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Title: Les crimes de l'amour - Précédé d'un avant-propos, suivi des idées sur les romans, de l'auteur des crimes de l'amour à Villeterque, d'une notice bio-bibliographique du marquis de Sade: l'homme et ses écrits et du discours prononcé par le marquis de Sade à la section des piques.
Author: Sade, Marquis de, 1740-1814
Language: French
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*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Les crimes de l'amour - Précédé d'un avant-propos, suivi des idées sur les romans, de l'auteur des crimes de l'amour à Villeterque, d'une notice bio-bibliographique du marquis de Sade: l'homme et ses écrits et du discours prononcé par le marquis de Sade à la section des piques." ***

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generously made available by the Bibliothèque nationale
de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)



           _MARQUIS DE SADE_

                  LES

          =Crimes de l'amour=

Précédé d'un AVANT-PROPOS, suivi des IDÉES SUR
     LES ROMANS, de L'AUTEUR DES CRIMES DE
      L'AMOUR À VILLETERQUE, d'une NOTICE
       BIO-BIBLIOGRAPHIQUE DU MARQUIS DE
      SADE: L'HOMME ET SES ÉCRITS et du
       DISCOURS PRONONCÉ PAR LE MARQUIS
       DE SADE À LA SECTION DES PIQUES.

               _BRUXELLES_

               GAY ET DOUCÉ

                  1881.



                   LE

            MARQUIS DE SADE

_Édition imprimée en tout à 500 exemplaires_

                 Nº 376



AVIS DES ÉDITEURS


_Le trop célèbre de Sade, premier marquis de France et issu d'une des
plus anciennes maisons nobles de l'Europe, est universellement connu
pour ses débauches. Tout le monde lettré a entendu parler plus ou moins
de ses écrits, mais peu de personnes les connaissent._

_Cette grande célébrité le fait rechercher dans les bibliothèques, où il
a sa place marquée comme originalité; mais ses écrits le rendent presque
impossible, car le triste sire n'avait guère d'autre esprit que la
monomanie érotico-criminelle._

__Justine et Juliette_, la _Philosophie dans le boudoir_, _Aline et
Valcourt_, sont des oeuvres souillées d'images obscènes et meurtrières,
qui répugnent tellement à la lecture que, peut-être, personne ne les a
lues en entier._

_Le style en est détestable, car si l'auteur était fou, il n'était pas
littéraire._

__Zoloé_, _l'Auteur des Crimes de l'Amour à Villeterque_, _les Crimes de
l'Amour_, et autres productions analogues ne sont que de plates satires,
ou de mauvaises nouvelles, sans intérêt._

_En publiant ici une Nouvelle tirée des _Crimes de l'Amour_, le pamphlet
contre _Villeterque_, _l'Étude sur les romans_, et la _Notice sur Sade et
ses écrits_, les bibliophiles ont l'avantage d'avoir un spécimen des
ouvrages de cet érotomane, et ils peuvent ainsi se dispenser d'acquérir
ses autres oeuvres._

                                                     G. D.



JULIETTE ET RAUNAI

OU

LA CONSPIRATION D'AMBOISE

NOUVELLE HISTORIQUE


La paix de Cateau-Cambresis n'eut pas plutôt rendu à la France, en 1559,
tranquillité dont une multitude innombrable d'ennemis la privait depuis
près de trente ans, que des dissensions intestines plus dangereuses que
la guerre, vinrent achever de troubler son sein.

La diversité des cultes qui y régnait, la jalousie, l'ambition de la
trop grande quantité de héros qui y florissait, la faiblesse du
gouvernement, la mort de Henri II, la débilité de François II, toutes
ces causes enfin n'étaient que trop capables de faire présumer, que si
les ennemis laissaient respirer la France, elle allumerait bientôt
elle-même un incendie intérieur, aussi fatal que les troubles qui
venaient de la déchirer au dehors.

Philippe II, roi d'Espagne, avait envie de la paix; ne se souciant point
de traiter avec les Guise, il se prêta aux arrangements relatifs à la
rançon du connétable de Montmorency, qu'il avait fait prisonnier à la
journée de Saint-Quentin, afin que ce premier officier de la couronne
pût travailler avec Henri II à une paix désirée de toutes les
puissances.

Le duc de Guise et le Connétable se trouvant donc prêts à lutter de
crédit et de considération, désirèrent avant que d'employer leurs
forces, de les étayer par des alliances qui les consolidassent.

Du fond de sa prison, le Connétable agissant dans ces vues, avait marié
Damville, son second fils, avec Antoinette de la Mark, petite fille de
la célèbre Diane de Poitiers, pour lors duchesse de Valentinois,
dirigeant tout à la cour de Henri son amant.

De leur côté, les Guise conclurent dans le même dessein le mariage de
Charles III, duc de Lorraine, et chef de leur maison, avec madame
Claude, seconde fille du roi[1].

Henri II désirait la paix pour le moins avec autant d'ardeur que le roi
d'Espagne. Prince somptueux et galant, ennuyé de guerres, craignant les
Guise, voulant ravoir le Connétable qu'il chérissait, et changer enfin
les lauriers incertains de Mars, contre les guirlandes de myrthes et de
roses dont il aimait à couronner Diane, il mit tout en oeuvre pour
presser les négociations: elles se conclurent.

Antoine de Bourbon, roi de Navarre, n'avait pu obtenir d'envoyer, en son
nom, des ministres au congrès; ceux qu'il avait députés avaient été
obligés, pour être entendus, de prendre des commissions du roi de
France; Antoine ne se consolait pas de cet affront: c'était le
Connétable qui avait fait la paix, il arrivait triomphant à la cour, il
y venait avec l'intention de se ressaisir des rênes du gouvernement; les
Guise l'accusaient d'avoir pressé des négociations qui brisaient, à la
vérité, ses fers, mais dont il s'en fallait bien que la France eût à se
louer.

Tels étaient les principaux personnages de la scène, tels étaient les
motifs secrets qui les animant les uns et les autres, allumaient
sourdement les étincelles de haines qui allaient produire les affreuses
catastrophes d'Amboise.

On le voit, l'envie, l'ambition, voilà les causes réelles des troubles
dont l'intérêt de Dieu ne fut que le prétexte.

Ô religion! à quelque point que les hommes te respectent, lorsque tant
d'horreurs émanent de toi, ne peut-on pas un moment soupçonner que tu
n'es parmi nous que le manteau sous lequel s'enveloppe la discorde,
quand elle veut distiller ses venins sur la terre. Eh! s'il existe un
Dieu, qu'importe la façon dont les hommes l'adorent! sont-ce des vertus
ou des cérémonies qu'il exige? S'il ne veut de nous que des coeurs purs,
peut-il être honoré plutôt par un culte que par l'autre, quand
l'adoption du premier au lieu du second doit coûter tant de crimes aux
hommes?

Rien n'égalait pour lors l'étonnant progrès des réformes de Luther et de
Calvin: les désordres de la cour de Rome, son intempérance, son
ambition, son avarice avaient contraint ces deux illustres sectaires à
montrer à l'Europe surprise, combien de fourberies, d'artifices, et
d'indignes fraudes se trouvaient au sein d'une religion que l'on
supposait venir du Ciel. Tout le monde ouvrait les yeux, et la moitié de
la France avait déjà secoué le joug romain pour adorer l'Être Suprême,
non comme osaient le dire des hommes pervers et corrompus, mais comme
paraissait l'enseigner la nature.

La paix conclue, et les puissants rivaux dont on vient de parler n'ayant
plus d'autre soins que de s'envier et de se détruire, on ne manqua pas
d'appeler le culte au secours de la vengeance, et d'armer les mains
dangereuses de la haine, du glaive sacré de la religion.

Le prince de Condé soutenait le parti des réformés dans le coeur de la
France; Antoine de Bourbon, son frère, le protégeait dans le Midi; le
Connétable déjà vieux s'expliquait faiblement, mais les Châtillon ses
neveux, agissaient avec moins de contrainte. Très-bien avec Catherine de
Médicis, on eut même lieu de croire dans la suite qu'ils l'avaient fort
adoucie sur les opinions des réformés, et qu'il s'en fallait peu que
cette reine ne les adoptât au fond de son âme.

Quant aux Guise, tenant à la cour, ils en favorisaient la croyance, et
le cardinal de Lorraine, frère du duc pouvait-il, lié au saint-siège,
n'en pas étayer les droits?

Dans cet état de chose n'osant encore se déchirer soi-même, on se
prenait aux branches, on attaquait mutuellement les créatures du parti
opposé, et pour satisfaire ses passions particulières on immolait
toujours quelques victimes.

Henri II vivait encore: on lui fit voir qu'il s'en fallait bien que le
parlement fût en état de juger les affaires des réformés condamnés à
mort par l'édit d'Ecouen, puisque la plupart des membres de cette
compagnie étaient du parti qui déplaisait à la cour.

Le roi se transporte au palais, il voit qu'on ne lui en impose point;
les conseillers Dufaur, Dubourg, Fumée, Laporte, et de Foix sont
arrêtés, le reste s'évade. Rome aigrit au lieu d'apaiser; la France est
pleine d'inquisiteurs; le cardinal de Lorraine organe du Pape, hâte la
condamnation des coupables; Dubourg perd la tête sur un échafaud; de ce
moment tout s'émeut, tout s'enflamme.

Henri meurt; la France n'est plus conduite que par une italienne peu
aimée, par des étrangers qu'on déteste, et par un monarque infirme, à
peine âgé de seize ans: les ennemis des Guise croyent toucher à
l'instant du triomphe; la haine, l'ambition et l'envie toujours à
l'ombre des autels, se flattent d'agir en assurance. Le Connétable, la
duchesse de Valentinois sont bientôt éloignés de la cour; le duc, le
cardinal sont mis à la tête de tout; et les furies viennent secouer
leurs couleuvres sur ce malheureux pays à peine relevé d'une guerre
opiniâtre, où ses armées et ses finances avaient été presque entièrement
épuisées.

Tel affreux que soit ce tableau, il était nécessaire à tracer avant que
d'offrir le trait dont il s'agit. Avant que de dresser les potences
d'Amboise, il fallait montrer les causes qui les élevaient... il fallait
faire voir quelles mains les arrosaient de sang, de quels prétextes
osaient se couvrir enfin les instigateurs de ces troubles.

Tout était encore à Blois dans la plus parfaite sécurité, lorsqu'une
multitude d'avis différents vint réveiller l'attention des Guise.

Un courrier chargé de dépêches secrètes et relatives aux circonstances,
est assassiné près des portes de Blois; un autre venant de
l'inquisition, adressé au cardinal de Lorraine, éprouve à peu près le
même sort; l'Espagne, les Pays-Bas, plusieurs cours d'Allemagne
avertissent la France qu'il se trame une conspiration dans son sein; le
duc de Savoie prévient que les réfugiés de ses états font de fréquentes
assemblées, qu'il se munissent d'armes, de chevaux, et publient
hautement qu'avant peu et leurs personnes et leur culte seront rétablis
en France.

En effet, la Renaudie, l'un des chefs protestants le plus brave et le
plus animé, se donnait alors un mouvement qui devait faire ouvrir les
yeux: il parcourait l'Europe entière, prenant des avis, en donnant,
enflammant les têtes et se disant certain d'une révolution prochaine. De
retour à Lyon, il rendit compte aux autres chefs des succès de son
voyage, et ce fut là que se prirent les dernières mesures, là que l'on
convint de tout mettre en ordre pour commencer les opérations au
printemps.

On choisit Nantes pour ville d'assemblée, et sitôt que tout le monde y
fut rendu, la Renaudie, dans la maison de la Garai, gentilhomme Breton,
harangua ses frères et reçut d'eux les protestations authentiques de
tout entreprendre pour obtenir du roi le libre exercice de leur
religion, ou d'exterminer ceux qui s'y opposeraient, à commencer par les
Guise.

On régla dans cette même assemblée, que la Renaudie lèverait au nom du
chef qui ne se nommait point, un corps de troupes composé de cinq cents
gentilshommes à cheval et de douze cents hommes d'infanterie pris dans
toutes les provinces de France, non pour attaquer, mais pour se
défendre. Trente capitaines furent attachés à ce corps, dont les ordres
étaient de se trouver aux environs de Blois, le 10 de mars prochain
1560; les provinces se départirent ensuite.

Le baron de Castelnau, l'un des plus illustres de la faction et dont
nous allons raconter les aventures, eut pour son département la
Gascogne; Mazères, le Béarn; Mesmi, le Périgord et le Limousin;
Maille-Brézé, le Poitou; Mirebeau, la Saintonge; Coqueville, la
Picardie; Ferriere-Maligni, la Champagne, la Brie et l'Ile-de-France;
Mouvans la Provence et le Dauphiné, et Château-Neuf, le Languedoc.

Nous citons ces noms, pour faire voir quels étaient les chefs de cette
entreprise, et les rapides progrès de cette réforme qu'on avait l'inepte
barbarie de croire digne des mêmes supplices que le meurtre ou le
parricide, tant l'intolérance était à la mode pour lors.

Quoi qu'il en fût, tout se tramait avec tant de mystère, ou les Guise
étaient si mal informés, que malgré les avis qu'ils recevaient de toutes
parts ils étaient au moment d'être surpris dans Blois, et ils allaient
l'être assurément, sans une trahison.

Pierre des Avenelles, avocat, chez qui la Renaudie était venu se loger à
Paris quoique protestant lui-même, dévoila tout au duc de Guise. On
frémit.

Le chancelier Olivier reprocha aux deux frères une sécurité dans
laquelle ils n'eussent pas été, si l'on avait écouté ses conseils.
Catherine trembla, et dès l'instant on quitta Blois, dont la position ne
paraissait pas assez sûre, pour se rendre au château d'Amboise, qui,
jadis une place du premier ordre, parut suffisant pour mettre la cour à
l'abri d'un coup de main.

Une fois là, l'on tint conseil; l'on fit ce que Charles XII de Suède
disait d'Auguste, roi de Pologne, qui, pouvant le prendre, l'avait
manqué et avait aussitôt assemblé son conseil. «_Il délibère
aujourd'hui_, disait Charles, _sur ce qu'il aurait dû faire hier._»

Il en fut de même à Amboise. Le cardinal, en zélé papiste, prétendait
tout exterminer. C'était le seul argument de Rome.

Le duc, plus politique, crut qu'on perdrait beaucoup de monde en suivant
l'avis de son frère et qu'on ne découvrirait rien. Il valait mieux,
selon lui, faire arrêter le plus de chefs qu'on pourrait, et obtenir
d'eux, par l'aspect des tourments, l'aveu de tant de manoeuvres sourdes
et mystérieuses, dont il était plus essentiel de dévoiler les causes et
les auteurs, que d'égorger sans les entendre, ceux qui soutenaient les
unes et qui servaient les autres.

Cet avis prévalut. Catherine créa sur-le-champ le duc de Guise
lieutenant-général de France, malgré l'opposition du chancelier, qui,
trop sage pour ne pas entrevoir le danger d'une autorité si étendue, ne
voulut sceller les patentes, qu'aux conditions qu'elles seraient
circonscrites au seul instant des troubles.

Le duc de Guise redoutait les Chatillon; il y avait tout à craindre pour
le parti du roi, s'ils étaient malheureusement à la tête des
protestants. Sachant ces neveux du connétable bien avec la reine, il
engagea Catherine à les sonder. L'amiral de Coligni ne déguisa point les
risques qu'il y avait, si l'on continuait d'employer avec les
religionnaires la rigueur dont faisaient usage les Guise; il dit «que
l'on devait savoir que les supplices et la voie des contraintes étaient
plus propres à révolter les esprits, qu'à les ramener dans le droit
chemin; que l'on pouvait, au surplus, compter assurément sur ses frères,
et qu'il répondait à la reine, qu'eux et lui, seraient, dans tous les
temps, prêts à donner au souverain les plus grandes preuves de leur
zèle.»

À ces témoignages satisfaisants, il joignit le conseil d'un édit qui
tolérerait la liberté de conscience; il assura que ce serait le seul
moyen de tout calmer. Cet avis passa: l'édit fut publié; il accordait
une amnistie générale à tous les réformés, excepté à ceux qui, sous le
prétexte de religion, conspireraient contre le gouvernement.

Mais tout cela venait trop tard. Dès le 11 de mars, les religionnaires
s'étaient assemblés à très peu de distance de Blois. Ne trouvant plus la
cour où ils la croyaient, ils comprirent aisément qu'ils étaient
trahis; cependant les préparatifs étaient faits; les différents corps
attendus ne jugeant pas à propos de reculer, ils ne voulurent même
admettre d'autres délais à l'entreprise, que le peu de jours qu'il
fallait pour s'approcher d'Amboise et pour en reconnaître les environs.

Condé venait d'arriver dans cette ville; il lui avait été facile de
voir, en y entrant, qu'il était vivement soupçonné; il crut se déguiser
par des propos dont on ne fut pas dupe. Il affecta de paraître plus
empressé que qui que ce fût, à l'extinction des protestants, et par
cette ruse peu naturelle, il ne satisfit nullement le parti du roi, et
se fit soupçonner par le sien.

Cependant les dispositions du parti opposé continuaient de se faire avec
vigueur. Le baron de Castelnau-Chalosse s'approchant du coté de Tours
avec les troupes de la province qui lui étaient départie, avait près de
lui deux personnages, dont il est temps de donner l'idée.

L'un était Raunai, jeune héros, d'une figure charmante, plein d'esprit,
d'ardeur et de zèle; il commandait sous le baron; l'autre était la
fille de ce premier chef, dont Raunai, depuis l'enfance, était
éperdument amoureux.

Juliette de Castelnau, âgée de vingt ans, était l'image de Bellone;
grande, faite comme les Grâces, les traits nobles, les plus beaux
cheveux bruns, de grands yeux noirs pleins d'éloquence et de vivacité,
la démarche fière, rompant une lance au besoin comme le plus brave
guerrier de la nation, se servant de toutes les armes en usage alors
avec autant de dextérité que de souplesse; bravant les saisons,
affrontant les dangers, courageuse, spirituelle, entreprenante, d'un
caractère altier, ferme mais franc, incapable de fraude, et d'un zèle
au-dessus de tout pour la religion protestante, c'est-à-dire, pour celle
de son père et de son amant.

Cette héroïne n'avait jamais voulu se séparer de deux objets si chers;
et le baron, lui connaissant de l'adresse, une intelligence infinie,
persuadé qu'elle pourrait devenir utile aux opérations, avait consenti à
lui en voir partager les risques. Ne devait-il pas, d'ailleurs être bien
plus sûr de Raunai, quand ce jeune guerrier, combattant aux yeux de sa
maîtresse, aurait pour récompense les lauriers que cette belle fille lui
préparerait chaque jour?

Dans le dessein de reconnaître les environs, Castelnau, Juliette et
Raunai s'étaient avancés un matin, suivis de très peu de gens de guerre,
jusque dans l'un des faubourgs de la ville de Tours.

Le comte de Sancerre, détaché d'Amboise, venait de battre ces quartiers,
lorsqu'on lui dit que quelques protestants se trouvent près de là.

Il vole au faubourg indiqué, et pénétrant à la hâte dans l'appartement
du baron, il lui demande ce qu'il vient faire dans cette ville... la
raison qui l'y amène avec des soldats, et s'il ignore que le port
d'armes est défendu?

Castelnau répond qu'il va à la cour pour des affaires dont il n'a nul
compte à rendre, et que s'il était vrai que quelques motifs de rébellion
l'y conduisissent, il n'aurait pas sa fille avec lui.

Sancerre, peu satisfait de cette réponse, est obligé d'exécuter ses
ordres. Il commande à ses soldats d'arrêter le baron; mais celui-ci
sautant sur ses armes, seulement aidé de Juliette et de Raunai, a
bientôt écarté le peu de monde que lui oppose le comte. Tous trois
s'évadent; et Sancerre ayant, dans ce cas-ci, préféré la sagesse et la
prudence à la valeur qui le distinguait ordinairement, Sancerre, qui
sait que dans des troubles intérieurs, la victoire appartient plutôt à
celui qui épargne le sang qu'à l'imprudent qui le prodigue, revient sans
honte dans Amboise, rendre compte aux Guise de son peu de succès.

Sancerre, vieil officier, plein de mérite, ami des Guise, mais franc,
loyal, ce qu'on appelle un véritable Français, n'avait pourtant pas été
assez occupé de son expédition, qu'il n'eût eu le temps d'apercevoir les
attraits de Juliette; il en fit les plus grands éloges au duc.

Après avoir peint la noblesse de sa taille et les agréments de sa
figure, il la loua sur son courage; il l'avait vue au milieu du feu se
défendre, attaquer, n'évitant les dangers qui la menacent que pour en
répandre autour d'elle, et cette vaillance peu commune, rendait
assurément du plus grand intérêt celle qui joignait à toutes les grâces
de son sexe, des vertus qui s'y alliaient aussi rarement.

Monsieur de Guise, curieux de voir cette femme étonnante, conçut
aussitôt deux projets pour l'attirer à Amboise: la faire prisonnière, ou
profiter de l'ouverture du baron de Castelnau, et lui faire dire que
puisqu'il avait assuré Sancerre qu'il n'avait d'autre intention que de
parler au roi, il pouvait venir en toute sûreté.

Ce dernier parti s'adopte de préférence.

Le duc écrit. Un homme adroit est chargé de la dépêche; précédé d'un
trompette, il s'avance avec les formalités ordinaires, et remet sa
missive au baron, dans le château de Noisai où il était logé avec les
troupes de Gascogne et de Béarn, mandées pour l'expédition d'Amboise.

Quelques précautions qu'on eût prises avec l'émissaire du duc, il fut
facile à celui-ci de s'apercevoir qu'il y avait beaucoup de monde à
Noisai; il en rendit compte à son retour, et nous verrons bientôt ce qui
en résulta.

Le baron de Castelnau résolu de profiter de la proposition du duc, tant
pour déguiser ses projets que pour se ménager en agissant comme il
allait le faire, une correspondance sûre dans Amboise, répondit
très-honnêtement que la plus grande preuve qu'il pût donner de son
obéissance et de sa soumission, était d'envoyer ce qu'il avait de plus
cher au monde; qu'étant, lui personnellement, dans l'impossibilité de se
rendre à Amboise, à cause d'une blessure qu'il avait reçue à
l'escarmouche de Tours, il envoyait à la reine, Juliette sa fille,
chargée par lui d'un mémoire dans lequel il réclamait l'édit de
tolérance qui venait d'être publié, et la permission, pour ses confrères
et lui, de professer leur culte en paix.

Juliette partit, munie d'instructions secrètes et de lettres
particulières pour le prince de Condé; ce n'était pas sans peine qu'elle
avait adopté ce projet: ce qui la séparait de son père et de son amant
était toujours si douloureux pour elle que, quelque courageuse qu'elle
fût, elle ne s'y résolvait jamais sans des larmes.

Le baron promit à sa fille d'attaquer quatre jours après la ville
d'Amboise, si les négociations qu'elle allait entreprendre étaient
infructueuses; et Raunai, aux genoux de sa maîtresse, lui jura de verser
tout son sang pour elle, si on lui manquait de respect ou de fidélité.

Mademoiselle de Castelnau arrive à Amboise; elle y est reçue
convenablement, et descendue chez Sancerre, ainsi qu'il avait été
convenu, elle se fait aussitôt conduire chez le duc de Guise, le supplie
de tenir sa parole, et de lui fournir sur-le-champ l'occasion de se
jeter aux pieds de Catherine de Médicis, pour lui présenter les
supplications de son père.

Mais Juliette ne pensait pas qu'elle possédait des charmes qui pouvaient
faire négliger bien des engagements.

Le premier que monsieur de Guise oublia en la voyant, fut la promesse
contenue dans ses dépêches au baron; séduit par tant de grâces, son coeur
s'ouvrit aux pièges de l'amour, et le duc, auprès de Juliette, ne pensa
plus qu'à l'adorer.

Il lui reprocha d'abord avec douceur de s'être défendue contre les
troupes du roi, et lui dit agréablement que quand on était aussi sûre
de vaincre, on était doublement punissable du projet de rébellion.

Juliette rougit; elle assura le duc qu'il s'en fallait bien que son père
et elle eussent jamais pris les armes les premiers; mais qu'elle croyait
qu'il était permis à tout le monde de se défendre quand on était
injustement attaqué. Elle renouvela ses plus vives instances pour
obtenir la permission d'être présentée à la reine.

Le duc qui voulait conserver à Amboise le plus longtemps possible,
l'objet touchant de sa nouvelle flamme, lui dit que cela serait
difficile de quelques jours.

Juliette qui prévoyait ce qu'allait entreprendre son père, si elle ne
réussissait point, insista. Le duc tint ferme et la renvoya chez le
comte de Sancerre, en l'assurant qu'il la ferait avertir dès qu'elle
pourrait parler à Médicis.

Notre héroïne profita de ces délais pour examiner sourdement la place et
pour remettre ses lettres au prince de Condé qui, toujours plus
circonspect que jamais dans Amboise, et ne cherchant qu'à s'y déguiser,
recommanda à Juliette, pour l'intérêt commun, de l'éviter le plus
possible et de cacher surtout avec le plus grand soin, qu'elle eût
jamais été chargée d'aucunes négociations vis-à-vis de lui.

Juliette comptant sur la parole du duc, fit dire à son père de
temporiser. Le baron la crut, et eut tort.

Pendant ce temps, la Renaudie, dont on a vu précédemment le zèle et
l'activité, perdit malheureusement la vie dans la forêt de
Château-Renaud[2]. Tout fut trouvé dans les papiers de la Bigne, son
secrétaire; et le duc, plus éclairé dès lors sur la réalité des projets
du baron de Castelnau, bien convaincu que les démarches de Juliette
n'étaient plus qu'un jeu, ayant plus que jamais le dessein de la
conserver près de lui, se résolut enfin à la faire expliquer et à
n'agir pour ou contre le père, qu'en raison de ce que répondrait la
fille. Il l'envoie prendre.

--Juliette, lui dit-il d'un air sombre, tout ce qui vient de se passer,
me convainc suffisamment que les dispositions de votre père sont bien
éloignées d'être telles qu'il vous a plu de me le persuader; les papiers
de la Renaudie nous instruisent. À quoi me servirait-il de vous
présenter à la reine, et qu'oseriez-vous dire à cette princesse?

--Monsieur le duc, répond Juliette, je n'imaginais pas que la fidélité
d'un homme qui a si bien servi sous vos ordres, qui s'est trouvé dans
plusieurs combats à vos côtés, et duquel vous devez connaître les
sentiments et le courage, pût jamais vous devenir suspecte.

--Les nouvelles opinions ont corrompu les âmes; je ne reconnais plus le
coeur des Français; tous ont changé de caractère, en adoptant ces
coupables erreurs.

--N'imaginez jamais que pour avoir dégagé votre culte de toutes les
inepties dont de vils imposteurs osèrent le souiller, nous en devenions
moins susceptibles des vertus qui nous viennent de la nature; la
première de toutes dans le coeur d'un Français, est l'amour de son pays.
On ne la perd pas, monsieur, cette sublime vertu, pour avoir ramené à
plus de candeur et de simplicité, la manière de servir l'Eternel.

--Je connais vos sophismes à tous, Juliette; c'est sous ces fausses
apparences de vertu que vous déguisez tous les vices les plus à redouter
dans un état; et dans ce moment-ci, nous le savons, vous ne prétendez à
rien moins qu'à culbuter l'administration actuelle, qu'à couronner l'un
de vos chefs, et qu'à bouleverser tout en France.

--Je pardonnerais ces préjugés à votre frère, monsieur; nourri dans le
sein d'une religion qui nous déteste, tenant une partie de ses honneurs
du chef de cette religion qui nous proscrit, il doit nous juger d'après
son coeur..... Mais vous, monsieur le duc, vous qui connaissez les
Français, vous qui les avez commandés dans les champs de la gloire,
pouvez-vous imaginer que le refus d'admettre telle ou telle opinion,
puisse jamais éteindre en eux l'amour de la patrie? Voulez-vous les
ramener, ces braves gens, le voulez-vous sincèrement? Montrez-vous plus
humain et plus juste; usez de votre autorité pour faire des heureux, et
non pour verser le sang de ceux dont tout le tort est de penser
différemment que vous. _Convainquez-nous_, monsieur; _mais ne nous
assassinez pas_: que nos ministres puissent raisonner avec vos pasteurs;
et le peuple, éclairé par ces discussions, se rendra sans contrainte aux
meilleurs arguments. Le plus mauvais de tous est un échafaud; le glaive
est l'arme de celui qui a tort, il est la commune ressource de
l'ignorance et de la stupidité; il fait des prosélytes, il enflamme le
zèle et ne ramène jamais. Sans les édits des Néron, des Dioclétien, la
religion chrétienne serait encore ignorée sur la terre; encore une fois,
monsieur le duc, nous sommes prêts à quitter les signes de ce que vous
appelez la rébellion; mais si c'est avec des bourreaux qu'on veut nous
inspirer des opinions absurdes et qui révoltent le bon sens, nous ne
nous laisserons pas égorger comme des animaux lancés dans l'arène; nous
nous défendrons contre nos persécuteurs; tout en respectant la patrie,
nous plaindrons ses chefs de leur aveuglement; et toujours prêts à
verser notre sang pour elle, quand elle ne verra plus dans nous que des
frères, nous n'offrirons plus à ses yeux que des enfants et des
soldats[3].

Ce discours, prononcé d'une voix ferme et d'un maintien assuré, soutenu
des grâces nobles de cette fille intéressante, acheva d'enflammer le
duc; mais cherchant à déguiser son trouble sous les apparences d'une
rigidité feinte:

--Savez-vous, dit-il à Juliette, que vos discours, votre conduite... mon
devoir en un mot, me contraindraient de vous envoyer à la mort?
Oubliez-vous, impérieuse créature, qu'il ne tient qu'à moi de sévir?

--Avec la même facilité, monsieur le duc, qu'il ne tient qu'à moi de
vous mépriser, si vous abusez de la confiance que vous m'avez inspirée
par votre lettre à mon père.

--Il n'y a point de serment sacré avec ceux que l'église réprouve.

--Et vous voulez que nous embrassions les sentiments d'une église dont
une des premières lois, selon vous, est d'autoriser tous les crimes, en
légitimant le parjure?

--Juliette, vous oubliez à qui vous parlez.

--À un étranger, je le sais. Un Français ne m'obligerait pas aux
réponses où vous me contraignez.

--Cet étranger est l'oncle de votre roi; il en est le ministre, et vous
lui devez tout à ces titres.

--Qu'il en acquiert à mon estime, il ne me reprochera pas de lui
manquer.

--J'en désirerais sur votre coeur, dit le duc, en se troublant encore
davantage, et réussissant moins à se cacher; il ne tiendrait qu'à vous
de me les accorder. Cessez d'envisager dans le duc de Guise, un juge
aussi sévère que vous le supposez, Juliette, voyez-y plutôt un amant
dévoré du désir de vous plaire et du besoin de vous servir.

--Vous....... m'aimer...... juste ciel! et quelles prétentions
pouvez-vous former sur moi, monsieur? Vous êtes enchaîné par les noeuds
de l'hymen, et je le suis par les lois de l'amour.

--La seconde difficulté est plus affreuse que l'autre; peut-être vous
ferais-je bien des sacrifices.... mais vous seriez loin de vouloir
m'imiter.

--Monsieur le duc oublie-t-il que je l'ai supplié de me faire parler à
la reine, et que ce n'est que dans cette intention que mon père a permis
que je vinsse à Amboise?

--Juliette oublie-t-elle que son père est coupable, et que je n'ai qu'un
ordre à donner pour qu'il soit aujourd'hui dans les fers?

--Je me retirerai donc, si vous le permettez, monsieur; car je ne
suppose pas que vous abusiez du droit des gens, au point de me retenir
ici malgré moi, quand je ne m'y suis rendue que sous votre sauf-conduit?

--Non, Juliette, vous êtes libre; il n'y a que moi qui ne le suis pas
devant vous... vous êtes libre, Juliette; mais je vous le redis pour la
dernière fois..... je vous adore.... je puis tout pour vous.... il ne
sera rien que je n'entreprenne.... ou mon amour, ou ma vengeance....
Choisissez.... Je vous laisse à vos réflexions.

Juliette rentra chez le comte de Sancerre; le connaissant pour un brave
militaire, incapable d'une lâcheté ou d'une trahison, elle ne lui cacha
pas ce qui venait de se passer. Elle surprit infiniment ce général; il
devint prêt à se repentir de s'être mêlé de la négociation.

Juliette demanda au comte, si dans une aussi affreuse circonstance, il
ne serait pas mieux qu'elle retournât près du baron de Castelnau.

Monsieur de Sancerre n'osa lui rien conseiller, de peur d'aigrir le duc
de Guise; mais il lui dit qu'elle ferait bien d'en demander la
permission expresse, soit au duc, soit au cardinal.

Mademoiselle de Castelnau, très-fâchée d'être venue se prendre dans un
tel piège, s'adressa au prince de Condé qui, révolté des procédés du
duc, lui promit de faire avertir sur-le-champ le baron de tout ce qui se
passait.

Mais pendant ce temps, le duc de Guise voyant bien qu'il ne réussirait à
vaincre la résistance de Juliette qu'en prenant sur elle un empire assez
grand pour lui ôter possibilité des refus, profitant des lumières qu'il
acquérait chaque jour sur la force et sur la conduite des réformés, prit
la résolution de faire attaquer le baron de Castelnau dans son quartier
de Noisai. Il ne doutait pas que s'il parvenait à s'emparer de ce chef,
sa fille ne se rendît dès le même instant.

Jacques de Savoie, duc de Nemours, l'un des plus lestes et des meilleurs
capitaines du parti des Guise, est aussitôt chargé de l'expédition, et
le duc lui recommande, sur toutes choses, de ne blesser ni tuer
Castelnau, mais de l'amener vivant dans Amboise, parce qu'étant un des
principaux chefs du parti opposé, on attendait de lui les plus sérieux
éclaircissements.

Nemours part, il environne Noisai, il se montre de telles forces que
Castelnau conçoit l'impossibilité de se défendre; l'oserait-il
d'ailleurs dans la sorte de négociation qu'il a eu l'air d'entamer, et
sachant encore aux mains des Guise, sa chère Juliette, qui chaque jour
lui fait dire de temporiser.

Castelnau propose une conférence, Nemours l'accorde, et demande au baron
sitôt qu'il le voit, quel est l'objet de ces dispositions militaires;
comment il a pu naître dans l'esprit d'un brave homme comme lui, de
n'aborder la cour que les armes à la main, et de renoncer par cette
imprudente démarche, à la gloire dont avait toujours joui la nation
française d'être, de toutes celles de l'Europe, la plus fidèle à la
patrie.

Castelnau répond que loin de renoncer à cette gloire, il travaille à la
mériter, que la plus grande preuve de sa soumission est la démarche
qu'il a faite en envoyant sa fille unique aux genoux de la reine, qu'un
sujet qui se révolte agit rarement de cette manière.

--Mais pourquoi des armes, dit Nemours.

--Ces armes répliqua le baron, n'ont été destinées qu'à nous ouvrir un
chemin jusqu'au trône; elles sont faites pour nous venger de ceux qui
veulent nous en interdire les abords; qu'on ne nous les ferme plus et
nous y arriverons l'olivier à la main.

--Si c'est tout ce que vous désirez, dit Nemours, remettez-moi ces
inutiles épées, et je m'offre à vous satisfaire... je me charge de vous
conduire au roi.

Le baron accepte, tout se rend, on part pour le quartier royal; et
malgré les représentations de Nemours qui réclame hautement devant les
Guise la parole qu'il a donnée à ces braves gens, c'est au fond des
cachots d'Amboise qu'on a l'infamie de les recevoir.

Heureusement, Raunai, détaché pour lors, n'était pas au château de son
général lorsque tout ceci s'était passé.

Trouvant inutile d'y rentrer seul, il fut se joindre à Champs, à
Coqueville, à Lamotte, à Bertrand-Chaudieu, qui conduisaient les milices
de l'Ile-de-France, et concevant le danger que le baron et Juliette
couraient vraisemblablement dans Amboise, il anima ces capitaines à la
vengeance et les décida à une tentative dont nous apprendrons bientôt le
succès.

Juliette ne tarda pas à savoir le malheureux sort de son père: elle ne
douta plus qu'elle ne fût la cause des indignes procédés du duc de
Guise.

--Le barbare, s'écria-t-elle, au comte de Sancerre assez généreux pour
recevoir ses larmes et pour les partager, croit-il en m'enlevant ce que
j'ai de plus précieux me contraindre à l'ignominie qu'il exige?... Ah!
je lui prouverai quelle est Juliette; je lui ferai voir qu'elle sait
mourir ou se venger, mais qu'elle est incapable de se souiller
d'opprobres.

Furieuse, elle vole chez le duc de Guise.

--Monsieur, lui dit-elle fièrement, j'imaginais que la grandeur et la
noblesse de l'âme devaient guider dans toutes les actions, ceux sur qui
l'état se repose du soin de le conduire, et que les ressorts d'un
gouvernement, en un mot, ne se confiaient qu'aux mains de la vertu. Mon
père m'envoie vers vous pour négocier sa justification; non-seulement
vous me fermez les avenues du trône, non-seulement vous empêchez que je
ne puisse me faire entendre, mais vous profitez même de cet instant pour
plonger mon malheureux père dans une affreuse prison.

Ah! monsieur le duc, ceux qui, comme lui, ont versé près de vous leur
sang pour la patrie, me paraissaient mériter plus d'égards; ainsi donc
pour éluder ma première demande, vous me contraignez d'en faire une
seconde, et vous me précipitez dans de nouveaux malheurs, pour éteindre
en moi le souvenir des premiers?... Ah! monsieur, la rigueur, toujours
voisine de l'injustice et de la cruauté, énerve les âmes, leur enlève
l'énergie qu'elles ont reçue de la nature, par conséquent le goût des
vertus; et l'état alors, au lieu de la gloire de commander à des hommes
libres, entraînés vers lui par le coeur, n'a plus sous sa verge de fer
que des esclaves qui l'abhorrent.

--Votre père est coupable, Juliette, il est maintenant impossible de se
faire illusion sur sa conduite; le château dans lequel il était s'est
trouvé rempli d'armes et de munitions; on le croit, en un mot, le second
chef de l'entreprise.

--Jamais mon père n'a changé de langage, monsieur: il a dit à Nemours,
il a dit à Sancerre: «Qu'on me conduise aux pieds du trône, je ne
demande qu'à être entendu. Les armes que vous me voyez, ne sont
destinées que contre ceux qui veulent nous empêcher de l'être, et qui
abusent d'un crédit usurpé, pour établir leur puissance sur la faiblesse
et le malheur des peuples».....

