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Title: Nouvelle géographie universelle(1/19) - I L'Europe meridionale (1876)
Author: Reclus, Elisée, 1830-1905
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Nouvelle géographie universelle(1/19) - I L'Europe meridionale (1876)" ***

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by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)



                               NOUVELLE
                              GÉOGRAPHIE
                             UNIVERSELLE

                        LA TERRE ET LES HOMMES

                                 PAR

                            ELISÉE RECLUS



                                  I


                        L'EUROPE MÉRIDIONALE
      (GRÈCE, TURQUIE, ROUMANIE, SERBIE, ITALIE, ESPAGNE ET PORTUGAL)

                              CONTENANT

            78 GRAVURES, 4 CARTES EN COULEURS TIRÉES A PART
                 ET 174 CARTES INTERCALÉES DANS LE TEXTE

                                1876



                          CHAPITRE PREMIER

                      CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES


La Terre n'est qu'un point dans l'espace, une molécule astrale; mais
pour les hommes qui la peuplent, cette molécule est encore sans limites,
comme aux temps de nos ancêtres barbares. Elle est relativement infinie,
puisqu'elle n'a pas été parcourue dans son entier et qu'il est même
impossible de prévoir quand elle nous sera définitivement connue. Le
géodésien, l'astronome nous ont bien révélé que notre planète ronde
s'aplatit vers les deux pôles; le météorologiste, le physicien ont
étudié par induction dans cette zone ignorée la marche probable des
vents, des courants et des glaces; mais nul explorateur n'a vu ces
extrémités de la Terre, nul ne peut dire si des mers ou des continents
s'étendent au delà des grandes barrières de glace dont on n'a point
encore pu forcer l'entrée. Dans la zone boréale, il est vrai, de hardis
marins, l'honneur de notre race, ont graduellement rétréci l'espace
mystérieux, et, de nos jours, le fragment de rondeur terrestre qui reste
à découvrir dans ces parages ne dépasse pas la centième partie de la
superficie du globe; mais de l'autre côté de la Terre les explorations
des navigateurs laissent encore un énorme vide, d'un diamètre tel que la
lune pourrait y tomber sans toucher aux régions de la planète déjà
visitées.

D'ailleurs, les mers polaires, que défendent contre les entreprises de
l'homme tant d'obstacles naturels, ne sont pas les seuls espaces
terrestres qui aient échappé au regard des hommes de science. Chose
étrange et bien faite pour nous humilier dans notre orgueil de
civilisés! parmi les contrées que nous ne connaissons pas encore, il en
est qui seraient parfaitement accessibles si elles n'étaient défendues
que par la nature: ce sont d'autres hommes qui nous en interdisent
l'approche. Nombre de peuples ayant des villes, des lois, des moeurs
relativement policées, vivent isolés et inconnus comme s'ils avaient
pour demeure une autre planète; la guerre et ses horreurs, les pratiques
de l'esclavage, le fanatisme religieux et jusqu'à la concurrence
commerciale veillent à leurs frontières et nous en barrent l'entrée. De
vagues rumeurs nous apprennent seulement l'existence de ces peuples; il
en est même dont nous ne savons absolument rien et sur lesquels la fable
s'exerce à son gré. C'est ainsi que dans ce siècle de la vapeur, de la
presse, de l'incessante et fébrile activité, le centre de l'Afrique, une
partie du continent australien, l'île pourtant si belle et probablement
si riche de la Nouvelle-Guinée, et de vastes plateaux de l'intérieur de
l'Asie sont toujours pour nous le domaine de l'inconnu. Les régions
mêmes où la plupart des savants aiment à voir le berceau des Aryens, nos
principaux ancêtres, n'ont encore été que très-vaguement explorées.

Quant aux contrées déjà visitées par les voyageurs et figurées sur nos
cartes avec un réseau d'itinéraires, on ne saurait espérer de les
connaître dans le détail de leur géographie intime avant de les avoir
soumises à une longue série d'études comparées. Que de temps il faudra
pour rejeter les contradictions, les erreurs de toute espèce que les
explorateurs mêlent à leurs descriptions et à leurs récits! Quel
prodigieux labeur demandera la connaissance parfaite du climat, des eaux
et des roches, des plantes et des animaux! Que d'observations classées
et raisonnées pour qu'il soit possible d'indiquer les modifications
lentes qui s'accomplissent dans l'aspect et les phénomènes physiques des
diverses contrées! Que de précautions à prendre pour savoir constater
avec certitude les changements qui s'opèrent par le jeu spontané de
l'organisme terrestre, et les transformations dues à la bonne ou
mauvaise gestion de l'homme! Et pourtant c'est là qu'il faut en arriver
pour se hasarder à dire que l'on connaît la Terre.

[Illustration: LA TERRE DANS L'ESPACE.]

Ce n'est pas tout. Par une pente naturelle de notre esprit, c'est à
nous-mêmes, c'est à l'homme considéré comme centre des choses, que nous
essayons de ramener toute étude; aussi la connaissance de la planète
doit-elle se compléter nécessairement, se justifier pour ainsi dire par
celle des peuples qui l'habitent. Mais si le sol qui porte les hommes
est peu connu, ceux-ci le sont relativement bien moins encore. Sans
parler de l'origine première des tribus et des races, origine qui nous
est absolument inconnue, les filiations immédiates, les parentés, les
croisements de la plupart des peuples et peuplades, leurs lieux de
provenance et d'étape sont encore un mystère pour les plus savants et
l'objet des affirmations les plus contradictoires. Que doivent les
nations à l'influence de la nature qui les environne? Que doivent-elles
au milieu qu'habitèrent leurs ancêtres, à leurs instincts de race, à
leurs mélanges divers, aux traditions importées du dehors? On ne le sait
guère; à peine quelques rayons de lumière pénètrent-ils çà et là dans
cette obscurité. Le plus grave, c'est que l'ignorance n'est pas la seule
cause de nos erreurs; les antagonismes des passions, les haines
instinctives de race à race et de peuple à peuple nous entraînent
souvent à voir les hommes autres qu'ils ne sont. Tandis que les sauvages
des terres éloignées se montrent à notre imagination comme des fantômes
sans consistance, nos voisins, nos rivaux en civilisation nous
apparaissent sous des traits enlaidis et difformes. Pour les voir sous
leur véritable aspect, il faut d'abord se débarrasser de tous les
préjugés et de tous ces sentiments de mépris, de haine, de fureur qui
divisent encore les peuples. L'oeuvre la plus difficile, nous a dit la
sagesse de nos ancêtres, est de se connaître soi-même; combien est plus
difficile la science de l'homme, étudiée dans toutes ses races à la
fois!

Il serait donc impossible actuellement de présenter une description
complète de la Terre et des Hommes, une géographie vraiment universelle.
C'est là une oeuvre réservée à la collaboration future des observateurs
qui, de tous les points de la planète, s'associeront pour rédiger le
grand livre des connaissances humaines. Le travailleur isolé ne peut de
nos jours que hasarder la composition d'un tableau succinct, en tâchant
d'observer fidèlement les règles de la perspective, c'est-à-dire de
donner aux diverses contrées des plans d'autant plus rapprochés que leur
importance est plus considérable et qu'ils sont connus d'une façon plus
intime.

Naturellement, chaque peuple doit être tenté de croire que dans une
description de la Terre la première place appartient à son pays. La
moindre tribu barbare, le moindre groupe d'hommes encore dans l'état de
nature pense occuper le véritable milieu de l'univers, s'imagine être le
représentant le plus parfait de la race humaine. Sa langue ne manque
jamais de témoigner cette illusion naïve, qui provient de l'étroitesse
extrême de son horizon. La rivière qui arrose ses champs est le «Père
des Eaux», la montagne qui abrite son campement est le «Nombril de la
Terre». Les noms que les peuples enfants donnent aux nations voisines
sont des termes de mépris, tant ils considèrent les étrangers comme
étant leurs inférieurs: ils les appellent «Sourds», «Muets»,
«Bredouilleurs», «Malpropres», «Idiots», «Monstres» et «Démons!» Ainsi
les Chinois, qui à certains égards constituent en effet un des peuples
les plus remarquables et qui ont au moins l'avantage du nombre sur tous
les autres, ne se contentent pas de voir dans leur beau pays la «Fleur
du Milieu», ils lui reconnaissent aussi une telle supériorité, que, par
une méprise bien naturelle, on a pu les désigner sous le nom de «Fils du
Ciel». Quant aux nations éparses autour du «Céleste Empire», elles sont
au nombre de quatre, les «Chiens», les «Porcs», les «Démons» et les
«Sauvages!» Encore ne méritent-elles pas qu'on leur donne un nom; il est
plus simple de les désigner par les points cardinaux: ce sont les
«Immondes» de l'est, du nord, de l'orient et du midi.

Si nous donnons la première place à l'Europe civilisée dans notre
description de la Terre, ce n'est point en vertu de préjugés semblables
à ceux des Chinois. Non, cette place lui revient de droit. D'abord, le
continent européen est le seul dont toute la surface ait été parcourue
et scientifiquement explorée, le seul dont la carte soit à peu près
complète et dont l'inventaire matériel soit presque achevé. Sans avoir
une population aussi dense que celle de l'Inde et de la Chine centrale,
l'Europe contient près du quart des habitants du globe, et ses peuples,
quels que soient leurs défauts et leurs vices, quel que soit, à maints
égards, l'état de barbarie dans lequel ils se trouvent, sont encore ceux
qui donnent l'impulsion au reste de l'humanité dans les travaux de
l'industrie et ceux de la pensée. C'est en Europe que, depuis vingt-cinq
siècles, le principal foyer de rayonnement pour les arts, les sciences,
les idées nouvelles, n'a cessé de briller, tout en se déplaçant
graduellement du sud-est au nord-ouest. Même les hardis colons européens
qui sont allés porter leurs langues et leurs moeurs par delà les mers et
qui ont eu l'immense avantage de trouver un sol vierge pour s'y épandre
librement, n'ont point encore donné au nouveau monde, dans le
développement de l'histoire contemporaine, une importance égale à celle
de la petite Europe.

Plus actifs, plus audacieux, débarrassés, en outre, d'une partie de ce
lourd bagage du passé féodal que les sociétés d'Europe traînent après
elles, nos rivaux d'Amérique sont encore trop peu nombreux pour que
l'ensemble de leurs travaux puisse égaler les nôtres. Ils n'ont pu
reconnaître qu'une faible partie des ressources de leur nouvelle patrie;
même l'oeuvre préliminaire de l'exploration est bien loin d'être
achevée. La «vieille Europe», où chaque motte de terre a son histoire,
où chaque homme est par ses traditions et son champ l'héritier de cent
générations successives, garde donc le premier rang, et l'étude comparée
des peuples permet de croire que l'hégémonie morale et la prépondérance
industrielle lui resteront pendant longtemps encore. Toutefois il n'est
point douteux que l'égalité finira par prévaloir, non-seulement entre
l'Amérique et l'Europe, mais aussi entre toutes les parties du monde.
Grâce aux croisements incessants de peuple à peuple et de race à race,
grâce aux migrations prodigieuses qui s'accomplissent et aux facilités
croissantes qu'offrent les échanges et les voies de communication,
l'équilibre de population s'établira graduellement dans les diverses
contrées, chaque pays fournira sa part de richesses au grand avoir de
l'humanité, et, sur la Terre, ce que l'on appelle la civilisation aura
«son centre partout, sa circonférence nulle part».

On sait combien puissante a été l'influence favorable du milieu
géographique sur les progrès des nations européennes. Leur supériorité
n'est point due, comme d'aucuns se l'imaginent orgueilleusement, à la
vertu propre des races dont elles font partie, car, en d'autres régions
de l'ancien monde, ces mêmes races ont été bien moins créatrices. Ce
sont les heureuses conditions du sol, du climat, de la forme et de la
situation du continent qui ont valu aux Européens l'honneur d'être
arrivés les premiers à la connaissance de la Terre dans son ensemble et
d'être restés longtemps à la tête de l'humanité. C'est donc avec raison
que les historiens géographes aiment à insister sur la configuration des
divers continents et sur les conséquences qui devaient en résulter pour
les destinées des peuples. La forme des plateaux, la hauteur des
montagnes, la marche et l'abondance des fleuves, le voisinage de
l'Océan, les dentelures des côtes, la température de l'atmosphère, la
fréquence ou la rareté des pluies, les mille rapports mutuels du sol, de
l'air et des eaux, tous les phénomènes de la vie planétaire ont un sens
à leurs yeux et leur servent à expliquer, du moins en partie, le
caractère et la vie première des nations; ils se rendent ainsi compte de
la plupart des contrastes qu'offrent les peuples soumis aux influences
diverses, et montrent sur la Terre les chemins que devaient
nécessairement suivre les hommes dans leur flux et reflux de migrations
et de guerres.

Toutefois il ne faut point oublier que la forme générale des continents
et des mers et de tous les traits particuliers de la Terre ont dans
l'histoire de l'humanité une valeur essentiellement changeante, suivant
l'état de culture auquel en sont arrivées les nations. Si la géographie
proprement dite, qui s'occupe seulement de la forme et du relief de la
planète, nous expose l'état passif des peuples dans leur histoire
d'autrefois, en revanche, la géographie historique et statistique nous
montre les hommes entrés dans leur rôle actif et reprenant le dessus par
le travail sur le milieu qui les entoure. Tel fleuve qui, pour une
peuplade ignorante de la civilisation, était une barrière
infranchissable, se transforme en chemin de commerce pour une tribu plus
policée, et, plus tard, sera peut-être changé en un simple canal
d'irrigation, dont l'homme réglera la marche à son gré. Telle montagne,
que parcouraient seulement les pâtres et les chasseurs et qui barrait le
passage aux nations, attira dans une époque plus civilisée les mineurs
et les industriels, puis cessa même d'être un obstacle, grâce aux
chemins qui la traversent. Telle crique de la mer où se remisaient les
petites barques de nos ancêtres est délaissée maintenant, tandis que la
profonde baie, jadis redoutée des navires et protégée désormais par un
énorme brise-lames, construit avec des fragments de montagnes, est
devenue le refuge des grands vaisseaux.

Ces innombrables changements, que l'industrie humaine opère sur tous les
points du globe, constituent une révolution des plus importantes dans
les rapports de l'homme avec les continents eux-mêmes. La forme et la
hauteur des montagnes, l'épaisseur des plateaux, les dentelures de la
côte, la disposition des îles et des archipels, l'étendue des mers,
perdent peu à peu de leur importance relative dans l'histoire des
nations, à mesure que celles-ci gagnent en force et en volonté. Tout en
subissant l'influence du milieu, l'homme la modifie à son profit; il
assouplit la nature, pour ainsi dire, et transforme les énergies de la
terre en forces domestiques. On peut citer en exemple les hauts plateaux
de l'Asie centrale qui enlèvent encore toute unité géographique à
l'anneau des terres extérieures et des péninsules environnantes, mais
dont l'exploration future et la conquête industrielle auront pour
résultat de donner à l'Asie cette unité qu'elle avait seulement en
apparence. De même, la lourde et massive Afrique, la monotone Australie,
l'Amérique méridionale, pleine de forêts et de nappes d'eau, jouiront
des mêmes avantages que l'Europe et deviendront mobiles comme elle
lorsque des routes de commerce, traversant ces pays dans tous les sens,
y franchiront fleuves, lacs, déserts, monts et plateaux. D'un autre
côté, les privilèges que l'Europe devait à son ossature de montagnes, au
rayonnement de ses fleuves, aux contours de ses rivages, à l'équilibre
général de ses formes, ont cessé d'avoir la même valeur relative depuis
que les peuples ajoutent leur outillage industriel aux ressources
premières fournies par la nature.

Ce changement graduel dans l'importance historique de la configuration
des terres, tel est le fait capital qu'il faut bien garder en mémoire
quand on veut comprendre la géographie générale de l'Europe. En étudiant
l'espace, il faut tenir compte d'un élément de même valeur, le temps.



                              CHAPITRE II

                               L'EUROPE



I

LIMITES


Dès leurs premières expéditions de guerre ou de commerce, les habitants
des rivages orientaux de la Méditerranée devaient apprendre à distinguer
les trois continents qui viennent s'y rencontrer. Dans cette région
centrale de l'ancien monde, l'Afrique tient à peine à l'Asie par un
étroit ligament de sables arides, et l'Europe est séparée de l'Asie
Mineure par une série continue de mers et de détroits aux courants
dangereux. La division de la terre connue en trois parties distinctes
s'imposait donc à l'esprit des peuples enfants, et lorsque, en pleine
virilité de la race hellénique, l'histoire écrite vint remplacer les
mythes et les traditions orales, le nom de l'Europe était probablement
déjà transmis par une longue suite de générations. Hérodote avoue
naïvement que nul mortel ne saurait espérer d'en connaître jamais la
vraie signification. Les savants modernes ont pourtant essayé
d'interpréter ce nom légué par les aïeux. Les uns y voient une ancienne
désignation qui se serait appliquée d'abord à la Thrace aux «larges
plaines», et qui serait ensuite devenue celle de l'Europe entière; les
autres le dérivent d'un surnom de Zeus aux «larges yeux», l'antique dieu
solaire chargé de la protection du continent. Quelques étymologistes
pensent que l'Europe fut ainsi désignée par les Phéniciens comme le pays
des «Hommes blancs». Il semble plus probable toutefois que le nom
d'Europe avait primitivement le sens de «couchant», par contraste avec
l'Asie, ou pays du soleil levant. C'est ainsi que l'Italie, puis
l'Espagne, s'appelèrent Hespérie, que l'Afrique occidentale reçut des
Musulmans le nom de Maghreb, et que, de nos jours, les plaines
d'outre-Mississippi sont devenues le «Far West».

Quel que soit d'ailleurs le sens primitif de son nom, l'Europe est,
d'après tous les mythes anciens, une fille de l'Asie. Ce sont les
navires de la Phénicie qui les premiers ont exploré les rivages
européens, et, par les échanges, en ont mis les populations en rapport
avec celles du monde oriental. Lorsque la fille eut dépassé la mère en
civilisation et que les voyageurs hellènes se furent mis à continuer les
découvertes des marins de Tyr, toutes les terres reconnues au nord de la
Méditerranée furent considérées comme une dépendance de l'Europe. Cette
partie du monde, qui d'abord ne comprenait probablement que la grande
péninsule thraco-hellénique, s'agrandit graduellement pour embrasser
l'Italie, l'Hispanie, les Gaules et toutes les régions hyperboréennes
situées au delà des Alpes et du Danube. Pour Strabon, l'Europe, déjà
connue dans sa partie la plus accidentée et la plus «vivante», était
limitée à l'orient par les Palus Méotides et le cours du Tanaïs.

Depuis cette époque, les limites tracées par les géographes modernes
entre l'Europe et l'Asie ont été reportées plus à l'est. D'ailleurs, on
le comprend, ces divisions doivent toutes avoir quelque chose de
conventionnel, puisque l'Europe, limitée de tous les autres côtés par
les eaux marines, se rattache au territoire de l'Asie du côté de
l'Orient. Par ses frontières de la Sibérie et du Caucase, l'Europe n'est
en réalité qu'une simple péninsule du continent asiatique. Toutefois le
contraste entre les deux parties du monde est trop considérable pour que
la science cesse de partager l'Europe et l'Asie en deux masses
continentales. Mais où se trouve la vraie ligne de séparation?
D'ordinaire, les cartographes s'en tiennent aux limites administratives
qu'il plaît au gouvernement russe de tracer entre ses immenses
possessions européennes et asiatiques: c'est dire qu'ils se conforment à
des caprices. D'autres prennent les arêtes du Caucase et des monts
Ourals pour frontière commune des deux continents; mais cette division,
qui semble plus raisonnable au premier abord, n'en est pas moins
absurde: les deux versants d'une chaîne de montagnes ne sauraient être
désignés comme appartenant à une formation distincte, et, le plus
souvent, ils sont habités par des populations de même origine. La
véritable zone de séparation entre l'Europe et l'Asie n'est point
constituée par des systèmes de montagnes, mais, au contraire, par une
série de dépressions, jadis remplies en entier par le bras de mer qui
rejoignait la Méditerranée à l'océan Glacial. Au nord du Caucase, les
steppes du Manytch, qui séparent la mer Noire de la Caspienne, sont
encore partiellement couverts de lacs salins; la Caspienne elle-même,
ainsi que l'Aral et les autres lacs épars dans la direction du golfe
d'Obi, sont des restes de l'ancienne mer, et les espaces intermédiaires
portent encore les traces des eaux qui les inondaient jadis.

[Illustration: No 1.--FRONTIÈRES NATURELLES DE L'EUROPE.]

Sans parler des changements qui ont dû s'opérer dans la configuration de
l'Europe pendant les périodes géologiques antérieures, il est certain
que, durant l'époque moderne, la forme du continent s'est grandement
modifiée. Si l'Europe était autrefois séparée de l'Asie occidentale par
un large bras de mer, en revanche, il fut un temps où elle tenait à
l'Anatolie par la langue de terre où s'est ouvert depuis le détroit de
Constantinople. De même, l'Espagne se reliait à l'Afrique avant que les
eaux de l'Océan eussent fait irruption dans la Méditerranée, et
probablement aussi la Sicile se rattachait à la Mauritanie. Enfin, les
îles Britanniques taisaient partie du tronc continental. Les érosions de
la mer, en même temps que les exhaussements et les dépressions des
terrains, n'ont cessé et ne cessent encore de modifier les contours du
littoral. Les nombreux sondages opérés dans les mers qui baignent
l'Europe occidentale ont révélé l'existence d'un plateau sous-marin,
qui, au point de vue géologique, doit être considéré comme partie
intégrante du continent. Entouré d'abîmes de plusieurs milliers de
mètres de profondeur, et recouvert en moyenne de 50 à 200 mètres d'eau,
ce piédestal de la France et des îles Britanniques n'est autre chose que
la base de terres anciennes démolies par le travail continu des vagues:
c'est la fondation ruinée d'un édifice continental disparu. Ajoutées à
l'Europe, toutes les berges sous-marines du littoral de l'Océan et
celles de la Méditerranée accroîtraient d'un quart environ la superficie
du continent; mais, en même temps, elles lui raviraient cette richesse
de péninsules qui a valu à l'Europe sa prépondérance historique sur les
autres parties du monde.

[Illustration: N°2.--RELIEF DE L'EUROPE.]

Si par la pensée au lieu d'imaginer un exhaussement de 200 mètres, on se
figure le continent s'abaissant en bloc de la même quantité, l'Europe se
trouverait n'occuper que la moitié son étendue actuelle; toutes les
plaines basses, qui, pour la plupart, sont d'anciens fonds de mer,
seraient immergées de nouveau dans l'Océan; il ne resterait plus
au-dessus des eaux qu'une sorte de squelette de plateaux et de
montagnes, beaucoup plus tailladé de golfes et frangé de presqu'îles que
ne l'est le rivage existant. Toute l'Europe occidentale et
méditerranéenne constituerait un puissant massif insulaire entouré de
terres plus qu'à moitié submergées, telles que la Sicile et la
Grande-Bretagne, et séparé par un large détroit des plaines légérement
bombées de l'intérieur de la Russie. Ce massif, pour l'histoire non
moins que pour la géologie, est la véritable Europe. A demi asiatique
par son climat extrême, par l'aspect de ses campagnes monotones et de
ses interminables steppes, la Russie se rattache aussi très-intimement à
l'Asie par ses races et par son développement historique; on peut même
dire qu'elle fait partie de l'Europe depuis un siècle à peine. C'est au
milieu des îles, des péninsules, des vallées, des petits bassins, des
horizons variés de l'Europe maritime et montagneuse; c'est dans cette
nature si vive, si accidentée, aux contrastes si imprévus, qu'est née la
civilisation moderne, résultat d'innombrables civilisations locales,
heureusement unies en un seul courant. De même que les eaux, en
s'épanchant des montagnes, ont fertilisé les plaines environnantes par
le limon nourricier, de même les progrès de toute espèce, accomplis dans
ce centre de rayonnement, se sont répandus de proche en proche à travers
les continents, jusqu'aux extrémités de la terre.



II

DIVISIONS NATURELLES ET MONTAGNES


Cette Europe en résumé, qui comprend, en outre des trois péninsules
méditerranéennes, la France, l'Allemagne et l'Angleterre, se divise
naturellement en plusieurs parties. Les îles Britanniques forment un
premier groupe nettement séparé, grâce à la ceinture de mers qui
l'environne. La presqu'île hispanique n'est guère moins distincte du
reste de l'Europe, car elle vient confiner à la France par un véritable
rempart de montagnes, le plus difficile à franchir qui existe dans le
continent; en outre, une profonde dépression, dont le seuil de partage
n'a pas même 200 mètres, réunit l'Océan et la Méditerranée,
immédiatement au nord de l'Espagne. L'unité géographique n'est complète
que pour le système des Alpes et les chaînes de montagnes qui s'y
rattachent, en France, en Allemagne, en Italie et dans la péninsule
hellénique: c'est là que se trouve la charpente de l'édifice
continental.

Le système des Alpes, qui doit probablement son vieux nom celtique à la
blancheur de ses hautes cimes neigeuses, se développe en une immense
courbe de plus de 1,000 kilomètres, des rivages de la Méditerranée au
bassin du Danube. Il se compose, en réalité, d'une trentaine de massifs
formant autant de groupes géologiques distincts, mais reliés les uns aux
autres par des seuils très-élevés; ses roches, qu'elles soient de
granit, d'ardoise, de grès ou de calcaires, se maintiennent au-dessus
des plaines basses en un rempart continu. Dans les âges antérieurs, les
Alpes furent beaucoup plus hautes, ainsi qu'a permis de le constater
l'étude des éboulis et des strates à demi détruites par les agents
naturels; mais, tout dégradées qu'elles soient, elles élèvent encore des
centaines de cimes dans la région des neiges persistantes, et de grands
fleuves de glaces s'épanchent de toutes ses hautes crêtes dans les
vallées supérieures. Des campagnes du Piémont et de la Lombardie, les
glaciers et les névés apparaissent comme un diadème étincelant enroulé
sur le sommet des monts.

Dans la partie occidentale du système alpin, c'est-à-dire de la
Méditerranée au massif du mont Blanc, point culminant de l'Europe, la
hauteur moyenne des groupes de montagnes augmente par degrés de 2,000
mètres à plus de 4,000. A l'est du grand bassin angulaire des Alpes,
formé par le mont Blanc, le système change de direction; puis, au delà
des deux puissantes citadelles du mont Rose et de l'Oberland, il
s'abaisse peu à peu. A l'Orient des Alpes suisses, aucune cime n'atteint
la hauteur de 4,000 mètres, et l'élévation moyenne des montagnes diminue
d'un tiers environ; mais là où la région montagneuse est moins haute,
elle devient graduellement plus large à cause de l'écartement des
massifs et de la divergence des chaînes. Tandis que l'axe principal
continue vers le nord-est la direction des Alpes helvétiques, des
chaînes très-considérables, qui doublent l'épaisseur de la masse, se
projettent au nord, à l'est et au sud-est. Par le travers de Vienne, les
Alpes proprement dites n'ont pas moins de 400 kilomètres de large.

En s'étalant ainsi, le système des Alpes perd son caractère et son
aspect; il n'a plus ni grands massifs, ni glaciers, ni champs de neige;
au nord, il s'affaisse peu à peu vers la vallée du Danube; au sud, il se
ramifie en chaînes secondaires sur le piédestal que lui fournit le
plateau bombé de la Turquie. Malgré la différence extrême qu'offrent le
tableau des grandes Alpes et les vues du Montenegro, de l'Hémus, du
Rhodope, du Pinde, toutes ces arêtes montagneuses n'en appartiennent pas
moins au même système orographique. Toute la péninsule thraco-hellénique
doit être considérée comme une dépendance naturelle des Alpes. Il en est
de même de la presqu'île d'Italie, car, dans son immense courbe, l'arête
des Apennins continue parfaitement la chaîne des Alpes Maritimes, et
l'on ne sait vraiment où l'on doit tracer entre les deux la ligne
conventionnelle de séparation. Enfin, parmi les chaînes de montagnes qui
se rattachent au système des Alpes, il faut aussi compter les Carpathes,
que le travail des eaux a graduellement isolées pendant la période
géologique moderne. Il est indubitable qu'autrefois l'hémicycle de
montagnes formé par les Petits Carpathes, les Beskides, le Tatra, les
Grands Carpathes et les Alpes transylvaines s'unissait d'un côté aux
Alpes d'Autriche, de l'autre aux contre-forts des Balkhans. Le Danube
s'est ouvert deux portes à travers ces remparts; mais ces portes sont
étroites, semées de roches, dominées par de hautes parois.

La forme des massifs alpins et du labyrinthe des chaînes orientales
devait exercer sur l'histoire de l'Europe, et par conséquent du monde
entier, l'influence la plus décisive. Les seules routes des Barbares
étant celles qu'avait ouvertes la nature, les peuples asiatiques ne
pouvaient pénétrer en Europe que par deux voies, celle de la mer ou
celle des grandes plaines du Nord; A l'ouest de la mer Noire, ils
trouvaient d'abord les lacs et les marécages difficiles à franchir de la
vallée du Danube; puis, après avoir surmonté ces obstacles, ils
rencontraient la haute barrière des montagnes, au delà desquelles le
dédale boisé des gorges et des escarpements aboutissait aux régions,
alors inaccessibles, des grandes neiges. Ainsi les Carpathes, les
Balkhans et toutes les chaînes avancées du système alpin formaient à
l'Europe occidentale comme un immense bouclier de près de 1,000
kilomètres de largeur; les populations nomades et conquérantes qui
venaient se heurter contre cet obstacle risquaient d'y briser leur
force. Habituées aux steppes, à l'horizon sans limites des campagnes
unies, elles n'osaient gravir ces monts abrupts. Il ne leur restait donc
qu'à se détourner vers le nord pour gagner les grandes plaines
germaniques, où les migrations successives pouvaient s'épandre plus à
leur aise. Quant aux envahisseurs poussés par la fureur aveugle des
conquêtes, ceux d'entre eux qui s'engageaient quand même dans les
défilés de montagnes se trouvaient pris comme dans une trappe au milieu
de l'enchevêtrement des vallées. De là cette multitude de peuples et de
fragments de peuples, ce fourmillement de races qui a fait des contrées
danubiennes une sorte de chaos. Comme dans les remous d'un fleuve où se
déposent tous les débris apportés par le courant, les épaves de presque
toutes les populations de l'Orient sont venues s'entasser en désordre
dans ce coin du Continent.

Au sud de la grande barrière des monts, le mouvement des peuples entre
l'Europe et l'Asie ne pouvait s'opérer que par mer. Les peuples assez
avancés en civilisation pour se construire des bâtiments étaient donc
les seuls auxquels le chemin fût ouvert. Pirates, marchands ou
guerriers, ils s'étaient tous élevés depuis longtemps au-dessus de la
barbarie primitive, et même, dans leurs voyages de conquête, ils
apportaient toujours avec eux quelque accroissement aux connaissances
humaines. En outre, les groupes d'émigrants ne pouvaient jamais être
bien nombreux, à cause des difficultés de l'équipement et de la
navigation. Abordant en petit nombre, tantôt sur un point, tantôt sur un
autre, les nouveaux venus se trouvaient en contact avec des populations
d'origines différentes, et de ces rencontres naissaient des
civilisations locales ayant toutes leur caractère propre; mais nulle
part l'influence étrangère ne devenait prépondérante. Chaque île de
l'archipel, chaque péninsule, chaque vallée de l'Hellade se distinguait
de ses voisines par son état social, son dialecte, ses moeurs; mais
toutes restaient grecques, en dépit des influences phéniciennes ou
autres, auxquelles elles avaient été soumises. Ainsi, grâce à la
disposition des montagnes et des côtes, la civilisation qui se développa
graduellement dans le monde méditerranéen, sur le versant méridional des
Alpes, devait avoir, dans son ensemble, plus d'élan spontané, plus de
variétés et de contrastes que la civilisation beaucoup moins avancée des
peuples du Nord, oscillant deçà et delà dans les grandes plaines
uniformes.

[Illustration: LES ALPES PENNINES, VIE PRISE DE LA BECCA DI NONA OU PIC
CARREL (3,165 MÈTRES). (D'après un panorama photographié par M.
Civiale.)]

L'épaisseur des Alpes et de tous ses avant-monts, du Pinde aux
Carpathes, séparait donc vraiment deux mondes distincts où la marche de
l'histoire devait s'accomplir différemment. Toutefois, même en l'absence
de routes, la séparation n'était pas complète entre les deux versants.
Nulle part le système des Alpes n'offre, comme les Andes et les monts du
Tibet, de larges plateaux froids et déserts, posant leur masse énorme en
barrière infranchissable. Partout les massifs alpins sont découpés en
monts et en vallées; partout le climat général du pays est assez doux
pour que les populations puissent vivre et se propager. Les montagnards,
assez bien protégés par la nature pour qu'il leur fût aisé de maintenir
leur indépendance, servaient jadis d'intermédiaires entre les peuples
des plaines opposées: c'est par eux que se faisaient les rares échanges
entre le Nord et le Midi et que les premiers sentiers de commerce se
frayèrent entre les sommets. Les points où de larges routes, où des
chemins de fer devaient un jour franchir le rempart des montagnes et
mettre les populations en rapport de guerre ou d'amitié, étaient
indiqués d'avance par la direction des vallées et les profondes
échancrures des cols. La partie des Alpes qui devait cesser la première
d'arrêter la marche des peuples en armes est celle qui se dirige du nord
au sud, entre les massifs de la Savoie et ceux du littoral
méditerranéen. En cet endroit le système alpin, quoique très-haut, est
réduit à sa moindre largeur; en outre, les climats se ressemblent sur
les deux versants opposés des groupes du Cenis et du Viso, et par suite
les populations se trouvent beaucoup plus rapprochées par les moeurs et
le genre de vie. La région des Alpes qui se développe au delà du mont
Blanc, dans la direction du nord-est, est une barrière bien autrement
sérieuse, car elle sert de limite entre deux climats différents.

Comparé à celui des Alpes; le rôle des autres chaînes de montagnes, dans
l'histoire de l'Europe, est tout à fait secondaire et n'a qu'une
importance locale. D'ailleurs l'action qu'elles ont exercée sur les
destinées des peuples n'est pas moins évidente; Ainsi les Norvégiens et
les Suédois ont pour mur de séparation les plateaux et les glaces des
Alpes scandinaves; au centre de l'Europe, le bastion quadrangulaire des
montagnes de la Bohême, tout peuplé de Tchèques et presque entouré
d'Allemands, ressemble à une île qu'assiégent les flots de la mer. En
Angleterre, les monts du pays de Galles et ceux de la Haute-Écosse ont
protégé la race celtique contre les Anglo-Saxons, les Danois et les
Normands; de même en France, c'est à leurs rochers et à leurs landes que
les Bretons doivent de n'avoir pas été complétement francisés, et le
plateau du Limousin, les monts d'Auvergne, les Cévennes sont la
principale cause du frappant contraste qui existe encore entre les
populations du Nord et du Midi. Après les Alpes, les Pyrénées sont de
toutes les montagnes d'Europe celles qui ont offert le plus grand
obstacle à la marche des nations; elles eussent été jusqu'à nos jours
l'infranchissable rempart de l'Espagne, si elles n'avaient été faciles à
tourner par leurs extrémités voisines de la mer.



III

ZONE MARITIME


Les vallées qui rayonnent en tous sens autour du grand massif alpin sont
fort heureusement disposées pour donner à presque toute l'Europe une
remarquable unité, en même temps qu'une extrême variété d'aspects et de
conditions physiques. Le Pò, le Rhône, le Rhin, le Danube serpentent
sous les climats les plus divers, et pourtant ils prennent leurs sources
dans une même région de montagnes, et les alluvions dont ils fertilisent
les terres de leurs bassins proviennent du ravinement des mêmes roches.
Entre ces grandes vallées primordiales, tout le pourtour des Alpes et de
ses avant-monts est découpé de vallées divergentes qui vont porter à la
mer les eaux et les débris triturés de la montagne. Partout, des eaux
courantes donnent à la nature le mouvement et la vie. Nulle part on ne
voit de déserts, de grands plateaux arides ni de bassins fermés, comme
il en existe tant dans les continents d'Afrique et d'Asie; nulle part
non plus les rivières ne se changent en d'immenses déluges d'eau, comme
ceux qui noient à demi certaines parties de l'Amérique du sud. Dans le
régime de ses rivières, l'Europe offre une certaine modération qui
devait favoriser l'établissement des colons et faciliter, en chaque
bassin, la naissance d'une civilisation locale. D'ailleurs, la plupart
des fleuves, assez larges pour retarder les migrations des peuples, ne
pouvaient les arrêter longtemps. Même avant que l'industrie humaine se
fût approprié le sol de l'Europe par les chemins et les ponts, il était
facile aux immigrants barbares de se rendre des bords de la mer Noire à
ceux de l'Atlantique.

Aux privilèges que lui ont donné sur les autres parties du monde son
ossature des montagnes et la disposition de ses bassins fluviaux,
l'Europe a pu ajouter, depuis l'ère de la navigation, l'avantage bien
plus grand que lui procure la forme dentelée de son littoral. C'est
principalement par le contour de ses rivages que l'Europe a ce double
caractère d'unité et de diversité qui la distingue entre les continents.
Elle est une par sa masse centrale, et «diverse» par ses nombreuses
péninsules et les îles qui en dépendent. Elle est organisée, pour ainsi
dire, et l'on croirait voir en elle un grand corps pourvu de membres.
Strabon comparait l'Europe à un dragon. Les géographes de la Renaissance
aimaient à la figurer comme une Vierge couronnée dont l'Espagne était la
tête et la France le coeur, tandis que l'Angleterre et l'Italie étaient
les mains tenant le sceptre et le globe. La Russie, encore mal connue et
se confondant avec les régions inexplorées de l'Asie, représentait les
vastes plis de la robe traînante.

[ILLUSTRATION: No 3.--DÉVELOPPEMENT KILOMÉTRIQUE DU LITTORAL DES
CONTINENTS, RELATIVEMENT A LEUR SURFACE.

EUROPE              ASIE                 AFRIQUE

                  _Côtes inutiles_
AMÉRIQUE DU SUD     AMERIQUE DU NORD     AUSTRALIE

Dans le tableau annexé, la superficie de l'Europe est calculée d'après
ses limites naturelles.

                        Europe.      Asie.       Afrique.

Surface.               9,860,000   43,840,000   29,125,000
Contour géométr.          11,153       23,342       19,122
Développ. des côtes.      31,900       57,750       28,500
Côtes utiles.             30,900       47,000       28,500
Proport. du contour
  géom. au cont. rél.     1:2.86       1:2.47       1:1.49

                     Amérique du N.  Amérique du S.  Australie.

Surface.             20,600,000      18,000,000      7,700,000
Contour géométr.         16,083          15,037          9,834
Développ. des côtes.     48,230          25,770         14,400
Côtes utiles.            40,000          25,770         14,400
Proport. du contour
  géom. au cont. rél.      1:3           1:1.71         1:1.46
]

En surface, l'Europe est deux fois moindre que l'Amérique méridionale et
trois fois plus petite que l'énorme masse africaine, et cependant elle
est supérieure à ces deux continents par le développement de son
littoral; proportionnellement à son étendue, elle a le double des
rivages de l'Amérique du sud, de l'Australie et de l'Afrique; elle en a
un peu moins que l'Amérique du nord, mais ce dernier continent n'a la
grande richesse de ses côtes que dans les régions des froidures et des
glaces persistantes. Ainsi que l'on peut s'en faire une idée en jetant
les yeux sur le diagramme suivant, l'Europe a, sur les deux autres
continents que baigne la mer glaciale arctique, le privilége de posséder
un littoral presque en entier utile á la navigation, tandis qu'une
grande partie des côtes de l'Asie et de l'Amérique du nord est
actuellement sans valeur pour l'homme. Et non-seulement la mer pénètre
au loin dans l'intérieur de l'Europe tempérée pour la découper en
longues péninsules, mais encore elle entaille chacune de ces presqu'îles
pour y former des multitudes de golfes et de méditerranée en miniature.
Toutes les côtes de la Grèce, de la Thessalie, de la Thrace sont ainsi
dentelées par des golfes en hémicycle et de larges bassins pénétrant
dans les terres; l'Italie et l'Espagne offrent également sur tout leur
pourtour une série de golfes et d'indentations en arcs de cercle; enfin,
les péninsules du nord de l'Europe, le Jutland et la Scandinavie, sont
aussi tailladées par les eaux marines en de nombreuses presqu'îles
secondaires.

Les îles de l'Europe doivent être également considérées comme des
annexes du continent, dont la plupart ne sont séparées que par des eaux
sans profondeur. La Crète et les îles si nombreuses qui parsèment la mer
Egée, les archipels de la mer Ionienne et la côte dalmate, la Sicile, la
Corse et la Sardaigne, l'île d'Elbe, les Baléares, ne sont-elles pas, en
réalité, des prolongements ou des stations maritimes des péninsules
voisines? À l'entrée de la Baltique, les îles de Seeland et de Fionie ne
sont-elles pas les terres qui ont donné au Danemark le plus d'importance
politique et commerciale? La Grande-Bretagne et l'Irlande, qui faisaient
autrefois partie du continent, n'en dépendent pas moins de l'Europe,
quoique les eaux peu profondes de deux bras de mer aient fait
disparaître les isthmes de jonction. L'Angleterre est même devenue le
grand entrepôt commercial des pays d'Europe; elle remplit actuellement,
dans le mouvement des échanges du monde entier, un rôle analogue à celui
que la Grèce remplissait autrefois dans le monde restreint de la
Méditerranée.

Chose remarquable! Chaque contrée péninsulaire de l'Europe a eu dans
l'histoire son tour de prépondérance commerciale. D'abord la Grèce, «la
plus belle individualité de l'ancien monde», fut, à l'époque de sa
grandeur, la dominatrice de la Méditerranée, qui était alors presque
tout l'univers. Au moyen âge, Amalfi, Gènes, Venise et autres
républiques de l'Italie devinrent les intermédiaires des échanges entre
l'Europe et les Indes. La circumnavigation de l'Afrique et la découverte
du nouveau monde firent passer le monopole du grand commerce à Cadix, à
Séville, à Lisbonne, dans la péninsule ibérique. Puis les négociants de
la petite république hollandaise recueillirent en partie l'héritage de
l'Espagne et du Portugal, et les richesses du monde entier affluaient
dans leurs îles et leurs presqu'îles assiégées par la mer. De nos jours,
c'est la Grande-Bretagne qui est devenue le principal marché de
l'univers. Londres, la ville la plus populeuse de la Terre, est aussi le
foyer d'appel le plus énergique pour les trésors du genre humain. Tôt ou
tard sans doute le point vital le plus actif de la planète continuera de
se déplacer. Quoique l'Angleterre soit admirablement placée, au centre
même de la moitié du globe qui comprend presque tout l'ensemble des
masses continentales, les travaux d'aménagement auxquels on soumet la
Terre, l'ouverture de nouvelles voies de commerce, les variations
d'équilibre dans le groupement des nations peuvent faire passer Londres
au second rang. Peut-être, ainsi que les Américains le prédisent, la
civilisation, dans sa marche continue vers l'Ouest, remplacera-t-elle
Londres par quelque citées des États-Unis; peut-être aussi, par suite
d'un mouvement de retour vers l'Orient, le genre humain prendra-t-il
Constantinople ou le Caire pour centre de commerce et lieu principal de
rendez-vous.

Quoi qu'il en soit, les changements si considérables qui se sont
accomplis pendant la courte période de vingt siècles, dans l'importance
relative des péninsules et des îles de l'Europe, prouvent bien que la
valeur des traits géographiques se modifie peu à peu avec le cours de
l'histoire. Les privilèges mêmes dont la nature avait gratifié certains
pays peuvent se changer avec le temps en de graves désavantages. Ainsi
les petits bassins étroits, les ceintures de montagnes, les innombrables
dentelures des côtes qui avaient autrefois favorisée le développement
des cités grecques et donné au port d'Athènes l'empire de la
Méditerranée éloignent maintenant l'Hellade de la masse du continent et
ne permettront pas de longtemps qu'elle se rattache au réseau des voies
de communication européennes. Ce qui faisait jadis la force du pays fait
aujourd'hui sa faiblesse. Aux temps primitifs, avant que l'homme pût
encore se confier aux barques pour tenter les périlleux chemins de la
mer, les baies, les mers intérieures étaient un obstacle infranchissable
à la marche des peuples; plus tard, grâce à la navigation, elles
devinrent le grand chemin des nations commerçantes et favorisèrent
grandement la civilisation; actuellement, elles nous gênent de nouveau
en arrêtant nos routes et nos chemins de fer.



IV

LE CLIMAT


Si le relief du sol et la configuration des côtes sont des éléments de
valeur changeante dans l'histoire des nations, en revanche, les
avantages du climat exercent une influence durable. A cet égard,
l'Europe est certainement la plus favorisée des parties du monde; depuis
un cycle terrestre dont la durée nous est inconnue, elle jouit d'un
climat qui est en moyenne le plus tempéré, le plus égal, le plus sain
parmi ceux des continents.

En premier lieu, toutes les parties de l'Europe se trouvent exposées à
l'influence modératrice de l'Océan, grâce aux golfes et aux mers
intérieures qui pénètrent au loin dans les terres. Excepté au milieu de
la Russie, qui est une contrée à demi-asiatique, il n'y a pas en Europe
un seul point situé à plus de 600 kilomètres de la mer, et par suite de
l'uniformité générale des pentes qui s'inclinent du centre vers la
circonférence du continent, l'action des vents marins se fait sentir
partout. Ainsi, malgré sa grande superficie, le territoire européen
jouit des mêmes avantages que les îles; les chaleurs de l'été y sont
rafraîchies par le souffle de l'Océan, et ce même souffle adoucit les
froids de l'hiver.

Par leur mouvement de translation continu du sud-ouest au nord-est, les
eaux de l'Atlantique boréal influent aussi de la manière la plus
heureuse sur le climat des terres d'Europe dont elles baignent les
rives. En sortant de la grande chaudière de la mer des Antilles où il
vient de tournoyer sous un soleil tropical, le courant connu sous le nom
de Gulf-Stream prend directement le chemin de l'Europe. Sa masse liquide
énorme, égale à celle de vingt mille fleuves comme le Rhône, renferme
une forte proportion de la chaleur que le soleil a déversée sur les mers
des Tropiques, et cette chaleur, elle la porte aux côtes occidentales et
septentrionales de l'Europe. L'afflux de ces eaux tièdes agit sur le
climat comme s'il éloignait le continent de la zone glaciale pour le
rapprocher de l'équateur; il remplace la chaleur directe des rayons
solaires. D'ailleurs, les régions côtières de la péninsule pyrénéenne,
de la France, des îles Britanniques, de la Scandinavie, ne sont pas
seules à profiter de cette élévation de la température normale; toute
l'Europe s'en trouve réchauffée de proche en proche jusqu'à la Caspienne
et à l'Oural.

Les courants de l'air, de même que ceux de l'Océan, exercent sur le
climat général de l'Europe une influence favorable. Les vents du
sud-ouest superposés au Gulf-Stream, sont ceux qui prédominent sur les
rivages du continent, et, comme le courant océanique, ils dégagent la
chaleur qu'ils avaient emmagasinée dans les régions tropicales. Les
vente du nord-ouest, du nord et même du nord-est, qui soufflent pendant
une moindre partie de l'année, sont moins réfrigérants qu'on ne pourrait
s'y attendre, à cause des nappes d'eau attiédies par le Gulf-Stream, sur
lesquelles ils doivent passer dans leur course; enfin l'Europe est
partiellement réchauffée par le voisinage du Sahara, véritable étuve de
l'ancien monde.

Sous la double influence des courants maritimes et aériens, la
température moyenne du continent est tellement accrue qu'à égale
latitude, elle dépasse de 5, de 10 et même de 15 degrés celle des autres
parties du monde. Nulle part, pas même sur les côtes occidentales de
l'Amérique du nord, les isothermes, c'est-à-dire les lignes d'égale
chaleur moyenne, ne rapprochent plus leurs courbes de la zone polaire; à
1,500 et 2,000 kilomètres plus loin de l'équateur, on jouit en Europe
d'un climat aussi doux qu'en Amérique; en outre, la température y
diminue, du sud au nord, beaucoup moins rapidement que dans toute autre
partie de la rondeur terrestre. C'est là ce qui distingue, spécialement
l'Europe: une par son climat, elle se trouve comprise en entier dans la
zone de température modérée, entre les isothermes de 20 et de 0 degrés
centigrades, tandis qu'en Amérique et en Asie cette zone privilégiée est
deux fois moindre en largeur.

[Illustration: ZONE DE L'EUROPE COMPRISE ENTRE LES ISOTHERMES DE 0 ET DE
20 DEGRÉS.]

Cette remarquable unité de climat que présente l'Europe dans sa
température annuelle se montre également dans le régime de ses pluies.
La mer, qui baigne le continent sur la plus grande partie de son
pourtour, en alimente toutes les contrées de l'humidité nécessaire. Il
n'est pas une seule région de l'Europe qui ne reçoive annuellement ses
pluies; sauf une partie des rivages de la mer Caspienne et un petit coin
de la péninsule ibérique, il n'en est pas non plus que le manque
fréquent d'humidité expose à la porte totale des récoltes. Non seulement
tous les pays européens sont arrosés de pluies, mais presque tous les
reçoivent en chaque saison; excepté sur les bords de la Méditerranée, où
l'automne et l'hiver sont la période pluvieuse par excellence, les
nuages épanchent à peu près régulièrement, pendant toute l'année, leur
fardeau liquide. D'ailleurs, malgré la grande diversité de relief et de
contours qu'offrent, les différentes contrées de l'Europe, les pluies y
sont, en général, modérées, soit qu'elles humectent le sol en fins
brouillards, comme en Irlande, soit qu'elles s'abattent en rapides
averses, comme en Provence et sur la pente méridionale des Alpes. Si ce
n'est sur les flancs des montagnes que viennent frapper des courants
humides, la quantité moyenne d'eau de pluie ne dépasse pas un mètre par
an. L'uniformité relative et la modération des pluies assurent donc à
l'Europe un régime fluvial d'une grande régularité. Non-seulement les
fleuves et les rivières, mais aussi les petits ruisseaux, du moins au
nord des Pyrénées, des Alpes et des Balkhans, coulent pendant toute
l'année; leurs crues et leurs maigres se maintiennent d'ordinaire en des
limites étroites; les campagnes sont rarement inondées sur de grandes
étendues; rarement aussi elles sont complètement dépourvues de l'eau
d'irrigation. Grâce à une répartition naturelle plus égale, l'Europe
peut tirer d'une moindre quantité d'eau un plus grand profit pour
l'agriculture et la navigation que les autres parties du monde plus
abondamment arrosées. Les hautes Alpes contribuent, pour une forte part,
à maintenir la régularité de l'écoulement dans les lits fluviaux.
L'excédant d'humidité qu'elles reçoivent s'accumule en neiges et en
glaces qui s'épandent lentement vers les vallées et se fondent pendant
la saison des chaleurs. C'est précisément alors que les rivières sont le
plus faiblement alimentées par les pluies et perdent le plus d'eau par
l'évaporation; elles tariraient en partie si les glaces de la montagne
ne subvenaient aux eaux du ciel. Ainsi s'établit une sorte de
balancement régulier dans l'économie générale des fleuves.

Le climat de l'Europe est donc celui qui offre le plus d'unité dans son
ensemble et de pondération dans ses contrastes. Les courants océaniques,
les vents, les chaleurs et les froidures, les pluies et les cours d'eau
ont sur ce continent des allures régulières et modérées qu'ils n'ont
point dans les autres parties du monde. Ce sont là de grands avantages
dont les peuples ont profité dans leur histoire passée et dont ils ne
cesseront de bénéficier dans l'avenir. Tout petit qu'il est, le
continent d'Europe est pourtant celui qui présente de beaucoup la plus
grande surface d'acclimatement facile. De Russie en Espagne, de Grèce en
Irlande, les hommes peuvent se déplacer sans grand danger; grâce à la
douceur relative des transitions, les nations venues du Caucase ou de
l'Oural ont pu traverser les plaines et les montagnes jusqu'aux bords de
l'océan Atlantique et s'accommoder partout à leur nouveau milieu. Le sol
et le climat, également propices aux hommes, les maintenaient dans la
plénitude de leurs forces physiques et de leurs qualités
intellectuelles; dans toutes les contrées de l'Europe, le peuple en
marche retrouvait une patrie. Ses compagnons de travail, le chien, le
cheval, le boeuf, ne l'abandonnaient point en route, et la semence qu il
avait apportée levait en moisson dans tous les champs où il la déposait.



V

LES RACES ET LES PEUPLES


Par l'étude du sol et la patiente observation des phénomènes du climat,
nous pouvons comprendre, d'une manière générale, quelle a été
l'influence de la nature sur le développement des peuples; mais il nous
est plus difficile de distribuer à chaque race, à chaque nation, la part
qui lui revient dans les progrès de la civilisation européenne. Sans
doute, les divers groupes d'hommes nus et ignorants qui se trouvaient
aux prises avec les nécessités de la vie ont dû réagir différemment,
suivant leur force et leur adresse physique, leur intelligence
naturelle, les goûts et les tendances de leur esprit. Mais quels étaient
ces hommes primitifs qui ont su mettre à profit les ressources offertes
par le milieu et qui nous ont enseigné à triompher de ses obstacles?
Nous ne savons. A quelques milliers d'années en arrière, tous les faits
sont enfouis dans les immenses ténèbres de notre ignorance.

On ne sait même point quelle est l'origine principale des populations
européennes. Sommes-nous les «fils du sol», les «rejetons des chênes»,
comme le disaient les traditions anciennes en leur langage poétique, ou
bien les habitants de l'Asie sont-ils nos véritables ancêtres et nous
ont-ils apporté nos langues et les rudiments de nos arts et de nos
sciences? Enfin, si l'Europe était déjà peuplée d'autochthones lorsque
les immigrants du continent voisin sont venus s'établir parmi eux, dans
quelle proportion s'est opéré le mélange? Il n'y a pas longtemps encore,
on admettait, comme un fait à peu près incontestable, l'origine
asiatique des nations européennes; on se plaisait même à chercher sur la
carte d'Asie l'endroit précis où vivaient nos premiers pères.
Actuellement, la plupart des hommes de science sont d'accord pour
chercher les traces des ancêtres sur le sol même qui porte les
descendants. Dans presque toutes les parties de l'Europe, les
incrustations des grottes, les rivages des lacs et de la mer, les
alluvions des fleuves anciens, ont fourni aux géologues des débris de
l'industrie humaine et même des ossements qui témoignent l'existence de
populations industrieuses longtemps avant la date présumée des
immigrations d'Asie. Lors des premiers bégayements de l'histoire, nombre
de peuples étaient considérés comme aborigènes, et parmi leurs
descendants il s'en trouve, les Basques par exemple, qui n'ont rien de
commun avec les envahisseurs venus du continent voisin. Bien plus, il
n'est pas encore admis par tous les savants que les Aryens, c'est-à-dire
les ancêtres d'où proviennent les Pélasges et les Grecs, les Latins, les
Celtes, les Allemands, les Slaves, soient d'origine asiatique. La
parenté des langues fait croire à la parenté des Aryens d'Europe avec
les Persans et les Indous; mais elle est loin de mettre hors de doute
l'hypothèse d'une patrie commune qui se trouverait vers les sources de
l'Oxus. D'après Latham, Benfey, Cuno, Spiegel et d'autres encore, les
Aryens seraient des aborigènes d'Europe. Le fait est qu'il est
impossible de se prononcer avec quelque certitude. Il est indubitable
que, pendant les âges préhistoriques, de nombreuses migrations ont eu
lieu; mais nous ne savons dans quel sens elles se sont produites. Si
nous nous en tenons aux mouvements que raconte l'histoire, ils se sont
faits surtout dans le sens de l'est à l'ouest. Depuis que les annales de
l'Europe ont commencé, cette partie du monde a donné aux autres
continents des Galates, des Macédoniens, des Grecs, et, dans les temps
modernes, d'innombrables émigrants; en revanche, elle a reçu des Huns,
des Avares, des Turcs, des Mongols, des Circassiens, des Juifs, des
Arméniens, des Tsiganes, des Maures, des Berbères et des nègres de toute
race; elle accueille maintenant des Japonais et des Chinois.

Sans tenir compte des groupes de population d'une importance secondaire,
ni des races dont les représentants n'existent pas en corps de nation,
on peut dire, d'une manière générale, que l'Europe se partage en trois
grands domaines ethniques, ayant précisément pour limites communes ou
pour bornes angulaires les massifs des Alpes, des Carpathes, des
Balkhans. Ces montagnes, qui séparent les bassins fluviaux et servent de
barrière entre les climats, devaient aussi régir en partie la
distribution des races.

[Illustration: POPULATION DE L'EUROPE.]

Le premier groupe des peuples européens occupe le versant méridional du
système alpin, la péninsule des Pyrénées, la France et une moitié de la
Belgique: c'est l'ensemble des populations de langues gréco-latines,
soit environ cent millions d'hommes. En dehors de cette zone
ethnologique comprenant presque tous les territoires européens de
l'ancienne Rome, se trouvent ça et là quelques enclaves latines,
entourées de tous les côtés par des peuples d'un autre langage. Tels
sont les Roumains des plaines inférieures du Danube et de la
Transylvanie, tels sont aussi les Romanches des hautes vallées des
Alpes. En revanche, deux îlots, l'un de langue celtique, l'autre de
dialectes ibères, se maintiennent encore en Bretagne et dans les
Pyrénées, au milieu de populations complètement latinisées; mais prises
en masse, toutes les races de l'Europe sud-occidentale, Celtes, Ibères
et Ligures, ont été conquises aux idiomes romans[1]. Quelles que fussent
leurs différences premières, nul doute que la parenté des langues n'ait
remplacé peu à peu chez eux ou resserré plus fortement la parenté
d'origine.

[Note 1: Population de l'Europe en 1875: 304,000,000.

     Grecs et Latins.

Grecs et Albanais                                        5,000,000
Italiens                                                27,000,000
Français                                                36,000,000
Espagnols et Portugais.                                 20,000,000
Roumains                                                 8,000,000
Romands et Wallons                                       3,000,000
                                                       ----------
                                                        99,000,000

     Slaves.

Slaves du Nord.                                         58,000,000
Slaves du Sud.                                          25,000,000
                                                       ----------
                                                        83,000,000

     Germains.

Allemands, Suisses-Allemands, Juifs de langue allemande 54,000,000
Hollandais et Flamands                                   6,500,000
Scandinaves                                              7,500,000
                                                       ----------
                                                        68,000,000

Anglo-Celtes                                            31,000,000
Magyars, Turcs, Finnois, Celtes, Basques, etc.          23,000,000
]

Le groupe des peuples de langues germaniques occupe une zone inférieure
en étendue et en population. Il possède presque tout le centre de
l'Europe, au nord des Alpes et des chaînes qui s'y rattachent, et
s'étend par les Pays-Bas et les Flandres jusqu'à l'entrée de la Manche.
Le Danemark et, de l'autre côté de la Baltique, la grande péninsule
Scandinave appartiennent également à ce groupe, où ils occupent une
place à part avec la lointaine Islande. Quant aux îles Britanniques,
considérées généralement comme un fragment du domaine ethnique des
Germains, il faut bien plutôt y voir un terrain de croisement entre les
races et les langues de l'est et du midi. De même que l'ancienne
population celtique de la Grande-Bretagne, pure encore dans quelques
provinces reculées, s'est néanmoins presque partout mélangée avec les
envahisseurs Angles, Saxons, Danois, de même la langue de ces
conquérants s'est intimement croisée avec le français du moyen âge, et
l'idiome hybride qui en est résulté n'est pas moins latin que tudesque.
Favorisés par leur isolement au milieu des mers, les Anglais ont acquis
peu à'peu dans leurs traits, dans leur langue, dans leurs moeurs, une
remarquable individualité nationale, qui les sépare nettement de leurs
voisins du continent, Allemands, Scandinaves ou Celto-Latins.

Les Slaves forment le troisième groupe des peuples européens: un peu
moins nombreux que les Gréco-Latins, ils occupent un territoire beaucoup
plus étendu: presque toute la Russie, la Pologne, une grande partie de
la péninsule des Balkhans, une moitié de l'Austro-Hongrie. A l'orient
des Carpathes, toutes les grandes plaines sont habitées de Slaves purs
ou croisés avec les Tartares et les Mongols; mais à l'ouest et au sud
des montagnes la race se trouve partagée en de nombreuses populations
distinctes, au milieu d'un chaos d'autres nations. Dans ce dédale des
pays danubiens, les Slaves se rencontrent avec les Roumains de langue
latine, ainsi qu'avec deux races d'origine asiatique, et d'une
importance secondaire par le nombre, les Turcs et les Magyars. De ce
côté, les mondes slave et gréco-latin sont donc, en grande partie,
séparés par une zone intermédiaire de peuples de souches différentes.
Vers le nord, les Finlandais, les Livoniens, les Lettes, s'interposent
entre les Slaves et les Germains.

D'ailleurs il n'y a point de coïncidence entre les limites présumées des
races européennes et les frontières de leurs langues. Dans le monde
gréco-latin, aussi bien qu'en pays allemand et parmi les Slaves, se
trouvent maintes populations d'origine distincte parlant un même
dialecte, et maints parents de race qui ne se comprennent pas
mutuellement. Quant aux divisions politiques, elles sont tout à fait en
désaccord avec les limites naturelles qui auraient pu s'établir par le
choix spontané des peuples. A l'exception des frontières formées par de
hautes montagnes ou les eaux d'un détroit, bien peu de limites d'empires
et de royaumes sont en même temps des lignes de séparation entre des
races et des langues. Les mille vicissitudes des invasions et des
résistances, les marchandages de la diplomatie ont souvent dépecé au
hasard les territoires européens. Quelques peuples, défendus par les
accidents du sol aussi bien que par leur courage, ont réussi à maintenir
leur existence indépendante depuis l'époque des grandes migrations, mais
combien plus ont été submergés par des invasions successives! Combien
plus, tour à tour vaincus et conquérants, ont vu, pendant le cours des
siècles, leur patrie diminuer, s'agrandir, se rétrécir encore et changer
de limites plusieurs fois par génération!

Fondé, comme il l'est, sur le droit de la guerre et sur la rivalité des
ambitions, «l'équilibre européen» est nécessairement instable. Tandis
que, d'un côté, il sépare violemment des peuples faits pour vivre de la
même vie politique, ailleurs il en associe de force qui ne se sentent
pas unis par des affinités naturelles; il essaye de fondre en une seule
nation des oppresseurs et des opprimés, que séparent des souvenirs de
luttes sanglantes et de massacres. Il ne tient aucun compte de la
volonté des populations elles-mêmes; mais cette volonté est une force
qui ne se perd point; elle agit à la longue et tôt ou tard elle détruit
l'oeuvre artificielle des guerriers et des diplomates. La carte
politique de l'Europe, si souvent remaniée depuis les âges de l'antique
barbarie, sera donc fatalement remaniée de nouveau. L'équilibre vrai
s'établira seulement quand tous les peuples du continent pourront
décider eux-mêmes de leurs destinées, se dégager de tout prétendu droit
de conquête et se confédérer librement avec leurs voisins pour la
gérance des intérêts communs. Certainement les divisions politiques
arbitraires ont une valeur transitoire qu'il n'est pas permis d'ignorer;
mais, dans les descriptions qui vont suivre, nous tâcherons de nous
tenir principalement aux divisions naturelles, telles que nous les
indiquent à la fois le relief du sol, la forme des bassins fluviaux et
le groupement des populations unies par l'origine et la langue.
D'ailleurs ces divisions elles-mêmes perdent de leur importance dans les
pays comme la Suisse, où des habitants de races diverses et parlant des
idiomes différents sont retenus en un faisceau par le plus puissant de
tous les liens, la jouissance commune de la liberté.

En nous plaçant au point de vue de l'histoire et des progrès de l'homme
dans la connaissance de la Terre, c'est par les contrées riveraines de
la Méditerranée qu'il nous faut commencer la description de l'Europe, et
c'est la Grèce, avec la péninsule de Thrace, qui doit venir en tête de
tous les autres pays du bassin de la mer Intérieure. A l'origine de
notre civilisation européenne, l'Hellade était le centre du monde connu,
et là vivaient les poètes qui chantaient les expéditions des navigateurs
errants, les historiens et les savants qui racontaient les découvertes
et classaient tous les faits relatifs aux pays éloignés. Plus tard,
l'Italie, située précisément au milieu de la Méditerranée, devint à son
tour le centre du grand «Cercle des Terres» connues, et c'est d'elle que
partit l'initiative des explorations géographiques. Pendant quinze
siècles, l'impulsion lui appartint: Gènes, Venise, Florence, avaient
succédé à Rome comme les cités rectrices du monde civilisé et les points
de départ du mouvement de voyages et de découvertes dans les contrées
lointaines. Les peuples gravitèrent autour de la Méditerranée et de
l'Italie, jusqu'à ce que les Italiens eussent eux-mêmes rompu le cercle
en découvrant un nouveau monde par de là l'Océan. Le cycle de l'histoire
essentiellement méditerranéenne était désormais fermé. La péninsule
ibérique prenant, pour un temps bien court, le rôle prépondérant, acheva
l'évolution commencée à l'autre extrémité du bassin de la Méditerranée
par la péninsule grecque. Celle-ci avait servi d'intermédiaire entre les
nations déjà policées de l'Asie et de l'Afrique et les peuplades de
l'Europe encore barbare; l'Espagne et le Portugal furent par leurs
navigateurs les représentants du monde européen en Amérique et dans
l'extrême Orient: l'histoire avait suivi dans sa marche l'axe de la
Méditerranée.

Il est donc naturel de décrire dans un même volume les trois péninsules
méridionales de l'Europe, d'autant plus qu'elles appartiennent presque
en entier aux peuples gréco-latins. La France, également latinisée,
occupe néanmoins une place à part: méditerranéenne par son versant de la
Provence et du Languedoc, elle a tout le reste de son territoire tourné
vers l'Océan; par sa configuration géographique aussi bien que par son
rôle dans l'histoire, elle est le grand lieu de passage, d'échange et de
conflit entre les nations riveraines des deux mers; grâce au mouvement
des idées, qui vient y converger de toutes les parties de l'Europe, elle
a un rôle tout spécial d'interprète commun entre les peuples du Nord et
les Latins du Midi. Il paraît donc convenable de traiter la France et
les pays circonvoisins dans un volume distinct. Puis viendront les
descriptions des pays germains, des îles Britanniques, des péninsules
Scandinaves, et la Géographie de l'Europe se terminera par l'étude de
l'immense Russie.



                            CHAPITRE III

                           LA MÉDITERRANÉE



I

LA FORME ET LES EAUX DU BASSIN


L'exemple de la Grèce et de son cortége d'îles prouve que les flots
incertains de la Méditerranée ont eu sur le développement de l'histoire
une importance bien plus considérable que la terre même sur laquelle
l'homme a vécu. Jamais la civilisation occidentale ne serait née si la
Méditerranée ne lavait les rivages de l'Égypte, de la Phénicie, de
l'Asie Mineure, de l'Hellade, de l'Italie, de l'Espagne et de Carthage.
Sans cette mer de jonction entre les trois masses continentales de
l'Europe, de l'Asie et de l'Afrique, entre les Aryens, les Sémites et
les Berbères; sans ce grand agent médiateur qui modère les climats de
toutes les contrées riveraines et en facilite ainsi l'accès, qui porte
les embarcations et distribue les richesses, qui met les peuples en
rapport les uns avec les autres, nous tous Occidentaux, nous serions
restés dans la barbarie primitive. Longtemps même on a pu croire que
l'humanité avait son existence attachée au voisinage de cette «mer du
Milieu», car en dehors de son bassin on ne voyait que des populations
déchues ou non encore nées à la vie de l'esprit: «Comme des grenouilles
autour d'un marais, nous nous sommes tous assis au bord de la mer,
disait Platon.» Cette mer, c'était la Méditerranée. Il importe donc de
la décrire comme les terres émergées que l'homme habite. Malheureusement
la surface uniforme de ses flots nous cache encore bien des mystères.

L'étude des rivages, non moins que les traditions des peuples, nous
apprend que la Méditerranée a souvent changé de contours et d'étendue;
souvent aussi la porte qui mêle ses eaux à celles de l'Océan s'est
déplacée du nord au sud, et de l'occident à l'orient. Tandis que de
simples péninsules comme la Grèce, ou même de petites îles, comme le
rocher de Malte, faisaient partie de grandes plaines continentales à une
époque géologique moderne,--leur faune fossile le prouve,--de vastes
étendues des terres africaines, de la Russie méridionale, de l'Asie
même, étaient couvertes par les eaux. Les recherches de Spratt, de Fuchs
et d'autres savants ont à peu près mis hors de doute qu'un immense lac
d'eau douce s'est étendu des bords de l'Aral à travers la Russie, la
Valaquie, les plaines basses du Danube et la mer Égée, jusqu'à Syracuse.
C'était vers la fin de l'époque miocène. Puis à l'eau douce succéda le
flot salé de l'Océan. Il fut un temps où la mer de Grèce allait
rejoindre le golfe d'Obi par le pont Euxin et la mer d'Hyrcanie; à une
autre époque, ou peut-être en même temps, le golfe des Syrtes pénétrait
au loin dans les plaines basses qui sont devenues aujourd'hui les
déserts de Libye et du Sahara. Le détroit de Gibraltar, que les anciens
disaient avoir été ouvert par le poignet d'Hercule, est en effet
l'oeuvre d'une révolution moderne, et jadis l'isthme de Suez, au lieu de
séparer la Méditerranée de l'océan des Indes, les unissait au contraire;
l'ancien détroit était encore si bien indiqué par la nature, qu'il a
suffi du travail de l'homme pour le rouvrir. L'instabilité des
continents voisins, dont les rochers se plissent, s'élèvent et
s'abaissent en vagues, modifie de cycle en cycle la ligne des côtes. En
outre, les fleuves «travailleurs», comme le Nil, le Pò, le Rhône,
ajoutent incessamment de nouvelles alluvions aux plaines qu'ils ont déjà
conquises sur les golfes. Actuellement, la Méditerranée et ses mers
secondaires, du détroit de Gibraltar à la mer d'Azof, occupent une
surface que l'on peut évaluer à six fois environ la superficie du
territoire français. Proportionnellement à l'étendue des mers, c'est
beaucoup moins qu'on n'est porté à se l'imaginer tout d'abord en voyant
l'immense développement des côtes de la Méditerranée, la richesse des
articulations continentales qui viennent s'y baigner, l'aspect vif et
dégagé qu'elle donne à tout un tiers de l'ancien monde. La Méditerranée,
qui, par son rôle dans l'histoire, a la prééminence sur toutes les
autres mers, et vers laquelle s'inclinent les bassins fluviaux d'une
importante zone côtière de l'Asie et d'une grande partie de
l'Afrique[2], ne représente en étendue que la soixante-dixième partie de
l'océan Pacifique: encore cette nappe d'eau n'est-elle point en un seul
tenant, elle se divise en mers distinctes, dont quelques-unes ne sont
pas même assez grandes pour que le navigateur y perde, par un beau
temps, la vue des rivages. A l'orient est la mer Noire, avec ses deux
annexes, Azof et Marmara; entre la Grèce, l'Asie Mineure et la Crète,
s'étend la mer Égée, aussi parsemée d'îles et d'îlots que les côtes
voisines sont découpées de golfes et de baies; la mer Adriatique, entre
les deux péninsules des Apennins et des Balkhans, se prolonge au
nord-ouest comme le pendant maritime de l'Italie continentale; enfin la
Méditerranée proprement dite se divise en deux bassins, qu'en souvenir
de leur histoire on pourrait désigner par les noms de mer Phénicienne et
de mer Carthaginoise, ou bien de Méditerranée grecque et de Méditerranée
romaine. En outre, chacune de ces mers est elle-même subdivisée, l'une
par la Crète, l'autre par les deux îles de Sardaigne et de Corse.

[Note 2: Superficie du bassin méditerranéen:

Versant d'Europe............. 1,770,000
   »    d'Asie...............   600,000
   »    d'Afrique............ 4,500,000
Superficie des eaux marines.. 2,987,000
                             ___________
                TOTAL........ 9,857,000
]

[Illustration N° 6.--PROFONDEURS DE LA MÉDITERRANÉE.]

Inégaux par l'étendue, ces divers bassins le sont encore davantage par
la profondeur. La petite mer d'Azof mérite presque le nom de «Palus» ou
Marécage, que lui donnaient les anciens, car un navire ne pourrait y
couler à fond sans que la mâture restât encore visible au-dessus des
flots. La mer Noire a près de 2 kilomètres de creux dans les endroits
les plus bas de son lit; mais elle s'épanche dans la mer de Marmara par
un fleuve moins profond que beaucoup de rivières des continents. De
même, la cavité de Marmara est peu de chose comparée à celle de bien des
lacs de l'intérieur des terres, et les Dardanelles sont, comme le
Bosphore, un simple fleuve. Dans la mer Égée et le bassin oriental de la
Méditerranée proprement dite, les inégalités des fonds sont en
proportion de celles que présentent les terres émergées. Au milieu de la
«ronde» des Cyclades, des fosses et des abîmes de 500 et même de 1000
mètres se trouvent dans le voisinage immédiat des îles escarpées, tandis
que sur les côtes d'Égypte le lit de la mer s'incline insensiblement
vers la cavité centrale de la mer Syrienne, où la sonde a mesuré des
profondeurs de 3000 mètres. Ce sont là déjà des gouffres comparables à
ceux de l'Océan, mais à l'orient de Malte on a trouvé à la couche
liquide près de 4 kilomètres d'épaisseur: le fond de la cuve
méditerranéenne coïncide donc à peu près avec le centre géographique du
bassin tout entier. Si la Méditerranée tout entière était changée en une
boule sphérique, elle aurait un diamètre d'environ 140 kilomètres,
c'est-à-dire qu'en tombant sur la terre, elle ne couvrirait pas
complètement un pays comme la Suisse.

La mer Ionienne est nettement séparée de la cavité de l'Adriatique par
un seuil qui s'élève dans le détroit d'Otrante, mais elle est encore
bien mieux limitée à l'ouest par les bas-fonds qui rejoignent la Sicile
à la Tunisie, en formant un isthme sous-marin, déjà signalé par Strabon.
Géologiquement la Méditerranée se trouve interrompue, puisque une
brèche, où l'épaisseur de l'eau ne dépasse pas 200 mètres, est la seule
porte ouverte entre ses deux bassins. Celui de l'Ouest, le moins vaste
et le moins profond des deux, présente encore des gouffres de plus de
2000 mètres dans la mer Tyrrhénienne et de 2500 mètres et même 3000
mètres dans la mer des Baléares, puis il va se terminer au seuil
hispano-africain, situé, non entre Gibraltar et Ceuta, où les fonds ont
jusqu'à 920 mètres, mais plus à l'ouest, dans des parages où le détroit
s'évase largement vers l'Océan[3].

[Note 3:

              M. occid. M. orient. Adriatique.

Superficie.   920,000   1,300,000   130,000
Profondeurs
 extrêmes..   3,000         4,000       900
Profondeurs
 moyennes..   1,000         1,500       200

              M. Égée. Mer Noire, Méditerranée.
                         etc.

Superficie.   157,000   480,000   2,987,000
Profondeurs
 extrêmes..     1,000     1,800       5,000
Profondeurs
 moyennes..       500       500       1,000
]

[Illustration: GIBRALTAR--VUE PRISE DE L'ISTHME DE LA LINEA. Dessin de
Taylor, d'après une photographie.]

Ce partage de la grande mer en étendues lacustres dont les
communications sont gênées par des seuils sous-marins, des îles et des
promontoires, explique le contraste que l'on observe entre les
phénomènes de l'Océan et ceux de la Méditerranée. Celle-ci, on le sait,
n'a, sur presque tous ses rivages, que des marées irrégulières et
incertaines. À l'est du goulet de Gibraltar et des parages qui
s'étendent entre la côte de l'Andalousie et celle du Maroc, le flux et
le reflux sont tellement faibles, les troubles qu'y apportent les vents
et courants sont d'une telle fréquence, que les observateurs ont eu la
plus grande peine à déterminer la véritable amplitude des flots et se
trouvent souvent en désaccord. Toutefois le gonflement et la dépression
de la marée sont assez sensibles pour que les marins de la Grèce et de
l'Italie en aient toujours tenu compte. Sur les côtes de la Catalogne,
de la France, de la Ligurie, du Napolitain, de l'Asie Mineure, de la
Syrie, de l'Égypte, les oscillations sont presque imperceptibles; mais
sur les rivages de la Sicile occidentale et dans la mer Adriatique,
elles peuvent s'élever jusqu'à plus d'un mètre; quand elles sont
soutenues par une tempête, la dénivellation des flots peut même, en
certains endroits, atteindre 3 mètres. Le détroit de Messine et l'Euripe
de l'Eubée ont aussi leurs alternances régulières de flux et de reflux;
enfin, dans le golfe de Gabès, le mouvement s'accomplit de la façon la
plus normale, avec le même rhythme que dans l'Océan. Le seul bassin de
la Méditerranée où l'on n'ait point encore observé de flux, est la mer
Noire; mais il est fort probable que des mesures de précision pourraient
y faire découvrir un léger frémissement de marée, car on croit l'avoir
reconnu dans le lac Michigan qui pourtant est de cinq à six fois moins
étendu.

[Illustration: Nº 7.--SEUIL DE GIBRALTAR.]

Différente de l'Océan par la faiblesse et l'inégalité de ses marées, la
Méditerranée l'est aussi par le manque de courant normal remuant avec
régularité la masse entière des eaux: les divers bassins maritimes sont
trop distincts les uns des autres pour que des courants d'un volume
considérable puissent entretenir, de Gibraltar aux côtes de l'Asie
Mineure, un mouvement constant de translation. Il faut donc voir, dans
les divers courants qui se produisent d'un bassin à l'autre bassin,
l'effet de phénomènes locaux ne dépendant qu'indirectement des grandes
lois de la planète. D'après l'hypothèse d'un géographe italien du siècle
dernier, Montanari, un courant côtier pénétrant dans la Méditerranée par
la porte de Gibraltar longerait les rivages des pays barbaresques, de la
Cyrénaïque, de l'Egypte, entrerait dans l'Archipel après avoir suivi les
côtes d'Asie, puis en refluerait pour contourner la mer Adriatique, la
mer Tyrrhénienne et la mer de France, et rentrer dans l'Océan, après
avoir accompli un circuit complet. Des cartes détaillées représentent
même ce courant supposé, mais les observateurs les plus autorisés ont
vainement cherché à en constater l'existence; ils n'ont reconnu que des
courants partiels, déterminés soit par l'afflux des eaux de
l'Atlantique, soit par la direction générale des vents, par un
trop-plein des eaux fluviales, ou par un excès d'évaporation. C'est
ainsi qu'un mouvement régulier de la mer se propage de l'ouest à l'est
en suivant le littoral du Maroc et de l'Algérie; un autre courant bien
marqué de l'Adriatique se porte le long des côtes de l'Italie, du nord
au sud, tandis qu'à l'ouest du Rhône le flot se dirige vers Cette et
Port-Vendres. D'ailleurs, un courant général de la Méditerranée, si même
il existait, ne pourrait être que tout superficiel, à cause du seuil
élevé qui rattache la Sicile à la Tunisie et sépare ainsi les deux
grands bassins de l'Orient et de l'Occident.

Les courants locaux le mieux constatés de la Méditerranée sont ceux qui
entraînent les eaux de la mer d'Azof dans la mer Noire par le détroit de
Iénikalé, et le surplus de la mer Noire dans la mer Égée par le détroit
de Constantinople et les Dardanelles. Là nous avons affaire à de
véritables fleuves. Le Don, qui par ses apports liquides compense
très-largement l'évaporation de la mer d'Azof, se continue par la porte
de Iénikalé; de même, le Dniester, le Dnieper, le Kouban, le Rion, les
fleuves du versant septentrional de l'Asie Mineure, et surtout le
Danube, qui à lui tout seul verse dans la mer Noire autant d'eau que les
autres affluents réunis, doivent se prolonger par le Bosphore et
l'Hellespont. C'est là une conséquence nécessaire de l'équilibre des
eaux entre les deux bassins communiquants. De leur côté, l'Archipel et
Marmara renvoient au Pont-Euxin, par des contre-courants profonds et des
remous latéraux, une certaine quantité d'eau saline, en échange de l'eau
douce qu'ils ont reçue en surabondance: on ne pourrait s'expliquer
autrement la salure de la mer Noire, car depuis les âges inconnus où
cette mer a cessé d'être en libre communication avec la Caspienne et
l'océan Glacial, ses eaux seraient devenues complètement douces, grâce
au Danube et aux autres fleuves, si un afflux d'eau saline plus pesante
ne s'opérait pas dans la partie profonde des lits des Dardanelles et du
Bosphore. Un simple calcul démontre qu'en mille années les affluents de
la mer Noire l'auraient purifiée de toutes ses molécules de sel.

A l'autre extrémité de la Méditerranée proprement dite, se produisent
des phénomènes analogues. En effet, l'évaporation est très-forte dans
cette mer fermée, qui s'étend au midi de l'Europe, non loin de la
fournaise du Sahara et du désert de Libye, et que parcourent librement
les vents, en absorbant les vapeurs et en dispersant l'embrun des
vagues. Cette déperdition de liquide ne peut guère être inférieure à 2
mètres par année, puisque déjà dans le midi de la France la quantité
d'humidité qui se perd dans l'espace est presque aussi considérable.
L'eau restituée par les pluies étant évaluée à un demi-mètre seulement,
et la tranche annuelle représentée par les fleuves tributaires
atteignant à peine 25 centimètres, il en résulte que l'Atlantique doit
fournir chaque année à sa mer latérale une couche d'au moins 1 mètre
d'épaisseur, soit approximativement une masse liquide de beaucoup
supérieure à celle du fleuve des Amazones pendant ses crues. Cet afflux
de l'Océan, qui pénètre par le détroit de Gibraltar, est assez puissant
pour se faire sentir au loin dans la Méditerranée et peut-être même
jusque sur les côtes de Sicile. D'ailleurs il est, comme tous les
courants, bordé de remous latéraux qui se portent en sens inverse. Aux
heures de reflux, toute la largeur du détroit est occupée par les eaux
provenant de l'Atlantique; mais quand la marée s'élève, la Méditerranée
lutte plus énergiquement contre la pression de l'Océan, et deux
contre-courants se produisent, l'un qui longe le littoral d'Europe,
l'autre, deux fois plus large et plus puissant, qui suit les côtes
africaines, de la pointe de Ceuta au cap Spartel. En outre, un
contre-courant profond emporte vers l'Atlantique les eaux plus salées,
et par conséquent plus lourdes, du bassin méditerranéen.

Le mélange produit dans la Méditerranée par la rencontre des eaux
appartenant aux divers bassins ne se fait pas assez rapidement pour leur
donner une salinité qui soit sensiblement la même. La teneur en sels y
est en moyenne supérieure à celle de l'Atlantique, à cause de l'excès
d'évaporation, principalement sur les côtes d'Afrique; mais dans la mer
Noire elle est de moitié moindre et varie beaucoup suivant le voisinage
des fleuves. qui s'y déversent[4]. De même pour la température, les
seuils et les détroits qui empêchent le mélange intime des eaux donnent
aux profondeurs sous-marines de la Méditerranée des lois toutes
différentes de celles de l'Atlantique. Dans l'Océan, le libre jeu des
courants amène sous toutes les latitudes des couches liquides de
diverses provenances, les unes chauffées par le soleil tropical, les
autres refroidies par les glaçons polaires; mais ces couches d'inégale
densité se superposent régulièrement en raison de la température: à la
surface sont les eaux tièdes; au fond celles de la température
approchent du point de glace. Dans la Méditerranée on n'observe une
superposition analogue des couches liquides que sur une épaisseur
d'environ 200 mètres, précisément égale à l'épaisseur du courant qui
pénètre de l'Atlantique dans le détroit de Gibraltar. A une profondeur
plus grande, le thermomètre, plongé dans les eaux de la Méditerranée, ne
constate plus aucun abaissement de température: l'énorme masse liquide,
presque immobile, se maintient uniformément entre 12 et 15 degrés
centigrades; de 200 mètres jusqu'aux abîmes de 3 kilomètres, les
observations donnent le même résultat. M. Carpenter croit seulement
pouvoir affirmer que, dans le voisinage des régions volcaniques, l'eau
du fond est plus chaude de quelques dixièmes de degré que dans les
autres parties du réservoir méditerranéen: il faudrait peut-être
rattacher ce fait au travail de la fusion des laves qui s'opère
au-dessous du lit marin.

[Note 4:

Salinité de l'Atlantique             36 millièmes.
   »     moyenne de la Méditerranée  38    »
   »     moyenne de la mer Noire     16    »
]



II

LA FAUNE, LA PÊCHE ET LES SALINES


Un autre phénomène remarquable des eaux profondes de la Méditerranée est
la rareté de la vie animale. Sans doute, elle ne manque pas
complètement: les dragages du _Porcupine_ et les câbles télégraphiques
retirés du fond de la mer avec un véritable chargement de coquillages et
de polypes, l'ont suffisamment prouvé; mais on peut dire qu'en
comparaison des gouffres de l'Océan, ceux de la Méditerranée sont de
véritables déserts. Edward Forbes, qui explora les eaux de l'Archipel,
crut même que les profondeurs en étaient complètement «azoïques», mais
il eut le tort de vouloir ériger en loi ce qui précisément n'était
qu'une exception. Si les couches profondes de la Méditerranée sont
tellement pauvres en espèces animales, la cause en serait, pense
Carpenter, à la grande quantité de débris organiques apportés par les
fleuves du bassin. Ces débris s'emparent de l'oxygène contenu dans l'eau
et dégagent l'acide carbonique au détriment de la vie animale:
proportionnellement à l'Atlantique, un des gaz se trouve en maints
endroits réduit au quart de sa proportion normale, tandis que l'autre
est augmenté de moitié. Peut-être est-ce également à cette abondance de
débris tenus en suspension qu'il faut attribuer la belle couleur azurée
de la Méditerranée, comparée aux eaux plus noires de l'Océan. Ce bleu,
que chantent à bon droit les poëtes, ne serait autre chose que
l'impureté des eaux. Les observations comparées de M. Delesse ont établi
que le fond de la Méditerranée est presque partout composé de vase.

Sous la couche superficielle des eaux, principalement dans les parages
qui avoisinent les deux Siciles, la vie animale est extrêmement
abondante, mais presque toutes ces espèces, poissons, testacés ou
autres, sont d'origine atlantique. Malgré son immense étendue, la
Méditerranée est pour la faune un simple golfe de l'océan Lusitanien. Sa
disposition générale dans le sens de l'ouest à l'est, sous des climats
peu différents les uns des autres, a facilité le mouvement de migration
du détroit de Gibraltar à la mer de Syrie. Seulement, la vie est
représentée par un plus grand nombre de formes dans le voisinage du
point de départ, et les individus qui peuplent les eaux occidentales
sont en moyenne d'un volume supérieur à ceux des bassins orientaux. Une
très-faible proportion d'espèces non atlantiques rappelle l'ancienne
jonction de la Méditerranée avec le golfe Arabique et l'océan Indien.
Sur un total qui dépasse huit cents espèces de mollusques, il en est
seulement une trentaine qui, au lieu d'entrer dans les mers de Grèce et
de Sicile par le détroit de Gibraltar, y sont venus par la porte de
Suez, peut-être à l'époque pliocène, alors que les sables ne l'avaient
pas encore fermée[5]. La diminution des espèces, dans la direction de
l'ouest à l'est, devient énorme au delà des deux écluses que forment les
Dardanelles et le Bosphore. En effet, la mer Noire diffère complétement
de la Méditerranée proprement dite par sa température. Les vents du
nord-est qui glissent à sa surface la refroidissent, au point de la
recouvrir parfois d'une légère pellicule glacée attenant au rivage. La
mer d'Azof a souvent disparu sous une dalle de glace épaisse et
continue; le Pont-Euxin lui-même a gelé complétement en quelques années
exceptionnelles. L'eau froide de la surface, mêlée à celle qu'apportent
les grands fleuves, descend dans les profondeurs de la mer et en abaisse
la température au grand détriment de la vie animale. Les échinodermes et
les zoophytes font complétement défaut dans la faune de la mer Noire;
certaines classes de mollusques, déjà relativement rares dans les mers
de Syrie et dans l'Archipel, ne se rencontrent plus dans le Pont-Euxin;
la proportion des espèces de mollusques représentés y est moindre des
neuf dixièmes. De même, les poissons, fort nombreux comme individus, ne
comprennent pourtant qu'un nombre d'espèces très-limité, relativement à
la Méditerranée. Par sa faune, la mer Noire ressemble peut-être plus à
la Caspienne, dont elle est actuellement séparée, qu'aux mers de la
Grèce, auxquelles la relient les détroits de Marmara.

[Note 5:
Poissons de la Méditerranée, 444 espèces (Goodwin Austen).
Mollusques»       850»    (Jeffreys).
Foraminifères»       200(?)»
]

Outre les espèces dont la Méditerranée est devenue la patrie, il en est
aussi que l'on doit plutôt considérer comme des visiteurs. Tels sont les
requins, qui parcourent les mers de Sicile et que l'on rencontre jusque
dans l'Adriatique et sur les côtes d'Égypte et de Syrie; tels sont aussi
les grands cétacés, les baleines, les rorquals, les cachalots, qui
d'ailleurs ne font guère leur apparition que dans les parages du bassin
tyrrhénien et dont les visites se font plus rares de siècle en siècle.
Les thons de la Méditerranée sont aussi des voyageurs venus des côtes
lusitaniennes. Ces poissons, nageurs de première force, entrent au
printemps par le détroit de Gibraltar, remontent la Méditerranée tout
entière, font le tour de la mer Noire et reviennent en automne dans
l'Atlantique, après avoir accompli leur migration de 9000 kilomètres.
Les pêcheurs croient que les thons parcourent la mer en trois grandes
bandes, et que celle du milieu, qui vient errer sur les côtes de la mer
Tyrrhénienne, est composée des individus les plus gros et les plus
vigoureux. En tous cas, chaque détachement semble composé d'individus du
même âge, nageant de conserve en immenses troupeaux, que nul pasteur de
la mer ne protége contre ses innombrables ennemis. Les dauphins et
d'autres poissons de proie les poursuivent avec rage, mais le grand
destructeur est l'homme. Sur les côtes de la Sicile, de la Sardaigne, du
Napolitain, de la Provence, un grand nombre de baies sont occupées, en
été, par des madragues ou _tonnare_, énorme enceinte de filets enfermant
un espace de plusieurs kilomètres et se resserrant peu à peu autour des
animaux capturés: ceux-ci passent de filet en filet et finissent par
entrer dans la «chambre de la mort» dont le plancher mobile se soulève
au-dessous d'eux et les livre au massacre. C'est par millions de
kilogrammes que l'on évalue les masses de chair que les pêcheurs
retirent de leurs abattoirs flottants, et néanmoins les thons voyageurs
reviennent chaque année en multitude sur les rivages accoutumés. Ils ont
probablement quelque peu diminué en nombre, mais de nos jours, comme il
y a vingt-cinq siècles, ils remplissent encore de leurs bancs pressés la
Corne-d'Or de Byzance et tant d'autres baies où les anciens naturalistes
grecs les ont observés.

Outre la pêche du thon, celle de la sardine et de l'anchois, dans les
mers latines, est d'une réelle importance économique. Sur les côtes,
principalement en Italie, les «fruits de mer», oursins et poulpes,
contribuent aussi pour une forte part à l'alimentation des riverains;
mais la Méditerranée n'a point de parages où la vie animale surabonde en
aussi prodigieuses quantités que sur les bancs de Terre-Neuve, les côtes
du Portugal et des Canaries, dans l'Atlantique. Une grande partie des
flottilles de pêche est employée, non à capturer des poissons, mais à
recueillir des objets de parure et de toilette. On ne pêche plus le
coquillage de pourpre sur les côtes de la Phénicie, du Péloponèse et de
la Grande-Grèce, mais des centaines d'embarcations sont toujours
occupées pendant la belle saison, les unes à la recherche du corail, les
autres à celle des éponges.

[Illustration: N° 8.--PRINCIPALES PÊCHERIES DE LA MÉDITERRANÉE.]

Le corail se trouve principalement dans les mers occidentales: des
pêcheurs, italiens pour la plupart, le recueillent non-seulement sur les
côtes du Napolitain et de la Sicile, dans le «Phare» de Messine, sur les
côtes de Sardaigne, mais aussi dans le détroit de Bonifacio, au large de
Saint-Tropez, aux abords du cap Creus, en Espagne, et dans les mers
barbaresques. Les éponges usuelles sont récoltées dans le golfe de Gabès
et à l'autre extrémité de la Méditerranée, sur les côtes de Syrie, de
l'Asie Mineure, dans les bras de mer qui serpentent au milieu des
Cyclades et des Sporades. Les éponges habitant, en général, des
profondeurs moindres que les coraux, de 5 mètres à 50 mètres, il est
souvent facile d'aller les détacher en plongeant, tandis que le corail
est brutalement cueilli par des instruments de fer qui le cassent et en
ramassent les débris, mêlés à la vase, aux algues et aux restes
d'animalcules marins. L'industrie est encore dans sa période barbare.
Les riverains de la Méditerranée sont loin d'en être arrivés à une
connaissance suffisante de la mer et de ses habitants pour qu'il leur
soit possible de pratiquer méthodiquement l'élève du corail et des
éponges. Tel est pourtant le but qu'ils doivent avoir en vue. Il faut
qu'ils sachent arracher à Protée, le dieu changeant, la garde des
troupeaux de la mer.

La récolte du sel est, après la pêche, la grande industrie des bords de
la Méditerranée; mais, comme la pêche, elle est encore en maints
endroits dans sa période primitive; c'est pendant le cours de ce siècle
seulement que l'on a commencé de procéder avec science à l'exploitation
du sel, de la soude et des autres substances contenues dans l'eau
marine. La Méditerranée se prête admirablement à la production du sel, à
cause de la température élevée de ses eaux, de sa forte teneur saline,
de la faible oscillation de ses marées et de la grande étendue de plages
presque horizontales alternant avec les côtes rocheuses et les
promontoires de ses rives. C'est probablement en France, aux bords de
l'étang de Thau, dans la Camargue et sur le littoral de Hyères, que se
trouvent les marais salants les plus productifs et les mieux disposés;
mais on en voit aussi de très-vastes sur les côtes d'Espagne, de
l'Italie, de la Sardaigne, de la Sicile, de la péninsule istriote, et
jusque dans les «limans» salins de la Bessarabie qui bordent la mer
Noire. On peut évaluer à plus d'un million de tonnes, c'est-à-dire à un
total de chargement plus considérable que celui de la flotte de commerce
française tout entière[6], la masse de sel que l'on récolte chaque année
sur les rivages de la Méditerranée. Relativement à la richesse de la
mer, c'est là une quantité tout à fait infinitésimale; ce n'est rien en
proportion des trésors que la science nous permettra de tirer un jour de
ces abîmes «infertiles[7]».

[Note 6: Production du sel marin sur les bords de la Méditerranée:

Espagne         200,000    tonnes.
France          250,000      --
Italie          300,000      --
Autriche         70,000      --
Russie          120,000      --
Autres pays     200,000 (?)  --
             ------------------
              1,140,000 (?) tonnes.
]

[Note 7:

Produit annuel approximatif de la pêche                75,000,000 fr.
     --            --       du corail                  16,000,000
     --            --       des éponges                 1,000,000
     --            --       de la récolte du sel, etc.
                                1,140,000 tonnes.      12,000,000
]



III

COMMERCE ET NAVIGATION


Les avantages que l'homme peut retirer directement de l'exploitation de
la Méditerranée doivent être considérés comme d'une bien faible valeur
en comparaison du gain de toute espèce, économique, intellectuel et
moral, que la navigation de la mer intérieure a valu à l'humanité. Ainsi
que les historiens en ont fréquemment fait la remarque, les côtes, les
îles et les péninsules de la Méditerranée grecque et phénicienne se
trouvaient admirablement disposées pour faciliter les premiers débuts du
commerce maritime. Les terres dont on aperçoit déjà les cimes
blanchissantes avant de quitter le port, les plis et replis du rivage où
l'embarcation surprise par la tempête peut se mettre en sûreté; ces
brises régulières et ces vents généraux qui soufflent alternativement de
la terre et de la mer; cette égalité du climat qui permet aux matelots
de se croire partout dans leur patrie; enfin cette variété de produits
de toute nature causée par la configuration si diverse des contrées
riveraines, toutes ces raisons ont contribué à faire de la Méditerranée
le berceau du commerce européen. Or, que sont les échanges, à un certain
point de vue, sinon la rencontre des peuples sur un terrain neutre de
paix et de liberté, sinon la lumière se faisant dans les esprits par la
communication des idées? Toute forme du littoral qui favorise les
relations de peuple à peuple a par cela même aidé au développement de la
civilisation. En voyant les îles nombreuses de la mer Égée, les franges
de presqu'îles qui les bordent et les grandes péninsules elles-mêmes, le
Péloponèse, l'Italie, l'Espagne, on les compare naturellement à ces
replis du cerveau dans lesquels s'élabore la pensée de l'homme.

La marche de la civilisation s'est opérée longtemps suivant la direction
du sud-est au nord-ouest: la Phénicie, la Grèce, l'Italie, la France ont
été successivement les grands foyers de l'intelligence humaine. La
raison principale de ce phénomène historique se trouve dans la
configuration même de la mer qui a servi de véhicule aux peuples en
mouvement; l'axe de la civilisation, si l'on peut parler ainsi, s'est
confondu avec l'axe central de la Méditerranée, des eaux de la Syrie au
golfe du Lion. Mais depuis que l'Europe a cessé d'avoir son unique
centre de gravitation dans le monde méditerranéen, et que l'appel du
commerce entraîne ses navires vers les deux Amériques et l'extrême
Orient, le mouvement général de la civilisation n'a plus cette marche
uniforme du sud-est au nord-ouest; il rayonne plutôt dans tous les sens.
Si l'on devait indiquer les courants principaux, il faudrait signaler
ceux qui partent de l'Angleterre et de l'Allemagne vers l'Amérique du
Nord, et des pays latinisés de l'Europe vers l'Amérique méridionale. Ces
deux courants continuent de se diriger à l'occident, mais ils sont l'un
et l'autre infléchis vers le sud. Le climat, la forme des continents, la
distribution des mers ont nécessité ce changement de direction dans le
mouvement général des nations.

Il est intéressant de constater les alternatives qui se sont produites
dans le rôle historique de la Méditerranée. Tant que cette mer
intérieure resta la grande voie de communication des peuples, les
républiques commerçantes ne songèrent qu'à la prolonger à l'orient par
des routes de caravanes tracées dans la direction du golfe Persique, des
Indes, de la Chine. Au moyen âge, les comptoirs génois bordaient les
rivages de la mer Noire et se continuaient dans la Transcaucasie jusqu'à
la Caspienne. Les voyageurs d'Europe, et surtout les Italiens,
pratiquaient les routes de l'Asie Mineure, et maint itinéraire, qui
n'est plus connu de nos jours, était fréquemment suivi à cette époque.
Depuis cinq cents années, le domaine du commerce s'est rétréci dans
l'Asie centrale, et les relations de peuple à peuple y sont devenues
plus difficiles.

C'est que, dans l'intervalle, la Méditerranée a cessé d'être la grande
mer de navigation. Les marins, libérés de la frayeur que causaient les
mers sans bords, ont aventuré leurs navires dans tous les parages de
l'Océan. Les routes de terre, toujours pénibles et semées de périls, ont
été abandonnées, les marchés intermédiaires de l'Asie centrale sont
devenus des solitudes, et la Méditerranée s'est transformée pour le
commerce en un véritable cul-de-sac. Cet état de choses a duré
longtemps; seulement, depuis le milieu du siècle, les rapports ont
commencé à se renouer de proche en proche, et la reconquête du terrain
perdu s'accomplit rapidement. En outre, un grand événement, que l'on
peut qualifier de révolution géologique aussi bien que de révolution
commerciale, a rouvert une ancienne porte de la Méditerranée. Naguère
sans issue vers l'Orient, cette mer communique maintenant avec l'océan
des Indes par le détroit de Suez; elle est devenue le grand chemin des
bateaux à vapeur entre l'Europe occidentale, les Indes et l'Australie.
Il faut espérer que dans un avenir prochain d'autres canaux, ouverts de
la mer Noire à la mer Caspienne et de celle-ci au lac d'Aral et aux
fleuves de l'Asie centrale, l'Amou et le Syr, permettront au commerce
maritime de pénétrer directement jusque dans le coeur de l'ancien
continent.

Ainsi, pendant le cours de l'histoire, se déplacent au bord des mers et
sur la face des continents les grands lieux de rendez-vous, que l'on
pourrait appeler les points vitaux de la planète. Port-Saïd, ville
improvisée sur une plage déserte, est devenue l'une de ces localités
vers lesquelles se porte le mouvement des hommes et des marchandises de
toute espèce, tandis que, non loin de là, sur la côte de Syrie, les
anciennes cités reines de Tyr et de Sidon ne sont plus que de misérables
villages où l'on cherche vainement les restes d'un orgueilleux passé. De
même a péri Carthage, de même a décliné Venise. Les atterrissements du
littoral, l'emploi de navires beaucoup plus grands que ceux des anciens,
les changements politiques de toute espèce, la perte de la liberté, les
destructions violentes ont supprimé maint point vital des rivages de la
Méditerranée; mais presque partout le port détruit s'est rouvert dans le
voisinage ou bien plusieurs havres secondaires en ont pris la place. La
plupart des grandes voies commerciales ont gardé leur direction
première, et c'est dans les mêmes parages que se trouvent leurs points
d'attache et leurs escales.

D'ailleurs, certaines localités sont des lieux de passage ou de
rendez-vous nécessaires pour les navires, et des villes importantes
doivent forcément y surgir. Tels sont les détroits, comme Gibraltar et
le «Phare» de Messine; telles sont aussi les baies terminales des golfes
qui s'avancent profondément dans les terres, comme Gênes, Trieste et
Salonique. Les ports qui offrent le point de débarquement le plus facile
pour les marchandises à destination des mers étrangères, par exemple
Marseille et Alexandrie, sont également des foyers naturels d'attraction
où les commerçants doivent accourir en foule. Enfin, il est une ville de
la Méditerranée qui réunit à la fois tous les avantages géographiques,
car elle est située sur un détroit, au point de jonction de deux mers et
de deux continents. Cette ville est Constantinople. Malgré la déplorable
administration qui l'opprime, sa situation même en fait une des grandes
cités du monde.

Quoique les ports de la Méditerranée ne soient plus, comme ils le furent
pendant des milliers d'années, en possession de l'hégémonie commerciale,
cependant cette mer intérieure est toujours, en proportion, beaucoup
plus peuplée de navires que ne le sont les grands océans. Sans compter
les embarcations de pêche, ses ports riverains ne possèdent pas moins de
30,000 navires; d'une capacité totale de 2 millions et demi de tonneaux.
C'est plus du quart de la flotte commerciale du monde entier, mais
seulement la sixième partie du tonnage, car la force de l'habitude a
fait conserver plus longtemps dans les ports italiens et grecs les
anciens types d'embarcations à faible capacité, et d'ailleurs le peu de
longueur des traversées, l'immunité relative du péril, le voisinage des
ports de refuge facilitent surtout la navigation de petit cabotage.

A la flotte méditerranéenne proprement dite il faut ajouter celle que
les ports de l'Océan, principalement ceux de l'Angleterre, y envoient
trafiquer. Pour la protection du commerce de ses nationaux, le
gouvernement de la Grande-Bretagne a même pris soin de se mettre au
nombre des puissances riveraines de la Méditerranée; il s'est emparé de
Gibraltar l'espagnole, qui est la porte occidentale du bassin, et de
Malte l'italienne, qui en est la forteresse centrale. Il n'en possède
point la porte de sortie, qui est le détroit artificiel de Port-Saïd à
Suez; mais il peut, s'il le veut, tirer le verrou à l'extrémité du long
corridor extérieur que forme la mer Rouge, car ses garnisons veillent à
l'îlot de Périm et sur le rocher d'Aden, à l'entrée de l'océan des
Indes.

[Illustration: N° 9.--LIGNES DE VAPEURS ET TÉLÉGRAPHES DE LA
MÉDITERRANÉE. Echelle 1:45.000000.

Si l'Angleterre a la plus grosse part du commerce de la Méditerranée,
presque toutes les populations riveraines y ont aussi un mouvement
considérable d'échanges. Au point de vue du trafic, la mer qui s'étend
de Gibraltar à l'Égypte est bien un lac français, ainsi que la nommait
un souverain visant à l'empire universel; c'est aussi un lac hellénique,
dalmate, espagnol, plus encore un lac italien. Les derniers maîtres en
furent les pirates barbaresques, dont les embarcations légères se
présentaient inopinément devant les villages des côtes, et s'emparaient
des habitants pour les réduire en esclavage. Depuis l'extermination de
ces flottes de rapine, le commerce a fait de la Méditerranée une
propriété commune où les mailles du réseau international de navigation
se resserrent de plus en plus. Les navires ne s'associent pas comme
jadis en convois ou caravanes pour aller déposer leurs marchandises
d'échelle en échelle, la mer est devenue assez sûre pour que les
embarcations isolées puissent s'y aventurer en tout temps. Reste le
péril toujours imminent des récifs et des tempêtes. Quoique l'art de la
navigation ait fait de très-grands progrès, quoique la plupart des caps,
ceux du moins des rivages européens, soient éclairés par des phares, et
que l'entrée des ports soit indiquée par des feux, des balises, des
bouées, cependant les naufrages sont encore très-fréquents dans les eaux
méditerranéennes. Même de grands navires s'y sont perdus quelquefois
sans qu'on ait pu retrouver une planche de l'épave.

De nos jours les bateaux à vapeur, suivant d'escale en escale un
itinéraire tracé, tendent à se substituer de plus en plus aux bateaux à
voiles. Certaines lignes de navigation, qui se rattachent de part et
d'autre aux chemins de fer des rivages méditerranéens, sont ainsi
devenues comme un sillage permanent où passent et repassent les navires,
semblables aux bacs qui traversent les fleuves. La régularité, la
vitesse de ces bacs à vapeur, la facilité qu'ils procurent aux
expéditions de toute espèce, le nombre croissant des voies ferrées qui
viennent aboutir aux ports et y déverser leurs marchandises, enfin les
fils télégraphiques sous-marins, déjà ramifiés dans tous les sens, qui
relient les côtes les unes aux autres et font penser les peuples à
l'unisson, tout contribue à développer le commerce de la Méditerranée.
Il est actuellement, sans compter le transit par Gibraltar et Suez,
d'environ huit milliards de francs[8]. En comparaison des échanges de
l'Angleterre, de la Belgique, de l'Australie, c'est là un trafic encore
peu considérable pour une population riveraine de près de cent millions
d'hommes; mais chaque année l'accroissement est zensible.

[Note 8: Navigation de la Méditerranée en 1875 (évaluation
approximative).

                         Flotte commerciale
                          /------- ------\              Mouvement     Total des
                         à voile.  à vapeur.  Tonnage.  des ports.    échanges.
Espagne méditerranéenne    2,500    100      250,000   5,000,000     600,000,000 fr.
France                     4,000    250      300,000   6,000,000   2,000,000,000
Italie                    18,800    140    1,030,000  21,000,000   2,600,000,000
Autriche                   3,300    100      400,000   3,000,000     400,000,000
Grèce                      6,100     20      420,000   7,000,000     200,000,000
Turquie d'Europe et d'Asie 2,200     10      210,000  25,000,000     600,000,000
Roumanie                    (?)     (?)        (?)       600,000     200,000,000
Russie méditerranéenne       500     50       50,000   2,000,000     400,000,000
Égypte                       100(?)  25        (?)     4,000,000     500,000,000
Malte et Gibraltar.          (?)               (?)     6,000,000     400,000,000
Algérie                      170              10,000   2,000,000     400,000,000
Tunis, Tripoli, etc.         500              10,000     500,000     100,000,000
                          ------    ----   ---------  ----------   -------------
                          28,170(?) 680(?) 2,700,000  82,100,000   8,400,000,000 fr.
]

D'ailleurs, il faut tenir compte de ce fait qu'en face du vivant
organisme des péninsules européennes, la torride Afrique est encore en
grande partie comme une masse inerte; si ce n'est d'Oran à Tunis, et
d'Alexandrie à Port-Saïd, ses côtes presque sans population sont
rarement visitées; les marins de nos jours les évitent comme le
faisaient les anciens nautonniers hellènes. On peut même s'étonner que
des régions vers lesquelles se dirigeaient des essaims de navires,
telles que la Cyrénaïque, Chypre et l'admirable île de Crète, située à
l'entrée même de la mer Égée, soient restées si longtemps éloignées des
grandes lignes de navigation moderne.



                              CHAPITRE IV

                               LA GRÈCE



I

VUE D'ENSEMBLE


La Grèce politique, resserrée dans ses étroites limites au sud des
golfes de Volo et d'Arta, est une contrée d'environ 50,000 kilomètres
carrés, représentant au plus la dix-millième partie de la surface
terrestre. En d'immenses territoires comme celui de l'empire russe, des
districts plus vastes que la Grèce n'ont rien qui les distingue des
régions environnantes, et leur nom éveille à peine une idée dans
l'esprit. Mais combien au contraire ce petit pays des Hellènes, si
insignifiant sur nos cartes en comparaison des grands royaumes, nous
rappelle de souvenirs! Nulle part l'humanité n'atteignit un degré de
civilisation plus harmonieux dans son ensemble et plus favorable au
libre essor de l'individu. De nos jours encore, quoique entraînés dans
un cycle historique bien autrement vaste que celui des Grecs, nous
devons toujours reporter nos regards en arrière pour contempler ces
petits peuples qui sont restés nos maîtres dans les arts, et qui furent
nos initiateurs dans les sciences. La ville qui fut «l'école de la
Grèce» est encore par son histoire et ses exemples l'école du monde
entier. Après vingt siècles de déchéance, elle n'a cessé de nous
éclairer, comme ces étoiles déjà éteintes dont les rayons continuent
d'illuminer la terre.

C'est évidemment à la situation géographique de la Grèce qu'il faut
attribuer le rôle si considérable qu'ont rempli ses peuples pendant une
longue période de l'histoire universelle. En effet, des tribus de même
origine, mais habitant des contrées moins heureuses, notamment les
Pélasges de l'Illyrie, que l'on croit être les ancêtres des Albanais,
n'ont pu s'élever au-dessus de la vie barbare, tandis que les Hellènes
se plaçaient à la tête des nations policées et leur frayaient des voies
inexplorées jusqu'alors. Si la Grèce qui, dans la période géologique
actuelle, est si merveilleusement découpée par les flots, avait continué
d'être ce qu'elle fut pendant la période tertiaire, une vaste plaine
continentale rattachée aux déserts de la Libye et parcourue par les
grands lions et les rhinocéros, aurait-elle pu devenir la patrie de
Phidias, d'Eschyle et de Démosthènes? Non, sans doute. Elle serait
restée ce qu'est aujourd'hui l'Afrique, et loin d'avoir pris, comme elle
l'a fait, l'initiative de la civilisation, elle eût attendu que
l'impulsion lui vînt du dehors. Il est vrai que par suite de cette
ampleur grandissante de l'horizon qu'ont donnée les voyages, les
découvertes, les routes de commerce, la Grèce s'est rapetissée peu à peu
en proportion du monde connu; elle a fini par perdre les priviléges que
lui avaient assurés d'abord sa position géographique et la forme
heureuse de ses contours.

La Grèce, péninsule de la presqu'île des Balkhans, avait, plus encore
que la Thrace et la Macédoine, l'avantage d'être complétement fermée du
côté du nord par des barrières transversales de montagnes; aussi, grâce
à ces remparts protecteurs, la culture hellénique a-t-elle pu se
développer sans avoir à craindre d'être étouffée dans son germe par des
invasions successives de barbares. Au nord et à l'est de la Thessalie,
l'Olympe, le Pélion, l'Ossa constituent déjà, du côté de la Macédoine,
de premiers et formidables obstacles. Aux limites de la Grèce actuelle
et de la Thessalie, se dresse une deuxième barrière, la chaîne abrupte
de l'Othrys. Au détour du golfe de Lamia, nouvel obstacle: la rangée de
l'Œta ferme le passage; il faut se glisser entre les rochers et la mer
par l'étroit défilé des Thermopyles. Après avoir traversé les monts de
la Locride pour redescendre dans le bassin de Thèbes, il reste encore à
franchir le Parnès ou les contre-forts du Cithéron avant de gagner les
plaines de l'Attique. Au delà, l'isthme est encore défendu par d'autres
barrières transversales, remparts extérieurs de la grande citadelle
montagneuse du Péloponèse, «l'acropole de la Grèce.» On a souvent
comparé l'Hellade à une série de chambres aux portes solidement
verrouillées; il était difficile d'y entrer, plus difficile encore d'en
sortir, à cause de ceux qui les défendaient. «La Grèce est faite comme
un piége à trois fonds, dit Michelet. Vous pouvez entrer et vous vous
trouvez pris en Macédoine, puis en Thessalie, puis entre les Thermopyles
et l'isthme. «Mais c'est au delà de l'isthme surtout qu'il devient
difficile de pénétrer; aussi Lacédémone fut-elle longtemps inattaquable.

A une époque où la navigation, même sur les eaux presque fermées comme
l'Archipel, était fort périlleuse, la Grèce se trouvait suffisamment
protégée par la mer contre les invasions des peuples orientaux; mais
nulle contrée n'invitait mieux les marins aux expéditions pacifiques du
commerce. Largement ouverte sur la mer Égée par ses golfes et ses ports,
précédée d'îles nombreuses, d'étape et de refuge, la Grèce pouvait
entrer facilement en rapports d'échange avec les populations plus
cultivées qui vivaient en face, sûr les côtes dentelées de l'Asie
Mineure. Les colons et les voyageurs de l'Ionie d'orient n'apportaient
pas seulement des denrées et des marchandises à leurs frères Achéens ou
Pélasges, ils leur transmettaient aussi les mythes, les poèmes, la
science, les arts de leur patrie. Par la forme générale de ses rivages
et la disposition de ses montagnes, la Grèce regarde surtout vers
l'Orient, d'où lui vint la lumière; c'est du côté de l'est que les
péninsules s'avancent dans les eaux et que sont parsemées les îles les
plus nombreuses; c'est également sur la rive orientale que s'ouvrent les
ports commodes et bien abrités, et que s'étendent, dans leur hémicycle
de montagnes, les plaines les mieux situées pour servir d'emplacement à
des cités populeuses. Cependant la Grèce n'a pas, comme la Turquie, le
désavantage d'être à peu près complétement privée de rapports directs
avec l'Occident par une large zone de montagnes difficiles et des côtes
abruptes. La mer d'Ionie, à l'ouest du Péloponèse, est, il est vrai,
relativement large et déserte; mais le golfe de Corinthe, qui traverse
toute l'épaisseur de la péninsule hellénique, et la rangée des îles
Ioniennes, d'où l'on aperçoit au loin les montagnes de l'Italie,
devaient inciter à la navigation des mers occidentales. Dans les temps
antiques, les Acarnaniens, qui connaissaient l'art de construire les
voûtes bien avant les Romains, purent, grâce au commerce, enseigner leur
art aux peuples italiens, et plus tard les Grecs devinrent sans peine
les civilisateurs de tout le monde méditerranéen de l'Occident.

Le trait distinctif de l'Hellade, considérée dans son relief, est le
grand nombre de petits bassins indépendants et séparés les uns des
autres par des rochers et des remparts de montagnes. D'avance, la
disposition du sol se prêtait au fractionnement des races grecques en
une multitude de républiques autonomes. Chaque cité avait son fleuve,
son amphithéâtre de collines ou de monts, son acropole, ses champs, ses
vergers et ses forêts; presque toutes avaient aussi leur débouché vers
la mer. Tous les éléments nécessaires à une société libre se trouvaient
réunis dans ces petits groupes indépendants, et le voisinage de cités
rivales, également favorisées, entretenait une émulation constante, qui
trop souvent dégénérait en luttes et en batailles. Les îles de la mer
Égée accroissaient encore la diversité politique; chacune d'elles, comme
les bassins de la péninsule hellénique, s'était constituée en cité
républicaine; partout l'initiative locale se développait librement, et
c'est ainsi que, le moindre îlot de l'Archipel a pu fournir des grands
hommes à l'histoire.

Mais si, par le relief du sol, par la multitude de ses îles et de ses
bassins péninsulaires, la Grèce est diverse à l'infini, elle est une par
la mer qui la baigne, la pénètre, la découpe en franges et lui donne un
développement de côtes extraordinaire. Les golfes et les innombrables
ports de l'Hellade ont fait de leurs riverains un peuple de matelots,
des «amphibies», ainsi que le disait Strabon; les Grecs ont pris quelque
chose de la mobilité des flots. De tout temps ils se sont laissé
entraîner par la passion des voyages. Dès que les habitants d'une cité
étaient un peu trop nombreux pour le sol qui leur fournissait la
subsistance, ils se hâtaient d'essaimer comme une tribu d'abeilles; ils
couraient les rives de la Méditerranée pour y trouver un site qui leur
rappelât la patrie et pour y élever une nouvelle acropole. C'est ainsi
que des Palus Méotides jusqu'au delà des colonnes d'Hercule, de Tanaïs
et de Panticapée à Gadès et à Tingis, la moderne Tanger, surgirent
partout des villes helléniques. Grâce à ces colonies éparses, dont
plusieurs dépassèrent de beaucoup en gloire et en puissance leurs
anciennes métropoles, la véritable Grèce, celle des sciences, des arts
et de l'autonomie républicaine, finit par déborder largement hors de son
berceau et par occuper sporadiquement tout le pourtour du monde
méditerranéen. Relativement à ce qui formait l'Univers des anciens, les
Grecs étaient ce que les Anglais sont aujourd'hui par rapport à la terre
entière. L'analogie remarquable que la petite péninsule de Grèce et les
îles voisines présentent avec l'archipel de la Grande-Bretagne, située
précisément à l'autre extrémité du continent, se retrouve aussi dans le
rôle des nations qui les habitent. Les mêmes avantages géographiques
ont, dans un autre milieu et dans un autre cycle de l'histoire, amené
des résultats de même nature; de la mer Égée aux eaux de l'Angleterre,
une sorte de polarité s'est produite à travers les temps et l'espace.

[Illustration: VUE DU PARNASSE ET DE DELPHES.]

L'admiration que les voyageurs éprouvent à la vue de la Grèce provient
surtout des souvenirs qui s'attachent à chacune de ses ruines, au
moindre de ses ruisselets, aux plus faibles écueils de ses mers. Tel
site de la Provence ou de l'Espagne, qui ressemble aux plus beaux
paysages de l'Hellade ou qui même leur est supérieur par la grâce ou la
hardiesse des lignes, n'est connu que d'un petit nombre d'appréciateurs,
et la foule indifférente passe en le regardant à peine; c'est qu'il ne
porte point le nom célèbre de Marathon, de Leuctres ou de Platée, et
qu'on n'y entend pas le bruissement des siècles écoulés. Cependant,
quand même les côtes de la Grèce ne se distingueraient pas entre toutes
par l'éclat que reflète sur elles la gloire des ancêtres, elles n'en
resteraient pas moins belles et dignes d'être contemplées. Ce qui ravit
l'artiste dans les paysages des golfes d'Athènes et d'Argos, ce n'est
pas seulement le bleu de la mer, le «sourire infini des flots», la
transparence du ciel, la perspective fuyante des rivages, la brusque
saillie des promontoires, c'est aussi le profil si pur et si net des
montagnes aux assises de calcaire ou de marbre: on dirait des masses
architecturales, et maint temple qui les couronne ne paraît qu'en
résumer la forme.

La verdure, l'eau claire des ruisseaux, voilà ce qui manque le plus aux
rivages de la Grèce! Dans le voisinage de la mer, presque toutes les
montagnes sont dépouillées de leurs grands arbres; il ne reste plus que
les arbrisseaux, cytises, lentisques, arbousiers et lauriers-roses; même
le tapis d'herbes odoriférantes qui revêt les déclivités et que broute
la dent des chèvres, est en maints endroits réduit à quelques misérables
lambeaux; les pluies torrentielles enlèvent jusqu'à la terre végétale;
la roche se montre à nu: de loin, on ne voit que des escarpements
grisâtres, tachetés ça et là de maigres buissons. Déjà du temps de
Strabon presque toutes les montagnes des côtes avaient perdu leurs
forêts; de nos jours, a dit un auteur, «la Grèce n'est plus que le
squelette de ce qu'elle fut autrefois.» Par une sorte d'ironie, les noms
empruntés à des arbres sont extrêmement nombreux dans toutes les parties
de l'Hellade et de la Turquie hellénique. Carya est la «ville des
noyers», Valanidia, celle des chênes à vallonée; Kyparissi, celle des
cyprès; Platanos ou Plataniki, celle des platanes. Partout se trouvent
des localités dont le nom rural n'est malheureusement plus justifié.
C'est presque uniquement dans les montagnes de l'intérieur du pays et du
littoral ionien que subsistent encore les forêts. L'Oeta, quelques-uns
des monts de l'Étolie, les hauteurs de l'Acarnanie, et dans le
Péloponèse, l'Arcadie, l'Élide, la Triphylie, les pentes du Taygète ont
gardé leurs grands bois. C'est aussi dans ces contrées forestières et
parcourues seulement des bergers que se sont maintenus les animaux
sauvages, les loups, les renards, les chacals. Le chamois, dit-on,
n'aurait pas entièrement disparu; on en rencontre sur le Pinde et sur
l'Oeta; quant au sanglier d'Érymanthe, qui devait être une espèce
particulière, à en juger par les sculptures antiques, il ne se retrouve
plus en Grèce; le lion, que mentionne encore Aristote, n'y existe plus
depuis deux mille ans. Parmi les petits animaux, un des plus communs
dans certaines parties du Péloponèse, est une tortue, que les indigènes
regardent avec une sorte d'horreur, semblable à celle qu'éprouvent un
grand nombre d'Occidentaux à la vue du crapaud ou de la salamandre. La
Grèce est petite, et cependant la variété des climats y est fort grande.
Le contraste des montagnes et des plaines, des régions forestières et
des vallées arides, des côtes exposées au nord et de celles qui sont
tournées vers le sud, produit dans les climats locaux de remarquables
oppositions. Mais, sans tenir compte de ces diversités, on peut dire que
dans son ensemble la Grèce présente, du nord au sud, une gamme
climatérique dont la richesse n'est égalée que dans un très-petit nombre
de régions terrestres. Au nord, les monts de l'Étolie, aux pentes
couvertes de hêtres, semblent appartenir aux régions tempérées du centre
de l'Europe, tandis qu'au sud et à l'est les péninsules et les îles,
avec leurs olivettes et leurs bosquets de citronniers et d'orangers,
même leurs groupes de palmiers, leurs cactus et leurs agaves, font déjà
partie de la zone subtropicale; même dans un voisinage immédiat, des
contrées ont des climats fort distincts: telles, par exemple, la cavité
lacustre de la Béotie, aux froids hivers, aux étés brûlants, et la
campagne de l'Attique, alternativement rafraîchie et réchauffée par la
brise de la mer. Dans un tout petit espace, la Grèce résume une zone
considérable de la Terre. On ne saurait douter que cette extrême variété
de climats et tous les contrastes qui en dérivent n'aient eu pour
résultat d'éveiller plus vivement l'intelligence déjà si mobile des
Hellènes, de solliciter leur curiosité, leur goût pour le commerce et
leur esprit d'industrie.

D'ailleurs, la grande diversité des climats de terre est compensée en
Grèce par l'unité du climat maritime. Comme dans les vallées des
montagnes, le vent qui souffle sur la mer Égée oscille en brises
alternantes. Pendant presque tout l'été, les grands foyers d'appel des
déserts africains attirent les courants atmosphériques de l'Europe
orientale. Du nord de l'Archipel et de la Macédoine, l'air se précipite
alors en un vent violent qui entraîne rapidement vers le sud les navires
en voyage: maintes fois les conquérants qui possédaient les rivages
septentrionaux de la mer se sont servis de cette brise pour aller
attaquer à l'improviste les habitants des contrées plus méridionales de
l'Asie Mineure ou de la Grèce. Ce courant atmosphérique régulier, connu
sous le nom de vent étésien ou «annuel», cède à la fin des chaleurs,
quand le soleil est au-dessus du tropique méridional. En outre, il
s'interrompt chaque nuit, quand l'air frais de la mer est attiré vers
les régions du littoral réchauffées pendant le jour. Après le coucher du
soleil, il se modère peu à peu; l'atmosphère reste calme durant quelques
instants, puis insensiblement elle commence à se mouvoir en sens
inverse, et les barques voguant vers le nord mettent à la voile. Cette
brise, le propice _embatès_, est le doux souffle de la mer chanté par
les anciens poëtes. Du reste, vents généraux et brises locales changent
de direction et d'allures dans le voisinage des côtes, suivant la forme
et l'orientation des golfes et des chaînes de montagnes. Ainsi le golfe
de Corinthe, que de hautes arêtes dominent au nord et au sud, ne reste
ouvert aux courants aériens qu'à ses deux extrémités; le vent entre et
sort alternativement, «pareil, disait Strabon, à la respiration d'un
animal.»

