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Title: Le cheval sauvage
Author: Reid, Mayne, 1818-1883
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Le cheval sauvage" ***

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by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr)



LE
CHEVAL SAUVAGE



8e SERIE,--FORMAT PETIT IN-8º.

POITIERS.--TYPOGRAPHIE OUDIN.



[Illustration: Sa robe blanche se détachait sur le fond vert du
feuillage.]



LE
CHEVAL
SAUVAGE

PAR
MAYNE-REID



PARIS
H. LECÈNE ET H. OUDIN, ÉDITEURS
17, RUE BONAPARTE, 17

LE

CHEVAL SAUVAGE



I

LA LETTRE.


--Dans notre dernière campagne au Mexique, dit le capitaine Worfield en
achevant de rouler sa cigarette, j'avais été dirigé avec ma compagnie
sur un village éloigné où nous devions attendre les ordres du quartier
général. C'était un endroit si triste, si monotone, que de ma vie je ne
me suis autant ennuyé. Las de cette existence uniforme, où le
désoeuvrement tenait toute la place, je finis par demander mon
changement de garnison. Mais les semaines s'écoulaient, et je ne
recevais pas de réponse. Evidemment, mon colonel m'avait oublié, ou bien
il avait ses motifs pour ne pas déférer à mon désir. J'aurais eu tort
après tout de me plaindre de son silence, car ce fut juste à ce moment
qu'il m'arriva une aventure que je vais vous raconter.

Un matin, comme je prenais le frais sur ma terrasse, on m'apporta une
lettre du propriétaire d'une plantation voisine. Elle était ainsi
conçue:

    «Mon cher Worfield.

    Nous parlions hier du Cheval blanc de la prairie; un de mes
    gardeurs de troupeaux vient de m'annoncer qu'il l'a aperçu dans
    les grandes pampas qui touchent à ma propriété. Le malheur veut
    que je sois cloué au lit et incapable de partir en chasse; mais
    vous, qui êtes valide et ne savez comment tuer le temps,
    pourquoi n'essaieriez-vous pas de faire main basse sur le plus
    beau coursier qu'il y ait au monde? L'homme qui vous remettra ce
    billet vous dira où il l'a vu.

    Tout à vous. MANUEL DE FAVIA.»

Mon parti fut vite pris. Ce n'était pas la première fois que j'avais
entendu conter merveille du Cheval blanc de la prairie. Quel est donc le
chasseur, le trappeur, le marchand porte-balle, le voyageur qui a
parcouru ces vastes Plaines de l'Amérique du Sud sans avoir recueilli
quelque légende fantastique sur ces _mustangs_ dont rien n'égale la
vitesse? Plus rapides que le vent, ils vont par troupes nombreuses,
défiant toute poursuite. Moi-même, j'en avais vu souvent, et j'avais
tenté, mais vainement, de les prendre au lasso. Seulement, celui qu'on
désignait sous le nom de «Cheval blanc de la prairie» avait une
particularité qui le distinguait de tous les autres: il avait les
oreilles noires. Tout le reste de sa robe était blanc, d'une blancheur
de neige fraîchement tombée.

C'était de cet animal étrange et mystérieux que parlait la lettre de
Manuel. Comment n'aurais-je pas profité de la bonne fortune qui m'était
offerte? Comment ne pas saisir cette occasion peut-être unique de savoir
enfin ce qu'il en était? Le porteur du billet était d'ailleurs tout prêt
à me servir de guide.

Une demi-heure après, en compagnie du gardeur de troupeaux et d'une
douzaine de mes chasseurs, je passai le fleuve et je m'enfonçai dans les
profondeurs de la forêt qui s'étendait sur l'autre rive.

Mon escorte se composait de gens qui avaient une longue expérience de la
chasse. J'avais toute confiance en eux, je ne doutais pas un instant de
leur habileté et j'espérais bien trouver avec leur aide la piste que
nous cherchions. Une fois ce résultat acquis, je comptais, pour faire ma
capture, sur la rapidité de ma jument, qui avait fait ses preuves, et
sur ma dextérité à manoeuvrer le lasso.

Tandis que nous poussions en avant, je communiquai à mes compagnons
l'objet de mon expédition. Presque tous connaissaient le Cheval blanc
par ouï-dire; quelques-uns croyaient bien l'avoir déjà vu dans la
prairie; tous indistinctement se réjouissaient d'avance des émotions que
devait leur réserver une chasse si aventureuse.

Nous eûmes d'abord à passer entre d'épaisses broussailles, que les
lianes, les épines et les ronces rendaient presque impraticables. Mais
plus loin l'aspect changea et la marche devint plus commode. Les fourrés
étaient plus rares, les éclaircies plus grandes, et les trouées si
rapprochées qu'elles se succédaient presque sans interruption.

Nous avions fait une traite d'à peu près dix milles sans halte, lorsque
nous tombâmes sur la piste que cherchait notre guide. Nous la suivîmes
quelque temps, et bientôt nous eûmes en vue le troupeau de mustangs.

Jusque-là, le succès de notre entreprise répondait à nos plus téméraires
espérances. Mais voir une horde de chevaux sauvages et s'emparer du plus
rapide de tous sont deux choses bien différentes.

La pampa, où paissait le troupeau, avait plus d'un mille d'étendue et,
comme celles que nous venions de traverser, elle était environnée de
forêts. Quelques cavales broutaient paisiblement les herbes courtes;
d'autres chevaux gambadaient, s'ébattaient, se pourchassaient, se
cabraient, ruaient, hennissaient, s'élançaient les uns contre les autres
comme dans un combat, puis partaient au galop, livrant au vent leur
crinière et leur longue queue. Nous étions encore assez loin d'eux, mais
nous pouvions voir de l'endroit où nous nous trouvions très
distinctement la beauté de leurs formes, la souplesse et la vigueur de
leurs membres, l'éclat de leur robe brillant au soleil et trahissant
l'excellence du pâturage. Il y en avait de toutes les couleurs: des
bais, des alezans, des zains, des louvets, des saures, des tourdillés,
des pies, des tavelés, des balzans, des vineux, des truités, des noirs
jais, des gris charbonnés, mouchetés, souris, porcelaine, pommelés, ces
derniers en plus grand nombre. Mais où était le magnifique étalon dont
nous rêvions la conquête? Cette question était sur toutes les lèvres,
car un coup d'oeil nous avait suffi à tous pour constater que le «Cheval
blanc de la prairie» ne se trouvait point parmi le troupeau.

Nous échangeâmes des regards qui accusaient toute notre déception.
Avait-il abandonné la horde pour promener sa course vagabonde loin de là
dans l'immensité des pampas? S'était-il, au contraire, simplement écarté
du gros de la troupe avec quelques cavales, comme un roi entouré de sa
cour tient ses sujets à distance, et n'avait-il fait que pénétrer dans
une clairière proche de nous pour chercher un tapis de verdure moins
foulé? Notre guide nous assura que, dans ce dernier cas, il ne serait
pas difficile de l'obliger à se montrer. Il suffisait d'effaroucher les
autres cavales, dont les hennissements ne tarderaient pas à l'appeler.

Ce plan ne pouvait toutefois être mis à exécution qu'à la condition de
cerner le troupeau, car nous avions à craindre qu'il ne partit tout
entier au galop, dans une direction opposée. Nous nous mîmes donc, sans
perdre un instant, à former le cordon autour de la pampa. La forêt nous
servit à merveille pour dérober nos mouvements; et, au bout d'une
demi-heure, l'investissement de la prairie était accompli.

Les chevaux sauvages continuaient à paître et à s'ébattre sans se douter
qu'ils étaient emprisonnés dans une ceinture et gardés à vue par des
chasseurs déterminés. S'ils en avaient eu le moindre soupçon, ils nous
auraient depuis longtemps échappé, en dépit de toutes nos précautions.
Le cheval sauvage est de tous les animaux qui vivent en liberté le plus
prompt à s'effrayer. Le cerf, l'antilope, le buffle redoutent beaucoup
moins que lui l'approche de l'homme. Le mustang semble connaître et
prévoir le sort qui l'attend, une fois qu'il tombe au pouvoir de son
dompteur. On serait presque tenté de croire que ceux qui parviennent à
s'échapper des plantations et à rejoindre leurs compagnons nomades et
indépendants, leur ont fait le tableau des souffrances et des ennuis qui
accompagnent la domestication.

Je m'étais moi-même, sans descendre de selle, transporté à l'autre bout
de la prairie, en me chargeant, dès que le cercle aurait été fermé, de
sonner du cor pour épouvanter le troupeau. J'avais porté le cor à mes
lèvres et m'apprêtai à donner le signal, lorsqu'un cri perçant poussé
derrière moi paralysa en quelque sorte mon bras. Je me retournai
vivement. Je me demandai avec stupéfaction d'où venait ce cri, tant il
était étrange, quand il frappa pour la seconde fois mon oreille. Je le
reconnus alors: c'était le hennissement du Cheval blanc de la prairie!

Tout près de moi, il y avait une clairière étroite, une sorte d'allée
qui conduisait, à une autre prairie. J'y entendais distinctement le
frappement des sabots d'un cheval lancé au galop. Je courus aussi vite
que me le permettaient les gaulis et j'atteignis presque aussitôt le
bord de l'éclaircie. Mais le soleil, qui dardait en ce moment d'aplomb,
m'éblouit au point de m'aveugler. Je fus hors d'état de rien voir.
Cependant, je continuais à entendre le bruit retentissant des sabots et
le hennissement perçant. Je me fis alors une visière de la main et je
parvins à distinguer ce qui se passait à proximité de moi: un magnifique
étalon redescendait au grand galop l'allée et se dirigeait vers le
troupeau. C'était bien le Cheval blanc de la prairie. La majesté de son
port ne me laissait aucun doute à cet égard. Il avait le poil d'un blanc
de neige, les oreilles noires, les naseaux rouges et saillants, les
paturons larges, les jarrets nerveux, les jambes fines, élancées. Il
volait comme une flèche, ne prenant pas un temps d'arrêt, et galopant
tout droit vers le troupeau, qui se mit en mouvement dès qu'il parut,
comme obéissant à un signal. Toute ruse de notre part était maintenant
inutile. L'alarme était donnée. C'était à notre agilité et à nos lassos
de décider de l'issue de la lutte. Dans cette conviction, j'éperonnai ma
jument et je m'élançai dans la plaine. Le hennissement de l'étalon avait
averti mes compagnons. Tous bondirent en même temps hors du bois et se
précipitèrent à la poursuite du troupeau en poussant de grands cris.

Je n'avais d'yeux que pour le Cheval blanc. Je le suivais ventre à
terre. De temps à autre, en se rapprochant des cavales, il ralentissait
sa course frénétique, se cabrait deux ou trois fois comme pour les
animer d'une nouvelle ardeur, puis reprenait son élan avec un
hennissement formidable et repartait en ligne droite vers l'extrémité de
la prairie, où une large clairière ouvrait la forêt. Le troupeau, volant
à sa suite, avait d'abord formé la file; mais bientôt cet ordre régulier
se trouva rompu, les chevaux les plus rapides devançant pêle-mêle leurs
compagnons dans leur affolement.

[Illustration: Le troupeau volait à sa suite.]

La chasse avait quelque chose de ces courses infernales de la mort que
l'on voit dans les gravures de Holbein. Les poursuivants enfonçaient
leurs éperons dans les flancs de leur monture, les poursuivis mettaient
en oeuvre toute la vigueur de leurs jarrets pour s'échapper.



II

LA CHASSE.


Ma vaillante jument montra bientôt sa supériorité sur les chevaux que
montaient mes compagnons. Je les dépassais l'un après l'autre, et quand
nous fûmes sortis de l'allée pour arriver dans l'autre prairie, je me
trouvais déjà tout proche des derniers mustangs. Quelques-uns étaient de
superbes créatures, et j'aurais certainement, en toute autre
circonstance, été tenté de leur jeter le lasso; mais je ne m'occupais en
ce moment que de les repousser parce qu'ils me barraient le chemin. Ils
n'avaient pas encore franchi toute l'étendue de la seconde prairie, que
j'étais déjà parvenu au premier rang. Les mustangs, se voyant atteints,
se jetèrent à droite et à gauche, fuyant dans toutes les directions. Un
moment après, je n'avais plus devant moi que l'étalon blanc qui me
distançait de plusieurs longueurs, en jetant de temps à autre son
hennissement strident, comme pour me défier et me railler.

Ma jument n'avait besoin ni de l'éperon ni de la bride. Elle avait le
sentiment de ce que j'attendais d'elle. Très intelligente, elle voyait
le but de sa poursuite, et devinait la volonté de son cavalier. Je la
sentais se soulever sous moi comme eût fait une vague de la mer; ses
pieds touchaient l'herbe, mais ne faisaient que l'effleurer sans s'y
enfoncer, et à chaque obstacle elle redoublait d'énergie. Lorsque nous
fûmes arrivés au bout de la seconde prairie, la distance qui me séparait
du Cheval blanc était déjà bien moins grande; mais alors, tout à coup,
je le vis s'élancer dans un fourré.

J'étais cruellement désappointé. Cependant je trouvai presque aussitôt
un sentier, et je poursuivis ma course. Mon oreille me servait de guide,
car le mustang faisait craquer les gaulis en poussant plus avant. De
temps en temps, j'apercevais sa robe blanche qui se détachait sur le
fond vert du feuillage.

Craignant de le perdre de vue, j'avais jeté à ma jument la bride sur le
cou, allant, allant toujours, tantôt pénétrant dans le fourré, tantôt
suivant les sinuosités d'une espèce de sentier. Je ne m'inquiétais guère
des épines et des ronces, et ma jument semblait n'en avoir pas plus de
souci que moi. Souvent un grand arbre nous barrait le chemin ou nous
embarrassait par l'envergure de ses branches. Parfois, j'étais obligé,
pour passer dessous et ne pas avoir le sort d'Absalon, de m'étendre de
mon long sur la selle et la croupe de ma monture. Le mustang en
profitait pour reprendre de l'avance et pour se rire de moi en faisant
éclater son hennissement.

