparte, que ses préjugés rendaient opposé aux innovations, rejeta les
propositions de Fulton. Cette répugnance pour les choses nouvelles, il
la devait à son éducation de l'artillerie. Dans un corps semblable, un
esprit conservateur doit garantir des changements non motivés; sans
cela, tant de faiseurs de projets extravagants feraient bientôt tomber
dans la confusion. Mais une sage réserve n'est pas le dédain des
améliorations et des perfectionnements. Toutefois j'ai vu Fulton
solliciter des expériences, demander de prouver les effets de ce qu'il
appelait son invention. Le premier consul traita Fulton de charlatan et
ne voulut entendre à rien. J'intervins deux fois sans pouvoir faire
pénétrer le doute dans l'esprit de Bonaparte. Il est impossible de
calculer ce qui serait arrivé s'il eût consenti à se laisser éclairer,
et si, avec les moyens immenses à sa disposition, une flottille à vapeur
eût fait partie des éléments de la descente projetée. C'était le bon
génie de la France qui nous envoyait Fulton. Le premier consul, sourd à
sa voix, manqua ainsi à sa fortune. On établit une polémique sur la
possibilité de combattre des vaisseaux de guerre avec des bateaux plats,
armés de pièces de vingt-quatre et de trente-six, avec des prames, etc.,
et sur la question de savoir si, avec une flottille de plusieurs
milliers de bâtiments, on pouvait attaquer une escadre. La controverse
fut universelle. On chercha à établir l'opinion d'un succès possible, et
quelques officiers de marine, sans être convaincus, consentirent à
l'accréditer; mais, malgré l'assurance avec laquelle Bonaparte la
soutint, il ne l'a pas partagée un seul instant.

On a souvent discuté pour savoir si Bonaparte a jamais eu l'intention
sérieuse de faire l'expédition d'Angleterre; je répondrai avec
certitude, avec assurance: _Oui_, cette expédition a été le désir le
plus ardent de sa vie, et sa plus chère espérance pendant longtemps.
Mais, certes, il ne voulait pas la faire d'une manière hasardeuse; il ne
voulait l'entreprendre qu'avec des moyens convenables, c'est-à-dire
étant maître de la mer et sous la protection d'une bonne escadre, et il
a démontré que, malgré l'infériorité numérique de sa marine, il pouvait
l'exécuter. La prétention manifestée de se servir de la flottille pour
combattre était un moyen de distraire l'ennemi et de lui faire perdre de
vue le véritable projet; jamais il n'a vu dans sa flottille autre chose
que le moyen de transporter l'armée. C'était le pont destiné à servir au
passage; l'embarquement pouvait se faire en peu d'heures, le
débarquement de même, le trajet étant court: le seul temps un peu
considérable était celui qu'exige la sortie du port (il fallait deux
marées). Rien n'était plus facile que de se servir de cette flottille
pour cet objet; et, comme chacun de ces bateaux devait porter avec lui
une organisation complète en troupes, vivres, munitions, artillerie de
terre, etc., l'armée avait les moyens de combattre aussitôt qu'elle
aurait touché le sol britannique. Avec une marine inférieure en nombre
de vaisseaux, les combinaisons avaient été faites de manière à nous
rendre très-supérieurs dans la Manche pendant un temps donné, et les
faits en ont démontré la possibilité. Quand tous les préparatifs furent
avancés, l'amiral Villeneuve reçut l'ordre de partir de Toulon avec
quinze vaisseaux. Les équipages furent renforcés par des détachements
de l'armée de terre, aux ordres du général Lauriston. Cette escadre eut
pour destination les îles du Vent; son objet était d'abord de donner de
l'inquiétude aux Anglais, de faire autant de mal que possible à leur
commerce, de ravitailler nos colonies; et, après avoir rallié l'escadre
de Rochefort, forte de cinq vaisseaux, à bord desquels étaient aussi des
troupes de terre et le général Lagrange, de revenir en Europe en se
dirigeant sur Cadix. Par un malentendu, l'escadre de Rochefort ne
rencontra pas l'escadre de l'amiral Villeneuve, mais elle rentra
heureusement à Rochefort, d'où elle était partie.

L'amiral Villeneuve arriva devant Cadix sans accident. Il y rallia une
grosse escadre espagnole et le vaisseau français l'_Aigle_, qui l'y
attendaient. De là il se porta aux Antilles. Après s'y être arrêté
quelque temps, il y fut rejoint par l'amiral Magon, qui venait de
Rochefort et lui apportait d'itératives et pressantes instructions.
Villeneuve traversa de nouveau l'Océan, et se porta sur le Ferrol, où
l'attendait une autre escadre espagnole prête à mettre à la voile. Notre
flotte approchait de cette première destination lorsqu'elle rencontra,
au cap Ortegal, l'amiral Calder avec vingt et une voiles, dont dix-sept
vaisseaux. La flotte française venait de faire une longue navigation;
ses équipages étaient nombreux, bien exercés et pleins de confiance. Si
l'amiral eût voulu se battre, nul doute que l'escadre anglaise, si
inférieure en nombre, eût été détruite. Au lieu de cela, Villeneuve se
borna à manoeuvrer. Tout l'engagement se réduisit à une canonnade
insignifiante. Deux vaisseaux espagnols étant tombés sous le vent, on ne
fit rien pour les couvrir ni pour les dégager; on les abandonna, et ils
furent pris par l'ennemi à la vue même de notre flotte. Le lendemain,
Villeneuve toucha au Ferrol; mais, en quittant ce port, au lieu de se
diriger sur les côtes de France, comme il lui était ordonné par ses
instructions, il hésita, et enfin il remonta au sud et retourna à Cadix.
Une conduite semblable était hors de tous les calculs humains. Si cette
escadre eût fait son devoir, après avoir dispersé, détruit ou mis en
fuite Calder, elle ralliait trois vaisseaux au Ferrol, cinq à Rochefort,
prêts à sortir; ainsi forte de trente-cinq vaisseaux, elle arrivait
devant Brest et faisait lever le blocus: rejointe par vingt-quatre
vaisseaux qui s'y trouvaient, ainsi que par deux ou trois vaisseaux de
Lorient, elle avait soixante-trois vaisseaux; enfin, les neuf vaisseaux
hollandais arrivés dans la mer du Nord, stationnés dans la Meuse et au
Texel, s'y réunissaient encore, et l'escadre française dans la Manche se
composait alors de soixante-douze vaisseaux de ligne, tandis que, par la
dispersion de leur flotte, les Anglais n'auraient pu, pendant un certain
temps, lui opposer que l'escadre des Dunes, augmentée des débris de
Calder, en tout environ quarante et quelques vaisseaux. Nous aurions
donc été forcément maîtres de la Manche jusqu'à l'arrivée de l'amiral
Nelson, et à la sortie des escadres nouvellement formées. La Manche nous
aurait appartenu sans discussion pendant plus d'un mois, et la flottille
chargée de l'armée de terre l'aurait transportée sur la côte
d'Angleterre sans péril, et tout organisée pour combattre. Voilà quels
ont été les calculs de Bonaparte, voilà quels étaient son projet et ses
espérances; la faiblesse de Villeneuve, son irrésolution, ont tout fait
manquer. Ce que je dis est le résultat de ma profonde conviction: la
possibilité de l'expédition se trouve démontrée, et les détails dans
lesquels je viens d'entrer, Bonaparte les a plusieurs fois développés
devant moi: il voulait écraser de feu le château de Douvres, et le
forcer à se rendre en un moment.

La manière dont toute cette affaire a été conçue et conduite, l'ardeur
dont Bonaparte était animé pour son exécution, ardeur qui ne s'est
jamais ralentie, sa profonde douleur et son accès de fureur quand il
apprit le combat d'Ortegal, prouvent et de reste qu'il agissait
sérieusement. Lorsque plus tard ses projets ont été abandonnés, et qu'il
a porté la guerre en Allemagne, causant avec lui à Augsbourg, où je
l'avais rejoint avec mon corps d'armée, je lui dis que, à tout prendre,
il était heureux que l'expédition n'eût pas été entreprise au moment où
les Autrichiens entraient en campagne contre nous avec des forces aussi
considérables; que notre frontière, dégarnie de troupes, n'aurait pu les
arrêter; il me répondit ces propres paroles: «Si nous eussions débarqué
en Angleterre et que nous fussions entrés à Londres, comme cela aurait
incontestablement eu lieu, les femmes de Strasbourg auraient suffi pour
défendre la frontière.» Ainsi la guerre continentale, recommençant avec
promptitude et vigueur, sans que nous y fussions préparés, n'était point
pour lui un motif de crainte et d'inquiétude, et ne lui paraissait pas
un obstacle à l'exécution de ses projets contre l'Angleterre. Que l'on
juge, d'après cela, s'il voulait sérieusement l'expédition. Quand
l'Europe paraissait tranquille, il n'a jamais rien tant désiré au monde.

J'ai dû faire cette digression pour éclairer une question importante,
objet de beaucoup de débats, mais jamais pour moi l'objet du plus léger
doute. Maintenant je reviens en arrière, et je retourne à l'époque où
j'étais encore à la tête de l'artillerie.

Un soir, étant allé travailler aux Tuileries avec le premier consul, il
me dit brusquement: «Que fait à Paris le colonel Foy?» Je lui répondis:
«Mon général, il est en congé, et s'occupe, je crois, de ses plaisirs.»
Il me dit: «Non, il intrigue avec Moreau, et je viens de donner l'ordre
de l'arrêter; il le sera cette nuit même.»

J'avais une véritable amitié pour Foy; je connaissais son
mécontentement, mais je savais qu'il ne pouvait lui inspirer rien de
criminel. J'avais l'expérience de sa légèreté, de l'indiscrétion de ses
propos; mais ceux qui se plaignent tout haut ne sont pas ceux qui
conspirent. Une fois arrêté, sa carrière était perdue, et je résolus de
le sauver. En sortant de chez le premier consul, j'allai le trouver: je
lui annonçai ce dont il était menacé; je le fis cacher pendant quelques
jours pour avoir le temps d'arranger son affaire; je me rendis garant de
sa conduite à l'avenir, et, huit jours après, j'avais obtenu qu'il
m'accompagnerait à l'armée.

Je n'avais pas renoncé à l'espérance de commander des troupes à la
guerre; et, quelle que fût pour moi la séduction du service de
l'artillerie, de la direction de ces grands travaux, pour laquelle j'ai
un si vif attrait, la gloire du champ de bataille avait toujours, à mes
yeux, la préférence, et on ne l'obtient qu'en commandant des soldats. Le
service de l'artillerie, si important, mais toujours secondaire, est,
pour les chefs, terne et sans éclat. Et cependant que de soucis, de
tourments, d'angoisses, l'accompagnent, à cause des difficultés de son
administration! Le premier consul connaissait mes voeux, me savait
dévoré de ce feu sacré sans lequel on ne fait rien de grand; il crut
reconnaître en moi les qualités nécessaires aux grands commandements, et
il me proposa celui de l'armée de Hollande, destinée à prendre rang
parmi les corps qui concourraient à l'expédition.

J'aurais bien désiré conserver cette place de premier inspecteur
général, dont j'aurais repris les fonctions en temps de paix; mais il me
dit qu'il fallait opter. Cette place me donnait une existence toute
faite, un avenir élevé et assuré, à l'abri de tout accident... Je
n'hésitai pas un moment, et j'acceptai le commandement qui m'était
offert. C'était au mois de mars 1804: je fus nommé général en chef du
camp d'Utrecht, et je n'avais pas encore trente ans.



LIVRE SEPTIÈME

1804-1805

SOMMAIRE.--Le général Victor en Hollande.--Le Directoire
batave.--Inspection générale.--Établissement du camp.--Conditions
locales.--Pichegru.--Érection de l'Empire.--Nomination des
maréchaux.--Pourquoi est-il maréchal?--Retour au
camp.--Facilités.--Choix de l'emplacement.--État
sanitaire.--Instruction des troupes.--Grand concours
d'étrangers.--Députation des magistrats
d'Amsterdam.--Fêtes.--Marmontberg.--Conditions des mouvements
d'armée.--Quartiers d'hiver.--Couronnement de l'Empereur.--Plus rien de
grand à faire.--Joseph Bonaparte.--Le _vilain_ titre de roi.--Affaire
des marchandises anglaises.--Mauvais vouloir du Directoire
hollandais.--Il est remplacé par le grand pensionnaire.--Visite des
provinces.--État physique de la Hollande.--Les digues.--Leur
conservation.--Leur forme.--Visite dans l'île de Valcheren et de
Gorée.--Accidents des digues.--Inondations des fleuves.--Activité des
habitants contre leurs ravages.--Remèdes indiqués.--Voyage dans la
Nord-Hollande.--Retour au camp.--Sa levée.--Préparatifs
d'embarquement.--Nouvelle du combat d'Ortégal.--L'armée débarque.--Elle
est dirigée sur le Rhin.


Le commandement que je reçus était fort important et présentait quelques
difficultés. En arrivant en Hollande, je trouvai tout dans un désordre
et dans un état dont il est difficile de se faire une juste idée: les
troupes abandonnées et dans le plus grand délabrement; les hôpitaux
encombrés et renfermant plus de six mille malades.

Le général Victor commandait alors dans ce pays. Chargé d'aller occuper
la Louisiane, et au moment de partir, il était resté par suite de la
cession de ce pays aux États-Unis d'Amérique. Il était de beaucoup mon
ancien, et ne pouvait être placé sous mes ordres. On divisa le
commandement, et on lui donna celui du territoire, tandis que je
commandais les troupes d'expédition. Un mois après, il reçut une autre
destination, et je restai chef unique. Mes troupes se composaient de six
régiments d'infanterie française, bientôt réduits à cinq, de deux
régiments de cavalerie française et de toute l'armée batave. Le total
formait une force d'environ trente-cinq mille hommes, divisés en deux
parties: la première, destinée à l'expédition, et nommée le camp
d'Utrecht, consistait en treize bataillons et six escadrons français,
douze bataillons et quatre escadrons bataves, et s'élevait à vingt-deux
mille hommes; la seconde, destinée à la garde du territoire, formée des
garnisons et des dépôts, était répartie dans les provinces, divisées en
huit arrondissements, savoir: la Zélande, la Nord-Hollande, la Meuse, la
Frise et Groningue, la Haye, Utrecht, la Gueldre, enfin le Brabant. Sa
force était de treize mille hommes environ. La marine, aussi à mes
ordres, se composait de neuf vaisseaux de ligne, d'un nombre
proportionné de bâtiments légers, et devait être augmentée des bâtiments
de transport nécessaires à l'embarquement de vingt-cinq mille hommes et
de deux mille cinq cents chevaux.

J'avais affaire au Directoire batave, existant alors, et composé de gens
d'une grande médiocrité, et à l'ambassadeur de France, M. de Sémonville.
J'arrivais sous de bons auspices. On me supposait de la capacité et de
la fermeté; mon zèle et mon désintéressement étaient connus, et je
trouvai tout le monde empressé à m'obéir. Les dépositaires du pouvoir,
sentant d'ailleurs que l'état des troupes m'autorisait à leur faire des
reproches fondés, crurent, avec raison, obtenir le pardon de leurs torts
en s'occupant activement à les réparer. Je n'avais pas autre chose en
vue, et, ne demandant rien pour moi, nous fûmes bientôt d'accord.

Je commençai par faire l'inspection de mes garnisons. Je trouvai les
troupes établies de la manière la plus misérable, dans les casernes les
plus divisées et les moins saines. Je fis l'inspection dans chaque
ville, chambre par chambre, accompagné des magistrats. Les occasions de
reproches étant fréquentes, je ne ménageai pas, en présence des troupes,
les expressions de mon mécontentement. Il en résulta chez elles une
confiance et une satisfaction très-grandes; beaucoup d'humiliations et
d'inquiétude parmi les magistrats. Je n'exagérai rien dans mes demandes;
mais elles furent faites de façon à ne pas être refusées. Toutes les
fois que je vis les troupes logées d'une manière malsaine, je les fis
sortir de leurs casernes et loger chez l'habitant, jusqu'à ce que des
quartiers convenables fussent préparés. Rien au monde n'est plus
antipathique aux Hollandais que le logement militaire, et j'étais bien
sûr de les voir redoubler d'efforts pour s'en garantir ou s'en délivrer.
L'habillement, qui était en retard ou en mauvais état, fut remplacé et
mis à neuf. On n'était pas dans l'usage de donner des capotes aux
troupes, économie absurde et barbare: en un mois, toute l'armée en
reçut. Enfin les vivres, qui, généralement, étaient médiocres, devinrent
partout de première qualité. Ainsi toutes les parties du service
reçurent une régénération complète.

La dispersion des troupes avait nui à leur instruction et à leur esprit
militaire; je résolus de les réunir et de les faire camper. J'avais
aussi un autre motif: je voulais, non-seulement veiller d'une manière
immédiate à leur instruction et à leur bien-être, mais encore en être
connu et m'exercer à les manier, enfin arriver à faire de ce tout un
corps homogène, robuste, satisfait et dévoué. Je parvins à tous ces
résultats de la manière la plus complète.

Il y avait eu, l'année précédente, des camps de sûreté pour les côtes,
et non des camps d'instruction; les effets en avaient été funestes,
aucun discernement n'avait présidé au choix des localités. Les côtes
étant menacées, on y avait placé les troupes; or tout le monde sait que
la Zélande et les côtes de Hollande sont malsaines en été et en automne;
quelques-unes mêmes sont pestilentielles; les occuper avant l'arrivée de
l'ennemi est fort déraisonnable, car, lorsqu'il se présente, on n'a plus
personne à lui opposer. Quand l'ennemi est là, il faut bien risquer de
prendre la fièvre, comme de recevoir des boulets; mais alors on est à
deux de jeu, car il est soumis aux mêmes conditions. La raison commande
donc, en cas pareil, de prendre un camp parfaitement sain, une position
centrale, et de tout préparer pour se rendre promptement sur le point
attaqué, quand l'ennemi s'y présente.

À cette époque eut lieu la conspiration de Pichegru, dans laquelle fut
englobé Moreau; assez d'autres ont parlé avec détail de cet événement,
et je ne pourrais y porter aucune lumière; je dirai seulement que
Bourrienne est tombé dans de grossières erreurs, dans ses Mémoires, au
sujet de cette conspiration. En général, ces Mémoires sont d'une grande
vérité et d'un puissant intérêt, tant qu'ils traitent de ce que l'auteur
a vu et entendu; mais, quand l'auteur parle d'après les _autres_, son
ouvrage n'est qu'un assemblage informe de suppositions gratuites, de
faits mensongers établis dans des vues particulières.

Il y a de la folie à prétendre que cette conspiration a été provoquée
par Fouché et n'a été que le résultat de ses intrigues. Un nommé
Lajolais fut arrêté à Rouen, et amené devant le préfet, M. Beugnot.
Lajolais était d'une nature faible, M. Beugnot comprit que la peur
l'amènerait à faire des révélations; il en donna avis, et on le fit
condamner à mort. Arrivé au lieu de l'exécution, Lajolais demanda à être
entendu; ses dépositions donnèrent les premières lumières sur la
conspiration ourdie; on fut bientôt sur la voie, et alors les
découvertes arrivèrent en foule. Une erreur funeste cependant fut mêlée
à ces événements: on crut à la présence du duc d'Enghien à Paris, en
confondant Pichegru avec lui.

Le premier consul se servit habilement de cette conspiration pour hâter
l'exécution de ses projets pour monter sur le trône; mais, certes, la
conspiration était réelle, flagrante. Elle lui a fait courir les plus
grands risques, et il n'y eut point de fantasmagorie dans cette
circonstance. Si la conspiration eût réussi, elle n'aurait pas été au
profit de ceux qui l'avaient ourdie: la confusion, le désordre, eussent
été la suite immédiate de la mort de Bonaparte, qui, seul, par sa force
et sa position, pouvait alors soulever la couronne et la mettre sur sa
tête sans en être écrasé. Les Bourbons, moins que tous autres à cette
époque, étaient capables d'en ceindre leurs fronts; leur nom n'avait
rien de populaire, et bien des malheurs publics devaient précéder le
moment où ils le deviendraient. Il fallait pour cela qu'un gouvernement,
longtemps sage et éclairé, eût perdu tout son prestige et cessé
d'inspirer la confiance.

L'érection de l'Empire fut vue avec plaisir par l'armée; le nouvel ordre
de choses ne pouvait que lui devenir toujours plus favorable, et les
troupes, surtout celles du camp de Boulogne, que le premier consul avait
vues très-fréquemment, montrèrent la plus grande satisfaction. Tous les
commandants de corps d'armée furent faits maréchaux d'Empire, moi seul
excepté: j'en éprouvai un véritable chagrin. Il est toujours pénible
d'être l'objet d'une exclusion; chacun juge sa position en la comparant
à celle des autres, et il me sembla que j'étais humilié. Mon
mécontentement n'était ni juste ni raisonnable: si j'avais occupé des
postes importants, je n'avais cependant pas encore eu de commandement à
la guerre qui me donnât des droits à cet avancement; et, si le choix de
Bessières autorisait les prétentions de tout le monde, la faveur dont il
était l'objet pouvait être expliquée par son emploi dans la garde. Et
puis, en vérité, pour un homme qui se sentait quelque capacité, il
valait mieux attendre, et entendre plutôt dire, comme cela m'est arrivé:
_Pourquoi n'est-il pas maréchal?_ que d'entendre répéter, comme on n'a
cessé de le faire pour Bessières: _Pourquoi l'est-il?_ Mes réflexions me
calmèrent bientôt. Je me dis souvent que cette dernière dignité, le
comble de la fortune d'un homme de guerre, doit rappeler une grande
action, et devenir ainsi un monument élevé à sa gloire. Ce sont les
occasions et le moyen d'y arriver dont un homme de coeur doit être
jaloux; puisque j'avais le commandement d'un beau corps d'armée, destiné
à faire partie de l'expédition, je ne devais rien désirer de plus,
c'était à moi à faire le reste. Je fis ce raisonnement si souvent, que
j'étais devenu presque insensible à l'idée d'être fait maréchal, et que,
lorsque je fus élevé à cette dignité, je n'en éprouvai pas d'abord une
grande joie; quelques jours plus tard seulement je sentis le prix de cet
avancement, en reconnaissant la différence des manières des généraux
envers moi.

Dans le courant de l'été, l'Empereur fut à Ostende. Il ne voulut pas
venir en Hollande, ses vues sur ce pays ne pouvant encore être
déclarées; mais j'allai le voir. Il me fit sur mon avenir et sur
l'exception dont j'avais été l'objet les mêmes réflexions que mon esprit
m'avait déjà suggérées, et me dit: «Si Bessières n'avait pas été nommé
en cette circonstance, il n'en aurait jamais eu l'occasion; vous n'en
êtes pas là, et vous serez bien plus grand quand votre élévation sera le
prix de vos actions.» C'était un langage qui m'allait droit au coeur.

Je vais raconter une chose peut-être un peu niaise, mais qui cependant
peint l'état de la société d'alors. L'Empire était établi depuis
plusieurs mois; nous étions faits aux titres qu'il consacre: eh bien,
l'Empereur, en causant avec moi de la Hollande et de ses destinées, me
dit: «Il n'y a que deux choses à faire: ou la réunion à l'Empire, ou lui
donner un prince français.» Cette expression nouvelle me frappa, et je
fus un instant à me demander ce que c'était qu'un prince français. Il
faut du temps pour qu'après un tel changement toutes les sensations se
mettent en harmonie.

Je reviens à l'établissement de mon camp. Tout le monde y apporta la
plus grande opposition: j'en éprouvai de la part de l'Empereur même, qui
se rappelait les maladies de l'année précédente et ne s'était pas
suffisamment rendu compte des causes qui les avaient produites; j'en
éprouvai du gouvernement batave, qui prévoyait pour lui une occasion de
dépenses: j'en éprouvai des généraux, des chefs de corps, qui
regrettaient d'avance de quitter de bonnes villes. Je fus seul de mon
avis; et, comme j'y trouvais de grands avantages, je m'occupai sans
relâche de l'exécution. Je jetai les yeux sur les bruyères de Zeist,
pays sec et sain, adossé à un territoire fertile et rempli de
ressources. La province d'Utrecht, étant centrale, donne aux troupes la
faculté de se rendre rapidement partout; enfin l'étendue des bruyères
présente de grands terrains de manoeuvre et facilite l'instruction. On
m'objecta qu'il n'y avait pas d'eau, et je répondis que je trouverais de
l'eau en abondance et de bonne qualité. Je fis faire un puits: l'eau fut
analysée, et se trouva excellente. Je fis creuser immédiatement une
trentaine de puits, de manière que chaque partie de l'armée eût un puits
à portée: leur profondeur variait de trente à quarante-cinq pieds: tout
cela fut exécuté en moins de quinze jours. Les effets de campement
rendus sur place, les manutentions établies à Zeist et à Utrecht,
quatorze bataillons français, huit bataillons bataves avec un équipage
de soixante bouches à feu, vinrent s'y établir et former le plus beau
camp du monde; douze escadrons furent cantonnés dans les environs. Enfin
je vins m'établir de ma personne au centre de ce camp, dans une belle
tente faite exprès pour moi par les soins du gouvernement batave, et
chaque général reçut l'ordre de camper derrière sa division ou sa
brigade.

À peine campés depuis quelques jours, d'épouvantables pluies survinrent.
En trois jours, quatre cents hommes allèrent à l'hôpital, et une grande
inquiétude s'empara de mon esprit. Quand on a été seul de son avis, il
faut réussir; sans cela, on a doublement tort. Je m'étais mis au-dessus
de toutes les représentations, et, dès lors, tout le monde était disposé
à la critique et à la plainte: je sentais aussi quelles conséquences
aurait pour moi une faute au début d'un grand commandement. Au bout de
cinq jours, le nombre des malades n'augmenta plus; ceux qui étaient
arrivés ainsi en foule aux hôpitaux étaient des hommes malingres, mal
remis encore des maladies de l'année précédente: des établissements de
convalescence, faits pour les hommes sortant des hôpitaux, où des soins
particuliers leur étaient donnés, prévinrent les rechutes. Les résultats
de cette vie nouvelle, de l'activité qui l'accompagna et du bon régime
de l'armée, furent prodigieux: les mêmes troupes qui, au commencement de
la campagne, avaient plus de cinq mille malades et beaucoup d'hommes
faibles, ne comptaient plus, à la fin de cette campagne, que trois cents
hommes aux hôpitaux, et pas un homme présent au corps qui ne fût fort et
robuste. Tous ces corps ayant pendant longtemps été extrêmement
négligés, il fallut reprendre leur instruction. On consacra un mois au
détail; au bout de ce temps, deux jours par semaine furent constamment
employés à l'école de bataillon, et trois jours de la semaine à faire
manoeuvrer une division. Le corps d'armée, formé en trois divisions,
manoeuvrait le dimanche, et tous les quinze jours il y avait grande
manoeuvre et exercice à feu: un polygone fut établi pour les troupes
d'artillerie. La cavalerie, indépendamment des grandes manoeuvres
auxquelles elle prenait part, avait ses jours particuliers pour
s'exercer. Ainsi tous les jours de la semaine étaient remplis, et les
troupes en repos étaient occupées à voir manoeuvrer les autres.

Les troupes arrivèrent très-promptement à un degré d'instruction dont il
est impossible de se faire l'idée. Je ne l'ai jamais vu atteint au même
point dans les troupes françaises; et les régiments qui l'ont reçue ont
conservé toujours, même après nos longues guerres, des traces de leur
séjour dans ce camp; leur excellent esprit et leur zèle à remplir leur
devoir les ont constamment distingués. Jamais troupes ne furent mieux
traitées et plus heureuses: on imagine bien qu'ainsi sous mes yeux
toutes les fournitures furent d'excellente qualité; la salubrité du
lieu, cette activité constante, si utile au soldat; la bonne humeur,
résultat habituel de la réunion d'un corps considérable; enfin le
mouvement d'espérance, de gloire et d'avenir que j'avais imprimé chez
tout le monde, avaient fait de ces soldats les hommes les plus contents,
les mieux disposés et les plus disponibles. Chacun s'occupa à orner sa
tente et son camp, et la plus grande émulation s'établit à cet égard
entre les colonels et les généraux. La réputation des troupes, et la
beauté de leurs manoeuvres attirèrent des étrangers curieux de les voir.
On sait combien les Hollandais, si laborieux habituellement, mettent de
prix à s'amuser le dimanche et à faire des parties de campagne; ils
affluaient de toutes parts, et se dirigeaient sur le camp de Zeist,
venant d'Amsterdam, de la Haye, de la Nord-Hollande, de la Gueldre, de
la Frise, du Brabant; les jours des grandes manoeuvres à feu, j'ai vu
jusqu'à quatre mille curieux, arrivés dans de beaux équipages, passer la
journée entière dans notre camp. La nécessité de pourvoir à leurs
besoins et l'industrie des cantiniers créèrent bientôt de véritables
villages dans le voisinage, où ils trouvaient tout ce qui leur était
nécessaire. Des comédiens s'établirent et bâtirent une salle de
spectacle en planches avec des loges, pouvant contenir quinze cents
spectateurs; j'obtins, moyennant quelques sacrifices, deux
représentations par semaine pour les sous-officiers et soldats: ils y
venaient en ordre, commandés ce jour-là comme pour une corvée, mais en
bonne tenue, les sous-officiers en tête, chaque corps à son tour.

Un spectacle d'équitation vint aussi s'établir et donner ses
représentations dans un cirque de bois: les soldats regrettaient de ne
pouvoir en jouir, et je leur procurai ce plaisir. Je fis choix, dans les
dunes qui étaient derrière le camp, d'un espace circulaire assez
resserré, et je fis régler la pente des montagnes de sable qui
l'entouraient; on y fit des gradins où tout mon corps d'armée put
trouver place, et les exercices les plus complets et les plus beaux
eurent lieu devant lui. Ce spectacle rappelait, par le nombre des
assistants et la disposition du lieu, les spectacles des Romains. On
juge du bonheur que ressentaient des soldats vivant constamment ainsi
avec leurs chefs, et devenus l'objet de pareils soins.

Les magistrats d'Amsterdam, voyant l'importance que j'avais prise dans
leur pays, m'envoyèrent une députation pour me demander de venir faire
un voyage à Amsterdam avec ma femme, afin de lui montrer ce que cette
ville avait de curieux. Je me rendis à cette invitation, et on nous
donna pendant trois jours les fêtes les plus remarquables, où la
galanterie était unie à la plus grande magnificence. La population
entière de la ville et des environs s'y associa. Un grand bal à l'hôtel
de ville, la visite du port et de l'arsenal, une navigation avec une
flotte nombreuse et pavoisée pour se rendre à Saardam et visiter ce lieu
célèbre, une course à Bruk; enfin les attentions les plus délicates
transformèrent, pour un moment, ces graves négociants en aimables et
empressés courtisans, et le plus beau temps du monde contribua à rendre
ces fêtes comparables à ce que j'ai vu de plus beau dans le cours de ma
vie.

J'engageai les magistrats d'Amsterdam à venir voir le camp et les
manoeuvres, et ils s'y rendirent avec empressement: une fête militaire
fort belle leur fut donnée, mais un temps horrible la contraria; comme
la vanité est dans la nature de ces bons bourgeois hollandais, et
quoique en réalité la peine eût dépassé de beaucoup le plaisir, ils en
furent tous dans le plus grand enchantement. Ils me demandèrent comme
une grâce de choisir Amsterdam pour établir mon quartier général pendant
l'hiver, et m'assurèrent qu'ils feraient tous leurs efforts pour m'en
rendre le séjour agréable. Je le leur promis, et ils tinrent parole; il
est incroyable quels soins ils employèrent et quelles dépenses ils
firent pour me bien traiter pendant cinq mois que je demeurai chez eux.

La saison avançait, mais il restait encore plus d'un mois de beau temps.
Nous étions si heureux dans le camp, que je ne voulais pas en abréger la
durée, bien que les troupes eussent atteint le plus haut degré
d'instruction. La fatigue des manoeuvres, quand l'instruction est
complète, ne m'a jamais paru utile; cependant je ne voulais pas renoncer
à une activité qui devait conserver aux soldats leurs forces, leur santé
et leur vigueur.

J'eus l'idée de faire construire un monument durable qui rappelât aux
siècles futurs notre séjour dans cette plaine, le but de notre station,
et qui perpétuât le souvenir des victoires dont la France et son chef
avaient déjà illustré les armes françaises. Mais de quelle nature devait
être ce monument? voilà quel fut l'objet de la discussion.