De même que les vents, les pluies dévient en maints endroits de leur
course normale pour se déverser, comme en des entonnoirs, dans certaines
vallées qu'entourent de toutes parts des escarpements de montagnes;
ailleurs, au contraire, les nuages pluvieux passent sans laisser tomber
leur fardeau d'humidité; à tous les contrastes locaux produits par la
différence de relief et la variété des climats correspondent d'autres
contrastes dans le taux de la précipitation annuelle. En moyenne, les
pluies sont beaucoup plus abondantes sur les côtes occidentales de la
Grèce que sur les rivages orientaux: de là cet aspect riant que
présentent les coteaux de l'Élide, comparés aux escarpements nus de
l'Argolide et de l'Attique. C'est également à l'ouest de la Péninsule
que viennent éclater avec le plus de régularité les orages apportés par
les vents de la Méditerranée. Au printemps, saison orageuse par
excellence, il arrive fréquemment dans les campagnes de l'Élide et de
l'Acarnanie que, pendant des semaines entières, le tonnerre gronde
régulièrement toutes les après-midi. Nulle part n'étaient mieux placés
les temples de Jupiter le Lanceur de Foudres.

Les anciens habitants des Cyclades, et probablement ceux des côtes de
l'Hellade et de l'Asie Mineure, étaient déjà parvenus à un état de
civilisation assez développé bien avant l'époque historique. C'est là ce
qu'ont démontré les fouilles opérées sous les cendres volcaniques de
Santorin et de Therasia. Lorsque leurs maisons furent ensevelies sous
les débris, les Santoriniotes commençaient à sortir de l'âge de la
pierre pour entrer dans celui du cuivre pur. Ils savaient construire des
voûtes avec des pierres et du mortier, fabriquaient la chaux, se
servaient de poids formés avec des blocs de lave, connaissaient le
tissage et la poterie, l'art de teindre les étoffes et celui de peindre
leurs maisons à fresque; ils cultivaient l'orge, les pois, les lentilles
et commerçaient avec les pays lointains.

Ces hommes étaient-ils de la même origine que les Hellènes? on ne sait.
Mais une chose est certaine: dès les premières lueurs de l'histoire, des
Grecs de diverses familles habitaient les rivages et les îles de la mer
Egée, tandis que des populations pélasgiques vivaient dans l'intérieur
et sur les côtes occidentales de la Péninsule. D'ailleurs les Pélasges
ou les «Vieux» étaient de la même souche que les Grecs, et parlaient des
langues dont l'origine se confond avec celle des dialectes helléniques.
Aryens de langage les uns et les autres, ils avaient dû se répandre en
Grèce en venant de l'Asie Mineure, soit par l'Hellespont et la Thrace,
soit par Miasme, soit par l'Hellespont et la Thrace, soit par les îles
de l'archipel, à moins toutefois qu'ils ne fussent originaires du pays
lui-même. D'après les traditions, les Pélasges étaient nés du mont
Lycée, au centre du Péloponèse; ils se glorifiaient d'être des
«autochthones», les «Hommes de la Terre noire», les «Enfants des
Chênes», les «Hommes nés avant la Lune». Autour d'eux vivaient des
tribus nombreuses de même origine, les Éoliens et les Lélèges, auxquels
vinrent s'adjoindre les Ioniens et les Achéens ou «les Bons». Les
Ioniens, qui devaient plus tard exercer une influence si considérable
sur les destinées du monde, occupèrent seulement la péninsule de
l'Attique et l'Eubée. Quant aux Achéens, ils eurent longtemps la
prépondérance et donnèrent leur nom à l'ensemble des peuplades grecques.
Plus tard, lorsque les Doriens, franchissant le golfe de Corinthe à sa
partie la plus étroite, se furent établis en conquérants dans le
Péloponèse, tous les habitants de la péninsule et des îles reçurent des
Amphictyonies siégeant aux Thermopyles et à Delphes le nom générique
d'Hellènes, qui était celui d'une petite peuplade de la Thessalie
méridionale et de la Phthiotide. La désignation de Grecs, qui peut-être
est un synonyme de «Montagnards», et peut-être aussi a le sens de
«Vieux, Antique, Fils du sol», se répandit peu à peu dans la nation
elle-même et finit par être généralement adoptée. Les Ioniens de l'Asie
Mineure et les Carions des Sporades, émules des Phéniciens, naviguaient
de port en port, trafiquant parmi ces tribus à demi-sauvages, et comme
des abeilles qui portent le pollen sur les fleurs, répandaient de
peuplade en peuplade la civilisation de l'Egypte et de l'Orient.

Commerçants phéniciens et vainqueurs romains modifièrent à peine les
éléments de la population hellénique; mais lors de la migration des
Barbares, ceux-ci pénétrèrent dans la Grèce en multitudes. Pendant plus
de deux siècles les Avares maintinrent leur pouvoir dans le Péloponèse,
puis vinrent des Slaves, que la peste aida plus d'une fois à dépeupler
la contrée. La Grèce devient une «Slavie», et l'idiome général fut une
langue slave, probablement serbe, ainsi que le prouve encore la grande
majorité des noms de lieux. Quoi qu'en disent maints auteurs, les
superstitions et les légendes des Grecs ne sont pas un simple héritage
des anciens Hellènes et leur monde surnaturel s'est enrichi des fantômes
et des vampires inventés par les Slaves; le costume des Grecs est aussi
un legs de leurs conquérants du Nord. Toutefois la langue policée des
Hellènes a repris graduellement le dessus, et la race elle-même a si
bien reconquis la prédominance, qu'il est impossible maintenant de
retrouver les éléments serbes de la population. Mais, après avoir été
presque entièrement slavisée, l'Hellade courut le risque de devenir
albanaise, surtout pendant la domination vénitienne. Encore au
commencement du siècle, l'albanais était la langue prépondérante de
l'Élide, d'Argos, de la Béotie et de l'Attique; de nos jours, plus de
cent mille prétendus Hellènes la parlent encore. La population actuelle
de la Grèce est donc fort mélangée, mais il serait difficile de dire
dans quelles proportions se sont unis les éléments divers: hellène,
slave, albanais. On pense que les Grecs les plus purs de race sont les
Maïnotes ou Maniotes de la péninsule du Ténare; eux-mêmes se disent les
descendants directs des Spartiates et montrent encore parmi leurs
châteaux forts celui qui appartint au «seigneur Lycurgue». Depuis un
temps immémorial jusqu'à la guerre de l'indépendance, leurs assemblées
de vieillards gardèrent le titre de «Sénat de Lacédémone». Tout Maïnote
jurait d'aimer jusqu'à la mort «le premier des biens, la liberté,
héritage des ancêtres spartiates.» Cependant les noms d'une foule de
localités du Magne sont d'origine serbe et témoignent du long séjour des
Slaves dans la contrée. Les Maïnotes pratiquent la «vendetta» comme
s'ils étaient des Monténégrins; mais cette coutume n'est-elle pas celle
de presque toutes les peuplades encore barbares?

Quoi qu'il en soit, il est certain qu'en dépit des invasions et des
croisements, la race grecque, peut-être en partie sous l'influence du
climat qui l'entoure, a fini par se retrouver avec la plupart de ses
traits distinctifs. D'abord, elle a su garder sa langue, et l'on a
vraiment lieu de s'étonner que le grec vulgaire, issu d'ailleurs d'un
idiome rustique, ne diffère pas davantage du grec littéraire ancien. Les
changements, analogues à ceux que l'on retrouve dans les
langues-néo-latines, se réduisent presque à deux, l'abréviation des mots
par la contraction des syllabes non accentuées et l'emploi des
auxiliaires dans le verbe. Aussi n'est-il pas difficile aux Grecs
modernes d'expurger peu à peu leur idiome des tournures barbares et des
mots étrangers pour le rapprocher de la langue de Thucydide.
Physiquement, la race n'a guère changé non plus; on reconnaît les
anciens types en maint district de la Grèce moderne. Le Béotien a cette
démarche lourde qui faisait de lui un objet de risée parmi les autres
Grecs; le jeune Athénien a la souplesse, la grâce et l'allure intrépide
que l'on admire dans les cavaliers sculptés sur les frises du Parthénon;
la femme de Sparte a gardé cette beauté forte et fière que les poëtes
célébraient autrefois chez les vierges doriennes. Au moral, la filiation
des Hellènes modernes n'est pas moins évidente. Comme ses ancêtres, le
Grec de nos jours est amoureux du changement, curieux de nouveautés,
grand questionneur des étrangers; descendant de citoyens libres, il a
gardé le sentiment de l'égalité, et toujours enivré de sa dialectique,
discute sans cesse comme s'il était encore dans l'agora; il s'abaisse
souvent à flatter, mais sans conviction et par artifice de langage.
Enfin, comme l'ancien Grec, il place trop souvent le mérite intellectuel
au-dessus du mérite moral; à l'exemple du «sage Ulysse», le héros des
chants homériques, il ne sait que trop bien mentir et tromper avec
grâce; pour lui l'Acarnanien véridique et le Maïnote «lent à promettre,
fidèle à tenir», sont des rustres bizarres. Un des traits de caractère
qui distingue aussi de tous les autres Européens l'ancien Grec et le
moderne, est qu'il se laisse rarement entraîner par les fortes passions,
à l'exception du patriotisme. De plus, il ignore la mélancolie; il aime
la vie et il veut en jouir. Il la donnera pourtant volontiers dans un
jour de bataille, mais dans ce cas la mort elle-même est un acte où se
concentrent toutes les forces de la vie. Le suicide est un genre de mort
inconnu parmi les Grecs de nos jours: le plus malheureux, celui qui a le
plus de raisons d'etre désespéré, se rattache quand même à l'existence.
Un Grec atteint de folie est également un phénomène des plus rares.

[Illustration: MAÏNOTES ET HABITANTS DE SPARTE. Dessin de A. de Curzon
d'après nature.]

Actuellement, la nationalité grecque, en dépit des éléments si divers
qui l'ont composée, est une de celles qui dans leur ensemble présentent
le caractère le plus homogène. Les Albanais, d'origine pélasgique, comme
les Hellènes, ne leur cèdent point en patriotisme, et ce sont eux,
Souliotes, Hydriotes, Spezziotes, qui ont peut-être le plus vaillamment
lutté pour la cause commune de l'indépendance nationale. Les huit cents
familles de Zinzares kutzo-valaques ou roumains, qui paissent leurs
troupeaux dans les montagnes de l'Acarnanie et de l'Étolie, et que l'on
connaît sous le nom de Kara-Gounis ou «Noires-Capotes», parlent à la
fois les deux langues, et plusieurs d'entre eux épousent des Grecques,
bien qu'ils ne donnent jamais leurs filles en mariage à des Hellènes.
Fiers et libres, ils sont trop clair-semés pour que leur groupe de
population puisse avoir une grande importance. Quant aux étrangers
proprement dits, les Grecs sont assez intolérants à leur égard et ne
prennent point à tâche de leur rendre le séjour agréable. Les Turcs,
jadis si nombreux dans certaines parties du Péloponèse, en Béotie et
dans l'île d'Eubée, ont dû fuir jusqu'au dernier le pays où leur
présence rappelait les tristes souvenirs de la servitude, et ils n'ont
laissé en témoignage de leur séjour que le fez, le narghilé, les
babouches. Les Juifs, que l'on rencontre en multitudes dans toutes les
villes de l'Orient slave et musulman, n'osent guère se hasarder parmi
les Grecs, qui du reste sont pour eux de redoutables rivaux dans le
maniement des fiances. On ne les voit en groupes de quelque importance
que dans les îles Ioniennes, où ils s'étaient glissés à la faveur du
protectorat britannique. C'est dans ce même archipel que vivent aussi
les descendants des anciens colons vénitiens et nombre d'émigrants venus
de toutes les parties de l'Italie. Des familles originaires de France et
d'Italie constituent encore un groupe distinct de population dans l'île
de Naxos. Quant aux porte-faix et aux jardiniers maltais d'Athènes et de
Corfou, restant presque toujours dans une position subordonnée, ils
vivent à part comme des étrangers.

[Illustration: N. 10.--POPULATIONS DE LA GRÈCE.]

La population homogène de la Grèce ne permet donc pas de diviser cette
contrée, comme l'Austro-Hongrie et la Turquie, en provinces
ethnologiques, mais elle se partage géographiquement en quatre régions
naturelles bien distinctes: l'Hellade continentale, connue du temps de
la population turque du nom de Roumélie, en souvenir de l'empire
«romain» de Byzance; l'antique Péloponèse, appelé de nos jours Morée,
peut-être par métathèse du mot «Romée», ou plutôt d'un mot slave qui
signifie «rivage marin» et qui s'appliquait jadis à l'Élide; les îles de
la mer Égée, Sporades et Cyclades; et les îles Ioniennes. En décrivant
les diverses parties de la Grèce, il nous arrivera souvent d'employer de
préférence les noms anciens des montagnes, des fleuves et des cités, car
les Hellènes de nos jours, jaloux des gloires de la Grèce d'autrefois,
cherchent à débarrasser peu à peu la carte de leur pays de tous les noms
d'origine slave ou italienne[9].

[Note 9: Grèce dans ses limites politiques:

                   Superficie.  Population            Population
                                 en 1870.            kilométrique.

Grèce continentale.. 19,575       341,038                  17

Péloponèse.......... 21,466       645,380                  30

Iles de l'Egée......  6,475       205,840                  32

Iles Ioniennes......  2,607       218,879                  84

     TOTAUX......... 50,123     1,411,143 (1,458,000 avec  24
                                          les marins, etc.)
]



II

GRÈCE CONTINENTALE


Les montagnes du Pinde, qui forment l'arête médiane de la Turquie
méridionale, se prolongent en Grèce et lui donnent un caractère
orographique analogue. Des deux côtés de la frontière conventionnelle,
ce sont les mêmes roches et la même végétation, des paysages semblables,
et presque partout des populations de même origine. En partageant
l'Épire et en prenant la Thessalie à la Grèce, la diplomatie européenne
ne s'est point occupée de faire son oeuvre conformément aux indications
de la nature. Elle s'est bornée, dans la partie orientale de la
frontière, à suivre la ligne de partage des eaux sur les hauteurs du
chaînon de l'Othrys, le mont «sourcilleux» qui domine la plaine du
Sperchius. A l'ouest du Pinde, au contraire, la limite politique des
deux pays coupe transversalement la vallée de l'Achéloüs et les croupes
terreuses qui la séparent du golfe d'Arta.

La cime isolée du mont Tymphreste ou Yeloukhi, dressée en tour à l'angle
où l'Othrys se détache de la grande chaîne du Pinde, est, non le plus
haut sommet de la Grèce continentale, mais celui qui forme, pour ainsi
dire, le centre de rayonnement des eaux et des montagnes. Au sud et au
sud-est, ses contre-forts, abritant de leur masse la charmante vallée de
Karpénisi, se rattachent par une arête élevée au massif le plus
considérable de la Grèce moderne: c'est le groupe que couronnent les
pyramides presque toujours neigeuses de Vardoussia et de Khiona, aux
pentes noires de sapins, et le superbe Katavothra, l'antique Oeta, où se
dressa le bûcher d'Hercule. Les montagnes de Vardoussia et de Khiona
font précisément face aux beaux massifs de la Morée septentrionale,
également boisés et neigeux.

A l'ouest du Veloukhi et du Vardoussia, les monts de l'Étolie, beaucoup
moins élevés, mais abrupts, sans chemins, forment un véritable chaos de
broussailles, de rochers et de défilés sauvages où ne s'aventurent guère
que les tribus des bergers valaques. La contrée devient plus accessible
dans l'Étolie méridionale, au bord des lacs et des rivières; mais là
aussi s'élèvent des montagnes qui, par des ramifications sinueuses, se
relient au système du Pinde. Celles du littoral de l'Acarnanie qui font
face aux îles Ioniennes sont escarpées, couvertes d'arbres et de
buissons; ce sont les monts du «noir continent» dont parlait Ulysse. A
l'est de l'Achéloüs, une autre chaîne côtière, bien connue des marins,
est le Zygos, dont les escarpements méridionaux, âpres et nus, se voient
au-dessus de Missolonghi; plus à l'est, une autre chaîne s'avance dans
la mer pour former, avec les promontoires de la Morée, l'étroit goulet
du golfe de Corinthe. Tout près de l'entrée, une des montagnes de la
côte d'Étolie, le Varassova, aux pans brusquement coupés, ressemble à un
énorme bloc, à une pierre monstrueuse. C'était, en effet, disent les
gens du pays, une roche que les anciens Titans hellenes voulaient jeter
au milieu du détroit pour qu'elle servît de pont entre les deux rivages.
Mais la pierre était trop lourde, ils la laissèrent tomber à l'endroit
où on la voit aujourd'hui.

Vers la mer Egée, le haut massif du Katavothra se continue à l'est,
parallèlement aux montagnes de l'île d'Eubée, par une chaîne côtière, ou
plutôt par une série de groupes distincts, que séparent les uns des
autres de profondes échancrures, de larges dépressions et même des
vallées fluviales. Quoique basses et coupées de nombreux passages, ces
montagnes aux roches escarpées, aux brusques promontoires, aux soudains
précipices, n'en sont pas moins d'un accès fort difficile, et pendant
les guerres de la Grèce ancienne, il suffisait d'un petit nombre
d'hommes pour les défendre contre des armées entières. A l'une des
extrémités de cette chaîne se trouve le passage des Thermopyles; à
l'autre extrémité s'étend, à la base orientale du Pentélique, la fameuse
plaine de Marathon.

Les groupes de sommets qui se dressent sur la rive septentrionale du
golfe de Corinthe, au sud de la Béotie, forment aussi dans leur ensemble
une sorte de chaîne, parallèle à celle qui longe le canal d'Eubée, mais
plus belle et plus pittoresque. Il n'est pas une de ces grandes cimes
dont le nom ne réveille les souvenirs les plus doux de la poésie et ne
fasse aussitôt surgir la figure des anciens dieux. A l'ouest, se
présente d'abord le Parnasse «à la double tête», la montagne où se
réfugièrent Deucalion et Pyrrha, ancêtres de tous les Grecs, et où les
Athéniennes, agitant leurs torches, allaient danser la nuit en l'honneur
de Bacchus. Des sommets du Parnasse, presque aussi hauts que le Khiona,
qui pyramide au nord-ouest, on aperçoit la Grèce entière, avec ses
golfes, ses rivages et ses montagnes, depuis l'Olympe de Thessalie
jusqu'au Taygète de l'extrême Péloponèse, et l'on distingue à ses pieds
l'admirable bassin de Delphes, jadis «l'ombilic» du monde, le lieu de
paix et de concorde où tous les Grecs venaient oublier leurs haines. Non
moins beau que le Parnasse est le groupe qui lui succède du côté de
l'est. L'Hélicon des Muses est, comme aux temps de la Grèce antique, la
montagne dont les vallées sont les plus fertiles et les plus riantes.
Ses pentes orientales surtout sont de l'aspect le plus gracieux, et
leurs bosquets, leurs pâturages, leurs jardins, où murmurent les
fontaines, contrastent de la manière la plus heureuse avec les plaines
nues et desséchées de la Béotie. Si le Parnasse a la source de Castalie,
l'Hélicon a celle de l'Hippocrène, qui jaillit sous le sabot de Pégase.
La longue croupe du Cithéron, où le mythe a fait naître Bacchus, relie
les montagnes de la Béotie méridionale à celles de l'Attique, roches de
marbre devenues fameuses par le voisinage de la cité qu'elles abritent.
Au nord d'Athènes, c'est le Parnès, au profil si pur et si rhythmique; à
l'est, le Pentélique, où se trouvent les cavernes de Pikermi, fameuses
par leurs ossements fossiles; au sud, le mont Hymette, dont les anciens
poètes ont chanté les abeilles. Puis le Laurion, aux riches scories
d'argent, se prolonge au sud-est et se termine par le beau cap Sunium,
consacré à Minerve et à Neptune, et portant encore quinze colonnes d'un
ancien temple.

Au sud de l'Attique, un autre groupe isolé, occupant toute la largeur de
l'isthme de Mégare, servait de rempart de défense aux Athéniens contre
leurs voisins du Péloponèse. C'est le massif de Geraneia, aujourd'hui
Macryplagi[10] Au delà se trouve l'isthme de Corinthe proprement dit,
resserré entre le golfe de Lépante et celui d'Athènes. C'est un simple
seuil dont les roches calcaires, stériles et sans eau, s'élèvent de 40 à
70 mètres au-dessus de la mer, et qui n'a pas 6 kilomètres de large
entre les deux rivages. Cette langue de terre, espace neutre séparant
deux régions géographiques distinctes, se trouvait tout naturellement
choisie pour devenir un lieu d'assemblées, de fêtes et de marchés. On
reconnaît encore en travers de l'isthme les restes du mur de défense
élevé par les Péloponnésiens, et sur les bords du golfe de Corinthe les
traces du canal commencé par l'ordre de Néron et destiné à rejoindre les
deux mers.

[Note 10: Altitudes de la Grèce continentale:

Gerakovouni (Othrys).....            1,729   mètres.
Veloukhi (Tymphreste)....            2,319     »
Khonia...................            2,495     »
Vardoussia...............            2,512     »
Katavothra (Oeta)........            2,000     »
Monts d'Acarnanie........            1,590     »
Varassova................              917     »
Liakoura (Parnasse)......            2,459     »
Pateovouna (Hélicon).....            1,749     »
Elatea (Cithéron)........            1,411     »
Parnès...................            1,416     »
Pentélique...............            1,126     »
Hymette..................            1,036     »
Macryplagi (Geraneia)....            1,366     »
]

Les montagnes calcaires de la Grèce, de même que celles de l'Épire et de
la Thessalie, sont riches en bassins où les eaux s'amassent en lacs,
tandis que tout autour la terre, percée de gouffres où s'engouffrent les
torrents, est aride et desséchée. L'Acarnanie méridionale, dont une
partie a reçu le nom de Xeromeros ou «pays sec», à cause de son manque
d'eau courante, est ainsi parsemée de bas-fonds lacustres. Au sud du
golfe d'Arta, qui lui-même est une espèce de lac communiquant avec la
mer par une bouche fort étroite, se trouvent plusieurs de ces nappes
d'eau, restes d'une sorte de mer intérieure, comblée par les alluvions
de l'Achéloüs. Le lac le plus considérable de la région a même reçu des
indigènes le nom de Pelagos ou de «Mer», à cause de son étendue et de la
violence de ses eaux, qui se brisent contre les rochers: c'est l'ancien
Trichonis des Étoliens. Réputé insondable, il est en réalité
très-profond et ses eaux sont pures; mais il se déverse d'un flot lent
dans un autre bassin beaucoup moins vaste, aux abords empestés de
marécages, et s'épanchant lui-même dans l'Achéloüs par un courant
bourbeux. Les coteaux qui entourent le lac de Trichonis sont couverts de
villages et de cultures, tandis qu'aux alentours du lac inférieur, la
fièvre a dépeuplé la contrée. Néanmoins le pays est fort beau. A peine
sorti d'une étroite «cluse» ou _clissura_ des montagnes du Zygos, le
chemin s'engage sur un pont de près de deux kilomètres, construit jadis
par un gouverneur turc au-dessus des marais qui séparent les deux lacs.
Le viaduc s'est à demi enfoncé dans la vase, mais il est encore assez
élevé pour laisser le regard se promener librement sur les eaux et leurs
rives; des chênes, des platanes, des oliviers sauvages entremêlent leurs
branches au-dessus du pont; des vignes folles se suspendent en nappes à
ces beaux arbres, et leurs festons encadrent gracieusement les tableaux
formés par la nappe bleue du lac et les grandes montagnes.

Au sud du Zygos, entre les terres alluviales de l'Achéloüs et du
Fidaris, s'étend un autre bassin lacustre, à moitié marais d'eau douce
ou saumâtre, à moitié golfe salin, qui depuis le temps des anciens Grecs
s'est accru aux dépens des terres cultivées, à cause de la négligence
des habitants. C'est à sa position au bord de cette grande lagune que
l'héroïque Missolonghi doit son nom, signifiant «Milieu des marais». Un
cordon littoral ou _ramma_, çà et là rompu par les flots, sépare le
bassin de Missolonghi de la mer Ionienne; pendant la guerre de
l'indépendance, des fortins et des estacades défendaient toutes les
entrées du lac, mais elles ne sont plus occupées maintenant que par des
barrages de roseaux, que les pêcheurs ouvrent au printemps pour laisser
entrer le poisson de mer et ferment en été pour l'empêcher de sortir.
Quoique située au milieu des eaux salées, Missolonghi n'est point
insalubre, grâce aux brises de mer; mais sur la petite ville plus active
et plus commerçante d'Ætoliko, bâtie plus à l'ouest en plein étang et
réunie par deux ponts à la terre ferme, pèse un air lourd et chargé de
miasmes. Entre Ætoliko et l'Achéloüs, on remarque un grand nombre
d'éminences rocheuses semblables à des pyramides dressées sur la plaine.
Ce sont évidemment d'anciens îlots pareils à ceux que l'on voit en
archipels entre le littoral du continent et l'île de Sainte-Maure; les
apports de l'Achéloüs ont graduellement comblé les interstices qui
séparaient tous ces rochers, et les ont rattachés à la terre ferme.
L'antique ville commerçante d'Œniades occupait jadis une de ces îles,
une «terre qui n'était pas encore terre». Ce travail géologique, observé
déjà par Hérodote, se continue sous nos yeux; les troubles du fleuve,
qui lui ont valu son nom moderne d'Aspros ou «Blanc», accroissent
incessamment l'étendue du sol aux dépens de la mer.

[Illustration: No 11.--BASSE ACARNANIE. Échelle de 1/800.000 _gravé par
Erhard._]

L'Achéloüs, que les anciens comparaient à un taureau sauvage à cause de
la violence de son cours et de l'abondance de ses eaux, est de beaucoup
le fleuve le plus considérable de la Grèce: ce fut un des grands
exploits d'Hercule de lui ravir une de ses cornes, c'est-à-dire de
l'endiguer et de reconquérir les terres jadis inondées par ses flots
errants. Ses voisins, le rapide Fidaris, que franchit le centaure
Nessus, portant Hercule et Déjanire, et le Mornos, descendu des neiges
de l'Œta, ne peuvent lui être comparés. Sur le versant de la mer Égée,
que sont les fleuves de l'Attique, l'Orope, les deux Céphyse, et
l'Illissus, «mouillé quand il pleut?» Le principal cours d'eau de la
Grèce orientale, le Sperchius, est aussi très-inférieur à l'Achéloüs,
mais il a, comme lui, grandement travaillé à changer l'aspect de la
plaine basse. A l'époque où Léonidas et ses vaillants gardaient contre
les Perses le défilé des Thermopyles, le golfe de Lamia s'avançait
beaucoup plus profondément dans les terres; mais le fleuve a fait peu à
peu reculer le rivage et recueilli comme affluents quelques cours d'eau
qui se jetaient directement dans la mer. En déplaçant graduellement son
delta, le Sperchius a donné plusieurs kilomètres de largeur au passage
jadis si resserré entre la base du Kallidromos et les flots, et des
armées entières pourraient maintenant y manoeuvrer à l'aise. Les
fontaines chaudes, sulfureuses et pétrifiantes, qui jaillissent de la
roche, ont aussi contribué à l'agrandissement de la plage des
Thermopyles par la couche pierreuse qu'elles étalent sur le sol. Du
reste, cette contrée volcanique peut avoir été modifiée depuis deux
mille ans par les trépidations du sol. Dans la mer voisine, les matelots
montrent encore le rocher de Lichas, petit cratère de scories dans
lequel les anciens voyaient le compagnon d'Hercule lancé du haut de
l'Œta par le demi-dieu courroucé. En face, sur la côte de l'île d'Eubée,
des eaux thermales sourdent en telle abondance qu'elles ont formé sur
les pentes d'énormes concrétions qui, de loin, ressemblent à un glacier.
Un établissement thérapeutique, fondé récemment aux Thermopyles, en
utilise les eaux sulfureuses, et permet aux étrangers de parcourir des
contrées si riches en grands souvenirs historiques. Naguère le piédestal
sur lequel reposait le lion de marbre élevé à Léonidas était encore
visible, mais on l'a démoli pour la construction d'un moulin.

[Illustration: N° 12.--LES THERMOPYLES. _D'après les Cartes de l'Etat
Major Français publiées en 1852._ _Gravé par Erhard._

Le bassin du Cephissus, ouvert comme un sillon entre la chaîne de l'Œta
et celle du Parnasse, est aussi des plus remarquables au point de vue
hydrologique. La rivière parcourt d'abord un premier fond jadis couvert
par les eaux d'un lac; puis, à l'issue d'un défilé que dominent les
contre-forts du Parnasse, il contourne le rocher qui portait l'antique
cité d'Orchomène, et pénètre dans une vaste plaine où les cultures et
les roselières entourent des étangs et des réservoirs d'eau profonde.
Plusieurs torrents, dont l'un, celui de Livadia, reçoit l'eau fort
abondante des célèbres fontaines de la «Mémoire» et de «l'Oubli»,
Mnémosyne et Léthé, accourent aussi vers le bassin marécageux en
descendant du massif de l'Hélicon et des montagnes voisines. En été, une
grande partie de la plaine est à sec, et ses champs donnent d'admirables
récoltes de maïs dont les tiges sont douces comme la canne à sucre;
mais, après les fortes pluies d'automne et d'hiver, le niveau des eaux
s'accroît de 6 mètres et même de 7 mètres et demi; toute la plaine basse
est inondée et devient un véritable lac de 230 kilomètres de superficie;
le mythe du déluge d'Ogygès porte même à penser que la vaste nappe d'eau
a parfois envahi toutes les vallées habitables qui débouchent dans le
bassin. Les anciens lui donnaient le nom de Cephissis dans sa partie
occidentale, et de Copaïs dans ses parages plus profonds de l'est;
actuellement il est désigné d'après la ville de Topolias, qui s'élève
sur un promontoire de la rive septentrionale.

On comprend qu'il serait indispensable de régulariser la marche des eaux
et d'empêcher les irruptions soudaines du lac sur les cultures de ses
bords. C'est ce travail que tentèrent les anciens Grecs. A l'est du
grand lac de Copaïs se trouve un autre bassin lacustre, situé à 40
mètres plus bas et de toutes parts environné d'escarpements rocheux
difficiles à cultiver. Ce réservoir, l'Hylice des Béotiens, semble
naturellement indiqué pour emmagasiner le trop-plein des eaux du Copaïs;
un canal, dont on suit les traces dans la plaine, devait servir à
décharger le flot d'inondation dans l'énorme cuve de l'Hylice, mais il
ne paraît pas que cette oeuvre ait jamais été terminée. On dut s'occuper
aussi de déblayer les divers entonnoirs ou katavothres dans lesquels
l'eau du lac Copaïs s'engouffre pour aller rejoindre la mer par-dessous
les montagnes. Au nord-ouest, en face du rocher d'Orchomène, d'où
jaillit le Mélas, un premier réservoir souterrain reçoit cette rivière
pour la porter au golfe d'Atalante; à l'est, d'autres émissaires cachés
se dirigent vers le lac Hylice et celui de Paralimni; mais c'est au
nord-est, dans le golfe de Kokkino, que se trouvent les gouffres
principaux. Dans cet angle extrême du lac, véritable Copaïs des anciens,
la rivière Céphise, qui vient de traverser la plaine marécageuse dans sa
plus grande largeur, se heurte à la base du mont Skroponéri et se divise
en un delta souterrain. Au sud, une première caverne s'ouvre dans le
rocher pour livrer passage aux eaux, mais ce n'est qu'une sorte de
tunnel à travers un promontoire, et pendant la saison sèche les piétons
peuvent l'utiliser en guise de chemin. Au delà de ce faux entonnoir
apparaît une deuxième porte de rochers, dans laquelle se perd une des
branches les plus importantes du Céphise, sans doute pour rejaillir
directement à l'est en de fortes sources qui s'épanchent aussitôt dans
la mer. A près d'un kilomètre au nord, deux autres bras de la rivière
pénètrent dans la falaise, pour se rejoindre bientôt et couler au nord,
précisément au-dessous d'une vallée sinueuse qui servit anciennement de
lit aux eaux passant maintenant dans les profondeurs. C'est dans cette
vallée que les ingénieurs grecs avaient autrefois creusé des puits qui
leur permettaient de descendre jusqu'au niveau de l'eau et d'en nettoyer
le lit en cas d'obstruction. De l'entrée des katavothres jusqu'à
l'endroit où reparaissent les eaux, on compte seize de ces puits, dont
quelques-uns ont encore 10 et même 30 mètres de profondeur; mais la
plupart sont comblés par les pierrailles et les terres éboulées. Il est
probable que ces travaux, ruinés depuis des milliers d'années, et
vainement réparés du temps d'Alexandre par l'ingénieur Cratès, datent de
l'époque presque mythique des Myniens d'Orchomène. L'assèchement des
marais qui bordent le lac Copaïs et la régularisation des fleuves
souterrains avaient donné à cet ancien peuple leurs immenses richesses,
attestées par Homère. Ainsi les Grecs des âges homériques avaient su
mener à bonne fin des travaux d'art devant lesquels l'industrie moderne
s'arrête indécise!

[Illustration: N° 13--LAC COPAÏS. d'après l'Etat Major Français. Gravé
par Erhard. Echelle de 1/500.000. K. Katavothro.]

Toute la région occidentale de la Roumélie, occupée par les montagnes de
l'Acarnanie, de l'Étolie, de la Phocide, est condamnée par la nature
même du pays à n'avoir qu'une très-faible importance relativement aux
provinces orientales. C'est à peine si, du temps des anciens Grecs, ces
contrées étaient considérées comme en deçà des limites du monde barbare,
et de nos jours encore les Étoliens sont les plus ignorants des Grecs.
Il n'y a de mouvement commercial que dans quelques localités
privilégiées du bord de la mer, telles que Missolonghi, Ætoliko, Salona,
Galaxidi. Cette dernière ville, située au bord d'une baie où débouche le
Pleistos, ruisseau de Delphes jadis consacré à Neptune, quoique presque
toujours sans eau, était, avant la guerre de l'indépendance, le chantier
et l'entrepôt de commerce le plus actif du golfe de Corinthe, et même
lui donna son nom. Quant à la ville de Naupacte, appelée Lépante par les
Italiens, et dont le nom servit également à désigner le golfe de
Corinthe, elle n'a plus guère que son importance stratégique à cause de
sa position dans le voisinage de l'entrée du détroit. Nombre de
batailles navales ont eu lieu pour forcer le passage de ce défilé marin,
que gardent maintenant les deux forts de Rhium et d'Anti-Rhium, le
château de Morée et le château de Roumélie. On a remarqué un curieux
phénomène de géographie physique dans le canal qui sert d'entrée au
golfe de Corinthe. Le seuil, qui d'ailleurs n'a que 66 mètres d'eau à
l'endroit le plus profond, varie constamment en largeur par suite de
l'action contraire des alluvions terrestres et des courants maritimes;
ce que l'un apporte, l'autre le remporte. Lors de la guerre du
Péloponèse, le détroit avait sept stades, soit environ 1,255 mètres de
large; du temps de Strabon, l'ouverture était réduite à cinq stades;
actuellement sa largeur a doublé; elle atteint près de 2 kilomètres de
promontoire à promontoire. L'entrée du golfe d'Arta, entre l'Épire de
Turquie et l'Acarnanie grecque, ne présente pas les mêmes phénomènes;
elle a précisément les dimensions que lui assignent tous les auteurs
anciens, un peu moins d'un kilomètre.

Les fonds de vallée et les bassins lacustres de la Roumélie orientale,
et surtout sa position essentiellement péninsulaire entre le golfe de
Corinthe, la mer d'Égine et le long canal d'Eubée, devaient faire de
cette région une des parties les plus vivantes de la Grèce; c'est la
contrée historique par excellence, où s'élevèrent les cités de Thèbes,
d'Athènes, de Mégare. Entre les deux pays les plus importants de cette
région, la Béotie et l'Attique, le contraste est grand. La première de
ces contrées est un bassin fermé, dont les eaux surabondantes
s'accumulent en lacs, où les brouillards s'amassent, où le sol de
grasses alluvions nourrit une végétation plantureuse. L'Attique, au
contraire, est aride; une mince couche de terre végétale recouvre les
terrasses de ses rochers; ses vallées s'ouvrent librement vers la mer;
un ciel pur baigne les sommets de ses montagnes; et l'eau bleue de la
mer Égée en lave la base; la péninsule s'avance au loin dans les flots
et s'y continue par la chaîne des Cyclades. Si les Grecs, redoutant les
aventures de mer, avaient dû, comme dans les premiers âges, s'occuper
surtout de la culture de leurs champs, nul doute que la Béotie n'eût
gardé la prépondérance qu'elle avait à l'époque des Myniens de la riche
Orchomène; mais les progrès de la navigation et l'appel du commerce,
irrésistible pour les Hellènes, devaient assurer peu à peu le rôle
principal aux populations de l'Attique. La ville d'Athènes, qui s'éleva
dans la plaine la plus ouverte de la presqu'île, occupait donc une
position que la nature avait désignée d'avance pour un grand rôle
historique.

On a beaucoup critiqué le choix que fit le gouvernement grec en
installant sa capitale au pied de l'Acropole. Sans doute, les temps ont
changé, et les mouvements des nations ont déplacé peu à peu les centres
naturels du commerce. Corinthe, dominant à la fois les deux mers, à la
jonction de la Grèce continentale et du Péloponèse, eût été un meilleur
choix; de là les rapports eussent été beaucoup plus faciles, d'un côté
avec Contantinople et tous les rivages grecs de l'Orient restés sous la
domination des Osmanlis, de l'autre avec ce monde occidental d'où reflue
maintenant la civilisation que la Grèce lui donna jadis. Si l'Hellade,
au lieu de devenir un petit royaume centralisé, s'était constituée en
république fédérative, ainsi qu'il convenait à son génie et à ses
traditions, il n'est pas douteux que d'autres villes de la Grèce, mieux
situées qu'Athènes pour entretenir des communications rapides avec les
pays d'Europe, ne l'eussent facilement dépassée en population et en
richesse commerciale; néanmoins, en grandissant dans sa plaine et en
s'unissant avec le Pirée par un chemin de fer, Athènes a repris une
importance naturelle des plus considérables; elle est redevenue cité
maritime, comme aux jours de sa grandeur antique, alors que, par son
triple mur, ses «jambes» appuyées sur la mer, elle ne formait qu'un seul
et même organisme avec ses deux ports du Pirée et de Phalère.

[Illustration: N° 14--ATHÈNES ET SES LONGS MURS. _D'après Schmid et
Kiepart._ Echelle 1:114 000.]

[Illustration: L'ACROPOLE D'ATHÈNES, VUE DE LA TRIBUNE AUX HARANGUES.
Dessin de Taylor d'après un croquis de M. A. Curzon.]

Mais quelle différence entre les monuments de la ville moderne et les
ruines de la ville antique! Quoique éventré par les bombes du Vénitien
Morosini, quoique dépouillé depuis de ses plus belles sculptures, le
temple du Parthénon est resté, par sa beauté pure et simple, qui
s'accorde si bien avec la sobre nature environnante, le premier parmi
tous les chefs-d'oeuvre de l'architecture. À côté de cet auguste débris,
sur le plateau de l'Acropole, où les marins voguant dans le golfe
d'Égine voyaient au loin briller la lance d'or d'Athéné Promachos,
s'élèvent d'autres monuments à peine moins beaux et datant aussi de la
grande période de l'art, l'Érechthéion et les Propylées. En dehors de la
ville, sur un promontoire, se dresse le temple de Thésée, l'édifice le
mieux conservé qui nous reste encore de l'antiquité grecque; ailleurs,
près de l'Illissus, un groupe de colonnes rappelle la magnificence du
temple de Jupiter Olympien, que les Athéniens employèrent sept cents
années à construire et qui servit de carrière à leurs descendants. En
maint autre endroit de l'emplacement occupé par l'ancienne ville se
montrent des restes remarquables, et la vue du moindre de ces débris
intéresse d'autant plus que les souvenirs d'hommes illustres s'y
rattachent.

[Illustration: N° 15.--ATHÈNES ANTIQUE. D'après Kiepert et Schmidt.
Échelle de 1:50.000.]

Sur ce rocher siégeait l'aréopage qui jugea Socrate; sur cette tribune
de pierre parlait Démosthène; dans ce jardin professait Platon!

C'est un intérêt historique de même nature que l'on éprouve en
parcourant le reste de l'Attique, soit qu'on aille visiter le village
d'Éleusis, où se célébraient les mystères de Cérès, et la ville de
Mégare à la double acropole, soit que l'on parcoure les champs de
Marathon ou les rivages de l'île de Salamine. De même, en dehors de
l'Attique, les voyageurs sont attirés par les souvenirs du passé vers
Platée, Leuctres, Chéronée, la Thèbes d'Oedipe et l'Orchomène des
Myniens; mais, en comparaison de ce qu'ils furent autrefois, tous les
districts sont presque déserts. Après Athènes et Thèbes, les deux seules
villes de quelque importance qui se trouvent de nos jours dans la Grèce
orientale, sur le continent, sont Lamia, située au milieu des plaines
basses du Sperchius, et Livadia la béotienne, jadis célèbre par l'antre
de Trophonius, que les archéologues ne sont pas encore sûrs d'avoir
retrouvé. L'île d'Égine, qui dépend de l'Attique, n'est pas moins déchue
et dépeuplée que la grande terre voisine. Dans l'antiquité, plus de deux
cent mille habitants s'y pressaient, et maintenant il ne reste plus même
la trentième partie de ces multitudes. L'île a du moins gardé les
pittoresques ruines de son temple de Minerve, et l'admirable spectacle
que présente le demi-cercle des rivages montueux de l'Argolide et de
l'Attique.



III

MORÉE OU PÉLOPONÈSE


Géographiquement, le Péloponèse mérite bien le nom d'île que lui avaient
donné les anciens. Le seuil bas de Corinthe le sépare complètement de la
montueuse péninsule de Grèce: c'est un monde à part, fort petit si l'on
en juge par la place qu'il occupe sur la carte, mais bien grand par le
rôle qu'il a rempli dans l'histoire de l'humanité.

Quand on pénètre dans la Morée par l'isthme de Corinthe, on voit
immédiatement se dresser comme un rempart les monts Onéiens, qui
défendaient l'entrée de la péninsule et dont un promontoire portait la
forteresse de l'Acrocorinthe. Ces montagnes, derrière lesquelles les
populations du Péloponèse vivaient à l'abri de toute attaque, ne
constituent point un massif isolé, et se rattachent au système général
de l'île entière. C'est directement à l'ouest de Corinthe, à une
cinquantaine de kilomètres dans l'intérieur de la Morée, que s'élève le
groupe principal des sommets, le «noeud» d'où se ramifient tous les
chaînons de montagnes vers les extrémités péninsulaires. Là se dressent
le Cyllène des anciens Grecs, ou Ziria, aux flancs noirs de sapins, et
le Khelmos ou massif des monts Aroaniens, dont les neiges versent au
nord dans une sombre vallée la cascade ou plutôt le long voile vaporeux
du Styx: c'est le «fleuve» aux eaux froides, jadis redoutées des
parjures, qui disparaît ensuite dans les replis d'un défilé, devenu pour
la mythologie les neuf cercles de l'enfer. A l'ouest, le Khelmos se
relie par une rangée de pics boisés au groupe de l'Olonos, l'antique
Érymanthe, célèbre par les chasses d'Hercule. Toutes ces montagnes, de
Corinthe à Patras, forment comme un mur parallèle au rivage méridional
du golfe, vers lequel leurs contre-forts s'abaissent par degrés,
enfermant entre leurs pentes des vallées latérales fortement inclinées.
Sur le versant de l'une de ces vallées, celle du Bouraïcos, s'ouvre
l'énorme grotte de Mega-Spileon, qui sert de couvent, et à l'entrée de
laquelle se suspendent aux rochers les constructions les plus bizarres,
des pavillons de toutes formes et de toutes couleurs, pareils aux
alvéoles d'un immense «nid de guêpes».

Limité au nord par les massifs superbes de la chaîne côtière, le plateau
montagneux du Péloponèse central a pour bornes, du côté de l'Orient, une
autre chaîne qui commence également au Cyllène: c'est le Gaurias, connu
plus au sud sous le nom de Malevo ou d'Artemision, puis sous celui de
Parthenion. Interrompue par de larges brèches, cette chaîne se relève à
l'orient de Sparte pour former la rangée d'Hagios Petros ou Parnon;
ensuite, s'abaissant peu à peu, elle va projeter vers Cérigo le long
promontoire du cap Malée ou Malia. C'est là, raconte la légende, que se
réfugièrent les derniers Centaures, c'est-à-dire les barbares ancêtres
des Tzakones de nos jours. Nulle pointe n'était plus redoutée des marins
hellènes que celle du cap Malée, à cause des sautes brusques du vent:
«As-tu doublé le cap, oublie le nom de ta patrie!» disait un ancien
proverbe.

Les montagnes qui s'élèvent à l'ouest de la Morée n'ont point cette
régularité d'allures que présente la chaîne orientale de la Péninsule.
Diversement échancrées par les rivières qui en découlent, elles se
ramifient au sud des monts Aroaniens et de l'Érymanthe en une multitude
de petits chaînons qui se rejoignent ça et là en massifs et donnent à
cette partie du plateau l'aspect le plus varié. Partout les vallées
s'ouvrent en paysages imprévus, auxquels un simple bouquet d'arbres, une
source, un troupeau de brebis, un berger assis sur des ruines, prêtent
un charme merveilleux. C'est là cette gracieuse Arcadie, que chantaient
les anciens poètes. Quoique en partie dépouillée de ses bois et devenue
trop austère, elle est belle encore, mais bien plus charmantes sont les
déclivités occidentales du plateau tournées vers la mer d'Ionie. Là, de
riches forêts et des eaux abondantes ajoutent aux flots bleus, aux îles
lointaines, au ciel pur, un élément de beauté qui manque à presque tous
les autres rivages de la Grèce.

Au sud du plateau de l'Arcadie, que dominent à l'ouest les cimes du
Ménale, quelques groupes assez élevés servent de point de départ à des
chaînes distinctes. Un de ces massifs, le Kotylion ou Paloeocastro,
donne naissance aux montagnes de Messène, parmi lesquelles se dresse le
fameux Ithôme, et à celles de l'Aegalée, qui se prolongent en péninsule
à l'ouest du golfe de Coron et reparaissent dans la mer aux îlots
rocheux de Sapienza, de Cabrera, de Venetiko. Un autre massif, le Lycée
ou Diaforti, l'Olympe d'Arcadie, que les Pélasges disaient avoir été
leur berceau, et qui s élève à peu près au centre du Péloponèse, se
continue à l'ouest de la Laconie par un long rempart de montagnes qui
forme la chaîne la mieux caractérisée et la plus haute de la Morée. Elle
a pour cime principale le célèbre Taygète, appelé aussi Pentedactylos
(Cinq-Doigts), à cause des cinq pitons qui le couronnent, et Saint-Élie,
sans doute en souvenir d'Hélios, le Soleil ou l'Apollon dorien. Des
forêts de châtaigniers et de noyers, auxquels se mêlent les cyprès et
les chênes, revêtent en partie les pentes inférieures de la montagne,
mais la cime est sans arbres et recouverte de neige pendant les trois
quarts de l'année. C'est le Taygète neigeux qui de loin signale la terre
de Grèce aux navigateurs. En se rapprochant de la côte ils voient surgir
de l'eau bleue les contre-forts et les chaînons avancés de la «Mauvaise
Montagne» ou Kakavouni, puis bientôt le promontoire du Ténare avec ses
deux caps, le Matapan et le Grasso, immense bloc de marbre blanc, haut
de deux cents mètres, sur lequel les cailles fatiguées viennent
s'abattre par millions après avoir traversé la mer. Dans les grottes de
sa base l'eau s'engouffre avec un sourd clapotis, que les anciens
prenaient pour les aboiements de Cerbère. Comme le cap Malée, le Matapan
est redouté par les pilotes comme un grand «tueur d'hommes».

Ainsi les trois extrémités méridionales du Péloponèse sont occupées par
des montagnes et de hauts escarpements rocheux. A l'est, la péninsule de
l'Argolide est dominée également dans toute son étendue par des rangées
de hauteurs qui se rattachent au Cyllène, comme le Gaurias et les monts
de l'Arcadie. La Morée tout entière est donc un pays de plateaux et de
montagnes[11]. A l'exception des plaines de l'Élide, composées de débris
alluviaux qu'ont apportés les torrents de l'Arcadie, et des bassins
lacustres de l'intérieur qui se sont graduellement comblés, la péninsule
n'offre partout que des terrains montueux. Comme dans la Grèce
continentale et les Cyclades, les rochers qui constituent les
principales arêtes de montagnes, le Cyllène, le Taygète, l'Hagios
Petros, sont des schistes cristallins et des marbres métamorphiques.
Autour de ces formations se sont déposées çà et là quelques strates de
l'époque jurassique et de puissantes assises calcaires de la période
crétacée. Dans le voisinage des côtes, en Argolide et sur les flancs du
Taygète, des serpentines et des porphyres se sont fait jour à travers
les roches supérieures.

[Note 11: Altitudes du Péloponèse:

Hauteur moyenne de la Péninsule.       600 mètres.
Cyllène (Ziria)                      2,402  ----
Monts Aroaniens (Khelmos)            2,361  ----
Erymanthe (Olonos)                   2,118  ----
Artemision (Malevo)                  1,672  ----
Parnon (Hagios Petros)               1,937  ----
Lycée (Diaforti)                     1,420  ----
Ithôme                                 802  ----
Taygète                              2,408  ----
Arachneion (Argolide)                1,199  ----
]

Enfin, sur le rivage nord-oriental de l'Argolide, notamment dans la
petite péninsule de Methana, se trouvent des volcans modernes, entre
autres celui de Kaïménipetra, dans lequel M. Fouqué a reconnu la bouche
ignivome dont parle Strabon et qui rejeta ses dernières laves, il y a
vingt et un siècles. On doit voir sans doute dans ces volcans des évents
du foyer sous-marin qui s'étend au sud de la mer Égée par les îles de
Milos, Santorin et Nisyros. La grotte de Sousaki, d'où s'écoule un
véritable ruisseau gazeux d'acide carbonique, de nombreuses sources
thermales et des solfatares témoignent que dans l'Argolide l'activité
volcanique ne s'est point encore calmée.

Peut-être les fontaines sulfureuses qui jaillissent en abondance sur la
côte occidentale du Péloponèse indiquent-elles que là aussi se produit
une certaine poussée intérieure du sol. L'opinion de quelques géologues
est que les rivages occidentaux de la Grèce s'élèvent insensiblement; en
maints endroits, à Corinthe notamment, d'anciennes grottes marines et
des plages sont maintenant à plusieurs mètres au-dessus des flots. C'est
par cette élévation, et non pas seulement par l'apport des alluvions
fluviales, qu'on s'expliquerait l'empiétement rapide des alluvions de
l'Achéloüs et la formation des rivages de l'Élide qui ont annexé au
continent quatre îlots rocheux. En d'autres endroits, principalement
dans le golfe de Marathonisi ou de Laconie, et sur les côtes orientales
de la Grèce, ce sont des phénomènes d'abaissement du sol qu'on aurait
constatés, puisque la péninsule d'Élaphonisi s'est changée en île; mais
là aussi les alluvions des rivières ont grandement empiété sur les eaux
de la Méditerranée. La ville de Calamata, sur le golfe de son nom, est
deux fois plus éloignée de la mer qu'elle ne l'était à l'époque de
Strabon. De même, le rivage du golfe de Laconie a délaissé les vestiges
de l'ancien port d'Hélos dans l'intérieur des terres.

Les roches calcaires de l'intérieur du Péloponèse ne sont pas moins
riches que la Béotie et que les régions occidentales de toute la
péninsule des Balkans en katavothres où s'engouffrent les eaux. Les uns
sont de simples cribles du sol rocheux, difficiles à reconnaître sous
les herbes et les cailloux; les autres sont de larges portes, des
cavernes où l'on peut suivre le ruisseau dans son cours souterrain. En
hiver, des oiseaux sauvages, postés près de l'entrée, attendent en foule
la proie que vient leur apporter le flot; en été, les renards et les
chacals reprennent possession de ces antres d'où les avait chassés
l'inondation. De l'autre côté des montagnes, l'eau qui s'était engloutie
dans les fissures du plateau reparaît en sources ou _kephalaria_
(_kephalouryris_); toujours clarifiée et d'une température égale à celle
du sol, on la voit jaillir, ici des fentes du rocher, ailleurs du sol
alluvial des plaines, ailleurs encore du milieu des eaux marines. La
géographie souterraine de la Grèce n'est pas assez connue pour qu'il
soit possible de préciser partout à quels katavothres d'en haut
correspondent les kephalaria d'en bas.

[Illustration: N° 16--LACS DE PHENEOS ET DE STYMPHALE. _D'après l'Etat
Major Français._ Echelle 1:300000.]

Les anciens avaient grand soin de nettoyer les entonnoirs naturels, afin
de faciliter l'issue des eaux et d'empêcher ainsi la formation de
marécages insalubres. Ces précautions ont été négligées pendant les
siècles de barbarie qu'a dû plus tard subir la Grèce, et l'eau s'est
accumulée en maints endroits aux dépens de la salubrité du pays. C'est
ainsi que la plaine du Pheneos ou de Phonia, ouverte comme un large
entonnoir entre le massif du Cyllène et celui des monts Aroaniens, a été
fréquemment changée en lac. Au milieu du siècle dernier, l'eau
remplissait tout l'immense bassin et recouvrait les campagnes d'une
couche liquide de plus de cent mètres d'épaisseur. En 1828, la nappe
lacustre, déjà fort réduite, avait encore sept kilomètres de large et
s'étendait à cinquante mètres au-dessus du fond. Enfin, quelques années
après, les écluses souterraines se rouvraient, mais en laissant deux
petits marécages dans les parties les plus basses de la plaine, près des
gouffres de sortie; en 1850, le lac avait de nouveau soixante mètres de
profondeur. Hercule, dit la légende antique, avait creusé un canal pour
assainir la plaine et dégorger les entonnoirs; maintenant on se contente
de placer des grillages à l'entrée des gouffres pour arrêter les troncs
d'arbres et autres gros débris entraînés par les eaux.

A l'est de la cavité du Pheneos et à la base méridionale du mont
Cyllène, se trouve un autre bassin, célèbre dans la mythologie grecque
par les oiseaux mangeurs d'hommes, qu'exterminèrent les flèches
d'Hercule: c'est le Stymphale, alternativement nappe lacustre et
campagne cultivée. Pendant l'hiver, les eaux recouvrent environ un tiers
de la plaine, mais il arrive aussi, dans les années exceptionnellement
pluvieuses, que les dimensions de l'ancien lac sont rétablies en entier.
Le katavothre unique qui sert d'issue au lac Stymphale se distingue de
la plupart des autres gouffres; il s'ouvre, non sur un rivage, au pied
d'une falaise, mais au fond même du lac: il engloutit à la fois les
eaux, les débris des plantes, la vase, le limon corrompu, et tous ces
détritus sont emportés sous la terre, où ils se déposent dans quelque
réservoir inconnu et se pourrissent lentement, comme on peut en juger
par les exhalaisons fétides du katavothre. C'est dans les abîmes
souterrains que se clarifient les eaux, qui vont plus loin rejaillir au
bord de la mer en flots cristallins.

Toute une série d'autres bassins d'origine lacustre, qui se développent
au sud entre les montagnes de l'Arcadie et la chaîne du Gaurias, sont
également parsemés de marécages et de cavités humides où s'amassent des
lacs temporaires; mais les katavothres y sont assez nombreux pour que
les inondations complètes ne soient jamais à craindre. La plus grande de
ces plaines, la fameuse campagne de Mantinée, où se livrèrent tant de
batailles, est aussi au point de vue hydrologique un des endroits les
plus curieux du monde, car les eaux qui s'y amassent vont s'épancher
vers deux mers opposées, à l'est vers le golfe de Nauplie, à l'ouest
vers l'Alphée et la mer Ionienne; peut-être aussi, comme le croyaient
les anciens Grecs, quelques ruisseaux souterrains se dirigent-ils au sud
vers l'Eurotas et le golfe de Laconie.

[Illustration: No 17.--PLATEAU DE MANTINÉE.]

La disparition des eaux de neige et de pluie dans les veines intérieures
de la terre a condamné à la stérilité plusieurs contrées du Péloponèse,
qu'un peu d'eau rendrait admirablement fertiles. Les eaux d'averse qui
coulent à la superficie du sol se perdent bientôt sous les pierres de
leur lit, parmi les touffes de lauriers-roses: c'est dans les
profondeurs que passe le ruisseau permanent, dérobé à tous les regards,
et là où il apparaît enfin à la surface, il est presque partout trop
tard pour l'utiliser, car c'est au bord du rivage qu'il rejaillit à la
lumière. Ainsi la plaine d'Argos, si belle dans son majestueux hémicycle
de montagnes aux pentes abondamment arrosées, est encore plus aride,
plus dépourvue d'humidité que Mégare et l'Attique; c'est un sol toujours
desséché, avide d'eau comme un crible: de là la fable antique du tonneau
des Danaïdes. Mais au sud de la plaine, là où les monts rapprochés de la
mer ne laissent plus qu'une étroite zone de campagnes à irriguer, le
rocher laisse jaillir une forte rivière, l'Erasinos ou «l'Aimable»,
ainsi nommée de la beauté de ses eaux, admirée des Argiens. A
l'extrémité méridionale de la plaine, au défilé de Lerne, d'autres
sources, que l'on croit provenir, comme l'Erasinos, du bassin de
Stymphale, s'élancent en grand nombre de la base du rocher, à côté d'un
gouffre dit «insondable» où nagent d'innombrables tortues, et s'étalent
en marécages pleins de serpents venimeux: ce sont les _kephalaria_ ou
«têtes» de l'antique hydre de Lerne, que le héros Hercule, le dompteur
de monstres, trouva si difficiles à saisir, ou plutôt à «capter», comme
diraient actuellement nos ingénieurs. Enfin, plus au sud, une fontaine
abondante n'a plus même la place nécessaire pour jaillir de la terre
ferme; elle sort du fond de la mer, à plus de trois cents mètres du
rivage. Cette source, l'antique Doïné, l'Anavoulo des marins grecs,
n'est autre que l'un des ruisseaux engouffrés dans les katavothres de
Mantinée: lorsque la surface du golfe est unie, le jet d'eau de Doïné
s'élève au-dessus de la mer en un bouillonnement de quinze mètres de
largeur.

Des phénomènes analogues se produisent dans les deux vallées
méridionales de la Péninsule, celles de Sparte et de la Messénie. Ainsi
l'Iri ou Eurotas n'est en réalité qu'un fort ruisseau. A l'issue d'un
long défilé que les eaux du lac de Sparte se sont creusé dans quelque
déluge antique, à travers des roches de marbre, l'Eurotas se jette dans
le golfe de Marathonisi; mais il est rare qu'il ait assez d'eau pour
déblayer la barre qui en obstrue l'entrée. Il se perd dans les sables de
la plage. Par contre, le Vasili-Potamo ou Fleuve-Royal, qui jaillit de
la base d'un rocher, à une petite distance à l'ouest de l'Eurotas, et
dont le cours ne dépasse pas dix kilomètres, roule en toute saison une
masse d'eau considérable et sa bouche reste toujours largement ouverte.
Quant au fleuve de Messénie, l'antique Pamisos, appelé aujourd'hui le
Pirnatza, il possède avec l'Alphée, parmi tous les cours d'eau de la
Grèce, le privilège de former un port, et de se laisser remonter jusqu'à
une dizaine de kilomètres par des embarcations d'un faible tirant: mais
c'est aux puissantes sources d'Ilagios Floros, fournies par les
montagnes de sa rive orientale, qu'il doit cet avantage. Ces fontaines,
qui forment à leur sortie de terre un marais assez étendu, sont le
véritable fleuve: la terre qu'elles arrosent et qu'elles fertilisent est
celle que les anciens appelaient la «Bienheureuse» à cause de sa
fécondité.

Les régions occidentales du Péloponèse, les mieux arrosées par les eaux
du ciel, ont aussi le bassin fluvial le plus considérable, celui de
l'Alphée, appelé aujourd'hui Rouphia, de son tributaire le plus
abondant, l'antique Ladon. Ce dernier cours d'eau, qui par son volume
mérite d'être, en effet, considéré comme le véritable fleuve, était
célébré par les Grecs à l'égal du Pénée de Thessalie, à cause de la
limpidité de son onde et des riants paysages de ses bords. Il est
alimenté en partie par les neiges de l'Érymanthe, mais comme la plupart
des autres rivières de la Morée, il a aussi ses affluents souterrains
provenant des gouffres du plateau central: c'est dans le Ladon que se
versent les eaux du bassin de Pheneos. L'Alphée proprement dit reçoit le
tribut des katavothres ouverts sur les bords des anciens lacs
d'Orchomène et de Mantinée, puis après avoir parcouru le bassin de
Mégalépolis, qui fut également un lac avant l'époque historique, il
gagne sa basse vallée par une succession de pittoresques défilés.
D'après une tradition charmante, qui rappelle les antiques relations de
commerce et d'amitié entre l'Élide et Syracuse, l'Alphée plongeait sous
la mer pour reparaître en Sicile près de son amante, la fontaine
d'Aréthuse. Après tant d'excursions faites par les eaux du Péloponèse
dans l'intérieur de la terre, un voyage sous-marin de l'Alphée semblait
à peine un prodige aux yeux des Grecs.

[Illustration: No. 18.--BIFURCATION DU GASTOUNI.]

A leur sortie des montagnes, l'Alphée et toutes les autres rivières de
l'Élide ont souvent changé de lit et recouvert de limon, les campagnes
riveraines: c'est ainsi que les ruines d'Olympie ont disparu sous les
alluvions. Le Pénée, aujourd'hui Gastouni, est de toutes ces rivières
celle dont le cours a subi le plus de changements. Jadis elle
s'épanchait au nord du promontoire rocheux de Chelonatas, tandis que de
nos jours elle se détourne brusquement au sud pour aller se jeter dans
la mer à vingt kilomètres au moins de son ancienne bouche. Il est
possible que des travaux d'irrigation aient facilité ce changement de
cours; mais il est certain que la nature, à elle seule, a fait beaucoup
pour modifier graduellement l'aspect de cette partie de la Grèce. Des
îles, fort éloignées du rivage primitif, ont été annexées à la terre; de
nombreuses baies ont été graduellement séparées de la mer par des levées
naturelles de sable, et transformées en étangs d'eau douce par les
ruisseaux qui s'y déversent. Une de ces lagunes, qui s'étend au sud de
l'Alphée, sur la distance de plusieurs lieues, est bordée, du côté de la
mer, par une admirable forêt de pins. Ces bois majestueux, où les
anciens Triphyliens venaient rendre un culte à la «Mort sereine», les
coteaux des environs parsemés de bouquets d'arbres, et sur les flancs du
mont Lycée, la vallée charmante où plonge la cascade de la Néda, «la
première née des sources d'Arcadie et la nourrice de Jupiter», font de
cette région de la Morée celle que le voyageur aimant la nature a le
plus de bonheur à parcourir.

Le Péloponèse, comme la Grèce continentale, présente un exemple des plus
remarquables de l'influence exercée par la forme du territoire sur le
développement historique des populations. Réunie à l'Hellade par un
simple pédoncule et défendue à l'entrée par un double rempart
transversal de montagnes, «l'île de Pélops» devait naturellement, à une
époque où les obstacles du sol arrêtaient les armées, devenir la patrie
de peuples indépendants: l'isthme restait un chemin libre pour le
commerce, mais il se fermait devant l'invasion.

A l'intérieur de la Péninsule, la distribution et le rôle des peuples
divers s'expliquent aussi, en grande partie, par le relief de la
contrée. Tout le plateau central, ensemble de bassins fermés qui n'ont
point d'issues visibles vers la mer, devait appartenir à des tribus,
comme celles des Arcadiens, qui n'entraient guère en rapport avec leurs
voisines, ni même les unes avec les autres. Corinthe, Sicyone et
l'Achaïe occupaient au bord du golfe tout le versant septentrional des
monts de l'Arcadie; mais, séparées par de hauts chaînons transversaux,
les peuplades des diverses vallées restaient dans l'isolement, et
lorsqu'elles eurent enfin assez de cohésion pour s'unir en ligue contre
l'étranger, il était déjà trop tard. A l'ouest, l'Élide, avec ses larges
débouchés de vallées et sa zone maritime insalubre et dépourvue de
ports, ne pouvait avoir dans l'histoire de la Péninsule qu'un rôle tout
à fait secondaire; ses habitants, incapables de défendre leur pays
ouvert à toutes les incursions, eussent même été d'avance condamnés à
l'esclavage s'ils n'avaient réussi à se mettre sous la protection de
tous les Grecs et à faire de leur plaine d'Olympie le lieu de réunion où
les Hellènes de l'Europe et de l'Asie, du continent et des îles,
venaient pendant quelques jours de fête oublier leurs rivalités et leurs
haines. De l'autre côté du Péloponèse, le bassin d'Argos et la
presqu'île montueuse de l'Argolide constituaient en revanche une région
naturelle, parfaitement limitée et facile à défendre: aussi les Argiens
purent-ils maintenir leur autonomie pendant des siècles, et même à
l'époque homérique, c'est à eux qu'appartenait l'hégémonie des nations
grecques. Les Spartiates leur succédèrent. Le domaine géographique dans
lequel ils s'étaient établis avait le double avantage d'être
parfaitement abrité contre toute attaque et de leur fournir amplement ce
dont ils avaient besoin. Après avoir solidement assis leur puissance
dans cette belle vallée de l'Eurotas, ils purent s'emparer facilement du
littoral et de la malheureuse Hélos; puis, du haut des rochers du
Taygète, ils descendirent, à l'ouest, dans les plaines de la Messénie.
Cette partie de la Grèce formait également un bassin naturel, bien
distinct et protégé par de hauts remparts de montagnes; aussi les
Messéniens, frères des Spartiates par le sang et leurs égaux par le
courage, résistèrent-ils pendant des siècles. Ils succombèrent enfin;
tout le midi de la Péninsule obéit à Sparte, et celle-ci put songer à
dominer la Grèce. Alors la région du Péloponèse, toute désignée d'avance
pour servir de champ de bataille entre les peuples en lutte, la «salle
de danse de Mars», fut le plateau ceint de montagnes qui se trouve sur
le chemin de Lacédémone à Corinthe et où s'élevaient les cités de Tégée
et de Mantinée.

Par un contraste géographique remarquable, cette île de Pélops, aux
rivages sinueux, offre, comparée à l'Attique, un caractère
essentiellement continental, qui s'est reflété dans l'histoire de ses
populations: aux temps antiques, les Péloponésiens furent beaucoup plus
montagnards que marins; sauf à Corinthe, où viennent presque s'effleurer
les deux mers, et sur quelques points isolés du littoral, notamment dans
l'Argolide, qui est une autre Attique, les populations n'étaient nulle
part incitées au commerce maritime; dans leurs hautes vallées de
montagnes ou dans leurs bassins fluviaux fermés, elles devaient demander
toutes leurs ressources à l'industrie pastorale et à l'agriculture.
L'Arcadie, qui occupe la partie centrale de la Péninsule, n'était
habitée que de pâtres et de laboureurs, et son nom, qui signifia d'abord
«Pays des Ours», est resté celui des contrées champêtres par excellence;
on l'applique encore à tous les pays de bosquets et de pâturages. De
même, les habitants de la Laconie, séparés de la mer par des massifs de
rochers qui étranglent à son issue la vallée de l'Eurotas, gardèrent
longtemps leurs moeurs de guerriers et d'agriculteurs, et
s'accoutumèrent difficilement aux hasards de la mer. «Lorsque les
Spartiates, dit Edgar Quinet, plaçaient l'Eurotas et le Taygète à la
tête de leurs héros, c'était à bon escient qu'ils reconnaissaient ainsi
un même caractère dans la nature de la vallée et dans la destinée du
peuple qui l'occupait».

[Illustration: LE TAYGÈTE, VU DES RUINES DU THÉATRE DE SPARTE. Dessin de
A. de Curzon d'après nature.]

Aux âges les plus anciens auxquels remonte la tradition, les Phéniciens
avaient d'importants comptoirs sur les côtes du Péloponèse. Ils
s'étaient installés à Nauplie, dans le golfe d'Argos; à Kranæ, devenu
aujourd'hui le port de Marathonisi ou Gythium, en Laconie; ils
achetaient les coquillages qui leur servaient à teindre la pourpre. Les
Grecs eux-mêmes avaient quelques ports assez actifs, tels que la
«sablonneuse Pylos», cité du vieux Nestor, remplacée de nos jours, de
l'autre côté du golfe, par la ville de Navarin. Plus tard, lorsque la
Grèce devint le centre du commerce de la Méditerranée, Corinthe, si bien
située à l'entrée du Péloponèse, entre les deux mers, prit le premier
rang parmi les cités grecques, non par son importance politique, son
amour de l'art ou son zèle pour la liberté, mais par la richesse de ses
habitants et le chiffre de sa population; elle eut, dit-on, jusqu'à
trois cent mille personnes dans ses murs. Même après avoir été rasée par
les Romains, elle reprit son importance; mais depuis, sa position
exposée la fit ravager tant de fois qu'elle cessa d'avoir le moindre
commerce. Ce n'était qu'une misérable bourgade, lorsqu'un tremblement de
terre la renversa en 1858. Elle a été reconstruite à sept kilomètres de
distance au bord même du golfe auquel elle a donné son nom, mais il est
douteux qu'elle reprenne son rang de cité, tant qu'on n'aura pas creusé
de canal entre les deux mers. Les chemins de Marseille et de Trieste à
Smyrne et à Constantinople se réuniront alors au détroit de Corinthe, et
le mouvement des navires égalera peut-être dans ce passage celui que
l'on voit en divers canaux semblables, naturels ou creusés de mains
d'hommes, le Sund, le Bosphore, et le canal de Suez. En attendant le
percement, que des industriels nous promettent pour un avenir prochain,
l'isthme est presque désert; il ne sert qu'au passage des voyageurs et
des colis débarqués par les vapeurs grecs dans les deux petits ports des
rives opposées. Les anciens, qui n'avaient pu réaliser leurs projets de
jonction entre le golfe de Corinthe et celui d'Égine, et qui,
d'ailleurs, avant la tentative de Néron, craignaient d'entreprendre
cette oeuvre, dans la pensée que l'une des deux mers était plus haute et
submergerait la rive opposée, avaient eu du moins l'ingénieuse idée de
faciliter le trafic au moyen de mécanismes qui faisaient rouler les
petits navires de l'une à l'autre plage: c'était un «portage»
perfectionné.[12]

[Note 12:

Moindre largeur de l'isthme  5 940 mètres.
Moindre hauteur                 40 ---- (76 mètres à la
                                   partie la plus étroite).
]

Après l'époque des Croisades, lorsque la puissante république de Venise
se fut rendue maîtresse du littoral de la Morée, elle attira
naturellement la population vers les côtes, et celles-ci se trouvèrent
bientôt bordées de colonies commerçantes, Arkadia, l'île Prodano, la
Protée des Grecs, Navarin, Modon, Coron, Kalamata, Malvoisie, Nauplie
d'Argolide. Ainsi, grâce à l'appel des commerçants vénitiens, le
Péloponèse, devenu pays d'exportation et de trafic, perdit graduellement
le caractère continental que lui donnaient ses plateaux et ses remparts
de montagnes, pour reprendre le rôle maritime qu'il avait eu
partiellement à l'époque des Phéniciens. Le régime des Turcs,
l'appauvrissement du sol et les guerres civiles qui en furent les
conséquences, forcèrent de nouveau les populations à rompre leurs
relations commerciales avec l'extérieur et à se renfermer dans leur île
comme dans une prison. Alors le principal groupe d'habitants s'établit
précisément au centre de la Péninsule, dans la ville de Tripolis ou
Tripolitza, ainsi nommée, dit-on, parce qu'elle est l'héritière des
trois cités antiques de Mantinée, Tégée et Pallantium. Depuis la
reconquête de l'autonomie hellénique, la vie s'est encore une fois,
comme par une sorte de rhythme, reportée vers le pourtour du Péloponèse.
De nos jours, la ville qui prime de beaucoup toutes les autres en
importance est celle de Patras, située loin de l'entrée du golfe de
Corinthe et au débouché des plaines les plus fertiles et les mieux
cultivées de la côte occidentale. En prévision de la grandeur future que
lui promet son trafic, déjà fort considérable, avec l'Angleterre et les
autres pays d'Europe, on a tracé les quartiers de la nouvelle ville
comme si elle devait un jour devenir l'égale de Trieste ou de Smyrne.

En comparaison de cet emporium du Péloponèse, les autres villes de la
Péninsule, même celles qui avaient le plus d'activité à l'époque
vénitienne, ne sont que des marchés tout à fait secondaires. Ægium ou
Vostitza, au bord du golfe de Corinthe, est une simple escale, moins
célèbre par son commerce que par son admirable platane de plus de 15
mètres de circonférence, dont le tronc creux servait naguère de prison.
Pyrgos, près de l'Alphée, n'a point de port. Dans la belle rade de
Navarin, défendue contre les flots et les vents du large par le long
îlot rocheux de Sphactérie, les carcasses des vaisseaux turcs coulés à
fond dans le combat de 1828 sont toujours plus nombreuses que les
navires de commerce flottant sur les eaux du port. Modon, Coron, sont
également déchues. Kalamata, débouché des vallées fertiles de la
Messénie, n'a qu'une mauvaise rade, où les embarcations ne peuvent
mouiller en tout temps. La célèbre Malvoisie, aujourd'hui Monemvasia,
n'est plus qu'une forteresse à demi ruinée, et les vignobles des
environs, qui produisaient le vin exquis dont le nom est appliqué
maintenant à d'autres crus, ont depuis longtemps cessé d'exister. Enfin,
Nauplie, qui se rappelle les courtes années pendant lesquelles elle
servit de capitale au royaume naissant, a l'avantage de posséder un bon
port bien abrité; mais ses murailles, ses bastions et ses forts en font
une place plus militaire que commerciale.

Les cités de l'intérieur, quelle que soit la gloire attachée à leurs
noms, ne sont pour la plupart que de grosses bourgades. La plus célèbre
de toutes, Sparte ou «'Éparse», ainsi nommée de ses groupes de maisons
dispersées dans la plaine et n'ayant jadis pour toute muraille que la
vaillance de ses citoyens, promet de devenir une des villes les plus
prospères de l'intérieur du Péloponèse, grâce à la fertilité de son
bassin. Après avoir été supplantée, au moyen âge, par sa voisine Mistra,
dont les constructions gothiques, à demi ruinées et désertes, maisons,
palais, églises et châteaux forts, recouvrent une colline abrupte à
l'ouest de la plaine de l'Eurotas, Sparte reprend pour la deuxième fois
le rang de cité prépondérante en Laconie. Argos, plus ancienne encore
que Lacédémone, a pu comme elle renaître de ses ruines, à cause de sa
position dans une plaine souvent desséchée, mais d'une grande fécondité
naturelle. Toutefois, si les étrangers parcourent en grand nombre les
campagnes du Péloponèse, ce n'est point pour visiter ces villes
restaurées, où quelques pierres seulement rappellent l'antiquité
grecque, ce sont les anciens monuments de l'art qui les attirent.

[Illustration: No 19.--VALLÉE DE L'EUROTAS.]

A cet égard, l'Argolide est l'une des provinces les plus riches de
l'Hellade. Près d'Argos même, dans les flancs escarpés de la colline de
Larisse, sont taillés les gradins d'un théâtre. Entre Argos et Nauplie
s'élève, au milieu de la plaine, le petit rocher qui porte l'antique
acropole de Tirynthe, aux puissantes murailles cyclopéennes de 15 mètres
de largeur. Au nord, sur des escarpements rocailleux, est la vieille
Mycènes, la tragique cité d'Agamemnon, où l'on voit aussi des murs
cyclopéens, mais où l'on visite surtout la célèbre porte des Lions,
grossièrement sculptée à la première époque de l'art grec, et le vaste
souterrain connu sous le nom de trésor des Atrides: ce monument, l'un
des restes les plus curieux de l'architecture primitive des Argiens, est
aussi l'un des mieux conservés, et l'on peut en admirer dans tous les
détails la solide construction; une de ses pierres, qui sert de linteau
à la porte d'entrée, ne pèse pas moins de 169 tonnes. C'est également en
Argolide, à Épidaure, sur le rivage du golfe d'Égine et près de l'ancien
sanctuaire d'Esculape, que se trouve le théâtre de la Grèce le moins
dégradé par le temps: on distingue encore, au milieu des broussailles et
des arbustes entremêlés, les cinquante-quatre gradins en marbre blanc,
sur lesquels pouvaient s'asseoir douze mille spectateurs. Parmi ses
autres débris, l'Argolide a les beaux restes du temple de Jupiter, à
Némée, et les sept colonnes doriques de Corinthe, que l'on dit être les
plus anciennes de la Grèce; mais c'est à l'extrémité opposée du
Péloponèse, dans la charmante vallée de la Néda, que s'élève le monument
le plus admirable de la Péninsule, bâti par Ictinus en l'honneur
d'Apollon Secourable: ce temple est celui de Bassæ, près de Phigalée
d'Arcadie. Les grands chênes, les superbes rochers qui l'entourent
rehaussent la beauté de ce noble édifice.

Les constructions les plus nombreuses du Péloponèse sont des citadelles;
mainte place forte, avec son enceinte et son acropole, se voit encore
précisément dans le même état qu'aux temps de l'ancienne Grèce. Les murs
d'enceinte de Phigalée, ceux de Messène ont gardé leurs tours, leurs
portes, leurs réduits de défense. D'autres acropoles, utilisées depuis
par les Francs des Croisades, les Vénitiens ou les Turcs, se sont
hérissées de tours crénelées et de donjons qui ajoutent leurs traits
hardis et pittoresques aux beaux paysages environnants. A la porte même
du Péloponèse s'élève une de ces forteresses antiques transformée en
citadelle du moyen âge: c'est l'Acro-Corinthe, gardienne de la péninsule
entière. Du chaos de fortifications et de masures qui la dominent, on
aperçoit presque toute la Grèce, enfermée dans le cercle bleuâtre de
l'horizon.

Quelques-unes des îles grecques de la mer Égée doivent être considérées
comme une dépendance naturelle du Péloponèse, auquel les rattachent des
isthmes sous-marins et des chaînes d'écueils. C'est donc à bon droit
qu'on les a reliées administrativement à la Péninsule.

Les îles de la côte d'Argolide, peuplées de marins albanais qui furent
pendant la guerre contre les Turcs les plus vaillants défenseurs de
l'indépendance hellénique, ont perdu en grande partie leur importance
commerciale et politique d'autrefois. Pendant la guerre, la petite
bourgade albanaise de Poros, qui s'élève dans l'île du même nom, sur un
terrain d'origine volcanique, a servi de capitale au peuple soulevé;
elle est encore assez animée, grâce à son port et à sa rade admirable,
parfaitement abritée, que le gouvernement grec a choisie pour en faire
la principale station de sa marine. Mais Hydra et l'îlot voisin, connu
sous le nom italien de Spezia, ne pouvaient que déchoir depuis que la
Grèce a reconquis son existence propre. Ce sont des masses rocheuses,
presque entièrement dépourvues de sol végétal, sans arbres, sans eaux de
source, et pourtant plus de cinquante mille habitants avaient pu trouver
à vivre par le commerce sur ces îlots rocheux. Une liberté relative
avait fait ce miracle. En 1730, quelques colons albanais, las des
exactions d'un pacha de la Morée, s'étaient réfugiés dans l'île d'Hydra.
On les laissa tranquilles et ils n'eurent qu'à payer un faible impôt.
Aussi leur commerce, mêlé parfois d'un peu de piraterie, grandit
rapidement. Hydra occupe, il est vrai, une position fort heureuse,
commandant l'entrée des deux golfes de l'Argolide et de l'Attique; mais
elle n'a point de port ni même d'abri véritablement digne de ce nom.
C'est donc en dépit même de la nature que les Hydriotes avaient fait de
leur rocher un rendez-vous du commerce; les navires devaient se presser
dans quelque anfractuosité de la côte, serrés les uns contre les autres,
retenus immobiles par quatre amarres. Avant la guerre de l'indépendance,
les seuls armateurs d'Hydra possédaient près de quatre cents navires de
cent à deux cents tonneaux et, pendant la lutte, ils lancèrent contre le
Turc plus de cent vaisseaux armés de deux mille canons. En luttant pour
la liberté de la Grèce, les Hydriotes travaillaient aussi, sans le
vouloir, à la décadence de leur ville, et, dès que leur cause eut
triomphé, le mouvement des échanges dut se déplacer graduellement pour
aller se concentrer dans les ports mieux situés de Syra et du Pirée.

Beaucoup plus grande que les îles de l'Argolide, la Cythère de Laconie,
plus connue des marins sous son nom italien de Cérigo, dû peut-être à
des envahisseurs slaves, faisait naguère partie de la prétendue
république Sept-insulaire gouvernée par les Anglais. Pourtant elle n'est
point située dans la mer Ionienne et dépend évidemment du Péloponèse,
qu'elle relie à l'île de Crète par un seuil sous-marin et l'îlot de
Cérigotto, peuplé de Sphakhiotes crétois. Cythère n'est plus l'île de
Venus et n'a point de voluptueux bosquets. Vue du nord, elle ressemble à
un amas de roches stériles: cependant elle porte de riches moissons, de
belles plantations d'oliviers, et ses villages sont assez populeux.
Jadis la position de Cérigo, entre les deux mers d'Ionie et de
l'Archipel, donnait une grande importance à son havre de refuge; mais ce
port est redevenu presque désert depuis que le cap Malée a perdu ses
terreurs. On a trouvé sur ses côtes des amas de coquillages qui
proviennent d'anciens ateliers phéniciens pour la fabrication de la
pourpre. Ce sont les commerçants et les industriels de Syrie qui ont
introduit dans l'île le culte de la Vénus Astarté, devenue plus tard,
sous le nom d'Aphrodite, la déesse de tous les Grecs.



IV

ILES DE LA MER ÉGÉE


Au milieu des flots moutonnants qui valurent sans doute à la «grande
Mer» ou «Archipel» de Grèce son nom d'Égée ou de «mer des Chevreaux»
sont dispersés en un désordre apparent les îles et les îlots; il sont
tellement nombreux que, par une transposition singulière, l'appellation
d'Archipel, au lieu de s'appliquer aux bassins maritimes, ne désigne
plus que des îles groupées en multitudes. Au nord, les Sporades se
développent en une longue rangée qui se recourbe vers le mont Athos;
plus au sud, Skyros, l'île où, d'après la légende, naquit le héros
Achille et où mourut Thésée, se dresse isolément; la grande île d'Eubée
se ploie et s'allonge au bord du continent; puis on voit au large du
Péloponèse surgir de toutes parts les montagnes blanches des Cyclades,
que les anciens Grecs comparaient à une ronde d'Océanides dansant autour
d'un dieu.

Toutes les îles de l'archipel grec se rattachent au continent, soit par
leur formation géologique, soit par le plateau sous-marin qui les
supporte. Les Sporades du nord sont un rameau de la chaîne du Pélion.
L'île d'Eubée est dominée par des massifs calcaires d'une assez grande
hauteur dont la direction générale est parallèle aux chaînes de
l'Attique, de l'Argolide, de l'Olympe et du mont Athos. Skyros est un
petit massif rocailleux parallèle aux montagnes de l'Eubée centrale. Les
sommets des Cyclades, qui continuent dans la direction du sud-est les
chaînes de l'Eubée et de l'Attique, appartiennent aux mêmes formations.
«Montagnes de la Grèce égarées dans la mer,» elles sont aussi composées
de schistes micacés et argileux, de roches calcaires et de marbres
cristallins. Athènes a le Pentélique, mais les Cyclades ont les marbres
éclatants de Naxos et ceux plus beaux encore de Paros, dans lesquels on
taillait les statues des héros et des dieux. Des grottes curieuses,
notamment celle d'Antiparos, que les anciens ne connaissaient point,
puisque aucun d'eux ne l'a mentionnée, et celle, plus régulière, de
Sillaka, dans l'île de Cythnos ou Thermia, célèbre par ses eaux chaudes,
s'ouvrent dans les assises calcaires. Le granit se montre aussi dans
quelques îles, surtout dans la petite Délos, la terre sacrée des Grecs.
Enfin, vers leur extrémité méridionale, les rangées des Cyclades,
orientées dans le sens du nord-ouest au sud-est, sont traversées par une
chaîne d'îles et d'îlots d'origine ignée, qui se continuent, d'un côté,
jusqu'à la péninsule de Methana, dans l'Argolide; de l'autre, jusqu'à
l'île de Cos et aux rivages de l'Asie Mineure.

La terre d'Eubée a de tout temps été considérée comme à demi
continentale. C'est une île, mais le bras de mer qui la sépare de la
Béotie et de l'Attique n'est, en réalité, qu'une vallée longitudinale,
peu profonde en certains endroits, et formant, comme les vallées
terrestres, une succession régulière d'étranglements et de bassins. Le
défilé le plus étroit de cette vallée maritime n'a que soixante-cinq
mètres de largeur, de sorte que depuis vingt-trois siècles déjà on avait
pu facilement jeter entre la rive du continent et Chalcis, la capitale
d'Eubée, un pont, remplacé maintenant par un palier tournant qui laisse
passer les vaisseaux. Les courants alternatifs de marée qui se succèdent
assez irrégulièrement dans le canal avaient autrefois donné une grande
célébrité au détroit de l'Euripe; ce flux et ce reflux étaient
considérés comme l'une des grandes merveilles naturelles de la Grèce:
aussi l'île entière en a-t-elle pris son nom vulgaire de _Negripon_,
corrompu par les Italiens en celui de Negroponte. L'île d'Eubée est trop
rapprochée du continent pour que ses vicissitudes de prospérité et de
décadence n'aient pas concordé d'une manière générale avec les destinées
des contrées voisines, l'Attique et la Béotie. Lorsque les cités
grecques étaient dans leur période de gloire et de puissance, les villes
eubéennes de Chalcis, Erétrie, Cumes étaient aussi des foyers de
rayonnement et leurs populations essaimaient en colonies vers toutes les
côtes de la Méditerranée. Plus tard, les divers conquérants qui
ravagèrent l'Attique dévastèrent également Négrepont, et maintenant
cette île, simple dépendance de la péninsule voisine, participe à tous
ses mouvements politiques et sociaux

La partie septentrionale de l'Eubée est embellie par des forêts de
diverses essences, chênes, pins, aunes et platanes; tous les villages y
sont entourés de bosquets d'arbres fruitiers et les paysages
environnants ressemblent aux sites de l'Élide et de l'Arcadie. Mais dans
le fourmillement des Cyclades on cherche en vain ces gracieux tableaux
champêtres; un très-petit nombre d'îles ont encore ça et là quelque
reste de la beauté naturelle que donnent les ombrages et les eaux
courantes. La plupart semblent avoir été pétrifiées par la tête de
Méduse, comme l'antique légende le racontait de l'île de Seriphos; des
olivettes, des groupes de chênes à vallonnée, quelques bosquets de pins,
des figuiers, voilà ce que possèdent les îles les plus ombragées! Mais
ailleurs, quelle nudité! quels rochers gris! Les promontoires de la
Grèce sont arides, mais bien plus dépourvus de verdure sont la plupart
de ces îlots de l'Archipel, que néanmoins on contemple avec une sorte de
ferveur, à cause du retentissement de leur nom dans l'histoire! C'est à
bon droit que la plupart des grandes cimes des Cyclades grecques, comme
celles de la Turquie hellénique, ont été consacrées au prophète Élie,
successeur biblique d'Apollon, la divinité solaire. En effet, le soleil
règne en maître sur ces âpres rochers, il les brûle, il en dévore les
broussailles et le gazon.

[Illustration: No 20.--EURIPE ET CHALCIS.]

Une de ces îles inhabitées par l'homme, Antimilo, donne encore asile à
un bouquetin (_capra caucasien_) qui a disparu du reste de l'Europe, et
que l'on retrouve seulement en Crète et peut-être à l'île de Rhodes. Des
cochons sauvages errent aussi au milieu des rochers d'Antimilo. Quant
aux lapins, importés d'Occident, ils vivent en multitudes dans les
cavernes de quelques Cyclades, surtout à Mykonos et à Délos; les anciens
auteurs ne les ont jamais mentionnés; Polybe, qui les avait vus en
Italie, leur donne le nom latin. Chose curieuse, les lièvres et les
lapins n'habitent pas les mêmes îles: chaque espèce vit à part dans son
domaine insulaire. L'île d'Andros seule fait exception; mais les deux
races n'y sont pas moins nettement séparées: les lièvres occupent
l'extrémité septentrionale de l'île, tandis que les lapins se creusent
des terriers dans la partie du midi. En fait de curiosités zoologiques,
il est à remarquer aussi qu'une grosse espèce de lézard, connue par le
peuple sous le nom de «crocodile», ne se trouve point sur le continent,
mais seulement dans quelques îles de l'archipel. Il faut en conclure que
les Cyclades sont séparées de la péninsule thraco-hellénique depuis des
âges d'une longue durée.

Une chaîne d'îles volcaniques limite au sud la ronde des Cyclades en
longeant le grand fossé maritime qui sépare l'Archipel et la mer de
Crète. La plus grande de ces îles de laves et de cendres, Milo, est un
cratère irrégulier, effondré au nord-ouest et laissant pénétrer les eaux
de la mer à l'intérieur de son bassin, qui est l'un des ports de refuge
les plus vastes et les plus sûrs de la Méditerranée. Milo n'a point eu
d'éruption dans les temps modernes, mais des solfatares encore fumantes
et des sources thermales qui jaillissent sur le rivage et dans la mer
elle-même témoignent de l'activité des laves souterraines. D'autres
fontaines thermales, à Seriphos, à Siphnos et dans les îlots de ces
parages, sont également en rapport avec le foyer volcanique.

[Illustration: N° 21. NÉA-KAÏMÉNI.]

Actuellement le centre de la poussée intérieure se manifeste à peu près
à égale distance des côtes de l'Europe et de l'Asie dans le petit groupe
des îles généralement désignées sous le nom de Santorin ou Sainte-Irène.
Ces îles, dont le noyau consiste en roches de marbre et de schistes
semblables à celles des autres Cyclades, sont disposées circulairement
autour d'un vaste cratère qui n'a pas moins de 390 mètres de profondeur.
A l'est, le croissant de Thera présente du côté du gouffre de larges
falaises à pic d'où s'écroulent les scories, et du côté du large, de
longues pentes couvertes de vignobles aux produits exquis. A l'ouest du
cratère, Therasia, plus petite, se dresse comme la muraille à demi
ruinée du volcan, et l'écueil d'Aspronisi indique l'existence d'une
paroi sous-marine. C'est près du centre de ce bassin que brûle encore le
fond de la mer. Le foyer de laves reste longtemps presque assoupi, puis
il se réveille tout à coup pour rejeter des amas de scories. Il y a
bientôt vingt et un siècles, surgit une première île que les anciens
émerveillés nommèrent la «Sainte» et que l'on appelle aujourd'hui
Palæa-Kaïméni (l'ancienne Brûlée). Au seizième siècle, trois années
d'éruptions firent naître l'île plus petite de Mikra-Kaïméni. Un cône de
laves plus considérable, celui de Néa-Kaïméni, s'éleva au commencement
du dix-huitième siècle, et tout récemment encore, de 1866 à 1870, cette
île s'est agrandie de deux nouveaux promontoires, Aphroëssa et la
montagne de George, qui ont plus que doublé l'étendue primitive du
massif volcanique, en recouvrant le petit village et le port de Vulkano
et en se rapprochant du rivage de Mikra-Kaïméni jusqu'à l'effleurer.
Pendant les cinq années, plus de cinq cent mille éruptions partielles
ont eu lieu, lançant parfois les cendres jusqu'à 1,200 mètres
d'élévation; même de l'île de Crète on a pu discerner les nues de
scories brisées, noires en apparence pendant le jour et rouges pendant
la nuit.

Des milliers de spectateurs, et dans le nombre quelques savants, Fouqué,
Gorceix, Reiss et Stübel, Schmidt, sont accourus de toutes les parties
du monde pour assister à ce merveilleux spectacle de la naissance d'une
terre, et leurs observations précises sont une grande conquête pour la
science. Grâce à eux, il reste prouvé que de véritables flammes
jaillissent des volcans, et que les éruptions ont leurs périodes de
calme et d'exaspération, de la nuit au jour et de l'hiver à l'été. Il
paraît très-probable que le gouffre de Santorin est le produit d'une
explosion qui, dans les temps préhistoriques, aurait fait voler en
cendres toute la partie centrale de la montagne. Les énormes quantités
de tuf croulant que l'on voit sur les pentes extérieures de l'île
racontent ce cataclysme au géologue qui les étudie[13].

[Note 13: Hauteurs principales des îles:

Delphi, dans l'île d'Eubée          1,743 mètres.
Sainte-Élie       »                 1,404   »
Mont Jupiter, Naxos                   845   »
Saint-Élie, Siphnos                   850   »
     »      Santorin                  800   »
]

Des Albanais habitent la partie méridionale de l'Eubée et se sont
établis en colonie autour du port de Gavrion, dans l'île d'Andros, mais
dans tout le reste de l'Archipel la population est grecque ou du moins
complètement hellénisée. Les quelques familles italiennes ou françaises
de Skyros, de Syra, de Naxos, de Santorin, sont trop peu nombreuses pour
compter: elles-mêmes se disent françaises et dans l'Archipel on leur
donne le nom de «Francs.» Durant la guerre de l'indépendance hellénique,
ces familles se réclamèrent toujours de la protection de la France.
Autrefois, la classe des propriétaires se composait presque en entier de
ces Francs, qui s'étaient emparés des îles au moyen âge. C'est même,
dit-on, au régime de la grande propriété maintenue longtemps par ces
familles qu'il faut s'en prendre de la faiblesse relative de la
population de Naxos. Jadis l'île nourrissait facilement cent mille
personnes; maintenant, elle est trop petite pour un nombre d'habitants
sept fois moins considérable.

Les Cyclades, plus éloignées que l'Eubée des rivages de la Grèce, ont eu
aussi une vie politique plus distincte de celle de l'Hellade, et bien
souvent l'histoire y a suivi une marche différente. Par leur position au
milieu de l'Archipel, ces îles devaient naturellement servir d'étapes à
tous les peuples navigateurs de la Méditerranée, et par conséquent leurs
habitants devaient être soumis aux influences les plus diverses. Jadis
les marins de l'Asie Mineure et de la Phénicie s'arrêtaient aux Cyclades
en voguant vers la Grèce; au moyen âge, les Byzantins, puis les croisés,
les Vénitiens, les Génois, les chevaliers de Rhodes y furent les maîtres
à leur tour; les Osmanlis y passèrent, et de nos jours, grâce au
commerce, ce sont les nations occidentales de l'Europe qui, avec les
Grecs eux-mêmes, ont la prépondérance dans l'Archipel.

Toutes ces vicissitudes historiques ont déplacé d'une île à l'autre le
centre des Cyclades. Du temps des anciens Grecs, Délos, l'île d'Apollon,
était la terre sacrée, où de toutes parts accouraient les fidèles et les
marchands. Les échanges se faisaient à l'ombre des sanctuaires, et des
marchés d'esclaves se tenaient à côté des temples. La vente de la chair
humaine finit même par devenir la grande spécialité de Délos, et sous
les empereurs romains, jusqu'à dix mille esclaves y furent brocantés en
un seul jour. Mais les marchés, les temples, les monuments ont disparu
de Délos et de l'île voisine, qui lui servait de nécropole, et qu'un
pont réunissait à la terre sacrée. Délos et Rhéneia sont maintenant deux
étendues pierreuses où quelques troupeaux de brebis broutent de maigres
pâturages, et dont les édifices ont servi de carrières aux habitants des
îles plus prospères des alentours. Au moyen âge, c'est à la grande Naxos
qu'appartint l'hégémonie. De nos jours, Tinos est l'île la plus sainte,
à cause de son église vénérée de la Panagia, et l'affluence des pèlerins
y est vraiment énorme; mais pour le commerce, c'est la petite île de
Syra ou Syros, quoique sans arbres et sans eau, qui est devenue la
métropole des Cyclades. Sa ville, connue d'ordinaire sous le nom de
l'île, quoique portant officiellement l'appellation d'Hermoupolis, est
la quatrième cité de la Grèce par sa population et la première par son
commerce. Avant la guerre de l'indépendance, Syra était une ville sans
importance, mais sa neutralité pendant la lutte, la protection efficace
des escadres françaises, l'arrivée de nombreux réfugiés des îles turques
de Chios et de Psara, enfin son heureuse position au centre des Cyclades
en ont fait graduellement le principal entrepôt, le chantier et la
station centrale de la mer Égée. C'est dans le port de Syra que viennent
se nouer, comme les fils d'un réseau, toutes les lignes de navigation de
la Méditerranée orientale. Hermoupolis est une étape nécessaire des
voyageurs qui se rendent à Salonique, à Smyrne, à Constantinople, dans
la mer Noire. Aussi la ville, jadis bâtie sur la hauteur par crainte des
pirates, s'est-elle hâtée de descendre la pente pour développer ses
quais et bâtir ses magasins sur le rivage. Vue de la rade, Hermoupolis
se montre tout entière sur le flanc de la montagne, semblable à la face
d'une pyramide aux degrés d'une blancheur éblouissante.

Le commerce a peuplé l'âpre rocher de Syra, mais il est encore loin
d'avoir utilisé toutes les ressources de l'Archipel et d'avoir rendu à
l'ensemble du groupe l'importance qu'il avait dans l'antiquité. L'Eubée
n'est plus «riche en boeufs», ainsi que le prétend son nom, et n'exporte
guère que des céréales, des vins, des fruits et le lignite extrait en
abondance des mines de Cumes ou Koumi. Les jardins de Naxos produisent
leurs oranges, leurs citrons, leurs cédrats exquis; Skopelos, Andros,
Tinos, la mieux cultivée des îles, expédient leurs vins; les bons crûs
viennent de Santorin, que les Grecs d'autrefois avaient nommée Kallisté
ou la «Meilleure», à cause de l'excellence de ses produits. En outre,
cette île et les autres Cyclades volcaniques fournissent au commerce des
laves, des pierres meulières, des pouzzolanes, de l'argile de Cimolos ou
«terre cimolée», bonne à blanchir les étoffes, Naxos envoie son émeri,
Tinos ses marbres veinés; mais c'est là tout. Les marbres de Paros
restent même inexploités, et rarement un navire se montre dans
l'admirable port de l'île. Sauf la culture du sol, et ça et là l'élève
des vers à soie, les habitants des Cyclades n'ont aucune industrie, et
les îles surpeuplées, telles que Tinos et Siphnos, doivent envoyer
chaque année à Constantinople, à Smyrne, dans les villes de la Grèce, un
certain nombre d'émigrants qui vont travailler comme manoeuvres,
cuisiniers, potiers, maçons ou sculpteurs. Si quelques îles ont une
population surabondante, combien d'autres en revanche ne sont plus
habitées ou ne donnent asile qu'à des bergers! Ainsi la plupart des îles
qui se trouvent entre Naxos et Amorgos ne sont que des rochers déserts.
Antimilo n'est, comme Délos, qu'un pâtis semé de pierres. Enfin Seriphos
et Gioura, l'antique Gyaros, sont encore des solitudes mornes, comme aux
temps où les empereurs romains les désignèrent pour servir de lieux
d'exil; néanmoins on espère que, grâce à ses minerais de fer, déclarés
excellents, Seriphos reprendra prochainement quelque importance. L'île
d'Antiparos compte sur ses riches mines de plomb.



V

ILES IONIENNES


L'île de Corfou, située au large des côtes de l'Épire, l'archipel
céphalonien, qui se trouve à l'ouest de la Grèce continentale et
péninsulaire, enfin l'île de Cythère, que battent à la fois les flots de
la mer Ionienne et ceux de la mer Égée, ont eu depuis un siècle les plus
singulières vicissitudes politiques. Seule parmi toutes les dépendances
naturelles de la péninsule des Balkhans, Corfou avait eu le bonheur de
repousser tous les assauts des Mahométans et de rester terre européenne,
grâce à la protection de la république de Venise. Lorsque celle-ci fut
livrée à l'Autriche par Bonaparte, en 1797, Corfou et les îles Ioniennes
furent occupées par les Français. Quelques années après, les Russes on
devenaient les véritables maîtres, quoiqu'ils eussent fait, semblant d'y
organiser une sorte de république aristocratique sous la suzeraineté de
la Turquie. En 1807, les Français, reprenaient possession des îles
Ioniennes pour se les voir, arrachées successivement par les Anglais, à
l'exception de Corfou, qu'ils gardèrent jusqu'en 1814. Sous le nom de
«république Sept-insulaire» les îles Ioniennes devinrent alors des
espèces de fiefs que des familles de grands propriétaires terriens
gouvernaient au nom de l'Angleterre et avec l'appui de ses troupes. Deux
fois la constitution octroyée par les Anglais dût être modifiée dans un
sens plus démocratique, mais le patriotisme grec des Sept-insulaires ne
voulut s'accommoder à aucun prix de la suzeraineté de là
Grande-Bretagne. Celle-ci se résolut enfin à lâcher sa conquête, et les
populations des Sept-Iles, rendues à leurs affinités, naturelles,
s'annexèrent à la Grèce, dont elles forment les communautés lés plus
avancées en instruction, en bien-être et en activité. Sans doute, en
accordant la liberté à ses sujets ioniens, l'Angleterre a consulté son
propre intérêt, mais elle a eu l'intelligence de le comprendre; elle a
reconnu que l'influence morale est supérieure à la force des canons, et
c'est avec une parfaite bonne grâce, qu'elle a cédé. Non-seulement elle
a rendu Cythère et l'archipel de Céphalonie, où elle n'avait que des
intérêts commerciaux, mais elle a également livré la citadelle de
Corfou, qui lui permettait de commander l'entrée de l'Adriatique, comme
elle domine celles de la Méditerranée, de la mer de Sicile et de la mer
Rouge. C'est là une politique de magnanimité qui n'a pas encore trouvé
beaucoup d'imitateurs parmi les gouvernements du monde, et que
l'Angleterre elle-même aurait l'occasion d'appliquer-en mainte autre
partie de la terre!

[Illustration: CORFOU. Dessin de E. Grandsire d'après un croquis fait
sur nature.]

De tout temps Corfou, la Korkyra des Grecs et la Corcyra des Romains, a
été la plus importante des îles Ioniennes, grâce au voisinage de
l'Italie et aux avantages commerciaux que lui procuraient son excellent
port et sa grande rade, pareille à un vaste lac. D'après les habitants,
qui aiment à citer le témoignage de Thucydide, Corfou serait cette île
des Phéaciens dont parle l'Odyssée; ils disent même avoir retrouvé dans
la fontaine de Kressida le ruisseau où la belle Nausicaa lavait le linge
de son père, et les beaux jardins où la foule se promené le soir près de
la ville portent le nom de jardins d'Alcinoüs. De toutes les îles
Ioniennes, Corfou est la seule qui ait une petite rivière, le Messongi,
dont les eaux ne se dessèchent pas en été et que l'on peut remonter à
une petite distance en barque. Les collines, placées comme un écran
devant les plaines de la basse Épire, sont exposées à toute la force des
orages qu'apporte le vent du sud-ouest, et reçoivent une grande quantité
d'eau de pluie: aussi la végétation est-elle fort riche; les orangers,
les citronniers s'étendent autour de la ville en odorants bosquets, les
vignes et les oliviers cachent de leurs pampres et de leur feuillage les
roches grisâtres des collines, d'opulentes moissons de blé ondulent dans
les plaines, que parcourent des routes bien tracées. Malheureusement,
Corfou est très-exposée au vent du sud-est, qui souvent n'est autre que
le sirocco; c'est là ce qui diminue beaucoup ses avantages comme station
d'hiver pour les malades.

La ville, située sur une péninsule triangulaire, en face de la côte
d'Épire, est la plus considérable et la plus commerçante de l'ancienne
république Ionienne: c'est aussi une puissante forteresse, que tous ses
possesseurs, Vénitiens, Français, Russes, Anglais, ont successivement
travaillé à rendre imprenable. De ses bastions on jouit d'une vue fort
belle, bien inférieure toutefois au tableau que l'on contemple du haut
du mont Pantocrator ou «Dominateur», lorsque le temps est favorable, on
peut apercevoir par-dessus le détroit jusqu'aux montagnes d'Otrante, en
Italie. La proximité de cette péninsule, les relations de commerce, les
traditions laissées par la domination de Venise ont fait de Corfou une
ville à demi italienne, et de nombreuses familles appartiennent à la
fois aux deux nationalités par l'origine et par le langage; c'est vers
1830 seulement que l'italien cessa d'être la langue officielle de l'île
et de tout l'archipel. Au milieu de la population cosmopolite qui se
presse dans les murs de la cité, on remarque aussi beaucoup de Maltais,
porte-faix et jardiniers, qui avaient suivi dans l'île leurs maîtres
britanniques.

Corfou possédait jadis la ville de Butrinto et quelques-uns des villages
situés en face sur la côte d'Épire; mais un gouverneur anglais en fit
présent au terrible Ali-Pacha et maintenant les seules dépendances de
l'île sont les îlots environnants: au nord Fano, Samathraki, Merlera; au
sud Paxos, aux falaises percées de grottes, Antipaxos dont les roches
suent l'asphalte. Paxos produit, dit-on, la meilleure huile de toute la
Grèce occidentale.

Leucade, Céphalonie, Ithaque, Zante et quelques îlots voisins se
déploient en un archipel gracieusement recourbé au devant du golfe de
Patras, le long des côtes d'Acarnanie et d'Élide. Ensemble, ces îlots
constituent une chaîne de montagnes calcaires alternativement lavées par
les pluies et brûlées par le soleil. Leurs vallons cultivés produisent,
comme ceux de Corfou, des oranges, des citrons, des raisins de Corinthe,
du vin, de l'huile, qui sont l'objet d'un commerce assez actif. Par
leurs habitants, ces îles ressemblent également à leurs voisines du
nord; l'élément italien, sauf à Ithaque, se trouve assez fortement
représenté dans la population grecque.

[Illustration: N°. 22.--CANAL DE SAINTE-MAURE.]

Leucade ou «la Blanche», ainsi nommée de l'éclat de ses promontoires
crétacés, est, en réalité, une dépendance du continent. Les anciens lui
donnaient le nom d'Acté ou «Péninsule» et racontaient que des colons
corinthiens l'avaient changée en île en creusant un canal à travers
l'isthme de jonction. L'examen des lieux ne confirme point cette
légende. Il est probable que les Corinthiens, comme naguère les Anglais,
n'eurent qu'à ouvrir une fosse de navigation dans la lagune qui sépare
l'île du continent et dont la profondeur ne dépasse pas soixante
centimètres: si la mer Ionienne avait des marées, l'île de Leucade,
comme Noirmoutiers, sur les côtes de France, se changerait deux fois par
jour en péninsule. Un pont dont il reste d'importants débris, unissait
jadis les deux rivages par-dessus l'étroit chenal qui s'ouvre au sud de
la lagune; au nord, un îlot, portant la chapelle et la forteresse de
Sainte-Maure, dont le nom est souvent attribue à l'île de Leucade
elle-même, garde l'entrée du canal. C'était naguère le seul endroit de
la Grèce occidentale où se trouvât un bosquet de dattiers. Un magnifique
aqueduc de deux cent soixante arches, servant aussi de chaussée,
réunissait la forteresse à la ville d'Amaxiki, principal port et
capitale de Leucade; mais ce monument de l'industrie turque, élevé sous
le règne de Bajazet, a été fort endommagé par les tremblements de terre.
On pourrait croire qu'au milieu des salines et des lagunes basses où les
marins ne se hasardent que sur des troncs d'arbres creusés et à fond
plat, la fièvre règne en permanence; toutefois Amaxiki, de même que
Missolonghi dans sa vaste plaine noyée, est une ville relativement
salubre, et les femmes y ont une apparence de fraîcheur et de beauté
remarquables. Au sud commencent les montagnes boisées qui vont se
terminer en face de Céphalonie par le célèbre promontoire qui portait le
temple d'Apollon. C'est un roc de soixante mètres de hauteur d'où on
lançait les accusés dans la mer pour leur faire subir une sorte de
jugement de Dieu; les amants s'en précipitaient aussi pour oublier leur
passion, soit dans la frayeur de la mort, soit dans la mort elle-même.

Céphalonie, ou mieux Cephallenia, est la plus grande des îles Ioniennes,
et la montagne qui la domine, l'Aïnos ou Elatos, le Montenero des
Italiens, est la cime la plus élevée de l'archipel; du milieu de la mer
d'Ionie, les matelots peuvent, par un temps favorable, voir d'un côté
l'Etna de Sicile, de l'autre le mont de Céphalonie. Les forêts de
conifères qui avaient valu à la haute montagne le nom de Montenero, ont
été en grande partie dévorées par les incendies, mais il en reste encore
quelques lambeaux, où se trouve un sapin magnifique d'une espèce
particulière. Sur la croupe suprême de la montagne on voit encore les
restes d'un temple de Jupiter. L'île est fertile et peuplée, mais son
grand malheur est de manquer d'eau; la plupart des ruisseaux tarissent
en été et les habitants sont parfois dans une véritable détresse. Le sol
calcaire, tout fissuré, percé d'énormes entonnoirs, laisse passer comme
un crible les eaux de pluie qui vont rejaillir en fontaines dans la mer
elle-même, loin des campagnes altérées. En revanche, par un phénomène
bizarre et peut-être unique, la mer de Céphalonie verse dans les
cavernes de ses rivages deux abondants ruisseaux d'eau salée qui vont se
perdre au loin en des galeries inconnues.

Le lieu de cette étrange disparition des eaux maritimes est à quelque
distance au nord d'Argostoli, ville que son port très-abrité, mais sans
profondeur, a rendue l'une des plus commerçantes de l'île, et où se
trouve une magnifique chaussée de sept cents mètres unissant les deux
bords d'un golfe. Les deux ruisseaux marins sont assez considérables
pour que leur courant puisse mettre en mouvement les roues de grands
moulins qui n'ont cessé de fonctionner régulièrement, l'un depuis 1835,
l'autre depuis 1859. Le débit commun des deux courants est d'environ
deux mètres cubes par seconde, ou plus exactement de 160,000 mètres
cubes par jour. Cette eau s'amasse-t-elle dans les profondeurs du sol,
en de vastes lacs que l'évaporation constante suffit pour maintenir au
même niveau et où le sel s'amasse en couches épaisses? ou bien, comme le
pense le géologue Wiebel, l'excédant de ces eaux marines, réparti dans
les fissures du sol en de nombreux filets, est-il ramené par un
phénomène d'aspiration hydrostatique dans les ruisseaux souterrains
d'eau douce qui parcourent le sol caverneux de l'île, et forme-t-il avec
eux les fontaines d'eau douce saumâtre qui jaillissent en divers
endroits à la base des collines? On ne sait, mais il est probable que le
régime souterrain des eaux douces, salées, sulfureuses, est en grande
partie la cause des tremblements de terre qui sont si fréquents et si
redoutables à Céphalonie. Toutes les maisons d'Argostoli sont basses,
afin de pouvoir résister aux frémissements du sol. L'île d'Asteris,
qu'Homère nous décrit comme ayant deux ports, et où s'éleva plus tard la
ville d'Alalkomenas, n'existe plus entre Céphalonie et Théaki: elle a
été probablement détruite par les secousses du sol, car on ne saurait
voir dans le simple écueil de Daskalion un reste de cette terre habitée.

[Illustration: N°. 23.--ARGOSTOLI.]

Théaki, la fameuse Ithaque du «divin Ulysse», peut être considérée comme
une dépendance de Céphalonie, dont la sépare le canal aux rivages
parallèles de Viscardo, ainsi nommé en souvenir du conquérant Robert
Guiscard. L'île est, petite et l'on a pu y reconnaître tous les sites
dont parle l'Odyssée, la fontaine Aréthuse, la haute roche au pied de
laquelle Eumée paissait son troupeau, et, dit-on, jusqu'au palais
d'Ulysse; mais on ne retrouve plus les noires forêts qui recouvraient
les pentes du mont Nérite. Les habitants d'Ithaque sont très-fiers de
leur petite patrie chantée par Homère, et dans chaque famille on compte
au moins une Pénélope, un Ulysse, un Télémaque, bien qu'en dépit de
leurs prétentions ils ne soient point les descendants de l'artificieux
fils de Laërte. Pendant le moyen âge, l'île fut complètement dépeuplée
par les ravageurs, et le sénat de Venise dut, en 1504, offrir
gratuitement les terres d'Ithaque à des colons du continent afin de
changer ce désert en une escale de commerce. La plupart des immigrants
viennent des côtes de l'Épire: aussi l'idiome grec des insulaires est-il
fort mélangé de mots albanais. De nos jours, Ithaque est bien cultivée,
et son port, appelé Bathy ou «le Profond», fait un assez grand trafic de
raisins de Corinthe, d'huile et de vin. Comme au temps d'Homère, l'île
d'Ithaque est une excellente «nourrice de vaillants hommes». Les gens de
Théaki sont grands et forts; d'après l'enthousiaste Schliemann, ils
seraient aussi les plus vertueux des humains, jusqu'à ignorer leur
propre vertu et à ne se faire aucune idée du mal. Parmi eux on ne trouve
ni riches ni mendiants; cependant l'amour des voyages pousse un grand
nombre des habitants à s'expatrier. On les rencontre dans toutes les
villes populeuses de l'Orient.

_«Zante, fior del Levante»_, disent les Italiens. L'antique Zacynthe
est, en effet, celle des îles Ioniennes qui est la plus riche en
vergers, en cultures, en maisons de plaisance. Une grande plaine,
comprise entre deux arêtes de collines d'une médiocre élévation, occupe
le milieu de «l'île d'Or»: c'est un vaste jardin entremêlé de vignes qui
produisent d'excellents raisins de Corinthe. Les habitants, fort
industrieux, ne se bornent pas à cultiver leur propre territoire, ce
sont eux aussi qui vont exploiter les champs des Acarnaniens, soit à
gages, soit à part de la récolte. La ville de Zante, située sur le
rivage oriental, en face des côtes de l'Élide, est aussi la plus riche
et la mieux tenue de l'archipel céphalonien. Malheureusement, Zante est
souvent ébranlée par des secousses, que l'on croit être d'origine
volcanique. Cette hypothèse paraît d'autant plus probable que des
sources de bitume jaillissent près de la pointe sud-orientale de l'île,
au «cap de la Cire»: exploitées déjà du temps d'Hérodote, ces fontaines
fournissent encore environ cent barils de liquide, lors de la récolte
annuelle qui se fait au mois d'avril. En outre, des sources d'huile
s'épanchent au bord de la mer et même sous les flots; près du cap
Skinari, au nord de l'île, une sorte de graisse puante recouvre
constamment les eaux.

Les seuls îlots qui dépendent de Zante sont les Strivali, les anciennes
Strophades, où la légende mythologique nous dit que volaient les
hideuses harpyes[14].

[Note 14: Iles Ioniennes.]

                                      Monts les           Population
  Noms des îles.      Superficie.     plus élevés.          en 1870.
Corfou............. 580 kil. car. Pantocrator. 1,000 mèt.  72,450 hab.
Paxos et Antipaxos.  70    »         --           --        3,600  »
Leucade............ 475    »      Nomali...... 1,180  »    21,000  »
Céphalonie......... 757    »      Elatos...... 1,620  »    67,500  »
Ithaque............ 110    »      Neriton.....   807  »    10,000  »
Zante.............. 420    »      Skopos......   396  »    44,500  »
]



VI

LE PRÉSENT ET L'AVENIR DE LA GRÈCE


Le peuple grec a certainement fait de grands progrès depuis qu'il a
secoué le joug des Turcs, cependant il est loin d'avoir tenu tout ce que
les philhellènes enthousiastes attendaient de lui. En le voyant égaler
en courage les Grecs de Marathon et de Platée, on crut qu'il saurait en
peu de temps s'élever au niveau intellectuel et artistique des
générations qui produisirent Aristote et Phidias. Ces grandes espérances
n'ont point été réalisées. Ce n'est point en l'espace d'une génération
qu'un peuple saurait émerger complètement de la barbarie, échapper aux
superstitions de toute espèce qui étreignaient son esprit, changer les
moeurs de violence, de ruse, de paresse que lui avait données la
servitude, et s'assimiler les conquêtes scientifiques de vingt siècles,
pour prendre lui-même sa place au rang des peuples initiateurs.
D'ailleurs il faut tenir compte du petit nombre des Hellènes de la
Grèce, qui égalent à peine la population de deux départements français
et qui sont très-clair-semés sur un territoire montueux, âpre, sans
chemins. Les rivages des péninsules et les îles, tout dentelés de ports,
sont admirablement disposés pour le commerce; aussi les habitants
n'ont-ils pas manqué d'en profiter et l'on sait avec quel succès; mais
il est peu de contrées en Europe dont le relief soit moins favorable à
l'utilisation des ressources agricoles et industrielles du pays. La
nature du sol s'oppose partout à la construction des routes, tandis que
partout aussi la mer bleue souriant dans les golfes invite aux voyages
et au commerce lointain. Aussi nul mouvement d'immigration ne se produit
de l'Empire Ottoman vers la Grèce, tandis qu'au contraire des multitudes
d'Hellènes, surtout des îles Ioniennes et des Cyclades, émigrent chaque,
année pour chercher fortune à Constantinople, au Caire et jusque dans
les Indes. Les hommes de travail ou d'aventure s'éloignent, laissant
derrière eux la tourbe des intrigants qui font de la politique un métier
lucratif et les pacifiques employés dont l'avenir dépend de la faveur
d'un ministre. Il en résulte ce fait assez bizarre, que les communautés
de Grecs les plus riches et les plus prospères sont précisément celles
qui se développent à l'étranger. Elles sont aussi plus libres et mieux
administrées. En dépit du pacha qui la surveille, la moindre petite cité
romaïque de la Thrace ou de la Macédoine pourrait servir de modèle dans
la gestion de la chose publique au royaume autonome et souverain de la
Grèce. C'est qu'elle a un intérêt immédiat à bien gérer ses affaires,
qui sont pour ainsi dire des affaires de famille, tandis que dans
l'Hellade une bureaucratie inquiète et rapace intervient à tout propos
pour gérer à son profit les deniers de la commune, corrompt les
électeurs afin de se maintenir en place, et tente de rentrer dans ses
débours, en continuant, sous mille formes vexatoires plus ou moins
légales, les traditions de piraterie et de brigandage qui ont été si
longtemps celles de leur pays.

La population actuelle de la Grèce proprement dite peut être évaluée à
quinze cent mille personnes, soit environ les deux cinquièmes des
Hellènes d'Europe et d'Asie. A surface égale, l'Hellade, dont la
position est si avantageuse pour le commerce, est non-seulement beaucoup
moins peuplée que les pays civilisés de l'Europe occidentale, elle est
même à cet égard inférieure à la Turquie. D'après les auteurs qui ont le
mieux étudié l'histoire du passé des Hellènes, la Grèce propre, à
l'époque de sa plus grande prospérité, n'aurait pas eu moins de six à
sept millions d'habitants. L'Attique à elle seule était dix fois plus
peuplée qu'elle ne l'est aujourd'hui, et certaines îles, où l'on voit au
plus quelques bergers, étaient couvertes de cités populeuses; au milieu
de tous les plateaux déserts, au bord du moindre ruisseau, sur chaque
promontoire se montrent les emplacements de villes antiques: la carte du
monde hellénique, de Chypre à Corfou et de Thasos à la Crète, fourmille
de _palaeochori_, de _palaeocastro_, de _palaeopoli_, et la Grèce
continentale n'est pas moins riche que les îles et les côtes de l'Asie
Mineure en souvenirs de ce genre.

Toutefois, si le pays se repeuple avec une certaine lenteur, le progrès
n'en est pas moins incontestable. Avant la guerre de l'indépendance, le
nombre des habitants de la Grèce, y compris les îles Ioniennes,
dépassait peut-être un million; mais les batailles et surtout les
massacres de la Morée diminuèrent considérablement la population; en
1832, les Grecs et les Ioniens réunis étaient 950,000 au plus. Depuis
cette époque, l'accroissement annuel a varié de 9,000 à 14,000
individus, mais d'une manière assez inégale, car si les villes
grandissent rapidement, en revanche plusieurs îles de l'Archipel et de
la mer Ionienne, notamment Andros, Santorin, Hydra, Zante, Leucade,
perdent par l'émigration plus d'habitants que ne leur en donne le
surplus des naissances sur les morts. Dans le continent, ce sont les
fièvres paludéennes qui retardent le plus les progrès du repeuplement de
la Grèce. Parfaitement sain par son climat naturel, le sol est en maints
endroits devenu très-insalubre par les eaux qu'on laisse séjourner en
marais; la reconquête des terres par l'agriculture sera donc en même
temps l'enrichissement de la contrée et la disparition d'un fléau
terrible[15].

[Note 15: Population des principales villes de la Grèce, avec leur
banlieue, en 1870:

Athènes et Pirée           59,000 hab.
Patras                     26,000  »
Corfou                     24,000  »
Hermoupolis ou Syra        21,000  »
Zante                      20,500  »
Lixouri (Céphalonie)       14,000  »
Pyrgos ou Letrini          13,600  »
Tripolis ou Tripolitza     11,500  »
Chalcis, en Eubée          11,000  »
Sparte                     10,700  »
Argos                      10,600  »
Argostoli (Céphalonie)      9,500  »
Kalamata                    9,400  »
Histiaea, en Eubée          8,900  »
Karystos      »             8,800  »
Aegion ou Vostitza          8,800  »
Nauplie                     8,500  »
Spezia                      8,400  »
Kranidhi, en Argolide       8,400  »
Lamia                       8,300  »
Missolonghi                 7,500  »
Andros                      9,300  »

Population de la Grèce sans les îles Ioniennes, en 1832.  713,000 hab.
    »           »            »           »      en 1870. 1,226,000 »
    »           »      avec les iles Ioniennes.      »   1,458,000 »
    »           »      par kilom. carré...           »          29 »
    »   probable de la Grèce.......             en 1875. 1,540,000 »
]

Malheureusement, cette reconquête du sol agricole s'opère avec lenteur.
Les produits ne suffisent point à nourrir la population; à bien plus
forte raison ne peuvent-ils alimenter un commerce d'exportation
considérable. Pourtant les terres cultivables de la Grèce se prêtent
admirablement à la production des vins, des fruits, des plantes
industrielles, telles que le coton, la garance, le tabac. Les figues et
les oranges sont exquises; les vins de Santorin et d'autres Cyclades
sont parmi les meilleurs des bords de la Méditerranée; les huiles de
l'Attique, sans être épurées comme celles de Provence, ne sont pas moins
bonnes qu'aux temps où la déesse Athéné planta de ses mains l'olivier
sacré. A l'exception des cotons de la Phthiotide et des raisins dits de
Corinthe, que l'on exporte de Patras et des îles Ioniennes pour une
valeur de trente ou quarante millions de francs chaque année, la Grèce
ne vend à l'étranger qu'une part bien faible de produits agricoles, et
ces produits ne doivent que peu de chose au travail de l'homme. Un de
ses principaux articles d'exportation, la vallonnée, dont se servent les
teinturiers, est la cupule d'un gland de chêne que l'on ramasse dans les
forêts.

Dans un pays de si pauvre agriculture, il est tout naturel que
l'industrie proprement dite soit à peu près nulle. C'est de l'étranger,
de l'Angleterre surtout, que la Grèce fait venir tous les objets
manufacturés dont elle a besoin; elle n'a pas même un outillage
suffisant pour exploiter sérieusement ses carrières de marbres, plus
riches que celles de Carrare. Il n'existe qu'une seule exploitation
minière importante, celle du Laurion, dans toute l'étendue de la Grèce.
En cette partie de l'Attique, les anciens avaient utilisé pendant des
siècles de riches mines de plomb argentifère, et d'énormes massés de
déblais s'élèvent ça et là en véritables collines. Ce sont ces amas que
l'on traite maintenant dans l'usine d'Ergastiria, l'une des plus grandes
fonderies de plomb du monde entier: chaque année, on extrait de ces
débris près de dix mille tonnes de plomb, sans compter une quantité
d'argent considérable. Autour de l'usine s'est fondée une petite ville
industrielle, dont le port est l'un des plus actifs de la Grèce. Mais ce
n'est point sans peine que s'est créé ce remarquable établissement
d'Ergastiria. Jaloux des industriels étrangers qui exploitaient toutes
ces richesses, des Grecs leur ont suscité mille entraves et peu s'en est
fallu qu'à propos des amas de scories du Laurion, le gouvernement
hellénique ne se brouillât complètement avec la France et l'Italie.

