Home
  By Author [ A  B  C  D  E  F  G  H  I  J  K  L  M  N  O  P  Q  R  S  T  U  V  W  X  Y  Z |  Other Symbols ]
  By Title [ A  B  C  D  E  F  G  H  I  J  K  L  M  N  O  P  Q  R  S  T  U  V  W  X  Y  Z |  Other Symbols ]
  By Language
all Classics books content using ISYS

Download this book: [ ASCII | HTML | PDF ]

Look for this book on Amazon


We have new books nearly every day.
If you would like a news letter once a week or once a month
fill out this form and we will give you a summary of the books for that week or month by email.

Title: La Femme de Paul
Author: Maupassant, Guy de, 1850-1893
Language: French
As this book started as an ASCII text book there are no pictures available.
Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "La Femme de Paul" ***

This book is indexed by ISYS Web Indexing system to allow the reader find any word or number within the document.



by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr)



La Femme de Paul

_ŒUVRES COMPLÈTES ILLUSTRÉES_

DE

GUY DE MAUPASSANT

ÉDITION DE LUXE

(_Voir Catalogue à la fin du volume._)



GUY DE MAUPASSANT

La Femme de Paul

      LA FEMME DE PAUL.--LES BIJOUX.
  UN NORMAND.--AU BOIS.--LE LOUP.--UN FILS.
         CORRESPONDANCE.--LUI.
   TOMBOUCTOU.--UN DUEL.--MES 25 JOURS.
               LA MORTE.

PARIS

_Société d'Éditions Littéraires et Artistiques_

LIBRAIRIE PAUL OLLENDORFF

50, CHAUSSÉE D'ANTIN, 50

Tous droits réservés.



TABLE DES MATIÈRES.


La Femme de Paul.

Les Bijoux.

Un Normand.

Au Bois.

Le Loup.

Un Fils.

Correspondance.

Lui?

Tombouctou.

Un Duel.

Mes 25 jours.

La Morte.



La Femme de Paul


Le restaurant Grillon, ce phalanstère des canotiers, se vidait
lentement. C'était, devant la porte, un tumulte de cris, d'appels; et
les grands gaillards en maillot blanc gesticulaient avec des avirons sur
l'épaule.

Les femmes, en claire toilette de printemps, embarquaient avec
précaution dans les yoles, et s'asseyant à la barre, disposaient leurs
robes, tandis que le maître de l'établissement, un fort garçon à barbe
rousse, d'une vigueur célèbre, donnait la main aux belles-petites en
maintenant d'aplomb les frêles embarcations.

Les rameurs prenaient place à leur tour, bras nus et la poitrine bombée,
posant pour la galerie, une galerie composée de bourgeois endimanchés,
d'ouvriers et de soldats accoudés sur la balustrade du pont et très
attentifs à ce spectacle.

Les bateaux, un à un, se détachaient du ponton. Les tireurs se
penchaient en avant, puis se renversaient d'un mouvement régulier; et,
sous l'impulsion des longues rames recourbées, les yoles rapides
glissaient sur la rivière, s'éloignaient, diminuaient, disparaissaient
enfin sous l'autre pont, celui du chemin de fer, en descendant vers la
_Grenouillère_.

Un couple seul était resté. Le jeune homme, presque imberbe encore,
mince, le visage pâle, tenait par la taille sa maîtresse, une petite
brune maigre avec des allures de sauterelle; et ils se regardaient
parfois au fond des yeux.

Le patron cria:--«Allons, monsieur Paul, dépêchez-vous.» Et ils
s'approchèrent.

De tous les clients de la maison, M. Paul était le plus aimé et le plus
respecté. Il payait bien et régulièrement, tandis que les autres se
faisaient longtemps tirer l'oreille, à moins qu'ils ne disparussent,
insolvables. Puis il constituait pour l'établissement une sorte de
réclame vivante, car son père était sénateur. Et quand un étranger
demandait:--«Qui est-ce donc ce petit-là, qui en tient si fort pour sa
donzelle?» quelque habitué répondait à mi-voix, d'un air important et
mystérieux:--C'est Paul Baron, vous savez? le fils du sénateur.»--Et
l'autre, invariablement, ne pouvait s'empêcher de dire:--«Le pauvre
diable! il n'est pas à moitié pincé.»

La mère Grillon, une brave femme, entendue au commerce, appelait le
jeune homme et sa compagne: «ses deux tourtereaux», et semblait tout
attendrie par cet amour avantageux pour sa maison.

Le couple s'en venait à petits pas; la yole _Madeleine_ était prête;
mais, au moment de monter dedans, ils s'embrassèrent, ce qui fit rire le
public amassé sur le pont. Et M. Paul, prenant ses rames, partit aussi
pour la Grenouillère.

Quand ils arrivèrent, il allait être trois heures, et le grand café
flottant regorgeait de monde.

L'immense radeau, couvert d'un toit goudronné que supportent des
colonnes de bois, est relié à l'île charmante de Croissy par deux
passerelles dont l'une pénètre au milieu de cet établissement aquatique,
tandis que l'autre en fait communiquer l'extrémité avec un îlot
minuscule planté d'un arbre et surnommé le «Pot-à-Fleurs» et, de là,
gagne la terre auprès du bureau des bains.

M. Paul attacha son embarcation le long de l'établissement, il escalada
la balustrade du café, puis, prenant les mains de sa maîtresse, il
l'enleva, et tous deux s'assirent au bout d'une table, face à face.

De l'autre côté du fleuve, sur le chemin de halage, une longue file
d'équipages s'alignait. Les fiacres alternaient avec de fines voitures
de gommeux: les uns lourds, au ventre énorme, écrasant les ressorts,
attelés d'une rosse au cou tombant, aux genoux cassés; les autres
sveltes, élancées sur des roues minces, avec des chevaux aux jambes
grêles et tendues, au cou dressé, au mors neigeux d'écume, tandis que le
cocher, gourmé dans sa livrée, la tête raide en son grand col, demeurait
les reins inflexibles et le fouet posé sur un genou.

La berge était couverte de gens qui s'en venaient par familles, ou par
bandes, ou deux par deux, ou solitaires. Ils arrachaient des brins
d'herbe, descendaient jusqu'à l'eau, remontaient sur le chemin, et tous,
arrivés au même endroit, s'arrêtaient, attendant le passeur. Le lourd
bachot allait sans fin d'une rive à l'autre, déchargeant dans l'île ses
voyageurs.

Le bras de la rivière (qu'on appelle le bras mort), sur lequel donne ce
ponton à consommations, semblait dormir, tant le courant était faible.
Des flottes de yoles, de skifs, de périssoires, de podoscaphes, de gigs,
d'embarcations de toute forme et de toute nature, filaient sur l'onde
immobile, se croisant, se mêlant, s'abordant, s'arrêtant brusquement
d'une secousse des bras pour s'élancer de nouveau sous une brusque
tension des muscles, et glisser vivement comme de longs poissons jaunes
ou rouges.

Il en arrivait d'autres sans cesse: les unes de Chatou, en amont; les
autres de Bougival, en aval; et des rires allaient sur l'eau d'une
barque à l'autre, des appels, des interpellations ou des engueulades.
Les canotiers exposaient à l'ardeur du jour la chair brunie et bosselée
de leurs biceps; et, pareilles à des fleurs étranges, à des fleurs qui
nageraient, les ombrelles de soie rouge, verte, bleue ou jaune des
barreuses s'épanouissaient à l'arrière des canots.

Un soleil de juillet flambait au milieu du ciel; l'air semblait plein
d'une gaieté brûlante; aucun frisson de brise ne remuait les feuilles
des saules et des peupliers.

Là-bas, en face, l'inévitable Mont-Valérien étageait dans la lumière
crue ses talus fortifiés; tandis qu'à droite, l'adorable coteau de
Louveciennes, tournant avec le fleuve, s'arrondissait en demi-cercle,
laissant passer par places, à travers la verdure puissante et sombre
des grands jardins, les blanches murailles des maisons de campagne.

Aux abords de la Grenouillère, une foule de promeneurs circulait sous
les arbres géants qui font de ce coin d'île le plus délicieux parc du
monde. Des femmes, des filles aux cheveux jaunes, aux seins démesurément
rebondis, à la croupe exagérée, au teint plâtré de fard, aux yeux
charbonnés, aux lèvres sanguinolentes, lacées, sanglées en des robes
extravagantes, traînaient sur les frais gazons le mauvais goût criard de
leurs toilettes; tandis qu'à côté d'elles des jeunes gens posaient en
leurs accoutrements de gravures de modes, avec des gants clairs, des
bottes vernies, des badines grosses comme un fil et des monocles
ponctuant la niaiserie de leur sourire.

L'île est étranglée juste à la Grenouillère, et sur l'autre bord, où un
bac aussi fonctionne amenant sans cesse les gens de Croissy, le bras
rapide, plein de tourbillons, de remous, d'écume, roule avec des allures
de torrent. Un détachement de pontonniers, en uniforme d'artilleurs, est
campé sur cette berge, et les soldats, assis en ligne sur une longue
poutre, regardaient couler l'eau.

Dans l'établissement flottant, c'était une cohue furieuse et hurlante.
Les tables de bois, où les consommations répandues faisaient de minces
ruisseaux poisseux, étaient couvertes de verres à moitié vides et
entourées de gens à moitié gris. Toute cette foule criait, chantait,
braillait. Les hommes, le chapeau en arrière, la face rougie, avec des
yeux luisants d'ivrognes, s'agitaient en vociférant par un besoin de
tapage naturel aux brutes, les femmes, cherchant une proie pour le soir,
se faisaient payer à boire en attendant; et, dans l'espace libre entre
les tables, dominait le public ordinaire du lieu, un bataillon de
canotiers _chahuteurs_ avec leurs compagnes en courte jupe de flanelle.

Un d'eux se démenait au piano et semblait jouer des pieds et des mains;
quatre couples bondissaient un quadrille; et des jeunes gens les
regardaient, élégants, corrects, qui auraient semblé comme il faut si la
tare, malgré tout, n'eût apparu.

Car on sent là, à pleines narines, toute l'écume du monde, toute la
crapulerie distinguée, toute la moisissure de la société parisienne:
mélange de calicots, de cabotins, d'infimes journalistes, de
gentilshommes en curatelle, de boursicotiers véreux, de noceurs tarés,
de vieux viveurs pourris; cohue interlope de tous les êtres suspects, à
moitié connus, à moitié perdus, à moitié salués, à moitié déshonorés,
filous, fripons, procureurs de femmes, chevaliers d'industrie à l'allure
digne, à l'air matamore qui semble dire: «Le premier qui me traite de
gredin, je le crève.»

Ce lieu sue la bêtise, pue la canaillerie et la galanterie de bazar.
Mâles et femelles s'y valent. Il y flotte une odeur d'amour, et l'on s'y
bat pour un oui ou pour un non, afin de soutenir des réputations
vermoulues que les coups d'épée et les balles de pistolet ne font que
crever davantage.

Quelques habitants des environs y passent en curieux, chaque dimanche;
quelques jeunes gens, très jeunes, y apparaissent chaque année,
apprenant à vivre. Des promeneurs, flânant, s'y montrent; quelques naïfs
s'y égarent.

C'est, avec raison, nommé la _Grenouillère_. A côté du radeau couvert où
l'on boit, et tout près du «Pot-à-Fleurs», on se baigne. Celles des
femmes dont les rondeurs sont suffisantes viennent là montrer à nu leur
étalage et faire le client. Les autres, dédaigneuses, bien qu'amplifiées
par le coton, étayées de ressorts, redressées par-ci, modifiées par-là,
regardent d'un air méprisant barboter leurs sœurs.

Sur une petite plate-forme, les nageurs se pressent pour piquer leur
tête. Ils sont longs comme des échalas, ronds comme des citrouilles,
noueux comme des branches d'olivier, courbés en avant ou rejetés en
arrière par l'ampleur du ventre, et, invariablement laids, ils sautent
dans l'eau qui rejaillit jusque sur les buveurs du café.

Malgré les arbres immenses penchés sur la maison flottante et malgré le
voisinage de l'eau, une chaleur suffocante emplissait ce lieu. Les
émanations des liqueurs répandues se mêlaient à l'odeur des corps et à
celle des parfums violents dont la peau des marchandes d'amour est
pénétrée et qui s'évaporaient dans cette fournaise. Mais sous toutes ces
senteurs diverses flottait un arôme léger de poudre de riz qui parfois
disparaissait, reparaissait, qu'on retrouvait toujours comme si quelque
main cachée avait secoué dans l'air une houppe invisible.

Le spectacle était sur le fleuve, où le va-et-vient incessant des
barques tirait les yeux. Les canotières s'étalaient dans leur fauteuil
en face de leurs mâles aux forts poignets, et elles considéraient avec
mépris les quêteuses de dîners rôdant par l'île.

Quelquefois, quand une équipe lancée passait à toute vitesse, les amis
descendus à terre poussaient des cris, et tout le public subitement pris
de folie, se mettait à hurler.

Au coude de la rivière, vers Chatou, se montraient sans cesse des
barques nouvelles. Elles approchaient, grandissaient, et, à mesure qu'on
reconnaissait les visages, d'autres vociférations partaient.

Un canot couvert d'une tente et monté par quatre femmes descendait
lentement le courant. Celle qui ramait était petite, maigre, fanée,
vêtue d'un costume de mousse avec ses cheveux relevés sous un chapeau
ciré. En face d'elle, une grosse blondasse habillée en homme, avec un
veston de flanelle blanche, se tenait couchée sur le dos au fond du
bateau, les jambes en l'air sur le banc des deux côtés de la rameuse, et
elle fumait une cigarette, tandis qu'à chaque effort des avirons sa
poitrine et son ventre frémissaient, ballottés par la secousse. Tout à
l'arrière, sous la tente, deux belles filles grandes et minces, l'une
brune et l'autre blonde, se tenaient par la taille en regardant sans
cesse leurs compagnes.

Un cri partit de la Grenouillère: «V'là Lesbos!» et, tout à coup, ce fut
une clameur furieuse; une bousculade effrayante eut lieu; les verres
tombaient; on montait sur les tables; tous, dans un délire de bruit,
vociféraient: «Lesbos! Lesbos! Lesbos!» Le cri roulait, devenait
indistinct, ne formait plus qu'une sorte de hurlement effroyable, puis,
soudain, il semblait s'élancer de nouveau, monter par l'espace, couvrir
la plaine, emplir le feuillage épais des grands arbres, s'étendre aux
lointains coteaux, aller jusqu'au soleil.

La rameuse, devant cette ovation, s'était arrêtée, tranquillement. La
grosse blonde étendue au fond du canot tourna la tête d'un air
nonchalant, se soulevant sur les coudes; et les deux belles filles, à
l'arrière, se mirent à rire en saluant la foule.

Alors la vocifération redoubla, faisant trembler l'établissement
flottant. Les hommes levaient leurs chapeaux, les femmes agitaient leurs
mouchoirs, et toutes les voix, aiguës ou graves, criaient ensemble:
«Lesbos!» On eût dit que ce peuple, ce ramassis de corrompus, saluait un
chef, comme ces escadres qui tirent le canon quand un amiral passe sur
leur front.

La flotte nombreuse des barques acclamait aussi le canot des femmes, qui
repartit de son allure somnolente pour aborder un peu plus loin.

M. Paul, au contraire des autres, avait tiré une clef de sa poche, et,
de toute sa force, il sifflait. Sa maîtresse, nerveuse, pâlie encore,
lui tenait le bras pour le faire taire et elle le regardait cette fois
avec une rage dans les yeux. Mais lui, semblait exaspéré, comme soulevé
par une jalousie d'homme, par une fureur profonde, instinctive,
désordonnée. Il balbutia, les lèvres tremblantes d'indignation:

--C'est honteux! on devrait les noyer comme des chiennes avec une pierre
au cou.

Mais Madeleine, brusquement, s'emporta; sa petite voix aigre devint
sifflante, et elle parlait avec volubilité, comme pour plaider sa propre
cause:

--Est-ce que ça te regarde, toi? Sont-elles pas libres de faire ce
qu'elles veulent, puisqu'elles ne doivent rien à personne? Fiche-nous la
paix avec tes manières et mêle-toi de tes affaires...

Mais il lui coupa la parole.

--C'est la police que ça regarde, et je les ferai flanquer à
Saint-Lazare, moi!

Elle eut un soubresaut:

--Toi?

--Oui, moi! Et, en attendant, je te défends de leur parler, tu entends,
je te le défends.

Alors elle haussa les épaules, et calmée tout à coup:

--Mon petit, je ferai ce qui me plaira; si tu n'es pas content, file, et
tout de suite. Je ne suis pas ta femme, n'est-ce pas? Alors tais-toi.

Il ne répondit pas et ils restèrent face à face, avec la bouche crispée
et la respiration rapide.

A l'autre bout du grand café de bois, les quatre femmes faisaient leur
entrée. Les deux costumées en hommes marchaient devant: l'une maigre,
pareille à un garçonnet vieillot avec des teintes jaunes sur les tempes;
l'autre, emplissant de sa graisse ses vêtements de flanelle blanche,
bombant de sa croupe le large pantalon, se balançant comme une oie
grasse, ayant les cuisses énormes et les genoux rentrés. Leurs deux
amies les suivaient et la foule des canotiers venait leur serrer les
mains.

Elles avaient loué toutes les quatre un petit chalet au bord de l'eau,
et elles vivaient là, comme auraient vécu deux ménages.

Leur vice était public, officiel, patent. On en parlait comme d'une
chose naturelle, qui les rendait presque sympathiques, et l'on
chuchotait tout bas des histoires étranges, des drames nés de furieuses
jalousies féminines, et des visites secrètes de femmes connues,
d'actrices, à la petite maison du bord de l'eau.

Un voisin, révolté de ces bruits scandaleux, avait prévenu la
gendarmerie, et le brigadier, suivi d'un homme, était venu faire une
enquête. La mission était délicate; on ne pouvait, en somme, rien
reprocher à ces femmes, qui ne se livraient point à la prostitution. Le
brigadier, fort perplexe, ignorant même à peu près la nature des délits
soupçonnés, avait interrogé à l'aventure, et fait un rapport monumental
concluant à l'innocence.

On en avait ri jusqu'à Saint-Germain.

Elles traversaient à petits pas, comme des reines, l'établissement de la
Grenouillère; et elles semblaient fières de leur célébrité, heureuses
des regards fixés sur elles, supérieures à cette foule, à cette tourbe,
à cette plèbe.

Madeleine et son amant les regardaient venir, et dans l'œil de la fille
une flamme s'allumait.

Lorsque les deux premières furent au bout de la table, Madeleine
cria:--«Pauline!» La grosse se retourna, s'arrêta, tenant toujours le
bras de son moussaillon femelle:

--Tiens! Madeleine... Viens donc me parler, ma chérie.

Paul crispa ses doigts sur le poignet de sa maîtresse; mais elle lui dit
d'un tel air:--«Tu sais, mon p'tit, tu peux filer,» qu'il se tut et
resta seul.

Alors elles causèrent tout bas, debout, toutes les trois. Des gaietés
heureuses passaient sur leurs lèvres; elles parlaient vite; et Pauline,
par instants, regardait Paul à la dérobée avec un sourire narquois et
méchant.

A la fin, n'y tenant plus, il se leva soudain et fut près d'elles d'un
élan tremblant de tous ses membres. Il saisit Madeleine par les
épaules:--«Viens, je le veux, dit-il, je t'ai défendu de parler à ces
gueuses.»

Mais Pauline éleva la voix et se mit à l'engueuler avec son répertoire
de poissarde. On riait alentour; on s'approchait; on se haussait sur le
bout des pieds afin de mieux voir. Et lui restait interdit sous cette
pluie d'injures fangeuses; il lui semblait que les mots sortant de cette
bouche et tombant sur lui le salissaient comme des ordures, et, devant
le scandale qui commençait, il recula, retourna sur ses pas, et
s'accouda sur la balustrade vers le fleuve, le dos tourné aux trois
femmes victorieuses.

Il resta là, regardant l'eau, et parfois, avec un geste rapide, comme
s'il l'eût arrachée, il enlevait d'un doigt nerveux une larme formée au
coin de son œil.

C'est qu'il aimait éperdument, sans savoir pourquoi, malgré ses
instincts délicats, malgré sa raison, malgré sa volonté même. Il était
tombé dans cet amour comme on tombe dans un trou bourbeux. D'une nature
attendrie et fine, il avait rêvé des liaisons exquises, idéales et
passionnées; et voilà que ce petit criquet de femme, bête, comme toutes
les filles, d'une bêtise exaspérante, pas jolie même, maigre et rageuse,
l'avait pris, captivé, possédé des pieds à la tête, corps et âme. Il
subissait cet ensorcellement féminin, mystérieux et tout-puissant,
cette force inconnue, cette domination prodigieuse, venue on ne sait
d'où, du démon de la chair, et qui jette l'homme le plus sensé aux pieds
d'une fille quelconque sans que rien en elle explique son pouvoir fatal
et souverain.

Et là, derrière son dos, il sentait qu'une chose infâme s'apprêtait. Des
rires lui entraient au cœur. Que faire? Il le savait bien, mais ne le
pouvait pas.

Il regardait fixement, sur la berge en face, un pêcheur à la ligne
immobile.

Soudain le bonhomme enleva brusquement du fleuve un petit poisson
d'argent qui frétillait au bout du fil. Puis il essaya de retirer son
hameçon, le tordit, le tourna, mais en vain; alors, pris d'impatience,
il se mit à tirer, et tout le gosier saignant de la bête sortit avec un
paquet d'entrailles. Et Paul frémit, déchiré lui-même jusqu'au cœur; il
lui sembla que cet hameçon c'était son amour, et que, s'il fallait
l'arracher, tout ce qu'il avait dans la poitrine sortirait ainsi au bout
d'un fer recourbé, accroché au fond de lui, et dont Madeleine tenait le
fil.

Une main se posa sur son épaule; il eut un sursaut, se tourna; sa
maîtresse était à son côté. Ils ne se parlèrent pas; et elle s'accouda
comme lui à la balustrade, les yeux fixés sur la rivière.

Il cherchait ce qu'il devait dire, et ne trouvait rien. Il ne parvenait
même pas à démêler ce qui se passait en lui; tout ce qu'il éprouvait,
c'était une joie de la sentir là, près de lui, revenue, et une lâcheté
honteuse, un besoin de pardonner tout, de tout permettre pourvu qu'elle
ne le quittât point.

Enfin, au bout de quelques minutes, il lui demanda d'une voix très
douce:--«Veux-tu que nous nous en allions? il ferait meilleur dans le
bateau.»

Elle répondit:--«Oui, mon chat.»

Et il l'aida à descendre dans la yole, la soutenant, lui serrant les
mains, tout attendri, avec quelques larmes encore dans les yeux. Alors
elle le regarda en souriant et ils s'embrassèrent de nouveau.

Ils remontèrent le fleuve tout doucement, longeant la rive plantée de
saules, couverte d'herbes, baignée et tranquille dans la tiédeur de
l'après-midi.

Lorsqu'ils furent revenus au restaurant Grillon, il était à peine six
heures; alors, laissant leur yole, ils partirent à pied dans l'île, vers
Bezons, à travers les prairies, le long des hauts peupliers qui bordent
le fleuve.

Les grands foins, prêts à être fauchés, étaient remplis de fleurs. Le
soleil qui baissait étalait dessus une nappe de lumière rousse, et, dans
la chaleur adoucie du jour finissant, les flottantes exhalaisons de
l'herbe se mêlaient aux humides senteurs du fleuve, imprégnaient l'air
d'une langueur tendre, d'un bonheur léger, comme d'une vapeur de
bien-être.

Une molle défaillance venait aux cœurs et une espèce de communion avec
cette splendeur calme du soir, avec ce vague et mystérieux frisson de
vie épandue, avec cette poésie pénétrante, mélancolique, qui semblait
sortir des plantes, des choses, s'épanouir, révélée aux sens en cette
heure douce et recueillie.

Il sentait tout cela, lui; mais elle ne le comprenait pas, elle. Ils
marchaient côte à côte; et soudain, lasse de se taire, elle chanta. Elle
chanta de sa voix aigrelette et fausse quelque chose qui courait dans
les rues, un air traînant dans les mémoires, qui déchira brusquement la
profonde et sereine harmonie du soir.

Alors il la regarda, et il sentit entre eux un infranchissable abîme.
Elle battait les herbes de son ombrelle, la tête un peu baissée,
contemplant ses pieds, et chantant, filant des sons, essayant des
roulades, osant des trilles.

