Home
  By Author [ A  B  C  D  E  F  G  H  I  J  K  L  M  N  O  P  Q  R  S  T  U  V  W  X  Y  Z |  Other Symbols ]
  By Title [ A  B  C  D  E  F  G  H  I  J  K  L  M  N  O  P  Q  R  S  T  U  V  W  X  Y  Z |  Other Symbols ]
  By Language
all Classics books content using ISYS

Download this book: [ ASCII | HTML | PDF ]

Look for this book on Amazon


We have new books nearly every day.
If you would like a news letter once a week or once a month
fill out this form and we will give you a summary of the books for that week or month by email.

Title: Mémoires d'une contemporaine - Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... Tome 7
Author: Saint-Elme, Ida, 1778-1845
Language: French
As this book started as an ASCII text book there are no pictures available.
Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Mémoires d'une contemporaine - Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... Tome 7" ***

This book is indexed by ISYS Web Indexing system to allow the reader find any word or number within the document.



by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)



MÉMOIRES D'UNE CONTEMPORAINE,

OU

SOUVENIRS D'UNE FEMME SUR LES PRINCIPAUX PERSONNAGES DE LA RÉPUBLIQUE,
DU CONSULAT, DE L'EMPIRE, ETC.

«J'ai assisté aux victoires de la République, j'ai traversé les
saturnales du Directoire, j'ai vu la gloire du Consulat et la grandeur
de l'Empire: sans avoir jamais affecté une force et des sentimens qui ne
sont pas de mon sexe, j'ai été, à vingt-trois ans de distance, témoin
des triomphes de Valmy et des funérailles de Waterloo.» MÉMOIRES,
_Avant-propos_.

TOME SEPTIÈME.

Troisième Édition.

PARIS.

LADVOCAT, LIBRAIRE, QUAI VOLTAIRE, ET PALAIS-ROYAL, GALERIE DE BOIS.

1828.



CHAPITRE CLXVII.


La soeur Thérèse.--Lettre à D. L***.--Le père de la soeur
Thérèse.--Julie.--L'évêque de Vannes, M. de Pancemont.--M. Bernier,
évêque d'Orléans.--Fouché.--Conspiration de Georges Cadoudal.--Henriette
et sa mère.--Mme de La Valette.--Souvenirs déchirans.--Mort de
Julie.--M. Oberkampf, _seigneur de Jouy_.


Il y avait douze jours que tout était fini pour moi; le monde avait
comme disparu sous mes larmes. De mes innombrables souvenirs il ne m'en
restait qu'un, celui de l'épouvantable catastrophe qui m'avait tout
rendu indifférent. Les illusions qui soutiennent l'existence ne
pouvaient arriver jusqu'à mon coeur... Je vivais uniquement sur un
tombeau... La bonne soeur à qui j'eus de si touchantes obligations était
la seule personne que j'avais voulu voir et entendre, et dont la
présence ne me fût pas odieuse. Je n'étais pas rentrée chez moi. Rien
n'aurait pu me décider à revoir les lieux où j'aurais rêvé une félicité
éteinte dans les flots d'un sang généreux; j'avais choisi un autre
appartement près la rue de Vaugirard, pour me rapprocher de ma bonne et
pieuse consolatrice: elle avait acquis un empire absolu sur mes
volontés, parce qu'elle pleurait à mes larmes. Me consoler eût été
blasphémer ma douleur... Ah! j'aimais mon désespoir comme je l'avais
aimé; c'était tout ce qui me restait de lui... La bonne soeur venait tous
les matins me chercher pour la première messe, que nous allions entendre
à la chapelle du boulevart des Invalides; je l'avais suppliée de me
laisser le costume sous lequel mon assiduité à l'église pouvait
n'exciter aucune curiosité... Pauvre bonne soeur! «Je manque peut-être à
la rigidité de quelques réglemens, me disait-elle; Dieu, qui voit les
coeurs, sait que le mien attache à cette condescendance pour votre
douleur l'espoir de gagner une âme noble, et de la rendre digne de le
connaître;» et elle céda... Je ne trompais point sa pieuse bienveillance
par d'hypocrites promesses; mais, en voyant ma douleur il était naturel
à celle qui attendait tout de la religion qu'elle la crût seule capable
de me consoler... D. L*** faisait mille démarches pour me parler. Je
l'évitais; mais je lui avais écrit: «Je serai fidèle à ma parole, jamais
votre nom ne sortira de ma bouche; mais toutes nos relations sont
finies. Puis-je oublier que si vous m'eussiez sacrifié vos abominables
devoirs le héros était sauvé?... Ne craignez rien de moi; si jamais la
vengeance pouvait lui rendre la vie, alors vous devriez trembler...
Renvoyez mes papiers par le porteur. SAINT-ELME.»


D. L*** ne renvoya que mon argent et le peu de bijoux qui me restaient
avant le fatal 7 décembre. Je fis peu d'attention alors à mes papiers
retenus par lui. Hélas! je ne croyais plus à un lendemain dans ma vie!
Quant à ma situation financière, je ne m'en occupais pas davantage; je
crois qu'il me restait encore cinq mille francs. N'étais-je pas assez
riche pour un avenir que mes voeux ardens et sincères bornaient à
quelques heures?... Changer de religion m'a toujours paru une sorte de
lâcheté, et je n'y songeais certes pas; mais je n'en priais pas moins
avec entraînement avec la bonne soeur. J'étais si fervente qu'elle dut
croire à ma vocation. La religion réformée n'admet point la consolation
d'invoquer les saints pour protecteurs, et je sentais que dans les
grandes amertumes de l'ame une image est comme un appui visible pour les
prières adressées aux amis qu'on a perdus... Avec quels élans de foi je
pressais sur mon coeur quelques restes des cheveux du guerrier, seul bien
qui me restait! J'élevais mes yeux noyés de pleurs vers la sainte pour
l'éternel bonheur d'une si noble victime. Je vécus ainsi jusqu'au 22
décembre sans repos et presque sans nourriture, et cependant ne
succombant pas à ma douleur. La bonne soeur me croyant à jamais divorcée
avec le monde, ne fit aucune tentative pour m'en arracher. Mais je
voyais que son ame généreuse se complaisait dans l'espérance de ne me
voir, chercher que le ciel pour consolateur, d'adoucissement à mes
souffrances que la prière, et des actes de charité pour distraction.
J'aime à arrêter ma pensée sur ces jours de deuil!

Soeur Thérèse avait une de ces physionomies douces et expressives qui,
sans beauté et sans jeunesse, attirent cependant par leur sourire en
causant avec elle dans les courts momens enlevés à ses pieuses
occupations: soulagement des infortunés, exercices d'une dévotion
sincère. Dans un de ces momens où je témoignai à la bonne soeur ma
surprise de la voir si bien instruite des bruits de guerre, de nos
victoires, et des grands événemens de l'empire, dans l'effusion de ses
confidences et de ses souvenirs, elle me donna les détails suivans qui
resserrèrent encore les liens de la reconnaissance qui m'attachaient à
elle:

«Vous vous êtes peut-être plus d'une fois étonnée, Madame, de me voir,
dans mes obscurs devoirs, si instruite des intérêts terrestres. Hélas!
dans la grande famille française, où sont les mères, les épouses, les
soeurs, qui ne virent pas un époux, un frère ou un ami succomber avec
honneur ou revenir avec gloire, après avoir combattu pour la commune
patrie? Bien jeune encore je perdis mon père à la bataille de Friedland;
mon frère Philippe fit les campagnes de 1805 et 1806 avec le sixième
corps: dans celle de Russie il fut blessé de Viazma à Smolensk où le
maréchal Ney combattit dix jours comme un soldat. C'est là qu'il sauva
la vie à mon frère, qui serait resté sur le champ de bataille si cet ami
du soldat n'eût regardé comme ses enfans les braves associés à sa
gloire. Ma famille est de Sarrelouis. Mon frère étant revenu souffrant
de ses blessures, voulut y aller finir ses jours avec moi. Notre modique
patrimoine eût suffi aux besoins de notre obscure existence. Philippe
était l'oracle de nos veillées; on se pressait autour de lui pour
entendre les actions héroïques. Alors je lui disais: «Philippe, si l'on
se bat encore, je veux être soeur de charité; je veux secourir et
consoler ceux qui souffrent.--Je connais ta vocation, disait-il, elle
est noble et généreuse.» Lorsque tous les rois armés se levèrent de
nouveau contre Napoléon, mon frère courut aux drapeaux. Mais hélas! il
périt dans notre dernière campagne. Fidèle à mon voeu, je me fis recevoir
soeur de charité, et j'obtins la faveur de me rendre à Mézières. Ah!
Madame, c'est là que j'ai entendu les derniers soupirs des moribonds qui
ressemblaient encore à des cris de triomphes. Je n'appris la mort de mon
frère que plusieurs mois après l'avoir perdu. Ce fut long-temps après
l'accumulation de nos derniers désastres, que j'appris l'arrestation du
chef de mon pauvre frère, l'arrestation du maréchal Ney. Ah! combien
alors je trouvai mon frère heureux de n'avoir pas vécu jusqu'à ce jour
funeste! J'aurais donné, croyez-le, ma chère dame, le reste de ma vie
pour que le héros eût trouvé comme Philippe la mort du champ de
bataille...--Chère bonne Thérèse, ah! je ne veux plus me séparer de
vous,» lui répondis-je; et cette promesse partait du fond de mon coeur.
Que de maux, en effet, j'eusse évités! si dès lors je me fusse jetée
dans les bras de la pieuse fille qui répétait souvent: «Je suis
heureuse! car ma vie se passe à _secourir_ et _consoler_. Vous, si
bonne, si naturellement charitable, puisque le monde vous pèse,
croyez-moi, cet habit vous sera un abri contre les chagrins. Déjà il
soutint votre agonie dans un moment où la terre n'avait point de
consolations pour de pareilles douleurs. Lui seul peut consacrer son
deuil.

«--Thérèse, bonne Thérèse, ah! vous dites bien, m'écriai-je en pleurant
sur son sein; oui, je veux comme vous passer le reste de ma vie à
consoler et à secourir...» Ma résolution était sincère. Mais le sort
m'attendait encore pour bien d'autres agitations! et le lendemain même
du touchant discours de soeur Thérèse, le hasard le plus singulier me
rattacha de nouveau à toutes les vicissitudes de ma destinée errante et
bizarre.

Ma bonne Thérèse avait promis de venir de grand matin. Je l'attendis
long-temps, et avec une impatience bien naturelle dans mon état et après
ses promesses. Elle arriva enfin; ses traits étaient altérés. «Je
quitte, me dit-elle avec trouble, une femme malade dont l'obstination à
repousser toute parole religieuse me chagrine et me désespère. Vous qui
avez mieux que moi l'éloquence du monde, ce langage que peut comprendre
une malheureuse créature qui n'ose espérer en une miséricorde qu'elle
n'invoqua jamais, oh! venez, de grâce, à son secours et au mien.

«--Ma chère soeur, j'y consens. Je vous accompagne.

«--À ce trait je vous reconnais. Eh bien, venez sous vos habits; la
sévérité du mien l'a effrayée. Son âme souffre et repousse la prière qui
seule adoucit les peines et les remords eux-mêmes.»

Je jetai une robe et un schall sur moi, et suivis aussitôt la bonne
soeur, qui me conduisit dans une maison près de Saint-Sulpice. Après
avoir parlé au portier, Thérèse m'indiqua le numéro de la chambre et
s'éloigna, me promettant de venir dans une heure me reprendre: «Tâchez,
ajouta-t-elle, de préparer les voies du repentir.»

Je montai un étroit et vieil escalier; au dernier étage je trouvai une
jeune femme qui se donnait pour la garde, et voulut m'empêcher de voir
la malade; quelques pièces de monnaie l'apaisèrent. Jamais je ne vis
plus triste réduit: une seule fenêtre, fort élevée, répandait à peine là
quelque clarté. J'approchai, tâchant, avec le secours de mon flacon, de
ranimer une vie qui paraissait s'éteindre. La malade me regardait d'un
air égaré, et se soulevait avec effort; elle repoussa ma main qui lui
prodiguait du secours: «Éloignez-vous, qu'on me laisse mourir; je veux,
je dois mourir; et cependant la mort m'épouvante; j'ai une fille, je
l'ai perdue. Ah! je crains la mort!

«--Je conçois vos terreurs, vous êtes mère, mais si vous avez des torts
sur la conscience, faites que votre enfant n'ait pas à vous les
reprocher. Calmez-vous d'abord, je suis venue pour vous aider.

«--M'aider! et le pouvez-vous, y a-t-il des secours contre le
remords!... Ma fille, c'est moi, moi, hélas! qui l'ai perdue; je lui
laisse pour héritage la misère et l'opprobre.» Ici cette malheureuse
poussa des cris si déchirans, que ma résolution en fut ébranlée. Étant
enfin parvenue à la calmer un peu, elle me dit, sans que j'eusse
provoqué ses aveux, qu'elle était fille d'une femme qui avait, dans la
révolution, sauvé la vie au curé de Saint-Sulpice, à l'époque des
massacres de septembre; que celui-ci, pour échapper à une proscription
commune, les avait emmenées en Allemagne, d'où ils n'étaient revenus
qu'en 1800. «J'avais à mon retour quatorze ans, et, bientôt après, je
perdis ma mère. M. de Pancemont s'occupa de me donner un état; on me
trouvait jolie, j'eus le malheur de le croire, et à mon tour je devins
mère; j'élevai secrètement le fruit de cette première et coupable
séduction; M. de Pancemont eut la générosité de ne pas nous retirer sa
protection. L'intelligence précoce de ma fille le touchant, il se
l'attacha, lorsqu'en 1802 il fut nommé évêque de Vannes.»

M. de Pancemont était très lié avec un prêtre du parti vendéen, dans le
temps de la faveur de ce prélat auprès de Napoléon, avant et à l'époque
où il fut sacré par le cardinal Caprara, légat du pape. M. de Pancemont
employait souvent cette femme, que je nommerai Julie, à des voyages et à
une active correspondance avec l'abbé Bernier. Elle me prouva qu'elle
avait été fort avant dans les secrets de l'évêque de Vannes, par les
détails qu'elle me donna sur les relations de M. de Pancemont avec
l'évêque d'Orléans, M. Bernier, à l'époque et au sujet de la fameuse
déclaration des évêques constitutionnels, lors de la restauration du
culte; lorsque M. de Pancemont parcourait son diocèse pour y rétablir la
concorde, Julie fit un voyage en Angleterre, où se trouvait M. Amelot,
évêque de Vannes, non assermenté et simplement démissionnaire. Là
l'imprudente émigrée se lia avec une foule de personnes qui lui firent
oublier ce qu'elle devait à M. de Pancemont, qui était fort dévoué à
Napoléon. Julie, qui lui devait tant, devint son ennemie pour un peu
d'or; exerçant auprès de son bienfaiteur un espionnage étranger, elle
instruisait ses nouveaux amis des secrets d'une intimité qui eût dû être
sacrée pour elle; c'est ainsi qu'elle se regarda avec raison comme cause
de la mort de l'évêque de Vannes, par l'événement de 1806, lors de
l'arrestation de deux individus faisant partie du débarquement effectué
sur les côtes de Bretagne, par les affidés de Georges Cadoudal. On
arrêta deux de ces individus dans le Morbihan, accusés d'être les
principaux auteurs de ce coup de main. Peu de jours après, M. de
Pancemont alla donner la confirmation dans un village à quelques lieues
de Vannes; sa voiture fut arrêtée, on le saisit, on l'emmena affublé
d'habillemens grossiers; une rançon énorme lui fut imposée: il
souscrivit atout pour sauver ses jours et ceux de son secrétaire gardé
en otage. M. de Pancemont, ému par l'événement, et malgré les
témoignages du plus touchant intérêt, mourut peu de temps après, en
1807, regretté et pleuré par tout le monde. Julie, depuis cet événement,
n'avait plus eu de repos; son bienfaiteur lui avait laisse en mourant
des preuves d'une bonté qu'elle avait si indignement payée par
l'ingratitude; elle chercha à se rapprocher des agens du gouvernement
avec lesquels elle avait eu des relations; ses services honteux furent
plus tard employés et largement payés. Mais bientôt encore la
persécution succéda à la faveur; un des complices de Georges Cadoudal
fut arrêté: instrument obscur d'une trame fort étendue, c'était celui
qui avait entraîné Julie à trahir la reconnaissance qu'elle devait à M.
de Pancemont.

Fouché était à cette époque tout à Napoléon, et Julie porta la peine de
ce double changement de maître et de services; Julie resta en prison
pendant deux ans, et ne dut sa liberté qu'aux démarches de sa fille.
Cette coupable femme avoua qu'elle avait elle-même poussé sa fille à se
livrer à un homme qui mit son intérêt et ses services subalternes, mais
puissans, au prix du déshonneur. Cette infortunée, moins dépravée que sa
coupable mère, prodigua les plus tendres soins à celle qu'elle venait de
rendre à la liberté. À peine sortie de l'enfance, belle, innocente
encore, quoique flétrie, la pauvre Henriette voulut travailler pour sa
mère; celle-ci spécula sur d'autres ressources, et réussit à vaincre les
résistances de l'infortunée qui lui devait le fatal présent d'une vie de
honte. Deux ou trois années d'opulence payèrent tant de sacrifices; mais
Henriette, en suivant les conseils de sa mère, avait, en perdant la
pudeur, acquis les vices de sa cruelle position, et bientôt, méprisant
sa mère, elle s'en sépara sans regret, pour suivre un homme qui
l'abandonna à son tour. Une chute de cheval détruisit à jamais tous ses
honteux moyens de fortune, en la défigurant hideusement. Elle fut
recueillie dans un des hôpitaux de Londres, où son amant l'avait
délaissée.

Une lettre déchirante, qu'Henriette écrivit à sa mère, avait hâté, par
de tardifs remords, l'agonie de cette malheureuse femme, depuis
long-temps commencée. Cette femme ne méritait certes aucune pitié, et
m'inspirait même comme un sentiment d'épouvante; mais elle souffrait,
elle était seule, pauvre, désespérée, et je ne pus lui refuser ma
compassion, surtout lorsque, après mes offres bienveillantes, elle me
supplia les mains jointes de faire une démarche qui pouvait, en
secourant sa fille, rendre au moins à elle la mort moins amère.

«Je vous promets, lui répondis-je, de vous rendre votre fille si elle
existe encore; indiquez-m'en les moyens.» Alors Julie, se ranimant, me
donna l'adresse de Mme de La Valette, épouse du marquis de ce nom, qui
avait été receveur des Basses-Alpes, et dont j'ai parlé ailleurs. Elle
me plaint, elle connaît celui qui m'a ravi ma fille; elle vous dira,
Madame, les moyens de la faire revenir. Voilà des lettres qui
témoigneront de toute ma franchise et de toute ma véracité; et elle m'en
remit plusieurs en effet, portant une signature bien connue. Je laissai
quelqu'un près de Julie, et pourvus à ce qu'il ne lui manquât rien,
exigeant qu'elle reçût les soins d'une soeur de la charité.

«--Mille fois plutôt mourir de besoin!» s'écria cette femme endurcie.

J'eus, en pensant à ma bonne Thérèse, presque honte de ma pitié, et
n'exécutai ma promesse que par le religieux scrupule qu'elle m'avait
inspiré. J'étais restée fort long-temps, et Thérèse qui m'attendait en
bas ne s'était point lassée. Je lui dis que j'avais échoué, et que mon
dessein était de faire les démarches nécessaires pour le retour de la
malheureuse Henriette.

«Ah! oui, je serai de moitié dans cette bonne oeuvre, s'écria-t-elle. Si
jeune elle ne sera peut-être pas endurcie comme sa pauvre pécheresse de
mère qu'il ne faut pourtant pas abandonner. Si nous sauvons ces deux
âmes, quelle espérance de pardon pour nos propres fautes auprès du
ciel!»

Je rapporte les propres termes de cette bonne Thérèse. Je ne suis ni
dévote ni hypocrite, et j'assure en toute sincérité que jamais dans mes
plus beaux jours aucune éloquence ne m'attendrit plus profondément que
ce langage simple et ingénument religieux.

Je me rendis chez Mme de La Valette. La réception fut déchirante. Amie
dévouée de l'infortuné Labédoyère, elle avait été compromise pour avoir
voulu le sauver. Nous pleurâmes sur la même inutilité d'espérances pour
les mêmes malheurs. Ce fut un moment cruel, un renouvellement de larmes!
Mais j'y recueillis des consolations que je n'aurais pu devoir aux soins
pieux et tendres de ma bonne Thérèse; et ce hasard, cette rencontre
d'une connaissance qui datait des jours de nos triomphes, m'attacha par
la puissante magie des souvenirs.

Mme de La Valette se chargea de tout pour la fille de la coupable Julie,
et fit plus encore qu'elle n'avait promis, avec cette courageuse
activité d'héroïne qui la distinguait. Je la quittai après être
convenues de nous voir tous les jours. Nous avions déjà tant de voyages
projetés! De retour chez moi, j'y trouvai Thérèse qui m'annonça que
Julie était à l'agonie et totalement sans connaissance. Je me sentais de
l'éloignement pour des maux sans remède, et Thérèse elle-même m'engagea
à éviter ce funeste spectacle. Elle retourna seule remplir un pénible
devoir; et lorsque je la revis, Julie avait cessé de souffrir: ce qui
changea les dispositions de Mme de La Valette pour sa fille; et au lieu
de la mander à Paris, elle assura son exil à Londres, où je la vis trois
ans après. Je trouvai chez Mme de La Valette un ami du célèbre
Oberkampf, celui qui établit en France la fabrique des toiles de Jouy,
et que Napoléon appelait en plaisantant _le Seigneur de Jouy_. C'était
le lendemain de la mort de Julie; et cette rencontre, dont je rendrai
compte dans le chapitre suivant, décida mon départ pour la Belgique, et
me rejeta de nouveau dans toutes les agitations d'une vie nomade.



CHAPITRE CLXVIII.

La visite au Père-Lachaise.--L'ami d'Oberkampf.--Départ pour Lille.--Mon
duel dans cette ville.--Le général marquis de Jumilhac.


J'allais partir... Quitter la France, où rien de cher à mon coeur
n'existait plus, n'était pas un sacrifice; mais la terre de la patrie
avait reçu un précieux dépôt, et ce dépôt mortel faisait encore de la
France le lieu où j'aurais voulu vivre pour pleurer... Le sort en
ordonna autrement; et bien des événemens allaient encore se placer entre
le jour d'un éternel adieu et le retour à la tombe du héros... Je me
décidai à une visite au cimetière du Père-Lachaise. J'errai là plusieurs
heures, au milieu de ces monumens funèbres qui n'attestent que
l'opulence des morts ou l'orgueil de ceux qu'enrichissent leurs
héritages. Je cherchais une simple tombe, une inscription touchante,
quelque ingénieux emblème d'une immortelle douleur... Rien... Rien ne
disait plus: _Ici repose Michel_ NEY, _naguère encore soldat français,
aujourd'hui un peu de poussière[1]._

J'avais voulu venir seule à cette station de deuil; et privée alors de
la présence de la religieuse fille qui avait purifié mes chagrins en les
partageant, j'avoue que ma douleur se ressentit de mon isolement, et que
mon imagination, un moment abattue, s'exaltait ensuite par d'affreuses
idées de vengeance; des mots inarticulés s'échappaient de mes lèvres
avec des malédictions. Je m'aperçus bientôt que mes bruyantes
exclamations devenaient l'objet d'une importune curiosité. N'ayant plus
à perdre qu'un seul bien, ma liberté individuelle, je quittai ce triste
séjour, après avoir prononce le serment d'un éternel regret.

Sous l'empire encore du sentiment qui m'avait absorbée, j'allai faire
mes adieux à l'homme bon et sensible qui, le premier, avait fait sur la
tombe de Ney une démarche que je venais seulement d'imiter. Chez lui
demeurait un ami de Mme de La Valette et du célèbre Oberkampf, dont je
me rappelais avoir entendu parler à M. Lecouteux de Canteleux, lequel
m'avait fait connaître cette charmante apostrophe de Napoléon au grand
manufacturier:

«Vous et moi, nous faisons, M. Oberkampf, une bonne guerre, aux Anglais,
vous par votre industrie, moi par mes armes; et c'est encore vous qui
faites la meilleure.»

M. Sabatier, nous dit l'ami d'Oberkampf, était un homme fort instruit,
un de ces bons et aimables vieillards, à l'imagination fraîche encore, à
la tête droite et vive, malgré les années. Il était parent de ce
conseiller Sabatier qui, sous l'ancien régime, avait été enfermé dans le
château de Doulens pour s'être élevé contre l'enregistrement des édits
burseaux. M. Sabatier trouvait un incroyable plaisir à parler de son
ami; le nom d'Oberkampf était toujours le premier qu'il prononçait, «On
était, disait-il, si ignorant encore, et si ennemi de l'industrie, que
ce grand citoyen fut obligé de tout vaincre pour doter son pays de
nouvelles richesses.» Oberkampf fit comme Galilée, pour prouver que la
terre tourne, il se mit à mettre en mouvement ses machines; et la France
grandit bientôt dans cette nouvelle voie, rivale de l'Angleterre.
Sabatier, dans son noble orgueil pour son ami, s'abandonnait à cette
effusion de souvenirs intarissables et chers. «Voilà, dis-je, un de ces
hommes utiles à qui on devrait élever des statues.»

Sa modestie repoussa tous ces hommages: le sénat même: il ne voulut
point y entrer; il ne voulut recevoir que la croix d'or de la
Légion-d'Honneur, que Napoléon lui offrit en la détachant de sa propre
boutonnière.

Sabatier était venu à Paris pour être utile à Mme de La Valette, dans
les désagrémens qu'elle s'était attirés lors du jugement du malheureux
Charles de Labédoyère. Oh! ce bon M. Sabatier était un vrai modèle
d'amitié!

«--J'ai besoin de votre obligeance, me dit-il; mon amie Mme La Valette
m'a assuré que votre zèle et votre dévouement intrépide appartenaient à
qui les invoquait. Je suis forcé de rester ici; et vous savez que les
lettres sont fort peu sûres du secret à la poste; voudriez-vous,
pourriez-vous faire un voyage à Mont-Brisson?» Et l'aimable et bon
vieillard me tenait la main serrée dans ses mains tremblantes, et son
regard plein d'une généreuse bienveillance sollicitait la mienne; elle
lui était trop pleinement acquise déjà, pour que je voulusse faire
valoir comme un sacrifice ce que très sincèrement je regardais comme un
véritable bonheur: «Disposez de moi, de tous mes momens, et comptez sur
mon infatigable activité.» Il s'agissait du salut de l'infortuné
Mouton-Duvernet, qui s'était soustrait jusque là par la fuite au conseil
de guerre devant lequel il devait être traduit, par suite de
l'ordonnance royale du mois de juillet 1815.

J'avais connu le général Duvernet en 1807, au moment où il venait d'être
nommé colonel du 63e régiment de ligne, et plus intimement pendant la
campagne de France. Je l'estimais pour sa bravoure bien connue, pour les
qualités de son coeur mille fois éprouvées par ses amis; je me trouvai
donc heureuse d'être appelée à lui rendre service. Chercher à sauver les
victimes des condamnations politiques, quand leurs actions ne se
rattachent pas à du sang versé et n'ont pas été jusqu'au forfait, m'a
toujours paru un dévouement digne de mon sexe, un dévouement qui
prévient souvent les regrets des gouvernemens eux-mêmes, forcés de sévir
contre de pareils coupables et qu'à quelques années de distance ils
iraient peut-être jusqu'à récompenser. Oui, on eût peut-être rendu
service à nos princes, si l'on eût sauvé les guerriers frappés, et ayant
failli comme Biron, ce Biron que Henri IV présentait avec un égal
orgueil à ses amis et à ses ennemis, et qu'il eût été pour cela si beau
de sauver en dépit de sa faute et de lui-même. M. Sabatier me remercia
les larmes aux yeux; nous convînmes de mon départ, pour le lendemain et
d'une entrevue nouvelle le soir même chez Mme La Valette[2], dont il me
vantait avec enthousiasme le noble caractère, et surtout la fermeté
héroïque; hélas! bientôt j'allais la lui voir cruellement mettre à
l'épreuve. Mais n'anticipons point sur l'avenir.

Avant de me rendre chez elle pour convenir de mon départ, je passai pour
la dernière fois au simple asile dont bientôt j'aurai à regretter
l'obscure sécurité. J'y trouvai ma bonne soeur Thérèse; sa vue ne
changeait point ma résolution, mais elle rendait bien cruel l'aveu de
mon départ; il y a pour moi comme un joug dans les témoignages d'un
intérêt sincère; aussi quoique j'aie eu la force de m'y soustraire, je
n'oublierai jamais l'expression douloureusement résignée qui accompagna
cette phrase d'un regret touchant: «_Nous ne prierons donc plus
ensemble?_;

«--Ah! vous prierez pour moi, chère et bonne soeur; que les voeux d'une
amie me suivent au loin pour me sauver de moi-même et de ma destinée.

«--Chère dame, pourquoi me quitter?

«--Nous nous reverrons bientôt, je l'espère... Mais non, chère soeur, je
ne veux point tromper votre sollicitude; le sort m'attache de nouveau à
des intérêts de ce monde que vous devez ignorer. Non, je ne vous
reverrai plus ici bas.

«--Eh bien! que la sainte volonté de Dieu soit faite; mais ne m'ôtez pas
l'espoir de nous revoir. Oh! oui, je prierai pour vous.»

Son visage baigné de larmes, et ses regards purs levés vers le ciel, me
furent témoins et garans de la sincérité de ses pieux souhaits.

Nous nous quittâmes après avoir pris les moyens de donner de mes
nouvelles. Au mérite du coeur, la bonne soeur joignait cette grâce
naturelle d'un esprit tranquille et droit dont les passions n'avaient
jamais bouleversé les principes; plus tard je citerai quelques lettres,
sinon comme modèles de style, du moins comme exemples de tout ce que le
courage peut inspirer de tendre et de bon à une faible femme, prodiguant
sa vie au soulagement des autres.

Après avoir terminé quelques affaires, il m'en restait une des plus
désagréables, et cependant d'un haut intérêt; mes papiers étaient restés
entre les mains de D. L***. Ne redoutant rien au monde autant que de le
revoir, je l'informai par billet de mon départ, sans lui en confier le
motif ni le terme, le priant simplement de me faire tenir ce qu'il avait
à moi. Au lieu de mes papiers, je ne reçus que ces mots: «Je sais tout
ce qui vous est arrivé depuis le 7 décembre; je devine vos projets: je
n'ai aucun papier qui vous soit nécessaire dans un pareil état de
choses; prenez garde à vous.»

Résolue à ne point me laisser intimider, je pris le parti d'affecter une
complète insouciance sur ces papiers, et de partir sans passeport. Je me
rendis chez Mme La Valette; je la trouvai, non pas désespérée, car cette
femme était vraiment extraordinaire pour le sang-froid et la résolution,
mais elle venait de recevoir une lettre qui lui donnait de sérieuses
inquiétudes pour la liberté de son mari. «J'invoquais vos offices pour
un ami proscrit, me dit-elle, et voilà que j'en ai besoin pour moi-même,
pour M. de La Valette, dont on menace la liberté. Je vais quitter Paris;
adressez-moi vos lettres rue des Amandiers: cette voie est sûre. Ce bon
Sabatier m'a parlé de votre obligeant empressement; je ne veux point le
détourner de son objet sacré; hélas! ce pauvre Duvernet, plus avide de
gloire que de richesse, se trouve peut-être sans ressource. Ma fortune
est bien médiocre, la proscription est suspendue sur toute ma famille;
eh bien, mon amie, je partagerais encore ce qui nous reste pour sauver
Mouton-Duvernet. Tant qu'il reste quelque chose à faire pour l'amitié et
le malheur, on doit le tenter.» Mme de La Valette arrivait à une grande
énergie de caractère par une extrême bienveillance de coeur; le contact
de cette âme extraordinaire communiquait tout ce qu'elle éprouvait
elle-même, et, en l'approchant, je me trouvai heureuse d'obéir à cette
voix qui m'appelait à des agitations et à des vicissitudes que peu de
jours avant j'avais ensevelies dans l'anéantissement d'une dernière
catastrophe.

Toutes mes dispositions étaient prises pour mon départ de Paris, quand,
près de monter en voiture pour Lyon, je reçus un mot qui changea mon
itinéraire, et je pris la direction contraire de Lille. Il ne peut rien
survenir d'extraordinaire sur la route de Flandre, aussi j'arrivai à
Lille sans événement. À peine descendue à l'hôtel de Gand, je m'occupai,
dès le soir même, de voir les personnes pour lesquelles le bon Sabatier
m'avait envoyé des lettres, avec ma _feuille_ de route pour cette
nouvelle campagne. Je n'eus rien de satisfaisant à transmettre; on ne
savait rien du général Mouton-Duvernet, depuis une première lettre de
lui d'une date déjà ancienne et antérieure aux inquiétudes de ses amis.
Cette lettre annonçait l'intention de traverser la Belgique pour se
rendre aux États-Unis: était-il passé ou non? voilà ce qu'on ignorait.
Je me décidai aussitôt à me rendre à Bruxelles, à Anvers, et en Hollande
même s'il le fallait pour rejoindre le général.

J'étais trop près du champ de bataille de Mont-Saint-Jean pour n'y pas
faire un pélerinage; je m'arrangeai avec mon conducteur pour y être
conduite le lendemain à la pointe du jour. Je dînai ce jour-là à table
d'hôte; j'étais habillée en homme, et l'impression peu avantageuse que
je produisis sur un jeune officier qui arrivait à sa première garnison,
eut des suites bizarres que je ne veux point passer sous silence.
C'était un petit jeune homme tout gentil, tout guindé dans son premier
uniforme; avec cela cependant un profil distingué, des yeux superbes et
les plus belles dents du monde. On attendait l'heure du dîner, et le
jeune officier parcourait en long et en large la vaste salle à manger,
fredonnant avec un accent d'écolier un air de bravoure, s'arrêtant par
intervalles pour lorgner en fat plus exercé une jeune et belle femme
vêtue en deuil, et assise avec une paysanne fort âgée dans un des coins
de la salle, qui causait peu, fort bas, et qui paraissait fort interdite
des manières lestes et impertinentes du jeune officier: _Mi mangiava
l'anima_[3], comme disent les Italiens; je trépignais d'impatience. Il
faisait extrêmement froid; la dame en deuil se tenait loin du feu, parce
que, pour en approcher, il lui eût fallu se croiser avec l'officier, qui
parfois s'y arrêtait, tournait sa chaise avec un air de prendre racine.
Je tenais, moi, le coin opposé. J'étais si bien dissimulée par ma
cravate de couleur, et mon bonnet de loutre couvrait si bien mes yeux,
que l'on devait me prendre plutôt pour un commis voyageur que pour une
femme; aussi, lorsque prenant pitié de la gêne et du froid que souffrait
la belle inconnue, je me levai et l'engageai à venir se chauffer à ma
place, le son de ma voix fit faire un saut en arrière au jeune officier.
La dame s'installa au coin de la cheminée, et j'allai moi-même prendre
une chaise pour sa vieille domestique, qui me fit force révérences: tous
les voyageurs me regardèrent avec surprise, mais avec intérêt. Elle me
remercia avec une politesse exquise; et sa conversation était en si
parfaite harmonie avec son extérieur distingué, que je me sus un gré
infini de m'être dévouée à sa défense: j'étais prête à devenir son
champion au besoin.

Le dîner fut servi, et je me plaçai à côté d'elle: le jeune officier se
trouva placé en face de nous à table. La dame, encouragée par mon
accueil, me fit part de quelques circonstances de sa situation; elle
venait de perdre une soeur chérie, mariée à un Écossais; qui laissait une
petite fille de deux ans, qu'elle allait chercher à Namur où son
beau-frère était mort de blessures reçues à Waterloo, et cet enfant
était resté en dépôt chez la fille de la bonne femme que je venais de
voir avec elle. «Et vous, lui dis-je, si jeune, comment vous exposer à
des voyages? comment ne pas confier cette mission à un parent, à votre
mari?

«--Parce que la mort de ma soeur me laisse seule au monde; l'enfant
qu'elle me lègue est un bien qui doit me tenir lieu de tout, et dont je
ne puis confier le soin qu'à moi seule.»

Je la regardai, et rien au monde ne pourrait reproduire l'angélique
expression d'une sensibilité plus naturelle. Je crois aussi que mon
regard lui dit tout ce qu'elle m'inspirait d'intérêt, car elle me pressa
légèrement la main, en me priant de vouloir bien causer plus intimement
dans sa chambre ou la mienne. Les manières de l'officier en question me
firent hâter ce moment. Nous quittâmes la table; et comme ma chambre
était au premier, ce fut là que nous nous rendîmes.

L'aimable voyageuse ne m'avait pas parlé un quart d'heure, que j'avais
déjà deviné qu'elle était du parti royaliste dans ses opinions; d'une
famille d'émigrés, dont plusieurs membres avaient péri lors des
massacres des prisons de l'Abbaye. Je regardais et j'écoutais cette dame
avec une inexprimable compassion me raconter les horreurs de ces jours
abominables; je pressais ses mains dans les miennes; mes larmes les
arrosèrent quand elle me dit: «Mes frères ont péri de la même manière,
mes parens n'ayant pu emmener que ma soeur et moi. Mariée à un étranger,
je devais me retirer avec eux à Édimbourg. La guerre, ce cruel fléau, la
guerre m'enleva tout. Ah! Madame, comment se peut-il qu'il y ait des
femmes qui se passionnent pour la gloire militaire? Elles doivent avoir
un coeur barbare!...» Si l'on m'eût dit pareille chose avec un air
sentencieux ou d'esprit de parti, j'aurais sans hésiter entamé la
discussion du _pour_ et du _contre_. Mais l'accent était celui du
regret, et les regards de l'étrangère exprimaient une douleur si réelle,
que je me serais crue vraiment barbare d'oser seulement lui dire que je
ne voyais pas absolument comme elle. Nous passâmes une soirée délicieuse
et toute d'émotions. La bonne vieille paysanne ne nous en causa pas une
médiocre, par les détails qu'elle nous donna de l'arrivée du beau-frère
de la dame chez elle, de la cruelle position de sa femme qui avait enfin
succombé de douleur. C'est un bien étrange penchant du coeur humain, que
cette sorte de plaisir qu'on trouve à s'abreuver de larmes, à déchirer
son propre coeur par des images douloureuses! Singulière volupté des
pleurs, dont l'amertume n'enlève jamais le soulagement! Le temps
s'écoulait avec délices au milieu de tant de pénibles récits, lorsque
j'ouvris ma porte pour reconduire la dame. La pauvre femme, qui nous
précédait une lumière à la main, jeta un cri d'épouvante, et laissa
tomber le bougeoir à la vue du jeune officier qui se glissait comme un
revenant près la rampe de l'escalier. La petite dame tremblait, sa
camariste se signait; mais moi, plus aguerrie, je parlai à l'officier en
termes presque militaires sur l'inconvenance de sa conduite. Je me hâtai
de remettre ma compagne chez elle, où elle s'enferma avec la bonne
paysanne. J'étais à peine dans ma chambre, que l'officier sortit de la
sienne, vint droit à moi et me dit, avec un ton qu'il crut plaisant, des
choses qui n'étaient que plates et ridicules. Je répondis en lui
tournant le dos et en lui fermant ma porte. Interdit un moment, il
revint à la charge en frappant du pied. Je m'étais mise à écrire, bien
résolue de ne pas répondre; mais impatientée au dernier degré de cette
longanimité d'impolitesse, poussée à bout par l'importunité de ses
propos qu'il trouvait moyen de continuer par la serrure, j'ouvre
violemment ma porte, repoussant le fluet apprenti de Mars, d'une main
vigoureuse, jusqu'à la rampe de l'escalier, en lui disant: «On peut fort
bien, Monsieur, vous trouver un sot, et ce ne sont pas ces gens-là qu'on
prend même pour les étranges fantaisies dont si lestement vous croyez
toutes les femmes capables.» Et après ce bel exploit je lui vérouille de
nouveau la porte au nez.

J'entendis bientôt que le militaire battu et mécontent appela un des
garçons de l'hôtel, qu'il eut une longue conversation avec lui. Ce
garçon me dit plus tard qu'il s'était amusé à persuader au jeune
officier que j'étais un homme; que je profitais de ma mine un peu
efféminée pour passer en Belgique sans passeport; que j'avais servi
l'usurpateur; que j'étais de l'armée de la Loire, un agent bonapartiste.
Le jeune officier, crédule comme on peut sans ridicule l'être à dix-huit
ou vingt ans, à une première année de garnison, le jeune officier se
laissa imposer une conviction qui flattait son orgueil, parce qu'il
avait à coeur le soufflet reçu. Quoi qu'il en soit, il s'en tira en
galant homme, en militaire français, et moi en véritable mauvaise tête.
J'avais dit à mon voiturier d'être prêt avant le jour; il fut exact, car
il n'était pas six heures qu'on vint m'éveiller. Mais mon officier fut
encore plus matinal que lui; et rien ne saurait peindre ma surprise ni
l'accès de fou rire dont je fus saisie, en trouvant sur le plateau que
l'on m'apporta avec mon café un cartel, dûment en règle, de celui à qui
ma vanité féminine n'avait pas dû supposer de si belliqueuses
intentions.

Très convaincue qu'avant l'engagement on en viendrait à l'explication,
je n'eus rien de plus pressé que d'accepter, et presque sérieusement, en
relisant le billet, où un terme, dont je n'eus que plus tard
l'explication; me choqua au point que, certaine de recevoir la mort, je
me serais encore présentée sur le terrain sans sourciller. Le cartel me
laissait le choix de l'heure et du lieu, ainsi que _des armes_. Le
pistolet m'aurait convenu, si j'avais cru vraiment me battre; mais
l'épée m'a toujours paru plus noble, et je répondis: «Je n'ai pas
l'honneur d'être un des _brigands de la Loire_, mais je porte un coeur
français, et j'espère vous le prouver, mon petit sous-lieutenant, à huit
heures, au bas du rempart, porte de Bruxelles: j'ai mon témoin et mon
épée.»

Aussitôt cette belle épître envoyée, je contremande ma voiture pour huit
heures seulement, route de Bruxelles. Après avoir satisfait mon hôtesse,
je courus dans la ville chercher l'ami du bon Sabatier, et lui contai,
en riant aux éclats, mon aventure. Il était aussi d'humeur peu
traitable, et, au lieu de s'opposer à ce duel, il voulait en partager et
même en prendre seul les périls, pour apprendre au petit sous-lieutenant
à mieux distribuer les épithètes. Nous voilà partis, et chemin faisant
mon témoin ou mon défenseur me disait: «Vous battez-vous?

«--Oui, en vrai chevalier.

«--Mais savez-vous tirer?

«--Pas aussi bien que Lamotte où Saint Georges, mais... _j'aurai trop de
force, ayant assez de coeur_.»

Nous arrivâmes les premiers, mais le jeune officier ne se fit pas
attendre; et, j'aime à le dire, son visage me parut embelli; ses
manières, son ton, tout avait gagné. Cela me fit penser au malheur des
préventions politiques: ce jeune homme était très brave, et il venait se
battre pour avoir voulu dénigrer la bravoure de ceux qui, pendant vingt
ans, avaient donné leurs preuves, et qu'il était fait pour apprécier.

Les témoins prirent nos armes; leur éloquence s'épuisa inutilement pour
empêcher le combat. Le jeune sous-lieutenant mit bas l'habit; je fus un
peu plus lente, quoique précautionnée contre la reconnaissance de mon
sexe; et, toute résolue à me battre comme si le terrain m'eût inspirée,
je noue aussitôt mon foulard autour de mes oreilles, pour ne plus rien
entendre, et ôtant aussi mon habit, je suis en garde au même instant. Le
fer est croisé: l'officier fond sur moi par un dégagement que je pare
d'un contre de quarte. Voyant les choses si sérieuses, mon témoin crie:
«Halte pour Dieu! c'est une femme.» Aussitôt mon jeune et brave
adversaire posant la pointe de son épée en terre, dit d'un air
stupéfait: «Comment ai-je pu vous méconnaître? Ah! Madame; comment
m'excuser?» Nos témoins arrangèrent tout, et l'on se sépara les
meilleurs amis du monde, en convenant de déjeuner ensemble à onze
heures.

Mais l'événement s'était ébruité par les caquetages du garçon de
l'hôtel; et à peine avais-je pris un nouvel arrangement avec le
voiturier, que je vis arriver le planton du général de Jumilhac, qui
m'invitait à passer chez lui. Je savais cet officier général un ardent
royaliste, ennemi déclaré de l'Empereur, et je m'attendais à une verte
semonce. Je me trompais fort: le général Jumilhac avait sinon beaucoup
d'esprit, au moins, infiniment d'usage et fort bon ton. Il fut on ne
saurait plus aimable; seulement, en me faisant l'honneur de m'inviter à
dîner chez lui, il m'engagea fort à poursuivre ma route le lendemain,
crainte, disait-il plaisamment, de quelque rechute d'humeur martiale,
qui pourrait finir par mettre la garnison aux arrêts.

«Mais j'espère, lui dis-je, que le sous-lieutenant n'y est pas?

«--Pour huit jours.

«--Ah! c'est une affreuse injustice; c'est moi qui seule ai tort: ce
jeune officier est brave; je l'ai frappé, que pouvait-il faire? m'en
demander raison.

«--Non, s'apercevoir de ce qui ne trompe personne: voir que vous êtes
une femme.

«--Mais, général, il y a dix-huit ans que je trompe les plus habiles; je
vous en prie, ne le punissez pas de mon extravagance.» Et, grâce à mes
instances, l'ordre des arrêts fut révoqué.

La dame qui avait été cause de tout était partie. Il y eut déjeûner
militaire à l'hôtel; et, pour qu'il ne restât aucun doute à mon
adversaire, je parus sous mes habits de deuil, en femme. Ce fut un
moment de triomphe, et un triomphe de coeur sans aucune vanité; car mon
jeune officier, restant comme extasié, répétait: «Que ne vous êtes-vous
montrée ainsi, Madame; vous eussiez été l'objet de mon respect, en me
rappelant les traits adorés de ma mère.

«--Et vous, Monsieur, que ne vous êtes-vous montré ce que vous êtes
réellement; je vous aurais témoigné l'intérêt bienveillant que vous
méritez d'inspirer.» Il apprit après mon départ que j'avais empêché ses
arrêts, et je reçus à Bruxelles une lettre spirituelle et pleine de bon
sens; je pus à loisir faire des réflexions sur les jugemens précipités;
car, certes, j'avais eu, je puis dire, la plus triste opinion de ce
jeune officier, et non pas sans quelque raison. Le dîner chez le général
Jumilhac fut gai assez militairement; j'y vis un colonel qui fut fort
peu charmé de m'y trouver, ayant quelque peine à accorder son délire
pour la restauration de 1815 avec l'enthousiasme du 20 mars, même année.
Je me contentai de peindre toutes les _revues_ et _fêtes_ où s'était
montré mon dévouement, dont l'objet seul n'était pas nommé. J'aime
tellement la franchise des opinions, que tout en me disputant avec le
général Jumilhac, j'admirais cette chevalerie de caractère quand il
s'écriait: «Oui! ma vie, mon bras, mon âme, tout est aux Bourbons; et
s'il faut le prouver, n'en doutez point, nos rois légitimes trouveront
dans l'occasion des braves qui vaudront ceux d'Austerlitz et de
Marengo.» Nous nous séparâmes les meilleurs amis du monde, et je pris
enfin à deux heures de la nuit la route de Wavres, où j'avais une
information à prendre avant d'aller au Mont-Saint-Jean. Je courus
cependant sans m'arrêter.