Puisque les Grecs ne tirent de leur sol qu'une quantité de produits
insuffisante à leur propre entretien et que leur industrie est sans
grande importance, ils seraient condamnés à mourir de faim, si par leurs
six mille navires, toujours en mouvement, ils n'avaient pris dans les
eaux de la Méditerranée le métier lucratif de porteurs. Leur marine
marchande est supérieure à celle de l'immense Russie, elle égale presque
celle de l'Autriche et dépasse dix fois la flotte commerciale de la
Belgique; encore faut-il ajouter que la plupart des navires qui hissent
le pavillon turc appartiennent à des marins hellènes[16]. C'est dans
cette navigation de cabotage que se révèle tout entier le vieil instinct
de race. Tandis que les grands bateaux à vapeur à parcours rapide
appartiennent à des compagnies puissantes de l'Occident, les marins
hellènes possèdent les navires d'un faible tonnage et au chargement
varié qui suivent la côte d'échelle en échelle, d'ordinaire ne dépassant
point les limites de l'ancien monde grec. Aucune embarcation ne peut
naviguer en Méditerranée à moindres frais que les leurs, car tous les
matelots ont un intérêt dans le chargement et tous vivent d'abstinence
pour augmenter le bénéfice; les uns ont fourni le bois, les autres le
gréement, d'autres encore telle ou telle partie de la cargaison, et ce
sont des concitoyens de leur ville ou de leur village qui, sur leur
simple parole, ont donné l'argent nécessaire à l'achat des marchandises.
Sur maint navire, tout l'équipage est composé d'associés, se partageant
fraternellement la besogne, mais n'ayant point de maître parmi eux. Tous
sont égaux.

[Note 16: Commerce de la Grèce en 1871:

Flotte commerciale........            6,135 navires.
Tonnage...................          420,000 tonnes.
Mouvement des navires.....        7,160,000    »
Importation...............      110,000,000 francs.
Exportation...............       76,000,000    »
Total des échanges........      186,000,000    »
]

Mais quelles que soient la sobriété et l'intelligente initiative des
marins hellènes, ils ont à craindre le sort qui menace partout le petit
commerce et la petite industrie. Les économiques bateaux porteurs de la
Grèce pourront lutter longtemps contre les paquebots des puissantes
compagnies, mais à la longue ils finiront par céder la place, et le pays
lui-même sera menacé de perdre son rang commercial, s'il n'accroît
rapidement ses ressources intérieures par le développement de
l'agriculture et de l'industrie et la construction de chemins qui
permettent le transport des produits. Actuellement la Grèce est encore
très-pauvre en routes carrossables, non-seulement à cause des obstacles
que les rochers et les montagnes opposent aux ingénieurs, mais surtout à
cause de l'insouciance des habitants, auxquels la mer avait toujours
suffi. Télémaque ne pourrait plus aujourd'hui, comme aux temps
homériques,--à moins qu'ils ne soient fabuleux,--franchir sur son char
l'espace qui sépare Pylos de Lacédémone; il lui faudrait cheminer au
bord des précipices sur de hasardeux sentiers. De tous les pays
indépendants de l'Europe, la Grèce est, avec la Serbie, celui qui est
resté le plus longtemps sans une voie ferrée; même de nos jours, Athènes
ne possède que le chemin de fer qui mène à son faubourg du Pirée et le
petit réseau industriel des mines du Laurion. C'est tout récemment qu'on
a fini par décider pour un avenir incertain la construction de deux
lignes importantes, dont l'une reliera la capitale au golfe de Volo et à
la frontière de la Turquie, tandis que l'autre fera communiquer
l'Attique avec l'Achaïe par l'isthme de Corinthe, unira Patras à la
vallée de l'Alphée et à Kalamata par les riches plaines de l'Élide et de
la Triphylie. Si les grands travaux publics de la Grèce ont été
tellement retardés, la principale cause en est à l'état de banqueroute
perpétuelle dans lequel se trouve le gouvernement hellénique.
L'équilibre du budget grec n'est qu'une fiction. La dette, qu'il est
tout à fait impossible de payer, s'élèverait à plus d'un demi-milliard,
soit à plus de trois cents francs par tête, si l'on n'avait depuis
longtemps négligé de payer les intérêts des premiers emprunts[17].

[Note 17: Budget en 1875... Recettes... 55,800,000 fr. Dépenses....
30,000,0000 fr.]

A la misère générale du pays répond la misère privée de la grande
majorité des habitants de la Grèce. Épuisés par le payement de la dîme,
à laquelle le fisc en ajoute parfois une deuxième ou même une troisième,
la plupart des paysans mènent une existence lamentable; quoique d'une
extrême sobriété naturelle, leur nourriture est insuffisante; leurs
demeures sont des tanières malsaines; souvent ils ne peuvent faire assez
d'économies pour se procurer les vêtements et les objets indispensables.
Aussi les jeunes gens des contrées les plus pauvres de la Grèce
émigrent-ils en foule, soit pour une saison, soit pour un temps
indéfini. A cet égard, l'Arcadie peut être assimilée à l'Auvergne, à la
Savoie et à la plupart des pays de montagnes du centre de l'Europe. Les
Étoliens, qui se décident plus difficilement à quitter pour les villes
de l'étranger leurs belles vallées sauvages, ont une coutume qui
témoigne de l'état de désespoir auquel les ont réduits les exigences de
l'impôt. Au lieu de combattre, comme l'eussent fait leurs rudes ancêtres
avant d'avoir été rompus par la servitude, les malheureux, ruinés par
les exacteurs, sortent de leur village, et sur le bord de la grande
route élèvent un tas de pierres, qui doit témoigner à jamais de
l'injustice qu'on leur a fait. Ce tas de pierres, c'est «l'anathème».
Chaque paysan qui passe à côté de ce monument d'exécration muette,
ajoute religieusement son caillou: la Terre, mère commune, est chargée
du soin de la vengeance.

L'ignorance, la compagne ordinaire de la misère, est aussi fort grande
dans les campagnes de la Grèce, surtout dans les pays d'accès difficile,
tels que l'Étoile et le Magne ou péninsule du Taygète. En Grèce, comme
en Albanie et dans le Montenegro, on croit aux perfides nymphes des
fontaines, qui se font aimer des jeunes hommes pour les noyer dans
l'onde; on croit aussi aux vampires, au mauvais oeil, aux pratiques de
magie. Heureusement pour les Grecs, leur extrême désir d'apprendre et de
savoir, sinon d'approfondir, se fait jour en dépit de l'état de misère
dans lequel croupit une grande partie de la population. C'est ainsi que
dans l'île d'Ithaque les paysans arrêtent les voyageurs instruits pour
se faire lire les chants d'Homère. La pénurie du gouvernement n'a pas
empêché des écoles primaires de se fonder dans presque tous les villages
de la Grèce; en maints endroits, où manquent les bâtiments d'école, les
classes se tiennent en plein vent, et les enfants, loin de songer à
faire l'école buissonnière, lèvent à peine les yeux de leurs cahiers
pour voir les étrangers qui passent ou les oiseaux qui voltigent. De
même, les écoliers des gymnases et ceux des universités d'Athènes et de
Corfou se consacrent tous consciencieusement au travail, trop souvent,
il est vrai, pour apprendre à pérorer: ce n'est point en Grèce que l'on
voit de ces étudiants qui, sous prétexte d'aller suivre des cours de
science, ne se rendent dans les grandes villes que pour s'y livrer à la
débauche. Parmi les douze cents jeunes gens qui fréquentent l'université
d'Athènes, il en est qui, pour étudier le jour, emploient une moitié de
la nuit à quelque travail manuel, d'autres qui se font domestiques ou
cochers pour acquérir leur diplôme de légiste ou de médecin.

Un pareil amour de l'étude ne peut manquer d'assurer à la nation grecque
une influence bien plus considérable que ne pourrait le faire espérer,
relativement aux nations voisines, le nombre peu élevé des hommes qui la
composent. D'ailleurs les Grecs de toutes les parties de l'Orient, de
l'Épire à l'île de Chypre, considèrent Athènes comme leur centre
intellectuel, et c'est là qu'ils envoient étudier leurs jeunes gens. Ils
font mieux encore. Pour contribuer à la gloire et à la prospérité de là
nation renaissante, ils prélèvent une part de leurs revenus et la
destinent à la fondation ou à l'entretien des écoles d'Athènes. Et ce ne
sont pas seulement les riches négociants de Marseille, de Trieste, de
Salonique, de Smyrne, qui s'occupent ainsi des vrais intérêts de la
patrie; de simples paysans, des veuves illettrées de la Thrace et de la
Macédoine emploient également leurs économies à l'oeuvre de
l'instruction publique. C'est le peuple lui-même qui élève ses écoles,
ses musées et qui paye ses professeurs. L'académie d'Athènes, l'École
polytechnique, l'Université, l' Arsakéion, excellent collège consacré à
l'éducation des filles, doivent leur existence, non au gouvernement,
mais au zèle des citoyens hellènes de tous pays. On comprend avec quel
intérêt la nation entière veille sur ces établissements dus au
dévouement de tous, et quelle influence salutaire exercent à leur retour
dans leurs provinces respectives les jeunes gens et les jeunes filles
sortis des écoles de la patrie commune.

[Illustration: PAYSANS DES ENVIRONS D'ATHÈNES. Dessin de D. Maillart
d'après des photographies.]

Ainsi la cohésion que donnent aux Grecs une langue, des traditions, des
espérances identiques, voilà ce qui fait leur nation, voilà ce qui
réalise déjà, mieux que les traités, cette union de race qu'ils
appellent la «grande idée»! Les frontières fixées par la diplomatie
n'ont aucun sens au point de vue du patriotisme hellénique. Qu'ils
résident dans la Grèce proprement dite, dans la Turquie d'Europe ou
d'Asie, les Grecs n'en forment pas moins un seul peuple et n'en vivent
pas moins d'une vie nationale commune, en dehors des gouvernements de
Constantinople et d'Athènes. Peut-être même les plus Hellènes de toute
la race sont-ils précisément ceux qui habitent la Turquie, loin de
l'influence corruptrice de la bureaucratie grecque. C'est à l'étranger
qu'ont été le mieux gardées les traditions et la pratique de la vie
municipale et que l'initiative du citoyen grec s'exerce le plus
librement. Aussi l'ensemble de la nation doit-il être considéré comme
formé de la race tout entière, soit près de quatre millions d'hommes.
Tel est le groupe de populations dont l'influence, déjà considérable et
grandissant tous les jours, ne peut manquer d'exercer une influence
capitale sur les destinées futures de l'Europe méditerranéenne.

On a souvent prétendu que, par suite de la communauté de religion, les
Grecs étaient tout disposés à favoriser les ambitions russes et
cherchaient à frayer au tzar le chemin de Constantinople. Il n'en est
rien. Les Hellènes ne songent point à sacrifier leurs propres intérêts à
ceux d'une nation étrangère. D'ailleurs, ce n'est point avec la Russie
de tradition byzantine qu'ils ont de ces liens naturels qui fondent les
véritables alliances. Le climat, la situation géographique, les
souvenirs de l'histoire, les rapports de commerce et surtout les liens
plus intimes d'une civilisation commune rattachent la Grèce au groupe
des nations dites latines, l'Italie, l'Espagne et la France. Dans ce
grand partage qui par la force des choses s'opère graduellement en
Europe, ce n'est point parmi les Slaves, mais parmi les Latins que se
rangent les Hellènes. Récemment, lorsque la France envahie luttait pour
son existence nationale, plus d'un millier de volontaires grecs
accoururent à son aide; les Philogalates venaient acquitter la dette que
la Grèce avait contractée envers les Philogalates pendant la première
moitié du siècle.



VII

GOUVERNEMENT, ADMINISTRATION ET DIVISIONS POLITIQUES.


Les puissances protectrices de la Grèce ont donné à la nation un
gouvernement parlementaire et constitutionnel, imité de ceux de l'Europe
occidentale. En théorie, le roi des Grecs «règne et ne gouverne pas»; il
a des ministres responsables devant les chambres, dont les majorités
changeantes font osciller la prépondérance de l'un à l'autre parti,
suivant les fluctuations de l'opinion publique. En fait, «le pouvoir du
roi n'est tempéré que par la diplomatie». D'ailleurs, les formes de la
constitution importée dans l'Hellade n'ont rien qui réponde aux
traditions ni au génie des Grecs, et depuis la proclamation de leur
indépendance, ils ont trois fois modifié leur Charte sans avoir réussi à
la faire observer.

En vertu de la constitution de 1864, tous les citoyens grecs possédant
une propriété quelconque ou exerçant une profession indépendante sont
électeurs à l'âge de vingt-cinq ans, éligibles à trente. Il n'y a qu'une
chambre; les députés, au nombre de 187, sont élus pour une période de
quatre ans; ils reçoivent un traitement. La liste civile du souverain, y
compris une subvention des puissances protectrices, s'élève à 1,125,000
francs.

L'Église orthodoxe grecque de l'Hellade est indépendante du patriarche
de Constantinople; elle est administrée par un saint-synode siégeant
dans la capitale et présidé par un archevêque métropolitain. Un
commissaire royal assiste, sans voix délibérative, aux séances du
synode, et contre-signe les copies des actes de l'assemblée. Toute
décision qui ne se trouve point revêtue du seing officiel de ce
commissaire est nulle par cela même. D'autre part, le roi ne peut
destituer ni déplacer un évêque qu'après l'avis du synode et en se
conformant aux canons. Quoique tous les cultes soient libres en vertu de
la constitution, cependant les attributions officielles de l'Église lui
permettent d'exercer fréquemment un pouvoir d'inquisition et de se faire
appuyer dans cette oeuvre par le pouvoir civil. Le synode veille au
maintien rigoureux des dogmes; il signale à l'autorité tous les
prédicateurs, tous les écrivains hétérodoxes, et lui demande la
répression de l'hérésie; il censure les ouvrages, les tableaux
religieux, et en dénonce les auteurs pour les faire punir par les
tribunaux civils.

Il n'y a plus de Mahométans en Grèce, si ce n'est des marins et des
voyageurs. Les derniers Turcs ont quitté l'île d'Eubée. Le seul culte
qui, en dehors de l'Église officielle, soit pratiqué par un nombre assez
notable de fidèles, est la religion catholique romaine. Elle domine dans
les familles bourgeoises de Naxos et d'autres Cyclades. Deux archevêques
et quatre évêques en ont le gouvernement.

La Grèce est divisée en treize nomes ou nomarchies, subdivisées
elles-mêmes en cinquante-neuf éparchies. Les cantons de l'éparchie
portent le nom de dime, ou dimarchies, et les diverses communes rurales
qui les composent sont administrées par des parèdres, ou adjoints du
dimarque. Ils sont tous nommés par le roi et reçoivent une légère
rétribution. Le nombre des employés est proportionnellement plus
considérable en Grèce que dans tout autre pays d'Europe. Ils forment à
eux seuls la soixantième partie, et avec leurs familles la douzième
partie de la population du royaume; quoique leur traitement soit des
plus modiques, ils émargent ensemble plus de la moitié des recettes du
budget.

  Nomes.                 Éparchies.       Population
                                            en 1870.

                       {Mantinée            46,174
ARCADIE.               {Kynuria             26,733
  Sup. 3253 kil. car.  {Gortynia            41,408
  Pop. kil. 125 hab.   {Megalepolis         17,425
                                          --------
                                            131,740
                                           ========

                       {Lacédémone          46,423
LACONIE                {Gythion             13,957
  Sup. 4346 kil. car.  {Itylos              26,540
  Pop kil. 24 hab.     {Épidauros Limera    18,931
                                          --------
                                            105,851
                                           ========

                       {Kalamae              25,029
MESSÉNIE               {Messini              29,529
 Sup.  3176 kil. car.  {Pylia                20,946
 Pop. kil. 41 hab.     {Triphylia            29,041
                       {Olympia              25,872
                                          ---------
                                            130,417
                                           ========

                       {Nauplia              15,022
                       {Argos                22,138
ARGOLIDE ET CORINTHIE  {Corinthe             42,803
 Sup. 3749 kil. car.   {Spezia et
 Pop. kil. 34 hab.     {Hermionis            19,919
                       {Hydra et Trézène     17,301
                       {Cythère              10,637
                                          ---------
                                            127,820
                                           ========

                       {Syros                30,643
                       {Kea                   8,687
CYCLADES               {Andros               19,674
 Sup. 2399 kil. car.   {Tinos                11,022
 Pop. kil. 51 hab.     {Naxos                20,582
                       {Thira (Théra,
                       {Santorin)            21,901
                       {Milos                10,784
                                          ---------
                                            123,293
                                           ========

                       {Attique              76,919
ATTIQUE ET BÉOTIE      {Égine                 6,103
 Sup. 6426 kil. car.   {Mégare               14,949
 Pop. kil. 21 hab.     {Thèbes (Thiva)       20,711
                       {Livadi               18,122
                                          ---------
                                            136,804
                                           ========

                       {Chalcis              29,013
EUBÉI                  {Xérochorion          11,215
 Sup. 4076 kil. car.   {Karystia             33,936
 Pop. kil. 20 hab.     {Skopelos              8,377
                                          ---------
                                             82,541
                                           ========

                       {Phthiotis            26,747
PHTHIOTIDE ET PHOCIDE  {Parnasis             20,368
 Sup. 5316 kil. car.   {Lokris               20,187
 Pop. kil. 20 hab.     {Doris                49,119
                                          ---------
                                            106,421
                                           ========

                       {Missolonghi
                       {(Mesolongion)        18,997
ACARNANIE ET ÉTOLIE    {Valtos               14,027
 Sup. 7833 kil. car.   {Trichonia            14,453
 Pop. kil. 16 hab.     {Eurytania            33,018
                       {Naupactia            22,219
                       {Vonitza et
                       {Xeromeros            18,979
                                          ---------
                                            121,693
                                           ========

                       {Patras               46,527
ACHAÏE ET ÉLIDE        {Aegialia             12,764
 Sup. 4942 kil. car.   {Kalavryta            39,204
 Pop. kil. 30 hab.     {Ilia (Elis)          51,066
                                          ---------
                                            149,561
                                           ========

                       {Corfou (Kerkyra)     25,729
CORFOU                 {Mesi                 21,754
 Sup. 1107 kil. car.   {Oros                 24,983
 Pop. kil. 88 hab.     {Paxi (Paxos)          3,582
                       {Leucade ou
                       {Sainte-Maure         20,892
                                          ---------
                                             96,940
                                           ========

                       {Kranaea              33,358
CÉPHALONIE             {Pali                 17,377
 Sup. 781 kil. car.    {Sami                 16,774
 Pop. kil. 99 hab.     {Ithaque               9,873
                                          ---------
                                             77,382
                                           ========

ZANTE                  {
 Sup. 781 kil. car.    {Zacynthe (Zante)     44,557
 Pop. kil. 62 hab.     {



                               CHAPITRE V

                          LA TURQUIE D'EUROPE



I

VUE D'ENSEMBLE

Des trois péninsules de l'Europe méridionale, celle dont la position
géographique est la plus heureuse et qui jouit des plus grands avantages
naturels est peut-être la presqu'île des Balkhans. Sa forme, beaucoup
plus mouvementée que celle de l'Espagne, dépasse même celle de l'Italie
en richesse de contours; ses côtes, baignées par quatre mers, sont
dentelées de golfes et de ports, frangées de rameaux péninsulaires,
bordées d'îles nombreuses. Plusieurs de ses vallées et de ses plaines ne
sont pas moins fertiles que les bords du Guadalquivir et les campagnes
de la Lombardie; deux zones de végétation s'y rencontrent et mêlent en
gracieux paysages les flores de deux climats. Les montagnes de la
Turquie, dont on ne songe guère à célébrer la beauté pittoresque, car de
rares voyageurs seulement s'y aventurent, ne le cèdent pourtant pas en
grâce et en majesté aux chaînes des autres péninsules, et la plupart ont
encore le charme que donne la parure des forêts. Il est vrai que, de nos
jours, le manque presque absolu de routes les rend moins abordables que
les Apennins d'Italie et les «sierras» d'Espagne; toutefois elles sont
moins hautes en moyenne, et leurs remparts sont percés d'un grand nombre
de brèches; les plateaux qui leur servent d'appui sont aussi beaucoup
plus étroits et plus découpés de vallées que les hautes plaines des
Castilles. Enfin, tandis que l'Espagne et l'Italie sont complétement
fermées au nord par des barrières de montagnes difficiles à franchir, la
péninsule turque se rattache au tronc continental par transitions
imperceptibles, sans que nulle part la limite soit indiquée par des
frontières naturelles. Les rangées des Alpes autrichiennes se continuent
sans interruption dans la Bosnie; de même les Carpathes traversent le
Danube pour se relier au système des Balkhans. A l'est des
Portes-de-Fer, tout rempart de monts a disparu: la Turquie n'est plus
bornée au nord que par le cours changeant du Danube, sorte de mer
intérieure dont elle garde l'issue[18].

[Note 18:

Superficie de la Turquie d'Europe         365,300 kilom. carrés.
Développement approximatif du littoral      2,800      --
]

Un avantage presque unique sur la Terre est celui que donnent à la
péninsule de Thrace la proximité et le parallélisme des rivages de deux
continents. L'Europe et l'Asie s'avancent au-devant l'une de l'autre et
ne restent séparées que par le cours d'un fleuve marin réunissant la mer
Noire à la mer Égée ou «mer Blanche» des Turcs. Ainsi deux axes se
croisent en cette région de l'ancien monde, celui des masses
continentales et celui des mers intérieures. A la fois isthmes et
détroits, le Bosphore et les Dardanelles servent en même temps de
chemins aux flottes de commerce et de lieux de passage aux mouvements
des peuples de continent à continent. Si la mer Noire s'étendait plus
avant dans l'intérieur des terres et formait comme autrefois, durant les
âges géologiques un bassin continu avec la Caspienne et d'autres mers
d'Asie, Constantinople deviendrait nécessairement la «ville du milieu»
pour tout le monde ancien. Elle le fut déjà pendant mille années, mais
dût-elle ne jamais reconquérir ce titre, elle n'en sera pas moins
toujours l'un des centres de gravité autour desquels oscilleront les
destinées des peuples. La cité pourrait être rasée qu'elle renaîtrait
bientôt au bord de l'un ou de l'autre détroit dans cette région
d'échange placée entre l'Europe et l'Asie. À l'aurore de notre histoire,
la puissante Ilion veillait à l'entrée des Dardanelles. Elle s'est
relevée sur le Bosphore; mais, à défaut de Byzance, nombre d'autres
villes, Alexandria-Troas, Chalcédoine, Nicée, Nicomédie, quoique moins
privilégiées par la nature, auraient pu lui succéder.

Ce rôle d'intermédiaire qui appartient à la région des détroits doit
être naturellement, dans une moindre mesure, celui de tout le littoral
de la mer Égée. On sait ce que fut la Grèce dans l'histoire de
l'humanité; mais en laissant de côté ce pays, séparé politiquement de la
Turquie, la Macédoine et la Thrace n'ont-elles pas eu aussi une
importance de premier ordre dans les annales du monde? C'est de là
qu'après l'invasion de la Grèce par les Perses partit le mouvement de
reflux vers les contrées de l'Euphrate et de l'Indus. La puissance
romaine s'y maintint pendant mille années encore, après avoir succombé
dans Rome même, et là fut sauvegardé ce précieux trésor de la
civilisation grecque, qui devait faire «renaître» l'Europe occidentale.
Il est vrai que l'arrivée des Turcs interrompit subitement dans le pays
toute histoire propre et toute action civilisatrice. Par suite de
l'ébranlement général qui depuis trois mille ans n'avait cessé
d'entraîner les peuples de l'est à l'ouest, ces conquérants de race
touranienne réussirent à prendre pied dans la péninsule de Thrace. Il y
a plus de cinq cents ans déjà qu'ils y sont campés, plus de quatre
siècles qu'ils sont devenus les maîtres de la presqu'île entière, et
pendant cette longue période la Rome orientale a été comme retranchée du
reste de l'Europe. Les guerres incessantes que la présence des
mahométans a nécessairement amenées entre eux et le monde chrétien, le
fatal avilissement des nations conquises ou même réduites en esclavage,
enfin le fatalisme insouciant des maîtres du pays, ont complétement
arrêté le progrès normal de ces contrées, pourtant si favorisées de la
nature. Mais le temps est venu pour cette partie si importante de
l'Europe de reprendre son rôle dans l'économie générale de la Terre.
Ainsi que l'a dit le plus grand poëte de notre siècle, «le monde penche
à l'Orient».

De vastes régions de la presqu'île thraco-hellénique sont encore aussi
peu connues que l'Afrique centrale. Il y a quelques années à peine, le
voyageur Kanitz constatait la non-existence de rivières, de collines et
de montagnes fantastiques, dessinées au hasard par les cartographes près
de Viddin, dans le voisinage immédiat du Danube. Par contre, il
signalait dans les divers districts de la Bulgarie centrale de trois à
quatre fois plus de villages que n'en indiquaient jusqu'alors les cartes
les plus détaillées. Un autre savant, le Français Lejean, reconnaissait
qu'un prétendu défilé passant à travers l'épaisseur des Balkhans est un
simple mythe. Depuis, des géodésiens russes, chargés de continuer la
mesure d'un arc de méridien à travers toute la Péninsule, trouvaient que
la ville fréquemment visitée de Sofia est située à près d'une journée de
marche de l'endroit qui lui était assigné par les meilleures cartes. De
même, leurs mesures établissaient pour tout l'ensemble de la chaîne des
Balkhans une situation plus septentrionale qu'on ne l'admettait
jusqu'ici. Combien d'erreurs aussi graves ne faudra-t-il pas rectifier
dans les montagnes du Pinde et sur les plateaux de l'Albanie, où jusqu'à
maintenant un si petit nombre d'hommes de science se sont hasardés? Et
si le travail préliminaire de simple découverte n'est pas achevé, à plus
forte raison l'exploration intime de la contrée, dans tous ses détails
topographiques et dans ses ressources cachées, est-elle encore
incomplète.

Toutefois, grâce aux voyages et aux études de plusieurs savants, parmi
lesquels il faut citer principalement Palma, Vaudoncourt, Lapic, Boué,
Viquesnel, Lejean, Kanitz, Barth, Hochstetter, Abdullah-Bey, le sol de
la Turquie est déjà connu dans tous les grands traits de son relief et
de sa constitution géologique. C'était là une oeuvre difficile, car les
massifs et les chaînes de la Péninsule ne constituent point de système
régulier: il ne s'y trouve point de rangée centrale dont les branches se
ramifient alternativement à droite et à gauche et s'abaissent par degrés
dans les plaines. Au contraire, le centre même de la Turquie est loin
d'en être la région la plus élevée, et les plus hauts sommets se
groupent d'une manière fort inégale dans les diverses parties de la
contrée. L'orientation des crêtes de montagnes ne varie pas moins: elles
se dirigent vers tous les points de l'horizon. On peut dire seulement
d'une façon générale que les chaînes de la Turquie occidentale se
développent parallèlement aux rivages de la mer Adriatique et de la mer
Ionienne, tandis que dans la Turquie orientale les rangées de monts ont
une direction perpendiculaire à la mer Noire et à l'Archipel. Par son
relief de montagnes et sa pente générale, la Turquie semble, pour ainsi
dire, tourner le dos au continent européen: ses plus hauts sommets, ses
plus larges plateaux, ses forêts les plus inaccessibles se trouvent à
l'ouest et au nord-ouest, comme pour l'éloigner des plages de
l'Adriatique et des campagnes de la Hongrie; de même, toutes ses eaux,
qui s'épanchent au nord, à l'est, au sud, finissent par se jeter dans la
mer Noire ou dans la mer Égée, en baignant des plages tournées du côté
de l'Asie.

Le désordre extrême des chaînes et des massifs de montagnes a eu pour
conséquence un désordre analogue dans la distribution des peuples de la
Péninsule. Qu'ils vinssent de l'Asie Mineure par les détroits, ou des
plaines de la Scythie par la vallée du Danube, les divers groupes
d'immigrants, hordes sauvages ou colonies paisibles, se trouvaient
bientôt éparpillés dans les vallons fermés et dans les cirques sans
issue. Les populations les plus différentes, embarrassées pour se guider
dans ce labyrinthe de monts, se sont ainsi juxtaposées comme au hasard,
et presque toujours sont entrées en conflit. Les unes, plus nombreuses,
plus vaillantes dans la guerre ou plus industrieuses dans la paix, ont
accru peu à peu leur domaine aux dépens de leurs voisins; d'autres, au
contraire, vaincues dans la lutte pour l'existence, ont perdu toute
cohésion et se sont partagées en d'innombrables fractions qui s'ignorent
mutuellement. Les peuples de la Hongrie, ce pays où s'entremêlent en si
grand nombre les races et les langues, sont relativement homogènes en
comparaison de ceux de la Turquie: en certains districts, des
communautés de huit ou dix races différentes vivent côte à côte dans un
rayon de quelques lieues.

Néanmoins un tassement général ne pouvait manquer de s'opérer dans ce
chaos, et les relations pacifiques du commerce achèvent de plus en plus
le travail d'assimilation entre les races. Actuellement, si l'on ne
tient pas compte de l'infinité des enclaves de toute forme et de toute
grandeur, le territoire de la Turquie d'Europe peut se diviser en quatre
grandes zones ethnologiques. La Crète et les îles de l'Archipel, le
littoral de la mer Égée, le versant oriental du Pinde et l'Olympe sont
peuplés de Grecs; l'espace compris entre l'Adriatique et le Pinde est la
contrée des Albanais; au nord-ouest, la région des Alpes illyriennes est
occupée par des Slaves, connus sous les divers noms de Serbes, Croates,
Bosniaques, Herzegoviniens, Csernagorsques; enfin, les deux versants des
Balkhans, le Despoto-Dagh et les plaines de la Turquie orientale,
appartiennent aux Bulgares, qui par les croisements et la langue sont
devenus presque Slaves. Quant aux Turcs, les conquérants et les maîtres
du pays, ils sont épars ça et là en groupes plus ou moins considérables,
surtout autour des capitales et des places fortes; mais la seule partie
étendue de la contrée dont ils soient ethnologiquement les possesseurs,
est l'angle nord oriental de la Péninsule, entre les Balkhans, le Danube
et la mer Noire.



II

LA CRÈTE ET LES ILES DE L'ARCHIPEL.


La Crète, qui est, après Chypre, la plus vaste de toutes les îles de
population grecque, est une dépendance naturelle de la péninsule
hellénique. Les traités, qui disposent des peuples sans les consulter,
ont fait de la Crète une île turque. Elle est grecque pourtant,
non-seulement par le voeu de la grande majorité de sa population, mais
aussi par le sol, le climat, la position géographique. De toutes parts
elle est entourée de mers profondes, si ce n'est au nord-ouest, où des
bancs sous-marins la relient à Cythère et au Péloponèse.

Peu de contrées au monde ont été plus favorisées par la nature. Le
climat en est doux, quoique souvent trop sec en été, les terres en sont
fertiles, malgré le manque d'eaux courantes sur les plateaux calcaires,
les ports larges et bien abrités, les sites grandioses ou charmants. Par
sa position transversale au débouché de l'Archipel, entre l'Europe,
l'Asie et l'Afrique, la Crète semblerait devoir être le principal
entrepôt du commerce qui se fait dans ces parages; ainsi qu'Aristote le
remarquait déjà il y a plus de deux mille ans, on croirait cette île
désignée d'avance pour devenir l'intermédiaire général des échanges de
la Méditerranée orientale. Tel était, en effet, il y a plus de trois
mille ans, le rôle de cette île, d'après toutes les traditions grecques;
alors la «thalassocratie», c'est-à-dire la domination des mers, lui
appartenait: les Cyclades étaient les «îles de Minos», les colonies
crétoises se répandaient en Sicile, les navires crétois abordaient à
tous les rivages de la Méditerranée. Malheureusement la Crète était
divisée en un trop grand nombre de petites cités jalouses pour qu'il lui
fût possible de garder longtemps la prépondérance commerciale; d'autres
populations grecques, de race dorienne, s'en emparèrent, et les premiers
habitants devinrent des clients et des mercenaires. Plus tard, l'île fut
asservie par les Romains, et depuis cette époque elle n'a pu recouvrer
son autonomie; Byzantins et Arabes, Vénitiens et Turcs l'ont
successivement possédée, ravagée, appauvrie.

La forme très-allongée de l'île et l'arête de montagnes qui la domine de
l'une à l'autre extrémité font comprendre pourquoi la Crète, dans ces
temps antiques où la plupart des Grecs bornaient la patrie aux murs de
la cité, dut se diviser en une multitude de républiques distinctes, et
comment tous les essais de confédération ou de «syncrétisme» tentés par
les divers petits États durent misérablement échouer. Les habitants de
l'île se trouvaient en réalité beaucoup plus séparés les uns des autres
que s'ils avaient peuplé des îlots groupés en archipel. Les vallées du
littoral sont presque toutes enfermées entre de hauts promontoires et
n'ont d'issue facile que vers la mer. Grande ou petite, la cité qui
occupait le centre de chaque vallée ne pouvait donc communiquer avec ses
voisines, si ce n'est par d'étroits sentiers, qu'une simple tour de
défense suffisait à rendre inaccessibles. Une cité parvenait-elle à
s'emparer, de vive force ou par ruse, d'une ou de plusieurs vallées de
la côte, les obstacles du sol l'empêchaient d'étendre bien loin ses
conquêtes, car sur tout le pourtour de l'île les contre-forts des monts
dressent leurs escarpements entre les petites plaines et les vallons.
Dans toute la Crète il n'existe qu'une seule campagne méritant
véritablement le nom de plaine: c'est la Messara, le grenier de l'île,
au sud du groupe central; l'Ieropotamo, ou Fleuve Saint, y roule
toujours un peu d'eau, même en été.

La forme extérieure de la Crète répond d'une manière remarquable au
relief de ses montagnes. Presque géométrique dans ses contours, le long
rectangle de l'île se fait plus large ou s'amincit suivant la hauteur
des sommets correspondants de la chaîne. Au centre de la Crète, là
précisément où elle offre la plus grande largeur, s'élève le principal
massif de l'île, que domine l'Ida (Psiloriti) où, suivant la mythologie
des Hellènes, naquit autrefois Jupiter. Sa haute cime isolée et presque
toujours neigeuse, qui rappelle la forme superbe de l'Etna, ses
puissants contre-forts, les vallées verdoyantes de sa base, lui donnent
un aspect grandiose; mais il était encore plus beau dans l'antiquité
grecque, lorsque ses forêts lui méritaient encore le nom d'Ida ou
«Boisé». Du sommet, on a toute l'île à ses pieds, et l'on voit se
développer, au nord, un immense horizon d'îles et de péninsules, des
pointes du Taygète aux montagnes de l'Asie Mineure; du côté du sud,
par-dessus la petite île de Gaudo ou Gozzo, nue, dépourvue de ports, on
ne distingue pas les rivages de la Cyrénaïque, à cause de leur faible
élévation relative.

Le principal groupe des montagnes occidentales de l'île, qui dépasse en
hauteur moyenne le massif de l'Ida, quoiqu'il lui cède probablement par
ses pitons suprêmes, se dresse en escarpements beaucoup plus difficiles
à gravir. Ce groupe est celui des monts Blancs ou Leuca-Ori, ainsi
nommés, soit à cause des neiges de leurs cimes, soit plutôt à cause de
leurs parois de calcaire blanchâtre; ils sont entièrement déboisés; à
peine quelque verdure se montre-t-elle au fond des vallées qui en
descendent. On désigne aussi les monts Blancs sous le nom de monts des
Sphakiotes, à cause des populations doriennes, restées pures de tout
mélange, qui s'y sont cantonnées comme dans une citadelle. Peu de
massifs sont en effet plus abrupts, mieux défendus par la nature contre
toute attaque de dehors. Quelques-uns des villages sont accessibles
seulement par les lits pierreux de torrents qui descendent en cascades;
pendant les pluies, quand les ravins sont remplis par l'eau grondante,
toute communication est interrompue: on dit alors que «la porte est
fermée». Tel est le défilé ou «pharynx» (_pharynghi_) d'Hagio-Rouméli,
sur le versant méridional des monts Blancs; quand les nuages menacent de
s'écrouler en averses, on n'ose s'engager dans l'étroite gorge, de peur
d'être surpris et emporté par le torrent. Pendant la guerre de
l'indépendance, les Turcs essayèrent vainement de forcer cette porte de
la grande citadelle des monts. Mais sur les hauteurs s'étendent des
terrains assez unis, qui pourraient nourrir une population nombreuse
s'ils n'étaient pas aussi froids. Ainsi les villages d'Askyfo,
inhabitables en hiver, à cause de leur grande élévation, occupent une
plaine qu'entoure de tous les côtés un rempart circulaire de montagnes.
Cette plaine fut jadis un lac, ainsi que le prouvent les anciennes
berges, encore très-visibles çà et là, et les roches insulaires situées
au milieu du bassin. Les eaux qui tombent dans le vaste entonnoir ont
trouvé des katavothres (_khonos_), qui leur permettent maintenant de
s'épancher directement dans la mer. Une des grandes sources jaillit dans
la gorge même d'Hagio-Rouméli.

Les autres chaînes et massifs de l'île sont moins élevés et beaucoup
moins âpres que les monts Blancs[19]. Les plus remarquables sont les
monts Lassiti et, plus à l'est encore, les monts Dicté ou Sitia, qui
font, à l'extrémité orientale de l'île, une sorte de pendant au groupe
des sommets sphakiotes; mais ils n'ont point défendu de la servitude les
populations qui les habitent. On remarque, sur le versant septentrional
de ces montagnes, d'anciennes plages dont les coquillages, en tout
semblables à ceux des grèves actuelles, prouvent que l'île s'est
exhaussée d'au moins 20 mètres pendant la période géologique moderne. La
rive du nord, des monts Blancs aux monts Dicté, est plus découpée que
les côtes du sud; projetant au loin ses caps ou «acrotères», elle offre
plus de golfes, de baies et d'abris sûrs. Aussi est-ce de ce côté que se
sont bâties toutes les villes commerçantes: on peut dire que ce rivage,
tourné vers les eaux de la mer Égée, toute peuplée de navires, est le
littoral vivant, en comparaison de la côte du Sud, relativement déserte
et regardant vers les plages de l'Afrique, plus désertes encore. Toutes
les villes de la rive septentrionale occupent l'emplacement d'antiques
cités. Megalo-Kastron, plus connue sous le nom de Candie, que l'on donne
également à l'île entière, est l'Heracleion des Grecs, le port de la
fameuse Cnosse. Retimo, à la base occidentale du mont Ida, a changé à
peine son vieux nom de Rhytimnos. Enfin, la Canée, dont les maisons
toutes blanches se confondent presque avec les pentes arides des monts
Blancs, est la Kydonie des Grecs, célèbre par ses forêts de cognassiers.
C'est actuellement le chef-lieu de l'île et la ville, sinon la plus
populeuse, du moins la plus importante de la Crète, son grand entrepôt
d'échanges[20]. Elle essaye de compléter son outillage commercial par un
deuxième port, celui d'Azizirge, fondé à l'est de la Canée au bord de la
Sude, havre naturel parfaitement abrité, qui promet de devenir l'une des
principales stations maritimes de la Méditerranée.

[Note 19:

Superf. de l'île, d'après Raulin. 7,800 kil. car.
Ida ou Psiloriti,         »       2,498 mèt.
Monts Blancs,             »       2,462  »
Lassiti,                  »       2,155  »
]

[Note 20: La Canée: 12,000 hab.; Megalo-Kastron: 12,000 hab.;
Retimo: 9,000 hab. Population de l'île entière: 210,000 hab.]

[Illustration: POPULATIONS DE LA TURQUIE D'EUROPE.]

[Illustration: ENTRÉE DES GORGES D'HAGIO-ROEMÉLI. Dessin de E.
Grandsire, d'âpres un croquis fait sur nature.]

La Crète est certainement bien inférieure en population et en richesse à
ce qu'elle fut autrefois. Elle est loin de mériter le titre de «Crète
aux Cent-Villes» que lui avait donné l'antiquité grecque; de tristes
villages, construits avec les débris d'un seul mur, remplacent la
plupart des antiques cités pour lesquelles on avait dû creuser
d'immenses carrières comme le prétendu «labyrinthe» de Gortyne, au sud
du mont Ida. En dépit de sa grande fertilité, la Crète ne fournit au
commerce qu'une bien faible quantité de denrées agricoles; on ne
reconnaît point là cette île féconde où Cérès donna naissance à Plutus
sur un lit de gerbes. Les paysans sont censés propriétaires de leurs
champs, mais ils ne sont point libres et cultivent paresseusement le
sol. Leurs oliviers ne donnent plus qu'une huile amère, leurs vignes
fournissent un bon vin, malgré le vigneron, mais elles ne produisent
plus la délicieuse «malvoisie» des Vénitiens; le coton, le tabac, les
fruits de toute espèce sont fort négligés par les agriculteurs; la seule
conquête qu'ils aient faite pendant le siècle est celle des orangers,
dont les fruits délicieux sont grandement appréciés dans tout l'Orient.
Le voyageur Perrot signale ce fait curieux, qu'à l'exception de la vigne
et de l'olivier, toutes les essences d'arbres cultivés croissent en
différentes parties de l'île; On ne voit de châtaigniers qu'à
l'extrémité occidentale de l'île; les hautes vallées des Sphakiotes ont
seules les chênes verts et les cyprès; la province de Retimo, à l'ouest
de l'Ida, possède les chênes à vallonée, les montagnes de Dieté
produisent le pin à pignon et le caroubier; enfin, vers l'extrémité
sud-orientale de la Crète, un promontoire qui s'avance du côté de
l'Afrique porte un bois de dattiers, le plus beau de tout l'archipel
grec.

[Illustration: No. 25--ILE DE CRÈTE.]

La population de la Crète et des îlots voisins n'a cessé d'être
hellénique en grande majorité, malgré les invasions successives des
peuples de diverses races, et parle encore un dialecte où l'on reconnaît
un dorien corrompu. Des Slaves qui avaient envahi l'île au commencement
du moyen âge, il ne subsiste plus d'autres traces que les noms de
quelques villages. Les Arabes, les Vénitiens se sont également fondus
avec les Cretois aborigènes; mais il reste encore un grand nombre
d'Albanais, descendants des soldats arnautes, qui gardent leur moeurs et
leur dialecte. Quant aux musulmans ou prétendus Turcs, qui constituent à
peu près un cinquième de la population totale, ils sont en grande
majorité les descendants de Cretois convertis jadis au mahométisme afin
d'échapper à la persécution: de tous les Hellènes de l'Orient, ce sont
les seuls qui aient adopté en masse le culte du vainqueur; mais depuis
que la persécution religieuse n'est plus à craindre, plusieurs familles
mahométanes d'origine grecque sont revenues à la religion de leurs
ancêtres. Déjà prépondérants par le nombre, les Hellènes de la Crète le
sont aussi par l'industrie, le commerce, la fortune; ce sont eux qui
achètent la terre, et le musulman se retire pas à pas devant eux. Le
langage de tous les Cretois, à l'exception des Albanais, est le grec;
seulement dans la capitale et dans certaines parties de la Messara, que
les musulmans se sont appropriées, ceux-ci se trouvent en masses assez
compactes pour qu'ils aient pu, en haine de leurs compatriotes et par
amour de la domination, acquérir une certaine connaissance de la langue
turque.

Il n'est donc pas étonnant que les Grecs revendiquent la possession d'un
pays où leur prépondérance est aussi marquée; mais, en dépit de leur
vaillance, ils n'ont pu, isolés comme ils le sont, triompher des armées
turques et égyptiennes que l'on envoyait contre eux. Peut-être est-ce
avec raison que les Crétois sont accusés de ressembler à leurs ancêtres
par l'avidité commerciale et le mépris de la vérité; peut-être sont-ils
encore «Grecs parmi les Grecs, menteurs parmi les menteurs»; mais à coup
sûr ils ne méritent pas le reproche que l'on faisait à leurs aïeux, à
l'époque où ceux-ci s'engageaient en foule comme mercenaires, de n'avoir
nul souci de la patrie. Ils ont, au contraire, beaucoup souffert pour
elle, et dans presque toutes les parties de l'île, surtout entre le mont
Ida et les monts Blancs, on montre des lieux de bataille où leur sang a
été versé pour la cause de l'indépendance. Les vastes cavernes de
Melidhoni, sur les pentes occidentales de l'Ida, ont été le théâtre d'un
de ces horribles faits de guerre. En 1822, plus de trois cents Hellènes,
presque tous des femmes, des enfants, des vieillards, s'étaient réfugiés
dans la grotte. Les Turcs allumèrent un grand feu devant l'étroite
ouverture; le vent qui les aidait dans leur oeuvre d'extermination
poussait la fumée dans le souterrain. Les malheureux s'enfuirent au fond
de la grotte, mais en vain; tous périrent étouffés. Les cadavres
restèrent sur le sol, sans autre sépulture que celle du sédiment
calcaire qui les recouvrit peu à peu: ça et là se montrent encore
quelques ossements que la pierre n'a pas revêtus de son linceul
grisâtre.

Au nord, l'antique «mer de Minos» sépare la Grèce des îles de l'Archipel
par ses profonds abîmes, dont la cavité centrale descend à plus de 1000
mètres. Presque toutes ces terres éparses appartiennent à la Grèce. Une
seule des Cyclades est restée comme la Crète sous la domination des
Osmanlis: c'est l'île d'Astypalaea, vulgairement désignée sous le nom
d'Astropalaea ou de Stampalia: les anciens l'avaient appelée la «Table
des Dieux», à cause de sa merveilleuse fécondité, Bien qu'elle
appartienne incontestablement à la chaîne orientale des Cyclades par la
nature géologique du sol et par la disposition des fosses sous-marines,
la diplomatie a cru devoir la laisser à la Turquie, avec tous les îlots
environnants. Ainsi quinze cents Hélènes de plus sont restés sous la
domination des Osmanlis.

[Illustration: N° 26--PROFONDEURS DE LA MER ÉGÉE.]

Des autres îles de population grecque appartenant à la Turquie, celle
qui se rapproche le plus du littoral de l'Europe, et qui peut même être
considérée comme en faisant partie géologiquement, est Thasos: le
détroit qui la sépare du littoral de la Macédoine n'a guère que cinq
kilomètres et se trouve, en outre, partiellement barré par l'îlot de
Thasopoulo et par des bancs de sable: pendant les gros temps, les
voiliers manoeuvrent difficilement dans ce passage. Quoique dépendant
naturellement de la Macédoine, l'île est cependant administrée par un
moudir du vice-roi d'Égypte, auquel la Porte en a fait cadeau. Lorsque
Mahomet II mit fin à l'empire de Byzance, elle formait avec les îles
voisines une principauté de la famille italienne des Gatelluzzi.

Thasos est une des terres de l'antique monde grec dont la situation
actuelle contraste le plus tristement avec ce qu'elles furent jadis.
Thasos, la vieille colonie phénicienne, fut la rivale, puis la riche et
puissante alliée d'Athènes; ses habitants, qui peut-être étaient au
nombre de cent mille, exploitaient d'abondantes mines d'or, des
gisements de fer, des carrières de beau marbre blanc, cultivaient des
vignobles célèbres par leurs produits et faisaient sur tous les rivages
de la mer Égée un commerce considérable. De nos jours, mines et
carrières sont abandonnées et l'on ne sait plus même où se trouvaient
les gisements aurifères qui fournirent tant de trésors aux Thasiens; les
vignobles ne donnent plus qu'un vin médiocre; les produits de la culture
suffisent à peine aux dix mille habitants, et l'ancien port de Thasos,
au nord de l'île, n'est plus fréquenté que par de pauvres caïques.
Depuis que Mahomet II fit transporter à Constantinople presque toute la
population, l'île s'est bien lentement repeuplée, et la crainte des
pirates, qui avaient fait de Thasos leur lieu de rendez-vous, a forcé
les indigènes à bâtir leurs demeures loin des côtes, dans les hautes
vallées et sur les roches abruptes. Les habitants sont d'origine
hellénique, mais ils parlent un «grec affreux, aux formes barbares et
tout mêlé de mots turcs». Ce grand désir d'instruction, qui se manifeste
chez tous les autres Grecs du continent et des îles, manque chez les
Thasiens. Ce sont des Grecs déchus; d'ailleurs ils le confessent
eux-mêmes. En conversant avec le voyageur Perrot, ils répétaient
souvent: «Nous sommes des moutons, des bêtes de somme.»

Mais ce que Thasos a gardé, ce qui la distingue entre toutes les îles de
l'Archipel, c'est la beauté de ses montagnes boisées, de ses paysages
verdoyants. Les pluies qu'apportent les vents dans le fond du golfe
macédonien, se déversent sur les hauteurs de Thasos et fournissent à la
végétation de l'île toute l'humidité qui lui est nécessaire. Les eaux
courantes murmurent dans les vallons, de grands arbres ombragent les
pentes; les villages situés sur les premiers renflements des montagnes
sont à demi-caches derrière des rideaux de cyprès et sous les branches
des noyers et des oliviers; plus haut, de magnifiques platanes, des
lauriers, qui sont des arbres de haute futaie, des charmes, des chênes
verts groupés en désordre, remplissent les vallées qui rayonnent en tous
sens vers le pourtour de l'île; enfin les escarpements supérieurs sont
recouverts d'une forêt de pins, d'espèces diverses, dont le sombre
feuillage contraste avec le marbre éclatant des roches. Seuls les grands
sommets, le Saint-Elie, l'Ipsario, qui se dressent à mille mètres et
davantage, sont dénudés à la cime; leurs parois de calcaire cristallin,
de gneiss, de micaschiste, fréquemment lavés et polis par les pluies,
brillent d'un éclat extraordinaire; on les voit fulgurer de reflets sous
les rayons du soleil.

Samothrace, moins étendue que Thasos, est cependant beaucoup plus
élevée. L'inévitable «Saint-Elie» qui la domine est une superbe masse de
trachyte formant à l'est de la mer Égée le pendant du mont Athos, qui
trône à l'occident. Vue du nord ou du sud, l'île de Samothrace, avec sa
puissante arête presque uniforme en hauteur, ressemble à un immense
cercueil posé sur la mer; mais quand on la regarde de l'est ou de
l'ouest, son profil est celui d'une gigantesque pyramide se dressant
hors des flots. C'est là-haut, nous dit Homère, que s'assit Poséidon,
pour contempler les luttes des Grecs et des Troyens, par-dessus l'île
plus basse d'Imbros; c'est dans les forêts sauvages de la noire
montagne, presque uniquement composées de chênes, que les Cabires
célébraient leurs mystères empruntés aux cultes secrets de l'Asie. Un
mont d'un aspect aussi grandiose ne pouvait manquer, en effet, d'être
tout particulièrement vénéré dans le monde hellénique. Samothrace était
pour les anciens Grecs ce que le mont Athos est devenu pour leurs
descendants, c'était la «sainte Montagne». Des quantités de débris, des
inscriptions nombreuses témoignent encore de l'empressement avec lequel
les voyageurs pieux y accouraient de toutes parts. Mais depuis que les
dieux païens n'ont plus d'autels, Samothrace est devenue déserte. Il ne
s'y trouve plus qu'un village, dont les habitants, visités seulement en
été par quelques pêcheurs d'éponges, vivent comme des prisonniers,
ignorant ce qui se passe dans le monde. Les rivages absolument dépourvus
de ports et le courant redoutable qui sépare Samothrace de l'île
d'Imbros ont détourné la navigation, et bien que les vallées soient
très-fertiles, assez, disent les indigènes, «pour faire ressusciter les
hommes à peine enterrés,» nul émigrant du continent voisin ne se sent
attiré vers cette terre abandonnée. Imbros et Lemnos, séparées de
Samothrace par des gouffres marins de mille mètres de profondeur,
semblent continuer à l'ouest la chaîne de la Chersonèse de Thrace.
Imbros, la plus rapprochée du continent, est la plus haute des deux
îles; néanmoins le «Saint-Elie» qui la couronne atteint à peine au tiers
de la hauteur du pic de Samothrace. Nulle forêt ne recouvre ses pentes;
ses plaines sont nues, rocailleuses; à peine la huitième partie du sol
est-elle cultivable. Cependant la position d'Imbros sur le grand chemin
des nations, près de l'entrée des Dardanelles, lui a toujours assuré une
certaine importance. La plus forte partie de la population s'est groupée
au nord-est de l'île dans la vallée d'un petit ruisseau, souvent à sec,
auquel on a donné emphatiquement le nom de Megalos-Potamos ou
Grand-Fleuve.

Lemnos (Limno), la Sta-Limène des modernes, est la plus grande des îles
de Thrace, mais aussi la plus basse et la plus nue: on y marche pendant
des heures sans découvrir un seul arbre. Même l'olivier manque dans les
campagnes, et les jardins des villages sont pauvres en arbres fruitiers:
on est obligé de faire venir le bois de Thasos et du continent. Pourtant
Lemnos est d'une grande fertilité: elle produit de l'orge et d'autres
céréales en abondance, et les pâtis de ses collines nourrissent plus de
quarante mille brebis. L'île se compose en réalité de plusieurs massifs
isolés, de trois à quatre cents mètres de hauteur, qui furent des
volcans et que séparent des plaines basses couvertes de scories et des
golfes profondément entaillés dans les rivages. Au temps des anciens
Grecs, les foyers souterrains de Lemnos brûlaient encore; Vulcain,
précipité du haut du ciel, forgeait avec ses cyclopes dans les cavernes
des montagnes. Quelque temps avant notre ère, une colline, le mont
Mosychlos, et le promontoire de Chrysé s'engouffrèrent dans les eaux;
peut-être l'endroit où s'élevaient ses hauteurs est-il indiqué par de
vastes plateaux sous-marins et des écueils, qui s'étendent à l'est de
l'île, dans la direction d'Imbros. Depuis la chute de Mosychlos, Lemnos
n'a point eu à souffrir d'éruptions ni de tremblements de terre, et la
population, relativement assez nombreuse, n'a eu rien à craindre que des
hommes. Les habitants sont Grecs en grande majorité, et les Turcs,
graduellement évincés par la race qu'ils ont conquise, mais qui leur est
supérieure en intelligence et en activité, diminuent constamment en
nombre. Le commerce, en entier dans les mains des Hellènes, a toujours
pour centre principal l'antique Myrina, connue aujourd'hui sous le nom
de Kastro et située à l'ouest de l'île, sur un promontoire qui s'élève
entre deux rades. Parmi les articles de commerce de Lemnos se trouve une
terre dite «sigillée», célèbre dans tout l'Orient et de toute antiquité
comme médicament astringent. On va la recueillir au centre de l'île;
mais elle n'est censée avoir de vertu que si on l'a ramassée dans la
matinée de la fête du Christ, le 6 août, avant le lever du soleil, et
avec force prières et cérémonies.

La petite île de Stratio (Hagios Eustrathios), au sud de Lemnos, en est
une dépendance politique et commerciale; elle est également peuplée de
Grecs[21]. Quant aux îles qui bordent le littoral de l'Asie Mineure et
qui en font géologiquement partie, Mitylène, Chios, Rhodes et le groupe
des Sporades asiatiques, elles dépendent administrativement de la
Turquie d'Europe; mais ce n'est là qu'une fiction dont la géographie n'a
guère à s'occuper.

[Note 21: Iles de la Thrace:

   Superficie.              Montagnes les plus hautes.  Population.

Thasos..... 192 kil. carr.  Ipsario........ 1,000 met.  10,000   habit,
Samothrace. 170     »       Phengari....... 1,646  »       200(?)  »
Imbros..... 220     »       Saint-Élie.....   595  »     4,000     »
Lemnos..... 440     »       Skopia.........   430  »    22,000     »
]



III

LE LITTORAL DE LA TURQUIE HELLÉNIQUE; THRACE, MACÉDOINE ET THESSALIE.


Par un singulier contraste, qui prouve combien la mer a été l'élément
prépondérant dans la distribution des peuples méditerranéens et les
mouvements de l'histoire, il se trouve que tout le littoral égéen de la
Turquie appartient ethnologiquement à la race hellénique. De même que la
Grèce se prolonge sous-marinement vers l'Égypte par l'île de Candie, de
même elle se continue au nord par une longue, mais assez étroite zone de
terrains qui bordent la mer Égée. La Thessalie, la Macédoine, la
Chalcidique, la Thrace sont des terres grecques; Constantinople même est
dans l'Hellade ethnologique. De là un complet désaccord entre la
géographie des races, de beaucoup la plus importante, et celle des
montagnes, des fleuves, du climat. La Turquie hellénique, formée de tant
de bassins naturels différents, n'a point d'unité géographique, si ce
n'est relativement aux eaux de l'Archipel qui en baignent tous les
rivages.

La péninsule de Turquie, si remarquable par l'imprévu de ses formes et
les accidents de son relief, devient encore plus variée d'aspects, plus
mobile pour ainsi dire, sur les bords de la mer Égée et de son
avant-bassin, la mer de Marmara. Là des buttes isolées, des collines,
des massifs de montagnes s'élèvent brusquement du milieu des plaines;
des golfes s'avancent au loin dans les terres; des presqu'îles ramifiées
se baignent dans les eaux profondes: on dirait que le continent s'essaye
à former des archipels pareils à ceux, qui, plus au sud, parsèment
l'étendue de la mer.

[Illustration: Nº17.--FORMATIONS GÉOLOGIQUES DE LA PÉNINSULE DE
CONSTANTINOPLE.]

La langue de terre sur laquelle est située Constantinople est un exemple
remarquable de l'indépendance d'allures qui distingue le littoral de
cette partie de l'Europe. Géologiquement, toute la péninsule de
Constantinople offre un caractère essentiellement asiatique. Elle a son
propre massif de collines séparé des monts granitiques de l'Europe par
une large plaine de terrains récents: les ruines du mur d'Athanase, qui
défendait autrefois les alentours de la cité, marquent à peu près la
véritable limite entre les deux continents. Des deux côtés du Bosphore,
les roches appartiennent à la formation dévonienne, possèdent les mêmes
fossiles, le même aspect, datent de la même, époque. Un lambeau de
terrains volcaniques, à l'entrée septentrionale du détroit, présente
aussi les mêmes caractères sur les deux rivages opposés. On voit de la
façon la plus nette que la péninsule européenne faisait partie de l'Asie
Mineure et qu'elle en a été séparée par l'irruption des eaux.

Apollon lui-même, disait la légende byzantine, indiqua l'emplacement où
devait s'élever la cité qui depuis est devenue Constantinople. Nulle
part l'oracle n'aurait pu trouver mieux. La ville occupe, en effet, le
point le plus heureusement situé au bord de la grande fissure du
Bosphore. En cet endroit, une péninsule aux collines doucement ondulées
s'avance entre la mer de Marmara et la baie sinueuse à laquelle sa forme
et la richesse de son commerce ont valu le nom de «Corne d'Or». Le
rapide courant du Bosphore qui pénètre dans le havre et le purifie des
boues descendues de la ville, va plus loin se perdre dans la mer au
détour de la presqu'île extérieure, permettant ainsi aux navires à
voiles de se glisser jusqu'au lieu d'ancrage sans avoir beaucoup à
lutter contre la violence des eaux. L'excellent mouillage du port, si
heureusement disposé pour abriter tout un monde d'embarcations, est en
même temps un réservoir naturel de pêche et, malgré l'incessante
agitation des flots remués par les rames des caïques, les roues et les
hélices des vapeurs, les thons et d'autres poissons entrent chaque année
en longs convois dans la Corne d'Or. Le port de Constantinople, tout
accessible qu'il est aux paisibles flottes de commerce, peut néanmoins
se clore sans peine aux navires de guerre; les rives, sans être trop
escarpées, sont assez hautes pour dominer tous les abords, et l'entrée
du mouillage est resserrée par une sorte de détroit où, plus d'une fois,
les habitants assiégés ont tendu une chaîne de fermeture. La ville
elle-même, occupant une péninsule élevée, que des terres basses séparent
du tronc continental, est très-facile à fortifier contre toute attaque
du dehors; pour tenter un siège, il faut que l'ennemi, déjà maître des
Dardanelles et du Bosphore, puisse disposer à la fois d'une flotte et
d'une puissante armée de terre. A tous ces avantages locaux, qui
devaient assurer à Constantinople une importance considérable, il faut
ajouter le privilége d'un climat un peu moins rude que celui des villes
situées au bord de la mer Noire ou sur la rive asiatique du Bosphore.
Grâce au massif de hauteurs qui s'élève au nord de la cité, celle-ci est
partiellement garantie des âpres vents polaires.

Aux premiers temps de l'histoire, lorsque les grands mouvements des
peuples et du commerce ne se produisaient qu'avec lenteur, le site si
favorisé de Byzance ne pouvait attirer que les populations voisines;
mais dès que les grandes navigations d'échange eurent commencé, des
«aveugles» seuls, ainsi que le dit un vieil oracle d'Apollon, auraient
pu méconnaître les avantages que leur offraient les rivages de la Corne
d'Or. C'est à Constantinople même que viennent se croiser la diagonale
du monde européo-asiatique et l'axe maritime de la Méditerranée. En
outre la voie naturelle qui longe dans l'Archipel les rivages de la
Thrace, se continue à l'est dans la mer Noire le long des côtes de
l'Asie Mineure; de même la ligne du littoral tracée du nord au sud,
entre le golfe danubien et le Bosphore, reprend au sortir des
Dardanelles et se poursuit dans la direction de Smyrne, de Samos et de
Rhodes. Constantinople se trouve donc à la fois sur la plus grande route
continentale des peuples et sur plusieurs de leurs grandes routes
maritimes; géographiquement elle est située aux bouches du Danube, du
Dniester, du Dnieper, du Don, du Rion, du Kizil-Irmak, puisqu'elle en
garde le déversoir commun par le détroit du Bosphore. Choisie pour
devenir la Rome d'Orient, une ville aussi admirablement située que l'est
Byzance ne pouvait donc manquer de s'accroître rapidement en population
et en prospérité; elle devait mériter bientôt le titre de ville par
excellence (_Polis_), et c'est, en effet, ce que signifie son nom actuel
de Stamboul (_'s tèn Polin_). Pour les tribus éloignées qui vivent dans
les montagnes de l'Asie Mineure et par delà l'Euphrate, Constantinople
s'est tout simplement substituée à l'ancienne Rome. Elles ne lui
connaissent pas d'autre nom que «Roum», et le pays dont elle est la
capitale est devenu la «Roumélie».

[Illustration: CONSTANTINOPLE.--VUE PRISE SUR LA CORNE D'OR, DES
HAUTEURS D'EYOUB. Dessin de F. Sorrieu d'après un croquis sur nature par
J. Laurens.]

Par la beauté de son aspect, Constantinople est aussi l'une des
premières cités de l'univers: c'est la «Ville-Paradis des Orientaux».
Elle peut se comparer à Naples, à Rio de Janeiro, et nombre de voyageurs
la proclament la plus belle des trois. Quand on vogue à l'entrée de la
Corne d'Or sur un léger caïque, plus gracieux que les gondoles de
Venise, on voit à chaque coup de rame changer l'aspect si varié de
l'immense panorama. Au delà des murs blancs du sérail et de ses massifs
de verdure, les maisons de Stamboul, les tours, les vastes dômes des
mosquées avec leur collier de petites coupoles, et les élégants minarets
tout brodés de balcons, s'élèvent en amphithéâtre sur les sept collines
de la péninsule. De l'autre côté du port, que franchissent des ponts de
bateaux, d'autres mosquées, d'autres tours, entrevues à travers les
cordages et les mâts pavoisés, s'étagent sur les pentes d'une colline
que couronnent les maisons régulières et les palais de Péra. Au nord,
une ville continue de maisons de plaisance borde les deux rives du
Bosphore. A l'orient, la côte d'Asie s'avance en un promontoire
également couvert d'édifices qu'entourent les jardins et les ombrages.
Voilà Scutari, la Constantinople asiatique, avec ses maisons roses et
son vaste cimetière aux admirables bois de cyprès; plus loin, on
aperçoit Kadi-Keuï, l'antique Chalcédoine, et le bourg de Prinkipo, sur
une des îles de l'archipel des Princes, parsemant du vert de leurs
bosquets et du jaune de leurs roches les eaux bleues de la mer de
Marmara. Entre toutes ces villes qui baignent leur pied dans le flot,
vont et viennent incessamment les navires et les embarcations de toutes
formes, à la rame, à la voile, à la vapeur, animant l'espace de leur
mouvement et donnant la vie à ce tableau magnifique. Des hauteurs qui
dominent Constantinople et Scutari, le spectacle est peut-être encore
plus beau, car on voit se dessiner tous les contours des rivages
d'Europe et d'Asie, on suit du regard les sinuosités du Bosphore et du
golfe de Nicomédie, et dans le lointain, au-dessus des vallées
ombreuses, on voit pyramider la masse de l'Olympe de Bithynie, presque
toujours revêtue de neiges.

Cette grande cité de Constantinople, d'un aspect si féerique à
l'extérieur, est, on le sait, fort sale encore dans la plupart de ses
quartiers. En maintes parties de la ville, le visiteur hésite à
s'engager entre les maisons sordides, dans les sinuosités de ces ruelles
immondes que parcourent les chiens errants et où gîtent les pourceaux;
l'insouciance turque laisse complaisamment les maladies germer dans ces
chaos de masures. Au point de vue de la salubrité générale, il est donc
presque heureux que de fréquents incendies viennent nettoyer la ville.
Même en Russie, même dans l'Amérique du Nord, il n'est pas de cité dont
les maisons flambent plus souvent en une vaste mer de feu. Quelquefois
le veilleur qui, du haut de la tour du Séraskier, voit toute la ville et
ses faubourgs étendus à ses pieds, signale dix ou douze incendies par
semaine et il ne se passe guère d'années que des milliers de
constructions n'aient été dévorées par le feu. Ainsi Constantinople,
purifiée par les flammes, se renouvelle peu à peu; mais avant que les
Francs eussent construit leur ville de pierre sur la colline de Péra,
c'est-à-dire «Au-Delà», les quartiers incendiés se relevaient à peu près
aussi misérables qu'au jour où le feu les avait dévorés. Heureusement
l'usage de la pierre se répand de plus en plus; maintenant les maisons
de bois sont remplacées par des constructions plus durables, bâties d'un
calcaire blanchâtre et rempli de fossiles qui se trouve en abondance aux
portes mêmes de Constantinople. Pour les édifices de luxe, les
architectes ont à leur disposition les marbres bleus et gris de Marmara
et les beaux marbres couleur de chair du golfe de Cyzique, dans l'Asie
Mineure.

Les nombreux incendies de Stamboul, ainsi que les violences de guerre
que la cité a dû subir tant de fois avant le triomphe des mahométans,
ont fait disparaître presque tous les monuments de la Byzance antique;
seulement on voit encore, sur la place de l'Hippodrome, le précieux
trépied de bronze, aux trois serpents enroulés, que les Platéens avaient
déposé dans le temple de Delphes, en souvenir de leur victoire sur les
Perses. Même de l'époque des Césars byzantins il ne reste que des
colonnes, des obélisques, des arches d'aqueducs, les murailles un peu
ébréchées de la ville, les débris récemment retrouvés du palais de
Justinien et les deux églises de Sainte-Sophie, aujourd'hui transformées
en mosquées. La grande Sainte-Sophie, qui s'élève sur la dernière pente
de la presqu'île de Constantinople, à côté du sérail, n'est plus, comme
au temps de Justinien, le plus magnifique édifice de l'univers. Elle est
loin d'avoir la grâce et la merveilleuse élégance de l'Ahmédieh et
d'autres mosquées à minarets, arabes bâties par les musulmans; d'énormes
substructions, des murs de soutènement; des contre-forts extérieurs,
entremêlés d'échoppes et de maisons lépreuses, donnent à l'édifice un
aspect de lourdeur extrême. A l'intérieur, d'autres piliers de
consolidation et le badigeon des Turcs appliqué sur les éclatantes
mosaïques ont changé le caractère de l'église; mais la puissante coupole
produit un effet prodigieux: c'est une merveille de force et de
légèreté. Quatre colonnes de brèche verte qui s'élèvent entre les
piliers du grand dôme proviennent, dit-on, du temple d'Éphèse.

Le sérail occupe ù la Pointe des Jardins l'emplacement de l'antique
Byzance. Il a ses charmants pavillons, ses beaux ombrages, mais aussi
ses affreux souvenirs de crimes et de massacres: c'est ainsi que l'on
montre encore, en dehors de la muraille extérieure, le plan incliné sur
lequel les esclaves lançaient pendant les nuits les sacs où se
trouvaient enfermées des sultanes ou des odalisques vivantes; l'eau qui
recevait leur corps passe au pied de la glissoire, rapide comme un
fleuve, et tournoyant en sinistres remous. Bien plus remarquables que
l'ancien palais des sultans sont les merveilleux édifices d'architecture
arabe ou persane qui bordent les rives du Bosphore, avec leurs kiosques,
leurs fontaines, leurs ponts, leurs arcades, leurs bosquets de verdure.
Embellies par la nature environnante, par le rayonnement du ciel et des
eaux, ces constructions charmantes donnent aux faubourgs de la grande
cité l'aspect le plus séduisant de splendeur orientale.

Les édifices les plus curieux à visiter dans l'intérieur de
Constantinople sont les bazars, non pas seulement à cause des richesses,
des marchandises de toute espèce qui s'y'trouvent entassées, mais
surtout à cause des hommes de toute race et de tout climat qu'on y voit
réunis. Entre les pays d'Europe, la Turquie est celui où l'on observe
les plus étonnants contrastes de peuples et de langues; mais nulle part,
pas même dans la Dobroudja, on ne peut voir un chaos de nations plus
grand qu'à Stamboul. C'est que la capitale de l'empire ottoman attire
vers elle, en sa qualité de métropole, les populations de l'Anatolie, de
la Syrie, de l'Arabie, de l'Égypte, de la Tunisie, des oasis même, aussi
bien que les habitants de la péninsule turco-hellénique. En même temps,
les Francs de l'Europe entière, Italiens et Français, Anglais et
Allemands, accourent en foule pour prendre leur part de bénéfice dans le
commerce grandissant du Bosphore. La variété des types de toute couleur
et de toute race est encore accrue par le trafic interlope des esclaves
que les caravanes vont chercher au fond de l'Afrique jusqu'aux sources
du Nil. Officiellement, la vente de chair humaine est interdite à
Constantinople; mais, en dépit de toutes les affirmations diplomatiques,
la «très-honorable corporation des marchands d'esclaves» fait encore
d'excellentes affaires en négresses, en Circassiennes, en eunuques
blancs et noirs. En peut-il être autrement dans un pays où le souverain
et les principaux dignitaires estiment qu'il est de leur dignité de
posséder un harem bien rempli? L'Anglais Millingen évalue à 30,000 le
nombre des esclaves de Constantinople, en grande majorité importés du
centre de l'Afrique. Il est très-remarquable, au point de vue de
l'anthropologie, que les familles des nègres amenées à Stamboul n'aient
point fait souche. Depuis quatre cents ans, on a certainement introduit
plus d'un million de noirs en Turquie; mais les difficultés de
l'acclimatement, les sévices et la misère ont fait disparaître presque
en entier cet élément de population.

Les statistiques plus ou moins approximatives que l'on a essayé de
dresser relativement aux six cent mille habitants de Constantinople et
de ses faubourgs ne sont point assez solidement établies pour qu'il soit
possible de dire à quelle race appartient la majorité de la population.
Une grande cause d'erreur est que l'on confond ordinairement les
musulmans avec les Turcs. Dans les provinces, il est souvent facile de
rectifier cette méprise, car Bosniaques, Albanais ou Bulgares se
reconnaissent, quelle que soit leur religion; mais dans le tourbillon de
la grande ville, où les moeurs se modifient si vite, où les types se
mélangent diversement, tous ceux qui fréquentent les mosquées finissent
par être confondus sous le même nom. Des prétendus Osmanlis de
Constantinople, un tiers peut-être se compose de Turcs; les autres sont
des Arnautes, des Bulgares ou des Asiatiques, et des Africains de
diverses races; un grand nombre de bateliers sont des Lazes des confins
de la Géorgie. D'ailleurs, les Mahométans eux-mêmes sont en minorité
depuis au moins une vingtaine d'années et l'écart ne cesse de
s'accroître au profit des «rayas» qui affluent en plus grand nombre à
cause de leur supériorité d'initiative industrielle et commerciale. Dans
la vieille Stamboul, où naguère les Francs osaient à peine s'aventurer,
les Musulmans ont toujours la prépondérance numérique, mais dans
«l'agglomération constantinopolitaine», de Prinkipo à Thérapia, ils sont
de beaucoup dépassés par les Grecs, les Arméniens et les Francs.
Certaines localités ne sont habitées que par des chrétiens[22].

[Note 22: Population constantinopolitaine en 1873, d'après Sax:

Stamboul............          210,000 hab.
Péra..............            130,000  »
Faubourgs d'Europe........    150,000  »
Faubourgs d'Asie.........     110,000  »
                             ------------
                              600,000 hab.

Ensemble.....   200,000 musulmans,      400,000 rayas.
]

Parmi les rayas de Constantinople et de la banlieue, ce sont les Grecs
qui l'emportent en influence et peut-être aussi en nombre. Comme les
Turcs eux-mêmes, ils ont leur quartier général à Stamboul, aux églises
et aux solides maisons de pierre du Phanar, qui dominent les eaux de la
Corne d'Or. C'est là que réside le patriarche de Constantinople et que
vivent les grandes familles grecques. Jadis la faveur du sultan leur
avait concédé l'exploitation politique et commerciale d'une grande
partie des populations chrétiennes de l'empire, et notamment des
provinces roumaines. La puissance des Phanariotes, bien déchue depuis
que la Grèce rebelle a reconquis son autonomie, provenait de la
dépendance religieuse dans laquelle tous les chrétiens orthodoxes de la
Turquie, Slaves, Albanais, Roumains ou Bulgares, se trouvaient à l'égard
des Grecs. Tous les fidèles de la religion orthodoxe forment pour la
Porte «la nation des Romains», et comme tels ils dépendent en grande
partie, même pour le civil, de l'administration des évêques; c'est à ces
prélats grecs qu'ils doivent s'adresser pour les mariages, les divorces,
les successions, c'est devant eux qu'ils règlent leurs différends, à eux
qu'ils doivent laisser la direction de leurs écoles et de leurs
hospices. L'indépendance des églises de Serbie et de Roumanie et la
séparation partielle du clergé bulgare ont grandement affaibli
l'influence politique du Phanar sur les populations chrétiennes de
l'Orient; si les Grecs veulent encore garder leur rôle prépondérant, ils
ne peuvent compter pour cela que sur leur intelligence toujours en
éveil, sur leur habileté commerciale, leur amour de l'instruction, leur
patriotisme et leur esprit de solidarité.

La «nation» des Arméniens est également fort nombreuse à Constantinople,
et peut-être même dépasse-t-elle les Turcs en importance numérique: on
dit qu'elle s'y élève à près de deux cent mille personnes, et au double
pour tout l'empire. De même que la «nation des Romains», elle
s'administre elle-même pour toutes ses affaires d'intérieur et choisit
son conseil exécutif. Les Arméniens ont entre les mains une grande
partie du trafic de Constantinople; mais, quoique établis en Turquie et
dans la capitale dès les premiers temps de la conquête musulmane, ils
ont toujours gardé dans leurs moeurs quelque chose de l'étranger; ils
sont froids, réservés, se maintiennent dans l'isolement. Ils ont de la
tenue et le respect de leur propre personne et diffèrent à leur avantage
de leurs rivaux en affaires, les Juifs, que les gens polis appellent
Bazirghian ou «Négociants», et que l'on voit se glisser furtivement vers
leur pauvre faubourg de Balata, dont les ruines ont en partie comblé
l'extrémité supérieure de la Corne d'Or. Les Arméniens s'entr'aident
volontiers et, comme les Parais de Bombay, aiment à faire des actes de
munificence; mais ils ne sont point soutenus, comme les Grecs, par une
ardente foi dans les destinées de leur nation. La plupart d'entre eux
ont même perdu leur langue: ils ne parlent leur idiome national, le
haïkane, que mêlé d'une foule de mots étrangère; d'ordinaire ils se
servent du turc ou du grec, suivant la population avec laquelle ils
habitent.

Encore très-inférieurs en nombre aux Osmanlis, aux Grecs, aux Arméniens,
les «Francs» exercent dans la cité du Bosphore une influence bien
autrement décisive que celle de leurs rivaux. Ce sont eux qui rattachent
Constantinople au monde de la civilisation occidentale, et qui par leurs
journaux, leurs sociétés, leurs entreprises, triomphent peu à peu du
vieux fatalisme de l'Orient. C'est à eux que l'on doit les faubourgs
d'usines qui s'élèvent à l'ouest de Constantinople et aux abords de
Scutari, ainsi que les chemins de fer qui vont se rattacher au réseau
des lignes européennes et qui pénètrent au loin dans l'intérieur de
l'Asie Mineure. Comme les Arméniens et les Grecs, les Francs se sont
groupés en diverses «nations» et jouissent de certains privilèges
d'autonomie garantis par les ambassades. Tous les peuples civilisés sont
représentés dans ce monde cosmopolite, même les Américains du Nord,
auxquels revient l'honneur d'avoir fondé, dans leur Robert's College, le
premier musée géologiques de Constantinople; mais à en juger par les
langues qui se parlent à Pera, le quartier européen par excellence, ce
sont les Italiens et les Français qui ont parmi les étrangers l'avantage
de l'influence et du nombre.

[Illustration: BOSPHORE.]

Grâce à l'immigration des Francs, Constantinople n'a cessé de grandir,
surtout depuis la guerre de Crimée, et nombre de villes et de villages
situés en dehors de ses murs ont été changés en simples quartiers de
l'immense métropole. L'estuaire entier de la Corne d'Or est bordé de
maisons, et les constructions remontent au loin dans les deux vallées
tributaires du Gydaris et du Barbyzès. Aux bords de la mer de Marmara,
les quartiers industriels se prolongent à l'ouest de l'antique
forteresse des Sept-Tours et au sud-est de Chalcédoine vers le golfe de
Nicomédie. Enfin, le long des deux rives du Bosphore, s'étend un quai de
villas, de palais, de kiosques, de cafés et d'hôtels. Cette avenue
liquide et le vaste bassin qui là précède, entre Constantinople et ses
faubourgs d'Asie; ont un développement d'environ traite kilomètres, et
sur ce parcours quelle étonnante succession de sites merveilleux!
Semblable à une vallée de montagnes, le détroit serpente en brusques
sinuosités; chaque rive se creuse en golfe, puis s'avance en
promontoire; ici le fleuve marin se resserre, pour s'élargir au delà,
puis se rétrécir encore, et s'ouvrir enfin sur l'infini de la mer Noire,
aux eaux si souvent bouleversées par les vents du nord. Entre la mer
inquiète, que dominent de sombres rochers habités par les hirondelles de
mer, et le détroit tranquille, le contraste est parfait. A la mer
uniforme et sauvage s'opposent les paysages du Bosphore qui mêlent
partout à leur beauté le charme de l'imprévu; les groupes que forment
les rochers, les palais, les ombrages, les embarcations de toute espèce,
les échafaudages bizarres des pêcheurs bulgares et la nappe des eaux
courantes varient à l'infini.

De tous ces lieux de villégiature charmants, Balta-Liman, Thérapia,
Buyuk-Déré sont les plus célèbres, à cause des événements qui s'y sont
accomplis et des personnages qui y résident; mais toute la vallée marine
est si belle, que l'admiration s'égare impuissante. Il est probable
qu'avant peu une merveille du travail humain va s'ajouter à ces
merveilles de la nature. A l'endroit le moins large, entre les deux
châteaux de Roumélie et d'Anatolie bâtis par Mahomet II, le canal a
seulement 550 mètres de rive à rive: c'est près de là que Mândroclès de
Samos bâtit le pont sur lequel Darius fit défiler son armée de 700,000
hommes marchant contre les Scythes; peut-être y construira-t-on aussi le
pont de chemin de fer qui doit mettre un jour le réseau de l'Europe en
communication avec celui de l'Asie[23]. Il est fort regrettable qel'on
n'ait pas encore procédé au nivellement des eaux du Bosphore. On ne sait
pas si le niveau de la mer Noire est plus élevé que celui de la mer de
Marmara, quoique le fait soit admis comme très-probable par certains
géographes. Il est vrai que le courant sorti du Pont-Euxin se porte vers
la mer de Marmara avec une vitesse moyenne de 3 à 8 kilomètres par
heure, mais il se peut néanmoins que ce courant se produise sans qu'il y
ait pente de l'une à l'autre mer. Le Bosphore, comme le détroit de
Gibraltar, est un canal d'échange entre deux courants, l'un plus
abondant, formé d'eau moins saline et coulant à la surface, l'autre qui
se meut dans les profondeurs du canal, portant une eau plus chargée de
sel.

[Note 23:

Longueur du détroit........    30,000 mètres.
Largeur moyenne.........        1,600   »
Profondeur moyenne........         27   »
Profondeur extrême........         52   »
]

Deux anciens châteaux génois qui gardent un défilé du Bosphore,
Roumili-Kavak et Anadoli-Kavak, peuvent être considérés comme formant la
limite septentrionale de cette ligne continue de palais et de maisons de
plaisance que projette vers la mer Noire la cité de Constantinople.
Cette limite coïncide exactement avec celle des terrains géologiques. Là
commencent les falaises escarpées de dolérite et de porphyre, qui se
prolongent jusqu'à l'entrée du Pont-Euxin et que terminent les roches
Cyanées ou Symplégades, les célèbres écueils mobiles dont parle le mythe
des Argonautes. Sur les deux rives d'Europe et d'Asie, les terrains
volcaniques sont nus, taudis que la partie méridionale ou dévonienne du
détroit, de beaucoup la plus longue, est bordée des plus charmants
ombrages. Il est heureux que les Turcs, bien différents en cela des
Espagnols et d'autres peuples du Midi, aiment et respectent la nature;
ils ont le goût des beaux massifs d'arbres et cherchent à les conserver,
autant du moins que le permet leur indolence. Grâce à eux, les platanes,
les cyprès et les térébinthes embellissent encore les rives du détroit;
de même, la vaste forêt de Belgrad recouvre à l'est de Constantinople le
massif de collines où jaillissent les eaux d'alimentation destinées à la
cité. Les oiseaux sont aussi plus respectés en Turquie que dans la
plupart des pays chrétiens; on entend partout le roucoulement plaintif
des colombes; des volées d'hirondelles et d'oiseaux de mer
tourbillonnent à la surface du Bosphore, et ça et là se montre la grave
cigogne, perchée sur le sommet d'un arbre ou sur la pointe d'un minaret.
Ces bizarres échassiers contribuent avec la physionomie générale de la
végétation et le style des édifices à donner à cette partie de l'Europe
un aspect tout méridional.

Néanmoins le climat de Constantinople est beaucoup plus boréal qu'on ne
serait tenté de le croire. Les vents froids des steppes de la Russie
pénètrent librement dans le détroit, dont la bouche est précisément
tournée vers le nord; aussi les rigueurs de l'hiver sont-elles fort
sensibles à Stamboul, et parfois le thermomètre descend à 20 degrés
au-dessous du point de glace. Chose plus grave encore, quoique
l'influence des mers voisines égalise un peu le climat, cependant le
manque d'obstacles à la marche des vents a pour conséquence de
très-brusques alternatives de température. Suivant les années, le climat
moyen diffère de la manière la plus étonnante: tantôt il est celui de
Pékin ou de Baltimore, tantôt celui de Toulon, même celui de Nice. Il
est arrivé, dans les années tout exceptionnelles, que le Bosphore a été
pris par les glaces, de sorte que la température de Constantinople
devait être alors aussi basse que celle de Copenhague. Mais les débâcles
étaient rapides et l'on contemplait bientôt le spectacle, à la fois
effrayant et magnifique, des blocs de glace venant se heurter sur la
Pointe du Sérail et flottant au loin en archipels tournoyants sur la mer
de Marmara. En l'année 762, les masses cristallines provenant de la mer
Noire et du Bosphore étaient si nombreuses, qu'elles se reformèrent dans
les Dardanelles en un immense pont de glace: la tiède mer Égée avait
pris l'aspect d'un golfe de l'océan Polaire.

De même que la presqu'île de Constantinople, tout le littoral de la mer
de Marmara présente dans sa formation géologique une indépendance
complète du reste de la Turquie. Le large bassin, moderne de l'Erkene le
sépare des montagnes de l'intérieur, et la région côtière elle-même
possède sa petite chaîne de collines, bordant le rivage. Assez basses au
nord de la mer de Marmara, ces hauteurs se redressent vers l'ouest et
forment les escarpements du Tekir-Dagh ou Saintes-Montagnes, en partie
granitiques. De la mer on voit les pentes grisâtres, ça et là revêtues
de broussailles et de pâtis, s'élever jusqu'à la hauteur de sept à huit
cents mètres.

La péninsule de Gallipoli, l'ancienne Chersonèse de Thrace, se rattache
à cette chaîne côtière par un isthme étroit et d'une faible élévation;
mais elle-même consiste en terrains de formation quaternaire, qui sont
identiquement les mêmes des deux côtés du détroit des Dardanelles. Les
falaises de la côte d'Europe correspondent assise par assise à celles de
la côte d'Asie, et les fossiles que Spratt et d'autres géologues ont
recueillis de part et d'autre, appartiennent aux mêmes espèces. Jadis un
vaste lac d'eau douce occupait une partie de la Thrace et plus de la
moitié de l'espace qui est devenu la mer Égée. Lorsque ces diverses
contrées émergèrent des eaux lacustres, la Chersonèse était partie
intégrante du continent d'Asie. Plus tard seulement, les eaux sorties du
Pont-Euxin par le Bosphore se frayèrent aussi leur voie par la fente de
l'Hellespont ou des Dardanelles, détroit qui porte encore le nom des
antiques Dardaniens. Les sondages des mers voisines démontrent que par
le relief de son plateau sous-marin, aussi bien que par sa formation
géologique, la péninsule de Gallipoli appartient à l'Asie; le golfe
allongé et profond de Saros la sépare du littoral de la Macédoine comme
un véritable abîme. Peut-être les éruptions volcaniques dont on voit les
traces à l'est et à l'ouest de la presqu'île, dans le petit archipel de
Marmara et près des bouches de la Maritza, ont-elles coïncidé avec le
mouvement de rupture.

Si les mesures de largeur données par Pline et Strabon sont exactes,
l'Hellespont se serait élargi depuis l'antiquité grecque par l'effet des
courants. A l'étranglement d'Abydos, aujourd'hui Nagara, il n'aurait eu
que sept stades de largeur, soit environ 1,295 mètres, tandis qu'il a
maintenant près de deux kilomètres. C'est là que Xerxès fît construire
un double pont de bateaux pour le passage de son armée. Le lit du fleuve
marin est en cet endroit d'une grande profondeur, mais le courant est
fort rapide, de sorte qu'il serait impossible, du moins à une flotte en
bois, de forcer le passage des Dardanelles, si les batteries qui arment
les deux rives d'Europe et d'Asie étaient bien défendues. De même que le
Bosphore, l'Hellespont est un détroit à double courant. En hiver,
lorsque les fleuves qui se jettent dans la mer Noire sont arrêtés par
les glaces et que la mer de Marmara n'est plus alimentée par les eaux du
Bosphore, le courant d'eau salée venant de l'Archipel pénètre dans les
Dardanelles avec une force plus, considérable; mais il se meut
constamment sur le fond, à cause du poids que lui donne sa teneur en
sel. Deux fleuves se superposent toujours dans le détroit: en bas celui
de l'eau salée qui se dirige vers la mer de Marmara; à la surface, une
nappe d'eau relativement douce descendant vers la mer Egée[24].

[Note 24: Détroit des Dardanelles:

Longueur.............         68,000 mètres.
Largeur moyenne..........      4,000   »
Moindre largeur.............   1,950   »
Profondeur moyenne..........      55   »
Profondeur extrême..........      97   »
]

[Illustration: DARDANELLES ET GOLFE DE SAROS.]

Gallipoli, la Constantinople de l'Hellespont, bâtie à l'extrémité
occidentale de la mer de Marmara, est la première ville conquise par les
Turcs sur le territoire d'Europe. Ils la possédaient près de cent années
avant de s'être emparés de Stamboul. Toutefois Gallipoli, pas plus que
la capitale, n'est peuplée en majorité d'Osmanlis; comme à Rodosto et
dans les autres ports du littoral de la Propontide, on y trouve des
musulmans de diverses races, des Grecs, des Arméniens, des Juifs, vivant
tous en communautés distinctes, quoique dans l'enceinte d'une même cité.
La population des villages et des campagnes est composée presque
exclusivement de Grecs; ils possèdent le sol et le cultivent. Par un
remarquable contraste, c'est précisément en vue de l'Asie, dans la
partie de la péninsule des Balkhans où les Turcs se sont installés
depuis le plus grand nombre d'années, que les Grecs ont, en dehors de la
région du Pinde, leur plus vaste domaine ethnologique. Là ils n'occupent
point seulement le littoral, mais aussi tout l'intérieur de la contrée;
sauf les grandes villes, et ça et là quelques villages de Bulgares,
toute la Thrace, orientale leur appartient; du Bosphore à Andrinople et
des Dardanelles au golfe de Bourgas, on se trouve partout en territoire
hellénique.

La partie basse de cette région, vaste plaine triangulaire, limitée au
sud par le Tekir-Dagh et les collines du littoral, à l'ouest par les
contre-forts de Rhodope, au nord-est par les monts granitiques de
Strandcha, est une des contrées les plus monotones de la Turquie; des
bas-fonds marécageux, des jachères y font penser aux steppes; en été,
quant le vent soulève des tourbillons de poussière, on pourrait se
croire dans le désert. La morne uniformité des plaines n'est rompue que
par les silhouettes éloignées des monts et par des groupes de buttes
artificielles d'origine inconnue. Ces anciens monuments, qui sans doute
servirent de tombeaux, sont si nombreux dans les campagnes de la Thrace
et de la Bulgarie qu'ils y semblent un élément nécessaire du paysage;
«un peintre pécherait contre la vraisemblance, s'il négligeait, en
représentant un site de cette contrée, de mettre un ou deux _tumuli_
dans son tableau.» En un seul itinéraire de moins de 200 kilomètres, M.
Weiser a reconnu plus de trois cent vingt buttes.

La ville d'Andrinople, qui occupe à peu près l'extrémité septentrionale
de cette plaine sans beauté, produit un effet enchanteur par la verdure
de ses jardins contrastant avec les vastes étendues sans arbres que l'on
a parcourues. Aucune cité n'est plus riante, plus mêlée de campagnes et
de bosquets. Si ce n'est au centre de la ville, dans les quartiers qui
entourent la citadelle, Andrinople, l'Édirneh des Turcs, ressemble à une
agglomération de villages distincts; les divers groupes de maisons sont
séparés les uns des autres par des vergers et des rideaux de cyprès et
de peupliers, au-dessus desquels s'élèvent ça et là les minarets de cent
cinquante mosquées. Les eaux vives des aqueducs, de nombreux ruisseaux
et les trois rivières abondantes de la Maritza, de la Toudja et de
l'Arda égayent les faubourgs et les jardins de cette ville éparse.
Andrinople n'est pas seulement une cité charmante, elle est aussi le
centre de population le plus important de l'intérieur de la Turquie; le
confluent des trois rivières, la convergence des routes qui descendent
du bassin supérieur de la Maritza et du versant septentrional des
Balkhans, et de celles qui montent de la mer de Marmara et de la mer
Égée, toutes les conditions du milieu géographique faisaient de ce site
l'emplacement nécessaire d'une ville considérable. Là s'élevait
l'antique Orestias, qui devint la capitale des rois thraces; là les
Romains bâtirent leur Adrianopolis. Les Turcs y installèrent le siége de
leur empire avant que Constantinople fût tombée en leur pouvoir, et l'on
y voit encore le beau palais d'architecture persane, malheureusement
fort mal conservé, que les sultans avaient construit à la fin du
quatorzième siècle. Mais dans l'antique capitale, aussi bien qu'à
Stamboul, les Osmanlis sont en minorité. Les Grecs les égalent en nombre
et les dépassent en activité; les Bulgares, qui se trouvent en cet
endroit sur la limite de leur domaine ethnologique, sont aussi
représentés dans la ville par une communauté considérable; en outre, on
y voit, comme dans toutes les villes d'Orient, la foule bariolée des
hommes de toutes races, depuis le musicien tsigane jusqu'au marchand de
la Perse. Les Juifs sont proportionnellement plus nombreux à Andrinople
que dans les autres villes de Turquie; mais, par un contraste
psychologique des plus remarquables, ils diffèrent, affirme-t-on, de
leurs coreligionnaires du monde entier par leur manque de finesse, leur
naïveté commerciale. D'après un proverbe local, «il faut dix Juifs pour
tenir tête à un Grec,» et non-seulement les Grecs, mais aussi les
Bulgares et les Valaques réussiraient à tromper en affaires les pauvres
Israélites: ce serait là un curieux phénomène d'exception dans
l'histoire du peuple juif.

[Illustration: 1. CAVALIER MUSULMAN D'ADRINOPLE.--2. FEMME MUSSULMANE DE
PRISREN. 3.-5. HABITANTS MUSULMANS D'ANDRIOPLE.]

Andrinople n'a pas de communications faciles avec Midia, la vieille cité
grecque aux temples souterrains, ni avec d'autres ports de la mer Noire.
Les deux issues naturelles de son bassin sont le chemin que lui ouvre la
vallée de l'Erkene vers le port de Rodosto, sur la mer de Marmara, et la
voie plus tortueuse, moins facile, qui descend directement au sud par
Demotika et dans laquelle serpentent les eaux de la Maritza. Naguère les
bouches de ce fleuve étaient évitées par les marins, à cause des lagunes
et des marécages qui en empestent les campagnes riveraines; mais la
compagnie des chemins de fer rouméliens y a fait aboutir la voie ferrée
d'Andrinople à la mer Égée. En cet endroit, le golfe d'Énos s'avance au
loin dans l'intérieur des terres et fournit aux navires un excellent
abri contre tous les vents, à l'exception de celui du sud-ouest.
Prochainement le havre artificiel de Dede-Agatch doit permettre aux
vaisseaux, qui mouillent encore à près d'un kilomètre du rivage,
d'accoster les jetées d'embarquement; mais les habitants d'Énos ne se
hâtent nullement d'obéir à l'invitation du commerce et de descendre de
leur acropole pittoresque, à la fière enceinte de remparts et de tours,
pour aller respirer l'atmosphère mortelle des lagunes inférieures.

A l'ouest de la Maritza, la zone du territoire grec se rétrécit
beaucoup. Le littoral seul est occupé par des marins et des pêcheurs de
race hellénique, mais les hauteurs qui s'élèvent au nord sont peuplées
presque exclusivement de paysans turcs et de pâtres ou cultivateurs
bulgares. Les escarpements du Rhodope forment dans cette partie de la
Turquie comme un mur de séparation entre les races. La région
marécageuse de la côte, les petits bassins fluviaux du versant
méridional des monts, et quelques massifs isolés de roches volcaniques
et cristallines constituent une zone de jonction d'une très-faible
largeur entre les Grecs de la Thrace et ceux de la Chalcidique et de la
Thessalie. Même en certains endroits, des Turcs, connus par leurs
compatriotes sous le nom de Yuruks ou «Marcheurs», parce qu'ils ont
conservé leurs moeurs de nomades, parcourent la contrée jusqu'aux bords
mêmes de la mer. Ils vivent notamment dans le massif du Pangée ou
Pilav-Tépé, qui se dresse au nord-ouest de Thasos. Ce sont les montagnes
qui, du temps des rois de Macédoine, étaient si riches en métaux
précieux: à cette époque, suivant la tradition populaire, «l'or enlevé
par la pioche se reformait tout aussitôt dans les entrailles de la
terre, comme repousse dans nos champs l'herbe coupée par la faux.»
Immédiatement à l'ouest des masses granitiques de Pilav-Tépé, aux bords
du Strymon ou Karasou, qu'alimentent les nombreuses sources du bassin de
Drama, jaillissant du sol en véritables rivières, s'étend une plaine des
plus fertiles, dont le centre est occupé par la grande ville de Seres.
Des centaines de villages sont épars autour de ce chef-lieu, parmi les
vergers, les champs de cotonniers et de riz. Du haut des montagnes du
Rhodope, la plaine tout entière a l'air d'une immense ville aux
innombrables jardins; malheureusement, elle est fort insalubre en
certains endroits.

La triple péninsule de la Chalcidique, qui s'avance au loin dans la mer
comme une gigantesque main étendue sur les eaux, est complètement
séparée de tous les contre-forts du Rhodope et ne tient au continent que
par un mince pédoncule de terres un peu élevées: presque toute la racine
do la presqu'île est occupée par des lacs, des marécages et des plages
d'alluvions. C'est une Grèce en miniature par la forme de ses côtes,
bizarrement découpées en baies et en promontoires, et par ses massifs de
montagnes distinctes se dressant, au milieu des terres plus basses,
comme les îles au milieu des eaux de l'Archipel. Un premier groupe de
sommets schisteux, dominé par le mont Kortiach, s'élève dans le tronc
même de la péninsule, et chacune de ses trois ramifications possède
également son système de hauteurs escarpées. Grec par l'aspect, cet
étrange appendice du continent est également grec par la population:
chose rare en Turquie, les habitants n'appartiennent qu'à une seule
race, sauf dans la petite ville de Nisvoro, où vivent des Turcs, et sur
le mont Àthos, où quelques moines sont d'origine slave.

[Illustration: PRESQU'ILE DU MONT ATHOS.]

Des trois langues de terre que la Chalcidique projette dans la mer Égée,
celle de l'Orient est presque complètement isolée: jadis même elle fut
séparée du continent lorsque Xerxès fit creuser un canal de 1,200 mètres
à travers l'isthme de jonction, soit afin d'éviter à sa flotte la
dangereuse circumnavigation du promontoire d'Acte, soit plutôt pour
donner aux populations émerveillées un témoignage de sa puissance. Cette
presqu'île est celle de l'Hagion Gros, le Monte Santo des Italiens. Une
montagne superbe de roches calcaires, la plus belle peut-être de tout
l'Orient méditerranéen, dresse sa pointe à l'extrémité de la péninsule:
c'est le célèbre mont Àthos, dans lequel un architecte, Dinocrate ou
Démophile, voulait tailler la statue d'Alexandre, tenant une ville dans
une main, la source d'un torrent dans l'autre; c'est aussi le sommet où,
d'après la légende locale, le diable transporta Jésus pour lui montrer
tous les royaumes de la terre étendus à ses pieds. Quoiqu'on disent les
moines grecs, le panorama n'est point aussi vaste; mais tout le littoral
de la Chalcidique, de la Macédoine et de la Thrace, les vagues
linéaments de la côte d'Asie, le cône abrupt de Samothrace et les eaux
bleues de la mer n'en forment pas moins un admirable spectacle: le
regard se promène dans un immense espace, de l'Olympe thessalien au mont
Ida de l'Asie Mineure. Les lignes vigoureuses des édifices fortifiés que
l'on voit surgir ça et là sur les pentes de la montagne du milieu des
bois de châtaigniers, de chênes ou de sapins, contrastent de la manière
la plus heureuse avec l'horizon fuyant des côtes indistinctes[25].

[Note 25:

Mont Pangée (Pilav-Tépé)....   1,885 mètres.
  »  Kortiach...............   1,187   »
  »  Athos..................   2,066   »
]

Cette péninsule, qu'un voyageur compare à un «sphinx accroupi sur les
eaux», appartient à une république de moines nommant leur propre conseil
et s'administrant à leur guise. Eux seuls, moyennant tribut, ont droit
de l'habiter, et l'on ne peut y pénétrer que muni de leur permission.
Une compagnie de soldats chrétiens veille à l'isthme de frontière pour
empêcher qu'aucune femme ne vienne souiller de sa présence la terre
sacrée; le gouverneur turc lui-même doit laisser son harem en dehors de
l'Hagion-Oros; depuis quatorze siècles, dit l'histoire du mont Athos,
nulle personne du sexe féminin n'a mis le pied sur la Sainte Montagne.
Bien plus, l'introduction de tout animal femelle est très-sévèrement
interdite; les poules mêmes profaneraient les couvents par leur
voisinage; aussi faut-il importer tous les oeufs de Lemnos. A
l'exception des fournisseurs qui vivent dans le village de Karyès, au
centre de la presqu'île, les autres habitants, au nombre d'environ six
mille religieux et servants, résident dans les couvents ou les ermitages
épars autour des 935 églises de la contrée. Presque tous les moines sont
Grecs; cependant, parmi les vingt grands couvents, un est de fondation
russe et deux ont été construits aux frais des anciens souverains de la
Serbie. Ces édifices, bâtis sur les promontoires en forme de citadelles,
avec hautes murailles et tours de défense, offrent pour la plupart un
aspect très-pittoresque; l'un d'eux, Simopetra, dressé sur un roc de la
côte occidentale, semble absolument inaccessible. C'est dans ces
retraites que les «bons vieillards», ou caloyers, passent leur vie
d'inaction contemplative; d'après leur règle, ils doivent prier huit
heures par jour et deux heures par nuit, sans jamais s'asseoir pendant
leurs oraisons. Aussi les moines n'ont-ils plus de force ni de temps
pour la moindre étude ou les plus simples travaux manuels. Les livres de
leurs bibliothèques, plusieurs fois explorées par des érudits, sont pour
eux un incompréhensible grimoire, et, malgré leur sobriété, ils
risqueraient de mourir de faim si les frères laïcs ne travaillaient pour
eux et s'ils ne possédaient sur le continent de nombreuses métairies.
Quelques cargaisons de noisettes, ce sont là tous les produits de la
fertile péninsule du mont Athos.

Les deux cités d'Olynthe et de Potidée, qui se trouvaient à la racine de
la presqu'île occidentale de la Chalcidique, sont maintenant remplacées
par d'insignifiants villages; mais l'antique Therma, devenue plus tard
la Thessalonique des Macédoniens, puis la Salonique des Orientaux et des
Francs, ne pouvait disparaître. Elle occupe une situation trop heureuse
pour qu'elle ne se relevât pas constamment de ses ruines après les
sièges et les incendies: on y voit encore des restes de toutes les
époques, des murs cyclopéens et helléniques, des arcs de triomphe, des
fragments de temples romains, des constructions byzantines, des châteaux
vénitiens. L'excellence de son port, la beauté de sa rade bien abritée,
dont les eaux sont paisibles comme celles d'un lac, la convergence des
deux grandes vallées du Vardar et de l'Indjé-Karasou, qui ouvrent les
chemins de la Haute-Macédoine et de l'Épire, enfin sa position à l'angle
de la mer Égée, précisément à la racine de la péninsule grecque, ont
fait de Salonique une cité nécessaire; elle est actuellement la
troisième de la Turquie d'Europe par ordre d'importance. Comme dans les
autres cités de l'Orient, toutes les races s'y trouvent représentées,
mais les Israélites y sont proportionnellement fort nombreux; ils
descendent en majorité des Juifs expulsés d'Espagne par l'inquisition:
leur langage usuel est encore le castillan. Pour éviter de nouvelles
persécutions, un grand nombre avaient cru devoir se convertir
extérieurement au mahométisme; mais les musulmans les repoussèrent
toujours avec mépris. Ils sont en général connus sous le nom de Mamins.

Déjà fort commerçante, la ville de Salonique, près de laquelle naquit
jadis la puissance des Macédoniens, a de très-hautes visées pour
l'avenir. Elle aussi, comme Marseille, comme Trieste, comme Brindisi,
veut servir de point d'attache au commercé des Indes avec l'Angleterre.
En effet, lorsque le chemin transcontinental de la Manche à la mer Égée
sera terminé, Salonique sera la tête de ligne du réseau européen dans la
direction de l'isthme de Suez, et cet avantage, ajouté à ses autres
privilèges, ne peut manquer de lui assurer une très-grande importance
dans le commerce du monde. Au point de vue ethnologique, l'emporium de
la Macédoine est également destiné à un rôle considérable, car la race
dominante de la Turquie, la nation slavisée des Bulgares, qui partout
ailleurs, si ce n'est à Bourgas, sur le Pont-Euxin, reste séparée de la
mer par des populations d'autre origine, est arrivée dans cette partie
de la Macédoine jusqu'aux bords de la Méditerranée; par Salonique, elle
se trouve en rapport d'échanges avec le reste de l'Europe. Après le
régime politique, la grande cause qui retarde les hautes destinées de
Salonique, ce sont les marécages des environs; en été, toute la
population aisée s'enfuit pour aller habiter à l'ouest de la ville la
localité plus saine des Kalameria. D'ailleurs ce fléau de l'insalubrité
miasmatique désole toute la côte septentrionale de la mer Égée. Par ses
golfes nombreux et la richesse de sa formation péninsulaire, la
Macédoine semblerait être un des pays les mieux situés pour le commerce;
mais si ce n'est à Salonique, elle est restée jusqu'à maintenant en
dehors du grand mouvement des échanges; ses lacs et ses bassins
marécageux, bien plus que ses montagnes, ont séparé commercialement les
vallées de l'intérieur et la zone du littoral.

Sur la rive occidentale du golfe de Salonique, au delà du Vardar aux
bouches errantes, et de l'Indjé-Karasou ou Haliacmon aux eaux salines,
les terres, d'abord basses et marécageuses, se relèvent peu à peu; des
collines, puis de vraies montagnes redressent leurs pentes, et bientôt
d'énormes contre-forts, laissant à peine un étroit sentier le long du
rivage, s'étagent de croupe en croupe jusqu'aux superbes cimes que
couronne l'Olympe, le «triple Pic du Ciel». Parmi les nombreuses
montagnes qui ont porté ce nom d'Olympe, synonyme d'Éclatant, celle-ci
est la plus haute et la plus belle; c'est aussi, grâce aux enchantements
de la poésie grecque, celle que nous nous représentons toujours comme
servant de trône à une assemblée de dieux. C'est à l'ombre de l'Olympe,
dans les plaines de la Thessalie, que les Hellènes vivaient au printemps
de leur histoire; leurs traditions les plus chères se rattachaient à ces
beaux sites. Les monts qui avaient abrité leur berceau restaient pour
eux le siége de leurs divinités protectrices. Même de nos jours, si
Jupiter, Bacchus et les autres grands dieux ont disparu de l'Olympe, des
prophètes et des apôtres, saint Élie, saint Denys, ont pris leur place
et des moines ont bâti leurs couvents dans les forêts sacrées que
parcouraient les Bacchantes: un sommet, le Kalogheros, est, d'après la
légende, le couvercle du tombeau de saint Denys; un autre, le pic
Métamorphosis, fut le lieu de la Transfiguration.

Naguère des klephtes ou bandits, parmi lesquels les insurrections
grecques trouvèrent des héros, étaient avec les moines les seuls
habitants des hautes vallées de l'Olympe, où les soldats arnautes ne
pouvaient que difficilement les poursuivre. Le massif forme, en effet,
comme une sorte de monde à part, présentant de tous les côtés des
escarpements formidables: «quarante-deux pics sont les créneaux de cette
citadelle, cinquante-deux fontaines y jaillissent.» Comment donc le Turc
abhorré aurait-il pu ravir au klephte sa fière «liberté sur la
montagne?» Les plus belles forêts de lauriers, de platanes, de
châtaigniers et de chênes couvraient aussi les pentes maritimes du bas
Olympe et pendant les époques de troubles servaient de refuge à des
populations entières; mais des spéculateurs italiens en ont obtenu la
concession, et bientôt peut-être l'Olympe, privé de ses ombrages, ne
sera plus qu'une pyramide nue comme la plupart des montagnes de
l'Archipel. D'ailleurs la limite supérieure de la végétation forestière
est assez basse sur le massif de l'Olympe, comme sur les autres
montagnes élevées de la Péninsule. Des chamois bondissent encore sur les
escarpements rocailleux du haut Olympe; plus bas, les chats sauvages
sont fort nombreux. Quant aux ours, ils ont disparu: saint Denys, ayant
eu besoin d'une monture, les a tous changés en chevaux.

[Illustration: LE MONT OLYMPE.]

Un géomètre ancien, Xénagoras, avait déjà tenté de mesurer la hauteur do
l'Olympe. Il lui trouva plus de dix stades d'élévation verticale, soit
environ 1877 mètres; il se trompait d'un tiers, puisque le plus haut
sommet a près de trois kilomètres. Il est possible que l'Olympe soit la
montagne la plus élevée de la péninsule thraco-hellénique: il conserve
toujours quelque neige dans ses plus hautes anfractuosités, et les
saillies abruptes de ses roches suprêmes le rendent difficile à vaincre;
malgré certaines affirmations contraires, il paraîtrait que nul de ses
gravisseurs n'a pu en escalader le point culminant. D'après le mythe
grec, le Pélion entassé sur l'Ossa n'aurait pas suffi aux Titans pour
qu'ils pussent se dresser à la hauteur de l'Olympe, et réellement ces
deux montagnes, empilées l'une sur l'autre, ne dépasseraient que
faiblement l'altitude de l'Olympe[26]. Mais en dépit de leur infériorité
relative, l'Ossa «pointu» et le «long» Pélion, connus aujourd'hui sous
les noms de Kissovo et de Zagora, n'en produisent pas moins un
très-grand effet, à cause de leurs vallons sauvages, de leurs roches
abruptes et des falaises de leurs promontoires. Cette chaîne, qui se
termine au nord de l'île d'Eubée par la bizarre péninsule de Magnésie,
contournée en forme de crochet, était pour la Grèce antique le plus
solide boulevard de défense. Les envahisseurs barbares s'arrêtaient
devant ce mur infranchissable. C'est à l'ouest de cette chaîne qu'ils
devaient passer, en remontant la vallée du Pénée, souvent considérée à
bon droit comme la frontière naturelle de l'Hellade. De là l'extrême
importance qu'avait, au point de vue stratégique, la position de
Pharsale, qui commande au sud de la Thessalie l'accès des gorges de
l'Othrys et de la plaine du Sperchius. A l'extrémité septentrionale de
l'Olympe, le col de Petra était, pour des raisons analogues, un passage
surveillé avec soin.

[Note 26:

Olympe........ 2,972 mètres.
Ossa.......... 1,600   »
Péhou......... 1,564   »
]

[Illustration: L'OLYMPE ET LA VALLÉE DE TEMPÉ.]

Une grande partie de l'espace compris entre les arêtes cristallines de
l'Olympe et de l'Ossa et le système parallèle des montagnes crétacées du
Pinde est occupée par des plaines unies que recouvraient autrefois les
eaux de vastes lacs. Le golfe de Volo, qui lui-même diffère à peine
d'une mer intérieure, se rapproche du lac de Karlas ou de Boebeïs, reste
d'un bassin considérable, dans lequel se déversent les eaux de la plaine
encore marécageuse de Larissa; les habitants riverains du lac de Karlas
racontent que parfois des grondements sourds sortent de ses profondeurs,
et ils attribuent ce bruit, qui peut provenir de la soudaine compression
de l'air dans les cavités profondes, au mugissement de quelque animal
invisible. D'autres fonds lacustres entourent la base de l'Olympe à
l'ouest et au nord-ouest; enfin diverses vallées des bassins supérieurs
du Pénée et de ses affluents sont revêtues de terres alluviales laissées
par les eaux. Hercule, disent les uns, Neptune, suivant les autres, vida
tous ces lacs de la Thessalie en ouvrant entre l'Olympe et l'Ossa
l'étroite issue de dégorgement que les anciens appelaient la vallée de
Tempé. Cette gorge, due sans doute au lent mais incessant travail
d'érosion exercé par la niasse des eaux supérieures, était pour les
Grecs la vallée par excellence, le lieu idéal de fraîcheur et de grâce.
Si grande était la renommée de Tempé parmi les Hellènes, sans doute à
cause des souvenirs légendaires qui s'y rattachaient, que tous les neuf
ans une _théorie_ envoyée de Delphes allait y cueillir les lauriers
destinés aux vainqueurs des jeux pythiens. Certes, la vallée de Tempe
est fort belle; les eaux rapides et claires du Pénée, le branchage étalé
des platanes, les bouquets de lauriers-roses, les parois rougeâtres du
défilé forment ça et là des paysages à la fois charmants et grandioses;
mais, dans son ensemble, la vallée, trop étroite et trop sombre, mérite
bien son nom moderne de Lykostomo ou «Gueule du Loup». Bans la Thessalie
même, surtout dans les vallons du Pinde, combien de sites nous
paraissent plus riants et plus beaux!

Les hautes vallées du Salambria sont, comme la partie inférieure de son
cours, fort riches en curiosités naturelles, défilés, gouffres et
cavernes. Au nord-ouest de l'Olympe, un affluent de «l'aimable» Titarèse
coule dans l'étroite gorge de Sarandoporos ou des «Quarante Gués», qui
fut considérée jadis comme une des portes de l'enfer. Par contre, les
monts Lyngons ou Khassia, dont les sommets calcaires et schisteux se
dressent à 1,500 mètres entre les tributaires tortueux du Pénée, et plus
à l'ouest, les hauts contre-forts du Pinde, sont devenus célèbres par
leurs «oeuvres divines» (_theoctista_). Ce sont des tours, des
aiguilles, des prismes d'origine miocène qui se dressent isolément.
Parmi ces piliers naturels, les plus célèbres sont ceux qui s'élèvent au
bord du Salambria, non loin de Trikala, capitale de la Thessalie. Des
moines, zélés imitateurs de Siméon le Stylite, ont eu l'idée de percher
leurs couvents sur ceux des rochers qui se terminent par une plate-forme
assez large pour les porter. Juchés là-haut et condamnés à ne point en
descendre, ils ne reçoivent leurs vivres et leurs visiteurs que par le
moyen d'un filet qui se balance en tournoyant à l'extrémité d'une corde
mue par un cabestan. Au couvent de Barlaam, la hauteur de l'ascension
aérienne qu'il faut exécuter ainsi, en oscillant au bout de la corde et
en se heurtant de temps à autre contre la pierre, n'est pas moindre de
67 mètres; des échelles appliquées bout à bout contre la paroi
permettent d'accomplir le voyage d'une façon plus périlleuse encore. Du
reste, le zèle religieux qui portait les moines à vivre dans nés aires
d'aigles diminue peu à peu; des vingt couvents qui existaient autrefois,
il n'en reste plus que sept; un seul, celui de Météore, est assez
considérable: on y dompte une vingtaine de caloyers.

De toutes les contrées grecques appartenant encore à l'empire turc,
nulle ne s'est plus souvent agitée pour échapper à la domination des
Osmanlis, nulle n'est revendiquée avec plus d'ardeur par les Hellènes
eux-mêmes comme un fragment de la patrie commune et comme le berceau de
leur race. Par les traditions historiques, par la langue des habitants,
par l'aspect général de la terre et du ciel, la Thessalie est bien, en
effet, une partie de la Grèce; elle s'en distingue seulement avec
avantage par une plus grande fertilité du sol, par une végétation
beaucoup plus riche, par des paysages plus riants et plus doux. Il est
vrai qu'en Thessalie, comme dans la Basse-Macédoine, l'atmosphère a
rarement cette sérénité, ce bel azur profond que l'on admire dans la
Grèce méridionale. Les vapeurs qui s'élèvent incessamment de la mer Égée
vers l'Olympe et les autres montagnes rendent parfois l'air nébuleux et
trouble; mais elles prêtent plus de charme aux lointains, et surtout
elles contribuent à la fécondité du sol en empêchant les fortes chaleurs
estivales de le dessécher, de le calciner comme les terres de l'Attique
et de l'Argolide.

La population grecque de la Thessalie est assez fortement mêlée
d'éléments étrangers qu'elle s'est graduellement assimilés. Il ne reste
plus de Serbes ni de Bulgares dans le pays, quoique le nom d'une des
principales branches du Titarèse porte encore le nom de Vourgaris, ou
«rivière des Bulgares». Quant aux Zinzares ou Macédo-Valaques, si
nombreux au moyen âge sur les deux versants du Pinde, ils occupent
entièrement quelques villages, surtout dans le massif de l'Olympe.
Quoique très-fiers de leur origine romaine, ils ne peuvent que
s'helléniser peu à peu, à cause du milieu qui les entoure: presque tous
les mots de leur idiome qui désignent des objets de la vie civilisée
sont de racine hellénique; leurs prêtres, leurs instituteurs prêchent et
enseignent en grec; eux-mêmes savent tous le grec et, comme nationalité,
ils se perdent par une émigration à outrance; même les cultivateurs
parmi eux ont conservé quelque chose du nomade: la vie errante du pâtre
ou du marchand forain leur plaît. Les Turcs habitent encore en masses
compactes les basses plaines qui entourent Larissa, et cette ville est
elle-même en grande partie musulmane. Les pays montueux qui se trouvent
plus au nord, entre la vallée de l'Indjé-Karasou et les lacs d'Ostrovo
et de Castoria, sont également peuplés de Turcs, qui se distinguent
d'ailleurs de tous les autres Osmanlis de l'empire: ce sont les
Koniarides; ils habitent aussi en petits groupes une partie de l'Ossa et
de loin on peut toujours reconnaître si les villages sont habités par
des Turcs ou par des Grecs. Suivant la remarque de M. Mézières, les
Turcs «plantent des arbres pour en avoir l'ombre, les Grecs pour en
avoir le profit»: d'un côté sont les cyprès et les platanes, de l'autre
les vergers et les vignobles. D'après quelques auteurs, les Koniarides
seraient venus en Macédoine et en Thessalie dès le onzième siècle,
appelés en qualité décelons par les empereurs d'Orient. Ils se
gouvernent eux-mêmes par des assemblées républicaines et sont respectés
de tous à cause de leur probité, de leurs moeurs hospitalières, de leurs
vertus rustiques.

Inférieurs aux cultivateurs turcs par leurs qualités morales, les Grecs
leur sont de beaucoup supérieurs par leur vive intelligence et leur
activité. Au dix-septième siècle, ils eurent même une sorte de
Renaissance, analogue à celle de l'Europe occidentale, et l'amour des
arts se développa suffisamment parmi eux pour faire naître une école de
peinture dans les villages de l'Olympe. Fidèles à leurs traditions de
l'antiquité et à leurs instincts de race, les Grecs de la Thessalie,
comme ceux de tout l'empire, ont cherché à se constituer en communes
autonomes, en petites cités républicaines, auxquelles manque seulement
l'indépendance politique. Dans les _kephalokhori_ ou villages libres,
ils élisent leurs propres chefs, organisent leurs écoles, choisissent
les professeurs qui leur conviennent et, grâce à leur intime cohésion,
grâce aussi à leurs sacrifices pécuniaires, ils trouvent le moyen de
désintéresser les pachas de tout souci d'administration dans leurs
cités. Comme aux temps où leurs aïeux payaient le tribut aux Athéniens
ou à d'autres Grecs, ils acquittent les impôts exigés par le Turc; mais
pour tout le reste, ils s'administrent eux-mêmes, ils sont des citoyens
libres. Le contraste est grand entre ces communes autonomes et les
_tchifliks_ où les propriétaires musulmans ont parqué les Grecs en
qualité de métayers. Chose curieuse, grâce à la liberté des
cultivateurs, ce sont précisément les terrains les plus âpres, les
champs les plus froids et les plus rocailleux qui donnent le plus de
produits et entretiennent la population dans la plus large aisance!

Le principal soin des Grecs de Thessalie, et c'est en cela surtout
qu'ils font preuve de sens et d'une noble ambition, est de veiller à
l'instruction de la génération naissante. Les villages grecs les plus
misérables des montagnes du Pinde entretiennent à leurs frais des écoles
que fréquentent les jeunes gens jusqu'à l'âge de quinze ans. Pour donner
une idée de l'esprit pratique des Thessaliens, on doit signaler ce fait
remarquable que, dès le siècle dernier, les tisserands d'Ambelakia,
ville charmante située au milieu des arbres fruitiers et des vignobles,
sur les hauteurs qui dominent au sud la vallée de Tempé, s'étaient
associés par petits groupes participant aux bénéfices les uns des
autres. Cette grande association, qui avait eu la sagesse de réduire son
dividende annuel à dix pour cent et d'employer le reste du gain à
l'accroissement des affaires, jouit longtemps d'une grande prospérité.
Les guerres de l'empire la ruinèrent en lui fermant le marché de
l'Allemagne, où se vendaient presque tous ses tissus. C'est aussi en
partie par l'association que les vingt-quatre villages grecs si riches
de la péninsule de Magnésie, au nord du golfe de Volo, ont pu donner une
si grande prospérité à leurs fabriques d'étoffes, tant d'aisance
générale à leurs habitants. Peut-être ce district est-il, avec celui de
Verria, au nord de l'Indjé-Karasou, le plus prospère de toute la Turquie
hellénique. D'ailleurs il a eu la chance d'être presque toujours épargné
par les guerres, grâce à son heureuse position en dehors des grandes
voies stratégiques[27].

[Note 27: Villes principales de la Turquie hellénique, avec leur
population approximative:

Andrinople......... 110,000 hab.
Salonique.......... 80,000   »
Seres.............. 30,000   »
Larissa............ 23,000   »
Rodosto............ 23,000   »
Gallipoli.......... 20,000   »
Trikala............ 11,000   »
Demotika........... 10,000   »
Verria............. 10,000   »
Enos...............  7,000   »
]



IV

L'ALBANIE ET L'ÉPIRE


Le nom de _Chkiperi_, que les Albanais eux-mêmes donnent à leur patrie,
signifie très-probablement «Pays des Rochers» et nulle désignation ne
fut mieux méritée. Des montagnes pierreuses recouvrent toute la contrée,
du Montenegro aux frontières de la Grèce. La seule plaine assez étendue
que l'on rencontre en Albanie est le bassin de Skodra ou Scutari
(Alexandrie), qui limite au sud le plateau de la Csernagore et qui peut
être considéré comme la véritable frontière naturelle du territoire
albanais. Le fond de ce bassin est occupé par le vaste lac Blato ou de
Skodra, reste d'une ancienne mer intérieure beaucoup plus considérable.
C'est aussi dans la même plaine que vient déboucher le Drin, le plus
grand fleuve de l'Albanie et l'un des seuls de la péninsule turque où
quelques embarcations s'avancent à une certaine distance de la mer.
Naguère le Drin, formé par deux rivières, la «Blanche» et la «Noire»,
n'était qu'un affluent temporaire du lac de Skodra: pendant les crues,
il commençait par inonder sa plaine inférieure, puis il se jetait
latéralement dans le lac, malgré les digues par lesquelles on avait
essayé de le contenir, et devenait ainsi le tributaire de la Boïana. En
1858, le fleuve s'ouvrit un nouveau lit, en face du village de Miet, à
une quarantaine de kilomètres en amont de son entrée en mer, et
maintenant il dirige la plus grande masse de ses eaux vers Skodra, dont
il inonde souvent les quartiers inférieurs. Les terrains marécageux du
bas Drin, à pentes incertaines et changeantes, sont fort dangereux à
traverser pendant la saison des chaleurs: la «fièvre de la Boïana» est
une des plus redoutées et des plus meurtrières de tout le littoral.

La plupart des ramifications méridionales du grand massif des Alpes
bosniennes sont habitées par des Albanais; mais elles restent séparées
de l'Albanie proprement dite, à l'est du lac de Skodra, par la déchirure
au fond de laquelle coule le Drin; c'est une sorte de _cañon_, semblable
à ceux des Rocheuses de l'Amérique du Nord, un défilé où ne se hasarde
aucun sentier et que resserrent des parois à pic de mille mètres de
hauteur. Les deux systèmes de montagnes ne se rejoignent
qu'indirectement par une série d'arêtes et de plateaux qui se dirigent
au sud-est, de la montagne de Glieb vers le Skhar, le Scardus des
anciens. Ce massif, qui se distingue des autres chaînes de la Turquie
occidentale par la direction de sa crête, perpendiculaire à l'ensemble
des masses soulevées, peut être considéré comme le «noeud» central des
monts de la Péninsule. Ses principaux sommets, parmi lesquels se
distingue la pyramide isolée du Lioubatrin, n'ont pas la hauteur des
géants de la Slavie turque, le Kom et le Dormitor, mais c'est là que le
système des Balkhans vient s'unir à ceux de la Bosnie et de l'Albanie.
Le Skhar est d'une grande importance dans le régime des eaux de la
Turquie, puisque deux rivières considérables, la Morava bulgare et le
Yardar, s'épanchent de ses flancs pour descendre, l'une vers le Danube,
l'autre vers le golfe de Salonique. Gomme dans les chaînes du Pinde et
du Rhodope, on y trouve encore des chamois et des bouquetins; M. Wiet
mentionne également parmi les bêtes fauves de ses forêts un animal que
les Mirdites connaissent sous le nom de _lucerbal_ et qui appartient
sans doute à la famille des léopards.