Son petit front, étroit, qu'il aimait tant, était donc vide, vide! Il
n'y avait là-dedans que cette musique de serinette; et les pensées qui
s'y formaient par hasard étaient pareilles à cette musique. Elle ne
comprenait rien de lui; ils étaient plus séparés que s'ils ne vivaient
pas ensemble. Ses baisers n'allaient donc jamais plus loin que les
lèvres?

Alors elle releva les yeux vers lui et sourit encore. Il fut remué
jusqu'aux moelles, et, ouvrant les bras, dans un redoublement d'amour,
il l'étreignit passionnément.

Comme il chiffonnait sa robe, elle finit par se dégager, en murmurant
par compensation:--«Va, je t'aime bien, mon chat.»

Mais il la saisit par la taille, et, pris de folie, l'entraîna en
courant; et il l'embrassait sur la joue, sur la tempe, sur le cou, en
sautant d'allégresse. Ils s'abattirent, haletants, au pied d'un buisson
incendié par les rayons du soleil couchant, et, avant d'avoir repris
haleine, ils s'unirent, sans qu'elle comprît son exaltation.

Ils revenaient en se tenant les deux mains, quand soudain, à travers les
arbres, ils aperçurent sur la rivière le canot monté par les quatre
femmes. La grosse Pauline aussi les vit, car elle se redressa, envoyant
à Madeleine des baisers. Puis elle cria:

--«A ce soir!»

Madeleine répondit:--«A ce soir!»

Paul crut sentir soudain son cœur enveloppé de glace.

Et ils rentrèrent pour dîner.

Ils s'installèrent sous une des tonnelles au bord de l'eau et se mirent
à manger en silence. Quand la nuit fut venue, on apporta une bougie,
enfermée dans un globe de verre, qui les éclairait d'une lueur faible et
vacillante: et l'on entendait à tout moment les explosions de cris des
canotiers dans la grande salle du premier.

Vers le dessert, Paul, prenant tendrement la main de Madeleine, lui
dit:--«Je me sens très fatigué, ma mignonne; si tu veux, nous nous
coucherons de bonne heure.»

Mais elle avait compris la ruse, et elle lui lança ce regard
énigmatique, ce regard à perfidies qui apparaît si vite au fond de l'œil
de la femme. Puis, après avoir réfléchi, elle répondit:--«Tu te
coucheras si tu veux, moi j'ai promis d'aller au bal de la
Grenouillère.»

Il eut un sourire lamentable, un de ces sourires dont on voile les plus
horribles souffrances, mais il répondit d'un ton caressant et
navré:--«Si tu étais bien gentille, nous resterions tous les deux.» Elle
fit «non» de la tête sans ouvrir la bouche. Il insista:--«T'en prie! ma
bichette.» Alors elle rompit brusquement:--«Tu sais ce que je t'ai dit.
Si tu n'es pas content, la porte est ouverte. On ne te retient pas.
Quant à moi, j'ai promis: j'irai.»

Il posa ses deux coudes sur la table, enferma son front dans ses mains,
et resta là, rêvant douloureusement.

Les canotiers redescendirent en braillant toujours. Ils repartaient dans
leurs yoles pour le bal de la Grenouillère.

Madeleine dit à Paul:--«Si tu ne viens pas, décide-toi, je demanderai à
un de ces messieurs de me conduire.»

Paul se leva:--«Allons!» murmura-t-il.

Et ils partirent.

La nuit était noire, pleine d'astres, parcourue par une haleine
embrasée, par un souffle pesant, chargé d'ardeurs, de fermentations, de
germes vifs qui, mêlés à la brise, l'alentissaient. Elle promenait sur
les visages une caresse chaude, faisait respirer plus vite, haleter un
peu, tant elle semblait épaissie et lourde.

Les yoles se mettaient en route, portant à l'avant une lanterne
vénitienne. On ne distinguait point les embarcations, mais seulement ces
petits falots de couleur, rapides et dansants, pareils à des lucioles
en délire; et des voix couraient dans l'ombre de tous côtés.

La yole des deux jeunes gens glissait doucement. Parfois, quand un
bateau lancé passait près d'eux, ils apercevaient soudain le dos blanc
du canotier éclairé par une lanterne.

Lorsqu'ils eurent tourné le coude de la rivière, la Grenouillère leur
apparut dans le lointain. L'établissement en fête était orné de
girandoles, de guirlandes en veilleuses de couleur, de grappes de
lumières. Sur la Seine circulaient lentement quelques gros bachots
représentant des dômes, des pyramides, des monuments compliqués en feux
de toutes nuances. Des festons enflammés traînaient jusqu'à l'eau; et
quelquefois un falot rouge ou bleu, au bout d'une immense canne à pêche
invisible, semblait une grosse étoile balancée.

Toute cette illumination répandait une lueur alentour du café, éclairait
de bas en haut les grands arbres de la berge dont le tronc se détachait
en gris pâle, et les feuilles en vert laiteux, sur le noir profond des
champs et du ciel.

L'orchestre, composé de cinq artistes de banlieue, jetait au loin sa
musique de bastringue, maigre et sautillante, qui fit de nouveau chanter
Madeleine.

Elle voulut tout de suite entrer. Paul désirait auparavant faire un tour
dans l'île; mais il dut céder.

L'assistance s'était épurée. Les canotiers presque seuls restaient avec
quelques bourgeois clairsemés et quelques jeunes gens flanqués de
filles. Le directeur et organisateur de ce cancan, majestueux dans un
habit noir fatigué, promenait en tous sens sa tête ravagée de vieux
marchand de plaisirs publics à bon marché.

La grosse Pauline et ses compagnes n'étaient pas là; et Paul respira.

On dansait: les couples face à face cabriolaient éperdument, jetaient
leurs jambes en l'air jusqu'au nez des vis-à-vis.

Les femelles, désarticulées des cuisses, bondissaient dans un envolement
de jupes révélant leurs dessous. Leurs pieds s'élevaient au-dessus de
leurs têtes avec une facilité surprenante, et elles balançaient leurs
ventres, frétillaient de la croupe, secouaient leurs seins, répandant
autour d'elles une senteur énergique de femmes en sueur.

Les mâles s'accroupissaient comme des crapauds avec des gestes obscènes,
se contorsionnaient, grimaçants et hideux, faisaient la roue sur les
mains, ou bien, s'efforçant d'être drôles, esquissaient des manières
avec une grâce ridicule.

Une grosse bonne et deux garçons servaient les consommations.

Ce café-bateau, couvert seulement d'un toit, n'ayant aucune cloison qui
le séparât du dehors, la danse échevelée s'étalait en face de la nuit
pacifique et du firmament poudré d'astres.

Tout à coup le Mont-Valérien, là-bas, en face, sembla s'éclairer comme
si un incendie se fût allumé derrière. La lueur s'étendit, s'accentua,
envahissant peu à peu le ciel, décrivant un grand cercle lumineux, d'une
lumière pâle et blanche. Puis quelque chose de rouge apparut, grandit,
d'un rouge ardent comme un métal sur l'enclume. Cela se développait
lentement en rond, semblait sortir de terre; et la lune, se détachant
bientôt de l'horizon, monta doucement dans l'espace. A mesure qu'elle
s'élevait, sa nuance pourpre s'atténuait, devenait jaune, d'un jaune
clair, éclatant; et l'astre paraissait diminuer à mesure qu'il
s'éloignait.

Paul le regardait longtemps, perdu dans cette contemplation, oubliant sa
maîtresse. Quand il se retourna, elle avait disparu.

Il la chercha, mais ne la trouva pas. Il parcourait les tables d'un œil
anxieux, allant et revenant sans cesse, interrogeant l'un et l'autre.
Personne ne l'avait vue.

Il errait ainsi, martyrisé d'inquiétude, quand un des garçons lui
dit:--«C'est Mme Madeleine que vous cherchez. Elle vient de partir
tout à l'heure en compagnie de Mme Pauline.» Et, au même moment, Paul
apercevait, debout à l'autre extrémité du café, le mousse et les deux
belles filles, toutes trois liées par la taille, et qui le guettaient en
chuchotant.

Il comprit, et, comme un fou, s'élança dans l'île.

Il courut d'abord vers Chatou; mais, devant la plaine, il retourna sur
ses pas. Alors il se mit à fouiller l'épaisseur des taillis, à
vagabonder éperdument, s'arrêtant parfois pour écouter.

Les crapauds, par tout l'horizon, lançaient leur note métallique et
courte.

Vers Bougival, un oiseau inconnu modulait quelques sons qui arrivaient
affaiblis par la distance. Sur les larges gazons la lune versait une
molle clarté, comme une poussière de ouate; elle pénétrait les
feuillages, faisait couler sa lumière sur l'écorce argentée des
peupliers, criblait de sa pluie brillante les sommets frémissants des
grands arbres. La grisante poésie de cette soirée d'été entrait dans
Paul malgré lui, traversait son angoisse affolée, remuait son cœur avec
une ironie féroce, développant jusqu'à la rage en son âme douce et
contemplative ses besoins d'idéale tendresse, d'épanchements passionnés
dans le sein d'une femme adorée et fidèle.

Il fut contraint de s'arrêter, étranglé par des sanglots précipités,
déchirants.

La crise passée, il repartit.

Soudain il reçut comme un coup de couteau; on s'embrassait, là, derrière
ce buisson. Il y courut; c'était un couple amoureux, dont les deux
silhouettes s'éloignèrent vivement à son approche, enlacées, unies dans
un baiser sans fin.

Il n'osait pas appeler, sachant bien qu'Elle ne répondrait point; et il
avait aussi une peur affreuse de les découvrir tout à coup.

Les ritournelles des quadrilles avec les solos déchirants du piston, les
rires faux de la flûte, les rages aiguës du violon lui tiraillaient le
cœur exaspérant sa souffrance. La musique enragée, boitillante, courait
sous les arbres, tantôt affaiblie, tantôt grossie dans un souffle
passager de brise.

Tout à coup il se dit qu'Elle était revenue peut-être? Oui! elle était
revenue! pourquoi pas? Il avait perdu la tête sans raison, stupidement,
emporté par ses terreurs, par les soupçons désordonnés qui
l'envahissaient depuis quelque temps.

Et, saisi par une de ces accalmies singulières qui traversent parfois
les plus grands désespoirs, il retourna vers le bal.

D'un coup d'œil il parcourut la salle. Elle n'était pas là. Il fit le
tour des tables, et brusquement se trouva de nouveau avec les trois
femmes. Il avait apparemment une figure désespérée et drôle, car toutes
trois ensemble éclatèrent de gaieté.

Il se sauva, repartit dans l'île, se rua à travers les taillis,
haletant.--Puis il écouta de nouveau,--il écouta longtemps, car ses
oreilles bourdonnaient; mais, enfin, il crut entendre un peu plus loin
un petit rire perçant qu'il connaissait bien; et il avança tout
doucement, rampant, écartant les branches, la poitrine tellement secouée
par son cœur qu'il ne pouvait plus respirer.

Deux voix murmuraient des paroles qu'il n'entendait pas encore. Puis
elles se turent.

Alors il eut une envie immense de fuir, de ne pas voir, de ne pas
savoir, de se sauver pour toujours, loin de cette passion furieuse qui
le ravageait. Il allait retourner à Chatou, prendre le train, et ne
reviendrait plus, ne la reverrait plus jamais. Mais son image
brusquement l'envahit, et il l'aperçut en sa pensée quand elle
s'éveillait au matin, dans leur lit tiède, se pressait câline contre
lui, jetant ses bras à son cou, avec ses cheveux répandus, un peu mêlés
sur le front, avec ses yeux fermés encore et ses lèvres ouvertes pour le
premier baiser; et le souvenir subit de cette caresse matinale l'emplit
d'un regret frénétique et d'un désir forcené.

On parlait de nouveau; et il s'approcha, courbé en deux. Puis un léger
cri courut sous les branches tout près de lui. Un cri! Un de ces cris
d'amour qu'il avait appris à connaître aux heures éperdues de leur
tendresse. Il avançait encore, toujours, comme malgré lui, attiré
invinciblement, sans avoir conscience de rien... et il les vit.

Oh! si c'eût été un homme, l'autre! mais cela! cela! Il se sentait
enchaîné par leur infamie même. Et il restait là, anéanti, bouleversé,
comme s'il eût découvert tout à coup un cadavre cher et mutilé, un crime
contre nature, monstrueux, une immonde profanation.

Alors, dans un éclair de pensée involontaire, il songea au petit poisson
dont il avait senti arracher les entrailles... Mais Madeleine murmura:
«Pauline!» du même ton passionné qu'elle disait: «Paul!» et il fut
traversé d'une telle douleur qu'il s'enfuit de toutes ses forces.

Il heurta deux arbres, tomba sur une racine, repartit, et se trouva
soudain devant le fleuve, devant le bras rapide éclairé par la lune. Le
courant torrentueux faisait de grands tourbillons où se jouait la
lumière. La berge haute dominait l'eau comme une falaise, laissant à son
pied une large bande obscure, où les remous s'entendaient dans l'ombre.

Sur l'autre rive, les maisons de campagne de Croissy s'étageaient en
pleine clarté.

Paul vit tout cela comme dans un songe, comme à travers un souvenir; il
ne songeait à rien, ne comprenait rien, et toutes les choses, son
existence même, lui apparaissaient vaguement, lointaines, oubliées,
finies.

Le fleuve était là. Comprit-il ce qu'il faisait? Voulut-il mourir? Il
était fou. Il se retourna cependant vers l'île, vers Elle; et, dans
l'air calme de la nuit où dansaient toujours les refrains affaiblis et
obstinés du bastringue, il lança d'une voix désespérée, suraiguë,
surhumaine, un effroyable cri:--«Madeleine!»

Son appel déchirant traversa le large silence du ciel, courut par tout
l'horizon.

Puis, d'un bond formidable, d'un bond de bête, il sauta dans la rivière.
L'eau jaillit, se referma, et de la place où il avait disparu, une
succession de grands cercles partit, élargissant jusqu'à l'autre berge
leurs ondulations brillantes.

Les deux femmes avaient entendu. Madeleine se dressa:--«C'est Paul.»--Un
soupçon surgit en son âme. «Il s'est noyé,» dit-elle. Et elle s'élança
vers la rive où la grosse Pauline la rejoignit.

Un lourd bachot monté par deux hommes tournait et retournait sur place.
Un des bateliers ramait, l'autre enfonçait dans l'eau un grand bâton et
semblait chercher quelque chose. Pauline cria:--«Que faites-vous? Qu'y
a-t-il?» Une voix inconnue répondit:--«C'est un homme qui vient de se
noyer.»

Les deux femmes, pressées l'une contre l'autre, hagardes, suivaient les
évolutions de la barque. La musique de la Grenouillère folâtrait
toujours au loin, semblait accompagner en cadence les mouvements des
sombres pêcheurs; et la rivière, qui cachait maintenant un cadavre,
tournoyait, illuminée.

Les recherches se prolongeaient. L'attente horrible faisait grelotter
Madeleine. Enfin, après une demi-heure au moins, un des hommes
annonça:--«Je le tiens!» Et il fit remonter sa longue gaffe doucement,
tout doucement. Puis quelque chose de gros apparut à la surface de
l'eau. L'autre marinier quitta ses rames, et tous deux, unissant leurs
forces, halant sur la masse inerte, la firent culbuter dans leur
bateau.

Ensuite ils gagnèrent la terre, en cherchant une place éclairée et
basse. Au moment où ils abordaient, les femmes arrivaient aussi.

Dès qu'elle le vit, Madeleine recula d'horreur. Sous la lumière de la
lune, il semblait vert déjà, avec sa bouche, ses yeux, son nez, ses
habits pleins de vase. Ses doigts fermés et raidis étaient affreux. Une
espèce d'enduit noirâtre et liquide couvrait tout son corps. La figure
paraissait enflée, et de ses cheveux collés par le limon une eau sale
coulait sans cesse.

Les deux hommes l'examinèrent.

--Tu le connais? dit l'un.

L'autre, le passeur de Croissy, hésitait: «Oui,--il me semble bien que
j'ai vu cette tête-là; mais tu sais, comme ça, on ne reconnaît pas
bien.»--Puis, soudain:--«Mais c'est monsieur Paul!

--Qui ça, monsieur Paul?» demanda son camarade. Le premier reprit:

--Mais monsieur Paul Baron, le fils du sénateur, ce p'tit qu'était si
amoureux.

L'autre ajouta philosophiquement.

--Eh bien, il a fini de rigoler maintenant; c'est dommage tout de même
quand on est riche!

Madeleine sanglotait, tombée par terre. Pauline s'approcha du corps et
demanda:--«Est-ce qu'il est bien mort?--tout à fait?»

Les hommes haussèrent les épaules:--«Oh! après ce temps-là! pour sûr.»

Puis l'un d'eux interrogea:--«C'est chez Grillon qu'il logeait?»--«Oui,
reprit l'autre; faut le reconduire, y aura de la braise.»

Ils remontèrent dans leur bateau et repartirent, s'éloignant lentement à
cause du courant rapide; et longtemps encore après qu'on ne les vit plus
de la place où les femmes étaient restées, on entendit tomber dans l'eau
les coups réguliers des avirons.

Alors Pauline prit dans ses bras la pauvre Madeleine éplorée, la câlina,
l'embrassa longtemps, la consola:--«Que veux-tu, ce n'est point ta
faute, n'est-ce pas? On ne peut pourtant pas empêcher les hommes de
faire des bêtises. Il l'a voulu, tant pis pour lui, après tout!»--Puis,
la relevant:--«Allons, ma chérie, viens-t'en coucher à la maison; tu ne
peux pas rentrer chez Grillon ce soir.»--Elle l'embrassa de
nouveau:--«Va, nous te guérirons,» dit-elle.

Madeleine se releva, et, pleurant toujours, mais avec des sanglots
affaiblis, la tête sur l'épaule de Pauline, comme réfugiée dans une
tendresse plus intime et plus sûre, plus familière et plus confiante,
elle partit à tout petits pas.



LES BIJOUX


M. Lantin ayant rencontré cette jeune fille, dans une soirée, chez son
sous-chef de bureau, l'amour l'enveloppa comme un filet.

C'était la fille d'un percepteur de province, mort depuis quelques
années. Elle était venue ensuite à Paris avec sa mère, qui fréquentait
quelques familles bourgeoises de son quartier dans l'espoir de marier la
jeune personne. Elles étaient pauvres et honorables, tranquilles et
douces. La jeune fille semblait le type absolu de l'honnête femme à
laquelle le jeune homme sage rêve de confier sa vie. Sa beauté modeste
avait un charme de pudeur angélique, et l'imperceptible sourire qui ne
quittait point ses lèvres semblait un reflet de son cœur.

Tout le monde chantait ses louanges; tous ceux qui la connaissaient
répétaient sans fin: «Heureux celui qui la prendra. On ne pourrait
trouver mieux.»

M. Lantin, alors commis principal au ministère de l'intérieur, aux
appointements annuels de trois mille cinq cents francs, la demanda en
mariage et l'épousa.

Il fut avec elle invraisemblablement heureux. Elle gouverna sa maison
avec une économie si adroite qu'ils semblaient vivre dans le luxe. Il
n'était point d'attentions, de délicatesses, de chatteries qu'elle n'eût
pour son mari; et la séduction de sa personne était si grande que, six
ans après leur rencontre, il l'aimait plus encore qu'aux premiers jours.

Il ne blâmait en elle que deux goûts, celui du théâtre et des
bijouteries fausses.

Ses amies (elle connaissait quelques femmes de modestes fonctionnaires)
lui procuraient à tous moments des loges pour les pièces en vogue, même
pour les premières représentations; et elle traînait, bon gré, mal gré,
son mari à ces divertissements qui le fatiguaient affreusement après sa
journée de travail. Alors il la supplia de consentir à aller au
spectacle avec quelque dame de sa connaissance qui la ramènerait
ensuite. Elle fut longtemps à céder, trouvant peu convenable cette
manière d'agir. Elle s'y décida enfin par complaisance, et il lui en sut
un gré infini.

Or, ce goût pour le théâtre fit bientôt naître en elle le besoin de se
parer. Ses toilettes demeuraient toutes simples, il est vrai, de bon
goût toujours, mais modestes; et sa grâce douce, sa grâce irrésistible,
humble et souriante, semblait acquérir une saveur nouvelle de la
simplicité de ses robes, mais elle prit l'habitude de pendre à ses
oreilles deux gros cailloux du Rhin qui simulaient des diamants, et elle
portait des colliers de perles fausses, de bracelets en similor, des
peignes agrémentés de verroteries variées jouant les pierres fines.

Son mari, que choquait un peu cet amour du clinquant, répétait souvent:
«Ma chère, quand on n'a pas le moyen de se payer des bijoux véritables,
on ne se montre parée que de sa beauté et de sa grâce, voilà encore les
plus rares joyaux.»

Mais elle souriait doucement et répétait: «Que veux-tu? J'aime ça. C'est
mon vice. Je sais bien que tu as raison; mais on ne se refait pas.
J'aurais adoré les bijoux, moi!»

Et elle faisait rouler dans ses doigts les colliers de perles, miroiter
les facettes des cristaux taillés en répétant: «Mais regarde donc comme
c'est bien fait. On jurerait du vrai.»

Il souriait en déclarant: «Tu as des goûts de Bohémienne.»

Quelquefois, le soir, quand ils demeuraient en tête à tête au coin du
feu, elle apportait sur la table où ils prenaient le thé la boîte de
maroquin où elle enfermait la «pacotille», selon le mot de M. Lantin; et
elle se mettait à examiner ces bijoux imités avec une attention
passionnée, comme si elle eût savouré quelque jouissance secrète et
profonde; et elle s'obstinait à passer un collier au cou de son mari
pour rire ensuite de tout son cœur en s'écriant: «Comme tu es drôle!»
Puis elle se jetait dans ses bras et l'embrassait éperdument.

Comme elle avait été à l'Opéra, une nuit d'hiver, elle rentra toute
frissonnante de froid. Le lendemain elle toussait. Huit jours plus tard
elle mourait d'une fluxion de poitrine.

Lantin faillit la suivre dans la tombe. Son désespoir fut si terrible
que ses cheveux devinrent blancs en un mois. Il pleurait du matin au
soir, l'âme déchirée d'une souffrance intolérable, hanté par le
souvenir, par le sourire, par la voix, par tout le charme de la morte.

Le temps n'apaisa point sa douleur. Souvent pendant les heures du
bureau, alors que les collègues s'en venaient causer un peu des choses
du jour, on voyait soudain ses joues se gonfler, son nez se plisser,
ses yeux s'emplir d'eau; il faisait une grimace affreuse et se mettait à
sangloter.

Il avait gardé intacte la chambre de sa compagne où il s'enfermait tous
les jours pour penser à elle; et tous les meubles, ses vêtements mêmes
demeuraient à leur place comme ils se trouvaient au dernier jour.

Mais la vie se faisait dure pour lui. Ses appointements, qui, entre les
mains de sa femme, suffisaient à tous les besoins du ménage, devenaient,
à présent, insuffisants pour lui tout seul. Et il se demandait avec
stupeur comment elle avait su s'y prendre pour lui faire boire toujours
des vins excellents et manger des nourritures délicates qu'il ne pouvait
plus se procurer avec ses modestes ressources.

Il fit quelques dettes et courut après l'argent à la façon des gens
réduits aux expédients. Un matin enfin, comme il se trouvait sans un
sou, une semaine entière avant la fin du mois, il songea à vendre
quelque chose; et tout de suite la pensée lui vint de se défaire de la
«pacotille» de sa femme, car il avait gardé au fond du cœur une sorte de
rancune contre ces «trompe-l'œil» qui l'irritaient autrefois. Leur vue
même, chaque jour, lui gâtait un peu le souvenir de sa bien-aimée.

Il chercha longtemps dans le tas de clinquant qu'elle avait laissé, car
jusqu'aux derniers jours de sa vie elle en avait acheté obstinément,
rapportant presque chaque soir un objet nouveau, et il se décida pour le
grand collier qu'elle semblait préférer, et qui pouvait bien valoir,
pensait-il, six ou huit francs, car il était vraiment d'un travail très
soigné pour du faux.

Il le mit en sa poche et s'en alla vers son ministère en suivant les
boulevards, cherchant une boutique de bijoutier qui lui inspirât
confiance.