J'étais impatient de me trouver dans la plaine ouverte. Mon voeu fut
bientôt exaucé, à ma grande satisfaction. Nous entrâmes dans une prairie
entrecoupée d'îlots de bois. Le Cheval blanc y chercha un refuge. Il
avait maintenant sur moi un avantage considérable, car les obstacles que
j'avais eu à surmonter dans le fourré m'avaient beaucoup retardé, et il
était à présent loin de moi.

Dix minutes après, nous avions dépassé les îlots boisés. Autour de nous
s'étendait la prairie nue à perte de vue. La chasse continua sur ce
terrain uni. Bientôt tous les arbres eurent disparu à nos regards, et
l'oeil n'avait plus d'antre perspective que la verdure de la pampa et le
bleu du ciel. Mes compagnons étaient depuis longtemps restés en arrière.
Les mustangs avaient rebroussé chemin. Dans l'immensité de la plaine, il
n'y avait plus que deux objets mouvants: la forme blanche de l'étalon
qui fuyait, la forme sombre du cavalier lancé à sa poursuite.

Jamais ma jument n'avait fourni une course plus longue, plus acharnée,
d'un galop plus persistant. Nous avions déjà dévoré l'espace de dix
milles sans que j'eusse eu besoin de donner un seul coup de cravache,
tant l'ardeur de ma courageuse monture était infatigable. La pampa avec
son tapis d'herbe courte offrait une surface unie comme celle de l'Océan
et ne laissait aucun lien de refuge au fugitif qui devait
indubitablement devenir ma proie. En avant donc, en avant!

L'étalon avait cessé de faire entendre son hennissement de défi. Il
était manifeste qu'il commençait à se fier moins à sa vitesse; celle-ci
paraissait diminuer et ses forces s'épuisaient. Bientôt, il n'y eut plus
entre lui et moi que deux cents pas. J'étais convaincu de mon triomphe.
«Encore un effort! m'écriais-je, comme eût fait un général à ses
troupes, et la victoire est à nous!»

Je cherchai des yeux mon lasso. Il pendait au pommeau de ma selle, le
bout attaché à un anneau, le noeud libre, les lanières bien en état. Je
levai le bras pour le lancer. Hein! qu'est ceci? Pendant que je
déroulais le lasso, mes yeux s'étaient une minute détachés de ma proie.
Quand je les levai, le Cheval blanc n'était plus là.

Je serrai d'une main de fer la bride à ma jument, si violemment, qu'elle
plia les genoux et faillit s'abattre. Mon mouvement était d'ailleurs
inutile; le noble animal s'était arrêté de lui-même, paralysé, comme
moi, de stupeur. Où donc était passé l'étalon sauvage?

Je promenai mes regards sur toute l'étendue de la prairie, quoiqu'il
m'eût suffi déjà d'un seul coup d'oeil pour me rendre compte de la
situation. La prairie était, je le répète, unie comme une table rase,
sans rochers, sans arbres, sans arbustes, sans broussailles. L'herbe
était si courte qu'elle s'élevait à peine de deux pouces au-dessus du
sol. Une couleuvre aurait eu de la peine à s'y cacher. Mais un cheval?
Qu'était-il devenu? J'étais, je vous l'avoue franchement, saisi d'un
indicible sentiment d'effroi, et dans le même moment je sentais ma
jument tressaillir.



III

LA FONDRIÈRE.


Je n'ai jamais été enclin à la superstition; et pourtant, au moment où
le Cheval blanc de la prairie s'évanouit littéralement, je ne pus
m'empêcher de croire aux sorciers et aux fantômes. Je ne voyais aucune
cause naturelle qui pût expliquer la mystérieuse et soudaine disparition
du mustang. En revanche, je me rappelais d'un coup toutes les histoires
de chasseurs et de trappeurs où le Cheval blanc jouait un rôle de
spectre. Jusqu'alors je m'étais moqué de la crédulité des narrateurs;
mais, à présent, j'étais tout prêt à ajouter foi à leurs récits
merveilleux. Ou bien étais-je victime d'une hallucination? Tout ce qui
s'était passé depuis le matin, la lettre de Manuel, la chasse aux
mustangs, la poursuite de l'étalon, cette longue course effrénée, tout
cela n'était-il qu'un songe? J'allais, pendant quelques secondes,
jusqu'à me persuader que j'avais été dupe en effet d'un rêve; mais je
repris aussitôt conscience de moi-même, de mes actes, des faits
accomplis: j'étais bien en selle, j'avais bien sous moi ma jument
frémissante et en nage; je ma souvenais bien nettement de tous les
incidents de la chasse; je ne pouvais pas mettre en doute que j'avais vu
le Cheval blanc, de mes yeux vu, et il m'était impossible de nier sa
disparition soudaine.

[Illustration: Le sol était béant comme la suite d'un déchirement
produit par un tremblement de terre.]

Tout à coup, mon regard se cloua sur une piste fraîche dans l'herbe. Je
reconnus aussitôt que c'était celle d'un cheval, et cette conviction me
fit immédiatement recouvrer la raison et le calme. Si le Cheval blanc
avait été réellement un fantôme, pourquoi donc aurait-il laissé cette
trace derrière lui? Un moment de réflexion me suffit pour me décider à
suivre la piste. Je ramassai la bride que j'avais abandonnée et je
repris ma marche, sans quitter des yeux les empreintes marquées dans le
sol par les sabots du mustang. J'avais fait environ deux cents pas
lorsque brusquement ma jument s'arrêta court. Je me penchai en avant
pour tâcher de découvrir la cause de cette halte inopinée et je poussai
une exclamation qui attestait que le charme était rompu.

Devant moi, à trente pas environ d'éloignement, se dessinait sur la
prairie une ligne sombre coupant en biais le chemin que je suivais.
C'était, en apparence, une étroite et longue excavation semblable à un
ravin; mais, en me rapprochant, je découvris un creux large et profond,
une de ces fondrières connues dans l'Amérique espagnole sous le nom de
_barrancas_. Le sol était béant comme à la suite d'un déchirement
produit par un tremblement de terre, quoique, suivant toute
vraisemblance, il n'eût été raviné de la sorte que par quelque torrent
subit. La racine que j'avais sous les yeux était partout également
large. Son lit était couvert d'énormes blocs de rocher, ses parois
escarpées et tout à fait verticales. Du côté droit, il était
relativement peu en contre-bas et la pente cessait indubitablement à
proximité de l'endroit où je me trouvais. Du côté gauche, au contraire,
il allait s'approfondissant, à mesure qu'on avançait.

La disparition du Cheval blanc n'était donc plus un mystère; d'un bond
formidable, il s'était jeté dans le gouffre de plus de vingt pieds de
profondeur, puis, comme l'attestaient visiblement les empreintes de ses
sabots, il avait longé la paroi gauche. L'excavation formait, à peu de
distance de là, un coude. Le fugitif avait tourné ce coin, et j'avais
cessé de le voir. Il était clair qu'il m'avait échappé, qu'il était
inutile de vouloir le poursuivre davantage, que j'en étais pour ma peine
et qu'il ne me restait plus qu'à renoncer à ma chimère.

Alors, pour la première fois, je réfléchis à la situation qui m'était
faite. J'étais, il est vrai, débarrassé de la crainte que j'avais eue un
instant auparavant; mais ma position était loin d'être agréable. Je me
trouvais à trente milles au mois de ma garnison, et je ne savais comment
m'orienter pour la rejoindre. Le soleil descendait sous l'horizon, et me
fournissait ainsi un point de repère; mais je n'avais pas la moindre
idée de la direction que nous avions prise au départ, et je ne me
rappelais plus du tout si nous avions marché à l'est ou à l'ouest.
Peut-être aurais-je pu me guider en revenant sur mes propres pas dont
les traces devaient exister, mais j'avais remarqué qu'en beaucoup
d'endroits cette piste avait été piétinée et par conséquent détruite par
les mustangs dans leur fuite désordonnée, et je pouvais en conclure
qu'il me serait difficile, sinon impossible, de retrouver les nombreuses
sinuosités que j'avais décrites dans cette longue course au galop.

Un fait certain, dans tous les cas, c'est qu'il eût été complètement
inutile de rien essayer avant le lendemain matin. Le soleil ne pouvait
tarder de disparaître. La nuit allait tomber dans une demi-heure et
rendrait impossible toute recherche de ma piste. Je n'avais pas d'autres
ressources que de rester où j'étais, en attendant le retour du jour.

Rester, soit. Mais comment? J'étais tiraillé par la faim et, ce qui
était pis, je mourais de soif. Il n'y avait pas une goutte d'eau dans le
voisinage et je n'en avais pas vu sur tout un parcours de vingt milles.
La course m'avait épuisé, et ma pauvre jument était dans le même état
que moi.

Je considérai le lit de la ravine et l'interrogeai des yeux aussi loin
que ma vue pût porter. Il était aussi desséché que la prairie, quoiqu'il
fût évident qu'il eût été jadis creusé par un torrent.

Après quelque réflexion, je me dis que peut-être en longeant la ravine
je finirais par trouver de l'eau. Il était certain, d'ailleurs, que si
je devais en rencontrer quelque part, ce ne pouvait être que dans cette
direction.

J'avais mis pied à terre. Je remontai en selle et poussai ma jument
jusqu'au bord de l'excavation, que nous suivîmes en dévalant. Le gouffre
s'élargissait de plus en plus, jusqu'à ce que, à un mille de l'endroit
où je l'avais d'abord aperçu, il mesurât une largeur d'au moins
cinquante pieds, quoique ses parois conservassent toujours le même
escarpement.

Le soleil touchait en ce moment le bord de l'horizon, et le crépuscule
devait apparemment être de peu de durée. Je ne pouvais traverser la
plaine dans l'obscurité, car j'aurais risqué de me jeter avec la jument
dans le gouffre ou de la faire tomber dans quelqu'un des sillons plus ou
moins profonds qui formaient comme des canaux latéraux de la _barranca_.

Enfin, la nuit tomba presque d'un coup sur la prairie, et je fus
contraint de songer à faire halte sans avoir trouvé de l'eau. J'étais
sûr, en outre, de passer les longues heures de cette nuit sans la
moindre distraction. Et cette certitude m'épouvantait encore plus que
tout le reste.

Je poussai toutefois encore un peu plus loin, et je fus récompensé de
cette ardeur au delà de toute espérance: mes yeux tombèrent sur une
surface miroitante. J'étais si ému, si ravi de cette découverte que, me
dressant debout sur mes étriers, je poussai un cri de joie, un hourra.
Il était hors de doute que ce miroitement était celui d'un petit lac;
seulement il n'était pas situé là où je cherchai de l'eau dans
l'excavation, mais plus haut, dans la prairie même. Il n'était entouré
ni d'arbustes ni de roseaux, aucune végétation ne croissait sur ses
bords, et sa surface semblait de niveau avec celle de la plaine.

Impatient autant qu'heureux, je poursuivis mon chemin avec empressement.
Mais je n'étais pas sans perplexité. Si ce n'était qu'un mirage? La
chose était fort possible, et plus d'une fois dans mes excursions
j'avais été le jouet de pareilles illusions. Mais non; les contours du
lac se détachaient nettement sur la prairie, et les derniers rayons
projetés encore par le soleil disparu se reflétaient dans son miroir.

Instinctivement, je donnai un petit coup de talon à ma jument pour lui
faire accélérer le pas, oubliant qu'elle n'avait pas besoin de cet
aiguillon. Quelle ne fut pas ma stupéfaction, lorsque, au lieu
d'avancer, elle recula, effarée!

Je baissai la tête pour chercher sur le sol ce qui pouvait avoir causé
cet écart. Il n'y avait déjà plus de crépuscule, mais l'obscurité
n'était pas encore assez profonde pour m'empêcher de reconnaître la
surface de la prairie. La ravine était de nouveau devant moi et coupait
mon chemin. Je remarquai, à mon grand dépit, qu'elle avait brusquement
fait une courbe et que le lac se trouvait maintenant de l'autre côté. Je
ne pouvais, dans l'obscurité, espérer franchir le gouffre. Il était ici
plus profond encore, si profond même que je pouvais à peine distinguer
les fragments de roche qui gisaient dans son lit. A la clarté du jour,
j'aurais été peut-être en état de trouver un passage, mais en ce moment
les ténèbres étaient épaisses, et je dus, en fin de compte, me résoudre
à passer la nuit au lieu où j'étais arrivé, quoique je dusse m'attendre
à peu d'agrément.

Je mis pied à terre, et après avoir conduit ma jument à quelque distance
de manière à la tenir éloignée du gouffre, je lui enlevai la selle et la
bride et je la laissai paître en liberté, aussi loin que le lui
permettait la longueur du lasso qui la tenait attachée à un piquet que
je fis d'une branche d'arbre. Pour mon compte, je n'avais à m'arranger
que d'une façon toute sommaire. De souper, il n'en pouvait être
question; mais je me résignai bravement à me passer de manger, faisant
de nécessité vertu. La soif me tourmentait davantage et me causait de
réelles souffrances. J'aurais donné tous les chapons du monde pour un
verre d'eau. Mon fusil, ma blouse de chasse, ma poire à poudre, mon
carnier et ma gourde, malheureusement vide, furent déposés à mes côtés;
je m'enveloppai dans une couverture mexicaine que mon domestique avait,
par bonheur, sanglée sur ma selle, et je fermai les yeux pour tâcher de
dormir.

Je n'y parvins pas de longtemps, tant la soif me torturait. Je me
retournais tantôt sur le côté droit, tantôt sur le côté gauche, tantôt
sur le dos, suivant machinalement du regard la lune qui se dérobait de
temps à autre sous un gros nuage noir. Cependant, au bout de deux
heures, je m'accoutumai en quelque sorte à la soif. Une pluie douce
tomba sur la prairie, et, en me mouillant, calma la fièvre qui
commençait à me brûler le sang. Je cédai enfin à la lassitude et peu à
peu je me plongeai dans le sommeil.