Un monument élevé par une armée doit avoir un caractère particulier qui
indique son origine: et d'abord il doit être le résultat de l'effort
simultané d'un grand nombre d'individus; il faut qu'une armée seule ait
pu l'exécuter; ensuite il doit n'avoir rien coûté à ses auteurs: en
général, les gens de guerre sont pauvres; quand on leur parle d'argent,
ce doit être pour leur en donner; leur en demander est un contre-sens:
telle est ma doctrine. Des travaux, des efforts, des dangers, sont la
monnaie dont les gens de guerre disposent, et qui compose leur richesse.
Le monument doit donc être remarquable par sa masse, et non par des
objets d'art. Enfin il doit élever l'âme et la porter à des idées
d'avenir et de postérité. Pour cela, je pensai qu'il fallait y renfermer
les noms de tous les officiers et soldats du corps d'armée qui auraient
concouru à sa construction.

L'application de ces principes se trouva naturellement dans la
construction d'une pyramide en terre, revêtue en gazon, et ayant des
angles de quarante-cinq degrés.

Cette construction, tout à la fois la plus simple et la plus durable,
est à l'abri des ravages du temps; il faudrait mettre les passions des
hommes en jeu pour la détruire. Elle est appropriée aux localités: dans
un pays de plaines aussi rases que la Hollande, une pyramide d'aussi
grande dimension devait paraître une véritable montagne.

Après avoir calculé le temps à y consacrer, le nombre de bras qui
devaient y concourir, et les moyens de toute espèce à notre portée, je
trouvai, en la faisant aussi grande que possible, mais avec la certitude
de pouvoir l'achever, qu'elle devait être carrée, de cent cinquante
pieds de côté, et de soixante-quinze pieds de hauteur. Je fis circuler
ce projet dans l'armée, et il reçut l'approbation générale. Alors je
donnai l'ordre de son exécution, et j'en réglai les détails. Chaque
général, chaque officier supérieur, et moi le premier, nous étions munis
d'outils et nous travaillions comme le dernier soldat: ces travaux
durèrent vingt-sept jours, et ce furent vingt-sept jours de fête. Je
voulus consacrer ce monument par la première cérémonie de la
distribution des décorations de la Légion d'honneur, et ce fut sur
l'emplacement même où elle devait être construite que cette distribution
eut lieu. Les troupes, formées en colonnes par division et par brigade,
les têtes de colonnes rapprochées et dans trois directions différentes,
formaient un fer à cheval. Après la distribution, et en présence des
troupes, le tracé fut exécuté, et le lendemain on était à la besogne. On
conserva, jusqu'à la moitié de la construction, un puits au milieu; et,
lorsque l'on fut arrivé à ce terme, les troupes furent formées de
nouveau comme le jour de la distribution des décorations. On lut devant
elles un exposé historique écrit sur parchemin; on y joignit les
contrôles nominatifs de chaque régiment, écrits également sur parchemin;
on mit le tout avec des monnaies dans une boîte de plomb, scellée et
soudée, et l'on descendit solennellement cette boîte dans le puits, qui
fut comblé immédiatement. On continua les travaux avec plus de
satisfaction et d'activité que jamais. Les idées de postérité, si
frivoles aux yeux de tant de gens, ne sont pas au-dessus de la portée de
nos soldats; j'en entendis plus d'un alors dire et répéter: «Mon nom est
là, et un jour on parlera de moi.» Les grandes idées de l'avenir et
d'immortalité, dont l'action était si puissante chez les anciens, ne
seraient pas sans effet chez les modernes, et surtout chez les Français:
on n'en fait pas assez souvent usage.

J'avais le désir de fonder un village à côté de la pyramide. Pour y
parvenir je fis bâtir trois maisons rurales pour trois soldats du camp
mariés avec des filles du pays. Je donnai à ces soldats des terres, des
instruments aratoires et des pensions. D'autres terres furent achetées
pour être distribuées à tous ceux qui voudraient s'établir dans ce lieu
et bâtir à côté de ces trois maisons. Cet établissement, mis sous la
tutelle des magistrats de la ville d'Amsterdam, a paru d'abord devoir
prospérer; mais les événements de la Restauration l'ont ensuite détruit.
Il ne reste de tout cela que la pyramide dont la durée sera éternelle,
et que les habitants ont appelée de mon nom: elle est connue aujourd'hui
dans le pays sous celui de _Marmontberg_.

J'eus à cette époque une grande satisfaction, une des plus vives de
toute ma vie: je reçus dans ce camp même la visite de mon père. Je
l'aimais beaucoup, et j'en étais adoré. Mon père avait fait la guerre,
il y avait cinquante-sept ans, presque sur ce même théâtre, en Belgique
et au siége de Bergop-Zoom. Ce voyage lui donnait des souvenirs de
jeunesse et de gloire, et semblait créer pour lui une nouvelle vie.
Après avoir placé depuis longtemps toute son existence et son avenir
dans les succès de son fils, il trouvait celui-ci brillant de jeunesse
et d'espérance, à la tête d'une armée superbe dont il était aimé. Établi
au camp, dans ma tente, reçu et traité avec égard et respect par tous
les officiers, mon père passa quinze jours près de moi, et ce furent
quinze jours d'un bonheur sans mélange. Il a, je crois, éprouvé dans
cette circonstance les plus douces jouissances qu'un vieillard de son
âge et de sa position puisse ressentir. Il me semblait en ce moment
m'acquitter en partie des dettes que j'avais contractées envers lui
pendant le cours de ma jeunesse.--Un an après, il n'était plus, et
j'avais jeté ainsi quelques fleurs sur sa tombe.

La saison étant devenue très-rigoureuse, les troupes quittèrent le camp
de Zeist et se rendirent dans leurs quartiers, à Utrecht, à Harlem, à
Amsterdam, Rotterdam, Arnhem, Nimègue et Deventer. Arrivant dans leurs
garnisons, elles n'étaient occupées que de leur retour au camp au
printemps suivant, tant ce séjour les avait rendues heureuses; et cette
disposition d'esprit était partagée par les officiers, et même par les
généraux.

Le quartier général resta à Ulrecht, mais je m'établis de ma personne à
Amsterdam. Je me rendis d'abord d'Utrecht à Paris pour assister au
couronnement de Napoléon, après avoir visité les troupes dans leurs
quartiers et m'être assuré par moi-même que, pendant l'hiver, rien ne
manquerait à leur bien-être. Un mois de séjour à Paris me rendit témoin
de ce grand et magnifique spectacle d'un héros montant sur le trône aux
acclamations d'un grand peuple; d'un pays dont l'organisation se
complétait et se mettait en harmonie avec ses besoins et les moeurs de
l'Europe, et dont la prospérité, se développant chaque jour davantage,
promettait d'arriver aux limites du possible. Au moment où l'Empire fut
proclamé, peut-être cette forme de gouvernement n'était-elle pas
populaire; mais un temps très-court suffit pour y habituer les esprits;
et, quoique cet Empire, venu brusquement, eût été précédé de
circonstances tristes et sinistres, dès l'époque dont je parle, et déjà
à la fin de cette année, il existait dans tous les esprits une sincère
admiration pour le génie qui avait préparé et amené un ordre de choses
destiné à prévenir le retour de révolutions, dont le souvenir si récent
effrayait encore. Cet ordre de choses mettait d'accord les idées
nouvelles, les intérêts nouveaux, et les droits de la raison avec les
principes que le temps, les souvenirs et les habitudes de l'Europe ont
consacrés; enfin l'arrivée du pape pour sacrer Napoléon donnait à cette
époque une gravité et une grandeur auxquelles on n'était pas accoutumé.
Le plus grand nom du moyen âge se présentait naturellement à tous les
esprits et prêtait aux comparaisons.

Le 2 décembre eut lieu le couronnement. Rien de plus majestueux, rien de
plus imposant: cette réunion des grands corps de l'État, cette assemblée
de tout ce que la France possédait d'illustre et de puissant, cette
élite de la nation, composée de toutes les capacités, de toutes les
gloires, à la tête de laquelle se trouvait l'homme le plus marquant des
temps modernes, présentaient le spectacle le plus auguste qui fût
jamais. Rien ne manquait à la cérémonie: j'en ai vu depuis deux autres
du même genre; elles étaient belles; mais, dans celles-ci, la gloire des
armes, le triomphe de la civilisation et l'intérêt de l'humanité en
faisaient à la fois l'éclat et l'ornement. J'assistai à cette solennité
parmi les officiers généraux; je n'avais aucune place distincte. Mes
camarades commandant les corps d'armée étaient maréchaux et portaient
les honneurs; mon successeur dans l'artillerie était grand officier de
l'Empire. Je n'étais rien de tout cela. J'aurais pu siéger parmi les
conseillers d'État; mais un habit civil me déplaisait dans la
circonstance, et je préférai me placer parmi mes camarades officiers
généraux.

L'Empereur me dédommagea peu après, en me nommant colonel général des
chasseurs: Eugène, étant élevé à la dignité de prince français, cette
place devint vacante, et je reçus ainsi le titre et le rang de grand
officier de l'Empire.

Cette grande circonstance du couronnement, cette solennité si imposante
à l'occasion de l'élection d'un trône, devait faire une impression
profonde sur Napoléon. Il semblait que son âme ardente dût éprouver sa
plus grande expansion, être enfin dans la plénitude de ses jouissances.
Eh bien, il en était autrement. Son ambition était si vaste, que déjà il
trouvait la terre trop petite pour lui; ce sentiment, manifesté à cette
occasion, n'a jamais cessé d'agir sur son esprit avec une nouvelle force
et au point de finir par lui inspirer quelque croyance à une origine
céleste.

Le lendemain de son couronnement, il dit à Decrès, ministre de la
marine, en causant familièrement avec lui (et celui-ci me l'a répété peu
après), ces paroles: «Je suis venu trop tard; les hommes sont trop
éclairés: il n'y a plus rien à faire de grand!--Comment, Sire! votre
destinée me semble avoir assez d'éclat: quoi de plus grand que d'occuper
le premier trône du monde, quand on est parti du rang de simple officier
d'artillerie?--Oui, répondit-il, ma carrière est belle, j'en conviens,
j'ai fait un beau chemin; mais quelle différence avec l'antiquité! Voyez
Alexandre: après avoir conquis l'Asie et s'être annoncé aux peuples
comme fils de Jupiter, à l'exception d'Olympias, qui savait à quoi s'en
tenir, à l'exception d'Aristote et de quelques pédants d'Athènes, tout
l'Orient le crut. Eh bien, moi, si je me déclarais aujourd'hui fils du
Père éternel et que j'annonçasse que je vais lui rendre grâce à ce
titre, il n'y a pas de poissarde qui ne me sifflât sur mon passage: les
peuples sont trop éclairés aujourd'hui, il n'y a plus rien de grand à
faire.» Tout commentaire est superflu après un semblable récit.

Je m'étais fort lié, pendant le Consulat, avec Joseph Bonaparte: homme
de moeurs douces, d'un esprit aimable et cultivé, sensible aux charmes
de la littérature et des beaux-arts, il était fait pour l'amitié et peu
propre aux grandes affaires. Avec beaucoup de simplicité, il eut dans le
cours de sa vie d'étranges illusions dont son esprit aurait dû le
garantir. Mais il en est de l'ordre moral comme de l'ordre physique: la
tête tourne à une certaine élévation; on ne voit rien que d'une manière
confuse, incertaine, et on porte souvent des jugements faux et
quelquefois absurdes. Je n'en suis pas arrivé là pour Joseph: j'aurai
plus tard l'occasion de le peindre sous cet aspect; je veux seulement
ici citer de lui une étrange niaiserie propre à peindre l'époque.

Joseph me parlait souvent de ses affaires personnelles et de ses
discussions avec son frère, avec lequel il avait été le plus tendrement
lié jusqu'au moment de sa grandeur. L'érection du trône impérial rendait
naturel et indispensable de changer la République italienne en royaume.
Mais il s'élevait la question de savoir à qui appartiendrait cette
couronne, si elle serait mise sur la tête de Napoléon ou sur celle d'un
de ses frères. L'Autriche aurait désiré la voir séparée de celle de
France, et le choix de Joseph lui convenait. Napoléon y consentait, mais
il y mettait une condition propre à faire suspecter sa sincérité. Il
voulait, à cette occasion, exiger de Joseph de renoncer à ses droits au
trône impérial, lui qui venait, peu de mois auparavant, de faire
accepter par la nation l'ordre de succession qui mettait Joseph en
première ligne à défaut d'enfants légitimes, et lorsque le bruit de
cette publication retentissait, pour ainsi dire, encore aux oreilles.

Il est arrivé souvent à Napoléon, dans le cours de sa vie, d'altérer
très promptement son propre ouvrage et de le modifier de manière à en
compromettre la durée; il avait dans le caractère quelque chose de vague
et d'indéterminé qui l'empêchait de rien finir. Personne, plus que lui,
n'a été grand dans ses dons, et cependant souvent, au moment où il
venait de donner, il éprouvait le désir de reprendre. C'est le cas de le
remarquer ici; cependant il est possible qu'il voulût seulement, dans
cette circonstance, se faire refuser et avoir un prétexte de garder pour
lui ce qu'il ne voulait pas donner à d'autres.

Joseph me parla de son embarras et de l'étrange condition imposée par
l'Empereur, de son incertitude, et il me demanda mon avis. Je le lui
donnai en conscience; et, en cela, très-probablement, je servis le
projet de l'Empereur. Je lui dis qu'il devait, sans hésiter, refuser la
couronne d'Italie, pour ne pas renoncer à ses droits à la couronne de
France. Si, comme tout le faisait présumer, l'Empereur n'avait pas
d'enfants, il était notre avenir et notre sécurité: aucun de ses frères
ne pouvait lui être comparé, ni en capacité ni en réputation. La
succession politique, dans une nouvelle dynastie, offre d'assez grandes
difficultés; il ne faut pas l'embarrasser par des renonciations et des
actes de nature à faire mettre le droit en question. Roi d'Italie, son
existence serait plus que précaire si l'ordre politique était bouleversé
en France, et il n'y avait de sûreté pour lui et pour nous que d'y
rester pour servir l'Empereur, servir la France, se placer
avantageusement dans l'opinion, et faire valoir ses droits si les
circonstances l'appelaient à les réclamer. Il était vivement blessé de
cette exclusion, que rien ne semblait motiver; il accusait l'affection
de l'Empereur pour lui, et, dans ses griefs, il dit ces propres paroles,
dont la singularité m'a assez frappé pour être restées gravées dans ma
mémoire: «À tous ses mauvais procédés, dit-il, il veut ajouter celui de
me faire prendre le vilain titre de roi, si odieux aux Français.» Je ne
pus m'empêcher, à cette exclamation, de lui rire au nez. Certes, la
réflexion de Joseph semble indiquer peu de portée d'esprit, et cependant
il en a beaucoup; mais ce mot ne démontre-t-il pas aussi combien la
Révolution était encore voisine, et à quel point l'atmosphère était
remplie des idées qu'elle avait développées, puisque c'est à celui
auquel on offrait une couronne qu'une pareille pensée est arrivée? Il
fut conséquent avec ses idées, il refusa pour le moment le _vilain_
titre de roi, et l'Empereur, moins scrupuleux et moins timide, le prit
pour lui.

J'avais reçu, dès l'année précédente, les ordres les plus rigoureux
contre le commerce de la Hollande avec l'Angleterre; je les exécutai
avec douceur et les fis publier, afin de mettre les négociants en
mesure de s'y conformer. Ce fut d'abord aux marchandises fabriquées en
Angleterre que l'Empereur déclara la guerre, les marchandises coloniales
trouvant grâce devant lui. L'Empereur en vint à m'ordonner de faire
prendre toutes les marchandises de fabrique anglaise existant en
Hollande, de les faire vendre, et d'en employer le produit au profit de
l'armée. Dans son langage, c'était m'autoriser à en donner une partie en
gratifications et à en prendre les trois quarts pour moi: il y en avait
pour plus de douze millions. Je me refusai à exécuter cette mesure
odieuse, d'une injustice révoltante. Ces marchandises étaient devenues
propriétés hollandaises; c'eût donc été un pillage exercé chez nos amis,
chez nos alliés. Le nom français en eût été entaché d'une manière
éternelle, car les populations qui tiennent le plus à leur argent sont
souvent plus sensibles encore au mode employé pour le leur arracher. Il
y avait dans celui-ci une injustice capricieuse, une violence
méprisante, dont les Hollandais auraient été plus irrités que de la
perte éprouvée. Mais, comme la politique de l'Empereur voulait frapper
l'industrie anglaise, je pensai atteindre son but, en mettant obstacle
au commerce au moyen de mesures de rigueur pour l'avenir: tout alors
était juste et conforme à mes devoirs. Je fis donc publier la défense de
recevoir des marchandises de fabrique anglaise, en annonçant la
confiscation de celles qui arriveraient. J'établis une grande
surveillance dans tous les ports. Quelques bâtiments, malgré la défense,
s'étant présentés, furent saisis et vendus, et le commerce prohibé cessa
complétement. Le produit de la confiscation fut distribué à l'armée, et
les soldats, dont les masses furent ainsi augmentées, devinrent riches
pour plusieurs campagnes.

Ces mesures, malgré les adoucissements, blessaient profondément le
gouvernement hollandais; et cependant, chose remarquable! les négociants
se résignèrent. La ville d'Amsterdam se conforma aux dispositions
prescrites, et le commerce, frappé dans son intérêt, sembla reconnaître
qu'il était redevable d'une diminution de souffrances à l'agent de la
sévérité de l'Empereur; car, au milieu de toutes ces tribulations, il me
donna fréquemment des témoignages d'estime et de confiance. Le
Directoire, au contraire, semblait m'attribuer tout le mal. J'étais peu
soutenu par l'ambassadeur de France. Aussi ce gouvernement faible et
caduc fut-il plus d'une fois tenté d'établir une lutte avec moi; mais il
n'osa jamais le faire en ma présence et se contenta de se répandre en
plaintes. Une fois qu'il me vit éloigné du pays, il s'abandonna à
l'exécution du projet médité depuis longtemps, et prit un arrêté pour
défendre aux troupes bataves de m'obéir dans tout ce qui tenait à
l'exécution des ordres relatifs à la surveillance du commerce.
L'anarchie était établie du moment où les officiers bataves étaient
appelés à juger les cas où ils devaient refuser l'obéissance.

Cette mesure, dont la connaissance me fut apportée par un courrier
extraordinaire que m'expédia le général Vignolle, mon chef d'état-major,
me blessa vivement. J'en rendis compte à l'Empereur, et je fus autorisé
à exiger la plus ample réparation. Elle consista dans le rapport de
l'arrêté et dans la démission de quatre des cinq membres du gouvernement
qui avaient signé la résolution. Cette désorganisation du pouvoir amena
naturellement l'exécution des changements politiques projetés, et dont
l'objet était de rapprocher du principe de l'unité le gouvernement des
pays alliés. Le Directoire dut être remplacé par un magistrat unique,
avec le titre de grand pensionnaire. Le choix tomba sur M.
Schimmelpenning, depuis plusieurs années ambassadeur à Paris, autrefois
avocat célèbre. C'était un homme d'un esprit étendu, éloquent, plein de
vertu et de candeur, mais peut-être un peu crédule pour le temps et les
circonstances où il a vécu. Il eut le tort de ne pas reconnaître, dans
le changement auquel il attachait son nom, un établissement transitoire,
dont le but était de se servir de lui comme d'un instrument pour arriver
à un établissement définitif, destiné, dès cette époque, à un des frères
de l'Empereur. Au surplus, les Hollandais ne s'y méprirent pas.
L'administration de Schimmelpenning, quoique douce et paternelle, eut
toujours, aux yeux des gens du pays, le sceau de la réprobation.

Ces changements furent exécutés peu après mon retour. Schimmelpenning
trouva le pays dans un grand état de souffrance, et il était au-dessus
de ses forces d'y remédier. Il aurait fallu réduire les dépenses et
rouvrir les canaux uniques de la reproduction dans ce pays, le commerce
et la navigation. L'un et l'autre étaient empêchés par la guerre et par
nos dispositions prohibitives. Le mal était au coeur et semblait sans
remède. Indépendamment des impôts ordinaires très-pesants, on faisait
chaque année un appel aux capitaux pour combler le déficit. À l'époque
où j'ai quitté la Hollande, on avait déjà imposé quarante-quatre pour
cent des capitaux; et, chose admirable et tenant du prodige! c'était
d'après la déclaration des négociants que leur quote-part de l'impôt
était fixée. On déclarait, sous serment, sa fortune; et la foi du
serment est telle que, à l'exception d'un très-petit nombre d'hommes
tarés et connus, jamais les déclarations n'ont été fausses. Cette bonne
foi, cette loyauté, base du commerce et du crédit, est la première vertu
des Hollandais. Elle s'exprime même quelquefois avec une candeur
ridicule. Un jour, un M. Serrurier, magistrat distingué d'Amsterdam, me
disait, après avoir raconté d'une manière lamentable les malheurs de son
pays: «Et, pour combler nos maux et nous en laisser le souvenir, après
avoir demandé l'argent, on est six mois à venir le chercher. Cet argent,
tout préparé et disposé pour être remis, nous rappelle chaque jour, par
sa présence, les malheurs publics, et, ainsi sans emploi, il ne produit
rien.»

Je retournai promptement à Amsterdam, où j'achevai mon hiver. On exécuta
le changement de gouvernement dont j'ai parlé plus haut, et
Schimmelpenning fut revêtu du pouvoir. J'avais, pendant l'année
précédente, fait quelques inspections sur les côtes de la République
batave; je résolus, cette année, de visiter les provinces dans le plus
grand détail, et de voir par moi-même tous les éléments de défense que
ce pays comporte dans les différentes hypothèses où il peut être placé.

Je fis faire un beau travail qui déterminait toutes les inondations
possibles, prévues, ou faciles et sans inconvénient, avec l'indication
du moyen de les assurer. Ces quatre questions résolues donnent la
solution de tout le problème. Je visitai donc d'une manière complète
tout ce pays, si curieux, résultat de la persévérance de l'homme et de
ses soins de tous les moments pour l'enlever à l'élément le plus
redoutable et le plus menaçant. Il est impossible, en parcourant la
Zélande et la Nord-Hollande, de ne pas éprouver un sentiment d'orgueil
en voyant cette création, et de ne pas reconnaître en même temps qu'avec
les divers degrés de capacité dont nous sommes doués nous ne sommes,
pour ainsi dire, que le reflet des objets qui nous environnent. De nos
facultés, modifiées à l'infini par les circonstances et par les besoins
que nous impose la nature, découlent les moeurs nécessaires au maintien
de la société; et, si des soins de tous les moments ont créé ce pays, il
cesserait bientôt d'exister si des soins de même nature lui étaient
refusés pour le conserver. De là l'ordre, la méthode, l'exactitude des
Hollandais, de là leur esprit d'économie, de conservation et de
réparation, qui s'étend à tout. Un paysan français parcourt une route:
il voit un arbre nouvellement planté qu'un accident a déraciné à moitié,
il achève de le détruire; un Hollandais arrête sa voiture, le replante
et lui donne un appui, quoiqu'il ne lui appartienne pas.

Les digues sont la sûreté du pays, et elles n'atteindraient pas ce but
si chaque jour on ne les réparait. Ce fait seul suffit pour fixer les
règles de l'administration. Dans un pays pareil, les pouvoirs
administratifs doivent être très-près de leurs administrés, car il faut
qu'ils puissent, à l'instant même, pourvoir aux besoins. De petites
divisions très-multipliées, ayant à leur tête des chefs investis d'une
puissance convenable, sont donc nécessaires. Mettez à la place notre
système de centralisation, et vous verrez ce qu'il deviendra.

Ainsi les moeurs et le mode d'administration de la Hollande sont les
conséquences de son état physique. Le mode d'administration produit
l'habitude d'une certaine indépendance; la possibilité de se défendre
au moyen d'inondations faciles à créer donne une certaine confiance en
ses forces, et par conséquent de la fierté. L'esprit de localité fait
naître le désir d'embellir le lieu qu'on habite, et en même temps la
rigueur d'un climat destructeur force à prendre un soin constant des
habitations, à les peindre sans cesse, et accoutume à les orner. Enfin,
le voisinage de la mer, à l'embouchure de grands fleuves, donne la
faculté et le goût du commerce et de la navigation.

Si l'on veut réfléchir aux indications précédentes, et qui mériteraient
un plus grand développement, on se convaincra que la nature et les
circonstances physiques de la Hollande ont fait le caractère, les moeurs
et la législation de ce pays. L'étude de ces rapports est du plus grand
intérêt, et il est curieux d'en établir les circonstances, et, pour
ainsi dire, les lois.

Je fis mon voyage dans cet esprit; je trouvai également difficile de
connaître et la constitution matérielle du pays d'une part, et le
caractère des habitants de l'autre. Rien cependant de plus digne des
méditations d'un esprit observateur.

La conservation des digues est un objet très-remarquable, et présente un
phénomène singulier. Le moyen de résister à la puissance de la mer
semblerait devoir consister à lui opposer de grands obstacles; complète
erreur! Il en est de la résistance à l'action physique comme de la
résistance à l'action morale: ce sont les petites résistances
multipliées, et leur durée, qui parviennent à détruire l'effet des plus
grandes forces.

Lors des travaux du port de Boulogne, on avait résolu de construire un
fort aussi avancé que possible dans la mer pour protéger et défendre le
mouillage. On choisit pour emplacement un rocher, laissé à découvert par
la basse mer, et couvert de quinze à vingt pieds à la marée. Le fort
devait être circulaire, et construit en pierres de taille énormes, de
dix ou douze pieds cubes chacune. On travaillait avec une prodigieuse
activité et de grands moyens. Souvent dans l'intervalle de deux marées
on parvenait à poser une assise entière. La saison mauvaise et les coups
de vent fréquents contrariaient les travaux. Lorsque la mer était
grosse, elle détruisait une grande partie de ce qui avait été fait
pendant la basse mer précédente, et dix, douze et quinze pierres étaient
renversées. On imagina, pour présenter plus de résistance à la mer, de
sceller les pierres d'une même assise et de les lier entre elles par des
crampons en fer, soudés au moment même où ils étaient placés; le
résultat fut qu'à chaque coup de mer l'ouvrage entier était détruit, et
toute l'assise renversée, au lieu de l'être partiellement. On en revint
alors à la première méthode: une portion des travaux était détruite;
mais, comme l'autre restait intacte, et qu'il y avait toujours plus de
construction que de destruction, à force de temps et de patience, on
s'éleva au-dessus des plus hautes eaux, et alors le travail fut bientôt
complet. Chose singulière et digne de remarque, les pierres renversées
n'étaient pas jetées dans l'intérieur de l'ouvrage, et poussées dans la
direction de la force de la mer; elles tombaient au pied de la tour, et
cédaient à l'action du retour de la vague.

En Hollande, les digues de mer sont construites avec une grande
inclinaison, de manière que l'eau s'élève sans éprouver de résistance
vive, et sans qu'il y ait de choc rude; elles sont garnies de brins de
paille se touchant comme les crins d'une brosse: l'eau pénètre partout,
mais partout est légèrement retenue, et cette résistance si faible en
apparence, mais si multipliée, détruit toute sa violence et sa force.

Au surplus, l'effet de ce moyen est tellement certain, que, avec le soin
des Hollandais, il n'y a pas d'exemple de digue de mer renversée
directement par l'effort des vagues. J'expliquerai comment cependant il
arrive que ces digues sont quelquefois détruites.

Je visitai l'île de Valcheren et la Zélande, et cette ville de
Middelbourg, berceau de la liberté batave, et qui joua un si grand rôle
dans la révolution de Hollande: rien de plus frais, de plus délicieux
que ces campagnes et ces îles, mais rien d'aussi malsain.

On entreprenait alors les travaux nécessaires pour faire de Flessingue
une bonne place; la faiblesse du général Monet les a rendus plus tard
inutiles. Flessingue, comprise dans le système adopté d'un grand
établissement maritime à Anvers, en était le complément. C'est en rade
de Flessingue seulement que l'armement des vaisseaux de ligne pouvait
être achevé. L'Escaut, à cette époque, paraissait appelé à jouer un jour
le plus grand rôle dans les destinées de l'Europe et du monde: le
développement des projets conçus pour ce fleuve et pour Anvers, et déjà
exécutés lors de notre grande catastrophe en 1814, est une des choses
les plus remarquables de ce temps de grandeur, aujourd'hui seulement un
songe.

De Valcheren je passai dans l'île de Gorée, où, peu de temps auparavant,
avait eu lieu un de ces accidents rares, mais effrayants, la destruction
subite d'une portion de digue de mer, événement étonnant par sa
promptitude et ses effets, quoique sans danger pour le pays, parce que,
embrassant toujours peu d'étendue, il est tout à fait local: les digues
intérieures, dont la construction a précédé celles qui sont sur le bord
de la mer, étant constamment conservées, font la sûreté de l'intérieur
quand il arrive aux premières d'être englouties dans les eaux.

Lorsque la mer est extrêmement basse et très-calme, une portion de digue
s'enfonce quelquefois et disparaît dans un gouffre formé à l'instant
même dans le terrain sur lequel elle a été construite: un morceau de
digue, de la longueur de quatre-vingts toises environ, avait ainsi,
depuis peu, disparu dans l'île de Gorée. Voici l'explication de ce
phénomène: des bancs de tourbe, répandus dans tout le pays, se trouvent
à diverses profondeurs; quand la mer est extrêmement basse, les eaux qui
ont pénétré dans ces bancs de tourbe, venant à se retirer, cessent d'en
remplir les interstices et d'en soutenir les parois: ces bancs
s'affaissent alors, et les constructions qu'ils soutiennent
s'engloutissent et disparaissent. Les seuls phénomènes qui précèdent ces
catastrophes sont toujours un grand calme et une baisse des eaux hors de
coutume. Avec les soins constants des Hollandais, c'est là le seul
danger que la mer fasse courir au pays.

Les fleuves, au contraire, menacent constamment la Hollande: ils doivent
un jour la faire périr. Le péril de chaque année se montre au grand jour
à chaque débâcle, et présente le spectacle le plus imposant et le plus
effrayant. Cet immense amas d'eau que le Rhin et la Meuse conduisent en
Hollande traverse des pays très-fertiles. Les riverains ont
inconsidérément voulu conserver à la culture le plus de terrain
possible: de là la construction de ces digues faites avec tant
d'imprudence, resserrant sans mesure ces fleuves dans leur cours, et
leur donnant un lit trop étroit.

De cet état de choses il résulte deux inconvénients. Au moment des
grandes crues, des débâcles, etc., les eaux, ayant une surface médiocre
pour s'étendre, s'élèvent beaucoup plus qu'elles ne le feraient si
l'espace était plus grand: si elles s'élevaient sur une largeur double,
l'augmentation de hauteur, toutes choses égales, ne serait que de
moitié; ensuite, le dépôt amené par les eaux et laissé sur leur passage,
se faisant sur un petit espace, élève le fond du fleuve davantage,
c'est-à-dire en raison inverse de la largeur de son lit: ainsi le péril
augmente chaque année.

Les digues des fleuves ont, dans beaucoup de points, une telle
élévation, qu'il est difficile d'y ajouter; et cependant leur élévation
doit nécessairement suivre celle du lit des fleuves, qui va toujours
croissant. Il est incontestable que, sans un remède puissant appliqué
d'avance, il y a un terme où l'équilibre n'existera plus. La catastrophe
dont ce pays est menacé est précisément la même que celle que redoute
tout le pays traversé par le Pô dans son cours inférieur: pendant
vingt-cinq lieues de cours, dans la Polésine deRovigo et le pays de
Ferrare, etc., le fond du lit du fleuve est de dix à douze pieds plus
élevé que la campagne à quinze lieues à la ronde. Aussi voyez quel
spectacle présente la population en Italie après les grandes pluies, en
Hollande au moment du dégel! Les eaux s'élèvent, elles menacent de
passer par-dessus les digues; la population qui est à portée accourt
tout entière et sacrifie tout au salut du moment. Quand les eaux sont
arrivées à deux ou trois pouces au-dessous de la crête de la digue, tout
le monde est à la besogne pour donner momentanément à la digue une
hauteur plus grande; car, si l'eau déborde et tombe au delà avec la
force qui résulte de la chute, c'en est fait de la digue et du pays.
J'ai vu les habitants, pénétrés de terreur, apporter à cette défense
contre les eaux les meubles de leurs maisons, des tables, des matelas,
et tout ce qui pouvait faciliter des travaux d'exhaussement.

La faute commise dans des temps éloignés est d'avoir trop resserré les
fleuves dans leurs digues de défense, et de n'avoir pas adopté un
système de doubles digues, qui, en conservant à la culture tout le pays
possible, le garantisse cependant des ravages des grandes eaux.