Il en vit une enfin et entra, un peu honteux d'étaler ainsi sa misère et
de chercher à vendre une chose de si peu de prix.

--Monsieur, dit-il au marchand, je voudrais bien savoir ce que vous
estimez ce morceau.

L'homme reçut l'objet, l'examina, le retourna, le soupesa, prit une
loupe, appela son commis, lui fit tout bas des remarques, reposa le
collier sur son comptoir et le regarda de loin pour mieux juger de
l'effet.

M. Lantin, gêné par toutes ces cérémonies, ouvrait la bouche pour
déclarer: «Oh! je sais bien que cela n'a aucune valeur.»--Quand le
bijoutier prononça:

--Monsieur, cela vaut de douze à quinze mille francs; mais je ne
pourrais l'acheter que si vous m'en faisiez connaître la provenance.

Le veuf ouvrit des yeux énormes et demeura béant, ne comprenant pas. Il
balbutia enfin: «Vous dites?... Vous êtes sûr.» L'autre se méprit sur
son étonnement, et d'un ton sec: «Vous pouvez chercher ailleurs si on
vous en donne davantage. Pour moi cela vaut, au plus, quinze mille. Vous
reviendrez me trouver si vous ne trouvez pas mieux.»

M. Lantin, tout à fait idiot, reprit son collier et s'en alla, obéissant
à un confus besoin de se trouver seul et de réfléchir.

Mais, dès qu'il fut dans la rue, un besoin de rire le saisit, et il
pensa: «L'imbécile! oh! l'imbécile! Si je l'avais pris au mot tout de
même! En voilà un bijoutier qui ne sait pas distinguer le faux du vrai!»

Et il pénétra chez un autre marchand, à l'entrée de la rue de la Paix.
Dès qu'il eut aperçu le bijou, l'orfèvre s'écria:

--Ah! parbleu; je le connais bien, ce collier; il vient de chez moi.

M. Lantin, fort troublé, demanda:

--Combien vaut-il?

--Monsieur, je l'ai vendu vingt-cinq mille. Je suis prêt à le reprendre
pour dix-huit mille, quand vous m'aurez indiqué, pour obéir aux
prescriptions légales, comment vous en êtes détenteur. Cette fois M.
Lantin s'assit perclus d'étonnement. Il reprit:--Mais... mais,
examinez-le bien attentivement, monsieur, j'avais cru jusqu'ici qu'il
était en... faux.

Le joaillier reprit:--Voulez-vous me dire votre nom, monsieur?

--Parfaitement. Je m'appelle Lantin, je suis employé au ministère de
l'intérieur, je demeure 16, rue des Martyrs.

Le marchand ouvrit ses registres, rechercha, et prononça: «Ce collier a
été envoyé en effet à l'adresse de M^me Lantin, 16, rue des Martyrs, le
20 juillet 1876.»

Et les deux hommes se regardèrent dans les yeux, l'employé éperdu de
surprise, l'orfèvre flairant un voleur.

Celui-ci reprit:--Voulez-vous me laisser cet objet pendant vingt-quatre
heures seulement, je vais vous en donner un reçu?

M. Lantin balbutia:--Mais oui, certainement. Et il sortit en pliant le
papier qu'il mit dans sa poche.

Puis il traversa la rue, la remonta, s'aperçut qu'il se trompait de
route, redescendit aux Tuileries, passa la Seine, reconnut encore son
erreur, revint aux Champs-Élysées sans une idée nette dans la tête. Il
s'efforçait de raisonner, de comprendre. Sa femme n'avait pu acheter un
objet d'une pareille valeur.--Non, certes.--Mais alors, c'était un
cadeau! Un cadeau! Un cadeau de qui? Pourquoi?

Il s'était arrêté, et il demeurait debout au milieu de l'avenue. Le
doute horrible l'effleura.--Elle?--Mais alors tous les autres bijoux
étaient aussi des cadeaux! Il lui sembla que la terre remuait; qu'un
arbre, devant lui, s'abattait; il étendit les bras et s'écroula, privé
de sentiment.

Il reprit connaissance dans la boutique d'un pharmacien où les passants
l'avaient porté. Il se fit reconduire chez lui, et s'enferma.

Jusqu'à la nuit il pleura éperdument, mordant un mouchoir pour ne pas
crier. Puis il se mit au lit accablé de fatigue et de chagrin, et il
dormit d'un pesant sommeil.

Un rayon de soleil le réveilla, et il se leva lentement pour aller à son
ministère. C'était dur de travailler après de pareilles secousses. Il
réfléchit alors qu'il pouvait s'excuser auprès de son chef; et il lui
écrivit. Puis il songea qu'il fallait retourner chez le bijoutier, et
une honte l'empourpra. Il demeura longtemps à réfléchir. Il ne pouvait
pourtant pas laisser le collier chez cet homme, il s'habilla et sortit.

Il faisait beau, le ciel bleu s'étendait sur la ville qui semblait
sourire. Des flâneurs allaient devant eux, les mains dans leurs poches.

Lantin se dit, en les regardant passer: «Comme on est heureux quand on a
de la fortune! Avec de l'argent on peut secouer jusqu'aux chagrins, on
va où l'on veut, on voyage, on se distrait! Oh! si j'étais riche!»

Il s'aperçut qu'il avait faim, n'ayant pas mangé depuis l'avant-veille.
Mais sa poche était vide, et il se ressouvint du collier. Dix-huit mille
francs! Dix-huit mille francs! c'était une somme, cela!

Il gagna la rue de la Paix et commença à se promener de long en large
sur le trottoir, en face de la boutique. Dix-huit mille francs! Vingt
fois il faillit entrer; mais la honte l'arrêtait toujours.

Il avait faim pourtant, grand'faim, et pas un sou. Il se décida
brusquement, traversa la rue en courant pour ne pas se laisser le temps
de réfléchir, et il se précipita chez l'orfèvre.

Dès qu'il l'aperçut, le marchand s'empressa, offrit un siège avec une
politesse souriante. Les commis eux-mêmes arrivèrent, qui regardaient de
côté Lantin, avec des gaietés dans les yeux et sur les lèvres.

Le bijoutier déclara:--Je me suis renseigné, Monsieur, et si vous êtes
toujours dans les mêmes dispositions, je suis prêt à vous payer la
somme que je vous ai proposée.

L'employé balbutia:--Mais certainement.

L'orfèvre tira d'un tiroir dix-huit grands billets, les compta, les
tendit à Lantin, qui signa un petit reçu et mit d'une main frémissante
l'argent dans sa poche.

Puis, comme il allait sortir, il se tourna vers le marchand qui souriait
toujours, et, baissant les yeux:--J'ai... j'ai d'autres bijoux... qui me
viennent... de la même succession. Vous conviendrait-il de me les
acheter aussi?

Le marchand s'inclina:--Mais certainement, Monsieur. Un des commis
sortit pour rire à son aise; un autre se mouchait avec force.

Lantin impassible, rouge et grave, annonça:--Je vais vous les apporter.

Et il prit un fiacre pour aller chercher les joyaux.

Quant il revint chez le marchand, une heure plus tard, il n'avait pas
encore déjeuné. Ils se mirent à examiner les objets pièce à pièce,
évaluant chacun. Presque tous venaient de la maison.

Lantin, maintenant, discutait les estimations, se fâchait, exigeait
qu'on lui montrât les livres de vente, et parlait de plus en plus haut à
mesure que s'élevait la somme.

Les gros brillants d'oreilles valent vingt mille francs, les bracelets
trente-cinq mille, les broches, bagues et médaillons seize mille, une
parure d'émeraudes et de saphirs quatorze mille; un solitaire suspendu à
une chaîne d'or formant collier quarante mille; le tout atteignant le
chiffre de cent quatre-vingt-seize mille francs.

Le marchand déclara avec une bonhomie railleuse:--Cela vient d'une
personne qui mettait toutes ses économies en bijoux.

Lantin prononça gravement:--C'est une manière comme une autre de placer
son argent. Et il s'en alla après avoir décidé avec l'acquéreur qu'une
contre-expertise aurait lieu le lendemain.

Quand il se trouva dans la rue, il regarda la colonne Vendôme avec
l'envie d'y grimper, comme si c'eût été un mât de cocagne. Il se sentait
léger à jouer à saute-mouton par-dessus la statue de l'Empereur perché
là-haut dans le ciel.

Il alla déjeuner chez Voisin et but du vin à vingt francs la bouteille.

Puis il prit un fiacre et fit un tour au Bois. Il regardait les
équipages avec un certain mépris, oppressé du désir de crier aux
passants: «Je suis riche aussi, moi. J'ai deux cent mille francs!»

Le souvenir de son ministère lui revint. Il s'y fit conduire, entra
délibérément chez son chef et annonça:--Je viens, Monsieur, vous donner
ma démission. J'ai fait un héritage de trois cent mille francs. Il alla
serrer la main de ses anciens collègues et leur confia ses projets
d'existence nouvelle; puis il dîna au café Anglais.

Se trouvant à côté d'un monsieur qui lui parut distingué, il ne put
résister à la démangeaison de lui confier, avec une certaine
coquetterie, qu'il venait d'hériter de quatre cent mille francs.

Pour la première fois de sa vie il ne s'ennuya pas au théâtre, et il
passa sa nuit avec des filles.

Six mois plus tard il se remariait. Sa seconde femme était très honnête,
mais d'un caractère difficile. Elle le fit beaucoup souffrir.



UN NORMAND


_A Paul Alexis._

Nous venions de sortir de Rouen et nous suivions au grand trot la route
de Jumièges. La légère voiture filait, traversant les prairies; puis le
cheval se mit au pas pour monter la côte de Canteleu.

C'est là un des horizons les plus magnifiques qui soient au monde.
Derrière nous Rouen, la ville aux églises, aux clochers gothiques,
travaillés comme des bibelots d'ivoire; en face, Saint-Sever, le
faubourg aux manufactures qui dresse ses mille cheminées fumantes sur le
grand ciel vis-à-vis des mille clochetons sacrés de la vieille cité.

Ici la flèche de la cathédrale, le plus haut sommet des monuments
humains; et là-bas, la «Pompe à feu» de la «Foudre», sa rivale presque
aussi démesurée, et qui passe d'un mètre la plus géante des pyramides
d'Égypte.

Devant nous la Seine se déroulait, ondulante, semée d'îles, bordée à
droite de blanches falaises que couronnait une forêt, à gauche de
prairies immenses qu'une autre forêt limitait, là-bas, tout là-bas.

De place en place, des grands navires à l'ancre le long des berges du
large fleuve. Trois énormes vapeurs s'en allaient, à la queue leu-leu,
vers le Havre; et un chapelet de bâtiments, formé d'un trois-mâts, de
deux goélettes et d'un brick, remontait vers Rouen, traîné par un petit
remorqueur vomissant un nuage de fumée noire.

Mon compagnon, né dans le pays, ne regardait même point ce surprenant
paysage; mais il souriait sans cesse; il semblait rire en lui-même. Tout
à coup, il éclata: «Ah! vous allez voir quelque chose de drôle: la
chapelle au père Mathieu. Ça, c'est du nanan, mon bon.»

Je le regardai d'un œil étonné. Il reprit:

--Je vais vous faire sentir un fumet de Normandie qui vous restera dans
le nez. Le père Mathieu est le plus Normand de la province, et sa
chapelle une des merveilles du monde, ni plus ni moins; mais je vais
vous donner d'abord quelques mots d'explication.

Le père Mathieu, qu'on appelle aussi le père «La Boisson», est un ancien
sergent-major revenu dans son village natal. Il unit en des proportions
admirables pour faire un ensemble parfait la blague du vieux soldat à la
malice finaude du Normand. De retour au pays, il est devenu, grâce à des
protections multiples et à des habiletés invraisemblables, gardien d'une
chapelle miraculeuse, une chapelle protégée par la Vierge et fréquentée
principalement par les filles enceintes. Il a baptisé sa statue
merveilleuse: «Notre-Dame du Gros-Ventre», et il la traite avec une
certaine familiarité goguenarde qui n'exclut point le respect. Il a
composé lui-même et fait imprimer une prière spéciale pour sa BONNE
VIERGE. Cette prière est un chef-d'œuvre d'ironie involontaire, d'esprit
normand où la raillerie se mêle à la peur du SAINT, à la peur
superstitieuse de l'influence secrète de quelque chose. Il ne croit pas
beaucoup à sa patronne; cependant il y croit un peu, par prudence, et il
la ménage, par politique.

       *       *       *       *       *

Voici le début de cette étonnante oraison:

«Notre bonne madame la Vierge Marie, patronne des filles-mères en ce
pays et par toute la terre, protégez votre servante qui a fauté dans un
moment d'oubli.»

       *       *       *       *       *

Cette supplique se termine ainsi:

«Ne m'oubliez surtout pas auprès de votre saint Époux et intercédez
auprès de Dieu le Père, pour qu'il m'accorde un bon mari semblable au
vôtre.»

Cette prière, interdite par le clergé de la contrée, est vendue par lui
sous le manteau, et elle passe pour salutaire à celles qui la récitent
avec onction.

En somme, il parle de la bonne Vierge, comme faisait de son maître le
valet de chambre d'un prince redouté, confident de tous les petits
secrets intimes. Il sait sur son compte une foule d'histoires amusantes,
qu'il dit tout bas, entre amis, après boire.

Mais vous verrez par vous-même.

Comme les revenus fournis par la Patronne ne lui semblaient point
suffisants, il a annexé à la Vierge principale un petit commerce de
Saints. Il les tient tous ou presque tous. La place manquant dans la
chapelle, il les a emmagasinés au bûcher, d'où il les sort sitôt qu'un
fidèle les demande. Il a façonné lui-même ces statuettes de bois,
invraisemblablement comiques, et les a peintes toutes en vert à pleine
couleur, une année qu'on badigeonnait sa maison. Vous savez que les
Saints guérissent les maladies; mais chacun a sa spécialité; et il ne
faut pas commettre de confusion ni d'erreurs. Ils sont jaloux les uns
des autres comme des cabotins.

Pour ne pas se tromper, les vieilles bonnes femmes viennent consulter
Mathieu.

--Pour les maux d'oreilles, qué saint qu'est l'meilleur?

--Mais y a saint Osyme qu'est bon; y a aussi saint Pamphile qu'est pas
mauvais.

Ce n'est pas tout.

Comme Mathieu a du temps de reste, il boit; mais il boit en artiste, en
convaincu, si bien qu'il est gris régulièrement tous les soirs. Il est
gris, mais il le sait; il le sait si bien qu'il note, chaque jour, le
degré exact de son ivresse. C'est là sa principale occupation; la
chapelle ne vient qu'après.

Et il a inventé, écoutez bien et cramponnez-vous, il a inventé le
saoulomètre.

L'instrument n'existe pas, mais les observations de Mathieu sont aussi
précises que celles d'un mathématicien.

Vous l'entendez dire sans cesse:--«D'puis lundi, j'ai passé
quarante-cinq.»

Ou bien:--«J'étais entre cinquante-deux et cinquante-huit.»

Ou bien:--«J'en avais bien soixante-six à soixante-dix.»

Ou bien:--«Cré coquin, je m'croyais dans les cinquante, v'là que
j'm'aperçois qu'j'étais dans soixante-quinze!»

Jamais il ne se trompe.

Il affirme n'avoir pas atteint le mètre, mais comme il avoue que ses
observations cessent d'être précises quand il a passé quatre-vingt-dix,
on ne peut se fier absolument à son affirmation.

Quand Mathieu reconnaît avoir passé quatre-vingt-dix, soyez tranquille,
il était crânement gris.

Dans ces occasions-là, sa femme, Mélie, une autre merveille, se met en
des colères folles. Elle l'attend sur la porte, quand il rentre, et elle
hurle:--«Te voilà, salaud, cochon, bougre d'ivrogne!»

Alors Mathieu, qui ne rit plus, se campe en face d'elle, et, d'un ton
sévère:--«Tais-toi, Mélie, c'est pas le moment de causer. Attends à
d'main.»

Si elle continue à vociférer, il s'approche et, la voix
tremblante:--«Gueule plus; j'suis dans les quatre-vingt-dix; j'ne mesure
plus; j'vas cogner, prends garde!»

Alors, Mélie bat en retraite.

Si elle veut, le lendemain, revenir sur ce sujet, il lui rit au nez et
répond:--«Allons, allons! assez causé; c'est passé. Tant qu'j'aurai pas
atteint le mètre, y a pas de mal. Mais, si j'passe le mètre, j'te
permets de m'corriger, ma parole!»

       *       *       *       *       *

Nous avions gagné le sommet de la côte. La route s'enfonçait dans
l'admirable forêt de Roumare.

L'automne, l'automne merveilleux, mêlait son or et sa pourpre aux
dernières verdures restées vives, comme si des gouttes de soleil fondu
avaient coulé du ciel dans l'épaisseur des bois.

On traversa Duclair, puis, au lieu de continuer sur Jumièges, mon ami
tourna vers la gauche et, prenant un chemin de traverse, s'enfonça dans
le taillis.

Et bientôt, du sommet d'une grande côte, nous découvrions de nouveau la
magnifique vallée de la Seine, et le fleuve tortueux s'allongeant à nos
pieds.

Sur la droite, un tout petit bâtiment couvert d'ardoises et surmonté
d'un clocher haut comme une ombrelle s'adossait contre une jolie maison
aux persiennes vertes, toute vêtue de chèvrefeuilles et de rosiers.

Une grosse voix cria: «V'là des amis!» Et Mathieu parut sur le seuil.
C'était un homme de soixante ans, maigre, portant la barbiche et de
longues moustaches blanches.

Mon compagnon lui serra la main, me présenta, et Mathieu nous fit entrer
dans une fraîche cuisine qui lui servait aussi de salle. Il disait:

«Moi, monsieur, j'n'ai pas d'appartement distingué. J'aime bien à
n'point m'éloigner du fricot. Les casseroles, voyez-vous, ça tient
compagnie.»

Puis, se tournant vers mon ami:

«Pourquoi venez-vous un jeudi? Vous savez bien que c'est jour de
consultation d'ma patronne. J'veux pas sortir c't'après-midi.»

Et, courant à la porte, il poussa un effroyable beuglement: «Mélie-e-e!»
qui dut faire lever la tête aux matelots des navires qui descendaient ou
remontaient le fleuve, là-bas, tout au fond de la creuse vallée.

Mélie ne répondit point.

Alors Mathieu cligna de l'œil avec malice.

--«A n'est pas contente après moi, voyez-vous, parce qu'hier je me suis
trouvé dans les quatre-vingt-dix.»

Mon voisin se mit à rire:--«Dans les quatre-vingt-dix, Mathieu! Comment
avez-vous fait?»

Mathieu répondit:

--«J'vas vous dire. J'n'ai trouvé, l'an dernier, qu'vingt rasières
d'pommes d'abricot. Y n'y en a pu; mais pour faire du cidre y n'y a
qu'ça. Donc j'en fis une pièce qu'je mis hier en perce. Pour du nectar
c'est du nectar; vous m'en direz des nouvelles. J'avais ici Polyte;
j'nous mettons à boire un coup, et puis encore un coup, sans s'rassasier
(on en boirait jusqu'à d'main), si bien que, d'coup en coup, je m'sens
une fraîcheur dans l'estomac. J'dis à Polyte: «Si on buvait un verre de
fine pour se réchauffer!» Y consent. Mais c'te fine, ça vous met l'feu
dans l'corps, si bien qu'il a fallu r'venir au cidre. Mais v'là que
d'fraîcheur en chaleur et d'chaleur en fraîcheur, j'm'aperçois que
j'suis dans les quatre-vingt-dix. Polyte était pas loin du mètre.»

La porte s'ouvrit. Mélie parut, et tout de suite, avant de nous avoir
dit bonjour: «...Crés cochons, vous aviez bien l'mètre tous les deux.»

Alors Mathieu se fâcha:--«Dis pas ça, Mélie, dis pas ça; j'ai jamais été
au mètre.»

On nous fit un déjeuner exquis, devant la porte, sous deux tilleuls, à
côté de la petite chapelle de «Notre-Dame du Gros-Ventre» et en face de
l'immense paysage. Et Mathieu nous raconta, avec une raillerie mêlée de
crédulités inattendues, d'invraisemblables histoires de miracles.

Nous avions bu beaucoup de ce cidre adorable, piquant et sucré, frais et
grisant qu'il préférait à tous les liquides et nous fumions nos pipes, à
cheval sur nos chaises, quand deux bonnes femmes se présentèrent.

Elles étaient vieilles, sèches, courbées. Après avoir salué, elles
demandèrent saint Blanc. Mathieu cligna de l'œil vers nous et répondit:

--J'vas vous donner ça.

Et il disparut dans son bûcher.

Il y resta bien cinq minutes; puis il revint avec une figure consternée.
Il levait les bras:

--J'sais pas oùs qu'il est, je l'trouve pu; j'suis pourtant sûr que je
l'avais.

Alors, faisant de ses mains un porte-voix, il mugit de nouveau:
«Mélie-e-e!» Du fond de la cour sa femme répondit:

--«Qué qu'y a?

--Ousqu'il est saint Blanc! Je l'trouve pu dans l'bûcher.»

Alors, Mélie jeta cette explication:

«C'est-y pas celui qu't'as pris l'aut'e semaine pour boucher l'trou d'la
cabine à lapins?»

Mathieu tressaillit:--«Nom d'un tonnerre, ça s'peut bien!»

Alors il dit aux deux femmes:--«Suivez-moi.»

Elles suivirent. Nous en fîmes autant, malades de rires étouffés.

En effet, saint Blanc, piqué en terre comme un simple pieu, maculé de
boue et d'ordures, servait d'angle à la cabine à lapins.

Dès qu'elles l'aperçurent, les deux bonnes femmes tombèrent à genoux, se
signèrent et se mirent à murmurer des _Oremus_. Mais Mathieu se
précipita: «Attendez, vous v'là dans la crotte; j'vas vous donner une
botte de paille.»

Il alla chercher la paille et leur en fit un prie-Dieu. Puis,
considérant son saint fangeux, et, craignant sans doute un discrédit
pour son commerce, il ajouta:

--«J'vas vous l'débrouiller un brin.»

Il prit un seau d'eau, une brosse et se mit à laver vigoureusement le
bonhomme de bois, pendant que les deux vieilles priaient toujours.

Puis, quand il eut fini, il ajouta:--«Maintenant, il n'y a plus d'mal.»
Et il nous ramena boire un coup.

Comme il portait le verre à sa bouche, il s'arrêta, et, d'un air un peu
confus:--«C'est égal, quand j'ai mis saint Blanc aux lapins, j'croyais
bien qui n'f'rait pu d'argent. Y avait deux ans qu'on n'le d'mandait
plus. Mais les saints, voyez-vous, ça n'passe jamais.»

Il but et reprit:

--«Allons, buvons encore un coup. Avec des amis y n'faut pas y aller à
moins d'cinquante; et j'n'en sommes seulement pas à trente-huit.»



AU BOIS


Le maire allait se mettre à table pour déjeuner quand on le prévint que
le garde champêtre l'attendait à la mairie avec deux prisonniers.

Il s'y rendit aussitôt, et il aperçut en effet son garde champêtre, le
père Hochedur, debout et surveillant d'un air sévère un couple de
bourgeois mûrs.

L'homme, un gros père, à nez rouge et à cheveux blancs, semblait
accablé; tandis que la femme, une petite mère endimanchée très ronde,
très grasse, aux joues luisantes, regardait d'un œil de défi l'agent de
l'autorité qui les avait capturés.

Le maire demanda:

--Qu'est-ce que c'est, père Hochedur?

Le garde champêtre fit sa déposition.

Il était sorti le matin, à l'heure ordinaire, pour accomplir sa tournée
du côté des bois Champioux jusqu'à la frontière d'Argenteuil. Il n'avait
rien remarqué d'insolite dans la campagne sinon qu'il faisait beau temps
et que les blés allaient bien, quand le fils aux Bredel, qui binait sa
vigne, avait crié:

--Hé, père Hochedur, allez voir au bord du bois, au premier taillis,
vous y trouverez un couple de pigeons qu'ont bien cent trente ans à eux
deux.

Il était parti dans la direction indiquée; il était entré dans le fourré
et il avait entendu des paroles et des soupirs qui lui firent supposer
un flagrant délit de mauvaises mœurs.

Donc, avançant sur ses genoux et sur ses mains comme pour surprendre un
braconnier, il avait appréhendé le couple présent au moment où il
s'abandonnait à son instinct.