Voilà ce que mon père à dit; voilà ce qu'il vous crie encore du fond de
sa prison. Serais-je, en un mot, près de vous, monsieur, si mon père se
croyait coupable? Sa fille viendrait-elle dresser l'échafaud qu'il
aurait cru mériter?

--Un mot, un seul mot peut finir vos malheurs, Juliette.... Dites que
vous ne me haïssez pas; ne détruisez point l'espoir au fond d'un coeur
qui vous adore, et je serai le premier à persuader de mon mieux à la
cour, l'innocence et la fidélité de votre père.

--Ainsi donc vous serez juste, si je consens à être criminelle, et je
n'aurai droit aux vertus où je dois prétendre, qu'en foulant aux pieds
celles qui m'enchaînent! ces procédés sont-ils équitables, monsieur? Ne
rougissez-vous pas de les afficher, et voudriez-vous que je les
publiasse?

--Vous comprenez mal ce que je vous offre, Juliette; je ne suppose pas
votre père coupable, il l'est; tel est le point dont il faut partir.
Castelnau est coupable, il mérite la mort; je lui sauve la vie si vous
vous rendez à moi; je ne controuve point des crimes au baron pour avoir
droit à votre reconnaissance. Ces torts existent, ils lui méritent
l'échafaud, je les anéantis si vous devenez sensible à ma flamme; votre
supposition me prêterait une manière de penser qui ne s'allierait pas à
ma franchise: celle qui me dirige s'accorde avec l'honneur; elle prouve,
au plus, un peu de faiblesse.... Mais j'ai vos attraits pour excuse.

--S'il est possible, monsieur, que mon père soit libre, tel coupable que
vous le supposiez, n'est-il pas plus noble à vous de le sauver sans
conditions, que de m'en imposer qu'il m'est impossible d'accepter? Dès
que vous pouvez me le rendre, le croyant coupable, pourquoi ne le
pouvez-vous de même, son innocence étant assurée?

--Elle ne l'est point: je veux bien passer pour indulgent, mais je ne
veux pas que l'on me croie injuste.

--Vous l'êtes en n'absolvant pas un homme auquel il vous est impossible
de trouver un seul tort.

--Terminons ces débats, Juliette, votre père professe le culte prescrit
par le gouvernement, il est de la religion qui a mérité la mort à
Dubourg; il a de plus, été trouvé en armes aux environs du quartier
royal. Nous faisons mourir tous les jours des gens dont les dépositions
le condamnent; le baron périra comme eux, si des réflexions plus sages
de votre part ne vous déterminent promptement à ce qui peut seul le
sauver.

--Oh, monsieur, daignez réfléchir au sang qui m'a donné la vie, suis-je
faite pour être votre maîtresse, et tant qu'Anne d'Est existera,
puis-je être votre femme?

--Ah! Juliette, assurez-moi qu'il n'est que cet obstacle à vaincre, et
vous comblerez tous mes voeux.

--Oh ciel! cet obstacle n'est-il donc pas insurmontable?
Envelopperez-vous votre illustre épouse dans la proscription générale?
lui composerez-vous comme à mon père, des torts, pour avoir droit de
l'immoler? et sera-ce au moyen de cette foule de crimes que vous croirez
obtenir ma main!

--Fille adorée, dites un mot.... un seul mot; assurez-moi que je peux
mériter votre coeur, et je me charge des moyens de l'acquérir. Ces
chaînes indissolubles pour les mortels ordinaires, se brisent facilement
chez ceux que la fortune et la naissance élèvent.... il est, sans
explication, mille moyens de m'appartenir, Juliette, et c'est à vous de
prononcer.

--Je vous l'ai dit, monsieur, je ne suis pas maîtresse de mon coeur.

--Et quel est donc celui que vous me préférez?

--Vous le nommer!...... Vous offrir une victime de plus!...... Ne
l'imaginez pas.

--Allez, mademoiselle, allez, dit le duc irrité, je saurai punir vos
refus: le spectacle de votre père aux pieds de l'échafaud, fléchira
peut-être vos injustes rigueurs.

--Ah! souffrez du moins que j'aille embrasser ses genoux, ne m'empêchez
pas, monsieur, d'aller arroser son sein de mes larmes; je lui ferai part
de vos projets; s'il préfère la vie à l'honneur de sa fille... peut-être
immolerai-je mon amour. Mon père est tout ce que j'ai de plus sacré: il
n'en est aucun dans le monde dont j'aimasse mieux être la fille......
Mais, monsieur le duc, quelle action! n'aurez-vous nul remords d'une
victoire acquise au prix de tant de crimes... d'un triomphe dont vous ne
jouirez qu'en nous couvrant de larmes... qu'en plongeant trois mortels
au sein de l'infortune? quelle différente opinion j'avais de votre
âme...... je la supposais l'asile des vertus, et je n'y vois régner que
des passions.

Le duc promit à Juliette qu'il lui serait permis de voir son père, et
elle se retira dans le plus grand accablement.

Cependant, disent nos historiens, «tout prenait dans Amboise le train
de la plus excessive rigueur; les capitaines envoyés par le duc de
Guise, ne furent pas moins heureux que Nemours; cachés dans des ravines
ou dans des broussailles, aux endroits où les conjurés devaient passer,
ils les enlevaient sans résistance, et les amenaient par bandes dans la
ville d'Amboise; on mettait en prison les plus apparents; les autres
étaient jugés prévôtalement, et pendus tout bottés et éperonnés, aux
créneaux du château ou à de longues perches scellées dans les
murailles».

Ces rigueurs révoltèrent.

Le chancelier Olivier, qui, dans le fond de l'âme, penchait pour le
nouveau culte, fit entrevoir que des malheurs sans nombre pouvaient
devenir la suite de ces cruautés. Il proposa d'accorder des lettres de
rémission à tous ceux qui se retireraient paisiblement.

Le duc de Guise n'osait trop combattre cet avis: peu sûr des
dispositions de la reine toujours livrée aux Chatillon qu'il soupçonnait
les secrets moteurs des troubles, craignant l'inquiétude du roi qui,
malgré les chaînes dont on l'entourait, ne pouvait s'empêcher de
témoigner que tant d'horreurs ne lui plaisaient pas; le duc accepta
tout, bien sûr que Castelnau pris en armes, ne pourrait pas lui
échapper, et qu'il serait toujours le maître de Juliette, en tenant dans
ses mains la destinée du baron. L'édit se publia: on se crut tranquille
à Amboise; les troupes se dispersèrent dans les environs, et cette
sécurité pensa coûter bien cher.

Tel fut l'instant que Raunai crut propice pour se rapprocher de
Juliette. Il enflamme ses camarades; il leur fait voir qu'Amboise,
dégarnie, n'est plus en état de tenir contre eux; qu'il est temps
d'aller délivrer la cour de l'indigne esclavage où la tiennent les
Guise, et d'obtenir d'elle, non de vaines lettres de rémission, sur
lesquelles il est impossible de compter, et qui ne servent qu'à prouver
et la faiblesse du gouvernement et l'excessive crainte qu'on a d'eux,
mais l'exercice assuré de leur religion, et la pleine liberté de leurs
prêches.

Raunai, bien plus excité par l'amour que par quelque autre cause que ce
pût être, empruntant l'éloquence de ce dieu pour convaincre ses amis,
trouva bientôt dans leur âme la même vigueur dont il leur parut
embrâsé; tous jurent de le suivre, et dès la même nuit, ce brave
lieutenant de Castelnau les mène sous les remparts d'Amboise.

--Ô murs, qui renfermez ce que j'ai de plus cher, s'écrie Raunai en les
apercevant, je fais serment au ciel, ou de vous abattre ou de vous
franchir; et, quels que soient les obstacles qui puissent m'être
opposés, l'astre du jour n'éclairera plus l'univers sans me revoir aux
pieds de Juliette.

On se dispose à la plus vigoureuse attaque: un malentendu fait tout
perdre. Les différents corps des conjurés n'arrivent pas ensemble aux
rendez-vous qui leur sont indiqués; les coups ne peuvent se porter à la
fois; on est averti dans Amboise; on se tient sur la défensive, et tout
manque. Le seul Raunai, avec sa troupe, pénètre jusque dans les
faubourgs; il arrive à l'une des portes; il la trouve fermée et bien
défendue. Pas assez fort pour entreprendre de l'enfoncer, exposé au feu
du château qui lui tue beaucoup de monde, il ordonne une décharge
d'arquebuserie sur ceux qui gardent les murailles, laisse fuir sa
troupe, et lui seul, se débarrassant de ses armes, se jette dans un
fossé, franchit les murs et tombe dans la ville.

Connaissant les rues, les soupçonnant désertes à cause de la nuit et
d'une attaque qui doit avoir appelé tout le monde au rempart, il vole
chez le comte de Sancerre, où il sait bien qu'est logée celle qu'il
aime.

Il ose, à tout événement, se fier à la noblesse, à la candeur de ce
brave militaire. Il arrive chez lui.... Juste ciel!.... on rapportait le
comte blessé des coups de celui qui venait l'implorer.......

--Ô! monsieur, s'écrie Raunai, en mouillant de ses pleurs la blessure du
comte, vengez-vous, voilà votre ennemi, voilà celui qui vient de verser
votre sang.... ce sang précieux que je voudrais racheter au prix du
mien...... Grand dieu! c'est donc ainsi que ma main barbare a traité le
bienfaiteur de celle qui m'est chère!

Je viens me rendre à vous, monsieur, je suis votre prisonnier. La
malheureuse fille de Castelnau, à laquelle votre générosité donne asile,
vous a dit ses malheurs et les miens; je l'adore depuis mon enfance;
elle daigne m'estimer un peu... je venais la trouver... recevoir ses
ordres... mourir après, s'il l'eût fallu. Vous voyez, aux périls que
j'ai franchis, qu'il n'est rien qui puisse m'être plus cher qu'elle....
Je sais ce qui m'attend.... ce que je mérite.

Chef de l'attaque qui vient de se faire, je sais que des chaînes et la
mort vont devenir mon partage; mais j'aurai vu ma Juliette, je serai
consolé par elle, et les supplices ne m'effrayent plus si je les subis
sous ses yeux.

Ne trahissez point votre devoir, monsieur; voilà mes mains;
enchaînez-les.... vous le devez; votre sang coule, et c'est moi qui l'ai
répandu!

--Infortuné jeune homme, dit le brave Sancerre, console-toi; ma blessure
n'est rien; ce sont des périls que tu as courus comme moi; nous avons
tous deux fait notre devoir. Quant à ton imprudence, Raunai, n'imagine
pas que j'en abuse; apprends que je ne compte au rang de mes
prisonniers, que ceux que ma valeur enchaîne sur le champ de bataille.
Tu verras celle que tu adores; ne crains point que je manque aux devoirs
de l'hospitalité; tu les réclames chez moi, tu y seras libre comme dans
ta propre maison; trouve bon, seulement, que pour ton repos, comme pour
le mien, je t'indique un logement plus sûr.

Raunai se précipite aux genoux du comte; les termes manquent à sa
reconnaissance... à ses regrets; et Sancerre le prenant aussitôt par la
main, tout affaibli qu'il est de sa blessure, le relève et le conduit
dans l'appartement de sa femme que Juliette partageait depuis qu'elle
était dans Amboise.

Il faudrait d'autres pinceaux que les miens pour rendre la joie de ces
deux fidèles amants quand ils se revirent. Mais ce langage de l'amour,
ces instants qui ne sont connus que des coeurs sensibles.... ces moments
délicieux, où l'ame se réunit à celle de l'objet qu'on adore, où l'on se
tait, parce qu'on sent bien qu'aucun mot ne rendrait ce qu'on éprouve,
où l'on laisse au sentiment le soin de se peindre lui-même, ce silence,
dis-je, n'est-il pas au-dessus de toutes les phrases? Et ceux qui se
sont enivrés de ces situations célestes, oseraient-ils dire qu'il puisse
en exister de plus divines au monde.... de plus impossibles à tracer?

Cependant Juliette fit bientôt taire les accents de l'amour pour se
livrer à ceux de la reconnaissance.

Inquiète de l'état de monsieur de Sancerre, elle voulut partager avec la
comtesse et les gens de l'art, le soin de veiller à sa sûreté.

La blessure se trouvant sans aucune sorte de conséquence, le comte
exigea alors de Juliette d'aller employer près de son amant des instants
aussi précieux.

Mademoiselle de Castelnau obéit, et ayant laissé la comtesse avec son
mari, vint retrouver Raunai. Elle lui apprit tout ce qui s'était passé
depuis leur séparation, elle ne lui cacha point les vues de monsieur de
Guise.

Raunai s'en alarma. Un rival de cet ordre est fait pour inquiéter un
amant, et un amant coupable, qu'un seul mot de ce rival terrible peut à
l'instant couvrir de chaînes.

Le lendemain, monsieur de Sancerre qui allait beaucoup mieux, les
rassura l'un et l'autre; il promit même de parler au duc; mais il fut
résolu qu'on cacherait les démarches de Raunai qui, dès le même instant,
irait vivre ignoré chez un particulier de la même religion que lui, et
que chaque soir, dans un cabinet du jardin du comte, ce valeureux amant
pourrait entretenir sa maîtresse.

Tous deux tombèrent encore une fois aux pieds de Sancerre et de son
épouse; des larmes s'exprimèrent pour eux; et sur le soir, Raunai,
conduit par un page, fut s'enfermer dans son asile.

L'attaque de la nuit précédente suffit à persuader aux Guise qu'ils ne
devaient plus se croire engagés par l'édit qu'on venait de publier.

Le sang recommence donc à couler dans Amboise; des échafauds dressés
dans tous les coins, offrent à chaque instant de nouvelles horreurs; des
troupes répandues dans les environs, font main basse sur tous les
protestants; ou on les égorge sur l'heure même, ou on les précipite
pieds et mains liés dans la Loire; les capitaines seuls, et les gens de
marque, sont réservés aux tourments de la question, afin d'arracher de
leur bouche le nom des vrais chefs du complot.

On soupçonnait le prince de Condé; mais on n'osait pas se l'avouer.
Catherine frémissait de l'obligation de trouver un tel coupable; et les
Guise sentaient bien que l'ayant découvert, il fallait l'immoler ou le
craindre.

Que d'inconvénients dans l'un ou dans l'autre cas.

Mais plus les protestants montraient d'énergie, plus le duc voyait de
moyens à la condamnation de Castelnau, et plus, par conséquent, l'espoir
d'obtenir Juliette s'allumait doucement dans son âme. Celui qui a le
malheur de projeter un crime, ne voit pas, sans une joie secrète, les
événements secondaires concourir au succès de ses desseins.

Il n'y avait plus d'autres amusements à Amboise que ceux de ces
horribles meurtres. La tyrannie, qui effraie d'abord les souverains, ou
plutôt ceux qui les gouvernent, finit presque toujours par leur composer
des jouissances. Toute la cour assistait régulièrement à ces actes
sanglants, comme celle de Néron autrefois aux exécutions des premiers
chrétiens.

Les deux reines, Catherine de Médicis, et Marie Stuart, étaient avec les
dames de la cour, dans une galerie du château d'où l'on découvrait toute
la place; et, pour amuser davantage les spectateurs, les bourreaux
avaient soin de varier les supplices, ou l'attitude des victimes.

Telle était l'école où se formait Charles IX; tel était l'atelier où
s'aiguisaient les poignards de la Saint-Barthélemi.

Grand Dieu! voilà comme on a souillé plus de deux cents ans tes autels;
voilà comme des êtres raisonnables ont cru devoir t'honorer; c'est en
arrosant ton temple du sang de tes créatures, c'est en se souillant
d'horreurs et d'infamies, c'est par des férocités dignes des cannibales,
que plusieurs races d'hommes sur la terre ont cru remplir tes voeux, et
plaire à ta justice. Être des êtres, pardonne-leur cet aveuglement; il
fut la peine dont tu crus devoir punir leur dépravation et leurs crimes;
tant d'atrocités ne peuvent naître dans le coeur de l'homme, que,
lorsqu'abandonné de tes lumières, il est comme Nabuchodonosor, réduit
par ta main même au stupide esclavage des bêtes.

La seule Anne d'Est cette respectable épouse du duc de Guise, cette
femme intéressante qu'il était prêt de sacrifier à ses passions, elle
seule eut l'horreur de ces monstrueuses barbaries.

Elle s'évanouit un jour dans les gradins de la sanglante arêne, on la
rapporta chez elle baignée de larmes; Catherine y vole, elle lui demande
la cause de son accident.

--Hélas! madame, répondit la duchesse, jamais mère eut-elle plus de
raison de s'affliger. Quel affreux tourbillon de haine, de sang et de
vengeance s'élève sur la tête de mes malheureux enfants[4].

Le comte de Sancerre dont la blessure n'était rien, et qui allait mieux
de jour en jour, tint à mademoiselle de Castelnau la parole qu'il lui
avait donnée; il fut trouver le duc de Guise, dont il était chéri, et
dont il devait être respecté à toute sorte d'égards, et ne lui déguisant
que le séjour de Raunai dans Amboise, il ne lui cacha rien de ce qu'il
avait appris de Juliette.

--Quel est votre objet, monsieur, lui dit fermement le comte: est-ce à
celui qui gouverne l'état de se livrer à des passions.... toujours
dangereuses, quand on a la possibilité de faire autant de mal?
Oserez-vous immoler Castelnau pour vous rendre maître de Juliette? et
ferez-vous dépendre le sort de ce malheureux père de l'ignominie de la
fille?

Le duc un peu surpris de voir monsieur de Sancerre si parfaitement au
fait, lui fit entrevoir, que quoiqu'il eût des enfants d'Anne d'Est, il
pourrait néanmoins trouver des moyens de rupture à son mariage avec
elle....

--Ô mon cher duc! interrompit le comte, voilà comme les passions
déraisonnent toujours! Quoi! vous romprez l'alliance contractée avec une
princesse, pour épouser la fille d'un homme, contre lequel vous faites
la guerre; vous vous brouillerez avec François II, dont ces noeuds vous
rendent l'oncle; avec le duc de Ferrare dont ils vous font devenir le
gendre, vous culbuterez l'édifice d'une fortune où vous travaillez
depuis tant d'années, et tout cela pour le vain plaisir d'un moment,
pour une passion qui s'éteindra sitôt qu'elle sera satisfaite, et qui ne
vous laissera que des remords? Sont-ce là les sentiments qui doivent
animer un héros? Est-ce à l'amour à nuire à l'ambition? vous avez déjà
beaucoup trop d'ennemis, monsieur; ne cherchez point à en accroître le
nombre. Excusez ma franchise, j'ai acquis le droit, par mon âge et par
mes travaux, de vous parler comme je le fais; l'estime dont vous
m'honorez m'y autorise......

Ah! croyez-moi, gardez-vous de laisser soupçonner que l'amour puisse
entrer pour quelque chose dans les troubles que vos rigueurs excitent.
Le Français courbe avec peine sous le joug d'un ministre étranger;
quelque grand que vous puissiez être, le sang de sa nation ne coule pas
dans vos veines, et c'est un grand tort à ses yeux quand on veut
prétendre à le régir; amis, ennemis, tout vous condamne, tout attribue
au désir de vous élever les malheurs dont vous affligez la France.

On connaît vos prétentions à vous dire issu de la seconde race de nos
rois, et à revendiquer la couronne à ce titre sur les descendants de
Hugues Capet. Admettons un instant cette idée, la favoriserez-vous en
rompant d'illustres alliances pour en contracter une si forte au-dessous
de vous?

Ainsi, soit que vous aspiriez au plus haut degré de gloire, soit que
vous vous contentiez de celui où vous êtes, dans tous les cas, vos
projets sont indignes de vous; monsieur le duc, vous devez aux Français
l'exemple des vertus, peut-être avez-vous besoin d'en montrer plus qu'un
autre pour effacer les torts dont on vous accuse. Que ce ne soit donc
pas dans un moment tel que celui-ci, où la plus répréhensible des
faiblesses vienne achever de répandre sur vos actions, un louche, dont
vos ennemis ne profiteraient que trop vite. C'est à la postérité,
monsieur, qu'un homme comme vous répond de ses démarches, et il ne doit
pas en être une seule dans tout le cours de sa vie qui puisse le faire
rougir un instant.

--Comte, répondit monsieur de Guise, si vous aviez jamais éprouvé les
sentiments que Juliette m'inspire, vous auriez un peu plus d'indulgence
pour moi: jamais, mon ami, jamais aucune passion ne s'introduisit plus
vivement dans un coeur; ses yeux ont changé mon existence entière, il
n'est pas une seule minute dans la journée où je ne sois rempli de son
image; et si quelquefois la reine ou son époux veulent trouver en moi
le ministre, anéanti du trouble qui me presse, je ne leur montre plus
que l'amant. Avec l'âme que vous me connaissez, Sancerre, cette passion
peut-elle être soumise à des devoirs? Et vous étonnerez-vous de tous les
moyens que je prendrai pour m'assurer l'objet de mon idolâtrie?......
Non, il n'en sera aucun que je n'emploie pour devenir l'amant ou le mari
de Juliette; fortune, honneur, considération, crédit, espoir, hymen,
enfants, tout...... tout s'immolera dans l'instant aux genoux de celle
que j'adore, je ne me plaindrai que de la médiocrité des sacrifices; et
si comme vous le dites l'ambition pouvait me donner des remords, ce
serait tout au plus ceux de ne pouvoir lui offrir que la seconde place
de l'état.

Sancerre combattit vivement ces résolutions du délire, il employa tout
ce qu'il crut de plus persuasif, et de plus éloquent; mais, monsieur de
Guise fut inébranlable; et le comte n'osant plus insister se retira,
content de rapporter au moins à sa protégée, la permission de voir le
baron de Castelnau, promise depuis plusieurs jours, et retardée par les
nouveaux troubles.

Juliette versa des larmes bien amères, en apprenant que rien au monde ne
pouvait changer les résolutions de monsieur de Guise.

--Ô mon ami, dit-elle le même soir à Raunai! il n'est donc que trop sûr
que le Ciel ne nous avait pas destinés l'un à l'autre! Quel horrible
avenir se présente à mes yeux! il faudra que je devienne la femme de cet
homme barbare, souillé du meurtre de nos frères!... Je serai réduite à
l'horreur de partager son lit!.... Infortunée! il faut que je perde mon
amant ou mon père; il faut que j'immole ou mon amour ou l'être précieux
qui m'a donné la vie! voilà donc l'usage que ces hommes d'état font des
pouvoirs qui leur sont confiés! et ces fers qui s'appesantissent sur
nous, tous ces fléaux qui nous accablent...... au nom d'un
souverain...... à chaque instant trompé lui-même, ne sont donc que les
moyens des passions de ces hommes puissants.... que les armes secrètes
dont ils usent pour les assouvir!..... Il faut qu'elles le soient ou que
nous gémissions...; il faut qu'ils deviennent heureux, ou que le sang
coule!..... Je voudrais que mes jours... Hélas! ils ne sauveraient
rien.... nous n'en péririons pas moins tous les deux.

--Juliette, répondit Raunai, mille sentiments confus m'animent à la
fois.... Je puis sortir d'Amboise comme j'y suis entré.... je puis
rejoindre mes amis, revenir avec eux sous ces remparts délivrer et ton
père et toi, trancher sans aucune pitié les jours de ces cruels despotes
qui se font un jeu d'abréger les nôtres, les pulvériser tous au pied du
trône que leur tyrannie déshonore, et mériter enfin ton coeur, après
avoir immolé nos bourreaux.

L'inaction où je reste pendant que l'on s'abreuve du sang de nos frères
m'avilit à mes propres yeux; je voulais embrasser tes genoux.... J'ai
réussi... Laisse-moi revoler au combat...... laisse-moi fuir les murs de
cette ville odieuse, je ne veux plus y revenir que triomphant; je ne
veux plus que tu m'y voyes, qu'apportant à tes pieds la tête de nos
persécuteurs.

--Non, calme-toi Raunai, je verrai demain mon père..... Je
l'entendrai... peut-être après, te communiquerai-je un dessein plus sûr
pour finir nos maux personnels, puisque nous ne pouvons aspirer à
l'honneur de terminer ceux de nos compagnons d'infortune.... calme-toi,
cher et unique amant, aime Juliette, que l'idée d'en être adoré te
console, et sois sûr que qui que ce soit dans l'univers n'acquerra sur
son coeur, des droits.... qui ne peuvent appartenir qu'à toi seul.

Mademoiselle de Castelnau ne tarda point à profiter de la permission
qu'elle avait obtenue de voir son père; elle vole à la prison. Le baron
n'était point prévenu; cette surprise pensa lui coûter la vie; il fut
quelques instants sans connaissance dans les bras de Juliette.

--Oh! chère fille, s'écria-t-il, dès que ses yeux furent rouverts au
jour, je craignais bien que les barbares ne me traînassent à l'échafaud
sans qu'il me fût possible de t'embrasser pour la dernière fois.

--Vous ne mourrez point, mon père, répondit Juliette; je suis la
maîtresse de vos jours; un mot de moi peut vous les conserver.

--Un mot! que veux tu dire?... Si ce mot te coûtait l'honneur, Juliette,
je ne voudrais point d'une vie payée de ton opprobre.

--Ô! mon père, ce n'est pourtant qu'à ces conditions que je puis vous
arracher des mains de nos ennemis... Le duc de Guise.... Il veut que je
cède à sa passion; et dès qu'il est enchaîné par l'hymen, ce qu'il exige
peut-il avoir lieu sans qu'il en coûte un crime, à lui, ou l'honneur à
votre malheureuse fille?

--Ah! Juliette, reprit fermement Castelnau, laisse-moi périr; j'ai vécu;
ce serait acheter trop cher le peu de jours que je dois languir
ici-bas.... Non, mon enfant, non; je ne les paierai point au prix de ton
honneur et de ta félicité. Je le savais trop bien que ces tyrans
n'étaient mus que par l'égoïsme, et que l'ambition était l'unique cause
de leurs crimes. Mais il est un Dieu juste qui nous vengera, chère
fille, un Dieu puissant aux yeux duquel les malheurs sont des droits, et
les vertus des titres. Élevée dans la plus pure des religions, garde-toi
d'en oublier les principes; qu'ils te servent à jamais d'égide contre
les séductions de ces idolâtres, et puisque ma vie ne peut plus garantir
ta jeunesse, que ma mort au moins t'encourage.... Tu la verras, ma
fille, oui, je demanderai de mourir dans tes bras, et mon âme, bientôt
aux pieds de l'Eternel, obtiendra de lui cette protection, que mes
revers m'empêchent de t'accorder....

Et Juliette, anéantie dans les bras de son père, ne pouvait que gémir et
répandre des larmes.

--Ne pleurs pas, chère fille, reprit le baron, ne t'afflige pas; tu le
retrouveras dans le ciel ce père infortuné que l'on t'enlève sur la
terre; il va préparer l'Être Suprême à te faire jouir des faveurs que ta
conduite et ta religion doivent te faire espérer de lui.... il va
t'attendre dans le sein d'un Dieu.... Ô! ma fille, voilà donc ce que
c'est que le monde.... ses espérances.... et ses biens!... Élevé à la
cour, fait pour prétendre à tout, l'ami, le compagnon de ces gens-ci,
ayant versé près d'eux mon sang pour la patrie.... parce que je ne veux
pas adopter leurs erreurs...... parce que je hais leurs sacrilèges et
leur impiété...... que je veux en un mot, adorer Dieu dans la pureté de
l'Evangile.... tous ces amis.... tous ces camarades sont aujourd'hui mes
juges, et demain seront mes bourreaux. Eh! qui leur a donc dit que leur
cause est la bonne? Ont-ils entendu mieux que moi la parole divine?
Fut-il même vrai que je me trompasse...... une erreur dans le culte
doit-elle être mise au rang des crimes? L'Eternel peut-il être honoré
par du sang; et ceux qui, pour le servir, osent lui sacrifier des
hommes, ne sont-ils point, par cela seul, dans l'erreur et le mauvais
chemin?.... N'importe, ma fille, n'importe; je mourrai, puisqu'il le
faut...... Oui, je mourrai certainement, puisque je ne pourrais
conserver la vie qu'aux dépens de ton honneur.... Mais le brave Raunai,
chère fille, qu'est-il devenu dans ce tumulte?

Mademoiselle de Castelnau apprit à son père tout ce qui concernait son
amant... elle lui dit qu'il était dans Amboise; elle lui conta comme il
s'y était introduit, et l'envie qu'il avait d'en sortir pour tenter un
nouveau coup de main.

--Il ne réussirait pas, reprit le baron, ils sont maintenant sur la
défensive; tout est manqué; nous avons été trahis...... Ô! Juliette, la
bonne cause n'est pas toujours la plus sûre, quand elle est dans les
mains du faible.... Mais le ciel est notre recours, je l'implore: il
nous exaucera.

Juliette entretint ensuite le baron des honnêtetés du comte de
Sancerre.... de tous les soins que son épouse et lui recevaient
journellement d'elle, et des démarches infructueuses que le comte avait
faites près du duc.

--Sancerre est mon ami depuis l'enfance, reprit le baron; nous avons été
élevés tous les deux dans la maison du duc d'Orléans fils de François
1er; nous combattions ensemble à la journée de Saint-Quentin; il a été
forcé à ce qu'il a fait vis-à-vis de nous dans la ville de Tours; il le
répare par mille procédés nobles. Je reconnais bien là son âme honnête
et son coeur vertueux.... peut-être le verrai-je avant ma mort; je le
prierai de te servir de père.... de te réunir à ton amant; mais quand je
ne serai plus, chère fille, qui sait ce que feront nos tyrans! Proscrite
par ta religion, en haine au duc par ta vertu, ô! Juliette, que de
malheurs peuvent éclater sur toi!.....

Puis levant les mains vers le ciel......

--Être Suprême, s'écria ce malheureux père, daignez vous contenter de
mon supplice; ne permettez pas que cette fille chérie devienne la
victime des méchants! son seul crime est de vous servir... de vous
adorer comme vous avez désiré de l'être.... comme vous l'avez enseigné
par votre sainte loi..... Voudriez-vous, Seigneur, que ses vertus et sa
religion, que tout ce qui l'approche le plus de votre sublime essence,
devînt la cause de son opprobre, de ses tourments et de sa mort!....

Et l'infortuné Castelnau retombait en larmes dans le sein de sa fille;
il la serrait... il la pressait entre ses bras. Craignant peut-être que
ce ne fût la dernière fois qu'il lui devînt permis de la voir, son âme
paternelle s'exhalait toute entière dans ses sombres caresses; on eût
dit qu'il voulait la confondre avec celle de sa fille, afin que quelque
chose de lui pût exister encore dans l'objet le plus précieux qui lui
restât sur la terre.

--Ô! mon père, dit Juliette, au milieu des sanglots que lui arrachait
cette scène de douleur, puis-je consentir à votre supplice? Raunai
lui-même peut-il donc le permettre? Ah! croyez-le, mon père, il aimera
mille fois mieux renoncer au bonheur de sa vie, que de m'obtenir aux
dépends de la vôtre.... Mais quoi! partagerais-je les torts du duc de
Guise, si je ne faisais que consentir à devenir son épouse, en le
laissant se charger seul des forfaits qui doivent me lier à lui? Au
moins vous vivriez, mon père; j'aurais conservé vos jours, je serais
l'appui de votre vieillesse, j'en pourrais faire le bonheur.

--Et j'achèterais quelques moments de vie par une multitude de crimes?

--Ce ne seront pas les vôtres.

--N'est-ce pas les partager que d'y donner lieu? Non, ne l'espère pas,
ma fille; je ne souffrirai pas qu'Anne d'Est soit immolée pour moi; il
faut que l'un des deux périsse; le duc de Guise ne répudiera point sa
femme; il ne sera à toi qu'en tranchant les jours de cette vertueuse
princesse. Voudrais-tu devenir l'épouse d'un tel homme, d'un barbare
qui, non content de ce crime, remplit chaque jour la France de deuil et
de larmes?.... Dis, Juliette, dis, pourrais-tu goûter un instant de
tranquillité dans les bras d'un tel monstre?..... Et cette vie, qui
t'aurait coûté si cher.... ô! mon enfant, crois-tu que j'en pourrais
jouir moi-même?.. Non, ma fille; c'est à moi de mourir, mon heure est
venue; il faut qu'elle s'accomplisse. Et que sont quelques instants de
plus ou de moins? N'est-ce pas un supplice que la vie, quand on ne voit
autour de soi que des horreurs et des crimes? Il est temps d'aller
chercher dans les bras de Dieu la paix et la tranquillité que les hommes
m'ont refusée sur la terre...

Ne pleure pas, Juliette, ne pleure pas; je ne suis pas plus malheureux
que le navigateur qui, après des périls sans nombre, touche, à la fin,
au port qu'il a tant désiré....

Faut-il t'en dire davantage? je te défends, par toute l'autorité que
j'ai sur toi, de songer à me conserver par les moyens infâmes qu'on te
propose; et si j'apprenais ta désobéissance sur ce point, je ne te
verrais plus.

--Eh bien! mon père, dit Juliette, avec cet élan de l'âme qui annonce
qu'elle est remplie d'un projet important, eh bien! il me reste un moyen
de vous sauver, et je cours le mettre en usage.

--Qu'il ne soit surtout jamais aux dépends de ce que tu dois à Dieu....
à toi-même.... à Raunai.... Songe que je ne voudrais pas ajouter vingt
ans de plus à ma carrière, si ce long terme pouvait coûter un seul
soupir à ton bonheur ou à tes vertus.

Juliette sort et va trouver Raunai.

--Ô! mon ami, lui dit-elle, voici l'instant de me prouver les sentiments
que tu m'as jurés dès l'enfance... M'aimes-tu, Raunai? te sens-tu
capable du plus grand effort de l'humanité pour me prouver ta flamme?

--Ah! peux-tu croire qu'il puisse exister quelque chose au monde que je
ne sois prêt à exécuter pour toi?

--Oui, mon ami, j'en peux douter... Tu trembleras quand je t'aurai tout
dit; et néanmoins, il faudra m'obéir, ou me laisser dans l'affreuse idée
que tu n'as jamais aimé ta maîtresse.

--Que veux-tu dire, Juliette? tes discours..... l'agitation dans
laquelle tu es.... tes yeux, où je ne vois plus que désespoir au lieu
d'amour... tout me fait frémir; explique-toi.

--Songe que je m'immolerai moi-même dans le sacrifice que je vais
t'expliquer.... Il me coûtera plus qu'à toi; je m'y résous pourtant;
que mon exemple t'encourage.... Raunai, m'aimes-tu assez pour consentir
à ne plus me revoir........ assez, pour me perdre à jamais?

--Juste ciel!

--Écoute-moi, Raunai, ne t'alarme pas sans être instruit; je vais te
proposer un acte de vertu: ton âme accepte, je l'entends. Nos bourreaux
n'ont qu'un objet; c'est de savoir quel est le chef.... quel est le
principal moteur de tout ceci.

Va trouver le duc de Guise; dis-lui que le seul désir de sauver un ami
qui n'est point coupable, t'a fait franchir tous les obstacles qui se
trouvaient à pénétrer dans Amboise; assure-le de l'innocence de mon
père; dis-lui que bien plus craint qu'aimé dans le parti, Castelnau ne
s'est jamais occupé que de le trahir et de se donner au roi; dis-lui que
toi seul est au fait de tout, et que sous l'unique clause qu'on rendra
le baron à sa fille, tu es prêt à tout révéler.

Donne ta liberté pour garant de ta parole; dis que tu veux remplacer le
baron dans les fers, que tu t'offres au supplice qu'on lui a préparé, si
tu ne dévoiles pas ce qu'on désire..... On acceptera tout; on ne veut
que découvrir les auteurs du complot; la crainte d'être trompé par toi
ne les arrêtera point, puisque tu remplaceras mon père, puisque tu seras
dans leurs mains comme lui....

Tu vois l'immensité du sacrifice que je te propose, car ils
n'arracheront rien de toi, je le sais; tu mourras donc, mon ami; c'est à
la mort que je t'envoie; mais n'imagine pas que je te survive, je te
suis dans l'obscurité du tombeau; mon âme y vole avec la tienne.

Ce respectable vieillard n'a-t-il pas mérité de jouir de son dernier
âge? N'a-t-il donc pas plus de droit à la vie que ses enfants? Ah! le
prix de ce que nous allons faire, mon ami, s'offre à nous de toutes
parts; nous le trouverons dans le sein de Dieu, il nous attend pour y
couronner cette grande action, elle se conservera dans le souvenir des
hommes, ils la graveront dans le temple de mémoire. Raunai, qu'un tel
sort est au-dessus des jouissances mondaines! comme les palmes de
l'immortalité sont préférables aux jours obscurs et languissants que
nous traînerions sur la terre.

--Embrasse-moi; fille céleste, embrasse-moi, s'écria Raunai. Ah!
j'aurai donc pu te prouver mon amour, j'aurai donc su te convaincre une
fois qu'il n'est pas un seul être dans le monde qui sache t'aimer comme
je le fais.

--Tu consens?

--En doutes-tu?.... Homme digne de moi, s'écria Juliette, viens dans mes
bras, viens cueillir sur mes lèvres les premiers et les derniers baisers
de l'amour... Ah! quelle âme est la tienne, Raunai, combien je t'aime et
combien je t'estime!

N'imagine pourtant pas que je te laisse traîner à l'échafaud sans
travailler à ta vengeance, il en coûtera la vie au barbare qui
prononcera ton arrêt; vois ce fer, poursuivit-elle, en sortant un
poignard de son sein, il ne me quitte pas depuis que je suis dans
Amboise, et dès l'instant que tu seras sous les chaînes de mon père, je
m'attache aux pas du duc de Guise; il faudra qu'il te sauve ou qu'il
périsse lui-même....

Oh ciel! on nous écoute, dit Juliette en entendant du bruit près du
cabinet du jardin où elle avait la liberté d'entretenir son amant.... On
nous écoute, Raunai, Dieu veuille que nous ne soyons point trahis....
Va! cours, fais ce que j'exige, et sois certain d'être vengé, avant que
je ne m'immole avec toi.

Juliette rentra chez madame de Sancerre, sans découvrir la cause de ce
qui l'avait effrayée; elle fit part de son inquiétude à la comtesse, qui
l'assura que personne n'avait pu s'introduire dans le jardin pendant
qu'on lui permettait d'y recevoir Raunai; que monsieur de Sancerre et
elle, étaient l'un et l'autre trop intéressés au mystère, pour ne pas
avoir pris toutes les précautions qui pouvaient l'assurer: mais Juliette
ne se calma point.

Raunai lui obéissait-il? elle ne devait plus le revoir, et dans ce cas,
l'avait-elle assez remercié, lui avait-elle assez fait sentir combien
elle était touchée d'un sacrifice aussi grand de sa part? Si les amants
ordinaires n'ont jamais fini de se parler, combien devait-il rester à
ceux-ci, de choses importantes à se dire?