Le danger d'être englouti par les eaux ne menace que dans
l'arrière-saison. À cette époque, il n'y a ni culture à protéger ni
récolte à conserver; on devrait donc mettre les digues, que j'appellerai
digues de défense, à une si grande distance, que les eaux ne pussent
jamais s'élever de manière à menacer le pays, et que les alluvions, se
déposant sur une grande surface, ne pussent jamais élever le sol d'une
manière sensible. Cela fait, le pays est en sûreté. Mais, pour donner à
la culture le plus de terres possible, et pour conserver les récoltes,
on doit faire d'autres digues très-près du fleuve; celles-ci remplissent
leur but en été et au commencement de l'automne. Plus tard elles sont
franchies par les eaux, alors contenues seulement par les grandes
digues, ou digues de défense. Ce qu'on a négligé autrefois, il faut le
faire aujourd'hui, si on veut fonder la sécurité de l'avenir et prévenir
la destruction inévitable de ces pays constamment menacés; pour preuve
de la bonté du système que je viens de développer, je citerai les
travaux qui ont été faits dans le duché de Modène.

Une rivière, le Panaro, était précisément dans ces conditions, et
menaçait tout le pays qu'elle traversait; le duc de Modène lui a fait
ouvrir un nouveau lit, l'a fait diguer doublement; à présent cette
rivière fertilise la contrée et ne la menace plus de ses ravages.

J'allai, de la Zélande, voir de nouveau la Nord-Hollande et inspecter
les préparatifs maritimes qui s'y faisaient. L'escadre était composée de
neuf vaisseaux de ligne, sept dans le port de Nieur-Dipe et la rade de
Texel, deux dans la Meuse, à Helvoëtsluys, et, de plus, le nombre de
frégates et de bâtiments légers convenable. Une flotte de transport,
rassemblée dans la rade de Texel, se composait de quatre-vingts
bâtiments, chacun de quatre cents tonneaux au moins, et tout était
disposé pour y embarquer vingt-cinq mille hommes et deux mille cinq
cents chevaux.

L'entretien de ces moyens maritimes, cause d'un grand fardeau pour le
pays, était nécessaire, et je tins la main avec rigueur à ce que les
préparatifs fussent toujours au complet.

On m'avait donné d'abord, pour commander cette escadre, l'amiral
Kikkert, vieux et brave matelot, décoré d'une médaille méritée au combat
de Dogger-Bank, dernier combat inscrit dans les fastes glorieux de la
marine hollandaise, sous le célèbre amiral Klingsberg. Ce commandement
était au-dessus de ses forces. On lui donna plus tard pour chef, sur ma
demande, le vice-amiral de Winter: cet amiral avait combattu avec
beaucoup de courage quelques années auparavant contre l'amiral Duncan,
et avait été pris; mais sa réputation de capacité n'avait reçu aucun
échec. Comme tous les marins, l'amiral de Winter avait des prétentions
qui lui rendaient pénible son obéissance envers un général de terre;
mais, en peu de temps, je ramenai à une obéissance passive. Je ne doute
pas que devant l'ennemi je n'eusse eu beaucoup à m'en louer.

Mon goût pour la marine a toujours été prononcé; je n'étais pas tout à
fait étranger à ce service, ayant cherché à le connaître pendant ma
navigation, en allant en Égypte et en en revenant. En Hollande, j'en
avais fait une étude spéciale. Près de moi, d'ailleurs, et employé
comme aide de camp, était un capitaine de frégate français, nommé Novel,
bon navigateur; je le consultais d'avance sur la possibilité d'exécution
des ordres que je projetais de donner; j'en étais venu au point de faire
manoeuvrer l'escadre dans la rade du Texel, et l'escadre légère en
dehors de la passe et à l'entrée de la mer du Nord, sans trouver, de la
part de l'amiral de Winter, ni observation ni résistance.

Après avoir séjourné quelque temps au Helder, je traversai le Zuyderzée,
pour aller en Frise, dans le pays de Groningue, à Delfsil, et je revins
à mon camp en visitant les provinces d'Over-Issel et de Gueldre.

Les plaisirs de l'année précédente avaient tellement attaché les troupes
à ce séjour, que chacun l'avait orné avec émulation. Afin de rendre
durable un établissement d'un succès si complet, j'avais proposé au
gouvernement batave, qui y avait consenti, de remplacer les tentes par
des baraques de grande dimension, faites avec de bons matériaux. Des
bois ayant été mis à ma disposition, les soldats firent sur un plan
régulier, arrêté d'avance, de très-belles constructions. Les officiers
et les généraux se piquèrent d'honneur, et bâtirent des baraques qui, en
résultat, furent de charmantes maisons: telle baraque coûta six mille
francs. Enfin cette station à la manière des Romains prit un tel
caractère de permanence, qu'elle a servi, pendant toute la durée de
l'Empire, à former des troupes; et, il y a peu de temps encore, elle
était employée à l'instruction et à la réunion des troupes du royaume
des Pays-Bas.

Il existait à l'armée un ingénieur géographe appelé Rousseau. Une
faculté que je n'ai vue à personne autre au même degré lui donnait le
moyen d'imiter les écritures de toute espèce, les signatures,
impressions, etc. Notre âge comportait mille plaisanteries; nous nous
servîmes de son talent pour faire des mystifications qui, pendant huit
jours, firent le bonheur de tout l'état-major.

Le général de division Boudet, commandant la première division, et
l'ordonnateur en chef Aubernon, avaient été passer quelques jours à
Amsterdam, et je savais qu'ils étaient allés dans un mauvais lieu. D'un
autre côté, un aide de camp, nommé Dubois, parlait sans cesse de son
désir d'être attaché aux affaires étrangères pour être employé en
Amérique auprès du général Rey, consul général à New-York, qui,
disait-il, l'avait demandé. Ces trois individus furent le sujet de nos
plaisanteries.

Pour les deux premiers, on supposa qu'une lettre du ministère de la
guerre m'avait été adressée pour me témoigner le mécontentement de
l'Empereur touchant la conduite privée du général et de l'ordonnateur,
le désordre de leur vie et sa publicité: elle leur enjoignait de se
conduire mieux à l'avenir. Je les fis venir chez moi, et la leur
communiquai; l'impression qu'ils en reçurent fut très-singulière: Boudet
accusait Aubernon d'avoir porté par vanité, sous sa redingote, un
uniforme qui l'avait fait reconnaître; Aubernon accusait le bonhomme
Gohier, consul général de France à Amsterdam, de faire le métier
d'espion et d'avoir envoyé des rapports. Tous les deux étaient au
désespoir. Boudet voulait écrire à l'Empereur pour se justifier; mais je
l'en dissuadai, l'assurant que déjà c'était chose oubliée de sa part.

Pour le troisième, on imagina de lui faire arriver une lettre du
ministre annonçant sa nomination à un emploi auprès du général Rey, aux
appointements de quinze cents dollars. L'ordre lui était donné de partir
immédiatement pour s'embarquer au port de Farcinola, en Portugal, sur le
navire la _Betzi_. Sa joie fut inexprimable; je lui fis l'observation
que, devant nous battre bientôt, il serait louable à lui de remettre son
départ jusqu'après l'expédition. Fort brave jeune homme, il me répondit
que, si l'expédition était immédiate, il n'hésiterait pas; mais qu'étant
encore éloignée, et cet emploi étant fort au-dessus de ses espérances,
il ne voulait pas renoncer à une nomination qui faisait le destin de sa
vie. Au bout de quelques jours, il se dispose à se mettre en route, et
s'occupe de la vente de ses chevaux; je l'éclaire enfin, et sa
mystification devient publique.

Boudet devine alors qu'il a été, lui aussi, l'objet d'une plaisanterie,
et veut me mystifier à son tour; il vient chez moi, et me dit avec un
grand sérieux: «Réflexion faite, j'ai cru devoir écrire à l'Empereur une
lettre très-forte pour me justifier et lui faire sentir que cette
affaire est hors du domaine de son pouvoir.»

Tout contrarié, je lui reproche son peu de confiance en moi. J'étais
véritablement inquiet; je craignais que l'Empereur ne se fâchât de ce
qu'on avait fait intervenir son nom. Quand il me vit bien tourmenté, il
éclata de rire, se moqua de moi à son tour, me dit qu'il n'avait pas
écrit, mais que, l'histoire de Dubois l'ayant éclairé, il avait voulu,
à son tour, se venger.

Telle était notre humeur au camp de Zeist. Cette plaisanterie me donna
l'occasion de voir et de constater à quel point on peut parvenir à
imiter les écritures, et j'en tirai la conclusion que des ordres
importants doivent toujours être envoyés par des officiers ou des
courriers exprès, garantie vivante de leur légitimité. Sur une lettre
contrefaite par Rousseau, je n'aurais pas hésité un moment à mettre en
mouvement mes troupes.

L'époque fixée par l'Empereur pour faire l'expédition annoncée et si
désirée approchait. L'immense flottille réunie à Boulogne, à Étaples et
à Ostende, donnait des moyens surabondants pour transporter toute
l'armée en Angleterre. L'escadre de l'amiral Villeneuve, dirigée sur les
Antilles, devait sous peu reparaître en Europe; et, après avoir rallié
les escadres de la Péninsule, celles de Rochefort et de Brest, entrer
dans la Manche, la balayer, détruire l'escadre anglaise, inférieure de
vingt-cinq vaisseaux, ou la bloquer dans les ports, et protéger ainsi
notre sortie, notre navigation et notre débarquement.

Je m'occupai, d'après les ordres de l'Empereur, de l'embarquement du
deuxième corps. Les motifs pour s'y prendre ainsi d'avance étaient de
diverse nature. D'abord il devait être placé sur des bâtiments de guerre
ou de gros bâtiments de transport, et une opération semblable est
toujours assez longue, tandis que sur une flottille elle est prompte et
facile, l'éloignement du Texel devant d'ailleurs nous faire toujours
opérer plus tard que ce qui partirait de Boulogne et des ports de la
Manche. Il fallait donc être prêt à mettre à la voile au premier signal.
Ensuite l'Empereur, voulant opérer une diversion au profit de l'escadre
attendue et forcer l'ennemi à augmenter sa croisière devant nous, me
prescrivit, lorsque j'aurais tout disposé pour l'embarquement de mon
corps d'armée entier, de feindre une expédition lointaine et de placer à
bord de l'escadre, approvisionnée pour six mois, quatre à cinq mille
hommes avec un général de division. Enfin Napoléon m'écrivit de Parme,
le 8 messidor (27 juin 1805), après son couronnement comme roi d'Italie,
pour me faire connaître ses dernières intentions de détail.

Je choisis le général Boudet avec sa division pour le premier
embarquement. Je fis armer la côte auprès de Kerdune, afin de favoriser
notre sortie et protéger notre station en dehors de la passe. Cette
première opération était terminée le 20 messidor (9 juillet). Mon camp
fut levé au commencement de thermidor, et le 10 (29 juillet), toute
l'armée était embarquée. J'avais, avec affectation, réuni des pilotes
pratiques des mers d'Ecosse pour faire supposer ma destination pour
l'Irlande en doublant l'Écosse. L'Empereur m'annonçait son arrivée à
Boulogne pour le 25 (13 août), et nous étions à cette époque sur les
côtes depuis quinze jours, prêts à partir. Je m'étais embarqué sur le
vaisseau de Hersteller; j'y hissai le pavillon d'amiral français, et
l'amiral de Winter celui de vice-amiral hollandais.

Nous passâmes ainsi cinq semaines embarqués, attendant chaque jour la
nouvelle de l'arrivée, dans la Manche, de l'escadre française et l'ordre
de sortir à son apparition. Tout avait été disposé pour faciliter la
sortie, et diminuer, autant que possible, les difficultés qu'offre la
passe étroite. Une autre, ouverte depuis peu, devait servir aux
bâtiments de transport. Le fond de ce détroit, entre le Helder et la
pointe du Texel, est très-variable et change d'une année, d'un mois à
l'autre, la passe principale s'éloignant ou se rapprochant de la terre
ferme. Lorsqu'un atterrissement l'obstrue, les courants en ouvrent une
autre ailleurs. À l'époque dont je parle, la passe était à toucher la
grande digue du Helder. Je faisais souvent appareiller l'escadre et
exécuter quelques évolutions, et nous reprenions ensuite notre mouillage
habituel.

Enfin l'Empereur reçut la nouvelle du combat d'Ortégal, dans lequel
Calder, avec une escadre inférieure de dix vaisseaux, et sans qu'il y
eût d'engagement sérieux, prit deux vaisseaux espagnols abandonnés par
Villeneuve. Napoléon espéra d'abord que la faute commise serait
promptement réparée; il croyait apprendre sans retard la défaite et la
fuite de Calder; mais il en fut tout autrement, et la nouvelle lui
parvint de la rentrée de l'escadre de Villeneuve dans la rade de Cadix.

Cet événement dérangeait tous ses calculs, détruisait toutes les
combinaisons sur lesquelles l'expédition était basée.

Napoléon apprit en même temps la marche des Autrichiens sur la Bavière.
Dans la circonstance, cette levée de boucliers des Autrichiens, qui
autorisait et motivait le départ des côtes, où nous ne pouvions plus
rien entreprendre, était un grand bonheur. Aussi l'Empereur prit-il son
parti sur-le-champ, non cependant sans avoir eu un violent accès de
colère contre Villeneuve, car la faible conduite de cet amiral lui
enlevait en un moment les espérances dont il s'était nourri depuis deux
ans, et qui avaient été l'occasion de grands travaux et de grandes
dépenses, espérances dont la réalisation avait semblé prochaine et
assurée.

L'armée reçut ordre de quitter ses barques et ses vaisseaux, et chaque
corps, dirigé sur le Rhin, se rendit, à marches forcées, en Allemagne
pour secourir l'électeur de Bavière. Ce souverain, après avoir évacué sa
capitale, s'était réfugié à Wurtzbourg. Tremblant, plein d'effroi, il
aurait peut-être abandonné les intérêts de la France s'il fût resté
quelques jours encore livré à lui-même. En quarante-huit heures, mon
débarquement ayant été complétement effectué, je me mis aussitôt en
marche sur Mayence, et nous entreprîmes cette campagne immortelle, si
brillante et si rapide. Le succès dépassa de beaucoup les espérances
dont les imaginations les plus prévenues et les plus vives avaient pu se
pénétrer.

Nous nous étions embarqués avec plaisir et confiance; nous débarquâmes
animés des mêmes sentiments, car, par des routes différentes, nous
allions au même but: nous allions chercher de la gloire.



CORRESPONDANCE ET DOCUMENTS

RELATIFS AU LIVRE SEPTIÈME



LE MINISTRE DE LA GUERRE À MARMONT.

    «Paris, le 2 mars 1804.

«Je vous préviens, citoyen général, que, d'après les observations que
vous m'avez faites par votre lettre du 4 ventôse, présent mois, sur la
nécessité de pourvoir promptement à la fourniture de la seconde paire de
souliers que le premier consul a accordée à chaque soldat, et à celle
des capotes qui manquent encore pour compléter les besoins des troupes
qui sont en Batavie, j'ai invité de suite le directeur de
l'administration de la guerre à prendre toutes les mesures qu'il jugera
convenables pour faire opérer la livraison de ces objets: je l'ai
également invité à vous faire part des ordres qu'il aura donnés dans
cette vue.»


LE MINISTRE DE LA GUERRE À MARMONT.

    «Paris, le 7 avril 1804

«Le premier consul n'a point approuvé, citoyen général, la manière dont
les troupes françaises en Batavie ont été placées l'année dernière; leur
répartition était telle, que tous les corps ont considérablement
souffert par la maladie.

«Faites les dispositions nécessaires pour prévenir un semblable
inconvénient, et, à cet effet, placez le plus de troupes bataves qu'il
sera possible dans l'île de Walcheren, et n'y laissez que très-peu de
Français.

«Instruisez-moi des ordres que vous aurez donnés pour remplir à cet
égard les intentions du premier consul.»


LE MINISTRE DE LA GUERRE À MARMONT.

«Paris, le 15 mai 1804.

«J'ai rendu compte au premier consul, citoyen général, de la situation
dans laquelle j'ai trouvé l'armée que vous commandez. Je lui ai dit
qu'en trois mois vous avez fait tout ce qu'on devait attendre de celui
qui, avec des qualités distinguées, avait été à la grande école de
Bonaparte.

«Il savait qu'à votre arrivée vous n'aviez rien trouvé de disposé pour
l'expédition.

«Je lui ai fait connaître que la flottille du Texel était prête à mettre
à la voile; qu'une division de troupes bataves bien organisée occupait
Alkmaër et Harlem, et que j'avais été satisfait de son instruction; que
la division française aux ordres du général Boudet, occupant Utrecht,
était également bien instruite et disciplinée; que celle qui est dans
Arnhem, aux ordres du général Grouchy, offrait des résultats également
satisfaisants, et que j'y avais surtout remarqué la précision des
manoeuvres du 24e régiment; qu'enfin la cavalerie, aux ordres du général
Guérin, méritait les mêmes éloges.

«Je lui ai présenté le sort du soldat amélioré par vos soins, des salles
de convalescents établies, les casernes assainies, les subsistances
meilleures, et les hôpitaux mieux tenus. Je lui ai fait connaître aussi
l'enthousiasme avec lequel l'armée à vos ordres s'est unie au voeu du
peuple qui porte Napoléon à la magistrature suprême de l'Empire, en
établissant l'hérédité dans sa famille. Il a éprouvé la jouissance la
plus vive en voyant l'armée pénétrée de reconnaissance pour la
sollicitude qu'il a montrée à tout ce qui intéresse son bien-être et sa
gloire.

«Le premier consul, citoyen général, me charge de vous témoigner sa
satisfaction particulière: vous transmettrez les mêmes sentiments aux
officiers et soldats.»


LE GRAND CHANCELIER DE LA LÉGION D'HONNEUR À MARMONT.

    «Paris, le 27 septembre 1804.

«J'ai reçu, monsieur le général et cher confrère, la lettre que vous
m'avez fait l'honneur de m'écrire le 29 fructidor.

«La solennité, l'ordre et la magnificence que vous avez mis dans la
distribution que Sa Majesté Impériale vous avait chargé de faire sont un
nouveau témoignage de votre amour pour la patrie et de votre dévouement
à l'Empereur. Il était beau de voir une armée, composée de Français et
de Bataves, rassemblée sous les ordres de son général, sur la place même
où elle va élever un monument à Napoléon, écouter attentivement le
discours énergique que vous avez prononcé, et applaudir, tout entière,
aux militaires français que vos mains décoraient de l'aigle de la
Légion. J'aurai l'honneur de rendre compte à Sa Majesté du zèle avec
lequel vous avez rempli la mission qu'elle vous avait confiée: de
pareilles fêtes récompensent et font naître les héros.

«Je m'empresse de vous envoyer les neuf grands et les sept petits aigles
dont vous avez besoin et que vous réclamez.»

    «De Lacépède.»


L'AMBASSADEUR SÉMONVILLE À MARMONT.

    «La Haye, 3 novembre 1804.

«Monsieur le général, j'ai l'honneur de vous prévenir que je reçois
l'ordre de me concerter avec vous pour prendre, relativement aux
communications de ce pays-ci avec l'Angleterre, toutes les mesures que
nous avions déjà jugé convenable d'adopter. Ainsi, non-seulement nous ne
pouvons plus former aucun doute sur l'approbation de Sa Majesté, mais
encore nous aurons la satisfaction de lui annoncer que nous avions
prévenu la totalité de ses ordres.

«Sa Majesté en a tellement senti la nécessité, qu'elle y ajoute ceux de
faire saisir, dans toute l'étendue du territoire batave, les
marchandises anglaises qui peuvent s'y trouver, et de contraindre le
gouvernement batave à prendre des dispositions de tout point analogues
à celles prescrites en France contre les navires neutres qui auraient
touché dans les ports d'Angleterre et seraient chargés de marchandises
anglaises.

«Nous ne pouvons nous flatter de faire exécuter strictement cette
seconde partie des ordres de Sa Majesté; le gouvernement batave paraît
plus que jamais disposé à persister dans son système d'inertie et à
paralyser vos dispositions, par la défense faite à ses agents de
concourir à leur exécution.

«Je viens cependant de lui notifier les volontés de Sa Majesté, en lui
annonçant qu'il sera seul responsable des suites que son fol entêtement
pourra entraîner.

«Quant à l'acte de préhension des marchandises anglaises, les moyens de
le mettre à exécution sont en votre pouvoir, et je ne puis, monsieur le
général, que m'en référer à ce que votre prudence vous suggérera pour
régulariser, par les formes dont vous prescrirez l'emploi, la rigueur
d'une mesure qui ne fût jamais devenue nécessaire si le gouvernement
batave eût moins obstinément fermé l'oreille à nos représentations et à
nos plaintes.

«Son Excellence le ministre des relations extérieures m'adresse la liste
de plusieurs maisons (treize d'Amsterdam et quatre de Rotterdam) qui,
d'après le dépouillement de la correspondance saisie à Helvoët, ont paru
faciliter l'entrée des marchandises anglaises sur le continent.

«Cette liste n'est rien moins que complète; on n'y lit même pas les noms
des maisons les plus connues pour entretenir des relations habituelles
avec nos ennemis.--Le séjour que vous avez fait en Batavie a, au
surplus, dû vous convaincre, monsieur le général, qu'aucune maison de
commerce ne serait, pour ainsi dire, à l'abri de reproches, si toutes ne
pouvaient présenter pour excuse la tolérance coupable de leur
gouvernement.

«Cette tolérance est telle, que les expéditions de beurre et de fromage
sont devenues plus actives depuis la connaissance donnée au commerce du
concours des forces françaises pour empêcher la contrebande. On s'est
empressé de profiter du temps qui devait naturellement s'écouler jusqu'à
l'arrivée des forces distribuées par vos ordres sur les différents
points de la côte, et j'ai la certitude que des crédits sont même encore
donnés par des maisons de Londres sur des négociants d'Amsterdam pour
des achats considérables de beurre dans la province de Frise, où il est
plus facile que sur tout autre point d'échapper à la surveillance des
troupes.

«Dans un tel état de choses, peut-être jugerez-vous, monsieur le
général, devoir charger une personne investie de toute votre confiance
de se rendre à la Haye pour m'y faire connaître vos intentions et
préparer, de concert avec elle, les instructions définitives des agents,
tant civils que militaires, établis sur les côtes.»


LE MINISTRE DE LA GUERRE À MARMONT.

    «Paris, le 11 novembre 1804.

«Son Excellence le ministre de la marine m'a prévenu, général, que,
d'après la demande que vous en avez faite, il avait donné des ordres
pour faire stationner, à l'embouchure de la Meuse, les deux bricks le
_Phaéton_ et le _Voltigeur_, à l'effet d'empêcher les communications et
la contrebande qui ont lieu entre la Hollande et l'Angleterre.

«Le ministre de la marine m'annonce en même temps que, si ces deux
bâtiments vous paraissaient insuffisants pour le service auquel ils sont
affectés, il ferait en sorte d'y destiner en outre quelques canonnières
ou bateaux canonniers.»


LE MINISTRE DE LA GUERRE À MARMONT.

    «Paris, le 11 novembre 1804.

«Je vous adresse, général, les lettres de Sa Majesté Impériale, qui vous
appellent à assister à la cérémonie de son couronnement et du sacre, qui
aura lieu le 2 décembre.

«L'intention de l'Empereur étant que l'un des généraux de division et
deux des généraux de brigade employés à l'armée française en Batavie
viennent assister à cette auguste cérémonie, vous voudrez bien désigner
ces généraux à votre choix, leur faire tenir les lettres ci-jointes qui
leur sont destinées, et me faire connaître, par le retour de mon
courrier, les noms de ceux que vous aurez choisis.

«Vous remettrez, pendant votre absence, le commandement de l'armée au
général de division Vignole, auquel vous laisserez les instructions que
vous jugerez être nécessaires.»


M. DE SÉMONVILLE À MARMONT.

    «La Haye, le 8 décembre 1804.

«Mon cher général, votre courrier m'a remis, avant hier soir, la lettre
que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire; le général Vignole a reçu la
sienne quelques heures après, et est accouru de suite. Pendant qu'il est
chez Peyman, je commence à m'entretenir avec vous. Je veux répondre à
votre confiance en vous exposant ce que je sais des causes de ce qui se
passe ici, les effets qui en sont résultés et que je crois qui en
résulteront, et enfin les remèdes qui me semblent appropriés aux maux
que ce damné de gouvernement semble s'efforcer d'attirer sur son pays.

«Votre armée l'occupe: votre gloire est intéressée maintenant à la
tranquillité intérieure, comme elle le sera un jour à l'expédition: j'en
conclus que, fussé-je un peu verbeux, vous ne m'en saurez point mauvais
gré.

«Ces gens-ci ne sont point simplement des fous: ce sont des poltrons
révoltés qui perdent toute mesure; et qui cherchent un éclat pour venger
leur orgueil humilié.

«Au retour de Cologne, M. Schimmelpenning a fait connaître les
intentions de l'Empereur sur les choses (on ne pouvait s'en dispenser);
peut-être eût-il été prudent d'attendre à se prononcer sur les personnes
l'instant où elles seraient privées d'un reste de pouvoir.

«Lors de la première conférence de M. Schimmelpenning, la stupeur a
commandé l'obéissance. D'ailleurs, chacun était incertain si le collègue
à côté duquel il était assis n'obéirait point, s'il n'avait point son
marché fait pour rester en place ou en prendre une autre: on a donc
donné tous les pouvoirs à M. Schimmelpenning pour céder aux volontés de
Sa Majesté Impériale.

«Mais peu à peu le gouvernement est revenu de son étonnement; on s'est
expliqué, chaque membre s'est assuré que la disgrâce atteindrait à peu
près l'universalité des membres.

«La première résolution avait été d'obéir; la seconde fut de laisser
faire; la troisième, d'adopter petit à petit les dispositions propres à
se faire proscrire plutôt que chasser, parce que la proscription est
accompagnée de quelque renommée, et que la honte, au contraire, est la
compagne fidèle de ceux qui souffrent qu'on les mette à la porte sans
mot dire.

«C'est ainsi, mon cher général, que le gouvernement s'est successivement
monté à ce point de démence où vous le voyez aujourd'hui. Les délais qui
se sont écoulés, la maladie de Schimmelpenning, le retard du
couronnement, ceux que l'on prévoit encore pour son retour, tout a
merveilleusement servi cette marche. Elle a été celle de tous les corps
constitués à qui on a laissé le temps de se reconnaître avant d'exécuter
leur destruction prononcée; et, ainsi que je le mandais au ministre, on
peut reconnaître là ce qu'ont fait, il y a douze ans, le clergé, les
parlements, la noblesse, et les plus petits bailliages de province.

«Depuis trois semaines je m'aperçois de ces progrès, et j'ai écrit à
différentes reprises au ministre pour presser de tous mes moyens le
retour de M. Schimmelpenning. Cependant, lorsque le fameux arrêté
désorganisateur a paru, j'étais encore bien loin de le craindre, et en
voici les raisons: si je ne les disais pas, vous penseriez que
l'ambassadeur n'est qu'un sot, et je ne veux point vous laisser cette
idée.

«Le fait est que j'avais meilleure opinion du caractère de Peyman, et
que je lui supposais un peu plus d'énergie.

«Je pensais donc qu'il agirait à votre égard comme le sous-secrétaire
Boscha avait agi avec moi pour les affaires étrangères.

«Lorsque ce dernier s'est aperçu que son gouvernement entrait en délire,
il a pris la résolution de supprimer toutes les paperasses,
protestations, arrêtés qui devaient m'être remis. Il s'est borné à les
adresser à l'ambassadeur Schimmelpenning, d'abord officiellement, puis
avec des lettres confidentielles, qui le prévenaient qu'usage n'en avait
point été fait, et que, l'envoi n'étant que pour la forme, M.
Schimmelpenning devait seulement en prendre lecture pour juger l'état du
pays et la nécessité de son prompt retour.

«Cette conduite de Boscha fait honneur à ses bonnes intentions, surtout
dans la position secondaire où il est placé. Je devais penser que Peyman
en adopterait une semblable, ou que, en qualité de ministre, il la
porterait plus loin et refuserait l'obéissance en offrant sa démission.
La seule menace eût empêché une pareille délibération.

«Quel a été mon étonnement lorsque j'ai appris que l'arrêté tenu secret
par Boscha devait être expédié le matin par Peyman! J'ai couru chez lui:
la sottise était faite. J'ai demandé alors l'arrêté à Boscha, et me suis
empressé de l'envoyer à Paris par courrier, en priant le ministre de me
transmettre ses ordres; car, en pareille matière, il me semblait que
nulle réponse officielle n'était assez forte, et qu'on devait garder le
silence ou déclarer au gouvernement qu'il était en hostilité, et
qu'ainsi on allait les commencer.

«Ma dépêche, expédiée par un courrier de Boscha, porteur des mêmes
nouvelles à M. Schimmelpenning, a dû arriver à Paris le jour où vous me
faisiez l'honneur de m'écrire.

«Tels sont, mon cher général, les antécédents dont je voulais vous
rendre compte et les causes de ce qui s'est passé.

«Quels que soient leurs effets, il vous importait de les connaître en
détail, et vous en tirerez la conséquence que, si le changement arrêté
dans la pensée de l'Empereur était nécessaire à Cologne, il est devenu
indispensable du moment que le projet a été connu, et qu'aujourd'hui il
ne saurait être trop prompt.

«Que fera le gouvernement? Je n'oserais encore vous le dire. Nous venons
de le provoquer, le général Vignole et moi, après une conférence avec
Peyman; après avoir fait agir Boscha de son mieux auprès de ces entêtés.
Nous nous sommes réunis chez le président avec deux de ses collègues.
Là, les bonnes raisons ne nous ont point manqué pour confondre leur
absurdité. Nous nous sommes annoncés comme des hommes mus par le seul
intérêt du pays où nous exercions de grandes fonctions, aucun motif
personnel ne pouvant dicter nos instances, puisque, consentement bâtard
ou refus, la volonté de l'Empereur n'en sera pas moins exécutée.--On
s'est retiré pour délibérer; nous ne pouvons vous dire encore quel sera
le résultat, et je vous écris en l'attendant, afin de ne point retarder
le départ de votre courrier.

«En tout état de cause, le gouvernement s'adressera directement à
l'Empereur. À cela nous n'avions aucune objection à faire, et nous ne
nous y sommes point opposés.

«Mais, provisoirement, les troupes bataves auront-elles l'ordre d'obéir?
Voilà ce qui est en délibération.

«Leur grande majorité, ainsi que vous le savez, ne demande pas mieux que
de renverser le gouvernement. Ainsi vous n'avez rien à craindre pour la
tranquillité publique sur le résultat des ordres qu'on pourrait leur
donner. Mais cette disposition à l'insubordination, tout avantageuse
qu'elle soit à notre cause, n'en est pas moins un mal, et je préfère,
sous tous les rapports, que l'obstination du gouvernement ne les place
point dans cette position.

«Si cependant elle se réalisait, je vous supplierais, mon cher général,
d'accélérer de tout votre pouvoir les décisions de Sa Majesté
relativement à l'organisation définitive de ce pays, car, si une mesure
violente, comme l'occupation militaire de la Haye et le brusque renvoi
du gouvernement, devait avoir lieu, nécessité serait qu'il fût
immédiatement remplacé. Tous les interrègnes sont funestes, et l'on ne
peut prévoir les terribles résultats de celui-ci dans un pays artificiel
qui ne subsiste que par une surveillance de toutes les heures.

«Le temps nécessaire pour cette organisation peut être court si elle
succède à une organisation existante; mais, dans la supposition d'une
cessation absolue de pouvoirs, l'autorité même de Sa Majesté Impériale
serait entravée par une multitude de difficultés, toutes source des
plus grands malheurs.--Les prévoir, mon cher général, c'est vous mettre
à portée de les prévenir. Vous êtes, à Paris, investi de la confiance de
Sa Majesté; elle daigne accorder le même sentiment à M.
Schimmelpenning.--Les vues de cet ambassadeur ne peuvent être
contrariées par la commission batave, à qui je connais peu de caractère
et à laquelle je suppose peu de crédit. Les fêtes du couronnement seront
déjà loin pour celui qui ne s'occupe que de la postérité. Efforcez-vous
de fixer un moment ses regards sur un pays bien-petit auprès de ses
grandes destinées, mais dont l'importance commerciale est encore assez
grande pour la prospérité française.

«Surtout veuillez, je vous supplie, prévenir Sa Majesté, avant votre
départ, sur la nécessité de profiter ici de l'installation du nouveau
gouvernement pour assurer aux Français, dans ces contrées, divers
avantages dont ils ont été privés malgré la conquête.

«Veuillez ne pas oublier que, quant aux institutions, nous vivons encore
ici sous le régime stathoudérien, et que pas une d'elles n'a été changée
depuis cent trente ans.