Le maire stupéfait considéra les coupables. L'homme comptait bien
soixante ans et la femme au moins cinquante-cinq.

Il se mit à les interroger, en commençant par le mâle, qui répondait
d'une voix si faible qu'on l'entendait à peine.

--Votre nom.

--Nicolas Beaurain.

--Votre profession.

--Mercier, rue des Martyrs, à Paris.

--Qu'est-ce que vous faisiez dans ce bois?

Le mercier demeura muet, la tête baissée sur son gros ventre, les mains
à plat sur ses cuisses.

Le maire reprit:

--Niez-vous ce qu'affirme l'agent de l'autorité municipale?

--Non, monsieur.

--Alors, vous avouez?

--Oui, monsieur.

--Qu'avez-vous à dire pour votre défense?

--Rien, monsieur.

--Où avez-vous rencontré votre complice?

--C'est ma femme, monsieur.

--Votre femme?

--Oui, monsieur.

--Alors... alors... vous ne vivez donc pas ensemble... à Paris?

--Pardon, monsieur, nous vivons ensemble!

--Mais... alors... vous êtes fou, tout à fait fou, mon cher monsieur, de
venir vous faire pincer ainsi, en plein champ, à dix heures du matin.

Le mercier semblait prêt à pleurer de honte. Il murmura:

--C'est elle qui a voulu ça! Je lui disais hier que c'était stupide.
Mais quand une femme a quelque chose dans la tête... vous savez... elle
ne l'a pas ailleurs.

Le maire, qui aimait l'esprit gaulois, sourit et répliqua:

--Dans votre cas, c'est le contraire qui aurait dû avoir lieu. Vous ne
seriez pas ici si elle ne l'avait eu que dans la tête.

Alors une colère saisit M. Beaurain, et se tournant vers sa femme:

--Vois-tu où tu nous as menés avec ta poésie? Hein, y sommes-nous? Et
nous irons devant les tribunaux, maintenant, à notre âge, pour attentat
aux mœurs! Et il nous faudra fermer boutique, vendre la clientèle et
changer de quartier. Y sommes-nous?

Mme Beaurain se leva, et, sans regarder son mari, elle s'expliqua
sans embarras, sans vaine pudeur, presque sans hésitation.

--Mon Dieu, monsieur le maire, je sais bien que nous sommes ridicules.
Voulez-vous me permettre de plaider ma cause comme un avocat, ou mieux
comme une pauvre femme; et j'espère que vous voudrez bien nous renvoyer
chez nous, et nous épargner la honte des poursuites.

Autrefois, quand j'étais jeune, j'ai fait la connaissance de M. Beaurain
dans ce pays-ci, un dimanche. Il était employé dans un magasin de
mercerie; moi j'étais demoiselle dans un magasin de confections. Je me
rappelle de ça comme d'hier. Je venais passer les dimanches ici, de
temps en temps, avec une amie, Rose Levêque, avec qui j'habitais rue
Pigalle. Rose avait un bon ami, et moi pas. C'est lui qui nous
conduisait ici. Un samedi, il m'annonça en riant, qu'il amènerait un
camarade le lendemain. Je compris bien ce qu'il voulait; mais je
répondis que c'était inutile. J'étais sage, monsieur.

«Le lendemain donc, nous avons trouvé au chemin de fer M. Beaurain. Il
était bien de sa personne à cette époque-là. Mais j'étais décidée à ne
pas céder, et je ne cédai pas non plus.

«Nous voici donc arrivés à Bezons. Il faisait un temps superbe, de ces
temps qui vous chatouillent le cœur. Moi, quand il fait beau, aussi bien
maintenant qu'autrefois, je deviens bête à pleurer, et quand je suis à
la campagne je perds la tête. La verdure, les oiseaux qui chantent, les
blés qui remuent au vent, les hirondelles qui vont si vite, l'odeur de
l'herbe, les coquelicots, les marguerites, tout ça me rend folle! C'est
comme le champagne quand on n'en a pas l'habitude!

«Donc il faisait un temps superbe, et doux, et clair, qui vous entrait
dans le corps par les yeux en regardant et par la bouche en respirant.
Rose et Simon s'embrassaient toutes les minutes! Ça me faisait quelque
chose de les voir. M. Beaurain et moi nous marchions derrière eux, sans
guère parler. Quand on ne se connaît pas on ne trouve rien à se dire. Il
avait l'air timide, ce garçon, et ça me plaisait de le voir embarrassé.
Nous voici arrivés dans le petit bois. Il y faisait frais comme dans un
bain, et tout le monde s'assit sur l'herbe. Rose et son ami me
plaisantaient sur ce que j'avais l'air sévère; vous comprenez bien que
je ne pouvais pas être autrement. Et puis voilà qu'ils recommencent à
s'embrasser sans plus se gêner que si nous n'étions pas là; et puis ils
se sont parlé tout bas; et puis ils se sont levés et ils sont partis
dans les feuilles sans rien dire. Jugez quelle sotte figure je faisais,
moi, en face de ce garçon que je voyais pour la première fois. Je me
sentais tellement confuse de les voir partir ainsi que ça me donna du
courage; et je me suis mise à parler. Je lui demandai ce qu'il faisait;
il était commis de mercerie, comme je vous l'ai appris tout à l'heure.
Nous causâmes donc quelques instants; ça l'enhardit, lui, et il voulut
prendre des privautés, mais je le remis à sa place, et roide, encore.
Est-ce pas vrai, monsieur Beaurain?»

M. Beaurain, qui regardait ses pieds avec confusion, ne répondit pas.

Elle reprit: «Alors il a compris que j'étais sage, ce garçon, et il
s'est mis à me faire la cour, gentiment, en honnête homme. Depuis ce
jour il est revenu tous les dimanches. Il était très amoureux de moi,
Monsieur. Et moi aussi je l'aimais beaucoup, mais là, beaucoup! c'était
un beau garçon, autrefois.

«Bref, il m'épousa en septembre et nous prîmes notre commerce rue des
Martyrs.

«Ce fut dur pendant des années, Monsieur. Les affaires n'allaient pas;
et nous ne pouvions guère nous payer des parties de campagne. Et puis,
nous en avions perdu l'habitude. On a autre chose en tête, on pense à la
caisse plus qu'aux fleurettes, dans le commerce. Nous vieillissions, peu
à peu, sans nous en apercevoir, en gens tranquilles qui ne pensent guère
à l'amour. On ne regrette rien tant qu'on ne s'aperçoit pas que ça vous
manque.

Et puis, Monsieur, les affaires ont mieux été, nous nous sommes rassurés
sur l'avenir! Alors, voyez-vous, je ne sais pas trop ce qui s'est passé
en moi, non, vraiment, je ne sais pas!

«Voilà que je me suis mise à rêver comme une petite pensionnaire. La vue
des voiturettes de fleurs qu'on traîne dans les rues me tirait les
larmes. L'odeur des violettes venait me chercher à mon fauteuil,
derrière ma caisse, et me faisait battre le cœur! Alors je me levais et
je m'en venais sur le pas de ma porte pour regarder le bleu du ciel
entre les toits. Quand on regarde le ciel dans une rue, ça a l'air d'une
rivière, d'une longue rivière qui descend sur Paris en se tortillant; et
les hirondelles passent dedans comme des poissons. C'est bête comme
tout, ces choses-là, à mon âge! Que voulez-vous, Monsieur, quand on a
travaillé toute sa vie, il vient un moment où on s'aperçoit qu'on aurait
pu faire autre chose, et, alors, on regrette, oh! oui, on regrette!
Songez donc que, pendant vingt ans, j'aurais pu aller cueillir des
baisers dans les bois, comme les autres, comme les autres femmes. Je
songeais comme c'est bon d'être couché sous les feuilles en aimant
quelqu'un! Et j'y pensais tous les jours, toutes les nuits! Je rêvais de
clairs de lune sur l'eau jusqu'à avoir envie de me noyer.

«Je n'osais pas parler de ça à M. Beaurain dans les premiers temps. Je
savais bien qu'il se moquerait de moi et qu'il me renverrait vendre mon
fil et mes aiguilles! Et puis, à vrai dire, M. Beaurain ne me disait
plus grand'chose; mais en me regardant dans ma glace, je comprenais bien
aussi que je ne disais plus rien à personne, moi!

«Donc, je me décidai et je lui proposai une partie de campagne au pays
où nous nous étions connus. Il accepta sans défiance et nous voici
arrivés, ce matin, vers les neuf heures.

«Moi je me sentis toute retournée quand je suis entrée dans les blés. Ça
ne vieillit pas, le cœur des femmes! Et, vrai, je ne voyais plus mon
mari tel qu'il est, mais bien tel qu'il était autrefois! Ça, je vous le
jure, Monsieur. Vrai de vrai, j'étais grise. Je me mis à l'embrasser; il
en fut plus étonné que si j'avais voulu l'assassiner. Il me répétait:
«Mais tu es folle. Mais tu es folle. Mais tu es folle, ce matin.
Qu'est-ce qui te prend?...» Je ne l'écoutais pas, moi, je n'écoutais que
mon cœur. Et je le fis entrer dans le bois... Et voilà!... J'ai dit la
vérité, monsieur le maire, toute la vérité.»

Le maire était un homme d'esprit. Il se leva, sourit, et dit: «Allez en
paix, Madame, et ne péchez plus... sous les feuilles.»



LE LOUP


Voici ce que nous raconta le vieux marquis d'Arville à la fin du dîner
de Saint-Hubert, chez le baron des Ravels.

On avait forcé un cerf dans le jour. Le marquis était le seul des
convives qui n'eût point pris part à cette poursuite, car il ne chassait
jamais.

Pendant toute la durée du grand repas, on n'avait guère parlé que de
massacres d'animaux. Les femmes elles-mêmes s'intéressaient aux récits
sanguinaires et souvent invraisemblables, et les orateurs mimaient les
attaques et les combats d'hommes contre les bêtes, levaient les bras,
contaient d'une voix tonnante.

M. d'Arville parlait bien, avec une certaine poésie un peu ronflante,
mais pleine d'effet. Il avait dû répéter souvent cette histoire, car il
la disait couramment, n'hésitant pas sur les mots choisis avec habileté
pour faire image.

--Messieurs, je n'ai jamais chassé, mon père non plus, mon grand-père
non plus, et, non plus, mon arrière-grand-père. Ce dernier était fils
d'un homme qui chassa plus que vous tous. Il mourut en 1764. Je vous
dirai comment.

Il se nommait Jean, était marié, père de cet enfant qui fut mon
trisaïeul, et il habitait avec son frère cadet, François d'Arville,
notre château de Lorraine, en pleine forêt.

François d'Arville était resté garçon par amour de la chasse.

Ils chassaient tous deux d'un bout à l'autre de l'année, sans repos,
sans arrêt, sans lassitude. Ils n'aimaient que cela, ne comprenaient pas
autre chose, ne parlaient que de cela, ne vivaient que pour cela.

Ils avaient au cœur cette passion terrible, inexorable. Elle les
brûlait, les ayant envahis tout entiers, ne laissant de place pour rien
autre.

Ils avaient défendu qu'on les dérangeât jamais en chasse, pour aucune
raison. Mon trisaïeul naquit pendant que son père suivait un renard, et
Jean d'Arville n'interrompit point sa course, mais il jura: «Nom d'un
nom, ce gredin-là aurait bien pu attendre après l'hallali!»

Son frère François se montrait encore plus emporté que lui. Dès le
lever, il allait voir les chiens, puis les chevaux, puis il tirait des
oiseaux autour du château jusqu'au moment de partir pour forcer quelque
grosse bête.

On les appelait dans le pays M. le Marquis et M. le Cadet, les nobles
d'alors ne faisant point, comme la noblesse d'occasion de notre temps,
qui veut établir dans les titres une hiérarchie descendante; car le fils
d'un marquis n'est pas plus comte, ni le fils d'un vicomte baron, que le
fils d'un général n'est colonel de naissance. Mais la vanité mesquine du
jour trouve profit à cet arrangement.

Je reviens à mes ancêtres.

Ils étaient, paraît-il, démesurément grands, osseux, poilus, violents et
vigoureux. Le jeune, plus haut encore que l'aîné, avait une voix
tellement forte que, suivant une légende dont il était fier, toutes les
feuilles de la forêt s'agitaient quand il criait.

Et lorsqu'ils se mettaient en selle tous deux pour partir en chasse, ce
devait être un spectacle superbe de voir ces deux géants enfourcher
leurs grands chevaux.

Or, vers le milieu de l'hiver de cette année 1764, les froids furent
excessifs et les loups devinrent féroces.

Ils attaquaient même les paysans attardés, rôdaient la nuit autour des
maisons, hurlaient du coucher du soleil à son lever et dépeuplaient les
étables.

Et bientôt une rumeur circula. On parlait d'un loup colossal, au pelage
gris, presque blanc, qui avait mangé deux enfants, dévoré le bras d'une
femme, étranglé tous les chiens de garde du pays et qui pénétrait sans
peur dans les enclos pour venir flairer sous les portes. Tous les
habitants affirmaient avoir senti son souffle qui faisait vaciller la
flamme des lumières. Et bientôt une panique courut par toute la
province. Personne n'osait plus sortir dès que tombait le soir. Les
ténèbres semblaient hantées par l'image de cette bête.

Les frères d'Arville résolurent de la trouver et de la tuer, et ils
convièrent à de grandes chasses tous les gentilshommes du pays.

Ce fut en vain. On avait beau battre les forêts, fouiller les buissons,
on ne la rencontrait jamais. On tuait des loups, mais pas celui-là. Et,
chaque nuit qui suivait la battue, l'animal, comme pour se venger,
attaquait quelque voyageur ou dévorait quelque bétail, toujours loin du
lieu où on l'avait cherché.

Une nuit enfin, il pénétra dans l'étable aux porcs du château d'Arville
et mangea les deux plus beaux élèves.

Les deux frères furent enflammés de colère, considérant cette attaque
comme une bravade du monstre, une injure directe, un défi. Ils prirent
tous leurs forts limiers habitués à poursuivre les bêtes redoutables, et
ils se mirent en chasse, le cœur soulevé de fureur.

Depuis l'aurore jusqu'à l'heure où le soleil empourpré descendit
derrière les grands arbres nus, ils battirent les fourrés sans rien
trouver.

Tous deux enfin, furieux et désolés, revenaient au pas de leurs chevaux
par une allée bordée de broussailles, et s'étonnaient de leur science
déjouée par ce loup, saisis soudain d'une sorte de crainte mystérieuse.

L'aîné disait:

--Cette bête-là n'est point ordinaire. On dirait qu'elle pense comme un
homme.

Le cadet répondit:

--On devrait peut-être faire bénir une balle par notre cousin l'évêque,
ou prier quelque prêtre de prononcer les paroles qu'il faut.

Puis ils se turent.

Jean reprit:

--Regarde le soleil s'il est rouge. Le grand loup va faire quelque
malheur cette nuit.

Il n'avait point fini de parler que son cheval se cabra: celui de
François se mit à ruer. Un large buisson couvert de feuilles mortes
s'ouvrit devant eux, et une bête colossale, toute grise, surgit, qui
détala à travers le bois.

Tous deux poussèrent une sorte de grognement de joie, et, se courbant
sur l'encolure de leurs pesants chevaux, ils les jetèrent en avant d'une
poussée de tout leur corps, les lançant d'une telle allure, les
excitant, les entraînant, les affolant de la voix, du geste et de
l'éperon, que les forts cavaliers semblaient porter les lourdes bêtes
entre leurs cuisses et les enlever comme s'ils s'envolaient.

Ils allaient ainsi, ventre à terre, crevant les fourrés, coupant les
ravins, grimpant les côtes, dévalant les gorges, et sonnant du cor à
pleins poumons pour attirer leurs gens et leurs chiens.

Et voilà que soudain, dans cette course éperdue, mon aïeul heurta du
front une branche énorme qui lui fendit le crâne; et il tomba raide sur
le sol, tandis que son cheval affolé s'emportait, disparaissait dans
l'ombre enveloppant les bois.

Le cadet d'Arville s'arrêta net, sauta par terre, saisit dans ses bras
son frère, il vit que la cervelle coulait de la plaie avec le sang.

Alors il s'assit auprès du corps, posa sur ses genoux la tête défigurée
et rouge, et il attendit en contemplant cette face immobile de l'aîné.
Peu à peu une peur l'envahissait, une peur singulière qu'il n'avait
jamais sentie encore, la peur de l'ombre, la peur de la solitude, la
peur du bois désert et la peur aussi du loup fantastique qui venait de
tuer son frère pour se venger d'eux.

Les ténèbres s'épaississaient, le froid aigu faisait craquer les arbres.
François se leva, frissonnant, incapable de rester là plus longtemps, se
sentant presque défaillir. On n'entendait plus rien, ni la voix des
chiens ni le son des cors, tout était muet par l'invisible horizon; et
ce silence morne du soir glacé avait quelque chose d'effrayant et
d'étrange.

Il saisit dans ses mains de colosse le grand corps de Jean, le dressa et
le coucha en travers sur la selle pour le reporter au château; puis il
se remit en marche doucement, l'esprit troublé comme s'il était gris,
poursuivi par des images horribles et surprenantes.

Et, brusquement, dans le sentier qu'envahissait la nuit, une grande
forme passa. C'était la bête. Une secousse d'épouvante agita le
chasseur; quelque chose de froid, comme une goutte d'eau, lui glissa le
long des reins, et il fit, ainsi qu'un moine hanté du diable, un grand
signe de croix, éperdu à ce retour brusque de l'effrayant rôdeur. Mais
ses yeux retombèrent sur le corps inerte couché devant lui, et soudain,
passant brusquement de la crainte à la colère, il frémit d'une rage
désordonnée.

Alors il piqua son cheval et s'élança derrière le loup.

Il le suivait par les taillis, les ravines et les futaies, traversant
des bois qu'il ne reconnaissait plus, l'œil fixé sur la tache blanche
qui fuyait dans la nuit descendue sur la terre.

Son cheval aussi semblait animé d'une force et d'une ardeur inconnues.
Il galopait le cou tendu, droit devant lui, heurtant aux arbres, aux
rochers, la tête et les pieds du mort jeté en travers sur la selle. Les
ronces arrachaient les cheveux; le front, battant les troncs énormes,
les éclaboussait de sang; les éperons déchiraient des lambeaux d'écorce.

Et soudain, l'animal et le cavalier sortirent de la forêt et se ruèrent
dans un vallon, comme la lune apparaissait au-dessus des monts. Ce
vallon était pierreux, fermé par des roches énormes, sans issue
possible; et le loup acculé se retourna.

François alors poussa un hurlement de joie que les échos répétèrent
comme un roulement de tonnerre, et il sauta de cheval, son coutelas à la
main.

La bête hérissée, le dos rond, l'attendait; ses yeux luisaient comme
deux étoiles. Mais, avant de livrer bataille, le fort chasseur,
empoignant son frère, l'assit sur une roche, et, soutenant avec des
pierres sa tête qui n'était plus qu'une tache de sang, il lui cria dans
les oreilles, comme s'il eût été sourd: «Regarde, Jean, regarde ça!»

Puis il se jeta sur le monstre. Il se sentait fort à culbuter une
montagne, à broyer des pierres dans ses mains. La bête le voulut mordre,
cherchant à fouiller le ventre; mais il l'avait saisie par le cou, sans
même se servir de son arme, et il l'étranglait doucement, écoutant
s'arrêter les souffles de sa gorge et les battements de son cœur. Et il
riait, jouissant éperdument, serrant de plus en plus sa formidable
étreinte, criant dans un délire de joie: «Regarde, Jean, regarde!» Toute
résistance cessa; le corps du loup devint flasque. Il était mort.

Alors François, le prenant à pleins bras, l'emporta et le vint jeter aux
pieds de l'aîné en répétant d'une voix attendrie: «Tiens, tiens, tiens,
mon petit Jean, le voilà!»

Puis il replaça sur sa selle les deux cadavres l'un sur l'autre; et il
se remit en route.

Il rentra au château, riant et pleurant, comme Gargantua à la naissance
de Pantagruel, poussant des cris de triomphe et trépignant d'allégresse
en racontant la mort de l'animal, et gémissant et s'arrachant la barbe
en disant celle de son frère.

Et souvent, plus tard, quand il reparlait de ce jour, il prononçait, les
larmes aux yeux: «Si seulement ce pauvre Jean avait pu me voir étrangler
l'autre, il serait mort content, j'en suis sûr!»

La veuve de mon aïeul inspira à son fils orphelin l'horreur de la
chasse, qui s'est transmise de père en fils jusqu'à moi.

Le marquis d'Arville se tut. Quelqu'un demanda:

--Cette histoire est une légende, n'est-ce pas?

Et le conteur répondit:

--Je vous jure qu'elle est vraie d'un bout à l'autre.

Alors une femme déclara d'une petite voix douce:

--C'est égal, c'est beau d'avoir des passions pareilles.



UN FILS


_A René Maizeroy._

Ils se promenaient, les deux vieux amis, dans le jardin tout fleuri où
le gai Printemps remuait de la vie.

L'un était Sénateur, et l'autre de l'Académie française, graves tous
deux, pleins de raisonnements très logiques mais solennels, gens de
marque et de réputation.

Ils parlotèrent d'abord de politique, échangeant des pensées, non pas
sur des Idées, mais sur des hommes: les personnalités, en cette matière,
primant toujours la Raison. Puis ils soulevèrent quelques souvenirs;
puis ils se turent, continuant à marcher côte à côte, tout amollis par
la tiédeur de l'air.

Une grande corbeille de ravenelles exhalait des souffles sucrés et
délicats; un tas de fleurs de toute race et de toute nuance jetaient
leurs odeurs dans la brise, tandis qu'un faux-ébénier, vêtu de grappes
jaunes, éparpillait au vent sa fine poussière, une fumée d'or qui
sentait le miel et qui portait, pareille aux poudres caressantes des
parfumeurs, sa semence embaumée à travers l'espace.

Le sénateur s'arrêta, huma le nuage fécondant qui flottait, considéra
l'arbre amoureux resplendissant comme un soleil et dont les germes
s'envolaient. Et il dit: «Quand on songe que ces imperceptibles atomes,
qui sentent bon, vont créer des existences à des centaines de lieues
d'ici, vont faire tressaillir les fibres et les sèves d'arbres femelles
et produire des êtres à racines, naissant d'un germe comme nous, mortels
comme nous, et qui seront remplacés par d'autres êtres de même essence,
comme nous toujours!»

Puis, planté devant l'ébénier radieux dont les parfums vivifiants se
détachaient à tous les frissons de l'air, M. le sénateur ajouta: «Ah!
mon gaillard s'il te fallait faire le compte de tes enfants, tu serais
bigrement embarrassé. En voilà un qui les exécute facilement et qui les
lâche sans remords, et qui ne s'en inquiète guère.»

L'académicien ajouta: «Nous en faisons autant, mon ami.»

Le sénateur reprit: «Oui, je ne le nie pas, nous les lâchons
quelquefois, mais nous le savons au moins, et cela constitue notre
supériorité.»

Mais l'autre secoua la tête: «Non, ce n'est pas là ce que je veux dire;
voyez-vous, mon cher, il n'est guère d'homme qui ne possède des enfants
ignorés, ces enfants dits _de père inconnu_, qu'il a faits, comme cet
arbre reproduit, presque inconsciemment.

S'il fallait établir le compte des femmes que nous avons eues, nous
serions, n'est-ce pas, aussi embarrassés que cet ébénier que vous
interpelliez le serait pour numéroter ses descendants.

De dix-huit à quarante ans enfin, en faisant entrer en ligne les
rencontres passagères, les contacts d'une heure, on peut bien admettre
que nous avons eu des... rapports intimes avec deux ou trois cents
femmes.

Eh bien, mon ami, dans ce nombre êtes-vous sûr que vous n'en ayez pas
fécondé au moins une, et que vous ne possédiez point sur le pavé, ou au
bagne, un chenapan de fils qui vole et assassine les honnêtes gens,
c'est-à-dire nous; ou bien une fille dans quelque mauvais lieu; ou
peut-être, si elle a eu la chance d'être abandonnée par sa mère,
cuisinière en quelque famille.