A l'ouest du Skhar, de l'autre côté de la profonde vallée du Drin noir,
s'élève un pâté montagneux, haut de 1,000 mètres à peine, mais fort
difficile d'accès: c'est la citadelle de la Haute-Albanie, le pays des
Dukagines et des Mirdites. Là d'énormes roches de serpentine ont fait
éruption à travers les terrains calcaires, de hautes murailles se
dressent de toutes parts autour des vallées, et les pentes extérieures,
où les torrents se sont creusé de rapides couloirs, sont fort inclinées.
Dans leur ensemble, ces montagnes tourmentées suivent une direction
normale vers le sud et le sud-est, parallèlement aux contre-forts
méridionaux du Skhar, et s'abaissent peu à peu en prenant un aspect
moins formidable et en s'ouvrant de larges bassins où s'amassent les
eaux. Les sites de cette région lacustre sont d'une grâce extrême. Le
lac d'Okrida, la plus grande des nappes d'eau de la Haute-Albanie, a
même pu être comparé au lac de Genève. Son eau, encore plus bleue que
celle du Léman, est aussi plus transparente, et par quinze et vingt
mètres on voit les poissons se pourchasser dans ses profondeurs: de là
son ancien nom grec de Lychnidos. La charmante petite ville d'Okri,
bâtie en amphithéâtre, et le mont Pieria, portant un vieux château
romain, gardent l'issue du lac; une dizaine de villages blancs
apparaissent sur les pentes au milieu des bois de chênes. Il est
possible qu'autrefois le lac d'Okrida, au lieu de s'écouler au nord par
l'étroite vallée du Drin noir, étranglée de défilés, épanchât le surplus
de ses eaux, du côté du sud-ouest, dans le petit lac Malik, que traverse
la rivière Devol. Si l'on en croit les indigènes, le lac d'Okrida aurait
pour tributaires les deux nappes de Prespa ou de Drenovo, situées à
l'est, au milieu d'une profonde cavité d'écroulement; des torrents
souterrains que l'on voit jaillir en puissantes fontaines d'eau bleue
seraient les émissaires de ce double bassin.

Au sud de cette région des lacs, dominée à l'occident par la superbe
cime isolée du Tomor, commence la chaîne du Pinde, ici connue sous le
nom de Grammos. D'abord assez basse, et coupée de nombreux cols offrant
un passage facile d'Albanie en Macédoine, elle s'élève graduellement, et
précisément à l'est de Janina, elle forme le massif montagneux de
Metzovo, point de départ du Pinde proprement dit, la grande arête de
l'Épire, «continent» des anciens Grecs de Corfou. Ce groupe, où se
réunissent quatre chaînes, est inférieur en altitude aux pics de la
Bosnie et du Skhar; mais il est plus beau à cause du désordre
pittoresque de ses pyramides, des forêls de pins et de hêtres qui en
recouvrent les pentes, surtout sur le versant oriental, et de l'aspect
plus méridional des plaines qui s'étendent à sa base. La montagne de
roches éocènes qui forme le centre même du massif, le Zygos, Lakhmon des
anciens Grecs, n'est pas assez élevée pour commander l'admirable
panorama; mais si l'on gravit dans le voisinage les cimes déchiquetées
et rocailleuses du Peristera-Vouna ou du Smolika, on peut apercevoir à
la fois les eaux de la mer Égée et celles de la mer Ionienne: on
distingue même les rivages de la Grèce au delà du golfe d'Arta.

Un lac célèbre occupe le fond du large bassin calcaire situé à la base
occidentale du massif de Metzovo: c'est le lac de Janina. Dans le
territoire d'Épire, aucune région ne présente de plus curieux phénomènes
que les bords de cette nappe lacustre. Peu profonde, puisque M. Guido
Cora n'y a trouvé que des sondes inférieures à une moyenne de 10 mètres,
elle ne reçoit guère pour affluents que d'abondantes sources jaillissant
du pied des rochers; elle n'a point un seul émissaire visible, mais,
d'après le voyageur Leake, chacun des deux bassins qui la composent, et
qui sont réunis l'un à l'autre par un canal marécageux obstrué d'îles et
de joncs, a son écoulement caché. Le lac du nord ou Labchistas se
déverse dans un gouffre ou _voinikova_ pour aller reparaître au
sud-ouest en un torrent considérable qui se jette dans la mer Ionienne,
vis-à-vis de Corfou; c'est le Thyamis, le Mavropotamos de nos jours.
Plus au sud, jaillit des rochers l'antique Achéron, que vient gonfler
plus bas un autre torrent non moins célèbre, le Cocyte aux eaux
insalubres ou le Bobos des indigènes; le golfe, dans lequel se jette
cette masse liquide, avait du temps des anciens le nom de «Baie des Eaux
douces» à cause du flot qui s'y déverse. Le lac de Janina proprement dit
n'a, lors de l'étiage, qu'un seul émissaire plongeant en cascade dans un
abîme au-dessus duquel tournent les roues d'un moulin: les ruines
cyclopéennes de la cité pélasgique d'Hella dominent cet entonnoir aux
eaux grondantes. La rivière souterraine rejaillit à une grande distance
au sud, non pour descendre vers la mer Ionienne, comme l'Achéron, mais
pour se déverser dans le golfe d'Arta. Lorsque le niveau du lac est plus
élevé, quatre autres «avaloirs», ouverts en forme de crible dans les
rochers, reçoivent l'excédant de la masse liquide, la «digèrent», ainsi
que le disent les Grecs du pays, et la portent dans le même canal
d'écoulement: de petits lacs placés de distance en distance au-dessus du
canal souterrain sont comme des «regards» par lesquels se révèle le
courant caché. L'importance considérable que les déversoirs du lac de
Janina ont prise dans la mythologie grecque, ces noms si redoutés des
rivières infernales, le Cocyte et l'Achéron, témoignent de l'influence
que durent exercer les Pélasges de ces contrées sur la civilisation
hellénique. Les mythes des antiques Hellopiens étaient devenus ceux de
tous les Grecs, et nul temple de l'Hellade n'était plus vénéré que leur
principal sanctuaire, la forêt de Dodone, où l'on entendait murmurer
l'avenir dans le feuillage des chênes. Peut-être est-ce près des ruines
de quelques-unes de ces villes cyclopéennes, fort nombreuses dans le
pays, qu'il faudrait chercher ce lieu sacré; d'après certains auteurs,
c'est plutôt aux bords mêmes du lac de Janina que se trouvait la forêt
mystérieuse; quelques-uns veulent, à tort sans aucun doute, que
l'emplacement précis en soit indiqué par le château fort où vivait au
commencement du siècle le terrible Ali-Tepeleni, pacha d'Épire, ce
monstre qui se faisait gloire d'être une «torche ardente pour consumer
les hommes».

[Illustration: ÉPIRE MÉRIDIONALE.]

A l'ouest du bassin de Janina, les montagnes du pays de Souli atteignent
encore un millier de mètres, mais les autres massifs, quoique fort
abrupts et d'un abord difficile, sont beaucoup moins élevés, et près de
la mer consistent seulement en petits promontoires rocailleux,
maigrement revêtus de broussailles et parcourus des chacals; des étangs
en communication avec la mer, des vallées fermées où séjournent les eaux
de pluie, des lits de torrents fleuris de lauriers-roses interrompent
les chaînons, et pendant les chaleurs de l'été répandent leurs miasmes
dangereux dans les villages des alentours. Mais au nord de l'étang de
Butrinto et du canal de Corfou, et à l'ouest du superbe mont isolé de
Koundousi, le littoral se redresse pour former l'âpre chaîne de
Chimaera-Mala ou de l'Acrocéraunie, si redoutée des anciens à cause des
orages qui s'amassaient autour de ses rochers et des torrents ou
«chimères» qui se précipitaient de ses pentes. C'est au sommet des monts
Acrocérauniens que siégeait Jupiter «Lanceur de Foudres». Les vents se
déplacent souvent en brusques rafales à la base du promontoire le plus
avancé, la langue de pierre (_linguetta_), qui marque l'entrée de la mer
Adriatique: ce sont là les «infâmes écueils» dont parle le poëte latin
et sur lesquels tant de matelots ont naufragé. En cet endroit, le canal
qui sépare la Turquie de la péninsule Italique n'a que 72 kilomètres de
largeur et moins de 200 mètres de profondeur sur le seuil. Il est
possible qu'un isthme de jonction ait autrefois réuni les deux terres
voisines[28].

[Note 28:

Cimo la plus haute du Skhar..    2,500(?) mèt.
Tomor........................    2,200    »
Zygos ou Ltikhmon............    1,678    »
Smolika......................    1,820    »
Konndousi....................    1,910    »
Monts Acrocérauniens.........    2,045(?) »
Lac d'Okrida.................      655    »
Lac de Janina................      350(?) »
]

Les populations albanaises ou chkipétares se partagent en deux races
principales, les Toskes et les Guègues, qui sans doute descendent l'une
et l'autre des anciens Pélasges, mais qui s'ont en maints endroits
mélangées d'éléments slaves, bulgares et roumains. Peut-être aussi
d'autres souches ethnologiques se trouvent-elles représentées dans l'es
tribus chkipétares, car s'il en est dont les traits offrent le type
hellénique le plus noble, d'autres, au contraire, ont le masque d'une
laideur repoussante. Sous divers noms, les Guègues, les plus purs de
race, occupent toute l'Albanie du nord jusqu'à la rivière Chkoumb. Au
sud de cette limite, d'ailleurs assez peu respectée, s'étend le
territoire des Toskes. Les dialectes des deux nations diffèrent beaucoup
et ce n'est pas sans peine qu'un Àcrocéraunien arrive à comprendre un
Mirdite ou tel autre Albanais du nord. A la différence d'idiomes
s'ajoute le plus souvent l'hostilité de race. Guègues et Toskes se
détestent, si bien que dans les armées turques on a pris le parti de les
séparer, de peur qu'ils n'en viennent aux mains. Quand il s'agit
d'étouffer une insurrection de Chkipétars, le gouvernement emploie
toujours pour la répression les troupes albanaises de la race ennemie:
il est alors servi avec la fureur de la haine.

Avant la migration des Barbares, les Albanais occupaient jusqu'au Danube
toute la partie occidentale de la péninsule de l'Haemus. Mais ils furent
obligés de reculer, et tout le territoire de l'Albanie fut occupé par
les Serbes et les Bulgares. Une foule de noms slaves, que l'on rencontre
dans toutes les parties de la contrée, rappellent cette période de
conquête pendant laquelle l'histoire ne prononce même pas le nom des
populations autochthones. Mais dès que la puissance des Serbes eut
succombé sous les coups des Osmanlis, les Albanais reparurent, et depuis
ils n'ont cessé de refluer sur leurs voisins d'origine slave. Au
nord-est, ils se sont avancés peu à peu dans la vallée de la Morava
bulgare; une de leurs colonies a même pénétré dans la Serbie
indépendante. Comme une mer montante, ils ont entouré de leurs flots des
îles et des archipels de populations slaves; c'est ainsi que des groupes
de Serbes éloignés de leur corps de nation se trouvent encore dans le
voisinage de l'Acrocéraunie, aux bords du lac d'Okrida, et sur toutes
les montagnes qui entourent la fatale plaine de Kossovo, où furent
massacrés leurs ancêtres. Les envahissements des Albanais s'expliquent
surtout par l'expatriation des Serbes: pour se soustraire à la
domination turque, ceux-ci émigrèrent par centaines de mille sous la
conduite de leurs patriarches et se réfugièrent en Hongrie; les
Chkipétars envahisseurs, en grande majorité musulmans, n'eurent qu'à
remplir les vides; mais ça et là restent encore des espaces déserts,
attendant les habitants. Les Serbes de la contrée deviennent rapidement
Albanais par la langue, la religion, les coutumes: ils se disent Turcs
comme les Amantes, et pour eux le nom de Serbes ne s'applique plus
qu'aux chrétiens d'outre-frontière. D'ailleurs les moeurs des Guègues se
rapprochent de celles de leurs voisins slaves par tant de traits
remarquables, qu'on y voit un témoignage évident d'un mélange assez
intime entre les deux races.

Si les Albanais gagnent du terrain vers le nord, en revanche ils en
perdent du côté du sud. Quoique certainement d'origine épirote,
c'est-à-dire pélasgique, les habitants d'une partie de l'Albanie du Sud
parlent grec. Arta, Janina, Prevesa, sont des villes hellénisées; seules
quelques familles musulmanes y ont conservé l'usage de l'albanais.
Presque tout l'espace compris entre le Pinde et les chaînes de montagnes
riveraines de l'Adriatique est un domaine de la langue grecque. Dans les
régions montueuses qui s'étendent à l'ouest jusqu'à la mer, toutes les
populations sont «bilingues», c'est-à-dire qu'elles parlent à la fois
les deux idiomes. Tels, par exemple, les célèbres Souliotes, qui se
servent du ttosque dans leurs familles et qui s'entretiennent en grec
avec les étrangers. Du reste, là où les deux races sont en présence, ce
sont toujours les Albanais qui se donnent la peine d'apprendre la langue
des Hellènes; ceux-ci ne daignent pas étudier un idiome qui leur paraît
méprisable.

Línfluence des Grecs dans l'Albanie méridionale s'accroît d'autant plus
facilement qu'elle peut s'appuyer sur une autre race dont les groupes
sont parsemés au milieu des populations chkipétares en beaucoup plus
grand nombre que parmi les Grecs de l'Olympe et de l'Acarnanie. Cette
race est celle des Zinzares, appelés aussi Macéde Valaques, «Valaques
Boiteux,» ou tout simplement Roumains méridionaux. Ce sont, en effet,
les frères de ces autres Roumains qui habitent au nord les plaines de la
Valaquie et de la Moldavie. Ils ne se présentent en masses assez
considérables pour former un corps de nation que sur les deux versants
du Pinde, au sud et à l'est du lac de Janina: quelques auteurs pensent
qu'ils sont là peut-être deux cent mille en un seul tenant. De même que
les Roumains du Danube, ce sont probablement des Daces latinisés. Ils
ressemblent aux Valaques, de traits, de tournure, de caractère, et comme
eux parlent une langue néo-latine, mélangée néanmoins d'un grand nombre
de mots grecs. Dans les vallées du Pinde, les Zinzares sont en majorité
pasteurs nomades et souvent leurs villages restent abandonnés pendant
des mois. Beaucoup appliquent aussi à d'autres métiers leur habileté de
main et leur intelligence, qui sont fort grandes. Presque tous les
maçons de la Turquie, excepté dans les capitales, sont des Zinzares.
Souvent le même individu fera le plan de la maison et la bâtira seul,
tour à tour architecte, charpentier, menuisier, serrurier. Les Roumains
du Pinde deviennent aussi de très-habiles orfèvres.

Rompus au maniement des affaires, ils remplissent dans l'intérieur de la
Turquie ce rôle d'intermédiaires naturels du commerce qui, sur le
litorral, appartient aux Grecs; on raconte qu'autrefois les Valaques de
Metzovo étaient sous la protection immédiate de la Porte, sans doute en
leur qualité de prêteurs d'argent; tout voyageur, chrétien ou musulman,
était tenu de déferrer ses chevaux avant de sortir du territoire de
Metzovo, «de peur qu'il n'emportât par mégarde quelque parcelle d'un sol
qui n'était point à lui.» Les comptoirs des Valaques du Pinde se
trouvent dans toutes les villes de l'Orient et jusqu'à Vienne, où l'une
des plus puissantes maisons de banque a été fondée par un des leurs. A
l'étranger, on les prend en général pour des Grecs, car ils parlent tous
le romaïque et ceux d'entre eux qui sont à leur aise envoient leurs
enfants dans les écoles d'Athènes. Isolés au milieu des musulmans, les
Zinzares du Pinde éprouvent le besoin de se rattacher de coeur à une
patrie d'où puisse leur venir la liberté. Cette patrie, c'est le monde
grec: c'est à lui, espèrent-ils, que leur pays natal pourra s'unir un
jour. Ils n'ont appris que tout récemment à se sentir solidaires des
Roumains du nord et des Italiens, et d'ailleurs ils font assez bon
marché de leur propre nationalité songent nullement à se maintenir comme
une race distincte. Il paraît que, par une de ces transformations
graduelles si fréquentes en histoire, de nombreuses populations
macédo-valaques se sont complètement hellénisées. Au moyen âge, la
Thessalie presque tout entière était peuplée de Zinzares: aussi les
auteurs byzantins lui donnaient-ils le nom de Grande-Valaquie. Qu'ils
aient émigré dans la Roumanie actuelle, comme le pensent certains
auteurs, ou bien qu'ils aient été graduellement assimilés par les Grecs,
ils sont maintenant peu nombreux sur le versant oriental du Pinde et
distribués en petites colonies éparses. Enfin des milliers de familles
roumaines, qui vivent dans les cités du littoral, Avlona, Berat, Tirana,
sont devenues musulmanes, quoique leur idiome soit toujours le valaque.

En dehors de ces Zinzares, des Épirotes grecs, des Serbes et des
Osmanlis peu nombreux des grandes villes, la population de la Turquie
occidentale, entre les montagnes de la Bosnie et là Grèce, est composée
de Guègues et de Tosques à demi barbares, dont l'état social ne s'est
guère modifié depuis trois mille années. Par leurs moeurs, leur manière
de sentir et de penser, les Albanais de nos jours nous représentent
encore les Pélasges des anciens temps: mainte scène à laquelle assiste
le voyageur le transporte en pleine Odyssée. George de Hahn, le savant
qui a le mieux étudié les Chkipétars, croyait'voir en eux de véritables
Doriens, tels que devaient être les Héraclides lorsqu'ils abandonnèrent
les montagnes de l'Épire pour aller à la conquête du Péloponèse. Ils ont
même courage, même amour de la guerre et de la domination, même esprit
de clan; ils ont aussi à peu près le même costume: la blanche
fustanelle, élégamment serrée à la taille, n'est autre que l'ancienne
chlamyde. Parmi tant d'autres traits de ressemblance, les Guègues, comme
les Doriens d'autrefois, éprouvent cette passion mystérieuse que des
historiens de l'antiquité ont malheureusement confondue avec un vice
sans nom, et qui lie des hommes faits à des enfants par une affection
pure et dévouée, par un amour idéal où les sens n'ont aucune part.

Il n'est pas un peuple moderne dont les annales militaires offrent des
exemples de vaillance plus étonnants que ceux des Albanais. Au quinzième
siècle, ils ont eu leur Scanderbeg, leur «Alexandre le Grand», qui n'eut
certes pas pour sa gloire un théâtre aussi vaste que le Macédonien, mais
qui ne lui fut point inférieur par le génie, et fut bien autrement grand
par la justice et la bonté. Et quelle peuplade dépassa jamais en courage
ces montagnards souliotes où sur des milliers il ne se trouva pas un
vieillard, pas une femme, pas un enfant pour demander grâce aux
massacreurs envoyés par Ali-Pacha? L'héroïsme de ces femmes souliotes
qui mettaient le feu aux caissons de cartouches, qui se précipitaient du
haut des rochers ou s'élançaient dans les torrents en se tenant par la
main et en chantant leur chant de mort, restera toujours l'un des
étonnements de l'histoire.

Mais à cette vaillance se mêle encore chez maintes tribus albanaises une
grande sauvagerie. La vie humaine est tenue pour peu de chose parmi ces
populations guerrières; et dès qu'il est versé, le sang appelle le sang,
les victimes sa vengent par d'autres victimes. On croit aux vampires,
aux fantômes, et parfois on a brûlé des vieillards, soupçonnés de
pouvoir tuer par leur haleine. L'esclavage n'existe point, mais la femme
est toujours serve; elle est considérée comme un être tout à fait
inférieur, sans droit et sans volonté. La coutume élève entre les deux
sexes une barrière plus difficile à franchir que ne le sont ailleurs les
murs du gynécée le mieux gardé. La jeune fille n'a le droit de parler à
aucun jeune homme: pareil acte serait un crime que le père ou le frère
laveraient peut-être dans le sang. Les parents écoutent parfois les
voeux du fils quand ils songent à le marier, jamais ils ne consultent la
fille. Souvent ils l'ont déjà fiancée dès le berceau; quand elle atteint
sa douzième année, ils la cèdent au jeune homme choisi moyennant un
trousseau, complet et une somme d'argent fixée par la coutume, ne
dépassant pas une moyenne de vingt-cinq francs. C'est à ce prix que les
pères se débarrassent de leurs filles et que l'acheteur en devient à son
tour le maître absolu, non sans avoir, suivant la coutume de presque
tous les peuples antiques, procédé à un simulacre d'enlèvement.
Désormais la pauvre femme vendue comme une esclave doit travailler à
outrance pour son mari et à sa place; elle est à la fois ménagère,
laboureur, ouvrier; les poésies la comparent justement à la «navette
toujours active», tandis que le père de famille est représenté comme «le
bélier majestueux qui précède le troupeau en faisant résonner sa
clochette». Et pourtant cette femme si méprisée, cette bête de somme
abrutie par le travail, est parfaitement à l'abri de toute insulte; elle
pourrait traverser le pays d'un bout à l'autre sans avoir à craindre
qu'on lui adresse une seule parole déplacée: le malheureux qui se met
sous sa protection est un être sacré.

Les liens de la famille sont très-puissants chez les Albanais. Le père
garde ses droits de maître souverain jusque dans l'âge le plus avancé,
et, tant qu'il existe, tout ce que gagnent ses enfants et ses
petits-enfants lui appartient; souvent même la communauté familiale
n'est point brisée après sa mort. La perte a un membre de la famille,
surtout celle des jeunes hommes, est de la part des femmes l'objet de
pleurs et de lamentations effroyables qui ont eu souvent pour suite de
longs évanouissements et même la démence; mais on pleure à peine la mort
de ceux qui ont atteint le terme naturel de la vie. Les diverses
familles d'une descendance commune n'oublient point leur parenté, même
quand le nom de leur ancêtre s'est depuis longtemps perdu; ils restent
unis en clans appelés _phis_ ou _pharas_, qui se groupent solidement
pour la défense, pour l'attaque ou pour la gérance d'intérêts communs.
Chez les Albanais, comme chez les Serbes et chez maints peuples anciens,
la fraternité du choix n'est pas moins solide que celle du sang: les
jeunes gens qui veulent devenir frères se lient par des serments
solennels en présence de leurs familles et, s'ouvrant une veine, boivent
quelques gouttes du sang l'un de l'autre. Si puissant est en Albanie ce
besoin d'association familiale, que très-souvent des enfants élevés
ensemble restent unis pendant toute leur vie et constituent des sociétés
régulières ayant des jours de réunion, des fêtes et un budget commun.

En dépit de ce penchant remarquable qui porte les Albanais à s'associer
en clans et en communautés, en dépit de leur amour enthousiaste pour
leur pays natal, les populations chkipétares sont restées sans cohésion
politique; les conditions physiques du sol qu'elles habitent et leur
malheureuse passion pour les batailles les ont condamnées à
l'éparpillement des forces et, par suite, à la servitude. Les haines
religieuses entre musulmans et chrétiens, entre grecs et latins, ont dû
contribuer au même résultat.

On admet généralement que le nombre des Albanais mahométans dépasse
celui des chrétiens de diverses confessions, mais le manque de
statistiques sérieuses ne permet pas à cet égard d'affirmations
positives. Lorsque les Turcs furent devenus les maîtres du pays et que
les plus vaillants des Albanais se furent réfugiés en Italie pour
échapper à l'oppression de leurs ennemis, la plupart des tribus restées
en arrière furent obligées de se convertir à l'Islam; en outre, nombre
de chefs qui vivaient de brigandage trouvèrent leur intérêt à se faire
musulmans afin de continuer leurs déprédations sans danger; sous
prétexte de guerre sainte, ils ne cessaient d'accroître par la violence
leurs domaines et leurs richesses. Telle est la cause de ce fait général
que la population mahométane de l'Albanie représente l'élément
aristocratique, du moins dans toutes les villes. Ce sont eux qui
possèdent la terre, et le paysan chrétien, quoique libre d'après la loi,
n'en reste pas moins asservi au seigneur qui lui fait des avances et le
tient toujours à sa merci par la faim. D'ailleurs les Albanais musulmans
ont plus de fanatisme guerrier que de zèle religieux, et nombre de leurs
cérémonies, surtout celles qui se rapportent aux souvenirs de la patrie,
ne diffèrent en rien de celles des chrétiens. Ils se sont convertis,
mais sans la moindre conviction; ainsi qu'ils le disent eux-mêmes
cyniquement: «Là où est l'épée, là est la foi!»

En beaucoup de districts aussi, la conversion n'eut lieu que pour la
forme et les chrétiens zélés continuèrent de pratiquer secrètement leur
culte; aussi, dès que la tolérance du gouvernement le leur a permis, de
nombreuses populations albanaises, devenues mahométanes en apparence, se
sont-elles empressées de revenir publiquement à leurs anciens rites.
Quant aux clans guerriers des montagnes, Mirdites, Souliotes,
Acrocérauniens, ils n'avaient pas besoin d'attendre le bon plaisir des
Turcs, ils restèrent chrétiens de l'église romaine ou de l'église
grecque. La limite qui sépare les Guègues et les Tosques coïncide à peu
près avec celle des deux religions: au nord du Chkoumb vivent les
Albanais catholiques, au sud les orthodoxes grecs. C'est à cette
dernière religion qu'appartiennent aussi tous les Hellènes et les
Zinzares de l'Albanie méridionale. Également soumis au croissant, grecs
et latins se vengent de leur servitude commune en se haïssant
furieusement les uns les autres: c'est là sans doute la principale
raison qui n'a pas permis aux Albanais de reconquérir leur indépendance,
comme l'ont fait les Serbes.

Encore à la fin du siècle dernier, l'Albanie du Sud et l'Épire étaient
un pays tout féodal. Les chefs de clans et les pachas turcs, eux-mêmes à
demi indépendants du sultan, habitaient les châteaux forts perchés sur
les rochers, et de temps en temps ils descendaient suivis de leurs
hommes d'armes, ou pour mieux dire des brigands qu'ils avaient à leur
solde. La guerre était en permanence, et les limites des possessions
changeaient incessamment avec le sort des armes entre les diverses
tribus et les seigneurs. Le terrible Ali de Janina changea cet état de
choses, il fut le Richelieu de l'aristocratie chkipétare. Depuis qu'il a
promené le niveau sur les petits et les grands à la fois, la paix s'est
faite dans la servitude, et le pouvoir central a gagné en force ce
qu'ont perdu les seigneurs et les chefs de famille.

[Illustration: ALBANAIS.]

C'est dans l'Albanie septentrionale, parmi les populations
indépendantes, qu'il faut aller pour voir encore un état social qui
rappelle le moyen âge. Dès qu'on a passé la Mat, au nord de Tirana, on
s'aperçoit du changement. Tous les hommes sont armés; le berger, le
laboureur lui-même ont la carabine sur l'épaule; les femmes et jusqu'aux
enfants ont le pistolet à la ceinture: chacun a dans sa main la vie d'un
autre homme et la défense de la sienne propre. Les familles, les clans,
les tribus, ont leur organisation militaire toujours complète: qu'on les
appelle au combat, tous sont debout, prêts à la bataille. Souvent les
fusils partent d'eux-mêmes. Qu'une tête de bétail manque dans un
troupeau, qu'une insulte soit proférée dans un moment de colère, et la
guerre sévit entre les tribus. Naguère le grand ennemi était le Serbe
monténégrin, car le pauvre montagnard, relégué dans ses hautes vallées
au milieu de rochers stériles, est souvent obligé pour vivre de faire le
métier de brigand et de moissonner pour son compte les terres du
voisinage. Les maîtres turcs sont enchantés de ces haines qui séparent
les Albanais et les Monténégrins et s'emploient soigneusement à les
entretenir. Les tribus de la Kraïna, entre la Montagne-Noire et le lac
de Skodra, les clans des Malissores, les Klementi, les Dukagines, sont
récompensés de leurs, services guerriers par une exemption d'impôts.
Quoique nominalement sujets de la Porte, ils sont indépendants de fait;
mais que l'on touche à leurs immunités, et ils pourraient bien se
retourner contre les pachas et faire cause commune avec leurs ennemis
héréditaires de la Csernagore.

On peut considérer les Mirdites comme le type de ces tribus
indépendantes de l'Albanie du Nord. Habitant les hautes vallées qui se
dressent en citadelle au sud de la gorge du Drin, ils sont peu nombreux,
douze mille à peine, mais leur qualité d'hommes libres de leur valeur
guerrière leur assurent une influence considérable dans toute la Turquie
occidentale. Enfermés dans une enceinte de montagnes où l'on ne peut
pénétrer que par trois gorges difficiles, les Mirdites commandent les
défilés par lesquels doivent passer nécessairement les armées turques
lorsqu'elles opèrent contre le Monténégro. Aussi la Sublime-Porte,
comprenant combien il serait difficile de dompter ces redoutables
montagnards, a-t-elle préféré se les attacher par des honneurs et par la
reconnaissance de leur complète autonomie administrative. De leur côté,
les Mirdites, quoique chrétiens ont toujours combattu avec le plus grand
dévouement dans les rangs de l'armée turque, soit en Morée ou en Crimée,
soit dans l'empire même, contre leurs coreligionnaires de la
Montagne-Noire. Militairement, ils se divisent en trois «bannières» de
montagnes et en deux bannières de plaines; cinq autres bannières, celles
du district de Lech ou d'Alessio, viennent se ranger à côté des bandes
mirdites en temps de guerre. C'est le drapeau du clan d'Oroch, le moins
nombreux, mais le plus réputé par sa vaillance, qui a l'honneur de
flotter en tête.

La Mirditie ou Mirdita est constituée en république oligarchique se
gouvernant par les anciennes coutumes. Le prince ou pacha d'Oroch est le
premier par son titre, mais il ne peut donner aucun ordre; toutes les
questions sont réglées par les anciens ou _vecchiardi_ de chaque
village, par les délégués des différentes bannières et par les chefs de
clans réunis en conseil; ceux-ci n'ont d'autorité réelle que grâce à
l'influence morale qu'ils savent acquérir. Du reste les vieilles
traditions du clan ont une force suffisante pour remplacer toute autre
loi. La femme doit être enlevée à l'ennemi, et dans nombre de villages
de la plaine les jeunes filles musulmanes s'attendent, sans trop
d'effroi, à être ravies par les guerriers mirdites dans quelque
expédition de maraude. La vendetta s'exerce d'Iirie façon inexorable:
chez ces hommes encore barbares, le sang ne peut être lavé que par le
sang. La violation de l'hospitalité est aussi punie de mort. La femme
adultère est ensevelie sous un tas de cailloux par son parent le plus
rapproché, et la tête du complice est d'avance livrée au mari: telle est
la justice sommaire des populations mirdites. Il va sans dire que
l'instruction est nulle dans ce pays; les écoles n'y existent point. En
1866, à peine cinquante chrétiens de la Mirditie et de tout le district
de Lech savaient lire avec difficulté; une dizaine signaient leurs noms.
Grâce aux leçons des muezzins de la mosquée, les enfants musulmans de
Lech étaient les seuls qui eussent le privilège d'étudier quelque peu.
M. Wiet nous apprend qu'en revanche l'agriculture est relativement
développée chez les Mirdites; obligés pour vivre de cultiver avec soin
les vallées de leurs âpres montagnes, ils réussissent à leur faire
rendre de plus belles récoltes que celles de la plaine, habitée par une
population plus indolente.

Par un singulier contraste historique, les descendants les plus directs
de ces antiques Pelasses auxquels nous devons les commencements de notre
civilisation européenne sont encore parmi les populations les plus
barbares du continent. Mais eux aussi doivent se modifier peu à peu sous
l'influence générale du milieu qui change sans cesse. Un des exemples
les plus remarquables de cette transformation graduelle est fourni par
les émigrations des Épirotes et des Chkipétars du Sud. Récemment encore,
ces terribles batailleurs, bien différents des montagnards des autres
races, et notamment des Zinzares, qui vont toujours gagner leur vie par
le travail ou le commerce, s'expatriaient uniquement pour aller
combattre; comme les anciens hoplites de l'Épire que l'on voyait sur
tous les champs de bataille de la Grèce et de la Grande-Grèce, ils
n'aimaient que le métier facile et dégradant de soldats mercenaires. Au
siècle dernier, les jeunes gens de l'Acrocéraunie se vendaient en assez
grand nombre au roi de Naples pour lui former tout un régiment, le
«Royal Macédonien». Encore de nos jours, beaucoup de musulmans et même
des Tosques chrétiens continuent d'aller se mettre à la solde des pachas
et des beys. Connus en général sous le nom corrompu d'Arnautes, on les
voit dans les parties les plus éloignées de l'empire, en Arménie, à
Bagdad, dans la péninsule Arabique. Après un temps de service plus ou
moins long, la plupart des vétérans se retirent dans les terres que le
gouvernement leur concède: de là ce nombre considérable de «villages des
Arnautes» (Arnaout-Keuï) que l'on rencontre dans toutes les contrées de
la Turquie. Toutefois les guerres devenant de plus en plus rares, le
métier de soldat mercenaire a graduellement perdu de ses avantages, et
par suite le nombre des Albanais qui émigrent pour gagner honnêtement
leur vie par le travail augmente chaque année. Comme les Suisses des
Grisons, et sous la pression des mêmes nécessités économiques, les
Chkipétars quittent leurs montagnes avant le commencement de l'hiver, et
vont au loin dans les plaines exercer leur industrie. La plupart
reviennent au printemps, avec un petit pécule que n'eût pu leur procurer
la culture de leurs rochers ingrats; mais il en est aussi qui émigrent
sans esprit de retour, et quelquefois par bandes entières. Depuis
longtemps déjà, les industriels nomades de l'Épire et de l'Albanie du
Sud ont reconnu les avantages de la division du travail; aussi chaque
vallée a-t-elle sa spécialité: l'une fournit des bouchers, une autre des
boulangers, une autre encore des jardiniers; un village des environs
d'Argyro-Kastro donne à Constantinople tous ses artisans fontainiers; le
district de Zagori, d'où venaient peut-être les anciens Asclépiades de
là Grèce, expédie ses médecins, ou, pour mieux dire, ses «rebouteux»,
dans toutes les villes de la Turquie d'Europe et d'Asie. Un grand nombre
d'Albanais enrichis reviennent couler leurs vieux jours dans la patrie
et s'y bâtissent de belles maisons, qu'on est tout étonné de rencontrer
au milieu de ces âpres rochers de l'Épire. En quelques localités
écartées, de riches demeures remplacent les anciennes forteresses
seigneuriales, espèces de tours grossièrement bâties, et sans autres
ouvertures aux étages inférieurs que des meurtrières, où brillaient
souvent les canons des fusils.

Ainsi les Albanais eux-mêmes sont entraînés dans un mouvement général de
progrès, at quand ils seront entrés en relations suivies avec les autres
peuples, on peut espérer à bon droit qu'ils joueront un rôle important,
car ils se distinguent, en général, par la finesse de 1 esprit, la
clarté de la pensée et la force du caractère. Les montagnards de
l'Albanie ont sur les Bosniaques et les Monténégrins l'avantage d'avoir
un littoral maritime; mais ils n'en profitent guère, non-seulement à
cause du brigandage, de leurs dissensions intestines et de leur manque
d'industrie, mais aussi à cause des obstacles que leur opposent les
escarpements de leurs montagnes, le manque de ponts et de routes, les
fièvres de la côte et les envasements continuels de leurs rivages, sans
cesse agrandis par les alluvions de leurs boueuses rivières. Si grandes
que soient ces difficultés, on s'étonne néanmoins de voir combien faible
est la navigation sur les côtes de l'Albanie. Épirotes et Guègues ne
sont-ils pas de la même race que ces corsaires hydriotes qui, lors de la
guerre de l'indépendance hellénique, ont su faire naître de l'Archipel
des flottes entières, et qui, depuis, sont restés les premiers parmi les
excellents marins de la Grèce? Et pourtant les ports de la côte
albanaise, Antivari, Saint-Jean de Medua, l'un des plus sûrs de la mer
Adriatique, Durazzo, Avlona, Parga perdue dans sa forêt de citronniers,
même la forte Prevesa; entourée de sa forêt de plus de cent mille
oliviers, n'ont qu'un tout petit commerce de détail, desservi pour les
deux tiers par des navires de Trieste et leurs équipages
austro-dalmates: le total des échanges de la côte atteint à peine vingt
millions de francs. A l'exception des Acrocérauniens et des habitants de
Dulcigno, le port maritime de Skodra, nul Albanais turc ne se hasarde
sur la mer pour la pêche ou le commerce. Malgré la fécondité naturelle
des vallées, les articles d'exportation manquent presque complètement.
On n'exploite point de mines en Albanie, et l'agriculture y est à l'état
rudimentaire. En Épire, on ne connaît guère que l'élève des moutons et
des chèvres. Chaque famille y possède en moyenne un troupeau d'une
quarantaine de têtes.

A l'époque romaine, ces contrées étaient également fort délaissées;
seulement une cité somptueuse, Nicopolis, bâtie par Auguste, pour
rappeler le souvenir de sa victoire d'Actium, s'élevait sur un
promontoire au, nord de la ville actuelle de Prevese: des troupeaux en
parcourent maintenant les ruines. Une autre ville, Dyracchium, le
Durazzo des Italiens, qu'entourent des campements de Tsiganes, avait une
certaine importance comme lieu de débarquement des légions romaines et
comme point d'attache de la _Via Egnatia_, qui traversait de l'est à
l'ouest toute la péninsule thraco-hellénique: c'était la ville qui
reliait l'Orient à l'Italie; de nos jours c'est là que vient aboutir le
télégraphe transadriatique. Il est possible que, dans un avenir
prochain, lorsque la Turquie fera de nouveau partie dans son entier du
monde européen, le port d'Avlona remplace Dyracchium dans le rôle
d'intermédiaire entre les deux pays: ce serait, relativement à Brindisi,
le Calais de ce Douvres italien. Aussi bien situé que Durazzo comme
point de départ d'un chemin de fer transpéninsulaire, Avlona a
l'avantage d'être beaucoup plus rapprochée de la côte d'Italie et
d'avoir un port sûr et profond, parfaitement abrité par l'île de Suseno
et la «languette» d'Acrocéraunie.

[Illustration: RICHES ARNAUTES.]

En attendant qu'une ville de commerce s'établisse sur la côte et
remplace les misérables «échelles», auxquelles on donne le nom de ports,
tout le mouvement des échanges se concentre dans les deux cités de
Skodra et de Janina et dans quelques autres villes de l'intérieur. Les
plus considérables sont Prisrend, dont les grands se vantent de la
magnificence de leurs costumes et de la beauté de leurs armes; Ipek,
Pristina, Djakova, toutes situées au pied du Skhar, dans les magnifiques
vallées où doivent nécessairement s'opérer les échanges entre la
Macédoine et la Bosnie, entre les Serbes et les Albanais. Dans la région
maritime, Tirana, Berat, Elbassan, l'antique Albanon, dont le nom se
confond avec celui du pays lui-même, ont aussi quelque importance.
Enfin, Goritza, au sud du lac d'Okrida, est également un lieu de trafic
assez fréquenté, grâce à sa position sur le seuil de passage entre le
versant de la mer Adriatique et celui de la mer Égée. De même que
Prisrend, Skodra et Janina occupent, au débouché des montagnes, des
sites où devaient s'agglomérer les populations à cause des avantages
naturels qui s'y trouvent réunis. De ces deux cités, la plus pittoresque
est la ville d'Épire, assise au bord de son beau lac, en face des masses
un peu lourdes du Pinde, mais en vue des montagnes de la Grèce, «au gris
lumineux, brillant comme un tissu de soie.» Du temps d'Ali-Pacha,
Janina, devenue capitale d'empire, était aussi beaucoup plus populeuse
que Skodra. Celle-ci, souvent désignée du nom de Scutari, a maintenant
repris le dessus. Elle est admirablement située à l'endroit précis où,
des contrées du Danube et des bords de la mer Égée, convergent les
routes de la basse vallée du Drin et du golfe Adriatique. Skodra, la
première cité de l'Orient que l'on rencontre en venant d'Italie, paraît
d'abord assez bizarre avec ses nombreux jardins, entourés de murs
élevés, ses rues désertes, le désordre de ses constructions. Le voyageur
se demande encore où se trouve la ville, lorsqu'il a déjà depuis
longtemps pénétré dans l'enceinte. Mais qu'il monte sur la butte
calcaire qui porte l'ancien château vénitien de Rosapha! et le plus
admirable panorama se déroulera sous son regard. Les dômes de Skodra,
ses vingt minarets, la riche verdure de sa plaine, son amphithéâtre de
montagnes étrangement découpées, son lac étincelant au soleil et les
eaux sinueuses du Drin et de la Boïana forment un spectacle d'une rare
magnificence. La mer, quoique peu éloignée, manque pourtant à ce
tableau[29].

[Note 29: Villes principales de l'Albanie, avec leur population
approximatif:

Prisrend........... 46,000 hab.
Skodra............. 35,000  »
Janina............. 25,000  »
Djakova............ 28,000  »
Ipek............... 20,000  »
Elbassan........... 12,000  »
Pristina........... 11,000  »
Berat.............. 11,000  »
Tirana............. 10,000  »
Goritzu............ 10,000  »
Argyro-Kastro......  8,000  »
Provesa............  7,000  »
]



V

LES ALPES ILLYRIENNES ET LA SLAVIE TURQUE


La Bosnie, à l'angle nord-ouest de la Turquie, est la Suisse de l'Orient
européen, mais une Suisse dont les montagnes ne s'élèvent pas dans la
région des neiges persistantes et des glaces. Les chaînes de la Bosnie
et de sa province méridionale, l'Herzégovine, ont sur une grande partie
de leur développement beaucoup de ressemblance avec celles du Jura.
Comme les monts de la Suisse occidentale, elles sont composées
principalement de roches calcaires qui se développent en longs remparts
parallèles, hérissés ça et là de crêtes aiguës. Comme les renflements du
Jura, les chaînes bosniaques sont aussi de hauteurs inégales et, dans
leur ensemble, affectent la forme d'un plateau à sillons parallèles,
disposés comme autant de degrés successifs, d'une pente idéale assez
douce. La chaîne maîtresse de la Bosnie septentrionale est celle qui la
sépare de la côte dalmate; d'autres bourrelets de montagnes plus basses
vont en s'inclinant au nord-est vers les plaines de la Save. Cependant
cette régularité générale des hauteurs de la Bosnie est interrompue par
de nombreux accidents géologiques, formations schisteuses et calcaires
d'origine ancienne, roches triasiques, dolomites, dépôts tertiaires,
éruptions de serpentines. A l'est et au sud-est, plusieurs grandes
vallées cratériformes séparent les monts bosniaques des massifs de la
Serbie. La plus remarquable de toutes est la plaine de Novibasar, où
viennent se rencontrer un grand nombre de torrents et qui commandent
tous les passages de la contrée. C'est la clef stratégique de cette
région de la Turquie: aussi le gouvernement turc veut-il en faire la
station principale du futur réseau des chemins de fer du nord-ouest.

Presque toutes les chaînes de la Bosnie, qui continuent sur le
territoire turc le système alpin de la Carniole et de la Croatie
autrichienne, s'élèvent à mesure qu'elles avancent vers le midi de la
Péninsule. Leur hauteur moyenne, qui d'abord n'atteint pas même un
millier de mètres, se redresse de moitié vers le milieu de la Bosnie, et
sur la frontière du Monténégro la masse dolomitique du Dormitor hausse
ses pyramides blanches à plus de deux kilomètres et demi Autour de cette
belle montagne, que l'on a vainement essayé de gravir, le pays a pris le
caractère général d'un plateau percé de cavités profondes, les unes
ouvertes d'un côté, comme les «auges» de l'Herzégovine, les autres
complètement entourées de rochers, comme les vallées du Montenegro. Mais
à l'est les chaînes se continuent régulièrement en exhaussant de plus en
plus leurs cimes et forment enfin un large massif de montagnes, celui de
Prokletia ou des monts Maudits, le plus considérable de la Turquie tout
entière, et l'un de ceux d'où les eaux s'épanchent en plus grande
abondance: c'est le petit Saint-Gothard des Alpes illyriennes. Presque
au centre de ce massif s'ouvre, comme un énorme cratère, un bassin, au
fond duquel reposent les eaux du lac de Plava. Les hauts sommets qui se
dressent autour de cet abîme offrent ça et là des plaques de neige, même
en été. Toutefois le Kom, qui est le plus élevé de tous, se débarrasse
des frimas chaque année, grâce à son isolement et au souffle des vents
chauds de l'Afrique auxquels il est exposé. Le Kom dispute à l'Olympe de
Thessalie et aux cimes les plus hautes du Rhodope l'honneur d'être le
géant des montagnes de la Péninsule; les marins qui voguent au loin sur
l'Adriatique, distinguent parfaitement sa double pointe par-dessus les
plateaux du Montenegro. Plusieurs voyageurs l'ont escaladé sans peine, à
cause de la faible pente de ses croupes élevées[30].

[Note 30:

Kom.............. 2,850 mètres.
Dormitor......... 2,700   »
Glieb............ 1,760   »
]

[Illustration: LITS SOUTERRAINS DES AFFLUENTS DE LA NARENTA.]

De même que les rivières du Jura, celles de la Bosnie, l'Una, le Verbas,
la Bosna, ont leur cours tracé d'avance par les rangées parallèles des
monts; elles doivent nécessairement couler du sud-est au nord-ouest dans
les sillons qui leur sont ménagés. Mais, comme le Jura, les remparts
crétacés de la Bosnie sont interrompus de distance en distance par
d'étroites fissures ou «cluses» dans lesquelles les eaux se jettent par
un écart soudain, pour aller couler au fond d'un autre sillon. Bien
différentes des rivières qui serpentent dans les plaines, celles des
monts bosniaques changent successivement de vallées par de brusques
détours à angles droits: tour à tour paisibles et furieuses, elles
s'abaissent de degré en degré jusqu'à ce qu'elles atteignent enfin la
Save, qui les reçoit dans son vaste lit. Une seule rivière, la Narenta,
dont le cours aux soudaines volte-face offre beaucoup de ressemblance
avec celui du Doubs français, trouve une série de cluses favorables qui
lui permettent de s'épancher à l'ouest vers l'Adriatique. Tous les
autres torrents, obéissant à la pente générale du sol, descendent vers
le Danube. Leurs vallées aux soudains lacets devraient servir de chemins
naturels pour gagner les plateaux, mais la plupart des gorges sont
difficiles d'accès, et tant qu'on n'y aura pas construit de grandes
routes, comme dans les cluses du Jura, on sera obligé, en maints
endroits, d'escalader les hauts remparts qui séparent les combes et
leurs villages. Ce manque de communications directes et faciles est ce
qui rend les opérations militaires en Bosnie si pénibles et si
périlleuses. C'est à l'est de tous ces massifs, dans là région où
s'entremêlent les sources du Vardar et de la Morava, que passaient et
repassaient les armées. Là s'étend le lit desséché d'un ancien lac que
parcourt la Sitnitza, un des affluents supérieurs de la Morava serbe:
c'est la plaine de Kossovo, le triste «Champ des Merles», dont le nom
réveille de douloureux souvenirs dans les coeurs de tous les Slaves
méridionaux. Là succomba la puissance serbe, en 1389; si l'on devait en
croire les vieux chants héroïques, plus de cent mille hommes y périrent
en un jour. Il y aura bientôt cinq cents ans qu'eut lieu le grand
désastre, mais les Slaves n'ont cessé d'appeler de leurs voeux le jour
de la vengeance, et c'est à Kossovo même, dans le champ où furent
écrasés leurs ancêtres, qu'ils espèrent reconquérir l'indépendance de
leur race entière. Les grottes, les entonnoirs, les rivières
souterraines complètent la ressemblance des montagnes de la Bosnie avec
celles du Jura. On y rencontre ça et là parmi les rochers des trous
d'effondrement de 20 à 30 mètres de profondeur, semblables à des
cratères. Mainte rivière que l'on voit jaillir soudain de la base d'une
colline, en une puissante fontaine d'eau bleue, coule pendant quelques
kilomètres, puis disparaît tout à coup sous un portail de rochers. Les
plateaux de l'Herzégovine surtout sont riches en phénomènes de ce genre.
Gomme dans le Montenegro voisin, le sol y est percé de gouffres ou
_ponor_, au fond desquels disparaissent les eaux de pluie. Les vallées
«aveugles» et les «auges» offrent partout les traces de courants d'eau
et de lacs temporaires; même, de temps en temps, pendant les saisons
pluvieuses, les réservoirs souterrains débordent à la surface; mais,
d'ordinaire, les habitants sont obligés de recueillir l'eau dans les
citernes, ou d'aller la chercher à de grandes distances. D'ailleurs le
régime hydrographique de cette contrée fendillée dans tous les sens peut
changer d'année en année: tel lac indiqué sur les cartes n'existe plus,
parce que les galeries intérieures de la roche se sont dégagées des
alluvions qui les obstruaient; tel autre lac est de formation nouvelle,
parce que des conduits se sont oblitérés. Rien de plus curieux que le
cours de la Trebintchitza, dans l'Herzégovine occidentale. Elle paraît,
disparaît, pour reparaître encore: un de ses bras, tantôt visible,
tantôt caché, va s'unir à la Narenta, en traversant la plaine de Kotesi,
tour à tour campagne altérée et beau lac plein de poissons. D'autres
émissaires, passant par-dessous les montagnes, jaillissent au bord de la
mer en magnifiques fontaines, dont l'une est la fameuse Ombla, qui se
déverse dans la rade de Gravosa, au nord de Raguse.

«Là où finissent les pierres et où commencent les arbres, là commence la
Bosnie,» disaient autrefois les Dalmates; mais déjà certaines régions
bosniaques ont perdu leur végétation. Ainsi les plateaux de
l'Herzégovine, de même que ceux du Monténégro et que les montagnes de la
Dalmatie, sont presque entièrement dépouillés de leurs forêts; toutefois
la Bosnie proprement dite est encore admirablement boisée. Près de la
moitié du territoire est couverte de forêts; dans les plaines, il est
vrai, les bois, où le paysan porte la hache à son gré, sont en maints
endroits réduits à l'état de broussailles; mais dans la région des
montagnes, les forêts, encore vierges, sont composées de grands arbres.
Les principales essences d'Europe sont représentées dans ces bois
magnifiques, le noyer, le châtaignier, le tilleul, l'érable, le chêne,
le hêtre, le frêne, le bouleau, le pin, le sapin, le mélèze;
malheureusement les spéculateurs autrichiens profitent des routes, qui
commencent à pénétrer dans l'intérieur du pays, pour dévaster et
détruire ces forêts, qu'il faudrait aménager avec soin. On entend
rarement les oiseaux chanteurs dans ces grands bois, mais les animaux
sauvages y sont nombreux: ours, sangliers et chevreuils y trouvent leur
abri; on y tue tant de loups que leurs peaux sont un des articles
importants du commerce de la Bosnie. Prise dans son ensemble, la contrée
est d'une admirable fertilité: c'est une des terres promises de l'Europe
par l'extrême fécondité de ses vallées; peu de régions ont aussi plus de
grâce champêtre. La vallée dans laquelle se trouvent les deux cités de
Travnik et de Serajevo est surtout célèbre par le charme de ses
paysages. En certains districts, notamment sur les frontières de la
Croatie et dans le voisinage de la Save, de grands troupeaux de porcs, à
peu près libres, errent au milieu des forêts de chênes: de là le nom de
«pays des cochons», donné par les Turcs en dérision à toute la
Basse-Bosnie.

A l'exception des Juifs, des Tsiganes et de quelques Osmanlis,
fonctionnaires, soldats et marchands, qui vivent dans les villes les
plus populeuses de la Bosnie, tous les habitants des Alpes illyriennes
sont de race slave. Près de la frontière autrichienne, dans la Kraïna,
ils se disent Croates, et le sont en effet; mais ils diffèrent à peine
de leurs voisins les Serbes bosniaques et des Raïtzes ou Slaves de la
Rascie, devenue actuellement le _sandjak_ de Novibazar: leur pays est la
terre classique de ces _piesmas_ ou chants populaires dans lesquels les
Slaves méridionaux trouvent le dépôt, sacré pour eux, de leurs
traditions nationales. Les habitants de l'Herzégovine sont peut-être
ceux qui ont le type spécial le plus caractérisé. Ils descendent,
paraît-il, d'immigrants slaves, venus, au septième siècle, des bords de
la Vistule; de même que leurs voisins les Monténégrins, ils ont un
parler bien plus vif que les Serbes proprement dits; ils emploient aussi
de nombreuses tournures de phrase particulières, et plusieurs mots
italiens se sont glissés dans leur langage.

Si les Bosniaques sont, pour la plupart, unis par l'origine, ils sont
divisés par la religion, et c'est de là que provient leur état de
servitude politique. Au premier abord, il semble en effet très-étonnant
que les Slaves de la Bosnie n'aient pas réussi, comme leurs frères
Serbes, à secouer le joug des Ottomans. Ils sont beaucoup plus éloignés
de la capitale de l'empire, et leurs vallées sont d'un accès bien
autrement difficile que les campagnes de la Serbie. Leur pays tout
entier peut être comparé à une immense citadelle, dont le mur le plus
élevé se dresse précisément au midi, comme pour défendre l'entrée aux
Osmanlis. Une fois ce rempart escaladé, il faudrait forcer
successivement chaque défilé de rivière, gravir chacune des crêtes
parallèles des monts; en mille endroits, quelques hommes devraient
suffire pour forcer à la retraite des bataillons entiers. Le climat
lui-même devrait servir à protéger la Bosnie contre les Turcs, car il
diffère beaucoup de celui du reste de la Péninsule; les pentes inclinées
vers le nord et les barrières de montagnes, qui arrêtent au passage les
tièdes courants atmosphériques, donnent à la Bosnie une température bien
plus froide que ne le comporte la latitude de la contrée. Et pourtant,
malgré les avantages que présentent le sol et le climat au point de vue
de la défense, toutes les tentatives de révolte qu'on a faites contre
les Turcs ont lamentablement échoué. C'est que les musulmans et les
chrétiens bosniaques sont ennemis les uns des autres, et que, parmi les
chrétiens eux-mêmes, les catholiques grecs, régis par leurs popes, et
les catholiques de Rome, qui obéissent aveuglément à leurs prêtres
franciscains, se détestent et se trahissent mutuellement. Étant divisés,
ils sont forcément asservis et l'abjection de la servitude les a rendus
pires que leurs oppresseurs.

Les musulmans de la Bosnie, qui se donnent à eux-mêmes le nom de Turcs,
repoussé comme désobligeant par les Osmanlis du reste de l'empire, ne
sont pas moins Slaves que les Bosniaques des deux confessions
chrétiennes, et comme eux ils ne parlent que le serbe, quoiqu'un grand
nombre de mots turcs se soient glissés dans leur idiome. Ce sont les
descendants des seigneurs qui se convertirent à la fin du quinzième
siècle, et surtout au commencement du seizième, afin de conserver leurs
privilèges féodaux. Parmi leurs ancêtres, les «Turcs» de Bosnie comptent
aussi nombre de brigands fameux qui se hâtèrent de changer de religion
pour continuer sans péril leur métier de pillards; enfin les serviteurs
immédiats des chefs durent se convertir de force. L'apostasie donna aux
seigneurs plus de pouvoir sur le pauvre peuple qu'ils n'en avaient eu
jusqu'alors; la haine de caste s'ajoutant à la haine religieuse, ils
dépassèrent bientôt en fanatisme les Turcs mahométans et réduisirent les
paysans chrétiens à un véritable esclavage: on montre encore, près d'une
porte de Serajevo, le poirier sauvage où les notables de l'endroit
allaient de temps en temps se donner le plaisir de pendre quelque
malheureux raya. Beys ou spahis, les Bosniaques mahométans forment
l'élément le plus rétrograde de la vieille Turquie, et maintes fois,
notamment en 1851, ils se sont révoltés pour maintenir dans toute sa
violence leur ancienne tyrannie féodale. Comme cité musulmane, Serajevo,
placée directement sous la protection de la sultane-mère, jouissait de
privilèges exorbitants: elle formait un État dans l'État, plus ennemi
des chrétiens que la Sublime Porte.

Encore de nos jours, les musulmans bosniaques possèdent beaucoup plus
que leur part proportionnelle des propriétés foncières. Le sol est
divisé en _spahiliks_ ou fiefs musulmans, qui se transmettent, suivant
l'usage slave, non par droit d'aînesse, mais indivisiblement à tous les
membres de la famille; ceux-ci choisissent pour chef, soit le plus âgé
d'entre eux, soit le plus brave, lorsqu'il s'agit de marcher au combat.
Quant aux paysans chrétiens, ils sont obligés de peiner pour la
communauté musulmane, non plus comme serfs, mais comme journaliers
travaillant au mois ou à la tâche; les plus fortunés ont une certaine
part dans les bénéfices de l'association, mais ils en ont à supporter
proportionnellement les plus grandes charges. Il est donc tout naturel
que beaucoup de chrétiens, comme les Juifs en d'autres pays, aient fui
l'agriculture pour se livrer au trafic; presque tout le commerce se
trouve entre les mains des catholiques grecs et romains de l'Herzégovine
et de leurs coreligionnaires étrangers de l'Autriche slave. Les Juifs
espagnols, groupés en communautés dans les villes principales, font
aussi leur trafic ordinaire de petit négoce et de prêts sur hypothèques.
De tous les Israélites réfugiés d'Espagne ce sont probablement ceux qui
se sont le moins laissé entamer par le milieu qui les entoure: ils
parlent toujours espagnol entre eux et prononcent le nom de leur
ancienne patrie avec une tendresse de fils.

Actuellement le nombre des musulmans de Bosnie n'est guère que le tiers
de la population totale; il paraît que l'élément mahométan reste
stationnaire, si même il ne diminue, tandis que l'élément chrétien ne
cesse d'augmenter par la fécondité plus grande des familles. D'après
quelques auteurs, la rareté relative des enfants dans les maisons
musulmanes devrait être attribuée aux avortements, qui se pratiquent
sans remords dans les familles de Bosniaques converties au Coran. Il
semble étonnant que cette pratique déplorable puisse être assez commune
pour expliquer la grande différence d'accroissement qui existe entre les
deux groupes de population. On se demande s'il ne faudrait pas voir
plutôt dans ce phénomène l'effet du bien-être relatif des musulmans et
de la prudence que leur impose leur condition de propriétaires[31].

[Note 31: Population de la Bosnie en 1872 (d'après Blau):

                                 Bosnie. Herzégovine. Rascie. Ensemble:
Chrétiens. Catholiques grécs.   360,000  130,000     100,000  590,000
    »            »     romains. 122,000   12,000       ---    164,000
Musulmans............           300,000   55,000      23,000  378,000
Tsiganes.............             8,000    2,500       1,800   12,300
Juifs................             5,000      500         200    5,700
                                                            ---------
                                        TOTAL........       1,150,000
]

Du reste, les Bosniaques de toute secte et de toute religion possèdent
les mêmes qualités naturelles que les autres Serbes leurs frères, et tôt
ou tard, quelle que doive être leur destinée politique, ils s'élèveront,
comme peuple, au même niveau d'intelligence et de valeur. Ils sont
francs et hospitaliers, braves au combat, travailleurs, économes, portés
à la poésie, solides dans leurs amitiés, constants en amour; les
mariages sont respectés, et même les Bosniaques musulmans repoussent la
polygamie que leur permet le Coran; ceux de l'Herzégovine ne tiennent
pas non plus leurs épouses enfermées, et dans nombre de villages toutes
les maisons ont une porte de derrière, afin que les femmes puissent
«voisiner» sans passer dans la rue; il est vrai que dans la Bosnie du
Nord les musulmanes sont tellement empaquetées dans des linceuls blancs
qu'elles ressemblent à des fantômes; leurs yeux mêmes sont à demi
voilés, de sorte qu'elles voient au plus à trois pas devant elles. En
dépit de leurs bonnes qualités, que de barbarie, que d'ignorance, de
superstitions et de fanatisme subsistent à la fois chez les chrétiens et
les mahométans! D'incessantes guerres, la tyrannie d'un côté, la
servitude de l'autre, ont ensauvagé leurs moeurs; le manque de routes,
les forêts et les rochers de leurs montagnes les ont tenus éloignés de
toute influence civilisatrice. Ils n'ont presque point d'écoles; ça et
là quelques couvents en tiennent lieu: mais que peuvent apprendre les
enfants auprès de moines qui ne savent rien eux-mêmes, si ce n'est
chanter des hymnes? Aux portes mêmes de la ville de Serajevo se trouve
une grotte que le peuple croit être une «retraite des nymphes». Enfin le
_raki_ ou _slivovitza_, dont les Bosniaques font une énorme
consommation, a contribué à les maintenir dans leur état
d'abrutissement: on a calculé que les habitants de la Bosnie, y compris
les enfants et les femmes, boivent en moyenne chacun cent trente litres
d'eau-de-vie de prunes par an.

On s'étonne que, dans un pays encore aussi barbare, il existe des cités
fort actives; mais la contrée est tellement riche en productions
naturelles, qu'un certain commerce intérieur a dû se développer; isolées
comme elles le sont, les populations de la Bosnie doivent se suffire à
elles-mêmes, moudre leur propre grain au moyen de moulins à hélice,
depuis longtemps inventés par eux, fabriquer leurs propres armes, leurs
étoffes, leurs instruments en fer; de là un certain mouvement industriel
dans les villes les mieux placées comme marchés d'approvisionnement,
surtout dans la capitale, Serajevo ou Bosna-Seraï, et dans l'ancien
chef-lieu, la charmante cité de Travnik, si pittoresquement bâtie en
amphithéâtre au pied de son ancien château. Banjalouka, qu'une voie
ferrée réunit à la frontière autrichienne, a quelque commerce d'échange
avec la Croatie; Touzla extrait le sel de ses sources abondantes;
Zvornik, qui surveille la frontière serbe, est un lieu d'entrepôt pour
les deux pays limitrophes; Novibazar commerce avec l'Albanie; Mostar,
Trebinjé importent quelques denrées du littoral dalmate. D'ailleurs ce
n'est pas seulement l'appel de l'industrie et du commerce qui a peuplé
ces villes, l'insécurité des campagnes y a aussi contribué pour une
forte part. Il n'est pas dans toute l'Europe, à l'exception de l'Albanie
voisine et des régions polaires de la Scandinavie et de la Russie, une
seule région qui soit aussi rarement visitée que le pays des Bosniaques,
et cet isolement ne cessera point, tant que le chemin de fer
international de Zagreb à Salonique et à Constantinople n'aura pas fait
de cette contrée l'une des grandes routes des nations[32].

[Note 32: Villes principales de la Bosnie, avec leur population
approximative:

Sarajevo........... 50,000 hab.   Novibazar..........  9,000 hab.
Banjaloukn......... 18,000  »     Trebinjé...........  9,000  »
Zvonik............. 14,000  »     Mostar.............  9,000  »
Travnik............ 12,000  »     Touzla.............  7,000  »
]



VI

LES BALKHANS, LE DESPOTO-DAGH ET LE PAYS DES BULGARES


Le plateau central de la Turquie, que dominent à l'ouest les hautes
cimes du Skhar, est une des régions les moins étudiées de la Péninsule,
bien que ce soit précisément la contrée où viennent se croiser les
routes diagonales de Thrace en Bosnie et de la Macédoine au Danube. Ce
plateau de la Moesie supérieure, ainsi désigné par les géographes à
défaut d'un nom local, est une vaste table granitique, d'une élévation
moyenne de six cents mètres; plusieurs _planinas_ ou chaînes de
montagnes, d'un effet peu grandiose à cause de la hauteur du piédestal
qui les porte, en accidentent la surface; ça et là se dressent quelques
coupoles de trachyte, restes d'anciens volcans. Jadis de nombreux lacs
emplissaient toutes les dépressions du plateau. Ils ont été
graduellement comblés par les alluvions ou vidés par les rivières qui en
traversent le bassin, mais on en reconnaît encore parfaitement les
contours. Parmi ces fonds lacustres, transformés en fertiles campagnes,
il faut citer surtout les plaines de Nich, de Sofia, d'Ichtiman.

Le groupe superbe des montagnes syénitiques et porphyriques de Vitoch
forme le bastion oriental du plateau de la Moesie. C'est immédiatement à
l'est que s'ouvre la profonde vallée de l'Isker, qui, plus bas, traverse
le bassin de Sofia et perce toute l'épaisseur des Balkhans pour aller se
jeter dans le Danube. Naguère encore on croyait que le Vid, autre
tributaire du grand fleuve, passait également d'outre en outre à travers
les Balkhans, et sur la plupart des cartes cette percée imaginaire est
soigneusement figurée; mais, ainsi que le voyageur Lejean l'a constaté
le premier, le Vid prend tout simplement sa source sur le versant
danubien des monts. La haute vallée de l'Isker et le bassin de Sofia
peuvent être considérés comme le véritable centre géographique de la
Turquie d'Europe. Sofia est précisément le point où convergent, par les
passages les plus faciles, le chemin du bas Danube par la vallée de
l'Isker, celui de la Serbie par la Morava, ceux de la Thrace et de la
Macédoine par la Maritza et le Strymon. Aussi le premier Constantin,
frappé des grands avantages que présentait Sardica, la Sofia de nos
jours, se demanda-t-il s'il n'y transférerait pas le siége de son
empire. S'il eût fait choix de Sofia au lieu de Byzance, le cours de
l'histoire eût été notablement changé.

[Illustration: VITOCH ET MASSIFS ENVIRONNANTS.]

Les Turcs donnent le nom de Balkhans à toutes les chaînes et à tous les
massifs de la Péninsule, quelles que soient leur forme et leur
direction; mais les géographes ont pris l'habitude de n'appliquer ce nom
qu'à l'Haemus des anciens. Ce rempart de hauteurs commence à l'est du
bassin de Sofia. Il ne constitue point une chaîne de montagnes dans le
sens ordinaire du mot; il forme plutôt une espèce de haute terrasse
doucement inclinée, ou s'abaissant par gradins vers les plaines
danubiennes, tandis que sur le versant méridional elle présente une
déclivité rapide: on dirait que de ce côté le plateau s'est effondré.
Les Balkhans n'offrent donc l'apparence d'une chaîne que sur une seule
de leurs faces. D'ailleurs, même vu des plaines et des anciens bassins
lacustres qui s'étendent au sud, le profil de ses crêtes paraît
très-faiblement ondulé; on n'y remarque point de brusques saillies ni de
pyramides rocailleuses; les cimes se développent en croupes allongées
sur tout l'horizon du nord. Les monts porphyriques de Tchatal, qui se
dressent au sud de la chaîne principale, entre Kezanlik et Slivno, font
seuls exception à cette douceur de contours; quoique inférieurs en
élévation aux sommets des Balkhans, ils étonnent par leurs parois
abruptes, leurs crêtes déchiquetées, leur chaos de rochers amoncelés. Le
contraste est grand entre ce puissant massif de roches éruptives et les
coteaux de marnes calcaires qui se groupent à l'entour.

L'uniformité des pentes septentrionales du Balkhan est telle, qu'en
maints endroits on peut s'élever jusqu'à la croupe la plus haute sans
avoir encore vu les montagnes. Lorsque l'Haemus sera déboisé, si, par
malheur, les populations ont l'inintelligence de couper les forêts des
hauteurs, ses pentes et ses ondulations perdront singulièrement de leur
charme; mais, avec la parure de végétation qui l'embellit encore, le
haut Balkhan est parmi les contrées les plus gracieuses de la Turquie.
Des eaux courantes, ruissellent dans tous les vallons, au milieu de
pâturages aussi verts que ceux des Alpes; les villages, assez nombreux,
sont ombragés par les hêtres et les chênes; l'aspect des monts est
partout souriant; ainsi que le dit un voyageur, la nature est vraiment
«paradisiaque». En revanche, les plaines qui s'étendent vers le Danube
sont nues, désolées; on n'y voit pas un arbre. Manquant de bois de
chauffage, n'ayant pour tout combustible que de la bouse de vache séchée
au soleil, les indigènes sont obligés de se creuser des tanières dans le
sol, afin de passer plus chaudement l'hiver.

Du bassin de Sofia à celui de Slivno, le noyau des Balkhans est formé de
roches granitiques, mais les diverses terrasses en gradins qui vont en
s'abaissant vers le Danube offrent toute une série d'étages géologiques,
depuis les terrains de transition jusqu'aux formations quaternaires. Les
diverses roches de l'époque crétacée sont celles qui occupent le plus de
largeur dans cette région de la Bulgarie; ce sont également celles que
les rivières descendues des Balkhans découpent de la manière la plus
pittoresque en cirques et en défilés. D'anciennes forteresses gardent
les passages de toutes ces vallées, et des villes sont assises à leur
débouché dans la plaine. Tirnova, l'antique cité des tsars de Bulgarie,
est la plus remarquable de ces vieilles citadelles de défense entre la
plaine et la montagne. A son issue des Balkhans, la Iantra se déroule,
comme un ruban qui flotte, en sept méandres ployés et reployés,
au-dessus desquels s'élèvent de hautes falaises en amphithéâtre et deux
iles de rochers, jadis hérissées de murailles et de tours. Les maisons
de la ville recouvrent les talus et s'allongent en faubourgs à la base
des rochers abrupts.

Sur le versant septentrional des Balkhans, on remarque un singulier
parallélisme entre tous les accidents du sol: croupes des grandes
montagnes, cimes des chaînons secondaires, limites des formations
géologiques, lignes de failles où se produisent les méandres des
rivières, enfin le cours du Danube lui-même affectent la même direction
régulière de l'ouest à l'est. Par suite, chacune des vallées parallèles
qui descendent des Balkhans offre à peu près mêmes gorges, mêmes
bassins, mêmes séries de méandres; les populations y sont distribuées de
la même manière; les villes et les villages y occupent des positions
analogues. La vallée du Lom présente seule une exception remarquable:
elle débouche dans celle du Danube à Roustchouk, après avoir coulé du
sud-est au nord-ouest. Les vergers, les charmants jardins de ses bords
sont limités des deux côtés par des parois calcaires d'une trentaine, de
mètres de hauteur moyenne, dont la blancheur éblouit à travers la
verdure.

La symétrie générale serait presque complète dans la Turquie du nord, si
le petit groupe des collines arides, presque inhabitées, de la Dobroudja
ne forçait le Danube à faire un brusque détour, avant d'entrer dans la
mer Noire. Ces hauteurs, dont quelques sommets dépassent 500 et même 400
mètres, prennent un aspect d'autant plus grandiose qu'elles s'élèvent au
milieu des îles et des marécages du delta danubien; à première vue, le
voyageur leur donnerait une altitude beaucoup plus considérable. Il est
probable qu'à une époque géologique antérieure, lorsque le niveau de la
mer Noire était tout autre qu'il n'est aujourd'hui, le Danube passait au
sud du massif de la Dobroudja, dans cette dépression de Kustendjé que
l'on a utilisée pour y construire le premier chemin de fer inauguré en
Turquie. Il est certain toutefois que, dans la période actuelle, le
fleuve n'a pu se déverser par l'isthme de la Dobroudja, car, si des
marécages en occupent la plus grande partie, le seuil de séparation
s'élève au moins à une trentaine de mètres et la formation géologique en
est déjà ancienne. Les Romains, craignant que les barbares ne pussent
facilement se cantonner dans ce coin reculé de leur empire, avaient
profité de la dépression méridionale de la contrée pour y construire une
de ces lignes de fortifications que l'on appelle «Val de Trajan» dans
tout l'Orient danubien. Des restes de murs, des fossés, des forts, des
camps retranchés sont encore parfaitement visibles au bord des marécages
et sur les pentes qui les dominent. Cette région de la Dobroudja était
le «pays sauvage, la terre hyperboréenne», où le poëte Ovide, exilé de
Rome, pleurait les splendeurs de la grande cité. Le port de Tomis, lieu
de son bannissement, est devenu la ville de Constantiana, la Kustendjé
de nos jours.

Au bord du golfe de Bourgas, qui forme la partie la plus occidentale de
la mer Noire, se dressent de belles montagnes de porphyres éruptifs qui
se terminent par le superbe cap d'Émineh, et que l'on a souvent
considérées comme le prolongement oriental des Balkhans, mais à tort. En
réalité, elles sont un groupe distinct, comme le massif de la Dobroudja;
l'ancien bassin lacustre de Karnabat, où l'on construit maintenant une
ligne de chemin de fer, les sépare du système de l'Haemus. De même les
plateaux et les monts granitiques de Toundcha et de Strandcha, qui
dominent au nord la grande plaine de la Thrace, sont en réalité des
formations indépendantes. Les Balkhans méridionaux n'ont de
ramifications et de contre-forts que du côté de l'ouest, où ils se
rattachent aux massifs du Rhodope par les monts d'Ichtiman, les divers
groupes de Samakov; si riches en minerais de fer et en sources
thermales, et d'autres chaînons transversaux. Dans son ensemble, tout le
bassin supérieur de la rivière Maritsa, entre le Balkhan et le Rhodope,
a la forme d'un triangle allongé, dont le sommet, pointant vers la
plaine de Sofia, indique la jonction des deux systèmes. Des lacs,
remplacés par des fonds d'une merveilleuse fertilité, occupaient
autrefois le grand espace triangulaire et les cavités latérales. Les
cols de séparation, au sommet du triangle, sont naturellement des points
stratégiques et commerciaux d'une extrême importance. L'un d'eux, où
l'on voit encore les ruines d'une célèbre «porte de Trajan» et qui en
garde toujours le nom, servait de passage à la grande voie militaire des
Romains, et c'est là aussi que la principale ligne de fer franchira le
seuil, entre les deux versants de la Péninsule. Là est le vrai portail
de Constantinople, et depuis les temps les plus reculés de l'histoire
les peuples ont combattu pour en avoir la possession. Des buttes
tumulaires qui parsèment en grand nombre les vallées avoisinantes
témoignent des luttes qui ont eu lieu dans ce pays des Thraces.

Les monts Rhodope entre-croisent leurs rameaux avec ceux des Balkhans,
et le passage le plus bas qui les sépare, celui de Dubnitsa, dépasse
encore la hauteur d'un kilomètre. Le Rilo-Dagh, qui est le massif le
plus élevé du Rhodope, en occupe précisément l'extrémité septentrionale
et forme, suivant l'expression de Barth, «l'omoplate» de jonction. Il
dresse à près de 3,000 mètres, bien au-dessus de la zone de végétation
forestière, les dents, les aiguilles, les pyramides rocheuses de son
pourtour et les tables mal nivelées de son plateau suprême, si
différentes des croupes allongées des Balkhans. Mais, au bas de
l'amphithéâtre imposant des grandes cimes nues, les sommets secondaires
sont revêtus d'une belle végétation de sapins, de mélèzes, de hêtres,
s'étalant en forêts, retraites des ours et des chamois, ou se
disséminant en bosquets entremêlés de cultures; dans les vallons, des
prairies, des vignobles et des groupes de chênes entourent les villages.
De nombreux couvents, aux dômes pittoresques, sont épars sur les pentes:
de là le nom turc de Despoto-Dagh ou de «mont des Curés» sous lequel on
désigne généralement l'ancien Rhodope. Le Rilo-Dagh, célèbre aussi par
ses riches monastères de Rilo ou Rila, a tout à fait l'aspect d'un
massif des Alpes suisses. En hiver et au printemps, les nuages de la
Méditerranée lui apportent une grande quantité de neige; mais eu été ces
nuages se déversent seulement en pluies, qui font disparaître rapidement
les restes d'avalanches des flancs de la montagne. Le spectacle de ces
orages soudains est des plus remarquables. Dans l'après-midi, les brumes
qui voilaient les hauts sommets s'épaississent peu à peu, et les lourdes
nues cuivrées s'amassent sur les pentes. Vers trois heures, ils fondent
en pluie; on les voit s'amincir graduellement: une cime se montre à
travers une déchirure des vapeurs, puis une autre, puis une autre
encore; enfin, quand le soleil va disparaître, l'air s'est purifié de
nouveau, et les monts s'éclairent des reflets du couchant.

Au sud du Rilo-Dagh s'élève le massif de Perim ou Perin, qui lui est à
peine inférieur en altitude: c'est l'antique Orbelos des Grecs et l'une
de ces nombreuses montagnes où l'on montre encore les anneaux auxquels
fut amarrée l'arche de Noé, quand s'abaissèrent les eaux du déluge; les
musulmans s'y rendent en pèlerinage pour contempler ce lieu vénérable.
Là est, du côté du sud, le dernier grand sommet du Rhodope. Au delà, la
hauteur moyenne des monts s'abaisse rapidement, et, jusqu'aux bords de
la mer Égée, ne dépasse guère 1000 et 1200 mètres. Par contre,
l'ensemble des massifs granitiques dont se compose le système s'étend
sur une énorme largeur, des plaines de la Thrace aux montagnes de
l'Albanie. Des groupes d'anciens volcans, aux puissantes nappes de
trachyte, accroissent encore l'étendue de la région montagneuse
dépendant du Rhodope. Les fleuves qui descendent des plateaux du centre
de la Turquie n'ont pu gagner la mer Égée qu'en sciant ces granits et
ces laves par de profondes coupures: telle est, par exemple, la fameuse
«Porte de Fer» du Vardar, devenue si célèbre sous son nom de Demir-Kapu,
que jadis la plupart des cartes la marquaient au centre de la Turquie
comme une ville considérable.

A l'ouest du Vardar, l'Axios des anciens Grecs, les massifs de montagnes
cristallines, qui vont se rattacher aux systèmes du Skhar et du Pinde
par des chaînons transversaux, prennent un aspect tout à fait alpin par
la hauteur de leurs pics, neigeux pendant une grande partie de l'année.
Ainsi le Gornitchova ou Nidjé, au nord des monts de la Thessalie, se
dresse à 2000 mètres; le Peristeri, dont la triple cime et les croupes
blanches, «semblables aux ailes éployées d'un oiseau,» s'élèvent
immédiatement au-dessus de la ville de Monastir ou Bitolia, est plus
haut encore. Ces divers massifs de l'antique Dardanie entourent des
plaines circulaires ou elliptiques d'une grande profondeur, ouvertes
comme de véritables gouffres au milieu de l'amphithéâtre des rochers: le
plus remarquable est le bassin de Monastir, que le géologue Grisebach
compare à un de ces énormes cratères découverts par le télescope à la
surface de la lune. Presque toutes ces plaines ont gardé quelques
marécages ou même un reste des lacs qui s'y étalaient autrefois: le plus
grand est le lac d'Ostrovo. Celui de Castoria ressemble à la coupe
emplie d'un volcan: au milieu s'élève une butte calcaire, reliée au
rivage par un isthme où se groupent les pittoresques constructions d'une
ville grecque.

D'après Viquesnel et Hochstetter, il ne se trouverait de boues
glaciaires dans aucun de ces anciens bassins lacustres, et les flancs
des montagnes qui les dominent ne présenteraient nulle part les traces
du passage d'anciens fleuves de glace. Chose curieuse, tandis que tant
de chaînes peu élevées, comme les Vosges et les monts d'Auvergne, ont eu
leur période glaciaire, ni le Peristeri, ni le Rilo-Dagh, ni les
Balkhans, sous une latitude à peine plus méridionale que les Pyrénées,
n'auraient eu leurs ravins remplis par des glaciers mouvants! Ce serait
là un phénomène des plus remarquables dans l'histoire géologique de
l'Europe[33].

[Note 33: Altitudes probables du pays des Bulgares, d'après
Hochstetter, Viquesnel, Boué, Barth, etc.

Vitoch......................... 2,462  mètres
Balkhans, en moyenne........... 1,700    »
Tchatal........................ 1,100    »
Dobroudja......................   500    »
Porte de Trajan................   800    »
Col de Dubnitsa................ 1,085    »
Pointe de Lovnitsa (Rilo-Dagh). 2,900    »
Perim-Dagh..................    2,400    »
Gornitchova ou Nidjé........    2,000    »
Peristeri...................    2,848    »
Bassin de Sofia.............      522    »
Bassin de Monastir..........      555    »
Lac d'Ostrovo...............      514    »
Lac de Castoria.............      624    »
]

[Illustration: TIRNOVA.]

Les fleuves proprement dits de la Péninsule coulent tous dans la région
bulgare de l'Haemus et du Rhodope. La Bosnie n'a que de petites rivières
parallèles s'écoulant vers la Save, l'Albanie n'a que des torrents à
défilés sauvages, comme le Drin; les seuls cours d'eau de la Turquie que
l'on puisse comparer aux fleuves tranquilles de l'Europe occidentale, la
Maritsa, le Strymon ou Karasou, le Vardar, l'Indjé-Karasou, descendent
du versant méridional des Balkhans et des massifs cristallins
appartenant au système du Rhodope. D'ailleurs le régime n'en a pas été
suffisamment étudié; on n'a pas encore évalué la quantité d'eau qu'ils
déversent dans la mer et l'on n'a su les utiliser en grand ni pour la
navigation ni pour l'arrosement des campagnes. Ils ont tous pour
caractère commun de traverser des fonds d'anciens lacs, qui ont été
graduellement changés par les alluvions en plaines d'une extrême
fertilité. Le travail de comblement continue de s'accomplir sous nos
yeux dans la partie inférieure de ces vallées fluviales: dans toutes
s'étalent de vastes marais et même des lacs profonds qui se rétrécissent
peu à peu et d'où l'eau du fleuve sort purifiée. D'après quelques
auteurs, un de ces lacs, le Tachynos, que traverse le Strymon
immédiatement avant de se jeter dans la mer Égée, serait le Prasias
d'Hérodote, si fréquemment cité par les archéologues; ses villages
aquatiques n'étaient autres, en effet, que des «palafittes» semblables à
ceux dont on a trouvé les traces sur les bas-fonds de presque tous les
lacs de l'Europe centrale.

Au nord de la Dobroudja bulgare, le Danube poursuit une oeuvre
géologique en comparaison de laquelle les travaux de la Maritsa, du
Strymon, du Vardar, sont presque insignifiants. Chaque année ce fleuve
puissant, qui verse dans la mer près de deux fois autant d'eau que
toutes les rivières de la France, entraîne aussi des troubles en
quantités telles, qu'il pourrait s'en former annuellement un territoire
d'au moins six kilomètres carrés de surface sur dix mètres de
profondeur. Cette masse énorme de sables et d'argiles se dépose dans les
marais et sur les rivages du delta, et quoiqu'elle se répartisse sur un
espace très-considérable, cependant le progrès annuel des bouches
fluviales est facile à constater. Les anciens, qui avaient observé ce
phénomène, craignaient que le Pont-Euxin et la Propontide ne se
transformassent graduellement en mers basses, semées de bancs de sable,
comme les Palus-Moeotides. Les marins peuvent être rassurés, du moins
pour la période que traverse actuellement notre globe, car si
l'empiétement des alluvions continue dans la même proportion, c'est
après un laps de six millions d'années seulement que la mer Noire sera
comblée; mais dans une centaine de siècles peut-être l'îlot des
Serpents, perdu maintenant au milieu des flots marins, fera partie de la
terre ferme. Lorsqu'on aura mesuré l'épaisseur des terrains d'alluvion
que le Danube a déjà portés dans son delta, on pourra, par un calcul
rigoureux, évaluer la période qui s'est écoulée depuis que le fleuve,
abandonnant une bouche précédente, a commencé le comblement de ces
parages de la mer Noire.

D'ailleurs la grande plaine triangulaire dont le Danube a fait présent
au continent n'est encore qu'à demi émergée; des lacs, restes d'anciens
golfes dont les eaux salées se sont peu à peu changées en eaux douces,
des nappes en croissant, méandres oblitérés du Danube, des ruisseaux
errants qui changent à chaque crue du fleuve, font de ce territoire une
sorte de domaine indivis entre le continent et la mer; seulement
quelques terres plus hautes, anciennes plages consolidées par l'assaut
des vagues marines, se redressent ça et là au-dessus de la morne étendue
des boues et des roseaux et portent des bois épais de chênes, d'ormes et
de hêtres. Des bouquets de saules bordent de distance en distance les
divers bras de fleuve qui parcourent le delta en longues sinuosités,
déplaçant fréquemment leur cours. Il y a dix-huit cents ans, les bouches
étaient au nombre de six; il n'en existe plus que trois aujourd'hui.

[Illustration: DELTA DU DANUBE.]

Après la guerre de Crimée, les puissances victorieuses donnèrent pour
limite commune à la Roumanie et à la Turquie le cours du bras
septentrional, celui de Kilia, qui porte à la mer plus de la moitié des
eaux danubiennes. Le sultan est ainsi devenu maître de tout le delta,
dont la superficie est d'environ 2,700 kilomètres carrés; en outre, il
possède celle des embouchures qui, de nos jours, donne seule de la
valeur à ce vaste territoire. En effet, la Kilia est barrée à son entrée
par un seuil de sables trop élevé pour que les navires, même ceux d'un
faible tirant d'eau, osent s'y hasarder. La bouche méridionale, celle de
Saint-George ou Chidrillis, est également inabordable. C'est la bouche
intermédiaire, connue sous le nom de Soulina, qui offre la passe la plus
facile, celle que depuis un temps immémorial pratiquaient tous les
navires. Cependant le canal de la Soulina serait également interdit aux
gros bâtiments de commerce, si l'art de l'ingénieur n'en avait
singulièrement amélioré les conditions d'accès. Naguère la profondeur de
l'eau ne dépassait guère deux mètres sur la barre pendant les mois
d'avril, de juin et de juillet, et lors des crues elle était seulement
de trois et quatre mètres. Au moyen de jetées convergentes, qui
conduisent l'eau fluviale jusqu'à la mer profonde, on a pu abaisser de
trois mètres le seuil de la barre, et des bâtiments calant près de six
mètres peuvent en toute saison passer sans danger. Nulle part, si ce
n'est en Écosse, à l'embouchure de la Clyde, l'homme n'a mieux réussi à
discipliner à son profit les eaux d'une rivière. La Soulina est devenue
un des ports de commerce les plus importants de l'Europe et en même
temps un havre de refuge des plus précieux dans la mer Noire, si
redoutée des matelots à cause de ses bourrasques soudaines. Il est vrai
que ce grand travail d'utilité publique n'est point dû à la Turquie,
mais à une commission européenne exerçant à la Soulina et sur toute la
partie du Danube située en aval d'Isaktcha une sorte de souveraineté.
C'est un syndicat international ayant son existence politique autonome,
sa flotte, son pavillon, son budget, et, cela va sans dire, ses emprunts
et sa dette. Le delta danubien se trouve ainsi pratiquement neutralisé
au profit de toutes les nations d'Europe[34].

[Note 34: Mouvement du port de Soulina, en 1873. 1,870 navires
chargés, jaugeant 532,000 tonneaux. Valeur des exportations de céréales.
125,000,000 fr.]

[Illustration: DÉBIT COMPARÉ DES BOUCHE DANUBIENNES.]

Le vaste espace quadrangulaire occupé par les systèmes montagneux de
l'Haemus et du Rhodope et limité au nord par le Danube, environ la
moitié de la Turquie, est le pays des Bulgares. Quoique le nom de
Bulgarie soit appliqué officiellement au seul versant septentrional des
Balkhans, la véritable Bulgarie s'étend sur un territoire au moins trois
fois plus considérable.

Des bords du Danube inférieur aux versants du Pinde, tout le sol de la
Péninsule appartient aux Bulgares, sauf pourtant les îlots et les
archipels ethnologiques où vivent des Turcs, des Valaques, des Zinzares
ou des Grecs. Au moyen âge, ils occupaient un territoire beaucoup plus
vaste encore, puisque l'Albanie tout entière se trouvait dans les
limites de leur royaume. Leur capitale était la ville d'Okrida.

Quelle est donc cette race qui, par le nombre et l'étendue de ses
domaines, est certainement la première de la péninsule turque? Ceux que
les Byzantins appelaient Bulgares et qui, dès la fin du cinquième
siècle, vinrent dévaster les plaines de la Thrace, ces hideux ravageurs
dont le nom, légèrement modifié, est devenu un terme d'opprobre dans las
jargons de nos langues occidentales, étaient probablement de race
ougrienne comme les Huns; leur langue était analogue à celle que parlent
actuellement les Samoyèdes, et l'on pense qu'ils étaient les proches
parents de ces peuplades misérables de la Russie polaire. Toutefois,
depuis que ces conquérants farouches ont quitté les bords du Volga,
auquel, suivant quelques auteurs, leurs ancêtres auraient dû leur nom,
ils se sont singulièrement modifiés, et c'est en vain qu'on chercherait
à découvrir chez eux les traces de leur ancienne origine. De Touraniens
qu'ils étaient, ils sont devenus Slaves, comme leurs voisins les Serbes
et les Russes.

La slavisation rapide des Bulgares est un des phénomènes ethnologiques
les plus remarquables qui se soient opérés pendant le moyen âge. Dès le
milieu du neuvième siècle, tous les Bulgares comprenaient le serbe, et,
bientôt après, ils cessèrent de parler leur propre langue. A peine
trouve-t-on encore quelques mots chazares dans leur idiome slave; ils
parlent toutefois moins correctement que les Serbes, et leur accent est
plus rude; n'ayant ni littérature ni cohésion politique, ils n'ont pu
fixer leur langue et lui donner un caractère distinctif; c'est dans le
district de Kalofer, au sud du Balkhan, que leur idiome a, dit-on, le
plus de pureté. D'après quelques auteurs, la prodigieuse facilité
d'imitation qui distingue les Bulgares suffirait à expliquer leur
transformation graduelle en un peuple slavisé; mais il est beaucoup plus
simple de supposer que, dans leurs flux et reflux de migrations et
d'incursions guerrières, les Serbes conquis et les Bulgares conquérants
se sont mélangés intimement, les premiers donnant leurs moeurs, leur
langue, leurs traits distinctifs et les seconds imposant leur nom de
peuple. Quoi qu'il en soit, il est certain que les populations de la
Bulgarie font maintenant partie du monde slave. Avec les Rasces, les
Bosniaques et les Serbes encore soumis à la domination turque, elles
assurent à l'élément yougo-slave une grande prépondérance ethnologique
dans la Turquie d'Europe. Si l'hégémonie de l'empire devait appartenir
aux plus nombreux, c'est aux Serbo-Bulgares qu'elle reviendrait, et non
point aux Grecs, ainsi qu'on le croyait naguère.

[Illustration: 1 Bulgare chrétien de Viddin.--2. Dames chrétiennes de
Skodra.--3. Bulgares musulmans de Viddin.--4. Bulgare de Koyoutépé.]

En général, les Bulgares sont plus petits que leurs voisins les Serbes,
trapus, fortement bâtis, portant une tête solide sur de larges épaules.
Beaucoup de voyageurs, entre autres Lejean, Breton lui-même, leur ont
trouvé une ressemblance frappante avec les paysans de la Bretagne. En
certains districts, notamment aux environs de Philippopoli, ils se
rasent la chevelure, à l'exception d'une queue qu'ils laissent croître
et tressent soigneusement à la façon des Chinois. Les Grecs, les
Valaques se moquent d'eux, et mainte expression proverbiale les tourne
en dérision comme inintelligents et grossiers. Ces moqueries sont
injustes. Sans avoir la vivacité du Roumain, la souplesse de l'Hellène,
le Bulgare n'en a pas moins l'esprit fort ouvert; mais l'esclavage a
lourdement pesé sur lui, et dans les régions méridionales, où il est
encore opprimé par le Turc, exploité par le Grec, il a l'air malheureux
et triste; au contraire, dans les plaines du Nord et dans les villages
reculés des montagnes, où il a moins à souffrir, il est jovial, porté au
plaisir; sa parole est vivent sa repartie des plus heureuses. C'est
aussi sur le versant septentrional des Balkhans que la population,
peut-être à cause de son mélange intime avec les Serbes, présente le
plus beau type de visage et s'habille avec le plus de goût. Plus beaux
encore sont encore les Pomaris, qui habitent les hautes vallées du
Rhodope, au sud de Philippopoli. Ces indigènes parlent slave et sont
considérés comme Bulgares, mais ils ne leur ressemblent point: grands,
bruns de chevelure, pleins d'élan et de gaieté, enthousiastes et poètes,
on serait tenté plutôt de les prendre pour les descendants des anciens
Thraces, surtout s'il est vrai que leurs chants héroïques célèbrent
encore un Orphée, le divin musicien, charmeur des oiseaux, des hommes et
des génies.

Pris dans leur ensemble, les Bulgares, surtout ceux de la plaine, sont
un peuple pacifique, ne répondant nullement à l'idée qu'on se fait de
leurs féroces ancêtres, les dévastateurs de l'empire byzantin. Bien
différents des Serbes, ils n'ont aucune fierté guerrière; ils ne
célèbrent point les batailles d'autrefois et même ils ont perdu tout
souvenir de leurs aïeux. Dans leurs chants, ils se bornent à raconter
les petits drames de la vie journalière ou les souffrances de l'opprimé,
ainsi qu'il convient à un peuple soumis; l'autorité, représentée par le
gendarme, le «modeste _zaptié_», joue un grand rôle dans leurs courtes
poésies. Le vrai Bulgare est un paysan tranquille, laborieux et sensé,
bon époux et bon père, aimant le confort du logis et pratiquant toutes
les vertus domestiques. Presque toutes les denrées agricoles que la
Turquie expédie à l'étranger, elle les doit au travail des cultivateurs
bulgares. Ce sont eux qui changent certaines parties de la plaine
méridionale du Danube en de vastes champs de maïs et de blé rivalisant
avec ceux de la Roumanie. Ce sont eux aussi qui, dans les campagnes
d'Eski-Zagra, au sud du Balkhaa, obtiennent les meilleures soies et le
plus excellent froment de la Turquie, celui que l'on emploie toujours
pour préparer le pain et les gâteaux servis sur la table du sultan.
D'autres Bulgares ont fait de l'admirable plaine de Kezanlik, également
située à la base de l'Haemus, la contrée agricole la plus riche et la
mieux cultivée de toute la Turquie: la ville elle-même est entourée de
noyers magnifiques et de champs de rosiers d'où l'on extrait la célèbre
essence, objet d'un commerce si considérable dans tout l'Orient. Enfin
les Bulgares qui habitent le versant septentrional des Balkhans, entre
Pirot et Tirnova, ont aussi une grande activité industrielle. Là chaque
village a son travail particulier: ici l'on fabrique des couteaux,
ailleurs des bijoux en métal, plus loin les poteries, les étoffes, les
tapis, et partout les simples ouvriers du pays donnent la preuve de leur
grande habileté de main et de la pureté de leur goût. Un remarquable
esprit d'entreprise se manifeste également parmi les Bulgares
méridionaux du district de Monastir ou Bitolia. Dans ces régions
reculées se trouvent des villes industrielles, en premier lieu Monastir
elle-même, puis Kourchova, Florina, d'autres encore.

Ces Bulgares si pacifiques, si bien façonnés au travail et à la peine,
commencent à se lasser de leur longue sujétion. Sans doute ils ne
songent point à se révolter, et les quelques soulèvements qui ont eu
lieu étaient le fait de quelques montagnards ou de jeunes gens revenus
de Serbie ou des pays roumains avec l'enthousiasme de la liberté; mais
si les Bulgares sont encore de dociles sujets, ils n'en relèvent pas
moins peu à peu la tête; ils sa reconnaissent les uns les autres comme
appartenant à la même nationalité; ils se groupent plus solidement,
s'associent pour la défense commune. Après mille ans d'oubli de
soi-même, le Bulgare se retrouve et s'affirme. C'est dans l'ordre
religieux qu'il a fait le premier pas pour la reconquête de sa
nationalité. Lors de l'invasion des Turcs, un certain nombre de
Bulgares, les plus opprimés sans doute, se firent mahométans; mais,
quoique visiteurs des mosquées, la plupart n'en ont pas moins gardé la
religion de leurs pères, vénérant les mêmes fontaines sacrées et croyant
aux mêmes talismans. Depuis la conquête, une faible proportion de la
population bulgare s'est convertie au catholicisme occidental; mais la
très-grande majorité de la race appartient à la religion grecque.
Naguère encore, moines et prêtres grecs jouissaient de la plus grande
influence; pendant de longs siècles d'oppression, les religieux avaient
maintenu les vieilles traditions de la foi vaincue; par leur existence
même, ils rappelaient vaguement un passé d'indépendance, et leurs
églises étaient le seul refuge ouvert au paysan persécuté: de là le
sentiment de gratitude que le peuple leur avait voué. Pourtant les
Bulgares ne veulent plus être gouvernés par un clergé qui ne se donne
même point la peine de parler en leur langue et qui prétend les
soumettre à une nation aussi différente de la leur que le sont les
Hellènes. Sans vouloir opérer de schisme religieux, ils veulent se
soustraire à l'autorité du patriarche de Constantinople, comme l'ont
fait les Serbes et même les Grecs du nouveau royaume hellénique: ils
veulent constituer une Église nationale, maîtresse d'elle-même. Malgré
les protestations dru «Phanar», le Vatican de Constantinople, malgré la
mauvaise grâce du gouvernement, qui n'aime point à voir ses peuples
s'émanciper, la séparation des deux Églises est à peu près opérée; le
clergé grec a dû se retirer, même s'enfuir de quelques villes en toute
hâte. L'événement se serait accompli beaucoup plus tôt si les femmes,
plus attachées que les hommes aux anciens usages, n'avaient prolongé la
crise, le moindre changement dans le rite ou dans le costume du prêtre
leur paraissant une hérésie lamentable.

Quoique opérée contre les Grecs, cette révolution pacifique n'en est pas
moins d'une grande portée contre les Turcs eux-mêmes. Les Bulgares, du
Danube au Vardar, ont agi de concert dans une oeuvre commune; en dépit
de leur sujétion, ils se sont essayés, sans le savoir peut-être, à
devenir un peuple. C'est là un fait qui, en donnant plus de cohésion à
la population de langue slave, ne peut que tourner au détriment des
maîtres osmanlis. Ceux-ci sont relativement très-peu nombreux dans les
campagnes du pays bulgare qui s'étendent à l'ouest de la vallée du Lom;
mais dans les villes, surtout celles qui ont une grande importance
stratégique, ils forment des communautés considérables. En outre, la
plus grande partie de la Bulgarie orientale, entre le Danube et le golfe
de Bourgas, est peuplée de Turcs et de Bulgares qui se sont tellement
identifiés aux conquérants par la langue, le costume, les habitudes, la
manière de penser, qu'il est impossible de les distinguer et qu'il faut
les considérer en bloc comme les représentants de la nation turque. On
n'y voit pas même un seul monastère chrétien, tandis qu'il s'y trouve
plusieurs lieux de pèlerinage musulmans, en grande odeur de sainteté.
C'est là que se trouve le plus solide point d'appui des Osmanlis dans
toute la Péninsule; partout ailleurs les maîtres du pays ne sont que des
étrangers.

Après l'élément turc, celui qui a le plus d'importance dans les pays
bulgares est l'élément hellénique. Sur le versant septentrional des
Balkhans, les Grecs sont peu nombreux, et leur influence dépasse à peine
celle des Allemands et des Arméniens établis dans les villes. Au sud de
l'Haemus, quoique en très-faible proportion relative, ils sont beaucoup
plus répandus. On en voit dans chaque village un ou deux, qui vivent de
négoce et pratiquent tous les métiers: ce sont les hommes indispensables
de la localité; ils savent tout faire, sont prêts à tout mettent toutes
les affaires en train, animent toute la population de leur esprit.
Solidaires les uns des autres et formant dans le pays une grande
franc-maçonnerie, toujours curieux de savoir, ils ne manquent jamais
d'acquérir une influence bien supérieure à leur importance numérique: à
peine sont-ils deux ou trois, qu'ils exercent déjà le rôle d'une petite
communauté. D'ailleurs ils forment aussi ça et là quelques groupes
considérables au milieu des Bulgares. Ils sont nombreux à Philippopoli
et à Bazardjik; dans une vallée du Rhodope, ils possèdent à eux seuls
une ville assez populeuse, Stenimacho: ni Turc ni Bulgare n'ont pu s'y
établir. Les vestiges d'édifices antiques et le dialecte spécial des
habitants, qui contient plus de deux cents mots d'origine hellénique et
cependant inconnus au romaïque moderne, prouvent bien que depuis plus de
vingt siècles au moins Stenimacho est une cité grecque; jugeant d'après
une inscription en mauvais état, M. Dumont pense que ce serait une
colonie de l'Eubée.

Le rôle d'initiateurs qu'ont les Grecs dans les pays bulgares du Midi,
les Roumains le remplissent partiellement dans le Nord. En aval de
Tchernavoda, et jusqu'à la mer, la population de la rive droite du
Danube est en grande majorité composée de Valaques, devant lesquels
reculent peu à peu les Turcs de ces contrées. Et tandis que de ce côté
l'élément roumain ne cesse de s'accroître à l'appel du commerce, les
avantages qu'offrent à l'agriculture les plaines situées à la base
septentrionale des Balkhans attirent aussi dans ces régions de
nombreuses colonies venues d'outre-Danube. Quoique les Bulgares
eux-mêmes soient de bons agriculteurs, cependant les Valaques ne cessent
d'empiéter et de gagner sur eux, comme ils le font aussi sur les Serbes,
les Magyars et les Allemands dans les contrées voisines. Plus actifs,
plus intelligents que les Bulgares, à la tête de familles plus
nombreuses, les cultivateurs valaques «roumanisent» peu à peu les
villages dans lesquels ils se sont installés. Les indigènes se laissent
assimiler facilement, et dans l'espace d'une génération toute la
population se trouve transformée de langue et de moeurs.

Bulgares et Turcs, Grecs et Valaques, et ça et là des colonies de Serbes
et d'Albanais, des communautés d'Arméniens, des groupes assez nombreux
de Juifs «Spanioles», comme ceux de la Bosnie et de Salonique, les
commerçants européens des cités, des colonies de Roumains Zinzares et
des bandes errantes de Tsiganes, réputés musulmans, font de la contrée
des Balkhans un véritable chaos de nations; néanmoins la confusion est
plus grande encore dans l'étroit réduit de la Dobroudja, situé entre le
Bas-Danube et la mer. Là des Tartares Nogaïs, de même origine que ceux
de la Crimée, viennent s'ajouter aux représentants de toutes les races
qui se trouvent en Bulgarie. Ces Tartares, non mélangés comme le sont
leurs frères de sang les Osmanlis, ont assez bien conservé leur type
asiatique. Quoique agriculteurs, ils ont encore des goûts nomades et se
plaisent à parcourir les collines et les plaines, à la suite de leurs
troupeaux. Un khan héréditaire, soumis à l'autorité du sultan, les
gouverne comme aux temps où ils vivaient sous la tente.

Après la guerre de Crimée, quelques milliers de Nogaïs, compromis par
l'aide qu'ils avaient fournie aux alliés, quittèrent leur beau pays de
montagnes et vinrent se grouper en colonies à côté de leurs compatriotes
tartares de la Dobroudja. Par contre, environ dix mille Bulgares de la
contrée, s'effrayant à la vue de ces Nogaïs de la Crimée qu'on leur
avait dépeints, bien à tort, comme des êtres abominables de vices et de
férocité, s'enfuirent de leur pays pour aller se mettre sous la
protection du tsar, et les domaines qu'on leur assigna furent
précisément ceux des Tartares émigres. Ce fut un échange de peuples
entre les deux empires; malheureusement, les fuyards des deux nations
eurent beaucoup à souffrir, dans leurs nouvelles patries, de
l'acclimatement et de la misère; de part et d'autre, les maladies et le
chagrin firent de nombreuses victimes. Bien plus lamentable encore fut
le sort des Tcherkesses et des autres immigrants du Caucase, qui, soit
fuyant les Russes, soit bannis par eux, vinrent, en 1864 et dans les
années suivantes, demander un asile à la Porte! Ils étaient au nombre de
quatre cent mille; ce ne fut donc pas sans peine qu'on put leur préparer
Hësvïllages de refuge en Europe et dans la Turquie d'Asie. Le pacha que
la Porte avait chargé de surveiller l'immigration prit soin d'installer
les nouveaux venus dans les régions de la Bulgarie situées à l'ouest,
espérant ainsi, mais en vain, rompre la cohésion ethnique des Serbes et
des Bulgares. Naturellement, on força les «rayas» à leur céder des
terres, à leur bâtir des villages et même des villes entières, à leur
donner des animaux et des semences, mais on ne put aussi facilement leur
inspirer l'amour du travail. En Bulgarie, ils ne trouvèrent qu'une
hospitalité défiante, et bientôt désabusés, ils s'enfermèrent dans leur
insolent orgueil et refusèrent de s'assouplir au labeur. On raconte que
nombre de chefs, en arrivant dans la contrée, plantèrent leur épée dans
le sol pour annoncer ainsi que la terre leur appartenait et que
désormais la population leur était asservie. La faim, les épidémies, le
climat si différent de celui de leurs montagnes, les firent périr en
multitude; dès la première année, plus d'un tiers des réfugiés avait
succombé.

Quant aux jeunes filles et aux enfants, il s'en fit un commerce hideux,
et les bénéfices qu'en retirèrent certains pachas permirent de se
demander si l'on n'avait pas à dessein affamé tout ce peuple. Les harems
regorgèrent de jeunes Circassiennes, qui se vendaient alors en moyenne
pour le quart ou le huitième de leur prix ordinaire. Constantinople,
encombrée, versait son excédant sur la Syrie et l'Égypte. Maintenant que
les maladies, l'oisiveté, le vice ont prélevé leur proie, la population
tcherkesse s'est à peu près accommodée à son nouveau milieu. En dépit de
leur communauté de religion avec les Turcs, les nouveaux venus
s'associent facilement aux Bulgares et deviennent volontiers Slaves par
le langage.

D'autres fugitifs, que la destinée n'a point traités aussi cruellement
que les Circassiens, ont trouvé un asile dans cet étrange massif
péninsulaire de la Dobroudja. Ce sont des Cosaques russes, des Ruthènes,
des Moscovites «Vieux-Croyants», qui, vers la fin du siècle dernier, ont
dû quitter leurs steppes afin de conserver leur foi religieuse. Plus
tolérant que la chrétienne Catherine II, le padichah les recueillit
généreusement et leur distribua des terres en diverses contrées de la
Turquie d'Europe et d'Asie. Les colonies cosaques de la Dobroudja et du
delta danubien ont prospéré: un de leurs établissements, qui borde les
rives du Danube de Saint-Georges, est connu sous le nom de «Paradis de
Cosaques». Leur principale industrie est celle de la pêche de
l'esturgeon et de la préparation du caviar. Reconnaissants de
l'hospitalité qui leur a été donnée, ces Russes ont vaillamment défendu
leur patrie adoptive dans toutes les guerres qui ont éclaté entre le
tsar et le sultan, mais ils ont eu d'autant plus à souffrir de la
vengeance de leurs compatriotes, restés au service de la Russie.
D'ailleurs ils ont conservé leur costume national, leur langage et leur
culte, et ne se sont point mélangés avec les populations environnantes.

Une colonie de Polonais, quelques villages d'Allemands, situés sur la
branche méridionale du delta danubien, un groupe de quelques milliers
d'Arabes, enfin, les hommes de toute race accourus de l'Europe et de
l'Asie vers le port de la Soulina, complètent cette espèce de congrès
ethnologique de la Dobroudia. Mais la différence est grande entre les
tribus diverses qui vivent isolées dans l'intérieur de la presqu'île et
la population cosmopolite qui grouille dans la cité commerçante et dont
tous les caractères de races finissent par se confondre en un même type.

Ce mélange qui se fait aux bouches du Danube entre Grecs et Francs,
Anglais et Arméniens, Maltais et Russes, Valaques et Bulgares, ne peut
manquer de se faire tôt ou tard dans le reste du pays, car il est peu de
contrées en Europe où les grandes voies internationales soient mieux
indiquées qu'en Bulgarie. Le premier de ces chemins des nations est le
Danube lui-même, dont les villes turques riveraines, Viddin, Sistova,
Roustchouk, Silistrie, acquièrent de jouf en jour une importance plus
considérable dans le mouvement européen et qui se continue dans la mer
Noire par des escales diverses, dont la principale est le beau port de
Bourgas, très-important pour l'expédition des céréales. Mais cette voie
naturelle n'est pas assez courte au gré du commerce; il a fallu
l'abréger par un chemin de fer, qui coupe l'isthme de la Dobroudja,
entre Tchernavoda et Kustandjé, puis par une voie ferrée plus longue,
qui traverse toute la Bulgarie orientale, de Roustchouk au port de
Varna, en passant à Rasgrad et près de Choumla. Un autre chemin de fer
suivra le passage direct que la nature a ouvert du bas Danube à la mer
Égée par la dépression des Balkhans, au sud de Choumla, et par les
plaines où se sont bâties les villes de Jamboly et d'Andrinople. Plus à
l'ouest, Tirnova, l'antique cité des tsars de Bulgarie, Kezanlik et
Eski-Zagra, sont les étapes d'un autre chemin de jonction entre le
Danube et le littoral de la Thrace.

Maintenant il s'agit d'éviter en entier les détours du fleuve, en
adaptant aux besoins des échanges de continent à continent, soit la
route de Bosnie à Salonique par Kalkhandelen, Uskiub, Keuprili et la
basse vallée du Vardar, soit la grande voie que suivaient autrefois les
légions romaines, entre la Pannonie et Byzance, et que les sultans
avaient reprise au seizième siècle en faisant construire une grande
route dallée de Belgrade à Rodosto; il faut détourner le courant
commercial du Danube et lui donner le port de Constantinople pour
embouchure directe. Grâce à leur admirable position géographique, sur
cette voie du Danube au Bosphore, les anciennes grandes stations de
route: Nich, la sentinelle placée aux frontières de la Serbie sur un
affluent de la Morava; Sofia, l'antique Sardica, située sur l'Isker
danubien; Bazardjik ou le «Marché», improprement désignée sous le nom de
Tatar-Bazardjik, puisqu'il n'y a point de Tartares; la belle
Philippopoli, à la «triple montagne» dominant le cours de la Maritza,
sont destinées d'avance à devenir des centres importants dès qu'elles
auront été définitivement rattachées à l'Europe. Peut-être les
multitudes de voyageurs qu'entraîneront les convois verront-ils encore,
près de, Nich, le hideux monument de Kele-Kalessi qui doit rappeler un
grand fait de «gloire» aux générations futures? Ce trophée n'est autre
qu'une tour bâtie avec les crânes des Serbes qui, pendant la guerre de
l'indépendance, se firent sauter dans une redoute pour ne pas tomber
vivants entre les mains de leurs ennemis. Un gouverneur de Nich, plus
humain que ses prédécesseurs, voulut démolir cette abominable maçonnerie
devant laquelle tout «raya» passe en frissonnant, mais les musulmans
fanatiques s'y opposèrent; à côté jaillit pourtant une petite fontaine
expiatoire, dont l'eau pure, symbole de réconciliation, doit abreuver en
même temps les Slaves et les Osmanlis.

Une population aussi souple, aussi malléable que l'est la nation
bulgare, modifiera certainement assez vite ses moeurs et ses habitudes
sous l'influence du commerce et du va-et-vient des voyageurs. Elle a
grand besoin de se relever. Les Albanais se sont ensauvagés par la
guerre, les Bulgares ont été avilis par l'esclavage. Dans les villes
surtout, ils étaient fort bas tombés. Les insultes que leur prodiguaient
les musulmans, le mépris dont ils les accablaient avaient fini par les
rendre abjects, méprisables à leurs propres yeux. Sur le versant
méridional des Balkhans, dans les districts de Kezanlik et d'Eski-Zagra,
les Bulgares, disent les voyageurs, étaient tout particulièrement
abaissés. Démoralisés par la servitude et par la misère, livrés à la
merci de riches compatriotes, les _tchorbadjis_, ou «les donneurs de
soupes», ils étaient devenus des ilotes honteux et bas. Surtout les
femmes bulgares des villes présentaient le spectacle de la plus honteuse
corruption, et par leur impudeur, leur grossièreté, leur ignorance,
méritaient toute la réprobation que faisaient peser sur elles les femmes
musulmanes. Même au point de vue de l'instruction, les Turcs étaient
naguère plus avancés que les Bulgares; leurs écoles étaient relativement
plus nombreuses et mieux dirigées. Tous les villages des Osmanlis sont
beaucoup mieux tenus, plus agréables à voir et à habiter que ceux des
chrétiens.

Quoi qu'il en soit de la situation passée, les choses ont déjà changé.
Peut-être, pris en masse, les Turcs ont-ils gardé sur les Bulgares
l'immense supériorité que donnent la probité et le respect de la parole
donnée; mais ils travaillent moins, ils se laissent paresseusement
entraîner par la destinée, et peu à peu, de maîtres qu'ils étaient, ils
perdent les positions acquises et tombent dans une pauvreté méritée.
Dans les campagnes, la terre passe graduellement aux mains des «rayas»;
dans les villes, ceux-ci ont presque entièrement accaparé le commerce.
Enfin, chose bien plus importante encore, les Bulgares, comprenant la
nécessité de l'instruction, se sont mis à fonder des écoles, des
collèges, à faire publier des livres, à envoyer des jeunes gens dans les
universités d'Europe. En certains districts, à Philippopoli, à
Bazardjik, toutes les familles se sont même imposées volontairement pour
faire sortir leurs enfants du bourbier de l'ignorance. Enfin, dans les
collèges mixtes de Constantinople, ce sont régulièrement les jeunes
Bulgares qui ont le plus de succès dans leurs études. C'est un grand
signe de vitalité, qu'elle continue dans cette voie, et la race bulgare,
qui depuis si longtemps avait été pour ainsi dire supprimée de
l'histoire, pourra rentrer dignement sur la scène du monde[35].

[Note 35: Villes principales des contrées bulgares, avec leur
population approximative:

Choumla................. 50,000 hab.
Roustchoule............. 50,000  »
Philîppopoli ou Felibe.. 40,000  »
Honastir ou Bitolia..... 40,000  »
Uskiub.................. 28,000  »
Kalkhandelen............ 22,000  »
Sofia................... 20,000  »
Viddin.................. 20,000  »
Sihilrie................ 20,000  »
Sistova................. 20,000  »
Varna................... 20,000  »
Eski-Zagra.............. 18,000  »
Bazardjik............... 18,000  »
Nich.................... 16,000  »
Kenprili................ 15,000  »
Rasgrad................. 15,000  »
Tirnova................. 12,000  »
Slivno.................. 12,000  »
Prilip.................. 12,000  »
Kezanlik................ 10,000  »
Stenimacho.............. 10,000  »
Florina................. 10,000  »
Kourchova...............  9,000  »
Soulina.................  5,000  »
]



VII

LA SITUATION PRÉSENTE ET L'AVENIR DE LA TURQUIE.


Les prophéties dans lesquelles on se complaisait, il y a une vingtaine
d'années, au sujet de la Turquie, ne se sont point réalisées. «L'Homme
malade», ainsi qu'on nommait plaisamment l'empire des Osmanlis, n'a pas
voulu mourir, et les puissances voisines n'ont pu se partager ses
dépouilles. Il est vrai que, sans l'appui de l'Angleterre et de la
France, il eût certainement succombé, et maintenant encore il serait
menacé des plus grands dangers si la Russie n'avait trouvé dans l'Asie
centrale et sur les confins de la Chine un dérivatif à ses appétits de
conquête. Mais si les intérêts de «l'équilibre européen», ou plutôt les
jalousies rivales des différents États ont été la meilleure sauvegarde
de la Turquie, il faut dire aussi qu'elle est devenue plus forte à
l'intérieur et que, grâce aux progrès de ses populations de races
diverses, elle a pris une plus grande importance relative parmi les
nations. Sa puissance s'est si bien accrue, qu'elle a pu reprendre une
offensive sérieuse en Arabie et conquérir, à plus de 5,000 kilomètres de
Stamboul, des territoires où précédemment elle n'avait jamais porté ses
armes. En outre, par son vassal, le khédive d'Egypte, la Sublime Porte
est devenue suzeraine de la Nubie, du Darfour et du Ouadaï, d'une partie
de l'Abyssinie, de Berberah, et ses ordres parviennent jusqu'au coeur de
l'Afrique.

[Illustration: EMPIRE TURC.]

D'ailleurs il ne faudrait point voir dans cet accroissement de puissance
la preuve que la Turquie est désormais entrée dans une voie normale de
progrès pacifique et continu. Non, elle se trouve encore en plein moyen
âge, et sans doute elle a devant elle bien des étapes de révolutions
intestines avant qu'elle puisse se placer au rang des nations policées
de l'Europe et de l'Amérique. Des races hostiles occupent le territoire,
et si elles n'étaient main tenues de force, elles se précipiteraient les
unes contre les autres. Les Serbes s'armeraient contre les Albanais, les
Bulgares contre les Grecs, et tous s'uniraient contre le Turc. Les
haines de religion s'ajoutent aux animosités de races, et dans maints
districts les Bosniaques ne demanderaient pas mieux que de se ruer sur
d'autres Bosniaques ou les Tosques sur les Guègues, leurs frères de
langue et d'origine. D'ailleurs les Osmanlis, maîtres de ces populations
diverses, les oppriment sans scrupule, et leur grand art est précisément
de les opposer les unes aux autres pour régner en paix au-dessus de
leurs conflits.

Il n'en saurait être autrement dans un empire où le caprice est
souverain. Le padichah est à la fois le maître des âmes et des corps, le
chef militaire, le grand juge et le pontife suprême. Jadis son pouvoir
était pratiquement limité par celui des feudataires éloignés, qui
souvent réussissaient à se rendre à peu près indépendants; mais depuis
la chute d'Ali-Pacha et le massacre des janissaires le sultan n'a plus
rien à craindre de sujets parvenus; les seules bornes de sa
toute-puissance sont la coutume, les traditions de ses ancêtres et les
intérêts des gouvernements européens. En outre, il a bien voulu, par
certains actes de sa libre initiative, régulariser l'exercice de son
autorité. C'est ainsi qu'il a institué pour tout l'empire un budget dont
il s'attribue le dixième environ. Le plus absolu des monarques d'Europe,
il est aussi celui, après le prince du Monténégro, dont la liste civile
est la plus forte en proportion des revenus du pays; encore ce budget
particulier n est-il pas suffisant, et très-fréquemment on doit en
combler le déficit par des emprunts à quinze et vingt du cent, pour
lesquels on hypothèque le produit des impôts, des dîmes et des douanes.
Le train de maison du sultan et des membres de sa famille est vraiment
effréné. Il existe au palais une armée d'au moins six mille serviteurs
et esclaves des deux sexes, dont huit cents cuisiniers. En outre, la
domesticité est elle-même entourée d'une tourbe de parasites qui vivent
autour du palais et que nourrissent les cuisines impériales; en vertu de
leurs contrats, les fournisseurs sont obligés de livrer chaque jour une
moyenne de douze cents moutons, et l'importance de ce seul article de
consommation permet de juger de l'énorme total auquel doivent s'élever
tous les autres. Les dépenses courantes s'accroissent des frais de
construction pour les palais et les kiosques, de l'achat de toutes les
féeries d'Orient, fabriquées à Paris, et des collections de fantaisie,
des prodigalités de toute nature, de vols et de dilapidations sans fin.

Les ministres, les valis et autres grands personnages de l'empire
travaillent de leur mieux à imiter leur maître, et, comme lui, doivent
forcément dépasser les limites que leur trace un budget fictif.
D'ailleurs ils sont très-richement payés, car il est admis, en Orient,
que les hautes dignités doivent être rehaussées par l'éclat de la
fortune et les prodigalités du luxe. Aussi ne reste-t-il rien pour les
travaux utiles. Quant aux employés inférieurs, ils ne touchent que des
honoraires dérisoires, si même on veut bien condescendre à les payer;
mais il est tacitement convenu qu'ils peuvent se dédommager de leur
mieux sur la foule des corvéables. Tout se vend en Turquie, et surtout
la justice. L'état des finances turques est tellement lamentable, les
emprunts se font à des taux tellement usuraires, la désorganisation des
services est si complète, qu'on a souvent proposé de faire gérer le
budget ottoman par un syndicat des puissances européennes; mais parmi
ces puissances, combien en est-il qui puissent se vanter elles-mêmes
d'avoir parfaitement équilibré leurs recettes et leurs dépenses[36]!

[Note 36:

Recettes du budget turc en 1874............   560,000,000 fr.
Dette intérieure et extérieure en 1875..... 5,500,000,000  »
]

Sous un pareil régime, l'agriculture et l'industrie de l'empire turc ne
peuvent se développer que très-lentement. La terre ne manque point. Au
contraire, de vastes étendues du sol le plus fécond sont en friche; nul
ne s'occupe de savoir à qui elles appartiennent, et le premier venu peut
s'en emparer; mais gare à lui s'il tire grand profit de ses cultures et
s'il lui prend la fantaisie des'enrichir! Aussitôt le sol qu'il
labourait se trouve avoir fait partie des terres appartenant au culte,
ou bien il est à la convenance d'un pacha qui s'en empare après en avoir
fait bâtonner le possesseur! En maints districts, c'est de propos
délibéré que le paysan, même le plus économe et le plus actif, limite sa
récolte au strict nécessaire; il serait désolé d'une moisson abondante,
car l'accroissement de production est en même temps un accroissement
d'impôt et peut attirer les inquisitions soupçonneuses de l'exacteur. De
même, dans les petites villes, le commerçant dont les affaires sont en
voie de prospérité se gardera bien de montrer sa richesse; il se fera
tout humble, tout petit, et laissera sa maison s'érailler de misère.

Afin de jouir en paix de leur propriété territoriale, les familles
musulmanes ont en très-grand nombre cédé leurs droits de possesseurs aux
mosquées; ils ne sont plus que de simples usufruitiers, mais ils ont
ainsi l'avantage de n'avoir pas à payer d'impôts, puisque leur terre est
devenue sainte, et leurs descendants pourront jouir des revenus du
domaine jusqu'à extinction de la famille. Ces terres, que l'on désigne
sous le nom de _vakoufs_, constituent peut-être le tiers de la
superficie du territoire. Elles ne rapportent absolument rien à l'Etat;
elles n'ont qu'une faible valeur pour les usufruitiers eux-mêmes,
routiniers fatalistes qui se sont débarrassés de leurs titres de
propriété précisément à cause de leur manque d'initiative; enfin,
lorsqu'elles ont agrandi l'immense domaine du clergé, la plus forte part
est laissée inculte. Tout le poids de l'impôt retombe donc sur la terre
que laboure le malheureux chrétien; encore le produit de cet impôt
doit-il forcément diminuer à mesure que s'accroît l'étendue des terrains
_vakoufs_. Aussi faudra-t-il en venir tôt ou tard à la sécularisation
des biens de main-morte, et déjà le gouvernement turc, au grand scandale
des vieux croyants, a timidement étendu la main vers le territoire
appartenant aux mosquées de Stamboul.

Actuellement, on peut le dire, c'est en dépit de ses maîtres que le
paysan serbe, albanais ou bulgare réussit à maintenir le sol en état de
production. On peut en juger par un seul fait. Afin d'éviter la fraude,
certains collecteurs de dîmes n'ont pas trouvé de moyen plus ingénieux
que d'obliger les cultivateurs à entasser le long des champs tout le
produit de leur récolte; tant que les agents du trésor n'ont pas prélevé
chaque dixième gerbe, il faut que les amas de maïs, de riz ou de blé
restent dans la campagne exposés au vent, à la pluie, à la dent des
animaux. Souvent, lorsque le gouvernement perçoit enfin sa dîme, la
moisson a perdu la moitié de sa valeur. Quelquefois les paysans ne
touchent pas à leur récolte de raisins ou d'autres fruits afin de
n'avoir pas à payer l'impôt. Du reste, ce n'est pas du fisc seulement
que le cultivateur a le droit de se plaindre; il est également rançonné
par tous les intermédiaires qui lui achètent sa récolte. «Le Bulgare
laboure et le Grec tient la charrue», dit un ancien proverbe. Ce dire
est encore assez vrai, du moins sur le versant méridional des Balkhans,
où le paysan bulgare n'est pas toujours propriétaire du sol qu'il
ensemence; mais là même où il possède son propre champ et ne travaille
pas directement pour un maître grec ou musulman, sa moisson appartient
souvent à l'usurier, même avant d'avoir été coupée; et, dans le vain
espoir de se libérer un jour, il travaille toute sa vie comme un
misérable esclave.