«Lorsque je me suis rendu à Paris, il y a deux ans, j'avais cru que les
approches de la paix étaient le temps propre à faire décider ces
questions politiques. Les occupations des ministres les ont empêchés
d'examiner les travaux que je voulais leur soumettre sur ces divers
objets. Si nous laissons passer l'époque présente, nous courons risque
de trouver encore des obstacles, soit de la part du gouvernement batave
après qu'il sera établi, soit de la part de l'Angleterre si la paix
devait nous obliger ici à négocier au lieu de commander.

«Ces considérations sortent un peu, je le sais, de vos occupations
habituelles. Je ne vous en parlerais point si vous n'étiez que général
d'armée; mais vous aimez l'Empereur et votre pays; vous êtes en état de
les servir tous deux sous plus d'un rapport; et, si le général rejette
ces détails, le conseiller d'État m'entendra.»

«_P. S._ Ma lettre finie, mon cher général, je m'empresse de vous
annoncer que le gouvernement a cédé; mais, pour conserver une sorte de
liberté dans ses délibérations, il a demandé que je lui adressasse une
note à l'effet de lui déclarer:

«1° Que c'est la volonté expresse de Sa Majesté.

«Assurément il ne pouvait pas en douter; je le lui ai écrit et dit assez
de fois.

«2° Que l'arrêté entraîne l'insubordination de l'armée, etc., etc.

«La chose était évidente sans ma déclaration.

«N'importe; je vais la faire dans des termes convenables à la dignité de
mon gouvernement, et l'arrêté sera retiré jusqu'à la décision de Sa
Majesté, laquelle bien certainement ne l'approuvera point.

«À quoi bon ces notes? direz-vous.--À trouver un moyen de délibérer sans
avoir l'air de céder à la lettre dans laquelle vous parlez de votre
voyage à la Haye avec une _assistance convenable_.

«C'est cette menace d'assistance qui a produit son effet; mais on ne
veut point l'avoir vue, et on demande note officielle à l'ambassadeur.»


M. DE SÉMONVILLE À MARMONT.

    «La Haye, le 13 décembre 1804.

«Mon cher général, lorsque la lettre que vous m'avez fait l'honneur de
m'écrire m'est parvenue, j'étais déjà informé, par le général Vignole,
qui m'avait envoyé son aide de camp Meynadier, du mécontentement de
l'Empereur et de sa résolution d'exiger le rapport de l'indécent arrêté
du 23 novembre dernier.

«Je vous avais marqué que le gouvernement batave, en se déterminant à
suspendre son exécution, s'était proposé d'adresser des représentations
à Sa Majesté Impériale. Quelques gens sages sont parvenus à le faire
renoncer à ce projet, qui ne pouvait avoir aucun bon résultat; et,
lorsque M. Meynadier est arrivé, j'ai promptement obtenu, par le
concours des mêmes personnes, la révocation formelle de l'arrêté. Elle
vient de m'être officiellement annoncée par le sous-secrétaire d'État
pour les affaires étrangères, et le général Vignole pourra, dans son
ordre du jour de demain, donner à cette rétractation toute la publicité
que vous avez jugée convenable.

«Je n'ai eu nul besoin d'employer de nouvelles menaces pour
l'obtenir.--On n'était point encore revenu de l'effroi causé par votre
lettre au ministre Peyman, et, si j'eusse reçu du ministre des relations
extérieures l'ordre d'exiger le renvoi des plus mutins, dans le cas où
l'arrêté ne serait pas révoqué, ils ne se seraient pas montrés plus
soumis. Ces gens-ci ne résistent jamais qu'à demi; ils deviennent
souples dès qu'on se montre prêt à exécuter la menace.--C'est une
observation que j'ai eu occasion de renouveler mille fois depuis cinq
ans.

«J'ai écrit à Paris le 8 frimaire, et, le 10, j'exposais la situation,
des choses et des esprits, et demandais des ordres.--Peut-être ne
s'est-on pas pressé de les expédier, parce que je répondais du maintien
de la tranquillité. Le 18, j'ai marqué que le gouvernement s'était
amendé.--Tout cela est arrivé à Paris avant, pendant ou depuis l'époque
à laquelle vous écriviez. N'ayant rien reçu du ministre des relations
extérieures, je suppose que M. Schimmelpenning, dont l'opinion est
extrêmement prononcée en notre faveur, et qui a expédié un courrier à
cet effet le samedi, aura obtenu qu'on attendît la réponse du vôtre.

«Nous ne serions pas exposés à de telles incartades de la part du
gouvernement, si l'on avait adopté la mesure que j'ai proposée avec les
plus vives instances dans les premiers moments de la déclaration de
guerre. J'avais désiré qu'on m'autorisât à faire concentrer, dans une
commission de deux ou trois membres désignés par nous dans le
gouvernement, la direction de toutes les affaires relatives à l'armée, à
la marine et à la défense. La troupe du gouvernement se serait alors
trouvée réduite à délibérer à volonté sur les matières d'intérieur qui
eussent été sans intérêt pour nous.--J'ai même joint à ce projet un
travail par lequel j'ai démontré à M. de Talleyrand que, dans un espace
de cent vingt ans, l'Angleterre, durant son alliance, avait exigé à peu
près les mêmes choses, son ambassadeur ayant droit de présence aux
séances du conseil d'État; les circonstances étaient les mêmes: nous
pouvions établir la parité.

«Mon opinion n'a pas été suivie.--Le gouvernement fit des protestations
sans nombre à Bruxelles. Sa Majesté me fit l'honneur de me demander,
après les avoir reçues, si je croyais qu'on tiendrait ses engagements:
je n'hésitai point à lui répondre que la chose était même impossible en
vertu de l'organisation vicieuse. Alors elle me dit qu'elle était
cependant déterminée à en essayer et à attendre au mois de décembre
avant de prendre un parti.--Un an s'est écoulé; vous voyez comme nous
l'avons passé à remorquer cette mauvaise galère qui fait eau de toutes
parts. Si les circonstances politiques avaient permis à Sa Majesté de
prendre plus tôt une délibération, nous aurions évité au gouvernement
bien des fautes, au pays bien des malheurs, à vous bien de l'ennui, et
à moi bien du tourment.»


M. DE SÉMONVILLE À MARMONT.

    «La Haye, le 15 décembre 1804.

«Mon cher général, ne voulant point retarder le départ du courrier, je
ne prends, après avoir rendu compte au ministre, que le temps nécessaire
pour vous prévenir que tout est terminé ici, et, j'espère, à votre
satisfaction. Les quatre membres désignés se retirent du gouvernement et
ne prendront plus aucune part, ni directe ni indirecte, à ses
délibérations, jusqu'à l'installation du nouveau. Quant au fameux
arrêté, vous avez déjà été prévenu, par ma correspondance, qu'il avait
été totalement et publiquement rétracté la veille du jour que j'ai reçu
les ordres de Sa Majesté. Je me flatte donc de vous revoir bientôt ici,
sans que vous ayez besoin d'y développer aucune force active pour faire
exécuter les ordres de notre gouvernement. Tout est rentré dans le
calme, et bientôt ceci ne sera plus que la matière des conversations de
quelques oisifs de la Haye ou d'Amsterdam. J'attends avec impatience
l'instant de votre retour pour vous renouveler l'assurance de mes
sentiments d'amitié et de haute considération.»


BERTHIER À MARMONT.

    «Paris, le 26 janvier 1805.

«Je vous préviens, général, que l'intention de l'Empereur est que vous
vous rendiez, le plus promptement possible, à la tête de votre armée.

«J'annule toute autorisation, congé ou permission donnés aux officiers
employés à l'armée française en Hollande; en conséquence, donnez-leur
vos ordres pour qu'ils aient à rejoindre sur-le-champ, leur poste
respectif.

«Vous devez vous présenter ce soir ou demain matin chez l'Empereur pour
prendre congé de lui.

«Si Sa Majesté ne juge pas devoir vous entretenir de vos instructions,
vous les recevrez par la voie de ses ministres quand vous serez à votre
poste.

«Le prochain départ de l'expédition du Texel vous fera sentir la
nécessité de faire rejoindre promptement tous vos généraux.»


BERTHIER À MARMONT.

    «Boulogne, le 3 août 1805

«Je vous préviens, général, que l'Empereur vient d'arriver à son
quartier général du Pont-de-Brique, près Boulogne, et que Sa Majesté a
pris le commandement, en personne, de ses armées.

«Sa Majesté me charge de vous demander si votre armée est embarquée et
si votre escadre a fait la sortie qui lui avait été ordonnée.

«Faites-moi connaître tous les jours la reconnaissance que l'on peut
avoir faite des bâtiments ennemis qui se trouvent devant le Texel et
devant Helvoëtsluys; envoyez-moi exactement vos états de situation, et
enfin des nouvelles que vous pouvez avoir des ennemis, et dépêchez-moi
des courriers quand cela sera nécessaire. Toutes les nouvelles
deviennent du plus grand intérêt pour l'Empereur. Ne négligez donc aucun
moyen, général, pour m'instruire de tout ce qu'il y aurait de nouveau.»


BERTHIER À MARMONT.

    «Boulogne, le 8 août 1805.

«Je vous envoie, mon cher Marmont, l'ordre du jour de l'armée des côtes
de l'Océan, qui vous fera connaître les détails du combat qui a eu lieu
le 3 thermidor.

«Si l'escadre de l'amiral Villeneuve n'avait pas été contrariée douze
jours par les vents, tous les projets de l'Empereur réussissaient; mais
ce qui est différé de quelques jours n'en sera que plus décisif.

«Je vous renouvelle, mon cher Marmont, l'assurance de mon amitié.

«Soyez exact à envoyer à l'Empereur toutes les nouvelles que vous
pourriez avoir des Anglais en mer, et de l'Angleterre.»


BERTHIER À MARMONT.

    «Boulogne, le 23 août 1805.

«Je vous préviens, général, que l'escadre de l'Empereur est partie du
Férol le 26 thermidor avec l'escadre espagnole. Si ces escadres
combinées arrivent dans la Manche, l'Empereur fait de suite l'expédition
d'Angleterre; mais, si, par des circonstances de vents contraires, ou
enfin par le peu d'audace de nos amiraux, elles ne peuvent se rendre
dans la Manche, l'Empereur et roi ajournera l'expédition à une autre
année, parce qu'elle n'est plus possible. Mais je dois vous prévenir
que, dans la situation actuelle où s'est placée l'Europe, l'Empereur
sera obligé de dissoudre les rassemblements que l'Autriche fait dans le
Tyrol avant de faire l'expédition en Angleterre. Dans ce cas,
l'intention de Sa Majesté est que, _vingt-quatre heures après que vous
aurez reçu un nouvel ordre de moi_, vous puissiez débarquer, et, sous le
prétexte de vous mettre en marche pour prendre vos cantonnements, vous
gagniez plusieurs jours de marche sans qu'on sache ce que vous voudrez
faire; mais, dans le fait, vous devez gagner Mayence.

«L'intention de l'Empereur est que, par le retour de mon courrier, que
vous retiendrez le moins de temps possible, vous me fassiez connaître
comment sera composé votre corps; Sa Majesté désire qu'il reste fort de
vingt mille hommes; que vous emmeniez avec vous le plus d'attelage qu'il
vous sera possible.

«Envoyez-moi également les dispositions que vous comptez faire pour le
reste de vos troupes. La saison est trop avancée et l'hiver est trop
prochain pour rien craindre des Anglais, et au printemps vous serez de
retour avec votre armée en Hollande. Il suffit que les frontières soient
gardées.

«Je vous recommande sur tout cela le secret le plus impénétrable; car,
si le cas arrive, l'Empereur veut se trouver dans le coeur de
l'Allemagne avec trois cent mille hommes sans qu'on s'en doute.»


BERTHIER À MARMONT.

    «Boulogne, le 28 août 1805.

«Je vous ai fait connaître, général, par une dépêche datée
d'aujourd'hui, que l'intention de Sa Majesté l'Empereur et roi est que
vous vous mettiez en marche avec le corps d'armée que vous commandez
pour vous rendre à Mayence.

«Faites toutes vos dispositions pour ce mouvement, qui devra s'opérer
successivement par division.

«Réunissez de suite vos trois divisions à Alckmaer et faites partir la
première sous les ordres du général Boudet, le 15 fructidor.

«Vous ferez partir la seconde, commandée par le général Grouchy, le
lendemain.

«Et la troisième division, composée de troupes bataves, sous les ordres
du général Dumonceau, le ...

«Vous ferez mettre en mouvement, le ... vos troupes d'artillerie et du
génie, le 8e régiment de chasseurs et le 6e régiment de hussards, et
généralement tout le reste du corps d'armée que vous commandez. Vous
aurez soin de faire rentrer à leurs corps tous les détachements, avant
le départ.

«Les divisions doivent partir avec armes et bagages, et complétement
organisées. Chaque division doit marcher ensemble et militairement en
ordre de guerre. Chaque officier doit être à son poste.

«Je joins ici un itinéraire pour chacune de vos divisions, et un
itinéraire général qui les comprend toutes.

«J'ai fixé un séjour à Cologne; cependant vous pourrez le supprimer si
vous jugez pouvoir le faire sans trop fatiguer les troupes.

«Vous ferez connaître aux généraux commandant les divisions que
l'intention expresse de Sa Majesté est qu'ils prennent toutes les
précautions nécessaires pour empêcher la désertion, ainsi que pour
maintenir la discipline la plus exacte en route.

«Ils doivent avoir le plus grand soin d'envoyer à l'avance des officiers
d'état-major pour préparer leurs cantonnements, et un commissaire des
guerres pour faire assurer les subsistances.

«Recommandez-leur aussi d'éviter aux troupes toute fatigue inutile, en
ne faisant arriver dans le chef-lieu d'étape que les corps qui devront
y loger, et en envoyant les autres dans leur cantonnement respectif par
le chemin le plus court. De même au départ, la division ne doit se
réunir que dans le cantonnement le plus avancé sur la route qu'on a à
faire dans la journée.

«Vous réglerez de la manière que vous jugerez la plus utile au service
la marche de votre état-major général.

«Je donne avis du passage du corps d'armée que vous commandez dans les
vingt-cinquième et vingt-sixième divisions militaires qu'il doit
parcourir, afin qu'il soit pris des mesures pour assurer le service dans
toutes ses parties.

«Instruisez-moi, général, des dispositions que vous aurez faites pour
l'exécution de ce mouvement.

«_P.S._ Vous pouvez changer ce que vous voulez pour remplir les
dispositions de votre mutation particulière.»



LIVRE HUITIÈME

1805

SOMMAIRE.--L'armée dirigée sur Mayence.--Le capitaine Leclerc et
l'électeur de Bavière.--Arrivée à Wurtzbourg.--Le territoire
d'Anspach.--L'armée autrichienne.--Détails.--Mack.--L'esprit et le
caractère.--Disposition de l'armée.--Obstination de Mack.--Combat de
Wertingen: Lannes et Murat.--Ney au pont de Gunzbourg.--L'Empereur à
Augsbourg.--Position de Pfuld.--L'ennemi cerné.--L'archiduc
Ferdinand.--Description de la place d'Ulm.--Les nouvelles
fourches.--Valeur comparée des troupes françaises et
étrangères.--L'armée sur l'Inn.--Marmont dirigé sur Lambach, sur
Steyer.--Une partie de l'armée sur la rive gauche du Danube, à
Passau.--Combat d'Amstetten.--Mortier à Dürrenstein.--Marmont à Leoben
à la rencontre de l'armée de l'archiduc Charles.--Bataille de Caldiero:
Masséna contre l'archiduc.--Marche de Marmont en Styrie.--Le capitaine
Onakten.--Le capitaine Testot-Ferry: brillant fait
d'armes.--Incertitudes sur la direction de l'archiduc Charles.--Marmont
prend position à Gratz.--Sécurité de l'Empereur à l'égard de l'archiduc
Charles.--Le hasard, la bravoure, la présence d'esprit, et le pont du
Thabor: Lannes et Murat.--La surprise du pont décide la direction de la
campagne.--Bataille d'Austerlitz.--Les sacs russes.--Retraite de Marmont
sur Vienne.--L'armistice.


Le 5 fructidor (24 août) le maréchal Berthier, major général de l'armée,
m'écrivit pour me prévenir de tout disposer pour débarquer mon corps,
les événements de l'escadre de l'amiral Villeneuve devant faire
probablement ajourner l'expédition d'Angleterre tandis que le mouvement
des Autrichiens, qui avaient passé l'Inn, nous appellerait en Allemagne.

Le 10 (29), je reçus l'ordre de débarquer et de me mettre en route sur
Mayence; et, le 12 (31), toutes mes troupes, artillerie, cavalerie,
matériel, personnel et chevaux, étaient en plein mouvement pour ma
nouvelle destination.

Mon corps d'armée se composait de vingt-cinq bataillons, savoir: treize
français et douze bataves; de onze escadrons, sept français et quatre
bataves; quarante pièces de canon, le tout faisant vingt et un mille
cinq cents hommes et trois mille chevaux. Il formait trois divisions,
deux françaises, la deuxième complétée par un régiment batave, et une
hollandaise; les deux premières commandées par les généraux Boudet et
Grouchy, et la troisième par le général Dumonceau.

Je reçus l'ordre d'assurer la conservation de l'escadre et de la flotte
de transport, et de pourvoir à la défense de la Hollande. J'y laissai,
pour cet objet, quatorze mille hommes convenablement répartis.

Le major général me prescrivit de me rendre en poste à Mayence, aussitôt
après avoir tout disposé et mis mes troupes en mouvement; de prendre le
commandement de cette place, et de donner tous les ordres nécessaires à
son armement et aux travaux à faire à Cassel; d'entrer en communication
avec le maréchal Bernadotte, en marche pour se rendre à Wurtzbourg; de
chercher à connaître le mouvement des Autrichiens sur le Danube, et tout
ce qui se passait en Allemagne; enfin de mettre, autant que possible, la
frontière en état de défense, et de tenir au courant l'Empereur de tout
ce que j'apprendrais d'important.

Tous les corps d'armée partirent simultanément, se dirigeant ainsi sur
le Rhin. L'armée des côtes prit le nom de grande armée, et fut divisée
en sept corps, qui prirent les numéros suivants:

L'armée de Hanovre, commandée par le maréchal Bernadotte, prit le numéro
un; mon corps d'armée le numéro deux; le camp de Bruges, commandé par le
maréchal Davoust, le numéro trois; le camp de Boulogne, commandé par le
maréchal Soult, le numéro quatre; le corps composé de réserves de
grenadiers, commandé par le maréchal Lannes, le numéro cinq; le camp de
Montreuil, commandé par le maréchal Ney, le numéro six; enfin le corps
d'embarquement, qui était en Bretagne, et commandé par le maréchal
Augereau, le numéro sept.

Ainsi six corps d'armée, faisant environ cent soixante-dix mille hommes,
se trouvèrent, en peu de jours, réunis, manoeuvrant dans le même système
et pouvant se mettre en ligne.

Cette armée, la plus belle qu'on ait jamais vue, était moins redoutable
encore par le nombre de ses soldats que par leur nature: presque tous
avaient fait la guerre et remporté des victoires. Il y avait un reste du
mouvement et de l'exaltation des campagnes de la Révolution; mais ce
mouvement était régularisé; depuis le chef suprême, les chefs de corps
d'armée, et les commandants des divisions jusqu'aux simples officiers et
aux soldats, tout le monde était aguerri. Le séjour de dix huit mois
dans de beaux camps avait donné une instruction, un ensemble qui n'a
jamais existé depuis au même degré, et une confiance sans bornes. Cette
armée était probablement la meilleure et la plus redoutable qu'aient vue
les temps modernes.

À mon arrivée à Mayence, je me mis en rapport avec nos divers ministres
et résidents. J'envoyai le capitaine Leclerc, un de mes aides de camp,
auprès de l'électeur de Bavière, à Wurtzbourg, pour lui annoncer ma
prochaine arrivée et le rassurer. Ce prince, effrayé de sa position,
avait si peur de se compromettre, que, n'osant pas le recevoir comme
officier français, au milieu des espions dont il était entouré, il lui
fit dire de venir en redingote chez lui, en s'annonçant comme un
marchand de dentelles. Cet officier, très-spirituel et très-distingué,
qui, bien des années après, est mort des suites de ses blessures reçues
à la bataille de Salamanque, lui annonça mon prochain passage du Rhin
avec trente mille hommes, nombre exagéré de près de moitié; l'électeur
trouva ce secours bien faible, et demanda combien de monde amenait
Bernadotte. Ce maréchal avait seize mille hommes; Leclerc lui en donna
vingt-cinq mille. Alors l'électeur se crut perdu; il ne parlait que de
la force des Autrichiens, de leur armée immense. En peu de temps il put
être convaincu qu'il ne nous fallait pas autant de monde qu'il croyait
pour obtenir la victoire.

Mes troupes arrivées à Mayence, le passage du Rhin s'opéra aussitôt, et,
le deuxième jour complémentaire (20 septembre) je quittai cette ville
pour me rendre à Wurtzbourg.

Le prince de Hesse-Darmstadt avait dû réunir quatre mille hommes de ses
troupes à mon corps, et de nombreux moyens de transport; mais il manqua
de parole et différa l'exécution. Le prince de Nassau fut plus exact.
L'avenir n'était pas suffisamment clair aux yeux de ces petits princes;
et ceux qui pouvaient gagner du temps avant de se déclarer hautement ne
négligèrent rien pour y parvenir. Ainsi les secours promis et annoncés
se réduisirent à peu de chose.

Un mois plus tard tout le monde était à nos pieds et ne parlait que de
dévouement.

Pendant mon mouvement sur Wurtzbourg, le troisième corps passait le
Rhin, le 4, à Manheim, le quatrième à Spire, le sixième en face de
Durlach, le cinquième à Kehl.

Le premier corps, après avoir opéré sa jonction à Wurtzbourg avec le
deuxième, marcha par Anspach pour se porter sur le Danube: les troupes
bavaroises se réunirent à lui. Mon corps, le deuxième, marcha
parallèlement à peu de distance et passa par Rotenbourg, Treuslingen,
Pappenheim, Eichstadt et Neubourg. Le troisième, en communication avec
moi, passa par Heidelberg et Dinkelsbhül, et vint à Neubourg; le
quatrième par Heilbronn, Hall, Rosenberg, Nordlingen et Goppingen; le
cinquième par Louisbourg, Stuttgard, Esslingen. Tout cet admirable
mouvement stratégique étant effectué, le 16, l'armée se trouvait sur le
flanc et les derrières de l'ennemi, à six lieues du Danube.

Les premier, deuxième et troisième corps avaient violé le territoire
prussien compris dans la ligne de neutralité; les autorités prussiennes
firent des protestations, sans opposer aucun obstacle; mais le roi de
Prusse, qui avait résolu de conserver une exacte neutralité et de la
faire respecter, se décida, dès ce moment, à se joindre à nos ennemis.
La bataille d'Austerlitz et les événements qui suivirent en suspendirent
momentanément les effets.

Les détails des circonstances qui changèrent les dispositions du roi de
Prusse sont venus plus tard à ma connaissance; et, comme ils sont
authentiques et que je les tiens de la bouche même du prince de
Metternich, ils méritent d'être consignés ici.

Le roi avait formellement annoncé son intention de rester neutre; mais
l'empereur Alexandre, qui comptait sur la faiblesse du roi et sur les
auxiliaires qu'il avait à cette cour, ne doutait pas de parvenir à
l'entraîner; aussi dirigea-t-il sans hésiter des colonnes sur la Pologne
prussienne, qu'elles devaient traverser pour entrer sur le territoire
autrichien. Le prince Dolgorouki, aide de camp de l'empereur de Russie
et un de ses faiseurs, fut envoyé à Berlin pour annoncer au roi que les
troupes russes entreraient tel jour sur le territoire prussien. Le comte
Alopeus, ministre de Russie à Berlin, conduisit aussitôt Dolgorouki à
l'audience du roi, pour lui faire cette communication. Il était
accompagné du comte de Metternich, ministre d'Autriche. Le roi répondit
avec emportement, et déclara que l'oubli de ses droits et cette insulte
le forceraient à se jeter dans les bras des Français; il dit au premier
(Dolgorouki) que le seul remède était de repartir immédiatement pour
arrêter les colonnes russes avant leur entrée sur le territoire
prussien, ce qui était, faute de temps, à peu près impossible. Cette
orageuse conférence tirait à sa fin et tout semblait sans remède, quand
on gratta à la porte du roi: un ministre entre et apporte le rapport
officiel de la marche des troupes françaises et de leur entrée sur le
territoire d'Anspach.

Le roi se calma sur-le-champ et dit au prince Dolgorouki: «Dès ce
moment, mes résolutions sont changées, et désormais je deviens l'allié
de l'empereur de Russie et de l'empereur d'Autriche.» Et il est resté
fidèle à ce parti, que l'honneur lui commandait de suivre, mais qui
d'abord a été si funeste pour lui.

Telles sont les circonstances de cette crise. La résolution de la Prusse
fut la conséquence de ce mépris du droit des gens dont Napoléon se
rendit souvent coupable quand il se croyait le plus fort. En respectant
le territoire prussien, et la chose lui était facile, Napoléon avait un
allié au lieu d'un ardent ennemi.

Pendant ce temps, l'Autriche avait réuni son armée d'Allemagne à Ulm,
noeud des routes d'où on peut se porter dans plusieurs directions, et
bon point stratégique. Une partie de l'armée occupait les débouchés de
la forêt Noire, et voyait pour ainsi dire la vallée du Rhin. L'armée
autrichienne, déjà forte de soixante-dix mille hommes, était destinée à
être renforcée par l'armée russe en marche, mais encore éloignée. Cette
combinaison avait fait jeter en Italie la plus grande partie des forces
autrichiennes, et l'archiduc Charles, qui les commandait, réunissait
sous ses ordres cent vingt mille combattants.

L'archiduc Ferdinand commandait nominalement l'armée d'Allemagne; le
général Mack avait le pouvoir positif. Cet arrangement rappelait les
dispositions faites du temps de Louis XIV, et toujours funestes. Il
porta les mêmes fruits en cette circonstance: et il en sera constamment
de même. Il est contre la nature des choses de multiplier inutilement
les rouages du commandement; d'affaiblir l'autorité en la divisant; de
rendre l'obéissance incertaine en donnant à l'un le pouvoir, à l'autre
les honneurs; en admettant des conseils, des discussions, le concours de
plusieurs personnes, là où il ne peut et doit y avoir qu'une tête, un
bras, une volonté. Il faut bien choisir le chef, l'investir de pouvoir
et de confiance, lui donner la gloire du succès avec la responsabilité
tout entière des événements, et s'abandonner à son génie et à sa
fortune.

L'organisation autrichienne était donc mauvaise; le choix de Mack, de
plus, était malheureux: déjà cet officier général avait vu fondre entre
ses mains, sans combattre, l'armée napolitaine dans la précédente
guerre; mais on avait mis cet événement sur le compte des soldats
napolitains, et leur réputation donnait beau jeu à ses partisans pour le
défendre. Mais Mack, homme incomplet, d'une imagination vive et d'un
caractère faible, était peu propre au commandement: une proportion
inverse des facultés est nécessaire pour occuper convenablement ce poste
élevé.

Le caractère doit dominer l'esprit, car il vaut mieux exécuter avec
vigueur ce qu'on a projeté avec plus ou moins de talent que de se perdre
dans des conceptions toujours nouvelles, et d'exécuter faiblement et
d'une manière incertaine des projets habilement conçus. Cette manière
d'opérer enlève nécessairement les chances favorables et présente à
l'ennemi des occasions faciles à saisir au milieu d'une espèce de chaos
amenant presque toujours une catastrophe. Mack aurait pu être un bon
instrument entre les mains d'un général habile; mais, devenu chef, il
perdit le sens et le jugement dès que la fortune lui fut contraire.

Notre mouvement fut ignoré par Mack, ou il n'en eut qu'une faible idée.
Cependant il lui était facile de faire explorer l'Allemagne par ses
officiers. Il ne voulut croire à notre marche qu'au moment où il était
trop tard pour s'y opposer; et, quand la crise arriva, il ne sut pas, à
force d'énergie, réparer ses fautes et sauver au moins une portion de
son armée. La seule chose raisonnable, dans tout ce désastre, fut tentée
par l'archiduc Ferdinand, et contre la volonté formelle de Mack.

Le 16 vendémiaire (8 octobre), toute l'armée était en ligne, et placée
de la manière suivante: le premier et le deuxième corps à Eichstadt, le
troisième à Monheim, le quatrième à Goppingen, le cinquième à Neresheim;
et le sixième, le 15 à Heidenheim.

L'obstination de Mack à garder sa position venait de l'exemple que lui
avait donné le général Kray en 1796. Mais il n'y avait aucune similitude
dans les deux situations: Moreau n'avait pas franchi l'Iller, et Jourdan
n'avait pas dépassé Bamberg, où il avait été battu. Dans une situation
semblable, Ulm était le noeud naturel des armées autrichiennes. Ici il
en était tout autrement: des têtes de colonne s'étaient montrées à
dessein vers Stuttgard, pour masquer le mouvement général qui s'opérait
sur le flanc et les derrières de l'armée autrichienne.

L'arrivée de toute l'armée française aux points indiqués fit sentir
enfin au général Mack la nécessité de changer ses dispositions. Soit
qu'il se résolût à effectuer sa retraite, soit qu'il s'abandonnât à
l'étrange idée de défendre l'espace, compris entre l'Iller, le Danube et
le Lech jusqu'à l'arrivée des Russes, il fallait garder le Danube,
depuis Donauwerth jusqu'à Ulm, et tenir en force Donauwerth, ainsi que
les points intermédiaires, tels que Gunzbourg. En conséquence, il donna
l'ordre à une réserve de douze bataillons de grenadiers et du régiment
de cuirassiers du duc Albert, commandée par le général Auffenberg, et
qui venait du Tyrol, de se porter, à marches forcées, sur Donauwerth.
Mais, sur ces entrefaites, Murat avait passé le Danube à Donauwerth même
avec une nombreuse cavalerie. Soutenu par le cinquième corps de Lannes,
il rencontra cette colonne à Wertingen, l'attaqua avec vigueur et
l'enveloppa. Elle fut dispersée, prise ou détruite. Les débris de
l'infanterie se jetèrent dans les marais du Danube, à Dillingen; les
débris de la cavalerie se sauvèrent derrière le Lech.

Le général Mack avait rassemblé la masse de ses forces autour d'Ulm. Une
partie sur la rive gauche, en vue des hauteurs d'Albeck, occupait le
couvent d'Elchingen; dix mille étaient à Gunzbourg et se liaient avec
les derrières par la rive gauche.

Pendant ce temps, le maréchal Ney, avec le sixième corps, occupait
Albeck, tenait en échec la partie de l'armée autrichienne placée sur la
rive gauche, et couvrait ainsi le pont de Donauwerth. Soult, avec le
quatrième corps, avait passé à Donauwerth et remonté le Lech sur les
deux rives, et occupé Augsbourg et Friedberg.

Le premier corps et les Bavarois avaient passé le Danube à Ingolstadt,
tandis que le troisième et le deuxième, l'ayant franchi à Neubourg,
s'étaient dirigés sur Aichach. Le troisième corps continua son mouvement
sur Munich à l'appui du premier. Mais, les nouvelles des Russes étant
rassurantes, je reçus l'ordre, le 19 (11 octobre), de me rendre à
Augsbourg, où je m'établis dans le magnifique faubourg Lechhausen. La
division batave fut chargée d'entrer dans la ville pour y faire le
service: chose heureuse pour elle, car, si elle m'avait suivi dans le
mouvement que j'exécutai par une nuit obscure et des chemins de traverse
très-difficiles, il est probable qu'elle s'y serait fondue en entier,
ainsi qu'il advint à un régiment batave attaché à ma seconde division.

Par suite de ces divers mouvements, et grâce à l'incroyable et stupide
apathie de Mack, l'armée autrichienne était entièrement tournée, prise
à revers dans toutes ses lignes de retraite, depuis le Tyrol et
l'Autriche jusqu'en Bohême.

Après l'affaire de Wertingen, Murat et Lannes marchèrent sur Ulm par la
rive droite. Mais, pendant ce temps, Ney, qui voulait prendre part aux
événements, tomba sur le flanc de l'ennemi; et, après avoir chassé tout
ce qu'il avait devant lui, passa le pont de Gunzbourg de vive force, mit
en déroute le corps chargé de le défendre, et prit le général d'Aspre,
qui le commandait. Le 59e régiment eut la gloire de franchir le pont
sous le feu de l'ennemi; mais il acheta l'honneur de ce succès par la
mort de son colonel, officier d'une grande espérance, Gérard Lacuée,
aide de camp de l'Empereur. Ce fait d'armes rappelait Lodi et nos beaux
jours d'Italie.