Raunai était loin de balancer; ce qu'il avait promis lui paraissait
tellement fait pour sa belle âme, qu'il n'eut pas un instant de repos,
que l'échange ne fût proposé. Dès qu'il est jour, il vole chez le duc de
Guise.

--Vous Raunai, dans ces lieux, lui dit le ministre étonné.

--Oui, monsieur le duc, moi-même, et la façon dont j'y viens, met à
découvert, ce me semble, les intérêts qui m'y conduisent. Vous faites
une injustice, monsieur, je la répare.

Le baron de Castelnau que vous retenez dans les fers n'est pas plus
coupable que celui des officiers de votre parti qui le servent avec le
plus de zèle; c'était à nous de le punir, puisqu'il a dû nous trahir
cent fois; daignez le rendre à sa malheureuse fille que vous plongez au
désespoir, et ne redoutez pas des ennemis aussi peu dangereux que lui.

Vous exigez le secret de l'entreprise, monsieur; moi seul je puis vous
le révéler: que le baron soit libre, à l'instant tout vous sera
découvert; n'imaginez pas que je veuille faire échapper une victime de
vos mains, pour vous tromper après. Je vous demande la place et les fers
du baron, et ma tête est à vous, si je manque au serment que je fais de
vous dire tout.

--Avez-vous réfléchi, Raunai, dit le duc, à l'imprudence de votre
procédé? Avez-vous senti que dès l'instant que vous étiez dans Amboise,
vous deveniez prisonnier du roi sans qu'il fût besoin de vous livrer
vous-même, et que dès lors les conditions que vous mettez à nous
apprendre ce qu'on désire, devenaient d'autant plus inutiles, que les
tourments nous suffisent pour obtenir de vous ces aveux.

--Si ma démarche est inconséquente, monsieur, reprit Raunai avec plus de
fierté que de prudence, votre discours l'est bien davantage; il faut
bien peu connaître la nation, il faut être, comme vous, étranger dans
son sein, pour ignorer qu'on peut tout obtenir du Français par
l'honneur, et rien par les supplices; essayez-les, monsieur, que vos
bourreaux paraissent, vous verrez s'ils m'arracheront le moindre aveu.

--Et quel est l'intérêt que vous prenez à Castelnau?

--Celui qui devrait vous émouvoir, l'envie d'épargner une injustice à
l'homme qui conduit l'état; eh! monsieur, votre conscience ne vous en
reproche-t-elle pas assez, sans vous noircir encore de celle-ci? des
discussions comme celles qui nous divisent, devraient-elles donc coûter
autant? Si les ennemis qui viennent de persécuter trente ans notre
patrie, se préparaient à l'accabler encore, peut-être se repentirait-on
d'avoir sacrifié tant de braves gens à des divisions qu'un seul mot
pourrait arranger. C'est pendant les malheurs de la France qu'on
regrette ceux qui savent la servir.

L'infortuné baron de Castelnau tant de fois blessé sous vos yeux... tant
de fois utile à l'état, ne mérite pas de finir ses jours sur un
échafaud; je vous demande encore une fois sa grâce avec instance,
monsieur, et vous renouvelle ma parole de vous dévoiler les choses les
plus importantes, quand vous aurez rendu à Juliette le plus cher objet
de ses désirs.

--Il n'est pas malaisé de voir qu'elle seule vous occupe ici.

--Oui, je l'adore, je ne m'en cache pas, monsieur; mais est-ce à
l'obtenir que je travaille, et ce que j'entreprends, poursuivit Raunai,
en lançant sur monsieur de Guise un regard énergique, ce que je vous
propose enfin, peut-il effrayer mes rivaux? Mon dessein est de lui
rendre un père...., un père innocent et qu'elle aime, je vous offre à ce
prix l'aveu du secret qui vous intéresse, et vous avez ma vie si je vous
en impose.

--Raunai, vous aimez Juliette, dit le duc, avec un trouble dont il lui
fut impossible d'être maître.

--Si je l'aime, grand Dieu! elle est l'unique arbitre de mes jours, elle
seule dirige mon sort, elle est ma gloire sur la terre, mon espérance
dans un monde meilleur.... elle est ma vie... elle est mon âme; elle est
tout, monsieur, tout pour l'infortuné qui vous parle.

--Vous auriez pu le dire avec plus de détours, vous deviez soupçonner
qu'elle était aimée de moi, puisque je l'avais vue, et que vos
transports n'étaient plus qu'une offense, dont il ne tient qu'à moi de
me venger.

--Faites, monsieur, faites, répondit fermement Raunai, rendez-vous plus
odieux que vous ne l'êtes, achevez de susciter pour ennemis à la France
tous les individus qui l'habitent; que tout ce qui respire dans cette
belle partie de l'Europe devienne la proie des viles passions qui vous
subjuguent, que le citoyen ne prononçant votre nom qu'avec horreur, le
maudisse à tous les instants du jour, soyez à la fois l'épouvante et
l'exécration de la patrie, inondez-la par des fleuves de sang,
couvrez-la par des champs de carnage; mais ne vous flattez pas de
triompher toujours, les Français trouveront encore un Marcel qui saura
poignarder dans le sein de leur maître, les vils flatteurs qui les
gouvernent; craignez, si la voix de l'honneur n'est pas éteinte en vous,
d'offrir une seconde fois ces fléaux à la France, immolez jusqu'au
dernier de nous; mais de nos cendres mêmes sortiront des héros qui
sauront nous venger.[5]

--Retirez-vous Raunai, dit le duc, trop bon politique pour ne pas se
contenir à des reproches aussi durs et aussi mérités. Je ne puis rien
vous dire avant que d'avoir entendu Castelnau.... Juliette doit vous
savoir gré de ce que vous faites pour elle!

--Elle l'ignore, monsieur.

--Je veux le croire; quoi qu'il en soit retirez-vous....

Et du ton de la plus sanglante ironie:

--Il faudra travailler à vous conserver tous; des officiers aussi pleins
d'ardeur doivent être précieux à l'état, et je ne veux pas que vous m'en
regardiez toujours comme le tyran.

Raunai sortit, fâché de s'être trop livré à des mouvements, dont son
amour et sa fierté l'avaient empêché d'être maître, et craignant qu'un
peu trop de chaleur, n'eût plutôt gâté que servi les affaires du baron.

Pour monsieur de Guise, il ne tarda pas d'apprendre à son ami Sancerre,
tout ce qui venait de se passer; le comte n'avoua point qu'il savait
Raunai dans la ville, mais il persista à engager le duc à des voies de
clémence, qu'il croyait indispensables dans la situation des choses.

--Raunai s'immortalise, dit Sancerre; ce trait est digne des Romains....
Monsieur le Duc, quand la postérité racontera son histoire auprès de la
vôtre, elle dira: «Raunai, le brave Raunai, offrit sa tête pour sauver
celle du père de sa maîtresse, pendant qu'un duc de Guise, un étranger
qui gouvernait l'état, croyait le servir alors par une foule de crimes
et d'assassinats journaliers».

Le duc se taisait, mais il était facile de démêler dans ses yeux une
sorte de contrainte et d'embarras qui peignait l'agitation de son âme.

Ébranlé par des reproches aussi vifs, et qui lui arrivaient de toutes
parts, ne pouvant vaincre sa passion, ne se dissimulant pas quel tort
elle lui ferait dans l'esprit de la cour, si jamais elle se découvrait,
il demandait des conseils au comte; il rejetait ceux qui ne favorisaient
pas ses désirs; quelquefois il se décidait à des sacrifices, l'instant
d'après on n'entendait plus de lui que des menaces; il s'étonnait qu'on
lui résistât; il voulait en faire repentir ceux qui l'osaient, et ces
oscillations perpétuelles, ce flux et ce reflux orageux d'une âme tour à
tour emportée par l'amour et par le devoir, le rendait le plus infortuné
des hommes.

Castelnau fut appelé devant ses juges; quelles que dussent être les
intentions du duc de Guise, cet interrogatoire était inévitable; ayant
été impossible au baron de revoir sa fille depuis les démarches de
Raunai, ses réponses ne purent être analogues aux désirs de ceux qui
voulaient le sauver; il n'y avait rien que n'eût entrepris Raunai pour
lui faire part de ses desseins, et pour l'engager à parler d'après les
plans concertés entre Juliette et lui; mais il n'avait pu réussir,
Castelnau parut donc et ne put agir que d'après lui.

Les deux Guise et le Chancelier assistaient à cette séance.

Castelnau débuta par réclamer la parole du duc de Nemours.

--Il m'a juré, dit-il, de me conduire aux pieds du roi, pourquoi suis-je
dans les fers?

--Toutes les paroles que Nemours a pu vous donner sont vaines, lui dit
le duc de Guise; il n'y a aucun serment qui puisse être regardé comme
sacré quand il est fait à un rebelle ou à un hérétique.[6]

--Ainsi donc, reprit Castelnau, je ne dois pas parler davantage de la
lettre qu'il vous a plu de m'écrire: voilà des supercheries et des
trahisons bien atroces envers un officier français!

On le somma de répondre avec la plus grande justesse à ce qui allait lui
être proposé, en le menaçant de la question s'il altérait la vérité.

Castelnau se troubla, il pâlit.

--Vous avez peur baron, lui dit aussitôt le duc de Guise.

--Monsieur, répondit fermement Castelnau, je n'ai jamais tremblé devant
les ennemis de la France, vous le savez; mais je suis intimidé devant
les miens; peut-être dans le fond de votre âme en savez-vous la raison
mieux qu'un autre; faites-moi rendre mes armes, monsieur le duc, ces
armes qui m'ont fait si longtemps triompher près de vous, et qu'il
paraisse alors celui qui pourra m'accuser d'avoir peur...... Ah! qui
sait, monsieur, qui sait si vous ne trembleriez-pas plus que moi, dans
le cas où le sort vous mettrait à ma place.... N'importe, que l'on
m'interroge et je n'en répondrai pas moins juste.

Alors, suivant le droit insolent et barbare que les juges croyaient
avoir de mentir en pareil cas, on lui dit que Raunai l'avait inculpé.

Il répondit que c'était impossible; on lui fit lecture des dépositions
de la Bigue et de Mazère; il dit que ceux qui s'avilissaient jusqu'à
devenir dénonciateurs, perdaient le droit d'être entendus comme témoins.

Obligés de se contenter de cette récusation, les juges lui dirent, que
professant la religion réformée et ayant été pris les armes à la main,
il ne pouvait éviter le dernier supplice qu'en dévoilant les chefs dont
il avait suivi les ordres.

--Je n'ignore pas, dit Castelnau, que mes juges au nombre desquels je
vois mes plus grands ennemis n'aient, et le pouvoir de me faire périr et
toute l'habileté nécessaire à en trouver les moyens; mais je déteste le
mensonge, et rien ne me contraindra à l'employer pour sauver ma vie. Il
faut bien peu connaître la nation pour oser accuser des Français du
crime que l'on me suppose, non que l'État, ni celui qui le gouverne, ne
redoutent rien de nous; nous ne voulons qu'offrir au souverain la
pitoyable situation de la France; lui faire voir les campagnes désertes;
d'infortunés citoyens arrachés des bras de leurs épouses, traînés dans
les plus obscures prisons; des enfants abandonnés dans les rues, mourant
de faim et de misère, réclamant par des cris douloureux des parents que
le despotisme leur enlève[7]; des scélérats profitant de ces troubles
pour ravager la France, toutes les parties de l'administration en
désordre, la sûreté des chemins négligée, le peuple accablé d'impôts, le
malheureux habitant de la campagne attelé lui-même à sa charrue faute
d'animaux qui puissent ouvrir le sein de la terre aux chétives semences
qu'il va lui confier, et qui ne germeront, arrosées de ses larmes, que
pour devenir la proie d'insolents collecteurs; le sang du peuple répandu
dans toutes les villes, et le royaume enfin à la veille d'être la
conquête de l'ennemi:

Voilà, messieurs, les tableaux que nous devons tracer...... les malheurs
que nous voudrions peindre.... les fléaux que nous voudrions éviter! Ces
intentions supposent-elles des projets de révolte? Nés Français, nous
n'avons pas besoin que personne nous apprenne comment nous devons
approcher de nos chefs. Un de nos premiers droits est de réclamer leur
justice... de leur faire entendre nos plaintes, nous en usons.....

Mais nous nous armons, dites-vous? Cela est vrai; un voyageur le peut
quand il doit traverser une forêt remplie de brigands: voilà l'excuse de
nos armes, et nous la croyons légitime; rompez les barrières que vous
élevez entre le gouvernement et nous, on ne nous y verra plus arriver
que des réclamations à la main.

Nous les avons posées ces armes, sitôt qu'un général en qui nous croyons
pouvoir prendre confiance[8] nous a donné sa parole de faciliter nos
desseins; vous voyez l'estime que nous devons avoir pour des promesses
qui n'ont été faites que pour nous tromper, que pour nous ravir des
moyens de justification, et pour nous composer de nouveaux crimes: mais
qu'on n'imagine pas que la nation puisse s'abuser longtemps sur les
projets des Guise à se frayer un chemin au trône; il leur faut
malheureusement pour y parvenir, le sang et les malheurs du peuple; on
les verra bientôt au comble de leurs voeux.

Puissent ceux qui nous suivront se trouver bien de ces dangereux
changements! si le contraire arrive.... et il arrivera, nous aurons au
moins, nous autres victimes immolées par vous aujourd'hui, comme de
tendres brebis sans défense, nous aurons, dis-je, pour consolation dans
un monde meilleur, l'idée d'avoir perdu nos jours pour le bonheur de la
patrie et pour la prospérité de l'État.

Voilà ma tête, faites-la tomber sous vos coups; la voilà, je l'offre et
la perds sans regrets; ce n'est pas mourir que d'emporter avec soi
d'aussi flatteuses espérances; elle est pour vous cette mort où vous
croyez nous condamner...., pour vous seuls, dont la postérité ne parlera
qu'avec horreur, tandis qu'objet de son culte et de son admiration, elle
daignera nous faire parvenir encore aux pieds de l'éternel ces hommages
flatteurs que son équité rend à qui servit les hommes.»

On renouvela les interrogations: Castelnau s'en tint toujours aux mêmes
réponses; on lui tendit des pièges, imaginant le trouver en défaut sur
la religion..... croyant qu'un guerrier comme lui, plutôt entraîné par
l'esprit de parti que par amour de la vérité, serait à coup sûr mauvais
théologien; on l'interrogea sur le dogme.

L'érudition de Castelnau confondit tous ses juges; parmi plusieurs
autres questions, on lui demanda quelle répugnance il avait à croire la
présence réelle de la divinité dans l'eucharistie.

--Monseigneur, dit le baron au cardinal qui lui adressait la parole, ces
espèces que vous croyez transubstantiées dans le véritable corps et le
véritable sang du fils de Dieu, se corrompent-elles ou non après les
paroles du prêtre?

--Elles se corrompent, dit le cardinal.

--Bon, répondit Castelnau: monsieur le duc je vous prends à témoin de
l'aveu de votre frère; et vous voudriez, messieurs, poursuit-il, que des
espèces qui ne seraient plus matérielles, mais qui selon vous
contiendraient le corps et le sang de Notre-Seigneur fussent sujettes
aux dissolutions.... aux dégradations de la matière? Ah! messieurs
quelle effrayante idée vous avez de la grandeur de l'Eternel! sous quel
aspect vous osez nous l'offrir! et comment un gouvernement raisonnable
peut-il vouloir cimenter ces blasphèmes absurdes, par le sang précieux
des hommes?

--Baron, dit le chancelier, il est aisé de voir que vous avez étudié
votre leçon.

--Je me regarderais comme bien méprisable, répondit Castelnau, si ayant
à prendre parti dans une affaire qui regarde le salut de mon âme et les
intérêts de ma patrie, je m'y étais engagé comme un sot et sans savoir
le fond de la question.

--Lorsque vous fréquentiez la cour, reprit le chancelier, vous me
paraissiez moins au fait de toutes ces disputes de controverse.

--Cela est vrai, dit le baron, mais j'ai eu des malheurs; j'ai été fait
prisonnier de guerre en Flandre, ces moments de vide m'ont fait naître
l'envie de m'instruire; je l'ai cru nécessaire, je l'ai fait.

À mon retour je passai chez vous, monseigneur, continua le baron en
fixant le chancelier; vous étiez alors dans votre terre de Leuville;
vous me demandâtes à quoi j'avais passé le temps durant ma prison, et
lorsque je vous eus répondu que c'était à étudier l'écriture sainte et à
me mettre au fait des disputes qui agitaient si fort les esprits, vous
approuvâtes mon travail; vous dissipâtes les doutes qui me restaient;
nous étions, s'il m'en souvient, parfaitement d'accord. Comment se
peut-il qu'en si peu de temps l'un de nous deux ait tellement changé de
façon de penser, que nous ne puissions plus nous entendre? mais alors
vous étiez dans la disgrâce et vous parliez à coeur ouvert.

Malheureux esclave de la faveur, pourquoi faut-il que pour complaire à
un homme qui peut-être vous méprise, vous trahissiez aujourd'hui votre
Dieu et votre conscience?

Le chancelier confondu, ne digéra point ce reproche; ennemi des Guise et
de leur manière de gouverner, il mourut peu après du chagrin d'avoir
partagé leurs torts. Le cardinal de Lorraine averti qu'il était
très-mal, vint le voir; Olivier, las de feindre, se retourna vers le
mur, et ne daigna pas même lui dire une parole.

Cependant la présence d'esprit et la fermeté du baron fixèrent tous les
regards sur lui, et lui attirèrent des partisans.

Au lieu de prononcer son arrêt, le duc le renvoya dans sa prison, mais
sans s'expliquer, sans que son ami même, le comte de Sancerre, pût
entrevoir ses résolutions.

Monsieur de Guise soupçonnait le baron instruit de ses vues sur
Juliette, il voyait bien que c'était par prudence que Castelnau n'avait
rien révélé sur cela.... Que la crainte d'entraîner avec lui sa
malheureuse fille, l'avait déterminé à ne point parler de l'intérêt
personnel que le duc avait à le condamner, si Juliette en cédent, ne
rachetait les jours de son malheureux père.

Mais cet adroit ministre déguisa sa façon de penser; il se contenta
d'interdire sévèrement à Raunai et à Juliette la présence du baron de
Castelnau.

Ce fut alors que Raunai se remontra.

Il dit au duc qu'il se rendait à ses ordres, que l'interrogatoire de
monsieur de Castelnau étant fait, et que le ministre lui ayant dit de
reparaître à cette époque, il venait lui demander instamment la liberté
d'un homme.... de l'innocence duquel on avait dû se convaincre.... la
permission de prendre sa place en prison, et à l'échafaud s'il
n'éclaircissait sur-le-champ ce que paraissait désirer la cour....
c'est-à-dire à l'instant où le baron et sa fille auraient sans nuls
dangers quitté le séjour d'Amboise.

--Si vous aviez pu vous concerter avec Castelnau, dit le duc, assurément
il aurait parlé d'une autre manière; nous n'avons point encore vu de
protestant plus entêté de son erreur; n'importe, Raunai, j'accepte vos
offres; mais il faut que ce que vous avez à me dire soit révélé devant
Juliette et le baron; ce sont mes ordres, et je ne m'en départirai
point.

Songez à votre parole pourtant, c'est sur votre tête que va s'appesantir
la hache levée sur celle de Castelnau, si vous ne découvrez vos
complices et vos chefs.

--Ma promesse est inviolable, monsieur, répondit Raunai, mais à quoi
sert que Juliette se trouve à cet entretien, et qu'espérez-vous que je
vous dise devant elle et son père, puisque je ne m'engage à parler que
lorsque l'un et l'autre seront hors de ces murs?

--Soit, répondit monsieur de Guise, mais il faut avant que je vous
entretienne devant eux.

--Juliette chez vous.... elle.... qui me répond?.... dans cette
circonstance.... des fers à Juliette.... la seule idée m'en fait frémir!

--Ai-je besoin de vous pour l'en accabler? je n'ai qu'un ordre à donner
pour en devenir maître.

--Oui, vous pouvez tout, homme cruel; eh bien! j'obéirai, Juliette sera
demain ici, mais si vous abusez de ma confiance, si vous avez l'infamie
d'employer ma main pour vous assurer la victime, non-seulement vous
n'apprendrez rien de ce que vous désirez savoir, mais nous nous
immolerons plutôt tous deux près de vous, que de devenir l'un et l'autre
la proie de votre insigne lâcheté. Homme trop favorisé de la fortune,
vous ne savez pas ce que le malheur inspire à deux coeurs courageux, ce
qu'il suggère, ce qu'il fait entreprendre; vous ignorez, quelle est
l'énergie que le désespoir prête à l'âme, sauvez-nous de l'horreur de
vous en convaincre, il n'y aurait ni fers ni supplices qui pussent vous
préserver de notre fureur.

--Toujours dur et toujours défiant, Raunai, dit le duc.... Sortez,
souvenez-vous de mes ordres; souvenez-vous que votre mort est sûre, si
vous échappez l'un ou l'autre d'Amboise avant que je ne vous parle.

--Adieu.

Le premier soin de Raunai fut de rendre à Juliette tout ce qui venait de
se passer; il ne déguisa point ses craintes, l'impossibilité qu'il y
avait de démêler dans les regards du duc quels pouvaient être ses
projets.

--Ô Juliette, dit Raunai dans la plus extrême agitation, si ce barbare
allait nous sacrifier l'un et l'autre! Si nous avions nous-mêmes aiguisé
le fer dont il va trancher le fil de nos jours, sans réussir à sauver
Castelnau.

--Ne crains rien, dit fermement Juliette; obéissons et remettons-nous au
ciel du soin de nous préserver.... Il le fera, il n'abandonne jamais ni
le malheur, ni la vertu; Raunai.... fut-il entouré de tous ses gardes, il
ne m'échappera pas, s'il veut nous trahir.

L'heure est venue.... nos deux amants s'embrassent; ils prennent le ciel
à témoin de leur infortune, de leur tendresse.... ils l'implorent, ils
se jurent de périr ensemble, s'ils sont contraints de céder à la force
et se préparent à se rendre chez monsieur de Guise.

Juliette aurait bien voulu voir avant le comte de Sancerre, il n'avait
point paru chez lui du jour.... cette circonstance.... celle du bruit
entendu dans le jardin.... tout cela la troublait, mais elle n'osait
témoigner son embarras; elle sentait le besoin d'inspirer de la
confiance à Raunai, et paraissait encore plus courageuse que lui.

Dans le trajet de la maison du comte à celle du ministre, il leur fut
impossible de ne pas s'apercevoir que des soldats les suivaient et ne
les perdaient point de vue.

--Ô mon ami, dit Juliette à Raunai, en se précipitant dans ses bras un
moment avant que d'entrer, sois sûr que quels que puissent être les
événements, je ne te survivrai pas d'une minute.

Ils pénètrent, le duc est seul; mais les gardes restent en dehors.

--Raunai, dit monsieur de Guise, j'ai imaginé que la présence de celle
que vous aimez ferait plus d'effet sur vous que des tourments, et que la
crainte de l'en voir accablée elle-même, suffirait à vous faire avouer
ce que vous prétendez savoir.

--Ainsi donc, répondit Raunai, vous abusez de la confiance que vous avez
cherché à m'inspirer, et ce que vous avez exigé de moi, n'est que pour
me trahir plus sûrement? Ignorez-vous les conditions auxquelles j'ai
consenti de vous instruire? Avez-vous oublié que la liberté du baron en
est la clause essentielle?

--Je n'imaginais pas qu'on dût composer dans les fers.

--Y sommes-nous, monsieur, dit Juliette avec fermeté? Et seriez-vous
assez lâche pour nous obliger à craindre?

--Votre sort dépend de Raunai, madame, dit le duc.... qu'il parle, ou
dans l'instant le cachot du baron va se fermer sur vous.

--Elle prisonnière, dit Raunai au désespoir..., gardez-vous,
monsieur.... ah! vous avez bien raison, cette menace est plus cruelle
que les tourments.... Eh bien! apprenez....

--Tais-toi, interrompit Juliette, ne vois-tu pas que c'est un piège;
l'âme des traîtres éclate sur leur figure.... elle les décèle.

--Raunai, reprit le duc, vous m'en avez imposé, je sais tout; vous
n'avez rien à me dire; votre seule intention était de sauver Castelnau;
lui libre, et vous dans sa prison, cette femme, que mon seul tort est
d'avoir adorée... d'idolâtrer peut-être encore... cette femme dis-je,
s'attachait à mes pas, et ne les quittait plus qu'elle n'eût son amant
ou ma vie.... Ai-je tort Juliette?

--Il n'est pas vrai que ce brave jeune homme ne puisse vous rien
apprendre, monsieur; mais il est certain, dit-elle en faisant étinceler
son poignard aux yeux du duc de Guise, il est certain que voilà l'arme
qui nous vengeait tous deux, ordonnez son supplice ou mes fers, et vous
allez connaître Juliette.

--Il est donc temps, dit le duc, sans jamais quitter le flegme le plus
entier, il est donc temps que je punisse l'insolent subterfuge de cet
imposteur, ainsi que vos dédains, madame: paraissez Castelnau, venez
voir les tourments que je destine à ceux qui vous sont chers....

Quel étonnement pour Juliette et Raunai de voir le baron dégagé de ses
chaînes!

--Mon ami, mon vieux camarade, lui dit le duc de Guise, que je joigne au
plaisir de vous rendre l'honneur et la vie, celui de remettre en vos
mains et votre gendre et votre fille. Vive Castelnau, voilà Juliette...
et vous, madame, voilà votre amant, je veux qu'il soit votre époux
demain, Juliette...; Castelnau... Raunai, vous ne soupçonnerez plus au
moins les vertus impossibles dans l'âme de ceux qui professent ce culte
que vous abhorrez.

--Ô grand homme! Monsieur le duc, dit Raunai, dans le délire du bonheur,
jamais la France n'aura de serviteurs qui nous vaillent.

Le duc:

--Raunai, serai-je votre ami?

Raunai:

--Ah! mon libérateur.

Le duc:

--Votre ami Raunai, votre ami, et c'est à ce seul titre que je vous
conjure d'abandonner des erreurs, dont votre âme sera la triste victime.

--Raunai, dit impétueusement Castelnau, offre ton sang à notre
libérateur... le mien... celui de ton épouse; mais ne trahis jamais ta
conscience; ne sacrifie point par un désaveu humiliant dont ton âme
serait loin, le bonheur éternel qui t'attend au sein de notre religion
pure.

--Allez mes amis, dit le duc, vous presser davantage serait perdre le
fruit de l'action que vient de me dicter mon coeur. Jouissez de votre
grâce et de ma protection; Dieu seul jugera nos âmes.

--Ah! monsieur le duc, s'écria Castelnau en se retirant avec sa fille et
son gendre, que cette tolérance précieuse vous éclaire jusqu'à votre
dernier soupir, et notre malheureux pays ne verra plus son sein inondé
du sang de ses enfants; ce sang qui n'est dû qu'à la patrie, ne se
répandra plus que pour elle, et bientôt la maîtresse du monde, elle
verra tomber l'univers à ses pieds.

Le comte de Sancerre ne laissa point ignorer à la cour, la grande action
du duc de Guise.

Les deux reines voulurent embrasser Juliette et Raunai. Ce fut là qu'on
leur permit d'aller jouir en repos, dans leur province, de la liberté
qu'on leur laissait sous le serment de ne jamais porter les armes contre
l'état. Les reines accablèrent Juliette de présents.

Anne d'Est, même, qui n'avait appris une partie des torts de son époux,
qu'avec leur sublime réparation, voulut voir sa rivale; elle la pria en
l'embrassant, d'accepter son portrait.

--Je vous le donne, lui dit cette princesse, afin qu'il ajoute à votre
triomphe.... afin qu'en vous comparant à lui, vous vous rappelliez
chaque jour, combien devait être effrayée celle à qui la noblesse de
votre âme rend le bonheur et la tranquillité et qui vous demande à tant
de titres, d'être éternellement votre amie.

Ce grand trait de la générosité du duc de Guise ne calma pourtant point
les troubles.

Nous laissons à l'histoire le soin de les apprendre, et nous nous
bornons à remener dans leur province, Castelnau, Raunai et Juliette, où
la prospérité, l'union la plus intime, les plus longs jours, et les plus
beaux enfants, leur composèrent un bonheur solide.... digne récompense
de leurs vertus.

Ô vous qui tenez dans vos mains le sort de vos compatriotes, puissent de
tels exemples vous convaincre que voilà les vrais ressorts avec lesquels
on meut toutes les âmes! les chaînes, les délations, les mensonges, les
trahisons, les échafauds, font des esclaves, et produisent des crimes;
ce n'est qu'à la tolérance qu'il appartient d'éclairer et de conquérir
des coeurs; elle seule en offrant des vertus, les inspire et les fait
adorer.

_Nota_. Une exactitude trop scrupuleuse à suivre l'histoire n'eut jeté
aucune sorte d'intérêt dans cette nouvelle; il a fallu s'en écarter pour
ôter à ce récit appartenant plus au roman qu'à la vérité, l'air de
massacre et de boucherie qu'il y a dans nos historiens.

Nous avons donc créé les personnages de Juliette, de Castelnau et de
Raunai, ainsi que le trait du duc de Guise.

Raunai et Castelnau existent pourtant dans l'histoire; tous deux
périrent sur les échafauds d'Amboise, et n'agirent point comme nous les
présentons, à l'exception néanmoins de Castelnau dont l'interrogatoire
ici ressemble assez à celui de l'histoire.

On a fort peu parlé du prince de Condé, parce qu'il agit peu dans
Amboise, il y est ou trop grand, ou absolument inactif; comme trop grand
il eut écrasé Castelnau et Raunai sur lesquels nous voulions répandre
l'intérêt; comme inactif, il n'eut que du froid dans une anecdote......
la plus ingrate de nos annales, pour en sortir, une action nerveuse et
dramatique, comme doit l'être celle d'une nouvelle historique.

[Note 1: Le duc François de Guise, dans son contrat de mariage avec Anne
d'Est, fille du duc de Ferrare et de Renée de France, ce qui le rendait
oncle du roi, prend la qualité de duc d'Anjou, fondée sur la prétention
qu'avait cette maison de descendre d'Iolande, fille de Renée d'Anjou;
c'est celui-là, et le même dont il s'agit ici, qui fut assassiné devant
Orléans; il fut la tige de la branche de Mayenne, éteinte en 1621, et
père de Henri massacré à Blois; le fils de Henri, nommé Charles, fut
père de Henri, duc de Guise, qui souleva la ville de Naples et qui n'eut
point d'enfant. La postérité de ses frères a fini en 1675. (Voyez de
Thou, et Hainault.)]

[Note 2: Il fut tué par un page du jeune Pardaillan: celui-ci l'ayant
rencontré dans la forêt de Château-Renaud, courut sur lui le pistolet à
la main; la Renaudie passa deux fois son épée au travers du corps de
Pardaillan, dont il était cousin. Le page décharge sur-le-champ son
arquebuse sur la Renaudie et l'étend sur le corps de son maître. On
apporta le cadavre de la Renaudie à Amboise; on l'attacha à une haute
potence au milieu du pont, avec cette inscription: «La Renaudie, dit la
Forêt, chef des rebelles».]

[Note 3: Voilà comme germaient déjà dans ces âmes fières les premières
semences de la liberté.]

[Note 4: L'événement où Henri de Guise, un des enfants d'Anne d'Est fut
assassiné à Blois, ne rendait-il pas cette très-véritable complainte une
sorte de prédiction?]

[Note 5: Raunai parle ici de l'anecdote de 1358, pendant que Charles V
était régent du royaume, lors de la prison du roi Jean après la bataille
de Poitiers. Les mécontents de la capitale ayant à leur tête Étienne
Marcel, prévôt des marchands, massacrèrent dans la chambre même du
dauphin régent, et à ses pieds, Robert de Clermont, maréchal de
Normandie, et Jean de Conflans, maréchal de Champagne. C'est ce Marcel
qui, la même année, voulut livrer Paris aux Anglais; mais comme il
s'avançait vers la Porte Saint-Antoine, Maillard, fidèle citoyen, dont
la statue devrait être érigée sur le lieu même, sauva la ville et
assomma le traître d'un coup de hache. Nous avons bâti beaucoup
d'églises, depuis, et pas un malheureux piédestal à cet homme célèbre.]

[Note 6: Le conseil de guerre présidé par le maréchal de Saint-André
l'avait décidé de cette manière.]

[Note 7: Peu avant ces troubles, il y avait eu des enlèvements d'enfants
qui n'avaient point la religion pour cause; on voyait dans les campagnes
les mères éplorées s'enfuir en pressant leurs enfants dans leur sein;
d'autres les cachaient dans des trous, dans des buissons où elles
revenaient les chercher après; la désolation était générale, on ne sut
jamais trop le véritable sujet de ces rapts; on les trouve à quatre
différentes époques dans les annales secrètes de la monarchie; une fois
sous la première race, ensuite sous Louis XI, sous François II et sous
Louis XV. On en a douté, mais à tort, ils ont eu lieu très-certainement
à chacune des ces époques.]

[Note 8: Le duc de Nemours.]



IDÉE

SUR LES ROMANS


On appelle roman, l'ouvrage _fabuleux_ composé d'après les plus
singulières aventures de la vie des hommes.

Mais pourquoi ce genre d'ouvrage porte-t-il le nom de roman?

Chez quel peuple devons-nous en chercher la source, quels sont les plus
célèbres?

Et quelles sont, enfin, les règles qu'il faut suivre pour arriver à la
perfection de l'art de l'écrire?

Voilà les trois questions que nous nous proposons de traiter; commençons
par l'étymologie du mot.

Rien ne nous apprenant le nom de cette composition chez les peuples de
l'antiquité, nous ne devons, ce me semble, nous attacher qu'à découvrir
par quel motif elle porta chez nous celui que nous lui donnons encore.

La langue _Romane_ était comme on le sait, un mélange de l'idiome
celtique et latin, en usage sous les deux premières races de nos rois,
il est assez raisonnable de croire que les ouvrages du genre dont nous
parlons, composés dans cette langue, durent en porter le nom, et l'on
put dire _une romane_, pour exprimer l'ouvrage où il s'agissait
d'aventures amoureuses, comme on a dit une _romance_ pour parler des
complaintes du même genre. En vain chercherait-on une étymologie
différente à ce mot; le bon sens n'en offrant aucune autre, il paraît
simple d'adopter celle-là.

Passons donc à la seconde question.

Chez quel peuple devons-nous trouver la source de ces sortes d'ouvrages,
et quels sont les plus célèbres?

L'opinion commune croit la découvrir chez les Grecs; elle passa de là
chez les Mores, d'où les Espagnols la prirent pour la transmettre
ensuite à nos troubadours, de qui nos romanciers de chevalerie la
reçurent.

Quoique je respecte cette filiation, et que je m'y soumette quelquefois,
je suis loin cependant de l'adopter rigoureusement; n'est-elle pas en
effet bien difficile dans des siècles où les voyages étaient si peu
connus, et les communications si interrompues; il est des modes, des
usages, des goûts qui ne se transmettent point; inhérents à tous les
hommes, ils naissent naturellement avec eux: partout où ils existent, se
retrouvent des traces inévitables de ces goûts, de ces usages et de ces
modes.

N'en doutons point, ce fut dans les contrées qui, les premières
reconnurent des Dieux, que les romans prirent leur source, et par
conséquent en Égypte, berceau certain de tous les cultes; à peine les
hommes eurent-ils _soupçonné_ des êtres immortels, qu'ils les firent
agir et parler; dès lors, voilà des métamorphoses, des fables, des
paraboles, des romans; en un mot voilà des ouvrages de fictions, dès que
la fiction s'empare de l'esprit des hommes. Voilà des livres fabuleux,
dès qu'il est question de chimères; quand les peuples, d'abord guidés
par des prêtres, après s'être égorgés pour leurs fantastiques divinités,
s'arment enfin pour leur rois ou pour leur patrie, l'hommage offert à
l'héroïsme, balance celui de la superstition; non-seulement on met,
très-sagement alors, les héros à la place des Dieux, mais on chante les
enfants de Mars comme on avait célébré ceux du ciel; on ajoute aux
grandes actions de leur vie, ou, las de s'entretenir d'eux, on crée des
personnages qui leur ressemblent... qui les surpassent, et bientôt de
nouveaux romans paraissent, plus vraisemblables sans doute, et bien plus
faits pour l'homme que ceux qui n'ont célébré que des fantômes.
Hercule,[9] grand capitaine, dut vaillamment combattre ses ennemis,
voilà le héros et l'histoire; Hercule détruisant des monstres,
pourfendant des géants, voilà le Dieu... la fable et l'origine de la
superstition; mais de la superstition raisonnable, puisque celle-ci n'a
pour base que la récompense de l'héroïsme, la reconnaissance due aux
libérateurs d'une nation, au lieu que celle qui forge des êtres incréés,
et jamais aperçus, n'a que la crainte, l'espérance, et le dérèglement
d'esprit pour motifs. Chaque peuple eut donc ses Dieux, ses demi-dieux,
ses héros, ses véritables histoires et ses fables; quelque chose comme
on vient de le voir, put être vrai dans ce qui concernait les héros;
tout fut controuvé, tout fut fabuleux dans le reste, tout fut ouvrage
d'invention, tout fut roman, parce que les Dieux ne parlèrent que par
l'organe des hommes, qui plus ou moins intéressés à ce ridicule
artifice, ne manquèrent pas de composer le langage des fantômes de leur
esprit, de tout ce qu'ils imaginèrent de plus fait pour séduire ou pour
effrayer, et par conséquent de plus fabuleux; «c'est une opinion reçue,
(dit le savant Huet) que le nom de roman se donnait autrefois aux
histoires, et qu'il s'appliqua depuis aux fictions, ce qui est un
témoignage invincible que les uns sont venus des autres.»

Il y eut donc des romans écrits dans toutes les langues, chez toutes les
nations, dont le style et les faits se trouvèrent calqués, et sur les
moeurs nationales, et sur les opinions reçues par ces nations.

L'homme est sujet à deux faiblesses qui tiennent à son existence, qui la
caractérisent. Partout il faut _qu'il prie_, partout il faut _qu'il
aime_; et voilà la base de tous les romans; il en a fait pour peindre
les êtres qu'il _implorait_, il en a fait pour célébrer ceux qu'il
_aimait_. Les premiers, dictés par la terreur ou l'espoir, durent être
sombres, gigantesques, pleins de mensonges et de fictions, tels sont
ceux qu'Esdras composa durant la captivité de Babylone. Les seconds,
remplis de délicatesse et de sentiment, tel est celui de Théagène et de
Chariclée, par Héliodore; mais comme l'homme _pria_, comme il _aima_
partout, sur tous les points du globe qu'il habita, il y eut des romans,
c'est-à-dire des ouvrages de fictions qui, tantôt peignirent les objets
fabuleux de son culte, tantôt ceux plus réels de son amour.