CHAPITRE CLXIX.

Pélerinage à Waterloo.--Le duc de Kent: générosité de ce prince.--Adèle,
ou la folle de Waterloo.


En partant de Lille, je franchis la frontière sans avoir aucun plan bien
arrêté; l'ami de Sabatier m'avait fait espérer de trouver peut-être des
traces de l'objet de notre sollicitude à un petit hameau entre
Mont-Saint-Jean et le village de Haye-Sainte: je m'y laissai donc
conduire; après m'être convaincue de l'inutilité de nos conjectures, par
rapport au général Mouton-Duvernet, je pris un enfant de l'auberge du
hameau pour me conduire à ce lieu de souvenir et de deuil, où sept mois
auparavant mon coeur se flattait encore de toutes les espérances, où je
faisais des voeux pour la victoire; lieux où je n'apportais plus que le
déchirant regret de n'y avoir point vu tomber le plus brave au milieu
d'une armée de héros. Je marchais au hasard, hélas! sans pouvoir faire
un pas qui ne me fît tressaillir, en foulant cette terre abreuvée de
sang. J'étais si occupée de mes douloureux souvenirs, que je n'avais pas
remarqué un groupe d'étrangers, dont je paraissais fixer singulièrement
l'attention; j'avais conservé les habits de mon sexe, et mon deuil,
autant que mes manières, durent me valoir cette curiosité. J'avais
marché à grands pas; je m'étais assise; on eût pu, sans être injuste, me
prendre pour folle. Je m'éloignai à la hâte; un de ces étrangers se
détacha du groupe, vint vers moi, et me barra pour ainsi dire le
passage; il y avait une émotion touchante sur ses traits, nobles mais
altérés, et dans tout son aspect cet intérêt des personnes douées de
quelques avantages extérieurs, et qui, je crois encore, succombent aux
maux de poitrine et dont le maintien, l'organe, tout exprime _la peine
de vivre_. L'étranger s'arrêta devant moi; en voyant que c'était, un
Anglais, mon premier mouvement fut du dédain; mais un regard sur cette
noble et pâle figure le changea en vive compassion, que je me reprochai
presque d'éprouver pour un des vainqueurs du Mont-Saint-Jean,
peut-être!...

Les premiers accens acquirent cependant toute mon admiration au duc de
Kent[4] (car c'était lui); il me tendit la main comme pour cheminer
ensemble; j'y posai la mienne sans penser que ce fût ni un signe
d'amitié, ni de pardon. J'étais déjà trop sous le charme pour m'arrêter
à une décence de convention.

«--Vous êtes Française, soeur, veuve ou mère peut-être d'un Français
tombé ici? Vous ne sauriez croire, Madame, combien votre surprise à
notre aspect, cet éloignement que vous n'avez pas su maîtriser, vous
élèvent à mes yeux. Il y a courage et non pas ostentation à la franchise
de votre aversion pour les Anglais, pour les vainqueurs du 18 juin.
Tâchez, Madame, de n'y pas joindre une prévention injuste; tâchez de
vaincre ce sentiment en ma faveur, car j'ai un bien vif désir d'être de
vos amis.»

Je traduis les propres paroles de ce prince anglais; car, en ayant
montré toute mon opinion, je crois ne pas me donner envers personne le
tort d'une haineuse prévention d'esprit de parti. Le duc renvoya sa
suite, à l'exception d'un homme d'un âge mûr, et que je sus plus tard
être un savant dessinateur, qui m'avait crayonnée dans l'attitude où
j'étais lorsque le duc de Kent m'aperçut, mon chapeau passé au bras, mes
cheveux en désordre autour de ma tête, et mon vêtement non serré au cou,
en forme d'une robe de religieuse. J'ai, en 1823, acheté une
lithographie à Paris, qui me représentait exactement, excepté qu'on a
beaucoup embelli le visage. Les paroles si bienveillantes, l'intérêt si
flatteusement témoigné, opérèrent facilement sur un caractère aussi peu
haineux que le mien, et j'avoue que j'éprouvai une orgueilleuse
consolation à parler librement de mes regrets, à montrer tout mon
enthousiasme pour notre armée au frère du roi d'Angleterre. Il y a un
attrait irrésistible dans tout ce qui sort de la ligne commune, et du
moment que mon imagination est en jeu, je ne me guide plus que par ses
inspirations. Le duc de Kent me dit qu'il était venu avec le projet de
visiter tous les villages environnans, surtout les postes que le
maréchal Ney avait occupés. Si près de douloureux événemens, je ne
pouvais, sans tressaillir, entendre ce nom chéri et prononcé avec
l'accent de l'hommage par une bouche ennemie; ce fut trop pour ma
prudence, et je demandai en sanglottant d'être du pélerinage du
souvenir. Le duc de Kent observait dans cette tournée le plus strict
incognito. Je renvoyai mon voiturier, lui donnant ordre pour déposer mes
malles à Bruxelles, après avoir toutefois changé mes vêtemens de deuil
contre mes habits d'homme, pour moins embarrasser et être moins gênée
moi-même. Le duc était en calèche, et deux domestiques seulement
conduisaient des chevaux de main.

Notre tournée fut de sept jours: à Gosselies, dernier village où Ney
avait culbuté l'ennemi, avant l'attaque des Quatre-Bras, le 16, il nous
arriva une scène singulière qui nous fit sentir qu'on ne brave jamais
impunément les convenances, et que les gens qu'on appelle _peuple_ en
ont, pour ce qui touche au coeur, le sentiment profond. Partout dans ces
villages, quand le duc de Kent faisait des questions sur les Français,
les réponses furent autant de chants à leur gloire. Il arrivait même
quelquefois que ceux qu'il interrogeait, ne pouvant ou ne voulant
déguiser leurs regrets pour les vaincus et la haine des vainqueurs, lui
répondaient, eh feignant de ne pas le reconnaître pour Anglais, des
choses qu'à Paris on n'aurait osé dire, et dont je voyais avec
admiration que la fierté plaisait au noble caractère du duc de Kent. À
Gosselies, au moment où nous allions remonter en voiture, un des
domestiques du duc lui dit quelque chose en anglais, que je ne compris
qu'à moitié. Il me l'expliqua aussitôt après avoir donné des ordres pour
dételer. «Je ne vous demande pas si cela vous arrange; je croirais vous
faire injure. Il est question d'être utile à une femme malade qui est
ici soutenue par les bons coeurs amis de vos braves; nous allons la voir
et la secourir, venez.» Et il prit mon bras, m'entraînant sans attendre
ma réponse. Nous arrivâmes à une espèce de masure ou, sous les vêtemens
délabrés de l'indigence, nous trouvâmes un coeur digne des beaux jours ou
l'amour de la patrie faisait braver la torture et la mort. C'était une
femme de soldat de la grande armée; elle pouvait avoir alors quarante
ans; grande, fortement musclée, laide, et le maintien hardi. Elle avait
été entraînée par le mouvement de retraite du 18. Vers Beaumont, foulée
aux pieds des chevaux et abandonnée, elle dut la vie à un bon paysan qui
la mit sur sa charrette et la conduisit chez lui. On la saigna, et elle
se rétablit assez pour se lever; mais ses membres, frappés par la chute
et les coups qu'elle avait reçus, étaient restés inhabiles à une
occupation quelconque; et la malheureuse Adèle (son nom), sentant
qu'elle était une charge pour ses pauvres hôtes, avait tenté de se
donner la mort. Elle avait inspiré un intérêt sincère aux bonnes gens
qui l'avaient recueillie; ils lui firent sentir le fort d'une pareille
conduite, le chagrin et les désagrémens qui en résulteraient pour eux,
et Adèle promit de vivre. Elle devint plus tranquille, ne courait plus,
s'occupait à veiller les deux enfans en bas âge de ses hôtes, et payait
ainsi en quelque sorte, par ses soins, le bienfait de leur hospitalité.
Tout le village aimait Adèle; tous à l'envi lui faisaient raconter sa
vie militaire. Fille d'un caporal et femme de soldat, depuis l'âge de
sept ans, Adèle ne connaissait d'autre vie que celle des camps; partout
elle avait suivi les drapeaux français, partout elle avait partagé les
fatigues, les périls de ces hommes dont on peut dire:

     Ils ont bravé les feux du soleil d'Italie,
     De la Castille ils ont franchi les monts,
     Et le Nord les a vus marcher sur les glaçons
     Dont l'éternel rempart protége la Russie.

Un malheur vint changer en misère la pauvreté des hôtes d'Adèle. Le
mari, ayant dans une dispute voulu séparer d'autres ouvriers, ses
camarades, reçut un coup qui le priva de la vue; sa femme, jeune et
jolie, disparut avec un étranger, et Adèle se dévoua à solliciter la
pitié des bons coeurs pour l'homme honnête qui lui avait donné une si
grande preuve de la générosité du sien. Tout ce qui passait à Gosselies
allait voir Adèle; même dans les environs on parlait d'elle; les uns
comme de la folle de Waterloo, les autres comme de la veuve de la grande
armée; et tous ceux qui arrivaient, guidés par la simple curiosité, ne
quittaient la masure qui abritait Adèle, son hôte et ses deux enfans,
qu'attendris, étonnés du rare assemblage des qualités les plus nobles
sous les livrées de la pauvreté et les dehors rudes et grossiers de la
dernière classe du peuple. Le duc de Kent était facile à reconnaître
pour Anglais; et Adèle, en se dévouant pour son malheureux hôte, avait
stipulé qu'elle ne solliciterait que la pitié des Français, et qu'elle
aurait droit de repousser toute aumône étrangère. Cette condition,
qu'elle, remplissait avec une sorte d'orgueil, la consolait,
disait-elle, de sa triste existence de mendiante.

Le domestique du duc l'avait prévenu de tout cela, et il me disait;
«Vous allez entrer seule, et soyez mon aumônier; remettez-lui, avec
ceci, de quoi acheter une chaumière et vivre quelques jours tranquille.»
Il me donna un rouleau de guinées. Au moment où j'allais heurter à la
porte du triste réduit, Adèle paraît pour aller, avec le plus jeune des
enfans, à sa place sur la route de Frasmes à Mellet; elle s'arrêta avec
surprise; et, ayant aperçu le duc, elle me prit aussi pour une Anglaise,
et repoussa ma main et mon offre de service. Elle me dit: «Je n'en
accepte point des ennemis de la France; un pain que je devrais à un
Anglais, un Prussien ou un Cosaque, m'étoufferait; j'aimerais mieux
mâcher une cartouche et y mettre le feu moi-même.

«--Prenez, Adèle; vous vous trompez, je suis Française.

«--Vous, je commence à le voir; mais ce Monsieur est Anglais (désignant
le duc), et je n'en veux pas davantage de votre argent. J'ai le coeur
plus français que vous; car vous m'avez bien l'air d'une de ces bonnes
_luronnes_ qui suivaient nos généraux quand il y avait des fêtes et de
l'or à attraper, et qui ont porté l'amour qu'elles avaient pour _les
napoléons d'or_ aux guinées des soldats de _Wellington_. Allez, allez,
vous n'aurez pas le plaisir de dire: «J'ai fait l'aumône à _la folle de
Waterloo, à la veuve de la grande armée_.»

Le duc regardait cette femme avec une sorte d'admiration, que je trouvai
trop indulgente; et je fus plus que confuse lorsque, s'approchant de
lui, elle lui dit: «Monsieur l'Anglais, il y a beaucoup de Françaises,
comme Madame que voilà, qui sont toujours du parti du vainqueur; mais
s'il y en avait eu seulement dix comme moi, vos soldats eussent été
rôtis comme vos biftecks au bivac du bois de Boulogne, ou comme vous
fîtes autrefois rôtir la pauvre Jeanne d'Arc, parce qu'à elle seule elle
valait mieux que la moitié de vos armées.» Et sur ce petit trait
d'érudition brutalement patriotique, Adèle nous quitta avec un véritable
maintien de port d'arme.

Le duc, qui était aussi sensé que bon, me dit: «Il y a quelqu'un dans la
chaumière; il faut faire à cette femme malheureuse du bien en dépit
d'elle-même.» Nous trouvâmes un homme infirme, aveugle et perclus; je
portai seule la parole: le duc regardait, visitait ce lieu de misère.
«Brave homme, voilà, dis-je, une bien forte somme que plusieurs
officiers français m'ont chargée de donner à Adèle, à condition
d'acheter ici, aux environs, une petite ferme, et y vivre avec vous et
vos enfans; nous viendrons vous voir quelquefois.

«--Ah! mon Dieu, Madame, s'il y a 600 fr., nous rachèterons mon champ,
ma bonne chaumière, là-bas, et nous serons tous riches; mais cela ne se
peut pas, il faudrait un _roi_, un _empereur_, un _général_ (la chute
fit sourire le duc), pour nous donner une somme comme çà.

«--Mon brave homme, il y a la moitié de plus; êtes-vous content?»

Le pauvre homme voulut se jeter à nos pieds; je l'en empêchai, et lui
demandai s'il avait quelqu'un de confiance: il nous indiqua le gendre du
maire. Le duc laissa quelque argent à l'enfant qui était resté à la
garde de son père infirme, pour aller acheter la nourriture dont ils
avaient grand besoin, et nous passâmes une partie de la journée à
terminer l'affaire du rachat ou rentrée en possession: tout bien conclu,
il restait plus de 500 fr. pour partager entre les acquéreurs. Le duc
fit retenir deux logemens à l'auberge, et nous résolûmes de ne repartir
que le lendemain, pour voir l'effet de la surprise d'Adèle. Hélas! nous
n'en pûmes jouir, et celle qui paya la noble générosité du duc fut
pénible et peu méritée.

Le village avait été en un moment au fait de la fortune arrivée au
pauvre aveugle et à la folle de Waterloo. Adèle avait un lieu fixe où,
assise tous les jours, elle ne sollicitait pas, mais obtenait à son seul
aspect d'abondantes aumônes; les commères du village y coururent lui
dire qu'un Monsieur et son fils étaient à la chaumière de l'aveugle;
qu'ils avaient porté de l'or tant et plus au notaire, que le champ de
l'aveugle était racheté; qu'il avait encore Dieu sait combien de pièces
de reste, et que tout cela était à moitié pour elle et l'aveugle. Adèle
devina très bien que le Monsieur et son fils étaient ceux à qui elle
avait le matin parlé avec tant de rudesse; elle se fit mieux tout
expliquer en se rendant vers le soir à l'entrée du village: tout y était
en rumeur sur la fortune si inespérée du pauvre aveugle et de la folle
de Waterloo. En apercevant cette dernière, on courait vers elle;
c'étaient des félicitations à n'en plus finir.

«Adèle, bonne Adèle, c'est vous qui lui avez porté bonheur, lui
disait-on, entre autres témoignages d'estime et de joie.

«Je lui porterai bonheur tout-à-fait, disait-elle à voix basse, et d'un
air calme et résolu.»

Elle conduisit la petite fille de son hôte chez une pauvre femme, lui
disant qu'elle allait venir la prendre. On ne revit pas Adèle, et la
consternation fut plus grande, lorsqu'on eut la certitude de sa
disparition, que ne le fut la joie de la fortune inespérée qui fut cause
de la fuite de cette singulière créature. Lorsque, le matin de fort
bonne heure, le duc me fit demander comment nous devions nous y prendre
avec l'étrange et fière Adèle, j'allais lui proposer de me rendre seule
à la chaumière; au moment même arriva le gendre du maire, que l'infirme
avait fait appeler pour l'instruire de la fuite d'Adèle. Nous étions
tous consternés; le duc devina ce que je n'avais pas voulu dire.

«C'est un grand et noble caractère, cette femme, disait cet homme
aimable et bon; elle a deviné d'où vient la fortune de son hôte, et fuit
plutôt que d'accepter un bien d'une main qu'elle regarde comme celle
d'un ennemi de sa patrie; de pareils sentimens eussent honoré une
Romaine, et placent bien haut cette malheureuse femme.»

Avec quel sincère enthousiasme je remerciai le prince anglais d'admirer
ainsi une femme qui poussait envers lui ses patriotiques regrets jusqu'à
l'injustice. Nous discutions encore, quand un petit paysan vint demander
une dame habillée en homme, qui était avec un Anglais. «Je suis sûr, dit
le duc, que c'est un message de la fière Française.» On introduisit le
petit paysan: il arrivait des environs de Frasnes, et me remit une
lettre qui prouva que le duc avait deviné juste. En la transcrivant, je
ne me crois pas permis de ridiculiser l'orthographe, car le duc pensa,
comme moi, que des sentimens tels que ceux de la malheureuse Adèle
pouvaient se passer des grâces et de la pureté du style.

LETTRE D'ADÈLE.

     «Le jour de la déroute fatale du 18 juin, où, foulée sous les pieds
     des chevaux, abandonnée mourante, recueillie par la pitié du
     pauvre, je n'avais plus d'espoir au monde que cette pitié, j'ai
     moins souffert, j'étais moins malheureuse qu'aujourd'hui; je
     végétais du moins aux environs de la terre qui dévora nos
     immortelles phalanges; je pouvais errer libre sur leurs tombeaux;
     je pouvais maudire ces _héros du nombre_, si insolens pour notre
     défaite, et si petits trente ans devant nos baïonnettes
     victorieuses. Je pouvais m'asseoir sur ce tertre, où j'ai tenu la
     main glacée de mon Henri, pendant que son corps mutilé
     disparaissait déjà sous la terre qui le couvre avec ses camarades
     de gloire et de mort. J'étais pauvre, mais heureuse; le pain ne
     nous a jamais manqué, et je ne l'ai demandé qu'aux Français qui ne
     foulent qu'avec respect les terres du Mont-Saint-Jean. Vous
     arrivez, vous êtes Française, et vous osez venir à Waterloo dans
     les bras d'un Anglais? N'avez-vous point de honte? Si vous avez
     aimé nos braves, osez-vous bien venir fouler leur cendre avec un de
     leurs ennemis, ennemis jurés de la France? Et, si vous aimez vos
     rois, pouvez-vous oublier l'horreur que doivent les royalistes aux
     héros de Quiberon. J'y étais: j'ai vu foudroyer les malheureux
     Vendéens qu'épargnait le feu des républicains, je les ai vus
     foudroyés par le canon des perfides Anglais; leur nom m'est en
     horreur, et leur vue m'est fatale. _Le geolier de Napoléon est
     anglais, ce mot seul immortalise ma haine pour eux_; la mort et la
     misère me paraissent mille fois préférables au chagrin de leur
     devoir de la reconnaissance. Je ne vous remercie point pour le
     malheureux Jacques, car votre or le prive d'un coeur dévoué, d'un
     coeur français, et l'or de l'Angleterre n'est bon qu'à payer des
     traîtres. Je maudis vos funestes bienfaits.

     «ADÈLE,

     «Veuve d'un brave, mort à l'attaque de la Haye-Sainte.»

Le duc et moi restâmes à nous regarder; après avoir encore relu cette
étrange épître, il fit récompenser généreusement le petit paysan, qui
nous disait: «Que la _folle de Waterloo_ était allée à Beaumont avec une
de leurs charrettes, qu'on lui avait donné beaucoup d'argent après
qu'elle eut fait lire sa lettre à un Monsieur à la table de la
diligence, qui lui en avait écrit une, et que la folle avait pleuré en
la recevant, mais pleuré de joie (ajoutait le petit).» Le duc me dit:
«nous pouvons nous flatter qu'en France on nous rend plus de justice.»

J'avoue que, le voyant si excellent, si aimable, l'admiration pour ses
qualités, et le respect dû à sa naissance, et ma franchise naturelle, me
mirent dans un embarras qui cependant me prouva que j'avais affaire à un
homme d'un grand mérite et de beaucoup d'esprit. Je lui avouai qu'avant
de l'avoir rencontré j'aurais applaudi à la rudesse des aveux d'une
haine que, jusque là, j'avais eue comme Adèle, haine qui n'était pas
éteinte pour la généralité, mais qui admettait de nobles exceptions.

«Ne me flattez jamais, Madame; soyez telle que lorsque, avec plus de
bienséance, mais aussi énergiquement, vos regards me prouvèrent tout ce
qu'a tracé la main de cette infortunée. Croyez-moi, un véritable Anglais
n'estime rien tant que le patriotisme, l'amour du sol natal. Si Napoléon
eût réussi à soumettre l'Angleterre, les femmes de Londres n'eussent pas
reçu avec des couronnes et des cris de joie les troupes étrangères dans
les rues de Londres. Occupons-nous d'abord du pauvre infirme:
voulez-vous lui aller confirmer que tout est à lui? Nous n'avons pas
besoin de recommander Adèle; si elle revient, elle trouvera toujours
amitié et secours ici.»

J'y fus, et malgré l'heureux changement, je trouvai tout le monde
consterné. Je le dis au duc: «Ah! répondit-il, cette Adèle ne doit
effectivement rien ambitionner; elle est chérie par des coeurs
reconnaissans.» Il me parut attristé par cette réflexion, car un sombre
nuage passa sur sa noble physionomie. «Ah! lui dis-je, ce n'est pas
vous, M. le duc, qui devez rencontrer des ingrats.» Je ne sais ce que je
n'aurais inventé pour le distraire de sa mélancolique préoccupation;
oui, sans que la prévention où j'étais contre les Anglais me parût une
injustice depuis que j'avais entendu le duc de Kent exprimer avec tant
de loyauté son admiration pour nos armées, parler sans haine de leurs
illustres chefs, j'aurais cru manquer à toute convenance et au
savoir-vivre si je n'eusse éloigné, au lieu de les chercher, les
occasions de manifester mon opinion. Mais, faisant route avec lui pour
Bruxelles, il se présenta un écueil à ma résolution, où toute ma
prudence échoua; et cet écueil, qui livra à cet homme noble et sensible
le secret de ma vie et de ma mortelle douleur, ne devint pour moi qu'un
motif de joindre à une haute estime une douloureuse reconnaissance pour
la généreuse compassion que le duc de Kent montra en faveur d'une si
haute infortune; il m'apprit la démarche de Mme la maréchale Ney, à
l'époque du procès. Cette épouse infortunée s'était confiée à la bonté
d'un grand caractère, et avait écrit à un prince français, pour le
supplier de rendre le régent favorable à la cause de son époux. J'ai une
copie de la lettre: le prince français répondit de la plus noble manière
à cette confiance; il écrivit au régent pour l'engager à faire
comprendre le maréchal, prince de la Moskowa, dans la convention du 12.
Cette lettre ne fut connue qu'en Angleterre, me disait le duc de Kent;
elle y produisit un effet bien honorable à celui qui l'écrivit, aussi
bien que pour l'illustre et malheureux guerrier qui en était l'objet.
«Si vous aviez entendu ce qu'on disait au sujet du maréchal Ney, vous ne
croiriez pas, Madame, la nation anglaise ennemie de la gloire si
brillante de la vôtre;» et le duc me cita plusieurs démarches faites
pour favoriser et appuyer près du régent la noble et généreuse démarche
du prince français. «Si sa grâce eût dépendu de moi, disait-il, j'aurais
mis mon orgueil et mon bonheur à sauver une si belle vie.»

Depuis qu'il parlait du maréchal, mon émotion était visible et allait
croissant: à cette assurance, je n'en fus plus maîtresse; je saisis la
main de cet ennemi généreux, et la pressai fortement contre mon sein que
soulevaient mes sanglots. Le duc, fixant comme avec surprise ses regards
sur moi, me dit: «Grand Dieu! qui êtes-vous?... Se pourrait-il que vous
fussiez la veuve infortunée du maréchal?...

«--Ah! M. le duc, y songez-vous; serais-je ici? m'eussiez-vous trouvée
seule?... Madame la maréchale gémit au milieu d'une famille qui l'adore;
elle est entourée des respects dus à son rang, et à une si haute et si
irréparable infortune. Madame la maréchale est aussi beaucoup plus jeune
que moi; elle se doit à ses fils, au monde et aux convenances. Hélas!
son deuil même doit avoir de la prudence. Moi, je suis seule; oh! bien
seule au monde! Mon désespoir est ma seule convenance, et je m'y livre
et vis avec ma douleur, sans m'inquiéter si je choque les usages et
l'opinion reçue! Que m'importe ce qu'on pense de moi; ce qu'on dit! il
n'est plus... ma vie véritable s'est éteinte le 7 décembre; toutes mes
espérances de bonheur et d'avenir se sont brisées contre un cercueil...

«--Pauvre infortunée, oh! combien vous me devenez chère! Combien,
combien avec ce coeur brûlant, cette délirante imagination, vous avez dû
souffrir de morts!...

«--J'ai eu tous mes maux, et sa mort, je l'ai vue et... j'existe!...» Je
n'étais plus à moi. Ah! M. le duc, la douleur ne tue pas...»

Il tenait mes mains, il les pressa fortement contre son coeur, et, les
regards fixés sur les miens, il me dit: «Vous m'avez surpris, étonné;
j'avais une vive curiosité de vous connaître; dès ce moment, je ne sens
plus que l'ardent besoin de vous être utile; je puis quelque chose, et
tout ce que je puis vous est offert et acquis.» Et toute sa noble et si
touchante physionomie confirmait son offre bienveillante; il fut
satisfait, je crois, de l'expression de ma reconnaissance; car ses
regards me le dirent: je ne pus m'empêcher de lui faire part des
réflexions que me fit naître notre rencontre... «Convenez, M. le duc,
qu'il y a dans ma destinée du vraiment extraordinaire; je me demande si
je suis bien éveillée, lorsque je pense aux sept jours qui viennent de
s'écouler, et à me voir ici assise familièrement dans la voiture et avec
le frère d'un roi régnant. En vérité, M. le duc, je crains d'avoir un
peu abusé de votre excessive bonté.

«--Ma chère dame, un _frère de roi_, quand il ne vaut pas mieux, est
bien près de valoir infiniment moins qu'un homme ordinaire; et je pense,
et généralement les princes de ma famille, que pour valoir quelque chose
de plus il ne faut pas placer entre les hommes et le trône les sottes
entraves de l'étiquette: vous m'avez dit que vous désirez voir Londres;
vous y verrez, le roi sans garde, sans suite, et sans être moins
respecté ni moins chéri. Une chose que j'ai souvent remarquée moi-même
dans mes courses, un matelot, un homme du peuple arrive au milieu de ses
pareils, s'il veut dire qu'il a vu le roi, il crie à ses amis: _J'ai vu;
je viens de voir Georges_; et à ces mots, tous les chapeaux ou bonnets
sont ôtés spontanément; si par bonheur il y a eu quelque mot ou quelque
trait de bonté à citer, ce sont alors des _god save_ à n'en finir et qui
partent du coeur.

«--Ah! M. le duc, vous voulez me faire chérir les Anglais en me forçant
de les admirer! J'y aurais du penchant, si je pouvais oublier les lieux
que nous venons de visiter et... le prisonnier de Sainte-Hélène!

«--Ma chère dame, je vous estimerais moins, si vous pouviez cesser
d'être ce que je vous ai vue près de Mont-Saint-Jean.» Nous n'étions
plus qu'à une lieue de Bruxelles, et sachant que j'y trouverais
quelqu'un qui depuis plusieurs jours, d'après ma lettre, devait guetter
mon arrivée (j'aurais été un peu embarrassée d'être vue par un parent du
malheureux Boyer Peyreleau dans la voiture du frère du roi d'Angleterre,
et j'étais fort embarrassée aussi pour dire à celui-ci que je voulais me
soustraire à l'honneur d'arriver avec lui), je pris encore en cela le
parti de la franchise, et fis bien; car j'y gagnai des conseils amicaux
et des marques d'un intérêt que j'appréciai. «Mon voyage, M. le duc, lui
dis-je, a un but sérieux, et qui m'intéresse beaucoup. J'ai eu le
plaisir de vous le dire; mais je ne vous ai pas avoué toutes les
relations que j'ai à Bruxelles, ni ne le puis, M. le duc; car ce secret
n'est pas le mien. Je dois à ces relations de ne pas être vue d'une
façon qui m'honore, mais qui pourrait inquiéter ou du moins surprendre
mes amis, et je désirerais descendre à une petite distance de la ville,
et...

«--Je vous comprends parfaitement. J'allais vous proposer de vous
conduire rue de l'Empereur, montagne de la Cour, où vous seriez bien
chez de bons et honnêtes Flamands; mais puisque vous êtes attendue, vous
aurez un logement arrêté. Eh bien, écrivez-moi; voici mon adresse.
Écoutez, vous m'inspirez un intérêt extraordinaire, parce qu'en vous
tout est hors du commun de la vie. Je respecte vos secrets, je ne vous
en parlerai jamais; mais laissez-moi l'espoir de vous voir, celui de
vous prouver mon amitié sincère, et promettez-moi de la prudence pour
vous-même. Après tant de chagrins de coeur, croyez-moi, n'assombrissez
pas le reste de votre vie par les terribles craintes et les dangers
réels des relations politiques... Du reste, en tout comptez sur moi,
et... n'oubliez pas l'Anglais du Mont-Saint-Jean.

«--Jamais, M. le duc, jamais. Je vous écrirai dès demain.

«--J'y compte, et vous pouvez compter sur moi. Adieu...

«--Non, M. le duc, au revoir.»

Et un léger et brillant équipage l'éloigna de ma vue; pendant qu'un
funeste pressentiment oppressait mon coeur... Hélas! il était dans ma
destinée de pleurer tous les objets de mon admiration et de mon estime!
Un an ne s'était pas écoulé que déjà je versais des larmes près le
cercueil de ce royal bienfaiteur, ce généreux ennemi que le sort m'avait
envoyé comme un consolateur sur le champ du deuil et du souvenir.



CHAPITRE CLXX.

Arrivée à Bruxelles.--Cambacerès à Saint-Gudule.--L'officier à
demi-solde.--Départ pour Paris.--Je retrouve Léopold.--Voyage à Lyon et
à Marseille.--La pélerine de la Sainte-Baume.--Le château d'If.--Retour
à Lyon.--L'ami de Mouton-Duvernet.


Jamais précaution ne fut prise plus à propos que la mienne. Je trouvai
mes amis à une petite distance de la porte, et si je fusse arrivée dans
la voiture du prince anglais, les commentaires sur cet honneur insigne
eussent été longs, et ils auraient bien certainement nui à la cordialité
de l'accueil. L'ami de Boyer était depuis peu en Belgique; il l'avait
parcourue dans tous les sens, et il me donna la certitude que le général
Mouton-Duvernet, non seulement n'avait pas eu le bonheur de s'embarquer,
mais qu'il n'avait même paru dans aucun des ports du pays. Un joli petit
logement avait été retenu près la porte d'Anvers, non loin d'un jardin
public, espèce de Tivoli belge, où se donnaient d'assez belles fêtes; on
m'y conduisit comme en triomphe. J'arrivais de Paris, et on pouvait, à
cette époque, tout dire en Belgique. On y parlait tout haut et presque
sur les toits. L'ami de Boyer paraissait accablé par la conviction de la
perte de Duvernet. «Nos communications duraient encore à la fin de
novembre. Depuis, tout moyen de correspondance est devenu impraticable.
Mouton, dans ces circonstances si difficiles, ne peut renoncer à cette
insouciante sincérité du brave qui croit toujours que sa fortune, son
courage et son honneur seront plus forts que le génie de la
proscription. On ne peut avoir des amis plus actifs que les siens. Eh
bien! nos efforts ne le sauveront pas de lui-même.

«--Il se donnerait la mort?

«--Non; mais il négligera toutes les précautions qui pourraient nous
aider à le faire échapper au sort qui l'attend. Que fait-il en France?
Que n'est-il déjà parti, embarqué pour l'Amérique.»

On parla ensuite de tous nos exilés volontaires et autres; là se
trouvait un personnage pour qui j'avais une lettre de M. Sabatier,
personnage fort distingué, fort connu, et que je ne dois pas nommer ici.
Son existence est tellement un contraste avec celle du proscrit de 1816,
que je ne crois pas qu'il me sût gré de relever en lui la _gloire de
l'exil_. Je dois agir ainsi pour une autre raison encore: je dois à cet
homme un souvenir de juste reconnaissance pour l'accueil que j'en reçus
alors, et des soins qu'il se donna pour nos amis.

Monsieur *** parlait parfaitement italien, et s'il _me lit_ (car on lit
quelquefois à la cour), il se rappellera qu'au sujet des condamnés pour
opinion, en me parlant de la nécessité de passer les mers, il me citait
ce vers de l'_Agamemnon_ d'Alfieri:

     Un istesso paese non cape chi di Thieste nasce e chi d'Atreo[5].

Qu'il me paraissait grand et digne, lorsque, parlant de notre gloire
française et de nos cruels revers sur une terre d'exil, mais
hospitalière aux braves, il trouva dans le Corneille de ma patrie cette
citation qui exprimait ses sentimens... d'alors. J'ai revu cette même
personne en 1825; il a fallu que je fusse bien changée _extérieurement_,
car il m'a été comme impossible de me faire connaître, tout en prouvant
que mes sentimens étaient les mêmes. Ce militaire était ou du moins
avait été en relation avec le baron de Mont-Brun, non pas celui qui
mourut en 1812, mais son frère, celui qui, après s'être acquis quelque
réputation à Lunéville contre les Russes, éprouva un échec qui le
conduisit à une forte disgrâce, en se repliant sur Fontainebleau, dont
il gardait la forêt. Ce baron de Mont-Brun fut un des juges de
Boyer-Peyreleau. On savait que j'avais beaucoup connu le brave Mont-Brun
dans la campagne de Russie, et, supposant que mes relations pouvaient
s'étendre aux deux frères, on voulut me questionner sur beaucoup de
choses. Je ne savais même pas que le brave Mont-Brun eût eu un frère,
et, aux détails que me donnèrent ces Messieurs, je ne l'aurais pas
reconnu pour tel.

On me demanda ensuite de me charger de parler à Cambacérès, pour
l'intéresser à une souscription en faveur des officiers qui étaient
arrêtés dans leur départ pour l'Amérique, par une soustraction affreuse
que venait de leur faire un individu en qui ils avaient un peu trop
légèrement placé leur confiance. Je vis ces trois messieurs le
lendemain, et l'espoir de pouvoir être utile me rendit toute l'activité
qu'une terrible catastrophe avait semblé anéantir chez moi. Le soir même
je déposai deux lignes à la belle maison qu'occupait
l'ex-archichancelier de l'empire, et le lendemain matin, sous mon
modeste vêtement de deuil, je me fis annoncer chez lui. Un valet de
chambre, vêtu comme un quaker hollandais, me répondit que _le prince_
était à _la messe_ et ne reviendrait de l'église que vers une heure (il
en était huit et demie). Je crus un moment à la folie de cet homme ou à
une de ces mystifications que les valets de l'opulence se permettent
comme passe-temps. «Je demande, lui répétai-je, _le prince
archichancelier_; comprenez-vous?

«--Oui, Madame, à merveille; et j'ai l'honneur de vous répéter que le
prince est à l'église.

«--Il y a donc aujourd'hui quelque grande cérémonie?

«--Non, la messe tout bonnement, comme tous les jours.

«--Et le prince va à la messe?

«--Il n'y manque jamais, Madame.

«--Et il reste à l'église de huit jusqu'à une heure?

«--Mais il y retourne souvent pour entendre les _vêpres_.

«--À quelle église?

«--À Saint-Gudule.»

Je sortis fort étonnée de chez le religieux archichancelier, et, je ne
sais pourquoi, agitée de la crainte de ne pas réussir dans ma démarche,
non que je veuille dire que l'observance de la religion rende
insensible, loin de moi un pareil blasphème, mais il y avait, dans cette
conversion de Cambacérès une ostentation telle que je n'osais presque
plus réclamer un sentiment généreux et bienveillant de celui qui
affichait à outrance une si subite vocation dévotieuse.

Voulant toutefois me convaincre avant de me laisser aller à mon
imagination, je montai à Saint-Gudule, cathédrale de Bruxelles. À peine
entrée, que, de l'église principale, je vis agenouillé sur le marbre,
dans l'humble posture du pécheur pénitent, vêtu non en moine, mais comme
son valet de chambre, en quaker hollandais, habit brun, et énorme
chapeau qui était posé devant les genoux du prince Cambacérès,
ex-archichancelier de l'empire français. Depuis le _fatal_ décembre, je
n'étais pas entrée dans une église catholique sans émotion ni intention
de prier Dieu; mais, je l'avoue, aucune idée attendrissante ni pieuse ne
tint dans mon coeur à la vue de cet étonnant changement, qui fit faire
malgré moi à mon souvenir un terrible pas rétrograde. Placée à peu de
distance et en face de l'ex-dignitaire de l'empire, je le regardais et
me demandais encore: Est-ce bien lui? Une laideur, passée en proverbe,
ne pouvait laisser subsister le doute, et je me bornai donc à observer.
Le prince archichancelier n'est plus, et je crois faire une prière pour
son âme en souhaitant que tout ce que je lui vis faire d'exercices
extérieurs d'humilité, de repentir et d'extases, fut le résultat d'une
conversion sincère et d'une foi pure.

Je crus ne pas devoir tirer le prince de sa pieuse attitude, en
m'offrant à lui subitement et en réveillant, par ma vue, des souvenirs
mondains qui paraissaient si loin de lui, et je le laissai, sortir
devant moi. On monte à l'église de Saint-Gudule par une longue suite de
marches en pierre; la moitié de l'espace était envahie par des mendians;
l'effet que produisit sur cette foule en haillons la vue de Cambacérès
me redonna, pour le sort de mes amis, un espoir que les apparences d'une
dévotion outrée avaient fort affaibli. De toutes parts, les mains
s'élevèrent pour demander, et toutes se fermèrent sur une large aumône;
toutes les voix bénirent le Français charitable que je suivis des yeux.
Il faut réellement que la bienfaisance et la vertu aient une beauté bien
communicative, car, dans ce moment-là, j'étais tentée de trouver
Cambacérès d'une figure supportable. Je le vis lentement descendre les
degrés et prendre le chemin du parc; je résolus de demander ma première
audience au hasard. Je devançai l'illustre promeneur, je me trouvai en
sa présence au moment où il tournait vers le côté du théâtre du parc.
Mes douleurs et mon lugubre vêtement avaient bien pu me changer, mais il
y avait trop peu de temps que nous nous étions vus à Paris pour que je
pusse être méconnaissable aux yeux de l'archichancelier; aussi fus-je
bien étonnée de sa surprise, et de nouveau je tremblai pour la cause
qu'on m'avait confiée, et je me disais: l'aumône même aurait-elle ses
hypocrites?

Enfin, lorsque j'eus, par toutes les désignations possibles, forcé la
mémoire de l'ex-dignitaire de l'empire à reconnaître l'amie du comte
Regnault de Saint-Jean-d'Angely et la _fama volat_ de Napoléon, ce
furent des empressemens à se débarrasser de moi, auxquels j'eus, par
seule malice, l'air de ne rien comprendre; et des recommandations de
prudence, qui me furent garant que l'ex-dignitaire n'en aurait jamais
besoin pour lui-même. Je trouvai tant de petitesse dans ces
recommandations, que, loin de m'y rendre, j'expliquai le motif qui
m'avait fait désirer une audience.

En vérité, l'ex-dignitaire de l'empire était fait pour me faire passer
par toutes les alternatives de la crainte, du doute et de l'espérance,
au seul mot de _militaire malheureux_... «Assez, assez, disait-il; de
grâce, envoyez-le-moi demain à deux heures.»

L'archichancelier là-dessus hâta le pas, et je ne l'accompagnai plus que
de deux ou trois pour l'assurer de ma reconnaissance et de
l'empressement de l'officier.

Je parcourus le parc en me répétant: «Il est immensément riche; il dut
tout à l'Empereur; il se fera un bonheur et une gloire d'être le
protecteur des braves qui le défendirent encore, quand tout l'avait
abandonné, hors l'armée...» On va voir que je comptais on ne saurait
plus mal.

En passant sur la place de la Comédie, j'aperçus l'ami de Peyreleau
(Boyer de), et le chargeai d'annoncer à notre ami tout ce que j'avais
recueilli d'espérances. Il ne me parut pas les partager, ce qui me fâcha
presque; car, rien au monde ne me déplaît autant que de voir
l'incrédulité qui doute de tous les sentimens honorables, au lieu de se
fier à l'élan des âmes généreuses. Je sais bien, hélas! que l'expérience
vit de raisonnemens froids, mais je préférerai toujours l'illusion qui
me flatte à une raison qui m'afflige.

«Je vous attends à demain après l'audience,» m'avait dit l'ami de
Peyreleau en nous quittant; et j'attendis ce moment avec impatience; et
le moment n'apporta que de tristes réalités. Le malheureux officier
revint, tremblant de fureur et d'indignation. L'insensibilité et le
ridicule des observations avaient surpassé tout ce qu'on aurait pu
imaginer de plus mal, et ne se pouvaient comparer qu'à l'inconvenance du
don offert par l'ex-archichancelier de l'empire. Dix livres à un
lieutenant de lanciers de la garde, prêt à passer en Amérique, et
victime d'une infamie qui lui enlevait ses uniques ressources!

«Croirait-on, nous disait l'officier, qu'il a osé me reprocher mon
dévouement à l'Empereur? J'ai vu le moment où il m'aurait proposé de me
faire moine; il est bien heureux de son âge qui excuse ses faiblesses,
de l'affaiblissement de ses facultés qui peut absoudre son esprit, sans
cela je lui aurais rappelé tout ce qu'il oubliait.

«--Qu'avez-vous répondu, au fait?

«--Je lui ai jeté ses deux pièces de cinq livres aux pieds, en lui
tournant le dos, et je suis sorti du cabinet du prince comme on sort
d'un corps-de-garde, sans salut et sans façon.»

Je racontai alors à nos amis la rencontre à Saint-Gudule. La partie fut
faite d'aller le lendemain admirer la conversion de l'ex-dignitaire;
mais, le soir, même, nous nous occupâmes efficacement de réparer la
stérile bienveillance de Monseigneur. Je promis beaucoup, et ce n'était
pas trop présumer de mes moyens; je songeai à l'aimable sensibilité du
duc de Kent, et je me proposai d'user, pour un homme malheureux, du
droit qu'il m'avait donné de recourir à lui en toute occasion. Le succès
dépassa même ma juste confiance, car en peu de jours notre officier eut
tous les moyens de partir. Il m'avait fallu, pour tous ces arrangemens,
aller et venir de Bruxelles à Anvers, et d'Anvers à Gand.

Le duc de Kent avait un tact si ingénieux de bienfaisance, qu'il
commençait par vous enlever toute idée de refus, en donnant toujours
pour prétexte d'une générosité un service rendu dont elle ne semblait
plus que le prix mérité. Ainsi, des leçons d'Italien que je lui donnais,
pour la prononciation spécialement, rendaient naturels tous nos
rapports. Homme aimable et généreux, cet aveu est un tribut d'une
immortelle reconnaissance.

«--Nos relations, me disait-il, pourraient éveiller les soupçons de la
malignité ou de la politique: ajoutons aux charmes de l'étude l'attrait
du mystère; j'ai un jardin près du rempart, à la porte de Namur; en
voici une clef, j'y passe régulièrement deux ou trois heures le matin;
que je vous y trouve le plus souvent possible, et les moyens qu'on croit
propres au rétablissement d'une santé chancelante en deviendront plus
puissans, vous me lirez et je tâcherai de lire les poètes italiens; je
vous écouterai dans vos récits de gloire militaire, et quoique vous
n'aimiez pas la nôtre, qu'en effet vous ne devez pas aimer, je vous
écouterai toujours avec plaisir, car votre opinion a de l'exaltation,
mais point de haine.

«--Ah! M. le duc, lui répétais-je souvent, s'il pouvait me rester des
préventions, comment ne céderaient-elles pas à de si généreux sentimens,
à une si noble bienveillance!»

Chaque fois que je prévenais le duc de quelques jours d'absence, il ne
me recommandait que de veiller à mon repos, de ne point exposer ma
sécurité pour d'inutiles projets et de chimériques espérances. Je
n'écoutais pas assez ces conseils du plus touchant intérêt, cette voix
d'une sage modération, dont hélas! la mort cruelle allait trop tôt
éteindre les accens.

Il y avait quelque temps que j'étais à Bruxelles, lorsqu'une lettre de
madame de La Valette vint me donner les plus vives inquiétudes pour la
tranquillité de cette dame. Aussitôt je me tins prête à voler près
d'elle, et pour être mieux à même de la servir, je ménageai, autant que
mon malheureux caractère le pouvait permettre, les ressources que je
tenais de la générosité du duc de Kent. Dans une de mes courses à
Anvers, j'eus occasion de m'applaudir de ce dernier pas que je croyais
avoir fait vers l'ordre et l'économie, et qui, hélas! ne devait pas
jeter racine chez moi. Conservant plus que jamais mes habitudes
indépendantes, poussée par mes inquiètes réflexions, je parcourais le
Strand, à Anvers, pendant une froide et triste soirée; j'étais sous
toute la puissance d'un récent et déchirant souvenir, quand tout à coup
je vois non loin de moi, dans le plus triste accablement et sous les
dehors d'une plus triste misère, cette même Allemande, jeune et alors
bien jolie, que j'avais vue chez Regnault de Saint-Jean-d'Angely par
hasard, que je méprisais, que j'avais plainte, et qui, dans cette
rencontre inopinée, et par le cruel contraste de son extérieur,
m'inspira une vive et pénible compassion. Je l'avais vue entourée de
l'éclat des favoris de la fortune, et je la trouvais seule,
malheureuse!... La fraîcheur et la jeunesse avaient fui de ses traits
charmans... Les passions, la douleur, les remords, y avaient imprimé
leurs traces. Tout son maintien était celui d'une profonde et amère
méditation; parfois ses yeux se levaient vers le ciel, et comme pour
l'accuser de la laisser vivre. Mon émotion devint inexprimable, à l'idée
de cette solitude qu'elle avait cherchée si près des ondes; je
m'imaginai qu'elle y était peut-être conduite par un projet sinistre, et
j'approchai insensiblement pour être à même d'en prévenir l'exécution.
Le visage de l'infortunée était baigné de larmes; le nom de Charles
sortit de sa bouche avec un accent si déchirant, que je cédai à l'éclat
de ma sensibilité. Je l'appelai par son nom et me présentai devant elle,
sans réfléchir au saisissement que j'allais lui causer. À ma brusque
interpellation, elle s'élança vers le bas-côté du port, comme prête à
chercher un refuge dans l'Escaut, me faisait, d'une main, signe de
m'éloigner, et de l'autre, pressant fortement un portefeuille et un
portrait contre son sein; puis elle cria avec une véhémence énergique:
«Éloignez-vous, ou voilà mon tombeau! Quoi! ici même, au sein de la
misère et de l'obscurité, je ne puis le pleurer en liberté! Ô Charles,
infortuné Labédoyère, tu as dû repousser un être couvert d'opprobre,
mais ton âme généreuse accueille les larmes du remords et de mon affreux
désespoir.

«--Quoi! vous ne me reconnaissez pas?» lui dis-je.

Pauvre femme! que ses excuses étaient touchantes, et que ses aveux
déchirans me la firent plaindre! Un misérable avait profité des premiers
troubles de la seconde restauration pour l'effrayer. Elle lui avait
confié tout son argent, et il l'avait dépouillée de tout. La malheureuse
s'était traînée jusqu'en Belgique, dans l'espoir de s'embarquer pour le
Champ-d'Asile, nouvelle patrie rêvée par la valeur aux prises avec le
sort, et qui ne devait exister que dans ses songes. Il restait à la dame
une dernière ressource, une somme assez considérable déposée entre les
mains d'anciens amis établis à Liége. Elle y était arrivée exténuée,
malade. On l'avait mal accueillie, et une si ingrate hospitalité s'était
encore aigrie au récit de son infortune et de sa juste et légitime
prétention du remboursement du dépôt qui en était la naturelle
conséquence. Intimidée par l'accueil, Mme de *** fut épouvantée des
menaces; elle consentit à un désistement de toute prétention sur quinze
mille francs loyalement prêtés, pour une misérable somme de douze cents
francs, et le lendemain elle s'enfuit de chez ses indignes hôtes, se
croyant assez riche, puisqu'elle avait de quoi payer son passage pour
les rives étrangères, où le nom qui lui était cher pourrait du moins ne
pas paraître séditieux aux échos. Mais la fatalité dont elle était
marquée la poursuivit sans relâche.