Après le combat de Gunzbourg, le maréchal Ney donna ordre au général
Dupont, resté à Albeck, de resserrer davantage l'ennemi sur Ulm.
Celui-ci y marcha directement et soutint contre des forces quadruples
un combat où il fut presque toujours victorieux. Il fit à l'ennemi
autant de prisonniers qu'il avait de soldats. À la nuit il reprit sa
position d'Albeck. L'ennemi avait pris les équipages de la division, et
cette perte causa une diversion utile au général Dupont.

Je trouvai le quartier général à Augsbourg, et j'y revis l'Empereur.
Cette ouverture de campagne lui présageait des succès qui ne tardèrent
pas à se réaliser, et il m'en entretint avec une grande satisfaction. Il
me parla avec indignation de la conduite de l'amiral Villeneuve et
exprima de vifs regrets des obstacles qu'il avait apportés à la descente
en Angleterre. Ceux qui ne croient pas à la réalité du projet auraient
bien vite changé d'opinion s'ils l'avaient entendu en ce moment. Il me
tint ce jour-là le propos que j'ai rapporté précédemment, et qui décèle
toute sa pensée sur les conséquences de l'expédition d'Angleterre.

Je reçus l'ordre, le 20 vendémiaire (12 octobre), de partir avec mes
deux divisions françaises, ma cavalerie et vingt-quatre bouches à feu,
pour me porter, à marches forcées et par le chemin le plus direct, sur
l'Iller, à Illertiessen, en passant par Usterbach et Taimanhain, afin de
couper la route qui conduit d'Ulm à Memmingen. Je me rapprochai ensuite
d'Ulm, et relevai sur cette rive du Danube le corps de Lannes et la
cavalerie de Murat, qui, ayant continué leur mouvement et rejeté
l'ennemi sur la rive gauche, repassèrent le Danube et vinrent se joindre
au sixième corps, commandé par le maréchal Ney.

Mon camp fut placé au village et à la position Pfuld, mes postes établis
dans le petit faubourg, en face de la ville, dont le pont de
communication était rompu. D'un autre côté, le maréchal Soult, avec le
quatrième corps, après avoir marché sur Memmingen, qui avait capitulé,
et détruit quelques corps isolés dont il avait fait la rencontre,
s'était porté sur Biberach. Il gardait ainsi tous les débouchés de la
Haute Souabe.

De quelque côté que l'ennemi voulût se porter, il avait d'abord deux
corps d'armée à combattre, et ensuite presque toute l'armée.

Mais, avant l'exécution entière de ces mouvements, le maréchal Ney était
resté seul sur la rive gauche et avait même une partie de ses troupes
sur la rive droite. L'ennemi voulut tenter de s'ouvrir un passage en
marchant sur lui. L'ennemi tenait en force le pont d'Elchingen et
l'abbaye qui le domine; la possession de ce poste aurait couvert son
flanc droit et protégé son mouvement projeté sur Nordlingen. L'archiduc,
ayant formé les vingt mille hommes de troupes qu'il conduisait en deux
divisions commandées par le général Werneck et le prince de
Hohenzollern, attaqua nos troupes brusquement à Albeck, les en chassa,
et rendit ainsi libre le chemin de la Bohême. Dans le même temps, le
maréchal Ney, avec la majeure partie de son corps d'armée, attaquait
l'abbaye d'Elchingen, défendue par le général Laudon, et passait le pont
sous le feu de l'ennemi, tandis que, d'un autre côté, le maréchal Lannes
et Murat balayaient la rive droite et forçaient le corps ennemi qui s'y
trouvait à rentrer dans la place. Aussitôt le chemin de retraite ouvert,
l'archiduc avait marché avec sa cavalerie à tire-d'aile. L'infanterie le
suivit pesamment; mais la division Dupont, revenue de son
étourdissement, attaqua de nouveau l'ennemi, le culbuta, reprit la
position qu'elle avait perdue, et coupa ainsi en deux l'armée
autrichienne.

Mack aurait dû faire combattre à outrance pour rouvrir le passage et
suivre le mouvement avec ce qui lui restait de troupes. L'archiduc,
après avoir attendu vainement deux jours, instruit que nous avions
rejeté Mack dans la place, continua sa marche; mais déjà il était bien
tard. Murat, dès le 23 vendémiaire (15 octobre) au soir, misa sa
poursuite avec sa cavalerie et la division Dupont, joignit et attaqua
l'arrière-garde du général Werneck, qu'il culbuta à Langenau, près de
Neresheim, et fit quatre à cinq mille prisonniers.

Une partie du corps de Lannes fut envoyée dans la direction de
Nordlingen. L'ennemi, dont la marche était ralentie par cinq cents
chariots, atteint, battu, cerné, mit bas les armes par capitulation,
ainsi que le général Werneck. Le prince de Hohenzollern et l'archiduc se
séparèrent de cette colonne avec deux ou trois mille chevaux qui leur
restaient et atteignirent heureusement la Bohême.

Le 23 au matin, le corps du maréchal Lannes occupait Elchingen et
Albeck, et le maréchal Ney se mettait en mouvement pour attaquer le
Michelsberg et enlever les positions occupées par l'ennemi. La garde
impériale et deux divisions de cavalerie étaient à l'abbaye d'Elchingen.

J'occupais, ainsi que je l'ai déjà dit, la rive droite pour contenir
l'ennemi de ce côté. S'il eût voulu marcher sur Memmingen, je serais
tombé sur son flanc et je me serais attaché à sa poursuite, tandis que
le maréchal Soult lui aurait barré le passage; et, si, au lieu de
prendre cette direction, il eût voulu descendre le fleuve par la rive
droite, je lui aurais aussi barré le passage, et j'aurais combattu
jusqu'à extinction pour conserver les ponts qui servaient à ma
communication avec l'Empereur et les corps de Lannes et de Ney.

La division de dragons du général Beaumont fut ajoutée à mes troupes et
mise sous mes ordres; l'ennemi ne tenta rien et attendit stupidement
l'attaque qu'on dirigea contre lui.

La place d'Ulm est petite et ne vaut rien; elle est dominée et en fort
mauvais état. Elle n'était capable d'aucune défense, surtout dans l'état
où elle se trouvait alors.

Le Michelsberg, position immense que cent mille hommes pourraient
occuper, n'a rien de particulier. Quelques travaux y avaient été
exécutés, mais des postes, à défaut de corps de troupes, y figuraient
des bataillons.

Attaquer la position et en chasser l'ennemi fut l'affaire d'un moment:
les Autrichiens, écrasés, rentrèrent confusément dans la place. Il ne
leur restait plus qu'à se rendre, et ils s'y résignèrent promptement. On
leur accorda quatre jours de répit, après lesquels ils devaient ouvrir
les portes de la ville et mettre bas les armes. Ils eurent ce qu'on est
convenu d'appeler les honneurs de la guerre, honneurs ressemblant plutôt
à l'exécution d'une condamnation et à un supplice solennel: ils
défilèrent devant leurs vainqueurs. Jamais spectacle plus imposant ne
s'était offert à mes yeux: le soleil le plus brillant éclairait cette
cérémonie, et le terrain le plus favorable ajoutait à la beauté du coup
d'oeil.

La ville d'Ulm, située sur la rive gauche du Danube, a un développement
assez petit. Une plaine parfaitement horizontale, de trois à quatre
cents toises de longueur environ, l'enveloppe, et cette plaine est
entourée elle-même par des montagnes qui s'élèvent régulièrement en
amphithéâtre. Au tiers de ce demi-cercle s'avance un rocher escarpé haut
de trente pieds.

Les troupes françaises bordaient la plaine, formées en colonnes, par
division et par brigade, ayant la tête de chaque colonne au bas de
l'amphithéâtre, et la queue plus élevée: l'artillerie de chaque division
entre les brigades.

Le corps de Lannes étant en route pour Munich, le mien et celui du
maréchal Ney, seuls présents, formèrent huit colonnes ainsi disposées
en pente.

L'Empereur était placé à l'extrémité du rocher dont j'ai parlé, ayant
derrière lui son état-major, et, plus en arrière, sa garde. La colonne
autrichienne, sortie par la porte d'aval et en suivant circulairement
une ligne parallèle à celle qu'indiquait la tête de nos colonnes,
défilait devant l'Empereur, et, à cent pas de là, déposait ses armes.
Les hommes désarmés rentraient ensuite dans Ulm par la porte d'amont:
vingt-huit mille hommes passèrent ainsi sous de nouvelles Fourches
Caudines.

Un pareil spectacle ne peut se rendre, et la sensation en est encore
présente à mon souvenir. De quelle ivresse nos soldats n'étaient-ils pas
transportés! Quel prix pour un mois de travaux! Quelle ardeur, quelle
confiance n'inspire pas à une armée un pareil résultat! Aussi, avec
cette armée, il n'y avait rien qu'on ne pût entreprendre, rien à quoi on
ne pût réussir.

Toutefois je réfléchis avec une sorte de compassion au sort de braves
soldats, mal commandés, dont la mauvaise direction a trompé la bravoure.
Personne ne doit leur reprocher un malheur dont ils sont victimes;
tandis que ce malheur est une faute, et peut-être un crime, de la part
de leur chef. Ces réflexions me vinrent, et elles furent inspirées par
le désespoir peint sur la figure de quelques officiers supérieurs et
subalternes. Mais elles furent remplacées par une sorte d'indignation en
remarquant un des principaux généraux, le général Giulay, dont l'air
était satisfait, et dont la préoccupation semblait n'avoir d'autre objet
que d'assurer une marche régulière et la correction dans les
alignements. Au fond, le désespoir dont je supposais toute cette armée
remplie était ressenti par peu de gens. Au milieu de la cérémonie, je me
rendis au lieu où les soldats mettaient les armes aux faisceaux; je dois
le dire ici: ils montraient une joie indécente en se débarrassant de
leur attirail de guerre.

Tel fut le résultat de cette campagne si courte et si décisive, où
l'habileté de nos mouvements fut admirablement secondée par l'ineptie du
général ennemi. Cette circonstance, au surplus, est une condition
nécessaire aux très-grands succès, même pour les plus grands généraux.

Je veux raconter deux faits qui, chacun dans son genre, ne sont pas
dépourvus d'intérêt. Le premier a pour objet de montrer combien est
grande la supériorité qu'ont sur les troupes mercenaires, enrôlées à
prix d'argent, des troupes françaises, et, en général, des troupes
nationales, levées comme les nôtres. J'avais complété ma seconde
division par un régiment hollandais. Ce régiment, après avoir campé à
Zeist pendant dix-huit mois, et reçu les mêmes soins que toutes mes
autres troupes, valait ce que la Hollande a jamais eu de meilleur. Il
était commandé par un nommé Pitcairn, excellent officier. Voici
cependant ce qui lui arriva. Dans la marche pénible effectuée pendant la
nuit, d'Augsbourg à Ulm, les troupes eurent beaucoup à souffrir: la
rigueur du temps, l'obscurité de la nuit, les mauvais chemins, la
longueur de la marche, éparpillèrent beaucoup de soldats. En arrivant
devant Ulm, j'avais à peine la moitié de mon monde; mais, en
vingt-quatre heures, tous les soldats français, à l'exception d'une
centaine peut-être, rejoignirent leurs régiments. Le 8e régiment batave,
fort de plus de mille hommes en partant d'Augsbourg, avait, en arrivant
devant Ulm, trente-sept hommes à son drapeau. Au bout de huit jours, il
avait quatre-vingts hommes; et jamais, pendant le reste de la campagne,
son effectif ne s'est élevé au delà de cent trente hommes. Tous les
soldats dispersés s'établirent dans des fermes en sauvegarde, et n'en
sortirent pas de toute la guerre. Comparez de pareilles troupes à celles
qui ont pour mobile l'honneur, le devoir, l'amour de la gloire et de la
patrie!

L'autre fait est celui-ci: j'avais plus de douze mille hommes campés sur
la hauteur de Pfuld. Ce village n'a pas quarante maisons. Nous y
restâmes cinq jours. L'ordre maintenu, les ressources furent consacrées
aux besoins de mes troupes, et elles ne manquèrent de rien.

Quel pays pour faire la guerre que celui où l'on trouve de pareils
produits, des hommes pour les conserver et des magasins ainsi tout
faits, dont on dispose sans contestation! car les Allemands, gens
éminemment raisonnables, savent d'avance et reconnaissent que les
soldats doivent être nourris. Quand ce qu'on leur enlève reçoit une
destination utile, ils s'en consolent. Le désordre seul les blesse et
les mécontente.

L'armée autrichienne en Souabe avait disparu. Le premier corps, soutenu
par le troisième, était entré à Munich. Les faibles débris de l'armée
autrichienne, consistant dans les corps de Kienmayer et de Merfeldt et
quelques autres détachements, ne faisant pas en tout vingt-cinq mille
hommes, étaient seuls en présence. Après avoir choisi pour sa base
d'opération le Lech, et Augsbourg pour sa place de dépôt, l'Empereur
porta toute son armée sur l'Inn.

Le sixième corps, resté à Ulm et affaibli de la division Dupont, reçut
l'ordre d'entrer dans le Tyrol. Après avoir pénétré par Kuffstein, il se
dirigea sur Inspruck, et fut chargé de chasser du Tyrol l'archiduc Jean,
qui s'y trouvait, mais dont la retraite était nécessitée par celle de
toutes les armées autrichiennes, et spécialement par le mouvement
qu'allait commencer incessamment l'archiduc Charles.

Le premier corps reçut l'ordre de se porter sur Wasserbourg et d'y
passer la rivière. Je reçus celui de prendre la même direction avec le
deuxième corps et de l'appuyer. Le troisième se porta entre Freising et
Mühldorf. Murat, avec la cavalerie et le cinquième corps, se dirigea sur
Haag et Braunau, et le quatrième sur le même point, par la grande route
de Hohenlinden. Le passage fut disputé, mais il s'effectua simultanément
sur tous les points.

Quoique les troupes russes, commandées par Koutousoff, fussent arrivées
sur les bords de l'Inn, les corps autrichiens de Kienmayer et de
Merfeldt combattirent seuls; il en fut de même pendant toute la retraite
jusqu'à Amstetten. Le désordre était tel en ce moment chez les
Autrichiens, que la place de Braunau, seule forteresse de cette
frontière, fut abandonnée. Sans garnison, armée et approvisionnée,
remplie de grands magasins de subsistances, pas un soldat ne s'y
trouvait: aussi les habitants ouvrirent-ils les portes aux premiers
Français qui se présentèrent.

Bernadotte continua son mouvement sur Salzbourg. Je fus d'abord chargé
de le soutenir; ensuite je reçus l'ordre de me porter sur Lambach.
Davoust, de Mühldorf, s'était porté sur Lambach, tandis que Murat,
soutenu par Soult, avait marché sur Wels, et Lannes sur Schoerding et
Lintz. Davoust chassa l'ennemi de Lambach, passa la Traun et se dirigea
sur Kremsmünster. Je marchais derrière lui en seconde ligne. Bernadotte
reçut l'ordre de se porter de Salzbourg sur Lambach. Par ces
dispositions, la droite était bien éclairée, et cependant toute l'armée
pouvait se réunir, si une bataille devenait nécessaire.

Les Russes firent leur retraite sur Ens par la route directe de Vienne;
mais les débris de l'armée autrichienne, manoeuvrant avec eux, étaient
trop peu de chose pour livrer bataille avec quelque espérance de succès,
et les armées du Tyrol et d'Italie trop éloignées pour venir sauver
Vienne. Koutousoff se décida donc à repasser brusquement le Danube sur
le pont de Krems, à détruire ensuite les moyens de passage, et à aller
ainsi au-devant des autres armées russes, en marche pour le joindre.
Mais je ne dois pas anticiper sur les événements.

Pendant ce temps, le maréchal Davoust s'avança sur Steyer et passa l'Ens
de vive force. Je m'y portai également, et je l'y remplaçai. Le maréchal
Soult passa la même rivière à Ens, à la suite du corps de Lannes, qui
lui-même était précédé par la cavalerie de Murat.

D'un autre côté, l'Empereur avait donné l'ordre au général Dupont de
suivre la rive gauche du Danube depuis Passau, soutenu par la division
Dumonceau. Lannes reçut aussi l'ordre de faire passer la division Gazan
sur des barques pour faire, avec la division de dragons du général
Klein, l'avant-garde de ce nouveau corps, mis sous les ordres du
maréchal Mortier. Celui-ci reçut l'ordre de se mettre en mouvement avant
d'avoir opéré la réunion de toutes ses troupes.

Nous supposions aux Russes l'intention de livrer bataille dans la
position de Saint-Pölten; mais, après avoir rallié tout ce qui était à
leur portée, ils avaient ralenti leur marche. On trouva une forte
arrière-garde à Amstetten. Un combat sanglant, où l'infanterie française
et l'infanterie russe s'abordèrent pour la première fois dans cette
guerre, fut livré. La victoire nous resta, et le mouvement rétrograde
des Russes fut accéléré.

Les Russes, ayant repassé le Danube à Krems et brûlé le pont, se
trouvèrent séparés de la masse de nos troupes, et n'ayant devant eux que
le corps commandé par Mortier, dont les divisions n'étaient même pas
rassemblées. Mortier, parti de Linz avec la seule division Gazan, trouva
l'ennemi occupant en force Stein et Dürrenstein, situés dans un horrible
défilé au pied du château de Dürrenstein, dont les ruines couronnent
cette position, lieu célèbre pour avoir servi de prison à Richard
Coeur-de-Lion, à son retour de Palestine. Koutousoff, opérant sa
retraite sur la Moravie, et allant, par conséquent, faire une marche de
flanc devant le corps de Mortier, devait à tout prix tenir le défilé,
pour être couvert. Par la raison contraire, Mortier devait le forcer:
aussi y alla-t-il tête baissée. Mais Koutousoff, forcé de combattre, fit
passer une forte colonne par les hauteurs, et prit ainsi en flanc et en
queue la division Gazan. On se battit de la manière la plus vigoureuse
dans les rues mêmes de Dürrenstein; on fit dix fois usage de la
baïonnette. La division Gazan combattit un contre six, et, malgré des
prodiges de valeur, elle allait succomber quand la division Dupont vint
la dégager et la sauver.

Murat, dont l'Empereur avait d'abord arrêté le mouvement sur Vienne, se
dirigea sur cette ville. Mais je dois rendre compte du mouvement opéré
par les autres corps sur la Styrie.

Davoust, après le passage de l'Ens à Steyer, reçut l'ordre de suivre
Merfeldt, qui se retirait par Waidhofen, Gaming et Mariazell. Dans ce
dernier lieu, il le joignit et le battit. Après ce succès, il changea sa
direction, se rapprocha de l'armée et marcha sur Vienne.

Je reçus l'ordre, le 16 brumaire (7 novembre), de partir également de
Steyer, de remonter l'Ens à marches forcées, de culbuter et prendre tout
ce que j'avais devant moi, et de me diriger ainsi sur Leoben, afin de
couvrir l'armée de ce côté et de connaître les mouvements de l'armée
autrichienne d'Italie.

Pendant les événements d'Ulm et depuis, les armées française et
autrichienne, en Italie, en étaient venues aux mains. Il existait une
grande disproportion dans les forces. L'armée autrichienne se composait
de cent vingt mille hommes des plus belles troupes, et Masséna n'avait
pas au delà de cinquante-cinq mille hommes. Il parvint cependant à
passer l'Adige et à s'emparer de Véronette. L'ennemi rassembla toutes
ses forces dans la position de Caldiero, barrant ainsi la vallée, des
montagnes à la rivière. Il y établit de bons retranchements.

Les projets, à l'ouverture de la campagne, avaient été sans doute d'une
autre nature; et la cour de Vienne, ainsi que l'archiduc, comptaient sur
la conquête de toute l'Italie. L'éloignement de l'armée française sur
les côtes de l'Océan, l'invasion et la conquête de la Souabe, sans coup
férir, par une armée placée aux débouchés de la vallée du Rhin,
l'arrivée prochaine de quatre-vingt mille Russes venant se joindre à
l'armée autrichienne, tout semblait devoir rassurer sur le sort de
l'Allemagne: alors plus d'obstacles pour l'Italie. La disproportion des
forces, devenue bien plus sensible après avoir fait les garnisons des
places, assurait à l'archiduc des succès faciles. Mais il en fut tout
autrement. La catastrophe si prompte, si entière, si imprévue d'Ulm,
changea tout. Les opérations de l'Italie ne pouvaient plus être que
secondaires. L'Allemagne envahie, le Tyrol conquis, l'archiduc ne
pouvait songer à s'avancer davantage, la prudence le forçait à attendre,
à se rapprocher même. Bientôt le salut de la monarchie lui commanda de
rentrer dans les États héréditaires avec autant de promptitude que le
maintien du bon ordre et la conservation de son armée pouvaient le lui
permettre.

Toutefois il lui était utile, avant de commencer son mouvement, d'avoir
sur l'armée française un succès décidé, pour être assuré de ne pas être
inquiété trop vivement dans sa marche. Masséna, de son côté, voulait,
par des mouvements offensifs, lui imposer et le retenir. Cette double
combinaison amena la bataille de Caldiero, où nous ne pouvions pas être
vainqueurs. Masséna la perdit; et, par suite, elle remplit le but de
l'archiduc, en lui assurant une paisible et facile retraite. La bataille
fut livrée le 30 octobre (8 brumaire), et le 2 novembre l'armée
autrichienne commença son mouvement.

Je partis de Steyer immédiatement après en avoir reçu l'ordre. La marche
que j'entreprenais n'était pas sans difficultés. L'Ens coule au milieu
de très-hautes montagnes; ses eaux sont encaissées; la vallée est
étroite; des ponts en bois, impossibles à rétablir s'ils étaient
détruits, doivent nécessairement être franchis; ainsi on peut se trouver
arrêté par des obstacles insurmontables dans cette vallée stérile, au
milieu de défilés à défendre. La saison ajoutait encore aux difficultés.
Nous étions au fort de l'hiver. On sait à quel point cette saison est
rigoureuse dans ces hautes montagnes, et combien les chemins glacés
qu'il faut parcourir retardent et contrarient la marche. Un mouvement
extraordinaire, rapide, était cependant nécessaire pour pouvoir espérer
de réussir.

À six lieues de Steyer, je rencontrai d'abord un premier obstacle
imprévu; il semblait de mauvais augure. Dans un lieu où la vallée est
fort resserrée, une portion de montagne qui s'était écroulée la veille
barrait le chemin et bouchait toute la vallée. Il fallut faire un
passage par-dessus le rocher et les éboulements qui l'avaient
accompagné. On y employa presque toute une journée.

À Steyer, je rencontrai une faible division en position: elle flanquait
la gauche du corps de Merfeldt, suivi par Davoust. Je l'attaquai, la
détruisis, et pris deux bataillons du régiment Giulay-infanterie.

Je continuai ma marche avec rapidité, en suivant la rive droite de
l'Ens, poussant toujours devant moi, dans cette vallée partout
resserrée et où la rivière est très-encaissée, quelque cavalerie que
j'avais. La route passe, sur la rive gauche, à quelque distance au delà
du bourg Altenmarkt; et, à trois quarts de lieue plus loin, au village
de Reifling, elle repasse sur la rive droite, qu'elle ne quitte plus. La
destruction de ces ponts si élevés, si longs, impossibles à reconstruire
avec mes moyens, était de nature à m'inquiéter beaucoup. Nous ne
pouvions franchir la rivière sans eux, et je devais m'attendre à y
trouver quelque infanterie.

Je chargeai le capitaine Onakten, du 6e régiment de hussards, de prendre
cent hommes de choix, et de se précipiter sur les ponts quand il serait
à portée. Onakten, officier d'une bravoure à toute épreuve,
entreprenant, vigoureux, ne doutait de rien. Le régiment de hussards le
suivait de près, et quelques compagnies de voltigeurs marchaient avec
lui. Les choses se passèrent le plus heureusement du monde. Les
escadrons autrichiens, vivement pressés dans leur retraite, étant
arrivés près du premier pont, Onakten tomba sur eux comme la foudre et
le passa en même temps qu'eux, sabrant aussi deux compagnies
d'infanterie chargées de mettre, après le passage de la cavalerie
autrichienne, le feu à un amas de combustibles préparé d'avance. Il
continua sa charge abandonnée jusqu'au delà du second pont; il le
traversa de même, et le grand obstacle à craindre dans cette marche fut
ainsi surmonté.

Arrivé à Reifling, je voulus avoir des nouvelles du mouvement des
troupes ennemies qui se retiraient par les montagnes. J'envoyai en
reconnaissance le capitaine Testot-Ferry, un de mes aides de camp, bon
soldat et homme de guerre très-distingué, avec deux cents chevaux du 8e
de chasseurs, et je le chargerai de remonter la Salza. Arrivé à une
lieue de la grande route, des paysans l'informèrent qu'un bataillon
autrichien venait d'arriver et de camper à une lieue plus loin. Voulant
le reconnaître avant de rentrer, il passa la revue de la ferrure de ses
chevaux, et ne prit que ceux qui pouvaient marcher plus facilement sur
le terrain couvert de glace. Il laissa en arrière le reste pour lui
servir de réserve, et se mit en route avec cent vingt chevaux. Arrivé
près du lieu où on lui avait annoncé le camp de ce bataillon, il
traversa seul un bois pour observer sans être aperçu, et il vit le
bataillon sans défiance, n'ayant placé aucun poste de sûreté,
entièrement occupé à son établissement. Il rejoignit son détachement,
laissa ses trompettes à la lisière du bois, où elles sonnèrent la charge
au moment même où il se précipitait sur le camp avec sa troupe,
renversant et brisant les fusils. Il fit réunir immédiatement le
bataillon sans armes, et me l'amena prisonnier à mon quartier général.
Ce bataillon était fort de quatre cent cinquante hommes et de dix-neuf
officiers. Ce trait est certainement une des actions de troupes légères
les plus jolies qu'on puisse citer.

Je quittai les bords de l'Ens, dont les sources sont beaucoup plus à
droite, et placées dans le Tyrol. Je franchis la montagne d'Eisenerz
avec la plus grande difficulté, la saison l'ayant rendue presque
impraticable. Je débouchai dans la vallée de la Muhr, et j'arrivai à
Leoben, encore rempli, pour moi, des souvenirs les plus vifs: là, huit
ans et demi plus tôt, s'étaient terminés les immortels travaux de
l'armée d'Italie.

Détaché à une grande distance, chargé d'éclairer une immense étendue de
pays, je devais pourvoir à ma sûreté en conservant toujours ma
communication avec l'armée, et retarder l'arrivée de l'ennemi sur Vienne
autant que la proportion de mes forces avec les siennes pouvait le
permettre.

J'envoyai des partis sur Iudenbourg, Unzmarkt et Knittelfeld, afin
d'avoir des nouvelles; j'appris qu'aucune troupe ennemie n'avait paru
sur ce point. Le prince Charles était encore en Italie, mais en
mouvement rétrograde. On disait que sa retraite se faisait sur la
Croatie, chose peu probable; mais au moins sur la Hongrie. L'archiduc
Jean, évacuant le Tyrol, se portait sur Klagenfurth. Après avoir réuni
toutes ses troupes, il ne les diviserait sans doute pas de nouveau; il
se retirerait avec toute l'armée d'Italie par la Carniole et la Styrie,
et non portion par la Styrie et portion par la Carinthie; car, s'il eût
marché sur Vienne par la route d'Unzmarkt et d'Iudenbourg, il pouvait
être atteint et coupé par le maréchal Ney, débouchant du Tyrol par les
sources de la vallée de la Muhr, et arrivant avant lui ou en même temps
que lui à Neumarkt, point de jonction de la grande route de Villach à
Vienne. L'arrivée des troupes du Tyrol à Klagenfurth dessinait
d'ailleurs leurs mouvements. C'eût été de Villach qu'elles se seraient
portées sur la Muhr, si elles avaient dû prendre cette direction.

Le véritable point d'observation me parut donc être Grätz, et je me mis
en marche pour m'y rendre, après avoir détruit tous les ponts sur la
Muhr et établi des détachements légers chargés de me donner fréquemment
des nouvelles de ce côté. La possession de Grätz, d'un bon effet
d'opinion, était d'ailleurs d'une grande ressource pour l'armée.

Arrivé à Grätz, j'y établis mon quartier général; je plaçai à Vildon une
forte avant-garde chargée de pousser tous les jours des partis sur
Ehrenhausen: d'autres reconnaissances exploraient journellement la
frontière de la Hongrie par la route de Grätz à Fürstenfeld.

L'archiduc Charles, après avoir livré la bataille de Caldiero, le 30
octobre (8 brumaire), ne perdit pas de temps pour commencer sa retraite.
Mais une armée aussi nombreuse, ayant une marche aussi longue à
exécuter, et dont le but était, non d'aller au secours d'une autre
armée, mais d'aller livrer bataille avec ses propres moyens, ne pouvait
marcher qu'avec lenteur. Aussi fus-je quelques jours à Grätz sans avoir
aucune connaissance précise de l'ennemi. Les bruits populaires, par leur
incertitude et leur contradiction, étaient une preuve suffisante de son
éloignement.

Cet état de choses donna une grande sécurité à l'Empereur pour les
opérations que les circonstances lui firent entreprendre. Toutefois la
division batave de mon corps d'armée, déjà à Vienne, fut envoyée à
Neustadt pour me soutenir et me servir d'intermédiaire entre Vienne et
l'armée.

L'armée était entrée à Vienne le 21 novembre. On ne pouvait prévoir que
le pont du Danube nous serait livré; et on devait croire à la prochaine
arrivée de l'archiduc Charles. Dans cette supposition, l'Empereur
comptait, après la prise de Vienne, laisser seulement un corps pour
défendre le Danube et faire tête de colonne à droite pour marcher à la
rencontre de l'armée d'Italie et l'écraser. Mais la fortune en décida
autrement et donna une tout autre direction à la campagne.

Un hasard hors de tous les calculs nous rendit maîtres du pont de
Thabor. L'archiduc étant loin, une seule chose restait à faire, battre
et accabler l'armée russe, s'avançant à grandes marches par la Moravie.

Avec plus d'habileté, l'armée russe aurait réglé son mouvement sur celui
de la grande armée autrichienne, et reculé, s'il eût fallu, jusqu'à
l'arrivée de ce puissant secours, dont la coopération devait être si
utile. Mais les troupes russes étaient confiantes et nous voyaient pour
la première fois: un jeune empereur, entouré d'un état-major
présomptueux, était à leur tête. Un amour-propre déplacé remplaça les
calculs de la raison, seule règle à suivre dans la conduite d'une guerre
et le commandement des armées; on résolut inconsidérément de courir sans
retard les chances d'un combat immédiat, et la bataille d'Austerlitz fut
livrée.

La surprise si singulière du pont du Thabor mérite d'être racontée.
Après la prise de possession de Vienne par capitulation, les troupes
françaises se portèrent sur les bords du Danube. Là, le fleuve a une
grande largeur. Les Autrichiens avaient tout préparé pour en défendre le
passage et pour détruire le pont sur pilotis existant et servant à la
communication de la capitale avec la Moravie et la Bohême. Des batteries
formidables, placées sur la rive gauche, le pont couvert de matières
combustibles, rendaient la défense facile: une étincelle pouvait le
détruire, quand les troupes françaises se présentèrent à l'entrée; à
leur tête se trouvaient Murat, Lannes et Oudinot.

La remise de la place avait fait cesser les hostilités et produit une de
ces suspensions d'armes en usage à la guerre dans des circonstances
semblables. Les pourparlers pour l'évacuation de Vienne avaient amené
plusieurs fois des officiers généraux autrichiens dans le camp français.
Le bruit d'un armistice se répandit; les Autrichiens le désiraient
ardemment, et on croit volontiers ce qu'on désire. Ce bruit accrédité
contribua sans doute à faire suspendre la destruction du pont.

Les Allemands sont, de leur nature, conservateurs, économes; et un pont
comme celui-là est d'un grand prix. Murat et Lannes, tous les deux
Gascons, imaginèrent de profiter de cette disposition des esprits et
d'en abuser. Ils mirent en mouvement leurs troupes, sans paraître
hésiter. On leur cria de s'arrêter; elles le firent, mais elles
répondirent qu'il y avait un armistice, et que cet armistice nous
donnait le passage du fleuve.