Songez en outre que presque toutes les femmes que nous appelons
_publiques_ possèdent un ou deux enfants dont elles ignorent le père,
enfants attrapés dans le hasard de leurs étreintes à dix ou vingt
francs. Dans tout métier on fait la part des profits et pertes. Ces
rejetons-là constituent les «pertes» de leur profession. Quels sont les
générateurs?--Vous,--moi--nous tous, les hommes dits _comme il faut_! Ce
sont les résultats de nos joyeux dîners d'amis, de nos soirs de gaîté,
de ces heures où notre chair contente nous pousse aux accouplements
d'aventure.

Les voleurs, les rôdeurs, tous les misérables, enfin, sont nos enfants.
Et cela vaut encore mieux pour nous que si nous étions les leurs, car
ils reproduisent aussi, ces gredins-là!

Tenez, j'ai, pour ma part, sur la conscience, une très vilaine histoire
que je veux vous dire. C'est pour moi un remords incessant, plus que
cela, c'est un doute continuel, une inapaisable incertitude qui,
parfois, me torture horriblement.

A l'âge de vingt-cinq ans, j'avais entrepris avec un de mes amis,
aujourd'hui conseiller d'État, un voyage en Bretagne, à pied.

Après quinze ou vingt jours de marche forcenée, après avoir visité les
Côtes-du-Nord et une partie du Finistère, nous arrivions à Douarnenez;
de là, en une étape, on gagna la sauvage pointe du Raz par la baie des
Trépassés, et on coucha dans un village quelconque dont le nom finissait
en _of_; mais, le matin venu, une fatigue étrange retint au lit mon
camarade. Je dis au lit par habitude, car notre couche se composait
simplement de deux bottes de paille.

Impossible d'être malade en ce lieu. Je le forçai donc à se lever, et
nous parvînmes à Audierne vers quatre ou cinq heures du soir.

Le lendemain, il allait un peu mieux; on repartit; mais, en route, il
fut pris de malaises intolérables, et c'est à grand'peine que nous pûmes
atteindre Pont-Labbé.

Là, au moins, nous avions une auberge. Mon ami se coucha et le médecin,
qu'on fit venir de Quimper, constata une forte fièvre, sans en
déterminer la nature.

Connaissez-vous Pont-Labbé?--Non.--Eh bien, c'est la ville la plus
bretonne de toute cette Bretagne bretonnante qui va de la pointe du Raz
au Morbihan, de cette contrée qui contient l'essence des mœurs, des
légendes, des coutumes bretonnes. Encore aujourd'hui, ce coin de pays
n'a presque pas changé. Je dis: _encore aujourd'hui_, car j'y retourne à
présent tous les ans, hélas!

Un vieux château baigne le pied de ses tours dans un grand étang triste,
triste, avec des vols d'oiseaux sauvages. Une rivière sort de là que les
caboteurs peuvent remonter jusqu'à la ville. Et dans les rues étroites
aux maisons antiques, les hommes portent le grand chapeau, la gilet
brodé et les quatre vestes superposées: la première, grande comme la
main, couvrant au plus les omoplates, et la dernière s'arrêtant juste
au-dessus du fond de culotte.

Les filles, grandes, belles, fraîches, ont la poitrine écrasée dans un
gilet de drap qui forme cuirasse, les étreint, ne laissant même pas
deviner leur gorge puissante et martyrisée; et elles sont coiffées d'une
étrange façon: sur les tempes, deux plaques brodées en couleur encadrent
le visage, serrent les cheveux qui tombent en nappe derrière la tête,
puis remontent se tasser au sommet du crâne sous un singulier bonnet,
tissu souvent d'or ou d'argent.

La servante de notre auberge avait dix-huit ans au plus, des yeux tout
bleus, d'un bleu pâle que perçaient les deux petits points noirs de la
pupille; et ses dents courtes, serrées, qu'elle montrait sans cesse en
riant, semblaient faites pour broyer du granit.

Elle ne savait pas un mot de français, ne parlant que le breton, comme
la plupart de ses compatriotes.

Or, mon ami n'allait guère mieux, et, bien qu'aucune maladie ne se
déclarât, le médecin lui défendait de partir encore, ordonnant un repos
complet. Je passais donc les journées près de lui, et sans cesse la
petite bonne entrait, apportant soit mon dîner, soit de la tisane.

Je la lutinais un peu, ce qui semblait l'amuser, mais nous ne causions
pas, naturellement, puisque nous ne nous comprenions point.

Or, une nuit, comme j'étais resté fort tard auprès du malade, je
croisai, en regagnant ma chambre, la fillette qui rentrait dans la
sienne. C'était juste en face de ma porte ouverte; alors, brusquement,
sans réfléchir à ce que je faisais, plutôt par plaisanterie
qu'autrement, je la saisis à pleine taille, et, avant qu'elle fût
revenue de sa stupeur, je l'avais jetée et enfermée chez moi. Elle me
regardait, effarée, affolée, épouvantée, n'osant pas crier de peur d'un
scandale, d'être chassée sans doute par ses maîtres d'abord, et
peut-être par son père ensuite.

J'avais fait cela en riant; mais, dès qu'elle fut chez moi, le désir de
la posséder m'envahit. Ce fut une lutte longue et silencieuse, une lutte
corps à corps, à la façon des athlètes, avec les bras tendus, crispés,
tordus, la respiration essoufflée, la peau mouillée de sueur. Oh! elle
se débattit vaillamment; et parfois nous heurtions un meuble, une
cloison, une chaise; alors, toujours enlacés, nous restions immobiles
plusieurs secondes dans la crainte que le bruit n'eût éveillé quelqu'un;
puis nous recommencions notre acharnée bataille, moi l'attaquant, elle
résistant.

Épuisée enfin, elle tomba; et je la pris brutalement, par terre, sur le
pavé.

Sitôt relevée, elle courut à la porte, tira les verrous et s'enfuit.

Je la rencontrai à peine les jours suivants. Elle ne me laissait point
l'approcher. Puis, comme mon camarade était guéri et que nous devions
reprendre notre voyage, je la vis entrer, la veille de mon départ, à
minuit, nu-pieds, en chemise, dans ma chambre où je venais de me
retirer.

Elle se jeta dans mes bras, m'étreignit passionnément, puis, jusqu'au
jour, m'embrassa, me caressa, pleurant, sanglotant, me donnant enfin
toutes les assurances de tendresse et de désespoir qu'une femme peut
nous donner quand elle ne sait pas notre langue.

Huit jours après, j'avais oublié cette aventure, commune et fréquente
quand on voyage, les servantes d'auberge étant généralement destinées à
distraire ainsi les voyageurs.

Et je fus trente ans sans y songer et sans revenir à Pont-Labbé.

Or, en 1876, j'y retournai par hasard au cours d'une excursion en
Bretagne, entreprise pour documenter un livre et pour bien me pénétrer
des paysages.

Rien ne me sembla changé. Le château mouillait toujours ses murs
grisâtres dans l'étang, à l'entrée de la petite ville; et l'auberge
était la même quoique réparée, remise à neuf, avec un air plus moderne.
En entrant, je fus reçu par deux jeunes Bretonnes de dix-huit ans,
fraîches et gentilles, encuirassées dans leur étroit gilet de drap,
casquées d'argent avec les grandes plaques brodées sur les oreilles.

Il était environ six heures du soir. Je me mis à table pour dîner et,
comme le patron s'empressait lui-même à me servir, la fatalité sans
doute me fit dire: «Avez-vous connu les anciens maîtres de cette maison?
J'ai passé ici une dizaine de jours il y a trente ans maintenant. Je
vous parle de loin.»

Il répondit: «C'étaient mes parents, monsieur».

Alors je lui racontai en quelle occasion je m'étais arrêté, comment
j'avais été retenu par l'indisposition d'un camarade. Il ne me laissa
pas achever.

«--Oh! je me rappelle parfaitement. J'avais alors quinze ou seize ans.
Vous couchiez dans la chambre du fond et votre ami dans celle dont j'ai
fait la mienne, sur la rue.»

C'est alors seulement que le souvenir très vif de la petite bonne me
revint. Je demandai: «--Vous rappelez-vous une gentille petite servante
qu'avait alors votre père, et qui possédait, si ma mémoire ne me trompe,
de jolis yeux bleus et des dents fraîches?»

Il reprit: «--Oui, monsieur; elle est morte en couches quelque temps
après.»

Et, tendant la main vers la cour où un homme maigre et boîteux remuait
du fumier, il ajouta: «--Voilà son fils.»

Je me mis à rire. «--Il n'est pas beau et ne ressemble guère à sa mère.
Il tient du père sans doute.»

L'aubergiste reprit: «--Ça se peut bien; mais on n'a jamais su à qui
c'était. Elle est morte sans le dire et personne ici ne lui connaissait
de galant. Ç'a été un fameux étonnement quand on a appris qu'elle était
enceinte. Personne ne voulait le croire.»

J'eus une sorte de frisson désagréable, un de ces effleurements pénibles
qui nous touchent le cœur, comme l'approche d'un lourd chagrin. Et je
regardai l'homme dans la cour. Il venait maintenant de puiser de l'eau
pour les chevaux et portait ses deux seaux en boitant, avec un effort
douloureux de la jambe plus courte. Il était déguenillé, hideusement
sale, avec de longs cheveux jaunes tellement mêlés qu'ils lui tombaient
comme des cordes sur les joues.

L'aubergiste ajouta: «--Il ne vaut pas grand'chose, ç'a été gardé par
charité dans la maison. Peut-être qu'il aurait mieux tourné si on
l'avait élevé comme tout le monde. Mais que voulez-vous, monsieur? Pas
de père, pas de mère, pas d'argent! Mes parents ont eu pitié de
l'enfant, mais ce n'était pas à eux, vous comprenez.»

Je ne dis rien.

Et je couchai dans mon ancienne chambre; et toute la nuit je pensai à
cet affreux valet d'écurie en me répétant: «--Si c'était mon fils,
pourtant? Aurais-je donc pu tuer cette fille et procréer cet
être?»--C'était possible, enfin!

Je résolus de parler à cet homme et de connaître exactement la date de
sa naissance. Une différence de deux mois devait m'arracher mes doutes.

Je le fis venir le lendemain. Mais il ne parlait pas le français non
plus, il avait l'air de ne rien comprendre d'ailleurs, ignorant
absolument son âge qu'une des bonnes lui demanda de ma part. Et il se
tenait d'un air idiot devant moi, roulant son chapeau dans ses pattes
noueuses et dégoûtantes, riant stupidement, avec quelque chose du rire
ancien de la mère dans le coin des lèvres et dans le coin des yeux.

Mais le patron survenant alla chercher l'acte de naissance du misérable.
Il était entré dans la vie huit mois et vingt-six jours après mon
passage à Pont-Labbé, car je me rappelais parfaitement être arrivé à
Lorient le 15 août. L'acte portait la mention: «Père inconnu». La mère
s'était appelée Jeanne Kerradec.

Alors mon cœur se mit à battre à coups pressés. Je ne pouvais plus
parler tant je me sentais suffoqué; et je regardais cette brute dont les
grands cheveux jaunes semblaient un fumier plus sordide que celui des
bêtes; et le gueux, gêné par mon regard, cessait de rire, détournait la
tête, cherchait à s'en aller.

Tout le jour j'errai le long de la petite rivière, en réfléchissant
douloureusement. Mais à quoi bon réfléchir? Rien ne pouvait me fixer.
Pendant des heures et des heures je pesais toutes les raisons bonnes ou
mauvaises pour ou contre mes chances de paternité, m'énervant en des
suppositions inextricables, pour revenir sans cesse à la même horrible
incertitude, puis à la conviction plus atroce encore que cet homme était
mon fils.

Je ne pus dîner et je me retirai dans ma chambre. Je fus longtemps sans
parvenir à dormir; puis le sommeil vint, un sommeil hanté de visions
insupportables. Je voyais ce goujat qui me riait au nez, m'appelait
«papa»; puis il se changeait en chien et me mordait les mollets, et,
j'avais beau me sauver, il me suivait toujours, et au lieu d'aboyer il
parlait, m'injuriait; puis il comparaissait devant mes collègues de
l'Académie réunis pour décider si j'étais bien son père; et l'un d'eux
s'écriait: «C'est indubitable! Regardez donc comme il lui ressemble.» Et
en effet je m'apercevais que ce monstre me ressemblait. Et je me
réveillai avec cette idée plantée dans le crâne et avec le désir fou de
revoir l'homme pour décider si, oui ou non, nous avions des traits
communs.

Je le joignis comme il allait à la messe (c'était un dimanche) et je lui
donnai cent sous en le dévisageant anxieusement. Il se remit à rire
d'une ignoble façon, prit l'argent, puis, gêné de nouveau par mon œil,
il s'enfuit après avoir bredouillé un mot à peu près inarticulé, qui
voulait dire «merci», sans doute.

La journée se passa pour moi dans les mêmes angoisses que la veille.
Vers le soir je fis venir l'hôtelier, et avec beaucoup de précautions,
d'habiletés, de finesses, je lui dis que je m'intéressais à ce pauvre
être si abandonné de tous et privé de tout, et que je voulais faire
quelque chose pour lui.

Mais l'homme répliqua: «Oh! n'y songez pas, monsieur, il ne vaut rien,
vous n'en aurez que du désagrément. Moi, je l'emploie à vider l'écurie,
et c'est tout ce qu'il peut faire. Pour ça je le nourris et il couche
avec les chevaux. Il ne lui en faut pas plus. Si vous avez une vieille
culotte, donnez-la lui, mais elle sera en pièces dans huit jours.»

Je n'insistai pas, me réservant d'aviser.

Le gueux rentra le soir horriblement ivre, faillit mettre le feu à la
maison, assomma un cheval à coups de pioche, et, en fin de compte,
s'endormit dans la boue sous la pluie, grâce à mes largesses.

On me pria le lendemain de ne plus lui donner d'argent. L'eau-de vie le
rendait furieux, et, dès qu'il avait deux sous en poche, il les buvait.
L'aubergiste ajouta: «Lui donner de l'argent c'est vouloir sa mort.» Cet
homme n'en avait jamais eu, absolument jamais, sauf quelques centimes
jetés par les voyageurs, et il ne connaissait pas d'autre destination à
ce métal que le cabaret.

Alors je passai des heures dans ma chambre, avec un livre ouvert que je
semblais lire, mais ne faisant autre chose que de regarder cette brute,
mon fils! mon fils! en tâchant de découvrir s'il avait quelque chose de
moi. A force de chercher je crus reconnaître des lignes semblables dans
le front et à la naissance du nez, et je fus bientôt convaincu d'une
ressemblance que dissimulaient l'habillement différent et la crinière
hideuse de l'homme.

Mais je ne pouvais demeurer plus longtemps sans devenir suspect, et je
partis, le cœur broyé, après avoir laissé à l'aubergiste quelque argent
pour adoucir l'existence de son valet.

Or, depuis six ans, je vis avec cette pensée, cette horrible
incertitude, ce doute abominable. Et, chaque année, une force invincible
me ramène à Pont-Labbé. Chaque année je me condamne à ce supplice de
voir cette brute patauger dans son fumier, de m'imaginer qu'il me
ressemble, de chercher, toujours en vain, à lui être secourable. Et
chaque année je reviens ici, plus indécis, plus torturé, plus anxieux.

J'ai essayé de le faire instruire. Il est idiot, sans ressource.

J'ai essayé de lui rendre la vie moins pénible. Il est irrémédiablement
ivrogne et emploie à boire tout l'argent qu'on lui donne; et il sait
fort bien vendre ses habits neufs pour se procurer de l'eau-de-vie.

J'ai essayé d'apitoyer sur lui son patron pour qu'il le ménageât, en
offrant toujours de l'argent. L'aubergiste, étonné à la fin, m'a répondu
fort sagement: «Tout ce que vous ferez pour lui, monsieur, ne servira
qu'à le perdre. Il faut le tenir comme un prisonnier. Sitôt qu'il a du
temps ou du bien-être, il devient malfaisant. Si vous voulez faire du
bien, ça ne manque pas, allez, les enfants abandonnés, mais
choisissez-en un qui réponde à votre peine.»

Que dire à cela?

Et si je laissais percer un soupçon des doutes qui me torturent, ce
crétin, certes, deviendrait malin pour m'exploiter, me compromettre, me
perdre. Il me crierait «papa» comme dans mon rêve.

Et je me dis que j'ai tué la mère et perdu cet être atrophié, larve
d'écurie, éclose et poussée dans le fumier, cet homme qui, élevé comme
d'autres, aurait été pareil aux autres.

Et vous ne vous figurez pas la sensation étrange, confuse et intolérable
que j'éprouve en face de lui, en songeant que cela est sorti de moi,
qu'il tient à moi par ce lien intime qui lie le fils au père, que grâce
aux terribles lois de l'hérédité, il est moi par mille choses, par son
sang et par sa chair, et qu'il a jusqu'aux mêmes germes de maladies, aux
mêmes ferments de passions.

Et j'ai sans cesse un inapaisable et douloureux besoin de le voir; et sa
vue me fait horriblement souffrir; et de ma fenêtre, là-bas, je le
regarde pendant des heures remuer et charrier les ordures des bêtes, en
me répétant: «C'est mon fils.»

Et je sens, parfois, d'intolérables envies de l'embrasser. Je n'ai même
jamais touché sa main sordide.

L'académicien se tut. Et son compagnon, l'homme politique, murmura:
«Oui, vraiment, nous devrions bien nous occuper un peu plus des enfants
qui n'ont pas de père.»

       *       *       *       *       *

Et un souffle de vent traversant, le grand arbre jaune secoua ses
grappes, enveloppa d'une nuée odorante et fine les deux vieillards qui
la respirèrent à longs traits.

Et le sénateur ajouta: «C'est bon vraiment d'avoir vingt-cinq ans, et
même de faire des enfants comme ça.»



CORRESPONDANCE

Mme DE X... A Mme DE Z...


_Étretat, vendredi._

Ma chère tante,

Je viens vers vous tout doucement. Je serai aux Fresnes le 2 septembre,
veille de l'ouverture de la chasse que je tiens à ne pas manquer, pour
taquiner ces messieurs. Vous êtes trop bonne, ma tante, et vous leur
permettez ce jour-là, quand vous êtes seule avec eux, de dîner sans
habit et sans s'être rasés en rentrant, sous prétexte de fatigue.

Aussi sont-ils enchantés quand je ne suis pas là. Mais j'y serai, et je
passerai la revue, comme un général, à l'heure du dîner; et si j'en
trouve un seul un peu négligé, rien qu'un peu, je l'enverrai à la
cuisine, avec les bonnes.

Les hommes d'aujourd'hui ont si peu d'égards et de savoir-vivre qu'il
faut se montrer toujours sévère. C'est vraiment le règne de la
goujaterie. Quand ils se querellent entre eux, ils se provoquent avec
des injures de portefaix, et, devant nous, ils se tiennent beaucoup
moins bien que nos domestiques. C'est aux bains de mer qu'il faut voir
cela. Ils s'y trouvent en bataillons serrés et on peut les juger en
masse. Oh! les êtres grossiers qu'ils sont!

Figurez-vous qu'en chemin de fer, un d'eux, un monsieur qui semblait
bien, au premier abord, grâce à son tailleur, a retiré délicatement ses
bottes pour les remplacer par des savates. Un autre, un vieux qui doit
être un riche parvenu (ce sont les plus mal élevés), assis en face de
moi, a posé délicatement ses deux pieds sur la banquette, à mon côté.
C'est admis.

Dans les villes d'eaux, c'est un déchaînement de grossièreté. Je dois
ajouter une chose: ma révolte tient peut-être à ce que je ne suis point
habituée à fréquenter communément les gens qu'on coudoie ici, car leur
genre me choquerait moins si je l'observais plus souvent.

Dans le bureau de l'hôtel, je fus presque renversée par un jeune homme
qui prenait sa clef par-dessus ma tête. Un autre me heurta si fort, sans
dire «pardon», ni se découvrir, en sortant d'un bal au Casino, que j'en
eus mal dans la poitrine. Voilà comme ils sont tous. Regardons-les
aborder les femmes sur la terrasse, c'est à peine s'ils saluent, ils
portent simplement la main à leur couvre-chef. Du reste, comme ils sont
tous chauves, cela vaut mieux.

Mais il est une chose qui m'exaspère et me choque par-dessus tout, c'est
la liberté qu'ils prennent de parler en public, sans aucune espèce de
précaution, des aventures les plus révoltantes. Quand deux hommes sont
ensemble, ils se racontent, avec les mots les plus crus et les
réflexions les plus abominables, des histoires vraiment horribles, sans
s'inquiéter le moins du monde si quelque oreille de femme est à portée
de leur voix. Hier, sur la plage, je fus contrainte de changer de place
pour ne pas être plus longtemps la confidente involontaire d'une
anecdote graveleuse, dite en termes si violents que je me sentais
humiliée autant qu'indignée d'avoir pu entendre cela. Le plus
élémentaire savoir-vivre ne devrait-il pas leur apprendre à parler bas
de ces choses de notre voisinage?

Étretat est, en outre, le pays des cancans et, partant, la patrie des
commères. De cinq à sept heures on les voit errer en quête de médisances
qu'elles transportent de groupe en groupe. Comme vous me le disiez, ma
chère tante, le _potin_ est un signe de race des petites gens et des
petits esprits. Il est aussi la consolation des femmes qui ne sont plus
aimées ni courtisées. Il me suffit de regarder celles qu'on désigne
comme les plus cancanières pour être persuadée que vous ne vous trompez
pas.

L'autre jour j'assistai à une soirée musicale au Casino, donnée par une
remarquable artiste, Mme Masson, qui chante vraiment à ravir. J'eus
l'occasion d'applaudir encore l'admirable Coquelin, ainsi que deux
charmants pensionnaires du Vaudeville, M... et Meillet. Je pus, en cette
circonstance, voir tous les baigneurs réunis cette année sur cette
plage. Il n'en est pas beaucoup de marque.

Le lendemain, j'allai déjeuner à Yport. J'aperçus un homme barbu qui
sortait d'une grande maison en forme de citadelle. C'était le peintre
Jean-Paul Laurens. Il ne lui suffit pas, paraît-il d'emmurer ses
personnages, il tient à s'emmurer lui-même.

Puis je me trouvai assise sur le galet à côté d'un homme encore jeune,
d'aspect doux et fin, d'allure calme, qui lisait des vers. Mais il les
lisait avec une telle attention, une telle passion, dirai-je, qu'il ne
leva pas une seule fois les yeux sur moi. Je fus un peu choquée; et je
demandai au maître baigneur, sans paraître y prendre garde, le nom de ce
monsieur. En moi je riais un peu de ce liseur de rimes; il me semblait
attardé, pour un homme. C'est là, pensai-je, un naïf. Eh bien, ma tante,
à présent, je raffole de mon inconnu. Figure-toi qu'il s'appelle Sully
Prudhomme. Je retournai m'asseoir auprès de lui pour le considérer tout
à mon aise. Sa figure a surtout un grand caractère de tranquillité et de
finesse. Quelqu'un étant venu le trouver, j'entendis sa voix qui est
douce, presque timide. Celui-là, certes, ne doit pas crier de
grossièretés en public, ni heurter des femmes sans s'excuser. Il doit
être un délicat, mais un délicat presque maladif, un vibrant. Je
tâcherai, cet hiver, qu'il me soit présenté.

Je ne sais plus rien, ma chère tante, et je vous quitte en hâte, l'heure
de la poste me pressant. Je baise vos mains et vos joues.

Votre nièce dévouée,

BERTHE DE X...

_P.-S._--Je dois cependant ajouter, pour la justification de la
politesse française, que nos compatriotes sont en voyage des modèles de
savoir-vivre en comparaison des abominables Anglais qui semblent avoir
été élevés par des valets d'écurie, tant ils prennent soin de ne se
gêner en rien et de toujours gêner leurs voisins.

       *       *       *       *       *

MADAME DE Z... A MADAME DE X...

_Les Fresnes, samedi._

Ma chère petite, tu me dis beaucoup de choses pleines de raison, ce qui
n'empêche que tu as tort. Je fus, comme toi, très indignée autrefois de
l'impolitesse des hommes que j'estimais me manquer sans cesse; mais en
vieillissant et en songeant à tout, et en observant sans y mêler du
mien, je me suis aperçue de ceci: que si les hommes ne sont pas toujours
polis, les femmes, par contre, sont toujours d'une inqualifiable
grossièreté.

Nous nous croyons tout permis, ma chérie, et estimons en même temps que
tout nous est dû, et nous commettons à cœur joie des actes dépourvus de
ce savoir-vivre élémentaire dont tu parles avec passion.