Cependant telle est la fertilité du sol sur les deux versants de
l'Haemus, dans la Macédoine et la Thessalie, que, malgré l'absence des
routes, malgré les mosquées et le fisc, malgré l'usure et le vol,
l'agriculture livre au commerce une grande quantité de produits. Le maïs
ou «blé de Turquîe» et toutes les céréales sont récoltées en abondance.
Les vallées du Karasou et Vardar donnent le coton, le tabac, les drogues
tinctoriales; le littoral et les îles fournissent du vin et de l'huile,
dont il serait facile avec un peu d'art de faire des produits exquis; le
vin est excellent dans la vallée de la Maritza, enfin des mûriers
s'étendent en véritables forêts dans certaines parties de la Thrace et
de la Roumélie, et l'expédition des cocons en Italie et en France prend
chaque année une plus grande importance. Avec sa terre féconde, ses
belles vallées humides et tournées vers le midi, la Turquie ne peut
manquer de prendre, dans un avenir prochain, l'un des premiers rangs,
parmi les contrées de l'Europe, par la bonté et la variété de ses
produits. Quant à son industrie, il est probable qu'elle se déplacera
peu à peu, comme celle de tous les pays ouverts au libre commerce avec
l'étranger, par la construction de nouvelles routes. Les diverses
manufactures des villes de l'intérieur, fabriques d'armes, d'étoffes, de
tapis, de bijouterie, auront à souffrir beaucoup de la concurrence
étrangère, et sans doute nombre d'entre elles succomberont, à moins
qu'elles ne passent en d'autres mains que celles des indigènes. De même,
les grandes foires annuelles de Monastir, de Slivno et d'autres lieux de
la Turquie, où les marchands de tout l'empire se donnent rendez-vous
pour opérer leurs échanges, et où jusqu'à cent mille visiteurs se sont
trouvés réunis à la fois, seront remplacées graduellement par les
expéditions régulières du commerce.

Il est certain que, dans ces dernières années, le mouvement des échanges
n'a cessé de s'accroître dans les ports de la Turquie, grâce aux
Hellènes, aux Arméniens et aux Francs de toute nation. On évalue
actuellement le commerce de tout l'Empire Ottoman d'Europe et d'Asie à
un milliard de francs environ: c'est une somme d'échanges bien faible
pour des contrées dotées d'un sol si fertile, de produits si variés, de
ports si nombreux et si admirablement situés au centre de l'ancien
monde, au point de croisement des grands chemins naturels qui relient
les continents[37].

[Note 37: Mouvement du port de Constantinople en 1873: 21,000
navires, jaugeant 4,340,000 tonnes.]

[Illustration: MULETIERS TURCS TRAVERSANT L'HERZÉGOVINE.]

Les Turcs d'Europe ne prennent qu'une part fort minime au travail qui se
fait dans leur empire. Bien des causes spéciales contribuent à les
rendre moins actifs que les représentants des autres races. D'abord
c'est parmi eux que se recrutent les maîtres du pays, et leur ambition
se porte naturellement vers les honneurs et les voluptés du _kief_,
c'est-à-dire de la molle oisiveté. Par mépris de tout ce qui n'est pas
mahométan, non moins que par insouciance et lenteur d'esprit, ils
n'apprennent que rarement des langues étrangères et, par conséquent, se
trouvent à la merci des autres races, dont la plupart sont plus ou moins
polyglottes. D'ailleurs leur propre langue est un instrument difficile à
manier utilement, à cause des divers systèmes de caractères que l'on
emploie et du grand nombre de mots persans et arabes qui se trouvent
dans le langage littéraire. En outre, le fatalisme que le Coran enseigne
aux Turcs leur enlève toute initiative; en dehors de la routine ils ne
savent plus rien faire. La polygamie et l'esclavage sont aussi pour eux
deux grandes causes de démoralisation. Quoique les riches seuls puissent
se donner le luxe d'un harem, les pauvres apprennent par l'exemple de
leurs maîtres à ne point respecter la femme, se corrompent, s'avilissent
et prennent part à ce trafic de chair humaine que nécessite la
polygamie. Du reste, en dépit de ces innombrables esclaves qui, depuis
plus de quatre siècles, ont été amenés de tous les confins de l'empire
ottoman, et qui ont accru la population turque; en dépit de ces millions
de jeunes filles du Caucase, de la Grèce, de l'Archipel, de la Nubie, de
l'intérieur du Soudap, qui ont peuplé les harems de la Turquie, le
nombre des Osmanlis est resté très-inférieur relativement à celui des
autres éléments ethniques de la Péninsule: à peine la race dominante, si
l'on peut donner le nom de race à des hommes provenant de tant de
croisements divers, représente-t-elle le dixième des habitants de la
Turquie d'Europe. Et cette infériorité ne pourra que s'accuser de plus
en plus, car, précisément à cause de la polygamie, le nombre des enfants
qui survivent est moindre dans les familles mahométanes que dans les
familles chrétiennes. Quoiqu'on ne puisse à cet égard s'appuyer sur
aucun dénombrement précis, il paraît incontestable que la population
turque diminue réellement. La conscription, qui naguère pesait
uniquement sur eux, devenait de plus en plus difficile, à cause du
manque de recrues.

Depuis Chateaubriand, on a souvent répété que les Turcs ne sont que
campés en Europe et qu'ils s'attendent eux-mêmes à reprendre bientôt le
chemin des steppes d'où ils vinrent jadis. Ce serait par une sorte de
pressentiment que tant de Turcs de Stamboul demandent à être ensevelis
dans le cimetière de Scutari: ils voudraient ainsi sauver leurs
ossements du pied profanateur des Giaours, lorsque ceux-ci rentreront en
maîtres dans Constantinople. En maints endroits, les vivants imitent les
morts, et des îles de l'Archipel, du littoral de la Thrace, un faible
courant d'émigration entraîne chaque année vers l'Asie quelques vieux
Turcs, mécontents de toute cette activité européenne qui se manifeste
autour d'eux. Toutefois ces mouvements n'ont pas grande importance, et
la masse de la population ottomane dans l'intérieur de l'empire n'en est
point affectée. Les Turcs de la Bulgarie, les Yuruks de la Macédoine, et
ces Koniarides qui habitent les montagnes de la Roumélie depuis le
onzième siècle, ne songent point à quitter la terre qui est devenue leur
patrie. Pour supprimer l'élément turc dans la péninsule
thraco-hellénique, il faudrait procéder par extermination, c'est-à-dire
être plus féroce à l'égard des Osmanlis qu'ils ne le furent eux-mêmes à
l'époque de la conquête, lorsqu'ils se vantaient de ne pas laisser
repousser l'herbe sous les pas de leurs chevaux. D'ailleurs il faut
tenir compte de ce fait que les Turcs, si peu nombreux qu'ils soient en
proportion des autres races, s'appuient néanmoins sur des millions de
mahométans albanais, bosniaques, bulgares, tcherkesses et nogaïs. Dans
la Turquie d'Europe, les musulmans représentent environ le tiers de la
population, et les haines religieuses les forcent, malgré les
différences de race, à rester solidaires les uns des autres. Il ne faut
pas oublier non plus que les musulmans de Turquie sont les représentants
de cent cinquante millions de coreligionnaires dans le reste du monde,
et que ces peuples prennent une part de plus en plus large au mouvement
général de l'humanité en Afrique et en Asie[38].

[Note 38: Statistique approximative des races et religions de la
Turquie d'Europe:

                       Population             Catholiques Catholiques
        Races           probable.  Musulmans.    grecs.     latins.

        Serbes....      1,775,000    650,000    945,000   180,000
        Bulgares....... 4,500,000     60,000  4,400,000    40,000
SLAVES. Russes, Ruthè-
         nés, Cosaques.    10,000      --          --        --
        Polonais.......     5,000      --          --       5,000
        Roumains.......    75,000      --        75,000      --
LATlNS  Zinzares.......   200,000      --       200,000      --
GRECS.................. 1,200,000      --     1,200,000      --
ALBANAIS Guègues.......   600,000    400,000     50,000      --
         Tosques.......   800,000    600,000    200,000      --
TURCS    Osmanlis...... 1,500,000  1,500,000       --        --
         Tartares......    35,000     35,000       --        --
SÉMITES  Arabes........     5,000      5,000       --        --
         Israélites....    95,000       --         --        --
ARMÉNIENS..............   400,000       --         --      20,000
TCHERKESSES............    90,000     90,000       --        --
TSIGANES...............   140,000    140,000       --        --
FRANCS.................    50,000       --         --      45,000

 Population totale...  11,480,000  3,480,000  7,070,000   440,000

                                        Autres
                         Arméniens.    chrétiens.    Juifs.
        Serbes.........     --            --           --
        Bulgares.......     --            --           --
SLAVES. Russes, Ruthè-
         nés, Cosaques.     --         10,000          --
        Polonais.......     --            --           --
        Roumains.......     --            --           --
LATlNS  Zinzares.......     --            --           --
GRECS..................     --            --           --
ALBANAIS Guègues.......     --            --           --
         Tosques.......     --            --           --
TURCS    Osmanlis......     --            --           --
         Tartares......     --            --           --
SÉMITES  Arabes........     --            --           --
         Israélites....     --            --         95,000
ARMÉNIENS..............  380,000          --           --
TCHERKESSES............     --            --           --
TSIGANES...............     --            --           --
FRANCS.................     --          5,000          --

   Population totale...  380,000       15,000        95,000
]

Il ne s'agira donc point dans l'avenir, nous l'espérons, d'une lutte
d'extermination entre les races de la Péninsule; mais dès maintenant il
s'agit de savoir comment tous ces éléments divers et partiellement
hostiles pourront se développer en paix et en liberté. Sous la pression
des événements, les Turcs eux-mêmes ont dû le comprendre, et depuis une
trentaine d'années ils ont abdiqué, en théorie du moins, la politique de
pure violence et d'oppression. En vertu des lois, toutes les
nationalités de l'empire, sans distinction d'origine ni de culte, sont
placées sur un pied d'égalité, et les chrétiens de toute race peuvent
occuper les divers emplois de l'empire au même titre que les musulmans.
Il va sans dire que partout où l'occasion s'en présente, les Turcs font
de leur mieux pour mettre à néant toutes ces belles affirmations du
droit. Très-fins sous leur apparente lourdeur, les pachas savent fort
bien rebuter les impatients de liberté par leurs formalités, leurs
lenteurs, leurs atermoiements continuels. Dans certains districts
éloignés de Constantinople, notamment en Bosnie et en Albanie, les
réformes sont encore lettre morte. Toutefois il serait injuste de ne pas
reconnaître que dans l'ensemble de la Turquie de très-grands progrès se
sont accomplis vers l'égalisation définitive des races. D'ailleurs c'est
aux populations elles-mêmes à vouloir avec persévérance; elles
deviennent libres à mesure qu'elles arrivent à la conscience, de leur
valeur et de leur force.

Heureusement le despotisme turc n'est pas un despotisme savant, basé sur
la connaissance des hommes et visant avec méthode à leur avilissement.
Les Osmanlis ignorent cet art «d'opprimer sagement» que les gouverneurs
hollandais des îles de la Sonde avaient jadis pour mission de pratiquer,
et qui n'est point inconnu en bien d'autres contrées. Pourvu que le
pacha et ses favoris puissent s'enrichir à leur aise, vendre chèrement
la justice et les faveurs, bâtonner de temps en temps les malheureux qui
ne se rangent pas assez vite, ils laissent volontiers la société marcher
à sa guise. Ils ne s'occupent point curieusement des affaires de leurs
administrés et ne se font point adresser de rapports et de
contre-rapports sur les individus et les familles. Leur domination est
souvent violente et cruelle, mais elle est tout extérieure pour ainsi
dire et n'atteint pas les profondeurs de l'être. Sans doute l'esprit
public ne peut naître et se développer que bien difficilement sous un
pareil régime, mais les individus isolés peuvent garder leur ressort, et
les fortes institutions nationales, telles que la commune grecque, la
tribu mirdite, la communauté slave, peuvent résister facilement à une
domination capricieuse et dépourvue de plan. Aussi, par bien des côtés,
l'autonomie des groupes de population est-elle plus complète en Turquie
que dans les pays les plus avancés de l'Europe occidentale. En présence
de ce chaos de nations et de races, qu'il serait difficile d'assouplir à
une discipline uniforme, la paresse des fonctionnaires turcs a pris le
parti le plus simple; elle laisse faire. Les Francs qui servent le
gouvernement turc à Constantinople sont en mainte occurrence plus
tracassiers et plus gênants pour leurs administrés que les pachas
musulmans de vieille roche.

Quoi qu'il'en soit, on ne saurait douter que, dans un avenir prochain,
les populations non mahométanes de la Turquie, déjà bien supérieures aux
Turcs par le nombre, par l'activité matérielle, par la vivacité de
l'esprit et l'instruction, n'arrivent aussi à dépasser leurs maîtres
actuels par l'importance de leur rôle politique. C'est là une nécessité
de l'histoire. Les amateurs du bon vieux temps, les Osmanlis qui ont
gardé le turban vert de leurs ancêtres, voient avec désespoir se
rapprocher cette inévitable échéance. Ils s'opposent de toutes leurs
forces, soit par une résistance avouée, soit par une savante lenteur, à
tous les changements administratifs ou matériels qui peuvent hâter
l'émancipation complète des rayas méprisés. Toutes les inventions
européennes leur paraissent, comme elles le sont, en effet, le prélude
d'une grande transformation sociale qui s'accomplira contre eux. En
effet, ne sont-ce pas les rayas surtout qui profilent des écoles et des
livres, qui utilisent les routes, les chemins de fer, les ports de
commerce et toutes ces nouvelles machines agricoles et industrielles?
Grâce aux arts et aux sciences de l'Europe, Bosniaques, Bulgares et
Serbes arrivent à reconnaître leur parenté; Albanais et Valaques se
rapprochent des Grecs; tous les anciens sujets des conquérants d'Asie en
viennent à se reconnaître Européens, préparant ainsi la future
confédération du Danube.

[Illustration: VOIES COMMERCIALES DE CONSTANTINOPLE.]

Parmi les révolutions matérielles qui s'accomplissent en Turquie, l'une
des plus importantes pour les intérêts généraux de l'Europe et du monde
est l'ouverture prochaine du chemin de fer direct de Vienne à
Constantinople. Cette voie ferrée, depuis si longtemps promise, et dont
les malversations financières avaient retardé la construction d'année en
année, complétera la grande diagonale du continent sur la route de
l'Angleterre aux Indes, et du coup oblige, pour ainsi dire, la Péninsule
à faire volte-face. Celle-ci, qui regardait seulement vers l'Archipel et
l'Asie Mineure, commence à regarder aussi vers l'Europe, dont elle était
réellement séparée par le Skhar et les Balkhans: c'est là un changement
économique des plus considérables. Désormais voyageurs et marchandises,
au lieu de faire un grand détour par le Danube ou par la Méditerranée,
pourront suivre le chemin direct du Bosphore à l'Europe centrale;
Constantinople utilisera toutes les voies commerciales dont elle est le
centre de convergence, et par suite tout l'équilibre des échanges en
sera modifié de proche en proche jusqu'aux extrémités du monde. Mais
bien autrement sérieux sont les changements qui ne manqueront pas de
s'accomplir dans le sein des populations elles-mêmes! Rattachées les
unes aux autres, les diverses nationalités de la péninsule des Balkhans
et de l'Austro-Hongrie verront s'élargir pour elles le théâtre de leurs
conflits. Des bords-de la Baltique à ceux de la mer Egée, sur plus d'un
quart de l'Europe, tous ces peuples ou fragments de peuples qui
réclament l'égalité des droits et l'autonomie politique vont chercher à
se grouper suivant leurs affinités naturelles, et se préparer, par la
solidarité morale, à l'établissement de fédérations libres. Quelle que
doive être l'issue des événements qui se préparent en Turquie, il est
certain que, dans son ensemble, ce pays devient de plus en plus européen
par le mouvement politique, les conditions sociales, les moeurs et les
idées. Le temps n'est plus où les diplomates de Stamboul, ne comprenant
rien au sens du mot République, se décidaient pourtant à reconnaître la
_Reboublika_ des Francs, par la considération spéciale qu'elle ne
pouvait pas épouser une princesse d'Autriche.



VIII

GOUVERNEMENT ET ADMINISTRATION


L'Empire Ottoman occupe une surface immense, de peut-être six millions
de kilomètres carrés, dont il est même impossible d'indiquer les
limites, car, au sud et au sud-ouest, le domaine du sultan va se perdre
dans les déserts inexplorés du haut Nil et du Soudan. Toutefois la plus
grande partie de ces vastes territoires n'est point sous la dépendance
directe du padichah de Stamboul; Tunis et l'Egypte avec tous les pays du
Nil sont gouvernés par des vassaux réellement souverains. L'intérieur de
l'Arabie appartient aux Ouahabites; les côtes méridionales de
l'Hadramaut sont habitées par des peuplades libres ou bien inféodées à
l'Angleterre; enfin, même entre la Syrie et l'Euphrate; nombre de
districts, nominalement administrés par des pachas turcs, sont pour les
Bédouins un libre territoire de courses et de pillage. L'Empire Ottoman
proprement dit comprend, avec ses provinces d'Europe, l'Asie Mineure, la
Syrie, la Palestine, le double bassin du Tigre et de l'Euphrate, le
Hedjaz et le Yémen en Arabie, Tripoli en Afrique. Ce territoire, avec
les îles qui en dépendent, s'étend sur un espace d'au moins 250 millions
d'hectares, soit environ cinq fois la surface de la France; mais la
population, beaucoup moins dense que celle de l'Europe occidentale,
s'élève à peine à 25 millions d'habitants. Quelques statisticiens
pensent même que ce nombre est trop élevé de deux ou trois millions.

La Turquie d'Europe, sans y compter, comme on a souvent le tort de le
faire par habitude, les pays autonomes, la Roumanie, la Serbie et le
Monténégro, est un État de moyenne grandeur, dont la superficie est
évaluée approximativement à un peu plus des trois cinquièmes du
territoire de la France. En dehors de Constantinople et de sa banlieue,
qui forme un district dépendant du ministère de la police, le pays est
divisé en sept _vilayets_ ou provinces; en outre, Lemnos, Imbros,
Samothrace, Astypalaea constituent, avec Rhodes et les îles du littoral
de l'Anatolie, un huitième vilayet. Du reste, les divisions
conventionnelles de l'empire sont assez fréquemment modifiées. Les
vilayets se divisent en _moutesarifliks_ ou _sandjaks_; ceux-ci se
partagent en _kazas_, qui répondent aux cantons français, et les kazas
en communes ou _nahiés_[39].

[Note 39:

                                      Superficie       Population
    Vilayets.                      approximative.        probable.

 1. Edirueh un Andrinople (Thrace)....     68,000      2,000,000
 2. Danube ou Touna...................     86,000      3,700,000
 3. Salonique ou Selanik (Macédoine)..     52,000        662,000
 4. Monastir et Prisrend (Haute Macédoine
      et Haute Albanie)...............     53,000      1,500,000
 5. Bosna Seraï ou Serajevo (Bosnie)..     61,000      1,150,000
 6. Janina (Epire et Thessalie).......     36,000        718,000
 7.  Crète ou Candie..................      7,800        210,000
Iles européennes du vilayet de l'Archipel.  1,200         40,000
Constanlinople et sa banlieue sur la rive
            d'Europe..................        300        490,000

Turquie d'Europe......................    365,300     11,470,000

    Vilayets.                                Capitales.

 1. Edirueh un Andrinople (Thrace)....       Andrinople.
 2. Danube ou Touna...................       Roustchouk.
 3. Salonique ou Selanik (Macédoine)..       Salonique.
 4. Monastir et Prisrend (Haute Macédoine
      et Haute Albanie)...............       Monastir.
 5. Bosna Seraï ou Serajevo (Bosnie)..       Serajevo.
 6. Janina (Epire et Thessalie).......       Janina.
 7.  Crète ou Candie..................       La Canée.
Iles européennes du vilayet de l'Archipel.   Dardanelles.
Constantinople et sa banlieue sur la rive
            d'Europe..................

Turquie d'Europe......................]

Le sultan ou _padichah_, qui est en même temps _Emir el moumenin_,
c'est-à-dire chef des croyants, concentre en sa personne tous les
pouvoirs; il n'a d'autre règle de conduite que les prescriptions du
Coran et les traditions de ses ancêtres. Après lui, les deux personnages
les plus considérables de l'empire sont le _Cheik el Islam_ (ancien de
l'Islam) ou grand-mufti, qui préside aux cultes et à la justice, et le
_Sadrazam_, appelé aussi grand-vizir, qui est placé à la tête de
l'administration générale, et qu'assisté un conseil des ministres ou
_mouchirs_ composé de dix membres. Le _Kislar-Agasi_ ou chef des
eunuques noirs, auquel est confiée la direction du harem impérial, est
aussi l'un des grands dignitaires de la Turquie et souvent celui qui
jouit en réalité de la plus haute influence et qui distribue les faveurs
à son gré. Les membres jurisconsultes des divers conseils des ministères
sont désignés sous le nom de _moufti_. Les titres _effendi_ ou «lettré»;
_aga_ «homme du sabre», sont des titres de politesse appliqués aux
employés ou à des personnages considérables. Souvent aussi le titre de
_pacha_, répondant à celui de «grand chef», est donné à tous ceux qui
remplissent une haute fonction civile ou militaire. On sait que leur
dignité est symbolisée, suivant le rang, par une, deux ou trois queues
de cheval flottant au bout d'une lance: c'est un usage qui rappelle les
temps, déjà légendaires, où les Turcs nomades parcouraient à cheval les
steppes de l'Asie centrale.

Le conseil d'État (_chouraï devlet_) et d'autres conseils, ceux des
comptes, de là guerre, de la marine, de l'instruction publique, de la
police, etc., fonctionnent pour chaque ministère, et, par l'ensemble de
leurs bureaux, constituent la chancellerie d'État, connue sous le nom de
_divan_. En outre, une cour suprême, divisée en deux sections, s'occupe
des affaires civiles et des affaires criminelles. Les membres des corps
officiels sont nommés directement par le pouvoir; la seule apparence de
droit accordée aux diverses «nations» de l'empire est, que deux
représentants de chacune d'elles, d'ailleurs soigneusement choisis par
le sadrazam, prennent place au conseil supérieur de l'administration ou
conseil d'État. Il en est de même dans les provinces. Un _vali_ gouverne
le vilayet, un _moutesarif_ le sandjak, un _caïmacan_ le kazas, un
_moudir_ la commune. Tous ces chefs sont assistés, mais pour la forme
seulement, par un conseil composé des principaux fonctionnaires civils
et religieux, et de quelques membres musulmans et non musulmans choisis
sur une liste de notables éligibles. En réalité, c'est le vali qui nomme
les membres des conseils. Aussi ces assemblées sont-elles désignées en
langage populaire sous le nom de «conseils des Oui»; elles n'ont d'autre
fonction que d'approuver. Les conditions que le gouvernement suprême a
daigné se faire à lui-même sont résumées dans le _hatti-chérif_ de
Gulhané, promulgué en 1839, et dans le _hatti-houmayoum_ de 1856.
Depuis, ces promesses, qui garantissent à tous les habitants de l'empire
une entière sécurité quant à leur vie, leur honneur et leur fortune, ont
été converties en articles de loi et partiellement appliquées.

L'organisation religieuse et judiciaire, jalousement surveillée par le
Cheik-el-Islam et par les prêtres, ne pouvait être l'objet d'aucun
changement. Le corps spécialement religieux, celui des _imans_, comprend
les _cheiks_, qui ont pour devoir la prédication; les _khatibs_, qui
récitent les prières officielles, et les _imans_ proprement dits, qui
célèbrent les mariages et les enterrements. Les juges, qui composent
avec les imans le groupe des _ulémas_, ont pour supérieur immédiat un
_cazi-asker_ ou grand-juge, et se divisent, suivant la hiérarchie, en
_mollahs_, _cazis_ (cadis) et _naïbs_. Ils ne sont point rétribués par
l'État et prélèvent eux-mêmes leurs émoluments sur la valeur des biens
en litige et sur les héritages: c'est dire que la loi même les encourage
à l''improbité. Des tribunaux mixtes offrent quelque garantie aux
habitants de l'empire non mahométans.

Le patriarche de Constantinople, comme chef de la religion grecque dans
la Turquie d'Europe et comme directeur civil des communautés de sa
nation, dispose d'une influence très-considérable. Il est désigné par un
synode de dix-huit membres, qui administre le budget religieux et décide
souverainement en matière de foi. Les trois personnages principaux du
rit latin sont un patriarche siégeant dans la capitale et les deux
archevêques d'Antivari et de Durazzo. Les deux cultes arméniens ont
chacun leur patriarche résidant à Constantinople.

Il serait trop dangereux pour la puissance des Ottomans en Europe que
les sujets chrétiens pussent entrer en grand nombre dans l'armée. Jadis
ils en étaient complètement exclus et devaient payer de lourds impôts de
capitation en échange du service militaire. Actuellement, il est convenu
officiellement que les «rayas» peuvent contribuer à la défense nationale
et monter de grade en grade jusqu'à celui de _férik_ (général) et de
_mouchir_ (maréchal); mais, en réalité, l'armée n'en continue pas moins
d'être presque exclusivement composée d'Osmanlis et de mahométans de
diverses races. C'est même afin de classer ses sujets en recrutables et
en corvéables que le gouvernement turc fait procéder de temps en temps
dans ses provinces à des recensements sommaires. L'armée active
(_nizam_), organisée sur le modèle prussien, ne comprend guère plus de
100,000 soldats, quoique l'effectif officiel soit supérieur d'un tiers.
Elle est divisée en sept corps, dont trois cantonnés en Europe; les deux
réserves, l'_idatyal_ et le _rédif_, ne dépassent point non plus une
centaine de mille hommes; mais, en cas de nécessité, l'armée se grossit
d'un nombre indéfini de volontaires irréguliers, les _bachi-bozouks_,
dont le nom rappelle tant de scènes de meurtres et d'horreurs.

La flotte de guerre est très-considérable en comparaison de la marine
commerciale: elle comptait en 1875 plus de vingt navires cuirassés. Si
elle était complètement armée, elle devrait avoir plus de cinquante
mille marins; mais à peine a-t-on réuni le tiers de cet effectif.



                              CHAPITRE VI

                              LA ROUMANIE


Le peuple roumain, héritier du grand nom des conquérants de l'ancien
monde, est un des plus curieux de la Terre, à cause de son origine et de
la position isolée qu'il occupe à l'orient de toutes les races
latinisées. Du côté de l'Asie, c'est le groupe le plus avancé de ces
nations de langue latine qui peuplent la plus grande partie de l'Europe
occidentale et possèdent plus de la moitié du continent américain. Il y
a peu d'années encore, ce groupe était presque entièrement ignoré. En le
voyant perdu au milieu des populations les plus diverses de races et
d'idiomes, on était tenté de le confondre avec elles en un même chaos;
mais les graves événements qui se sont accomplis depuis le milieu du
siècle dans le bassin du bas Danube, ont fini par appeler l'attention
sur les Roumains, et l'on sait maintenant qu'ils se distinguent
absolument de leurs voisins les Serbes, les Bulgares, les Magyars, les
Turcs, les Grecs et les Russes. On sait aussi que leur importance est
grande dans l'ethnologie générale de l'Europe orientale et que, du moins
par le nombre, ils occupent le premier rang, après les Slavo-Bulgares,
parmi les nations danubiennes. Si la confédération de l'Europe orientale
doit se constituer un jour, c'est dans la Roumanie que se trouvera le
centre naturel de ce groupe nouveau des peuples.

Au point de vue de la race et non de la politique officielle, la vraie
Roumanie est bien autrement grande que les cartes ne la représentent.
Non-seulement elle comprend la Valachie et la Moldavie du versant
danubien des Carpathes, ainsi que la Bessarabie russe, mais elle se
prolonge aussi sur une moitié de la Bukovine, et, de l'autre côté des
monts, englobe la plus forte part de la Transylvanie, ainsi qu'une large
zone de terrain dans le Banat et la Hongrie orientale. Les Roumains ont
aussi franchi le Danube et colonisé de nombreux districts de la Serbie
et la Bulgarie turque; enfin, leurs frères les Zinzares ou
Macédo-Valaques peuplent sporadiquement le Pinde et d'autres montagnes
de l'Albanie, de la Thessalie et de la Grèce; on en trouve jusqu'en
Istrie. Tandis que la Roumanie proprement dite s'étend sur un espace
d'environ 120,000 kilomètres carrés, égal au quart de la France, tous
les pays roumains ont ensemble une superficie presque double. La
population se trouverait également doublée par l'union politique de
toute la race: des plaines hongroises aux montagnes de la Grèce on doit
compter au moins huit millions et demi de Roumains[40]. Des patriotes
qui forcent la statistique à parler suivant leurs désirs n'hésitent pas
à compter quinze millions de Latins appartenant à ce groupe oriental.

[Note 40: Populations roumaines: valaques, moldaves, transylvaines,
bessarabes et macédo-valaques.

         Population probable en 1875.

Valachie. 3,220,000
Moldavie. 1,980,000

          5,180,000 (avec Juifs, Tsiganes, etc.) 4,760,000 Roumains.
Austro-Hongrie.................................. 2,896,000    »
Bessarabie et autres provinces russes...........   600,000    »
Serbie..........................................   160,000    »
Turquie.........................................   275,000    »
Grèce...........................................     4,000    »

                                                 8,995,000 Roumains.
]

[Illustration: LES ROUMAINS.]

En laissant de côté les Valaques du Pinde, on reconnaît que le
territoire latin des régions danubiennes s'arrondit autour du massif
oriental des Cârpathes en un cercle presque parfait; mais une moitié
seulement de ce cercle est constituée en pays autonome; le reste
appartient à la monarchie austro-hongroise. Si le voeu des Roumains
pouvait se réaliser et que la patrie tout entière se trouvât réunie en
un seul corps politique, le centre naturel de la Roumanie ne serait plus
dans les limites actuelles du pays; il faudrait le chercher à
Hermannstadt, la Sibiu des Valaques, ou dans telle autre ville de la
haute vallée de l'Olto, sur le versant septentrional des Carpathes, où
elle se trouvait autrefois. Mais, réduite comme elle l'est: au versant
extérieur des Carpathes, entré les Portes de Fer et les hauts affluents
du Pruth, la Roumanie a pris une forme bizarre et mal équilibrée; elle a
dû se scinder en deux parties dont la frontière commune, désignée par le
cours du Sereth et d'un petit affluent, réunit l'éperon le plus avancé
des Carpathes orientales au grand coude du bas Danube. Au nord de cette
limite est la Moldavie, ainsi nommée d'un affluent du Sereth; au
sud-ouest et à l'ouest s'étend la Valachie, ou «plaines des Vèlches»
c'est-à-dire des Latins. Cette plaine, la _tzara rumaneasca_, ou terre
Roumaine proprement dite, est interrompue de distance en distance par
des cours d'eau parallèles qui constituent des limites secondaires, et
coupée par la rivière Olto en deux parties: à l'est la Grande, à l'ouest
la Petite Valachie. Le Danube sert aussi de frontière politique dans
toute la zone inférieure de son cours. C'est qu'en aval des Portes de
Fer il est trop large, trop sinueux, trop bordé de lacs, de forêts et de
marécages pour que les peuplés en marché et les conquérants aient pu en
faire leur grand chemin, comme en Autriche et en Bavière; au contraire,
ceux qui voulaient continuer leur marche vers l'occident, cherchaient à
éviter le fleuve, en passant par les défilés des montagnes. Le Danube
est une formidable barrière, que, même de nos jours, de puissantes
armées ne peuvent tenter de franchir sans de grands dangers. D'ailleurs
le brusque méandre que le bas Danube décrit vers le nord, et le large
étalement de son delta servent, pour ainsi dire, de bouclier aux plaines
valaques, et jadis obligeaient les peuples non navigateurs à se
détourner vers les Carpathes. Les cours parallèles du Dnieper, du Boug,
du Dniester, du Pruth, protégeaient aussi, bien que dans une moindre
mesure, les terres de la basse Moldavie.

Néanmoins c'est un phénomène vraiment étrange, et qui témoigne d'une
singulière ténacité chez le peuple roumain, qu'il ait pu maintenir ses
traditions, sa langue, sa nationalité, au milieu des chocs violents qui
n'ont pas manqué de se produire sur son territoire entre les ravageurs
de toute race. Depuis la retraite des armées romaines, tant de bandes
détachées du gros des envahisseurs goths, avares, huns et petchénègues,
tant d'oppresseurs slaves, bulgares et turcs ont successivement opprimé
les paisible cultivateurs du pays, que leur disparition, comme race
distincte, aurait pu sembler inévitable. Mais, en dépit des inondations
et des remous de peuples qui ont, à diverses époques, recouvert la
population des Daces latinisés, ceux-ci, grâce sans doute à la culture
plus haute qu'ils tenaient de leurs ancêtres et qu'ils gardaient à
l'état latent, ont toujours fini par émerger du déluge dans lequel on
les croyait engloutis. Les voici maintenant qui, dégagés de tout élément
étranger, se présentent au milieu des autres peuples et réclament leur
place, comme nation indépendante! Ils justifient amplement leur vieux
proverbe: _Romoun no pere!_ «Le Roumain ne périra pas!» D'ailleurs leur
nombre s'accroît rapidement, peut-être de quarante à cinquante mille
personnes par an.

Les Alpes transylvaines sont aux Roumains, puisqu'ils en occupent les
deux versants; mais, de part et d'autre, les hautes vallées sont
faiblement habitées et l'on peut voyager pendant des journées entières
sans rencontrer d'autres demeures que d'informes huttes de bergers. La
frontière politique, tracée entre l'Austro-Hongrie et la Roumanie sur la
principale arête des monts, est donc une simple ligne idéale traversant
la solitude des forêts immenses. Sauf dans le voisinage de la grande
route, encore unique, et des sentiers qui passent de l'un à l'autre
versant, les hautes Alpes qui séparent la Transylvanie des plaines
valaques sont restées une nature vierge, où le chasseur va poursuivre le
chamois, où naguère vivait le bison, figuré sur le blason de la
Moldavie. Le Tsigane s'y rend aussi pour aller capturer les ours, bruns
ou noire, qu'il fera danser de village en village. Il séduit l'animal en
cachant près de sa retraite une grande jarre pleine d'eau-de-vie et de
miel; puis, quand l'ours et sa famille sont tombés ivres-morts, le
Tsigane paraît et les enchaîne.

[Illustration: VALAQUES.]

[Illustration: LE CHIL ET L'OLTO.]

Sur le versant extérieur îles Carpathes, la configuration physique de la
Roumanie est d'une grande simplicité. En Moldavie, les chaînes basses,
parallèles aux grandes montagnes, se prolongent du nord-ouest au
sud-est, et, séparées les unes des autres par les vallées de la
Bistritza de la Moldava, du Sereth, s'abaissent insensiblement pour
aller mourir dans les plaines du Danube. En Valachie, les chaînons des
Alpes transylvaines se ramifient au sud avec une remarquable régularité,
et les torrents qui en descendent se ressemblent par leur direction
générale. Toutes les rivières, celles qui naissent dans les vallées
méridionales, et les cours d'eau plus abondants qui traversent
l'épaisseur des monts et coupent les Carpathes on fragments séparés, le
Sil ou Chil, l'Olto ou Aluta, le Buseo, décrivent uniformément une
courbe vers l'est avant de se mêler, soit directement, soit
indirectement, dans le grand courant danubien; seulement, la courbe est
d'autant plus forte que la rivière elle-même débouche plus en aval.

De l'arête suprême des montagnes à la plaine du Danube, l'inclinaison
moyenne des pentes est à peu près la même dans les divers chaînons, et,
par suite, les zones de température et de végétation se succèdent du
nord au sud avec une singulière uniformité. En haut, sur la frontière
transylvaine, se dressent les cimes revêtues de forêts de conifères et
de bouleaux, et toutes blanches de neige en hiver; puis viennent les
croupes des montagnes secondaires, où dominent le hêtre et le
châtaignier, où se mêlent pittoresquement toutes les essences des forêts
d'Europe; plus bas encore, les collines doucement ondulées sont
parsemées de bouquets de chênes et d'érables, et les vignes occupent les
pentes ensoleillées. Enfin viennent la grande plaine unie et les lacs
riverains du Danube avec les arbres fruitiers de toute espèce, les
peupliers et les saules. La zone moyenne, entre les grandes Alpes et les
campagnes basses, abonde en sites ravissants par la forme pittoresque
des rochers, la richesse et la variété de la verdure, la limpidité des
eaux. C'est dans cette «Arcadie heureuse» que se trouvent la plupart des
grands monastères, magnifiques châteaux forts, couronnés de dômes et de
tours, entourés de jardins et de parcs. Quant à la plaine, elle est en
maints endroits nue et monotone; mais ses villages, à demi enfouis dans
le sol et se confondant avec les herbes, ont du moins l'admirable
horizon des montagnes bleuies par la distance. Les objets qui arrêtent
le plus le regard sur la terre unie sont les hautes meules de foin, déjà
figurées par les sculpteurs romains sur la colonne Trajane.

La campagne roumaine est une autre Lombardie, non certainement par la
perfection de l'agriculture, mais par l'exubérance spontanée du sol et
par la beauté du ciel et des lointains. Malheureusement, elle n'est
point, comme le Milanais et le Vénitien, protégée par son rempart de
montagnes contre les vents polaires du nord-est, qui sont les plus
fréquents de l'année. Le climat y est extrême, alternativement
très-chaud et d'un froid rigoureux[41]. En hiver, il faut protéger les
vignes en en recouvrant les sarments d'une couche de terre. Il arrive
parfois, dans la partie sud-orientale de la plaine valaque, la plus
exposée à la violence du vent, que des troupeaux entiers de boeufs et de
chevaux, surpris par des tempêtes de neige, vont, en s'enfuyant devant
l'orage, se précipiter dans les lacs riverains du Danube. Quelques
districts, où l'eau du ciel ne tombe pas en assez grande abondance, sont
même de véritables steppes; telles sont, entre le Danube et la
Jalomitza, les plaines de Baragan, où les outardes vivent en compagnies
nombreuses; sur des étendues de plusieurs lieues, on n'y aperçoit pas un
arbre.

[Note 41:

Température moyenne de Bucarest..........   8°C.
      »     la plus haute................  45°
      »     la plus basse................ -30°
Écart....................................  75°
]

Géologiquement, la Roumanie présente aussi, de l'arête des montagnes à
la plaine du Danube, une succession assez régulière de terrains depuis
le granit des sommets jusqu'aux alluvions modernes que le fleuve a
déposées sur ses bords. Par une remarquable analogie, le versant
méridional des Carpathes se compose d'une série de terrains analogues à
ceux que l'on observe en Galicie, sur le versant septentrional, et les
mêmes produits minéraux, le sel gemme, dont il existe de véritables
montagnes, le gypse, les calcaires lithographiques, le pétrole, coulant
en très-grande abondance, invitent le travail de l'homme. Des strates de
terrains tertiaires forment la plus grande partie des plaines, mais
toutes celles qui s'étendent à l'est de Ploiesti et de Bucarest sont en
entier recouvertes de couches quaternaires d'argile et de cailloux
roulés, dans lesquelles on a trouvé en abondance des ossements de
mammouths, d'éléphants et de mastodontes. Les rivières troublées qui
traversent ces campagnes se sont creusé, entre les berges de cailloux,
des lits sinueux, semblables à de larges fossés.

Comme la Lombardie, à laquelle tant de traits physiques et sa population
même la font ressembler, la plaine de Roumanie est un ancien golfe marin
comblé par les débris descendus des montagnes. Mais si la mer a disparu,
le Danube, qui développe sa vaste courbe de 850 kilomètres au sud de la
plaine valaque, est lui-même une autre mer par la masse de ses eaux et
par la facilité qu'il offre à la navigation. Précisément à son entrée
dans les campagnes basses, au célèbre défilé de la «Porte de Fer», son
lit, profond de 50 mètres, se trouve à 20 mètres au-dessous du niveau de
la mer Noire, et la portée moyenne de son courant dépasse celle de tous
les fleuves réunis de l'Europe occidentale, du Rhône au Rhin. Pourtant
les Romains avaient déjà jeté sur le Danube, immédiatement en aval de la
Porte de Fer, un pont considéré à bon droit comme l'une des merveilles
du monde. Poussé, dit-on, par un sentiment de basse envie, l'empereur
Adrien fit démolir ce monument qui devait rappeler la gloire de Trajan
aux générations futures. On n'en voit plus que les culées des deux rives
et, lorsque les eaux sont très-basses, les fondements de seize des vingt
piles qui soutenaient l'ouvrage; sur le territoire valaque, une tour
romaine, qui a donné son nom à la petite ville de Turnu-Severin, désigne
aussi l'endroit où les légions de Rome posaient le pied sur la terre de
Dacie. Le lieu de passage entre la Serbie et la Roumanie a gardé son
importance, mais l'industrie moderne n'a pas encore remplacé le pont de
Trajan, et tant qu'on n'aura pas commencé la construction du pont-viaduc
de Giurgiu ou Giurgevo à Roustchouk, le Danube continuera de rouler
librement ses flots de la Porte de Fer à la mer Noire.

[Illustration: DANUBE ET JALOMITZA.]

Au sud des plaines de la Roumanie, le Danube, de même que presque tous
les fleuves de l'hémisphère septentrional, ne cesse d'appuyer à droite,
du côté de la Bulgarie. Il en résulte un contraste remarquable entre les
deux rives. Au sud, la berge rongée par le flot s'élève assez
brusquement en petites collines et en terrasses; au nord, la plage,
égalisée par le fleuve pendant ses crues, s'étend au loin et se confond
avec les campagnes basses. Des marécages, des lacs, des coulées, restes
des anciens lits du Danube, s'entremêlent de ce côté en un lacis de
fausses rivières entourant un grand nombre d'îles et de bancs à demi
noyés. Sur cet espace, où les eaux se sont promenées deci et delà, on
voit même, au sud de la Jalomitza, les traces de toute une rivière qui a
cessé d'exister en cours indépendant pour emprunter le lit d'un autre
fleuve, et dont il ne reste plus que des lagunes et des marais. Tous les
terrains bas, que le fleuve a nivelés et délaissés, se trouvent
appartenir à la Valachie, dont ils accroissent la zone marécageuse et
déserte, tandis que la Bulgarie perd sans cesse du terrain; mais elle a
pour elle la salubrité du sol, les beaux emplacements commerciaux, et
c'est de ce côté qu'ont dû être bâties presque toutes les cités
riveraines. On dit que les castors, exterminés dans presque toutes les
autres parties de l'Europe, sont encore assez communs dans les terres à
demi noyées de la rive valaque.

Arrivé à une soixantaine de kilomètres de la mer en ligne droite, le
Danube vient se heurter contre les hauteurs granitiques de la Dobroudja
et se rejette vers le nord pour contourner ce massif et s'épanouir en
delta dans un ancien golfe conquis sur la mer Noire. C'est à ce détour
du fleuve que ses derniers grands affluents, le Sereth moldave et le
Pruth, à demi russe par la rive orientale de son cours supérieur, lui
apportent leurs eaux. Mais le Danube, gonflé par ces deux rivières, ne
garde tout son volume que sur un espace de 50 kilomètres environ: il se
bifurque. Le grand bras du fleuve, connu sous le nom de branche de
Kilia, emporte environ les deux tiers de la masse liquide, et continue
de former la frontière entre la Roumanie et la Bulgarie turque. La
branche méridionale ou de Toultcha, qui se subdivise elle-même, coule en
entier sur le territoire ottoman: c'est la grande artère de navigation,
par sa bouche turque de la Soulina.

La maîtresse branche du fleuve est fort importante dans l'histoire
actuelle de la Terre, à cause des changements rapides que ses alluvions
accomplissent sur le rivage de la mer Noire. En aval d'Ismaïl, le Danube
de Kilia se ramifie en une multitude de branches qui changent
incessamment suivant les alternatives des maigres et des inondations,
des affouillements et des apports de sable. Deux fois les eaux se
réunissent en un seul canal avant de s'étaler en patte d'oie au milieu
des flots marins et de former leur delta secondaire en dehors du grand
delta. La côte de ces terres nouvelles, dont le développement extérieur
est d'environ vingt kilomètres, s'accroît tous les ans d'une quantité de
limon égale à 200 mètres de largeur sur des fonds de dix mètres
seulement[42]. Pourtant, en dépit de la marche rapide des alluvions au
débouché de la Kilia, la ligne normale du rivage se trouve en cet
endroit beaucoup moins avancée à l'est qu'à la partie méridionale du
delta. On peut en conclure que le Danube de Kilia est d'origine moderne
et que la grande masse des eaux s'épanchait autrefois par les bouches
ouvertes plus au sud. En étudiant la carte du delta danubien, on voit
que le cordon littoral d'une si parfaite régularité qui forme la ligne
de la côte, en travers des golfes salins de la Bessarabie russe et
moldave, se continue au sud à travers le delta en s'infléchissant
légèrement vers l'est. C'est l'ancien rivage, il se relève au-dessus des
plaines à demi noyées comme une espèce de digue, que les diverses
bouches du fleuve ont dû traverser pour se jeter dans la mer. Les
alluvions portées par les bras de Soulina et de Saint-Georges se sont
étalées en une vaste plaine en dehors de cette digue, tandis que le
grand bras actuel n'a pu déposer au-devant du rempart qu'un archipel
d'îles encore incertaines. Il est donc plus jeune dans l'histoire du
Danube.

[Note 42:

Portée moyenne du Danube,
           d'après Ch. Hartley.       9,200 mètres cubes par seconde.
    »  la plus forte...........      28,000      »           »
    »  moyenne de la bouche de Kilia. 5,800      »           »
    »      »          » Saint-Georges 2,600      »           »
    »      »          » Soulina....     800      »           »
Alluvions moyennes du Danube.... 60,000,000      »        par an.
]

Tout en gagnant peu à peu sur la mer, le fleuve en a aussi graduellement
isolé des lacs d'une superficie considérable. Entre la bouche du
Dniester et le delta danubien, on remarque sur la côte plusieurs golfes
ou «limans» d'une très-faible profondeur, dans lesquels les eaux
s'évaporent pendant les chaleurs, en laissant sur le sol une mince
couche saline. La forme générale de ces nappes d'eau, la nature des
terrains qui les entourent, la disposition parallèle des ruisseaux qui
s'y jettent, les font ressembler complètement à d'autres lacs que l'on
voit plus à l'ouest jusqu'à l'embouchure du Pruth; seulement ces
derniers sont remplis d'eau douce, et le cordon de sable qui les barre à
l'entrée les sépare non des flots de la mer Noire, mais de ceux du
Danube. Sans aucun doute tous ces lacs riverains du fleuve étaient
autrefois des limans d'eau salée comme les lagunes de la côte; mais à
mesure que le Danube a comblé son golfe, ces lacs, graduellement séparés
de la mer, se sont vidés de leurs eaux salées et se sont remplis d'eau
douce: que le fleuve continue d'empiéter dans la mer, et les nappes
salines du littoral, alimentées en amont par des ruisseaux d'eau pure,
se transformeront de la même manière.

Immédiatement au nord de ces lacs du littoral maritime et danubien,
l'entrée des plaines valaques était défendue par une ligne de
fortifications romaines, connues sous le nom de «mur» ou «val de
Trajan», comme les fossés, les murailles et les camps retranchés de la
Dobroudja méridionale; le peuple les attribue d'ordinaire au césar,
quoiqu'elles aient été élevées beaucoup plus tard par le général Trajan
contre les Visigoths. Cette barrière de défense, qui coïncide à peu près
avec la frontière politique tracée entre la Bessarabie moldave et la
Bessarabie russe, est devenue très-difficile à reconnaître sur une
partie notable de son parcours. Il est probable qu'à l'ouest du Pruth
elle se continuait par un autre rempart traversant la basse Moldavie et
la Valachie tout entière; les traces, encore visibles ça et là, en sont
désignées sous le nom de «chemin des Avares». Entre le Pruth et le
Dniester, le mur de Trajan était double; une deuxième muraille, dont les
vestiges se trouvent en entier sur le territoire russe, entre Leova et
Bender, couvrait les approches de la vallée danubienne. Ce n'était pas
trop, en effet, d'une double ligne de défense pour interdire l'accès
d'une plaine si fertile, dont les richesses naturelles devaient allumer
la cupidité de tous les conquérants!

Malgré les populations si diverses qui ont parcouru, conquis ou dévasté
leur territoire, les habitants de la Roumanie ont gardé sur tous leurs
limitrophes le privilège d'une beaucoup plus grande cohésion nationale:
ils ont ce qui manque à la Hongrie, à la Transylvanie, à la Bukovine, à
la Bulgarie, l'unité de race et de langue. Valaques et Moldaves ne
forment qu'un seul peuple, et loin de laisser envahir leur territoire,
ce sont eux, au contraire, qui débordent sur les pays environnants. Dans
toutes les provinces de la Roumanie, à l'exception de la Bessarabie, qui
lui fut donnée par les puissances occidentales à l'issue de la guerre de
Crimée, les habitants non roumains sont en minorité.

L'origine de ce peuple de langue latine est encore enveloppée de
mystère. Les Roumains, habitants de l'antique Dacie, sont-ils
exclusivement les descendants de Gètes et de Daces latinisés, ou bien le
sang des colons italiens amenés par Trajan prédomine-t-il chez eux? Dans
quelle proportion se sont mêlés au peuple roumain les divers éléments
des populations environnantes, slaves et illyriennes? Quelle part ont
eue les Celtes dans la formation de la nationalité valaque? Leurs
descendants seraient-ils les «Petits Valaques», des bords de l'Olto, les
«hommes à vingt-quatre dents», ainsi nommés à cause de leur bravoure? On
ne saurait le dire avec certitude; des savants de premier ordre, comme
Chafarik et Miklosich, font à ces diverses questions des réponses
contradictoires. Les vastes plaines que les Roumains habitent
aujourd'hui avaient été, sinon complètement, du moins en grande partie
abandonnées par eux au troisième siècle, lorsqu'ils durent émigrer de
l'autre côté du fleuve, par ordre de l'empereur Aurélien. S'il est vrai
que les arrière-petits-fils de ces exilés soient jamais retournés dans
leur patrie, à quelle époque y revinrent-ils pour y remplacer les
Slaves, les Magyars, les Petchénègues? Miklosich présume que ce fut vers
le cinquième siècle, Roesler croit que ce fut huit cents ans plus tard;
mais son opinion est certainement erronée, car dès le onzième siècle les
chroniques mentionnent l'existence des Roumains dans la région des
Carpathes. Enfin d'autres écrivains pensent qu'il n'y eut point
d'immigration nouvelle et que le résidu des populations romanisées du
pays suffît pour reconstituer peu à peu la nationalité. Quoi qu'il en
soit, ce petit peuple, dont les commencements sont tellement incertains,
a grandi d'une manière surprenante, puisqu'il est devenu la race
prépondérante sur le bas Danube et dans les Alpes transylvaines, et sert
aux populations de la péninsule thraco-hellénique de rempart contre les
envahissements de la Russie.

Encore au dix-septième siècle la langue roumaine était tenue pour un
patois et les Valaques eux-mêmes devaient parler slave dans les églises
et devant les tribunaux. De nos jours, au contraire, les patriotes
roumains travaillent activement à purifier leur idiome de tous les mots
serbes, qui s'y trouvent dans la proportion d'un dixième environ, et des
termes turcs et grecs introduits dans la langue lors de la domination
des Osmanlis. De même que les Grecs modernes cherchent à rapprocher le
romaïque du langage des auteurs classiques, de même les «Romains» du
Danube s'occupent de policer leur latin, afin de le placer sur le même
rang que les langues romanes occidentales, le français et l'italien. Ils
se sont également débarrassés de l'écriture slave pour prendre les
caractères français; malheureusement, cette réforme s'est faite d'une
manière un peu violente, en désaccord avec la prononciation vraie des
mots, et les grammairiens ne sont pas encore unis pour fixer la
véritable orthographe: Bukoviniens, Transylvains, Valaques, veulent tous
faire prévaloir leur mode de transcription. Ces derniers, grâce à leur
indépendance politique, l'emporteront sans doute. Quoi qu'il en soit, la
langue roumaine devient chaque année plus néo-latine par le vocabulaire
aussi bien que par la syntaxe. La lecture des ouvrages français, qui
constituent la principale littérature de la Roumanie, aide à cette
transformation. Par un remarquable contraste, l'idiome des villes, qui
jadis, à cause du va-et-vient des étrangers, était beaucoup plus impur
que celui des campagnes, est devenu maintenant le plus latin des deux,
le moins patoisé d'éléments slaves. Mais il y reste encore un fonds de
deux cents mots environ qui ne se retrouve dans aucune langue connue et
que l'on croit être un débris de l'ancien dace parlé avant l'occupation
romaine. En outre, le valaque se distingue foncièrement des langues
romanes de l'Occident par l'habitude de placer l'article et le pronom
démonstratif après le substantif. Ce phénomène se présente aussi dans
l'albanais et le bulgare, ce qui autorise Miklosich à supposer que c'est
là un trait de l'ancienne langue des aborigènes, transmis depuis aux
autres habitants du pays. Un trait non moins caractéristique de l'idiome
roumain se retrouve dans la façon de prononcer les voyelles.

Mais, si ce sont là des indices précieux pour le linguiste, le peuple
roumain, pris en masse, les ignore, et s'il les connaissait, il ne
s'arrêterait point à de pareils détails. Encore tout fier de la gloire
des anciens conquérants romains, le moindre paysan valaque se croit
descendu des patriciens de Rome. Plusieurs de ses coutumes, à la
naissance des enfants, aux mariages, aux cérémonies mortuaires,
rappellent encore celles des Romains: la danse des _Calouchares_ n'est
autre, dit-on, que celle des anciens prêtres saliens. Le Valaque aime à
parler de son «père» Trajan, auquel il attribue tout ce qu'il voit de
grand dans son pays, non-seulement les ruines de ponts, de forteresses
et de chemins, mais jusqu'aux oeuvres que d'autres peuples
attribueraient à Roland, à Fingal, aux puissances divines ou infernales.
Maint défilé de montagne a été ouvert d'un coup par le glaive de Trajan;
l'avalanche qui se détache des cimes, c'est le «tonnerre de Trajan»; la
Voie lactée même est devenue le «chemin de Trajan»: pendant le cours des
siècles, l'apothéose est devenue complète. Ayant choisi le vieil
empereur pour le représentant même de sa nation, le Roumain se refuse
donc à considérer comme ses ancêtres les Gètes et les Daces; il ignore
ce que furent les Goths, et s'il est vrai qu'il soit leur parent par
l'origine première, certes il a cessé de leur ressembler, si ce n'est
dans les montagnes, où l'on voit beaucoup d'hommes grands, aux yeux
bleus, à la blonde chevelure flottante, comme devaient être probablement
les anciennes populations du pays. Mais, par la grâce et la souplesse,
les montagnards, aussi bien que les gens des campagnes danubiennes, se
distinguent des hommes du Nord et se rapprochent des peuples
méridionaux.

En général, les Roumains de la plaine, et parmi eux principalement les
Valaques, ont de beaux visages bruns, des yeux pleins d'expression, une
bouche finement dessinée montrant dans le rire deux rangées de dents
d'une éclatante blancheur; ils se distinguent par la petitesse de leurs
pieds et de leurs mains et par la finesse de leurs attaches. Ils aiment
à laisser croître leur chevelure, et l'on raconte que nombre de jeunes
hommes se font réfractaires au service de l'armée uniquement pour sauver
les belles boucles flottant sur leurs épaules. Adroits de leur corps,
lestes, gracieux dans tous leurs mouvements, ils sont, en outre,
infatigables à la marche et supportent sans se plaindre les plus dures
fatigues. Ils portent leur costume avec une aisance admirable, et même
le berger valaque, avec sa haute _cachoula_ ou bonnet de poil de mouton,
la large ceinture de cuir qui lui sert de poche, la peau de mouton jetée
sur une épaule, et ses caleçons qui rappellent la braie des Daces
sculptés sur la colonne de Trajan, impose par la noblesse de son
attitude. Les femmes de la Roumanie sont la grâce même. Soit qu'elles
observent encore les anciennes modes nationales et portent la large
chemisette brodée, la veste flottante, le grand tablier multicolore où
dominent le rouge et le bleu, la résille d'or et de sequins sur les
cheveux, soit qu'elles aient adopté la toilette moderne, elles charment
toujours par leur élégance et leur goût. A ses avantages extérieurs, la
Roumaine ajoute une intelligence rapide, une gaieté communicative, un
esprit de repartie qui en font la Parisienne de l'Orient. Ce sont les
femmes si gracieuses de la Valachie, et non les ondes, d'une limpidité
douteuse, de la rivière de Bucarest, qui ont fait naître le proverbe: «O
Dimbovitza! celui qui a bu de ton eau ne peut plus te quitter!»

Au milieu des populations valaques homogènes, on rencontre ça et là
quelques groupes de colons bulgares, auxquels se sont ajoutés récemment
nombre de compatriotes, qui fuyaient les persécutions des Grecs et des
Turcs, et dont Braïla est devenu le centre d'agitation politique. Les
Bulgares natifs de la Roumanie et descendants des anciens ravageurs du
sol paraissent avoir été singulièrement modifiés par les croisements et
le milieu; ce sont maintenant les plus laborieux des cultivateurs, et
dans les alentours des grandes villes ils ont la spécialité du jardinage
et de l'industrie maraîchère. Une grande partie de la Bessarabie enlevée
aux Russes par le traité de Paris, et non encore entièrement roumanisée,
est habitée principalement par ces honnêtes agriculteurs bulgares. Jadis
le territoire était peuplé de Tartares Nogaïs, mais le gouvernement
russe se débarrassa de ces nomades et les remplaça, dès le commencement
du siècle et surtout lors de la paix d'Andrinople, en 1829, par quelques
milliers de familles bulgares échappées à l'oppression des Turcs. Les
nouveaux venus, établis principalement dans le _Boudzak_ ou «Coin»
méridional de la Bessarabie, entre le Danube, le Pruth et le val de
Trajan, donnèrent bientôt à ces contrées un aspect de prospérité
qu'elles n'avaient jamais eu. Leurs cultures sont mieux soignées que
celles de leurs voisins moldaves, leurs chemins mieux entretenus; leurs
villages, qui ont gardé les noms tartares, contrastent avec les
bourgades des autres races par la régularité du plan, la propreté,
l'apparence de confort, les beaux vignobles qui les entourent. Bolgrad,
la capitale des colonies, est une petite ville industrieuse et vivante,
mirant ses belles constructions régulières dans les eaux du lac Yalpouk.
Il est vrai que ces Bulgares, qui justifient si brillamment la
réputation de leur race, pour l'activité, la sobriété, l'économie, sont
plus ou moins mélangés de Moldaves, de Russes, de Grecs, de Tsiganes,
avec lesquels ils peuvent s'entretenir dans toutes les langues de
l'Orient. Ploïesti, l'une des villes les plus prospères de la Valachie,
a commencé également par être une colonie de Bulgares.

[Illustration: POPULATION DE LA BESSARABIE MOLDAVE.]

Les Russes de la Bessarabie moldave, ainsi nommée des Valaques
Bessarabes qui la possédaient au quatorzième siècle, sont massés
principalement à l'est des colonies bulgares, aux bords du Danube de
Kilia et de la mer Noire, mais on en trouve aussi dans toutes les villes
de la Moldavie, et notamment à Jassy, où ils ont un quartier distinct.
Les Russes du pays sont, comme les Bulgares, de bons agriculteurs; quant
à ceux des villes ils sont presque tous commerçants et disputent aux
Juifs le maniement des monnaies. Cependant ils jouissent d'une grande
réputation de probité, justifiée sans doute, car ce sont presque tous
des hommes qui ont dû s'enfuir de Russie pour obéir à leur foi
religieuse et pratiquer leurs rites en paix. Il en est parmi eux qui
appartiennent à la secte des Origénistes ou «Mutilés» (_Skoptzi_). Ces
fanatiques, privés de toute famille, ne peuvent recruter leurs
communautés que par l'immigration de leurs coreligionnaires persécutés.
On les reconnaît aisément à leur corpulence et à leur visage glabre. A
Bucarest, ce sont eux qui ont la réputation d'être les meilleurs
cochers; aux bouches du Danube, ce sont les plus habiles pêcheurs; ils
travaillent en communauté et le produit de leur pêche est par eux
fidèlement remis à leur chef ou _staroste_.

Des Hongrois, appartenant à la race des Szeklers de la Transylvanie et
connus dans le pays sous le nom, chinois en apparence, de Tchangheï,
complètent la série des populations étrangères établies sur le
territoire roumain en colonies distinctes. Ces Tchangheï, dont l'entrée
dans la Moldavie centrale date de l'époque où les rois de Hongrie
étaient les maîtres de la vallée du Séreth, se roumanisent peu à peu;
ils ne se distinguent plus par le costume et cessent graduellement de
parler leur rude patois magyar; s'ils ne sont point encore fondus dans
la population moldave, cela tient sans doute à la différence de
religion, car ils sont catholiques romains. D'ailleurs ils se recrutent
chaque année par un certain nombre d'émigrants de Transylvanie,
qu'attirent le climat plus doux et les terres plus fertiles de la plaine
moldave. Au printemps et en automne les laboureurs et les moissonneurs
hongrois descendent en caravanes dans les plaines de la Moldavie.

Au siècle dernier, lorsque le gouvernement des principautés roumaines
était affermé par le sultan aux Phanariotes ou riches négociants grecs
du Phanar de Constantinople, l'élément hellénique était aussi
très-fortement représenté en Moldo-Valachie; mais, de nos jours, il est
presque sans importance numérique; peut-être, en y comprenant les
Zinzares hellénisés de Macédoine, ne sont-ils qu'une dizaine de mille,
mais ils savent se faire leur place comme intendants des grands
seigneurs, entrepositaires, expéditeurs et négociants en gros.
L'exportation des céréales dans les villes du bas Danube est presque
entièrement dans leurs mains. Les traces de l'ancienne domination
phanariole ne se retrouvent que dans la langue et dans les relations de
parenté provenant du croisement des familles seigneuriales, Beaucoup
plus nombreux que les Grecs et d'un poids bien plus considérable dans
les destinées futures du pays sont les races sans patrie qui vivent sur
le territoire roumain, les Juifs et les Tsiganes. Les Israélites de
provenance espagnole, qui vivent principalement dans les grandes villes,
ne sont point mal vus par la population; mais il n'en est pas de même
des Juifs venus du nord. Ceux-ci, qui immigrent en foule de la Pologne,
de la Petite-Russie, de la Galicie, de la Hongrie, se trouvent en
contact journalier avec le pauvre peuple en qualité d'aubergistes,
d'intermédiaires de tout le petit commerce; ils sont universellement
détestés, non point à cause de leur religion, mais à cause de l'art
merveilleux qu'ils déploient pour faire passer les épargnes des familles
dans leur escarcelle. En outre, on leur attribue toutes sortes de crimes
imaginaires, et fréquemment la population s'est ruée contre eux avec
fureur pour venger le prétendu massacre d'enfants qui auraient été
égorgés en guise d'agneaux à la fête de Pâques. Pourtant les Roumains ne
savent pas se passer de ces Juifs qu'ils exècrent, et chaque jour ils
fortifient le monopole commercial de la race envahissante, tout en leur
interdisant, de par la loi, l'acquisition des propriétés territoriales.
Il y a là pour le pays de redoutables ferments de discorde, d'autant
plus graves qu'ils pourraient quelquefois donner un prétexte à
l'intervention étrangère. Déjà, si les évaluations faites dans le pays
ne sont pas exagérées,--et l'ubiquité des Juifs les montre plus nombreux
qu'ils ne le sont en réalité,--les Israélites constitueraient le
cinquième de la population totale dans la Moldavie. Leur dialecte usuel
est un jargon allemand mêlé d'un grand nombre de mots empruntés à toutes
les langues orientales, et ce langage même contribue à les faire haïr,
car on voit en eux les avant-coureurs des Allemands et l'on se demande
si leurs invasions commerciales ne sont pas le prélude d'une autre
invasion, dans laquelle sombrerait l'indépendance politique du pays.
Quant à l'autre race des commerçants orientaux, celle des Arméniens,
elle est représentée par quelques colonies florissantes, surtout en
Moldavie. Ces Haïkanes, descendus d'émigrants qui vinrent à diverses
époques, du onzième au dix-septième siècle, ne se distinguent point de
leurs coreligionnaires de la Bukovine et de la Transylvanie; ils vivent
dans l'isolement, et si le peuple ne les aime pas, du moins ont-ils le
talent de ne pas se faire haïr. Un petit nombre d'Arméniens, venus de
Constantinople et parlant le turc, résident aussi sur le bas Danube.

La race jadis méprisée des Tsiganes entre peu à peu dans la masse de la
population; ces parias deviennent Roumains et patriotes par la vertu
d'une liberté relative. Naguère encore les Tsiganes étaient esclaves:
les uns appartenaient à l'État, les autres étaient la chose des boyards
ou des couvents; néanmoins la plupart d'entre eux restaient nomades,
travaillant, trafiquant ou volant pour le compte de ceux qui les
employaient. Ils se divisaient en véritables castes, dont les
principales étaient celles des _lingourari_ ou fabricants de cuillers,
des _oursari_ ou montreurs d'ours, des _ferrari_ ou forgerons, des
_aurari_ ou orpailleurs, des _lautari_ ou louangeurs. Ces derniers, les
plus policés de tous, étaient les musiciens chargés de célébrer la
gloire et les vertus des boyards; maintenant ce sont les ménétriers des
villages et les musiciens des villes, les troubadours de la Roumanie.
S'ils diffèrent socialement des paysans, c'est peut-être par une liberté
plus grande. En 1837, les Tsiganes de la Valachie furent assimilés aux
autres cultivateurs, et, depuis, l'émancipation s'est faite sans
distinction de races pour tous les serfs de la glèbe. Très-peu nombreux
sont les Tsiganes _netolzi_, êtres dégradés qui vaguent à moitié nus
dans les bois ou sous la lente, vivent de maraude, se nourrissent des
restes les plus immondes et n'enterrent point leurs morts. Presque tous
les Tsiganes sont désormais fixés au sol, qu'ils savent cultiver avec
soin, ou bien ils exercent un métier régulier. La fusion des races,
entre Tsiganes et Roumains, s'opère d'autant plus facilement que la
religion est la même et que tous les anciens nomades parlent la langue
du pays. Le type étant beau de part et d'autre, les croisements
deviennent de plus en plus nombreux et il est à croire que dans quelques
générations les Tsiganes de Roumanie seront une race du passé. Telle est
la cause principale de l'énorme écart, de 100,000 à 300,000, donné par
les diverses statistiques pour le nombre des Tsiganes[43].

[Note 43: Population approximative de la Roumanie en 1875:

                            Valachie.    Moldavie.       Total
Roumains.................   3,040,000    1,420,000    4,460,000
Bulgares.................       ---         90,000       90,000
Russes et autres Slaves..       ---         40,000       40,000
Hongrois.................       ---         50,000       50,000
Tsiganes.................      80,000       50,000      130,000
Juifs....................     100,000      300,000      400,000
Arméniens................       ---         10,000       10,000

                            3,220,000    1,960,000    5,180,000

        Étrangers.
Autrichiens de diverses langues..       30,000
Grecs............................       10,000
Allemands........................        5,000
Français.........................        1,500
Autres...........................        6,000
]

La nation roumaine est encore dans sa période de transition entre l'âge
féodal et l'époque moderne. Les révolutions de 1848, peut-être plus
importantes dans l'Europe danubienne qu'elles ne le furent en France et
en Italie, ne firent qu'ébranler l'ancien régime dans les Principautés
roumaines, mais elles ne le détruisirent point. Encore en 1856 les
paysans valaques et moldaves étaient asservis à la glèbe; sans droits,
sans avoir personnel, presque sans famille, puisqu'ils étaient à la
merci du caprice, les malheureux passaient leur existence à cultiver la
terre des seigneurs ou des couvents et vivaient eux-mêmes dans de
misérables tanières boueuses, que souvent on ne distinguait pas même des
broussailles et des amas d'immondices. Les maîtres du sol et de ses
habitants étaient environ cinq ou six mille boyards, descendants des
anciens «braves», ou devenus nobles à prix d'argent; mais parmi ces
seigneurs eux-mêmes régnait une grande inégalité: la plupart n'étaient
que de petits propriétaires, tandis que soixante-dix feudataires en
Valachie et trois cents en Moldavie se partageaient avec les monastères
la possession du territoire presque tout entier.

Un pareil état social devait avoir pour conséquence une affreuse
démoralisation chez les maîtres aussi bien que chez les esclaves. Même
les qualités naturelles du Roumain, son élan, sa générosité, sa
promptitude en amitié, tournaient à mal sous un pareil régime. Les
nobles, possesseurs du sol, fuyant leurs terres où la vue de la
souffrance les eût gênés, allaient vivre au loin dans l'intrigue et la
débauche, dépensant sur les tables de jeu des cités occidentales
l'argent que des intendants, Grecs en majorité, leur envoyaient après
avoir largement prélevé leur part. Quant à la masse asservie de la
population, elle était paresseuse, parce que la terre, du reste si
féconde, ne lui appartenait point; elle était méfiante et menteuse,
parce que la rusé et le mensonge sont les armes de l'esclave; elle était
ignorante et superstitieuse, parce que toute son éducation lui avait été
donnée par un clergé ignare et fanatique. Leurs popes étaient en même
temps magiciens et guérissaient les maladies par des incantations et des
philtres sacrés. Parmi les moines, les uns, grands propriétaires de
serfs et possédant la sixième partie des terres de la Roumanie, étaient
des boyards en robe, non moins âpres à la curée que les seigneurs
temporels; les autres, vivant d'aumônes, n'étaient guère que des paysans
ayant échangé l'esclavage pour la mendicité.

Dépourvus de toute instruction, si ce n'est de celle que leur
transmettaient les _doïnas_ ou chants des aïeux, gouvernés comme ils
l'étaient par les anciennes coutumes, les Roumains devaient à une époque
récente rappeler les populations perdues dans la nuit du moyen âge;
maintenant encore plusieurs coutumes de leurs ancêtres subsistent dans
les campagnes. Ainsi, lors des enterrements, les pleureuses à gages
poussent des cris déchirants auxquels les parents mêlent leurs adieux.
On place dans le cercueil un bâton dont le mort se servira pour
traverser le Jourdain, un drap dont il se couvrira comme d'un vêtement,
une pièce de monnaie qu'il donnera à saint Pierre pour se faire ouvrir
les portes du ciel; on n'oublie pas non plus le pain et le vin dont il
aura besoin pendant son voyage. Mais si le défunt avait les cheveux
rouges, il est fort à craindre qu'il ne tente de revenir sur la terre
sous forme de chien, de grenouille, de puce ou de punaise, et qu'il ne
pénètre la nuit dans les maisons pour sucer le sang des belles jeunes
filles. Alors il est prudent de clouer fortement le cercueil, ou, mieux
encore, de traverser d'un pieu la poitrine du cadavre.

De pareilles hallucinations cesseront bientôt, sans aucun doute, de
hanter l'esprit des campagnards. Depuis que le paysan cultive sa propre
terre, les progrès intellectuels et moraux de la nation ont au moins
égalé ses progrès matériels, et ceux-ci sont vraiment considérables.
Libéré officiellement en 1856, mais encore retenu longtemps par les
liens d'un demi-servage, le paysan a fini par posséder au moins une
partie du sol. Tant que le seigneur resta l'unique possesseur de la
terre, il fut aussi le «maître du pain» et l'ancien serf n'avait qu'une
liberté presque illusoire. Enfin la loi de 1862, plus ou moins bien
appliquée pendant les années suivantes, remit à chaque chef de famille
agricole une parcelle des terrains qu'il cultivait, variant de 3 à 27
hectares; et, depuis cette époque, les paysans, devenus plus libres, ont
aussi gagné singulièrement en dignité et en amour du travail. Leur
terre, si fertile, quoique si mal labourée par la vieille charrue
romaine et privée de tout engrais, produit des quantités énormes de
céréales, dont le prix, soldé en beaux écus sonnants, réjouit le
cultivateur et l'encourage à une plus grande activité. La Roumanie est
désormais une des principales contrées d'exportation pour les blés; et,
dans les années favorables, quand les sauterelles d'Orient ne sont pas
venues s'abattre sur ses campagnes, quand les violences d'une
température extrême n'ont pas tué les plantes, elle est même pour
l'Europe occidentale un grenier plus riche que la Hongrie. En moins de
dix ans, l'exportation des céréales, blé, maïs, orge, seigle, a doublé,
et la somme annuelle qu'elle vaut au pays varie de cent à deux cents
millions de francs. Malheureusement, le paysan ne mange guère le froment
qu'il produit; il garde pour lui le maïs, qui lui sert à préparer sa
bouillie ordinaire ou _mamaliga_ et à fabriquer la mauvaise eau-de-vie
qui le console de ses cent quatre-vingt-quatorze jours de jeûne annuel.
La culture de la vigne, jadis absolument négligée, s'accroît aussi
chaque année, et les collines avancées qui forment les contre-forts des
Carpathes, produisent d'excellents crus.[44] Le temps n'est plus où, par
suite du dégoût que le travail inspirait au Roumain, le nom de Valaque
était dans tout l'Orient synonyme de berger.[45] Toutefois les terrains
improductifs s'étendent encore sur plus d'un quart de la Roumanie, et le
système de culture, qui est l'assolement triennal, laisse chaque
troisième année le sol en jachère. Il paraît que, dans l'ensemble, les
terres de la Moldavie sont beaucoup mieux cultivées que celles des
plaines valaques. Cela tient surtout à ce que nombre de grands
propriétaires moldaves, bien différents à cet égard de leurs voisins,
les boyards de Yalachie, vivent sur leurs terres et tiennent à honneur
d'en diriger eux-mêmes l'exploitation; mais de proche en proche les
améliorations se répandent dans toute l'étendue de la Roumanie, et déjà
les batteuses à vapeur fonctionnent dans la plupart des grandes
propriétés. Les bonnes méthodes de culture gagnent aussi peu à peu parmi
les petits propriétaires; d'ailleurs ceux-ci ont, en maints districts,
l'intelligence de s'associer pour exploiter en commun de vastes
étendues. Souvent des communes entières afferment des terrains d'une
étendue considérable; chacun des participants paye une taxe
proportionnelle à la surface des champs qu'il cultive.

[Note 44: Agriculture de la Roumanie:

                               Terrains.
Régions incultes.............. 3,800,000  hect.
Prairies et pâturages......... 3,850,000   »
Forêts........................ 2,000,000   »
Terrains cultivés en céréales. 2,225,000   »
Vignobles......................  100,000   »
Jardins, etc...................   50,000   »
                            ------------------
                              12,025,000  hect.

                Production moyenne.
Maïs........... 20,000,000 hectolitr.
Froment........ 15,000,000    »
Orge...........  8,000,000    »
Vins...........  1,000,000    »
]

[Note 45: Animaux domestiques en 1874:

Boeufs et vaches, etc.. 2,900,000
Buffles................   100,000
Chevaux................   600,000
Porcs.................. 1,200,000
Brebis................. 5,000,000
Chèvres................   500,000
]

Pays essentiellement agricole, la Roumanie n'exploite guère que les
richesses fournies spontanément par la nature. Les veines de métaux
divers, si nombreuses dans les Carpathes, sont laissées sans emploi à
cause du manque de routes d'accès; les fontaines de pétrole coulent sans
utilité, et la plupart des couches de sel gemme restent en réserve sous
le sol pour des âges futurs. Quatre salines seulement sont exploitées
pour le compte du gouvernement, deux par des ouvriers libres, deux
autres par des condamnés qui passent leur vie dans les profondeurs de la
roche: chaque année, la production du sel, qu'il serait facile de
centupler, s'élève à plus de 50,000 tonnes. La pêche est aussi l'une des
industries de la Roumanie. Les riverains du bas Danube salent et
expédient les poissons qui se trouvent en abondance dans le fleuve et
les lacs avoisinants et préparent le caviar que leur donnent les grands
esturgeons. C'est à peu près tout: la Roumanie ne peut avoir d'industrie
manufacturière que dans le voisinage des grandes villes; elle n'a même
de véritable spécialité que pour les confitures, triomphe de ses
ménagères.

Néanmoins son commerce ne cesse de s'accroître[46]. Naturellement, elle
n'avait autrefois qu'un débouché pour ses produits, celui des «chemins
qui marchent». Le Danube était la seule porte ouverte au grand mouvement
des échanges, et presque toutes les marchandises devaient s'entreposer à
Galatz, située précisément à l'angle du fleuve où viennent converger,
par le Sereth, les principales routes de la Valachie et de la Moldavie.
Longtemps encore le Danube restera la grande voie commerciale, du moins
pour les marchandises; de même, le Pruth, que les bateaux à vapeur
remontent jusqu'à Sculeni, à une faible distance au nord de Jassy,
continuera de rendre de grands services aux expéditeurs de denrées; la
Bistritza et les autres rivières descendues des Carpathes seront les
grands véhicules des trains de bois; mais les chemins de fer ont donné à
la Roumanie d'autres issues vers l'extérieur. Par Jassy et la Bukovine,
le delta du Danube se relie à la Pologne, à l'Allemagne du Nord et aux
rivages de la Baltique; par la ligne de Jassy au Pruth, elle se rattache
à Odessa, à la mer Noire et à tout le réseau russe; par le pont de
Giurgiu, qui n'aura pas moins de 3 kilomètres de longueur de l'une à
l'autre rive du Danube, et qui rejoindra le chemin de Varna, les plaines
valaques seront en communication directe avec la mer Noire, et bientôt
d'autres voies ferrées iront rejoindre à travers les Carpathes, par les
défilés de la Tour-Rouge (Turnu-Roch) et du Chil, les hautes vallées
transylvaines et les plaines de la Hongrie. Comme le Piémont et la
Lombardie, les campagnes moldo-valaques ne peuvent manquer de devenir,
grâce à l'horizontalité du sol, une des régions les plus importantes de
l'Europe pour la jonction et les croisements des chemins de fer. Mais ce
n'est point sans appréhension que Moldaves et Valaques voient
s'approcher cette ère commerciale. Ils se disent que les chemins de fer
d'outre-Carpathes profiteront surtout aux Autrichiens, juifs ou teutons,
comme leur ont profité déjà la voie ferrée de Czernovitz à Jassy et les
bateaux à vapeur du Danube; ils comprennent fort bien à quels dangers
politiques les expose cette prise de possession commerciale par les
Allemands, surtout sous une dynastie germanique; mais c'est à eux de
montrer si leur force de cohésion est suffisante pour qu'ils puissent
maintenir, en dépit des nouveaux venus, une solide individualité
nationale[47].

[Note 46: Commerce de la Roumanie en 1872:

Importation........       106,000,000 fr.
Exportation........       167,000,000  »
Transit............         3,000,000  »
                         ---------------
Total..............       276,000,000 fr.
]

[Note 47:

Bateaux à vapeur du Danube, en 1872    29, d'un port de 7,620 tonneaux
Grandes routes............  en 1875 4,260 kilomètres.
Chemins de fer..................... 1,235      »
Télégraphes........................ 4,000      »
]

[Illustration: BUCAREST.]

Les Roumains se plaignent fort de ce que le traité de Paris n'ait pas
complété leur territoire, du côté de la mer Noire, en lui donnant une
des rives de la Soulina. Jadis le delta danubien appartenait à la
Moldavie, ainsi que le prouvent les ruines d'une ville construite par
les Roumains en face de Kilia, sur la rive méridionale du fleuve.
Jusqu'à la fin du siècle dernier, le préfet moldave d'Ismaïl avait
juridiction sur le port de la Soulina et s'occupait du curage de la
passe. Néanmoins les puissances occidentales, attribuant la possession
du delta tout entier à la Turquie, n'ont laissé aux Roumains que la rive
gauche du fleuve de Kilia et les îles de ses bouches. Il en résulte que
la Moldavie n'a point d'issue directe sur le Pont-Euxin, si ce n'est
pour les embarcations d'un très-faible tonnage; des barres de sable
ferment toutes les embouchures aux grands navires. M. Desjardins et
divers ingénieurs ont étudié pour le gouvernement roumain le projet d'un
canal de grande navigation qui relierait le fleuve à la baie de
Djibriani, au nord du delta. Ce canal, qui Saurait pas plus de douze
kilomètres de longueur, offrirait certainement de grands avantages; mais
son port terminal, si soigneusement qu'on le construise, aurait
l'inconvénient de s'ouvrir dans une baie fort tempétueuse, où soufflent
en plein les vents du nord-est, les plus dangereux de la mer Noire. En
attendant l'ouverture de ce futur port de Carol, la Roumanie n'a-t-elle
pas, comme toutes les autres nations d'Europe, l'embouchure de la
Soulina au service de son commerce? C'est elle qui en profite le plus
pour l'exportation de ses grains, et cependant elle n'a pas eu besoin de
prendre sa part des grands travaux que la Commission européenne a dû
entreprendre et continue sans cesse aux frais des puissances de
l'Occident, pour approfondir la passe de cette bouche du fleuve.

Bucarest ou Bucuresci, capitale de la Valachie et de l'Union roumaine,
compte déjà parmi les grandes cités de l'Europe. Après Constantinople et
Pest, c'est la ville la plus populeuse de toute la partie sud-orientale
du continent; elle se donne à elle-même le nom de «Paris de l'Orient».
Naguère pourtant ce n'était guère qu'une collection de villages, fort
pittoresques de loin, à cause de leurs tours et de leurs dômes brillant
au milieu des bosquets de verdure, mais assez désagréables à
l'intérieur, mal bâtis, traversés de rues toujours infectes, remplies,
suivant les saisons, de poussière ou de boue. Mais, grâce à l'affluence
de la population, à l'accroissement rapide du commerce et de la
richesse, Bucarest se transforme rapidement, et de grandes rues, propres
et bordées de beaux hôtels, des places fort animées, de vastes parcs
bien entretenus, lui donnent dans les quartiers du centre l'apparence
d'une capitale européenne, méritant son nom qui signifie, dit-on, «ville
joyeuse.» De rares édifices et quelques ornements d'architecture, dans
le style turc ou persan, rappellent l'ancienne domination des Osmanlis.

La ville de Jassy ou Yachi, qui fut après Sutchava, aujourd'hui annexée
par l'Autriche, la capitale de la Moldavie, occupe une position moins
centrale que Bucarest; mais la fertilité de ses campagnes, le voisinage
du Pruth et de la Russie, à laquelle elle sert d'entrepôt, sa situation
sur le grand chemin commercial qui réunit la mer Baltique à la mer
Noire, devaient lui donner aussi une population nombreuse; comme
Bucarest, elle est devenue florissante, quoique l'union des deux
principautés roumaines en un seul État l'ait privée de son titre de
capitale. Bâtie sur les derniers renflements de collines exposées au
soleil du midi, baignée par la petite rivière de Bahlui, qui serpente au
milieu des ombrages, Jassy se présente sous un aspect assez grandiose,
que ne dément point la vue des beaux quartiers de l'intérieur. La
population, où les Juifs, les Arméniens, les Russes, les Tsiganes, les
Tartares, les Szeklers sont nombreux, a déjà une physionomie
semi-orientale: on se croirait sur le seuil même de l'Asie.

Toutes les autres villes de la Roumanie doivent aussi leur importance à
la position qu'elles occupent sur des chemins de commerce. Botochani, au
nord de la Moldavie, est une ville de transit pour la Pologne et la
Galicie; on peut en dire autant de Falticheni, aux foires
internationales très-fréquentées. Le commerce fait grandir les cités du
Danube: Vilkov, le grand marché aux poissons et au caviar; Kilia,
l'antique Achillea ou ville d'Achille; Ismaïl, où les _lipovanes_ russes
sont nombreux; Reni; Galatz ou Galati, que l'on dit être une ancienne
colonie des Galates et qui est aujourd'hui la grande cité commerçante du
bas Danube et le siége de la commission européenne des embouchures;
Braïla, jadis pauvre village, quand elle était une forteresse turque, et
maintenant la cité préférée des Grecs de Roumanie, la rivale de
Constantinople, d'Alexandrie et de Smyrne comme centre littéraire de
l'hellénisme en dehors de la Grèce. Toutes ces villes, quoique situées
sur le fleuve, sont de véritables ports de la mer Noire et des entrepôts
où viennent s'emmagasiner les denrées agricoles, et surtout les céréales
vendues à l'étranger; Giurgiu, le San-Giorgio des Génois, est le port de
Bucarest sur le Danube; Turnu-Séverin est la porte d'entrée de la
Valachie, en aval des grands défilés du fleuve; Craïova, Pitesti,
Ploïesti, Buzeo, Fokchani, s'élèvent à l'issue des chemins qui
descendent des hautes vallées de la Transylvanie. Alexandria, ville
nouvelle bâtie au milieu des plaines qui s'étendent de Bucarest à
l'Olto, est un entrepôt de produits agricoles.

Jadis, pendant les temps des incessantes guerres du moyen âge, alors que
la forte position stratégique était un plus précieux avantage que les
facilités du commerce, les capitales de la «Domnie» avaient dû s'établir
au coeur même des Carpathes. Au treizième siècle, la métropole était à
Campu-Lungu, au milieu des montagnes. Celle qui lui succéda fut la
Curtea d'Ardgeche ou «cour d'Argis», fondée, au commencement du seizième
siècle, par le prince Negoze ou Nyagon Bessaraba; il n'en reste plus
qu'un monastère et une église merveilleuse, dont les murailles, les
corniches, les quatre tours aux toits d'étain brillant sont ciselées
comme un bijou d'orfèvrerie; pas une pagode indoue n'est plus ornée que
cette grande châsse byzantine. Quant au beau palais élevé par les
_domni_ dans la troisième capitale, qui fut Tirgovist, sur la Jalomitza,
on n'en voit plus que des murs noircis par l'incendie[48].

[Note 48: Population approximative des villes principales de la
Roumanie, en 1875:

      VALACHIE.
Bucarest............ 200,000 hab.
Ploïesti............  30,000  »
Braila..............  26,000  »
Craïova.............  22,000  »
Giurgovo ou Giurgiu.  15,000  »
Pitesti.............  15,000  »
Buzeo...............  11,000  »
Campu-Lungu.........  11,000  »
Alexandria..........  10,000  »
Kalarach (Stirbey)..   5,000  »
Turnu-Séverin.......   3,000  »

      MOLDAVIE.
Jassy...............  90,000  »
Galatz..............  80,000  »
Botochani...........  40,000  »
Berlad..............  26,000  »
Ismaïl..............  21,000  »
Fokchani............  20,000  »
Piatra..............  20,000  »
Houchi..............  18,000  »
Roman...............  17,000  »
Bacau...............  15,000  »
Falticheni..........  15,000  »
Dorohoï.............   9,000  »
Kilia...............   8,000  »
Reni................   8,000  »
Bolgrad.............   6,000  »
]

La Roumanie, formée des deux anciennes Principautés-Unies de Moldavie et
de Valachie, s'est constituée en un État unitaire et semi-indépendant,
sous la protection des grandes puissances européennes et ne
reconnaissant l'ancienne suzeraineté du sultan que par un tribut de
moins d'un million de francs. Elle s'est donné un prince héréditaire
tenu de gouverner d'après les formes constitutionnelles et pris dans la
famille prussienne des Hohenzollern. La plus récente constitution, celle
de 1866, confère au prince le droit de nommer les titulaires de toutes
les fonctions publiques, ceux de conférer tous les grades militaires, de
commander l'armée, de battre monnaie, de sanctionner les lois ou de leur
refuser sa signature; d'amnistier les condamnés ou de commuer leur
peine. Il est assisté par des ministres. Son traitement annuel est de
1,200,000 francs.

Le pouvoir législatif est composé de deux chambres, nommées suivant une
procédure assez compliquée, destinée à favoriser surtout les intérêts de
fortune. A l'exception des serviteurs à gages, tous les Roumains âgés de
vingt et un ans et payant à l'État un impôt de quelque nature que ce
soit, sont inscrits sur les listes électorales, mais ils se divisent en
quatre collèges, dont la puissance votative diffère singulièrement. Le
premier collège de chaque district est composé des électeurs ayant un
revenu foncier de 5,300 francs et au-dessus; les électeurs dont le
revenu foncier est de 1,100 à 5,500 francs font partie du deuxième
collège; les commerçante et les industriels des villes payant un impôt
d'au moins 29 francs, les pensionnaires de l'État, les officiers en
retraite, les professeurs et les gradués universitaires forment le
troisième collège; enfin tous les autres électeurs sont groupés dans la
quatrième catégorie. Les deux premiers collèges nomment chacun un député
par district; le troisième, beaucoup plus nombreux, élit un député dans
les petits chefs-lieux, deux dans les villes plus considérables, trois
dans les villes importantes, quatre à Jassy, six à Bucarest. Quant au
quatrième collège, il est privé du vote direct; en droit, il est censé
nommer par groupe de cinquante électeurs un certain nombre de délégués
qui choisissent leur représentant; en réalité, il se trouve à peu près
privé du pouvoir électoral.

Le Sénat représente surtout la grande propriété territoriale. Tandis que
le député n'est point astreint à des conditions de cens supérieures à
celles de ses mandants, le candidat à la première chambre doit justifier
d'un revenu d'au moins 8,800 francs, à moins qu'il n'ait exercé quelque
haute fonction dans l'État. Les électeurs au Sénat sont divisés en deux
collèges par district, celui des propriétaires de campagne et celui des
propriétaires de villes, jouissant les uns et les autres d'un revenu
d'au moins 3,300 francs. Dans les villes où le nombre des électeurs
n'atteint pas la centaine, on la complète par des propriétaires moins
imposés, mais de manière à procéder toujours par ordre de richesse. En
outre, les professeurs des universités de Bucarest et de Jassy ont le
droit de nommer respectivement un sénateur. L'héritier du trône, les
métropolitains et les évêques diocésains sont de droit membres du Sénat.
La durée de chaque législature est de quatre ans. A la fin de chaque
période, la députation se renouvelle en entier, tandis que les
sénateurs, élus pour huit ans, tirent au sort pour savoir quel membre de
chaque district doit se représenter aux suffrages des électeurs.

D'après la lettre de la constitution, les Roumains jouissent de toutes
les libertés formulées dans les documents de cette nature. La liberté
d'association et de réunion est affirmée; la presse n'est entravée ni
par l'autorisation préalable, ni par la censure, ni par les
avertissements; les municipalités sont élues, ainsi que les maires;
seulement, dans les communes composées de plus de mille familles, le
prince a le droit d'intervention directe dans le choix des autorités
municipales. La peine de mort est abolie, si ce n'est en temps de
guerre. L'instruction est libre, gratuite et obligatoire «dans les
communes où se trouvent des écoles». Enfin, tous les cultes sont libres,
mais la religion «orthodoxe de l'Orient» est déclarée religion dominante
et les chrétiens seuls peuvent être naturalisés Roumains; en outre, les
actes de l'état civil doivent toujours être précédés de la bénédiction
religieuse; la consécration du prêtre est obligatoire pour le mariage.
L'église de Roumanie, tout en se rattachant à celle d'Orient pour la
partie dogmatique, est absolument indépendante du patriarche de
Constantinople et s'administre elle-même par ses réunions synodales;
elle a pour chefs les deux archevêques de Bucarest et de Jassy. Quelques
milliers de moines habitent les couvents non encore supprimés.

Judiciairement, le pays est divisé en quatre circonscriptions de cour
d'appel, ayant pour chefs-lieux Bucarest, Jassy, Fokchani, Craïova. La
cour de cassation siège à Bucarest. Les codes français ont été
introduits en Roumanie, avec de légères modifications, en 1865.

L'armée roumaine est en grande partie organisée sur le modèle prussien.
Tous les citoyens sont tenus de servir de vingt ans à trente-six ans:
huit ans dans l'armée active et dans la réserve de l'armée active, huit
ans dans la milice et dans la réserve de la milice. De trente-six à
cinquante ans, les habitants sont enrégimentés dans la garde nationale.
L'armée active proprement dite est divisée en armée permanente et en
armée territoriale. La première n'a pas de garnisons fixes et tous ses
hommes sont constamment en ligne, tandis que la deuxième armée a des
garnisons fixes et n'a que le cadre et le tiers des hommes. C'est le
sort qui décide à quelle armée les jeunes gens doivent appartenir:
désignés pour l'armée permanente, ils ont devant eux quatre années de
service actif; dans l'armée territoriale, le temps de service est plus
long de trois années. En comprenant tous les corps, la Roumanie pourrait
facilement mettre en campagne une centaine de mille hommes. En outre,
l'État a aussi sa petite marine de vapeurs et de chaloupes canonnières
et peut ainsi montrer son pavillon dans la mer Noire.

Les finances de la Roumanie sont moins désorganisées que celles de la
plupart des États d'Europe. Il est vrai que le gouvernement a dû vivre
par de continuels emprunts, pour lesquels il paye en moyenne huit pour
cent d'intérêts et dont quelques-uns ont été en grande partie dévorés
avant même d'avoir été perçus. La somme presque entière des recettes est
absorbée chaque année par le service de la dette, l'armée et la
perception des impôts; pour l'administration proprement dite et le
travail il ne reste que peu de chose. Néanmoins le crédit de l'État
roumain se maintient et ses emprunts, font assez bonne figure sur les
marchés de l'Europe, parce qu'ils ont pour gage territorial plus de 2
millions d'hectares qui faisaient partie des immenses domaines des
couvents sécularisés; le gouvernement en met chaque année quelques
milliers d'hectares aux enchères. La vente du sel et du tabac constitue
des monopoles de l'État[49].

La Roumanie est partagée administrativement en 33 districts ou
départements et 164 arrondissements ou _plasi_; elle comprend 62
communes urbaines et 3,020 communes rurales.

_____________________________________________
|              VALACHIE                      |
|____________________________________________|
|              |                | POPULATION |
|DÉPARTEMENTS. |  CHEFS-LIEUX.  |    1860    |
|____________________________________________|
|Ardjeche......|Pitesti.........|    16,700  |
|Braïla........|Braïla..........|    68,000  |
|Buzeo.........|Buzeo...........|   144,000  |
|Dimbovitza....|Tergovist.......|   142,000  |
|Dolje.........|Craïova.........|   230,000  |
|Godjiu........|Tergutjilé......|   143,000  |
|Jalomitza.....|Calares.........|    84,000  |
|Mehedintzi....|Tchernetz.......|   193,000  |
|Mutchel.......|Campu-Lungu.....|    82,000  |
|Olfove........|_Bucarest_.|   316,000  |
|Olto..........|Slatina.........|   105,000  |
|Prahova.......|Ploïesti........|   220,000  |
|Romanetzi.....|Caracal.........|   133,000  |
|Rimnik-Sarat..|Rimnik-Sarat....|    91,000  |
|Rimnik-Valcea.|Rimnik-Valcea...|   156,000  |
|Sacieni.......|Bukavii.........|   556,000  |
|Teleorman.....|Limnicea........|   148,000  |
|Vlachka.......|Giurgiu.........|   141,000  |
|              |                |____________|
|              |                | 2,968,700  |
|______________|________________|____________|

_____________________________________________
|              MOLDAVIE.                     |
_____________________________________________|
|              |                | POPULATION |
|DÉPARTEMENTS. |  CHEFS-LIEUX.  |   1860     |
|___________________________________________ |
|Bacau.........|Bacau...........|   181,000  |
|Dorchoï.......|Mihaileni.......|   122,000  |
|Botochani.....|Botochani.......|   151,000  |
|Faltchi.......|Houchi..........|    88,000  |
|Jassy.........|_Jassy_....|   182,000  |
|Covurlui......|Galatz..........|   117,000  |
|Niamtzu.......|Piatra..........|   154,000  |
|Putna.........|Fokchani........|   161,000  |
|Roman.........|Roman...........|   105,000  |
|Sutchava......|Falticheni......|   125,000  |
|Tekutch.......|Tekutch.........|   115,000  |
|Tutova........|Berlad..........|   127,000  |
|Vaslui........|Vaslui..........|   104,000  |
|                                            |
|           BESSARABIE MOLDAVE.              |
|                                            |
|Ismaïl........|Ismaïl..........|    42,000  |
|Kagoul........|Bolgrad.........|    30,000  |
|              |                |____________|
|              |                | 1,804,000  |
|______________|________________|____________|

[Note 49: Budget de la Roumanie, en 1874:

Recettes......................  91,000,000 fr.
Dépenses......................  97,000,000 »
Dette publique................ 160,000,000 »
Valeur des terres domaniales.. 300,000,000 »
]



                              CHAPITRE VII

                     LA SERBIE ET LA MONTAGNE NOIRE



I

LA SERBIE

De même que les principautés roumaines, la Serbie est sous la dépendance
nominale de la Turquie, mais en réalité c'est une terre libre, habitée
par un peuple maître de ses destinées. L'ancienne servitude n'est plus
rappelée que par un tribut annuel de 300,000 francs et par la présence
d'une petite garnison turque dans la bicoque de Mali-Zvornik, sur la
frontière de la Bosnie. Mais ces vestiges de la longue période
d'oppression qui précéda les guerres de l'indépendance irritent
singulièrement l'orgueil national des Serbes et c'est avec impatience
qu'ils attendent le moment de faire disparaître jusqu'aux dernières
traces de la domination musulmane. Parmi les Slaves de l'Austro-Hongrie
et de l'empire turc, eux seuls, avec les Monténégrins, possèdent le
privilège de la liberté politique; aussi regarde-t-on vers eux comme
vers de futurs sauveurs; on espère que leur pays deviendra dans un
avenir prochain le noyau d'une grande confédération de la Slavie
méridionale. Eux-mêmes ont la conscience de leur responsabilité; ils
savent que leur cause est celle de dix millions d'hommes restés en
dehors des étroites limites assignées à la Serbie indépendante. À l'est
et au sud de leurs frontières, en Bosnie et en Rascie, ils ne voient que
des terres ayant appartenu à leurs ancêtres et peuplées de compatriotes
opprimés. Un seul groupe de montagnes aperçu à l'extrême horizon, le
Monténégro, donne asile à des Serbes libres comme eux, mais précisément
autour du ces monts les paysans slaves assujettis au Turc sont plus
avilis par la servitude que dans toute autre partie de l'Empire Ottoman.
C'est à délivrer ces misérables «rayas» et à reconstituer avec eux
l'antique Serbie, si puissante au quatorzième siècle, que tendent les
voeux des Serbes indépendants. Nul doute que ces désirs ne fussent
bientôt accomplis, si la réalisation n'en dépendait que du libre vote
des populations elles-mêmes et non pas aussi du hasard des combats et
des intrigues diplomatiques.

Dans ses limites actuelles[50], la Serbie ne comprend qu'une faible
partie du versant septentrional des monts qui s'élèvent au centre de la
péninsule turque. Nettement séparée de l'Austro-Hongrie par les eaux du
Danube et de la Save, elle est ouverte de toutes parts vers la Turquie
et n'a guère de frontières naturelles auxquelles ses populations
puissent s'appuyer. La grande vallée centrale de la Morava et les
vallées de la Drina et du Timok, qui limitent la Serbie, l'une du côté
de l'ouest, l'autre à l'orient, sont toutes également accessibles aux
envahisseurs étrangers. Les Turcs n'auraient aucune difficulté à
pénétrer dans la Serbie, et la campagne ne commencerait à devenir
périlleuse pour eux qu'au milieu des grandes forêts, dans les étroites
vallées et les profondes _clissuras_ des montagnes.

[Note 50:

Superficie de la Serbie.......    45,535 kilomètres carrés.
Population probable en 1875... 1,366,000 hab.
Population kilométrique.......        31  »
]

La contrée n'a de plaines d'une certaine étendue que sur les bords de la
Save; là, les campagnes basses continuent au sud l'ancienne mer,
remplacée par l'Alfold hongrois. Partout ailleurs la surface du pays se
hérisse de collines, de rochers et de monts dont les géologues ont à
grand'peine exploré le dédale. De toutes ces chaînes, la plus régulière
est celle qui continue les Alpes transylvaines à travers la Serbie
orientale, au sud des Portes de Fer et du défilé de Kasan. Les strates
calcaires se correspondent parfaitement de l'une à l'autre rive, et des
deux côtés du fleuve l'arête principale affecte la même direction, du
nord-est au sud-ouest. L'élévation moyenne des cimes, d'environ mille
mètres, ne diffère pas non plus de part et d'autre. Au nord de cette
rangée, dans l'angle formé par les vallées du Danube et de la Morava,
s'élèvent un grand nombre d'autres sommets, aux roches calcaires ou
schisteuses injectées de porphyre. Ces massifs, qui correspondent aux
montagnes métallifères d'Oravitsa, situées en face, de l'autre côté du
Danube, sont la grande région minière de la Serbie, et dans plusieurs de
leurs vallées, notamment à Maidanpek et à Koutchaïna, on exploite des
gisements de cuivre, de fer et de plomb; mais les veines de zinc et
d'argent ont été abandonnées. Au sud de la chaîne des Carpathes de
Serbie, la vallée du Timok est également riche en métaux et des
orpailleurs exploitent encore les sables de ses plages. Peu de vallées
sont à la fois aussi fertiles et aussi gracieuses que celle du Timok;
surtout le bassin de Knjatchevatz, où se réunissent les premiers
affluents de la rivière, se distingue par sa beauté champêtre: les
prairies, les vergers sont animés par le flot des eaux courantes, les
coteaux sont couverts de pampres, et plus haut s'étend partout la
verdure des forêts. Par un contraste soudain, un étroit défilé, creusé
par les eaux du Timok, succède à ce charmant bassin. Les armées romaines
qui devaient passer dans cette âpre gorge de montagnes pour gagner le
Danube, y avaient construit un chemin stratégique. Près du défilé de
l'issue, dans le bassin de Zaïtchar, le camp fortifié de Gamzigrad, dont
les murailles et les tours de porphyre existent encore dans un état
remarquable de conservation, surveillait tous les alentours. Au
sud-ouest de cette oeuvre des Romains, se montre à l'horizon une
pyramide isolée, bloc crétacé que l'on serait tenté de prendre également
pour un travail de l'homme, tant son profil est d'une régularité
parfaite. Cette pyramide est le Rtanj, au pied duquel jaillissent les
eaux thermales de Banja, les plus fréquentées et les plus efficaces de
la Serbie.

La vallée de la Morava et de son bras principal, la Morava bulgare,
divise la contrée en deux parties inégales dont les massifs de montagnes
n'ont entre eux aucun lien de continuité. À part quelques promontoires,
les bords de la Morava offrent partout un chemin naturel ouvert entre le
Danube et l'intérieur de la Turquie, et le commerce d'échange, qui tôt
ou tard sera centuplé par un chemin de fer, doit nécessairement avoir
lieu par cette vallée et par la ville frontière d'Alexinatz. L'ancienne
capitale de l'empire de Serbie, Krouchevatz, était située dans une
position tout à fait centrale, au milieu d'un bassin de la Morava serbe,
mais non loin du défilé de Stalatj, où les deux rivières se réunissent
au pied d'un promontoire couronné de ruines. Les restes du palais des
tsars serbes s'y voient encore. On dit qu'aux temps de gloire qui
précédèrent la funeste bataille de Kossovo, Krouchevatz n'avait pas
moins de trois lieues de tour: elle n'est plus aujourd'hui qu'une
misérable bourgade.

C'est entre les deux Morava que s'élève le plus fier massif de la
Serbie, dominé par le sommet du Kapaonik, point culminant de toutes les
montagnes situées entre la Save et les Balkhans. De sa crête nue et
rocailleuse, on jouit de l'une des plus belles vues de la péninsule
illyrienne; grâce à l'isolement du mont, on voit se développer au sud un
immense hémicycle de plaines et de vallées jusqu'aux sommités du Skhar
et aux pyramides du Dormitor. Toutefois le Kapaonik lui-même est une
montagne sans beauté. Ses roches consistent en granités, en porphyres,
et surtout en serpentines, dont l'aspect est des plus tristes là où les
pentes ont été déboisées. Les vallées des montagnes serpentineuses sont
aussi moins fertiles, moins peuplées, et les habitants, plus chétifs et
plus maussades que leurs voisins, sont en grand nombre affligés de
goitres.

[Illustration: CONFLUENT DU DANUBE ET DE LA SAVE.]

Au nord du Kapaonik se prolongent, des deux côtés de la haute vallée de
l'Ibar, des rangées de montagnes qui, pour la plupart, ont encore gardé
leur parure de chênes, de hêtres et de conifères. La plaine de la Morava
serbe interrompt ces paysages alpestres par les bassins de Tchatchak, de
Karanovatz et d'autres encore, que l'on peut comparer aux campagnes de
la Lombardie, tant elles ont de richesse exubérante; mais au nord de la
rivière les montagnes se redressent de nouveau, et, continuant la chaîne
du Kapaonik, vont former le massif de Rudnik, aux roches crétacées
dominées ça et là par des coupoles de granit, aux gorges étroites et
tortueuses. Cette région difficile d'accès, et naguère encore
complètement couverte de chênes, est la célèbre Sumadia ou «Région des
Forêts», qui du temps de l'oppression turque servait de refuge à tous
les rayas persécutés et qui depuis, pendant la guerre de l'indépendance,
alors que «chaque arbre se changeait en soldat», devint la citadelle de
la liberté serbe. C'est dans une de ses vallées que se trouve la petite
ville de Kragoujevatz, choisie comme la capitale et la place d'armes de
l'État naissant. Elle possède toujours une fonderie de canons alimentée
par le combustible houiller du bassin de Tjuprija; maison pareil endroit
ne pouvait être un centre naturel que pour une société toujours en
guerre; dès que les intérêts majeurs de la Serbie devinrent ceux du
progrès industriel et commercial, le gouvernement dut se transférer à
Belgrade, cette charmante cité bâtie précisément sur la dernière
ondulation mourante des montagnes de la Sumadia. Grâce à sa situation au
confluent de la Save et du Danube, sur une colline d'où l'on peut voir
au loin les terres marécageuses de la Syrmie incessamment remaniées par
les deux fleuves, Belgrade, l'antique _Singidunum_ des Romains, l'_Alba
Graeca_, du moyen âge, est un entrepôt nécessaire de commerce entre
l'Occident et l'Orient, en même temps qu'un point stratégique de la plus
haute importance.

A l'ouest de la rangée de hauteurs dont Belgrade occupe l'extrémité
septentrionale, les riches plaines arrosées par la Kolubara et des
coteaux doucement ondulés reposent un peu la vue du spectacle des
montagnes et des rochers; mais plus loin, vers la Drina, d'autres cimes
calcaires se dressent encore à près de 1,000 mètres et vont rejoindre au
sud-est les contre-forts du Kapaonik[51]. Cette partie de la Serbie,
découpée dans tous les sens par des vallées rayonnantes et toute
hérissée de cimes aux arêtes aiguës, est fort pittoresque. En outre, le
pays est embelli par de vieilles ruines et d'anciennes forteresses comme
celle d'Oujiza, enfermant tout un versant de montagnes dans un dédale de
murailles et de tours. Malheureusement ces fortifications n'ont guère
servi à protéger le pays. C'est la terre de Serbie qui a été le plus
fréquemment ravagée pendant les guerres de ce siècle; après cinquante
années de paix, elle ne se repeuple encore que très-faiblement.

[Note 51: Altitudes de la Serbie:

Kapaonik........................  1,892 mètres.
Stol, au sud des Portes de Fer..  1,250   »
Rtanj...........................  1,233   »
Belgrade........................     35   »
]

Jadis la Serbie était une des contrées les plus boisées de l'Europe;
tous ses monts étaient revêtus de chênes. «Qui tue un arbre, tue un
Serbe», dit un fort beau proverbe, qui date probablement de l'époque où
les rayas opprimés se réfugiaient dans les forêts et où de «saints
arbres» leur servaient d'églises; malheureusement ce proverbe s'oublie,
et déjà le déboisement est consommé en maint district des montagnes; la
roche s'y montre à nu comme dans les Alpes de la Carniole et de la
Dalmatie. Quand le paysan a besoin d'une branche ou d'une touffe de
feuillage, il abat l'arbre entier; pour alimenter un feu nocturne, les
bergers ne se contentent pas d'amasser le bois sec, il leur faut tout un
chêne. Après les bergers, la chèvre et le porc sont les deux grands
ennemis, de la végétation forestière; un de ces animaux broute les
jeunes tiges et dévore les feuilles, tandis que l'autre fouille au pied
des troncs et met les racines à nu. Quand un vieil arbre tombe, renversé
par la tempête ou coupé par les bûcherons, aucun rejeton ne le remplace.
Il est vrai que des lois récentes protègent la forêt contre une
exploitation barbare, mais ces lois, rarement appliquées par les
communes, sont à peu près sans force. En quelques districts, on est
obligé déjà d'importer de la Bosnie le bois de chauffage. La
détérioration du climat a été la conséquence naturelle du déboisement à
outrance. D'après le récit d'un voyageur anglais du dix-septième siècle,
Edward Brown, la Morava était navigable dans la plus grande partie de
son cours et de nombreuses embarcations de commerce la remontaient et la
descendaient en toute saison. Actuellement la portée de ses eaux est
trop irrégulière pour qu'il soit possible d'y organiser un service de
batellerie. Peut-être faudrait-il voir dans cette détérioration du
régime fluvial un effet du déboisement des montagnes de la Serbie.

En se privant de sa parure de grandes forêts, la Serbie a du moins pu se
débarrasser en même temps des bêtes sauvages qui les infestaient; les
loups, les ours, les sangliers, nombreux autrefois, ont à peu près
disparu de la contrée; ceux que l'on rencontre encore de temps en temps
viennent sans doute des forêts de la Syrmie, en passant au fort de
l'hiver sur la Save glacée. Un silence étonnant plane d'ordinaire sur
les campagnes de la Serbie; les oiseaux chanteurs même y sont rares. Peu
à peu les caractères de la faune et de la flore serbes perdent leur
originalité. L'introduction des plantes cultivées et des animaux
domestiques de l'Austro-Hongrie tend de plus en plus à faire ressembler
extérieurement la Serbie aux contrées de l'Allemagne du Sud. D'ailleurs
les climats diffèrent peu. Quoique située sous la même latitude que la
Toscane, la Serbie est loin de jouir d'une température italienne; le
rempart des montagnes de la Dalmatie et de la Bosnie la prive de
l'influence vivifiante des vents chauds et humides du sud-ouest, tandis
que les vents secs et froids des steppes de la Russie soufflent
librement par-dessus les plaines valaques, en longeant la base des Alpes
transylvaines. L'acclimatement est assez pénible aux étrangers, à cause
des brusques écarts de température[52].

[Note 52:

Température moyenne à Belgrade......            9° C.
Températures extrêmes...............   41° et -16° »
Écart...............................           57° »
]

[Illustration: BELGRADE.]

La Serbie ne renferme qu'une faible proportion de tous les Serbes de
l'Europe orientale, mais c'est probablement avec raison que les
habitants se considèrent comme les représentants les plus purs de leur
race. Ce sont, on général, des hommes de belle taille, vigoureux, larges
d'épaules, portant fièrement la tête. Les traits sont accusés, le nez
est droit et souvent aquilin, les pommettes sont un peu saillantes; la
chevelure, rarement noire, est fort abondante et bien plantée; l'oeil
perçant et dur, la moustache bien fournie donnent à toutes les figures
une apparence militaire. Les femmes, sans être belles, ont une noble
prestance, et leur costume semi-oriental se distingue par une admirable
harmonie des couleurs. Même dans les villes, quelques Serbiennes ont su
résister à l'influence toute-puissante de la mode française et se
montrent encore avec leurs vestes rouges, leurs ceintures et leurs
chemisettes brodées de perles et ruisselantes de sequins, leur petit fez
si gracieusement posé sur la tête et fleuri d'un bouton de rose.

Malheureusement, la coutume du pays exige que la femme serbe ait une
opulente chevelure noire et le teint éblouissant d'éclat. A la campagne
comme dans les villes, le fard et les fausses tresses sont d'un usage
universel; même les paysannes des villages les plus écartés se teignent
les cheveux, les joues, les paupières et les lèvres, le plus souvent au
moyen de substances vénéneuses qui détériorent la santé. Les plus riches
campagnardes ont en outre le tort de faire étalage de leur fortune sur
leurs vêtements et de gâter leur costume par un excès d'ornements d'or
et d'argent et de colifichets de toute espèce. Dans certains districts,
les fiancées et les jeunes femmes ont la coiffure la plus étrange qui
ait jamais enlaidi tête féminine. La chevelure est recouverte d'un
énorme croissant renversé dont la forme en carton est chargée de
bouquets, de feuillages, de plumes de paon et de roses artificielles aux
pétales en pièces d'argent. Sous cette lourde parure, qui symbolise
peut-être le «fardeau du mariage», la pauvre femme n'avance qu'en
chancelant, et pourtant elle est condamnée à porter ce bonnet de fête
pendant toute une année, souvent même jusqu'à ce qu'elle devienne mère;
les jours de danse, elle doit se soumettre à la torture d'avoir la tête
martelée par ce poids qui saute et retombe sur son crâne à chaque
mouvement des pas. Ainsi le veut la coutume.

Les Serbes se distinguent très-honorablement parmi les peuples de
l'Orient par la noblesse de leur caractère, la dignité de leur attitude
et leur incontestable bravoure. Certes, il faut que leur énergie passive
soit grande pour qu'ils aient pu résister à des siècles d'oppression et
reconquérir leur indépendance dans les conditions d'isolement et de
misère où ils se trouvaient au commencement du siècle. De l'ancienne
servitude ils n'ont gardé, dit-on, que la paresse et la prudence
soupçonneuse, mais ils sont honnêtes et véridiqes; il est difficile de
les tromper, mais ils ne trompent jamais. Égaux jadis sous la domination
du Turc, ils sont restés égaux dans la liberté communes «Il n'y a point
de nobles parmi nous, répètent-ils souvent, car nous le sommes tous!»
Ils se tutoient fraternellement dans leur belle langue sonore et claire,
bien faite pour l'éloquence, et se donnent volontiers les noms de la
plus intime parenté. Le prisonnier même est un frère pour eux. Ainsi,
quand un condamné serbe n'a point vu ses parents au tribunal, on lui
accorde facilement, sur, sa parole d'honneur, d'aller visiter sa
famille. Quoique libre de toute surveillance, il ne manque jamais d'être
fidèle au rendez-vous de la prison.

Les liens de la famille ont une grande force en Serbie; de même ceux de
l'amitié. Quoique les Serbes aient en général une grande répugnance à
prononcer un serment, il arrive souvent que des jeunes gens, après
s'être éprouvés mutuellement pendant une année, se jurent une amitié
fraternelle à la façon des anciens frères d'armes de la Scythie, et
cette fraternité de coeur est encore plus sacrée pour eux que celle du
sang. Un fait remarquable et qui témoigne de la haute valeur morale des
Serbes, c'est que leur esprit de famille et leur respect de l'amitié ne
les ont pas entraînés, comme leurs voisins les Albanais, en
d'incessantes rivalités de talion et de vengeance. Le Serbe est brave;
il est toujours armé; mais il est pacifique, il ne demande point le prix
du sang. Toutefois, pas plus que les autres hommes, il n'est parfait.
Que de routine encore dans les campagnes! Que d'ignorance et de
superstitions! Les paysans croient fermement aux vampires, aux sorciers,
aux magiciens, et pour se garantir des mauvaises influences, ils
prennent bien soin de se frotter d'ail à la veille de Noël.

Les cultivateurs de la Serbie, comme ceux de toutes les autres contrées
de la Slavie du Sud, possèdent la terre en communautés familiales. Ils
ont conservé l'ancienne _zadrouga_, telle qu'elle existait au moyen âge,
et, plus heureux que leurs voisins de la Slavonie et des montagnes
dalmates, ils n'ont pas à lutter contre les embarras suscités par le
droit romain ou germanique. Au contraire, la loi serbe les protège dans
leur antique tenure du sol; lors des conflits d'héritage, elle place
même la parenté élective créée par l'association au-dessus des liens de
la parenté naturelle. Le patriotisme serbe demande aussi qu'il ne soit
point dérogé aux vieilles coutumes nationales. Dans leurs délibérations,
les délégués du parlement ou Skoupchtina prennent toujours soin de
respecter le principe slave de la propriété commune du sol; ils y voient
avec raison le moyen le plus sûr de garantir leur pays de l'invasion du
paupérisme. C'est donc en Serbie qu'il faut se rendre pour étudier les
communautés agricoles dans leur fonctionnement normal. Nulle part la vie
de famille n'offre plus de gaieté, de naturel, de tendresse intime.
Après le rude travail de la journée, chaque soir est une fête; alors les
enfants se pressent en foule autour de l'aïeul pour entendre les
légendes guerrières des temps anciens, ou bien les jeunes hommes
chantent à l'unisson en s'accompagnant de la guzla. Tous ceux qui font
partie de l'association sont considérés comme formant une même famille.
Le _starjechina_ ou gérant de la communauté est le tuteur naturel de
chaque enfant, et comme les parents eux-mêmes, il est tenu d'en faire
des «citoyens bons, honnêtes, utiles à la patrie». Et malgré tous ces
avantages, malgré la faveur des lois et de l'opinion, le nombre des
zadrougas diminue d'année en année. L'appel du commerce et de
l'industrie, le tourbillon de plus en plus actif de la vie sociale qui
s'agite au dehors, troublent la routine habituelle de ces sociétés, et
le fonctionnement en devient de plus en plus difficile. Il semble
probable qu'elles ne pourront se maintenir sous leur forme actuelle.

La contrée n'est pas habitée uniquement par des Serbes. Une grande
partie de la Serbie orientale appartient ethnologiquement à la race
envahissante des Valaques. De tout temps, beaucoup de Zinzares ou
Roumains du Sud ont vécu dans le pays en petites colonies de maçons, de
charpentiers, de briquetiers; mais ils sont maintenant dépassés en
nombre par les Roumains du Nord. Après la guerre de l'indépendance, de
vastes terrains ravagés se trouvèrent sans maîtres, le gouvernement
serbe eut la bonne idée de les offrir gratuitement aux paysans roumains
qui s'engageraient à les cultiver. Des multitudes de Valaques
s'empressèrent d'accepter, et fuyant le «règlement organique» par lequel
leur patrie les condamnait à un véritable esclavage, ils repeuplèrent
bientôt en foule les villages abandonnés et rendirent aux campagnes leur
parure de moissons. Laborieux, économes et plus riches d'enfants que les
Serbes, ils gagnent peu à peu autour d'eux et déjà quelques-unes de
leurs colonies ont franchi la Morava. De même que dans le Banal et les
autres contrées de la Slavie du Sud, un grand nombre de villages, serbes
jadis, sont devenus roumains; en outre, beaucoup de familles, dont les
noms indiquent, clairement l'origine slave, ont oublié leurs ancêtres et
se sont complètement latinisés. Les Roumains immigrés mettent aussi
beaucoup de zèle à instruire leurs enfants, et dans leur district
les'écoles sont deux fois plus nombreuses que dans le reste de la
Serbie, quoique l'enseignement s'y fasse en langue slave. Il est
remarquable que les colons roumains réussissent mieux en Serbie que les
immigrants serbes eux-mêmes. Les Slaves venus par milliers de la Hongrie
et de la Slavonie, pour échapper au gouvernement des Magyars et faire
partie de la nation indépendante, se sont, en général, appauvris dans
leur nouveau milieu.

[Illustration: POPULATIONS DE LA SERBIE ORIENTALE.]

Attirés par la liberté serbe, des colons bulgares viennent s'établir
aussi, en dehors des frontières turques, dans les vallées du Timok et de
la Morava. On les apprécie fort à cause de leur industrie, et ceux
d'entre eux qui descendent des montagnes de l'intérieur, pour gagner
petitement leur vie à la façon des Auvergnats, s'en retournent
régulièrement avec d'assez fortes économies. A l'est de la Serbie,
quelques enclaves sont exclusivement habitées par des Bulgares; mais,
sous la pression de leurs voisins plus civilisés, ils perdent
graduellement l'usage de leur idiome maternel. Un grand nombre de
villages, incontestablement bulgares, ne parlent plus que la langue de
la contrée dont ils dépendent politiquement; d'ailleurs la loi impose
l'usage du serbe dans leurs écoles. La limite des idiomes diffère à
présent fort peu de la frontière conventionnelle tracée entre les deux
pays. Ça et là, seulement, se trouvent quelques petites enclaves
bulgares; près d'Alexinatz, dans un petit vallon tributaire de la
Morava, il existe aussi une faible colonie d'Albanais. En outre, plus de
trente mille Tsiganes ou Bohémiens, domiciliés presque tous et
professant la religion grecque, comme les Serbes eux-mêmes, sont
disséminés dans toutes les parties de la contrée; une de leurs
principales occupations est la fabrication des briques. Quant aux Juifs
espagnols, jadis fort nombreux à Belgrade, ils se sont presque tous
retirés à Zemun ou Semlin, sur le territoire autrichien; des Israélites
allemands et hongrois les ont remplacés.

Prise en masse, la société serbe est prospère. Depuis l'indépendance la
population a plus que doublé: elle augmente de plus de 20,000 personnes
par année, grâce à l'excédant des naissances sur les morts. Toutefois il
s'en faut encore de beaucoup que le pays égale les plaines hongroises et
valaques pour la densité de la population. A peine un huitième du sol de
la Serbie est en culture, et presque partout le mode d'exploitation est
des plus barbares: sauf dans les vallées les plus fertiles, comme celles
du bas Timok, une jachère annuelle succède à chaque moisson. Les
exportations de la Serbie témoignent de cet état rudimentaire de
l'économie rurale: elles consistent principalement en porcs mal
engraissés que l'on expédie en Allemagne, par centaines de milliers, des
jetées de Belgrade et de Semederevo. La vente de ces animaux est le
revenu le plus clair des paysans de la Serbie; néanmoins ils ont
commencé dans ces dernières années à fournir une certaine quantité de
blé aux marchés de l'Europe occidentale. Sans les mercenaires bulgares
qui viennent chaque année passer la saison des labours et des récoltes
dans les campagnes de la Serbie, c'est à peine si les habitants auraient
de quoi se nourrir[53].

[Note 53: Commerce de la Serbie, en 1872:

Importation.. 31,000,000 fr. Exportation.. 33,000,000 fr. Total..
64,000,000 fr. Richesse totale de la Serbie, évaluée en 1863.....
230,000,000 fr.]

Si ce n'est à Belgrade, l'industrie de la contrée est encore dans
l'enfance. Le Serbe a le grand tort de mépriser les travaux manuels
autres que ceux de l'agriculture: s'il tient d'ordinaire les Allemands
en médiocre estime, ce serait même, dit-on, parce que la plupart de
ceux-ci viennent travailler comme artisans dans les villes de la Serbie.
Les jeunes gens ayant quelque culture briguent surtout des places dans
l'administration et contribuent à développer ce fléau de la
bureaucratie, qui fait tant de mal dans la monarchie austro-hongroise.
Mais beaucoup d'étudiants, revenus des universités de l'étranger,
s'occupent aussi de répandre l'instruction dans le pays, et de
très-grands progrès ne cessent de s'accomplir à cet égard; on peut dire
qu'ils sont immenses depuis l'époque, encore récente (1839), où le
souverain lui-même avouait ne savoir pas écrire. Les écoles et les
collèges ont fait de la Serbie le foyer intellectuel de tout l'intérieur
de la péninsule turque, et les enfants bosniaques et bulgares viennent
s'y instruire en foule. Certes la crasse ignorance et les superstitions
d'autrefois sont encore bien loin d'être dissipées, mais il est au moins
une chose que connaissent tous les Serbes, c'est l'histoire sommaire de
leurs aïeux, depuis l'invasion des Slaves dans le monde gréco-romain
jusqu'aux glorieux événements de la guerre d'indépendance.

L'ambition des Serbes est de faire disparaître de leur pays tout ce qui
rappelle l'ancienne domination musulmane; ils s'y appliquent avec une
persévérante énergie, et l'on peut dire qu'au point de vue matériel
cette oeuvre est à peu près terminée. Belgrade «la Turque» a cessé
d'exister; elle est remplacée par une ville occidentale, comme Vienne et
Bude-Pest; des palais de style européen s'y élèvent au lieu des mosquées
à minarets et à coupoles; de magnifiques boulevards traversent les vieux
quartiers aux rues sinueuses, et les belles plantations d'un parc
recouvrent l'esplanade où les Turcs dressaient les poteaux chargés de
têtes sanglantes. Chabatz, sur la Save, est aussi devenue un «petit
Paris», disent ses habitants; sur le Danube, la ville de Pozarevatz,
célèbre dans l'histoire des traités sous le nom de Passarovitz, s'est
également transformée. Semederevo (Semendria), d'où partit le signal de
l'indépendance en 1806, a dû se rebâtir en entier, puisqu'elle avait été
démolie pendant la guerre. Dans l'intérieur des terres les changements
se font avec plus de lenteur, mais ils ne s'en accomplissent pas moins,
grâce aux routes qui commencent à s'étendre en réseau sur toute la
contrée. De même, au moral, le Serbe s'arrache de plus en plus au
fatalisme turc. Naguère encore c'était un peuple de l'Orient: par le
travail et l'initiative, il appartient désormais au monde occidental.