Les deux maréchaux, se détachant des troupes, vinrent seuls sur la rive
gauche pour parler au prince Auersperg, qui y commandait, en donnant
l'ordre à la colonne d'avancer insensiblement. La conversation s'entama;
mille sornettes furent débitées à ce stupide prince Auersperg, et,
pendant ce temps, les troupes gagnaient du terrain et jetaient sans
affectation dans le Danube la poudre et les matières combustibles dont
le pont était couvert. Les plus minces officiers, les derniers soldats
autrichiens, jugeaient l'événement; ils voyaient la fraude et le
mensonge, et les esprits commençaient à s'échauffer.

Un vieux sergent d'artillerie s'approche brusquement du prince et lui
dit avec impatience et colère: «Mon général, on se moque de vous, on
vous trompe, et je vais mettre le feu aux pièces.» Le moment était
critique; tout allait être perdu, lorsque Lannes, avec cette présence
d'esprit qui ne l'abandonnait jamais, et cette finesse, cet instinct du
coeur humain, apanage particulier des Méridionaux, appelle à son secours
la pédanterie autrichienne, et s'écrie: «Comment, général, vous vous
laissez traiter ainsi! Qu'est donc devenue la discipline autrichienne,
si vantée en Europe?» L'argument produisit son effet. L'imbécile prince,
piqué d'honneur, se fâcha contre le sergent, le fit arrêter. Les
troupes, arrivant, prirent canons, généraux, soldats, et le Danube fut
passé. Jamais chose semblable n'est arrivée dans des circonstances tout
à la fois aussi importantes et aussi difficiles.

Cet événement décida la direction de la campagne, et amena les immenses
succès qui la couronnèrent. Si le pont eût été brûlé, l'Empereur,
manoeuvrant contre l'archiduc, et celui-ci étant encore éloigné, eût dû
peut-être sortir du bassin du Danube supérieur. Les Russes auraient pu
à leur aise, si le passage de vive force à Vienne leur eût paru trop
difficile, marcher sur Presbourg ou plus bas. L'archiduc, que la sotte
confiance des Russes n'animait pas, eût refusé la bataille. Il aurait
manoeuvré de manière à opérer sa jonction avec eux avant le combat.
Alors c'était une grande bataille contre deux cent mille hommes, au fond
de la Hongrie, loin de nos ressources et de nos points d'appui. La
campagne eût pu avoir des résultats tout différents.

Mais le danger eût été bien plus grand pour nous encore si les deux
armées eussent opéré en arrière en se rapprochant et porté le théâtre de
la guerre au-dessus de Vienne. Au lieu de cela, l'Empereur, n'ayant
aucun obstacle devant lui, poursuivit le corps de Koutousoff, qu'il
battit à Hollabrünn, et marcha à la rencontre de la grande armée russe.
L'ayant jointe aux environs de Brünn, et après avoir réuni le corps de
Lannes, celui de Soult, de Bernadotte, une division de Davoust, la
cavalerie de Murat et la garde impériale, faisant ensemble au moins cent
mille hommes, il attaqua l'armée ennemie, composée de quatre-vingt mille
Russes et de quinze mille Autrichiens.

N'ayant pas assisté à la bataille d'Austerlitz, je n'en ferai pas la
description. Tout le monde en connaît les résultats. L'affaire fut
courte; les Russes s'y battirent avec courage, mais sans intelligence,
et nous fîmes vingt mille prisonniers. Dès le lendemain, l'empereur
Alexandre commença sa retraite sur la Pologne; et, une entrevue ayant eu
lieu entre l'empereur d'Autriche et Napoléon, un armistice en fut la
suite.

À cette bataille d'Austerlitz, les Russes pratiquèrent, pour la dernière
fois, un usage fort singulier, qu'ils avaient suivi constamment
jusque-là. Avant de charger l'ennemi, et pour le faire avec plus de
promptitude et de vigueur, on faisait mettre les sacs à terre à toute la
ligne, et ils y restaient pendant le combat. Tous les militaires savent
de quelle importance il est pour le soldat de conserver son petit
équipage. Les souliers, la chemise, renfermés dans son sac, les
cartouches qui y sont placées, etc., tout cela est intimement lié à sa
conservation et à la faculté de combattre, de se mouvoir, à sa santé, à
son bien-être. Eh bien, comment comprendre l'usage russe?

De deux choses l'une: ou l'on est vainqueur, ou l'on est vaincu: vaincu,
les sacs sont perdus et l'armée désorganisée; même vainqueur, si la
victoire a été précédée de quelques mouvements rétrogrades, et cela
arrive souvent dans les grandes batailles, il en est presque de même;
et, si on a culbuté d'abord l'ennemi et qu'on le poursuive, on
s'éloigne, et alors il faut nécessairement s'arrêter à une ou deux
lieues, le laisser en repos, faire même un mouvement rétrograde et
perdre un temps précieux pour venir chercher les sacs abandonnés.
L'armée française, à Austerlitz, trouva et prit plus de dix mille sacs
rangés en ordre et laissés à la place que les corps russes avaient
occupée. Cet usage, hors la circonstance de l'assaut d'une place ou de
l'attaque d'un poste retranché, après lesquels on rentre nécessairement
au camp, est tout ce qu'il y a de plus absurde, et les Russes y ont
renoncé.

Pendant que l'Empereur opérait en Moravie et préparait la bataille
d'Austerlitz, j'étais, comme on le sait, en Styrie. À l'approche de
l'archiduc, j'avais porté mon quartier général à Vildon, afin d'être
informé plus tôt. Je m'avançai avec ma cavalerie jusqu'à Ehrenhausen, où
j'eus un combat.

L'archiduc, en marchant sur Vienne, avait à choisir entre deux routes:
la route directe par Grätz, Bruck et le Semmering, ou la route de
Hongrie, passant par Körmönd et aboutissant à Neustadt. La première,
plus courte de sept à huit marches, était défendue; l'autre, libre. En
prenant la première, il serait retardé dans sa marche par les obstacles
créés à chaque pas; notre résistance se renouvellerait chaque fois
qu'elle serait possible, et la vallée de la Muhr s'y prêtait beaucoup.
En prenant cette route, rien ne pourrait être préparé pour faire face
aux besoins de ses troupes pour arriver ensemble, en bon état et prêtes
à combattre. Il se décida donc avec raison pour la route de Hongrie;
quoique plus longue, elle ne le ferait pas arriver plus tard, et le
ferait arriver en meilleur état. Un corps de troupes, commandé par le
général Chasteler, placé d'abord à Marbourg, puis à Mureck et
Radkersbourg, ensuite à Fürstenfeld, couvrit tout son mouvement. Je
n'avais, dans ce système, d'autre rôle à jouer que de garder Grätz le
plus longtemps possible, pour forcer l'ennemi à pivoter autour de cette
ville, et d'en partir pour me rendre lestement à Vienne, au moment où la
tête de son infanterie serait arrivée à ma hauteur. Chaque jour, des
prisonniers faits sur Ehrenhausen et sur Fürstenfeld m'apprenaient la
position de l'armée, et j'étais admirablement bien servi par un système
d'espionnage très-bien organisé.

Le général Grouchy, fait prisonnier à la bataille de Novi, et conduit à
Grätz, y avait résidé assez longtemps et beaucoup connu un nommé Haas,
placé à la tête d'une administration de bienfaisance et d'un hôpital.
Cet homme, ennemi de la maison d'Autriche et révolutionnaire décidé,
s'abandonnait à des rêves politiques et souhaitait un changement. Ses
fonctions le mettaient en rapport journalier avec beaucoup de gens de
la campagne; par son intermédiaire je fus instruit, chaque jour, du
lieu où était le quartier général de l'archiduc et de la masse de ses
troupes.

Après avoir tout préparé pour une marche légère et rapide, évacué
d'avance mes malades et mes blessés, fait disposer des vivres toujours
prêts à Bruck, à Murzzuschlag et sur toute cette route, le 14 frimaire
(5 décembre), les rapports m'ayant fait supposer la position de l'ennemi
telle que je n'avais plus que juste le temps nécessaire pour le devancer
à Vienne, je me mis en marche, et le troisième jour mon avant-garde
entrait à Neustadt, quand les coureurs de l'archiduc s'y présentaient de
leur côté.

Nous fîmes là une rencontre très-affligeante: celle d'un officier
d'état-major apportant la nouvelle de l'armistice conclu et signé à
Austerlitz le 15 frimaire (6 décembre). Sans cet événement, j'aurais été
le lendemain près de Vienne, soutenu par tout ce qui se trouvait dans
cette ville. Deux jours après, la plus grande partie de l'armée
victorieuse à Austerlitz serait arrivée, et nous aurions eu une grande
bataille, sous les murs mêmes de cette capitale, où j'aurais joué un
rôle important, me trouvant à l'avant-garde, et mes troupes étant toutes
fraîches et remplies d'ardeur.

À cette nouvelle, tout le monde s'arrêta: amis et ennemis, chacun resta
en place. Les conditions de l'armistice connues officiellement, je
rétrogradai sur Grätz pour occuper la province de Styrie, destinée à
pourvoir aux besoins de mon corps d'armée. Huit jours après en être
sorti, j'y étais de retour.



CORRESPONDANCE ET DOCUMENTS
RELATIFS AU LIVRE HUITIÈME


BERTHIER À MARMONT.

    «Paris, le 14 septembre 1805.

«Je vous préviens, général, qu'incessamment vous allez recevoir l'ordre
de passer le Rhin à Cassel pour vous rendre à Wurtzbourg et vous joindre
au maréchal Bernadotte. Un corps de huit mille hommes de
Hesse-Darmstadt, mais qui, au premier moment, ne sera que de quatre
mille, se rendra sous vos ordres. Vous recevrez une instruction qui vous
fera connaître tous les princes des pays que vous traverserez, qui sont
nos amis, ainsi que ceux qui sont du parti de l'Autriche.

«Le prince de Nassau vous enverra un capitaine avec cent voitures qui
vous serviront à porter des munitions d'artillerie. Le prince de
Hesse-Darmstadt doit aussi vous en envoyer. Il faut en profiter pour
porter des munitions de toute espèce; car vous ne sauriez trop en avoir.

«L'Empereur me charge de vous dire que tout ceci doit être dans le plus
grand secret; que votre langage doit même être pacifique; mais en même
temps vous devez augmenter votre artillerie autant que vos moyens de
transport pourront le permettre. Nous trouverons des chevaux dans les
pays que nous traverserons. Il suffit que les pièces et un caisson par
pièce soient attelés par le train. Les autres caissons seront attelés
par les chevaux du pays, comme on pourra.»


BERTHIER À MARMONT.

    «Paris, le 15 septembre 1805.

«Je dois vous prévenir, général, qu'en examinant la carte j'ai vu que la
route que je vous ai tracée passe à Siemmeven, ce qui est la vieille
route. Il y en a une beaucoup plus courte le long du Rhin, et qui peut
abréger de deux journées de marche. Quoique j'imagine que, pour faire ce
changement, vous n'ayez pas besoin d'ordre de moi, j'ai pensé que je
devais vous faire connaître l'avantage qu'il y avait de suivre cette
nouvelle route, puisque votre armée au lieu d'arriver à Mayence le
cinquième jour complémentaire, pourra y arriver le troisième. Je vous
préviens que l'électeur de Bavière est arrivé à Wurtzbourg le 25, et que
là cet électeur réunit toutes ses troupes. Vous devez lui envoyer un de
vos officiers pour lui faire connaître que vous êtes avec un corps de
trente mille hommes à Mayence pour marcher sur Wurtzbourg et vous y
réunir à son armée et au corps du maréchal Bernadotte.

«J'écris à M. Otto à Wurtzbourg.

«J'attends de vos nouvelles, général, et je vous engage à me donner
toutes celles que vous apprendrez.»


BERTHIER À MARMONT.

    «Paris, le 19 septembre 1805.

«Je vous dépêche un courrier, monsieur le général Marmont, pour vous
faire connaître que vous et l'armée que vous commandez devez vous
diriger le plus promptement possible sur Wurtzbourg sans attendre de
nouveaux ordres de moi. L'Empereur désirerait que vous pussiez y être
rendu au plus tard le 8 vendémiaire.»


BERTHIER À MARMONT.

    «Strasbourg, le 28 septembre 1805.

«Je vous envoie, général, la copie de la lettre que j'écris à M. le
maréchal Bernadotte. Votre corps d'armée reste dans toute son intégrité
sous vos ordres, composé comme il l'est aujourd'hui; mais, comme vous
êtes réuni à M. le maréchal Bernadotte, vous vous trouvez sous ses
ordres, et il vous indiquera la route que vous aurez à tenir pour former
une seconde colonne à deux, trois ou quatre lieues au plus sur sa
droite. Vous aurez soin de vous mettre en communication fréquente avec
le corps de M. le maréchal Davoust, qui marche aussi à votre droite.

«Indépendamment des comptes que vous rendrez à M. le maréchal
Bernadotte, vous devez m'écrire journellement.»


BERTHIER À MARMONT.

    «Ettlingen, le 2 octobre 1805.

«Je vous envoie, général, un croquis qui vous fera connaître la
direction que prennent dans leur marche les différents corps d'armée.

«L'Empereur compte que, d'après ses intentions, que je vous ai fait
connaître ainsi qu'à M. le maréchal Bernadotte, vous vous serez mis en
marche aujourd'hui, d'après les ordres et la direction que vous aura
donnés ce maréchal.

«Tous les corps de l'armée se mettent également en mouvement, et passent
le Necker.

«J'écris à M. le maréchal Bernadotte qu'ayant dû voir, par la
proclamation qui lui a été adressée, ainsi qu'à vous, que nous sommes en
pleine guerre, il doit attaquer tout ce qui se rencontrera devant lui,
et que, dans tous ces mouvements, vous devez maintenir votre
communication avec M. le maréchal Davoust.

«Je l'informe que l'Empereur sera ce soir à Stuttgard; que Sa Majesté
suivra ainsi le mouvement des deux corps de droite, parce qu'il serait
possible que l'ennemi voulût déboucher par Ulm.

«Le corps qui a débouché de la Bohême sur la Rednitz n'est composé que
d'un ou de deux régiments de cavalerie, et de quelques bataillons
d'infanterie.

«Si l'ennemi passait le Danube pour se porter sur M. le maréchal
Bernadotte, l'intention de Sa Majesté est qu'il l'attaque et que vous
mainteniez toujours votre communication. Dans ce cas, toute l'armée
ferait un mouvement sur les deux premiers corps.

«Du moment où notre droite aura passé Heidenheim, l'Empereur se portera
de sa personne aux deux premiers corps d'armée, dont Sa Majesté sera
fort aise de voir les troupes.

«Il n'est point dans l'intention de l'Empereur de faire des magasins,
excepté ceux qu'il fait préparer en cas d'événement. L'armée doit vivre
par réquisition, en laissant des bons en règle que l'Empereur fera
rembourser.

«Tous les pays qui sont amis de l'Autriche sont nos ennemis et doivent
être traités ainsi. Je vous en enverrai la note; et, dans ce moment, il
faut s'occuper d'écraser les Autrichiens avant l'arrivée des Russes.

«Je pense que vous avez eu, du gouvernement batave, la solde de votre
armée pour tout le mois de vendémiaire.

«Quant aux troupes du landgrave de Hesse-Darmstadt que vous deviez
avoir, vous ne devez pas y compter pour le moment.»


BERTHIER À MARMONT.

    «Donauwert, le 8 octobre 1805.

«L'intention de l'Empereur, monsieur le général Marmont, est que vous
vous empariez d'Ingolstadt aujourd'hui, si vous pouvez le faire plus
promptement que M. le maréchal Bernadotte, qui a ordre de l'occuper
demain.

«L'Empereur imagine que vous êtes en mesure de passer le Danube à
Neubourg, ou entre Neubourg et Ingolstadt.

«Vous devez passer ce fleuve sans délai, si M. le maréchal Bernadotte
n'a personne devant lui; et, immédiatement après que vous aurez passé le
Danube, vous vous porteriez sur Ingolstadt afin d'en faire réparer les
ponts, et rendre le passage facile au maréchal Bernadotte et au corps
bavarois.

«Je vous rappelle l'ordre de m'envoyer, tous les soirs, un aide de camp
ou officier d'état-major, et de me faire connaître ce qu'il y aura de
nouveau.»


BERTHIER À MARMONT.

    «9 octobre 1805.

«Les moments sont précieux, général, chaque heure perdue nous ôte une
partie des succès que notre marche nous a donnés.

«Rendez-vous avec votre corps d'armée, ce soir, à l'intersection des
routes d'Augsbourg à Neubourg, et de Munich à Rain, c'est-à-dire au
village ou dans les environs de Gundelsdorff; tirez des vivres partout
où vous pourrez, car il y aura bien de la peine à vivre à Augsbourg.

«Le quartier général impérial sera ce soir à Augsbourg.

«Je vous préviens que, dès aujourd'hui, votre corps d'armée ne recevra
des ordres que du grand état-major général.»


BERTHIER À MARMONT.

    «Augsbourg, le 12 octobre 1805.

«M. le général Marmont partira, aussitôt la réception du présent ordre,
avec toute sa cavalerie, ses deux divisions françaises et vingt-quatre
pièces de canon bien attelées et bien approvisionnées, ses cartouches,
ses ambulances, pour se rendre sur Babenhausen, passant par Steepach,
Untergossenhausen, Usterbach, Zumershausen, Tainhausen, Edewheffen,
Krumbach.

«Le général Marmont se trouvera avoir neuf lieues à faire.

«Deux cents de ses meilleurs chevaux de cavalerie devront arriver ce
soir à Babenhausen, et se mettre, aussitôt leur arrivée, en
communication avec les postes du prince Murat, qui occupe Weissenhorn.
Le reste de sa cavalerie arrivera ce soir aussi loin qu'elle pourra,
mais au moins sur la Mindelheim, au village de Tainhausen, où M. le
général Marmont se trouvera de sa personne. Il y fera rendre également
deux mille hommes d'infanterie de son avant-garde.

«Le reste de ses deux divisions d'infanterie pourra coucher ce soir, une
division à Usterbach, à quatre lieues, et l'autre à Zumershausen, qui
est environ à cinq lieues et demie.

«Demain, à six heures du matin, tout le corps de M. le général Marmont
se mettra en marche. Sa cavalerie se portera sur l'Iller, pour
intercepter la route de Weissenhorn à Memmingen au village
d'Hohenhausen.

«M. le général Marmont, avec son corps d'armée, se portera au village
d'Illertiessen, où il est nécessaire que demain, avant onze heures du
matin, il soit en position sur les hauteurs du village d'Illertiessen,
et que sa cavalerie soit répandue le long de Piller, communiquant par sa
droite avec le prince Murat, et par sa gauche avec le maréchal
Soult.--Si le chemin était trop difficile pour son artillerie, il la
fera passer par la chaussée qui, de Babenhausen, va à Weissenhorn (trois
lieues); et, de cette ville à Illertiessen, il y a deux lieues.

«Le principal but de M. le général Marmont est de se trouver sur la
droite de Weissenhorn, avec tout ce qu'il pourra de monde, le plus tôt
possible, dans la journée de demain 21, la bataille devant avoir lieu
dans la journée du 22.

«Après avoir donné tous ses ordres de départ, le général Marmont viendra
prendre lui-même ceux de l'Empereur.»


BERTHIER À MARMONT.

    «Oberfullen, le 15 octobre 1805.

«Je vous préviens général, que l'Empereur restera toute la journée à
l'abbaye d'Elchingen. Son intention est que vous vous teniez de votre
personne sur la petite hauteur du village de Pfuld; que vous ayez là une
de vos divisions; que l'autre s'y trouve à portée, près d'Ulm; que votre
cavalerie soit entre l'une et l'autre de ces divisions.

«La division de dragons à pied du général Baraguey-d'Hilliers, qui se
trouve en position à son bivac, gardera les ponts d'Elchingen et de
Talfingen; le général Baraguey-d'Hilliers placera sur chacun de ces deux
ponts deux pièces de canon.

«Le général Beaumont, avec sa division de dragons, se placera pour
fortifier votre ligne.

«Votre principal but, général, doit être d'empêcher l'ennemi de
s'échapper d'Ulm, ou le retarder suffisamment pour que, des hauteurs,
nous puissions revenir pour l'atteindre.

«Si cependant il vous était impossible d'empêcher l'ennemi de passer, le
principal chemin qu'il faut toujours garder est le chemin qui va à
Gunzbourg. Il vaudrait mieux laisser échapper l'ennemi par le chemin qui
va à Memmingen, sauf à vous mettre, le plus tôt possible, à sa
poursuite.

«Lorsque l'attaque sera fortement engagée sur les hauteurs, ou si vous
vous apercevez que l'ennemi se dégarnit trop devant vous, vous ferez ce
que vous voudrez pour l'attaquer de votre côté et produire tout l'effet
d'une fausse attaque.

«Vous resterez pendant toute l'affaire en bataille, et de manière à
produire le plus d'effet qu'il sera possible à l'ennemi, qui vous verra
des hauteurs.

«Enfin, général, vous tiendrez des postes le long du Danube, depuis le
pont de Talfingen jusque le plus près possible d'Ulm, et vous ferez
reconnaître, sur la rive gauche, en passant au village de Talfingen, et
en longeant le Danube, si on ne pourrait pas, de ce côté, faire une
attaque réelle sur l'enceinte d'Ulm du moment où nous nous serons
emparés des hauteurs.

«Du moment où vous serez arrivé sur les hauteurs de Pfuld, vous enverrez
un de vos aides de camp à l'Empereur, qui sera à l'abbaye d'Elchingen.»


BERTHIER À MARMONT.

    «Munich, le 27 octobre 1805.

«Il est ordonné à M. le général Marmont de partir, aujourd'hui 5, de
Munich avec son corps d'armée, pour se rendre et prendre position entre
Munich et Obersdorf; son avant-garde suivant l'arrière-garde de M. le
maréchal Bernadotte, qui marche sur Wasserbourg, où son avant-garde est
déjà arrivée.

«M. le général Marmont ne fera aucune espèce de réquisition sur sa
gauche; il se nourrira par sa droite aussi loin que cela sera
nécessaire.

«M. le général Marmont occupera Wasserbourg du moment que M. le maréchal
Bernadotte aura passé l'Inn pour se diriger sur Saltzbourg.

«Pour cela, il se mettra en communication avec M. le maréchal
Bernadotte; il poussera des reconnaissances sur Kraiburg et Mühldorf. Il
attendra de nouveaux ordres à Wasserbourg, dans le cas où il s'y
rendrait, si le maréchal Bernadotte passe l'Inn pour se diriger sur
Saltzbourg.

«Le général Marmont prendra du pain pour deux jours.

«Le maréchal Soult prend position à Hohenlinden, ayant en avant, au delà
de Haag, la cavalerie du prince Murat.»


BERTHIER À MARMONT.

    «Braunau, 31 octobre 1805.

«Je vous préviens, général, que le prince Murat et le maréchal Davoust
sont déjà à Haag, à quatre lieues au delà du Ried, sur la route de
Lambach, d'où il n'est plus qu'à six lieues. Vous devez donc vous
dépêcher d'arriver à Strasswalthen, et le plus rapidement que vous
pourrez à Vacklabruck.

«L'ennemi nous a abandonné la place de Braunau, et sûrement il a cru la
laisser à un corps de son armée. Nous avons trouvé quarante pièces de
canon en batterie, chaque pièce avec tous ses ustensiles, prête à tirer,
dix-huit fours avec leurs ustensiles, cent mille rations de pain, une
quantité immense de poudre et de projectiles, des bombes, des farines,
etc., etc.

«Le prince Murat vient de joindre leur arrière-garde à Ried; il a pris
quatre pièces de canon et fait six cents prisonniers.»


BERTHIER À MARMONT.

    «Laynbach, le 4 novembre 1805, neuf heures du matin.

«Le maréchal Davoust, général, se porte aujourd'hui sur Steyer; ayez un
aide de camp près de lui, afin d'être instruit promptement s'il avait
besoin de vous.

«Portez votre quartier général cette nuit à Kremsmunster, et réunissez-y
votre corps d'armée du moment que vous serez instruit que le maréchal
Davoust se sera emparé de Steyer et en aura rapproché son armée.

«L'Empereur désire que le maréchal Davoust ait une tête de pont sur
l'Ens le plus tôt possible.

«Concertez avec lui les mouvements qu'il serait nécessaire de faire pour
arriver à ce but; dans tous les cas, soyez toujours prêt à soutenir
l'armée de ce maréchal.

«Sa Majesté désire aussi que votre cavalerie tienne des patrouilles sur
la route de Knedorf à Rottenmann, tout comme lorsque l'Ens sera passé et
qu'il sera constaté que l'ennemi ne peut plus prendre l'offensive. Votre
cavalerie éclaire le chemin de Steyer à Leoben, et celle de M. le
maréchal Davoust le chemin de Steyer à Waadhofen à Annaberg et
Lilienfeld.

«Le maréchal Bernadotte doit être demain à Laynbach.»


BERTHIER À MARMONT.

    «Lintz, le 7 novembre 1805.

«Il est ordonné à M. le général Marmont de partir de la position qu'il
occupe avec tout le corps à ses ordres, pour se porter à grandes marches
à Leoben, prendre et culbuter tout ce qu'il y aura devant lui. Il aura
soin de se faire précéder d'une avant-garde qui poussera des
reconnaissances en avant de lui.

«Le général Marmont aura également soin de laisser, depuis Steyer, des
petits postes de cavalerie de cinq en cinq lieues, afin de pouvoir
correspondre facilement avec le quartier général impérial. Cet article
est important, afin que l'Empereur sache promptement ce qui se passera
dans la vallée de l'Ens, de la Muhr et en Italie.

«Du moment que la grande armée sera arrivée à la position de
Saint-Pölten, le général Marmont communiquera et placera ses petits
postes de cavalerie par la route de Mariazzell.

«Le général Marmont se conduira suivant les circonstances. L'Empereur ne
voit pas qu'il puisse rien craindre dans l'état où se trouve l'ennemi;
cependant il mettra beaucoup de prudence dans sa marche. Je lui répète
qu'il doit effectuer son mouvement en faisant les plus grandes marches
qu'il lui sera possible.

«Il doit me faire connaître, par le retour de l'officier, les endroits
où il compte coucher jusqu'à Leoben.

«Il est très-important que, de l'endroit où le général Marmont couchera
chaque soir, il prenne des renseignements pour savoir comment, de cet
endroit, il pourrait rejoindre directement la grande armée sur
Saint-Pölten s'il en recevait l'ordre. Il sentira combien il est
important que je reçoive souvent de ses nouvelles.»



LIVRE NEUVIÈME

1805-1806

SOMMAIRE.--Marmont à Grätz jusqu'à la paix.--Masséna en Illyrie.--Le
fort de Grätz.--Coup d'oeil sur la campagne qui vient de
finir.--Conséquences de la violation du territoire prussien:
détails.--Grätz.--Ordre d'occuper le Frioul.--Les Autrichiens livrent
Caltaro aux Russes.--Séjour à Trieste.--Mort du père de Marmont.--Les
faux illyriennes.--Les enclaves du Frioul.--Les Fourlous parlent
languedocien.--Le corps d'armée de Marmont à Monfalcone et à
Sacile.--Trombe de Palmanova.--Système de défense de la frontière
italienne contre l'invasion des Allemands.--Forts à Malborghetto, à
Caporetto, à Canale.--Le coffre-fort d'Osopo.--Visite à Udine et à
Milan.--Eugène Beauharnais.--Passion de Marmont pour
l'Italie.--Perspicacité des Italiens.--Les conscrits
parisiens.--Lauriston en Dalmatie.--Il prend possession de Raguse.--Le
Montenegro: son organisation.--Le système constitutionnel se soulève
contre Lauriston.--Description de la place de Raguse.--Lauriston
assiégé.--Molitor et Marmont viennent à son secours.--Étonnement de
Lauriston.--Molitor obligé de s'arrêter à la porte.--Le général Thiars;
anecdote.--Dandolo à Zara: son importance affectée.--Fêtes et visites à
madame Dandolo.


Je restai à Grätz jusqu'à la paix, dont la signature eut lieu le 6
nivôse (28 décembre).

L'archiduc prit ses cantonnements en Hongrie. Le maréchal Masséna, avec
l'armée d'Italie, occupa Laybach, la Carniole, et poussa ses troupes
légères sur la Drave et Marbourg, où se faisait la jonction de nos
territoires. Mes troupes, après avoir fait de belles marches et des
mouvements rapides, se reposèrent dans l'abondance.

Je régularisai les grandes ressources de cette province et maintins un
ordre sévère. Les habitants furent ménagés autant que possible; ils le
méritaient par leur excellent esprit, leur douceur et leur bonhomie.

Pendant l'armistice, je reçus l'ordre de me disposer à marcher,
l'intention de l'Empereur étant de rentrer brusquement en campagne si on
tardait à s'entendre sur les conditions de la paix. Dans le cas de la
reprise des hostilités, le fort de Grätz, mis en état de défense,
pouvait m'être utile. Placé sur une montagne isolée, dominant la ville,
il fut construit autrefois pour la protéger. Armé convenablement, il
était susceptible, par sa position, d'une longue résistance. Mais alors
il était consacré seulement à la garde de malfaiteurs et de condamnés.
J'eus l'idée de le rendre à sa première destination. J'en fis mon
rapport à l'Empereur, et, sur son approbation, dix jours après, ceux qui
l'habitaient en sortirent. Des canons, envoyés de Vienne, furent mis sur
les remparts; les magasins furent remplis de vivres, et les dépôts de
mes régiments en habitèrent les casernes.

Les habitants voyaient avec beaucoup de peine ces dispositions,
destinées à appeler un jour chez eux les malheurs de la guerre. Plus
tard, j'eus l'occasion de partager leurs regrets. La paix rendit
inutiles ces préparatifs de défense; mais les Autrichiens profitèrent
des travaux faits, et laissèrent cette forteresse dans l'état où je
l'avais mise. Quand, en 1809, j'entrai à Grätz, elle m'incommoda
beaucoup et rendit difficiles tous mes mouvements.

Je jetterai un coup d'oeil rapide sur cette campagne si prompte et dont
les résultats furent si heureux. Nous les dûmes sans doute à la rapidité
des mouvements, à la vigueur des attaques, à la bonté des troupes, mais
aussi à l'incroyable confiance des Russes. Leur conduite fut contraire à
tous les calculs de la raison; j'en ai déjà établi la preuve. Mais la
chose sera plus évidente quand on saura dans quelle disposition étaient
les Prussiens.

La violation de son territoire avait décidé le roi de Prusse à nous
faire la guerre, et son armée était au moment d'entrer en campagne;
plusieurs corps avaient déjà quitté leurs garnisons quand la bataille
d'Austerlitz fut livrée.

On a vu dans quelle situation difficile l'armée française se serait
trouvée, malgré les succès d'Ulm, si les Russes avaient agi avec
prudence et méthode, et attendu l'arrivée de l'armée de l'archiduc
Charles avant de combattre. Mais on peut juger de ce qui serait arrivé,
si à ces difficultés on ajoute la présence de cent cinquante mille
Prussiens vers Ingolstadt, barrant la vallée du Danube, s'emparant de
notre ligne d'opération et prenant l'armée à revers: il eût fallu plus
qu'un miracle pour nous tirer d'affaire; enfin, si Vienne, dont les
fortifications étaient alors intactes, qui renfermait d'immenses
approvisionnements d'artillerie, avait fermé ses portes et se fût
défendue quinze jours contre un simple blocus, car l'armée française
n'avait aucun moyen de siége avec elle, ni à portée, on se demande ce
qui serait advenu: il est plus que probable que la campagne aurait fini
par notre destruction ou une retraite précipitée, et non par des
triomphes.

Je reviens à ce qui me concerne.

La ville de Grätz est une des plus agréables résidences des États
autrichiens; elle est fort belle et habitée par une noblesse aisée. Sa
physionomie se ressent du voisinage de l'Italie, et les moeurs des
habitants ont encore le caractère de bonté de l'Allemagne. Elle
participe de la nature des deux pays. La rivière de la Muhr, qui la
traverse, coule d'abord dans des gorges étroites et pittoresques, et
ensuite au milieu d'un bassin large et bien cultivé, où est placée la
ville. J'y trouvai beaucoup d'émigrés, appartenant à la maison de
madame la comtesse d'Artois; ils furent protégés, et rien ne troubla
leur repos.

L'Empereur ayant décidé que mon corps d'armée ne reviendrait point en
Hollande, toutes les troupes bataves me furent retirées, et se mirent
sur-le-champ en marche pour retourner sur les côtes de la mer du Nord.
Je reçus, le 7 janvier, l'ordre de relever successivement, avec mes deux
divisions françaises et ma cavalerie, les troupes de l'armée d'Italie;
de rentrer à l'époque fixée pour l'évacuation totale du pays sur la rive
droite de l'Isonzo, et d'occuper le Frioul.

