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Title: Les grandes chroniques de France (4/6 ) - selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis
Author: Paris, Paulin, 1800-1881
Language: French
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*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Les grandes chroniques de France (4/6 ) - selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis" ***

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de France (BnF/Gallica)



HISTOIRE

DE

FRANCE.


PARIS.--IMPRIMERIE DE BÉTHUNE ET PLON,
36, RUE DE VAUGIRARD, 36.



LES
GRANDES CHRONIQUES
DE FRANCE,
selon que elles sont conservées
en l'église de Saint-Denis
en France.



Publiées par M. PAULIN PARIS, de l'Académie royale des Inscriptions et
Belles-Lettres.



TOME QUATRIÈME.


PARIS.
TECHENER, LIBRAIRE,
12, PLACE DU LOUVRE.

1838.



CI COMENCE LE PREMIER LIVRE
DES GESTES AU BON
ROY PHELIPPE.


I.

ANNEE 1175.

_Coment il fu né, et de l'avision son père._


[1]En l'an de l'Incarnation mil cent-soixante-cinq fu né le bon roy
Phelippe, en la onziesme kalende de septembre, à la feste saint Thimotée et
saint Simphorian. (Quant l'enfant fu né,) il fu appelé[2]
Phelippe-Dieudonné par anthonomasie; car le roy Loys son père qui estoit
saint homme et bon crestien avoit receu plusieurs filles de trois femmes
qu'il avoit espousées, n'avoir ne povoit nul hoir masle qui après luy
gouvernast le royaume de France: mais à la parfin le preud'homme et la
noble roine Ale sa femme et tout le clergié et tout le royaume se
convertirent à aumosnes et oroisons. Et le preud'homme qui pas n'avoit
vaine gloire né présumpcion de ses mérites, mais espérance en la
miséricorde de Nostre-Seigneur, requist à Dieu un fils par telles parolles:
«Sire Dieu, je te prie qu'il te souviengne de moy, et que n'entres pas en
jugement contre ton sergent; car nul homme qui vive n'est jugié en ton
regart; mais soies piteux à moy pécheur. Et sé j'ai pechié ainsi comme
autre homme, espargne moy toutevoies, et sé j'ai ricus fait en toute ma vie
qui te plaise, je te pri qu'il ne périsse par mes péchiés. Sire, aies merci
de moy selon ta grant miséricorde et me donne un fils hoir de mon corps,
noble gouverneur du royaume de France, à la confusion de mes ennemis, qu'il
ne me puissent reprouchier et dire: T'espérance si est vaine, tes aumosnes
et tes oroisons sont péries. Mais tu, Sire, selon ta volenté me soies
miséricors, et commande que mon esperit soit en paix receu en la fin de mes
jours.»

      Note 1: À compter d'ici, notre chroniqueur de Saint-Denis reproduit
      le texte des _Gesta Philippi-Augusti_ de Rigord. (Voy. _Historiens de
      France_, tome XVII, p. 4 et suiv.)

      Note 2: _Il fu appelé_. Il faudroit: _Il doit être appelé_. «Debet
      vocari.»

Telles prières faisoit le roy à nostre Seigneur, tout le clergié et le
peuple du royaume: et nostre Sire qui pas ne refusa ses prières, lui donna
un fils qui eut à nom Phelippe Dieudonné (qu'il fist nourrir sainctement)
et introduire plainement en la foy Jhésu-Crist et ès commandement de
saincte églyse. Et quand il fu en aage convenable il le fist couronner à
Rains à grant sollemnité, et vesqui puis tant qu'il le vit gouverner le
royaume glorieusement, près d'un an avant ce qu'il trespassast.

Une avision merveilleuse vit le roy en dormant. Celle avision lui
représentoit que Phelippe son fils tenoit un calice d'or en sa main, et en
ce calice qui estoit tout plain de sang humain administroit et donnoit à
boire à tous ses princes et à ses barons, et luy sembloit qu'il buvoient
tous du sang en ce calice que l'enfant tenoit. Le preud'homme céla celle
avision jusques au derrenier de sa vie, n'oncques ne la voult reveler à nul
homme, sé ne fust à Henry, évesque d'Albanne, qui en ce temps estoit légat
en France. Mais avant le conjura de Nostre-Seigneur qu'il téust ceste chose
jusques après sa mort.

Quant le bon roy fu trespassé, cil Henry révéla l'avision à mains hommes de
religion. Il trespassa de ce siècle, en celle année meisme que son fils fu
couronné, et fu mort en la cité de Paris, si comme nous traiterons cy après
plus plainement; car il nous convient traictier des fais le bon roy
Phelippe selon chascune année (si comme l'istoire l'enseingne.)


II.

ANNEE 1179.

_Coment son couronnement fu targié pour sa maladie._


Ce sont les fais du roy Phelippe de la première année. En l'an de
l'Incarnation Nostre-Seigneur mil cent soixante-dix-neuf, le roy Loys, qui
estoit jà viel et débrisié comme cellui qui jà avoit près soixante-dix ans
d'aage et sçavoit moult bien que le temps de sa vie ne povoit pas
longuement durer; car il sentoit son corps agregié d'une maladie que les
physiciens appellent paralisie; si assembla grant conseil à Paris de tous
les archevesques et évesques et abbés de son royaume. Quant il furent tous
assemblés, il se leva et entra tout seul en une chapelle pour adourer; car
il avoit de coustume que devant tous ses fais faisoit oroisons à nostre
Seigneur. Quant il eut s'oroison finée, il fist appeller tous ses prélas et
tous ses barons et princes l'un après l'autre, puis leur descouvri son
propos et ce qu'il béoit à faire; que, à la feste de l'Assumption
Nostre-Dame approuchant, vouloit couronner son fils Phelippe à Rains par
leur conseil et par leur volenté.

Quant les prélas et les princes entendirent la bonne volenté du roy, si
crièrent tous ensemble d'un cuer et d'une volenté: «Ce soit fait.» Atant
feni le conseil si retourna chascun en ses parties.

Quant la feste de l'Assumpcion fu venue, le roy se traist vers Compiègne et
mena Phelippe son fils avec luy. Là si comme Dieu l'avoit ordené advint la
chose aultrement qu'il ne cuida. Car tandis comme le roy ala séjourner à la
ville, l'enfant ala chacier avec ses veneurs par le congié de son père.
Quant il furent au bois entrés il trouvèrent un sanglier. Les veneurs
descouplèrent les lévriers et coururent parmi la forest qui est parfonde et
soutive[3], huiant et cornant. En pou d'heure furent espars l'un çà l'un là
par diverses voies et par divers sentiers. Entre ces choses Phelippe
l'enfant qui fut monté sur un cheval fort et isnel laissa toute sa
compaingnie, et couru après la beste tout seul moult longuement tant comme
le cheval povoit randonner[4] par une petite sentellette qui n'estoit pas
moult hantée. Quant il eut ainsi passé et chacié par moult longue pièce, il
prist à regarder après luy, et vit le jour qui jà abaissoit et le vespre
qui approuchoit. Et pour ce qu'il se vist seul en la forest qui estoit et
grant et longue, si le print une petite paour, et ce ne fu mie de merveille
à enfant si jeune, et qui point ce n'avoit aprins. Une heure aloit çà,
l'autre là, si comme le cheval le vouloit mener. A la parfin comme il eut
ainsi chevauchié une pièce, escouté et regardé de tous sens s'il verroit
nullui venir, et il n'oy né ne vit nullui qui après lui venist, il fu moult
espoventé; mais toutevoyes à chief de pièce[5] revint à soy meismes: à
grans souspirs et à grans gémissemens fist une croix sur son front, si se
recommanda à Dieu et à la benoicte vierge Marie et à saint Denys qui est
patron et deffendeur des roys et du royaume de France.

      Note 3: _Soutive._ Embarrassée.

      Note 4: _Randoner._ Courre.

      Note 5: _A chief de pièce._ Au bout du conte ou du compte.

Après ce qu'il eut finée s'oroison, il commença à regarder à destre. Il
vist de loing un villain qui soufloit le feu en une charbonnière. Cil
villain estoit grant et gros et de merveilleuse estature; une grant coignie
tenoit sur son col; si estoit merveilleusement de orrible regardeure, lait
et noir; car il estoit tout soillié de la pouldre et du faisil[6] du
charbon.

      Note 6: Dom Brial explique ce mot par celui de _poussier_. Je pense
      qu'il se trompe et que _faisil_ est synonyme de _faix_, charge de
      charbon. Rigord dit simplement: «Carbonum nigredine intectum.»

Quant Phelippe l'enfant appercu celui villain, il conçu une légère paour;
mais toutesfois la surmonta la hardiesce de son cuer. Du villain s'approcha
et le salua moult débonnairement, et quant le villain sot qui il estoit et
pourquoy il venoit, il laissa ce qu'il faisoit et ramena son seigneur par
une adresce[7] à Compiègne. De la paour et du travail qu'il eut en celle
journée, le prist une maladie moult griève, et par celle raison tarda son
couronnement jusques à la feste de Toussains; mais Nostre-Seigneur
Jhésu-Crist, qui oncques ne déguerpi ceus qui ont en luy bonne espérance,
luy donna santé pour ses oroisons et pour les mérites son père, qui par
nuit et par jour prioit à Nostre-Seigneur qu'il luy donnast santé, et par
les oraisons de saincte églyse qui vers Dieu en estoit en moult grant
dévocion.

      Note 7: _Une adresce._ Une route directe ou de traverse.


III.

ANNEE 1180.

_Coment il fu couronné à Rains à la feste de la Toussains, et fu appelée
Auguste._


Droit à la feste de Toussains fu Phelippe-Auguste couronné à Rains, selon
la manière et la coustume des anciens roys. Là furent présens tous les
prélas et les barons du royaume de France, et son oncle Guillaume
l'archevesque de Rains, prestre et cardinal de Saint-Sabine, qui en ce
temps estoit légat en France. Et fu présent à son couronnement le roy Henry
d'Angleterre, qui à celle journée luy tint d'une part la couronne sur son
chief moult dévotement, par la raison de son hommage et de droicte
subjection, qui avecques les aultres princes et prélas crioit moult
hautement: Vive rois! vive rois![8] Et en ce jour que le roy fu couronné il
avoit quatorze ans d'aage tous parfais, dès la feste saint Timothée et
saint Simphorian, qui jà estoit passée. Si estoit le quinzième an
commencié.

      Note 8: _Vive rois! Vivat rex!_ Je n'ai pas ici suivi l'orthographe
      des manuscrits de Charles V, mais celle des manuscrits copiés sous
      Philippe de Valois.

Son père, le bon roy Loys, ne fut pas à Rains au couronnement; car il
estoit jà surpris de paralisie si qu'il ne povoit mais aler né chevauchier.
Nous n'avons pas propos de descrire toutes les choses qu'il fist à
l'encommencement de son règne; car la grandeur de l'euvre et simplesce de
nostre sens et de nostre parole serait trop à charche[9] et à ennuy à ceulx
qui ont acoustumé à oïr choses bien faictes et bien dites et briefment.

      Note 9: _A charche._ Pour _à charge_. «Ne delicatis auditorum auribus
      fastidium generaret.»

Au commencement doneques de son règne, il eut jà paour de Nostre-Seigneur
fermée en son cuer. Pour ce avoit biau commencement d'estre sage; car ainsi
comme dit Salmon: «La paour de Nostre-Seigneur si est le droit commencement
de sapience.» Dont il prioit humblement en ses oroisons qu'il lui daignast
adrecier toutes ses voies et tous ses fais. Il ama justice comme sa propre
mère; il essauça miséricorde par-dessus justice, et tant coment il pot et
dut, il garda tousjours vérité, n'onques de luy ne l'estrangea; et pour ce
qu'il luy plut au commencement de son règne et au temps de son aage et de
sa jeunesce à soy exerciter en ces glorieuses vertus, il avint après, si
comme il doubtoit Dieu, il commanda expressément que tous ceulx de son
hostel et de sa court le craingnissent et doubtassent, si comme toute
créature doit faire.

Et pour ce qu'il avoit horreur et abominacion sur toutes choses de
gloutonnies et des horribles seremens que ces gloutons jureurs juroient
souvent, et adès font en ces cours et en ces tavernes, il commanda que sé
nul, feust chevalier feust aultre, faisoit nuls tels seremens en sa court,
qu'il feust plungié en fleuve ou en marchois[10]. Expressément commanda que
cet establissement feust gardé et tenu de tous.

      Note 10: _Marchois._ Marais.

Après ce que le roy fu couronné, il vint à Paris; lors commanda à faire une
besoingne qu'il avoit conceue de long-temps devant en son cuer; car il
avoit oï dire maintes foys aux enfans qui estoient nourris avec luy que les
juifs qui à Paris manoient, prenoient chascun an un crestien le grant
vendredi qui est en la sepmaine peneuse, et le menoient en leurs
croutes[11] soubs terre, et en despit de Nostre-Seigneur qui en ce jour fu
crucifié, le tourmentoient et crucifioient; et au derrenier l'estrangloient
en despit de la foy crestienne, et avoient ceste chose faicte maintes fois
au temps de son père, et avoient esté convaincus du fait et ars. Et en
celle manière fu sainct Richart martirié dont le corps gist à
Saint-Innocent de Champeaux; pourquoy Nostre-Seigneur a puis fait maintes
miracles en l'églyse où le corps de lui repose.

      Note 11: _Croutes._ Grottes. De _crypta_.

Diligemment fist le roy enquérir sé c'estoit voirs ou non. Il trouva que
c'estoit vérité, si comme renommée le raportoit, et lors commanda que les
juifs feussent prins partout le royaume de France. Prins furent par un
samedi en leurs synagogues en la sixième kalende de mars. Despoillés furent
d'or et d'argent et de robes ainsi comme leur pères anciens despoillèrent
les Egypciens quant il trespassèrent la rouge mer au temps Moyse le
prophète. Et en ce fu senefié la persécution qu'il orent puis quant il
furent tous bannis du royaume de France.


IV.

ANNEE 1180.

_Coment il deffendi sainte églyse, et puis après coment il dompta ses
barons qui contre luy se révéloient._


Entour un an après le couronnement le roy, avint qu'un tirant qui avoit nom
Hébert de Charenton prist forment à grever les églyses et les abbayes de
Berry, en la conté de Bourges, en toltes et en rapines et en maintes autres
exactions. Quant les clers et les religieux ne porent plus endurer les
griefs qu'il leur faisoit, il en firent au roy complainte par leurs
messages, et luy prièrent moult humblement qu'il leur portast envers luy
guarantie, et les tors fais leur fist amender. Quant le roy eut oï leur
complainte, il fu tout embrasé d'amour et de jalousie pour vengier la honte
de saincte églyse, et se présenta pour escu et pour mire, encontre toutes
persécucions pour sa droiture guarantir. Gens assembla et entra en sa terre
à moult grant force, villes brisa et prist proyes, vigoureusement abati son
orgueil en pou de temps. Celluy vint à ses piés à mercy, et lui requist
pardon de ses mesfais. Et le roy, qui fu misericors, lui pardonna par telle
condicion qu'il jura sur sains à rendre aux églyses et aux religions
quanqu'il leur avoit tollu à l'esgart et à la volenté le roy, et de lors en
avant se garderoit de faire teles violences.

Ceste première bataille fist le roy Phelippe-Dieudonné en commencement de
son règne en l'aage de quinze ans, et la sacra pour prémices à
Nostre-Seigneur. Faire le devoit, car pour ce fu-il dit Phelippe Dieudonné
que Dieu le donna pour la délivrance et pour la deffense de saincte églyse
et du peuple crestien.

En celle année meisme qui fu la première de son couronnement, au quinzième
an de son aage troublèrent en telle manière saincte églyse les fils
d'iniquité, c'est à savoir: Robert de Beaujeu et le conte de Chaalons et
aultres qui furent de leur suite contre les Chartres et contre les munimens
royaus dont les roys avoient franchi les églyses, et leur firent mains
griefs et mains dommages. Les clers et les religieux firent savoir ceste
chose au roy en complaignant.

Quant il sot ceste chose, il fu esmeu et entalenté de la honte vengier. Il
entra en leurs terres, tout destruist et gasta et prist proies; si
vertueusement les refrainst et dompta qu'il les contrainst à rendre aux
églyses tout quanqu'il leur avoient tolu par force, et rendi la paix
temporele aux religieux; à leurs oroisons se offry et se recommanda, puis
s'en parti. A tant bien doit toute saincte églyse pour l'ame de lui prier;
car il fu tousjours champion très-appareillié pour la guarantir et
deffendre. Il confondi et destruist les juifs, qui sont pervers ennemis de
la foy crestienne: il puni et bouta hors de la communaulté de saincte
églyse les hérèses qui mal sentent des articles de la foy crestienne. Pour
lesquelles choses ses bonnes œuvres sont establies en Nostre-Seigneur, et
doit toute saincte églyse raconter et retraire ses fais et ses dis, pour
exemple donner au monde.

En cel an meismes advint que l'ennemi de paix qui moult est dolent quant il
voit concorde régner entre les princes, pour ce que la discension de tels
gens amène souvent plus de maux qu'il ne feroit de menu peuple, souffla
l'esprit d'iniquité ès cuers d'aucuns barons de France, et à ce les mena
qu'ils firent conspiration contre luy. Chascun assembla sa force, et entra
en la terre pour tout mettre à destruction. Moult fu le roy de grant ire
embrasé quant il oï ces nouvelles. Son ost assembla isnelement, et mut
puissamment, et si vertueusement les poursuivi que par l'aide de nostre
Sire qui merveilleusement y entra, les mist tous soubs piés et les
contrainst si par force qu'il vindrent à luy tous à mercy, et se mistrent
haut et bas à sa volenté comme ceulx qui estoient coulpables des chiefs
couper selon les loys, pour le crime de conspiracion. Et Nostre-Seigueur
qui bien sait guerredonner à chascun le bien qu'il fait, si que nul bien
trespasse sans guerredon, luy fu escu et deffense en la fraude de ses
ennemis et luy donna fort estrif pour ce qu'il vainquist; car il eut à Dieu
sacré les deux premières batailles qu'il eut faictes au commencement de son
règne, en l'onneur de Dieu et de Nostre-Dame pour saincte églyse guarantir.


V.

ANNEE 1180.

_Coment il fu de rechief à Saint-Denis et se fist couronner, et du
trespassement son père.--Ce sont les fais du second an._


En l'an de l'Incarnacion mil cent quatre-vins, en la quarte kalende de
juing, droitement le jour de l'Ascension, ala le roy à Saint-Denys en
France, et se fist couronner de rechief devant le maistre autel de l'églyse
par le conseil d'aucuns preud'hommes et sages qui environ luy estoient. Le
jour meisme, espousa la noble roine Ysabel, fille Baudouin le comte de
Hainaut et niepce le conte Phelippe de Flandres qui en ce jour porta devant
le roy Joyeuse, l'espée du grant roy Charlemaine, si comme il est droit
acoustumé au couronnement des roys. Mais tandis comme le roy et la royne
estoient les chiefs enclins, à genous devant l'autel, et il entendoient la
bénéiçon des espousailles que Guy l'archevesque de Sens leur faisoit, en la
présence des barons et des prélas qui là estoient, advint une aventure qui
est bien digne de mémoire.

Tant y eut assemblé de peuple des chastiaux et des villes voisines pour
véoir la feste et la solempnité, et pour véoir le roy et la royne couronner
ensemble que trop y estoitgrant la presse et le tumulte du peuple. Pour
celle noise apaisier, et pour le murmure de la gent refrener se leva un
chevalier de la court du roy qui commença à tournoier parmi l'air une verge
qu'il tenoit en sa main. Ainsi comme il la démenoit despourvuement amont et
aval, il assena quatre des lampes d'utile d'olive qui pendent devant
l'autel, à un seul coup les brisa toutes quatre et respandi l'uille
droitement sur le chief le roy et la royne qui estoient à genoulx. Si ne
doit-on pas cuider que ceste chose avenist d'aventure; mais ainsi comme par
divine ordonnance en signe de plenté des dons du saint Esperit qui lui fu
d'amont transmis, à espandre et à mouteploier la gloire de son nom et la
renommée de ses fais par toutes terres. Dont il sembla assez proprement que
la parole que Salmon dist ès cantiques feust dicte pour luy, ainsi comme
s'il voulsist dire: «La gloire et la renommée et la sapience de ton nom
sera espandue de l'une mer jusqu'à l'autre.» Car par uille nous sont ces
trois choses signefiées: renommée, gloire et sapience. Et de ces trois
graces fut-il enluminé en toute sa vie; car il fu renommé par victoires,
glorieux en ses fais, sage en ce qu'il doubta Dieu, et en son royaume
sagement gouverner.

En cel an trespassa son père le bon roy Loys en la quarte kalende
d'octobre, à un jour d'un jeudi. A Paris fu mort qui est la maistre cité du
royaume. Si semble qu'il fust ordonné par divine provision que cil qui
estoit roy et chief du royaume de France, et qui sainctement avoit
tousjours vescu, trespassa du palais en palais, et du règne transitoire au
règne perpétuel que œil ne vit né oreilles n'oïrent né cuer d'homme ne
pourroit penser, que Dieu appareilla à ceulx qui aiment vérité. Quant le
corps fu enbasmé et appareillié, il fu porté à l'abbaye de Barbéel qu'il
avoit fondée. La royne Ale sa femme fist faire sur luy une tombe d'or,
d'argent et de pierres précieuses de merveilleuse ouvrage et de riche.


VI.

ANNEE 1181.

_Coment il chaça les juifs de France, pour le despit qu'il faisoient à
sainte églyse._


En celui temps habitoient juifs à Paris et par tout le royaume de France en
trop grant abondance et multitude. Assemblés estoient de diverses parties
du monde, pour la paix de la terre et pour la liberté du pays et de la
gent; car il avoient oï parler de la fierté et de la noblesse des roys de
France encontre leurs ennemis, de leur pitié et miséricorde envers leurs
subgiés. Pour ceste raison les plus grans et les plus sages en la loy Moyse
estoient venus en France et habitoient à Paris. En la cité demourèrent si
longuement que il enrichirent, si que il achatèrent à bien près la moitié
de la cité. Et contre l'institucion saincte églyse avoient serjens et
chamberières crestiens qui estoient manans avecques eulx en leurs hostels,
apertement les faisoient judaïser et départir de la loy crestienne. Les
bourgeois, les chevaliers et les païsans des villes voisines estoient en si
grant subjection vers eulx, por les grans deniers qu'il leur devoient,
qu'il prenoient leur meubles et leur possessions, et les autres les
vendoient pour euls paier. Et les autres tenoient prisons[12] en leur
maisons par leur seremens, en aussi grant subjetion comme chétifs sont en
chartre. Mais quant le roy sot que la crestienne foy estoit en si grant
vilté tenue, il fu moult esmeu de pitié et de compassion: à un bonhomme se
conseilla qui avoit nom Bernart[13], lequel estoit saint homme et religieux
qui en ce temps menoit vie solitaire au bois de Vincennes.

      Note 12: _Prisons._ Prisonniers.

      Note 13: _Bernart_, prieur de Grammont.

Celluy luy loa qu'il relachast et quitast tous les crestiens de son royaume
des debtes qu'il devoient aux Juis, si en retenist la quarte partie à soy
s'il vouloit. Ce fu la première raison pour quoy il bouta tous les Juis
hors de son royaume.

La seconde cause fu telle qu'il traictoient et menoient vilainement et
ordement les aournemens des églyses qu'il tenoient en gaiges, pour la
nécessité du peuple, comme textes d'or, calices d'or et d'argent, chapes et
chasubles et mains aultres garnemens. Si vilainement les tenoient en la
honte de saincte églyse qu'il faisoient soupes en vin à leurs juiziaux[14]
ès calices beneois et sacrés à Dieu, en quoy le corps Nostre-Seigneur est
consacré et beneoit au saint sacrement de l'autel. Maintes aultres
énormités faisoient-il en despit de Nostre-Seigneur, en comble de leur
dampnacion. Si ne prenoient pas garde à ce qu'il treuvent escript en leur
loy, coment Baltasar, roy de Babiloine, fu occis à sa table pour ce qu'il
faisoit mengier sa gent aux vaissiaux que Nabugodonosor avoit aportés du
temple, quant il eut prins Jhérusalem, et une main lui escript en la paroy
devant luy: Mané-Thecel-Pharès.

      Note 14: _Juiziaux._ Petits Juifs. Rigord dit: «Infantes eorum offas
      in vino factas comedebant.»

La tierce raison pour quoy il furent bannis fu telle: qu'il se doubtoient
moult durement que le roy ne commandas à cerchier leurs maisons et que l'en
ne préist quanques on trouvast du leur. Un en y eut de Paris qui avoit
pluseurs garnemens d'autel, comme croix d'or à pierres précieuses, textes,
calices. Toutes choses bouta en un sac et les jeta ès chambres privées[15].
En celle ordure demourèrent une pièce les choses benoites jusques à tant
que crestiens les y trouvèrent si comme Dieu le voult.

      Note 15: «In fossam profundam ubi ventrem purgare solebat.» (Rigord.)

La quinte partie des textes[16] fu au roy rendue, les
aournemens furent aux églyses rendus. Celluy an dut pour
droit estre dit jubileux; car en la vielle loy estoit tels ans
ainsi appellés quant les possessions revenoient au chief de
cinquante ans aux anciens possesseurs qui devant les avoient
tenus, et quant toutes les debtes estoient relaschées. Aussi
fut-il fait en celle année au royaume de France quant tous
les crestiens furent hors et quictes des debtes qu'il devoient
aux Juis.

      Note 16: _Textes._ Le latin dit _debiti_, de la dette.


VII.

ANNEE 1182.

_Coment les Juis cuidèrent demourer par la praiere aux barons._


En l'an de l'Incarnacion mil cent quatre-vins et un, commanda le roy
Phelippe que tous les Juis vuidassent le royaume de France, si que il
feussent tous hors dedens la feste saint Jehan-Baptiste. Congié leur donna
de vendre les meubles et les garnisons qu'il avoient en leurs maisons, et
retint les possessions qu'il avoient achetées, si comme maisons, champs,
prés, vignes, granches, pressouers et si fais héritages[17].

      Note 17: Cette odieuse spoliation des Juifs offre, il faut bien
      l'avouer, quelque rapport avec la vente des biens de la noblesse
      françoise et du clergé françois, en 1792. Mais il faut tenir compte
      de quelque différence dans le nombre des victimes et dans les torts
      qu'on leur supposoit.

Quant les desloiaux virent ce, il furent forment troublés et tourmentés.
Aucuns fuient baptisiés et persévérèrent toutes voies en la loy. A eux
rendi le roy toutes les possessions en l'onneur de la foy qu'il avoient
receue, et les franchi de toutes tailles et de tous servitudes en la
manière des autres crestiens. Ceulx qui demourèrent en l'erreur ancienne
et aveuglés des yeulx du cuer alèrent aux prélas et aux barons, grans dons
leur donnèrent et leur promistrent moult grant somme de deniers sans
nombre, s'il povoient empetrer devers le roy leur demourance; mais Dieu,
qui le cuer du preudomme avoit si enflambé de la grace du saint Esperit, le
conferma en son propos si forment que né par prières né par promesses ne
luy porent les barons le cuer fraindre né amollier.

Quant les Juis virent que les prélas et les princes furent escondis par cui
prières, quant il vouloient promettre et donner, il souloient assez
légièrement les aultres roys encliner à leur volenté, il furent moult
merveilleusement esbahis et esperdus, et commencièrent à crier:
_Scema-Israël_, qui vault autant en ebrieu comme: Dieu, escoute!
Toutes-voies quant il virent qu'il ne povoit estre autrement, et que le
terme approchoit qu'il devoient avoir France vuidiée, il commencièrent à
vendre leur meubles et leur garnisons à merveilleuse haste, et le roy saisi
les héritages. Après ce qu'il orent ainsi leur choses vendues, il
vuidièrent le royaume dedens le terme qui fu mis, et emmenèrent femmes et
enfans et tous leur mesnages au mois de juing en l'an devant dit qui estoit
mil cent quatre-vingt et deux, de l'aage du roy le dis-septième, et de son
règne le tiers.


VIII.

ANNEE 1183.

_Coment le roy fist nétoyer les sinaguogues et sacrer et dédier au service
Nostre-Seigneur._


Quant les Juis furent ainsi alés, et France fu vuidiée de la corrupcion de
telle chenaille[18], le bon roy n'oublia point à mener son propos à
perfection; car ce qu'il avoit encommencié glorieusement il vouloit plus
glorieusement finer. Adonc commanda que les sinaguogues aux Juis feussent
nettiées et curées, là où il souloient assembler et blasmer et despire
Jhésu-Crist, et faire leurs fausses oroisons soubs la couverture de
religion; et puis commanda qu'elles feussent dédiées à églyses, et que l'on
y sacrast autels pour faire le service Nostre-Seigneur.

      Note 18: Nous dirions aujourd'hui: _Canaille_.

En ce fait ot le roy bonne considéracion et honneste; car en ce meisme lieu
où Jhésu-Crist avoit esté moult longuement vitupéré et despis des Juis, en
ce meisme lieu fu-il saintefié et aouré des crestiens. Ceste chose fit-il
contre[19] la volenté des barons.

      Note 19: _Contre._ Le latin dit: _Circa voluntatem_.

Quant les chevaliers, les bourgois et tout le menu peuple virent les œuvres
le roy si merveilleuses, et qu'il estoit jouvencel de bonnes enfances et
plain de bonnes meurs, il rendirent graces à Nostre-Seigneur de ce qu'il
leur avoit envoyé en leur temps tel roy et tel seigneur. Et qui diligemment
vouldroit en luy regarder[20], il y trouveroit toutes quatre glorieuses
vertus que Moyse commande que l'en regardast, quant l'en vouldroit eslire
prince; c'est assavoir: puissance, paour de Dieu, amour de vérité et
détestacion d'avarice.

      Note 20: _Voudroit._ On voit que Rigord écrivoit sous
      Philippe-Auguste.

Les bourgois d'Orléans pour ce qu'il vouloient ensuivir l'exemple le roy
qui estoit leur sire et leur chief firent églyse d'une sinaguogue, et y
establirent prouvendes là où l'en fait chascun jour le service de
Nostre-Seigneur, par nuit et par jour, pour le roy et pour tout le peuple,
et pour l'estat du royaume de France. Ceus d'Estampes refirent tout ainsi
d'une maison qui avoit esté sinaguogue.

L'en treuve en escript à St-Denys, ès gestes des roys, que les Juis furent
exiliés du royaume autrefois au temps ancien; car au temps que le roy
Dagoubert, fils le fort roy Clotaire, gouvernoit le roiaume, un empereur
qui avoit nom Eracle gouvernoit l'empire de Rome. Cil Eracle estoit sage ès
clergies libéraux[21], et meismement en l'art d'astronomie qui en ce temps
estoit de grant auctorité; mais puis que la foy mouteplia et saincte églyse
vint en povoir, elle fu abatue, pour ce que, (ainsi comme aucuns dient),
ydolatrie eut de luy commencement et naissance[22].

      Note 21: _Es clergies libéraux._ Dans les arts libéraux.

      Note 22: «Ab omni cœtu fidelium, veluti idololatria, eliminata.»
      (Rigord.)

[23]Icelluy Eracle escript au roy Dagobert de France devant nommé qu'il
destruisist tous les Juis de son royaume, et le roy le fist ainsi comme il
luy manda. La cause de ceste destruction fu pour ce que cellui Eracle avoit
esperimenté que les signes des estoiles monstroient que le peuple circonci
devoit destruire l'empire de Rome. Mais l'empereur en fu en partie deceu;
car ce qu'il entendi des Juis fu fait par une gent que l'on souloit
appeller Aguarins; mais or sont appellés Sarrasins; car il advint puis que
il prisrent l'empire de Rome et le mistrent à gas et à confusion.

      Note 23: Voyez, dans nos _Chroniques de Saint-Denis_, règne du roi
      Dagobert, _chap_. 12.

_Incidence._--Saint Metheodes[24] le martir fait mencion d'une pestilence
qui doit avenir vers la fin du monde, et dit que les Ismaëlitiens doivent
venir: c'est un peuple qui d'Ismaël descendi. Celluy Ismaël fu fils
Abraham, (non mie de sa femme, mais de sa chamberière. Circoncis fu), et de
tels gens nous fait un escript cil saint Metheodes, et dit que en la fin
des temps devant l'avènement Ante-Christ istront encore une fois de là où
il sont enclos. Toutes terres prendront et seront seigneurs du monde par
huit sepmaines d'ans; c'est par cinquante six ans. Pour les maus et les
tribulacions qu'il feront aux crestiens sera leur voie appelée d'angoisse
et de douleur. Il occiront les prestres aux moustiers et ès sains lieux,
leurs chevaulx lieront aux sépultures des corps sains, et feront estables à
leurs jumens ès moustiers delez les autels. Et tout ce souffrera
Nostre-Seigneur pour le péchié et la mauvaistié des crestiens qui seront en
ce temps. Josephe meisme tesmoingne de ces gens, et dit que tout le monde
sera leur habitacion et qu'il prendront et habiteront ès iles de mer.

      Note 24: _Saint Metheodes._ La mention de la prophétie de saint
      Methodes se lie au récit de l'expulsion des Juifs par Héraclius. Les
      Ismaéliens ou Sarrasins qui déjà ont ravagé l'empire devront
      reparoître une seconde fois, vers la fin des temps, etc.


IX.

ANNEE 1183.

_Coment il acheta le marchié de Champeaux, et coment il fist clore les bois
de Vincennes, et de sept mil Coteriaux qui furent occis en Berry._


En l'an de l'Incarnation mil cent quatre-vingt-et-trois, et de son règne le
quart, le roy acheta à luy et à ses hoirs un marchié que les malades de
Saint-Ladre de Paris avoient au dehors de la cité[25]. Ceste chose fist-il
aux prières de mains hommes qui prié l'en avoient, et meismement à la
prière d'un sien sergent qui moult luy estoit loial, et luy procuroit
toutes ses besoingnes. Quant il ot ce marchié acheté, il le fist venir
dedens la ville en une place qui est nommée Champeaux. Là fist-il faire par
le devant dit sergent deux grans halles où les marchéans peussent entrer
quant il plouveroit, et vendre leurs denrées plus nettement. Clorre les
fist et bien fermer pour ce que les marchéandises qui là demouroient par
nuit peussent estre gardées sauvement[26]. Par dehors fist faire loges et
estauls, par dessus les fist bien couvrir pour ce que s'il plouvoit, on ne
laissast mie pour ce à marcheander, et pour ce que les marchéans n'eussent
dommage pour la pluie[27].

      Note 25: Dans le faubourg Saint-Denis, sur l'emplacement des
      nouvelles rues de _Chabrol_ et de _Charles X_.

      Note 26: «Et in nocte ab incursu latronum tutè custodirentur. Ad
      majorem etiam cautelam, circà easdem halas jussit in circuitu murum
      ædificari, portas sufficienter fieri præcipiens quæ in nocte semper
      clauderentur. Et, inter murum exteriorem et ipsas halas mercatorum,
      stalla fecit erigi desuper operta, etc.» (Rigord.)

      Note 27: Telle fut l'origine des halles de Paris.

Le roy, qui moult estoit curieux de l'accroissement du royaume et de ses
lieux soustenir et amender fist clorre les bois de Vincennes de haus murs
et de fors, qui devant estoient si desclos que les bestes et les gens
povoient aler parmi. Au temps de ses devanciers avoit toujours esté
desclos. Quant le jeune roy Henry d'Angleterre qui avoit esté couronné
après le roy Estienne, sceut ce, il fist recueillir et amasser par les
forests de Normandie et d'Acquitaine jeunes faons de bestes sauvages, dains
et chevriaulx, et puis les fist mettre en une grant nef qu'il fist moult
bien covrir, et mettre dedans la viande de quoy il devoient vivre.
Contremont Saine les fist mener jusques à Paris, là les fist présenter an
roy Phelippe son seigneur. Le roy qui fu moult lié du présent le reçut
moult volentiers, puis les envoia au bois de Vincennes qu'il avoit
nouvellement fermé, là les fist garder et nourir moult soigneusement.

En celle année furent occis sept mille Coteriaux en la conté de Bourges et
plus. Si les occistrent ceulx du pays par le secours que le roy leur fist,
pour la très grant desloiauté qu'il faisoient par tout le pays. Car il
entrèrent en la terre le roy par force, et prenoient les proies, et
prenoient les païsans du pays, si les metoient en liens, et les trainoient
après eulx ainsi comme esclaves, et dormoient avec les femmes de ceulx
qu'il emmenoient ainsi, voiant eulx meismes. Et plus grans douleurs
faisoient encore: car il ardoient les moustiers et les églyses, et
trainoient après eulx les prestres et les gens de religion, et les
appelloient cantadors par dérision. Quant il les batoient et tourmentoient,
lors leur disoient-il: «Cantadours chantez,» et puis leur donnoient grans
buffes parmi les joues, et batoient moult asprement de grosses verges. Dont
il avint qu'aucuns rendirent leur ames à Dieu en tels tormens, et les
aucuns qui estoient jà aussi comme demi mors et affamés de la longue
prison, se raemboient[28] par somme de deniers pour eschaper de leurs
mains; mais nul ne pourroit raconter sans grant douleur de cuer et sans
grans larmes ce qui s'ensuit après. Quant il roboient les églyses,
l'eucariste prenoient à leurs mains touillées et ensanglantées du sang
humain, que l'en met en ces églyses en vaisselles d'or et d'argent, pour la
nécessité des malades; hors de philatières la sachoient et jettoient à
terre, puis la défouloient aux piés. A leur garces et leur meschines
faisoient voiles et cueuvre-chiefs des corporaux sur quoy l'on traicte le
précieux et le vrai corps Jhésu-Christ en sacrement de l'autel. Les
philatières et les calices despeçoient à mails[29] et à pierres.

      Note 28: _Raemboient._ Rachetoient.

      Note 29: _Mails._ Marteaux, maillets.

Les gens du pays qui virent les énormités et les très-grans desloiautés
qu'il faisoient, le firent savoir au roy Phelippe. Moult fu le roy esmeu
quant il oï ceste chose: pour le despit de saincte églyse, et en moult
grant compassion de ce que ceulx du pays souffroient, grant plenté de bonne
gent et de bien appareillée leur envoia au secours.

Quant ceulx du pays eurent la force et l'aide le roy, il se férirent d'un
cuer et d'une volenté emmy leur ennemis, et les occistrent tous du plus
petit jusques au greigneur, leurs dépouilles prisrent dont il furent
enrichi. En celle manière fist Dieu vengeance des desloiaulx qui teles
cruautés et teles desloiautés faisoient au pays. Et retournèrent arrières
en graciant et en louant Nostre-Seigneur.


X.

ANNEE 1183.

_Coment le conte de Toulouse et le roy d'Aragon furent accordés
par miracle._


Guerre et dissensions qui long-temps avant avoient esté commenciées furent
renouvellées entre le conte Raimon de Saint-Gille et le roy d'Aragon, telle
que nul ne povoit mettre en eulx né concorde né paix. Pour quoy les povres
gens du pays estoient moult grevés par leur guerres; mais Nostre-Seigneur
qui oï la clameur et la complainte de ses povres leur envoia sauveur, non
mie empereur, roy, prince né prélat; mais un povre homme qui avoit nom
Durant à qui Nostre-Seigneur s'apparut en la cité de Nostre-Dame-du-Puy, et
luy bailla une cédule en quoy l'image de Nostre-Dame estoit escripte et
séoit en un trosne et tenoit la fourme son chier fils en semblance
d'enfant. En la circuité de son seel estoient lestres escriptes qui
disoient ainsi: «Aigneaulx de Dieu qui ostez les péchiés du monde,
donne-nous paix.»

Quant les grans princes et les meneurs et tout le peuple oïrent ceste
chose, il vindrent tous au Puy Nostre-Dame à la feste de l'Assumption,
ainsi comme il souloient venir chascun an par coustume. Quand le peuple fu
assemblé à la solempnité de la feste, l'évesque de la cité prist celluy
Durant qui estoit un povre charpentier, et l'establi emmy la congrégacion
pour dire le commandement Nostre-Seigneur. Quant il vit que tous ceulx qui
là estoient avoient les oreilles ententives à sa bouche, il commença à dire
son message, et leur commanda hardiement de par Nostre-Seigneur qu'il
féissent paix entre eulx, et en tesmoing de vérité leur monstra la cédule
que Nostre-Seigneur luy avoit bailliée, à tout l'image de Nostre-Dame qui
estoit dedens empreinte. Lors commencièrent de cuer à grans souspirs et à
moult grans larmes à louer la pitié et la miséricorde de Nostre-Seigneur,
et les deulx grans princes qui devant estoient en si grant guerre que nul
n'y povoit mettre paix, jurèrent sur les textes des évangiles, de bon cuer
et de bonne volenté, et luy promistrent fermement en nostre Seigneur qu'il
seroient tousjours mais en paix l'un vers l'autre. Et en signe et en
tesmoignage de celle réconciliation qu'il avoient faicte, il firent
empraindre en estain le seel de celle cédule, à tout l'image de
Nostre-Dame, et le portoient avecques eulx cousus sur chaperons blancs qui
estoient tailliés à la manière d'escapulaires que les convers de ces
abbaïes blanches portent. Et plus grant merveille: que tous ceulx qui ces
signeaux portoient estoient si seurs que s'il avenist par aventure qu'aucun
d'eulx eust un homme occis, et il encontrast le frère de celluy qui feust
mort et sceust bien encore la mort de son frère, il méist tout en oubli
pour luy festoier et le receust entre ses bras en baisier de paix, d'amour
et de larmes, et luy donnast à mengier et à boire en sa maison et toutes
ses nécessités. Celle paix qui fu faicte au païs par ce preud'homme dura
moult longuement.


XI.

ANNEE 1184.

_De la guerre et de la paix du roy Phelippe et du conte Phelippe de
Flandres, et d'un miracle que Dieu fist pour le roy._


Ce sont les fais du cinquième an. En l'an de l'Incarnacion mil cent
quatre-vingt-et-quatre, de son aage vintième et son règne cinquième, vint
contens et discencion entre le roy et le conte Phelippe de Flandres pour la
conté de Vermendois; car le roy proposoit que toute la conté devoit estre
aux roys de France par droit héritage, et offroit ce à prouver par
évesques, par barons, par vicontes et par autres princes. A ce respondi le
conte en telle manière qu'il avoit la terre tenue au temps de son père le
roy Loys de bonne mémoire paisiblement, et par long-temps en avoit esté en
saisine et en possession paisible, né jà tant comme il vivroit ne la
perdroit; car il sembloit au conte que il peust légèrement fraindre et
amolier le cuer du roy et le courage, pour ce qu'il estoit enfant, et par
promesses et par blandes parolles le cuidoit oster de son propos. Si
cuidèrent aucuns qu'il eust à ce eu l'assent des barons de France; mais
ainsi comme l'en seult dire, il conceurent vent et ordirent toiles
d'iraignes.

A la parfin assembla le roy grant parlement de ses barons à Compiègne.
Quant il se fust à eulx conseillié, il assembla un ost si grant en la
contrée d'Aminois que à paines en péust nul savoir le nombre. Le conte qui
sceut que il venoit sur luy, fu eslevé en son cuer; son ost assembla
d'autre part et vint contre son seigneur à bataille, et jura par le bras de
sa force qu'il se deffendroit de luy; mais quant le roy fu issu et il ot
son ost appareillié et ordenné en conroy, pour entrer en la terre le conte,
il ot si merveilleux ost et si grant qu'il pourprenoient tout le pays et
couvroient la face de la terre ainsi comme langoustes.

Quant le conte et les Flamans virent l'ost le roy si grant et si fort il
orent merveilleusement grant paour; les cuers du peuple, et des haus hommes
leur défaillirent dedens les ventres, si qu'à pou qu'il ne tournoient tous
en fuye. Le conte qui fu moult espoventé se conseilla à sa gent, lors
envoya des messages au conte Thibaut de Blois qui estoit mareschal et garde
de l'ost royal[30], et Guillaume l'archevesque de Rains; car à ces deux
avoit le roy chargié toute la cure du royaume comme à ses oncles; et leur
pria que il reportassent telles parolles au roy de par luy: «Sire,
l'indignacion de ta hautesce veuille cesser envers moy: viens paisiblement
à nous, et use de nostre service si comme il te plaist. La terre de
Vermendois que tu demandes je la te quicte sans aultre pourloignement, et
la te rens entièrement et franchement, chastiaulx, villes et bourgs et
toutes les appartenances. Et s'il plaist à ta majesté et à ta haultesse[31]
je te requier que tu me donnes Saint-Quentin et Péronne, et que tu me faces
tant de grace que je les tiengne ma vie, et après mon décès te reviengnent
à toi et à tes hoirs.»

      Note 30: «Principem militiæ regis, Franciæ senescalcum.» (Rigord.)

      Note 31: «Tamen si vestræ regiæ majestati placet.»

Quant le roy ouy ce que le conte luy mandoit, et qu'il s'umilioit si
durement, il manda les prélas et les barons qui là estoient venus pour
l'orgueil du conte abatre et dompter. Conseil leur demanda sur ce que le
conte luy requéroit, et il respondirent tous ensemble, tout ainsi comme
d'une bouche, qu'il féist à la requeste le conte, et luy prièrent qu'il
préist l'offre qu'il luy faisoit. Le roy s'assenti à leur conseil.

Quant la chose fu ordenée, le conte fu mandé. Lors vint avant en la
présence des prélas et des barons, et rendi au roy par droit la conté de
Vermendois qu'il avoit moult longuement tenue contre droit; si l'en mist en
possession devant tout le barnage. Après jura que il restabliroit tous les
dommages qu'il avoit fais au conte Baudouin de Hénault et aux aultres amis
le roy, à la volenté et au dit de sa court sans nulle demourée. Ainsi fu la
paix refermée entre le roy et le conte ainsi comme par miracle; car elle fu
faicte sans effusion de sang humain et sans dommage[32]. Quant la paix fu
confermée à la léesce du peuple, graces et louanges en rendirent à
Nostre-Seigneur qui ainsi sauve ceulx qui ont en luy espérance.

      Note 32: Guillaume le Breton raconte autrement la chose, et décrit
      plusieurs sièges et prises de villes, avant la conclusion de la paix.

Entre les aultres choses plaines d'admiracion que Nostre-Seigneur voult
monstrer en terre pour le bon roy Phelippe, une en voulons retraire qui
moult est merveilleuse, ainsi comme aucuns des chanoines d'Amiens
racontèrent puis, pour vérité, qui certains en estoient pour ce qu'une
partie de leur rentes sont establies où ces choses avindrent.

Quant le roy fu meu si comme nous avons dit, et il ot fait son ost logier
près d'un chastel que l'en appelle Boves, les charetes, les chars, les
chevaulx et les gens de son ost défoulèrent si forment les blés qui environ
l'ost estoient, et les garçons qui moult en soièrent[2] pour leurs
chevaulx, qu'il en demoura pou qui ne féussent marchiés ou triblés. Si
avint ceste chose environ la Saint-Jehan, que les blés sont espès et
flouris; mais quant la paix fu refermée, si comme nous avons dit, aucuns
des chanoines d'Amiens qui devoient prendre leurs prouvendes en ce lieu où
l'ost avoit esté virent qu'il avoient tout perdu si comme il leur sembloit.
Il se complaindrent à leur doyen et à leur chapitre, et leur requistrent
humblement en amour qu'il leur aidassent du commun à passer celle année, et
qu'il leur départissent de leur fruis pour le dommage qu'il avoient eu.

      Note 33: _Soièrent._ Coupèrent.

Le doyen et le chapitre respondirent qu'il atendissent jusques après aoust
que les blés seroient cueillis et batus, qu'il féissent cueillir le
remenant des blés que l'ost le roy avoit triblé, et le chapitre si leur
rendroit le deffault. Quant les blés furent batus et mesurés en la terre,
il en trouvèrent à cent doubles plus, non mie tant seulement de celluy qui
avoit esté triblé, mais de celluy qui avoit esté faucillié pour donner aux
chevaulx. Et en celle place où les Flamans avoient esté logiés furent les
blés et les herbes si seiches qu'il n'y apparut oncques en celle année
herbe né chose qui verdoiast. Quant ceulx du pays et les chanoines sorent
ce miracle il doubtèrent le roy; car il sorent bien que la sapience de Dieu
estoit en luy, qui l'introduisoit à faire sa volenté.

_Incidence._--L'archevesque Guillaume de Rains et le conte Phelippe de
Flandres firent ardoir grant multitude de bougres.

_Incidence._--En ce temps mouru en la province de Caours à un chastel qui
est appellé Martel[34], en la quatorziesme kalende de juing, le jeune roy
Henri d'Angleterre. Ensépulturé fu en la cité de Rouen[35].

      Note 34: _Martel._ Aujourd'hui ville de Quercy, proche de la Gironde.

      Note 35: Rigord a placé avec raison ces deux _incidences_ sous
      l'année 1183.


XII.

ANNEE 1185.

_Coment les messages d'outre-mer vindrent au roy pour secours querre._


En celle année, en la dix-septième kalende de février, Eracle le patriarche
de Jhérusalem, le prieur de l'Ospital et le maistre du Temple furent
envoyés en message en France au roy Phelippe de par les crestiens
d'oultre-mer; car Sarrasins vindrent en leurs terres, et mains en avoient
occis, et plusieurs prins et menés en prison et chetivoison. Si avoient
prins un fort chastel que l'en appelle le Gué-Jacob, et au prendre du
chastel avoient-il occis plusieurs des frères du Temple et menés en prison.
Ce fu la raison pour quoy il furent envoiés; car trop se doubtèrent les
crestiens que les Sarrasins ne cueillissent hardement et cuer en eulx pour
la victoire qu'il avoient eue et que il ne préissent la saincte cité de
Jhérusalem et conchiassent le sépulcre et le temple de Nostre-Seigneur. Si
apportoient ces messages les clefs du sépulcre au roy, et luy prioient
moult humblement, de par les crestiens d'oultre-mer, pour Dieu premièrement
et pour pitié de la crestienne religion, qu'il secourust la terre qui
estoit au prendre et du tout en tout perdue, sé elle n'avoit secours de
Dieu et de luy.

Mais tandis comme il estoient sur mer, le maistre du Temple trespassa de ce
siècle, et les aultres deux messages qui moult eurent de tourmens et de
périls furent assaillis de larrons galios[36]. Mais toutes voies
eschapèrent et nagièrent tant[37] qu'il vindrent à port: puis esploitièrent
tant qu'il vindrent à Paris. Là fu le patriarche receu de l'évesque Morise,
de toutes les religions et du peuple sollempnelment, comme sé ce feust un
ange que Dieu envoiast en terre. L'en demain célébra en l'églyse, et fist
le sermon au peuple. Le roy n'estoit point à Paris en ce point qu'il y
vindrent. Mais quant il oï dire que tels messages estoient venus, il laissa
toutes aultres besoingnes et leur vint à l'encontre au plustost qu'il pot
et les receut en baisier de paix moult honnorablement, et commanda moult
expressément aux baillis et aux prévos du royaume qu'il leur aministrassent
despens bons et suffisans de son propre trésor par tout là où il
vouldroient aler.

      Note 36: _Galios._ Corsaires.

      Note 37: _Nagièrent._ Naviguèrent.

Quant il sot la raison pourquoy il estoient venus, il fu meu ainsi comme de
pitié; premièrement pour la mésaise de la crestienté, et pour le dommage et
pour le péril de la saincte terre. En pou de temps après assembla concile
général en la cité de Paris de tous les prélas du royaume de France. Quant
tous furent assemblés, la besoingne Nostre-Seigneur fu devant tous
proposée. Lors commanda le roy à tous les prélas qu'il retournassent en
leurs contrées, et que chascun féist sermonner de la croix en sa diocèse,
et amonnestast le peuple par prédicacion qu'il secourussent la terre
d'oultre-mer en remission de leurs péchiés.

En ce temps gouvernoit le roy le royaume tout seul; car il n'avoit encor
nul hoir de son corps de la noble royne Isabel. Et pour ceste raison
(n'ot-il point conseil[38] qu'il se croisast pour le péril du royaume;
mais) il prist chevaliers esleus de grant prouesces, et grans nombre de
sergens bien appareilliés. Oultre-mer les envoia pour le secours de la
terre, à ses propres despens.

      Note 38: _Conseil._ Dessein.


XIII.

ANNEE 1185.

_Coment le roy leva le duc de Bourgoingne du siège du chastel de Vergy
qu'il avoit assis._


En dementiers que ces choses avindrent, Hue de Bourgoingne assembla son ost
et assist un chastel qui est appelé Vergy; si siet aux derrenières contrées
de sa terre[39]. Quatre chastiau fist fermer tout environ que l'on nomme
barbacannes[40]. La raison pourquoy il assist ce chastel estoit telle que
il disoit qu'il appartenoit à sa seigneurie et à son fief, et jura que par
nulle paction né par nulle offre que l'en lui féist ne s'en partirait du
siège, jusques à tant qu'il l'eust par force pris ou qu'il luy seroit rendu
à sa volenté.

      Note 39: «In extremis terræ suæ finibus.» (Rigord.)

      Note 40: Vergy étoit près d'Autun. «Et quatuor munitiones in circuitu
      firmaverat.» (Id.)

Quant le sire de ce chastel qui avoit nom Guy vit le ferme propos le duc,
et qu'il s'appareilloit en toutes manières du chastel prendre, il envoia au
roy et luy manda par lectres toutes ses besoingnes. Le mandement estoit tel
qu'il luy prioit pour Dieu qu'il venist là, et il luy rendroit et doneroit
le chastel perpétuellement à luy et à ses hoirs. Quant le roy eut entendu
la lectre, il fist son ost assembler, et se hasta moult pour délivrer le
souffroiteux des mains de plus fort de luy. Si soudainnement se féri en
l'ost le duc, que luy et sa gent furent ainsi comme surpris. A tant fu levé
le duc du siège que il avoit juré qu'il n'en partiroit si auroit le chastel
pris. Lors fist le roy abatre les barbacannes que le duc avoit environ
fermées. Gui le sire du chastel receut le roy dedens, et luy rendi à sa
volenté si comme il luy avoit mandé. Le roy le receut si comme le sien
propre, garnison y mist de par luy, si en accrut de tant son propre fief en
ces parties.

En pou de temps après celluy Gui fist hommage au roy, et jura que tousjours
seroit loial à la couronne de France; et le roy de sa débonnaireté et
largesce luy rendi le chastel entièrement et toutes les appartenances; mais
en tant contint sa largesce qu'il en retint la seigneurie.

_Incidence._--En ce temps fu éclipse de soleil particulaire, le premier
jour de may en l'heure de nonne: si estoit le soleil au signe de Torel.


XIV.

ANNEE 1186.

_Coment les abbayes et les églyses de Bourgoingne firent complainte au roy
du duc de Bourgoingne._


Ne demoura pas puis moult longuement, après que le roy ot ce fait, que les
évesques et les abbés et toutes les religions de Bourgoingne envoièrent
messages au roy, et se complaindrent malement du duc. Pour Dieu et pour
pitié luy requéroient qu'il adresçast ceste chose, et qu'il leur féist
tenir les chartres et les munimens que les preudommes donnèrent qui les
églyses avoient fondées par leur dévocion. Car anciennement les bons roys
de France, par la grant dévocion qu'il avoient en la foi crestienne,
fondèrent les abbaïes et les églyses, si comme le premier roy chrestien qui
ot à nom Clovis, et le roy Clothaire, et le roi Dagobelt, le grant roi
Charlemaines, et ceulx qui après furent, quant il orent occis et chaciés
les paiens du royaume à grant ahans et à grant effusion de sang, et il
demourèrent en paix. Il fondèrent lors les églyses par grant dévocion et
donnèrent largement aux ministres Nostre-Seigneur rentes et possessions,
pour ce qu'il eussent largement leur vivres et peussent continuellement
servir Nostre-Seigneur, et prier pour les ames de leur fondeurs; desquels
aucuns furent qui esleurent leur sépultures ès lieux qu'il avoient fondés,
par la grant dévocion qu'il avoient ès sains et ès sainctes en cui honneur
il les fondoient. Si comme le roy Clovis qui gist à Saint-Père de Paris qui
ores est nommée Sainte-Geneviève de Paris, et le roy Childebert à
Saint-Vincent qui ores est nommé Saint-Germain-des-Prés; le roy Clotaire le
premier à Saint-Mard de Soissons; le roy Dagobert à Saint-Denys en France,
et lu roy Loys, père au roy Phelippe, à Barbéel.

Quant les roys doncques fondèrent les églyses, et il les orent franchies
par leurs chartres de toutes exceptions, il entendoient qu'elles feussent
tousjours gardées en leur franchises, et qu'elles feussent en leur propre
garde et protection. Et quant il donnoient les terres aux barons par leur
franchise, ce n'estoit mie leur intencion qu'il grevassent pour ce les
églyses né brisassent les munimens de leur exemptions. Et pour ce que le
duc oppressoit les églyses et les abbayes de sa terre de grieves tailles,
contre les roiaux munimens, et le roy en avoit jà oïes maintes complaintes,
si l'amonesta le roy une fois et autre et puis la tierce devant tous ses
amis, et luy pria moult débonnairement que pour Dieu et pour pitié et pour
la foy qu'il devoit à la couronne de France il rendist aux églyses ce qu'il
leur avoit tolu, et qu'il ne féist plus telles choses. Et puis luy dist à
la parfin que s'il ne l'amendoit, il l'en puniroit et vengeroit en luy les
torfais de l'églyse.


XV.

ANNEE 1186.

_Coment le roy entra un Bourgoingne, et coment il contrainst le duc à venir
à mercy._


Le duc vit bien la volenté du roy, et aperçut qu'il avoit ferme constance
en tous ses dis et ses fais. Triste et esmeu se parti de court et s'en ala
en Bourgoingne; mais le roy luy ot commandé avant, qu'il rendist trente
mille livres de deniers aux églyses qu'il leur avoit à force tolues, et luy
avoit encore commandé qu'il luy amendast la force qu'il avoit faicte aux
églyses contre les munimens et chartres roiaulx de ses ancesseurs; mais le
duc refusoit ce à faire, et quéroit fuites et dilacions vaines par malice,
et cuidoit ainsi fuir et eschaper la venjance royale. Mais quant le roy vit
s'entencion, et qu'il refusoit à obéir à son commandement, il cueillit
grant ost, et vint à armes sur luy en Bourgoingne, et entra à grant force
de chevaliers et de champions, aprestés de combatre et soustenir toute
aversité en la deffense de saincte églyse et du clergié qui lors estoit
moult vil tenu en Bourgoingne. Car le prestre estoit aussi défoulé comme le
villain[41]. Le roy assist un moult fort chastel qui avoit nom
Chasteillon[42]: après ce qu'il ot sis quinze jours devant, il fist drécier
ses mangonniaux et ses pierres et maintes autres manières de tourmens, et
fist crier: _A l'assaut!_ par grant force. Lors commencièrent François à
assaillir moult asprement et moult hardiement, les engins à lancier et les
sergens à traire. Si fu l'assaut si aspre et si périlleux qu'assez en y ot
d'occis et de dehors et de dedens, et pluseurs navrés; mais aucuns
eschapèrent par l'ayde ei le conseil de cirurgie. A la parfin ot le roy
victoire, et tant s'esvertuèrent François que le chastel fu pris. Si le
receut le roy et y mist bonnes garnisons de sergens.

      Note 41: «Conculcabatur enim tunc ut populus sic sacerdos.» (Rigord.)

      Note 42: _Chastillon-sur-Seine._

Quant le duc vit qu'il ne pourrait au roy contrester n'endurer longuement
sa force, il ot proffitable conseil. A luy vint et luy chay aux piés en
moult grant humilité par semblant, et luy pria moult qu'il eust de luy
mercy. Le roy qui moult estoit miséricors luy pardonna par telle condicion
que le duc promist que il amendroit au roy premièrement ce qu'il s'estoit
vers luy meffais, au jugement de sa court; et après qu'il rendroit aux
églyses et aux religions ce qu'il avoit pris du leur par mauvaise raison,
et qu'il en feroit plain restablissement au dit et à la volenté du roy.
Mais le roy qui assez aguement et cauteleusement regardoit à la fin de ses
besongnes et appercevoit bien que malice d'homme estoit moutipliée en
terre, et que toute pensée estoit ententive à mal, eschiva la malice du duc
au proffit de luy et des églyses; car il avoit à mains hommes qui par avant
avoient conversé entour son père le roy Loys de bonne mémoire oï dire, que
cil duc mesme l'avoit courroucié maintes fois. Quant il estoit ajourné aux
parlemens pour ses meffais il venoit à court, et promectoit amendement de
tous ses torfais, et d'obéir aux royaux commandemens, et que dès or en
avant se garderoit de mesprendre. Et puis quant il avoit ce passé et il
estoit retourné en Bourgoingne, si faisoit pis que devant né point ne
doubtoit à brisier son serement n'a courroucier le roy son seigneur.

De ceste chose fu garni le roy et introduit[43], avant que la paix feust
reformée. Pour ce prist le roy trois chasteaux très bons de luy par nom de
gaige, par tel convenant qu'il les devoit tenir tant qu'il eust rendu au
roy la dicte somme de deniers, c'est assavoir, trente milles livres. Mais
ne demoura pas longuement que le roy ot débonnaire conseil envers le duc
selon sa débonnaireté, et luy rendi les trois chasteaux qu'il tenoit de luy
en gaige. Quant la paix fu ainsi reformée, le roy s'en retourna à joie à
Paris en son palais.

      Note 43: _Introduit._ Ce mot avoit autrefois le sens d'_instruit_.


XVI.

ANNEE 1186.

_Coment le roy fist paver la cité de Paris. Après parle de la généalogie
des roys de France._


Après ce que le roy fu retourné en la cité de Paris, il séjourna ne scai
quans jours. Une heure alloit par son palais pensant à ses besongnes, comme
celluy qui estoit curieux de son royaume maintenir et amender. Il s'appuya
à une des fenestres de la sale à la quelle il s'appuyoit aucune fois pour
Saine regarder et pour avoir récréacion de l'air, si avint en ce point que
charrettes que l'en charioit parmi les rues esmeurent et touillèrent si la
boue et l'ordure dont elle estoient plaines que une pueur en yssi si grant
qu'à paine la povoit nul souffrir: si monta jusques à la fenestre où le roy
estoit appuié. Quant il senti celle pueur qui estoit si corrompue, il s'en
tourna de celle fenestre en grant abhominacion de cuer.

Pour celle raison conçut-il en son courage à faire une euvre grant et
somptueuse, mais moult nécessaire et telle que tous ses devanciers ne
l'osèrent oncques emprendre né commencier, pour les grans cousts qui à
celle euvre aferoient. Lors fist mander le prévost et les bourgois de
Paris, et leur commanda que toutes les rues et les voies de la cité
feussent pavées de grés gros et fors, soigneusement et bien. Pour ce le
fist le roy qu'il vouloit oster la matière du nom de la cité qu'elle avoit
eu anciennement de ceux qui la fondèrent; car elle fu appelée en ce temps
par son premier nom Lutesce qui vaut autant à dire comme ville plaine de
boue et boueuse. Et pour ce que les habitans qui en ce temps estoient
avoient horreur du nom qui estoit lais, luy changièrent ce nom et
l'appellèrent ville de Paris, en l'honneur de Paris l'ainsné fils le roy
Priant de Troye; car, si comme l'en treuve, il estoient descendus de celle
lignée. Il ostèrent le nom tant seulement, mais le bon roy osta la cause et
la matière du nom, quant il la fist atourner si que pueur né corruption n'y
péust demourer.

Cy endroit fu escripte la généalogie des roys. Mais nous n'en voulons point
autrement traitier que nous avons traitié aux commencemens des croniques;
toutesvoies peut l'en bien ci en droit mettre le nombre et le descendement
de la généalogie. Le premier si ot nom Pharamon; le second son fils Clodio;
le tiers Mérouvée; cil Mérouvée ne fu point son fils; mais il fu son
cousin. Mérouvée engendra Childeric; ces quatre furent païens. Childeric
engendra le fort roy Clovis qui fu le premier crestien. Clovis engendra
Clothaire le premier; Clothaire Chilperic; Chilperic Clothaire le second;
Clothaire engendra Dagobert. Cil Dagobert qui fonda l'églyse de Saint-Denys
en France engendra Loys; cil Loys engendra Clothaire, Childeric et Thierry,
et furent fils Sainte-Bautheult de Chielle. Childeric engendra Dagobert le
second; Dagobert Thierry; Thierry Clothaire le tiers. Cil Clothaire n'ot
point d'oir masle, mais il ot une fille que un prince nommé Ansbert
espousa, et porta couronne par la raison. Celluy Ansbert engendra Arnoul;
cil Arnoul engendra Saint-Arnoul, qui puis fu évesque de Mès. Cil
Saint-Arnoul engendra Anchise. Anchise engendra Pepin, le premier
graindre[44] du palais. Cil Pepin engendra Charles Martel. Charles Martel
engendra Pepin le second, qui fu roy et empereur. Cil Pepin engendra le
grant Charlemaines, qui fu roy et empereur. Charlemaines engendra Loys, qui
fu roy et empereur. Cil Loys engendra Charles-le-Chauf. Charles-le-Chauf
engendra Loys-le-Baube; cil Loys Charles-le-Simple; cil Charles
Loys-le-Quart; cil Loys Lothaire; cil Lothaire Loys-le-Quint, qui fu
derrenier de la lignée le grant roy Charlemaines.

      Note 44: _Graindre._ Maire.

Quant cil Loys fu mort, ainsi comme l'ystoire le baille, les barons
esleurent Hue Capet, duc de Bourgoingne et prince du palais. Cil Hue
engendra Robert; cil Robert engendra Henry; cil Henry engendra Eude[45];
cil Eude engendra Phelippe le premier; cil Phelippe engendra Loys-le-Gros;
cil Loys engendra Phelippe que le porc tua. Après fu couronné son frère le
très débonnaire Loys, qui fu père au bon roy Phelippe; [46](après le bon
roy Phelippe, Loys qui fu mort à Montpencier au retour d'Avignon. Cil Loys
engendra Loys, le saint homme, qui fu mort au siège de Thunes; cil saint
Loys engendra le roy Phelippe qui encor règne, en l'an de l'Incarnacion mil
deux cens soixante-quatorze.)

      Note 45: Rigord, que notre traducteur dans toute cette récapitulation
      se contente d'abréger, ne fait pas cette faute. Il dit que Robert
      engendra Hugues, Eudes et Henry, et que Henry engendra Philippe.

      Note 46: Comme on le pense bien, le reste de l'alinéa n'est pas
      emprunté à Rigord, qui mourut avant Philippe-Auguste.

Pource que nous avons cy briement touché de la génération des roys de
France, nous devons mettre le temps que les roys crestiens commencièrent à
régner, et si le voulons prouver selon les croniques Ydace, et selon
l'istoire Grégoire de Tors. C'est doncques à scavoir que saint Martin
trespassa de ce siècle en l'an onzième de l'empire l'empereur Archadien;
des l'Incarnacion Nostre-Seigneur jusques à celluy an avoient couru quatre
cens sept ans, et de la transmigracion saint Martin jusques à la mort
Clovis premier roy crestien coururent cent douze ans. Doncques, de
l'Incarnacion jusques à la mort le roy Clovis coururent cinc cent dix-huit
ans, et de la mort du roy Clovis jusques au septième an du règne le roy
Phelippe coururent six cent soixante-sept ans. Et par ce puet-on savoir et
prouver que du temps de l'Incarnacion jusques au septième an de son règne
coururent mil cens quatre-vingt-six ans. Autre preuve de ce meisme: Au
temps Ayot, qui fu le quart juge d'Israël, fu Troies la grant édifiée, si
dura en bon estat et en bon povoir cent quatre-vingt-cinq ans. Au treizième
an Abdon juge d'Israël, qui fu le douzième après Josué, fu Troies
destruicte. Et de la destruction de Troies à l'Incarnation coururent onze
cens soixante-seize ans, et de l'Incarnacion jusques à la transmigracion
saint Martin coururent quatre cent quarante-cinc ans[47]. De la
transmigracion saint Martin jusques à la mort le roy Clovis coururent cent
douze ans. De la prise de Troies jusques au commencement du règne Clovis
coururent mil six cens soixante ans.

      Note 47: Rigord se contredit ici: il falloit, comme plus haut,
      407 ans.

Et note ci endroit que Marcomire commença à régner en France en l'an de
l'Incarnacion trois cens soixante-six: doncques de ce temps que le roy
Clovis régnoit jusques au septième du règne le roy Phelippe coururent huit
cens et dix ans. Nous avons mis ces choses en cest ystoire sauf le jugement
et le droit d'autrui; car nous cuidons que de ceste racine et de cest
original soient les roys de France descendus.


XVII.

ANNEE 1186.

_Coment Rollo le tirant qui puis fu baptisié prist Normandie, et pourquoi
le corps saint Denys fu descouvert._


Au temps que Charles-le-Simple régnoit, qui fu le cinquième après le Grant,
un tirant qui avoit nom Rollo vint par mer à grant infinité de gens du sa
terre qui estoient nommés Normans, qui vaut autant à dire, en François,
comme homme septentrional, qui sont nés de Septentrion. Car ceste syllabe
_nort_ vaut autant à dire en françois ou en leur langue comme
septentrion[48], et _man_ si vaut autant comme homme. Celluy Rollo et sa
gent arriva en Neustrie et prist la cité de Rouen et toute la contrée, et
du nom de sa gent l'appella Normandie. Celluy tirant fist moult de maux à
sainte églyse en son venir, et conquist la duché de Normandie sur celluy
Charles-le-Simple. Toutes-voies pacifia à luy, et luy donna le roy sa fille
en mariage et toute la terre qu'il avoit conquise sur luy, ainsi comme Dieu
le voult. Celluy Rollo se converti à la foy crestienne, et fu baptisié luy
et sa gent. Si ot nom le duc Robert, en l'an de l'Incarnacion neuf cens et
douze ans.

      Note 48: Le soin minutieux que les anciens chroniqueurs ont pris
      d'interpréter le mot _nord_, prouve que ce mot ne s'est pas introduit
      dans la langue vulgaire que long-temps après l'établissement des
      Normans.

Long-temps après que ce avint, Guillaume duc de Normandie, qui à surnom
estoit appelé Bastart, conquist Angleterre, et, (si comme aucunes gens le
veulent dire), lors primes eut definement la généracion des Bretons qui de
Brut estoit descendue, qui le premier roy d'Angleterre fu et de qui la
terre fu dite Bretaigne. Onfroy qui fu le septiesme après celluy Guillaume
conquise Puille; Robert Guichart son fils conquist après Calabre. Buiaumont
son fils conquist Sezile, et la soubmist à sa seigneurie.

Au temps le roy Henry, qui fu fils le bon roy Robert tiers de la génération
derrenière, avint que ce roy envoya ses messages à l'empereur Henry pour
confermer paix et alliance ensemble, selon l'ancienne coustume. Et quant
les messages orent faicte la besongne pour quoy il estoient là allés et
fournie, il entendirent que l'empereur devoit lever le corps saint Denys
que on avoit trouvé en la cité de Rainebourg[49], en l'abbaye
Saint-Ermantreu le martir, si comme on luy faisoit entendant. Lors luy
distrent les messages qu'il mesprenoit vers leur seigneur le roy de France,
à qui il avoit alliances fermées, quant il vouloit celle chose faire contre
le roy et le royaume, et que bien se déust souffrir[50] de ce, jusques à
tant qu'il feust plainement certain, savoir non sé c'estoit saint Denys
l'ariopagite et le glorieux martir, évesque et né d'Athènes, disciple saint
Pol, qui fu apostre et martir en France, de qui le corps gist en l'églyse
que le roy Dagobert fist faire.

      Note 49: _Rainebourg._ Ratisbonne.

      Note 50: _Souffrir._ Abstenir.

Quant l'empereur oï ce, il se souffri à tant, et envoya ses messages au roy
Henry pour ce qu'il congneussent la vérité, et puis l'en féissent certain.
Tantost comme les messages à l'empereur furent venus, le roy manda ses
barons et ses prélas, et il les envoya avec son chier frère en l'églyse
St-Denys. Quant il furent là venus, et les prélas et le couvent, les barons
et tout le peuple orent fait oroisons à Nostre-Seigneur, l'en traist hors
de leurs lieux les trois vaisseaux d'eleutre[51], en quoy le glorieux
martir monsieur saint Denys et ses compaignons reposoient, en la présence
des messages l'empereur la chasse du martir fu descelée et ouverte. Lors
trouvèrent le corps à tout le chief entièrement, fors que deux os du col
qui sont en l'églyse de Vergi en Bourgoingne qui est fondée en l'honneur de
luy, et un os d'un des bras que l'apostole Estienne emporta à Rome par
grant dévocion, et le mist en une églyse qui est nommée l'Escole des
Grieux.

      Note 51: _D'eleutre._ «Tria vasa argentea diligentissimè sigillata.»

Quant les prélas, barons et tout le peuple virent ce, il drécièrent leur
mains vers le ciel et rendirent graces à Nostre-Seigneur en larmes et en
souspirs. Aux glorieux martirs se recommandèrent, si se départirent à tant,
à moult grant joie.

Les messages à l'empereur qui furent certains de la vérité s'en
retournèrent en Alemaigne à leur seigneur et luy certifièrent plainement ce
qu'il avoient véu. En remembrance de ceste chose, le couvent Saint-Denys
establi la feste de la Détection[52]. Ce fu fait au temps l'apostole Léon
le neuvième, de l'Incarnacion mil et cinquante.

      Note 52: A l'exception de cette dernière circonstance, nous avons
      déjà vu tout cela dans la vie du roi Henri Ier, chap. 7, 8 et 9.


XVIII.

ANNEE 1186.

_De l'amour et de l'affection que le roy Phelippe avoit à l'églyse de
monsieur saint Denis de France._


En ce temps gouvernoit l'églyse de Saint-Denys en France un abbé qui avoit
nom Guillaume, et pour ce qu'il gouvernoit laschement le chief et les
membres, tout fust-il preudomme et religieux, le roy Philippe le portoit
grief et moult luy en pesoit. Pour ce voulsist-il bien qu'il féust déposé
et que il se deméist de sa volenté, et que un autre fust en son lieu qui
plus vigoureusement gouvernast l'églyse.

Si avint un jour par aventure que le roy chevauchoit en trespassant parmi
la ville Saint-Denys: il descendi en l'abbaye comme en sa propre chambre.
Quant l'abbé sot que le roy estoit descendu léans, il ot moult grant paour,
si cuida que ce fust pour luy grever; car il luy demandoit au temps de lors
mil mars d'argent. Tantost fist sonner chapitre et assembla tout le
couvent, jour de Samedi-Saint estoit après Nonne en la sixième yde de may.
Lors se demist de sa volenté et sans nulle force, et résigna au
gouvernement de l'églyse devant tous.

Quant ce fu fait, le prieur Hue qui présent estoit et le couvent envoyèrent
moult de moines du chapitre au roy, qui encor estoit léans, et luy
noncièrent la déposition de l'abbé. Après luy demandèrent congié d'en un
eslire. Le roy qui moult lie estoit de ceste chose leur octroya moult
débonnairement, et les amonnesta moult longuement que pour Dieu
premièrement et pour l'amour de luy esleussent sans discorde et sans
contens personne honneste et prouffitable, bien morigénée et esprouvée en
bonne vie, si comme il affiert à églyse si noble qui est coronne des rois
et sépulture d'empereurs. Quant les messages furent retournés en chapitre,
et il orent noncié au prieur Huon et au couvent ce dont le roy les
amonnestoit et prioit si doucement, il avint, ainsi comme Dieu le procura
par le Saint-Esperit, qu'il esleurent tout maintenant sans murmures né
contredit le prieur Huon, et le prisrent pour père et pour abbé. Moult fu
le roy lie de ceste chose, au chapitre alla pour l'élection recommander et
regracier, voiant tout le peuple et tout le clergié qui là estoient, et
deffendi moult expressément au nouvel esleu et au couvent qu'après ne fist
né don né promesse à homme qui luy appartenist, né à clerc, né à lais de
son palais.

Hue le nouvel esleu vit bien que sa promocion n'estoit point par conseil
d'homme machinée, mais par Dieu et par le Saint-Esperit tant seulement; et
pour ce qu'il vouloit entièrement garder la franchise de l'églyse, il manda
l'évesque de Meaux et celluy de Senlis pour célébrer sa bénéiçon; car tous
ces deux sont tenus espéciaument à secourre l'églyse Saint-Denis en
épiscopaux suffrages, par l'ancienne ordonnance de la court de Rome, comme
en sacrer autels et faire ordre et choses semblables qui appartiennent à
office d'évesque. Ceux vindrent volentiers, si comme il y sont tenus, et
célébrèrent la bénéiçon du nouvel esleu au maistre autel de l'églyse, en la
présence de sept abbés, du clergié et du peuple, un jour de dimenche en la
quinzième kalende de juing, en l'an de l'Incarnacion mil cent quatre-vingt
et cinq, du règne le roy Phelippe sixième, de son aage vingt-un.

_Incidence._ En cel an mesme avint croules de terre en une contrée qui est
appellée[53]. Au mois d'avril qui vint après fu éclipse de lune
particulier, le samedi du dimenche de la Passion Nostre-Seigneur. A la
Pasque qui fu après, Girart prévost de Poissy escrut le trésor le roy de
onze mille mars d'argent de son propre meuble; puis se départi de court.
Gaultier le chambellan fu après luy establi en son office.

      Note 53: Le mot n'est rempli dans aucun manuscrit. Rigord dit:
      «In Gothia, in civitate quæ Uceticum dicitur.» Ce doit être _Uzès_.


XIX.

ANNEE 1186.

_Coment le roy envoia sa seur au roy de Hongrie. Et de la mort le conte
Geffroy de Bretaigne._


Tandis comme ces choses avinrent, les messages au roy Bélas vindrent au roy
Phelippe en France: car il avoit oï dire que Henry le jeune, roy
d'Angleterre, fils au grant roy Henry sous cui saint Thomas de Cantorbie fu
martirié, estoit trespassé nouvellement, et que la royne Marguerite sa
femme, suer au roy Phelippe, estoit demourée en veufveté, dame si noble
comme celle qui estoit descendue de la lignie des roys de France, sage et
religieuse et plaine de bonnes mœurs. Et pour la bonne renommée de la dame
dont il avoit oï parler, desiroit-il moult qu'elle fust à luy par mariage
jointe. Tant exploitèrent les messages qu'il vindrent droit à Paris où le
roy estoit adonc, devant luy proposèrent leur pétition moult bellement.
Quant le roy oï la cause pourquoy il estoient venus, il reçut le requeste
moult débonnairement; mais avant qu'il leur octroyast rien, il manda ses
barons et ses prélas, et se conseilla à eux de ceste chose; car il avoit de
coustume qu'il se conseilloit avant à ses princes et à ses prélas qu'il
traitast de nulle besongne du royaume. Après qu'il se fu conseillié, il
livra aux messages sa chière seur qui jadis ot esté royne d'Angleterre. Les
messages honnora moult et leur donna tels dons que il appartenoit. Atant
prisrent congié au roy et aux barons, si emmenèrent leur dame au roy Bélas
leur seigneur.

En ce tems avint que Geffroy conte de Bretaigne vint à Paris, au lit
accoucha malade, un peu après agrégea de griefve maladie. Le roy qui moult
l'amoit n'estoit point en la cité; mais tantost comme il le sot, il se
hasta moult de venir, tous les meilleurs phisiciens de Paris fist devant
luy mander; et leur commanda qu'il missent toute la cure qu'il pourroient à
luy guérir; mais il se travaillèrent en vain: car il se mourut en peu de
temps après, en l'an devant dit, en la quatorziesme kalende de septembre.
Le roy ne fu point à sa mort; car il n'estoit mie en la cité. Adont les
chevaliers et les bourgeois prindrent le corps, et le portèrent bien
atourné et embasmé en l'églyse Nostre-Dame, et le gardèrent à moult grant
luminaire jusques à tant que le roy vint, et les chanoines de l'églyse luy
rendirent son obsèque et son service moult débonnairement.

Le roy, qui le lendemain vint avec Thibaut le conte de Blois, qui mareschal
estoit de France, luy fist faire son service à l'évesque Morise, puis fist
mettre son corps en terre en un sarqueu de plon, devant le maistre-autel de
l'églyse. A son service furent tous les abbés et les religieux de Paris.
Quant le service fu finé, le roy retourna en son palais avec le conte
Thibaut et le conte Henry de Champagne et sa mère la contesse[54] qui moult
reconfortoit le roy de la tristesse qu'il avoit de la mort de celluy qu'il
amoit tant; car il se doubtoit moult, pour ce qu'il avoit perdu prince de
si grant affaire comme il avoit esté. Moult souvent ramenoit à mémoire les
calamités de l'humaine condicion et de la vie d'homme; toutesvoies
receut-il confort de ses amis, et selon la débonnaireté son père, il tourna
son cuer aux œuvres de miséricorde; car il establi en l'églyse de
Nostre-Dame quatre chapelains, et assigna rentes aux deux, desquels l'un
devoit chanter pour luy et pour l'ame de son père le roy Loys; le second,
pour l'ame du devant dit Geffroy. La contesse de Champagne assigna rente au
tiers et au quart le chapitre de léans.

      Note 54: _Marie de France._ Fille du Louis VII et d'Alienor.

_Incidence._--En l'an de l'Incarnacion mil cent quatre-vingt et sept, en la
huitiesme kalende de juing, en la onziesme heure de la nuit fu éclipse de
lune auques universale. Si estoit la lune au signe de balance et en le
onziesme degré en ce signe, et le soleil en le onziesme degré du mouton, et
au tiers degré la teste du dragon. L'une des parties du corps de la lune fu
bscure et de rouge couleur si dura celle éclipse l'espace de deux heures.


XX.

ANNEE 1186.

_Coment il fist clorre le cimetière de Champeaux de murs, et coment il
haioit menesteriaux._


Entres les autres euvres de pitié et de miséricorde que le roy Phelippe
fist en son temps en voulons une retraire qui bien est digne d'estre
retraite et mise en mémoire. Tandis comme le roy demouroit à Paris, paroles
furent apportées un jour devant luy de diverses choses, entre lesquelles fu
parlé d'un cimetière clorre qui siet en Champeaux, de lès l'églyse
Saint-Innocent. Cil cimetière souloit estre une place grant et large et
commune à toutes gens. Et vendoit-on communément merceries et toutes autres
manières de marchandises en celle place proprement, où les gens et les
bourgeois de Paris enterroient leurs mors; mais pour ce que les corps des
mors ne povoient pas estre enterrés honnestement pour les habondances des
iaues qui là descendoient, et pour l'ordure des boues et des fanges qui
engendroient pueurs et corrupcions, le roy qui ot bonne considération
regarda que c'estoit chose moult honneste et moult nécessaire; lors
commande que cil cimetière fust fermé tout environ de murs de bonnes
pierres fors et haus, et que portes y fussent mises qui fermassent par
nuit, pour ce que bestes né gens n'y pussent faire nulle ordure. Car le
preudomme regarda que ceux qui après luy vendroient déussent le lieu tenir
nettement, auquel tant de mil crestiens avoient sépulture.

Il avient aucune fois que jugleours, enchanteurs[55], goliardois et autres
manières de ménestrieux s'assemblent aux cours des princes, des barons et
des riches hommes, et sert chascun de son mestier au mieux et au plus
appertement que il peut, pour avoir deniers ou robes ou aucuns joiaux; et
chantent et content nouviaux motés et nouviaux dis et risées de diverses
guises, et faingnent à la louenge des riches hommes quanqu'il povent
faindre, pour ce qu'il leur péussent mieux plaire. Si avons nous véu aucune
fois qu'aucuns riches hommes faisoient festes et robes desguisées[56], par
grant estude pourpensées, par grant travail labourées, et par grant avoir
achetées, qui avoient par aventure cousté vingt mars d'argent ou trente; si
ne les avoient point portées plus de cinq jours ou de six quant les
donnoient aux ménestrieux à la première voix, et à la première requeste,
dont c'estoit grant douleur: car au pris d'une telle robe seroient par an
vingt povres personnes soustenus ou trente[57]. Mais pour ce que le bon roy
regarda que toutes ces choses estoient faites pour le boban et la vanité du
siècle, et d'autre part il ramenoit à mémoire ce qu'il avoit oï dire à
aucuns religieux, que cil qui donne à tels ménestrieux fait sacrilège au
diable, il voa et proposa en son cuer que, tant comme il vivroit, il
donroit ses vieilles robes à revestir povres gens; pour ce que aumosne
estaint le péchié et donne grant fiance devant Dieu à tous ceux qui la
font. Sé tous les princes et les haux hommes faisoient ainsi comme le
preudomme fist, il ne courroit mie tant de lechéeurs à val le païs.

      Note 55: _Enchanteurs._ C'est-à-dire: _Chanteurs_. Rigord se sert de
      la seule expression _turba histrionum_.--_Goliardois._ Variantes:
      _Goliars._ L'anglois Sylvestre Gerald, qui florissoit vers la fin du
      XIIème siècle, s'exprime ainsi dans un passage cité par Ducange:
      «Parasitus quidam, _Golias_ nomine, _nostris diebus_ gulositate
      pariter et dicacitate famosissimus, qui _Gulias_ meliùs quia gulæ et
      crapulæ per omnia deditus, dici potuerit. Litteratus tamen affatim,
      sed nec benè morigeratus, nec disciplinis informatus, in Papam et
      curiam romanam carmina famosa, pluries et plurima tam metrica quàm
      rhytmica non minùs impudenter quàm imprudenter evomuit.» De ce mot
      _Golias_ naquit l'ordre bouffon de la _gent Golias_ ou des
      _Goliardois_, _Gouailleurs_ et _Gaillards_. Mais je soupçonne
      Sylvestre Gerald de s'être trompé, en prenant l'auteur de la _Goliæ
      predicatio in extremo judicii die_ pour un bouffon du nom de
      _Golias_. Cet auteur est, suivant Selden (_in Fletam dissertatio_),
      le célèbre Gautier Map, et _Golias_, s'il avoit jamais vécu, étoit
      mort depuis long-tems quand fut composé ce discours satirique en
      latin rimé. Ainsi l'on peut admettre que _Golias_, _Goillas_ et
      _Goujas_ sont des mots originairement provençaux qui, dérivés de
      _gola_, se prenoient dans le sens de _bavards_ (gueulards),
      parasites, gourmands et lécheurs: toutes épithètes fort convenables
      aux jongleurs.

      Note 56: Le texte de Rigord n'est pas ici bien compris. «Vidimus
      quondam quosdam principes qui vestes diù excogitatas et variis florum
      picturationibus artificiosissimè elaboratas, etc.»

      Note 57: Rigord, avant de gourmander ainsi la libéralité des princes,
      auroit dû se souvenir des murmures des disciples de Jésus-Christ
      contre la prodigalité de la _Magdelaine_. «On aurait pu,»
      disoient-ils aussi, «vendre les parfums de grand prix qu'elle avait
      répandus, et en donner l'argent aux pauvres.» Les dons faits _en
      mémoire_ de ceux qui dispensent la gloire sont rarement perdus.


XXI.

ANNEES 1186/1187.

_Des fausses lettres qui vindrent en France de par les astronomiens
d'Orient._


_Incidence._--En celle année les astronomiens d'Egypte, de Surie et de tout
Orient, Crestiens, Juis et Sarrasins, envoièrent lettres en diverses
parties du monde, èsquelles il affermoient que, sans nulle doubte, au mois
de septembre qui après viendroit, devoient avenir moult de pestilences;
comme grans dissensions de vens, de tempestes, de croules de terre,
mortalités de gens, sédicions et guerres, mutations de royaume et moult
d'autres tribulations. Mais la fin le prouva autrement qu'il n'avoient
deviné. La sentence de la première lettre estoit telle:

«Ainsi comme Dieu le scet et la raison du nombre le monstre, en l'an de
l'Incarnacion mil cent quatre-vingt et six, du règne des Arabiens cinq cens
quatre-vingt et deux, les hautes planètes et les basses seront conjoinctes
en la balance du mois de septembre. En celle année, devant la conjonction,
sera éclipse de soleil particulière, en couleur de feu, en la première
heure du onziesme jour d'avril: mais avant celle éclipse de soleil sera
éclipse aussi comme toute de lune, au quint jour de ce mesme moys.
Doncques, quant les planètes courront ensemble en l'an devant dit et au
signe plain d'air avecques la queue du dragon[58], merveilleux croules de
terre avendront, mesmement ès régions où soulent plus souvent avenir, et
destruira les lieux de terre qui sont acoustumés à recevoir ces
croullemens; car des parties d'Occident naistra un grant vent et fort, et
noircira l'air et corrompra de pueur envenimée, et de ce vendra infermeté
et mortalité; et seront oïs en l'air escrois[59], et voix horribles qui
espoventeront les cuers de ceux qui les orront. Et ce vent levera la
gravelle[60] et la poudre dessus la face de la terre, et acouvètera[61] les
cités qui sont en plain assises. Et ce avendra mesmement ès régions
graveleuses et plaines de sablon. Si sera destruicte la cité de Mèques, de
Balsara[62], de Baudas et de Babiloine, si que nulle chose n'y demourra que
la terre ne couvre. Les régions d'Egypte et de Ethiope seront si plainement
destruictes qu'à paine y demourra nul habiteur, et ces calamités avendront
en Orient, et dureront jusques en Occident. Es partie d'Occident naistra
discorde et sédicion au peuple, et un prince d'Occident assemblera ost sans
nombre, et fera bataille sur les rivages des fleuves; et là sera si grant
effusion de sang que la rivière, du sang qui sera espandu, sera aussi très
grant comme sont les rivières quant il a fort pléu. Et si sache-l'en
certainement que la commotion des planètes qui est à avenir senefie
mutations de règnes, sublimation de France, doubte et ignorance de Juis,
destruction de la gent sarrasine, et plus grant exaltation de la foy
crestienne et plus longue vie de ceux qui sont à venir, sé Dieu le veut.»

      Note 58: «Anno igitur prædicto, planetis in librâ concurrentibus, in
      signo scilicet aerio et ventoso, cum caudâ draconis ibidem
      existente.»

      Note 59: _Escrois._ Coup de foudre.

      Note 60: _Gravelle._ Sable.

      Note 61: _Acouvetera._ Recouvrira.

      Note 62: _Balsara._ Bassora.--_Baudas_, Bagdad.

Autre lettre de ce mesme:

«Les sages d'Egypte ont devant dit les signes qui sont à venir au temps de
la commotion de toutes planètes et de la queue du dragon avec elles, au
mois de (septembre qui en la langue égyptienne est appellée) Elul, au signe
de la (balance qui est nommée) Moranaïm, au vingt-neuviesme jour du mois,
et selon les Hébreux en l'an du commencement du monde quatre mil neuf cens
quarante-six, à un jour de dimenche, en la nuit qui après vendra, entour
mienuit, comenceront les signes, et dureront jusques à miedi de la quarte
ferie; car de la grant mer naistra un fort vent qui espoventera les cuers
des hommes, et levera la gravelle et la poudre dessus la terre en si grant
habondance qu'elle couvrira les arbres et les tours; car la commotion de
ces planètes sera au signe de balance, et selon que ces sages hommes
jugent, ceste commocion senefie vent, si qu'il brisera les montaingnes et
les roches, et gros tonnerres et voix seront oïes en l'air dont les cuers
des hommes et des femmes seront espoventés, et seront toutes les cités
couvertes de poudre et de gravelle; car ce vent durera dès l'anglet
d'Occident jusques en l'autre anglet d'Orient, et pourprendra toutes les
cités d'Egypte et d'Ethiope, c'est assavoir Mecque, Balsara, Aleb, Sannaar;
et de la terre d'Arabe, et toute la terre de Helhem, Romaer, Carman,
Segestan, Calla Norozasatan, Chébil, Combrasemm, Barhac et la terre des
Rommains; car toutes ces cités et toutes ces terres sont contenues dessoubs
le signe de la balance.

»Après ces grans confusions de vens s'ensuivront cinq choses merveilleuses:
La première sera qu'un homme naistra d'Orient qui sera très sage en
sapience forinseque, qui est sapience par dessus homme, et que sens d'homme
ne peut prendre. Sa voie sera en justice, et enseignera la voie de vérité
et rappellera pluseurs à droictes meurs et des ténèbres d'ignorance et de
mescréandise en la voie de vérité. Si enseignera aux pécheurs la voie de
justice, et ne s'enorgueillira point pour ce qu'il sera nombré avec les
prophètes.

»La seconde merveille si sera qu'un homme naistra de Helham, si assemblera
plusieurs osts et fors, si fera grant destruction de gent; mais il ne vivra
point longuement.

»La tierce merveille si sera que un autre homme se lèvera de terre et dira
qu'il sera prophète. Un livre tendra en sa main et affermera qu'il sera
envoié de Dieu. Si fera errer maintes gens par ses prophéties et par ses
fausses prédicacions, et mains en décevra; et de ce qu'il prophétisera au
peuple sera converti sur luy mesme, car il ne règnera point longuement.

»La quarte merveille sera qu'une commete sera véue au ciel, c'est une
estoille crenue et coée[63], et ceste apparition signifiera finement et
consommation des choses, ces mouvemens de terre, dures batailles,
retentions de pluies, sécheresses de terre et confusion de sanc et de la
terre d'Orient. Et par le travers d'un fleuve qui est nommé Heberus vendra
ceste pestilence jusques aux contrées d'Occident, et lors seront les justes
et les gens de religion si oppressés, et souffreront tant de persécutions
que les maisons d'oroison seront empeschiées et destourbées.

      Note 63: _Crenue et coée._ «Crinita et caudata.»

»La quinte merveille sera que éclipse de soleil sera en couleur de feu si
grant que tout le corps du soleil sera en obscurité. Si seront si grant
obscurité et si grans ténèbres sur terre au tems de l'éclipse, comme elles
sont à mienuit quant il pluet et il n'est point de lune.» Telles furent les
lettres que les sages d'Égypte envoièrent parmi le monde.

Cy commence la guerre du roy Phelippe et du roy Richart d'Angleterre.


XXII.

ANNEE 1187.

_Coment la guerre commença entre les deux roys, et d'un miracle de
Nostre-Dame._


En celle année mesme que nous avons devant dit, commença le contens et la
dissention entre le roy Phelippe et le roy Henry. La raison fu pour ce que
le roy Phelippe requéroit, au premier front, que le conte Richart de
Poitiers, fils le roy Henry, entrast en son hommage de la conté de
Poitiers: mais celluy qui estoit introduit de la malice son père quéroit
fuites et aloingnes de jour en jour.

La seconde chose que le roy requéroit si estoit du chastel de Gisors et
d'autres chasteaux qui sont des appartenances du royaume que son père le
bon roy Loys avoit livrées à Marguerite sa fille, pour douaire, quant elle
fu joincte par mariage au jeune roy Henry d'Angleterre, frère au devant dit
Richart. Car ce douaire avoit esté octroyé par telle condition, quant le
jeune roy Henry la prist, que s'elle avoit de luy nul hoir il tendroit
celle terre comme il vivroit, et après son décès elle descendrait à son
hoir; et s'il avenoit que celluy Henry n'eust nul hoir de son corps, le
douaire devoit retourner au royaume de France sans nul contradiction.

Sur ces deux questions fu le roy Henry semons pluseurs fois à la court le
roy de France; mais il quéroit tous jours aloingnes et fuites et
simulations tant comme il povoit; mais quant le roy Phelippe vit sa malice,
et qu'il ne quéroit fors à pourloingnier la besoingne, moult sagement et
malicieusement congnut que la demeure tourneroit à honte et à dommage à luy
et aux siens; si proposa en son cuer à assigner aux fiés et à entrer en la
terre à ost banie.

Cy commencent les fais de son septiesme an. En l'an de l'Incarnacion mil
cent quatre-vings et sept y, de son règne septiesme, de son aage
vingt-deux, le roy assembla son ost en la contrée de Bourges en Berry et
entra à grant force en la duchiée d'Aquitaine. Le pays gasta, deux
chasteaux prist, Yssodun et Crezac[64] et maintes autres forteresses, et
mist à gast et à destruction tous le pays jusques au Chastel-Raoul[65].

      Note 64: _Crezac._ Grassay.

      Note 65: _Chastel-Raoul._ Chateauroux.

Quant le roy Henry et Richait le conte de Poitiers son fils sorent que le
roy Phelippe gastoit ainsi tout le pays de Berry, il assemblèrent moult
grant osts et puis les menèrent au Chastel-Raoul contre leur seigneur le
roy Phelippe: car il béoient, s'il péussent, lever le roy du siège et
chastier villainement luy et sa gent. Mais quant il virent la contenance et
le hardement des François et du roy, il firent leur ost logier d'autre part
encontre les François. Mais quant le roy Phelippe et les bons combateurs
qui avec luy venus estoient virent ce, il conçurent moult grant
engaigne[66] et moult grant despit, quant les Anglois avoient osé si près
d'eux bébergier et contre eux venir à bataille. Tout maintenant firent
ordener leur batailles pour combattre; mais quant le roy Henry et son fils
Richart et les Anglois virent ce et apperceurent la hardiesse du roy et de
sa gent, il orent moult grant paour; tantost envoièrent messages du siècle
et de religion[67] au roy et à ses barons.

      Note 66: _Engaigne._ Ennui.

      Note 67: _Du siècle et de religion._ Laïcs et religieux.

Ces messages fuient deux légas de la court de Rome qui en ce temps avoient
esté envoiés pour traictier de paix entre les deux roys. Caution et seurté
donnèrent de par le roy Henry et son fils qu'il feroient au roy plaine
satisfaction de toute la querelle qu'il leur demandoit, selon le jugement
des barons de la cour de France, et le roy et les princes orent conseil
qu'il s'accordassent à ceste chose. Atant furent trièves données et d'une
part et d'autre asseurées. Si s'en départirent les osts, et s'en retourna
chacun en sa contrée.

Cy endroit ne doit-on pas mettre en oubli un merveilleux miracle qui avint
dedens le chasteau, tandis comme le roy Phelippe séoit environ. Le conte
Richart avoit envoié grant tourbe de Cotériaux pour le chastel garnir. Un
jour furent assemblés en une large place qui estoit en la ville, droit
devant l'églyse de Nostre-Dame-Saincte-Marie. Là commencièrent à jouer aux
dés; l'un qui fu fils d'iniquité et prochain du déable commença à jurer
villains serremens de Dieu et de sa douce mère, pour ce qu'il avoit
mauvaisement perdu ses deniers qu'il avoit mauvaisement acquis. Et puis
leva les yeux contremont comme forcené, et vit au portail de l'églyse
l'image Nostre-Dame qui tenoit entre ses bras la représentation de son doux
fils, en semblance d'enfant que l'on avoit là pourtraitié en mémoire de
luy, et pour exciter la dévocion du peuple.

Quant le desloyal l'ot apperceue, il recommença à jurer plus vilainement
qu'il n'avoit fait devant, et à dire paroles de blasphème contre Dieu et
contre sa douce mère. Si ne se tint point à tant, ainçois prist une pierre,
voiant tous ceux qui là estoient, et la jeta par moult grant ire encontre
l'image Nostre-Dame, et le féri en telle manière que le coup asséna le bras
de l'enfant et le brisa en deux moitiés si que l'une en chéit à terre toute
ensanglantée. De celle débriseure décourut sang humain en moult grant
habondance; mais ceux qui en recueillirent en furent guaris de diverses
infirmités. De quoy il avint que l'un des fils au roy Phelippe qui avoit
nom Jéhan-sans-Terre estoit venu au chastel pour aucunes besongnes, par le
commandement son père. Là vint quant il oï parler de la merveille de
l'image, le bras de l'enfant si prist tout sanglant, et l'emporta avec luy
pour sanctuaire en grant dévocion. Mais le malheureux Cotériau n'eschiva
pas la venjance Nostre-Seigneur; car il fu tout maintenant de malin esperit
ravi en la cui possession il estoit devant, et fénit sa malheureuse vie en
moult grant douleur et à moult grant hachie en ce jour mesme.