IV

ÉGARÉ.


Contrairement à mon attente, je dormis paisiblement. Je ne m'éveillai
que lorsque le soleil était déjà levé et montait dans un ciel bleu sans
nuages. L'eau de pluie s'était amassée en abondance dans les creux de la
prairie. Je pouvais maintenant étancher ma soif et laisser ma jument
s'abreuver. Mais alors se renouvelèrent les tiraillements de la faim. Je
n'avais rien mangé depuis la veille au matin, et mon dernier déjeuner,
très frugal, s'était réduit à une tasse de chocolat et deux cuillerées
de confiture. Un homme qui n'a pas l'habitude de faire de longs jeûnes a
déjà, dès le premier jour d'abstinence forcée, une notion des tourments
de la faim. Ces tourments augmentent le second jour, et le troisième ils
ont atteint leur maximum d'intensité. Le quatrième et le cinquième jour,
le corps s'affaiblit, le cerveau commence à souffrir, tandis que les
maux de la faim proprement dite diminuent. Ces remarques ne s'appliquent
naturellement qu'à ceux qui ne sont pas accoutumés à des jeûnes
prolongés. J'ai connu des personnes qui pouvaient s'abstenir de toute
nourriture pendant six jours et ressentaient les effets de cette
privation beaucoup moins que d'autres qui n'avaient jeûné que
vingt-quatre heures. A cette catégorie de jeûneurs appartiennent
notamment les trappeurs et les chasseurs des prairies.

A peine debout, ma grande préoccupation et mon soin presque unique
furent de chercher à me procurer quelque aliment. Je suivais la plaine
dans toutes les directions. Mon regard ne rencontra rien: aucun être
vivant, aucun corps mort. Je n'avais sous mes yeux que ma jument qui
paissait tranquillement et que je plaignais beaucoup moins que je ne
l'enviais, en voyant le bon repas qu'elle faisait. J'allai jusqu'au bord
du gouffre et y laissai plonger mes yeux. Il avait ici plus de cent
pieds de profondeur et à peu près la même largeur. Ses parois étaient
moins raides, car les rochers qui les constituaient s'étaient effondrés
et lui avaient fait une espèce de rive en pente qu'un piéton pouvait
descendre pour se hisser sur l'autre bord; mais pour un cheval ce
sentier n'était pas praticable.

J'avais emporté mon fusil, dans l'espoir de découvrir quelque animal
vivant; mais, après avoir marché assez loin dans le sable, je renonçai à
cette recherche. Il me fut impossible de tomber sur la moindre trace
d'un quadrupède ou d'un oiseau, et je retournai tout déconcerté à
l'endroit où je m'étais couché.

J'arrachai le piquet auquel était attachée ma jument, je la sellai et je
délibérai sur ce que j'avais à faire. Retourner au village où j'étais en
garnison, c'était évident; mais ce point résolu, il restait un autre
problème plus difficile et dont la solution m'avait déjà embarrassé la
veille: comment retrouver le chemin? Mon projet de suivre, en
rétrogradant, ma propre piste n'était plus exécutable, car la pluie
avait fait disparaître cette piste. Je me souvins alors que j'avais
traversé une vaste étendue de terrain léger et sablonneux où les fers de
ma jument n'avaient dû laisser qu'une très faible empreinte,
naturellement effacée par la pluie persistante de la nuit. Je n'avais
d'abord pas fait attention à cette circonstance, mais elle se présentait
maintenant à mon esprit, en me livrant à une véritable angoisse: je ne
pouvais plus en douter, je m'étais égaré.

Vous qui êtes assis dans votre chambre, cher auditeur, vous attachez
probablement peu d'importance à ce qui vous paraît une contrariété
insignifiante, qu'il vous semble facile de vaincre quand on a un bon
cheval et de bonnes jambes. Il n'y a, croyez-vous, qu'à prendre, comme
on dit, son courage à deux mains, à marcher devant soi en ligne droite,
et l'on finit inévitablement par trouver une issue avec du temps et de
la patience. C'est là évidemment votre théorie et votre opinion; mais en
pratique la chose est moins aisée que vous ne vous l'imaginez. Il est
incontestable qu'en suivant votre méthode et votre tracé d'une facilité
élémentaire on devra toujours aboutir quelque part. Mais ce quelque part
pourrait fort bien n'être en définitive que le point même d'où l'on
s'est mis en route. Croyez-vous que l'on puisse faire à cheval dix
milles en ligne droits dans une prairie mexicaine, dans une pampa, sans
avoir aucun objet, aucun point de repère? Les meilleurs cavaliers se
sont perdus en pareil cas. Il peut se passer bien des jours avant que
l'on parvienne à sortir d'une prairie dont l'étendue dépasse vingt
milles, et il ne faut pas beaucoup de jours à un homme pour succomber.
Du reste, l'esprit s'égare bientôt au milieu de cette immensité
absolument dénudée; et cet égarement, qui est accablant au plus haut
degré, il n'y a que les vieux chasseurs des prairies qui en soient
exempts. Les organes de la vue et de l'ouïe perdent vite leur acuité,
leur ressort, leur force; l'intelligence elle-même s'alanguit et la
volonté se détend. L'énergie des résolutions s'affaiblit rapidement. À
chaque pas que l'on fait, on est en proie au doute, on ne sait si l'on
suit le bon chemin; et n'ayant aucune raison décisive d'y persévérer, on
est tenté à tout moment d'en prendre un autre. Croyez-moi, c'est une
chose affreuse d'être égaré dans les pampas!

Je pouvais m'en convaincre en ce moment. J'avais déjà en d'autres temps
parcouru la grande pampa; mais c'était la première fois que j'avais le
malheur d'y errer à l'aventure, et mon anxiété était d'autant plus vive
que la faim épuisait presque toutes mes forces. Il y avait d'ailleurs
dans les circonstances qui avaient déterminé cette triste situation
quelque chose de singulier. La disparition de l'étalon, quoiqu'elle fût
due à des causes naturelles, laissait une profonde et étrange impression
dans mon esprit. J'avais beau m'en défendre, le fait que cet animal
réputé mystérieux m'avait entraîné si loin pour m'échapper d'une manière
si extraordinaire, me paraissait se rattacher à quelque pouvoir qui
tenait du prodige. Malgré moi, j'étais ramené à des idées
superstitieuses, mon esprit en faiblissant s'emplissait de conjectures
fantastiques.

Je luttai cependant contre cet envahissement du découragement et réussis
à rester assez maître de moi pour pouvoir m'occuper de prendre des
mesures sérieuses en vue de sauvegarder ma sécurité. Je compris qu'il ne
me servirait de rien de rester où j'étais. Je savais que je pouvais tout
au moins suivre pendant quelques heures le bon chemin. Le soleil me
tiendrait lieu de guide sûr jusque vers midi; puis j'aurais à faire
halte et à attendre un peu, car sous cette latitude méridionale et à
cette époque de l'année, le soleil est à midi si proche du zénith que le
meilleur astronome ne saurait distinguer le nord du sud. Je calculai que
je serais peut-être en état d'atteindre vers midi la forêt, tout en
sachant que ma position ne s'en trouverait guère meilleure. La nudité de
la plaine n'inspire en effet pas de plus grandes inquiétudes que les
clairières des bois épais qui l'environnent. Dans la forêt, on peut
marcher des jours et des jours sans s'éloigner de plus de dix milles de
son point de départ, et les fourrés, les taillis sont aussi dépourvus de
ressources d'alimentation que la plaine même.

Telles étaient mes pensées lorsque, après avoir sellé et bridé ma
jument, je promenai mes regards sur la pampa pour choisir la direction
que je voulais prendre et me décider enfin à adopter une résolution.



V

UN REPAS DANS LA PRAIRIE.


A ce moment, ma vue fut attirée par des objets que je n'avais pas
aperçus jusqu'alors. C'étaient des animaux; mais il aurait été
impossible de dire à quelle espèce ils appartenaient. Il y a des heures
et des époques où dans la prairie la forme et la grandeur des choses
prennent un aspect, des proportions qui trompent: un loup paraît avoir
la taille d'un cheval, et un corbeau perché sur une éminence de terrain
peut se confondre aisément avec un buffle. Ces grandissements sont dus à
des conditions particulières de l'atmosphère, et il n'y a que l'oeil
exercé du chasseur qui puisse, par une entente exacte des rapports du
mirage à la réalité, ramener les objets à leurs dimensions véritables.

Ceux que j'avais remarqués étaient au moins à trois milles de distance
de l'endroit où je me trouvais, dans la direction du lac, et par
conséquent de l'autre côté du gouffre. Ils m'apparaissaient, au nombre
de cinq, comme autant de fantômes qui se mouvaient à l'horizon. Un
moment, mon attention fut détournée d'eux, je ne me rappelle plus
pourquoi. Lorsque mon regard les chercha de nouveau, il ne les trouva
plus; mais, au bord du lac, à une distance d'environ six cents pas, il
découvrit cinq magnifiques antilopes. Elles étaient si près de l'eau que
leurs formes s'y réfléchissaient, et leur attitude démontrait qu'après
une course rapide, elles venaient de faire halte. Leur nombre répondait,
je le répète, à celui des animaux que j'avais vus déjà dans la prairie,
et j'étais convaincu que c'étaient bien les mêmes. En effet, la vitesse
de ces charmantes créatures égale celle de l'hirondelle.

La vue de ces antilopes ne fit qu'aiguillonner ma faim. Aussi toutes mes
pensées se concentrèrent-elles sur les moyens de m'en approcher. La
curiosité les avait évidemment attirées vers le lac. Elles avaient dû
apercevoir de loin ma jument et son cavalier, et elles étaient sans
doute accourues au galop pour faire une reconnaissance; mais elles
semblaient encore très craintives, très circonspectes et peu disposées à
venir plus près de nous.

Le gouffre me séparait d'elles. Si je pouvais réussir à les attirer
jusque-là, elles seraient infailliblement à la portée de mon fusil.
J'attachai mon cheval, et j'employai tous les artifices de séduction que
je pus imaginer. Je me couchai dans l'herbe sur le dos, les jambes en
l'air, mais mon extravagance fut infructueuse: les antilopes
s'obstinaient à ne plus s'éloigner du bord de l'eau.

Alors je m'avisai que ma couverture avait une couleur très vive, et je
conçus un plan qui, adroitement exécuté, manque rarement de réussir. Je
pris la couverture, je la liai par un bord à la baguette de mon fusil,
après avoir passé celle-ci dans l'anneau supérieur de l'arme, et je
retins la baguette en place avec le pouce de la main gauche. Ensuite, je
m'agenouillai, j'épaulai mon fusil, de telle sorte que la couverture
voyante étalée dans toute sa longueur tombât à terre et formât une
espèce de paravent derrière lequel je pouvais me dissimuler
complétement. Avant d'avoir eu cette idée, j'avais rampé jusqu'au bord
du gouffre, afin d'être le plus proche possible quand les antilopes
viendraient de l'autre côté. Ma manoeuvre fut accomplie dans le plus
grand silence et avec une extrême précaution, car je savais que mon
déjeuner et peut-être ma vie dépendaient du résultat de mon expérience.

[Illustration: A une distance d'environ six cents pas, je découvris cinq
magnifiques antilopes.]

Je n'eus pas longtemps à attendre pour avoir la joie de voir les jolies
bêtes donner dans mon piège. Le trait caractéristique de l'antilope,
c'est la curiosité qui est poussée cher ces animaux au plus haut degré.
Tout en étant les plus timides des habitants de la prairie et en
tremblant de tous leurs membres à l'approche d'un ennemi connu, elles
semblent, chaque fois qu'elles se trouvent à proximité d'un objet qui
les intrigue, avoir dépouillé toute leur crainte; ou plutôt le sentiment
de la peur est dominé par celui de la curiosité, et cédant entièrement à
celle-ci, elles arrivent le plus près possible de l'objet inconnu et le
considèrent d'un air ébahi. Le loup de la prairie, dont la ruse
l'emporte même sur celle du renard, connaît cette faiblesse de
l'antilope et la met fréquemment à profit. Il court beaucoup moins vite
qu'elle et s'évertuerait en vain à la poursuivre, mais l'artifice lui
tient lieu de vitesse. Quand le hasard lui fait rencontrer au troupeau
d'antilopes, il se flâtre dans l'herbe, se roule en boule, et tout en
tournoyant ainsi, en se livrant à une série de manoeuvres bizarres, il
se rapproche peu à peu de ses victimes jusqu'à ce qu'il soit assez près
pour n'avoir plus qu'un dernier bond à faire.

L'éclat de la couverture ne tarda pas à produire son effet. Les cinq
antilopes accoururent au trot, jusqu'au bord du lac, considérèrent un
instant cet objet qui leur paraissait inconnu, puis rebroussèrent
chemin. Presque aussitôt après, elles revinrent en courant, cette fois
apparemment plus confiantes et excitées par la curiosité. Je pouvais les
entendre renâcler tandis qu'elles levaient leurs têtes fines et
élégantes et aspiraient l'air. Par bonheur, j'étais favorisé par le vent
qui soufflait vers moi; autrement elles auraient flairé ma présence et
découvert ma ruse.

Le troupeau se composait d'un mâle et de quatre femelles, celles-ci se
laissant visiblement guider par leur compagnon, qui semblait diriger
tous leurs mouvements, car elles se tenaient rangées derrière lui,
imitant tout ce qu'elles lui voyaient faire. Tous cinq s'approchèrent
jusqu'à deux cents pas. Mon fusil avait bien cette portée, et je me
préparai à faire feu. Le mâle était le plus proche et mon choix s'arrêta
sur lui. Je visai et lâchai la détente. Dès que la fumée se fut
dissipée, j'eus l'inexprimable joie de voir l'animal étendu sur la
prairie, pantelant et rendant le dernier soupir. A ma grande
stupéfaction, aucune de ses quatre compagnes n'avait été effarouchée par
la détonation. Elles se tenaient près de lui, comme ébahies et
considérant avec pitié leur guide tombé. Ce ne fut que lorsque je me
redressai de toute la hauteur de ma taille qu'elles se retournèrent et
prirent la fuite, volant comme le vent. Deux minutes après, je les avais
complètement perdues de vue.