Je trouve maintenant, au contraire, que les hommes ont pour nous
beaucoup d'égards, relativement à nos allures envers eux. Du reste,
mignonne, les hommes doivent être, et sont, ce que nous les faisons.
Dans une société où les femmes seraient toutes de vraies grandes dames,
tous les hommes deviendraient des gentilshommes.

Voyons, observe et réfléchis.

Vois deux femmes qui se rencontrent dans la rue; quelle attitude! quels
regards de dénigrement, quels mépris dans le coup d'œil! Quel coup de
tête de haut en bas pour toiser et condamner! Et si le trottoir est
étroit, crois-tu que l'une cédera le pas, demandera pardon? Jamais!
Quand deux hommes se heurtent en une ruelle insuffisante, tous deux
saluent et s'effacent en même temps; tandis que, nous autres, nous nous
précipitons ventre à ventre, nez à nez, en nous dévisageant avec
insolence.

Vois deux femmes se connaissant qui se rencontrent dans un escalier
devant la porte d'une amie que l'une vient de voir et que l'autre va
visiter. Elles se mettent à causer en obstruant toute la largeur du
passage. Si quelqu'un monte derrière elles, homme ou femme, crois-tu
qu'elles se dérangeront d'un demi-pied? Jamais! jamais!

J'attendis, l'hiver dernier, vingt-deux minutes, montre en main, à la
porte d'un salon. Et derrière moi deux messieurs attendaient aussi sans
paraître prêts à devenir enragés, comme moi. C'est qu'ils étaient
habitués depuis longtemps à nos inconscientes insolences.

L'autre jour, avant de quitter Paris, j'allai dîner, avec ton mari
justement, dans un restaurant des Champs-Élysées pour prendre le frais.
Toutes les tables étaient occupées. Le garçon nous pria d'attendre.

J'aperçus alors une vieille dame de noble tournure qui venait de payer
sa carte et qui semblait prête à partir. Elle me vit, me toisa et ne
bougea point. Pendant plus d'un quart d'heure elle resta là, immobile,
mettant ses gants, parcourant du regard toutes les tables, considérant
avec quiétude ceux qui attendaient comme moi. Or, deux jeunes gens qui
achevaient leur repas m'ayant vue à leur tour, appelèrent en hâte le
garçon pour régler leur note et m'offrirent leur place tout de suite,
s'obstinant même à attendre debout leur monnaie. Et songe, ma belle, que
je ne suis plus jolie, comme toi, mais vieille et blanche.

C'est à nous, vois-tu, qu'il faudrait enseigner la politesse; et la
besogne serait si rude qu'Hercule n'y suffirait pas.

Tu me parles d'Étretat et des gens qui _potinent_ sur cette gentille
plage. C'est un pays fini, perdu pour moi, mais dans lequel je me suis
autrefois bien amusée.

Nous étions là quelques-uns seulement, des gens du monde, du vrai monde,
et des artistes, fraternisant. On ne cancanait pas, alors.

Or, comme nous n'avions point l'insipide Casino où l'on pose, où l'on
chuchote, où l'on danse bêtement, où l'on s'ennuie à profusion, nous
cherchions de quelle manière passer gaiement nos soirées. Or, devine ce
qu'imagina l'un de nos maris? Ce fut d'aller danser, chaque nuit, dans
l'une des fermes des environs.

On partait en bande avec un orgue de Barbarie dont jouait d'ordinaire le
peintre Le Poittevin, coiffé d'un bonnet de coton. Deux hommes portaient
des lanternes. Nous suivions en procession, riant et bavardant comme des
folles.

On réveillait le fermier, les servantes, les valets. On se faisait même
faire de la soupe à l'oignon, (horreur!) et l'on dansait sous les
pommiers, au son de la boîte à musique. Les coqs réveillés chantaient
dans la profondeur des bâtiments; les chevaux s'agitaient dans la
litière des écuries. Le vent frais de la campagne nous caressait les
joues, plein d'odeurs d'herbes et de moissons coupées.

Que c'est loin! que c'est loin! voilà trente ans de cela!

Je ne veux pas, ma chérie, que tu viennes pour l'ouverture de la chasse.
Pourquoi gâter la joie de nos amis, en leur imposant des toilettes
mondaines en ce jour de plaisir campagnard et violent? C'est ainsi qu'on
gâte les hommes, petite.

Je t'embrasse.

Ta vieille tante,

GENEVIÈVE DE Z...



LUI?


_A Pierre Decourcelle._

Mon cher ami, tu n'y comprends rien? et je le conçois. Tu me crois
devenu fou? Je le suis peut-être un peu, mais non pas pour les raisons
que tu supposes.

Oui. Je me marie. Voilà.

Et pourtant mes idées et mes convictions n'ont pas changé. Je considère
l'accouplement légal comme une bêtise. Je suis certain que huit maris
sur dix sont cocus. Et ils ne méritent pas moins pour avoir eu
l'imbécillité d'enchaîner leur vie, de renoncer à l'amour libre, la
seule chose gaie et bonne au monde, de couper l'aile à la fantaisie qui
nous pousse sans cesse à toutes les femmes, etc., etc. Plus que jamais
je me sens incapable d'aimer une femme parce que j'aimerai toujours trop
toutes les autres. Je voudrais avoir mille bras, mille lèvres et
mille... tempéraments pour pouvoir étreindre en même temps une armée de
ces êtres charmants et sans importance.

Et cependant je me marie.

J'ajoute que je ne connais guère ma femme de demain. Je l'ai vue
seulement quatre ou cinq fois. Je sais qu'elle ne me déplaît point; cela
me suffit pour ce que j'en veux faire. Elle est petite, blonde et
grasse. Après-demain, je désirerai ardemment une femme grande, brune et
mince.

Elle n'est pas riche. Elle appartient à une famille moyenne. C'est une
jeune fille comme on en trouve à la grosse, bonnes à marier, sans
qualités et sans défauts apparents, dans la bourgeoisie ordinaire. On
dit d'elle: «Mlle Lajolle est bien gentille.» On dira demain: «Elle
est fort gentille, Mme Raymon». Elle appartient enfin à la légion des
jeunes filles honnêtes «dont on est heureux de faire sa femme» jusqu'au
jour où on découvre qu'on préfère justement toutes les autres femmes à
celle qu'on a choisie.

Alors pourquoi me marier, diras-tu?

J'ose à peine t'avouer l'étrange et invraisemblable raison qui me
pousse à cet acte insensé.

Je me marie pour n'être pas seul!

Je ne sais comment dire cela, comment me faire comprendre. Tu as pitié
de moi, et tu me mépriseras, tant mon état d'esprit est misérable.

Je ne veux plus être seul, la nuit. Je veux sentir un être près de moi,
contre moi, un être qui peut parler, dire quelque chose, n'importe quoi.

Je veux pouvoir briser son sommeil; lui poser une question quelconque
brusquement, une question stupide pour entendre une voix, pour sentir
habitée ma demeure, pour sentir une âme en éveil, un raisonnement en
travail, pour voir, allumant brusquement ma bougie, une figure humaine à
mon côté... parce que... (je n'ose pas avouer cette honte)... parce que
j'ai peur, tout seul.

Oh! tu ne me comprends pas encore.

Je n'ai pas peur d'un danger. Un homme entrerait, je le tuerais sans
frissonner. Je n'ai pas peur des morts; je crois à l'anéantissement
définitif de chaque être qui disparaît!

Alors!... oui. Alors!... Eh bien! j'ai peur de moi! j'ai peur de la
peur; peur des spasmes de mon esprit qui s'affole, peur de cette
horrible sensation de la terreur incompréhensible.

Ris si tu veux. Cela est affreux, inguérissable. J'ai peur des murs,
des meubles, des objets familiers qui s'animent, pour moi, d'une sorte
de vie animale. J'ai peur surtout du trouble horrible de ma pensée, de
ma raison qui m'échappe brouillée, dispersée par une mystérieuse et
invisible angoisse.

Je sens d'abord une vague inquiétude qui me passe dans l'âme et me fait
courir un frisson sur la peau. Je regarde autour de moi. Rien! Et je
voudrais quelque chose! Quoi? Quelque chose de compréhensible. Puisque
j'ai peur uniquement parce que je ne comprends pas ma peur.

Je parle! j'ai peur de ma voix. Je marche! j'ai peur de l'inconnu de
derrière la porte, de derrière le rideau, de dans l'armoire, de sous le
lit. Et pourtant je sais qu'il n'y a rien nulle part.

Je me retourne brusquement parce que j'ai peur de ce qui est derrière
moi, bien qu'il n'y ait rien et que je le sache.

Je m'agite, je sens mon effarement grandir; et je m'enferme dans ma
chambre; et je m'enfonce dans mon lit, et je me cache sous mes draps; et
blotti, roulé comme une boule, je ferme les yeux désespérément, et je
demeure ainsi pendant un temps infini avec cette pensée que ma bougie
demeure allumée sur ma table de nuit et qu'il faudrait pourtant
l'éteindre. Et je n'ose pas.

N'est-ce pas affreux d'être ainsi!

Autrefois je n'éprouvais rien de cela. Je rentrais tranquillement.
J'allais et je venais en mon logis sans que rien troublât la sérénité de
mon âme. Si l'on m'avait dit quelle maladie de peur invraisemblable,
stupide et terrible, devait me saisir un jour, j'aurais bien ri;
j'ouvrais les portes dans l'ombre avec assurance; je me couchais
lentement, sans pousser les verrous, et je ne me relevais jamais au
milieu des nuits pour m'assurer que toutes les issues de ma chambre
étaient fortement closes.

Cela a commencé l'an dernier d'une singulière façon.

C'était en automne, par un soir humide. Quand ma bonne fut partie, après
mon dîner, je me demandai ce que j'allais faire. Je marchai quelque
temps à travers ma chambre. Je me sentais las, accablé sans raison,
incapable de travailler, sans force même pour lire. Une pluie fine
mouillait les vitres; j'étais triste, tout pénétré par une de ces
tristesses sans causes qui vous donnent envie de pleurer, qui vous font
désirer de parler à n'importe qui pour secouer la lourdeur de notre
pensée.

Je me sentais seul. Mon logis me paraissait vide comme il n'avait jamais
été. Une solitude infinie et navrante m'entourait. Que faire? Je
m'assis. Alors une impatience nerveuse me courut dans les jambes. Je me
relevai, et je me remis à marcher. J'avais peut-être aussi un peu de
fièvre, car mes mains, que je tenais rejointes derrière mon dos, comme
on fait souvent quand on se promène avec lenteur, se brûlaient l'une à
l'autre, et je le remarquai. Puis soudain un frisson de froid me courut
dans le dos. Je pensai que l'humidité du dehors entrait chez moi, et
l'idée de faire du feu me vint. J'en allumai; c'était la première fois
de l'année. Et je m'assis de nouveau en regardant la flamme. Mais
bientôt l'impossibilité de rester en place me fit encore me relever, et
je sentis qu'il fallait m'en aller, me secouer, trouver un ami.

Je sortis. J'allai chez trois camarades que je ne rencontrai pas; puis,
je gagnai le boulevard, décidé à découvrir une personne de connaissance.

Il faisait triste partout. Les trottoirs trempés luisaient. Une tiédeur
d'eau, une de ces tiédeurs qui vous glacent par frissons brusques, une
tiédeur pesante de pluie impalpable accablait la rue, semblait lasser et
obscurcir la flamme du gaz.

J'allais d'un pas mou, me répétant: «Je ne trouverai personne avec qui
causer.»

J'inspectai plusieurs fois les cafés, depuis la Madeleine jusqu'au
faubourg Poissonnière. Des gens tristes, assis devant des tables,
semblaient n'avoir pas même la force de finir leurs consommations.

J'errai longtemps ainsi, et vers minuit, je me mis en route pour rentrer
chez moi. J'étais fort calme, mais fort las. Mon concierge, qui se
couche avant onze heures, m'ouvrit tout de suite, contrairement à son
habitude; et je pensai: «Tiens, un autre locataire vient sans doute de
remonter.»

Quand je sors de chez moi, je donne toujours à ma porte deux tours de
clef. Je la trouvai simplement tirée, et cela me frappa. Je supposai
qu'on m'avait monté des lettres dans la soirée.

J'entrai. Mon feu brûlait encore et éclairait même un peu l'appartement.
Je pris une bougie pour aller l'allumer au foyer, lorsqu'en jetant les
yeux devant moi, j'aperçus quelqu'un assis dans mon fauteuil, et qui se
chauffait les pieds en me tournant le dos.

Je n'eus pas peur, oh! non, pas le moins du monde. Une supposition très
vraisemblable me traversa l'esprit; celle qu'un de mes amis était venu
pour me voir. La concierge, prévenue par moi à ma sortie, avait dit que
j'allais rentrer, avait prêté sa clef. Et toutes les circonstances de
mon retour, en une seconde, me revinrent à la pensée: le cordon tiré
tout de suite, ma porte seulement poussée.

Mon ami, dont je ne voyais que les cheveux, s'était endormi devant mon
feu en m'attendant, et je m'avançai pour le réveiller. Je le voyais
parfaitement, un de ses bras pendant à droite; ses pieds étaient croisés
l'un sur l'autre; sa tête, penchée un peu sur le côté gauche du
fauteuil, indiquait bien le sommeil. Je me demandais: Qui est-ce? On y
voyait peu d'ailleurs dans la pièce. J'avançai la main pour lui toucher
l'épaule!...

Je rencontrai le bois du siège! Il n'y avait plus personne. Le fauteuil
était vide!

Quel sursaut, miséricorde!

Je reculai d'abord comme si un danger terrible eût apparu devant moi.

Puis je me retournai, sentant quelqu'un derrière mon dos; puis,
aussitôt, un impérieux besoin de revoir le fauteuil me fit pivoter
encore une fois. Et je demeurai debout, haletant d'épouvante, tellement
éperdu que je n'avais plus une pensée, prêt à tomber.

Mais je suis un homme de sang-froid, et tout de suite la raison me
revint. Je songeai: «Je viens d'avoir une hallucination, voilà tout.» Et
je réfléchis immédiatement sur ce phénomène. La pensée va vite dans ces
moments-là.

J'avais eu une hallucination--c'était là un fait incontestable. Or, mon
esprit était demeuré tout le temps lucide, fonctionnant régulièrement et
logiquement. Il n'y avait donc aucun trouble du côté du cerveau. Les
yeux seuls s'étaient trompés, avaient trompé ma pensée. Les yeux
avaient eu une vision, une de ces visions qui font croire aux miracles
les gens naïfs. C'était là un accident nerveux de l'appareil optique,
rien de plus, un peu de congestion peut-être.

Et j'allumai ma bougie. Je m'aperçus, en me baissant vers le feu, que je
tremblais, et je me relevai d'une secousse, comme si on m'eût touché par
derrière.

Je n'étais point tranquille assurément.

Je fis quelques pas; je parlai haut. Je chantai à mi-voix quelques
refrains.

Puis je fermai la porte de ma chambre à double tour, et je me sentis un
peu rassuré. Personne ne pouvait entrer, au moins.

Je m'assis encore et je réfléchis longtemps à mon aventure; puis je me
couchai, et je soufflai ma lumière.

Pendant quelques minutes, tout alla bien. Je restais sur le dos, assez
paisiblement. Puis le besoin me vint de regarder dans ma chambre; et je
me mis sur le côté.

Mon feu n'avait plus que deux ou trois tisons rouges qui éclairaient
juste les pieds du fauteuil; et je crus revoir l'homme assis dessus.

J'enflammai une allumette d'un mouvement rapide. Je m'étais trompé, je
ne voyais plus rien.

Je me levai, cependant, et j'allai cacher le fauteuil derrière mon lit.

Puis je refis l'obscurité et tâchai de m'endormir. Je n'avais pas perdu
connaissance depuis plus de cinq minutes, quand j'aperçus en songe, et
nettement comme dans la réalité, toute la scène de la soirée. Je me
réveillai éperdûment, et, ayant éclairé mon logis, je demeurai assis
dans mon lit, sans oser même essayer de redormir.

Deux fois cependant le sommeil m'envahit, malgré moi, pendant quelques
secondes. Deux fois je revis la chose. Je me croyais devenu fou.

Quand le jour parut, je me sentis guéri et je sommeillai paisiblement
jusqu'à midi.

C'était fini, bien fini. J'avais eu la fièvre, le cauchemar, que
sais-je? J'avais été malade, enfin. Je me trouvai néanmoins fort bête.

Je fus très gai ce jour-là. Je dînai au cabaret; j'allai voir le
spectacle, puis je me mis en chemin pour rentrer. Mais voilà qu'en
approchant de ma maison une inquiétude étrange me saisit. J'avais peur
de le revoir, lui. Non pas peur de lui, non pas peur de sa présence, à
laquelle je ne croyais point, mais j'avais peur d'un trouble nouveau de
mes yeux, peur de l'hallucination, peur de l'épouvante qui me saisirait.

Pendant plus d'une heure, j'errai de long en large sur le trottoir;
puis je me trouvai trop imbécile à la fin et j'entrai. Je haletais
tellement que je ne pouvais plus monter mon escalier. Je resta encore
plus de dix minutes devant mon logement sur le palier, puis,
brusquement, j'eus un élan de courage, un roidissement de volonté.
J'enfonçai ma clef; je me précipitai en avant une bougie à la main, je
poussai d'un coup de pied la porte entrebâillée de ma chambre et je
jetai un regard effaré vers la cheminée. Je ne vis rien.--Ah!...

Quel soulagement! Quelle joie! Quelle délivrance! J'allais et je venais
d'un air gaillard. Mais je ne me sentais pas rassuré; je me retournais
par sursauts; l'ombre des coins m'inquiétait.

Je dormis mal, réveillé sans cesse par des bruits imaginaires. Mais je
ne le vis pas. Non. C'était fini!

       *       *       *       *       *

Depuis ce jour-là j'ai peur tout seul, la nuit. Je la sens là, près de
moi, autour de moi, la vision. Elle ne m'est point apparue de nouveau.
Oh non! Et qu'importe, d'ailleurs, puisque je n'y crois pas, puisque je
sais que ce n'est rien!

Elle me gêne cependant parce que j'y pense sans cesse.--Une main pendait
du côté droit, sa tête était penchée du côté gauche comme celle d'un
homme qui dort... Allons, assez, nom de Dieu! je n'y veux plus songer!

Qu'est-ce que cette obsession, pourtant? Pourquoi cette persistance? Ses
pieds étaient tout près du feu!

Il me hante, c'est fou, mais c'est ainsi. Qui, Il? Je sais bien qu'il
n'existe pas, que ce n'est rien! Il n'existe que dans mon appréhension,
que dans ma crainte, que dans mon angoisse! Allons, assez!...

Oui, mais j'ai beau me raisonner, me roidir, je ne peux plus rester seul
chez moi, parce qu'il y est. Je ne le verrai plus, je le sais, il ne se
montrera plus, c'est fini cela. Mais il y est tout de même, dans ma
pensée. Il demeure invisible, cela n'empêche qu'il y soit. Il est
derrière les portes, dans l'armoire fermée, sous le lit, dans tous les
coins obscurs, dans toutes les ombres. Si je tourne la porte, si j'ouvre
l'armoire, si je baisse ma lumière sous le lit, si j'éclaire les coins,
les ombres, il n'y est plus; mais alors je le sens derrière moi. Je me
retourne, certain cependant que je ne le verrai pas, que je ne le verrai
plus. Il n'en est pas moins derrière moi, encore.

C'est stupide, mais c'est atroce. Que veux-tu? Je n'y peux rien.

Mais si nous étions deux chez moi, je sens, oui, je sens assurément
qu'il n'y serait plus! Car il est là parce que je suis seul, uniquement
parce que je suis seul!



TOMBOUCTOU


Le boulevard, ce fleuve de vie, grouillait dans la poudre d'or du soleil
couchant. Tout le ciel était rouge, aveuglant; et, derrière la
Madeleine, une immense nuée flamboyante jetait dans toute la longue
avenue une oblique averse de feu, vibrante comme une vapeur de brasier.

La foule gaie, palpitante, allait sous cette brume enflammée et semblait
dans une apothéose. Les visages étaient dorés; les chapeaux noirs et les
habits avaient des reflets de pourpre; le vernis des chaussures jetait
des flammes sur l'asphalte des trottoirs.

Devant les cafés, un peuple d'hommes buvait des boissons brillantes et
colorées qu'on aurait prises pour des pierres précieuses fondues dans le
cristal.

Au milieu des consommateurs aux légers vêtements plus foncés, deux
officiers en grande tenue faisaient baisser tous les yeux par
l'éblouissement de leurs dorures. Ils causaient, joyeux sans motif, dans
cette gloire de vie, dans ce rayonnement radieux du soir; et ils
regardaient la foule, les hommes lents et les femmes pressées qui
laissaient derrière elles une odeur savoureuse et troublante.

Tout à coup un nègre énorme, vêtu de noir, ventru, chamarré de breloques
sur un gilet de coutil, la face luisante comme si elle eût été cirée,
passa devant eux, avec un air de triomphe. Il riait aux vendeurs de
journaux, il riait au ciel éclatant, il riait à Paris entier. Il était
si grand qu'il dépassait toutes les têtes; et, derrière lui, tous les
badauds se retournaient pour le contempler de dos.

Mais soudain il aperçut les officiers, et, culbutant les buveurs, il
s'élança. Dès qu'il fut devant leur table, il planta sur eux ses yeux
luisants et ravis, et les coins de sa bouche lui montèrent jusqu'aux
oreilles, découvrant ses dents blanches, claires comme un croissant de
lune dans un ciel noir. Les deux hommes, stupéfaits, contemplaient ce
géant d'ébène, sans rien comprendre à sa gaieté.

Et il s'écria, d'une voix qui fit rire toutes les tables:

--Bonjou, mon lieutenant.

Un des officiers était chef de bataillon, l'autre colonel. Le premier
dit:

--Je ne vous connais pas, monsieur; j'ignore ce que vous me voulez.

Le nègre reprit:

--Moi aimé beaucoup toi, lieutenant Védié, siège Bézi, beaucoup raisin,
cherché moi.

L'officier, tout à fait éperdu, regardait fixement l'homme, cherchant au
fond de ses souvenirs; mais brusquement il s'écria:

--Tombouctou?

Le nègre, radieux, tapa sur sa cuisse en poussant un rire d'une
invraisemblable violence et beuglant:

--Si, si, ya, mon lieutenant, reconné Tombouctou, ya, bonjou.

Le commandant lui tendit la main en riant lui-même de tout son cœur.
Alors Tombouctou redevint grave. Il saisit la main de l'officier, et, si
vite que l'autre ne put l'empêcher, il la baisa, selon la coutume nègre
et arabe. Confus, le militaire lui dit d'une voix sévère:

--Allons, Tombouctou, nous ne sommes pas en Afrique. Assieds-toi là et
dis-moi comment je te trouve ici.

Tombouctou tendit son ventre, et, bredouillant, tant il parlait vite:

--Gagné beaucoup d'agent, beaucoup, grand'estaurant, bon mangé,
Prussiens, moi, beaucoup volé, beaucoup, cuisine française, Tombouctou,
cuisinié de l'Empéeu, deux cent mille francs à moi. Ah! ah! ah! ah!

Et il riait, tordu, hurlant avec une folie de joie dans le regard.

Quand l'officier, qui comprenait son étrange langage, l'eut interrogé
quelque temps, il lui dit:

--Eh bien, au revoir, Tombouctou; à bientôt.

Le nègre aussitôt se leva, serra, cette fois, la main qu'on lui tendait,
et, riant toujours, cria:

--Bonjou, bonjou, mon lieutenant!

Il s'en alla, si content, qu'il gesticulait en marchant, et qu'on le
prenait pour un fou.

Le colonel demanda:

--Qu'est-ce que cette brute?

--Un brave garçon et un brave soldat: Je vais vous dire ce que je sais
de lui; c'est assez drôle.

       *       *       *       *       *

Vous savez qu'au commencement de la guerre de 1870 je fus enfermé dans
Bézières, que ce nègre appelle Bézi. Nous n'étions point assiégés, mais
bloqués. Les lignes prussiennes nous entouraient de partout, hors de
portée des canons, ne tirant pas non plus sur nous, mais nous affamant
peu à peu.