Comment résister au bonheur de sécher des larmes! Ah! je puis sans
aucune affectation dire que je ne le conçois pas; je n'aimais ni pouvais
estimer cette femme; je n'aurais même voulu aucuns rapports intimes avec
elle; eh bien! je me trouvai heureuse de pouvoir lui dire: «Je vous
offre de pourvoir aux frais de votre passage. Je vous faciliterai les
moyens d'arriver à ces terres où votre coeur déchiré espère trouver un
soulagement à son désespoir.» Je connaissais le frère d'un capitaine
dont le bâtiment était en charge pour New-York. Il se rappela
heureusement un bien faible service que j'avais pu lui rendre dans les
cent jours, et se fit un devoir et un plaisir de faciliter nos
arrangemens. Nous réunîmes à la hâte une petite pacotille des choses les
plus nécessaires; je payai la traversée à moitié prix, et glissai dans
un nécessaire un peu d'or pour les premiers besoins de l'exil. Mme de
*** s'embarqua fortement recommandée au capitaine. Je vois encore son
regard douloureux; il y avait dans cette âme place pour les plus nobles
qualités; mais elle avait été envahie par de tristes habitudes que le
repentir même n'efface plus.

En revenant à Bruxelles, je trouvai une lettre de Sabatier, qui ne me
laissa que le temps nécessaire d'arrêter ma place au courrier, et de me
rendre aux environs de Mont-Brisson. La lettre m'indiquait l'asile du
proscrit, et celle que j'avais pour lui renfermait les moyens de gagner
la Suisse pour y attendre des jours plus prospères. Je descendis à Paris
chez une femme dont le fils avait servi sous les ordres de
Mouton-Duvernet, et qui fut blessé près de lui, au combat de Cuença, où
Mouton fut, sur le champ de bataille, promu au grade de général de
brigade... Cette excellente femme était au fait et prévenue de tout.
«Mme de La Valette me quitte, me dit-elle; voici ce qu'elle m'a laissé à
votre adresse; elle est partie pour Lyon.» Sa lettre ne disait que ces
mots: «Restez, tout est inutile. L'insouciance a rendu impuissans les
efforts de l'amitié: il est arrêté! L'ordonnance royale du 24 juillet
1815 aura son exécution. Vous trouverez Sabatier à Bruxelles. Laissez
votre réponse à la bonne Mme ***. J'ai la tête perdue et le coeur navré.
Adieu.» M. Sabatier avait suivi de près sa lettre, et je résolus aussi
de repartir, ne pouvant être utile à personne de mes amis. Nous
touchions à la fin de mars, le temps était froid, et Paris me parut
triste comme un tombeau. Que de réflexions se pressaient dans mon
esprit! Le 20 mars allait luire; mais cette fois sans aucun rayon
d'espérance. J'avais pris un cabriolet pour me conduire à la chambre que
j'avais occupée depuis le fatal 7 décembre jusqu'à mon départ.
J'espérais y rencontrer soeur Thérèse, qui était connue de la
propriétaire. Je ne pus la voir; elle était dans un des hospices confiés
à ses soins infatigables. Je déposai pour cette excellente femme ces
lignes de souvenir: «Bonne soeur, conservez mon nom dans vos prières, le
vôtre est toujours sur ce coeur que vous seule avez sauvé du
désespoir[6].» Je n'aurais pas quitté Paris sans faire mes stations de
douleur au Luxembourg et au Père-Lachaise. Je ne voulus pas non plus
négliger, n'ayant pas vu la bonne soeur, de plier un instant les genoux
devant ce même autel où j'avais prié à ses côtés. Je me rendis à la
chapelle du Boulevart. Le sort m'y réservait une surprise, que dans la
disposition d'esprit où j'étais je fus tentée de regarder comme une
visible faveur du ciel.

Le saint lieu que j'allai visiter n'était point en ce moment solitaire;
il s'y faisait un service pour une jeune fille enlevée à ses parens au
moment où un hymen heureux allait l'unir à l'amant de leur choix.
J'appris ces détails au milieu de la foule rassemblée devant l'église.
J'approche, et j'aperçois, appuyé contre un banc, et dans l'attitude
d'un accablement profond, sous l'uniforme de sous-officier d'un régiment
d'élite du nouveau régime, le fils bien-aimé de la baronne de L***,
Léopold..., celui que j'avais cru mort à Waterloo. Mon premier mouvement
fut tout de joie et de bonheur, le second de réflexion si terrible que
mon sang reflua vers mon coeur, et que je crus expirer au pied du
cercueil où je m'étais agenouillée. Léopold était placé de façon à ne
pas me reconnaître, tandis qu'aucun de ses mouvemens ne pouvait
m'échapper. Je pouvais lire sur ses traits toutes les émotions de son
âme ardente. Il jetait quelquefois autour de lui de ces regards vagues
et mélancoliques qui ne voient pas. Plus souvent encore ses yeux
restaient fixés sur le côté de l'église où se trouvait un groupe des
filles de Saint-Vincent-de-Paul, et alors quelques larmes coulaient de
sa paupière. Le fier jeune homme ne s'agenouillait point; mais sa noble
tête se penchait sur ses mains saintement et convulsivement
rapprochées... _Il prie pour lui et il pense à moi_, me disait mon coeur,
et mon coeur ne me trompait point.

Quelle incroyable confusion de sentimens! Retrouver si soudainement
celui que j'avais aimé, dont j'avais pleuré la mort! le retrouver dans
un saint lieu, où le souvenir d'un plus vif et plus solennel attachement
appelait mes larmes! Ce rayon d'un bonheur inattendu et d'une douce
surprise venant éclairer l'abîme de mon désespoir, il y avait là de quoi
bouleverser ma raison, déjà si facile à égarer. Je n'eus ni la force de
me lever ni de me faire reconnaître par Léopold, qui sortit avant la
messe finie; je le vis s'éloigner, et, lorsque les battans de l'église
retombèrent sur lui, il se fit comme un bruit confus dans ma tête.
Immobile, je regardais le catafalque; j'écoutais les chants religieux,
et je me disais: «C'est une vision: Léopold n'est-il pas tombé au milieu
des carrés de la jeune garde?»

La messe venait de finir: j'étais toujours dans la même attitude. La
femme qui vint ranger les chaises me crut évanouie, et, me prenant pour
une parente de la jeune défunte, dont on venait de célébrer les
obsèques, m'offrit des soins avec beaucoup de bienveillance. Je sortis
de la chapelle dans un état singulier de faiblesse et d'exaltation tout
ensemble. Léopold existait... je venais de le voir... je l'avais laissé
s'éloigner sans lui ouvrir mon âme!... Qu'était-il devenu?... mille
pensées contraires augmentaient mes regrets. Léopold portait l'uniforme
d'un corps d'élite... il a donc passé par bien des vicissitudes!...
Comment les savoir? comment les apprendre de lui-même?...

Je sortis de l'église dans cette perplexité. Au moment même, je fus
arrêtée par un ami de Mme de La Valette, qui m'apprit que le général
Mouton venait d'être arrêté à Mont-Brisson, de là transféré à Lyon, et
traduit devant un conseil de guerre. «Madame de La Valette est au
désespoir, me dit-il; je veux vous montrer sa lettre.» Je lui donnai mon
adresse, en ajoutant que mon intention avait été de retourner à
Bruxelles, mais que cet événement changeait mon itinéraire, et que
j'allais partir pour Lyon dans la nuit même, si l'on croyait que ma
présence pût être de quelque secours ou de quelque consolation à notre
amie. «Ah! vous la sauverez peut-être, me dit le messager; mais je ne
dois pas cependant vous engager à ce parti: je crois votre départ pour
la Belgique plus impérieux pour votre repos.»

C'était juste me dire ce qui pouvait me décider à partir sans délai pour
une autre destination; car il y a souvent quelque chose de si peu
féminin dans mon caractère, que je rougirais de moi-même si je pouvais
reculer pour une chance de danger ou céder à une menace. Chez moi,
pourtant, ce n'est pas dureté: nul coeur ne s'ouvre plus facilement à la
plainte et ne compatit avec plus d'abandon au malheur. D'où vient donc
ce mépris des dangers?... d'où vient cet instinct de courage, cette
espèce de vocation pour la gloire, qui semblait rendre inévitable mon
amour pour _le brave des braves_? L'ami de Mme de La Valette cessa de
combattre une résolution qu'il vit sortir d'une volonté si ferme; il
promit, en conséquence, de m'apporter le soir même deux lettres et
autres papiers, s'excusant toutefois de ne pouvoir, comme je l'en
priais, se charger d'arrêter ma place et de m'accompagner au bureau des
passeports. Je crus découvrir dans ce refus une arrière-pensée; elle me
parut lâche et presque perfide. Mais comme une ancienne estime ne me
permettait pas de garder un soupçon avec M***, je lui témoignai ma
surprise, et cet ami dévoué me donna, par sa sincérité, lieu de
l'estimer encore plus.

«Si vous éprouviez, me dit-il, des malheurs que la fortune peut
soulager, notre amie commune sait que la mienne lui appartient; mais je
suis père, et, gardant religieusement mes souvenirs, j'y ai voué un
culte invariable, mais prudent.

     L'on ne me verra point, en indigne adversaire,
     D'un facile triomphe insulter le malheur,
     Et des Dieux inconnus, adorateur vulgaire,
     Leur porter de mes voeux l'hommage adulateur.

«Mais la chance d'un délit politique m'effraya pour ma famille; je
recule devant l'idée de la proscription, parce que je porte avec moi des
destinées chères et sacrées. La secousse que la France vient d'éprouver
a été violente, et les précautions sont naturellement au niveau des
périls qu'on peut craindre.

«--Mais je ne conspire point, m'écriai-je en l'interrompant; Mme de La
Valette non plus.

«--Non, mais elle en est soupçonnée; son mari subit une détention
politique: vous écrivez, vous agissez pour un proscrit; une lettre peut
s'intercepter; croyez-moi, on peut, par une seule imprudence, faire
beaucoup de malheureux.»

Pendant que ce généreux, mais prudent ami de nos braves me parlait, il
s'élevait en mon âme une confusion de pensées rétrogrades, de réflexions
et de regrets, de souhaits inutiles, qui, malgré moi, me firent verser
d'amères larmes. L'ami de Mme La Valette les comprit en partie, et sut y
compatir, mais rien ne pouvant changer ma résolution prise, je ne crus
pas aussi lui devoir une entière confidence de mes réflexions qui
dérivaient des siennes, et dont Léopold était aussi l'objet. Si, par la
position où j'avais trouvé ce dernier, je n'eusse eu des craintes sur sa
fortune, cette position déjà m'eût défendu de chercher à réveiller nos
souvenirs; et depuis les explications de l'ami de Mme de La Valette, je
sentais plus encore que je devais au repos de Léopold le _sacrifice_ de
mon désir de le voir, ne pouvant y immoler mes liaisons, et craignant
que la sienne avec moi ne lui fût un reproche aux yeux de ses nouveaux
chefs.

Ma vie n'a presque été qu'une scène continuelle d'égaremens et de
faiblesses; mais je me rappelle avoir eu une plus forte lutte à soutenir
contre mon coeur et la raison; la dernière triompha, et je partis la nuit
même pour Lyon, après avoir écrit à Léopold les lignes suivantes:

     «Vous vivez, cher Léopold; comment se fait-il que, du 18 juin 1815
     au commencement de 1816, je l'aie ignoré? tandis que le lieu où je
     vous ai vu hier, vos regards, votre attitude, tout m'a prouvé que
     vous n'avez rien ignoré de ce que j'ai souffert d'angoisses et de
     désespoir. J'étais bien près de vous hier: jugez de l'effort qu'il
     a dû m'en coûter pour ne vous point dire: Et moi aussi, je vis
     encore! mais le lieu, mon deuil, et... votre uniforme m'en ont
     empêchée. Quand vous recevrez celle-ci, j'aurai quitté Paris; je
     vous écrirai de Bruxelles, peut-être même je reviendrai à Paris,
     sous peu. Vous pouvez m'écrire chez Mme Louis, rue
     d'Anjou-Saint-Honoré, où nous avions le projet de loger votre
     aimable et malheureuse mère, avant le départ qui l'enleva à votre
     filial amour et à ma tendre amitié. Parlez-moi de vous, cher
     Léopold; dites-moi tout, tout ce qui vous est arrivé depuis huit
     mois; déposez encore toutes vos peines dans le coeur de votre
     seconde mère.

     «IDA.»

Je fis porter cette lettre à l'hôtel au nom de la famille que portait le
fils du général D***, avec ordre de ne la remettre qu'à lui-même. La
commission fut parfaitement exécutée; et à peine étais-je à Lyon, que
mon amie me fit passer une réponse de Léopold, que je placerai peut-être
plus loin pour ne pas interrompre le fil des événemens, et que cependant
je ne crois pas devoir taire, pour les rapports que plusieurs détails de
cette longue épître ont avec les événemens du 18 juin, et quelques
éclaircissemens qu'elle donne sur les principaux personnages. Je me mis
dans le courrier pour Lyon, et fis ces cent dix-huit lieues comme tant
de fois j'en avais fait cinq et six cents, sans m'occuper d'autre chose
que du but de ma cause. Je descendis à l'hôtel des Célestins;
l'arrestation de Duvernet était le bruit du jour, et la généralité du
public en paraissait consternée. C'est une chose à remarquer que
l'intérêt qu'inspirent aux gens de tous les partis les victimes de leur
opinion: s'ils étaient haïs par le parti qui les punissait, cette haine
n'osait se montrer à découvert chez les particuliers; il y avait chez
les royalistes les plus exaltés comme une espèce de pudeur politique,
qui leur faisait cacher leur joie sous les dehors d'une généreuse
compassion. Toutes les personnes que j'ai vues, pendant mon séjour à
Lyon, paraissaient plaindre sincèrement le général Mouton-Duvernet. Je
me fis conduire chez Mme La Valette, je la trouvai très agitée, mais
résolue: «Je suis _observée_, me disait-elle; la police a l'oeil sur
toutes mes démarches; mon mari est déjà en sa puissance, je voudrais
l'instruire d'une chose bien essentielle. Je connais bien votre coeur, ma
chère Saint-Elme, mais le mien se fait un scrupule de vous associer à
mes dangers et à mes peines.»

Je la rassurai entièrement et sus lui persuader que, loin de me
déplaire, un voyage à Marseille me convenait, puisque j'avais encore
quelques intérêts à régler. Alors Mme de La Valette me donna mes
instructions. Son mari était détenu au château d'If, mais avec la
liberté de se promener une heure par jour; il s'agissait de lui faire
tenir une lettre importante et d'en recevoir la réponse. Je le promis à
l'admirable femme dont je recueillais la confidence; elle se jeta dans
mes bras, en pleurant de reconnaissance; je n'avais plus assez d'argent
pour refuser celui qu'elle m'offrit pour le voyage et l'occasion qui
pourrait se présenter d'un sacrifice imprévu; mais je puis assurer que
l'économie que je n'ai jamais eue pour ma bourse, je l'eus pour celle de
l'amitié. Oui, l'économie me parut un bonheur, lorsque plus tard un
nouveau malheur ayant privé mon amie de sa liberté, je pus lui rendre
presque la totalité d'une somme qui lui devenait bien précieuse dans
cette cruelle circonstance.

Je partis pour Marseille, après avoir écrit à l'ami du célèbre Oberkampf
tout ce que j'avais recueilli d'un peu rassurant sur l'objet de son
inquiétude; madame de La Valette y joignit deux lignes, exaltant auprès
de Sabatier le mérite de la démarche que j'allais faire pour elle. Cette
lettre fut retrouvée en 1818 dans, mes papiers, et me causa de fort
ennuyeuses recherches, comme on le verra plus tard. Arrivée à Marseille,
je descendis à la même auberge, où quatorze années avant, emportée par
des folies moins sérieuses, j'avais fait un traité d'alliance avec une
troupe ambulante de comédiens... Quel changement, grand Dieu! Quelles
réflexions déchirantes ce lieu faisait naître! Le ciel de la Provence
est doux, et, aux premiers jours d'avril, les soirées offraient déjà
l'aspect d'un beau printemps: rien n'est imposant comme l'avenue d'Aix,
deux allées d'arbres énormes, dont l'épais feuillage dérobe entièrement
la vue des maisons dont une large avenue les sépare encore. Je comptais
me reposer à l'auberge quarante-huit heures, et voir une personne qui
devait arriver de Brignolles. Habillée en homme, je sortis pour fuir
l'importun tumulte des tables d'hôte; j'emportai mes pensées, mes
souvenirs, mes préoccupations ordinaires et extraordinaires. Assise au
pied d'un de ces vieux arbres voisins qui avaient attiré mes pas, tous
les événemens des dix derniers mois qui venaient de s'écouler se
représentaient à moi comme de sinistres présages; cependant, n'ayant
plus à perdre que moi-même, et pouvant espérer de servir encore des
malheureux et des proscrits, je fis le serment intérieur de leur dévouer
ma vie.



CHAPITRE CLXXI.

Paula.--La prison d'État.--M. de La Valette au château d'If.--Le
gendarme sensible.


Ma grande méthode, quand je suis dans une ville pour une affaire
pressante, pour le plus palpitant intérêt, pour le plus sincère
dévouement à mes amis, est de faire précéder d'une promenade sans but
les démarches qui ont l'objet le plus puissant et le plus réel. Il
semble que la rêverie soit la préface nécessaire de toutes mes actions.
Il en fut de même à mon arrivée à Marseille. Dès le soir, j'étais assise
sur un banc solitaire qu'ombrageaient de beaux arbres. Mon imagination
rassemblait tout à la fois les images du passé et les blessures du
présent. Tout à coup des noms qui étaient ceux de la gloire et de mes
souvenirs frappent mon oreille; je m'approche du côté d'où les sons
paraissaient venir. Que vois-je? une femme en longue robe de pèlerine,
un énorme chapelet à la main. Je m'approche davantage de l'étrangère, et
sans la provoquer trop indiscrètement, je tâchai de savoir comment elle
se trouvait seule et si tard sur une grande route, et m'offris à lui
rendre tous les services qui dépendraient de moi.

«Je viens, me répondit-elle dans un langage qui annonçait une personne
bien élevée, je viens de Beaucaire; je me rends à la Sainte-Baume pour
accomplir un voeu avant de retourner en Pologne, ma patrie. C'est l'excès
seul de la fatigue qui m'a forcée de m'asseoir. En entendant prononcer
le nom de l'infortuné maréchal, le meilleur ami de l'époux que je
regrette, je n'ai pas été maîtresse de ma douleur.» Alors, me remerciant
de mes bons offices, elle me montra une lettre qui l'adressait à une
dame de la ville, qui demeurait loin encore: j'offris de l'accompagner,
ce qu'elle accepta avec reconnaissance. Elle fut reçue avec empressement
par une dame âgée, chez laquelle tout respirait la dévotion: mon
vêtement d'homme l'effaroucha, je m'éloignai bientôt.

J'avais prié l'étrangère de m'accorder quelques instans le lendemain, et
nous étions convenues que je l'accompagnerais à quelque distance de la
ville, sur la route de la Sainte-Baume, et que, pour ne pas exciter la
curiosité, j'irais l'attendre à un petit quart de lieue de la ville. Je
la quittai donc sans autre explication, et rentrai pour prendre quelques
heures de repos. Mais, impossible: l'inquiétude de la mission, que je
m'étais imposée, les souvenirs qu'en vain je cherchais à éloigner, et
dont chaque pensée était une douleur ou un regret; la nouvelle rencontre
que je venais de faire, et qui promettait d'ajouter une aventure bizarre
de plus à tant de bizarres aventures, tout cela me tint éveillée dans
une extrême agitation; et, à peine le jour commençait à paraître, que
j'étais sur la route de Digne.

Je ne tardai pas à voir arriver celle que j'attendais; son énorme
chapeau cachait ses traits; un bâton aidait sa marche lente et pénible:
la vie semblait s'affaisser sous ses pas. Lorsqu'en approchant, je vis
encore ses pieds nus et meurtris, j'avoue que je murmurai hautement
contre des voeux pareils.

«C'est un voeu d'expiation,» me dit l'étrangère, et son regard et son ton
firent expirer le murmure sur mes lèvres. Nous marchâmes quelques
instans en silence; à un détour de la route, nous trouvâmes un abri
charmant, d'un bosquet de jeunes arbres plantés autour d'un tertre de
gazon. «Arrêtons-nous ici, me dit-elle; je veux encore une dernière fois
ranimer mon âme au souvenir d'un monde que je vais quitter pour
toujours; je veux encore m'abreuver des douces larmes d'amour que
bientôt remplaceront le jeûne, la pénitence et la prière. Encore, mon
Dieu, encore quelques regards vers les chimères du monde, et puis
j'accepte à jamais la solitude, les privations et l'oubli.»

Je la regardais, et sa beauté qui m'avait frappée dépassait en réalité
mes premières impressions; je n'ai rien vu de plus céleste, rien vu de
comparable. Elle me dit qu'elle se nommait Paula Raphaëli, qu'elle était
née dans la capitale du Palatinat de la Russie Rouge, d'une famille qui
avait brillé à la cour de Frédéric Auguste. Mariée, à peine sortie de
l'enfance, à un Polonais qui suivit la fortune de Napoléon, Paula vint
en France avec son mari, qui était officier des lanciers de la garde,
devenus Français par droit de courage et de prodiges. Laissée à Paris
par son mari, le séjour et les séductions de cette ville eurent de
funestes suites pour son honneur et pour son repos. Paula me donna
rapidement tous les détails de sa faiblesse, ajoutant avec de nouveaux
sanglots: «Celui que j'oubliais apprit mes fautes au moment où il venait
d'obtenir de la main de Napoléon l'étoile du brave; sur sa croix, il
jura de se venger: l'occasion en vint bientôt. Après la campagne de
France, pendant que je tâchais à Marseille de dérober à tous les yeux
mon état de grossesse, mon mari se trouvait en mission auprès du
maréchal Brune. Attirée par les cris d'une révolte contre les soldats,
j'entendis prononcer le nom qui m'avait été cher; je vis un homme de la
foule ameuter principalement contre lui la rage sanguinaire des
assaillans; j'entendis les pas féroces de ces cannibales, poursuivant le
brave qu'ils n'avaient osé combattre, mais qu'ils allaient accabler. Ma
raison s'égara à l'idée de ce danger; à l'horreur de ce spectacle,
d'affreuses convulsions précipitèrent la naissance de l'enfant que je
portais dans mon sein, et qui mourut en recevant la vie. Je restai neuf
mois dans un état complet d'aliénation; quand mes esprits revinrent, je
ne retrouvai un peu de calme qu'en prononçant un voeu de pénitence entre
les mains du prêtre vénérable qui me sauva de mes propres et aveugles
fureurs. Je l'avoue, je n'ai pas assez de foi pour remplir sans peine le
pénible devoir que je me suis imposé; je crois à peine à la récompense
qu'on me promet pour une autre vie, mais j'ai placé entre le retour et
l'exécution d'un voeu imprudent la publicité d'une démarche
extraordinaire. Il y a eu de la sincérité dans le désespoir qui
m'arracha ce voeu imprudent, mais au fond de mon coeur, je sens que ce
n'est guère que pour obéir au monde que je le remplirai... Ah! lorsque
je vous ai entendue prononcer un nom qui me rappelle les beaux jours
d'une brillante existence, je ne sais vous rendre ce qui se passait en
moi; je fus près de me jeter à vos pieds, de vous supplier de m'emmener,
de me protéger... Mais la nuit a calmé ces coupables désirs; ma destinée
est irrévocable; dans peu de jours je reviendrai ici. Tout est réglé
pour mon départ, et un cercueil m'attend aux Carmélites... Le voyage est
long et pénible: qui sait, peut-être n'arriverai-je pas? peut-être une
mort prompte me préservera-t-elle de m'ensevelir vivante dans un
tombeau?»

La belle tête de Paula tomba sur son sein, et nous restâmes quelques
instans en silence. Je n'osai hasarder de la détourner d'un voeu
religieux qui lui a concilié la bienveillance des personnes pieuses et
des prêtres dans les villes qu'elle avait parcourues; seulement je crus
pouvoir me permettre quelques observations qui ne portaient que sur les
inconvéniens de son isolement. Enfin, ayant gagné son entière confiance,
j'eus l'heureuse adresse de lui faire sentir qu'une femme de son âge et
de sa figure, courant les grands chemins, sous un habit de pélerine,
n'est pas plus sûre d'être respectée que si elle s'y trouvait sous le
costume le plus mondain; que les voeux de pénitence pouvaient se remplir
en se rendant accompagnée ou en voiture à la Sainte-Baume. Elle
consentit à prendre un guide au premier village, mais sans vouloir
consentir à épargner à ses pieds le reste du chemin. Je la conduisis
jusqu'à un village voisin, où deux paysannes, également prêtes au même
pélerinage, devinrent à mes yeux des motifs d'entière sécurité et de
séparation avec la voyageuse. Elle me pria de lui expédier de suite à
Aix, chez Mme Dutertre, quelques objets.

«Mais il me semble, répondis-je, qu'il serait mieux de charger cette
dame elle-même de cette mission.

«--Non, dit-elle, car il y a quelques uns de ces objets, dont le zèle de
cette bonne dame pour mon salut me priverait, et dont je ne veux me
séparer; _son portrait_, quelques volumes choisis, une cassette avec des
lettres, vous adresserez le tout ici. Si la malheureuse Paula vous
inspire quelque amitié, gardez le recueil renfermé dans l'étui qui porte
son portrait; vous y trouverez des anecdotes de la cour de Jean Casimir,
qui vous prouveront que les loisirs de mes beaux jours furent consacrés
à de plus doux passe-temps que les monotones exercices d'une vocation
forcée, qui vont terminer ma carrière, qu'une criminelle erreur a vouée
à l'humiliation, qu'un long repentir effacera, je l'espère.»

Que Paula était touchante! et que je fus affligée de combattre sa
résolution! Je souffris avec un peu de malaise, je l'avoue, les
exhortations des paysannes, compagnes et guides de Paula vers la
Sainte-Baume. Oh! qu'il y avait loin de cette bigoterie ignorante et
fanatique à la religion compatissante et ignorée de ma soeur Thérèse, que
j'aurais voulue pour consolatrice à la malheureuse Paula, humble et
douce créature! ses reproches même étaient de la pitié, et ses
exhortations pieuses des conseils pour la terre. Ces réflexions
m'accablèrent par le contraste, et mes tristes regards suivirent Paula
avec un déchirant regret. Je la voyais encore, et, involontairement elle
cherchait l'appui des bras de ses compagnes, quand ses pieds délicats
heurtaient quelque caillou. Mon coeur se soulevait, et machinalement je
tendis les bras vers la fugitive, en lui criant de loin: «Paula! Paula!
Paula! revenez, revenez! l'amitié aussi a des consolations!...» Hélas!
ma voix se perdait dans les airs! L'éloignement emportait les traces de
la pénitente; et, triste, silencieuse, je repris le chemin de la ville,
où je trouvai une lettre de Mme de La Valette, qui me fit hâter mon
départ. Elle me disait que, «redoutant pour son mari l'effet d'une
longue détention, il fallait ne point lui communiquer ses premières
instructions, mais simplement savoir s'il se prêterait à une évasion..»

Une demi-heure après avoir lu la lettre, j'étais sur la route du château
d'If, où M. de La Valette était détenu. Je ne revis pas sans émotion ce
rocher que j'avais visité déjà, où j'avais éprouvé des émotions si
diverses. J'allais le visiter en ce moment dans un bien noble but,
compatir aux maux de la proscription, fille moi-même d'un proscrit. Dans
la patrie de ma mère, occupée par les armées de la république, j'ai
allégé le sort de plus d'un émigré poursuivi par les lois et le malheur,
en faisant partager ma pitié à des vainqueurs généreux. Les victimes des
bouleversemens politiques sont toujours dignes de ce sentiment, parce
que l'opinion est la conscience de l'homme, et qu'elle doit être libre
comme sa religion. Avec de semblables idées, qui ne me quitteront
jamais, on juge de l'ardente activité de mon intérêt pour M. de La
Valette. J'abordai le gardien du château, en lui disant que je venais
voir la chapelle où fut si long-temps déposé le corps du général Kléber;
mais cet homme me prévint qu'il fallait me tenir à l'écart, près de la
chapelle, jusqu'à ce qu'on eût amené un prisonnier qu'il attendait.

«On attend un prisonnier! Peut-on savoir qui?

«--Non... Mais c'est encore pour la même cause que le marquis... vous
savez? celui qui a tenté de bouleverser la restauration...

«--Non, je ne sais rien ni de l'un ni de l'autre, mon ami; mais je
serais bien aise de voir le prisonnier, si cela se peut sans vous
compromettre;» et aussitôt une petite générosité fit trouver la chose
possible... Le signal se fit entendre; des pas lourds résonnèrent sur
l'escalier. «Voilà les gendarmes, me dit le geolier,» et presque
aussitôt j'aperçus un homme d'un âge déjà mûr, d'une figure noble et
douce, que je reconnus pour l'avoir vu souvent chez le comte Regnault de
Saint-Jean-d'Angely. Son visage s'anima au moment où, le cortége faisant
halte pour parler au geolier et constater l'écrou, il me découvrit
portant la main à mon coeur en signe de compassion et d'intérêt. Son
regard répondit au mien de manière à me faire frissonner... Il y avait
cependant encore, dans ce coup d'oeil, la délicatesse qui comprend et
craint de compromettre.

Le cortége passa au fond du plateau: «C'est là qu'on va le renfermer, me
dit le gardien, là, dans la grande chambre après celle du marquis de La
Valette: dame c'est la plus belle; rien ne lui manquera que la
liberté...» Je suivis mon garde et vis la chapelle et autres lieux qu'on
montre aux étrangers, ayant toujours les yeux fixés sur la plus belle
chambre et au-dessous. Au retour de l'escorte, un des gendarmes, qui
m'avait observée, m'aborda d'un air libre et me dit: «Allons, petite
dame, ne restez pas plus long-temps à ce triste château; profitez de
notre barque, elle est plus sûre que celle qui vous a amenée, revenez à
Marseille sous bonne et sûre escorte.» Malgré ce ton presque ironique,
je trouvai de la bonté dans la voix et les regards de ce _fonctionnaire
armé_, et je crus y entrevoir un mystère obligeant, et ne pouvant
d'ailleurs rester sans me rendre suspecte, j'acceptai le bras qui
m'était offert pour descendre. À peine à moitié du vilain escalier, il
m'avait déjà glissé dans la main un papier roulé, accompagné d'un regard
qui m'eût fait lui sauter au cou, si ce terrible uniforme de gendarme
n'eût été là comme un avertissement de prendre garde même à la pitié...
Je répondis par un air de bonté qui témoignait seulement un contentement
sensible. Quelle fut mon impatience pendant un long trajet, car la mer
était houleuse et haute. J'étais malade à périr, mais mon âme me
soutenait; je combattis le mal qui ôte le plus l'énergie, en me disant:
Mes amis ont besoin de moi. Tous les hommes de l'escorte furent polis...
à leur manière; mais celui qui s'était fait mon cavalier protecteur me
témoignait un intérêt qui me semblait, en dépit de ma prévention contre
son habit, ne pouvoir naître que de celui qu'il me supposait pour le
prisonnier. Je me berçai, comme malgré moi, des plus flatteuses
espérances; je dis en secret à l'homme d'armes que je l'attendrais le
lendemain sur le port.

«J'y serai en bourgeois,» me dit-il avec empressement. Aussitôt sur le
rivage, je courus de la Canobière à la porte d'Aix, et en courant
j'ouvris le billet. Voici ce qu'il portait: «Instruisez une famille
plongée dans l'affliction, du lieu où gémit le prisonnier; qu'on soit
tranquille sur son sort.» J'ai rempli ma mission, et je ne compte que
sur la reconnaissance d'une famille consolée.

Le lendemain, à sept heures, j'étais au rendez-vous; j'y trouvai le
gendarme; il me dit qu'il avait eu pitié du détenu dont il connaissait
les parens, qu'il n'avait pu résister au besoin de le tranquilliser;
mais qu'il n'eût jamais pu donner en personne les avis dont le billet me
chargeait. Je vis, par son discours, qu'il ne se doutait pas du motif
qui m'avait conduite à cette terrible prison d'État, et malgré le
mouvement généreux auquel il avait cédé, je ne crus pas devoir mettre sa
sensibilité à une épreuve trop contraire à ses cruels devoirs...
J'appris, dans une causerie que je tâchai de ne pas rendre trop
significative, que l'insurrection dont Lyon fut le théâtre au mois de
juin avait été pressentie dès l'arrestation du général Mouton-Duvernet;
qu'on surveillait bien des _gens imprudens_ qui ne se croyaient pas
_éclairés_ de si près.

À peine avais-je quitté ce gendarme, après des remercîmens bien
sincères, que j'écrivis deux lignes à madame de La Valette, ainsi qu'au
bon Sabatier, ne pouvant douter qu'ils ne fussent de ceux dont la
lanterne sourde de la police _éclairait_ tous les pas. Mes avis
parvinrent, mais les choses étaient trop avancées; et, sans aucun projet
criminel, madame de La Valette fut compromise et eut à subir, comme je
le dirai plus tard, les cruels dangers d'un jugement.

Malgré l'idée que je m'exposais aussi à la surveillance, je songeai à
retourner au château d'If, et, le lendemain de grand matin, j'étais
encore dans une barque. J'arrivai au moment où M. de La Valette
profitait de la liberté qu'il avait de prendre l'air une demi-heure par
jour. J'entrevis le prisonnier de la veille, et un imperceptible signe
le rassura sur le sort de son billet. Oh! combien je me sentis
orgueilleuse de moi-même sur cette triste plate-forme, où les regards de
deux prisonniers cherchaient les miens! les uns pour y lire la
confirmation d'un service rendu, ceux de l'autre pour y trouver la
résolution courageuse prête à le servir également dans ses périls.

Une nouvelle libéralité me rendit le geolier si favorable, que je
trouvai presque de l'excès dans sa facilité à me laisser errer
librement. Avant de m'avancer vers M. de La Valette, je regardai bien
minutieusement autour de moi, pour observer si, dans cette facilité, il
n'y avait pas un peu d'espionnage plus habile; mais ma craintive
prudence n'était pas méritée. Le Hackinctertof de cette prison d'État
était descendu et faisait sa ronde aux autres chambres, j'approchai
rapidement vers le bas-côté, où se promenait l'époux de mon amie; il
laissa glisser une lettre, que je retins heureusement au moment où un
coup de vent allait l'emporter dans la mer. Je serrai vite ce précieux
billet, car j'entendis revenir le cerbère du lieu. «Ah! ah! me dit-il,
vous faites la causette avec les prisonniers; savez-vous que c'est
défendu çà?»

«--Il serait un peu difficile de causer de si haut,» répondis-je, en
ajoutant un nouvel argument et plus positif à mon excuse. Cet homme
sourit à me faire tressaillir, et je craignis bien d'avoir manqué le but
du don en le faisant trop généreux. J'en fus si tourmentée, que je me
hâtai presque de fuir du fatal rocher.

Je dois ici faire un aveu: j'éprouve tant d'horreur au nom d'une prison,
que je tombai dans des réflexions assez égoïstes sur ma dangereuse manie
de me jeter pour les autres dans des menées politiques... Mais comment
reculer, quand on espère consoler ou sauver ceux qu'on estime? Monsieur
de La Valette me priait de bien dire à sa femme que tout espoir
d'évasion était inutile, et que toute tentative serait une charge de
plus contre lui; qu'elle ne devait rien entreprendre, qu'il l'exigeait;
parce que la crainte des périls où elle pourrait s'exposer, serait pour
lui un tourment mille fois plus affreux que la captivité; «et,
ajoutait-il, la mienne est très supportable. Laissez-moi subir ici mon
jugement; une fois libre, nous quitterons la France pour aller demander
asile et repos aux terres de l'hospitalière Amérique.» Hélas! il y
trouva, ainsi que sa courageuse compagne, le repos... de la mort!

Munie de cette lettre, et persuadée que je ne pouvais trop me hâter, je
résolus de me remettre en route le soir même pour Aix; mais avant je me
présentai à l'adresse que m'avait donnée la pauvre Paula, pour réclamer
la cassette et les livres désignés dans sa lettre. Je ne fus pas
médiocrement surprise de trouver dans la dépositaire des effets de la
belle Polonaise, l'amie des deux aimables voyageuses avec qui j'avais
fait route lors de mon premier voyage à Marseille: elle ne me reconnut
point; mais lorsque je lui eus rappelé la part qu'elle avait prise aux
peines du _jeune forçat_[7], ce ne furent que transports de joie; je
n'en connais pas de plus vive que celle qu'on éprouve à retrouver d'une
manière inattendue des personnes avec lesquelles notre coeur a eu de
certaines sympathies.

Mme Devram me donna des détails pleins d'intérêt sur Paula, détails que
sa modestie n'avait pas voulu me confier. Cette Polonaise avait donné
des preuves de dévouement à la cause de l'Empereur, au moment où les
projets de Murat forcèrent le général Brune au refus un peu dur d'une
escorte; Mme Devram ajouta qu'elle s'était vraiment opposée au voeu
déraisonnable de Paula, voeu qui lui fut conseillé par une vieille
hypocrite, et que, dit Mme Devram, je soupçonne fort d'être cause du
triste événement, en prévenant le mari de la Polonaise de l'arrivée du
séducteur de sa femme.

«J'ai, me disait Mme Devram, une somme très considérable en dépôt; elle
m'a dit d'en faire des distributions, d'en envoyer une grande partie à
une dame Dutertre à Aix; mais je n'en ferai rien: Paula terminera
bientôt son pélerinage; alors si sa tête n'est pas remise, il n'y a plus
d'espoir.

«--Comment! serait-elle privée de sa raison?

«--Vous le demandez! mon Dieu! ne faut-il pas qu'une femme soit plus que
folle pour entreprendre pieds nus un voyage de vingt ou trente lieues
pour aller passer des nuits à brûler des cierges à une sainte au milieu
d'un pays désert, comme si Dieu n'était pas partout? Ma chère, je suis
religieuse, mais je ne suis pas pour les démonstrations extérieures.
Paula est d'un caractère faible, que d'adroits hypocrites ont exploitée,
mais j'espère la revoir; Paula a failli, mais elle est digne de pitié et
d'intérêt.

«--Ah! Madame, votre coeur comprend bien le malheur.»

Mme Devram me remit alors un charmant souvenir; c'était un manuscrit de
la main de Paula, contenant plusieurs fragmens de contes polonais! Je
n'en transcrirai qu'un; il portait en marge des notes curieuses et
quelques vers qui respirent l'expression d'une âme noble et élevée, et
d'un esprit cultivé. Mme Devram se demandait comment un esprit si
distingué avait pu écouter la voix de l'ignorance et de la superstition.

«Paula a dû être bien malheureuse, puisqu'elle en est venue à regarder
ce pélerinage comme une consolation; cependant, Madame, je puis vous
l'attester, rien ne console du désespoir comme une résolution
extraordinaire.

Il me fallut beaucoup de peine pour décider Mme Devram à me permettre de
partir la nuit; je ne l'obtins qu'en lui disant qu'il y allait du repos
d'une amie bien malheureuse, sans toutefois nommer Mme de La Valette.

À huit heures Mme Devram me conduisit avec son beau-frère à la porte
d'Aix, et je repris la route de Lyon, n'ayant laissé en passant qu'un
mot à l'adresse de Mme Dutertre, pour être remise à notre pélerine de la
Sainte-Baume, et où je lui disais que Mme Devram était restée
dépositaire de tout, excepté du charmant recueil qu'elle m'avait remis,
et que je conservais comme un précieux souvenir.

À Avignon, le courrier prit un voyageur dont l'esprit singulier me
frappa bientôt; ce personnage se mit à raconter une foule d'anecdotes
qu'il paraissait avoir puisées à bonne source sur la cour de Napoléon et
de Louis XVIII; il parlait avec une égale liberté de l'une et de
l'autre, et jouait d'une manière fort originale avec les renommées et
les grandeurs. La conversation une fois engagée sur ce ton, notre jeune
compagnon se mit à s'écrier, après une foule d'autres propos: «Tenez,
voici entr'autres un trait de ce pauvre tyran, lequel trait prouve que
celui qui imposait assez durement ses volontés aux monarques et aux
nations était au fond aussi bonhomme, dans l'intérieur, qu'un simple
particulier. Quelques jours avant que Joséphine quittât les Tuileries,
pour la Malmaison, tout dormait dans le palais; mais le repos n'avait
pas dû gagner la couche déjà veuve de l'aimable et un peu vaine
Joséphine. Elle se laissait aller, dans son appartement, à cette
causerie pleine d'abandon et de confiance qui, sans rien ôter à la
dignité d'une souveraine, élève dans le secret d'une alcove la plus
humble de ses femmes jusqu'au rang d'une amie. La question du divorce
était sur le tapis; Joséphine expliquait quelques secrètes
particularités de la grande question, et madame R... donnait un timide
avis... «Ah! disait l'impératrice, ce que je crains surtout, c'est
l'oubli, un oubli absolu. Une femme jeune et belle le captivera, si à
ses charmes elle unit quelque esprit, alors loin de lui je n'aurai même
pas la consolation de me savoir regrettée, et je ne trouverai dans le
faste des stériles honneurs dont on m'entourera que des entraves aux
paisibles jouissances d'une obscure fortune.» Madame R... savait qu'on
pouvait beaucoup oser avec Joséphine, lorsqu'on avait comme elle son
entière confiance, et elle hasarda de lui dire: «Mais Madame parle de
l'Empereur comme si elle en était éprise, et...» Joséphine, levant un
regard plein de douceur, lui dit: «Vous pensez donc que je n'aime pas
Napoléon? bien des gens partagent votre erreur... Détrompez-vous, et
croyez qu'il entre dans ma douleur sur ce divorce toutes les amertumes
de la rivalité plus encore que l'orgueil blessé de la souveraine... Oui,
j'aime Napoléon; s'il se détachait entièrement de moi, je le
regretterais avec désespoir: Jeune, il me donna son nom; déjà couvert de
tant de gloire, n'était-ce donc que pour m'en faire descendre qu'il m'a
élevée sur le premier trône du monde?...

«--Eh bien! cette injustice ne révolte et n'indigne pas Madame?

«--Elle me désespère. Si le coeur qu'il recherche allait ne pas
comprendre le sien qui est si sensible, si tendre et si bon? Vous avez
l'air d'en douter, disait Joséphine à madame R...; qui faisait une mine
d'incrédulité à l'éloge de la bonté impériale, vous avez tort, car
Napoléon est d'une nature compatissante et douce; si quelque brusquerie
lui échappe, bientôt il se rapproche du coeur qu'il a blessé, avec un
génie plein de bonté qui semble égal chez lui à celui du gouvernement et
de la gloire. Vous vous rappelez le jour de cette vivacité à laquelle
vous faisiez tout à l'heure allusion; eh bien! il vint dans mon cabinet
au moment où je m'y attendais le moins, me parla d'Eugène comme si nous
n'eussions pas eu le plus léger différend, le nomma son fils, me dit:
_Je vous aime en lui et lui en vous_; sachant ainsi émouvoir mon orgueil
maternel jusqu'à l'enthousiasme. Je voulus me jeter aux pieds de celui
qui savait consoler si noblement; il me reçut sur son coeur.
Puissions-nous, lui dis-je, mon Eugène et moi, être toujours dignes de
vous...» Ici un léger bruit se fit entendre sur l'escalier intérieur de
l'alcove, et causa une vive émotion à l'Impératrice, en glaçant de
frayeur son humble confidente... Après un moment de silence et les yeux
fixés sur l'alcove, Joséphine dit en soupirant: «Ce n'est qu'une
illusion, déjà j'embrassais une douce chimère; elles naissent facilement
dans les coeurs qui aiment et souffrent.» Puis elle ajouta avec amertume:
«Depuis long-temps cet escalier n'est plus la routé du bonheur pour
Napoléon...» En ce moment une voix tonnante prononça le nom de
l'Impératrice, et Napoléon se trouva tout à coup en face de Joséphine.
L'Empereur dit gaiement à Joséphine: «Il y a long-temps que je vous
écoute; Molière aussi consultait sa servante.»... Joséphine, qui
redoutait une humiliation pour sa confidente, dit avec empressement:
«Hélas! je ne fais point de pièces de théâtre, et mon plus beau rôle est
joué.» Un regard de l'Empereur fit reculer madame R..., qui m'avoua
qu'elle se sauva d'abord en courant jusqu'à la dernière antichambre;
mais bientôt elle revint doucement se placer dans un dégagement
intérieur, d'où elle pouvait entendre et où en effet elle entendit des
paroles qui promettaient à Joséphine la certitude d'un attachement et
d'une confiance éternels. Un assez long silence succéda à cette scène
muette, l'Empereur le rompit le premier. «Vous êtes donc bien sûre de
cette femme, pour l'admettre dans une confidence si intime?

«--Oui, et à dire vrai, l'affliction raisonne peu ce qui soulage; mon
coeur est si triste, que je n'ai pas la force de me priver du plaisir de
parler de mes peines.

«--J'écoutais, j'ai tout entendu, je vous sais gré de tout; mais je
n'aime pas que vous vous livriez à ces sortes d'épanchemens...
Croyez-moi, au rang où vous et moi sommes élevés, il est possible
peut-être de rencontrer un ami; mais il est prudent de ne voir que des
valets de louage dans la plupart des gens qui sont bien plus du service
de notre fortune que de notre personne. Si votre coeur a besoin de
s'ouvrir, n'avez-vous pas un fils?... Le meilleur, le plus digne!...

«--Vous avez raison, dit Joséphine, et vos observations me sont encore
des témoignages de votre attachement.

«--Joséphine, cet attachement ne cessera jamais.

«--Je ne serai donc jamais malheureuse!» répondit l'impératrice, avec ce
ton doux et pénétrant dont elle savait le pouvoir... Ici Mme R... perdit
le fil de la conversation; puis elle entendit l'Empereur répéter d'une
voix presque caressante: «Restez, restez toujours assez près de moi pour
que la distance ne devienne jamais une impossibilité pour le bonheur de
vous voir.» Mme R... n'entendit plus que des mots sans suite sur Jérôme
et Pauline. Revenue près de Joséphine quand l'Empereur fut parti, Mme
R... tâcha de reprendre la causerie interrompue; mais impossible. Le
tête-à-tête impérial avait ranimé des espérances. Joséphine n'était plus
une femme qui souffre, mais une reine replacée sur son trône, et je
m'acquittai silencieusement de mon devoir.

«Oh! ajoutait le conteur, il faut en convenir, c'était un drôle de corps
que notre Empereur; cependant je l'aimais assez.

«--Et moi je l'aime beaucoup, répondit notre courrier.

«--Et vous le dites?

«--Pourquoi pas donc? Est-ce que ça se commande?