Quant les autres Cotériaux virent ce miracle, il orent moult grant paour:
Nostre Sire et sa douce mère loèrent en moult grant contrition qui nul bien
ne trespasse sans guerredon né nul mal sans vengeance. A tant se
départirent du chastel; mais les moines de celle églyse qui virent les
miracles que Nostre-Seigneur faisoit chascun jour pour celle image, pour
honnourer sa douce mère la portèrent dedens le moustier en louant et en
graciant Nostre-Seigneur en cui honneur et louenge elle fist puis mains
beaux miracles en la devant dite églyse.


XXIII.

ANNEE 1187.

_Des messages d'oultre-mer qui vindrent au roy Phelippe, et coment les deux
roys se croisièrent ensemble._


Tandis comme ces choses avinrent au royaume de France, messages arrivèrent
de çà la mer au roy Phelippe à qui il estoient envoiés. Il vinrent à luy,
et luy dénoncièrent la douleur et la persécution qui estoit avenue sur la
crestienté d'oultre mer, que Nostre-Seigneur avoit souffert pour les
péchiés des crestiens d'oultre mer; que Salhadin, roy d'Egypte et de Surie,
avoit pris les chastiaux, les cités et la terre de crestiens, et mains
milliers en avoient mené en chetivoison; si avoit tué une grant partie des
frères du Temple, des princes et des prélas du pays, et la Saincte-Croix
prise dont c'est souveraine perte, et en peu de temps la cité de Jhérusalem
et toute la terre de promission, fors trois cités: Tir, Triple et Antioche,
et aucuns fors chastiaux que l'en ne puet prendre à force, pour la grant
défense dont il sont.

_Incidence._--En ce temps, en l'an de l'Incarnation mil cent quatre-vingt
et sept, au quart jour de septembre, fu éclipse de soleil particulière, au
dix-huitiesme degré, au signe de la vierge, et dura ainsi comme deux
heures. Au quint jour qui après vint, qui fu le cinquiesme jour de
septembre, fu né messire Loys, fils au roy Phelippe, en la cité de Paris,
en l'onziesme heure du jour[68]. Pour sa nativité fu la cité si raemplie de
joie et de léesce que les bourgeois ne cessèrent de sept jours et de sept
nuis de caroles faire à grant tortis[69] et à moult grant luminaire, et
rendirent graces à Nostre-Seigneur qui leur avoit donné nouvel seigneur
pour gouverner la couronne de France après le décès son père.

      Note 68: Je ne puis me défendre de citer ici une anecdote que je n'ai
      pas retrouvée dans la collection des monumens du règne de
      Philippe-Auguste, et que rapporte le précieux manuscrit des
      _Chroniques universelles_ coté aujourd'hui n° 84, ancien fonds de
      Saint-Germain-des-Prés: «Or, vous dirons du roy Phelippe de France:
      Il avoit esté avec la royne grans tans sans avoir enfans. Pour ce se
      vot partir de li. Quant li jours fu venus que elle s'en dut aler en
      son pays, et li cheval furent jà appareillié, elle ala prenre congié
      au roy qui li dist: Dame, je voil que tuit sachent que vous ne vous
      partés pas de moy par vostre meffait, mais sans plus pour ce que il
      me samble que je ne puis avoir hoir de vous. Et sé il a baron en mon
      roiaume que vous voilliés avoir à seigneur, ditez-le moi, et vous
      l'averés, quoiqu'il me doie couster.--Sire, dist-ele, Diex vous mire
      ce que vous me dites. Mais jà Diex ne place que homs mortels gise où
      lit, là où vous avez géu! Quant li rois ot oïe ceste parole et il la
      vit plorer, grant pitié en ot. Si dist: Certes, bien l'avez dit: car
      vous ce vous en irés jamais. Ensi demora la royne avec le roy. Ne
      demora mie grant pièce après, si com Nostre-Seigneur plot, que elle
      fu ençainte. Quant li termes fu venus, elle accoucha d'un fils, l'an
      de l'Incarnation mil cent soixante-dix-sept. Li enfans ot nom Loys.»
      (F° 253, v°.)

      Note 69: _Tortis._ Torches, flambeaux.

Tout maintenant que l'enfant fu né furent envoiés messages et couriers par
toutes les provinces et les terres du royaume, pour dénoncier au peuple des
cités et des bonnes villes la nativité de leur nouvel seigneur. Quant les
nouvelles en furent partout seues, tous en furent liés et en rendirent
grâces à Nostre-Seigneur qui leur avoit restitué droit hoir de la lignie
des roys de France.

_Incidence._--En celle année, au mois d'octobre, fu mort le Tiers Urbain,
apostole de Rome, qui au siège sist an et demie. Après luy fu Grégoire
l'huitiesme, qui sist au siège mois et demi. Après luy fu Clément le tiers,
en celle année mesmes. Celluy Clément dessus dit estoit Romain de nation.
Pour la succession des trois apostoles qui avint en si pou de temps
notèrent aucunes gens que ce n'estoit pour autre raison fors que par la
coulpe et par l'inobédience de leurs subgiés[70] qui des las au diable
estoient si fort enlaciés qu'il ne vouloient repairier à la miséricorde
Nostre-Seigneur.

      Note 70: Rigord dit: «Nisi ex culpâ ipsorum (pontificum) et
      inobedientiâ subditorum....» Puis il ajoute trois réflexions niaises
      que notre traducteur a eu le bon esprit de passer.

Au mois de janvier qui après vint, droit à la feste du Saint-Hilaire qui
est célébrée le dix-huitiesme jour de ce mesme mois, prisrent un parlement
le roy Phelippe et le roy Henry d'Angleterre entre Trie et Gisors. Quant
eux et tous leur barnages furent assemblés des deux parties, les deux roys
se croisièrent par divine inspiration, si comme l'en cuida, pour délivrer
la terre de promission des mains aux Sarrasins, dont tous ceux qui là
estoient se merveillèrent moult, car ceste croiserie fu faicte contre
l'opinion de tous ceux qui là estoient; mais elle fu faicte ainsi comme par
miracle et par la force du Saint-Esperit qui inspire là où il veut. Là se
croisièrent mains princes et mains barons, si comme le duc de Bourgoingne;
Richart, le conte de Poitiers; Phelippe, le conte de Flandres; Thibaut de
Blois; Rotrous, le conte du Perche; Guillaume des Barres[71], le conte de
Roquefort; Henri, le conte de Champaingne; le conte Robert de Dreux; le
conte de Clermont; le conte de Beaumont; le conte de Soissons; le conte de
Bar; Bernart de Saint-Valery; Jaques d'Avènes; le conte de Nevers;
Guillaume de Mello[72]; Dreues de Mello et mains autres barons.

      Note 71: _Guillaume des Barres._ Le meilleur joûteur de son siècle,
      appelé le plus ordinairement _le Barrois_, comme dans ce couplet de
      la chanson de Quenes de Béthune:

      Par Dieu, vassal, mout avés fol pensé
      Quant vous m'avés reprouvé mon éage;
      Sé j'avoie mon jouvent tout usé,
      Si sui-je riche et de si haut parage

      Qu'on m'ameroit à petit de beauté.
      Encor n'a pas un mois entier passé,
      Que li marchis m'envoia son message,
      Et li _Barrois_ a, pour m'amour, jousté.

      Dans le _Romancero françois_, j'ai cru qu'il s'agissoit ici du comte
      de Bar, et je me suis trompé.--_Li marquis._ Conrad de Montferrat.

      Note 72: _Guillaume de Mello._ Bon poète du XIIème siècle, dont j'ai
      donné la vie dans le _Romancero françois_, sous le nom du _Vidame de
      Chartres_.

Des prélas y furent Gaultier, archevesque de Rouen; Baudouin, archevesque
de Cantorbie; l'évesque de Biauvais; l'évesque de Chartres et moult
d'autres prélas dont nous tairons les noms pour la confusion du nombre. Et
en remembrance de celle croiserie firent les deux roys drécier une croix en
la place, et fonder une églyse par moult grant dévocion. Ensemble fermèrent
aliance qui tousjours devoit durer. Si nommèrent celle place le
Saint-Champ, pource qu'il s'i estoient signés du signe de la
Sainte-Croix[73].

      Note 73: L'on érigea dans cet endroit une grande croix que les
      antiquaires de Normandie devroient bien faire rétablir, en souvenir
      d'une si mémorable conférence.


XXIV.

ANNEE 1188.

_Coment le roy Phelippe requist aux prélas les dixmes de l'Eglyse._


Cy commencent les fais de l'huitiesme an. En l'an de l'Incarnacion mil cent
quatre-vingt et huit, de l'aage du roy Phelippe vingt-trois, de son règne
huit, au mois de mars, emmy la quaranteine[74], fist le roy assembler tous
les prélas de son royaume en la cité de Paris et tous les princes et les
barons. Là furent croisiés moult grant multitude de chevaliers et de gens à
pié; mais pour ce que le roy avoit moult grant désir d'acomplir le voyage
qu'il avoit empris et encommencié, il requist aux prélas qui là estoient la
dixme partie des biens de saincte Eglyse, pour une année tant seulement. Ce
dixme qui là fu octroyé fu nommé les dixmes Salhadin. Là fu faicte une
constitucion d'aterminer à trois paiemens les debtes que les croisiés
devoient aux Crestiens et aux Juis[75]. Si cessèrent les usures[76] de
celle heure qu'il orent les crois prises. Lors refu establi coment ceus
seroient assignés de leurs paiemens sur les héritages des debteurs par les
seigneurs trefonciers des lieux.

      Note 74: _Quaranteine._ Carême.

      Note 75: _Aux Juis._ Les Juifs étoient donc déjà revenus ou plutôt
      n'étoient pas sortis de France. L'ordonnance de Philippe-Auguste sur
      la dîme saladine le dit également: «Quæ debebantur tam Judæis quam
      Christianis.»

      Note 76: C'est-à-dire: _les intérêts_.

Entour trois mois après que ce fu fait, le conte Richart, fils le roy
Henry, assembla son ost et entra à force en la terre Raimon le conte de
Thoulouse, que il tenoit du roy de France, et prist un chastel qui est
appellé Moysac[77] et mains autres qui estoient au devant dit conte. Le
conte fist ceste chose assavoir au roy Phelippe son seigneur et luy manda
par ses messages les dommages et les maux que le conte Richart luy faisoit
contre les convenances que luy-mesme avoit jurées à tenir; car il avoit
juré et créanté avec son père en l'an devant dit, entre Trie et Gisors,
qu'il tendroit la fourme de la paix qui estoit telle que leur terres
devoient demourer en tel point et en tel estat comme elles estoient au jour
et à l'eure qu'il se croisièrent, jusques à tant qu'il eussent parfait leur
pélerinage et la besoingne Nostre-Seigneur qu'il avoient emprise, et que
chascun s'en feust retourné en sa terre.

      Note 77: _Moisac._ Moissac, ville du Quercy.

Quant le bon roy oï qu'il avoient brisiées les trièves qu'il avoient
ensemble jurées, il fu moult esmeu: ost grant assembla et entra à moult
grant force en leur terres: si prist Chasteau-Raoul, Busençai et Argenton,
et puis assist le quart qui a nom Levrous[78]. Mais tandis comme il séoit
devant ce chastel avint une merveille qui est bien digne de mémoire.

      Note 78: _Levrous._ Aujourd'hui petite ville du Berry, à cinq lieues
      de Chateauroux.

Près de ce chastel estoit un marchois[79] en quoy l'en souloit habondamment
trouver eaue, mesmement quant il ne pleuvoit point: mais la saison ot esté
ceste année si chaude et si fervent que ce marchois estoit tout asséchié,
et comme tout l'ost, hommes et chevaux, eussent merveilleusement grant
disette d'eaue, car il estoit esté, il avint par miracle que l'eaue sailli
soudainement parmi les entrailles de la terre, et emplirent le marchois si
habondamment que les chevaux estoient eus jusques aux sengles, et si n'y
chéy goute d'eaue fors celle qui ainsi y sourdi par miracle. Lois fu tout
l'ost rempli et saoulé d'eaue, hommes et chevaux. Quant le peuple vit ce,
il fu tout esléescié et rehaitié de la joie de ce miracle; et rendirent
graces à Dieu qui fait tout quanqu'il veut en mer et en tous les abismes.
Et plus fu grant la merveille: que ces eaues durèrent ès marchois sans
apeticier, si longuement comme le roy sist devant ce chastel; mais, en pou
de temps après, fu pris, si le donna le roy à Loys son cousin, fils le
conte Thibaut de Bloys. Et quant le roy se fu parti du siège, le marchois
seicha comme devant, et retournèrent les eaues là dont elle estoient
venues, né puis ne furent véues.

      Note 79: _Marchois._ Marais.


XXV.

ANNEE 1188.

_Coment le roy prist Montrichart, et coment le conte Richart luy fist
feaulté et hommage._


Quant le roy se fu parti du chastel de Levrous qu'il ot en telle manière
pris, il commanda que l'ost feust conduit tout droit à Montrichart. Quant
il fu là venu, il commanda qu'il feust asségié de toutes pars. Là sist
l'ost une pièce avant qu'il féist chose qui guaires vaulsist[80]. A la
parfin firent les engins drécier et lancier aux tours et aux deffenses.
Lors prisrent François à assaillir par moult grant force tant qu'il
prisrent le chastel à quelque paine; tous ardirent les fauxbourgs, et
craventèrent la tour qui moult estoit forte et haute. Là furent pris
cinquante chevaliers qui estoient tous armés et qui là estoient en
garnison.

      Note 80: _Vaulsist._ Valût.

Lors se leva le roy du siège et chevaucha avant, et prist Paluel, Montesor,
Chastelet, Roche-Guillebaut, Culant et Monlignon, et soubmist à sa
seigneurie quanques le roy Henry avoit en toute la terre d'Auvergne. Quant
il sot ce, savoir peut on qu'il fu dolent et couroucié: lors prist son ost
et le ramena parmi Normandie; mais le roy Phelippe chevaucha après au plus
hastivement et au plus tost qu'il pot, si prist le chastel de Vendosme en
trespassant, le roy Henry et son fils le conte Richart chaça jusques à un
chastel qui siet au Perche et si est nommé Trou[81]. Au chastel se
mistrent; mais il n'y demourèrent pas longuement; car le roy Phelippe qui
après vint batant les en chaça à grant honte et à grant confusion.

      Note 81: _Trou._ Aujourd'hui village du département de l'Orne,
      près d'Argentan.

En ce que le roy Henry et son fils Richart s'en fuyoient ainsi parmi la
marche de Normandie, il ardi le chastel de Dreux en trespassant, et maintes
autres villes champestres jusques à tant qu'il vint à Gisors. Lors
donnèrent les deux roys trièves l'un à l'autre pour l'yver qui approuchoit.

En ces entrefaictes Richart, conte de Poitiers, requist à son père le roy
Henry à femme la suer le roy Phelippe qu'il devoit avoir; car son père le
bon roy Loys la luy avoit laissiée en garde, et avecques ce requéroit-il le
royaume d'Angleterre, pour ce que les convenances avoient esté telles entre
le roy Loys et le roy Henry, que quiconques des fils le roy Henry auroit
celle dame, il devroit avoir le royaume d'Angleterre après le décès le roy
Henry: et pour ce qu'il estoit ainsné après Henry son frère qui mort
estoit, il devoit avoir celle dame et le royaume après le décès son père,
si comme il disoit. Et ce requéroit par les convenances qui devant avoient
couru; mais le roy Henry son père ne se voulloit à ce accorder en nulle
manière. Et quant le conte Richart vit qu'il n'en feroit plus, il se
départi de luy par mautalent, si s'en alla au roy Phelippe et luy fist
féauté et hommage, et s'alia à luy par serement et par fiance.

_Incidence._--En l'an de l'Incarnacion mil cent quatre-vingts et huit, le
second jour de février, fu éclipse de lune universale en la quarte heure de
la nuit, et dura ainsi comme par trois heures.

_Ci fine le premier livre le roy Phelippe Dieudonné._



CI COMENCE LE SECONT LIVRE
DES GESTES AU BON
ROY PHELIPPE.


       *       *       *       *       *


I.

ANNEE 1189.

_Coment la cité de Mans et de Tours furent prises. Et puis de la mort le
roy Henry d'Angleterre._


Cy comencent les fais de l'an neuviesme. En l'an de l'Incarnacion mil cent
quatre-vingt et neuf, le roy assembla son ost au nouvel temps et recommença
la guerre au mois de may. Son ost fist conduire vers Nogent[82] et prist la
Ferté-Bernard et quatre autres chastiaux qui moult fors estoient. Puis vint
à la cité du Mans, tant fist qu'il la prist par force. Dedens estoit le roy
Henry qui s'enfouy honteusement, et si avoit bien en sa compagnie trois
cens chevaliers bien armés et tous appareillés, et les chassa jusques au
chastel de Chinon en Poitou. Puis retourna à la citié du Mans et fit la
tour miner qui moult estoit forte et bien garnie. Quant elle fu minée si
qu'il n'y failloit fors bouter le feu au hordeis qui dessous estoit amassé
que tout ne versast, ceux qui dedens estoient la rendirent.

      Note 82: _Nogent-le-Rotrou._

Quant en la ville ot un pou le roy demouré, il s'en parti et fist son ost
conduire vers la cité de Tours. Sur la rivière de Loire se logièrent. Quant
le roy vit que l'ost fu logié, il monta à cheval tout seul, en sa main une
lance, et chevaucha moult selon le rivage comme celuy qui moult fu engrant
de passer oultre. Lors commença de regarder aval et amont pour savoir sé il
peust trouver né gué né passade. En l'eaue entra et commença à cerchier et
à taster le parfont de la rivière de la lance qu'il tenoit. Et tousjours si
comme il aloit avant, metoit enseignes à destre et à senestre si que tout
l'ost peust passer sceurement entre les enseignes qu'il metoit. Si trouva
en telle manière passage par là où l'en n'oï oncques parler que nul y fust
passé, et passa tout le premier devant sa gent: car la rivière qui là
estoit grant devant, devint petite en celle heure tout ainsi comme Dieu le
voult.

Quant le roy et tout l'ost virent qu'elle estoient ainsi retraictes en un
moment, et que le roy estoit jà passé, il cueillirent trefs et tentes et
troussièrent leur harnois. En l'eaue se mistrent après le roy et passèrent
tous sauvement du plus grant jusques au plus petit; quant tous furent
oultre passés, les eaues crurent arrière en leur point et emplirent leur
channel si comme devant. Les bourgeois de la cité qui ce miracle virent
doubtèrent moult le roy; car il sorent bien que Dieu ouvroit pour luy.
Ceste chose avint la vigile de saint Johan-Baptiste.

Tandis comme le roy et les barons aloient environ la cité pour aviser de
quelle partie elle estoit plus légière à asseoir et de quel sens l'en
pourroit mieux amener les engins pour lancier aux forteresses, les Ribaux
de l'ost qui adès devoient faire la première envaye quant on assaut[83],
firent un assaut en la cité; et, en la présence le roy, par eschielles
montèrent sur les murs et prisrent la ville si soubdainement que ceux de
dedens ne s'en prisrent oncques garde.

      Note 83: «Ribaldi ipsius (regis) qui primos impetus in expugnandis
      munitionibus facere consueverant.» Ces _Ribaux_ étoient sans doute un
      ramas de gens sans feu ni lieu, rassemblés et soudoyés par le roi
      pour le service de ses guerres.

Le roy qui fu moult liés de cette aventure reçut la cité sauve et entière,
sans endommagier ceux de dedens né ceux de dehors. Ses garnisons mist
dedens, et puis s'en parti atant quant il y ot demouré tant comme il luy
plut. Entour douze jours après que ces choses avinrent, ainsi comme aux
octaves de la Saint-Pierre et Saint-Pol, mourut le roy Henry d'Angleterre
au chastel de Chinon, qui en sa vie ot esté noble homme; et assez luy fu
tousjours bien cheu de toutes ses emprises et en toutes les guerres qu'il
ot eues, jusques au temps le roy Phelippe que Dieu luy mist en la bouche
pour frain, et pour vengier le sang saint Thomas archevesque de Cantorbie
qu'il avoit fait martirier. Si le plut à faire Nostre-Seigneur pour son
amendement, pour ce qu'il luy donnast entendement de ses péchiés par les
persécutions que le roy Phelippe luy faisoit et que par ce le ramenast à
repentance et au sein de saincte églyse sa mère. Le corps de luy fu mis en
sépulture à Frontevaux une abbaye de nonnains[84].

      Note 84: La chronique dite _de Reims_, que mon frère, Louis Paris,
      vient de publier à Reims, raconte autrement la mort de Henri II. Je
      transcris ici le passage, parce que cette intéressante chronique a
      échappé à l'attention des éditeurs des _Historiens de France:_

      «Li rois Phelippes n'ot pas oubliet le très-grant honte que li rois
      Henris li avoit, fait de sa serour. Il estoit un jour à Biauvais, et
      li rois Henris estoit à Gerberoi, une abbaye de moines noirs à quatre
      lieues de Biauvais. Quant li rois Phelippes le sot, si en fu
      merveilles liés, car il se pensa que il se vengeroit de la honte, sé
      il pooit; et fist souper ses chevaliers et sa gent de haute eure, et
      donner avaine as chevaux. Et quant il fu aviespri, si fist sa gent
      armer, né onkes ne lor dist que il avoit empenset à faire. Et
      chevaucièrent tant que il vinrent à Gerberoi u li rois Henris estoit
      sauvés. Et ançois que li rois fust couciés, entrèrent-il en la sale
      u li rois Henris estoit acoustés sour une coute. Quant li rois
      Phelippes le vit, si traist l'espée et li courut sus apiertement et
      le quida férir parmi la teste, quant uns chevaliers sali entre dui et
      li destorna son cop à férir. Et li rois Henris sali sus tous
      espierdus et s'en fui en une cambre et fu bien li huis fremés. Et
      quant li rois Phelippes vit qu'il ot pierdu son cop, si en fu moult
      dolans et s'en revint à Biauvais, car il n'avoit mie là boin demorer.
      Quant li rois Henris sot que ce avoit esté li rois Phelippes ki
      occire le voloit, si dist: _Fi! or ai-je trop vescu quant li garchons
      du France fius au mauvais roi m'est venus coure sus._ Adont sali li
      rois empiés et prist un frain et s'en ala as cambres courtoises tous
      désespéré et plain de l'ainemi, et s'estrangla des riesnes dou frain.
      Quant sa maisnie vit que li rois n'estoit mie entr'aus, si le quisent
      partout et tant qu'il le trovèrent estranglé et les riesnes entour le
      col. Si en furent à merveilles esbahis. Et lors le prisrent et
      levèrent et le misent en son lit, et fisent entendant au peuple qu'il
      estoit mors soudainement. Mais n'avient pas souvent que tele aventure
      aviegne de tel homme que on ne le sache; car çou que maisnie scet
      n'est mie souvent celé. (Msc. du roi, fonds de Sorbonne, 454, f° 60.)


II.

ANNEE 1190.

_Coment le roy Richart fu coroné. Et coment le roy Phelippe prist congié à
Saint-Denis._


Après la mort le roy Henry, fu couronné Richart, conte de Poitiers. Mais en
la première année de son règne luy avinrent deux moult laides aventures.
Car quant il dut premièrement entrer en Gisors, après ce qu'il fu couronné,
le feu se prist en la ville si que le chastel fu tout ars. Le jour après,
quant il s'en issoit, le pont de fust brisa soubs ses piés, et si passèrent
toutes ses gens oultre sans nul encombrement, et il tout seul chéy au fossé
à tout son cheval.

Pou passa de jours après que la paix fu confermée et parfaite en la fourme
et en la manière qu'elle avoit esté pourparlée entre le roy Phelippe et le
roy Henry. Mais le bon roy Phelippe qui ne mist point en oubli la
débonnaireté et la largesce de son cuer, donna au roy Richart, pour le bien
de paix, la cité de Tours et du Mans, Chastel Raoul et toutes les
appartenances que il avoit conquis sur le roy Henry son père. Et le roy
Richart qui tantost luy voult la bonté rendre luy donna et quitta
perpétuelment à luy et à ses hoirs le chastel de Crezac, d'Issodun et
d'Alone[85]. Si fu illec ordonné quant et coment il mouveroient en la terre
d'oultre mer, pour accomplir leur voiage.

      Note 85: _Crezac. Graçay_, petite ville du Berry. Pour le mot
      _Alone_, c'est une faute du traducteur, et Rigord dit à sa place:
      «Totum feudum quod habebat in Alverniam.»

En cel an, en la dixième kalende de mars, mouru la noble royne Ysabel,
femme le roy Phelippe. Le corps d'elle fu ensépulturé en l'églyse
Nostre-Dame-Saincte-Marie[86]; l'évesque Morise fist establir un autel pour
luy, et le roy y mist deux chapellains et establi à chascun quinze livres
parisis de rente. Desquels l'un devoit chanter pour l'ame de la dicte royne
et l'autre pour les ames ses ancesseurs.

      Note 86: De Paris.

En l'an de l'Incarnation mil cent quatre-vings et neuf, environ la feste
saint Johan-Baptiste, le roy qui plus ne voult attendre à mouvoir en la
besoingne Nostre-Seigneur, ala à Saint-Denys pour prendre congié au
glorieux martir et à ses compagnons, selon la coustume des anciens roys de
France. Car quant il meuvent à armes encontre leurs ennemis, il doivent
venir visiter les martirs et prendre l'oriflambe sur l'autel, pour eux
garder et pour eux deffendre, et doibt estre portée tout devant, quant l'en
se doit combatte. Dont il est aucune fois avenu que quant leur ennemis la
veoient, il estoient si forment espouventés qu'il s'en fuioient mas et
confus.

Quant le roy fu en l'églyse entré, il vint devant les martirs, en oroisons
descendi dessus le pavement par moult grant devocion en pleurs et en
larmes, et se recommanda à Dieu et à la benoiste vierge Marie, à tous sains
et sainctes. Puis se leva et prist l'escharpe et le bourdon de la main
Guillaume l'archevesque de Rains, qui pour le temps de lors estoit légat en
France; et lors s'approucha le roy des martirs et prist de ses propres
mains deux estandales[87] et deux enseignes d'or croisetées, dessus les
corps des glorieux martirs, pour défendre quant il se devroient combatre
contre les ennemis de la croix.

      Note 87: _Estandales._ Étendards. Rigord dit: «Duo standalia serica
      optima et duo magna vexilla, aurifrisiis crucibus decenter insignita
      pro memoriâ sanctorum martyrum et tutelâ.»

Après se recommanda aux oroisons du couvent et du peuple, et puis prist la
bénéicon du saint clou et de la saincte couronne et du destre bras saint
Syméon. Atant se départi de l'églyse, si se mist tantost au chemin et
chemina tant par ses journées qu'il vint à Vezelay avec le roy Richart qui
avec luy estoit. Adonc le mercredi après les octaves Saint-Jehan là prist
congié à ses barons qui point n'estoient croisiés et les en fist retourner.
Loys son chier fils et tout le royaume laissa en la ordonnance et en la
garde de la noble royne sa mère et de Guillaume l'archevesque de Rains son
oncle. Lors se mist au chemin et erra tant en pou de temps qu'il vint au
port de Gennes sur mer. Là fist appareillier diligeamment ses nefs, ses
galies, ses armeures, ses viandes et quanque mestier luy fu. Mais le roy
Richart qui pas ne monta à ce port ala droit au port de Marseille. Quant il
ot son affaire appareillie, il entra en mer à voiles tendues. Ainsi s'en
alèrent les deux roys crestiens et s'abandonnèrent aux vens et aux périls
de mer pour l'amour et l'honneur Nostre-Seigneur, et pour la crestienneté
deffendre. Au port de Messines arrivèrent après mains tormens et mains
autres périls.


III.

ANNEE 1190.

_Du testament que le roy Phelippe establi avant que il meust._


Quant le roy Phelippe se parti de France, il fist venir et assembler tous
ses amis et tous ceux que il avoit plus familiers, et establi et ordonna
son testament en leur présence par moult grant délibération, qui ainsi
commence:

«Au nom de la saincte trinité qui est sans devision, amen; Phelippe, roy de
France par la grace de Dieu. L'office des Roys si est de pourvéoir en
toutes manières le proufit des subgiés, et mettre en avant le commun
proufit plus que le sien propre. Pour ce doncques que nous convoitons par
souverain désir à parfaire le veu de nostre pélerinage pour secourre la
terre saincte, nous proposons à ordonner coment les besoingnes du royaume
seront traictiées et le royaume gouverné quand nous en serons partis; et si
proposons à ordonner notre testament, quoyqu'il aviengne de nous.

»Nous commandons doncques au commencement que nos baillifs mettent en
chascune prévosté quatre hommes qui soient sages et loyaux et de bon
tesmoignage, et que les besoingnes de la ville ne soient traictiées sans
leur conseil ou sans le conseil de deux au moins. Et de cestuy
établissement metons-nous hors la cité de Paris; en laquelle nous voulons
qu'il soient six sages hommes preux et loyaux. Après, là où nous avons mis
nos baillifs, ès bailliages qui sont desinnés et divisés par propres noms,
nous commandons que chascun de ces baillifs assigne un jour en son propre
bailliage qui soit appellé le jour des assises; et que tous ceux qui auront
plaintes à faire vendront et recevront leur droit et leur justice, sans
demeure, par le bailli du lieu. Mais nous voulons que nostre droit et
nostre justice, qui sont proprement nostres, soient là escript[88].

      Note 88: «Illi qui clamorem facient recipient jus suum per eos et
      justitiam sine dilatione, et nos nostre jure et nostram justitiam:
      forefacta quæ propriè nostra sunt ibi scribentur.» (Rigord.)

»Après nous voulons et commandons que nostre chière mère et Guillaume,
archevesque de Rains, nostre oncle, establissent, chascuns quatre mois, un
jour à Paris, et que il oient les clameurs et les complaintes des hommes de
nostre royaume, et les fassent fenir à l'honneur de Nostre-Seigneur et au
profit du royaume de France. Et commandons que les baillifs qui tiennent
les assises, parmi les villes de nostre royaume, soient tous à ce jour
devant eux et qu'il récitent toutes leurs besoingnes en leur présence[89].

      Note 89: «Ut coram eis recitent negotia terræ nostræ.»

»Après ces choses, nous commandons que nostre mère et le dit archevesque
oient et saichent chascun an les complaintes que l'en fera sur nos
baillifs. Et s'aucun se meffait, fors en quatre cas, en meurtre, en rapt,
en homicide ou en traïson, que on le nous face savoir trois fois en l'an
par lettres, lequel baillif se meffera, et en quoy le méfait sera. Et s'il
avient qu'il prengnent don né service, que ce sera qu'il prendra et de qui
il le prendra, par quoy nos hommes perdent leur doiture et nous la nostre.
Et les baillifs nous fassent assavoir les forfais des prévos.

»Après, nous voulons que nostre chière dame et mère et l'archevesque ne
puissent remuer nos baillifs de leur lieux, fors en cas d'homicide, de
meurtre, de rapt et de traïson; né les baillifs[90] les prévos, fors que en
ces quatre cas. Car puisque nostre devant dite mère et l'archevesque nous
auront mandé la vérité, nous en cuidons prenre telle vengeance à l'aide de
Dieu par quoy les autres qui après vendront en seront moult espoventés. Et
si voulons que la royne et l'archevesque nous fassent certain, trois fois
en l'an, par lettres, des besoingnes et de l'estat du royaume.

      Note 90: _Né les baillifs les prévos._ Et que les baillis ne puissent
      remuer les prévôts.

»Après, s'il avenoit qu'aucunes cathédraux églyses ou aucunes royales
abbayes fussent vagues et sans pastours, nous voulons que les chanoines et
les moines des églyses qui en tel point seroient viengnent à la royne et à
l'archevesque, et prennent congié de célébrer leur élection[91], tout ainsi
comme il feroient à nous sé nous y estions présens. Et si voulons qu'il
leur soit octroyé sans contradiction. Si amonestons les chanoines et les
moines qu'il eslisent, selon leur povoirs, personne qui à Dieu plaise, qui
soit proufitable à l'églyse et au royaume. Si tiengnent la royne et
l'archevesque la régale en leur main, jusques à tant que l'esleu soit
sacré, et puis après luy soit rendu sans nul empeschement.

      Note 91: «Et liberam electionem ab eis petant, sicut antè nos
      venirent.»

»Si voulons que sé prouvende ou autre bénéfice eschiet, tandis comme nous
tendrons la régale en nostre main, que la royne et l'archevesque la donnent
par le conseil de frère Bernart[92], selon Dieu, tout au mieux qu'il
pourront à personnes honnestes et bien lettrées, toutesvoies sans[93] les
dons que nous avons fais à aucuns, dont il ont le tesmoignage par nos
lettres pendans[94]; et si commandons à tous nos prélas et à tous nos
hommes qu'il ne donnent toultes né tailles, tandis comme nous serons au
service Nostre-Seigneur.

      Note 92: _Bernard_, prieur de Grantmont.

      Note 93: _Sans._ Saufs.

      Note 94: _Pendans._ Scellés.

»Sé Dieu faisoit de nous sa volenté, qu'il avenist que nous mourissons,
nous défendons expressément à tous nos hommes de nostre royaume, clers et
lais, qu'il ne donnent toultes né tailles jusques à tant que nostre fils,
que Dieu gart, soit venu en tel aage qu'il puisse et saiche gouverner son
royaume. Et s'aucun vouloient mouvoir guerre contre luy, et ses rentes ne
povoient souffire, lors luy aideroient tous nos hommes de leur corps et de
leur avoir. Les églyses luy feroient telle ayde comme elle sont
acoustumées.

»Après nous deffendons à nos baillifs et à nos prévos qu'il ne preignent de
nulluy né corps né avoir, tant comme il voudra donner bons pleiges et
poursuivir son droit en nostre cour; fors que en quatre cas: pour meurtre,
pour homicide, pour rapt et pour traïson. Après, nous commandons que toutes
nos rentes et nostre service soient apportés à Paris, à trois paiemens et
en trois saisons. Le premier à la feste de saint Remy, le second à la
Chandeleur, le tiers à l'Ascencion: si soient livrés à nos bourgeois de
Paris[95] et à Pierre le maréchal.

      Note 95: Les six bourgeois désignés plus haut pour tenir à Paris la
      place des baillis et prévots. Rigord donne l'initiale de leurs
      noms: T. A. E. R. B. N.

»Et s'il avenoit que l'un de nos dits bourgeois qui sont mis pour nos
paiemens recevoir mourust, Guillaume de Gallande en metroit un autre en
lieu de lui; Adam nostre cler sera présent à recevoir les receptes de
nostre trésor et les retendra en escript et seront mis en trésor au Temple.
Si en aura chascun une clef et le Temple une autre. Si nous sera tant
envoyé de nostre avoir comme nous manderons par lettres.

»S'il avient que Dieu fasse son commandement de nous, que la royne,
l'archevesque, l'évesque de Paris, l'abbé de Saint-Victor, l'abbé de
Cernay[96] et frère Bernart devisent nostre trésor en deux parties. De
l'une il départiront, selon leur esgart, à rappareillier les églyses qui
sont destruites par nos guerres en telle manière que le service de
Nostre-Seigneur y puisse estre fait: et de celle moitié mesme il
départiront à ceux qui sont apauvris de nos tailles; et le remenant de
celle moitié il donront là où il voudront et là où il cuideront qu'il soit
mieux employé, pour le remède de nostre ame, du roy Loys nostre père et de
tous nos ancesseurs.

      Note 96: _L'abbé de Cernay._ Guy, abbé de _Vaux-Sernai_, dans le
      diocèse de Paris, et depuis évêque de Carcassonne.

«De l'autre moitié nous commandons à tous ceux qui gardent nostre trésor et
à nos hommes de Paris qu'elle soit gardée pour la nécessité de nostre
royaume et de Loys nostre fils, qu'il puisse par le conseil de Dieu son
royaume gouverner. Et s'il avenoit que nous et nostre fils mourussions,
nous commandons que nostre avoir fust départi pour Dieu, pour nostre ame et
pour celle de nostre fils, par la main et le jugement des sept personnes
que nous avons devant nommées. Si commandons que tantost comme l'en sauroit
la certaineté de nostre mort, que nostre avoir fust porté en la maison à
l'évesque de Paris et fust là bien guidé, jusques à tant que l'en eust fait
ce que nous avons ordonné.

«Après, nous commandons à la royne et à l'archevesque qu'il retiengnent en
leur mains toutes les honneurs qui seront vagues et qu'il pourront et
devront tenir honnestement, si comme de nos abbayes et des doyennés et des
autres dignités, jusques à tant que nous soyons retournés du service
Nostre-Seigneur. Et ceux qu'il ne pourronttenir, donnent selon Dieu par le
conseil frère Bernart à l'honneur de Dieu et au proufit du royaume, à
ersonnes qui soient dignes et souffisans.

«Pour ce que cest testament soit ferme et estable nous commandons qu'il
soit confermé de l'autorité de nostre séel et du caractère du nom du
royaume. Ce fu fait à Paris en l'an de l'Incarnacion mil cent quatre-vingt
et dix, de nostre royaume onziesme. De nostre palais, en la présence de
ceux de qui les noms sont cy nommés et les sceaux sont cy escris: Le conte
Thibaut de Bloys, Mathieu le Chambellenc, Raoul le mareschal[97]; au temps
que la chancellerie estoit vague.»

       Note 97: L'ordonnance latine diffère un peu dans le nom des
       signataires: «S. Comitis Thibaldi dapiferi nostri; S. Guidonis
       buticularii; S. Mathæi camerarii, S. Radulphi constabularii. Data
       vacante cancellaria.»

Le roy commanda aux bourgeois de Paris que la cité qu'il avoit si chière
fust toute fermée de haus murs et fors, et de tournelles tout environ bien
assises et bien ordonnées, et de portes hautes et fortes et bien
deffensables. Ce qu'il commanda fu parfait et acompli en moult pou de temps
après. Et puis si commanda ensement que tous les chastiaux et toutes les
forteresses de son royaume fussent fermées souffisamment. Mais temps est
désormais que nous retournons à nostre matière, et racomptons les choses
qui avinrent entre les deux roys, et coment il se contindrent à Messines en
la terre de oultre-mer.


IV.

ANNEE 1191.

_Coment le roy Phelippe arriva au port de Messines, et coment le roy
Richart brisa les convenances qu'il avoit à li._


Quant le voy Phelippe fu arrivé à Messines droictement au mois d'aoust, il
fu honnourablement receu du roy Tancré qui le mena à grant honneur et à
grant révérence en son palais et luy présenta habondamment de ses viandes.
Et luy eust donné moult grant somme d'or et d'autres richesses s'il
voulsist avoir espousée une de ses filles ou au moins donnée à son fils
Loys. Mais le roy ne se voult assentir à nulle de ses deux requestes, pour
l'amour qu'il avoit à l'empereur Henry.

Une discencion monta entre ces entrefaictes entre le roy Richart
d'Angleterre et le devant dit roy Tancré; pour ce que le roy Richart
demandoit le douaire sa suer. Mais toutesvoies fu le contens feni à la
parfin, par la paine que le bon roy Phelippe y mist, en telle manière que
le roy Tancré donna au roy Richart quarante mil onces d'or, desquels le roy
Phelippe devoit avoir la moitié; mais il n'en voult prendre que la tierce
partie, pour le bien de paix. Lors jurèrent[98] aucuns nobles hommes, de
par le roy Richart, l'une des filles le roy Tancré pour son nepveu Artus de
Bretaigne.

      Note 98: _Jurèrent._ Contractèrent promesse de mariage.

Le roy Phelippe célébra la Nativité à Messines. Grans dons donna aux povres
chevaliers de son royaume qui leur choses avoient perdues en mer par
l'orage de la tempeste. Au duc de Bourgoigne mil mars; au conte de Nevers
et à Guillaume des Barres quatre cens mars; à Guillaume de Mello quatre
cens onces d'or; à l'évesque de Chartres quatre cens onces d'or; à Mathieu
de Montmorency trois cens; à Dreues de Mello deux cens, et à mains autres
dont nous vous taisons les noms pour la confusion du nombre. Viandes et
toutes autres choses qui à corps d'homme soustenir convenoient estoient
trop chières. Un sextier de fourment valoit vingt-quatre sous d'Angevin; un
sextier d'orge, dix et huit sous; de vin quinze sous; une geline douze
deniers.

Quant le roy Phelippe vit que si grant chierté et famine couroit parmi
l'ost, il envoya ses messages au roy et à la royne de Hongrie et leur pria
qu'il secourussent l'ost de Nostre-Seigneur de viandes. Après il envoya à
l'empereur de Constantinoble et luy requist pour l'amour de Nostre-Seigneur
qu'il fist secours à la terre d'oultre mer, et luy prioit que s'il avenoit
que il passassent parmi son empire, qu'il luy livrast seur passage parmi sa
terre, et le roy le faisoit seur de luy et de sa gent qu'il trespasseroient
paisiblement, sans luy faire grief né dommage.

Ne demoura point après longuement que le roy Phelippe semont et amonesta le
roy Richart qu'il fist son atour appareillier, si qu'il fust tout prest de
passer en my mars qui approuchoit. Et il luy respondi qu'il n'estoit mie
appareillié et qu'il ne povoit mie passer jusqu'au passage de la my aoust.
Quant le roy Phelippe oï ceste réponse, il luy manda de rechief et le
semont, comme son homme lige, si comme il avoit juré, que il passast la mer
avec luy. Et sur ceste chose le roy y mist deux condicions. La première fu
que s'il vouloit passer avec luy, si comme il estoit tenu par serrement et
par convenances, il prist, s'il vouloit, la fille au roy de Navarre que sa
mère la royne d'Angleterre avoit là amenée[99], et l'espousast en la cité
d'Acre. L'autre si fu, s'il ne vouloit passer maintenant avec luy, qu'il
espousast sa seur qu'il avoit avant plévie et à qui il estoit tenu par
fiance. Mais le roy Richart ne voulut faire né l'un né l'autre. Lors manda
le roy Phelippe les barons et les riches hommes qui estoient hommes liges
au roy Richart et qui avoient juré le passage de mars avec luy, et les
contrainst par leur serremens qu'il tenissent les convenances qu'il avoient
jurées du passage, et que ils fussent près de passer avec li à ce premier
passage de mars.

      Note 99: Berengère, fille de Sanche VI.

Lors respondirent pour tous Guy de Rancon et le viconte de Chasteaudun
qu'il estoient tous près de passer toutes les fois qu'il les en semondroit
et de tenir les convenances qu'il luy avoient en convent. De ce fu le roy
Richart si courroucié qu'il les menaça forment et jura qu'il les
deshériteroit tous et il si fist après, si comme la fin le prouva. Dès lors
commencièrent à monter rancune et mautalent entre les deux roys[100].

      Note 100: Dom Brial a joint ici au texte de Rigord le texte de la
      convention passée entre les deux rois avant le départ de
      Philippe-Auguste du port de Messine. Mais cet acte contrariant le
      récit de Rigord, le savant éditeur auroit mieux fait de le placer
      ailleurs, ou seulement en note. (Voy. Hist. de Fr., tome XVII, p. 32.)


V.

ANNEE 1191.

_Coment le roy Phelippe arriva devant Acre, et coment il craventa les murs
jusques au prendre, avant que le roy Richart arrivast. Et de la fausseté le
roy Richart._


Le roy Phelippe qui moult avoit grant désir d'acomplir le veu qu'il avoit
fait à Nostre-Seigneur fist ses nefs et ses autres vaissiaux appareillier;
si entra en mer au mois de mars et arriva devant la cité d'Acre,
droictement la veille de Pasques en bonne prospérité et sans dommage de ses
gens né de ses choses. Receu fu en joie souveraine de l'ost des crestiens
qui longuement avoient là sis devant la cité. En larmes et en souspirs le
receurent aussi, comme sé ce fust un ange qui du ciel fust descendu. Tout
maintenant qu'il ot pié mis à terre il fist tendre ses trefs et ses
paveillons, et fist drécier une maison si près des murs de la cité que les
Sarrasins qui dedens estoient y povoient traire et lancier; et moult
souvent avenoit qu'il traioient oultre. Ses perrières et ses engins fist
lever, et fist assaillir et lancier par si grant force qu'il cravantèrent
si grant partie des murs qu'il n'y failloit que le second assaut que la
ville ne fust prise. Mais il ne la vouloit mie prendre n'assaillir, jusques
à tant que le roy Richart fust arrivé qui encores estoit à venir.

Quant il fu là venu et quant il ot terre prise, le roy Phelippe luy dist
que tous les barons s'accordoient que on assaillist la cité. Et le roy
Trichart[101] qui en son cuer avoit la boisdie[102] et la traïson luy
respondi faussement qu'il louoit bien que on l'assausist, et que chascun
envoyast à l'assaut quanques chascun pourroit avoir d'effort.

      Note 101: Tous les manuscrits modifient ainsi le nom de Richard, en
      cet endroit et plus bas encore.

      Note 102: _Boisdie._ Astuce.

Quant ce vint le lendemain, le roy Phelippe qui cuidoit estre seur que le
roy Trichart deust asaillir avec luy, fist ses gens et ses engins
appareillier; et quant il voult commencier l'assaut, le roy Trichart
commanda à sa gent que nul ne se meust, et que nul ne fust si hardi qu'il à
l'assaut alast. Et plus fist-il, que il deffendi aux puissans hommes qui à
luy estoient jurés par serrement qu'il ne s'aliassent au roy Phelippe.

En telle manière demoura l'assaut par l'empeschement le roy Trichart. Lors
furent esleus diseurs, par le conseil de chascune partie, preudommes et
sages par cui conseil et par cui jugement devait estre tout l'ost gouverné.
Sur lesquels les deux roys firent composition, et jurèrent, par la foy
qu'il dévoient à Dieu et par leur pélerinage, qu'il feroient quanques leur
diseurs dessus dis leur commanderoient. Lors distrent les arbitres par leur
dit que le roy d'Angleterre envoyast tous ses efforts à l'assaut et mist
ses gardes aux barres et ses engins fist drécier; car tout ce faisoit le
roy de France. Mais le roy Trichart ne voult oncques riens faire pour leur
dit. Et quant le roy Phelippe vit sa desloyauté et qu'il ne s'en vouloit
tenir en chose qu'il jurast, il absout les diseurs de leurs serremens que
il avoient fait de l'ost gouverner.

Ainsi comme le roy Richart fust monté sur mer et il s'en aloit droit au
port d'Acre, il arriva en l'isle de Chipre, le roy et la terre prist, sa
fille et tous ses trésors. Ses garnisons mist ès chastiaus, et puis remonta
en mer. En ce qu'il s'en alloit vers Acre, il encontra d'aventure une nef
que Salhadin le soudan de Babilonne envoyoit en Acre pour secours faire à
la cité. En la navie estoient merveilleuses fioles du voirie plaines de feu
gréjois, deux cens cinquante arbalestes, et moult grant habondance d'arcs
et d'autres armeures et grant plenté de paiens fors et deffensables. La nef
fist assaillir le roy et la prist à la parfin. Occis furent les Sarrasins,
et la nave qui fu fraicte[103] et perciée périst et effondra en la mer.

      Note 103: _Fraicte._ Brisée. De _Fracta_.

Environ ce contemple[104], prisrent les crestiens de Tir une autre nave que
le soudan envoyoit au secours d'Acre; grant plenté d'armeures avoit dedens
et pou de gens; si alloit gaucrant[105] parmi la mer pour ce qu'elle
n'avoit vent.

      Note 104: _Contemple._ Même temps.

      Note 105: _Gaucrant._ Errant, louvoyant, et non pas _Gautrant_, comme
      l'écrivent les Glossaires. Variantes: _Waucrant_.

_Incidence._--En celle année alla le grant Federis empereur de Rome et
d'Alemaigne oultre-mer à grant ost, et son fils le duc de Boesme: mors fu
en la terre de Bithinie entre la cité de Nice et d'Antioche. De celle
aventure fu l'ost moult desconforté. Après la mort du père fu le fils
ducteur et chevetaine de l'ost. En la terre des Turs entra moins sagement
que mestier ne luy fust, tant y perdi de sa gent qu'il s'en parti à petite
compaingnie. Puis vint devant Acre et mourut assez tost après. Après celluy
empereur Federis, tint l'empire un sien fils qui avoit nom Henry, noble
homme éstoit en fais, aigre contre ses ennemis, courtois et large à tous
ceux qui à luy venoient.

_Incidence._--En l'an de l'Incarnation mil cent quatre-vingt et onze, en la
quinziesme kalende de may mourut l'apostole Climent qui le siège tint deux
ans et cinq mois. Après luy fu Célestin qui estoit Romain de nation.

_Incidence._--En celle année tout le mois de juing, de juillet et d'aoust
fu l'air si destrempé et si grans pluies que les blés germoient ès espis
avant qu'il peussent estre soiés.

_Incidence._--En celle année, au vingt-deuxiesme jour de juing en la veille
Saint-Jehan, en ce point que les deux roys estoient au siège devant Acre,
fu éclipse de soleil en l'onziesme degré du signe de l'écrevische, la lune
au sixiesme de ce meisme signe, et la queue du dragon au douziesme; et si
dura l'éclipse par quatre heures.


VI.

ANNEE 1191.

_De la maladie Loys le fils le roy Phelippe, et pourquoi le corps saint
Denis et de ses compaignons furent trais hors._


Au mois d'aoust qui après vint, en la dixiesme kalende, le jeune Loys fils
le roy Phelippe que il ot laissié en France chéy en une maladie que
physique nomme disintère[106]. Et comme tous les physiciens se
désespérassent de sa vie, il fu acordé de commun conseil que on eust
recours et refuge à celuy qui est garde et deffense du royaume, c'est le
glorieux martir saint Denis. Lors ala le couvent de léans, tous piés nus,
en larmes et en oroisons, par moult grant dévocion à tout le saint clou et
la saincte couronne et le destre bras de saint Siméon, jusques à saint
Ladre de lès Paris. L'évesque Morise et tous ses chanoines, et tout le
couvent de la cité, et moult grant multitude de clers de l'université et du
peuple alèrent encontre les sainctes reliques jusques au couvent de
Saint-Denys, et y portèrent par grant dévocion maintes dignes reliques et
mains glorieux corps sains.

      Note 106 _Disintère._ Dyssenterie.

Quant ensemble se furent joins et donné benéicon l'un à l'autre, il
ordonnèrent leur procession et alèrent chantant à larmes et à souspirs
jusques devant le palais le roy, où l'enfant gisoit malade. Quant le sermon
fu fait au peuple, et il orent rendu graces à Nostre-Seigneur apertement,
par les mérites des glorieux martirs saint Denys et des autres confesseurs
dont les sainctes reliques estoient présentes, il retourna maintenant en
plaine santé à l'atouchement du saint clou et de la saincte couronne et du
bras saint Siméon qu'il luy firent atouchier en croix, sur son ventre, en
l'endroit où la maladie le tenoit. Et, (si comme l'en afferme pour voir),
le roy Phelippe son père qui au siège d'Acre estoit, fu guary d'autelle
maladie, droit en ce point et en celle heure mesme.

Quant l'enfant ot les reliques baisiées et receue la benéicon, toutes les
processions s'en retournèrent et se tindrent en ordre et alèrent ainsi
chantant jusques à l'églyse de Nostre-Dame. Là rendirent grace à
Nostre-Seigneur, et à la benoite vierge Marie louanges, oblacions et
devotes oroisons. Si s'en retournèrent les processions. Les chanoines et
mains autres raconvoyèrent les reliques saint Denis et le couvent jusques
tout dehors la cité; là donnèrent benéiçon l'un à l'autre, si se
départirent en grant amour et en grant humilité.

Les processions de Paris et tout le peuple de la cité avoient moult grant
joie, ainsi comme il s'en retournoient, de ce que les reliques saint Denys
avoient été ainsi aportées à Paris en leur temps; car on ne trouve point
escript qu'elles fussent oncques mais traictes hors des portes du chastel
pour nul besoing né pour nul péril: si ne doit-on point taire la grace que
Nostre-Seigneur fist à son peuple en celle journée, par les oroisons du
peuple et du clergié; car l'air devint pur et net qui devant avoit esté si
destrempé que de grant temps n'avoit cessé de plouvoir sur la terre.

_Incidence._--En ce temps avint que l'évesque du Liège s'enfouy et déguerpi
son siège, pour la paour qu'il avoit de l'empereur Henry qui avoit conceue
haine contre luy, pour ce qu'il avoit esté esleu et sacré si comme il dut,
selon le droit canon, sans son assentement et contre sa volenté. Le
preudomme qui moult forment le doubta, s'enfouy à refuge à l'archevesque de
Rains, Guillaume, qui le reçut moult honnorablement et luy aministra
souffisans despens en ses propres maisons.

Pou de jours passèrent après, que celluy empereur Henry envoya chevaliers,
non mie chevaliers mais murtriers et homicides, au dit évesque: si
faignoient et faisoient semblant par paroles qu'il haïssent l'empereur,
pour ce disoient qu'il les avoient deshérités à tort. Le preudomme qui
point ne regardoit à malice, comme débonnaire et miséricors les reçut en
grant charité, et les faisoit seoir à sa table comme ses amis et ses
privés. Un jour avint que les desloyaux le menèrent pour esbatre au dehors
de la cité; quant il furent aux champs il sachièrent les espées et
l'occirent: puis s'enfuyrent et retournèrent à l'empereur.

En celle année mourut Thibaut, seneschal le roy de France, homme piteux et
miséricors; le conte de Clermont, le conte du Perche, le duc de Bourgoigne,
le conte de Flandres[107]; tous trespassèrent de ce siècle devant Acre. Et
pour ce que le conte de Flandres n'avoit nul hoir, sa terre eschay au conte
Baudouin de Henaut, qui puis fu empereur de Constantinoble.

      Note 107: Suivant Philippe Mouskes et la _Chronique de Reims_, le
      conte de Flandres en mourant fit au roi de France l'aveu d'un complot
      tramé entre lui, le comte de Champagne et le comte de Blois. C'est là
      ce qui surtout avoit décidé le roi de France à retourner, suivant le
      même chroniqueur.

En ce temps droit à la huitiesme kalende de septembre par le conseil
l'archevesque Guillaume et la royne Ade et de tous les prélas du royaume de
France, fu trait le précieux corps monseigneur saint Denys, hors de là où
il repose enclos et enséellé en riches vaissiaux d'éleutre[108], et fu posé
sur l'autel luy et ses compagnons et pluseurs des glorieux sains qui léans
reposent. La raison pour quoy il furent dehors trais si fu pour ce que l'en
vouloit que les pélerins et le peuple qui la vendroient et verroient
présentement le glorieux martir, fussent plus esmeus à prier Dieu et la
benoiste vierge et les glorieux martirs pour la délivrance de la saincte
terre, et pour le roy et pour toute sa compaignie; que il par sa
miséricorde luy donnast force et victoire contre les ennemis de la foy
crestienne. A la feste Saint-Denys qui est célébrée au mois d'octobre, fu
la fierté descéellée et ouverte, en quoy les reliques du précieux martir
reposent, en la présence l'évesque de Senlis et de celluy de Meaux, de la
royne Ade, de mains abbés et de mains autres bons hommes du siècle et de
religion. Lors fu trouvé le corps tout entier, à tout le chief, et fu
monstré au peuple par moult grant dévocion et à tous ceux qui là estoient
venus en pélerinage de divers pays.

      Note 108: _Eleutre_ ou _Electre_. Composition de plusieurs métaux.
      Rigord dit toujours _vasis argenteis_, et notre traducteur _vases
      d'éleutre_, et non pas _de lente_, comme a transcrit dom Brial.

Quant la solempnité fu passée et finée, le vaissel fu moult diligemment
scellé. Et furent les corps sains remis en leur voulte cimentée dont il
orent été ostés. Mais le chief fu lors retenu et mis en un riche vaissel
d'or et d'argent, de riches esmaux et de pierres précieuses pour les
pélerins et pour exciter la dévotion du peuple et, mesmement[109], pour
effacier l'erreur de ceux de Paris (qui font entendant au monde qu'il en
ont une partie).

      Note 109: _Mesmement._ Surtout.


VII.

ANNEE 1191.

_Coment la cité d'Acre fu prise. Et coment le roy Phelippe retourna en
France pour sa maladie et pour la doubte de la traïson le roy Richart._


Tandis comme ces choses avinrent en France, le bon roy Phelippe qui tenoit
le siège devant Acre, assembla toute sa gent à tout quanqu'il avoit
d'effort; la cité prist à assaillir moult aigrement; des murs abati moult
grant plenté à ses pierres et à ses mangonniaux et la mist en tel point
qu'elle estoit ainsi comme au prendre. Quant les satrapes Limatouse et
Caracouse qui dedens estoient, qui la cité gardoient de par le soudan
Salhadin et estoient chevetainnes de tous les autres Sarrasins qui léans
estoient en garnison, virent qu'il ne povoient plus deffendre la cité
qu'elle ne fust prise, il se rendirent par telle condition qu'il
eschaperoient, sauf leur corps et leur vies tant seulement, et rendroient à
nos crestiens la saincte croix que Salhadin avoit, et tous les crestiens
qui estoient en chetivoison parmi toute la terre du soudan.

Tout ce orent en convenant à faire au roy de France et au roy d'Angleterre
avant qu'il fussent délivrés. En cel assaut fu tué Aubery le mareschal au
roy de France, chevalier hardi, preux, noble et courageux aux armes; car il
se mist si avant qu'il fu entrepris entre deux portes et occis. La Tour
maudite qui moult longuement et moult griefment avoit nos crestiens grevés
fu minée des mineurs le roy Phelippe; hordée et apuiée par dessous de
busches et de fusts, si qu'il ne failloit fors bouter le feu qu'elle ne
tresbuchast à terre. Pour ce, se rendirent les Sarrasins ainsi comme nous
avons devant conté, quant il virent qu'il ne pourroient constrester aux
roys et aux princes crestiens. Armes, chevaux et viandes rendirent et
toutes leurs garnisons de la cité. Les portes ouvrirent à nos crestiens qui
plouroient pour la grant joie qu'il avoient, et levoient leur mains au ciel
en criant à haute voix: «Benoit soit le nom de Nostre-Seigneur qui a
regardé nos travaux et nos sueurs; et qui a mis à humilité soubs nos piés
les ennemis de la croix qui avoient fiance et présumpcion en leur vertu.»

Les viandes qui léans furent trouvées furent également parties selon ce
qu'il estoient et qu'il avoient de gens. Les deux roys partirent les
prisonniers, si en eut autant les uns comme les autres. Le roy Phelippe
livra sa partie au duc de Bourgoingne, grant somme d'or et d'argent et
grant infinité de viandes, et le fist garde et chevetaine de tout son ost,
car il estoit malade de moult griève enfermeté. Et d'autre part il avoit le
roy d'Angleterre souspeçonneux de traïson, pour ce qu'il envoioit moult
souvent messages au soudan Salhadin sans son sceu, et recevoit de luy
divers dons et divers présens. Pour ce manda le roy ses barons privéement
et leur fist un sermon moult secret et moult familier. Et moult les
amonesta et pria de bien faire, si prist atant congié d'eux en pleurs et en
souspirs; en mer se mist à trois galies tant seulement qu'un Genevois luy
ot appareilliées qui estoit nommé Rufin de la Voute. Tant erra par mer
qu'il arriva en Puille. Là demeura un pou de temps jusques à tant qu'il ot
santé recouvrée; et quant il fu oncques resposé des travaux qu'il avoit eus
et receus en mer, puis se mist au chemin assez foible, comme cil qui
n'estoit encore mie plainement renforcié.

Droit parmi la cité de Rome s'en alla pour visiter les apostres et
l'apostole Célestin; puis se mist en chemin et arriva en France droit à la
nativité Nostre-Seigneur.

Le roy Richart qui de là fu demouré fist venir devant luy tous les
Sarrasins prisonniers et tous les autres aussi que les autres princes
tendent: Limatouse et Caracouse qui d'eux estoient chevetaines semont et
ammonesta qu'il rendissent à la crestienté la saincte croix que Salhadin
tenoit sans demeure, et tous les crestiens esclaves qu'il tenoient en leur
terre, si comme il avoient juré par le serment de leur loy. Et pour ce
qu'il ne porent tenir les convenances qu'il avoient faictes et jurées, pour
ce que Salhadin ne s'i vouloit accorder, le roy Richart qui moult en fu
courroucié en fist mener cinq mille et plus dehors la cité et leur fist les
chiefs couper. Mais toutesvoies retint-il aucuns des plus grans et des plus
riches et les mist à raençon, desquels il ot avoir sans nombre.

Aux Templiers vendi l'isle de Chipre qu'il ot prise en son venir, quant il
trespassoit par mer: le prix en fu vingt et cinq mille mars d'argent; et
puis la leur tolli et la vendi de rechief et quita oultréement à Guy qui ot
esté devant roy de Jhérusalem. La cité d'Escalonne abati et destruist à la
requeste des Sarrasins, pour le grant avoir qu'il en donnèrent.

A un prince tolli la bannière le duc d'Osteriche, assez près d'Acre;
toute la desrompi et despeça, puis la fist jetter en une chambre
courtoise[110], en vilté et en despit du duc. Mais pour ce que n'avons
pas en volenté, n'en propos de descrire les fais aux roys d'Angleterre,
drois est que nous retournons à descrire les histoires du bon roy
Phelippe de France.

      Note 110: _En une chambre courtoise._ «In cloacam profundam.»


VIII.

ANNEE 1192.

_Coment le roy Phelippe ala visiter les martirs saint Denis et ses
compaignons, et coment il prist vengence des Juis qui avoient crucifié un
crestien._


Quant le roy Phelippe fu en France retourné, il fu receu à grant joie et à
grant sollempnité des gens de sa terre. La feste de la nativité
Nostre-Seigneur célébra à Fonteine-Bliaut. Ne scay quans jours après ala à
Saint-Denys pour visiter les glorieux martirs. L'abbé Hue et le couvent le
receurent à sollempnelle procession si comme il durent, devant les martirs
se coucha en oroisons et leur rendi grace et merci pour ce que par leurs
mérites estoit sain et sauf eschapé de tant et si grans périls. Et en
allante d'amour et de charité il offri un paile de soye sur l'autel moult
bel etmoult riche.

En la quinziesme kalende du mois d'avril séjournoit le roy à
Saint-Germain-en-Laye: là luy furent nouvelles aportées de la honteuse mort
d'un crestien que les Juis avoient martirié au chastel de Braie en despit
de Nostre-Seigneur et de la crestienne religion. Car la dame[111] de ce
chastel avoient corrompue et déceue par leurs grans dons, tant qu'elle leur
avoit donné ce crestien pour en faire leur volenté. En prison le tenoient
pour ce que on luy metoit sus par fausseté larrecin et homicide. Les
desloyaux Juis qui de haine ancienne haient les crestiens le prindrent et
luy lièrent les mains derrière le dos et d'espines le couronnèrent, et le
menèrent fustant parmi la ville; à la parfin le crucifièrent en despit de
Nostre-Seigneur: comme il déissent[112], au temps de la passion Jhésucrist
à Pilate, que il ne povoient nulluy tuer.

      Note 111: _La dame._ Rigord dit _la comtesse_, et c'étoit en effet
      Marie, comtesse de Champagne et de Brie.

      Note 112: _Comme il déissent._ Tandis que ces mêmes Juifs disoient,
      etc.

Quant le roy entendi ces nouvelles, il ot moult grant pitié et moult grant
compassion de la foy crestienne, qui en son temps estoit à tel vilté
tournée. Tantost monta et se mist au chemin devant toute sa gent, si que
nul ne savoit quelle part il déust tourner, pour ce qu'il vouloit les
desloyaux Juis surprendre avant qu'ils oïssent de luy nulle nouvelle, si
que nul ne s'en peust destourner. A Braye vint au plus tost qu'il pot, ses
gardes mist aux portes et aux issues de la ville, si que nul n'en peust
eschaper. Lors fist cerchier leur ostels et prendre quanques on en pot
trouver. Par nombre furent quatre-vingts et plus qu'il fist trestous ardoir
en vengence de la honte qu'il avoient faicte à Nostre-Seigneur.

_Incidence._--En celle année, le jour de devant la première yde du mois de
may, en la contrée du Perche à un chastel qui a nom Nogent, furent véus en
l'air grans compaignies de chevaliers armés qui descendirent à terre. Et
quant il se furent moult merveilleusement combatus, il s'esvanouirent tout
soudainement. Ceux du pays qui ces merveilles virent furent forment
espoventés et battirent leur coulpes pour leur péchiés.

_Incidence._--En l'an de l'Incarnacion Nostre-Seigneur mil cent
quatre-vingt et douze, au neuviesme jour de novembre fu éclipse de lune
particulier après mienuit en l'onziesme degré des gémiaus, et dura par deux
heures.

_Incidence._--Au mois de may qui après fu, en la sixiesme yde, au temps de
Rouvoisons[113], fu trespassé de ce siècle au chastel de Pontoise un
prestre qui avoit nom Guillaume, anglois estoit de nation; homme plain de
bonnes mœurs et de saincte vie, si comme il apparut après: car
Nostre-Seigneur fist puis pour luy mains miracles, là où il estoit
ensépulturé. Mains avugles en furent enluminés, mains cloys y furent
redreciés et mains y furent curés de diverses enfermetés et restablis en
plaine santé, ainsi comme il estoient avant. Tant fu la renommée de ses
miracles espandue parmi le pays que mains y vindrent en pélerinage pour le
corps saint visiter et Dieu prier pour leur péchiés.

      Note 113: _Rouvoisons._ Rogations.


IX.

ANNEE 1192.

_Coment le roy se doubta des Hassacis. Et coment le roy Richart fu pris
quant il retornoit d'oultre-mer._


Un jour estoit le roy à Pontoise, là luy furent nouvelles aportées des
parties d'oultre-mer, et lettres de par aucuns de ses amis qui contenoient
que le vieil de la Montaigne avoit envoyé en France ses Hassacides pour luy
occire, à la prière et au commandement le roy Richart. Car il avoit occis
nouvellement oultre-mer le marchis[114] qui estoit chevalier noble et
puissant en armes, et qui puissamment et vertueusement gouvernoit la terre
avant l'avènement des deux roys.

      Note 114: Conrad, marquis de Montferrat.

De ces nouvelles fu le roy moult troublé et moult esmeu. Tantost se départi
de Pontoise et, depuis celle heure, fu moult curieux et moult soigneux de
son corps garder, pour ce que son cuer estoit en effroy de ces nouvelles.
Et pour ce que la paour et la doubte luy croissoient de jour en jour, se
conseilla-il à ses familiers qu'il feroit de ceste chose. Par leur conseil
envoya au viel de la Montaigne qui est roy des Hassacides pour ce qu'il en
sceust plus plainement la certaineté. Et tandis comme ces messages estoient
à la voie, establi-il sergens qui tousjours portaient grans maces de cuivre
par devant luy, pour son corps garder; et par nuit veilloient entour luy
les uns après les autres, en diverses heures de la nuit[115].

      Note 115: De là l'origine et le nom des _gardes du corps_. «Custodes
      corporis sui,» dit Rigord.

Quant les messages furent retournés il sceut bien et congnut par les
lettres le roy des Hassacides que les nouvelles qui luy estoient mandées
d'oultre mer estoient faulses; et puis qu'il en ot la vérité enquise et
demandée aux messages, il osta la doubtance de son cuer et demoura sans
souspeçon.

Le roy Richart qui de là la mer fu demouré, proposa à reparier en sa terre.
Au conte Henry de Champaingne laissa la cure de son ost, et de la terre
d'oultre mer quanques les crestiens en tenoient à ce temps. Icelluy Henry
estoit nepveu aux deux roys, jeune homme, bon chevalier et de grant
noblesse estoit. Quant le roy Richart ot son affaire atourné et il se fu
mis en mer, entre luy et ceux qu'il en voult avecques luy mener, orage et
tempeste leva soubdainement; sa nave fu ravie par vent et souflée en pou de
temps vers les parties d'Osteriche[116], en un lieu qui est entre Venise et
Aquilée. Là, ainsi comme Dieu le voult, fu son vaissel péri; mais
toutesvoies eschapa il à pou de yens.

      Note 116: _D'Osteriche._ Il falloit d'_Istrie_. «Versus partes
      Histriæ.»

Quant le conte du pays qui avoit nom Mainart de Gorzen et le peuple de la
ontrée sorent qu'il estoit arrivé en leur pays etorent oï retraire pour
vérité la traïson et la desloyauté qu'il avoit faicte en la terre de
promission, en comble de sa dampnacion, il le chacièrent et firent leur
povoir de luy prendre pour luy ruer en prison et chetivoison, contre la
franchise de tous pèlerins qui doivent seurement passer parmi la terre des
crestiens. Mais en si grant haine l'avoient cueilli pour sa mauvaistié que
jà ce ne luy eust riens valu. A la fuite se mist, si qu'il leur eschapa:
mais toutesvoies pristrent-il huit de ses chevaliers, ainsi comme il
s'enfuioient. Il trespassa parmi l'archeveschié de Saleburc[117] parmi une
ville qui est nommée Frizac. Là le cuida prendre Fedric de Sainte-Sauve; de
ses mains eschapa, mais il prist six de ses chevaliers.

      Note 117: _Saleburc._ Saltzbourg.--_Frizac_, peut-être _Frezing_.

Droit s'enfouy vers Osteriche, le duc du pays Limpoles, qui cousin estoit
l'empereur, faisoit tous les chemins gaitier et les trépas pour luy
prendre. Tant le guaita toutesvoies qu'il le prist en la maison d'un moult
povre homme, chétive et despite, en la plus prouchaine ville d'une cité qui
est nommée Vienne: tout li tolli quanqu'il avoit. Un mois après le rendi à
l'empereur qui le mist en prison, et qui le garda près de un an et demi, et
le greva de mains grans despens. A la parfin fina à luy de sa rançon qui
monta deux cent mil mars d'argent. En telle manière eschapa de la prison à
l'empereur. Lors trespassa en Angleterre au plus hastivement qu'il pot; car
il doubtoit moult forment que le roy Phelippe ne le fist gaitier et
prendre, s'il approuchoit de France, pour ce qu'il pensoit bien qu'il
s'estoit vers luy meffait et que il l'avoit courroucié.

Quant le conte Henry de Champaingne nepveu aux deux roys, qui de là la mer
estoit demouré, à qui le roy Richart ot livré la cure de son ost, vit que
la terre des crestiens estoit moult desconfortée pour ce que les roys
s'estoient partis, et que les barons qui là estoient demourés au service
Nostre-Seigneur luy prioient par moult grant affection qu'il demourast
avecques eux pour la saincte terre secourre, il fu meu ainsi comme de pitié
paternel, et eut plus chier à demourer et à mettre et corps et ame, sé
mestier fust, pour l'amour Nostre-Seigneur, et à souffrir mésaise et
povreté, qu'à retourner à honte en France sans visiter le Saint-Sépulcre et
sans parfaire son pélerinage.

Et quant le maistre du Temple et tous les barons du pays et de France qui
là estoient demeurés virent le grant cuer et la valeur du conte et la
constance qu'il avoit en Nostre-Seigneur, il s'assentirent de commun accort
à ce que il fust roy de Jhérusalem. A roy le couronnèrent et luy donnèrent
la fille le roy qui devant luy eut esté, et rendirent grace et louange à
Nostre-Seigneur qui leur avoit restitué sauveur et deffenseur de la saincte
terre, et de la noble lignié des roys de France.


X.

ANNEE 1192.

_Coment la guerre des deux roys commença, et coment le roy Phelippe laissa
la seur le roy Chanu de Danemarche, que il avoit espousée._


En l'an de l'Incarnacion mil cent quatre-vingt et treize, le roy Phelippe
qui se vouloit vengier de la traïson et de la desloyauté que le roy Richart
avoit faicte vers luy, assembla son ost pour assener aux fiefs qu'il tenoit
de luy et qu'il avoit meffais et perdus par droit. Le chastel de Gisors
prist en moult pou de temps, et tout Vouquecin le Normant que le roy
Richart tenoit à tort et sans raison. Car tout ce pays qui avoit esté livré
par douaire devoit retourner au royaume de France après le décès le jeune
roy Henry qui mort estoit sans hoir de son corps.

Quant le roy Phelippe ot prise toute celle marche de Normandie, il rendi à
l'églyse de Saint-Denys le Neuf Chastel sous Ethe[118] que le roy Henry et
son fils le roy Richart avoient tenu moult longuement à force et à tort.

      Note 118: _Ethe._ Epte. Mais Neuf-Chatel, dont le surnom n'est pas
      dans Rigord, est sur la _Bethune_, bien au-dessous de l'Epte.

En ce temps envoya le roy Phelippe au roy Chanu de Dannemarche homme
honnourable et honneste, Estienne, évesque de Noyon; et luy manda qu'il luy
envoyast une de ses sœurs pour espouser et pour couronner à royne de
France. Moult fu le roy Chanu lie quant il oï qu'il mandoit sa seur pour
tel honneur; aux messages livra sa seur qui avoit nom Ingebour, belle
pucelle, bonne et religieuse et aournée de bonnes graces et de bonnes
meurs. Les messages honnoura moult de dons et de présens. Congié prisrent
et puis se misrent au retour et si errèrent tant qu'il vindrent à Arras.

Le roy qui moult désiroit sa venue ala encontre à moult grant compaignie de
prelas et de barons: là fu espousée et couronnée à royne de France. Mais le
roy qui par sorcerie fu empeschié, si comme l'en disoit, la cueilli en
haine en celle journée meisme qu'il l'eut congneue. Et en pou de temps
après fu le mariage desjoint par l'esgart de saincte églyse, pour ce que
leur lignié fu nombrée, et prouchaineté de lignage trouvée par les prélas
et par les barons du royaume de France. Mais la bonne dame ne voult oncques
puis retourner en son pays; ains eut plus chier à garder continence, et
mettre sa cure en la saincte dévocion d'oroison et ès sains lieux d'oroison
et de religion tous les jours de sa vie, qu'estre jointe à autre personne
né aconchier les aliances de son premier mariage. Et pour ce que l'en
disoit que le devant dit mariage avoit esté desjoint contre droit et contre
raison, envoya l'apostole deux légas en France à la requeste des Danois;
l'un avoit nom Mieudres[119], prestre et cardinal, et l'autre Cencin,
soubs-diacre à Paris firent assembler concile général de tous les prélas et
abbés du royaume de France; là fu longuement traictié de la réformation du
mariage du roy et de la royne; mais il furent fais tout aussi mus[120]
comme chiens qui ne pevent abbayer: si ne menèrent point la besoingne à
perfection, pour ce qu'il se doubtoient de leur piaux.

      Note 119 _Melior_.

      Note 120: _Mus._ Mucis.

_Incidence_.--En ce temps mourut Salhadin le soudan de Babiloine en la cité
de Damas, qui estoit roy de deux royaumes d'Egypte et de Surie. En ces deux
royaumes régnèrent après luy deux fils qu'il avoit; Saphadin en Surie et
Meralice en Egypte.

_Incidence_.--En ce temps mouru un enfant de mort soudaine: le père et la
mère aportèrent le corps en l'églyse de Saint-Denys, droitement le jour de
sa grant feste; sur l'autel aux martirs le posèrent et commencièrent à
crier à l'armes et à souspirs: «Saint Denys! sire, aide nous!»
Nostre-Seigneur rendi tout maintenant au corps son esperit par les mérites
du glorieux martir et resuscita l'enfant, voiant tout le peuple qui là
estoit assemblé pour la solempnité de la feste.

_Incidence_.--En celle année en la quarte yde de novembre fu éclipse de
lune universel, en la première heure de la nuit et dura par trois heures.

_Incidence_.--En ce temps avint qu'un homme qui estoit tout hors du sens et
ravi de mal esperit revint en droicte mémoire en l'églyse de Saint-Denys en
France.


XI.

ANNEES 1193/1194.

_Coment le roy prist la plus grant partie de Normandie, et coment il assist
Roen, et puis retorna en France pour le saint temps de la Quarantaine._


Quant le mois de février approcha, le roy Phelippe semont ses hommes, et
assembla de rechief son ost pour entrer en Normandie. La cité d'Evreux
prist, le Neufbourg, le Vau de Rueil[121] et maintes autres forteresses
soubmist à sa seigneurie; maintes en destruist et craventa, et mains
chevaliers et mains autres prisonniers prist.

      Note 121: _Vau de Rueil_. Vaudreuil.

Quant il eut toute celle contrée mise en sa subjection il prist son retour
par la cité de Rouen; mais quant il eut pris garde à la force de la ville
et du siège, et le dommage que il povoit avoir, il s'en parti eschaufé de
moult grant mautalent pour ce qu'il ne povoit acomplir sa volenté. Tous ses
engins fist ardoir, si retourna atant en France et cessa à ostoier pour le
saint temps de caresme qui approuchoit.

En ce temps s'alia à luy Jehan-Sans-Terre frère au roy Richart, par malice
et par cautèle si comme la fin le prouva. Trois mois après ce que le roy
Phelippe eut cessé à guerroier pour la raison de la quarantaine, il
rassembla son ost en la sixiesme yde de may et entra en Normandie à moult
grant force. Le chastel de Verneul assist, et, quant il y ot tenu le siège
environ trois sepmaines, si que il avoit jà craventé grant partie des murs
à ses engins, un message luy nonca que la cité d'Evreux on il avoit sa
garnison estoit prise et que les Normans avoient pris une partie de sa gent
et les autres décolés.

Le roy qui fu moult dolent et moult angoisseux pour le dommage de sa gent
et pour la cité qu'il avoit perdue, prist une partie de son ost et l'autre
laissa devant le chastel. Il chevaucha si hastivement comme il pot plus, et
quant il parvint là il chaça honteusement les Normans, la cité acraventa,
et destruist et moustiers et églyses, tant estoit mautalentis et
courroucié.

Quant ceux qui au siège du chastel estoient demourés virent que le roy s'en
fu parti et l'engrès[122] de leur ennemis, il cueillirent toutes leur
tentes et tous leur paveillons au plus tost qu'il porent pour aler après le
roy; et laissièrent grant partie de leur viandes. Lors issirent ceux du
chastel et ravirent tout et garnirent la forteresce des despoilles et des
viandes que leur ennemis avoient laissiées.

      Note 122 _L'engres_. L'instance, le progrès. Sans doute formé de
      _ingressus_. Rigord dit: _instantiam inimicorum_.

_Incidence_.--En celle année fu le doyen Michiau de Paris esleu en
patriarche de Jhérusalem: mais, si comme Dieu l'avoit ordonné, il fu esleu
à l'archeveschié de Sens gouverner, et fu sacré en huitiesme kalende de may
qui après fu, par l'assentement le roy Phelippe, de tout le clergié et de
tout le peuple de la cité. Quel homme et comme grant fu au gouvernement des
escoles de Paris et comme grant aumosnier, avant qu'il fust esleu
archevesque, n'appartient pas à descrire à notre faculté.

En celle année fu un enfant noié par meschéance à la Court neuve[123].
Aporté fu à l'églyse Saint-Denis (qui assez près estoit de celle ville), et
fu ressuscité par les mérites du glorieux martir.

      Note 123: _La Court neuve_. Courneuve, à une demi-lieue de
      Saint-Denis.

Entre ces choses le roy Richart qui moult grant ost ot assemblé prist le
chastel de Loches; les chanoines de Saint-Martin-de-Tours jetta hors de
l'églyse et leur tolli quanqu'il avoient. Et fist moult de griefs en ces
parties aux églyses.

En ce point prist le roy Phelippe Guillaume le conte de Lencestre,
chevalier hardi et courageux: en la tour d'Estampes le fist emprisonner.

_Incidence_.--Entre Compiègne et Clermont en Beauvoisin chéy en celle année
si grant habundance d'iaues, de tonnerre, de fouldres et de tempestes que
nul homme n'avoit oncques oï parler de si grans; car les pierres chéoient
meslées avecques la pluie grosses et quarrées, aussi grosses comme un œuf,
qui froissoient les arbres qui portoient fruis, et les vignes et les blés.
Et furent les villes arses et destruictes en aucuns lieux par les
effondres. Et plus grant merveille: que pluseurs corbiaus furent veus qui
estoient meslés avec celle tempeste et voloient de lieu en autre; et
portoient les corbiaux en leur becs les charbons de feu tous ardans et
boutoient le feu és maisons pour esprendre. Moult de gens, hommes et
femmes, furent tués des coups de la foudre; mains signes et mains autres
merveilles pot le peuple adonc esgarder, par quoy chascun doit bien estre
espoventé et soy retraire de péchié.

En ce temps fu ars le chastel de Chaumont, qui est en l'éveschié de Laon,
et l'églyse de Nostre-Dame-de-Chartres arse.

_Incidence_.--Un homme né de Virzon en Berry, qui estoit en prison à Rouen,
fu délivré par les prières saint Denys de France[124].

      Note 124: Il est assez singulier que saint Denis, en présence de la
      Ferte de saint Romain, se soit mêlé de délivrer des captifs à Rouen.
      Au reste, la première mention de l'exercice du droit du chapitre de
      la cathédrale de Rouen, ne remonte qu'à l'année 1210. (Voyez
      l'excellente _Histoire du Privilège de saint Romain_, par M. Floquet.
      Rouen, 1833.)


XII.

ANNEE 1194.

_Coment le roy greva les églyses par mauvais conseil, et coment il chassa
Jehan-Sans-Terre et les Normans qui avoient assegié le Val-de-Rueil._


Quant le roy Phelippe oï noncier que le roy Richart avoit ainsi chacié les
clers de Saint-Martin-de-Tours et despoillié de tous leur biens, il luy
refist tantost en la forme le souler[125], car il prist et saisi toutes les
églyses qui estoient en sa terre qui appartenoient aux éveschiés et aux
abbayes de sou povoir. Et par l'amonestement d'aucuns mauvais hommes qui
estoient en tour luy, il chaça hors de leur propres lieux les clers, les
prestres, les moines qui faisoient le service de Nostre-Seigneur: tous les
biens prist et saisi et les converti en ses propres us, et plus: car il
greva et dommagea les églyses qui estoient en sa propre terre de griefves
tailles et d'exactions désacoustumées: si assembla mains grans trésors en
lieux divers, et se mist à petis despens.

      Note 125: _En la forme le souler_. Un second soulier dans la même
      forme. Il lui rendit la pareille.

La raison pourquoy il le faisoit si estoit pour ce, si comme il disoit, que
les roys de France ses devanciers avoient aucunes fois moult perdu de leur
terres, pour ce qu'il estoient povres, né qu'il ne povoient riens donner
aux chevaliers et aux sergens au temps de nécessité, et quant il avoient
besoing des gens et quant guerres leur sourdoient. Mais toutesvoies, en ces
trésors assembler, estoit la principale intencion le roy pour secours faire
à la terre d'oultre mer, et pour gouverner noblement le royaume de France;
jaçoit ce que aucuns, qui point ne savoient son propos né sa volenté,
cuidassent qu'il le féist par avarice ou par convoitise. Mais pour ce qu'il
avoit oï retraire cest proverbe: «Qu'il est temps de cueillir et d'amasser,
et temps de despendre», il cueilli et amassa en lieu et en temps, pour ce
qu'il peust semer et espandre au temps de nécessité; si comme il fu aparant
ès chastiaux qu'il ferma et de ceux qu'il redresça, et en son royaume qu'il
gouverna tousjours si noblement.

Un jour trespassoit la terre au conte Thibaut de Blois[126] le roy Phelippe
à toute sa gent et son ost: le roy Richart qui se fu mis en embuschement,
pour luy grever s'il peust, sailli soubdainement des bois à moult grant
compagnie de chevaliers armes et prist là les sommiers le roy qui portoient
les deniers, la vaissellemente d'argent, robes et autres choses.

      Note 126: _Thibaut_. Il falloit avec Rigord: _Louis_.

En tandis comme ces choses avindrent en la terre le conte Thibaut de Blois,
Jehan-Sans-Terre le frère le roy Richart, et le conte d'Arondel, à l'aide
des bourgeois de Rouen, assistrent le Val de Rueil en quoy le roy Phelippe
avoit mis sa garnison quant il l'eut pris. Mais tantost comme le roy
Phelippe le sceut, il se hasta de le secourre, et vint là huit jours après
ce qu'il orent le chastel asségié. Il chevauchia tost à pou de gens et à
pou d'arbalestriers qu'il avoit avec luy; en l'aube du jour apparant se
féri soudainement à grant tumulte et à grant escrois; et les Normans qui
cuidoient estre mors s'en alèrent, et se férirent tantost ès bois, et
laissièrent en proie tentes, paveillons, engins, et souffisant habondance
de viandes. En celle fuite furent les aucuns occis, et plusieurs pris et
mis à rançon.

_Incidence_.--En ce temps prist l'empereur Henry Puille, Calabre et
Secille, et soubmist à sa seigneurie par la raison de sa femme qui estoit
droit hoir de celle terre.

_Incidence_.--En ce temps mourut le conte Raimont de Thoulouse de qui la
terre eschay au conte Raimont son fils qui estoit cousin le roy de France,
de par la contesse Constance qui fu seur le roy Loys.

_Incidence_.--En celle année fu l'air si esmeu de estourbeillons, de
grelles et de tempestes que les blés et les vignes furent si destruis que
merveilleusement fu l'année chière qui après vint.

_Incidence_.--En celle année avint que le roy des Moabiciens, qui estoit
appelle Hermirmommelin, entra ès contrées des crestiens par devers le
royaume d'Espaigne, à moult grant multitude sans nombre de gens de sa
terre; tout le pays prist à gaster et à destruire. Quant Hildephons, le roy
d'Espaigne, le sceut, il ala encontre luy à bataille à tant comme il put
avoir d'effort; à luy se combati, mais, si comme Dieu le consenti, il fu
desconfi et presque toute sa gent occise; à la fuite se mist à tout le
remenant de ses hommes. Le nombre des crestiens qui en celle bataille
chaïrent fu esmé[127] à cinquante mille. Ceste meschéance avint à la
crestienté par la coulpe et par le mauvais sens Hildefons; car il grevoit
et abaissoit ses chevaliers et ses haux hommes, les villains eslevoit et
essauçoit. Et, pour ceste raison, les chevaliers et les gentils hommes ne
porent avoir armeures né chevaux pour ce qu'il estoient povres. Et les
villains que le roy ot essauciés qui point ne savoient l'us des armes né
n'avoient hardement de combatre, tournèrent en fuye: leur ennemis qui les
virent fouir prindrent cuer et les occistrent en fuiant.

      Note 127: _Esmé_. Estimé.


XIII.

ANNEES 1195/1196.

_Coment le roy chassa le roy Richart qui avait assis Arches. Et coment il
vint à luy et luy fist feaulté et homage de la duchiée de Normandie._


En l'an de l'Incarnacion mil cent quatre-vingt et quinze, au mois de
juillet rendi le roy Richart les trièves qu'il avoit au roy Phelippe, si fu
lors la guerre recommenciée de nouvel. Adonc craventa le roy Phelippe le
Val de Rueil qu'il tenoit, en quoy il avoit sa garnison. En pou de temps
après maria sa sœur au conte de Pontieu que le roy Richart luy avoit
renvoiée.

En ces entrefaites le roy Richart assembla son ost et son effort de toutes
pars et assist le chastel d'Arques que le roy Phelippe tenoit. Mais quant
il le sot il vint au secours au plus hastivement qu'il pot et eut en sa
compaignie six cens de chevaliers esleus en prouesse et nés de France.
Hardiement se férirent en l'ost et chacièrent le roy Richart et tous ses
Anglois et tous ses Normans jusques à Dieppe. La ville destruirent et
ardirent les nefs et emmenèrent les hommes.

En ce temps que le roy Phelippe retournoit luy et sa gent, il trespassoit
de lès un bois que l'on appelle Forets[128]. Le roy Richart sailli
soudainement de son embuschement, si se féri en la derrenière bataille le
roy Phelippe et en occist aucuns.

      Note 128: _Forets_. Rigord dit seulement: «Juxta nemora quæ vulgus
      _forestas_ vocat, rex Angliæ ex improviso de forestis illis cum suis
      egressus, etc.» Ce n'est donc pas un nom propre, mais sans doute la
      _forêt des Ventes_.

En ce contemple Mercadiers le maistre de cotériaux le roy Richart, estoit
en Berry d'aultre part, en la contrée de Bourges; les fauxbourgs d'Yssodun
ardi et puis prist le chastel et y mist garnison de par le roy Richart. En
pou de temps après donnèrent les deux roys trièves l'un à l'autre et
cessèrent de guerroyer.

_Incidence_.--En celle année fu si grant désatrempance de l'air et si grans
plouages que les blés germèrent aux champs avant qu'il peussent estre
cueillis, dont si grant chierté fu après, pour l'année devant où les blés
orent esté tempestés, et pour l'autre après où il orent esté noiés ès
espis, que l'en vendoit un sextier de blé de fourment à la mesure de Paris
seize sous parisis, d'orge dix sous, de mouturage[129] treize sous ou
quatorze, et le sextier de sel quarante sous. Pour ce commanda le roy
Phelippe que l'en donnast aux povres de ses propres deniers plus largement
que on ne souloit, pour la pitié et la compassion de leur mésaise et de
leur povreté; et manda par ses lettres aux évesques et aux abbés et à tout
le peuple, au plus qu'il pot en priant, que pour Dieu, il s'efforçassent de
faire aumosnes pour soustenir la povre gent. Et lors donna le couvent de
Saint-Denys en France tout l'argent monnoyé qu'il avoient adonc entre leur
mains.

      Note 129: _Mouturage_. «Mixturæ,» dit Rigord. C'est ce que l'on nomme
      aujourd'hui _méteil_. Mélange de seigle et de froment.

_Incidence_.--En celle année commença à preschier de la croix un prestre
qui avoit nom Fouques[130]. Par la prédication et par le saint amonestement
que il faisoit au peuple furent pluseurs qui se retrairent de péchier; et
mains qui cessèrent à prester à usure et rendirent aux bonnes gens ce qu'il
avoient du leur par tel mestier.

      Note 130: _Fouques_. Foulques, curé de Neuilly; le principal
      instigateur de la croisade suivante.

Au mois de novembre qui après vint, furent trièves des deux rois
rendues[131]; si refut la guerre effondrée[132] comme devant. Le roy
Phelippe assembla son ost en la contrée de Bourges assez près d'Issodun et
le roy Richart d'autre part encontre luy. En ce point qu'il estoient tous
armés d'une part et d'autre, et estoient jà les batailles ordenées et
arrées[133] pour combatre, le roy Richart vint au roy Phelippe tout
désarmé, à pou de gent, contre l'opinion de tous ceux qui là estoient, et
luy fist hommage voiant tous ceux qui là estoient, et tous ceux de la
contrée de Normandie, de la contrée d'Anjou et de Poitou. Et jurèrent l'un
à l'autre en celle mesme place qu'il garderoient la paix d'illec en avant;
et prisrent un parlement aux octaves de la Tiphaine entre le Vau de Rueil
et le chasteau Gaillart[134] de réformer et de consommer la paix.

      Note 131: _Rendues._ Accomplies.

      Note 132: _Effondrées._ Epandue. Rigord dit: _Incæpta._

      Note 133: _Arrées._ Pour _arrayées_. Préparées.

      Note 134: _Le chasteau Gaillart._ Il falloit: _De Gaillon_. Le
      _Gallaonis_ de Rigord.

Ainsi se départirent les osts et retourna chacun en ses parties. Le bon roy
Phelippe, qui point ne mist en oubli son patron et son deffenseur le
glorieux martir monseigneur saint Denis, ala à s'églyse au plus tôt qu'il
pot, et offri moult humblement et en moult grant dévocion un riche paile de
soie à Dieu et aux glorieux martirs en aliance de charité et d'amour.

Au mois de janvier qui après fu, au quinziesme jour, les deux roys vindrent
au lieu du parlement ordené, et amena chascun avec luy les prélas et les
barons de son royaume. Là fu la paix confermée, consommée et asseurée par
bons ostages d'une part et d'autre, si comme il est contenu en l'instrument
authentique de la confirmation de celle paix[135].

      Note 135: Cet instrument est dans le texte de Rigord. (Voyez les
      _Historiens de France_, tome XVII, p. 43.)

_Incidence._--En l'an de l'Incarnacion Nostre-Seigneur mil cent
quatre-vingt-et-seize, au mois de mars, fu très grant abondance d'iaues, et
les fleuves si plains qu'il superabondèrent et noièrent pluseurs villes en
pluseurs lieux, les gens, hommes et femmes et enfans. Lors furent rompus et
brisiés les pons qui estoient sur Saine. Quant le clergié et le peuple
virent que Dieu les menaçoit ainsi et qu'il leur envoioit signe
espouvantable devers le ciel et par dessous devers la terre, il se
doubtèrent moult durement et eurent paour du second déluge et crioient
mercy à Nostre-Seigneur en gémissemens, en pleurs et en larmes, et luy
prioient qu'il espargnast à leur péchiés, et qu'il les daignast oïr
afflis[136] et contris, par satisfaction de pénitence. Ainsi faisoit le
peuple procession en oroisons et en jeunes et en aumosnes, et li bon roy
Phelippe suivit ces processions en larmes et en oroisons aussi humblement
comme les autres du peuple. Le couvent de Saint-Denis portoit le saint clou
et la saincte couronne et le bras saint Siméon, et béniçoient les iaues en
croix des saintuaires, et disoient: «Par ses signes de sa saincte Passion
ramaint nostre sire ces iaues à leur lieux et en leur drois cours.»
Nostre-Seigneur, qui eut pitié de son peuple, fist en pou de jours après
revenir les iaues en leur propres lieux, et fu apaisié par les afflictions
de son peuple.

      Note 136: _Afflis._ Affligés.

_Incidence._--En celle année fu le prieur Jehan de Saint-Denis en France
esleu à gouverner l'abbaye de Saint-Père-de-Corbie.

_Incidence._--En celle année le conte Baudouin de Flandres fist hommage au
roy Phelippe à Compiègne au mois de juing, voyant toute sa baronnie. En ce
meisme mois, espousa le roy la royne Marie, fille au duc de Boesme et
marchis d'Osteriche[137].

      Note 137: _D'Osteriche._ Il falloit: _D'Istrie_, avec Rigord.


XIV.

ANNEE 1196.

_Coment le roy prist et acravanta le chastel d'Aubemalle, et chassa le roy
Richart qui s'estoit soudainement féru en l'ost; et prist aucuns de ses
meilleurs chevaliers._


Après que ce fu avenu, passèrent pou de jours que le roy Richart brisa son
serement et la paix de luy et du roy Phelippe, qui devoit à tousjours mais
estre conformée, si comme vous avez là-dessus oï; car il envay le roy
Phelippe et recommença la guerre premier. Son ost assembla en Berry en la
contrée de Bourges, si prist et abati le chastel de Virzon par
conchiement[138] et par barat. Car il avoit juré au seigneur de Virzon
qu'il ne le dommageroit de rien, et qu'il n'avoit de luy garde[139].

      Note 138: _Conchiement._ Duplicité, moquerie.--_Barat._ Tromperie.

      Note 139: _Et qu'il n'avoit de luy garde._ Et qu'il n'avoit pas lieu
      de se garder de lui.

Quant le roy Phelippe sot que le roy Richart avoit sa foy mentie et les
aliances brisiées, et qu'il eut le chastel de Virzon pris et abatu, il
assembla son ost et assist Aubemalle; mais tandis comme le roy y tenoit le
siège, le roy Richart ala à Nonencourt[140] et reçut le chastel par boisdie
et par tricherie; car il promist à ceux qui pour le roy Phelippe le
gardoient aucunes choses. Quant il l'eut bien garni de chevaliers,
d'arbalestiers, d'armeures et de viandes, il retourna entre luy et ses
Normans et ses coteriaux au chastel d'Aubemalle pour le roy Phelippe lever
du siège. Le roy Phelippe fist drécier ses engins et ne cessa de sept
sepmaines d'assaillir le chastel par moult grant effort; mais ceux qui
dedens estoient qui estoient bons deffendeurs et nobles se deffendoient des
François vertueusement, et les reculoient arrière de l'assaut souvent et
menu, et aucunes foys avenoit qu'il en occioient et bleçoient assez. Le roy
Richart, qui François cuida grever, se féri un jour en l'ost si
soubdainement que l'en ne s'en donnoit garde; mais quant François furent
armés et il les vit vers luy venir, luy et sa gent tournèrent en fuye, et
François les prirent à chacier. En celle fuite fu pris Guy de Touars,
chevalier noble en armes, et aigre contre ses ennemis. Mais quant il furent
retournés au siège, il prirent à assaillir le chastel plus fortement et
plus asprement qu'il n'avoient fait devant, par jour et par nuit, et
maintindrent l'estour si continuelment que la maistre tour fu fraite et
despeciée, et les murs acraventés des pierres et des mangonniaux.

      Note 140: _Nonencourt._ Aujourd'hui petite ville de département de
      l'Eure, à sept lieues d'Evreux.

Quant les deffenseurs virent que le chastel estoit en tel point, il
pourparlèrent une manière de paix et donnèrent une somme d'argent par telle
manière et condicion qu'il s'en iroient quites et délivres, sauf leur avoir
et sauves leur armeures. Mais ceste convenance desplut à mains des François
qui ne savoient la volenté et les propos du roy. Quant ceux orent la ville
rendue, le roy fist craventer le chastel et raser à plaine terre; d'ilec
s'en ala à Gisors: un pou après rassist Nonencourt que le roy Richart luy
eut fortrait par la boisdie de ceus qui garder le devoient; ses engins fist
tout environ drécier, et fist si asprement assaillir par jour et par nuit
qu'il le prist assez tost par merveilleux assaut et périlleux. Là furent
pris quinze chevaliers, dix-huit frans arbalestriers et souffisant garnison
de vitaille. Quant le roy eut le chastel pris, en garde le livra au conte
Robert de Dreux.

_Incidence_.--En celle année, en la tierce yde de septembre, trespassa de
ce siècle à la joie de Paradis, si comme l'en cuide, Morise, l'évesque de
Paris, homme d'onnourable mémoire, père des povres et des orphelins. Car
entre les autres bonnes œuvres qu'il fist, dont il en fist maintes,
fonda-il quatre abbayes et les doa dévotement à ses propres despens:
Hervaux, Hermières, Ierre et Gif[141]. Et en la fin donna aux povres pour
l'amour de Nostre-Seigneur quanqu'il pot avoir de meubles. Et pour ce qu'il
créoit moult fermement la Résurrection des corps, dont il avoit oï doubter
mains grans clers en son temps, et il désiroit qu'il les peust rappeler de
leur erreur et tous ceus qui en doubteroient, il commanda quant il mourroit
que l'en luy escripvit un roulet qui contenait celle sentence: «Je croy que
mon raembeur[142] vit et que je ressusciteray de terre au derrenier jour,
et verray Dieu mon sauveur en ceste moye char que je meisme voy et non en
autre, et que mes yeux regarderont; et ceste espérance est mise en mon
cuer.» Il estendi sur son pis, quant il mourut, le parchemin où ces paroles
estoient escriptes, et commanda et pria à ses amis que ce roule fust mis
sur son tonbel le jour de son obit, pour ce que tous les hommes lectrés et
les grans clers leussent celle escripture sainte et creussent fermement la
Résurrection de tous les corps, sans nulle doubte[143]. Après luy fu au
siège Eude extrait et né des hoirs de Soilly[144], frère Henry
l'archevesque de Bourges, moult autre et moult dessemblable de son
devancier et en mort et en vie.

      Note 141: _Hervaus_. Herivaux, à une lieue de Luzarches.
      --_Hermières_, près de Lagny.--_Ierre_, sur la petite rivière du même
      nom; abbaye de femmes, en Brie.--_Gif_, près de Chateaufort, à cinq
      lieues de Paris.