Il ne faut donc pas s'attacher à trouver la source de ce genre d'écrire,
chez telle ou telle nation de préférence; on doit se persuader par ce
qui vient d'être dit, que toutes l'ont plus ou moins employé, en raison
du plus ou moins de penchant qu'elles ont éprouvé, soit à l'amour, soit
à la superstition.

Un coup d'oeil rapide maintenant sur les nations qui ont le plus
accueilli ces ouvrages mêmes, et sur ceux qui les ont composés; amenons
le fil jusqu'à nous, pour mettre nos lecteurs à même d'établir quelques
idées de comparaison.

Aristide de Milet est le plus ancien romancier dont l'antiquité parle;
mais ses ouvrages n'existent plus. Nous savons seulement qu'on nommait
ses contes, _les Milésiaques_; un trait de la préface de l'âne d'or,
semble prouver que les productions d'Aristide étaient licencieuses, _je
vais écrire dans ce genre_, dit Apulée en commençant son âne d'or.

Antoine Diogène, contemporain d'Alexandre, écrivit d'un style plus
châtié les amours de Dinias et de Dercillis, roman plein de fictions, de
sortilèges, de voyages et d'aventures fort extraordinaires, que le
Seurre copia en 1745 dans un petit ouvrage plus singulier encore; car
non content de faire comme Diogène voyager ses héros dans des pays
connus, il les promène tantôt dans la lune, et tantôt dans les enfers.

Viennent ensuite les aventures de Sinonis et de Rhodanis, par Jamblique;
les amours de Théagène et de Chariclée, que nous venons de citer; la
Cyropédie, de Xénophon; les amours de Daphnis et Chloé, de Longus; ceux
d'Ismène, et beaucoup d'autres, ou traduits, ou totalement oubliés de
nos jours.

Les Romains plus portés à la critique, à la méchanceté qu'à l'amour ou
qu'à la prière, se contentèrent de quelques satyres, telle que celles de
Pétrone et de Varron, qu'il faudrait bien se garder de classer au nombre
des romans.

Les Gaulois, plus près de ces deux faiblesses, eurent leurs bardes qu'on
peut regarder comme les premiers romanciers de la partie de l'Europe que
nous habitons aujourd'hui. La profession de ces bardes, dit Lucain,
était d'écrire en vers, les actions immortelles des héros de leur
nation, et de les chanter au son d'un instrument qui ressemblait à la
lyre; bien peu de ces ouvrages sont connus de nos jours. Nous eûmes
ensuite, les faits et gestes de Charles-le-Grand, attribués à
l'archevêque Turpin, et tous les romans de la Table ronde, les Tristan,
les Lancelot du lac, les Perce-Forêts, tous écrits dans la vue
d'immortaliser des héros connus, ou d'en inventer d'après ceux-là qui,
parés par l'imagination, les surpassassent en merveilles; mais quelle
distance de ces ouvrages longs, ennuyeux, empestés de superstition, aux
romans grecs qui les avaient précédés! Quelle barbarie, quelle
grossièreté succédaient aux romans pleins de goût et d'agréables
fictions, dont les Grecs nous avaient donné les modèles; car bien qu'il
y en eût sans doute d'autres avant eux, au moins alors ne connaissait-on
que ceux-là.

Les troubadours parurent ensuite; et quoiqu'on doive les regarder,
plutôt comme des poètes que comme des romanciers, la multitude de jolis
contes qu'ils composèrent en prose, leur obtiennent cependant avec juste
raison, une place parmi les écrivains dont nous parlons. Qu'on jette,
pour s'en convaincre, les yeux sur leurs fabliaux, écrits en langue
_romane_, sous le règne de Hugues Capet, et que l'Italie copia avec tant
d'empressement.

Cette belle partie de l'Europe, encore gémissante sous le joug des
Sarrasins, encore loin de l'époque où elle devait être le berceau de la
renaissance des arts, n'avait presque point eu de romanciers jusqu'au
dixième siècle; ils y parurent à peu près à la même époque que nos
troubadours en France, et les imitèrent; mais osons convenir de cette
gloire, ce ne furent point les Italiens qui devinrent nos maîtres dans
cet art, comme le dit Laharpe, (pag. 242, vol. 3) ce fut au contraire
chez nous qu'ils se formèrent; ce fut à l'école de nos troubadours que
Dante, Boccace, Tassoni, et même un peu Pétrarque, esquissèrent leurs
compositions; presque toutes les nouvelles de Boccace, se retrouvent
dans nos fabliaux.

Il n'en est pas de même des Espagnols, instruits dans l'art de la
fiction, par les Dores, qui eux-mêmes le tenaient des Grecs, dont ils
possédaient tous les ouvrages de ce genre, traduits en Arabe: ils firent
de délicieux romans, imités par nos écrivains; nous y reviendrons.

À mesure que la galanterie prit une face nouvelle en France, le roman se
perfectionna, et ce fut alors, c'est-à-dire au commencement du siècle
dernier que d'Urfé écrivit son roman de l'Astrée qui nous fit préférer,
à bien juste titre, ses charmants bergers du Lignon aux preux
extravagants des onzième et douzième siècles; la fureur de l'imitation
s'empara dès lors de tous ceux à qui la nature avait donné le goût de ce
genre; l'étonnant succès de l'Astrée, que l'on lisait encore au milieu
de ce siècle, avait absolument embrasé les têtes, et on l'imita sans
l'atteindre. Gomberville, la Calprenède, Desmarets, Scudéri, crurent
surpasser leur original, en mettant des princes ou des rois, à la place
des bergers du Lignon, et ils retombèrent dans le défaut qu'évitait leur
modèle; la Scudéri fit la même faute que son frère; comme lui, elle
voulut ennoblir le genre de d'Urfé, et comme lui, elle mit d'ennuyeux
héros à la place de jolis bergers. Au lieu de représenter dans la
personne de Cyrus un roi tel que le peint Hérodote, elle composa un
Artamène plus fou que tous les personnages de l'Astrée... un amant qui
ne sait que pleurer du matin au soir, et dont les langueurs excèdent au
lieu d'intéresser; mêmes inconvénients dans sa Célie où elle prête aux
Romains qu'elle dénature, toutes les extravagances des modèles qu'elle
suivait, et qui jamais n'avaient été mieux défigurés.

Qu'on nous permette de rétrograder un instant, pour accomplir la
promesse que nous venons de faire de jeter un coup d'oeil sur l'Espagne.

Certes, si la chevalerie avait inspiré nos romanciers en France, à quel
degré n'avait-elle pas également monté les têtes au delà des monts? Le
catalogue de la bibliothèque de dom Quichotte, plaisamment fait par
Miguel Cervantes, le démontre évidemment; mais quoi qu'il en puisse
être, le célèbre auteur des mémoires du plus grand fou qui ait pu venir
à l'esprit d'un romancier, n'avait assurément point de rivaux. Son
immortel ouvrage connu de toute la terre, traduit dans toutes les
langues, et qui doit se considérer comme le premier de tous les romans,
possède sans doute plus qu'aucun d'eux, l'art de narrer, d'entremêler
agréablement les aventures, et particulièrement d'instruire en amusant.
_Ce livre_, disait St.-Evremond, _est le seul que je relis sans
m'ennuyer, et le seul que je voudrais avoir fait_. Les Douze Nouvelles
du même auteur, remplies d'intérêt, de sel et de finesse, achèvent de
placer au premier rang ce célèbre écrivain espagnol, sans lequel
peut-être nous n'eussions eu, ni le charmant ouvrage de Scarron, ni la
plupart de ceux de Lesage.

Après d'Urfé et ses imitateurs, après les Ariane, les Cléopâtre, les
Pharamond, les Polixandre, tous ces ouvrages enfin où le héros soupirant
neuf volumes, était bien heureux de se marier au dixième; après, dis-je,
tout ce fatras inintelligible aujourd'hui, parut madame de Lafayette
qui, quoique séduite par le langoureux ton qu'elle trouva établi dans
ceux qui la précédaient, abrègea néanmoins beaucoup, et en devenant plus
concise, elle se rendit plus intéressante. On a dit, parce qu'elle était
femme, (comme si ce sexe, naturellement plus délicat, plus fait pour
écrire le roman, ne pouvait en ce genre, prétendre à bien plus de
lauriers que nous) on a prétendu dis-je, qu'infiniment aidée, Lafayette
n'avait fait ses romans qu'avec le secours de Larochefoucauld pour les
pensées, et de Segrais pour le style; quoi qu'il en soit, rien
d'intéressant comme Zaïde, rien d'écrit agréablement comme la princesse
de Clèves. Aimable et charmante femme, si les grâces tenaient ton
pinceau, n'était-il donc pas permis à l'amour, de le diriger
quelquefois?

Fénélon parut, et crut se rendre intéressant, en dictant poétiquement
une leçon à des souverains qui ne la suivirent jamais; voluptueux amant
de _Guion_, ton âme avait besoin d'aimer, ton esprit éprouvait celui de
peindre; en abandonnant le pédantisme, ou l'orgueil d'apprendre à
régner, nous eussions eu de toi des chefs-d'oeuvre, au lieu d'un livre
qu'on ne lit plus. Il n'en sera pas de même de toi, délicieux Scarron,
jusqu'à la fin du monde, ton immortel roman fera rire, tes tableaux ne
vieilliront jamais. Télémaque qui n'avait qu'un siècle à vivre, périra
sous les ruines de ce siècle qui n'est déjà plus; et tes comédiens du
Mans, cher et aimable enfant de la folie, amuseront même les plus
graves lecteurs, tant qu'il y aura des hommes sur la terre.

Vers la fin du même siècle, la fille du célèbre Poisson, (madame de
Gomez) dans un genre bien différent que les écrivains de son sexe qui
l'avaient précédée, écrivit des ouvrages qui, pour cela n'en étaient pas
moins agréables, et ses Journées amusantes, ainsi que ses Cent Nouvelles
nouvelles feront toujours, malgré bien des défauts, le fond de la
bibliothèque de tous les amateurs de ce genre. Gomez entendait son art,
on ne saurait lui refuser ce juste éloge. Mademoiselle de Lussan,
mesdames de Tencin, de Graffigni, Elie de Beaumont et Riccoboni la
rivalisèrent; leurs écrits pleins de délicatesse et de goût, honorent
assurément leur sexe. Les lettres Péruviennes de Graffigni seront
toujours un modèle de tendresse et de sentiment, comme celles de myladi
Castesbi par Riccoboni, pourront éternellement servir à ceux qui ne
prétendent qu'à la grâce et à la légèreté du style. Mais reprenons le
siècle où nous l'avons quitté, pressé par le désir de louer des femmes
aimables, qui donnaient en ce genre, de si bonnes leçons aux hommes.

L'épicuréïsme des Ninon-de-Lenclos, des Marion-de-Lorme, des marquis de
Sévigné et de Lafare, des Chaulieu, des St Evremond, de toute cette
société charmante enfin, qui, revenue des langueurs du dieu de Cythère,
commençait à penser comme Buffon, _qu'il n'y avait de bon en amour que
le physique_, changea bientôt le ton des romans; les écrivains qui
parurent ensuite, sentirent, que les fadeurs n'amuseraient plus un
siècle perverti par le régent, un siècle revenu des folies
chevaleresques, des extravagances religieuses, et de l'adoration des
femmes; et trouvant plus simple d'amuser ces femmes ou de les corrompre,
que de les servir ou de les encenser, ils créèrent des évènements, des
tableaux, des conversations plus à l'esprit du jour; ils enveloppèrent
du cynisme, des immoralités, sous un style agréable et badin,
quelquefois même philosophique, et plurent au moins s'ils
n'instruisirent pas.

Crébillon écrivit le Sopha, Tanzai, les Égarements de coeur et d'esprit,
etc. Tous romans qui flattaient le vice et s'éloignaient de la vertu,
mais qui, lorsqu'on les donna, devaient prétendre aux plus grands
succès.

Marivaux, plus original dans sa manière de peindre, plus nerveux, offrit
au moins des caractères, captiva l'âme, et fit pleurer; mais comment,
avec une telle énergie, pouvait-on avoir un style aussi précieux, aussi
maniéré? Il prouva bien que la nature n'accorde jamais au romancier tous
les dons nécessaires à la perfection de son art.

Le but de Voltaire fut tout différent; n'ayant d'autre dessein que de
placer de la philosophie dans ses romans, il abandonna tout pour ce
projet. Avec quelle adresse il y réussit; et malgré toutes les
critiques, Candide et Zadig ne seront-ils pas toujours des
chefs-d'oeuvre!

Rousseau, à qui la nature avait accordé en délicatesse, en sentiment, ce
qu'elle n'avait donné qu'en esprit à Voltaire, traita le roman d'une
bien autre façon. Que de vigueur, que d'énergie dans l'Héloïse; lorsque
Momus dictait Candide à Voltaire, l'amour lui-même traçait de son
flambeau, toutes les pages brûlantes de Julie, et l'on peut dire avec
raison que ce livre sublime, n'aura jamais d'imitateurs; puisse cette
vérité faire tomber la plume des mains, à cette foule d'écrivains
éphémères qui, depuis trente ans ne cessent de nous donner de mauvaises
copies de cet immortel original; qu'ils sentent donc que pour
l'atteindre, il faut une âme de feu comme celle de Rousseau, un esprit
philosophe comme le sien, deux choses que la nature ne réunit pas deux
fois dans le même siècle.

Au travers de tout cela, Marmontel nous donnait des contes, qu'il
appelait _Moraux_, non pas (dit un littérateur estimable) qu'ils
enseignassent la morale, mais parce qu'ils peignaient nos moeurs;
cependant un peu trop dans le genre maniéré de Marivaux; d'ailleurs que
sont ces contes? des puérilités, uniquement écrites pour les femmes et
pour les enfants et qu'on ne croira jamais de la même main que
Bélisaire, ouvrage qui suffisait seul à la gloire de l'auteur; celui qui
avait fait le quinzième chapitre de ce livre, devait-il donc prétendre à
la petite gloire de nous donner des contes _à l'eau-rose_.

Enfin les romans anglais, les vigoureux ouvrages de Richardson et de
Fielding, vinrent apprendre aux Français, que ce n'est point en peignant
les fastidieuses langueurs de l'amour, ou les ennuyeuses conversations
des ruelles, qu'on peut obtenir des succès dans ce genre; mais en
traçant des caractères mâles qui, jouets et victimes de cette
effervescence du coeur connue sous le nom d'amour, nous en montrent à la
fois et les dangers et les malheurs; de là seul peuvent s'obtenir ces
développements, ces passions si bien tracés dans les romans anglais.
C'est Richardson, c'est Fielding qui nous ont appris que l'étude
profonde du coeur de l'homme, véritable dédale de la nature, peut seule
inspirer le romancier, dont l'ouvrage doit nous faire voir l'homme, non
pas seulement ce qu'il est, ou ce qu'il se montre, c'est le devoir de
l'historien, mais tel qu'il peut être, tel que doivent le rendre les
modifications du vice, et toutes les secousses des passions; il faut
donc les connaître toutes, il faut donc les employer toutes, si l'on
veut travailler ce genre; là, nous apprîmes aussi, que ce n'est pas
toujours en faisant triompher la vertu qu'on intéresse; qu'il faut y
tendre bien certainement autant qu'on le peut, mais que cette règle, ni
dans la nature, ni dans Aristote, mais seulement celle à laquelle nous
voudrions que tous les hommes s'assujettissent pour notre bonheur, n'est
nullement essentielle dans le roman, n'est pas même celle qui doit
conduire à l'intérêt; car lorsque la vertu triomphe, les choses étant ce
qu'elles doivent être, nos larmes sont taries avant que de couler; mais
si après les plus rudes épreuves, nous voyons enfin la vertu terrassée
par le vice, indispensablement nos âmes se déchirent, et l'ouvrage nous
ayant excessivement émus, ayant, comme disait Diderot, _ensanglanté nos
coeurs au revers_, doit indubitablement produire l'intérêt qui seul
assure des lauriers.

Que l'on réponde; si après douze ou quinze volumes, l'immortel
Richardson eût _vertueusement_ fini par convertir Lovelace, et par lui
faire _paisiblement_ épouser Clarisse, eût-on versé à la lecture de ce
roman, pris dans le sens contraire, les larmes délicieuses qu'il obtient
de tous les êtres sensibles? C'est donc la nature qu'il faut saisir
quand on travaille ce genre, c'est le coeur de l'homme, le plus singulier
de ses ouvrages, et nullement la vertu, parce que la vertu, quelque
belle, quelque nécessaire qu'elle soit, n'est pourtant qu'un des modes
de ce coeur étonnant, dont la profonde étude est si nécessaire au
romancier, et que le roman, miroir fidèle de ce coeur, doit
nécessairement en tracer tous les plis.

Savant traducteur de Richardson, Prévôt, toi, à qui nous devons d'avoir
fait passer dans notre langue les beautés de cet écrivain célèbre, ne
t'es-t-il pas dû pour ton propre compte un tribut d'éloges, aussi bien
mérité; et n'est-ce pas à juste titre qu'on pourrait t'appeler _le
Richardson français_; toi seul eus l'art d'intéresser longtemps par des
fables implexes, en soutenant toujours l'intérêt, quoiqu'en le divisant;
toi seul, ménageas toujours assez bien tes épisodes, pour que l'intrigue
principale dût plutôt gagner que perdre à leur multitude ou à leur
complication; ainsi cette quantité d'évènements que te reproche Laharpe,
est non-seulement ce qui produit chez toi le plus sublime effet, mais en
même temps ce qui prouve le mieux, et la bonté de ton esprit, et
l'excellence de ton génie. «Les Mémoires d'un homme de qualité, enfin
(pour ajouter à ce que nous pensons de Prévôt, ce que d'autres que nous
ont également pensé) Cléveland; l'Histoire d'une Grecque moderne, le
Monde moral, Manon-Lescaut, surtout,[10] sont remplis de ces scènes
attendrissantes et terribles, qui frappent et attachent invinciblement;
les situations de ces ouvrages, heureusement ménagées, amènent de ces
moments où la nature frémit d'horreur, etc.» Et voilà ce qui s'appelle
écrire le roman; voilà ce qui, dans la postérité, assure à Prévôt une
place où ne parviendra nul de ses rivaux.

Vinrent ensuite les écrivains du milieu de ce siècle: Dorat aussi
maniéré que Marivaux, aussi froid, aussi peu moral que Crébillon, mais
écrivain plus agréable que les deux à qui nous le comparons; la
frivolité de son siècle excuse la sienne, et il eut l'art de la bien
saisir.

Auteur charmant de la reine de Golconde, me permets-tu de t'offrir un
laurier? On eut rarement un esprit plus agréable, et les plus jolis
contes du siècle ne valent pas celui qui t'immortalise; à la fois plus
aimable, et plus heureux qu'Ovide, puisque le héros sauveur de la
France, prouve en te rappelant au sein de ta patrie, qu'il est autant
l'ami d'Apollon que de Mars; réponds à l'espoir de ce grand homme, en
ajoutant encore quelques jolies roses sur le sein de ta belle Aline.

Darnaud, émule de Prévôt, peut souvent prétendre à le surpasser; tous
deux trempèrent leurs pinceaux dans le Styx; mais Darnaud, quelquefois
adoucit le sein des fleurs de l'Elysée; Prévôt, plus énergique, n'altéra
jamais les teintes de celui dont il traça Cléveland.

R... inonde le public, il lui faut une presse au chevet de son lit;
heureusement que celle-là toute seule gémira de ses _terribles
productions_; un style bas et rampant, des aventures dégoûtantes
toujours puisées dans la plus mauvaise compagnie; nul autre mérite
enfin, que celui d'une prolixité... dont les seuls marchands de poivre
le remercieront.

Peut-être devrions-nous analyser ici ces romans nouveaux, dont le
sortilège et la fantasmagorie composent à peu près tout le mérite, en
plaçant à leur tête _le Moine_, supérieur, sous tous les rapports, aux
bizarres élans de la brillante imagination de _Radgliffe_; mais cette
dissertation serait trop longue; convenons seulement que ce genre,
quoiqu'on en puisse dire, n'est assurément pas sans mérite; il devenait
le fruit indispensable des secousses révolutionnaires dont l'Europe
entière se ressentait. Pour qui connaissait tous les malheurs dont les
méchants peuvent accabler les hommes, le roman devenait aussi difficile
à faire que monotone à lire; il n'y avait point d'individu qui n'eût
plus éprouvé d'infortunes en quatre ou cinq ans, que n'en pouvait
peindre en un siècle le plus fameux romancier de la littérature; il
fallait donc appeler l'enfer à son secours, pour se composer des titres
à l'intérêt, et trouver dans le pays des chimères, ce qu'on savait
couramment en ne fouillant que l'histoire de l'homme dans cet âge de
fer. Mais que d'inconvénients présentait cette manière d'écrire!
l'auteur du _Moine_ ne les a pas plus évités que _Radgliffe_; ici
nécessairement de deux choses l'une, ou il faut développer le sortilège,
et dès lors vous n'intéressez plus, ou il ne faut jamais lever le
rideau, et vous voilà dans la plus affreuse invraisemblance. Qu'il
paraisse dans ce genre un ouvrage assez bon pour atteindre le but sans
ce briser contre l'un ou l'autre de ces écueils, loin de lui reprocher
ses moyens, nous l'offrirons alors comme un modèle.

Avant que d'entamer notre troisième et dernière question, _quelles sont
les règles de l'art d'écrire le roman?_ nous devons, ce me semble,
répondre à la perpétuelle objection de quelques esprits atrabilaires
qui, pour se donner le vernis d'une morale, dont souvent leur coeur est
bien loin, ne cessent de vous dire, _à quoi servent les romans?_

À quoi ils servent, hommes hypocrites et pervers, car vous seuls faites
cette ridicule question, ils servent à vous peindre, et à vous peindre
tels que vous êtes, orgueilleux individus qui voulez vous soustraire au
pinceau, parce que vous en redoutez les effets: le roman étant, s'il
est possible de s'exprimer ainsi, _le tableau des moeurs séculaires_, est
aussi essentiel que l'histoire, au philosophe qui veut connaître
l'homme; car le burin de l'une, ne le peint que lorsqu'il se fait voir;
et alors ce n'est plus lui; l'ambition, l'orgueil couvrent son front
d'un masque qui ne nous représente que ces deux passions, et non
l'homme; le pinceau du roman, au contraire, le saisit dans son
intérieur... le prend quand il quitte ce masque, et l'esquisse bien plus
intéressante, est en même temps bien plus vraie: voilà l'utilité des
romans; froids censeurs qui ne les aimez pas, vous ressemblez à ce
cul-de-jatte qui disait aussi: _et pourquoi fait-on des portraits?_

S'il est donc vrai que le roman soit utile, ne craignons point de tracer
ici quelques-uns des principes que nous croyons nécessaires à porter ce
genre à sa perfection; je sens bien qu'il est difficile de remplir cette
tâche sans donner des armes contre moi; ne deviens-je pas doublement
coupable de n'avoir pas _bien fait_, si je prouve que je sais ce qu'il
faut pour _faire bien_. Ah! laissons ces vaines considérations, qu'elles
s'immolent à l'amour de l'art.

La connaissance la plus essentielle qu'il exige est bien certainement
celle du coeur de l'homme. Or, cette connaissance importante, tous les
bons esprits nous approuveront sans doute en affirmant qu'on ne
l'acquiert que par des _malheurs_ et par des _voyages_; il faut avoir vu
des hommes de toutes les nations pour les bien connaître, et il faut
avoir été leur victime pour savoir les apprécier; la main de
l'infortune, en exaltant le caractère de celui qu'elle écrase, le met à
la juste distance où il faut qu'il soit pour étudier les hommes; il les
voit de là, comme le passager aperçoit les flots en fureur se briser
contre l'écueil sur lequel l'a jeté la tempête; mais dans quelque
situation que l'ait placé la nature ou le sort, s'il veut connaître les
hommes, qu'il parle peu quand il est avec eux; on n'apprend rien quand
on parle, on ne s'instruit qu'en écoutant; et voilà pourquoi les bavards
ne sont communément que des sots.

Ô toi qui veux parcourir cette épineuse carrière! ne perds pas de vue
que le romancier est l'homme de la nature, elle l'a créé pour être son
peintre; s'il ne devient pas l'amant de sa mère dès que celle-ci l'a
mis au monde, qu'il n'écrive jamais, nous ne le lirons point; mais s'il
éprouve cette soif ardente de tout peindre, s'il entr'ouvre avec
frémissement le sein de la nature, pour y chercher son art et pour y
puiser des modèles, s'il a la fièvre du talent et l'enthousiasme du
génie, qu'il suive la main qui le conduit, il a deviné l'homme, il le
peindra; maîtrisé par son imagination qu'il y cède, qu'il embellisse ce
qu'il voit: le sot cueille une rose et l'effeuille, l'homme de génie la
respire et la peint: voilà celui que nous lirons.

Mais en te conseillant d'embellir, je te défends de t'écarter de la
vraisemblance: le lecteur a droit de se fâcher quand il s'aperçoit que
l'on veut trop exiger de lui; il voit bien qu'on cherche à le rendre
dupe; son amour-propre en souffre, il ne croit plus rien dès qu'il
soupçonne qu'on veut le tromper.

Contenu d'ailleurs par aucune digue, use, à ton aise, du droit de porter
atteinte à toutes les anecdotes de l'histoire, quand la rupture de ce
frein devient nécessaire aux plaisirs que tu nous prépares; encore une
fois, on ne te demande point d'être vrai, mais seulement d'être
vraisemblable; trop exiger de toi serait nuire aux jouissances que nous
en attendons: ne remplace point cependant le vrai par l'impossible, et
que ce que tu inventes soit bien dit; on ne te pardonne de mettre ton
imagination à la place de la vérité que sous la clause expresse d'orner
et d'éblouir. On n'a jamais le droit de mal dire, quand on peut dire
tout ce qu'on veut; si tu n'écris comme R...... _que ce que tout le
monde sait_, dusses-tu, comme lui, nous donner quatre volumes par mois,
ce n'est pas la peine de prendre la plume: personne ne te contraint au
métier que tu fais; mais si tu l'entreprends, fais-le bien. Ne l'adopte
pas surtout comme un secours à ton existence; ton travail se
ressentirait de tes besoins, tu lui transmettrais ta faiblesse; il
aurait la pâleur de la faim: d'autres métiers se présentent à toi; fais
des souliers, et n'écris point des livres. Nous ne t'en estimerons pas
moins, et comme tu ne nous ennuiras pas, nous t'aimerons peut-être
davantage.

Une fois ton esquisse jetée, travaille ardemment à l'étendre, mais sans
te resserrer dans les bornes qu'elle paraît d'abord te prescrire; tu
deviendrais maigre et froid avec cette méthode; ce sont des élans que
nous voulons de toi, et non pas des règles; dépasse tes plans,
varie-les, augmente-les; ce n'est qu'en travaillant que les idées
viennent. Pourquoi ne veux-tu pas que celle qui te presse quand tu
composes, soit aussi bonne que celle dictée par ton esquisse? Je n'exige
essentiellement de toi qu'une seule chose, c'est de soutenir l'intérêt
jusqu'à la dernière page; tu manques le but, si tu coupes ton récit par
des incidents, ou trop répétés, ou qui ne tiennent pas au sujet; que
ceux que tu te permettras soient encore plus soignés que le fond: tu
dois des dédommagements au lecteur quand tu le forces de quitter ce qui
l'intéresse, pour entamer un incident. Il peut bien te permettre de
l'interrompre, mais il ne te pardonnera pas de l'ennuyer; que tes
épisodes naissent toujours du fond du sujet et qu'ils y rentrent; si tu
fais voyager tes héros, connais bien le pays où tu les mènes, porte la
magie au point de m'identifier avec eux; songe que je me promène à leurs
côtés, dans toutes les régions où tu les places; et que peut-être plus
instruit que toi, je ne te pardonnerai ni une invraisemblance de moeurs,
ni un défaut de costume, encore moins une faute de géographie: comme
personne ne te contraint à ces échappées, il faut que tes descriptions
locales soient réelles, ou il faut que tu restes au coin de ton feu;
c'est le seul cas dans tous tes ouvrages où l'on ne puisse tolérer
l'invention, à moins que les pays où tu me transportes ne soient
imaginaires, et, dans cette hypothèse encore, j'exigerai toujours du
vraisemblable.

Évite l'afféterie de la morale; ce n'est pas dans un roman qu'on la
cherche; si les personnages que ton plan nécessite, sont quelquefois
contraints à raisonner, que ce soit toujours sans affectation, sans la
prétention de le faire, ce n'est jamais l'auteur qui doit moraliser,
c'est le personnage, et encore ne le lui permet-on, que quand il y est
forcé par les circonstances.

Une fois au dénouement, qu'il soit naturel, jamais contraint, jamais
machiné, mais toujours né des circonstances; je n'exige pas de toi,
comme les auteurs de l'Encyclopédie, qu'il soit _conforme au désir du
lecteur_; quel plaisir lui reste-t-il quand il a tout deviné? le
dénouement doit être tel que les évènements le préparent, que la
vraisemblance l'exige, que l'imagination l'inspire; et avec ces
principes que je charge ton goût et ton esprit d'étendre, si tu ne fais
pas bien, au moins feras-tu mieux que nous; car, il faut en convenir,
dans les nouvelles que l'on va lire, le vol hardi que nous nous sommes
permis de prendre, n'est pas toujours d'accord avec la sévérité des
règles de l'art; mais nous espérons que l'extrême vérité des caractères
en dédommagera peut-être; la nature plus bizarre que les moralistes ne
nous la peignent, s'échappe à tout instant des digues que la politique
de ceux-ci voudrait lui prescrire; uniforme dans ses plans, irrégulière
dans ses effets, son sein toujours agité, ressemble au foyer d'un volcan
d'où s'élancent tour à tour, ou des pierres précieuses servant au luxe
des hommes, ou des globes de feu qui les anéantissent; grande, quand
elle peuple la terre d'Antonin et de Titus; affreuse, quand elle y vomit
des Andronics ou des Nérons; mais toujours sublime, toujours
majestueuse, toujours digne de nos études, de nos pinceaux et de notre
respectueuse admiration, parce que ces desseins nous sont inconnus,
qu'esclaves de ses caprices ou de ses besoins, ce n'est jamais sur ce
qu'ils nous font éprouver que nous devons régler nos sentiments pour
elle, mais sur sa grandeur, sur son énergie, quels que puissent être les
résultats.

À mesure que les esprits se corrompent, à mesure qu'une nation vieillit,
en raison de ce que la nature est plus étudiée, mieux analysée, que les
préjugés sont mieux détruits, il faut la faire connaître davantage.
Cette loi est la même pour les arts; ce n'est qu'en avançant qu'ils se
perfectionnent, ils n'arrivent au but que par des essais. Sans doute il
ne fallait pas aller si loin dans ces temps affreux de l'ignorance, où
courbés sous les fers religieux, on punissait de mort celui qui voulait
les apprécier, où les bûchers de l'inquisition devenaient le prix des
talents; mais dans notre état actuel, partons toujours de ce principe:
quand l'homme a soupesé tous ses freins, lorsque d'un regard audacieux,
son oeil mesure ses barrières, quand, à l'exemple des Titans, il ose
jusqu'au ciel porter sa main hardie, et qu'armé de ses passions, comme
ceux-ci l'étaient des laves du Vésuve, il ne craint plus de déclarer la
guerre à ceux qui le faisaient frémir autrefois, quand ses _écarts_
mêmes ne lui paraissent plus que des _erreurs_ légitimées par ses
études, ne doit-on pas alors lui parler avec la même énergie qu'il
emploie lui-même à se conduire? l'homme du dix-huitième siècle, en un
mot, est-il donc celui du onzième?

Terminons par une assurance positive, que les nouvelles que nous donnons
aujourd'hui, sont absolument neuves et nullement brodées sur des fonds
connus. Cette qualité est peut-être de quelque mérite dans un temps où
tout semble être _fait_, où l'imagination épuisée des auteurs paraît ne
pouvoir plus rien créer de nouveau, et où l'on n'offre plus au public
que des compilations, des extraits ou des traductions.

Cependant la Tour Enchantée, et la Conspiration d'Amboise, ont quelques
fondements historiques; on voit, à la sincérité de nos aveux, combien
nous sommes loin de vouloir tromper le lecteur; il faut être original
dans ce genre, ou ne pas s'en mêler.

Voici ce que dans l'une et l'autre de ces nouvelles, on peut trouver aux
sources que nous indiquons.

L'historien arabe _Abul-cæcim-terif-aben-tariq_, écrivain assez peu
connu de nos littérateurs du jour, rapporte ce qui suit, à l'occasion de
la Tour Enchantée.

«Rodrigue, prince efféminé, attirait à la cour, par principe de volupté,
les filles de ses vassaux, et il en abusait. De ce nombre fut Florinde,
fille du comte Julien. Il la viola. Son père, qui était en Afrique,
reçut cette nouvelle par une lettre allégorique de sa fille; il souleva
les Mores, et revint en Espagne à leur tête; Rodrigue ne sait que faire,
nul fonds dans ses trésors, aucune place: il va fouiller la Tour
Enchantée, près de Tolède, où on lui dit qu'il doit trouver des sommes
immenses; il y pénètre, et voit une statue du Temps qui frappe de sa
massue, et qui, par une inscription, annonce à Rodrigue toutes les
infortunes qui l'attendent; le prince avance et voit une grande cuve
d'eau, mais point d'argent; il revient sur ses pas; il fait fermer la
tour; un coup de tonnerre emporte cet édifice, il n'en reste plus que
des vestiges. Le roi, malgré ces funestes pronostics, assemble une
armée, se bat huit jours près de Cordoue, et est tué sans qu'on puisse
retrouver son corps.»

Voilà ce que nous a fourni l'histoire; qu'on lise notre ouvrage
maintenant, et qu'on voie si la multitude d'événements que nous avons
ajoutés à la sécheresse de ce fait, mérite ou non que nous regardions
l'anecdote comme nous appartenant en propre[11].

Quant à la Conspiration d'Amboise, qu'on la lise dans Garnier, et l'on
verra le peu que nous a prêté l'histoire.

Aucun Guide ne nous a précédé dans les autres nouvelles; fond, narré,
épisode, tout est à nous; peut-être n'est-ce pas ce qu'il y a de plus
heureux; qu'importe, nous avons toujours cru, et nous ne cesserons
d'être persuadé, qu'il vaut mieux inventer, fût-on même faible, que de
copier ou de traduire; l'un a la prétention du génie, c'en est une au
moins; quelle peut être celle du plagiaire? Je ne connais pas de métier
plus bas, je ne conçois pas d'aveux plus humiliant que ceux où de tels
hommes sont contraints, en avouant eux-mêmes, qu'il faut bien qu'ils
n'aient pas d'esprit, puisqu'ils sont obligés d'emprunter celui des
autres.

À l'égard du traducteur, à Dieu ne plaise que nous enlevions son mérite;
mais il ne fait valoir que nos rivaux; et ne fût-ce que pour l'honneur
de la patrie, ne vaut-il pas mieux dire à ces fiers rivaux, _et nous
aussi nous savons créer_.

Je dois enfin répondre au reproche que l'on me fit, quand parut _Aline
et Valcourt_. Mes pinceaux, dit-on, sont trop forts, je prête au vice
des traits trop odieux; en veut-on savoir la raison? je ne veux pas
faire aimer le vice; je n'ai pas, comme Crébillon et comme Dorat, le
dangereux projet de faire adorer aux femmes les personnages qui les
trompent; je veux, au contraire, qu'elles les détestent; c'est le seul
moyen qui puisse les empêcher d'en être dupes; et, pour y réussir, j'ai
rendu ceux de mes héros qui suivent la carrière du vice, tellement
effroyables, qu'ils n'inspireront bien sûrement ni pitié ni amour; en
cela, j'ose le dire, je deviens plus moral que ceux qui se croyent
permis de les embellir; les pernicieux ouvrages de ces auteurs
ressemblent à ces fruits de l'Amérique qui, sous le plus brillant
coloris, portent la mort dans leur sein; cette trahison de la nature,
dont il ne nous appartient pas de dévoiler le motif, n'est pas faite
pour l'homme; jamais enfin, je le répète, jamais je ne peindrai le crime
que sous les couleurs de l'enfer; je veux qu'on le voie à nu, qu'on le
craigne, qu'on le déteste, et je ne connais point d'autre façon pour
arriver là, que de le montrer avec toute l'horreur qui le caractérise.
Malheur à ceux qui l'entourent de roses! leurs vues ne sont pas aussi
pures, et je ne les copierai jamais. Qu'on ne m'attribue donc plus,
d'après ces systèmes, le roman de J...; jamais je n'ai fait de tels
ouvrages, et je n'en ferai sûrement jamais; il n'y a que des imbéciles
ou des méchants qui, malgré l'authenticité de mes dénégations, puissent
me soupçonner ou m'accuser encore d'en être l'auteur, et le plus
souverain mépris sera désormais la seule arme avec laquelle je
combattrai leurs calomnies.

[Note 9: Hercule est un nom générique, composé de deux mots celtiques,
_Her-Coule_, ce qui veut dire, monsieur le capitaine, _Hercoule_ était
le nom du général de l'armée, ce qui multiplia infiniment les
_Hercoules_; la fable attribua ensuite à un seul, les actions
merveilleuses de plusieurs.

(_Voy. hist. des Celtes, par PELOUTIER._)]

[Note 10: Quelles larmes que celles qu'on verse à la lecture de ce
délicieux ouvrage! comme la nature y est peinte, comme l'intérêt s'y
soutient, comme il augmente par degrés, que de difficultés vaincues! que
de philosophie à avoir fait ressortir tout cet intérêt d'une fille
perdue; dirait-on trop en osant assurer que cet ouvrage a des droits au
titre de notre meilleur roman? ce fut là où Rousseau vit que malgré des
imprudences et des étourderies, une héroïne pouvait prétendre encore à
nous attendrir, et peut-être n'eussions-nous jamais eu Julie, sans
Manon-Lescaut.]

[Note 11: Cette anecdote est celle que commence Brigandos, dans
l'épisode du roman d'Aline et Valcourt, ayant pour titre: _Sainville_ et
_Léonore_, et qu'interrompt la circonstance du cadavre trouvé dans la
tour; les contrefacteurs de cet épisode, en le copiant mot pour mot,
n'ont pas manqué de copier aussi les quatre premières lignes de cette
anecdote, qui se trouvent dans la bouche du chef des Bohémiens. Il est
donc aussi essentiel pour nous, dans ce moment-ci, que pour ceux qui
achètent des romans, de prévenir que l'ouvrage qui se vend chez Pigoreau
et Leroux sous le titre de _Valmor_ et _Lidia_, et chez Cérioux et
Moutardier, sous celui d'_Alzonde_ et _Koradin_, ne sont absolument que
la même chose, et tous les deux littéralement pillés phrase pour phrase
de l'épisode de _Sainville_ et _Léonore_, formant à peu près trois
volumes de mon roman d'Aline et Valcourt.]