«--Comme vous dites, cela ne se commande pas,» reprit notre conteur. Je
l'observais; le soupçon me disait tout bas: «C'est un agent
provocateur;» mais sa figure riante, ouverte, et même l'élégance de ses
manières, faisaient aussitôt taire cette accusation. Je fus plus
convaincue encore de mon injuste prévention, lorsqu'à un relais un
militaire en demi-solde vint parler à notre voyageur, et lorsqu'au nom
du général Mouton je le vis pâlir; je m'approchai en lui demandant s'il
y avait quelques nouvelles craintes à concevoir pour le général.

«Tout est fini, me répondit-il d'une voix altérée, le pourvoi est
rejeté.»

Cet homme bon et sensible était un ami de Mouton-Duvernet. Il ne reprit
point avec nous la voiture. Je le revis deux mois après à Bruxelles: il
me dit alors qu'il me connaissait depuis long-temps, qu'il avait été à
Marseille à peu près dans le même but que moi, et qu'il avait cherché,
dans le courrier, à tenter ma prudence. Je l'ai revu dans l'un de mes
voyages à Londres; je l'ai revu encore en Espagne, et toujours pour
quelque preuve de zèle, de dévouement à de glorieux souvenirs.

Cet homme spirituel et bon a appris que je griffonnais mes souvenirs. Il
m'a écrit à ce sujet, et m'a priée de ne le point nommer, dans ces
Mémoires. Voici à ce sujet sa prière:

«J'appartiens à une famille qui regarderait comme une calamité en 1826
ce qui au commencement de 1815 faisait encore son orgueil et son espoir.
Laissons-les comme ils sont. Contentons-nous de rester fidèles au
souvenir et au malheur.»

Je ne le désignerai donc que sous le nom de Fez...

Le reste de la route jusqu'à Lyon se passa en cruelles réflexions, sur
la nouvelle qu'on venait de nous donner. Le courrier qui avait connu le
général Mouton lorsqu'il commandait à Lyon, et qui ne tarissait pas en
éloges, en arrivant dans la cour de la poste, me dit vivement:
«Prenez-garde, car il y a de l'extraordinaire: voilà un régiment de
mouchards.» Je vis en effet beaucoup d'hommes qui rôdaient autour des
voyageurs qui arrivaient et partaient. Ils se séparaient et se
réunissaient en groupe. Notre voiture en fut bientôt entourée. Je vis un
de ces hommes me désigner à son acolyte. Je sautai légèrement hors de la
malle.

«Vos passeports?

«--Ce n'est pas ici, je pense, qu'on les montre. Je loge aux Célestins;
vous voudrez bien vous donner la peine de les y venir chercher, si
toutefois vous en avez le droit.» Il faut bien que l'air résolu en
impose aux gens qui font un vilain métier; car cet homme se tut et se
retira. Je me fis conduire à l'hôtel, et envoyai de suite chez Mme de La
Valette. Une heure après j'étais chez elle.

Je réserve les détails de notre entrevue au chapitre suivant.



CHAPITRE CLXXII.

Madame de La Valette.--Sédition de 1816.--L'ami du baron Larrey.--Retour
à Bruxelles.--Tournée officieuse.--Vision.--Affligeantes
nouvelles.--Mort du duc de Kent.--M. de La Tour-du-Pin, ambassadeur de
France près le roi des Pays-Bas.--Le compatriote de Lemot.


Je ne dois pas entrer dans les détails politiques de la conspiration de
Lyon, qui éclata au mois de juin 1816. Je me bornerai aux remarques que
je pus faire, ainsi que Mme de La Valette que je voyais assidûment, sur
l'intérêt général qu'inspirait aux gens les plus honnêtes une
insurrection qu'on pourrait appeler celle de la pitié, mais d'une pitié
électrique. Le mouvement de Lyon tenait uniquement aux sentimens
d'intérêt qu'inspirait le jugement du général Duvernet. Mme de La
Valette était courageuse, spirituelle et décidée. Elle prit son parti
sur la résignation de son mari. Mais quand je tâchais de lui faire
entendre qu'elle risquait son repos pour une impossibilité, elle me
répondait: «Il n'est rien dont on ne vienne à bout avec de l'or et
surtout avec une volonté.»

Il y avait quelques jours que je me préparais à partir. Je ne voulais
pas m'attacher à des projets qui dépassaient l'amitié. Mme de La Valette
était une femme fort extraordinaire; souvent, en l'engageant à être
prudente, à ne pas hasarder des démarches ni entretenir des relations
qui pourraient élever des charges contre elle, elle ne faisait que
prendre plus de résolution à les affronter: on eût dit qu'elle se
plaisait surtout à défier la fortune.

Mme de La Valette voyait beaucoup de monde; nous étions au 28 mai, et ce
jour-là il y avait eu chez elle une réunion plus nombreuse qu'à
l'ordinaire. On m'apporta une lettre; elle était de Sabatier. Comme il
n'y pouvait avoir indiscrétion, je le nommai, et une des personnes
présentes me dit: «Savez-vous s'il est parent du célèbre Sabatier,
chirurgien des Invalides, qui forma notre brave Larrey?» Je lui dis ce
que je savais, et sans décider la question de la parenté des Sabatier.
Ce commencement de conversation nous amena à parler beaucoup de
l'intrépide baron Larrey.

J'ai dit déjà que M. le baron Larrey était la providence de nos
militaires blessés: il en était aussi le défenseur. Voici encore un
trait qui me fut alors rappelé, et que je me fais un devoir de ne pas
omettre. Après les batailles de Bautzen, nos jeunes conscrits blessés,
qui avaient fait leur apprentissage sur un si terrible champ de
bataille, avaient été accusés d'une lâche et volontaire mutilation:
Larrey indigné (et qui mieux que lui pouvait attester un courage dont il
avait vu les preuves jusque sous la mitraille ennemie?), Larrey
rassembla tous les chirurgiens supérieurs, et démontra la glorieuse
légalité des blessures. Napoléon, en lisant le rapport du jour, rendit
justice au courage calomnié, et surtout à l'homme généreux qui à toutes
ses autres vertus joignait encore le courage de dire la vérité.

«Ah! Monsieur, dis-je au compatriote du baron Larrey, l'humanité et la
gloire lui doivent des autels! J'ai parcouru presque tous les pays où
nos armées ont passé, et dans presque tous retentit ce nom du chirurgien
en chef, ce nom pacifique et immortel. En Italie, à Venise surtout, on
n'en parle encore qu'avec attendrissement. Dans le Frioul, ses prodiges
furent encore plus admirés. Mais le beau trait de cette vie d'héroïsme
et de bienfaits, c'est celui que le maréchal Ney me raconta plusieurs
fois: à la bataille d'Aboukir, où Larrey donna, ainsi que le général en
chef, ses chevaux pour le transport des blessés, c'est là qu'il opéra le
général Fugières, sous le canon, et que Bonaparte lui remit l'épée que
Fugières lui avait offerte, en ajoutant au don des mots que l'avenir a
rendus prophétiques[8].»

Je parlais avec beaucoup de feu dans cette réunion d'amis dévoués à la
même cause. J'y produisis l'effet que souvent j'avais produit avant la
fatale catastrophe de 1815: c'est de me faire croire profondément
initiée aux secrets politiques, tandis que mon coeur et mon singulier
caractère furent uniquement cause de ce que j'en appris pour ainsi dire
par accident. La personne qui m'avait particulièrement adressé la parole
au sujet du baron Larrey était un riche propriétaire des
Hautes-Pyrénées, près de Bagnières. Il était parent par alliance d'un
des Girondins condamnés par les comités révolutionnaires, et que le
célèbre Laréveillière-Lepeaux accompagnait, dans un sublime dévouement,
jusqu'aux pieds de l'échafaud. On parla et on s'inquiéta beaucoup dans
cette soirée du sort du général Mouton. Je crus deviner un projet de le
soustraire à sa sentence, et j'avoue que je m'y serais dévouée s'il
n'eût fallu que ranimer des souvenirs, stimuler un zèle courageux, pour
arracher un brave militaire à la mort; mais je crus démêler d'autres
intérêts, d'autres vues, et le soir même je prévins Mme de La Valette de
mes appréhensions et de ma ferme résolution de partir.

«Je serais fâchée, me dit Mme de La Valette, de vous retenir, d'autant
plus qu'en partant vous pourrez me rendre des services qui n'ont rien de
contraire aux règles de conduite que vous vous êtes imposées; vous ne
refuserez pas de remettre plusieurs lettres que je ne veux pas envoyer
par la poste, et que je ne peux confier qu'à votre sûre amitié.» Je me
chargeai de toutes; toutes étaient confiées ouvertes, et non seulement
je n'en lus aucune, mais, aussitôt remises, j'oubliai l'adresse. Ces
lettres me firent faire de singuliers détours, et il fallut ma grande
habitude de courir en voiture, à cheval, en diligence et en poste, sur
les grands chemins, pour ne pas prendre en ennui mes courses de Paris,
d'où il me fallut aller en premier au Bourget, à Verte-Feuille, à
Soissons, à Laon, à Avesnes, d'où enfin je me rendis à Mons, et de là à
Bruxelles.

J'arrivai dans cette dernière ville le 18 juillet, malade de corps et
d'esprit, et presque folle de l'accumulation de tant de souvenirs, et,
malgré mon caractère résolu, dans un accablement mortel; je me mis au
lit dans cette disposition d'esprit où _Macbeth_ dit que _l'homme le
plus fort est à charge à lui-même_. Je restai sans fermer l'oeil jusqu'à
près de deux heures; enfin, endormie de fatigue et de souffrance,
j'avais pleuré, prié, en pensant à ma bonne soeur Thérèse et aux peines
que Léopold aurait éprouvées à la lecture de ma lettre, qui lui avait
appris ma présence près de lui et mon départ sans le voir. Je ne puis
attribuer qu'à ce chaos d'agitations le rêve terrible qui précéda mon
réveil... Je me crus au bras de Léopold, dans un souterrain à peine
éclairé par quelques lampes. Une réunion nombreuse d'hommes vêtus
bizarrement l'encombrait; ils parlaient entre eux; Léopold me serre
vivement dans ses bras, puis me repousse loin de lui; le groupe d'hommes
se sépare, et au milieu paraît un piquet militaire; je veux m'élancer au
devant de Léopold, je ne puis... Mes cheveux se hérissent, ma langue
glacée me refuse un son; une détonation me fait tomber et me réveille;
ma lampe de nuit était éteinte, et je n'eus ni la force ni le courage de
me lever pour la ranimer; j'aurais craint de heurter un cadavre... À ce
moment, l'horloge de Saint-Gudule sonna cinq heures... Ah! me dis-je,
étouffant de sanglots, le jour est si peu avancé, ce n'est qu'un rêve...
Oui, Dieu de miséricorde, faites que ce ne soit qu'un rêve et non un
épouvantable pressentiment... Cinq heures... Oh! non, non... J'étais
réellement éveillée, le jour commençait à poindre à travers les volets
et les doubles rideaux; tout à coup il passa comme un nuage devant mes
yeux, et il me sembla entendre une voix, une voix chérie, bien connue,
murmurer 7 heures, 7 décembre... Je jetai, non pas un cri d'effroi, mais
une plaintive prière; mon égarement fut tel, que je tendis les bras, que
j'invoquai une ombre adorée, une ombre illustre...

Je n'ai eu que bien rarement le soulagement de perdre connaissance dans
une grande douleur, mais j'éprouvai un anéantissement si total après
cette terrible émotion, que lorsqu'à huit heures la servante m'apporta
le déjeûner, elle recula d'épouvante, en jetant les yeux sur mon visage
pâle et altéré, et m'en demanda la cause. Il me fut impossible de lui
répondre autrement que par des larmes. Cette fille était bonne, les
Français étaient très aimés en Belgique, surtout à Bruxelles; je passais
pour une veuve de militaire, mort à Waterloo; cette fille se mit près de
mon lit, me prodigua tous les soins d'un intérêt touchant. La pauvre
Marianne ne pouvait prévoir qu'elle manquerait le but, en me donnant des
nouvelles arrivées de France, qu'elle supposait être ma patrie, et elle
me remit une lettre qui m'apprenait l'arrestation de mon imprudente amie
madame de La Valette[9]. La lettre était du compatriote du baron Larrey;
il me mandait d'être sans aucune inquiétude, qu'il était sûr de la
non-participation de son amie à l'insurrection, et que je pouvais
compter sur une prochaine lettre qui m'annoncerait la mise en liberté.
En effet, quinze jours après, une seconde lettre de la même personne en
renfermait une de madame de La Valette elle-même, où elle m'annonçait
son acquittement et sa résolution de partir pour l'Amérique.

«Je vous trouverai à Bruxelles avec mon mari et mes enfans; nous nous
exilons tous, m'écrivit-elle; hélas! que n'avons-nous pu y conduire
l'infortuné Duvernet; vous savez, sans doute, que le conseil de guerre
le condamna à mort, que le conseil de révision a confirmé la sentence et
qu'elle a eu sa terrible exécution le 19 juillet, _à cinq heures du
matin_... Mouton-Duvernet est mort avec le courageux sang-froid du champ
de bataille, et la fermeté énergique qui brilla dans son discours à la
tribune nationale, et qui fut cause de sa condamnation. Mon amie, venez
avec nous, nous voguerons en famille vers les libres rivages du
Nouveau-Monde; votre coeur y trouvera des souvenirs et votre esprit des
inspirations sous le toit hospitalier des proscrits. Dans quinze jours
nous vous embrasserons à Bruxelles.»

J'avais lu machinalement la fin de cette lettre, car le récit de la mort
de Duvernet m'avait absorbée. J'étais seule, assise au secrétaire. Je ne
rougis pas d'avouer que cette singulière coïncidence d'une catastrophe
avec un rêve encore présent me causa une sorte de terreur qui me fit
fermer les yeux et rester immobile, comme si j'eusse craint de voir
autour de moi... Heureusement qu'on vint, en portant les lumières, me
rendre à moi-même... Je passai plusieurs jours sans sortir; je n'avais
encore donné à aucune de mes connaissances avis de mon arrivée à
Bruxelles; j'avais même poussé cette négligence à ne pas m'informer du
duc de Kent: j'eus la douleur d'apprendre qu'il était alité et fort
dangereusement malade. Ce chagrin me fit sortir de mon apathique
léthargie. L'idée qu'une mort prématurée allait frapper cet homme si
bon, si bienveillant et si aimable, me causa une agitation nouvelle qui
sauva peut-être ma vie et ma raison, en me rendant le bienfait des
larmes. Si la femme célèbre qui a peint d'une manière si touchante les
souffrances de l'infortunée Lavalière; si madame de Genlis a raison en
disant: _que toutes les larmes viennent du coeur, et que pleurer c'est
aimer_, j'aimais le prince anglais; car sa mort m'a fait verser des
pleurs, et, je puis l'assurer, sans que mon intérêt y entrât pour la
moindre chose. Hélas! les belles qualités de l'âme sont si rares, que
les voir enlevées à la terre, dans la personne de ceux qui les
possèdent, peut causer des regrets plus désintéressés et plus purs que
les regrets de l'amour. Mon plus pénible sentiment, pendant la cruelle
maladie du duc de Kent, était qu'il ignorât la part que mon coeur prenait
à ses souffrances. Hélas! de bien vives inquiétudes vinrent y donner le
change; mais il me faut un moment revenir sur mes pas.

Dans mes nombreuses tournées en France, j'avais eu le bonheur d'être
utile à une honnête famille d'Amiens, où M. de La Tour-du-Pin était
alors préfet. Cette famille, restée très royaliste, avait éprouvé je ne
sais quelle difficulté avec un employé subalterne. Bien qu'il ne fût pas
encore question alors de la cause des Bourbons, ces bonnes gens se
figurèrent que le préfet, fils d'un noble père dont la tête tomba sous
la hache révolutionnaire[10], et proscrit lui-même, ne sévirait pas
contre d'anciens serviteurs de Louis XVI; mais l'employé eut le dessus,
et il assura que M. de La Tour-du-Pin était trop zélé serviteur de
Napoléon pour manquer à un devoir de dévouement; et soit que le préfet
fût ou même ne fût nullement instruit de la vérité, les pauvres braves
gens en furent pour le regret d'avoir compté sur sa protection.
L'employé avait répété qu'il n'y avait pas en France un préfet plus zélé
pour l'Empereur que M. de La Tour-du-Pin, et je trouverais cela naturel
et honorable, car cela était de la reconnaissance, pour l'homme qui lui
avait rendu une patrie. J'éprouvai je ne sais quelle satisfaction quand
je sus que M. de La Tour-du-Pin était nommé ministre de France près le
roi des Pays-Bas. Le moment où il arriva à Bruxelles était bien critique
pour quelques Français proscrits. «Toutes ces infortunes trouveront, me
disais-je, auprès de lui aide et protection. Il est une pitié que dans
tous les partis les nobles coeurs peuvent ressentir; et la compassion
peut toujours s'accorder avec les devoirs.»

J'étais donc fort contente de l'arrivée de M. de La Tour-du-Pin, et avec
ma malheureuse irréflexion me voilà écrivant, implorant, recommandant
auprès du nouvel ambassadeur. Il me semblait que j'allais être utile à
tous mes compatriotes. Ces belles espérances s'évanouirent bientôt, et
peut-être fut-il heureux pour moi de rencontrer un ami dont la prudence
calma mon empressement en m'assurant, sur des témoignages irrécusables,
«que M. de La Tour-du-Pin paraissait tellement pénétré du besoin de
constater son dévouement au nouvel ordre de choses en France, que nos
exilés quels qu'ils fussent ne devaient compter que sur eux-mêmes.

«--Vous croyez?

«--J'en suis trop certain.

«--Ah! mon Dieu! je ne pourrai donc rien pour mes amis!» fut la pensée
qui vint m'accabler.

J'avais cédé le logement où j'étais descendue lors de ma première
arrivée de Paris, à deux officiers dont l'un était parent de Lemot qui
avait fait mon portrait[11]. Il m'en avait parlé, et son amitié avec un
homme dont j'avais été l'amie m'inspira un intérêt d'autant plus sincère
que l'objet en était plus à plaindre. Ce militaire, jeune encore,
laissait en France une femme qu'il adorait trop pour lui faire partager
son exil, et il n'avait pas assez de force d'âme pour se consoler de son
absence. Cet officier allait partir pour Anvers avec un compatriote. Je
les avais vus un moment la veille. Je ne rendrai jamais l'effroi dont
nous fûmes saisis, en trouvant, au lieu des personnes que nous allâmes
visiter ensemble, ce billet:

     «Nous serons embarqués quand vous recevrez cet avis. Nous sommes
     bien aises de ne vous avoir jamais instruite du véritable motif de
     notre séjour à Bruxelles. Recevez nos remercîmens du reste de vos
     soins obligeans.

     «FERDINAND D***.»

«Ah! dis-je, ils sont arrêtés, et ce billet est une sauvegarde imaginée
contre le soupçon de complicité dans quelque conspiration imaginaire.»
M. *** me calma de son mieux; mais on nous observait déjà. Je le priai
de me quitter. «Ne nous attirons pas les honneurs de la persécution, me
dit-il; promettez-moi d'être prudente.» Il avait fait venir son
cabriolet à la porte, et me força de me laisser reconduire à mon hôtel:
ce que je fis. Mais je lui promis aussi d'être fort tranquille, fort
circonspecte, de dîner dans ma chambre, de ne pas sortir. Cela eût été
sage, raisonnable; je n'en fis rien, et l'on verra dans le chapitre
suivant les nouveaux et fâcheux effets de mon malheureux caractère.



CHAPITRE CLXXIII.

La table d'hôte.--L'étranger mystérieux.--Dispute militaire avec des
Anglais.--Détails sur Napoléon.--Surprise nouvelle de Paula.


En rentrant à l'hôtel, j'avais trouvé tout le monde dans la cour,
rassemblé autour d'une diligence. Je m'approchai aussi pour voir
descendre les voyageurs: il y avait plusieurs Anglais. La douleur que
j'avais éprouvée de la mort récente de l'aimable frère du roi
d'Angleterre adoucissait beaucoup ma prévention et, il faut le dire, ma
haine contre les vainqueurs de Waterloo. Aussi, quoiqu'il y eût
réellement de ces caricatures britanniques qui, malgré leur gravité,
provoquent un rire difficile à réprimer, je m'abstins de l'hilarité
générale. Là, parmi ces voyageurs, il se trouvait, avec deux ou trois
autres personnes, un vieillard du plus vénérable aspect. Les cheveux
blancs font sur moi un subit et inévitable effet. L'étranger m'observait
avec une curiosité bienveillante: il s'était approché de moi, et
cherchait à entamer la conversation. Comme j'étais sous mon vêtement
d'homme, il me donna le titre de Monsieur. Je le remerciai du respect
qu'il portait à mon travestissement. «Mais, lui dis-je, ayant droit de
le porter, et nul motif pour me cacher, je vous prie de m'appeler
Madame.

«--En vérité, malgré la douceur de votre organe, je ne vous ai point
prise pour une dame; d'ailleurs je vous ai vue toucher à des pistolets.

«--Et même à un sabre; c'est mon petit arsenal ambulant.

«--Vous avez donc fait la guerre?

«--Non... mais j'ai assisté aux fêtes de la gloire.

«--Ah! je crois comprendre; vous êtes l'épouse de quelque officier
supérieur? vous restiez en arrière de l'armée?

«--J'étais avec les Français, et je vous prie de croire que je n'y étais
pas avec des gens qui restaient en arrière.

«--Pardon, me répondit l'aimable vieillard, je me reproche l'émotion que
je vous ai causée; vous m'intéressez singulièrement. Vous avez donc
réellement assisté à des batailles?

«--À quatre: Eylau, Leipsick, Mont-Saint-Jean, et la campagne de France.

«--Ah! me dit-il, j'ai perdu mon fils dans cette dernière campagne!

«--Consolez-vous, pauvre père, votre fils est mort sur le lit des
braves!

«--Êtes-vous ici depuis quelque temps,» me demanda-t-il, en me
remerciant par une légère pression de la main du regret que je venais de
lui exprimer. «Vous connaissez Ney; je le vois à la manière dont vous en
parlez. Savez-vous que son fils est ici?

«--Oh! oui, je serais bien heureuse de voir le fils du héros qui sauva
tant de Français dans cette fatale campagne de Russie, de celui qui
redevenait soldat en restant général! Ah! je veux voir le fils de Ney et
lui dire: «Si les regrets et le sort vous conduisent en d'autres
climats, n'oubliez jamais la France! que jamais d'autres drapeaux ne
reçoivent vos sermens! Vivez digne de votre illustre père, et conservez
le droit de répéter avec un orgueil patriotique: Le sang dont je sors a
coulé pour la France.»

La maison aurait pu crouler, qu'animée comme je l'étais je n'aurais rien
entendu. La foule des voyageurs s'était augmentée, et l'on se mit
très-bruyamment à table. Le hasard malheureusement me plaça à côté d'un
de ces nombreux Anglais venus pour visiter le champ de bataille de
Waterloo: il parlait exclusivement sa langue avec ses compatriotes; mais
j'en savais assez pour que la conversation et son triste sujet me
causassent une nouvelle impatience. Je n'y tenais plus, et voulant
éviter un éclat, je fis un mouvement pour me lever. L'étranger n'avait
pu se méprendre sur l'impression que produisaient sur moi tous ces
discours; mais ne sachant pas l'anglais, il me retint pour me demander:

«Mais quels sont ces discours?

«--Un indigne tissu de mensonges,» m'écriai-je à haute voix, en me
levant et en désignant les Anglais. Je dois l'avouer à leur éloge, en
reconnaissant une femme dans l'auteur de cette violente sortie, ils se
conduisirent avec un honorable sentiment de convenance et de respect.
L'un de ces Messieurs m'adressa la parole en anglais; les autres me
regardèrent avec curiosité.

«--Je comprends l'anglais; j'accepte vos excuses, répondis-je, et vous
prie de recevoir les miennes sur un mouvement dont je n'ai pas été
maîtresse. Mais des militaires, des gens d'honneur doivent-ils oublier
le respect dû à la valeur malheureuse? Vous étiez, dites-vous, à
Édimbourg au 18 juin, et moi, Messieurs, j'étais à Waterloo. Jugez donc
qui de nous a le droit de parler des faits de cette mémorable journée?»
Tout le monde me regarda avec étonnement. Les Anglais se levèrent, me
saluèrent respectueusement, à l'exception d'un seul, à la figure
blafarde, à la plus ridicule tournure. Il n'était pas du tout content de
moi ni de ses compatriotes.

Je me retirai dans ma chambre; elle était au premier, et donnait sur la
cour. Mon blond ennemi, car l'Anglais boudeur était blond, se promenait
en long et en large. Je ne pouvais lever les yeux sans rencontrer ses
regards de colère. Il commençait à me beaucoup ennuyer, et j'allais
descendre le lui dire, quand mon aimable vieillard vint frapper à ma
porte, et me demander la permission d'entrer. «Soyez assez bon, lui
dis-je, pour ne pas me condamner sans m'entendre; vous ne sauriez croire
combien j'ai besoin de penser que vous ne me désapprouverez pas.» Il me
rassura, me faisant toutefois sentir mon imprudence, et m'engageant à
plus de circonspection. Je le lui promis; on va voir comment je tins
parole. Il me proposa de faire un tour sur le port; j'y consentis.
Chemin faisant, il me demanda la permission d'entrer un moment chez un
ami où il était certain de savoir si le fils du maréchal se trouvait à
Bruxelles ou non. Je l'en priai, et me promenai en l'attendant. Du plus
loin que je l'aperçus revenant, je m'écriai: «Hé bien?

«--Il est parti hier; il est en sûreté.»

Ce mot, en me laissant supposer l'existence d'un péril, ne me fit sentir
que le bonheur d'y voir dérobé le fils du maréchal par son prompt
éloignement, et oublier mon regret de ne point le voir.

Nous décidâmes d'aller au petit théâtre du parc.

«Ne parlez pas haut, me dit M. Brihaut, et je défie qu'on vous
connaisse. Si je rencontre quelque ami, vous serez un jeune Suédois, ne
sachant ni le français ni le flamand.» Je cédai à cet obligeant
empressement pour me distraire. En entrant dans le parc, j'aperçus au
milieu de cinq ou six jeunes gens l'Anglais en question. Sitôt qu'il me
vit, son visage pâle et insignifiant s'anima. Il s'approcha des jeunes
gens, leur parla en assez mauvais français de ses fureurs politiques; le
mot de Waterloo retentit à mon oreille. Un jeune Français là présent mit
dans la discussion toute la prévention du parti qu'il aimait, et
l'Anglais toute l'injustice de la haine nationale, et celui-ci ne
proférait pas une parole sans me regarder, comme pour me braver. M.
Brihaut voulut m'entraîner, et j'allais céder à ses sages observations;
mais il était écrit là-haut que je n'échapperais à aucune extravagance.
L'Anglais me voyant m'éloigner me poursuivit de cette nouvelle
apostrophe: «Quoi! vous ne pensez pas que lord Wellington soit le plus
grand général de l'Europe?

«--Votre Wellington d'un mot pouvait sauver un héros; mais ce mot, il ne
l'a pas dit.

«--Vous parlez de Ney; lord Wellington a bien fait de ne pas prendre
pitié de son crime.»

Rapide comme la pensée, je m'élance vers l'Anglais, et lui applique un
soufflet qui, à la surprise et à la force du coup, fixe mon adversaire
sur la place.

«Jamais, m'écriai-je en le regardant avec fierté, un Anglais ne
prononcera, du moins en ma présence, une si barbare brutalité.» On fit
cercle autour de nous. M. Brihaut montrait une vive inquiétude et
voulait m'entraîner. L'Anglais s'était relevé et prononçait le mot de
_boxer_. Ma voix avait trahi mon sexe, et tout ce qui était là se
moquait du brave.

«Eh bien, puisque je ne puis me battre, _moi_, _elle_ doit me faire des
excuses.

«--Des excuses! poltron que vous êtes; ne profitez pas du prétexte, et
vous verrez si je fais bien les honneurs de mon habit. Si vous préférez
garder le soufflet, qu'il vous apprenne à mieux parler des militaires
français, à respecter le malheur et la gloire.»

À ce langage et à la véhémence de mon action, l'auditoire resta muet.
L'Anglais répéta le mot _boxer_. Alors un rire général éclata, et,
profitant du brouhaha qu'on faisait autour du pauvre champion
britannique, je m'éloignai lestement du champ de bataille; mais, comme
mes extravagances ne peuvent se faire à demi, j'eus soin, auparavant, de
jeter ma carte dans le chapeau de mon ennemi. J'étais dans une agitation
terrible. Le bon M. Brihaut employait vainement son éloquence pour me
calmer. «Je devrais partir ce soir, me dit-il; mais vous m'inquiétez.
Comment, avec une figure si douce, se conduire en véritable _virago_!

«--Je fais mon possible pour la calmer; mais avec cet habit cela m'est
impossible.

«--Eh bien, me dit l'aimable vieillard, avec un calme comique, alors on
garde ses jupons.

«--En jupons même je n'entendrais pas impunément offenser la gloire
française, ni surtout d'illustres mânes.

«--Allons, allons, n'en parlons plus, calmez-vous; car s'il est
impossible de vous donner raison, il est trop difficile de vous gronder;
puis si la tête est un peu trop vive, le coeur est excellent. Mais,
enfin, si vous eussiez rencontré dans l'Anglais, au lieu d'un boxeur, un
spadassin?

«--Ah! mon ami, malheureusement, ayant reconnu mon sexe, aucun homme
n'eût accepté la partie, et voilà ce qui est désespérant.»

J'avais mis à cette réponse toute la sincère expression d'un regret qui
parut au bon et calme M. Brihaut le comble de l'extravagance.

«Quoi! s'il eût accepté, vous eussiez eu l'audace de vous battre à
l'épée, au pistolet? risquer d'être estropiée?

«--J'aurais risqué tout cela, même en laissant, comme agresseur, le
choix des armes. Je vous assure que je fais ce que je puis pour éviter
ces extrémités; mais quand le hasard ou mon caractère m'y entraîne,
prendre le parti de la prudence est un effort impossible.» Alors je lui
contai mon aventure avec le jeune officier de la garnison de Lille.

«Mais, en vérité, vous périrez par les armes!

«--Que le ciel vous entende, Monsieur, et que ce soit en défendant la
mémoire de ceux que j'ai aimés! et je croirai bien dignement mourir.» Et
le bon M. Brihaut d'admirer celle qu'il venait de réprimander tout à
l'heure.

Malgré l'heure avancée, nous continuâmes une promenade qui durait depuis
si long-temps, et qui avait été marquée par une bizarre vicissitude qui
nous entraîna dans le récit de toutes les aventures de ma vie
passionnée, auxquelles, l'âme du vieillard semblait sympathiser d'une
manière inquiète et sombre, surtout quand mes aveux touchaient aux
événemens politiques. Le froid, la fatigue, l'émotion, la vue surtout de
cette tête blanchie qu'animaient jusqu'à l'exaltation les réminiscences
d'un passé qui semblait avoir agi sur sa destinée, tout cela finit par
me jeter dans un saisissement de suppositions à l'égard de mon cavalier
sexagénaire: je croyais voir en lui quelque grand criminel, jugé tel par
la partiale politique, ou du moins quelque être bien malheureux. Je lui
exprimai ma pensée avec toute la franchise de la douleur, en lui
demandant qui il était pour être initié dans les secrets dont il m'avait
fait l'aveu.

«Je suis, me répondit-il, un homme malheureux, sur qui pèse une horrible
destinée. J'étais parvenu, à force de résignation, à supporter le poids
de mes souvenirs; mais votre rencontre et tout ce qui vient de se passer
me rappelle un passé si près encore et trop brillant dans son existence,
trop terrible dans sa fin, pour qu'il puisse n'être pas toujours présent
à ceux qui furent attachés à cette fabuleuse et tragique fortune du
prisonnier de Sainte-Hélène. Ma destinée a touché de trop près à cette
destinée, pour avoir pu s'en détacher sans déchiremens. Mon fils était
officier supérieur dans les lanciers de la garde. Un autre de mes enfans
est mort au service de Napoléon. Ce n'est pas lui que je pleure; c'est
mon Henri, mon aîné, victime d'une passion terrible, mort à la fleur de
son âge, pour avoir voulu venger son honneur blessé, frappé par les
mains du lâche suborneur de sa femme. Oh! oui, je suis bien malheureux!»

Une pensée soudaine, une illumination terrible sembla me montrer dans le
vieillard le beau-père de l'infortunée Paula, et cette espèce de rêve
était une réalité. Dans l'effusion de mes idées et de mon intérêt, je
racontai au désespoir de ce père comment j'avais rencontré Paula, dont
je peignis les remords, en parlant d'un manuscrit et d'un portrait
qu'elle m'avait donnés en signe de repentir et d'amitié. Le vieillard me
demanda comme une grâce de lui céder l'un et l'autre. Il m'avoua que
tous ses voyages avaient pour objet la recherche de Paula; qu'il
comptait se rendre à Londres dans l'espoir de l'y trouver enfin. Je lui
donnai tous les renseignemens nécessaires pour Marseille, Aix et la
Sainte-Baume, et il résolut de prendre cette route sans délai. À tout ce
que je racontais de Paula, le pauvre M. Brihaut passait par
l'alternative des sentimens les plus déchirans.

Au lieu de courir les grands chemins en pélerine, c'est près de moi que
Paula aurait dû chercher un refuge. N'était-elle pas sûre d'être
accueillie par le père trop indulgent qui cacha ses premières erreurs?

Nous reprîmes lentement le chemin de l'hôtel. M. Brihaut, après avoir vu
le portrait de Paula, et bien convaincu que la pélerine n'était autre
que la belle-fille qu'il cherchait, fit retenir sa place pour le
lendemain. Je pleurai avec lui, et lui promis le manuscrit et le
portrait, quoique j'y attachasse du prix. Mais je ne le lui remis pas
avant d'avoir copié la _nouvelle Polonaise_, qui m'avait le plus
intéressée, et plus encore quand M. Brihaut m'eût assuré que Paula
descendait par les femmes de l'infortunée Odeska, dont bien jeune encore
sa plume facile et élégante avait écrit la vie malheureuse. M. Brihaut,
en échange du sacrifice que je lui fis, me força d'accepter une fort
belle montre. Mais ce que j'estimai bien au-dessus du présent, ce fut la
confidence qu'il me fit, la lettre qu'il me donna pour une dame Fanny
Brouann, dont il peignait l'âme comme semblable à la mienne pour son
enthousiasme militaire. Nous convînmes de quelques moyens sûrs de
correspondance. Il me donna trois autres lettres, et nous nous
quittâmes.

De toutes les confidences que M. Brihaut venait de me faire, celle qui
m'occupait le plus se rapportait à un Français arrêté à Bruxelles, mis
en liberté par la protection de l'ambassadeur, M. de La Tour-du-Pin;
quoiqu'il eût été accusé, comme d'autres Français, d'avoir pris part à
une espèce de conspiration. M. Brihaut était persuadé que la disparition
de quelques amis dont je lui avais alors parlé tenait aux révélations
fausses ou vraies de cet homme, et il m'avait priée de le tenir au
courant.

J'avais reçu une lettre qui hâta mon départ pour Anvers, et je fis aussi
retenir ma place pour le lendemain dix heures. Je ne pus fermer l'oeil de
la nuit, et j'en passai une grande partie à copier le fragment du
manuscrit de Paula, avant de le remettre à son beau-père, que je
regardais dès ce jour comme un ami, après tant de confidences qui toutes
étaient en rapport avec ce passé qui avait tant bouleversé ma jeunesse,
et qui allait encore par le souvenir me rejeter dans un dédale de
nouvelles vicissitudes.



CHAPITRE CLXXXIV.

La route d'Anvers.--La veuve du soldat.--Je perds le manuscrit de
Paula.--Arrivée à Anvers.


Rien n'est beau comme la route de Bruxelles à Anvers, surtout pendant
trois ou quatre lieues. En allant prendre ma place, je reconnus que
c'était en plein air que je ferais mon voyage, car la place qui m'était
réservée dans le cabriolet ne me tenta nullement. Le conducteur avait
cédé la sienne, et je me serais trouvée entre un séminariste de Malines
et un brasseur dont l'embonpoint avait toute l'effrayante circonférence
d'une des futailles qu'il employait pour son farô. Je grimpai donc
lestement sur l'impériale: un siége commode, à dossier élastique;
personne que le conducteur à qui je payai deux places pour n'avoir pas
l'accident de quelque nouveau voyageur, et me voilà contente comme si
j'avais été en poste dans la berline ou la calèche la plus confortable.
Une fois hors la porte de Laeken, les postillons mirent leur vigoureux
attelage au train de poste, et je ne saurais dire quel singulier plaisir
j'éprouvai à être ainsi comme entraînée dans les airs; mais je me
rappelle que je pensais que si dans cette position j'eusse pu
transmettre mes émotions au papier, je n'aurais jamais écrit avec plus
d'abandon et de verve. Ô que de souvenirs amers et de rêves délicieux
encore! Mon coeur, au lieu de repousser les premiers, s'y livrait avec
cet avide besoin de m'accuser moi-même, que je ne puis appeler encore
qu'une douloureuse jouissance. À peu de distance du château de Laeken,
la route aboutit au château qui avait appartenu à M. Van M***. Que de
fautes, que de malheurs aussi s'étaient placés entre l'heureuse époque
de ma jeunesse, où bien imprudente déjà, mais non criminelle encore!
j'entrais dans la vie entourée de la considération que donnent la
richesse et un nom respectable... Oh! comme mon coeur s'oppressait à la
vue de ces promenades, de ce jardin où je formais tous les projets d'un
long et brillant avenir... Aujourd'hui il s'était accompli, cet avenir,
avec des peines que l'imagination elle-même n'eût jamais pu rêver; et
seule, déchue de tous mes titres au respect, enchaînée par mon coeur à
toutes les chances d'un imprudent dévouement, je passais ignorée, et
heureuse de l'être, devant la somptueuse demeure où j'avais régné en
souveraine. Mes larmes coulèrent; mes regards se portent une fois encore
vers la grille de Schoonzigt, et s'arrêtent avec surprise sur un groupe
de piétons dont la présence excite bien naturellement mon intérêt. Un
petit garçon de quatre ou cinq ans, beau comme l'enfance heureuse,
devançait de quelques pas une femme d'une taille élevée, qui en portait
sur son dos un plus jeune encore. Nous touchions à une montée, et je pus
à mon aise observer. Le petit bonhomme était en uniforme de grenadier
enfantin. «C'est, me disais-je, quelque veuve qui, après nos temps de
victoires et de revers, regagne, privée de son appui, le village où elle
vécut heureuse.» Je ne me trompais pas. Je brûlais d'envie de causer
avec cette jeune femme. Disposée comme je l'étais, je ne pouvais laisser
échapper cette occasion de m'attendrir; et cependant comment m'y
prendre?... «Mais, me disais-je, les mères sont toujours sensibles aux
éloges qu'on prodigue à leurs enfans. Conducteur, m'écriai-je,
faites-moi descendre.

«--Au pont, Madame.

«--Non, ici, et à l'instant.»

Me voilà balancée à côté de la diligence, perdant le point d'appui, et
sautant au moins de moitié de la hauteur. Je me fis un mal affreux au
genou; mais j'allais satisfaire ma curieuse envie. Je fis aussitôt mon
plan de ne reprendre la voiture qu'à l'auberge prochaine, et d'aborder
la mère du joli enfant.

«Vous me paraissez fatiguée; voulez-vous, Madame, que je vous aide à
porter votre joli fardeau?»

Je mis dans cette offre tout ce que ma voix a jamais pu avoir de
douceur, et j'eus la joie de voir qu'elle n'avait pas perdu tout son
charme. La pauvre jeune femme me répondit:

«Mon Dieu! Madame, votre habit m'a trompée; mais votre voix me rassure.
Ah! j'ai besoin de pitié pour mon pauvre petit Louis. Vous permettrez
bien que je me place dans la voiture avec mes enfans; ils ne sont ni
méchans ni importuns; ma petite Caroline dort souvent, et Louis est
sage. Ah! mon Dieu, que c'est heureux; car je n'aurais jamais pu arriver
chez nous à pied.

«Prenez mon bras, vous allez déjeûner avec moi, et nous monterons
ensemble dans l'intérieur s'il y a place, ou vous avec votre petite;
laissez-moi arranger cela.» Je tenais le petit garçon d'une main et
donnais l'autre bras à sa mère, et nous cheminâmes jusqu'à l'auberge
prochaine où je devais retrouver la voiture. Une fois arrivés là, mon
costume élégant contrastait trop avec la propreté décente, mais pauvre,
de ma petite famille improvisée, pour ne pas nous attirer l'importune
curiosité de toutes les auberges; je m'en inquiétai peu et m'emparai
d'un coin de table que je fis charger d'une ample provision de gâteaux.
Je me trouvai heureuse, dans mon exil déjà nécessiteux, de posséder un
reste de capital qui me permettait de ces largesses bien simples et
cependant efficaces pour qui est plus malheureux que nous, et, cette
fois encore, j'éprouvai combien il est facile de faire beaucoup de bien
avec peu de chose; car je suis sûre que les bénédictions de cette veuve
s'élèvent encore souvent pour moi, si elle existe, et il ne m'en coûta
pas le prix de la plus mince fantaisie, pas quatre napoléons pour
procurer presque de l'aisance à une pauvre veuve. J'appelai le
conducteur et lui demandai s'il y avait place dans l'intérieur.

«Oui, Madame, car je vous avais promis de vous sauver de l'impériale.

«--Mais l'impériale aussi m'est nécessaire pour cette jeune femme et ses
enfans.» Cet homme me regarda et me dit d'un air pénétré: «C'est bien
ça, Madame; c'est une bonne action, j'en veux ma part; si vous le voulez
bien, je ne prendrai que moitié de mon prix.--Brave homme, votre
pour-boire y gagnera.»

Au moment où nous allions monter, une grosse femme richement, mais
_follement_ vêtue, vint regarder du haut en bas ma protégée, et, se
plaçant à son aise, dit au conducteur qu'elle pensait bien qu'il
n'allait pas laisser monter à côté d'elle _cette mendiante_; un vieux
prêtre, qui allait monter comme nous dans la voiture, réprimanda avec
une touchante bonté la vilaine femme. La voiture se ferma sur ce sermon
qui en valait bien un autre, et nous partîmes. Je ferai grâce à mes
lecteurs des plates duretés que la vieille mégère murmurait entre ses
dents; mais je me rappelle encore le langage doux et affectueux du
vieillard respectable, qui encouragea la pauvre veuve à nous conter sa
courte, mais touchante histoire. La grosse et riche Anversoise avait
beau se déplacer, se plaindre de la mauvaise compagnie, en face de qui
s'y connaissait mieux qu'elle, le vieil ecclésiastique n'en tint pas
plus de compte que moi, et accablait la veuve de questions pleines
d'intérêt. Homme respectable et bon, avec quel attendrissement je vous
écoutais; avec quelle vénération j'observais cet extérieur où tout
annonçait la modicité des moyens pécuniaires, tandis que dans vos traits
vénérables, dans vos paroles consolantes, respirait une âme remplie de
toute l'immense charité de l'Évangile. Avant de rapporter l'histoire de
la veuve du soldat, je ne puis m'empêcher de rendre ma conversation avec
le bon prêtre.

«Vous me paraissez, Madame, connaître et faire cas de cette famille.

«--Connaître comme vous; mais en faire cas, certainement.»

Alors la veuve lui raconta notre rencontre; le bon vieillard me serrait
la main d'un air touché; il ajouta cependant: «Je suis fâché de vous
voir sous un costume qui me choque toujours comme un mensonge et une
imprudence. Ma chère dame, avec un coeur comme le vôtre, rempli d'une
douce charité pour le prochain, pourquoi gâter par des dehors
défavorables la bonne opinion que vous méritez? Pardonnez à mon zèle,
mais la décence, la religion et la morale, défendent également ces
travestissemens.» Le besoin que je sentis de l'indulgence de ce
respectable ecclésiastique me rendit sans doute éloquente à fournir mes
excuses, car il me dit: «J'entre dans votre logique, la franchise
respire dans vos aveux, et vos bonnes actions plaident pour l'innocence
de cette habitude.»

La grosse femme était au désespoir, et j'avoue que j'avais plaisir à sa
peine. Il y a, en général, une certaine joie à voir la sottise en colère
et l'orgueil désappointé. Il se trouva, par un heureux hasard, que mon
excellent curé allait à un village situé tout près du hameau de la
veuve, et il s'offrit pour la conduire chez sa mère, quand la voiture
arriverait à la séparation des routes. La veuve, touchée de tous les
procédés dont elle venait d'être l'objet, accepta en ajoutant que son
mari, Français de naissance et de coeur, avait été tué dans la dernière
campagne. «Je n'avais que quatorze ans, nous dit-elle, lorsque
l'Empereur vint avec Marie-Louise à Anvers, où je tenais la maison d'une
de mes tantes; ce n'était que joie, fêtes et plaisirs. Louis servait
dans les soldats de la garde. Vous savez ce qu'était alors dans les
familles un militaire français; ma tante, comme tout le monde chez nous,
les aimait. Louis me demanda pour femme et obtint la permission de
l'Empereur même, ce qui était un honneur, au moins; je partis avec lui,
heureuse et fière; je l'ai suivi à la dernière campagne d'Allemagne; mon
petit Louis et Henriette sont enfans de troupe, mais enfans légitimes
(avec un regard fier sur la grosse femme), et quoique je retourne à mon
village, pauvre et bien malheureuse, j'y reviens comme une honnête
femme, et mon petit Louis pourra regarder même un prince sans rougir; au
village, avec un peu de travail, notre existence sera possible; mais,
Madame, j'aurais eu de la peine à m'y traîner.» De grosses larmes
avaient accompagné ce récit simple et vrai de la bonne veuve. Le
compatissant ecclésiastique ranima le courage de la veuve, en lui
promettant son fidèle intérêt. L'homme de Dieu, j'en suis sûre, a tenu
sa parole. Quand je priai la veuve de me permettre de lui offrir
quelques secours, j'eus besoin de l'entremise de la voix respectable qui
venait de parler, pour combattre et vaincre la générosité de son refus.
À l'avant-dernier relais, la belle orgueilleuse nous quitta; alors le
bon prêtre nous expliqua plus librement ce qu'il comptait faire pour la
petite famille.

Avec quel plaisir j'écoutais ses charitables projets! combien je
regrettais de n'être plus assez riche pour pouvoir dire: Acceptez, digne
serviteur d'un divin maître, acceptez cet or pour vos pauvres, si bien
confiés à votre humanité! Médicamens pour la mère malade, l'éducation du
petit Louis, du travail, il promit tout, et j'ai su qu'il avait beaucoup
plus tenu encore qu'il n'avait promis. En nous séparant, ce respectable
vieillard joignit aux exhortations pleines de sagesse qu'il me fit des
éloges que le peu que j'avais fait ne méritait pas; mais ils me
flattèrent venant d'une bouche si pure. La jeune mère reprit son doux
fardeau; le petit Louis, chargé des dépouilles militaires de celui qui
lui avait donné la vie, sauta gaiement en avant vers l'humble berceau de
sa mère qui suivait lentement, appuyée sur le bras de son digne
protecteur, en me prodiguant encore au loin les signes de sa
reconnaissance.