Politiquement, la Serbie est une monarchie héréditaire, dont la
constitution ressemble à celle des autres monarchies parlementaires de
l'Europe. Le prince ou _kniaz_ gouverne avec le concours de ministres
responsables, promulgue les lois, les élabore avec le Sénat ou Conseil
d'État, nomme aux emplois publics, commande l'armée, signe les traités.
Il jouit d'un revenu de 504,000 francs. A. défaut de descendance
masculine, son successeur sera choisi directement par le peuple serbe.
La _Skoupchtina_ ou assemblée nationale, dont l'origine remonte aux
premiers temps de la monarchie serbe, est composée de 134 membres, dont
un quart nomme directement par le souverain; 101 membres sont élus par
les citoyens serbes. Tout homme majeur et payant l'impôt est électeur;
le suffrage est donc à peu près universel. Outre ce parlement national,
qui exerce le pouvoir législatif conjointement avec le prince, chaque
commune ou _obtchina_, composée des diverses associations familiales,
possède aussi son petit parlement, dont l'autonomie est presque absolue
dans les affaires locales: c'est dans ces assemblées de villages que se
forme l'esprit public et que se préparent en réalité les votes de la
Skoupchtina. La constitution prévoit aussi, pour les grands événements
politiques, l'élection directe par le peuple d'une skoupchtina
extraordinaire, composée du quadruple des membres. D'ailleurs les
affaires sont relativement bien gérées, et ce qui le prouve, c'est que
seule entre tous les États de l'Europe la Serbie n'a point de dette
publique[54].

[Note 54: Budget de la Serbie en 1874:

Recettes...........      14,700,000 fr.
Dépenses...........      14,700,000 »
]

Tous les cultes sont libres; néanmoins la religion catholique grecque
est dite religion de l'État. Elle reconnaît pour son chef nominal le
patriarche de Constantinople; mais depuis 1376 elle a pris le titre
«d'autocéphale» et se gouverne elle-même par un synode, composé de
l'archevêque de Belgrade, métropolitain de Serbie, et des trois évêques
diocésains d'Oujiza, de Negotin et de Chabatz. Le métropolitain est
nommé directement par le kniaz et pourvoit, avec le reste du synode, aux
sièges vacants, mais sous réserve de la sanction du prince. Les hauts
dignitaires de l'Église sont payés, tandis que les simples prêtres
vivent du casuel. Les moines, peu nombreux d'ailleurs, ont pour revenu
le produit de terrains appartenant aux monastères; mais une récente
décision de la Skoupchtina a supprimé tous les couvents, à l'exception
de cinq où les religieux seront recueillis jusqu'à leur mort. Les rentes
des anciennes propriétés de main-morte doivent être appliquées à
l'entretien des écoles.

En Serbie tous les hommes valides font partie de l'armée. Mais, à
proprement parler, l'armée permanente, d'au plus quatre mille hommes,
n'est qu'un ensemble de cadres dans lesquels auraient à s'enrégimenter
au besoin tous les corps de milice nationale. Le premier ban de la
milice, composé du quart des citoyens de vingt à cinquante ans, prend
part chaque année à des exercices militaires; il est immédiatement
mobilisable. Le deuxième ban est organisé de manière à pouvoir être
réuni sous les drapeaux dans l'espace d'un mois. En cas de danger
national, la Serbie pourrait facilement mettre debout de cent à cent
cinquante mille hommes: c'est peut-être l'État d'Europe dont, toute
proportion gardée, l'organisation militaire est la plus forte.

La Serbie est divisée administrativement en dix-sept départements ou
cercles (_okroujié_):

                                                          Population
  Cercles.      Chefs-lieux.   Superficie. Cantons. Communes.
                                                             en 1866.
Alexinatz.... Alexinatz....  2,148 kil. car.   3      44      46,910
Belgrade..... Belgrade.....  1,707   »         5      56      61,713
Cserna-Rjeka. Zaïtchar.....  2,753   »         2      36      51,966
Jagodina..... Jagodina.....  1,597   »         3      68      61,272
Knjatchevatz. Knjatchevatz.  1,817   »         2      53      96,626
Kragoujevatz. Kragoujevalz.  2,863   »         4      82      67,849
Kraïna....... Negotin......  2,974   »         4      71      66,063
Krouohevatz.. Krouchevalz..  2,533   »         4      56      48,176
Podrinje..... Losnitza.....  1,267   »         3      28     142,466
Pozarevatz... Pozarevatz...  3,634   »         7     150      47,263
Rudnik....... Milanovatz...  1,927   »         5      47      71,192
Chabatz...... Chabatz......  2,313   »         3      47      57,438
Smederevo.... Smederevo....  1,156   »         2      54      57,969
Tchatchak.... Tchatchak....  3,744   »         4      49      54,868
Tjuprija..... Tjuprija.....  2,092   »         2      70     104,808
Onjiza....... Oujiza.......  6,057   »         6      83      81,271
Vajjevo...... Valjevo......  2,953   »         4      68      20,133
Belgrade (ville)..................   »         1       1      25,089
                           _________________  __   _____   _________
                            43,535 kil. car.  62   1,063   1,173,072

Population probable en 1875......  1,386,000 habitants.
           Serbes................  1,100,000
           Roumains Valaques.....    160,000
              »     Zinzares.....     20,000
           Bulgares..............     50,000
           Tsiganes..............     30,000
           Allemands.............      3,000
           Juifs, Magyars, etc..       3,000



II

LA MONTAGNE NOIRE

Pour nous Occidentaux cette contrée de l'Illyrie turque est généralement
connue sous le nom italien de Monténégro que lui donna jadis Venise, et
qui d'ailleurs est une traduction du mot slave des indigènes, Csernagora
ou «Montagne Noire». Quelle est l'origine de ce nom, bizarre en
apparence, puisqu'il s'applique à des monts calcaires dont les teintes
blanches ou grisâtres frappent même le voyageur qui vogue au loin sur
l'Adriatique? Suivant les uns, le mot de Montagne Noire doit se prendre
au figuré et signifierait Montagne des Proscrits ou «Mont des Hommes
Terribles»; suivant les autres, il prouverait que les roches de ces
contrées, nues aujourd'hui, étaient autrefois noires de sapins.

Les Monténégrins n'ont jamais été asservis par les Turcs. Tandis que
tout le reste du grand empire serbe était envahi par les Osmanlis, eux
seuls, grâce à la citadelle de montagnes dans laquelle ils avaient
cherché refuge, ont pu maintenir leur indépendance. Souvent ils ont
accepté des patrons; longtemps même ils ont été sous la protection, mais
non sous la dépendance, de la république de Venise; ils ne se sont point
courbés devant le sultan, et, tantôt par la force des armes, tantôt par
l'appui de puissances étrangères, ils ont continué d'occuper en toute
souveraineté leurs hautes vallées des Alpes Illyriennes. Toutefois ces
monts protecteurs qui ont fait leur force contre l'ennemi, font aussi
leur faiblesse en les isolant du reste du monde et en les retenant, à
cause du manque de communications, dans leur barbarie primitive. D'un
côté, les Monténégrins sont séparés de leurs frères de la Serbie par une
barrière de cimes très-élevées et par une bande de territoire turc; de
l'autre, les montagnes autrichiennes des bouches de Cattaro leur
défendent l'accès de l'Adriatique: leur mer à eux est le petit lac de
Skodra (Scutari), qu'alimenté la rivière nationale, la Zeta, unie à la
Moratcha. S'ils n'avaient rien à craindre pour leur indépendance en
descendant vers la mer et les plaines, leurs plateaux seraient bientôt
abandonnés aux pâtres.

La partie orientale du Monténégro, dite les Berda ou Brda, que
parcourent la Moratcha et ses affluents, est d'un accès relativement
facile. Ses vallées, dominées au nord par les pyramides dolomitiques du
Dormitor, à l'est par la masse arrondie du Kom, ressemblent à celles de
la plupart des autres pays de montagnes: ce sont les mêmes bassins
ouverts succédant à d'étroits défilés, les mêmes sinuosités, les mêmes
vallons latéraux, les mêmes cirques ravinés où se réunissent les
premières eaux des torrents. Mais la partie occidentale du pays, la
«Montagne Noire» proprement dite, présente un aspect tout différent.
C'est un dédale de cavités, de vallons et de simples trous séparés les
uns des autres par des remparts calcaires de hauteurs inégales, hérissés
de pointes, coupés de précipices, veinés dans tous les sens d'étroites
fissures où se glissent les couleuvres. Les montagnards du pays sont les
seuls à pouvoir se guider dans cet inextricable labyrinthe. «Quand Dieu
créa le monde, disent-ils en riant, il tenait à la main un sac plein de
montagnes; mais le sac vint à crever précisément au-dessus du
Monténégro, et il en tomba cette masse effroyable de rochers que vous
voyez!»

[Illustration: MONTENEGRO ET LAC DE SKODRA.]

Contemplée à vol d'oiseau, la Montagne Noire ressemble à un «vaste
gâteau de cire aux mille alvéoles» ou bien à un tissu aux mille
cellules. Ce sont les eaux pluviales qui ont ainsi excavé le plateau en
une multitude de cuvettes rocheuses. Ici elles ont évidé de larges
vallées, ailleurs seulement d'étroites _raudinas_ formant de véritables
puits. Pendant les saisons très-pluvieuses ces eaux s'amassent en lacs
temporaires qui recouvrent les prairies et les cultures; mais
d'ordinaire elles s'écoulent immédiatement à travers les broussailles
dans les puisards de la roche calcaire, pour aller former ces belles
sources d'eau bleue que l'on voit jaillir au bas de la montagne, sur les
bords des golfes de Cattaro. La Zeta, la rivière par excellence du
Monténégro, est elle-même formée des ruisseaux qui se sont engouffrés au
nord dans les entonnoirs de la vallée de Niksich et qui coulent en un
lit inconnu par-dessous la montagne de Planinitsa. Les plateaux de la
Carniole, certaines régions des Basses-Alpes françaises et maintes
autres contrées montagneuses ont la même structure alvéolaire que le
Monténégro; mais nulle part on ne voit un plus grand nombre de petits
bassins juxtaposés en un vaste système. Le voyageur est d'autant plus
frappé de toutes ces inégalités du plateau, de ces montées et de ces
descentes sans fin, que les chemins sont d'abominables sentiers aux
pierres roulantes ou des escaliers de roches bordés de précipices. La
capitale du Monténégro, la petite bourgade de Cettinje, où l'on compte
un peu plus de cent maisons, est elle-même située au coeur des montagnes
dans un de ces bassins d'origine lacustre, et pour y monter il faut se
livrer à une pénible escalade. Naguère les Monténégrins se gardaient
bien d'améliorer leurs chemins et de rendre leurs villages facilement
accessibles: là où passent les voitures, les canons de l'ennemi peuvent
passer aussi. Toutefois les nécessités du commerce et les convenances de
la petite cour monténégrine ont fait récemment construire une route
carrossable de Cettinje à Cattaro.

Quoique frères des Serbes du Danube, les habitants de la Montagne Noire
se distinguent par des traits spéciaux qu'ils doivent à leur vie de
combats incessants, à l'élévation et à l'âpreté du sol qui les nourrit,
et sans doute aussi au voisinage des Albanais. Le Monténégrin n'a pas
les allures tranquilles du Serbe de la plaine: il est violent et
batailleur, toujours prêt à mettre la main sur ses armes; à sa ceinture
il a tout un arsenal de pistolets et de couteaux; même en cultivant son
champ il a la carabine au côté. Récemment encore il exigeait le prix du
sang. Une égratignure même devait se payer, une blessure valait une
autre blessure et la mort appelait la mort. Les vengeances se
poursuivaient de génération en génération entre les diverses familles
tant que le compte des télés n'était pas en règle de part et d'autre, ou
qu'une compensation monétaire, fixée d'ordinaire par les arbitres à dix
sequins par «sang», n'était pas dûment payée. De nos jours les cas de
vengeance héréditaire sont devenus rares; mais, pour remplacer la
justice coutumière, la loi édictée par le prince a dû se montrer d'une
sévérité terrible: meurtriers, traîtres, rebelles, réfractaires, voleurs
doublement récidivistes, incendiaires, infanticides, coupables de
lèse-majesté, profanateurs du culte, tous sont également condamnés à la
fusillade. Comparé au Serbe danubien, le Csernagorsque est encore un
barbare. Il est également moins beau. Les femmes ne se distinguent pas
non plus par la régularité des traits; elles n'ont pas la figure noble
de leurs compatriotes de la Serbie, mais elles ont en général plus de
grâce et d'élasticité dans les mouvements. Elles sont très-fécondes;
aussi, quand une famille est trop nombreuse, arrive-t-il fréquemment que
les amis de la maison adoptent un ou plusieurs enfants.

Avant l'invasion des Osmanlis, les hauts bassins du Monténégro n'étaient
pas encore la demeure de l'homme; les bergers et les bandits étaient les
seuls qui en parcourussent les pâturages et les forêts. Mais, pour
éviter l'esclavage, les habitants des vallées inférieures durent se
réfugier au milieu de ces roches élevées, sous l'âpre climat des
hauteurs, et tâcher d'y maintenir leur existence par la culture et
l'élève des bestiaux, maintes fois aussi par le brigandage.
L'exploitation barbare d'un sol d'ailleurs peu fertile ne pouvant
procurer aux Monténégrins que de maigres récoltes, le pays est trop
peuplé en proportion de ses faibles ressources; souvent la disette prend
les proportions d'une véritable famine. De nombreux Uscoques,
c'est-à-dire des fugitifs bosniaques échappés au joug des Musulmans,
accroissent encore la misère en diminuant la part de terrains
cultivables qui revient à chacun. Il a fallu diviser le sol en
propriétés particulières, en innombrables parcelles; quant aux
pâturages, ils sont encore en commun, suivant la vieille coutume serbe.
D'après les recensements officiels, il y aurait environ deux cent mille
habitants dans la Montagne Noire. Ces statistiques ont été peut-être un
peu forcées dans l'intention d'effrayer les Turcs par un nombre
fantastique de guerriers, comme l'ont fait en maintes occasions des
batteries de troncs d'arbres simulant des bouches à feu; mais la
population monténégrine ne s'élevât-elle qu'à cent vingt ou cent
quarante mille habitants, elle serait déjà trop considérable pour cette
région de montagnes[55]. Aussi les incursions armées des Csernagorsques
dans les vallées limitrophes étaient-elles pour ainsi dire une nécessité
économique. Souvent il n'y avait pas de choix: il fallait mourir de faim
ou périr sur le champ de bataille. Les Monténégrins choisissaient cette
dernière alternative. La mort violente les effrayait si peu qu'ils la
souhaitaient au nouveau-né. «Puisse-t-il ne pas mourir dans son lit!»
tel était le voeu que formulaient les parents et les amis à côté du
berceau de l'enfant. Et lorsqu'un homme avait pourtant la malchance de
succomber à la maladie ou à la vieillesse, on se servait d'un euphémisme
pour déguiser le genre de mort: «Le Vieux Meurtrier l'a tué!» C'est
ainsi qu'on tâchait d'excuser le défunt.

[Note 55:

Superficie du Monténégro.......        4,427 kilomètres carrés.
Population en 1864.............      196,000 habitants.
Population kilométrique........           44    »
]

Les expéditions guerrières des Csernagorsques, annuelles ou même
continues avant que l'Europe n'y eût mis un terme, n'étaient en réalité
que des récoltes à main armée. C'est pour vivre qu'ils ont envahi au
nord, dans l'Herzégovine, les vallées de Grahovo et de Niksich; c'est
pour avoir du pain qu'ils ont à tant de reprises cherché à conquérir les
terres fertiles de la Basse Moratcha et les bords du lac de Skodra;
c'est également pour assurer leur existence qu'ils ne cessent de
réclamer le petit port de Spitsa, qui leur donnerait un débouché vers la
mer et leur permettrait d'importer librement le sel, la poudre et les
autres articles que leur vendent à beaux deniers les marchands de
Cattaro. Poussées par la nécessité, des familles de Monténégrins
allaient jusqu'à cultiver des terres sous le canon des forteresses
turques: la garnison leur tirait dessus, mais les travailleurs restaient
à leur poste. Celui qui s'enfuyait avait à payer une forte amende et
mettait un tablier de femme. Mais, depuis que l'Europe entière a dû se
mêler des conflits qui éclataient à tout propos entre les Monténégrins
et les Musulmans leurs voisins, la frontière de la Csernagore a été
strictement délimitée, et maintenant elle est devenue assez sûre pour
que des voyageurs puissent se hasarder sans crainte dans les contrées,
naguère inabordables, qui s'étendent à l'est du Monténégro. Les
habitants de la montagne sont bien forcés de s'entendre parfois avec
leurs voisins de la plaine pour faire échange de bons offices: en été
ils permettent aux gens du littoral de mener leurs bestiaux sur les
hauts pâturages, tandis qu'en hiver ils descendent eux-mêmes et sont
accueillis en amis.

Le commerce légitime contribue aussi à nourrir les Csernagorsques. C'est
le Monténégro qui fournit Trieste et Venise des viandes fumées de chèvre
et de mouton que demande la marine pour ses approvisionnements; il
expédie aussi chaque année environ 200,000 têtes de petit bétail, ainsi
que des peaux, des graisses, le poisson salé de son lac, du fromage, du
miel, du sumac, de la poudre insecticide. Ses exportations annuelles
sont évaluées à plus d'un million, et ces expéditions se font, pour une
forte part, au compte des Csernagorsques eux-mêmes, qui s'associent pour
ce trafic avec les armateurs de Cattaro. En outre, le Monténégrin, comme
son voisin l'Albanais, émigré pour aller dans les grandes villes
chercher les petits profits que ne lui procurerait jamais son pays. On
compte des milliers d'émigrants de la Montagne Noire à Constantinople:
ils y exercent les métiers de porte-faix, de manoeuvres, de jardiniers,
et vivent du reste en fort bonne intelligence avec le Turc, «l'ennemi
héréditaire de leur race.» En temps de paix, ils émigrent aussi dans
toutes les grandes villes de l'Empire Ottoman; ils sont même assez
nombreux en Égypte.

Les seuls étrangers qui résident en groupes considérables dans la
Montagne Noire sont des Tsiganes; ils ressemblent d'ailleurs
complètement aux Serbes du pays: ils ont même langue, même costume, même
religion, mêmes moeurs; ils ne diffèrent que par le métier, car ils sont
tous forgerons et serruriers. Nul Monténégrin ne voudrait exercer leur
profession méprisée. Ils sont tenus à l'écart et n'ont point le droit de
se marier dans les familles des Serbes.

Le gouvernement de Monténégro est un mélange bizarre de démocratie, de
féodalité et de pouvoir absolu. Les citoyens, tous armés, s'abordent
avec des allures d'égaux, mais ils sont loin de l'être. Les diverses
classes qui composent la nation subissent toujours l'autorité des
familles puissantes; de son côté, le souverain, soutenu par l'influence
de la Russie, et même subventionné par elle comme fonctionnaire de
l'État, ne s'est pas fait faute d'imiter le tsar en concentrant tous les
pouvoirs en sa personne. En sa qualité de «Seigneur saint», il
s'approprie les deux tiers du revenu national. Le sénat ou _sovjet_ qui
l'assiste pour élaborer les décrets est un conseil consultatif nommé par
le prince et composé d'officiers. La _skoupchtina_ est une simple
réunion des doyens des tribus, venus pour écouter et applaudir le
«discours du trône». Toutefois depuis 1851 le _kniaz_ a ceseé de cumuler
le titre d'évêque ou _vladika_ avec ceux de grand-juge et de commandant
des armées. La constitution de l'Église grecque interdisant le mariage
aux évêques, le prince Danilo a dû, pour se marier, déléguer l'épiscopat
à l'un de ses cousins.

Tout le territoire monténégrin est organisé militairement, à peu près
comme l'étaient naguère les «Confins» de la Croatie et de la Slavonie
austro-hongroises. La population est divisée par groupes de combattants,
tenus de marcher au premier signal. Tous les chefs, voïvodes,
capitaines, centurions et décurions, sont en même temps administrateurs
civils et juges. Ils infligent les amendes et en perçoivent leur part.

Le pays se divise militairement et administrativement en huit _nahiés_.
De ces nahiés, quatre: Bielopavlitchka, Piperska, Moratchkâ et Koulchka,
se trouvent dans la vallée de la Moratcha et constituent les Berda. Les
quatre autres, Katounska, Rietchka, Tsernitsa et Liechanska, occupent
les hauts plateaux et forment la Montagne Noire proprement dite. A
l'exception d'une nahié, toutes les autres se divisent en tribus,
constituées par la réunion de plusieurs «parentés», subdivisées
elles-mêmes en familles.



                             CHAPITRE VIII

                                L'ITALIE



I

VUE D'ENSEMBLE


La péninsule italienne est une des contrées les plus nettement
délimitées par la nature. Les Alpes qui l'enceignent au nord, des
promontoires ligures à la péninsule montueuse de l'Istrie, s'élèvent en
muraille continue, sans autre brèche que des cols situés encore dans la
zone des forêts de pins, des pâturages ou des neiges. Ainsi que les deux
autres presqu'îles du midi de l'Europe, la Grèce et l'Espagne, l'Italie
était donc un petit monde à part, destiné par sa forme même à devenir le
théâtre d'une évolution spéciale de l'humanité. Non-seulement le relief
du sol limite parfaitement la péninsule latine, celle-ci se distingue
aussi de tous les pays transalpins par le charme du climat, la beauté du
ciel, la richesse des campagnes; dès que l'habitant d'outre-mont a
franchi la crête de séparation et commence à descendre sur les pentes
ensoleillées, il s'aperçoit que tout a changé, autour de lui; il est sur
une terre nouvelle. Le contraste est plus grand que ne l'est, dans la
plupart des régions de la Terre, celui des îles et du continent voisin.

Grâce au rempart des Alpes qui la protège et aux mers qui l'entourent,
l'Italie a donc pour ainsi dire une personnalité géographique bien
distincte. Des plaines de la Lombardie aux côtes de la Sicile, tous ses
paysages ont des traits de ressemblance et sont baignés de la même
lumière: ils ont comme un air de famille; mais que d'oppositions
charmantes et de variété pittoresque dans cette grande unité! La chaîne
des Apennins, qui se soude à l'extrémité méridionale des Alpes
françaises, est l'agent principal de tous ces contrastes. D'abord elle
longe la mer comme un énorme mur s'appuyant de distance en distance sur
de puissants contre-forts; puis elle se développe en un vaste croissant
à travers la péninsule italienne, tantôt s'amincissant en arête, tantôt
s'élargissant en massif, s'étalant en plateau ou se ramifiant en
chaînons et en promontoires. Les vallées fluviales et les plaines la
découpent dans tous les sens; des bassins lacustres, encore emplis d'eau
ou déjà comblés par les alluvions, s'étendent à la base de ses rochers;
des cônes volcaniques, se dressant au-dessus des campagnes, contrastent
par la régularité de leur forme avec les escarpements inégaux de
l'Apennin. La mer, invitée et repoussée tour à tour par les sinuosités
du relief péninsulaire, découpe le littoral en une série de baies qui se
succèdent avec une sorte de rhythme; presque toutes se développent en
arcs de cercle réguliers d'un cap à l'autre cap. Au nord de la
presqu'île, elles n'échancrent que faiblement les terres; au sud, elles
s'avancent au loin dans les campagnes et s'arrondissent en véritables
golfes. D'ailleurs cette forme de la Péninsule est relativement récente;
une ancienne Italie granitique a probablement existé, mais elle n'est
plus, et l'Italie actuelle est presque entière d'origine moderne, ainsi
que le témoignent les roches qui constituent les Apennins, celles des
chaînes parallèles et des plaines intermédiaires. C'est à l'époque
éocène seulement que les divers îlots se sont unis en une presqu'île
continue.

Comparée à la Grèce, si bizarrement tailladée et déchiquetée, l'Italie,
pourtant fort gracieuse, est d'une grande sobriété de lignes. Ses
montagnes se prolongent en chaînes plus régulières; ses côtes sont
beaucoup moins profondément échancrées; ceux de ses petits archipels que
l'on pourrait comparer vaguement à la ronde des Cyclades sont peu
nombreux, et ses trois grandes îles, la Sicile, la Sardaigne, la Corse,
sont des terres de contours presque géométriques et d'aspect tout à fait
continental. Par la configuration générale de ses rivages l'Italie
marque précisément la transition entre la joyeuse Grèce et la grave
Ibérie, plateau déjà presque africain. La situation géographique
correspond ainsi au développement des formes.

Dans son ensemble, la péninsule italienne présente un contraste
remarquable avec la presqu'île des Balkhans. Tandis que celle-ci est
tournée surtout vers la mer Égée et regarde l'orient, la partie vraiment
péninsulaire de l'Italie, au sud des plaines lombardes, est au contraire
beaucoup plus vivante par sa face occidentale: ce sont les bords de la
mer Tyrrhénienne qui offrent les ports les plus nombreux et les plus
sûrs; c'est sur cette mer, en libre communication avec l'Océan, que
s'ouvrent les plaines les plus vastes et les plus fertiles, et par
conséquent ce sont les campagnes situées à l'ouest des Apennins qui ont
nourri les populations les plus actives, les plus intelligentes, celles
dont le rôle politique a été plus considérable: c'est le côté de la
lumière, tandis que le versant adriatique, tourné vers une mer presque
fermée, un simple golfe, est pour ainsi dire le côté de l'ombre. Vers
l'extrémité méridionale de la Péninsule, les plaines de l'Apulie à l'est
sont, il est vrai, plus riches et plus populeuses que les régions
montagneuses de la Calabre; néanmoins le voisinage de la Sicile ne
pouvait manquer tôt ou tard d'assurer la prépondérance au littoral de
l'occident. Aux temps de la grande influence de la Grèce, lorsque
Athènes, les cités de l'Asie Mineure, les îles de la mer Égée, étaient
le point de départ de toute initiative, les républiques tournées vers
l'orient, Tarente, Locres, Sybaris, Syracuse, Catane, avaient sur les
cités du littoral de l'ouest une incontestable prééminence. Ainsi la
configuration physique de l'Italie a singulièrement aidé le mouvement
historique de civilisation qui s'est porté du sud-est au nord-ouest, de
l'Ionie vers les Gaules. Par le golfe de Tarente et les rivages
orientaux de la Grande-Grèce et de la Sicile, l'Italie du sud était
librement ouverte à l'influence hellénique; c'est de ce côté qu'elle a
reçu la grande impulsion de vie. Plus au nord, la Péninsule fait pour
ainsi dire volte-face vers l'ouest; et, par suite, le mouvement
d'expansion des idées vers l'Europe occidentale s'est trouvé grandement
facilité. Si l'Italie avait été différente par son relief et ses
contours, la civilisation eût pris une direction tout autre.

Pendant près de deux mille années, depuis l'abaissement de Carthage
jusqu'à la découverte de l'Amérique, l'Italie est restée le centre du
monde policé: elle a exercé l'hégémonie, soit par la force de la
conquête et de l'organisation, comme le fit la «Ville Éternelle», soit,
comme aux temps de Florence, de Gênes et de Venise, par la puissance du
génie, la liberté relative des institutions, le développement des
sciences, des arts et du commerce. Deux des plus grands faits de
l'histoire, l'unification politique des peuples méditerranéens sous les
lois de Rome et plus tard le rajeunissement de l'esprit humain, si bien
nommé du nom de Renaissance, ont eu leurs principaux acteurs en Italie.
Il importe donc de rechercher les conditions du milieu géographique
auxquelles la péninsule latine doit le rôle prépondérant qu'elle a joué
dans le monde pendant ces deux âges de la vie de l'humanité.

Mommsen et d'autres historiens ont signalé l'heureuse position de Rome
comme marché commercial. Dès la première période de son histoire, elle
fut un entrepôt de denrées pour les populations voisines. Assise au
centre d'un cirque de collines, sur les deux bords d'un fleuve
navigable, en aval de tous les affluents et non loin de la mer, elle
avait, en outre, l'avantage de se trouver sur la frontière commune de
trois nationalités, les Latins, les Sabins et les Étrusques; lorsque,
par la conquête, elle fut maîtresse de tout le pays environnant, son
importance, comme lieu d'échanges, ne pouvait donc manquer d'être
considérable. Mais, quelle que fût la valeur de ce trafic local, il
n'eût pas suffi à faire de Rome une grande cité, Cette ville n'a point,
comme Alexandrie, Constantinople ou Bombay, une de ces positions
incomparables qui en font un point de convergence nécessaire pour les
marchandises du monde entier. Pour le commerce général elle est même
assez mal située. Les hauts Apennins qui s'élèvent en demi-cercle autour
du pays romain étaient naguère un rempart difficile à franchir, et les
trafiquants cherchaient à l'éviter; la mer voisine de Rome est fort
inhospitalière, et le port d'Ostie n'est qu'un mauvais havre, où même
les petites galères des temps anciens n'entraient point sans péril. Si
le travail de l'homme n'était intervenu pour le creusement d'un canal
maritime, de bassins artificiels, et la construction de môles et de
jetées, jamais la bouche du Tibre n'eût pu servir au grand commerce.

[Illustration: VUE GÉNÉRALE DE ROME.]

La situation de Rome, comme centre d'échanges, n'explique donc la
puissance de cette ville dominatrice que pour une bien faible part.
Indépendamment des causes qui doivent être cherchées dans l'évolution
historique du peuple lui-même, la vraie raison de la grandeur de Rome,
ce qui lui a donné cette force prodigieuse pour l'assimilation politique
de l'ancien monde, c'est la position absolument centrale qu'elle
occupait, par rapport à trois grands cercles disposés régulièrement les
uns autour des autres, et correspondant, pour la ville de Rome, à autant
de phases de son développement dans l'histoire. Pendant les premiers
temps de sa lutte, pour l'existence contre les cités voisines, la
peuplade qui servit d'aïeule aux fiers citoyens romains se trouvait
heureusement au centre d'un bassin bien limité, que bornent des
montagnes peu élevées, mais de hauteur suffisante pour mettre à l'abri
d'incursions soudaines. Quand Rome, victorieuse de tous ses voisins
après de longs siècles de luttes, eut asservi ou bien exterminé les
montagnards d'alentour, elle se trouva d'avance maîtresse des
territoires du reste de l'Italie, car elle en occupait le milieu
géographique et le centre de gravité naturel. Au nord s'étendait la
vaste plaine des Gaules cispadane et transpadane; au sud étaient des
régions montueuses et semées d'obstacles, mais où la résistance ne
pouvait être efficace, car les peuplades barbares de ces plateaux et de
ces montagnes avaient pour voisins immédiats, sur le pourtour de la
Péninsule, les citoyens policés de villes grecques. Entre ces deux
éléments si distincts l'alliance contre l'ennemi commun était
impossible, et les villes helléniques elles-mêmes, dispersées sur un
immense développement de côtes, ne surent pas s'unir pour résister. Les
îles italiennes, la Sicile, la Corse, la Sardaigne, n'étaient pas non
plus habitées par des populations assez cohérentes pour se soustraire à
la puissance des Romains. Ainsi le deuxième cercle, celui de la
conquête, vint s'ajouter au premier domaine, que l'on pourrait désigner
sous le nom de cercle de croissance, et, par un avantage inestimable, il
se trouva que les deux extrémités du monde italien, la plaine padane et
la Sicile, étaient deux riches greniers de vivres.

[Illustration: N° 46.--ROME ET L'EMPIRE ROMAIN.]

Pourvue des approvisionnements nécessaires, Rome put donc continuer le
cours de ses conquêtes. De même qu'elle est au centre de l'Italie, de
même l'Italie est au centre de la Méditerranée. De toutes parts se fit
sentir la force d'attraction de la grande cité: du côté de l'orient
l'Illyrie, la Grèce, l'Égypte, du côté du sud la Lybie, la Maurétanie, à
l'ouest l'Ibérie, au nord-ouest les Gaules, au nord les pays alpins,
complétèrent bientôt le troisième cercle, celui de l'empire.

Tant que dura l'équilibre géographique du monde méditerranéen, Rome
garda sa puissance; mais les bornes de l'univers s'éloignèrent peu à
peu. Dès que, par ses guerres contre les Parthes et ses invasions dans
l'intérieur de la Germanie, Rome fut en contact, d'une part avec
l'Orient, de l'autre avec ces régions sans bornes connues que
parcouraient les barbares, la «Ville» par excellence cessa d'être le
centre du monde, et la grande vie des nations européennes déplaça ses
foyers vers le nord et le nord-ouest. Déjà vers la fin de l'empire Rome
fut remplacée en Italie par Milan et Ravenne, et cette dernière ville
devint le siége de l'exarchat, puis de l'empire des Goths. La déchéance
de la cité des Césars était définitive. Il est vrai qu'aux empereurs
succédèrent les papes, eux aussi pontifes suprêmes, quoique d'un culte
nouveau; de même que l'ombre suit le corps, de même la tradition voulut
prolonger les institutions politiques au delà du terme naturel de leur
durée: l'unité de l'Église remplaça celle de l'empire. La souveraineté
de Rome était devenue un véritable dogme, à la fois politique et
religieux. Mais si les papes, gardant le gouvernement des âmes,
résidaient toujours à Rome, c'est par delà les Alpes que pendant le
moyen âge, et jusqu'au commencement de ce siècle, résidèrent les
véritables maîtres du «saint empire romain». Ils n'allaient chercher en
Italie que la consécration de leur puissance, mais la puissance même,
c'est ailleurs qu'ils la trouvaient. En vain les peuples, habitués à
l'obéissance, voulaient maintenir l'autorité de cette Rome qui les avait
si longtemps dominés; la tentative ne reposait que sur une illusion.
Non-seulement l'axe du monde civilisé, mais encore celui de l'Italie
elle-même avait changé de place; c'est de Pavie, de Florence, de Gênes,
de Milan, de Venise, de Bologne, de Turin même, que devait partir
désormais la grande initiative. Si Rome, quoique déchue par la force des
choses, a repris une certaine importance et même est redevenue capitale,
c'est que l'Italie voulait en revendiquer le territoire à tout prix et
que, par une sorte de superstition archéologique, elle cherche à prendre
le nom de Rome pour symbole de sa puissance future. Mais quoi qu'on
fasse, ce n'est plus là qu'un centre artificiel de l'Italie; depuis
quinze cents ans, l'histoire a complétement changé toutes les conditions
géographiques de la Péninsule.

Pendant le cours de ce siècle, l'unité de l'Italie est devenue un grand
fait politique, et désormais, sauf en quelques districts cisalpins où
l'étranger domine encore, les frontières administratives du pays
coïncident avec ses frontières naturelles. La puissance du fait accompli
sert donc à mettre en lumière l'individualité géographique de l'Italie,
et l'on s'étonne que cette contrée soit restée si longtemps divisée en
États distincts. Cependant ce grand tout de la Péninsule présentait de
notables diversités provinciales par la disposition de ses bassins et de
ses versants. Les îles, les plaines entourées de bordures de montagnes,
les côtes escarpées, séparées de l'intérieur par des rochers abrupts,
formaient autant de pays à part, où des populations provenant de souches
diverses, gauloise, étrusque, latine, pélasgique, grecque ou sicule,
cherchaient naturellement à vivre de leur vie propre, indépendantes de
leurs voisines. En maints districts, notamment dans les Calabres, les
communications de vallée à vallée étaient tellement difficiles, que la
mer était restée le chemin le plus fréquenté. La forme de la Péninsule,
dont la longueur, des Alpes à la mer Ionienne, est cinq fois plus grande
que la largeur moyenne, et que les Apennins partagent en deux bandes
parallèles distinctes, rendait aussi presque inévitable le
fractionnement du territoire en États séparés ou même hostiles. Parfois,
il est vrai, les provinces italiennes eurent à subir la domination d'un
seul maître; mais, jusqu'aux temps modernes, cette unité fut toujours
imposée par la force et brisée par les populations elles-mêmes. La
passion de l'unité nationale, qui a fait de l'Italie contemporaine le
théâtre de si grands événements, n'animait qu'un bien petit nombre de
citoyens dans les républiques du moyen âge. Elles savaient se liguer
contre un ennemi commun; mais, dès que le péril était passé, elles
séparaient de nouveau leurs intérêts et se brouillaient à propos de
quelque vétille.

Au milieu du quatorzième siècle, Cola di Rienzo, le tribun de Rome, fit
un appel à toutes les villes italiennes; il les adjura de «secouer le
joug des tyrans et de former une sainte fraternité nationale, la
libération de Rome étant en même temps la libération de toute la sainte
Italie». C'était déjà, cinq cents ans à l'avance, le langage qu'ont
parlé de nos jours les apôtres de l'unité italienne. Les messagers de
Rienzo parcouraient la Péninsule, un bâton argenté à la main; ils
portaient aux cités des paroles d'amitié et les invitaient à envoyer
leurs députés au futur parlement de la «Ville Éternelle». Tous les
Italiens recevaient de Rienzo le titre de citoyens romains que leur
avaient donné les Césars. Mais ce n'étaient là que des réminiscences
classiques. Rienzo, plein des souvenirs de la domination antique,
déclarait que Rome n'avait pas cessé d'être la «maîtresse du monde,
qu'elle était en pleine possession du droit de gouverner les peuples».
Il voulait ressusciter le passé, et non pas évoquer une vie nouvelle.
Aussi son œuvre disparut comme un rêve, et ce furent précisément
Florence et Venise, les cités les plus actives, les plus intelligentes
de l'Italie, qui virent dans la tentative du tribun une chimère de
songe-creux. _Siamo Veneziani, poi Cristiani_, disaient les fiers
citoyens de Venise au quinzième siècle; ils ne songeaient même pas à se
dire Italiens, eux dont les fils devaient un jour souffrir et combattre
si vaillamment pour l'indépendance de la Péninsule. D'ailleurs il ne
faut pas s'y tromper: le mouvement irrésistible qui a poussé le peuple
italien vers l'unité politique n'avait point son origine dans les masses
profondes, et des millions d'hommes, en Sicile, en Sardaigne, dans les
Calabres, en Lombardie même, en sont encore à se demander le sens des
changements considérables qui se sont accomplis.

Naguère encore l'Italie n'était qu'une simple «expression géographique»,
suivant le mot méprisant d'un de ses dominateurs. Si l'expression s'est
transformée en une réalité vivante, c'est peut-être aux invasions si
fréquentes de l'étranger que le pays le doit. Sous la dure oppression
des Espagnols, des Français, des Allemands, qui se sont rués tour à tour
sur leurs campagnes, les Italiens ont fini par se reconnaître les frères
les uns des autres. A première vue, on croirait que la Péninsule est
parfaitement protégée sur son pourtour continental par la muraille
semi-circulaire des Alpes; mais cette protection n'est qu'une apparence.
En effet, c'est vers les plaines italiennes que les montagnes tournent
leur versant le plus abrupt, celui qui paraît vraiment inabordable; mais
sur le versant extérieur, du côté de la France, de la Suisse, de
l'Autriche allemande, les pentes sont beaucoup plus douces; tous les
envahisseurs que tentaient l'heureux climat et les immenses richesses de
l'Italie pouvaient sans trop de difficulté gagner les cols des Alpes,
d'où ils dévalaient ensuite rapidement dans les plaines. Ainsi la
«barrière» des Alpes n'est vraiment une barrière que pour les Italiens;
si ce n'est aux temps de Rome conquérante, elle a toujours été respectée
par eux, et d'ailleurs il leur importe peu de la franchir, car au delà
nulle contrée ne vaut la leur. Par contre, les Français, les Confédérés
suisses, les Allemands voyaient dans l'Italie comme une sorte de
paradis. C'était le pays de leurs rêves, et ce pays enchanté, cette
région si belle, il suffisait presque de descendre pour s'en emparer.
L'histoire nous dit s'ils ont obéi souvent à ces appétits de conquête et
s'ils ont abreuvé de sang les riches plaines convoitées! C'est même à la
rivalité de ses voisins, plus encore qu'à sa propre énergie, que la
nation italienne doit d'avoir recouvré son indépendance.

Exposée comme elle l'est aux attaques du dehors, et graduellement privée
par l'histoire de la position centrale qu'elle occupait jadis, l'Italie
a perdu définitivement le _primato_ ou principat que certains de ses
fils, emportés par un patriotisme exclusif, voudraient lui restituer;
mais si elle n'est plus la première par le pouvoir politique, et si
d'autres nations l'ont distancée pour l'industrie, le commerce et même
pour le mouvement littéraire et scientifique, elle reste toujours sans
rivale pour la richesse en monuments de l'art. Déjà si privilégiée par
la nature, l'Italie est de toutes les contrées de la Terre celle qui
possède le plus grand nombre de cités remarquables par leurs palais et
leurs trésors de statues, de tableaux, de décorations de toute espèce.
Il est plusieurs provinces où chaque village, chaque groupe de maisons
plaît au regard, soit par des fresques ou des sculptures, soit du moins
par quelque corniche fouillée au ciseau, un escalier hardiment jeté, une
galerie pittoresque; l'instinct de l'art est entré dans le sang des
populations. C'est tout naturellement que les paysans italiens bâtissent
leurs demeures, enluminent leurs murailles, et plantent leurs arbres de
manière à les mettre en harmonie d'effet avec la perspective
environnante. Là est le plus grand charme de la merveilleuse Italie:
partout l'art seconde la nature pour enchanter le voyageur. Que
d'artistes lombards, vénitiens et toscans, dont le nom fût devenu
célèbre en tout autre pays, mais qui resteront à jamais oubliés, à cause
même de leur multitude ou du hasard qui les fît travailler en quelque
bourg éloigné des grands chemins!

Mais ce n'est pas seulement par la beauté de sas monuments et le nombre
étonnant de ses oeuvres d'art que l'Italie est restée la première depuis
deux mille années, et qu'elle mérite de voir accourir les hommes
studieux de toutes les extrémités de la Terre, c'est aussi par les
souvenirs de toute espèce qu'y a laissés l'histoire. Dans un pays où des
populations policées se pressent en foule depuis si longtemps, l'origine
de chaque cité doit naturellement se perdre au milieu des ténèbres de la
tradition et du mythe. Là où s'élève de nos jours une ville toute
moderne se trouvait autrefois une ville romaine, elle-même précédée par
une cité grecque, étrusque ou gauloise. Chaque forteresse, chaque maison
de plaisance remplace une antique citadelle, la villa d'un patricien de
Rome; chaque église occupe l'emplacement d'un ancien temple: les
religions changeaient, mais les autels des dieux et des saints se
rebâtissaient dans les lieux consacrés. De même les morts étaient de
siècle en siècle enfouis dans une terre que, les uns après les autres,
ont purifiée les augures et les prêtres de différents cultes. Il est
intéressant d'étudier sur place ces âges divers qui se sont stratifiés,
pour ainsi dire, comme les débris des édifices élevés successivement sur
le même sol. Tous, jusqu'aux ignorants, subissent l'influence de cette
vie des nations qui s'est concentrée avec tant d'activité dans les
contrées historiques de l'Italie: ils sentent que foute cette poussière
était animée jadis.

Après une longue période de défaillance et d'asservissement, la nation
italienne a repris une place des plus avancées parmi les peuples
modernes. La Péninsule a bien changé d'aspect depuis les âges reculés
pendant lesquels ses troupeaux errants lui Valurent, à ce que dit
Mommsen, le nom d'Italie (Vitalie ou Pays des bestiaux); de nos jours
ses plaines si bien cultivées, ses admirables jardins, ses villes
commerçantes lui feraient donner une autre appellation. Les débouchés
des Alpes et sa position au centre de la Méditerranée lui permettent de
commander toutes les routes qui, de France, d'Allemagne et
d'Austro-Hongrie, convergent vers les golfes de Gênes et de Venise. Elle
dispose de ressources énormes et toujours grandissantes par ses
carrières, ses mines de soufre et de fer, ses vins, ses produits
agricoles de toute nature, ses industries diverses. Ses savants et ses
inventeurs ne le cèdent guère à ceux des autres contrées du monde
civilisé. La population du pays s'accroît rapidement; beaucoup plus
considérable que celle de la France en raison de la superficie du
territoire, elle est l'une des plus denses de l'Europe, et par
l'émigration contribue maintenant plus que toute autre à coloniser les
solitudes de l'Amérique méridionale[56].

[Note 56:

Superficie de l'Italie........ 296,014 kilomètres carrés.
Population en 1871............ 26,800,000 hab.
Population kilométrique....... 90          »]



II

LE BASSIN DU PO

LE PIÉMONT, LA LOMBARDIE, VENISE ET L'ÉMILIE.


La grande vallée du Pô, que l'on appelle quelquefois Haute-Italie parce
qu'elle occupe la partie septentrionale de la Péninsule, devrait au
contraire être désignée sous le nom de Basse-Italie, puisqu'elle est
située à une élévation moindre que les autres groupes de provinces.
C'est une région nettement délimitée, car elle est encore comprise dans
le tronc continental, et, du côté du sud, les Apennins la bornent de
leur long rempart. De nos jours, c'est une plaine fluviale, mais elle
était certainement encore à l'époque pliocène un golfe de la mer. Ce
golfe a été peu à peu comblé par les alluvions qu'apportaient les
fleuves et soulevé graduellement par la poussée des forces intérieures,
tandis que plus haut les érosions des torrents agrandissaient la plaine
en rongeant la base des montagnes. C'est ainsi que, par le long travail
des siècles, le bassin du Pô a pris une déclivité des plus régulières. A
l'époque où les eaux de l'Adriatique pénétraient dans les vallées, entre
les racines du mont Rosé et du Viso, l'Italie ne tenait que par le mince
pédoncule des Apennins de Ligurie, à moins toutefois que la mer n'eût
pas encore détruit l'isthme de montagnes qui rattachait la Corse et la
Sardaigne aux Alpes continentales.

[Illustration: PENTE DE LA VALLÉE DU PO.]

Aucune autre région d'Europe n'est plus admirablement entourée d'une
enceinte de montagnes, et bien peu de contrées dans le monde peuvent lui
être comparées pour la magnificence des horizons. Au sud, les Apennins
s'élèvent au-dessus de la zone des bois et, par leurs rochers, leurs
forêts, leurs pâturages, contrastent avec l'immense plaine uniforme; à
l'ouest et au nord, du col de Tende aux passages de l'Istrie, ce sont
les grandes Alpes chargées de glaces qui se dressent dans leur
sublimité. Au-dessus des campagnes de Saluées, le Viso, ainsi nommé de
la beauté de son aspect, domine toute la crête de sa haute pyramide
isolée et déverse des petits lacs de ses pâturages le ruisseau mugissant
qui prend le nom de Pô; au nord-ouest de Turin, le Grand-Paradis
s'appuie sur d'énormes contre-forts, aux immenses glaciers; non loin de
ce massif central apparaît la Grivola, peut-être la pointe la plus
élégante et la plus gracieusement sculptée des Alpes; à l'angle de tout
le système des Alpes, le dôme du mont Blanc se hausse comme une île
au-dessus de la mer des autres montagnes; la masse énorme du mont Rose,
couronnée de son diadème à sept pointes, allonge ses promontoires en
avant de la Suisse; puis viennent le groupe du Splugen, l'Orteler,
l'Adamello, la Marmolata et tant d'autres cimes, ayant toutes une beauté
qui leur est propre. Quand, par une claire matinée de soleil, on voit,
du haut du dôme de Milan, la plus grande partie de l'immense
amphithéâtre se dérouler autour de la plaine verdoyante et de ses villes
innombrables, on peut s'applaudir d'avoir vécu pour contempler un
tableau si grandiose.

Dans leur ensemble, les Alpes qui enceignent l'Italie peuvent être
considérées comme appartenant géographiquement aux contrées limitrophes.
La même raison qui a donné un si grand charme au versant italien des
montagnes, a fait de ces hauteurs une dépendance naturelle des Gaules et
de la Germanie. Dû côté méridional on saisit d'un seul regard toute la
déclivité des Alpes; on contemple à la fois les campagnes plantées de
vignes et de mûriers, les forêts de hêtres et de mélèzes, les pâturages,
les rochers nus, les glaces éblouissantes; mais le cultivateur ne se
hasarde dans ces pays difficiles que poussé par la misère. Sur l'autre
versant, plus allongé, et d'ailleurs tourné vers le nord, le spectacle
offert par les monts est en général beaucoup moins varié, les terres
sont moins fertiles, mais les habitants des hautes vallées et des
plateaux ont l'avantage de pouvoir franchir facilement la crête, pour
redescendre sur les pentes méridionales. Indépendamment des tentations
que la vue des plaines de l'Italie faisait naître chez des montagnards
avides, c'est dans l'architecture même des Alpes qu'il faut chercher la
cause de la prépondérance ethnologique échue aux populations d'origine
gauloise et allemande. Hors de l'enceinte des Alpes, l'italien ne se
parle que sur des points isolés, tandis que les éléments français et
germanique sont très-fortement représentés sur le versant intérieur.

[Illustration: N° 48.--GRAND PARADIS.]

[Illustration: LE MONT VISO, VU DE SAN CHIAFFREDO. D'après une
photographie de M. V. Besso.]

En deçà de la ligne de partage qui limite les bassins du Pô, de l'Adige
et des fleuves vénitiens, l'Italie ne possède à elle seule qu'un petit
nombre de ces grands massifs dont le groupement forme le système des
Alpes. Le plus important de tous, par la hauteur de ses sommets, la
puissance de ses contre forts, la quantité de ses glaces, l'abondance de
ses eaux, est celui du Grand-Paradis, qui se dresse au sud de la Doire
Baltée, entre le groupe du mont Blanc et les plaines du Piémont. Chose
étonnante, ce massif superbe a été longtemps confondu et, sur nombre de
documents, même sur la grande carte de l'état-major sarde, à l'échelle
du 50,000e, il se confond encore avec une crête beaucoup plus basse qui
se trouve à 20 kilomètres plus à l'ouest, sur la frontière française, à
côté du col ou «mont» Iseran. Ainsi que le voyageur anglais Mathews l'a
constaté le premier, la prétendue montagne d'Iseran, dont le nom
figurait sur toutes les cartes, n'existe point, et l'énorme hauteur de
plus de 4,000 mètres qu'on lui attribuait est, en réalité, celle du
Grand-Paradis. Au commencement du siècle, les visiteurs étaient peu
nombreux dans cette région des Alpes et, pendant près de cinquante
années, personne ne fut à même de relever la méprise dans laquelle était
tombé le géodésien Corabœuf, en donnant le nom d'un passage à la grande
cime mesurée par lui. Sur une carte de l'ingénieur Bergonio, qui date de
la fin du dix-septième siècle, on trouve aussi un prétendu mont Iseran à
une grande distance au nord-est du col qui porte ce nom.

Les autres massifs des Alpes italiennes, qui se dressent isolément au
sud de la crête médiane du système, sont beaucoup moins élevés que le
Grand-Paradis. Il est vrai que, dans cette partie de son pourtour,
l'Italie a été privée, par la Suisse et par le Tirol autrichien, de
districts considérables que le versant des eaux, aussi bien que le
langage et les moeurs des habitants, semblerait devoir lui attribuer.
Toute la haute vallée du Tessin, et même quelques-unes de celles qui
versent leurs eaux dans l'Adda, sont devenues terres helvétiques; tout
le haut bassin de l'Adige, jusque par le travers du lac de Garde,
appartient politiquement à l'Autriche; de même la haute Brenta. Les deux
seuls fleuves alpins du versant méridional dont les eaux coulent presque
en entier sur le sol italien, sont la Piave et le Tagliamento. Par suite
de cette violation des limites naturelles, nombre de montagnes aux
sommets chargés de glaciers, quoique situées géographiquement au sud de
la chaîne centrale des Alpes, s'élèvent néanmoins soit en Autriche, soit
sur la frontière. Tels sont, parmi les géants de l'Europe centrale,
l'Orteler, la Marmolata, le Cimon della Pala, aux escarpements
verticaux, non moins grandioses que ceux du Cervin. Quant au formidable
Monte delle Disgrazie, au sud de la Bernina, c'est un sommet italien; le
massif de Camonica, que limite au nord le col du mont Tonal, fameux dans
les légendes populaires, et que domine l'Adamo ou Adamello, tout
ruisselant des glaciers qui descendent vers la haute Adige, est
également italien par ses principales cimes; enfin plus à l'est, dans le
bassin de la Piaye, le mont Antelao, énorme pyramide ravinée portant à
sa pointe un obélisque neigeux, et plusieurs autres sommets à peine
moins hauts s'avancent en promontoires sur le territoire vénitien.

La plupart des groupes alpins de la Lombardie et du Vénitien,
avant-monts placés entre la chaîne principale et la plaine, ont une
hauteur moyenne à peu près égale à celle des Apennins; ils n'atteignent
guère la limite des neiges persistantes. Mais la vue y est d'autant plus
belle. A leur cime, on se trouve entre deux zones, et le contraste est
complet: dans toutes les vallées environnantes se montrent les villes et
les cultures, tandis qu'au nord les sommets neigeux et déserts tracent
dans le ciel, les uns au-dessus des autres, leur profil étincelant. Par
leur admirable panorama, quelques-unes de ces montagnes, bien plus
belles que les grandes cimes, ont mérité d'attirer chaque année la foule
des visiteurs de l'Italie. On aime surtout à gravir les monts que les
lacs de Lombardie entourent de leurs eaux bleues, le Motterone du lac
Majeur, le Generoso, se dressant en pyramide au milieu de plaines où le
bleu des eaux s'entremêle au vert des bois et des prairies, les superbes
montagnes qui s'élèvent entre les deux branches du lac de Como et la mer
de verdure de la Brianza, la longue croupe du Monte Baldo, avançant ses
promontoires, comme des pattes de lion, dans les flots du lac de Garde.
Les belles montagnes de la Valteline, ou la chaîne Orobia, au sud de la
dépression où passe l'Adda dans son cours supérieur, sont moins connues,
à cause de leur éloignement des grandes villes, mais elles mériteraient
d'être aussi fréquemment visitées que les cimes les plus fameuses,
situées dans le voisinage de la plaine. Elles forment une véritable
_sierra_ d'une hauteur moyenne de 2800 mètres, échancrée de cols fort
élevés et portant quelques petits glaciers sur leurs pentes tournées au
nord; à la base de ces monts on croirait voir les Pyrénées. Quant aux
sommets dolomitiques, dressant leurs parois entre le Tirol et les
campagnes vénitiennes, ils ne ressemblent qu'à eux-mêmes. Vues à travers
la verdure des pins et des hêtres, ou contrastant avec l'eau bleue des
lacs, leurs roches blanches, légèrement teintées de rose et d'autres
nuances délicates, produisent un effet merveilleux. Le géologue de
Richthofen et d'autres savants croient que ces massifs isolés sont
d'anciens îlots de coraux, des _atolls_ soulevés du fond des mers à des
hauteurs diverses de 2,000 à 3,300 mètres d'élévation. Quoi qu'il en
soit, ces montagnes ajoutent à la beauté naturelle de toutes les régions
alpines la plus grande originalité de couleur et d'aspect.

De même qu'en Suisse et en Autriche sur le versant septentrional des
Alpes, les avant-monts du versant italien sont en grande partie composés
de formations géologiques de plus en plus modernes, à mesure qu'on se
rapproche de la plaine d'alluvions. Les roches métamorphiques, le
_verrucano_, les dolomies, et diverses roches s'appuient sur les
granits, les gneiss, les schistes des massifs supérieurs, puis viennent
principalement des assises des époques du trias et du jura; plus bas
encore sont les terrasses et les collines tertiaires de marnes,
d'argiles, de cailloux agglomérés. C'est dans cette formation, au
nord-ouest de Vérone, que se trouve le Monte Bolca, célèbre dans le
monde des géologues à cause du grand nombre de plantes et d'animaux
fossiles qu'on y a découverts; Agassiz n'y a pas compté moins de cent
vingt-sept espèces de poissons, dont la moitié existe encore.[57] Enfin
toute la plaine du Piémont et de la Lombardie, à l'exception des buttes
isolées qui s'y élèvent et de rares lambeaux de dépôts marins laissés
sur ses bords, est composée de débris apportés par les torrents. On n'en
connaît point encore la puissance, puisque les divers sondages opérés
dans les profondeurs de ces amas se sont tous arrêtés avant d'avoir
atteint la roche solide. En supposant que la déclivité des Alpes et
celle des Apennins se continuent uniformément au-dessous de la plaine,
c'est à 1260 mètres au-dessous de la surface que se trouverait le fond
du prodigieux amas de cailloux. C'est là ce que représentent les deux
diagrammes de la page suivante, dont le premier représente les hauteurs
décuples des longueurs, tandis que le second figure les proportions
vraies. On le voit, la masse de débris arrachés au flanc des Alpes par
les torrents, les avalanches, les glaciers, n'est pas moindre en volume
que de grands systèmes de montagnes, et il faudrait y ajouter les
quantités énormes de déblais qui sont allés se déposer au fond des mers.

[Note 57: Altitudes de quelques sommets des Alpes italiennes:

Mont Viso                3,836 mèt.
Grand-Paradis            4,045  »
Monte delle Disgrazio    3,680  »
Adamello                 3,556  »
Antelao                  3,255  »
Brunone (chaîne Orobia)  3,161  »
Motterone (avant-monts)  1,491  »
Generoso        »        1,728  »
Monte Baldo     »        2,228  »
Monte Bolca     »          958  »
]

La grande plaine qui continue en apparence jusqu'à la base du mont Rose
et du Viso la surface horizontale de l'Adriatique, entoure, comme la
mer, des péninsules, des îles, et çà et là quelques archipels. A l'est
et au sud-est de Turin, les collines tertiaires du Montferrat
septentrional et de l'Astésan, ravinées dans tous les sens par
d'innombrables ruisseaux, forment des massifs de cinq à sept cents
mètres de hauteur, complétement séparés des Alpes de Ligurie et des
Apennins par la dépression dans laquelle passe le Tanaro. A la base même
des Alpes, les roches de Cavour et d'autres protubérances de granit, de
gneiss, de porphyre, élèvent leurs coupoles ou leurs pyramides au-dessus
des plaines nivelées par les eaux et régulièrement inclinées suivant le
cours du Pô.[58] Au sud de la Piave, dans les campagnes vénitiennes, la
gibbosité du Bosco Montello est également une masse tout à fait
insulaire; même sur les bords du Pô, entre Pavie et Plaisance, on voit
une colline de cailloux et de sables marins, fort riche en fossiles,
portant le village et les vignobles de San Colombano. Enfin à l'orient
du lac de Garde, plusieurs massifs volcaniques, flanqués de formations
crétacées, surgissent du milieu de la plaine. Les cratères des monts
Berici près de Vicence, et ceux des collines Euganéennes dans le
voisinage de Padoue, ne vomissent plus de laves depuis une époque
inconnue; mais les sources thermales et gazeuses qui coulent avec une
extrême abondance des fissures du trachyte et du basalte témoignent de
la grande activité qu'ont encore les foyers souterrains dans cette
région de l'Italie. Dans les Alpes voisines, surtout aux environs de
Bellune et de Bassano, les tremblements de terre sont très-fréquents,
soit que le sol caverneux s'écroule et se tasse dans les profondeurs,
soit aussi que le foyer caché des laves ait encore quelque ardeur.

[Note 58: Pente moyenne du Pô:

Source du Pô              1,952 mèt.
Saluces                     566  »
Turin                       230  »
Pavie (bouche du Tessin)    100  »
Plaisance                    66  »
Crémone                      45  »
Mantoue                      27  »
Ferrare                       5  »
]

[Illustration: No 49 _a_.--PLAINE DE DÉBRIS ENTRE LES ALPES ET LES
APENNINS, D'APRÈS ZOLLIKOFER. No. 49 _b_.]

Sur le versant septentrional des Apennins, qui regarde de l'autre côté
du Pô les régions volcaniques du Véronais et du Vicentin, s'étend une
zone correspondante, de peu d'importance dans l'histoire géologique de
la Péninsule, mais fort curieuse par les phénomènes dont elle est encore
le théâtre. Dans le voisinage immédiat de la crête des monts, au sud de
Modène et de Bologne, des jets d'hydrogène s'échappent çà et là par des
fissures du sol, surtout dans le voisinage de roches de serpentine; en
certains endroits on a pu utiliser ces flammes pour la préparation de la
chaux et d'autres petits travaux industriels. Ces jets de gaz, Pietra
Mala, Porretta, Barigazzo, sont les «fontaines ardentes», si célèbres
dans l'antiquité fit au moyen âge, à cause des incendies spontanés qui
éclairaient les voyageurs pendant les nuits. Parallèlement à cette zone
de terrains brûlants, mais beaucoup plus bas, aux abords mêmes de la
plaine, une autre fissure du sol se révèle par une ligne de volcans
boueux, dont le plus célèbre est celui de Sassuolo, près de Modène. A
Miano, non loin de Parme, jaillit une fontaine de pétrole. C'est un fait
remarquable, que le pourtour de l'ancien golfe comblé soit ainsi bordé
de buttes volcaniques, de salses et de fontaines thermales. Jusqu'en
Piémont, des sources chaudes d'une extrême abondance, celles d'Acqui
notamment, semblent témoigner d'un reste de volcanicité.

[Illustration: N° 50.--SALSES ET SOURCES THERMALES DU NORD DE
L'APPENIN.]

L'immense demi-cercle des vallées alpines et des plaines qui s'étendent
à la base de l'amphithéâtre des montagnes garde encore les traces
nombreuses des glaciers qui, lors des origines de l'époque géologique
actuelle, débordaient de la grande sibérie de neiges occupant le centre
de l'Europe. De la vallée du Tanaro, dans les Alpes Ligures, à la vallée
de l'Isonzo, descendue des monts de la Carinthie, il n'est pas un
débouché de rivière qui ne présente des amas de débris jadis apportés
par les glaces et maintenant revêtus de végétation. La plupart des
anciens courants glaciaires qui s'épanchaient dans les plaines,
dépassaient en longueur ceux qui se déversent en Suisse des flancs du
mont Rose et du Finsteraarhorn, et les plus grands d'entre eux
atteignaient un tel développement, qu'on ne saurait même leur comparer
les glaciers du Karakorum et de l'Himalaya; il faut aller jusque dans le
Groenland ou sur les terres polaires antarctiques pour trouver des
fleuves de glace qui puissent nous rappeler l'aspect que les Alpes de la
Suisse offraient à l'époque glaciaire.

[Illustration: N°31.--ANCIENS GLACIERS DES ALPES.]

[Illustration: No 52.--LA SERRA D'IVREA ET LES ANCIENS LACS GLACIAIRES
DE LA DOIRE.]

Déjà l'un des plus petits courants de neige cristallisée, celui qui
descendait des montagnes de Tende vers Cuneo, n'avait pas moins de 46
kilomètres de longueur. Celui de la Dora Riparia, qui recueillait les
glaces du mont Genèvre, du mont Tabor, du mont Cenis, était deux fois
plus long, et les moraines qu'il a poussées, jusque dans le voisinage de
Turin se dressent en un véritable amphithéâtre de collines çà et là
déblayées par les eaux: les paysans lui donnent le nom de «région des
pierres» (_regione alle pietre_). Plus au nord, tous les courants de
glace nés dans la concavité des Alpes Pennines, du Grand-Paradis au
massif du mont Rose, s'unissaient en un seul fleuve de 130 kilomètres de
cours, qui débouchait dans la plaine, bien au delà d'Ivrea, et dont les
gigantesques alluvions se montrent à 330 et même à 650 mètres au-dessus
de la vallée où se promènent aujourd'hui les eaux de la Dora Baltea; une
simple moraine latérale, la «Clôture» ou _Serra_, d'Ivrea, aux talus
revêtus de châtaigniers, se développe sur une longueur de 28 kilomètres
à l'est du fleuve, pareille à un rempart incliné, d'une régularité
parfaite. À l'ouest, la grande moraine dite colline de Brosso, est moins
remarquée, parce qu'elle est moins haute et qu'elle se profile sur un
massif avancé des grandes Alpes; mais au sud, le rempart ébréché de la
moraine frontale se développe en un demi-cercle encore parfait. Dans les
débris amoncelés au pied de l'ancien glacier, les roches écroulées du
mont Blanc se mêlent à celles qui firent autrefois partie du mont
Cervin. Et pourtant ce prodigieux courant de glace, celui que les
géologues Guyot, Gastaldi, Martins, d'autres encore, ont le plus étudié
dans tous ses détails, le cédait en importance aux glaciers jumeaux du
Tessin et de l'Adda qui, du Simplon au Stelvio, s'épanchaient au sud
vers les bassins occupés actuellement par les lacs Majeur et de Como,
emplissaient par des branches latérales la tortueuse cavité du lac de
Lugano, puis, après un cours de 150 et de 190 kilomètres, se déversaient
dans les plaines de la Lombardie; les branches nombreuses de leur delta
entouraient, comme des îles, les divers contre-forts les plus avancés
des Alpes. A l'est de ce réseau de glaciers, celui de l'Oglio ou du lac
Iseo, long de 110 kilomètres à peine, et dont les moraines terminales,
mesurées par M. de Mortillet, n'ont pas moins de 300 mètres de hauteur,
pouvait sembler un courant secondaire; mais immédiatement au delà venait
l'immense fleuve glacé de la vallée de l'Adige, le plus considérable de
tous ceux des Alpes méridionales. De son origine, dans le massif de
l'Oetzthal, à ses moraines terminales, au nord de Mantoue, ce fleuve
solide avait près de 280 kilomètres de développement. Un de ses bras,
s'avançant vers l'est dans la vallée de la Drave, descendait jusque dans
les plaines où se trouve aujourd'hui Klagenfurt, tandis que la masse
principale suivait au sud la dépression où coule l'Adige, puis se
divisait en deux courants autour du Monte Baldo, emplissait la cavité du
lac de Garde et poussait devant lui un véritable rempart semi-circulaire
de hautes moraines. Quant aux autres glaciers, situés plus à l'orient,
ceux de la Brenta, de la Piave, du Tagliamento, ils se trouvaient
forcément renfermés dans des limites plus étroites, à cause de la faible
étendue relative de leurs bassins.

Les blocs erratiques, dont quelques-uns étaient gros comme des maisons,
ne sont plus très-nombreux. Les maçons les exploitent en carrières, et
si l'on ne prend soin d'en conserver des échantillons comme propriété
nationale, ils auront bientôt disparu. A Pianezza, à l'issue de la
vallée de Suze, on voit un bloc de serpentine dont la partie saillante,
déjà fortement entamée par la mine, n'a pas moins de 25 mètres de long
sur 12 de large et 14 de haut, et un volume approximatif de 2,500 mètres
cubes; il porte une chapelle à l'une de ses extrémités. On voit aussi de
magnifiques pierres voyageuses dans les montagnes qui s'élèvent entre
les deux branches du lac de Como, et de grandes colonnes ont pu y être
taillées d'un seul bloc pour les églises et les palais des alentours.
Enfin, le versant des collines de Turin tourné vers les Alpes est
également parsemé d'un grand nombre de pierres erratiques; mais on se
demande encore comment elles ont pu faire le voyage, car c'est à une
distance considérable au nord que s'arrêtent dans la plaine les moraines
des anciens glaciers alpins. Quant aux moindres débris glaciaires, ils
constituent de trop vastes amas pour que le travail de l'homme puisse y
faire autre chose que d'insignifiants déblais. Les collines de
Solferino, de Cavriana, de Somma-Campagna, célèbres dans l'histoire des
batailles, sont entièrement composées de ces débris tombés des flancs
des Alpes centrales, beaucoup plus élevées alors qu'elles ne le sont
aujourd'hui.

En reculant vers les hautes vallées, les glaciers du versant méridional
des Alpes ont graduellement mis à nu le sol qu'ils recouvraient et
révélé les profondes cavités emplies actuellement par les beaux lacs de
la Lombardie. Ces réservoirs lacustres ont eu pendant les âges modernes
de la planète l'histoire géologique la plus variée. Lorsque la plaine du
Piémont et de la Lombardie était un golfe de l'Adriatique, ces
dépressions, dont le fond est encore au-dessous du niveau marin,
devaient être des bras de mer semblables aux _fjords_ actuels du
Spitzberg et de la Scandinavie. Il existe même un témoignage fort
curieux de cet ancien état de choses: tous les lacs lombards renferment
une espèce de sardine, l'_agone_, que les naturalistes croient être
d'origine océanique; le lac de Garde, plus rapproché de la mer et séparé
d'elle depuis des âges moins éloignés, est en outre habité par deux
poissons marins adaptés à leur nouveau milieu, et par un palémon, petit
crustacé de mer. L'eau salée dans laquelle vivaient ces animaux a dû se
vider graduellement à cause du progrès des glaciers; à la fin, les
bassins des fjords se seront trouvés comblés presque en entier, et les
seuls restes des anciens bras de mer auront été quelques petits
réservoirs d'eau douce retenus çà et là entre les parois des montagnes
et la masse envahissante des glaces. Pendant ce temps, les moraines, les
débris glaciaires, les alluvions distribuées par les torrents ont fait
leur oeuvre géologique, et quand, à la suite d'un nouveau changement de
climat, les glaciers commencèrent leur mouvement de recul, ils furent
remplacés à mesure dans les énormes cavités des anciens fjords par les
eaux bleues des lacs. Les matériaux apportés des montagnes avaient
désormais coupé toute communication entre la mer et ses golfes
d'autrefois.

Depuis cette époque, le nombre des lacs alpins a considérablement
diminué, et ceux d'entre eux qui se sont maintenus n'ont cessé de se
rétrécir. Dans l'étroit corridor du Piémont, où viennent converger les
torrents des Apennins, du Montferrat, des Alpes occidentales et
helvétiques, les épaisses couches d'alluvions distribuées par les eaux
ont depuis longtemps comblé les anciennes cavités lacustres: il n'y
reste plus que des «laquets» insignifiants. Les premières nappes d'eau
qui méritent le nom de lacs se trouvent seulement dans le bas Piémont,
au milieu de campagnes qui s'étendent des deux côtés de la Doire Baltée.
A l'ouest de ce fleuve, le petit bassin de Candia est comme une goutte
laissée au fond d'un vase, en comparaison de la mer intérieure qui se
vida lorsque la Doire se fut ouvert une brèche à travers l'hémicycle de
grandes moraines qui formait la digue méridionale du réservoir. La nappe
des eaux, représentée sur la Table de Peutinger sous le nom de _lacus
Clisius_, s'étendait alors sur un espace de plusieurs centaines de
kilomètres carrés. La Doire, qui traverse actuellement la plaine dans la
direction du nord au sud, s'échappait autrefois du lac, beaucoup plus à
l'est, par-dessus le seuil peu élevé qui limite au sud le _laghetto_ de
Viverone ou d'Azeglio. Une plaine encore désignée sous le nom de «Doire
morte» (_Dora morta_) témoigne des changements notables qui se sont
accomplis dans la géographie de cette partie du Piémont. D'après les
chroniques, c'est pendant le quatorzième siècle que se serait accompli
le dernier acte de cette révolution dans le régime de la Doire: c'est
alors que les campagnes d'Azeglio, d'Albiano, de Strambino, encore
parsemées de tourbières et d'étangs, émergèrent du fond des eaux.

Depuis que ce réservoir s'est vidé, la série des lacs importants
commence à l'ouest par le Verbano ou lac Majeur, improprement désigné de
ce nom, puisqu'il est dépassé en étendue par le lac de Garde.
D'anciennes plages, dont l'élévation moyenne est de plus de 400 mètres
au-dessus du niveau de la mer, montrent que le grand réservoir, son
tributaire occidental, le lac d'Orta et ceux de l'est, Varese, Commabio,
Lugano, que limitent au sud d'anciennes moraines frontales, ne formaient
qu'une seule et même nappe d'eau se ramifiant en une multitude de golfes
dans les vallées alpines. Mais les continuels affouillements opérés par
le fleuve de sortie dans les amas de débris qui retiennent le lac
au-dessus des plaines inférieures ont abaissé peu à peu le canal
d'émission et fait disparaître toute la couche superficielle des eaux
lacustres. Les terrasses glaciaires dont le Tessin a rongé la base à son
issue du lac Majeur, s'élèvent actuellement en talus escarpés de plus de
100 mètres de hauteur au-dessus du lit fluvial; de même chacun des
torrents qui ont remplacé les anciens détroits de jonction, la Strona du
lac d'Orta, la Tresa du lac de Lugano et les divers émissaires des
étangs de Varese, coulent entre de hautes berges ou bien au fond de
défilés sciés lentement par l'action des eaux.

[Illustration: N° 83--ANCIENS LACS DU VERBANO.]

Ces changements considérables dans le régime des lacs ont eu pour
s'accomplir une série inconnue de siècles, mais la marche en est assez
rapide pour qu'il soit permis, par comparaison, de les considérer comme
une véritable révolution géologique. L'histoire contemporaine nous
apprend qu'à l'extrémité suisse du lac Majeur les alluvions du Tessin et
de la Maggia empiètent sur le lac comme à vue d'oeil, et que les ports
d'embarquement doivent se déplacer à mesure, à la poursuite du rivage
qui s'enfuit. Il y a sept cents ans, le village de Gordola, situé à près
de 2 kilomètres du rivage, sur la Verzasca, était un port
d'embarquement. De nos jours, les embarcadères de Magadino, à l'entrée
du Tessin, sont si vite délaissés par les eaux, que le village doit se
déplacer incessamment le long de la rive; les maisons devraient en être
mobiles pour suivre le mouvement de recul du lac Majeur. Il y a soixante
ans, les barques allaient prendre leur chargement à plus d'un kilomètre
en amont, près d'un quai désert bordé de ruines. Le golfe de Locarno,
dont la plus grande profondeur n'est plus que d'une centaine de mètres,
est destiné à se transformer peu à peu en un lac distinct, car les
alluvions envahissantes de la Maggia qui s'avancent dans le lac, en un
large hémicycle, ont déjà diminué de moitié l'espace moyen qui sépare
les deux rives. Un phénomène analogue s'est accompli pour le golfe dans
lequel se groupent les îles Borromée. Les alluvions réunies de la Strona
et de la Toce ont coupé le petit lac Mergozzo de la nappe d'eau
principale et l'ont laissé au milieu des campagnes, comme une sorte de
témoin des anciens contours du Verbano.

Le rival en beauté du lac Majeur, le Lario ou lac de Como, est également
dans une voie de comblement rapide. L'Àdda, qui débouche latéralement
dans la cavité lacustre, est comme le Tessin un travailleur des plus
actifs. A l'époque romaine, la navigation se faisait librement jusqu'au
village auquel sa position, à l'extrémité septentrionale du lac, avait
valu, dit-on, le nom de _Summolacus_, aujourd'hui Samolaco. Mais, tandis
que le torrent de Mera remplissait peu à peu de ses alluvions la plaine
supérieure, l'Àdda arrivait graduellement à couper le lac en deux
parties, par une plaine marécageuse. Il ne reste plus au nord du delta
qu'une nappe d'eau se rétrécissant de siècle en siècle et n'ayant plus
que 50 mètres de profondeur, le _lacus dimidiatus_, appelé maintenant
lac de Mezzola. Tôt ou tard cette nappe d'eau cessera d'exister et sera
remplacée par un simple lit fluvial, serpentant dans la plaine. Les
miasmes qui s'élèvent des terres, encore à demi noyées, ont souvent
dépeuplé les localités environnantes. Le vieux fort de Fuentes,
ci-devant espagnol, qui défendait l'entrée de la vallée d'Adda ou
Val-Tellina (Valteline), n'était guère qu'un hôpital pour sa misérable
garnison.

De même que l'extrémité septentrionale du Lario, la branche de Lecco,
par laquelle s'échappe le fleuve Adda, a été coupée en fragments. Les
alluvions que les torrents amènent du flanc du Resegone et des montagnes
voisines ont partagé la vallée lacustre en une série de petites nappes
d'eau, que le cours de l'Adda réunit les unes aux autres, comme un fil
d'argent traversant les perles d'un collier. Le seul travail de la
nature ne manquerait pas tôt ou tard de combler toutes ces cavités et de
transformer la vallée lacustre en une vallée fluviale; mais l'homme est
venu à l'aide des agents géologiques, afin de ménager aux eaux de l'Àdda
un cours régulier à travers les barrages de débris qui les obstruaient,
et de modérer les crues du lac de Como, qui souvent s'élevaient de près
de 4 mètres au-dessus de l'étiage et menaçaient les bas quartiers des
villes riveraines. Grâce à la suppression des maisons de pêcheurs qui
arrêtaient les eaux et au creusement des seuils de sortie, le lac
inférieur, celui de Brivio, a été supprimé, et d'autres ont été
considérablement rétrécis. Les divers lacs de la Brianza, qui se
développent en chaîne, entre la branche de Lecco et celle de Como, et
qui complétaient autrefois le circuit triangulaire des eaux autour du
haut massif des montagnes du Lambro, ont été aussi, en grande partie,
asséchés par l'homme et conquis pour l'agriculture. Jadis les plus
importants d'entre eux ne formaient, d'après le témoignage de Paul Jove,
qu'un seul lac, celui d'Eupilis.

[Illustration: N° 54.--ALLUVIONS DE COMBLEMENT DU LARIO.]

Le fond du lac de Como a été suffisamment étudié pour que l'on ait pu
juger du travail d'exhaussement que les alluvions opèrent sur le lit
même. Les sondages ont montré que, dans la partie septentrionale du lac,
les vases ont rempli toutes les inégalités primitives de la vallée
sous-aqueuse et nivelé parfaitement le palier du réservoir. Même dans
les parages du milieu et dans la branche de Lecco, où les alluvions
profondes de l'Adda ne peuvent se déposer qu'en très-faibles quantités,
le fond est presque horizontal. Dans la branche qui se dirige vers Como
et où ne se déverse aucun affluent considérable, le fond du bassin est
beaucoup plus irrégulier; il n'a certainement pas gardé sa forme
primitive, puisque des poussières et des animalcules innombrables
tombent constamment de la surface, mais la dépression n'en a point
encore été changée en un vaste lit alluvial, comme la partie du lac où
se verse le fleuve Adda. Cette différence entre les deux profils de fond
est une preuve de l'action sous-aqueuse des fleuves; ils contribuent de
toutes les manières à vider le réservoir lacustre: en aval par le
creusement du lit, en amont par l'apport des alluvions grossières, au
fond par l'exhaussement continu des vases. C'est par suite de ce dernier
travail que le lac de Como et tous les autres lacs alpins ont
relativement une profondeur assez faible; le diagramme précédent, qui
figure la section longitudinale du lac, des bouches de l'Adda au port de
Como, et où les creux ont dû être figurés au décuple de la proportion
vraie, montre que les abîmes les plus profonds du lac n'ont guère plus
de 400 mètres; en voyant les escarpements de rochers qui viennent y
plonger leurs bases, on croirait les cavités lacustres beaucoup plus
creuses qu'elles ne le sont en réalité. Ainsi les pentes prolongées de
Domasso et de Montecchio, dans le bassin du nord, donneraient une
profondeur de plus de 700 mètres.

[Illustration: N° 55.--COUPE DE LA PARTIE SEPTENTRIONALE DU LAC DE
COMO.]

[Illustration: N° 56.--COUPE DU LAC DE LECCO, A LA BIFURCATION DES
BRANCHES.]

[Illustration: N° 57.--SECTION LONGITUDINALE DU LAC DE COMO.]

A l'est du Lario, le Sebino ou lac d'Iseo et le laquet d'Idro,
qu'alimentent des torrents descendus des glaces de l'Adamello,
présentent les mêmes phénomènes de comblement rapide; le grand Benaco ou
lac de Garde, la plus vaste des mers alpines, est au contraire
très-stable dans ses contours et dans la forme de son lit, à cause de la
faible quantité d'eau qu'il reçoit, proportionnellement à la contenance
de sa cavité. Si l'Adige voisine avait suivi l'ancien cours de l'immense
fleuve de glace tirolien et ne s'était ouvert un défilé à travers les
montagnes calcaires du Véronais, le Benaco serait certainement changé en
terre ferme dans une grande partie de son étendue. Quant aux anciens
lacs des Alpes vénitiennes, ils ont depuis longtemps disparu, sauf
quelques petits bassins, ce qu'il faut probablement attribuer à la
destruction rapide des roches fissurées des montagnes dolomitiques.
Celui du bas Tagliamento, dont l'emplacement est encore marqué par de
vastes tourbières, est le lac oriental des Alpes qui semble s'être
maintenu le plus longtemps[59].

[Note 59: Lacs italiens des Alpes, de plus de 10 kilomètres carrés
de superficie:

(1) Noms des lacs.
(2) Superficie moyenne (kil. car.).
(3) Altitude moyenne. (mèt.)
(4) Profondeur extrême.
(5) Profondeur moyenne.
(6) Contenance approximative (mèt. cub.).

      (1)                  (2) (3)   (4)   (5)         (6)

Lac d'Orta...............  14  342  250(?) 150(?)  2,100,000,000
Verbano ou lac Majeur.... 211  197  375    210    44,000,000,000
Lac de Varese............  16  235   26     10       160,000,000
Ceresio ou lac de Lugano.  50  271  279    150     7,200,000,000
Lario ou lac de Como..... 156  202  412    247    35,000,000,000
Sebino ou lac d'Iseo.....  60  197  298    150     9,000,000,000
Lac d'Idro...............  14  378  122(?) (?)         (?)
Benaco ou lac de Garde... 300   69  294(?) 150(?) 45,000,000,000(?)
]

Comme tous les réservoirs de même nature, les bassins lacustres des
Alpes italiennes servent de régulateurs aux eaux torrentielles qui s'y
déversent. A l'époque des crues, ils emmagasinent le trop-plein de la
masse liquide pour la rendre à l'époque des sécheresses; leur propre
écart entre les hautes et les basses eaux mesure les oscillations du
niveau fluvial dans l'émissaire de sortie. Dans le lac de Garde,
véritable mer relativement à l'aire qui lui envoie ses eaux, cet écart
est assez faible, et le Mincio coule d'un flot toujours tranquille et
pur sous les noires arcades des remparts de Peschiera. Il n'en est de
même ni pour le lac de Como, ni pour le Verbano. La quantité d'eau
qu'apportent les affluents de ces bassins lacustres est telle, que
l'écart entre les niveaux d'étiage et d'hivernage est de plusieurs
mètres et que les fleuves de sortie varient dans la proportion de
l'unité à l'octantuple[60]. Des maigres extrêmes aux crues les plus
fortes, le lac de Como s'accroît de près de quatre mètres en hauteur et
de dix-huit kilomètres carrés en étendue. Le Verbano, encore plus
irrégulier dans son régime, s'élève parfois de plus de sept mètres
au-dessus de ses basses eaux et couvre alors une superficie de près d'un
cinquième plus grande qu'à l'époque de l'étiage. Lors de ces redoutables
inondations, le Tessin roule une quantité d'eau à peine inférieure à
celle du Nil dans son état moyen; mais ce déluge même n'est pas la
moitié de la masse liquide versée par tous les affluents dans le
réservoir lacustre. Si le lac Majeur ne modérait pas le débit des eaux
de crue en les retenant dans son bassin, les campagnes de la Lombardie
se trouveraient alternativement noyées et privées de l'humidité
nécessaire.

[Note 60: Régime de l'Adda et du Tessin, au sortir des lacs alpins,
d'après Lombardini:

      Portée moyenne.   Portée la plus basse.    Portée la plus forte.
Adda.....    187                 16                      817
Tessin...    321                 50                    4,000
]

[Illustration: VILLA SERBELLONI, LAC DE COMO. Dessin de Taylor, d'après
une photographie de M. J. Lévy.]

Les lacs alpins de l'Italie ont donc la plus grande importance dans
l'économie générale de la contrée. Ils exercent aussi une certaine
influence modératrice sur le climat à cause de l'égalité relative de
température que gardent les masses liquides en proportion de
l'atmosphère. En outre, comme chemins naturels des échanges entre les
plaines et les hautes vallées et comme réservoirs de vie animale, ils
devaient attirer la population sur leurs rivages et se border de
villages nombreux. Mais dès l'époque romaine, et plus tard, lors du
renouveau de la civilisation italienne, après que se fut écoulé le flot
des migrations barbares, la beauté des paysages est la grande cause qui
a fait édifier tant de palais, tant de villas de plaisance sur les bords
des grands lacs. De nos jours, c'est par caravanes sans cesse
renouvelées que les foules de visiteurs se précipitent vers la
merveilleuse contrée pour se reposer le regard et l'esprit par la vue de
ces horizons si grandioses et si purs. Et réellement peu de sites en
Europe sont comparables à ce golfe charmant de Pallanza, où sont éparses
les îles Borromée avec leur village de pêcheurs, leurs palais, leur
végétation presque tropicale! Non moins belle est cette péninsule de
Bellagio, semblable à un jardin suspendu en face des grandes Alpes
neigeuses, et d'où l'on voit s'enfuir les deux branches inégales du lac
de Como, entre leurs corridors de rochers, de cultures et de villas;
plus gracieuse encore, s'il est possible, est cette étonnante presqu'île
de Sermide, que l'on voit s'avancer dans l'azur du lac de Garde,
pareille à un mince pédoncule s'épanouissant en corolle multicolore!

Bien différents des lacs de la montagne, ceux de la plaine inférieure,
que l'on devrait considérer plutôt comme des inondations permanentes,
ont disparu pour la plupart, grâce au travail des agriculteurs qui en
ont rejeté les eaux dans les rivières les plus voisines. Ainsi le grand
lac Gerondo, que citent les documents du moyen âge et qui s'étendait à
l'est de l'Adda, dans les districts de Crema et de Lodi, n'a plus laissé
qu'un simple bas-fond de marécages ou _mosi_, et l'île populeuse de
Fulcheria, que ses eaux séparaient du reste de la plaine, est désormais
rattachée aux autres campagnes lombardes. Les lacs de la rive
méridionale du Pô, en aval de Guastalla, sont également asséchés, et si
les deux lacs de Mantoue, d'ailleurs peu profonds, n'ont pas cessé
d'exister, c'est qu'au douzième siècle on les a soutenus par des
barrages pour les empêcher de se changer en marais. Mieux sans doute eût
valu les vider et sauver ainsi la ville des longs siéges et des fléaux
qui en furent la conséquence!

Les palus du littoral de l'Adriatique, généralement désignés sous le nom
de _lagunes_, diminuent aussi d'étendue pendant le cours des siècles;
tandis qu'il s'en forme de nouveaux plus avant dans la mer, les anciens
disparaissent peu à peu. Les vieilles cartes du rivage vénitien
diffèrent grandement de celles que nous dessinons aujourd'hui, et
pourtant ces changements considérables sont l'œuvre d'un petit nombre de
siècles. Les marais de Caorle, entre la bouche de la Piave et le fond du
golfe de Trieste, ont tellement modifié leur forme, qu'il est impossible
de reconstituer l'ancienne topographie de la contrée; les célèbres
lagunes de Venise et de Chioggia n'ont gardé une certaine permanence de
contours que par la continuelle intervention de l'homme; mais celui de
Brondolo a été comblé depuis le milieu du seizième siècle. Au sud des
bouches du Pô, la grande lagune de Comacchio a été découpée en plusieurs
parties par les chaussées d'alluvions qu'ont élevées les fleuves dans
leur cours errant, et presque toute son étendue consiste en _valli_ ou
vastes bancs de terrains d'alluvions; cependant on y trouve aussi,
notamment dans l'angle sud-oriental, quelques profondes cavités ou
_chiari_, restes de l'Adriatique non encore colmatés par les apports
fluviaux. La lagune de Comacchio, espace intermédiaire entre le sol et
les eaux, se prolongeait autrefois à une grande distance vers le sud et
formait la lagune de Padusa, qui entourait de ses canaux la ville de
Ravenne, actuellement en terre ferme: les descriptions que Strabon,
Sidoine Apollinaire, Jornandès, Procope, donnent de cette vieille cité
conviendraient parfaitement à une ville à demi insulaire comme Venise et
Chioggia. La Padusa est depuis longtemps comblée, mais les espaces non
encore asséchés de la mer de Comacchio occupent environ 30,000 hectares;
la profondeur moyenne n'y est que d'un à deux mètres.

[Illustration: N° 58.--PLAGE ET PINÈDES DE RAVENNE.]

Jadis, à n'en pas douter, un cordon littoral, une flèche semblable à
celles qui bordent les côtes des Carolines et du Brésil, séparait les
eaux de l'Adriatique des lagunes de l'intérieur. Cette plage primitive,
dont le développement était d'environ deux cents kilomètres, existe
encore partiellement: les _lidi_ de Venise et de Comacchio, percés de
distance en distance par des brèches qui laissent entrer la marée
vivifiante et servent de ports aux navires, sont les restes de ce
littoral extérieur. En d'autres endroits, ce n'est plus dans la mer,
c'est sur la terre ferme qu'il faut en chercher les traces. Ainsi la
péninsule basse que les abords du Pô ont jetée dans la mer est traversée
du nord au sud par des rangées de dunes, qui sont le prolongement des
lidi vénitiens et se continuent même dans l'étang de Comacchio par des
levées parallèles au rivage actuel. De l'Adige à Cervia, ces anciennes
plages, qui semblent dater au moins de l'époque romaine, sont couvertes
de bois de pins, sombres et solennels, aux rameaux presque toujours
ployés et gémissants sous le vent de la mer. En quelques endroits des
chênes ont remplacé les pins par une rotation naturelle des productions
du sol; des aubépines, des genévriers, sont les principaux arbustes du
sous-bois: on y chasse encore le sanglier.

A mesure que les eaux protégées contre le flot du large par ces remparts
naturels viennent à se combler et que les alluvions débordent à
l'extérieur, la mer s'empare des sables pour les répartir également et
en former, de pointe à pointe, de nouvelles flèches curvilignes
semblables aux premières; immédiatement au sud de la branche maîtresse
du Pô, trois de ces chaînes de dunes s'enracinent au même point et
divergent en éventail vers le sud. De même à l'est de Ravenne, la dune
maîtresse, que la pinède revêt de sa sombre verdure sur un espace de
trente-cinq kilomètres en longueur et sur une largeur variable de
cinquante à trois mille mètres, est accompagnée par deux autres rangées
de dunes, l'une déjà complétement achevée, l'autre en voie de formation.
La vague et le vent travaillent de concert à l'élever. D'après M.
Pareto, l'accroissement normal de la plage est de 230 mètres par siècle
loin de toute bouche fluviale, mais il est beaucoup plus considérable
dans le voisinage des cours d'eau.

La mer marque donc elle-même par une série de barrières tous ses reculs
successifs. Il est vrai qu'elle opère aussi parfois des retours
d'invasion, par suite de l'abaissement non encore expliqué des côtes de
la Vénétie. Ainsi le banc de Cortellazzo, barre sous-marine de gravier,
qui se prolonge à vingt mètres de profondeur, parallèlement à la plage
des marais de Caorle, semble avoir été, à une époque géologique
antérieure, un lido dont la disparition a rendu à la mer libre un espace
de plus de mille kilomètres carrés. La chaîne des îles qui bordait le
littoral d'Aquileja, du temps des anciens et au commencement du moyen
âge, a presque entièrement disparu. A l'époque romaine, ces îles étaient
fort peuplées et possédaient des chantiers de construction; elles
avaient des forêts et des cultures. Les chroniques du moyen âge
racontent aussi comment le doge de Venise et le patriarche d'Aquileja
allaient chasser le cerf et le sanglier dans les îles, au grand
mécontentement des habitants. Maintenant la rangée des terres et le
rempart des dunes qui les protégeaient n'ont laissé que de faibles
restes; des roseaux ont remplacé les anciennes forêts et les cultures;
Grado est la seule localité du littoral qui ait gardé quelques
habitants. Dans les eaux de la mer et des marais, des môles, des
murailles, des pavés de mosaïques et même des pierres à inscriptions
témoignent de l'ancienne extension de la terre ferme. Plus à l'ouest, le
littoral de Venise s'est abaissé de la même manière. Sous le sol qui
porte aujourd'hui la ville des lagunes, le forage des puits artésiens a
révélé l'existence de quatre strates superposées de tourbières, dont
l'une, profonde de 130 mètres, donne la mesure de l'énorme affaissement
qui s'est opéré. Depuis l'époque historique, l'église souterraine de
Saint-Marc est déjà devenue sous-marine; des pavés de rues, des routes,
des constructions diverses descendent peu à peu au-dessous de la surface
des lagunes, soit à cause du tassement naturel des vases, soit par toute
autre raison géologique; si la mer ne gagne pas constamment sur ses
rivages, c'est que les alluvions apportées par les fleuves compensent et
au delà les effets de l'abaissement du sol. Ravenne descend aussi,
puisque les portes de ses monuments s'enfouissent peu à peu sous le pavé
des rues. M. Pareto évalue le mouvement de dépression à 15 centimètres
par siècle. Après l'époque pliocène, l'oscillation du sol se faisait en
sens contraire, puisque tout l'ancien golfe du Piémont est actuellement
au-dessus du niveau de l'Adriatique.

Parmi les agents géologiques toujours à l'œuvre pour modifier les
proportions diverses de la terre et de la mer, du sec et de l'humide,
les fleuves et les torrents de la plaine située au pied des Alpes sont
de beaucoup les plus actifs: ce sont eux surtout qui représentent la
vie. Les changements qu'ils apportent à la forme extérieure de la
planète sont assez rapides pour qu'il nous soit possible d'en être les
témoins directs pendant notre courte histoire humaine. Aucune contrée de
l'Europe, si ce n'est la Hollande, ne s'est plus souvent renouvelée que
l'Italie septentrionale sous l'action des eaux.

[Illustration: N° 59.--CHAMPS DE PIERRES DE LA ZELLINE ET DE LA MEDUNA.]

Le torrent d'Isonzo qui, dans une partie de son cours, sert de frontière
entre l'Autriche et l'Italie, est un des exemples les plus remarquables
de ces révolutions géologiques, s'il est vrai, comme il est
très-probable, qu'il ait été du temps des Romains, et même au
commencement du moyen âge, l'affluent souterrain du Timavo d'Istrie, et
ne soit devenu fleuve indépendant qu'à une époque récente. Les anciens
auteurs, qui cependant connaissaient bien cette région de l'Italie,
n'énumèrent point l'Isonzo parmi les cours d'eau qui se déversent dans
l'Adriatique, et quand on le cite pour la première fois, sous le nom de
Sontius, vers le commencement du sixième siècle, c'est comme simple
rivière d'une vallée de l'intérieur. La Table de Peutinger mentionne
aussi la station de _Ponte Sonti_, mais bien à l'est d'Aquilée, près des
sources du Timavo. Les chroniques sont muettes sur les péripéties de sa
formation. L'étude géologique des montagnes environnantes porte à croire
que les premières eaux du bassin actuel emplissaient autrefois la vallée
de Tolmein, sur le haut Isonzo, et que leur trop-plein s'écoulait, non
pas au sud comme de nos jours, mais au nord-ouest par le détroit de
Caporetto, dont le fond est encore aussi uni qu'un lit de rivière, si ce
n'est en un endroit où des éboulis de rochers semblent avoir interrompu
l'ancien canal d'écoulement. Au sortir de ce défilé, l'Isonzo allait se
jeter dans le Natissone, qui, réuni aux autres rivières de ce versant
des Alpes, baignait les murs d'Aquileja et portait à la mer une masse
d'eau considérable, que les navires pouvaient remonter au loin. Obligé
de changer son cours et de s'échapper par une gorge où il n'a que 6
mètres de large sur 28 mètres de profondeur, l'Isonzo s'écoula vers le
sud pour se déverser avec la Wippach dans un autre lac, jadis tributaire
du Timavo par des galeries souterraines. Mais ce lac s'est vidé comme le
premier, et l'Isonzo a pu entrer directement dans la plaine basse pour
descendre en fleuve indépendant vers la mer, par un lit qu'il n'a cessé
de déplacer graduellement vers l'est. En 1490, il s'est brusquement jeté
dans cette direction et causa de grands désastres. Depuis cette époque,
il a bien employé son temps en projetant dans la mer, au-devant de la
baie de Monfalcone, la péninsule de Sdobba et en rattachant plusieurs
îlots à la terre ferme.

Le Tagliamento, qui prend sa source plus avant que l'Isonzo dans le cœur
des montagnes et dont les hautes vallées reçoivent une quantité annuelle
de pluie très-considérable, est un travailleur encore plus actif que son
voisin de la frontière. A la sortie des gorges étroites où son cours
supérieur est enfermé, il a déposé dans la plaine un énorme champ de
débris, d'où il se déverse, tantôt à droite, tantôt à gauche, ravageant
tout dans ses crues et ne laissant qu'un désert de cailloux à la place
des prairies et des cultures. Tandis qu'en été sa masse liquide, réduite
à de minces filets d'eau, serpente au milieu des pierres, il coule après
les grandes pluies en un fleuve puissant, de plusieurs kilomètres de
largeur, et d'autant plus formidable qu'il est comme suspendu au-dessus
des campagnes riveraines; ainsi le sol de la ville de Codroipo est à 9
mètres en contre-bas de son lit. A l'ouest du Tagliamento, la Meduna et
la Zelline, affluents supérieurs de la Livenza, ne sont pas moins
dévastateurs: leur delta de jonction, non loin de Pordenone, est un
champ de pierres roulées d'une trentaine de kilomètres de superficie.
Plus bas dans les lagunes du littoral, des levées serpentines de sable
rappellent un autre travail des torrents: ce sont des berges qu'ils ont
déposées de chaque côté de leurs anciens lits. Il est à remarquer que
tous ces cours d'eau rejettent, en arrivant à la mer, leurs alluvions
sur le littoral de l'ouest; leurs troubles, entraînés par le courant
côtier, dévient régulièrement vers la droite, et c'est de ce côté qu'ils
accroissent incessamment la plage du continent. C'est grâce à la
direction du courant que le golfe de Monfalcone a pu se maintenir malgré
les énormes quantités d'alluvions qu'apporté l'Isonzo.

La Piave, le cours d'eau le plus considérable à l'orient de l'Adige, est
aussi un rude ouvrier, dévastant les campagnes, comblant les marais,
formant en mer de nouvelles plages. Là, comme aux bouches de l'Isonzo,
du Tagliamento, de la Livenza, la côte avance rapidement; l'antique
Heraclea des Vénètes, devenue depuis Cittanova, est restée au loin dans
l'intérieur des terres, comme à l'est les villes de Porto-Gruaro et
d'Aquileja. En moyenne le progrès des côtes a été d'une dizaine de
kilomètres depuis deux mille ans.

[Illustration: N° 60.--ANCIEN ET NOUVEAU COURS DE LA PLAVE.]

L'histoire de la Plave offre en outre l'exemple d'une révolution non
moins remarquable que celle de l'Isonzo; depuis l'époque romaine, le
fleuve a complétement changé de lit sur plus de la moitié de son cours,
dans la région des montagnes aussi bien que dans la plaine basse. En
aval d'un sauvage défilé des Alpes dolomitiques, au lieu dit Capo di
Ponte, la Piave descend maintenant au sud-ouest vers Bellune et va
s'unir au Cordevole, dont elle emprunte la vallée jusqu'à la mer; du
temps des Romains, elle coulait directement au sud par Serravalle et
Ceneda. On ignore en quel siècle de notre ère s'opéra la catastrophe qui
força le fleuve à changer de direction; ce fut probablement pendant le
cinquième ou le sixième siècle, à une époque où les désastres de toute
espèce étaient assez nombreux pour qu'on négligeât d'en raconter
quelques-uns. Mais du moins la tradition de l'événement s'est maintenue,
et l'aspect des lieux permet de comprendre parfaitement comment les
choses se sont passées. Par l'effet d'un tremblement de terre ou du
tassement naturel des roches, des pans de la montagne de Pinei, qui
dominaient le cours de la Piave, s'écroulèrent en deux endroits, et deux
énormes barrières de débris, l'une de 100 mètres de hauteur, l'autre de
240 mètres, se dressèrent en travers de la vallée. Au pied de ces amas
de décombres, qui portent maintenant des cultures et des villages, de
petits lacs indiquent l'ancien cours du fleuve, et, du côté du nord, le
ruisseau de Rai s'épanche paresseusement dans le fleuve dont il occupe
désormais la vallée. Le sénat de Venise agita la question de ramener les
eaux de la Piave dans leur lit primitif, afin de diminuer ainsi la
hauteur des inondations, accrues par les apports du Cordevole; en même
temps on aurait rejeté dans ce dernier torrent la rivière Cismone, qu'un
éboulement, semblable à celui du Pinei, avait détournée vers la Brenta,
dont elle doublait le volume. Le Cordevole lui-même a eu à subir de
grands changements à une époque toute récente, en 1771. En face de
l'énorme paroi de la montagne de Cività, rayée de fissures verticales,
les terrasses verdoyantes de la Pezza se mirent à glisser sur un plan
incliné de schistes pourris, et, d'abord lentement, puis avec un élan
soudain, vinrent s'abîmer dans la vallée. Deux villages furent écrasés,
deux autres noyés dans les eaux du Cordevole transformé en lac. Quand
l'onde est tranquille, on voit encore les restes des maisons englouties
de l'ancienne Alleghe, métropole de la vallée.

Le fleuve Brenta, qui naît sur le territoire tyrolien, dans l'admirable
val Sugana, a de tout temps donné aux Vénitiens les plus cruels soucis,
à cause du désordre que ses eaux et ses alluvions causent dans le régime
des lagunes. Autrefois il se jetait, à Fusina, dans l'estuaire vénitien;
mais ses atterrissements comblaient les chenaux et empestaient
l'atmosphère. Tandis que les Padouans et les autres habitants des basses
plaines avaient intérêt à faire couler le fleuve par la voie la plus
directe vers les lagunes afin d'en abaisser ainsi le niveau et de
n'avoir rien à craindre des inondations, les Vénitiens au contraire
tenaient à éloigner la Brenta pour maintenir la profondeur et la
salubrité de leurs lagunes. Ce conflit d'intérêts donna lieu à maintes
guerres, véritables luttes pour l'existence. La conquête du littoral de
la grande terre devint pour Venise une question de vie ou de mort, et
dès que la république des lagunes eut triomphé, elle se mit à l'œuvre
pour déplacer la rivière. Au moyen d'un premier canal, la _Brenta nuova_
ou Brentone, puis d'un deuxième, la _Brenta nuovissima_, on dériva les
eaux du fleuve de manière à leur faire contourner toute la lagune et à
les jeter, avec celles du Bacchiglione et les petits cours d'eau du
Padouan, dans le port de Brondolo, à quelques kilomètres au nord de la
bouche de l'Adige. Mais la Brenta, dont le cours se trouvait ainsi
notablement allongé, dut exhausser son lit en amont, et c'est à
grand'peine qu'on a pu la maintenir entre ses levées latérales. De 1811
à 1859 le torrent avait vingt fois rompu ses digues, et la graduelle
élévation du lit menaçait de rendre ces malheurs encore plus fréquents.
Alors on prit le parti d'abréger de 16 kilomètres le cours du fleuve, en
le jetant directement dans une enclave de la lagune de Ghioggia. En
effet, le danger des crevasses a été conjuré pour un temps; en outre, la
Brenta, dont les alluvions empiètent peu à peu sur l'eau salée, a donné
à l'Italie une superficie de 30 kilomètres carrés de terres nouvelles;
mais les pêcheries de cette partie du lac ont été complétement ruinées
et la fièvre a fait son apparition dans les villes du littoral voisin.
Les hommes de l'art ne savent trop comment parer aux caprices de ces
redoutables voisins, les fleuves torrentiels.

[Illustration: N° 61.--LAGUNES DE VENISE.]

Il n'est pas douteux que, sans tous les efforts des ingénieurs
vénitiens, les lagunes du Lido, de Malamocco, de Chioggia, n'eussent été
comblées depuis des siècles, comme l'ont été plus à l'est celles de
Grado et d'Aquileja; mais de tout temps Venise comprit avec quelle
sollicitude elle devait garder sa précieuse mer intérieure: il était
même défendu de cultiver les _barene_ ou petits îlots élevés au-dessus
du niveau des marées; on craignait avec raison que l'avidité des
cultivateurs ne les portât à empiéter peu à peu sur le domaine des eaux.
Les hydrauliciens de la république ne s'étaient pas bornés à détourner
tous les torrents qui se jetaient auparavant dans les lagunes
vénitiennes; ils avaient aussi éloigné vers l'est, par des canaux
artificiels, les bouches de la Sile et de la Piave, afin de garantir le
port du Lido du voisinage dangereux des alluvions fluviales; ils
agitèrent même l'immense projet de recevoir tous les fleuves alpins, de
l'Isonzo à la Brenta, dans un grand canal de circonvallation, qui eût
déversé la masse entière des troubles bien au sud des lagunes. Mais ce
plan gigantesque ne put être réalisé: les débris portés par le courant
du littoral fermèrent le port du Lido; dès la fin du quinzième siècle il
fallut l'abandonner et reporter à 12 kilomètres plus au sud, au «grau»
de Malamocco, le grand port militaire de Venise. Pour le protéger contre
les apports de débris on arma d'épis ou éperons transversaux les digues
puissantes ou _murazzi_ qui consolident la flèche sablonneuse de la
côte, et depuis quelque temps une jetée de 2,200 mètres s'avance comme
un grand bras au dehors de la barre de Malamocco, et retient les
alluvions que charrie la mer.

Au sud du delta commun de l'Adige et du Pô, la plupart des torrents qui
descendent des vallées parallèles des Apennins ne sont pas moins errants
dans leur cours que ceux de l'Italie vénitienne, et font également le
désespoir des ingénieurs. Les rivières qui arrosent les districts de
Plaisance et de Parme, la Trebbia, le Tara, l'Enza et autres cours d'eau
voisins, parcourent entre l'Apennin et le Pô une zone de plaines trop
étroite pour qu'il leur eût été possible de modifier la topographie
locale sur de vastes étendues; mais il en est bien autrement dans les
grandes campagnes unies de Modène, de Bologne, de Ferrare, d'Imola: là
toutes les eaux courantes ont promené à l'infini leurs méandres toujours
changeants, et le pays est couvert des ruines de levées entre lesquelles
les riverains ont vainement tâché de les enfermer d'une manière
permanente. La ville de Modène elle-même a été détruite par les
inondations de la Secchia et d'autres torrents réunis en un déluge. Le
Tanaro, le Reno et les cours d'eau parallèles qui s'épanchent au
nord-est, soit dans le canal de ceinture des lagunes de Comacchio, soit
directement dans la mer, ont tous aussi leur histoire de destruction, et
tour à tour on les bénit pour leurs alluvions fertilisantes, on les
maudit pour leurs crues dévastatrices. Un de ces torrents, probablement
le Fiumicino, est le fameux Rubicon qui servait de frontière à l'Italie
romaine et que franchit César en prononçant le mot fatal: _Alea jacta
est_. La bouche du Fiumicino est à 16 kilomètres de Rimini, ce qui est à
peu près la distance indiquée pour le Rubicon par la Table de Peutinger;
mais les torrents de cette région ont si fréquemment change de lit en
remaniant les alluvions du littoral, que l'on n'ose identifier le point
précis du passage. Guastuzzi, Tonini, et après eux M. Desjardins, qui a
étudié la question sur les lieux mêmes, pensent que le haut Pisciatello,
encore désigné dans le pays sous le nom d'Urgone ou Rugone, se rejetait
au sud, à son entrée dans la plaine, et s'unissait au Fiumicino actuel,
un peu au-dessus du pont romain de Savignano.

De tous ces fleuves de l'Apennin, le Reno est le plus errant et le plus
dangereux. La couche de débris qu'il a portée dans la plaine n'a pas
moins de 30 kilomètres de l'ouest à l'est, et lorsqu'il fait craquer ses
digues sur un point faible, c'est pour se porter tantôt à droite, tantôt
à gauche de l'espèce de talus qu'il s'est construit par ses propres
alluvions. On comprend quels doivent être les caprices imprévus d'un
torrent dont le débit varie, suivant les saisons, de 1 mètre à près de
1,400 mètres cubes par seconde, et qui, dans certains endroits, coule à
plus de 9 mètres au-dessus des campagnes riveraines. Pendant le cours de
ce siècle le danger s'est encore accru par suite du déboisement presque
complet des pentes du bassin torrentiel. Les ingénieurs, déroutés par
les irrégularités des inondations, ont entrepris les travaux les plus
différents et proposé les plans d'ensemble les plus contradictoires pour
dompter cet ennemi, plus terrible que l'Acheloûs, terrassé par Hercule.
On l'a jeté dans le Pô, puis on l'a détourné vers l'est pour le déverser
directement dans la mer; on a aussi projeté de lui livrer la lagune de
Comacchio pour en faire pendant un siècle ou deux son bassin de
colmatage; mais chaque nouvelle dérivation a ses inconvénients: tandis
que les uns se réjouissent d'être débarrassés de cet incommode voisin,
les autres se plaignent des inondations et des fièvres qu'il leur
apporte, du dégât qu'il fait dans leurs pêcheries et leurs eaux
navigables. C'est aux alluvions du Reno qu'est dû en grande partie
l'ensablement définitif du Pô de Ferrare. Le meilleur plan
d'amélioration du régime hydrographique serait probablement celui que
proposait l'ingénieur Manfredi et qui consisterait à creuser, le long de
la base des Apennins, le lit d'un fleuve nouveau où viendraient
déboucher toutes les eaux torrentielles de la montagne. Ce courant
suivrait la pente générale de la plaine en accompagnant au sud le cours
du Pô, comme l'Adige l'accompagne au nord, et l'espace intermédiaire
serait arrosé dans tous les sens par un système artificiel de canaux. Le
projet est grandiose, mais il serait fort coûteux et de longtemps ne
pourra se réaliser.

[Illustration: N° 62.--COLONIES DES VÉTÉRANS ROMAINS.]

Une découverte géographique très-curieuse, faite par le célèbre
hydraulicien Lombardini, permet de reconnaître, par la simple
disposition des champs, en quels endroits la terre des basses plaines de
l'Émilie a été remaniée par les torrents, et où commençaient les rivages
de l'ancienne lagune de Padusa, maintenant comblée. En suivant la voie
Émilienne entre Cesena et Bologne, de même que ça et là dans le Modénais
et le Parmesan, le voyageur est tout surpris de voir des cheminots
égaux, tous parfaitement parallèles, équidistants et perpendiculaires à
la grande route, se diriger au nord-est vers la Polesine; ils sont tous
coupés à angles droits par d'autres routins également réguliers, de
sorte que les champs ont exactement la même surface. Vues des
contre-forts des Apennins, ces campagnes ressemblent à des damiers de
verdure ou de moissons jaunissantes, et les cartes détaillées prouvent,
qu'en effet le sol de ces districts est découpé en rectangles d'une
égalité géométrique, ayant 714 mètres de côté et près de 51 hectares de
superficie. Or ce carré est précisément la _centurie_ romaine, et
Tite-Live nous apprend que toutes ces terres, après avoir été arrachées
aux Gaulois, furent mesurées, cadastrées et partagées entre des colons
romains. Il est donc hors de doute que ces réticules si réguliers de
chemins, de canaux et de sillons datent de vingt siècles et sont bien
l'oeuvre des vétérans de Rome. Dans la direction du Pô, une ligne
sinueuse, pareille au rivage d'un ancien lac, marque la limite de
l'espace distribué géométriquement et des terres plus basses où
recommence le labyrinthe ordinaire des fossés et des sentiers tortueux:
évidemment c'est là que s'étendait autrefois le marais comblé depuis par
les colmatages des torrents. Enfin, dans le voisinage des cours d'eau,
le damier des cultures est brusquement interrompu; la cause en est aux
bouleversements qu'ont produits les inondations successives. Certes il
est très-naturel de penser que dans un grand nombre de pays les limites
des champs cultivés se sont maintenues sans changements pendant des
siècles, mais on ne saurait le constater d'une manière positive, tandis
que dans les plaines de l'Émilie, au milieu de contrées dont la plus
grande partie a été remaniée par les torrents, ce sont bien les lignes
tracées par le cadastre romain que l'on voit, aussi régulières qu'au
premier jour. Les invasions et les guerres qui ont renversé tant de
monuments, détruit tant de cités, n'ont pu, depuis deux mille années,
déplacer les sentiers ni couper les sillons des champs. De l'autre côté
du Pô, les plaines qui s'étendent au sud-est de la voie Postumia, entre
Trévise et Padoue, présentent, par la disposition régulière de leurs
cultures et de leurs chemins, la reproduction parfaite des colonies
émiliennes.

En proportion de l'étendue de son bassin et de la longueur de son cours,
le Pô a subi moins de changements que la Piave et le Reno; mais la
richesse et la population des cités qui le bordent, la fécondité de ses
campagnes, l'abondance de sa masse liquide, la grandeur des travaux
entrepris pour sa régularisation, donnent une importance exceptionnelle
au moindre de ses écarts: le Pô est le grand fleuve de l'ancien estuaire
Adriatique; c'est le «Père», comme disaient les Romains.

Le torrent qu'alimentent les neiges du Viso doit probablement à la
beauté de ce mont dominateur d'être considéré comme la branche maîtresse
du grand fleuve et de lui imposer son nom; mais la Macra, la Varaita, le
Clusone pourraient lui disputer cet honneur: ils n'ont pas moins d'eau
et, quand ils arrivent dans la plaine, ils ne fertilisent pas moins de
campagnes par leurs canaux d'irrigation. Le lit commun serait bientôt
épuisé si de tout l'hémicycle des montagnes n'accouraient d'autres
torrents, la Doire Ripaire, la Petite-Stura, l'Orco, la Doire Baltée,
qu'alimentent les glaciers du mont Blanc, occupant ensemble une
superficie de 72 kilomètres carrés, ceux du Grand-Paradis, plus vastes
encore, et quelques-uns des champs de glaces du mont Rose. Puis
viennent, au nord la Sesia et au sud le Tanaro, qui unit dans son lit
l'eau des Apennins à celle des Alpes. Le Tessin, qui vient ensuite, est
le plus important des affluents du Pô par la masse de ses eaux; il
dépasse de beaucoup toutes les rivières descendues des lacs Alpins,
l'Adda, l'Oglio, le Mincio: «sans lui, disent les bateliers du fleuve,
_il Po non sarebbe Po_.» De tous les bassins fluviaux d'Europe, la
plaine de l'Italie septentrionale est celle qui verse la plus forte
masse liquide dans la mer, comparativement à son étendue: des cours
d'eau, que l'on croirait devoir être insignifiants à cause de leur
faible longueur, doivent au contraire à l'abondance des neiges et des
pluies alpines de rouler une masse liquide très-considérable. Plusieurs
des grands affluents du Pô constituaient jadis des obstacles fort
sérieux à la marche des armées; aussi n'est-il pas étonnant que le
Tessin, le Mincio, l'Enza, aient, aussi bien que le Pô lui-même, servi
de frontières politiques.

En aval de son confluent avec le Tessin et surtout au-dessous de la
bouche de l'Adda, le Pô, emportant déjà vers la mer les cinq sixièmes
des eaux de son bassin, a complétement perdu son caractère de torrent
des montagnes. Il ne roule plus un seul caillou, et le sable de son lit
est menuisé en fine poussière. Aucune élévation, pas même un seul
plateau d'anciens terrains de transport, si ce n'est le petit massif de
San Colombano, ne se montre sur les rives; le fleuve pourrait se
promener librement dans les campagnes, s'il n'était retenu à droite et à
gauche par des levées ou _argini_, qui forment en Europe, après les
digues de la Hollande, le système le plus complet et le mieux entendu de
remparts protecteurs. Il est probable que dès le temps des Étrusques les
rives du fleuve étaient ainsi défendues contre les débordements, car
Lucain décrit déjà les digues comme si elles existaient depuis une
période immémoriale; mais lors de l'invasion des barbares les riverains
cessèrent de soutenir contre les eaux de crue une lutte que la guerre et
la misère rendaient impossible, et c'est après le neuvième siècle
seulement qu'ils mirent la main à l'oeuvre de reconstruction. En 1480 le
travail était complètement terminé, autant du moins que peut l'être une
opération semblable. On comprend de quelle énorme importance économique
est le bon entretien des levées, puisque les terrains protégés ont une
étendue de 1,200,000 hectares; ils donnent un produit agricole de plus
de deux cents millions par an et représentent un capital de plusieurs
milliards, auquel s'ajoute la valeur des cités riveraines et des
établissements industriels qu'elles renferment. Mais les villes du moins
sont faciles à défendre, grâce à la prévoyance de leurs anciens
constructeurs, Étrusques ou Celtes, qui prirent soin de leur donner pour
piédestaux des terrasses artificielles supérieures au niveau des plus
hautes eaux d'inondation. C'est au commencement de ce siècle seulement
que l'élévation constante du niveau de crue, causée soit par la
déforestation des montagnes, soit par la suppression de toutes les
brèches du lit fluvial, a forcé les habitants de Revere, de Sermide,
d'Ostiglia, de Governolo, de Borgoforte et d'autres villes des bords du
Pô, d'entourer leurs habitations d'une enceinte supplémentaire.

[Illustration: No 63.--DIGUES ET ANCIENS LITS DU PÔ, DE PLAISANCE A
CRÉNONE.]

Les digues continues commencent en amont de Crémone sur les deux rives;
dans tous les endroits périlleux elles sont fortifiées au moyen de
«traverses» ou «contre-digues», et d'autres remparts s'élèvent en
arrière, pour le cas où les premiers viendraient à céder. Dans la partie
inférieure de leur cours, tous les affluents du Pô sont également bordés
de levées, ainsi que les anciens lits fluviaux et les canaux en
communication avec le flot de crue. C'est à un millier de kilomètres au
moins que l'on peut évaluer l'ensemble du réseau des grandes digues
élevées dans la basse vallée du Pô. En outre, le lit même du fleuve est
traversé dans tous les sens par des remparts de moindre hauteur
enfermant des champs et des saulaies, des vignes même. Il est peu
d'endroits, en effet, où le flot coule immédiatement à la base du
_froldo_ ou digue maîtresse; l'espace ménagé aux eaux d'inondation a
plusieurs kilomètres de largeur, et d'ordinaire le fleuve a de 200 à 500
mètres seulement de l'une à l'autre rive. Il reste donc une grande
étendue de terrains libres que les riverains ont divisés en _golene_ et
qu'ils ont entourés de levées pour les protéger contre les crues
ordinaires. D'après les prescriptions des syndicats, ces digues des
golene doivent rester à un mètre et demi en contre-bas de la grande
digue de défense, afin que les fortes crues puissent s'alléger en
remplissant d'abord les innombrables réservoirs formés par les champs
riverains. Malheureusement nombre de propriétaires, désireux de protéger
leur immeuble privé, même au détriment du pays tout entier, exhaussent
leurs propres digues au niveau du _froldo_, et, rétrécissant ainsi le
lit du fleuve, accroissent les dangers d'inondation générale. En dépit
de tous les beaux plans d'ensemble proposés au nom de l'intérêt public,
l'ancien système résumé dans l'affreux proverbe: _Vita mia, morte tua_!
prédomine encore beaucoup trop parmi les communes et les syndicats.
Arthur Young et d'autres écrivains racontent que souvent les fermiers
allaient, de propos délibéré, ouvrir des brèches dans les digues de la
rive opposée et sauver ainsi leurs récoltes en ruinant leur prochain.
Aussi, en temps de crue, la navigation du Pô n'était-elle permise
pendant la nuit qu'à certaines barques privilégiées et les gardes du
fleuve faisaient feu sur toutes les autres.

[Illustration 64, grande carte.]

De l'amont à l'aval, le lit d'inondation ménagé aux eaux du fleuve se
rétrécit peu à peu; de 6 kilomètres, il diminue jusqu'à 3, 2 et même 1
kilomètre; enfin, chacun des bras du delta n'a de l'une à l'autre levée
que de 300 à 500 mètres de largeur. Ce n'est point assez pour livrer
passage au flot de crue, qui s'élève parfois à 8 et 9 mètres, même à 9
mètres et demi au-dessus du niveau d'étiage. D'ailleurs il est arrivé
fréquemment que, soit par manque d'argent, soit par insouciance, les
communes riveraines n'ont pas usé des précautions nécessaires pour
l'entretien des digues; parfois des districts entiers se sont trouvés
ruinés parce qu'on avait négligé de boucher des trous de taupes. Quand
une crevasse se produit et qu'on ne réussit point à la fermer
immédiatement, il en résulte d'affreux malheurs. Non-seulement toutes
les récoltes sont perdues, les villages sont démolis, la terre est
ravinée, mais les habitants réfugiés çà et là sont enlevés par la
famine; puis vient le typhus, qui glane les hommes après la faim. Avec
les tremblements de terre de la Calabre, les débordements du Pô sont les
grands fléaux de l'Italie. En 1872, tout l'espace qui s'étend entre la
Secchia et la mer, de Mirandole à Comacchio, était transformé en une mer
où çà et là se montraient les murs et les palais des villes, pareils à
des îlots. La partie du continent reconquise temporairement par l'eau
n'avait pas moins de 3,000 kilomètres carrés, et n'était limitée, au
nord, que par les levées de l'Adige, au sud par celles du Reno. Deux
années après, des flaques non encore évaporées rappelaient le
débordement, et les champs seraient restés plus longtemps inondés, si
l'on n'avait fait usage de la vapeur pour vider tous ces lacs épars.

Dans ces grands désastres, ce sont naturellement les populations les
plus vaillantes et les plus actives qui luttent avec le plus d'énergie
contre le fleuve et qui réussissent le mieux à protéger leurs demeures
contre les flots. Ainsi pendant les terribles crues de 1872 la petite
ville industrieuse d'Ostiglia parvint à détourner la catastrophe, alors
que tant d'autres localités moins exposées étaient ravagées par les
eaux. Cette ville est bâtie au bord même du froldo, sans ouvrages
avancés de digues secondaires, et sur la concavité d'une baie que vient
heurter le courant. Le rempart menaçait de céder. Immédiatement on se
met à l'oeuvre pour en construire un second. Au nombre de quatre mille,
tous les hommes valides, le maire et les ingénieurs en tête, apportent
des fascines, enfoncent les pieux des palissades, entassent les terres.
La nuit n'arrête point leur travail; des rangées de torches plantées
dans le sol éclairent les chantiers. Mais à mesure que s'élève la
deuxième digue, la première est emportée et les eaux entament déjà le
nouveau rempart. C'est une lutte à outrance entre l'homme et les
éléments. A chaque instant les ingénieurs demandent s'il ne faut pas
sonner le focsin de la fuite. Mais les gens d'Ostiglia tiennent bon.
L'armée des travailleurs se partage: tandis que les uns consolident le
froldo qu'ils viennent d'achever, les autres construisent une troisième
barrière de défense. Ils l'emportent enfin sur le fleuve et, du haut de
leurs digues victorieuses, les habitants d'Ostiglia ont la satisfaction
de voir les eaux rentrer peu à peu dans leur lit. Précisément en face,
les citoyens de Revere n'avaient eu ni mérité le même bonheur. Le Pô
s'était ouvert une crevasse de plus de 700 mètres de largeur à travers
une digue mal entretenue et avait changé en un lac immense les campagnes
du Modénais. Lors d'une baisse momentanée du fleuve, on essaya de
rétablir la levée, mais en moins d'une heure elle fut emportée par une
deuxième crue, et pour se sauver, la ville de Revere, qui pourtant
occupe une situation assez heureuse à l'extrémité d'une pointe, dut
sacrifier sa première rangée de maisons et les précipiter dans les eaux
pour lui servir d'empierrement de défense.

Les crevasses les plus fameuses ne pouvaient manquer d'être celles qui
ont eu pour résultat des changements durables dans le cours du Pô. Un de
ces grands déplacements des eaux a formé une île de plus de 100
kilomètres carrés de superficie, en aval de Guastalla, et laissé au loin
vers le sud les méandres du Po-Vecchio, transformé de nos jours en un
simple canal. Tout le long du fleuve, des campagnes de la rive droite et
de la rive gauche rappellent encore par leur nom de _mezzano_ qu'elles
se trouvaient jadis au milieu du courant. Mais dans le delta proprement
dit les divagations du fleuve ont été plus importantes encore. A
l'époque romaine et jusqu'au treizième siècle, la principale branche du
delta était le Po di Volano, qui s'est à peu près desséché et n'est plus
aujourd'hui qu'une simple coulée incertaine au milieu des marais,
transformée lors des inondations en un canal de colmatage pour la lagune
de Comacchio. Deux autres branches coulaient plus au sud à travers cette
même lagune, et le cours de leur ancien lit est indiqué par des
chaussées sinueuses sur lesquelles on a construit des routes
carrossables. On ne sait à quelle époque elles disparurent, mais au
huitième siècle un autre bras leur succéda, le Po di Primaro, qui se
jetait dans la mer non loin de Ravenne, et dont tout le cours inférieur
est emprunté maintenant par le torrent de Reno. En 1152 nouvelle
bifurcation, mais en sens inverse. La digue de la rive droite est rompue
à Ficarolo, en amont de Ferrare, et cela, dit-on, par la malveillance
des riverains d'en haut, qui voulaient ruiner leurs voisins d'en bas, et
le grand bras, le Po di Maestra ou de Venise, abandonne Ferrare au
milieu de ses marais et de ses lits fluviaux desséchés, pour aller, au
nord de tous ses autres bras, se réunir aux canaux de la Basse-Adige.
D'ordinaire les crevasses se font aux mêmes endroits, soit en novembre,
soit en octobre. Jamais il n'y a eu de crevasse en janvier. Le danger le
plus grand de rupture est toujours à Corbola, entre le Po di Maestra et
son émissaire le Po di Goro.