      Note 142: _Raembeur_. Rédempteur.

      Note 143: C'est Maurice de Sully dont il nous reste de précieux
      sermons en langue vulgaire. (Voy. mon histoire des _Manuscrits
      français_, t. 2, p. 97.)

      Note 144: _Extrait et né des hoirs_. «Natione Soliacensis.» Eudes de
      Sully a pourtant laissé une bonne et honnorable réputation.


XV.

ANNEE 1197.

_Coment le conte de Flandres et le conte Renaut de Boloigne guerpirent le
roy et s'allèrent au roy Richart. Et de pluseurs incidences._


En l'an de l'Incarnacion mil cent quatre-vings-dix-sept, Baudouin, conte de
Flandres, se dessevra apertement et départi de la foy et de l'ommage le roy
Phelippe, puis s'alia au roy Richart et fist mainte persécution au roy et
au royaume. Ainsi fist confédéracion au roy Richart Regnault fils le conte
de Dampmartin, à qui le roy avoit donné par moult grant amour la contesse
et la conté de Bouloigne; mais celluy rompi son hommage et le serement
qu'il avoit fait, et le commença forment à guerroier; il se joint et
accompaigna avec les Cotériaux et les autres ennemis le roy; sa terre
envaï, villes ardi et prist proies et fist moult grans dommages au royaume
de France.

En celle année tout droit en la neuvième kalende de novembre, en un jour de
vendredi et en l'eure de tierce mouru l'abbé Hues Foucaut de Saint-Denis en
France. Après luy gouverna l'églyse l'abbé Hues de Melan qui estoit prieur
d'Argenteuil.

_Incidence_.--En cel an mouru l'empereur Henry d'Allemaigne qui par sa
force avoit prise toute la terre de Sezille, et avoit occis et mis à
destruction mains haus hommes et princes du païs. Contre la crestienne
religion avoit emprisonné les évesques et les archevesques de la terre, et
tousjours avoit grevé saincte églyse à son pouvoir tout ainsi comme son
devancier. Pour reste raison, le pape Innocent le tiers fu contraire à son
eslection; Phelippe, son frère et tous ceus de sa partie escommenia, et
s'assenti à Othon, le fils au duc de Saissoingne, qu'il fist couronner en
roy d'Alemaigne à Ais-la-Chapelle.

En ce temps mouru oultre-mer Henry, conte de Troies en Champaigne: nepveu
estoit aux deux roys, demouré estoit par-delà, après ce que les deux roys
s'en furent retournés pour les terres gouverner. Si l'orent les barons
esleu et couronné à roy de Jhérusalem par sa bonté et donné en mariage la
fille son devancier. Après sa mort eschéi la conté à un sien frère qui
Phelippe avoit nom. En celle année, en la troisième yde de janvier, mouru
le tiers Célestin apostole. Après luy fu Innocent le tiers, romain de
nacion, si fu avant appellé Lohier[145].

      Note 145: «Lotharius.»

_Incidence._--En celle année mourut la noble Ysabel[146], contesse de
Champaigne, seur au roy Phelippe de par son père, et seur au roy Richart de
par sa mère. Si estoit mère aux deux devant dis frères, au conte Henry, roy
de Jhérusalem, et Thibaut qui après fu conte de Troyes.

      Note 146: Rigord la nomme avec raison _Marie_.

_Incidence._--En celle année, au commencement de la prédication le devant
dit Fouques, voult Nostre-Seigneur faire mains miracles pour luy: car il
rendoit aux aveugles lumière, aux sourds oiement, aux mues la parole, par
ses oroisons et par l'atouchement de ses mains; et mains autres miracles
faisoit Nostre-Seigneur pour luy que nous laissons à retraire, pour ce, par
aventure, qu'aucuns ne le creroient mie légièrement[147]. Un autre
acompaigna à luy, en l'office de prédicacion, qui avoit nom Pierre de
Roissy; né estoit de l'éveschié de Paris, bon clerc et bien lettré et plain
du saint Esperit, si comme il sembloit au peuple. Mains hommes retrait
d'usure et de l'ordure de luxure par sa prédication, et les fist vivre en
chasteté; et amena à la continance de mariage les foles femmes qui se
mettent ès quarrefours des chemins, et s'abandonnent à tous sans
différence, sans avoir honte et vergoingne, pour petit prix; les autres,
qui point ne vouloient estre mariées, ains avoient plus chier à vivre en
contemplacion, sous l'abit de religion, furent mises en la nouvelle abbaye
de Saint-Anthoine-de-lèz-Paris, qui pour raison d'elles fut fondée au temps
de lors, et les autres eslurent à souffrir travaus et paines de leur corps,
et à aler en divers pélerinages nus piés et en langes. Et qui vouldra
savoir en quelle entencion le devant dit provaire preschoit regarde en la
fin; car la fin de l'euvre preuve et manifeste les intencions des
cuers[148].

      Note 147: «Quæ prætermittimus propter hominum nimiam incredulitatem.»
      Bon Rigord! comment auriez-vous qualifié l'incrédulité de nos jours!

      Note 148: Rigord, par cette dernière réflexion, semble faire allusion
      aux bruits fâcheux qui coururent dans la suite sur la rapacité de
      Foulques et sur l'ambition de Pierre.

En ce meisme temps prescha un moine de Saint-Denis en France, qui avoit nom
Herloin: né estoit de Paris, grant clerc et lettré en la saincte
Escripture. Ès cités et ès chastiaux de la petite Bretaigne prescha. Grant
multitude de Bretons la croix de sa main prisrent, la mer passèrent sans
les autres pélerins attendre, si arrivèrent devant Acre. Celluy Herloin
estoit chevetainne et ducteur de celle gent; mais pour ce qu'il n'avoient
point chief né gouverneur suffisant à celle besoingne, il se devisèrent en
diverses parties, sans ducteur et sans gouverneur; gens estoient qui
usoient de leur propre volenté, et pour ce perit leur commencement sans
perfection.

_Incidence._--En celle année apparurent en mains lieux maintes nouvelletés:
à Rosoy, en Brie, le vin fu mu en sang, et le pain en char sensiblement au
sacrement de l'autel. En Vermandois, un mort chevalier ressuscita, et puis
denonça à mains hommes choses qui estoient à avenir; si vesqui puis
long-temps sans boire et sans mengier.

En France, environ la Saint-Jehan, chéi sur les blés une rousée que l'en
nomme mielée, dont il furent si emmiélés que quant on en metoit un espi en
sa bouche, on sentoit le miel tout proprement. La foudre si tua un homme à
Paris et tempestes chéirent en aucuns lieux si grans, qu'elles destruirent
les blés et les vignes; et un pou après au mois de juin tempesta de rechief
si forment, que les blés, les vignes et les bois furent destruis et
defroissiés du tout en tout. Si dura celle tempeste dès Tramblay jusques à
Chielle et ès villes environ; car les pierres furent veues cheoir du ciel
aussi grosses comme une nois, aucunes aussi comme un œuf, et plus encor, si
comme aucuns disoient.


XVI.

ANNEE 1198.

_Coment le roy rappela les Juis en son royaume; et coment le roy Richart
prist ses chevaliers devant Gisors, et coment le roy eschappa._


En celle année ramena le roy Phelippe les Juis à Paris et au royaume de
France, contre la commune opinion de tous, et contre le ban et
l'institution qu'il avoit devant faite et ordonnée au temps qu'il les
bannit de toute France. Lors commença à grever saincte églyse de mains
griefs et de maintes persécutions, qu'il avoit devant ce tousjours bien
gardée et deffendue. Pour ce (s'en voulut Nostre-Seigneur vengier en partie
et) ensuivit la venjance le forfait assez tost après. Car au mois de
septembre qui après vint, droit à la vigile saint Michiel, comme il ne
feust de rien pourveu n'appareillié, le roy Richart entra soubdainement en
Vouquecin à tout cinq mille chevaliers, sans les Cotériaux et sans les gens
à pié qui estoient sans nombre. Tout le pays d'environ Gisors gasta et
destruist; si prist et abati une forteresse qui avoit nom Courcelles, si
proia et ardi plusieurs autres villes champestres.

Quant le roy Phelippe en sot la nouvelle, il fu enflambé et eschaufé de
moult grant ire, et vint là hastivement à tout cinq cens chevaliers tant
seulement; passer cuida jusques à Gisors, mais ses ennemis luy fuient
au-devant, qui luy empeschoient la voie: et quant il vit ce, le cuer si luy
engroissa, et conçut si grant hardiesce qu'il se féri par moult grant
fierté parmi tous ses ennemis ainsi comme tout forsené et se combati moult
vertueusement contre le roy Richart et toute sa gent. A pou de chevaliers
eschappa d'euls tous, par l'aide Nostre-Seigneur, et se reçut au chastel de
Gisors. Mais aucuns des plus grans et des plus nobles chevaliers de sa
route furent pris en celle bataille. Là fu pris Alain de Roucy, Maieu de
Mally, le jeune Guillaume de Mello[149], Phelippe de Nanteuil et mains
autres dont nous tairons les noms. Adonc s'en retourna le roy Richart, qui
à celle fois eut eue victoire et donna et départi sa proie à ses gens.

      Note 149: Rigord dit: «Mathæus de Marly, Guillelmus de Merloto.»
      L'_r_ de ces deux noms à disparu dans les temps modernes. La maison
      de _Mailly_ conserve aujourd'hui son ancienne splendeur.--(Voyez le
      récit animé de cette défaite dans la _Chronique de Reims_, pages 68
      et suiv.)

Le roy Phelippe qui moult fu dolent de la honte et du dommage qu'il avoit
receu et désirant de soy vengier,--mais il ne ramenoit point en mémoire ce
qu'il avoit Dieu couroucié,--son ost assembla et entra en Normandie à moult
grant force, tout le pays gasta et destruit jusques au Neufbourg et jusques
à Biaumont le Rogier. Quant tout ce pays eut proié[150] il retourna en
France et donna congié à ses gens, et s'en retourna chascun en son pays.
Pour ce furent aucuns qui tinrent à folie ce que le roy départoit ainsi ses
chevaliers, et demeurent ainsi à pou de gent. Voir disoient; car quant le
roy Richart sot qu'il eut son ost départi, et qu'il fu demouré ainsi
privéement et à si petit d'effort, il cueilli ses gens et emmena tous ses
Coteriaux[151], si entra en Vouquecin et en Biauvoisin; les villes
destruist et prist les proies. Mais l'évesque de Biauvais qui bon chevalier
et hardi estoit, et Guillaume de Mello l'en suivirent et cuidèrent
rescourre les proies qu'il emmenoit: trop folement et trop despourveuement
l'enchaçoient, car il leur bastit un aguait, si les prist et mist en
prison. Lors prist le conte de Flandres Saint-Omer qui estoit au roy
Phelippe.

      Note 150: _Proié._ Pillé. _Prædatus._

      Note 151: Rigord ajoute: «Quibus præerat Marchaderius.»


XVII.

ANNEE 1199.

_Coment le roy s'alia à Phelippe le due de Souave pour plus grever ses
ennemis. Et coment le roy Richart fu mort._


Phelippe, le duc de Souave de qui nous avons là dessus parlé, qui frère eut
esté l'empereur Henry, eut l'assens de la plus grant partie de l'empire. A
luy s'alia le roy Phelippe en espérance et pour ce qu'il peust plus
légièrement surmonter le conte de Flandre, et contrester au roy Richart.
Mais Othon le fils au duc de Saissongne, qui en l'empire estoit son
adversaire, fu adonc couronné à Ais-la-Chapelle, par l'aide et par la force
du roy Richart son oncle, le conte de Flandres, et l'archevesque de
Couloigne.

En ce temps envoya en France le pape Innocent le troisiesme un légat qui
prestre estoit et cardinal. Pierre de Cappes[152] avoit nom, pour réformer
la paix entre les deux roys. Environ la nativité arriva en France, la
besoigne pour quoy estoit venu ne pot mener à perfection, car la paix y
estoit si desfourmée qu'il ne la pot réfourmer. Mais toutesvoies fist-il
tant qu'il cuida avoir mises trièves entr'eux qui devoient durer cinq ans,
par la foy de l'un et de l'autre; car il ne pot à ce mener le roy Richart
qu'il voulsist donner ostage de la paix.

      Note 152: _Pierre de Cappes_ ou de Capoue. Il acquit de la célébrité
      par la croisade dont le résultat fut la conquête de Constantinople.

En l'an de l'Incarnacion mil cent quatre-vingt et dix-neuf, eut le roy
Richart assis un chastel qui est emprès Limoges, en la première sepmaine de
la Passion Nostre-Seigneur. Au viconte de Limoges estoit ce chastel, si
avoit nom Chauluz[153]. La raison pour quoy il eut ce chastel assis si fu
pour ce qu'un chevalier du pays avoit trouvé un trésor en terre. Et ce
trésor, si comme l'en disoit, estoit un empereur de fin or, sa femme, ses
fils et ses filles; et tous séoient à une table d'or fin. Si y estoient
lettres escriptes qui donnoient à entendre à ceux qui les lisoient que cil
empereur avoit esté et comme grant temps estoit couru puis que il régna.

      Note 153: Chauluz. «Castrum Lucii de Capreolo.»--Chalus-Chabrol. Les
      ruines du château de _Chabrol_, près de la petite ville de _Chalus_,
      existent encore.

Ce trésor demandoit le roy Richart à ce chevalier, mais il s'estoit trait à
arant au visconte et s'estoit mis en ce chastel. Ainsi tenoit le roy le
siège et faisoit assaillir chascun jour moult efforciement. Endementiers
qu'il estoit un jour à un assaut, un arbalestier de la garnison du chastel
trait un quarrel à la volée, le roy Richart, par aventure non mie
appenséement, féri si qu'il luy fist mortelle plaie. Par celle plaie qui
guarir ne pot mourut le roy en pou de temps après et fu ensépulturé à
Frontevaux une abbaye de nonnains, delès le roy Henry son père.

Jehan-Sans-Terre son frère reçut après luy le royaume d'Angleterre; si fu
couronné à la feste de l'Ascencion qui après fu, à
Saint-Thomas-de-Cantorbie.


XVIII.

ANNEE 1199.

_Coment le roy entra en Normandie après la mort le roy Richart. Et coment
Artus de Bretaigne li fist homage. Et coment France fu entredite._


Quant le roy Richart fu mort, l'estat des choses fu mis en autre point.
Lors assembla le roy Phelippe son ost, si entra à moult grant force en
Normandie, la cité de Evreux prist, tous les chastiaux et toutes les
forteresses d'environ prist[154] et les garni de ses hommes: toute la terre
proia et gasta jusques au Mans. Artus, le conte de Bretaigne nepveu au roy
Jehan qui assez estoit enfant, entra en ce point en la conté d'Anjou à
moult grant chevalerie. Si se mist en saisine de la conté d'Angiers qui par
droit luy afferoit, et puis vint à rencontre du roy Phelippe au Mans entre
luy et sa mère, et luy fist hommage et féaulté de quanqu'il tenoit de luy.

      Note 154: _Prist._ «Scilicet Apriliacum et Aquiniacum.» C'est
      _Avrilly_ et _Aquigny_.

Tandis comme le roy estoit en ces parties, Robert de Blesoi[155] et
Huitasse de Neuville prisrent le conte Phelippe de Namur frère le conte de
Flandres et douze chevaliers avec luy, au mois de may; si prisrent un clerc
qui avoit nom Pierre de Douay qui mains maux avoit fais au roy. Quant le
roy fu repairié, tous ces prisonniers luy furent rendus. Et d'autre part
Hue d'Amelencourt prist l'évesque de Cambray, pour qui le devant dit légat
Pierre de Cappes mist toute France en entredit: mais en la fin de trois
mois le roy ot son conseil qu'il le rendist[156].

      Note 155: _Robert de Blesoi._ «Roberto de Belesio.

      Note 156: _Que il le rendist._ C'est-à-dire que il rendist Pierre de
      Douay. C'est le même Pierre de Douay, sans doute, qui joue un si beau
      rôle auprès de l'empereur Henry de Constantinople, dans la
      continuation de Villehardouin. Au reste, le texte de Roger de Hoveden
      me paroît ici préférable à celui de Rigord: «Henricus, comes de
      Namur.... et Petrus de Duay, _miles_ optimus et familiaris comitis
      Flandriæ, et electus de Cambray, frater prædicti Petri, capti sunt à
      familiâ regis Francorum....»

      (Historiens de France, tome XVII, page 598.)

Alienor qui jà eut esté royne d'Angleterre vint au roy en la cité de Tours.
Là luy fist hommage de la conté de Poitou qui luy estoit par droit héritage
escheue. Lors retourna le roy en France et emmena avec luy le conte de
Bretaigne qui avoit nom Artus. Après ne sçay quans jours[157], ala le roy
en pélerinage à monseigneur saint Denys son patron; un riche paile mist sur
l'autel en aliance d'amour et de charité.

      Note 157: _Ne scay quans jours._ Trois jours, suivant Rigord.

Au mois d'octobre qui après vint furent trièves données et asseurées par
serrement entre les deux roys, jusques à la feste Saint-Jehan, et entre le
roy et le conte de Flandres aussi.

_Incidence._--En celle année trespassa de ce siècle Henry, archevesque de
Bourges. Après luy tint le siège saint Guillaume[158], qui fu des hoirs de
Jouy et eut avant esté abbé de Chaalis. Au mois qui après vint trespassa de
ce siècle Mahieu, archevesque de Sens. Après luy fu maistre Pierre de
Corbueil qui avoit esté maistre le pape Innocent, si luy avoit donné
l'éveschié de Cambray.

      Note 158: _De Jouy._ Le _Gallia christiana_ le nomme _Guillaume de
      Dongeon_.

En celle année, droit au mois de décembre, Pierre de Cappes, le devant dit
cardinal, assembla[159] conseil général de tous les prélas du royaume de
France, d'archevesques, d'évesques, d'abbés et de prieurs conventuaux. Le
roy qui bien pensoit qu'il vouloit mettre son royaume en entredit y envoya
ses messages, et appela en plain conseil à la court de Rome; mais
toutesvoies le légat qui point ne déporta l'appel, jetta la sentence en la
présence de tous les prélas du conseil, et puis commanda qu'elle ne fust
dénonciée né publiée, jusques après le vintiesme jour de Noël.

      Note 159: A Dijon.

Quant le terme qu'il eut mis fu passé, la sentence fu publiée, si fu toute
France entredite. Tant fu le roy courroucié de ceste chose qu'il bouta hors
de leur sièges tous les prélas de son royaume, pour ce qu'il s'étoient
assentis à l'entredit: à leur chanoines et à leur clers tolli tous leur
biens et commanda qu'il fussent tous chaciés de sa terre, et que toutes les
rentes et les fiefs qu'il tenoient de luy feussent saisis. Les prestres
mesme qui manoient ès paroisses fist-il aussi bouter hors, et les fist
despouiller de tous leur biens: et, plus, en comble de tout mal, il enclost
au chastel d'Estampes la royne Ingebour s'espouse, saincte dame et
religieuse et aournée de toutes bonnes mœurs. Si ne pot à tant refrener sa
perversité, ains troubla toute France, chevaliers, bourgeois et paysans. Il
tailla les chevaliers et leur hommes, et leur tolli la tierce partie de
tous leur biens; et leva de ses barons tailles et exactions plus grans que
il ne povoient souffrir.


XIX.

ANNEE 1201.

_Coment la pais fu réformée entre le roy Phelippe et le roy Jehan. Et
coment le roy reprist la royne Ingebour sa femme._


En l'an de l'Incarnacion mil deux cens, au mois de may fu la paix refourmée
entre le roy Phelippe de France et le roy Jehan d'Angleterre entre Vernon
et l'isle d'Andely; si est plus plainement contenu ès instrumens
authentiques qu'il firent séeler de leurs seaux, coment celle paix fu
confermée et la terre entr'eux divisée[160].

      Note 160: Ce traité de paix, qu'on peut lire dans les _Historiens de
      France_, tome XVII, p. 51, porte la date de _Goleton_.

Avant qu'il se partissent de ce lieu, Loys le fils le roy Phelippe espousa
madame Blanche, fille Alphons le roy de Castelle et niepce Jehan le roy
d'Angleterre, qui pour l'amour de ce mariage quitta à monseigneur Loys
toute la terre, tous les chastiaux et toutes les forteresses plainement que
le roy Phelippe avoit devant conquis sur le roy Richart son frère, et plus
luy fist-il de grace qu'il luy quita toute la terre qu'il tenoit de çà la
mer, s'il avenoit qu'il mourust sans hoir de son corps.

En l'an qui après vint, qui fu mil deux cens et un, environ la nativité
Nostre-Dame, vint en France Octovien, évesque d'Oiste et légat de la cour
de Rome entre luy et l'évesque de Bordiaux. Le roy amonesta qu'il reprist
sa femme espousée qu'il avoit de luy dessevrée, et sans l'esgard de saincte
églyse. Le roy toutesvoies le reçut en grace telle que par son amonestement
se dessevra de celle qu'il tenoit contre la loy de mariage. En ce point
après Jehan de Saint-Pol, prestre cardinal et légat et le dit Octovien
assemblèrent concile de prélas du royaume en la cité de Soissons. En ce
concile fu présent le roy et les barons. A ce concile qui quinze jours dura
fu traicté de la dessevrance ou de la confirmation du mariage du roy et de
la royne. Mais quant le roy vit ce, qui fu ennuyé de la longue demeure et
de la longue desputoison de sages clers qui là estoient, s'en ala au matin
et avec luy emmena sa femme Ingebour, sans prenre congié, et laissa les
légas, les prélas et le concile tout plenier. Mais il leur manda par ses
messages que il emmenoit sa femme comme sa loyale espouse, et qu'il ne
vouloit pas à celle fois estre dessevré de luy. Et quant tous les légas et
les prélas oïrent ce, il furent tous esbahis et honteux. A tant départi
tout le concile, le légat Jehan de Saint-Pol s'en retourna à Rome tout
vergoingneux de ce qu'il n'avoit point mené à perfection la besoingne pour
quoy il estoit venu: l'autre légat demoura en France. Ainsi eschapa le roy
des mains aux Romains à celle fois[161].

      Note 161: La confusion du concile devoit provenir surtout de la lâche
      complaisance qu'il estoit alors prêt à montrer pour le roi. Après
      bien des dissertations, dont le but étoit de prouver la convenance
      d'un divorce, Philippe ne pouvoit faire aux clers un plus grant
      affront qu'en dédaignant de profiter des dispositions dans lesquelles
      il les avoit mis.

_Incidence._--En celle année mourut Thibaut, le conte de Troies en
Champaigne, en la quinziesme kalende de juing, en l'aage de vingt et cinq
ans. Et pour ce qu'il n'avoit nul hoir masle, prist le roy en garde sa
femme, et sa terre et une fille qu'elle avoit. Mais elle eut puis un fils
qui fu né après la mort son père, car elle estoit demourée enceinte quant
le conte son seigneur trespassa.


XX.

ANNEE 1201.

_Coment, le roy Phelippe honora le roy Jehan, quant il vint en France, et
coment la guerre recommença. Et coment Artus le conte de Bretaigne fu
pris._


En celle année meisme, le jour devant la première kalende de juillet, vint
en France le roy Jehan d'Angleterre. Le roy Phelippe le reçut moult liement
à moult grant honneur, et le mena à Saint-Denis en France. Le couvent de
léans le reçut moult honnourablement à procession solemnel, et l'assirent
glorieusement dedens l'églyse. L'en demain le mena le roy Phelippe à Paris;
là le receurent les bourgeois en merveilleuse révérence. Moult luy firent
d'honneur, puis le fist le roy mener en son palais, luy, ses gens et toutes
ses choses; et moult le fist richement servir de diverses manières de
viandes; et luy furent les bons vins le roy[162] à luy et à toute sa gent
habandonnés. Après, luy fist présenter riches dons de diverses manières
d'or et d'argent, de diverses robes, destriers d'Espaingne, palefrois
Norrois[163] et mains autres riches présens. A tant prist au roy congié, et
se départirent les deux roys en bonne paix et en bonne amour.

      Note 162: _Le roy._ Du roy.

      Note 163: _Norrois._ On appeloit chevaux Norrois ou _Norwégiens_,
      tous ceux que l'on faisoit venir de Danemarck et de Mecklembourg.

En celle année meisme que le légat Octovien fu retourné à Rome, trespassa
de ce siècle Marie que le roy tenoit en soignantage[164], contre la loy de
saincte églyse; de laquelle il eut deux enfans: un fils qui eut nom
Phelippe, qui puis eut la contesse Mahaut, fille au conte Regnault de
Bouloingne, et une fille qui eut nom Jeanne; car le roy l'avoit cinq ans
maintenue en telle manière contre la loy de Dieu et le décret.

      Note 164: _Soignantage._ Concubinage. «Superinducta», dit Rigord.

Après la mort de celle dame, le pape Innocent légitima les deux enfans et
conferma la légitimacion par sa bulle, au mandement et à la prière le roy
Phelippe; mais ceste chose desplut à pluseurs qui estoient en ce temps.

En celle année fist le roy gens assembler en la vallée de Soissons; car il
avoit en propos de courre sur la terre le conte de Restel et Rogier de
Roucy[165]. Si avoit jà oïes maintes complaintes que ces deux tyrans
grevoient les églyses et ravissoient et tolloient leur biens, né cesser ne
vouloient au mandement le roy qui jà leur avoit mandé par lettres et par
messages. Mais quant il sorent que le roy venoit sur eux à si grant force,
il s'en vindrent tantost contre luy et isnellement amendèrent l'offense et
la briseure du mandement royal: et puis si donnèrent bons hostages de
rendre et de restablir aux églyses plainement tout quanqu'il y avoient
tollu et rapiné par force, et de faire satisfacion à tous ceux de qui il
avoient riens eu par male raison.

      Note 165: _Roucy._ Ou plutôt de _Rosoi_, «Roscio.»

Quant il orent en telle manière au roy pacifié, le roy retourna et vint
d'illec au parlement qu'il avoit pris au roy Jehan entre Vernon et l'isle
d'Andely. Quant assemblés furent, le roy Phelippe amonesta et semont le roy
Jehan, comme son homme lige, qu'il fust quinze jours après Pasques à Paris
par devant luy, prest et appareillié de respondre souffisamment à ce que le
roy Phelippe vourroit proposer contre luy, sur la duchié de Normandie et
sur la conté d'Anjou et de Poitou. Mais pour ce que le roy Jehan ne voult
venir au jour assigné né contremander né envoier pour luy souffisamment, le
roy Phelippe, par le conseil de ses barons, assembla son ost et entra à
moult grant force en Normandie: un chastel qui avoit nom Bouteavant[166]
prist, et acraventa Mortemer, Argellon et Gournay; si prist et saisi toute
la terre que Hue de Gournay tenoit.

      Note 166: _Bouteavant_ ou _Boutavent_, entre Amiens et Beauvais, et
      près de _Formerie_.--_Argellon_, c'est _Argueil_, à peu de distance
      de Gournay.

En ce meisme lieu fist-il chevalier Artus de Bretaingne, qui estoit nepveu
le roy Jehan, et luy rendi la conté de Bretaingne; et luy donna, par
dessus, la conté d'Anjou et de Poitou qu'il avoit conquises par droit
d'armes: si luy donna encor par dessus deux cens chevaliers et grant somme
de deniers.

Quant Artus le conte de Bretaingne se fu du roy parti, pou passa de jours
après qu'il entra trop hardiement et à trop pou de gent en la terre le roy
Jehan, de quoy il avint que le roy Jehan, qui moult bien savoit par
aventure la raison du mescontentement, vint sur luy soubdainement à moult
grant multitude de gens d'armes; à luy se combatti et le desconfit: là fu
pris le conte Artus, Hue-le-Brun, Geffroy de Lesignen et mains autres
chevaliers.

Moult fu le roy Phelippe couroucié de ces nouvelles, pour ce guerpi le
siège du chastel d'Arques qu'il avoit assis; son ost mena à Tours, la cité
prist et ardi. Le roy Jehan qui après vint ardi le chastel du tout en tout,
et en pou de temps prist le viconte de Limoges. Hue le Brun, le viconte de
Touart, le viconte de Limoges et Gieffroy de Lesignan tous estoient hommes
liges au roy d'Angleterre; mais pour ce qu'il avoit à Hue le Brun sa femme
tolue qui estoit fille le conte d'Angoulesme, et pour les griefs qu'il
faisoit aux autres Poitevins, s'estoient il partis de son hommage et aliés
par serement au roy Phelippe.

Quant l'yver approucha les deux roys cessèrent de guerroier, leurs marches
garnirent, si se départirent en ce point sans paix et sans trièves.


XXI.

ANNEE 1202.

_Coment les barons de France qui demouroient oultre-mer prisrent la cité de
Constantinoble._


_Incidence._--En ceste partie voulons descripre la noble victoire et les
grans fais que Baudouin, le conte de Flandres, et Loys de Blois, le conte
du Perche, le marchis de Montferrant[167] et mains autres barons du royaume
de France qui estoient demourés en la terre d'oultre mer firent en
Constantinoble. Mais avant, eurent receu par serement en leur compaignie le
duc de Venice et ses Véniciens. Et pour mieux entendre l'ordre du fait,
convient avant mettre l'original de la besoingne.

      Note 167: _Montferrant._ Boniface, marquis de Montferrat.

Jadis gouvernoit l'empire de Constantinoble un empereur qui avoit nom
Emanuel[168]: preudomme et saint homme et renommé de toute courtoisie et de
toute largesce. Un fils avoit qui estoit appellé Alexis[169]; si eut
espousé Agnès, la fille le roy de France Loys. Mais un sien oncle qui avoit
nom Andronie le noya en la mer pour la convoitise de l'empire, après la
mort son père Emanuel; si que la devant ditte Agnès demoura en veuveté.
Puis que cil Andronie eut ainsi l'empire conquise par sa desloyauté,
régna-il sept ans[170] un pou mains. A la parfin vint sur luy Coresac[171]
et le prist; loier le fist emmi les quarrefours des voies de Constantinoble
à estaches, pour traire à luy ainsi comme à bersaut[172]. Ainsi le fist
occire et berser de saiètes, pour sa grant desloyauté; et puis prist et
saisit l'empire. Celluy Coresac avoit un frère qui avoit nom Alexis, bon
chevalier estoit aux armes, mais il estoit fel, traistre et desloyal: toute
la cure de l'empire luy eut livrée, comme à son chier frère, fors la
couronne tant seulement. Et celluy qui en toutes manières tendoit à
l'empire, s'acointa des plus grans et des plus puissans, et aquist leur
graces par grans dons et services, puis prist l'empereur Coresac son frère
et luy creva par grant cruauté les yeux; en prison le jetta et se mist en
saisine de l'empire, et plus: car il commanda que un sien nepveu, fils
Coresac, qui par droit devoit estre empereur comme droit hoir, fust mis en
prison et qu'il eust les yeux crevés comme son père. Mais l'enfant eschapa
toutesvoies par la miséricorde Nostre-Seigneur, et s'en fouy à sa seur et
à son serourge Phelippe, le roy d'Alemaigne.

      Note 168: Manuel-Commène, mort en 1180.

      Note 169: Alexis Commène II. Il fut seulement fiancé à Agnès de
      France, qui avoit à peine quatorze ans quand il mourut. Elle épousa
      alors l'assassin d'Alexis, Andronic Commène.

      Note 170: Il falloit trois ans au lieu de sept, et peut-être le texte
      de Rigord a-t-il été corrompu.

      Note 171: _Coresac._ Isaac l'ange, que Villehardouin nomme _Kursac_.
      (_Sire-Isaac._)

      Note 172: _Comme à bersaut._ «Quasi signum ad sagittas.» _Bersaut_ se
      prend donc dans le sens de notre _point de mire_. On a dit aussi
      _berser_ pour tirer.

En ce point, furent arrivés en Venice les barons de France dont nous avons
dessus parlé. Ses messages leur envoya l'enfant qui proposèrent moult
humblement la cause du père et du fils, et à grant prières leur promisrent
que sé il vouloient la besoingne entreprendre et rétablir l'empire au père
et au fils, il les aquiteroient de trente mille mars d'argent qu'il
devoient aux Veniciens et plus; car il prometoit encore à payer tous les
deniers qu'il avoient payés pour leur passage, et passerait oultre mer
avecques eux à toute la force et le povoir de l'empire, pour secourre la
saincte terre, et aministreroit viandes de son propre avoir souffisamment à
tout l'ost, et feroit obéir l'églyse de Constantinoble à l'églyse de Rome
et les joindroit ensemble, si comme les membres doivent estre joins au
chief.

Quant les barons oïrent les offres que l'enfant leur mandoit par ses
messages, il le firent avant venir et luy firent sur sains jurer que il
tendroit l'offre et les convenances que ses messages promettoient pour luy:
quant il les eut asseurés par serement, il se mistrent en mer à tout
l'enfant, et errèrent tant à voiles tendues qu'il arrivèrent devant
Constantinoble; terre prisrent et issirent des nefs. Mais quant les Grieus
qui au dehors de la cité estoient virent la hardiesce des François et la
constance ferme qu'il avoient à Nostre-Seigneur, il s'en fuyrent sans
bataille et sans coup férir, et se receurent en la cité[173].

      Note 173: _Se receurent._ Se refugièrent. C'est une expression toute
      latine. «Intrà muros illicò (proditor) se recepit.» (Rigord.)

Atant assisrent François la ville forment et destroictement, et par mer et
par terre: par mains assaus fors et périlleux se combatirent et orent adès
victoire. Après ce que l'assaut et le siège orent sept jours duré, en
l'huitiesme jour l'empereur, qui longuement s'estoit tapi en la ville, issi
hors en bataille à tout soixante mille chevaliers armés, sans la gent à pié
desquiex la multitude estoit sans nombre. Quant tous furent hors, il ordena
ses batailles pour combatre; et les François qui n'estoient que petit de
gent au regard de la multitude des Grieus, attendoient la bataille à grant
léesce, car il se fioient seurement de la victoire.

Quant le cruel tirant vit leur hardiesce et leur fier contenement, il eut
paour en son cuer et s'en fouy en la cité, luy et toute sa gent, et
commença à menacier et à dire devant les Grieus qu'il se combatroit l'en
demain. Mais il en menti, car il s'enfouy en celle nuit meisme en larrecin,
et laissa sa femme et ses enfans. Au matin, quant il fu jour, les François
s'armèrent et commencièrent l'assaut par grant vertu. Les eschièles
drescièrent aux murs et rampèrent contremont par merveilleuse hardiesce et
saillirent en la cité au milieu de leur ennemis comme gens dignes de vraie
louange; et se combatirent si hardiement et si aigrement qu'il firent
merveilleuse occision de leur ennemis.

Quant le vaillant duc de Venice apperçut que François estoient en la cité
et se combatoient si vertueusement aux Grieus que de toutes pars les
avoient enclos, il entra en la ville et vint hastivement en la bataille
devant tous ses Veniciens, le heaume lacié pour secourra François; jasoit
ce qu'il fust vieil et debrisié, il se féri en l'estour l'espée au poing,
et se joingt aux François là où il se combatoient. Et quant François virent
le duc venir, il renouvellèrent leur hardement et leur vertu, et reprisrent
leur bataille aigres et eschaufés de combatre; leur estour maintindrent si
longuement qu'il occistrent et chacièrent les Grieus, et en celle manière
fu prise la cite des François et des Veniciens. Quant la cité fu conquise
et saisie, le père à l'enfant fu trait de prison et amené au palais.
L'enfant fu pris et célébré de digne louange du clergié et du peuple, et fu
moult sollempnement couronné de couronne d'or en la grant églyse, puis fu
ramené au palais; les François acquita tout maintenant de trente mille mars
d'argent qu'il devoient aux Véniciens, et paia tout entièrement leur
passage et le loier des nefs, et aministra viandes à tout l'ost, selon les
convenances qu'il avoient devant faictes. Le duc de Venice et ses Veniciens
vindrent aux François et leur jurèrent qu'il leur livreroient nefs à
passer, et leur promistrent que sé Dieu leur faisoit bien, de quoy il ne se
doubtoient point, qu'il ne partiroient d'eulx jusques à tant qu'il auroient
vaincus et soubmis les ennemis de la foy crestienne. Le jeune empereur leur
paia cent mille mars d'argent, pour leur service et pour la bonté qu'il luy
avoient faicte et pour celle qu'il luy feroient encore. Mais point ne régna
longuement après ces choses, car il fu mort (en une bataille de quoy
l'ystoire ne parle mie). Mais les François esleurent le conte Baudouin
après sa mort par le conseil le duc de Venice, des princes, du clergié, de
tout le peuple, et par l'assentement des barons de l'empire. Lors travailla
tant à ce l'empereur, que l'églyse de Constantinoble et toutes celles
d'Orient furent soubmises et adjointes à l'églyse de Rome si comme les
membres doivent estre joins au chief[174].

      Note 174: Rigord ajoute: «Hæc in litteris eorum scripta vidimus et
      legimus; majora et meliora, Deo volente, in terrâ sanctâ in posterum
      ab ipsis sperantes, quando _unus persequetur mille et duo fugabunt
      decem millia_.»

      Les lacunes de ce récit et ses inexactitudes nous montrent
      l'importance de la relation de Joffroi de Villehardouin, que Rigord
      ne connoissoit pas.


XXII.

ANNEE 1204.

_Coment l'apostole envoia en France deux légas pour réformer la pais entre
les deux rois._


En l'an de l'Incarnacion mil deux cens et deux, quinze jours après Pasques,
recommença le roy Phelippe la guerre pour la nouvelle saison qui fu venue;
ses osts assembla et entra à moult grant force en la duchié d'Acquitaine.
Les Poitevins et les Bretons reçut en sa compagnie et on son aide; puis
chevaucha avant et prist mains fors chastiaux et maintes forteresses. A luy
s'alia le conte d'Alençon et mist toute sa terre en sa garde. Quant il eut
toute celle contrée soubmise à sa seigneurie, il prist son retour parmi
Normandie, et prist Conches, l'isle d'Andely et le Vau de Rueil.

En ce point que ces choses avindrent en ces propres parties, le pape
Innocent envoya en France l'abbé de Quassemaire pour la paix réfourmer
entre les deux roys: l'abbé de Tresfons[175] accompagna à luy pour et le
mandement le pape faire; à l'un et à l'autre fu dénoncié le commandement et
proposé: et leur commandèrent les archevesques, les évesques et les barons
qu'il féissent paix ensemble, sauf le droit de chascune partie, et qu'il
refourmassent et ramenassent en aucun estat les abbayes des moines, des
nonnains et des autres églyses qui estoient destruictes par leur guerres. A
Mantes fu ce commandement fait au roy Phelippe aux octaves de l'Assumpcion
Nostre-Dame; mais il appella de celle sentence en la présence des prélas et
des barons qui rappellèrent ceste cause au jugement et à l'examinacion
l'apostole[176].

      Note 175: _Tresfons_ ou _Trefontaines_. «Trium-fontium.»

      Note 176: Le manuscrit 8,305, 5. 5., qui offre tant de différences
      avec les leçons authentiques, ajoute ici: «Et maintenoient bien que
      oncques apostoles ne s'estoit entremis des fais du royaume de France
      et que riens n'en appartenoit à lui.»

Au dernier jour de celluy meisme moys assiégea le roy le chastel de
Radepont. Après ce qu'il eut le siège maintenu environ quinze jours et y
eut fait par maintes fois lancier pierres et mangonniaux, il fist drecier
un chastiau de fust assis sur roes, en telle manière que on le pouvoit
mener quelque part que on vouloit; et lors fist assaillir le chastel par
moult grant vertu et le prist. Là furent pris vingt chevaliers preux et
hardis et nobles deffendeurs, et cent sergens et vingt arbalestriers: après
ce que le roy eust pris le chastel de Radepont, il se retraist.

Quant son ost fu un pou reposé et leur forces reprises, il assist le
chastel de Gaillart, au moys de septembre qui après fu. Ce chastel estoit
trop fort et estoit assis sur une roche haute sur le fleuve de Saine près
de l'isle d'Andely; fermer l'eut fait le roy Richait moult noblement à
merveilleux cousts. Puis que le roy l'eust assis, sist-il entour cinq moys
et plus; car il ne le vouloit pas prendre par force né par assaut, pour
aucunes raisons: pour le péril de ses gens, et pour la destruction des murs
et de la tour; mais il béoit à contraindre les deffendeurs par fain à ce
qu'il luy rendissent: et pour ce qu'il doubtoit qu'il ne s'en fouissent à
emble[177], fist-il le chastel ceindre de fossés larges et parfons; son ost
fist logier entre ces fossés et le chastel; et fist drécier tout environ
dix hautes tours de fust pour traire et pour lancier à ceux de dedens. Mais
le chastel estoit si fort et ceux de dedens si nobles deffendeurs que ce
prouffita pou. A la parfin, environ la feste saint Pierre d'yver sous
pierre[178], fist le roy drécier pierres et mangonniaux, et une tour sur
quatre roes et une truie de fust[179]; et fist appareillier et amasser
quanqu'il pot avoir de tourmens, et puis fist assaillir par moult grant
vertu. Mais ceux de dedens se deffendoient noblement, et reboutoient
François arrières moult aigrement. Tant dura l'assaut, et le paletéis et le
lancéis des engins, que quinze jours après furent les murs fraits et
craventés, et le chastel pris. Mais au prendre eut moult grant poignéis et
fort. Là furent pris trente-six chevaliers, sans le nombre des sergens et
des arbalestriers. A ce siège furent mors quatre chevaliers.

      Note 177: _A emble._ Furtivement. Dom Brial a mal corrigé:
      _ensemble_.

      Note 178: C'est ainsi que tous les bons manuscrits traduisent le
      latin: «Superviente cathedrâ S. Petri.» Ce doit être une bévue du
      traducteur, qui aura lu _sub Petro_ au lieu de _Sancti Petri_.

      Note 179: _Truie de fust._ «Sueque ligneâ.» C'étoit une machine
      destinée à mettre à couvert les mineurs.--_Tourmens._ Machines de
      guerre. «Tormenta.»


XXIII.

ANNEE 1204.

_Coment les Normans rendirent au roy la cité de Roen et toute Normandie
pour le défant du roy d'Angleterre, leur seigneur._


En l'an de l'Incarnation mil deux cens trois, au moys de may, rassembla le
roy Phelippe son ost et entra en Normandie. Deux chastiaux prist, Falaise
et Domfront, et une riche ville[180] qui est appellée Caen, et toute la
terre qui à ces chastiaux appartenoit. Après chevaucha avant, et prist
toute la terre jusques au mont Saint-Michiel au péril de mer. Quant les
Normans virent qu'il prenoit ainsi toute la terre sans contredit, il
vindrent à luy et luy crièrent merci: les chastiaux luy rendirent et les
forteresses, et toutes les appartenances qu'il gardoient en la féauté le
roy d'Angleterre; c'est assavoir, Coustances, Baieux, Lisieux, Avranches.
Car le roy avoit jà pris Evroues, si qu'il n'i demoroit mais à conquérir
fors la cité de Rouen noble et riche et chief de toute Normandie; si estoit
garnie de bonnes gens et de nobles hommes: et deux chastiaux tant
seulement, Arques et Verneuil qui moult estoient nobles et fors de siège et
de murailles et de moult grant garnison de bons deffendeurs.

      Note 180: _Une riche ville._ «Vicum opulentissimum.»

Après ce que le roy eut esté en saisine des cités et des chastiaux, ainsi
comme de toute Normandie, et il eut partout mis bonnes garnisons de sa
gent, il s'en revint par la bonne cité de Rouen et mist le siège tout
environ. Quant les Normans virent qu'il ne se pourroient longuement tenir
en la cité deffendre qu'elle ne fust prise, et il n'attendoient nul secours
de leur seigneur le roy Jehan d'Angleterre, il esleurent le plus sain
conseil et le meilleur qu'il porent; car à cautele qu'il avoient à garder
la féauté de leur seigneur[181], il requistrent trièves de trente jours qui
devoient durer jusques à la saint Jean-Baptiste, que le roy se souffrist
d'assaillir la cité et les deux devant dix chastiaux qui estoient à eux
aliés et jurés; et il manderoient tandis au roy d'Angleterre, leur
seigneur, qu'il les secourust, et s'il ne vouloit ce faire il luy
rendroient maintenant la cité et les chastiaux: et pour ce que le roy fust
plus seur de ceste convenance, il luy livrèrent quarante des fils aux plus
riches bourgeois de la ville.

      Note 181: _A cautele_, etc. «Ad cautelam et fidelitatem regi Angliæ
      conservandam....» (Rigord.)

Lors envoièrent pour secours avoir au roy d'Angleterre, mais il faillirent,
car le roy Jehan n'y voult oncques conseil mettre. Quant il oïrent ce, il
rendirent maintenant la cité et les deux chastiaux au roy Phelippe, ainsi
comme il l'avoient en convenant. Celle cité né toute la duchié n'avoient
oncques mais tenus les roys de France depuis le temps le roy
Charles-le-Simple qui fu le cinquiesme après le grant Charlemaine; si avoit
là couru du temps trois cens seize ans: car au temps de cestuy
Charles-le-Simple vint en France un Danois qui estoit nommé Rollo, à moult
grant multitude de paiens et conquist toute celle terre par le droit
d'armes; mais puis fu il baptisié luy et sa gent, si eut à nom le duc
Robert; et luy donna le roy, par paix faisant, une sienne fille et toute la
terre qu'il avoit sur luy conquise.

Puis que le roy fu retourné en France, il ne fist point moult long séjour;
ains fist son ost appareillier et entra en la duchié d'Acquittaine, droit
environ la feste saint Laurent. La cité de Poitiers prist, et receut en sa
seigneurie les chastiaus et les villes environ. Si luy firent les barons du
pays hommage et féauté, comme à leur seigneur lige; mais, pour ce que
l'yver approuchoit, il se retraist en France, jusques au nouveau temps
laissa en paix la Rochelle, Loches et Chinon; si laissa le siège environ
Chinon et Loches jusques atant qu'il retournast.


XXIV.

ANNEE 1205.

_Coment le roy entra en Poitou et en Anjou à force d'armes. Et coment il
aporta à Saint-Denis les précieuses reliques._


Puis que l'yver fu trespassé et la sollempnité de Pasques venue, en l'an de
l'Incarnacion mil deux cens quatre, le roy semont les princes et les plus
grans maistres du povoir[182] du royaume de France, et assembla mains
milliers de sergens à pié et d'arbalestriers à cheval, et moult grant
nombre de chevaliers: devant les envoya pour conduire et garder la garnison
et les viandes de l'ost. Après ce, mut le roy à grant ost et à grant
appareillement de pierres et de mangonniaux et de diverses manières de
tourmens; devant le chastel de Loches vint et fist ses engins drécier. Puis
fist le chastel assaillir par moult grant vertu et le prist à la parfin. Si
y furent pris, que chevaliers que sergens, cent vint qui léans estoient en
garnison. Et quant il eut le chastel pris, si le donna à Dreues de
Mello[183] qui entra en son hommage; puis se parti l'ost d'illec et s'en
ala droit à Chinon. Environ fist son ost logier et ses engins drécier. Lors
commença l'assaut fort et aspre; en moult pou de temps après fu pris et
puis plenté de chevaliers, d'arbalestriers et d'autres sergens à pié, preux
et hardis et bons deffendeurs; à Compiègne furent envoiés en prison. En
France retourna le roy environ la feste saint Jehan-Baptiste, après ce
qu'il eust ces deux chastiaux pris et bien garnis.

      Note 182: _Les plus grans maistres du povoir._ «Et magistratus
      virtutis Francorum.»

      Note 183: _Dreues de Mello_, fils de Dreux, connétable qui avoit
      accompagné Philippe-Auguste à la croisade. Voyez dans les _Historiens
      de France_ la charte de donation de ces villes. (Tome XVII, p. 59.)

Eu l'an de l'Incarnacion mil deux cens et cinq, donna le roy Phelippe à
l'églyse de Saint-Denis en France, en aliance d'honneur, d'amour et de
charité, précieuses reliques que l'empereur Baudouin avoit prises en grant
révérence en Constantinoble, en la chapelle des empereurs qui est nommée
Bouche de lion. C'est assavoir: du fust de la vraye croix un pié de long,
et de gros tant comme un homme peut enclorre en son poing, quant il a le
premier pouce joingt au premier doy; des cheveux Nostre-Seigneur; une des
espines de la saincte couronne; une des dens et une des costes de saint
Phelippe l'apostre; des drapeaux en quoy Nostre-Seigneur fu enveloppé en la
crèche quant il fu né; du rouge vestement qu'il eut aflubé le jour de sa
saincte passion. La croix fu mise en un vaissel bel et riche et aourné de
riches pierres précieuses fait en croix, selon la forme et la quantité du
sainthuaire, et les autres reliques furent mises en un autre vaissel d'or.
Tous ces sainthuaires bailla le roy Phelippe à l'abbé Henry à Paris de ses
propres mains, en huitiesme jour de juillet. Et l'abbé qui à grant joie et
à grant leesce de cuer les reçut, les porta jusques au Lendit en chantant
et en glorifiant Nostre-Seigneur. A rencontre de luy vint le couvent nus
piés par grant devocion et revestus de chapes de soye, et la procession du
clergié et du peuple; si portèrent les reliques à grant devocion en
l'églyse, là où elles sont gardées dignement et aourées à la gloire et à la
louenge de celluy qui vit et règne, de qui le règne est permanable sans
fin.

_Incidence._--En celle année fu éclipse de soleil particulière en la
cinquiesme heure du jour, devant la première kalende de mars.

Au mois qui après vint mourut la royne Ale, la mère au roy Phelippe en la
cité de Paris. Porté fu le corps de luy en l'abbaye de Pontigny en
Bourgoigne, ensépulturée de lez le conte Thibaut de Blois et de Troyes son
père qui celle abbaye avoit fondée. En celle année, au mois de juillet, fu
malade une pièce de temps messire Loys le fils le roy Phelippe, mais il
recouvra santé par la miséricorde Nostre-Seigneur. Le roy Phelippe oï dire
que le roy Jehan d'Angleterre estoit arrivé en la Rochelle à grant ost, son
ost assembla tantost. En ce qu'il trespassoit tout droit pour aler au
chastiau de Chinon, il garni la cité de Poitiers, Loudun et Mirabel[184] et
tous les autres chastiaux de celle marche. Quant il eut par tout mis
souffisant garnison de gens et de viandes, il s'en retourna en France.
Tantost après, le roy Jehan qui sceut qu'il s'en fu parti prist et destruit
la cité d'Angers.

      Note 184: _Mirabel._ Mirebeau.

En ce point brisa le visconte de Touars la féauté qu'il avoit au roy
Phelippe et s'alia au roy Jehan. Quant le roy Phelippe oï celle nouvelle,
il retourna hastivement à grant ost en la conté de Poitiers, et ordonna ses
batailles pour combatre au roy Jehan qui au chastel de Touars estoit; toute
la terre le visconte destruist et gasta. A la parfin donnèrent les deux
roys trièves de la feste de Toussains en un an; atant s'en retournèrent
chascun en sa contrée.

_Incidence._--En celle année furent si grans cretines[185] et si grant
habondance d'eaues au mois de décembre, que nuls hommes de ce temps
n'avoient oncques oï parler de si grans; dont il avint que de l'habondance
et la roideur de ces cretines rompirent trois des arches de petit pont à
Paris, et firent moult de dommages en pluseurs lieux. Et pour ceste raison
le couvent de Saint-Denis, le clergié et le peuple firent processions en
jeunes et en oroisons, et firent benéiçon sur les eaues du saint clou, de
la saincte couronne, du bras saint Simeon et du fust de la vraye croix.
Tantost après la benéiçon, les eaues commencièrent à retraire et à revenir
en leur point.

      Note 185: _Cretines._ Variante: _Cruaultés_. _Cretines_ doit avoir
      ici la sens de _crues_.


XXV.

ANNEES 1206/1208.

_Coment le roy entra en la duchié d'Aquitaine. Coment l'apostole manda à
destruire l'érésie d'Albigeois. Et puis coment il fist abattre le chastel
de Guerplie en Bretaingne._


En l'an de l'Incarnacion mil deux cens et sept, quant les trièves des deux
roys furent rendues, le roy Phelippe rassembla son ost et entra en la
duchié d'Acquitaine. La terre du visconte de Touars mist à gast, le chastel
de Partenay prist et pluseurs forteresces abati au pays, aucunes en retint
et y mist sa garnison. Si les laissa en garde à Guillaume son mareschal et
à Guillaume des Roches: atant s'en retourna en France.

En l'an qui après vint, cil Guillaume des Roches et le devant dit mareschal
assemblèrent environ trois cens chevaliers et prirent soubdainement le
visconte de Touars et Savary de Mauléon qui s'estoient embatus en la terre
le roy et emmenoient les proies qu'il avoient tolues aux bonnes gens du
pays: à eux se combatirent diversement et les desconfirent. En ce poignéis
furent pris cinquante chevaliers Poitevins et plus; si fuient pris Hue de
Touars, frère le visconte, Aimery de Lezignan fils le visconte,
Portecloie[186] et mains autres fors et nobles combateurs: quant il les
orent pris et liés, il les envoièrent au roy Phelippe.

      Note 186: _Portecloie._ Latin: _Portacleo_. Autrement dit: «Porcelain
      de Mauzac.» (Note de Dom Brial.)

_Incidence._--En celle année mourut l'évesque Eude de Paris en la
troisiesme yde de juing; après luy fu évesque Pierre, trésorier de Tours.

_Incidence._--En celle année un conte palazin, qui en langue d'alemant est
appellé lendegrave, occist l'empereur Henry[187]. Après luy tint l'empire
Othon, le fils au duc de Sassoigne, par l'aide l'apostole Innocent.

      Note 187: Il falloit avec Rigord écrire: _Philippe, frère l'empereur
      Henry_.

En cel an meisme avint que le pape Innocent transmit en France Galien,
dyacre cardinal, titre de Sainte-Marie du Porche, grant cler de droit et
orné de bonnes meurs et diligent visiteur d'églises; dévot et de bonne
volonté envers l'églyse St-Denis. Par luy[188] mandoit et commandoit
l'apostoile au roy de France et à tous les barons du royaume qu'il
envaïssent comme bons crestiens et vrais fils de sainte églyse, toutes les
contrées de Thoulouse, d'Albigeois, de Caours, de Nerbonnois et de Bigorre,
et occissent tous les heretes qui habitoient en ces terres, (et atrapassent
de tout en tout le venin de la bouguerie qui ces contrés avoient corrompues
et envenimées); et tous ceux qui mourroient en la voie ou contre les
ennemis de la foy, il les absoloit de l'auctorité de Dieu, et de saint Père
et saint Pol et de la seue, de tous les péchiés que il avoient fais dès le
jour qu'il furent nés jusques au jour de la mort, desquiex il auraient esté
confés, et repentans de ceus dont il n'auroient pas fait leur pénitence.

      Note 188: _Par luy._ Rigord ne dit pas que ce fût _par lui_.

[189]En l'an de l'Incarnacion mil deux cens et neuf, Juchiau[190], un noble
homme et loyal, se complaint au roy Phelippe de ce que aucuns souspeçonneux
contre le royaume avoient fermé un chastel en la Petite-Bretaingne sur une
haute roche qui est appellée Guerplic; si vaut autant à dire en Breton
comme Mol ploi,[191] pour ce qu'elle est assise en un regort de mer et[192]
que la mer est tout environ molement ploiée. Si est celle roche assise en
la costière de Bretaingne par devers septentrion, si que l'en peut
légièrement de ce chastel aler en Angleterre[193]. Et ce chastel estoit
garni de gens, d'armeures, de vitailles et d'engins: si recevoient ceux de
dedens les Anglois qui sont ennemis du roy et du royaume.

      Note 189: Ici finit le texte de Rigord. Notre traducteur va suivre
      maintenant la chronique de Guillaume le Breton, que l'on a souvent
      confondue avec celle de Rigord. Voyez les _Gesta Philippi Augusti,
      Francorum regis, auctore Guillelmo Armorico ipsius regis capellano_.
      (Historiens de France, tome XVII, page 82.)

      Note 190: _Juchiau._ «Juchellus da Mediana.» Joël de Mayenne.

      Note 191: Il falloit dire avec Guillaume le Breton: «_Mollis Plica_,
      sive _super plicam_.»

      Note 192: _Et_. En latin: «_Vel_.»

      Note 193: _Guierplic_ devrait être au-dessous de _Treguier_, sur la
      mer. Vely pense, tome 3, page 427, que c'est le promontoire qu'on
      appelle aujourd'hui _Guesclin_, et qui nous rappelle un héros dont le
      nom est effectivement écrit dans les historiens de dix manières
      différentes: _Glaquin, Glesquin_, etc.

Quant le roy oï ceste nouvelle, il fist assembler son ost au chastiau de
Mante; puis le livra au conte de Saint-Pol et au devant dit Juchiau à
ducteurs et à chevetaines. Quant il furent là venus, il assaillirent le
chastel moult vertueusement, et le prist par force le conte de Saint-Pol,
et y mist bonne garnison de par le roy, et le livra en garde au devant dit
Juchiau: après s'en retourna l'ost en France.

Quant tous les barons et prélas furent semons à Mante pour cel ost, si
comme nous avons devant touchié, il envoièrent leur hommes et leur
chevaliers en cel ost au commandement le roy; mais l'évesque d'Orléans et
cil d'Aucuerre retornèrent en leur païs et ramenèrent leur homes et leur
chevaliers, né point ne vouldrent obéir au commandement le roy ainsi comme
les autres; car il disoient qu'il n'estoient point tenus d'aler né
d'envoier leur gens en l'ost sé le roy meisme n'aloit en propre personne.
Et pour ce qu'il ne se porent deffendre en ce cas de nul privilège de
droit, et coustume commune fust contr'eux, le roy leur commanda qu'il
amendassent la briseure de son commandement. Faire ne le voudrent; pour ce
saisi le roy leur regale, c'est assavoir les temporalités tant seulement
que il tenoient de luy en fié; mais il leur laissa joïr paisiblement des
dismes et des autres esperitualités; car il se doubtoit adès de couroucier
saincte églyse et ses ministres.

Quant leur biens temporels furent ainsi saisis, il mistrent en intredit les
hommes et la terre le roy; puis murent en propres personnes à la cour de
Rome, et si monstrèrent leur cause en complaingnant à l'apostole. Mais
toutesvoies convint-il qu'il amendassent au roy la briseure de son
commandement, pour ce que le pape ne vouloit brisier né rappeller les
coustumes du royaume. Quant il l'orent amendé et l'amende payée, le roy, au
chief de deux ans, leur rendi leur regales et tout quanqu'il avoit saisi du
leur.


_Ci fine le secont livre des gestes au roy Phelippe-Dieudonné._



CI COMENCE LE TIERS LIVRE DES
GESTES LE ROY PHELIPPE
DIEUDONNÉ.

       *       *       *       *       *


I.

ANNEE 1208.

_Coment l'érésie des Amorriens fu atainte et punie._


En celuy temps flourissoit à Paris philosophie et toute clergie, et y
estoit l'estude des sept ars si grant et en si grant autorité que on ne
treuve pas que il fust oncques si plenier né si fervent en Athènes né en
Egypte né en Rome né en nulle des parties du monde. Si n'estoit tant
seulement pour la delitableté du lieu né pour la plenté des biens qui en la
cite habundent, mais pour la paix et pour la franchise[194] que le bon roy
Loys avoit tousjours portée, et que le roy Phelippe son fils portoit aux
maistres et aux escoliers et à toute l'université. Si ne lisoit-on pas tant
seulement en celle noble cité des sept sciences libéraux[195], mais de
décrès, de loys et de phisique, et sus toutes les autres estoit leue par
plus grant ferveur et par plus grant estude la saincte page de théologie.

      Note 194: _Pour la franchise._ «Propter libertatem et specialem
      prærogativam defensionis quam Philippus rex et pater ejus ipsis
      scholaribus impendebant.» (Guill. Armor.--_Historiens de France_,
      _tome_ XVII, p. 82.)

      Note 195: _Des sept sciences libéraux._ «Non modò de trivio et
      quadrivio, verum et de quæstionibus juris canonici et civilis et de
      eâ facultate quæ de sanandis corporibus et sanitatibus conservandis
      scripta est....»

En ce temps estudioit à Paris un clerc né de l'éveschié de Chartres, d'une
ville qui a nom Bene, si avoit nom Amaury. Moult estoit grant clerc et
subtil en l'art de logique; et quant il ot longuement leu en cel art et ès
libéraux clergies, il ala à la souveraine science de divinité[196]. Mais
toutesvoies eut-il tousjours propre manière d'apprendre et d'enseignier, et
opinion propre et privée, et jugement estrange et divers de tous les
autres.

      Note 196: _Divinité._ Théologie.

Et pour ceste manière que il eut tousjours maintenue, il chey en une
erreur: car il affirmoit hardiement devant tous les maistres que chascun
crestien est tenu à croire que il soit membre de Jhésucrist, et que nul ne
peut estre sauf qui ce ne croit, né que sé il ne croyoit que il fust né né
qu'il eust souffert passion, et les autres articles de la foy; et disoit
que cil article qu'il proposoit devoit estre mis et nombré avec les autres
articles de la foy crestienne. Ceste opinion luy fu contredicte et reprovée
de toute l'université et convient que il alast en la présence l'apostole.
Et quant il oï sa proposition et la contradiction de toute l'université, il
donna sentence contre luy et le quassa et dampna en sa propre opinion et
luy enjoint que il preschast tout le contraire. Quant il fu retourné à
Paris, il fu contraint de l'université que il affirmast le contraire de
celle opinion que il avoit soustenue; et il si fist de bouche tant
seulement, car le cuer demoura adès en l'erreur de sa privée opinion. Si ne
demoura pas après que il chey en une maladie, tourmenté de mautalent et de
couroux; en telle manière et en tel point mourut, et fu enseveli delès
l'églyse de Saint-Martin-des-Champs.

Après la mort de celluy Amaury refurent autres qui estoient entains et
corrompus du venin de sa perverse doctrine. Ceux controuvèrent par l'aide
du diable erreurs nouvelles qui oncques mais n'avoient esté trouvées né
oïes; à souffler en loin Jhésucrist, et à vuider les sacremens du nouvel
testament[197]. Entre lesquelles erreurs il proposèrent fermement que la
puissance du père dura tant comme la loy Moyse fu en autorité et en povoir,
et le confermoient par ceste escripture: «Quant les nouvelles choses seront
avant venues vous jecterez les viés.» Puis doncques que Jhésucrist vint
avant, tous les sacremens du viel testament furent quassiés et effaciés, et
fu en povoir et en auctorité la nouvelle loy selon leur opinion. Après si
affermoient que au temps qui ores est les sacremens du nouvel testament ont
feni, et que confession, baptesme, le saint sacrement de l'autel, sans
lesquels nul ne peut estre sauf, n'avoient d'ores en avant né temps né
lieu, puisque le temps du fils estoit passé, et que le temps du saint
Esperit estoit commencié; et que chascun povoit estre sans nulle œuvre
faire par dehors, par la grace du saint Esperit tant seulement. Et
merveilleusement preschoient et emploioient la vertu de charité; et
disoient que ce qui souloit estre péchié, sé il estoit simplement fait en
la vertu et au nom de charité, il n'estoit mais péchié. De quoy il avenoit
que il faisoient avoutires et fournications et autres delis de char au nom
de charité; et promettoient aux femmes avec qui il péchoient, et aux
simples gens qu'il decevoient par tel péchié, que il estoient désoremais
sans paine et sans vengence, pour ce que Dieu estoit bon tant seulement, et
non mie juste.

      Note 197: «Ad exsufflandum Christum et ad evacuandum novi Testamenti
      sacramenta....»

Quant l'évesque Pierre de Paris et frère Garin, conseiller le roy Phelippe,
oïrent les renommées de ces énormités, il firent soutilement enquerre par
maistre Raoul de Namur les compileurs de ceste erreur et ceux qui estoient
de leur secte. Ce maistre Raoul estoit bon clerc et bon crestien et sage et
artilleux. Quant il venoit à eux, il savoit faindre en merveilleuse manière
que il tenoit leur doctrine et il li révéloient les secrès, ainsi comme à
parçonnier de leur secte, si comme il cuidoient. En celle manière, si comme
il plut à Nostre-Seigneur, furent trouvées et descouvertes plusieurs
personnes de ceste erreur, comme prestres, clercs, hommes lais et femmes
qui longuement s'estoient célés et tapis soubs celle male aventure. Tous
furent amenés à Paris et convaincus et dampnés en plain concile, et
dégradés de leur ordres cil qui les avoient; puis furent livrés au roy
Phelippe pour faire justice: et le bon roy les fist tous ardoir au dehors
de Paris, delès la porte de Champiaux comme bon justicier et vray fils de
saincte églyse. Mais il espargna aux femmes et aux simples gens qui
estoient déceus par la malice des greigneurs et des principaux en celle
bougrerie.

Et pour ce que il fu chose prouvée que celle hérésie avoit eu commencement
et naissance du devant dit Amaury de Bene, jasoit ce que il semblast que il
fust mort en la paix de saincte églyse, il fu dampné et excommenié de tout
le concile, et l'ossellemente de luy jettée hors du cimetière, puis arse et
mise en cendre, et la poudre esparse et jettée par tous les fumiers de
Paris en paine et en signe de vengence. Que Nostre-Seigneur soit benoit par
tout!

En ce temps lisoit-on un livret d'Aristote[198] et de métaphisique, qui de
nouvel avoit esté translaté de grec en latin en la cité de Constantinoble.
Mais pour ce que il donnoit occasion par subtilles sentences aux devant
dites hérésies, ou pouvoit donner à autres qui encore n'estoient trouvées,
on fist commandement qu'il fussent tous ars: et fu deffendu en ce concile
sus paine d'escommuniement que nul ne les leust né escripsist des ores en
avant, né que nul ne les eust en aucune manière.

      Note 198: _D'Aristote._ «Ab Aristotele, ut dicebantur, compositi.»


II.

ANNEES 1209/1210.

_Coment l'apostole Innocent corona Othon en empereur, contre la volenté le
roy Phelippe et des plus grans barons de l'empire._


En ce temps faisoit Guy le conte d'Auvergne à pluseurs maint grief et maint
outrage, si que le roy en avoit jà oï maintes complaintes. Sur ce le roy
luy manda par lettres et par messages que il se cessast des griefs que il
faisoit aux églyses. Mais cil qui fu endurci en sa malice ne voult cesser à
son commandement. Le roy qui avoit ceste coustume à luy apropriée que il ne
laissast oncques les griés de saincte église noient punis, vint sur luy à
grant force et le contrainst en pou de temps à ce que il amenda et rendi
tout ce que il avoit mauvaisement pris.

En l'an de l'Incarnacion mil deux cens dix, le pape Innocent couronna en la
cité de Rome Othon, le fils le duc de Saissoigne, contre la volenté le roy
Phelippe et sans l'assentement des plus grans de l'empire, et en la
contradiction des Romains; jasoit ce que son père le duc de Saissoigne
avoit esté jadis convaincu par devant l'empereur Federic d'un crime de
traïson et banni hors de la duchié par le consentement des barons de
l'empire, le pape toutesvoies luy requist que il fist serement, avant qu'il
fust en la dignité, que il garderoit le droit et le patrimoine saint Pierre
sans nul dommage, et que il laisseroit en paix l'églyse de Rome et la
deffendroit contre tous hommes.

Quant il eut fait ce serement, et les instrumens qui à celle besoingne
appartiennent furent escris et scellés du caracthère de l'empire, en ce
jour meisme que il eut la couronne receue brisa-il son serement et les
convenances qu'il avoit jurées: car il manda à l'apostole que il ne povoit
laissier les chastiaux que ses ancesseurs avoient aucunes fois tenus. Pour
ceste chose et pour aucuns despens que les Romains luy demandoient, et pour
ancunes villenies que les Thiois leur avoient faictes mut entr'eux contens
et discorde.

Tant monta la chose à la parfin que les Romains se combatirent aux Alemans
qui moult furent dommagiés, et moult en y eut d'occis; de quoy l'empereur
dist après, quant il se complaingnoit des Romains, et requéroit le
rétablissement de ses dommages, que il avoit perdu en celle bataille onze
cens chevaus, sans les hommes occis et sans les autres dommages. Quant
l'empereur Othon se fu de là parti, il mist à euvre le mal qu'il avoit
devant conceu en son courage, car il saisi les chastiaux et les forteresses
qui estoient du droit héritage saint Père; c'est assavoir Aigue-Pendant,
Radicofonum, Sanct-Quirc, Montefiascon[199] et presque toute la terre de
Romanie. Puis trespassa en Puille et prist à force toute la terre Federic,
le fils l'empereur Henry. De là passa au royaume de Sezile, et prist
pluseurs chasteaux et maintes cites qui toutes estoient du patrimoine saint
Père.

      Note 199: «Aquapendens, Radicofanum, Sanctum-Quircum, montem
      Fiasconis et ferè totam Romaniam.» (Will. Brito. p. 84.)

Après ces toltes et ces outrages qu'il eut ainsi fais à l'églyse de Rome,
luy manda le pape que il cessast de tielx maux comme il faisoit, et que il
rendist à l'églyse tout ce que il luy avoit tolu par force. Mais oncques
rien n'en voult faire, ainçois commandoit piller et rober à ses robeors que
il avoit mis ès chastiaux, les pelerins et les romipedes[200] qui aloient à
la court. A la parfin le pape jetta sentence contre luy par le conseil de
tous les cardinaux. Oncques pour ce ne se voult amender, ains mouteploia le
mal tant comme il peut, en comble de sa dampnacion. Et pour ce que la paine
doibt croistre selon ce que l'acoustumance croist, le pape absout tous ceux
qui de l'empire tenoient de la féauté du serement que il luy avoient fais
comme à empereur; et commanda, sur paine d'escommeniement, que nul ne le
nommast né le tenist pour empereur.

      Note 200: _Romipedes._ Pélerins de Rome.

Pour ceste chose se départirent de luy et de son hommage pluseurs princes
et pluseurs prélas, comme le Lendegrave de Thuringe, le duc d'Osteriche, le
roy de Boesme, l'archevesque de Trèves, l'évesque de Mayence, et maint
autre prince séculier et maint autre prélat. Après ces choses, en l'an de
l'Incarnacion mil deux cens et onze, les barons d'Alemaigne et de l'empire
esleurent Federic l'enfant de Puille, fils l'empereur Henry, par le conseil
le roy Phelippe. Après requistrent à l'apostole que il confermast leur
élection; et jasoit ce qu'il fust lié de ceste chose, il couvroit son
courage de aucunes simulacions. Car l'églyse de Rome a tousjours de
coustume que elle fait ses actions meuréement né ne s'accorde point
légièrement à nouvelletés sans grans pourpens et sans grans délibération;
et meismement pour ce que elle n'aimoit point la lignié dont il estoit
descendu. Quant les barons orent l'assent l'apostole, il mandèrent Federic,
à Rome vint par navie; le pape et les Romains le receurent à grant honneur;
et quant il eut fait le serement à l'églyse, si comme il dut, et il fu
couronné, il vint à Genes sur mer; là fu receu à moult grant honneur.

Quant il se fu de Genes parti, il chevaucha parmi Lombardie par le conduit
et par l'aide le marchis de Montferrant qui avoit nom Boniface et par
l'aide de ceux de Cremonne et de Pavie, et presque de toutes les cités de
Lombardie. En telle manière trespassa les mons, et entra en Allemaingne et
vint en la cité de Constance. Et digne chose est de mémoire que ceux qui
tendent à gréver saincte églyse sont en pou de heure dejectés et soubmis;
car Othon devoit venir en celle cité à celle meisme journée que Federic y
arriva, qui bien avoit avec luy soixante mille chevaliers; si[201] avoit
envoié jà avant ses queux et une partie de sa gent; jà avoit apperceu
l'advènement l'empereur Federic; et pour ce le suivoit à deux cens
chevaliers: si estoit jà à six mille de la cité. A ce point que l'empereur
fu dedens receus, les portes de la ville fermèrent et boutèrent arrière
Othon et les siens villainement et honteusement: et sé l'empereur Federic
eust plus demouré l'espace de trois heures, Othon luy eust si le passage
estoupé que il n'eust eu povoir d'entrer en Alemaingne.

      Note 201: _Si avoit._ Othon.

Othon qui ainsi se vist hors clos de la cité de Constance s'en retourna
droit à la ville de Brisac; mais les citoyens le boutèrent hors
villainement comme ceux de Constances avoient fait, pour les forces et les
outrages que luy et ses Thiois leur avoient devant fais: car il prenoient à
force leur femmes et leur filles. Mais l'empereur Federic fu receu à joie
et à honneur d'eux et de tous ceux de l'empire.


III.

ANNEE 1211.

_Coment Federic fu esleu. Coment Crestiens orent victoire en Espaigne
contre les Sarrasins y et coment le conte Regnaut de Bouloingne fu meslé au
roy._


En ce temps meisme fu pris un parlement de celluy empereur et du roy de
France à Valcouleur qui siet en la marche du royaume et de l'empire. Là fu
présent l'évesque de Mès; mais le roy Phelippe n'y fu point présent; mais
eut en conseil qu'il y envoiast monseigneur Luys son fils et grant partie
du barnage de France, pour renouveler les aliances selon la coustume des
roys et des empereurs.

En celle année fist le roy Phelippe clore de murs la cité de Paris en la
partie devers midi[202] jusques à l'eaue de Saine, si largement que il
encenist, dedens la closture des murs, les champs et les vignes; puis
commanda que on fist maisons et habitations partout[203] et que on les
louast aux gens pour manoir, si que toute la cité semblast plaine jusques
aux murs. Les autres cités et les autres chastiaux rufist-il aussi ceindre
et renforcier de grans tours bien deffensables; et jasoit ce qu'il peust
par droit faire tours, murs, et fossés en autrui tresfont[204] pour le
commun proffit du royaume, il rendi et fist recompensacion loyal de son
propre à tous ceux de qui il prenoit les tresfons et les terres, pour ses
cités et pour ses chastiaux renforcier. Si eut plus chier à tenir droit et
loyauté que aucuns us, selon droit, par quoy il peust autrui grever.

      Note 202: _Devers midi_. «A parte australi usquè ad Sequanam fluvium
      ex utraque parte.»

      Note 203: _Partout_. C'est-à-dire: A la place des champs enfermés.»
      In terras illas et vineas.»

      Note 204: _Tresfont_. Propriété. D'où _tresfonciers_, propriétaires.

_Incidence._--En celle année vint au royaume d'Espaingne un Sarrasin qui
avoit nom Mommelins: si vault autant en leur langue comme roy des roys.
Si grant ost amena que la multitude de sa gent sembloit estre aussi sans
nombre. En si grant orgueil parla contre les Crestiens et si forment les
menaça qu'il disoit qu'il les effaceroit du tout en tout; mais il se
combatirent à luy et à sa gent et puis luy rendirent si fort bataille et
il occistrent tant de sa gent que il demoura petit, par l'aide
Nostre-Seigneur, qui pas ne guerpit ceux qui ont en luy espérance. Il
meisme s'enfouy de celle bataille mas et desconfis à petite compaignie.

En celle bataille furent mains chevaliers du royaume de France, et le roy
d'Arragon qui moult estoit bon chevalier. En représentacion de la
miséricorde Nostre-Seigneur, et en signe de la victoire que Dieu luy eut
donnée, jasoit ce que il ne fussent que un pou de gent au regard de leur
ennemis, il envoya l'enseingne de ce roy Sarrasin à l'églyse Saint-Père de
Rome; si fu atachiée à la porte du moustier, à l'honneur et la louenge de
celluy qui vit et règne sans fin.

En l'an de l'Incarnacion mil deux cens douze, Regnaut de Dampmartin, conte
de Bouloigne, acraventa une forteresse que Phelippe, évesque de Biauvais,
le cousin le roy, avoit fermée nouvellement en Biauvoisin, pour ce qu'elle
povoit grever et faire dommage à sa cousine la contesse de Clermont. Pour
ceste raison luy abati aussi l'évesque Phelippe une forteresse que il avoit
fermée en la forest du Halmes[205]: Et de là mut le contens du dit évesque
et du conte Robert de Dreux d'une part, et du conte Regnaut d'autre.

      Note 205: _Halmes_ ou _Hermes_, non loin de Clermont.

Le roy avoit souspeçonneux le devant dit conte Regnaut, non mie tant
seulement pour ce contens, mais pour ce que il avoit garni un trop fort
chastel en la marche de Normandie et de la petite Bretaingne, qui estoit
nommé Mortueil[206], et pour ce qu'il envoioit ses messages à Othon, qui
empereur eut esté, et au roy Jehan d'Angleterre, au grief du roy et du
royaume, si comme l'en disoit. Pour ce luy requist le roy que il luy
rendist ses forteresses selon la coustume du pays et les drois. Le conte ne
se voult accorder en nulle manière à ceste chose, et le roy assembla son
ost pour ce chastel asségier, qui estoit si fors et de chastel et de siège
et de muraille que il sembloit que il ne peust estre pris en nulle guise.
Mais le roy fist ses engins drecier et fist assaillir par grant force par
trois jours et trois nuis; au quatriesme jour fu pris contre l'opinion de
tous: bien le fist garnir de sa gent, et puis fist conduire ses osts vers
la conté de Bouloigne.

      Note 206: _Mortueil._ Mortaing-le-Rocher. Dans le latin: _Mortonium_.


IV.

ANNEES 1212/1213.

_Coment Regnaut se parti du royaume et s'alia à Othon et au roy
d'Angleterre; et coment le roy Phelippe reçut en grace sa femme la royne
Ingebour._


Bien sceut le conte Regnaut qu'il ne pourrait contrester à la force le roy,
pour ce laissa la conté de Bouloigne et toutes les forteresses à
monseigneur Loys de qui il les tenoit en fié. Et le roy saisi d'autre part
toute la conté de Dampmartin, de Mortueil, d'Aubemalle, de Bonneuil[207],
de Danfront et toutes les appartenances que cil conte tenoit par le don et
par la grace le roy. Après ce que il eut ainsi perdu toutes ces contrées,
il s'en ala au conte du Bar son cousin et demoura là avec luy. En ce conte
Regnaut avoit moult de choses dignes et pluseurs vices qui à louenge sont
contraires: volentiers grevoit les églyses, de quoy il avenoit que il
estoit presque tousjours escommenié; les orphelins et les veuves metoit à
povreté; tousjours estoit en haine vers ses nobles voisins et leur
destruisoit leur maisons et leur forteresses.

      Note 207: _De Bonneuil._ Il falloit: _Lillebonne_. «Insulam bonam.»

Et jasoit ce que il eust noble dame espousée de par qui il tenoit la conté
de Bouloigne, de laquelle il avoit eu une fille qui estoit joincte par
mariage à monseigneur Phelippe fils le roy, il ne se tint oncques à
luy[208], ainçois menoit tousjours avec luy concubine appertement. Comme il
fu doncques escommenié, il quist semblable à ses meurs, et fist aliances à
Othon et au roy Jehan d'Agleterre, desquels l'un et l'autre estoit
escommenié de la bouche l'apostole: Othon pour ce qu'il avoit à force saisi
le patrimoine saint Père; le roy Jehan pour ce qu'il avoit chacié de son
siège Estienne, archevesque de Cantorbie, homme honneste et de saincte
opinion, que l'apostole meisme avoit sacré; et pour ce meismement que il
avoit chacié et essillié tous les évesques de son royaume et tous leur
biens tolus et saisis; les rentes des abbayes blanches et noires avoit
saisies et converties en ses propres us: si avoit jà tout ce tenu par
l'espace de sept ans.

      Note 208 _Luy._ Elle.

Cil archevesque Estienne et les autres évesques estoient en essil au
royaume de France par la franchise et par la libéralité du roy Phelippe qui
volentiers les y eut receus en grant compassion de leur tribulacion.
Ainçois que le dit conte Regnaut s'aliast à Othon et au roy Jehan
d'Angleterre, requist-il au roy par ses messages le rétablissement de sa
terre et de ses chastiaux. Et le roy luy offrit plaine restitution de tout,
sé il vouloit estre au jugement de son palais et des barons de son royaume.
A ce ne se vouloit acorder, anis requeroit absoluement la saisine de tout
et se metoit hors du jugement de sa court. Et pour ce que le roy ne luy
voult restablir sans ceste condicion, il s'en ala et s'alia aux deux roys;
premièrement à l'empereur Othon, et puis trespassa parmi Flandres jusques
en Angleterre; et, là refist confédération au roy Jehan[209].

      Note 209: La _Chronique de Rains_ raconte tout autrement les premiers
      motifs du mécontentement du comte de Boulogne, et je pencherois assez
      à les croire plus réels. «Avint que li rois tint un parlement à
      Montleon, (Laon) et i ot moult de ses barons. Si avint que li quens
      Gautiers de Sainct-Pol et li quens Renaus de Bouloigne, qui trop
      s'entrehaioient d'armes, s'entreprisrent devant le roy. Tant que li
      quens de Sainct-Pol féri le conte Renaus de son poing sous le visage
      et le fist tout sanglant. Et li quens Renaus se lancha à lui
      vighereusement, mais li haut home se misent entre deus par quoi li
      quens de Bouloigne ne se pot vengier, ains se parti de la cour sans
      congiet prendre.--Et quant li rois sot que li quens Renaus s'en
      estoit ainsi alés, si l'en pesa et bien dist que li quens de
      Sainct-Pol avoit eu tort: si li blasma moult. Et envoia frère Garin
      et l'évesque de Senlis à lui à Dammartin un sien castiau où il
      estoit. Et quant il vint là, si li dist: «_Sire, li rois m'envoie
      ci à vous pour le discort qui est entre vous et le conte de
      Sainct-Pol dont il li poise, et vous mande qu'il vous le fera amender
      à vostre honneur._--_Frère Garin, dit li quens, j'ai bien entendu çou
      que li rois me mande par vous, et bien vous tiens-je à ciertain
      message. Mais tout voel-je bien que vous sachiés et bien le dites le
      roy que sé li sans qui descendi de mon visage à tierre ne remonte de
      son gré là dont il issi, pais né accorde ne sera faite...._--_Voire_,
      dist frère Garin, _atant m'en tais, et savez qu'il en avenra? vous en
      pierderés l'amour le roy et le honnour dou monde._»

En celle année assembla le roy Phelippe un concile à Soissons, lendemain de
Pasques flories. A ce concile furent tuit le baron du royaume et le duc de
Breban à qui le roy donna Marie qui devant eut esté femme au conte Phelippe
de Namur. Et le duc l'espousa sollempnellement après les octaves de
Pasques. En ce concile fu traictié de passer en Angleterre, et plut cestu
chose à tous les barons qui là furent et promistrent au roy leur confort et
leur aide en toutes manières et que eux meismes passeroient avec luy en
propres personnes. Mais Ferrant le conte de Flandres contredist tout seul
ceste besoingne et dist que jà n'y passeroit, sé le roy ne luy rendoit deux
chastiaux, Saint-Omer et Ayre, que messire Loys tenoit. Et le roy luy offri
eschange de ces deux chastiaux par droite prisiée et par loyal estimacion.
Mais le conte Ferrant ne voult point prendre l'offre que le roy luy fesoit
et s'en départi atant, car il s'estoit jà alié au roy d'Angleterre Jehan
par le conseil le conte Regnaut, si comme il apparut après[210].

      Note 210: La _Chronique de Rains_ raconte tout cela de même; ce qui
      doit ajouter au poids de ce qu'elle dit précédemment.

En l'an de L'Incarnacion mil deux cens et treize, le roy et les barons
appareillèrent leur navie pour passer en Angleterre, si comme il avoient
ordonné devant. La raison pour quoy il vouloient passer si estoit pour
rétablir les évesques d'Angleterre en leur sièges qui jà longuement avoient
esté en essil au royaume de France; et pour renouveler le service
Nostre-Seigneur qui n'avoit esté célébré en Angleterre de sept ans tous
plains; et pour ce qu'il fist Jehan _sans terre_, selon l'interprétation de
son nom, pour les maux et pour les desloyautés que il avoit faictes: car il
avoit occis en sa prison le conte Artus de Bretaingne son nepveu, si avoit
pendu plusieurs enfans que il tenoit en hostages, et pluseurs autres
desloyautés que il avoit faictes.

Et pour ce que il se doubtoit que le roy Phelippe ne passast outre, pour
ses méfais punir, il pacifia au clergié à temps et puis envoya ses messages
à l'apostole. Et le pape envoya en Angleterre Panulphe son diacre qui
réforma la paix entre le roy et son clergié. Mais celle composition valut à
la restitution des églyses tant seulement, et non mie à la solution des
choses tollues, jasoit ce qu'il eust juré l'un et l'autre, et qu'il y fust
tenu par son serement.

En celle année reçut le roy en grace et en amour Ingebour, la royne
s'espousée, fille au roy de Dannemarce; de luy avoit esté dessevré de son
auctorité, seize ans et plus. Moult eut le peuple grant joie de ceste
chose, car en la personne le roy n'avoit nul autre vice né chose qui fist à
blasmer, fors seulement que il luy soustraioit la debte de sa char[211].
Car il luy faisoit amenistrer toujours assez largement et honnourablement
toutes ses nécessités: si n'est mie de merveille sé ceux orent joie de
ceste conjunction qui avant se douloient de la dissencion qui est[212]
contraire à si grant vertu.

      Note 211: _La debte de sa chair._ «Suæ carnis debitum.» C'est là ce
      que l'auteur de la chanson du _Berte aux grans pieds_ appelle: _La
      droicture qu'on doit à sa moillier._

      Note 212: Il falloit ici avec le latin: _Qui estoit_.


V.

ANNEE 1213.

_De la bataille qui fu en Lombardie contre ceux de Milan et ceux de Pavie._


_Incidence._--En celle année fu une bataille en Lombardie en la terre de
Cremonne. Car en l'an qui devant eut esté, si comme ceux de Pavie
conduisoient Federic, le nouvel empereur, en la cité de Cremonne, ceux de
Milan se combatirent à eux près d'une cité qui est nommée Laude[213]: si
n'avoit que cinquante-trois ans que le grant Federic l'avoit fondée, qui
aieul eut esté à celluy Federic qui lois estoit empereur. Ceux de Milan
n'osèrent envaïr ceux de Pavie en la présence l'empereur, ainçois
attendirent tant que il[214] l'orent convoié jusques à Cremonne.

      Note 213: _Laude._ Lodi.

      Note 214: _Il._ Les gens de Pavie.

En ce que il s'en retournoient, il saillirent soubdainement de leur
embuschement et les seurprindrent tous despourveus, comme ceux qui d'eux ne
se donnoient garde. Pour ceste raison conceurent ceux de Pavie et ceux de
Cremonne mortel haine contre ceux de Milan, mais il pourloingnièrent la
vengence de ce fait jusques en lieu et en temps. Ceux de Milan qui de
perpetuel haine ont hay le linage le grant Federic qui jadis les eut tous
desconfis en bataille par l'aide des Pavignons, abatues et planées jusques
en terre toutes leur tours, n'attendirent pas tant que ceux de Pavie se
meussent contre eux pour leur honte vengier, ains issirent à grant ost et
envaïrent la terre de Cremonne: mais les Cremonnois issirent contr'eux à
bataille à tout leur forces. Leur eschieles ordonnèrent qui moult estoient
mendres que celles de leur ennemis. Avant jurèrent tous sur sains que sé il
avenoit que il eussent bataille, que nul n'entendroit à proye né à homme
rendre, fors à trespercier la bataille, à occire et craventer leur ennemis.
Et pour ce que la sollempnité de Pentecouste afferoit à celle journée, il
mandèrent et supplièrent à leur ennemis que il leur voulsissent mettre la
bataille à l'endemain pour la hautesce du saint jour. Mais ceux de Milan
qui de tousjours heent les sains jours (et ont adès[215] de coustume que il
nourrissent et soustiennent la partie des bougres et des hereses comme ceux
qui de tel vice sont corrompus), ne s'i vouldrent accorder. Et pour ceste
raison meismement que il doubtoient que leur force ne creust en si pou de
temps, puis que ceux de Cremonne virent que combattre leur convenoit, il se
combatirent à eux en l'espérance de l'aide Nostre-Seigneur, en la manière
que il avoient juré et proposé. Et les desconfirent assez briement. Ne
demoura pas long-temps après que ceux de Milan orent leur force
rappareillée, et entrèrent à grant ost en la terre à ceux de Pavie et
assistrent un leur chastel. Ceux de Pavie issirent hors contr'eux à
batailles ordennées. Quant ceux de Milan les virent venir ainsi chaux et
engrés d'eux combatre, il boutèrent le feu en leur heberges pour retarder
et pour refrener leur force. Ceux de Pavie qui moult estoient entalentés de
combatre trespassèrent parmi les feux ainsi comme tous forsenés, à eux se
combatirent et les chacièrent honteusement du siège; maint en occistrent et
prisrent; à leur tentes retournèrent, et prisrent tentes et paveillons, et
toute leur vaisselemente et quanqu'il trouvèrent en leur heberges.

      Note 215: _Adès._ Toujours. Ce mot doit avoir été formé de
      «_tota Die_.» On disoit aussi: _Tot adès_ dans le même sens.

En telle manière furent desconfis ceux de Milan deux fois en un an, en
vengence Nostre-Seigneur, pour le grant crime de diverses hérésies dont il
sont entechiés, et pour la faveur que il portoient à Othon, empereur
escommenié et déposé.


VI.

ANNEE 1213.

_Coment le roy s'appareilla pour aler en Angleterre, et coment le conte
Ferrant, le conte Regnaut et Guillaume-Longue-Espée et les autres pristrent
les nefs le roy._


En celle année assembla le roy grant ost et le conduit droit à Bouloigne.
Là demoura aucuns jours pour attendre ses nefs et ses gens qui venoient de
toute part; puis trespassa jusques à une bonne ville qui a nom
Gavaringues[216], si siet sur la contrée de Flandres sur le rivage de la
mer d'Angleterre; si fist après luy venir toute sa navie. A celuy pays et
ville devoit le conte Ferrant venir au roy et luy amender quanques il avoit
vers luy mespris. Quant le roy eut attendu tout le jour entier, Ferrant qui
ne regarda né foy né vérité en ce que il faisoit aux autres, ne vint né ne
contremanda, jasoit ce que le jour eust esté assigné à sa requeste. Sur ce
le roy se conseilla à ses barons qui jà estoient venus de France, de
Bourgoigne, de Normandie, d'Acquitaine et de toutes les provinces du
royaume de France: par leur conseil laissa son propos que il avoit de
passer en Angleterre. Si retourna en Flandres et prist un chastel qui avoit
nom Cassel, et puis toute la terre jusques à Bruges. Sa navie qu'il avoit
laissiée à Gavaringues fist venir après luy par mer jusques au port de
Dan[217], qui est deux milles loing de Bruges; il ala d'illec à Gant: mais
il laissa un pou de chevaliers et de sergens pour garder la navie qui
estoit demourée au port de Dan: car il avoit encore en propos de passer en
Angleterre après ce que il eust Gant conquis.

      Note 216: _Gavaringues._ Gravelines.

      Note 217: _Dan._ Damme.

Tandis comme le roy tenoit le siège devant le chastel de Gant, Regnaut, le
conte de Bouloigne et Guillaume-Longue-Espée, Hue de Boves et pluseurs
autres riches hommes qui venoient d'Angleterre, arrivèrent au port. Le
conte Ferrant qui bien eut sentu leur avènement leur courut à l'encontre à
tous les Isengrins et les Bloetins[218] et les Flamens; il issirent des
grans nefs et se mistrent en petites nefs cursoires; toutes les nefs le roy
prisrent qui estoient esparses par le rivage. Mil et cinq cens nefs y avoit
par nombre; né les pors ne les povoit pas toutes prenre, jasoit ce que il
fust merveilleusement grant et haut et large. Toutes les nefs et les
vaissiaux que il porent trouver dehors le port emmenèrent; le lendemain
assistrent le port et la ville, mais les gens le roy qui ès nefs et en la
ville estoient se garnirent contr'eux au mieux qu'il porent.

      Note 218: _Les Isangrins et les Bloetins._ Ainsi se nommoient deux
      partis ardens, qui se faisoient en Flandre au XIIème siècle et au
      XIIIème une guerre comparable à celle des Guelfes et Gibelins en
      Italie. J'avoue qu'aux étymologies diverses que propose M. de
      Reiffenberg dans la préface de son second volume de _Philippe
      Mouskes_, je préfère l'opinion de dom Brial: «An non (dicti fuerunt
      Isangrini) quia pro militari signo lupi effigiem illi præferrent?»

L'en demain retourna le roy tost isnelement pour sa gent délivrer qui
estoient assis de ses ennemis; ses ennemis leva du siège et chaça jusques à
leur nefs, et en occist et en noya près de deux mille, et mains en prist
des meilleurs et des plus nobles chevaliers: tout le pays d'entour fist
ardoir et essilier. Au port de Dan retourna, et fist vuidier les nefs de
vitailles et d'autres choses, et puis bouter le feu dedens: ainsi ardi les
nefs et toute la ville et puis retourna à Gant. En France retourna après ce
que il eut reçu hostages de Gant, d'Ippre, de Bruges. Lisle et Douay retint
en sa main et leur rendi leur hostages tout quites; de Gant, de Bruges, de
Ippre prist-il la raençon, trente mille mars d'argent en eut avant que les
hostages fussent rendus. La ville de Lille destruist pour la malice de ses
habitans; le val de Cassel laissa destruit et gasté en partie, mais il
espargna la ville de Douay et la retint en sa main.


VII.

ANNEE 1214.

_Coment le roy d'Angleterre arriva à la Rochelle et coment il prist Robert
le fils le conte Robert de Dreux et d'aucunes incidences._


En quaresme qui après vint trespassa le roy d'Angleterre en Acquitaine, et
arriva à grant ost à la Rochelle. Lors s'alia au conte de la Marche, à
Geffroy de Lesignen et autres riches hommes du pays qui, devant ce,
estoient aliés au roy de France. Puis trespassa par la cité d'Angiers en la
conté de Poitiers, par leur aide et par leur effort la cité d'Angiers
prist, Biaufort et autres chastiaux du pays. Un jour avint que il eut
envoié ses coursiers en fuerre à moult grant plenté de gent, et que il
orent prises les proies outre Loire, delès la cité de Nantes; quant Robert
l'ainsné fils Robert le conte de Dreux, cousin du roy Phelippe, les vit, si
passa follement le pont de Loire à pou de gens, pour les proies rescourre.
Eux qui furent pourveus de moult plenté de gent prisrent luy et quatorze
chevaliers nés de France.

En ce temps espousa Pierre (Mauclerc), fils le devant dit conte Robert de
Dreux, la fille Gui le visconte de Touars, qui sereur eut esté Artus le
conte de Bretaigne, de par la contesse sa mère; en telle manière eut la
dame et toute la conté par le don et par la grace le roy. Quant il fu saisi
de la terre, il fist secours à monseigneur Loys le fils le roy Phelippe qui
demouroit à Chinon et au pays d'environ, à grant gent, par le commandement
son père, pour guerroier au roy Jehan et pour deffendre le pays et la
contrée. Le roy Jehan avoit là tenu en prison plus de dix-huit ans Alienor
la sereur Artus le conte de Bretaigne, qui estoit ainsnée fille le conte
Geffroy, son frère; pour ce la tenoit en prison qu'il ne vouloit pas
qu'elle fust mariée, qu'il ne perdit la terre.

En celle année se desmist Geffroy l'évesque de Senlis par le congié
l'apostole, selon les drois; trente ans avoit gouverné l'éveschié, pour ce
s'en demist que il se sentoit pesant et foible de corps, et moins
souffisans en l'office que il ne souloit. En l'abbaye de Chaalis[219]
entra, qui est de l'ordre de Cistiaux. Après luy fu esleu frère Garin qui
estoit frère profès de l'ospital[220], especial conseiller le roy Phelippe
pour le grant sens de luy, et pour la noient comparable vertu de conseil
qui estoit en luy hébergiée, et pour les autres graces qui en luy
habundoient. Il gouvernoit merveilleusement bien les besoingnes du royaume,
secont après le roy; les nécessités des églyses procuroit par grant
diligence, et gardoit leur franchises et leur privilèges entièrement et
sainement soubs son mantel, ainsi comme l'en trouve escript de saint
Fabien, qui, comme il fust cler et renommé au palais des empereurs de Rome,
il gardoit et celoit le corps Dieu sous mantel, pour ce que il peust donner
confort et secours aux crestiens qui estoient en chartre, et conforter les
courages de ceux qui pour la foy souffroient les tourmens.

      Note 219: _Chaalis._ Aujourd'hui _Charlieu_, dans le _Charolois_.
      «Caroli locus.»

      Note 220: _De l'ospital._ Hospitalier du Saint-Jean de Jérusalem.

En ce temps se desmist aussi Geffroy l'évesque de Meaux, et entra en
l'abbaye Saint-Victor de Paris, pour ce que il peust mieux donner entente à
contemplacion. Cil Geffroy estoit saint homme et religieux; entre les
autres œuvres de saincteté que il faisoit, merveilleusement et
vertueusement faisoit abstinence telle que nul homme n'oï oncques parler de
sa pareille: car chascun an en la quarantaine et en l'advent, il ne béust
jà né ne goustast de soustenance corporelle que trois fois en la sepmaine,
et en ce temps mengoit et buvoit petit, et teles viandes dont nul ne
daignast gouster pour l'amertume et pour la très grant aspreté que elles
sentoient. Après luy tint l'éveschié Guillaume, chantre de Paris; et lors
furent trois frères de père et de mère, évesques tout en un temps de trois
cités: Estienne de Noyon, Guillaume de Paris, et Pierre de Miaux; et furent
fils le vieux Gaultier, chambellan de France, et frères au jeune Gaultier
qui estoit homme assez digne de louenge et assez noble et renommé au palais
le roy.


VIII.

ANNEE 1214.

_De la croiserie d'Albigois et de la noble victoire que le conte Simon de
Montfort ot à Muriaux._


En l'an de l'Incarnacion mil deux cens et treize, fu une bataille en la
terre d'Albigois. Car quant le pape eut envoié le pardon au roy, aux barons
et aux prélas qui croisier se vouldroient pour destruire l'hérésie et la
bougrerie des Albigois, mains barons et autres, plains de la foy
Nostre-Seigneur, se croisièrent et mistrent les crois par devant (à la
différence de la croiserie d'oultre mer). Pierre archevesque de Sens,
Regnault archevesque de Rouen, Robert évesque de Baieux, Jourdan évesque de
Lisieux, Regnaut évesque de Chartres. Des barons: le duc Eudes de
Bourgoigne, Hervis conte de Nevers, et mains autres barons et prélas dont
nous laissons les noms pour la confusion.

Tous ceus se croisièreut pour destruire l'hirésie que l'apostole eut devant
escripte à Thimotée à avenir, vers la fin du monde. Il murent au voiage
qu'il avoient empris, pour l'amour Nostre-Seigneur; à la cité de Bediers
vindrent qui toute plaine estoit de bougres, toute la craventèrent et
fondirent, et occistrent bien en celle ville seulement soixante mille
hommes[221] et plus. Puis vindrent à Carcassonne, en pou de temps fu prise;
tous les hommes et les femmes du pays et des villes voisines qui là
estoient afuys à garant pour la forteresce du lieu, boutèrent hors par
condicion devant pourparlée, tous nus, les natures sans plus
couvertes[222].

      Note 221: Plusieurs manuscrits de l'auteur original,
      Guillaume-le-Breton, donnent seulement 17,000 hommes, ce qui
      seroit encore de trop sans aucun doute. Mais n'oublions pas que
      les récits contemporains penchent à l'exagération dans le nombre
      des victimes et dans les détails de la cruauté des combattans.
      C'étoit autant d'exemples salutaires que l'on proposoit aux
      princes moins enflammés pour les expéditions du même genre.
      L'auteur du poème dernièrement publié par M. Fauriel sur la guerre
      des Albigeois, rejette sur les Ribauds (_arlots_) le massacre
      général des habitans de Beziers. La ville ayant été prise
      d'assaut, on comprend une pareille barbarie de pareils vainqueurs.