Nous avions encore trois lieues à faire. Étant seule dans l'intérieur,
j'aimai mieux reprendre ma place au-dessus. Le temps était fort beau,
et, l'âme rafraîchie par une bonne action, je jouis délicieusement des
douceurs d'une belle soirée. Depuis le changement qui avait séparé la
Belgique de la France, partout dans les villages catholiques on voyait
des processions, des plantations de croix, et par les routes beaucoup de
pèlerins; à l'aspect de ces foules pieuses, je pensai à Paula. Mais ici
c'étaient de grosses paysannes, à face rembrunie, mal enfroquées sous la
robe qui se drapait si bien autour de la taille élégante de la belle
Polonaise. Depuis le singulier hasard qui m'avait fait rencontrer son
beau-père, elle m'occupait mille fois plus encore, et dans la
disposition d'esprit où venait de me plonger le peu de bien que je
venais de faire, je ne pus m'empêcher de penser qu'il y avait vraiment
quelque chose d'attaché à ma destinée qui rassemblait autour de moi
toutes les aventures des autres; on eût dit que j'étais destinée à être
l'historienne de toutes les vicissitudes privées! Une voix funeste
semblait me dire: «Tu n'as pas vu Paula pour la dernière fois,» et cette
voix, je l'accueillis avec d'autant plus de joie, que depuis la lecture
du manuscrit cette étrangère avait acquis un haut degré d'intérêt dans
mon esprit. Je voulus vainement le parcourir, le mouvement de la voiture
ne me permettait que les jouissances de la riante campagne que nous
parcourions, car de Bruxelles à Anvers, c'est une ravissante promenade.
Je crus bien avoir replacé le manuscrit, et je le perdis. Je ne m'en
aperçus que le soir en me déshabillant; il était trop tard pour
retrouver le conducteur, il était reparti. On verra dans un prochain
chapitre par quelle circonstance il me fut rendu, et comme tout semblait
réellement concourir à donner de l'extraordinaire aux plus simples
événemens d'une vie déjà si pleine de tourmens.



CHAPITRE CLXXXV.

Séjour à Anvers.--Un Italien exilé.--Mot de Morforio au Pape.--Souvenirs
de Paula.--Passage de Regnault de Saint-Jean-d'Angely.


J'arrivai à Anvers dans une disposition d'ame qui me rendit accessible à
toutes les impressions; j'avais déjà demeuré près de la Bourse, aux
Trois-Fontaines, et je trouvai le même logement à ma disposition. J'en
fus charmée, car j'avais donné cette adresse, et le moindre retard pour
mes correspondances eût été pour moi une cruelle contrainte. Le maître
de l'hôtel me dit le soir même qu'un étranger, qu'il croyait italien à
son accent, était venu plusieurs fois me demander et devait revenir. Je
priai qu'on voulût bien le prévenir, et je me fis servir à souper en
attendant. Je ne m'ennuyais pas, car je ne sais pas m'ennuyer, et la
solitude a toujours une sorte d'attrait pour moi. Cependant une foule
d'idées, de réflexions, venaient m'assaillir dans la grande et assez
triste chambre où je me trouvais assise, et une immense table d'un seul
couvert et vis-à-vis d'une glace qui répétait ma personne de la tête aux
pieds commençait à me fatiguer. J'avais la tête appuyée sur ma main
droite et je regardais, comme sans voir, lorsqu'un léger bruit à ma
porte, qui était ouverte, me fait lever les yeux, et me montre derrière
ma chaise les grands yeux noirs et bien éveillés du bon Cettini, de
Rome, du compagnon de mon premier voyage à Naples.

«Quoi, vous? quoi, cher Cettini?

«--_Son io_.»--Et il restait devant moi, me regardant avec un air de
doute et de contentement mêlés.

«Mon cher Cettini, quelle joie de vous revoir! mais, mon Dieu! quel
motif a pu vous faire quitter _I Patri Lidi_?

«--Les honneurs de l'exil?

«--Impossible.

«--Très possible; et c'est malheureusement trop vrai.»

Nous nous assîmes. Après les premières questions, il m'apprit qu'au
retour du pape à Rome, après la chute de l'Empereur, on avait violemment
persécuté tout ce qui avait été du parti français, et lui-même, qui
n'avait fait que les aimer, sans que cependant ses sentimens eussent eu
aucune action directe. Mais les filets de la proscription sont immenses,
et le bon Cettini y avait été enveloppé, peut-être pour faire nombre.
Cettini avait réuni à la hâte tout ce qu'il avait pu ramasser de sa
fortune, et se proposait de passer en Amérique. Nous étions au
commencement du rêve brillant _du Champ d'Asile_.

«Je n'ai jamais eu les goûts belliqueux ni le tempérament conspirateur,
me disait Cettini; mais je respecte la gloire et les braves;
j'attraperai la gente persécutante. Je porterai à la colonie une
pacotille des pacifiques ustensiles du ménage et les utiles instrumens
aratoires.

«--Et vous avez tout abandonné! Quoi! mon pauvre et excellent ami, vous
voilà, à plus que moitié de votre carrière, exilé, malheureux. Ah, mon
Dieu!

«--Ne me plaignez pas, j'ai la vie sauve; laissez-moi tout le bonheur de
vous avoir retrouvée.

«--Bon Cettini!»

Alors, un peu plus calme, il me donna des détails sur les tristes scènes
qui s'étaient passées à Rome, que je ne répéterai pas, car les réactions
politiques sont toujours si cruelles! mais je ne puis m'empêcher de
citer une satire qui fut attachée à la statue de _Morforio_[12].

     Papa-Santo in che abbiam peccato?
     Voi l'avete unto e noi l'abbiam leccato[13].

«Le lendemain, me dit Cettini, il y eut sept ou huit arrestations; je
fus heureusement averti à temps, et mon jugement n'a frappé que mes
dieux lares. Ah! quels changemens à Rome, c'est à ne plus s'y
reconnaître!»

Cettini avait eu des relations d'un commerce très étendu avec plusieurs
maisons de France et de Belgique; il avait heureusement encore de très
fortes sommes à recouvrer, et du moins sous les rapports de l'aisance je
n'eus pas de crainte pour lui, mais pour le reste. Oh! que l'exil me
paraît terrible! je me gardais bien de lui en dérouler le tableau, mais
mon coeur n'y perdait rien. Le sien éprouvait pour moi les mêmes peines,
et il m'exprima librement la part qu'il prenait à mon sort. Lors des
événemens de Naples, un ami qui avait passé chez lui, à Rome, lui avait
donné de mes nouvelles; et depuis les persécutions exercées contre les
partisans des Français, il avait entretenu des relations très suivies
avec le docteur Pistorini de Bologne, qui était intimement lié avec
Eugène, avec cet ami dévoué et cher, qui m'avait si généreusement aidée
dans mon agonie des derniers jours de 1815. Cettini était donc au fait
de toutes mes souffrances, et ne m'en parla que pour venir à des offres
qui assurassent le repos de mon avenir.

«Je vous ai cherchée, me disait-il, et puisque le sort me favorise,
mettez-moi de moitié dans vos projets. Si vous voulez passez la mer,
c'est mon envie; si vous préférez la froide Belgique aux doux ombrages
des platanes: restons ici; hors la France et Rome, _sono con lei_. Pour
Rome, je ne pense pas, continua-t-il, que vous y pensiez, car vous
n'avez pas le goût des pélerinages religieux. Ah! que je vous conte, à
propos de pélerine; j'en ai rencontré une dans la Maurienne qui est
faite à tourner la tête au pape, même quand elle ira baiser sa mule.»

Je pensai de suite à Paula, et le signalement fort mondain de sa taille
et de sa figure confirma mes soupçons que c'était elle que Cettini avait
rencontrée. «Une femme superbe, disait-il, quoique déjà succombant sous
la fatigue d'une longue route et de mille privations.» Je fus affligée
en pensant à M. Brihaut, et plaignis très sincèrement Paula de chercher
le repos de son coeur dans les pénitences dont la publicité ne pouvait
que perpétuer le souvenir de la faute à laquelle elle cherchait une
expiation. «Je l'ai vue, ajoutait Cettini, d'abord suivant un sentier à
coté de la grande route, marchant péniblement, puis sortant de
Lanslebourg. Je l'ai retrouvée à genoux devant une chapelle sur le grand
chemin; je lui ai adressé la parole, elle m'a répondu avec modestie,
avec des paroles douces et simples; je lui offris des lettres pour Rome;
elle m'a, je l'avoue, étrangement surpris par la pureté, l'élégance de
son langage, l'esprit qui anime ses discours, et sa singulière
résolution.»

Je dis à Cettini que je la connaissais, et lui racontai comment je
l'avais trouvée à Aix, et comment encore j'avais rencontré à Bruxelles
son beau-père qui courait sur ses traces pour la rendre au monde et à sa
famille.

«Peines perdues! c'est une tête tournée. Figurez-vous qu'elle se croit
sous l'égide visible d'une sainte qui la guide dans les chemins
impraticables; qu'elle a entendu et entend la voix de son mari
l'appelant à Rome; et dans ces extravagances il perce tant d'esprit que
ma foi, je croyais à tout en la regardant.» Je montrai à Cettini le
fragment écrit par Paula.

«Ah! je ne suis plus étonné, me dit-il; une tête à roman, au premier
malheur, tourne toujours à la dévotion; mon amie, je ne serais pas
surpris de vous trouver un jour comme cette belle et singulière
Polonaise.

«--Peut-être soeur de charité, peut-être religieuse; mais jamais en
pélerinage sur une grande route, je puis l'assurer.»

Pendant que notre conversation avait pris ce tour un peu moins triste,
nous n'avions pas observé ni l'un ni l'autre deux individus qui étaient
arrêtés sur le carré, et qui nous épiaient très attentivement. Cettini
les aperçut et sauta en fureur vers eux avec des termes peu ménagés.
Aussitôt un des deux s'avance et dit, avec une très maussade politesse:
«Monsieur, vous allez nous suivre; voici l'ordre de vous arrêter;» et
effectivement il l'exhiba. J'étais extrêmement saisie; Cettini fit par
son sang-froid honneur au nom romain. «C'est une méprise, dit-il; mais
il faut obéir, Messieurs, au lieu d'écouter à la porte. Il fallait tout
bonnement vous annoncer de suite; car je pense que de notre conversation
vous ne rapporterez guère... (Nous avions toujours parlé italien.) Où me
conduisez-vous?

«--Chez le commissaire de police.»

Je leur demandai si je pouvais accompagner mon ami. La faveur fut
accordée, et nous voilà à onze heures dans les solitaires quartiers
d'Anvers, escortés par quatre gardes. Le commissaire était aussi poli
que ces messieurs le sont peu en général. La méprise fut prouvée, et
après deux bonnes heures d'explication on nous laissa la liberté de
regagner notre auberge. Cettini me dit: «Voilà qui me dégoûte du séjour
de cette ville. Je veux aller voir Gand. Venez-vous avec moi? c'est une
promenade.»

J'en fus tentée; mais j'attendais des lettres, et je le laissai partir
après être convenus que nous nous écririons régulièrement, et qu'au
premier mot on se joindrait, si je me décidais à passer la mer.

À peine rentrée, on me dit qu'un jeune homme, qui écrivait au
Constitutionnel d'Anvers, était venu et devait revenir. Il était trop
tard pour l'attendre. Combien j'eus de regrets d'avoir sacrifié mon
pressentiment aux convenances! car mon coeur me disait qu'il venait
m'annoncer une chose agréable, quoique douloureuse aussi. Regnault de
Saint-Jean-d'Angely passait cette nuit même à Anvers. Ce jeune homme
avait reçu une lettre pour me la donner à moi-même, et cette lettre je
ne la reçus que lorsque Regnault était déjà loin: J'avais manqué une
preuve de souvenir à un ami malheureux; oh! j'étais vraiment
inconsolable!



CHAPITRE CLXXXVI

Souvenir de Regnault.--Augustine.--L'ex-procureur impérial Van
Maanen.--Les frères d'armes.--Départ pour Gand.


À peu de distance d'Anvers, un parent de Lepeltier-Saint-Fargeau
habitait une maisonnette fort jolie; Regnault m'avait souvent parlé de
cet ami et me disait que je n'étais pas au monde quand ils obtenaient
déjà des prix ensemble au collége du Plessis; il aimait à se rappeler
ces jours heureux d'une enfance studieuse, à répéter combien il avait
été fier et glorieux, lorsqu'en 1782 il avait obtenu une place à la
prévôté de la marine, qui l'avait mis à même de soutenir l'aisance de
son père frappé d'une cécité absolue. Ah! Regnault était bon, oui,
parfaitement bon; j'aime ici, en retraçant son exil, à rappeler ses
qualités obscurcies par de malheureuses brusqueries, mais encore plus
calomniées par la malveillance. J'ai entendu des gens traiter Regnault
de révolutionnaire; lui qui jamais n'appartint à aucune faction, et dont
la voix éloquente ne s'éleva[14] que pour raffermir la monarchie
menacée. La réunion dont il a été membre avait lieu chez le duc de La
Rochefoucauld, où se trouvaient _Lafayette_, _Bailli_, _Castellane_,
_Noailles_, _Liancourt_, _Mathieu de Montmorency_, _de Tracy_ et
_d'André_. Non, non, Regnault ne fut pas un révolutionnaire; lui qui ne
dut la vie qu'à l'erreur des forcenés de sa section, qui, en égorgeant
le malheureux Suleau, crurent l'immoler. Regnault, à cette terrible
époque, n'échappa au massacre que par les soins d'amis fidèles et
dévoués; jusqu'au 9 thermidor, il ne dut la vie qu'à la plus profonde
retraite; son nom était sur la fatale liste qui proscrivait Bailly,
Barnave et Thouret.

Quand l'orage se calma un peu, Regnault, retiré chez lui, se livra à des
spéculations de commerce; il acquit une honorable aisance, et c'est
alors qu'il épousa la fille de M. de Bonneuil qui, au départ de Louis
XVI, avait été jeté en prison pour son dévouement à _Monsieur_. Madame
Regnault est parente de monsieur et madame Desprémenil, morts tous deux
sur l'échafaud, victimes de leur attachement aux Bourbons. Si Regnault
eût été souillé des crimes révolutionnaires, eût-il osé demander et
surtout eût-il obtenu la main de mademoiselle de Bonneuil?

Regnault, enthousiaste et plein d'imagination, fut ami et partisan des
idées généreuses, de tout ce qui promettait la grandeur de sa patrie,
depuis que ses missions en Italie le lièrent avec le vainqueur de Rivoli
et le pacificateur de Radstadt; il fut à Napoléon de tout le dévouement
d'une ame de feu. S'il poussa loin le zèle pour celui qui imposait des
souverains à l'Europe, du moins ne déshonora-t-il pas son admiration;
car malgré les plus vives sollicitations pour se détacher d'une cause
que depuis les désastres de la Russie on regardait comme perdue,
Regnault ne fut jamais plus dévoué que depuis que l'étoile de l'Empereur
semblait pâlir. Ah! j'aime à rendre cet hommage à son souvenir, avant
que je n'aie même à retracer le terrible moment où, le sachant enfin
rappelé dans sa patrie, je n'appris son retour que pour apprendre en
même temps les persécutions qui le forcèrent de se traîner mourant
d'asile en asile, et qui ne lui accordèrent que la triste faveur de
venir à Paris[15] exhaler son dernier soupir.

Le jeune homme, qui était venu le soir où Cettini fut arrêté chez moi,
avait une lettre de N***, qui me disait que Regnault allait passer à
Anvers la nuit; qu'il était accompagné de sa courageuse et noble épouse;
que si je voulais le voir il m'envoyait deux lignes, qui seraient
agréables au noble exilé. On a vu que le messager ne me trouva point.
Lorsque je sus le contenu du message, je fus au désespoir, mais consolée
promptement; car le matin même M. N*** apprit que sa lettre avait
éprouvé un long retard, et que le comte Regnault et sa belle compagne
d'exil étaient déjà heureusement embarqués au moment où on espérait le
voir passer à Anvers.

Je trouvai chez l'ami de Lepelletier de Saint-Fargeau un militaire dont
on nous raconta l'histoire et les chagrins qui plus que les événemens
politiques l'avaient amené sur les terres de l'exil.

Ce militaire avait une fille d'une grande beauté; elle avait été l'appui
de sa famille. Mais en donnant des leçons, la jeune Augustine avait
rencontré dans une maison opulente et d'un grand nom, un de ces hommes
dépravés à qui le malheur n'inspire que le désir d'en abuser, pour y
ajouter l'opprobre. Augustine avait écouté la voix perfide qui lui
promettait le bonheur, pour la couvrir de honte. Un grade plus élevé
pour son père, ses frères et soeurs placés dans des pensionnats, tout fut
offert; et en tombant dans le piége de la séduction, la belle et
innocente Augustine crut faire un sacrifice généreux à l'amour filial.
Elle écrivit une lettre qui ne fut point envoyée; on expédia des
présens, et le vil corrupteur osa y joindre de l'or... De l'or à une
mère, pour payer le déshonneur de sa fille! Le tout fut déposé entre les
mains d'un magistrat intègre dont les recherches pour trouver Augustine
furent long-temps infructueuses. La mère d'Augustine tomba malade, et
succomba en pardonnant à sa fille, conjurant son époux, de sa mourante
voix, de ne jamais maudire l'enfant de leur amour, et d'accueillir son
repentir qui, disait la pauvre agonisante, «pénètrera tôt ou tard son
coeur que j'avais formé à la vertu. Alfred, si tu veux me voir mourir
sans désespoir, promets, oh! jure-moi de ne point maudire la pauvre
fille.» Le malheureux père promit; mais désespéré de la perte d'une
épouse adorée, il lui fut impossible de ne point haïr celle qu'il
regardait justement comme cause de la mort de sa mère. C'était peu avant
le retour de l'île d'Elbe. Il avait réalisé sa petite fortune, placé ses
autres enfans en apprentissage, et se préparait à quitter la France,
lorsque les événemens donnèrent un nouvel élan à son âme abattue. Ayant
fait partie de l'armée de La Loire, il partagea le sort d'une grande
partie de ces militaires, et vint, en ayant vainement cherché à
retrouver sa fille, tâcher de l'oublier sur les terres de l'exil. Chez
les femmes les plus vertueuses, l'indignation que leur causent les
égaremens de la jeunesse ont quelque chose de tendre qui tient à la
pitié. Chez un homme d'honneur, tout ce qui touche ce dépôt sacré
l'irrite et lui inspire des désirs de vengeance. «Je découvrirai le vil
suborneur, s'écriait encore le malheureux père d'Augustine; je lui
arracherai son odieuse vie, et sa misérable complice expiera son crime
dans la longue agonie d'une réclusion perpétuelle.» M. N*** avait
cherché à le calmer, mais inutilement; et peu de jours avant son
embarquement pour l'Amérique, un nouveau chagrin vint fondre sur lui.
Une lettre de sa malheureuse et coupable fille lui apprit qu'abandonnée
de son séducteur elle languissait souffrante, sans appui. Elle implorait
le pardon de son malheureux père qui, ne pouvant retarder son départ,
laissa Augustine, ainsi que ses autres enfans, recommandés à la noble
bienfaisance de l'ami de Lepelletier.

Cet officier se nommait Regnault; il était du département de l'Eure, et
parent de Wilfrid Regnault, qui fut condamné pour une accusation
d'assassinat, et qui du fond de sa prison intenta un procès en calomnie
au marquis de Blosseville, député de la Chambre de 1815, qui l'avait
accusé d'être un septembriseur. Wilfrid gagna son procès contre le
marquis de Blosseville, mais perdit son procès capital; sa peine de mort
fut commuée, par la clémence royale, en vingt ans de réclusion. Cette
cause avait fait grand bruit. La non culpabilité de Wilfrid parut
prouvée par un éloquent plaidoyer de M. Mauguin. M. N*** s'y intéressait
vivement, et rien n'était actif comme son zèle. M. N*** était lié avec
plusieurs Belges et Hollandais; il aurait voulu que le père d'Augustine
ne passât pas les mers, se flattant de réussir à l'occuper par le moyen
de ses connaissances. Je ne sais par quel hasard il avait su que je
parle hollandais; mais il crut voir en cela un grande avantage pour nos
amis qui pourraient avoir besoin des autorités, et voulut absolument que
je me chargeasse d'une démarche près de M. Van Maanen, ministre de la
justice du roi des Pays-Bas.

Je connaissais très bien M. Van Maanen, depuis 1795; je l'avais vu
ensuite procureur impérial. Je savais à quel point il avait toujours
poussé le zèle. Je me serais bien gardée de croire ces souvenirs un
titre, pour en être favorablement accueillie; il n'y a rien de si
terrible que les gens en place qui ont changé de maître: il semble en
honneur qu'ils se font un devoir de persécuter ceux avec qui ils en ont
servi un autre, pour persuader de leur dévouement. La suite me prouva
combien j'avais bien deviné et prudemment agi. M. Van Maanen, dans ses
nouvelles fonctions, porte une telle confiance du total oubli du passé,
qu'il siége souvent à côté de M. Repelaer Van Driel, son ardent
adversaire politique, royaliste batave très prononcé; celui que le
réquisitoire du premier, alors procureur fiscal, manqua d'envoyer à
l'échafaud. Il y a de bien singulières choses dans les variations
politiques. Je contai à M. N*** que Cettini avait été arrêté chez moi;
que très heureusement on l'avait de suite mis en liberté, mais que je
n'en avais pas moins été agitée.

«--Mon Dieu! êtes-vous bien sûre qu'il est libre?

«--Nul doute; il est à présent sur la route de Gand, où il va passer
quelques jours; puis il se rendra à Ostende.» N*** était impotent des
deux jambes, et ne pouvait servir ses amis que de coeur, de tête et
souvent de sa bourse. Je le vis dans une si vive agitation, que je lui
offris aussitôt de faire n'importe quel voyage, de courir après
l'Italien exilé, s'il avait besoin de le voir, ou bien de lui porter une
lettre.

«En l'arrêtant ici, on l'a pris pour un autre.

«--Cet autre est mon intime ami, celui que j'attends avec anxiété, qui
aurait dû me venir avertir de la route de Regnault, qui ne vient pas, et
qui me fait mourir d'inquiétude et d'impatience. Vous concevrez pour lui
mon attachement: il servait avec mon fils dans le 5e corps, lorsqu'ils
marchèrent au feu à Salsfeld et à Iéna. Il sauva la vie à mon Victor,
qui s'était jeté en avant avec plus de bravoure que de prudence, au
moment où le général Gudin fut blessé, et où le général Reille prit le
commandement. Ils étaient toujours ensemble au feu. Le maréchal Lannes
les distingua à Ostrolensks. Mon fils tomba au moment où le brave
général Campana perdit aussi la vie dans cette journée où s'immortalisa
le brave Reille. C'est le sosie de votre Italien exilé qui me rapporta
la croix et les cheveux de mon Victor. Lui il est revenu avec la croix
qu'il gagna au siége de Stralsund, et une jambe de moins qu'il perdit en
Catalogne. En voilà assez pour vous y intéresser, et vous prouver
l'intérêt qu'il m'inspire. C'est une tête difficile à mener. Il faut
cependant qu'il cède, qu'il écoute la raison. Ah! je donnerais dix
années de ma vie pour savoir de votre compatriote quelles questions on
lui à faites, et si on pourrait tirer quelques indices certains sur le
lieu où on soupçonne que mon pauvre ami s'est retiré. Je crains une
arrestation. Il faut la prévenir. Il y a ici un lieu sûr à ma
disposition, et je veux l'y conduire.

«--Puisqu'il y va d'un tel intérêt, je vais courir après mon exilé. Gand
n'est pas un voyage; le temps est superbe; ainsi dans une heure je pars,
et demain je vous dirai avec points et virgules tout ce que j'aurai pu
savoir du Romain.»

Il faut que la résolution et une sorte de courage aillent pourtant bien
à mon sexe, et soient peu ordinaires au degré où j'ose dire les avoir
portées dans ces sortes d'occasions! car, à ces offres faites sans nulle
ostentation, je crus que le pauvre N*** perdrait la tête. C'étaient des
transports d'admiration... Je m'y laissai aller. Il y a quelque chose de
si séduisant à se voir admirer, louer avec enthousiasme, pour une
qualité _à part_ de notre sexe! Je quittai N*** aussi charmée de sa
reconnaissance et de ses éloges qu'il pouvait l'être de mon dévouement.
Je trouve que rien ne donne de l'attrait aux liaisons les plus
passagères comme la conformité d'opinion, de souvenirs et de regrets ou
d'espérance. En rentrant à l'hôtel, je trouvai une lettre qui fit battre
mon coeur bien superstitieusement; car elle était de Léopold, et avant de
l'ouvrir même je me disais: «J'entreprends une bonne action, en voilà la
récompense;» et je pressais contre mon coeur qu'elle faisait battre
violemment la lettre qu'on va lire au chapitre prochain.



CHAPITRE CLXXXVII.

Arrivée à Gand.--Nouvelles de Carnot.--Lettre de madame de La
Valette.--Les frères Faucher.--M. Niret.--Le mari ressuscité.--Lettre de
Léopold.


Je ne connais rien au monde de plus triste que l'énorme ville de Gand;
on dirait un immense cloître. Les Gantois sont Belges aussi, mais ce ne
sont plus les Belges de Bruxelles. Ces derniers, amis des Français dont
ils ont adopté les manières, les opinions et les habitudes, ne voient
pas encore et ne voyaient pas surtout en 1816 et 1817 arriver des
Français sans se souvenir qu'eux aussi l'ont été, et que dans notre
gloire ils avaient eu leur part noble et large. À Bruxelles, la
fraternité n'avait point perdu ses liens et ses souvenirs; mais à Gand
la fusion des moeurs avait eu moins de puissance, et le flegme plus
lourdement flamand de ses citoyens ne savait offrir que la froideur de
l'étiquette aux exilés qui sentaient bien en arrivant que cette ville ne
pourrait guère être pour eux qu'une halte et point un séjour. C'est au
premier abord que Gand me fit cet effet; plus tard j'y trouvai des amis,
mais sans pouvoir jamais m'accoutumer à son cérémonieux ennui. Je
descendis à l'auberge de la poste, à côté du théâtre français, salle
fort laide, déserte alors, et dont le mauvais goût semblait avoir été
l'architecte. Mais en revanche, l'hôtel de la poste était une des
meilleures auberges que j'aie pratiquées dans mes nombreux voyages;
table parfaite, service leste, appartemens propres et riches, et même
prix modéré. À peine descendue de voiture, je courus à la poste aux
lettres; je me rappelais avoir écrit le jour de mon arrivée à Anvers que
j'allais me rendre à Gand et de là à Bruges, et qu'au lieu d'Anvers l'on
m'adressât mes lettres, poste restante, à la première de ces villes.
J'en trouvai trois, une de Mme de La Valette, une de Carnot et une de
Léopold. Cette dernière, je ne l'aurais pas ouverte avant d'être retirée
dans ma chambre; car à la seule vue de ces caractères bien connus et
bien chers, mon coeur retomba dans une émotion qui me fit trembler pour
mon avenir.

Le premier éclair de bonheur qui m'ait surprise depuis le fatal 7
décembre fut de savoir Léopold vivant. J'avais eu la force de fuir une
explication ardemment désirée, parce que chaque battement de mon coeur me
disait: «Tu l'aimes avec passion, et il ne doit être que ton fils;» mais
il n'avait pas une minute cessé d'être présent à ma pensée. Déjà je
l'avais accusé d'un trop long silence, et pourtant j'étais moi-même
cause du retard que sa lettre avait subi. Les femmes seules sont juges
de ces inconséquences, elles seules me comprendront. Enfin je la tenais
cette lettre, et, sans aucune exagération, je puis dire qu'elle brûlait
mon sein où je l'avais placée. Ce moment est peut-être le seul dans ma
vie où j'ai senti un regret de la perte de ma jeunesse et de ma beauté;
car je ne pouvais tomber dans l'affreux ridicule d'une liaison avec un
homme qui eût pu être mon fils; mais je sentais qu'aimer, être aimée de
Léopold, eût rempli au delà tout ce que jamais j'avais pu goûter de
félicité terrestre.

La lettre de Mme de La Valette était affligeante en partie; elle
m'annonçait des pertes de fortune, sa prochaine arrivée, et en même
temps une vive inquiétude sur le sort de Sabatier, qui tout à coup avait
cessé de donner de ses nouvelles. «J'en suis d'autant plus tourmentée,
m'écrivait Mme de La Valette, qu'il m'a mandé son projet de faire un
voyage à Bordeaux avant de partir pour le Nouveau-Monde.» Sabatier était
intimement lié avec les infortunés frères Faucher. Mme de La Valette
ajoutait en _post-scriptum_: «Gardez cette lettre; à mon passage, je
vous donnerai d'autres détails sur notre situation. Je suis toujours
d'avis, chère Saint-Elme, que vous feriez fort bien de vous embarquer
avec nous; pour moi, il me semble que je ne serai bien que loin de la
France. Le sort m'y a persécutée dans tout; je ne quitterai que des
tombeaux.» Pauvre amie, hélas! elle devait bientôt trouver le sien au
delà des mers près de celui de son époux...

Quant à Carnot, il m'annonçait son départ pour Cassel, et me disait
qu'ayant besoin de faire parvenir des papiers à un ami à Anvers, et
sachant que j'y faisais séjour, il me demandait la permission de me les
adresser; cet ami ne devait arriver à Anvers que dans quelques jours, et
il ne voulait pas laisser tomber ces papiers en d'autres mains. Sa
lettre était aussi stoïque, aussi romaine, que toute sa vie.

Je m'enfermai avec la lettre de Léopold pour la lire, pour la relire
mille fois. En passant devant le grand café, sur la promenade où est
situé l'hôtel de la poste, je m'entends nommer comme par une joyeuse
exclamation, et presque aussitôt je me trouve arrêtée par un officier
qui avait servi sous les ordres du général Razout, et que depuis Eylau
je n'avais pas vu. Je fus charmée de le revoir, quoique craignant que sa
présence dans l'hospitalière Belgique ne fût une preuve de quelque peine
politique.

«Non, me dit-il, je n'ai point eu mes épaulettes enlevées par les
ordonnances, mais je viens de les déposer volontairement. J'ai échappé
aux honneurs de l'exil, mais je cours en mari Don Quichotte sur les
traces d'une femme faible, coupable, repentante. On m'a fait espérer que
je la trouverais ici avec mon père; Bruxelles, Anvers, Ostende, Bruges,
j'ai tout parcouru; partout où j'arrive, elle vient de partir...

«--Ah! mon Dieu, mon cher, vous voilà le modèle du sentiment. Mais,
partez-vous de suite?

«--Non, j'attends ici le résultat des démarches que je viens de faire
pour la découvrir.

«--Dînez-vous avec nous?

«--Très certainement. Comment! vous n'avez pas entendu parler de ma
malheureuse affaire?

«--Non.

«--Mais j'ai passé pour mort, j'ai tué...

«--L'amant de votre femme; vous êtes, m'écriai-je en l'interrompant avec
feu, vous êtes donc le mari de la belle Polonaise?

«--Oui, en savez-vous des nouvelles?

«--Je l'ai vue ainsi que votre père.» Alors je lui fis la relation
exacte de ma rencontre avec Paula. Le pauvre homme n'en pouvait revenir,
et malgré sa joie, sa douleur, et toutes les émotions attendrissantes
sur les souffrances de sa jeune et belle femme, l'idée de ses
pélerinages le faisait parfois éclater de rire, et dans un autre moment
il me demandait, d'un grand sérieux, si je ne la croyais pas un peu
folle; puis la jalousie reprenait ses droits; il ne voulait pas
absolument croire que, seule, elle aurait osé parcourir les grandes
routes. Je lui répétai que je l'y avais trouvée, que je l'avais vue le
lendemain entreprendre nu-*pieds une route de huit ou dix lieues, et
qu'elle était décidée alors à finir ses dévotions par la prise du voile
dans un couvent en Pologne, mais que depuis elle avait été à Rome. Il
perdait la tête, cet infortuné d'Autré. Je lui montrai la copie du
manuscrit de Paula; si c'eût été l'original, il n'y eût pas eu moyen de
le refuser à ses vives instances.

«Ah! me disait-il, si vous saviez combien elle a d'esprit et surtout
d'instruction, vous cesseriez de vous étonner de mon étonnement. Se
jeter dans un couvent, cela se conçoit encore; mais courir, s'exposer à
un vagabondage qui, pour être religieux, n'en est pas moins imprudent!
ah! c'est moi qui en perdrai la raison.»

Puis par une fort plaisante transition, passant des plus touchans
regrets aux réflexions de la plus puérile vanité, le voyageur plaignait
seulement les pieds mignons et le beau teint de la pélerine.

«Elle sera horrible.

«--Et qu'importe! n'est-ce pas toujours elle? songeons d'abord à la
retrouver: si bien sincèrement vous pouvez lui pardonner, vous serez
très heureux avec elle, car j'ai pu apprécier dans Paula une âme peu
commune.»

Enfin, je le consolai de mon mieux et lui remis la copie qu'il lut et
relut. Je reviens à ce fragment que je place à la fin de ce chapitre,
parce que c'est au simple récit des amours et des souffrances de deux
coeurs passionnés que je dus les premières inspirations de quelques
opuscules qui me valurent d'honorables encouragemens. L'heure du dîner
arriva tout en causant, sans que j'aie pu trouver un moment pour monter
à ma chambre et lire cette lettre qui m'étouffait le coeur. Après le
dîner, un autre retard survint, et ce ne fut que lorsque d'Autré (nom du
mari de Paula) se fut rendu au spectacle, que, montant à mon appartement
et défendant l'entrée à tout le monde, je pus dans toute la solitude de
mon bonheur, baiser les signes d'une main chérie que j'ai encore là
devant les yeux. Aujourd'hui, où aucune illusion ne peut plus arriver à
mon coeur, je ne me les représente qu'avec l'émotion d'un doux rêve, et
(cette franchise me sera-t-elle pardonnée?) qu'avec le regret de n'avoir
osé accepter l'enivrante réalité de cette passion.


LETTRE DE LÉOPOLD.

     «Vous avez passé à Paris, vous m'avez vu, vous étiez dans le même
     lieu, et si près, que nos vêtemens se touchèrent presque... vous me
     l'écrivez, et ce lieu où vous m'avez trouvé, qui dut vous parler en
     faveur de tous les sentimens qui pouvaient nous unir, ce lieu ne
     vous a inspiré que le besoin de me fuir, l'affreux besoin de me
     laisser sans courage, sans consolation et anéanti par la conviction
     de vous être indifférent!... Ah! je suis au désespoir. Vous me
     dites de vous parler de mon sort... il est horrible et vous en êtes
     cause!... Vous me fuyez, tandis que près de vous aucun bonheur
     n'égalerait le mien... Que pouvez-vous craindre? Que redoutez-vous?
     une passion qui n'a su vous toucher, l'expression d'une douleur sur
     laquelle vous seule pouvez quelque chose... Je contraindrai l'une
     et l'autre. Je ne vous demande qu'un _amour de mère_, mais d'une
     mère tendre, qui, au lieu de fuir, console son fils. Oh! que j'ai
     besoin de vous voir, d'entendre cette voix chérie toujours animée
     par les nobles inspirations du coeur ou du génie: ne repoussez, ne
     dédaignez pas mon dévouement. Je pleurai votre perte, et, unissant
     toutes mes douleurs, je végétais avec l'espoir de succomber. Oh!
     combien d'heures précieuses j'ai passé à _pleurer_, _prier_ et
     _croire_. Ayez pitié de moi, de cet avenir qui peut-être si long
     encore; _revenez_, ou dites _venez_. Je puis être libre demain,
     aujourd'hui, quand vous l'ordonnerez: mais songez que je ne puis
     vivre loin de vous; vous avez promis de me servir de mère, et sans
     vous tout espoir de bonheur et de repos sont à jamais perdus pour

     «LÉOPOLD.»

_P. S._ «Je ne veux ni pourrai vous rien dire de ce qui a suivi la
fatale journée du 18. Ah! c'est à vos pieds, invoquant d'illustres
mânes, que je veux redire les immortels exploits de nos braves et... les
siens...

J'avais fermé ma porte; j'étais assise, la tête sur mes deux mains, en
face d'une énorme glace; il y avait sur la table un volume des belles
poésies de madame Dufresnoy; en lisant cette lettre, cette déclaration
d'un amour dont la sincérité ne pouvait m'être suspecte, tout mon être
sembla se bouleverser:

     «Mes yeux ne voyaient plus, je ne pouvais parler;
     Je sentis tout mon corps et transir et brûler.»

Je ne puis le nier, j'eus un moment d'hésitation; il se fit en moi un
changement absolu, mais très heureusement momentané; ma vanité voulut
ressaisir l'espoir de plaire encore. Il m'aime, ne me le prouve-t-il
pas? pourquoi refuserais-je un bonheur offert? suis-je donc si vieille,
trop vieille déjà? ne me trouve-t-on point belle encore, et l'amour de
Léopold tient-il à ma figure? Jetant tour à tour un coup d'oeil sur sa
lettre naïve, et parcourant du regard les vers délicieux de notre muse
française, je cédai insensiblement à l'attrait d'une illusion que je
brûlais de pouvoir ressaisir encore. Pendant quelques instans,
j'éprouvai toute l'exaltation délirante de mes belles années; mon
imagination allait au devant de toutes les chimères d'un amour partagé.
J'avais son portrait, je n'avais osé le regarder que bien rarement; je
le pris, le pressai contre mon coeur... il me rendit à moi-même. Oui, je
puis l'assurer avec vérité, en regardant cette physionomie noble et
douce, parée de tout l'éclat de la jeunesse, je la comparai à la mienne
qui se reflétait dans la glace, et je sentis que la jeunesse seule peut
répondre à la jeunesse: Je me dois cet aveu après tant d'autres; le
désespoir suivait pour moi cette conviction d'impossibilité, j'y
succombais, et ce ne fut qu'après un long et déchirant combat que ma
raison, assez maîtresse de mes soupirs, put répondre à Léopold comme une
mère eût écrit à un fils bien-aimé; et si des circonstances m'ont, dans
la suite, mise bien près de la plus séduisante des erreurs, je puis du
moins me rendre témoignage que, non seulement je n'y ai jamais cédé,
mais que je n'ai plus regardé celui qui eût pu me la faire partager, que
comme un fils, un fils chéri et respecté plus encore.

Je passai la nuit la plus agitée; et à peine était-il jour, qu'on frappa
à ma porte pour me demander si je voulais permettre à M. d'Autré de
venir me faire ses adieux; je jetai vite une robe et un schall sur moi
et le reçus. D'Autré venait de recevoir une lettre de son père, qui
avait enfin retrouvé les traces de Paula, et qui engageait son mari à
venir les chercher à Gênes, où elle était légèrement indisposée; il
assurait à d'Autré que sa femme était, depuis son pélerinage à Rome,
absolument revenue de l'idée de se faire religieuse; il disait: «Paula,
mon fils, est encore digne de toi; Paula est une excellente femme, et
belle, oh! belle comme les plus belles vierges qui ornent ici toutes les
galeries.» M. Brillant d'Autré connaissait la faiblesse un peu vaniteuse
de son fils, il le flattait pour gagner du temps; aussi d'Autré ne
rêvait plus que Paula; il me montrait son portrait, ses souvenirs, et me
demanda, comme une faveur, de lire avec lui le fragment que voici, et
d'écrire quelques lignes en marge du manuscrit que je lui avais offert.
D'Autré était un excellent homme, et de ce caractère qui, parmi les
militaires, se désigne par _un bon enfant_; sans instruction ni beaucoup
d'esprit, mais néanmoins aimable, de cette gaieté française que donne
une heureuse nature. D'Autré me quitta avec promesse de m'écrire. La
lettre à Léopold était restée non achevée sur la table: j'y jetai un
regard, hésitai encore un moment, tout près d'y joindre quelques mots
plus tendres; enfin, je la cachetai et je la fis porter bien vite à la
poste. Ayant de nouveau défendu ma porte, je me mis à lire le récit
suivant:

«Dans une des solitaires, mais superbes campagnes du Palatinat de
Podalie, vivait depuis deux ans la jeune et belle Odeska, fille d'un
noble Polonais, unie par ordre paternel à l'opulent, mais sauvage
possesseur de ces contrées. Odeska, élevée dans le goût des lettres et
des arts par une mère qui fut long-temps la brillante idole de la cour
de Jean Casimir, la jeune Odeska aspirait au bonheur d'être aimée.
Hélas! elle ne goûta un instant ce bonheur si pur que pour le payer par
le désespoir et les larmes. Au nombre des pages qu'un grand nom sans
fortune attachait à la cour de Pologne, se distinguait le jeune Mazeppa.
À peine entré dans son adolescence, doué de tous les avantages
extérieurs et surtout d'une de ces physionomies qui semblent porter sur
leurs traits des destinées extraordinaires, Mazeppa joignait, au don de
faire naître un vif intérêt au premier coup d'oeil, le mérite plus réel
de justifier cet intérêt par les qualités d'une âme pleine
d'enthousiasme et d'une énergie qui semblait, dans cet âge si tendre,
défier déjà le destin. Jean Casimir faisait des vers, et toute la
brillante jeunesse de sa cour soupirait des élégies ou des madrigaux aux
pieds de la beauté. Mazeppa eut bientôt distingué la plus jolie, et son
hommage ne fut point repoussé par Odeska, libre alors. Trois mois
s'écoulèrent au milieu des délicieuses illusions de l'espérance et des
courts et mystérieux instans d'une intime confiance, dérobée à la vie de
cour et d'étiquette.

«Ordinairement le jeune page de Casimir attendait sa belle maîtresse
sous un berceau, où les attentions de l'amour avaient mêlé le doux
parfum de mille fleurs aux fraîches émanations d'un épais feuillage. Là,
cachés à tous les regards, une couronne eût été peu pour celui qui, plus
tard, devait mourir sur les terres de l'exil, pour avoir voulu conquérir
un trône; le banc de mousse qui recevait son amie était celui qui
occupait l'ambition du jeune page de Jean Casimir. Il y faisait résonner
sous ses doigts la guitare, accompagnait la romance que soupirait la
mélodieuse voix d'Odeska; dans d'autres instans, l'enthousiaste Mazeppa
répétait à son amie les vers sublimes des poètes d'Italie, ou les
héroïques inspirations d'Homère. L'Amour vit de superstitions dans le
coeur des femmes; au milieu des pressentimens, un cruel événement se
préparait pour les deux amans, et le coeur d'Odeska en reçut d'avance la
fatale prévision dans un rêve funeste. Descendu avant l'aurore au
bosquet, Mazeppa fut surpris d'y trouver déjà son amie, que son ardeur y
devançait toujours. Il fut étonné du désordre de sa beauté. Des larmes
furtives, que voilaient mal ses paupières, tombaient de ses yeux baissés
vers la terre.

«Pourquoi ces larmes? quel malheur peut menacer nos beaux jours?»
s'écria l'impétueux Mazeppa, et il enlaçait d'un bras protecteur la
jeune fille, comme pour lui faire de son corps un rempart... Odeska,
dans ce trouble délicieux qu'augmente le bonheur des larmes, la main sur
son coeur, dit à son amant: «Cher Mazeppa, je rougis de ma terreur et je
ne puis la vaincre; elle me poursuit jusque dans tes bras; mon ami, tu
en es l'objet: oh! ne m'accuse pas de faiblesse; que l'adversité arrive,
et tu verras si mon attachement ne sera pas plus fort qu'elle; mais te
perdre... ah! c'est plus que mourir!»

«À ces mots, elle laissa tomber sa belle tête sur le sein du jeune page,
qui épuisa tous les accens de la tendresse pour dissiper ses noirs
pressentimens. Elle répondait comme poursuivie d'une affreuse vision: «Ô
mon cher Mazeppa! je t'ai vu entraîner loin de moi; la terre et le ciel
te refusaient un appui. J'ai vu des supplices et de trompeuses
grandeurs. Mazeppa, la terreur glace tous mes sens. Hélas! le charme de
l'amour n'est-il plus avec nous?... et ta voix expire dans les
sanglots!» Tout à coup le bosquet retentit des cris du reproche et des
menaces de la colère que proférait le père d'Odeska: il venait de
surprendre les deux amans... En vain la mère de la jeune amante de
Mazeppa intercéda-t-elle, en vain ce dernier fit-il valoir sa naissance
et son amour; peu de jours après Odeska fut unie, malgré sa résistance,
à un homme puissant qui l'éloigna de la cour et des bras de sa mère,
pour la reléguer, comme sa proie, dans une terre près des frontières de
l'Ukraine. Les regrets d'Odeska s'envenimèrent encore par la présence
d'un époux que son coeur repoussait, et qui ne justifiait que trop ses
dégoûts.

«Après la perte de son amie, malgré la faveur dont il jouissait auprès
de Jean Casimir, le jeune Mazeppa n'eut qu'une seule pensée: celle qu'on
avait arrachée à son coeur. Odeska, loin d'avoir tenté d'adoucir son
tyran, du moins par les apparences de la soumission, repoussait ses
caresses et ne répondait à l'invitation des droits de l'hymen, que par
le nom de Mazeppa. La seule distraction de l'épouse était d'aller aux
confins des terres qu'elle habitait, parcourir d'un regard douloureux
cette immensité qui la séparait des lieux témoins de son amour. Un soir,
appuyée contre l'orme dont le tronc portait sur son écorce noueuse le
nom de Mazeppa et les emblèmes de la fidélité, un nuage de poussière
s'élève au loin et appelle l'attention d'Odeska. Un cri de joie et de
terreur échappe de sa bouche: «C'est lui! s'écria-t-elle; oui, cette
course rapide me l'annonce. Quel autre que Mazeppa guiderait ainsi un
coursier sur la plaine? C'est lui! Dieu! ayez pitié de nous. C'est aussi
le fantôme de mon rêve horrible! Oh! privez-moi, grand Dieu, du bonheur
de le revoir, si le réveil de cette félicité doit être celui d'un songe
affreux.» L'infortunée tomba à genoux, les bras étendus vers les sables
dont la poussière la dérobait encore à la vue de son amant: car le coeur
d'Odeska avait bien deviné, c'était Mazeppa; il reconnut aussi le
céleste visage de son amie. L'impétueux jeune homme poussa son coursier
et gravit le rocher couvert de ronces, où venait de lui apparaître
Odeska, qui laissa échapper un cri en se sentant enlacée dans les bras
et pressée sur le coeur du fougueux favori de Jean Casimir.

«J'ai tout quitté pour te revoir; m'appartiens-tu encore? Odeska, es-tu
toujours mienne?

«--Près de toi, l'univers n'a rien qui puisse causer un regret ni un
remords à ton amie.» Hélas! elle oublia sur le sein de son amant
qu'aucun serment ne permet impunément de parjure. Le châtiment se pesait
déjà dans la balance de la justice divine.

«Le Cheval de Mazeppa portait les chiffres de son maître et d'Odeska sur
sa housse richement brodée par les mains d'Odeska, et selon l'usage
d'une cour galante, cette housse montrait aussi des emblèmes de l'amour.
Abandonné par son maître, le coursier parcourut lentement les détours
qui conduisaient à la grille principale du château de l'époux d'Odeska.
Les chevaux sont pour les Polonais, comme pour les Tartares, les objets
d'un culte. La beauté de celui de Mazeppa, son riche harnois, l'absence
de son cavalier, tout excita la curiosité des nombreux habitans du
château et surtout du maître. Des mains caressantes attirèrent le
coursier, il se laissa prendre. À peine l'époux d'Odeska a-t-il jeté un
regard sur la housse, qu'il s'écrie dans un transport de fureur: «Il est
ici l'infâme qui ose me disputer son coeur! voilà le chiffre de
Mazeppa... Courez, volez après les coupables... Ah! je vais donc me
venger de tes dédains orgueilleux: femme, frémis!... chaque goutte du
sang de ton amant va te coûter mille larmes! Couple perfide! les
supplices, la mort, vont vous unir!» Une heure après l'ordre donné,
Mazeppa et Odeska, enchaînés, parurent en présence de leur bourreau.
«Femme parjure, et toi, vil suborneur, qu'avez-vous à répondre?