Il me restait à savoir comment je franchirais le gouffre. J'examinai
attentivement la pente des parois et je découvris bientôt un endroit
d'où je pouvais me laisser glisser sans avoir trop de risques à courir,
et sans devoir mettre en oeuvre trop d'efforts. Après avoir enfoncé
encore plus solidement en terre le piquet qui retenait ma jument, je
déposai mon fusil sur l'herbe et, ne conservant d'autre arme que mon
couteau de chasse, je me mis à opérer ma descente. Il ne me fallut pas
beaucoup de temps pour toucher fond, et alors je fis l'escalade de
l'autre paroi. Celle-ci était plus raide, mais je pus me cramponner aux
branches des cèdres nains enracinés dans la roche. Je remarquai aussi,
non sans étonnement, que le sentier que je gravissais avait déjà été mis
à profit par l'homme ou l'animal, car la terre répandue sur les saillies
du rocher avait été manifestement foulée et fouillée. Cependant, je
n'accordai qu'un instant de réflexion à cette circonstance; j'étais si
affamé que tout mon esprit était obsédé par une pensée unique: celle de
faire un repas.

A la fin, j'atteignis le haut du rocher et, m'aidant des deux mains et
des genoux, je me hissai sur la prairie. Deux minutes après, j'étais
penché sur l'antilope que je dépeçai avec mon couteau. Tout autre que
moi aurait peut-être pris le temps de ramasser du bois et de faire du
feu selon la méthode primitive. Mais je ne raisonnai pas: j'avais mon
déjeuner sous la main. Je le mangeai cru, et si vous aviez été à ma
place, cher auditeur, vous auriez fait de même, quand vous eussiez été
le plus délicat des gastronomes.

Après avoir apaisé les premiers besoins de la faim en dévorant à belles
dents la langue saignante et une couple de côtelettes de l'antilope, je
commençai à me montrer un peu plus difficile, et je me dis que la chair
de l'animal serait bien plus succulente en la faisant rôtir. Je
retournai donc au gouffre pour aller chercher quelques branches de
cèdre. Mais, à peine eus-je fait trois pas que je m'arrêtai, les yeux
hagards, frissonnant et oubliant d'un seul coup mon rôti, tant mon coeur
était serré d'effroi. Devant moi se dressait un animal monstrueux, un de
ces ours gris qui sont les plus terribles de tous les habitants de la
prairie.



VI

L'OURS GRIS.


L'ours qui venait de faire son apparition soudaine était un des plus
gros de son espèce. Ce n'était pas la première fois que je faisais la
rencontre d'un de ces animaux, dont les moeurs m'étaient connues
parfaitement. Je n'étais pas surpris de le trouver ici. L'ours des
pampas est assez abondant à l'ouest de l'Amérique espagnole, et choisit
de préférence pour séjour les creux des arbres. Plus rarement, il vit en
nomade dans la prairie, pousse à l'est et pénètre jusqu'aux environs du
Mississipi. L'animal que j'avais devant moi avait la fourrure d'un rouge
jaunâtre, les jambes et les pattes noires; mais cette couleur n'est pas
commune à tous les ours généralement appelés gris, car ils varient de
l'un à l'autre sous le rapport de la nuance. Ce qui les caractérise plus
spécialement, c'est la longueur du poil très fourni, le front droit, la
tête large, les yeux jaunes, les grandes et fortes dents à peine à demi
couvertes par les lèvres, les pattes longues et recourbées.

Lorsque mes yeux tombèrent sur le monstre, il venait de sortir du
gouffre, et c'étaient ses traces que j'avais remarquées en escaladant la
paroi.

Arrivé dans la prairie, l'ours fit quelques pas en avant pour s'arrêter,
se dressa sur ses pattes de derrière et aspira fortement l'air en
poussant un rugissement. Il demeura quelques minutes dans cette
attitude, en se frottant la tête avec les pattes de devant.

[Illustration: Devant moi se dressait un animal monstrueux, un de ces
ours gris.]

Inutile de vous dire que l'aspect de ce commensal imprévu ne me
rassurait guère et m'inspirait une véritable terreur. Si j'avais été à
cheval, et surtout si j'avais eu entre mes jambes ma jument noire, je
n'aurais pas fait plus de cas de l'énorme bête que d'une couleuvre qui
rampe dans l'herbe. L'ours gris est trop lent pour pouvoir se mesurer de
vitesse avec un cheval. Mais j'étais à pied et je savais fort bien que
l'animal me rejoindrait infailliblement, si je prenais la fuite, quelle
que fût mon agilité. Je ne pouvais, d'autre part, pas espérer qu'il
s'abstiendrait de m'assaillir. Je connaissais le caractère de mon ennemi
et je n'ignorais pas que l'ours gris attaque tous ceux qu'il rencontre,
et que, dans toute la faune américaine, il n'y a pas un seul animal qui
ne craigne d'entrer en lutte avec lui. Il n'est pas démontré que dans un
combat avec un lion d'Afrique l'ours gris ne terrasserait point son
adversaire. L'homme lui-même redoute une semblable lutte et le chasseur
monté sur un bon cheval laisse, en règle générale, passer en paix le
«vieil Ephraïm» (c'est le sobriquet que les coureurs de prairies lui ont
donné). Pour le chasseur blanc, l'ours gris vaut, comme force et comme
bravoure, deux Indiens. Pour le Peau-Rouge, la destruction d'un de ces
animaux est un des plus grands traits d'héroïsme. Chez toutes les tribus
indiennes, un collier de griffes d'ours est un insigne de gloire, car
cet ornement n'est porté que par ceux qui ont tué le monstre.

L'ours gris se jette sur l'animal qui s'offre à lui, sans regarder à la
taille et à la vigueur de son antagoniste. L'élan, le daim, le bison, le
mustang succombent à l'instant sous son étreinte. D'un seul coup de
patte il leur cloue ses griffes dans la chair, comme s'il assénait un
coup de hache, et il peut traîner aussi loin qu'il le veut un buffle qui
a toute sa croissance; il se jette sur l'homme à cheval ou à pied, et
l'on raconte que parfois une douzaine de chasseurs ne parviennent pas à
lui tenir tête. Dix, quinze, vingt balles tirées sur un ours gris ne le
mettent pas hors de combat. Il faut l'atteindre au cerveau ou au coeur
pour lui donner la mort. Il n'est donc pas surprenant qu'un animal qui a
la vie si dure et l'instinct si féroce soit très redouté. Heureusement,
le cheval a sur lui l'avantage de la course et l'homme celui de pouvoir
grimper sur les arbres, l'ours gris, contrairement aux autres, n'ayant
pas cette agilité. Bien des voyageurs dans les pampas, en danger de mort
certaine, n'ont trouvé leur salut que dans cette unique supériorité.

Aucun de ces détails de l'histoire naturelle de l'ours n'était nouveau
pour moi. Aussi l'on se figure quelles étaient mes angoisses en voyant à
quelques pas de moi un des plus formidables et des plus féroces de ces
fauves dans ces plaines nues où j'étais seul, à pied, et pour ainsi dire
désarmé. Il n'y avait pas un buisson où j'eusse pu me cacher, pas un
arbre sur lequel j'eusse pu me réfugier. Je n'avais pour tout moyen de
défense que mon couteau, car j'avais laissé, vous vous le rappelez, mon
fusil de l'autre côté du gouffre, et je ne pouvais songer à aller le
chercher. En supposant même que j'eusse pu arriver jusqu'au sentier qui
dévalait de la paroi rocheuse, c'eût été une vraie folie que de vouloir
tenter cette descente, car si l'ours n'est pas grimpeur, il n'en avait
pas moins à l'aide de ses longues pattes gravi la pente plus vite que
moi. D'ailleurs, il me barrait le chemin et, pour aller an gouffre, je
devais commencer par me jeter littéralement dans les bras du monstre.

Un seul regard porté autour de moi suffit pour me démontrer combien ma
situation était désespérée. Je compris qu'il ne me restait d'autre parti
que d'engager un combat à outrance, un combat au couteau.

J'avais entendu parler des chasseurs qui s'étaient trouvés dans le même
cas, et qui étaient parvenus à triompher d'un ours gris sans autre arme
qu'un couteau, mais après une lutte longue et terrible, et non sans
avoir reçu de cruelles blessures et perdu beaucoup de sang. Tandis que
je réfléchissais aux terribles conséquences d'une semblable entreprise
en quelque sorte inévitable, mon adversaire était retombé à quatre
pattes et, avec un grognement formidable, qui ressemblait à un cri de
guerre, s'avançait vers moi la gueule ouverte.

J'étais décidé à l'attendre de pied ferme; mais lorsque je le vis
s'approcher, étirant sa longue et maigre échine, montrant ses crocs
jaunes et polis, dardant sur moi le feu de ses yeux, je changeai
subitement d'avis et je pris la fuite. J'espérai que l'ours, alléché par
le festin que lui offrait l'antilope dépecée, s'arrêterait pour dévorer
cette proie; mais mon espoir fut de très courte durée: le monstre ne
jeta qu'en passant un regard sur le cadavre et me suivit de toute sa
vitesse, sans dévier de la ligne droite.

J'étais expert à la course, et je n'avais peut-être pas à cette époque
de rival dans cet exercice. Je pourrais vous rappeler bien des succès
que je dois à la vélocité de mes jambes; mais à quoi pouvait me servir
de courir en ce moment? Je ne faisais en somme que m'affaiblir pour la
lutte désespérée à laquelle je ne pouvais me soustraire; et la prudence
me commandait de m'arrêter plus tôt d'un coup pour faire face à
l'ennemi.

Je venais de m'y résoudre et je pivotais déjà sur mes talons, lorsque
mes yeux s'arrêtèrent soudainement sur un objet qui m'éblouit. Sans le
savoir, j'étais arrivé près du lac et me trouvai sur son bord. Le disque
ardent du soleil réfléchi par la surface tranquille de l'eau
m'éblouissait.

Une nouvelle lueur d'espérance traversa alors mon cerveau. J'étais comme
l'homme qui se noie et s'accroche à un fétu de paille. Le monstre était
maintenant sur mes talons: l'instant d'après, le combat devait
commencer.

--Pas encore, pas encore! pensai-je. J'aime mieux me battre dans l'eau;
cela me donnera peut-être un avantage; peut-être pourrai-je me dérober
en plongeant.

Je sautai d'un bond, sans prendre le temps de mesurer mon élan, au
milieu du lac. Je n'avais de l'eau que jusqu'au genou; mais, en me
déplaçant de quelques pas, j'enfonçai jusqu'à la ceinture.

Alors, le coeur serré, je relevai la tête. Quelle ne fut pas ma joie en
constatant que l'ours avait fait halte au bord du lac et ne semblait pas
se soucier de me suivre! Mon étonnement était encore plus grand que ma
joie, car je savais que l'eau ne pouvait effrayer le vieil Éphraïm, qui
est excellent nageur, et j'en avais vu plus d'un passer des lacs plus
profonds que celui-ci et nager dans un fleuve impétueux contre le
courant. Qu'était-ce donc qui l'empêchait d'avancer? Je ne pouvais le
deviner; mais pour plus de sécurité, je m'éloignai davantage jusqu'à ce
que ma tête seule dépassât. Pendant ce temps, je ne perdais pas un seul
instant de vue mon ennemi. L'ours s'était assis sur ses pattes de
derrière et épiait mes mouvements, tout en continuant à avoir l'air de
ne pas vouloir entrer dans l'eau. Après m'avoir considéré longtemps, il
se remit à quatre pattes et fit au trot le tour du lac, sans doute afin
de chercher l'endroit le plus favorable pour s'y jeter.

La distance qui nous séparait n'excédait pas deux cents pas, car le lac
n'en avait pas plus de quatre cents de diamètre. L'ours aurait pu
m'atteindre aisément s'il l'avait voulu; mais il paraissait avoir un
motif bien arrêté de ne pas se baigner ce jour-là.

[Illustration: L'ours avait fait halte au bord du lac.]

A part la crainte que m'inspirait la présence du monstre, ma position
n'était guère commode. Quoique réchauffée à la surface par le soleil,
l'eau était glaciale et mes dents commençaient à claquer. Par moments,
l'ours semblait dépouiller ses hésitations et prêt à nager vers moi, car
il s'arrêtait brusquement, allongeait la tête au-dessus de l'eau,
balançait ses avant-mains comme pour s'élancer; puis il se ravisait, se
reculait et reprenait sa course autour du lac. Ce manège se continua
durant une heure. De temps à autre, il poussait sa pointe à quelque
distance dans la prairie, puis revenait s'asseoir au bord de l'eau,
comme s'il avait pris le parti de me guetter. J'espérais qu'il passerait
de l'autre côté, et me laisserait ainsi gagner le gouffre; mais il
s'obstinait pour ainsi dire à déjouer mon plan, comme s'il avait lu ma
pensée dans mes yeux.

Je commençais à perdre courage, le froid me paralysait. Cependant je ne
bougeai pas. A la fin je fus récompensé de ma constance. L'ours avait
fait une nouvelle échappée dans la prairie; cette fois il remarqua
l'antilope. Je le vis bientôt s'arrêter, puis relever la tête, tenant
dans sa gueule le reste de l'animal qu'il traîna jusqu'au gouffre. Une
minute après, il avait disparu.



VII

LA LUTTE.


Je fis quelques brassées, puis, me redressant, je marchai prudemment et
atteignis en grimpant le bord sablonneux. Tremblant de tout mon corps et
ruisselant d'eau, je demeurai immobile, ne sachant ce qu'il me restait à
faire. J'étais sorti du côté opposé du lac, craignant un brusque retour
de l'ours. Il pouvait fort bien s'être contenté de porter l'antilope
dans sa caverne et reprendre fantaisie de venir à ma recherche. Ces
animaux ont l'habitude d'enfouir leur butin ou de le cacher dans leur
retraite. D'ailleurs, il ne lui fallait que quelques minutes pour
dévorer l'antilope.