L'AUTEUR

DES

CRIMES DE L'AMOUR

À VILLETERQUE

FOLLICULAIRE[12]


Je suis convaincu il y a bien longtemps que les injures dictées par
l'envie, ou par quelque autre motif plus vif encore, parvenant ensuite
à nous par le souffle empesté d'un folliculaire, ne doivent pas
affecter davantage un homme de lettres, que ne l'est des aboiements du
mâtin de basse-cour, le voyageur paisible et raisonnable. Plein de
mépris en conséquence pour l'impertinente diatribe du folliculaire
Villeterque, je ne prendrais assurément pas la peine d'y répondre, si je
ne voulais mettre le public en garde contre les perpétuelles
diffamations de ces messieurs.

Par le sot compte que Villeterque rend des _Crimes de l'Amour_, il est
clair qu'il ne les a pas lus; s'il les connaissait, il ne me ferait pas
dire ce à quoi je n'ai jamais pensé; il n'isolerait pas des phrases
qu'on lui a dictées sans doute, pour, en les tronquant à sa guise, leur
donner ensuite un sens qu'elles n'eurent jamais.

Cependant, sans l'avoir lu (je viens de le prouver) Villeterque débute
par traiter mon ouvrage de DÉTESTABLE et par assurer CHARITABLEMENT _que
cet ouvrage DÉTESTABLE, vient d'un homme soupçonné d'en avoir fait un
plus HORRIBLE encore_.

Ici, je somme Villeterque de deux choses auxquelles il ne peut se
refuser: 1º de publier, non des phrases isolées, tronquées, défigurées,
mais des traits entiers qui prouvent que mon livre mérite la
qualification de DÉTESTABLE, tandis que ceux qui l'ont lu, conviennent,
au contraire, que la morale la plus épurée en forme la base principale;
ensuite, je le somme de PROUVER que je suis l'auteur de ce livre plus
HORRIBLE encore. Il n'y a qu'un calomniateur qui jette ainsi, sans
aucune preuve, des soupçons sur la probité d'un individu. L'homme
véritablement honnête prouve, nomme et ne soupçonne pas. Or, Villeterque
dénonce sans prouver; il fait planer sur ma tête un affreux soupçon sans
l'éclaircir, sans le constater; Villeterque est donc un calomniateur;
donc Villeterque ne rougit pas de se montrer comme un calomniateur, même
avant que de commencer sa diatribe.

Quoi qu'il en soit, j'ai dit et affirme que je n'avais point fait de
_livres immoraux_, que je n'en ferai jamais; je le répète encore ici, et
non pas au folliculaire Villeterque, j'aurais l'air d'être jaloux de son
opinion, mais au public dont je respecte le jugement autant que je
méprise celui de Villeterque[13].

Après cette première gentillesse, l'écrivassier entre en matière;
suivons-le, si le dégoût ne nous arrête pas; car il est difficile de
suivre Villeterque sans dégoût: il en fait éprouver pour ses opinions,
il en fait naître pour ses écrits, ou plutôt pour ses plagiats, il en
inspire... N'importe, un peu de courage.

Dans mon _Idée sur les Romans_, le très-ignare Villeterque assure
qu'avec une _apparente érudition_, je tombe dans une infinité d'erreurs.
Ne serait-ce pas encore ici le cas de prouver? Mais il faudrait avoir
soi-même un peu d'_érudition_ pour relever des erreurs en _érudition_,
et Villeterque, qui va bientôt prouver qu'il n'a même pas connaissance
des livres scholastiques, est bien loin de l'_érudition_ qu'il faudrait
pour prouver mes erreurs. Aussi se contente-t-il de dire que j'en
commets, sans oser les relever. Certes, il n'est pas difficile de
critiquer ainsi; je ne m'étonne plus s'il y a tant de critiques et si
peu de bons ouvrages; et voilà pourquoi la plupart de ces journaux de
littérature, à commencer par celui de Villeterque, ne seraient nullement
connus, si leurs rédacteurs ne les glissaient dans les poches comme ces
adresses de charlatans lancées dans les rues.

Mes erreurs bien établies, bien démontrées, comme on le voit, sur la
parole du savant Villeterque qui n'ose pourtant en citer une, l'aimable
folliculaire passe à mes principes, et c'est ici où il est profond:
c'est ici où Villeterque tonne, foudroie: on ne tient point à la
finesse, à la sagacité de ses raisonnements; ce sont des éclairs, c'est
de la foudre; malheur à qui n'est pas convaincu, dès
qu'Aliboron-Villeterque a parlé!

Oui, docte et profond _Vile stercus_, j'ai dit et je dis encore que
l'étude des grands maîtres m'avait prouvé que ce n'était pas toujours en
faisant triompher la vertu qu'on pouvait prétendre à l'intérêt dans un
roman ou dans une tragédie; que cette règle ni dans la nature, ni dans
Aristote, ni dans aucune de nos poétiques, est seulement celle à
laquelle il faudrait que tous les hommes s'assujettissent pour leur
bonheur commun, sans être absolument essentielle dans un ouvrage
dramatique de quelque genre qu'il soit; mais ce ne sont point mes
principes que je donne ici; je n'invente rien, qu'on me lise, et l'on
verra que, non-seulement ce que je rapporte en cet endroit de mon
discours n'est que le résultat de l'effet produit par l'étude des
grands maîtres, mais que je ne me suis même pas assujetti à cette
maxime, telle bonne, telle sage que je la croie. Car enfin, quels sont
les deux principaux ressorts de l'art dramatique? Tous les bons auteurs
ne nous ont-ils pas dit que c'était la _terreur_ et la _pitié_. Or, d'où
peut naître la _terreur_, si ce n'est des tableaux du crime triomphant,
et d'où naît la _pitié_, si ce n'est de ceux de la vertu malheureuse? Il
faut donc ou renoncer à l'intérêt ou se soumettre à ces principes. Que
Villeterque n'ait pas assez lu pour être persuadé de la bonté de ces
bases, rien de plus simple. Il est inutile de connaître les règles d'un
art quand on s'en tient à faire des _Veillées_ qui _endorment_, ou à
copier de petits contes dans les _Mille et une Nuits_, pour les donner
ensuite _orgueilleusement_ sous son nom. Mais si le plagiaire
Villeterque ignore ces principes, parce qu'il ignore à peu près tout, du
moins il ne les conteste pas; et quand, pour prix de son journal, il a
escroqué quelques billets de comédie, et que, placé au rang des
_gratis_, on lui donne, pour sa mauvaise monnaie, la représentation des
chefs-d'oeuvre de Racine et de Voltaire, qu'il apprenne donc là, en
voyant _Mahomet_, par exemple, que Palmire et Séide périssent l'un et
l'autre innocents et vertueux, tandis que Mahomet triomphe; qu'il se
convainque à _Britannicus_ que ce jeune prince et sa maîtresse meurent
vertueux et innocents pendant que Néron règne; qu'il voie la même chose
dans _Polyeucte_, dans _Phèdre_, etc. etc.; qu'en ouvrant Richardson,
lorsqu'il est de retour chez lui, il voie à quel degré ce célèbre
Anglais intéresse en rendant la vertu malheureuse; voilà des vérités
dont je voudrais que Villeterque se convainquît, et s'il pouvait l'être,
il blâmerait moins _bilieusement_, moins _arrogamment_, moins
_sottement_ enfin, ceux qui les mettent en pratique, à l'exemple de nos
plus grands maîtres. Mais c'est que Villeterque, qui n'est pas un grand
maître, ne connaît pas les ouvrages des grands maîtres; c'est
qu'aussitôt qu'on arrache la cognée du bilieux Villeterque, le cher
homme ne sait plus où il en est. Écoutons néanmoins cet _original_,
quand il parle de l'usage que je fais des principes; oh! c'est ici que
le _pédant_ est bon à entendre.

Je dis que pour intéresser, il faut quelquefois que le vice offense la
vertu; je dis que c'est un moyen sûr de prétendre à l'intérêt, et sur
cet axiome, Villeterque attaque ma moralité. _En vérité, en vérité_, je
vous le dis, Villeterque, mais vous êtes aussi _bête_ en jugeant les
hommes qu'en prononçant sur leurs ouvrages. Ce que j'établis ici est
peut-être le plus bel éloge qu'il soit possible de faire de la vertu, et
en effet, si elle n'était pas aussi belle, pleurerait-on ses infortunes?
si moi-même je ne la croyais pas l'idole la plus respectable des hommes,
dirais-je aux auteurs dramatiques: Quand vous voudrez inspirer la pitié,
osez attaquer un instant ce que le ciel et la terre ont de plus beau, et
vous verrez de quelle amertume sont les larmes produites par ce
sacrilège? Je fais donc l'éloge de la vertu quand Villeterque m'accuse
de rébellion à son culte; mais Villeterque, qui n'est pas vertueux sans
doute, ne sait pas comment on adore la vertu. Aux seuls sectateurs d'une
divinité appartient l'accès de son temple, et Villeterque qui n'a
peut-être ni divinité ni culte, ne connaît pas un mot de tout cela; mais
quand la page d'ensuite, Villeterque assure que penser comme nos grands
maîtres, qu'honorer comme eux la vertu, devient une preuve indubitable
que je suis l'auteur du livre où elle est le plus humiliée, on avouera
que c'est là où la logique de Villeterque éclate dans tout son jour. Je
prouve que sans mettre en action la vertu, il est impossible de faire un
bon ouvrage dramatique; je l'élève, puisque je pense et que je dis que
l'indignation, la colère, les larmes doivent être le résultat des
insultes qu'elle reçoit ou des malheurs qu'elle éprouve, et de là, selon
Villeterque, il s'ensuit que je suis l'auteur du livre exécrable où l'on
voit précisément tout le contraire des principes que je professe et que
j'établis! Oui, certes, tout le contraire; car l'auteur du livre dont il
s'agit ne semble prêter au vice de l'empire sur la vertu que par
méchanceté... que par libertinage; dessein perfide duquel sans doute il
n'a pas cru devoir retirer aucun intérêt dramatique, tandis que les
modèles que je cite ont toujours pris une marche contraire et que moi,
tant que ma faiblesse m'a permis de suivre ces maîtres, je n'ai montré
le vice dans mes ouvrages que sous les couleurs les plus capables de le
faire à jamais détester, et que, si parfois je lui ai laissé quelque
succès sur la vertu, ce n'a jamais été que pour rendre celle-ci plus
intéressante et plus belle. En agissant par des voies opposées à celles
de l'auteur du livre en question, je n'ai donc pas consacré les
principes de cet auteur; en abhorrant ces principes et m'en éloignant
dans mes ouvrages, je n'ai donc pas pu les adopter; et l'inconséquent
Villeterque, qui imagine prouver mes torts, précisément par ce qui m'en
disculpe, n'est donc plus qu'un lâche _calomniateur_ qu'il est important
de démasquer.

Mais à quoi servent ces tableaux du crime triomphant? dit le
folliculaire. Ils servent, Villeterque, à mettre les tableaux contraires
dans un plus beau jour, et c'est assez prouver leur utilité. Au surplus,
où le crime triomphe-t-il dans ces nouvelles que vous attaquez avec
autant de _bêtise_ que d'_impudence_? Qu'on m'en permette une
très-courte analyse seulement, pour prouver au public que Villeterque ne
sait ce qu'il dit quand il prétend que je donne dans ces nouvelles le
plus grand ascendant au vice sur la vertu.

Où la vertu se trouve-t-elle mieux récompensée que dans _Juliette et
Raunai_?

Si elle est malheureuse dans la _Double Épreuve_, y voit-on le crime
triompher? Assurément non, puisqu'il n'y a pas un seul personnage
criminel dans cette nouvelle toute sentimentale.

La vertu, comme dans _Clarisse_, succombe, j'en conviens, dans
_Henriette Stralsond_; mais le crime n'y est-il pas puni par la main
même de la vertu?

Dans _Faxelange_, ne l'est-il pas plus rigoureusement encore, et la
vertu n'est-elle pas délivrée de ses fers?

Le fatalisme de _Florville de Courval_ laisse-t-il triompher le crime?
Tous ceux qui s'y commettent involontairement, ne sont que les effets de
ce fatalisme dont les Grecs armaient la main de leurs dieux; ne
voyons-nous pas tous les jours les mêmes évènements dans les malheurs
d'_OEdipe_ et de sa famille?

Où le crime est-il plus malheureux et mieux puni que dans _Rodrigue_?

Le plus doux hymen ne couronne-t-il point la vertu dans _Laurence et
Antonio_, et le crime n'y succombe-t-il pas?

Dans _Ernestine_, n'est-ce pas de la main du vertueux père de cette
infortunée qu'Oxtiern est puni?

N'est-ce pas sur un échafaud que monte le crime, dans _Dorgeville_?

Les remords qui conduisent _la Comtesse de Sancerre_ au tombeau, ne
vengent-ils pas la vertu qu'elle outrage?

Dans _Eugène de Franval_, enfin, le monstre que j'ai peint ne se
perce-t-il pas lui-même.

Villeterque... folliculaire Villeterque, où donc le crime triomphe-t-il
dans mes nouvelles? Ah! si je vois quelque chose triompher ici, ce n'est
en vérité que ton ignorance et ton lâche désir de diffamation.

À présent, je demande à mon _méprisable censeur_ de quel front il ose
appeler un tel ouvrage _une complication d'atrocités révoltantes_, quand
aucun des reproches qu'il lui prête ne se trouve fondé? Et cela prouvé,
que résulte-t-il du jugement porté par cet inepte _phraseur_? de la
satire sans esprit, de la critique sans discernement et du fiel sans
aucun motif; et tout cela parce que Villeterque est un sot, et que d'un
sot il n'émana jamais que des sottises. Je suis en contradiction avec
moi-même, ajoute le _pédagogue_ Villeterque, quand je fais parler un de
mes héros d'une manière opposée à celle dont j'ai parlé dans ma préface.
Mais, détestable ignorant, apprends donc que chaque acteur d'un ouvrage
dramatique doit y parler le langage établi par le caractère qu'il porte;
qu'alors c'est le personnage qui parle et non l'auteur, et qu'il est on
ne saurait plus simple dans ce cas que ce personnage, absolument inspiré
par son rôle, dise des choses totalement contraires à ce que dit
l'auteur quand c'est lui-même qui parle. Certes, quel homme eût été
Crébillon s'il eût toujours parlé comme Artée; quel individu que Racine,
s'il eût pensé comme Néron; quel monstre que Richardson, s'il n'eût eu
d'autres principes que ceux de Lovelace! Oh! monsieur Villeterque, que
vous êtes bête; voilà, par exemple, une vérité sur laquelle les
personnages de mes romans et moi, nous nous entendrons toujours, quand
il nous arrivera soit aux uns, soit aux autres, de nous entretenir de
votre fastidieuse existence. Mais quelle faiblesse de ma part! dois-je
donc employer des raisons où il ne faut que du mépris? Et en effet, que
mérite de plus un lourdaud qui ose dire à celui qui partout a puni le
vice: _Montrez-moi des scélérats heureux, c'est ce qu'il faut au
perfectionnement de l'art; l'auteur des _Crimes de l'Amour_ vous le
prouve!_ Non, Villeterque, je n'ai ni dit ni prouvé cela; et pour en
convaincre, j'en appelle de ta bêtise au public éclairé; j'ai dit tout
le contraire, Villeterque, et c'est le contraire qui sert de base à mes
ouvrages.

Une belle invocation termine enfin la basse diatribe de notre
barbouilleur:

«Rousseau, Voltaire, Marmontel, Fielding, Richardson, vous n'avez pas
fait de romans (s'écrie-t-il): vous avez peint des _moeurs_, il fallait
peindre des _crimes_!» comme si les crimes ne faisaient pas partie des
moeurs, et comme s'il n'y avait pas des _moeurs criminelles_ et des _moeurs
vertueuses_. Mais ceci est trop fort pour Villeterque, il n'en sait pas
tant.

Au reste, était-ce à moi que devaient s'adresser de tels reproches, moi
qui, plein de respect pour ceux que nomme Villeterque, n'ai cessé de les
exalter dans mon _Esquisse sur les romans_; et d'ailleurs ces mortels
perpétuellement loués par moi, et que cite ici Villeterque, n'ont-ils
aussi présenté des crimes? Est-ce une fille bien vertueuse que la
_julie_ de Rousseau? Est-ce un homme bien moral que le héros de
_Clarisse_? Y a-t-il beaucoup de vertu dans _Zadig_ et dans _Candide_,
etc., etc.? Oh! Villeterque, j'ai dit quelque part que quand on voulait
écrire sans aucun talent pour ce métier, il valait beaucoup mieux faire
des escarpins ou des bottes, je ne savais pas alors que ce conseil
s'adresserait à vous; suivez-le, mon ami, suivez-le, vous serez
peut-être un cordonnier passable, mais à coup sûr vous ne serez jamais
qu'un triste écrivain. Eh! console-toi, Villeterque, on lira toujours
Rousseau, Voltaire, Marmontel, Fielding et Richardson; tes stupides
plaisanteries sur cela ne prouveront à qui que ce soit que j'ai dénigré
ces grands hommes, quand je ne cesse au contraire de les offrir pour
modèles; mais ce qu'on ne lira sûrement jamais, Villeterque, ce sera
vous, premièrement parce qu'il n'existe rien de vous qui puisse vous
survivre, et qu'à supposer même que l'on rencontrât quelques-uns de vos
vols littéraires, on aimera mieux les lire dans l'original, où ils
s'offrent dans toute leur pureté, que souillés par une plume aussi
grossière que la vôtre.

Villeterque, vous avez déraisonné, menti, vous avez entassé des bêtises
sur des calomnies, des inepties sur des impostures, et tout cela pour
venger des auteurs _à la glace_, au rang desquels vos ennuyeuses
compilations vous placent à si juste titre[14]; je vous ai donné une
leçon et suis prêt à vous en donner de nouvelles, s'il vous arrive
encore de m'insulter.

                                        D. A. F. SADE.

[Note 12: On appelle journaliste un homme instruit, un homme en état de
raisonner sur un ouvrage, de l'analyser et d'en rendre au public un
compte éclairé, qui le lui fasse connaître; mais celui qui n'a ni
l'esprit, ni le jugement nécessaire à cette honorable fonction, celui
qui compile, imprime, diffame, ment, calomnie, déraisonne, et tout cela
pour vivre, celui-là, dis-je, n'est qu'un _folliculaire_; et cet homme,
c'est _Villeterque_. (_Voy._ sa feuille du 30 vendémiaire an IX nº 90.)]

[Note 13: C'est ce même mépris qui me fit garder le silence sur
l'imbécile rapsodie diffamatoire d'un nommé _Despaze_, qui prétendait
aussi que j'étais l'auteur de ce livre infâme que pour l'intérêt même
des moeurs on ne doit jamais nommer. Sachant que ce polisson n'était
qu'un chevalier d'industrie, vomi par la Garonne pour venir stupidement
dénigrer à Paris des arts dont il n'avait pas la moindre idée, des
ouvrages qu'il n'avait jamais lus et d'honnêtes gens qui auraient dû se
réunir pour le faire mourir sous le bâton; parfaitement instruit que cet
homme obscur, ce bélitre, n'avait durement forgé quelques détestables
vers que dans cette perfide intention, des effets de laquelle le
mendiant attendait un morceau de pain, je m'étais décidé à le laisser
honteusement languir dans l'humiliation et l'opprobre où le plongeait
incessamment son barbouillage, craignant de souiller mes idées en les
laissant errer, même une minute, sur un être aussi dégoûtant. Mais comme
ces messieurs ont imité les ânes qui braient tous à la fois, quand ils
ont faim, il a bien fallu, pour les faire taire, frapper sur tous
indistinctement. Voilà ce qui me contraint à les tirer un instant, par
les oreilles, du bourbier où ils périssaient, pour que le public les
reconnaisse au sceau de l'ignominie dont se couvre leur front; et ce
service rendu à l'humanité, je les replonge d'un coup de pied l'un et
l'autre au fond de l'égoût infect où leur bassesse et leur avilissement
les feront croupir à jamais.]

[Note 14: On ne connaît, Dieu merci! de ce gribouilleur, que des
_Veillées_ qu'il appelle _philosophiques_, quoiqu'elles ne soient que
_soporifiques_; ramassis dégoûtant, monotone, ennuyeux, où le pédagogue,
toujours sur des échasses, voudrait bien qu'aussi bêtes que lui, nous
consentissions à prendre son bavardage pour de l'élégance, son style
ampoulé pour de l'esprit, et ses plagiats pour de l'imagination; mais
malheureusement, on ne trouve en le lisant que des platitudes quand il
est lui-même, et du mauvais goût quand il pille les autres.]



LE

MARQUIS DE SADE

I

L'HOMME.


Ce n'est pas sans répugnance que nous abordons les questions relatives à
un homme dont le nom est frappé d'une réprobation légitime; mais
lorsqu'on se dévoue à des études d'histoire littéraire et de
bibliographie, il faut savoir remuer courageusement bien des immondices
dans le but de rétablir la vérité.

De nombreuses erreurs ont été émises au sujet de Sade. L'article que lui
a consacré la _Biographie universelle_ (il est de M. Michaud jeune) est
loin d'en être exempt; celui qui renferme la _Biographie générale_
(tome XLII) signé J. M.-R.-I., laisse aussi à redire; tous deux sont
bien incomplets.

Nous ne nous arrêterons pas à une note de Jules Janin insérée dans la
_Revue de Paris_ en 1834 et reproduite dans les _Catacombes_ du même
auteur, 6 volumes in-8º. Ce n'est qu'une improvisation brillante où la
vérité historique est peu respectée.

Pour ce qui concerne la première période de la vie de Sade, il faut
consulter un opuscule de M. Paul Lacroix: _la Vérité sur les deux procès
criminels du marquis de Sade_. Cette notice a été publiée en 1834, dans
une collection de dissertations historiques tirée à fort peu
d'exemplaires; elle a reparu dans les _Curiosités de l'histoire de
France_, du même auteur (Paris, in-18).

Il y a deux phases bien marquées dans cette existence: l'une appartient
à l'histoire des moeurs de l'époque, l'autre à celle des plus affreuses
maladies de l'âme: la seconde est la conséquence de la première.

Sade fut d'abord un libertin comme il y en avait tant d'autres; il
n'était pas plus corrompu que certains de ses contemporains, parmi
lesquels on peut nommer Sénac de Meilhan, auteur du poème en six chants
dont on ne saurait même transcrire le titre; Tilly, roué, digne émule
des plus effrontés coryphées de l'époque de la Régence[15]; Laclos,
auteur d'un livre resté célèbre, _les Liaisons dangereuses_[16]. Se
blasant sur la débauche, Sade imagina des raffinements cruels qui
attirèrent justement sur lui l'animadversion publique et les rigueurs de
l'autorité; enfermé dans des prisons d'état, il voulut se distraire en
écrivant des ouvrages orduriers; Mirabeau, dans une pareille situation,
tomba dans de pareils écarts; mais le fougueux tribun, devenant libre,
se précipita avec le plus grand éclat dans les agitations de la
politique, tandis que Sade, restant sous les verrous, fut saisi d'une
véritable aliénation causée par le désespoir; sa tête s'échauffant de
plus en plus au milieu d'une longue oisiveté, il fut en proie à une
monomanie qui le jeta dans un abîme où il aurait voulu entraîner le
genre humain. En s'efforçant de répandre la corruption la plus infecte,
il se regardait comme usant de représailles contre la société.

M. Lacroix explique fort bien les deux affaires scandaleuses qui
commencèrent à jeter sur Sade une horrible renommée. Les _Mémoires de
Bachaumont_ ont raconté son aventure avec une femme de mauvaise vie
qu'il attira chez lui et sur laquelle il exerça des sévices barbares;
cent louis qu'il compta à cette malheureuse et six semaines de détention
au château de Pierre Encise, l'ayant tiré d'affaire, il continua ses
débordements. Cette fameuse aventure de Rose Keller (8 mars 1768) est
racontée par Restif de la Bretonne dans ses _Nuits de Paris_ (194e nuit)
mais d'une manière qui atténue la gravité des faits, et M. Paul Lacroix
qui analyse le récit de Restif (_Bibliographie et Iconographie_ des
écrits de Restif, 1875, _Paris_ A. Fontaine, 1875, page 418) dit qu'on
serait tenté de croire que cette pauvre femme fut simplement victime
d'une indécente et cruelle mystification.--Les écrits du temps
racontent qu'en 1771, il donna, à Marseille, un bal où il invita un
grand nombre de personnes; il glissa dans les bonbons distribués à
celles qui assistaient à cette fête, des pastilles de chocolat où il
avait fait mêler des mouches cantharides. Tout le monde connaît l'effet
de ce redoutable aphrodisiaque; le bal devint une effroyable orgie,
plusieurs personnes moururent, et le parlement d'Aix condamna à mort (11
septembre 1772) l'auteur de cet empoisonnement, et un valet de chambre
son complice. Mais M. Lacroix rétablit l'exactitude des faits, grossis
par la rumeur publique; il s'agissait d'une orgie à laquelle Sade
s'était livré dans un mauvais lieu, et où il avait distribué des
aphrodisiaques. Restif de la Bretonne (284e nuit les _Passetemps_ du
***, de S***) raconte cette histoire mais en la transportant à Paris.

Il enleva sa belle-soeur et passa avec elle en Italie où elle mourut.
Revenu en France, il fut, à la demande de sa famille, que désolaient les
scandales qu'il donnait sans cesse, enfermé à la Bastille. Le 14 juillet
1789 le rendit à la liberté; il traversa l'époque de la Terreur en
affichant les opinions en vogue, et il aurait pu vivre tranquille s'il
n'avait audacieusement publié les ouvrages qui ont voué son nom à
l'infamie. Le Directoire, fort indulgent à l'endroit des attaques
dirigées contre la morale, ferma les yeux; mais un gouvernement plus
ferme ne voulut pas laisser à un maniaque dangereux, une liberté dont il
abusait effrontément.

La _Revue rétrospective_, publiée par M. J. Taschereau, renferme, au
sujet de la détention de Sade, quelques documents administratifs
importants, et qui méritent d'être lus. Le rapport du préfet de police,
celui du directeur de l'hospice de Charenton, sont des pièces
essentielles dans un pareil dossier.


_Rapport du Conseiller d'État, Préfet de police, à Son Excellence le
Sénateur, ministre de la police générale, le 21 fructidor an XII._

«Son Excellence, par sa note du 6 de ce mois, me demande un rapport sur
le nommé Sade, détenu à Charenton.

«Dans les premiers jours de ventôse an IX, j'avais été informé que le
nommé Sade, ex-marquis, connu pour être l'auteur de l'infâme roman de
_Justine_, se proposait de publier bientôt un ouvrage plus affreux
encore, sous le titre de _Juliette_. Je le fis arrêter le 15 du même
mois, chez le libraire éditeur de son ouvrage, où je savais qu'il devait
se trouver muni de son manuscrit.

«L'auteur et l'éditeur furent amenés à ma préfecture. La saisie du
manuscrit était importante, mais l'ouvrage était imprimé, et il
s'agissait de découvrir l'édition. La liberté fut promise à l'éditeur
s'il livrait les exemplaires imprimés.

«Celui-ci conduisit nos agents dans un lieu inhabité que lui seul
connaissait, et ils en enlevèrent une quantité assez considérable
d'exemplaires pour que l'on pût croire que c'était l'édition entière.

«Sade, dans son interrogatoire, reconnut le manuscrit, mais il déclara
qu'il n'était que le copiste et non l'auteur. Il convint même qu'il
avait été payé pour le copier, mais il ne put faire connaître les
personnes de qui il tenait les originaux.

«Il eut été difficile de croire qu'un homme qui jouissait d'une fortune
considérable eût pu devenir copiste d'ouvrages aussi affreux moyennant
un salaire. On ne pouvait douter qu'il n'en fût l'auteur, lui dont le
cabinet était tapissé de grands tableaux représentant les principales
obscénités du roman de _Justine_.

«Le 23 ventôse, j'eus l'honneur de rendre compte de toute l'opération à
Son Excellence le ministre de la police générale et de lui demander
quelle marche j'avais à suivre pour parvenir à la punition d'un homme
aussi profondément pervers. Après diverses conférences que j'eus avec
Son Excellence, desquelles il résulta qu'une poursuite judiciaire
causerait un éclat scandaleux qui ne serait point racheté par une
punition assez exemplaire, je le fis déposer à Sainte-Pélagie, le 12
germinal de la même année, pour le punir administrativement.

«Au mois de floréal suivant, Son Excellence le ministre de la justice me
demanda les pièces relatives à cette affaire pour aviser, m'écrivait-il,
aux moyens qu'il serait convenable de prendre, et en référer aux
consuls, s'il y avait lieu.

«J'eus l'honneur de rendre compte à Son Excellence, qui connaissait déjà
tous les délits que Sade avait commis avant la Révolution, et, convaincu
que les peines qui pourraient lui être appliquées par un tribunal
seraient insuffisantes et nullement proportionnées à son délit, il fut
d'avis qu'il fallait l'oublier pour longtemps dans la maison de
Sainte-Pélagie.

«Sade y serait encore, s'il n'eût pas employé tous les moyens que lui
suggéra son imagination dépravée pour séduire et corrompre les jeunes
gens que de malheureuses circonstances faisaient enfermer à
Sainte-Pélagie, et que le hasard faisait placer dans le même corridor
que lui.

«Les plaintes qui me parvinrent alors me forcèrent à le faire transférer
à Bicêtre.

«Cet homme incorrigible était dans un état perpétuel de démence
libertine. À la sollicitation de sa famille, j'ordonnai qu'il serait
transféré à Charenton, et son transfèrement eut lieu le 7 floréal, an
XI.

«Depuis qu'il est dans cette maison, il s'y montre continuellement en
opposition avec le directeur, et il justifie, par sa conduite, toutes
les plaintes que peut donner son caractère ennemi de toute soumission.

«J'estime qu'il y a lieu de le laisser à Charenton où sa famille paye sa
pension et où, pour son honneur, elle désire qu'il reste.

«Le Conseiller d'État, préfet de police.»

À la marge est écrit:

                                           «_Approuvé_, DUBOIS.»


                                             «Paris, 2 août, 1808.

_Le médecin en chef de l'hospice de Charenton à Son Excellence le
sénateur ministre de la police générale._

          «Monseigneur,

«J'ai l'honneur de recourir à l'autorité de Votre Excellence pour un
objet qui intéresse essentiellement mes fonctions ainsi que le bon ordre
de la maison dont le service médical m'est confié.

«Il existe à Charenton un homme que son audacieuse immoralité a
malheureusement rendu trop célèbre et dont la présence dans cet hospice
entraîne les inconvénients les plus graves: je veux parler de l'auteur
de l'infâme roman de _Justine_. Cet homme n'est point aliéné. Son seul
délire est celui du vice, et ce n'est point dans une maison consacrée au
traitement médical de l'aliénation que cette espèce de délire peut être
réprimée. Il faut que l'individu qui en est atteint soit soumis à la
séquestration la plus sévère, soit pour mettre les autres à l'abri de
ses fureurs, soit pour l'isoler lui-même de tous les objets qui
pourraient entretenir et exalter sa hideuse passion. Or, la maison de
Charenton, dans le cas dont il s'agit, ne remplit ni l'une ni l'autre de
ces deux conditions. M. de Sade y jouit d'une liberté beaucoup trop
grande. Il peut communiquer avec un assez grand nombre de personnes des
deux sexes encore malades ou à peine convalescentes, les recevoir chez
lui ou aller les visiter dans leurs chambres respectives. Il a la
faculté de se promener dans le parc et il y rencontre souvent des
malades auxquels on accorde la même faveur. Il prêche son horrible
doctrine à quelques-uns, il prête des livres à d'autres; enfin, le bruit
général dans la maison est qu'il est avec une femme qui passe pour sa
fille.

«Ce n'est pas tout encore. On a eu l'imprudence de former un théâtre
dans cette maison, sous prétexte de faire jouer la comédie par les
aliénés, et sans réfléchir aux funestes effets qu'un appareil aussi
tumultueux devait nécessairement produire sur leur imagination. M. de
Sade est le directeur de ce théâtre. C'est lui qui indique les pièces,
distribue les rôles et préside aux répétitions. Il est le maître de
déclamation des acteurs et des actrices et il les forme au grand art de
la scène. Le jour des représentations publiques, il a toujours un
certain nombre de billets d'entrée à sa disposition et, placé au milieu
des assistants, il fait en partie les honneurs de la salle. Il est en
même temps auteur dans les grandes occasions; à la fête du directeur,
par exemple, il a toujours soin de composer ou une pièce allégorique en
son honneur ou au moins quelques couplets à sa louange.

«Il n'est pas nécessaire de faire sentir à Votre Excellence le scandale
d'une pareille existence, et de lui représenter les dangers de toute
espèce qui y sont attachés. Si ces détails étaient connus du public,
quelle idée se formerait-on d'un établissement où l'on tolère d'aussi
étranges abus? Comment veut-on que la partie morale du traitement de
l'aliénation puisse se concilier avec eux? Les malades qui sont en
communication journalière avec cet homme abominable ne reçoivent-ils pas
sans cesse l'impression de sa profonde corruption, et la seule idée de
sa présence dans la maison n'est-elle pas suffisante pour ébranler
l'imagination de ceux mêmes qui ne le voient pas?

«J'espère que Votre Excellence trouvera ces motifs assez puissants pour
ordonner qu'il soit assigné à M. de Sade un autre lieu de réclusion que
l'hospice de Charenton. En vain renouvellerait-elle la défense de le
laisser communiquer en aucune manière avec les personnes de la maison;
cette défense ne serait pas mieux exécutée que par le passé, et les
mêmes abus auraient toujours lieu. Je ne demande point qu'on le renvoie
à Bicêtre, où il avait été précédemment placé, mais je ne puis
m'empêcher de représenter à Votre Excellence qu'une maison de santé ou
un château-fort pour lui, conviendrait beaucoup mieux qu'un
établissement consacré au traitement des malades qui exige la
surveillance la plus assidue et les précautions morales les plus
délicates.

                                            «ROYER-COLLARD, D. M.»


Des dames s'intéressaient d'ailleurs à Sade, ainsi que le constate un
document curieux que nous reproduisons également d'après la _Revue
rétrospective_:

«Madame Delphine de T... a l'honneur d'envoyer à Son Excellence Monsieur
Fouché les pétitions dont elle a eu l'honneur de lui parler ce matin.

«La première pour M. de Sade, afin qu'il veuille bien donner les ordres
les plus prompts afin que M. de Sade reste indéfiniment à Charenton, où
il est depuis huit ans, où il reçoit les soins que sa santé exige; ses
supérieurs sont parfaitement contents de sa conduite.

«Madame de T... joint à sa pétition, un certificat de médecin qui prouve
que l'état de M. de Sade demande qu'il reste à Charenton.

«Elle a l'honneur de remercier de nouveau Son Excellence d'avoir bien
voulu la recevoir ce matin. Chaque fois qu'elle a l'honneur de la
revoir, elle a une raison de plus d'ajouter à sa reconnaissance.»

Malgré les demandes du docteur Royer-Collard, Sade demeura à Charenton,
protégé par le directeur de cette maison, l'abbé Culmier, qui, d'après
la _Biographie universelle_, était un homme d'une morale fort relâchée.
Les spectacles furent interdits, mais bientôt on les remplaça par des
bals et des concerts où les mêmes abus se reproduisirent. Royer-Collard
renouvela ses observations, ses efforts, et le ministre interdit ces
nouveaux et dangereux divertissements, par un arrêté du 6 mai 1813.

La _Revue rétrospective_ nous fournit encore un curieux passage d'une
lettre jusqu'alors inédite, adressée par Mirabeau à M. Boucher, premier
commis de la police. Elle est de l'époque où il était détenu à
Vincennes:

«M. de Sade a mis hier en combustion le donjon et m'a fait l'honneur, en
se nommant et sans la moindre provocation de ma part, comme vous croyez
bien, de me dire les plus infâmes horreurs. J'étais, disait-il moins
décemment, le favori de M. de Rougemont (_le gouverneur du château_),
et c'était pour me donner la promenade qu'on la lui ôtait; enfin, il m'a
demandé mon nom afin d'avoir le plaisir de me couper les oreilles à sa
liberté. La patience m'a échappé et je lui ai dit: Mon nom est celui
d'un homme d'honneur qui n'a jamais disséqué ni emprisonné de femmes,
qui vous l'écrira sur le dos à coups de canne, si vous n'êtes roué
auparavant, et qui n'a de crainte que d'être mis par vous en deuil sur
la Grève[17]. Il s'est tu et n'a pas osé ouvrir la bouche depuis. Si
vous me grondez, vous me gronderez: mais, pardieu! il est aisé de
patienter de loin et assez triste d'habiter la même maison qu'un tel
monstre habite.»

Voici maintenant, toujours d'après la _Revue_ que nous citons, une
lettre dans laquelle Sade, après l'arrestation que signale le rapport du
préfet de police, réclame sa liberté:


«_Sade, homme de lettres, au ministre de la justice._

         «PÉLAGIE, CE 30 FLORÉAL AN X.

      «Citoyen ministre,

«L'innocence persécutée n'a que vous pour appui. Chef suprême de la
magistrature française, c'est à vous seul qu'il appartient de faire
exécuter les lois et d'écarter loin d'elles l'arbitraire odieux qui les
mine et les atténue.

«On m'accuse d'être l'auteur du livre infâme de _Justine_; l'accusation
est fausse, je vous le jure, au nom de tout ce que j'ai de plus sacré.

«Massé, imprimeur et éditeur de l'ouvrage, pris sur le fait, est d'abord
arrêté et enfermé avec moi, puis relâché pendant qu'on continue de me
détenir; il est libre, lui qui a imprimé, qui a vendu, qui vend encore,
et moi je gémis... Je gémis depuis quinze mois dans la plus affreuse
prison de Paris, tandis que, d'après la loi, on ne peut retenir plus de
dix jours un prévenu sans le juger. Je demande à l'être. Je suis
l'auteur ou non du livre qu'on m'impute. Si l'on peut me convaincre, je
veux subir mon jugement; dans le cas contraire, je veux être libre.

«Quelle est donc cette arbitraire partialité qui brise les fers du
coupable et qui en écrase l'innocent? Est-ce pour arriver là que nous
venons de sacrifier pendant douze ans nos vies et nos fortunes?

«Ces atrocités sont incompatibles avec les vertus que la France admire
en vous. Je vous supplie de ne pas permettre que j'en sois plus
longtemps la victime.

«Je veux, en un mot, être _libre_ ou _jugé_. J'ai le droit de parler
ainsi; mes malheurs et les lois me le donnent, et j'ai lieu de tout
espérer quand c'est à vous que je m'adresse.