[Illustration: FERRARE. Dessin de H. Catenacci d'après une
photographie.]

L'Adige, de son côté, n'a pas moins erré dans son cours. A peine cette
rivière tirolienne est-elle sortie de l'étroite «cluse» ou _chiusa_ de
son portail de montagnes calcaires et du défllé artificiel des forts et
des murailles de Vérone, que la partie inconstante de son lit se
développe à travers les plaines. Du temps des Romains, l'Adige coulait
beaucoup plus au nord; elle passait à la base même des montagnes
Euganéennes, dans un lit occupé de nos jours par la rivière Frassine, et
se déversait dans l'Adriatique au port de Brondolo. En 587, l'Adige
rompit ses digues et sa branche principale prit la direction qu'elle
suit encore pour se rendre à la bouche de Fossone. Mais de nouvelles
issues continuèrent de s'ouvrir vers le sud. A la fin du dixième siècle,
l'Adigetto de Rovigo prit naissance pour aller percer la chaîne des
dunes à l'est d'Adria, puis une autre crevasse vint mêler les eaux de
l'Adige à celles du Pô, dans le lit auquel on donne les noms de canal
Bianco ou Po di Levante. L'Adige et le Pô faisaient ainsi partie
désormais du même système hydrographique, et les embarcations pouvaient
aller librement par des chenaux naturels de l'un à l'autre fleuve.
Actuellement des écluses et des fosses rectilignes ont régularisé ce
réseau de navigation intérieure, mais géologiquement les deux grands
cours d'eau parallèles n'en doivent pas moins être considérés comme
ayant un delta commun, La Polesine de Rovigo, c'est-à-dire l'espace
compris entre les deux fleuves, a été graduellement exhaussée par leurs
alluvions et ne se trouve qu'à un niveau peu inférieur à celui des eaux
moyennes. Les campagnes de la Polesine de Ferrare ne sont pas non plus
de beaucoup en contre-bas du Pô et l'on a grand tort de répéter après
Cuvier que la surface des eaux du fleuve dépasse en hauteur «les toits
des maisons de Ferrare». Les mesures exactes faites par Lombardini, le
savant qui connaît le mieux la vallée du Pô, prouvent que les plus
hautes crues du fleuve atteignent seulement la cote de 2m,75 au-dessus
de la cour du château, ce qui est bien différent. Lors des grandes
inondations, quand tout le pays est couvert par les eaux, Ferrare est un
des principaux lieux de refuge des campagnards à cause de son élévation
relative. Ainsi les débordements du Pô et ses fréquents changements de
lit ont eu pour conséquence d'égaliser à peu près la surface des terres
riveraines; mais depuis que tous les bras du fleuve sont endigués
jusqu'à la mer, les alluvions apportées par les eaux de crue se déposent
surtout sur le littoral et prolongent rapidement le delta dans
l'Adriatique. Il est certain que le progrès des péninsules alluviales
était autrefois beaucoup plus lent, car entre la chaîne de dunes qui
limitait l'ancienne rive et la plage actuelle il n'y a que 25 kilomètres
de distance, et dès les siècles du moyen âge la formation de ces terres
extérieures était commencée. Pendant le cours des deux derniers siècles
l'accroissement moyen de la presqu'île vaseuse s'est de plus en plus
activé: il est actuellement d'environ 70 mètres par an et la zone de
terre ajoutée au continent pendant le même espace de temps est de 113
hectares. Dans les années exceptionnelles, le fleuve apporte à la mer
plus de 100 millions de mètres cubes de matières solides, mais les 46
millions de mètres auxquels on évalue l'apport moyen des boues
suffiraient déjà pour former une île de 10 kilomètres carrés sur 4 à 5
mètres de profondeur. Le Pô est, après le Danube, le plus actif de tous
les «fleuves travailleurs» du bassin de la Méditerranée[61]: le Rhône ne
l'égale point pour la masse de ses alluvions, et le Nil lui est de
beaucoup inférieur. Au taux actuel de son progrès, un laps de mille
années suffirait au Pô pour qu'il formât à travers toute l'Adriatique
une péninsule de 10 kilomètres de largeur et vînt se heurter contre les
rivages de l'Istrie.

[Note 61: Fleuves principaux de l'Italie septentionale:

           Longueur      Surface      Débit je   Débit le     Débit
           du cours.    du bassin.    plus fort. plus faible  moyen.

Isonzo       130 kil.  3,200 kil. car.  (?)        (?)        120(?)
Tagliamento  170  »    2,800     »      (?)        (?)        150(?)
Livenza      115  »    2,600     »      720        (?)         40(?)
Piave        215  »    5,200     »      (?)        (?)        320
Sile          60  »    1,400     »       44         7          20(?)
Brenta       170  »    3,900     »      850        39          56(?)
Bacchiglione 120  »      483     »        9        (?)         36
Adige        395  »   22,400     »    2,400         2         480
Pô           672  »   69,382     »    5,186       156       1,720
Reno         180  »    5,000     »    1,521         1          35
]

Outre l'écoulement naturel de ses fleuves, l'Italie septentrionale a
l'admirable réseau de ses rivières artificielles. C'est le pays
classique de l'irrigation, celui qui sert de modèle à toute l'Europe. La
Lombardie surtout, puis certaines parties du Piémont, les campagnes de
Turin, la Lomellina en amont du Tessin, les Polesines de Ferrare et de
Rovigo, sont merveilleusement arrosées par un système d'artères et
d'artérioles apportant la vie sous forme de terre coulante à tous les
champs épuisés. Dès le milieu du moyen âge, alors que presque toute
l'Europe était encore dans la barbarie, les républiques lombardes
pratiquaient déjà l'art de ramifier leurs rivières à l'infini par des
canaux d'irrigation et d'assécher leurs plaines basses par des fossés
d'écoulement: elles n'ont pas eu besoin de l'enseignement des Arabes
pour trouver les secrets de l'hydraulique. Dès la fin du douzième
siècle, Milan, délivrée des oppresseurs allemands, se donnait un
véritable fleuve, le Naviglio Grande, qu'elle avait emprunté au Tessin,
à 50 kilomètres de distance, et qu'elle avait su creuser avec une pente
toujours égale en faisant servir les eaux à la navigation aussi bien
qu'à l'arrosement: c'est probablement le premier grand travail de ce
genre qui se soit fait en Europe. Au commencement du treizième siècle,
l'Adda fournissait une masse d'eau plus grande encore et remplissait le
lit de la Muzza, qui jusqu'à ce siècle, avant le creusement des grands
canaux de l'Indoustan, est resté le fleuve artificiel le plus copieux du
monde entier. Plus tard l'Adda fournit une deuxième rivière à Milan, la
Martesana, que compléta le grand Léonard de Vinci. Déjà dans le siècle
précédent l'art de surmonter les hauteurs des terres par la construction
des écluses avait été découvert par les ingénieurs milanais, et l'on
avait commencé d'en profiter pour tracer tout le réseau des canaux
secondaires à travers la contrée. Enfin, depuis les progrès de
l'industrie moderne, le _naviglio_ de Milan à Pavie et le canal Gavour,
qui emprunte ses eaux au Pô, en aval de Turin, celui de Vérone qui
saigne le fleuve Adige, ont accru le lacis des grandes veines
artificielles ajouté au régime naturel des fleuves[62].

[Note 62: Débit moyen des canaux d'irrigation de la vallée du Pô:

Muzza                61 mèt. cub. par seconde.
Naviglio Grande      51     »        »
Cavour               42     »        »
Martesana            26     »        »
]

Non-seulement les rivières de l'Italie du Nord, mais aussi les moindres
sources, les _fontanili_ qui jaillissent de la base des avant-monts
alpins, sont utilisées pour l'arrosement. Virgile en parle déjà dans ses
_Bucoliques_: «Enfants, arrêtez l'eau; les prés ont assez bu.» C'est
grâce à ces ruisseaux bienfaisants, frais en été, relativement tièdes en
hiver, que la Lombardie a ses admirables prairies ou _marcite_, dont
quelques-unes peuvent donner jusqu'à huit coupes par année. Quel
contraste entre les états successifs de la grande plaine adriatique,
telle que l'avait laissée la nature, et telle que l'ont faite les
hommes! Jadis c'était un marécage dans les parties basses, une forêt
dans la zone intermédiaire, une vaste étendue de bruyères sur les
renflements de cailloux et d'argile situés au pied des Alpes. Maintenant
presque toute la plaine du Pô et de ses affluents est couverte des plus
riches cultures, riz, froment, fourrages, mûriers, que le parallélisme
des guérets et la monotonie des plantes alignées rendent souvent
fatigantes à la vue, mais qui dans certains districts, notamment dans la
Brianza de Como, le «jardin du jardin de l'Italie», sont embellies de la
manière la plus gracieuse par des groupes d'arbres, de petits lacs, des
vallons sinueux. L'extrême variété que les progrès et les reculs
successifs des anciens glaciers ont donnée à la contrée en la parsemant
de lacs et de collines, de monticules isolés, de chaînes continues, a
forcé les paysans à laisser aux campagnes une partie de ce charme que
possède la nature libre. A peine sur quelques croupes de moraines se
voient encore des terres que le manque d'eau laisse infertiles et qui,
dans l'état où elles se trouvent, ne valent même pas la peine d'être
mises en culture. On dit que pendant le cours de ce siècle ces espaces
couverts de bruyères sont devenus plus stériles qu'ils ne l'étaient
auparavant. Par une raison encore inconnue des géologues, les _aves_ ou
eaux de filtration qui coulent dans les profondeurs à travers les
graviers erratiques se sont abaissées et toute humidité s'est enfuie de
la surface.

Pour faire disparaître ces landes, derniers restes de l'état primitif,
les ingénieurs projettent d'emprunter directement aux grands lacs alpins
la quantité d'eau nécessaire à l'irrigation des terrains de bruyères.
Ils veulent employer utilement toute la masse liquide qui se perd
maintenant dans l'atmosphère ou dans le golfe Adriatique. On a calculé
que la superficie du sol irrigué dans la vallée du Pô est d'environ
12,000 kilomètres carrés et qu'une quantité d'eau de près d'un millier
de mètres cubes est employée chaque seconde à la fertilisation des
terres. Ainsi le régime de l'arrosement diminue d'un tiers environ la
portée moyenne du fleuve; mais ce n'est là qu'un commencement, et tôt ou
tard ce grand cours d'eau, dont les débordements et les alluvions jouent
un rôle si important dans l'économie de la contrée, sera réduit par
d'autres emprunts aux proportions d'une modeste rivière.

Ces eaux abondantes qui dans leurs lits naturels ou leurs canaux
artificiels parcourent toute la contrée, emplissent l'atmosphère de
vapeurs. L'air est toujours humide, quoique les pluies, relativement
rares, soient deux ou trois fois moins fréquentes que sur les côtes
océaniques de France et d'Angleterre. Mais si les nuages éclatent moins
souvent en pluies, par contre ils déversent d'ordinaire une masse d'eau
beaucoup plus considérable: c'est en déluges qu'ils s'abattent sur les
pentes des montagnes, poussés par les vents du sud et presque toujours
accompagnés d'orages. Déjà dans la plaine lombarde, à Milan, à Lodi, à
Brescia, la couche moyenne des eaux de pluie égale celle de l'Irlande,
plongée dans son bain de vapeurs; et dans les hautes vallées alpines, là
où les nuées, accumulées par le vent, sont obligées de laisser tomber
leur fardeau d'humidité, la tranche annuelle d'eau pluviale peut être
comparée à celle qui s'abat sur quelques districts exceptionnellement
humides du Portugal, des Asturies, des Hébrides, de la Norvège[63]. Si
les mesures de débit faites à la bouche de la Piave sont exactes,
l'écoulement moyen de ce fleuve correspondrait à une chute de plus d'un
mètre et demi d'eau sur chaque mètre carré de son bassin, sans compter
l'humidité qui s'évapore ou qu'absorbent les plantes. Ces pluies se
répartissent sans ordre bien régulier; cependant on a pu constater
qu'elles ont deux périodes annuelles de recrudescence, mai et octobre,
et deux périodes de rareté, février et juillet. Le bassin du Pô est donc
une province intermédiaire entre la zone des pluies d'été et celle des
pluies d'automne.

[Note 63:

Humidité moyenne de l'air à Milan                          0m,745
Pluies annuelles moyennes à Milan                          0m,985
   »       »        »     à Turin                          0m,808
   »       »        »     à Tolmezzo,
                               sur le haut Tagliamento     2m,088
]

Dans son ensemble, la grande plaine qui s'étend des Alpes aux Apennins
ressemble pour le régime des vents à une étroite vallée de montagnes;
les courants atmosphériques, infléchis dans leur mouvement par la forme
du bassin dans lequel ils pénètrent, se propagent en général dans la
direction de l'est à l'ouest ou dans le sens absolument opposé; quand
ils descendent des Alpes, ils apportent rarement de la pluie, car ils
s'en sont débarrassés sur le versant occidental; quand ils remontent de
l'Adriatique, ils sont humides au contraire. Mais la plaine est assez
large et les brèches des remparts montagneux sont assez nombreuses pour
que ce flux et ce reflux normal des vents secs et des vents pluvieux
soit fréquemment troublé. Dans les vallées alpines l'alternance des
courants d'amont et d'aval est plus régulière: chacun des lacs a son
va-et-vient de brises montantes et de brises descendantes dont se
servent les matelots pour se laisser mener et ramener sur les eaux.

Par la latitude, la vallée du Pô est par excellence le pays tempéré,
puisque le 45° de latitude, à égale distance du pôle et de l'équateur,
coupe et recoupe le cours du fleuve. Cependant le climat de l'Italie
septentrionale est beaucoup moins doux qu'on ne le croit généralement;
il est surtout plus inégal, et les extrêmes de chaleur et de froid y
présentent un écart fort considérable. Dans la Valteline ou haute vallée
de l'Adda, la température peut s'élever jusqu'à 32 degrés et s'abaisser
d'autant au-dessous du point de glace. Dans la plaine, le climat est
beaucoup plus tempéré, grâce à l'influence de l'Adriatique et du golfe
de Gênes; cependant il a toujours le caractère d'un climat continental,
et Turin, Milan, Bologne, sont à cet égard les cités de l'Italie les
moins agréables à habiter. Au bord des lacs alpins, quelques sites
favorisés, tels que les îles Borromée, font une heureuse exception et
jouissent d'une température relativement très-égale, à cause de l'action
modératrice des eaux, qui diminue les chaleurs en été, prévient les
froideurs en hiver. Dans les jardins du golfe de Pallanza, le
thermomètre ne descend jamais au-dessous de 5 degrés centigrades; il
faut dépasser Rome et pénétrer jusque dans le Napolitain pour y trouver
un climat analogue, sous lequel puisse naître et se développer la même
végétation. Venise est également une localité privilégiée, grâce à la
mer qui la baigne; elle a de plus l'avantage d'être salubre, malgré les
lagunes, en partie vaseuses, qui l'entourent. Il est fort remarquable
que les lacs salés et les marais des bords de l'Adriatique
septentrionale n'aient rien à craindre de la malaria, ce fléau si
redoutable des côtes de la Méditerranée. L'immunité des lagunes du golfe
de Venise s'explique par l'action des marées, plus fortes dans ces
parages que dans la mer Tyrrhénienne; peut-être aussi faut-il y voir
l'effet des vents froids qui descendent des Alpes et qui s'opposent au
développement des miasmes. Comacchio n'est pas moins salubre que Venise.
Quand un jeune homme des campagnes de la Polesina est menacé de
consomption, on l'envoie travailler dans les pêcheries de Comacchio.
Mais toutes les fois que les ingénieurs ont fermé l'accès des lagunes au
libre flot de la mer pour y introduire des rivières d'eau douce, les
fièvres paludéennes ont fait leur apparition; au sud du Reno, les palus
de Ravenne et de Cervia sont visités par les fièvres les plus malignes,
surtout dans les endroits où, par un triste esprit de spéculation, les
propriétaires ont fait abattre un rideau des pinèdes ou des chênaies qui
protègent le pays. Un air lourd de miasmes pèse également sur les
environs de Ferrare et de Malalbergo (Fâcheux abri), à l'origine du
delta padan.

Les contrées de l'Italie septentrionale dont le climat local est le plus
insalubre sont les étroites vallées des Alpes où la lumière du soleil ne
pénètre pas assez. Les goîtreux et les crétins y constituent une partie
considérable de la population; dans la vallée d'Aoste, où la végétation
est si belle et l'humanité si laide, presque toutes les femmes portent
un goître, probablement à cause de la nature des eaux qui coulent sur
des roches magnésifères. Les habitants des plaines que des canaux
d'irrigation traversent dans tous les sens sont également sujets à de
fréquentes maladies, à cause de l'influence pernicieuse des miasmes qui
montent avec les vapeurs du sol; en outre, la nourriture des paysans est
beaucoup trop peu variée et trop insuffisante pour qu'ils puissent
réagir contre les causes d'affaiblissement; ils s'étiolent avant l'âge,
et nombre d'entre eux succombent à la pellagre, cette incurable maladie,
connue seulement dans les contrées où la farine de maïs, délayée en
_polenta_, est l'aliment principal; sur vingt-quatre habitants de la
province de Crémone, un est atteint du fléau; en d'autres provinces la
proportion est à peine moins élevée. Au milieu des rizières du Milanais
et de la Polesina la vie est encore plus précaire que dans les autres
parties de la plaine. Souvent les femmes y travaillent pendant des
heures dans l'eau chauffée par le soleil et déjà putréfiée; de temps en
temps elles doivent se baisser pour détacher les sangsues qui montent à
leurs jambes[64].

[Note 64:

             Température      Mois            Mois
               moyenne.   le plus chaud.  le plus froid.    Écart.
Turin....      11°,73     22°85 (avril)    0°,61 (janvier)  23°,40
Milan....      12°,8      23°8  (juill.)   0°,7      »      23°,10
Venise...      13°,01     23°92    »       1°,82     »      22°,10
]

Mais en dépit des maladies, de la misère et des véritables famines qui
suivent parfois les inondations, la féconde plaine du Pô est une des
régions les plus peuplées de la terre. Tout l'espace qu'il a été
possible d'utiliser se trouve occupé: il n'y a plus de place que pour
l'homme et pour les animaux domestiques, qui sont proportionnellement
fort peu nombreux. Les bois, d'ailleurs presque tous changés en taillis,
n'ont plus de gibier, si ce n'est sur les pentes des montagnes. Les
oiseaux mêmes sont relativement rares; si petits qu'ils soient, ils font
au moins une bouchée pour le repas du paysan. Au fusil, au lacet, avec
tous les engins de destruction, on prend non-seulement les bécasses, les
cailles, les grives, mais aussi les hirondelles et les rossignols. Sur
les bords du lac Majeur on tue chaque année, d'après Tschudi, près de
soixante mille oiseaux chanteurs; à Bergame, Vérone, Chiavenna, Brescia,
c'est par millions qu'on les massacre: chaque colline des avant-monts
alpins se termine par une charmille où l'on tend le filet destructeur.

La population de toute la plaine arrosée par le Pô, l'Éridan des
anciens, est d'origine fort multiple. Latine par le langage, elle compte
parmi ses ancêtres des Ligures, probablement frères de nos Basques; des
Pélasges, qui vivaient près des bouches du Pô; des Étrusques groupés en
cités populeuses et fort experts dans l'art de canaliser les eaux; de
puissantes tribus gauloises, dont l'accent, sinon les mots, serait resté
dans le jargon moderne des Italiens du Nord; enfin, les Celtes-Ombriens,
que les historiens disent avoir été le peuple le plus ancien de
l'Italie, et tous ces aborigènes «nés des rouvres», dont la langue
inconnue n'a peut-être pas encore entièrement disparu, puisqu'on
retrouve dans les dialectes locaux quelques mots tout à fait
inexplicables par des étymologies d'idiomes anciens et modernes.
Largement ouvertes à l'orient, comme le sont les campagnes du Pô, elles
devaient naturellement être visitées et envahies par toutes les
populations surabondantes des bords de l'Adriatique et des hautes
vallées alpines. On admet en général que la race ligure prédominait au
sud du Pô et dans la vallée du Tanaro jusqu'à la Trebbia, tandis que
plus à l'est les Celtes et les Étrusques occupaient la contrée.

Les invasions germaniques des premiers siècles de l'ère actuelle ont dû
laisser aussi par les croisements une influence durable sur les
habitants de l'Italie du Nord. La grande proportion d'hommes de haute
taille que l'on rencontre dans la vallée du Pô témoigne de cette action
des peuples transalpins. Les étrangers, Goths et Vandales, Hérules et
Lombards, se sont bientôt fondus dans la masse latinisée du peuple, mais
la prise qu'ils ont eue sur les vaincus par la conquête et la possession
du pouvoir féodal leur a donné plus d'importance qu'ils n'en auraient eu
par le seul nombre. L'ancienne histoire de la Lombardie est la lutte
entre le fief et la commune: dès que celle-ci l'eut emporté,
c'est-à-dire vers le commencement du dixième siècle, l'usage de
l'italien remplaça partout celui de l'allemand. Les noms de famille et
de lieux d'origine lombarde sont très-communs sur la rive gauche du Pô
et jusqu'à la base des Apennins. Ainsi, pour ne citer qu'un exemple,
Marengo répond au nom allemand de Mehring. On a voulu voir aussi dans
les innombrables localités dont les noms se terminent en _ago_ et en
_ate_, Lurnago, Gavirate, Belgirate, des mots allemands où la finale
_ach_ se serait légèrement modifiée, mais il est plus probable que ce
sont des noms celtiques, à peine différents des lieux en _ac_, que l'on
trouve en foule dans la France méridionale.

[Illustration: N°65.--COMMUNES GERMANIQUES.]

Le Frioul ou Friuli, le Furlanei des indigènes, province resserrée entre
les rivages de l'Adriatique, les Alpes Carniques et Je plateau du Carso,
est la région où l'influence germanique s'est fait le plus longtemps
sentir dans les mœurs et le langage. Elle a même été assez considérable
pour faire classer les gens du Frioul comme une sorte de race à part,
quoique leurs ancêtres aient été, comme la plupart des autres Italiens
du Nord, des Celtes latinisés: de nombreux croisements avec leurs
voisins les Slovènes ont aussi contribué à leur donner un caractère
provincial fort distinct de celui des Vénitiens et des Trévisans. Sans
compter ceux dont le langage s'est à peu près complétement fondu avec
ceux des Italiens proprement dits, ils sont au nombre d'environ
cinquante mille.

Des nombreuses colonies germaniques dont on retrouve les traces dans les
plaines de l'Italie septentrionale et sur les premières pentes alpines,
les deux plus considérables étaient les «Treize Communes», situées au
nord de Vérone, non loin de la rive gauche de l'Adige, et les «Sept
Communes», dans le groupe de montagnes, entouré de vallées profondes,
qui domine le cours de la Brenta au nord-ouest de Bassano. Actuellement
les _homines teutonici_ de ces districts, prétendus Cimbres dans
lesquels les érudits voulaient reconnaître les descendants des barbares
vaincus par Marius, ne révèlent plus leur origine que par leurs yeux
bleus et leur chevelure blonde; mais par le langage et les mœurs ils ne
sont pas moins Italiens que les gens de la vallée: à peine quelque
vieillard comprend-il encore l'idiome de ses aïeux, que l'on dit avoir
beaucoup ressemblé au langage bavarois des bords du Tegernsee. On ne
sait plus bien quelles étaient les limites exactes des Treize Communes,
dont les noms et les contours ont changé. Le territoire des Sept
Communes, ou le district d'Asiago, l'ancien _Schläge_ des Allemands, est
parfaitement délimité par la nature du sol; mais quoique limitrophe de
l'Autriche, il est à peine moins latinisé que l'autre district. Du
reste, loin d'avoir été sur le sol italien les champions de la puissance
allemande, comme on se l'imagine facilement de l'autre côté des Alpes,
les habitants des communes germaniques étaient au contraire chargés par
la république de Venise du soin de défendre ses frontières contre les
envahisseurs du Nord: ils étaient dispensés du service militaire, et
jouissaient de leur autonomie administrative, mais à charge d'empêcher
le passage de l'ennemi à travers leurs vallées, et de tout temps ils
s'acquittèrent vaillamment de cette mission: de là le nom de
«très-fidèles» que les Vénitiens avaient ajouté à la désignation de
«très-pauvres» portée jadis par ces anciennes populations lombardes.
Mais ni la protection de Venise, ni plus tard celle de l'Autriche, n'ont
pu sauver les communes allemandes de l'invasion des «Velches». A
l'orient des grands lacs il ne reste plus un seul groupe de population
non italienne; c'est au nord du Piémont seulement, sur le versant
méridional des Alpes suisses, qu'ont pu se maintenir des colonies
germaniques. Ces colonies, qui occupent les vallées rayonnant au sud du
mont Rose et le haut val Pommat, où la Toce naissante forme l'une des
plus admirables chutes des Alpes, auraient aussi depuis longtemps changé
de langue, si elles n'étaient appuyées par les populations de même race
qui vivent en Suisse, dans les vallées limitrophes. Récemment encore
Alagna (Olen), l'un de ces villages allemands, conservait ses mœurs
antiques: depuis des siècles il n'y avait eu ni procès, ni contrat, ni
testament, ni acte notarié d'aucune sorte: tout y était réglé par la
coutume, c'est-à-dire par l'autorité absolue des chefs de famille.

L'élément français est beaucoup plus considérable que l'élément
germanique sur le versant italien des Alpes. Toute la haute vallée
d'Aoste, entre le massif du Grand-Paradis et celui du mont Rose, et de
l'autre côté des montagnes de Maurienne, les vallées supérieures de la
Doire Ripaire, du Cluson, du Pellis ou Pelice, de la Varoche ou Varaita,
sont habitées par des populations de langue française et de même origine
que les Savoyards et les Dauphinois du versant opposé. La disposition
générale des massifs alpins a facilité cette invasion pacifique des
Celtes occidentaux, au nombre d'environ 120,000. C'est à l'ouest de la
crête que les montagnards occupent le plus vaste territoire et sont
groupés en communautés nombreuses; dominant, comme du haut d'une
citadelle, les plaines de l'Italie, il est tout naturel qu'ils soient
descendus pour occuper toute la zone des forêts et des pâturages, des
étroites vallées jusqu'au pied des monts. En maints endroits le dernier
défilé où se glisse le torrent avant de s'étaler dans la plaine était
leur limite, et la dernière roche des chaînons avancés porte encore les
ruines des châteaux de défense de l'ancien Dauphiné français. Mais la
centralisation croissante de l'État italien, la conscription militaire,
l'administration, les tribunaux, les écoles font de plus en plus reculer
la langue française vers la frontière politique; chaque village a déjà
deux noms, et la désignation moderne est celle qui prend peu à peu le
dessus. Les populations de langue française qui résistent le plus à
l'italianisation sont les Vaudois des deux vallées du Pellis et du
Cluson, en amont de Pignerol ou Pinerolo. C'est que les Vaudois ont une
littérature, de fortes traditions, une histoire, un patriotisme
religieux et national. Leur secte, bien antérieure à la Réforme, était
persécutée dès le treizième siècle, et depuis cette époque leur vie
s'est passée dans les luttes et les souffrances de toute espèce; souvent
on a pu croire que l'extermination de ce petit peuple avait été
complète; mais il s'est toujours relevé, et l'année 1848 lui a donné
l'égalité des droits. Jadis la force morale obtenue par l'habitude du
sacrifice avait assuré aux Vaudois exilés une grande influence dans les
pays de refuge, en Suisse, en France, en Angleterre: aussi «l'Israël des
Alpes» a-t-il conquis dans l'histoire une place bien plus importante que
ne pourrait le faire supposer sa faible population, de seize à dix-sept
mille habitants.

[Illustration: LE MONT ROSE, VUE PRISE DE GALCORO. Dessin de Taylor,
d'après une photographie de E. Lamy.]

La fertilité du sol, la richesse en eaux courantes et l'immense
outillage agricole légué par les générations antérieures retiennent
encore à la culture de la terre la plus grande partie des populations de
l'Italie padane. On essayerait vainement d'évaluer la prodigieuse
quantité de travail représentée par le réseau des canaux d'irrigation,
l'entretien des digues, des fossés, des chemins, l'égalisation de la
surface des champs, la transformations de toutes les pentes cultivées
des montagnes en terrasses ou _ronchi_ d'une parfaite régularité; les
énormes déblais de terrains que se vante d'avoir faits l'industrie
moderne pour la construction des chemins de fer sont peu de chose en
comparaison des gradins de cultures que les paysans ont établis, comme
des escaliers de géants, sur le pourtour de toutes les collines et à la
base de presque tous les monts qui enceignent la vallée du Pô. Le mode
de culture adopté demande en outre un labeur incessant, car ce n'est pas
de la charrue de fer, c'est de la «bêche à fil d'or» que se sert le
paysan: son travail est plutôt du jardinage que de l'agriculture
proprement dite. Aussi la quantité des produits fournis par la grande
plaine, céréales, plantes fourragères, feuilles de mûrier et cocons,
légumes et fruits, fromages dits parmesans, lodésans et d'autres encore,
s'élève-t-elle au moins à la somme de deux milliards et suffit à
maintenir un commerce d'exportation très-considérable. Par certaines
cultures, la Lombardie et le Piémont se trouvent au premier rang dans le
monde, et presque seules en Europe ces contrées possèdent la culture
semi-tropicale du riz, introduite au commencement du seizième siècle.
Quant aux vignobles, ils sont en général mal entretenus et ne donnent
qu'une liqueur médiocre, si ce n'est sur les coteaux d'Asti et du
Montferrat et sur le monticule insulaire de San Colombano, dont les vins
sont très-justement renommés. On dit aussi que le _picolito_ des
environs d'Udine est à peine inférieur au tokay.

Les grandes provinces agricoles de la région du Pô correspondent aux
divisions naturelles du sol, la montagne, la colline et la plaine. La
diversité des terres et des climats a eu pour conséquences,
non-seulement la diversité des cultures, mais encore une différence
essentielle dans le régime de la propriété. Dans les hautes vallées, du
col de Tende au mont Tricorno ou Triglav, la plus grande partie du sol,
pâturages et forêts, était indivise entre tous les habitants d'une même
commune et c'est à grand'peine que la loi italienne, hostile à ce mode
de propriété, parvient à la transformer graduellement. Mais si presque
tous les montagnards sont copropriétaires d'alpes et de forêts communes,
ils ont aussi des lopins de terre qui leur appartiennent en propre;
chacun possède son petit versant de prairie, son rocher qu'il a changé
en jardin à force de travail; l'état social des habitants ressemble à
celui des paysans français, qui, eux aussi, jouissent des avantages de
la petite propriété. Dans les pays de collines, au pied de la montagne,
la terre est divisée en métairies déjà plus grandes, le paysan n'est
plus son propre maître, il est soumis à une foule d'usages et de
redevances d'origine féodale, mais du moins a-t-il une part de produits
dont il peut disposer à son gré. Dans la basse plaine, où le creusement
et l'entretien des canaux nécessite l'emploi de grands capitaux, les
campagnes, quoique toujours divisées en nombreuses parcelles,
appartiennent presque en entier à de riches propriétaires, qui pour la
plupart vivent loin de leurs domaines et les louent à des métayers. La
multitude des cultivateurs reste donc complétement sans ressources
propres et doit travailler à gages sur les terres d'autrui. C'est dans
la région la plus fertile de l'Italie du Nord que vivent les paysans les
plus misérables, les plus souvent décimés par les maladies, les plus
insouciants du privilége de l'instruction. A cet égard, quelle
différence entre eux et les montagnards vaudois des environs de Pignerol
ou les habitants de la Valteline! La province de Sondrio, que forme la
haute vallée de l'Adda, est parmi toutes les contrées de l'Italie celle
qui a l'honneur de compter dans ses limites la moindre proportion
d'hommes absolument ignares.

Un mouvement d'émigration périodique emmène chaque année un grand nombre
de montagnards des Alpes d'Italie dans les cités de la plaine et dans
les pays étrangers. Suivant un vieux proverbe, «il n'y a point de
contrée dans le monde sans passereaux ni Bergamasques;» mais ceux-ci,
fort nombreux il est vrai, ne constituent pourtant qu'une faible
proportion des montagnards nomades qui vont soutenir loin du pays natal,
et jusqu'en Amérique, le dur combat de l'existence. Les Frioulans, les
riverains du lac Majeur et les Piémontais sont parmi les empressés à
quitter les masures paternelles. Les cols des Alpes occidentales, fort
dangereux en hiver à cause de la grande abondance des neiges, ne sont
pratiqués dans cette saison que par des Piémontais descendant à
Marseille et dans les autres villes de la France méridionale; ils
viennent par bandes prendre part à tous les grands travaux publics, à
côté des ouvriers français, qui les aiment peu d'ailleurs, à cause de la
baisse des salaires amenée par leur concurrence. Accoutumés à une
abstinence rigoureuse, les Piémontais peuvent encore se contenter de
prix de misère et s'emparent ainsi, à l'exclusion des ouvriers
provençaux, d'un grand nombre de chantiers; mais cet antagonisme ne peut
que diminuer peu à peu, puisque les salaires de la grande industrie
tendent à s'égaliser dans toutes les contrées de l'Europe par le
groupement des capitaux.

A l'exception des importantes mines de fer qui servaient à fabriquer les
armes si renommées de Brescia, et des gisements d'or du val Anzasca, au
pied des Alpes du mont Rose, où du temps des Romains travaillaient
jusqu'à cinq mille esclaves, et qui de nos jours sont encore exploités
avec quelque fruit, l'Italie du Nord n'a guère de veines métalliques
d'une grande richesse; mais elle a ses carrières de marbre, de gneiss,
de granit, de terre à poterie et à faïence; ces travaux miniers occupent
des populations entières. Quant à l'industrie proprement dite, on sait
quelle fut jadis son importance à l'époque des grandes républiques
italiennes, on sait à quel degré de perfection les ouvriers lombards et
vénitiens avaient porté la fabrication des tissus de soie, des velours,
des étoffes d'or et d'argent, des tapisseries, des glaces, des
verreries, des faïences, des métaux ouvrés, des objets de toute espèce
qui demandent du goût et de l'habileté de main. La perte de la liberté
fut aussi la ruine de l'industrie; mais de nos jours les traditions du
travail se renouent, surtout pour la fabrication des soieries. Seulement
les manufactures manquent de bois et de houille, cet aliment presque
indispensable des machines; l'eau des torrents est la grande force
motrice à laquelle les usiniers doivent avoir recours: c'est à l'issue
des vallées alpines que se fondent presque toutes les grandes usines.

Parmi les anciennes industries qui subsistent encore et qui
appartiennent en propre à l'Italie, il faut citer les pêcheries des
lagunes de Comacchio. L'ensemble de l'étang constitue un immense
appareil de capture, unique dans le monde. Le «grau» de Magnavacca,
devenu à peu près complétement inutile pour la navigation, sert
maintenant de porte d'entrée aux eaux du canal Palotta, que l'on peut
justement désigner sous le nom d'aorte de l'étang. Ce canal, creusé de
1631 à 1634, apporte les eaux salées dans l'intérieur du continent et,
par d'ingénieuses ramifications de canaux secondaires, munis de vannes
et d'écluses, fait circuler le flot vivifiant jusqu'aux extrémités des
lagunes: la grande nappe de Mezzano qui occupe toute la partie
occidentale des _valli_ s'est trouvée ainsi rattachée aux étangs du
littoral, et ses eaux douces se sont changées en eaux salées. Les divers
bassins endigués, dans chacun desquels viennent déboucher les artères et
les artérioles du canal Palotta, sont autant de champs où le poisson
apporté par l'eau marine vient s'ensemencer et se développe à foison; le
labyrinthe à double et triple fond qui donne accès aux hôtes venus du
large ne les laisse plus sortir; ils restent dans les réservoirs et,
quand arrive la saison de la récolte, c'est par charges entières de
bateaux qu'on les ramasse dans les filets. Spallanzani a vu prendre dans
un seul «champ» et durant une seule nuit plus de 60,000 livres de
poisson. Cette énorme quantité a été quelquefois dépassée; alors on
utilise toute la masse de chair pour les engrais. La population des
pêcheurs de Comacchio se compose d'un peu plus de cinq mille individus,
presque tous remarquables par leur grande taille, leur force, leur
souplesse. Ainsi que le fait remarquer le pisciculteur Coste, c'est un
fait des plus curieux qu'une colonie tout entière, réfugiée dans l'île
solitaire de Comacchio, isolée de toutes les contrées voisines par de
vastes lagunes, réduite pour vivre à exploiter les eaux comme les autres
exploitent leurs sillons, soumise à un régime alimentaire exclusivement
formé de trois espèces de poissons, le muge, l'anguille, l'acquadelle,
ait pu traverser une longue série de siècles en conservant le type de sa
race dans un état aussi florissant que les populations des plus riches
territoires. Malheureusement les pêcheurs de Comacchio ne sont pas
propriétaires de leurs «champs»: ceux-ci appartiennent à l'État et à de
riches particuliers; les ouvriers, astreints à un travail fort pénible,
vivent dans de grandes casernes au milieu des îlots, et leurs femmes,
leurs mères, n'ont pas même le droit de les visiter; ils ne retournent à
la ville qu'à des époques fixées.

[Illustration: N° 66.--LAGUNES DE COMACCHIO.]

L'énorme population de la vallée du Pô, à peine inférieure à celle de
tout le reste de l'Italie continentale, est inégalement répartie suivant
les différences du relief et de la fertilité du sol; mais si ce n'est
dans les hautes et froides régions des Alpes, les habitants sont partout
groupés en bourgades et en cités; du haut d'une tour, c'est par dizaines
qu'on voit leurs masses rouges et blanches trancher çà et là sur la
verdure; mais les hameaux, les villages manquent presque complètement.
Les métayers étant les seuls habitants de la campagne proprement dite,
la population rurale ne peut s'agglomérer, toutes les familles de
cultivateurs restent dans l'isolement, tandis que les nombreux
propriétaires terriens vivent tous dans les petites villes et leur
donnent une richesse d'aspect que n'ont point les localités de même
importance dans les autres parties de l'Europe. A égalité de surface,
aucune région du continent n'est aussi peuplée que l'Italie du Nord; si
l'on ne tient compte que des contrées agricoles, la Lombardie est la
partie du continent où les villes sont le plus pressées les unes contre
les autres: il faut aller jusque sur les bords du Gange et dans la
«Fleur du Milieu» pour trouver de pareilles agglomérations humaines[65].

[Note 65:

                                 Population     Population
                Superficie.       en 1871.     kilométrique.

Piémont       29,005 kil. car.    2,900,000         100
Lombardie     23,533    »         3,470,000         147
Vénitien      23,658    »         2,640,000         112
Émilie        22,288    »         2,270,000         105
             __________________  ___________       _____
              98,484 kil. car.   11,280,000         114
]

Les grandes villes y sont aussi fort nombreuses, et parmi ces villes,
presque toutes ont acquis, par leurs monuments, leurs trésors d'art,
leurs souvenirs historiques, un nom considérable parmi les cités de
l'univers. Dans une contrée comme celle du bassin padan, où les
agriculteurs sont partout groupés en multitudes et où les communications
ont toujours été des plus faciles, les centres de population pouvaient
se déplacer sans peine, suivant les hasards des guerres et les diverses
vicissitudes de l'histoire. De là cette foule de villes célèbres comme
chefs-lieux d'anciennes républiques ou comme résidences royales et
ducales.

Cependant il est à la base des Alpes et des Apennins des cités qui
occupent un emplacement indiqué d'avance par la nature. Ce sont les
localités placées aux débouchés des passages de montagnes et servant à
la fois d'entrepôts naturels pour le commerce et de sentinelles
militaires. Ainsi l'antique Ariminum, la Rimini moderne, située à
l'angle méridional de la grande plaine du Pô, gardait à l'époque romaine
l'étroit littoral ouvert entre l'Adriatique et la base des Apennins.
C'est là que se trouvait l'entrée de l'Italie du Nord. La voie
Flaminienne, descendue des montagnes, y atteignait la mer; la voie
Émilienne, qui est encore aujourd'hui la grande ligne de communication
entre le Piémont et l'Adriatique, y prenait son point de départ; là
aussi commençait la voie qui suivait le littoral en se dirigeant sur
Ravenne. Plus tard, lorsque Rome n'était plus la capitale de la
Péninsule et du monde, et que l'Italie était encore divisée en États
ennemis, les villes situées à l'entrée de la plaine du côté du sud et
aux passages du Pô, Bologne, Ferrare, avaient aussi une grande
importance stratégique. Plaisance, placée au défilé du Pô, entre le
Piémont et l'Emilie, est encore une place de guerre de premier ordre;
Alexandrie, située près du confluent du Tanaro et de la Bormida, dans
une plaine des plus fameuses par ses batailles sanglantes, était
également destinée par sa position à devenir une formidable citadelle,
quoique par dérision elle porte encore le nom d'Alexandrie de «la
Paille». Enfin, dans le voisinage de la France et de l'Autriche, chaque
vallée possédait à son issue un verrou de fermeture: Vinadio,
Château-Dauphin, Pignerol, Fenestrelle, Suse et d'autres places,
devenues intenables pour la plupart à cause de la grande puissance de
l'artillerie moderne, étaient les forteresses, si souvent tournées, qui
devaient protéger l'Italie contre ses puissants voisins.

[Illustration: N° 68.--ISSUES DE LA VALLÉE DE L'ADIGE.]

Mais depuis la ruine de l'empire romain le débouché des Alpes qu'il fut
toujours le plus indispensable de mettre en état de défense est celui
qui descend du Brenner. Au point de vue militaire, les plaines qui
s'étendent au sud du lac de Garde, des bords du Mincio à ceux de
l'Adige, sont le point faible de l'Italie. L'histoire l'a bien prouvé.
Les populations pacifiques des campagnes avaient eu beau vouer aux dieux
le passage du Brenner et le mettre solennellement sous la protection des
tribus limitrophes, les hordes guerrières d'outre-mont ne se laissèrent
point arrêter par des autels; trop souvent, comme un fleuve qui
s'épanche par-dessus une écluse trop basse, elles descendirent en
torrent dans les plaines de l'Italie, pillant les villes et massacrant
les hommes. Nulle région de la terre n'est plus teinte de sang. Jusque
dans la dernière moitié de ce siècle les débouchés de la haute vallée de
l'Adige ont été le principal théâtre des batailles qui se livraient pour
la possession de l'Italie. Pas une ville, pas un village de cet étroit
district qui ne soit devenu tristement célèbre dans l'histoire de
l'humanité: c'est là que se trouvent les champs de bataille et de mort
de Castiglione, de Lonato, de Rivoli, de Solferino, de Custozza. Lorsque
les Autrichiens possédaient la Lombardo-Vénétie, ils avaient eu soin de
fortifier les abords de la grande porte de l'Adige par les quatre
formidables citadelles dites du quadrilatère, Vérone, Peschiera,
Mantoue, Legnago, et par un grand nombre d'autres ouvrages moins
importants: c'étaient les «clefs de la maison». L'Italie, redevenue
maîtresse chez elle, les a reprises; la porte lui était fermée;
maintenant elle l'est contre l'Autriche.

Les mêmes conditions de sol qui assuraient d'avance une grande
importance stratégique aux débouchés des Alpes et des Apennins devaient
aussi leur donner un rôle considérable dans l'histoire du commerce:
places de guerre et villes d'échanges ne pouvaient se placer qu'à la
descente des cols, les unes pour surveiller jalousement le passage, les
autres au contraire pour recevoir avec joie les voyageurs et les
marchandises, source de leurs richesses. Toutefois, génie militaire et
commerce ne se plaisant guère dans le voisinage l'un de l'autre, les
entrepôts d'échanges se sont établis pour la plupart de manière à jouir
des avantages que présentent les grands chemins naturels des peuples,
tout en évitant les tracasseries et les périls que l'état de guerre ou
de paix armée entraîne toujours avec lui. L'ordre d'importance des
villes commerciales se trouve naturellement réglé par le nombre des
passages fréquentés qui viennent y aboutir. Une localité située sur une
seule de ces grandes routes n'est qu'une simple étape; au débouché de
deux ou de trois cols, elle devient déjà un centre de population et de
richesses; au point de jonction d'un plus grand nombre de chemins, c'est
une capitale. Ainsi Turin, vers laquelle convergent toutes les routes
traversières des Alpes, du massif du mont Blanc à la racine des
Apennins, est par sa position même un des points vitaux du commerce
européen. Milan, où viennent aboutir les sept grandes routes alpines du
Simplon, du Gothard, du Bernardin, du Splugen, du Julier, de la Maloya,
du Stelvio, est également un _emporium_ nécessaire; de même Bologne, que
des marais et le lit du Pô, difficile à franchir, séparaient autrefois
des Alpes, mais que des chemins de fer rattachent maintenant à tous les
grands cols de l'hémicycle des montagnes; c'est là que viennent se
réunir les lignes de Vienne, de Paris, de Marseille et de Naples.

[Illustration: N° 69.--PASSAGES DES ALPES.]

Sans la création des routes, la vallée du Pô n'aurait jamais eu dans
l'histoire de l'Europe l'importance relative qu'elle possède. La haute
muraille elliptique des Alpes la séparait complétement de la France, de
la Suisse et de l'Allemagne, tandis qu'au sud le rempart moins élevé des
Apennins rendait les communications difficiles avec les vallées du Tibre
et de l'Arno; le pays n'était ouvert que du côté de la mer Adriatique,
en face d'un rivage escarpé, sauvage, encore de nos jours habité par des
populations demi-barbares. Dans tout le continent d'Europe il n'est pas
de région naturelle qui soit plus enfermée, dont l'enceinte soit plus
haute et plus difficile à franchir, du moins pour les habitants de la
plaine inférieure; mais l'ouverture des grandes routes carrossables et
des chemins de fer a changé tout cela, et l'Italie du Nord est devenue
pour le commerce de l'Europe un des principaux centres d'appel et de
répartition. Par Venise, elle tient l'Adriatique; par les voies ferrées
des Apennins, elle a Gênes, Savone, le golfe de Spezia et la mer
Tyrrhénienne; elle commande à la fois les deux mers qui baignent
l'Italie. Le chemin de fer de Modane, ceux du Brenner et du Semmering
font converger vers la basse Lombardie une partie des échanges de la
France, de l'Allemagne, de l'Autriche; bientôt d'autres lignes du grand
réseau européen, descendant de Pontebba, du Saint-Gothard, du mont
Genèvre, du col de Tende, vont s'unir comme au centre d'une immense zone
dans les cités florissantes de la vallée du Pô. La position de plus en
plus centrale que cette convergence des routes assure à la contrée,
contribue avec la merveilleuse fécondité de ses campagnes et ses autres
priviléges à faire de l'Italie du Nord une des parties les plus vivantes
du grand organisme de l'Europe. L'histoire, c'est-à-dire le travail
humain, a modifié la géographie primitive: ce n'est plus dans Rome,
c'est dans l'ancienne Gaule cisalpine que se trouve désormais le vrai
centre de la Péninsule. Si pour le choix d'une capitale les Italiens
avaient considéré l'importance réelle dans le monde du travail et non
les traditions du passé, au moins quatre cités de la plaine du nord,
Turin, Milan, Venise, Bologne, auraient pu briguer l'honneur d'être la
«première entre leurs pareilles».

Turin, quoique fort ancienne et jadis brûlée par Hannibal, est
cependant, en comparaison des autres cités d'Italie, une ville moderne,
et ses rues larges, régulières, coupées à angles droits, la font
ressembler aux capitales improvisées des États du Nouveau Monde; avant
d'avoir été choisie comme résidence ducale, c'était une toute petite
ville de province. C'est que du temps des Romains, et même pendant une
partie du moyen âge, le grand chemin de la Péninsule vers les Gaules
suivait le littoral du golfe de Gênes. Le passage du mont Genèvre était
relativement assez fréquenté, les anciens documents le prouvent, mais il
n'en est pas moins vrai que, lorsque le mouvement des échanges entre les
deux versants des Alpes se fut déplacé dans la direction du nord-ouest,
le manque de larges routes frayées à travers les rochers et les neiges
faisait hésiter les voyageurs entre les divers cols des Alpes, de
l'Argentière au Grand-Saint-Bernard; nulle issue des hautes vallées ne
pouvait prendre d'importance prépondérante dans le commerce de l'Italie.
D'ailleurs les Alpes étaient fort redoutées par les voyageurs, et la
part de trafic qui revenait à chacune des villes situées au débouché des
passages était bien peu de chose. Cependant des villes d'étapes se
trouvaient à la descente de chacun des cols, de même qu'à l'issue des
sentiers de l'Apennin: Mondovi, la triple ville bâtie sur trois cimes;
Coni (Cuneo), si bien placée sur sa terrasse triangulaire, entre la
Stura et le Gesso, où s'écoulent les ruisseaux d'eau sulfureuse,
toujours fumante, de Valdieri; Saluces, qui s'élève en pente douce à la
base des contre-forts du Viso; Pignerol (Pinerolo), que domine son
ancien château fort, si souvent employé comme prison d'État; Suse, porte
italienne du mont Cenis; Aoste, riche encore en débris de l'époque
romaine; Ivrea, bâtie sur l'emplacement de l'ancien glacier descendu du
mont Rose; Biella, si riche en manufactures de lainages. Les villes
situées plus bas dans la plaine, au point de rencontre de plusieurs
routes alpines, devaient aussi prendre une certaine importance locale.
Telles sont, dans le haut Piémont, Fossano, bâtie sur sa terrasse
caillouteuse, à la jonction des routes de Mondovi et de Cuneo;
Savigliano, où les chemins des vallées de la Macra et du Pô s'ajoutent
aux précédentes; Carmagnola, où vient aboutir en outre la principale
route des Apennins. Dans le Piémont oriental, la ville la plus populeuse
est Novare, située au débouché commercial du lac Majeur, au milieu des
campagnes les plus fertiles, qui en font le principal marché des
céréales à l'ouest de la Lombardie; Vercelli, bâtie sur la Sesia,
au-dessous du confluent de toutes les rivières qui descendent des
massifs du mont Rose, jouit d'avantages semblables à ceux de Novare;
Casale, l'ancienne capitale du Montferrat, occupe un des passages du Pô,
dont elle défend les abords en temps de guerre par ses fortifications.

Grâce à sa position centrale entre toutes ces villes du haut et du bas
Piémont et à la convergence dans ses murs de tous les chemins des cols,
Turin est devenu le centre naturel du commerce de la haute vallée du Pô
jusqu'au Tessin. On sait combien le mouvement des échanges s'est accru
au profit de cette ville, surtout depuis qu'elle est débarrassée du
périlleux honneur d'être capitale de royaume; le vide laissé par la cour
et les hautes administrations a été comblé, et au delà, par les
immigrants qu'y ont amenés les chemins de fer. Ses bibliothèques, son
beau musée, ses diverses sociétés en font aussi l'un des centres
intellectuels de la Péninsule; par ses manufactures de soieries et de
lainages, ses papeteries, ses fabriques diverses, elle occupe aussi l'un
des premiers rangs en Italie. En outre elle a d'admirables sites dans
les environs: par la colline de la Superga, située à quelques kilomètres
à l'est et dominée par une somptueuse église, elle commande le plus beau
panorama des Alpes italiennes. Dans la grande banlieue, de nombreuses
petites villes, bien connues par leurs châteaux, leurs parcs, leurs
villas de plaisance, Moncalieri, Chieri, Carignano, offrent encore de
plus beaux paysages que Turin: lieux de villégiature pour les habitants
de la capitale, ils participent à sa prospérité. Quant aux villes
situées dans le bassin du Tanaro, au sud du massif des collines de
Turin, elles forment un groupe naturellement distinct et possèdent un
rôle géographique spécial: ce sont les intermédiaires naturels entre la
haute vallée du Pô, la Lombardie et les côtes génoises. Alexandrie
(Alessandria), place de guerre d'une régularité maussade, qui a remplacé
comme point stratégique Tortone et Novi, situées dans la même plaine,
est le centre de convergence de huit lignes de chemins de fer et par
conséquent l'une des villes de l'Italie où s'opère le plus grand
mouvement de passage. Les cités voisines, Asti, fameuse par ses vins
mousseux, et Acqui, célèbre depuis l'époque romaine par ses abondantes
sources thermales, sont aussi des localités importantes de commerce. Les
Israélites d'Acqui sont nombreux et fort riches[66].

[Note 66: Principales communes du Piémont (ville et banlieue) en
1872:

Turin (Torino)            208,000 hab.
Alexandrie (Alessandria)   57,000  »
Asti                       31,000  »
Novare (Novara)            30,000  »
Casale Monferrato          28,050  »
Verceil (Vercelli)         27,000  »
Coni (Cuneo)               23,000  »
Mondovi                    17,700  »
Savigliano                 17,600  »
Pignerol (Pinerolo)        16,500  »
Fossano                    16,500  »
Saluces (Saluzzo)          16,400  »
Chieri                     16,000  »
Tortone (Tortona)          13,700  »
Carmagnola                 13,000  »
Novi                       12,400  »
]

La capitale de la Lombardie, Milan, est à tous les points de vue l'une
des têtes de l'Italie: par sa population, y compris ses faubourgs, elle
n'est inférieure qu'à Naples; par son commerce, elle ne le cède qu'à
Gênes; par son industrie, elle égale ces deux villes; par son mouvement
scientifique et littéraire, elle est probablement la première des cités
entre les Alpes et la mer de Sicile. Dès les origines de l'histoire
Milan, débouché naturel des deux lacs Majeur et de Como, nous apparaît
comme une ville celtique importante, et depuis les avantages de sa
position lui ont assuré tantôt l'un des rangs les plus élevés, tantôt la
prépondérance parmi toutes les autres cités de l'Italie du Nord. Au
moyen âge on lui donnait le nom de «seconde Rome» à cause de sa
puissance; elle avait déjà 200,000 habitants à la fin du treizième
siècle, tandis que Londres n'en avait encore que la sixième partie. Les
eaux manquaient à Milan, car elle ne possédait que le faible ruisseau
d'Olona; elle s'est donné de véritables fleuves dans le Naviglio Grande
et la Martesana, qui lui apportent près de deux fois plus d'eau que la
Seine n'en roule à Paris dans la saison d'étiage. Elle s'était construit
aussi des monuments magnifiques, mais la plupart d'entre eux ont péri
pendant les guerres si nombreuses qui ont dévasté le Milanais; presque
dans son entier la ville a pris l'aspect d'une des cités modernes de
l'Europe occidentale. Son édifice le plus fameux, le «Dôme», n'est, au
point de vue de l'art, qu'un énorme travail de ciselure, un bijou hors
de toute proportion; mais par la beauté des matériaux employés, par le
fini des détails, par la foule prodigieuse des statues, que l'on dit
être au nombre de sept mille, cette cathédrale est bien une des
merveilles de l'architecture. Elle possède non loin du lac Majeur, près
des bouches de la Toce, deux grandes carrières, l'une de marbre blanc,
l'autre de granit, qui depuis la fin du quatorzième siècle servent
uniquement à la construction et à l'entretien de l'immense édifice.

Fière de son passé, confiante dans ses destinées, la capitale de la
Lombardie tient à honneur de ne jamais obéir servilement aux impulsions
du dehors; elle a ses opinions, ses moeurs, ses modes particulières, et
tout ce qu'elle accepte de l'étranger reste imprimé d'un sceau
d'originalité locale. De même chacune des villes qui se pressent dans la
plaine lombarde cherche à garder son caractère propre. Toutes
s'attachent à leurs anciennes traditions et se glorifient de leurs
annales. Como, à l'issue de son beau lac, est l'antique cité libre,
rivale de Milan, enrichie aujourd'hui par ses filatures de soie et par
les produits de la Brianza; Monza, entourée de parcs et de maisons de
campagne, est la ville du couronnement; Pavie, «aux cinq cent vingt-cinq
tours» aujourd'hui renversées, se rappelle qu'elle fut la résidence des
rois lombards et montre avec orgueil son Université, l'une des premières
en date de l'Europe, et dans le voisinage sa magnifique Chartreuse,
merveille de la Renaissance, et le couvent le plus somptueux de
l'Italie; Vigevano, de l'autre côté du Tessin, a son beau château et
dans les campagnes environnantes les plus belles cultures de la contrée;
Lodi, encore fort commerçante, fut au onzième siècle la cité la plus
puissante de l'Italie après Milan et soutint contre elle de terribles
guerres d'extermination; Crémone, vieille république qui fut également
en lutte avec Milan, se vante de son _torrazzo_ de 121 mètres, qui fut
la plus haute tour du monde avant la construction des grandes
cathédrales gothiques; Bergame, dominant de sa colline les riches
plaines du Brembo et du Serio, dit être, comme si Florence n'existait
pas, la ville de l'Italie la plus féconde en grands hommes; plus
orgueilleuse encore, Brescia, la ville des armes, se proclame la mère
des héros.

Mantoue, située sur le Mincio et l'une des cités fortifiées du
quadrilatère, peut être considérée comme en dehors de la Lombardie
proprement dite, bien qu'elle lui appartienne politiquement. Cette
ville, où les Israélites sont plus nombreux en proportion que dans les
autres cités non maritimes de l'Italie, est surtout une grande
forteresse militaire; elle a singulièrement perdu du son ancienne
activité commerciale; ses marais, ses bois, ses rizières, ses fossés
d'écoulement, ses canaux fortifiés, tout son labyrinthe d'eaux,
exceptionnel même dans l'humide Lombardie, éloignent les habitants de la
patrie de Virgile. Enfin les villes situées dans le coeur des montagnes,
telles que Sondrio, le chef-lieu de la Valteline, sur la haute Adda, et
la charmante Salo, aux maisons de campagne éparses au milieu des
bosquets de citronniers, sur les bords du lac de Garde, ont aussi leur
physionomie toute spéciale; bien distincte de celle des cités de la
plaine lombarde[67].

[Note 67: Principales communes (ville et banlieue) de la Lombardie
en 1872:

Milan (Milano)      262,000 hab.
Brescia              39,000  »
Bergame (Bergamo)    37,000  »
Crémone (Cremona)    31,000  »
Pavie (Pavia)        30,000  »
Mantoue (Mantova)    27,000  »
Monza                25,000  »
Como                 24,000  »
Lodi                 20,000  »
Vigevano             19,500  »
]

[Illustration: N° 70.--LACS ET CANAUX DE MANTOUE.]

Les grandes villes d'outre-Pô, dans l'Émilie, ont pour la plupart moins
de caractère que celles de la plaine lombarde, sans doute parce qu'elles
se trouvant sur le parcours de la voie Émilienne, à la base des
Apennins, et que le mouvement incessant des marchands et des soldats a
effacé ce qu'elles avaient d'original; Plaisance, curieuse par ses
monuments et ses souvenirs, et fort importante comme intermédiaire
d'échanges entre le Piémont, la Lombardie et l'Émilie, est une ville de
guerre assez triste; Parme, ancienne résidence princière, a sa riche
bibliothèque, son musée, et dans ses églises les merveilleuses fresques
du Corrége; Reggio, autre étape importante de la voie Émilienne, n'a
plus la célèbre _Nuit_ du Corrége, qui fut avec l'Arioste le plus
illustre des enfants du pays; Modène, qui était naguère, comme Parme, la
capitale d'un duché, a aussi son musée et la précieuse collection de
livres et de manuscrits dite bibliothèque _Estense_. La capitale
actuelle de l'Émilie, Bologne la «Docte», qui a pris pour sa devise le
mot _libertas_, a mieux gardé son originalité: elle est restée l'une des
cités les plus curieuses de l'Italie par son vieux cimetière étrusque,
ses palais, ses édifices du moyen âge, ses deux tours penchées, dont
l'inclinaison augmente légèrement de siècle en siècle. Bologne, comme
centre commun de toutes les voies ferrées qui descendent des Alpes et
des Apennins, jouit actuellement d'une grande prospérité commerciale et
sa population s'accroît rapidement. Si les Italiens n'avaient eu à se
laisser guider pour le choix d'une capitale que par des considérations
économiques, nul doute qu'ils n'eussent choisi Bologne comme le point
vital par excellence de la Péninsule. Il est malheureux que les
campagnes avoisinantes soient si fréquemment dévastées par le Reno: ce
sont les désastres causés par les inondations qui ont fait perdre à
Bologne son ancien titre de «Grasse».

Non loin de Bologne ranimée par le commerce, d'autres anciennes
capitales restent dans un abandon relatif et n'ont plus que des édifices
pour attester leur ancienne gloire. Ferrare, devenue fameuse par la
naissance de l'Arioste et par toutes les atrocités de la maison d'Este,
est déchue depuis que le Pô a cessé d'y couler pour développer son cours
beaucoup plus au nord; cependant la population de sa commune aux maisons
éparses est encore fort considérable, Ravenne, l'ancienne «Rome»
d'Honorius et de Théodoric le Goth, choisie comme capitale d'empire à
cause de la difficulté de ses abords marécageux, la résidence que les
exarques d'Italie ont remplie de beaux édifices byzantins, si curieux et
même uniques dans l'histoire de l'art italien par leur style
d'architecture et leurs admirables mosaïques, a été délaissée, non par
le fleuve, mais par un golfe de la mer elle-même; elle se trouvait du
temps des Romains en communication directe avec l'Adriatique, et
maintenant elle ne s'y rattache que par un canal artificiel de 11
kilomètres de longueur, accessible aux navires de 4 mètres de tirant
d'eau, et le port de Gorsini, également dû au travail de l'homme; les
anciens ports romains ont complétement disparu. Quant à l'ancienne ville
étrusque d'Adria, située au nord du Pô, dans le Vénitien, il y a plus de
deux mille ans déjà qu'elle ne mérite plus de donner son nom à la mer
voisine. Elle en est éloignée d'environ 22 kilomètres, mais il n'est pas
exact de dire qu'à l'époque romaine la mer se trouvât dans le voisinage
immédiat. Le nom même que l'on donnait à Adria, «ville des Sept Mers,»
prouve qu'elle était environnée d'étangs. C'est probablement aussi à un
port lacustre ou de rivière qu'un des villages situés dans la plaine, à
la base des collines Euganéennes, doit son nom de Porto. La bourgade de
Copparo, située dans la Polesina de Ferrare, aux abords des grands
marais non encore desséchés de la vallée inférieure du Pô, ne doit sa
population de près de 30,000 habitants qu'à l'énorme superficie de la
commune d'environ 40,000 hectares.

Les villes populeuses et célèbres par les événements de l'histoire se
pressent dans l'angle méridional de la plaine, dite de la Romagne, entre
les Apennins et la mer. Imola, fort riche en eaux minérales, dresse ses
tours d'enceinte crénelées au bord du Santerno; Lugo, «la ville des
belles Romagnoles,» est au centre même de la région du Ravennais et,
grâce à sa position, est devenue un marché de denrées fort animé;
Faenza, traversée par la voie Émilienne, inflexiblement droite, est
plutôt une ville agricole qu'un centre industriel, quoiqu'elle ait donné
son nom aux faïences, qui enrichissent maintenant tant de districts de
la France et de l'Angleterre; Forli, chef-lieu de province, est, après
Bologne, la cité la plus populeuse de la base des Apennins de Romagne;
Cesena est connue surtout par l'excellence du chanvre qui croît dans ses
campagnes; enfin Rimini, où la voie Émilienne atteint le littoral, a
gardé quelques ruines romaines, et notamment la porte triomphale qui
indiquait l'entrée de toute l'Italie du Nord[68]. La population de cette
contrée est peut-être la plus solide et la plus énergique de toute la
Péninsule. Les Romagnols ont des passions violentes et de la force pour
les servir. Il sont une race de héros ou de criminels.

[Note 68: Principales communes (ville et banlieue) de l'Émilie en
1872:

Bologne (Bologna)      116,000 hab.
Ferrare (Ferrara)       72,000  »
Ravenne (Ravenna)       59,000  »
Modène (Modena)         52,000  »
Reggio                  51,000  »
Parme (Parma)           46,000  »
Forli                   38,000  »
Faenza                  36,000  »
Cesena                  35,500  »
Plaisance (Piacenza)    35,000  »
Rimini                  34,000  »
Imola                   28,000  »
Copparo                 27,000  »
Lugo                    24,000  »
]

Plusieurs cités du Vénitien sont d'importants chefs-lieux de provinces:
Padoue, si riche en précieux monuments de l'art, la ville d'université
et l'ancienne rivale de Venise; Vicence, qu'embellissent les monuments
bâtis par Palladio; Trévise, sur la Sile; Bellune, dans la haute vallée
de la Piave; Udine, où l'on montre une haute butte de terre qu'aurait
fait élever Attila pour contempler l'incendie d'Aquilée. Palmanova, sur
les frontières de l'Austro-Hongrie, est une place forte, la plus
régulière du monde; elle a la forme d'une croix d'honneur enjolivée de
dessins en relief. Bien autrement puissante, la cité militaire de
Vérone, à l'autre extrémité du territoire vénitien, a pris une grande
part dans l'histoire de l'Italie; mais comme ville de commerce et
d'industrie elle est fort déchue de son antique prospérité. Très au
large dans son enceinte de murs et de bastions, elle n'a plus une
population suffisante pour expliquer la multitude de ses beaux édifices
publics du moyen âge et les énormes dimensions de son amphithéâtre
romain, où cinquante mille spectateurs peuvent s'asseoir à la fois. Mais
de toutes les cités de la Vénétie, celle qui s'est peut-être le plus
amoindrie en comparaison de son passé, c'est Venise elle-même, la «reine
de l'Adriatique».

[Illustration: N° 71.--PALMANOVA.]

Venise est une ville fort ancienne. Des restes de constructions
romaines, retrouvés dans l'île de San Giorgio au-dessous du niveau de la
mer et cités en témoignage de ce phénomène curieux de l'affaissement
graduel des lagunes vénitiennes, ont également prouvé, contrairement à
l'opinion générale, que les îlots boueux du golfe étaient peuplés avant
l'invasion des Barbares; ces terres à demi émergées ont pu servir de
lieu de refuge aux populations riveraines, précisément parce qu'elles
offraient des ressources comme entrepôts de commerce. Toutefois la vraie
Venise date seulement du commencement du neuvième siècle, époque à
laquelle le gouvernement de la république maritime s'installa dans la
grande île. On sait quelle fut la prodigieuse fortune de la ville
habitée par les descendants des anciens Venètes. Située, comme elle
l'est, dans une région intermédiaire, à la fois séparée de la mer par
les _lidi_ et de la terre ferme par des estuaires et des espaces
fangeux, Venise avait l'inappréciable privilége, pendant les incessantes
guerres qui désolaient l'Europe, d'être à peu près inattaquable par tout
ennemi venu du continent ou débarqué de la mer. Elle, de son côté,
pouvait à son-gré envoyer des expéditions de commerce ou de guerre sur
tous les rivages de la Méditerranée pour y fonder des comptoirs ou des
forteresses. De toutes les républiques commerçantes de l'Italie, c'est
celle qui, après bien des luttes soutenues avec le plus ardent
patriotisme, devint la plus puissante et la plus riche. C'est d'ailleurs
celle qui avait la meilleure position pour la facilité des échanges.
Disposant des avantages d'un flux de marée plus élevé que celui de la
plupart des parages méditerranéens, Venise se trouve à peu près au
centre des régions qui constituaient au moyen âge tout le monde
commercial; en outre, la position qu'elle occupe, à l'extrémité de
l'Adriatique, non loin de la partie des Alpes où le seuil des monts
s'abaisse entre les plateaux de l'Illyrie et les crêtes neigeuses de la
Carinthie et du Tirol, lui permettait de communiquer facilement avec
tous les marchés de l'Allemagne, des Flandres, de la Scandinavie. En
contact avec des hommes de tout pays, le Vénitien voyait les étrangers
sans préjugé de haine: il accueillait les Arméniens, il faisait même
alliance avec les Turcs. A l'époque des croisades, la république de
Venise était le plus respecté des États de l'Europe, celui qui, par
l'absence de tout fanatisme religieux, avait le rôle politique le plus
impartial, et dont les ambassadeurs avaient le plus d'autorité. Mais cet
ascendant était soutenu par une énorme puissance matérielle. Venise
posséda jusqu'à trois cents navires de guerre montés par trente-six
mille marins, et les richesses du monde, acquises par le trafic
légitime, apportées en tributs ou ravies par la conquête, vinrent
s'entasser dans ses deux mille palais et ses deux cents églises; un seul
de ses îlots eût acheté un royaume d'Afrique ou d'Asie. Sur un fond de
boue, où jadis le pêcheur posait avec précaution sa cabane de
branchages, s'était dressée une ville somptueuse, la plus belle de
l'Occident. Des forêts entières de mélèzes, coupées sur les montagnes de
la Dalmatie, avaient servi à consolider le sol; plus de quatre cents
ponts de marbre réunissaient d'îlot en îlot le réseau des rues et des
places, et de superbes digues de granit, construites «avec l'argent de
Venise et l'audace de Rome» défendaient la ville merveilleuse contre les
fureurs de la mer. Les splendeurs de l'industrie et les magnificences de
l'art contribuaient à faire de _Venezia la Bella_ une cité sans égale.

[Illustration: VENISE. Dessin de J. Moynet, d'après une photographie.]

Mais les découvertes géographiques, auxquelles Venise elle-même avait
pris, par ses navigateurs et ses caravanes de commerce, une si large
part, vinrent porter un coup décisif à la puissance de la ville
italienne. La Méditerranée cessa d'être la mer commerciale par
excellence, et la circum-navigation de l'Afrique, la découverte du
Nouveau Monde reportèrent sur les bords de l'Atlantique boréal le siége
du grand commerce. Désormais Venise était condamnée à dépérir; le chemin
des Indes ne lui appartenait plus, et du côté de l'Orient le pouvoir
grandissant des Turcs limitait étroitement le cercle de son marché.
Toutefois elle disposait encore de telles ressources et son organisation
était si forte, que la cité put maintenir son indépendance plus de trois
siècles après la perte de ses comptoirs. Elle ne succomba que par le
déplorable abandon d'un allié, le général Bonaparte.

La période de sa plus grande décadence est celle du régime autrichien;
en 1840 la ville n'avait plus même cent mille habitants; des centaines
de ses palais étaient en ruines; l'herbe croissait sur ses places et les
algues encombraient les marches de ses quais. Depuis, la prospérité
revient peu à peu. La ville, rattachée au continent par un des ponts les
plus remarquables du monde, puisqu'il n'a pas moins de 222 arches et que
sa longueur dépasse 3,600 mètres, peut expédier directement les denrées
et les marchandises reçues de l'intérieur; ses ports, sans avoir autant
d'activité que celui de Trieste, et récemment privés de la franchise qui
leur permettait de faire concurrence à leur rivale istriote, ont
pourtant un commerce de cabotage et d'escale fort sérieux, surtout
depuis que la vapeur se substitue graduellement à la voile; le mouvement
des navires y égale à peu près la moitié de celui de Gênes[69]. Enfin la
fabrication des glaces, des dentelles, et d'autres industries donne une
vie nouvelle à Venise et aux villes annexes situées dans les lagunes,
Malamocco, Burano, Murano, Chioggia: des milliers d'ouvriers y sont
toujours employés à fondre ces verroteries multicolores qui s'expédient
dans toutes les parties du monde et servent encore de monnaie dans
certaines contrées de l'Orient et au centre de l'Afrique. D'ailleurs,
quoique bien inférieure en population et en activité à ce qu'elle fut
jadis, Venise n'a-t-elle pas toujours ce qui la fait tant aimer par les
artistes et les poëtes, son doux climat, son beau ciel, ses horizons si
pittoresques, sa vie joyeuse, ses fêtes, la place Saint-Marc, et dans
ses palais d'une architecture à la fois italienne et mauresque, les
admirables toiles de ses grands maîtres, Titien, Tintoret, Véronèse[70]?

[Note 69: Mouvement du port de Venise:

1865                               499,000 tonnes.
1867                               670,000    »
1871 (5,180 navires)               743,000    »
1874 (départem. maritime entier) 1,143,500    »
Valeur des échanges par terre et par mer (1869): 514,000,000 fr.]

[Note 70: Communes (ville et banlieue) du Vénitien contenant plus de
15,000 habitants en 1872:

Venise (Venezia)   129,000 hab.
Vérone (Verona)     67,000  »
Padoue (Padova)     66,000  »
Vicence (Vicenza)   38,000  »
Udine               30,000  »
Trévise (Treviso)   28,000  »
Chioggia            26,000  »
Bellune (Belluno)   15,000  »
]



III

LIGURIE OU RIVIÈRE DE GÊNES


En comparaison du large bassin où s'unissent les eaux du Pô et de ses
affluents, la Ligurie n'est qu'une étroite bande de littoral, un simple
versant de montagnes; mais son peu d'étendue ne l'empêche pas d'être une
des régions de l'Italie les mieux délimitées par la nature, l'une de
celles qui se distinguent le mieux par leurs traits géographiques, et
dont les populations ont eu en conséquence le plus d'originalité dans
leur histoire. Au bord de leurs grèves, que domine l'âpre muraille des
Apennins, les Génois devaient vivre d'une vie longtemps distincte de
celle des autres habitants de la Péninsule[71].

[Note 71: Ligurie, avec quelques districts situés au nord des
Apennins:

  Superficie.     Population en 1871.  Population kilométrique.
5,524 kil. car.         843,250                 153
]

Du nord au sud, de la plaine padane au littoral méditerranéen, le
contraste est complet; mais de l'ouest à l'est, de la Provence à la
Toscane, le changement n'a rien de brusque. Il n'y a point de limite de
séparation précise entre les Alpes et les Apennins. La transition de
l'un à l'autre système orographique s'opère par gradations insensibles.
Quand, au delà des Alpes Maritimes, on suit les montagnes dans la
direction de l'orient, on leur voit prendre peu à peu l'aspect général
des Apennins: le rempart, abaissé de distance en distance par de larges
dépressions, se continue régulièrement autour du golfe de Gênes, sans
une seule brèche, sans un seul changement de structure qui permette de
dire qu'en cet endroit d'autres lois ont présidé à la formation du
relief. Quoique bien différents dans leur ensemble, Alpes et Apennins
sont aussi intimement unis que peuvent l'être tronc et rameau; le collet
de jonction ne peut être désigné que d'une manière toute
conventionnelle. Si l'on considère l'orientation de l'axe comme le fait
capital, l'Apennin ligure commence sur la frontière de France, aux
sources de la Tinée et de la Vésubie, car c'est là que la crête
principale des monts, jusque-là perpendiculaire au rivage marin, prend
une direction parallèle au littoral; si la hauteur des cimes, les gazons
des plateaux supérieurs, les neiges persistantes et les glaciers doivent
être regardés comme les signes distinctifs du système alpin, alors le
lieu d'origine des Apennins ne se trouve qu'à l'est du massif de Tende,
car les belles montagnes du Clapier, de la Fenêtre, de la Gordolasque,
dont l'élévation atteint çà et là 3,000 mètres, ressemblent complétement
aux Alpes par leurs pâturages, leurs petits lacs entourés de verdure,
leurs torrents, leurs «clapiers» de pierres écroulées, leurs forêts de
sapins, leurs avalanches de neiges; ils ont même de petits fleuves de
glace, les plus méridionaux qui existent encore dans les montagnes de
l'Europe centrale. D'ordinaire les géologues voient la limite la plus
naturelle à l'endroit où les roches cristallines de la partie
occidentale disparaissent pour faire place à des formations plus
récentes, surtout aux assises crétacées et tertiaires; mais ce n'est
encore là qu'une division conventionnelle, car les masses cristallines
qui constituent la crête des massifs occidentaux, entre leur revêtement
latéral de dépôts sédimentaires, se continuent plus à l'est sous le
manteau des formations modernes, et çà et là même elles rompent leur
enveloppe pour se dresser en sommets semblables à ceux des Alpes.
Quelques-unes des cimes des montagnes de la Spezia rappellent le massif
de Tende par leurs roches de granit.

[Illustration: N° 72.--LIMITE DES ALPES ET DES APENNINS.]

Le bourrelet de soulèvement qui constitue la chaîne côtière de la
Ligurie est loin d'être uniforme. De même que les Alpes, les Apennins se
partagent en massifs distincts reliés les uns aux autres par des seuils
de passage. Le plus bas des seuils est le col qui s'ouvre à l'ouest de
Savone et que l'on nomme Pas d'Altare, de Carcare ou de Cadibona, des
noms de trois villages des environs. Ce passage, qui n'a pas même 500
mètres d'altitude, est celui que le peuple a toujours considéré comme la
limite la plus naturelle des grandes Alpes. Il a raison, du moins au
point de vue militaire. De tout temps les armées en guerre sur le sol de
l'Italie du Nord ont tâché d'occuper solidement cette porte des
montagnes, afin de commander à la fois les abords de Gênes et les hautes
vallées du versant piémontais. Les deux Bormida et le Tanaro, qui
coulent à l'ouest du seuil d'Altare et vont se rejoindre en aval
d'Alexandrie, ont souvent roulé du sang. De terribles batailles se sont
livrées dans leurs vallées, à cause de l'importance stratégique des
chemins qui les parcourent.

A l'est du sol d'Altare, l'Apennin ligure se maintient à une hauteur
d'environ 1,000 mètres; puis au delà du col de Giovi, jadis consacré aux
dieux par les Génois, reconnaissants de la brèche qu'il leur ouvre vers
les plaines du Nord, la chaîne, qui se reploie au sud-est, darde
quelques-unes de ses cimes à plus de 1,300 mètres et projette vers le
nord plusieurs chaînons de montagnes ravinées, dont l'une écrasa sous
ses débris la ville romaine de Velleia. En même temps la grande chaîne
s'éloigne du littoral; à l'endroit où le col de Pontremoli laisse passer
la route de Parme à la Spezia, c'est-à-dire au seuil de séparation entre
l'Apennin ligure et l'Apennin toscan, la crête principale se développe à
50 kilomètres de la mer. Dans cette région orientale des montagnes
génoises, un chaînon latéral se détache d'un massif de l'arête centrale
et, s'abaissant de cime en cime, va former dans la mer le beau
promontoire de Porto-Venere, superbe rocher de marbre noir qui portait
autrefois un temple de Vénus. Ce chaînon latéral, dont l'extrémité
protége contre les vents d'ouest le golfe de la Spezia, a de tout temps
été, comme la chaîne principale, un grand obstacle aux libres
communications entre les populations voisines, non point tant par la
hauteur que par l'escarpement de ses pentes. En maints endroits on ne
mesure pas plus de 5 kilomètres en droite ligne de la plage de la
Méditerranée à l'arête la plus élevée de l'Apennin: la pente se redresse
ainsi en des proportions qui la rendent presque ingravissable; les
chemins ne peuvent franchir la chaîne que par des sinuosités
nombreuses[72].

[Note 72: Altitudes de la Ligurie:

Clapier de Pagarin     3,070 mèt.
Col de Tende           1,873  »
Monte Carsino          2,681  »
Col d'Altare             490  »
Col de Giovi             469  »
Monte Penna            1,740  »
]

Le peu de largeur du versant maritime de l'Apennin ligure ne permet pas
aux torrents de réunir leurs eaux pour former des rivières permanentes.
A l'est de la Roya, qui coule en partie sur le territoire français, les
cours d'eau les plus considérables, la Taggia, la Centa, n'ont
l'apparence de rivières sérieuses qu'après la fonte des neiges ou lors
des fortes pluies; d'ordinaire ce sont de simples filets grésillant au
milieu d'un champ de pierres et fermés du côté de la mer par une barre
de galets. Entre Albenga et la Spezia, sur une longueur de côtes de plus
de 100 kilomètres, les torrents ne sont que des ravins à sec pendant la
plus grande partie de l'année. Il faut aller jusqu'au delà du golfe de
la Spezia pour retrouver une rivière, du moins intermittente, et
quelquefois formidable après les grandes pluies. Cette rivière, qui
forme la ligne de séparation entre la Ligurie et l'Étrurie, et que les
Romains désignèrent comme la limite de l'Italie elle-même jusqu'à
l'époque d'Auguste, est la Magra. Les alluvions de ce fleuve ont formé
une grande plage de 1,200 mètres de largeur au devant de l'ancienne
ville tyrrhénienne de Luni, qui se trouvait autrefois au bord du rivage.
Ses alluvions ont également changé en lac une petite baie de la mer.

Si les grandes rivières manquent en Ligurie, par contre des cours d'eau
souterrains les remplacent en certains endroits. En Ligurie, comme en
Provence, quoique en moins grand nombre, on signale des fontaines qui
sourdent dans la mer à quelque distance du rivage: il en est même dont
la masse liquide est très considérable. Les deux sources d'eau douce de
la Polla, qui jaillissent par 15 mètres de fond dans le golfe de la
Spezia, près de Cadimare, et qui se révélaient de loin par un grand
bouillonnement, ont une telle abondance, que le gouvernement italien les
a fait isoler de l'eau salée pour les approvisionnements de la marine.

La pauvreté des ruisseaux, l'âpreté des ravins, les fortes pentes des
escarpements, donnent à cette région du littoral de la Méditerranée un
caractère tout différent de celui des régions de l'Europe tempérée et
même du versant immédiatement opposé. Après avoir parcouru les
magnifiques châtaigneraies qu'arrosent les eaux naissantes de l'Ellero,
du Tanaro, de la Bormida, que l'on franchisse la crête et soudain l'on
se croirait en Afrique ou en Syrie. Les herbages, qui de l'autre côté
des Apennins étendent sur les plaines leur merveilleux tapis émaillé de
fleurs, manquent ici complètement: de Nice à la Spezia on les
chercherait en vain; à peine quelques prairies naturelles et, dans les
jardins de plaisance, des pelouses entretenues à grands frais rappellent
vaguement les prés du Piémont et de la Lombardie. Si le travail de
l'agriculteur et l'art du jardinier n'avaient transformé ces déclivités
et ces étroites vallées de la Ligurie, les Apennins n'auraient eu
d'autre verdure que celle des pins et des broussailles. Par un phénomène
bizarre, la végétation des grands arbres n'atteint pas à la même hauteur
sur les pentes des Apennins que sur celles des Alpes, quoique les
premières montagnes jouissent cependant d'une température moyenne
beaucoup plus élevée: à l'altitude où de beaux hêtres se montrent encore
en Suisse, les mêmes arbres sont tout rabougris sur les escarpements
rocheux des Apennins génois; enfin le mélèze manque presque complétement
sur les monts ligures.

Comme la terre, la mer elle-même est naturellement infertile; elle n'a
que peu de poissons, à cause du manque presque absolu de bas-fonds,
d'îlots et de forêts d'algues; les falaises du bord descendent
abruptement jusqu'à des profondeurs de plusieurs centaines de mètres et
n'offrent que peu de retraites aux animaux marins; les étroites plages
qui se développent en demi-cercle de promontoire en promontoire ne sont
composées que de sable fin sans aucun débris de coquillages: de
Porto-Fino à Laigueglia, sur une distance de 140 kilomètres, de Saussure
n'en a pas vu un seul. Aussi les marins génois sont-ils obligés d'aller
pêcher sur des côtes lointaines; les marins d'Alessio, sur la rivière du
Ponent, se rendent en Sardaigne; ceux de Camogli, sur la rivière du
Levant, vont dans les parages de la Toscane. Cette infertilité des
terres et des mers a les mêmes conséquences économiques: de toutes les
parties de la Péninsule, la Ligurie est celle qui envoie à l'étranger le
plus grand nombre d'émigrants; plus du dixième de la population a quitté
la patrie pour les terres étrangères. Porto-Maurizio, ville située à
moitié chemin entre Gênes et Nice, perd en moyenne par l'émigration le
sixième de ses enfants.

Mais si la terre et les eaux de la côte de Ligurie sont également avares
de produits naturels, elles ont le privilége inappréciable de la beauté
pittoresque, et, sur la «rivière» de Gênes du moins, l'homme, qui en
tant d'autres endroits n'a su qu'enlaidir, a contribué par son travail à
l'embellissement de sa demeure. Le littoral se déploie de cap en cap par
une succession de courbes d'un profil régulier, mais toutes différentes
par les mille détails des rochers et des plages, des cultures, des
groupes de constructions. Tandis que le chemin de fer s'ouvre de force
un passage à travers les promontoires par des galeries et des
tranchées,--il n'a pas moins de 33 kilomètres de tunnels entre Gênes et
Nice, sur un espace de 140 kilomètres,--la route, qui peut s'assouplir
plus facilement aux sinuosités du terrain, serpente incessamment, tantôt
s'élève et tantôt s'abaisse, et le paysage change d'aspect à chacun de
ses détours. Ici on suit la plage, à l'ombre des tamaris aux fleurs
roses, et le flot qui déferle vient, tout à côté de la route, tracer son
ourlet d'écume; ailleurs on s'élève de lacet en lacet sur les roches que
les cultivateurs ont triturées pour en faire des gradins de terre
végétale, et l'on voit au loin, à travers le branchage entrelacé des
oliviers, le cercle bleuâtre de la mer reculer de plus en plus vers
l'horizon, jusqu'au profil vaporeux des montagnes de la Corse. De
l'arête des caps on suit du regard les ondulations rhythmiques de la
côte, qui se succèdent sur le pourtour du golfe, avec toutes les
dégradations de lumière et de teintes que leur donnent les rayons, les
ombres, les vapeurs et l'espace. Les villes, les villages, les vieilles
tours, les maisons de plaisance, les usines, les chantiers de
construction, varient à l'infini le profil changeant des paysages. Telle
ville occupe le sommet d'un plateau, et d'en bas on en voit les
murailles et les coupoles se découper sur le bleu du ciel; telle autre
s'étale en amphithéâtre le long des pentes et vient se terminer au bord
de la mer par une grève couverte d'embarcations que les marins ont
retirées loin du flot; telle autre encore se blottit dans un creux entre
les olivettes, les vignes, les jardins de citronniers et d'orangers. Çà
et là quelques dattiers donnent à l'ensemble du paysage une physionomie
orientale. Non loin de la frontière française, Bordighera est
complétement entourée de bouquets de palmiers dont les rameaux font
l'objet d'un commerce important, mais dont les fruits arrivent rarement
à maturité. En Europe, Bordighera est, après la ville espagnole d'Elche,
la localité où l'arbre africain a le mieux trouvé une seconde patrie.

[Illustration: Nº 73.--GÊNES ET SES FAUBOURGS.]

Quelques villes du littoral génois, notamment Albenga et Loano, ont un
climat peu salubre à cause des miasmes qui s'élèvent des limons laissés
sur les lits de cailloux par les torrents débordés. Gênes elle-même est
une ville dont le climat n'est pas des plus favorables: l'air n'y est
point souillé par des émanations marécageuses, mais les vents violents
du large viennent s'y engouffrer comme dans une sorte d'entonnoir,
apportant avec eux tout leur fardeau d'humidité; les vents qui longent
la rive ou rivière du Ponent, de même que les courants atmosphériques
entraînés le long de la rivière du Levant, sont tous également arrêtés
par les montagnes qui s'élèvent à l'extrémité du golfe de Gênes et
doivent se décharger de leur vapeur surabondante. Le nombre des jours de
pluie y dépasse le tiers de l'année. Mais si le climat de Gênes et de
quelques autres localités du littoral a de sérieux désagréments,
plusieurs villes de la Ligurie, bien abritées du côté du nord par le
rempart protecteur des monts et placées en dehors du chemin que suivent
les convois de nuages, jouissent d'une égalité et d'une douceur de
température tout à fait exceptionnelles en Europe[73]. Ainsi Bordighera
et San Remo, près de la frontière française, sont par l'excellence de
leur climat des rivales de Menton; Nervi, à l'est de Gênes, est aussi un
lieu de séjour délicieux à cause de la beauté de son ciel et de la
pureté de son atmosphère. Des châteaux, des villas de plaisance se
bâtissent en grand nombre sur tous les promontoires, dans tous les
vallons de ces côtes privilégiées à la fois par la douceur du climat et
la beauté des paysages. Déjà le littoral de Gênes, sur une vingtaine de
kilomètres de chaque côté de la ville, est garni d'une ligne continue de
maisons de campagne et de palais. La population de la cité, trop
nombreuse pour son étroite enceinte, a débordé de part et d'autre pour
s'épandre dans les faubourgs. Cette longue rue qui serpente entre les
usines et les jardins, escaladant les promontoires, descendant au fond
des vallons, ne peut manquer de se continuer peu à peu sur toute la côte
ligure, car ce ne sont plus les Génois seulement, c'est aussi la foule
européenne des hommes de loisir qui se sent attirée vers ces lieux
enchanteurs. En réalité, toute la rivière de Gênes, de Vintimille à la
Spezia, prend de plus en plus l'aspect d'une ville unique où les
quartiers populeux alternent avec les groupes de villas et les jardins.

[Note 73:

                        Gênes.    San-Remo.

Température moyenne       16°          17°
Jours de pluie           121           45
Quantité de pluie     1m,140        0m,80
]

Les anciens Ligures, peut-être de souche ibère, qui peuplaient le
versant méridional de l'Apennin, jusqu'à la vallée de la Magra, avaient
leur histoire toute tracée d'avance dans la configuration de la contrée.
Ceux d'entre eux qui ne trouvaient plus de place à exploiter dans
l'étroite zone de terrain cultivable et qui n'avaient plus même de
gradins à tailler sur les pentes des montagnes étaient forcément rejetés
vers la mer: ils devenaient navigateurs et commerçants. Dès l'époque
romaine, Gênes, l'antique Antium cité par le Périple de Scylax, était un
«emporium» des Ligures, et ses marins parcouraient toute la mer
Tyrrhénienne; au moyen âge, lors de la grande prospérité de la
république, son pavillon flottait dans tous les ports du monde connu;
enfin c'est elle qui, par l'un de ses fils, Christophe Colomb, eut
l'honneur d'inaugurer l'histoire moderne par la découverte du Nouveau
Monde. Giovanni Gabotto ou Cabot, qui le premier retrouva les côtes de
l'Amérique du Nord, cinq siècles après les navigateurs normands, était
également un Génois, ainsi que l'ont établi les savantes recherches de
M. d'Avezac: c'est par erreur que Venise le réclame comme un des siens,
et si des Anglais veulent en faire un de leurs compatriotes, c'est par
d'injustifiables prétentions de vanité nationale. Il est vrai que ni
Cabot ni Colomb ne firent leurs découvertes pour le compte de leur
patrie; les vaisseaux qu'ils commandaient appartenaient à l'Angleterre
et à l'Espagne, et ce sont ces contrées qui se sont partagé les
richesses du continent nouveau. De tout temps les excellents marins
génois, montés sur leurs petits et solides navires, ont ainsi couru le
monde à la recherche du profit; pour n'en citer qu'un exemple, ce sont
eux maintenant qui possèdent le monopole de la navigation dans les eaux
des républiques platéennes. Presque toutes les embarcations qui voguent
sur le Paraná, l'Uruguay et l'estuaire de la Plata ont un équipage de
Génois. De même en Europe, on rencontre les habiles jardiniers génois
dans les environs de presque toutes les grandes villes des bords de la
Méditerranée.

Dans les temps barbares, quand l'homme n'avait pas subjugué l'Apennin
par des routes faciles, Gênes, encore dépourvue de marchés
d'approvisionnement dans l'intérieur des terres, ne possédait point
d'avantages naturels sur les autres ports de la côte ligure; mais dès
que le mur des montagnes fut abaissé par l'art et que les plaines du
Piémont et de la Lombardie se trouvèrent en libre communication avec le
golfe, alors la position géographique de Gênes prit toute sa valeur.
Placée à l'aisselle même de la péninsule italienne, au point le plus
rapproché des riches campagnes de l'intérieur, c'est elle qui devait
s'emparer du monopole commercial dans cette partie de l'Europe. De
toutes les républiques des côtes occidentales de l'Italie Pise est la
seule qui put tenter de contrebalancer sa fortune; mais, après de
sanglantes luttes, Gênes finit par triompher de sa rivale. Elle s'empara
de la Corse, dont elle exploita durement les populations; elle prit
Minorque sur les Maures et même s'empara de plusieurs villes d'Espagne,
qu'elle rendit ensuite en échange de priviléges commerciaux. Dans la mer
Égée, ses nobles devinrent propriétaires de Chios, de Lesbos, de Lemnos
et d'autres îles; à Constantinople, ses marchands prirent une telle
autorité, qu'ils partagèrent souvent le pouvoir avec les empereurs. Ils
possédaient des quartiers considérables de cette capitale de l'Orient et
en avaient fait une succursale de Gênes; aussi la perte de Péra et du
Bosphore fut pour eux le commencement de la ruine. En Crimée, ils
occupaient la riche colonie de Caffa; leurs châteaux forts et leurs
comptoirs s'élevaient dans l'Asie Mineure sur toutes les routes de
commerce, et jusque dans les hautes vallées du Caucase on rencontre de
distance en distance des tours qu'ils ont construites et qui gardent
leur nom. Par le Pont-Euxin, les campagnes de la Géorgie et la mer
Caspienne, ils tenaient la route de l'Asie centrale. Toutes ces colonies
lointaines de la république génoise expliquent la présence d'un petit
nombre de mots arabes, turcs, grecs, qui se mêlent au provençal et à
l'espagnol dans le dialecte italien des marins ligures; mais dans son
ensemble la langue est très-italienne, quoique la prononciation se
rapproche du français.

Plus puissante que Pise, Gênes n'était pourtant pas de taille à vaincre
Venise dans sa lutte pour la prépondérance commerciale. Elle n'avait pas
l'immense avantage que possède cette dernière, d'être en libre
communication avec l'Europe germanique et Scandinave par un seuil des
Alpes. Aussi, quoique en 1379 les Génois eussent réussi à s'emparer de
Chioggia, et même à bloquer momentanément leurs rivaux, cependant
l'influence de Gênes dans l'histoire politique fut beaucoup moindre que
celle de Venise. Son rôle dans le mouvement général des sciences, des
lettres et des arts fut aussi relativement très-inférieur; Gênes eut
moins d'écrivains, de peintres, de sculpteurs, que mainte petite cité de
la Lombardie et du Vénitien. Les Génois passaient jadis pour être
violents et faux, avides de luxe et de pouvoir, insoucieux de tout ce
qui ne leur procurait pas l'argent ou le droit de commander. «Une mer
sans poissons, des montagnes sans forêts, des hommes sans foi, des
femmes sans vergogne, voilà Gênes!» disait l'ancien proverbe répété par
les ennemis de la cité ligure. Les dissensions entre les nobles familles
génoises qui voulaient s'emparer de la direction des affaires étaient
presque incessantes; mais, chose remarquable, au-dessus de la lutte des
partis, l'immuable banque de Saint-Georges, véritable république dans la
république, continuait tranquillement de manier les affaires de commerce
et d'argent, et les richesses ne cessaient d'affluer vers la cité. C'est
ainsi que Gênes a pu bâtir ces palais, ces colonnades de marbre, ces
jardins suspendus qui lui ont mérité le surnom de «Superbe». Toutefois
la ruine finit par atteindre la banque; elle avait eu le tort de prêter,
non pas aux entreprises de travail, mais aux princes en guerre, et,
comme de juste, la faillite en fut la conséquence. Au milieu du
dix-huitième siècle la banqueroute réduisit Gênes à l'impuissance
politique.

En dépit du peu de largeur, des sinuosités, des rampes, des escaliers de
ses rives, en dépit de l'encombrement et de la saleté de ses quais trop
étroits, de la gêne que lui imposent son enceinte de murailles et ses
forts, la capitale de la Ligurie est l'une des villes du monde dont les
palais sont le plus remarquables par leur architecture à la fois
somptueuse et originale. Pendant le dernier siècle et au commencement de
celui-ci la décadence de Gênes avait été grande, et nombre de ses plus
beaux édifices menaçaient de tomber en ruines, mais avec le retour de la
prospérité, la ville a repris l'oeuvre de son embellissement.
Actuellement Gênes, quoique fort éprouvée par la guerre
franco-allemande, est de beaucoup le port le plus actif de l'Italie,
quoique le mouvement y soit encore inférieur à celui de Marseille. Les
armateurs possèdent près de la moitié de la flotte commerciale italienne
et construisent les trois quarts des navires ajoutés chaque année au
matériel des transports maritimes de la Péninsule[74]. Pour le
va-et-vient des voiliers et des vapeurs qui fréquentent la place de
Gênes et qui s'y trouvent parfois au nombre de sept cents, sans compter
des milliers de petites embarcations, le port, dont la superficie est
pourtant de plus de 130 hectares, n'est plus assez grand, et surtout il
n'est pas suffisamment abrité: un quart seulement de sa surface est
garanti de tous les vents, et cette partie est précisément celle qui a
le moins de profondeur; il serait urgent de doubler le port d'étendue et
de le rendre beaucoup plus sûr par la construction d'un troisième
brise-lames qui séparerait de la haute mer une vaste superficie de la
rade extérieure. Gênes, qui croit volontiers ses intérêts négligés par
le gouvernement italien, se plaint aussi de ne posséder qu'une seule
voie ferrée à travers les Apennins pour desservir le trafic que lui
envoient les plaines de l'Italie du Nord. Elle réclame impérieusement
une seconde ligne, en prévision de l'immense accroissement d'affaires
que lui apporteront les futurs chemins de fer des Alpes suisses. Elle
compte devenir alors pour l'Allemagne occidentale et l'Helvétie ce que
Trieste est pour l'Austro-Hongrie, l'entrepôt général du commerce
méditerranéen.

[Note 74:

Valeur des échanges par mer avec l'étranger, en 1872     446,000,000 fr.

Mouvement du port de Gênes en        1863. 20,230 navires, 2,610,000 ton.
                                     1867. 16,900 jaugeant 2,330,000  »
                                     1871. 15,980    »     2,780,000  »
Mouvement des  Spezia (golfe entier) 1873.  6,895 navires,   462,000 ton.
autres ports   Savone                1868.  2,191 jaugeant   135,000  »
de la Ligurie: Porto Maurizio          »    1,643     »      110,500  »
               Oneglia                 »    1,580     »       80,340  »
               Chiavari                »    1,431     »       67,000  »
               San Remo                »      989     »       57,970  »
]

[Illustration: GÊNES. Dessin de J. Sorrieu, d'après une photographie de
J. Lévy et Cie.]

En attendant que ces destinées s'accomplissent, Gênes, qui est aussi
fort active comme ville industrielle, étend des deux côtés sur le
littoral ses faubourgs d'usines et de chantiers. Il lui faut un espace
de plus en plus grand pour ses fabriques de pâtes alimentaires, de
papiers, de soieries et de velours, de savons, d'huiles, de métaux, de
poteries, de fleurs artificielles et autres objets d'ornement: _l'ovrar
del Genoës_ (l'industrie du Génois) est toujours, comme au moyen âge,
une des merveilles de l'Italie. A l'ouest, San Pier d'Arena
(Sampierdarena) est devenue une véritable cité industrielle.
Cornigliano, Rivarolo, Sestri di Ponente, qui possède les plus grands
chantiers de construction de l'Italie et même de toute la
Méditerranée[75], Pegli, Voltri sont aussi des villes populeuses, ayant
des filatures et des fonderies, et se reliant les unes aux autres de
manière à ne former qu'une interminable fourmilière humaine. De même
Savone, dont le port fut jadis comblé par les Génois, qui ne voulaient
tolérer aucune concurrence à leur commerce, se continue sur tout le
pourtour d'une baie par un long faubourg industriel de briqueteries et
de fabriques de terre cuite; par le chemin de fer qui l'unit directement
à Turin, elle est redevenue indépendante de Gênes et peut expédier
directement à l'étranger les denrées des plaines de l'intérieur.
D'autres villes de la rivière du Ponent, quoique bien distinctes, sont à
peine séparées par l'issue d'un ravin ou par les rochers des
promontoires. Telles sont, par exemple, les villes jumelles d'Oneglia et
de Porto-Maurizio, que ses vastes jardins d'oliviers ont fait surnommer
la «Fontaine d'Huile», quoique les olivettes de San Remo soient encore
plus abondantes[76]. Les deux villes, l'une assise au bord de la plage,
l'autre bâtie sur une colline escarpée, se complètent comme les moitiés
d'une même cité; elles projettent dans la même baie leurs deux ports
quadrangulaires de même forme, et le navire qui cingle vers la côte
semble longtemps hésiter entre les deux bassins qui s'ouvrent pour le
recevoir.

[Note 75: Navires sortis des chantiers de Sestri, en 1868 47,
jaugeant 25,380 tonneaux.]

[Note 76: Production de l'huile, en 1868, dans la province de
Porto-Maurizio:

Arrondissement de Porto-Maurizio      90,000 hectolitres.
      »        de San Remo           225,000     »
]

Sur la rivière du Levant les villes du littoral se relient aussi les
unes aux autres comme les perles d'un collier. Albaro et ses charmants
palais, Quarto, d'où partit l'expédition qui enleva la Sicile aux
Bourbons, Nervi, lieu d'asile pour les phthisiques, s'avancent en un
long faubourg, continuation de Gênes, vers les villes de Recco et de
Camogli, habitées par de nombreux armateurs et les capitaines de plus de
trois cents navires. Le promontoire caillouteux de Porto-Fino, ou port
des Dauphins, ainsi nommé des cétacés qui se jouaient autrefois dans les
eaux du golfe, limite de sa borne puissante la rangée presque continue
des maisons de la Gênes extérieure; mais à l'est du cap, traversé par
une galerie, dont les portails d'entrée servent de cadres aux plus
admirables tableaux, Rapallo l'industrieuse, Chiavari la commerçante,
Lavagna aux célèbres carrières d'ardoises grises, Sestri di Levante, la
ville des pêcheurs, forment sur les bords de leur baie magnifique une
nouvelle rue d'édifices, à peine interrompue par les escarpements
rocheux des montagnes côtières.

[Illustration: N°. 74--GOLFE DE LA SPEZIA.]

Au delà de Sestri le littoral est moins peuplé, à cause des falaises qui
en occupent la plus grande partie; mais au détour du superbe cap de
Porto-Venere et de l'île gracieuse de Palmaria on voit s'ouvrir le beau
golfe de la Spezia, tout bordé de forts, de chantiers, d'arsenaux et de
constructions diverses[77]. Le gouvernement italien veut en faire la
grande station de sa flotte militaire. D'immenses travaux d'aménagement
ont été commencés en 1861 pour faire de la Spezia une place navale de
premier ordre, mais c'est l'oeuvre de plusieurs générations, et tandis
qu'une partie des constructions s'achève, les progrès accomplis dans
l'art de la destruction obligent les ingénieurs à recommencer leur
interminable et coûteuse besogne. L'avenir militaire de la Spezia est
donc encore incertain, et, comme débouché commercial, le port n'a qu'un
rôle tout à fait secondaire parmi ceux de l'Italie, car s'il offre aux
navires l'abri le plus sûr, il n'est pas encore rattaché aux pays
d'Outre-Apennin par des voies ferrées; il n'a d'autres produits à
expédier que ceux des riches vallées des environs. Sans chemin de fer
qui traverse l'Apennin vers Parme et Modène, il ne peut être d'aucune
utilité pour la Lombardie, le grand jardin de l'Europe. Ce qui donne à
la Spezia et aux villes voisines un des premiers rangs en Italie, c'est
la beauté de leur golfe, rival de la baie de Naples et de la rade de
Palerme. Du haut de la colline de marbre qui domine la ville déchue de
Porto Venere et qui portait jadis un beau temple de Vénus, salué de loin
par tous les matelots, on contemple un merveilleux horizon, les
promontoires et les baies qui se succèdent dans la direction de Gênes,
les montagnes de la Corse, semblables à des vapeurs arrêtées au bord de
la mer bleue, les côtes fuyantes de la Toscane, et, sur l'admirable fond
des Apennins et des Alpes Apuanes, les forêts d'oliviers, les bosquets
de cyprès et d'autres arbres qui entourent les villes pittoresques de la
rive opposée. Directement en face est la charmante Lerici; plus loin,
vers le sud, se profile la côte où Byron réduisit en cendres le corps de
son ami Shelley: nul site n'était plus beau pour le triste holocauste.

[Note 77: Communes de Ligurie ayant plus de 10,000 habitants en
1872:

Gènes (intramuros)                   130,000 hab.
  »   (avec Sampierdarena, etc.)     200,000  »
Savone                                25,000  »
Spezia                                14,000  »
San Remo                              12,000  »
Sestri di Ponente                     11,500  »
Chiavari                              10,500  »
Oneglia                               10,000  »
]



IV

LA VALLÉE DE L'ARNO, TOSCANE.


Comme la Ligurie, la Toscane s'étend à la base méridionale des Apennins,
mais la zone qu'elle occupe est de largeur beaucoup plus considérable.
Dans cette région de l'Italie, l'épine dorsale de la Péninsule se dirige
obliquement du golfe de Gênes à la mer Adriatique et se ramifie du côté
du sud par des chaînons qui doublent l'épaisseur normale du système de
montagnes. En outre, des plateaux et des massifs distincts, qui
s'élèvent au sud de la vallée de l'Arno, étendent vers l'ouest la zone
des terres: c'est là que la presqu'île italienne atteint sa plus grande
largeur[78].

[Note 78:

Superficie de la Toscane       24,053 kil. car.
Population en 1871          1,983,810 hab.
Population kilométrique            82  »
]

Le rempart des Apennins toscans est continu de l'une à l'autre mer, mais
il est sinueux, de hauteur fort inégale et coupé de brèches où passent
les routes carrossables construites entre les deux versants. Dans leur
ensemble, les monts de l'Étrurie sont disposés en massifs allongés et
parallèles, séparés les uns des autres par des sillons où coulent les
divers cours d'eau qui forment le Serchio et l'Arno. Sur les confins de
la Ligurie, le premier massif de la chaîne principale, que dominent les
cimes d'Orsajo et de Succiso, est accompagné par les montagnes de la
Lunigiana, qui se dressent à l'ouest, de l'autre côté de la vallée de la
Magra. La chaîne de la Garfagnana, qui constitue le deuxième massif, au
nord des campagnes de Lucques, a pour pendant occidental les Alpes
Apuanes ou de Massa Carrara. Plus à l'orient, le Monte Cimone et les
autres sommets des _Alpe Appennina_ qui se succèdent au nord de Pistoja
et de Prato, ont pour chaînons parallèles les Monti Catini et le Monte
Albano, dont les flancs, percés de grottes, renferment le célèbre lac
thermal de Monsummano. Enfin un quatrième massif, que traverse, au col
de la Futa, la route directe de Florence à Bologne, possède également
ses chaînes latérales, le Monte Mugello, au sud de la Sieve, et le Prato
Magno, entre le cours supérieur et le cours moyen de l'Arno. Le chaînon
des Alpes de Catenaja, qui court du nord au sud, entre les hautes
vallées de l'Arno et du Tibre, termine à la fois, du côté de l'est, la
rangée principale des Apennins qui forme la ligne de partage des eaux,
et la série beaucoup moins régulière des massifs méridionaux auxquels
conviendrait le nom d'Anti-Apennins, réservé spécialement aux monts du
littoral par le géographe Marmocchi. Les torrents qui descendent de la
grande crête se sont tous frayé un chemin à travers les roches de ces
montagnes du sud et les ont découpées en masses distinctes n'ayant
aucune apparence de régularité.

En mainte partie de leur développement, les Apennins toscans doivent à
la hauteur de leurs sommets, qui dépassent 2,000 mètres, un aspect tout
à fait alpin et sont connus, en effet, sous la désignation d'Alpes[79].
Pendant plus de la moitié de l'année, ils sont revêtus de neiges sur
leurs pentes supérieures; souvent, quand on passe dans le charmant
défilé de Massa Carrara, entre les eaux bleues de la Méditerranée et les
coteaux verdoyants qui s'élèvent de degré en degré vers les escarpements
des Alpes Apuanes, on cherche vainement à distinguer dans la blancheur
des cimes la part de la neige et celle des éboulis de marbre. La forme
abrupte, les fantaisies de profil qu'affectent les roches calcaires de
la crète des Apennins, contribuent à l'apparence grandiose des monts
toscans; en plusieurs districts, ils ont aussi gardé la grâce que
donnaient à la chaîne entière les forêts de châtaigniers sur les pentes
inférieures, de sapins et de hêtres sur les versants plus élevés. Que de
poëtes ont chanté les bois admirables qui recouvrent le versant du Prato
Magno, au-dessus du bassin où s'unissent les vallées de la Sieve et de
l'Arno! Le nom charmant de Vallombrosa, dont Milton célébrait les hautes
arcades de branchages et les feuilles de l'automne éparses sur les
ruisseaux, est devenu comme une expression proverbiale, désignant tout
ce que la poésie de la nature a de plus suave et de plus pénétrant. De
même, entre le haut Arno et le versant de la Romagne, les pâturages, les
bosquets et les forêts du «Champ Maldule», ou Camaldule, d'après lequel
ont été nommés tant de couvents dans le reste de l'Europe, sont vantés
comme étant parmi les plus beaux sites de la belle Italie. Arioste a
chanté les paysages de cette route des Apennins, «d'où l'on peut voir à
la fois la mer Sclavonne et la mer de Toscane.» Il est vrai que les
simples voyageurs n'ont plus la vue aussi perçante que celle du poëte.

[Note 79: Altitudes des principaux sommets des Apennins toscans et
des cols les plus fréquentés:

APENNINS
Alpes de Succiso...............................  2,019 mèt.
Alpes de Camporaghena (Garfagnana).............  2,000  »
Monte Cimone...................................  2,621  »
Monte Falterone ou Falterona...................  1,648  »
Col de Pontremoli (route de Sarzane à Parme)...  1,039  »
 »  de Fiumalbo (route de Lucques a Modène)....  1,200  »
 »  de Futa (route de Florence à Bologne)......  1,004  »
 »  des Camaldules.............................  1,004  »

ANTI-APENNINS
Pisanino (Alpes Apuanes).......................  2,014  »
Pietra Marina (Monte Albano)...................    575  »
Prato Magno....................................  1,580  »
Alpes de Catenaja..............................  l,401  »
]

Les âpres escarpements des grands Apennins et les forêts qui en parent
encore les versants forment le plus heureux contraste avec les vallées
et les collines doucement arrondies de la basse Toscane: presque chaque
hauteur porte quelque vieille tour, débris d'un château fort du moyen
âge; des villas gracieuses sont éparses sur les pentes au milieu de la
verdure; des maisons de métayers, décorées de fresques naïves, se
montrent parmi les vignes, entre les groupes de cyprès taillés en fer de
lance; les plus riches cultures occupent tout l'espace labourable; des
trembles agitent leur feuillage au-dessus des eaux courantes. Les
souvenirs de l'histoire, le goût naturel des habitants, la fertilité du
sol, l'abondance des eaux, la douceur du climat, tout contribue à faire
de la Toscane centrale la région privilégiée de l'Italie et l'un des
pays les plus agréables de la Terre. Bien abritée des vents froids du
nord-est par la muraille des Apennins, elle est tournée vers la mer
Tyrrhénienne, d'où lui viennent les vents tièdes et humides d'origine
tropicale; mais la part de pluies qu'elle reçoit n'a rien d'excessif,
grâce à l'écran que lui forment les montagnes de la Corse et de la
Sardaigne et à l'heureuse répartition des petits massifs de collines en
avant de la chaîne des Apennins. Le climat de la Toscane est un climat
essentiellement tempéré, doux, sans extrêmes aussi violents que ceux de
la plaine padane: c'est à son influence modératrice, ainsi qu'à la grâce
naturelle de leur pays, que les Toscans doivent sans doute pour une
forte part leur gaieté simple, leur égalité d'humeur, leur goût si fin,
leur vif sentiment de la poésie, leur imagination facile et toujours
contenue.

Au midi de la Toscane, divers massifs de montagnes et de collines,
désignés en général sous le nom de «Subapennins», sont complétement
séparés du système principal par la vallée actuelle de l'Arno. Ce fleuve
constitue, avec les défilés qu'il s'est ouverts et ses anciens lacs, un
véritable fossé à la base du mur des Apennins. Le val de Chiana, qui fut
un golfe de la Méditerranée, puis une mer intérieure, est une première
et large zone de séparation entre l'Apennin et les monts toscans du
midi. Puis vient la campagne florentine, jadis lacustre, qu'il serait
facile d'inonder de nouveau si l'on obstruait le défilé de la Golfolina,
ou Gonfolina, par lequel s'échappe l'Arno à 15 kilomètres en aval de
Florence et qu'avait ouvert le bras de «l'Hercule égyptien». Au
commencement du quatorzième siècle, le fameux général lucquois
Castruccio eut l'intention de submerger ainsi la fière cité
républicaine, mais heureusement les ingénieurs qui l'accompagnaient ne
surent pas faire leur opération de nivellement; ils jugèrent que le
barrage ne porterait aucun tort à Florence, la différence de niveau
étant, d'après eux, de 88 mètres, tandis qu'en réalité elle est de 15
mètres seulement. En aval de ce dernier défilé commencent la grande
plaine et les anciens golfes marins.

[Illustration: N° 73.--DÉFILÉ DE L'ARNO.]

Les massifs de la Toscane subapennine, ainsi limités au nord par la
vallée de l'Arno, se composent de collines uniformément arrondies, d'un
gris terne, presque sans verdure; tandis que l'Apennin lui-même
appartient surtout au jura et à la formation crétacée, les assises du
Subapennin consistent en terrains tertiaires, grès, argiles, marnes et
poudingues, d'une grande richesse en fossiles, percés çà et là de
serpentines. Il serait difficile d'ailleurs de reconnaître une
disposition régulière dans les hauteurs de la Toscane méridionale. On
doit y voir surtout un plateau fort inégal, que les cours des rivières,
les unes parallèles, les autres transversales au cours des Apennins, ont
découpé en un dédale de collines enchevêtrées et percées d'entonnoirs où
se perdent les eaux: telles sont les cavités de «l'Ingolla», qui
engloutissent, en effet, les ruisselets et les pluies du plateau pour en
former les sources abondantes de l'Elsa Viva, l'un des grands affluents
de l'Arno. Le massif principal de la région subapennine est celui qui
sépare les trois bassins de l'Arno, de la Cecina et de l'Ombrone, et
dont une cime, le Poggio di Montieri, aux riches mines de cuivre,
s'élève à plus de 1,000 mètres. Au sud de la vallée de l'Ombrone,
diverses montagnes, le Labbro, le Cetona, le Monte Amiata, se dressent à
une hauteur plus considérable, mais on doit y voir déjà des monts
appartenant à la région géologique de l'Italie centrale. Le Cetona est
une île jurassique entourée de terrains modernes; le Monte Amiata est un
cône de trachyte et le plus haut volcan de l'Italie continentale: il ne
vomit plus de laves depuis l'époque historique, mais il n'est point
inactif, ainsi que le témoignent ses nombreuses sources thermales et les
solfatares qui lui restent encore. Le Radicofani est un autre volcan,
dont maintes laves, semblables à de l'écume pétrifiée, se laissent
facilement tailler à coups de hache.

Le travail du grand laboratoire souterrain doit être fort important sous
toutes les formations rocheuses de la Toscane; les veines métallifères
s'y ramifient en un immense réseau, et les sources minérales de toute
espèce, salines, sulfureuses, ferrugineuses, acidules, y sont
proportionnellement beaucoup plus abondantes et plus rapprochées que
dans toutes les autres parties de l'Italie: sur une superficie treize
fois moins étendue, on y trouve près du quart des fontaines thermales et
médicinales de la Péninsule et des îles adjacentes, et parmi ces
fontaines, il en est de célèbres dans le monde entier, par exemple
celles de Monte Catini, de San Giuliano, et les fameux Bagni di Lucca,
autour desquels s'est bâtie une ville populeuse, principale étape entre
Lucques et Pise. Les salines naturelles de la Toscane sont aussi
très-productives, mais les jets d'eau les plus curieux et les plus
utiles à la fois au point de vue industriel sont ceux qui forment les
fameux _lagoni_, dans le bassin d'un affluent de la Cecina, à la base
septentrionale du groupe des hauteurs de Moutieri. De loin, on voit
d'épais nuages de vapeur blanche qui tourbillonnent sur la plaine; on
entend le bruit strident des gaz qui s'échappent en soufflant de
l'intérieur de la terre et font bouillonner les eaux des mares.
Celles-ci contiennent différents sels, de la silice et de l'acide
borique, cette substance de si grande valeur commerciale, que l'on
recueille avec tant de soin pour les fabriques de faïence et les
verreries de l'Angleterre et qui est devenue pour la Toscane une des
principales sources de revenu. Aucun autre pays d'Europe, si ce n'est le
cratère de Vulcano dans les îles Eoliennes, ne produit assez d'acide
borique pour qu'il vaille la peine de l'extraire; mais dans les
montagnes mêmes du Subapennin il serait peut-être possible de recueillir
ce trésor en plus grande abondance, car en diverses régions de
l'Étrurie, notamment dans le voisinage de Massa Maritima, au sud du
Montieri, jaillissent d'autres _soffioni_, contenant une certaine
quantité de la précieuse substance chimique.

La fermentation souterraine dont la Toscane est le théâtre est
probablement due en grande partie aux changements considérables qui se
sont opérés par le travail des alluvions dans les proportions relatives
de la terre et des eaux. Dans le voisinage du littoral actuel, plusieurs
massifs de collines se dressent comme des îles au milieu de la mer, et
ce sont, en effet, d'anciennes terres maritimes, que les apports des
fleuves ont graduellement rattachées au continent. Ainsi les monts
Pisans, entre le bas Arno et le Serchio, sont bien un groupe de cimes
encore à demi insulaires, car ils sont entourés de tous les côtés par
des marécages et des campagnes asséchées à grand'peine; l'ancien lac
Bientina, dont la surface était la partie la plus élevée du cercle
d'eaux douces qui environnait le massif, ne se trouvait pas même à 9
mètres au-dessus du niveau marin. Les hauteurs qui se prolongent
parallèlement à la côte, au sud de Livourne, ne sont pas aussi
complètement isolées, mais elles ne se rattachent aux plateaux de
l'intérieur que par un seuil peu élevé. Quant au promontoire qui porte
sur l'un de ses versants ce qui fut l'antique cité de Populonia, et sur
l'autre la ville moderne de Piombino, en face de l'île d'Elbe, c'est une
cime tout à fait insulaire, séparée du tronc continental par une plaine
basse, où les eaux descendues des montagnes de l'intérieur s'égarent
dans les sables. Mais le superbe Monte Argentaro ou Argentario, à
l'extrémité méridionale du littoral toscan, est l'un des types les plus
parfaits de ces terres qui peuvent être considérées comme appartenant à
la fois à l'Italie péninsulaire et à la mer Tyrrhénienne; dans le monde
entier, il est peu de formations de ce genre qui présentent autant de
régularité dans leur disposition générale. La montagne, escarpée et
rocheuse, hérissée sur tout son pourtour de falaises dont chacune a son
château fort ou sa tour en sentinelle, s'avance au loin dans la mer
comme pour barrer le passage aux navires; deux cordons littoraux,
tournant vers la mer leur concavité gracieusement infléchie et
contrastant par la sombre verdure de leurs pins avec le bleu des eaux et
les tons fauves des rochers, rattachent la montagne aux saillies du
rivage continental et séparent ainsi de la mer un lac de forme
régulière, au centre duquel la petite ville d'Orbetello occupe
l'extrémité d'une ancienne plage en partie démolie par les flots: on
croirait voir dans ce grand bassin rectangulaire et dans les digues de
sable qui l'entourent l'oeuvre réfléchie d'une population de géants.
L'étang d'Orbetello est utilisé comme la lagune de Comacchio: c'est un
grand réservoir de pêche, où les anguilles se prennent par centaines de
milliers. À l'ouest, la chaîne d'îles se continue vers la Corse par les
cimes de Giglio, par l'âpre Monte Cristo et par l'écueil de la
Fourmi[80]. L'île d'Elbe, située plus au nord, forme un petit monde à
part.

[Note 80: Altitudes du Subapennin:

Poggio di Montieri            1,042 mèt.
Labbro                        1,192  »
Monte Amiata                  1,766  »
Monte Serra (monte Pisans)      914  »
  »   di Piombino               199  »
  »   Argentaro                 636  »
]

[Illustration: N° 76.--MONTE ARGENTARO.]

Déjà dans le court espace de temps qui s'est écoulé depuis le
commencement de la période historique les divers fleuves de la Toscane,
le Serchio, qu'alimentent les neiges de la Garfagnana et des Alpes
Apuanes, le puissant Arno, la Cecina, l'Ombrone, l'Albegna, ont opéré
des changements considérables dans l'aspect des campagnes riveraines et
dans la configuration du littoral marin. Les terrains mal consolidés
qu'ils traversent dans la plus grande partie de leur cours leur
fournissent en abondance les matériaux d'érosion nécessaires à l'immense
travail géologique dont ils sont les artisans. En maints endroits, les
versants de montagnes que ne retiennent plus ni forêts ni broussailles,
se changent à la moindre pluie en une véritable pâte semi-fluide qui
s'écoule lentement, puis que les rivières emportent rapidement dans leur
cours. Depuis les beaux temps de la république pisane, dans l'espace de
quelques siècles, la bouche de l'Arno s'est prolongée de 5 kilomètres en
mer. D'ailleurs elle a fréquemment changé de place; jadis le Serchio et
l'Arno avaient un lit inférieur commun, mais on dit que les Pisans
rejetèrent le premier fleuve vers le nord pour se débarrasser du danger
causé par ses alluvions. L'examen des lieux prouve aussi qu'en aval de
Pise l'Arno s'est longtemps écoulé vers la mer par les terrains bas de
San Pietro del Grado (Saint Pierre du Grau), où s'épanche aujourd'hui le
Colombrone; mais depuis que, soit la nature, soit l'homme ou leurs deux
forces réunies ont donné au fleuve son issue actuelle, il n'a cessé de
se promener dans les plaines en remaniant les terres alluviales de ses
bords et en agrandissant les campagnes aux dépens de la mer
Tyrrhénienne. D'après Strabon, Pise se trouvait de son temps à vingt
stades olympiques du littoral, c'est-à-dire à 3,700 mètres, tandis
qu'elle en est actuellement trois fois plus distante: lorsque le
couvent, devenu la _cascina_ de San Rossore, fut construit, vers la fin
du onzième siècle, ses murs dominaient la plage, et de nos jours
l'emplacement de cet ancien édifice est à 5 kilomètres environ de la
mer. De vastes plaines coupées de dunes ou _tomboli_ et revêtues en
partie de forêts de pins, se sont ajoutées au continent; de grands
troupeaux de chevaux et de boeufs demi-sauvages parcourent ces vastes
terrains sableux, où les éleveurs ont en outre, depuis les croisades,
dit-on, acclimaté le chameau avec succès. D'ailleurs l'empiétement des
terres n'est peut-être pas dû en entier au travail des alluvions; il est
possible que le littoral de la Toscane ail été soulevé par les forces
intérieures. La pierre dite _panchina_, dont on se sert à Livourne pour
la construction des édifices, est une roche marine formée en partie de
coquillages semblables à ceux que l'on trouve encore dans la mer
voisine.

[Illustration: DÉFILÉS DE L'ARNO A LA GONFOLINA A SIGNA. Vue prise à la
Tenuta, dessin de Taylor, d'après une photographie de M. G. Matucci]

Un des changements les plus importants qui se sont accomplis dans le
régime des eaux du bassin de l'Arno est celui que l'art de l'homme,
dirigeant les forces brutales de la nature, a su opérer dans le val de
Chiana. Cette dépression, qui servit probablement de lieu de passage à
l'Arno, lorsque ce fleuve n'avait pas encore creusé en amont de Florence
le défilé par lequel il s'échappe aujourd'hui, est une allée naturelle
ouverte par les eaux entre le bassin de l'Arno et celui du Tibre: là,
comme entre l'Orénoque et le fleuve des Amazones, quoique dans des
proportions bien moindres, se trouvait un seuil bas, d'où les eaux
s'épanchaient dans l'un et l'autre bassin. Jadis le point de partage
était dans le voisinage immédiat de l'Arno. Une partie des eaux du val
de Chiana tombait dans le fleuve toscan, qui coule à une cinquantaine de
mètres plus bas, tandis que la plus grande partie de la masse liquide,
sans écoulement régulier, s'étalait en longs palus vers le sud jusqu'aux
lacs que domine à l'ouest, du haut de ses coteaux, la petite ville de
Montepulciano; c'est là que commence à s'accuser nettement la pente qui
entraîne l'eau vers le Tibre romain. Entre les deux versants, la partie
neutre du val était tellement indécise, qu'on a déplacé d'au moins 50
kilomètres le seuil de séparation, au moyen des barrières transversales
qui retenaient les débordements des étangs temporaires causés par les
grandes pluies. Toute la zone intermédiaire où séjournaient, à demi
putréfiées, les masses liquides apportées par les torrents latéraux,
était un foyer de pestilence. Dante et d'autres écrivains de l'Italie en
parlent comme d'un lieu maudit; l'hirondelle même n'osait s'aventurer
dans sa fatale atmosphère. Les habitants du val avaient en vain tenté
d'assécher le sol en creusant des canaux de décharge: l'horizontalité de
la longue plaine rendait illusoires tous les travaux d'assainissement.
L'illustre Galilée, consulté sur les mesures qu'il y aurait à prendre,
déclara que le mal était irréparable: d'après lui il n'y avait rien à
faire. Torricelli reconnut qu'il serait possible d'utiliser la force des
torrents pour donner à la vallée la pente qui lui manquait et faciliter
ainsi l'écoulement des eaux; mais il ne mit point la main à l'oeuvre.
Les discussions entre les deux états limitrophes, Rome et Florence, ne
permettaient point d'ailleurs que le cours des eaux de la Chiana fût
rectifié. Chacun des deux gouvernements voulait que les eaux
torrentielles fussent rejetées sur le territoire du voisin.