J'étais indécis. Fuir en ce moment ne me dispensait point de retourner
sur mes pas pour rentrer en possession de ma jument et de mon fusil, car
il m'était impossible de me risquer dans la prairie à pied. Au reste,
j'aimais trop ma monture pour pouvoir songer à l'abandonner, à la
laisser en péril. Plutôt que de me séparer d'elle, j'aurais vingt fois
risqué ma vie. Mais comment la rejoindre? Le seul chemin qui pût me
conduire jusque-là passait par le gouffre, et celui-ci était occupé par
mon ennemi.

Il ne me restait qu'une seule chance, ou, pour parler plus exactement,
une seule hypothèse favorable. Peut-être, en continuant de suivre le
gouffre, trouverais-je plus loin un autre passage?

Je réfléchissais à ce projet et j'allais me décider à l'exécuter,
lorsque j'eus un tressaillement d'horreur. L'ours venait de reparaître.
Seulement il n'était plus du côté où je me trouvais. Il avait escaladé
l'autre paroi du gouffre et s'avançait maintenant vers l'endroit où
paissait ma jument. Le monstre, debout, la gueule ouverte, se préparait
à fondre sur sa proie. J'avais attaché la pauvre bête à quatre cents pas
environ du gouffre, et le lasso qui la retenait avait près de vingt
yards de long. A la vue de l'ours, la jument avait fui aussi loin que la
lanière le lui permettait; elle ruait, se cabrait et hennissait
d'épouvante.

L'ours se précipita vers elle. Mon coeur battait violemment. Le monstre
était maintenant si proche qu'il n'avait plus qu'à étendre les pattes
pour la saisir. La jument fit un bond désespéré et décrivit au galop un
cercle dont le lasso formait le rayon, tandis que l'ours courait d'un
point à l'autre pour tâcher de s'en emparer.

Cette scène se prolongea durant quelques minutes sans que la situation
relative des deux adversaires se trouvât sensiblement modifiée. Déjà
j'avais l'espoir que l'ours, de guerre lasse, renoncerait à ses vaines
tentatives, et abandonnerait la partie, d'autant plus que la jument lui
avait adressé plusieurs ruades qui avaient effrayé l'agresseur, quand
tout à coup le spectacle changea, et la lutte prit une autre tournure.
L'ours avait déjà été fouetté à différentes reprises par le lasso; au
lieu de l'écarter, il le saisissait et le tirait à lui avec les dents et
avec les griffes. Je crus d'abord qu'il voulait l'arracher ou le rompre
en le mordant; mais j'eus bientôt la conviction qu'il usait d'un autre
artifice: à chaque fois qu'il le reprenait, il se laissait couler, sans
le lâcher, de manière à se rapprocher de plus en plus de sa victime qui
poussait de véritables cris de terreur.

Je ne pus supporter plus longtemps la vue de ce pénible tableau. Je me
souvins à ce moment qu'après avoir abattu l'antilope j'avais déposé mon
fusil sur l'herbe, à peu de distance du cheval. Je courus sans réfléchir
davantage jusqu'au gouffre, je dévalai de la paroi avec affolement,
j'escaladai l'autre bord sans m'arrêter, je saisis mon fusil et je
m'élançai vers le lieu du combat.

J'arrivai juste à temps. L'ours n'avait pas encore atteint sa proie,
mais il n'était plus qu'à trois ou quatre yards d'elle.

Je m'approchai, visai et tirai. Le lasso se déchira comme si ma balle
l'avait coupé, et la jument partit au galop dans la prairie en jetant un
hennissement sauvage.

J'avais, comme je le constatai dans la suite, atteint l'ours, mais à un
endroit peu vulnérable, et ma balle semblait n'avoir produit aucun effet
sur lui. En réalité, c'était la jument qui, par un effort suprême, avait
rompu elle-même son attache et avait ainsi recouvré sa liberté.

En somme, je n'avais fait qu'offrir au monstre un autre adversaire. Il
parut le comprendre, car, à peine le cheval soustrait à sa convoitise,
il courut sur moi avec un hurlement de rage. Dans ces conditions, il ne
me restait pas d'autre alternative que d'accepter le combat à outrance,
car je n'avais plus le temps de recharger mon fusil. J'assénai à l'ours
un furieux coup de crosse, puis je lançai mon arme au loin et, tenant
des deux mains crispées mon couteau, je le plongeai de toute la longueur
de la lame dans le corps de mon ennemi. L'instant d'après, je me sentis
saisir et étreindre, les griffes acérées du fauve me déchiraient la
chair pénétrant d'une part dans ma hanche, de l'autre dans mon épaule,
tandis que ses énormes crocs brillaient sous mes yeux. Par bonheur, mon
bras droit était resté libre. Je retirai mon couteau et l'enfonçai entre
les deux côtes de mon adversaire avec la force surhumaine que donne le
désespoir. Alors nous tombâmes tous deux, roulant sur le sol. Je vis un
flot de sang jaillir de la poitrine de l'ours, et je me félicitai de
l'avoir percé au coeur. N'écoutant plus que ma frénésie, je portai coup
sur coup au monstre qui ne me lâchait point. Je sentais qu'il
m'étouffait, ses griffes me labouraient les chairs, ses crocs hideux
cherchaient ma tête que je renversai de mon mieux en arrière, son
souffle me passait sur le visage, et je ne cessais de jouer du couteau.
L'herbe était inondée de sang, dans lequel je baignais en me débattant;
mais mes mains faiblissaient peu à peu, mes yeux se voilaient; à la fin
une secousse horrible ébranla toutes les cavités de mon cerveau; tout
tournoya autour de moi: je m'évanouis.



VIII

VIEUX AMIS.


J'avais complètement perdu connaissance; et ce ne fut que longtemps
après que je pus me convaincre, en recouvrant mes sens, que je vivais
encore. Mes blessures me faisaient un mal atroce. Je reconnus que
quelqu'un s'occupait de les panser, et d'y appliquer un bandage; il
avait la main rude, mais mes prunelles clouées sur les siennes y
lisaient la douceur et la bienveillance. Qui était-il? D'où venait-il?
Qu'était devenu mon redoutable antagoniste?

J'étais couché sur le dos, les regards fixés sur le ciel bleu et
n'apercevant autour de moi, quand je les baissais, que l'herbe verte; à
mes côtés se tenaient debout des hommes armés, un peu plus loin des
chevaux. En quelles mains étais-je tombé? Mes idées étaient encore très
confuses; mais en les rassemblant autant que possible, je me persuadai
que je ne pouvais avoir affaire qu'à des amis, qui m'avaient sans doute
arraché aux griffes du monstre. Soudain, je ne vis plus rien, j'eus une
nouvelle défaillance et je perdis toute conscience de moi-même.

[Illustration: Je reconnus que quelqu'un s'occupait de panser mes
blessures et d'y appliquer un bandage.]

J'ignore combien de temps dura ce second évanouissement; mais en
revenant à moi je me sentis mieux, il me sembla que mes forces
renaissaient lentement. Je remarquai que le soleil touchait à son
déclin, mais une peau de buffle attachée à deux piquets empêchaient ses
rayons de tomber sur moi. J'étais étendu sur ma couverture, ma tête
reposait sur ma selle, et une seconde peau de buffle me couvrait les
jambes; à proximité de moi flambait un feu devant lequel j'aperçus très
distinctement deux hommes. L'un était debout, appuyé sur son fusil, les
yeux fixés sur la flamme. C'était le type du chasseur des prairies. Il
avait au moins six pieds de haut, le corps robustement charpenté, la
physionomie énergique, mais pleine de bonté. L'autre était assis sur une
souche, le visage tourné vers moi. Il s'occupait d'achever son repas en
mangeant à petites bouchées une tranche de viande qu'il venait sans
doute de faire rôtir. Son costume se composait d'une espèce de blouse,
d'une culotte, de guêtres, le tout en peau de daim, sale, crasseux,
couvert de boue. Sa peau, qu'on voyait paraître à travers plusieurs
trous de ses vêtements, avait l'air tannée. Il n'avait pas de chemise,
et sa coiffure consistait en un bonnet de peau de chat dont la couleur
s'harmonisait avec le reste de son accoutrement. Ses traits dénotaient
qu'il ne devait pas être loin de la soixantaine. Ils étaient fort
expressifs: le nez en bec d'aigle; les yeux petits, noirs, perçants; les
cheveux ras, d'un noir de jais, les oreilles--chose
étrange--complètement absentes. J'avais vu cet homme, bien des années
auparavant, tel que je le voyais en ce moment. La première fois que mon
regard l'avait rencontré, je l'avais aperçu assis exactement dans la
même attitude, près d'un feu de bois, faisant rôtir sa viande et la
mangeant. Je le reconnus tout d'abord: c'était le vieux Ruben, un des
plus fameux chasseurs de la prairie. Son compagnon, plus jeune que lui,
s'appelait Bill Garey. Tous deux, également ardents et habiles à la
chasse, étaient inséparables.

Mon coeur se remplit de joie en retrouvant ces deux héros des pampas. Je
savais que j'étais avec des amis, et j'allais leur témoigner toute ma
reconnaissance et mon bonheur, lorsque mes yeux s'arrêtèrent sur le
groupe de chevaux. Je poussai un cri et me dressai sur mon séant. Il y
avait parmi ces montures la cavale de Ruben, le grand et vigoureux
rubican de Garey, et, jugez de ma joie: ma propre jument. C'était une
surprise à laquelle je ne m'attendais pas, car je n'espérais plus revoir
l'excellente compagne de mon aventure. Mais ce n'était pas la vue de ma
jument qui m'avait arraché une exclamation de stupéfaction, c'était la
présence d'un autre animal bien connu: d'un quatrième cheval. N'étais-je
pas une fois de plus le jouet d'une hallucination? Mes yeux ne se
plaisaient-ils point à me tromper, mon imagination ne prenait-elle point
plaisir à me bercer d'une illusion? Non, c'était bien une réalité. Je ne
pouvais en douter; ce port superbe, cette robe soyeuse, ces oreilles
noires dressées, tout en un mot trahissait le Cheval blanc de la
prairie.

Mon émotion était telle qu'après avoir un instant contemplé le noble
animal, je me renversai en arrière, ma tête heurta lourdement le pommeau
de ma selle, et je m'évanouis de nouveau. Mais cette troisième syncope
fut d'assez courte durée. Entretemps les deux hommes s'étaient approchés
de moi et s'entretenaient de mon état.

--Ruben, Garey! dis-je faiblement en tendant la main.

--Ohé! s'écria le plus âgé des deux, vous voilà enfin revenu à la vie,
jeune homme. Il est vrai que vous revenez de loin. Enfin tant mieux. Ne
vous alarmez pas; vos forces vous reviendront. Le tout était d'en
réchapper.

--Prenez une gorgée d'eau-de-vie, dit l'autre en approchant sa gourde de
mes lèvres.

--Je vois que vous vous souvenez de nous, continua Ruben.

--Parfaitement, mes amis, parfaitement.

--Et moi aussi je ne vous ai pas oublié, dit Garey; vous m'avez un jour
sauvé la vie, et ces services-là ne s'effacent point de la mémoire.

--Je crois que vous m'avez bien rendu la pareille, répondis-je, vous
m'avez débarrassé de cet ours.

--De l'un des ours, oui, dit Ruben; mais vous avez réglé vous-même le
compte de l'autre. Il vous a fallu jouer rudement du couteau, avant que
le gaillard ait perdu la partie. Heureusement pour vous, nous sommes
arrivés juste à temps pour vous délivrer de l'autre.

--Comment! de l'autre! Il y en avait donc deux?

--Regardez de ce côté! voilà deux peaux, si je ne me trompe.

Je suivis le geste du trappeur, et près du feu je vis en effet deux
fourrures d'ours fraîchement écorchés.

--Mais je n'ai eu affaire qu'à un seul? dis-je.

--Et c'était bien assez, répliqua Ruben. Il n'y a pas beaucoup d'hommes
qui demeurent en vie après une querelle vidée avec le vieil Ephraïm.

--J'ai donc tué l'ours?

--Eh! oui, jeune homme; et vous pouvez vous flatter d'avoir fait la
besogne tout seul. Quand Bill et moi nous sommes accourus à votre
secours, il n'y avait plus à tirer un coup de fusil. L'ours était mort,
aussi mort que son patron, le deuxième fils de Joseph. Mais vous ne
valiez pas beaucoup mieux. Vous étiez tous deux également immobiles, vos
bras étreignant le monstre, ses pattes vous étouffant, votre sang se
confondant et formant autour de vous une mare de plusieurs yards de
long. Vous n'aviez positivement plus assez de sang dans le corps pour
offrir un déjeuner passable à une sangsue.

--Et l'autre ours?

--Il est sorti du gouffre, comme Bill venait de partir pour aller à la
poursuite du Cheval blanc. J'étais accroupi près de vous quand je vis
apparaître la hure du monstre. C'était évidemment la femelle du vieil
Ephraïm. La vieille venait voir pourquoi son vieux tardait à rentrer au
logis. Je pris mon fusil et j'envoyai à la commère une balle dans
l'oeil. Elle n'eut pas la politesse de dire merci et se coucha pour ne
plus se relever. Ils voyagent maintenant ensemble dans les prairies
heureuses. Voyez-vous, jeune homme, je ne suis pas docteur, et Bill n'a
pas plus de diplôme que moi; mais je m'entends assez aux blessures pour
savoir que vous ne pouvez en ce moment pas plus bouger que si vous étiez
réellement mort. Donc, pas un mouvement, et écoutez nos conseils. Vous
avez été rudement malmené, je ne vous le cache pas; mais il n'y a pas de
danger grave; tout ce qui vous manque, c'est le sang, et il faut
nécessairement attendre qu'il vous en vienne d'autre. Allons, encore un
bon coup d'eau-de-vie. Laissons-le maintenant reposer, Bill: il a besoin
de silence et il nous reste à finir notre beefsteak d'ours.