      Note 222: C'est-à-dire: Tous nus, à l'exception des parties
      naturelles.

Quant il orent destruit tout l'original de celle lignée, il proposèrent à
retourner en France. Mais avant qu'il s'en partissent, il appellèrent la
grace du Saint-Esperit, et esleurent le conte Simon de Montfort pour
gouverner l'ost de Nostre-Seigneur, qui au pays demouroit au service de
Dieu. Et le preudomme qui eut plus chier le commun prouffit des églyses que
le sien proprement, reçut volentiers l'avouerie[223] de la bataille
Nostre-Seigneur, les villes et les chastiaux prist, les principaux de
l'hérésie fist de male mort mourir. Mainte grant bataille eut au pays par
l'aide Nostre-Seigneur et eut mainte belle victoire, non mie par fait
d'homme mais par miracle, desquels nous voulons cy retraire un qui bien est
digne de mémoire.

      Note 223: «Entre les autres sermons, uns preudoms leur dist que il
      eussent fiance en Nostre-Seigneur; car se il en i avoit entre eus un
      qui eust en lui autant de foi comme un grain de senevé avoit de grant
      cuer anemi ne porroient durer. Quant li quens Simons oï ceste parole,
      il s'escria: «Certes, dont seront-il desconfi, car je en ai plus que
      Moriaus mes chevaux n'a de grant.» (_Chron. univ., Msc. 84, St-Germ._)

Après ce que les barons et les prélas s'en furent retournés en France, le
roy d'Arragon, le conte de Saint-Gille, le conte de Fois et mains autres
barons du pays assistrent le conte au chastel de Muriaux; grant ost et fort
avoient assemblé comme ceuls qui du païs estoient, et le conte n'avoit que
deux cens et soixante chevaliers et cinq cens sergens à cheval et pelerins
à pié tous désarmés, environ sept cens.

Après ce que le conte et sa gent orent la messe oïe par grant dévocion, et
orent leur péchiés confessé et orent appellé la grace du Saint-Esperit, il
issirent du chastel, hardis comme lions, comme cil qui estoient armés de
foy et de créance, et se combatirent leur ennemis vertueusement; le roy
d'Arragon occistrent et bien dix-huit mille de sa gent. Après ce que il
orent la bataille vaincue, et tous leur ennemis occis et chasciés, il
trouvèrent qu'il n'avoient perdu de toute leur gent que huit pellerins tant
seulement. Si ne fu oncques oïe telle victoire en ce siècle, né bataille où
l'en deust noter si grand miracle.

Cil Simon estoit nommé au païs conte fort pour sa très merveilleuse force:
car, comme il fu très noble en armes, si estoit si preudomme que il oioit
chascun jour sa messe et disoit ses heures canoniaux, toujours armé,
tousjours en péril. Si avoit de tout guerpi son pays et adossé[224], pour
le service Nostre-Seigneur en ceste voye de peregrinacion, pour desservir
l'amour de Dieu et la joie de paradis.

      Note 224: _Adossé._ Laissé derrière lui.


IX.

ANNEE 1214.

_Coment le roy d'Angleterre assist la Roche-au-Moine, et coment le roy Loys
le chaça honteusement du siège. Et coment la bataille fu en Flandres au
pont de Bovines._


En l'an de l'Incarnacion Nostre-Seigneur mil deux cens quatorze, le roy
d'Angleterre garni la cité d'Angiers que il avoit prise et la commença à
clorre de murs d'une part et d'autre jusques au fleuve qui est nommé
Médiane[225]. Et pour ce que il eut pris les devant dis chastiaux en assez
pou de temps, eut-il espérance que il peust recouvrer le remanant de sa
terre que il avoit perdue, par l'aide et par la force des Poitevins et des
barons d'Acquitaine qui à luy s'estoient réconciliés. Son ost fist conduire
devant un fort chastel qui estoit nommé la Roche-au-Moine[226]. Cil chastel
eut esté édifié nouvellement; si l'eut ferme Guillaume des Roches,
séneschal d'Anjou, noble homme et loiaux, bon chevalier et esprouvé en
armes. La raison pourquoy il le ferma si fu pour garder le chemin qui va
d'Angiers à Nantes; car, avant ce qu'il fust fermé, larrons et robeurs
issoient d'un moult fort chastel qui siet de l'autre part sur le fleuve de
Loire qui est nommé Rochefort, dont cil à qui le chastiau estoit estoit
nommé Paien de Rochefort, chevalier de grant prouesce; mais trop fort
estoit abandonné à rapiner et à tollir à ses voisins et aux laboureurs du
pays, et à desrober les gens et les marchéans qui passoient par les
chemins.

      Note 225: _Mediane._ Mayenne.

      Note 226: _La Roche-au-Moine_, à cinq lieues d'Angers, vers Nantes,
      et sur la Loire.

Quant le roy Jehan eut assailli ce chastel, il fist drecier ses engins et
commença moult forment à assaillir; mais ceux de dedens se deffendirent
moult aigrement, car il estoient sergens hardis et preux, desquels l'un
fist une cautele[227] qui moult bien fait à ramentevoir: un arbalestrier de
l'ost le roy Jehan avoit acoustumé à venir sur le bort des fossés du
chastel, et faisoit porter devant luy une targe grant et lée, telle comme
l'en seult porter en ces osts; dessoubs se tapissoit seurement pour les
quarriaux que ceux de dedens traioient; et quant il estoit près des murs,
il espioit les entrées et là où il pooit mieux ses cops emploier: si
faisoit ainsi chascun jour maint grant dommage à ceux de dedens.

      Note 227: _Cautele._ Stratagème.

Mais l'un des sergens du chastel vit que cil les dommageoit ainsi chascun
jour, si l'en pesa; lors se pourpensa d'un nouvel barat qui point ne fait à
blasmer entre les ennemis: une corde fist fort et gresle, de telle longueur
qu'elle povoit avenir à la targe que celluy faisoit porter devant luy, puis
lia fortement un des chiefs de la corde au quarrel par devers les
panons[228], et l'autre bout atacha fort à un clou delès luy; puis tendi
l'arbaleste, et envoia le quarrel à toute la corde en la targe. Fermement
tint, car il fu lancié de fort arbaleste; la corde sacha[229] maintenant,
si qu'il tresbucha[230] au fossé et la targe et celluy qui la tenoit: et le
sergent demoura tout nu aux cops des quarriaux que ceux du chastel luy
lançoient souvent et menu. En telle manière fu occis celluy qui la targe
portoit. Moult fu le roy Jehan couroucié de ceste chose; les fourches fist
tantost drécier en la présence de ceux de dedens et les commença forment à
menacier que sé il ne se rendoient à sa volenté, il les feroit tous pendre.
Mais oncques pour ses menaces ne se vouldrent rendre, ainçois se
deffendoient merveilleusement; le siège soustindrent trois sepmaines et
dommageoient moult ceux de dehors; aucuns des plus grans occistrent, et si
navrèrent le chapelain le roy qui se tenoit trop près des murs: et si
occistrent un noble homme et de moult grant nom de Limosin qui estoit nommé
Giraut[231] le Brun. Et férirent à mort le devant dit Paien de Rochefort.
Quant il se senti navré, il s'en ala de l'autre part de Loire en son
chastel, et faint que il ne fust point blécié, mais que il fust malade
d'autre enfermeté. En pou de temps après fu mort; lors trouva-on que il
avoit esté navré mortellement en deux parties de son corps.

      Note 228: _Panons._ L'empennage. «Quadrello pennato.»

      Note 229: _Sacha._ Tira.

      Note 230: _Trébucha._ Fit tomber dans le fossé.

      Note 231: _Giraut._ Guillaume le Breton dit: _Amauri_. «Aimericus.»

Endementres que le roy Phelippe chevauchoit par la terre de Flandres et de
Vermandois, et aloit visitant les chastiaux et les villes en deffendant des
soubdains assaux de ses ennemis, son fils Loys assembla son ost au chastel
de Chinon qui fu appelle Kinon, pour Kaion le maistre[232] le roy Artus qui
jadis l'eut fondé. De là mut et se hasta moult de chevauchier pour faire
secours à ceux qui estoient assis en la Roche-au-Moine.

      Note 232: _Le maistre._ Il falloit: _maître-d'hôtel_. «Dapifero.» Il
      s'agit ici du fameux Keux ou Queux, le Thersite des romans de la
      table ronde. Mais on ne voit pas dans ces romans que la ville de
      Chinon lui doive son origine. Il est probable que Rabelais l'ignoroit
      aussi, lui qui fait remonter la fondation de Chinon à Caïn, avec
      moins de sérieux et tout autant de vraisemblance.

Quant il fu tant approchié comme un homme peut chevauchier en un jour, le
roy Jehan, qui senti son avènement à la journée de lendemain, ne l'osa
attendre, ains s'enfouy parmi Loire au plus tost qu'il pot: si perdi grant
parti de sa gent qui en celle fuite furent occis et noyés, et laissa
perrières et mangonnaux, trefs et tentes et vaisselemente et quanqu'il
avoit là apporté; si chevaucha en celle journée dix-huit mille, né oncques
puis ne retourna né ne vint en lieu où il cuidast que messire Loys fust né
dust venir. Et quant il[233] fu certain que il s'en fu fuys, il retourna
aux chastiaux qu'il avoit pris et les recouvra en pou de temps après; le
chastel de Biaufort[234] destruit tout; puis entra en la terre le viconte
de Thouars et la gasta, et destruit tous les chastiaux et les bonnes
villes; le chastel de Montcontour craventa et rasa jusques en terre, la
cité d'Angiers recouvra que le roy Jehan avoit close de murs, mais il les
refist tous abatre. Celle victoire que messire Loys eut adonc en Poitou
ensuivi la victoire le roy Phelippe. Car en moins d'un mois ot victoire le
fils en Poitou du roy Jehan et des Poitevins sans cop férir: et le père en
Flandres d'Othon et des Flamans par bataille grief et périlleuse.

      Note 233: _Il._ Le prince Louis.

      Note 234: _Biaufort_, à six lieues d'Angers; sur le _Couesson_.

Henry le mareschal de France acoucha malade en ces parties et mourut, digne
homme de louenge par toutes choses en chevalerie; si estoit bon et loiaux,
et doubtoit Dieu sur toutes riens. Mis fu en sépulture au moustier de
Torpenay[235], jasoit ce que il eust commande en sa dernière volenté que
son corps fust porté en son pays, en l'abbaye de Sarquenciaus[236]: si est
(à une lieue de Chastel Landon), de l'ordre de Citiaux, là où son parenté
gist enseveli: moult fu plaint et regreté de tout l'ost communiément, car
tuit l'amoient tendrement.

      Note 235: _Torpenay_ ou _Turpenay_, abbaye sous l'invocation de la
      Ste-Vierge, dans le diocèse d'Angers.

      Note 236: _Sarquenciaus_ ou _Cercanceau_. «Sacra cella.» Enclavé dans
      la paroisse du _Soupes_, dans le Gâtinois, sur le Loing, entre
      Nemours et Château-Landon.

Après luy fu en son office un sien fils que il avoit qui Jehan estoit
nommé; et pour ce que il estoit encore trop jeune, la cure et les fais de
la mareschaucie fu commandé à Gaultier de Nemous[237], jusques à tant que
l'enfant fust en droit aage: et tout ce li fist le roy de grace, car
succession d'héritage n'a point de lieu en tels offices. Mais toutes fois
luy avint-il bien, avant qu'il trespassast; car pou de jours avant l'heure
de sa mort, que il avoit encore bien tous ses sens au corps et bien mémoire
disposée, receut-il message qui luy nonça la victoire du roy Phelippe, et
la confusion de ses ennemis: dont le preudomme eut si grant joie que il
donna son destrier sur quoy il souloit séoir en bataille au message qui ces
nouvelles luy avoit apportées; né autre chose ne luy avoit mais que donner,
car il avoit jà tout départi pour l'amour de Nostre-Seigneur et pour le
remède de s'ame, comme cil qui certain estoit de sa mort. Dès ores mais
nous convient d'escrire la glorieuse victoire du bon roy Phelippe au mieux
que nous pourrons.

      Note 237: Celui dont il est parlé ci-dessus, à la fin du chapitre 7.


X.

ANNEE 1214.

_Coment Othon assembla son ost à Valenciennes, et coment il vindrent
ordenés à bataille, pour ce qu'il cuidèrent le roy seurprendre
despourveuement_.


En l'an de l'Incarnacion Nostre-Seigneur mil deux cens et quatorze, en ce
temps que le roy d'Angleterre ostoioit en Poitou, si comme nous avons dit,
en espérance de recouvrer la terre que il avoit perdue, et il s'en fu fouy
il et tous ses osts pour l'avènement monseigneur Loys; Othon l'empereur
dampné et escommenié que le roy Jehan d'Angleterre avoit retenu en soudées
contre le roy Phelippe, assembla ses osts en Henaut au chastel de
Valenciennes, en la terre le conte Ferrant qui à luy s'estoit alié contre
son lige seigneur. Là luy envoya le roy Jehan, à ses despens et à ses
gaiges, nobles combateurs et chevaliers de grant proesce: Regnault, conte
de Bouloigne, Guillaume-Longue-Espée, conte de Lincestre, le conte de
Salebière et le duc de Lembourc; le duc de Breban, la cui fille Othon avoit
espousée, Bernard d'Ostemalle[238], Othe de Titenebroc, le conte Conrat de
Tremoigne et Girard de Randerodes, et mains autres contes et barons
d'Alemaingne, de Henault, de Breban et de Flandres.

      Note 238: _Ostemalle._ Suivant M. de Reiffenberg, c'est _Hostmar_,
      dans l'évêché de Munster;--_Tremoigne_, c'est _Dortmund_, en
      Westphalie;--_Titenebroc_, c'est _Teklenbourg_, suivant la même
      autorité; mais j'adopterois plutôt la leçon du manuscrit de
      St-Germain 184 (_Chronique universelle_), Otton de _Katzenelbourg_.
      Cette illustre maison d'Allemagne existe encore et donna plusieurs
      guerriers célèbres dans le XIIIème siècle. (V. _Villehardouin_.)

Le bon roy assembla d'autre part sa chevalerie au chastel de Perronne, tant
comme il en pot avoir; car son fils Loys ostoioit en Poitou en ce meisme
temps contre le roy Jehan, et avoit avec luy grant partie de la chevalerie
de France. L'endemain de la Magdeleine mut le roy de Perronne, et entra à
grant force en la terre le conte Ferrant, et trespassa parmi Flandres en
ardant et en desgastant tout à destre et à senestre, et vint en telle
manière jusques à la cité de Tournay que les Flamans avoient prise par
barat[239] en l'an devant dit et moult durement endommagiée. Mais le roy y
envoya le frère Garin et le conte de Saint-Pol qui la recouvrèrent assez
légièrement. Othon mut de Valenciennes et vint jusques à un chastel qui est
appelle Mortaigne. Ce chastel avoit pris par force et acraventé l'ost le
roy Phelippe, après ce que il orent pris Tournay, si n'estoit loing que de
six mille. La première sepmaine après saint Phelippe et saint Jacques
proposa le roy à envaïr ses ennemis; mais les barons luy desloèrent, pour
ce que les entrées estoient estroictes et griefs à passer jusques à eux.
Pour ce changea son propos par le conseil de ses barons, et ordena que il
retourneroit arrière, et entreroit en autre plus plaine voie en la conté de
Henault, et la destruiroit du tout en tout. L'endemain donc qui fu le jour
de la sixiesme kalende, mut le roy de Tournay, et béoit à reposer, luy et
son ost, en celle meisme nuit à un chastel qui est nommé Lille, mais
autrement avint que il n'avoit proposé. Car Othon mut en celle mesme
journée du chastel de Mortaigne, et chevaucha tant comme il pot après le
roy, à batailles ordonnées.

      Note 239: Voyez dans Philippe Mouskes la description détaillée et
      intéressante de la prise de Tournay, en 1213, par le comte de
      Flandres. Tome 2, page 336 et suivantes.

Le roy ne savoit point né ne crust que ses ennemis deussent ainsi venir
après luy. Si luy avint par aventure, ainsi comme Dieu le voult, que le
viconte de Meleun se parti de l'ost le roy entre luy et aucuns chevaliers
légièrement armés, et chevaucha vers ces parties dont Othon venoit.
Autressi se parti de l'ost et chevaucha après luy frère Garin l'esleu de
Senlis; frère Garin l'appellons, pour ce que il estoit frère profès de
l'ospital et en portoit tousjours l'abit; (sage homme et de parfont conseil
et merveilleusement pourvéeur des choses qui estoient à venir.)

Avec ces deux se départirent de l'ost entour trois mille, et chevauchièrent
tant ensemble que il trouvèrent un haut tertre dont il porent apertement
choisir[240] les batailles de leur ennemis qui se hastoient de venir et
estoient toutes ordenées pour combatre. Quant il virent ce, le esleu Garin
se départi d'eux tout maintenant, et se hasta de retourner au roy; mais le
viconte de Meleun demoura en la place entre luy et ses chevaliers qui assez
légèrement estoient armés. Au plus tost qu'il pot avenir au roy et aux
barons, il leur annonça que leur ennemis venoient après eux hastivement,
tuit ordenés pour combatre, et que il avoit véu les chevaux couvers, (les
bannières desploiées,) les sergens et les gens de pié au front devant, qui
est certain signe de bataille.

      Note 240: _Choisir._ Distinguer.


XI.

ANNEE 1214.

_Coment François s'approchièrent de leur ennemis, et coment en haste
ordonèrent leur batailles et s'armèrent._


Quant le roy oï ce, il commanda que tous les osts s'arrestassent. Puis
manda les barons et se conseilla à eux que on feroit, dont il ne
s'accordoient pas moult à la bataille, mais que on chevauchast tousjours
avant. Quant Othon et sa gent vindrent à une petite rivière, il passèrent
oultre petit et petit, pour le pas qui moult estoit grief. Quant il furent
oultre passés, il firent semblant qu'il déussent aler vers Tournay. Lors
commencièrent à dire François que leur ennemis s'en aloient vers
Tournay[241]; mais frère Garin sentoit adès le contraire, et crioit et
affermoit certainement que il convenoit que on se combatist, ou que on
s'en partist à honte ou à dommage. A la parfin vainqui l'opinion de
pluseurs celle d'un seul[242]. Lors se remistrent au chemin et
chevauchièrent jusques à un petit pont qui est appellé le pont de
Bovines[243]. Si estoit jà oultre ce pont la plus grant partie de l'ost, et
s'estoit le roy désarmé, mais il n'avoit point bien encore passé le pont,
si comme ses ennemis cuidoient. Si estoit leur propos tel que sé le roy
eust le pont passé, il férissent tantost en ceux qu'il trouvassent à passer
et les occissent et en féissent leur volenté. Tandis que le roy se reposoit
un pou dessous l'ombre d'un fresne, pour ce qu'il estoit oncques
travaillié, que de chevauchier que des armes porter; si estoit cil lieu
assez près d'une chapelle[244] qui estoit fondée en l'honneur de monsieur
Saint-Père; vindrent en l'ost messages qui estoient de ceux de la
derrenière bataille, et crioient à merveilleux et horribles cris que leur
ennemis venoient et que il s'appareilloient durement de combatte à ceux de
la derrière bataille; et que le visconte de Meleun et ceux qui avec luy
estoient légièrement armés, et les arbalestriers qui refrenoient leur
orgueil et soustenoient leur envaïe estoient en moult grant péril; et qu'il
ne povoient pas longuement retenir leur hardiesce né leur forsenerie. Lors
se commença l'ost à estourmir, et le roy entra en la chapelle, dont nous
avons là sus parlé, et fist une briefve oroison à Nostre-Seigneur.

      Note 241: Les François, venant de Tournay, avoient le devant sur
      l'armée des confédérés, qui arrivoit de Mortagne. On crut donc un
      instant qu'au lieu de suivre à la piste les François, celle-ci se
      replioit sur Tournay, «declinabat Tornacum», suivant l'expression de
      Guillaume-le-Breton. De là la proposition combattue par Guerin de les
      laisser suivre cette route et de continuer la retraite.

      Note 242: C'est-à-dire: On prit le parti de continuer la retraite. Et
      voilà pourquoi le roi s'étoit déjà désarmé, croyant que les ennemis
      s'éloignoient.

      Note 243: _Bovines._ Ainsi nommé sans doute parce qu'il avoit été
      destiné au passage des troupeaux. _Pons bovum_ ou _bovinus_. «Ad
      pontem.... qui est inter locum qui Sanguineus dicitur (Saingni) et
      villam quæ dicitur Cesona (Cesoing).» Le pont de Bouvines étoit sur
      _la Marque_.

      Note 244: _Une chapelle._ Celle qu'on voit encore sur les anciennes
      cartes de Flandres, sous le nom de _Chapelle aux arbres_.

Atant issi hors et se fist armer hastivement. Puis sailli au destrier moult
légièrement, et en si grant léesce comme sé il deust aler à unes noces, ou
à une feste où il eust esté semons. Lors commença-on à crier parmi les
champs: «Aux armes, barons, aux armes!» trompes et buisines commencièrent à
bondir, et les batailles à retourner qui jà avoient passé le pont. Lors fu
rappellée l'oriflambe Saint-Denis que on portoit au premier front de la
bataille, par devant toutes les autres; mais pour ce que elle ne retourna
pas hastivement, elle ne fu mie attendue, car le roy retourna tout premier
à grans cours de cheval, et se mist au premier front de la bataille
première, si que il n'avoit nulluy entre luy et ses anemis.

Quant Othon et les siens virent que le roy estoit retourné, ce que il ne
cuidassent mie, il furent tous esbahis et seurpris de soubdaine paour; lors
se tournèrent à la destre partie du chemin que il aloient, par devers
occident, et s'estendirent si largement que il pourprisrent la plus grant
partie du champ; si s'arrestèrent par devers septentrion, en telle manière
que il orent la luour du soleil droitement aux ieux qui fu plus chaux et
plus ardent celle journée que il n'avoit esté devant.

Le roy ordenna ses batailles et les assist parmi les champs droitement
encontre ses ennemis, par devers midi, front à front, en telle manière que
François avoient le soleil aux espaules. Ainsi furent les batailles
ordenées et égaument mises de çà et de là. Au milieu de ceste disposition
estoit le roy au premier front de la bataille: si luy estoient joins au
costé Guillaume des Barres, la fleur des chevaliers, Berthelemi de Roye,
ancien homme et sage, Gaultier le jeune chambellent, sage homme et bon
hevalier et de meur conseil, Pierre Mauvoisin, Girart Latruie[245],
Estienne de Lonc-Champ, Guillaume de Mortemer, Jehan de Roboroy[246],
Guillaume de Gallande, Henry le conte de Bar, jeune homme et viel de
courage, noble en force et en vertu, cousin estoit le roy; si avoit
nouvellement receue la conté après la mort son père, et mains autres bons
chevaliers qui pas ne sont cy nommés, de merveilleuse vertu et exercités en
armes. Tuit cil furent mis en la bataille le roy, par moult grant
espécialté, pour son corps garder, pour leur grant loiauté et pour leur
souveraine prouesce. De l'autre partie fu Othon au milieu de sa gent; si
eut fait drescier pour enseigne une aigle dorée sur un dragon qui estoit
atachié sus une haute perche[247].

      Note 245: _Girart Latruie_, de Tournay, étoit alors fort célèbre pour
      sa bravoure, ses ruses de guerre et sa loyauté
      (Voy. Philippe Mouskes.)

      Note 246: _Roboroy._ Vély rend _Roboreto_ par _Rouvray_, et sans
      doute avec raison. (Tome 3, p. 482.) Il n'est pas aussi heureux pour
      _Latruie_, qu'il appelle _Gerard Scrophe_.

      Note 247: _Sus une haute perche._ Le latin ajoute: «Erectâ in
      quadrigâ.» C'étoit le _carroccio_ des Italiens.


XII.

ANNEE 1214.

_Coment le roy exorta les barons et les chevaliers à bien faire. Et coment
la bataille fu noblement commenciée._


Avant ce que la bataille fust commenciée, le roy amonesta ses barons et sa
gent. Et, jasoit ce qu'il eussent cuer et volenté de bien faire, si leur
fist un sermon brief par tels parolles: «Seigneurs barons et chevaliers,
nostre fiance et nostre espérance est toute mise en Dieu. Othon et tuit les
siens sont escommeniés de par nostre saint père l'apostole, pour ce que il
sont ennemis et destruiseurs des choses de saincte églyse; et les deniers
qui leur sont admenistrés et de quoy il sont loués, sont acquis des larmes
des povres et des rapines des clers et des églyses. Mais nous sommes
crestiens et usons de la coustume de saincte églyse. Et jasoit ce que nous
sommes pécheurs, comme autres hommes, toutesfois nous consentons-nous à
Dieu et à saincte églyse, et la gardons et déffendons à nos povoirs: dont
nous devons fier hardiement en la miséricorde Nostre-Seigneur, qui nous
donra nos ennemis vaincre et surmonter[248].»

      Note 248: Ce discours est certes d'une grande beauté. Il dut exalter
      l'ardeur des soldats: aujourd'hui, pour encourager les nôtres, il
      n'en faudroit pas conserver un seul mot. Voilà comme les temps
      changent.

Quant le roy eut ainsi parlé, les chevaliers et les barons luy demandèrent
sa benéiçon: trompes et araines[249] firent sonner, puis firent assaut à
leur ennemis par merveilleuse et moult grant hardiesce. En celle heure et
en ce point, estoit derrière le roy son chapelain qui escript ceste
histoire[250], et un clerc que tout maintenant que il oïrent les sons des
trompes, commencièrent à versilier et à chanter à haute voix ce pseaume:
_Benedictus dominus Deus meus qui docet manus meus ad prœlium_, tout
jusques en la fin, et puis: «_Exurgat Deus_, tout jusques en la fin. Et:
_Domine in virtute tua letabitur rex_, au mieux que il porent; car les
larmes et le sanglos les empeschoient durement. Et puis ramenoient en
mémoire devant Dieu, en pure dévocion, l'honneur et la franchise dont
saincte églyse s'esjouist au povoir le roy Phelippe, et d'autre part la
honte et les reproches qu'elle souffre et a souffers par Othon et par le
roy d'Angleterre par cui dons et promesses tuit cil ennemis estoient esmeus
contre le roy en son propre royaume: desquels aucuns se combatoient contre
leur lige seigneur pour cui santé il se deussent combatre mieux contre tous
hommes. La première envaïe de la bataille ne fu pas en la place où le roy
estoit; car avant que ceux de son eschielle né ceux d'environ commençassent
l'estour, se combatoient jà aucun contre Ferrant et les siens, en la destre
partie du champ, sans le sceu le roy. Le premier front de la bataille des
François estoit mis et devisé et ordené ainsi comme nous avons dit devant
et porprenoit de l'espace du champ mil et quarante pas.

      Note 249: _Araines._ Instrumens d'airain.

      Note 250: Guillaume le Breton.

En celle bataille estoit frère Garin, l'esleu de Senlis, tout armé, non mie
pour combatre, mais pour amonester et pour enorter les barons et les autres
chevaliers à l'honneur de Dieu, du roy et du royaume, et à la deffense de
leur propre santé. Eudes le duc de Bourgoingne, Mahieu de Montmorency, le
conte de Biaumont, le visconte de Meleun, et les autres nobles combateurs,
et le conte de Saint-Pol que aucuns avoient souspeçonné que il ne se fust
aucune fois consenti à leur ennemis; et, pour ce que il pensoit bien que
aucuns en avoient souspeçon, dist-il au devant dit frère Garin un tel mot:
Que le roy auroit en luy bon traitre en celle journée[251]. En celle meisme
bataille estoient cent et quatre-vingt chevaliers champenois, si comme le
esleu Garin les avoit ordennés[252], qui mist aucuns qui devant estoient
par derrière, pour ce que il les sentoit lasches et tenues de cuer; et ceux
que il sentoit hardis et fervens de bataille, de la cui prouesce il estoit
fis et seur assist en la première bataille; et si leur dist ainsi:
«Seigneurs chevaliers, le champ est grant, eslargissiez-vous parmi les
rens, que vos ennemis ne vous encloent; car il n'est point avenant que les
uns facent escu de l'autre, mais ordennez-vous en telle manière que vous
vous puissiez combatre tous ensemble en une meisme heure, tout d'un front.»

      Note 251: Vely dit en note, tome 3, p. 480, que «l'union étroite qui
      avoit été entre lui et le comte de Boulogne laissoit quelques doutes
      sur sa fidélité.» Voilà bien ce qui démontre le danger des
      conjectures en histoire. Philippe Mouskes, auteur contemporain qui
      connoissoit les deux barons, nous assure qu'ils se détestoient, et ce
      que j'ai cité de la _Chronique de Rains_ plus haut, justifie
      l'opinion de Mouskes. Suivant ce dernier, quand le roi apprit que la
      bataille étoit inévitable, il étoit à table:

      «Si mangoit en coupes d'or fines
      Soupes en vin, et fist mout caut.»
                    (Tome 2, page 355.)

      Or, voici maintenant le récit de la _Chronique de Rains_: «Quant la
      messe fu dite, s' fist li rois aporter pain et vin, et fist tailler
      des soupes et en manga une. Et puis dist à tous ceaus qui en tour lui
      estoient: _Je proie à tous mes boins amis qu'il mangassent avec
      moi, en ramembrance des douze apostres qui avoec Nostre-Seigneur
      burent et mengièrent. Et s'il i en a nul qui pense mauvaistié né
      tricherie, si ne s'i aproce mie._ Lors s'avancha mesire Engherrans
      de Couchi et prist la première soupe. Et li quens Gautiers de
      Saint-Pol la seconde, et dist au roy: _Sire, wi en cest jour
      verra-on qui est traitres!_ Et dist ces paroles, pour çou que il
      savoit que li rois l'avoit en souspechon pour mauvaises paroles. Et
      li quens de Sancierre prist la tierce et tout li autre baron après,
      et i ot si grant presse qu'il ne porent tous venir au hanap. Et quant
      li rois vit ce, si en fu moult lié et dist: _Signour, vous iestes
      tout mi home, et je suis vostre sire quels que je soie, et vous ai
      moult amés... Pour çou si prie à vous, gardés wi mon cors et m'onnour
      et la vostre. Et sé vous véés que la corone soit mius emploïe en l'un
      de vous que en moi, jo m'i otroi volentiers et le voil de bon cuer et
      de bonne volenté._ Quant li baron l'oïrent ensi parler, si
      comenchièrent à plorer de pitié et disent: _Sire, pour Dieu, merchi!
      nous ne volons roy sé vous non. Or chevauchiés hardiement contre vos
      ennemis et nous sommes appareillés de mourir avoec vous._» (Page 148.)

      Note 252: _Ordennés_, c'est-à-dire parmi les plus braves. Ce n'est
      pas dans leur nombre que frère Guerin trouva des _lasches et tenues
      de cuer_. (Voy. Guill. le Breton, Historiens de France,
      t. XVII, p. 96.)

Quant il eut ce dit, il envoya avant cent et cinquante sergens à cheval
pour commencier la bataille, par le conseil le conte de Saint-Pol. Si le
fist en celle intencion que les nobles combateurs de France, que nous avons
cy-dessus nommés, trouvassent leur ennemis aucun pou esmeus et
troublés[253]; mais les Flamans et les Alemans orent grant desdaing de ce
que il furent premièrement envaïs par sergens, non mie par chevaliers; pour
ce ne se daignèrent-il oncques mouvoir de leur place, ains les attendirent
et les receurent moult aigrement; grant partie de leur chevaux occistrent
et leur firent moult de plaies, mais nuls n'en y eut qui fussent navrés à
mort, fors que deux tant seulement. Cils sergens estoient nés de la vallée
de Soissons, plains de grant prouesse et de moult grant hardement: si ne se
combatoient point mains vertueusement à pié que à cheval.

      Note 253: Voici la phrase latine: «Præmisit idem electus de consilio
      comitis S. Pauli centum et quinquaginta satellites in equis, ad
      inchoandum bellum, eâ intentione ut prædicti milites egregii
      invenirent hostes aliquantulum motos et turbatos.» Ces _satellites_
      ont bien l'air d'être des gens de pied ordinaires, des ribauds, etc.
      Vely les appelle _chevau-légers des milices de Soissons_. «Les
      Flamands», ajoute-t-il, «indignés qu'on les fit attaquer par de _la
      cavalerie légère_, et non pas de la _gendarmerie_ où l'on n'admettoit
      alors _que des gentilshommes_, etc.»

Gaultier de Guistelle et Buridan qui estoient chevaliers de moult grant
prouesce enortoient et amonestoient les chevaliers de leur eschieles à
bataille, et leur ramenoient en mémoire les fais de leur amis et de leur
ancesseurs, aussi sans paour comme se il jouassent à un tournoiement[254].
Quant il orent deschevauchiés et abatus aucuns des dix sergens, il les
laissièrent et tournèrent d'autre part enmy le champ pour combatre aux
chevaliers.

      Note 254: Notre traducteur n'a pas suivi l'une des leçons manuscrites
      de Guillaume le Breton, et la meilleure selon moi: «Reducebant
      militibus memoriam suarum amicarum, non aliter quam si tyrociniis
      luderentur.» Il eût donc fallu traduire: «_Rappeloient à leur mémoire
      le souvenir de leurs amies, comme s'ils eussent dû combattre dans un
      tournoi._» Ces Guistelle et Buridan étoient de l'armée flamande.
      Gautier de Ghistelle semble être celui que mentionne Philippe
      Mouskes:

      _Watiers, li castelains de Raisse
      Avant les autres si eslaisse,
      Et Estace de Maskeline._
      Sur un ceval de grant ravine
      Si vint _Beauduins_ Buridans
      Com chevaliers preus et aidant.»
                    (Tome 2, page 359.)

Lors assemblèrent à eux aucuns de la bataille des Champenois et se
combatirent contre eux aussi proesceusement comme il firent. Quant les
lances furent fraites, il sachièrent les espées et s'entredonnèrent
merveilleux coups. A celle meslée survint Pierre de Remy et ceux de sa
compaignie; par force prisrent et emmenèrent cestui Gaultier de Guistelle
et Jehan Buridan. Mais un chevalier de leur gent qui estoit nommé Eustace
de Maquelines commença à crier par grant orgueil: «A la mort aux François!»
et les François l'enclostrent entr'eux si que l'un l'aert et luy estraint
la teste entre le pis et le coute[255], puis luy esracha le heaume de la
teste, et l'autre le féri d'un coutel entre le menton et la ventaille
jusques au cuer, et luy fist sentir la mort par grant douleur dont il
menaçoit François par grant orgueil.

      Note 255: _Le coute._ Le coude. Il lui serra la tête entre sa
      poitrine et son coude.

Quant cil Eustace de Maquelines[256] fu ainsi occis et Gaultier de
Guistelle et Buridan furent pris, la hardiesce des François doubla, toute
paour mistrent jus, et usèrent de toutes leur forces ainsi comme s'il
fussent certains de la victoire.

      Note 256: _Maquelines_ ou _Maskeline_, suivant Mouskes.


XIII.

ANNEE 1214.

_Coment le conte Gautier de Saint-Pol et le visconte de Meleun
trespercièrent les batailles de leur ennemis et retournèrent d'autre part.
Et de la proesce le duc de Bourgoigne, le conte de Biaumont et Mahieu de
Montmorency._


Après les sergens à cheval que l'esleu Garin eut devant envoiés pour
commencier la bataille, mut le noble Gautier de Saint-Pol et les chevaliers
de s'eschièle qui estoient tuit esleus et de noble prouesce. Entre ses
ennemis se féri autressi fièrement comme l'aigle affamé se fiert en la
tourbe des coulons[257]. Puis que il fu en la presse embattu, maint en féri
et de maint fu féru. Là apparut la hardiesce de son cuer et la prouesce,
car il acraventoit et hommes et chevaux et ocioit tout quanques il
attaignoit, sans différence et sans nulluy prendre. Tant féri et chapla,
luy et les siens, à destre et à senestre, que il tresperça tout outre la
tourbe ses ennemis, puis se reféri dedens d'autre part et les enclost ainsi
comme au milieu de la bataille. Après le conte de Saint-Pol vint le conte
de Biaumont par aussi grant hardiesce; Mahieu de Montmorency et les siens;
le duc de Bourgoingne Eudes qui eut maint bon chevalier en sa route: tuit
cil se férirent en l'estour, encrés et chaus de combatre, et rendirent à
leur ennemis merveilleuse bataille. Le duc de Bourgoingne qui estoit homme
corpulans et de fleumatique complexion chéi à terre, car son destrier fu
soubs luy occis. Quant ses gens le virent chéu, si s'assemblèrent entour
luy, sur un nouvel cheval le firent tantost monter; et quant il fu remonté
il eut grant dueil de ce que il fu cheu et dit que il vengeroit ceste
honte. Il brandi sa lance et brocha les esperons, et puis se féri au plus
dru de ses ennemis né ne prenoit garde où il féroit né cui il encontroit,
ainçois vengoit son mautalent sur tous, ainsi comme sé chascun de ses
ennemis luy eust son cheval occis. D'autre part se combatoit le visconte de
Meleun qui avoit chevaliers esleus en sa route et exercités en armes, et
envaï ses ennemis par tout en telle manière d'autre part comme le conte de
Saint-Pol eut fait; tout oultre les tresperça et retourna de l'autre part
parmi celle bataille.

      Note 257: _Coulons_. Colombes.

En cest estour fu féru Michau de Harnies d'une lance parmi l'escu et le
haubert et parmi la cuisse, et fu cousu aux auves[258] de la selle et au
cheval. Hue de Malaunoy et mains autres furent tresbuchiés à terre, car
leur chevaux furent occis, mais il saillirent sus par grant vertu, né ne se
combatirent pas moins vertueusement sur les piés que sur les chevaux.

      Note 258: _Aux auves._ Le latin dit: «Consutus fuit alveæ sellæ, et
      equo.» Ce doit être ce que nous appelons aujourd'hui: _la Ventrière_.
      --Michel de Harniès ou de Harnes traduisit ou fit traduire l'un des
      premiers la chronique du faux Turpin. (Voyez l'article que lui a
      consacré M. A. Duval, dans l'_Histoire littéraire de la France_,
      tome 17, page 370.)

Le conte de Saint-Pol qui moult forment et moult longuement s'estoit
combatu, iert jà oncques travaillié pour la multitude des cops que il eut
donnés et receus; si se traist hors de l'estour pour soy refreschir et
esventer, et pour reprenre un pou son esperit. Le vis tourna devers ses
ennemis, tandis comme il se reposoit; ainsi, il choisi[259] un de ses
chevaliers que ses ennemis avoient si avironné que il ne paroit entrée par
où l'en peust à luy venir; et jasoit ce que le conte n'eust pas encore son
alaine reprise, laça-il son heaume, la teste joingt au col du cheval et
l'embraça forment aux deux bras; puis hurta des esperons et tresperça en
telle manière tous ses ennemis, jusques à tant qu'il vint à son chevalier;
lors se dreça sur ses estriers et sacha s'espée, et en départi si grans
cops que il desjoinst et départi la presse de ses ennemis par merveilleuse
vertu[260]. Et, quant il eut son chevalier délivré de leur mains à grant
péril de son corps, par hardiesce ou par folie il retourna à sa bataille et
se reçut entre ses gens. Et, si comme cil tesmoignèrent qui ce virent, il
fu féru[261] de douze lances en un meisme moment, et, si comme la
souveraine vertu luy aida, il ne le porent tresbuchier né luy né le cheval.
Quant il eut faicte ceste prouesce merveilleuse et il se fust un pou
refreschi, il et ses chevaliers qui endementres s'estoient reposés, il se
joint et moula ès armes; et puis se reféri au plus dru de ses ennemis.

      Note 259: _Choisi._ Distingua.

      Note 260: Le récit de ce fait d'armes et en général chaque ligne de
      toute la description donne la plus curieuse idée d'une bataille au
      moyen-âge. Il étoit impossible de raconter d'une manière plus claire
      tous les incidens remarquables de la journée.

      Note 261: _Féru._ Le latin dit seulement: _Pressé, menacé par_.
      «Impellebatur.»


XIV.

ANNEE 1214.

_Coment Ferrant fu prins, et coment le roy fu abattu à terre de cros de fer
des gens à pié._


En ce point et en celle heure estoit la bataille si fervent et si aigre
d'une part et d'autre, qui jà avoit duré par trois heures, (que Pallas, la
déesse de bataille, voletoit en l'air par dessus les combateurs ainsi comme
sé elle ne sceust encore auxquels elle deust donner victoire[262]). A la
parfin versa tout le faix de la bataille sur Ferrant et sur les siens.
Abatu fu à terre et blécié et navré de mainte grant plaie; pris fu et lié
et maint de ses chevaliers. Si longuement se fu combatu que il estoit ainsi
comme demi mort né ne povoit plus la bataille endurer quant il se rendi à
Hue de Marueil et à Jehan son frère. Tout maintenant que Ferrant fu pris,
tuit cil de sa partie qui se combatoient en celle partie du champ
s'enfouirent où il furent mors ou pris. Endementres que Ferrant fu ainsi
mené à desconfiture retourna[263] l'oriflambe de Saint-Denys, et les
légions des communes vindrent arrières qui jà estoient alées avant jusques
près des hostieux[264], especiaulment[265] la commune de Corbie, d'Amiens,
d'Arras, de Beauvais, de Compiègne, et acoururent à la bataille le roy, là
où il véoient l'enseigne royal au champ d'azur et aux fleurs de lis d'or
que un chevalier porta en celle journée qui avoit nom Gales de Montegni.
Cil Gales estoit très bon chevalier et très fort, mais il n'estoit pas
riche homme[266]. Les communes trespassèrent toutes les batailles des
chevaliers et se mistrent devant le roy, encontre Othon et sa bataille.
Mais ceux de s'eschièle[267] qui estoient chevaliers de moult grant
prouesce, les firent maintenant ressortir jusques à la bataille le roy;
tous les esparpillièrent petit et petit, et trespercièrent tant qu'il
approchièrent bien près de l'eschièle le roy.

      Note 262: Cette introduction de la déesse Pallas est le fait de notre
      traducteur. Guillaume le Breton ne dit rien de pareil.

      Note 263: _Retourna._ Arriva. «Adveniunt», dit Rigord. On a vu plus
      haut que le roi ne l'avoit pas attendu; il n'y avoit eu jusque-là, en
      tête de l'armée, que l'enseigne aux fleurs de lys d'or.

      Note 264: _Des hostieux._ Au-delà du pont de Bouvines, et dans
      l'endroit où l'armée se proposoit de passer la nuit suivante, avant
      qu'elle ne fût informée de la poursuite de l'empereur.

      Note 265: _Especiaument._ Cela se rapporte à ceux qui revenoient.

      Note 266: Je ne doute pas que le _dives_ de Guillaume le Breton et le
      _riche homme_ de notre traducteur n'ait le sens du _ricco hombre_
      espagnol. Gale de Montegni n'étoit pas gentilhomme, voilà ce qu'il
      faut entendre ici; et l'on ne peut trop rappeler que dans le
      moyen-âge la noblesse donnoit fort peu de droits positifs à la
      _chevalerie_. Pour être armé chevalier, il falloit être _riche_,
      parce que les dépens étoient énormes, puis être _endurci à la
      fatigue_. On faisoit assez volontiers grace du reste, quoi qu'on en
      dise et qu'on ait dit.

      Note 267: _S'eschièle._ De l'armée d'Othon.

Et quant Guillaume des Barres, Pierre Mauvoisin, Girart Latruie, Estienne
de Longchamp, Guillaume de Gallande, Jehan de Roboroy, Henry le conte de
Bar et les autres nobles combateurs qui en la bataille le roy orent esté
mis espéciaulment pour son corps garder, virent que Othon et les Thiois de
sa bataille tendoient à venir droit au roy, et que il ne queroient que sa
personne tant seulement, il se mistrent avant pour rencontrer et refresnier
leur forsenerie, et entrelaissièrent le roy de cui il se doubtoient
derrière leur dos; et en dementres qu'il se combatoient à Othon et aux
Alemans, leur gent à pié qui furent avant alés enceindrent le roy
soubdainement, et le tresbuchièrent jus à terre de son cheval à lances et à
cros de fer; et sé la souveraine vertu et les especiaux armeures dont son
corps estoit garni ne l'eussent garenti, il le eussent illec occis. Mais un
petit de chevaliers qui avec luy estoient demourés, et Gales de Montegny
qui souvent tournoit l'enseigne pour appeller secours, et Pierre Tristan
qui descendi de son destrier de son gré et se metoit au devant des cops
pour le roy garantir, acraventèrent et occistrent tous ces sergens à pié,
et le roy sailly sus et monta au destrier plus légèrement que nul ne
cuidast.


XV.

ANNEE 1214.

_Coment Othon s'en fui quant il ot esprouvé la vertu des chevaliers de
France. Et coment Ferrant fu tenu et pris._


Quant le roy fu remonté et la pietaille[268] qui abatu l'eut fu toute
destruite et la bataille le roy fu jointe à l'eschielle Othon, lors
commença l'esteur merveilleux et l'occision et l'abatéis d'une part et
d'autre d'hommes et de chevaux; car il se combatoient tuit par merveilleuse
vertu. Là fu occis, très devant le roy, Estienne de Longchamp, chevalier
preux et loyaux et de foy enterine; si fu féru d'un coustel jusques en la
cervelle par l'ueillière du heaume. Et les ennemis le roy usèrent en celle
bataille d'une manière d'armeures qui oncques mais n'avoit esté veue; car
il avoient coustiaux lons et gresles à trois quarrés, trenchans de la
pointe jusques au manche; et se combatoient de tels coustiaux pour glaives
et pour espées[269]. Mais, la mercy Dieu! le glaive et les espées des
François, et leur vertu qui oncques n'est lassée, surmonta la cruauté de
leur ennemis et de leur nouvelles armeures: car il se combatirent si
forment et si longuement, que il firent par force reuser et resortir toute
la bataille Othon et vindrent jusques à luy, et si près, que Pierre
Mauvoisin, qui plus estoit puissant en armes que sage de la sapience du
monde, le prist parmi le frain et le cuida sachier hors de la presse. Mais
quant il vit qu'il ne pourroit sa volenté faire né acomplir, pour la presse
et pour la multitude de sa gent qui entour luy estoit joincte et serrée,
Girart Latruie qui près fu luy donna d'un coutel parmi le pis; et quant il
vit qu'il ne le pourroit trespercier pour les especiaux armeures dont il
estoit armé, il amena le second coup pour recouvrer le deffaut du premier.
En ce que il cuida Othon férir parmi le corps, il encontra la teste du
cheval qui fu haut et levé, si l'assena droit en l'euil; et le coutel qui
fu lancié par moult grant vertu luy coula jusques en la cervelle.

      Note 268: _Piétaille._ Les gens de pié.

      Note 269: Ces couteaux à trois lames ne devoient-ils pas ressembler à
      de courtes hallebardes. C'étoit encore sans doute ce que plus haut
      notre auteur nomme _crocs de fer_.

Le cheval qui le grant coup senti s'esfraya, et se commença à demener
forment et retourna celle part dont il estoit venu. En telle manière
monstra Othon le dos à nos chevaliers et s'enfui à tant; si fist proie à
ses ennemis de l'aigle et de l'estandart, et de quanqu'il avoit amené au
champ. Quant le roy l'en vit partir en telle manière, il dist à sa gent:
«Othon s'en fuyt, mais huy ne le verra-on en la face[270].»

      Note 270: «Lors dit li rois: _Coment n'avons-nous pas l'empereour?_
      Et sachiés c'onques mais ne l'avoit apielés empereour; mais il le
      dist pour avoir plus grant victoire. Car plus a d'onnour en
      desconfire un empereour que un vavasseur.» (_Chronique de Rains_,
      page 153.)

Il n'eut pas fouy longuement que le cheval fu mort, lors luy fu le second
amené tout frès. Et quant il fu remonté, il se remist à la fuite au plus
tost et isnelement qu'il pot, comme cil qui plus ne povoit endurer la vertu
des chevaliers de France. Car Guillaume des Barres l'avoit jà tenu deux
fois parmi le col; mais il ne le put pas bien tenir, pour le cheval qui fu
fort et mouvant, et pour la presse de sa gent. En celle heure et en ce
point que Othon s'en fuyoit, estoit la bataille merveilleusement aigre et
fervent d'une part et d'autre; et se combatoient les chevaliers si très
durement que il avoient à terre abatu Guillaume des Barres et son cheval
occis, pour ce que il estoit passé plus avant que les autres; car le jeune
Gaultier, Gauillaume de Gallande et Berthelemieus de Roie qui estoient bons
chevaliers et sages jugièrent et distrent que ce estoit moult périlleuse
chose de laissier le roy derrière eux ainsi seul, qui venoit le plain pas
après. Et pour ceste raison ne se vouldrent-il embatre en l'estour si
avant, comme fist le Barrois qui estoit à pié entre ses ennemis, et se
deffendoit selon sa coustume par merveilleuse vertu. Mais pour ce que un
seul homme à pié ne peut pas moult longuement durer contre si grant
multitude de gent, à la parfin eust-il esté mort ou pris sé ne fust Thomas
de Saint-Walery, chevalier noble et puissant en armes, qui survint là à
tout cinquante chevaliers et deux mille sergens à pié: le Barrois délivra
des mains de ses ennemis. Là fu la bataille renouvellée; car endementres
que Othon fuyoit, se combatoient les nobles chevaliers de sa bataille: le
conte Othon de Tinteneburc, le conte Conras de Tremoigne, Girart de
Randerodes, et maint autre chevalier fort et hardi combateur que Othon
avoit espéciaulment esleus, pour leur grant prouesce, pour ce qu'il fussent
près de luy en la bataille pour son corps garder.

Tuit cil se combatoient merveilleusement et craventoient et occioient les
nos; mais toutesvoies les surmontèrent François, et furent pris les deus
devant dis contes, et Bernart de Hostemalle et Girart de Randerodes. Le
char sur quoy l'estandart séoit fu despecié, le dragon fu desront et brisié
et l'aigle dorée fu portée devant le roy; si avoit les elles esrachiées et
brisiées: ainsi fu la bataille Othon desconfite, après ce qu'il s'en fu
fouy.


XVI.

ANNEE 1214.

_De la manière et coment le conte Regnaut se combatoit et coment il se
destourna quant il approcha le roy pour la révérence de son seigneur, si
comme l'en cuida._


Le conte Regnaut de Bouloigne qui avoit tousjours l'estour maintenu se
combatoit encore si durement que on ne le povoit vaincre né surmonter. D'un
nouvelle art usoit en la bataille: car il avoit fait un double parc de
sergens à pié bien armés, joings et serrés ensemble à la circuité, en la
manière d'une roue: en ce cerne n'avoit que une seule entrée par quoi il
entroit ens quant il voulloit reprenre s'alaine, ou quant il estoit trop
empressé de ses ennemis; si fist ceste chose par plusieurs fois. Icelui
conte Regnaut, le conte Ferrant et l'empereur Othon si comme l'en aprist
puis, avoient juré avant le commencement de la bataille que il ne se
tourneroient à destre né à senestre, né ne se combatroient à nulle
eschielle fors à celle où le roy estoit tant seullement; si devoient
tantost le roy occire tant tost comme il l'aroient pris: en celle intencion
que sé le roy fust occis, il peussent légièrement faire sa volenté de tout
le remenant; et pour ce serement ne voult oncques assembler fors à la
bataille le roy. Et Ferrant qui ceste meisme chose avoit jurée, volt et
commença à venir tout droit au roy; mais il ne peut, car la bataille des
Champenois luy vint au devant, et se combati à luy si forment qu'elle luy
empescha son propos. Et le conte Regnaut aussi eschiva toutes les autres,
et s'adresça à la bataille du roy, et vint droit à luy au commencement de
l'estour; mais quant il vint près de luy, il eut horreur et une paour
naturelle de son droit seigneur, ainsi comme aucuns cuidèrent; de l'autre
part de l'estour se retourna et se combati au conte Robert de Dreux qui
près du roy estoit en celle meisme bataille, en une tourbe moult espesse.

Le conte Pierre d'Aucerre, qui cousin estoit le roy, se combatoit moult
vertueusement pour luy; et Phelippe son fils, pour ce que il estoit cousin
à la femme Ferrant de par sa mère, se combatoit d'autre part contre son
père et contre la couronne de France. Car péchié et anemi[271] avoient les
cuers d'aucuns si aveuglés que tout eussent-il pères et mères et frères en
la partie le roy, il ne laissoient pas pour ce à combatre pour paour de
Dieu; et que il ne chassassent à honte et à confusion leur droit seigneur
sé il peussent, et leur amis charnels que il devoient amer naturelment. Le
conte Regnaut ne s'accorda pas bien à la bataille au commencement, jasoit
ce qu'il se combatist plus vertueusement et plus longuement que nul des
autres; ains desenorta moult le combatre, comme cil qui bien savoit la
hardiesce et la prouesce des chevaliers de France; pour ce l'avoit Othon
souspeçonné de traïson et le siens. Et sé il ne se fust consentu à la
bataille, il l'eussent pris et mis en liens. Dequoy il dist un mot à Hue de
Boves un pou avant le commencement de la bataille: «Vecy», dist-il, «la
bataille que tu loes et enortes, et je la desloe et désamonneste: il en
avenra que tu t'en fuiras comme mauvais et couars, et je me combattrai sur
le péril de mon chief, et say bien que je demourray ou mort ou pris[272].»
Quant il eut ce dit, il s'en vint au lieu destiné de la bataille, et se
combati plus forment et puis longuement que nul de sa partie.

      Note 271: _Anemi._ Démon.

      Note 272: La _Chronique de Rains_ cite cette altercation: «Li rois
      (quant entendi que Ferrans se voult combattre le diemenche) manda par
      frère Garin qu'il atendist jusques au lundi. Et li quens li manda
      qu'il n'en feroit riens.... Atant repaira frères Garins, et li quens
      Renaus le convoia une pieche. Et quant li quens Renaus fu revenus
      arrière, messire Hues de Boves li dist devant l'empereour Othon et
      devant le conte Ferrant: «_Ha! quens de Boulogne, quens de Boulogne,
      qu'elle avés bastie traïson entre vous et frère Garin?_--_Ciertes_,
      dit li quens Renaus, _vous i avez menti, comme faus traitres que
      vous iestes et bien devés dire teles paroles, car vous iestes dou
      parage Guenélon, et bien saciés, sé je vieng à la bataille, que je
      ferai tant que je serai ou mors ou pris, et vous enfuirés, com
      auvais, recréans et falis._» (Page 145.) Phelippe Mouskes semble
      avoir emprunté son récit à la _Chronique de Rains_ et à Guillaume le
      Breton. La précieuse _Chronique universelle_, renfermée dans le msc.
      de St-Germain, n° 84, raconte la même altercation, avec quelques
      autres circonstances. (F° 311.) Pour Guillaume Guiart, dans ses
      _Royaux Lignages_, je ne le cite jamais, parce qu'il se règle
      toujours sur les _Chroniques de Saint-Denis_.


XVII.

ANNEE 1214.

_Coment le conte Regnaut fu pris, et de la proesce Thomas de Saint-Waleri._


Entre ces choses les rens de la partie Othon se commencièrent à éclairier;
car le duc de Louvain, le duc de Lembourc et Hue de Boves s'en estoient jà
fouys et les autres par cinquante et par quarante, et par divers nombres;
mais le conte Regnaut se combatoit si forment encore que nul ne le povoit
esrachier de la bataille; et si n'avoit que six chevaliers avec luy qui
guerpir ne le voulloient, mais se combatoient avecques luy moult forment;
quant un sergent preux et hardi, si avoit à nom Pierre de la Tornelle[273]
qui se combatoit à pié pour ce que ses ennemis luy avoient son cheval
occis, si se traist vers le conte, la couverture de son cheval sousleva et
le féri par dessoubs, si qu'il luy embati ès boiaux s'espée jusques à
l'enhoudure; et l'un des chevaliers qui avec luy se combatoient, quant il
eut ce cop veu, prist le conte par le frain et le sacha de l'estour à moult
grant paine et contre sa volenté.

      Note 273: _Tornelle._ «Torella,» dit Guillaume le Breton.

Lors se mist à telle fuite comme il pot, quant Cuenon et Jehan de Codun ses
frères le suivirent et abatirent à terre ce chevalier. Le cheval le conte
chey mort et le conte versa jus en telle manière que il eut la destre
cuisse dessoubs le col du cheval.

A la prise survindrent Hue et Gaultier de Fontaines, et Jehan de Roboroi.
Endementres que il estrivoient ensemble le quel auroit la prise du conte,
vint d'autre part Jehan de Neele; icil Jehan estoit bel chevalier et grant
de corps, mais la prouesce ne respondoit mie à la beauté né à la quantité
de corps, car il ne s'estoit onques combatu à homme nul en toute la
journée[274]; et, pour ce, estrivoit-il luy et ses chevaliers à ceux qui
tenoient le conte, pour ce que il vouloit acquerre aucune louenge sans
raison, de la prise de si grant homme: et, à la parfin, leur eust-il le
conte tollu sé ne fust Gaultier le esleu, qui survint en la place. Tout
maintenant que le conte l'apperçeut, il luy rendi s'espée et se rendi à
luy, et luy pria que il luy fist donner la vie tant seulement. Mais avant
que l'esleu survenist là en ce point que les chevaliers estrivoient
ensemble, un garçon qui avoit nom Commotus[275] esracha au conte le heaume
de la teste, comme cil qui estoit fort et d'entière vertu, et luy fist une
moult grant plaie en la teste; puis li sousleva le pan du haubert, que il
luy cuida bouter le coutel parmi le ventre; mais le coutel ne peut trouver
entrée pour les chauces de fer qui moult forment estoient cousues au
haubert[276].

      Note 274: Philippe Mouskes vante cependant Jean de Nesles, châtelain
      de ruges:


      «Messire Jehans de Niele,
      Maint hiaume à or i desmiele;
      S'il fu grans, teus cos i féri
      Com à si fait cor afferi.»

      Mais la _Chronique de Saint-Denis_ mérite plus de confiance.

      Note 275: _Commotus._ Une leçon latine porte: _Cornutus_.

      Note 276: «Cum ocreæ consutæ essent pannis loricæ.»

Endementres que il le tenoient ainsi et le contraignoient à lever de terre,
il regarda entour luy, si vit venir Arnoul d'Audenarde et aucuns chevaliers
qui forment se hastoient luy secourre; et quant il les vit vers luy venir,
il se laissa couler à terre et fainst qu'il ne se peust ester sur ses piés,
en espérance que cil Arnoul le délivrast. Mais ceux qui entour luy estoient
le frappoient de très grans coups, et le firent par force monter sur un
ronsin; et cil Ernoul et tuit cil qui avec luy estoient fuient pris et
retenus.

Après ce que tuit les chevaliers de la partie furent mors ou pris ou
eschapés par fuite, et tuit cil de la mesnie Othon eurent le champ voidié,
estoient encore enmy le champ sept cens sergens à pié, preux et hardis, nés
de la terre de Brebant[277], que ceux de delà avoient mis par devant eux
pour mur et pour deffense contre la force de leur ennemis. Le roy qui moult
bien les apperceut, envoya contr'eux Thomas de St-Walery, noble chevalier
et digne de louenge.

      Note 277: _Nés de la terre de Brebant._ Guillaume le Breton écrit:
      _Brabantiones_, et c'est peut-être les _Brebançons_ ou _Coteriaux_,
      dont il a voulu parler, plutôt que des guerriers du Brabant.

Cil Thomas avoit en sa route cinquante chevaliers bons et loiaux nés de son
pays, et deux mille sergens à piés. Quant luy et sa gent furent bien
rdenés, il se férirent en eux ainsi comme le lous affamé se fiert entre les
brebis; et jasoit ce que il fust moult travaillié de combatre luy et sa
gent, comme cil qui avoient fait merveilles d'armes en celle journée, il
les desconfist tous et prist, par merveilleuse prouesce. Si avint la chose
qui moult fait à merveilles: car quant il eut nombré toute sa gent après
celle victoire, il n'en trouva défaillant que un seul; et cil fu quis et
trouvé entre les mors. Aux héberges fu aporté et livré aux phisiciens qui
le rendirent sain et haitié en assez pou de temps après.

Le roy ne voult pas que ses gens enchaçassent les fuians plus d'une mille,
pour le péril des trépas mal congneus, et pour la nuit qui approuchoit, et
meismement pour ce que les princes et les riches hommes qui pris estoient
n'eschapassent par aucune aventure, ou qu'il ne fussent ravis et tollus par
force à ceux qui les gardoient; car c'estoit une chose de quoy le roy se
doubtoit moult. Lors sonnèrent trompes et buisines pour donner signe de
retour à ceux qui encore enchaçoient; et quant toutes les compaingnies
furent retournées de l'enchas, il s'en alèrent tous aux heberges à grant
joie et à grant léesce.


XVIII.

ANNEE 1214.

_Coment il retournèrent aux héberges après la victoire; et coment le roy
fist mener ses prisons à Bapaumes; et coment il reprocha au conte Regnaut
les bénéfices que il luy avoit fais._


Quant le roy et les barons furent retournés aux tentes, il fist ce soir
meisme venir par devant luy les nobles hommes qui oient esté pris en la
bataille: trente furent par nombre, de si grant noblesce que chascun
portoit propre banière en la bataille, sans les autres prisonniers qui
estoient de mendre dignité. Et quant tuit furent devant luy, il leur donna
les vies à tous, selon la débonnaireté et la grant pitié de son cuer,
jasoit ce que tuit cil qui estoient de son royaume et ses hommes liges, qui
avoient fait conspiration contre luy et sa mort jurée, et fait leur povoir
de luy occire, fussent coupables et dignes des chiefs perdre, selon les
loys et les coustumes du pays; en buies ou en aniaux furent mis et chargiés
en charrettes, pour mener ès prisons en divers lieux.

L'endemain mut le roy et retourna à Paris. Quant il fu à Bapaumes, il luy
fu dit, fust voir fust mençonge, que le conte Regnaut devoit avoir envoyé
un message à Othon, et luy mandoit et conseilloit que il retournast à Gant
et là receust les fuitifs et rapareillast sa force pour renouveler la
bataille, par l'aide de ceux de Gant et des autres ennemis le roy.

Quant le roy eut ces parolles entendues, il fu merveilleusement esmeu
contre le conte; lors monta en la tour ou luy et le conte Ferrant estoient
emprisonnés, qui estoient les deux plus grans de tous les prisons, et, si
comme ire et mautalent luy enortoit, il luy commença à reprochier tous les
bénéfices que il luy avoit fais, et dist ainsi: Que, comme il fust son lige
homme, l'avoit-il fait chevalier nouvel; comme il fust povre, l'avoit-il
fait riche. Et luy pour tous ses bénéfices, luy avoit rendu mal pour bien;
car luy et son père le conte Auberi de Dampmartin se tournèrent au roy
Henry d'Angleterre, et s'alièrent à luy en la nuisance de luy et du
royaume. Puis, après ce meffait, quant il voult à luy retourner, il luy
pardonna tout et le receut en grace et en amour, et luy rendi la conté de
Dampmartin qui luy[278] estoit escheue par droit, pour ce que son père, le
devant dit conte Auberi, l'avoit mesfaite et perdue, par jugement, quant il
s'alia à son ennemi et fu mort en Normandie en son service, et si luy
donna, avec tout ce, la conté de Bouloigne. Après tous ces bénéfices, le
déguerpi-il et s'alia au roy Richart d'Angleterre, et fu de sa partie
contre luy tant comme le roy Richart vesqui; et, quant il fu mort, il
retourna à luy et le receut en amistié de rechief; et, par dessus les deux
contés qu'il luy eust devant données, l'en donna-il depuis trois autres: la
conté de Moretueil, d'Aubemalle et de Varennes. Et, tous ces bénéfices
oubliés, lui esmut contre luy toute Angleterre, toute Alemaingne, toute
Flandres, tout Henaut et tout Brebant: et en l'année de devant prist-il ses
nefs au port de Dan, et plus: car il avoit sa mort jurée nouvellement avec
ses autres anemis, et s'estoit à luy combatu corps à corps, en champ de
bataille; et plus: car après ce qu'il luy eust la vie donnée et oublié tous
ses meffais selon sa miséricorde, avoit-il mandé, en comble de tout mal, à
l'empereur Othon et à ceux qui de la bataille estoient eschapés, que il
raliassent les fuitifs et recommençassent bataille contre luy.

      Note 278: _Luy estoit escheue_. A lui Philippe.

«Tous ces maux,» dist le roy, «m'as-tu rendus pour tous ces bénéfices que
je t'ay fais; et, toutesfois ne te touldrai-je point la vie, puis que je la
t'ay donnée; mais je te mettrai en telle prison dont tu n'eschaperas devant
ce que tu aies punis tous ces maux que tu m'as fais.»


XIX.

ANNEE 1214.

_Coment le conte Regnaut fu emprisonné à Peronne._


Après ce que le roy eut ainsi parlé au conte Regnaut, il le fist mener à
Peronne et mettre en trop fort prison et en fort buies[279] de fer qui
estoient jointes et enlaciées ensemble par moult merveilleuse subtilité;
et la chaienne qui fremoit de l'une à l'autre estoit si courte qu'il ne
povoit mie plainement passer demi-pas[280]; et parmi le milieu de celle
petite chaienne estoit fremée une grant de dix piés de long, de laquelle
l'autre chief estoit fremé en un gros tronc que deux hommes povoient à
paine mouvoir, toutes les fois que il vouloit aler à nécessite de nature.
Ferrant fu mené à Paris et mis en une neuve tour forte et haulte, au dehors
des murs de la cité, si est appellée la tour du Louvre[281].

      Note 279: _Buies._ Entraves.

      Note 280: C'est-à-dire: Qu'il ne pouvoit avancer plus d'un demi-pas.

      Note 281: M. Geraut, éditeur ordinairement exact et très-judicieux du
      _Paris sous Philippe-le-Bel_, a fait sur le _Louvre_ une observation
      qui ne me paroît pas heureuse: «Quelques auteurs,» dist-il, «l'abbé
      Lebeuf entr'autres, ont pensé qu'il devoit sa fondation à
      Philippe-Auguste. Mais ce monarque n'a fait au Louvre qu'un _seul
      ouvrage bien constaté_. C'est une tour que _Rigort_ appelle la Tour
      neuve, ce qui implique _évidemment_ l'existence de constructions
      antérieures.» (Page 367.) D'abord, ce n'est pas Rigord, mais
      Guillaume le Breton qui a le premier parlé de la _Tour neuve_:
      «Ferrandum in turri novâ extra muros inclusum arctæ custodiæ
      mancipavit.» Et comment cette phrase, dans laquelle le Louvre n'est
      pas même désigné, _impliqueroit-il évidemment_ l'existence de
      constructions antérieures. L'_extra muros_ feroit plutôt conjecturer
      le contraire.

Le jour meisme de la bataille, fu Guillaume-Longue-Espée, conte de
Salebière, livré au conte Robert de Dreux, en celle intencion que il le
rendist au roy Jehan d'Angleterre, son frère, en eschange de son fils que
il tenoit en prison, si comme nous avons là sus dit. Mais le roy Jehan qui
avoit en hayne sa propre char, comme celluy qui avoit occis Artur son
nepveu, et vingt ans tenu en prison Aliénor, seur de celluy Artur, ne voult
rendre à change un estrange homme pour son propre frère. Une partie des
autres prisonniers furent mis en chastelet de grant pont et de petit
pont[282], et les autres furent envoyés parmi le royaume, en diverses
prisons.

       Note 282: «In duobus castellis, in capitibus utriusque pontis sitis
       Parisiis.» (Guill. Arm., p. 101.) Ce passage atteste l'existence du
       _Petit Châtelet_ en 1214: c'est-à-dire 82 _ans_ avant la mention
       citée comme la plus ancienne, dans l'ouvrage de M. Geraut. (_Paris
       sous Philippe-le-Bel_, page 450.) Voy. aussi dans le tome XVII des
       _Historiens de France_ la liste précieuse de tous les prisonniers
       faits à la bataille de Bouvines.

Les anemis le roy qui furent pris en bataille n'avoient pas tant seulement
fait conspiracion contre luy, ainsois avoient les propres hommes le roy
joins et aliés à eux par promesses et par dons, comme Hervis le conte de
Nevers et tous les hommes d'oultre Loire. Tous les Mansiaux, les Angevins
et les Poitevins,--fors seulement Guillaume des Roches, seneschal d'Anjou,
et Juchel de Madiane et le viconte de Saincte-Susanne et maint autre[283]
--avoient jà promis leur faveur au roy d'Angleterre, celéement toutesvoies,
pour la paour du roy, jusques à tant que il fussent certains de la
bataille. Les anemis le roy avoient jà parti et devisé entr'eux tout le
royaume de France, ainsi comme tuit seurs de la victoire; et avoit
l'empereur Othon donné en promettant à chascun sa part: le conte Regnaut de
Bouloigne devoit avoir Péronne et tout Vermandois; le conte Ferrant Paris,
et les autres, autres cités et autres pays. Le conte Regnaut et le conte
Ferrant ne faillirent point à leur promesse; car Ferrant eut Paris, et le
conte Regnaut Péronne, non mie à leur honneur et à leur gloire, mais à leur
honte et à leur confusion.

      Note 283: «Excepto solo Willemo de Rupibus, senescallo Andegaviæ,
      Juchello de Medianâ, vicecomite S. Susannæ et aliis quàm paucis.»
      Juchel de Mayenne étoit sans doute vicomte de Sainte-Suzanne.

Toutes ces choses que nous avons dites et retraites de leur présumption et
de leur traïson furent au roy contées certainement de ceux meismes qui
estoient de leur partie et parçonniers de leur conseil; car nous ne voulons
riens conter d'eux né de leur fais contre nostre conscience, tout soient-il
anemis du royaume, fors ce seulement que nous créons qui soit pure vérité.


XX.

ANNEE 1214.

_Du sort à la mère Ferrant. Et coment il fu mené en prison à Paris. Et de
la très grant joie que l'en fist au roy à Paris en son retour et en toute
France._


Ainsi comme renommée tesmoingnoit, la vieille contesse de Flandres,
antain[284] le conte Ferrant d'Espaigne et née fille le roy de Portugal,
dont elle estoit appellée royne et contesse, voult savoir la fin et
l'aventure de la bataille. Ses sors getta, selon la coustume des Espagnols
qui volentiers usent de cel art[285], et receut tel respons: «L'en se
combatra: sera le roy abatu en celle bataille et marché et défoulé des piés
des chevaux, et si n'aura point sépulture; et Ferrant sera receu à Paris à
grant procession après la victoire.»

      Note 284: _Antain._ Tante. «Matertera.»

      Note 285 «Ab angelis qui hujusmodi artibus præsunt, secundùm morem
      Hispanorum, tale meruerat habuisse responsum.»
      (_Willelm. Brit._, p. 102.)

Toutes ces choses peuvent estre exposées selon vérité à celluy qui bien
entent; car tout ainsi fu-il comme le sort raporta en double entendement,
selon la coustume du diable qui tousjours deçoit en la fin ceux qui le
servent, en parlant par fallace d'_amphibolie_. (Si vaut autant comme
sentence doubteuse.)

Qui pourroit dire né deviser par bouche né penser de cuer né escripre en
tables né en parchemin, la très grant joie et la très grant feste que tout
le peuple faisoit au roy, ainsi comme il s'en retournoit en France après la
victoire? Les clers chantoient par les églyses doux chans et déliteux, en
louenge de Nostre-Seigneur; les cloches sonnoient à quarreignon[286] par
les églyses et par les abbayes; les moustiers estoient sollempnellement
aornés, dedens et dehors, de draps de soye; les rues et les maisons des
bonnes villes estoient vestues et parées de courtines et de riches
garnemens; les voies et les chemins estoient jonchiées de rainsiaux
d'arbre, de herbes vers et de nouvelles floretes; tout le peuple, haut et
bas, hommes et femmes, vieux et jeunes, acouroient à grans compaingnies aux
trespas et aux quarrefours des chemins; le villain et le moissonneur
s'assembloient, leur rastiaux et leur faucillons sus leur cous, car
c'estoit au temps que on cueilloit les blés, pour veoir et pour escharnir
Ferrant en liens, que il doutoient, un poi devant, en armes, pour les
assaus que il baioit à faire en France. Les villains, les vieilles et les
enfans n'avoient pas honte de le moquier et escharnir; si avoient trouvé
occasion de luy gaber par l'équivocation de son nom, pour ce que le nom est
équivoque à homme et à cheval.

      Note 286: _Quarreignon._ Carrillon. «Dulcisonas pulsationes.»

Si avint d'aventure que deux chevaux, de la couleur qui tel nom met à
cheval, le portoient en une litière; et pour ce crioient par reproche que
deux Ferrans emportoient le tiers Ferrant, et que Ferrant estoit enferré
qui devant estoit si engressié que il repegnoit[287] et par orgueil
s'estoit contre son seigneur rebellé. Telle joie fist-on au roy, et à
Ferrant telle honte, jusques à tant qu'il vint à Paris. Les bourgois et
toute l'université des clers alèrent au roy à l'encontre et monstrèrent la
grant joie de leur cuer par les actions de dehors; car il firent feste et
sollempnité sans comparaison; et si ne leur souffisoit pas le jour, ainsois
faisoient aussi grant feste par nuit comme par jour, à grans luminaires, et
les clers meismement qui moult y firent grans despens. Car la nuit estoit
aussi enluminée comme le jour: si dura celle feste sept jours et sept nuis
continuelment.

      Note 287: _Repegnoit._ Donnoit des ruades. «Qui priùs impinguatus
      dilatatus recalcitravit, et calcaneum in dominum suum elevavit.»


XXI.

ANNEE 1214.

_Coment le roy refusa l'aliance des Poitevins pour leur légièreté. Coment
il donna trèves au roy d'Angleterre, et coment il pardonna tout son
mautalent à aucuns des barons qui estoient souspeçonnés de traïson._


Pou passa de jours après que les Poitevins, qui repostement avoient faicte
conspiracion contre le roy, furent merveilleusement espoentés de la
renommée de si grant victoire; et traveilloient en toutes manières coment
il peussent estre réconciliés au roy. Mais le roy qui par maintes fois
avoit esprouvé leur tricherie et leur desloyauté, et bien savoit que leur
amour et leur faveur estoit sans fruit et qu'elle est tousjours à grief et
à dommage à leur seigneur, les refusa, né ne se voult à eux accorder; ains
assembla ses osts et entra hastivement en Poitou où le roy Jehan estoit.

Quant les osts fu venus jusques à un chastel qui est nommé....[288], riche
et fort et bien garni, le visconte de Thouars[289] qui estoit sage homme et
puissant et le plus haut homme de toute Aquitaine envoya messages au roy,
et luy supplièrent qu'il les voulsist recevoir en grace et en amour, ou que
il leur donnast trièves. Et le roy qui, selon sa coustume, avoit adès plus
cher à vaincre ses ennemis par paix que par bataille, reçut le visconte de
Thouars en concorde par la prière le conte Pierre de Bretaigne, cousin le
roy; si avoit la niepce le visconte espousée.

      Note 288: Le mot est laissé en blanc dans les meilleurs manuscrits.
      Les autres portent: _Chinon_ ou _Roches_, et le latin: «Loudunum.»
      Loudun, à cinq lieues de Thouars, vers le Saumurois.

      Note 289: Aimery.

Le roy Jehan d'Angleterre, qui lors estoit au pays, à quinze mille[290] du
chastel où le roy estoit, ne savoit qu'il peust faire né devenir; car il
n'avoit lieu né retrait où il peust sauvement fouir, né il ne l'osoit
attendre[291] né issir contre luy à bataille. A la parfin envoya-il ses
messages au roy pour traictier d'aucune paix, ou toutesfois pour empetrer
trièves, sé il peust, en aucune manière. Les messages que il luy envoya
furent maistre Robert, légat de la cour de Rome, et le conte Renoufles de
Lincestre et pluseurs autres haus hommes. Tant fist le légat et les autres
messages que le roy par la débonnaireté de son cuer luy donna trièves qui
durèrent cinq ans; jasoit ce que il eust bien en son ost trois mille
chevaliers et plus, sans le grant nombre des autres sergens et gens à pié
et à cheval, par quoy il peust légièrement et en brief temps prenre toute
Acquitaine, le roy d'Angleterre et toute sa gent.

      Note 290: Quinze mille. Latinè: _Septemdecim_.

      Note 291 _Attendre._ Le latin ajoute: «Partenaci ubi erat.»

Après ces choses faites, retourna le roy en France: là fu à luy à parlement
la femme le conte Ferrant et les Flamans, en la seiziesme kalende de
novembre. Là, leur octroia le roy que il leur rendroit Ferrant, contre la
volenté et l'opinion de sa gent, par telle condicion: que il luy donroit
cinq ans en hostage Godefroy, le fils au duc de Brebant; et que il
acraventeroient à leur propres despens tous les chastiaux et les
forteresces de Flandres et de Henault, et si rendroient raençon pour
Ferrant et pour chascun des autres prisonniers, selonc la quantité de leur
mesfais. (Par telle manière fu Ferrant et tuit les autres délivrés de
prison[292].) Du conte Hervis de Nevers et des autres qui estoient ses
hommes liges, que il avoit souspeçonneux de conspiration et de traïson, ne
voult-il autre vengeance prenre né mais que il leur fist jurer sus sains
que il seroient dès ores mais bons et loyaus à luy et à la couronne de
France.

      Note 292: Cette phrase a été ajoutée sans raison; Ferrand ne fut
      délivré que sous la régence de Blanche de Castille.


XXII.

ANNEE 1216.

_Coment le roy fonda une maison qui a nom la Victoire, pour la victoire que
Dieu ot donnée à luy et à son fils. Et coment les Anglois traïrent
monseigneur Loys quant il fu passé en Angleterre._


En ce temps que le roy Phelippe se combati en Flandres contre Othon et ses
autres anemis, si comme nous avons dit, estoit messire Loys en Anjou contre
le roy d'Angleterre et les Poitevins. Du siège du chastel de la Roche au
Moine[293] le leva (tout avant qu'il parvenist là[294],) et chaça
honteusement luy et tout son ost. Et, pour ce que le père et le fils orent
ces deux victoires tout en un meisme temps par la volenté de
Nostre-Seigneur, fonda le roy une abbaye, delès la cité de Senlis, qui a
nom la Victoire, (de l'ordre Saint-Victor de Paris, en honneur et en
remembrance de si grans victoires et dominations comme Dieu leur eut
données.)

      Note 293: _La Roche aux Moines_ est aujourd'hui un hameau dépendan
      de la commune de Savennières, dans le département de Maine-et-Loire
      (Anjou), entre Angers et Ancenis.

      Note 294: Cette phrase est ajoutée à tort.

[295]Pou de jours passèrent après[296], que messire Loys, le fils le roy
Phelippe, appareilla grant ost et passa en Angleterre contre le roy Jehan.
Ceux de Londres le receurent liement, et maintes autres cités se rendirent
à luy; et presque tous les barons de la terre se donnèrent à luy et luy
firent féauté et hommage. Le roy Jehan, qui de ce fu moult espoventé,
s'enfouy et fu mort en pou de temps après. Quant les barons d'Angleterre
furent certains de sa mort, il couronnèrent son fils qui avoit nom Henry et
se tindrent à luy comme à leur seigneur. Lors déguerpirent monseigneur Loys
honteusement à leur us[297], car il brisièrent les seremens et les hommages
que il avoient fais; en France retourna quant il eut apperceu la faulseté
et la traïson des Anglois. Avant que le roy Jehan mourust, avoit-il jà mise
toute Angleterre en la protection et en la garde l'apostole Innocent et
l'en avoit fait hommage.

      Note 295: A compter de là, notre traducteur abandonne Guillaume le
      Breton: la fin du règne de Philippe-Auguste est seulement ébauchée,
      comme l'avoit été la fin du règne de Louis VII. L'interruption du
      texte traduit de Guillaume le Breton doit donner à penser ou que
      Guillaume acheva sa chronique long-temps après en avoir publié le
      commencement, ou bien qu'un autre s'est chargé de nous transmettre le
      récit des événemens, après la bataille de Bouvines. Dans tous les
      cas, notre traducteur n'a pas eu égard à cette continuation:
      l'histoire régulière de Philippe-Auguste, dans nos _Chroniques_,
      s'arrête à l'année 1215, et jusqu'au règne de Louis VIII et même de
      saint Louis, nous ne trouverons plus qu'un sommaire décoloré des
      événemens.

      Note 296 Le latin dit seulement: _Post hæc_. Louis ne passa en
      Angleterre qu'en 1216.

      Note 297: _Us._ Usage. Suivant leur habitude. J'ai suivi le
      manuscrit n° 8299. Les autres portent _hues, heus_; ce qui ne
      signifie rien.

En ce temps, fu le conte Simon de Montfort conte Albigois, par la requeste
pape Innocent et par l'assentement le roy Phelippe, pour absorber et
estaindre l'érésie des Albigois et l'apostasie du conte Raymont de
Thoulouse. Toute la terre luy fu rendue, et luy firent tous féauté et
hommage. Mais cil de Thoulouse qui petit de force firent à brisier leur
seremens, garnirent la cité et se rebellèrent contre luy. Le conte assist
la ville et la fist merveilleusement assaillir; en cest assaut fu féru d'un
pierre d'un mangonnel que ceux de dedens luy lancièrent. Ainsi fenit le
preudomme sa vie comme martir au service Nostre-Seigneur, en deffendant la
foy crestienne.

_Incidence._--Au mois de mars qui après fu, avint généraux éclipse de lune
en la quinziesme nuit du mois; si commença aux premiers cocs chantons, et
dura jusques à l'endemain à soleil levant.

_Incidence._--En pou de temps après, célébra le pape Innocent concile en la
cité de Rome. Cil pape Innocent estoit homme de cler engin, de grant
prouesce, et de moult grant sens; à luy ne fu nul secons en son temps, car
il fist merveilles en sa vie: mors fu à Perose en cest an meisme que cil
concile fu célébré.


XXIII.

ANNEE 1223.

_De la mort le roy Phelippe et de ses vertus._


_Incidence._--En ce temps que le mal de la mort prist le roy Phelippe, une
horrible comète apparut en Occident à donner signe de la mort de si grant
prince et du déchaiement du royaume de France. En l'an de l'Incarnacion mil
deux cens vingt-trois mouru Phelippe le bon roy au chastel de Mantes; roy
très sage, très noble en vertu, grant en fais, cler en renommée, glorieux
en gouvernement, victorieux en bataille. Le royaume de France crut et
mouteplia merveilleusement, et le droit et la noblesce de la couronne de
France. Il vainqui et surmonta maint noble prince et puissant qui à luy et
au royaume estoient contraires: tousjours fu escu à saincte églyse encontre
toute adversité. Il garda et deffendi l'églyse de Saint-Denys en France sus
toutes autres, comme sa propre chambre, par espécial privilège d'amour, et
monstra maintes fois par euvres la très grant affection que il ot tousjours
aux martirs et à leur églyse. Il fu jaloux et amoureux de la foy
crestienne: dès les premiers jours de sa jounesce il prist le signe de
celle saincte croix en quoy Nostre-Seigneur fu pendu, et le cousi à ses
espaules pour délivrer le sépulcre, et pour souffrir paine et travail pour
l'amour Nostre-Seigneur. Oultre mer ala à moult grant ost contre les anemis
de la croix, et traveilla loyaulment et entièrement jusques atant que la
cité d'Acre fust prinse. Et puis que il fu oncques débrisié et chéu en
vieillesse, il n'espargna point à son propre fils; ainsois l'envoya par
deux fois en Albigois, à moult grans osts, pour destruire la bougrerie de
la gent du pays. Si donna en sa vie et à sa mort grant somme d'avoir pour
soustenir la force des bons fils de saincte églyse contre les bougres
d'Albigois: il fu large semeur d'aumosnes par divers lieux. Il gist en
sépulture en l'églyse Saint-Denys en France (qui est sépulture des roys et
couronne des empereurs) noblement et honnourablement, si comme il
appartient à tel prince.


XXIV.

ANNEE 1223.

_Des roys, des barons et des prélas qui furent à son obit, ainsi comme par
miracle._


L'en ne cuide pas que ce fust fait sans la divine pourvéance que tant de
prélas, de roys et de barons fussent assemblés d'aventure à l'obsèque de sa
sépulture. Car deux archevesques furent à son enterrement: Guillaume
archevesque de Rains et Gaultier archevesque de Sens; et vingt évesques:
Conrat évesque de Portue[298], cardinal et légat de la cour de Rome en la
terre d'Albigois; Panulphe évesque de Norvic, une cité d'Angleterre; de la
province de Rains, Guillaume évesque de Chaalons, de Biauvais Miles, de
Noyon Girars, de Loon Ansiau, de Soissons Jacques, de Senlis Garins,
d'Amiens Geffroy, d'Arras Ponce. De la province de Sens, de Chartres
Gautier, d'Aucerre Henry, de Paris Guillaume, d'Orléans Phelippe, de Miaus
Pierre, de Nevers Rogier. De la province de Roen, de Baieux Robers, de
Constance Hue, d'Evreux Guillaume, de Lisieux Guillaume. De la province de
Nerbonne, Fouques de Thoulouse. Tous ces prélas estoient lors assemblés à
Paris par le commandement l'apostole, pour la besoingne d'Albigois.

      Note 298: _Portue._ «Portuensis.» _Porto._

Guillaume archevesque de Rains et l'évesque de Portue célébrèrent ce jour
les deux grans messes de Requiem ensemble: c'est-à-dire à deux autels en un
meisme temps, ainsi comme tout d'une voix; en telle manière que les autres
évesques et les couvens respondirent aux deux ainsi comme à un seul. Là fu
présent le roy Jehan[299] de Jhérusalem qui lors estoit en France venu pour
le secours de la terre d'Oultre mer; et messire Loys, ainsné fils le roy
Phelippe; et Phelippe le mainsné, conte de Bouloingne et moult grant
multitude de barons du royaume.

      Note 299: _Jehan_ de Braine ou _de Brienne_.

Ce sont les lais et le testament que le roy fist en sa derrenière volenté:
il laissa pour secourre la terre d'oultre mer, trois cens mille livres de
parisis, qui furent livrés au roy Jehan; cent mille, au Temple; à
l'ospital, cent mille livres; au conte Amaury de Montfort, cent mille
livres pour la terre d'Albigois garder, et vingt mille pour ramener sa
femme et ses enfans des mains de ses anemis[300]; cinquante mille livres
pour départir aux povres gens. Et si laissa grant somme d'avoir pour
restorer les torfais qu'il avoit fais pour ses guerres: si establi vint
moines prestres en l'abbaye de Saint-Denys en France par dessus le nombre
qui devant y estoit, qui sont tenus à chanter pour l'ame de luy. Mors fu en
l'an de l'Incarnacion Nostre-Seigneur mil deux cens vingt et trois, de son
aage soixante et trois, et de son règne quarante-trois.

      Note 300: Le texte latin ne parle ici que de vingt mille livres
      données à Amaury de Montfort, pour la délivrance de sa femme et de
      ses enfans.

(_Le manuscrit 8299 ajoute ici:_)

«Lequel roy Phelippe, seurnommé Auguste, aïeul de saint Loys, puet-on véoir
honorablement enterré en l'églyse Saint-Denys, devant le mestre-autel. Et
en ycel jour et en ycelle meisme heure, Honoré, le pape de Rome, comme il
fust en une cité de Champaigne des Italiens, là li fu révélé par la volenté
divine et monstre, par la carité d'un chevalier, que il féist le service
pour le dit roy Phelippe. Lequel pape avec les cardinaus célébra pour le
dit roy le service et l'office des mors honnourablement. Ycil gentis et
vaillans roys de France Phelippes dit Auguste qui conquist Normandie, régna
quarante-trois ans. Après lequel roy Phelippe, Loys son fils, en la yde
huitiesme dou moys d'aoust fu couronnés à roy de France en l'an de son éage
vint-sixiesme avec Blanche sa feme, en l'églyse de Rains, de Guillaume,
arcevesque de celle cité.»

_Cy fenissent les fais du bon roy Phelippe._

_Dans le manuscrit de Sainte-Geneviève décrit par l'abbé Lebeuf_ (Histoire
de l'Académie des Inscriptions, _tome_ XVI, _page_ 172 _et suiv._), _on
trouve les vers suivans, reproduits dans le manuscrit de la Bibliothèque
du Roi coté n° 8395._

Phelippes, rois de France, qui tant ies renommés,
Je te rens le romans qui des roys est romés.
Tant à cis travaillé qui Primas est nommez
Que il est, Dieu merci, parfais et consummez.

L'on ne doit pas ce livre mesprisier né despire,
Qui est fais des bons princes, du régne et de l'empire;
Qui souvent y voudroit estudier et lire
Bien puet savoir qu'il doit eschiver et elire.

Et dou bien et dou mal puet chascuns son prou faire:
Par l'exemple des bons se doit-on au bien traire,
Par les fais des mauvais qui font tout le contraire
Se doit chacuns du mal esloignier et retraire.

Mains bons enseignemens puet-on prendre en ce livre;
Qui vuet des preudes omes les nobles fais ensuivre
Et leur vie mener, savoir puet à délivre
Coment l'on doit au siècle plus honestement vivre.

Rois qui doit tel roiaume gouverner et conduire
Se doit par soy méismes endoctriner et duire,
Loiauté soustenir et mauvaistié destruire,
Que li mauvais ne puissent aus preudes omes nuire.

Li princes n'est pas sages qui les mauvais atrait,
Li maus qui le mal pense fait de loing son atrait;
Et quant il voit son point si à tost fait tel trait
Dont il fait un fort homme mehenié et contrait.

Les preudomes doit-on amer et chiers tenir
Qui volent en tous tems loiauté soutenir;
Car avant se lairoient par l'espée fenir
Que il féissent chose dont maux déust venir.

       *       *       *       *       *

Ut benè regna regas, per que benè regna reguntur,
Hec documenta legas que libri fine sequntur:
Ut mandata Dei serves priùs hoc tibi presto,
Catholice fidei cultor devotus adesto.
Sancta patris vita per singula sit tibi forma,
Menteque sollicitâ sub eâdem vivito norma.
Ductus in etatem sis morum nectare plenus,
Fac geminare genus animi per nobilitatem.
Si judex fueris, tunc libram dirige juris,
Nec sit spes eris, nec sit pars altera pluris.
Et si bella paras in regni parte vel extrâ,
Certè litus aras nisi dapsilis est tibi dextra.
Cor quorum lambit sitis eris, unge metallo;
Non opus est vallo quem dextera dapsilis ambit.
Clamat inops servus, moveat tua viscera clamor,
Nec minuatur amor dandi si desit acervus.
Non te redde trucem cuique, nec munere rarum,
Murus et arma ducem nusquam tutantur avarum
Militibus meritis thesauri claustra resolve
Allice pollicitis, promissaque tempore solve.

A quel roi Philippe ces vers furent-ils adressés? L'abbé Lebeuf et dom
Bouquet, qui les avoient reconnus dans le seul manuscrit de Ste-Geneviève,
n'ont pas un instant douté qu'ils n'eussent été faits pour
Philippe-le-Hardi. Le cinquième vers latin semble les avoir décidés:

«Sancta patris vita per singula sit tibi forma.»

En me rangeant à leur avis, je dois soumettre aux lecteurs quelques
observations:

1° Ces vers, conservés par deux manuscrits, celui de Sainte-Geneviève, le
plus ancien, et celui de Charles V, le plus recommandable, terminent dans
ces deux leçons, non pas la vie de Philippe-le-Hardi, mais celle de
Philippe-Auguste. Bien plus: dans le volume de Sainte-Geneviève, la main
qui a tracé la vie de saint Louis est évidemment moins ancienne que celle
du scribe des Gestes de Philippe-Auguste et des vers que nous venons de
transcrire.

Si donc le vers latin cité, si les allusions faites par l'ancien traducteur
au règne de Philippe-le-Hardi (voyez, entre autres lieux, le début du règne
de Hugues Capet), ne permettent pas de fixer avant le règne du fils de
saint Louis l'époque de la première compilation françoise de nos _Grandes
chroniques de France;_ d'un autre côté, l'endroit où les vers françois ont
été transcrits et la solution de continuité qui se fait remarquer depuis la
fin du règne de Philippe-Auguste jusqu'au commencement du règne de saint
Louis prouvent que le premier _historiographe_ s'est arrêté avant l'histoire
de Louis VIII, et que c'est à un second historiographe que nous devons la
rédaction des gestes de saint Louis.

Ainsi les vers furent bien adressés à Philippe-le-Hardi par le premier
chroniqueur françois son contemporain; mais l'ouvrage qu'ils accompagnoient
ne se poursuivoit pas encore au-delà du règne de Philippe-Auguste. Voilà
pourquoi je conserve à ces vers la place qu'ils occupent dans les deux
seuls manuscrits où je les aie vus. Quant au traducteur, _qui Primas est
nommé_, j'en parle dans les dissertations qui termineront le dernier
volume.



CI COMENCENT LES GESTES

LE ROY LOYS, PÈRE

AU SAINT ROY

LOYS.


I.

ANNEE 1223.

_De une courte généalogie des rois; et coment la ligniée Charlemaine fu
recouvrée en cestui; et coment saint Valeri s'apparut au roy Hues dit
Cappet._


[301]En l'an de l'Incarnacion Nostre-Seigneur mil deux cens et vingt et
quatre, le jour devant les ydes de juillet, trespassa de cest siècle
Phelippe, très renommé roy de France, qui conquist et ramena toute
Normandie en sa poesté. Après le roy Phelippe régna le roy Loys son premier
fils lui fu né de moult très noble dame, madame Ysabiau, fille Baudouin,
jadis conte de Henaut, et tint le royaume de France. En l'huitiesme jour
après les ydes du mois d'aoust, en ce meisme an, le jour de la feste saint
Sixte, le couronna à Rains l'archevesque Guillaume de Rains, et, avec luy,
ma dame Blanche sa femme, présent le roy Jehan de Jhérusalem, et présens
les princes du royaume de France; et avoit jà le roy Loys trente-six ans
d'aage.

      Note 301: _Les Gestes de Louis VIII_ sont la reproduction d'une
      chronique latine anonyme, éditée dans les _Historiens de France_,
      tome XVII, p. 302. Il me paroit évident que ce texte latin est frère
      du texte françois, et qu'ils ont été faits par la même personne. Je
      donnerois même volontiers la priorité au texte françois. Voyez ce que
      j'ai eu déjà l'occasion de dire au sujet des _Gesta Ludovici
      Junioris_, chap. 2 du règne de Louis-le-Jeune.

En icel roy retourna la ligniée du grant roy Charlemaines[302] qui fu
empereur et roy de France, qui estoit faillie par sept généracions; car il
fu extrait de la ligniée Charlemaines de par sa mère, ainsi comme nous
dirons cy après.

      Note 302: Le premier traducteur avoit déjà dit tout cela. (Voyez
      _Règne de Hugues Cappet_.)

[303]Les François, si comme il apparut au commencement des gestes les rois
de France, pristrent naissance des Troiens et establirent leur royaume en
France. En l'an de l'Incarnacion Nostre-Seigneur quatre cens quatre-vingt
et quatre ans régna le roy Childeric, descendu de la lignée des Troiens, si
prist la cité de Trèves; et régna, après luy, Clovis, son fils, qui tint le
royaume de France en force et en vigour, et l'escrut jusques au mont de
Pirene qui fait l'entrée d'Arragon. Icil Clovis reçut la grace du saint
baptesme par la main saint Remi, archevesque de Rains, avec ses songiés et
tout son lignage; et règnèrent béneureusement luy et ses hoirs au royaume
de France, jusques à l'an de l'Incarnacion Nostre-Seigneur sept cens et
cinquante; excepté que par quatre-vingts et huit ans, dès le temps Clovis,
le roy mari saincte Batheut et fils le grant roy Dagobert, pour ce que les
rois n'orent point sens né force si comme il souloient, la puissance du
royaume fu gouvernée par les Maistres du palais, qui vaut autant à dire
comme seneschaux.

      Note 303: Voyez le début des _Chroniques_.

Dont il avint que Pepin qui fu père Charlemaines-le-Grant, et estoit
descendu d'autel ligniée par Blitude, fille du premier Clothaire, roy de
France, fu maistre du palais, au temps le roy Childeric. Le roy Childeric
fu reprouvé des barons de France pour le petit sens dont il estoit et fu
mis en religion. Et lors fu esleu à roy de France, par l'autorité de
l'églyse de Rome[304] et par les barons du royaume de France, Pepin. Et le
couronna et sacra et ses deux enfans avec luy, en l'églyse Saint-Denys en
France, le pape Estienne; et fist establissement que toute leur ligniée, si
comme il descendroient, tenissent fermement et paisiblement l'éritage du
royaume de France; et escommenia tous ceux qui empeschement leur y
feroient. Laquelle ligniée de Pepin et de Charlemaines, son fils, régna et
tint le royaume jusques à l'an de l'Incarnacion Nostre-Seigneur, neuf cens
et vingt six ans. Lors en ce temps avint que Hues, dit Cappet, conte de
Paris, envaï et prist le royaume de France, à soy; et ainsi fu transportée
la seigneurie du royaume de France de la ligniée Charlemaine à la ligniée
des contes de Paris, qui estoient descendus de la lignée des Sesnes, c'est
à dire de ceux de Sassoingne.

      Note 304: C'est là le texte de tous les manuscrits et c'est le sens
      exact de l'ouvrage latin: «Auctoritate apostolicâ et electione
      Francorum.» Mais dans le manuscrit de Charles V, on voit que ces mots
      ont été biffés et remplacés ainsi: «Par _le conseil du pappe de Rome_
      et des barons du royaume.» Ce changement doit être le fait du roi
      Charles V lui-même, qui ne pouvoit tolérer que l'_autorité_ du pape
      eût jamais pu faire et défaire les rois de France.

L'en treuve escript en la vie et ès gestes saint Richier et saint Valery de
Pontieu, que leur corps furent transportés de leur églyse à Saint-Omer en
Flandres, en l'églyse Saint-Bertin, pour la paour des Danois qui ores sont
nommés Normans, qui gastèrent le royaume de France au temps
Charles-le-Simple roy de France. Et quant il furent convertis à la foy, il
avint que les moines de Saint-Richier et de Saint-Valery les requistrent
des moines de Saint-Bertin; mais il les retindrent par la force Arnoul leur
conte de Flandres. Dont il avint que saint Valery s'apparu à Hues-le-Grant
conte de Paris, et luy dist en dormant: «Va à Arnoul, conte de Flandres, et
luy dis qu'il envoie nos corps de l'églyse Saint-Bertin en nos églyses
propres, car nous amons mieux à estre en nos propres églyses que en
estranges.»

Hues demanda à saint Valery qui il et son compaingnon estoient? saint
Valery respondi: «Je suis appellé Valery et mon compaignon saint Richier de
Pontieu; fais isnelement ce que Dieu te mande par moy, et ne tarde mie.»
Hues manda à Arnoul et luy dit ce que Valery luy avoit commandé. Arnoul, le
conte de Flandres, eut orgueilleux courage et refusa à rendre les corps des
sains. Hues luy manda: «Arnoul, gardes que tu m'aportes honnourablement à
tel jour et à tel lieu les corps des sains; car sé tu ne le fais volentiers
et de gré, tu le feras après maugré toy.»