«--Le coeur d'Odeska était mon bien avant que ton or l'eût acheté de son
père, dit Mazeppa; Odeska ne t'appartient point, elle ne fut point à
toi, et je venais reprendre mon bien, mon bien unique et sans prix. Le
sort trahit notre espoir; nous allons payer par la mort les doux rêves
de l'amour! Mais la mort, nous l'acceptons, lui cria Odeska, il y a un
Dieu vengeur, appui des coeurs innocens, je vais l'implorer pour toi.»
Odeska tomba anéantie aux pieds de son barbare époux, et ne revint à la
vie que pour se trouver dans un affreux cachot où elle languit pendant
trois années.»



CHAPITRE CLXXVIII.

La première grenade d'honneur.--Madame de Balbi.--Cambacérès et le major
Garnier.--La protégée de l'abbé Raynal, ou la femme savante.


Je ne rendrai pas compte de tous les combats que j'eus à me livrer pour
ne pas céder à la voix du bonheur et de l'espérance qui me parlaient
pour Léopold; il m'en coûta, mais heureusement, comme je l'ai dit, la
raison eut le dessus, et heureusement encore les singuliers hasards de
ma destinée m'offraient à tout instant des distractions; je me trouvai
de nouveau attachée à des intérêts que j'avais crus éteints, et
auxquels, sur les libres terres de la Belgique, tous les malheurs, les
persécutions, l'exil et la mort, semblaient donner une activité
nouvelle. Je me préparais à faire la commission dont me chargeait la
lettre de Carnot, lorsqu'à Ath je fis une rencontre qui m'intéressa
singulièrement. Ath est un fort vilain bourg entre Gand et Anvers: ne
voulant pas rester dans la salle de l'auberge avec une demi-douzaine de
fumeurs, je me promenais dehors en attendant le départ de la voiture. À
quelques pas de la porte était assis un militaire qu'au seul aspect je
reconnus pour un Français, à la cravatte noire, à la redingote de route,
au large pantalon bleu, à la mine d'un philosophe de bivac. Il était
adossé contre un de ces gros arbres entourés d'un banc en cercle, si
communs dans les villages de Hollande. Son sac était à ses pieds, et il
le poussait avec un air tantôt triste, tantôt de mauvaise humeur et
d'impatience. Aussitôt je me laissai aller au même mouvement qui me
valut un si rude accueil de la part du colonel espagnol[16]. «Pardon,
mon brave, dis-je au vétéran, vous me paraissez fatigué et las
d'attendre ici?»

À ma voix de femme, il m'avait regardée avec surprise, puis avec un
sourire bienveillant: «Une Française, cela me fait plaisir à rencontrer
dans ce pays de buveurs de bière où on me disait qu'on nous aimait tant,
et où je ne trouve pas seulement à me faire comprendre.»

Nous voilà, nous, installés sous une espèce de treille, et moi de faire
appeler un excellent déjeûner.

«Je viens de loin, me dit le militaire; plus de paie, et me voilà lancé
dans l'émigration.

«--Je ne suis pas riche, mais deux napoléons, je les ai toujours au
service d'un militaire, d'un ancien camarade.

«--Vous avez servi? tenez, je voyais qu'il y avait quelque chose de ça
dans votre tournure; vous êtes d'une jolie taille au moins! Là, vrai,
avez-vous vu le feu? À quelles journées étiez-vous? parlons-en, cela
fait oublier que me voilà vieux, pauvre, cherchant à gagner ma vie en
philosophe.»

Je pensai que c'était vraiment un don particulier de Napoléon que cet
attachement qu'il inspirait aux soldats, à ceux qui même après vingt
années de fatigues et de périls n'avaient encore pour récompense que ces
fatigues et ces périls. Je renouvelai mon offre, y joignant celle
d'adresser le militaire à Anvers à quelqu'un de sûr qui pourrait lui
être utile.

«--Je l'accepte, ma petite dame, avec le même bon coeur que vous
l'offrez; ça se connaît de suite, et je devine que vous êtes ici depuis
que nous sommes des brigands; tenez, votre double napoléon me fera pour
toutes sortes de raisons grand bien; mais j'aime autant votre offre de
m'adresser à des amis, car c'est du travail que je cherche et tout ne me
convient pas, car voilà bientôt trente ans que je n'ai manié que le
fusil, et ça gâte la main pour tout autre métier. Le seul état que j'ai
su, c'est la reliure.

«--Eh bien! tant mieux, j'ai votre fait à Bruxelles; si vous savez
relier, vous serez placé en arrivant.

«--Eh bien alors, gardez votre double napoléon, ça vous servira.

«--Prenez toujours, il ne faut pas qu'en arrivant vous soyez, forcé de
demander des avances; tenez, voilà un mot (et je l'écrivis) pour vous
loger.» En y jetant les yeux et en lisant: _Rue de l'Empereur_, «Cela me
portera bonheur; oh! c'est que nous avons, tels que nous voilà, des
raisons très particulières pour ne pas l'oublier, c'est une vieille
connaissance, ça date de Marengo; tenez, il y a dans ce sac un habit qui
a été à l'île d'Elbe, je veux être enterré dedans. Je ne le donnerais
pas pour une fortune, mon pauvre habit que j'aime, et j'ai là-dedans un
autre trésor.

«--Votre croix?

«--Celle-là reste ici cachée,» et il pressa son coeur. «Mais l'autre est
un souvenir d'un ami bien cher, d'un pays, d'un frère d'armes, c'est une
grenade d'honneur.

«--Qu'est-ce que cela veut dire, mon brave?

«--C'était dans ce temps-là comme la croix, une récompense de la
bravoure, et c'était à mon bon, mon brave Renaud, que Napoléon donna
cette première récompense sur le champ de bataille. Il était sergent
d'artillerie; nous sommes tous deux de Selangey, Côte-d'Or. Renaud fit
au passage du Simplon des actions qui déjà le firent remarquer de
Napoléon, connaisseur en soldats. À Marengo il se coucha sous sa pièce,
et y mit le feu au moment où les Autrichiens venaient s'en emparer;
figurez-vous la débâcle, c'est là-dessus que Napoléon lui décerna la
grenade d'honneur qui était la première donnée; à la même journée, il
démonta encore une batterie autrichienne. Oh! c'était un homme
extraordinaire, brave comme l'épée de Napoléon, et humain et doux comme
une bonne femme. Mon Dieu! c'est un trait d'humanité qui lui coûta la
vie, et c'est comme cela que malheureusement j'ai cette grenade
d'honneur qui ne me quittera plus. Nous étions à Neuhaff, quand un
terrible incendie vint à éclater; la maison où le feu faisait le plus de
ravages était habitée par un père de famille, un ami intime aussi de mon
camarade, qui à la vue du danger n'en fit ni une ni deux, mit habit bas
et s'élança au secours de son ami; je l'avais suivi et tâchais vainement
de l'arrêter quand je vis pour lui une mort inévitable et horrible. Il
faut que je parvienne jusqu'à lui, cria-t-il, et il enfonça une porte;
il croyait trouver là son ami; la flamme qui s'échappait avec fureur
l'enveloppa; j'étais moi-même suspendu sur une poutre près de l'escalier
embrasé; je vis le malheureux et intrépide Renaud tomber et disparaître
dans un tourbillon de fumée et de feu; une seule parole me parvint:
_Garde ma grenade_. Ce cri, Madame, je crois bien souvent encore
l'entendre, et cette grenade, prix de la bravoure, signe de l'honneur
militaire, je l'ai apporteé avec moi sur les champs de bataille d'Iéna,
Wagram, Austerlitz, de la Moskowa et de Mont-Saint-Jean; aujourd'hui,
c'est-à-dire depuis les jours de paix et de délivrance, je l'ai cousue
dans mon uniforme, et voilà mon linceul, c'est une relique pour ceux qui
sont comme moi fidèles à la religion du soldat, au souvenir du drapeau.

«--J'ai vu des sabres d'honneur, répondis-je, mais je ne savais même pas
qu'on eût donné des grenades. Je serai bien aise de la voir quand j'irai
vous trouver à Bruxelles; mais n'en parlez pas, il faut maintenant,
comme vous dites, vivre en philosophe.» Il me témoigna beaucoup de
regret de ce que je n'allais pas à Bruxelles, et voulut défaire son sac;
je m'y opposai, non par défaut d'intérêt, mais parce qu'on mettait les
chevaux, et que je voulus voir emballer ma nouvelle connaissance, que je
quittai avec le doux sentiment d'avoir peut-être assuré son existence
par cette rencontre.

Ce brave homme s'appelait Bois-Marie et se disait parent d'une jeune
fille sacrifiée dans la révolution à la haine féroce d'un ami intime de
Robespierre, si Robespierre put avoir des amis.

Renaudin de Saint-Remi, qui quitta son siége de sage pour déposer comme
témoin contre l'innocente et infortunée Marie, opina ensuite pour la
mort comme juré. J'appris plus tard d'autres détails de ce _grognard_ de
l'île d'Elbe. Quelques uns sont honorables à la mémoire de Tallien; je
les placerai dans le cours de ces volumes. Il monta sur la voiture,
heureux et joyeux, en chantant d'une voix qui était plus propre à
commander _à droite, gauche, fixe_, qu'à fredonner la romance; il chanta
l'air de _Cendrillon: Dieu protégera j'espère._

À une lieue d'Ath, je descendis et pris un chemin de traverse qui me
conduisit à une fort jolie maison de campagne où j'avais quelqu'un à
prendre pour venir à Anvers. J'y trouvai grande société; on m'y donna
des nouvelles de Mme de La Valette. Tous les convives étaient amis ou
connaissances de mes amis, et la conversation se ressentit de la
confiance que produit naturellement la conformité d'opinion.

Parmi les convives était le major Garnier: c'était de tous celui que je
connaissais le moins; et je n'en parlerais même pas, n'ayant pas de bien
à en dire, si, malheureusement trop crédule pour tout ce qui est service
à rendre, je ne me fusse trouvée attachée à des intrigues et projets
d'embauchage que j'atteste sur mon honneur avoir toujours ignorés.
Quêter pour ceux qui partaient ou affectaient de vouloir partir pour le
Champ-d'Asile, beau rêve des proscrits; courir, écrire, user de tous mes
moyens pour leur être utile: voilà ce que j'ai constamment fait pendant
quatre années que j'ai voyagé de Bruxelles à Anvers, Gand, Bruges,
Ostende, Londres et Amsterdam; j'ai même été souvent dupe de mon
exaltation; mais j'ai séché quelques larmes, et je ne saurais regretter
une facilité d'attendrissement qui a eu de pareils résultats.
D'ailleurs, je ne me cite jamais en exemple à imiter; mes défauts, mes
qualités, tiennent ensemble, si bien que ne pas agir de premier élan est
pour moi d'une impossibilité absolue; céder à ce premier mouvement a
même pour moi un charme inexprimable; aussi dès que le major Garnier,
avec sa laideur toute militaire m'eût prononcé les noms magiques de Ney
et Waterloo, unissant par une déchirante pensée de regret ces deux
affreuses époques d'amertume et de deuil, je supposai à celui qui m'en
parlait avec âme tous mes regrets, toute ma douleur, et dès ce moment la
réflexion qui n'eût pas été en faveur du major n'eût pu se faire jour
dans mon esprit; il me disait qu'il avait vu Ney, lorsque exténué de
fatigue, blessé, à pied, et guidé par un sous-officier de la garde, il
arriva, après le fatal 18, au lieu où un officier du général Desnouettes
lui donna son cheval pour se rendre à Marchienne-au-Pont. Dès ce moment
nous fûmes amis, de mon côté avec la plus loyale franchise, du sien avec
toutes les confidences qui pouvaient le mieux m'attacher à ses vues, et
me les faire servir malgré moi et à mon insu.

Le major Garnier avait alors près de cinquante ans; il annonçait avoir
servi dans les gardes françaises, et racontait fort bien une infinité
d'anecdotes. Il était lié avec l'hôte de l'Aigle-Noir, à Liége.

«Je vous y adresserai, me dit-il, vous coucherez dans la chambre où
Louis XVIII, alors MONSIEUR, coucha avec son fidèle d'Avaray, ce modèle
des amis, ce Bertrand de 92.»

Les détails qu'il nous donna sur ce prince étaient remplis d'intérêt;
mais je ne crois pas, ne pouvant en garantir l'authenticité, devoir les
rapporter ici, puisqu'il s'agit d'un personnage auguste; je ne puis
taire pourtant un mot de Mme Balbi, femme du gouverneur du Luxembourg,
et qui, ayant montré la plus constante fidélité au sort du prince, avait
contribué à sa fuite, et bravé toutes les tristes chances de
l'émigration. Je fus bien un peu surprise de voir un soldat d'Arcole,
comme se prétendait le major, si bien au fait des secrets des princes;
car presque tous ceux qui vécurent sous les drapeaux ignoraient aussi
bien les actions d'un courageux dévouement, que les crimes affreux qui
signalèrent cette époque de la révolution.

«Rien, disait le major, n'était aimable et séduisant comme la comtesse
de Balbi. Dans les différens pays que, pendant sa longue émigration,
cette dame a parcourus, on chante ses louanges.»

Madame de Balbi parlait des malheurs de Louis XVI et de l'infortunée
Marie-Antoinette, et leur faisait des partisans en arrachant des larmes.
J'ai logé en Allemagne dans une maison où Mme de Balbi avait habité; un
émigré, qui alors était devenu un des plus zélés sujets de Napoléon Ier,
le major Garnier, conta un mot de cette dame qui ne fit pas fortune dans
la haute société germanique, peu faite encore à l'élégant laisser-aller
des favoris. Mme de Balbi se trouva à un cercle nombreux qui se pressait
pour la voir et l'entendre. Une jeune et naïve allemande passa sa belle
tête blonde et son frais visage entre les épaules un peu tudesques de
son fiancé, et l'émigré en question laissa échapper cette naïveté: _Is
das ein koenings hoer?_[17] Mme de Balbi, qui entendit l'insolente
épithète, se tourna avec cette aisance que donne la cour, et répondit:
«Ma chère, _le sang des princes ne tache pas_.»

Je me rappelai avoir, sous le consulat, entendu parler d'une Mme de
Balbi qui vivait sous les dehors de la médiocrité dans une ville de
province; je demandai au major s'il croyait que ce fût de la même
famille.

«Bien mieux, c'est, dit-il, la même personne. Mme de Balbi a servi les
princes de toutes les manières. Rentrée en 97, elle a su intéresser le
Consul en excitant la sensibilité de l'excellente Joséphine, dont le
faible à protéger l'ancienne aristocratie a bien un peu nui peut-être à
la solidité du trône impérial. Mme de Balbi est, sans nul doute,
intervenue dans quelques tentatives politiques, mais elle a eu
l'heureuse adresse d'en esquiver les conséquences, et cela à une époque
où la police n'était pas mal faite; c'est qu'elle a de l'esprit comme un
démon, l'esprit des affaires.

«--Vous ne jugez pas cela comme moi, lui dis-je; je vois Mme de Balbi
noblement dévouée à la cause de la royauté, seule cause légitime pour
elle; je la vois toujours marchant au but: j'aime ce courage de
constance, cette longue résignation; les princes ne trouvent déjà pas si
souvent ces vertus dans les hommes aux jours de l'adversité, qu'il n'y
ait un mérite de plus pour une femme. La seule chose que je n'approuve
pas, c'est d'avoir affecté les dehors de la pauvreté, d'avoir joué le
rôle de solliciteuse près de l'homme dont elle devait désirer la chute;
c'est trahir les bienfaits: qu'on demande des renseignemens pour sauver
ses amis, bien permis; mais accepter les dons, demander les grâces de
ceux qu'on hait, il y a là dedans quelque chose qui ne va ni à la fierté
du malheur ni à la dignité d'une cause.»

Je mis dans ce discours assez de véhémence pour attirer l'attention, et
j'eus le plaisir de voir tout le monde de mon avis. Le major Garnier se
rendait à Bruxelles; il avait des lettres pour Cambacérès: je ne pus
m'empêcher de lui parler de l'affaire de l'officier à demi-solde avec
l'ex-archichancelier.

«J'en espère mieux, me dit le major; j'ai une recommandation qui ne peut
manquer son effet, c'est un souvenir de jeunesse...

«--Pas avec vous, j'espère, major, lui dis-je en riant.

«--Ce n'est pas ce que votre malice s'imagine.

«--Ah! tant mieux, car j'aurais regretté de voir invoquer de pareils
souvenirs.

«Voilà qui s'appelle pousser loin l'intérêt du sexe.»

Le major, à ce dernier mot, fit une singulière grimace qui le rendit si
laid qu'il n'y eut plus moyen de douter de la parfaite innocence des
souvenirs qu'il allait invoquer; du reste, sa morale était si facile que
le moyen qui réussissait lui paraissait toujours le moyen par
excellence; je lui donnai mon adresse à Anvers, et il quitta la société
avant moi.

La maîtresse de la maison était une parente du fameux
Rabaut-Saint-Étienne, et née à Nîmes, comme lui, professant la religion
réformée. Cette dame, dont la destinée fut fort bizarre, devenue victime
d'un mariage d'inclination, se plaisait à citer un important service que
lui rendit le célèbre abbé Raynal.

«C'était déjà, disait-elle, un vieillard en 92, mais l'homme le
meilleur, le plus aimable, et d'une figure noble et belle. J'étais bien
jeune alors, et le zèle officieux, les services de ce défenseur de
l'humanité, qui habitait une retraite dans le midi de la France, me
sauvèrent l'honneur et la vie.»

On voyait, dans les discours et le caractère de cette dame, que la
société du philosophe avait un peu déteint sur sa conversation
travaillée et presque oratoire; mais je n'ai guère vu de coeur plus
dévoué à ses amis que celui de Mme Étienne Rabaut; elle se prit
d'extrême amitié pour moi.

«Puisque vous avez habité la Hollande, me dit-elle, voilà un ouvrage qui
vous intéressera:» c'était l'_Histoire du Stathouderat_, par l'abbé
Reynal. Madame Étienne y avait écrit quelques notes qui me prouvèrent
qu'elle visait au savoir, et ce fut sans doute mon invincible dégoût
pour cette prétention, qui m'a fait mettre moins d'empressement à
cultiver l'amitié d'une personne d'ailleurs si distinguée. Nous parlâmes
beaucoup de Carnot, cet homme intègre et philosophe, sorti pauvre de
toutes les situations de sa vie. Madame Étienne fit les honneurs de la
soirée par son savoir et ses citations toujours justes, ce qui n'est pas
peu pour qui cite beaucoup. Je l'admirais, mais sans me dire: _J'en
voudrais savoir autant_. Là où perce l'étude chez les femmes, il me
semble que le charme disparaît; presque toujours un succès que nous
avons trop l'air de chercher nous échappe; non que je veuille faire
l'apologie de l'ignorance, et dénigrer les supériorités; mais avec un
peu moins de prétentions, madame Étienne eût été une personne parfaite.
Comme c'est chez elle que je voyais la plupart de mes amis, j'aurai
plusieurs fois occasion de revenir sur son chapitre. Je partis dans la
nuit pour Anvers, afin d'y remplir la commission dont je m'étais
chargée, commission qui eut pour résultat mon premier voyage à Londres,
comme je le dirai dans le chapitre suivant.



CHAPITRE CLXXIX.

Embarquement.--Rencontre d'un poète italien.--Un épisode de la
révolution.--Arrivée à Douvres.--Le major Garnier.


Je résolus d'aller prendre le paquebot à Ostende, et partis d'Anvers
aussitôt ma commission faite. L'argent que j'avais eu de mes leçons
d'italien, si largement payées par l'aimable et infortuné duc de Kent,
cet argent commençait non seulement à diminuer, mais la crainte d'en
manquer dans un pays où les Français paient double, me décida au
sacrifice d'une fort jolie montre de chasse à répétition. Le profil de
Napoléon, gravé dans l'intérieur de la double boîte, me la fit vendre
trois fois plus que sa valeur, et moi qui, si long-temps, n'avais
regardé cent et mille louis que comme une bagatelle, je ne saurais dire
quelle fortune je crus posséder en comptant douze cents malheureux
francs. Hélas! les jours se préparaient où le plus strict nécessaire me
devait seul rester pour bien des années.

J'arrivai à Ostende, et descendis à la grande auberge à côté du théâtre;
il était sept heures: il y avait spectacle; et quoique je connusse par
expérience toute la portée des talens de province, je n'eus rien de plus
pressé que de courir au théâtre. La troupe était fort au-dessus du
médiocre: on donnait la _Femme jalouse_. J'ai l'habitude de toujours
écouter le spectacle, bon ou mauvais. Tout à coup mon attention fut
détournée par cette vive exclamation: «_che seccatura mio Dio! Porta
mio, che diresti?--Direbbe che è poco garbato il parlar cosi_[18],»
répondis-je aussitôt au personnage, en le regardant assez fièrement. Il
s'excusa de son mieux, toujours dans la même langue, et m'exprima avec
une vivacité tout italienne son bonheur de rencontrer une personne qui
parlait _la tosca favella_, dans un pays où les oreilles étaient au
supplice. La connaissance fut bientôt faite, et, pendant la petite
pièce, _la Jambe de bois ou l'Amour filial_, je m'amusai à contrarier
Mangrini, en lui soutenant ce que j'étais loin de penser, que nos opéras
comiques valaient mieux que les opéras buffa de l'Italie. À tout, il me
répondait en faisant de ridicules grimaces. «_Ma, per bacco, non cantano
quei personnagi_[19]!» Le spectacle n'était pas fini, que j'étais aussi
enchantée de cette rencontre, que Mangrini l'était de la mienne; les
Italiens en général ont la parole un peu retentissante. Je voyais qu'on
nous remarquait; je l'en prévins et l'engageai à quitter le spectacle;
il me dit qu'il partait aussi par le paquebot, et j'en fus charmée, car
sa vivacité spirituelle promettait un compagnon de route fort agréable,
et mon attente ne fut point trompée. Mangrini était Romain, parent du
célèbre musicien de ce nom, et ami intime du célèbre Porta, poète
milanais, dont il me parla avec cette abondance de détails, que relève
cependant la pantomime italienne. Mangrini me cita entre autres la
bizarre épitaphe que cet homme original composa lui-même en milanais, et
dont le sens est: «Je suis parvenu à faire pitié même à un prêtre qui ne
vit que d'enterremens», faisant allusion aux maux cruels que la goutte
lui faisait souffrir.

Porta était un poète populaire; les événemens du jour s'embellissaient
sous sa plume par le trait d'une fine satire qui attaquait tous les
ridicules, tous les vices en masse, sans personnalité aucune; l'esprit
enjoué et caustique de Porta était tempéré par un caractère noble et
généreux. «Croirez-vous, me disait Mangrini, que Porta, dont toutes les
poésies respirent une gaieté et un enjouement parfait, est l'homme le
plus triste, le plus mélancolique; c'est une contradiction bien
singulière et qui existe pourtant. Presque toujours les poètes expriment
dans leurs vers le contraire de ce qu'ils éprouvent...» Je ne fus pas du
tout de l'avis de Mangrini: «Je ne m'élève pas, lui dis-je, à la hauteur
de la poésie; mais ce que j'écris en prose est toujours l'image des
sentimens que j'éprouve...» Il répondit par des complimens si bizarres
et si chargés de superlatifs, que j'en éclatai de rire. On vint à
l'hôtel avertir les voyageurs pour l'Angleterre, que si le vent ne
changeait pas, on mettrait à la voile à quatre heures. Nous résolûmes de
ne pas nous coucher et de parcourir la triste ville d'Ostende; mais à
peine eûmes-nous commandé notre souper, que le matelot revint dire qu'il
fallait se rendre au port. Mangrini, qui avait compté se régaler avec
des _talladelli à la milanese_, exprima d'une façon si comique son
désappointement de gourmand, que je ne me souviens pas d'avoir jamais ri
d'aussi bon coeur; mais nécessité fut de se soumettre, et bientôt nous
fûmes en chemin pour le port. Il y avait fort peu de passagers, et la
traversée fut heureuse. Mangrini avait, à l'époque dont je parle, de
quarante-cinq à cinquante ans; il avait vécu en France, et s'y trouvait
aux premiers temps de la révolution. Il s'était arrangé pour
_schivare_[20], disait-il, _les mesures de salut public_, en se mettant
à la suite d'Antonelle, chef du jury, qui présida à la condamnation du
duc d'Orléans, père du duc actuel.

Cette confidence nous mit naturellement sur le chapitre de ce prince
malheureux, qui, dans sa captivité et surtout à sa mort funeste, se
montra fidèle au caractère qui avait marqué le commencement de sa
carrière. Mangrini me raconta un trait d'une pauvre mère de famille,
sauvée d'une affreuse misère par les charitables dons du duc d'Orléans,
alors encore duc de Montpensier.

«Cette femme, sitôt que le duc d'Orléans eut été enfermé à l'Abbaye;
cette femme, dont le mari fréquentait les clubs, se donna le mouvement
le plus honorable pour son bienfaiteur, arrêté avec son plus jeune fils,
le comte de Beaujolais, âgé seulement de treize ans alors. Le jour où
cette âme reconnaissante apprit que Billaud Varennes avait proposé
d'ajouter le nom du duc d'Orléans à la liste des députés qu'on allait
mettre en accusation, et qu'on allait le chercher au château de
Marseilles, elle parvint à s'introduire à la conciergerie, où elle
savait qu'on conduirait le prisonnier; elle espérait lui faire passer un
avis, réussir à le sauver; elle n'avait point calculé l'active haine de
ses ennemis. La nuit du 5 novembre arriva, le duc comparut le lendemain
devant le tribunal; la pauvre femme s'y était portée avec quelques amis
de son mari, espérant toujours que le prince ne serait pas condamné, son
mari et les siens ayant promis de s'entremettre pour le sauver.

«Hélas! disait Mangrini, la pauvre femme était encore chez moi à me
prier de rendre Antonelle favorable au duc, que celui-ci marchait déjà à
l'échafaud. Le prince, ajoutait-il, par le grand caractère qu'il a
déployé devant un odieux tribunal, a effacé quelques autres pages de son
histoire. Quand, après sa brève et simple défense, il se vit condamner,
il dit à ses juges: «Puisque mon sort est décidé, je vous demande de ne
pas me faire languir ici jusqu'à demain, et d'ordonner que je sois
conduit à la mort sur-le-champ;» seule grâce que les bourreaux d'alors
pouvaient accorder. Antonelle rentra, continua Mangrini; la femme était
toujours dans mon cabinet, je lui demandai si le duc était _acquitté_;
il tira froidement sa montre, et répondit avec un affreux sourire,
_exécuté maintenant_. À ce mot, la malheureuse qui l'entendit tomba
évanouie derrière un paravent qui la cachait par bonheur. Je frissonnai
de la tête aux pieds; si Antonelle l'eût aperçue et dans cet état, elle
eût couru le danger de quelque expiation à son généreux dévouement. Je
parvins avec beaucoup de peine à la faire sortir de chez moi. J'eus
soin, dès le soir, d'aller voir cette excellente femme; j'appris, sur la
jeunesse du duc d'Orléans, des détails pleins d'intérêt et que la pauvre
femme racontait avec le charme d'un coeur que la reconnaissance inspire.

«Lorsque le duc d'Orléans épousa en 1769 la fille du duc de Penthièvre,
à la chapelle de Versailles, disait cette dame, j'avais à peine quatorze
ans; j'étais au milieu de la foule qui regardait le beau mariage: au
moment de la bénédiction, le prince, qui n'avait pas pris la place
assignée au mari dans ces sortes de cérémonies, sauta, aussitôt qu'on
lui fit remarquer son erreur d'étiquette, par-dessus la queue de la robe
de la royale mariée. En bas, tout le monde riait de cela; mais en haut,
dans les tribunes, on avait l'air bien mécontent. Huit jours après le
mariage, je me trouvai en bas du parc comme le prince y passa; un gros
chien s'élance, le prince court à moi, saisit le chien, le terrasse; il
appelle et dit à un de ses gens de conduire la jeune personne qu'il
vient de sauver, en ajoutant un don au bienfait de la vie; nous n'étions
pas pauvres alors; mon père voulut rendre le don au prince; mais je fis
tant que je l'avais encore trois ans après mon mariage, au moment où le
duc de Chartres fut nommé lieutenant général des _armées de mer_ en
1778. Mon mari était de Brest, attaché au port; nous éprouvâmes de
grands malheurs. J'eus l'idée d'implorer le prince, qui, enfant, m'avait
sauvé la vie et dont la générosité nous sauva encore du désespoir. Je
lui peignais, dans une lettre, ma situation; vingt-quatre heures après,
mon mari était placé près du comte d'Orvilliers, qui commandait comme
vice-amiral, et le soir, étant assise à réfléchir à cette lettre que
j'avais osé écrire, je vois entrer le duc de Chartres avec un de ses
gentilshommes; il me dit: «Je vous remercie de vous être rappelé le
bonheur que j'eus peut-être de vous sauver la vie; je veux qu'elle soit
heureuse, l'existence que je vous ai conservée; vous êtes mère, je vous
donnerai un parrain, continua le _bon seigneur_, et voilà pour la
layette;» là-dessus il me donna une somme si énorme, cinquante louis,
que j'en étais comme folle; et cette main généreuse fut étendue sur moi
jusqu'au terrible moment où la révolution commença. Alors, craignant
pour mon bienfaiteur, je suis venue à Paris le jour où l'on y promenait
les bustes de M. Necker et du duc d'Orléans. La bonne madame Thierry
m'avouait, continua Mangrini, qu'elle était heureuse de ces hommages;
comme elle le disait encore, ni son mari ni elle n'entendaient rien à la
politique, et prenaient tous les changemens pour des espérances; son
mari allait dans les clubs, et là il apprenait que le parti populaire,
loin d'être tout dévoué au duc d'Orléans, cherchait des prétextes pour
s'en séparer. La veille des terribles journées des 5 et 6 octobre, un
républicain exalté offrit de l'or au mari de madame Thierry, pour lui
faire avouer qu'il en recevait du duc d'Orléans dans un dessein
anarchique; Thierry promit par peur, avertit sa femme, qui instruisit
fidèlement celui sur lequel grondait l'orage.»

Mangrini, qui avait beaucoup d'esprit et un esprit sans aucune
prétention, me faisait remarquer la reconnaissance de cette pauvre
femme, résistant au malheur et qui, disait-il, par cet attachement si
rare dans les classes inférieures, m'inspira un intérêt plus fort que la
prudence qui m'était commandée par ma position auprès de gens que
j'abhorrais et que j'étais obligée de servir pour sauver ma tête. J'ai,
même puisé, dans d'autres aveux de cette femme, la certitude que le duc
d'Orléans fut étranger à quelques uns des mouvemens révolutionnaires
dont on a prétendu trop souvent qu'il fut l'âme. D'autres raisons,
puisées dans les confidences des coryphées de ces temps, que j'étais si
souvent contraint d'entendre, me disposent à me rendre à la déclaration
faite par M. Chabroud. Cette déclaration absout le prince de toute
participation à un événement très grave.

Vous aimez à vous instruire, répondis-je, et tiendrais à vous convaincre
de mes idées sur le personnage dont nous venons de parler longuement;
lisez la correspondance: _Louis Philippe, duc d'Orléans_; vous y
trouverez une lettre au Roi, et d'autres aux différens ministres. Je
vous prêterai également la procédure, l'exposé de la conduite du duc
d'Orléans dans la révolution; celui de la consultation délibérée à
Paris, le 29 octobre 1790; le mémoire à consulter pour L. P. J.
d'Orléans, qui sont dans les mémoires du marquis de Ferrières. Quand il
s'agit de si illustres accusés, on ne saurait trop chercher la vérité;
et j'ai lu toutes les pièces de cette longue procédure. Un singulier
intérêt de souvenir m'attachait à cette recherche; j'avais comme un
besoin d'âme de trouver innocent d'une horrible inculpation le père du
jeune prince que j'avais vu, au prix de son sang, défendre, contre
l'invasion de l'étranger, les frontières de sa patrie. C'est long-temps
après, et à mon retour à Paris, qu'en lisant les mémoires si touchans du
duc de Montpensier, je me suis applaudie de la patience qui me fit lire
tout ce qui tend à atténuer la gravité des bruits répandus contre la
mémoire de son père; malheureusement la postérité est quelquefois aussi
crédule que les contemporains, et par paresse on s'arrête aux opinions
faites d'avance.

J'ai voulu sur ce point penser d'après moi-même, et j'ai eu quelquefois,
et pour plusieurs faits, l'occasion de m'applaudir d'une constance
d'études qui m'a valu le droit de penser et de dire que le prince, dont
les torts ont été si chargés de circonstances aggravantes, valait mieux
que sa renommée.

Nous étions partis à trois heures du matin du port d'Ostende, et à sept
heures du soir nous étions aux prises avec les aubergistes de Douvres.
Ma première pensée, en touchant le libre rivage de l'Angleterre, fut un
regret si terrible que je n'en pus cacher la déchirante amertume à mon
bon et spirituel compatriote et compagnon de voyage. J'avais saisi son
bras convulsivement en m'écriant: «que ne m'a-t-il écoutée! que n'ai-je
pu le conduire ici, le voir, le sauver du moins, mourir à ses pieds ou
le consoler et le servir.» Cette pensée rétrograde fit place aux ennuis
d'une arrivée, et d'une arrivée en Angleterre; ni chagrin ni humeur ne
pouvaient tenir heureusement contre les contestations comiques et
bruyantes de ce bon Mangrini, qui ne pouvait se persuader qu'une fille
d'auberge du duché de Kent ne comprît pas le mauvais français d'un poète
italien. On m'a toujours dit que je prononçais parfaitement les langues
que je parle; j'en fis une utile expérience avec la servante de
l'auberge de Douvres, qui, après mes cinq ou six mots d'anglais, me fit
le même compliment, et aussi brutalement qu'à mon compagnon de route. En
entrant dans la salle, je ne fus pas médiocrement surprise d'y trouver
le major Garnier, que je croyais à Bruxelles, sollicitant auprès de
Cambacérès pour les exilés du Champ d'Asile; il me parut soucieux, mais
fort content de notre rencontre, et la confidence qu'il me fit me le
prouva. Je la réserve pour le chapitre suivant, ainsi que les détails de
mon départ pour Londres et de mon arrivée dans cette capitale; du
commerce, de la liberté, et cependant aussi des préjugés et des abus.



CHAPITRE CLXXX.

Confidence du major Garnier.--Départ et arrivée à Londres.--L'orgueil
britannique.


Une fois installée à Douvres, Mangrini, qui me vit très occupée à causer
avec le major Garnier que je venais de rencontrer, s'éloigna pour
parcourir la ville, et disparut jusqu'au souper. Garnier, frappé sans
doute de son accent italien, me demanda avec un air qui me déplut, des
renseignemens sur lui. «Vous les lui demanderez, lui dis-je; il n'est
pas avare de paroles.» Le major vit qu'il avait été indiscret, et
s'excusa avec politesse. Il m'étonna singulièrement en me parlant de la
commission que j'avais faite à Anvers, et des papiers que j'avais remis
et que j'étais convaincue m'avoir été adressés par Carnot. Garnier
m'assura que depuis que Fouché avait inscrit Carnot sur une liste
d'exil, celui-ci était venu à Cassel, peut-être; mais qu'au moment où
nous en parlions, il avait la certitude que Carnot était à Varsovie.
«C'est tellement vrai, ajoutait Garnier, que nous savons la manière dont
le grand-duc Constantin a accueilli le vainqueur de Wattigny, et
l'ex-ministre de l'empire, qui, avec sa fierté toujours républicaine,
n'a pas mieux répondu aux offres superbes du prince russe, qu'il ne le
fit lors de sa belle défense d'Anvers au prince-royal de Suède, son
ancien co-religionnaire en politique. Connaissez-vous cette réponse? La
voici: J'étais l'ami du général Bernadotte; mais je suis l'ennemi du
prince étranger qui tourne ses armes contre ma patrie.» J'écoutais
Garnier les yeux fixes, la bouche béante; il ne parut pas y faire
attention, et me montra une liste de souscription, me disant qu'il
comptait sur moi, mon activité et mon esprit, pour voir tous les
Français à Londres, pour les intéresser en faveur d'un projet qui allait
assurer un asile à la valeur malheureuse. Avec ces mots-là, on m'eût
fait traverser un brasier allumé. Je promis plus, qu'il ne demandait. Je
lui dis que, me prévalant de la généreuse bienveillance d'un prince, du
duc de Kent défunt, je tâcherais de voir et d'approcher les princes ses
frères; enfin je me dévouai encore par pure exaltation à des gens que je
ne connaissais que de nom. Mais je restai néanmoins fort inquiète des
papiers que j'avais portés à Anvers chez M. Van B***. Il n'y a pas dans
cette ville une maison où l'on ne prononce le nom de Carnot avec
respect. On se rappelle avec vénération qu'en prenant de sages et fortes
mesures pour la défense de la ville, il en protégea les intérêts, en ne
voulant pas consentir à la démolition du faubourg Belgrade. Tout le
monde sait à Anvers que le général Carnot reçut d'un des agens des
puissances l'offre de quatre millions pour livrer la ville, et Carnot
refusa.

Ayant remis ce paquet, adressé au général, chez des amis sûrs, je ne
pouvais donc en être inquiète; mais je l'étais davantage par l'étrange
nouvelle que m'apprenait Garnier. Je ne sais pourquoi je ne lui montrai
pas la lettre que j'avais crue et croyais encore de Carnot, mais, sans
aucun soupçon arrêté, mon esprit ne se sentait point attiré vers le
major par cette aveugle confiance qui nous fait un impérieux besoin de
tout confier à l'amitié; aussi gardai-je toute mon incertitude; mais le
soir même j'écrivis à M. Van B***, à Anvers, pour lui expliquer ce qui
venait de m'être communiqué, l'engageant, au lieu de garder les papiers
soi-disant adressés par Carnot, à les ouvrir, à en voir le contenu, pour
ne pas être victime d'une perfidie à laquelle j'aurais si innocemment
coopéré; je ne reçus aucune réponse, et lorsque plus tard je revins à
Anvers, M. Van B*** venait de s'embarquer pour rejoindre le général
Carra Saint-Cyr, nommé par S. M. Louis XVIII gouverneur de la Guiane
française; j'appris bien quelques détails, mais ne sus jamais
positivement le motif réel de ce singulier voyage. La poste ou plutôt
les postes de tous les pays exposaient singulièrement alors à la plus
inexacte correspondance certaines personnes, et il fallait souvent
qu'elles se revissent pour savoir qu'elles s'étaient écrit. Ce que
j'avance est si vrai, que long-temps après le départ de Van B***, et
lors de mon second voyage à Londres, j'appris d'une personne attachée au
gouvernement des Pays-Bas, qu'il avait lu dans les bureaux un passage
extrait de mes papiers.

Garnier me demanda si j'avais traité de ma place pour Londres; lui ayant
répondu négativement, il s'en chargea, et revint tout naturellement
encore à me parler de Mangrini. Je ne me gênai pas pour lui déclarer que
son insistance me déplaisait.

«Il y a beaucoup d'Italiens à Londres, me dit-il; il ne faudra pas vous
lier avec eux.

«--À propos de quoi?

«--Parce qu'on les surveille bien plus que les Français.

«--Mais, mon Dieu, je ne voyage pas pour conspirer, mais pour _secourir_
et _consoler_, si je puis.

«--Je le sais, et je vous en indiquerai une belle et touchante occasion;
je vous ferai connaître une personne intimement liée avec le brave et
malheureux général Gruyer[21], l'ami du préfet de Paris; oui, son ami et
son compatriote.

«--On me l'a dit.

«--Ces traits de générosité sont si rares dans les temps de parti et de
la part des hommes du pouvoir, que je suis heureux de vous apprendre que
M. de Chabrol a eu le courage de le sauver.

«--Eh bien! je tiens M. de Chabrol pour un des plus honorables
caractères de nos temps de passions aveugles et sottes. Mais est-ce le
brave Gruyer qui réclame à Londres la chaleur de mes services?

«--Non, mais un de ses intimes amis.

«--Eh bien! aussitôt arrivée, vous me le ferez connaître.»

Au moment où le major me quitta pour aller arrêter nos places, je vois
entrer Mangrini, rouge de colère, serrant les poings et débitant en
italien toutes les hyperboles furibondes de l'indignation; je le priai
d'abord de se calmer, puis de me dire le motif de son émotion. «Oh!
_maledellittissimi inglesi!_ ils insultent, et quand on leur en demande
raison, ils vous montrent leurs poings fermés comme des _facchini_. Ah!
vivent les Français! cela n'hésite pas pour un coup d'épée ou de
pistolet, c'est un plaisir; mais les Anglais, la sotte et orgueilleuse
nation; grossière, insupportable! Voulez-vous fuir aussitôt avec moi de
cette terre maudite?

«--Mais à qui en avez-vous? Que vous est-il donc arrivé?

«--J'en ai à une quinzaine d'ivrognes; je veux voir Douvres, je parle
mal l'anglais, j'ai demandé un guide, on s'est moqué de moi; ils m'ont
poursuivi du nom de Français, de propos sur Waterloo, sur leur
Wellington. Je leur ai crié qu'il ne valait pas une chiquenaude d'un des
grognards de l'île d'Elbe.

«--Mais vous êtes fou, mon pauvre ami; songez-vous que nous sommes à
Douvres?

«--Oh! j'en ai dit bien d'autres! J'ai prédit, car j'étais sur mon
trépied, que la France se relèverait un jour grande et forte, qu'elle
étendrait un bras vengeur des funérailles de Mont-Saint-Jean; alors,
bravement, ils se sont tous mis contre moi; j'ai proposé la partie, un à
un, à six des plus furieux, ils m'ont répondu en me montrant leurs
poings fermés; je les ai appelés poltrons, et puis ils m'ont laissé
tranquillement partir.»

Quelques Anglais entrèrent alors; ils regardaient tous mon bon Mangrini,
et dix minutes après il était au milieu du groupe, criant, pérorant et
disant hautement, dans la salle d'une auberge de Douvres, ce qu'on
n'aurait pu, à cette époque, dire dans un salon à Paris. La dispute
allait finir, je le crus du moins, comme une réconciliation britannique,
par un bol de punch; mais malheureusement un des adversaires avait parlé
de Naples, de Nelson, et Mangrini ne se posséda plus; il reprocha aux
Anglais la conduite barbare de leur amiral envers le malheureux
Corraccioli, qui valait à lui seul mieux qu'une flotte. On disputait
encore quand le major Garnier rentra; je m'étais tenue à quatre pour ne
pas prendre part à l'action; on n'avait pas fait attention à moi plus
qu'aux autres voyageurs, et mes cheveux encore presque blonds, mon teint
assez frais, m'avaient sans doute, à Douvres comme à Bruxelles, fait
prendre pour un enfant de la Grande-Bretagne. Garnier, en m'adressant la
parole, détruisit l'illusion, et j'entendis trois ou quatre fois répéter
_french lady_, et tous les yeux se tournèrent sur moi; il y eut un jeune
anglais qui m'interpella avec beaucoup de politesse, comme arbitre
contre le fougueux Mangrini. Je déclinai ma compétence, disant qu'il
s'agissait d'un de mes compatriotes, et que, son emportement à part, je
trouvais qu'il avait non seulement raison, mais que je remerciais
sincèrement Mangrini de son zèle à défendre la gloire française, et
surtout de son horreur pour un genre de combat que, dans tout autre
pays, en France surtout, on appelle _la bravoure du peuple_. J'ai
retrouvé depuis, à Anvers, ce jeune Anglais appelé Charles. Dunderdale
me regarda avec un air où ma vanité flattée me fit trouver de
l'admiration; ce qu'il me dit de mon enthousiasme pour la gloire
militaire de la France nous lia aussitôt d'amitié. Celui-là était un
véritable Anglais, plaçant son pays au-dessus de tout, mais par suite
des mêmes idées, n'estimant également chez les autres que l'ardente
préoccupation et l'exclusif amour de la nationalité: «Et tenez, Madame,
je préfère une Française qui parle comme vous de notre victoire du
Mont-Saint-Jean, à d'autres belles dames de France que j'ai vues
embrasser les bottes de nos cavaliers, et adorer la pâle figure de notre
Wellington. Vous voyez donc que la prévention n'a aucune prise sur moi;
mais je ne cède jamais non plus à celle des autres, et ce M. Mangrini
était à son tour bien grossier d'insulter les gens chez eux.» M.
Dunderdale parlait parfaitement français, et je ne trouvais pas un mot à
dire à sa réponse sage et modérée. Pour finir la dispute, il proposa de
dîner ensemble et de porter un toast aux braves des deux pays: «Oui,
volontiers, disait Mangrini, mais avant tout, au retour de la gloire
française!

«--Pas au détriment de ma patrie, pas comme vous le pensez, Monsieur,»
répliqua Dunderdale. J'avais, pendant toute cette discussion, observé
assez attentivement le major Garnier, et je ne fus satisfaite ni de sa
physionomie ni de son action; car avec son air d'être uniquement occupé
de la rédaction de la carte, il écrivait avec une dextérité qui ne
m'échappa point tous les détails de la scène, et quand nos yeux se
rencontrèrent, ses regards et ses grimaces d'intelligence me rappelaient
la scène de _Jacquinet_ d'_Une Folie_[22]; et l'envie me prit de dire
aussi au major, comme la pupille du malin tuteur: «Je crois que cet
imbécile me fait des signes.» Un peu plus tard, je ne m'aperçus que trop
que le major méritait une épithète plus énergique.

Enfin, grâce à l'aimable et bienveillante intercession de M. Dunderdale,
tout se calma; on dîna du meilleur accord; les toasts furent portés à la
gloire des braves morts à Waterloo, et aux braves de l'Angleterre; ce
dernier, non sans une grimace de la part de Mangrini. Dunderdale nous
fit des adieux d'ami, et s'embarqua pour Calais; et Garnier, Mangrini et
moi, après avoir, chacun dans une chambre dépourvue de tout le
_superflu_ nécessaire, passé une détestable nuit, nous montâmes sur la
galerie d'une voiture élégante, parfaitement attelée, et roulâmes avec
la rapidité de l'éclair jusqu'à Londres, par le comté le moins beau de
l'Angleterre, mais qui, pour les étrangers, offre encore l'aspect d'un
immense parc régulièrement, c'est-à-dire ennuyeusement, vert et beau.



CHAPITRE CLXXXI.


Route de Douvres à Londres.--Rencontre.--Les proscrits.--Lettre de
Léopold.


Si le ciel de l'Angleterre n'était pas chargé, même dans la plus
heureuse saison, de cette froideur nébuleuse qui n'offre jamais aux yeux
l'éclat de cette pureté azurée dont brille l'Italie et même la France,
l'Angleterre serait un assez beau pays; et quoique le comté de Kent en
soit la moins belle partie, nous trouvâmes encore admirable l'uniforme
magnificence des routes, des prairies et des jardins. Il y a entre les
paysages anglais et ceux de la Hollande une grande ressemblance; mais
j'aime mieux ceux de ma patrie. Le nom du duché de Kent, que je
parcourais, me rappelait tout naturellement le souvenir d'un bienfaiteur
trop tôt enlevé à ma reconnaissance, et ce souvenir embellissait la
contrée.