J'aurais voulu avoir d'autres explications, mais je savais qu'il était
inutile d'insister; pour le vieux Ruben, chose dite était chose
irrévocable. Je fus bien obligé de me ranger à son avis et de ne pas
contrarier sa volonté.



IX

LE PLATEAU.


Je m'endormis bientôt et je ne me réveillai que vers minuit. Le froid
s'était considérablement accru, mais j'étais bien emmailloté dans ma
couverture, et la peau de buffle tendue derrière moi contribuait à
m'abriter. En rouvrant les yeux, je me sentis réconforté. Le feu était
éteint. Très probablement les deux trappeurs avaient jugé bon de prendre
cette précaution pour ne pas attirer par ses lueurs les Indiens qui
rôdaient aux alentours. La nuit était sereine. Je voyais distinctement
mes deux compagnons et les quatre chevaux qui paissaient. Garey dormait.
Je m'adressai à Ruben qui faisait la garde et était assis près de moi.

--Comment se fait-il, lui demandai-je, que vous m'ayez trouvé?

--Nous avons suivi votre piste.

--Depuis où?

--Bill et moi nous étions campés dans l'un des îlots du bois quand nous
vous vîmes passer au galop derrière le Cheval blanc, comme si vous aviez
eu tous les diables d'enfer à vos trousses. Je vous reconnus du premier
coup d'oeil, et Bill me dit: «Voilà l'Américain qui m'a sauvé la vie
dans la montagne.» Je voyais que vous aviez une bonne monture, mais je
savais aussi que vous donniez la chasse au plus rapide des mustangs de
toute la prairie, et je dis à Bill: «Ils en ont pour un long temps de
galop, et ce jeune homme pourrait finir par s'égarer à ce jeu,
suivons-le.» Quand nous rentrâmes dans la prairie, vous vous étiez
éclipsé, mais vous aviez laissé votre piste derrière vous. Seulement la
nuit tomba avant qu'il fût possible de vous rattraper. Le lendemain
matin, la pluie avait presque complètement effacé la piste, et nous
mîmes plusieurs heures à la retrouver près du gouffre. Nous étions sur
le point d'y descendre, quand nous aperçûmes votre jument qui détalait
dans la prairie sans selle ni bride. Nous courûmes dans cette direction,
et, en nous rapprochant, nous vîmes à terre quelque chose que votre
brave bête semblait flairer. Ce quelque chose, c'était vous et le vieil
Ephraïm qui dormiez tous les deux dans les bras l'un de l'autre, comme
deux bébés au berceau. Nous crûmes d'abord que c'en était fait de vous;
mais un examen plus attentif nous convainquit que vous étiez simplement
en syncope.

--Mais comment avez-vous pris le Cheval blanc?

--Le gouffre est obstrué, barré complètement à une assez bonne distance
d'ici par des roches élevées. Nous savions cela. Bill suivit la piste du
mustang, lui jeta le lasso et le mena ici. Voilà, jeune homme, toute
l'histoire.

--Et le Cheval blanc, dit Garey en se levant, est à vous, capitaine.
Sans la course que vous lui avez fait faire et qui l'a épuisé, il
n'aurait pas été possible de le prendre.

--Merci, mille fois merci, non pour le cadeau, mais pour le service
impayable que vous m'avez rendu. Je vous dois la vie. Sans vous j'aurais
succombé.

Tout s'expliquait. Au cours de la conversation, j'appris que les deux
trappeurs avaient l'intention de prendre part à notre expédition
militaire contre le Mexique. Les traitements barbares qu'ils avaient eu
à subir lorsque le hasard les avait fait tomber entre les mains des
soldats mexicains--les oreilles coupées en témoignaient--avaient fait
d'eux des ennemis acharnés de cette nation, et la guerre qui venait
d'éclater leur fournissait l'occasion tant de fois désirée d'assouvir
leur vengeance. Sans faire aucune objection, ils se déclarèrent prêts à
entrer dans ma compagnie et à me servir, l'un d'éclaireur ou d'espion,
l'autre de guide.

Comme mes blessures, quoique nombreuses et profondes, n'étaient pas
dangereuses, mes forces me revinrent rapidement, grâce aux remèdes
intelligents et à la sollicitude des deux trappeurs expérimentés. Au
bout de trois jours, je fus en état de me remettre en selle.

Nous nous dirigeâmes alors vers le village où j'étais en garnison, mais
sans reprendre mon ancienne piste. Mes compagnons connaissaient une
route meilleure où nous étions sûrs de trouver de l'eau, ce qui, dans
une excursion à travers les pampas, est le point le plus important. Le
ciel était gris, le soleil invisible, et nous courions le danger de nous
écarter de la bonne voie. Pour éviter ce péril, mes deux amis
fabriquèrent une boussole de leur invention. Ils plantèrent une branche
d'arbre en terre, et attachèrent au haut un morceau de peau d'ours.
Après avoir arrêté la direction que nous avions à suivre, ils
enfoncèrent dans le sol un autre bâton également pourvu d'un morceau de
peau d'ours, et le fixèrent à plusieurs centaines de pas du premier. A
mesure que nous avancions, nous regardions de temps à autre derrière
nous, car nous savions que nous continuions à marcher en ligne droite
aussi longtemps que le premier et le plus éloigné des deux bâtons
disparaissait derrière l'autre. Quand les deux points noirs représentés
par la peau d'ours furent hors de portée de notre vue, nous
recommençâmes l'opération; et le procédé ainsi répété de mille en mille
nous conduisit vers midi jusqu'à un bois entrecoupé d'allées et de
pelouses. Nous marchâmes près d'une demi-heure dans l'épaisseur du
taillis, et nous arrivâmes au bout d'un mille à l'entrée d'une prairie
qui différait visiblement de la plaine que nous avions laissée derrière
nous. Elle appartenait à ce genre de pampas que dans la langue des
chasseurs on désigne sous le nom de «prairie fleurie», parce qu'au lieu
d'être couverte d'herbes, elle est semée de fleurs et d'arbustes
florissants. Au lieu de la traverser, nous en longeâmes la lisière et
nous atteignîmes peu de temps après un ruisseau. Nous n'avions, à vrai
dire, pas fait beaucoup de chemin, mais mes guides craignaient qu'en
espaçant trop nos étapes, la fatigue de la course ne me donnât la
fièvre; ils décidèrent donc de camper en cet endroit, d'y passer la nuit
et de ne reprendre notre voyage que le jour suivant. On attacha les
chevaux au bord du ruisseau, après leur avoir enlevé leurs selles. Ruben
alla à la chasse, Garey à la pêche, tous deux me laissant prendre un
repos dont j'avais encore bien besoin. Un daim tué par Ruben et les
poissons pris par Garey nous firent un excellent souper; et après avoir
passé toute la nuit à dormir d'un sommeil paisible, je me levai le
lendemain matin, complètement rétabli.

Nous déjeunâmes des restes du daim, nous sellâmes nos chevaux et nous
nous dirigeâmes vers une haute colline qui dominait la plaine. Mes
compagnons connaissaient bien la topographie de cette région. Nous
devions longer le pied de cette colline, pousser une dizaine de milles
plus loin et arriver enfin au but de notre course. J'avais souvent
considéré cette hauteur de ma terrasse, qui me servait généralement
d'observatoire; et comme sa configuration m'intéressait, je m'étais
promis de la visiter à la première occasion. Elle offrait l'aspect
singulier d'une armoire gigantesque dressée debout sur la prairie. Ses
côtés étaient parfaitement d'aplomb et perpendiculaires à son sommet,
dont le niveau, exactement horizontal, formait une surface parallèle à
la plaine.

Ces collines dont la cime ressemble à une table plane portent au Mexique
le nom de «plateaux tabulaires». Quelquefois, la distance qui sépare
deux hauteurs de ce genre est de plusieurs centaines de milles; mais le
plus souvent elles se trouvent rapprochées par groupes comme un jeu de
quilles colossales portant un pavois, toutes d'égale élévation et
couvertes, en général, à leur cime d'une végétation nettement distincte
de celle de la plaine environnante.

En nous approchant de cette singulière éminence, nous vîmes qu'elle
perdait beaucoup de son caractère marquant et que sa forme de
parallélipipède régulier s'éloignait considérablement de la symétrie
géométrique. Des contreforts étroits partaient des flancs du rocher, et
en plusieurs endroits les lignes droites se brisaient. Ce qui paraissait
indéniable, c'est que le sommet du plateau était inaccessible, car ses
parois figuraient des murs escarpés de cinquante pieds de haut que, dans
l'opinion de mes compagnons, aucun homme n'avait jusqu'alors escaladés.



X

UN COMBAT AVEC LES MEXICAINS.


Nous n'étions plus qu'à un mille du pied de ce plateau, lorsque Garey
s'écria tout à coup: «Alerte! voilà les Indiens!»

En même temps, il montra de la main la hauteur que contournaient en
venant au-devant de nous une troupe de cavaliers.

Mes deux amis avaient serré la bride et fait halte. Je suivis leur
exemple; et tous trois bien plantés en selle, nous attendîmes, observant
l'étrange apparition.

Les cavaliers étaient au nombre de douze. Il était évident qu'ils
marchaient sur nous en ligne droite.

--Si ce sont des Indiens, dit Garey après un instant de silence, ce sont
des Comanches.

--Et si ce sont des Comanches, ajouta Ruben, ils suivent le sentier de
la guerre et ont de mauvais desseins. Ayez l'oeil sur vos fusils.

Ce conseil fut écouté sans objection. Nous savions que si les arrivants
étaient réellement des Comanches, nous devions nous attendre à un combat
acharné. Nous mîmes donc pied à terre, nous abritant derrière nos
chevaux, et nous attendîmes l'approche de l'ennemi.

Nous étions depuis quelques minutes dans cette position, lorsque Ruben
s'écria:

--Si ce sont là des Indiens, je veux bien être un nègre: ces gaillards
sont barbus et ils ont la peau jaune. Ce sont des Mexicains.

[Illustration: Nous avions attaché nos chevaux deux à deux, de manière à
leur faire former un carré.]

Cette affirmation n'était pas de nature à nous rassurer, car nous
n'ignorions pas que les Mexicains nous étaient pour le moins aussi
hostiles que les Comanches. Les douze cavaliers semblaient d'abord ne
pas nous avoir aperçus; mais lorsqu'ils eurent le soleil derrière eux,
ils purent, sans être éblouis, nous voir parfaitement. Alors ils firent
halte à leur tour et se préparèrent à l'attaque. Malgré l'inégalité du
nombre, nous pouvions nous mesurer avec nos ennemis. Mes compagnons
étaient de ceux dont le fusil ne ratait jamais, qui ne tiraient jamais
au jugé et qui ne lâchaient la détente qu'en sachant à coup sûr où leur
balle devait frapper. Je pouvais par conséquent me persuader que si les
cavaliers nous attaquaient, il n'y en aurait que neuf qui se
rapprocheraient de nous à une portée de pistolet, et dans cette approche
il n'y avait pas de quoi nous effrayer: nous y étions préparés; j'avais
un revolver à six coups dans ma ceinture, Garey avait le sien et Ruben
une paire de pistolets dont il saurait faire bon usage.

--Seize coups, et les couteaux au pis aller! s'écria Garey avec un
accent de triomphe, quand nous eûmes inspecté rapidement nos armes.

Les ennemis restaient toujours en place, et leur chef allait et venait
devant leur front de bataille, comme s'il voulait, par sa harangue, leur
inspirer du courage. De notre côté, nous n'étions pas restés inactifs;
nous avions attaché nos chevaux deux à deux d'un côté par la tête, de
l'autre par la queue, de manière à leur faire former un carré dont le
grand rubican de Garey figurait le front et dont nous occupions
l'intérieur. Ainsi postés, nous n'avions plus qu'à surveiller les
mouvements de nos adversaires qui ne pouvaient voir que nos têtes et nos
pieds.

A la fin, les cavaliers, obéissant à un signai de leur chef, fondirent
sur nous au galop. Lorsqu'ils ne furent plus qu'à trois cents pas, ils
firent halte de nouveau et nous crièrent:

--Que craignez-vous? Nous sommes des amis.

--Au diable des amis de cet acabit, répondit Ruben. Vous nous prenez
donc pour des imbéciles? Tenez-vous à distance ou, sur mon âme, le
premier qui se trouvera à ma portée, sera un homme mort.

Les cavaliers renoncèrent alors à toute dissimulation, l'un d'eux se
détacha du groupe, lança d'un coup d'éperon son cheval au galop et
décrivit autour de nous un grand arc de cercle. Lorsqu'il se fut éloigné
d'une vingtaine de pas de ses compagnons, il fut suivi d'un second qui
répéta la manoeuvre, puis d'un troisième, d'un quatrième, d'un
cinquième, qui tournoyèrent l'un derrière l'autre autour de nous.
Aussitôt nous changeâmes notre plan de défense en nous postant dos à
dos, de telle sorte que chacun de nous couvrait de son arme un tiers du
cercle. Les cinq cavaliers firent deux fois au galop le tour de notre
carré, en se rapprochant sans cesse de nous, pendant qu'ils
déchargeaient leurs mousquets. Ils s'éloignaient ensuite en continuant
le même mouvement, rejoignaient le gros de leur troupe, échangeaient
leurs armes contre d'autres toutes chargées et revenaient, toujours en
galopant, nous assaillir. En même temps, ils se courbaient si habilement
sur leurs montures qu'ils nous dérobaient presque tout leur corps et
nous enlevaient ainsi toute occasion de tirer sur eux. Nous aurions pu,
il est vrai, tuer leurs chevaux, mais c'eût été dépenser sans grande
utilité notre poudre et nos balles, car nous ne pouvions songer à
recharger nos armes. A la première fusillade, toutes les balles avaient
passé par-dessus nos têtes et la cavale de Ruben avait reçu une blessure
insignifiante. Mais la seconde décharge de l'ennemi nous fit plus de
mal. Garey fut atteint par une balle qui lui arracha une partie de sa
blouse de chasse en lui éraflant l'épaule. Une autre balle rasa la tête
de Ruben.