Quant le conte Arnoul entendi le conte Hues, il fu moult espoventé et
doubta moult sa puissance. Lors fist faire isnelement fiertes d'or et
d'argent, esquelles il mist les corps des deux sains, et les aporta jusques
à Montreul. Illec les reçut Hues honnourablement et rapporta chascun saint
en leur lieu. Il avint en la nuit ensuivant que saint Valery s'apparu de
rechief à Hues et luy dist: «Pour ce que tu as fait, Hues, de par nous, ce
qui te fu commandé, tost et isnelement, nous te faisons assavoir que tes
successeurs régneront au royaume de France, jusques à la septiesme
ligniée[305].»

      Note 305: Voyez la même histoire, dans les Bollandistes, 26 avril:
      «Liber miraculorum S. Richarii, Centulencis abbatis.» On la retrouve
      dans Orderic Vital et dans Guillaume de Jumièges: mais le premier
      traducteur des _Chroniques de Saint-Denis_, qui se fondoit alors sur
      les Historiens normands, avoit dédaigné de rapporter cette légende.

Selon ce qui est dit et ordenné, nous povons conter entièrement du temps
Hues Cappet, qui fu fils Hues-le-Grant conte de Paris, jusques au roy Loys
de qui nous traictons, sept généracions, et sept degrés descendus du
lignage Hues-le-Grant, conte de Paris. Hues Cappet fu le premier roy et
engendra le roy Robert; le roy Robert, le roy Henry; le roy Henry, le roy
Phelippe; le roy Phelippe, le gros roy Loys; Loys-le-Gros, le roy
Loys-le-Jeune; Loys-le-Jeune, le roy Phelippe, père de cestuy Loys dont
nous traictons, qui fu engendré en noble dame Ysabiau, fille Baudouin jadis
conte de Henaut. Le conte Baudouin descendi de noble dame Ermengart, jadis
contesse de Namur, laquelle fu fille Charles le duc de Loheraine, oncle
Loys le roy de France qui mourust le derrenier de la ligniée
Charles-le-Grant sans hoir, et auquel Charles duc de Loheraine Hues Cappet
tolli le droit du royaume de France, et le prist par force et le fist
mourir en prison à Orliens[306]; et jusques auquel Charles duc de
Loheraine, la ligniée de Pepin et Charles-le-Grant persévéra en la
poesté[307] du royaume de France.

      Note 306: On voit que notre véridique chroniqueur ne songe pas à
      pallier l'usurpation de _Hugues Cappet_ qu'on a cependant essayé de
      contester de nos jours. Avec un peu plus de réflexion, on se seroit
      contenté de reconnoître que la race de Charlemagne étoit réellement
      rentrée dans ses droits par le mariage de Philippe-Auguste avec le
      dernier rejeton de cette grande lignée. Les Anglois, sous Charles VI,
      se prévalurent beaucoup de ce passage des _Chroniques de Saint-Denis_
      pour contester l'autorité des termes prétendus de la _Loi salique_.

      Note 307: _Poesté._ Puissance, souveraineté. De _Potestas_.

Et coment que cil Loys, dont nous traictons, eust la succession du royaume
après son père, il appert que l'estat du royaume est retourné à la ligniée
Charlemaines-le-Grant; et peut-l'en veoir par l'avision des deux corps
sains, saintRichier et saint Valery, que la translacion du royaume fu
faicte de la volenté Nostre-Seigneur. L'en trouve ès gestes des fais
d'Acquitaine escript, que pour ce fu la ligniée du grant Charlemaines
reprouvée, que il n'amoient né honnouroient saincte églyse si comme il
souloient; et chargeoient et grevoient plus les églyses que il ne les
acroissoient. Mais nous devons ce laissier, car ce appartient au jugement
Nostre-Seigneur qui mue le temps et transporte les royaumes à sa volenté,
si comme il est escript: _Règne est transporté de gent en gent pour les
tors, pour les injures et pour les mauvaistiés_[308]. Et de rechief: _Dieu
destruit les sièges des princes orgueilleux et fait seoir les humbles en
leur lieu_[309]. Et pour ce nous retournons à la matière devant proposée.

      Note 308: _Ecclésiaste, ch. X, v. 8._

      Note 309: _Id., id., v. 47._

Le roy Loys quant il fu couronné, chevaucha et ala par son royaume et prist
les hommages de ses subgiés et receut. En ceste année meisme Amaury, conte
de Montfort, retourna d'Albigois en France par povreté, et laissa
Carcassonne et pluseurs chastiaux qui avoient esté conquis par grans
despens sur les mauvais herites d'Albigois, et avoient esté tenus des gens
de France long-temps. Le roy Jehan de Jhérusalem mut en cest an meisme de
Tours et prist l'escharpe et le bourdon pour aler à Saint-Jacques en
Galice, et retourna par Burc[3] en Espaingne, et prist illec à femme madame
Berengière, seur le roy de Castelle, nièce madame Blanche, lors royne de
France.

      Note 310: _Par Burc._ Ce mot est omis dans le latin, sans doute par
      ce que l'auteur ne reconnoissoit pas ce lieu qui est _Burgos_.


II.

ANNEE 1224.

_Coment le roy mena son ost en Poitou et conquist La Rochelle._


En l'an de l'Incarnacion mil deux cens vingt et quatre, ès nonnes du mois
de may, le roy Loys tint général parlement à Paris, auquel pape Honoré fist
rappeller la sentence qui estoit donnée contre les Albigois, qui estoient
tenus pour hérites; et leur donna indulgence de repentir et d'amender leur
vie, selon ce qui estoit contenu ès estatus du concile fait à Rome en
l'églyse Saint-Jehan-de-Latran. En ce meisme parlement fu denoncié et
esprouvé que Raymont, conte de Thoulouse, estoit bon crestien et vivoit
selon Dieu en la foy crestienne.

Ne demoura pas moult que après la feste saint Jehan-Baptiste, le roy Loys
ala à Tours, et assembla grant compaingnie d'évesques et de prélas, et
grant ost de barons, de chevaliers et de sergens; puis vint au chastel de
Monstereul[311], et prist trièves jusques à un an à Aimery, viconte de
Thouars; et d'illec ala au chastel de Niort et l'assist[312]. Illec estoit
Savari de Maulion, et les gens le roy Henry d'Angleterre, qui gardoient et
deffendoient le chastel. Le roy Loys fist drecier ses perrières et ses
engins, et tourmenta si ceux qui le chastel gardoient, qu'il se doubtèrent
forment et rendirent le chastel, saufs leur corps et leur avoir; par telle
condicion que il n'iroient ailleurs fors en la Rochelle; et ce jurèrent-il
sus sainctes évangiles.

      Note 311: _Montreuil-Bellay_, entre Saumur et Thouars, sur
      l'_Argenton_.

      Note 312: Les manuscrits les plus anciens ajoutent: «La veille de
      feste Saint-Martin-le-Boullant,» ou le Bouillant.

Après ce qu'il s'en furent partis, le roy fist garnir le chastel de Niort,
et mena son ost à Saint-Jehan-d'Angeli. Ceux de la ville, quant il sorent
la venue le roy, se doubtèrent moult et pristrent conseil et alèrent au
plus tost qu'il porent encontre luy, et se rendirent et receurent le roy
moult honnourablement en la ville. Le roy, qui fu moult lié de la
prospérité qui avenue luy estoit, se partist au plus tost qu'il peust
d'illec, et s'en tourna vers la Rochelle, et l'assist le jour des ydes de
juing. Il fist drecier ses engins devant les murs, et greva trop forment
ceux de la ville. Mais Savary de Maulion et trois cens chevaliers, et
pluseurs souldoiers qui dedens estoient, deffendirent et tindrent le
chastel forment et viguereusement contre le roy et sa gent.

Ainsi comme le siège et la guerre eut jà duré par dix-huit jours, il avint
que le clergié et les religions et le peuple de Paris s'esmurent et alèrent
solempnellement, nus piés et en langes, dès l'églyse Nostre-Dame jusques en
l'abbaye Saint-Antoine, pour que Dieu envoyast victoire au roy de France;
et furent à ceste procession trois roynes: ma dame Ingebour, jadis femme au
roy Phelippe, ma dame Blanche femme le roy Loys, ma dame Berengière femme
le roy Jehan de Jhérusalem. L'endemain de ceste procession avint, si comme
Dieu le voult, que contens et descort mut entre Savari de Maulion et autres
chevaliers qui le chastel de la Rochelle gardoient, pour ce qu'il
trouvèrent pierres et bran[313] en une huche au lieu d'argent que il
cuidoient que le roy d'Angleterre leur eust envoyé pour la guerre
maintenir. Et pour ce et pour la doubtance que il orent du roy Loys, qui,
de jour en jour, les faisoit assaillir forment, luy rendirent le chastel,
sauve leur vie, et s'en fouyrent en Angleterre. En ceste manière les
Anglois, qui longuement s'estoient atapis en la terre d'Acquitaine, se
départirent à envis ou volentiers du royaume de France.

      Note 313: _Bran._ Son. Les manuscrits les plus anciens racontent tout
      cela en d'autres termes.

Quant les Limosins, tuit ceux de Pierregort et tuit ceux de çà la Garonne
oïrent dire que la Rochelle estoit prise, il vindrent au roy et luy firent
hommage volentiers, et de gré luy jurèrent loyauté à tenir[314]. Le roy
Loys mist garde à la Rochelle, et si prist les seremens des bourgois de la
ville et repaira à moult grant léesce en France.

      Note 314: «Exceptés les Gascoings qui sont entre la Guarone et le
      fleuve courant.» (Msc. 8396.-2 et en général les plus anciens.)

_Incidence._--Dedens les octaves de l'Assumpcion Nostre-Dame, concile
général fu tenu à Montpellier, de l'auctorité et commandement le pape
Honoré, qui avoit mandé et donné en commandement à l'archevesque de
Nerbonne que la paix que le conte Raimont de Thoulouse et les autres barons
d'Albigois avoient promis à tenir à saincte églyse feust oïe diligemment,
et que l'archevesque le recommandast au pape dessoubs son seel enclose.
L'archevesque de Nerbonne assembla ses prélas, évesques, abbés et clers de
toute la diocèse de Nerbonne, et prist le serment du conte de Thoulouse et
de tous les barons de la terre d'entour que il tendroient la terre
paisiblement et seurement, et obéiroient à l'églyse de Rome; et
restabliroient aux clers et aux chanoines leur rentes entièrement, et
rendroient les dommages à quarante mille mars d'argent dedens trois ans, et
feroient justice sans demeure de ceux qui seroient attains et convaincus de
hérésie; et osteroient, selonc ce qu'il pourroient de tout leur province,
la mauvaistié de hérésie.

Es octaves de la Saint-Martin d'yver ensuivant, le roy Loys de France et le
roy Henry d'Alemaingne, fils Federic l'empereur, qui de la volenté son père
avoit esté nouvellement couronné en roy d'Alemaingne, assemblèrent à
Vaucoulour, pour traictier d'aucun prouffit pour les deux royaumes.


III.

ANNEES 1224/1225.

_Coment Savari de Maulion laissa les Anglois et vint au roy de France. Et
coment le roy d'Angleterre envoia son frère pour le pays d'Aquitaine
recouvrer._


Savari de Maulion qui parti s'estoit de la Rochelle avec les Anglois pour
querre secours au roy d'Angleterre, comme il fu passé oultre mer,
s'aperceut que les Anglois ne se fioient point bien en luy, ains le
vouloient prenre et lier[315]; pour laquelle chose, il eschapa au plus tost
qu'il peust d'eux, et si vint au roy Loys de France et se soubmist à luy et
luy fist hommage de tout ce qu'il tenoit. Quant le roy d'Angleterre oï ce,
si fu forment dolent, et assembla tous ses barons et les prélas de son
royaume, et leur requist que il fussent aidans à conquerre Acquitaine. Les
prélas et les barons orent pitié du roy: si se conseillèrent et offrirent
au roy, aussi le clerc comme le lay, comment il li otroièrent la quinziesme
partie de tous leurs biens meubles. Le roy Henry, après ceste promesse,
assembla moult grant ost et toute sa navie, et envoya son frère le conte
Richart de Cornuaille à tout trois cens nefs bien garnies de gens et
d'armeures, vers la cité de Bourdiaux: les nefs orent bon vent, tantost
vindrent au port sans dommage nul. Quant le conte Richart et sa gent toute
furent à terre, il vint à un chastel qui est nommé Saint-Machaire[316], si
mist devant le siège et le prist par force.

      Note 315: «Et il sot la desloiauté des _Anglois_ (sic) qu'il avoit
      par plusours fois esprouvée.» (Msc. 8396-2.)

      Note 316: _Saint-Machaire._ Sur la Garonne, à trois lieues au-dessous
      de _La Réole_.

Quant le chastel fu pris, il destruit la terre et le pays d'environ. Et
après vint à une ville qui est nommée la Rochelle[317], et mist devant son
siège, et la greva moult forment. Mais la gent de la ville qui fu
introduite en armes, se tint longuement contre ses anemis et les desconfist
par pluseurs fois. Quant le conte Richart et les Anglois virent ce, si
furent moult dolens et moult courouciés; si les prisrent à assaillir de
jour en jour plus forment. Mais quant ce seut le roy de France Loys, il
envoya son mareschal, à tout grant plenté de chevaliers et de sergens et de
souldoiers pour secourre la ville. Quant le conte Richart et ses Anglois
apperceurent que le secours venoit du roy de France, il guerpirent le siège
et leur vindrent à l'encontre sus le fleuve que l'en appelle Dordonne; et
illecques s'arrestèrent les gens le roy de France qui oultre ne porent
passer pour le fleuve, et vindrent à un chastel qui est nommé Limeul[318]
qui se tenoit au roy d'Angleterre, et puis l'assistrent et firent tant
qu'il le pristrent par force; puis entrèrent en la terre au seigneur de
Bergerac, et soubmirent luy et sa gent sous la poesté et en la seigneurie
le roy de France.

      Note 317: _La Rochelle._ Erreur; il falloit: _La Réole_.

      Note 318: _Limeul_, pris du confluent de la Vezère et de la Dordogne,
      à cinq lieues de _Sarlat_.

Quant le conte Richart et les Anglois seurent ces choses, il n'osèrent puis
combatre aux François; ainsois retournèrent au plus tost qu'il peurent en
Angleterre.

_Incidence._--Il avint en l'an Nostre-Seigneur mil deux cens vingt et cinq
au mois d'avril, que un homme vint en Flandres, et dist que il estoit le
conte Baudouin de Flandres, jadis empereur de Constantinoble, et que il
estoit eschappé ainsi comme par miracle de la charte des Griex. Pluseurs
gens grans et petis de la conté de Flandres virent que il ressambloit
merveilleusement au conte Baudouin, et apperceurent, par ses dis, assez de
signes que il avoient jadis veus au conte Baudouin; si le receurent à conte
et à seigneur. Et pour ce que il avoient en haine la contesse Jehanne fille
le conte Baudouin, il la déjectèrent et luy tollirent presque toute la
terre, c'est assavoir la conté de Flandres (et s'aerdirent[319] du tout au
faux Baudouin). Quant la contesse se vit dejectée en telle manière de sa
terre, qui estoit proprement son héritage, elle fu merveilleusement
desconfortée, et pour ce vint-elle au roy de France Loys, et luy pria, pour
Dieu, qu'il eust pitié de luy[320], et luy monstra raison pour quoy il
povoit et devoit estre esmeu, et restablir luy, sa terre et sa conté.

      Note 319: _S'aerdirent._ S'attachèrent, adhérèrent.

      Note 320: _Luy._ Elle.

Le roy Loys eut pitié de la contesse, et vint à Péronne à tout grant plenté
de barons et de chevaliers, et manda illec celluy qui faignoit estre le
conte Baudouin; et luy donna en conduit sauf aler et sauf venir pour
monstrer ses raisons contre la contesse. Cil qui bien cuidoit avoir gaignié
la conté par faulseté vint à Péronne, à tout grant plenté de gent, et fist
contenance moult grant et moult orgueilleuse.

Le roy luy demanda de moult de choses et especiaument où il avoit fait
hommage au roy Phelippe son père et où il avoit esté fait chevalier. Quant
cil apperçut les demandes le roy, si se doubta forment, et commença à
querre aloingnes de respondre, ainsi comme par orgueil. Le roy qui bien vit
et apperçut la folie et l'orgueil de luy fu courroucié, si luy commanda que
il luy vuidast dedens trois jours sa terre et son royaume et luy donna
conduit à repairier. Icil qui eut oï le commandement le roy retourna au
plus tost qu'il peut à Valenciennes, et illec fu laissié de tous ceux qui
le suivoient. Quant il se vit seul et débouté du règne, si se tapi et fouy
ainsi comme un marchant en la terre de Bourgoigne, mais illec fu pris d'un
chevalier qui le trouva et le ramena à la contesse de Flandres. Quant la
contesse le tint, si le fist jetter en chartre; et puis le prisrent ses
gens, et luy firent divers tourmens, et au derrenier le pendirent comme
faux et dampné[321].

      Note 321: Tous les historiens contemporains ont raconté l'histoire du
      fauxBaudouin; mais Philippe Mouskes est celui de tous dont le récit
      est le plus curieux et le plus détaillé. Voyez l'excellente édition
      qu'a donnée de ce poète M. de Reiffenberg.

En cest an meisme, Romain, diacre et cardinal de l'églyse de Rome, vint
légat en France, environ la feste saint Pierre et saint Pol apostres, et
ala de Tours à Chinon avec le roy Loys de France. Là furent pourloigniées
les trièves entre le roy de France et Aymery, le viconte de Thouars,
jusques à la feste de la Magdeleine en suivant; et tantost après retourna
le roy à Paris et tint son parlement illecques. La veille de la Magdeleine
vint Aimery, le viconte de Thouars, devant le roy et le légat de Rome, et
luy fist hommage, présens les messages le roy d'Angleterre qui lors
estoient venus à court.

Après ce parlement, droit environ la purification Nostre-Dame, le roy, les
prélas et les barons de France s'assemblèrent à Paris; et prisrent pluseurs
des contes la croix par la main Romain, diacre cardinal, pour aler sus les
Albigois hérites.


IV.

ANNEE 1226.

_Coment le roy conquist Avignon et trespassa de ce siècle à Montpencier._


En l'an de grace mil deux cens vingt et six, au mois de may, le roy de
France Loys et tous les croisiés de son royaume s'assemblèrent en la cité
de Bourges, et se mistrent à la voie par la cité de Nevers et de Lyon, et
vindrent à Avignon, noble cité et fort à conquerre et à prendre. Ceux de
celle cité estoient et avoient jà esté entredis et escommeniés par
l'auctorité de l'églyse de Rome par l'espace de sept ans pour l'orde
punaisie du péchié de hérésie. Quant le roy fu devant la cité d'Avignon, il
cuida paisiblement passer parmi, luy et son ost, par une convenance de paix
que il avoit faicte aux bourgois de la ville; mais il luy cloïrent les
portes, si que le roy et sa gent demourèrent dehors.

Le roy s'esmerveilla moult de ce qu'il avoient fait, et lors prist en son
cuer force et vigueur, et fist asségier la ville tantost en trois lieux; et
commença cil siège la veille saint Andrieu l'apostre. Lors fist le roy
drecier engins, tresbuchiés et perrieres qui jettoient espessement à la
cité. Mais ceste chose valut peu, car ceux de dedens se deffendoient moult
forment, et firent au roy et à sa gent moult de dommages. Le siège dura
ort et aspre jusques à la feste de l'assumption Nostre-Dame, auquel furent
mors de dars volans, de pierres de mangonniaux, et de propre morine[322],
bien près de deux mille des gens du roy. A ce siège mourut le conte de
Saint-Pol qui estoit nommé Guy, et fu féru d'une pierre d'un mangonnel;
dommage fu, preudomme estoit et preu aux armes et ferme en foy. Illec
trespassa de cest siècle l'évesque de Limoges. Le conte de Champaigne
Thibaut se départi du siège, et vint en son pays, sans congié demander au
roy né au légat de Rome Romain, diacre et cardinal.

      Note 322: _Morine._ Mortalité. «Infirmitate propriâ.» Je n'ai pas vu
      ce mot ailleurs.

Quant le roy vit ceux de la cité si fort contre luy tenir, si jura et dist
que il ne se départiroit du siège jusques à tant qu'il auroit la cité
conquise. Ceux d'Avignon seurent assez tost la volenté et le serement le
roy, et coment il les avoit pris en grant haine; il se doubtèrent moult et
orent conseil ensemble, si envoyèrent deux cens des meilleurs hommes de la
ville pour ostage au roy, et jurèrent que il seroient en la volenté le roy
et de l'églyse de Rome, ainsi comme le cardinal diroit.

Ceste ordenance faite, le roy et sa gent entrèrent en la cité; lois
commanda que les fossés feussent emplis rés à rés de terre; et fist abatre
et araser trois cens maisons[323] ou environ qui estoient en la cité, et
les murs de la ville jusques au pié. Le cardinal absoult la ville et y mist
moult de bonnes coustumes; et aussi fist ordener et sacrer en évesque un
moine de Clugny nommé maistre Nicole de Corbie[324].

      Note 323: A tours batailleres. (Msc. 8396.-2).

      Note 324: Là fu sacrés Nicolas, abés de Cligny, qui fu nez de Corbie.
      (Msc. 8396.-2.)

Après ces choses le roy issi d'Avignon à tout son ost et s'en vint par
Prouvence. Les cités et les chastiaux et les forteresces se rendirent à luy
en paix sans guerre faire jusques à quatre lieues assés près de
Thoulouse[325]. Quant le roy vit ce, si establi et ordena en son lieu,
garde de toute la terre et de toute la contrée, un sien chevalier, Ymbert
de Biaujeu, qui estoit de son lignage, et s'appareilla pour retourner en
France. Le jeudi devant la feste de Toussains s'esmu pour retourner, et
chevaucha tant qu'il vint à Montpencier en Auvergne; là acoucha malade
d'une moult grant enfermeté, et mourut le dimence emprès les octaves de
Toussains. Jhésucrist en ait l'ame! car bon crestien estoit, et avoit esté
tousjours de très grant saincteté et de grant pureté de corps tant comme il
fu en vie; car on ne treuve pas que il eust oncques à faire à femme, fors à
celle que il prist en mariage.

      Note 325: «Ainsinc com li rois s'en repairoit, si mourut
      l'arcevesques de Rains et li quens de Namur. De ce pestilent siège en
      repaira po de sains. Par tot France ot grant mortalité.»
      (Msc. 8396.-2.)--«Li quens de Namur, cousin au roy de France et frère
      Henry l'empereur de Constantinoble.» (N° 218, Suppl. franç.)

Assez sont qui dient que par la mort le roy fu acomplie la prophécie de
Mellin qui dist: _In monte ventris morietur leo pacificus_; c'est à dire:
«Au mont du ventre mourra le lion paisible.» Le roy Loys fu en sa vie fier
comme un lion envers les mauvais, et paisible merveilleusement envers les
bons; né on ne trouve mie que oncques roy de France fors cil mourust à
ontpencier. Après ce que le bon roy fu trespassé de ce siècle, si fu
apporté à Saint-Denys en France; illec fu enterré delès son père le bon roy
Phelippe[326].

      Note 326: «Honnorablement en or et en argent. Lequel pluseurs qui à
      Saint-Denis vont voient au temps d'ore, ainsi noblement et
      honnorablement enterré. Trois ans régna icil roy Loys et lessa à la
      royne Blanche sa femme pluseurs enfans, c'est assavoir: Phelippe, son
      premier fils, qui morut en s'enfance et fu enterré en l'églyse
      Notre-Dame de Paris; et puis monseigneur saint Looys, Robert le conte
      d'Artois, Aufour le conte de Poitiers, et Charles le conte d'Anjou et
      de Provence qui puis fu roy de Sezille. Et une fille Ysabel, qui fu
      de sainte vie sans estre mariée, et gist au moustier des Cordelières
      delez Saint-Clooust que l'on appela Lonc-Champ, que messire saint
      Looys fonda à sa requeste. Un autre fils ot que l'en appela Jehan qui
      morut en s'enfance et fu enterré en l'églyse de Beaumont.» (N° 218,
      Supp. fr.)

       *       *       *       *       *

A la loenge et à la gloire de la benoite et inséparable Trinité, Dieu,
Père, Fils et Saint-Esperit, je qui à présent sui comis de vraiement mestre
en escript tous les fais des roys de France régnans en mon temps, expose et
met en françois la vie du glorieus roy monsieur saint Loys[327].

      Note 327: Ce préambule ne se trouve que dans le manuscrit de
      Charles V; il doit pourtant être de l'historiographe qui le premier
      ajouta aux _Grandes Chroniques de France_ la vie de saint Louis.

On a dit plusieurs fois bien à tort que cette vie de saint Louis n'offroit
que la traduction du latin de Guillaume de Nangis. Elle en diffère
essentiellement; elle entre dans mille détails particuliers, et raconte
beaucoup de faits qu'on chercheroit vainement partout ailleurs. C'est, en
un mot, à compter de saint Louis, que les _Chroniques de Saint-Denis_
présentent un _ouvrage original_.

Avec le règne de Louis VIII s'arrête le texte des _Chroniques de
Saint-Denis_, publié jusqu'à présent dans la grande collection des
_Historiens de France_.



CI COMENCE LA VIE MONSEIGNEUR
SAINT
LOYS.


Nous devons avoir en mémoire les fais et les contenances de nos devanciers,
et nous devons remirer ès anciennes escriptures qui parlent des
preudeshommes et de leur vie: si comme fu monseigneur Saint Loys qui se
contint si honnestement en son royaume qui est de terre et de boe, qu'il en
conquist le royaume des cieux que nul prince né autre ne luy peut jamais
oster[328].

      Note 328: Ce préambule est le sommaire de celui que Guillaume de
      Nangis a fait pour ses _Gesta S. Ludovici noni Francorum regis_. Voy.
      _Du Chesne_, tome V, p. 326.


I.

ANNEE 1226.

_Coment le père Saint Loys ala en Albigois._


Si comme le père monseigneur Saint Loys voult aler en Albigois, il laissa
son royaume à garder à la royne Blanche sa femme et ses enfans, et s'en
vint à la cité d'Avignon, et l'assist à grant force de gent. Tant les tint
estroictement et tant fist ruer perrières et mangoniaux, qu'il ne le porent
endurer; si se rendirent et se mistrent du tout à sa volenté. Le roy prist
toute la contrée en sa main, et mist ès bonnes villes et ès forteresces,
baillis, seneschaux, viguiers, maires, prévos et sergens d'armes, pour
garder sa terre et toute la contrée de par luy en son nom. Et aussi leur
commanda que tous ceux qu'il pourroient trouver entechiés du vice d'érésie
et qui fussent de riens contre la foy, tantost fussent ars et mis au feu et
en charbon sans nul rachatement.

Après ce, il establi les evesques et les prélas et leur chapelains en leur
églyses, que les mescréans avoient chaciés. Quant le roy eut ainsi restabli
la foy crestienne en Albigois, si s'en retourna vers France. Si comme il
vint près d'un chastel que l'en appelle Montpancier, il convint que la
prophécie Mellin fust accomplie qui dist: _In monte ventris morietur leo
pacificus_. C'est-à-dire à Montpancier mourra le lion paisible et
débonnaire: car une maladie le prist le jour qu'il vint au chastel, dont il
mourut. Aporté fu à Saint-Denys en France, et mis en sépulture delès le roy
Phelippe son père, l'an mil deux cens vingt et six.


II.

ANNEE 1226.

_Coment Saint Loys fu couronné en la cité de Rains._


[329]Au moys après que le roy Loys fu trèspassé, Saint Loys son fils, qui
n'avoit pas douze ans acomplis, fu mené à Rains; et manda l'en l'évesque de
Soissons pour l'enfant coronner, pour ce qu'il n'avoit adonc point
d'archevesque à Rains. L'évesque de Soissons vint à Rains à grant
compaignie de prélas et du clergié, et enoingt et sacra l'enfant, et luy
mist la couronne en la teste; et dist les prières et les paroles qui
afièrent à dire à tel dignité.

      Note 329: Ici commence l'ouvrage de Guillaume de Nangis; mais, dans
      ce qu'il en emprunte, notre chroniqueur n'a pas suivi la traduction
      ancienne publiée à la suite de Joinville et d'après un manuscrit de
      Colbert, dans la grande édition de 1761, dite _du Louvre_. La sienne
      est en général plus correcte et, d'ailleurs, débarrassée de beaucoup
      de superfluités.

Quant l'enfant fu couronné, il s'en vint à Paris là où il fu receu à moult
grant joie du peuple et des gens du pays. La royne Blanche sa mère le fist
moult bien endoctriner et enseignier, car elle l'avoit en garde par raison
de tutele et de bail; et luy quist gens de conseil les plus preudeshommes
et les plus sages que on peust trouver, qui resplendissoient de droicture
et de loyauté pour les besoingnes du royaume gouverner, autant clers comme
lais. Ce fu fait le premier dimenche de l'avent Nostre-Seigneur.


III.

ANNEE 1227.

_Coment les barons de France murmurèrent contre le saint roy._


En celluy an meisme que l'enfant fu couronné, Hue le conte de la Marche,
et Pierre Mauclerc duc de Bretaingne, et Thibaut le conte de Champaigne
parlèrent ensemble et commencièrent à murmurer contre le jeune roy; et
distrent que tel enfant ne devoit pas tenir royaume; et que celluy seroit
moult fol qui à luy obéiroit, tant comme il fust si jeune. Lors firent
aliances ensemble et promistrent que il n'obéiroient né à luy né à son
commandement. Tantost qu'il se furent départis, le duc de Bretaingne fist
garnir deux fors chastiaux et deffensables: l'un à nom Saint-Jacques de
Buiron[330], et l'autre Belesme. Le père Saint Loys le[331] bailla à garder
au duc de Bretaingne, pour ce qu'il estoit fort et deffensable, quant il
ala sur les Albigois.

      Note 330: _St-Jacques de Buiron._ Latin: _S. Jacobum de Beveron_.
      Tillemont reconnoît ici _Saint-James de Beuvron_, en Normandie; sans
      doute _St-James_, dans l'Avranchin, à quelques lieues de Pontorson.
      --Belesme-est dans le Perche.

      Note 331: _Le._ Il falloit: _Les_, comme le latin.

Nouvelles vindrent au roy que le duc garnissoit ses forteresces et ses
chastiaux, et qu'il avoit en son aide le conte de la Marche et Thibaut de
Champaigne pour aler contre luy et pour luy grever. Si se conseilla à sa
mère et à ses barons: si luy fu loé qu'il alast hastivement contre le duc,
pour ce qu'il avoit premier garni ses chastiaux. Lors manda chevaliers et
sergens d'armes, et assembla grant ost pour aler là, et se mistrent à voie
pour aler droit à la charrière de Charcoy[332].

      Note 332: _La charrière du Charcoy_. Variantes: _Querrière de
      Turquey_,--_de Surquey_. Latin: «_Ad quarreriam de Curcetio_.» Je
      crois que c'est aujourd'hui le village de _Charcé_, dans le
      _Saumurois_, près de _Brissac_.

Avec le jeune roy estoit un cardinal de Rome qui estoit venu en France de
par le pape, et Phelippe conte de Bouloingne, oncle le roy, et Robert conte
de Dreux, qui estoit frère au duc[333]. Quant Thibaut le conte de
Champaigne vit l'ost de France venir là où il avoit[334] tant bonne
chevalerie et tant bonne gent, si se pensa que s'il se tenoit longuement
contre le roy que il luy en pourroit bien mescheoir; si se parti de ses
compagnons au point du jour, pour ce qu'il ne l'apperceurent et s'en vint
au roy; et le pria qu'il luy voulsist pardonner son mautalent, et que plus
ne seroit contre luy.

      Note 333: Au duc de Bretagne.

      Note 334: _Où il avoit._ Où il se trouvoit.

Le roy qui estoit enfant et débonnaire le receut en grace et luy pardonna
on mautalent. Après il manda au duc et au conte de la Marche qu'il
venissent à son commandement ou qu'il venissent contre luy à bataille: et
il luy mandèrent que volentiers feroient paix à luy, mais que il leur
donnast jour et lieu là où il pourroient parler de paix et de concorde.
Quant le roy eut oï les messages, si leur assigna jour au chastel de
Chinon, et fist retourner son ost en France; et puis s'en ala à Chinon, et
là les attendi au jour qui estoit establi. Mais il ne vindrent né ne
contremandèrent; si les fist semondre de rechief; oncques pour ce ne
vindrent; la tierce fois furent semons et sommés. Lors parlèrent ensemble
le conte et le duc, et distrent que à ceste fois ne pourroient venir à
chief du roy[335]; si luy envoyèrent messages, et distrent que volentiers
venroient parlera luy à Vendosme, mais qu'il eussent sauf aler et sauf
venir. Le roy leur octroya; lors vindrent à Vendosme, et amendèrent au roy
de leur outrage et de leur meffait, tout à sa volenté. Le roy qui fu jeune
et débonnaire leur octroya paix et amour, mais qu'il se gardassent de
mesprendre[336].

      Note 335: _Venir à chief._ Nous disons aujourd'hui: _Venir à bout_.

      Note 336: Notre chronique, tout en s'aidant du récit de Nangis, a
      raconté les dernières circonstances de l'accord des barons d'une
      manière plus claire et plus vraisemblable.


IV.

ANNEE 1227.

_Du descord qui fu entre les barons et le roy de France._


L'an après ensuivant, par le conseil Pierre Mauclerc, duc de Bretaingne et
Hue le conte de la Marche, descort mut entre le roy et les barons de
France. Et maintenoient les barons contre le roy, que la royne Blanche, sa
mère, ne devoit point gouverner si grant chose comme le royaume de France,
et qu'il n'appartenoit pas à femme de telle chose faire[337]. Et le roy
maintenoit contre ses barons qu'il estoit assez puissant de son royaume
gouverner, avec l'aide des bonnes gens qui estoient de son conseil. Pour
ceste chose murmurèrent les barons, et se mistrent en aguait comme il
pourroient avoir le roy pat devers eux, et tenir en leur garde et en leur
seigneurie.

      Note 337: Les griefs des barons sont résumés dans ce dernier couplet
      d'un Serventois de Hues d'Oisy, l'un des plus ardens ennemis de
      Thibaut de Champagne:

      Bien est France abatardie,
      Signor baron, entendés,
      Quant feme l'a en baillie,
      Et telle comme savés.

      Il et elle, lez à lez,
      La tiennent de compaignie;
      Cil n'en est fors rois clamés
      Qui piechà est couronés.

      (_Romancero François_, page 188.)

Si comme le roy chevauchoit parmi la contrée d'Orlians[338], il luy fu
annoncié que les barons le faisoient espier pour prendre. Si se hasta moult
d'aler à Paris, et chevaucha tant qu'il vint à Montlehery. D'illec ne se
voult départir pour la doubtance des barons; si manda à la royne, sa mère,
que elle luy envoyast secours et aide prochainement. Quant la royne oï ces
nouvelles, si manda tuit les plus puissans hommes de Paris et leur pria
qu'il voulsissent aidier à leur jeune roy: et il respondirent qu'il
estoient aprestés du faire, et que ce seroit bon de mander les communes de
France, si que il fussent tant de bonne gent que il peussent le roy jetter
hors de péril. La royne envoya tantost ses lettres par tout le pays, et si
manda que l'on venist en l'aide à ceux de Paris, pour délivrer son fils de
ses ennemis. Et s'assemblèrent de toutes pars à Paris les chevaliers
d'entour la contrée et les autres bonnes gens.

      Note 338: _Par la contrée d'Orlians..._ Nangis dit: «Cùm rex esset
      apud _Castra_ sub Monte-Leterici.» C'est Châtres, aujourd'hui
      _Arpajon_, petite ville à peu de distance de Montlhery: il en est
      fait mémoire dans le fameux _Noël_:

      Tout les bourgeois de Châtres
      Et ceux de Montlhery.

      Par corruption, on prononce: _Les bourgeois de Chartres_...

Quant il furent tous assemblés, il s'armèrent et issirent de Paris à
banières desployées, et se mistrent au chemin droit à Montlehery. Si tost
comme il furent acheminés, nouvelles en vindrent aux barons: si se
doubtèrent forment de la venue de ces gens, et distrent entr'eux qu'il
n'avoient pas tel force de gent qu'il se peussent combatre à eux. Si se
départirent et s'en alèrent chascun en sa contrée. Et cil de Paris vindrent
au chastel de Montlehery, là trouvèrent le jeune roy, si l'en amenèrent à
Paris, tout rengiés et serrés et appareilliés de combatre, s'il en fust
mestier[339].

      Note 339: Le récit sommaire de Nangis a beaucoup moins d'intérêt.
      L'appel fait aux communes y est omis.


V.

ANNEE 1227.

_Coment le conte de Champaigne fu assailli des barons._


Droitement en l'an de grace mil deux cens vingt et huit, pluseurs des
barons s'assemblèrent, et commencièrent à gaster la terre au conte de
Champaingne par devers Alemaigne[340]: car il l'avoient en moult grant
haine pour ce qu'il s'estoit accordé au roy. Et mistrent tout en feu et en
charbon quanqu'il trouvèrent devant eux; et alèrent jusques à une ville qui
a nom Caourse[341]. Quant il furent devant la ville, si la commencièrent à
assaillir. Quant le conte Thibaut vit que il estoient si durement esmeus
contre luy, si demanda au roy de France secours et, pour Dieu, qu'il luy
voulsist aidier, et que tout ce faisoient les barons pour ce que il
s'estoit à luy acordé.

      Note 340: C'est-à-dire, par le point le plus éloigné des domaines du
      roi.

      Note 341: _Caourse._ Chaource, à quatre lieues de Bar-sur-Seine.

Le roy reçut sa prière et envoya messages aux barons, et leur pria qu'il se
voulsissent déporter de dommagier le conte Thibaut; mais les barons firent
oreilles sourdes; oncques pour son commandement ne se vouldrent tenir.
Quant le roy vit qu'il ne vouldrent ceser, si fist venir ses gens d'armes
et souldoiers à pié et à cheval, et manda sa chevalerie et ses
communes[342], et se mut à aler contre ses barons, entalenté de prenre
vengeance de tel fait. Les barons seurent que le roy venoit à tout grant
ost, si se doubtèrent d'aler contre luy né ne l'osèrent attendre; ains se
départirent du siège au plus tost qu'il porent et s'en alèrent chascun en
sa contrée. Quant le roy sceut certainement qu'il estoient départis du
siège, il s'en retourna arrières, luy et son ost, et s'en revint en France.

      Note 342: _Et ses communes._ «Ac satellitum armatorum.» Nangis
      entendoit sans doute, par ces mots, la même chose que notre
      chroniqueur.


VI.

ANNEE 1229.

_Du duc de Bretaigne._


Assez tost après, en cest an meisme, Pierre Mauclerc s'en ala au roy
d'Angleterre et luy fist entendant que, sé il vouloit, encore pourroit-il
recouvrer la duchié de Normandie que le roy Jehan son père avoit perdue.
«Coment,» dist le roy, «la pourrois-je recouvrer? sé ce povoit estre, moult
volentiers y metroie paine.»--«Je le vous dirai,» dist le duc: «le roy de
France est jeune enfant, né n'a point aage de porter couronne, né n'a point
esté couronné de l'accort des barons mais contre leur volenté; pourquoy, sé
vous aliez sur luy, nul ne luy vouldroit aidier; et ainsi pourriez
recouvrer la perte que vostre père fist.» Tant dist, tant sermonna que le
roy Henry s'en vint en Bretaigne à tout grant nombre d'Anglois. Le duc
assembla grant foison de Bretons. Quant il furent tous assemblés, si firent
grant ost et entrèrent en la terre au roy de France par force d'armes, et
la commencièrent à gaster, et à bouter le feu ès villes et ès chastiaux,
tant que le peuple fu si espoventé qu'il s'enfouirent ès forteresces et aux
villes deffensables; et mandèrent au roy coment il leur estoit[343].

      Note 343: Cet alinéa occupe deux lignes dans le récit de Nangis.

Le roy fu moult eschauffé et enflambé de prendre vengence de tel fait;
grant ost assembla des communes et des bonnes villes de son royaume et fu
son propos d'aler premièrement sur le duc de Bretaigne qui estoit maistre
chevetaine de celle besoingne. Et chevaucha hastivement droit au chastel de
Belesme que le duc avoit receu en garde de par le père Saint Loys, quant il
ala sur les Albigois, né rendre ne le vouloit, ains le tenoit par force.
Le roy fist enclorre tout entour le chastel, et mist le siège tout environ
né oncques ne le laissa pour l'yver. Si fu-il si grant et si fort que trop
eust esté périlleux aux hommes et aux chevaux, sé ne fust la royne Blanche
qui estoit au siège devant le chastel, qui fist crier parmi l'ost que tous
ceux qui vouldroient guaignier alassent abatre arbres, noyers et pommiers,
et quanques il trouveroient de busche aportassent en l'ost.

Si tost comme elle l'eut commandé, les menus varlès de l'ost alèrent abatre
quanques il trouvèrent et envoièrent à charrettes et à chevaux en l'ost.
Et cil de l'ost firent grans feux par les tentes et par les paveillons, si
que la froidure ne peust emporter les hommes né les chevaux. Tantost comme
le siège fu environ le chastel, l'en courut à l'assaut, et cil de dedens se
deffendirent bien et viguereusement, si que, celle journée, la gent le roy
ne porent riens faire. L'endemain le mareschal de l'ost fist assembler ceux
qui savoient miner, et commanda que il minassent par dessoubs les fondemens
du chastel, et il les deffendroit luy et sa chevalerie. Lors fu crié parmi
l'ost que tuit alassent à l'assaut; et puis commencièrent à lancier à ceux
de dedens et à paleter. Et cil dedens se deffendirent qui firent les
mineurs reculer et fouir, et dura l'assaut sans cesser jusques à nones. Si
fu le chastel moult froissié et moult empirié dessoubs. L'endemain au matin
le mareschal fist drecier deux engins; l'un jectoit grosses pierres et
l'autre plus petites. Si jectèrent les maistres du grant engin une pierre
si grosse dedens le chastel que elle confondi tout le palais du chastel, et
furent mort tuit cil qui dedens estoient; et du grant hurt qu'elle donna,
elle estonna toute la maistre tour et la fist crosler.

Quant cil de dedens se virent si entrepris, si ne sorent que faire, car il
virent bien que le chastel estoit tout deffroissié et dessus et dessoubs;
et que il estoit tout ainsi comme au tresbuchier; et, avec ce, nul secours
ne leur venoit du duc où il avoient moult grant fiance; si se rendirent au
roy et vindrent à mercy.

Quant le roy d'Angleterre oï dire que Belesme estoit pris, si se doubta
moult forment et manda le duc et luy dist: «Vous me disiez et faisiez
entendant que ce jeune roy n'avoit nulle aide de ses hommes, et il m'est
advis que il a plus grant force de gent que moy et vous n'avons; sé il
vient sur moy, coment me pourrois-je deffendre? je n'ay pas gent pour
combatre à luy, et si ne fait pas temps pour mener guerre.» Quant il eut ce
dit, il se parti du duc, et se mist en mer et retourna en Angleterre dolent
et couroucié, pour ce qu'il n'avoit riens fait.


VII.

ANNEE 1229.

_Coment le roy envoia à la Haye-Painel._


Le jour que le roy eut pris Belesme, nouvelles luy vindrent que ceux de la
Haye-Painel[344] s'estoient tournés contre luy. La royne Blanche qui moult
estoit sage dame, manda devant elle un chevalier qui avoit nom Jehan des
Vignes, et luy commanda que il alast hastivement celle part, et que il
prist vengeance de ceux qui ne vouldroient faire son commandement. Cil se
parti de l'ost et amena avec luy de bonnes gens d'armes; et chevaucha tant
que il vint là, et s'embati en la terre et en la contrée, et prist tout en
sa main. Car il furent surpris, né ne se donnoient de garde que le roy
envoiast sur eux en tel temps comme en yver. Avec ce il cuidoient qu'il
cust trop à faire contre le duc et contre le roy d'Angleterre; si se
rendirent, et vindrent à mercy.

      Note 344: _La Haye-Painel_, en Normandie, entre Avranches et
      Granville. C'est maintenant un bourg sur la rivière de _Thar_.
      --Nangis ne parle pas ici de la reine Blanche.


VIII.

ANNEE 1229.

_Coment le roy ala à la terre le duc de Bretaigne._

Le roy se parti de Belesme, et entra en la terre au duc de Bretaigne et
vint à un chastel que on nomme Audon[345]. Tost mist le siège de sa gent
tout environ, et fist traire et lancier à ceux de dedens tant qu'il ne
porent endurer la force le roy; si se rendirent. Quant ce chastel fu pris,
le roy s'en ala à un autre que l'en appelle Chanciaus[346]; ceux dedens
eurent trop grant paour, quant il virent si grant ost et si efforciement
venir encontr'eux. Tous les puissans hommes issirent hors du chastel et
portèrent les clés au roy, et se rendirent sauves leur vies. Le roy fist
tantost garnir le chastel de sa gent, et le tint en sa main et en sa garde.

      Note 345: _Audon_. C'est Oudon, sur la Loire, à deux lieues
      d'Ancenis. Ce bourg est sur la frontière de l'ancienne Bretagne.

      Note 346: _Chanciaus._ Aujourd'hui _Champtoceaux_, petite ville entre
      _Oudon_ et _Ancenis_, sur la Loire.

Quant le duc apperçut la grant force le roy, si lui chaï son orgueil et mua
son courage: et manda à son frère le conte de Dreues qui moult estoit bien
du roy, et à ses autres amis que il fissent tant que le roy se voulsist
souffrir de gaster ainsi sa terre. Quant le conte sceut le mandement son
frère, si en fu moult lié, car il se doubtoit qu'il ne perdist sa terre. Si
pria tant le roy qu'il le receut à mercy, en telle manière que il donna
pleiges et seurté que il ne venroit plus contre le roy. Lors fu mandé le
duc et jura sus sainctes évangiles que jamais ne venroit contre luy; et luy
fist hommage devant les barons qui là estoient venus et donna bons pleiges
et bons hostages que plus il ne vendroit contre luy.

Quant le duc de Bretaingne se fu acordé au roy, les autres barons en furent
plus humbles né n'osèrent mouvoir guerre contre le roy depuis ce jour en
avant; dont il avint que le roy gouverna son royaume quatre ans tout
entiers, sans avoir nulle adversité.


IX.

ANNEE 1230.

_Du roy d'Arragon, coment il conquist le païs de Maillogres._

En cel an meisme, messire Jacques[347] roy d'Arragon tint son parlement en
la cité de Barselogne, et manda tous les barons de son royaume et toute la
chevalerie, et leur dist que la court de Rome luy avoit mandé qu'il alast
oultre mer monstrer sa prouesce et sa chevalerie contre Sarrasins. «Mais il
m'est avis,» dist le roy, «que mieux me vendroit monstrer ma prouesce
contre les Sarrasins qui sont prouchains de moy et joignent à nostre
royaume, sé vous le loez. Vezci près de nous le roy de Maillogres qui ne
nous aime né ne prise un bouton et tient belle terre et bonne, laquelle
nous pourrons bien avoir, sé vous me voullez aidier; et sé Dieu nous donne
grace que nous la puissons conquerre, nous en départirons à nos amis bien
et largement; et en sera Nostre-Seigneur Jhésucrist servi et honnouré, et
la faulse loy que il tiennent destruicte.» Les barons respondirent que il
estoient près de luy aidier, et de mettre les corps et les vies abandon.

      Note 347: _Jacques._ Jayme Ier, surnommé le Conquérant.

Quant le roy vit la bonne volenté de ses hommes, si assembla son ost de
tant de gent comme il pot avoir, et entra en la terre de Maillogres[348].
Les sommiers qui aloient devant accueillirent la proie, si comme chièvres,
buefs, moutons, et amenèrent en l'ost au roy d'Arragon; et mistrent à mort
tous les Sarrasins qu'il trouvèrent. Si leva la noise et le cri, et s'en
vont Sarrasins fuiant vers les forteresces et vers les vaux de
Burienne[349]. En telle manière s'en ala le roy d'Arragon, en dégastant
tout devant luy, tout droit le chemin à la cité[350] de Maillogres; et
d'autre part, il envoya deux frères[351], les meilleurs chevaliers de son
ost, ès vaux de Burienne.

      Note 348: _En la terre de Maillogres._ Il falloit: _En la terre des
      Sarrasins_, et dans le royaume de Valence. L'expédition de James eut
      en effet pour résultat la conquête des Baléares et celle de Valence.

      Note 349: _Les vaux de Burienne._ De Borriano, ville du royaume de
      Valence, entre cette dernière ville et Tortose.

      Note 350: _A la cité._ Il falloit: _A l'île_.

      Note 351: De l'ancienne maison de Moncade.

Tant alèrent les deux frères avant, qu'il vindrent à un chastel près d'une
vallée; là se reposèrent jusques à l'endemain. Quant vint au matin, si
commandèrent à leur gent qu'il fussent tous garnis de leur armes, et tous
près pour aler avant sus les anemis, et il si firent comme il eurent
commandé. Les deux frères s'armèrent et alèrent devant, ainsi comme ceux
qui ne cuidoient pas estre si près de leur anemis et n'atendoient point
leur compaingnie. Si ne furent pas esloigniés de leur ost plus du quart
d'une mille, que Sarrasins qui estoient muciés ès roches leur coururent sus
et les avironnèrent de toutes pars. Cil qui se virent seurpris se mistrent
à deffense, et avoient espérance que il fussent tost secourus de leur gent,
avant qu'il fussent pris né occis; mais les Sarrasins se hastèrent moult de
eux empirier; si les boutèrent jus de leur chevaux, et puis leur boutèrent
les glaives ès corps; si les occirent.

Et quant il orent ce fait, il tournèrent en fuie vers un chastel qui estoit
à deux milles d'ilec. Et les Arragonois chevauchièrent tout le chemin, si
trouvèrent leur maistres occis. De ceste aventure furent-il esbahis et si
troublés que il ne sorent que dire né que faire. Si gardèrent et quistrent
de toutes pars sé il peussent trouver ceux qui ce dommage leur avoient
fait, et pensèrent qu'il estoient tournés vers le chastel qui estoit devant
eux; si s'en alèrent hastivement celle part et assaillirent le chastel
tantost comme il y furent venus. Et ceux de dedens se deffendirent et
firent brandons de feu sus la plus haute tour, pour ce que cil des autres
villes voisines les peussent veoir et qu'il les venissent secourre. Et les
Arragonois entendirent à assaillir et tant firent qu'il entrèrent ens par
devers les jardins, et prisrent par force le chastel, et occistrent tous
ceux qu'il y trouvèrent, hommes et femmes et enfans; et puis boutèrent le
feu au chastel par tout et se mistrent au chemin droit au roy d'Arragon, et
luy contèrent le dommage qu'il avoient eus.

Le roy fu moult dolent et courroucié de la mort de ses deux chevaliers: si
jura et promist à Dieu qu'il ne retourneroit jamais en Arragon, devant
qu'il auroit leur mort vengiée. Le roy de Maillogres qui bien savoit coment
on gastoit sa terre, manda secours au roy de Garnade et au roy de Maroc, et
au prince d'Aumarie[352]; et d'autre part, il le fist assavoir au roy de
Barbarie et au roy de Bougie[353], pour avoir secours et aide. Quant il eut
Sarrasins assemblés, si yssi hors de Maillogres contre le roy d'Arragon à
bataille. Le roy Jacques fu d'autre part qui bien ordena ses batailles, et
leur monstra exemple de chevalerie, et qu'il pensassent de bien férir sus
Sarrasins, s'il vouloient avoir l'amour de Dieu.

      Note 352: _Aumarie_ ou Almerie. Dans le royaume de Grenade. C'étoit
      alors une ville très-forte et très-opulente.

      Note 353: _Bougie_, en Afrique, aujourd'hui province de l'_Algérie_.

Quant Arragonnois furent près de leur ennemis, il baissièrent les glaives
et se férirent en eux. Entre les Sarrasins en y avoit un merveilleusement
grant et plein de grant force: si tenoit une guisarme[354] et s'en vint
vers le roy et le cuida férir à plain bras estendu, mais le roy tourna de
costé pour le coup eschiver; et un chevalier qui fu près du Sarrasin féri
son cheval d'une lance jusques aux boiaux. Au trébuchier que le Sarrasin
fist de son cheval, si comme la teste luy enclina vers terre, le roy le
féri, entre la jointure de son hiaume et la gorgière, d'une espée longue et
gresle; si luy embati tout oultre parmi la gorge.

      Note 354: _Guisarme._ Hache à deux tranchans.

Quant le Sarrasin se senti à mort féru, il haucia la guisarme et féri un
chevalier parmi la teste si grant coup qu'il luy embati bien plaine paume
dedens, et tresbucha le chevalier et le cheval, tout en un tas par devant
luy. Après ce que le Sarrasin eut fait le cop, il chéi mort entre les piés
des chevaux. En ce Sarrasin avoit le roy de Maillogres grant espérance
d'avoir victoire, si se doubta, et tous les autres Sarrasins orent grant
paour. Les Arragonnois qui bien virent leur foible contenance, leur
coururent sus hastivement et férirent et chaplèrent sur eux, tant qu'il les
menèrent à desconfiture, et qu'il coururent en fuie vers Maillogres. Et les
Arragonnois les enchacièrent si près, qu'il entrèrent avec eux dedans la
ville, et tindrent par force d'armes les portes ouvertes, tant que le roy
et grant partie de sa gent furent entrés ens. Si mistrent à mort tous les
Sarrasins qu'il trouvèrent en la ville, et les femmes et les enfans
mistrent en chetivoison. Le roy fist mettre sa banière haut en la maistre
tour; pour ce que cil qui venoient après luy sceussent certainement qu'il
avoient la ville prise. Puis se reposèrent, car il estoient forment
traveilliés de la bataille, et trouvèrent vins et viandes assez pour leur
corps aaisier.

Quant il eurent séjourné un pou de temps, il se mistrent à la voie et
vindrent à une cité qui a nom Vicenne[355]. Mais ceux de la ville qui
sorent leur venue, envoyèrent contre eux les clefs de la cité et se
rendirent à la volenté le roy. D'ilec se partirent et alèrent à une autre
cité que l'en nomme Valence[356], où monsieur saint Laurens fu né que
Dacien l'empereur de Rome fist rostir pour ce qu'il estoit crestien. Quant
il vindrent devant la cité, si tendirent leur tentes et leur paveillons, et
mandèrent à ceux de dedens bataille, ou qu'il se rendissent. Les Sarrasins
virent bien qu'il ne pourroient longuement durer, si se rendirent par telle
condicion que ceulx qui ne voudroient estre crestiens s'en peussent aler
sauvement, et seroient conduis hors de la contrée et du pays, et qu'il en
poussent porter la moitié de leurs meubles. Le roy regarda que la ville
estoit defensable, et qu'il y porroit longuement séjourner avant qu'elle
peust estre prise, si s'accorda à tenir les convenances fermement.

      Note 355: _Vicenne._ Sans doute _Ivica_, l'une des îles Baléares.

      Note 356: _Valence_, en Espagne. Guillaume de Nangis nomme avec
      raison _Saint-Vincent_ au lieu de Saint-Laurent.

Quant il furent asseurés, il ouvrirent les portes, et le roy entra en la
ville et se mist en saisine des forteresces. Après ce que le roy eut
conquis toute la terre de Maillogres, il en départi à ses gens et à ses
barons si largement que tous s'en tinrent apaiés; et fist la foy crestienne
monteplier par tout le royaume.


X.

ANNEE 1230.

_De madame sainte Ysabel, fille le roy de Hongrie._


Ainsi comme le roy d'Arragon se contenoit en proesce et en chevalerie qui
moult plaisoient à Nostre-Seigneur, en ce temps meisme, saincte
Ysabel[357], fille au roy de Hongrie, se contenoit en prouesce de pitié et
de miséricorde. Elle estoit femme Lendegrave le duc de Thoringe[358] qui
moult estoit preud'homme et de bonne vie. Volenté vint au duc d'aler oultre
mer requerre le saint sépulcre et de aidier les crestiens à deffendre la
terre contre les Sarrasins. Mais il n'y demoura pas quatre ans que la mort
le prist. Avant que il mourust, il commanda que son ossellemente fust
apportée à Ysabiau sa femme, et qu'elle le fist enterrer en une abbaye où
ses devanciers estoient enterrés. Tout en la manière que il commanda la
bonne dame fist; et fist faire son service sollempnelment. Tantost comme il
fu enterré, nouvelles coururent par le pays que le duc de Thoringe estoit
mort: si s'assemblèrent ses anemis ensemble, et vindrent au chastel où sa
femme estoit, et boutèrent le feu dedens, pour ce qu'il la vouloient
prendre ou ardoir, par droite félonnie et en despit de son baron.

      Note 357: _Ysabel._ Variante: _Elisabeth_. M. le comte de
      Montalembert vient de publier un véritable chef-d'œuvre d'éloquence,
      d'érudition et de piété, sous le titre d'_Histoire de sainte
      Elisabeth de Hongrie, duchesse de Thuringe_. Paris, 1836.

      Note 358: _Lendegrave._ Il falloit: Du landgrave ou duc de Thuringe.

En droit l'eure de mienuit, si comme le feu fu bouté en la ville, la dame
sailli sus, toute effrayée, et s'en fouy par une petite porte hors du
chastel, à pou de compaingnie, qu'elle ne fust apperceue; et s'en vint à
l'évesque de Bavière qui estoit son oncle qui la reçut moult
honnorablement, et fu moult couroucié de sa perte quant il le seut; et luy
dist: «Belle niepce, or soiés toute aaise avec nous, et menés bonne vie et
nette, et nous penserons de vous marier. Vous estes de si haute ligniée que
vous devez bien avoir homme de grant renom.»--«Certes,» dist-elle, «de
grant renom le vueil-je avoir, né plus haut né plus digne de luy n'est
trouvé. C'est mon père et mon espoux Jhésucrist qui le sera tant comme je
vivray.»

La bonne dame demoura une pièce de temps en la garde son oncle, si luy fu
avis qu'elle ne povoit point bien faire ses aumosnes né visiter les povres;
d'illec se parti et s'en ala à un chastel plus parfont en Allemaigne; si
luy plut illec à demourer né n'avoit que cinquante mars à despendre. Un
jour avint que elle regarda un quarrefour où pluseurs chemins
s'assembloient de diverses païs et de loingtaines contrées; si que moult de
povres gens et de souffreteux passoient ce chemin. Si fist faire une grant
maison et large sus quatre pilliers; là où elle commença à hébergier tous
les povres trespassans; et ceux qui estoient infermes et malades elle les
soustenoit tant qu'il fussent garis et enforciés; et selon ce qu'il
estoient de lointaines terres, elle leur donnoit argent à faire leur
despens, tant qu'il fussent venus en leur contrée.

Moult se prenoit bien garde des femmes enceintes qui n'avoient dont il se
peussent aidier; car elle-meisme les ervoit, et leur trenchoit leur viandes
et leur faisoit leur lis. Quant le menu peuple le sceut, si commencièrent à
venir de moult de parties, si que elle eut moult à faire. Si prist en sa
compaingnie femmes fortes et viguereuses qui luy aidièrent les povres à
soustenir et à servir. Et, quant les povres estoient venus au vespre pour
reposer, si regardoit ceux qui estoient povrement chauciés; à ceux
lavoit-elle les piés; et puis, l'endemain au matin, elle leur donnoit
soulers selonc la mesure de leur piés; car elle estoit tous temps garnie de
soulers grans et petis pour donner à ceux qui mestier en avoient; et
elle-meisme leur aidoit à chaucier. Et puis si les convoioit et conduisoit
tant qu'il fussent au chemin où il devoient aler.

Quant les povres estoient aaisiés et couchiés, la bonne dame prenoit sa
soustenance avec ceux de son hostel: né ne voulloit avoir plus maistrie né
seigneurie que les femmes qui servoient les povres avec luy, fors tant que
quant elle en véoit une trop lente et trop paresceuse, et elle luy
commandoit à faire son service, sé celle n'y voulloit aler, elle-meisme y
aloit, pour servir et pour aidier aux povres, tant qu'il fussent en leur
lis couchiés: car il avenoit aucune fois qu'il se relevoient par nuit pour
aler à chambre ou pour faire orine; si ne savoient rassener à leur lis, sé
il n'y estoient conduis et menés.

Aucune fois avenoit que elle n'avoit nul povre à servir, si comme entour
tierce ou entour midi, que il n'estoient pas encore venus. Si s'en aloit
séoir avec les plus povres femmes de la ville et filoit laine; et de ce fil
en faisoit faire draps dont les povres estoient revestus. En povre habit se
maintint depuis la mort de son seigneur, né n'eut oncques cure de cointise.
Pour ce qu'elle aimoit tant les povres gens, les dames du pays l'orent en
grant despit, et luy tournèrent le dos né n'orent cure de sa compaignie.

Le roy de Hongrie oï dire que sa fille estoit en trop grant povreté; si
commanda à un chevalier que il alast véoir en quel point elle estoit. Le
chevalier se mist à la voie et vint droit à un chastel où il cuida trouver
la bonne dame; et se heberga chiés le seigneur de la ville, et demanda de
la dame où il la trouveroit? et on luy dist qu'il la trouveroit en un
hospital où il ne repairoit que truans et povre gent. L'endemain au matin
s'en ala le chevalier celle part, et trouva saincte Ysabel avec les povres
femmes qui filoient laine, et avoit vestu un surcot tout esré et tout
recluté[359].

      Note 359: _Esré et recluté._ Erayé et rapiécé.

Quant le chevalier la vit, si en eut grant abominacion, et dist à son
escuier: «Par mon chief, ceste-cy ne fu oncques fille de roy, aucun truant
coquin[360] l'engendra.» Si s'en retourna arrières né oncques ne la voult
saluer né parler à elle. Quant la bonne dame eut esté ainsi long-temps, une
maladie la prist si fort que nature ne le pot souffrir. Si comme le prestre
l'enolioit[361], une volée d'oisiaux vint de devers le ciel aussi blans
comme noif[362], et s'assistrent sur les arbres d'environ les pourpris, et
commencièrent bien à chanter si doux chant et si plaisant que la gent
d'illec entour laissièrent toutes besoingnes pour eux escouter, né ne
cessèrent de chanter jusques à tant que l'ame luy fu issue du corps. Et
quant elle fu transie[363], il s'en volèrent vers le ciel. Si tost comme
elle fu mise en son tombel, toutes manières de gens estranges et infermes
de toutes maladies diverses commencièrent à garir dès ce qu'il s'estoient
reposé devant son tombel. Commune renommée s'espandi par le pays des grans
miracles que Dieu faisoit pour luy, si que moult de bonne gent de
lointaines terres la requistrent en grant dévocion.

      Note 360: _Truant coquin._ Valet de cuisine.

      Note 361: _L'enolioit._ L'enoignoit. Le mot perdu de l'ancien
      chroniqueur est plus doux et mieux composé que celui de notre langue
      moderne.

      Note 362: _Noif._ Neige.

      Note 363: _Transie._ Trépassée.


XI.

ANNEE 1230.

_De saint Antoine de l'ordre des frères meneurs._


En celle année meisme fu canonisé saint Antoine de l'ordre des frères
meneurs, et mis au registre des sains à la court de Rome par ses bonnes
mérites et par la saincte vie que il mena en cest monde, tant comme il y
fu.


XII.

ANNEE 1230.

_Coment le roy fist Royaumont._

L'an de grace mil deux cens trente, fist le roy faire une abbaye de l'ordre
de Cistiaux en l'éveschié de Biauvais de lès Biaumont sur Aise; en un lieu
que on nommoit[364] Royaumont. Il y mist abbé et couvent, pour servir
Nostre-Seigneur, et donna rentes et possessions pour eux soustenir
largement.

      Note 364: Guillaume de Nangis dit: «Que l'en disoit Cuimont, et
      l'appella-l'en Royaumont.»--_Aise._ Oise.


XIII.

ANNEE 1231.

_Coment le roy saint Loys fist la pais des clers et des bourgois de Paris._


Si comme le roy entendoit à faire l'abbaye de Royaumont, nouvelles luy
vindrent que les bourgois de Paris et les clers estoient en grans contens
et en grant hayne. Et y furent plusieurs clers occis, car il commencièrent
la meslée, et des bourgois ot aussi aucuns d'occis. Et pour ce que les
clers n'orent amende à leur volenté, il s'esmurent et distrent qu'il
iroient en autre contrée pour estudier. Le roy d'Angleterre, qui bien sceut
le descort, leur mandaqu'il venissent à Ocenefort[365]; et il leur donroit
hostels et maisons franchement jusqu'à dix ans, et pluseurs autres
franchises s'il y vouloient demourer. Mais le roy de France ne voult pas
que le clergie[366] s'esloingnast de luy, si fist la paix des clers et des
bourgois, et fist tant que les clers demourèrent et repristrent leur leçons
et commencièrent à lire. Pour ce le fist le roy que chevalerie et clergie
sont volentiers ensemble.

      Note 365: _Ocenefort._ Sans doute Oxford.

      Note 366: _Le clergie._ C'est-à-dire: Le corps des savans.

Jadis en l'ancien temps, clergie demoura à Athènes et chevalerie en Grèce.
Après, d'ilec s'en parti et s'en ala à Rome, et tantost chevalerie après.
Par l'orgueil des Romains se parti le clergie de Rome et s'en vint en
France, et tantost chevalerie après. Et de ce nous segnifie la fleur de lis
qui est escripte ès armes au roy de France. Car il y a trois feuilles[367]:
la feuille qui est au milieu nous segnifie la foy crestienne, et les autres
deux du costé segnifient le clergie et la chevalerie qui doivent estre
tousjours appareillés de deffendre la foy crestienne. Et tant comme ces
trois demoureront en France, foy, clergie et chevalerie, le royaume de
France sera fort et ferme et plain de richesce et de honneur[368].

      Note 367: _Trois feuilles._ Il s'agit ici des feuilles qui composent
      la fleur de lys, et non pas du nombre de ces fleurs dans l'écu royal.

      Note 368: Nous pardonnera-t-on d'exprimer ici le regret que tous les
      vieux François éprouvent de ne plus voir les _Fleurs de lys_ dans
      l'écu royal de France? Et l'histoire dira-t-elle à la postérité que
      l'écu l'azur aux trois fleurs de lys d'or fut irrévocablement répudié
      par un descendant de Saint Louis et de Henri IV, par un Bourbon?


XIV.

ANNEE 1231.

_Coment le moustier de Saint-Denis fu renouvelé._


Heude, l'abbé de St-Denys en France, fu en moult grant pensée coment il
pourroit renouveller le moustier Saint-Denys; car il n'avoit esté de riens
amendé puis le temps au fort roy Dagobert, qui premièrement le fist faire
pour la grant amour qu'il avoit au glorieux martir et à ses compaignons: et
quant il l'ot fait faire tout nouvel, il le fist couvrir de fin argent pur,
sans autre métal; et demoura ainsi couvert jusques au temps Charles le
Chauve, qui prist tout l'or et l'argent qui estoit dedens l'églyse et la
fist découvrir, pour les grans guerres qui furent en son temps. Si estoient
les voultes si vieils et si corrompues que elles estoient comme au
tresbuchier. Né les abbés n'y osoient riens renouveller pour ce qu'il avoit
esté dédié, présentement et en appert, de par Nostre-Seigneur Jhésucrist:
né on n'osoit le moustier refaire né amender, pour ce que si hault sire
come est Nostre-Seigneur l'avoit visité. Si s'en conseilla au roy de France
et luy monstra coment la chose aloit. Le roy prist ses messages et les
envoya à la court de Rome, et manda à l'apostole coment il vouloit que
celle besoingne fust faite. Et l'apostole luy rescript: «Biau chier fils,
sé Nostre-Seigneur visita l'églyse pour l'amour du glorieux martir et de
ses compaignons, ne fu son entencion de parfaire le moustier perdurable et
sans nulle fin. Et devez savoir que toutes les choses qui sont soubs le
cercle de la lune encloses sont corrompables né ne peuvent demeurer en un
estat; pour quoy nous vous mandons que l'églyse soit refaite en telle
manière que on y puisse Nostre-Seigneur servir et honnourer.»


XV.

ANNEE 1232.

_Coment le saint clou fu perdu à Saint-Denis._


Il avint en l'an après, en suivant mil deux cens trente et un, que le clou
dont Nostre-Seigneur fu clofichié en la croix, que Charles le Chauve, roy
de France et empereur de Rome donna à la dite églyse[369], chéy du vaissel
où il estoit, si comme l'en le donnoit aux pélerins à baisier, et fu perdu
en la foule et en la presse des gens qui le baisoient. Quant les nouvelles
en vindrent au roy, il en fu moult durement couroucié et dist qu'il amast
mieux avoir perdu la meilleure cité de son royaume. Si fist crier par tout
Paris, en rues, en places et quarrefours, sé nul povoit trouver ou
enseignier le saint clou, il auroit cent livres de parisis; et sé nul
l'avoit trouvé né recelé, qu'il venist avant seurement et il auroit
certainement cent livres, sans péril de son corps.

      Note 369: Voyez plus haut la fin du troisième livre de la vie de
      Charlemagne.

Quant cil qui l'avoient trouvé oïrent dire qu'il auroient les cent livres,
il vindrent au penancier l'évesque et luy distrent en confession coment il
l'avoient trouvé; et le penancier leur promist que il les garderoit de tout
péril, et si leur bailla cent livres.


XVI.

ANNEE 1234.

_Coment le roy de France se maria à madame Marguerite, fille au conte de
Provence._


L'an de grace mil deux cens trente et quatre eut le roy conseil de prendre
femme pour avoir hoir de son corps qui le royaume peust gouverner après son
décès. Si envoya l'archevesque de Sens et messire Jehan de Neele au conte
de Prouvence, et luy manda qu'il luy envoyast Marguerite sa fille, car il
la vouloit espouser et prendre à femme. De ces nouvelles fu le conte moult
lie et fist grant joie et grant feste aux messages et les honnoura moult,
et leur bailla sa fille sage et bien endoctrinée, dès le temps de son
enfance. Les messages receurent la pucelle et prisrent congié au conte et
errèrent tant qu'il vindrent au roy et luy baillièrent la pucelle. Le roy
la reçut liement, et la fist couronner à royne de France par la main
l'archevesque de Sens.


XVII.

ANNEE 1234.

_Du conte de Champaigne._


Assez tost après que le roy eut espousé femme, le conte de Champaigne
commença à contrarier le roy, et à enforcier ses villes et ses chastiaux et
à faire garnisons[370]. Nouvelles vindrent au roy à Paris où il estoit que
le conte vouloit entrer en France à force d'armes. Si manda le conte de
Poitiers son frère et Robert d'Artois, et prisrent conseil ensemble qu'il
manderoient leur gent et ainsi le firent; et puis se mistrent au chemin
droit vers Champaigne pour abatre la fierté le conte.

      Note 370: _A faire garnisons_. A garnir ses places.

Le conte Thibaut sceut que le roy venoit contre luy à grant compaingnie de
gent, si se doubta que le roy ne luy tollist sa terre, et envoya au roy des
plus sages hommes de son conseil pour requerre paix et amour. Et, pour ce
que le roy avoit fait despens à sa gent assembler, le conte luy donnoit
deux bonnes villes avecques les appartenances; c'est assavoir: Monstereuil
en for d'Yonne[371], et Bray sus Saine. Le roy qui tousjours fu piteux luy
ottroya paix et accordance.

      Note 371: _Montereuil._ Aujourd'hui Montereau-Fault-Yonne.

A celle paix faire fu la royne Blanche qui dist: «Par Dieu, conte Thibaut,
vous ne déussiez point estre nostre contraire; il vous déust bien remembrer
de la bonté que le roy mon fils vous fist, qui vint en vostre aide pour
secourre vostre contrée et vostre terre, contre tous les barons de France
qui la vouloient toute ardoir et mettre en charbon.» Le conte regarda la
royne qui tant estoit sage, et tant belle que de la grant biauté d'elle il
fu tout esbahi. Si ly respondi: «Par ma foy, madame, mon cuer et mon corps
et toute ma terre est en vostre commandement; né n'est riens qui vous peust
plaire que je ne féisse volentiers; né jamais, sé Dieu plaist, contre vous
né contre les vos je n'irai.» D'ilec se parti tout pensis, et ly venoit
souvent en remembrance du doux regard la royne et de sa belle contenance;
lors si entroit en son cuer une pensée douce et amoureuse. Mais quant il ly
souvenoit qu'elle estoit si haute dame, de si bonne vie et de si nete qu'il
n'en pourroit jà joïr, si muoit sa douce pensée amoureuse en grant
tristesce.

Et, pour ce que parfondes pensées engendrent mélancolie, ly fu-il loé
d'aucuns sages hommes qu'il s'estudiast en biaux sons de vielle et en doux
chans delitables. Si fist entre luy et Gace Brulé[372] les plus belles
chançons et les plus délitables et mélodieuses qui oncques fussent oïes en
chançon né en vielle[373]. Et les fist escripre en sa sale[374] à Provins
et en celle de Troyes, et sont appellées _Les Chançons au Roy de Navarre_;
car le royaume de Navarre luy eschéy de par son frère qui mourut sans hoir
de son corps.

      Note 372: _Gace Brulé._ Ce mot est corrompu dans presque tous les
      manuscrits. Je ne l'ai vu correctement reproduit que dans celui de
      Charles V. Les autres mettent _Gatelibrige_, _Gacelibrie_, etc. Les
      chansons de Gace Brulé, fort dignes d'être publiées, sont conservées
      à la suite de presque tous les manuscrits des _Chansons du Roi de
      Navarre_.

      Note 373: _En chançon né en vielle._ C'est-à-dire: _Pour le chant et
      pour l'accompagnement._ Ou plutôt encore: _Pour les paroles et pour
      la musique._

      Note 374: _En sa sale._ Dans sa résidence de.--J'ai si longuement
      commenté ce passage de nos _Chroniques_ dans le _Romancero François_,
      qu'on me pardonnera d'y renvoyer au lieu de me répéter ici.


XVIII.

ANNEE 1234.

_Du Vieus de la Montaigne qui voult occire le roy._


Le Vieus de la Montaigne oï dire que le roy de France estoit le plus
preudomme de tous les princes crestiens et celuy qui gardoit mieux les
commandemens de la foy crestienne; si se pourpensa qu'il le feroit occire
et le prist en haine trop grant. Icelluy Vieus de la Montaigne est un roy
qui habite en la fin de la contrée d'Antioche et de Damas, en chastiaux
bien garnis, séans sus montaingnes et sus roches hautes. Il estoit moult
doubté des crestiens; il faisoit souvent occire pluseurs roys et pluseurs
princes par les Hassacis qu'il leur envoioit comme messages. Icelluy roy
des Hassacis avoit pluseurs enfans nés de sa terre qu'il faisoit nourrir et
introduire en son palais, et leur faisoit aprenre toutes manières de
langaiges, et à doubter et craindre leur seigneur terrien par dessus tous
les autres et obéir à luy jusques à la mort. Si leur faisoit-on entendant
que par ce vendroient-il à la joie perdurable: meismement, celui qui
mouroit en l'obedience son seigneur, ou qui estoit occis, ou pendu, ou
trainé, ou ars, en faisant la volenté et le commandement son seigneur, fust
sens ou folie, avecques ce, il estoit des gens de la terre honnouré et tenu
pour saint. Le roy[375] en fist venir deux devant luy, et leur commanda
qu'il alassent en France, et leur pria moult et requist que il occéissent
le bon roy de France au plus tost qu'il pourroient. Tantost se mistrent à
la voie pour faire le commandement leur seigneur; mais il ne demoura
guères, que le courage mua au seigneur qui les envoyoit; et envoya deux
autres Hassacis hastivement pour dire au roy de France qu'il se gardast des
deux premiers. Tant se hastèrent qu'il vindrent avant que les premiers, et
distrent au roy qu'il se gardast bien de leur compaingnons et qu'il
venoient pour luy occire.

      Note 375: _Le roi._ Le Vieux de la Montagne.

Quant le roy oï les nouvelles, si se doubta forment et prist conseil de soy
garder, et eslut sergens à mace, garnis et bien armés qui nuit et jour
furent en cure de son corps garder. Ceux qui premièrement furent venus pour
dire au roy qu'il se gardast, quistrent les autres tant qu'il les
trouvèrent et les amenèrent au roy. Quant le roy les vit, si en fu forment
lie et donna grans dons aussi aux premiers comme aux derreniers. Et envoya
à leur seigneur dons roiaux et riches et précieux, en signe de amistié et
de paix.


XIX.

ANNEE 1239.

_Coment fist le roy Robert d'Artois chevalier._


Une pièce de temps fu le roy en paix en son royaume. Si luy prist volenté
de donner terre à Robert son frère et de le faire chevalier: et requist le
duc de Breban qu'il luy donnast Maheut sa fille à femme. Quant le duc
entendit les messages qui luy requistrent sa fille de par le roy de France,
si en fu moult lie et leur octroya volentiers. Le roy manda les barons, et
tint court plenière de toutes manières de gent; et donna à son frère la
conté d'Artois et la cité d'Arras. A celle feste fu la greigneur partie des
barons de France pour le roy honnourer et sa court.


XX.

ANNEE 1239.

_De la traïson l'empereur Federic._


Si comme le roy tenoit feste plennière de son frère le conte d'Artois, les
messages l'empereur Federic vindrent à luy et luy dirent qu'il venist
parler à luy à Vaucoulour, et que là l'attendrait l'empereur à jour nommé.
Le roy octroya et promist qu'il y seroit certainement. Quant la feste fu
passée, le roy donna congié à sa baronnie et retint avec luy deux mille
chevaliers preux et hardis, et autres bonnes gens, serjans et escuiers,
dont il avoit assez en sa compaignie. Tant chevaucha qu'il vint à
Vaucouleur au terme que mis estoit. Quant l'empereur sceut que le roy
venoit à tout grant gent, si luy manda qu'il estoit malade et qu'il ne
povoit chevauchier. Toute s'entencion estoit[376] que le roy venist à pou
de gent et que il le peust prendre et mettre en sa prison.

      Note 376: Nangis ajoute ici: «Ut à pluribus dicebatur.»


XXI.

ANNEE 1239.

_Coment la sainte couronne d'espines et grant partie de la sainte crois et
le fer de la lance vindrent en France._


Le roy vit que Dieu luy avoit donné paix en son royaume par l'espace de
quatre ans et de plus, et le laissoient ses anemis en repos. Si n'oublia
point les biens et les honneurs que Nostre-Seigneur luy fist: car il fist
et pourchascia tant vers l'empereur de Constantinoble qui lors estoit venu
en France pour avoir secours contre ceux de Grèce, que il luy donna et
octroya la saincte couronne d'espines[377] dont Nostre-Seigneur fu couronné
en sa passion et en son tourment.

      Note 377: Il ne faut pas, comme de pieux historiens même l'ont fait,
      confondre la _couronne d'épines_ avec la tige qui l'avoit fournie.
      Cette tige ou _fust_ étoit depuis long-temps gardée à Saint-Denis et
      passoit pour un don des empereurs Charlemagne et Charles-le-Chauve.
      Voy. ci-dessus Vie de Charlemagne, 3ème partie.

Le roy envoya messages certains et sollempniex avec l'empereur de
Constantinoble et fist aporter la saincte couronne en France. Quant il
sceut bien certainement qu'elle fu en son royaume, il ala encontre jusques
à la cité de Sens; là la receut à moult grant joie et en grant dévocion, et
la fist aporter jusques au bois de Vinciennes delès Paris.

En l'an de grace mil deux cens trente et neuf, le vendredi après
l'Assumpcion Nostre-Dame, le roy vint tout nus piés et desceint, en sa cote
pure[378], et ses trois frères Robert, Alphons et Charles, et aportèrent
les sainctes reliques honnourablement, à grant compaignie de clergie et du
peuple et des gens de religion, faisant grans mélodies de doux chans et
piteux. Et puis vindrent à procession jusques à Nostre-Dame de Paris. A
celle procession vindrent l'abbé de Saint-Denys et tout son couvent,
revestus en chappes de soye, tenant chascun un cierge ardent en sa main.
Ainsi vindrent toutes les processions chantans de Nostre-Dame jusques au
palais le roy, et entrèrent en la chapelle où la saincte couronne fu mise.

      Note 378: _En sa cote pure._ C'est-à-dire sans manteau et sans armes.

Après un petit de temps le roy entendi que l'empereur de Constantinoble
estoit en si grant povreté qu'il avoit baillé pour une somme d'argent grant
partie de la croix du fust où Nostre-Seigneur fu crucifié et l'esponge en
quoy il fu abeuvré, et le fer de la lance de quoy Longis le feri au costé.
Si se doubta forment que telles reliques ne feussent perdues par defaut de
paiement, si donna tant et promist à l'empereur Baudouin que il s'accorda
que le roy les délivrast de là où il estoient. Adont envoya le roy propres
messages et fist tant que il les délivra de son trésor sans aide d'autrui;
et les fist aporter moult honnourablement en France, à grans processions
d'archevesques, d'évesques et de religieux, à Paris en sa chapelle; et les
fist mettre en une merveilleuse chasse d'or et d'argent et de pièces
précieuses ouvrée tout entour, avec les autres reliques. En celle chapelle
establi le roy chanoines, chapelains et clers, qui, jour et nuit, font le
service Jhésucrist; et establi et ordena rentes et possessions dont il
peuvent estre souffisamment soustenus.


XXII.

ANNEE 1240.

_Des hérétiques Albigois qui se révélèrent contre les Crestiens._


En ce temps avint que les mauvais Crestiens de la terre d'Albigois se
révélèrent par force contre les bons Crestiens de la terre, et contre la
gent au roy de France qui estoient au pays pour garder la terre et la
rente[379]. Mais quant il[380] virent la grant multitude des renoiés, il
envoièrent messages au roy et luy senefièrent les grans vilenies et les
grans assaus que les Albigois leur faisoient.

      Note 379: _La rente._ Variante: _La contrée_.

      Note 380: _Il._ Les bons crestiens.

Quant le roy oï ces nouvelles, il manda messire Jehan de Biaumont et ly
commanda que il alast sur les Albigois. Et ne tarda mie que messire Jehan
assembla grant gent de chevaliers et de sergens à pié et à cheval, et se
hasta moult d'acomplir la volenté et le commandement du roy et se mist à la
voie et passa les mons de la Ricordane[381], et chemina tant qu'il vint en
la terre d'Albigois. Tantost qu'il fu là venu, il s'en ala à un chastel qui
est nommé Mont-Royal[382], et l'assist de toutes pars. Perières et
mangonniaux fist jecter et lancier, et greva tant ceux de dedens qu'il ne
porent durer. Si leur convint rendre le chastel, et tantost, icelluy
messire Jehan le fist garnir de gens d'armes et de viandes. D'ilec se parti
et vint à un autre chastel et le prist par force; mais ce ne fu pas sans
grant paine et sans grant travail de sa gent. Quant cil du pays virent son
grant povoir, si ne s'osèrent plus tenir encontre luy, ains chevaucha
seurement parmi toute la terre.

Quant il eut les Albigois vaincus et leur mauvaistié
corrigiée, si s'en repaira en France. Le roy fu moult lie
de sa venue et de ce qu'il avoit eue victoire, si le reçut liement
et luy donna dons, et luy escreut sa terre et son fief.

      Note 381: _Ricordane._ Peut-être _du Périgord_.

      Note 382: _Montroyal_ ou _Montréal_, à cinq lieues de Carcassone.


XXIII.

ANNEE 1240.

_Coment le conte Thibaut de Champaigne fu couronné du royaume de Navarre._


Après ce, ne demoura guaires que le conte Thibaut de Champaigne fu mandé
des barons du royaume de Navarre pour estre couronné de la terre et du
pays; car son frère estoit mort sans hoir de son corps. Assez tost après
qu'il fust couronné, il prist la croix et promist que il iroit aidier aux
Crestiens de la terre d'Oultre mer à tout son povoir; et avoit en sa
compaignie le duc de Bretaigne, le conte de Bar et le conte de Montfort et
la greigneur partie des barons de France. Quant il orent fait leur
garnisons, si se mistrent à la voie et passèrent la grant mer et arrivèrent
au port d'Acre, à tout grant foison de chevaliers et de gens d'armes. Quant
il se furent reposés, messire Pierre le duc de Bretaigne et grant foison de
sa compaingne se départirent de l'ost sans le sceu du commun et sans le
congié au roy de Navarre qui estoit le maistre d'eux tous, et s'en alèrent
toute nuit vers une grosse ville de Sarrasins; et envoièrent leur espies
devant pour savoir la contenance des Sarrasins, qui leur raportèrent que
les Sarrasins ne se donnoient garde de leur venue; et ceux entrèrent en la
ville assez légièrement, car il ne trouvèrent qui la deffendist, et
prisrent tous les Sarrasins et les mistrent en chetivoison.

Amaury le conte de Montfort et le conte de Bar, Richart de Chaumont et
Anseau de Lisle et pluseurs autres de grant renom cuidièrent ainsi faire
comme le duc avoit fait, et orent grant envie de ce qu'il s'estoit jà tant
avanciés; si se mistrent à la voie sans le congié du roy. Et sans le
conseil du peuple commun chevauchièrent toute nuit armés, sur leurs
chevaux, tant qu'il vindrent au matin près de la cité de Gaze qui siet en
sablon. Ceux de la cité avoient envoié espies qui bien avoient apperceu que
les contes venoient, et qu'il avoient toute nuit chevauchiés; si s'armèrent
et leur vindrent au devant frès et nouviaux.

Ceux qui estoient travailliés et lassés de ce qu'il avoient toute nuit
chevauchié ne porent durer contre eux: si en occistrent les Sarrasins tant
comme il leur plut, et le demourant mistrent en liens et en fers. En celle
chevauchie et en celle compaingnie fu le conte de Bar ou mort ou pris, car
oncques puis ne pot estre trouvé. Le conte de Montfort et les autres barons
furent liés de cordes et menés en diverses prisons.

Aucuns commencièrent à murmurer et à dire parmi l'ost que Nostre-Seigneur
souffroit ceste perte pour ce que les contes tendoient plus à vaine gloire
de chevalerie que à faire le prouffit de la Saincte Terre. Sitost comme ce
dommage fu avenu en la terre d'Oultre mer, le conte Richart de Cornouaille
frère le roy d'Angleterre prist port à toute sa gent et à tout grant avoir,
pour venir en l'aide de la Terre saincte. Quant il sceut que l'ost des
pélerins du royaume de France estoit si desconforté pour la prise des
barons qui si grant avoit esté faite, et de l'occision, si en eut moult
grant pitié et pourchascia tant vers les Sarrasins, que les prisonniers
furent délivrés et rachetés d'or et d'argent. Et fit tant vers les
Sarrasins qu'il orent sauf conduit d'aler en Jhérusalem visiter le saint
sépulcre Nostre-Seigneur. A celle fois firent pou ou néant les barons de
France en la terre d'Oultre mer. Le conte de Montfort qui avoit esté en
prison s'en vint à Rome pour visiter les apostres; si le prist un flum de
ventre dont il mourut; enterré fu au moustier des apostres honourablement.


XXIV.

ANNEE 1240.

_Coment l'empereur de Rome fu escomenié._


L'empereur Federic devint en ce temps contraire à l'églyse de Rome, et
commença à défouler le clergie; et leur fist souffrir assez de
persécutions. Tant dura cest estrif longuement et tant ala la besoigne
avant, que le pape Grégoire ne le put plus souffrir. Si envoya un moine
blanc cardinal en France qui le condempna et dessevra de toute la
communauté de saincte églyse. Oncques pour ce l'empereur n'en vint à
amendement. Quant le légat vit que Federic persévéroit en sa malice, et que
pou prisoit-il son escommeniement, si assembla très grant plenté
d'archevesques, d'évesques et d'autres prélas en la cité de Miaux, pour
avoir conseil sus ceste besoingne.

Quant il eut oï leur conseil, si commanda à aucuns des prélas que en vertu
d'obédience, toutes choses laissiées, de par le pape il vinssent avec luy à
la court de Rome, et leur dist qu'il trouveroient navie toute preste au
port de Nice qui les conduiroit plus seurement par mer que par terre. Car
l'empereur Federic qui bien savoit leur affaire, faisoit garder tous les
chemins par où il devoient passer, et savoit bien que il devoient aler à
Rome pour le condempner. Tant errèrent les prélas de France avec le blanc
cardinal, qu'il vindrent là. Et, si comme il durent entrer en mer, il leur
fu dit que l'empereur faisoit garder les passages par mer et par terre
estroictement, si orent si grant paour qu'il en retourna la greigneur
partie en France: les autres entrèrent en mer avec le cardinal et
abandonnèrent les corps pour sauver les ames.

Lors avint que Mainfroy, qui estoit fils l'empereur de bast[383], gardoit
la mer de nuit et de jour, à grant plenté de galies et de gens d'armes. Si
les apperçut passer assez près de la terre de Puille; si leur vint au
devant luy et sa gent, et prist le légat et les prélas, et les envoya à
l'empereur, son père. Et il les envoya tantost en diverses prisons.
Endementres qu'il furent pris, le pape mourut chargié et empressié de grans
tribulacions; et demoura le siège vague par l'espace de trente-deux mois.
Et les prélas démourèrent en la prison l'empereur, né ne trouvèrent qui les
requéist.

      Note 383: _De bast._ Bâtard.


XXV.

ANNEE 1240.

_Coment la tempeste chéi à Cremonne._


Assez tost après que les prélas furent emprisonnés, chéi une tempeste à
Cremonne[384] de gresle merveilleusement grosse; en laquelle fu trouvée une
pierre plus grosse que nulle des autres qui chéi en l'églyse Saint-Gabriel,
en laquelle il[385] avoit une croix et l'image Nostre-Seigneur si comme il
fu crucifié. Et environ celle pierre avoit escript de lettres d'or: _Jhesus
Nazarenus rex Judeorum_. Un moine de celle églyse la prist et la mist en un
hennap; et si comme elle commença à fondre et à devenir eaue, il en prist
et lava les yeux de un des moines de léans qui estoit aveugle né n'avoit
veu de long-temps; et tantost il vit aussi cler comme il avoit oncques fait
en toute sa vie. De laquelle chose il fu fait moult grant sollempnité en la
dicte églyse en ce temps.

      Note 384: _Cremonne._ Variante: _Tremoigne_.

      Note 385: _En laquelle._ Sur laquelle pierre.


XXVI.

ANNEE 1241.

_Coment le roy délivra de prison les prélas de son royaume._


Le roy de France eut moult grant pitié des prélas de sainte églyse, et
regarda que toute aide humaine failloit à l'églyse de Rome, et fu moult
couroucié des prélas de son royaume que l'empereur tenoit en sa prison. Il
manda l'abbé de Corbie et Gervaise de Surennes[386], et leur commanda qu'il
alassent à l'empereur et luy déissent de par luy, que il, par amour et par
grace, délivrast les prélas de son royaume. L'empereur entendi bien la
requeste le roy de France, mais il n'en mist riens à exécution; ainsois
respondi aux messages qu'il n'avoit pas conseil de ce faire. Et sitost
comme les messages furent retournés, il envoya les prélas enchartrer[387]
en la cité de Naples, et manda au roy de France par ses messages: «Ne se
merveille point la royal majesté de France, sé César Auguste tient
estroictement ceux qui César vouloient mettre en angoisse, et qui venoient
à Rome pour luy condempner et mettre à exécution.» Quant le roy oï la
teneur des lettres l'empereur, si se merveilla moult que il n'avoit riens
fait pour ses prières; si luy manda de rechief par l'abbé de Clugny, en une
lettre en la manière qui s'ensuit:

«Nostre foy et nostre espérance a tenu jusques cy que nulle matière de
plait né de haine peust mouvoir, jusques à grant temps entre nostre royaume
et vostre empire; car nos devanciers, qui devant nous ont tenu le royaume,
ont tousjours amé et honouré la souveraine hautesce de l'empire de Rome; et
nous, qui après sommes, tenons ferme et estable le propos de nos
devanciers. Mais vous, si comme il nous semble, rompez limite et la
conjonction de paix et de concorde qui doit estre gardée entre vous et
nous: vous tenez nos prélas, qui au siège de Rome estoient mandés par foy
et par fiance, né refuser ne vouloient le commandement l'apostole; et les
féistes prendre en mer, laquelle chose nous portons moult grief et en
sommes dolens. Si sachiez que nous avons entendu, par leur lettres, qu'il
ne pensoient à faire chose qui fust à vous contraire; jasoit ce que
l'apostole voulsist faire aucune chose contre vous. Puis qu'il n'ont fait
chose qui tourne à vostre grief il appartient à vostre magesté rendre-les
et les délivrer. Si[388] pesez et mettez en balance de droit ce que nous
vous demandons, et ne vueillez faire tort par puissance ou par vostre
volenté, car le royaume de France n'est mie encore si affebloié qu'il se
laisse mener né fouler à vos esperons.» Quant l'empereur entendi les
paroles contenues ès lettres du roy, si luy envoia les prélas de son
royaume, contre sa volenté. Mais il le fist, pour ce qu'il doubta forment
le bon roy à couroucier.

      Note 386: _Surennes._ Guillaume de Nangis écrit en françois _de
      Cresnes_, et en latin_ de Escriniis_.

      Note 387: _Enchartrer_. Emprisonner.

      Note 388: _Si._ Ainsi.


XXVII.

ANNEE 1241.

_Coment le roy fist Alphons, son frère, chevalier._


L'an de grace mil deux cens et quarante et un, assembla le roy à Saumur
grant plenté d'archevesques, d'évesques, d'abbés et des barons de son
royaume, et fist messire Alphons son frère chevalier: et si luy donna à
femme la fille au conte de Thoulouse, et la contrée de Poitiers, d'Auvergne
et d'Albigois. Les barons et les chevaliers firent grant feste et furent
vestus de samit et de soie. Quant la feste fu passée, le roy requist le
conte de la Marche que il fist hommage à son frère pour la terre qu'il
tenoit en Poitou. Mais le conte qui se fioit au roy d'Angleterre, pour ce
qu'il avoit sa mère espousée, refusa à faire hommage au conte de Poitiers;
et tout ce fist-il par le conseil de sa femme, et dist que jà ne tendroit
riens de luy jour de sa vie.

Quant le roy vit la contenance au conte de la Marche orgueilleuse et fière,
si en fu moult couroucié. Il se parti d'ilec et s'en vint à Paris. Si comme
il fu entré en sa chambre, nouvelles luy vindrent que la royne avoit eue
une fille qui eut nom Ysabiau.


XXVIII.

ANNEE 1241.

_Coment le conte de la Marche fu contre le roy._


Messire Hue conte de la Marche pensa bien que le roy mouveroit guerre
contre luy: si se mist en mer et passa outre, et fist entendant au roy
Henry d'Angleterre que le roy de France le vouloit deshériter, et luy
tollir la terre à tort et sans raison. Le roy manda tous ses barons et tous
les riches hommes qui tenoient de luy, et leur fist monstrer par un frère
meneur qui estoit sire et maistre de la court, que on devoit mieux aler sus
le roy de France que sus les Sarrasins en la Terre saincte, qui ainsi
mauvaisement vouloit tollir la terre au conte de la Marche sans cause et
sans raison: et dist que par telle manière et par telle mauvestié avoit le
roy Jehan perdu Normandie, et les barons d'Angleterre les forteresces et
chastiaux qu'il y avoient; et que moult devroient les barons d'Angleterre
metre paine à recouvrer la terre que leur devanciers tenoient ou avoient
tenue.

Quant les barons et les chevaliers orent oï la requeste le roy, si distrent
qu'il estoient tous près de luy aidier, et que jà ne luy faudroient tant
comme il pourroient durer. Le roy Henry fist faire ses garnisons pour
passer la mer et manda souldoiers en Allemaigne, en Norvée et en Danemarce;
et manda à tous les barons qui luy appartenoient qu'il venissent à luy et
en son aide, et fist faire grans garnisons de vins et de viandes et d'armes
et de chevaux pour passer oultre, et entra en mer à grant compaignie de
chevaliers, et eut bon vent qui le porta assez tost oultre. Quant il fu au
port arrivé, la contesse sa mère ala encontre, et le baisa moult doucement
et luy dist: «Biau doux fils, vous estes de bonne nature qui venez secourre
vostre mère et vos frères que les fils Blanche d'Espaigne veullent trop
malement défouler et tenir soubs piés; mais sé Dieu plaist il n'ira pas si
comme il pensent.»

Ainsi démourèrent une pièce de temps ensemble. Le roy de France assembla
grant gent de son royaume, et tint grant parlement à Paris. A ce parlement
furent les pers de France; si leur demanda le roy que on devoit faire de
vassal qui vouloit tenir terre sans seigneur, et qui aloit contre la foy et
contre l'ommage qu'il avoit tenu, luy et ses devanciers? Et il respondirent
que le seigneur devoit assener à son fié comme à la seue chose. «En nom de
moy,» dist le roy, «le conte de la Marche vuelt en celle maniere terre
tenir, laquelle est des fiés de France dès le temps au fort roy Clovis qui
conquist toute Aquitaine contre le roy Alaric qui estoit paien, sans foy et
sans créance, et toute la contrée jusques aux mons de Pirene.»

Quant le roy ot tenu son parlement, il manda ceux qui savoient faire engins
pour jetter pierres et mangonniaux; et si manda charpentiers pour faire
chastiaux et barbacannes, pour plus près traire et lancier à ceux qui sont
ès chastiaux et ès forteresces et ès deffenses. Quant le roy fu garni de
tels gens, il assembla grant ost et entra en la terre au conte de la
Marche, à si grant multitude à pié et à cheval que la terre en estoit
couverte.

Il assist premièrement un chastel que l'en nomme Monstereul en Gastine[389]
et le prist par force en pou de temps. Puis s'en retourna en la tour de
Bergue[390] qui estoit forte de murs et bien garnie de gent; ses tentes
fist fichier, ses paveillons tendre; ses perrières fist drecier, et après
moult d'autres engins environ la tour. Ceux qui dedens estoient se
deffendirent forment et soustindrent longuement l'assaut. Quant François
virent qu'il se deffendoient si bien et si longuement, si commencièrent
l'endemain plus fort à assaillir, et à lancier pierres et mangonniaux. Tant
firent qu'il conquirent la tour et grant plenté d'armes et de vitaille dont
elle estoit moult bien garnie.

      Note 389: _Le Gastine_ est une petite contrée du Poitou, entre
      _Niort_ et _Fontenay_.

      Note 390: _Bergue._ Et mieux _Beruge_, à deux lieues de Poitiers.

Quant la tour fu prise, si se pourpensa le roy qu'elle avoit fait moult de
mal à sa gent et que encore les pourroit-elle bien grever et nuire; si la
fist abatre et jetter à terre jusques aux fondemens. Tantost comme
Monstereul et la tour de Bergue furent pris, le roy s'en ala à un chastel
que l'en appelle Fontenay[391], si le tenoit Geffroy, le sire de Lesignen
qui estoit en l'aide le conte de la Marche. Le roy le fist asseoir, et fist
traire et lancier à ceux qui dedens estoient. Si fu pris par force avec un
autre chastel que on appelle Vovent[392].

      Note 391: _Fontenay._ Ce doit être le _Fontenay_, plus tard surnommé
      l'_Abbatu_, et aujourd'hui seulement désigné sous le nom de
      _Rohan-Rohan_. Il est à deux lieues du _Fontenay-le-Comte_, au-delà
      de Niort.

      Note 392: _Vovant_ ou _Vouvant_, dans le Poitou, au nord de Fontenay,
      et sur la rivière de _Vendée_.


XXIX.

ANNEE 1242.

_Coment l'en voult empoisonner le roy de France._


La femme au conte de la Marche[393] bien vit et apperçut que le roy avoit
greigneur force que son baron. Si appella deux hommes qui estoient ses sers
et leur dist en conseil et pria que en toutes manières il féissent que il
empoisonnassent le roy et tous ses frères; et sé il povoient ce faire, elle
les feroit riches et leur donroit grant terre. Cil s'accordèrent à ce faire
et luy promistrent qu'il en feroient tout leur povoir. Pour ce faire elle
leur bailla venin tout appareillié que il ne convenoit que mettre en vin et
en viandes, pour tantost mettre à mort celluy qui en mengeroit.