Le major Garnier tenta de me tirer de la rêverie profonde dans laquelle
j'étais tombée, en me parlant d'un projet dont le charme disparaissait à
mesure que j'avançais. Je ne lui répondais qu'avec la plus désobligeante
distraction, et l'ennui de la route ne diminuait que par les piquantes
boutades de l'impétueux Mangrini. Sa conversation s'élevait quelquefois,
et son esprit riche en lectures et en souvenirs m'était d'une précieuse
ressource. Il passait en revue tous les personnages célèbres qu'il avait
connus: j'appris dans ses confidences plusieurs traits de la vie du
célèbre auteur[23] de Fénélon et d'Henri VIII, qui me donnèrent, pour
son caractère, autant d'estime que j'avais eu d'admiration pour son
talent. Mangrini, qui avait été secrétaire d'un des membres du Comité de
salut public, et qui, dans une position forcée mais confidentielle,
avait vu à fond la vérité des hommes et des choses, défendait avec un
accent de coeur Chénier de l'accusation d'avoir trempé dans la
condamnation de son frère: «J'ai vu, s'écria Mangrini, Marie Joseph
solliciter au risque de sa vie, auprès des bourreaux Marat et
Robespierre, la grâce d'André. La haine des partis, toujours prompte à
inventer des fables atroces, l'a appelé terroriste; mais je sais, moi, à
la rage avec laquelle les jacobins purs parlaient de lui, qu'il ne
participa jamais à leurs crimes. Il a sauvé des victimes et il n'en a
point fait. Le général Montesquiou et Talleyrand lui doivent leur retour
en France. Ce ne fut qu'après le 9 thermidor que Chénier eut quelque
crédit dans les affaires; lisez ses vers adressés aux mânes de son
malheureux frère: d'ailleurs, s'il eût été couvert de son sang, eût-il
osé se réfugier dans les bras de sa mère?

«Ce raisonnement me suffit, je n'en veux point d'autre, m'écriai-je à
mon tour; je vous remercie de cette religion d'amitié pour un homme
célèbre.»

Nous arrivâmes en causant à Cantorbéry; je ne voulus pas accompagner ces
messieurs pour aller, en courant, visiter la cathédrale; on ne s'arrête
que peu d'instans à Cantorbéry; et quand je voyage, je veux avoir tout
le temps de sentir à mon aise la beauté des objets.

De Cantorbéry à Worchester, la vue de la Tamise excita l'enthousiasme de
Mangrini. Ces sites bien élégans, ces eaux bien limpides, avaient trop
de monotonie pour mon coeur; il me faut des spectacles plus mouvans, plus
de grandiose, il faut à mon imagination les Alpes ou l'Océan.

À Worchester, Mangrini rencontra un autre exilé de sa connaissance et
qui était aussi de la mienne, quoique je ne le remisse pas; c'était
Charbonnières, conventionnel que j'avais quelquefois rencontré chez
l'amiral Gantheaume, et que la société de l'amiral, qui n'était pas
celle des jacobins, séparait des agens intéressés ou coupables de cette
époque si cruelle de la terreur.

Charbonnières était en effet d'un caractère élevé et généreux;
opiniâtre, il est vrai, à la manière de Carnot dans son républicanisme
romain, mais aussi le plus intègre des hommes; attaché long-temps au
ministère de la marine, il s'y était fait estimer et chérir jusqu'au
moment où la loi d'amnistie du 12 janvier 1816 le rejeta loin d'une
patrie qu'il aimait toujours.

Après les premiers embrassemens des deux camarades, Charbonnières parla
à son ancien commensal de trois autres amis qui se trouvaient également
à Rochester, dans l'espoir d'y voir arriver le général
Lefebvre-Desnouettes, dont l'absence prolongée leur causait les plus
vives alarmes.

Mangrini avait des lettres de change sur un banquier de Londres, qui
devaient servir à son embarquement. Je sus depuis qu'il en employa la
plus grande partie au soulagement des amis qu'il venait de rencontrer.
Avec Charbonnières il venait de retrouver le célèbre Cambon, le grand
financier de la Convention, qui, par une contradiction commune dans ces
temps, sut allier à toute la douceur des moeurs privées toute la frénésie
des passions politiques; vieillard chez lequel l'âge n'avait amorti
aucun des principes de sa jeunesse, et qui, ayant reparu à la Chambre du
Champ de Mai, avait par cette seule apparition gagné l'exil. J'avoue
qu'en voyant de près dans le malheur des âmes qui savaient le supporter
avec noblesse, qu'en écoutant les récits de leur vie passée, des
effroyables nécessités qui avaient presque toujours pesé sur leurs
actions, je revenais un peu de l'ancienne horreur que certains noms
avaient toujours excitée en moi.

Cambon me parut instruit, peu aimable, regrettant les désastres de notre
gloire militaire, et ne maudissant point sa patrie. Au milieu de tant
d'événemens qui venaient de précipiter une partie de l'Europe contre
l'autre, la grande préoccupation de Cambon, sa grande colère était
encore contre les nobles et les prêtres. Il les haïssait avec une
franchise qui à tout instant lui échappait. Les ministres du culte
anglican ne lui plaisaient pas plus que les catholiques; et, à défaut de
capucins, il épanchait sa bile à Londres contre les quakers. Eh bien, à
quelque temps de là, j'ai appris de la bouche de Tallien un fait qui
contraste singulièrement dans la vie de Cambon avec son antipathie si
violente contre toute association religieuse: après quelques
observations, il avait laissé libre la vocation d'une de ses soeurs,
entrée dans un couvent, et était resté son protecteur et son ami.

Une fois installés, notre petite colonie s'occupa du sort commun de tous
les exilés à secourir. Cambon, en assemblée générale, pensa que pour
assurer les moyens, d'un embarquement avantageux il était bon de se
concerter avec la Belgique et une société d'hommes généreux, très ardens
à y seconder l'entreprise du Champ-d'Asile. J'offris mes services, ma
présence en Hollande pour cet objet important. À cette proposition, tous
ces Messieurs m'entourèrent avec des acclamations de reconnaissance.
Rien cependant ne fut encore arrêté. Mais le lendemain on prit un parti
sur la cotisation de dévouement et de démarches que chacun devait
apporter à la cause du malheur. On pensa que mes relations avec un
illustre personnage pouvaient rendre ma présence plus utile à Londres.
Je devais donc y rester avec le major Maingredini. Cambon eut Douvres
pour mission, Charbonnier et Tareni Maidstoe, tous avec des
recommandations, et, ce qui est la meilleure, avec une bourse bien
garnie. J'étais descendue à Londres dans le Strand, chez une dame qui
tenait des appartemens garnis fort propres, mais dépourvus de cette
élégance, de ce luxe qu'on se donne à Paris avec seulement de l'aisance.
Londres est encore bien en arrière pour la distribution et l'ameublement
des maisons; mais tout ce qui tient à la propreté extérieure y est
soigné jusqu'à la coquetterie, comme en Hollande. Mon hôtesse paraissait
une fort bonne personne, parlait fort passablement le français, et était
assez favorablement disposée pour notre nation; elle nous dit, presque
dès la seconde parole, qu'elle attendait un de nos généraux exilés. Le
major qui m'avait accompagnée pour le choix de ce logement, m'offrit de
se charger de toutes les informations qui pourraient faciliter mes
démarches. Je le remerciai de son zèle officieux, sans en être touchée
le moins du monde. Je ne sais quoi retenait ma confiance. Ce jour-là il
revint le soir chez moi, tout consterné, m'annonçant qu'il était forcé
de repartir pour Douvres, où il avait oublié son portefeuille. Aussitôt
il m'entra mille vilains soupçons dans l'esprit, et assez justement.

Mon hôtesse se prit tout à coup pour moi d'une tendresse à laquelle je
répondais très peu, et qui m'impatientait fort. Il faut à mon coeur des
témoignages d'amitié auxquels la physionomie puisse me faire croire, et
j'avoue que la glaciale figure de miss Buller détruisait à mes yeux
toutes les expressions de son subit attachement. Ne me sentant aucune
sympathie d'affection pour l'ennuyeuse Anglaise, je m'occupai de
chercher un appartement où ma liberté fût plus entière. Je m'arrangeai à
merveille avec une veuve française qui demeurait dans Bond-Street. Pour
comprendre tout ce que ce nouvel arrangement avait d'agréable pour moi,
il faudrait savoir à quel point, dans mes courses, j'aime à rencontrer
des compatriotes. Un instinct invincible m'emporte vers des contrées
étrangères, et dans ces contrées étrangères un second mouvement de mon
coeur m'y rend nécessaire de ne parler presque que de ma patrie.

La physionomie ouverte et spirituelle de Mme Duvernot équivalait, pour
ma confiance, à dix années d'intimité. Elle élevait avec elle la fille
d'une soeur malheureuse, et cet aimable enfant rendait sa société encore
plus douce et plus animée. Mon appartement répondait à mon exigence et à
mes habitudes; il était assez élégant pour me faire souhaiter d'y
prolonger mon séjour; mais quand mes yeux se portaient sur le triste
ciel de Londres, je sentais comme une impossibilité d'y respirer
heureuse; et le mois que je devais passer à Londres m'eût paru un
siècle, sans ce charme d'un intérieur où toutes les conversations me
reportant aux souvenirs et aux intérêts de la France, me faisaient
presque oublier que j'en étais absente. Une des premières questions que
m'avait adressées Mme Duvernot avait été relative à mon compagnon de
voyage. Je lui nommai le major. Ayant été en relations avec presque tous
les Français que les derniers changemens politiques avaient amenés à
Londres, elle me promit de sûres informations sur mon compagnon de
route. J'en rendrai compte plus loin, et l'on sera peut-être étonné de
toutes les formes que savait prendre le plus odieux espionnage, pour
ajouter encore aux malheurs de l'exil ces mille piéges du faux intérêt
devenant bientôt un surcroît de surveillance. Je n'étais pas installée
depuis huit jours, que déjà ma correspondance devenait active.

Il n'aurait vraiment tenu qu'à moi de me croire un agent diplomatique.
Parmi mes nombreuses lettres, il s'en trouva une de Léopold. Je n'en
citerai rien, parce qu'elle contenait l'expression d'un délire que je ne
pouvais partager. Léopold me peignait en traits inconcevables, la
préoccupation de son esprit, l'emploi entier de sa vie pour découvrir
les traces de chacun de mes voyages. Léopold finissait par me dire
qu'heureux enfin après tant de démarches, puisqu'il savait où j'étais,
il m'envoyait un de ses amis pour me confier tout ce qu'il n'osait
encore confier à son amie... à sa mère.

La lecture de cette lettre me jeta dans mille pensées plus extravagantes
les unes que les autres; mais, le lendemain, ma raison fut encore
victorieuse de ces nouveaux combats, et j'eus la force de ne répondre à
Léopold que comme une mère. Quand je me rappelle tout ce que ce courage
de refus me coûta d'efforts, je suis fière et heureuse de cet empire sur
moi-même qui m'a valu, en échange des joies passagères que j'avais
fuies, un de ces contentemens du coeur, une de ces ressources pures de la
vieillesse dont l'affection, l'estime de Léopold me sont garans.

Après la lecture de la lettre de Léopold, j'avais un besoin de solitude,
d'air et de liberté. On ne remporte jamais de grandes victoires morales
sur soi-même, sans en payer l'effort par une espèce d'anéantissement
physique; les courses, les promenades, sont mes ressources quand je
tombe dans cet état. Je sortis donc en voiture et me fis conduire à
Kensington; ce n'était point l'heure à la mode, l'heure du beau monde,
plus ridiculement aristocratique en Angleterre que partout ailleurs,
même dans le choix de ses plaisirs. Je pus donc m'enfoncer en toute
liberté sous les ombrages de ce jardin royal plus beau que ceux de
Paris, car il met mieux, si je puis m'exprimer ainsi, la campagne dans
la cité la plus populeuse; les cerfs et les chevreuils y courent avec
cette indépendance qui vous transporte à cent lieues d'une capitale,
véritable Babel de la civilisation. Là, appuyée au pied d'un arbre, je
me laissai aller à tout ce désordre d'idées où vous jette le
retentissement d'une grande passion; là, je n'étais plus une femme
combattant son coeur avec sa raison; je redevenais un être faible et ému,
ne regrettant pas une immolation, un devoir, mais ressaisissant avec
délices les riantes images, les douces chimères du sentiment que j'avais
étouffé; les heures s'écoulaient, dans ce rêve enivrant, j'oubliais les
années, les obstacles, les distances; j'oubliais tout, excepté Léopold.
Je venais de faire un acte de vertueuse raison; mais les vertus humaines
sont si peu de chose, que je dois avouer que la mienne, dont peu de
femmes eussent pu être capables après pareil assaut, ne tint peut-être
qu'à l'absence de l'objet qui la mettait en péril. Cette absence me
sauva seule d'une faiblesse qui m'eût rendue à jamais malheureuse, car
elle m'eût privée de tout droit de m'estimer moi-même.

Toutefois, je me levai plus forte que je ne m'étais assise; le parc
commença à s'animer par la foule élégante des deux sexes. La curiosité
de ce spectacle m'arracha au trouble de mes émotions. Je remarquai le
nombre incroyable de jolies femmes; mais ce qui en diminuait peut-être
le mérite, c'est qu'elles paraissaient toutes l'être de même. Quoiqu'en
général les femmes anglaises soient grandes, ma taille parut fixer
l'attention des belles promeneuses, et ne voulant pas subir
l'importunité de tant de regards, je doublai le pas, et mis encore plus
d'empressement dans cette espèce de fuite, à la vue d'un groupe de ces
jeunes fats dont Londres fourmille, et qui ont dans ce genre une
supériorité réelle sur ceux de Paris. Ne connaissant pas du tout les
localités, je m'égarai complétement; au lieu de sortir du parc, je m'y
enfonçai encore davantage. Quelques jeunes gens avaient l'air de vouloir
me barrer le chemin: je levai mon voile, les engageant en français, et
d'un ton très expressif, à me laisser l'espace libre; aussitôt l'un des
plus jeunes me regarde, et s'écrie: «Quoi! mon Dieu! Madame de
Saint-Elme, c'est vous? Vous, à Londres?» Je ne remis pas dans le moment
le jeune Châteauneuf[24]; mais, heureuse de m'entendre interpeller en
bon français, je répondis avec un joyeux sourire; j'acceptai aussitôt le
bras qu'il m'offrit, après avoir congédié ses amis. Je l'avais alors
reconnu.

Armand de Châteauneuf était la rencontre la plus agréable que je pusse
faire à Londres; il y était pour ainsi dire naturalisé, tant par ses
divers voyages que par un long séjour. Il m'offrit ses services, et je
les employai utilement pour quelques uns de nos malheureux compatriotes.
Châteauneuf me reconduisit, et, une fois rentrée chez moi, raffermie
dans toutes mes idées de devoir, j'écrivis de nouveau à Léopold, et dans
des termes qui, moins courts et plus tendres, pussent lui persuader et
lui faire partager ma résolution raisonnable. Au surplus, voici cette
lettre:

     CHER LÉOPOLD, MON AMI, MON FILS,

     «Lisez-moi sans trouble, il y va de votre bonheur et de tout mon
     repos... Je ne veux entre nous d'autre juge que votre coeur. Votre
     lettre, si vivement désirée et si affligeante, cette lettre me
     décide à rendre nos destinées inséparables, et je vais vous en
     expliquer les seuls moyens. Oui, Léopold, je consens à vous appeler
     près de moi. J'accepte votre appui, mais à une inexorable
     condition, c'est que j'acquerrai un fils et vous une mère, mais
     _seulement une mère_. Je ne vous blâme point de fautes déjà
     expiées; je vous plains trop sincèrement pour vous trouver encore
     coupable. Il faut, en attendant votre congé, prendre une permission
     de trois ou six mois; il faut les aller passer dans le lieu de
     votre naissance, ou du moins là où s'écoula votre enfance. Vous ne
     pouvez douter de l'émotion que m'ont causée les détails de votre
     blessure; mais je n'y répondrai pas en ce moment, car j'ai besoin
     de ma raison, et je l'exposerais. Tant que vous serez militaire,
     cher Léopold, j'exige que vous ne m'interrogiez jamais sur mes
     amis, sur mes voyages, sur mes relations; je ne fais rien dont
     j'aie à rougir; tout ce que je fais est de souvenir, et mes
     souvenirs sont ma vie; mais je ne dois pas les mettre en contact
     avec vos nouveaux devoirs. Écrivez-moi, en ne me parlant que de
     vous et de moi. Réglez vos intérêts sans songer à moi. Plus de
     lettres comme le commencement de la dernière. Votre dévouement, je
     l'accepte; votre amitié, j'y réponds par l'amitié la plus tendre:
     mais le mot d'_amour_ prononcé, nous séparerait à jamais. Si
     j'avais besoin d'argent, c'est à vous, mon ami, mon fils chéri, que
     j'oserais dire: _Aidez-moi!_ Adressez-moi toujours vos lettres
     poste restante. Vous me demandez si l'Angleterre est un beau pays?
     Non, et il me faut pour en supporter le séjour l'objet important
     qui m'y a conduite. Si votre attachement s'épure, si à tout votre
     attachement vous joignez une raison qui me rassure, nous irons au
     printemps prochain visiter l'Italie. Oui, je conduirai le fils de
     mon adoption sous les doux ombrages de Val-Ombrosa, où, me
     retraçant mon heureuse enfance, je veux, par la religieuse image de
     ma mère, en apprendre moi-même les devoirs sacrés. C'est demain
     l'anniversaire de votre naissance, cher Léopold; vous avez
     vingt-trois ans: j'en ai eu trente-neuf il y a six jours. Ainsi me
     voilà atteinte par la fatale quarantaine; ce sera la plus heureuse
     époque de ma vie, si je trouve dans votre coeur les sentimens qui
     peuvent seuls répondre à l'attachement, à l'amour de mère que je
     vous ai voués pour la vie.

     «Ida Saint-Elme.»

Les combats que j'avais eu à soutenir avec moi-même m'avaient absorbée
depuis quelques jours, et toute ma sensibilité employée pour mon propre
compte s'était, sinon refroidie pour le service de mes compatriotes, du
moins singulièrement ajournée dans toutes les démarches que j'avais
promises. Mon coeur une fois plus tranquille, ma raison un peu plus
raffermie à l'égard de Léopold, je repris mon activité, et ce dévouement
aux autres, en même temps que je le remplissais comme un devoir, me
soulagea comme une distraction. Ceux de mes compagnons de voyage qui
s'étaient détachés dans diverses directions, revinrent successivement à
Londres, mais sans avoir pu réussir à nouer un ensemble de volontés et
de ressources. C'étaient les belles promesses de Paris qui s'en allaient
en fumée, les correspondances de Belgique qui avaient manqué, la
diversité des opinions empêchant d'agir, enfin toutes les mille
difficultés que les proscrits et les malheureux se créent à eux-mêmes,
rien n'avait été épargné par le sort contre nos projets.

Pour redonner à mes amis un peu de ce courage, qui naît de l'union et du
bon accord, je tentai, auprès d'un grand personnage, une démarche qui,
en leur assurant la protection sinon ouverte, du moins efficace du
gouvernement anglais, les enchaînât comme malgré eux à un centre
d'action et de volonté. Ce personnage, que j'avais entrevu quelquefois à
Bruxelles auprès du duc de Kent, m'avait peu remarquée; mais le prince
généreux qui m'avait traitée avec tant de bonté, m'avait parlé du jeune
lord *** dans les termes d'une grande confiance, et sur ma
recommandation, l'avait prié, quand il retournerait à Londres, de
s'intéresser à quelques Français fort persécutés. Je pensai qu'en me
présentant chez le jeune pair, le souvenir de son royal ami suffirait
pour qu'il me facilitât quelques ouvertures utiles auprès des
puissances.

Lord Édouard me reçut avec cette politesse aristocratique, véritable
attribut des grands seigneurs anglais, et même avec une sorte de respect
à ma seule invocation d'un nom auguste. Je lui expliquai le but de ma
visite; il me comprit, et je le remerciai presque de la noblesse de ses
refus de me servir presque autant que d'une promesse chaleureuse de
dévouement. «Je prends séance depuis fort peu de temps au parlement, me
dit-il; le ministère me déplaît, je suis d'un tempérament d'opposition;
ma place a été bientôt choisie, je ne veux rien devoir, rien demander,
pas même une bonne action à nos hommes d'État, qui d'ailleurs me la
refuseraient. Je regrette bien vivement que mes devoirs parlementaires
ne me permettent pas de remplacer celui que son haut rang eût mis
au-dessus de ces convenances. Mais, Madame, ce que le membre de
l'opposition ne peut faire auprès du pouvoir, le véritable Anglais,
l'ami de l'humanité, doit s'en acquitter autrement. Je proposerai à mes
amis une souscription pour vos réfugiés; moi-même je m'inscrirai à la
tête, et comme mon offre au malheur sera considérable, l'idée de ne pas
me céder en magnificence grossira la liste, et la bonne oeuvre est bien
capable d'obtenir chez nous la fortune d'un pari.»

Je convoquai ma petite colonie le jour même, et lui fis part de ma
démarche, de son résultat négatif sur un point, de son succès plus
complet sur un autre. Mangrini parla le premier, et fit remarquer que,
quel que fût le malheur de la position, des Français ne pouvaient
accepter la proposition de lord Édouard, honorable pour lui, mais peu
flatteuse pour eux: qu'isolément on pouvait accepter de qui offre, mais
que faisant dans cette circonstance corps de nation, la thèse changeait;
que le nom de Français était la seule chose qui leur restât, et qu'ils
la pourraient compromettre par les apparences d'une aumône formée de
l'or des étrangers, de ces étrangers surtout avec lesquels nous devions
conserver le plus rigoureusement notre honneur.

Les avis furent unanimes, et j'avoue que par une verve égale de
patriotisme, je partageai ces religieux scrupules que le ton noble,
affectueux et digne de l'Anglais m'avait empêchée d'apercevoir dans
l'effusion d'une intime conférence. J'écrivis à lord Édouard, séance
tenante, et pour éviter les persécutions aimables qu'allait de sa part
m'attirer sa manière de procéder, je résolus de quitter Londres dans les
quarante-huit heures. Cela fut d'ailleurs une conséquence de nos projets
dès lors avortés; chacun prit son parti. On convint de s'isoler, de
disputer chacun de son côté contre le sort, de s'abandonner enfin à la
fortune privée, puisque la fortune commune ne pourrait qu'être à charge
à quelques uns, sans profit pour les autres.

Le lendemain même, je fis mes adieux à Mme Duvernot, non sans la
remercier beaucoup de tous ses soins, car l'hospitalité, lors même qu'on
la paie, mérite encore plus que votre argent, quand elle est aussi
agréable que celle dont je venais de jouir.



CHAPITRE CLXXXII.

L'hôtel Meurice à Calais.--Inquiétudes politiques.--Les dames
anglaises.--La pièce de quarante sous.--Départ mystérieux.


J'étais malade et triste en arrivant à Calais; je sentais que j'aurais
dû rester à Londres encore: jamais traversée ne fut plus pénible. Je
m'étais fait conduire à l'hôtel Meurice, après avoir subi l'ennui d'une
inspection douanière fort superflue avec moi sous le rapport mercantile,
car par goût et par honneur je déteste la fraude, mais visite qui était
un peu plus utile sous le rapport de la politique. Dans mes papiers se
trouvait un bagage de journaux anglais et belges, qui n'étaient rien
moins qu'innocens, et dont l'entrée était interdite.

Après une courte toilette, je descendis au salon du magnifique hôtel que
j'avais choisi. Mon oeil, naturellement inquiet et pénétrant, aperçut
dans un des coins du salon, une figure dont l'impression faillit me
faire tomber à la renverse: c'était l'_âme damnée_ de D. L***, un de ces
hommes de mystère comme lui, que j'avais vu chez lui, avec lui; qui dans
les cent jours était _très napoléoniste_, se disant brouillé avec D.
L***, mais le voyant toujours. Je ne saurais dire à quel corps
appartenait cet homme, mais je l'avais souvent remarqué sous des habits
très bourgeois, et des habits très militaires. Je fus tellement saisie
par cette rencontre, que je me demandais _in petto_: ai-je quelque chose
à redouter? J'ai eu de la compassion pour le malheur, mais on n'est pas
factieuse pour avoir été sensible. Cependant le système des
interprétations peut faire sortir le crime de la pensée la plus pure, et
alors je me rappelai qu'il y avait dans mes papiers quelques strophes à
Napoléon, sur l'hospitalité qu'il avait demandée à l'Angleterre, qui la
lui avait donnée dans une prison, sur un rocher, au bout du monde. Au
souvenir de l'indignation qui m'avait dans ce moment rendue poète, je
tremblai de l'énergie de ma philippique, et me sentis atteinte d'une
sueur froide. J'étais comme clouée à ma place par un pouvoir
d'imagination plus fort que ma volonté, et je restai à regarder le
_basilic_ dont l'aspect m'avait pétrifiée. La foule qui arriva pour se
placer à table me força de changer, et je me trouvai malgré moi portée
tout auprès de l'être que j'aurais voulu expédier à deux mille lieues de
là. J'étais bien sûre de me préserver de ses questions par le silence,
mais j'étais, d'un autre côté, bien convaincue que tout ce qui pourrait
se dire serait soigneusement écrit: j'étais au supplice.

Le dîner finit sans que l'argus osât me regarder. Il perdit même les
frais de son attention, car, chose merveilleuse, une table d'hôte fut
silencieuse; il est vrai que les Anglais y étaient en force. Je suivis
l'exemple de leurs dames, dont la désertion fut prompte, et
j'accompagnai les deux plus jeunes.

Deux de ces dames se donnaient un petit air d'importance en parlant
italien. Je ne résistai pas à la vanité de leur montrer que j'étais plus
forte qu'elles; je les saluai donc en italien, et de ce moment il n'y
eut plus moyen de nous quitter. Leur politesse avait en une minute fait
tomber toutes mes préventions; rien n'était moins pédant que ces deux
charmantes Anglaises, et nous passâmes une soirée qui nous rendit
pénibles les adieux du lendemain. Je les ai retrouvées à Londres plus
tard, et j'aurai plus loin à rendre compte du vif intérêt qu'elles
prirent à ma bizarre destinée. Le soir même, ayant appelé un des garçons
de l'hôtel pour lui demander quelques volumes laissés avec mes bagages,
cet homme en me les apportant m'annonça que le monsieur qui avait dîné à
côté de moi me demandait un moment d'entretien. «Quel est ce monsieur?
demandai-je; comment s'appelle-t-il?» Le garçon regarda autour de lui,
puis, avec un air mystérieux, il me dit: «Je le crois, entre nous,
Madame, un de ces voyageurs qui ne voyagent pas pour leur compte. Les
maisons, les voitures, les paquet-boat en sont remplis; et, Madame, il
en a toujours été ainsi. En douze années d'auberge on voit bien des
gouvernemens passer, et entretenir des espions qu'ils mettent en croupe
avec eux. Vous avez quelque chose d'extraordinaire qui affriande les
curieux de cette espèce. Vous veniez de Londres, vous passiez pour veuve
de militaire, les Anglais parlaient beaucoup de vous, c'en était bien
assez pour l'intéresser. Que faut-il que je lui dise, Madame?

«--Que je ne suis aux ordres de personne, que je ne reçois que mes
connaissances, et que je ne veux pas faire la sienne.

«--Il faut dire comme cela?--Tout comme cela, et ne plus accepter de
pareil message.»

Après cet accès de courage et de fierté par-devant témoin, je tombai
dans un trouble extrême. Je n'étais point en coupable mêlée à la
politique, mais mon coeur m'avait cependant jetée dans des démarches
susceptibles des interprétations les plus dangereuses. J'avais en outre
des lettres d'amis qui, sans être plus criminels que moi, les avaient
également écrites sous des inspirations capables de compromettre. Je
passai une nuit fort agitée, et en maudissant de nouveau le souvenir de
D. L*** qui semblait me poursuivre.

Mon projet était de me rendre de Calais à Dunkerque, et de prendre la
barque pour entrer en Belgique par Bruges. En descendant le lendemain
matin, j'aperçus l'argus en grande conversation avec le garçon de
l'hôtel, auquel il faisait subir un interrogatoire. Je me glissai
jusqu'à l'escalier, où j'entendis ces mots de la bouche du _quidam_:
«c'est une femme suspecte, une bonapartiste.»

«Vous n'allez pas, j'espère, l'arrêter ici à l'hôtel?

«--Malheureusement je n'ai pas d'ordre, mais elle est recommandée; elle
à fait viser son passeport pour Bruges, elle ira par Dunkerque.

«--Oh! sans doute», répondit le garçon avec un accent qui me fit deviner
que son intention était de m'avertir. L'honnête domestique vint me
raconter bientôt que l'homme, comme il l'appelait, lui avait offert 40
francs pour lui laisser seulement voir le nécessaire qui recelait mes
lettres. «Oh! Madame, servir ces gens-là, plutôt gratter la terre.» Je
n'étais plus dans l'heureuse position de pouvoir récompenser de si
nobles sentimens; j'offris deux pièces au pauvre homme qui n'en voulait
accepter qu'une de quarante sous, parce qu'elle était trouée, et qu'il
allait, disait-il, l'attacher à sa montre pour la conserver toujours.
«Madame, ajouta-t-il, au lieu d'aller à Dunkerque, allez à Boulogne. Je
vais faire charger vos effets; il croit que vous ne partez qu'après
dîner, vous sortirez comme pour une simple promenade, vous monterez hors
la porte, et vous pouvez être à Boulogne, à Amiens avant seulement que
le mauvais génie ne sache votre départ.»

Je pris la résolution de suivre le conseil de l'honnête garçon; car,
sans avoir des craintes positives, l'idée de cette escorte de police me
poursuivait; puis ces voyageurs utiles ont souvent des velléités
arbitraires qu'il leur est toujours facile d'exécuter, au moins un
moment. Disparaître me parut encore le plus sûr, et sans délibérer
davantage je rassemblai mes effets, payai ma carte, et, après avoir
recommandé mon bagage à la prudence du bon Louis, je fus en me promenant
attendre la diligence sur la route de Boulogne. Je fis de bien
singulières réflexions pendant cette promenade, et je ne sais pas si je
ne trouvais point quelque orgueil à me voir ainsi persécutée comme un
grand personnage. Je me sentis alors une humeur d'héroïne contre toutes
les chances que le sort pourrait me réserver. Au lieu de renoncer
prudemment à tous ces voyages qui n'étaient pas mes affaires, je
m'emportai à une orgueilleuse obstination de dévouement aux souvenirs.
Assise sur la route, je rêvais péril, gloire et mort. «De tant de
personnages célèbres que j'avais vus au plus haut degré de prospérité,
que reste-t-il? me disais-je; l'exil... la mort.»

Jamais, ou du moins je puis dire rarement, l'idée de l'avenir pénétrait
dans mon esprit, et le regret de tout ce que j'avais eu de luxe et
d'abondance ne m'a jamais, je puis le garantir, coûté un soupir. Mais
dans ce moment, seule sur un grand chemin, inquiétée dans mes démarches,
n'ayant aucun plan fixe, n'osant reposer mon coeur sur le seul sentiment
qui eût pu le soulager, accablée du sort de tous les objets de ma
reconnaissance et de mon admiration, je puis dire que leur malheur seul
me touchait encore.

Le bruit sourd de la diligence vint heureusement m'arracher à mes
affreuses rêveries. Aussitôt je monte lestement, et m'informe du sort de
mes effets. Le conducteur me dit d'être tranquille, que Louis a tout
surveillé, et je crus voir une intention marquée dans ces mots. Je me
trouvai dans la voiture avec un Anglais fort âgé et souffrant de la
goutte, qui ne comprenait pas un mot de français. Je me fis une loi d'un
rigoureux silence, et ne répondis que par le signe qui l'impose à tout
ce qui se débitait dans la voiture; et, véritable événement! j'arrivai à
Boulogne sans avoir proféré une parole. Que mon arrivée dans cette ville
ressemblait peu à ma présence brillante du camp et de la campagne de
1804! Les rêves du bonheur avaient disparu pour moi comme ceux de la
gloire pour ma patrie. Alors dans la ville tout était ardeur et haine
contre l'Angleterre; aujourd'hui le nombre des Anglais y fait dominer
une sorte de patriotisme étranger. Du reste, toute cette cohue
britannique donnait à Boulogne un aspect mouvant et animé; ce n'étaient
que courses, que promenades, que femmes et jeunes gens courant par
cavalcades bruyantes dans tous les environs. Mon humeur n'était pas de
nature à sympathiser avec ces bruyans plaisirs; mais il en était un que
je voulais me ménager: c'était d'aller visiter la maison où j'avais
passé un si doux moment d'attente. J'eus le bonheur de trouver le même
appartement disponible, et il me sembla qu'en le louant pour quelques
jours je reprenais possession d'une partie de mes souvenirs. Une fois
installée, je m'empressai de satisfaire les inquiétudes que j'avais eues
sur mes papiers. En fouillant mon trésor de secrets, d'émotions, de
confidences, je trouvai beaucoup de choses suspectes, mais rien de
coupable, et je pris le parti de ne rien détruire, mais de tout arranger
de façon à échapper sûrement aux recherches susceptibles de me causer
des ennuis. La précaution était excellente, et n'en fut cependant pas
plus heureuse, comme on le verra plus tard.

Lors de mon premier voyage à Boulogne, j'avais connu une famille qui
m'avait vivement intéressée; ce n'étaient que de bien petits bourgeois,
mais que de vertus et de qualités se cachaient dans leur humble asile!
J'eus encore à m'applaudir d'être restée fidèle à ce sentiment de
bienveillance qui me fait un besoin de revoir les personnes dont j'ai eu
à me louer. Ce qui me reste à dire me fait un devoir de ne point nommer
cette famille; ma seule désignation sera celle de M. et Mme Louis. Je
fus reçue par ces braves gens avec attendrissement; ils venaient de
donner asile à un officier, dans lequel je reconnus un ancien camarade
du général Poret de Morvan, et parent de madame de La Valette. Cet
officier était à Boulogne pour attendre les facilités de s'embarquer.
«On prépare une conspiration, me dit-il, et je voudrais être loin; car
j'ai vu trente ans le feu de l'ennemi sans effroi, mais l'idée d'une
arrestation politique me fait peur. Il est trop dur de se voir fusiller
comme imbécile; tout le monde n'a pas le bonheur d'avoir un ange
gardien, un bon génie comme les La Valette et Poret de Morvan.»
Là-dessus il nous donna les détails de la courageuse conduite de
l'épouse de ce général, qu'une ordonnance royale venait de rappeler en
France.

Je n'avais point connu le général Poret de Morvan, mais j'avais entendu
parler de lui par le maréchal Ney, avec l'enthousiasme d'un vrai juge.
J'écoutai de la bouche de l'officier, et avec un incroyable intérêt, les
détails de l'arrestation du général Poret de Morvan. «Vous étiez à la
campagne de France, ajouta le capitaine Mil... Vous étiez à Waterloo; je
n'ai donc pas besoin de vous raconter des exploits que vous avez en
quelque sorte partagés; mais, Madame, toute cette gloire est aujourd'hui
ce que nous devons le plus cacher; je vous conseille de retourner en
Belgique; là, seulement, il nous est permis encore d'abriter nos
souvenirs.»

Ce pauvre capitaine Mil..., qui trouvait des consolations à m'offrir,
était frappé lui-même dans tous ses intérêts et tous ses amis. Parent de
Tallien, il m'apprit que ce dernier ayant perdu la pension de 15,000 fr.
que Napoléon lui avait accordée et dont il avait continué de jouir en
1814, était réduit à la misère. «Tallien vit à Paris dans un réduit
obscur; si vous faites un voyage en France, allez voir un homme bon,
généreux, de qui le monde entier s'est retiré. Naguère consul à
Alicante, il y a contracté le germe d'une mortelle agonie.»

«--Est-ce qu'il n'a plus, m'écriai-je, aucune relation avec sa femme?

«--Aucune.

«--Quoi! elle est opulente, et l'homme dont elle a porté le nom, à qui
elle dut le bonheur et la gloire d'arracher plus d'une victime à la
mort, cet homme reste par elle abandonné!

«--Oui, Madame, le coeur de madame Tallien s'est entièrement fermé.

«--Détrompez-vous, madame Tallien est aussi bonne qu'elle fut belle. Ce
que vous croyez de l'insensibilité n'est que l'ignorance de l'affreuse
situation de Tallien. Voulez-vous que je lui écrive?

«--Écrire, non; mais si vous la voyez, tâchez de l'émouvoir en faveur de
mon cousin. En le secourant, madame Tallien s'honorera elle-même, et
cela consolerait doublement.

«--Je ferai, si je la rencontre, tout ce qu'il faudra pour l'émouvoir.»

Le capitaine Mil... me renouvela l'exposé de toutes les raisons qui
devaient me faire préférer la Belgique pour asile; tout notre petit
conseil d'amis opina pour ce parti. En attendant, je quittai Boulogne
pour me rendre directement à Dunkerque, où j'avais une lettre de change
à toucher, dernier débris de ma fortune, avec la détermination de me
rendre de là à Ostende, afin de me rapprocher de ma famille, de laquelle
je croyais avoir le droit de réclamer ma mince pension. Après de bien
sincères adieux de la part de mes hôtes, je me mis en route pour
Dunkerque.

Une fois arrivée là, j'attendis l'heure de me présenter dans la maison
sur laquelle j'avais une traite; l'argent touché, je fis mes préparatifs
d'embarquement pour Ostende. Dans le trouble où venait de me jeter une
lettre de Léopold retrouvée dans mes papiers, j'oubliai les précautions
indispensables pour soustraire ma correspondance aux harpies de la
douane; qu'on explique cette incroyable mobilité du coeur. La lettre de
Léopold, pour laquelle j'avais eu le courage des refus au moment même de
sa réception, dont le temps eût dû affaiblir les impressions, cette
lettre m'inspirait, à trois mois de distance, des résolutions
contraires. J'étais restée plongée dans une sorte d'anéantissement;
j'allais prendre la plume lorsque j'entendis la cloche de l'hôtel.
L'heure du départ de la barque était passée; mes effets seront partis
sans moi, fut la seule réflexion qui me rendit à moi-même; je sonnai
aussitôt, et la fille de l'auberge vint m'apprendre, en effet, que
j'avais manqué l'heure, ajoutant, avec une stupidité intéressée, que,
puisque je n'avais pas prévenu, ce n'était pas aux aubergistes à dire
aux voyageurs de s'en aller. En arrivant à la barque, de Dunkerque, à
Ostende, j'acquis de nouveau la triste conviction que mes malles étaient
en avant et parties la veille. La personne qui me donnait cet avis avait
éprouvé l'inquiète sollicitude des visiteurs des douanes. J'allais à mon
tour passer par leurs mains, et j'en tremblais. Heureusement j'avais sur
moi quelques uns des plus précieux papiers qui eussent pu me
compromettre; mais mes terreurs n'en étaient que plus vives pour le
reste. À peine arrivée, il me fallut retourner à Dunkerque, où je
découvris enfin que mes papiers n'étaient point partis. M'embarquant de
nouveau, j'eus occasion de m'apercevoir que j'étais accompagnée d'un
observateur. J'inspirais un si vif intérêt à ce que Gilblas eût appelé
la Sainte-Hermandad, que je fus réduite à faire quelque séjour dans la
juridiction de ces messieurs, qui cependant, je leur dois cette justice,
me rendirent le dépôt dont la perte m'avait condamnée à tant de marches
et de contre-marches.



CHAPITRE CLXXXIII.

Le commissaire de police.--L'ami du général Lefebvre-Desnouettes.--Le
colonel Seruzier.--Le marquis de Fontanes.--Le duc de Choiseul.--Papiers
brûlés.


Quand tout nous abandonne, ce n'est que lorsqu'on s'abandonne soi-même
que tout est perdu. J'ai toujours été si pénétrée de ce principe, que
dans tous les événemens qui ont marqué ma carrière, j'ai tâché de me
conduire en conséquence; à Dunkerque il fût encore ma règle. Je n'avais
pas mis le pied à l'hôtel, qu'un ordre de me rendre chez le commissaire
de police m'y suivit. L'objet que j'aperçus, déposé sur son bureau, me
fit sentir combien j'allais avoir besoin de ne pas me laisser abattre
par les persécutions de la fatalité. C'était un foulard dont je croyais
avoir fait une cachette, et qui était resté dans la barque que nous
venions de quitter. Des lettres de mes amis, des réponses, des notes de
toutes les personnes qui s'intéressaient à leur sort; enfin une foule de
ces choses dont l'obligeance ne peut refuser d'être dépositaire: tout
cela ne formait point le noeud d'aucune entreprise séditieuse ou
coupable, mais fournissait des motifs de surveillance, et des entraves
très probables à mes voyages; enfin il y avait dans cette affaire
matière à bien des désagrémens. Ils se fussent multipliés pour moi, si
le commissaire de police ne se fût trouvé un honnête homme, un être
compatissant et juste.

J'eus le bonheur de rencontrer, chez le fonctionnaire dont le titre me
faisait trembler, Bichat, ami intime du général Lefebvre-Desnouettes. Il
mérite une place dans mes souvenirs; mais que je me débarrasse de mon
interrogatoire.

D'après ce que me dit le commissaire de police, j'avais été _signalée_
par les agens du gouvernement français, comme étant en relation avec
tous les anciens partisans de Bonaparte, en correspondance avec tous les
généraux, comme liée en outre et protégée par des Anglais de
distinction, et tous ennemis du gouvernement royal; que mes voyages
n'étaient autre chose qu'une affaire montée; qu'enfin j'avais été notée
à l'époque des troubles de Lyon comme amie intime de Mme de La Valette.

«Je m'en glorifie, Monsieur, répondis-je au commissaire; mon amie a été
acquittée de la fausse accusation portée contre elle; mais eût-elle eu à
subir la peine d'un délit politique, je l'avouerais encore, et j'aurais
cherché à lui en adoucir l'amertume. Sa correspondance est en partie
entre vos mains. Elle l'a adressée à l'amitié, et point du tout écrite
pour les gouvernemens; vous y trouverez l'expression d'une âme
souffrante. Des regrets ne sont pas des conspirations, aussi j'attends
de votre équité que vous fassiez la part de la douleur et celle de la
politique.» L'homme du devoir me regardait tout en classant mes papiers
qu'il n'ouvrait pas. Nous étions dans son cabinet particulier, mon
portefeuille ou plutôt ma cassette était devant lui, posée sur le
foulard. On vint parler bas au commissaire; aussitôt il se lève et suit
la personne. Le portefeuille était à portée de ma main, je n'avais qu'à
l'étendre pour rentrer en possession de mes secrets les plus intimes,
des confidences de mes amis, qui, au fait, m'appartenaient bien
uniquement, et nullement à l'avidité inquisitoriale de la police. Avec
la rapidité de la pensée les papiers passent près de mon coeur. Certes,
ce n'était pas une mauvaise action; eh bien! mon coeur battait avec
violence, et mes mains tremblantes parvenaient avec peine à cacher mon
trésor. Le commissaire me laissa long-temps seule, ce qui fit qu'à son
retour j'étais absolument remise. En y pensant depuis et d'après
l'excessive indulgence de ce fonctionnaire envers moi, j'ai toujours
supposé que sa longue absence fut un calcul de sa bonté même pour me
laisser le temps de faire ce que je fis en effet.

En revenant auprès de moi, le commissaire continua l'inspection des
lettres. Il ne s'ensuivit pas un terrible procès-verbal, mais une sage
et bienveillante recommandation d'éviter des démarches qui éveillaient
l'attention de l'autorité, et qui ne pouvaient que troubler mon repos et
celui de mes amis, sans résultat. Ce brave homme visa mon passeport, et
me conseilla de voyager avec ce seul papier plutôt que de m'exposer à
oublier les autres. Je le quittai fâchée de mes premières impressions. À
l'idée de ses terribles fonctions, je comprimai mon penchant à
l'abandon, de peur que la voix du devoir ne fît taire celle de la
générosité. À ma grande satisfaction, je quittai le cabinet du
commissaire. Dans la seconde pièce j'aperçois Bichat, qui, avec un
visage allongé d'impatience, se promenait en attendant audience.
J'hésitais à l'aborder ou à lui parler; mais il mit fin à mon
incertitude en venant à moi avec empressement. Je lui donnai le nom de
mon hôtel et je fus l'y attendre.

Bichat vint me retrouver une heure après. Brave comme Desnouettes, dont
l'intrépidité fabuleuse a laissé tant de souvenirs, Bichat avait partagé
quelques unes des vicissitudes de son général. Mis à la retraite et
officier jeune encore, il me raconta qu'assailli et sollicité par une
foule d'anciens frères d'armes, il avait écouté leurs conseils, leurs
projets chimériques; et que, mêlé sans le savoir à une entreprise dont
il ignorait la fin et toutes les intentions, il avait lieu de craindre
pour sa liberté; «et pourtant, ajoutait Bichat, je me suis tenu à
l'écart. Obligé récemment de faire un voyage à Paris, mon beau-frère,
qui en savait plus que moi, sans vouloir davantage, exigea par plus de
prudence que je partisse pour la Belgique, jusqu'à ce que tout fût
calmé. Nous avions quelques intérêts avec une maison de cette ville, et
j'ai voulu m'en occuper, avant de quitter la France, peut-être pour
toujours. J'ai passé par Amiens, Boulogne, Calais, et je me suis un peu
trop arrêté. Pendant ce temps, les dénonciations ont été leur train; et
tout cela m'a valu l'honneur involontaire de voir M. le commissaire,
contrainte dont je ne me plains pas, puisque sans elle je ne vous aurais
pas retrouvée.

«--Mon pauvre ami, il ne s'agit pas ici de politesse ni de galanterie;
avez-vous votre liberté, vos passeports? pouvez-vous quitter la France
sans délai? voilà de quoi il faut nous occuper. On a donc intercepté
quelque lettre? on l'a donc ouverte? Ah! ma malheureuse amie Mme de La
Valette avait bien raison de me dire souvent: Craignez Dieu et... la
poste.»

Bichat me rassura faiblement sur ses moyens de gagner les libres
rivages, où à cette époque les exilés français comptaient réaliser le
beau rêve d'un champ de repos et de souvenirs. Il me restait peu
d'argent et moins d'espoir d'en obtenir; mais l'heureuse insouciance de
mon caractère était là pour ne me faire sentir que le délicieux espoir
d'être utile, je me fis aussitôt riche de cent louis de pension.
J'offris, et Bichat consentit à accepter ce qu'il eût été mille fois
plus heureux d'offrir lui-même. Il n'y a rien de tel pour électriser les
âmes, pour les disposer à bien faire, comme les bouleversemens
politiques. Jamais je n'ai lu les sanglantes annales de la terreur, sans
enthousiasme pour tant de femmes, honneur de notre sexe, qui bravèrent
l'épouvante des massacres, même la prison et l'échafaud, pour sauver ou
consoler ceux qui leur étaient chers.

Bichat, sans avoir personnellement pris aucune part à d'aventureuses
tentatives, avait eu des relations et des correspondances innombrables
avec des amis moins prudens. Je citai à Bichat un exemple pour lui faire
sentir le danger de garder des papiers dont mille circonstances
imprévues peuvent changer le sens et aggraver l'interprétation.
L'intrépide militaire ne concevait pas mes terreurs. «Non, je ne puis
livrer tout cela au feu, disait-il; je croirais une seconde fois être
oublié de tous mes amis.» Enfin Bichat entendit raison, et nous fîmes
ensemble la visite. Au nom du brave colonel Seruzier qui sortit d'abord
de la fouille, je fus la première à ne pas vouloir anéantir une seule
des paroles d'un homme d'un caractère si franc, d'une droiture si
militaire. La pièce qui nous tomba bientôt après sous les yeux était
signée de M. de Fontanes; Bichat la prit, et, la froissant entre ses
mains, la jeta au feu. «J'ai des obligations à l'ancien grand-maître,
mais elles datent de l'empire; je respecte ses opinions, son talent, son
esprit; mais il n'y a pas entre nous sympathie de conduite, de
sentimens. Son amitié protectrice a cessé; il y aurait de ma part
faiblesse à retenir des témoignages qui ne seraient plus exacts
aujourd'hui.