[Illustration: Ils se courbaient si habilement sur leurs montures qu'ils
dissimulaient leur corps.]

--Nous ne pouvons rester plus longtemps spectateurs de l'attaque sans y
répondre, dis-je. Qu'en pensez-vous, camarades?

--Nous devons faire une sortie, répondit Garey: c'est notre seul moyen
de salut. Remontons à cheval et lançons nos bêtes ventre à terre dans la
prairie.

--A quoi bon? objecta Ruben en hochant la tête. Le capitaine s'en
tirerait peut-être; mais pour toi et moi il n'y a pas ombre de chance.
Ils rattraperaient ma cavale en cinq minutes, et ton rubican n'a pas à
se vanter de ses jambes.

--Tu te trompes, répliqua Garey. Tu peux monter l'étalon blanc et
laisser ta cavale en liberté, ou me céder le Cheval blanc et prendre mon
rubican. Mais il est absurde de nous croiser les bras et de nous laisser
fusiller comme un buffle dans un parcage. Qu'en dites-vous, capitaine?

--Je crois, repartis-je en désignant d'un coup de tête le plateau, que
nous devons gagner au galop la colline et nous y adosser. L'ennemi ne
pourra plus alors nous tourner; et, avec les chevaux devant nous, il
nous sera plus facile de lui tenir tête.

--Le jeune homme a raison, interrompit Ruben. Nous n'avons pas une
seconde à perdre, ils vont bientôt revenir à la charge.

Nous détachâmes rapidement nos montures, nous sautâmes en selle et nous
partîmes comme des traits. Derrière nous volait au triple galop toute la
bande, criant et vociférant; mais nous avions l'avance et nous
atteignîmes heureusement le rocher. Puis d'un bond nous fûmes à terre,
et nous appuyant contre la paroi granitique, tenant nos chevaux devant
nous, nos fusils braqués sur l'ennemi, nous attendîmes.



XI

L'ESCALADE.


Pour le moment nous étions en sûreté. Les Mexicains ne pouvaient plus
passer derrière nous et ils n'osaient se risquer de front à portée de
nos armes. Toutefois, nous nous trouvions encore dans une position
extrêmement critique, car les ennemis, auxquels étaient venus vers le
soir se joindre un renfort de six cavaliers armés également de
mousquets, semblaient décidés à nous bloquer toute la nuit et à nous
obliger, faute de vivres, à capituler.

Tandis que, perdu dans de sinistres pensées, je restais en observation,
j'aperçus dans le rocher une crevasse longitudinale qui montait en
s'élargissant et en s'approfondissant vers le sommet de la colline.
C'était un sillon creusé probablement par les eaux de pluie en découlant
du plateau le long de la paroi perpendiculaire. Quoique l'escarpement du
rocher fût partout également abrupt, ce sillon offrait néanmoins une
inclinaison marquante; et, après l'avoir inspecté soigneusement du
regard, j'acquis la conviction qu'un homme habile à grimper pourrait, en
le remontant, arriver jusqu'au plateau même. Il y avait, en effet, dans
le rocher, certaines saillies qui pouvaient servir d'appui au pied, et
çà et là croissaient dans les fentes des pousses de cèdre rampant, dont
celui qui ferait l'escalade pourrait s'aider.

Sans hésiter, je communiquai ma découverte à mes compagnons. Tous deux
s'en montrèrent fort réjouis et déclarèrent, après un bref examen, le
chemin très praticable. Mais dans quel but grimper là-haut? Nous
n'avions aucune perspective de pouvoir descendre de l'autre côté.
D'ailleurs, si nous étions sûrs d'échapper à toute attaque, une fois
arrivés au plateau, nous étions tout aussi certains de n'y pas trouver
d'eau, et la soif était pour nous plus redoutable encore que les
Mexicains. En outre, tant que nous restions au pied de la colline, nous
gardions nos chevaux qui pouvaient nous servir à fuir et, dans un cas
extrême, nous pourrions les manger. Mais faire l'ascension de la
hauteur, c'était nous condamner à les perdre. Aussi la lueur d'espoir
qui nous était apparue un moment s'évanouit-elle presque aussitôt.

Jusqu'alors Ruben ne s'était pas prononcé. Il restait pensif, appuyé sur
son long rifle. Lorsqu'il eut gardé cette attitude pendant plusieurs
minutes sans dire une parole, un sourire éclaira sa rude physionomie:

--Combien de yards a ton lasso, Bill? demanda-t-il.

--Vingt, répondit Garey.

--Et le vôtre, jeune homme?

--Au moins autant, peut-être un peu plus.

--Très bien, dit-il d'un air satisfait; avec mon lasso cela fait une
longueur de cinquante-six yards. Il est vrai qu'il y a à décompter les
noeuds, mais nous avons par contre nos brides en sus. Écoutez donc mon
idée. D'abord nous grimpons là-haut, dès qu'il fait assez noir pour ne
pas être aperçus; nous emportons nos lassos et nous les lions bout à
bout; si la courroie n'est pas assez longue, nous y attachons nos
brides. L'ennemi, nous croyant toujours aux aguets, n'osera pas
s'approcher de nos chevaux qui n'auront rien à craindre jusqu'au jour.
Pendant ce temps, nous attachons notre lanière de soixante mètres
environ à un arbre et nous nous laissons descendre tout doucement de
l'autre côté de la colline. Une fois dans la prairie, nous pendons nos
jambes à notre cou, nous filons en droite ligne sur la garnison du
capitaine, nous y faisons lever une demi-douzaine de ses meilleurs
tireurs, et tous montés à cheval nous revenons à la colline, nous
tombons sur les Mexicains endormis et nous leur administrons la plus
belle volée qu'ils aient reçue depuis le commencement de la guerre.

Nous nous empressâmes, Garey et moi, de donner notre acquiescement à ce
plan, et il ne nous fallut pas longtemps pour ne faire qu'une seule
lanière de nos trois lassos et pour attacher solidement nos chevaux, de
manière à les empêcher de bouger de place; cela fait, nous attendîmes la
nuit.

Ruben ne s'était pas trompé dans ses prévisions. La nuit, qui tomba
bientôt, fut aussi ténébreuse que nous pouvions la souhaiter. D'épais
nuages noirs couvrirent tout le firmament, un orage s'annonça, et déjà
quelques grosses gouttes de pluie mouillaient nos selles. Tout à coup un
éclair embrasa tout le ciel et illumina la prairie comme si l'on avait
allumé des milliers de torches. Cette circonstance nous était
défavorable: un seul sillon lumineux pouvait révéler tout notre plan aux
ennemis.

--Bah! dit Ruben après avoir considéré le ciel; nous grimperons entre
deux éclairs.

Il avait à peine achevé de parler que pour la seconde fois un véritable
incendie s'alluma dans le ciel et projeta sur l'immensité de la prairie
des reflets si intenses que nous pûmes distinguer aisément les boutons
des habits de nos adversaires.

Pendant ce temps, Garey s'était noué le lasso par un bout autour des
reins et avait commencé l'escalade. Il avait atteint à peu près la
moitié de la hauteur à gravir, lorsque la plaine s'illumina de nouveau.
Je levai les yeux et le vis sur une saillie, le corps collé contre le
rocher, les bras en l'air. Tant que dura le feu du ciel, il resta dans
cette attitude immobile. Mes regards anxieux interrogeaient les
mouvements des cavaliers; mais aucun d'eux ne bougeait; ils n'avaient
rien vu.

Un nouvel éclair me permit d'inspecter le rocher. La forme humaine avait
disparu. Il n'y avait plus que la ligne noire du lasso, qui pendait du
haut du plateau, et qu'on eût pris pour une crevasse. Garey était arrivé
jusqu'au sommet de la colline, sain et sauf.

C'était mon tour. Il ne me fut pas difficile, en me tenant à la lanière,
de monter d'une saillie à l'autre; et avant que l'éclair eût reparu,
j'avais rejoint le plus jeune de mes compagnons.

Cinq minutes après, Ruben était avec nous; alors nous enroulâmes la
lanière et nous cherchâmes un endroit pour opérer notre descente.



XII

UN RENFORT.


Parvenus à l'autre bord du plateau, nous rattachâmes la lanière à un
arbre. Ruben, qui était le plus léger et le plus leste de nous trois,
devait descendre le premier. Nous lui liâmes la courroie solidement
autour de la taille, et le vieux trappeur glissa le long de la paroi,
tandis que Garey et moi nous laissions couler doucement le lasso.

Nous avions lâché à peu près les trois quarts de notre corde, et déjà
nous nous félicitions du succès de notre expérience, lorsqu'à notre
grande épouvante, la courroie cessa brusquement de se tendre et ressauta
avec une secousse qui nous jeta tous les deux sur le dos. Dans le même
instant, nous entendîmes un craquement, suivi d'un cri perçant. Nous
bondîmes sur nos pieds et nous nous empressâmes de tirer la corde à
nous: elle était légère comme une ficelle et remonta sans difficulté. La
chose était claire: la courroie était rompue et notre pauvre camarade
avait fait une chute effroyable. Saisis de terreur, nous nous
agenouillâmes, nous rampâmes jusqu'au bord extrême du plateau, nous nous
penchâmes à mi-corps par-dessus, au risque de nous précipiter nous-mêmes
dans le vide. Nous plongeâmes les yeux dans l'espace qui s'étendait
au-dessous de nous, essayant autant que possible de percer les ténèbres.
Nous écoutâmes, l'oreille tendue, le coeur affreusement serré. Pas un
bruit ne se fit entendre. Oui, nous eussions été heureux de percevoir
une plainte, un gémissement, qui nous eût annoncé que Ruben vivait
encore; mais tout était silencieux; peut-être gisait-il horriblement
mutilé au pied de la colline.

A la fin, nous entendîmes des voix d'hommes. Elles venaient bien de la
base du rocher, juste au-dessous de nous; mais au lieu d'une voix il y
en avait deux, et ni l'une ni l'autre n'était celle de notre ami. A la
clarté d'un sillon lumineux qui courut à ce montent dans le ciel, nous
reconnûmes deux cavaliers qui se mouvaient le long du rocher. Nous les
vîmes très distinctement; mais, contrairement à notre attente, nous
n'aperçûmes pas le corps de notre compagnon. L'embrasement du firmament
fut d'assez longue durée pour nous donner parfaitement le temps de voir
tout ce qui se passait au-dessous de nous. Ruben n'était pas là.
Etait-il tombé au pouvoir de l'ennemi? Il ne se serait pas rendu sans
résistance et nous aurions entendu ou une détonation ou un cri.

Cependant les deux cavaliers causaient à voix haute, et, dans le silence
de la nuit, leurs paroles montaient jusqu'à nous assez distinctement
pour nous laisser comprendre ce qu'ils disaient.

--Tu t'es trompé, criait l'un avec impatience, tu n'auras entendu que
l'aboiement d'un loup.

--Je vous répète, capitaine, répliqua l'autre avec humeur, que c'était
une voix d'homme.

--Alors il faut que ce soit l'un des nôtres qui ait crié de l'autre côté
du rocher, car de ce côté-ci il n'y a personne. Retournons au camp.

Les pas des chevaux nous apprirent qu'ils s'éloignaient; ce fut pour
nous un grand soulagement de savoir que notre camarade n'avait pas été
fait prisonnier.

[Illustration: Nous lui liâmes la courroie autour de la taille et le
vieux trappeur glissa le long de la paroi.]

Mais qu'était-il devenu? Par où était-il passé? Avait-il rampé plus loin
après sa chute, ou se trouvait-il toujours à proximité de la colline?

Comme il nous importait de suivre les mouvements des deux cavaliers,
nous tendîmes avidement l'oreille, épiant l'occasion de les apercevoir.
Nous nous étions de nouveau agenouillés et suspendus au-dessus du vide.
Un éclair nous les montra: ils étaient arrêtés pour interroger les
alentours, et attendaient comme nous une traînée lumineuse.

--Nous pouvons les désarçonner, chuchota Garey.

J'hésitai à me ranger à cet avis, sans pouvoir me rendre compte de mes
scrupules.

Tout à coup un éclair sillonna la nue. Les cavaliers étaient à portée de
nos fusils. Nous les couchâmes en joue. Sans dire un mot, j'avais suivi
l'opinion de Garey.

A ce moment, quand déjà nous avions le doigt sur la gâchette, nous
relevâmes tous deux comme d'un commun accord notre arme. C'est que nous
avions tous deux en même temps aperçu le même objet dans la prairie, et
que cet objet n'était autre que notre ami Ruben.

Il était couché dans l'herbe de tout son long, les bras et les jambes
étendus, le visage collé contre terre. De la hauteur où nous étions,
nous eussions pu le prendre pour la peau d'un jeune buffle ainsi étalée
pour la faire sécher, mais nous ne nous trompions pas: c'était bien le
vieux trappeur dans son costume de peau de daim. L'endroit où il se
trouvait n'était guère à plus de cinq cents pas du rocher; mais
quoiqu'il nous fût très facile de le voir, il devait échapper
complètement aux regards des deux cavaliers, car nous les entendîmes, à
notre grande joie, dès que la nuit se fut replongée dans l'obscurité,
regagner leur camp. A peine étaient-ils partis qu'un éclair projeta sa
vive lumière sur la prairie. La peau de daim n'était plus là: notre
camarade avait donc pu se dérober heureusement.

Pour la première fois depuis que nous avions rencontré les Mexicains,
nous respirâmes librement; et, le coeur léger, nous retournâmes à
l'endroit où nous étions montés sur le plateau. Tant que j'avais pu
craindre que ma dernière heure ne fût arrivée, le sort de ma jument et
du Cheval blanc n'avait eu, je l'avoue, qu'une part très accessoire dans
mes préoccupations. L'homme est ainsi fait que lorsqu'il est en danger
de mort, il ne songe plus qu'à sa conservation personnelle. Mais
maintenant que j'avais la conviction de survivre à cette périlleuse
aventure, l'égoïsme faisait place à des sentiments plus généreux, et je
souhaitais ardemment de conserver non seulement ma propre monture, mais
aussi l'excellent et beau mustang, qui avait été pour moi la cause de
tant d'anxiété.