L'armée avait trouvé des approvisionnements immenses dans l'arsenal de
Vienne, un des plus grands et des plus beaux dépôts d'artillerie qui
aient jamais existé. On évacua tout ce qu'il renfermait, soit sur la
Bavière, soit sur l'Italie. Les immenses ressources en attelages des
provinces de Carinthie et de Styrie furent consacrées à ces transports,
et je parvins à tout enlever dans l'espace de temps très-court que la
disposition du traité de paix avait fixé.

Après avoir évacué la Styrie, j'occupai encore, pendant deux mois, la
Carinthie, la Carniole et Trieste. J'étais autorisé à rapprocher
l'époque de l'évacuation, si les Autrichiens remettaient plus tôt aux
troupes françaises les provinces d'Istrie, de Dalmatie et les bouches
de Cattaro, l'un étant subordonné à l'autre. Mais, loin d'en agir ainsi,
les troupes autrichiennes remirent, contre la teneur des traités, les
bouches de Cattaro à l'amiral russe Siniavin, qui s'y présenta avec une
escadre et des troupes de terre. Le commandant autrichien de Castelnovo
rejeta d'abord sa sommation; mais le commissaire du gouvernement,
marquis de Ghisilieri, se rendit sur les lieux, leva toutes les
difficultés, et, motivant sa résolution sur ce que le délai fixé pour
remettre les bouches de Cattaro aux Français était expiré sans qu'ils se
fussent présentés pour en prendre possession, il y fit recevoir les
troupes russes. Cette affaire retentit alors dans toute l'Europe et
devint l'objet des plus vives discussions.

À l'occasion de ce manque de foi, je prolongeai d'abord mon séjour à
Trieste; mais, quelques jours plus tard, je quittai cette ville,
conformément à de nouveaux ordres de l'Empereur, qui se contenta, en
échange, de garder Braunau. Je conclus aussi, avec le général de
Bellegarde, un arrangement qui nous donnait passage libre par Trieste
et la Croatie, avec des troupes, jusqu'au moment où Cattaro nous serait
rendu.

J'achevai donc l'évacuation des provinces encore occupées par mes
troupes, et je repassai l'Isonzo. Le 4 mars, j'entrai dans le Frioul, et
j'établis mon quartier général à Udine, ville charmante et bien habitée
où je passai tout le printemps.

Mon séjour à Trieste avait été accompagné des plus vifs chagrins pour
moi. La nouvelle de la mort de mon père, mort d'apoplexie, le 1er
janvier, m'y était parvenue. La certitude de ne jamais revoir un être
que l'on aime beaucoup est, sans doute, ce qui rappelle le plus
péniblement à notre esprit la faiblesse de notre nature et le vague de
notre avenir.

Pendant mon séjour en Carniole et à Trieste, le ministre de l'intérieur
avait demandé à l'Empereur de faire envoyer en France quelques-uns des
ouvriers employés, dans les forges de ce pays, à la fabrication des faux
qu'elles sont en possession de fournir à toute l'Europe. Cette
fabrication, source de richesses pour ce pays, était à cette époque sa
propriété exclusive. Les faux fabriquées en France, partie en fer,
partie en acier, après avoir servi quelque temps, n'étaient plus bonnes
à rien; tandis que celles de Carinthie, entièrement d'acier, restent
toujours les mêmes. Cette circonstance tient à la nature du minerai: ce
pays renferme des mines carbonatées; traitées comme les autres, elles
donnent, au lieu de fer, de l'acier naturel. Si on voulait en tirer du
fer, il faudrait lui faire subir une opération dispendieuse: au lieu de
cela, on a de première fusion un acier ductile qui se forge comme le
fer, et dont on fait des faux, des faucilles, des scies, et tous les
instruments tranchants employés aux usages domestiques. On exportait
autrefois de France, pour ces objets, quatre millions de francs
annuellement, afin de satisfaire aux besoins de l'agriculture.

Depuis l'envoi des ouvriers en France, dont le nombre a été augmenté,
lorsque plus tard j'ai été gouverneur des provinces illyriennes, on a
découvert, dans le département de l'Ariége, des minerais analogues à
ceux de Carinthie; et la France est affranchie du tribut qu'elle payait
à l'étranger.

Le Frioul vénitien avait des enclaves sur la rive droite de l'Isonzo, et
le Frioul autrichien des enclaves sur la rive gauche. Ce pays,
dépendant, de temps immémorial, d'administrations dont le langage est
différent, avait conservé le type de son origine d'une manière
extraordinaire. On peut y reconnaître la puissance des habitudes et de
l'administration: sur la rive, droite, les habitants ne parlaient pas
italien, et ne connaissaient que l'allemand et le _vindisch_, langage
dérivé de la langue slave; sur la rive gauche, l'italien était seul en
usage. Et puis prétendez changer en vingt-quatre heures, comme tant de
nos faiseurs modernes, les habitudes, les opinions, les moeurs, les
préjugés des peuples! Le temps et des institutions qui régularisent et
appliquent son action peuvent seuls exécuter un pareil ouvrage.

J'ai un autre exemple à citer de la manière extraordinaire dont le
langage se perpétue quelquefois. Je me promenais un jour aux environs
d'Udine avec le général Vignole, mon chef d'état-major. Vignole était
Languedocien et savait le patois de son pays. Tout à coup il se
retourne, croyant entendre causer des paysans de sa province: c'étaient
des habitants du Frioul. Grand étonnement de notre part: quelques
recherches nous apprirent que, sous l'empire romain, une légion dont le
recrutement se faisait constamment dans la Gaule Narbonnaise avait été
pendant un grand nombre d'années à Udine.

Mon corps d'armée fut établi dans le Frioul, depuis Monfalcone jusqu'à
Sacile. Mes régiments furent renforcés des dépôts laissés en Hollande;
le quatrième bataillon du 92e régiment, fort de mille hommes, et
entièrement compose de conscrits du département de la Côte-d'Or, ne
laissa pas, en traversant la Bourgogne, un seul soldat en arrière: tant
les habitants de cette province sont de fidèles et valeureux soldats!

Deux nouveaux régiments furent ajoutés à mon corps d'armée, le 9e et le
13e. Je m'occupai avec succès, là comme partout, du bien-être de mes
troupes. J'en employai une partie aux travaux de Palmanova, tête de
notre ligne, dont on parvint à faire une assez bonne place. Il arriva
presque sous mes yeux un phénomène naturel extraordinaire, digne d'être
raconté. On avait construit une demi-lune en terre sur un des fronts de
Palmanova; il n'y avait encore aucun revêtement, mais les terre-pleins
avaient tout leur relief: il ne restait plus que les parapets à
terminer. L'ouvrage étant déjà très-avancé, on se disposait à l'armer,
et les madriers destinés à la construction des plates-formes étaient
déjà sur place, quand une trombe de terre s'éleva à peu de distance de
Palmanova et se porta sur la demi-lune nouvellement construite, et
l'effaça complètement, en dispersant la terre à une grande distance: les
madriers mêmes furent enlevés et jetés à quelques centaines de toises.

Je reçus de l'Empereur l'ordre de reconnaître avec soin la frontière et
de proposer un système de défense. Je m'en occupai, et je proposai des
travaux que l'Italie devra faire exécuter un jour si jamais elle devient
une puissance et veut assurer sa frontière contre l'Autriche.

Je vais les indiquer sommairement.

Je n'ai pas sous les yeux le mémoire que je rédigeai alors, et dont les
détails, après tant d'années, sont sortis de ma mémoire; mais j'en ferai
connaître l'esprit.

La sûreté d'une armée appuyée à Palmanova, chargée de défendre l'Isonzo,
tient à la possession des montagnes. Si l'ennemi trouve le moyen de
déboucher de ce côté, il faut se retirer sur le Tagliamento. Mais les
montagnes sont d'un accès difficile; elles ne présentent que des
passages étroits et susceptibles d'être fermés avec des forts ou des
places. Le plus important de ces débouchés, mais aussi le plus difficile
à défendre, est celui qui de Tarvis conduit dans la vallée du
Tagliamento. Vient ensuite celui de l'Isonzo: il faut que chacun ait sa
défense propre. Le lieu le plus favorable pour couvrir le Tagliamento
est situé en arrière de Tarvis, à moitié chemin de la Ponteba, près de
Malborghetto. Une place de cinq à six bastions présenterait au passage
un assez grand obstacle.

Le second débouché est celui qui de Tarvis vient dans la vallée du
Natisone, et sur la rive droite de l'Isonzo. Un emplacement admirable
existe à Caporetto; on y ferait une petite place imprenable et qui
aurait le double avantage de fermer complètement la gorge et les chemins
venant de Pletz et de Krafred, et de défendre aussi le passage qui, de
la vallée de l'Isonzo, conduit dans celle du Natisone.

Tout le pays compris entre les sources du Natisone, excepté le passage
de l'Isonzo, est absolument impraticable jusqu'à la hauteur de Canale.
Resterait à construire un fort à Canale; il fermerait la vallée et
rendrait maître de la grande route qui suit la rivière, et du pont.
Ainsi la défense de la frontière avec une armée serait réduite à une
assez petite étendue, au cours de l'Isonzo, depuis Canale jusqu'à
Monfalcone et la mer.

Avec ces trois places, c'est-à-dire une place à Malborghetto, un grand
fort ou une petite place à Caporetto, et un petit fort à Canale, la
frontière deviendrait très-forte.

On a construit, dans la vallée du Tagliamento, un fort inexpugnable,
celui d'Osopo. La force de la position a séduit; mais ce fort ne remplit
que très-imparfaitement son objet: la vallée est trop large sur ce point
pour être fermée. Ce fort peut servir à conserver des magasins, à
recevoir des dépôts: c'est un coffre-fort où on peut mettre en sûreté
des trésors; mais, sous le rapport stratégique, il n'est qu'une gêne, et
non un véritable obstacle, au mouvement d'une armée ennemie.

J'allai, pendant mon séjour à Udine, revoir Venise, où j'avais été
plusieurs fois pendant ma première jeunesse. Le général Miollis y
commandait: On ne pouvait pas en confier la garde et la conservation à
de meilleures mains.

Je fus de là, à Milan, voir Eugène Beauharnais, qui y exerçait les
fonctions de vice-roi d'Italie. Il venait d'épouser une princesse de
Bavière de la plus grande beauté, modèle de douceur et de vertu. Il faut
être l'objet de la prédilection du ciel pour rencontrer une pareille
femme, aussi accomplie de toutes les manières, quand on est marié par
les combinaisons de la politique. Eugène se livrait avec ardeur à
l'exécution de ses devoirs. Bon jeune homme, d'un esprit peu étendu,
mais ayant du sens, sa capacité militaire était médiocre: il ne manquait
pas de bravoure. Son contact avec l'Empereur avait développé ses
facultés; il avait acquis ce que donnent presque toujours de grandes et
d'importantes fonctions exercées de bonne heure, mais il a toujours été
loin de posséder le talent nécessaire au rôle dont il était chargé.

On l'a beaucoup trop vanté; on a surtout vanté son dévouement et sa
fidélité dans la crise de 1814. Ces talents prétendus se sont bornés à
faire alors une campagne fort médiocre, et cette fidélité tant proclamée
a eu pour résultat de faire tout juste le contraire de ce qui lui avait
été prescrit, et précisément ce qu'il fallait pour assurer la chute de
l'édifice qui a croulé avec tant d'éclat. Il s'était fait illusion sur
sa position; il avait cru à la possibilité d'une existence souveraine
indépendante, mais peu de jours suffirent alors pour le détromper. Il
avait bâti sur des nuages. Je reparlerai de lui avec détail et de
manière à fixer l'opinion de la postérité sur son compte.

Je passais mon temps de mon mieux dans cette délicieuse Italie. Je ne
l'ai jamais habitée ou même traversée sans éprouver un sentiment de
bonheur. Son beau soleil, les grands souvenirs qu'elle rappelle, ont
constamment agi sur moi d'une manière puissante. L'esprit prompt et
l'intelligence supérieure de ses habitants m'ont toujours frappé, et
plus encore en cette circonstance qu'en toute autre. Je venais de passer
deux ans avec les Hollandais et les Allemands. Si la nature a donné à
ces peuples de grandes facultés, la promptitude de la compréhension n'en
fait pas partie. Cette facilité à concevoir, notre apanage aussi, à nous
autres Français, leur est refusée. Pour pouvoir espérer d'être bien
compris d'un Allemand, il faut lui répéter la même chose plusieurs fois
et de différentes manières. En quittant l'Autriche, je continuai
machinalement la même méthode. Je m'aperçus bientôt combien cela était
inutile. Ceux auxquels je parlais m'avaient compris même avant que mes
premières explications fussent achevées, et souvent même ils en avaient
tiré des conséquences qui m'avaient échappé à moi-même.

Pour ajouter aux agréments du séjour d'Udine, nous imaginâmes de faire
jouer la comédie. Un de mes régiments, le 9e, se recrutait à Paris.
Parmi les soldats de ce corps se trouvaient beaucoup de jeunes acteurs,
envoyés par la conscription. On monta une troupe; des spectacles publics
furent donnés au théâtre, et firent accourir toute la province.

Le souvenir de ce régiment m'engage à dire un mot sur l'esprit
militaire. Qui croirait, au premier aperçu, qu'un régiment, entièrement
recruté à Paris, dans une population en général faible et souvent
énervée par la débauche, fût bon à la guerre et brave devant l'ennemi?
Qui n'imaginerait qu'un régiment, recruté par des paysans en Alsace, en
Franche-Comté, en Bourgogne, ne fût préférable? Eh bien, il n'en est
rien. Un pareil régiment pourra mieux supporter les fatigues de la
guerre, être plus discipliné; mais il ne se battra pas avec plus de
courage, et souvent se battra moins bien. Notre métier est un métier
d'amour-propre, et les Parisiens en ont beaucoup. Voilà l'explication.
Rien de plus difficile à conduire habituellement que de pareils soldats,
à cause de mille prétentions, de réclamations incessantes, etc.; mais
aussi rien de plus résolu devant l'ennemi. Ils se sentent tous capables
de fonctions supérieures à celles de soldat; de là leur mécontentement
et leurs demandes continuelles.

Pour mettre plus en rapport leurs facultés avec leurs prétentions, il me
paraîtrait juste, équitable et conforme aux intérêts du service de
répartir dans tous les régiments les conscrits des grandes villes. Leur
nombre étant peu considérable dans chaque corps, ils trouveraient plus
facilement un débouché et auraient plus de chances de fortune. Les corps
manquent souvent de sujets capables d'avancement; ils en seraient
abondamment pourvus, et tout le monde se trouverait bien de cet
arrangement.

On avait envoyé en Dalmatie le général Lauriston, comme commissaire,
pour la remise des places, et le général Molitor, avec une division,
pour en prendre possession. Sa marche fut lente, beaucoup de temps fut
perdu, et le commissaire autrichien, ainsi que je l'ai déjà dit, fit
ouvrir les portes de Castelnovo et de Cattaro aux Russes, sous prétexte
que les Autrichiens n'étaient tenus de garder les villes et de les
défendre que jusqu'au 15 février. Cette époque étant passée, ils ne
devaient pas se battre pour nous, qui n'étions pas leurs alliés:
raisonnement d'une mauvaise foi manifeste. Mais les Russes étaient en
possession, et il n'était pas facile de les chasser.

L'Empereur donna l'ordre, à cette occasion, au général Lauriston, de
prendre possession de Raguse, c'est-à-dire d'occuper cette place, comme
compensation et comme moyen d'observer les bouches de Cattaro. Ce petit
pays, qui jouissait du plus grand bonheur, dont les habitants sont doux,
industrieux, intelligents; oasis de civilisation au milieu de la
barbarie, vit disparaître tout son bien-être par ce conflit, dans lequel
la fatalité vint le mêler. Je n'en dirai pas davantage en ce moment sur
lui, me réservant d'entrer plus tard dans de plus grands détails sur ce
qui le concerne.

Près de Cattaro est le Monténégro, pays de hautes montagnes, de l'accès
le plus difficile; sa population est d'origine slave, et professe la
religion grecque. De temps immémorial, elle s'est affranchie de la
domination de la Porte Ottomane, et le pacha de Scutari n'a Jamais pu
parvenir à l'asservir. Le père du pacha actuel a été tué en combattant
contre elle. La Russie, dont les vues sur l'Orient datent de loin, et
dont la politique n'a jamais dévié un moment, a établi, depuis longues
années, des relations avec ce pays, et communique habituellement avec
lui par la Servie. Un archevêque, chef de la religion, reconnaît la
suprématie de l'autocrate de toutes les Russies. L'archevêque Petrovich,
homme d'un esprit supérieur et d'un fort grand caractère, vivait alors;
il était décoré du chapeau blanc, la plus haute dignité ecclésiastique
de cette église.

Le territoire des Monténégrins se divise en six comtés, dont deux
supérieurs et quatre inférieurs. Ces quatre derniers comptent
quarante-cinq mille habitants; les six donnent une population totale de
soixante mille âmes. Tout le monde est armé, et cette population peut
mettre environ six mille fusils en campagne. Le Vladika (archevêque)
gouverne ce pays par son influence, mais légalement. Un ordre politique,
dont il est seulement une partie, une assemblée nationale, décide toutes
les choses importantes, et nomme le gouverneur chaque année. Le Vladika
préside cette assemblée. Elle se réunit souvent et se compose d'un
député par famille. Voilà un gouvernement représentatif, dans un pays
encore barbare, et, si l'on étudie l'histoire, on voit que tous les
peuples ont commencé ainsi. Les assemblées, chez les Francs, le champ de
mai sous la seconde race, ne sont pas autre chose. Tous les hommes
marquants de la société étaient appelés à concourir à la décision des
choses importantes; il est donc dans la destinée des peuples d'adopter
cette forme de gouvernement à l'origine des sociétés, et d'y revenir
ensuite, quand des fautes et des souffrances les portent à chercher un
état meilleur. Ainsi les défenseurs des anciens usages devraient
pardonner à ceux qui aiment ces institutions, en raison de ce qu'ils
rétablissent d'une manière plus régulière ce qui exista un peu
confusément autrefois.

Dans les tribus arabes mêmes, le chef de la tribu se fait assister des
anciens. C'est dans la famille seule que l'on trouve l'exemple de
l'unité de pouvoir. Mais quel caractère a ce pouvoir-là! et quel
contre-poids contre son abus la nature a placé dans le coeur des
pères!...

Je reviens aux Monténégrins. On comprend quelle sensation produisit
parmi eux la cession des bouches de Cattaro aux Russes, et l'arrivée des
troupes russes de terre et de mer. Les anciennes relations se
resserrèrent, et le général russe eut une armée à ses ordres. Un moyen
d'action de plus se trouvait aussi dans la similitude du langage, les
Monténégrins parlant la langue slave dans toute sa pureté.

L'isolement dans lequel ils ont vécu depuis la conquête (douze ou treize
siècles), l'ignorance dans laquelle ils sont de nos besoins et de nos
arts, leur a rendu superflu de modifier leur langage, et la langue des
paysans monténégrins est restée stationnaire; elle est la même que celle
dans laquelle la Rible russe est écrite. Si l'on ajoute que
l'éloignement de la Russie la met dans l'impossibilité d'opprimer ce
pays, quoiqu'elle puisse le protéger, on conçoit l'union et l'obéissance
que ces circonstances établirent promptement de la part des Monténégrins
en faveur des Russes; de plus, les habitants de Cattaro, aux deux tiers
de la religion grecque, et presque tous livrés à la navigation,
n'espérant rien de favorable sous notre autorité, devinrent promptement
aussi les auxiliaires des Russes.

Le général Lauriston trouva dans les Ragusais une population soumise et
confiante. Les forces qu'il amenait n'étaient pas très-considérables,
mais elles suffisaient à la sûreté du pays s'il avait su en faire un
meilleur usage. Brave et honnête homme, mais d'une grande médiocrité, il
n'a jamais justifié, même un seul jour, sa fortune. Les Monténégrins
firent une irruption dans les canali dépendant de Raguse. De petits
détachements, ayant été envoyés sans précaution, furent battus, et des
têtes coupées, selon l'usage de l'Orient. Nos soldats furent intimidés;
deux mille quatre cents Russes suivirent les bandes qui descendaient de
la montagne, tandis que l'escadre venait canonner la place, et tout fut
mis dans le plus grand désordre. Les quatre à cinq mille hommes de
Lauriston, rejetés dans la place, y restèrent bloqués.

La ville de Raguse a une bonne enceinte en maçonnerie d'un relief
très-grand, flanquée par de grosses tours susceptibles d'être armées de
canons; la défense maritime est facile, ses remparts étant construits
de manière à être couverts d'artillerie. Lauriston ajouta à cette
défense l'occupation de la petite île de la Croma, qui couvre le port;
il la fit retrancher et armer. L'ennemi y débarqua, mais l'attaqua
vainement.

Les fortifications de Raguse sont adossées à la montagne dite de San
Sergio, haute de quatre cents toises au moins, très-raide et dominant
immédiatement le port. La ville elle-même est défilée par la pente
rapide du terrain sur lequel elle est bâtie, par la hauteur des maisons
et par celle des remparts. Le sommet de cette montagne aurait dû être
occupé immédiatement par une redoute. Mais Lauriston n'avait rien
préparé à cet effet. Après avoir essayé d'y combattre sans appui, ainsi
que dans une première position, il fut chassé de partout. L'ennemi,
maître du plateau et des pentes, put bloquer la ville avec facilité; il
l'assiégea, mais sans intelligence; et, au lieu d'établir des batteries
sur le flanc et au pied de la montagne, pour ouvrir les fortifications,
il amena tout en haut, et avec beaucoup de peine, une douzaine de
bouches à feu, canons et mortiers, avec lesquels il canonna et bombarda
Raguse. Ce feu ne pouvait effrayer que les enfants, et ne devait mener
à aucun résultat.

Cependant ce blocus, qu'on appelait le siège de Raguse, retentissait
dans toute l'Europe. Molitor avait peu de troupes, et elles étaient
disséminées dans cette immense Dalmatie; les communications
incroyablement difficiles de ce pays mettaient obstacle à un prompt
rassemblement et à une opération régulière, avec des moyens organisés
pour délivrer Lauriston.

L'Empereur, dans son impatience et son inquiétude, me donna l'ordre de
partir du Frioul pour la Dalmatie, dont il organisa les troupes en
armée. Il m'autorisa à emmener avec moi trois régiments d'infanterie à
mon choix; je pris le 18e, le 11e et le 35e de ligne, trois corps du
camp d'Utrecht.

Les ordres de l'Empereur m'étant parvenus le 14 juillet, j'étais en
route le 15 au soir. Une compagnie de voltigeurs, embarquée avec moi à
Fiume, forma mon escorte, et j'arrivai à Zara aussi promptement que
l'état de la mer le permit. À mon arrivée à Zara, j'appris que le siége
de Raguse était levé. Molitor avait dégagé Lauriston. Après avoir
rassemblé tout ce qu'il avait de disponible, c'est-à-dire deux
régiments, les 81e et 79e, deux excellents corps, et quelques centaines
de Pandours, milice employée dans ce pays, fait tout ce que la
prévoyance la plus minutieuse lui avait suggéré pour faciliter son
entreprise, pourvu ses troupes de vivres, de moyens de pansement et de
nombreux chevaux de bât, dont la Dalmatie est fort riche, afin d'assurer
la conservation et le transport des blessés, Molitor entra en opération.
Il exagéra ses forces et les annonça très-supérieures à ce qu'elles
étaient réellement. Parti de Stagno en cheminant d'abord sur le bord de
la mer, il se porta, avant d'arriver au val d'Ombla, sur les crêtes qui
le contournent, et, les suivant constamment, il déboucha dans la plaine
de rochers qui forme le plateau de San Sergio.

Les commandants turcs sur la frontière correspondaient avec Molitor et
lui donnaient des nouvelles. Hadgi, bey d'Uttovo, fort dévoué aux
Français, lui écrivit pour lui annoncer que, grâce à Dieu, l'ennemi
n'avait pas plus de vingt-cinq mille hommes. Cet avis peu rassurant
n'effraya pas le général, qui savait bien dans quelle erreur les gens
étrangers au métier de la guerre, et en particulier les Turcs, tombent
dans l'évaluation des troupes qu'ils voient. Il y avait deux mille
quatre cents Russes et quatre à cinq mille Monténégrins ou Bocquais.
C'était déjà beaucoup pour moins de trois mille hommes qu'il amenait
avec lui. À son approche, il y eut un léger engagement avec les
Monténégrins; mais, ceux-ci s'étant retirés, les Russes en firent autant
sans combattre, et Molitor arriva, le 5 juillet, avec sa colonne, sur la
hauteur qui domine Raguse.

On a loué, avec raison, cette opération de Molitor; mais, certes, il ne
pouvait pas voir tomber Raguse faute de vivres et faire prisonnier un
général français, avec plus de quatre mille cinq cents soldats, sans
avoir tenté de les délivrer. Il avait peu de monde, il est vrai; et
cependant son opération, conduite tout à la fois avec prudence et
vigueur, obtint le succès le plus complet. La garnison de Raguse fut
débloquée par une troupe de beaucoup inférieure à sa force.

Lauriston, fort surpris de voir disparaître les Russes des positions
qu'ils occupaient et de les y voir remplacés par des soldats portant des
uniformes français, eut la simplicité de dire que peut-être c'était un
piége de l'ennemi: des soldats russes habillés en Français, dans le but
de lui faire ouvrir la ville et de le surprendre. La vue de Molitor en
personne fut presque nécessaire pour le convaincre.

Mais Molitor dut rester hors des murs pendant quelque temps. Les portes
de Raguse sont couvertes par un fossé et un pont-levis. Lauriston, par
un excès de timidité, les avait fait murer et garnir de terre; et
cependant, une porte, placée dans un rentrant, se trouve le point le
moins attaquable de la fortification.

On se mit à la besogne pour ouvrir. Un certain M. de Thiars, depuis si
marquant par l'opposition la plus hostile aux Bourbons, ancien émigré et
aide de camp du duc d'Enghien, alors chambellan de l'Empereur, rempli de
prétentions que rien ne justifiait, se hâta d'aller au-devant du général
Molitor, le suppliant de ne pas l'oublier dans son rapport.

«J'ai fait, lui dit-il, peu de chose; mais enfin je suis le premier
officier que vous ayez rencontré.» Les soldats, en entrant, l'ayant
trouvé à la porte, et voyant la clef de chambellan à son habit,
l'appelaient le portier de l'Empereur.

Instruit, à mon arrivée à Zara, du succès de la marche de Molitor,
j'envoyai, suivant mes instructions, au 35e régiment (un des régiments
en route pour me joindre) l'ordre de rétrograder et de rentrer dans le
Frioul.

Je trouvai à Zara M. Dandolo, exerçant, pour le roi d'Italie, les
fonctions de provéditeur général ou de gouverneur civil. On le connaît
déjà; il avait fait partie du gouvernement provisoire de Venise en 1797,
et aussi de la députation de Venise qui se rendait à Paris dans
l'intention de corrompre les directeurs, et d'obtenir d'eux le rejet du
traité de Campo-Formio. J'ai raconté en son lieu la scène remarquable
qui se passa à cette occasion sous mes yeux, dans le cabinet du général
Bonaparte, à Milan.

Ce Dandolo, l'homme le plus vain du monde, n'imagina-t-il pas d'élever
des prétentions à mon égard et de disputer le rang avec moi, général en
chef, grand officier de l'Empire! etc. Il prétendait presque trancher du
souverain. Quoique logés dans le même palais, nous nous vîmes seulement
par ambassadeur. Je continuai, le lendemain, ma route pour Raguse. Il
porta les plaintes les plus vives sur le prétendu manque d'égards dont
il avait été l'objet, fut tancé en réponse, et reçut l'ordre de réparer
ses torts en venant me voir à mon quartier général, ordre qu'il exécuta
quand je fus rentré à Spalatro, où je m'établis pour l'hiver.

J'allai à Zara pour lui rendre sa visite à mon tour. Sa femme, charmante
personne, me plut beaucoup. Je lui donnai des fêtes et prolongeai mon
séjour à Zara. Dandolo était jaloux comme un Italien du moyen âge. Alors
M. le provéditeur général ne pouvait plus m'accuser de manquer de soins
et de compter mes visites avec lui.



CORRESPONDANCE ET DOCUMENTS
RELATIFS AU LIVRE NEUVIÈME


BERTHIER À MARMONT.

    «Braun, le 8 décembre 1805.

«L'Empereur ordonne, monsieur le général Marmont, que vous preniez le
commandement de la Styrie, et que vous y cantonniez votre corps d'armée
de la manière la plus avantageuse pendant le cours de l'armistice. Vous
ferez fournir les subsistances, les fourrages et tout ce qui sera
nécessaire à votre troupe par la province que vous occuperez. Vous ferez
les dispositions nécessaires pour refaire vos troupes et les mettre le
plus promptement possible en état de faire la guerre. Envoyez-moi le
plus tôt que vous pourrez l'état des cantonnements que vous aurez
choisis.»


BERTHIER À MARMONT.

    «Schoenbrunn, le 14 décembre 1805.

«L'Empereur désire, monsieur le général Marmont, que votre
correspondance avec moi soit plus détaillée; que vous me fassiez
connaître le rapport de tous vos espions; car il est de la dernière
importance que je sache tout ce qui se passe dans le pays que vous
occupez, ainsi que tout ce qu'on peut connaître de la position et des
mouvements de l'ennemi.

«Correspondez avec le maréchal Ney et avec le maréchal Masséna.

«Tout en laissant reposer vos troupes, occupez-vous de les mettre
promptement en état de rentrer en campagne; car, de vous à moi, il est
probable que nous reprendrons incessamment les hostilités.»


BERTHIER À MARMONT.

    «Schoenbrunn, le 16 décembre 1805.

«L'Empereur, général, me charge de vous demander où est le dépôt des
deux cents caissons que vous lui avez écrit avoir dans votre
commandement.

«Sa Majesté désire que vous rédigiez un mémoire sur la citadelle de
Grätz. Combien de canons faudrait-il pour l'armer? Y a-t-il de l'eau,
des bâtiments? Combien d'hommes peut-elle contenir? Pourrait-on y loger
les dépôts, y établir des fours, des magasins de vivres, un arsenal pour
les munitions, enfin des emplacements pour y déposer les bagages d'un
corps d'armée de trente à quarante mille hommes? Combien il faudrait
d'hommes pour la défendre?

«Si la citadelle de Grätz peut remplir l'objet dont je viens de vous
parler, vous devez la faire armer et approvisionner de suite, et même y
mettre un hôpital. L'opinion de l'Empereur est que, dans le genre de
guerre que nous faisons, les hôpitaux de maladies graves ne peuvent sans
inconvénient être placés de manière à les laisser prendre à l'ennemi.

«Vous vous êtes déjà trouvé dans le cas, général, où cette citadelle
pouvait être utile, comme sagement vous l'avez fait en vous portant sur
Vienne en manoeuvrant de manière à ce que le prince Charles ne pût s'y
porter avant vous.

«Faites connaître si la citadelle de Grätz, sous les rapports dont il
est question ci-dessus, peut, dans douze ou quinze jours de travail,
servir à garder les magasins et les bagages d'un corps d'armée de trente
à quarante mille hommes pendant huit à dix jours, étant défendue par
trois ou quatre cents hommes, temps nécessaire pour que l'armée qui
agirait pût venir prendre sa position.

«L'Empereur désire encore que vous fassiez reconnaître et prendre tous
les renseignements pour avoir l'itinéraire bien exact de la route que
devrait suivre une armée de trente à quarante mille hommes pour se
rendre de Grätz à Pesth. Vous devez faire connaître l'étendue, la nature
de la route, les défilés, les ravins, enfin la position que pourrait
prendre l'armée. Vous m'enverrez le plus promptement possible ce
travail, afin que je le mette sous les yeux de l'Empereur.»


BERTHIER À MARMONT.

    «Schoenbrunn, le 18 décembre 1805.

«Je vous préviens, général, que je viens de donner l'ordre au général
Dumonceau de partir demain de Vienne avec sa division pour se rendre à
Neustadt et rentrer dans le corps d'armée que vous commandez.

«L'intention de l'Empereur, général, est que vous teniez une division à
Bruck, de manière à vous porter le plus rapidement possible à Neustadt
au secours du général Dumonceau, qui s'y trouvera, et dans le cas où il
y aurait lieu.

«Je donne l'ordre à M. le maréchal Masséna d'envoyer une division de
dragons à Marbourg et une division de cuirassiers à Cilli. L'intention
de l'Empereur est que vous preniez les mesures nécessaires pour leur
nourriture. Vous en préviendrez M. le maréchal Masséna.»

«_P. S._ Vous devez garder la frontière d'armistice depuis Neustadt
jusqu'à Neubourg.»


BERTHIER À MARMONT.