                                              «Salut et respect,
                                                    «SADE.»


L'infatigable Restif de la Bretonne (nous aurons l'occasion d'en
reparler) a consigné dans plusieurs chapitres des _Nuits de Paris_, les
témoignages qu'il avait recueillis des méfaits de Sade.

À la page 1583, dans un chapitre intitulé: _Nefanda_, nous lisons ceci:
«Le comte de S.... libertin cruel, voulait se venger de la fille d'un
sellier qu'il n'avait pu séduire; elle devait se marier: il disposa tout
pour s'emparer des nouveaux époux sans se compromettre. Lorsqu'il eut
réussi, _virum trium luparum connubio adjungere coëgit, coram alligatâ
uxore quæ quandoque virgis cædebatur_. Tout disparut à l'aurore.»

Dans un chapitre intitulé: _Indignité_, page 1364, Restif raconte que,
passant rue Saint-Honoré, à quatre heures du matin, il dégagea des
attaques d'un laquais une jeune actrice qui lui raconta qu'elle avait eu
le malheur d'accepter l'invitation du comte de..., qui l'avait gardée
jusqu'au matin et qui l'avait renvoyée brutalement en donnant tout bas
des ordres à son laquais qui devait l'accompagner en voiture chez elle.
Le valet voulut exécuter les prescriptions de son maître; l'actrice
cria, Restif intervint, et quoique traqué par le comte et par le
laquais, il se tira avec succès de cette rencontre.

À la page 2460, on rencontre un chapitre intitulé: _les Passe-Temps du
*** de S***_; Restif raconte qu'il se trouvait une nuit devant une
maison du faubourg Saint-Honoré: «J'entendis un bruit sourd, des cris,
des coups aux fenêtres, des carreaux brisés contre les volets
extérieurs. Surpris, j'écoutais. Quelques rares voisins du bout de cette
rue solitaire mirent la tête à la fenêtre, mais ils ne distinguaient
rien. J'allai sous un balcon où étaient un monsieur et une dame, et je
leur demandai ce que signifiait le bruit que j'entendais.--Dans quelle
maison?--Je la lui désignai.--Ha! je m'en doutais, dit le monsieur. Il
rentra. Un demi-quart d'heure après il sortit avec trois domestiques,
malgré la jeune dame qui le voulait retenir.--Le bruit a redoublé,
monsieur, lui dis-je. Je reconnais cette maison. On s'y tue, on s'y
assassine. Le monsieur me dit un seul mot: Voyons. Arrivé à la porte, il
fit frapper à coups redoublés. Nous nous relayons pour frapper. À la
fin, le *** de S*** vint ouvrir lui-même. Nous poussâmes tous la porte
qu'il entrouvrait et nous l'environnâmes.--Qu'est-ce? qu'est-ce? Vous me
faites violence. Mais dès qu'il eût reconnu le monsieur, il devint poli
et tâcha de rire.--C'est un badinage, lui dit-il. J'ai donné une fête à
de jeunes paysans que j'ai invités à venir me voir; ils sont de ma terre
de ***. Ils ont un peu trop bu et ils se démènent dans la grande
chambre frottée où je les ai fait mettre. Ils glissent, ils tombent.--Ce
n'est pas tout, dit le monsieur, mais cela est déjà fort mal. Je ne sors
pas d'ici que je n'aie délivré ces malheureux. Il faut ouvrir ou je fais
enfoncer les portes. De S*** ouvrit en riant, et nous trouvâmes des
jeunes garçons, des jeunes filles pêle-mêle, les uns en sang, les autres
dans un état horrible par les drogues mises dans leur vin. Des filles
avaient été ou trompées ou violentées par ceux qu'elles n'aimaient pas
et qu'elles n'avaient pu reconnaître dans l'obscurité. Le monsieur les
amena tous; on fut obligé d'en porter quelques-uns, surtout des jeunes
filles. Ce trait est horrible, et j'aurais dévoré le monstre si j'avais
été seul avec lui.»

Dans la 3e édition du _Pied de Fanchette_ (1794, sous la fausse date de
1786), Restif parle indirectement de Sade: «Tels les sacripants dont le
scélérat auteur de _Justine_ nous a décrit les atroces et dégoûtants
plaisirs; le désespoir et la douleur lui paraissent un assaisonnement.»

Dans le tome VI de Monsieur Nicolas, il parle, en désignant les
ouvrages du marquis «des exécrables écrits publiés depuis la Révolution:
J'ai voulu le prévenir, en lui montrant qu'il est encore le publicateur
de la _Théorie du libertinage_ que j'ai lue en manuscrit.»

Et dans le tome XVI du même ouvrage: «Cet homme qui allait disséquer une
femme vivante... il a rêvé toutes ces horreurs dans la Bastille où il a
senti les élans de sa rage contre l'esprit humain. Quel monstre qu'un
homme à pareilles idées! Et c'est un noble, de la famille de la célèbre
Laure de Pétrarque! C'est cet homme à longue barbe blanche qu'on porta
en triomphe en le tirant de la Bastille!»

  «Ô peuple aveugle, il le fallut étouffer!»

Un peu plus loin, Restif nous apprend que Sade avait composé l'horrible
_Théorie du libertinage_ dans son repaire «de Clichy où son âme atroce
s'amuse de ces horreurs idéales en y joignant, dit-on, l'horrible
plaisirs de faire saigner, toutes les semaines une infortunée qui lui
sert de maîtresse.»

M. Paul Lacroix a réuni (_Bibliographie de Restif_ p. 417-421), les
passages relatifs au marquis, et suppose qu'ils s'étaient connus dans de
mauvais lieux où l'auteur du _Pornographe_ allait chercher les honteux
matériaux de son livre.

Sade avait feint une grande sympathie pour les principes
révolutionnaires. Les amis de la Révolution le repoussèrent avec
horreur. Il écrivit quatre mauvais vers mis avec sa signature au bas
d'un portrait de Marat:

    Du vrai républicain unique et chère idole,
    De ta perte, Marat, ton image console:
    Qui chérit un grand homme adopte ses vertus:
    Les cendres de Scévole ont fait naître Brutus.

La _Revue rétrospective_ transcrit de la poésie d'un autre genre: ce
sont des _couplets chantés à Son Éminence Mgr. le cardinal Maury,
archevêque de Paris, le 6 octobre 1812, à la maison de santé, près de
Charenton_. Fidèle à son système d'anonymie ou de pseudonymie, de Sade
les avait mis sous le nom des recluses de la maison. Nous ignorons si le
cardinal fut bien flatté de cet hommage. Ces couplets sont d'une
platitude complète; on peut en juger par cet échantillon:

    Votre âme, pleine de grandeur,
    Toujours ferme, toujours égale,
    Sous la pourpre pontificale
    Ne dédaigne point le malheur.

Les autographes de Sade ne sont pas rares; les amateurs d'autographes
les recherchent avec empressement. _L'Isographie des hommes célèbres ou
collection de fac-simile_ (1823-1843, 4 vol. in-4º), en a publié une qui
atteste les goûts dramatiques du personnage en question; elle a été
fournie par la collection de M. de la Porte, et nous la reproduisons
fidèlement:

«Vive Dieu! voilà au moins une lettre qui me plaît et je vous en
remercie. C'est tout ce que je demandais. J'accepte l'arrangement
proposé par M. Vaillant. C'est celui dont il m'avait parlé et qui a fait
la matière de ma lettre d'hier. Voilà mon poème, et j'attends l'argent
le plus tôt possible.

»Voici maintenant ce qui concerne la comédie. Je vous envoie franc de
port deux exemplaires d'une comédie que je viens de faire représenter à
Versailles, et qui, j'ose le dire, a eu le plus grand succès. Je
remplissais moi-même dedans le rôle de Fabrice. L'un de ces exemplaires
est pour vous; je vais vous dire l'usage que je vous prie de faire de
l'autre.»

«Je vous prie de le présenter au chef de votre meilleure troupe, et de
lui dire que vous êtes chargé de la part de l'auteur de lui proposer la
représentation de cet ouvrage. Vous lui direz que s'ils veulent, je
remplirai le même rôle que j'ai joué à Versailles (celui de Fabrice),
mais que de toute façon je m'engage à aller moi-même le leur faire
répéter.»

«J'ai l'honneur de vous remercier et de vous saluer de tout mon coeur.»

«10 pluviôse an VI, Versailles.»

Les catalogues de quelques collections d'autographes livrées à Paris aux
enchères publiques offrent divers manuscrits de Sade. Voici quelques
indications en ce genre, et elles sont loin d'être complètes:

Vente 15 février 1864, nº 450. Fragment d'une correspondance entre
Phonoé et Zénocrate, 4 pages in-4º.

Vente 16 février 1859. Lettre signée Sade, _auteur d'Aline et Valcour_,
au citoyen Coste, artiste du théâtre Ribié. Elle est relative à une
pièce qu'il veut faire représenter.

Vente 8 avril 1844, nº 446. Lettre adressée au ministre de l'intérieur,
datée de Pélagie, 5 nivôse an X:

«Détenu depuis neuf mois à Pélagie comme prévenu d'avoir fait le livre
de _Justine_, qui pourtant n'émanait jamais de moi, je souffre et ne dis
mot, comptant chaque jour sur la justice du gouvernement; mais lorsque
des méchants, désespérés de mon silence et de ma résignation, cherchent
à me nuire par tous les moyens possibles, je les démasque.»

Il se plaint ensuite d'un prisonnier qui lui a volé des poésies pour les
faire imprimer, et comme, dans ce volume, il y en a contre le premier
consul, il s'élève avec force contre cette publication, et il proteste
de son attachement inviolable aux principes républicains.

Vente 23 mars 1848, nº 579. Lettre écrite au gouverneur du château de
Vincennes, où Sade venait d'être enfermé. Ce qu'il désire le plus
ardemment est de revoir sa femme; c'est une grâce qu'il ose demander à
genoux, les larmes aux yeux. «Donnez-moi la douceur de me réconcilier
avec une personne qui m'est si chère et que j'ai eu la faiblesse
d'offenser si grièvement.... Je vous en supplie, Monsieur, ne me refusez
pas de voir la personne la plus chère que j'aie au monde. Si elle avait
l'honneur d'être connue de vous, vous verriez que sa conversation, bien
plus que tout est capable de mettre dans le bon chemin un malheureux qui
est au désespoir de s'en être écarté.»

Vente Fossé-d'Arcosse, 1861, nº 1003. Lettre, 6 pluviôse an VI, adressée
à un négociant de Lyon, pour des intérêts particuliers, et trois
fragments autographes formant 6 pages in-4º. Ils paraissent se
rapporter, soit au journal de sa détention à la Bastille et à Vincennes,
soit à ses mémoires.... «Temps divisé en 12 parties, supposition; la
première division de 33, sans air, ni lettre, ni encre, ni quoi que ce
soit au monde... La seconde de 34, une heure de promenade et permission
d'écrire, une seule fois par semaine.»

Nous trouvons au catalogue de la vente du comte de H., par M. Charavay,
avril 1864, nº 637, un extrait d'une lettre intéressante; elle est datée
de Paris du 5 ventôse an III et adressée au représentant Rabaut
Saint-Étienne avec renvoi de ce dernier et une recommandation de
Bernard Saint-Afrique:

«Ayant perdu toutes ses propriétés littéraires à la prise de la Bastille
et ses biens venant d'être saccagés par les brigands de Marseille, il se
trouve hors d'état d'exister, et il demande un emploi de bibliothécaire
ou de conservateur d'un Museum. On ne doit pas douter que les effets de
ma reconnaissance ne raniment alors dans mon coeur toutes les vertus qui
caractérisent un républicain.»

Divers auteurs se sont occupés de Sade; nous nous bornerons à en
signaler quelques-uns:

Le poète Despaze (mort en 1814) l'a mentionné dans une de ses satires;
il le montre comme proclamant ses affreux principes:

    «Si votre soeur vous plaît, oubliez tout le reste;
    Savourez avec joie les douceurs de l'inceste;
    Servez-vous du poison, et du fer et du feu;
    «La vertu n'est qu'un nom, le vice n'est qu'un jeu.»
    Telle est, de point en point, son infâme doctrine.
    L'ami de la morale, en parcourant _Justine_,
    Noir roman que l'enfer semble avoir inventé,
    Se trouble, et malgré lui demande, épouvanté,
    Comment le monstre affreux qui traça ces peintures,
    Ne l'a pas expié dans l'horreur des tortures?»

Un article de M. Jules Janin, inséré d'abord dans la _Revue de Paris_,
est reproduit dans les _Catacombes_ (6 vol. in-18) de cet écrivain
spirituel et aimé du public. Ce morceau est écrit avec la verve, avec le
brillant éclat de style qui caractérise toutes les productions du
célèbre feuilletonniste des _Débats_; il ne faut pas lui demander une
exactitude bien rigoureuse. Nous reproduirons quelques passages de cette
notice:

«Voulez-vous que je vous fasse l'analyse du livre de Sade? Ce ne sont
que cadavres sanglants, enfants arrachés aux bras de leurs mères, jeunes
femmes qu'on égorge à la fin d'une orgie; coupes remplies de sang et de
vin, tortures inouïes. On allume des chaudières, on dresse des
chevalets, on dépouille des hommes de leur peau fumante; on crie, on
jure, on blasphème, on se mord, on s'arrache le coeur de la poitrine, et
cela pendant douze ou quinze volumes sans fin, et cela à chaque page, à
chaque ligne, toujours. Oh! quel infatigable scélérat! Dans son premier
livre (_Justine_), il nous montre une pauvre fille aux abois, perdue,
abîmée, accablée de coups, conduite par des monstres de souterrain en
souterrain, de cimetière en cimetière, battue, brisée, dévorée à mort,
flétrie, écrasée... Quant l'auteur est à bout de crimes, quand il n'en
peut plus d'incestes et de monstruosités, quand il est là, haletant sur
les cadavres qu'il a poignardés et violés, quand il n'y a pas une église
qu'il n'ait souillée, pas un enfant qu'il n'ait immolé à sa rage, pas
une pensée morale sur laquelle il n'ait jeté les immondices de ses idées
et de sa parole, cet homme s'arrête enfin, il se regarde, il se sourit à
lui-même, il ne se fait pas peur. Au contraire, le voilà qui se complaît
dans son oeuvre, et comme il trouve qu'à son oeuvre, toute abominable
qu'il l'a faite, il manque encore quelque chose, voilà ce damné qui
s'amuse à illustrer son livre, et qui dessine sa pensée, et qui
accompagne de gravures dignes de ce livre, ce livre digne de ces
gravures. À peine ce roman est-il achevé que voilà son exécrable auteur
qui, en le relisant, se dit à lui-même qu'il est resté bien au-dessous
de ce qu'il pouvait faire; et, sur-le-champ, il recommence de plus
belle... Croyez-moi, qui que vous soyez, ne touchez pas à ces livres.
Quant à ceux qui les pourraient lire par plaisir, ceux-là ne les lisent
pas; ils sont au bagne ou à Charenton.»

M. Frédéric Soulié, dans les _Mémoires du Diable_, a dit en passant un
mot des écrits de Sade: «Immonde assemblage de toutes les ordures et de
tous les crimes.»

Charles Nodier raconte dans ses _Souvenirs_, qu'ayant été arrêté et
enfermé au Temple, le hasard lui donna le marquis pour l'un des
compagnons de la première nuit de sa captivité; mais chacun sait que
l'imagination joue le plus grand rôle dans les récits du spirituel
académicien, et nous pouvons regarder comme certain que cette rencontre
n'a jamais eu lieu. Voici d'ailleurs le récit de Nodier:

«Je ne remarquai d'abord en lui qu'une obésité énorme qui gênait assez
ses mouvements pour l'empêcher de déployer un reste de grâce et
d'élégance dont on retrouvait des traces dans l'ensemble de ses manières
et de son langage. Ses yeux, fatigués conservaient cependant je ne sais
quoi de brillant et de fin qui s'y ranimait de temps à autre comme une
étincelle expirante sur un charbon éteint. Ce n'était pas un
conspirateur, et personne ne pouvait l'accuser d'avoir pris part aux
affaires politiques. Comme ses attaques ne s'étaient jamais adressées
qu'à deux puissances sociales d'une assez grande importance, mais dont
la stabilité entre pour fort peu de chose dans les instructions secrètes
de la police, c'est-à-dire la religion et la morale, l'autorité venait
de lui faire une grande part d'indulgence. Il était envoyé aux bords des
belles eaux de Charenton, relégué sous ses riches ombrages, et il
s'évada quand il voulut. Nous apprîmes quelques mois plus tard, en
prison, que M. de Sade s'était sauvé.

«Je n'ai point d'idée nette de ce qu'il a écrit. J'ai aperçu ces
livres-là; je les ai retournés plutôt que feuilletés, pour voir de
droite à gauche si le crime filtrait partout. J'ai conservé de ces
monstrueuses turpitudes une impression vague d'étonnement et d'horreur;
mais il y a une grande question de droit politique à placer à côté de ce
grand intérêt de la société, si cruellement outragée dans un ouvrage
dont le titre même est devenu obscène. Ce de Sade est le prototype des
victimes _extra_-judiciaires de la haute police du Consulat et de
l'Empire. On ne sut comment soumettre aux tribunaux, à leurs formes
politiques et à leurs débats spectaculeux un délit qui offensait
tellement la pudeur morale de la société toute entière, qu'on pouvait à
peine le caractériser sans danger, et il est vrai de dire que les
matériaux de cette hideuse procédure étaient plus repoussants à explorer
que le haillon sanglant et le lambeau de chair meurtrie qui décèlent un
assassinat. Ce fut un corps non judiciaire, le Conseil d'État, je crois,
qui prononça contre l'accusé la détention perpétuelle, et l'arbitraire
ne manqua pas d'occasion pour se fonder, comme on dirait aujourd'hui,
sur ce précédent arbitraire. Je n'examine pas le fond de la question. Il
y a des cas où la publicité est peut-être plus funeste que l'attentat,
mais il faudrait alors un code réservé pour des cas réservés.»

«J'ai dit que ce prisonnier ne fit que passer sous mes yeux. Je me
souviens seulement qu'il était poli jusqu'à l'obséquiosité, affable
jusqu'à l'onction et qu'il parlait respectueusement de tout ce qu'on
respecte.»

On lit dans la _Nouvelle Biographie générale_: «Sade conserva jusqu'à sa
mort ses goûts et ses habitudes ignobles. Se promenait-il dans la cour,
il traçait sur le sable des figures obscènes. Venait-on le visiter, sa
première parole était une ordure, et cela avec une voix très-douce, avec
des cheveux blancs très-beaux, avec l'air le plus aimable, avec une
admirable politesse. C'était un vieillard robuste et sans infirmités.»

Il est question du marquis dans la _Gazette noire par un homme qui n'est
pas blanc_, libellé attribué à Thevenot de Morandu.

Lalande, l'auteur du _Dictionnaire des Athées_, s'exprime ainsi,
_Supplément_ page 84:

«Je voudrais pouvoir citer M. Sade; il a bien assez d'esprit, de
raisonnement, d'érudition, mais ses infâmes écrits le font rejeter d'une
secte (athéiste) où l'on ne parle que de vertu.»

Il paraît que dans sa jeunesse Sade était possesseur d'un physique
séduisant: «il avait la figure ronde, les yeux bleus, les cheveux
blonds et frisés. C'était ce qu'on appelle un joli homme.» (Paul
Lacroix.)

Un auteur allemand qui a pris la peine de donner une analyse abrégée de
_Justine_ et de _Juliette_, imprimée en 1874 (in-12º, 166 p.) s'exprime
ainsi:

«Sa figure était charmante et lorsqu'il n'était qu'un enfant, toutes les
dames qui le rencontraient s'arrêtaient pour le regarder. Il mettait
dans ses moindres mouvements une grâce parfaite, et sa voix harmonieuse
pénétrait jusqu'au fond du coeur de toutes les femmes. Dès sa première
jeunesse, il se livra aux lectures les plus étendues, et il conçut un
système basé sur les principes de l'épicuréisme; il ne négliga point les
beaux-arts; il était excellent musicien, danseur habile, fort à
l'escrime, et il consacra quelques moments à la sculpture. Amateur
fervent de la peinture, il passait des journées entières dans les
galeries de tableaux et surtout dans celle du Louvre[18].» Tout cela est
de la fantaisie.

Parmi les auteurs qui ont parlé de Sade, on peut signaler Mercier,
_Nouveau Tableau de Paris_ et Arsène Houssaye, _Notre-Dame de
Thermidor_, ainsi que Michelet, _Histoire de la Révolution_ tome VI
chap. 7, les Moeurs en 94, de Maxime Du Camp (_Paris, sa vie et ses
organes_ t. V. _les Prisons_.)

Nous avons sous les yeux un _Catalogue de livres rares et curieux_.
(Milan Dumolard frères, 1880, 8º, 427 p.) rédigé par M. Jacques
Piazzoli; il y est question de Sade, p. 394-396, «l'un des fous les plus
extraordinaires et en même temps les plus repoussants.» Après avoir
indiquée divers ouvrages où il est fait mention du marquis M. Piazzoli
ajoute: «Si le temps nous le permettra (_sic_) nous publierons un
(_sic_) étude physiologique (_sic_) sur cet homme et ses ouvrages.»

Quand à la réimpression faite en 1834 (Paris marchand de nouveautés),
in-12 de la notice de Jules Janin et de celle du bibliophile Jacob, M.
Piazzoli regarde l'une comme sans valeur, l'autre comme incomplète. La
bibliographie jointe à ce petit volume est très inexacte, le portrait
est de fantaisie.

Un écrivain français, établi en Allemagne et auquel on doit des écrits
remarquables. Ch. de Villers (voir l'article intéressant que lui a
consacré la _Biographie Universelle_) inséré en 1797, dans le _Spectatus
du Nord_. (journal imprimé à Hambourg) une lettre sur _Justine_; ce
morceau enfoui dans une publication fort oubliée, a été exhumé et
reproduit à Paris. (J. Baur. in-16. 37 pages 150 ex.) avec un
avant-propos signé A. P.-M. (Auguste Poulet-Malassis).

Circonstance notable: cette lettre est adressée à une dame qui avait
ordonné à Villers de lire l'oeuvre de Sade et de lui en rendre compte.

«Vingt fois le dégoût et l'indignation m'ont fait tomber le livre des
mains; sa trop grande célébrité me l'a toujours fait reprendre.

«Il était réservé à notre siècle de le reproduire, et il ne pouvait être
conçu qu'au milieu des barbaries et des sanglantes convulsions qui ont
déchiré la France.»

«Ce roman n'inspire même pas cet intérêt que l'esprit sait répandre
quelquefois sur les mauvaises moeurs; il blesse également à chaque page
la vraisemblance, le sens commun et la délicatesse même des libertins;
il est plat et bête à force d'exagérations ridicules et de choses contre
nature; on est plus pressé de le quitter qu'on n'a été de le prendre.

«Diriez-vous bien cependant que peu d'ouvrages ont eu autant d'éditions
que cette misérable _Justine_? Que penser d'un temps où il s'est trouvé
un écrivain pour composer un tel roman, un libraire pour le débiter et
un public pour l'acheter?»

Villers ajoute que le docteur Meyer, dans ses _Fragments de Paris_,
attribue _Justine_ à l'auteur des _Liaisons dangereuses_; c'est une
erreur qu'il serait superflu de relever. L'ouvrage de Choderlos de
Laclos a été d'ailleurs signalé dès 1836, par Charles Nodier, dans le
_Bulletin du bibliophile_, comme «diffamant la nature humaine et comme
ne méritant pas plus de commentaire que les hideuses spinthrées d'un
émule effronté de Laclos, M. de Sade qui emporte sur lui le prix
dégoûtant du cynisme et non celui de la corruption.»

[Note 15: Les _Mémoires_ de Tilly ont été publiés en 1828, 3 volumes
in-8º. Ils offrent un tableau frappant de la corruption qui régnait
alors dans certaines classes de la société française. M. de Lescure a
dit avec raison que Tilly, type exact et effroyablement réussi de
l'homme à tempérament du dix-huitième siècle, portait jusqu'en son abîme
de corruption une sorte d'intrépidité héroïque.]

[Note 16: Charles Nodier a apprécié sévèrement ce livre célèbre dans une
notice _Sur quelques livres satyriques et sur leur clef_, notice égarée
en 1834 dans un cahier du _Bulletin du Bibliophile_ et que peu de
personnes possèdent aujourd'hui: «Laclos a été le Pétrone d'une époque
moins littéraire et plus dépravée que l'époque où vécut Pétrone. Puisque
les _Liaisons dangereuses_ passent encore pour un ouvrage remarquable
dans quelques mauvais esprits, il faut bien en dire quelque chose, et je
ne sais jusqu'à quel point j'en ai le droit, car il m'a été impossible
de les lire jusqu'à la fin. Peinture de moeurs, si l'on veut, mais de
moeurs tellement exceptionnelles qu'on aurait pu se dispenser de les
peindre sans laisser une lacune sensible dans l'histoire honteuse de nos
travers; oeuvre de style, si l'on veut, mais d'un style si affecté, si
maniéré, si faux, qu'il révèle tout au plus dans son auteur ce qu'il
fallait de vide dans le coeur et d'aptitude au jargon pour en faire le
Lycophron des ruelles: voilà les _Liaisons dangereuses_. Ce livre a
aussi sa clef ou plutôt il en a dix. Je ne crois pas avoir traversé une
ville principale de nos provinces où l'on ne me montrât du doigt, dans
ma jeunesse, un des héros impurs et pervers de ce _Satyricon_ de
garnison, dont l'ennui, plus puissant que la décence et le goût, devrait
dès longtemps avoir fait justice. On laissera sans doute au rebut ces
clefs diffamatoires d'un ouvrage qui diffame la nature humaine et qui ne
mérite pas plus de commentaires que les hideuses spinthries d'un émule
effronté de M. Laclos, M. de Sade, qui emporte sur lui le prix dégoûtant
du cynisme et non de la corruption.»]

[Note 17: Il y avait des liens de parenté entre Sade et Mirabeau.]

[Note 18: "Von so aussergewohlicher Schonheit dass alle Damen" etc.]



LE

MARQUIS DE SADE

II

SES ÉCRITS


Après avoir donné sur la vie de Sade quelques détails que nous avons
tenu à ne pas trop développer, il reste à parler de ses écrits.
Entreprise difficile, mais que nous accomplirons avec tous les
ménagements qu'elle réclame.

La _Biographie universelle_ entre à l'égard des ouvrages de Sade dans
des détails étendus.

L'article qui se trouve dans la _France littéraire_ de Quérard (VIII,
303) n'apprend rien de neuf; il est en grande partie emprunté à la
_Biographie universelle_.

Ersch dans sa _France littéraire_ se borne à mentionner _Aline et
Valcour_ et les _Crimes de l'Amour_.

Commençons par les productions dramatiques. Le marquis aima constamment
la comédie de société, et il se plaisait à faire jouer des pièces qui
restaient d'ailleurs au-dessous du médiocre.

Il existe un drame en prose et en trois actes, imprimé à Versailles,
l'an VIII, in-8º; l'auteur ne se désigne que sous les initiales de ses
prénoms et de son nom. Cette production a pour titre: _Oxtiren, ou les
Malheurs du libertinage_, par D. A. F. S., Versailles, Blaizot, an VIII,
2 feuillets et 48 pages. Elle figure au catalogue de la bibliothèque
dramatique de M. de Soleinne, nº 2542. Une note s'exprime ainsi:
«L'auteur a beau prodiguer les noms de _scélérat_ et de _monstre_ à son
héros, on sent qu'il le peint avec complaisance, d'après nature, qu'il
lui prête ses sentiments. Il y a même beaucoup d'analogie entre sa
propre histoire et le sujet de cette pièce. La théorie du crime se
retrouve partout: «Ce valet m'impatiente, il frémit. Ces imbéciles-là
n'ont point de principes; tout ce qui sort de la règle ordinaire du
vice et de la friponnerie les étonne; le remords les effraie.»

Le rédacteur du catalogue en question émet l'opinion que Sade doit être
l'auteur des pièces obscènes qui parurent, de 1789 à 1793, contre
Marie-Antoinette, la princesse de Lamballe et madame de Polignac. Cette
conjecture nous semble très-hasardée; Sade n'avait aucun motif de
multiplier avec fureur des attaques infâmes contre le parti de la cour,
et il ne manquait pas alors d'écrivains ignobles très-disposés à pousser
la licence au delà de toutes les limites.

Nous trouvons au même catalogue, nº 3879, un manuscrit intitulé: _Julia,
ou le Mariage sans femme_, folie-vaudeville en un acte. Le rédacteur met
en note: «Cette pièce est sotadique, comme son titre l'indique.
L'écriture ressemble à celle du marquis de Sade, qui avait, comme on
sait, démoralisé les prisonniers de Bicêtre en les dressant à jouer des
pièces infâmes qu'il composait pour eux.»

Nous croyons qu'il y a de l'exagération dans cette allégation. La
tolérance des administrateurs de l'hospice n'aurait pu aller si loin.
Quand au mot _sotadique_, ce n'est peut-être pas celui qu'il fallait
employer, mais un autre emprunté aux habitudes des habitants d'une ville
engloutie dans la Mer Morte.[19]

On connaît deux autres pièces de Sade qui furent reçues, la première, au
Théâtre Français, en 1790 (_le Misanthrope par amour_, _Sophie et
Dufrasne_) la seconde au théâtre Favart (_l'Homme dangereux, ou le
Suborneur_). Ces comédies sont en vers; elles n'ont pas été imprimées.
La _Biographie universelle_ indique seize autres pièces de divers genres
(il serait sans intérêt d'en donner les titres) dont les manuscrits
restèrent entre les mains de la famille; elle mentionne un devis
raisonné sur le projet d'un _spectacle de gladiateurs_, à l'instar des
Romains, dans lequel Sade devait être intéressé. Cette idée était en
effet digne de lui.

Le rédacteur du catalogue Soleinne (Mr Paul Lacroix, nº 3876) est porté
à attribuer à Sade une autre pièce très-rare et que son titre fait
rechercher: _la France f...!_ Les personnages de cette comédie, qui
s'intitule «lubrique et royaliste,» sont la France, l'Angleterre, la
Vendée, le duc d'Orléans, le comte de Puisaye, le roi de Prusse,
l'empereur François II et le roi d'Espagne, Charles IV. La dédicace au
ministre de la police n'est pas longue: «Devine si tu peux, et choisis
si tu l'oses.» La préface commence ainsi: «J'ai cherché à être lu par
tout le monde. Si mon ouvrage va jusqu'à la postérité, je la supplie de
ne pas me juger sur le style, mais sur le fond. Lecteurs, ne vous
prévenez pas contre le titre; femmes aimables, pardonnez-le moi! plus
vous me lirez, plus je réclame votre indulgence. Libertins, hommes de
lettres, politiques, historiens, philosophes, patriotes, royalistes,
étrangers, lisez-moi; j'écris pour vous tous. Et vous, souveraine de ma
pensée, vous que j'adore, si vous me devinez, ne craignez rien pour le
sentiment. J'ai écrit avec ma plume; mon coeur n'y est pour rien.»

Les notes présentent des faits curieux, mais d'une exactitude suspecte.
L'auteur ne doute pas que son ignoble badinage ne produise des fruits
honnêtes: «Lorsqu'il s'agit du bien, qu'importe comment on l'opère?
N'avez-vous jamais pris de poison pour vous guérir?»

La pièce a été certainement imprimée après l'an 1796, date que semble
désigner le chiffre de 5796; les vers suivants en sont la preuve:

    Buonarparte règne en maître,
    À sa guise il nous fait des lois,
    Puis, en despote, il nous les donne.
    Petit-fils d'un petit bourgeois,
    Assis sur le trône des rois,
    Que lui manque-t-il? la couronne.

Ce n'était qu'à l'époque du Consulat qu'il était possible de s'exprimer
de la sorte.

Des notes sont remplies de traits mordants contre les hommes de
l'époque. En voici deux échantillons: «Notre Brutus de Douay (_Merlin_),
de mauvais mari, devint mauvais père, autant qu'il était mauvais
Français.--Notre Caïn (_J.-M. Chénier_) dénonça son frère Abel, et le
fit assassiner, non par la jalousie de ses succès, mais pour avoir ses
ouvrages, qu'il nous donne comme les siens.»

_La France f..._ a paru sur divers catalogues de vente (Saint-Mauris,
Baillet, etc.). Nous la rencontrons aussi dans deux collections qui
n'ont pas été dispersées, celles de Leber (nº 5016) et de Pixérécourt
(page 368 du catalogue de 1839). Il en a été publié il y a quelques
années une réimpression tirée à petit nombre.

La _Biographie universelle_ indique aussi comme oeuvres dramatiques de
Sade, indépendamment de celles déjà mentionnées, _l'Epreuve_, comédie en
un acte et en vers, saisie par la police en 1782, et non rendue, parce
qu'elle contenait des passages libres; _l'Ecole des jaloux_; le
_Boudoir_, reçu en 1791 au théâtre Favart, et un drame en trois actes:
_Cléontine, ou la Fille malheureuse_.

Le plus célèbre des ouvrages de Sade, celui qui a voué son nom à
l'infamie, c'est _Justine, ou les Malheurs de la Vertu_. Il en existe
plusieurs éditions successivement accrues et amplifiées. Quelques
détails bibliographiques à cet égard doivent trouver place ici. La
première impression porte l'indication: en Hollande, chez les libraires
associés, 1791, 2 vol. in-8, le 1er de 283 p. et le 2e de 191 p.--Autre
édition, en Hollande, chez les libraires associés, 1791, 2 vol. in-12,
le 1er de 337 p. et le 2e de 228 p.--Londres, 1792, 2 vol. in-18
(_Paris-Cazin_.) de 291 et 306 p. avec un frontispice, réduction de
celui de l'édition originale. Il existe une reproduction ou contrefaçon
en 4 volumes. _Hollande_, 1800, avec 4 frontispices, 6 figures obscènes.

Cette première rédaction, tout abominable qu'elle soit, l'est un peu
moins que la suivante, qui est la seconde. Les horreurs de Bressac, par
exemple, sont commises sur sa tante, au lieu de sa mère.--Troisième
édition, corrigée et augmentée: Philadelphie, (_Paris_), 1794, 2 vol.
in-18 avec 6 grav. jolie impression.

_La Nouvelle Justine, ou les Malheurs de la Vertu_ suivie de _Juliette,
sa soeur, ou les Prospérités du Vice_, ouvrage orné d'un frontispice et
de cent sujets gravés avec soin. Hollande (Paris, Bertrandet?),
1797,[20] 10 vol. in-18 dont 4 de Justine et 6 de Juliette.--Troisième
rédaction, dans laquelle le marquis de Sade a poussé les atrocités au
dernier période.--L'auteur, dit-on, imprima lui-même son ouvrage dans un
souterrain. On dit que Saint-Just, de la Convention, le lisait pour
s'exciter à la cruauté. L'auteur en adressa un exemplaire sur papier
vélin à chacun des membres du Directoire. On doit trouver, à la fin du
tome VI, l'indication au relieur, contenant l'ordre des gravures, en 4
pages, qui a été enlevé dans beaucoup d'exemplaires. Cette indication
est nécessaire pour vérifier le nombre de gravures, incomplet dans la
plupart des exemplaires, tantôt pour quelques-unes des figures, tantôt
pour d'autres--_Juliette, ou la suite de Justine_, avait paru pour la
première fois en 1796, en 4 vol. in-8º. (Voir Barbier, _Dict. des
Anonymes_, nº 9127.) Dans l'édition de 1797, elle occupe 6 vol. in-18
avec 60 grav.--Un bibliophile nous remet la note suivante: «Je crois
qu'il existe d'autres éditions portant le même titre que l'édition de
Hollande, 1797, mais peut-être n'est-ce que cette édition avec des
gravures différentes. J'ai vu plusieurs exemplaires d'une édition dont
les planches, copiées exactement sur celles de l'édition de 1797, sont
moins bien exécutées, et dans tous les exemplaires que j'ai vus, il n'y
a que 100 figures, y compris le frontispice. La figure du tome II, p.
241 de l'édition de 1797, représentant une parodie des cérémonies
religieuses, est omise. Dans une autre édition, les figures sont
lithographiées et souvent modifiées. Je crois que le nombre de ces
lithographies est moins considérable. En sus des trois séries de figures
que j'ai vues, j'ai une portion d'une suite de gravures semblables à
celles de l'édition de 1797; la planche que je viens d'indiquer s'y
trouve. Ces figures sont presque au trait; peut-être faut-il y
reconnaître un tirage des planches originales avant qu'elles n'eussent
été terminées.»

Toutes les éditions de cet ouvrage sont rares et chères, et un
exemplaire complet et bien conservé ne se cède guère aujourd'hui à
moins de 600 et 800 francs.--Il y a eu, pour _Justine_, une condamnation
le 19 mai 1815, et une autre condamnation a été insérée au _Moniteur_ du
15 décembre 1843.

_Justine_ est un récit d'atrocités et de folies sanguinaires beaucoup
plus qu'érotiques; la difficulté de comprendre le motif qui avait pu
dicter cet ouvrage a fait quelquefois supposer la folie chez son auteur.
Cependant, comme le fait observer M. Paul Lacroix, dans la 5e de ses
_Dissertations sur divers points curieux de l'histoire de France_,
plusieurs personnages ont pu lui servir de modèle, et notamment le
maréchal de France, Gilles de Rais ou Retz étranglé en 1440 et qui avait
exécuté une partie de ce que Sade a décrit.[21]

La préface mise en tête de l'édition de _Justine_ de 1797 est curieuse à
plusieurs égards; nous la placerons ici. C'est d'ailleurs le seul
endroit de ce roman dont la reproduction soit possible:

«Le manuscrit original de cet ouvrage qui, tout tronqué, tout défiguré
qu'il était, avait cependant obtenu plusieurs éditions entièrement
épuisées aujourd'hui, nous étant tombé entre les mains, nous nous
empressons de le donner au public tel qu'il a été conçu par son auteur,
qui l'écrivit en 1788. Un infidèle ami à qui ce manuscrit fut confié,
trompant la bonne foi et les intentions de cet auteur, qui ne voulait
pas que son manuscrit fût imprimé de son vivant, en fit un extrait bien
au-dessous de l'original, et qui fut constamment désavoué par celui dont
l'énergique crayon a dessiné la Justine et sa soeur que l'on va voir ici.