      Note 393: Isabelle, veuve de Jean-sans-Terre.

Les sers se misrent à la voie et vindrent en l'ost le roy de France; si se
commencièrent à traire vers la cuisine du roy, et approuchièrent des
viandes tant que ceux qui gardoient les viandes les orent pour
souspeçonneux, si espièrent qu'il vouloient faire et les prisrent tous
prouvés, si comme il vouloient jecter le venin ès viandes du roy.

Quant il furent pris, on demanda que on en feroit, et le roy dist qu'il
eussent le guerredon et la desserte de leur présent qu'il apportoient; si
furent menés aux fourches et pendus. Nouvelles vindrent à la contesse que
ses deux sers estoient pris et avoient esté pendus, et qu'il avoient esté
pris tous prouvés de leur mauvaistié; si qu'elle en fu moult courouciée, et
prist un coutel et s'en vouloit férir parmi le corps, quant sa gent luy
ostèrent; et, quant elle vit que elle ne povoit point faire sa volenté,
elle desrompi sa guimple et ses cheveux, et mena tel deuil qu'elle en fu
longuement au lit sans soy reconforter.


XXX.

ANNEE 1242.

_Coment le roy prist pluseurs chasteaux._


Le roy de France vit que son ost estoit grant et bel et que gens luy
venoient de toute part en aide; si s'en ala à un chastel que on appelle
Fontenay, enclos de deux eaues[394], et si estoit avironné de deux paires
de murs et de hautes tours deffensables et bien garnies. Il fist avironner
et assaillir le dit chastel forment; mais ceux qui dedens estoient se
deffendirent vaillamment, et furent de si grant prouesce que les François
ne leur porent faire mal né de riens empirier. Quant le roy vit la force du
chastel et la prouesce d'eux, si fist drécier une tour si haute de fust que
ceux qui dedens estoient povoient véoir la contenance et la manière des
gens du chastel; et puis commencièrent à lancier et à traire à eux, si
qu'il en occistrent assez.

      Note 394: _Fontenay-le-Comte_, suivant l'opinion la plus commune.

Quant ceux du chastel virent que ceux de la tour les grevoient si forment,
si se tindrent loing et jectèrent feu gréjois, si que ceux qui dedens
estoient s'en fouirent pour le péril où il estoient, car toute la tour
estoit embrasée; et commencièrent François à reculer. En ce butin et assaut
avint que un arbalestrier à tour trait un quarrel et féry le conte de
Poitiers au pié et le navra forment. Quant le roy vit le coup, si fu moult
forment courroucié et fist tantost l'assaut recommencier plus fort que
devant.

Lors alèrent à l'assaut chevaliers et sergens, et assaillirent de toutes
pars, et boutèrent le feu en la porte; et les autres montèrent sur les murs
à eschieles, et les autres y montèrent à cordes; si ne porent plus ceux du
chastel endurer, et fu le chastel pris et ceux qui dedens estoient. Le fils
au conte de la Marche fu pris, qui estoit bastart, et quarante et un
chevaliers et quatre-vingt sergens, et pluseurs autres dont il y avoit
assez. Grant partie des prisonniers envoia le roy à Paris et les autres en
prisons diverses parmi son royaume, et fist abatre toute la forteresce du
chastel et les murs tresbuchier jusques en terre.

Après ce que Fontenay fu pris et conquis, le roy vint devant un autre
chastel qui est nommé Villiers[395]. Tantost que ceux de dedens se virent
avironnés de ceux de l'ost, il furent esbahis si que il ne porent mectre
conseil en eux deffendre; si furent tous pris: iceluy chastel estoit à Guy
de Rochefort, qui estoit de l'aide au conte de la Marche; pour ce le roy le
fist tout abatte et jecter en un mont[396].

      Note 395: _Villers_, dit _en plaine_, à deux lieues et au nord de
      Niort.

      Note 396: _Mont._ Monceau.

D'ilec se parti le roy et s'en ala à un autre chastel que on appelle
Prée[397]. Ceux de dedens ne se mistrent oncques à deffense, ains se
rendirent tantost. D'ilec s'en ala le roy à un autre chastel que on nomme
Saint-Jelas[398]; si comme l'en vouloit tendre tentes et paveillons tout
entour, ceux du chastel mandèrent au roy qu'il les prist à mercy, et il li
rendroient le chastel; le roy le fist volentiers et les prist à mercy. Le
roy retourna vers un chastel que on nomme Betonne[399]; et tantost qu'il
furent devant, il commencièrent à paleter et à lancier; si fu tantost pris.
Moult fu le roy lie de ce qu'il défouloit ainsi ses anemis à sa volenté, et
luy estoit bien avis que Nostre-Seigneur conduisoit son ost. Il se départi
de Betonne et vint à un autre chastel que on appelle Mautal[400]; ceux du
chastel commencièrent à lancier et à eux defendre; mais pou leur valut, car
les François les avironnèrent de toutes pars, si que ceux du chastel ne
sorent auxquels aler. Quant il se virent si sourpris, si se rendirent
sauves leur vies. Il avoit emmy le chastel une forte tour bien deffensable,
le roy commanda qu'elle fust abatue: les mineurs alèrent tant environ
qu'elle fu enversée et menée au néant. Le roy chevaucha oultre et vint au
chastel de Thori[401] qui fu Eblon de Rochefort: ceux qui au chastel
estoient virent l'ost qui estoit plain de nobles combateurs, si sorent bien
qu'il ne pourroient longuement durer né soustenir la puissance le roy: si
s'en vindrent tous nus, sans armes encontre le roy et luy rendirent le
chastel, et tantost le roy le fist garnir de sa gent.

      Note 397: _Prée_ ou _Prahecq_, entre Niort et Melle.

      Note 398: _Saint-Jelas_ ou _Saint-Gelais_, aujourd'hui village à deux
      lieues de Niort.

      Note 399: _Betonne._ Aujourd'hui _Tonnay-Bautonne_. «Tonacium supra
      Vetonam,» dit Guillaume de Nangis. Il est sur la rivière de ce nom,
      entre Rochefort et Saint-Jean d'Angely.

      Note 400: _Mautal._ Aujourd'hui _Matha_, sur la rivière d'Anteine, au
      sud de Saint-Jean-d'Angely.

      Note 401: _Thori_ ou _Thors_, village de Saintonge, près de Matha, et
      à cinq lieues de Saint-Jean-d'Angely.

D'ilec se parti et vint à un autre chastel que on appelle Aucere[402], et y
fist jecter pierres et mangonniaux, et le fist tout raser à terre et
tresbuchier. Et puis après chevaucha avant à tout son ost tant qu'il fu
près d'un marais, et fist lever un pont: car l'ost au roy d'Angleterre
estoit illec près, et estoit enclos et avironné de grans fossés larges et
parfons. Quant le pont fu drécié, si cuidèrent passer François oultre; mais
les anemis furent d'autre part qui leur véerent l'entrée. Si commencièrent
à paleter les uns contre les autres. Le roy s'en tourna d'autre part vers
Taillebourc droit[403] au chastel Geffroy de Ranconne qui siet sus une
rivière que on nomme Carente. On ne loa pas au roy qu'il passast le pont
qu'il avoit fait faire et drécier; le roy fist tendre ses paveillons et
drécier sur la rivière. Quant le roy d'Angleterre vit l'ost le roy de
France, si se retraist arrières, luy et sa gent, le trait de deux
arbalestres, pour ce qu'il se doubta d'assembler au roy à celle fois; et si
avoit avecques luy le conte de Cornouaille[404] et le conte de Lincestre,
et le prince de Gales, à tout grant plenté de chevaliers et d'autre gent
appareilliés à bataille.

      Note 402: _Aucere_ ou _Saint-Assere_, en Saintonge, à deux lieues de
      Saintes.

      Note 403: _Droit au_, etc. C'est-à-dire: _Lequel appartenoit à
      Geffroy de Rancogne._--_Carente_, Charente.

      Note 404: _Le conte de Cournouaille._ Richart.

Quant les François apperçurent l'ost des Anglois retraire arrières, si
envoièrent cinq cens sergens hastivement pour passer au pont que le roy
avoit fait drecier, et avecques eux grant plenté d'arbalestriers et
d'autres gens de pié. Le conte Richart vit que les François passoient le
pont sans contredit, si mist jus[405] ses armes, et s'en vint vers eux et
leur monstra signe de paix, et leur pria qu'il le féissent parler au conte
d'Artois, pour les deux roys accorder ensemble sans faire bataille. Mais le
conte d'Artois n'y voult point aler devant ce qu'il en eust congié de son
frère le roy: quant le conte Richart vit qu'il ne pourroit parler au conte
d'Artois, il s'en retourna vers l'ost au roy d'Angleterre.

      Note 405: _Mist jus._ Mist bas.


XXXI.

ANNEE 1242.

_De la bataille au roy de France contre le roy d'Angleterre._


Droitement le jour de la Magdaleine, le roy et son ost passèrent la rivière
de Carente par le pont que le roy ot fait faire, et s'en retourna arrières
de Taillebourc par le conseil de sa gent. Tantost comme il fu passé, les
fourriers coururent vers Saintes en dégastant tout ce que il trouvèrent.
Si comme les fourriers dégastoient tout avant eux, un espie vint au conte
de la Marche qui luy dit que les fourriers au roy de France dégastoient
tout le pays. Quant le conte oï ces nouvelles, il commanda à ses fils qu'il
s'armassent et à tous ses chevaliers, et ala contre les fourriers
isnelement pour eux desconfire. Le conte de Bouloigne[406] oï dire que le
conte de la Marche venoit sur les fourriers; si se hasta moult de eux
secourre, et s'en vint droit au conte de la Marche: là fu le poingnéis fort
et aspre, et l'abatéis d'hommes à pié et à cheval. A ce premier poingnéis
fu occis le chastelain de Saintes qui portoit l'enseigne au conte de la
Marche. François qui bien sorent que le conte de Bouloigne se combatoit, se
hastèrent moult de luy aidier et orent grant despit de ce que le conte de
la Marche les avoit premiers envaïs, si luy coururent sus. Illec entrèrent
en champ les deux roys l'un contre l'autre à tout leur povoir.

      Note 406: _Le conte de Bouloigne._ Alphonse, depuis roi de Portugal.

Lors fu l'occision grant et la bataille aspre et dure, si ne porent plus
les Anglois souffrir né endurer le fait de la bataille. Quant le roy Henry
vit sa gent fouir et apeticier, si fu trop durement couroucié et esbahi, si
s'en tourna vers la cité de Saintes. Les François virent les Anglois fouir
et desrouter, si les enchacièrent moult asprement, et en occistrent en
fuiant grant plenté.

En cest estour fuient pris vingt et deux chevaliers et trois clers moult
riches hommes et de grant renom, et furent pris cinq cens sergens d'armes,
sans la piétaille. Quant le roy ot eue victoire, il fit rappeler sa gent
qui trop asprement enchaçoient les Anglois; lors s'en retournèrent les
chevaliers par le commandement le roy.

Quant vint entour mienuit que tout le peuple se reposoit, le roy
d'Angleterre et le conte de la Marche s'en issirent de Saintes à tout le
remenant de leur gent et firent entendant à ceux de la ville qu'il aloient
faire assaut aux François qui se reposoient; mais il tournèrent leur chemin
droit à Blaives. L'endemain par matin que le jour parut cler, ceux de
Saintes virent que ceux qui leur devoient aidier s'en estoient fouis, si
s'en vindrent au roy et luy rendirent la cité de Saintes. En telle manière
comme nous avons devisé conquist le roy grant partie de la terre au conte
de la Marche, mais il y perdi de bonne gent et de bons chevaliers pour la
grant chaleur du temps et pour le soleil qui moult estoit chaut. Regnaut le
sire de Pons fu tout espoventé de la force le roy et de la victoire que
Dieu luy ot donnée, si vint à luy en la ville de Coulombiers[407] qui siet
à un mille de Pons, et fist hommage au conte de Poitiers devant les barons
de France.

      Note 407: _Coulombiers._ Sur la _Seugne_, à une lieue et au nord de
      Pons.

En ce meisme jour vint à luy l'ainsné fils au conte de la Marche, et
s'agenouilla devant le roy et luy requist paix qui fu faite en la manière
qui s'ensuit: C'est assavoir que toute la terre que le roy avoit conquise
sur le conte de la Marche demourast paisiblement au conte de Poitiers,
frère le roy, et du demeurant le conte et sa femme et ses enfans se
metroient du tout en tout en la mercy le roy; et délivreroit le conte trois
chastiaux fors et bien garnis en ostage; c'est assavoir Merplin[408],
Crotay et Hascart, esquiels le roy avoit ses garnisons et ses souldoiers
aux cous dudit conte. Pour ce que ledit conte n'estoit point présent à ces
convenances enteriner, le roy reçut son fils en ostage jusques à l'endemain
que le dit conte devoit venir.

      Note 408: _Merplin_ ou _Merpins_, auprès de Cognac, en Angoumois,
      aujourd'hui village au confluent du Né et de la Charente.--_Crotay._
      Le latin dit: «_Crosantum_.» Ce doit être _Crosant_, sur la _Creuze_,
      à peu de distance de Guéret.--_Hascart_ ou _Chastel-Achard_, comme le
      dit Guillaume de Nangis, à quatre lieues de Poitiers, et à deux de
      Vivonne. Ces trois châteaux, situés le premier dans le Poitou, le
      second dans la Saintonge et le troisième dans la Marche, permettoient
      au roy de France de tenir en échec les grands vassaux qui, de ce côté
      la, étoient toujours secrètement attachés à l'Angleterre.

Quant le conte de la Marche sot comment le roy s'estoit acordé, si vint
l'endemain faire ferme et estable ce que son fils avoit promis, et amena
avecques luy sa femme et ses enfans. Eux se agenouillèrent devant le roy et
luy crièrent mercy, plains de souspirs et de larmes, et luy commencièrent à
dire: «Très doux roy débonnaire, pardonne-nous ton ire et ton mautalent, et
ayes mercy de nous; car nous avons mauvaisement ouvré et par orgueil, à
l'encontre de toy; sire, selon la grant franchise et la grant miséricorde
qui est en toy, pardonne-nous nostre mesfait.»

Le roy qui vit le conte de la Marche si humblement crier mercy, ne pot
tenir son cuer en félonnie[409], ains fu tantost mué en pitié. Si fist
lever le conte son cousin, et luy pardonna débonnairement ce qu'il avoit
mesfait; et le conte de la Marche quicta au conte de Poitiers tous les
chastiaux et forteresces que le roy avoit conquises sur luy; et, pour tenir
les convenances, le roy tint les trois chastiaux dessus dis en sa main; et
le conte, et sa femme et ses enfans jurèrent que il tendroient les
convenances sans jamais aler encontre.

      Note 409: _Felonnie._ Fiel, mauvais vouloir.

Quant la paix fu accordée, le roy retint l'ommage Regnaut sire de Pont par
devers soy, et l'ommage Geffroy de Lesignen et de Geffroy de Ranconne. Ces
choses furent acordées le jour de la saint Pierre, premier jour d'aoust,
que le roy jut ès près de Pons et tout son ost. L'endemain par matin
vindrent en l'ost le sire de Mirabel et le sire de Mortaigne qui avoient
hostelé et soustenu le roy d'Angleterre et toute sa gent en sa première
venue quant il fu arrivé. Ces deux barons si firent hommage au roy de
France et au conte de Poitiers et tous les autres barons du pays et toute
la terre jusques à la rivière de Gironde. Le roy d'Angleterre oï dire à
Blaives où il estoit que le roy venoit sur luy, si fu si espoventé qu'il
s'en alèrent luy et le conte Richart à Bordeaux; car s'il feussent
demourés, il eussent esté pris: mais aucuns leur firent assavoir qui
estoient du conseil au roy de France. Lors se pourpensa le roy d'Angleterre
coment il pourroit faire paix au roy de France; si luy envoia messages et
requist trèves: mais le roy ne luy voult point de legier octroier, devant
qu'il en fust prié des plus haus hommes de sa court qui aimoient moult le
conte Richart, pour ce que il leur avoit fait bonté en la terre d'Oultre
mer.


XXXII.

ANNEE 1242.

_Coment les Tartarins destruirent Turquie et les terres d'environ._


En ce temps avint que les Tartarins qui avoient gasté toute Ynde, la grant
et la mineur, et Armenie, né n'avoient finé de ce faire par l'espace de dix
ans, envoièrent quatre des plus haus barons de leur terre sus le royaume de
Turquie. Si s'en vindrent tout droit à une cité, au premier chief de
Turquie, qui a nom Asaron[410]; si comme aucuns dient, si est en la terre
de Hus, où Job habita au temps qu'il vivoit. Quant la cité fu ainsi
asségiée, les Turs qui dedens estoient virent bien qu'il ne povoient avoir
secours de leur seigneur le soudan de Babiloine, et qu'il ne pourroient
durer contre si grant foison de Sarrasins; si prisrent conseil ensemble
qu'il se rendroient sauves leur vies et leur biens, en telle condicion que
les Tartarins les garantiroient contre tous. Pour ces convenances tenir
fermes et estables, les Turs envoièrent le baillif de la ville parler aux
Tartarins, et les Tartarins l'octroièrent, et jurèrent à tenir et garder
fermement. Tantost qu'il furent entrés en la ville, il occistrent et hommes
et femmes et enfans. D'ilec se partirent et vindrent à une autre cité que
on appelle Arsegue[411], et firent ces meismes convenances à ceux de la
ville, et il leur ouvrirent les portes et leur abandonnèrent la cité.
Sitost comme il y furent entrés, il mistrent à mort tous ceux qu'il y
trouvèrent que oncques n'en demoura un seul en vie, fors deux crestiens
qu'il trouvèrent en chartre en une fosse; si leur demandèrent qui il
estoient, et il respondirent qu'il estoient crestiens nés du royaume de
France. Si tost comme il sorent qu'il estoient François, il les mistrent
hors des fers et leur donnèrent à mengier; et puis prisrent conseil
ensemble qu'il en feroient. Si respondirent aucuns qu'il avoient oï dire
que François estoient bons combateurs et preux aux armes; si s'accordèrent
qu'il les fissent combatre ensemble pour véoir la manière que François ont
en bataille. Si les firent très bien armer et monter sur deux chevaux, et
leur commandèrent à combatre, et celuy qui auroit victoire s'en iroit franc
et quitte là où il vouldroit; et il promistrent que si feroient-il.

      Note 410: _Asaron._ Erzerum, en Arménie.

      Note 411: _Arsegue._ Aujourd'hui _Arzingan_, sur l'Euphrate.

Quant il furent entrés au champ, les Sarrasins s'assemblèrent pour veoir le
tournoiement et leur contenance, et orent grant joie pour ce qu'il
cuidoient que l'un occist l'autre, et qu'il s'entreferissent premièrement
des glaives et puis des espées. Mais, il le firent autrement: car il se
férirent en la greigneur foule des Tartarins, et en occirent plus de trente
avant qu'il feussent pris. Pour ces deux crestiens qui ne vouldrent point
soi occire l'un l'autre, ont puis forment prisé la gent de France iceux
Tartarins.

Quant les Tartarins se furent un pou séjournés, si se mistrent de rechief à
chemin et vindrent à une cité qui est nommée Césare[412], qui siet en la
terre de Capadoce, et la prisrent, et gastèrent environ la terre et la
contrée; et demourèrent au pays tant que l'yver dura. Quant le nouvel temps
fu revenu, il s'en alèrent tout le cours, en destruisant le pays jusques à
la cité de Franisce[413], et la destruirent par feu et par occision; et
puis vindrent à la cité de Coine[414], qui est la maistre cité de Turquie.
Assez tost après la prisrent et mistrent toute Turquie en leur subjection.
Ainsi perdirent les Turs leur renom et toute leur force.

      Note 412: _Cesare._ L'ancienne Césarée. Aujourd'hui _Caisarié_.

      Note 413: _Franisce._ Ce nom est corrompu. Guill. de Nangis dit:
      _Savastre_, et Vincent de Beauvais _Sebaste_, c'est le véritable nom;
      entre _Icone_ et _Césarée_.

      Note 414: _Coine_ ou _Icone_; aujourd'hui _Cogni_.

Quant les Tartarins orent gastée toute Turquie, il s'en retournèrent
d'autre part[415] et entrèrent en la terre de Poloine; et par devers la
mer, il gastèrent la terre de Roussille et celle de Gazarie, et destruirent
et gastèrent tout devant eux jusques en Hongrie. Illecques s'arrestèrent,
et vouldrent avoir conseil d'entrer au royaume de Hongrie. Et il leur fu
respondu qu'il alassent seurement, car l'esperit de discorde et de mauvaise
foy iroit devant eux, et leur feroit voie et les conduiroit; par quoy les
Hongres seroient si troublés que il ne pourroient durer. Bien est voir que
devant ce que les Tartarins entrassent en Hongrie, le roy et les barons et
le peuple du pays estoient en si grant descort qu'il ne se povoient
appareillier pour soy deffendre, ainsois s'en fouirent; mais la plus grande
partie d'entr'eux fu avant occise et tournée en chetivoison.

      Note 415: Nangis semble ici plus exact: «Eodem temporis concursu,
      Tartari per unum de principibus suis, nomine Basto, vastaverunt
      Poloniam et Hungariam, et juxtà mare Ponticum, Russiam et Gazariam,
      cum aliis triginta regnis; et usquè ad fines Germaniæ pervenerunt.»
      Je ne reconnois pas la _Gazarie_.

Après ce que le pays fu ainsi gasté et que les Tartarins s'en furent
partis, une famine vint si grant que les hommes vifs mengeoient les hommes
mors, chiens et chas, et ce qu'il povoient trouver.


XXXIII.

ANNEE 1243.

_Coment le pape s'enfui en France pour la paour de l'empereur Federic._


Si comme nous avons dessus dit que le siège de Rome demoura vague, après la
mort pape Celestin, par l'espace de trente et deux mois, les cardinaux
s'accordèrent à un preudomme qui estoit nommé Senebaut; et si vouldrent
qu'il feust pape et le nommèrent Innocent le quart. Si recommença l'estrif
de l'empereur contre le pape, et fu ce pape si mal mené qu'il ne pot
demourer à Rome né ne trouva lieu où il peust demourer sauvement fors en
France. Si s'en vint celle part, et pour avoir secours et aide du roy.
Quant il fu venu à Lyon sus le Rosne, il manda au roy de France que
volentiers parleroit à luy, et vouldroit avoir volentiers son conseil et
s'aide, sé il luy plaisoit.


XXXIV.

ANNEE 1243.

_Coment le roy fu malade à Pontoise._


Tantost comme le roy ot nouvelles du pape et il voult mouvoir pour aler à
luy, une fort maladie le prist que les physiciens appellent dissentere. Si
fu le roy longuement malade de celle maladie en la ville de Pontoise. La
nouvelle ala par le pays que le roy estoit moult griefment malade, si en
furent tous courouciés grans et petis. Les prélas et les barons vindrent
hastivement à Pontoise et orent grant pitié du roy qu'il trouvèrent en si
povre point. Il demourèrent illec une pièce pour savoir que nostre sire en
feroit; car il virent que la maladie lui enforçoit de jour en jour plus
forment. Si ordenèrent que l'en priast Nostre-Seigneur qui tout puet, qu'il
voulsist donner santé au roy. L'en fist mander par tous les églyses
cathédraux que l'en amonnestast le peuple de faire aumosnes; et fist-l'en
prières et processions. Oncques la maladie ne cessa d'enforcier tant que on
cuida certainement que le roy fust mort, et furent tous esmeus parmi le
pays et le palais, et commencièrent tous à crier et à plourer et à regreter
leur seigneur qui tant estoit preudomme et tant aimoit les povres, et
deffendoit le menu peuple des grans que nul outrage ne leur fust fait, et
vouloit que ainsi bien fust fait droit et raison aux povres comme aux
riches.

Nul ne pourroit penser comme le menu peuple de Paris en estoit couroucié
forment; et disoient entr'eux: «Sire Dieu, que voulez-vous faire à votre
peuple? pourquoy nous tollez-vous celuy qui nous gardoit et deffendoit en
paix, le souverain prince de toute bonne justice?» Lors laissièrent tous
les menestreus besoingnes à faire, et coururent et hommes et femmes aux
églyses et firent prières et oroisons, et donnèrent aumosnes aux povres en
grant devocion, que Nostre-Seigneur voulsist ramener le roy en santé.

Ceste nouvelle courut par tout le pays tant que le pape Innocent le sot qui
estoit à Lyon sur le Rosne, et luy dist-on aussi comme certainement qu'il
estoit trespassé; si en fu moult dolent et moult couroucié, et n'estoit
point merveille; car l'églyse de Rome n'avoit autre deffendeur en la
tempeste et en la douleur où elle estoit contre l'empereur Federic.

Si comme ceste dolente nouvelle couroit parmi le pays, celuy qui commande
aux vens et à la mer et aux elemens, et les tourne quelle part qu'il veut,
fu esmeu de pitié; car il voult que le roy fust assouagié de sa maladie, et
si luy revint l'esperit. Ceux qui estoient entour luy dirent que son
esperit avoit esté ravi. Quant il fu revenu et il pot parler, il requist
tantost la croix pour aler Oultre mer et la prist dévotement. Le roy
commença à assouagier[416] tant que Nostre-Seigneur le mist en parfaicte
santé. Moult devint aumosnier et religieux après ceste maladie et fu en
moult grant dévocion de secourre la terre d'Oultre mer[417].

      Note 416: _Assouagier._ Guérir, se calmer.

      Note 417: Il faut remarquer que notre chroniqueur omet ici
      d'attribuer aux reliques de Saint-Denys, comme le fait Guillaume de
      Nangis, le mérite de la convalescence du roi. Cette suppression et
      quelques autres du même genre peuvent donner à croire que
      l'historiographe de ce règne n'étoit pas un moine de Saint-Denis.


XXXV.

ANNEE 1244.

_De la destruction de la terre d'Oultre-mer._


Celle année meisme que le roy fu malade, vindrent une manière de gens que
on nomme Grossains[418], et entrèrent en la Saincte Terre et prisrent par
force la cité de Jhérusalem; les hommes et les femmes emmenèrent sans
espargnier nulluy, et espandirent le sang des gens non mie par la cité tant
seulement, mais toute l'églyse du sépulcre Nostre-Seigneur en fu
ensanglentée, et lors fu acomplie la prophétie David qui dist: «Dieu, une
gent venront en ton héritage, ton temple conchieront de sanc et de vilaines
ordures, ta gent occiront et abandonneront aux oisiaux et aux bestes, le
sanc espandront environ et entour Jhérusalem en si grant habundance comme
une rivière, et ne trouveront qui les mecte en sépulture.»

      Note 418: _Grossains._ Guillaume de Nangis: «_Grossoni_.» Ce sont les
      Karismiens qui, chassés des bords du Golfe Persique par les Tartares,
      se jetèrent sur l'Asie mineure, ravagèrent la Syrie et s'emparèrent
      de Jérusalem.

Ceste male gent vindrent à la cité de Gazaire[419] et tuèrent tous les
crestiens que il trouvèrent, Templiers et Hospitaliers, et presque tous les
nobles hommes du pays; dont l'en fu en moult grant doubte que il ne
gastassent toute la terre que crestiens tenoient par delà la mer.

      Note 419: _Gazaire._ Gaza.


XXXVI.

ANNEE 1245.

_Coment l'empereur Federic fu condampné._


Il avint au derrenier jour d'avril mil deux cens quarante-cinq que le pape
Innocent tint concile général à Lyon sus le Rosne. Là prist conseil aux
cardinaux et aux prélas qui illec furent assemblés pour les outrages
l'empereur Federic. Quant il fu conseillié, il jecta la sentence et
condempna l'empereur Federic de toute la communauté de saincte églyse, et
de toute honneur et de toute dignité de l'empire. Tous ceux qui estoient
joins à luy par foy ou par serement ou en autre manière il absoult de leur
foy et de leur serement, mais que d'ores en avant il n'obéissent à luy
comme à empereur.

Après ce, l'apostole escommenia tous ceux qui le tendroient pour roy né
pour empereur, et donna congié de faire empereur à ceux qui avoient povoir
du faire. Moult de gens se merveillèrent pourquoy le pape donnoit si
crueuse sentence contre si haut homme: si en dirons aucunes raisons et non
pas toutes, pour ce qu'il ne fust ennuieuse chose à ceux qui ceste histoire
liront.

La première cause si fu comme Federic eust fait hommage à l'églyse de Rome
du royaume de Sezile que l'églyse luy avoit donné et avec ce l'empire de
Rome; et comme il eust juré devant les princes et les plus nobles hommes de
l'empire que il garderoit et deffendroit loyaument les honneurs et les
droitures de l'eglyse de Rome, de toutes ces choses il fu contraire et
rompi toutes les convenances, et, avec ce, il diffama le pape et les
cardinaux par ses lettres qu'il envoya aux princes de la crestienté et à
moult d'autres gens.

La seconde cause si fu que il rompi les convenances et la paix qui avoit
été jurée des deux parties, et qu'il ne feroit nul dommage aux cardinaux.
De toutes ces choses il ne fist riens; ainsois prist les biens des
cardinaux et les tourna par devers soy sans cause et sans raison: et si
fist paier toultes et tailles et venir devant juges séculiers les clers et
enchartrer et pendre, en despit du clergie et à leur confusion; né ne fist
satisfacion aux Hospitaliers né aux Templiers de ce qu'il leur avoit tolu.

La tierce cause fu sacrilège; car il tint deux cardinaux en sa prison et
pluseurs archevesques et évesques, pour ce qu'il aloient à la court de Rome
par le commandement l'apostole, et leur fist assez de maux souffrir et
d'angoisses.

La quarte cause pourquoy l'empereur Federic fu condempné fu hérésie et
mescréandise dont il fu ataint et prouvé.


XXXVII.

ANNEE 1245.

_Coment le légat vint en France._


Quant le concile fu passé, le pape qui bien savoit que le roy avoit en
propos d'aler Oultre-mer, envoia en France Œude de Chastel-Raoul[420] pour
preschier la voie d'Oultre-mer. Quant il fu venu, le roy le receut moult
honourablement et assembla tantost grant parlement d'archevesques,
d'évesques, d'abbés et de ses barons. Le légat amonesta en sa prédication
les barons et le peuple de secourre la terre d'Oultre-mer. L'archevesque de
Rains se croisa et celuy de Bourges, et l'évesque de Beauvais, et l'évesque
de Laon, l'évesque d'Orléans, Robert le conte d'Artois, Hue de Chastillon
le conte de Saint-Pol, le conte de Blois, le duc de Bretaigne et le conte
de la Marche, Jehan des Barres, le conte de Montfort, Raoul le sire de
Coucy et moult d'autres nobles princes, et du menu peuple à grant
habundance.

      Note 420: _Chastel-Raoul._ Chateauroux.

Un autre cardinal fu envoié en Henault et ès parties du Liège, pour ce que
les gens alassent en l'aide Lendegrave[421] duc de Thoringe qui
nouvellement avoit esté esleu au royaume d'Alemaingne, pour ce que le pape
ne vouloit pas que Conrat le fils l'empereur Federic le fust. L'apostole oï
dire certainement que le roy de Tharse[422] faisoit trop de griefs aux
crestiens qui estoient habitans en son royaume; si luy envoia deux frères
meneurs et deux frères prescheurs, et luy manda, avec ce, qu'il se voulsist
tenir d'occire le peuple crestien. Les frères qui là furent envoiés
mistrent en escript la manière et la contenance des Tartarins[423].

      Note 421: _Lendegrave._ Il falloit du _landegrave_ Henry.

      Note 422: _De Tharse._ Il falloit: _De Tartarie_.

      Note 423: Le nom de trois de ces frères nous est parvenu: c'etoit
      André de Lonjumeau, Jean de Plan de Carpin et Benoît de Pologne. La
      relation de Plan-Carpin a déjà été publiée presque en entier. Un
      habile géographe, M. d'Avezac, est sur le point d'en faire paroître
      la partie inédite qu'il a retrouvée dans un manuscrit de l'université
      de Leyde.


XXXVIII.

ANNEE 1245.

_Coment le roy ala visiter le pape à Clugny l'abbaye._


Le roy de France ot grant désirier de veoir le pape Innocent: si assembla
grant chevalerie et ala à Clugny où le pape Innocent estoit; et furent avec
luy ses deux frères et madame Blanche sa mère. Le roy ala noblement et à
moult grant compaignie, pour aucunes doubtes de ses anemis; sa gent
estoient en armes ordenés par connestablies, ainsi comme sé ce fust un ost:
devant le roy aloient cent sergens moult bien armés, les arbalestes
tendues; après ceux aloient autres cent, les haubers vestus et les
ventailles fermées; après ces deux cens venoient autres deux cens armés de
toutes armes. Le roy venoit après avironné de grant multitude de chevalerie
armée. Le roy entra en l'abbaye de Clugny et le pape vint contre luy et le
reçut à moult grant joie; si demeurèrent ensemble par l'espace de quinze
jours, et ordenèrent de la voie d'Oultre-mer. Quant il orent la besoigne
ordenée et accordée, le roy demanda sa benéiçon; le pape luy donna
volentiers et l'absoult de tous ses pechiés, par tel convent qu'il iroit
oultre mer. Si comme le roy retournoit en France, nouvelles luy vindrent
que le roy d'Arragon estoit entré en Provence à grant ost, pour avoir dame
Biatris suer la royne de France, pour ce qu'il la vouloit donner à son
fils. Le roy envoia grant partie de ses barons contre le roy d'Arragon et
luy manda qu'il se voulsist souffrir de gaster à la demoisele. Quant les
messages vindrent devant le roy d'Arragon, et il sot la volenté du roy de
France, il retourna en sa contrée et luy manda que point ne feroit
volentiers chose qui fust contre sa volenté né qui luy despleust; et la
demoisele s'en vint en France à la royne sa suer, et mist son corps et sa
terre en la deffense du roy et en sa bonne garde.


XXXIX.

ANNEE 1245.

_Coment le roy maria le conte Charles son frère._


Droitement le jour de la Penthecouste, le roy fist venir tous ses barons et
tint cours plénière au chastel de Meleun. Là furent assemblés tous les
nobles hommes du royaume de France. Le conte de Savoie y vint à moult grant
compaignie pour ce qu'il estoit oncle à la royne de France. Quant il furent
tous assemblés, le roy fist venir damoiselle Biatris, et la donna en
présence des barons à Charles son frère, et le fist chevalier; et adouba
pluseurs autres chevaliers pour l'amour de luy, et si luy donna la contrée
d'Anjou et toute la terre du Maine.


XL.

ANNEE 1245.

_Du miracle qui avint en Turquie._


Celle année, avint que les Turs de Turquie[424] et ceux d'Armenie firent
paix oultréement aux Tartarins qui moult les avoient grevés, sous telle
condicion qu'il promistrent à rendre par chascun an une grant somme de
besans d'or et pailes et dras de soie, pour raison de treu[425]. Quant il
furent accordés, le pays demoura en paix. Si avint en la cité de
Coine[426], qui est la maistre cité de Turquie, que un jongleur jouoit d'un
ours emmy la ville, devant grant plenté de crestiens et de Sarrasins
marchans, en une place commune où il avoit une croix entailliée et un
pillier de pierre. Si comme l'ours aloit parmi la place, il tourna vers le
pillier et pissa sus le signe de la croix; et si comme il pissoit, il chéi
mort devant tous ceux qui le regardoient.

      Note 424: Par ce mot _Turquie_ on entendoit alors particulièrement
      l'_Asie mineure_.

      Note 425: _Treu._ Tribut; _Tributum_.

      Note 426: _Coine._ Iconium.

Les crestiens commencièrent à dire que ce vouloit Dieu, pour ce qu'il avoit
pissé sus le signe de la croix. Un Sarrasin qui illec estoit ot moult grant
despit, pour ce que les crestiens disoient que ce estoit vengeance de Dieu;
si s'approucha de la croix et la féri du poing en despit de Jhésucrist.
Maintenant quant il ot ce fait le bras et la main luy demourèrent, devant
le peuple, tous secs, si et en telle manière que oncques puis ne s'en pot
aidier.

Un autre Sarrasin estoit en une taverne près d'illec, si oï dire le grant
miracle qui estoit avenu; si sailli sus, tout desvé, et se féry parmi la
presse tout oultre et commença à pisser par despit contre la croix, et à
dire: «Vecy en despit des crestiens.» Si tost comme il ot ce dit, il chéi
mort en la présence de tous. De ce miracle furent crestiens moult lies, et
les Sarrasins en furent dolens et courrouciés.


XLI.

ANNEE 1245.

_De la mort au duc de Thoringe._


Celle année meisme que ces miracles avinrent, le duc de Thoringe qui avoit
esté esleu en roy d'Alemaigne mourut. Les princes d'Alemaigne eslurent
Guillaume de Hoslande contre la volenté l'empereur Federic. Le mois après
ensuivant, archevesques, évesques et abbés s'assemblèrent à Pontigny[427],
et levèrent le corps monseigneur Saint-Edme qui fu archevesque de Cantorbie
et le mirent moult honnourablement en fiertre.

      Note 427: _Pontigny_, village de Champagne à quatre lieues d'Auxerre,
      célèbre par son monastère de St-Edme ou Edmond.


XLII.

ANNEE 1248.

_De la voie première que le roy fist Oultre-mer._


L'an de grace mil deux cens quarante et huit, le roy de France se mist à
chemin pour aler oultre mer, et issi de Paris à grant procession qui le
convoièrent jusques à Saint-Anthoine, le vendredi après la Penthecouste: il
entra en l'églyse de l'abbaye et requist aux nonnains que elles priassent
pour luy et que elles l'eussent en mémoire. De ce jour en avant il ne voult
puis vestir robes d'escarlate né de brunette né de vair[428], né de couleur
qui fust de grant apparisence; ainsois vestoit robe de camelin[429] brun ou
de pers; né ne chaussa puis espérons dorés, né ne voult avoir selle dorée,
né ne voult que le frain né le poitral fust de soie; et pour ce que sa
selle, son frain et son autre hernois fust de mendre pris que celluy dont
il usoit devant, il establi que l'aumosnier prist le surplus de l'argent
pour donner aux povres. En la compaignie le roy estoit Robert conte
d'Artois et Charles le conte d'Anjou, et le cardinal de Rome et moult
d'autres prélas, et grant foison des barons de France. Son frère messire
Alphons si demoura en la compaignie de la royne Blanche sa mère, pour
garder le royaume, et s'estoit croisié; mais il fu accordé du roy et des
barons qu'il demourast celle année en France.

      Note 428: _Né de brunette né de vair._ Guillaume de Nangis dit: _Vel
      panno viridi seu bruneto_. Ce que nos anciens poètes appellent comme
      tous leurs contemporains: _Le vair et le gris_.

      Note 429: _Camelin_, espèce de drap commun.--_Pers_, bleu.

Le roy et son ost passèrent parmi Bourgoigne, et alèrent à Lyon sus le
Rosne par leur journées; et y trouva le roy lors le pape Innocent qui
n'osoit aler vers Rome pour l'empereur Federic qui l'avoit en grant haine.
Quant il orent parlé ensemble, le roy reçut sa benéiçon et se parti de
Lyon, et vint à un chastel que on nomme la Roche du Glin[430]. Ceux du
chastel furent si oultre-cuidiés qu'il robèrent une partie des gens du roy
qui aloient devant pour faire garnison à ceux de l'ost[431]. Quant la
nouvelle en vint au roy, il commanda que le chastel fust mis par terre et
abatu; ceux de dedens furent pris et mis en fers et en liens, le chastel fu
tout destruit el gasté. D'illec se parti le roy et fist tant qu'il vint au
port d'Aiguemorte, et entra en mer le mardi après la feste saint
Berthelemi. Et la contesse d'Artois qui avoit convoié le conte son
seigneur, s'en retourna pour ce qu'elle estoit enceinte. Le roy se parti du
port et ot moult bon vent, et les mariniers singlèrent à force d'aviron et
alèrent à l'aide de Dieu tant que il vindrent à l'anuitier au port de
Limeçon qui est en Chipre.

      Note 430: _Roche du Glin._ Aujourd'hui _Roche de Glun_, village à
      trois lieues de Valence.

      Note 431: Nangis ne dit pas que le seigneur de la Roche de Glun
      voulut butiner sur l'armée croisée, mais seulement qu'il avoit
      coutume de rançonner les voyageurs.

Le roy descendi de sa nef et entra en Chipre où il attendi tout l'yver pour
attendre sa gent. Le roy de Chipre et pluseurs autres se croisièrent et
promistrent au roy que il iroient avecques luy, et luy feroient aide de
quanqu'il luy pourroient aidier et faire. Si comme le roy de France
demouroit en Chipre, le soudan de Babilone estoit à Damas, et avoit mandé
grant ost de Sarrasins pour aler sur les Crestiens d'Oultre-mer; si luy
fist-on entendant que le roy de France venoit pour secourre la terre
d'Oultre-mer, si se souffri[432] d'aler plus avant, et fist retourner sa
gent. Ainsi comme le roy de France séjournoit en Chipre, pluseurs nobles
hommes de son royaume moururent: si comme l'évesque de Biauvais, le conte
de Montfort, le conte de Vendosme, Guillaume des Barres, Dreue de Mello,
Erchambaut de Bourbon, le conte de Dreux et moult de bons et honnestes
chevaliers jusques au nombre de deux cens quarante; et le conte Charles
frère le roy fu moult forment malade d'une quartaine. L'en fist entendant
au roy que il y avoit moult d'esclaves Sarrasins qui volentiers prenroient
baptesme sé il luy plaisoit, en la terre de Chipre: Quant il le sot, il les
fist tous baptisier, et les délivra de servitude et de chetivoison.

      Note 432: _Se souffri._ S'abstint.


XLIII.

ANNEE 1248.

_Des messages de Tharse qui vinrent parler au roy de France qui estoit en
Chippre._


Entour la feste de Noel que le roy demouroit en la cité de Nicossie[433],
vinrent à luy messages de par un baron de Tharse[434] qui avoit nom
Eschartay[435] et apportoient lettres de par leur maistre, en la présence
de frère Andrieu de Longjumel[436] qui cognut l'un des messages qui avoit
nom David: car il l'avoit veu en l'hostel au roy de Tharse au temps qu'il y
fu envoié en message, de par le pape Innocent. Le roy reçut les lettres qui
estoient escriptes en arabi et en langue de Perse; si les fist
contre-escripre et mettre en latin par la main frère Andrieu, et les envoya
en France devers la royne Blanche sa mère. Les messages distrent que le
grant roy de Tharse avoit pris le baptesme et estoit crestien, et pluseurs
autres des barons de Tharse; et avoit bien trois ans et plus que il tenoit
la foy crestienne; et disoient que pluseurs ans avoit jà passés que le
prince Eschartay estoit crestien, et l'avoit envoié le grant roy de Tharse
à moult grant foison de gens encontre Sarrasins, pour essaucier la foy
crestienne; et que l'intencion et le propos du prince Eschartay estoit de
faire proufit et honneur à tous ceux qui vouldroient aourer la croix; et de
combatre soy à tous ceux qui seroient contre la foy crestienne anemis; et
disoient que il désiroit moult la faveur et l'amour du roy de France, et
qu'il avoit oï dire qu'il estoit en Chipre. Et encore disoit plus les
messages, pour certaine chose, qu'il vouloit assiégier la cité de
Baudas[437], pour ce que l'apostole des Sarrasins y demouroit et
séjournoit; et devoit mouvoir dedens la feste de Pasques. Icelluy apostole
estoit nommé Callife, et estoit coustumier de séjourner à Baudas, et
faisoit souvent secours et aide au souverain de Babiloine; et fu par luy
secourue Damiete quant elle fu assise du roy Jehan de Jhérusalem.

      Note 433: _Nicossie._ Nicosie, capitale du royaume de Chipre.

      Note 434: _Tharse._ Encore pour _Tartarie_. «Corruption,» dit
      M. A. Rémusat, «qui pourroit venir du nom de _Tarsa_, le pays des
      _Ouïgours_.»

      Note 435: _Eschartay._ Le vrai nom de ce chef _Tartare_ ou _Mongol_
      étoit _Ilchi-Khataï_, commandant de la Perse et de l'Arménie. On voit
      que M. Abel Rémusat, dans son excellent _Mémoire sur les rapports des
      premiers chrétiens avec l'empire des Mongols_ (Mémoires de
      l'Institut, Acad. des Inscript., t. VII, p. 438.), n'avoit pas
      consulté un bon exemplaire des _Chroniques de St-Denis_, puisqu'il
      les accuse d'avoir nommé Eschartay _roy des Tharses_.

      Note 436: _Andrieu le Longjumel_, l'un des moines que le pape avoit
      précédemment envoyés au grand Khan. (Voyez plus haut,
      Chapitre XXXVII.)

      Note 437: Bagdad.

Quant le roy oï ces nouvelles, il en fu moult lie et reçut les messages
liement, et leur fist amenistrer boire et mengier, et tout quanques mestier
leur fu; le jour de Noel furent à la messe avecques le roy, et furent à sa
court à disner, et se contindrent bien et honnestement.

La teneur des lettres au roy de Tharse qu'il envoia au roy de France fu
tele:

«Par la puissance du très haut et souverain Dieu, messire Cham, roy et
prince de pluseurs provinces, noble combateur du monde, glaive de la
crestienté, deffendeur de la légion des apostres, au noble roy de France,
sire et maistre des crestiens, salut. Nostre sire croisse ta seigneurie et
ton royaume par long temps; ta volenté accomplisse en sa loy et en ce monde
maintenant et tousjours. Dieu te doint conduit par la vertu divine, et ton
peuple vueille garder par la sainte prière des prophètes et des apostres.
Amen!

»Cent mille bénéiçons et cent mille salus te mande par ces lettres et te
prie que tu reçoives en gré ce salut, car c'est moult grant chose que tel
sire te mande salut. Et Dieu veuille que encore te puisse-je véoir. Le haut
sire du ciel et de la terre octroie que nous puissons estre ensemble et que
nous soyons tous d'un accort et d'une voulenté. Après ces salus, nostre
intencion est de faire le proufit de la crestienté. Je pri et requier à
Dieu que il doinst victoire à l'ost des Crestiens, et surmonte et abaisse
tous ceux qui despisent la crois; vray Dieu esauce le roy de France et
acroy sa haultesce si que chascuns le veoie! Nous voulons que par toutes
nos seigneuries et nos poestés, que tous crestiens soient frans et hors de
servage, et voulons qu'il soient tous quites de treus et de servage, et de
toutes autres coustumes, et qu'il soient honnourés et gardés: nous voulons
que les églyses destruictes soient refaictes, et que l'en sonne les
cloches, et que tous crestiens si puissent aler et venir parmi nostre
royaume. Et pour ce que Dieu nous a donné en ce temps qui ore est grace de
garder la crestienté, nous avons envoié ces lettres par nos loyaux messages
auxquiels nous adjoustons foy, David, Marc et Olphac, pour ce qu'il nous
racontent bouche à bouche comme les choses se portent envers vous. Reçois
nos lettres et nos paroles, car elles sont vraies; cil qui est roy du ciel
vueille que bonne paix et bonne concordance soit entre les Latins et les
Grieux, et entre les Armins, Nestoriens et Jacobins, et entre tous ceux qui
aourent la croix; et requerons Dieu qu'il ne face division entre nous et
les crestiens, et Dieu l'octroie. Amen!»


XLIV.

ANNEE 1248.

_Coment Jehan de Belin envoia des lettres au roy de Chipre._


Unes autres lettres furent envoyées, un pou devant les lettres dessus
dites, au roy de Chipre de par son serourge, esquelles il estoit contenu:
«A mon seigneur Henry roy de Chipre, et à sa chière suer madame Ameline la
roine, noble homme Jehan de Belin[438] son frère, connestable d'Armenie,
salut. Sachiez, quant je fu meu pour aler en Tharse de par monseigneur le
roy d'Armenie, Nostre-Seigneur m'a conduit sain et sauf jusques à une ville
que on nomme Sance[439]; et vous fais assavoir que nous avons veu en la
voie maintes estranges contrées. Nous laissasmes Ynde à senestre par devers
Baudas, et méismes deux mois à passer toute la terre de ce royaume. Nous
véismes moult de cités que les Tartarins avoient destruites et gastées,
desquelles cités nul homme ne pourroit dire la grandeur né les richesses
dont elles estoient plaines. Nous véismes plus de cent mil monciaux des
gens du pays et de la contrée que les Tartarins avoient occis; et sé la
grace de Dieu n'eust amené les Tartarins pour combatre aux Sarrasins, il
eussent destruit toute la terre que les crestiens tenoient au royaume de
Sirie. Nous passasmes une grant rivière qui vient de Paradis terrestre que
l'en nomme Gyon, qui est large de l'un rivage à l'autre par l'espace d'une
grant journée.

      Note 438: _Jehan de Belin_, et mieux d'_Ibelin_. Mais notre
      chroniqueur entend mal ici le texte latin de Nangis qu'il traduit. Il
      falloit dire avec celui-ci: «A monseigneur Henry...., à sa chier suer
      Emmeline la royne, et à noble homme Jehan d'Ibelin son frère, le
      connétable d'Arménie salut.» Cette Emmeline, ordinairement nommée
      _Stephanie_, étoit sœur de Haiton, roi d'Arménie.

      Note 439: _Sance._ Nangis: _Sautequant_. Tout cela, quoi qu'en ait
      écrit M. A. Rémusat, sent beaucoup la fourberie.

«Et bien vous faisons assavoir que des Tartarins est si grant plenté, que
il ne pourroient estre nombrés par nul homme. Il sont laides gens de visage
et divers; je ne vous pourrois deviser né dire la manière dont il sont,
fors qu'il sont bons archiers et hardis. Bien à quatre mois passés que nous
ne finasmes d'errer, et encore ne sommes-nous point emmi la terre au grant
roy Cham. Si avons entendu, par certaines personnes, que puis que Cham, le
grant roy de Tharse fu mors, que les barons et les chevaliers de Tharse qui
estoient en diverses contrées mirent par l'espace d'un an à assembler, pour
couronner le roy Cham qui maintenant règne; et à peines porent-il trouver
place où il peussent estre tous ensemble. Aucuns d'eux estoient en Ynde et
les autres en la terre de Thartar, et les autres au royaume de Roussie, et
les autres en la terre de Saba, et de Insule[440] qui est la terre dont les
trois roys furent qui vindrent aourer Nostre-Seigneur en Jhérusalem: et
sont la gent de celle terre crestiens. Je fu en leur églyses, et y vi
Nostre-Seigneur paint en la manière que les trois roys luy offrirent or,
mirre et encens: et orent premièrement ceux de Tartar la foy crestienne par
eux et par leur admonestement, et sont crestiens, et le grant roy de Tharse
et pluseurs de ses princes. Et devant les portes des nobles hommes sont les
églyses où l'on sonne les cloches selon les coustumes des Latins; si y sont
les tables, selon la coustume des Grieux[441].

      Note 440: Nangis dit: «In terrâ de Chatha, alii in Russiâ, et alii in
      terrâ de Chascat et de Tangath. Hæc est terrâ de quâ tres reges,
      etc.»

      Note 441: Nangis dit seulement: «Et percutiunt tabulas.»

«Les crestiens Tartarins vont au matin premièrement aux églyses, et aourent
Nostre-Seigneur Jhésucrist, et puis vont saluer le roy en son palais. Et
sachiés que nous avons trouvé pluseurs des crestiens espandus par la terre
d'Orient, et moult de belles églyses hautes et anciennes, qui ont été
destruites par les Tartarins avant qu'il feussent crestiens; dont il est
avenu que aucuns des crestiens d'Orient qui s'en estoient fuys en divers
lieux, pour la paour des Tartarins, sont venus de nouvel au roy Cham qui
maintenant règne; lesquiels il a receus à grant honneur, et leur a donné
franchise et a fait crier à ban que nul ne soit si hardi qui leur face
grief, né en parolle né en fait. En la terre d'Ynde que saint Thomas
l'apostre converti à la foy crestienne, avoit un roy crestien que Sarrasins
avoient déshérité et tolue la greigneure partie de sa terre: si vit bien
que il perdrait le remenant de sa terre sé il n'avoit secours; si manda au
grant roy de Tharse que il luy voulsist aidier à sa terre restorer contre
Sarrasins, et volentiers luy feroit hommage, et devendroit son homme.

«Sitost que le roy de Tharse sot le propos au roy d'Inde, il manda les plus
puissans hommes de son royaume, et leur commanda qu'il alassent secourre le
roy d'Ynde et sa gent que Sarrasins avoient destruictes, et qu'il fussent
en l'aide des crestiens de tout leur povoir et que il les amassent comme
leur frères. Ceux se mistrent à la voie à tout grant compaignie de
Tartarins, et vindrent en Ynde; le roy les reçut à grant joie, et les ala
saluer parmi les tentes et puis s'en retourna à sa gent, et assembla son
ost avec l'ost des Tartarins, et s'en vint contre Sarrasins qui
l'attendoient en champ, car il ne cuidoient point qu'il eust Tartarins en
son aide: si furent tous desconfis et mis à destruction, et véismes plus de
quarante mil esclaves que le roy commanda à vendre.

«Et sachiez, très chière suer, que nous estions présens devant le roy de
Tharse, quant les messages le pape vindrent devant luy, et luy demandèrent
sé il estoit crestien. Après, il luy demandèrent pourquoy il avoit envoié
sa gent pour occire crestien? et li respondi qu'il n'avoit point ce fait
puis qu'il fu crestienné, mais il dit que ses devanciers avoient en
commandement en leur loy qu'il occissent toute la mauvaise gent qu'il
poussent trouver; et pour ce commandement vouldrent que l'en occist les
crestiens, car il cuidoient que ce fussent mauvaise gent. Nostre sire vous
gart! Sachiez que nous vous mandons toute la contenance et la manière des
Tartarins, puis que nous nous venimes en la leur terre.»


XLV.

ANNEE 1248.

_Coment le roy fist aucunes demandes aux messages._


Quant le roy ot oïes et entendues les lectres, il demanda aux messages le
prince Eschartay, coment il sot qu'il devoit aler oultre mer? et il
respondirent: «Pour ce que le soudan de Babiloine avoit envoié lectres au
oudan de Moysac[442], esquelles il estoit contenu que le roy de France
venoit sus Sarrasins, à moult grant ost et à moult grant navie; et qu'il
avoit pris par force quarante nefs toutes garnies qui estoient au roy de
France; et tout ce manda-il au Soudan de Moysac par fraude, et pour
espoenter-le, car le roy n'avoit nient perdu à celle fois en mer: mais
ainsi le mandoit-il pour ce qu'il n'eust nulle fiance au roy de France né
en sa gent, car il pensoit bien que le soudan de Moysac désiroit moult à
estre crestien. Et si tost comme le soudan de Moysac seut que le roy de
France venoit sus Sarrasins, il le fist assavoir au Cham nostre maistre; et
pour ceste raison nous a envoié le prince Eschartay à vous, pour ce que
vous sachiez le propos des Tartarins qui est tel qu'il veut asségier la
cité de Baudas et le calife des Sarrasins, en l'esté prouchain à venir; et
vous mande le prince Eschartay que vous assailliez Égypte, si que le calife
ne puist avoir secours de ceux d'Égypte.»

      Note 442: _Moysac._ Mossoul.

Après ce que il orent dit et fourni de leur message, le roy leur demanda de
leur manière. Et il dirent que le peuple des Tartarins estoit issu hors de
sa terre, bien avoit quarante ans passés, et estoient si grant multitude
qu'il n'est cité né chastel qui les péust soustenir né où il peussent
demourer; ains sont en boscages et en pastures, où il entendent à nourrir
leur bestes.

La terre dont il vindrent premièrement est loing de la terre où le grant
roy demeure par l'espace de vingt journées, et a à nom celle terre Tartar,
«pour laquelle nous sommes appellés Tartarins.» Et dirent les messages que
le roy Cham avoit avec luy tous les haus princes de sa terre et si grant
multitude de gent à pié et à cheval et si grant habundance de bestes que
nul ne le pourroit nombrer. En paveillons et en tentes demeurent tousjours,
car nulle cité ne les pourroit recevoir; et leur chevaux et leur bestes
demeurent tousjours en pasture; car il n'ont orge né paille né autre chose
qui peust souffire à leur bestes.

Les haus princes envoient leur fourriers devant, qui cherchent les terres
et les contrées, et prennent ce qu'il treuvent, et mettent en leur
seigneurie; et de tout ce qu'il ont pris envoient une partie au roy Cham et
à ses barons qui sont en sa compaingnie, et l'autre retiennent pour eux
soustenir. Si ont une ancienne coustume que quant le grant roy Cham est
mort, les princes et les chevetains ont povoir d'establir nouvel roy; mais
il convient qu'il soit fils ou nepveu de celluy qui devant est roy, et qui
derrenièrement est mort, ou qu'il luy appartiengne de bien près. Et si
disoient les messages que le roy qui les avoit envoiés, estoit issu de
femme crestienne, et avoit esté fille de prestre Jehan, le roy d'Ynde; et
par l'amonnestement de celle bonne dame et d'un évesque qui estoit nommé
Thalassias, le roy des Tartarins et dix-huit autres princes avoient receu
baptesme; et sont encore entr'eux mains haus princes et mains autres qui ne
se veullent crestienner. «Et sachiez que le prince Eschartay par qui nous
sommes ça venus est religieux de long temps, et n'est point du royal
ligniée né, mais haut homme et puissant, et est en la contrée de Perse.»

Le roy demanda aux messages pourquoy le duc Baton avoit si villainement
receu les messages le pape qui aloient au roy Cham; et il respondirent que
le duc Baton estoit paien et avoit en son hostel Sarrasins qui estoient de
son conseil: mais il n'a mais telle seigneurie coment il souloit avoir;
ainsois a esté déposé et mis en la seigneurie et soubs la poesté au prince
Eschartay.

Le roy demanda de rechief du soudan de Moisac, lequel Moisac est nommé ès
anciennes escriptures Ninive. Les messages respondirent qu'il estoit fils
de femme crestienne et qu'il aimoit et gardoit les festes des apostres et
des martirs ainsi comme les crestiens, et n'obéissoit en nulle manière à la
loy Mahommet. Et estoit son propos d'estre crestien né n'attendoit autre
chose mais qu'il peust avoir l'accordance de aucuns des barons de sa terre.


XLVI.

ANNEE 1248.

_Coment le roy envoia en Tharse._


Les choses dessus dictes oïes et entendues, le roy ot conseil qu'il
envoiast, par ses propres messages, lectres, dons et joiaux au grant roy de
Tarse, et au prince Eschartay, en telle manière que les messages qui
iroient au prince retourneroient tantost qu'il auroient parlé à luy, et les
autres iroient au grant roy Cham. Le roy entendi, par les messages, que le
roy auroit moult chier une tente en laquelle il auroit une chapelle. Si en
fist faire une moult belle d'escarlate vermeille, à pommeaux dorés, toute
brodée de riches œuvres; et fist portraire dedens coment les trois roys de
Tarse aourèrent Nostre-Seigneur, et coment il receupt mort pour nostre
rachatement; et tout ce fist-il faire pour mieux esmouvoir le prince
Eschartay à la saincte foy crestienne. Et luy envoia avec tout ce du fust
de la saincte croix; et en envoia une partie au prince Eschartay et
l'amonnesta moult par ses lectres qu'il voulsist secourre et aidier la foy
crestienne.

Les messagiers qui furent establis pour aler au roy de Tarse et au prince
Eschartay furent deux frères meneur et deux prescheurs, et deux clers, et
deux lais: et fu la chose commandée à frère Audrieu de Longjumel, comme
maistre et chevetaine d'eux tous.


XLVII.

ANNEE 1248.

_Coment le soudan de Babiloine se voult accorder au soudan de Halape par
tricherie et decevance._


Le soudan de Babiloine oï dire certainement que le roy de France estoit en
Chipre, et qu'il avoit avecques luy des plus nobles princes et des plus
nobles hommes de la crestienté. Si se doubta forment[443] pour ce qu'il
avoit haine au soudan de Halape. Si se mist à la voie, et s'en vint droit
en Jhérusalem, et manda les chastelains de toute la contrée et leur demanda
qu'il méissent garnisons ès chastiaux et ès forteresces de toute la contrée
et de tout le pays, et leur dist bien qu'il se doubtoit moult de la venue
au roy de France.

      Note 443: _Se doubta forment._ Eut grant peur.

Quant il ot ces choses ordenées, il s'en vint vers les parties de Damas et
manda au soudan de Halape et à tous ceux qu'il cuidoit que fussent ses
anemis, si que il les peust avoir en son aide contre les crestiens; et
conta au calife de Baudas et au Vieux de la Montaigne, le sire de Hassacis,
coment le descort estoit entre luy et le soudan de Halape; et leur pria
qu'il envoiassent prières et messages pour ce qu'il poussent accorder et
pacifier ensemble. Oncques pour prière né pour chose qu'il seussent dire le
soudan de Halape ne se voult accorder; si manda aux amiraux qu'il alassent
asségier la cité de Camelle et qu'il se hatassent moult d'assaillir et de
prendre la cité pour le temps d'yver qui approuchoit, et que tous ceux de
dedens fussent mis en chetivoison s'il ne se rendoient. Les deux amiraux
vindrent devant Camelle à tout moult grant gent et l'asségièrent de toutes
pars.

Si comme il estoient devant la cité, une grant ravine d'eaue survint des
montaignes en l'ost qui emporta grant partie de leur garnisons et de leur
bestes, et eux meismes s'enfouirent. Bedouins qui bien virent leur dommage
leur coururent sus et en prisrent assez et mistrent en leur prisons.

Quant les ravines d'eaues furent passées, les deux amiraux ralièrent leur
gens et rassemblèrent, et s'en vindrent de rechief devant la cité. Le
soudan de Halape qui bien sot leur contenance et leur méchief se hasta
moult de venir sur eux à tout grant gent, né n'attendoit fors que la
tempeste fust passée. Si luy vint au devant le message du Caliphe et luy
monstra et dist et l'amonnesta de par son maistre qu'il fist paix au
soudan; car moult de pertes et de dommages vendroit à la sarrasinne gent sé
il ne s'accordoient ensemble, car crestiens venoient devers Occident pour
destruire la loy Mahommet; et s'il avenoit que Sarrasins se combatissent
les uns contre les autres, très grant confusion leur en pourroit venir et
moult grant perte; et joie et proufit aux crestiens qui sont leur anemis.
Oncques pour ce né pour chose qu'il sceust dire né sermonner, le soudan ne
voult rien faire né soy accorder à la paix; et dist que tant comme ceux de
Babiloine seroient en sa terre il ne s'accorderont d'icelle chose, et sé il
ne laissoient le siège de Camelle il se combatroit à eux.

Quant le message au calife vit appertement qu'il ne pourroit faire la paix
vers le soudan de Halape, si se parti de luy et s'en ala à ceux de
Babiloine, et leur dist le péril où il estoient, et que le soudan de Halape
venoit sur eux à grant plenté de gent. Tantost comme les amiraux
entendirent les paroles du message au calife il s'en partirent de Camelle
et retournèrent à grant perte de gent et d'autres choses à Damas où le
soudan sejournoit griefment malade.

Après ce que le soudan fu alegié de sa maladie, il manda le maistre du
Temple qui moult estoit son ami, et luy dist que moult luy savoit bon gré
sé il povoit tant faire que le roy de France retournast en sa terre, et que
trièves fussent données et jurées jusques à une pièce de temps entr'eux.

Le maistre du Temple respondi que volontiers il y mettroit paine. Lors
manda ses messages et leur bailla lettres pour porter au roy de France;
èsquelles lettres il estoit contenu que bonne chose seroit de faire paix au
soudan de Babiloine. Quant le roy entendi les lettres, si luy desplut moult
et aux barons de France. Et, si comme aucuns disoient, le maistre du Temple
aimoit bien autant le proufit au soudan et son honneur, comme il faisoit au
roy de France ou plus.

Tantost le roy manda au maistre du Temple par ses lettres authentiques que
il ne fust desoresmais si osé qu'il receust nul mandement du soudan de
Babiloine, sans especial mandement, né que parlement tenist de riens aux
Sarrasins qui appartenist au roy de France né aux barons.

Tant avoit d'amour entre le soudan et le maistre du Temple que quant il
vouloient estre seigniés, il se faisoient seignier ensemble et d'un meisme
bras et en une meisme escuelle. Pour tels convenances et pour pluseurs
autres, les crestiens de Surie estoient en souspeçon que le maistre du
Temple ne fust leur contraire; mais les Templiers disoient que celle amour
monstroit-il et celle honneur luy portoit pour tenir la terre des Crestiens
en paix, et qu'elle ne fust guerroiée du soudan né des Sarrasins.


XLVIII.

ANNEE 1248.

_Des messages au roy d'Arménie envoiés au roy de France._


Le roy d'Arménie oï dire à certaine gent que le roy de France estoit en
Chipre, si luy envoia deux évesques et deux chevaliers qui apportèrent
dons, et présens et lettres. Il luy escripvoit qu'il mettoit son royaume
tout entier à sa volenté. Le roy reçut les messages moult honnourablement,
et entendi par eux qu'il avoit grant descort entre le roy d'Arménie leur
seigneur et le duc d'Antioche. Et si avoit ce descort duré moult
longuement, et requéroit le roy d'Arménie qu'il luy plust qu'il mandast au
duc d'Antioche qu'il se voulsist accorder à faire paix; et de tous les
contens qui estoient entr'eux, en toutes manières, le roy d'Arménie se
mettoit sus le roy de France, et qu'il en voulsist ordonner tout à sa
volenté.

Quant le roy ot entendu les messages, il manda au duc d'Antioche que ce
n'estoit point bonne chose né honneste d'avoir descort entre les princes
crestiens qui devoient estre d'une meisme volenté. «Pour laquelle chose
nous vous prions que vous vous souffrez[444] de mener guerre contre le roy
d'Arménie qui est de nostre foy et de nostre créance; et sé il a vostre
terre adommagie ou fait autre dommage, il vous sera restoré par nous et par
nostre conseil.»

      Note 444: _Vous vous souffrez._ Vous laissiez, vous vous absteniez.

A la paix s'accorda le prince d'Antioche sus telle condicion que le bon roy
de France luy presteroit cinq cens arbalestriers pour garder sa terre et
deffendre contre ceux de Turquie qui par maintes fois l'avoient assailli et
grevé.


XLIX.

ANNEE 1248.

_Coment descort mut entre le visconte de Chasteaudun et les mariniers._


Sitost comme les messages au roy d'Arménie se furent partis du roy, le
déable qui tousjours het paix et amour, mist descort et contens entre le
visconte de Chasteaudun et les mariniers qui devoient l'ost conduire outre
mer; et se mellèrent la gent du visconte aux mariniers, et s'entre férirent
de cousteaux tranchans et d'espées, et en y ot de bleciés et mors, entre
lesquiels deux Genevois[445] furent occis les plus grans maistres d'eux
tous. Le cri et la noise en vint devant le roy qui en fu moult couroucié et
commanda que on alast à eux, pour eux départir, à tout quatre mille hommes
bien armés; ceux se boutèrent parmi eux et les départirent à moult grant
paine, tant estoient eschaufés les uns contre les autres.

      Note 445: _Genevois._ Génois.

Le visconte sot bien que sa gent avoient mespris, si se doubta moult du roy
et prist conseil au conte de Montfort pour passer en Acre à toute sa
chevalerie; mais le conte ne luy loa point sans le congié du roy: et quant
le roy sot ce, il luy manda qu'il ne fust si osé qu'il passast oultre, car
par telle achoison se pourroit l'ost despartir et dessevrer, et la voie
qu'il avoit emprise en seroit empeschiée; mais il feroit tant qu'il les
accorderoit, et qu'il sauroit lesquiels avoient esté cause du contens; et
que l'en se mist du tout sus le cardinal. A ce s'accordèrent les Genevois
et promistrent, sus paine de trois cens mars d'argent, qu'il se
souffreroient à jugier à la cour au roy de France du contens et du descort
meu entr'eux et le visconte de Chasteaudun.


L.

ANNEE 1248.

_Coment le roy manda galies pour passer oultre mer._


Quant le visconte fu accordé aux Genevois, le roy de France envoia en Acre
et ès autres cités sus mer pour avoir nefs et vaissiaux en quoy il peust
passer oultre. Mais ceux qu'il y envoia n'y porent riens faire; car en ce
point moult grant descort estoit entre les Genevois et les Pisains, et fu
occis le maistre des Genevois d'un javelot: et si n'avoit trop grant
descort d'autre part entre le bailli de Chipre et les Veniciens. Les
messages s'en retournèrent sans autre chose faire et racontèrent ce que il
avoient trouvé.

Quant ces messages furent retournés et ne porent nient faire, le roy envoia
le patriarche de Jhérusalem et l'évesque de Soissons et le connestable de
France; et puis leur commanda qu'il fissent une bonne paix des Genevois et
des Pisans; et endementiers que les messages s'en alèrent vers Acre pour
trouver navie, le roy fist faire petites naceles pour prendre terre quant
il vindrent près. Celle journée qu'il furent commenciées à faire l'en prist
deux espies qui confessèrent que le soudan de Babiloine les avoit envoiés
là pour empoisonner le roy et tout son ost; et estoit leur propos de mettre
le venin ès garnisons que on devoit trousser ès nefs.


LI.

ANNEE 1249.

_Coment le roy entra en mer pour passer en Damiete._


Après deux mois passés, les messages le roy cerchièrent tant qu'il
trouvèrent bonnes nefs et appareilliées, et les envoièrent au roy dont les
barons furent moult lies, car il leur ennuioit forment de tant séjourner en
Chipre. Lors s'assemblèrent les bavons de toutes pars, et les pélerins qui
avoient sejourné ès isles entour Chipre toute la saison d'yver. Sitost
comme les garnisons furent faites et le roy deust entrer en mer, il manda
les maistres mariniers et leur commanda que tous s'adressassent d'aler au
port de Damiete.

Lors entrèrent tous en mer et se seignèrent et se commandèrent à la grace
de Dieu; et les mariniers drescièrent voiles et aprestèrent leur cordes et
leur gouvernaux et leur ancres.


LII.

ANNEE 1249.

_Coment le roy de France retourna pour le temps._


L'an de grace mil deux cens et quarante-neuf se parti le roy du port de
Nimeçon[446] à moult grant compaingnie de bonne gent. Les maistres
mariniers singlèrent et se boutèrent en haute mer; le vent se tourna contre
eux et les bouta arrières vers Chipre à une cité qui estoit nommée
Paffons[447]. Et illec s'arrestèrent par l'espace de trois milles[448] pour
le vent qui estoit assouagié[449], mais il ne demoura guaires qu'il
commença à enforcier, et les mena au port de Nimeçon dont il estoient
partis. Si comme il furent retournés au port de Nimeçon contre leur
volenté, le prince de la Morée[450] assembla à eux, qui venoit en l'aide le
roy pour secourre la terre d'Oultre-mer, et le duc de Bourgoingne qui avoit
tout l'yver séjourné à Rome[451]; lors atendirent les uns les autres, pour
ce que les nefs s'estoient espandues en divers lieux par la force du vent,
et qu'il furent tous assemblés.

      Note 446: _Nimeçon._ Limissol.

      Note 447: _Paffons._ L'ancienne _Paphos_; aujourd'hui _Baffo_.

      Note 448: _Trois milles._ Je pense qu'il faudroit lire _trois nuits_.

      Note 449: _Assouagié._ Calme. Joinville ajoute que la flotte des
      croisés fut dispersée, et qu'une grande partie des vaisseaux fut
      jetée sur les rivages de Saint-Jean-d'Acre.

      Note 450: _Le prince de la Morée._ Guillaume de Villehardouin.

      Note 451: _A Rome._ Nangis dit: «_In partibus Romanis_.» Ce doit être
      une faute de copiste, pour _In partibus Romaniæ_. Joinville est ici,
      dans tous les cas, plus exact en disant: «Qui avoit séjourné en
      Morée.»

L'endemain au matin que le vent ne fu de riens contraire, les mariniers
drecièrent leur voiles et se mistrent au chemin; et commencièrent à sigler
à voiles estendues, et le vent se féri dedens qui les commença si tost à
mener qu'il sembloit qu'il volassent droitement en l'air.

Le jour de la Trinité, se partirent les pélerins du port de Nimeçon et
errèrent si hautement et si hastivement que le vendredi au soir[452] il
apperceurent la terre d'Egypte et choisirent la cité de Damiette. Là s'en
alèrent au plus droit qu'il porent et se hastèrent moult de prenre port.
Mais il trouvèrent grant foison de Sarrasins qui leur contredirent le port,
et se tindrent tous serrés et rengiés sus une rivière qui vient devers
Paradis terrestre que on appelle Nilus, qui illec endroit chiet en mer
assez près du port de Damiete. Et se mistrent tantost les Sarrasins en
galies et en barges pour aler contre eux. Le roy prist conseil à ses barons
qu'il pourroit faire? Si fu accordé qu'il se tendroient en leur nefs
jusques à lendemain. Sitost comme il fu ajourné[453], il prisrent, malgré
les Sarrasins, terre en une isle où le roy de Jhérusalem[454] avoit
autrefois pris port quant il vint asseoir Damiette.

      Note 452: _Vendredi._ Joinville dit _le jeudi après la Penthecouste_.
      Mais le texte de Joinville est dans cet endroit évidemment corrompu;
      il faudroit lire: _L'endemain_ DE LA TRINITE, au lieu DE LA
      PENTHECOUSTE.

      Note 453: _Fu ajourné._ Le jour fut venu.

      Note 454: Jean de Brienne.

Les barons s'armèrent et toute leur gent, et entrèrent en galies et en
barges; le roy fu en une petite galie avec le cardinal qui tenoit le fust
de la saincte croix moult hautement et dignement. En une autre galie qui
aloit devant le roy estoit l'enseigne de saint Denys en France; et les
frères le roy furent tout entour avironnés de grant plenté de chevaliers,
de sergens d'armes et d'arbalestriers. Si comme il approchièrent près de
terre, il se lancièrent en leur anemis; et les Sarrasins sajettes et dars
leur lancièrent et javelos espessement; et quant vint à l'approuchier, il
les férirent des lances et des glaives, et firent tant les barons qu'il
furent joings ensemble, et reculèrent les Sarrasins, et fu grant l'occision
et l'abatéis de Turs et de chevaux, sans point de dommage des barons. Et
furent occis aucuns grans maistres des Sarrasins, si comme le postat[455]
de Damiete et deux amiraux, et moult grant foison de piétaille.

      Note 455: _Le postat._ Sans doute pour _Podestat_. «Capitaneus.»

En celle bataille ne fu point le soudan de Babiloine qui estoit venu des
parties de Damas, et se tenoit à un mille de Damiete, pour ce qu'il estoit
enferme de son corps. Quant la desconfiture fu faicte et celle occision, la
navie des barons prisrent toute la rivière de Nilus, et estoupèrent toute
l'entrée, et prinrent des galies des Sarrasins ce qu'il en porent avoir, et
les autres s'enfouirent contremont la rivière.

Après ce qu'il s'en furent fouys, le roy et les barons firent tendre leur
tentes et leur paveillons sus le rivage, et se reposèrent celle nuit et le
dimenche toute jour et toute nuit; et fu commandé que les garnisons et les
chevaux descendissent à terre et venissent en l'ost.


LIII.

ANNEE 1249.

_Coment Damiete fu prise des gens au roy de France._


Les Sarrasins de Damiete furent si espoventés que si comme les barons de
France entendoient à eux logier, il attendirent tant qu'il fu anuitié, et
puis s'en issirent de la ville celéement et boutèrent le feu dedens. Quant
la gent de France l'apperceurent, si coururent celle part vers la cité et
entrèrent dedens parmi un pont de nefs que Sarrasins n'orent point loisir
de despecier, et regardèrent environ la ville et apperceurent bien que
Sarrasins s'en estoient fouis; si le firent assavoir au roy. Et quant il le
sot il fist mettre toute sa garnison par toute la cité, et fist tendre ses
trefs et ses paveillons plus près de la cité. Moult grant garnison y
trouvèrent, et si en avoient Sarrasins assez porté ens, et le feu en avoit
d'autre part gasté moult grant partie.

La cité estoit forte de murs et de hautes tours avironnée, et la rivière de
Nilus qui tout entour couroit; et si avoit esté enforciée puis que le roy
de Jhérusalem l'avoit prise. Le roy commanda que la cité fust délivrée des
charoingnes d'hommes et de bestes et d'autres ordures. Quant la cité fu
délivrée des ordures, le légat et le patriarche, et les évesques et tout le
clergié qui présens estoient, entrèrent à procession en la cité, chantans
la louenge de Dieu; et le roy ala après, tout nus piés, et les barons et le
peuple, moult dévotement.

Le légat vint premièrement à la mahommerie, et en fist jetter les faulx
ymages qu'il y trouva, et réconcilia la place en l'honneur
Nostre-Dame-Saincte-Marie, et chanta une messe de Nostre-Dame. Le roy
demoura tout l'esté en la ville jusques à tant que la rivière de Nilus
fust retraicte, qui celle année fu si grant qu'elle pourprenoit toute la
terre et toute la contrée. Autresfois avoit-elle grevé le roy Jehan de
Jhérusalem quant il prist Damiete.

Si comme le roy demouroit en Damiete, deux messages vindrent devant luy et
luy dirent que le conte de Poitiers venoit au plus tost qu'il povoit, et
qu'il estoit entré en mer le jour saint Jehan-Baptiste, avec la contesse
d'Artois qui venoit avec luy pour veoir son seigneur. Après ce, ne demoura
guaires que les messages furent venus, que le conte de Poitiers et la
contesse d'Artois arrivèrent au port de Damiete, et alèrent les barons
contre eux et les receurent à grant joie.


LIV.

ANNEE 1249.

_Coment le roy ala à la Maçoure._


Entour la feste de la Toussains, le roy de France et les barons prisrent
conseil d'aler à la Maçoure. Si appareillièrent leur ost parmi la rivière
de Nilus et par terre, et s'en issirent de Damiete le vingtiesme jour de
novembre, contre Sarrasins qui les attendoient d'autre part devant un
chastel nommé la Maçoure. Si comme l'ost des barons aloit celle part,
Sarrasins les commencièrent à costoier et leur commencièrent à lancier et à
traire et saillir à eux, en reculant ainsi comme en fuiant, et puis si
retournoient sus eux, et les féroient de dars et de javelos.

En ceste manière souffrirent grans assaux les barons; mais ce ne fu pas
sans grant occision des Sarrasins. Tant alèrent les barons qu'il vindrent
devant la Maçoure; si n'en porent approchier pour une rivière qui estoit
entre la ville et l'ost des François qui Thaneos[456] a nom, et chiet assez
près d'illec en la rivière de Nilus. Si tendirent leur tentes et leur
pavillons entre ces deux rivières et pourprirent toute la terre. Si comme
il estoient illec hebergiés, nouvelles leur vindrent que le soudan de
Babiloine estoit mort; mais avant qu'il mourust, il manda son fils qui
estoit ès parties d'Orient qu'il venist hastivement en Egypte. Quant
celluy-ci oï le commandement de son père, si se mist à la voie et vint à
luy. Si tost comme il y fu, le soudan manda tous les plus puissans hommes
de sa terre et leur requist que il feissent féaulté et hommage à son fils,
et il luy promistrent et jurèrent. Le soudan, qui senti la mort, bailla son
ost à conduire à un amiraut qui avoit nom Farhadin.

      Note 456: _Thaneos._ Le canal d'_Acmoun-Taneos_. (Voyez la
      description des lieux dans la _Correspondance d'Orient_, tome 5,
      p. 370 et suiv.)


LV.

ANNEE 1250.

_Coment François passèrent Thaneos._


En celle place se combattirent les François par mainte fois contre les
Sarrasins et en occirent assez et jetèrent en la rivière de Nilus qui est
parfonde et roide. Et pour ce que il ne povoient à eux approchier, il
firent une chauciée par dessus la rivière de Thaneos pour ce qu'elle estoit
parfonde, si que il peussent plus légièrement avenir aux Sarrasins. Les
Sarrasins, qui d'autre part furent, mirent grant peine à despécier la
chauciée, et à destruire par engins que il drescièrent; et despecièrent un
chastel de fust que les barons avoient drescié sus le pas de la chauciée,
si que il ne pouvoient passer oultre né à pied né à cheval.

Si comme il estoient en moult grant pensée coment il passeroient oultre, un
Sarrasin leur dist qui avoit esté pris en l'ost, qu'il pourroient bien
passer oultre par une voie qu'il leur montra assés près de la chauciée
qu'il faisoient. Lors s'en vindrent au pas que le Sarrasin leur monstra et
passèrent tout oultre à grant paour qu'il ne feussent noiés, pour le rivage
qui estoit mol et plain de fange et de boe, et vindrent droit à la chauciée
où les Sarrasins avoient drescié leur engins pour rompre la chauciée.

Quant les Sarrasins les apperceurent qui garde ne s'en donnoient, si furent
tout esbahis et tournèrent en fuie. Les barons alèrent après eux et
occirent tous ceux qu'il porent atteindre, entre lesquels fu Farhadin
occis, qui estoit maistre capitaine de leur ost. Après ce qu'il les orent
ainsi chaciés, il retournèrent aux tentes des Sarrasins et occirent tous
ceux qu'il y trouvèrent, et puis retournèrent à la Maçoure et se
desclorent[457] et espandirent parmi les champs. Quant les Sarrasins de la
Maçoure virent leur sote contenance, si prisrent force en eux et
retournèrent sus les barons et les enclosrent et avironnèrent de toutes
pars, et en occistrent grant foison.

      Note 457: _Desclorent._ Débandèrent.

Le conte d'Artois vit que les portes de la Maçoure estoient ouvertes: si
tourna celle part luy et un chevalier du Temple, et se bouta dedens la
ville; mais il fu tantost occis que oncques puis ne peut-on savoir qu'il
fu devenu.

Celle journée fu dure et aspre aux barons: car Sarrasins leur lancièrent
quarriaux et sajetes espessement, ainsi comme sé ce feust pluie: mais tant
se tindrent jusques à heure de nonne qu'il vainquirent l'estour et
enchacièrent les Sarrasins par l'aide des arbalestriers.

Quant Sarrasins furent chaciés du champ, les barons se recuellirent
ensemble, et mirent leur très et leur paveillons delez les garnisons aux
Sarrasins qu'il avoient gaigniées, et se reposèrent illec toute la nuit et
le demourant du jour. L'endemain firent un pont de fust pour venir à eux
ceux qui estoient de l'autre part de la rivière de Thaneos. Quant le
remenant de la gent fu oultre passé, si drecièrent leur tente tout environ
le roy, et firent lices et clostures entour leur paveillons des engins aux
Sarrasins pour estre plus asseurs. Nouvelles alèrent par tout le païs
environ que ceux de la Maçoure estoient assis des crestiens; si
commencièrent à venir de pluseurs parties en l'aide des Sarrasins; si
s'assemblèrent ensemble et vindrent jusques aux lices et commencièrent à
assaillir à grant esfort et espoventable.

Les barons s'aprestèrent d'eux deffendre, et ordenèrent leur batailles et
se férirent en eux viguereusement, tant que il les firent reculer et
retourner en fuie vers la Maçoure, et les chaçièrent de si près que il en
occirent et prisrent des plus hardis et des miex renommés.


LVI.

ANNEE 1250.

_Coment François se partirent de la Maçoure._


Ne demoura pas moult que le fils au soudan, qui mandé estoit devant la mort
son père des parties d'Orient où il séjournoit, vint à l'encontre et arriva
à la Maçoure à grant foison de Sarrasins. Quant ceux de la Maçoure sorent
sa venue, si sonnèrent li cors et buisines et tabours, en alant contre luy;
et le receurent à grant joie et liement comme seigneur. Pour la venue de
luy crut et enforça moult la puissance des Sarrasins; et aux pelerins avint
tout le contraire, car une pestilence de diverses maladies et mortalité
tout commune avint lors aux hommes, aux bestes et aux chevaux, dont il
furent si domagiés que pou en y avoit qui se peussent aidier. Et avecques
ce qu'il estoient si tourmentés de diverses maladies, orent-il souffraite
de viandes si que pluseurs defailloient pour faim; car les vaisseaux ne
povoient venir parmi la rivière, né rien apporter par devers Damiete pour
les Sarrasins qui leur aloient encontre; et prisrent deus vaissiaux qui
apportoient grant foison de vitaille et moult d'autres biens, et occisrent
tous ceux qui dedens estoient. Si que viandes faillirent ainsi comme du
tout, et soustenance aux chevaus. Si chéirent en desconfort et en grant
paour. Adonc levèrent le siège devant la Maçoure et se misrent au retour
vers Damiete.


LVII.

ANNEE 1250.

_Coment le roy fu prins à la Maçoure._


Si comme le roy de France et sa gent estoient au chemin pour retourner à
Damiete, Sarrasins s'aperceurent qu'il laissoient le siège. Si s'armèrent
et commandèrent que tous ceus qui porroient armes porter ississent hors,
pour les pelerins desconfire; et s'en vindrent à eus si grant plenté de
gent d'armes que à peine povoient estre esmés[458]. Le roy né sa gent qui
estoient foibles et malades ne se porent deffendre contre si grant gent. Et
leur fu fortune si contraire que tous furent pris et une grant partie
occis. Mais ce ne fu pas sans grant bataille. Devant le roy estoit un
sergent d'armes que l'en appeloit Guillaume du Bourc-la-Royne, qui tenoit
entre ses poins une grant hache et faisoit si grant abatéis et si grant
occision que tous les Sarrasins estoient esbahis de sa grant force. Le roy
li commença à crier à haute voix qu'il se rendist; car il doubtoit moult
que si bon sergent ne fust occis. Et népourquant jà ne fust eschapé sé ne
fust un crestien renoié qui li dist en Anglois qu'il se rendist et il li
sauveroit la vie.

      Note 458: _Esmés._ Estimés.

Tant férirent et chaplèrent Sarrasins sus Crestiens que tous furent pris.
Le roy estoit si malade qu'il ne se povoit soustenir; si fu porté entre
bras avironnés de Sarrasins à la Maçoure. Quant vint vers vespres, le roy
demanda son livre pour dire vespres si comme il avoit acoustumé, mais il
n'y trouva nul qui luy peust baillier, car il estoit perdu avec le harnois.
Si comme il pensoit, dolent et triste, le livre fu aporté devant luy, dont
ceux qui environ luy estoient se merveillèrent moult.

De toute la gent au roy de France qui avec luy estoient alés à la Maçoure,
n'eschapa fors le cardinal de Rome qui un pou devant s'en estoit parti; et
ceux qui cuidèrent eschaper parmi la rivière furent tous pris, et tous leur
galies et les biens qui dedens estoient; et occirent les Sarrasins tous les
malades qu'il trouvèrent, et pluseurs en desmembrèrent à grans hachie et à
grant douleur.


LVIII.

ANNEE 1250.

_Coment le soudan requist le roy de pais._


Quant Sarrasins orent pris le roy de France et toute sa gent, si leur
firent moult de despit, et leur crachièrent ès visages, et pissèrent sus
eux et sus le signe de la croix et défoulèrent aux piés. Et quant il les
orent bien batus et laidis, il les envoièrent en diverses prisons. Le roy
estoit si malade que ses gens avoient petite espérance de sa vie; si luy
donna Dieu si grant grace, que le soudan fist prenre garde de luy par ses
mires, et luy fist administrer quanqu'il vouloit tout à sa volenté.

Tant ala le temps avant que le roy tourna à guérison et qu'il respassa de
sa maladie. Et si tost comme il fu guari, le soudan le fist requerre de
paix et de trièves ainsi comme par menaces, et requist que Damiete luy fust
rendue avec toute la garnison que sa gent y avoient trouvée; et que tous
les coux, dommages et despens qu'il avoient fais dès le jour que Damiete fu
prise luy fussent rendus et restablis.

Adonc parlèrent ensemble de raençon et de faire paix en la manière qui
s'ensuit: c'est assavoir que le roy seroit délivré et tous ceux qui avec
luy estoient venus en Egypte, et tous autres crestiens de quelque nacion
que il fussent, dès le temps Quaimel[459] qui fu soudan et aieul de cestui
soudan, qui donna à son temps trièves à l'empereur Federic, et les metroit
hors de prison et délivreroit frans et quites de tous empeschemens. De
rechief que toutes les terres que les crestiens tenoient au royaume de
Jhérusalem il tendroient paisiblement et auroient trièves de Sarrasins
jusques à dix ans. Et pour ces convenances faire fermes et estables, le roy
estoit tenu de rendre Damiete et huit mille besans sarrasinois; par tel
convent que le roy délivreroit tous les Sarrasins qu'il avoit pris en
Egypte, depuis le temps qu'il y estoit venu, et tous les autres Sarrasins
qui avoient esté pris puis le temps l'empereur Federic. Avec tout ce, il fu
accordé que tous les biens et les meubles que le roy avoit laissiés en
Damiete et tous les barons seroient sauvés et seroient dessoubs la garde au
soudan et en sa deffense, jusques à tant qu'il fussent conduis en la terre
des crestiens. Et tous les enfermes crestiens et les autres qui
demourroient, pour leur biens oster de Damiete seroient asseurs, et aussi
se pourroient partir touteffois qu'il vouldroient, sans empeschement, ou
par mer ou par terre, et leur donroit le soudan sauf conduit jusques en la
terre des crestiens. Si comme ces choses furent affermées par serment et
acordées, le soudan ala disner en sa tente ainsi comme environ tierce.

      Note 459: _Quaimel._ Malek-Kamel.

Ainsi comme il fu levé de disner, aucuns amiraux[460] luy vindrent au
devant, et luy lancièrent coustiaux et espées et le navrèrent mortelment,
et puis le boutèrent contre terre et le détrencièrent en plusieurs pièces,
devant tous les amiraux de son ost; mais ce ne fu point sans l'accort de la
greigneur partie.

      Note 460: _Amiraux._ Ce mot a toujours ici le sens de _baron_,
      capitaine, seigneur. On sait que c'est le mot arabe, _emir_, maître
      avec l'addition de l'_article al_, qui précédoit le nom spécial de
      l'office.

Quant l'aventure fu ainsi avenue, les amiraux qui avoient le soudan occis
vindrent à la tente le roy tous eschaufés d'ire et de courroux, et levèrent
les espées toutes sanglantées sur sa teste, et puis luy appuièrent aux
costés ainsi comme s'il le voulsissent occire, et luy dirent qu'il leur
promist à tenir fermement les convenances qu'il avoit promises au soudan;
et firent moult grans menaces de luy et de ses barons, s'il ne rendoit
tantost Damiete, si comme il l'avoit promis.

Celluy qui avoit occis le soudan, qui Julian avoit à nom, vint au roy
l'espée traitte et ensanglantée, et lui dist qu'il le féist chevalier, et
que moult bon gré l'en sauroit. Le roy luy dist que jà ne le feroit
chevalier sé il ne vouloit estre crestien; et, sé il se vouloit accorder à
estre crestien, il le feroit chevalier, et l'emmenroit en France, et luy
donroit greigneur terre qu'il ne tenoit, et plus grant seigneurie; et
Julian respondi qu'il ne seroit jà crestien.

Aux convenances affermer en la manière que le roy l'avoit accordé et promis
au soudan, vouldrent les Sarrasins qu'il mist en ses lettres qu'il renioit
Dieu le fils de la vierge, s'il ne tenoit convenant de ce qu'il prometoit;
et les Sarrasins metoient en leur lettres qu'il renieroient Mahommet et sa
loy et toute sa puissance, sé il faisoient riens contre les convenances
dessus dictes. Pour chose qu'il sceussent dire né faire ne s'i voult le roy
accorder.

Lors dist un amiraut: «Nous nous merveillons comme tu soies nostre esclave
et nostre chaitif, coment tu oses parler si baudement; saches, sé tu ne t'y
accordes, je te occiray tout maintenant?» Le roy respondi: «Le corps de moy
pourrez occire, mais l'ame n'occirez vous jà.» A la parfin furent les
convenances jurées à tenir fermes en la manière qu'elles avoient esté
accordées entre le roy et le soudan; puis assignèrent jour quant les
prisonniers seroient rendus et Damiete délivrée. Bien est vérité que à
rendre Damiete ne s'accorda pas légièrement le roy; mais il luy fu bien dit
et monstré par aucuns sages hommes que il ne la pourroit tenir longuement
sans estre perdue. Au jour qu'il fu déterminé, Damiete fu rendue aux
amiraux, et il délivrèrent le roy, et ses frères, et les barons, et les
chevaliers de France, de Jhérusalem et de Chipre, et de toutes autres
contrées, fors aucuns qu'il retindrent qui estoient en divers pays en
prison.


LIX.

ANNEE 1250.

_Coment le roy se parti de la terre d'Egypte._


Toutes ces choses ainsi avenues comme nous avons devisé, le roy se parti
d'Egypte, et les barons et les autres qui avec luy furent délivrés, et
laissièrent certains messages en Damiete pour recevoir les chetifs
emprisonnés, et pour garder les biens qu'il y avoient laissiés; car il
n'avoient pas souffisament navie où il les en peussent tous porter. Le roy
et les barons vindrent en Acre dolens et courrouciés pour la perte que il
avoient faicte. Si prist le roy une partie de sa gent et les envoia en
Egypte pour délivrer les prisonniers des mains aux Sarrasins, mais il leur
fu respondu qu'il auroient avant parlé ensemble.

Pour ceste raison demourèrent grant temps en Babiloine en espérance d'avoir
les prisonniers. A la parfin avint que de douze mille que vieux que jeunes,
les amiraux ne rendirent que trois mille; ainsois prisrent les autres, si
les apointèrent de glaives et d'espées parmi les costes, et leur firent les
piés ardoir, si que il reniassent la foy crestienne et se tournassent à
Mahommet et à sa loy; par le tourment que il receurent les pluseurs
renoièrent Dieu et sa douce mère et se tournèrent du tout à la loy
Mahommet. Les autres qui furent très bons champions et vertueux, et très
fors en la foy crestienne se tindrent forment en leur propos, tant qu'il
souffrirent mort et conquistrent la vie pardurable sans fin et la couronne
de gloire.


LX.

ANNEE 1250/1251.

_Coment le roy s'en voult retourner en France._


Le roy fist apprester sa navie, car il cuida certainement que les amiraux
luy tenissent son convenant; mais les messages qui retournés furent de
Babiloine, luy contèrent la faulseté des Sarrasins, et que eux avoient bien
entendu qu'il ne tendroient foy né serement qu'il eussent en convenant, et
que il n'avoient délivré que la tierce partie des prisonniers crestiens.
Quant il oï ce, si en fu forment courroucié et requist conseil qu'il
pourroit faire de celle besoingne? si luy loèrent les barons qu'il ne
partist point si tost de la terre d'Oultre-mer; car elle seroit en
greigneur péril que elle n'estoit avant qu'il y venist; et pour ce que les
prisonniers seroient sans aucune espérance et se tendroient ainsi comme du
tout perdus, si que sa demeure pourroit faire grant bien à toute la terre
saincte; et meismement pour le descort qui estoit entr'eux, c'est assavoir
entre ceux de Babiloine et le soudan de Halape; car le soudan de Halape
avoit jà pris Damas et pluseurs autres chastiaux qui estoient en la
seigneurie de Babiloine.

Quant le roy oï telles parolles, si ama mieux à demourer que de prendre
repos né aisement en son royaume, et manda son frère le conte de Poitiers
et luy commanda qu'il alast garder le royaume de France avec la royne
Blanche sa mère, qui moult le gardoit sagement[461].

      Note 461: Dans le _Romancero François_, page 100, j'ai publié une
      chanson dont je rapportois la composition au règne de
      Philippe-Auguste. Je me suis trompé: elle exprima certainement les
      sentimens des barons françois après la délivrance de saint Louis,
      alors que cet excellent prince penchoit à retourner immédiatement en
      France. Elle est si belle et vient si parfaitement en aide au texte
      des _Chroniques de Saint-Denis_, qu'on me pardonnera de la reproduire
      ici:

      I.

      Nus ne porroit de malvaise raison
      Bone chanson né faire né chanter:
      Por ce n'i vueil mettre m'intencion,
      Que j'ai assez altre chose à penser.
      Et nonpourquant, la terre d'Oultre-mer
        Voi en si très grant balance,
      Qu'en chantant vueil prier lou roy de France
      Que ne croie couairt né losengier
      De la honte Nostre-Seignor vengier.

      II.

      Ah! gentis rois, quant Diex vos fist croisier,
      Toute Egipte doutoit vostre renom;
      Or perdés tout quant vos volés laissier
      Jhérusalem estre en chaitivoison.
      Quar quant Diex fist de vos élection
        Et signor de sa venjance,
      Bien déussiés monstrer vostre poissance
      De revengier les mors et les chaitis
      Qui por vous sont et pour s'amor occis.

      III.

      Rois, s'en tel point vos metés el retour,
      France dira, Champaigne et toute gent
      Que vostre los avez mis en tristour
      Et que gaignié avés moins que nient.
      Que des prisons qui vivent à tourment
        Déussiés avoir pesance,
      Et déussiés querre leur délivrance;
      Quant por vous sont et por s'amor occis,
      C'est grans pechiés sé les laissiés chaitis.

      IV.

      Rois vos avés trésor d'or et d'argent,
      Plus que nus rois n'ot onques, ce m'est vis;
      Si en devés donner plus largement
      Et demorer, pour garder cest païs;
      Car vos avés plus perdu que conquis.
        Si seroit trop grant viltance
      De retourner à tout la meschéance;
      Mais demorés: si ferés grant vigour,
      Tant que France ait recovré s'onnour.

      V.

      Rois, vos savès que Diex a pou d'amis,
      Né onques-mais n'en ot si grant mestier:
      Quar por vous est cist peuple mors ou pris,
      Né nus, fors vous, ne l'en puet bien aidier.
      Que povre sont li altre chevalier,
        Si crement la demorance.
      Et s'en tel point lor faisiés défaillance,
      Saint et Martir, Apostre et Innocent
      Se plainderoient de vous au Jugement.



LXI.

ANNEE 1251.

_De la mort l'empereur Federic et Henry son fils._


Celle année meisme avint que l'ainsné fils l'empereur Federic qui Henry
avoit nom fu forment courroucié de ce que son père estoit déposé de
l'empire; si assembla grant ost de Guibelins pour destruire et empirier le
siège de Rome. Si comme il fu acheminé pour aler vers Rome, une fièvre
continue le prist dont il mourut; quant il fu mort sa gent n'orent point de
seigneur, si en retourna chascun en sa contrée. L'empereur fu moult
affoibloié de la mort Henry son fils: si s'en ala en Puille à Mainfroy son
fils de bast, et commença à attraire les barons à soy et leur monstra signe
d'amour, et leur requist qu'ils fissent de Mainfroy leur seigneur, et leur
monstra moult de exemples qui estoient à la confusion de l'églyse de Rome.

Si comme il machinoit contre le pape Innocent, une reume luy descendi en la
gorge qui luy estoupa les conduis, si qu'il ne pot avoir s'alaine et
mourut. Quant le pape sot certainement que l'empereur estoit mort, si se
parti de Lyon et vint à Rome; et puis d'illec à une cité que on nomme
Anengne[462]: et illec séjourna une pièce, car il n'osa aler plus avant
vers Puille pour la doubtance de Mainfroy, le prince de Tarente. Nouvelles
vindrent à Conrat que son père l'empereur Federic estoit mort et son frère
Henry, si luy fu avis que la terre luy devoit appartenir, si se fist faire
chevalier et espousa la fille au duc de Bavière.

      Note 462: _Anengne._ Agnani.