    «Schoenbrunn, le 28 décembre 1805.

«Vous avez vu par ma lettre d'hier, général, que la paix est signée.

«L'intention de l'Empereur est que, avec vos deux divisions françaises,
vous preniez possession du Frioul et de la ligne de l'Isonzo, en
attendant de nouveaux ordres. Mais, avant de vous y rendre, Sa Majesté
ordonne que vous occupiez le comté de Grätz, Trieste et la Carniole,
jusqu'à ce que la division française qui doit occuper la Dalmatie et
l'Istrie en soit en possession.

«Par le traité de paix, les Autrichiens ont deux mois pour rendre la
Dalmatie et l'Istrie; mais le moyen d'avoir ces deux provinces tout de
suite, ce serait d'occuper Grätz, Trieste et la Carniole avec beaucoup
de troupes pendant le mois que nous avons pour évacuer cette partie, et
en disant aux Autrichiens que nous évacuerions sur-le-champ ces pays,
qui leur tiennent tant à coeur, parce que cela gêne leur commerce, au
moment où eux-mêmes évacueraient la Dalmatie et l'Istrie.

«Je joins ici les articles du traité de paix qui concernent l'évacuation
respective des pays qu'on doit rendre.»


BERTHIER À MARMONT.

    «Schoenbrunn, le 31 décembre 1805.

«L'Empereur, général, a donné des ordres directs au général Songis pour
évacuer beaucoup d'artillerie sur Palmanova.

«Il paraît que vous vous trouvez contrarié par le départ de l'artillerie
batave.

«Vous ne devez renvoyer de chevaux bataves que ce qui sera strictement
nécessaire pour mener l'artillerie: s'il y a des chevaux haut-le-pied,
gardez-les, et nous en compterons ensuite avec la République batave.

«Employez sur-le-champ tous les chevaux de votre artillerie, tous ceux
que vous pourrez avoir par réquisition pour faire sortir le plus tôt
possible de la Styrie l'artillerie et les fusils envoyés par le général
Songis (quand je dis les fusils, il n'y aura aucun embarras à leur
égard, puisqu'ils vont par la voie du commerce). Pour vous donner plus
de temps, je n'ai point encore fait l'échange des ratifications: il
n'aura lieu que demain. Ainsi calculez que vous aurez encore dix jours
pour évacuer la Styrie; mais vous ne devez commencer aucun mouvement
sans un ordre de moi.

«C'est dans la Carinthie et à Trieste que je vous laisserai, jusqu'au
moment où les Autrichiens nous auront cédé la Dalmatie et l'Istrie: vous
recevrez une instruction à cet égard demain ou après.

«Il résulte du traité que les troupes françaises doivent évacuer la
Styrie dix jours après l'échange des ratifications, et que nous devons
évacuer, dans deux mois, la Carinthie et la Carniole pour la partie
occupée par vos troupes ou par celles du maréchal Masséna; et le
maréchal Masséna n'aura sûrement pas fait évacuer Trieste que ses
troupes n'aient été relevées par les vôtres. Écrivez-lui à cet égard.

«Ma précédente lettre n'était pas claire, n'ayant pas encore vu le
traité; mais celle-ci vous met au fait.

«En résumé, quand vous aurez reçu l'ordre d'évacuer toute la Styrie,
vous mettrez vos troupes dans la partie de la Carniole et de Carinthie
que nous occupons, et surtout à Trieste, afin de gêner tellement les
Autrichiens, qu'ils nous proposent de nous mettre en possession de
l'Istrie et de la Dalmatie avant les deux mois de rigueur, et alors je
consentirai à évacuer la Carniole et la Carinthie du même jour où ils
céderont l'Istrie et la Dalmatie; mais, dans ce moment, il est question
de faire promptement traverser la Styrie à l'artillerie que vous envoie
le général Songis.»


BERTHIER À MARMONT.

    «Lintz, le 26 janvier 1806.

«Je reçois, général, par M. le colonel Axamitouski, votre lettre du 18
janvier seulement aujourd'hui 25. Le retard que les plénipotentiaires
ont mis à me faire connaître que l'intention de l'empereur d'Allemagne
serait de rendre la Dalmatie plus tôt si nous évacuons la Haute-Autriche
rend cette mesure sans effet, puisque M. de Lichtenstein me propose de
nous remettre la Dalmatie et l'Istrie le 10 février, si nous évacuons à
cette époque la Haute-Autriche, Trieste, etc. Vous verrez, par la copie
de la note ci-jointe, ma réponse; si les plénipotentiaires approuvent
quelque chose, vous en serez prévenu par le général Andréossi.

«Le général Lauriston et les troupes d'Italie devant prendre possession
de la Dalmatie, vous n'aurez rien à faire à cet égard.

«Je vous recommande, général, de correspondre journellement avec moi
par la poste, et, quand vous le jugerez nécessaire, par des officiers.
Mon quartier général sera à Munich le 1er février.»


BERTHIER À MARMONT.

    «Lintz, le 28 janvier 1806.

«Général, je vous autorise, dans le cas où les Autrichiens auraient
remis à l'armée française, le 10 février, l'Istrie, la Dalmatie, les
bouches de Cattaro, les îles vénitiennes et toutes les villes et forts
qu'elles renferment, à évacuer Trieste, Goritz et tout ce que vous
occupez des États de l'empereur d'Allemagne, c'est-à-dire à commencer
votre mouvement le jour où vous apprendrez officiellement, par les
commissaires Bellegarde et Lauriston, que nos troupes occupent l'Istrie,
la Dalmatie, les îles vénitiennes, les places et forts qu'elles
renferment, et les bouches de Cattaro. Alors vous vous rendrez en Italie
avec vos deux divisions françaises, et vous prendrez possession du
Frioul et de la ligne de l'Isonzo. Vous aurez soin de m'instruire de
votre marche et des positions que vous occuperez.

«Si cela a lieu, je présume que vous pourriez partir vers le 10
février.»


LE PRINCE EUGÈNE À MARMONT.

    «Vérone, le 30 janvier 1806.

«J'ai reçu, monsieur le général, votre lettre du 26 janvier. Le général
Molitor est parti pour prendre possession de la Dalmatie: le général
Seras partira sous peu de jours pour occuper l'Istrie. Il est probable
que vous ne tarderez pas à faire votre mouvement sur l'Italie; cependant
je présume que vous attendrez peut-être l'avis du général Lauriston à
cet effet. Quant à l'officier que vous me recommandez, je lui porte
depuis longtemps des sentiments d'amitié; ainsi je compte l'employer au
service du royaume d'Italie: j'attendrai pour cela votre arrivée, ne
pouvant dans le moment même lui donner une place.

«Je vous renouvelle, monsieur le général, l'assurance de mes sentiments
distingués.»


BERTHIER À MARMONT.

    «Munich, le 5 février 1806.

«Je ne vois point d'inconvénient, général, à ce que, du moment où vous
serez instruit officiellement par le commissaire de Sa Majesté, le
général Lauriston, que nos troupes sont en possession de l'Istrie et de
la Dalmatie, vous évacuiez Trieste, le comté de Goritz et toute la
partie des États de l'empereur d'Allemagne où vous avez des troupes,
pour entrer dans le Frioul. Mais, comme je vous l'ai mandé, vous aurez
soin d'avoir une avant-garde à Monfalcone et d'occuper Udine, afin de
faciliter votre communication avec l'Istrie et la Dalmatie.

«J'aurais désiré que vous eussiez joint au travail que vous m'avez
envoyé pour la Légion d'honneur les pièces à l'appui, c'est-à-dire les
demandes faites par les corps, ces états devant être annexés au travail
général.»

«_P.S._ Du moment que vous serez dans le pays vénitien, vous devrez
rendre compte des ordres que vous recevrez de moi à Son Altesse le
prince Eugène Napoléon; mais, comme je vous le dis, occupez Monfalcone
et Udine.

«J'ai des nouvelles de l'Empereur du 30. Sa Majesté se portait bien.

«J'évacuerai successivement les États d'Autriche, aux termes fixés par
le traité: du reste, rien de nouveau.»


BERTHIER À MARMONT.

    «Munich, le 10 février 1806.

«Je ne puis qu'approuver, général, toutes les mesures que vous avez
prises pour hâter la remise de la Dalmatie et de l'Istrie; tout ce que
vous avez fait à cet égard est conforme aux intentions de l'Empereur:
vous devez être dans ce moment dans le Frioul vénitien, en occupant
Udine et Monfalcone.

«J'ai fait connaître à l'Empereur le désir que vous avez d'être employé
d'une manière active, et de trouver les occasions de déployer et votre
zèle et vos talents; mais, général, toutes les dispositions de Sa
Majesté tiennent tellement à la marche politique des affaires, qu'on ne
peut rien prévoir, et c'est quand l'occasion se présente à l'Empereur,
et au moment où on s'y attend le moins, qu'il donne les marques les plus
éclatantes de sa confiance.»


LE PRINCE EUGÈNE À MARMONT.

    «Milan, le 26 février 1806.

«Je vous préviens, monsieur le général Marmont, que Sa Majesté, par sa
lettre du 11 février, me prévient que vous faites partie de l'armée
d'Italie, avec le corps sous vos ordres; votre quartier général doit
être à Udine, et le projet de cantonnement que vous m'avez envoyé cadre
avec les intentions de l'Empereur, qui tient également à conserver à
Monfalcone un bataillon et un escadron. L'intention formelle de Sa
Majesté est qu'aucune troupe autrichienne, aucun soldat, aucun officier,
ne passe l'Isonzo. Comme il y a, le long de l'Isonzo, quelques villes ou
villages appartenant aux Autrichiens, vous en ferez prendre possession
avant qu'aucune troupe autrichienne arrive; il serait même nécessaire
d'y envoyer sur-le-champ des postes, soit d'infanterie ou de cavalerie;
seulement pour le premier moment, car il faudra des postes de cavalerie
partout, d'après les ordres de Sa Majesté, qui tient tellement à cette
occupation et conservation de cette limite, dans toute son intégrité,
qu'elle me rend responsable, ainsi que vous, de l'exécution stricte de
ses ordres à cet égard. En un mot, la limite du royaume d'Italie est
l'Isonzo, et de plus Monfalcone; et, s'il y a des réclamations, vous
tiendrez ferme; vous pouvez répondre que c'est par ordre de Sa Majesté,
qui s'en entendra avec l'empereur d'Autriche.

«Je vous adresse cette lettre par mon aide de camp, le chef d'escadron
Delacroix; vous voudrez bien, par son retour, me faire part des
dispositions que vous aurez prises, afin que je puisse en rendre compte
sur-le-champ à Sa Majesté, qui exige une réponse prompte à cet égard.

«Dans le cas où vous ne seriez pas encore dans le cas de faire passer
l'Isonzo à quelques-unes de vos troupes, je vous prie de faire le projet
des détachements pour les différentes villes ou villages autrichiens sur
la rive droite de l'Isonzo; et je donne des ordres à mon aide de camp
pour faire exécuter les vôtres à ce sujet par le 15e régiment de
chasseurs, qui est à Udine.

«Je vous serais obligé de m'envoyer l'état exact des possessions
autrichiennes sur la rive droite de l'Isonzo.»


LE GÉNÉRAL MOLITOR À MARMONT.

    «Macarsca, le 8 mars 1806.

«Les Autrichiens m'ont cédé la majeure partie des places et ports de la
Dalmatie dans le désarmement le plus complet. Non-seulement ils en ont
évacué leurs munitions, mais même les munitions ex-vénitiennes, qui, aux
termes du traité de paix, appartenaient au royaume d'Italie. Ce qui
pourra vous surprendre davantage, c'est qu'après avoir vaincu des
difficultés dont aucun pays du monde n'offre d'exemples pour porter mes
troupes en Albanie, et être parvenu aux frontières de Raguse, les
troupes autrichiennes, l'élite du régiment de Thurn, sans avoir été
attaquées, sans avoir manqué de vivres, sans avoir été inquiétées par
les habitants de leurs garnisons (qui nous attendaient à bras ouverts),
sans avoir tiré un coup de fusil enfin, ont reçu l'ordre de céder et ont
cédé le 5 de ce mois aux troupes russes toutes les places des bouches de
Cattaro, dont la principale était en état de soutenir un siége avec
moins de troupes qu'elle n'en contenait.

«Le prince Eugène m'ayant interdit de commencer aucune hostilité, je
m'empresse de rendre compte à Son Altesse de toutes ces circonstances;
elles vous confirmeront sans doute, mon général, dans la nécessité de
garder Trieste et la Carniole, pourvu que ces provinces soient encore en
votre pouvoir.

«Veuillez bien agréer l'assurance de la très-haute considération avec
laquelle j'ai l'honneur d'être,» etc.


EXTRAIT DUNE LETTRE DE S. M. L'EMPEREUR À S. A. I. LE VICE-ROI.

    «13 mars 1806.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

«Écrivez à Marmont qu'il fasse des reconnaissances depuis Palmanova
jusqu'à Cividale et Caporetto. J'ai perdu de vue les localités que j'ai
cependant bien connues; mais, autant que je puis m'en souvenir, du
moment qu'on sort de Goritz et qu'on a monté la vallée de l'isonzo, il
devient impossible de se porter sur Udine. Il n'y a aueun chemin de
voitures. Ainsi, dans toute la vallée de l'Isonzo, on ne peut arriver à
Udine que par Caporetto, par le grand chemin de Cividale, qui part
d'Isonzo, c'est-à-dire par Osopo, et enfin par Gradisca, c'est-à-dire
par Palmanova. S'il en était ainsi, mon intention serait d'avoir, sur le
chemin d'Udine à Caporetto, une place forte. Il faut donc que Marmont
fasse la reconnaissance du pays et qu'il choisisse le lieu. Ce n'est
point une place de dépôt. Ce serait une place qui renfermerait tout le
système défensif à établir dans la vallée; mais, pour cela, il faut des
localités faites exprès. S'il était impossible de trouver un site qui
fermât la vallée qui conduit de Caporetto à Cividale, alors un simple
fort dans une belle position, le plus près possible de la frontière
ennemie, pourrait suffire. Ce fort, maîtrisant la grande route, gênerait
toujours d'autant les opérations de l'ennemi, les surveillerait et
servirait de magasin naturel aux corps qui seraient placés pour défendre
le débouché de Caporetto. Il serait nécessaire de reconnaître la Chiusa
vénitienne, qui se trouve située entre la Ponteba et Osopo.
Existe-t-elle? est-elle en bon état? Que faut-il faire pour la mettre
dans le cas de fermer tout à fait la vallée et de servir d'avant-poste
à Osopo? . . . . . . . . . . . . . . . . . .»


LE PRINCE EUGÈNE À MARMONT.

    «Milan, le 18 mars 1806.

«Je vous envoie, monsieur le colonel général, l'extrait d'une lettre de
Sa Majesté l'Empereur et roi, en date du 13 de ce mois. Elle désire que
ses ordres soient remplis le plus tôt possible. Il sera nécessaire que
vous fassiez un mémoire bien détaillé sur l'objet des demandes de Sa
Majesté, et vous me l'adresserez pour que je le lui transmette,
conformément à ses ordres.

«Je serais bien aise, monsieur le colonel général, que vous profitiez de
votre séjour à Udine pour surveiller les travaux qui ont été ordonnés à
Palmanova et Osopo. Vous m'enverriez, chaque semaine, un petit rapport
sur ces travaux, auxquels Sa Majesté met beaucoup de prix, et je
trouverais ainsi l'occasion de multiplier mes rapports avec vous. Sur
ce, monsieur le colonel général, je prie Dieu qu'il vous ait en sa
sainte garde.»


BERTHIER À MARMONT.

    «Munich, le 17 avril 1806.

«Je profite, général, d'un courrier que M. la Bouillerie me demande pour
envoyer à votre corps d'armée pour faire exécuter un ordre de l'Empereur
que lui transmet le ministre du Trésor public, ainsi que vous la verrez
par la lettre ci-incluse.

«Je saisis cette occasion, mon cher Marmont, pour vous inviter à
m'écrire toutes les semaines par la poste, par Vérone et Trente, et à me
donner des détails, tant sur votre position que sur votre corps d'armée;
car vous n'êtes que détaché sous les ordres du vice-roi, et vous faites
toujours partie de la grande armée. D'ailleurs, mon cher Marmont,
l'amitié que j'ai pour vous me rend précieuse votre correspondance.

«Je viens de recevoir un courrier de M. de la Rochefoucauld,
relativement à nos affaires avec la cour de Vienne. À la fin de sa
lettre est le paragraphe suivant: voyez si ce que l'on dit est fondé.

«Les différents décasteres sont effrayés des rapports qu'ils reçoivent
sur les propos que les agents autrichiens attribuent à l'état-major du
général Marmont et aux généraux qui composent son armée. Ces propos
annoncent la prochaine entrée de nos troupes dans la Carniole. Je ne
vous fais part,» etc.

«C'est à vous seul, mon cher général, à juger si cela a quelque
fondement. Nous sommes à la vérité sur nos gardes; je conserve Braunau.
Nous gardons nos positions, mais nous ne sommes point en guerre.»


BERTHIER À MARMONT.

    «Munich, le 22 avril 1806.

«Une note que je reçois de M. de la Rochefoucauld, général, m'oblige à
vous expédier de nouveau un de mes courriers.

«Il me demande: 1° _Le général Marmont a-t-il l'ordre d'occuper la
partie des États héréditaires autrichiens situés entre l'ancienne
frontière et la rive droite de l'Isonzo?_

«2° _Les intentions de Sa Majesté Impériale et Royale sont-elles que
l'on frappe de réquisitions ce pays?_

«J'ai dû provisoirement répondre que je ne savais pas que vous eussiez
l'ordre d'occuper les pays appartenant à l'Autriche, sur la rive droite
de l'Isonzo.

«Vous verrez, par la copie de trois lettres que je vous envoie, que l'on
continue à faire des réquisitions sur le territoire autrichien, ce que
le cabinet de Vienne réclame comme une contravention à l'article 22 du
traité de paix.

«Je vous prie, général, de me faire connaître les ordres que vous
pourriez avoir reçus de l'Empereur directement, et qui seraient
contraires aux dispositions du traité: je vous demanderai également
quelques détails sur votre position à l'égard du territoire autrichien
et de la ligne militaire que vous devez occuper conformément au traité.

«Les trois lettres dont je vous envoie copie prouveraient que l'on
frappe encore des réquisitions sur le territoire autrichien, ce qui est
évidemment contraire au traité. Je vous prie de me donner des
éclaircissements sur cet objet, afin que je puisse répondre à M. de la
Rochefoucauld.»


LE PRINCE EUGÈNE À MARMONT.

    «Varèze, le 2 juillet 1806.

«Vous aurez sans doute été prévenu que le général Lauriston, attaqué par
des forces supérieures, a cru devoir se renfermer dans Raguse. Le
général Molitor marche pour tourner l'ennemi, et j'envoie de l'Istrie
par mer le 60e régiment. En conséquence, vous voudrez bien envoyer en
Istrie le 18e régiment d'infanterie légère, en gardant son dépôt et les
hommes qui ne sont point à l'école de bataillon à Pardenone, où se
trouve en ce moment le régiment. Aussitôt que les événements deviendront
plus tranquilles de ce côté, ce régiment vous rentrera probablement.

«Je rends compte du présent ordre à Sa Majesté.

«Sur ce, monsieur le colonel général, je prie Dieu qu'il vous ait en sa
sainte garde.»


LE PRINCE EUGÈNE À MARMONT.

    «Monza, le 12 juillet 1806.

«Je m'empresse de vous adresser, monsieur le général Marmont, avec une
lettre de Sa Majesté, la copie d'un décret qui vous nomme général en
chef de l'armée de Dalmatie. L'intention de Sa Majesté est que vous
partiez vingt-quatre heures après la réception de sa lettre. Votre
premier soin sera de dégager le général Lauriston. Vous vous ferez
suivre par deux bons bataillons de guerre du 18e régiment d'infanterie
légère, et, si vous le jugez convenable, par deux bataillons d'un autre
régiment. Je dis _si vous le jugez convenable_, car vous allez avoir à
Zara le 60e régiment, qui est porté à trois bataillons, mais qui,
d'après les ordres de Sa Majesté, doit être réduit à deux bataillons de
guerre, et les troisième et quatrième bataillons doivent être renvoyés
en Istrie. Le troisième bataillon de dépôt du 18e régiment d'infanterie
légère reviendra dans le Frioul. Vous emmènerez avec vous votre chef
d'état-major, votre général d'artillerie, votre commissaire ordonnateur
en chef. Il y a en Dalmatie un général du génie, mais vous ferez bien
d'emmener le colonel qui commande en ce moment le génie du deuxième
corps sous vos ordres, et deux officiers du génie. Vous pourrez emmener,
si vous le jugez nécessaire, deux officiers supérieurs d'artillerie et
quatre capitaines en second; vous pouvez emmener une compagnie de
canonniers au grand complet et six ou huit pièces de campagne. Je vous
engage à les prendre des calibres de six, et obus de cinq pouces six
lignes. Ce sont les calibres que vous trouverez en Dalmatie. Vous
emmènerez vos différents chefs de service, et surtout ce qui concerne
les hôpitaux et beaucoup d'infirmiers. Il faut que les troupes que vous
emmènerez aient, s'il est possible, trois paires de souliers par homme;
le cuir et la toile manquent en Dalmatie. Sa Majesté désire que vous
pressiez le plus possible ce mouvement. Vous allez donc avoir, en sus
de ce que le général Molitor avait en Dalmatie, deux bons bataillons de
guerre du 60e régiment, deux bataillons de guerre du 18e léger, un des
chasseurs brescians, deux bataillons de la garde italienne, qui sont en
marche, et enfin, si vous le jugez convenable, deux autres bataillons.
Cependant l'intention bien formelle de Sa Majesté est que, lors de votre
arrivée à Zara, si vous apprenez que Raguse a été dégagé par le général
Molitor, alors vous devez renvoyer ces deux derniers bataillons. Vous
verrez, d'après la copie des instructions que vous enverra l'état-major
général, et que j'avais donnée par ordre de l'Empereur, que les deux
bataillons de la garde et les chasseurs brescians sont destinés pour le
corps d'armée du général Lauriston. Sa Majesté ne me dit pas que vous
devez emmener des généraux, parce qu'elle sait qu'il y en a beaucoup en
Dalmatie; cependant vous pouvez emmener avec vous un général de division
ou un général de brigade, suivant que vous le jugerez convenable.

«Sa Majesté ayant nommé le général Lauriston gouverneur de l'Albanie et
de Raguse, et ne m'en parlant pas dans sa dernière lettre, il continue
à ne pas faire partie de l'armée de Dalmatie. Cependant, pour le bien du
service, il est indispensable que vous correspondiez ensemble.

«Vous voudrez bien me faire envoyer, avant votre départ, par votre chef
d'état-major, l'état de situation bien détaillé du corps d'armée que
vous laissez dans le Frioul.

«Le chef d'état-major général vous adressera la situation des troupes en
Dalmatie.»

FIN DU TOME DEUXIÈME.



TABLE DES MATIÈRES

LIVRE QUATRIÈME.--1799-1800.


Expédition de Syrie.--Conférence avec le général Menou.--Alexandrie
fortifiée.--Flottille envoyée au corps expéditionnaire en
Syrie--Conséquences de l'insuccès à Saint-Jean-d'Acre.

Les pestiférés et les prisonniers.--Insurrection dans la province de
Bahiré.--Flotte turque à Aboukir (12 juillet 1799).--Bonaparte à
Alexandrie (22 juillet).--Bataille d'Aboukir (25 juillet).

Le général en chef prend la résolution de rentrer en France.--Son
départ.--M. Blanc.--Navigation dangereuse.--Débarquement à
Fréjus.--Anecdote.--Bonaparte se rend à Paris (octobre 1799).


CORRESPONDANCE DU LIVRE QUATRIÈME.

Berthier à Marmont, de Gaza.

Marmont à Bonaparte, d'Alexandrie.

Berthier à Marmont, de Jaffa.

  --        --      de Saint-Jean-d'Acre.

Marmont à Bonaparte, d'Alexandrie.

  --        --      d'Alexandrie.

  --        --      d'Alexandrie.

  --        --      d'Alexandrie.

  --        --      d'Alexandrie.

  --        --      d'Alexandrie.

  --        --      d'Alexandrie.

  --        --      d'Alexandrie.


LIVRE CINQUIÈME.--1799-1800.

Bonaparte à Paris.--Les directeurs.--18 brumaire.--Consulat.--Mesures
administratives.--1800. Campagne d'Italie.--Réunion de l'armée de
réserve à Dijon.--Situation des armées française et autrichienne.

Passage du Saint-Bernard.--Le fort de Bard.--Difficultés
immenses.--Entrée à Milan.--Passage du Pô.--Les troupes françaises sur
les bords de la Bormida.--Desaix.--Novi.--Bataille de Marengo (14 juin
1800).--Charge de Kellermann.

Réflexions sur cette bataille.--Mort de Desaix et de
Kléber.--Égypte.--Conséquences de la victoire de
Marengo.--Desaix.--Armistice d'Alexandrie (16 juin).


LIVRE SIXIÈME.--1800-1804.

Masséna commande l'armée d'Italie.--Fête du 14 juillet à Paris.--Brune
remplace Masséna.--Reprise des hostilités.--Campagne de 1800 à 1801 en
Italie.--Retraite des Autrichiens.--Passage du Mincio (26
décembre).--Davoust et Brune.--L'armée sur l'Adige (31 décembre
1800).--Entrée à Vérone.

Macdonald débouche du Splügen.--Armistice de Trévise.--Visite au
général en chef.--Le colonel Sébastiani.--Démolition des places
fortes.--Fénestrelles.--Mantoue.--Paix de Lunéville.--Davoust.

Retour de Marmont à Paris.--Rétablissement du culte catholique
(1802).--Le Code civil.--Institution de la Légion d'honneur.--Marmont
inspecteur général d'artillerie.--Message du roi
d'Angleterre.--Déclaration de guerre.--Distribution de l'armée sur les
côtes.--L'Américain Fulton.--Polémique concernant les bateaux plats.

Stratégie navale.--Villeneuve et Calder.--Confiance de l'Empereur dans
le succès de l'expédition en Angleterre.--Entretien d'Augsbourg.--Le
général Foy.--Marmont au camp d'Utrecht.


LIVRE SEPTIÈME.--1804-1805.

Le général Victor en Hollande.--Le Directoire batave.--Inspection
générale.--Établissement du camp.--Conditions
locales.--Pichegru.--Érection de l'Empire.--Nomination des
maréchaux.--Pourquoi est-il maréchal?

Retour au camp.--Facilités.--Choix de l'emplacement.--État
sanitaire.--Instruction des troupes.--Grand concours
d'étrangers.--Députation des magistrats
d'Amsterdam.--Fêtes.--Marmontberg.--Conditions des mouvements d'armée.

Quartiers d'hiver.--Couronnement de l'Empereur.--Plus rien de grand à
faire.--Joseph Bonaparte.--Le _vilain_ titre de roi.--Affaire des
marchandises anglaises.--Mauvais vouloir du Directoire hollandais.--Il
est remplacé par le grand pensionnaire.

Visite des provinces.--État physique de la Hollande.--Les digues.--Leur
conservation.--Leur forme.--Visite dans l'île de Valcheren et de
Gorée.--Accidents des digues.--Inondations des fleuves.--Activité des
habitants contre leurs ravages.--Remèdes indiqués.

Voyage dans la Nord-Hollande.--Retour au camp.--Sa levée.--Préparatifs
d'embarquement.--Nouvelle du combat d'Ortegal.--L'armée débarque.--Elle
est dirigée sur le Rhin.


CORRESPONDANCE DU LIVRE SEPTIÈME.

Le ministre de la guerre à Marmont, de Paris.

  --                         --     de Paris.

  --                         --     de Paris.

Le grand chancelier de la Légion d'honneur à Marmont, de Paris.

L'ambassadeur de Sémonville à Marmont, de la Haye.

Le ministre de la guerre à Marmont, de Paris.

  --                         --     de Paris.

M. de Sémonville à Marmont, de la Haye.

  --                 --     de la Haye.

  --                 --     de la Haye.

Berthier à Marmont, de Paris.

  --         --     de Boulogne.

  --         --     de Boulogne.

  --         --     de Boulogne.

  --         --     de Boulogne.


LIVRE HUITIÈME.--1805.

L'armée dirigée sur Mayence.--Le capitaine Leclerc et l'électeur de
Bavière.--Arrivée à Wurtzbourg.--Le territoire d'Anspach.--L'armée
autrichienne.--Détails.--Mack.--L'esprit et le caractère.--Disposition
de l'armée.--Obstination de Mack.--Combat de Wertingen: Lannes et
Murat--Ney au pont de Gunzbourg.

L'Empereur à Augsbourg.--Position de Pfuld.--L'ennemi
cerné.--L'archiduc Ferdinand.--Description de la place d'Ulm.--Les
nouvelles fourches.--Valeur comparée des troupes françaises et
étrangères.--L'armée sur l'Inn.

Marmont dirigé sur Lambach, sur Steyer.--Une partie de l'armée sur la
rive gauche du Danube, à Passau.--Combat d'Amstetten.--Mortier à
Dürrenstein.--Marmont à Leoben à la rencontre de l'armée de l'archiduc
Charles.--Bataille de Caldiero: Masséna contre l'archiduc.

Marche de Marmont en Styrie.--Le capitaine Onakten.--Le capitaine
Testot-Ferry: brillant fait d'armes.--Incertitudes sur la direction de
l'archiduc Charles.

Marmont prend position à Gratz.--Sécurité de l'Empereur à l'égard de
l'archiduc Charles.--Le hasard, la bravoure, la présence d'esprit, et
le pont du Thabor: Lannes et Murat.

La surprise du pont décide la direction de la campagne.--Bataille
d'Austerlitz.--Les sacs russes.--Retraite de Marmont sur Vienne.
L'armistice.


CORRESPONDANCE DU LIVRE HUITIÈME.

Berthier à Marmont, de Paris.

  --         --     de Paris.

  --         --     de Paris.

  --         --     de Strasbourg.

  --         --     d'Ettlingen.

  --         --     de Donauwert.

  --         --     de Donauwert.

  --         --     d'Augsbourg.

  --         --     d'Oberfullen.

  --         --     de Munich.

  --         --     de Braunau.

  --         --     de Laynbach.

  --         --     de Lintz.


LIVRE NEUVIÈME.--1805-1806.

Marmont à Grätz jusqu'à la paix.--Masséna en Illyrie.--Le fort de
Grätz.--Coup d'oeil sur la campagne qui vient de finir.--Conséquences
de la violation du territoire prussien: détails.--Grätz.--Ordre
d'occuper le Frioul.--Les Autrichiens livrent Cattaro aux Russes.

Séjour à Trieste.--Mort du père de Marmont.--Les faux illyriennes.--Les
enclaves du Frioul.--Les Fourlous parlent languedocien.--Le corps
d'armée de Marmont à Monfalcone et à Sacile.

Trombe de Palmanova.--Système de défense de la frontière italienne
contre l'invasion des Allemands.--Forts à Malborghetto, à Caporetto, à
Canale.--Le coffre-fort d'Osopo.--Visite à Udine et à Milan.

Eugène Beauharnais.--Passion de Marmont pour l'Italie.--Perspicacité
des Italiens.--Les conscrits parisiens.--Laurislon en Dalmatie.--Il
prend possession de Raguse.--Le Monténégro: son organisation.

Le système constitutionnel se soulève contre Lauriston.--Description de
la place de Raguse.--Lauriston assiégé.--Molitor et Marmont viennent à
son secours.--Étonnement de Lauriston.--Molitor obligé de s'arrêter à
la porte.

Le général Thiars; anecdote.--Dandolo à Zara: son importance
affectée.--Fêtes et visites à madame Dandolo.


CORRESPONDANCE DU LIVRE NEUVIÈME.

Berthier à Marmont, de Braun.

  --         --     de Schoenbrunn.

  --         --     de Schoenbrunn.

  --         --     de Schoenbrunn.

  --         --     de Schoenbrunn.

  --         --     de Schoenbrunn.

  --         --     de Lintz.

  --         --     de Lintz.

Le prince Eugène à Marmont, de Vérone.

Berthier à Marmont, de Munich.

  --         --     de Munich.

Le prince Eugène à Marmont, de Milan.

Le général Molitor à Marmont, de Macarsa.

Extrait d'une lettre de S. M. l'Empereur à S. A. I. le vice-roi.

Le prince Eugène à Marmont, de Milan.

Berthier à Marmont, de Munich.

  --         --     de Munich.

Le prince Eugène à Marmont, de Varèze.

      --             --     de Monza.


FIN DE LA TABLE DES MATIERES DU TOME DEUXIÈME.





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