«Nous n'hésitons pas à les offrir telles que les enfanta le génie de cet
écrivain à jamais célèbre, ne fût-ce que par cet ouvrage, persuadés que
le siècle philosophique dans lequel nous vivons, ne se scandalisera pas
des systèmes hardis qui s'y trouvent disséminés; et, quant aux tableaux
cyniques, nous croyons avec l'auteur que toutes les situations possibles
de l'âme étant à la disposition du romancier, il n'en est aucune dont
il n'ait la permission de faire usage; il n'y a que les sots qui se
scandalisent; la véritable vertu ne s'effraie ni se s'alarme jamais des
peintures du vice; elle n'y trouve qu'un motif de plus à la marche
sacrée qu'elle s'impose. On criera peut-être contre cet ouvrage, mais
qui criera? Ce seront les libertins, comme autrefois les hypocrites
contre le _Tartufe_.

«Nous certifions du reste que, dans cette édition, on s'est absolument
conformé à l'original que nous possédons seuls; coupe de l'ouvrage,
systèmes philosophiques, tout s'y trouve; les gravures, même, ont été
exécutées d'après les dessins que l'artiste avait fait faire avant sa
mort et qui étaient annexés au manuscrit.

«Aucun livre, d'ailleurs, n'est fait pour exciter une curiosité plus
vive; en aucun, l'intérêt, ce ressort si difficile à produire dans un
ouvrage de cette nature, ne se soutient d'une manière plus attachante;
dans aucun, les replis du coeur des libertins ne sont développés plus
adroitement, ni les écarts de leur imagination tracés d'une manière plus
forte; dans aucun enfin n'est écrit ce que l'on va lire ici. Ne
sommes-nous donc pas autorisés à croire que, sous ce rapport, il est
fait pour parvenir à la postérité la plus reculée? La Vertu même,
dût-elle en frémir un instant, peut-être faudrait-il oublier ses larmes
pour l'orgueil de posséder en France une aussi piquante production.»

On voit que de Sade avait la précaution de donner son livre comme
l'oeuvre d'un auteur déjà décédé. On prétend d'ailleurs que, dans la
conversation, il ne faisait aucune difficulté de reconnaître la
paternité de ses monstrueuses productions.

Citons encore le jugement qu'il porte sur un homme célèbre avec lequel
il avait eu, nous l'avons déjà dit, de vives altercations:

«Mirabeau voulut être libertin pour être quelque chose; il n'est et ne
sera pourtant rien toute sa vie.»

Une note ajoute:

«Une des meilleures preuves du délire et de la déraison qui
caractérisent la France en 1789, est l'enthousiasme ridicule qu'inspire
ce vil espion de la monarchie. Quelle idée reste-t-il aujourd'hui de cet
homme immoral et de fort peu d'esprit? Celle d'un traître, d'un fourbe
et d'un ignorant.»

On a dit que l'édition de 1797 avait été exécutée avec luxe; c'est une
erreur; l'impression est fort ordinaire; les gravures sont bien
médiocres[22].

Les dessins originaux existent encore aujourd'hui, avec des annotations
de la main de Sade, dans le cabinet d'un bibliophile qui a réuni un
grand nombre de livres difficiles à rencontrer.

L'_Histoire de l'art pendant la Révolution_, écrite par M. J. Renouvier
et publiée par M. A. de Montaiglon, parle d'un frontispice gravé par
Chéry et qui est peut-être destiné «à un de ces livres infâmes d'un
maniaque qui souilla l'époque de la liberté.»

En 1835, un spéculateur en librairie eut l'idée de faire écrire un roman
très-mal fait qu'on intitula _Justine, ou les Malheurs de la vertu_,
avec une préface par le marquis de Sade (on donna en effet un extrait de
la préface). 2 vol. in-8º. Cette narration, où figuraient des voleurs et
des garnements de la pire espèce étalant des principes fort peu
édifiants, fut, dit-on, rédigée par un auteur d'un ordre infime, le
fécond Raban, publiée par un éditeur nommé Bordeaux (Fr.-M. J.) Ce livre
fut annoncé publiquement; le scandale fut grand: l'autorité intervint,
et l'éditeur, traduit en justice, fut condamné à six mois de prison et
2.000 francs d'amende.

Il existe un ouvrage de Restif intitulé l'_Anti-Justine_. _Au
Palais-Royal, chez feue la veuve Girouard, très connue_, 1798, 2
parties, in-12; la première 204 pages, la seconde s'arrête à la page
252; l'impression n'a pas été achevée. Le titre annonce 60 figures qui
n'ont jamais paru. L'impression commencée, vers 1798, par Restif,
écrivain typographe, et qu'il exécutait lui-même, est restée inachevée
et il n'en a été tiré que fort peu d'exemplaires, qui, sans doute, ont
été détruits pour la plupart. On prétend qu'on n'en connaît plus que
cinq ou six. Un se trouve, dit-on, dans la réserve de la Bibliothèque
nationale; un autre aurait été payé 2,000 francs par un riche Anglais,
amateur du fruit défendu en fait de raretés bibliographiques[23]. Quoi
qu'il en soit, l'ouvrage est aujourd'hui assez répandu, parce qu'il a
obtenu récemment plusieurs réimpressions exécutées en Belgique, l'une en
2 vol. in-18, avec de mauvaises lithographies coloriées, les autres
beaucoup plus soignées, est in-12, avec des gravures.

L'_Anti-Justine_ est un tissu d'ordures révoltantes; L'auteur semble
s'être proposé de dépasser tout ce qu'on avait osé écrire jusqu'alors en
fait de cynisme. Cette production est mise sous le nom de Linguet, qui
en est fort innocent. Elle est divisée en 48 chapitres, dont il est
presque toujours impossible de transcrire les titres; en voici, du
moins, quelques-uns qu'on peut citer: Du bon Mari Spartiate.--Des
Conditions du Mariage.--Du Dédommagement.--Du chef-d'oeuvre de tendresse
paternelle.--D'une nouvelle Actrice, etc.

En écrivant ces ordures, Restif s'était proposé, à ce qu'il prétend, un
but moral. Il s'exprime de la façon suivante, dans un _Épilogue_:

«J'ai longtemps hésité pour savoir si je publierai cet ouvrage posthume
du trop fameux Linguet. Le casement déjà commencé, je résolus de n'en
tirer que quelques exemplaires pour mettre quelques amis éclairés et
deux ou trois femmes d'esprit à même de juger sciemment de son effet, et
s'il ne fera pas autant de mal que l'oeuvre infernale à laquelle on veut
le faire servir de contre-poison. Je ne suis pas assez dépourvu de sens
pour ne pas sentir que l'_Anti-Justine_ est un poison; mais ce n'est pas
là ce dont il s'agit. Sera-ce le contre-poison de l'infâme _Justine_?
Voilà ce que je veux consulter près des hommes et des femmes
désintéressés qui jugeront de l'effet que le livre imprimé produit sur
eux et sur elles.

«On a vu par la table même combien cet ouvrage est saturé, mais il le
fallait pour produire l'effet attendu. Jugez donc, mes amis, et craignez
de m'induire en erreur.

«L'ouvrage aura cinq, six ou sept parties comme celle-ci. Il est destiné
à ramener les maris blasés auxquels les femmes n'inspirent plus rien.
Tel est le but de cette étonnante production que le nom de Linguet
rendra immortelle.»

Dans le chapitre 26, Restif revient sur l'idée qui l'a guidé: «J'ai un
but important: je veux préserver les femmes de la cruauté.
L'_Anti-Justine_, non moins savoureuse, non moins emportée que la
_Justine_, mais sans barbarie, empêchera désormais les hommes d'avoir
recours à celle-ci; la publication du concurrent antidote est urgente,
et je me déshonore volontiers aux yeux des sots, des puristes et des
irréfléchis pour la donner à mes compatriotes.»

Restif a poussé la prévoyance jusqu'à indiquer minutieusement les sujets
d'un grand nombre d'estampes destinées à accompagner ce qu'il avait
composé de l'_Anti-Justine_, nous avons dit qu'elles n'avaient jamais
existé.

M. Paul Lacroix dans le volume qu'il a publié sous le titre de
_Bibliographie et Iconographie, de tous les ouvrages de Restif de la
Bretonne_, (Paris, A. Fontaine, 1875, gr. 8.) entre, au sujet de l'écrit
qui nous occupe (p. 413 et suiv.) dans de longs détails auxquels nous
renvoyons.

_La Philosophie dans le Boudoir_, de Sade, est un ouvrage tout aussi
dégoûtant que _Justine_. C'est une série de dialogues et d'orgies entre
quelques libertins, dignes émules du marquis, et des femmes bien faites
pour figurer dans une pareille société. De longues discussions
philosophiques, où s'étalent l'athéisme le plus effronté et la négation
de toute morale, se mêlent à des scènes ignobles. On connaît deux
éditions, Londres, (_Paris_,) dépens de la Compagnie, MDCCXCXC (_sic_
pour 1795) 2 parties, petit in-12 de 190 et 216 pages avec un joli
frontispice non libre et 4 figures libres médiocres.--A été réimprimé en
1830, en 2 volumes in-18, avec 10 lithographies obscènes; et aussi
depuis, avec des gravures libres.

Nous avons vu une édition où des photographies fort mal faites
remplacent les lithographies.

Nous ne connaissons que de titre la _Théorie du libertinage_ que Restif
de la Bretonne, dans son étrange auto-biographie, intitulée _Monsieur
Nicolas_, mentionne comme un ouvrage de Sade; il n'est pas probable
qu'elle ait été imprimée.

_Aline et Valcourt, ou le Roman philosophique, écrit à la Bastille, un
an avant la Révolution_, est une production épistolaire qui fut publiée
en 1793, chez Girouard, libraire, en 8 volumes petit in-12[24] 8
faux-titres et 16 figures. La figure du tome III page 216 manque
souvent; elle est trop découverte. On y retrouve ces personnages ayant
les goûts cruels ou dépravés que Sade plaçait dans tous ses écrits. Il
se met en scène sous le nom de Valcourt, et il retrace quelques traits
de sa propre histoire. D'après la _Biographie universelle_, ce roman,
moins immoral que _Justine_, est peut-être plus dangereux, parce qu'il
n'offre pas des tableaux aussi dégoûtants. D'après M. Pigoreau (_Petite
bibliographie romancière_), quelques extraits de cet ouvrage, choisis
dans ce qu'il y a de plus admissible, ont été insérés dans deux romans
fort oubliés aujourd'hui, publiés à l'époque du Directoire, et qui
pourraient bien être aussi des productions de Sade: _Valmor et Lydia_.
1798, 3 volumes in-12; _Alzonde et Koradin_, 1799, 2 volumes in-18.

Les tirades ultra-philosophiques abondent dans le roman de Sade; un des
principaux personnages est un président aussi cruel que débauché,
souillé de crimes et de turpitudes. De très-longs épisodes coupent le
récit; un d'eux fait le tableau du gouvernement d'un roi nègre qui a
établi dans ses États un régime tout à fait contraire aux idées de
morale admises chez les nations civilisées, régime dont ses sujets se
trouvent très-satisfaits et très-heureux; un autre hors-d'oeuvre retrace
les malheurs d'une femme qui est tombée au pouvoir de l'Inquisition, et
il va sans dire que Sade, tout en prodiguant les épithètes de monstre et
de scélérat au grand-inquisiteur, don Crispe Brutaldi Barbaridos de
Torturentia, décrit avec complaisance la luxure et la férocité de cet
exécrable personnage.

On a attribué à Sade deux autres romans:

_La Marquise de Ganges_, 1813, 2 vol. in-12, récit ennuyeux et sombre,
mais non licencieux d'une histoire criminelle et véritable; toutefois
Sade altérait la réalité des faits afin de noircir la mémoire d'une
infortunée victime des machinations de quelques scélérats.

_Pauline de Belval, Mémoire anecdote parisienne du dix-huitième siècle_,
1796, 2 vol. in-12, 1816, production indiquée dans la
_Bibliographie-romancière_ de M. Pigoreau; Luérard dit ne pas la
connaître, et nous ne l'avons point rencontrée.

Il existe un roman mal écrit, mal intrigué: l'_Étourdi_, Lampsaque,
1784, 2 vol. in-12. L'auteur ne s'est pas gêné pour transcrire
littéralement de longs passages dans d'autres livres de l'époque et pour
les enchasser dans ses peu édifiantes narrations. M. P. L. (Paul
Lacroix), dans une note qui accompagne l'annonce d'un exemplaire de cet
ouvrage (_Bulletin du bibliophile_, 1857, p. 153), l'attribue à Sade. Le
chapitre intitulé _la Comédie_ n'est qu'un souvenir du théâtre de
société que le marquis avait inauguré dans son château de la Coste, où
les médecins l'envoyèrent se refaire de ses fatigues de débauche, et où
il amena mademoiselle Beauvoisin, actrice du Théâtre-Français, qu'il
faisait passer pour sa femme. Voici quelques lignes à ce sujet (tome II.
p. 84), dans lesquelles on reconnaît l'auteur de tant de turpitudes:
«Comme je n'ai jamais ressemblé à ces malades dont Molière a si bien
peint le ridicule, qui n'ont jamais d'autre occupation que de se
médicamenter, qu'il me faut un objet de dissipation et que l'amour ne
pouvait m'en fournir dans ces pays où presque toutes les femmes ont
encore de la vertu ou du moins les sots préjugés qui la remplacent, que
je n'avais ni la volonté ni le désir de les combattre, j'employai mon
temps à former une troupe pour jouer la comédie en société: passion que
j'ai toujours eue et qui souvent m'a tenu lieu de bien d'autres. Que
d'obstacles n'eus-je pas à vaincre avant de réussir! C'était la conquête
de la Toison d'Or. Il me fallut terrasser tous ces monstres qu'on nomme
préjugés et qu'il est difficile de détruire et même d'affaiblir dans
l'esprit des personnes qui les ont reçus dans leur enfance.»

À la fin de ce roman, qui offre parfois, pour les noms des personnages,
des anagrammes qu'il serait curieux de déchiffrer et qui côtoie en
quelque sorte les aventures du marquis lui-même, l'auteur revendique
pour son compte une plaisante mystification dont le _Journal de Paris_
fut complice involontaire en 1777, et que les _Mémoires_ de Bachaumont
ont prise au sérieux: c'est le jeune homme à marier proposé en loterie
à 3,000 francs le billet. Sade fut-il, en effet, l'inventeur de cette
facétie?

Mentionnons aussi _Zoloé et ses deux acolytes_; chez tous les marchands
de nouveautés, thermidor, an VIII. Turin (Paris) in-18, frontispice
gravé, non signé. Les productions immondes de Sade sont mentionnées avec
complaisance dans ce petit roman. Hâtons-nous de dire que, si _Zoloé_
outrage la décence, elle n'est pas, du moins, plus coupable qu'une foule
d'autres oeuvres plus ou moins lestes qui se sont multipliées depuis un
siècle. Quant au but que poursuit ce pamphlet, on découvre que c'est une
satire violente, et, qui plus est un tissu de calomnies dirigées contre
Joséphine de Beauharnais, alors épouse du premier consul. Les deux
_acolytes_ que lui assigne l'auteur, et qu'il affuble des noms de
_Laureda_ et de _Volsange_, passent pour avoir été mesdames Tallien[25]
et Visconti. Dès l'avant-propos, la situation de l'héroïne est tracée
de manière à dissiper toute incertitude:

«Qu'avez-vous, ma chère Zoloé? Votre front sourcilleux n'annonce que la
triste mélancolie. La fortune n'a-t-elle pas assez souri à vos voeux? Que
manque-t-il à votre gloire, à votre puissance? Votre immortel époux
n'est-il pas le soleil de la patrie?»

Vient ensuite un portrait dans lequel l'âge, la patrie, la famille, tout
s'accorde point pour point avec la personne que l'on voit attaquée par
le libelliste avec tant d'audace:

«Zoloé a l'Amérique pour origine. Sur les limites de la quarantaine[27],
elle n'en a pas moins la prétention de plaire comme à vingt-cinq; un ton
très insinuant, une dissimulation hypocrite consommée; à tout ce qui
peut séduire et captiver, elle joint l'ardeur la plus vive pour les
plaisirs, une avidité d'usurier pour l'argent qu'elle dissipe avec la
promptitude d'un joueur, un luxe effréné qui engloutirait les revenus de
dix provinces. Elle n'a jamais été belle; mais sa coquetterie déjà
raffinée avait attaché à son char un essaim d'adorateurs. Loin de se
disperser par son mariage avec le comte Bermont, ils jurèrent tous de ne
pas être malheureux, et Zoloé, la sensible Zoloé, ne put consentir à
leur faire violer leur serment. De cette union sont nés un fils et une
fille, aujourd'hui attachés à la fortune de leur illustre beau-père.»

Quant à Laureda, elle justifie l'opinion qu'on a conçue de la nation
espagnole: «elle est tout feu et tout amour. Fille d'un comte de
nouvelle date[26], mais extrêmement riche, sa fortune lui permet de
satisfaire tous ses goûts.»

L'auteur raconte en style très négligé et très incorrect des orgies où
figurent ces trois dames; il les met en scène avec _Fessinot_, époux de
Laureda, avec l'ex-domestique _Parmesan_ et l'ex-capucin _Pacôme_. Il
serait assez inutile de rechercher quels sont les personnages cachés
sous ces divers noms.

Chemin faisant, on rencontre de vives attaques contre des gens alors en
évidence et dont la conduite n'était pas édifiante. Les mésaventures du
sénateur D..., libertin perdu de vices, l'ardeur de S... pour le jeu,
sont l'objet de sarcasmes violents; l'intempérance du représentant du
peuple C... fournit le sujet d'un tableau repoussant.

«En traversant le Carrousel, je rencontrai deux forts qui portaient sur
un brancart une espèce d'homme, couché et enveloppé dans un grand
manteau bleu. Je m'imaginai d'abord que quelque affaire d'honneur avait
envoyé le personnage dans l'autre monde, et qu'on allait le remettre à
sa famille pour en disposer. Je demande à un des porteurs, avec un air
d'intérêt, de quoi il s'agissait.--Suivez-nous, me dit-il, vous en
jugerez. Le brancart s'arrête à la maison du citoyen C..., car c'était
lui-même qu'on promenait en cet état. Sa figure couperosée, des yeux
qu'il roulait pleins de vin, des paroles sans suite, des gestes d'un
insensé, des restes impurs qui sortaient de sa bouche et dont ses habits
étaient tout dégoûtants, me firent bientôt connaître la cause de l'état
où je trouvais l'un des représentants de la France.

«Comme ce spectacle paraissait m'affecter, l'un des porteurs me dit:
«Vous êtes bien bon de plaindre le citoyen C... Cinq fois par décade,
notre ministère lui est nécessaire.»

Il est permis de croire que l'histoire de _Zoloé_ entrait pour quelque
chose dans le parti que prit la police de faire enfermer le marquis de
Sade à Charenton. Ce fut en 1801, peu de temps après la date indiquée
sur le titre de ce pamphlet, qu'il perdit sa liberté.

On peut facilement supposer qu'aucun libraire ne voulut se charger de la
publication d'un libellé qui devait susciter de redoutables colères.
Les mots: _de l'imprimerie de l'auteur_, écrits sur le frontispice,
s'accordent avec une phrase de la préface: «Je me procurerai moi-même
l'honneur d'être imprimé, et je n'en aurai l'obligation à personne.»
Nous ignorons si de Sade possédait une imprimerie particulière; en tout
cas, il était très au fait des mystères de la typographie clandestine.

Saisi par la police, le petit volume que nous indiquons est devenu rare;
nous le rencontrons sur quelques catalogues (40 fr. Saint-Mauris, nº
276;--38 fr. 50, exemplaire broché, Bignon, nº 1832.)

Transcrivons le dernier paragraphe de _Zoloé_: «Qu'on se rappelle que
nous parlons en historien. Ce n'est pas notre faute si nos tableaux sont
chargés des couleurs de l'immoralité, de la perfidie et de l'intrigue.
Nous avons peint les hommes d'un siècle qui n'est plus. Puisse celui-ci
en produire de meilleurs et prêter à mes pinceaux les charmes de la
vertu.»

On sait que, tout en traçant avec une infatigable complaisance des
tableaux où s'étalaient tous les vices et tous les crimes, de Sade
avait la manie de vanter la vertu.

_Zoloé_ ne figure point parmi les divers ouvrages de Sade que
mentionnent la _Biographie universelle_ et la _France littéraire_ de
Quérard; même silence dans la _Nouvelle Biographie générale_. Les
détails qu'on vient de lire à l'égard de ce libellé se retrouvent dans
les _Fantaisies bibliographiques_ de M. Gustave Brunet (_Paris, J. Gay_,
1864, in-18.)

Il existe une réimpression de Zoloé _avec notices biographiques et
bibliographiques_. Bruxelles, chez tous les libraires, 1870, in-12 178
pages. Le titre annonce un tirage à 130 exemplaires, mais il a sans
doute été dépassé. Le frontispice à l'eau-forte est la reproduction de
celui du titre de l'édition originale. Pisanus Fraxi (_Index libr.
prohib._, p. 407) a parlé de Zoloé: il n'y voit qu'une sotte et plate
attaque contre Bonaparte et Joséphine; point de vérité historique, nulle
trace d'esprit. Voir aussi: _OEuvres posthumes de Quérard, publiées par
G. Brunet; Livres à clef_, 1873, p. 174.

_Les Crimes de l'Amour, ou le délire des Passions_, nouvelles
historiques et tragiques, précédées d'une idée sur les romans, par D. A.
F. Sade. Paris, Massé, an VIII, 2 volumes in-8º ou 4 volumes in-12, 4
frontispices non signés. Un bel exemplaire papier vélin, figures avant
la lettre, fait partie du cabinet d'un bibliophile parisien. Un
exemplaire relié a été adjugé à 45 francs vente Solar, nº 2224.

Un critique de l'époque, Villeterque, ayant avec raison signalé dans le
_Journal de Paris_ cet ouvrage comme détestable à tous égards, Sade se
fâcha, et il fit promptement paraître une brochure intitulée: _l'Auteur
des Crimes de l'Amour à Villeterque, folliculaire_, in-12, 19 pages; il
désavoue ses autres écrits avec son audace habituelle, et adresse au
critique des injures grossières.

Cet ouvrage étant aujourd'hui fort peu connu, nous entrerons à son égard
dans quelques détails.

L'épigraphe est assez caractéristique; elle est indiquée comme empruntée
aux _Nuits_ d'Young (ce que nous n'avons pas perdu notre temps à
vérifier): «Amour, fruit délicieux que le ciel permet à la terre de
produire pour le bonheur de la vie, pourquoi faut-il que tu fasses
naître des crimes, et pourquoi l'homme abuse-t-il de tout?»

Les titres des onze nouvelles contenues dans ce recueil sont: Juliette
et Raunai, ou la Conspiration d'Amboise.--La Double épreuve.--Miss
Henriette Stralsond.--Faxelange.--Florville et
Courval.--Rodrigue.--Laurence et Antonio.--Ernestine.--Dorgeville, ou le
Criminel par vertu.--La comtesse de Sancerre.--Eugène de Franval.

Parmi les personnages figurent lord Grandville, «l'homme le plus
débauché, le plus méchant, le plus cruel de toute l'Angleterre, et
malheureusement le plus riche.» Voici un passage pris au hasard: «Les
moyens de faire succomber une femme sont si connus, leur faiblesse est
si sûre, que les tentatives d'épreuve sont absolument superflues. Les
femmes, ainsi que les villes de guerre, ont toutes un côté hors de
défense; il ne s'agit que de le chercher. Est-il découvert, la place est
bientôt rendue; cet art, ainsi que les autres, a ses principes.»

Dans la préface, Sade trace une histoire fort superficielle du roman
depuis son origine, et il expose ses idées sur les règles qu'on doit se
prescrire lorsqu'on veut aborder ce genre de composition:

«L'ouvrage du romancier doit nous faire voir l'homme, non pas seulement
ce qu'il est ou ce qu'il se montre, mais tel qu'il peut être, tel que
doivent le rendre les modifications du vice et toutes les secousses des
passions; il faut donc les connaître toutes; il faut les employer
toutes, si l'on veut travailler ce genre. Ce n'est pas non plus en
faisant triompher la vertu qu'on intéresse; il faut y tendre bien
certainement le plus qu'on peut, mais cette règle, à laquelle nous
voudrions que tous les hommes s'assujettisent pour notre bonheur, n'est
nullement essentielle dans le roman, n'est pas même celle qui doit
conduire à l'intérêt, car lorsque la vertu triomphe, les choses étant ce
qu'elles doivent être, nos larmes sont taries avant de couler; mais, si
après les plus rudes épreuves, nous voyons la vertu terrassée par le
vice, nos âmes se déchirent, et l'ouvrage nous ayant excessivement émus,
doit indubitablement produire l'intérêt qui seul assure des lauriers.»

Sade désavoue ensuite les écrits qui l'avaient signalé à l'indignation
publique, mais ses affirmations ne trouvèrent aucune créance:

«Jamais je ne peindrai le crime que sous les couleurs de l'enfer; je
veux qu'on le voie nu, qu'on le craigne, qu'on le déteste, et je ne
connais point d'autre façon pour arriver là que de le montrer avec toute
l'horreur qui le caractérise. Malheur à ceux qui l'entourent de roses!
Leurs vues ne sont pas aussi pures que les miennes, et je ne les
copierai jamais. Qu'on ne m'attribue donc plus le roman de J...; jamais
je n'ai fait de tels ouvrages, et je n'en ferai jamais; il n'y a que des
imbéciles ou des méchants qui, malgré l'authenticité de mes dénégations,
puissent me soupçonner ou m'accuser encore d'en être l'auteur, et le
plus souverain mépris sera désormais la seule arme avec laquelle je
combattrai leurs calomnies.»

À la fin de son livre, il s'adresse au lecteur: «Si les pinceaux dont je
me suis servi pour te peindre le crime, t'affligent et te font frémir,
ton amendement n'est pas loin et j'ai produit sur toi l'effet que je
voulais.»

Voici, entre mille, un passage où se révèle le genre d'idées qui
dominent constamment chez Sade: «Qui? moi! je connaîtrai l'amour! Loin
de moi ce sentiment vulgaire. S'il y avait une femme au monde capable de
me le faire éprouver, j'irais, je crois, lui brûler la cervelle plutôt
que de plier sous son art.»

Dans une des nouvelles qui forment les quatre volumes en question, on
retrouve le héros d'une oeuvre dramatique que nous avons déjà signalée.
Oxtiern, noble Suédois fort riche, ne soupçonnant aucune borne à ses
désirs; sans principe comme sans vertu, il croit que rien au monde ne
peut imposer un frein à ses passions.

L'auteur des _Crimes de l'Amour_ aime à entasser des enlèvements, des
assassinats, des empoisonnements; il montre une fille, «l'horreur et le
miracle de la nature,» vivant incestueusement avec son père, lequel se
justifie au moyen de sophismes détestables. Il n'oublie pas les brigands
qui ont pour captives des femmes vertueuses. Il ne cesse de retracer
des hommes horriblement corrompus et cruels, tourmentant sans relâche
des épouses honnêtes et malheureuses.

Employant très-mal, la plupart du temps, les interminables loisirs que
lui laissait le séjour forcé dans les prisons où s'écoula une grande
partie de sa carrière, Sade écrivait, écrivait sans jamais se lasser. Il
a laissé un grand nombre de manuscrits. M. Michaud, qui paraît avoir été
bien renseigné à cet égard, en signale plusieurs dans la _Biographie
universelle_: des _contes_, au nombre de trente (on ignore s'ils étaient
en vers ou en prose); le _Portefeuille d'un homme de lettres_, 4 volumes
(écrit à la Bastille en 1788); _Conrad_, roman tiré de l'histoire des
Albigeois (saisi lors de l'arrestation de l'auteur, en 1801); _Marcel_,
autre roman; _Isabelle de Bavière_; _Adélaïde de Brunswick_, deux romans
historiques composés à Charenton; les sujets sont du genre sombre, mais
il n'y a d'ailleurs ni ordures, ni impiété; des _Mémoires_ ou
_Confessions_ qui paraissent avoir eu pour but de tenter une
justification bien difficile: un journal en onze cahiers de la situation
de l'auteur depuis 1777 jusqu'en 1790 (il y avait treize cahiers, mais
deux ne furent pas retrouvés). «Tout ce que le marquis a dit, fait ou
entendu, lu, écrit, senti ou pensé pendant ces treize années se trouve
dans ce recueil; mais les choses les plus remarquables sont écrites en
chiffres dont lui seul avait la clef.» Citons aussi cinq cahiers de
notes, pensées, extraits, chansons, mélanges de vers ou de prose,
composés ou recueillis pendant la dernière détention de Sade.

Un zélé bibliophile, Bérard, auteur d'un livre consacré à la
bibliographie des Elzeviers, qui joua en 1830 un certain rôle politique,
a laissé parmi des notes inédites, celle-ci que reproduit Pisanus Fraxi
(p. 35 de _l'Index_ déjà cité): «Anglès était préfet de police lors de
la mort du marquis de Sade. Je lui ai entendu dire qu'on avait trouvé
dans sa chambre un grand nombre de vers licencieux dignes de Voltaire,
qu'il s'était empressé de faire brûler. Si ces vers étaient en effet
dignes de Voltaire, leur destruction serait une perte; mais je crois
pouvoir en douter: d'abord parce qu'Anglès se connaissait mieux en
administration qu'en poésie; ensuite parce que les vers que l'on
connaît de Sade sont plus que médiocres.»

Dans ses _Mélanges bibliographiques_, page 186, le bibliophile Jacob,
(M. Paul Lacroix), mentionne une lettre de Sade qui parle d'une tragédie
dont il est l'auteur, lue au théâtre français le 24 novembre, 1791, et
dont l'héroïne paraît avoir été Jeanne Hachette; on ne connaît pas cette
pièce.

Il a existé d'ailleurs d'autres ouvrages de cet incorrigible libertin;
ils étaient, à ce qu'il paraît des tissus d'infamies, et ils étaient
décorés de dessins dignes du texte. On a annoncé qu'ils avaient été
brûlés en présence de fonctionnaires publics, mais quelques doutes
paraissent planer sur l'exactitude de cette assertion.

Voici ce que nous lisons dans un opuscule de M. A. Jubinal: _Lettre
inédite de Montaigne_. (Paris, 1850, p. 53):

«Napoléon ordonna que tous les manuscrits laissés par le trop célèbre de
Sade fussent livrés aux flammes. Un procès-verbal constata que cette
mesure avait reçu son exécution, mais tous les bibliophiles savent
qu'une vingtaine d'années plus tard, les compositions les plus
immorales, les plus licencieuses de Sade, écrites de sa propre main,
celles dont le procès-verbal constatait la destruction, commencèrent à
arriver à Paris une à une. Plusieurs de ces autographes furent achetés à
grand prix par la Bibliothèque royale, où plusieurs personnes les ont
vus, mais d'où ils ont disparu, à ce qu'on assure, du moins les
principaux. On prétend que c'est le fonctionnaire qui avait dressé le
procès-verbal de destruction de ces papiers qui s'en était emparé.»

Nous ferons toutefois observer ici que, Sade étant mort à la fin de l'an
1814, Napoléon, alors à l'île d'Elbe, n'eut rien à ordonner à l'égard
des manuscrits en question; pendant les Cent-Jours, il ne trouva pas
sans doute le temps de songer à cet objet.

Un bibliophile parisien (M. H. B.) possède entre autres autographes et
documents relatifs à Sade, le projet d'un lupanar projeté par le
marquis; il trace la disposition de la maison entière, le vestibule, les
appartements des femmes, les _chambres de torture_ (chacune de ces
chambres est consacrée à un supplice spécial); il n'oublie point le
cimetière où seront déposés les cadavres des victimes qui auront
succombé dans ces orgies; des passages pratiqués dans les murs
extérieurs faciliteront les entrées ou les sorties clandestines, et
l'auteur porte l'attention jusqu'à dresser le _menu d'un dîner
irritant_.

Restif eut connaissance de ces atroces et folles inventions, car il
écrit dans _Monsieur Nicolas_ (t. XVI, p. 4783): «le monstre propose à
l'imitation du _Pornographe_ l'établissement d'un lieu de débauche.
J'avais travaillé pour arrêter la dégradation de la nature; le but de
l'infâme disséqueur à vif, en parodiant un ouvrage de ma jeunesse, a été
d'outrer à l'excès, cette odieuse, cette infernale dégradation»

M. de Reiffenberg, dans le _Bulletin du Bibliophile belge_, dit avoir vu
à la Bibliothèque nationale, il y a quarante ans environ, les manuscrits
dont parle M. Jubinal.

On ne connaît, nous le croyons du moins, aucun portrait de Sade. Un
petit volume in-18, publié vers 1840: _les Fous célèbres_, renferme, à
son égard, une notice qui n'apprend rien de neuf et une lithographie
fort mal faite qui est une image de fantaisie, sans aucune valeur
quelconque. Il en est de même de deux portraits publiés à Bruxelles,
l'un fort bien exécuté, dans un cadre ovale, indiqués comme faisant
partie de la collection de M. de La Porte.

Pour compléter notre esquisse, il ne serait pas hors de propos d'y
joindre un _Sadiana_, c'est-à-dire une réunion des passages extraits des
différents écrivains qui ont fait mention de l'auteur de _Justine_, mais
le temps nous a manqué pour faire ce travail; nous laissons à d'autres
chercheurs le soin de l'accomplir et nous nous bornerons à deux
citations:

«Un honnête homme a toujours dans sa poche un volume du marquis de
Sade.» (Pétrus Borel, le lycanthrope. _Madame Putiphar_). On reconnaîtra
dans cette assertion paradoxale l'originalité de cet auteur, sur lequel
il a été publié une notice curieuse par M. Claretie (Paris, librairie
Pincebourde, 1865, in-18.)

«Avant la révolution, les moeurs n'étaient nulle part aussi corrompues
qu'à Lyon. Ce n'est pas sans motifs qu'un écrivain trop célèbre y a
placé quelques épisodes de son exécrable roman.» (Michelet, _Histoire
de la Révolution_.)

Un autre sujet d'investigation historique et psychologique se
présenterait aussi: ce serait de demander aux annales des égarements de
l'esprit humain, s'il n'y a pas eu d'autres exemples des aberrations
cruelles dans lesquelles le marquis se précipita. L'antiquité, les
fastes des despotes de l'Orient, font connaître des personnages de cette
trempe. Le quinzième siècle vit avec effroi le maréchal Gilles de Retz,
qui poussa bien plus loin ses cruelles expériences, peut-être parce
qu'il eut plus de moyens de satisfaire ses goûts monstrueux, mais qui du
moins n'en consacra pas les principes dans des livres infâmes[28].

Nous ignorons jusqu'à quel point est fondée l'accusation que Mayer
(_Galerie philosophique du XVIe siècle_, t. I, p. 200) porte contre le
duc d'Epernon, qui aurait mêlé le sang à la débauche. La _Biographie
universelle_ parle d'un noble Polonais, auteur de divers livres
d'histoire, le comte de Potocki, et elle fait observer que ses goûts,
dans le genre de ceux du marquis de Sade, lui attirèrent des
désagréments qui le contraignirent à s'expatrier.

Le comte de Charolois de la maison de Condé, se signala également par
les cruautés qu'il apportait dans ses orgies. Brantôme, dans les _Dames
galantes_, parle d'une femme de haut parage qui se plaisait à exercer
des sévices sur ses caméristes.

L'histoire a conservé les noms de divers autres personnages qui, pour
réaliser les monstruosités impossibles qu'enfante l'imagination de Sade,
unirent la cruauté à la débauche. On peut mentionner Tibère, un empereur
de la Chine dont le nom nous échappe, le duc Valentino Borgia, Pier
Luigi Farnese dont Varchi a raconté les infamies, le marquis Annibale
Porrone dont on trouve la vie et les crimes dans l'ouvrage de Grégoire
Leti (Vie de Bartholomé Aresec cités dans le _Catalogue d'une collection
de livres anciens et modernes par J. Piazzoli_. Milan, 1878). Les
annales judiciaires mentionnent de nombreux scélérats, violateurs et
assassins (Dumolard, les meurtriers des dames Gay près de Lyon, etc.)

Pisanus Fraxi, que nous avons déjà cité, nous offre, dans son _Index
librorum prohibitorum_ des témoignages fréquents d'un goût cruel répandu
en Angleterre et consistant à flageller des femmes. Diverses maisons où
moyennant finances, on pouvait se livrer à cet amusement barbare,
existaient à Londres (elles subsistent probablement encore), et la
littérature britannique compte un assez grand nombre d'ouvrages vendus
sous le manteau et consacrés à la flagellation active et passive.
L'_Index_ en question en parle avec détail, et dans l'introduction, il
entre dans des particularités minutieuses: il donne même le dessin d'une
machine sur laquelle se plaçait le patient ou la patiente. Voir page 345
de longs détails sur un ouvrage intitulé: Th. ROMANCE _of Chastisement_;
l'auteur s'exprime avec enthousiasme; il avance qu'il y a des femmes qui
trouvent un grand plaisir à fouetter de jeunes personnes de leur sexe,
et la patiente _feels a luxurious sensation_, car une sorte de courant
magnétique s'établit entre la prêtresse et la victime.

Sade reste seul à part en son genre en raison des scènes de cruauté
qu'il mêle à des tableaux du cynisme le plus repoussant, mais il faut
reconnaître qu'à certains points de vue il avait eu des devanciers et
qu'il a trouvé des imitateurs. Sous le rapport de l'audace immorale des
paradoxes, Diderot, le plus corrompu des écrivains du XVIIIe siècle, ne
lui est pas inférieur, et l'auteur du _Supplément au voyage de
Bougainville_ s'est plu à retracer des passions qui outragent la nature,
exemple suivi par des romanciers modernes dont les honteuses productions
ont eu un grand succès. Un journaliste qui a fait jadis quelque bruit,
Capo de Feuillade, écrivait que la _Lelia_ de George Sand lui offrait
des doctrines dont il ne retrouvait les équivalents que dans les
monstrueuses productions d'un auteur qu'il n'osait pas nommer, et c'est
à propos de ce même roman que Proudhon qualifiait de «digne fille du
marquis de Sade,» la femme célèbre qui l'a écrit.

Un romancier et auteur fort oublié aujourd'hui, Révéroni Saint Cyr,
décédé dans un hospice d'aliénés[29] a publié _Pauliska, ou la
Perversité moderne_. (Paris, an VI), roman où il retrace quelques actes
de barbarie, mais en restant fort au dessous du marquis.

De nos jours il s'est trouvé un écrivain allemand qui a pris pour modèle
les écrits de Sade et qui s'est montré son émule, c'est l'auteur anonyme
du livre intitulé:

_Aus den Memoiren einer Sängerin._ (Extrait des Mémoires d'une
cantatrice.) _Boston, Reginald Chesterfield_, 2 vol. pet. in-8º, VII et
244 p.; 251 p. Cet ouvrage a été imprimé à Altona: le premier volume en
1868; le second en 1875; il se compose d'une série de lettres adressées
à un vieil ami, à un médecin, et après sa mort, elles furent trouvées
parmi ses papiers par un neveu qui s'en fit l'éditeur.