Après ce qu'il l'ot espousée, il séjourna une pièce de temps avec sa femme,
et puis manda tous ses amis, et leur pria qu'il luy fussent en aide tant
qu'il peust tenir le royaume de Secile et la terre de Puille et de Calabre;
et il luy respondirent qu'il luy seroient tous en aide.

Lors assembla un grant ost et se parti d'Alemaigne, et laissa sa femme
enceinte d'un enfant nommé Corradin: si passa par Romenie et commença
forment à monter en la seigneurie de Secile et de Puille, et assist la cité
de Naples à tout grant ost, pour ce qu'elle estoit de la partie de
l'église. Avant ce qu'il venist devant Naples, Mainfroy son frère y avoit
esté cinq fois pour prendre la cité, mais il n'y pot oncques mal faire, né
de riens empirier la cité.

Ce Conrat tint si court et si estroitement ceux de Naples qu'il se
rendirent sus tel convenant qu'il les tendroit en tel estat comme il
estoient devant, né que jà la cite né les murs né les forteresces ne
despeceroit; et il leur promist et jura. Si tost comme il on fu seigneur,
il fist abatre les murs de la cité et les forteresces, et toutes les
maisons deffensables. Pour l'outrage qu'il en fist, Corradin son fils, qui
estoit au ventre de sa mère en ot puis la teste coupée, si comme l'ystoire
le racontera en la bataille de Corradin. Si comme Conrat devoit passer en
Secile pour estre couronné, une maladie le prist que on appelle dissentere
qui luy fist dessevrer l'ame du corps.

Quant il fu mort, si ot mains d'ennemis le pape Innocent. Si se mist à la
voie plus avant au royaume de Secile, par le conseil d'aucuns sages hommes,
contre le prince Mainfroy qui du tout à son povoir estoit nuisant à
l'églyse de Rome, et fist aliances conjointement aux Sarrasins qui luy
furent en aide avec tous les puissans hommes du pays; tant fist et tant
laboura qu'il le firent roy de Secile.


LXII.

ANNEE 1251.

_De la croiserie des Pastouriaus._


Une autre aventure avint en l'an de grace mil deux cens cinquante et un au
royaume de France. Car un maistre qui savoit art magique fist convenant au
soudan de Babiloine que il luy amenroit par force d'art tous les
jouvenceaux de l'aage de vingt et cinq ans, ou de trente ou de seize, par
tel convenant qu'il auroit de chascune teste quatre besans d'or; et ces
convenances furent faites au temps que le roy estoit en Chipre: et fist au
soudan entendant qu'il avoit trouvé un sort que le roy de France seroit
desconfit, et seroit tenu et mis ès mains des Sarrasins.

Le soudan fu moult durement lie de ce qu'il luy disoit; car trop durement
doubtoit la venue du roy de France. Si luy pria moult qu'il se penast
d'acomplir ce qu'il promettoit, et luy donna or et argent à grant foison,
et le baisa en la bouche[463] en signe de moult grant amour.

      Note 463: _Le baiser sur la bouche_ impliquoit, dans le moyen-âge,
      communauté de religion. Ce que les anciens trouvères reprochent
      d'abord à Ganelon, c'est d'avoir embrassé sur la bouche le roi
      Marsile, quand il alla le trouver de la part de Charlemagne.

Ce maistre s'en parti de la terre d'Oultre-mer et s'en vint en France.
Quant il fu en l'entrée, si se pourpensa où et en quel partie il jeteroit
son sort; si s'en ala droit en Picardie, et prist une poudre qu'il tenoit
et la jecta contremont en l'air parmi les champs, en nom de sacrifice que
il faisoit au déable. Quant il ot ce fait, il s'en vint aux pastouriaux et
aux enfans qui gardoient les bestes, et leur dist qu'il estoit homme de
Dieu: «Par vous mes doux enfans sera la terre d'Oultre-mer délivrée des
anemis de la foy crestienne.» Si tost comme il oïrent sa voix, il alèrent
après luy et le commencièrent à suivir par tout où il vouloit aler; et tous
ceux que il trouvoit se metoient à la voie après les autres, si que sa
compaignie fu si grant que en moins de huit jours il furent plus de trente
mille, et vindrent en la cité d'Amiens, et fu la ville toute plaine de
pastouriaux.

Ceux de la ville leur habandonnèrent vins et viandes et quanqu'il
demandèrent; et leur estoit avis que nulle plus sainte gent ne porroit
estre. Si leur demandèrent qui estoit le maistre d'eux, et il leur
monstrèrent et vint devant eux à tout une grant barbe, ainsi comme sé il
fust homme de pénitence, et avoit le visage maigre et pasle.

Quant il le virent de telle contenance, si le prièrent qu'il prist leur
hostieulx et leur biens tout à sa volenté, et s'agenoillèrent aucuns devant
luy tout ainsi comme sé ce fust un corps saint; et luy donnèrent quanqu'il
voult demander. D'illec se parti, et commença à avironner tout le pays et à
pourprendre tous les enfans de la contrée, tant qu'il furent plus de
quarante mille[464].

      Note 464: _Quarante mille._ Variante: Soixante mille.

Quant il se vit en si grant estat, si commença à préeschier et à despecier
mariages, et reffaire tout à sa volenté; et disoit qu'il avoit povoir de
absoudre de toutes manières de péchiés. Quant les clers et les prestres
entendirent leur affaire, si leur furent contraires, et leur monstrèrent
qu'il ne povoient ce faire; pour ceste achoison les ot le maistre en si
grant haine qu'il commanda aux pastouriaux qu'il tuassent tous les prestres
et les clers qu'il pourroient trouver: ainsi s'en ala parmi la contrée tant
qu'il vindrent à Paris.

La royne Blanche qui bien sot leur venue commanda que nul ne fust si hardi
qui les contredéist de riens; car elle cuidoit, ainsi comme cuidoient les
autres, que ce fussent bonnes gens de par Nostre-Seigneur; et fist venir le
grant maistre devant ly, et ly demanda coment il avoit à nom: et il
respondi que on l'appeloit le maistre de Hongrie. La royne le fist moult
honnourer et luy donna grans dons. De la royne se parti et s'en vint à ses
compaingnons qui bien savoient sa mauvaistié, et si leur pria qu'il
pensassent d'occire prestres et clers quanqu'il en pourroient trouver; car
il avoit la royne si enchantée et toute sa gent qu'elle tenoit moult bien à
fait quanqu'il feroient.

Tant monta le maistre en grant orgueil que il se revesti comme évesque en
l'églyse de Saint-Eustache de Paris, et preescha la mitre en la teste comme
évesque, et se fist moult honnourer et servir. Les autres pastouriaux si
alèrent par tout Paris et occirent tous les clers qu'il y trouvèrent; et
convint que les portes de Petit pont fussent fermées, pour la doubtance
qu'il n'occissent les escoliers qui estoient venus de pluseurs contrées
pour aprendre.

Quant ce maistre de Hongrie ot Paris plumé de quanqu'il pot, si s'en parti
et divisa ses pastouriaux en trois parties. Car il estoient tant qu'il
n'eussent pas peu trouver ville qui les peust tous hébergier né soustenir.
Si en envoia une partie droit à Bourges, et commanda à ceux qui les
devoient conduire que quanqu'il pourroient prendre et lever du pays, que il
le préissent; et quant il auroient ce fait que il retournassent à luy au
port de Marseille où il les attendroit. Si se départirent en telle manière,
et s'en ala une partie droit à Bourges, et l'autre partie à Marseille.

Quant les clers de Bourges entendirent leur venue, si se doubtèrent, car
l'en avoit bien raconté qu'il faisoient moult de maux. Si alèrent parler à
la justice et à ceux qui devoient la ville garder, et leur dirent que telle
esmeute et telle alée d'enfans et de pastouriaux estoit trouvée par grant
malice, et par art de diable et par enchantement; et sé il vouloient mettre
paine, il prendroient les maistres des pastouriaux tous prouvés en
mauvaistié et en cas de larrecin.

Le prévost et le bailli s'accordèrent à ce qu'il disoient, et furent tous
avisés de la besoingne. Les pastouriaux entrèrent en Bourges et
s'espandirent parmi la ville; mais il n'y trouvèrent oncques né clerc né
prestre; si commencièrent à mener leur maitrises, ainsi comme il avoient
fait à Paris et ès autres bonnes villes où il leur fu tout abandonné à
faire leur volenté.

Quant les maistres des pastouriaux virent la gent obéir à leur volenté, il
commencièrent à brisier coffres et huches, et à prendre or et argent; et,
avec ce, il prisrent les jeunes dames et les pucelles, et les vouldrent
couchier avec eux. Tant firent que la justice qui estoit en aguait de
congnoistre leur contenance apperceurent leur mauvaistié. Si les prisrent
et leur firent confesser toute leur mauvaistié, et coment il avoient tout
le pays enfantosmé par leur enchantemens. Si furent tous les grans maistres
jugiés et pendus, et les enfans s'en retournèrent tous esbahis, chascun en
sa contrée.

Le baillif de Bourges envoia deux messages et leur commanda qu'il alassent
de nuit et de jour à Marseille; qui portèrent lettres au viguier, èsquelles
toute la mauvaistié au maistre de Hongrie estoit contenue. Si fu tantost
pris le maistre et pendus à unes hautes fourches; et les pastouriaux qui
aloient après luy s'en retournèrent povres et mandians.


LXIII.

ANNEE 1251.

_Du descort qui fu entre les escoliers et les religieux._


En celle année avindrent diverses aventures. Il avint à Paris que maistre
Guillaume de Saint-Amor avoit fait un livre qui estoit ainsi intitulé:
_Cy commence le livre des périls du monde_; qui parloit contre les
religieux et espéciaument contre les frères meneurs et les preescheurs.
Tant disputèrent et arguèrent ensemble que il convint que le descort venist
à la court de Rome. Quant le pape ot oï l'entencion de maistre Guillaume et
l'entencion de l'autre partie, si donna sentence contre le livre maistre
Guillaume et fu condempné.


LXIV.

ANNEES 1252/1253.

_Coment la royne Blanche mourut._


L'an de grace mil deux cens cinquante deux, avint que la royne Blanche
estoit à Meleun sur Saine, si li commença le cuer trop malement à douloir,
et se senti pesante et chargiée de mal; si fist hastivement trousser son
harnois et ses coffres et s'en vint à Paris: là fu si contrainte de mal
qu'il luy convint à rendre l'ame. Quant elle fu morte, les nobles hommes du
pays la portèrent en une chaière d'or parmi Paris, toute vestue comme
royne, la couronne d'or en la teste. Les crois et les processions si la
convoièrent jusques à une abbaye de nonnains delès Pontoise[465] qu'elle
fist faire au temps qu'elle régnoit. De sa mort fu troublé le menu peuple,
car elle n'avoit que faire que il fussent défoulés des riches hommes, et
gardoit très bien justice. Dont il avint que les chanoines de Paris prirent
tous les hommes de la ville d'Oly et de Chastenay[466] et d'autres villes
voisines qui estoient de leur églyse tenans, et les mistrent en prison
fermée, en la maison de leur chapitre et les laissèrent illec sans avoir
soustenance. Tant leur firent souffrir de mésaise que il estoient ainsi
comme au mourir. Quant la royne le sot, si leur requist moult humblement
que il les délivrassent par pleiges, et que volentiers en enquerroit coment
la besoingne seroit adreciée. Les chanoines respondirent que à elle
n'appartenoit point de congnoistre de leur serfs et de leur villains,
lesquels il povoient prendre et occire ou faire telle justice comme il
vouldroient. Pour tant comme plainte en fust faicte devant la royne, les
chanoines emprisonnèrent leur femmes et leur enfans; et furent en si grant
malaise de la chaleur que il avoient les uns des autres, que pluseurs en
furent mort. Quant la royne le sot si ot moult grant pitié du peuple qui
estoit si tourmenté de ceux qui garder les devoient et monstrer exemple et
bonne doctrine. Si manda ses chevaliers et ses bourgeois, et les fist
armer, et se mist à la voie; et puis vint à la maison du chapitre, où le
peuple estoit emprisonné: si commanda à ses hommes qu'il abatissent la
porte et despeçassent, et féri le premier cop d'un baston que elle tenoit
en sa main. Tantost qu'elle ot féru le premier cop, sa gent tresbuchièrent
la porte à terre et mirent hors hommes et les femmes; et les mist la royne
en sa garde: et tint les chanoines en si grant despit que elle prist leur
temporel en sa main jusques à tant qu'il l'eussent amendé à sa volenté; et
ne furent point puis si hardis que il osassent justicier; ainsois furent
franchis par une somme d'argent qu'il en donnent chascun an au chapitre de
Paris. Celle justice et maint autre la royne fist bonnement tant comme son
fils fu en la saincte terre.

      Note 465: _Maubuisson._

      Note 466: _Oli_, ou plutôt _Orly_, près de _Choisy-le-Roy_.
      _Chastenay_, près de Sceaux.


LXV.

ANNEE 1253.

_Du présent l'abbé de Saint-Denis en France._


L'abbé de Saint-Denys en France fu en moult grant paine et en moult grant
pensée quel présent il envoieroit au roy en la terre d'Oultre-mer; si luy
fu loé qu'il luy envoiast fourmages de gain[467], que c'estoit une
viande[468] de quoy les barons de France avoient grant souffraite. L'abbé
crut le conseil; si envoia deux moines à Aiguemorte pour avoir une nef
laquelle il firent emplir de chapons et poulles, et de fromages de gain et
de pois de Vermandois. Et quant il orent leur nef bien garnie, il orent bon
vent qui les mena paisiblement au port d'Acre. De leur venue fu le roy
moult lie et toute sa compaignie.

      Note 467: _Fourmages de gain._ Cette expression est obscure.
      Plusieurs manuscrits portent _de grain_. Il s'agiroit alors d'une
      espèce de _macaroni_. Je pencherois plutôt à croire qu'il faudrait
      lire _fourmages d'Angain_. Les fromages d'Anguin sont encore
      aujourd'hui cités. Voyey-en la recette dans le _Dictionnaire de
      Trévoux_.

      Note 468: _Viande._ Nourriture.


LXVI.

ANNEE 1253.

_Coment Acre fu fermée et Saiette._


En ce temps que le roy estoit oultre mer, il ne perdi pas son temps en
aucunes choses; car il fist fermer la cité d'Acre et le Japhet[469], et la
cité de Césaire et le chastel de Caiphas et un autre cité que on nomme
Saiette. Tout fist clore de haus murs et de grosses tours, si qu'il
povoient bien soustenir l'assaut de leur ennemis. Quant les Sarrasins
virent les grans despens que le roy faisoit, si se merveillèrent moult et
leur fu bien avis que le plus puissant homme du monde ne peust faire, à ses
despens, ce qu'il faisoit: car il avoit perdu grant partie de son meuble et
paiée sa raençon. Et, avec ce, qu'il avoit si grant ost à gouverner que
c'estoit moult grant chose à faire. Aucuns amiraux qui sorent la bonté de
luy luy portèrent honneur et révérence, et luy firent service et
monstrèrent signe d'amour.

      Note 469: _Le Japhet._ _Jaffa._ L'ancienne _Joppé_.--_Saiette_,
      l'ancienne _Sidon_.


LXVII.

ANNEE 1253.

_Coment le roy ala en pélerinage._


Si comme le roy estoit à séjour à Acre, volenté luy prist d'aler en
pélerinage en la cité de Nazareth où Nostre-Seigneur fu nourri. Si se parti
d'Acre moult dévotement, et vint jusques à un chastel qui est nommé Phore
et est en Chana de Galilée, où nostre Sire fist de eaue vin, quant il fu
aux noces Archedeclin[470]. Quant il fu là venu, il se reposa jusques à
l'endemain, et quant il fu levé l'endemain de son lit, il vesti la haire
emprès sa chair nue. D'illec se parti et vint par le mont de Thabor et
entra en Nazareth la veille de Nostre-Dame en mars. Sitost comme il vit la
cité, il descendi de son cheval et se mist à genoux, et aoura
Nostre-Seigneur et Nostre-Dame. D'ilec en avant, il ala tout à pié jusques
au lieu où Nostre-Seigneur fu nourry, et jeuna en pain et en eaue, et si
estoit moult travaillié de cheminer à pié si longuement. Tantost comme il
ot fait son disner de pain et d'eaue, il fist chanter vespres haultement;
et l'endemain, à l'aube du jour, matines à chant et à deschant et à
treble[471]. Après, il fist chanter la messe en la place où l'ange Gabriel
salua Nostre-Dame; en la fin de la messe il reçut le vrai corps
Nostre-Seigneur Jhésucrist, en moult grant dévocion et en moult grant
humilité.

      Note 470: _Archedeclin._ C'est le nom que toutes les légendes donnent
      au marié de Cana. Au reste, le traducteur françois a rendu assez mal
      le texte de Guillaume de Nangis: «Ivit.... de Sephoriâ, ubi
      præcedenti nocte jacuerat, in Cana Galileæ.»

      Note 471: C'est-à-dire: A trois parties. Le _deschant_ étoit une
      sorte d'accompagnement fleuri. Le _treble_ remplaçoit le _tenor_.
      Voyez des exemples dans le roman de _Fauvel_, manuscrit du roi,
      n° 6812.

Après s'en retourna au Japhet où il séjourna une pièce de temps pour la
royne sa femme qui ot une fille nommée Blanche: et assez tost après,
nouvelles luy vindrent que la royne Blanche estoit morte. Si tost comme il
le sot, il commença à plourer, et s'agenouilla devant l'autel de sa
chapelle et pria moult dévotement pour l'ame de sa mère. Après ce que le
roy ot dit ses oroisons, les prélas et le clergié s'assemblèrent et
chantèrent vigiles de mors et commendacion de l'ame. De ce jour en avant,
le roy fist chanter messe especial devant luy pour l'ame de sa mère, s'il
ne fust dimenche ou feste sollempnel.


LXVIII.

ANNEE 1253.

_Coment ceux furent occis qui faisoient les fosses._


Quant le roy ot enclos de murs et de tournelles le Japhet, il envoia à
Saiette grant foison de gens pour faire les murs environ la cité de
Saiette. Si comme les maçons furent levés par matin pour leur journées
accomplir, Sarrasins les espièrent et s'en vindrent vers eux repostement,
et ceux qui garde ne s'en donnoient furent occis que oncques un seul n'en
eschapa; si estoient il nombrés quatre mille et plus. Quant les Sarrasins
les orent tous occis, il passèrent oultre droit à la cité de Belinas qui
adonc estoit en la main des Sarrasins.

Quant le roy entendi la nouvelle, il en fu forment couroucié. Tontost fist
assembler son ost pour gaster la terre tout environ. Quant le roy ot
dommagié Sarrasins tant comme il pot, il s'en retourna arrières et vint
veoir le dommage que Sarrasins avoient fait des crestiens qu'il avoient
occis qui encore estoient sus terre; et estoient si puans et si corrompus
que c'estoit une grant merveille.

Le roy en ot moult grant pitié en son cuer, et fist toutes autres
besoingnes laissier pour les enterrer; et fist dédier la place et bénir par
la main du légat qui y estoit présent. Quant la place fu dédiée, les mors
qui gisoient tous estendus sur le rivage de la mer furent enterrés; mais
nul n'y vouloient mettre la main pour la grant pueur qui venoit d'eux,
quant le roy dist: «Enterrons les corps de ces benois martirs qui mieux
valent que nous, et qui ont desservi perdurable vie pour le martire qu'il
ont receu.»

Adont les prist le roy à ses propres mains a enterrer; si comme il les
trouva gisans, detrenchiés par pièces; et les metoit en son giron et les
portoit ès fosses où l'en les enterroit; n'oncques ne s'en voult cesser
pour male oudeur qu'il sentissent, jusques à tant qu'il ne pot plus endurer
en avant, et qu'il fu lassé. Après ce qu'il fu tourné de la cité de
Saiette, messages luy vindrent de son royaume qui luy dénoncièrent qu'il
retournast en France pour son pays garder, et pour aucuns périls qui
pourroient venir en France par devers Angleterre; car les Anglois estoient
en grant aguait coment il pourroient grever France et prendre la terre de
Normandie. Le roy qui entendi les messages se conseilla aux plus certains
de son conseil et à ses barons, si s'accordèrent tous qu'il retournast en
France. A ce s'accorda le roy et laissa grant plenté de chevaliers avec le
cardinal, qui furent assés propres pour garder et deffendre la sainte terre
d'Oultre-mer. Et establi en son lieu un chevalier qui avoit à nom messire
GeffFroy de Sargines; et commanda que tous obéissent à luy aussi comme il
féissent à son commandement sé il fust présent; lequel Geffroy se maintint
loyaument tout le cours de sa vie.


LXIX.

ANNEE 1254.

_Coment le roy retourna en France._


L'an de grace mil deux cens cinquante et quatre, le roy se parti de la
terre d'Oultre-mer, et se mist en sa nef pour retourner en France. Quant il
dut mouvoir, le peuple du pays le convoia à grans souspirs et gémissemens
et à grans processions, et disoient: «Ha! père de la crestienté, or nous
laissiez-vous entre ceux qui nous haient de mort; tant comme vous fussiez
avec nous nous n'eussions garde, et sé nous mourissons avec vous, si nous
fust-il advis que ce fust confort, puis que nous fussions près de vous.» Le
roy fist mettre le corps Nostre-Seigneur en sa nef en grant révérence et
par moult grant dévocion, pour donner aux malades sé mestier en fust;
jasoit ce que oncques mais pélerin ne l'eust fait, tant fust de grant
haultesce, toutesfois le roy, par grace especial du cardinal de Rome, fist
mettre ce glorieux trésor du corps de Nostre-Seigneur Jhésucrist au plus
haut lieu et au plus convenable de la nef, et fist mettre par dessus un
tabernacle couvert de drap de soie à or batu par dessus.

Par devant le tabernacle fu un autel drescié qui fu aourné de chiers
aournemens. Devant cest autel estoit chascun jour célébré le service de la
messe, fors les secrès qui appartiennent au saint sacrement de l'autel.
Après ce qu'il avoit oï messe, il alloit visiter les malades qui estoient
en sa nef, et commandoit qu'il eussent tout ce que mestier leur convenoit
pour leur maladies alegier.

Quant les voiles furent dréciés, les mariniers se mistrent à la voie, et si
commencièrent à cheminer tant qu'il passèrent la terre de Chipre en moins
de trois jours; mais il furent en si grant péril qu'il cuidèrent tous estre
mors: car la nef le roy se féri à plain voile en une place pierreuse et
plaine de sablon qui s'estoit illec endurci, si rendement qu'elle se
débrisa forment. Lors commencièrent tous à crier à haute voix: «Vrai Dieu,
secourez nous!» Car il cuidièrent que la nef fust toute froissiée
oultréement dessoubs, en la santine[472], né ne sorent les mariniers que il
peussent faire.

      Note 472: _En la santine_ ou _sentine_. Le point le plus bas d'un
      vaisseau.

Quant le roy vit ce, il doubta forment le péril de la mer, et toutesfois
ot-il ferme espérance en Nostre-Seigneur. Il laissa la royne et ses enfans
qui gisoient pasmés et s'en vint en oroison devant l'autel, et pria
ostre-Seigneur humblement qu'il le délivrast de péril et tous ceux qui avec
luy estoient. Bien s'apperceurent les mariniers que Nostre-Seigneur oï sa
prière, et dirent les uns aux autres en leur languaige que c'estoit une
bonne personne. Et la nef ala tousjours droit et avant si droitement
qu'elle fit voie, et passa tout oultre le sablon et la terre qui illec
estoit endurcie.

Les mariniers alumèrent torches et luminaires, et cercièrent[473] la
santine de la nef, mais il ne trouvèrent nulles casseures, dont il furent
moult asseurés, et rapportèrent au roy que la nef estoit entière et sans
nulle casseure. Quant le roy les entendi, il rendi graces à Nostre-Seigneur
de ce qu'il l'avoit jecté de si grant péril. Toute nuit séjournèrent les
mariniers jusques à l'endemain qu'il porent clèrement veoir entour eux.

      Note 473: _Cercièrent._ Visitèrent.

Adonc commandèrent que tous alassent aux avirons, et les aucuns se
tenissent près du voile pour veoir la contenance du vent et de quel part il
venoit. Quant tous les mariniers furent aprestés, les maistres tournèrent
les gouvernaux et se mistrent à la voie. Tant alèrent de jour et de nuit
que il arrivèrent en onze sepmaines au port de Marseille: lors issirent des
nefs, et mirent hors chevaux et armes et leur autre harnois: et puis se
mistrent au chemin, et chevaucha tant le roy qu'il vint à Tarascon au
disner, et puis passa le Rosne et vint au giste à Beauquaire. D'ilec se
parti et chevaucha tant qu'il vint en France, où il fu receu à grant joie
du peuple de Paris et des gens de la contrée.

Quant il se fu reposé, il s'en ala à Saint-Denys en France, et visita les
benois corps sains qui en l'églyse reposent et rendi graces à Dieu et aux
glorieux martirs de ce qu'il estoit retourné sain et sauf; et donna à
l'églyse le plus riche drap d'or que l'en peust savoir en nulle terre, et
un paveillon de soie moult riche et moult bel; et commanda qu'il fust mis
sus le corps des glorieux martirs aux grans festes sollempnelles.


LXX.

ANNEE 1254.

_De pluseurs aventures._


Celle année que le roy vint d'Oultre-mer mourut le pape Innocent à Naples;
et les cardinaux esleurent Alixandre qui fu né de Compiègne. L'année après
en suivant, les Frisons se assemblèrent et vindrent à ost contre le roy des
Rommains et l'occirent. En ceste année meisme ceux d'Aast firent une grant
traïson, eux et ceux de Thorin; car il vendirent[474] le conte Thomas de
Savoie, et si estoit leur maistre et leur capitaine.

      Note 474: _Il vendirent._ Nangis dit: _Ils prisrent_.--_Aast._ Asti.

Quant le roy de France sot la mauvaistié de ceux d'Aast, si commanda que
tous les marchéans de la cité d'Aast et de Thorin qui seroient trouvés en
son royaume fussent pris et retenus; et d'aultre part, Pierre de Savoie,
frère dudit Thomas, s'en ala à grant ost avec Boniface, l'esleu de Lyon,
sur le Rosne, et assistrent la cité de Thorin, et lancièrent pierres et
mangonniaux et leur donnèrent maint assaut, mais prendre ne le porent pour
chose qu'il sceussent faire.

D'illec se partirent et gastèrent la terre environ, et firent tant de
dommage comme il porent. Assez tost après, ceulx d'Aast rendirent le conte
Thomas pour la doubtance du roy et pour le dommage qui leur en povoit
venir. En celle meisme année avint que le conte de Flandres et son frère,
que la contesse avoit eu de Guillaume de Dampierre[475], alèrent sus le
conte Florent de Hollande, et commencièrent sa terre à gaster. Florent
assembla sa gent et vint contre eux à bataille et se combati tant à eux
qu'il ot victoire et les prist et mist en sa prison.

      Note 475: _Guillaume de Dampierre._ Nangis ajoute: «Fratre domini
      Herchambaudi de Borbonio.»

Erart de Valery fu pris en celle bataille, et assés autres chevaliers de
France.[476] Icelluy Florent estoit frère Guillaume[477] que les Frisons
avoient occis. La cause pourquoy il se combati contre le conte de Flandres
fu pour ce qu'il estoit de la partie Jehan et Baudouin d'Avesnes, enfans de
ma dame Marguerite contesse de Flandres. Pour la grant haine qu'elle avoit
à ses enfans, elle donna Valenciennes et tout Henaut à monseigneur Charles
frère le roy de France; et maintenoit la dicte contesse en parlement, par
devant le roy, qu'il estoient bastars et qu'il ne devoient point estre
hoirs de la terre, pour ce que leur père estoit sousdiacre avant qu'il
espousast la contesse. Mais les enfans prouvoient tout le contraire et se
deffendirent du cas bien et avenaument.

      Note 476: _Et autres chevaliers de France._ Entr'autres Thibaut II,
      comte de Bar, dont j'ai retrouvé une chanson qu'il composa durant sa
      captivité et adressa au preudome Erard de Valery. On me pardonnera de
      la publier ici.

      I.

      De nos barons que vos est-il avis?
      Compains Erars, dites vostre semblance:
      En nos parens né en tos nos amis
      Avés-i vos nule bone espérance
      Par quoi fussiens hors du Thiois païs
      Où nos n'avons joie, solas né ris?
      Au conte Otton[A] ai-jou moult grant fiance.

        Note A: _Otton_, surnommé _le Boiteux_, comte du Gueldres.

      II.

      Dus de Braiban[B], je fui jà vostre amis,
      Quant jou estoie en délivre poissance;
      S'adont fussiés de rien nule entrepris
      En moi puissiés avoir moult grant fiance.
      Por Deu vos pri, ne me soiés eschis;
      Fortune fait maint prince et maint marchis
      Millors de moi avenir meschéance.

        Note B: Henry III, surnommé _le Débonnaire_.

      III.

      Belle-mère[C], oncques vers vos ne fis
      Por coi éusse vostre male voillance,
      Très icel jour que vostre fille pris[D];
      Vostre voloir ai-je fait très m'anfance;
      Or sui forment, por vous, liés et pris
      Entre les mains de mes mals enemis;
      S'avés bon cuer, bien en prendrés venjance.

        Note C: _Marguerite_, comtesse de Flandres, dont le comte du Bar
        avoit épousé la fille Jeanne.

        Note D: En 1245.

      IV.
      Chansons, va, di mon frère le marchis[E],
      Qu'il à mes omes ne face défaillance;
      Et me diras tous ceulx de mon païs
      Que loialtés les prodomes avance.
      Or verrai-jou qui seront mes amis,
      Et conoitrai tous mes mals enemis,
      Qui mar verront la moie délivrance.

        Note E: _Henry III_, dit _le Blond_, comte de Luxembourg et marquis
        de Namur; mari de la sœur du comte de Bar, Marguerite.

      (Msc. du roi, fonds de St-Germain, n° 1989.)


      Note 477: _Guillaume_, nommé roi des Romains et empereur par le pape.


LXXI.

ANNEE 1255.

_De pluseurs incidences._


Une aultre aventure avint en celle année meisme que Branquelan[478] de
Bouloingne la grasse qui estoit Sénateur de Rome, fu assis des nobles
hommes au Capitole. Quant il se vit si surpris, il se rendi au peuple sauve
la vie; et il le mirent en garde en une forteresce que on nomme les
Sept-Solaus. Quant il l'orent une pièce de temps tenu, il le rendirent aux
grans seigneurs de Rome; et quant il le tindrent, si le trainèrent
villainement et puis le misrent en prison en un chastel que on nomme Passe
avant; et l'eussent mis à mort: mais ceux de Bouloingne la grasse avoient
bons ostages des Romains et bons pleiges.

      Note 478: _Branquelan._ Brancaleone Dandalo, premier _Sénateur_ ou
      Podestat de Rome.

La cause pourquoy les Romains le avoient en si grant haine estoit pour ce
qu'il estoit bon justicier et droiturier, et justicioit ainsi le riche
comme le povre; le peuple doubtoit et amoit. Le pape manda à ceux de
Bouloingne, par le conseil des Romains, qu'il rendissent les hostages qu'il
tenoient ou il entrediroit Bouloingne et tout le pays d'environ; et il luy
mandèrent que il ne les rendroient pour nulle chose qu'il sceust faire,
ainsois les feroient d'angoisseuse mort mourir sé il ne r'avoient
Branquelan leur citoien.

Endementiers que ce descort estoit entre Branquelan et ceux de Rome,
Florent de Hollande délivra le conte de Flandres et son frère de sa prison;
et en telle manière qu'il auroit à femme l'ainsnée fille le conte de
Flandres. Et le conte Charles d'Anjou quitta tout le droit que il avoit en
Henaut pour une somme d'argent qui luy fu livrée.

Une autre aventure avint à Rome; que il fu si grant tempeste et si grant
esmouvement, et la terre croulla si forment que la grant cloche de
Saint-Silvestre de Rome commença à crouller et à sonner, et les tours et
les forteresces de la ville à trembler. Et en celle année que la tempeste
fu si grant, Richart, conte de Cornouaille, fu couronné à roy d'Alemaigne
par la volenté le roy d'Angleterre son frère.


LXXII.

ANNEE 1256.

_Coment le roy amenda l'estat de son royaume._


Après ce que le roy fu retourné en France, il se tint dévotement envers
Nostre-Seigneur et fu droiturier à ses subgiés. Il regarda que c'étoit
bonne chose d'amender l'estat de son royaume. Premièrement il establi à
tous ses subgiés qui de luy tenoient:

«[479]Nous Loys, roy de France, par la grace de Dieu, establissons que tous
nos baillis, viscontes, prévos, maieurs de quelque office que il soient,
facent serement que tant comme il soient ès offices et ès baillies, il
feront droit à chascun sans exception de personnes, ainsi au povre comme au
riche, et à l'estranger comme au privé; et garderont les us et les
coustumes qui sont bonnes et approuvées. Et sé il avient chose que ceux qui
sont ès offices dessus dis facent contre leur serement et il en soient
attains, nous voulons que il en soient punis en leurs propres personnes et
en leurs biens, selon leur meffait. Et seront les baillis punis par nous,
et les autres par les baillis. Après, nous voulons que nos baillis, et tous
nos autres sergens feront foy qu'il garderont nos rentes, et que nos drois
ne soient amenuisiés; et après ce, il ne prendront né ne recevront, par eux
né par autres, dons que on leur face, né or né argent, né bénéfice
personnel né autre chose, sé ce n'est pain ou vin ou fruit ou autre viande
jusques à la somme de dix sous parisis[480]; et voulons que nul, leur tant
soit privé, reçoive courtoisie en leur nom[481].

      Note 479: Cette ordonnance est reproduite en d'autres termes dans le
      1er volume des _Ordonnances des rois de France_, page 67 et suiv.

      Note 480: Le texte de l'édition du Louvre ajoute ici: _En la
      semaine_.

      Note 481: «De rechef il jureront que il ne recevront emprunt de homme
      nul qui soit demorant en leur baillie; né d'autre qui cause aient par
      devers eux, né qui prochainement li doivent avoir que il sçaichent,
      outre la somme de vint livres; lequel emprunt il rendront dedens
      l'espace de deux mois, jasoit ce que li presterres veille le terme
      alongier.»

      (Édition du Louvre, page 230.)

Et avec ce nous voulons que il promettent par leur serement que jà ne
feront présent, né ne donront à nul qui soit de nostre conseil né à autres
qui leur appartiengne, né aux enquesteurs qui voisent pour enquerre de leur
baillies ou de leur prévostés, coment il se maintiennent. Avec ce il
prometront par leur serement qu'il ne partiront à nulles de nos rentes[482]
ou de nos baillies ou de nos monnoies, né à chose nulle qui nous
appartiengne.

      Note 482: _Nulles de nos ventes_. Nangis: _A vente nule que on face
      de nos rentes._

»Après ce, sé les baillis scevent, soubs eulx, prévos ou maieurs ou sergens
qui soient rapineurs ou usuriers, nous voulons que il perdent nostre office
et nostre service, et qu'il soient punis et corrigiés de leur mauvaistiés.
Et pour ce que nous voulons que le serement qu'il feront soit estroitement
gardé, nous voulons qu'il soit pris en plaine assise devant tous, soient
clers ou chevaliers. Nous voulons et establissons que tous nos prévos et
nos sergens se gardent de jurer le villain serement[483] en despit de Dieu
et de sa douce mère; et de jeux de dés et de tavernes souspeçonneuses[484].

      Note 483: _De jurer le villain serement_. Nangis: _De dire paroles
      qui soient au despit de Dieu._

      Note 484: _Souspeçonneuses_. Suspectes.

Nous volons que la forge des dés soit abatue par tout nostre royaume, et
que les foles femes[485] n'aient maisons à loier pour faire leur péchié: et
volons que nos baillis et ceux qui sont en nos offices n'achatent
possessions et rentes qui soient en leur baillies né en autres baillies,
tant comme il soient en nostre service. Et sé tel achapt est fait, nous
volons que il soit mis en nostre main. Nous commandons à nos baillis que
tant qu'il soient en nostre service ne marient leurs enfans à nul qui soit
demourant en leur baillie sans nostre espécial commandement; et volons
qu'il ne mettent fils né fille en nulle religion[486] qui soit en leur
baillie, et ne facent donner benefice en saincte églyse, et ne volons qu'il
prengnent procuracion né gistes ès maisons de religion. Nous volons que nos
baillis et nos prevos n'aient tant sergens que le peuple en soit grevé, et
volons que il soient nommés en plaine assise quant il seront fais sergens
de nouvel. Si volons que nos sergens qui sont envoiés pour faire aucuns
commandement ne soient de riens creus sans lettre de leur souverain. Nous
volons que prevos et baillis ne facent grief au peuple qui demeure en leur
justices, oultre droiture, né que nul homme soit tenu en prison pour chose
qu'il y doie, sé il abandonne ses biens, fors pour nostre debte tant
seulement. Nous establissons que sé le debteur confesse la debte que il
doit, que amende nulle[487] n'en soit levée; et sé aucuns doivent amende
pour leur meffait, nous volons que elle soit jugiée en plain plais. Et sé
aucuns prévos ou baillis menacent les gens pour avoir amende en
repostaille[488], nous le pugnirons des biens et du corps. Après ce, nous
establissons que ceux qui tendront nos baillies et nos prévostés ne soient
si osés que il les vendent né mettent hors de leur main sans nostre congié.
Et sé il sont deux ou trois ou pluseurs qui achatent ensemble aucuns de nos
offices, nous volons que l'un d'eux face l'office et le service qui y
appartient à faire. Si volons que nul de nos sergens ne requierre debte que
l'en li doie, par soi né par son commandement, mais par autre; sé ce n'est
des debtes qui appartiennent à son office.

      Note 485: _Foles femmes_. Les prostituées.

      Note 486: _Religion_. Maison religieuse.

      Note 487: _Amende nulle_. Nul intérêt de la somme due.

      Note 488: _En repostaille_. En particulier, et non dans les audiences
      publiques. Du bas latin _Repositus_.

»Nous deffendons à nos baillis que il ne travaillent nos subgiés en causes
entamées par devant eux, pour remuement qu'il facent fors en la cour où il
furent premièrement entamées[489]. Avec ce, nous commandons que nul homme
ne soit dessaisi de chose qu'il tiengne, sans connoissance de cause ou sans
nostre espécial commandement. Et volons que nul ne face deffense de porter
blés ou vins ou autre marchandise hors de nostre royaume, sans cause
nécessaire ou sans nostre commandement. Et volons que tous nos baillis
séjornent quarante jours après ce qu'il seront ostés de leur baillies, pour
rendre compte et pour amender les torfais où il seront trouvés.»

      Note 489: L'édition du Louvre est encore plus obscure en cet endroit;
      mais le texte latin éclaircit suffisamment le sens: «Porro, viam
      maliclis volentes præcludere, quantûm possumus firmiter inhibemus ne
      Baillivi vel alil Officiales prædicti in causis vel negotiis
      quibuscumque, subditos nostros locorum mutatione fatigent, sino causâ
      rationabili, sed singulos in locis illis audient ubi consueverunt
      audiri, ne gravati laboribus et expensis, cogantur cedere juri suo.»

Par ces establissemens amenda moult le royaume de France, et commença à
mouteplier de peuple et de richesses, pour la franchise et pour la bonne
garde que les gens d'autres nations i trouvèrent.


LXXIII.

ANNEE 1256.

_De la prevosté de Paris_[490].

      Note 490: Ce chapitre est tiré de Joinville.


La prevosté de Paris estoit, en ce temps, vendue aux bourgois de la ville
ou à ceux qui acheter la vouloient. Quant il l'avoient achetée, si
déportoient[491] leur parens et leur enfans en assés de mauvais cas et de
grans oultraiges qu'il faisoient au menu peuple et à ceulx qui ne se
osoient revenchier. Par ceste raison estoit le menu peuple trop défoulé. Et
ne povoit l'en avoir droit des riches hommes, pour les grans dons que il
faisoient au prevost. Qui en ce temps disoit voir devant le prevost et qui
vouloit son serement garder que il ne fust faux parjure, d'aucune debte ou
d'aucune autre chose où l'en fust tenu de répondre, le prevost en levoit
amende, ou il estoit dommagié ou puni[492]. Par les grans rapines qui
estoient faites en la prevosté de Paris, le menu peuple n'osoit demeurer en
la terre le roy, ainsois demouroit en autres seigneuries, si que la terre
le roy estoit si vague que quant le prevost tenoit ses plais, il y venoit
si pou de gens que le prevost se levoit, sans oïr personne nulle qui se
volissent présenter devant luy. Avec tout ce, il estoit tant de larrons
entour le pays, que maintes plaintes en furent devant le roy. Si voult que
la prevosté de Paris ne fust plus vendue; ainsois manda l'évesque de Paris
et luy dist que ce estoit contre droit et raison que quant les gens
vouloient garder leur serement et ne vouloient pas eux parjurer, qu'il en
estoient pugnis. «Si vous pri,» dist le roy, «sire évesque, que vous
corrigiez ceste mauvaise coustume en vostre terre, et je la corrigerai en
la moie.» L'évesque respondi qu'il s'en conseilleroit en son chapitre. Et
quant il s'en fu conseillié, il n'en fist riens, pour la convoitise de
perdre ses amendes. Onques pour ce le roy ne laissa à enteriner son propos:
si donna bons gages à ceux qui gardèrent la prevosté de Paris, et abati
toutes mauvaises coustumes dont le peuple estoit grevé, et fist enquérir
par tout le païs où il péust trouver homme qui fist bonne justice et roide,
et qui ne soustenoit plus le riche que le povre. Si luy fu enditié[493]
Estienne Boileaue[494], lequel Estienne garda la prevosté si bien que les
maufaiteurs s'en fuyrent né nul n'i demoura que tantost ne fust pendu ou
destruit; né parenté né lignage, né or né argent ne le pooit garentir.

      Note 491: _Deportoient_. Soutenoient.

      Note 492: Cette phrase est obscure. Je pense qu'il faut entendre que
      le prévôt forçoit, sous peine d'amende, tous ceux qui étoient appelés
      en témoignage, à jurer de la vérité de ce qu'on alloit leur demander.
      Or, comme ces aveux pouvoient être fort dangereux à faire, beaucoup
      auroient préféré pouvoir dire sans jurer: _Je ne sais, je ne me
      souviens pas._ C'est encore là ce qu'on exige aujourd'hui dans les
      causes criminelles; mais il est vrai que nos témoins reculent plus
      rarement devant la crainte du parjure.

      Note 493: _Enditié_. Indiqué.

      Note 494: _Boileaue_. Variante: _Boilyaue_.

[495]Ice Boileaue pendi son filleul pour ce que sa mère luy dist qu'il ne
se pooit tenir d'embler; et si fist pendre son compère pour ce qu'il renia
un guelle[496] de deniers que son hoste luy avoit baillié à garder. Et pour
ce que la terre fu franche de pluseurs servages, et pour le bon droit que
le prevost faisoit, le peuple laissoit les autres seigneuries pour demeurer
en la terre le roy. Si mouteplia tant et amenda que les ventes et les
saisines et les achas et les autres levées valurent plus les quatre pars
que quanques le roy y prenoit devant.

      Note 495: Cet alinéa n'est pris de Joinville ni de Nangis ni des
      confesseurs du roi. Pierre Gringoire, dans sa vie de saint Louis, a
      tiré grand parti de cette courte indication de nos chroniques.

      Note 496: _Guelle_. Variante: _Geule_, bourse.


LXXIV.

ANNEE 1256.

_De celui qui jura vilain serement._


Une fois avint que le roy chevauchoit parmi Paris; si oï et entendi un
homme qui jura trop villainement de Dieu: si en fu le roy moult courroucié
en son cuer et commanda que il feust pris, et le fist signer d'un fer bien
chaut et ardant parmi la lèvre de sa bouche, pour ce que il eust perdurable
mémoire de son péchié, et que les autres doubtassent à jurer villainement
de leur créateur. Moult de gens[497] murmurèrent contre le roy pour ce que
cil estoit si laidement signé. Le roy, qui bien entendi leur murmurement,
ne s'en esmut de rien contre eux, ainsois fu remembrant de l'escripture,
qui dit: «Sire Dieu, il te maudiront et tu le béniras.» Si dist une parole
qui bien fu escoutée: «Je voudroie estre ainsi signé et en telle manière
comme celluy est, et jamais villain serement ne feust juré en mon royaume.»
La sepmaine emprès que cil fu signé, le roy donna aux povres femmes
lingières qui vendent viez peufres[498] et viez chemises, et aux povres
ferrons qui ne pevent avoir maisons la place d'entour les murs des Innocens
pour Dieu et en aumosne. Si en fu moult bénéi du peuple[499].

      Note 497: _Moult de gens_. «Multi secundûm sæculum sapientes.»
      (Nangis.)

      Note 498: _Viez peufres_. Vieilles fripperies.

      Note 499: De là sans doute l'origine du nom des rues de la _Grande
      Fripperie et de la Ferronnerie_. Nangis dit seulement ici «que le roy
      fist faire une nouvelle œuvre pour le prouffit du peuple de Paris,
      dont il receut moult de bénéiçons,» sans spécifier quelle étoit cette
      œuvre. Dulaure, dans son abominable _Histoire de Paris_, ne dit
      rien de tout cela. En revanche, il transforme en habitude constante
      de saint Louis la rigueur exemplaire qu'il crut devoir montrer une
      seule fois à l'égard d'un blasphémateur effronté. Joinville, je dois
      le dire, cite pourtant encore un orfèvre de Césarée, en Palestine,
      que le roi, pour un grief analogue, fit exposer dans cette ville
      entouré des entrailles d'un porc. Puis, il ajoute, comme en parlant
      d'un fait contestable: «Je oy dire, puis que je revins d'Outre-mer,
      que il en fist cuire le nez et le balevre à un bourjois de Paris. Més
      je ne le vis pas.» C'est le bourgeois de Nangis. Voilà donc à quoi se
      réduisent toutes les _langues percées_ par ordonnance de saint Louis.


LXXV.

ANNEE 1256.

_Du seigneur de Couci pour son meffait._


Assez tost après avint que en l'abbaye de Saint-Nicolas-au-Bois[500] près
de Laon estoient demourans trois nobles enfans nés de Flandres, pour
apprendre françois. Iceuls enfans alèrent jouer parmi le bois de l'abbaye à
tout arçons et saietes ferrées pour berser et pour prendre connins[501]. Si
comme il chaçoient leur proie qu'il avoient levée au bois de l'abbaye, il
entrèrent au bois messire Enguerrant de Coucy; tantost furent pris et
retenus des forestiers qui le bois gardoient.

      Note 500: _Saint-Nicolas-au-bois_. Dans la forêt de Voat, entre
      _Laon_ et _La Fère_.

      Note 501: _Connins_. Petits lapins.--_Berser_, tirer de l'arc.

Quant Enguerrant sot le fait par ses forestiers, luy qui fu cruel sans
pitié, fist tantost pendre les enfans qui estoient sans malice et ne
savoient point la coustume du pays né le langaige. Quant l'abbé de
Saint-Nicolas qui les avoit en garde sot ce villain cas, si le monstra à
messire Giles le Brun, qui adonc estoit connestable de France. Si en fu
forment courroucié, car l'un des enfans ly appartenoit. Si s'en vindrent
ambedui au roy de France, et lui requistrent qu'il leur féist droit du
seigneur de Coucy.

Quant le roy sot la cruauté si grant et si villaine, si le fist appeler et
semondre à sa court pour respondre de ce fait. Quant le sire de Coucy
entendi le mandement du roy, il vint à Paris et se présenta devant le roy
et dit qu'il ne devoit point respondre de ce fait devant le roy, ainsois
devoit respondre du fait devant les pers de France, selon la coustume de
baronnie. A ce fu répondu du conseil le roy que le sire de Coucy ne tenoit
pas sa terre en fié de baronnie; et tout ce fu prouvé par les registres de
la court de France. Car la terre de Boves et la terre de Gournai[502], qui
ont la dignité et la seigneurie de baronnie, furent parties de la terre de
Coucy pour raison de fraternité[503]; pourquoy il fu dit au seigneur de
Coucy qu'il ne tenoit pas sa terre de baronnie, et convenoit qu'il
respondist devant le roy, et qu'il ne povoit décliner sa court.

      Note 502: _Gournai_. Sur la frontière de Picardie, à quelques lieues
      de Compiègne.--_Boves_, à deux lieues d'Amiens.

      Note 503: _Pour raison de fraternité_. C'est-à-dire par l'effet d'un
      partage entre frères.

Le roy le fist prendre par sergens d'armes, et le fist mettre en la tour du
Louvre en prison fermée, et ly donna jour de respondre de ce fait. Au jour
qui fu assigné, les barons de France s'assemblèrent au palais le roy, et
furent tous en l'aide au seigneur de Coucy.

Lors fist venir le roy le seigneur de Coucy par devant luy, et luy commanda
qu'il respondist du cas dessus dit. Le sire de Coucy, par la volenté du
roy, appela tous les barons pour li conseillier, et y alèrent presque tous,
et demoura le roy presque tout seul. L'entencion le roy estoit de faire
droit jugement, et de le punir d'autelle mort comme il avoit les enfans
fait mourir sans soy fléchir.

Quant les barons virent la volenté du roy, si furent tous espoentés et
courrouciés; si loèrent au seigneur de Coucy qu'il n'attendist pas
jugement, ainsois se méist du tout en la mercy du roy. Les barons vindrent
devant le roy et lui prièrent moult doucement qu'il eust pitié de son
baron, et qu'il en prist telle amende comme il voudroit. Le roy, qui moult
fu eschaufé de justice, respondi: «Sé je cuidasse que Dieu me sceust aussi
bon gré de luy justicier comme de laissier[504], maintenant mourust d'aussi
villaine mort comme il fist les enfans justicier et mourir sans cause qui
estoient innocens; né jà ne feust laissié pour baron nul qui luy
appartenist.»

      Note 504: _De laissier_. De le laisser, de ne pas en faire justice.
      Le roi veut dire que s'il pensoit que Dieu ne s'offensât pas de la
      punition plus que de l'acquittement d'Enguerrant, lui pencheroit pour
      la punition. Vély et les autres n'ont pas compris cette réponse.

A la parfin quant le roy vit les humbles prières de ses barons, il se
fléchi et s'accorda que le sire de Coucy rachetast sa vie. Si fu l'amende
jugiée à dix mille livres de parisis; et avec ce il demourroit en la
Saincte terre d'Oultre-mer par l'espace de trois ans, pour aidier la
Saincte terre à deffendre contre les Sarrasins à ses propres cous, et
establiroit deux chapelles où l'en feroit le service de saincte églyse pour
les enfans, pour leur ame et pour toutes autres.

Quant l'amende fu tauxée et jugiée, le sire de Coucy se hasta moult de
faire le commandement du roy: si envoia à Paris dix mille livres. Le roy ne
voult point qu'il demourassent en son trésor, ainsois en fist faire la
maison Dieu de Pontoise, et la multiplia en rentes et en terres, et si en
fist faire le dortoir aux Frères Prescheurs de Paris; et du remenant fist
faire le moustier aux Frères Meneurs de Paris. Et le sire de Coucy s'en ala
oultre mer, qui n'osa demourer oultre le terme qui luy fu mis. Grant
exemple doit estre à tous ceux qui tiennent justice; que si très haut homme
et de si grant lignage qui n'estoit accusé que de povres gens, trouva à
grant paine remède de sa vie[505].

      Note 505: Gringoire, dans sa _Vie de saint Louis par personnages_, a
      mis encore à profit cette anecdote. Voy. O. Leroy; _Etudes sur les
      mystères_. Paris, 1837.


LXXVI.

ANNEE 1256.

_De la grant sapience le roy de France._


Quant les barons de France entendirent le grant sens et la droicte justice
qui estoit au bon roy, si le doubtèrent moult forment et luy portèrent
honneur et révérence, pour ce qu'il estoit de moult saincte vie. Si ne fu
puis nul homme qui osast aler contre luy en son royaume; et sé aucun estoit
rebelle, tantost estoit humilié son orgueil. En ceste manière tint le roy
son royaume en pais tout le cours de sa vie, puis qu'il fu repairié de la
terre d'Oultre-mer. Quant le roy savoit aucun haut prince qui eust aucune
indignation ou aucune male volenté contre luy, laquelle il n'osoit
appertement monstrer, luy par son bon sens le traioit à paix charitablement
pour débonnaireté, et faisoit amis de ses anemis en concorde et en paix.
Et, si comme l'escripture dit: _Miséricorde et pitié gardent le roy, et
débonnaireté ferme son trone_; tout ainsi le royaume de France fu gardé
fermement et en pitié au temps du bon roy; car miséricorde et vérité qu'il
avoit tousjours amies le gardèrent. Es causes qui estoient tournées contre
luy de ses hommes et de ses subgiés, le bon roy aleguoit tousjours contre
luy. Pour ce le faisoit que tous ceux qui estoient de son conseil et qui
devoient faire droit jugement pour luy ou contre luy, ès causes menées
ontre ses subgiés, ne se declinassent de faire droit jugement, pour la
paour de luy. Il envoioit souvent enquesteurs sus ses prevost et sus ses
baillis parmi le royaume, et quant l'en trouvoit chose qui faisoit à
amender, il faisoit tantost restablir le deffaut qui faisoit à amender.
Icel meisme faisoit-il souvent faire sus la mesnie de son hostel, et
faisoit punir ceux que l'en trouvoit coupables, selon ce qu'il avoient
desservi. Il se gardoit moult de dire vilaines paroles, meismement de
détractions et de mençonges. Pou ou néant maudissoit, né jà ne déist
villenie à homme, tant fust de petit estat. Especiaulment le roy se tenoit
de jurer du tout en tout, en quelque manière que ce fust: et quant il
juroit, si disoit-il: _Au nom de moy_; mais un frère meneur l'en reprist,
si s'en garda du tout en tout, et ne jura autrement fors tant qu'il disoit:
_si est_, ou _non est_. L'en ne povoit trouver homme tant fust sage né
lettré qui si bien jugeast une cause comme il faisoit né qui donnast
meilleure sentence né plus vraie.


LXXVII.

ANNEE 1256.

_Coment le roy servoit les povres._


Chascun samedi avoit le roy acoustumé de laver les piés aux povres en
secret lieu. Et estoit par nombre quatre les plus anciens et les plus
desfais que on peust trouver; si les servoit dévotement à genoux, et leur
essuyoit les piés d'une touaille, et puis les baisoit et leur donnoit
l'eaue pour laver leur mains, et les faisoit asseoir au mengier, et en
propre personne il les servoit de boire et de mengier, et souvent
s'agenouilloit devant eux.

Après ce qu'il avoient mengié, il donnoit à chascun quatre sous. Et, s'il
avenoit que aucune essoigne[506] le presist, qu'il ne peust faire le
service aux povres, il vouloit que son confesseur le fist ainsi comme il le
faisoit. Grant honneur portoit le roy à ses confesseurs, dont il avenoit
souvent que quant le roy se séoit devant son confesseur, et fenestre ou
huis se débatoient ou ouvroient pour la force du vent, hastivement se
levoit et l'aloit fermer, ou mettre en tel point qu'elle ne fist noise à
son confesseur. Si luy dist son confesseur que il se souffrist de ce faire.
Et il luy dist: «Vous estes mon chier père, et je suy vostre fils; par quoy
je le doy faire.»

      Note 506: _Essoigne_. Besoin, nécessité.


LXXVIII.

ANNEE 1256.

_Coment le roy faisoit abstinence de son corps._


Le roy, du consentement la royne sa femme, se tenoit par tout l'avent et
par tout caresme, et par toutes les hautes vigiles, de couchier en son lit.
Et, après ce qu'il avoit receu le précieux corps Nostre-Seigneur
Jhésucrist, il s'en tenoit par trois jors. Il vouloit que ses enfans qui
estoient parcreus et en aage oïssent chacune journée matines, la messe et
vespres, et complie hautement à note, et vouloit qu'il fussent au sermon
pour entendre la parole de Dieu, et que il déissent chascun jour le service
Nostre-Dame, et qu'il scéussent lettres pour entendre les escriptures.

Quant il avoit souppé, il faisoit chanter complie, et puis retornoit en sa
chambre et faisoit ses enfans séoir devant luy, et leur monstroit bonnes
exemples des princes anciens qui par convoitise avoient esté décéus, et les
autres qui par luxure et par orgueil et par tels vices avoient perdu les
royaumes et leur seigneuries. Il faisoit porter à ses enfans chapeaux du
roses ou d'autres fleurs au vendredi, en remembrance de la saincte couronne
d'espines dont Jhésucrist fu couronné le jour de sa saincte passion.


LXXIX.

ANNEE 1256.

_Coment le roy se confessoit._


A coustume avoit le roy de soy confesser tous les vendredis de l'an
dévotement et secretement. Tousjours après sa confession recevoit
discipline par la main de son confesseur de cinq petites chaiennes de fer
jointes ensemble que il portoit en une petite boiste d'ivoire en une
aumonière de soie. Telles boistes à tout telles chaiennes donnoit-il
aucunes fois à ses privés amis pour recevoir autelle discipline comme il
faisoit. S'il avenoit que son confesseur luy donuast trop petis cous, il
luy faisoit signe qu'il ferist plus asprement. Pour une haute feste il ne
laissoit à prendre sa discipline dessus dicte[507].

      Note 507: Guillaume de Nangis, que notre auteur traduit dans tous ces
      pieux détails, ajoute ici: «Né ce ne fait pas à trespasser coment uns
      confessors que li rois ot devant frère Gefroi de Baulieu, li donnoit
      aspres et dures disciplines, en tele manière que sa char, qui tendre
      estoit, en estoit moult grevée. Mais oncques li bons rois, tant come
      il vesqui, ne le voult dire; ainsois le dist après sa mort tout en
      jouant et en riant à frère Gefroi.» (Edition du Louvre, p. 239.)

Long-temps porta le roy la haire à sa char toute nue; mais il la laissa par
le commandement de son confesseur, et pour ce qu'elle luy estoit trop
griève: et portoit une couroie de haire: et, pour ce qu'il la laissa à
porter, il commanda que son confesseur donnast chascun jour aux povres
quarante sous. A coustume avoit le roy de jeuner tous les vendredis de
l'an, né ne mengeoit char né sain[508] au mercredi. Et toutes les vigiles
de Nostre-Dame, il jeunoit en pain et en eaue, et aussi faisoit-il le
vendredi benoist. Il ne goustoit de poisson né de fruit les vendredis de
caresme, et metoit tant d'eaue en son vin qu'il ne sentoit que pou ou néant
de vin.

      Note 508: _Sain_. Graisse.


LXXX.

ANNEE 1256.

_Coment le roy fist plusieurs religions en France._


Dès le temps de s'enfance fu le roy piteux des povres et des souffraiteux:
il avoit acoustumé par tout là où il estoit que six-vins povres fussent
péus[509] en son hostel; chascun jour en caresme croissoit le nombre, et
souvent estoit que le roy les servoit, et metoit la viande devant eux,
meismement[510] aux hautes vigiles des festes sollempnels. Avec tout ce, il
donna moult grans aumosnes et larges aux povres hospitaux, aux povres
maladeries et aux autres povres collièges et aux povres qui plus ne
povoient labourer par viellesce ou par maladie: si que à paine povoit estre
raconté le nombre des povres qu'il soustenoit. Dont nous poons bien dire
que il fu plus beneuré que Titus l'empereur de Rome, dont l'istoire raconte
qu'il estoit tout forment couroucié, le jour qu'il n'avoit largement donné
aux povres[511].

      Note 509: _Péus_. Repus, restaurés.

      Note 510: _Meismement_. Surtout.

      Note 511: _Donné aux povres_. Voilà comme le chroniqueur de saint
      Louis et saint Louis même devoient entendre le célèbre mot de Titus:
      _Amici, diem perdidi_. En effet, comment Titus n'auroit-il pas perdu
      bien des journées, si, dans la distribution de ses bienfaits, il
      avoit oublié les pauvres, les malades et les malheureux de toute
      espèce!

Dès le commencement que il vint à son royaume tenir et il le sot
appercevoir, commença-il à édifier plusieurs moustiers et maisons de
religions, entre lesquelles Royaumont fu l'une des belles et des nobles. Il
fist édifier pluseurs maisons de frères Prescheurs et Meneurs en pluseurs
cités et chastiaux de son royaume; il fist parfaire la maison Dieu de
Paris[512], et celle de Pontoise, et celle de Compiègne et de Vernon, et
leur donna grans rentes. Il fonda l'abbaye Saint-Mahieu de Rouen, et fonda
l'abbaye de Longchamp, où il mist femmes de l'ordre des frères Meneurs. Il
donna plain povoir à la royne Blanche sa mère de fonder l'abbaye du Lis
delès Meleun sur Seine, et celle delès Pontoise que on nomme Maubuisson. Il
fist faire la maison des avugles delès Paris[513], pour mettre tous les
povres avugles de la ville, et leur fist faire une chappelle où il oient le
service Nostre-Seigneur. Il fist faire la maison de Chartreuse delez
Paris[514], et donna aux frères qui servoient ilec le souverain créateur,
rentes souffisans. Et si fist faire une maison au chemin de Saint-Denys en
France qui fu nommée la maison des Filles Dieu[515]. En celle maison fist
mettre une grant quantité de femmes qui par povreté s'estoient mises et
abandonnées au péchié de luxure; et donna à la maison Dieu quatre cens
livres de rente pour la maison soustenir. Avec ce, il fist faire pluseurs
maisons de Beguines parmi son royaume, et leur fist moult de graces pour
leur vivre, et commanda que nulle n'en fust esconduite qui vouldroit vivre
chastement. Aucunes gens de son hostel murmurèrent que il faisoit si grans
aumosnes, et luy distrent; car il ne s'en porent tenir. Et il respondi: «Je
aime mieux que grans despens soient fais en aumosnes pour l'amour de Dieu,
que ès vaines gloires de ce monde.» Né jà pour les grans despens que le roy
faisoit en aumosnes, ne laissoit-il à faire grans despens en son hostel
chascun jour. Largement et liement se contenoit le roy au parlement, et
estoit sa cour aussi largement servie comme elle fu oncques au temps de ses
devanciers.

      Note 512: _La maison Dieu_. L'Hôtel-Dieu.

      Note 513: _Delez Paris_. Près du cloître Saint-Honoré.

      Note 514: _Delez Paris_. D'abord dans le village de Chantilly, puis
      dans l'hôtel ou château de _Vauvert_, situé au centre de la Pépinière
      actuelle du Luxembourg.

      Note 515: _Filles-Dieu_. Sur remplacement des passages du Caire.

Le roy amoit toutes gens qui entendoient à Dieu servir et qui portoient
habit de religion. Il fit grace aux frères Nostre-Dame du Carme, et leur
fist faire une maison sus Saine[516], et acheta la place d'entour pour eux
eslargir, et leur donna revestemens et galices[517] et toutes choses qui
sont convenables à Dieu servir et à faire son office.

      Note 516: _Sus Saine_. Vers le quai de la Grève. De leur manteau rayé
      le peuple prit occasion d'appeler ces religieux _Les Barrés_. De là
      le nom de la _rue des Barrés_, qui conduit aujourd'hui au port
      Saint-Paul.

      Note 517: _Galices_. Calices.

Après il acheta la granche à un bourgois de Paris et toutes les
appartenances et leur en fist faire[518] un moustier dehors la porte de
Montmartre. Les frères des Sacs furent hébergiés en une place sus Saine par
devers Saint-Germain-des-Prés[519] qu'il leur donna; mais pou y
demourèrent, car il furent quassés et abatus. Après qu'il furent abatus,
les frères de Saint-Augustin vindrent demourer en icelle place pour ce
qu'il estoient trop estroitement hébergiés. Une autre manière de frères
vindrent au roy qui disoient qu'il estoient de l'ordre des Blans Mantiaux,
et luy requistrent qu'il leur aidast à ce qu'il peussent avoir une place où
il peussent demourer à Paris: et le roy leur acheta une maison et la place
entour delès la vielle porte du Temple, assez près des Tisserans[520]; mais
il furent abattus au concilie de Lyon que Grégoire dizième fist.

      Note 518: _Leur en fist_. Notre chroniqueur, qui se règle ici sur
      Joinville, n'a pas bien reproduit le texte de son modèle. Joinville
      dit qu'il donna cette maison aux Frères Augustins. Elle étoit près de
      la porte Montmartre et de la rue dite plus tard de la _Jussienne_.
      Les Augustins y restèrent jusqu'au moment où ils acquirent la maison
      des _Frères Sachets_ ou _des Sacs_.

      Note 519: Sur l'emplacement du _Marché de la Volaille_.

      Note 520: _Des Tisserans_. Dans la rue qui prit à compter de là le
      nom de rue des _Blancs-Manteaux_. Ces moines, dont le véritable nom
      étoit _Serfs de la vierge Marie_, devoient leur surnom à la couleur
      de leurs manteaux. Ils furent supprimés en 1271 et remplaces en 1299,
      dans leur maison de Paris, par les Guillelmites. En 1622, ces
      derniers obtinrent leur réunion aux Bénédictins réformés dits de
      _la Congrégation de Saint-Maur_.

Après revint une autre manière de frères qui se faisoient nommer les Frères
de Saincte-Croix, et requistrent au roy qu'il leur aidast, et le roy le
fist moult volentiers; en une rue les héberga qui estoit appelée le
Quarrefour du Temple[521], et qui ores est nommée la rue Saincte-Croix.

      Note 521: _Quarrefour du Temple_. Félibien dit qu'avant les
      _Chanoines réguliers de Sainte-Croix_, la rue s'appeloit _de la
      Bretonnerie_, où étoit l'ancienne monnoie du roi. (Hist. de Paris,
      tome 1, p. 373.)

En ceste manière, comme nous avons dit, avironna le roy tout Paris de gent
de religion. Les congrégations de religieux visita souvent et leur
requeroit en chapitre humblement à genoux que il priassent pour luy et
pour ses amis. Lesquelles humbles prières esmouvoient souvent les gens qui
entour luy estoient à faire bonnes œuvres et de vivre sainctement.


LXXXI.

ANNEE 1256.

_Coment le roy donnoit ses prouvendes_[522].

      Note 522: _Prouvendes_. Provisions, prébendes, bénéfices.


Quant le roy donnoit aucuns bénéfices qui appartenoient à sa collacion, il
faisoit enquerre s'il estoient bonnes personnes et de dévote vie, sans
luxure et sans orgueil et sans arrogance; espéciaulment quant évesque ou
archevesque mouroit, là où il avoit sa régale, par le chancelier de Paris
et par autres bonnes gens; et ceux qui avoient bon renom avoient les
prouvendes. Il ne donnoit nul bénéfice à clerc nul, tant fust lettré, qui
eust autre bénéfice et autre prouvende, s'il ne résignoit avant ceux que il
tenoit; né ne voult oncques donner né octroier bénéfices né prouvendes, sé
il ne eust certains tesmoins que il fust vague, et que celuy qui le
possédoit estoit mort. Tous les jours disoit le roy les Heures de
Nostre-Dame entre luy et son chapelain, et tout le service des Mors. Et
quant il disoit ses heures si se gardoit de parler, sé ne fust aucun pour
qui il ne le peust bien refuser.


LXXXII.

ANNEE 1256.

_Coment le roy envoioit ses lettres privéement._


Une chose de mémoire digne devons bien raconter: il avint que le roy estoit
à Poissy secrètement avec ses amis; si dist que le greigneur bien et la
plus haute honneur qu'il eust oncques en ce monde luy estoit avenue à
Poissy. Quant la gent l'oïrent ainsi parler, si se merveillèrent moult de
quelle honneur il disoit, car il cuidoient qu'il deust mieux dire que telle
honneur luy fust avenue en la cité de Rains, là où il fu couronné du
royaume de France.

Lors commença le roy à sousrire et leur dist que à Poissy luy estoit avenue
celle grant honneur; car il y avoit receu baptesme qui est la plus haulte
honneur sus toutes autres. Quant le roy envoioit ses lettres à ses amis
secrètement, il metoit: _Loys de Poissy à son chier ami, salut._ Né ne se
nommoit point roy de France. Si l'en reprist un sien ami, et il respondi:
«Biaus ami, je suis ainsi comme le roy de la fève qui au soir fait feste de
sa royauté, et l'endemain, par matin, si n'a plus de royauté.»

Le roy avoit une coustume que quant il estoit près des malades, il
s'agenouilloit et leur donnoit sa benéiçon, et prioit Nostre-Seigneur que
il leur en voulsist donner garison; et puis si les touchoit de ses dois là
où la maladie estoit, et faisoit le signe de la croix, en disant les
paroles de la puissance Nostre-Seigneur et de sa digne vertu, après ce
qu'il les avoit tenu et baisié. Selonc ce qu'il appartient à la dignité
royal, il les faisoit mengier à sa court et leur faisoit à chascun donner
de l'argent pour raler en leur contrées.


LXXXIII.

ANNEE 1257.

_Coment Marseille fu prise du conte Charles._


Il avint en ce temps, en l'an de l'Incarnacion mil deux cens
cinquante-sept, Charles conte d'Anjou envoia de ses propres messages aux
bourgois de Marseille et leur pria qu'il se tenissent loiaulment vers luy,
et que bien le devoient faire pour la contesse sa femme à qui la terre et
la contrée appartenoit et par le conte Raimont son père. Il receurent les
messages et promistrent la cité et toute la contrée tenir de luy. Mais ne
demoura guaires que les puissans hommes de Marseille montèrent en si grant
orgueil que il firent tout le commun peuple tourner contre luy; et si
chacièrent la gent au conte hors de la cité. Et quant il orent ainsi fait,
il s'appareillèrent à armes contre le conte.

Sitost comme nouvelles en vindrent au conte, il assembla grant ost et vint
sur eux à moult grant force de gent; et tint le siège longuement devant la
cité, et y fist jetter et lancier pierres et mangonniaux si souvent et si
espessément que ceux dedens furent à grant meschief, et que viandes leur
faillirent. Quant il virent que il ne povoient pas longuement durer, si se
rendirent à sa volenté et se sousmirent à mercy.

Le conte Charles fist mener en une place tous ceux qui avoient commenciée
la traïson, et commanda que il eussent tous les testes coupées devant tout
le peuple. Après il prist tous les chastiaux et les forteresces que
Boniface tenoit qui estoit seigneur de Chastelaine[523] en Provence, car il
avoit esté en l'aide de ceux de Marseille, et le chaça hors de la terre de
Provence.

      Note 523: _Chastelaine._ Castellane.

Ainsi comme la guerre estoit à Marseille, Branquelan de Bouloingne fu
rappellé à estre Sénateur de Rome, duquel nous avons parlé avant, par le
commun peuple des Romains. Mais il vint là à moult grant peine pour les
aguais qui luy furent fais de la gent de l'églyse. Si tost comme il fu là
venu à Rome, il fist abatre toutes les tours de la cité, fors la tour au
conte de Naples, et chaça tous les nobles hommes de la partie de l'églyse,
et dommagea les cardinaux et mist soubs le pié, pour ce qu'il luy avoient
esté contraires à l'autre fois; et assist un port à Rome que l'en nomme
Corte[524]: une maladie le prist dont il morut; porté fu à Rome. Là fu
plaint et regreté du menu peuple, pour ce qu'il estoit bon justicier et
droiturier. Pour l'amour de luy il firent Sénateur de maistre Castellain,
qui estoit son oncle. Celle année plut tant et fist si grans cretines[525]
d'eaue que les blés qui estoient aux champs et ès granches furent germés,
et les vins ne porent meurer[526].

      Note 524: _Un port que l'en nomme Corte._ Il falloit: _Une ville que
      l'on nomme Corneto_. Le latin dit: «In obsidione _Corneti_
      infirmitate correptus» et non pas _correctus_, comme l'a imprimé
      Duchesne.--Corneto est à l'extrémité du _Patrimoine de Saint-Pierre_,
      vers la Toscane.

      Note 525: _Cretines._ Crues, inondations.

      Note 526: _Meurer._ Mûrir. Le latin dit: «Et racemi in vineis ad
      debitam maturitatem pervenire non potuerunt. Propter quod vina nova
      adeò fuerunt viridia quod cum remorsu et vultûs impatientiâ
      bibebantur.»


LXXXIV.

ANNEES 1259/1260.

_De la paix du roy de France et du roy d'Angleterre._


Le roy Henry d'Angleterre vint en France l'an mil deux cens cinquante et
neuf, et vint avec luy le conte Rogier de Glocestre[527] à grant compaignie
de barons, de prélas et de chevaliers. Le roy de France le reçut moult
liement et voult que il demourast en son palais à Paris. Grant feste et
grant soulas luy fu fait toute une sepmaine, et donna le roy de France
grans dons au roy Henry et à ses barons.

      Note 527: _De Glocestre._ Ce doit être une faute et il faudroit de
      _Norfolk_. C'étoit _Rogier le Bigot;_ ou, si c'étoit _Glocestre_, il
      faudroit _Richard_ au lieu de _Rogier_.

Quant la feste fu départie, le roy Henry ala visiter Saint-Denys où il
avoit sa dévocion. L'abbé et le couvent le receurent moult honnourablement,
et furent les moines revestus en chapes au cuer. Là demoura le roy un mois
et plus; au départir il donna une coupe d'or et un grant henap d'argent. Le
jour qu'il s'en parti, il donna sa fille à Jehan, fils au duc de Bretaigne,
et s'en revint devers le roy de France.[528]

      Note 528: Je suis, à partir d'ici, la leçon unique et complètement
      inédite du beau manuscrit de Charles V, n° 8395. L'édition imprimée
      et les autres manuscrits portent seulement:

      «Le roy Loys ot conscience pour la terre de Normandie que le roy
      Phelippe-Dieudonné avoit conquise et retenue par le jugement des
      pairs de France sur le roy Jehan d'Angleterre. Par pluseurs fois en
      parlèrent ensemble et s'accordèrent en la manière qui en suit: C'est
      assavoir que le roy Henry, par sa bonne volenté et du consentement le
      roy Richart d'Alemaigne, quitta du tout en tout pardurablement et à
      tousjours au roy de France et à ses hoirs tout le droit qu'il povoit
      avoir en la duchié de Normandie, et en la terre d'Anjou, de Poitou et
      de Maine; pour laquelle quittance le roy luy donna Gascoingne et
      Agenois, en telle manière qu'il la tendroit en fief du roy de France
      et de ses hoirs, et que il soit appelé et intitulé ès registres de
      France duc d'Acquitaine et pair du France. Lequel hommage le roy
      Henry fist en la présence de ses hommes et des barons de France, et
      promist par son serement estre bon et loiaus vers son seigneur le roy
      de France. Puis que la paix fu confermée, chevaucha le roy Henry
      parmi France, et regarda le pays qui moult lui sembla bel.»

Lors pour tous les descors, debas, discensions, demandes et actions qui
estoient et avoient esté entre les deux roys de France et d'Angleterre, fu
ordené et délibéré par leur gré et volenté, en la forme et manière qui
s'ensuit:

           Cy après est la teneur de la chartre coment le roy
           Henry d'Angleterre renonça à toute
           la duchiée de Normandie.


[529]_A tous ceux qui ces lettres verront ou orront. Nous, Boneface,
archevesque de Cantorbie, primas de toute Angleterre; Wals[530], évesque de
Wincester; Symon de Montfort, conte de Lincester; Richart de Clarc, conte
de Glocester et de Herefort; Rogier le Bigot, conte de Norfolck et
mareschal de Angleterre; Humfroy de Boün, conte de Herefort[531]; et de
Essex; Guillaume de Fors, conte de Albemalle; Jehan de Plessis, conte de
Warewik; Hugue le Bigot, justice d'Angleterre; Pierres de Savoie; Rogier de
Mortemer; Jehan Manseil, trésorier de Guerwik[533];_ _Phelippe Basset[534];
Richart de Grey[534]; James de Aldichel[535] et Pierres de Montfort,
conseilliers nostre seigneur le roy d'Angleterre, salus en nostre Seigneur.
Nous faisons assavoir que nous avons veue et entendue la forme de la pais
qui est faite et jurée entre le noble roy de France Loys et le noble roy
Henry de Angleterre, nostre seigneur, en tels paroles:_

      Note 529: Cette pièce est la confirmation de la _Compositio pacis_,
      faite au nom de _Louis, roy de France_, et que l'on peut voir en
      latin et en françois dans Rymer, 1re édition, tome 1er, p. 688, sous
      la date du mois d'octobre 1259. Quant à cette confirmation, le
      préambule et la conclusion s'en trouvent dans la nouvelle édition de
      Rymer, donnée en 1816, tome 1er, p. 390. J'ai collationné notre texte
      sur le sien. Pour l'acte lui-même, il est conservé aux Archives du
      royaume et a été donné par Menart dans ses _Observations sur
      Joinville_. (Voy. éd. de Ducange, p. 369.) Mais il s'est glissé dans
      cette première édition de nombreuses fautes: j'ai signalé les plus
      grossières.

      Note 530: _Wals._ Rym. _Walt_.

      Note 531: Rymer: _Humifroy de Bohun, comte de Rochefort_.

      Note 532: _Guerwick_. Pour _Warwich_. Rymer: _Emerbil_.

      Note 533: _Basset._. Rymer: _De Ballech'_.

      Note 534: _Grey._ Rymer: _Grecy_.

      Note 535: _Aldichel._ Rymer: _Audilée_.

«Henry, par la grace de Dieu, roy de Angleterre, sire d'Illande et dux de
Aquitaine. Nous faisons assavoir à tous ceux qui sont et qui à venir sont,
que nous, par la volenté de Dieu, avec nostre chier cousin le noble roy
Loys de France, avons paix faicte et affermée en ceste manière. C'est
assavoir que il donne à nous et à nos hoirs successeurs toute la droiture
que il avoit et tenoit en ces trois éveschiés et ès cités, c'est-à-dire de
Lymoges, de Caours, et de Pierregort en fiez et en demaines, sauf l'ommage
de ses frères, sé il aucune chose i tiennent dont il soient si homme, et
sauves les choses que il ne puet mettre hors de sa main par lettres de luy
ou de ses ancesseurs; lesquelles choses il doit pourchacier en bonne foy
vers ceux qui ces choses tiennent, que nous les aions dedens la Toussains
en un an; ou faire nous eschange convenable à l'esgart[536] de preudes
hommes qui soient nommés d'une part et d'autre le plus convenable au
proffit des deux parties.

      Note 536: _A l'esgart._ Au jugement.

«Et encore, le devant dit roy de France nous donra la value de la terre de
Agenois en deniers chascun an, selon qu'elle sera prisée à droite value de
terre, de preudes hommes nommés d'une part et d'autre. Et sera faite la
paie à Paris, au Temple, chascun an à la quinzaine de l'Ascencion la
moitié, et à la quinzaine de la Toussains l'autre. Et s'il avenoit que
celle terre eschaïst de la contesse Jehanne de Poitiers au roy de France ou
à ses hoirs, il seroit tenu ou ses hoirs de rendre-la nous ou à nos hoirs,
et rendue la terre, il seroit quicte de la ferme. Et sé elle venoit à
autres que au roy de France ou à ses hoirs, il nous donroit le fié de
Agenois avec la ferme devant dite. Et s'ele venoit en demaine à nous, le
roy de France ne seroit pas tenu de rendre celle ferme. Et sé il estoit
esgardé par la court le roy de France que, pour la terre de Agenois avoir,
déussions mettre ou rendre aucuns deniers par raison de gagière[537], le
roy de France rendroit ces deniers, ou nous tendrions et aurions la ferme,
tant que nous eussions eu ce que nous aurions mis pour celle gagière.

      Note 537: _Gagière_. Texte de Ménars: _Gagerie_. Chose engagée.

»De rechief, il sera enquis en bonne foy et de plain à nostre requeste, par
preudes hommes d'une part et d'autre à ce esleus, sé la terre que li
contes[538] de Poitiers tient en Caorsin de par sa femme, fu du roy
d'Angleterre donnée ou bailliée avec la terre de Agenois, par mariage ou
par gagière, ou toute ou partie à sa suer qui fu mère le conte Raymont de
Thoulouse derrenièrement mort; et s'il estoit trouvé qu'il eust ainsi esté,
et celle terre si eschaioit ou à ses hoirs du decez la contesse de
Poitiers, il la donroit à nous ou à nos hoirs. Et sé elle eschaioit à
autre, et il est trouvé par celle enqueste toutesvoies que elle eust ainsi
esté donnée ou bailliée, si comme il est dit dessus, après le décès de la
contesse de Poitiers, il donroit le fié à nous et à nos hoirs, sauf
l'ommage de ses frères, sé il aucune chose y tenoient, tant comme il
vivroient.

      Note 538: _Li contes_. Régulièrement, dans la langue du XIIIème
      siècle, il faudroit ici _li quens_. Mais notre scribe, auquel
      Charles V avoit sans doute recommandé de copier exactement
      l'original, aura cependant cru devoir corriger ce _cuens_ vieilli.
      Ménars, qui avoit transcrit l'une des copies les plus anciennes a lu
      _li queux_, faute plus grave.

»De rechief, après le décès la contesse de Poitiers, le roy de France ou
ses hoirs roys de France, donra à nous et à nos hoirs la terre que le conte
de Poitiers tient ores en Xantes, oultre la rivière de Charente, en fiez et
en demaines qui soient oultre la Charente, s'elle li eschaioit ou à ses
hoirs. Et se elle ne li eschaioit, il pourchaceroit en bonne manière, par
eschange ou autrement, que nous ou nos hoirs l'aions, ou il nous feroit
avenable eschange à l'esgart de preudes hommes qui seront nommés d'une part
et d'autre[539]. Et de ce qu'il donra à nous et à nos hoirs en fiez et en
demaines, nous et nos hoirs li ferons hommage lige et à ses hoirs roys de
France; et aussi de Bordiaux, de Baionne et de Gascoingne, et de toute la
terre que nous tenons de là la mer d'Angleterre, en fiez et en demaines, et
des ysles, s'aucunes en y a que nous tengnons qui soient du royaume de
France, et tendrons de luy comme per de France et dux de Aquitaine. Et de
toutes ces choses devant dites, li ferons-nous services avenables, jusques
à tant que il fust trouvé quiex servises les choses devroient; et lors nous
serions tenus de faire les tels comme il seroient trouvés: de l'ommage de
la conté de Bigorre, de Armeignac et de Forenzac, soit ce que droit en
sera. Et le roy de France nous claime quicte sé nous ou nostre ancesseur li
féismes oncques tort de tenir son fié sans li faire hommage et sans li
rendre son servise et tous arrérages.

      Note 539: Cette phrase est estropiée dans Ménard.

»De rechief, le roy de France nous donra ce que cinc cens chevaliers
devroient couster raisonnablement à tenir deux ans, à l'esgart de preudes
hommes qui seront nommés d'une part et d'autre. Et ces deniers sera tenu à
paier à Paris au Temple, à six paies, par deux ans: c'est assavoir à la
quinzaine de la Chandeleur qui vient prochainement, la première paie,
c'est-à-dire la sixiesme partie; et à la quinzaine de l'Ascencion
ensuivant, l'autre partie, et à la quinzaine de la Toussains, l'autre; et
ainsi des autres paiemens de l'an ensuivant. Et de ce donra le roy le
Temple ou l'Ospital ou ambedeux ensemble en plège. Et nous ne devons ces
deniers despendre fors que ou servise Dieu et de l'églyse ou au proffit du
royaume d'Angleterre: et si, par la veue des preudes hommes de la terre
esleus par le roy d'Angleterre, par les haus hommes de la terre, et par
ceste paix faisant, avons quicté et quictons du tout en tout, nous et
nostre dui fils, au roy de France et à ses ancesseurs et à ses hoirs et à
ses successeurs et à ses frères et à leur hoirs et à leur successeurs,
pour nous et pour nos hoirs et pour nos successeurs, sé nous ou nostre
ancesseur aucune droiture avons ou eusmes oncques en choses que le roy de
France tiengne ou tenist oncques, ou si ancesseur ou si frère: c'est
assavoir en la duchée et en toute la terre de Normandie; en la conté et en
toute la terre d'Anjou, de Tourainne et du Mainne, et en la conté et en
toute la terre de Poitiers ou ailleurs en aucune partie du royaume de
France, (ou ès isles, sé aucunes en tient le roy de France ou son frère ou
autre de parmi eux, et tous arrérages. Et aussi, avons quicté et quictons,
nous et nostre dui fils à tous ceux qui de par le roy de France[540]) ou de
par ses ancesseurs ou de ses frères tiennent aucune chose par don ou par
eschange ou par vente, ou par achat, ou par ascensement, ou en autre
semblable manière en la duchée et en toute la terre de Normandie, en la
conté et en toute la terre d'Anjou, de Touraine et du Maine, et en la conté
et en toute la terre de Poitiers, ou ailleurs en aucune partie du royaume
de France ou ès isles dessus dites; sauf à nous ou à nos hoirs nostre
droiture ès terres dont nous devons faire hommage lige au roy de France par
ceste paix, si comme il est dessus devisé, et sauf ce que nous puissions
demander nostre droiture, sé nous la cuidons avoir en Agenois et avoir-là
sé la court le roy de France le juge et aussi de Caoursin.

      Note 540: Cette parenthèse indique une omission de Ménard.

»Et avons pardonné et quicté li uns à l'autre et pardonnons et quictons
tous mal talens de contens et de guerres, et tous arrérages, et toutes
issues qui ont esté eues et qui porent estre eues en toutes les choses
devant dites et tous dommages et toutes mises qui ont esté fait ou faites
de çà ou de là en guerres ou en aultres manières.

»Et pour ce que ceste paix fermement et establement sans nulle
enfraingnance soit tenue à tousjours, li roys de France a fait jurer en
s'ame[541] par les procureurs espéciaulx à ce establis, et si dui fils ont
juré ces choses à tenir tant comme à chascun appartendra: et à ce tenir ont
obligié eux et leurs hoirs par leurs lectres pendans. Et nous de ces choses
tenir sommes tenus de donner surté au roy de France, des chevaliers[542]
des terres devant dites meismes que il nous donne et des villes (selon ce
que il nous requerra. Et la forme de la surté des hommes et des
villes)[543], pour nous sera tele[544]: Il jureront qu'il ne donront né
conseil né force né ayde pour quoy nous né nostre hoir venission encontre
la paix. Et s'il avenoit, que Dieu ne veille! que nous ou nostre hoir
venission encontre et ne le vousission amender, puis que li roys de France
ou si hoirs roys de France nous en auront fait requerre, cil qui la seurté
auroient faite dedans les trois mois que il les en auroient fait requerre,
seroient tenus de estre aidans au roy de France et à ses hoirs (contre nous
et nos hoirs), jusques à tant que ceste chose fust amendée souffisammeut à
l'esgard de la court le roy de France. Et sera renouvellée ceste seurté de
dix ans en dix ans, à la requeste du roy de France (ou de ses hoirs roys de
France)[545], et nous ceste paix et ceste composition, entre nous et le
devant dit roy de France affermée, à toutes les devant dites choses et
chascunes comme elles sont dessus contenues, promettons en bonne foy pour
nous et pour nos hoirs et pour nos successeurs au devant dit roy de France,
et à ses hoirs et à ses successeurs loialment et fermement à garder et que
nous encontre ne vendrons, par nous né par autre, en nulle manière: et que
riens n'avons fait né ne ferons par quoy les devant dites choses, toutes ou
aucune, en tout ou en partie, aient moins de fermeté.

      Note 541: _En s'ame_. En son nom.

      Note 542: _Des chevaliers_. Ménard: _De chacune_.

      Note 543: Nouvelle omission de Ménard.

      Note 544: _Sera tele_. Ménard: _Sera-t-elle_.

      Note 545: Nouvelle omission dans Ménard, suivie d'une phrase
      inintelligible.

»Et pour ce que ceste paix, fermement et establement, sans nulle
enfraingnance soit tenue à toujours, nous à ce obligons nous et nos hoirs,
et avons fait jurer en nostre ame par nos procureurs, en notre présence
ceste paix, si comme elle est dessus devisée et escripte, à tenir en bonne
foy, tant comme à nous appartendra; et que nous ne vendrons encontre né par
nous né par autre.

»Et en tesmoignage de toutes ces choses, nous avons fait au roy de France
ces lectres pendans scellées de nostre scel. Et ceste paix et toutes les
choses qui sont dessus contenues par nostre commandement espécial ont juré
Edduvard et Eadmont nostre fils en nostre présence à garder et à tenir
fermement et que il encontre ne vendront par eux né par autre.

»Ce fu donné à Londres le lundy prochain devant la feste Saint Luc
l'évangeliste, l'an de l'incarnation Nostre Seigneur mil dui cens cinquante
et nuevisme, et mois de octouvre[546].»

      Note 546: La date du texte de Ménard est différente: «Ce fut donné à
      Londres, le vendredi prochain après la feste saint Gilles, l'an de
      l'Incarnation N. S. mil deux cens cinquante-neuf, au mois de
      septembre.»

_Et nous cette paix et ceste composition, si comme elle est contenue par
dessus, voulons et octroions et loons et conseillons; et en la présence au
devant dit nostre seigneur le Roy et par son commandement spécial, nous,
archevesque et évesque, avons promis en parolles de provoires. Et nous,
contes et barons avons juré sur saintes Evvangiles que nous ceste paix, si
comme elle est dessus contenue et toutes les choses et chascune par soy qui
sont en celle paix contenues, tant comme à nous appartient, fermement et
establement tendrons et garderons, et que à bonne foy travaillerons et
pourchasserons que nostres sire li roys d'Angleterre et si hoirs, en toutes
les choses et chascune par soy qui sont contenues en ceste paix léalment
accompliront et garderont fermement. Et cest serement avons-nous fait en la
présence des messages le noble roy de France, envoiez à ce de par lui et
recevans de par lui. Et en tesmoing de ceste chose nous avons mis nos
scaulx en cestes présentes lectres. Ce fu donné ou lieu et ou jour et en
l'an devant dit._

En celui temps mourut l'ainsné fils au roy de France, avant que le dessus
dit roy d'Angleterre se partisist de France, né que la charte dessus
escripte feust donnée; et trespassa à Paris, et après fu porté à
Saint-Denys, et fist l'en le service des mors dévotement. Après le service,
le roy Henry d'Angleterre et les plus nobles qui là furent, prisrent le
corps et le portèrent parmi la ville de Saint-Denys et plus avant la moitié
d'une mille à leur propres espaules; et, pour ce que si noble prince ne
fust trop lassé, pluseurs gens le portèrent de cy à Royaumont: et le roy
Henry et pluseurs autres hommes prisrent congié et s'en retournèrent en
Angleterre.

[547]Item, au temps de celuy pape, Mainfroy, fils bastart de Federic
empereur, portant soy comme hoir de Conradin, neveu de Federic dessusdit,
lequel Conradin estoit faussement tenu pour mort, fu premièrement
escommenié, pour ce que, au préjudice de l'églyse, il avoit pris et mis la
coronne du royaume de Secile en sa domination et puissance, sans juste
cause et à tort; et puis après, fu envoié grant ost contre luy; mais il ne
profita en rien et s'en retorna.

      Note 547: Tout ce qui sui, jusqu'au chapitre LXXXVI, se trouve dans
      le seul manuscrit de Charles V, n° 8395, et est complètement inédit.

Au temps de ce pape, les princes d'Alemaingne, électeurs de l'empereur, se
devisèrent en deux parties. Les uns esleurent à empereur Alphons roy de
Castelle, et les autres Richart conte de Cornubie[548], frère du roy
d'Angleterre; pour quoy il eust descort qui puis dura pluseurs ans.

      Note 548: _Cornubie_. Cornouailles.

Iceluy pape qui nommé estoit Alexandre reprouva et dampna deux faux livres,
des quiels l'un disoit que tous religieux qui preschoient la parole Dieu ne
pouvoient estre sauvés en vivant d'aumosnes; et enseignoit pluseurs autres
erreurs contre l'estat de povreté. Et fu aucteur de celluy livre un clerc
nommé maistre Guillaume de St-Amor, qui fu condampné ensemble avec son
euvre et sa fausse doctrine. Les autres livres affermoient, entre les
autres erreurs qui y estoient contenues, que l'évangile de Jésu-Christ et
la doctrine du nouvel testament ne parmena oncques homme à perfection et
que elle devoit estre mise au neent et condempnée, après mil dui cens
soixante ans; et en l'an mil dui cens soixante devoit commencier la
doctrine de Jehan; lequel livre l'aucteur appella l'_Evangile pardurable_,
en attribuant à ce livre toute la perfection de ceux qui sont à sauver.

Item, il estoit dit en celluy livre que les sacremens de la nouvelle loy
devoient, en iceluy an mil dui cens soixante, estre esvacués et anullés.
Lesquelles erreurs toute l'expérience du temps et l'auctorité du pape
condempna et annienti. Il est affermé que l'aucteur de ce livre nommé
l'_Evangile Pardurable_ fu un qui avoit nom Jehan, de par vie Jacobin, et
fu ce livre publiquement ars[549].

      Note 549: En marge du manuscrit, le roi Charles V a écrit ici de sa
      main: Nota _La condempnacion de l'evangile perdurable_.»

Item, en celluy temps, le sixiesme jour du mois de septembre, fu quis et
trouvé le corps de monseigneur saint Saturnin, martir, qui fu premier
évesque de Thoulouse, et fu trouvé en son moustier à Thoulouse; auquel
moustier, par la grace et volenté de Dieu, il fait et a fait au temps passé
pluseurs et merveilleus miracles dignes de grant loenge.

Item, en celluy temps, commença grant turbacion de l'Université de Paris,
contre les povres religieus estudians en theologie, par l'entichement du
devant dit Guillaume Saint-Amor. Mais après, la turbacion cessa par le
pape, et l'aucteur Guillaume fu bani du royaume de France.

Item, en celluy temps, le roy de Hongrie, pour certaines terres, assailli
en bataille le roy de Boesme, et avoit en son ost de diverses nacions
orientales de paiens, environ onze mille hommes de cheval, auquel le roy de
Boesme vint encontre à cent mille hommes de cheval; entre lesquiex il en y
avoit sept mille tous couvers de fer. Et comme la bataille fu commenciée ès
fins du royaume, à l'assembler des chevaus et des armes si grant poudre
s'esdreça de terre que, en plein jour à heure de midi, homme povoit à très
grant peine congnoistre l'autre, pour l'obscurté de la poudrière qui
sourdoit de dessus la terre. Finablement, les Hongres, après ce que le roy
ot esté navré, s'en fouyrent, et si comme il se hastoient de fouyr, il en
chéy en flueve parfont par où il devoient passer six mile hommes ou environ
qui furent tous noiez et mors sans ceux qui furent occis en ladite
bataille. Mais comme le roy de Boesme et eue victoire et fust entré à grant
force de gens d'armes ou royaume de Hongrie, le roy de Hongrie par ses
messages luy requist que il voulsist faire paix et accort à luy et il luy
rendroit les terres qui estoient cause du descort. Si accordèrent ensemble
et furent amis, et pour le temps à venir fu l'amistié confermée par
mariage.

Item, au temps de celluy Mainfroy dont dessus est faite mencion, lequel
estoit chief et refuge de tous mauvais et desloiaus qui vouloient entrer en
sa terre, pour vray l'avision d'une comete ou estoile courut devant noncier
la mutacion et ordre des maulx dessus dis, laquelle commença environ my
mois de juillet au commencement de la nuit vers occident. Et, après aucuns
jours, vers la nuit, apparoissoit en la partie d'orient et estendoit
pluseurs rays vers la partie d'occident. Et fu son cours jusques à la fin
du mois de septembre. En autre cronique est ainsi inscript que la semblance
de celle comete estoit ainsi comme d'une estoile obscure; et issoit de
celle estoile ainsi comme flambe; et estoit la fourme et la grandeur de luy
ainsi comme la voile d'une nef. Chascune nuit quant la flambe de luy
descendoit du lé, elle croissoit en lonc; et après, en la dixiesme calende
d'octobre, environ l'aube du jour, fu veue en la partie de midy la flambe
de la longueur d'un coute, et s'estendoit à paines jusques à occident. Et
ainsi petit à petit atenoiant ou diminuant s'esvanouy. Et jà soit ce que
par aventure elle signifiast moult de choses en diverses parties du monde,
toutes fois il fu trouvé pour certain que, quant elle commença à apparoir,
le pape mourut.


LXXXV.

ANNEE 1260.

_Coment Mainfroy fu déposé._


Il avint, assés tost après que le roy Henry d'Angleterre fu retourné en son
païs, que Mainfroy fu derechief de par le pape escommenié et le mist hors
de toute dignité par sentence définitive, comme celluy qui estoit appert
ennemi de saincte églyse, et avoit en sa compaignie Sarrasins et Juifs et
toute manière de gens qui estoient contraires à saincte églyse et à la foy
crestienne[550].

      Note 550: Au lieu de ce chapitre, les autres manuscrits portent: «Il
      avint, assez tost après que le roy Henry d'Angleterre fu retourné en
      son pays, que Mainfroy prince de Tarente prist assez de fors
      chastiaux et de cités au royaume de Secile en sa main en faingnant
      qu'il estoit tuteur et curateur de Conradin son nepveu, pour ce qu'il
      estoit enfant, né n'estoit pas en aage de tenir terre. Après ce, il
      fist tant par dons et par promesses que il fu couronné à roy de
      Secile, et que tous les chevaliers si accordèrent contre la volenté
      de l'églyse de Rome de qui le royaume de Secile estoit tenu.»


LXXXVI.

ANNEE 1260.

_Coment Tartarins destruirent pluseurs contrées._


Nouvelles vindrent au roy de France que les Tartarins avoient destruit
grant partie de la terre d'Oultre-mer, et luy fu dit de par le pape que il
avoient occis tant de Sarrasins que nul n'en savoit le nombre, et le soudan
desconfit et le roy d'Arménie; et avoient pris Antioche, Triple, Damas,
Halape, et toutes les terres environ; et estoit leur propos, si comme
aucuns crestiens disoient, de passer oultre et de destruire toute
crestienté. Quant le roy oï telles nouvelles si manda tous les barons de
France et leur conta coment les Tartarins avoient destruit la terre
d'Oultre-mer, et que leur propos estoit de venir en France si comme l'en
disoit. Si s'accordèrent tous les barons par le conseil le roy que l'en
fist aumosnes aux povres, et que les religions féissent processions et
prières que Nostre-Seigneur voulsist garder son peuple. Avec ce il commanda
au peuple qu'il se gardassent de jurer villainement et d'aler ès tavernes
pour les gloutonnies qui y sont faictes et dictes: tournoiemens furent
deffendus et joustes et hourdéis[551]. Tous jeux furent deffendus fors du
traire d'ars et d'arbalestres. Si avint que les Tartarins qui menoient si
grant maistrise, furent seurpris de diverses maladies, si s'en retournèrent
pluseurs en leur terres et pluseurs en moururent.

      Note 551: _Hourdéis._ Lutte de plusieurs contre plusieurs. Nangis
      ajoute: _Usquè ad biennium_. Pendant deux ans. Ce qui prouve que
      saint Louis ne défendoit alors les tournois que par esprit de
      pénitence et non dans l'intention d'en abolir définitivement l'usage.


LXXXVII.

ANNEE 1260.

_De pluseurs aventures._


Celle année que l'en estoit en si grant doubte des Tartarins, se
assemblèrent les puissans hommes de Florence, et alèrent contre ceux de
Senne[552] la vieille, pour desconfire tous ceux qui dedens estoient. Car
ceux de Senne leur avoient fait grief et dommage par la force Mainfroy en
cui garde il s'estoient mis. Ceux de Florence avironnèrent la cité de
toutes pars et commencièrent forment à assallir, et ne cuidèrent pas que
ceus de dedens eussent si grant povoir de par Mainfroy comme il avoient.

      Note 552: _Senne_, Sienne.