Cependant les éclairs étaient devenus moins intenses et ne se
succédaient plus qu'à des intervalles éloignés. Ce fut dans un de ces
intervalles de calme que nous entendîmes à quelque distance des pas de
chevaux. Il y a une différence très sensible entre le pas d'un cheval
qui porte un cavalier, et celui d'un cheval qui n'a pas cette charge.
L'habitant des prairies ne s'y trompe que fort rarement. Mon compagnon
m'assura que les chevaux dont nous entendions l'approche étaient montés.

Nos ennemis mexicains avaient dû les entendre comme nous: deux d'entre
eux partirent au galop pour opérer la reconnaissance; nous pûmes nous en
rendre compte par l'ouïe, car l'obscurité était trop grande pour nous
permettre de voir à plus de trois yards devant nous. Nous ne restâmes
pas longtemps dans l'incertitude sur les intentions des arrivants: ils
échangèrent avec les Mexicains des appels et des salutations amicales,
et leurs chevaux hennirent en signe d'assurance.

En ce moment, les éclairs nous vinrent en aide. Nous vîmes avec effroi
que l'ennemi avait reçu un renfort d'au moins trente hommes.

Vers minuit, l'orage cessa tout à fait. Une lumière plus douce, plus
constante, succéda aux lueurs sinistres et intermittentes de l'éclair:
la lune s'était levée et montait rapidement dans le ciel à l'orient.
Quelques étoiles scintillaient à travers les nuages qui ne s'étaient pas
dissipés, mais roulaient avec plus de vitesse.

Nous étions couchés à plat dans les broussailles. Les cavaliers ne
pouvaient nous apercevoir, tandis que nous distinguions parfaitement
toute la troupe qui avait fait halte, les uns fumant, les autres
causant, d'autres chantant.

Après que nous les eûmes observés pendant quelque temps en silence,
Garey me quitta pour explorer le plateau et pour surveiller la prairie
du côté d'où nous attendions du secours.

Il était à peine parti depuis deux minutes qu'une forme sombre attira
mon attention vers la plaine. Il me sembla que c'était un homme couché
sur le sol et se cachant dans l'herbe, exactement comme avait fait le
vieux Ruben. Pendant quelque temps un nuage assombrit la plaine en la
couvrant d'un voile noir; mais, quand le nuage fut passé, la figure
étrange n'était plus où je l'avais vue d'abord. Elle s'était rapprochée
des cavaliers, tout en gardant la même attitude qu'auparavant. Elle
n'était plus qu'à deux cents pas des Mexicains; mais un buisson de
hautes herbes paraissait la dérober à leurs yeux. Au bout de quelque
temps, cette vision, dans laquelle je finis par reconnaître
distinctement un Indien nu, avait complètement disparu.

Tandis que je continuais attentivement de regarder dans la même
direction, sondant des yeux la plaine, je remarquai, non plus une seule,
mais plusieurs figures fantastiques, qui se dessinaient vaguement sur la
lisière de la prairie. J'écarquillai les yeux et je vis que c'étaient
des cavaliers; mais je fus surpris de constater qu'ils ne marchaient pas
côte à côte en rangs serrés, mais l'un derrière l'autre en longue file.
Les hommes de ma compagnie n'observaient jamais cette manoeuvre quand
ils avaient à passer dans d'étroits défilés ou dans des sentiers de la
forêt: ce n'était donc pas eux.

Une minute après, tous mes doutes étaient dissipés: c'étaient une bande
de guerriers indiens qui suivaient la piste de guerre.



XIII

LES COMANCHES.


Les nuages qui cachaient la lune ne se désagrégèrent qu'au bout d'un
quart d'heure. Alors, à mon grand étonnement, je vis un grand nombre de
chevaux sans cavaliers dans la prairie. C'était apparemment un troupeau
de mustangs, arrivés là pendant l'obscurité. Quant aux Indiens, ils
n'étaient plus là. Je voulus chercher mon compagnon pour lui faire part
de ce qui se passait, lorsqu'en me levant je constatai qu'il était à
côté de moi. Il avait fait en rampant le tour du plateau, et n'ayant
rien découvert, il était revenu se convaincre si les Mexicains n'avaient
pas bougé.

--Ohé! s'écria-t-il quand ses yeux tombèrent sur les chevaux. En voici
bien d'une autre: un troupeau de mustangs! Les Mexicains ne les ont donc
pas vus? Très drôle, très drôle, par Belzé...

Son exclamation fut interrompue par un vacarme qui partit tout à coup de
l'endroit où étaient postés les Mexicains. Nous les vîmes, un instant
après, sauter tous en selle et se mettre en mouvement. Nous crûmes
d'abord qu'ils avaient aperçu les chevaux sauvages et que cette
découverte avait provoqué leur brusque départ. Mais nous reconnûmes
bientôt que c'étaient nous-mêmes qui étions cause de leur alarme, car
ils accouraient tous ensemble vers le rocher, et en poussant des cris
sauvages, ils déchargèrent sur nous leurs mousquets. Nous eûmes un
moment quelque peine à comprendre ce qui avait pu nous trahir, mais un
regard d'inspection nous fournit aussitôt la solution de l'énigme. La
lune était montée dans le ciel vers son point culminant, et les ombres
projetées par la colline s'étaient graduellement raccourcies. Tandis que
nous considérions les mustangs, nous avions commis l'imprudence de nous
lever, et nos propres ombres s'étaient profilées sur la prairie sous les
yeux de nos ennemis. Ceux-ci n'avaient eu qu'à lever la tête pour voir
où nous étions.

Nous nous agenouillâmes à l'instant sur les broussailles et nous
saisîmes nos fusils. En ce moment un nuage passa sur la lune et déroba
la plaine à nos regards. Mais nous n'eûmes pas longtemps à attendre pour
être tirés d'incertitude. Des hurlements épouvantables ébranlèrent tous
les échos. On eût dit des vociférations démoniaques jaillissant du fond
des enfers. Il n'y avait pas à s'y méprendre: ceux qui poussaient ces
affreux rugissements étaient des Indiens.

--C'est le cri de guerre des Comanches! dit Garey. Hourra! Les Indiens
sont tombés sur les Mexicains!

Au milieu des clameurs, nous entendions les pas rapides des chevaux
faisant trembler sous eux la plaine. Tout à coup la lune se dégagea des
nuages. Les mustangs étaient maintenant montés. Sur chacun d'eux se
dressait le buste nu d'un Indien dont les tatouages offraient un aspect
d'horreur. Les Mexicains ne pouvaient soutenir l'attaque; à peine
eurent-ils le temps de décharger leurs mousquets. Aucun d'eux ne
s'occupa de recharger son arme. La plupart la jetaient aussitôt après
avoir tiré et fuyaient alors en désordre. Toute la troupe tourna le dos
aux Peaux-Rouges et longea au grand galop le pied du rocher. Les Indiens
poursuivaient les fuyards sans perdre de vitesse et en les accablant de
sinistres imprécations. Garey et moi nous nous précipitâmes vers l'autre
bord du plateau. Les deux partis couraient par petits groupes. Il n'y
avait pas deux cents pas de distance entre le premier rang des
Peaux-Rouges et le dernier des Mexicains. Les sauvages ne cessaient de
pousser leur cri de guerre, tandis que les autres galopaient dans le
plus profond silence. Tout à coup un cri d'effroi partit de la troupe
des Mexicains. Ce cri annonçait évidemment un événement. En même temps
nous les vîmes faire halte.

Le motif de cette conduite extraordinaire ne nous demeura pas longtemps
inconnu. A trois cents pas environ des Mexicains, s'avançait vers eux au
galop une troupe de cavaliers. Les pas pesants de leurs chevaux nous
apprirent bientôt quels étaient les nouveaux arrivants. D'ailleurs,
leurs cris, qui ne ressemblaient point à ceux des Mexicains ni à ceux
des Indiens, ne nous laissaient aucun doute à cet égard.

--_Ahead! ahead[1]!_ répétaient-ils en éperonnant leurs montures.

[Note 1: En avant! En avant!--Interjection qui n'est employée que par
les Américains des États-Unis.]

--Hourra! hourra! s'écria Garey de toutes ses forces. Ce sont vos
hommes, capitaine.

Les Mexicains effrayés, à l'aspect de ces nouveaux ennemis sur lesquels
ils ne comptaient pas, restaient indécis. Ils crurent d'abord qu'ils
avaient affaire à une seconde bande de Peaux-Rouges; mais une volée de
balles leur prouva que leurs adversaires étaient des soldats
disciplinés; et, tournant bride à gauche, ils s'enfuirent dans la
prairie.

Alors, les Indiens, pour leur couper le passage, prirent une direction
de biais. Nos hommes, qui pendant ce temps s'étaient rapprochés,
imitèrent de leur côté cette manoeuvre. Un instant après, ils étaient
aux prises avec les sauvages.

La lune, qui ne projetait plus qu'une clarté mourante, s'ensevelit tout
à coup dans les nuages. Garey et moi nous ne vîmes donc rien du combat;
mais nous entendions le choc des combattants, le cri de guerre des
Peaux-Rouges, les clameurs de nos hommes, la fusillade, les décharges
successives des révolvers, le cliquetis des sabres et des lances, les
hennissements des chevaux, les lamentations des blessés. Nos angoisses
ne durèrent pas plus d'un quart d'heure. Au bout de ce temps, le combat
cessa. Quand la lune reparut, tout était retombé dans le silence. Sur la
prairie gisaient pêle-mêle des hommes et des chevaux. Au loin, vers le
sud, fuyaient les Mexicains. Un hourra triomphal nous annonça que la
victoire était restée aux nôtres.

--Bill, es-tu là? cria tout à coup une voix que nous reconnûmes.

--Me voici! répondit Garey.

--Eh bien, que t'en semble? Les Indiens ont reçu leur tripotée, quant
aux Mexicains, ils ont mieux aimé ne pas l'attendre et ils ont détalé,
les lâches.

C'était Ruben qui parlait.

L'engagement avait été même moins long que nous ne l'avions supposé. Des
deux côtés l'impétuosité de l'attaque avait été telle que personne
n'avait rechargé son arme après le premier coup de feu. Le cri de guerre
des Indiens devait avoir semé l'épouvante parmi les Mexicains, car le
sol était jonché de leurs mousquets et de leurs lances.

Mais, quoique de courte durée, le combat avait causé des pertes
sérieuses aux Mexicains et aux Peaux-Rouges. Huit des premiers, seize
des derniers avaient succombé; malheureusement mes hommes ne s'en
étaient pas tirés tout à fait sains et saufs. Deux d'entre eux, atteints
par les lances des Comanches, étaient tombés morts. Une douzaine environ
avaient été plus ou moins grièvement blessés par les fusils des
sauvages.

Les Indiens, comme l'avait fort bien reconnu Garey à leur cri de guerre,
étaient en effet des Comanches, qui avaient dessein de piller une ville
mexicaine de l'autre côté de Rio-Grande, à une centaine de milles de ma
garnison. Leurs éclaireurs avaient aperçu les cavaliers mexicains, dont
les chevaux harnachés d'argent, les uniformes et les couvertures de drap
fin, les guêtres garnies de boutons d'argent et les mousquets avaient
excité la convoitise des Peaux-Rouges, qui s'étaient décidés à les
surprendre. Nous apprîmes tous ces détails d'un de leurs guerriers qui
était tombé blessé en nos mains. Un interrogatoire plus précis le fit
reconnaître pour un Mexicain capturé par une tribu indienne, à laquelle
il s'était associé pour échapper au supplice que ces sauvages infligent
à leurs prisonniers.

Ruben avait atteint mon village sans encombre. Il avait rapporté
sommairement à mon lieutenant ce qui était arrivé et le danger que je
courais. Dix minutes après, une cinquantaine de mes hommes étaient
partis, sous la conduite du vieux trappeur, dans la direction de la
colline. S'ils n'étaient pas arrivés à temps, les Indiens nous auraient
probablement débarrassés des Mexicains; mais, dans ce cas, nous aurions
perdu nos chevaux.

Nous opérâmes notre descente à l'aide du lasso, et quand nous eûmes
rejoint Ruben et que nous nous fûmes embrassés d'une étreinte vraiment
fraternelle, nous remontâmes en selle. Moins d'une heure après, je
prenais une délicieuse tasse de café sur ma terrasse avec mes deux
compagnons d'aventures, et nos émotions n'étaient plus que des
souvenirs.

C'est ainsi que j'entrai en possession du Cheval blanc, le plus beau
mustang qui, de mémoire d'homme, ait foulé la pampa mexicaine.



TABLE DES MATIÈRES


I. La lettre
II. La chasse
III. La Fondrière
IV. Egaré
V. Un repas dans la prairie
VI. L'ours gris
VII. La lutte
VIII. Vieux amis
IX. Le plateau
X. Un combat avec les Mexicains
XI. L'escalade
XII. Un renfort
XIII. Les Comanches



TABLE DES GRAVURES


1. Sa robe blanche se détachait sur le fond vert du feuillage.
_Frontispice_

2. Le troupeau volait à sa suite.

3. Le sol était béant comme à la suite d'un déchirement produit par un
tremblement de terre.

4. A une distance d'environ six cents pas, je découvris cinq magnifiques
antilopes.

5. Devant moi se dressait un animal monstrueux, un de ces ours gris.

6. L'ours avait fait halte au bord du lac.

7. Je reconnus que quelqu'un s'occupait de panser mes blessures et d'y
appliquer un bandage.

8. Nous avions attaché nos chevaux deux à deux, de manière à leur faire
former un carré.

9. Ils se courbaient si habilement sur leurs montures qu'ils
dissimulaient leur corps.

10. Nous lui liâmes la courroie autour de la taille et le vieux trappeur
glissa le long de la paroi.



POITIERS.--TYPOGRAPHIE OUDIN.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Le cheval sauvage" ***

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