J'étais alors lieutenant. Notre garnison se trouvait composée de troupes
de toute nature, débris de régiments écharpés, fuyards, maraudeurs
séparés des corps d'armée. Nous avions de tout enfin, même onze turcos
arrivés un soir on ne sait comment, on ne sait par où. Ils s'étaient
présentés aux portes de la ville, harassés, déguenillés, affamés et
saouls. On me les donna.

Je reconnus bientôt qu'ils étaient rebelles à toute discipline, toujours
dehors et toujours gris. J'essayai de la salle de police, même de la
prison, rien n'y fit. Mes hommes disparaissaient des jours entiers,
comme s'ils se fussent enfoncés sous terre, puis reparaissaient ivres à
tomber. Ils n'avaient pas d'argent. Où buvaient-ils? Et comment, et avec
quoi?

Cela commençait à m'intriguer vivement, d'autant plus que ces sauvages
m'intéressaient avec leur rire éternel et leur caractère de grands
enfants espiègles.

Je m'aperçus alors qu'ils obéissaient aveuglément au plus grand d'eux
tous, celui que vous venez de voir. Il les gouvernait à son gré,
préparait leurs mystérieuses entreprises en chef tout-puissant et
incontesté. Je le fis venir chez moi et je l'interrogeai. Notre
conversation dura bien trois heures, tant j'avais de peine à pénétrer
son surprenant charabia. Quant à lui, le pauvre diable, il faisait des
efforts inouïs pour être compris, inventait des mots, gesticulait, suait
de peine, s'essuyait le front, soufflait, s'arrêtait et repartait
brusquement quand il croyait avoir trouvé un nouveau moyen de
s'expliquer.

Je devinai enfin qu'il était fils d'un grand chef, d'une sorte de roi
nègre des environs de Tombouctou. Je lui demandai son nom. Il répondit
quelque chose comme Chavaharibouhalikhranafotapolara. Il me parut plus
simple de lui donner le nom de son pays: «Tombouctou». Et, huit jours
plus tard, toute la garnison ne le nommait plus autrement.

Mais une envie folle nous tenait de savoir où cet ex-prince africain
trouvait à boire. Je le découvris d'une singulière façon.

J'étais un matin sur les remparts, étudiant l'horizon, quand j'aperçus
dans une vigne quelque chose qui remuait. On arrivait au temps des
vendanges, les raisins étaient mûrs, mais je ne songeais guère à cela.
Je pensai qu'un espion s'approchait de la ville, et j'organisai une
expédition complète pour saisir le rôdeur. Je pris moi-même le
commandement, après avoir obtenu l'autorisation du général.

J'avais fait sortir, par trois portes différentes, trois petites troupes
qui devaient se rejoindre auprès de la vigne suspecte et la cerner. Pour
couper la retraite à l'espion, un de ces détachements avait à faire une
marche d'une heure au moins. Un homme resté en observation sur les murs
m'indiqua par signe que l'être aperçu n'avait point quitté le champ.
Nous allions en grand silence, rampant, presque couchés dans les
ornières. Enfin, nous touchons au point désigné; je déploie brusquement
mes soldats, qui s'élancent dans la vigne, et trouvent... Tombouctou
voyageant à quatre pattes au milieu des ceps et mangeant du raisin, ou
plutôt happant du raisin comme un chien qui mange sa soupe, à pleine
bouche, à la plante même, en arrachant la grappe d'un coup de dent.

Je voulus le faire relever; il n'y fallait pas songer, et je compris
alors pourquoi il se traînait ainsi sur les mains et sur les genoux. Dès
qu'on l'eût planté sur ses jambes, il oscilla quelques secondes, tendit
les bras et s'abattit sur le nez. Il était gris comme je n'ai jamais vu
un homme être gris.

On le rapporta sur deux échalas. Il ne cessa de rire tout le long de la
route en gesticulant des bras et des jambes.

C'était là tout le mystère. Mes gaillards buvaient au raisin lui-même.
Puis, lorsqu'ils étaient saouls à ne plus bouger, ils dormaient sur
place.

Quant à Tombouctou, son amour de la vigne passait toute croyance et
toute mesure. Il vivait là-dedans à la façon des grives, qu'il haïssait
d'ailleurs d'une haine de rival jaloux. Il répétait sans cesse:

--Les gives mangé tout le raisin, capules!

       *       *       *       *       *

Un soir on vint me chercher. On apercevait par la plaine quelque chose
arrivant vers nous. Je n'avais point pris ma lunette, et je distinguais
fort mal. On eût dit un grand serpent qui se déroulait, un convoi, que
sais-je?

J'envoyai quelques hommes au-devant de cette étrange caravane qui fit
bientôt son entrée triomphale. Tombouctou et neuf de ses compagnons
portaient sur une sorte d'autel, fait avec des chaises de campagne, huit
têtes coupées, sanglantes et grimaçantes. Le dixième turco traînait un
cheval à la queue duquel un autre était attaché et six autres bêtes
suivaient encore, retenues de la même façon.

Voici ce que j'appris. Étant partis aux vignes, mes Africains avaient
aperçu tout à coup un détachement prussien s'approchant d'un village. Au
lieu de fuir, ils s'étaient cachés; puis, lorsque les officiers eurent
mis pied à terre devant une auberge pour se rafraîchir, les onze
gaillards s'élancèrent, mirent en fuite les uhlans qui se crurent
attaqués, tuèrent les deux sentinelles, plus le colonel et les cinq
officiers de son escorte.

Ce jour-là, j'embrassai Tombouctou. Mais je m'aperçus qu'il marchait,
avec peine. Je le crus blessé; il se mit à rire et me dit:

--Moi, povisions pou pays.

C'est que Tombouctou ne faisait point la guerre pour l'honneur, mais
bien pour le gain. Tout ce qu'il trouvait, tout ce qui lui paraissait
avoir une valeur quelconque, tout ce qui brillait surtout, il le
plongeait dans sa poche! Quelle poche! un gouffre qui commençait à la
hanche et finissait aux chevilles. Ayant retenu un terme de troupier, il
l'appelait sa «profonde», et c'était sa profonde, en effet!

Donc il avait détaché l'or des uniformes-prussiens, le cuivre des
casques, les boutons, etc., et jeté le tout dans sa «profonde» qui
était pleine à déborder.

Chaque jour, il précipitait là-dedans tout objet luisant qui lui tombait
sous les yeux, morceaux d'étain ou pièces d'argent, ce qui lui donnait
parfois une tournure infiniment drôle.

Il comptait remporter cela au pays des autruches, dont il semblait bien
frère, ce fils de roi torturé par ce besoin d'engloutir les corps
brillants. S'il n'avait pas eu sa profonde, qu'aurait-il fait? Il les
aurait sans doute avalés.

Chaque matin sa poche était vide. Il avait donc un magasin général où
s'entassaient ses richesses. Mais où? Je ne l'ai pu découvrir.

Le général, prévenu du haut fait de Tombouctou, fit bien vite enterrer
les corps demeurés au village voisin, pour qu'on ne découvrît point
qu'ils avaient été décapités. Les Prussiens y revinrent le lendemain. Le
maire et sept habitants notables furent fusillés sur-le-champ, par
représailles, comme ayant dénoncé la présence des Allemands.

       *       *       *       *       *

L'hiver était venu. Nous étions harassés et désespérés. On se battait
maintenant tous les jours. Les hommes affamés ne marchaient plus. Seuls
les huit turcos (trois avaient été tués) demeuraient gras et luisants,
vigoureux et toujours prêts à se battre. Tombouctou engraissait même. Il
me dit un jour:

--Toi beaucoup faim, moi bon viande.

Et il m'apporta en effet un excellent filet. Mais de quoi? Nous n'avions
plus ni bœufs, ni moutons, ni chèvres, ni ânes, ni porcs. Il était
impossible de se procurer du cheval, je réfléchis à tout cela après
avoir dévoré ma viande. Alors une pensée horrible me vint. Ces nègres
étaient nés bien près du pays où l'on mange des hommes! Et chaque jour
tant de soldats tombaient autour de la ville! J'interrogeai Tombouctou.
Il ne voulut pas répondre. Je n'insistai point, mais je refusai
désormais ses présents.

Il m'adorait. Une nuit, la neige nous surprit aux avant-postes. Nous
étions assis par terre. Je regardais avec pitié les pauvres nègres
grelottant sous cette poussière blanche et glacée. Comme j'avais grand
froid, je me mis à tousser. Je sentis aussitôt quelque chose s'abattre
sur moi, comme une grande et chaude couverture. C'était le manteau de
Tombouctou qu'il me jetait sur les épaules.

Je me levai et, lui rendant son vêtement:

--Garde ça, mon garçon; tu en as plus besoin que moi.

Il répondit:

--Non, mon lieutenant, pou toi, moi pas besoin, moi chaud, chaud.

Et il me contemplait avec des yeux suppliants.

Je repris:

--Allons, obéis, garde ton manteau, je le veux.

Le nègre alors se leva, tira son sabre qu'il savait rendre coupant comme
une faulx, et tenant de l'autre main sa large capote que je refusais:

--Si toi pas gadé manteau moi coupé; pésonne manteau.

Il l'aurait fait. Je cédai.

       *       *       *       *       *

Huit jours plus tard, nous avions capitulé. Quelques-uns d'entre nous
avaient pu s'enfuir. Les autres allaient sortir de la ville et se rendre
aux vainqueurs.

Je me dirigeais vers la place d'Armes où nous devions nous réunir, quand
je demeurai stupide d'étonnement devant un nègre géant vêtu de coutil
blanc et coiffé d'un chapeau de paille. C'était Tombouctou. Il semblait
radieux et se promenait, les mains dans ses poches, devant une petite
boutique où l'on voyait en montre deux assiettes et deux verres.

Je lui dis:

--Qu'est-ce que tu fais?

Il répondit:

--Moi pas pati, moi bon cuisinié, moi fait mangé colonel, Algéie; moi
mangé Pussiens, beaucoup volé, beaucoup.

Il gelait à dix degrés. Je grelottais devant ce nègre en coutil. Alors
il me prit par le bras et me fit entrer. J'aperçus une enseigne
démesurée qu'il allait pendre devant sa porte sitôt que nous serions
partis, car il avait quelque pudeur.

Et je lus, tracé par la main de quelque complice, cet appel:

CUISINE MILITAIRE DE M. TOMBOUCTOU

ANCIEN CUISINIER DE S. M. L'EMPEREUR

_Artiste de Paris.--Prix modérés._

Malgré le désespoir qui me rongeait le cœur, je ne pus m'empêcher de
rire, et je laissai mon nègre à son nouveau commerce.

Cela ne valait-il pas mieux que de le faire emmener prisonnier?

Vous venez de voir qu'il a réussi, le gaillard.

Bézières, aujourd'hui, appartient à l'Allemagne. Le restaurant
Tombouctou est un commencement de revanche.



UN DUEL


La guerre était finie; les Allemands occupaient la France; le pays
palpitait comme un lutteur vaincu tombé sous le genou du vainqueur.

De Paris affolé, affamé, désespéré, les premiers trains sortaient,
allant aux frontières nouvelles, traversant avec lenteur les campagnes
et les villages. Les premiers voyageurs regardaient par les portières
les plaines ruinées et les hameaux incendiés. Devant les portes des
maisons restées debout, des soldats prussiens, coiffés du casque noir à
la pointe de cuivre, fumaient leur pipe, à cheval sur des chaises.
D'autres travaillaient ou causaient comme s'ils eussent fait partie des
familles. Quand on passait les villes, on voyait des régiments entiers
manœuvrant sur les places, et, malgré le bruit des roues, les
commandements rauques arrivaient par instants.

M. Dubuis, qui avait fait partie de la garde nationale de Paris pendant
toute la durée du siège, allait rejoindre en Suisse sa femme et sa
fille, envoyées par prudence à l'étranger, avant l'invasion.

La famine et les fatigues n'avaient point diminué son gros ventre de
marchand riche et pacifique. Il avait subi les événements terribles avec
une résignation désolée et des phrases amères sur la sauvagerie des
hommes. Maintenant qu'il gagnait la frontière, la guerre finie, il
voyait pour la première fois des Prussiens, bien qu'il eût fait son
devoir sur les remparts et monté bien des gardes par les nuits froides.

Il regardait avec une terreur irritée ces hommes armés et barbus
installés comme chez eux sur la terre de France, et il se sentait à
l'âme une sorte de fièvre de patriotisme impuissant, en même temps que
ce grand besoin, que cet instinct nouveau de prudence qui ne nous a plus
quittés.

Dans son compartiment, deux Anglais, venus pour voir, regardaient de
leurs yeux tranquilles et curieux. Ils étaient gros aussi tous deux et
causaient en leur langue, parcourant parfois leur guide, qu'ils lisaient
à haute voix en cherchant à bien reconnaître les lieux indiqués.

Tout à coup, le train s'étant arrêté à la gare d'une petite ville, un
officier prussien monta avec son grand bruit de sabre sur le double
marche-pied du wagon. Il était grand, serré dans son uniforme et barbu
jusqu'aux yeux. Son poil roux semblait flamber, et ses longues
moustaches, plus pâles, s'élançaient des deux côtés du visage, qu'elles
coupaient en travers.

Les Anglais aussitôt se mirent à le contempler avec des sourires de
curiosité satisfaite, tandis que M. Dubuis faisait semblant de lire un
journal. Il se tenait blotti dans son coin, comme un voleur en face d'un
gendarme.

Le train se remit en marche. Les Anglais continuaient à causer, à
chercher les lieux précis des batailles; et soudain, comme l'un d'eux
tendait le bras vers l'horizon en indiquant un village, l'officier
prussien prononça en français, en étendant ses longues jambes et se
renversant sur le dos:

--Ché tué touze Français tans ce fillage. Ché bris plus te cent
brisonniers.

Les Anglais, tout à fait intéressés, demandèrent aussitôt:

--Aoh! comment s'appelé, cette village?

Le Prussien répondit: «Pharsbourg.»

Il reprit:

--Ché bris ces bolissons de Français par les oreilles.

Et il regardait M. Dubuis en riant orgueilleusement dans son poil.

Le train roulait, traversant toujours des hameaux occupés. On voyait les
soldats allemands le long des routes, au bord des champs, debout au coin
des barrières, ou causant devant les cafés. Ils couvraient la terre
comme les sauterelles d'Afrique.

L'officier tendit la main:

--Si c'hafrais le gommandement, ch'aurais bris Paris, et brûlé tout, et
tué tout le monde. Blus de France!

Les Anglais, par politesse, répondirent simplement:

--Aoh! yes.

Il continua:

--Tans vingt ans, toute l'Europe, toute, abartiendra à nous. La Brusse
blus forte que tous.

Les Anglais, inquiets, ne répondaient plus. Leurs faces, devenues
impassibles, semblaient de cire entre leurs longs favoris. Alors
l'officier prussien se mit à rire. Et, toujours renversé sur le dos, il
blagua. Il blaguait la France écrasée, insultait les ennemis à terre; il
blaguait l'Autriche, vaincue naguère; il blaguait la défense acharnée
et impuissante des départements; il blaguait les mobiles, l'artillerie
inutile. Il annonça que Bismarck allait bâtir une ville de fer avec les
canons capturés. Et soudain il mit ses bottes contre la cuisse de M.
Dubuis qui détournait les yeux, rouge jusqu'aux oreilles.

Les Anglais semblaient devenus indifférents, tout comme s'ils s'étaient
trouvés brusquement renfermés dans leur île, loin des bruits du monde.

L'officier tira sa pipe et, regardant fixement le Français:

--Vous n'auriez bas de tabac?

M. Dubuis répondit:

--Non, monsieur!

L'Allemand reprit:

--Je fous brie t'aller en acheter gand le gonvoi s'arrêtera.

Et il se mit à rire de nouveau:

--Je vous tonnerai un bourboire.

Le train siffla, ralentissant sa marche. On passait devant les bâtiments
incendiés d'une gare; puis on s'arrêta tout à fait.

L'Allemand ouvrit la portière et, prenant par le bras M. Dubuis:

--Allez faire ma gommission, fite, fite!

Un détachement prussien occupait la station. D'autres soldats
regardaient, debout, le long des grilles de bois. La machine déjà
sifflait pour repartir. Alors, brusquement, M. Dubuis s'élança sur le
quai et, malgré les gestes du chef de gare, il se précipita dans le
compartiment voisin.

Il était seul! Il ouvrit son gilet, tant son cœur battait, et il
s'essuya le front, haletant.

Le train s'arrêta de nouveau dans une station. Et tout à coup l'officier
parut à la portière et monta, suivi bientôt des deux Anglais que la
curiosité poussait. L'Allemand s'assit en face du Français et, riant
toujours:

--Fous n'afez pas foulu faire ma gommission.

M. Dubuis répondit:

--Non, monsieur!

Le train venait de repartir.

L'officier dit:

--Che fais gouper fotre moustache pour bourrer ma pipe.

Et il avança la main vers la figure de son voisin.

Les Anglais, toujours impassibles, regardaient de leurs yeux fixes.

Déjà, l'Allemand avait pris une pincée de poils et tirait dessus, quand
M. Dubuis, d'un revers de main, lui releva le bras et, le saisissant au
collet, le rejeta sur la banquette. Puis, fou de colère, les tempes
gonflées, les yeux pleins de sang, l'étranglant toujours d'un main, il
se mit avec l'autre, fermée, à lui taper furieusement des coups de poing
par la figure. Le Prussien se débattait, tâchait de tirer son sabre,
d'étreindre son adversaire couché sur lui. Mais M. Dubuis l'écrasait du
poids énorme de son ventre, et tapait, tapait sans repos, sans prendre
haleine, sans savoir où tombaient ses coups. Le sang coulait;
l'Allemand, étranglé, râlait, crachait ses dents, essayait, mais en
vain, de rejeter ce gros homme exaspéré, qui l'assommait.

Les Anglais s'étaient levés et rapprochés pour mieux voir. Ils se
tenaient debout, pleins de joie et de curiosité, prêts à parier pour ou
contre chacun des combattants.

Et soudain M. Dubuis, épuisé par un pareil effort, se releva et se
rassit sans dire un mot.

Le Prussien ne se jeta pas sur lui, tant il demeurait effaré, stupide
d'étonnement et de douleur. Quand il eut repris haleine, il prononça:

--Si fous ne foulez pas me rentre raison avec le bistolet, che vous
tuerai!

M. Dubuis répondit:

--Quand vous voudrez. Je veux bien.

L'Allemand reprit:

--Foici la ville de Strasbourg, che brendrai deux officiers bour
témoins, ché le temps avant que le train rebarte.

M. Dubuis, qui soufflait autant que la machine, dit aux Anglais:

--Voulez-vous être mes témoins?

Tous deux répondirent ensemble:

--Aoh! yes!

Et le train s'arrêta.

En une minute, le Prussien avait trouvé deux camarades qui apportèrent
des pistolets, et on gagna les remparts.

Les Anglais sans cesse tiraient leur montre, pressant le pas, hâtant les
préparatifs, inquiets de l'heure pour ne point manquer le départ.

M. Dubuis n'avait jamais tenu un pistolet. On le plaça à vingt pas de
son ennemi. On lui demanda:

--Êtes-vous prêt?

En répondant «oui, monsieur!», il s'aperçut qu'un des Anglais avait
ouvert son parapluie pour se garantir du soleil.

Une voix commanda:

--Feu!

M. Dubuis tira, au hasard, sans attendre, et il aperçut avec stupeur le
Prussien, debout en face de lui, qui chancelait, levait les bras et
tombait raide sur le nez. Il l'avait tué.

Un Anglais cria un «Aoh!» vibrant de joie, de curiosité satisfaite et
d'impatience heureuse. L'autre, qui tenait toujours sa montre à la main,
saisit M. Dubuis par le bras, et l'entraîna, au pas gymnastique, vers la
gare.

Le premier Anglais marquait le pas, tout en courant, les poings fermés,
les coudes au corps.

--Une, deux! une, deux!

Et tous trois de front trottaient, malgré leurs ventres, comme trois
grotesques d'un journal pour rire.

Le train partait. Ils sautèrent dans leur voiture. Alors, les Anglais,
ôtant leurs toques de voyage, les levèrent en les agitant, puis, trois
fois de suite, ils crièrent.

--Hip, hip, hip, hurrah!

Puis ils tendirent gravement, l'un après l'autre, la main droite à M.
Dubuis, et ils retournèrent s'asseoir côte à côte dans leur coin.



MES 25 JOURS


Je venais de prendre possession de ma chambre d'hôtel, case étroite,
entre deux cloisons de papier qui laissent passer tous les bruits des
voisins; et je commençais à ranger dans l'armoire à glace mes vêtements
et mon linge quand j'ouvris le tiroir qui se trouve au milieu de ce
meuble. J'aperçus aussitôt un cahier de papier roulé. L'ayant déplié, je
l'ouvris et je lus ce titre:

_Mes vingt-cinq jours._

C'était le journal d'un baigneur, du dernier occupant de ma cabine,
oublié là à l'heure du départ.

Ces notes peuvent être de quelque intérêt pour les gens sages et bien
portants qui ne quittent jamais leur demeure. C'est pour eux que je les
transcris ici sans en changer une lettre.

       *       *       *       *       *

_Châtel-Guyon, 15 juillet._

Au premier coup d'œil, il n'est pas gai, ce pays. Donc, je vais y passer
vingt-cinq jours pour soigner mon foie, mon estomac et maigrir un peu.
Les vingt-cinq jours d'un baigneur ressemblent beaucoup aux vingt-huit
jours d'un réserviste; ils ne sont faits que de corvées, de dures
corvées. Aujourd'hui, rien encore, je me suis installé, j'ai fait
connaissance avec les lieux et avec le médecin. Châtel-Guyon se compose
d'un ruisseau où coule de l'eau jaune, entre plusieurs mamelons, où sont
plantés un casino, des maisons et des croix de pierre.

Au bord du ruisseau, au fond du vallon, on voit un bâtiment carré
entouré d'un petit jardin; c'est l'établissement de bains. Des gens
tristes errent autour de cette bâtisse: les malades. Un grand silence
règne dans les allées ombragées d'arbres, car ce n'est pas ici une
station de plaisir, mais une vraie station de santé; on s'y soigne avec
conviction; et on y guérit, paraît-il.

Des gens compétents affirment même que les sources minérales y font de
vrais miracles. Cependant aucun _ex-voto_ n'est suspendu autour du
bureau du caissier.

De temps en temps, un monsieur ou une dame s'approche d'un kiosque,
coiffé d'ardoises, qui abrite une femme de mine souriante et douce, et
une source qui bouillonne dans une vasque de ciment. Pas un mot n'est
échangé entre le malade et la gardienne de l'eau guérisseuse. Celle-ci
tend à l'arrivant un petit verre où tremblotent des bulles d'air dans le
liquide transparent. L'autre boit et s'éloigne d'un pas grave, pour
reprendre sous les arbres sa promenade interrompue.

Aucun bruit dans ce petit parc, aucun souffle d'air dans les feuilles,
aucune voix ne passe dans ce silence. On devrait écrire à l'entrée du
pays: «Ici on ne rit plus, on se soigne.»

Les gens qui causent ressemblent à des muets qui ouvriraient la bouche
pour simuler des sons, tant ils ont peur de laisser s'échapper leur
voix.

Dans l'hôtel, même silence. C'est un grand hôtel où l'on dîne avec
gravité entre gens comme il faut qui n'ont rien à se dire. Leurs
manières révèlent le savoir-vivre, et leurs visages reflètent la
conviction d'une supériorité dont il serait peut-être difficile à
quelques-uns de donner des preuves effectives.

A deux heures, je fais l'ascension du Casino, petite cabane de bois
perchée sur un monticule où l'on grimpe par des sentiers de chèvre. Mais
la vue, de là-haut, est admirable. Châtel-Guyon se trouve placé dans un
vallon très étroit, juste entre la plaine et la montagne. J'aperçois
donc à gauche les premières grandes vagues des monts auvergnats couverts
de bois, et montrant, par places, de grandes taches grises, leurs durs
ossements de laves, car nous sommes au pied des anciens volcans. A
droite, par l'étroite échancrure du vallon, je découvre une plaine
infinie comme la mer noyée dans une brume bleuâtre qui laisse seulement
deviner les villages, les villes, les champs jaunes de blé mûr et les
carrés verts des prairies ombragés de pommiers. C'est la Limagne immense
et plate, toujours enveloppée dans un léger voile de vapeurs.

       *       *       *       *       *

Le soir est venu. Et maintenant, après avoir dîné solitaire, j'écris ces
lignes auprès de ma fenêtre ouverte. J'entends là-bas, en face, le petit
orchestre du Casino qui joue des airs, comme un oiseau fou qui
chanterait, tout seul, dans le désert.