Quant les Florentins se furent espandus et départis entour la ville, ceus
dedens issirent hors et leur coururent sus. Si en occistrent assés, et les
autres emmenèrent chasçant jusques dedens Florence, et ardirent tous les
fors bours et grant partie de la cité; et les menèrent si mal et si estroit
qu'il se mistrent tous en la seigneurie Mainfroy roy de Secile.

En celle année trespassa saint Phelippe archevesque de Bourges et
l'apostole Alixandre. Les cardinaux firent apostole de Rome Jaques
patriarche de Jhérusalem né de la cité de Troies, et fu appellé Urbain.


LXXXVIII.

ANNEE 1262.

_Du mariage le roy[553] Phelippe de France._

      Note 553: Ou mieux: _Le fils le roy_.


Le roy de France envoia ses messages au roy d'Arragon, et luy requist Ysabel
sa fille pour donner à Phelippe son fils. Le roy Jaques reçut les messages
honourablement, et leur bailla sa fille, et cil s'en retournèrent en
France. Si tost comme il orent passé la Ricordanne[554], le roy fu à
l'encontre et la mena à Clermont en Auvergne et tint feste sollempnel le
jour de la Penthecouste.

     Note 554: _La Ricordanne._ Sans doute les montagnes de Rouergue,
     situées entre Clermont et Montréal. Voyez plus haut, Gestes de la vie
     de St LOUIS Chap. III.

A celle feste furent mains haus princes et mains haus barons qui grant joie
menèrent pour l'amour du roy. Pour ce mariage, en signe de paix, le roy
d'Arragon quitta à tous les jours perdurablement au roy de France et à ses
hoirs tout le droit et toute la seigneurie qu'il avoit en la cité de
Carcassonne, en celle de Bigorre et en celle de Amilly[555]; et le roy de
France luy quitta tout le droit qu'il avoit en la conté de Besac[556], et
de Dampire et de Roussillon, et deBarselonne: ce fu fait l'an de grace deux
cens soixante et deux.

      Note 555: _Amilly._ C'est _Milhau_, dans le Rouergue, sur la rivière
      de _Tarn_. Le latin dit: _Amiliavo_.

      Note 556: _Besac._ Besalu.--_Dampire_. Ampurias.


LXXXIX.

ANNEE 1263.

_De la mort au conte Simon de Lincestre._


Assez tost après avint que un chevalier de la nascion de France, noble en
armes, sage homme du siècle, estoit nommé Simon de Montfort. Ice Simon mit
grant paine de destruire le vice de heresie d'Albigois: pour la prouesce
qui estoit en luy le roy Henry d'Angleterre luy donna sa seur en laquelle
il engendra cinq enfans: Henry, Simon, Richart, Guy, Amaurry; et une fille
qui fu mariée au prince de Galles.

Le roy manda ses prélas et ses barons, et tous les plus nobles hommes de
son royaume, et tint son parlement en la cité de Londres[557]. Si parlèrent
de l'estat du royaume et des coustumes du pays. Si parla un chevalier, et
dist que le royaume de France estoit bon, fort et vertueux des gens
d'Angleterre, pour ce qu'il y aloient demourer; et laissoient leur propre
pays, pour ce qu'il n'y povoient mouteplier, pour la coustume du païs qui
est telle que le premier des enfans a tout, et les autres sont povres et
eschis[558]; et convient que il voisent querre leur soustenance en France
et ès estranges contrées, par quoy Angleterre n'est point si plaine de gens
comme sont ces estranges contrées. Mais sé il partoient[559] ainsi comme il
font en France, il entendroient à labourer les terres et les boscages, et
le peuple se monteplieroit[560]. «Par la pitié Dieu,» dist le roy, «je
m'accort que ainsi soit-il fait, et que ceste mauvaise coustume soit
abatue.»

      Note 557: _Londres._ Ou plutôt _Oxford_.

      Note 558: _Eschis._ Dépouillés.

      Note 559: _Partoient._ Partageoient.

      Note 560: Ce précieux passage relatif au droit d'aînesse ne se trouve
      que dans les _Chroniques de Saint-Denis_. Nangis se contente de dire:
      «Accidit... quod rex Angliæ, barones et prælati unanimiter
      consentirent in _quamdam constitutionem_ ad utilitatem reipublicæ,
      ut dicebant.» Il faut conclure de cet endroit de nos chroniques que
      le _droit exclusif_ d'aînesse ne fut jamais admis en France comme en
      Angleterre, si ce n'est dans les provinces qui avoient suivi la loi
      anglaise, comme la Bretagne et la Normandie. Dans les autres parties
      de la France, le droit se bornoit à un avantage, un préciput que le
      premier né avoit sur ses frères. Il ne faut pas oublier non plus que
      notre _Chronique de Saint-Denis_ fut pour la vie de saint Louis
      rédigée au XIVème siècle, et que, par conséquent, le rédacteur
      s'exprimoit conformément à la coutume admise encore de son temps.

A ce s'accordèrent les pluseurs des barons du pays, et vouldrent qu'il fust
affermé par le serement. Quant vint au jurer, le conte Simon leur dist que
il gardassent bien coment il feroient le serement; car en nulle manière,
puis qu'il auroit juré à garder la constitucion, il n'iroit contre son
serement. Assez tost après, le roy et les barons orent autre conseil, et
rappellèrent la dicte constitucion que il avoient promise à garder par leur
serement, et vouldrent que le conte Simon rappellast son serement: et il
respondi que il n'iroit jà[561] contre son serement, né jà par luy ne
seroit faussé.

      Note 561: _Jà._ Jamais.

Pour ceste chose mut grant hayne et grant contens entr'eus. Le roy Henry et
Edouart son fils assemblèrent grant ost contre le conte Simon; et Rogier le
conte de Glocestre, et ceus de Londres vindrent contre le roy à bataille et
assemblèrent delès une abbaye que l'en nomme Leaus[562]. Tant férirent et
chaplèrent ensemble que le roy fu mené à desconfiture, et ne pot durer
contre la force au conte Simon. Si s'en fouy en l'abbaye de Leaus et cuida
eschaper. Mais le conte Simon le quist tant qu'il le trouva, et le mist en
un chastel et commanda qu'il fussent gardés luy et Edouart son fils
honnestement.

      Note 562: _Leaus._ Lewes.

Nouvelles vindrent au roy de France que le roy Henry d'Angleterre estoit en
prison par le commandement Simon de Montfort; si en fu dolent et
courroucié. Si ala à Bouloigne sur mer et manda le conte Simon. Sitost
comme il oï le mandement, il vint à Bouloigne et parlèrent ensemble de la
paix. Et requist le roy au conte Simon qu'il délivrast le roy Henry et son
fils de la prison, et il les accorderoit ensemble, si que le conte Simon y
auroit honneur et prouffit: et il respondi que jà ne s'accorderoit, sé la
constitucion que le roy avoit jurée n'estoit gardée et commandée à tenir
fermement.

Quant le roy de France vit qu'il ne pourroit oster le conte Simon de son
propos, si luy donna congié de retourner. Si tost comme il fu retourné,
il[563] prist en sa main par la volenté du commun peuple, les chastiaux et
les forteresces du pays; et firent aliances ensemble, luy et le conte de
Glocestre, qu'il garderoient les choses communes au proffit du roy et du
royaume. Si comme le conte Simon et celluy de Glocestre deurent donner
seurté l'un à l'autre, il se descordèrent et s'entredistrent paroles
despiteuses, et despartirent par mautalent. Quant il furent départis, le
conte Rogier pensa en son cuer coment il pourroit dommagier le conte Simon.
Si envoia par malice le meilleur destrier et le plus isnel qu'il eust à
Edouart, au chastel où il estoit, en autrui nom que le sien. Sur lequel
destrier Edouart monta et s'en fouy de la prison au conte Simon, et s'en
vint au conte de Glocestre; et firent aliances ensemble d'aler contre le
conte Simon qui garde ne s'en donnoit; ains avoit baillié grant partie de
sa gent à Simon son fils pour ce qu'il alast parmi le pays pour assembler
vitaille.

      Nte 563: _Il._ Le comte Simon.

Si comme Simon retournoit à son père, une espie le vint dire au conte de
Glocestre. Si luy vint au devant entre luy et Edouart à tout grant gent, et
luy tollirent sa proie, et le cuidèrent prendre; mais il s'enfouy jusques à
un chastel à garant[564]: si ot si grant honte des garnisons qu'il avoit
perdues que il n'osa retourner à son père qui l'attendoit de jour en jour.
Quant il l'orent enchacié au chastel, il assemblèrent tout le povoir qu'il
porent avoir, et vindrent contre le conte Simon qui attendoit son fils et
les gens qui estoient avec luy, et si attendoit le secours Henry
d'Alemaingne. Car il luy avoit juré et plevi[565] que il seroit en son
aide, et que jà à ce besoing ne luy fauldroit. Ceux qui sorent que le conte
avoit pou de gent alèrent hardiement contre luy, et estoit leur entencion
d'occire le conte Simon et tous ses enfans. A ce ne s'accorda point
Edouart, ainsois leur pria qu'il fussent pris sans estre occis; Simon
savoit bien qu'il venoit pour li prendre ou occire, si s'apresta contre eux
à bataille et furent avec luy ses deux enfans Guy et Henry.

      Note 564: _A garant._ Pour se garantir.

      Note 565: _Plevi_. Garanti.

Si comme il approchoient de leur ennemis, le conte dist à son fils:
«Saches, Henry, biaux fils, que je mourray en ceste bataille.» Quant son
fils l'entendi, si en ot grant pitié, et luy dist doucement: «Biaus chier
père, alez vous en et sauvez vostre vie, et je soustendray ceste envaïe en
l'aide Nostre-Seigneur.» Et il luy respondi: «Biaus fils, ce n'avenra jà
que je ceste honte face, moi qui suy vieux et au terme de ma vie, et qui
suy de si noble parenté descendu qui oncques ne fuirent en bataille. Mais
tu t'en devroies aler, pour eschiver ce péril; que tu ne perdes la fleur de
ta jouvente, qui dois estre mon successeur.» Né l'un né l'autre ne
vouldrent partir de la bataille. Le conte avoit moult grant fiance en Henry
d'Alemaingne, car il avoit promis qu'il vendroit à son aide à toute sa
gent. Mais quant ce Henry vint en champ, il se tourna contre luy et
pluseurs barons ès quiels le conte avoit grant fiance. Quant le conte vit
venir les bannières de toutes pars qui se tournoient contre luy, il fu
moult esbahi et moult courroucié, et nonpourquant il ne voult fuir.

En ce jour avint que tout le fais de la bataille chéy sus le conte Simon
qui par la prouesce de ses armes, dont il estoit de long-temps apris, se
deffendoit aussi fermement comme une tour; mais tout ce ne luy valut
noient, car il ot pou de gent, si que ses anemis approchierent de luy et le
navrèrent à mort; et puis chéy à terre de son cheval, et ainsi la prouesce
et la chevalerie de luy termina par fin honnorable.

D'autre part estoit Henry son fils qui se combatoit comme homme hors de
sens, pour la mort de son père vengier, et maintenoit moult viguereusement
l'estour; si fu abatu et pris. Et après qu'il fu pris, il fu occis entre
les mains d'aucuns chevaliers qui le vouloient sauver. Quant Edouart sot
que Henry fu occis, si dist que c'estoit grant mauvaistié d'occire
chevalier depuis qu'il estoit pris. Guy le plus jeune des frères chéy entre
les mors tout pasmé, ainsi comme demi mort; lequel fu recueilli et mis hors
de la presse. Aucuns de la partie Edouart furent plains de si grant
felonnie, et orent en si grant haine le conte Simon, qu'il ne leur souffist
point de ce que il l'avoient occis de pluseurs plaies, mais firent pis: car
il luy arrachièrent les génitaires du corps, et puis le despecièrent par
pièces, et laissièrent le corps tout descouvert pour dévourer aux oisiaux
du ciel. Si tost comme il se furent d'ilec partis, les moines d'une abbaye
qui estoit près d'ilec, qui est nommée Evezent[566] recueillirent le corps
et le portèrent ensevelir en leur abbaye. Duquel à sa sépulture moult de
malades de diverses maladies orent santé, si connue il fu tesmoigné des
gens du pays. Parquoy il appert clerement que Nostre-Seigneur reçut en gré
son martire. Ceste bataille fu l'an de grace mil deux cens et soixante et
trois.

      Note 566: _Evezent_. Evesham.


XC.

ANNEE 1264.

_Des messages le pape Urbain contre Mainfroy._


Pape Urbain qui fu désirant de mettre à fin la mauvaistié de Mainfroy,
envoia ses messages au roy de France, et li requist qu'il voulsist secourre
et aidier à l'églyse de Rome contre le roy Mainfroy de Secile qui s'estoit
mis et bouté en la terre et au royaume à tort et sans raison; lequel
royaume doit estre tenu de l'églyse dès le temps l'empereur Constantin qui
le donna et octroia au patrimoine saint Père, et voult que quiconques en
seroit roy qu'il en fust homme saint Père, et qu'il le tenist de luy. «Et
comme Mainfroy ne veuille faire droit à sainte églyse, biaus chier fils, je
vous prie que vous m'envoiez Charles vostre frère à tout son povoir, et
nous luy donnons et ottroions le royaume de Secile et la duchiée de Puille.
Et après ce, nous voulons qu'il soit prince de Calabre. Et toutes ces
dignités nous luy octroions jusques à la quarte ligniée qui de luy istra.»
Quant le roy oï ces nouvelles, si se conseilla qu'il en feroit; né n'estoit
pas sa volenté que Charles son frère y alast, sé il n'avoit les dignités
dessus nommées à tous ses hoirs et à tousjours-mais. Mais Charles reçut le
mandement l'apostole liement, et dist au roy que sa volenté estoit de
secourre saincte églyse et de luy aidier selon son povoir. Le roy ne voult
pas empeschier le bon propos son frère, si luy octroia.

Tant estoit monté Mainfroy en grant estat, qu'il avoit en s'aide toute la
greigneur partie des cités d'Italie, et luy obéissoient comme à seigneur et
à roy. Si establi ilec et en son nom Poilevoisin[567] à grant compaignie de
gent d'armes;--il ressembloit Mainfroy de contenance et de manière plus que
nul homme;--pour ce que il gardast les passages, que nul ne peust passer
oultre qui fust de l'aide le pape de Rome: né messagier né autre ne povoit
en nulle manière passer qu'il ne perdist la vie, ou il estoit mis en
prison.

      Note 567: _Poilevoisin_. Palavicino.

Nouvelles vindrent en France que Poilevoisin gardoit les passages si
estroictement que nul ne povoit passer. Si manda le conte Charles, qui
estoit esleu à roy de Secile, Phelippe de Montfort, bon chevalier et hardi,
pour abatre et oster la mauvaistié Poilevoisin, et pour délivrer le chemin
de Rome. Iceluy Phelippe se mist à la voie, et emmena avec luy le Marchis
de Montferrant et toute la commune de Milan, qui à celle fois furent de la
partie aux François; car il avoient en grant haine Mainfroy pour ce que
l'empereur son père avoit fait abatre toutes les tours de Milan, et les
forteresces; et si leur avoit osté les trois rois qui vindrent aourer
Nostre-Seigneur quant il fu né, et les envoia à Coulongne sus le Rhin.

Phelippe de Montfort vint à un pas où il trouva Poilevoisin à tout moult
grant ost, et avoit en son aide toute la forte gent de Cremonne. A eux se
combatirent si vertueusement que Poilevoisin tourna en fuie et ceux de
Cremonne, et laissièrent le pas tout délivre[568]. Phelippe et sa gent
passèrent oultre, si trouvèrent les tentes à ceux de Cremonne, et leur
garnisons de vins et de viandes. Si prisrent tout quanqu'il porent trouver
de bon, et puis boutèrent le feu dedens et s'en passèrent oultre, et
délivrèrent les passages et les chemins; si que tous ceus qui vouloient
aler à Rome povoient passer seurement.

      Note 568: _Delivre_. Libre.

Ce jour meisme que Phelippe de Montfort se combati, mourut pape Urbain.
Tantost les cardinaux s'assemblèrent et se hastèrent moult de faire pape,
pour le triboul où l'églyse de Rome estoit contre Mainfroy: si firent pape
de messire Guy et le nommèrent Climent. Cil ot premièrement femme et
enfans. Après la mort sa femme, il fu évesque de son pays, et après il fu
archevesque de Nerbonne sus mer, et après il fu cardinal de saincte Sabine
et puis pape de Rome.


XCI.

ANNEES 1264/1266.

_Coment le conte Charles fu couronné à roy de Secile._


Le conte Charles d'Anjou assembla grant gent et grant chevalerie, et les
envoia droit à Rome parmi Lombardie, et il s'en ala à Marseille, et manda
Guillaume le Cornu et Robert des Baux deux hommes les plus sages en mer que
l'en peust trouver, et savoient tous les aguais et les passages de mer. Si
leur dist le conte Charles tout son penser, et qu'il voulloit aler à Rome
tout celéement; et il luy respondirent que il le couduiroient sauvement à
l'aide de Dieu. Tantost aprestèrent une galie de quanque mestier leur
estoit, et se mistrent en mer le plus celéement qu'il porent, et passèrent
les aguais de leur ennemis; car Mainfroy faisoit guaitier le conte Charles
et par mer et par terre, pour ce qu'il savoit bien qu'il devoit venir à
Rome.

Quant le conte fu arrivé au port, nouvelles s'espandirent par le pays que
le conte Charles estoit venu; si commencièrent à dire les Romains: «Que
sera de cel homme que les périls de mer né les aguais de ses ennemis ne
troublent? vraiement la vertu divine est avec luy.» L'apostole Climent et
tout le clergié le receurent à grant honneur, et fu fait Sénateur de Rome
par la volenté de tous. Assez tost après, le pape manda ses cardinaus, et
leur dist que Mainfroy avoit moult grevé ses devanciers et dessaisis de
toute la seigneurie du royaume de Secile; «et, comme le conte Charles soit
venu en ceste contrée pour nous aidier, bien luy devrions donner l'honneur
que ce renoié tient à tort et sans raison; et les trésors de saincte églyse
habandonner.»

Les cardinaux respondirent: «Vicaire de Dieu, moult avez bien parlé à
l'honneur de saincte églyse, et nous le voulons tous.» L'apostole fist
assavoir au conte Charles tout son pensé, et que il vouloit que il fust roy
de Secile, et Mainfroy le bastart en fust déposé. Les nobles hommes de Rome
et de toute la contrée s'assemblèrent au jour que le roy fu couronné et
firent moult grant feste parmi Rome, et commença le peuple à crier: «Vive
le roy Charles! vive le roy! et Mainfroy soit abatu et condempné.» Quant le
roy Charles fu couronné, il li convint demourer à Rome tant que les
chevaliers de France fussent venus; car il n'avoit pas gent dont il peust
en champ venir contre Mainfroy; mais les barons se hastèrent tant que il
entrèrent presque tous en Rome.

En l'ost de France fu Bouchart de Vendosme, Guy de Biaujeu[569], évesque
d'Aucerre, Guy et Phelippe de Montfort, Guillaume et Pierre de Biaumont, et
Robert le fils au conte de Flandres, à grant chevauchiée de gent, car il
avoit espousée la fille au roy. Et pour ce qu'il estoit enfant, Gille le
Brun, connestable de France, conduisoit son ost. Le roy fu forment lie
quant sa gent fu venue; si fist tantost trousser ses harnois, et issi de
Rome à grant compaingnie. Tant erra par ses journées qu'il entra en la
terre de ses anemis, et vint au pont de Chipre[570] où l'entrée est en la
terre de Labour et de Puille, jusques à Saint-Germain l'Aguillier[571].

      Note 569: _Biaujeu_. Ou plutôt: _De Mello_.

      Note 570: _Chipre_. _Ceperano_, sur le Garigliano.

      «A Ceperan', là dove fu bugiardo
»Ciascun Pugliese....»--(Dante. _Inferno, C° 28._)

      Note 571: _Saint-Germain-l'Aguillier_. Aujourd'hui _San-Germano_, au
      pied du mont Cassin.

Le chastel de Saint-Germain estoit de tous les autres du pays le plus fort
et le mieux garni; et y avoit tant de gent d'armes et si grant plenté de
vitaille que on ne cuidoit point qu'il peust estre pris légièreraent. En ce
chastel estoit moult grant partie de la gent Mainfroy, qui estoient
Alemans, Puillois et Sarrasins. Tant furent oultre-cuidiés qu'il mandèrent
à Mainfroy qu'il luy rendroient Charlot de France ou mort ou pris
prochainement; et que il ne seroit jà si hardi qu'il les osast attendre.
Mais le roy Charles ala tant avant que luy et son ost furent oncques près
du chastel, si tendirent leur tentes et leur paveillons; et les garçons et
les gens de pié alèrent aux murs pour veoir coment le chastel estoit fort
et deffensable.

Les Sarrasins et les souldoiers les commencièrent à mocquier et à mesdire
villainement et à dire: «Où est Charlot vostre chétif roy?» Ceux qui ne
porent souffrir leur villaines paroles leur lancièrent pierres, et
commencièrent à paleter d'une part et d'autre; le cri commença et la noise
de plus en plus, si que tout l'ost se commença à esmouvoir. Aucuns des
barons de France qui avoient tendu leur paveillons plus près du chastel que
les autres oïrent la noise; si s'armèrent pour ce qu'il cuidoient estre
surpris et que ceux de Saint-Germain fussent issus hors; tous coururent
ensemble à l'assaut du chastel, ainsi comme sé il ne doubtassent nul péril.
Là fu l'assaut fort et aspre des François, si que ceux du chastel furent
tous espouventés de ce qu'il se virent assaillis de toutes pars si
asprement, et s'en tourna une partie en fuie si coiement que les François
n'en sorent riens.

Bouchart de Vendosme vit une porte ouverte, si se féri au chastel tout le
premier et Jehan son frère. Là se combatirent asprement les deux frères, et
férirent tant à dextre et à senestre, qu'il firent voie à ceux qui après
eux venoient et que la porte fu toute pourprise de la gent du conte, et que
François y entrèrent communément.

Quant ceux du chastel se virent si avironnés, il furent si espoventés qu'il
commencièrent à fouir. Un escuier qui aloit après le conte de Vendosme,
prist sa banière et la porta en une haute tour, si que ceux qui dehors
estoient là porent veoir; si commencièrent à corre vers le chastel, et
entrèrent ès portes viguereusement; et quanqu'il encontrèrent de leur
anemis mistrent à l'espée, et prisrent le chastel qui moult estoit bien
garni de vins et de viandes.



XCII.

ANNEE 1266.

_Coment le roy se conseilla aux barons._


Le premier jour de quaresme fu le chastel de Saint-Germain pris. Quant
l'ost de France se fu reposé, le roy Charles s'en ala après ceux qui s'en
estoient fouis de Saint-Germain. Quant il sorent que le roy venoit après
eux, si s'en alèrent à Mainfroy leur seigneur qui estoit logié devant
Bonnivent en une plaine. Le conte Gauvain et le conte Jourdain
rassemblèrent leur gent, car il furent moult dolens du meschief qui leur
estoit avenu: si donnèrent conseil à Mainfroy qu'il attendist le roy
Charles à bataille; et le roy ala tant avant qu'il fu près de l'ost
Mainfroy qui estoit jà tout ordenné à bataille ès plains de Bonnivent.

Si tost comme le roy Charles et sa gent orent monté une montaingne, il
virent l'ost Mainfroy tout appertement. Si s'arrestèrent et prisrent
conseil qu'il feroient d'aler sus Mainfroy? Aucuns looient que l'en
attendist jusques à l'endemain, pour les chevaux qui estoient travailliés,
et, avec ce, il estoit près de midi: les autres distrent tout le contraire,
car se les anemis qui estoient tous près de combatre appercevoient que il
ne venissent à eux, il cuideroient qu'il eussent paour. Si comme il
parloient ensemble, Gilesle Brun connestable de France, qui avoit en garde
le fils au conte de Flandres et sa gent, dist au roy: «Quoique les autres
facent, je me combatray et iray tout maintenant sus mes anemis.» Quant le
roy oï le conseil Giles le Brun, il pensa un pou et luy fu advis qu'il
disoit bien et voir: si commanda que tous fussent armés, et fu conseillié
qu'il fissent trois batailles en conroy[572], ainsi comme Mainfroy avoit
fait. Maintenant sonnèrent trompes et buisines pour les François esmouvoir
à batailles.

Quant il furent armés et tous près de combatre, le roy les amonesta et leur
dist: «Seigneurs qui estes de France nés, dont tant de prouesces sont et
furent jadis racontées, ne vous combatez pas pour moy, mais pour saincte
églyse, de laquelle auctorité vous estes absous de tous vos péchiés.
Regardez vos anemis qui despisent Dieu et saincte églyse, et qui sont
escommeniés, qui est commencement de leur mort et de leur dampnacion. Et si
sont de diverses nacions né ne sont pas d'une créance né d'une foy. Ne véez
vous coment il se sont contenus à Saint-Germain l'Aguillier, qui leur
estoit souverain refuge contre toute gent?»

      Note 572: _Conroy_. Ordre.


XCIII.

ANNEE 1266.

_Coment la première bataille Mainfroy fu desconfite._


Après ce que le roy ot parlé aux barons, l'évesque d'Aucerre les absout de
tous leur péchiés et leur donna sa benéiçon en telle manière que il
doublassent les cops de leur espées sus leur ennemis. Quant les batailles
furent ordenées et mises en conroy, Phelippe de Montfort et le mareschal de
Mirepois furent chevetains de la première bataille, et assemblèrent à la
première bataille Mainfroy, en laquelle il avoit au front devant grant
plenté d'Alemans esquiels Mainfroy avoit plus grant fiance qu'en tout le
remenant de sa gent.

Au premier assaut qu'il assemblèrent, les Alemans férirent aux grans cops
estendus sus les François, si que par force il les reculèrent. Quant le roy
Charles vit ce, qui estoit en la seconde eschielle et qui se devoit
combatre à Mainfroy, si se féry tout irié entre ses ennemis à tout sa
bataille. Les Alemans se tindrent moult bien et longuement, car il estoient
bons chevaliers, et aussi comme armés de doubles armes, si que les espées
des François ne les porent empirier né mal mettre. Quant ce virent
François, si sachièrent petites espées courtes et agues et estroites
devant, et commencièrent à crier en langue françoise: «A estoc! A estoc!
dessoubs l'aisselle.» Là où les Alemans estoient légièrement a més.

A celle criée fu la bataille grant et mortelle; les François leur
lancièrent ès corps leur courtes espées agues; et les Alemans
tresbuchièrent ainsi comme blé qui verse après la faucille: si furent tous
mors et vaincus et pou ou noient en eschapa qui ne fussent mors et occis.
Après ce que les Alemans furent desconfis, le roy et sa gent se férirent en
la seconde bataille que Gauvain conduisoit et Jourdain. Mais quant il
virent que les Alemans furent desconfis esquels il avoient toute leur
espérance, si ne sorent que faire de fouir. Sitost comme François
apperceurent leur mauvaise contenance, si leur coururent sus hastivement
qu'il ne leur eschapassent, et se combatirent à eux si forment qu'il les
desconfirent tous. En celle desconfiture furent pris le conte Gauvain, le
conte Jourdain, le conte Berthelemi, et pluseurs autres.


XCIV.

ANNEE 1266.

_Coment le roy conquist Bonivent._


Quant les deux batailles de l'ost Mainfroy furent vaincues, la tierce qui
estoit de Puillois et de Sarrasins, en laquelle Mainfroy estoit, fu toute
esbahie; et se doubta Mainfroy forment, né ne sot que faire: si tourna en
fuye: la bataille Robert de Flandres se féri en eux, et en firent grant
occision. En une autre partie furent François qui une grande partie des
uitifs enchacièrent vers Bonivent, et de si près qu'il se boutèrent avec
eux en la ville, et mistrent tout à desconfiture quanque il trouvèrent, et
prisrent la cité de Bonivent et fu rendue au roy Charles. Celle nuit se
reposa le roy et sa gent. L'endemain il cherchièrent le champ où la
bataille avoit esté et que Mainfroy povoit estre devenu, et estoient en
doubtance qu'il ne fust eschapé. Toutes fois fu-il tant quis et cherchié
qu'il fu trouvé entre les mors tout occis par armes, et fu cogneu par ceux
qui avoient esté pris en la bataille. Oncques ne pot l'en savoir
certainement qui l'avoit occis, pour ce qu'il avoit vestu autres armeures
que les seues, car il ne vouloit pas estre cogneu. Le roy commanda qu'il
fust dessevré des autres et enterré, que les oisiaux ne devourassent sa
charoigne: si fu enterré en une voie commune près de Bonivent[573].

      Note 573: _Près de Bonivent_. Le récit du chroniqueur est exact; mais
      la vengeance pontificale poursuivit Mainfroi au-delà du tombeau,
      comme nous l'apprend le seul Dante, dans sa _Divine Comédie_. Le
      divin poéte y fait parler ainsi l'ombre de Mainfroi:

      I.

      L'une d'elles commença:

      «Qui que tu sois, tourne en marchant le visage, et cherche bien si tu
      ne me vis jamais là-bas.»

      II.

      Je me tournai vers lui, et le regardai. Il étoit blond, de belle et
      noble apparence; mais un coup avoit sépare l'un de ses sourcils.

      III.

      Quand je me fus humblement défendu de l'avoir jamais vu, il dit: «Or,
      _vois!_» Et il me montra dans sa poitrine une plaie ouverte;

      IV.

      Puis en souriant: «Je suis,» dit-il, «Mainfroi, neveu de
      l'impératrice Constance. Et, je te prie, quand tu retourneras,

      V.

      «Va vers ma belle-fille, la mère de l'honneur d'Aragon et de Sicile;
      dis lui la vérité, si le monde l'ignore.

      VI.

»Quand deux pointes mortelles eurent détruit la _personne_ en moi,
      je me remis, en pleurant, aux mains de celui qui volentiers pardonne.

      VII.

      «Horribles avoient été mes péchés; mais la bonté infinie a de si
      grands bras qu'elle saisit tout ce qui se reprend à soupirer vers
      elle.

      VIII.

»Si l'éveque de Cosanza, envoyé par Clément à la chasse de mes
      restes, eût bien compris cette disposition divine,

      IX.

»Mes os seroient encore à l'extrémité du pont de Benevent, sous la
      garde de l'énorme monceau de pierres:

      X.

»Maintenant la pluie les mouille et le vent les pousse hors des
      limites du royaume, loin des rives du Garigliano, qui les avoient
      recueillis à lumières éteintes.»

      (Purgatoire, chant IIIème siecle.)

Les autres barons qui furent pris en la bataille, qui estoient maistres et
chevetaines de la mauvaistié Mainfroy furent mis en liens, et furent menés
en diverses prisons. Quant il orent esté un an en prison, le roy leur donna
leur vies et leur rendi leur terres, sans souffrir paine; mais mieux luy
venist qu'il les eust mis en plus petit estat; car il furent tesmoins de
l'escripture qui dist: _Misereamini impio et non discet facere justiciam._
Qui vaut autant à dire comme: _Aïez pitié du mauvais, jà pour ce bien ne
fera._

Après ce que Bonnivent fu conquis, ne demoura guères que la femme Mainfroy
et ses enfans furent rendus au roy, et la cité de Nochières[574] et tous
ceux du pays se rendirent à luy; et tint le roy une pièce la terre et toute
la contrée paisiblement. Après ces choses avint que Henry, frère le roy
d'Espaigne, chevalier preux en armes, sage homme[575], sans foy et sans
loiauté, plein de tricherie, se parti de Tunes où il avoit esté souldoier,
à tout grant plenté d'Espagnols, au roy de Tunes. Car son frère le roy
d'Espaigne l'avoit chacié hors du pays pour sa mauvaistié. Si s'en vint au
roy Charles, et s'offri à faire son commandement. Le roy le reçut liement
pour ce qu'il estoit bon chevalier, et meismement pour ce qu'il estoit son
cousin, et le monta en si grant hautesce qu'il le fist Sénateur de Rome.

      Note 574: _Nochières_, auj. _Nocera_, en latin _Luceria_. Elle étoit
      alors habitée par des Sarrasins.

      Note 575: _Sage homme_. Homme habile.


XCV.

ANNEE 1267.

_Coment le roy de France fist son fils chevalier._


Celle année que Henry fu fait sénateur de Rome, le roy de France assembla
tous ses barons et moult grant partie des prélas, pour ce qu'il vouloit que
son fils Phelippe l'ainsné fust chevalier et Robert d'Artois son
nepveu[576], à grant plenté de chevaliers nouviaux. La feste fu si grant
que le peuple de Paris se tint huit jours entièrement de besoingner; et fu
toute la cité encourtinée de draps de soie et de pailes. Les dames furent
vestues de pourpres et de samis et de diverses desguiseures. Celle année
meisme que messire Phelippe fu fait chevalier, Ysabel sa femme ot un enfant
qui fu nommé Phelippe comme son père; ce fu l'an de grace mil deux cens et
soixante sept.

      Note 576: _Son neveu_. Il étoit fils de Robert d'Artois, tué à la
      Massoure.


XCVI.

ANNEE 1267.

_Coment Dant Henry et Coradin vindrent contre le roy Charles à bataille._


Celle année que le roy Loys ot fait son fils chevalier, avint que les
traiteurs de Puille s'assemblèrent et commencièrent à murmurer contre le
roy Charles, et firent esmouvoir des greigneurs du pays couvertement, qu'il
ne fussent aperceus. Le greigneur maistre de celle assemblée fu Dant Henry
d'Espaigne. Et pour couvrir leur mauvaistié, il envoièrent querre Coradin
nepveu de Mainfroy et fils Conrat à qui le royaume de Secile devoit
appartenir par droit d'éritage; mais il s'en fouy de Secille au duc de
Bavière son oncle, petit enfant, pour la paour de Mainfroy qu'il ne le fist
occire.

Coradin assembla moult grant gent, des plus puissans hommes d'Alemaigne et
des meilleurs chevaliers. De ceste assemblée et de ceste traïson ne savoit
rien le roy Charles qui lors avoit assis la cité de Nochières qui s'estoit
revelée contre luy. Dant Henry et Coradin savoient bien que le roy estoit
embesoignié du siège de Nochières, si entrèrent en la terre de Puille et se
tournèrent par devers Secile, pour ce qu'il cuidèrent le roy seurprendre et
qu'il le peussent mieux desconfire.

De ceste chose vindrent nouvelles au roy Charles, si se merveilla moult que
son cousin estoit encontre luy. Quant il sot que ce fu voir, si se parti du
siège de Nochières, et assembla tant de gent comme il pot avoir et ala
contre ses anemis. Tant se hasta de combatre que à paine donna-il repos aus
hommes et à leur chevaux, et ala tant que à l'anuitier il se loga près de
ses anemis sus une rivière qui estoit petite, et estoit entre les deux
osts; né ne sorent ce soir qu'il fussent si près les uns des autres. Quant
vint à l'ajourner que le temps se commença à esclaircir et l'un ost pot
veoir l'autre, Coradin et sa gent furent moult esbahis quant il virent le
roy près, lequel il cuidoient estre loing. Tantost il coururent aux armes
et s'appareillèrent pour combatre, et ordenèrent en deux batailles leur
gent parmi le champ où il estoient logiés.

En la première bataille fu Dant Henry d'Espaigne, et issi des premiers hors
des heberges, pour avoir la première bataille contre son cousin le roy et
sa gent qui moult estoient travailliés de la grant voie qu'il avoient
faicte, né ne cuidoient point estre si près de leur anemis. Aucuns en y ot
qui se levèrent par matin et apperceurent l'ost des Alemans qui jà estoient
presque tous armés. Quant il virent leur anemis et leur batailles ordenées,
il esmeurent l'ost et crièrent: _Aux armes!_ et s'armèrent tost et
isnelement. Le roy qui la noise entendi se leva tantost, et se fist moult
bien armer, et monta sur son destrier. Et fist deux batailles de sa gent,
ainsi comme Coradin avoit fait. En la première mist sa gent de Provence,
qui jusques au jour de lors luy avoient moult bien aidié; et furent avec
eux ceux de Champagne[577] et de pluseurs autres nations.

      Note 577: _De Champagne_. Il doit entendre par là ceux de la
      _Campanie_. Nangis dit en effet: «Ad supplementum legionis illius,
      Campanes, Lombardos et alios quotquot habuit barbaræ nationis voluit
      adhiberi.»

En ceste première bataille mist le roy trois chevaliers de France,
capitaines et conduiseurs de l'ost: Henry de Cousance[578], Jehan de Clari
et Guillaume L'estandart, bons chevaliers et seurs, desquiels le roy
connoissoit le hardement et la proesce. En la seconde bataille mist le roy
avec luy tous cil de la nacion de France, esquels il se fioit, et par
lesquiels il ot victoire. En celle heure et en ce point que le roy ordenoit
ses batailles, Erard de Valery, et autres chevaliers de France qui
repairoient d'Oultre-mer par la terre de Puille, vindrent en l'ost le roy
Charles et se mistrent en sa compaignie, où il firent moult grans
prouesces; par quoy il sont dignes de mémoire.

      Note 578: _De Cousance_. «De Cusanciis, qui in illa die regis arma
      induerat.»


XCVII.

ANNEE 1268.

_Coment la première bataille le roy Charles fu desconfite._


Si comme les batailles fuient ordenées, la première bataille ala contre la
bataille Dant Henry d'Espaigne qui venoient à grant compaingnie et bien
armés; mais il furent empeschiés pour les bors de la rivière qui entre les
deux osts estoit, car le rivage estoit haut et la rivière basse si qu'il ne
porent passer outre: si s'arrestèrent delès un pont qui estoit sus la
rivière, et attendirent leur anemis qui venoient contr'eux, et deffendirent
le pas contre la gent Dant Henry. Quant Dant Henry vit que sa gent ne
porent passer, si s'en ala costoiant la rivière à tout une partie de sa
gent jusques à un passage qu'il trouva. Et quant il fu oultre, il s'en vint
tout le rivage jusques aux Provenceaux qui deffendoient l'entrée du pont,
et se féri en eux par derrière, si les enclost: et quant il se virent
enclos, si s'espoventèrent et cuidièrent estre tous occis. Si tournèrent en
fuie vers les montaignes, droit à la cité de Laigle[579], et laissièrent
leur capitaine à tout un poi de François, qui moult forment se
deffendirent. Sur Henry de Cousance qui portoit les armes le roy descendi
tout le fais de la bataille; car ses anemis luy coururent sus asprement,
pour ce qu'il cuidèrent que ce feust le roy: si le tresbuchièrent et
desmembrèrent tout. Jehan de Clari et Guillaume l'Estendart se combatirent
tant viguereusement, et firent tant par les cops de leur espées, qu'il
percièrent tout oultre la presse de leur anemis et vindrent au roy Charles
qui lors venoit en aide.

      Note 579: _L'Aigle_. Je doute que cette indication soit exacte.
      L'auteur de l'ouvrage intitulé: «Descriptio victoriæ obtentæ per
      brachium Caroli victoriosissimi Siciliæ regis,» parle seulement de la
      ville d'_Albe de Campanie_, voisine du champ de bataille.

Quant les barons virent la prouesce des deux chevaliers, si les prisièrent
moult et prisrent moult bonne exemple de bien faire en celle journée. Dant
Henry qui ot veu les Provenciaux fouir les chaça tant qu'il en occist une
partie; et commencièrent à crier les Espaignols: «A la mort! A la mort!
tous serez pris et retenus, car Charlot vostre roy est mort.» Le roy
Charles qui ot veu sa première bataille des Provenciaux ainsi desconfite,
fu moult troublé en cuer, et quant il ot un pou pensé, si luy revint
esperit de force et de vertu et parla à sa gent qui estoient emprès luy et
leur dist:

«Seigneurs chevaliers renommés de prouesce et de force, n'aions pas paour
sé cil enchacent nos gens, né de ceux que vous véés devant vous, jasoit ce
que il soient greigneur nombre de nous: car, par l'aide Nostre-Seigneur,
nous les surmonterons. Assaillons ceux qui sont devant nous et qui nous
attendent à bataille, avant qu'il nous assaillent, car nous les pourrons
légièrement surmonter.»

Quant le roy ot ainsi admonesté sa gent, maintenant hardiesce crut aux
François, et se recueillirent en armes, et se combatirent à eux moult
forment et se férirent moult efforciement entre leur anemis, et ce ne fu
pas pour noient que la chevalerie de France desservi mérite de louenges:
car leur anemis estoient plus assez et mieux armés sans comparoison qu'il
n'estoient, et avoieut contr'eux des plus fors chevaliers du royaume
d'Alemaigne.

La bataille fu grant et aspre des deux parties, et y ot grant cri et grant
noise; le chaplé fu grant sus les hiaumes et sur les écus, et la noise fu
moult horrible de ceux qui mouroient. Toutes choses qui esmeuvent péril de
mort fuient illec véues et esprouvées; espessement commencièrent à
tresbuchier les Alemans, et fu le champ tout rouge de leur sang; né ne
cessèrent François de férir né de chapler d'espées et de coustiaux, jusques
à tant que la forcenerie des Alemans fu toute abatue, et la gent Coradin du
tout mise à desconfiture, ou morte, ou prise.

Quant Coradin vit le péril de la mort, et que tout le fais de la bataille
cheoit sur luy, si tourna plus tost en fuie que nul de ceux de sa
compaignie. En celle desconfiture furent pris les greigneurs maistres de
ceux qui la traïson avoient commenciée contre le roy, et furent mis en fers
et en liens. Quant ceste bataille fu ainsi finée et François les orent
vaincus, il se recueillirent tous ensemble par le commandement du roi, et
leur fu commandé que il ne fussent pas convoiteux de ravir les despoilles
des mors; ainsois descendirent de leur chevaux et ostèrent leur hiaumes
pour eux esventer, et reprisrent leur alaines; car il pensoient bien qu'il
auroient la bataille à Dant Henry d'Espaigne, au retourner de la chace des
Provenciaux.


XCVIII.

ANNEE 1268.

_Coment Dant Henry retourna contre le roy Charles._


Après ce que Coradin et sa gent furent desconfis, ne demoura pas moult que
Dant Henry retourna arrières qui avoit chacié les Provenciaux; si montèrent
une montagne luy et sa gent, et commencièrent à regarder l'ost au roy
Charles et la gent Coradin qui gisoient parmi le champ. Quant Dant Henry
vit François emmi le champ à bannières desploiées, et les mors qui gisoient
par terre, si dist à sa gent: «Seigneurs chevaliers plains de proesce, nous
sommes aujourd'hui beneurés et plains de moult bonne fortune; nous avons
vaincus tous les fuians par delà celle montaigne, et les nostres que vous
véez en celle valée, montés sur leur chevaus, ont desconfit la gent Charlot
et tous ces François dont vous véez la terre couverte de leur charoignes.»
Lors descendirent moult liement de la montaigne, et approchièrent des
tentes le roy, et entrèrent eus, et burent le vin qu'il trouvèrent ès
boutiaux[580], et la piétaille qu'il trouvèrent boutèrent hors et
occistrent.

      Note 580: _Boutiaus_. Pluriel de _Boutel_. D'où _bouteille_.

Quant il orent bu le vin, il issirent hors des tentes et montèrent sus leur
chevaux; et si comme il approchièrent, il congneurent les bannières des
François, et sorent bien que les Alemans estoient vaincus; si leur fu leur
joie muée en tristesce. Tantost se recueillirent ensemble, et alèrent
rengiés et serrés à bataille contre le roy. Pour ce ne failli pas cuer aux
François; si n'estoient-il pas tant comme les Espagnols estoient. Quant
François se furent reposés, et il virent venir leur anemis si
malicieusement et si serrés, si se mistrent leur hiaumes ès testes, et
montèrent sus leur chevaux, et les attendirent en la place où il s'estoient
combatus. Erart de Valeri qui près estoit du roy et assez savoit de
bataille, luy dist: «Sire, nos anemis viennent sagement, et si joins et si
serrés que à paines pourront estre perciés; dont, s'il vous plaist, mestier
seroit que nous ouvrissons[581] d'aucunes cauteles à ce qu'il
s'espandissent, si que nos gens se boutassent en eux et se combatissent
main à main.» Et le roy luy respondi: «Eslisiez de vostre gent ce qu'il
vous en plaira, et faites ce qui vous soit prouffitable, si que leur
bataille qui est forte et espesse, puisse estre perciée.»

      Note 581: _Nous ouvrissons_. Nous avisions.--Ce conseil, donné par
      Erard, étoit devenu bien célèbre, puisque Dante a dit:


                        Tagliacozzo
      Ove senz'arme vinse il vecchio Alardo.

      (_Inferno, C° 28_.)

Erart prist trente chevaliers preux et esleus, et se dessevra de la
compaignie le roy, né ne fist pas semblant qu'il se voulsist combatte, mais
ainsi comme s'il voulsist fouir; et se hasta moult d'aler celle part où
fuite apparoit estre plus seure. Tantost les Espagnols s'escrièrent à haute
voix: «Il fuient! il fuient!» Si se dessevrèrent pour aler après, et ainsi
François se férirent en eux: Erart et ses compaignons retournèrent arrières
et se férirent en eux d'autre part, grant cri et grant noise menans pour
eux plus esbahir. Quant il furent assemblés la bataille fu trop fort et
aspre; mais la gent Dant Henry furent si chargiés d'armeures doubles que
les coups des François y valoient pou ou noient. Et, pour ce que les
Espaignols n'avoient point acoustumé à estre si chargiés d'armes, il en
furent plus pesans et plus gours[582], né ne porent si longuement férir né
si vistement, né lancier contre leur adversaires. Quant les François virent
ce si commencièrent à crier: «Aux bras! aux bras! acolez, jectez à terre!»

      Note 582: _Gours_. D'où engourdis, accablés, écrasés.

Adonc commencièrent à prendre-les par espaules, et les tresbuchier à terre
entre les piés des chevaux. Quant il apperceurent ce barat que les François
leur faisoient, si firent tant par force qu'il ne les porent point de
légier approchier. Guy de Montfort fu esprouvé[583] sus tous les autres;
car dès le commencement de la bataille il se féri comme fouldre entre eux,
et fist tant que il les tresperça tout oultre et retourna parmi eux
arrière, en abatant quanqu'il attaingnoit à plain cop, si que toute la
terre estoit couverte de sanc par là où il passoit. Illec luy avint que son
hiaume luy tourna au chief, si que à pou que l'alaine ne luy failloit né ne
povoit véoir; mais il féroit à destre et à senestre né ne savoit où, ainsi
comme sé il fust hors du sens.

      Note 583: _Esprouvé_. Comme nous disons: _Fit ses preuves_.

Quant Erart vit le chevalier en tel point, si en ot grant pitié et aproucha
de luy et le prist aux mains par le hiaume, et le tourna arrière à son
droit. Quant Guy senti qu'il estoit pris par le hiaume, si haucha l'espée
pour ce qu'il cuidoit estre pris, et feri Erart un grant coup desmeseuré et
eust tantost recouvré l'autre[584], sé ne fust ce qu'il le congnut à sa
voix et à sa raison[585]. D'une part et d'autre fu la bataille grande, et
si dura longuement, tant que les Espaignols ressortirent, et furent tous
esbahis que si pou de gens porent durer contr'eux. Quant Dant Henry les vit
ressortir, si les blasma moult et leur dist que grant honte seroit sé si
pou de gent les vainquoit. Lorsque il entendirent ce, il se férirent en la
bataille tous moult fièrement; François qui s'estoient un pou restrains au
champ[586], les receurent viguereusement, et lors recommença la bataille,
si ot grant abatéis et moult grant effusion de sang, et férirent tant
François sus leur anemis qu'il tournèrent en fuie.

      Note 584: _Recouvré._ Redoublé. «Quem etiam fortius inchoasset.»
      (Nangis.)

      Note 585: _Raison._ Raisonnement. Parole.

      Note 586: _Restrains au champ._ Retirés sur le premier champ de
      bataille. «Qui se prius in campo belli se restrinxerant.» (Nangis.)

Pou les enchacièrent, pour ce qu'il estoient lassés des deux batailles
qu'il avoient vaincus, et leur chevaux trop lassés pour le fais qu'il
avoient soustenus si longuement. Dant Henry et sa gent s'enfouirent par
castiaux et par villes hors du chemin, en tollant et en robant quanques il
povoient tollir et embler. Tant fouirent qu'il vindrent à
Saint-Benoît-de-Mont-Cassin; et distrent à l'abbé que il avoient occis le
roy Charles. Mais l'abbé ne vit en Dant Henry fors honte et confusion; si
le fist prendre et mettre en sa prison, car il amoit le roy Charles pour ce
qu'il se combatoit pour l'églyse.


XCIX.

ANNEE 1268.

_Coment François rendirent graces à Jhésucrist de la victoire._


Quant le roy et sa gent orent ainsi Dant Henry chacié du champ, il
rendirent graces à Nostre-Seigneur de la grant victoire que Dieu leur avoit
donné, né ne prisrent pas la louenge du fait à eux, ainsois la donnèrent à
la divine puissance de Dieu. Après ce qu'il orent rendu graces à nostre
Sire, il entrèrent au champ et prisrent les dépoilles et les autres biens
de leur ennemis, et puis alèrent reposer. Ce champ où la bataille fu est
appellé le champ du Lion[587]; et pour ce que le roy ot victoire en icel
champ, il fist faire une abbaye en la place, et y donna rentes, terres et
possessions pour trente moines soustenir qui doivent estre en prière et en
oroisons pour le roy, et pour tous ceux qui receurent mort en la place, de
sa compaingnie.

      Note 587: Et mieux: _Tagliacozzo_.


C.

ANNEE 1268.

_Coment Coradin fu pris au port de la mer._


Coradin se déguisa qu'il ne fust congneu, et s'en vint à un chastel qui
siet sur mer, et se tint illec repostement jusques à tant qu'il fust
anuitié, et envoia aucuns de sa gent aux mariniers pour faire marchié de
passer oultre. Si comme il orent fuit leur convenant et leur besoingne
toute aprestée, nouvelles en vindrent au chastellain qui le chastel gardoit
de par le roy. Tantost fist sa gent armer, et prist Coradin et toute sa
gent, si comme il vouloient entrer en mer, et en firent présent au roy
Charles qui moult en fu lie. L'abbé de Mont-Cassin envoia ses messages au
roy, et luy manda qu'il rendroit Dant Henry d'Espaigne, et que volentiers
luy rendroit sous telle condicion qu'il ne receust point mort, mais
tousjours fust en sa prison, pour ce que il ne perdist sa messe[588]. Le
roy luy octroia volentiers.

      Note 588: Le texte de Nangis est assez mal rendu dans cet endroit.
      «Similiter Abbas... qui Henricum in prisione tenebat, ipsum regi tali
      conditione reddidit, quod idem Henricus, qui legum judicio plectendus
      mortem meruerat, non tamen incurreret, quamdiû idem Abbas præsenti
      vitâ fungeretur, ne mortis ipsius occasione secundum canones
      impeditus, totaliter amitteret officium sacerdotis.»

[589]Raoul d'Aussoy qui estoit l'un des plus nobles hommes de Alemaigne,
eschapa par dons et par promesses que il fist à Adenot le Cointe qui estoit
de Paris, qui le prist en la bataille et l'en emmena en sa terre; et quant
il luy ot assés donné et assés promis, il le laissa aller en la présence
d'une femme qu'il maintenoit. Si avint, l'endemain que Raoul fu délivre,
que Adenot batti moult bien celle femme, pour ce qu'il estoit en souspeçon
de l'un des clers le roy. Et quant il l'ot batue et foulée aux piés, elle
s'en fouy vers les tentes, et commença à crier par tentes et par
paveillons: «Prenés, prenés le traiteur le roy qui a laissié aler Raoul
d'Aussoy, l'un des plus grans anemis le roy.» Cil Adenot fu pris, et fu la
chose prouvée et congneue, si fu cil Adenot jugié et pendu, et cil Raoul
d'Aussoy fu fait roy d'Alemaigne[590].

      Note 589: Cet alinéa n'est pas dans Nangis.

      Note 590: Il est impossible de ne pas reconnoître dans _Raoul_ ou
      _Radulphus d'Aussoy_, Rodolphe de Hapsbourg, d'abord comte d'Alsace
      ou d'_Aussay_, comme on disoit au XIIIème siècle. Je n'ai vu nulle
      part la mention de ce fait, et il semble même fort douteux que
      Rodolphe ait pris part à la guerre d'Italie, occupé comme il l'étoit
      alors en Suisse.


CI.

ANNEE 1268.

_Coment Coradin et les autres furent jugiés._


Ces choses ainsi faictes, le roy emmena ses prisonniers tout droit à
Naples, pour faire droit jugement d'eux selon leur meffait. Si fist
assembler tous les sages hommes du pays, et leur requist qu'il féissent bon
jugement des traiteurs qui sa mort et son dommage luy avoient pourchacié.
Si donnèrent sentences qu'il devoient avoir les testes coupées, mais de
Coradin furent-il en doubte; car aucuns maintenoient pour Coradin qu'il
estoit venu contre le roy pour aucuns héritages recouvrer qui luy devoient
appartenir par raison. A ce se fussent tous accordés, sé ce ne fussent ceux
de Naples qui ne porent souffrir la délivrance Coradin, pour ce que Conrat
son père avoit abatu les murs de la cité de Naples et toutes les
forteresces, et le peuple dommagié forment; si fu condempné à recevoir mort
avec les autres. Quant il furent ainsi condempnés par jugement, l'en fist
monter un homme en haut, si que tous le porent veoir et oïr, qui raconta
coment l'églyse de Rome avoit esté grevée et tourmentée de long-temps passé
de par la parenté Coradin, dont il estoient les uns après les autres mors,
escommeniés et condempnés de l'églyse de Rome, de hoir en hoir,[591] de
tout honneur et de toute dignité; et au derrenier est la meschéance tournée
seur Coradin.

      Note 591: Il semble qu'un mot ait été oublié ici comme celui de
      _privés_.

Après ce que il ot ainsi raconté au peuple pourquoy Coradin estoit
condempné, l'en le mena luy et tous ceux qui estoient condempnés delès une
chapelle où l'en luy fist oïr _Requiem_ et tout le service des mors, et
leur donna-on congié d'avoir confession, et puis furent menés au lieu où il
furent décolés. Le peuple avoit grant pitié de Coradin pour ce qu'il estoit
enfés[592], le plus bel que on peust trouver. Cil qui leur coupa les testes
les fist agenouillier, et furent par nombre six: le conte Gauvain, le conte
Jourdain, le conte Berthelemi et ses deux fils, et le sixième fu Coradin.
Dant Henry d'Espaigne, qui bien avoit desservi autelle mort comme les
autres, ne fu point décolé, pour ce que le roy l'avoit promis à l'abbé de
Mont de Cassin; si fu mis en une cage de fer, une chaienne à son col, et fu
mené par toutes les cités du pays et monstré au peuple, et racontoit-on la
grant mauvaistié qu'il avoit pourchaciée à son cousin, qui Sénateur de Rome
l'avoit fait, et haucié sur tous les barons de la contrée.

      Note 592: _Enfés._ Enfant. Il avoit dix-sept ans.


CII.

ANNEE 1269.

_De Conrat Capuche._


Quant le roy ot confondu ses anemis, si demoura le pays en paix, et le tint
paisiblement en sa main, fors la terre de Secile, qui est toute enclose de
mer, que Conrat Capuche et autres semblables à luy s'efforçoient de retenir
contre luy. Iceluy Conrat Capuche avoit, par force et par barat, acquis la
grace et la faveur de toutes les bonnes villes de Secile, fors que de
Palerne et de Meschines[593], les deux plus nobles cités du pays qui se
tenoient moult fermement de la partie le roy.

      Note 593: _Palerne et Meschines._ Palerme et Messine.

Quant le roy sot ce, si envoia celle part Guy de Montfort, Thomas de Coucy,
Guillaume L'estendart et Guillaume de Biaumont. Le far[594] de Meschines
passèrent sans nul encombrier, et entrèrent en Secile par force d'armes, et
conquistrent tous les chastiaux et toutes les cités qui se tenoient contre
le roy. Tant chacièrent Conrat de cité en cité qu'il l'assistrent en un
chastel fort et deffensable que on appelle Saint-Orbe: ce chastel leur
donna moult paine et travail ainsois qu'il le peussent prendre né avoir.

      Note 594: _Le far._ Le Phare.

Conrat Capuche fu pris par force: si luy firent les ieux
crever et puis le firent pendre, pour monstrer au peuple
la justice le roy. Quant tout le royaume de Secile fu conquis
et Conrat destruit, les gens du pays obéirent au roy,
et furent en paix jusques à tant que Constance, la royne
d'Arragon, recommença l'estrif. Mais de ce nous tairons,
et raconterons du bon roy de France et de sa baronnie.


CIII.

ANNEE 1269.

_Coment le roy de France ala seconde fois oultre-mer._


Le roy de France qui autrefois ot esté oultre-mer, ot volenté d'aler-y la
seconde fois, pour ce qu'il luy fu advis que la première fois ne fu pas
moult prouffitable à la crestienne gent. Pour ceste chose acomplir, le
pape de Rome luy envoia le cardinal Simon, prestre de saincte Cecile. Quant
le roy dut prendre la croix, il assembla un grant parlement à Paris de
prélas, de barons, de chevaliers et de moult d'autre gent; et puis les
amonesta moult de vengier la honte et le dommage que Sarrasins faisoient en
la terre d'oultre-mer en despit de Nostre-Seigneur.

Après ce que le cardinal ot fait sermon à tout le peuple, le roy prist la
croix tout le premier, et tous ses trois fils Phelippe, Jehan et Pierres et
moult grant foison de barons et de chevaliers. Les autres barons qui à ce
parlement ne furent pas, se croisièrent tantost, dès ce qu'il sorent que le
roy fu croisié: si comme Alphons le conte de Poitiers, le roy de Navarre,
le conte d'Artois, le conte de Flandres, le fils au duc de Bretaigne.

Après ce qu'il furent croisiés, il prisrent termine de mouvoir tous
ensemble, et firent aprester leur navie et leur garnisons. Quant le temps
aprocha qu'il durent mouvoir, le roy fist son testament, et bailla son
royaume à garder à monseigneur Simon de Neele et à l'abbé de Saint-Denys en
France qui avoit à nom Macy de Vendosme; et, après ce, le roy ala à
Saint-Denys, et luy pria qu'il luy fust en aide, et prist l'escharpe et le
bourdon et l'enseingne Saint-Denys[565]. D'ilec s'en ala au bois de
Vincennes reposer la nuit; l'endemain se parti de la royne sa femme en
souspirs et en larmes, laquelle il ne vit oncques puis.

      Note 595: Je remarque encore ici la concision de notre chroniqueur,
      quand il s'agit de l'oriflamme. Le passage de Nangis que Du Cange n'a
      pas cité dans sa dix-huitième dissertation sur Joinville est
      cependant fort curieux, surtout dans le texte françois qui, comme on
      le croit, est également de Nangis. Voici d'abord le latin: «Itaque
      martyros... devotissimè... interpellans, vexillum de altario
      S. Dyonisii, _ad quod comites Vulcassini spectare dignoscetur_» (ces
      termes sont précisément ceux de la lettre patente de Louis-le-Gros,
      en 1124) «quem etiam comitatum rex Franciæ debet tenere de dictâ
      ecclesiâ in feodum, morem antiquum antecessorum suorum servare
      volens, signiferi jure, sicut comites Vulcassini soliti erant
      suscipere, suscepit.» Ce passage prouve seulement que les comtes du
      Vexin étoient les anciens _porte-oriflammes_, et que le roi, en
      devenant comte du Vexin, n'avoit pas répudié le service de ses
      prédécesseurs. Mais le texte françois va nous prouver, ou je me
      trompe fort, que cet oriflamme n'étoit pas la bannière particulière
      de l'abbaye, mais bien celle de la France. Ecoutons: «Et prist... sus
      l'autel l'enseigne Saint-Denis, laquelle apartient au comte de
      Vesquessin, et laquele conté li rois de France doit tenir en fief de
      l'églyse Saint-Denis, aussi come li conte de Vesquessin souloient
      faire, qui portoient anciennement _la bannière aus rois de France_,
      pour la raison de leur fiè.» Est-ce clair, et contestera-t-on avec Du
      Cange le sens de la charte du roy Robert? dira-t-on encore en dépit
      du _more antecessorum_ de Louis-le-Gros, que l'oriflamme ne parut
      dans les armées du roi de France qu'à compter de la réunion du Vexin
      aux domaines particuliers de la couronne?


CIV.

ANNEE 1270.

_Coment le roy de France se parti du royaume._


Au mois de may en l'an de grace mil deux cens soixante-nuef, se parti le
roy du royaume de France pour aler Oultre-mer. Si s'en ala droit à Clugny
l'abbaye, où il séjourna quatre jours et vint au port d'Aiguemorte où tous
les pélerins devoient assembler. Sitost comme le roy fu là venu, tout le
peuple s'assembla de toutes pars, de barons, de chevaliers et d'autre menu
peuple grant foison. Et pour ce que le port ne povoit pas prendre si grant
nombre de gent, les barons et les plus nobles hommes tournèrent aux cités
d'entour et aux bonnes villes, et sejournèrent tant que les naves furent
garnies de vitaille et de armeures.

Si comme il estoient à séjour, il avint que trop grant forsénerie mut entre
les Provenciaux et ceux de Catheloingne, et mut pour poi d'occasion. Si
s'entrecoururent sus des espées, de coutiaux et de haches. Quant François
virent Provenciaux assaillir, si se férirent en la meslée et chacièrent
Catheloins jusques dedens les nefs, et estoient si eschaufés de couroux
qu'il se férirent en la mer jusques au col pour eux occire. Né nul puissant
homme n'estoit ilec qui la forsénerie de celle gent péust départir.

En celle meslée furent bien occis cent hommes, sans ceux qui furent noiés.
Le roy qui tenoit feste et court plenière à Saint-Gile le jour de
Pentecouste, oï la nouvelle, si vint hastivement celle part, et enquist par
qui ce fait estoit encommencié; tantost qu'il sot la vérité, il commanda
que ceux qui l'avoient commencié fussent punis.


CV.

ANNEE 1270.

_Coment le roy entra en mer._


Quant la navie le roy fu toute preste, si entra en la nef, et furent avec
luy ses deux fils; et les autres entrèrent chascun en sa nef. Les mariniers
drecièrent leur voiles pour ce que le vent estoit bon, et si se mistrent à
la voie, et singlèrent paisiblement jusques au vendredi entour mie nuit que
le vent troubla la mer, et fist lever grans ondes et grans tourbeillons qui
hurtèrent aux nefs si forment qu'il les fist départir çà et là. Le roy
demanda aux maistres notonniers coment ce estoit que la mer estoit si
engroissie? et il respondirent: «Sire, nous sommes entrés en la Mer du Lion
qui est par coustume orgueilleuse et plaine de tempeste; et pour ce elle
est nommée la Mer du Lyon, et la redoubtons plus que nul autre mer.» Tant
singlèrent et tant nagièrent qu'il passèrent la Mer du Lion en moult grant
doubte, et entrèrent en une autre partie de mer que il trouvèrent plus
débonnaire; et singlèrent jusques vers le dimenche paisiblement. Mais vers
l'ajourner, le tourment[596] fu greigneur que devant, et se doubtèrent
moult. Sitost comme il fu adjourné, le roy fist chanter quatre messes sans
sacrer[597]: l'une fu du Saint-Esperit, l'autre de Nostre-Dame, la tierce
des angles et la quarte des morts. Mais poi en y avoit qui se peussent
soustenir, tant estoit la nef souvent hurtée des ondes de mer.

      Note 596: _Le tourment._ La tourmente.

      Note 597: _Sacrer._ Consacrer. «Sine celebratione.» Nangis.

Assez tost après, la mer se commença à acoisier: lors alèrent disner, et
cuidèrent trouver les iaues douces, mais elles furent corrompues pour la
tempeste, dont moult de gent et de chevaux moururent. Avoec ce il estoient
moult esbahis de ce que il ne venoient à port, et que il ne prenoient terre
vers Castel-Castre[598] en Sardaigne où il devoient tous arriver et atendre
l'un l'autre. Messire Phelippe l'ainsné fils du roy, en autele doubte comme
il estoient, envoya une galie à son père pour savoir la vérité de la chose:
car il luy estoit avis que les mariniers de sa nef singloient en doubtance,
et pour ceste chose furent mandés les grans maistres des nés devant le roy.

      Note 598: _Castel-Castre._ Ce devroit être _Castel-Sardo_. Mais
      Nangis écrit _Callaricanum portum_, c'est-à-dire Cagliari, à l'autre
      extrémité de la Sardaigne.


CVI.

ANNEE 1270.

_Coment le roy ot doubtance des maistres mariniers._


L'en demanda aux mariniers combien il avoit jusques au port de Castel
Castre, et combien il estoient près de rivage? Les mariniers respondirent
paroles doubtables, et distrent que il estoient près de terre, mais
certains n'estoient mie de combien. Lors firent aporter mapemonde devant le
roy, et luy monstrèrent le siège du port de Castel-Castre, et combien il
estoient près du rivage. Grant souspeçon et grant murmure fu esmeu contre
les mariniers, car aucuns disoient que l'en deust estre du port
d'Aiguemorte au Castel-Castre dedens quatre jours. Avec tout ce, l'en
disoit que le fils Guillaume Bonebel, qui estoit l'un des maistres
mariniers, s'estoit des autres parti, quant la tempeste estoit en mer, à
toute une galie vers la terre de Barbarie. Mais la souspeçon fu à tort et
sans raison si comme il fu puis apparoissant.


CVII.

ANNEE 1270.

_Coment les mariniers vindrent au Castel-Castre._


Quant il orent parlé ensemble et monstré au roy le siège du Castel-Castre,
si s'accordèrent qu'il ne singlassent plus, et qu'il laissassent les nés
flotter toute la nuit, mais que ce fust jusques à l'aprochier du rivage,
qu'il ne frotassent à la terre né ne hurtassent aux roches. Quant ce vint
au matin, il virent la terre de Sardaigne, mais le port estoit loing plus
de quarante milles. Tant cheminèrent parmi la mer qu'il furent près du port
à dix milles, et cuidèrent tantost arriver, mais le vent leur fu contraire,
si qu'il ne porent approchier du port toute celle journée. Lors jectèrent
leur ancres et firent port au mieux qu'il porent.

Quant il furent arrivés, il envoièrent une barge droit à une abbaye qui
estoit près du port, où il prindrent des iaues douces et des herbes
nouvelles, pour reconforter les malades qui grant mestier en avoient.
L'endemain au matin, les mariniers vouloient drécier leur voiles, mais le
vent se tourna contre eux. Quant il virent qu'il ne porent prendre port
pour le vent, si envoièrent une barge à Castel-Castre pour avoir nouvelles
viandes. Si trouvèrent ceux de la ville moult rebelles et si contraires que
à paines leur vouldrent-il donner des iaues douces, et vin et viandes pour
argent; la raison pourquoy il le firent si estoit pour ce qu'il cuidièrent
tous estre pris; et, pour la doubtance de ce, il portèrent tous leur biens
en repostailles[599].

      Note 599: _En repostailles._ En cachettes.

Le roy entendi qu'il ne recevoient pas sa gent liement; si leur envoia un
chevalier, et manda au chastellain que les malades de son ost poussent
prendre récréation au chastel, et que il fissent marchié souffisant de leur
viandes. Ceux de la ville respondirent qu'il vouloient bien que leur
malades eussent récréation en leur chastel, non pas dedens la ville mais
dehors, car dedens le chastel ne laisseroient-il nul homme demeurer pour
les Puisains[600] de qui il est tenu.

      Note 600: _Puisains._ Pisans.

Quant le roy sot leur reponse, si commanda que les malades fussent portés
au chastel, povres et riches; desquels pluseurs moururent en la voie. Les
autres furent hebergiés en la maison des Frères Meneurs qui demeuroient au
dehors du chastel; et les autres hebergiés en maisons de terre et de boe,
où leur capres et leur asnes gisoient: et si estoient les maisons du
chastel bonnes et belles et deffensables. Poi y trouvèrent François de
vitaille, et ce qu'il y trouvèrent leur fu chier vendu: la poule qui
n'estoit vendu que quatre genevois, leur fu vendue deux sous et les autres
viandes montèrent si haut que à paine y povoit-on avenir, et les
tournois[601] qui estoient prins pour dix-huit Genevois, ne voudrent
prendre que pour tournois[602].

      Note 601: _Les tournois._ Il faudroit _les douze tournois_.

      Note 602: _Tournois._ Il faudroit _Genevois_. Au reste, voici le
      texte latin de Nangis: «Plus etiam faciebant, quia duodecim
      uronenses prius decem et octo Januenses valebant, et tunc nolebant
      recipere pro Januensibus nisi denarios Turonenses.» Du Cange a, dans
      son Glossaire, omis le mot _Januensis_, et les éditeurs de la
      nouvelle édition ont seulement mentionné _Januinus_, qui se trouvoit
      dans une citation du mot _Bruneti_, de Du Cange. Les _Genevois_
      étoient de petites pièces de cuivre, précédemment appelées _Bruns_ ou
      _Brunets_.

Le roy sot coment la besoigne aloit, si leur envoia le mareschal de l'ost
pour eux monstrer qu'il fussent plus courtois à sa gent. Il respondirent
plus par paour que par amour que il feroient la volenté le roy, et que le
chastel estoit en son commandement, et que il y venist demourer s'il luy
plaisoit; mais[603] que les Genevois qui estoient mariniers le roy ne
venissent point dedens le chastel pour ce qu'il estoient anemis aux Puisans
leur maistres. Le mareschal respondi que le roy n'avoit que faire de leur
chastel, né de leur forteresses, fors tant seulement que les malades de son
ost fussent courtoisement traitiés, et que les viandes leur fussent données
à certain pris et raisonnable. Il ottroièrent tout, mais poi ou noient en
firent, fors tant seulement de pain et de vin qu'il abandonnèrent plus
largement. Pour laquelle chose François furent moult courouciés, et
distrent au roy qu'il vouloient le chastel destruire, mais il ne s'y voult
accorder; ainsois respondi qu'il n'estoient point partis de France pour
combattre aux crestiens.

      Note 603: _Mais._ Pourvu.


CVIII.

ANNEE 1270.

_Coment le roy attendoit sa gent au port de mer._

Si comme le roy attendoit sa gent au port de Castel-Castre, les autres nefs
qui estoient parties du port de Marseille et d'Aiguemorte vindrent aussi
comme toutes ensemble au port où le roy estoit. Lors s'assemblèrent tous
ensemble les barons, et se conseillèrent quelle part il iroient. Si fu
accordé que il iroient tous à Tunes; car le roy de Tunes avoit aucunes fois
envoié messages au roy de France que il disoit que volentiers se
crestienneroit, mais qu'il eust convenable achoison du faire pour la paour
des Sarrasins. Pour cette espérance s'accordèrent tous d'aler celle part.

Quant ceux de Castel-Castre virent que le roy se vouloit partir du port, il
présentèrent au roy vingt pipes de vin du meilleur que il eussent; mais le
roy refusa leur présent et la présence de leur personnes; et leur fist dire
qu'il fussent courtois aux malades de son ost, car ce tenoit-il à grant don
et à grant présent.


CIX.

ANNEE 1270.

_Coment le roy se parti de Castel-Castre._


Les mariniers drecièrent leur voiles au vent qui leur fu assez débonnaire,
et se partirent de Castel-Castre, et vindrent le jour de la saint Arnoul au
port de Tunes qui est dessous Carthage. Tantost le roy envoia l'amiraut de
la mer devant, pour enquerre et pour cherchier s'il avoit nul empeschement
au port pour prendre terre, et qu'il sceussent à dire des nefs, à qui il
estoient et quels gens il avoit dedens. L'amiraut ala celle part, et trouva
deux naves toutes vuides qui estoient aux Sarrasins de Tunes, et les autres
estoient aux marchéans. Il prist tout et mist en sa seigneurie; et puis
descendi à terre et manda au roy ce qu'il avoit trouvé et que il luy
envoiast aide. Le maistre des arbalestriers ala celle part de par le roy et
rapporta nouvelles que l'amiraut avoit pris terre.

Le roy né les barons ne prisrent point terre celle vesprée; dont il furent
mal advisés, car Sarrasins qui la nouvelle sorent vindrent au matin à pié
et à cheval avironner le port de toutes pars. Mais la galie le roy où il
avoit grant foison de gens d'armes se férirent au port et prisrent terre en
la place même où l'amiraut avoit esté. Les Sarrasins furent espoentés de ce
que il prisrent terre; si reculèrent en un anglet et une ille petite, né
n'osèrent plus avant venir; et les François se mistrent hors et entrèrent
en une ille qui tenoit deux milles de long; et commencièrent les souldoiers
à querre iaues douces. Tant alèrent cerchant qu'il en trouvèrent, et
Sarrasins qui les espioient leur coururent sus et en occistrent jusqu'à
dix; les autres furent rescous des François, et Sarrasins s'en fouirent qui
ne les osèrent attendre. La nuit se reposèrent jusques au matin que
François apperceurent une tour qui estoit près de l'isle; celle part
vindrent et assaillirent la tour. Cils qui la devoient deffendre se
tournèrent en fuie, et François entrèrent ens, et mistrent à mort ceux
qu'il y trouvèrent. Si comme Sarrasins s'enfuioient, si encontrèrent un
amiraut qui leur venoit en aide, si retournèrent vers les François qui les
chaçoient, et les firent tant reculer qu'il se boutèrent en la tour.

Quant il les orent enclos en la tour, si prisrent feu et vouloient ardoir
ceux qui dedens estoient, quant le maistre des arbalestriers vint à tout
grant gent, si commença l'estour et se mellèrent ensemble. Les Sarrasins ne
porent durer, si s'en tournèrent à Carthage. L'endemain, François
s'armèrent et vindrent à bataille ordennée vers la tour, et passèrent
oultre droit à Carthage, et se logèrent en une grant plaine où il avoit
grant plenté de puis dont il arrousoient leur courtils[604], quant le temps
estoit trop sec.

      Note 604: _Courtils._ Jardins.


CX.

ANNEE 1270.

_Coment Carthage fu prise par le conseil aux mariniers._


Quant les barons furent logiés ès plains dessous Carthage, les mariniers
vindrent au roy et luy distrent qu'il luy rendroient Carthage se il leur
voulloit donner aide; et il leur bailla cinq cens sergens à pié et quatre
batailles de chevaliers. Après ce que le roy ot envoié en Carthage, ne
demoura guaires que Sarrasins vindrent paleter en l'ost, et assaillir de
loing, et commencièrent à traire et à lancier. Quant le mareschal de l'ost
vit cest assaut, si commanda que tous fussent armés, et issi à bataille
ordenée, et chevaucha tant qu'il se mist entre Carthage et les Sarrasins
qui paletoient[605].

      Note 605: _Paleter._ Je crois que ce mot se disoit spécialement de
      l'action de lancer des frondes, _fronder_. Mais il s'est dit aussi
      par extension pour lancer des flèches.

Si comme Sarrasins paletoient sans approchier, les mariniers assaillirent
le chastel et montèrent aux murs à eschieles de cordes tenans à bons
crochez de fer, et entrèrent dedens, et prisrent quanqu'il trouvèrent; né
ne perdirent les mariniers que un des leurs qui fu occis d'un dart: et
tantost qu'il furent dedens, il mistrent leur bannière par dessus les murs.
Quant le roy et sa gent virent Carthage pris, si alèrent au devant des
Sarrasins qui s'en fuioient de Carthage et en occirent une partie; les
autres se mistrent ès cavernes pour cuidier leurs vies sauver et garantir;
mais l'en houta le feu dedens, si que il furent tous mors et estains.

En celle guerre furent occis trois cens Sarrasins, sans ceux qui moururent
ès cavernes; et nonpourquant pluseurs en eschapèrent qui emmenèrent la
proie du chastel qui moult bien leur eust été rescousse, mais il
n'osèrent[606] passer la bannière au mareschal.

      Note 606: _Il n'osèrent._ C'est-à-dire: Les gens de l'armée croisée
      n'osèrent courir après eux au-delà de la bannière du marechal. Nangis
      dit: «Et les virent bien François; mais il ne se murent: car il
      estoit deffendus que nus ne meust hors de l'eschiele sé ele ne
      couroit toute, et sé il le faisoit, nus de la seue né d'autre ne le
      secourroit.»


CXI.

ANNEE 1270.

_De la samblance de Carthage._


Quant Carthage fu pris, le roy commanda que on getast hors toutes les
charoingnes des mors, et que il fust mundifié[607] de toutes ordures; après
ce, que les malades et les autres fussent portés celle part pour eux
reposer. Dedens la ville fu trouvé assez orge, mais autres biens y
trouva-l'en petit, car quant il sorent la venue le roy, il envoièrent tout
à Tunes et femmes et enfans.

      Note 607: _Mundifié._ Purifié.

Pour ce que aucunes escriptures font mencion de Carthage, nous dirons la
grant auctorité et la grant noblesce où elle fu jadis. Carthage qui est
maintenant ramenée à la semblance d'un petit chastel, fu anciennement une
noble cité que la royne Dido fonda, et estoit la roial cité et la
maistresse de toute Auffrique. Et furent ceux de la cité jadis de si grant
puissance, qu'il desconfirent par maintes fois les Romains et assirent par
leur force. En la fin avint que les Romains les conquistrent; mais ce ne fu
point sans grant travail; car il y mistrent quarante ans sans cesser, et
moult y ot espandu grant foison de sang; avec tout ce ne la porent-il avoir
à force, mais par cautele et par barat.


CXII.

ANNEE 1270.

_Coment Sarrasins paletèrent contre François._


Quant Sarrasins qui avoient paleté aux François pour rescoure la proie
virent que Carthage fu pris, si s'en retournèrent; l'endemain espièrent que
François estoient au disner, si leur coururent sus si asprement que il
convint que les crestiens s'alassent armer. Quant les Sarrasins les virent
venir, si tournèrent en fuie. En celle journée meisme vindrent au roy deux
chevaliers crestiens, nés de Catheloigne, de par le roy de Tunes, et luy
distrent que s'il venoit à Tunes pour la cité assegier, il feroit occire
tous les crestiens qui estoient en sa terre: le roy respondit que tant plus
feroit-il de mal aux crestiens, et plus luy en voudroit[608].

      Note 608: Cette réponse du roi n'est pas dans Nangis.


CXIII.

ANNEE 1270.

_Coment le bouteillier de France fu assailli de Sarrasins._


Une fois avint que le conte d'Eu et messire Jehan d'Acre firent le guet par
nuit; si advint que trois chevaliers Sarrasins vindrent à messire Jehan, et
luy distrent qu'il vouloient estre crestiens; et en signe de paix misrent
les mains sus la teste et puis vindrent baisier les mains à ceux qui
illecques estoient en signe d'amour et de subjection; et se rendirent à
messire Jehan d'Acre. Et il les fist mener à sa tente, et demoura à son
guet: après tantost, cent autres vindrent à luy qui estoient Sarrasins, et
jectèrent leur lances jus et firent ainsi comme les autres et requistrent
baptême hastivement. Ainsi comme le bouteillier et sa gent entendoient aux
Sarrasins, se férirent ensemble, les lances droites, tout plein d'autres
Sarrasins en l'ost au bouteillier, si que il les reculèrent et firent
fouir. Lors commencièrent à crier aux armes, si que l'on fu tout esmeu;
mais ainsois qu'il feussent armés, les Sarrasins occistrent soixante
sergens, que à pié que à cheval, et puis s'enfouirent.

Quant le bouteillier ot fait son guet, il retourna à sa tente et araisonna
moult cruelment les Sarrasins et les reprist de traïson. Desquels l'un qui
ressembloit le greigneur maistre commença à plourer et soi à excuser. Ce
que le Sarrasin disoit entendi le bouteillier par un frère Prescheur qui
entendoit sarrasin. Et quant le bouteillier le vit si forment plourer, si
en ot moult grant pitié, et luy dist qu'il ne se doubtast, car puisqu'il
estoit venu en la fiance aux crestiens il trouveroit foy. «Sire,» dist le
Sarrasin, «je say bien que vous m'avez souspeçonneux de ce fait, jasoit ce
que je n'y aie coupe. Sachiés certainement que ce m'a fait un chevalier qui
me het pour moy grever. Nous sommes deux des greigneurs souldoiers au roy
de Tunes, et avons chascun dessoubs nous deux mille et cinq cens
chevaliers; et mon compaingnon qui a envie sur moy s'aperceut que je me
voulloie mettre en vostre garde de mon gré, si procura cest assaut que vous
avez eu, pour moy empeschier envers vous: et si say bien que l'un de mes
chevaliers fu en celle bataille; et que vous puissiez savoir que je vous di
voir, laissiez aler de mes compaingnons à mes gens qui vous amenront
vitaille, et vous seront en aide tant comme il pourront.» Quant le
bouteillier ot entendu le Sarrasin, si dist au roy ce que le Sarrasin luy
avoit conté; et le roy commanda que on le laissast aler, si pourroit-on
veoir leur loiauté[609].

      Note 609: Nangis ajoute que le roi ne prit aucunement le change sur
      la perfidie des Sarrasins, et qu'en effet ils ne revinrent pas le
      lendemain.


CXIV.

ANNEE 1270.

_Coment l'ost fu fermé de bons fossés._


Le roy fist faire fossés entour son ost pour les Sarrasins lui trop souvent
les venoient assaillir, et se fist bien fermer et enclorre que il ne porent
approuchier de son ost: et se tindrent le roy et les barons d'aler à Tunes
pour ce qu'il attendoient le roy de Secile qui leur avoit mandé qu'il leur
vendroit aidier prochainement. Quant les Sarrasins apperceurent que les
François faisoient fossés entour leur ost, si s'assemblèrent de toutes pars
et furent tant que à paines povoient-il estre nombrés; et manda le roy de
Tunes bataille. L'endemain par matin Sarrasins chevauchièrent à bataille
ordennée, et s'espandirent jusques au rivage de mer où les nefs estoient,
et firent semblant de tout enclorre.

Quant François les virent venir, si s'armèrent hastivement et issirent de
leur tentes à bannière desploiée. Le conte d'Artois et sa bataille ala
devers la mer si avant qu'il enclost une bataille de Sarrasins. Pierre le
Chambellant tourna celle part, et les enclost d'autre part si que les
autres Sarrasins ne leur porent aidier. Si commença l'assaut merveilleux
des deux parties, et lancièrent les uns aux autres. Sarrasins virent bien
qu'il estoient en péril; si tournèrent en fuie, mais ainsois qu'il s'en
fouissent, en fu occis la greigneur partie. En ce poignéis fu occis le
chastelain de Biaucaire et messire Jehan de Roseillières.

Le roy fist retourner son ost aux tentes et aux paveillons, car il n'ot pas
conseil d'aler plus avant jusques à tant que le roy de Secile fust venu.
L'endemain pou ou néant furent veus Sarrasins pour ce qu'il firent feste de
leur sabbat. Le mardi ensuivant vint en l'ost messire Olivier de Termes, et
apporta certaines nouvelles que le roy de Secile seroit dedens trois jours
au port de Tunes. Lors avint que Jehan Tritan conte de Nevers chéy en une
maladie; porté fu en sa nef, si mourut tantost. Et le jeudi après mourut le
légat et moult d'autres bonnes gens moururent de diverses maladies, pour le
mauvais air dont il estoient avironnés, et par défaut de bonnes iaues. Le
roy ot un flux de ventre premièrement, et puis le prist une fièvre ague
dont il acoucha du tout au lit, et senti bien qu'il devoit paier le
treu[610] de nature. Lors appella Phelippe son fils, et luy commanda qu'il
gardast chièrement les enseignemens qui s'ensuivent que le bon roy avoit
escript de sa main.

      Note 610: _Treu._ Tribut.


CXV.

ANNEE 1270.

_Coment le roy endoctrina Phelippe son chier fils._


«Chier Fils, la première chose que je te enseigne si est que tu metes tout
ton cuer en amer Dieu, car sans ce nul ne peut estre sauvé. Garde toy de
faire pechié: avant, devroies souffrir toutes manières de tourmens que
faire péchié mortel. Sé il te vient aucune adversité ou aucun tourment,
reçoi-le en bonne patience, et en rends graces à Nostre-Seigneur; et dois
penser que tu l'as desservi. Et sé Dieu te donne habundance de bien si l'en
mercie humblement. Confesse toy souvent, et eslis confesseur qui soit
preud'homme, qui te sache enseigner que tu dois faire et de quoy tu te dois
garder. Le service de sainte églyse écoute dévotement. Chier Fils, aies le
cuer piteux et doux aux povres gens, et les conforte et les aide. Fais les
bonnes coustumes garder de ton royaume, et les mauvaises abaisses. Ne
convoite point sur ton peuple toultes né tailles, sé ce n'est pour trop
grant besoing.»

«Sé tu as aucune pensée pesant au cuer di la à ton confesseur ou à aucun
preud'homme qui sache garder ton secret, si pourras porter plus légièrement
la pensée de ton cuer. Garde que cil de ton hostel soient preud'ommes et
loiaux, et te souviegne de l'escripture qui dit: _Elige viros timentes
Deum, in quibus sit justicia et qui oderint avariciam_; c'est-à-dire: _Aime
gent qui doubtent Dieu et qui font droite justice, et qui héent avarice_;
et tu profiteras et garderas bien ton royaume. Ne sueffre point que
villenie soit dicte devant toy de Dieu. En justice tenir soies roide et
loiaux envers ton peuple et envers ta gent sans tourner né çà né là.»

«Sé aucun a entrepris querele contre toy pour aucune injure ou aucun tort
que il luy soit avis que tu luy faces, allegue contre toy tant que la
vérité soit sceue, et commande à tes juges que tu ne soies de riens
soustenu plus que un autre. Sé tu tiens riens de l'autrui, rens le tantost
et sans demeure. A ce dois-tu mettre toute t'entente, coment tes gens et
ton peuple puissent vivre en paix et droiture; meismement[611] les bonnes
villes et les bonnes cités de ton royaume, et les garde en l'estat et en la
franchise où tes devanciers les ont gardées; car par la force de tes bonnes
villes et de tes bonnes cités doubteront les puissans hommes à mesprendre
envers toy.»

      Note 611: _Meismement._ Surtout.

«Il me souvient moult bien de Paris et des bonnes villes de mon royaume qui
me aidèrent contre les barons quant je fu nouvellement couronné. Aime et
honnoure saincte Églyse. Les bénéfices de saincte Églyse donne à bonnes
personnes qui soient de bonne vie et de necte, et si les donne par le
conseil des bonnes gens. Garde-toy de mouvoir guerre contre nul homme
crestien, s'il ne t'a trop forment mesfait, et s'il te requiert mercy tu
luy dois pardonner et prendre amende si souffisant que Dieu t'en sache gré.
Soies, biaux doux fils, diligent d'avoir bons baillis, et enquier souvent
de leur fais, et coment il se contiennent en leur offices. De ceux de ton
hostel enquier plus souvent que de nuls autres s'il sont convoiteux ou
bobanciers oultre mesure; car, selonc nature, les membres sont volentiers
de la nature du chief; c'est assavoir quant le sire est sage et bien
ordenné, tous ceux de son hostel y prennent garde et exemple et en valent
mieux. Travaille toy, biaux fils, que villain serement soient osté de ta
terre, et especiaument tiens en grant vilté Juis et toute manière de gens
qui sont contre la foy.»

«Prens toy garde que les despens de ton hostel soient raisonnables et à
mesure. En la fin, très dous fils, je te pri que tu faces secourre m'ame en
messes et en oroisons. Je te doins toutes les benéiçons que bon père peut
donner à fils; et la benéiçon Nostre-Seigneur te soit en aide et te doint
grace de faire sa volenté!»


CXVI.

ANNEE 1270.

_Coment le saint roy mourut._


Après ce que le roy ot enseignié ses commandemens à Phelippe son fils, la
maladie le commença forment à grever. Si commanda que l'en luy donnast les
sacremens de saincte églyse, tandis comme il estoit en bon mémoire, et à
chascun vers du psautier que l'en disoit, il respondoit et disoit le sien
selon son povoir. Moult se demenoit le roy qui pourroit preschier la foy
crestienne en Tunes, et disoit que bien le pourroit faire frère Andri de
Longjumel, pour ce que il savoit une partie du langage de Tunes: car
aucunes fois avoit iceluy frère Andri preeschié à Tunes par le commandement
le roy de Tunes, qui moult l'amoit. Si comme la parole aloit défaillant au
bon roy, il ne finoit de appeller les sains à qui il avoit dévocion, si
comme saint Denys en France, et disoit une oroison qui est dite à la feste
Saint-Denys: _Tribue nobis, quesumus, Domine, prospera mundi despicere et
nulla ejus adversa formidare._ Et puis si disoit une autre oroison de saint
Jaque l'apostre: _Esto, Domine, plebis tue sanctificator et custos._ Quant
le roy senti l'eure de la mort, il se fist couchier en un lit tout couvert
de cendre, et mist ses mains sus sa poitrine en regardant vers le ciel, et
rendi l'esperit à Nostre-Seigneur en celle heure meisme que Nostre-Seigneur
mourut en la croix pour le salut des ames.

Précieuse chose est et digne d'avoir en remembrance le trespassement de tel
prince; spéciaument ceux du royaume de France. Car maintes bonnes coustumes
y establi en son temps. Il abati en sa terre le champ de bataille, pour ce
qu'il avenoit souvent que quant un contens estoit meu entre un povre homme
et un riche, où il convenoit avoir gage de bataille, le riche homme donnoit
tant que tous les champions estoient de sa partie, et le povre homme ne
trouvoit qui luy voulsist aidier; si perdoit son corps ou son héritage.
Maintes autres bonnes coustumes adreça et aleva parmi le royaume de France.
Et aussi voult et commanda que tous marchéans forains et qui d'estranges
terres vendroient, que sitost comme il auroient leur marchéandise vendue
que tantost feussent paiés et délivrés sans arrest. Pour la franchise qu'il
y trouvèrent, les marchéans commencèrent à venir de toutes pars, pourquoy
le royaume fu en meilleur estat qu'il n'avoit esté au temps de ses
devanciers. L'endemain de la feste saint Barthelemi trespassa de ce siècle
saint-Loys, en l'an de l'Incarnacion Nostre-Seigneur mil deux cens soixante
et dix. Et furent ses ossemens aportés en France à Saint-Denys où il avoit
esleu sa sépulture. En la place où il fu enterré, et en pluseurs autres,
nostre sire le tout puissant fist moult de biaux miracles et de grans, par
les fais et les mérites du bon roy.


_Cy fine l'ystoire saint Loys._


       *       *       *       *       *

J'ai donné la vie de saint Louis telle qu'on la retrouve dans le plus grand
nombre des manuscrits, avec l'addition des morceaux inédits renfermés dans
l'exemplaire de Charles V, n° 8395.

Cependant plusieurs leçons et des plus anciennes, après avoir suivi
religieusement le texte des _Grandes Chroniques_ jusqu'à la fin du règne de
Philippe-Auguste, s'en écartent à compter de là; soit parce que la vie de
saint Louis n'avoit pas encore été ajoutée de leur temps, soit parce qu'ils
n'en avoient pas encore connoissance. Deux narrations, toutes deux plus
concises et moins exactes, sont conservées aujourd'hui, l'une sous le
n° 8396-2, l'autre sous le n° 8299. Cette dernière est presque uniquement
traduite de l'_Histoire générale_ de Guillaume de Nangis. Dans le but de
donner une édition complète de la _Chronique de Saint-Denis_ et de ses
principales variantes, je vais rapidement indiquer les endroits qui, ne se
trouvant pas dans la bonne leçon, peuvent cependant répandre sur le règne
de saint Louis quelques nouvelles lueurs.

Les Gestes du n° 8396 sont divisés en vingt-neuf alinéas ou paragraphes;
mais au XIIème est racontée la mort de saint Louis; les autres sont
consacrés à Charles d'Anjou.

Le IIeme nomme tous les enfans de saint Louis et de Marguerite «qui
longuement fu sans enfans avoir». 1° Une fille (Isabelle) qui épousa le roi
de Navarre, Thibaut V; 2° un fils mort jeune et enseveli à Roiaumont;
3° Philippe, qui succéda au trône; 4° Jehan, surnommé _Tritrem_ ou Tristan,
comte de Nevers, mort à Carthage; 5° Pierre, comte d'Alençon, marié à la
fille du comte de Blois; 6° Robert, comte de Clermont en Beauvoisis, marié
à la fille du seigneur de Bourbon; 7° Blanche, mariée au fils du roi
d'Espagne (Ferdinand de Castille); 8° Marguerite, mariée au duc Jean de
Brabant; 9° Agnès, mariée au duc Robert de Bourgogne.

Le IIIème paragraphe contient la lettre du grand-maître des Templiers, ou
plutôt d'un chevalier de l'ordre Teutonique au Roi, sur les Tartares; elle
ajoute quelque chose au texte de notre chapitre XXXII: «A son très haut
seigneur, Loys, par la grace de Dieu roy de France, Ponces de Aubon, mestre
de la chevalerie du Temple de France, salus et appareilliés à faire vostre
volonté.... Les nouvelles des Tartarins, si comme nous les avons oïes de
nos frères de Poulaine qui sont venus au chapitre. Nous faisons savoir à
vostre hautesse que Tartarins ont la terre qui fu le duc Henri de Poulaine
destruite et escillie, et celuy meisme avec moult de barons et six de nos
frères et quatre chevaliers et deux sergens et cinq cens de nos hommes ont
mort. Et trois de nos frères que bien congnoissons eschappèrent. Derechief
toute la terre de Hongrie et de Baiesne (Bosnie) ont dégastée. Derechief il
ont fait troit os: si les ont desparties: dont l'une est en Hongrie,
l'autre en Baiesnie et l'autre en Osteriche. Et si ont destruit deux des
meilleurs tours et trois villes que nous avions en Poulaine et quanques
nous avions en Boesnie et en Moravie del tout en tout il ont destruit. Et
cele meisme chose doutons-nous que ne viegne ès parties d'Alemaigne... Et
sachiés qu'il n'espargnent nuluy; mais il tuent tous, povres et riches et
petits et grands, fors que beles femes pour faire lor volonté d'elles, et
quant il ont fait lor volonté d'elles il les ocient, pour ce qu'elles ne
puissent riens dire de l'estat de leur ost. Et s'aucuns messagiers si est
envoiés, les primerains de l'ost les prennent et li bendent les yeux et le
mainent à lor seignour qui doit estre, si comme il dient, sire de tout le
monde... Il menjuent de toutes chars fors que de chars de porc... Et sé
aucuns d'eux muert, si l'ardent. Et sé aucuns d'eux est pris, jà puis ne
mengera, ains se laist morir de fain. Il n'ont nules armeures de fer né
cure n'en ont né nules n'en retiennent, mais il ont armeures de cuir
boilli.... Et sachiés que lor ost est si grans, qu'il tient bien dix-huit
lieues de lonc et douze de lé. Il chevauchent tant en une journée comme il
a de Paris à Chartres la cité.»

Le paragraphe V. nomme le chef des pastoureaux _Rogier_. «Et establi cil
Rogier que chascune dizaine auroit son maistre et sa bannière.»

Paragraphe VI. «L'an 1252 comença la guerre en Hainaut entre monseigneur
Karlon, conte d'Anjou et de Provience, encontre Jehan d'Avesnes. Parquoi
Piquardie et tout le païs de Hainaut et de Flandres fu moult _aescheris_.»
(Appauvri, affoibli.)

Paragraphe IX. «Sachiés que tant comme il (saint Louis) vesqui ne voult
souffrir que batailles fussent faites de champions né de chevaliers au
royaume de France, pour meurtre, né pour traïson, né pour héritage, né pour
dette; ains faisoit tout faire par enqueste de preudesommes et loiaus à son
essient, et quant il trouvoit le cas de l'une partie mauvais, il le
punissoit selonc droit et selonc raison, comme droit juge sans
espargnier...... Si fonda une communauté de clers escoliers qu'on appelle
_les Bons Enfans_, à Paris, viers Saint-Victor.»

Paragraphe X. «Au tems de cele grans païs que France estoit, fu envoiés de
la court de Rome un cardonaus.... appelé Simons, né en Brie, et puis fu-il
esleus à estre apostole: cil cardonaus par la volenté du roy Loys et des
barons prescha de la crois d'outre-mer, et prescha mout de fois au jardin le
roy et ailleurs ausinc.»

Paragraphe XVIII. «Si vous nommerai aucuns de ceux qui alèrent en
Sesile (avec Charles d'Anjou). Premièrement l'évesque Guy d'Aucuerre, qui se
parti... bien garni de bons chevaliers hardis et viguereus et de bons
sergens, et un jone homme, fils au conte de Flandres, et estoit nommés
Robert, et estoit cist Robert avoués de Béthune; et avoit espousé bonne
demoiselle et sage, fille à ce conte Charles. El si ala en ce voiage li
quens de Vendome qui mout estoit bons chevaliers et viguereus de sa main et
bien i paru. Et i ala monseigneur Guy, maréchal de Mirepoix, à grant
compaignie de bons chevaliers.»

Paragraphe XXI. A l'occasion de la bataille de Benevent: «Et sachiés que
sermonna la gent li évesques d'Aucuerre, qui avoit le pooir l'apostole et
les assost tous... Et condui li mareschaus de Mirepoix la première bataille
qui mout se contint la journée il et sa bataille viguereusement comme
chevalier hardis et plains de grant preuesce.»

       *       *       *       *       *

La leçon du n° 8299 raconte les gestes de saint Louis en quarante-un
paragraphes. Le premier résume avec netteté toutes les actions du roi.

Au paragrap. XXII, on trouve l'explication plausible de la manière d'agir
du seigneur de la _Roche de Glun_: «Et puis vint li rois, selonc le Rosne,
à la Roche de Glin, et l'assist pour ce que le seigneur du chastel de ceus
qui passoient par le fleuve du Rosne requerroit coustumes mauveses, et sé
il ne voulissent paier, si les despoilloit non duement et sans raison de
tous leurs biens.»

Le paragrap. XXV, entre dans quelques précieux détails sur les Pastoureaux:
«En l'an 1251, un merveilleus signe et une novelleté qui onques telle
n'avoit esté oye avint au royaume de France. Car aucuns princes de larrons,
pour décevoir les simples... faignoient eux avoir eu l'avision des Angles,
et la benoiste vierge Marie à eux avoir apparu et leur avoir commandé que
il préissent la croix, et des pastouriaux et des plus simples du peuple...
féissent et assemblassent ensi come un ost, à souvenir et secourre à la
Terre Sainte et au roy de France saint Loys. Et de icelle vision icil
larron monstroient la teneur en leur bannière que devant eux porter
faisoient. Car il i avoient fait peindre l'image de Nostre-Dame et des
angles, si comme elle se devoit estre à eux apparue et demonstrée... Et la
royne Blanche... eux ainsi aler souffroit; car elle esperoit à son fils
saint Loys par eux en la Terre sainte avoir secours et passèrent Paris sans
contredit. Adonc come il venissent à Orlians, si se combatirent et firent
meslée aux clers de l'université; puis alèrent à Bourges en Berry, et lors
li maistres d'eux entra à synagogues des Juis et destruist leur livres et
les despoilla de leurs biens, mais comme cil meismes se despartist... ceux
de Bourges, armés et appareilliés, les suirent asprement et occirent leur
maistre avec pluseurs de leur compaignons et en firent grant occision, puis
se esparpillèrent l'un à l'autre là, tant que l'en ne sceut que il
devindrent.»

Paragraphe XXXVI. «En l'an 1267, à St-Denis en France, fu faite translacion
et transportement des roys de France en un moustier par divers lieus
reposans en sépolture, par saint Loys roy de France et par Mahieu, abbé de
ycelle églyse, et furent adjoins ensemble.»


FIN DU QUATRIÈME VOLUME DES GRANDES CHRONIQUES DE FRANCE.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Les grandes chroniques de France (4/6 ) - selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis" ***

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