[Illustration: N° 77.--VAL DE CHIANA.]

Enfin les travaux commencèrent au milieu du dix-huitième siècle sous la
direction du célèbre Fossombroni. A l'issue de chaque ravin latéral
furent ménagés des bassins de colmatage, où les débris arrachés aux
flancs des montagnes se déposèrent en strates annuelles. Les marécages
se comblèrent ainsi peu à peu et le sol s'affermit; le niveau de la
vallée, graduellement exhaussé sur la ligne de partage choisie par
l'ingénieur, donna aux eaux le mouvement qui leur manquait et changea en
un ruisseau pur le bourbier croupissant. La pente générale de la plaine
supérieure fut renversée et l'Arno s'enrichit d'un affluent de 74
kilomètres de longueur qui, sur plus des deux tiers de son cours,
appartenait précédemment au Tibre. L'air de la vallée, autrefois mortel,
devint l'un des plus salubres de l'Italie. L'agriculture s'empara des
terres reconquises; un espace de treize cents kilomètres carrés, jadis
évité avec soin, s'ajouta au territoire toscan; les villages, habités
naguère par une population de fiévreux, se transformèrent en de riches
bourgades aux robustes habitants. La réussite de l'œuvre si bien nommée
de «bonification» a été complète. Les eaux sauvages ont dû se
discipliner pour distribuer régulièrement leurs alluvions sur un espace
de 20,000 hectares et sur une profondeur moyenne de 2 à 3 mètres; c'est
un remblai de 500 millions de mètres cubes qu'on leur a fait déposer
comme à des ouvriers intelligents. Cette grande opération de colmatage,
dans laquelle l'homme a si admirablement dirigé la nature, est devenue
le modèle de toutes les entreprises du même genre, et dans la Toscane
même on l'a imitée avec le plus grand succès. C'est aussi par le procédé
des colmatages que le vaste marais de Castiglione, le lac Prilius des
Romains, situé entre Grosseto et la mer, près de la rive droite de
l'Ombrone, a été peu à peu transformé en terre ferme; en 1828, il
occupait un espace de 95 kilomètres carrés, dont les alluvions apportées
par le fleuve ont fait depuis une immense prairie relativement salubre;
en 1872, plus de 62 hectares, jadis inondés, étaient changés en terrains
solides. La comparaison des cartes tracées à diverses époques témoigne
des changements considérables que l'Ombrone opéra jadis comme au hasard
dans son delta; mais aujourd'hui c'est l'homme qui dirige sa force. Le
fleuve est un autre taureau Acheloüs dompté par un autre Hercule.

Parmi les grands travaux d'asséchement qui font aussi la gloire des
hydrauliciens de la Toscane, il faut citer le réseau des innombrables
canaux de décharge creusés dans les terres basses de Fucecchio, de
Pontedera, de Pise, de Lucques, de Livourne, de Viareggio. Là
s'étendaient de vastes mers intérieures que l'on essaye de combler peu à
peu et de faire passer, de progrès en progrès, à l'état de campagnes au
sol affermi. Une des opérations les plus difficiles en ce genre a été
d'assécher le lac de Bientina ou de Sesto, qui s'étendait au milieu de
campagnes marécageuses à l'est des monts Pisans, et que l'on pense avoir
été formé jadis par les eaux débordées du Serchio. Jadis ce lac avait
deux émissaires naturels, l'un au nord vers le Serchio, l'autre au sud
vers l'Arno. Durant l'étiage de ces fleuves, l'écoulement du Bientina se
faisait sans difficulté; mais, dès que la crue commençait à se faire
sentir, le reflux s'opérait, l'eau coulait en sens inverse dans les deux
affluents du lac, et si l'on n'avait fermé les écluses, l'Arno et le
Serchio se seraient rejoints dans une mer intérieure au pied des monts
Pisans. Privé de son écoulement naturel, le Bientina grossissait alors
jusqu'à couvrir un espace de près de 10,000 hectares, six fois supérieur
à la superficie ordinaire; pour sauvegarder les riches campagnes de
cette partie de la Toscane, il a donc fallu donner au Bientina un
émissaire indépendant des deux fleuves voisins. A cet effet, on a eu
l'heureuse idée de creuser un canal qui fait passer les eaux du lac en
tunnel au-dessous de l'Arno, large en cet endroit de 216 mètres de digue
à digue; puis au delà du fleuve, qu'il vient de croiser souterrainement,
le nouvel émissaire emprunte jusqu'à la mer l'ancien lit de l'Arno,
remplacé par le Colombrone.

[Illustration: N° 78 -- L'ARNO ET LE BERCHIO.]

Le principal obstacle contre lequel il fallut lutter dans ces oeuvres de
conquête était l'extrême insalubrité du climat. L'atmosphère de miasmes
pesait surtout sur la région du littoral, à cause du mélange qui s'y
opérait entre les eaux douces de l'intérieur et les eaux saumâtres de la
Méditerranée. L'excessive mortalité qui résultait de ce mélange pour les
espèces marines et pour les animaux et les plantes d'eau douce,
empoisonnait l'air, le remplissait de gaz délétères, provenant de la
décomposition de matières organiques, et décimait les populations de la
côte. Vers le milieu du siècle dernier, l'ingénieur Zendrini eut l'idée
d'établir aux issues de tous les canaux d'écoulement, naturels et
artificiels, des écluses de séparation entre les eaux douces et le flot
marin. Les fièvres disparurent aussitôt; l'atmosphère avait repris sa
pureté primitive. En 1768, les portes, mal entretenues, laissèrent de
nouveau s'opérer le mélange de l'eau douce et de l'eau salée: aussitôt
le fléau des miasmes recommença son œuvre de dévastation; la salubrité
ne fut rétablie dans les villages du littoral qu'après la reconstruction
des écluses. Par deux fois, depuis cette époque, l'incurie du
gouvernement de Florence a été punie de la même manière sur les
malheureux riverains des canaux, et par deux fois on dut avoir recours
au seul moyen thérapeutique sérieux, celui de guérir la terre elle-même.
Depuis 1821, le bon entretien des écluses, qui constitue le véritable
service médical de la contrée, ne laisse plus rien à désirer, et par
suite la salubrité générale n'a cessé de se maintenir. Le chef-lieu du
district, Viareggio, qui était, en 1740, un simple hameau de peste et de
mort, est de nos jours une ville de bains de mer, que de nombreux
étrangers fréquentent impunément en été. Les plantations de pins et
d'autres arbres ont aussi contribué pour une forte part à
l'assainissement de la contrée.

Malgré tous les progrès accomplis dans la bonification du sol, il reste
encore beaucoup à faire en mainte autre région de la basse Toscane pour
assécher le sol et purifier l'atmosphère. La Maremme, qui s'étend
principalement dans la province de Grosseto, entre les deux bornes
rocheuses de Piombino et d'Orbetello, est restée, en dépit de tous les
travaux d'assainissement, une des contrées les plus malsaines de
l'Europe; ses terres, non perméables, retiennent les eaux qui se
putréfient au soleil et empoisonnent l'air. La vie moyenne des habitants
est très-courte: celle des «trop heureux cultivateurs» est surtout fort
précaire, et pourtant la plupart d'entre eux ne descendent dans la
plaine basse que pour faire les semailles et la récolte; ils s'enfuient,
sitôt leur travail achevé, mais ils emportent souvent avec eux le germe
de la maladie fatale; entre les deux étés de 1840 et de 1841, on eut à
soigner près de 36,000 fiévreux sur une population totale de 80,000
personnes environ, résidant presque toutes sur les hauteurs et ne se
hasardant dans les plaines empoisonnées que pour de rares visites. Pour
échapper à l'influence pernicieuse du mauvais air, il faut habiter
constamment à une altitude d'au moins 300 mètres, encore cela ne
suffit-il pas toujours: la ville épiscopale de Sovana est très-malsaine,
quoiqu'elle se trouve précisément à cette hauteur dans la haute vallée
de la Fiora. Les fièvres se font même sentir dans des régions fort
éloignées de tout marais. La cause en est probablement, d'après
Salvagnoli Marchetti, la nature du terrain. La _malaria_ monte sur les
collines dont le sol argileux est pénétré de substances empyreumatiques;
elle empoisonne aussi les contrées où jaillissent en abondance les
sources salines, et plus encore celles où se trouvent des gisements
d'alun. Le mélange des eaux douces et des eaux salées, si funeste au
bord de la mer, ne l'est pas moins dans l'intérieur du pays. Enfin
l'influence des vents du sud, surtout celle du siroco est pernicieuse,
et les fièvres remontent fort avant dans toutes les vallées exposées à
ce courant empoisonné. Par contre, les terres qui jouissent librement de
l'air marin sont parfaitement salubres: ainsi Orbetello et Piombino,
quoique dans le voisinage de marais étendus, n'ont rien à craindre des
miasmes paludéens.

[Illustration: N° 79.--RÉGIONS DE LA MALARIA.]

On admet, en général, que les côtes de l'Étrurie n'avaient point à
souffrir de la malaria à l'époque de la prospérité des antiques cités
tyrrhéniennes. En effet, les travaux de chemins de fer opérés dans les
Maremmes ont révélé l'existence d'un grand nombre de conduits
souterrains qui drainaient le sol dans tous les sens; la campagne était
toute veinée de canaux d'écoulement. De grandes villes comme la fameuse
Populonia _mater_ et tant d'autres dont on voit de nos jours les ruines
éparses ou dont on cherche à reconnaître les emplacements, n'auraient
certainement pu naître et se développer si le climat local avait eu la
terrible insalubrité qu'on lui reproche de nos jours. Les Étrusques
étaient renommés pour leur habileté dans tous les travaux hydrauliques:
ils savaient endiguer les torrents, égoutter les marais, assécher les
campagnes; quand ils furent asservis, leurs digues et leurs canaux
cessèrent bientôt d'exister; les palus se reformèrent, la nature revint
à l'état sauvage. Mais on cite également bien des villes qui furent
salubres au moyen âge et qui sont maintenant désolées par la fièvre.
Ainsi Massa-Maritima, que dominent au nord-est les sommités du massif de
Montieri, fut riche et populeuse pendant toute sa période de liberté
républicaine; mais dès que les Pisans et les Siennois l'eurent ruinée,
dès qu'elle eut perdu son indépendance, le travail s'arrêta dans les
campagnes, les eaux torrentielles s'y amassèrent en lagunes; la cité
devint comme «un cadavre de ville». Des travaux d'assainissement lui ont
rendu de nos jours une partie de sa prospérité.

Parmi les causes matérielles qui, depuis l'époque romaine, ont contribué
le plus à la détérioration du climat, on doit signaler la déforestation
des montagnes et l'accroissement désordonné des terres alluviales qui en
a été la conséquence. Enfin pendant tout le moyen âge et jusque dans les
temps modernes, les monastères de la Toscane étaient possesseurs de
grands viviers à poissons dans les Maremmes, et s'opposaient
énergiquement à tous les travaux d'endiguement ou de colmatage qui
auraient pu les priver, en tout ou en partie, de leurs précieuses
réserves pour les semaines de carême. Nombre de tyranneaux des villes de
l'intérieur étaient aussi fort aises de posséder quelque campagne bien
malsaine dans la région des marais, car ils pouvaient de temps en temps
se passer la fantaisie d'y exiler ceux dont ils voulaient se
débarrasser, sans avoir les ennuis ou les remords d'un meurtre à
commettre sans hypocrisie. Les rois d'Espagne avaient même eu soin
d'acquérir la région la plus mortelle de la côte pour y installer des
bagnes ou _presidios_; ainsi Talamone, qui avait été le grand port de la
république de Sienne, fut changé en un véritable cimetière; tous les
bannis y mouraient.

De nombreux essais de bonification entrepris avec des idées fausses et
sans l'expérience nécessaire n'ont pas été moins cruels dans leurs
conséquences. Les divers gouvernements de la Toscane s'imaginant, avec
Macchiavel et d'autres hommes d'État, qu'il suffirait de repeupler le
pays pour lui rendre son antique salubrité, y envoyèrent en foule des
colons appelés de diverses provinces de l'Italie, de la Grèce, de
l'Allemagne; mais ces étrangers, qui d'ailleurs n'étaient pas reconnus
propriétaires, et pour lesquels l'acclimatement était doublement
périlleux, succombèrent en masse à chaque tentative. Les seuls moyens de
restaurer le climat de l'ancienne Étrurie sont en premier lieu,
d'intéresser les cultivateurs aux améliorations en leur concédant le
sol, puis de mener à bonne fin les longues opérations de colmatage, de
drainage, de reboisement, déjà commencées avec tant de succès. La
construction du chemin de fer de la côte aide singulièrement au travail
de restauration du climat; les assèchements et les plantations ont
purifié l'air autour de mainte station. On peut citer en exemple les
environs de Populonia, jadis inhabitables, et qui ont pu se repeupler
graduellement. L'usine métallurgique de Follonica qui traite les fers de
l'île d'Elbe au moyen des lignites abondants des mines du voisinage, est
devenue aussi beaucoup plus importante; mais elle est encore presque
entièrement abandonnée pendant la saison des fièvres.

Les ancêtres des Toscans actuels, les Étrusques ou Tyrrhéniens, étaient,
bien avant la domination romaine, la population prépondérante de
l'Italie. Non-seulement ils occupaient tout le versant méridional des
Apennins jusqu'aux bouches mêmes du Tibre; ils avaient aussi fondé dans
la Campanie une ligue de douze cités, dont Gapoue était la plus
importante, et comme trafiquants et pirates, ils s'étaient emparés de la
mer qui, d'après eux, est encore désignée sous le nom de Tyrrhénienne.
L'île de Capri était, du côté du sud, leur sentinelle avancée. La mer
Adriatique leur appartenait également. Adria, Bologne qu'ils appelaient
Felsina, Ravenne, Mantoue, étaient des colonies étrusques, et dans les
hautes vallées des Alpes vivaient les Rètes ou Rétiens, leurs alliés et
peut-être leurs frères par le sang. Et les Étrusques eux-mêmes, de
quelle grande souche ethnique font-ils donc partie? C'est là un des
problèmes les plus discutés de l'histoire. On les a dits Aryens,
Ougriens, Sémites; on en a fait les frères des Grecs, des Germains, des
Scythes, des Égyptiens, des Turcs; pour lord Lindsay, les Tyrrhéniens
sont des Thuringiens! Cette question des origines étrusques n'a donc pu
encore donner lieu qu'à des hypothèses; la langue même, facile à lire,
car ses caractères ressemblent à ceux des autres alphabets italiques,
mais non déchiffrée ou plutôt trop diversement traduite, n'a pas fourni
la solution; les savants sont loin d'être unanimes pour approuver les
interprétations proposées récemment par Corssen avec une grande
assurance; d'après ce linguiste, que l'on a qualifié trop tôt «d'Oedipe
du Sphinx étrusque», los Tyrrhéniens devraient ètre certainement
rattachés par la langue aux autres populations italiotes.

Parmi les divers portraits que les Étrusques nous ont laissés de leurs
propres personnes sur les vases des nécropoles, le type le plus commun
est celui d'hommes trapus, souvent obèses, vigoureux, larges d'épaules,
au visage avancé, au nez courbe, au front large et fuyant, au teint
foncé, au crâne un peu déprimé et couvert d'une chevelure ondulée, le
plus souvent dolichocéphalés. Ce type n'est point celui de la majorité
des Hellènes, ni de la plupart des Italiens. Parmi les monuments qu'ils
ont laissés, on ne retrouve pas les _nuraghi_, ces constructions
bizarres qu'élevèrent un si grand nombre les anciens habitants de la
Sardaigne, de Malte, de Pantellaria; mais les dolmens sont nombreux. Les
monuments funéraires que l'on a découverts et que l'on trouve encore par
centaines et par milliers, non-seulement dans les limites de la Toscane
actuelle, mais aussi jusque dans le voisinage immédiat de Rome, prouvent
que les arts du dessin étaient arrivés en Étrurie à un haut degré de
développement. Les peintures qui décoraient l'intérieur des caveaux, les
bas-reliefs des sarcophages, les vases, les candélabres, les divers
ustensiles de poterie et de bronze témoignent d'une intime parenté de
génie entre les artistes étrusques et ceux de la Grèce et de l'Asie
Mineure. L'architecture de leurs édifices prouve que, tout en se
distinguant par une certaine originalité, ils étaient en rapport intime
de civilisation commune avec les Hellènes des premiers âges. Ce sont eux
qui furent dans les arts les initiateurs de Rome; les égouts de Tarquin,
le plus ancien monument de la «Ville Éternelle», l'enceinte dite de
Servius Tullius, la prison Mamertine, tous les restes de l'ancienne Rome
royale, sont leur ouvrage. Les temples, les statues des dieux, les
maisons elles-mêmes, ainsi que les objets d'ornement qui s'y trouvent,
tout était étrusque. La louve de bronze que l'on voit au musée du
Capitole et qui était le symbole même du peuple romain, paraît être la
copie d'une œuvre des artistes d'Étrurie.

Les vicissitudes de l'histoire, les influences diverses des
civilisations et des cultes qui se sont succédé dans le pays, ont dû,
avec l'aide des croisements ethniques, rendre les Toscans bien
différents de leurs ancêtres les Étrusques. A en juger par les peintures
de leurs nécropoles, ceux-ci avaient quelque chose de dur qui ne se
retrouve nullement dans la population toscane; ils étaient aussi,
semble-t-il, une nation de cuisiniers et de mangeurs, tandis que leurs
descendants sont plutôt un peuple sobre. Le type actuel est celui
d'hommes aimables, gracieux, spirituels, artistes, faciles à émouvoir,
peut-être un peu trop souples de caractère. Les Toscans de la plaine,
non ceux des Maremmes, sont les plus doux des Italiens; ils aiment à
«vivre et à laisser vivre», et par leur mansuétude naturelle ils ont
souvent réussi à rendre débonnaires jusqu'à leurs souverains. Un trait
assez bizarre de caractère les distingue aussi parmi les autres
habitants de la Péninsule: quoique fort braves quand une passion les
entraîne, ils ont une répugnance extraordinaire pour la vue de la mort;
ils se détournent du cadavre avec horreur, ce qui tient sans doute à la
persistance d'antiques superstitions. Le Tyrrhénien cachait toujours les
tombeaux; cependant son grand culte était celui des morts.

Quels que soient d'ailleurs les traits par lesquels les Toscans
ressemblent encore à leurs aïeux, ils ont eu comme eux leur époque de
prépondérance en Italie, et ils sont encore, à certains égards, les
premiers de la nation. Après l'époque romaine, quand le mouvement de la
civilisation se fut déplacé vers le nord, la vallée de l'Arno se
trouvait admirablement placée pour devenir le grand centre d'activité,
non-seulement pour la péninsule italienne, mais encore pour tout le
continent européen. Les communications à travers la barrière des Alpes
étaient encore difficiles et redoutées, et par conséquent les relations
de peuple à peuple devaient en grande partie s'établir par eau entre le
littoral de la Toscane et les rivages de la France et de l'Espagne. En
outre, les massifs des Apennins, offrant aux habitants l'avantage de les
protéger au nord contre le climat et contre les envahisseurs barbares,
se développent autour d'eux en un large circuit de manière à leur
ménager de grandes et fertiles vallées tournées vers la mer
Tyrrhénienne. La Toscane était donc une région favorisée et ses
habitants si intelligents surent bien profiter de tous ces priviléges
que leur assurait la position géographique. Le travail était la grande
loi des Florentins; tous, sans exception, devaient avoir un état. Tandis
que Pise disputait à Gênes et à Venise la suprématie des mers, Florence
était plus que toutes les autres cités le siége des grandes spéculations
commerciales, la ville riche par excellence, qui, par le commerce de
l'argent, étendait son réseau d'affaires sur toutes les contrées de
l'Europe.

Mais la Toscane ne devint pas seulement un pays de négoce et
d'industrie; sa période de prospérité fut aussi pour l'esprit humain le
moment d'une véritable floraison. Ce que la république d'Athènes avait
été deux mille années auparavant, la république de Florence le fut à son
tour; pour la deuxième fois s'éleva un de ces grands foyers de lumière
dont les reflets nous éclairent encore. Ce fut un vrai renouveau de
l'humanité. La liberté, l'initiative, et avec elles les sciences, les
arts, les lettres, tout ce qu'il y a de bon et de noble dans ce monde se
produisit avec un joyeux élan que les générations avaient depuis
longtemps perdu. Le souple génie des Toscans se révéla dans tous les
genres de travaux; parmi les grands noms de l'histoire, les Florentins
peuvent revendiquer comme leurs beaucoup des plus grands. Quels hommes
ont exercé dans le monde de l'intelligence et des arts une action plus
puissante que Giotto, Orgagna, Masaccio, Michel-Ange, Léonard de Vinci,
Andrea del Sarto, Brunelleschi, Dante, Savonarole, Galilée, Macchiavel?
C'est aussi un Florentin, Amerigo Vespucci, qui a donné son nom au
continent nouveau découvert de l'autre côté de l'Atlantique. On a voulu
voir une injustice de la destinée, ou même l'effet d'une odieuse
supercherie des hommes dans cette substitution du nom du géographe et
voyageur astronome Amerigo à celui du marin Colomb dans l'appellation du
Nouveau Monde; mais au point de vue de l'histoire, c'est justice qu'il
en soit ainsi. L'Espagne monarchique gardait jalousement le secret de
ses découvertes; il est donc tout naturel que son représentant en ait
partiellement perdu l'honneur. Mais Florence, la ville républicaine où
la science était le plus aimée pour elle-même, où les récits de voyages
trouvaient le plus de lecteurs et d'où les nouvelles se répandaient le
plus librement en Europe, n'avait aucun intérêt à cacher dans ses
archives les récits et les descriptions de son fils Amerigo. C'est par
ses écrits, et notamment par sa fameuse lettre de 1503, que le grand
événement de la découverte obtint le plus de prise sur l'esprit de ses
contemporains; on traduisit en toutes les langues ce merveilleux récit,
la description à la fois savante et imagée de ces contrées, «qui doivent
être prochaines du paradis terrestre, s'il en existe un sur la Terre,»
et par suite on en vint tout naturellement à donner le nom du savant
florentin au Nouveau Monde. D'ailleurs, Colomb prétendit jusqu'à sa mort
avoir découvert le Japon et les côtes orientales de l'Asie, tandis que
Vespucci, dès l'année 1501, donnait le nom de _novus mundus_ au
continent nouvellement découvert. En 1507, Martin Waldzemüller, de
Saint-Dié, avait formellement proposé la dénomination d'Amérique,
ratifiée par ses contemporains et la postérité.

C'est aussi à l'immense privilége de sa liberté, au génie de ses
écrivains, à l'influence exercée par ses poëtes sur le développement
intellectuel de l'Italie que Florence doit d'avoir donné son dialecte à
la Péninsule entière, des Alpes à la mer de Sicile. Évidemment, ce n'est
point une ville éloignée du centre, telle que Gênes, Venise ou Milan,
Naples, Tarente ou Palerme, qui aurait pu faire de son idiome la langue
policée de tous les Italiens; mais, au premier abord, on s'étonne que
Rome, l'antique cité reine, celle d'où le latin vint s'imposer au monde,
n'ait pas devancé Florence dans la création de l'italien littéraire:
c'est qu'au lieu de vivre de la libre vie des républiques italiennes,
elle s'attachait, au contraire, au culte du passé; la langue même
qu'elle s'efforçait de maintenir était morte. La cité des papes n'avait
d'autre littérature que des actes rédigés en un latin plus ou moins bien
imité de celui de Cicéron. A Rome, l'italien populaire devait rester un
patois; tandis qu'à Florence il devenait une langue, en dépit de
l'accent guttural légué par les Étrusques, et les Romains n'ont eu que
la part, d'ailleurs fort importante, de donner à cette langue leur belle
prononciation musicale. On sait quel charme de poésie délicate et pure
s'exhale des _ritornelli_ chantés dans les veillées par les paysans de
la Toscane; on sait aussi de quelle puissance a été le beau dialecte
florentin pour l'instauration de l'Italie au nombre des peuples
autonomes. Les fanatiques de Dante ont raison, jusqu'à un certain point,
de dire que l'unité nationale était fondée d'avance du jour où le grand
poëte avait forgé sa belle langue sonore et ferme de tous les dialectes
parlés dans la Péninsule. N'est-ce pas dans l'admirable idiome
florentin, et à Florence même, que de 1815 à 1830, se prépara par la
littérature et la propagande ce grand mouvement intellectuel d'où sortit
en grande partie l'indépendance politique de la nation?

De même que la position géographique de la Toscane fait comprendre en
grande partie l'influence qu'elle a exercée sur l'Italie et sur le reste
du monde, de même sa configuration intime explique son histoire
particulière. L'Apennin, l'Anti-Apennin et les groupes de montagnes qui
s'élèvent au sud de l'Arno la divisent en de nombreux bassins séparés où
devaient naître des républiques distinctes. Au temps des Tyrrhéniens,
l'Étrurie était une confédération de cités; au moyen âge et jusqu'aux
approches des temps modernes, où se sont formées les grandes
agglomérations politiques, la Toscane fut un ensemble de démocraties,
tantôt alliées, tantôt en lutte, mais très-semblables les unes aux
autres par le génie. Depuis, les changements de toute espèce qui se sont
produits dans les conditions politiques et économiques du pays ont fait
varier singulièrement l'importance et la population des communes, mais
la plupart des cités libres du moyen âge et même quelques-unes de celles
que fondèrent les anciens Étrusques ont gardé un rang considérable parmi
les villes provinciales de l'Italie.

[Illustration: FLORENCE. Dessin de P. Benoist, d'après une photographie
de J. Lévy.]

Florence (_Firenze_), qui naguère fut la capitale de passage du royaume
et qui reste l'un de ses chefs-lieux naturels, n'est pas une de ces
fondations des antiques Tyrrhéniens; simple colonie romaine, elle est
d'un âge moderne, en comparaison de tant d'autres localités italiennes.
Durant tout l'empire, elle fut sans grande importance; la dominatrice de
la contrée était la vieille cité de Fiesole, qui s'élève au nord sur les
collines et que les Florentins devaient ruiner un jour et priver de ses
colonnes et de ses statues pour en enrichir leurs propres monuments.
L'accroissement rapide de Florence pendant les siècles du moyen âge
provient de ce qu'elle était alors une étape nécessaire sur le chemin
qui, de l'Allemagne et de la Lombardie, mène par Bologne dans l'Italie
méridionale. Tant que l'initiative était partie de Rome, tous ceux qui
voulaient se rendre de la vallée du Tibre vers le versant opposé de
l'Apennin se hâtaient de franchir la montagne au plus près et
redescendaient au bord de l'Adriatique vers Ancone ou Ariminum. Lors de
l'abaissement de Rome, quand le reflux des peuples barbares s'opéra dans
la direction du nord au sud, le chemin naturel devint celui qui des
plaines lombardes gagne la vallée de l'Arno par les brèches de l'Apennin
toscan. La route de guerre étant en même temps une route de commerce, un
grand centre d'échanges et d'industrie devait naître dans l'admirable
bassin. La «Ville des Fleurs» grandit, prospéra et devint la merveille
que l'on voit aujourd'hui. Mais ses richesses même lui devinrent
fatales. Les banquiers, dont les coffres recevaient une grande part des
trésors de l'Europe, se firent peu à peu les maîtres de la république.
Les Medici prirent le titre de «princes de l'État», et telle était la
force d'impulsion donnée par la liberté première, que leur domination
coïncide tout d'abord avec l'efflorescence de l'art; mais bientôt les
caractères s'avilirent, les citoyens se changèrent en sujets et
cessèrent de vivre par la vie de l'esprit.

Comme aux beaux temps de la liberté républicaine, Florence a toujours
dans son travail d'abondantes sources de revenus. Elle a ses fabriques
de soieries et de lainages, ses ateliers de chapeaux de paille, de
mosaïques, de porcelaines, de «pierres dures» et d'autres objets qui
demandent du goût et de la dextérité de main. Mais tout ce travail d'art
et d'industrie, joint aux produits agricoles de la plaine et au
mouvement commercial apporté par les routes et les chemins de fer qui
convergent dans ses murs, n'en ferait qu'une grande ville italienne, si
elle n'avait la beauté de ses monuments; c'est à eux qu'elle doit d'être
un des centres d'attraction du monde entier et le principal rendez-vous
des artistes. Plus que toute autre cité de l'Italie, plus même que
Venise, Florence la «Belle» est riche en chefs-d'oeuvre de
l'architecture du moyen âge et de la Renaissance. Ses musées, les
Uffizi, le palais Pitti, l'Académie des Arts, sont parmi les plus beaux
de l'Europe et contiennent plusieurs de ces oeuvres capitales qui sont
le trésor le plus précieux du genre humain; ses bibliothèques, la
Laurentienne, la Magliabecchiana, sont riches en manuscrits, en
documents, en livres rares. La ville, quoique sombre d'aspect, est
elle-même un musée par ses palais, ses tours, ses églises, les statues
de ses rues et de ses places, ses maisons qui tiennent de la forteresse
et du palais. Le dôme de Brunelleschi, le campanile de Giotto, qui,
d'après les ordres de la République, devait être «plus beau que
l'imagination ne peut le rêver», le Baptistère et son incomparable porte
de bronze, la place de la Seigneurie, le couvent de San Marco, le noir
palais Strozzi, d'une architecture à la fois si sobre et si belle, tant
d'autres monuments encore font de Florence une cité d'enchantement. En
parcourant l'admirable ville et en contemplant ses édifices, on comprend
le noble langage du conseil communal à son architecte Arnolfo di Lapo:
«Les œuvres de la commune ne doivent point être entreprises si elles ne
sont conçues de manière à répondre au grand cœur, composé de ceux de
tous les citoyens, unis en un même vouloir.»

L'admirable campagne au milieu de laquelle la ville est mollement assise
en rehausse la beauté; tous les voyageurs gardent un souvenir
ineffaçable des promenades qui longent l'Arno, des collines de San
Miniato, de Bello Sguardo, du promontoire pittoresque où se groupent les
villas et les masures de l'antique Fiesole des Étrusques. Par malheur,
le climat de Florence laisse fort à désirer; souvent les vents se
succèdent par de brusques alternatives, et pendant l'été la chaleur est
accablante: _il caldo di Firenze_ est passé en proverbe dans toute
l'Italie. Il faut dire que l'étroitesse des rues, et, pour une certaine
part, la négligence des lois de l'hygiène, rendent la mortalité annuelle
supérieure à celle de la plupart des grandes villes du continent. Au
moyen âge, ce fut également l'une des cités que la peste ravagea le
plus. Lors du fléau que raconte Boccace, en lui donnant pour contraste
ses histoires joyeuses, près de cent mille habitants succombèrent, les
deux tiers de la population. En comparant la situation géographique de
Florence à celle d'Empoli, ville industrieuse qui se trouve à l'ouest,
dans une vaste plaine des mieux aérées, Targioni Tozetti regrette qu'on
n'ait pas donné suite, en 1260, au projet de détruire Florence pour en
transporter les habitants dans les campagnes d'Empoli.

Dans la haute vallée de l'Arno, la seule ville de quelque importance est
Arezzo, antique cité des Étrusques et centre de l'une des républiques
les plus prospères du moyen âge. Arezzo se vante, comme Florence, de
respirer un «air si subtil, qu'il rend subtils les esprits eux-mêmes»,
et la liste de ses savants et de ses artistes est, en effet, l'une des
plus longues dont puisse se vanter une ville d'Italie; mais, de nos
jours, Arezzo est bien déchue et n'a plus guère que ses grands souvenirs
et les monuments de son passé. Cortona, située plus au sud, non loin du
lac de Trasimène, dispute aux cités les plus antiques de l'Italie
l'honneur d'être la plus ancienne; mais les restes de sa grandeur ont
disparu. Sienne, la ville du beau langage, Sienne, qui fut jadis la
dominatrice de toutes les régions de collines situées entre les bassins
de l'Arno et de l'Ombrone, a dû subir, comme Arezzo et Cortona, de longs
siècles de décadence, en grande partie peut-être par la faute de ses
propres habitants qui peuplent dix-sept quartiers distincts, formant
autant de cités dans la cité, toutes animées les unes contre les autres
d'implacables rancunes; Sienne n'est donc plus, comme elle le fut jadis,
la rivale de Florence par la population, la puissance, l'industrie, mais
elle peut toujours se comparer à la ville de l'Arno par la beauté de ses
monuments qui sont l'idéal du gothique italien, par ses œuvres d'art,
dues en grande partie aux peintres de sa propre école, par l'originalité
de ses rues et de ses places, par sa position magnifique sur les pentes
de trois collines et sur les arêtes de leurs contre-forts. Chiusi, l'une
des plus puissantes cités de l'antique Étrurie, n'a plus que ses
hypogées, où les archéologues vont en pèlerinage, et dépend maintenant
de la ville de Montepulciano, dont les coteaux, produisant le «roi des
vins», dominent au nord la plaine et ses nappes d'eau. Quant à Volterra,
qui avait encore au moyen âge une population considérable, ce n'est plus
qu'une petite ville morne d'aspect et que les talus infertiles de ses
collines rendent plus morne encore. Volterra, disposée en forme de main
aux doigts étendus sur les arêtes de son plateau raviné, se trouve en
dehors de toute grande voie de communication naturelle, et si dans le
voisinage elle n'avait des salines, qui produisent de sept à huit mille
tonnes de sel par an, ses importantes carrières d'albâtre, les riches
mines de cuivre de Monte-Catini, des bains sulfureux et les fameuses
lagunes de borax, elle ne serait probablement qu'un simple groupe de
maisons éparses au milieu des ruines. D'ailleurs, ce qu'elle a de plus
intéressant, ce sont les débris de ses murs cyclopéens, où l'on voit
encore deux grandes portes, et les centaines de sarcophages et autres
restes de l'art des Étrusques conservés dans son riche musée.

De l'autre côté de l'Arno, à la base méridionale des Apennins, les cités
qui avaient de l'importance au moyen âge sont restées industrielles et
populeuses parce que leur position commerciale a gardé toute sa valeur.
Prato, où la vallée de l'Arno a ses plus grandes dimensions, est un
centre agricole important, est riche en usines métallurgiques et possède
en outre de riches carrières de serpentine qui ont servi à la décoration
des plus beaux édifices de la Toscane et de sa propre église, célèbre
par la merveilleuse chaire de Donatello, sculptée à l'angle extérieur de
la façade; Pistoja, où descend le chemin de fer des Apennins, que d'en
bas on voit escalader les pentes et franchir las ravins en longues
sinuosités, est une ville de manufactures très-actives. Pescia,
Capannori, aux innombrables maisons éparses dans la campagne, «jardin de
la Toscane,» Lucques «l'Industrieuse», célèbre par les tableaux de fra
Bartolommeo, sont également des communes où le travail est incessant.
Par la beauté de ses cultures, le bassin du Serchio, assaini par les
maraîchers, est vraiment incomparable. Quand on se promène sur les
larges remparts de Lucques, à l'ombre des rangées d'arbres puissants qui
étalent leur branchage, d'un côté vers la ville, ses tours et ses
coupoles, de l'autre vers les campagnes, on jouit d'un spectacle
merveilleux. Les prairies et les vergers, les villes qui se révèlent par
la blancheur de leurs façades au milieu de la verdure, les collines
lointaines portant une tour au sommet, la beauté riante de tout ce que
l'on embrasse dans le vaste horizon, laissent une grande impression de
paix: il semble que dans un pays si fécond et si beau, la population
doive être heureuse. Et si l'on peut en croire d'enthousiastes
écrivains, il serait vrai, en effet, que les paysans lucquois, ceux du
val de Nievole, dans le bassin de la Pescia, et les cultivateurs de la
basse Toscane, en général, sont fortunés en comparaison des laboureurs
du reste de l'Italie. Métayers pour la plupart, et métayers à longs
termes, ils sont à demi propriétaires du sol; leur part de produits est
sauvegardée par des conventions traditionnelles; en travaillant, ils ont
la satisfaction de peiner en partie pour eux-mêmes, et la terre n'en est
que mieux cultivée. Pourtant elle ne leur suffit pas, car ils sont
obligés d'émigrer en foule, pour aller chercher de l'ouvrage, que
d'ailleurs ils trouvent facilement, car les Lucquois sont célèbres dans
toute l'Italie et même à l'étranger par leur zèle au labeur. Un grand
nombre d'entre eux vont périodiquement en Corse pour semer et récolter à
la place des paresseux propriétaires. En été, plus de deux mille
cultivateurs de Capannori sont toujours absents de leur patrie. Les
émigrants lucquois ont aussi la spécialité du rémoulage.

La haute vallée du Serchio, connue sous le nom de Garfagnana et dont le
débouché naturel est la ville de Lucques, n'a pas des habitants moins
industrieux que ceux de sa métropole, naguère capitale d'un état
souverain. Toutes les pentes des collines qui s'avancent en contre-forts
des Apennins et des Alpes Apuanes, sont cultivées en gradins, dont
l'étagement régulier ne nuit point à la beauté du paysage, grâce à la
multitude des arbres et à la variété des cultures. Castelnovo, le
chef-lieu de cette vallée de Garfagnana, l'une des plus belles et des
plus pittoresques de l'Italie, occupe elle-même, sur un promontoire
limité par le Serchio et par la Torrita, issue des formidables défilés
de l'Altissimo, un des sites les plus admirables de cette admirable
contrée. C'est dans les environs que se parle, dit-on, le meilleur
italien populaire, encore supérieur à celui de Sienne, à cause de
l'adoucissement des gutturales; c'est aussi dans cette région que le
doux génie toscan a inventé ses plus beaux chants.

La vallée de la Magra, dont le bassin supérieur, au cœur des Apennins,
enferme la petite ville de Pontremoli et les nombreux villages de sa
commune, est plus fréquentée que la Garfagnana, à cause de son grand
chemin, de Parme au golfe de la Spezia. La partie inférieure de cette
vallée, dite la Lunigiana, du nom de l'antique cité disparue de Luni,
n'est pas moins belle que la vallée parallèle du Serchio et, de plus,
elle offre les magnifiques tableaux que forment les promontoires, les
plages et les villes maritimes entourées d'oliviers. C'est à l'issue de
cette vallée, au sud de la charmante Sarzana, que les Alpes Apuanes, en
se rapprochant de la mer, forment ce défilé si important dans l'histoire
où se trouvent les villes de Carrara et de Massa, dépendant
administrativement de l'Émilie, quoique par le versant, le climat, les
mœurs, les relations d'affaires, elles se rattachent à la Toscane.
Carrara, dont le nom signifie simplement «carrière», est la ville qui a
remplacé Luni comme lieu d'expédition des beaux marbres blancs que la
statuaire demande aux montagnes voisines et dont le mètre cube vaut
jusqu'à près de 2,000 francs pour les qualités les plus précieuses; les
hauteurs environnantes sont perforées de sept cent vingt carrières, dont
environ trois cents sont en pleine exploitation; la ville entière est
comme un immense atelier de sculpture et possède une académie qui a
formé des maîtres célèbres. Massa, plus favorisée que Carrara par la
douceur du climat, a des marbres moins beaux, mais d'autant plus
employés pour les travaux courants de l'industrie; on les exploite
depuis 1836. Quant aux marbres de Serravezza, qui proviennent de
l'Altissimo et d'autres montagnes méridionales de la chaîne Apuane, dans
le voisinage de la ville de Pietra Santa, il en est qui sont aussi beaux
que ceux de Carrare. Michel-Ange, qui les appréciait fort, employa trois
années à construire la route qui devait faciliter l'accès des plus
belles couches; d'ailleurs la ville de Florence avait commencé
d'utiliser ce marbre depuis longtemps déjà: ce sont les carrières de
Serravezza qui ont fourni les dalles blanches du fameux campanile[81].
Les carrières et les mines des environs donnent aussi des ardoises, du
fer, du plomb, de l'argent.

[Note 81: Carrières de marbre des Alpes Apuanes, en 1873:

                   Extraction.                  Valeur.

Carrare           89,000 tonnes.              9,000,000 fr.
Massa             16,000    »                 1,500,000  »
Serravezza        20,000    »                 1,800,000  »
                ________________            ________________
                 134,000 tonnes.             12,300,000 fr.
]

Ces villes du défilé marin des Alpes Apuanes devaient progresser en
raison du la prospérité générale, tandis que Pise, la grande république
commerciale de la Toscane au moyen âge, devait fatalement déchoir,
lorsque la cause de sa grandeur eut disparu. Quand même elle n'aurait
pas eu à souffrir de la concurrence de Gênes, sa puissante rivale, quand
même sa flotte n'aurait pas été anéantie par les Génois, vers la fin du
treizième siècle, enfin les tours et les magasins du port n'eussent-ils
pas été rasés, Pise ne pouvait éviter la décadence. Les alluvions de son
fleuve, ne cessant d'empiéter sur la mer, ont fini par obstruer
complétement l'ancien _porto Pisano_, situé jadis à treize kilomètres au
sud de la bouche de l'Arno; en 1442, il n'y avait plus que 5 pieds
d'eau; un siècle plus tard, les petites barques de rameurs pouvaient
seules y entrer; il fut alors définitivement abandonné, et maintenant il
n'en reste plus de traces. Au siècle dernier, on disputait sur
l'emplacement qu'il fallait lui attribuer; d'autres cités devaient donc
succéder à Pise comme intermédiaires des échanges de la Toscane. _Pisa
morta_, «Pise la morte,» a du moins gardé des restes admirables de son
passé; elle a son étonnante cathédrale, immense écrin d'objets précieux,
son baptistère de forme si élégante, son _Campo santo_ et les célèbres
fresques d'Orgagna et de Gozzoli qui le décorent, sa bizarre tour
penchée qui, sans plaire au regard, n'en est pas moins une des grandes
curiosités de l'Italie, et qui commande l'admirable panorama des monts
Pisans et des plaines alluviales de l'Arno et du Serchio. Bien affaiblie
pour le commerce, mais toujours fort importante comme centre agricole,
Pise vit pour la pensée, grâce à son université, l'une des meilleures de
l'Italie. Enfin, elle a ce que nul changement d'itinéraire dans le
mouvement des échanges ne peut lui ravir, son doux climat sédatif, dont
les étrangers du nord viennent en grand nombre jouir pendant l'hiver.

Livourne ou Livorno fut l'héritière commerciale de Pise, et ses navires
n'ont cessé de suivre les mêmes escales vers les ports du Levant.
Débouché naturel des riches bassins de la Toscane, Livourne est un
marché beaucoup plus actif que ne le ferait supposer la forme du
littoral: c'était naguère le deuxième port de l'Italie; il venait
immédiatement après Gênes par ordre d'importance, mais Naples l'a
récemment dépassé[82]. Les milliers de Juifs espagnols et portugais qui
s'y réfugièrent et qui ont attiré depuis beaucoup d'autres compatriotes
ont su largement développer les ressources de cette ville. Étudiée au
point de vue architectural, c'est l'une des moins intéressantes de
l'Italie, mais comme monument du travail humain, elle est des plus
curieuses: pour l'asseoir, il a fallu consolider la terre marécageuse,
tandis que pour donner accès aux navires il a fallu creuser des bassins
et des canaux. On a ainsi tracé tout un réseau de lagunes, à côté
d'îlots également artificiels, méritant bien le nom de «Petite Venise»
qui lui a été donné. Un brise-lames construit en pleine mer signale de
loin l'entrée du port de Livourne. Plus au large, la tour de la Meloria,
bâtie sur un écueil et que les marins inexpérimentés croiraient être une
voile blanche, rappelle la terrible bataille navale où la flotte pisane
fut anéantie par les Génois[83].

[Note 82: Mouvement du port et du district de Livourne, en 1873:

Port                  10,780 navires, jaugeant 1,822,000 tonneaux.
Ensemble du district  22,043     »       »     2,226,400    »
]

[Note 83: Communes (ville et banlieue) de Toscane ayant plus de
10,000 habitants, en 1871:

Florence (Firenze)                 167,000 hab.
Livourne (Livorno)                  98,000  »
Lucques (Lucca)                     68,000  »
Pise (Pisa)                         50,000  »
Capannori (campagne de Lucques)     48,000  »
Prato                               40,000  »
Arezzo                              34,000  »
Carrare (Carrara)                   24,000  »
Cortona                             25,000  »
Sienne (Siena)                      23,000  »
Massa                               16,000  »
Empoli                              15,000  »
Pontremoli                          14,000  »
Volterra                            13,000  »
Montepulciano                       12,700  »
Pistoja                             12,500  »
Viareggio                           12,250  »
Pescia                              12,000  »
Pietra Santa                        12,000  »
Bagni di Lucca                      10,000  »
]

[Illustration: N° 80--PORT DE LIVOURNE.]

La Toscane continentale se complète par une Toscane insulaire, reste de
l'isthme qui réunissait autrefois les îles de Corse et de Sardaigne à la
terre ferme. Ces îles, que le navigateur voit surgir devant lui du
milieu des eaux bleues, puis qui s'abaissent graduellement et
s'évanouissent au loin dans le sillage, donnent un grand charme de
beauté aux parages toscans de la mer Tyrrhénienne.

L'île d'Elbe, jadis petit royaume de Napoléon, est la terre principale
de l'archipel toscan[84]. Elle est beaucoup plus grande à elle seule que
tous les autres îlots: Giglio, aux belles carrières de granit;
Monte-Cristo, semblable à une énorme pyramide surgissant de la mer à
plus de 600 mètres; la belle Pianosa, couverte de sa forêt d'oliviers;
Capraja, la génoise, aux maisons blanches groupées dans un cirque de
granit rose; Gorgona, simple colline hérissée de broussailles. Ancienne
dépendance de Populonia l'étrusque, l'île d'Elbe est un pittoresque
massif de montagnes. Un détroit, peu profond et parfois dangereux à
cause des vagues clapoteuses qui viennent se briser sur les deux îlots
de Cerboli et de Palmajola, portant chacun sa vieille tour, sépare ses
rives abruptes des promontoires de Piombino, où les navires devaient
aborder jadis pour payer les droits de péage et se faire délivrer un
«plomb» en signe d'acquit.

[Note 84:

Superficie de l'île    22,000 hectares.
Population, en 1871    24,000 habitants.
]

A l'extrémité occidentale de l'île s'élève le groupe des monts
granitiques de Capanne, haut de plus de 1,000 mètres; à l'autre
extrémité, celle qui fait face au continent, des roches de serpentine
arrondissent leurs cimes en forme de coupoles jusqu'à l'altitude de 500
mètres; au centre de l'île s'élèvent d'autres sommets de formations
diverses, recouverts de broussailles. La variété des roches est
très-grande pour un si petit espace: avec les granits de plusieurs
époques et les serpentines se trouvent aussi des couches de kaolin et
des marbres de diverses espèces, notamment un marbre blanc comme celui
de Carrare. Les cristaux remarquables, les pierres précieuses se
rencontrent en si grand nombre à l'île d'Elbe, qu'on l'a comparée à un
grand cabinet de minéralogie.

Jadis exposés aux fréquentes incursions des pirates, les habitants de
l'île avaient dû se réfugier dans l'intérieur et sur les promontoires
escarpés; c'est là qu'on voit les belles ruines de leurs forteresses ou
des villages encore habités. L'antique cité, fièrement nommée Capoliberi
ou «mont des Hommes libres», et que l'on considère comme une sorte
d'acropole, est une de ces bourgades encore peuplées. Grâce au retour de
la paix maritime et à l'appel du commerce, la plupart des habitants sont
descendus vers les «marines» et les villes du littoral, Porto-Ferrajo,
que l'on a ceint de fortifications, Porlo-Longone, Marciana, Rio.
Marins, pêcheurs de thons ou de sardines, sauniers, vignerons ou
jardiniers, tous ont du travail en abondance, car l'île est riche en
ressources de toute sorte. D'ailleurs, les habitants sont hospitaliers
et vraiment Toscans par la douceur. Quoique proches voisins des Corses,
ils n'ont point leurs mœurs féroces de guerre et de vendetta.

La grande importance économique de l'île d'Elbe ne provient ni de ses
vins, ni de ses pêcheries, ni de ses salines, ni de son commerce
maritime[85], mais de ses gîtes de fer, sinon les plus riches, du moins
les mieux exploités qui existent dans le monde méditerranéen. Ces
puissantes masses ferrugineuses, qui recouvrent une superficie d'environ
250 hectares, se dressent en falaises à l'extrémité nord-orientale de
l'île. Du continent déjà on en remarque les escarpements rouillés; les
eaux qui en découlent sont rouges de matières ocreuses, et le sable des
plages est tout noir des débris du métal. Les ouvriers, parmi lesquels
se trouvent en grand nombre des «internés» de l'Italie méridionale,
abattent à même le minerai, que l'on traîne ensuite vers l'embarcadère
de Rio ou qui descend tout seul par des chemins de fer automoteurs. Les
vides immenses produits par l'exploitation ressemblent à de vastes
cratères, et la couleur de la roche, rouge sombre, violacée ou noirâtre,
ajoute à l'illusion. Les déblais que le travail de cent générations
successives d'ouvriers a rejetés de ces cratères depuis vingt-cinq ou
trente siècles, ont des proportions qui confondent l'imagination du
spectateur. La poussière ferrugineuse, stratifiée en couches dont la
couleur diffère suivant la nature des débris qui les composent, s'est
accumulée en véritables montagnes de 100 et de 200 mètres de hauteur,
aux talus recouverts de la végétation des maquis. La fouille au pic et à
la pelle suffit pour désagréger ces amas, qui représentent au moins cent
millions de tonnes de minerai. Quant aux mines proprement dites, elles
pourraient, sans s'épuiser, fournir encore pendant vingt siècles un
million de tonnes par an à la consommation du monde, soit de cinq à dix
fois plus chaque année qu'elles n'en donnent actuellement. Les minerais
exploités dans les gîtes de l'île d'Elbe ont, en outre, le grand
avantage pour l'industrie moderne de pouvoir être facilement transformés
en acier. La pierre d'aimant ou «calamite» entre pour une forte
proportion dans les minerais de l'un des gisements, celui de Calamita;
c'est la pierre qui, placée sur un rondin de liége et flottant librement
dans un vase, servait jadis aux marins de la Méditerranée pour se
diriger sur les eaux, quand se voilait l'étoile polaire.

[Note 85: Mouvement des ports de l'île, en 1873: 9,162 navires d'un
port de 423,500 tonnes.]



V

LES APENNINS DE ROME, LA VALLÉE DU TIBRE, LES MARCHES ET LES ABRUZZES.


Au point de vue géographique, la partie de la Péninsule qui a Rome pour
chef-lieu naturel est le tronc du grand corps de l'Italie maritime:
c'est là que les montagnes des Apennins atteignent leur plus grande
hauteur; c'est aussi là que se ramifie le plus vaste système
hydrographique au sud de la vallée du Pô; mais, quoique le rôle
historique le plus important lui ait jadis appartenu, la population y
est plus clair-semée et la quantité annuelle du travail y est moins
importante que dans toutes les autres grandes régions de l'Italie[86].

[Note 86:

                 Superficie   Population en 1871.   Population kilom.

Rome          11,790 kil. car.       836,700 hab.       71
Ombrie         9,633    »            549,600  »         57
Marches        9,714    »            915,420  »         94
Abruzzes      12,686    »            918,770  »         72
              ________________    ______________        __
              43,823 kil. car.    3,220,490 hab.        74
]

Dans leur ensemble, les Apennins romains s'élèvent en un rempart
absolument parallèle au rivage de la mer Adriatique. Au littoral à peine
infléchi qui se prolonge du nord-ouest au sud-est, de Rimini à Ancône,
puis à la côte, plus rectiligne encore, qui d'Ancône à la bouche du
Tronto prend une direction peu divergente du méridien, correspond
exactement la crête des montagnes, que les marins voient se dresser
au-dessus de la zone verdoyante du rivage. De ce côté, la chaîne paraît
tout à fait régulière: sommet se montre après sommet, chaînon latéral
succède à chaînon latéral, les vallées qui descendent de l'Apennin sont
toutes parallèles les unes aux autres et normales à la côte; la pente
générale des monts est partout fortement inclinée vers la mer, et la
succession des assises géologiques, jura, craie, terrains tertiaires, se
maintient la même, des arêtes que blanchissent les neiges aux
promontoires que vient laver le flot. La seule irrégularité qui se
présente dans cette ordonnance de l'architecture orographique provient
du groupe de collines, presque détachées de l'Apennin, qui forment
l'éperon d'Ancône. D'ailleurs cet angle du rivage, semblable à la clef
de voûte d'une arcade, répond à l'angle de tout le système des Apennins:
c'est précisément en face que se reploie l'axe des monts. Cette région
de l'Italie est la contre-partie naturelle de l'Apennin ligure. Ancône
correspond à Gênes; les deux rives qui s'étendent, l'une vers l'Émilie,
l'autre vers la presqu'île du Monte Gargano, rappellent les deux
«rivières» du Ponent et du Levant; seulement, le profil du littoral et
des monts se dessine en sens inverse. Comme l'Apennin ligure, celui
d'Ancône ne laisse à sa base qu'une étroite bande de terrain; en maints
endroits la route qui longe le bord de la mer doit y contourner en
corniche les escarpements des roches, et les villes, trop resserrées sur
la plage, sont obligées d'escalader les promontoires; cependant cette
contrée riveraine de l'Adriatique est moins bien défendue par la nature
que la Ligurie. Au nord, elle s'ouvre largement sur les plaines du Pô,
et du côté de l'ouest elle est facilement accessible par les plateaux
qui flanquent la crête principale des Apennins; aussi les puissances
limitrophes n'ont-elles cessé pendant tout le moyen âge, et même tout
récemment encore, de lutter pour la possession de ce territoire: de là
le nom de Marches, synonyme de frontière disputée, qui lui a été donné.
Chaque ville y est une forteresse perchée sur un monticule ou sur une
arête. Des indigènes qui ne connaîtraient aucune autre région de la
Terre pourraient croire que chaque cime doit avoir son diadème de dômes
et de tours.

Comme les Apennins étrusques, ceux qui forment la limite commune entre
le versant des Marches et celui de Rome se divisent en massifs assez
nettement séparés les uns des autres. Le premier massif, qui domine à
l'orient la haute vallée du Tibre, a pour bornes septentrionales le
Monte Comero et le Fumajolo, source du fleuve romain; du côté du sud, il
est flanqué sur son versant oriental par le Monte Nerone: quoique moins
hautes que beaucoup d'autres cimes des Apennins, ces montagnes sont
désignées par l'appellation d'Alpes; ce sont les _Alpe_ (et non _Alpi_)
_della Luna_. Une brèche où passe la route de Pérouse à Fano, interrompt
la chaîne, qui recommence au delà par le groupe du Monte Catria. En cet
endroit, l'Apennin se bifurque. Les eaux en ont si diversement érodé et
déchiqueté les remparts, jadis parallèles et disposés à la façon du Jura
franco-suisse, qu'il est bien difficile de reconnaître la configuration
première: plateaux, massifs isolés, ramifications latérales, chaînes de
jonction, forment un vaste dédale à l'est du bassin du Tibre et de ses
affluents. Toutefois, si l'on néglige les mille irrégularités de détail,
on peut dire que les hautes terres de l'Ombrie et des Abruzzes, sur une
longueur d'environ 200 kilomètres et sur une largeur moyenne de 50
kilomètres, sont limitées à l'est et à l'ouest par deux chaînes,
d'origine jurassique et crétacée, qui, après s'être séparées au Monte
Catria, vont se rejoindre par le chaînon de la Majella, d'où rayonnent
dans tous les sens les montagnes du Napolitain. De ces deux chaînes
parallèles, aucune n'est un faîte de partage: celle de l'ouest est
traversée par la Nera et d'autres rivières qui se déversent dans le
Tibre; celle de l'est, encore plus découpée, laisse passer par des
portes de rochers plusieurs torrents qui se précipitent vers
l'Adriatique. Le plus abondant de ces cours d'eau, la Pescara, qui naît
sur le plateau des Abruzzes, sous le nom d'Aterno, traverse précisément
l'Apennin oriental dans le voisinage de ses plus hauts sommets; sa masse
liquide et les pierres qu'il entraîne ont creusé un défilé profond que
l'on utilise pour y faire passer un chemin de fer de jonction entre
l'Adriatique et le bassin du Tibre.

Ce haut plateau des Abruzzes, coupé de chaînons transversaux et semé de
dépressions qui furent autrefois des bassins lacustres, est la
forteresse naturelle de l'Italie centrale. A l'ouest, parmi tant
d'autres cimes, s'élèvent le Monte Velino, à la double pyramide; au
nord, le Vettore termine l'arête des montagnes Sybillines; à l'est se
dresse le sommet le plus haut des Apennins, mont rarement escaladé,
auquel on a justement donné le nom de Gran Sasso d'Italia (Roche-Grande
d'Italie). De temps immémorial, les indigènes savent que ces superbes
escarpements, blancs de neige pendant la plus grande partie de l'année,
sont bien les plus élevés de la Péninsule: c'est non loin de là, dans un
petit lac, où flottait une île de feuilles et d'herbages, que les
Romains croyaient avoir trouvé «l'ombilic de l'Italie»; près de là
aussi, les Marses, les Samnites et leurs confédérés de la Péninsule, las
de porter le pesant joug de Rome, avaient choisi la ville de Corfinium
pour en faire, sous le nom d'Italica, la cité même de toutes les
populations libres des montagnes; là, dans ce vrai centre de la
péninsule des Apennins, les souffrances et la révolte communes jetèrent
la première semence de cette union qui devait, après deux mille années,
devenir la nationalité italienne. Du côté de l'Adriatique, la
Roche-Grande, dont les parois calcaires se superposent d'étage en étage
jusqu'à près de 3,000 mètres d'élévation, présente l'aspect le plus
grandiose; du côté des Abruzzes, il s'étale largement en une puissante
masse, sans grande beauté de profil; mais au-dessous s'étendent
d'admirables paysages alpestres. Là les ours ont encore leurs retraites;
les chamois même n'ont pas été complètement exterminés par les
chasseurs; les pâturages aux plantes rares rappellent ceux de la Suisse;
mais ils paraissent plus beaux encore, grâce à l'éclat de la lumière, à
la profondeur du ciel, au pittoresque des ruines, au profil si pur des
lointains. Enfin, çà et là, se montrent encore des forêts de hêtres et
de pins, d'autant plus admirables à voir qu'elles manquent dans les
régions plus basses. Le déboisement excessif est une des infortunes de
l'Italie; en maint district des Apennins romains, le sol végétal
lui-même a disparu. Si l'on voulait reboiser, il serait trop tard;
seulement dans quelques fissures se sont amassées de la poussière et des
pierrailles, où peuvent croître des genêts et des ronces.

A l'ouest des arêtes principales de l'Apennin, chacune des vallées où
coule un des affluents du Tibre, est dominée de chaque côté par des
montagnes calcaires, dont quelques-unes ont encore une élévation
considérable; mais en moyenne la pente générale de la contrée s'abaisse
assez également vers la vallée inférieure du fleuve. Deux hautes cimes,
laissant passer le Tibre comme par une porte triomphale, se dressent en
forme de pyramides à l'extrémité des chaînons subapennins: au nord du
fleuve, c'est le Soracte des anciens, devenu par un calembour pieux, le
saint Oreste du moyen âge; au sud, c'est le mont Gennaro, massif avancé
des hauteurs de la Sabine. Ces beaux sommets sont, avec leurs
contre-forts et les groupes volcaniques des environs, les montagnes en
hémicycle qui forment l'admirable horizon de la campagne de Rome. Déjà
fort belles par la vigueur et l'harmonie de leurs lignes, ces montagnes
gagnent encore en beauté, aux yeux de l'historien et de l'artiste, par
les événements considérables qui s'y sont accomplis, par les tableaux
des peintres, les chants et les descriptions des poëtes. Les souvenirs
et l'imagination aident au regard pour embellir et transfigurer ces
paysages.

Quelques chaînons et des massifs isolés, de formations calcaires comme
le Subapennin, bordent le littoral de la mer Tyrrhénienne et les
marécages de la côte. Telles sont les hauteurs aux riches gisements
d'alun qui entourent le noyau trachytique de la Tolfa, volcan d'origine
fort ancienne, dont les sources alimentent Civita-Vecchia; tels sont
aussi les monti Lepini, avec leur crête en «échine d'âne» (_Schiena
d'Asino_), qui par leurs escarpements nus forment un véritable mur à
l'est des marais Pontins; ils ont pourtant çà et là quelques forêts de
châtaigniers et de hêtres, où les descendants des Volsques mènent paître
leurs troupeaux de porcs; mais presque toutes les montagnes sont
dépouillées de végétation et leurs roches brûlées par le soleil se
divisent naturellement en fragments angulaires qui ont servi de modèle
aux murs cyclopéens de tant d'anciennes villes du Latium. A l'ouest de
ces mêmes marais se dresse une cime à dix pointes, couverte de bois
touffus sur les pentes qui s'inclinent vers les continents, mais âpre et
nue du côté de la mer; seulement quelques palmiers nains, que l'on vient
chercher de Rome pour en orner les jardins, croissent çà et là dans les
fissures du rocher. Cette masse insulaire, non moins grandiose que le
monte Argentaro de la Toscane, est le Circello. le promontoire fameux où
la magicienne Circé se livrait à ses maléfices. On y montre encore la
grotte où elle changeait les hommes en animaux, et quelques
constructions cyclopéennes, dominant le village de San Felice, y
rappellent les temps mythiques de l'Odyssée. A l'époque des anciens
navigateurs hellènes, lorsque l'Italie n'était connue que par ses îles
et ses promontoires, elle était considérée comme un archipel, et l'île
de Circé, au redoutable cap, passait pour l'une des terres les plus
importantes de ces Cyclades de l'Occident[87].

[Note 87: Altitudes diverses des Apennins romains:

Monte Comero.....................    1,167 mètres.
  »   Nerone.....................    1,526   »
  »   Catria.....................    1,702   »
  »   Vettore....................    2,479   »
Gran Sasso d'Italia..............    2,902   »
Monte Majella....................    2,792   »
  »   Velino.....................    2,487   »
Monte Conero (collines d'Ancône).      840   »
Soracte..........................      692   »
Monte Gennaro....................    1,269   »
Schiena d'Asino..................    1,477   »
Monte Circello...................      527   »
Col de Fossato (tunnel du chemin
     de fer d'Ancône à Rome).....      535   »
]

Au milieu des mers où se sont déposés les calcaires, les marnes, les
argiles, les sables de la région subapennine, des volcans étaient à
l'oeuvre pendant la période glaciaire, et leurs amas de matières fondues
jaillissaient au-dessus des flots sur une faille des roches profondes.
Une rangée irrégulière de montagnes de lave s'est ainsi formée, suivant
un axe sensiblement parallèle à celui des Apennins eux-mêmes et au
littoral de la Méditerranée. Les cônes d'éjection sont reliés les uns
aux autres par des couches épaisses de tufs qui se sont répandues sur
toute la plaine à la base des montagnes calcaires. Elles s'étendent sur
un espace d'environ 200 kilomètres, du Monte Amiata de la Toscane au
groupe des montagnes d'Albano, et dans toute cette vaste zone les
strates d'origine volcanique ne se trouvent interrompues que par le
cours du Tibre et les alluvions qui se sont déposées sur ses bords:
c'est dans ces amas de cendres agglutinées que se ramifient les fameuses
catacombes de Rome. D'après Ponzi et la plupart des géologues qui ont
étudié la nature de ces tufs, ils auraient été rejetés du sein des
foyers intérieurs par des cratères situés à fleur d'eau, et les courants
les auraient ensuite distribués au loin sur les bas-fonds. Les tufs
formés par toutes ces couches de cendres volcaniques ne renferment aucun
fossile, ce que l'on explique par l'existence des glaces qui se
détachaient des montagnes voisines et, labourant le fond marin, ne
permettaient pas à la vie animale de s'y développer.

[Illustration: N° 81. -- LAC DE BOLSENA.]

La région des volcans romains se distingue par les nombreux bassins
lacustres qu'elle renferme. Le plus grand de tous, le lac de Bolsena,
mer intérieure aux bords ombragés de châtaigniers, était jadis considéré
comme un cratère. S'il en était vraiment ainsi, cette dépression serait,
même en comparaison des bouches volcaniques des Andes et de Java, le
plus étonnant témoignage de la puissance des forces souterraines, car le
lac de Bolsena n'a pas moins de 40 kilomètres de tour et recouvre une
sunerficie de 114 kilomètres carrés. Toutefois les géologues modernes
s'accordent, en général, à voir dans ce lac cratériforme un simple
bassin d'effondrement et d'érosion: il se trouve, en effet, au milieu
d'un plateau de cendres, de scories et de laves qui ne se relève point
autour des eaux en un rebord circulaire semblable aux talus des cônes
volcaniques. On voit facilement la différence de structure et de
formation en comparant la cavité lacustre aux véritables cratères du
pays, à l'île en croissant de Mortara, au gouffre circulaire que domine
le pic de Montefiascone, à la bouche d'éjection de Giglio, remplie par
les eaux d'un petit lac, et surtout à l'énorme cratère de Latera, qui
s'ouvre dans la partie occidentale du plateau volcanique, et du centre
duquel jaillit un cône d'éruption, le mont Spignano. Très-inférieur en
étendue au lac de Bolsena, le cirque de Latera n'en est pas moins l'un
des grands cratères du globe; sa largeur moyenne est de 7 à 8
kilomètres.

Déjà si remarquable par son beau lac et son prodigieux cratère, la
contrée volcanique de Bolsena est aussi fort curieuse par les
escarpements verticaux que présentent ses tufs et ses laves au-dessus
des rivières environnantes. Les villes et les villages perchés sur ces
promontoires sont du plus admirable pittoresque. La vieille Bagnorea
s'avance entre deux gouffres vertigineux comme sur un immense môle et se
réunit à la nouvelle ville par un chemin en «escarpolette» où les
voyageurs timides n'aiment guère à s'aventurer; Orvieto occupe une roche
isolée pareille à une forteresse; Pittigliano, entouré d'abîmes, n'eût
été accessible qu'à l'oiseau si l'on avait coupé l'isthme de quelques
mètres de large qui rattachait le village au reste du plateau. Au moyen
âge, pendant les incessantes guerres des seigneurs et des communes, les
grands triomphes étaient de pouvoir s'emparer de ces nids d'aigle.

Au sud du grand lac de Bolsena, qui s'épanche directement dans la
Méditerranée par la Marta, le beau lac de Bracciano, qui donne naissance
à la rivière d'Arrone, semble être aussi un bassin d'effondrement et non
un véritable cratère. Quant au lac de Vico, de forme si gracieusement
arrondie, c'est bien un volcan, quoique le rempart extérieur des laves
soit ébréché du côté de l'occident. Au centre, s'élève le cône presque
parfaitement régulier du Monte Venere, aux longs talus boisés. Jadis un
lac annulaire enveloppait complètement le cône central et, par son
contraste avec la verdure et les scories rouges, donnait à l'ensemble du
paysage la plus merveilleuse beauté; mais le seuil par lequel son
émissaire s'échappe dans le Tibre a été abaissé, et par suite le lac
s'est transformé en un simple croissant. D'après la légende, une ville
ruinée dormirait dans ses profondeurs.

De l'autre côté du Tibre, les montagnes du Latium qui contiennent les
lacs charmants d'Albano et de Nemi, ainsi que d'autres bassins où l'on
cherche du regard des eaux disparues, se dressent en un magnifique
groupe de volcans, ou plutôt forment un cône unique de plus de 60
kilomètres de circonférence, dont le grand cratère, partiellement
oblitéré, en renferme plusieurs de moindres dimensions. Précisément au
centre de la grande enceinte extérieure du volcan, s'arrondit le
principal cratère secondaire, celui du Monte Cavo, dont une légende, en
désaccord avec l'histoire, a fait un camp d'Hannibal. Des couches de
pouzzolane, de pierrailles volcaniques, de cendres, que les eaux ont
ravinées en sillons divergents d'une grande régularité, forment les
pentes extérieures de la montagne et, par la diversité de leur
composition, montrent les différentes phases d'activité par lesquelles a
passé jadis ce Vésuve romain, beaucoup plus récent que les volcans
situés au nord du Tibre. Les laves sont descendues jusque dans le
voisinage immédiat de Rome, là où se trouve le sépulcre de Cecilia
Metella.

[Illustration: N° 82.--VOLCANS DU LATIUM.]

Le lac d'Albano déverse son trop-plein dans la mer par un canal
souterrain de 2,337 kilomètres de longueur, qui s'est maintenu en
parfait état de conservation pendant vingt-deux siècles. Le grand
réservoir est fameux parmi les zoologistes à cause d'une espèce de crabe
qui s'y trouve en grande abondance et que l'on expédie à Rome en temps
de carême. Ce crabe, le seul animal de ce genre qui vive dans les eaux
douces, fait supposer que le cratère lacustre était jadis en
communication avec la mer et qu'il s'en est séparé peu à peu, en sorte
que les crabes auront eu le temps de s'accoutumer au changement graduel
opéré dans la composition du liquide. Il est probable qu'une longue
série de siècles se sera écoulée avant que le golfe marin, transformé en
réservoir distinct, puis lentement exhaussé par les amas de scories qui
s'y déversaient, ait pu atteindre l'altitude de plus de 300 mètres,
qu'il occupe aujourd'hui, à moins qu'il n'ait été soulevé en masse,
comme le sont actuellement les côtes de Civita-Vecchia et de Porto
d'Anzio. En tout cas, des silex travaillés et des vases de terre cuite,
que l'on a trouvés sous les masses épaisses du _peperino_ volcanique,
prouvent que le pays était habité lors des dernières éruptions par des
populations civilisées: quelques-uns de ces vases sont même doublement
précieux, parce qu'ils figurent des maisons de ces temps antérieurs à
l'histoire. Des pièces de monnaie de la République et des fibules de
bronze témoignent de l'âge relativement moderne des laves supérieures.
Que de civilisations diverses se sont succédé, et que de villes, de
villages, de palais de plaisance ont pu se bâtir dans les anciens
cratères! Albe la Longue et d'autres cités des Latins y ont été
remplacées par des villas romaines, puis les papes et les grands
dignitaires de l'Église y ont bâti leurs châteaux, et maintenant ces
montagnes sont un lieu d'excursions et de villégiature pour la foule des
étrangers qui, de toutes les parties du monde, viennent contempler la
grande Rome. C'est au point culminant du Monte Cavo que se dressait le
temple fameux de Jupiter Latial, où se célébraient les fêtes de la
confédération latine; ses derniers restes ont été détruits en 1783. De
l'emplacement où il s'élevait on peut voir, quand le temps est
favorable, jusqu'aux monts de la Sardaigne[88].

[Note 88: Volcans romains:

Monte Cimino 1,071 mètres. Monte Cavo 951 mètres.]

Le lac de Nemi, dont les eaux reflétaient ce temple redouté de Diane où
chaque prêtre devait être le meurtrier de son prédécesseur, n'a plus sur
les pentes de son entonnoir les grandes forêts qui l'assombrissaient
jadis. De même que le lac d'Albano, il a été abaissé au moyen d'un
souterrain de décharge. Quant au lac Régille, fameux par la victoire de
Rome sur les alliés de Tarquin le Superbe, ce n'était qu'un marais situé
à la base septentrionale du volcan; il a été complétement asséché. Enfin
le lac incrustant de Tartari et celui de la Solfatare ou des «Iles
Nageantes», ainsi nommé à cause des feuilles agglomérées qui flottent
sur ses eaux, ne sont, en réalité que de simples mares, qui doivent
surtout leur réputation au voisinage de Tivoli.

[Illustration: N° 85. -- ANCIEN LAC DE FUCINO.]

Tous les lacs encore existants de la région volcanique romaine se
ressemblent par une grande profondeur. Par contre, les lacs de la région
calcaire doivent être plutôt considérés comme des inondations
permanentes[89]. L'un d'eux, le lac de Fucino, a été complètement vidé;
l'autre, celui de Trasimène, doit l'être prochainement. Le lac de Fucino
s'étendait, à une époque géologique antérieure, sur un espace de 270
kilomètres carrés, et le trop-plein de ses eaux s'épanchait au
nord-ouest, par-dessus le seuil des Campi Palentini, dans la rivière
Salto, qui descend au Velino, puis au Tibre. Mais, à une époque
inconnue, la diminution des pluies amena l'isolement du lac, et les
eaux, désormais enfermées dans leur bassin, n'eurent d'autre issue que
par l'évaporation. Suivant les alternances des années sèches et des
années pluvieuses, le lac se rétrécissait ou s'accroissait en étendue et
tantôt laissait des marais sur ses bords, tantôt refluait sur les
campagnes cultivées et détruisait les récoltes: l'écart entre les
niveaux des eaux de crue et des eaux basses n'était pas moindre de 16
mètres, et, lors des grandes inondations, la profondeur du lac dépassait
23 mètres; deux villes, dit-on, Marruvium et Pinna, avaient été dévorées
par une de ses crues. Déjà les anciens Romains avaient tenté de vider ce
lac afin de supprimer ainsi un foyer de pestilence et de conquérir à
l'agriculture une grande superficie de sol fertile; mais comme il eût
été impossible de lui rendre, par-dessus un trop large seuil, son ancien
déversoir dans la vallée du Tibre, ils en firent un affluent du
Garigliano, dont le petit tributaire Liri, qui garde maintenant pour lui
seul le nom de l'ancien fleuve (_Liris_), coule à une faible distance du
côté de l'ouest. Du temps de Claude, 30,000 esclaves travaillèrent
pendant onze ans à creuser un tunnel de 5,640 mètres de longueur à
travers le Monte Salviano, qui sépare le bassin lacustre de la basse
vallée du Liri. L'entreprise, dirigée par l'avide Narcisse, ne pouvait
réussir complètement, puisque la section et le fond du canal variaient
sur tout le parcours de la galerie souterraine; le déversoir ne
fonctionna jamais que d'une manière imparfaite et finit par s'obstruer.
Au treizième siècle, au dix-huitième, on essaya de déblayer le canal;
mais, pour faire oeuvre sérieuse, il était nécessaire de le recreuser
complètement, et c'est là le travail qui a été mené à bonne fin dans les
temps modernes, grâce aux capitaux du prince Torlonia, et aux plans de
M. de Montricher, exécutés par MM. Bermont et Brisse. En seize années,
de 1855 à 1869, le nouveau canal, qui d'ailleurs a fait disparaître
jusqu'à la dernière brique de l'ancien tunnel de Claude, a été
complètement achevé: une masse liquide de plus d'un milliard de mètres
cubes a été versée dans le Liri et, par ce torrent, dans le Garigliano
et dans la mer; maintenant des cultures occupent en entier la surface de
l'ancien lac. La salubrité s'est accrue en même temps que la richesse du
pays, quoique, pendant la première période du desséchement, l'air ait
été corrompu par les milliards de poissons échoués, dont les écailles
brillaient sur les plages en une immense ceinture d'argent. Un réseau de
plus de cent kilomètres de routes carrossables a été tracé en dedans du
grand chemin de ronde construit autour de la plaine; tandis que les
villages riverains, périodiquement assiégés par les eaux, avaient été
souvent changés en îles et en presqu'îles, de nouveaux groupes
d'habitations s'élèvent maintenant dans les parties les plus creuses de
la plaine; des bouquets d'arbres à fruit et d'agrément ont assaini et
consolidé les terres. On peut se faire une idée des immenses progrès qui
se sont accomplis pour ces travaux de percement dans l'art de
l'ingénieur, depuis les temps de la puissante Rome, en comparant, au
point de vue technique, l'oeuvre inutile de Claude au travail efficace
de M. de Montricher[90].

[Note 89: Lacs des montagnes romaines:

                        Superficie.     Altitude. Profondeur.
Lacs volcaniques:
   Lac de Bolsena       108 kil. car.  303 mètres. 140 mètres.
    »  Bracciano         58    »       151   »     250   »
    »  Albano             6    »       305   »     142   »
    »  Nemi               2    »       338   »      50   »

Lac de Trasimène        120    »       257   »       7   »
 »  de Fucino. en 1850  158    »       700   »      28   »
]

[Note 90: Comparaison des deux souterrains d'écoulement:

                                     Ancien tunnel.   Nouveau tunnel.
Longueur...........................   5,640 mètres.    6,203 mètres.
Section moyenne....................      10 mèt. car.   20 met. car.
Frais de construction
     (en argent et en valeur
     d'esclaves, d'après de Rotrou). 247,000,000 fr.  30,000,000 fr.
]

[Illustration: N° 84.--LAC DE TRASIMÈNE.]

A l'autre extrémité des provinces romaines, entre la haute vallée du
Tibre et le val de Chiana, le lac de Pérouse, plus connu sous le nom de
lac de Trasimène à cause des souvenirs terribles qui s'y rattachent, a
gardé jusqu'à nos jours presque toute l'étendue qu'il avait aux
commencements de l'histoire. Cette mer de l'Ombrie n'aurait à s'élever
que d'une faible hauteur pour épancher le trop-plein de ses eaux dans la
Tresa, petit affluent du Tibre, mais elle n'a qu'un bassin fort étroit,
et l'évaporation suffit pour emporter la masse liquide déversée par ses
petits ruisseaux, dont l'un est le fameux Sanguinetto. C'est dans la
plaine de ce ruisselet que les Carthaginois d'Hannibal et les Romains de
Flaminius étaient aux prises, tandis qu'un tremblement de terre «roulait
inaperçu sous le champ du carnage[91]». Le lac est fort gracieux à voir,
à cause des îles qui le parsèment et du charmant contour de ses rives;
mais les collines basses qui l'entourent sont peu fertiles, le climat
est insalubre, les eaux s'ont très-pauvres en poisson: aussi les
habitants riverains attendent-ils avec impatience que les ingénieurs
tiennent leurs promesses en donnant à l'agriculture les 12,000 hectares
de terres excellentes encore recouvertes par l'eau du lac.

[Note 91:

_................. beneath the fray
An earthquake reeled unheededly away._ (Byron.)
]

Un travail d'assainissement et de conquête agricole bien plus pressant
est celui que réclame la «campagne romaine» proprement dite,
c'est-à-dire le territoire compris entre le Tolfa de Civita-Vecchia, le
mont Soracte, les hauteurs de la Sabine et les volcans du Latium. Aux
portes mêmes de la capitale de l'Italie commence la solitude. Autour de
la grande Rome comme dans les Maremmes de l'ancienne Étrurie, les
guerres, l'esclavage et la mauvaise administration ont changé en désert
une contrée fertile qui devrait nourrir des populations nombreuses. Les
peintres célèbrent à l'envi la campagne de Rome; ils en admirent les
mornes étendues, les ruines pittoresques entourées de broussailles, les
pins solitaires au branchage étalé, les mares où viennent s'abreuver les
buffles, où se reflètent les nuages empourprés du soir. Certes, ces
paysages, dominés par des montagnes au vigoureux profil, sont
magnifiques de grandeur et de tristesse, mais l'air y est mortel. Le sol
et le climat de l'_Agro romano_ se sont détériorés à la fois, et la
fièvre y règne en souveraine

La campagne de Rome, qui s'étend au nord, du Tibre, sur plus de 200,000
hectares, de la mer aux montagnes, était, il y a deux mille ans, un pays
riche et cultivé; mais, après avoir été labouré par des mains d'hommes
libres, il fut livré aux mains des esclaves. Accaparé par les patriciens
qui s'y taillaient de vastes domaines, ce terrain se couvrit de villas
de plaisance, de parcs et de jardins, qui s'étendaient des montagnes à
la mer; puis, lorsque les magnifiques demeures furent livrées aux
flammes et que la population de travailleurs asservis fut dispersée, le
pays se trouva du coup transformé en désert. Depuis cette époque, la
plus grande partie de l'_Agro_ n'a cessé d'être propriété de
«main-morte» entre les mains des corps religieux et de grandes familles
princières. Tandis que le reste de l'Europe progressait en agriculture,
en industrie, en richesses de toute sorte, la Campagne devenait plus
déserte, plus morne, plus insalubre. Le marais n'a cessé d'envahir dans
les bas-fonds, et les collines elles-mêmes se sont recouvertes d'une
atmosphère de miasmes; la malaria, produite par les sporules d'eau douce
qui empoisonnent l'atmosphère et que les vents d'ouest empêchent de
s'échapper vers la mer, a fini par franchir les murs de Rome et décime
la population des faubourgs.

[Illustration: CAMPAGNE DE ROME.]

Pas un village, pas un hameau de cette contrée flétrie n'a pris assez
d'importance pour s'organiser en commune: il n'y a que de simples
masures de dépôt dans les diverses propriétés, qui ont en moyenne 1,000
hectares d'étendue. Ces immenses domaines ne consistent guère qu'en
pâtis où se promènent en troupeaux, à demi sauvages, de grands boeufs
gris, que l'on dit, probablement à tort, être les descendants de ceux
qui suivirent les Huns en Italie, et dont les cornes puissantes, longues
de près d'un mètre, sont conservées soigneusement dans les cabanes comme
préservatif contre le «mauvais oeil». Le sol de ces terrains de pâture,
si mal utilisés, se compose pourtant de grasses alluvions, mêlé à des
matières volcaniques et aux marnes argileuses des Apennins; mais on se
borne à en labourer une faible partie tous les trois ou quatre ans, pour
le compte d'intermédiaires appelés «marchands de campagne». Laboureurs
et moissonneurs, qui descendent des collines des alentours, viennent
pour ainsi dire travailler en courant, poursuivis par la fièvre, et bien
souvent ils succombent au fléau avant d'avoir pu regagner leurs
villages. Que faudrait-il faire pour rendre au sol sa richesse, à l'air
sa pureté, et ramener la population dans la campagne romaine? Sans doute
il faudrait drainer le sol, dessécher les marais, planter des arbres
ayant, comme l'eucalyptus, une grande facilité d'absorption par leurs
feuilles et leurs racines,--et c'est là ce que l'on tente depuis 1870
avec succès autour de l'abbaye de Tre Fontane;--mais il importerait,
avant toutes choses, d'intéresser le cultivateur à la restauration du
terrain qu'il laboure. Même dans les districts du pays romain, les plus
salubres par le sol et le climat, la misère et toutes les maladies qui
en sont la conséquence déciment la population. Ainsi la vallée du Sacco,
qui prolonge vers Rome les campagnes fertiles de la Terre de Labour et
qui est si riche en céréales, en vins, en fruits, n'a que du maïs pour
ses propres cultivateurs; la part prélevée par la grande propriété et
les intérêts des prêteurs dévorent tous les produits; les paysans riches
sont ceux qui, après avoir vendu le sol, gardent encore la propriété des
arbres.

Au sud du Tibre, la zone des terres incultes et insalubres se continue
le long de la mer; les eaux retenues par les dunes du bord emplissent
l'air de miasmes dangereux, et, pour y échapper, il faut se réfugier,
soit sur les collines de l'intérieur, soit même sur les jetées qui
s'avancent en pleine mer, comme à Porto d'Anzio. La mort plane sur ces
rivages qui jadis étaient bordés, d'Ostie à Nettuno, d'une longue façade
de palais célèbres par leurs grands trésors d'art, dont il nous reste le
_Gladiateur_ et l'_Apollon du Belvédère_; à demi enfouis dans le sable
des dunes ou déjà lavés par le flot marin, des pavés de mosaïque et des
murs de fondation rappellent l'oeuvre de destruction accomplie par les
marais. Mais de toutes les campagnes à malaria la plus redoutable est
celle qui occupe, à la base des monts Lepini, la plaine comprise entre
Porto d'Anzio et Terracine. Cette plaine, ancien golfe de la mer
Tyrrhénienne, est celle des marais Pontins ou «Pomptins», ainsi nommée
d'une ville de Pometia, qui n'existe plus. Vingt-trois cités
prospéraient jadis dans cette contrée, aujourd'hui déserte et mortelle.
C'était le domaine le plus fertile de la puissante confédération des
Volsques, et, si l'on en juge par les traditions qu'a poétisées
l'_Énéide_, c'était un pays des plus prospères. Mais les Romains
conquérants vinrent y faire en même temps «la paix et la solitude». La
région était déjà transformée en un marécage lorsque, en l'an 442 de
Rome, le censeur Appius construisit à travers le pays la voie célèbre
qui mène de Rome à Terracine. Depuis cette époque, on a vainement
essayé, à diverses reprises, de reconquérir le territoire, refuge des
sangliers, des cerfs, et de buffles à demi sauvages dont les ancêtres
furent importés d'Afrique au septième siècle. Les canaux creusés du
temps d'Auguste semblent n'avoir pas eu grande utilité; les travaux
entrepris sous le Goth Théodoric furent, dit-on, plus efficaces; mais
les eaux stagnantes et la malaria reprirent bientôt leur empire. Vers la
fin du dix-huitième siècle, le pape Pie VI reprit l'œuvre
d'assainissement; il fit creuser, à côté de la voie Appienne restaurée,
un grand canal de décharge où devaient affluer toutes les eaux du
marais; mais les calculs des ingénieurs se trouvèrent déçus, et la vaste
dépression, d'une superficie totale de plus de 750 kilomètres carrés,
est toujours le même pays de désolation et de mort; quand un brigand s'y
réfugie, on ne l'y poursuit point; on le laisse mourir en paix.

[Illustration: N° 85.--MARAIS PONTINS.]

Toutes les difficultés sont réunies pour gêner les travaux de
dessèchement. A l'ouest des marais Pontins proprement dits,
parallèlement au rivage de la mer, se prolonge une rangée de hautes
dunes boisées, à travers lesquelles furent jadis creusés des canaux
d'écoulement, oblitérés aujourd'hui; mais au delà de cette première
chaîne de dunes s'étend une deuxième zone de marécages séparés de la mer
par un autre rempart de sable, enraciné d'un côté à la pointe d'Astura,
de l'autre au promontoire de Circé, et couvert également de forêts, où
les marins de Naples viennent s'approvisionner de bois et de charbon.
Ainsi deux barrières s'opposent à l'expulsion des eaux vers les parages
de la mer les plus rapprochés: il faut donc que les canaux d'asséchement
se dirigent au sud vers Terracine; mais là aussi un cordon de dunes
borde le littoral. D'ailleurs la pente générale du sol est très-faible,
de 6 mètres à peine, de l'origine des marais au rivage de la mer. En
outre, les eaux sont retenues dans les canaux par de véritables forêts
d'herbes aquatiques; pour débarrasser les fossés de ces énormes
enchevêtrements de plantes et rétablir le courant, on pousse dans l'eau
des troupeaux de buffles qui pataugent sur le fond et le maintiennent
ainsi plus libre de végétation. C'est là, il est vrai, un moyen barbare,
qui hâte la détérioration des berges, et que l'on cherche à remplacer
par des fauchaisons régulières; mais à peine les herbes palustres
ont-elles été coupées et livrées au courant, qu'elles repoussent avec la
même abondance et qu'il, faut s'occuper d'une nouvelle moisson. La masse
des eaux reste donc stagnante: or non-seulement il pleut beaucoup dans
cette partie de l'Italie, mais encore, par un singulier phénomène
géologique, il se trouve que l'eau surabondante des bassins limitrophes
s'épanche par dessous les montagnes dans la dépression des marais
Pontins. M. de Prony a constaté que la masse liquide versée à la mer par
le Badino, canal d'écoulement des marais, dépasse de plus de moitié Peau
de pluie reçue annuellement dans le bassin. C'est que le Sacco,
tributaire du Garigliano, et le Teverone, affluent du Tibre, s'écoulent
partiellement dans les marais par des ruisseaux cachés qui passent
au-dessous des monts Lepini et rejaillissent de l'autre côté en sources
très-abondantes. Lors des grandes pluies, tout se trouve inondé. Pendant
les sécheresses, un nouveau danger se produit: que des pâtres
insouciants allument des broussailles sur les pâturages desséchés, le
sol tourbeux s'enflamme aussitôt et brûle jusqu'au niveau des eaux
souterraines; ainsi se forment de nouvelles cuvettes marécageuses dans
les endroits que l'on croyait, le plus à l'abri des inondations. Mais,
pendant la plus grande partie de l'année, l'aspect des marais Pontins
est celui d'une plaine couverte d'herbes et de fleurs: on se demande
avec étonnement comment ces campagnes si fécondes restent encore
inhabitées. La ville de Ninfa, qui fut bâtie vers le onzième ou douzième
siècle à l'extrémité septentrionale de la plaine, dans la région la
moins insalubre, est pourtant abandonnée. On la voit encore presque
entière, avec ses murs, ses tours, ses églises, ses couvents, ses
palais, ses demeures, toute revêtue de lierre, d'autres plantes
grimpantes, d'arbustes fleuris.

Pour l'assainissement des marais Pontins, il semblait tout naturel
d'avoir recours à la pratique du colmatage, qui a rendu tant de services
dans la vallée de la Chiana. On l'a tenté, en effet, et ça et là
quelques bons résultats ont été obtenus; mais, ainsi que le fait
remarquer de Prony, la «chair» des montagnes avoisinantes est presque
épuisée; les eaux n'en détachent plus guère que des blocs de rochers,
des cailloux, des graviers; il n'en descend que fort peu de ces sables
fins et de ces argiles ténues nécessaires à la formation des colmates.
Il faudra donc recourir à des moyens d'assainissement moins simples et
plus coûteux. Ces moyens existent, aucun ingénieur n'en doute. Il est
possible d'assécher et de repeupler ces contrées, qui sont aujourd'hui
des foyers de pestilence et dont les rares habitants, toujours secoués
par les fièvres, succombent d'anémie au bord des chemins. Bien
employées, les dépenses seront largement couvertes par les produits de
cette plaine féconde, qui, presque sans culture, fournit déjà les plus
belles récoltes de blés et de maïs. Lorsque ce grand travail de
récupération aura été conduit à bonne fin, les antiques cités des
Yolsques renaîtront du sol qui recouvre leurs ruines.

Jusqu'à nos jours, le fleuve romain par excellence, le Tibre, est aussi
resté incorrigible; ses crues soudaines, sans être comparables à celles
du Pô, de la Loire et du Rhône, sont fort dangereuses: on les dit plus
redoutables qu'aux temps de l'ancienne république. Depuis Ancus Martius,
on lutte contre les alluvions fluviales avec des alternatives de
réussite et d'insuccès, pour les déplacer et donner aux eaux un débouché
large et profond. Les ingénieurs italiens, qui se distinguent par la
hardiesse de leurs entreprises, et qui d'ailleurs ont pour les
encourager l'exemple des puissants constructeurs leurs ancêtres, auront
fort à faire pour régulariser le cours du fleuve et pour en diriger les
apports à leur gré.

Le Tibre est de beaucoup le fleuve le plus abondant de la partie
péninsulaire de l'Italie et celui dont le bassin, largement ramifié au
nord et au sud, est le plus étendu[92]. C'est aussi le seul qui soit
navigable dans son cours inférieur, d'Ostie à Fidènes et même au
confluent de la Nera, quoique son courant rapide et ses remous mettent
souvent lés faibles embarcations en danger. Il prend sa source
exactement sous la latitude de Florence, dans ces Alpes de la Lune, dont
l'autre versant épanche la Marecchia vers Rimini. La vallée qu'il
parcourt dans le coeur des Apennins est d'une grande beauté; tantôt elle
s'étale en de larges et fertiles bassins, tantôt elle n'est plus qu'un
défilé penchant, ouvert de vive force à travers les rochers. En aval du
charmant bassin de Pérouse, le Tibre reçoit le Topino, qu'alimentent les
eaux réunies dans la plaine, jadis lacustre, de Fuligno, au pied du
grand Apennin et du chemin sinueux qui monte au col Fleuri (_col
Fiorito_). C'est dans cette plaine, l'une des plus admirées de l'Italie
centrale, que vient déboucher la rivière de Clitumnus, à l'eau si pure,
«le plus vivant cristal où vint jamais se baigner la nymphe.»

[Note 92:

Superficie du bassin du Tibre... 16,770 kilom. car.
Longueur du cours................    418 kilom.
Longueur du cours navigable......     90 kilom.
]

               _... the most living crystal that was e'er
               The haunt of the river nymph, to gaze and lave
               Her limbs_.                     (BYRON.)

Un joli temple, l'un des mieux conservés de l'époque romaine, s'élève
encore au-dessus de la source; mais les troupeaux qui s'abreuvent à
l'onde sacrée ne prennent plus un pelage d'une blancheur éclatante,
comme aux temps de Virgile; la vertu divine a disparu des eaux.

[Illustration: N° 86.--ANCIENS LACS DU TIBRE ET DU TOPINO.]

[Illustration: CASCADE DE TERNI. Dessin de Taylor, d'après une
photographie.]

Le rival du haut Tibre, par sa masse liquide, celui qui «lui donne à
boire», dit le proverbe italien, est le Nar ou Nera, qui réunit dans sa
gorge inférieure plusieurs rivières descendues des montagnes Sibyllines,
du Monte Yelino, des hauteurs de la Sabine. Il y a plus de vingt et un
siècles, dit-on, les plus importantes de ces rivières n'atteignaient pas
le Tibre; elles s'arrêtaient dans la plaine de Reate (Rieti) pour y
former le _lacus Velinus_, dont il reste actuellement quelques petits
bassins et des marécages épars ça et là, au milieu des riches cultures
du Champ des Roses, Une brèche ouverte à travers les roches de sédiment
calcaire, et plusieurs fois recreusée depuis les Romains, a livré
passage en amont de Terni aux eaux du Velino et formé cette admirable
cascade _delle Marmore_, que les peintres et les poëtes ont célébrée à
l'envi. La rivière tombe d'abord en une seule nappe d'une hauteur
verticale de 165 mètres, puis descend en bouillonnant à travers les
blocs amoncelés pour se joindre à l'eau plus paisible de la Nera.
Beaucoup moins grandioses, mais plus charmantes peut-être, sont les
nombreuses cascatelles de l'Anio (Aniene ou Teverone), le dernier
affluent que reçoit le Tibre en amont de Rome. De la colline verdoyante
qui porte le pittoresque Tivoli, entouré de ses vieux murs, on voit
s'échapper de toutes parts le flot argenté des cascades; les unes
glissent en longues nappes sur la roche polie, les autres s'élancent
d'une voûte d'ombre, se déploient un instant dans l'air, puis
disparaissent de nouveau sous le feuillage; toutes, puissantes gerbes ou
simples filets d'eau, ont un trait spécial de beauté qui les distingue,
et par leur ensemble elles forment un des tableaux les plus gracieux de
l'Italie. Aussi Tivoli, dont le nom est proverbial dans le monde entier
comme synonyme de lieu charmant, a-t-il été de tout temps l'un des
grands rendez-vous des Romains. En dépit de la rime populaire:

_Tivoli di mal conforto,--O piove, o tira vento, o suona a morto!_
  (Tivoli sans comfort,--Eau, vent ou glas de mort!)

quelques villas modernes y ont succédé aux maisons de plaisance, vraies
ou prétendues, de Mécène, d'Horace, de Catulle, de Properce et à
l'immense villa d'Hadrien, la plus somptueuse qui fût jamais, et dont
les ruines couvrent, à l'ouest de la Tivoli actuelle, plusieurs
kilomètres carrés de surface. De nos jours il est grandement question
d'utiliser les eaux de l'Aniene pour la grande industrie. Ce fleuve
roule environ 400 mètres cubes en temps de crue et, pendant les saisons
les plus sèches, son débit ne tombe pas au-dessous de 30 ou 25 mètres;
les ingénieurs ont calculé que cette masse d'eau tombant d'une centaine
de mètres de hauteur leur donnerait une force d'au moins 15,000 chevaux,
et ils font leurs plans pour en tirer profit. Les anciens n'exploitaient
industriellement les chutes de Tivoli que pour en retirer les
concrétions de «pierre tiburtine» ou travertin que les eaux calcaires
déposent à droite et à gauche de leur lit et qui en maints endroits
atteignent une puissance de 30 mètres. Ils s'en servaient pour la
construction des monuments de Rome. La couleur du travertin, quand on le
tire de la carrière, est blanche, mais après un certain temps elle
tourne au jaune et prend ensuite une teinte rougeâtre très-agréable à
l'oeil, qui contribue à donner aux édifices un caractère de majesté.

En aval de son confluent avec l'Anio, le Tibre ne reçoit plus que de
faibles ruisseaux. Il est tout formé, et son flot, toujours jaune de
l'argile qu'il a délayée dans son passage à travers les plaines de
l'Ombrie, vient rouler avec toute sa puissance sous les ponts de Rome.
Bientôt après, il contourne de ses méandres les dernières collines, qui
bordent un ancien golfe comblé, et, déjà soulevé par le flot de marée
qui vient à sa rencontre, se bifurque autour de l'île Sacrée, jadis
l'île de Vénus, célèbre par ses roses, aujourd'hui triste solitude
marécageuse, couverte de joncs et d'asphodèles. Le vieux Tibre est le
bras qui coule au sud de l'île; c'est lui qui porte encore à la mer la
plus grande quantité d'eau et qui a poussé en dehors du continent la
péninsule d'alluvions la plus considérable. Ostie, qui était la «porte»
du fleuve aux premiers temps de l'histoire romaine, repose maintenant
sous les champs de céréales et les chardons à 6 kilomètres et demi du
rivage: les fouilles entreprises depuis 1855 la font ressusciter peu à
peu comme la Pompéi napolitaine: on peut y visiter les temples de
Jupiter, de Cybèle, entrer dans un sanctuaire de Mithra, parcourir
l'ancienne voie des tombeaux, se promener dans les rues bordées
d'arcades, à côté de magasins fermés depuis plus de deux mille ans. Les
commerçants de Rome avaient dû abandonner la ville à cause de
l'allongement du lit fluvial et de la barre de sable qui en obstruait
l'entrée. Déjà du temps de Strabon Ostie n'avait plus de port.

Pour reconquérir un débouché sur la mer, les empereurs romains firent
creuser au nord du bras d'Ostie un canal que les eaux du Tibre ont peu à
peu transformé par leurs érosions et leurs apports en un petit fleuve
sinueux: c'est le Fiumicino. Claude fit excaver de vastes bassins au
bord d'une crique assez profonde située au nord du canal, et là s'éleva
bientôt une nouvelle Ostie. Trajan ouvrit, un peu plus au sud-est, un
autre port, qui fut pendant plusieurs siècles la véritable embouchure
commerciale du Tibre. Mais depuis environ mille ans ce port s'est
comblé; les alluvions gagnent incessamment sur la mer et prolongent le
triangle de terres qu'elles ont formé au devant de la courbe naturelle
du rivage tracée entre Civita-Vecchia et Porto d'Anzio; actuellement les
anciens bassins sont laissés à près de 2 kilomètres dans les campagnes.
Du côté du Fiumicino, où le chenal est indiqué par des rangées de pieux
que l'eau vient affouiller à la base, les progrès du delta sont
d'environ un mètre par an, tandis qu'ils atteignent près de trois mètres
à la bouche de l'ancienne Ostie. Sur les bords d'un grand étang qui
servait de darse intérieure au port de Trajan, on trouve des ruines en
grand nombre, palais, thermes, entrepôts. Des fouilles entreprises en
cet endroit pour le compte de la famille Torlonia ont amené la
découverte de quelques objets d'art.

[Illustration: N° 87.--DELTA DU TIBRE. D'après la Carte particulière des
Côtes d'Italie (_Mr. Darondeau, 1881_) et d'après celle de Desjardins.]

Ainsi le Tibre, comme l'Arno, le Pô, le Rhône, l'Èbre, le Nil et tous
les autres fleuves qui se jettent dans la Méditerranée, est obstrué à
son embouchure par des bancs de sable infranchissables aux grands
navires, et Rome, au lieu de se servir de son fleuve pour communiquer
avec les pays d'outre-mer, est obligée d'avoir recours à des ports
éloignés: c'est par Antium, Anxur (Terracine), Pouzzolles même, qu'à
défaut d'Ostie elle se mettait jadis en rapport avec la Sicile, la Grèce
et l'Orient; mais dans les temps modernes la plus grande importance
politique et commerciale des contrées du nord a fait transférer à
Civita-Vecchia l'entrepôt marin de la vallée du Tibre. On sait que
Garibaldi a le projet de consacrer les derniers efforts de sa vie à la
transformation de Rome en une grande cité maritime et commerciale. Un
canal d'assainissement détaché du Tibre emporterait toutes les eaux
stagnantes de la campagne romaine, tandis qu'un lit plus large, où des
portes d'écluse arrêteraient les alluvions du Tibre, irait déboucher
dans un port vaste et profond, en pleine Méditerranée. L'entreprise
grandiose sera en même temps d'une exécution difficile, car la mer est
basse au large des côtes romaines et c'est à plus de 1,200 mètres du
littoral que la sonde marque la profondeur de 10 mètres nécessaire à
l'entrée des grands navires. Cependant, si le Tibre doit être transformé
en un grand fleuve commercial et si les travaux d'excavation d'un port
doivent être entrepris, on ne saurait choisir d'autre emplacement que la
région qui s'étend au nord du delta, et s'il est possible, fort au large
de la zone d'alluvions du fleuve.

Les ingénieurs hydrauliciens trouveront aussi, sinon des obstacles
insurmontables, du moins d'extrêmes difficultés à triompher des crues
qui rendent le Tibre si dangereux pour les villes riveraines. D'après
les auteurs anciens, les débordements du Tibre étaient très-redoutables,
non-seulement à cause du mal qu'ils faisaient directement, mais aussi à
cause des amas de détritus animaux et végétaux, notamment des serpents
noyés, qu'ils laissaient dans les campagnes. Dans ses crues, le fleuve
continue d'apporter ces débris corrompus et cause toujours de grands
dégâts. A Rome, qui n'est pourtant qu'à 56 kilomètres de la mer, le
niveau d'inondation s'élève fréquemment à 12 et 15 mètres au-dessus de
l'étiage; en décembre 1598, le fleuve se gonfla même de plus de 20
mètres. Gomment faire pour retenir ces masses d'eau, pour régler
l'arrivée des ondes successives de la crue sous les ponts de Rome? S'il
est vrai que le déboisement des Apennins soit l'une des grandes causes
du fléau, la restauration des forêts sera-t-elle une mesure suffisante?
Ou bien faudra-t-il rétablir au moyen de barrages, du moins pendant le
temps des pluies, quelques-uns des anciens lacs où venaient aboutir
jadis des rivières sans issue? Dans tous les cas, l'embarras sera grand,
car le versant occidental des Apennins est précisément tourné vers les
vents pluvieux, et les crues spéciales de chaque bassin des affluents du
Tibre coïncident pour former une seule et même vague d'inondation. En
outre, les vents d'ouest et de sud-ouest, qui apportent en hiver les
nuages et les averses, sont aussi les mêmes qui soufflent à l'encontre
des eaux fluviales dans le delta et en retardent l'écoulement vers la
mer.

Si les grandes inondations hivernales du Tibre s'expliquent facilement,
par contre ce fleuve présente dans son régime estival un phénomène qui
resta longtemps incompréhensible. Pendant la saison des sécheresses, les
eaux du Tibre se maintiennent à un niveau de beaucoup supérieur à celui
qui répondrait à la faible quantité de pluies tombées dans le bassin;
jamais leur débit d'étiage n'est inférieur à la moitié du débit moyen.
C'est là un fait peut-être unique dans son genre et que les savants
n'ont constaté pour aucune autre rivière. Ainsi, pour établir une
comparaison avec un fleuve bien connu et relativement constant, la
Seine, dont le bassin est près du quintuple de celui du Tibre et qui
roule d'ordinaire presque deux fois plus d'eau, est souvent, après de
longues sécheresses, de trois à quatre fois moins abondante. Pour
expliquer la pérennité du Tibre, il faut admettre nécessairement que
pendant la saison des sécheresses le fleuve est alimenté par les
émissaires de réservoirs souterrains où se sont accumulées les eaux de
l'hiver. Ces réservoirs sont très nombreux, si l'on en juge par les
écroulements en forme d'entonnoirs qui s'ouvrent ça et là sur les
plateaux et les montagnes calcaires de l'Apennin. Un de ces gouffres,
appelé «Fontaine d'Italie» ou puits de Santulla, et situé non loin
d'Alatri, près de la frontière du Napolitain, est, en effet, une sorte
de puits, de 50 mètres de profondeur, et large de 400 mètres, au fond
duquel une véritable forêt dresse ses troncs élancés vers la lumière;
des sources ruissellent en abondance sous la verdure, et des brebis,
qu'on y a fait descendre au moyen de cordes et qu'un pâtre ira chercher
en se suspendant également à un câble, paissent l'herbe savoureuse qui
croît à l'ombre de ce charmant bosquet. Ce sont des gouffres de cette
espèce qui alimentent de leurs eaux mystérieuses les fleuves de la
contrée, le Sacco et le Tibre. Les ingénieurs Venturoli et Lombardini
ont établi par leurs calculs, qu'environ les trois quarts de la masse
liquide du Tibre pendant l'étiage proviennent de lacs inconnus, cachés
dans les cavernes des Apennins calcaires. L'eau qu'ils fournissent
annuellement au Tibre est égale à celle que renfermerait un bassin de 65
kilomètres carrés sur une profondeur moyenne de 100 mètres[93].

[Note 93:

Pluie moyenne a Rome...................   0m,78 (Schouw).
      »       a la base de l'Apennin...   1m,10 (Lombardini).
      »       sur les sommets..........   2m,40       »

Débit moyen du Tibre.........   291 m. c. par seconde (Venturoli)
 »  le plus fort............. 1,710        »               »
 »  le plus faible...........   160        »               »
]

Le Tibre a fait en grande partie la puissance de la Rome primitive,
sinon comme rivière navigable, du moins comme ligne médiane d'un vaste
bassin, et maintenant encore la disposition générale de la contrée fait
de sa capitale le marché naturel d'une région considérable de l'Italie.
À ces avantages de la ville se joignirent plus tard ceux de sa position
centrale en Italie et dans l'_orbis terrarum_; mais, nous l'avons vu,
l'histoire, qui change sans cesse la valeur géographique relative des
diverses contrées, a graduellement rejeté Rome en dehors du grand chemin
des nations. Il est vrai que cette ville est située à peu près au milieu
de la Péninsule et qu'elle occupe le centre de figure de l'ensemble des
terres, insulaires et continentales, qui entourent la mer Tyrrhénienne;
également au point de vue météorologique, Rome est un centre, puisque sa
température moyenne (15°,4) est précisément de 4 degrés plus élevée que
celle de Turin et de 4 degrés plus faible que celle de Catane; mais ni
la position géométrique, ni les avantages du climat, d'ailleurs
très-compromis par l'insalubrité des campagnes et même d'une partie de
la ville, n'assurent à Rome l'importance de grande capitale qu'elle
ambitionne. Quoique résidence de deux souverains, le roi d'Italie et le
pape, Rome n'est point la tête de la Péninsule, et bien moins encore
celle des pays latins. On affirme que pendant le moyen âge, lors du
séjour des papes à Avignon, la population de la «Ville Éternelle»
descendit à 17,000 individus; ce fait paraît très-contestable à M.
Gregorovius, le savant qui a le mieux étudié cette période de l'histoire
de Rome, mais il est certain qu'après le sac ordonné par le connétable
de Bourbon Rome n'avait guère plus de 50,000 habitants. De nos jours,
elle grandit assez rapidement, mais elle est très-inférieure à Naples et
sa population n'est même pas aussi considérable que celle de Milan.

Dès les premiers âges, les habitants de Rome étaient d'origines
diverses, La légende de Romulus et de Rémus, le récit de l'enlèvement
des Sabines, qui s'applique en réalité à toute une époque de l'histoire
romaine, les conflits incessants des nations enfermées dans la même
enceinte, témoignent de cette diversité première. De même, les restes
des cités que l'on trouve dans la province de Rome, plus fréquemment
encore que dans la Toscane proprement dite, murs dits cyclopéens,
nécropoles, urnes funéraires, vases de toute espèce, poteries et bijoux,
rappellent que sur la rive droite du Tibre l'élément étrusque balançait
au moins celui des Italiotes. Ailleurs, notamment sur le versant de
l'Adriatique, prédominaient les Gaulois, et leur race se mêla
diversement aux autres souches ethniques d'où sortit la population
romaine primitive.

[Illustration PAYSANS DE LA CAMPAGNE ROMAINE. Dessin de D. Maillart,
d'aprés nature.]

Mais ce fut bien autre chose aux temps de la puissance de Rome. Alors
des étrangers, par milliers et par millions, vinrent se mêler à la
population latine. Pendant cinq siècles, les Gaulois, les Espagnols, les
Maurétaniens, les Grecs, les Syriens, les Orientaux de toute race et de
tout climat, esclaves, affranchis et citoyens, ne cessèrent d'affluer
vers la capitale du monde et d'en modifier à nouveau les éléments
ethnologiques. Vers la fin de l'empire, Rome, dit-on, avait dans ses
murs plus d'étrangers que de Romains, et sans doute que ceux-ci, comme
tous les résidents des grandes villes, avaient des familles moins
nombreuses que les immigrants du dehors. Ainsi la race italienne était
déjà mélangée des éléments les plus divers lorsque la grande débâcle de
l'empire d'Occident commença et que les hordes de la Germanie, de la
Scythie, des steppes asiatiques, vinrent tour à tour piller la cité
reine. Ce croisement à l'infini des vainqueurs et des vaincus, des
maîtres et des esclaves, est peut-être la principale raison du
changement considérable qui s'est opéré depuis deux mille ans dans le
caractère et l'esprit des Romains. Cependant les Transtévérins,
c'est-à-dire les Romains de la rive droite du Tibre, ont conservé le
vieux type romain, tel que nous le voyons encore dans les statues et les
médailles.

Rome est plus grande par ses souvenirs que par son présent, plus
attachante par ses ruines que par ses édifices modernes; elle est encore
plus un tombeau qu'une cité vivante. On se sent fortement saisi, secoué
comme par une main puissante, quand on se trouve en présence des
monuments laissés par les anciens maîtres du monde. La vue de ce
prodigieux Colisée, si formidable encore quoique en partie démoli, cause
une admiration mêlée d'épouvante au voyageur qui ne voit pas dans les
constructions humaines de simples tas de pierres. La pensée que cette
immense arène était emplie d'hommes qui s'entre-tuaient, qu'une mer de
têtes oscillait suivant les péripéties du massacre, sur tout le pourtour
de ces gradins, et qu'un effrayant cri de mort, composé de quatre-vingt
mille voix, descendait vers les combattants pour les encourager à la
tuerie, suscite devant l'imagination tout un passé de bassesse, de
férocité, de fureur délirante, qui devaient user toutes les forces vives
de la civilisation romaine et la livraient d'avance en proie aux
barbares qui allaient faire reculer l'humanité de dix siècles vers les
ténèbres primitives. Le Forum réveille des souvenirs d'autre nature:
certes, des abominations de toute espèce s'y sont également commises;
mais, dans l'ensemble de son histoire, cette place herbeuse et inégale,
dont le moyen âge avait fait un marché de vaches (_Campo Vaccino_), se
montre à nous comme le vrai centre du monde romain; c'est le lieu, jadis
sacré, d'où pendant tant de siècles partit l'impulsion première pour
tous les peuples occidentaux, des montagnes de l'Atlas aux rives de
l'Euphrate: c'est là que s'agitaient, comme dans un cerveau vivant, les
idées et, vers la fin de l'empire, les hallucinations venues de toutes
les extrémités du grand corps. Les murs, les restes de colonnades, les
temples, les églises qui entourent le Forum racontent dans leur langage
muet les événements les plus considérables de Rome, et, sous ces
constructions diverses, les débris plus anciens retrouvés par les
fouilles nous font pénétrer plus avant dans l'ombre épaissie des âges;
comme dans un champ où se succèdent les récoltes, les édifices ont
remplacé les édifices autour de cette place où se mouvait sans cesse la
grande houle du peuple romain: ce sont là des annales qui pour le savant
valent bien celles de Tacite. De même sur tous les points de Rome et des
environs où se trouve quelque vieux monument, arcade ou colonne brisée,
niche ou soubassement, chaque pierre rappelle une date, un fait de
l'histoire de Rome. Souvent il est difficile de déchiffrer ce témoignage
du passé, mais du chaos de toutes les hypothèses, du conflit de toutes
les contradictions, la vérité se fait jour peu à peu.

Malgré les pillages et les démolitions en masse, un très-grand nombre de
monuments antiques, parmi lesquels le Panthéon d'Agrippa, cette
merveille d'architecture, subsistent encore, plus ou moins dégradés. Les
Vandales, sur le compte desquels on avait mis l'oeuvre de destruction,
ont pillé à outrance, cela est vrai, mais ils n'ont rien démoli. Le
travail de renversement systématique avait déjà commencé bien avant les
Vandales, lorsque, pour la construction de la première église de
Saint-Pierre, les matériaux avaient été pris au cirque de Caligula et à
d'autres monuments voisins. On fit de même pour les innombrables églises
qui s'élevèrent dans la suite, ainsi que pour les monuments civils et
les bâtisses de toute espèce; les statues qui n'étaient pas enfouies
sous les débris étaient cassées, pour servir de pierre à chaux ou de
pierre à bâtir; au commencement du quinzième siècle, il ne restait plus
debout dans Rome que six statues, cinq de marbre et une de bronze.
L'invasion des Normands, en 1084, et toutes les guerres du moyen âge,
accompagnées du sac et de l'incendie, laissèrent aussi bien des ruines
après elles; mais le nombre des palais, des cirques, des arcs
triomphaux, des colonnades, des obélisques, des aqueducs, avait été si
considérable, que la Renaissance, éprise tout à coup de ces
magnificences du passé, put en trouver encore beaucoup à étudier et à
reproduire par des imitations plus ou moins heureuses. Depuis cette
époque, le vaste musée architectural qu'enferment les murs de Rome est
conservé avec soin; il a même été agrandi par des oeuvres capitales de
Michel-Ange, de Bramante et d'autres architectes; mais cela n'est pas
suffisant: il faut remettre à la clarté du jour tous les trésors d'art,
tous les témoignages de l'histoire qui sont encore enfouis. On s'occupe
actuellement de récupérer par des fouilles toutes les constructions que
les débris accumulés pendant quinze siècles avaient recouvertes de leurs
strates. Il s'agit de retrouver sous la Rome de nos jours la Rome
antique, de la faire surgir de la poussière des rues, comme on a
ressuscité Pompéi de la cendre du Vésuve.

Les restes les plus curieux, notamment les fondements des palais des
Césars et les murs de l'ancienne _Roma quadrata_, ont été mis
partiellement à découvert sur le mont Palatin, à peu de distance du
Forum et du Colisée; la colline tout entière est un ensemble de
monuments des plus précieux.

C'est là que les premiers Romains avaient bâti la ville, afin de la
protéger à la fois par les escarpements de leur roche et par les eaux du
Vélabre et des autres marécages dans lesquels s'épanchaient alors les
inondations du Tibre. Mais, devenue plus populeuse, Rome eut bientôt à
descendre du Palatin; elle s'étendit dans la dépression du Vélabre,
asséchée par les égouts de Tarquin l'Étrusque, se déploya dans la vallée
du Tibre et dans ses ravins latéraux, puis gravit les pentes des
hauteurs environnantes. Au milieu de la ville grandissante, un îlot,
considéré par les Romains comme un lieu sacré, divisait les eaux du
fleuve. Les berges en étaient maçonnées en forme de carène; au centre un
obélisque s'élevait en guise de mât, et le temple d'Esculape occupait la
poupe. L'île était assimilée à un vaisseau portant la fortune de Rome.

Il existe encore une autre Rome, la Rome souterraine, des plus
intéressantes à étudier, car là, mieux que dans tous les livres, on peut
apprendre ce qu'était le christianisme des premiers siècles et juger des
changements qu'y a produits, depuis cette époque, l'incessante évolution
de l'histoire. Les cryptes des cimetières chrétiens occupent autour de
la ville une zone de deux ou trois kilomètres de largeur moyenne,
partagée en une cinquantaine de catacombes distinctes, qui n'ont pas
encore été explorées dans leur entier. M. de Rossi évalue à 580
kilomètres la longueur de toutes les galeries creusées par les chrétiens
dans le tuf volcanique. Elles n'ont en moyenne qu'une largeur moindre
d'un mètre; mais en tenant compte des chambres qui servaient d'oratoires
et des nombreux étages de niches profondes où l'on déposait les corps,
on peut juger de l'énorme travail de déblais que représentent ces
excavations. Les inscriptions, les bas-reliefs, les peintures de ces
tombeaux furent toujours inviolables pour les païens de Rome, pleins de
respect envers les sépultures, et fort heureusement les souterrains
furent comblés lors de l'invasion des barbares, ce qui les sauva des
dégradations qu'eurent à subir pendant tout le moyen âge les monuments
de la surface; ils restèrent intacts jusqu'à l'époque des fouilles, qui
commença vers la fin du seizième siècle. Ces tombeaux chrétiens révèlent
une croyance populaire fort différente de celle qui se trouve exprimée
dans les écrits des contemporains, appartenant presque tous à une autre
classe sociale que celle de la masse des fidèles; ils contrastent bien
plus encore avec les monuments des âges postérieurs du christianisme.
Tout y est d'une gaieté sereine; les emblèmes lugubres n y ont aucune
place: on n'y trouve ni représentations de martyres et de tortures, ni
squelettes, ni images de mort; on n'y voit pas même la croix, devenue
plus tard le grand signe du christianisme. Les symboles le plus
fréquemment figurés sont le «bon Berger», portant un agneau sur les
épaules, la vigne et ses pampres, la joyeuse vendange. Dans les
premières catacombes, au deuxième et au troisième siècle, les figures,
d'ailleurs beaucoup mieux sculptées que celles des siècles suivants, ont
quelque chose de grec et sont fréquemment représentées avec des sujets
païens: le bon Berger se trouve même une fois entouré des trois Grâces.
Deux catacombes judaïques, creusées également dans le tuf de Rome,
permettent de comparer les idées religieuses des deux cultes à cette
époque si intéressante de l'histoire.

[Illustration: N° 88.--LES COLLINES DE ROME.]

Par une bizarre superstition pour les nombres mystiques, on continue de
donner à Rome le nom de «Ville aux Sept Collines», qu'elle ne mérite
plus depuis que l'enceinte de Servius Tullius a été dépassée. Sans
compter le mont Testaccio, composé de tessons que les fabricants de
jarres et les bateliers jetaient au bord du fleuve et que les buveurs
utilisent aujourd'hui pour tenir leur breuvage au frais, au moins neuf
collines bien distinctes s'élèvent dans les murs de la Rome actuelle:
l'Aventin, où se retiraient les plébéiens dans leurs velléités
d'indépendance, le Palatin, où siégèrent les Césars, le Capitolin, que
dominait le temple de Jupiter, le Caelius (Monte Celio), l'Esquilin, le
Viminal, le Quirinal, le Citorio, monticule d'ailleurs peu élevé, le
Monte Pincio, le coteau des promenades et des jardins. Enfin, de l'autre
côté du Tibre, et toujours dans la Rome de nos jours, se montrent deux
autres collines: le Janicule, la plus haute de toutes, et le Vatican,
ainsi nommé parce qu'on y rendait autrefois les oracles.

Héritière des traditions anciennes, cette hauteur est restée le lieu des
«vaticinations». C'est là que les prêtres chrétiens, sortis de
l'obscurité des catacombes, où ils tenaient leurs assemblées secrètes,
sont venus trôner au-dessus de la ville de Rome et de tout le monde
occidental. Là s'élève le palais du pape avec ses riches collections, sa
bibliothèque, son musée, les chefs-d'oeuvre de Michel-Ange et de
Raphaël. A côté resplendit la fameuse basilique de Saint-Pierre, le
centre de la chrétienté catholique. Réuni au palais par une longue
galerie, le mausolée d'Hadrien, découronné de sa colonnade supérieure et
devenu, sous le nom de château Saint-Ange, la grande forteresse papale,
se dresse au bord du Tibre et en domine le passage. Maintenant ses
canons ne protègent plus le Vatican; toute puissance matérielle des
pontifes a disparu, mais la fastueuse église de Saint-Pierre, l'étonnant
portique circulaire qui la précède, la coupole qui la surmonte et
qu'aperçoivent même les navigateurs voyageant au loin sur la mer, les
statues, les marbres, les mosaïques, les décorations de toute espèce
témoignent des richesses immenses qui, de toutes les parties du monde
chrétien, venaient naguère s'engouffrer dans Rome. La seule basilique de
Saint-Pierre, l'une des trois cent soixante-cinq églises de la cité
papale, a coûté près d'un demi-milliard. Pourtant, quelque somptueux que
soit cet édifice, l'admiration qu'il éveille n'est point sans mélange.
Les juges ont beau dire que «le génie de Bramante et de Michel-Ange se
fait sentir ici au point de ramener tout ce qui est ridicule ou mauvais
aux simples proportions de l'insignifiance», on ne peut s'empêcher
pourtant de voir ce qu'il y a d'imparfait dans cette oeuvre colossale.
Le monument est rapetissé par la multiplicité des ornements, et, chose
plus grave encore, il ne répond, comme architecture, qu'à une phase
transitoire et locale de l'histoire du catholicisme. Loin de représenter
toute une époque avec sa foi, sa conception une et cohérente des choses,
il résume, au contraire, un âge de contradictions, où le paganisme de la
Renaissance et le christianisme du moyen âge tâchent de se fondre en un
néo-catholicisme pompeux qui caresse les sens et s'adapte de son mieux
au goût et aux caprices du siècle: sous les sombres nefs gothiques,
l'impression est bien autrement profonde. Par un phénomène historique
curieux, le quartier du Rome où s'élève l'église de Saint-Pierre est le
seul endroit de la ville actuelle qui ait été dévasté par les Musulmans,
en 846. Ceux-ci se vantent d'avoir saccagé la Rome papale et de posséder
Jérusalem, tandis que jusqu'à nos jours le tombeau de Mahomet est resté
au pouvoir de ses fidèles. Quant aux Juifs, ce n'est point en vainqueurs
qu'ils sont entrés dans Rome. Domiciliés dans l'immonde Ghetto, aux
bords du Tibre vaseux, et non loin de cet arc de Titus qui rappelle la
destruction de leur temple et le massacre de leurs ancêtres, ils ont
porté pendant dix-neuf cents ans le poids de la haine universelle et de
la persécution. Ils ont survécu pourtant, grâce à la puissance de l'or
qu'ils savaient manier mieux que leurs oppresseurs, et, désormais libres
de sortir du Ghetto, les quatre mille Juifs de Rome prennent part, plus
que les chrétiens eux-mêmes, à la transformation de la capitale de
l'Italie.

Le cours des idées s'est trop modifié pendant les siècles modernes pour
que les ingénieurs italiens songent maintenant à inaugurer la troisième
ère de l'histoire de Rome par des édifices de luxe qui puissent se
comparer en grandeur au Colisée ou à Saint-Pierre; mais ils ont des
oeuvres non moins utiles à réaliser dans un autre domaine du travail
humain, s'ils se donnent pour mission de protéger Rome contre les crues
du Tibre et de la replacer dans des conditions de salubrité parfaite. Il
est vrai que les débris accumulés de tant d'édifices détruits ont
exhaussé le niveau de la ville d'au moins un mètre en moyenne; mais le
lit du Tibre s'est également élevé à cause du prolongement de son delta.
Pour assurer le libre écoulement des eaux de crue dans un canal
régulier, il faut nécessairement recreuser le lit du fleuve et le border
de quais élevés dans toute la traversée de Rome; il faut, en outre, pour
assainir la ville, remanier le réseau souterrain des égouts et
distribuer avec intelligence l'eau pure que les travaux des anciens
édiles ont donnée aux vasques des fontaines.

On sait quelle prodigieuse masse liquide Rome recevait jadis pour sa
consommation journalière. Du temps de Trajan, les neuf grands aqueducs,
d'une longueur totale de 422 kilomètres, apportaient environ 20 mètres
cubes par seconde, la valeur d'un véritable fleuve, et les autres canaux
d'amenée construits plus tard accrurent cette quantité d'eau de plus
d'un quart. Actuellement encore, bien que Rome n'ait plus guère que la
dixième partie de ses ruisseaux artificiels et que la plupart des
anciens aqueducs dressent leurs arcades ruinées au milieu des campagnes
sans culture, la capitale de l'Italie est une des cités les plus
abondamment pourvues d'eaux vives; mais si jamais Rome doit emplir son
enceinte et continuer de s'agrandir par l'adjonction de nouveaux
quartiers, si le Forum, naguère presque dans la banlieue, redevient le
centre de la ville, le manque d'eau pourrait bien aussi s'y faire sentir
comme dans la plupart des métropoles de l'Europe[94].

[Note 94: Eau d'alimentation de diverses capitales:

               Quantité