Un chien aboie de temps en temps. Ce grand calme fait du bien. Bonsoir.

       *       *       *       *       *

_16 juillet._--Rien. J'ai pris un bain, plus une douche. J'ai bu trois
verres d'eau et j'ai marché dans les allées du parc, un quart d'heure
entre chaque verre, plus une demi-heure après le dernier. J'ai commencé
mes vingt-cinq jours.

_17 juillet._--Remarqué deux jolies femmes mystérieuses qui prennent
leurs bains et leurs repas après tout le monde.

_18 juillet._--Rien.

_19 juillet._--Revu les deux jolies femmes. Elles ont du chic et un
petit air je ne sais quoi qui me plaît beaucoup.

_20 juillet._--Longue promenade dans un charmant vallon boisé jusqu'à
l'Ermitage de Sans-Souci. Ce pays est délicieux, bien que triste, mais
si calme, si doux, si vert. On rencontre par les chemins de montagne les
voitures étroites chargées de foin que deux vaches traînent d'un pas
lent, ou retiennent dans les descentes, avec un grand effort de leurs
têtes liées ensemble. Un homme coiffé d'un grand chapeau noir les dirige
avec une mince baguette en les touchant au flanc ou sur le front: et
souvent d'un simple geste, d'un geste énergique et grave, il les arrête
brusquement quand la charge trop lourde précipite leur marche dans les
descentes trop dures.

L'air est bon à boire dans ces vallons. Et s'il fait très chaud, la
poussière porte une légère et vague odeur de vanille et d'étable; car
tant de vaches passent sur ces routes qu'elles y laissent partout un peu
d'elles. Et cette odeur est un parfum, alors qu'elle serait une
puanteur, venue d'autres animaux.

_21 juillet._--Excursion au vallon d'Enval. C'est une gorge étroite
enfermée en des rochers superbes au pied même de la montagne. Un
ruisseau coule au milieu des rocs amoncelés.

Comme j'arrivais au fond de ce ravin, j'entendis des voix de femmes, et
j'aperçus bientôt les deux dames mystérieuses de mon hôtel, qui
causaient assises sur une pierre.

L'occasion me parut bonne et je me présentai sans hésitation. Mes
ouvertures furent reçues sans embarras. Nous avons fait route ensemble
pour revenir. Et nous avons parlé de Paris; elles connaissent,
paraît-il, beaucoup de gens que je connais aussi. Qui est-ce?

Je les reverrai demain. Rien de plus amusant que ces rencontres-là.

_22 juillet._--Journée passée presque entière avec les deux inconnues.
Elles sont, ma foi, fort jolies, l'une brune et l'autre blonde. Elles
se disent veuves. Hum?...

Je leur ai proposé de les conduire à Royat demain, et elles ont accepté.

Châtel-Guyon est moins triste que je n'avais pensé en arrivant.

_23 juillet._--Journée passée à Royat. Royat est un pâté d'hôtels au
fond d'une vallée, à la porte de Clermont-Ferrand. Beaucoup de monde.
Grand parc plein de mouvement. Superbe vue du Puy-de-Dôme aperçu au bout
d'une perspective de vallons.

On s'occupe beaucoup de mes compagnes, ce qui me flatte. L'homme qui
escorte une jolie femme se croit toujours coiffé d'une auréole; à plus
forte raison celui qui passe, entre deux jolies femmes. Rien ne plaît
autant que de dîner dans un restaurant bien fréquenté, avec une amie que
tout le monde regarde; et rien d'ailleurs n'est plus propre à poser un
homme dans l'estime de ses voisins.

Aller au Bois, traîné par une rosse, ou sortir sur le boulevard, escorté
par un laideron, sont les deux accidents les plus humiliants qui
puissent frapper un cœur délicat, préoccupé de l'opinion des autres. De
tous les luxes, la femme est le plus rare et le plus distingué, elle est
celui qui coûte le plus cher, et qu'on nous envie le plus; elle est
donc aussi celui que nous devons aimer le mieux à étaler sous les yeux
jaloux du public.

Montrer au monde une jolie femme à son bras, c'est exciter, d'un seul
coup, toutes les jalousies; c'est dire:--Voyez, je suis riche, puisque
je possède cet objet rare et coûteux; j'ai du goût, puisque j'ai su
trouver cette perle; peut-être même en suis-je aimé, à moins que je ne
sois trompé par elle, ce qui prouverait encore que d'autres aussi la
jugent charmante.

Mais quelle honte que de promener par la ville une femme laide!

Et que de choses humiliantes cela laisse entendre!

En principe, on la suppose votre femme légitime, car comment admettre
qu'on possède une vilaine maîtresse? Une vraie femme peut être
disgracieuse, mais sa laideur signifie alors mille choses désagréables
pour vous. On vous croit d'abord notaire ou magistrat, ces deux
professions ayant le monopole des épouses grotesques et bien dotées. Or,
n'est-ce point pénible pour un homme? Et puis cela semble crier au
public que vous avez l'odieux courage et même l'obligation légale de
caresser cette face ridicule et ce corps mal bâti, et que vous aurez
sans doute l'impudeur de rendre mère cet être peu désirable, ce qui est
bien le comble du ridicule.

_24 juillet._--Je ne quitte plus les deux veuves inconnues que je
commence à bien connaître. Ce pays est délicieux et notre hôtel
excellent. Bonne saison. Le traitement me fait un bien infini.

_25 juillet._--Promenade en landau au lac de Tazenat. Partie exquise et
inattendue, décidée en déjeunant. Départ brusque en sortant de table.
Après une longue route dans les montagnes, nous apercevons soudain un
admirable petit lac, tout rond, tout bleu, clair comme du verre, et gîté
dans le fond d'un ancien cratère. Un côté de cette cuve immense est
aride, l'autre est boisé. Au milieu des arbres une maisonnette où dort
un homme aimable et spirituel, un sage qui passe ses jours dans ce lieu
virgilien. Il nous ouvre sa demeure. Une idée me vient. Je crie: Si on
se baignait!... «Oui, dit-on, mais... des costumes!»

--Bah! nous sommes au désert.

Et on se baigne--.....--!

Si j'étais poète, comme je dirais cette vision inoubliable des corps
jeunes et nus dans la transparence de l'eau! La côte inclinée et haute
enferme le lac immobile, luisant et rond comme une pièce d'argent; le
soleil y verse en pluie sa lumière chaude; et le long des rochers, la
chair blonde glisse dans l'onde presque invisible où les nageuses
semblent suspendues. Sur le sable du fond on voit passer l'ombre de
leurs mouvements!

_26 juillet._--Quelques personnes semblent voir d'un œil choqué et
mécontent mon intimité rapide avec les deux veuves.

Il existe donc des gens ainsi constitués qu'ils s'imaginent la vie faite
pour s'embêter. Tout ce qui paraît être amusement devient aussitôt une
faute de savoir-vivre ou de morale. Pour eux, le devoir a des règles
inflexibles et mortellement tristes.

Je leur ferai observer avec humilité que le devoir n'est pas le même
pour les Mormons, les Arabes, les Zoulous, les Anglais ou les Français.
Et qu'il se trouve des gens fort honnêtes chez tous ces peuples.

Je citerai un seul exemple. Au point de vue des femmes, le devoir
anglais est fixé à neuf ans, tandis que le devoir français ne commence
qu'à quinze ans. Quant à moi je prends un peu du devoir de chaque peuple
et j'en fais un tout comparable à la morale du saint roi Salomon.

_27 juillet._--Bonne nouvelle. J'ai maigri de six cent vingt grammes.
Excellente, cette eau de Châtel-Guyon! J'emmène les veuves dîner à Riom.
Triste ville dont l'anagramme constitue un fâcheux voisinage pour des
sources guérisseuses: Riom, Mori.

_28 juillet._--Patatras! Mes deux veuves ont reçu la visite de deux
messieurs qui viennent les chercher.--Deux veufs sans doute.--Elles
partent ce soir. Elles m'ont écrit sur un petit papier.

_29 juillet._--Seul! Longue excursion à pied à l'ancien cratère de la
Nachère. Vue superbe.

_30 juillet._--Rien.--Je fais le traitement.

_31 juillet._--Dito. Dito.

Ce joli pays est plein de ruisseaux infects. Je signale à la
municipalité si négligente l'abominable cloaque qui empoisonne la route
en face du grand hôtel. On y jette tous les débris de cuisine de cet
établissement. C'est là un bon foyer de choléra.

_1er août._--Rien. Le traitement.

_2 août._--Admirable promenade à Châteauneuf, station de rhumatisants où
tout le monde boite. Rien de plus drôle que cette population de
béquillards!

_3 août._--Rien. Le traitement.

_4 août._--Dito. Dito.

_5 août._--Dito. Dito.

_6 août._--Désespoir!... Je viens de me peser. J'ai engraissé de trois
cent dix grammes. Mais alors?...

_7 août._--Soixante-six kilomètres en voiture dans la montagne. Je ne
dirai pas le nom du pays par respect pour ses femmes.

On m'avait indiqué cette excursion comme belle et rarement faite. Après
quatre heures de chemin, j'arrive à un village assez joli, au bord d'une
rivière, au milieu d'un admirable bois de noyers. Je n'avais pas encore
vu en Auvergne une forêt de noyers aussi importante.

Elle constitue d'ailleurs toute la richesse du pays, car elle est
plantée sur le communal. Ce communal, autrefois, n'était qu'une côte nue
couverte de broussailles. Les autorités essayèrent en vain de le faire
cultiver; c'est à peine s'il servait à nourrir quelques moutons.

C'est aujourd'hui un superbe bois, grâce aux femmes, et il porte un nom
bizarre: on le nomme «les péchés de M. le curé».

Or, il faut dire que les femmes de la montagne ont la réputation d'être
légères, plus légères que dans la plaine. Un garçon qui les rencontre
leur doit au moins un baiser; et s'il ne prend pas plus, il n'est qu'un
sot. A penser juste, cette manière de voir est la seule logique et
raisonnable. Du moment que la femme, qu'elle soit de la ville ou des
champs, a pour mission naturelle de plaire à l'homme, l'homme doit
toujours lui prouver qu'elle lui plaît. S'il s'abstient de toute
démonstration, cela signifie donc qu'il la trouve laide; c'est presque
injurieux pour elle. Si j'étais femme, je ne recevrais pas une seconde
fois un homme qui ne m'aurait point manqué de respect à notre première
rencontre, car j'estimerais qu'il a manqué d'égards pour ma beauté, pour
mon charme, et pour ma qualité de femme.

Donc les garçons du village X... prouvaient souvent aux femmes du pays
qu'ils les trouvaient de leur goût, et le curé ne pouvant parvenir à
empêcher ces démonstrations aussi galantes que naturelles, résolut de
les autoriser au profit de la prospérité générale. Il imposa donc comme
pénitence à toute femme qui avait failli de planter un noyer sur le
communal. Et l'on vit chaque nuit des lanternes errer comme des feux
follets sur la colline, car les coupables ne tenaient guère à faire en
plein jour leur pénitence.

En deux ans il n'y eut plus de place sur les terrains appartenant au
village; et on compte aujourd'hui plus de trois mille arbres magnifiques
autour du clocher qui sonne les offices dans leur feuillage. Ce sont là
les péchés de M. le curé.

Puisqu'on cherche tant les moyens de reboiser la France,
l'administration des forêts ne pourrait-elle s'entendre avec le clergé
pour employer le procédé qu'inventa cet humble curé?

_7 août._--Traitement.

_8 août._--Je fais mes malles et mes adieux au charmant petit pays
tranquille et silencieux, à la montagne verte, aux vallons calmes, au
casino désert d'où l'on voit, toujours voilée de sa brume légère et
bleuâtre, l'immense plaine de la Limagne.

Je partirai demain matin.

       *       *       *       *       *

Le manuscrit s'arrêtait là. Je n'y veux rien ajouter, mes impressions
sur le pays n'ayant pas été tout à fait les mêmes que celles de mon
prédécesseur. Car je n'y ai pas trouvé les deux veuves!



LA MORTE


Je l'avais aimée éperdument! Pourquoi aime-t-on? Est-ce bizarre de ne
plus voir dans le monde qu'un être, de n'avoir plus dans l'esprit qu'une
pensée, dans le cœur qu'un désir, et dans la bouche qu'un nom: un nom
qui monte incessamment, qui monte, comme l'eau d'une source, des
profondeurs de l'âme, qui monte aux lèvres, et qu'on dit, qu'on redit,
qu'on murmure sans cesse, partout, ainsi qu'une prière.

Je ne conterai point notre histoire. L'amour n'en a qu'une, toujours la
même. Je l'avais rencontrée et aimée. Voilà tout. Et j'avais vécu
pendant un an dans sa tendresse, dans ses bras, dans sa caresse, dans
son regard, dans ses robes, dans sa parole, enveloppé, lié, emprisonné
dans tout ce qui venait d'elle, d'une façon si complète que je ne savais
plus s'il faisait jour ou nuit, si j'étais mort ou vivant, sur la
vieille terre ou ailleurs.

Et voilà qu'elle mourut. Comment? Je ne sais pas, je ne sais plus.

Elle rentra mouillée, un soir de pluie, et le lendemain, elle toussait.
Elle toussa pendant une semaine environ et prit le lit.

Que s'est-il passé? Je ne sais plus.

Des médecins venaient, écrivaient, s'en allaient. On apportait des
remèdes; une femme les lui faisait boire. Ses mains étaient chaudes, son
front brûlant et humide, son regard brillant et triste. Je lui parlais,
elle me répondait. Que nous sommes-nous dit? Je ne sais plus. J'ai tout
oublié, tout, tout! Elle mourut, je me rappelle très bien son petit
soupir, son petit soupir si faible, le dernier. La garde dit: «Ah!» Je
compris, je compris!

Je n'ai plus rien su. Rien. Je vis un prêtre qui prononça ce mot: «Votre
maîtresse». Il me sembla qu'il l'insultait. Puisqu'elle était morte on
n'avait plus le droit de savoir cela. Je le chassai. Un autre vint qui
fut très bon, très doux. Je pleurai quand il me parla d'elle.

On me consulta sur mille choses pour l'enterrement. Je ne sais plus. Je
me rappelle cependant très bien le cercueil, les coups de marteau quand
on la cloua dedans. Ah! mon Dieu!

Elle fut enterrée! Enterrée! Elle! dans ce trou! Quelques personnes
étaient venues, des amies. Je me sauvai. Je courus. Je marchai longtemps
à travers des rues. Puis je rentrai chez moi. Le lendemain je partis
pour un voyage.

       *       *       *       *       *

Hier, je suis rentré à Paris.

Quand je revis ma chambre, notre chambre, notre lit, nos meubles, toute
cette maison où était resté tout ce qui reste de la vie d'un être après
sa mort, je fus saisi par un retour de chagrin si violent que je faillis
ouvrir la fenêtre et me jeter dans la rue. Ne pouvant plus demeurer au
milieu de ces choses, de ces murs qui l'avaient enfermée, abritée, et
qui devaient garder dans leurs imperceptibles fissures mille atomes
d'elle, de sa chair et de son souffle, je pris mon chapeau, afin de me
sauver. Tout à coup, au moment d'atteindre la porte, je passai devant la
grande glace du vestibule qu'elle avait fait poser là pour se voir, des
pieds à la tête, chaque jour, en sortant, pour voir si toute sa toilette
allait bien, était correcte et jolie, des bottines à la coiffure.

Et je m'arrêtai net en face de ce miroir qui l'avait si souvent
reflétée. Si souvent, si souvent, qu'il avait dû garder aussi son image.

J'étais là debout, frémissant, les yeux fixés sur le verre, sur le verre
plat, profond, vide, mais qui l'avait contenue tout entière, possédée
autant que moi, autant que mon regard passionné. Il me sembla que
j'aimais cette glace,--je la touchai,--elle était froide! Oh! le
souvenir! le souvenir! miroir douloureux, miroir brûlant, miroir vivant,
miroir horrible, qui fait souffrir toutes les tortures! Heureux les
hommes dont le cœur, comme une glace où glissent et s'effacent les
reflets, oublie tout ce qu'il a contenu, tout ce qui a passé devant lui,
tout ce qui s'est contemplé, miré, dans son affection, dans son amour!
Comme je souffre!

Je sortis et, malgré moi, sans savoir, sans le vouloir, j'allai vers le
cimetière. Je trouvai sa tombe toute simple, une croix de marbre avec
ces quelques mots:

«Elle aima, fut aimée, et mourut.»

Elle était là, là-dessous, pourrie! Quelle horreur! Je sanglotais, le
front sur le sol.

J'y restai longtemps, longtemps. Puis je m'aperçus que le soir venait.
Alors un désir bizarre, fou, un désir d'amant désespéré s'empara de moi.
Je voulus passer la nuit près d'elle, dernière nuit, à pleurer sur sa
tombe. Mais on me verrait, on me chasserait. Comment faire? Je fus
rusé. Je me levai et me mis à errer dans cette ville des disparus.
J'allais, j'allais. Comme elle est petite cette ville à côté de l'autre,
celle où l'on vit! Et pourtant comme ils sont plus nombreux que les
vivants, ces morts! Il nous faut de hautes maisons, des rues, tant de
place, pour les quatre générations qui regardent le jour en même temps,
boivent l'eau des sources, le vin des vignes et mangent le pain des
plaines.

Et pour toutes les générations des morts, pour toute l'échelle de
l'humanité descendue jusqu'à nous, presque rien, un champ, presque rien!
La terre les reprend, l'oubli les efface. Adieu!

Au bout du cimetière habité, j'aperçus tout à coup le cimetière
abandonné, celui où les vieux défunts achèvent de se mêler au sol, où
les croix elles-mêmes pourrissent, où l'on mettra demain les derniers
venus. Il est plein de roses libres, de cyprès vigoureux et noirs, un
jardin triste et superbe, nourri de chair humaine.

J'étais seul, bien seul. Je me blottis dans un arbre vert. Je m'y cachai
tout entier, entre ces branches grasses et sombres.

Et j'attendis, cramponné au tronc comme un naufragé sur une épave.

Quand la nuit fut noire, très noire, je quittai mon refuge et me mis à
marcher doucement, à pas lents, à pas sourds, sur cette terre pleine de
morts.

J'errai longtemps, longtemps, longtemps. Je ne la retrouvais pas. Les
bras étendus, les yeux ouverts, heurtant des tombes avec mes mains, avec
mes pieds, avec mes genoux, avec ma poitrine, avec ma tête elle-même,
j'allais sans la trouver. Je touchais, je palpais comme un aveugle qui
cherche sa route, je palpais des pierres, des croix, des grilles de fer,
des couronnes de verre, des couronnes de fleurs fanées! Je lisais les
noms avec mes doigts, en les promenant sur les lettres. Quelle nuit!
quelle nuit! Je ne la retrouvais pas!

Pas de lune! Quelle nuit! J'avais peur, une peur affreuse dans ces
étroits sentiers, entre deux lignes de tombes! Des tombes! des tombes!
des tombes! Toujours des tombes! A droite, à gauche, devant moi, autour
de moi, partout, des tombes! Je m'assis sur une d'elles, car je ne
pouvais plus marcher tant mes genoux fléchissaient. J'entendais battre
mon cœur! Et j'entendais autre chose aussi! Quoi? un bruit confus
innommable! Était-ce dans ma tête affolée, dans la nuit impénétrable, ou
sous la terre mystérieuse, sous la terre ensemencée de cadavres humains,
ce bruit? Je regardais autour de moi!

Combien de temps suis-je resté là? Je ne sais pas. J'étais paralysé par
la terreur, j'étais ivre d'épouvante, prêt à hurler, prêt à mourir.

Et soudain il me sembla que la dalle de marbre sur laquelle j'étais
assis remuait. Certes, elle remuait, comme si on l'eût soulevée. D'un
bond je me jetai sur le tombeau voisin, et je vis, oui, je vis la pierre
que je venais de quitter se dresser toute droite; et le mort apparut, un
squelette nu qui, de son dos courbé, la rejetait. Je voyais très bien,
quoique la nuit fût profonde. Sur la croix je pus lire:

«Ici repose Jacques Olivant, décédé à l'âge de cinquante et un ans. Il
aimait les siens, fut honnête et bon, et mourut dans la paix du
Seigneur.»

       *       *       *       *       *

Maintenant le mort aussi lisait les choses écrites sur son tombeau. Puis
il ramassa une pierre dans le chemin, une petite pierre aiguë, et se mit
à les gratter avec soin, ces choses. Il les effaça tout à fait,
lentement, regardant de ses yeux vides la place où tout à l'heure elles
étaient gravées; et, du bout de l'os qui avait été son index, il écrivit
en lettres lumineuses comme ces lignes qu'on trace aux murs avec le bout
d'une allumette:

       *       *       *       *       *

«Ici repose Jacques Olivant, décédé à l'âge de cinquante et un ans. Il
hâta par ses duretés la mort de son père dont il désirait hériter, il
tortura sa femme, tourmenta ses enfants, trompa ses voisins, vola quand
il le put et mourut misérable.»

       *       *       *       *       *

Quand il eut achevé d'écrire, le mort immobile contempla son œuvre. Et
je m'aperçus, en me retournant, que toutes les tombes étaient ouvertes,
que tous les cadavres en étaient sortis, que tous avaient effacé les
mensonges inscrits par les parents sur la pierre funéraire, pour y
rétablir la vérité.

Et je voyais que tous avaient été les bourreaux de leurs proches,
haineux, déshonnêtes, hypocrites, menteurs, fourbes, calomniateurs,
envieux, qu'ils avaient volé, trompé, accompli tous les actes honteux,
tous les actes abominables, ces bons pères, ces épouses fidèles, ces
fils dévoués, ces jeunes filles chastes, ces commerçants probes, ces
hommes et ces femmes dits irréprochables.

Ils écrivaient tous en même temps, sur le seuil de leur demeure
éternelle, la cruelle, la terrible et sainte vérité que tout le monde
ignore ou feint d'ignorer sur la terre.

Je pensai qu'_elle_ aussi avait dû la tracer sur sa tombe. Et sans peur
maintenant, courant au milieu des cercueils entr'ouverts, au milieu des
cadavres, au milieu des squelettes, j'allai vers elle, sûr que je la
trouverais aussitôt.

Je la reconnus de loin, sans voir le visage enveloppé du suaire.

Et sur la croix de marbre où tout à l'heure j'avais lu:

«Elle aima, fut aimée, et mourut.»

J'aperçus:

«Étant sortie un jour pour tromper son amant elle eut froid sous la
pluie, et mourut.»

Il paraît qu'on me ramassa, inanimé, au jour levant, auprès d'une
tombe.


Saint Denis.--Imp. Ve BOUILLANT et J. DARDAILLON





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "La Femme de Paul" ***

Doctrine Publishing Corporation provides digitized public domain materials.
Public domain books belong to the public and we are merely their custodians.
This effort is time consuming and expensive, so in order to keep providing
this resource, we have taken steps to prevent abuse by commercial parties,
including placing technical restrictions on automated querying.

We also ask that you:

+ Make non-commercial use of the files We designed Doctrine Publishing
Corporation's ISYS search for use by individuals, and we request that you
use these files for personal, non-commercial purposes.

+ Refrain from automated querying Do not send automated queries of any sort
to Doctrine Publishing's system: If you are conducting research on machine
translation, optical character recognition or other areas where access to a
large amount of text is helpful, please contact us. We encourage the use of
public domain materials for these purposes and may be able to help.

+ Keep it legal -  Whatever your use, remember that you are responsible for
ensuring that what you are doing is legal. Do not assume that just because
we believe a book is in the public domain for users in the United States,
that the work is also in the public domain for users in other countries.
Whether a book is still in copyright varies from country to country, and we
can't offer guidance on whether any specific use of any specific book is
allowed. Please do not assume that a book's appearance in Doctrine Publishing
ISYS search  means it can be used in any manner anywhere in the world.
Copyright infringement liability can be quite severe.

About ISYS® Search Software
Established in 1988, ISYS Search Software is a global supplier of enterprise
search solutions for business and government.  The company's award-winning
software suite offers a broad range of search, navigation and discovery
solutions for desktop search, intranet search, SharePoint search and embedded
search applications.  ISYS has been deployed by thousands of organizations
operating in a variety of industries, including government, legal, law
enforcement, financial services, healthcare and recruitment.



Home