M. Pisanus Fraxi (_Index librorum prohibitorum_, p. 102-109) entre dans
des détails assez étendus au sujet de cette espèce d'autobiographie. Il
s'y trouve, surtout dans le second volume, des épisodes dégoûtants, des
orgies semblables à celles que Sade se plaît à décrire. Il est, dans le
cours du récit, fait plusieurs fois mention de _Justine_ et de quelques
autres ouvrages fort libres.

Nous n'avons pas à nous occuper de divers écrivains qui appartenaient à
la famille de Sade, qui portaient le même nom, mais qui heureusement se
sont exercés sur des sujets très différents de ceux qui occupaient le
marquis.

Son oncle, l'abbé de Sade, mort en 1778, a laissé un ouvrage estimé: les
_Mémoires sur la vie de Pétrarque_. 1764-1767, 3 vol. in-4º.

Nous connaissons aussi l'existence d'un ouvrage difficile sans doute à
rencontrer en France:

_Typologie, ou Science des marées_, par le chevalier de Sade, officier
de la marine de S. M. T. C. et capitaine d'artillerie de S. M. B.; 2
gros volumes in-8º avec figures. Londres, 1810, 21 sh.

Cet officier français, passé au service de l'Angleterre, était sans
doute un ancien émigré appartenant à la même famille que le marquis.

Nous terminerons cette notice en reproduisant un document fort peu
connu aujourd'hui et qui est un témoignage du civisme dont le citoyen
Sade jugea prudent de donner des gages à une époque critique.

Un bibliographe anglais, M. Pisanus Fraxi, dans le très curieux volume
qu'il a intitulé: _Index librorum prohibitorum_ (_London_, 1878, in-4)
signale, page 422, un ouvrage inédit de Sade; il est la propriété du
marquis de V., dont le grand-père l'acheta à un nommé Armoux de Saint
Maximin qui assistait à la prise de la Bastille et qui trouva cette
production dans la chambre où le marquis avait été enfermé.

Le manuscrit en question se compose d'une suite de morceaux de papier,
ayant un centimètre de large et qui, attachés les uns au bout des
autres, forme un rouleau de 12 mètres de long. Chaque morceau est écrit
des deux côtés; l'écriture est tellement fine qu'elle ne peut être lue
qu'avec l'aide d'une loupe. Après une préface, vient le récit, divisé en
52 chapitres, des faits et gestes d'une association d'individus des deux
sexes ayant à leur disposition des sommes énormes et deux splendides
maisons de campagne aux environs de Paris (on voit qu'il s'agit d'une
société dans le genre des _Aphrodites_ d'Andrea de Nerciat.)

Cette production abonde en détails obscènes, mais on n'y retrouve pas
les discussions philosophiques qui se rencontrent dans d'autres écrits
du marquis. À la fin on lit: terminé le 25 novembre 1783.

Pisanus Fraxi (_Index libr. prohixi._ p. 10 et suiv.) entre dans des
détails étendus au sujet d'_Aline et Valcourt_; ouvrage puissant
«(powerful) et original, et considérant qu'il a été écrit avant la
révolution française, très remarquable. Quoique plongé dans tous les
vices de la classe à laquelle il appartenait, Sade prévoyait nettement,
et prophétisait avec clarté à quels résultats aboutissait un pareil état
social; il écrivait: «Ô France! tu t'éclaireras un jour, je l'espère;
l'énergie de tes citoyens brisera bientôt le sceptre du despotisme et de
la tyrannie; et, foulant à tes pieds les scélérats qui servent l'un et
l'autre, tu sentiras qu'un peuple libre par sa nature et par son génie,
ne doit être gouverné que par lui-même (tome II, p. 41). Une grande
révolution se prépare dans ta patrie (France); les crimes de vos
souverains, leurs cruelles exactions, leurs débauches et leur ineptie
ont lassé la France; elle est excédée du despotisme; elle est à la
veille de briser les fers.» (Tom. II, p. 448). On pourrait citer
d'autres passages semblables.

«Au point de vue littéraire, l'ouvrage présente de graves défauts; il
est trop long, trop encombré de digressions et de tirades
philosophiques; la narration est prolixe; en adoptant la forme
épistolaire, l'auteur s'est imposé des entraves pénibles; son récit
devient souvent embarrassé et peu vraisemblable.»

«Sans cesse et presque à chaque page, Sade se plaît à exposer des
théories sur le gouvernement, la morale, l'éducation, l'économie
politique, les relations des sexes, etc. Ses opinions souvent
extravagantes et outrageantes (_outrageous_) offrent cependant parfois
des aperçus fort dignes d'attention.

«L'auteur décrit deux royaumes, en contraste complet l'un avec l'autre;
dans celui de Batna, tout est vil et dégradant; les crimes les plus
atroces s'y commettent au grand jour et ne trouvent que des
encouragements; à Tamoë, au contraire, la vertu, le bonheur, la
prospérité fleurissent sans obstacle. Les deux descriptions sont
remarquables; celle de Batna est tracée avec énergie.

«L'auteur prévient (p. 2) que l'ouvrage comprend trois genres: le
comique, le sentimental, l'érotique. Le comique s'y montre à peine ou
pas du tout; le sentiment est forcé, dépourvu de naturel; la portion
érotique est de beaucoup la plus importante.

«Nous retrouvons à peu près dans _Aline et Valcourt_, les mêmes
personnages que ceux que présentent _Justine et Juliette_; le président
de Blamont, cruel, dénaturé, adonné à tous les vices, même à l'inceste,
Aline, vertueuse, soumise, modeste, toujours persécutée et préférant le
suicide à l'horreur de devenir l'épouse d'un vieux libertin; son père
exige ce mariage parce qu'il y voit le moyen de s'assurer la possession
de sa propre fille; Sophie a les mêmes vertus qu'Aline, et elle souffre
également, tandis que Rose et Léonore essentiellement vicieuses, se
plongent avec ardeur dans le désordre; Rose prospère, c'est une autre
Juliette.

«Mais ici du moins on ne nous fait pas assister aux dégoûtantes, aux
sauvages orgies que Sade se plaît à retracer dans _Justine_ et dans
_Juliette_; le libertinage se concentre dans le cercle d'une famille; il
est moins révoltant, mais il est d'une pratique plus facile et par
conséquent plus dangereux.

«Quérard (France littéraire, VIII. 303), avance que l'auteur se peint
sous le nom de Valcourt et raconte parfois sa propre histoire; Valcourt
n'est toutefois qu'un bien triste héros; il ne cesse de jouer un rôle
passif; il ne montre aucune qualité décidée, soit en bien, soit en mal.

«Des extraits d'_Aline et Valcourt_, ont servi à composer deux romans
fort oubliés aujourd'hui: _Valmor et Lydia_, 1798; _Alzonde et Koradin_,
1799.»

Une production de Sade, _Idée sur les romans_, a été réimprimée en 1878,
à la librairie Rouveyre (petit in-8, XLIII et 50 pages avec une préface
sur l'oeuvre de Sade).

À la tête une lettre adressée à l'éditeur par un jeune et spirituel
écrivain qui, on peut l'affirmer, rendra bien des services à l'histoire
littéraire et à l'étude du passé; ce qu'on lui doit déjà est une
garantie certaine.

M. Uzanne se félicite «d'avoir trouvé dans la fange sadique, une
brochure décente, d'un intérêt indiscutable qui forme le plus étrange
contraste avec l'originalité de son auteur. «Il raconte, à l'égard du
_joli marquis_ des faits déjà connus pour la plupart; il transcrit page
XXIII, le testament daté du 30 janvier 1807 et publié pour la première
fois par Janin dans le _Livre_, 1870, page 291.

Sade formule dans ses dernières volontés que son corps ne soit ouvert
sous aucun prétexte et qu'il soit transporté sur sa terre de Malmaison
où il sera déposé sans aucune espèce de cérémonie dans le premier
taillis fourré qui se trouve à droite.

Après une courte notice biographique. L'éditeur a placé la liste
raisonnée des divers ouvrages de Sade, elle se compose de 23 numéros;
on y voit figurer, nº 5 la _France f-tue_, comédie datée du 5796 (1796)
et que le catalogue de la bibliothèque dramatique de M. de Soleinne, nº
3712, attribue au marquis; c'est assez probable mais il existe encore
des doutes.

À la suite de l'_Idée sur les romans_, dont le texte est accompagné de
notes instructives, l'éditeur a placé quelques lettres inédites qui
offrent un intérêt d'autant plus grand qu'elles présentent le marquis de
Sade comme un des nombreux auteurs dramatiques monomanes.

Il est question dans le livre du docteur Paul Moreau de Tours: _Des
aberrations du sens génésique_, (Paris, 1880) du marquis de Sade,
«fameux dans les annales psychologiques» on y trouve le récit du bal
suivi d'un souper dans lequel on servit à profusion des pastilles de
chocolat à la vanille.

«Tout à coup les convives, hommes et femmes, se sentent brûlés d'une
ardeur impudique; les cavaliers attaquent ouvertement les dames. Les
cantharides dont l'essence circule dans les veines de ces infortunés, ne
leur permettent ni pudeur ni réserve; les excès sont portés jusqu'à la
plus funeste extrémité; le plaisir devient meurtrier, le sang coule sur
le parquet; les femmes ne font que sourire à cet horrible excès de leur
fureur utérine. Prévoyant l'éclat que cette scène, comparable aux orgies
de Néron, aurait quand le délire cesserait, Sade s'était sauvé avant le
lever du soleil avec sa belle-soeur, toute sanglante encore de ces
embrassements brutaux. Plusieurs dames titrées sont mortes des suites de
cette nuit de dégoûtantes horreurs.» (_Mémoires du temps_, 1778).

Nous observerons que ce récit, souvent reproduit avec quelques variantes
est fort exagéré; les documents officiels du procès devant le Parlement
d'Aix, atténuent la gravité des faits qui restent toutefois fort
criminels.

Vient ensuite dans le livre du docteur Moreau (p. 59) le récit de
l'aventure de Rose Keller mais avec des variantes. Des personnes,
passant dans une rue isolée de Paris, entendirent des gémissements,
pénétrèrent dans la maison, trouvèrent une femme nue, attachée sur une
table; le sang coulait de deux saignées faites aux bras; les seins
étaient légèrement tailladés, les parties sexuelles également incisées
et baignées de sang. Lorsque les premiers secours lui eurent été
prodigués, elle raconta qu'elle avait été attirée dans cette maison par
le marquis; le souper terminé, elle avait été dépouillée de ses
vêtements, étendue et liée sur une table. Un homme avec une lancette lui
avait ouvert les veines et pratiqué un grand nombre d'incisions sur le
corps, le marquis s'était ensuite livré sur elle à ses débauches
habituelles. Son intention, disait-il, n'était point de lui faire du
mal, mais comme elle ne cessait de crier, et qu'on entendait du bruit
dans les environs de la maison, le marquis de Sade disparut avec ses
gens (Brière de Boismont, _Gazette médicale de Paris_, 21 juillet,
1869.)

Nous avons fait mention d'un livre allemand intitulé: _Justine und
Juliette, oder die Gefahren der Tugend und die Wonne des Lasters
Kritische Ausgabe nach dem Franzosischen des marquis de Sade_. Leipzig,
Carl Minde. Druck von Ernst Sorge, in Armstadt in-12 de 150 p.

Cet ouvrage est extrêmement peu connu en France; il présente des choses
fort singulières; nous en donnerons une analyse rapide.

L'auteur débute par une généalogie fantastique; il donne à tort au héros
les prénom et surnom de Charles-Louis; sa famille remonte aux premières
invasions des Normands; elle a fourni à l'État, sous toutes les
dynasties de la France, des militaires, des ecclésiastiques du plus
grand mérite. Son père perdit une grande partie de sa fortune, dans les
spéculations qu'engendra le système de Law, ce qui l'amena à épouser en
secondes noces une femme d'un rang fort inférieur au sien, une juive
convertie, veuve d'un riche marchand d'Amsterdam.

Il avait de sa première femme qui appartenait à la famille ducale, de
Liancourt, deux enfants, un garçon voué à une déplorable célébrité, et
une fille, Camille, qui devint plus tard comtesse de Bray: il avait pris
part à la guerre de la Succession; il avait été grièvement blessé à
Ramillies; mécontent de ne pas être élevé au delà du grade de colonel,
il quitta le service et se retira dans ses terres. Il avait un frère
cadet qui embrassa la carrière ecclésiastique et entra dans l'ordre des
Jésuites; il jouit d'un grand crédit auprès de la marquise, de Prie, et
des ministres Bourbon et Fleury; intrigant habile, il se maintenait en
faveur. Son frère et lui étaient de très beaux hommes, auxquels peu de
belles résistaient, et la comtesse de Bray fut l'une des femmes les plus
galantes de tout Paris.

Le jeune Sade porta dans sa jeunesse le titre de vicomte; son oncle
discerna promptement chez lui des passions fougueuses et une
intelligence remarquable. Il le plaça au couvent des Jésuites à
Noisy-le-Sec. Le vicomte se distingua par ses progrès dans l'étude. Les
bons Pères cherchèrent à le faire entrer dans leur ordre; ils se
flattaient de trouver en lui une recrue qui leur serait utile. Son oncle
l'en dissuada: «Tu as tout ce qu'il faut pour réussir; c'est pour toi,
non pour d'autres qu'il faut travailler.»

L'oncle quitta Noisy-le-Sec lorsque son neveu eut fini ses études; il
avait eu des querelles avec ses confrères; le vicomte et lui
entreprirent ensemble de longs voyages; ils parcourent les Pays-Bas,
l'Angleterre, l'Espagne et l'Italie; la mort du père de notre héros les
ramena en France.

Il rencontra dans la diligence qui le conduisait à Paris, une jeune
fille d'une beauté remarquable, mademoiselle Aroult; elle était
protestante; ses parents avaient figuré parmi les victimes de la
révocation de l'Édit de Nantes; ils lui avaient fait prêter serment de
ne jamais épouser un catholique. Ce fut en vain que Sade, animé pour
elle de la passion la plus vive, lui offrit sa main; elle refusa, sans
nier toutefois l'impression qu'il avait produite sur son coeur. C'est
dans un sentiment de vengeance qu'il s'est plu à accumuler sur elle
outrages et infortunes, car les romans de Sade sont des autobiographies;
Justine, c'est mademoiselle Aroult; Juliette, c'est la comtesse de Bray;
l'oncle c'est le père Vitin.

On sait quelle était l'immoralité qui régnait à la cour de Louis XV;
Sade se précipita avec ardeur dans tous les excès; son nom devint
célèbre; on parla de lui dans le boudoir de madame de Pompadour et aux
petits soupers du roi. Ce monarque que l'ennui dévorait, voulut
connaître le libertin déjà fameux; le cardinal de Fleury s'en mêla; Sade
vint prendre part à un souper auquel assistaient le roi, la maîtresse,
le maréchal de Richelieu, les ministres Choiseul et Sartiges (_sic_).

Le souper se termina, comme d'usage, par une orgie; Sade y joua un rôle
si brillant que le roi, étonné et charmé, voulut lui faire visiter le
Parc-aux-Cerfs, et lui demander ses conseils sur les perfectionnements à
introduire dans ce sérail. Plusieurs des scènes décrites dans les quatre
derniers volumes de l'oeuvre de Sade, sont un récit de ce qui se passait
parfois au Parc-aux-Cerfs.

Nous ne suivrons pas l'écrivain allemand dans tous les détails qu'il se
plaît à raconter. Il nous dit que mademoiselle Aroult épousa un
négociant nommé Sevrin; Sade veut se venger sur l'homme qui lui a été
préféré; il l'attire dans un guet à pens et lui fait subir une horrible
mutilation. Il entreprend ensuite un voyage en Italie, s'y livre à
toutes sortes d'infamies et de crimes, et revenu en France, trouve le
roi très empressé de le revoir. Le marquis raconte tout ce qu'il a fait,
sans rien omettre ni dissimuler. Louis XV est enchanté; il veut
réaliser, pour son compte, ce que Sade décrit si bien. Il s'adresse,
dans ce but, au ministre de la police qui lui procure tout ce qu'il
désire. Le roi se donne, entre autres distractions, celle d'assister à
l'exécution de quelques criminels, et l'auteur ajoute qu'on sait que
Louis XV, caché derrière une des fenêtres de l'Hôtel de ville, fut
témoin de l'horrible supplice infligé à Damiens en place de Grève.

Le roi nomme Sade son «maître secret des plaisirs.» Juliette lui a été
présentée; il l'accueille avec la plus vive satisfaction, et il lui fait
de riches cadeaux.

Quelque temps après, le marquis, son oncle et Juliette retournent en
Italie; ils s'y livrent à toutes sortes d'excès, et ils finissent par
être inquiétés par la police romaine, ce qui les engagea à revenir en
France. Ils trouvèrent de nouveau à Versailles l'accueil le plus
empressé; madame du Barry voulut, elle aussi, entendre le récit très
détaillé des aventures du marquis; quelques épisodes la choquèrent un
peu; l'histoire de la femme livrée aux bêtes féroces pour amuser le
marquis et son entourage lui causa quelques émotions; mais elle se remit
promptement, et elle prit une part brillante à de nouvelles orgies.

Arrivé à ce point, l'auteur allemand s'arrête dit qu'il a longtemps
manqué de renseignements sur le reste de la vie de son héros qui mourut,
à ce qu'il pense, vers 1775 ou 1776; heureusement, dans le cours d'un
voyage qu'il fit en Angleterre, il rencontra un vieil émigré français,
le marquis de M-ss-e qui, depuis 1792, n'avait pas quitté Londres, et
qui était très au fait de la chronique scandaleuse de l'ancien régime;
il connaissait l'histoire du marquis; il en présente le dénouement par
un aspect fort inattendu.

Fatigué de tant d'excès, cédant aux reproches d'une conscience fort
longtemps endormie, le marquis alla consulter son oncle, le père Vitin
qui était rentré dans le couvent des Jésuites à Noisy-le-Sec; le vieux
pécheur conseilla à son digne neveu d'entrer dans l'ordre des
Camaldules; il y fut fort bien accueilli; il y vécut en paix jusqu'à ce
que la mort vint le frapper à l'âge de 63 ans; son aménité l'avait rendu
cher à ses confrères; sa piété les édifia tellement qu'ils demandèrent
au pape de le canoniser. Il légua toute sa fortune au couvent. Sa soeur,
la comtesse de Bray, fut fort irritée; elle attaqua le testament: il en
résulta un procès qui traîna si bien en longueur qu'il n'était pas
terminé lorsque la révolution éclata; il n'en fut plus question.
Juliette était devenue vieille et laide; elle chercha à se mettre en
rapport avec les hommes que les événements élevaient au pouvoir,
Barnave, Petion, Robespierre, mais ils ne firent aucune attention à
elle. De dépit, elle changea de parti, elle se mêla d'intrigues
contre-révolutionnaires, elle se lia avec Madame du Barry, et traduite
devant le redoutable tribunal révolutionnaire, elle périt sur l'échafaud
le même jour que l'ancienne favorite de Louis XV.

Une lettre de Sade faisait partie de la collection d'autographes de M.
Michelot, (de Bordeaux) vendue à Paris en mai 1880: elle est adressée
au gouverneur de Vincennes (prison de Vincennes, 2 nov. 1763, 6 p. pl.
in-4), lettre fort curieuse, écrite à l'âge de vingt-deux ans, et très
importante pour la biographie qu'elle rectifie sur plusieurs points.

Emprisonné pour des excès commis dans une petite maison (peut-être celle
d'Arcueil), Sade demande qu'on instruise sa femme de son arrestation,
donne l'adresse de sa belle-mère, la présidente de Montreuil, et
sollicite la permission de voir un prêtre. «Tout malheureux que je me
trouve ici, Monsieur, je ne me plains point de mon sort. Je méritais la
vengeance de Dieu, je l'éprouve: pleurer mes fautes, détester mes
erreurs, est mon unique occupation.» Il demande son valet de chambre et
le prie de ne pas instruire sa famille du sujet de sa détention. «Je
serais, dit-il, perdu sans ressources dans leur esprit.» La date de son
mariage, d'après cette lettre, serait du 17 mai 1763, et non 1766, comme
l'ont dit certains biographes. On a joint à cette curieuse épitre une
minute de lettre du gouverneur de Vincennes qui invite le Père Griffet à
aller voir un jeune homme de vingt-deux ans, le marquis de Sade, qui a
bien besoin de son ministère.

Un volume publié en 1861 (_Paris, Techener_, in-8º) sous le titre de:
_Mélanges curieux et anecdotiques tirés d'une collection de lettres
autographes ayant appartenu à M. Fossé d'Arcosse_, nous offre (nº 1003,
p. 416) une lettre autographe adressée à un négociant de Lyon (16
pluviose an VI) pour intérêts particuliers, et 6 pages in-4º, de
_Fragments_ autographes paraissant se rapporter soit au _Journal_ de sa
détention à la Bastille ou à Vincennes, soit à ses mémoires... temps
divisé en 12 parties... Supposition... la première division de 33, sans
air, ni lettre, ni encre, ni quoi que ce soit au monde... la deuxième de
34, une heure de promenade et permission d'écrire une seule fois la
semaine. Celui sur lequel sont les mots: _Histoire de ma détention_ est
particulièrement curieux.

Un de nos amis, bibliophile fervent, nous adresse la lettre suivante que
nous croyons devoir reproduire:

«Vous avez bien voulu me communiquer les épreuves de votre étude sur le
marquis de Sade; vous me demandez si je n'aurais pas quelques
communications à vous faire à cet égard. J'en aurai sans doute, mais en
ce moment, éloigné de mes livres et fort occupé d'ailleurs, je dois me
borner à quelques notes rapides.

«L'auteur de _Justine_ offre à la psychologie un objet d'études des plus
curieux; pour bien le comprendre, il ne faut pas l'isoler de l'époque
qu'il traversa. Les derniers de ses écrits n'auraient pas eu le
caractère de férocité qu'ils présentent, s'il n'avait pas vu les excès
du régime de la Terreur; en inventant les _Mariages républicains_ et les
bateaux à soupapes, Carrier n'offrait-il pas la réalité de quelques-unes
des inventions du marquis?

«Sade n'a point, de nos jours, manqué d'imitateurs parmi nos écrivains.
Sans aller aussi loin que lui, des romanciers ont montré des héros et
des héroïnes de la perversité la plus raffinée. Quant aux principes de
la philosophie _sadesque_, quant à sa négation de toute morale, quant à
son athéisme, on retrouve tout cela partout aujourd'hui.

«Proudhon, entre autres, a beaucoup emprunté à Sade; il s'en est inspiré
en maint endroit; il serait facile d'enregistrer, à cet égard, les
rapprochements les plus frappants.

«La _Biographie_ Michaud avance que le marquis fit hommage à chacun des
cinq directeurs de la République française, d'un exemplaire de ses
monstrueuses productions; ce fait a été révoqué en doute comme tout à
fait invraisemblable; il est cependant exact, et des recherches
persévérantes ont fait découvrir quel avait été le sort de quelques-uns
de ces exemplaires, notamment de celui de Barras; le journal
l'_Intermédiaire_, habituellement si riche en faits curieux, a donné à
cet égard des détails piquants.

«Un mot et je finis, Madame Tallien, dont parle une de vos notes, ne
jouissait pas, fort peu de temps après la publication de _Zoloé_, d'une
excellente réputation, puisque c'est à elle que fut adressée, selon le
_Catalogue_ imprimé de la _Bibliothèque nationale_ (_Histoire de
France_, tom. X. p. 273 nº 19331), une _Lettre du diable à la plus
grande putain de Paris. La reconnaissez-vous?_»

Ce libellé est signé BEELZBUD. L'administration de l'immense dépôt de la
rue Richelieu a placé cet opuscule dans la _réserve_ où elle range ce
qu'elle possède de plus précieux.

Nous ne nous dissimulons pas d'ailleurs combien notre étude reste
incomplète; une biographie complète du marquis de Sade, ayant pour point
d'appui des documents authentiques est encore à faire; ces documents
existent, ils sont dans des mains qui en connaissent le prix; un jour
viendra, nous l'espérons du moins, où ils seront livrés au public.

Au moment de mettre sous presse on nous signale un article de la _Revue
des deux Mondes_ où il est question des diplomates étrangers résidant à
Madrid vers 1840; le ministre des États-Unis est signalé comme un
négociateur fort habile, mais se livrant parfois à des excentricités
d'un goût douteux: ne s'avisa-t-il pas un jour, imitateur trop fidèle du
marquis, d'inviter à souper une vingtaine de _manolas_, auxquelles il
distribua des substances par trop irritantes?

[Note 19: Sotades, auteur fort licentieux, grec contemporain de Ptolémée
Philadelphe. On dit qu'ayant imprudemment attaqué de puissants
personnages, il fut enfermé dans un coffre et jeté à la mer. Il en est
fait mention dans Athénée; _Deipnos_. XIV, dans Suidas; dans Plutarque.
Il ne reste de ses écrits que quelques faibles débris. Voir Hermana:
_Élement. doct. met. (Leipzig.)_ 1816, p. 144, et Fabricius, _Bibl.
groec._ II. 495.]

[Note 20: Parmi les autres publications de Bertrandet, nous trouvons la
traduction des _Nouvelles galantes_ de B..., (Batachi) par un
académicien des Arcades de Rome (Louet de Chaumont) _Paris_, an XII. Ce
recueil est devenu peu commun; un bel ex. payé 44 frs., vente J. D. L.
M. janvier 1866. À l'égard des diverses éditions italiennes de ces
contes, voir G. Passano: _I Novellieri italiani in verso_. Bologna. 1868
p. 137.]

[Note 21: Voir sur ce personnage trop célèbre une notice de M. Armand
Guiraud. 1836, in-8º, et un article de M. Vallet de Viriville: 495.
_Nouvelle-Biographie générale._ XLI, 496.]

[Note 22: On comprend sans peine que _Justine_ ne figure guère sur les
catalogues des livres publiés en France; un exemplaire de l'édition de
1791, 2 vol. in-8º (gravures ajoutées), se montra cependant au catalogue
Pixérécourt, numéro 1239, mais il ne passa pas aux enchères. Nous
trouvons aussi les dix volumes sur le catalogue de la bibliothèque (non
destinée à la vente) de M. Joachim Gomez de la Cortina, à Madrid (1855,
nº 3908); ces dix volumes sont indiqués comme ayant coûté trois mille
réaux, (750 francs). Ils se montrent aussi au catalogue d'une importante
collection qu'un libraire fort connu à Paris, M. Techener, avait envoyée
à Londres pour y être livrée aux enchères et qu'un incendie a détruite
le 29 juin 1865.

Le comte Tullio Dandolo, dans ses _Reminisence fantasie, scherzi
litterari_ (Turin, 1840), avance que l'empereur Napoléon défendit, sous
peine de mort, la lecture de _Justine_ aux militaires de ses armées.
Nous n'avons trouvé nulle autre part l'indication de cette prohibition
qui nous paraît dénuée de vérité historique.]

[Note 23: C'est, à ce qu'il paraît, l'exemplaire qui se trouvait dans la
bibliothèque de M. Cigongne, acquise en bloc par le duc d'Aumale, qui
rétrocéda ce volume.]

[Note 24: Le titre porte par le citoyen S***. La marque des frontispices
est une lyre surmontée d'une couronne avec des rameaux de laurier de
chaque côté et les mots VERITAS IMPAVIDA. Une autre édition,
très-probablement la même avec un frontispice renouvelé, porte l'adresse
de la veuve Girouard, 1795. Le nom de Sade et la marque ont disparu;
l'ouvrage est précédé d'une épigraphe de sept vers latins empruntés à
Lucrèce et énonçant la pensée qu'il faut faire avaler aux enfants des
breuvages amers, mais salutaires: «Nam veluti pueris absinthia tetra
medentes...»]

[Note 25: Signalons encore ici une lettre autographe fort curieuse
écrite par Napoléon 1er, lorsqu'il n'était sans doute que premier
consul, et adressée à Joséphine; elle a été insérée dans un catalogue
d'autographes publié au mois d'octobre 1865, par le libraire Charavay et
reproduite dans la _Petite Revue_, numéro du 4 novembre 1865, pages 170
et 171, lettre signée _N._ avec paraphe, lundi à midi.

Dans cette lettre fort curieuse, Napoléon défend à sa femme de voir
madame Tallien sous aucun prétexte. «Si tu tiens à mon estime, et si tu
veux me plaire, ne transgresse jamais le présent ordre... Un misérable
l'a épousée avec huit bâtards. Je la méprise elle-même plus qu'avant.
Elle était une fille aimable; elle est devenue une femme d'horreur et
infâme. Je serai à Malmaison bientôt. Je t'en préviens pour qu'il n'y
ait point d'amoureux la nuit; je serais fâché de les déranger.....»

Née à Saragosse vers 1775, Mme Tallien divorça et épousa en 1805, M. de
Caraman, qui devint peu après Prince de Chimay; elle mourut le 15
janvier 1835; M. Arsène Houssaye, lui a consacré sous le titre de
_Notre-Dame de Termidor_, un volume où la fantaisie tient plus de place
que la vérité historique.]

[Note 26: Joséphine, née en 1763, avait près de trente-huit ans lorsque
_Zoloé_ fut livrée à l'impression.]

[Note 27: Le comte François de Cabarus, né à Bayonne, mort en 1810,
célèbre par ses opérations financières en Espagne.]

[Note 28: Il existe divers manuscrits du procès fait à ce monstre
exécrable, qui subit, le 25 octobre 1440, le dernier supplice, peine
bien douce de tant de forfaits. Voir, Desessarts, _Procès fameux_, la
_Bibliographie universelle, etc._]

[Note 29: Voir les Fous littéraires. Bruxelles, Gay et Doucé, 1680, p.
171.]



SECTION DES PIQUES

DISCOURS

_Prononcé à la fête décernée par la Section des Piques, aux mânes de
MARAT et de LE PELLETIER, par Sade, citoyen de cette section, et
membre de la Société populaire._


          CITOYENS,

Le devoir le plus cher à des coeurs vraiment républicains, est la
reconnaissance due aux grands hommes; de l'épanchement de cet acte sacré
naissent toutes les vertus nécessaires au maintien et à la gloire de
l'État. Les hommes aiment la louange, et toute nation qui ne la refusera
pas au mérite, trouvera toujours dans son sein des hommes envieux de
s'en rendre dignes; trop avares de ces nobles tributs, les Romains, par
une loi sévère, exigeaient un long intervalle entre la mort de l'homme
célèbre et son panégyrique; n'imitons point cette rigueur: elle
refroidirait nos vertus; n'étouffons jamais un enthousiasme dont les
inconvénients sont médiocres et dont les fruits sont si nécessaires:
Français, honorez, admirez toujours vos grands hommes. Cette
effervescence précieuse les multipliera parmi vous, et si jamais la
postérité vous accusait de quelque erreur, n'auriez-vous pas votre
sensibilité pour excuse?

Marat! Le Pelletier! ils sont à l'abri de ces craintes ceux qui vous
célèbrent en cet instant, et la voix des siècles à venir ne fera
qu'ajouter aux hommages que vous rend aujourd'hui la génération qui
fleurit. Sublimes martyrs de la liberté, déjà placés au temple de
mémoire, c'est de là que, toujours révérés des humains, vous planerez
au-dessus d'eux, comme les astres bienfaisants qui les éclairent, et
qu'également utiles aux hommes, s'ils trouvent dans les uns la source
de tous les trésors de la vie, ils auront aussi dans les autres
l'heureux modèle de toutes les vertus.

Étonnante bizarrerie du sort! Marat, c'était du fond de cet antre obscur
où ton ardent patriotisme combattait les tyrans avec autant d'ardeur,
que le génie de la France indiquait ta place dans ce temple où nous te
révérons aujourd'hui.

L'égoïsme est, dit-on, la première base de toutes les actions humaines;
il n'en est aucune, assure-t-on, qui n'ait l'intérêt personnel pour
premier motif, et, s'appuyant de cette opinion cruelle, les terribles
détracteurs de toutes les belles choses en réduisent à rien le mérite. Ô
Marat! combien tes actions sublimes te soustrayent à cette loi générale!
Quel motif d'intérêt personnel t'éloignait du commerce des hommes, te
privait de toutes les douceurs de la vie, te reléguait vivant dans une
espèce de tombeau! Quel autre que celui d'éclairer tes semblables et
d'assurer le bonheur de tes frères? Qui te donnait le courage de braver
tout... jusques à des armées dirigées contre toi, si ce n'était le
désintéressement le plus entier, le plus pur amour du peuple, le
civisme le plus ardent dont on ait encore vu l'exemple!

Scévole, Brutus, votre seul mérite fut de vous armer un moment pour
trancher les jours de deux despotes, une heure au plus votre patriotisme
a brillé; mais toi, Marat, par quel chemin plus difficile tu parcourus
la carrière de l'homme libre! Que d'épines entravèrent ta route avant
que d'atteindre le but. C'était au milieu des tyrans que tu nous parlais
de liberté; peu faits encore au nom sacré de cette déesse, tu l'adorais
avant que nous la connussions; les poignards de Machiavel s'agitaient en
tout sens sur ta tête sans que ton front auguste en parût altéré;
Scévole et Brutus menaçaient chacun leurs tyrans: ton âme, bien plus
grande, voulut immoler à la fois tous ceux qui surchargeaient la terre,
et des esclaves t'accusaient d'aimer le sang! Grand homme, c'était le
leur que tu voulais répandre; tu ne te montrais prodigue de celui-là que
pour épargner celui du peuple; avec autant d'ennemis, comment ne
devais-tu pas succomber? Tu désignais les traîtres, la trahison devait
te frapper.

Sexe timide et doux, comment se peut-il que vos mains délicates ayent
saisi le poignard que la sédiction aiguisait?... Ah! votre empressement
à venir jeter des fleurs sur le tombeau de ce véritable ami du peuple,
nous fait oublier que le crime put trouver un bras parmi vous. Le
barbare assassin de Marat, semblable à ces êtres mixtes auxquels on ne
peut assigner aucun sexe, vomi par les enfers pour le désespoir de tous
deux, n'appartient directement à aucun. Il faut qu'un voile funèbre
enveloppe à jamais sa mémoire; qu'on cesse surtout de nous présenter,
comme on ose le faire, son effigie sous l'emblème enchanteur de la
beauté. Artistes trop crédules, brisez, renversez, défigurez les traits
de ce monstre, ou ne l'offrez à nos yeux indignés qu'au milieu des
furies du Tartare!

Ames douces et sensibles! Le Pelletier, que tes vertus viennent un
instant adoucir les idées qu'ont aigries ces tableaux. Si tes heureux
principes sur l'éducation nationale se suivent un jour, les crimes dont
nous nous plaignons ne flétriront plus notre histoire. Ami de l'enfance
et des hommes, que j'aime à te suivre dans les moments où ta vie
politique se consacre tout entière au personnage sublime de représentant
du peuple; tes premières opinions tendirent à nous assurer cette liberté
précieuse de la presse sans laquelle il n'est plus de liberté sur la
terre; méprisant le faux éclat du rang où des préjugés absurdes et
chimériques te plaçaient alors, tu crus, tu publias que s'il pouvait
exister des différences entre les hommes, ce n'était qu'aux vertus,
qu'aux talents qu'il appartenait de les établir.

Sévère ennemi des tyrans, tu votas courageusement la mort de celui qui
avait osé comploter celle de tout un peuple; un fanatique te frappa, et
son glaive homicide déchira tous nos coeurs; ses remords nous vengèrent,
il devint lui-même son bourreau: ce n'était point assez... Scélérat! que
ne pouvons-nous immoler tes mânes. Ah! ton arrêt est dans le coeur de
tous les Français. Citoyens, s'il était des hommes parmi vous qui ne
fussent pas encore assez pénétrés des sentiments que le patriotisme doit
à de tels amis de la liberté, qu'ils tournent un moment leurs regards
sur les derniers mots de Le Pelletier, et remplis à la fois d'amour et
de vénération, ils éprouveront plus que jamais la haine due à la mémoire
du parricide qui put trancher une si belle vie.

Unique déesse des Français, sainte et divine liberté, permets qu'aux
pieds de tels autels nous répandions encore quelques larmes sur la perte
de tes deux plus fidèles amis; laisse-nous enlacer des cyprès aux
guirlandes de chêne dont nous t'environnons. Ces larmes amères purifient
ton encens, et ne l'éteignent pas; elles sont un hommage de plus à tous
ceux que nos coeurs te présentent... Ah! cessons d'en répandre, citoyens;
ils respirent, ces hommes célèbres que nous pleurons; notre patriotisme
les revivifie; je les aperçois au milieu de nous... Je les vois sourire
au culte que notre civisme leur rend. Je les entends nous annoncer
l'aurore de ces jours sereins et tranquilles où Paris, plus superbe que
ne fut jamais l'ancienne Rome, deviendra l'asile des talents, l'effroi
des despotes, le temple des arts, la patrie de tous les hommes libres.
D'un bout de la terre à l'autre, toutes les nations envieront l'honneur
d'être alliées au peuple français. Remplaçant le frivole mérite de
n'offrir aux étrangers que nos costumes et nos modes, ce seront des
lois, des exemples, des vertus et des hommes que nous donnerons à la
terre étonnée, et si jamais les mondes bouleversés, cédant aux lois
impérieuses qui les meuvent, venaient à s'écrouler... à se confondre, la
déesse immortelle que nous encensons, jalouse de montrer aux races
futures le globe habité par le peuple qui l'aurait le mieux servie,
n'indiquerait que la France aux hommes nouveaux qu'aurait recréés la
nature.

                                                SADE, _rédacteur_.

L'assemblée générale de la Section des Piques, applaudissant aux
principes et à l'énergie de ce discours, en arrête l'impression,
l'envoie à la Convention nationale, à tous les départements, aux armées,
aux autorités constituées de Paris, aux quarante-sept autres sections et
aux sociétés populaires.

Arrêté en assemblée générale, ce 29 septembre 1793, l'an II de la
République française, une et indivisible.

                 VINCENT, _président_.
          GÉRARD, MANGIN, PARIS, _secrétaires_.


                       FIN.

TABLE

                                                            pages
_Avis des Éditeurs_                                             V

_Juliette et Raunai_ (Les Crimes de l'Amour)                    1

_Idée sur les Romans_                                          97

_L'auteur des Crimes de l'Amour à Villeterque, folliculaire_  137

_Le Marquis de Sade._--L'Homme.                               155

_Le Marquis de Sade._--Ses Écrits.                            195

_Section des Piques._--Discours prononcé par SADE             265





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Les crimes de l'amour - Précédé d'un avant-propos, suivi des idées sur les romans, de l'auteur des crimes de l'amour à Villeterque, d'une notice bio-bibliographique du marquis de Sade: l'homme et ses écrits et du discours prononcé par le marquis de Sade à la section des piques." ***

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