Je ne partageais pas les idées un peu exagérées de Bichat sur M. de
Fontanes; je me rappelais son noble vote, sa compatissante conduite dans
le procès du maréchal Ney, et je ne pouvais qu'accorder plus de prix à
sa générosité dans cette circonstance, quand je songeais que chez lui la
bonté avait eu à vaincre l'opinion politique.

«C'est vrai, répliqua Bichat, et vous connaissez sans doute la réponse
du duc de Choiseul, proscrit et victime lui-même; il s'est souvenu de
cette terrible fatalité de la politique, caractère admirable de loyauté
qui transporte dans les idées nouvelles, dans les principes de la
liberté, cette chevalerie des nobles sentimens, apanage de quelques noms
historiques.»

Enfin, laissons tous les souvenirs, dis-je à Bichat, et occupons-nous du
présent. Brûlez tous ces papiers, il y a trop de noms propres mêlés à
ces confidences de l'amitié, des notes, des expressions, toutes choses
où l'oeil de la malveillance, s'il y pénétrait jamais, trouverait
toujours matière suffisante à vous tourmenter. Après bien des
réflexions, bien des résistances de la part d'un militaire qui ne
croyait pas au crime de sensibilité, notre petit auto-da-fé de
précautions fut enfin résolu et accompli.

Malheureusement l'opération fut incomplète; une foule de papiers ne
furent point compris dans le sacrifice, soit par négligence, soit par un
noble mouvement de l'officier, qui eut plus tard à se repentir de cette
généreuse imprudence.

En me quittant, au lieu de se rendre immédiatement de Dunkerque à Calais
et de là à Douvres, Bichat ayant une lettre pressante du major Garnier,
partit pour Gand où douze jours après il fut arrêté avec plusieurs
autres Français, et mis à la disposition du procureur du roi. Mais le
major Garnier se tira d'affaires, car il fut très poliment reconduit à
la frontière de France.

Très entendue avec mes amis sur notre correspondance, je ne manquais
jamais de trouver de ville en ville quelque énorme paquet de dépêches.
Mais comme ma dernière halte avait été forcée, et qu'elle n'avait été
cette fois officielle pour personne, je trouvai, poste restante, un
paquet dont la possession immédiate m'eût été bien précieuse. C'était un
souvenir, un secours, une pensée de la princesse Élisa, de ma généreuse
bienfaitrice. Hélas! ma vie errante me priva et du plaisir de profiter à
temps de cette surprise et du bonheur d'en exprimer ma reconnaissance.
Moins poursuivie par le sort qui semblait me chasser de contrées en
contrées, j'eusse pu vous prouver que le temps, le malheur,
l'éloignement n'avaient point altéré les sentimens d'une femme dévouée à
toutes vos fortunes, et qui n'avait pas besoin d'un dernier bienfait
pour être prête à courir encore au bout du monde pour vous servir.

La lettre de la princesse Élisa m'engageait à m'embarquer pour aller la
rejoindre à Trieste; une lettre de change de 2,000 francs accompagnait
l'invitation. J'étais heureuse, je dévorais déjà l'espace qui se
trouvait entre moi et ma bienfaitrice; je sentais pourtant quelque peine
de laisser en souffrance les intérêts dont je m'étais volontairement
chargée. Je sentais qu'en partant les lettres qui pouvaient m'arriver
resteraient sans réponse, et que mon brusque départ allait être funeste
à beaucoup d'amis. J'étais dans une étrange alternative de joie sur mon
avenir et de crainte pour celui des autres; je n'ose affirmer la
résolution que j'aurais pu prendre, si les nouvelles de Paris n'eussent
tranché toutes mes irrésolutions en me présentant la nécessité de ce
départ. Triste sort des proscrits! ils raisonnent toujours leur
situation, et ils ne savent pas qu'elle se décide toujours malgré eux et
sans eux. Dans le nombre des lettres que je venais de recevoir, il y en
avait une de mes amis de Bruxelles; on m'y parlait d'un précis
historique que le général Berton avait publié sur les fautes de la
journée de Waterloo; lorsque je vis qu'on m'engageait à y répondre, je
me surpris à hausser les épaules. J'étais si loin de toute espèce de
prétention d'auteur, que je trouvai la proposition ridicule; mais quand
j'eus lu l'ouvrage, qui me sembla une sorte d'accusation contre une
gloire sortie pure même de la mort, j'oubliai la faiblesse de mes talens
pour ne songer qu'à mes devoirs d'amie.

J'étais d'autant plus affectée de l'assertion du général Berton sur la
conduite du maréchal Ney, dans la journée du 18 juin, que non seulement
j'en connaissais l'absolue fausseté, mais que je savais l'estime
personnelle dont l'illustre guerrier avait mille fois renouvelé les
témoignages à l'égard du jeune général. Quand mon coeur est fortement
ému, les pensées m'étouffent, et ma plume, brûlante comme mon coeur, peut
à peine en exprimer la chaleureuse abondance. Aussi, dans l'impétuosité
d'une réfutation qui me semblait aussi sacrée que possible, je passai le
jour, je passai la nuit à jeter sur le papier ce que j'avais entendu
d'une bouche auguste et chère sur la bataille de Waterloo. Je me livrai
à cette oeuvre de justice avec toute la chaleur d'une conviction qui
devait me servir de talent, et qui me tenait presque lieu de bonheur
dans l'accumulation de mes peines. Je fus cruellement arrachée à ce
travail par la présence, dans ma retraite, d'un personnage semblable à
plusieurs de ceux dont l'oeil avait déjà suivi et persécuté mes
démarches. Le personnage en question était un sieur d'A*** que j'avais
vu en Italie, parlant de sa famille émigrée, intéressant fort la bonne
compagnie du régime impérial par quelque peu de l'esprit et des manières
alors si goûtées de l'ancien régime, et vivant sur l'intérêt de sa
ruine, consommée par la révolution, qui pourtant n'avait eu rien à lui
prendre, comme s'il avait eu les dix mille livres de rente qu'elle ne
lui avait pas enlevées.

Ce même d'A***, je l'avais rencontré dans les cent jours; je l'avais
rencontré depuis la restauration, et toujours au service intime et très
tendre du gouvernement existant; je l'avais aperçu et évité à Bruxelles;
j'avais cru le voir aussi à Londres, et j'avais remarqué qu'alors, à son
tour, il m'avait évitée.

Rien ne saurait égaler mon étonnement, de voir un pareil homme tomber
inopinément sur moi, lancer un regard sur mes papiers beaucoup plus vite
que sur ma personne; je m'attendais à voir entrer chez moi ses
alguazils. Loin de là, je le vois au contraire s'asseoir d'un air
abattu, fermer la porte et s'écrier: «Je suis proscrit et malheureux;
voici une lettre, vous pouvez me sauver, et je sais que vous demander
une bonne action c'est l'obtenir.» Il me présenta une lettre d'une
écriture pitoyable, me débita une fable plus ridicule encore, mais tout
cela était signé du nom d'une personne qui m'était chère, et qui, de
Bruges, me recommandait ce Français malheureux. Incapable de soupçonner
toute la noirceur des agens mis à ma poursuite par l'inquiétude de D.
L***, je fus encore dupe d'un homme qui n'était que son émissaire; mais
en offrant ma bourse à d'A***, ma simplicité n'alla point jusqu'à lui
livrer ce qu'il eût aimé davantage, quelques lettres d'introduction
auprès des personnes avec lesquelles il me supposait en sûreté.

L'être le plus sot peut, en s'adressant à ma pitié, m'entraîner comme un
enfant; mais pour le compte des autres je suis moins facile; je songe
plus à leur sûreté; et le souvenir de ces intérêts me ramena à ma vague
méfiance. Ainsi tout en payant la dette de la compassion par quelques
louis, je remplis aussi celle de la prudence, en tenant à d'A*** ce
langage: «J'ai pris le parti de me rendre à Ostende, pour voler de là
sur les traces d'une bienfaitrice, pour aller rejoindre la princesse
Élisa à Trieste. Je ne puis rien pour vous ni à Londres ni ici. Ce que
vous avez de mieux à faire, c'est de brusquer le visa de vos papiers, et
de vous embarquer.»

La face de mon auditeur parut un peu altérée par mes paroles.

«L'exil, me disait-il, on peut le prendre partout, et Trieste vaut
Londres pour un malheureux.»

Ces argumens n'ébranlaient nullement ma conviction, et la défiance seule
ne me donnait pas de la fermeté; mes goûts d'indépendance étaient ma
résistance et ma force. D'A*** prit alors un autre ton.

«Vous pouvez, Madame, ne pas me permettre de vous suivre; mais je ne
vous en suivrai pas moins. Il le faut, c'est mon devoir, je ne puis
faire autrement.» À cette surveillance hautement déclarée, je tombai de
surprise et de mépris pour la pauvre humanité, produisant de pareils
caractères. Cet homme tenait encore à la main les cent francs offerts
par ma générosité à sa misère, et il était sitôt ingrat. Je regrettais
mon argent; mais j'en voulais encore plus à d'A*** de me faire maudire
ma pitié, et de m'enlever ainsi jusqu'aux illusions de la bienfaisance.

Par une singulière mobilité de ma nature, en une minute, de la sensation
la plus pénible, je passe au plus confiant abandon par l'effet d'un mot,
d'un regard, d'un geste. Il en fut ainsi avec d'A***. Cet homme eut
l'art d'expliquer, de justifier les paroles qu'il m'avait dites, de les
tourner dans un sens qui, de nouveau, me rendit imprudente. Excepté le
nom de mes amis, d'A*** reçut de nouveau, je ne dis pas mes confidences,
mais les trop faibles indiscrétions d'une tête trop préoccupée; par je
ne sais quel mouvement de faiblesse ou de vanité, je fus entraînée
jusqu'à lire à qui devait si peu la comprendre, une réfutation que je
venais de tracer du précis du général Berton sur la bataille de
Waterloo. Dans le feu de mon débit, dans l'incroyable renouvellement
d'émotions que causait ce souvenir, je m'exaltai jusqu'à ne plus croire
mon auditeur présent. Je ne suivais plus ni les regards ni les mains
industrieuses d'un écouteur si intéressé, et j'ai la certitude qu'il
profita de ma préoccupation pour y placer une lettre et une note de noms
qui se retrouva sur le bureau du procureur du roi à Gand.

Malgré ce retour de faiblesse pour les importunités de mon cavalier
malgré moi, je le congédiai le soir même, et envoyai retenir ma place
pour Ostende avec l'intention de m'embarquer.

Au moment de ce départ, je songeai à faire mon état de caisse. Elle ne
se composait plus que de 600 florins et du don encore récent de la
généreuse Élisa. Jusqu'à ce dernier renfort pécuniaire, les bontés
magnifiques du duc de Kent avaient fourni à mes courses nombreuses, aux
prodigalités de cette vie nomade de Belgique en Angleterre, qui se
dépensait comme ma bourse pour les autres. Avec mon insouciance pour ce
qu'on appelle avenir, je me trouvai de nouveau presque riche, et très
revenue de mes préventions contre le vil d'A*** aussi vite que je les
avais conçues. Je lui donnai rendez-vous à Ostende, à l'hôtel
d'Angleterre; nous nous quittâmes, ni lui ni moi ne nous doutant de la
triste cause qui allait, en changeant ma résolution, me sauver
momentanément des embûches qu'il m'avait tendues.



CHAPITRE CLXXXIV.

Séjour à Bruxelles.--Lettre anonime.--Résolution subite.--Second voyage
en Angleterre.--Je revois lord Édouard.


Je changeai tout à coup d'idées, en fouillant mes papiers pour mon
départ, et en y trouvant une lettre de crédit de quelques mille francs
sur Bruxelles. Cette pièce s'étant intercalée dans d'autres, je l'avais
perdue de vue, et je fis un saut de joie à cette découverte. Elle ne
portait point d'époque fixe d'échéance, ce qui la rendait aussi
disponible que le jour où j'eusse pu en user. J'avais vécu, j'avais
pourvu à bien des dépenses, et même à quelques bienfaits, et je me
trouvais encore des ressources. Ainsi une fois dans la vie j'avais été
économe; il est vrai, comme on vient de le voir, que c'était par hasard.

Quoi qu'il en fût, je me rendis immédiatement à Bruxelles, je m'y
installai dans l'un de mes hôtels favoris, et je me mis immédiatement en
course pour la rentrée des cent louis, devenus tout à coup une fortune
pour celle qui en avait souvent englouti le triple dans un mois. Munie
de cette ressource inespérée, je menai pendant quelque temps une
existence libre, assez heureuse, mais monotone. Les réfugiés français
étaient moins nombreux en Belgique: quelques uns avaient obtenu la
permission de rentrer en France; la plupart avaient de gré et souvent de
force pris d'autres directions; enfin, je ne rencontrai cette fois dans
la capitale des Pays-Bas que très peu des connaissances qui m'en eussent
rendu le séjour agréable. L'idée d'être devenue inutile aux autres, de
n'avoir plus de services à rendre, de n'avoir point d'intérêts actifs
dans la vie, me devint insupportable. Les jours, les mois, s'écoulaient
sans m'apporter la moindre de ces vives impressions nécessaires à mon
bouillant caractère. La fièvre me saisit un soir en sortant du grand
théâtre. Mon humeur se jouait de la maladie comme de tous les autres
accidens, et je croyais qu'une guérison devait, ainsi que tout le reste,
se brusquer et se faire en poste. Cette négligence me fut fatale: je
tombai dans des fièvres intermittentes que tout l'art du médecin que je
m'étais décidée à faire appeler, ne parvint à vaincre qu'au bout de six
mois.

Un incroyable incident, un mystère encore inexplicable pour moi, vint
tout à coup donner à mon esprit une secousse qui, par cette utile
diversion, m'arracha à la langueur dont mon corps était consumé. Une
lettre de Londres, portant bien minutieusement mon nom, l'adresse de
l'hôtel que j'occupais à Bruxelles, m'arriva par la poste. Elle ne
portait aucune signature, et contenait simplement ces mots:

     «MADAME,

     «Quel que soit l'état de votre santé, que d'ailleurs on dit
     beaucoup améliorée, faites un de ces efforts qui n'ont jamais coûté
     à votre dévouement pour le malheur, l'amitié et le souvenir; partez
     pour Londres au reçu de ces lignes tracées à la hâte par un grand
     intérêt. Le procès de la reine va s'instruire; la mémoire du duc de
     Kent peut être invoquée. Dans tous les cas, la présence qu'on
     réclame de vous peut être utile aux autres, et ne peut être
     nuisible pour vous. On connaît assez la générosité de votre
     caractère pour se dispenser de plus amples renseignemens. Dans tous
     les cas, soyez à Londres au plus vite; on vous en conjure au nom de
     vos souvenirs.»

     «_P. S._ Le voyage que l'on implore de la générosité de madame
     Saint-Elme étant un acte de dévouement à des personnes qui y
     trouveront la garantie de leur fortune, et sa position présente
     pouvant être un obstacle à la promptitude si nécessaire du départ,
     le banquier M... lui comptera, sur son reçu, une somme de cinq
     cents livres sterling.»

Cette lettre énigmatique, cette pièce mystérieuse, cette somme mise à ma
disposition, toute cette accumulation de circonstances singulières,
redonnèrent à ma tête l'exaltation dont l'assoupissement venait de
m'être si fatal. Accepter, obéir, fut pour moi comme une de ces
résolutions capricieuses que les malades éprouvent, comme une de ces
envies indéfinissables qui emportent la volonté sans le concours de la
raison.

Au lieu de me fatiguer le cerveau à chercher les motifs et l'auteur de
ce singulier billet d'invitation que je venais de recevoir, au lieu de
réfléchir, je me mis à agir cette fois comme toujours. En deux fois
vingt-quatre heures, j'étais maîtresse du pactole anonime qui venait de
couler pour moi, et ce qui est bien autre chose pour ma nature
volcanique, j'avais repris avec l'idée d'une course nouvelle, d'une
romanesque entreprise, la fraîcheur et la santé qui avaient si mal à
propos fui d'un visage qui avait bien assez des années, et que le
surcroît des souffrances physiques était venu fort mal à propos
assiéger.

À peine en chaise de poste, il me sembla que je redevenais jeune et
brillante; et ce dernier argument, en faveur d'un voyage aussi étrange
que celui dans lequel je m'étais jetée, on voudra bien reconnaître qu'il
était irrésistible pour une femme. D'ailleurs, j'avais tellement
l'habitude des choses et des événemens extraordinaires, que
l'invraisemblable même commençait à me paraître tout naturel. Les seuls
soupçons qui me vinssent à l'esprit, avec une apparence d'application
possible sur la source de l'événement qui était venu me chercher à
Bruxelles, tombaient sur lord Édouard, cet Anglais généreux, ce noble
ami du duc de Kent, dont j'avais pris si brusquement congé lors de ma
première apparition dans la capitale de la Grande-Bretagne. Depuis ce
temps, je n'avais eu avec lui aucune relation; mais, alors, j'avais cru
produire sur lui quelque impression, et, soit souvenir, soit
arrière-pensée de profiter de mon caractère entreprenant, je me figurai
qu'il avait pu, dans tous les cas, songer à moi dans l'intérêt de ses
amis de l'opposition, au moment où le procès de la Reine multipliait de
tous côtés les mines et les contre-mines d'un grand mouvement politique.

J'imaginai bien encore que tout ceci pourrait être une mystification de
quelques uns de ces innombrables intrigans qui ont toujours rôdé autour
de _la Contemporaine_ pour faire tourner à leurs projets l'exaltation de
sa pauvre tête, très disposée aux aventures, mais jamais avec les idées
d'intérêt ou de politique, que j'ai toujours repoussées quand je les ai
aperçues. Cependant je trouvais la mystification un peu trop
dispendieuse pour ceux qui auraient pu l'organiser, les arrhes des
entrepreneurs trop considérables; car, enfin, on ne mystifie pas
d'ordinaire avec indemnité préalable pour les mystifiés. Plus je
réfléchissais, ainsi qu'il arrive toujours, des profondes méditations
sur un objet qui conduisent souvent à plus de doutes et d'incertitudes,
et moins je devinais ce nouveau et mystérieux accident de ma destinée;
mais ce qui achèvera de confondre la pénétration de mes lecteurs comme
elle confondit dans le temps la mienne, c'est qu'une fois arrivée à
Londres, je n'entendis plus parler de rien, et ne pus me mettre sur la
voie de la combinaison qui m'y avait appelée. Lord Édouard, que j'y vis
plusieurs fois et auprès duquel je m'en expliquai avec franchise, me dit
que j'avais très bien fait de venir; que je serais peut-être utile aux
_bons_, mais qu'il était étranger à l'_affaire_. J'eus beau insister, je
n'en pus obtenir davantage, et j'ai toujours cru cependant que le
solliciteur secret ne pouvait être un autre, et que ces dénégations
n'étaient qu'une ingénieuse libéralité pour m'empêcher de rendre la
somme dont j'avais été gratifiée.

Quoi qu'il en fût de toutes mes suppositions et des démarches
innombrables auxquelles je me livrai pour saisir le fond de toute cette
affaire, je n'en entendis plus parler, une fois à Londres; elle est
restée impénétrable, et mon séjour se prolongea en vain pour ma
curiosité à cet égard. Mais j'en pris mon parti: j'engage mes lecteurs à
imiter ma résignation; si je ne découvris pas ce que j'allais chercher,
je surpris beaucoup de choses que je ne cherchais pas; et, à défaut du
mot d'une énigme, on trouvera dans mon second voyage en Angleterre des
vérités et des révélations plus importantes que celles qui pouvaient
concerner ma personne. Plus grands que moi occuperont la scène dans les
chapitres qui vont suivre, et mes impressions s'agrandiront de toute
l'importance des événemens et des personnages qui se pressèrent sous mes
yeux pendant un séjour de plus de six mois.



CHAPITRE CLXXXV.

Arrivée à Londres par la Tamise.--Douane et Alien-Office.--La
reine.--Portraits de famille.


Lors de mon premier voyage, tout entière à mon enthousiasme pour les
proscrits, je n'avais cherché qu'eux sur les bords de la Tamise: ma plus
vive émotion, c'était un portrait de Napoléon qui l'avait fait naître;
je me promettais cette fois de ne plus me contenter de voir l'Angleterre
à travers le voile nébuleux de son climat, mais de pénétrer au moins
dans quelques unes de ses maisons et d'en enlever le toit, comme
l'Asmodée de Lesage le fit pour celles de Madrid en faveur de don
Cléophas. Mais que les damés anglaises, si réservées, si jalouses de
leurs foyers domestiques, ne s'effraient pas d'avance de mes
révélations: à l'âge où j'ai reçu en Angleterre des complimens qui
pouvaient me rappeler ma jeunesse, Asmodée n'était que trop réellement
pour moi un _diable boiteux_.

J'arrivai dans Londres par la Tamise, orgueil de la nation britannique;
long-temps encore avant de se confondre avec la mer, le fleuve-roi, par
son immensité et par la foule de navires qui se croisent en tous sens
sur son sein, paraît lui-même un autre Océan; quand ses rivages se
rapprochent l'illusion dure encore, grâces au nombre des mâts à travers
lesquels il faut les chercher. Enfin Greenwich se montre, monument rival
de l'Hôtel des Invalides; et à quelques milles plus loin, on découvre la
coupole de Saint-Paul, au milieu des mille clochers en pointes qui
semblent en quelque sorte continuer la forêt de mâts du port de Londres.
À peine débarquée et échappée aux mailles du vaste filet auquel il me
prend fantaisie de comparer l'inquisition de la douane, j'allais me
faire inscrire, je ne sais trop par quelle idée, comme italienne à
l'_Alien-Office_: «Gardez-vous-en bien, me dit un de mes compagnons de
voyage avec qui j'avais échangé quelques paroles de la langue du Tasse,
on vous prendra pour un des témoins du procès de la reine, et il vous
faudra opter entre l'ovation ou les huées, suivant l'opinion que vous
laisserez percer au sujet de la question qui occupe aujourd'hui la
Grande-Bretagne.» Je préférai donc en cette occasion mon origine
hollandaise; cependant je pensai avec plaisir que le drame de cette
cause extraordinaire devait donner au pays cette physionomie de sédition
qu'on dit lui aller si bien. C'était pour moi l'annonce d'un spectacle,
et rien de plus; mais à peine établie depuis vingt-quatre heures dans
_Old Slaughter's Coffee-House_, maison où je choisis mon logement, je
faillis jouer un rôle qui eût doublé pour moi l'attrait de curiosité que
ce procès fameux avait pour tout le monde. Je ne saurais me rappeler
jusqu'à quel point j'avais pu, dans le paquebot, parler à mon donneur
d'avis sur l'_Alien-Office_, de ma liaison avec le duc de Kent; j'ignore
même si je devinai juste en soupçonnant que cet inconnu avait des
relations mystérieuses avec la reine; mais de quelque part que me vînt
cette importance, je reçus un billet qui me priait de passer à
South-Audley-Street, où est située la maison de l'alderman Wood. C'était
chez cet ex-maire de Londres que résidait la reine: je m'y rendis ce
jour même avec empressement. Il me tardait de voir cette princesse,
accusée par les uns d'être une Messaline, proclamée par les autres
l'innocence calomniée. Malheureusement il se mêlait à cette dernière
opinion un caractère évident d'opposition politique. Si les accusateurs
de Caroline étaient des ministériels, l'esprit démocratique de ses
réponses aux adresses populaires n'était pas moins suspect; mais elle
était femme et opprimée: c'eût été déjà un titre pour une femme plus
scrupuleuse que je ne saurais l'être. Pourquoi ne le dirais-je pas avec
ma franchise accoutumée? je sentais qu'une partie de ma sympathie pour
la reine provenait de ces mêmes torts de conduite que son mari
prétendait faire prouver par cent et quelques témoins. Singulière
inspiration de mon amour-propre! je me comparais un moment à cette
Majesté errante qui avait conquis une si équivoque illustration dans ses
amoureux pélerinages. Née sur le trône, aurais-je été, me demandai-je,
plus fidèle à un premier époux? hélas! non, sans doute. Mais quand je
venais à penser au choix tout physique de Caroline, je repoussais avec
un orgueil qu'on qualifiera comme on voudra, cette triste comparaison.
Il me semble que reine comme femme obscure, je n'aurais jamais pu aimer
que des héros ou des rois; si un caprice m'eût fait déroger, j'eusse
trouvé encore assez de pudeur pour penser alors à l'histoire qui
enregistre si impitoyablement les moindres faiblesses des têtes
couronnées. Mais, après toutes ces belles suppositions, je m'arrêtai au
côté romanesque des amours nomades de l'épouse de Georges IV. Mon
imagination vagabonde aimait à errer avec elle en Afrique et en Asie,
sous la tente de l'arabe au désert, et sous le toit des harems dans les
États barbaresques, sous l'abri d'un couvent de la sainte Jérusalem, et
dans les palais profanes de l'Italie. Enfin j'entrai chez la reine
d'Angleterre toute disposée à la trouver riche de noblesse, de beauté
même, et à saluer en elle une autre Cléopâtre, digne à la fois de César
et d'Antoine. Hélas! en apercevant une femme bourgeonnée, petite,
grosse, commune, je fus tentée de m'écrier: ô courageux Bergami!
Cependant c'était une reine, et son affabilité agit sur moi:
l'affabilité est tout ce qu'il y a de plus légitime dans le pouvoir
qu'exerce la royauté sur l'imagination. Caroline me fit asseoir auprès
d'elle, et entamant la conversation: «On m'a parlé de vous, me dit-elle,
comme d'une amie de mon beau-frère le duc de Kent; venez-vous ici
grossir la liste des témoins italiens recrutés contre moi par les
ministres? Dans une conférence de mes avocats avec les commissaires de
mon époux, j'ai été menacée d'une révélation éclatante, d'un irrécusable
témoignage! Tous les témoins ont parlé et ont été confondus; faites-vous
partie du corps de réserve dans cette guerre de dénonciateurs subornés?
Mon frère de Kent possédait, je le sais, une pièce importante. En
seriez-vous dépositaire? Dans ses épanchemens avec vous a-t-il jamais
prononcé mon nom, et dans quels termes? C'était un honnête prince, je le
dis d'avance, quelle que soit votre déposition...»

Aussi brusquement interpellée, j'aurais pu perdre contenance; mais ce
qu'il pouvait y avoir de sévère et de dur dans ces mots était tempéré
par un regard d'amitié ou de douceur. J'étais, d'ailleurs, forte de ma
nullité dans cette circonstance, et je répondis avec une simplicité qui
persuada tout d'abord à la reine qu'elle avait été bien maladroitement
alarmée sur mon voyage: j'ajoutai ensuite de moi-même quelques
explications tout aussi naïves sur mes véritables rapports avec le duc
de Kent. Ma vivacité et ma franchise amusèrent Sa Majesté.

«Vous avez eu du bonheur, me dit-elle; vous pouviez plus mal tomber dans
cette royale famille.» Je crus qu'elle faisait involontairement allusion
à son propre mari, et me rappelant les trois mots anglais _fat, fair and
forty_, je pensai en souriant que je n'aurais eu que deux des qualités
requises pour mériter que l'Assuérus britannique préférât _la
Contemporaine_ à Vashti. On sait qu'on a dit de Georges IV, que pour lui
plaire il fallait être grasse (_fat_), blonde (_fair_), et âgée de
quarante ans au moins (_forty_); tels étaient alors et tels sont encore
les titres de la Marquise de Coningham qui a succédé à mistress
Fitz-Hebert. Mais la reine répudiée comprenait dans sa réflexion amère
tous les princes de la famille, à l'exception sans doute du duc de
Sussex, qui, embrassant toujours le parti démocratique d'une question
d'État, s'était récusé comme juge dans le procès de sa belle-soeur.

«Oui», continua la reine, qui, comme toutes les femmes qu'un violent
dépit dévore, aimait à trouver un nouvel auditeur pour recommencer ses
plaintes; «oui, vous pouviez plus mal tomber; car ne croyez pas que ce
soit, comme ils le prétendent, au nom de la morale publique, au nom de
la dignité du trône outragé qu'ils me poursuivent: comment la
respectent-ils eux-mêmes, cette morale publique? comment l'honorent-ils,
ce trône? Ce très saint duc d'York qui mourait, disait-il, pour la
religion de son père, à quel prix allait-il visiter le vieux roi à
Windsor? moyennant un subside accordé par la chambre bénévole à sa piété
filiale. Qui n'a entendu parler de ses amours avec l'intrigante mistress
Clarke, qui vendait les emplois militaires d'après un tarif connu? Le
jeu l'a ruiné plus d'une fois, et la nation a payé; mais il lui reste
des dettes d'honneur: comment le roi et lui s'acquitteront-ils, par
exemple, avec le bon M. Ball[25], qui, tout ravi d'être admis à la cour,
se laissait tricher par ses princes affables avec toute la générosité
d'un loyal sujet? Le duc de Clarence, dont les fils illégitimes
formeraient seuls un bataillon, a été entretenu par la pauvre actrice
mistress Gordan, qu'il a laissée aller mourir de misère en France;
savez-vous pourquoi il affiche à mon occasion tant de respect pour les
moeurs publiques? il a besoin d'une dot pour Eliza Fitz-Clarence, sa
troisième fille naturelle, qu'il est question de marier au comte
d'Errol.»

Sa Majesté était en verve et continua à faire ainsi des portraits de
fantaisie de chaque membre de son auguste famille. Cette colère de Junon
n'était pas tout-à-fait épique, et toutes ses expressions n'étaient pas
choisies. Je fis de mon mieux pour paraître touchée.

«Vous me plaignez, me dit-elle, mais vous avez tort, j'ai la nation pour
moi. Le scandale retombera sur ses auteurs, et leurs petitesses
m'amusent. Ils sont occupés maintenant à me faire surveiller par les
argus de Bow-Street[26]; la visite que vous me faites vous en fera faire
une autre; attendez-vous à être mandée chez lord Castlereagh, qui voudra
jouer auprès de vous l'homme de cour. Le héros lui-même, le grand
Wellington, tiendra peut-être à vous prouver qu'il est aimable, et
mettra ses lauriers à vos pieds.»

Nous fûmes interrompus par l'entrée de M. Brougham; je pris congé de la
reine qui fit à son avocat un signe me concernant, à ce que je pus
croire. J'aurais bien pu rester; mais j'aurais voulu au moins en être
priée. D'ailleurs, soit ennui, soit caprice, la figure de M. Brougham ne
me prévint pas en sa faveur, ou du moins excita peu ma curiosité; je
l'ai revu depuis: tout son talent n'a pu me réconcilier avec son air
aigre et dur.

On croira probablement que je n'ose qu'indiquer mon entrevue avec la
reine: j'avouerai que je ne dis pas tout; mais je dois ici sacrifier à
certaines convenances quelques détails de mon histoire. Les journaux du
temps en ont cependant assez dit pour m'excuser, si je voulais en dire
davantage: j'y ai lu ma visite singulièrement interprétée, et si mon nom
n'avait été encore plus défiguré par ces feuilles, je serais tenue ici à
une explication. Qu'il me soit seulement permis de déclarer que, quoi
qu'on ait dit et imprimé, je ne touche aucune pension de la part ni de
Georges IV, ni même de cet excellent duc de Kent dont l'amitié me fut si
douce pendant sa vie. Si je laisse quelque secret sous le voile,
l'histoire, en dépit du _non mi ricordo_ d'une analyste inexacte, n'y
perdra pas grand'chose dans cette Angleterre, où la liberté de la presse
n'oublie rien dans son magique miroir.



CHAPITRE CLXXXVI.

Visite chez Castlereagh.--Lord Wellington.--Jeu muet.--Retraite du
vainqueur de Waterloo.--Lord Castlereagh.


La reine avait deviné: le lendemain je fus invitée à passer chez le
marquis de Londonderry. Je ferai grâce cette fois au lecteur de mes
réflexions, et je l'introduirai d'abord avec moi chez ce noble ministre
qui fut le vainqueur diplomatique de Napoléon, le négociateur de la paix
générale, caressé et flatté par tous les rois de l'Europe. Entrée dans
son cabinet, j'y remarquai d'abord au coin d'une table, parcourant une
gazette, un homme dont la figure, moitié aigle, moitié mouton, me
frappa, quoiqu'il eût la précaution de se couvrir de la feuille
politique comme d'un masque; c'était Wellington, à qui je trouvai bien
mauvaise grâce de se cacher ainsi derrière ce bouclier de papier: ce
petit manége me fit sourire aux dépens du ressentiment dont je ne
saurais me défendre contre le prince de Waterloo: mais tout aussitôt, me
reprochant de laisser en cette présence un sourire même de haine
effleurer mes lèvres, j'appelai dans mes regards cet éclair de menace
qui est redoutable pour ceux à qui il s'adresse, à ce que j'ai entendu
dire quelquefois. Le noble duc avait autorisé l'attaque, en se mettant
sur la défensive; il ne put soutenir mon coup d'oeil, et éludant son
embarras par une impolitesse, il retourna tout-à-fait sa chaise; puis,
ne pouvant rester ainsi à me tourner le dos, il se leva, frappa
impatiemment la terre de sa botte éperonnée, et battit enfin retraite,
comme s'il y avait pour lui un coup de poignard dans le regard d'une
amie de Ney. Si j'avais été moins émue, je me serais beaucoup amusée de
cette bizarre et muette entrevue avec le _Turenne_ anglais. Wellington,
du reste, jouait alors un triste rôle en Angleterre; il ne pouvait être
reconnu dans une foule sans qu'on le forçât de crier _vive la Reine!_ Et
ce cri, comme l'_amen_ de _Macbeth_, lui serrait cruellement la gorge.
On sait cependant qu'il osa un jour ajouter à l'exclamation obligée de
_vive la Reine!_--_oui, vive, vive la Reine! et puissent toutes vos
femmes lui ressembler!_ Malgré ce bon mot, Wellington ne brille
nullement par ses saillies: c'est un grand administrateur d'armée, un
pauvre politique; sa tête a besoin d'être montée à _l'héroïsme_ par le
son du tambour. En temps de paix elle est vide; une petite intrigue de
cour épuise tous ses moyens; il n'a plus de sa gloire que la vanité. Ses
loisirs, pour être ceux d'un général, devraient se passer dans le parc
d'un grand château, avec une meute et un lion à poursuivre; il préfère
les frivolités des fats de ville, et s'enorgueillit de donner son nom à
un col de chemise ou à un pantalon.

Le lord Castlereagh ne me laissa pas long-temps seule; après un aimable
salut et quelques adroites questions, il s'aperçut, comme la reine, que
mon importance était bien exagérée; il se tira en homme d'esprit de la
mystification dont je lui persuadai que la reine, lui et moi surtout
nous étions peut-être dupes. J'avais sans doute usé toute ma bile de ce
jour dans ma scène muette avec Wellington; il me prit fantaisie d'être
aimable avec Castlereagh, ou plutôt il fit lui-même assez de frais pour
m'inspirer l'envie de le paraître: je réussis; mais, par un nouveau
caprice, quand le grand homme voulut essayer d'être tendre, je feignis
de ne voir dans ses prévenances qu'un piége de la politique: plus il me
disait qu'il manquait quelque chose à son bonheur, plus je lui vantais
ses talens en diplomatie et sa toute-puissance. Jamais je n'ai vu un
homme à qui la grandeur pesât davantage; il se sentait attiré par un
besoin d'épanchement; je l'exilai dans un cercle de complimens flatteurs
dont il tentait en vain de s'échapper: ce fut enfin avec l'accent d'une
douloureuse franchise, que, s'écriant qu'il était le plus malheureux des
hommes, il sortit tout à coup de l'appartement, comme dans un accès de
désespoir ou de délire. J'allais profiter de ce moment pour disparaître
moi-même; mes yeux s'arrêtèrent sur un volume entr'ouvert sur la table:
je le pris, comme pour trouver dans cette lecture peut-être favorite de
lord Castlereagh une indication de sa pensée la plus habituelle; c'était
_la Nouvelle Héloïse_, et le passage où l'impression du doigt avait
laissé son ombre était l'apologie du suicide. Lorsque j'ai appris depuis
que le marquis de Londonderry avait terminé sa vie en s'ouvrant l'artère
carotide, j'ai compris que cette mort pouvait bien avoir été méditée
depuis plus long-temps qu'on ne l'a cru, et je tiens de personnes sûres
que _la Nouvelle Héloïse_, ouverte à la même Lettre de Saint-Preux,
était encore sur la table du ministre suicidé, le jour de la
catastrophe. J'aurais omis cette particularité, si je ne pouvais citer
l'autorité respectable de M. le vicomte de Marcellus, alors secrétaire
d'ambassade, pour en rendre témoignage.

Cependant, tout en étant persuadée, avec les amis du marquis
Londonderry, qu'il y avait dans le cerveau de cet homme d'État un germe
de folie, je ne suis pas éloignée de croire que son suicide fut causé
par un désespoir raisonné. Terme mémorable d'une politique toute
machiavélique! À l'extérieur, la grande pensée de Castlereagh a été
l'humiliation de la France: et il a laissé grandir le colosse effrayant
de la Russie, en oubliant que l'intérêt de l'Angleterre voulait que sur
le continent les fils des Gaulois pussent au besoin jeter l'épée de
Brennus dans la balance. En Angleterre, en prétendant comprimer les
whigs, Castlereagh en avait grossi le camp des radicaux: il s'en aperçut
lorsqu'il n'était plus temps de sortir avec honneur de son système. Sa
conscience lui criait de céder la place à Canning, et sa haine envoyait
ce rival de son influence dans l'exil honorable du gouvernement de
l'Inde. Mais Canning retardait sans cesse son départ, comme s'il eût
deviné que l'Europe allait enfin avoir une chance de salut. Son nom
poursuivait chaque matin Castlereagh dans quelque paragraphe de journal.
Dans ce combat entre la haine et le remords qui agitait l'âme du premier
ministre, il conçut la possibilité d'une disgrâce, et lui préféra ce
suicide qu'il s'était habitué à envisager de sang-froid; mais je fais
ici de la politique après l'événement, et je dois rentrer dans mon rôle
de simple observatrice.



CHAPITRE CLXXXVII.

Le théâtre anglais.--Shakespeare.--Kean dans _le Marchand de Venise_:
critique.


Je quittai l'hôtel du ministre avec une certaine tristesse, et sentant
un vrai besoin de distraction, je fus heureuse de trouver, en rentrant à
mon logement de Saint-Martin's-Lane, l'honnête figure du maître-d'hôtel
du duc d'York, qui venait m'offrir le jeton d'ivoire ou ticket de la
loge de Son Altesse Royale au théâtre de Drury-Lane. J'avais été
adressée à M. Ude lors de mon précédent voyage à Londres, et je suis
presque une ingrate de ne pas l'avoir alors mentionné; car j'avais fait
chez lui un dîner de gourmand et goûté d'un excellent vin qui avait
acquis ses quartiers de noblesse dans les caves du duc d'York. Son
Altesse Royale avait la plus grande confiance en son maître-d'hôtel, qui
la méritait à juste titre. Le duc aimait les arts; M. Ude régalait
volontiers les artistes; pour eux, il daignait ceindre encore ses reins
du tablier de cuisine, et se souvenir de ses talens en gastronomie. Ce
jour-là, M. Ude vint lui-même me chercher, et m'annonça que nous
jouirions de la loge en tête-à-tête, à moins qu'il ne prît fantaisie au
duc d'y venir incognito: le duc y vint en effet passer une heure; il
était alors en deuil de la duchesse; mais on prétend qu'il ne la
regrettait pas beaucoup, sous prétexte que Sa Grâce aimait plus ses
chats que son mari; en effet, la duchesse d'York avait toujours autour
d'elle un bataillon de ces animaux domestiques. Respectant l'incognito
du duc, j'admirai à part moi la belle physionomie, la noble taille et
les manières distinguées de ce prince, qui réunissait tant de vices à
tant de qualités. Mais il faut dire aussi que j'en aurais voulu au roi
lui-même de me distraire du spectacle; on jouait _le Marchand de
Venise_, et Shylock était représenté par Kean: ce personnage va
admirablement à la figure de cet acteur, qui affectionne les rôles où un
mélange d'énergie et de trivialités lui donne l'occasion d'étonner les
spectateurs par ces brusques transitions d'accent, de gestes et
d'attitude, que Talma ne dédaignait pas dans sa noble simplicité. Kean
est petit, mal fait des jambes, et avec des épaules inégales; mais il y
a du charme dans sa physionomie, et une vraie fascination de serpent,
qui séduit, dit-on, les femmes, même au delà des planches du théâtre. On
cite ses bonnes fortunes, et la dame du respectable alderman Coxe a
prouvé depuis, par un procès célèbre, que le Roscius de Drury-Lane
s'expose quelquefois à des affaires de _crim-con_[27]; mais je reviens à
Shylock: Kean exprime admirablement l'instinct de haine et de vengeance
qui dicte au juif le singulier traité du prêt d'argent qu'il fait à
Antonio. Au moment où, se croyant sûr de gagner sa cause, il se prépare
à se rendre justice à lui-même, il y a dans les yeux de l'acteur une
soif de sang qui fait frémir; les scènes de son désespoir ne sont pas
moins déchirantes. Shakespeare, écrivant sous l'influence des préjugés
de son siècle, a rendu son juif hideux: Walter Scott, en faisant de
Shylock son juif Isaac dans _Yvanhoe_, a adouci quelques traits de cette
figure, non moins dramatique dans le roman que dans la pièce.

Les spectateurs anglais ne sont pas moins habiles à saisir les allusions
que les spectateurs français. Quand Gratiano, dans la grande scène du 4e
acte, parle de sa femme qu'il voudrait voir au ciel, on n'a pas manqué
d'appliquer à Sa Majesté Georges IV la réponse de Shylock: _There be the
Christian husbands_, etc.[28] Les assemblées populaires savent
merveilleusement détourner le sens d'un mot, et traduire le pouvoir sur
la scène pour le siffler ou l'applaudir ironiquement.

Ayant visité plusieurs fois les théâtres de Londres, j'oserai hasarder
ici un jugement général sur le théâtre anglais. Kean est le Talma
britannique; mais qu'il est loin de Talma! C'est du moins le jugement
d'une femme qui ne saurait concevoir le génie sans dignité. Ayant vécu
avec des rois et des princes parvenus, je me suis habituée peut-être à
leur noblesse factice, comme si c'était en eux une nouvelle nature.
Cependant mon idée est aussi celle du peuple, qui a besoin qu'on prenne
avec lui des airs de grandeur, pour qu'il accorde son respect. On ne
contestait pas à Napoléon sa tournure d'empereur; l'envie était réduite
à supposer qu'il prenait des leçons de Talma pour se draper; Murât en
prenait réellement de l'acteur Philippe. Il faut dire aussi que Kean
pourrait se faire _homme_ sans confondre la bonhomie avec la trivialité,
comme cela lui arrive quelquefois. Quant à sa déclamation, elle est
saccadée, inégale: il se réserve pour les momens d'éclat, les mots
d'effet; tout le reste est pour lui de la _vile prose_ qu'il daigne à
peine prononcer. Les acteurs secondaires de Drury-Lane ont dans la voix
une monotonie de débit qui est tout aussi peu naturelle que le récitatif
de l'opéra français: les actrices surtout cadencent désagréablement leur
plaintive déclamation; aucune de ces dames ne joue, il est vrai,
passablement la tragédie. Quant aux acteurs, Kean a des rivaux: Young,
Wallack, et un jeune homme qui ira loin, Macready.

La comédie anglaise est bien pauvre; la haute comédie, veux-je dire, car
les Anglais ont une foule de pièces bouffonnes qu'ils jouent à
merveille. Liston est un farceur qui grasseie assez comiquement. En
résumé, le triomphe d'un acteur comique est ici dans la peinture de
l'ivrognerie; le triomphe d'un tragédien dans les combats des
dénouemens. Les ivrognes du théâtre excellent à reproduire la _bonne
ivresse_, celle du peuple, comme dit Figaro; les assauts d'armes du
tyran et de l'amoureux sont dignes de Saint-Georges. Dans Richard III,
par exemple, Kean ne consent à mourir qu'après une demi-heure d'escrime;
et les spectateurs d'applaudir son adresse encore plus que ses scènes de
passion la plus profonde. Le professeur en fait d'armes du bon M.
Jourdain eût trouvé tout naturellement Shakespeare un plus grand homme
que Corneille et Racine.

Je serais injuste si, après avoir été si sévère pour toutes les actrices
en général, je n'avouais que j'ai versé des larmes à _la Pie voleuse_,
jouée par miss Kelly avec un pathétique déchirant. Cette actrice élève
par son jeu le mélodrame au rang de la tragédie.

S'il m'était permis de juger les pièces anglaises, après avoir jugé les
acteurs, j'ajouterais, d'après mes impressions, que le goût britannique
est en contradiction avec toute espèce de sens commun. Shakespeare n'est
plus de ce siècle; il faudrait l'excepter de ma critique, si l'on
n'avait refait ou arrangé ses pièces; mais telles qu'on les joue, elles
font partie du système dramatique le plus faux qui existe. Ou l'_art_
dramatique est un _art_, ou ce n'en est pas un; si c'en est un, il doit
avoir ses règles et ses conditions: or, il est impossible, quelque
_lâches_ qu'on les suppose, que ces conditions et ces règles permettent
de violer l'unité d'intérêt aussi bien que les unités de lieu et de
temps. Une oeuvre dramatique doit composer un tout, un ensemble; les
scènes doivent se suivre et se lier entre elles, mais non dépayser
continuellement l'attention et la curiosité, comme les scènes d'une
lanterne magique.

Parmi ces scènes incohérentes, le hasard en amènera quelques unes de
comiques, de touchantes, de sublimes; mais cela suffit-il pour faire une
pièce? Peut-être me dira-t-on que le hasard préside au théâtre anglais
comme à la vie réelle, que l'art en est banni, et que tout doit y avoir
un air de nature et d'improvisation; alors pourquoi cette poésie
ampoulée, ou cette prétention de bouffonnerie, qui ne sont ni l'une ni
l'autre ni dans la nature ni dans la spontanéité de la langue parlée?
pourquoi ces saluts des acteurs au public au milieu d'une tirade?
pourquoi ces fanfares de trompettes pour annoncer un roi ou une reine?
Les Romains de Shakespeare parlent souvent par allusions anglaises; ses
bourgeois de Londres jurent par Jupiter. Il fallait, en mutilant
Shakespeare, faire disparaître avant tout ces défauts du siècle pédant
auquel le _poète naturel_ paya tribut aussi bien que Johnson, le _poète
classique_. C'est ainsi que dans leurs costumes les acteurs anglais ont
bien, comme ceux de France, abandonné l'habit de cour et la perruque
poudrée pour jouer les personnages historiques; mais, au lieu d'imiter
en tous points le goût éclairé de Talma et sa noble simplicité, ils ont
un luxe d'oripeaux et de paillettes qui les confond avec les funambules
et les comédiens de pantomime.

Voilà une critique bien générale, mais elle est vraie; restent les
exceptions à faire. Shakespeare, poète dramatique, est le Thespis encore
barbouillé de lie des anciens, ou, si l'on veut, le Tabarin moderne.
Shakespeare, moraliste et poète, est un génie extraordinaire: il y a
dans son théâtre une mine inépuisable de caractères, et tous les élémens
de la vraie tragédie. Les Anglais ont taillé quelques facettes sur ce
diamant; mais ils l'ont gâté en ouvriers maladroits.



CHAPITRE CLXXXVIII.

Sermon anglais; évêque anglican.--La nouvelle Manon Lescaut.


Je pourrais être aussi sévère au prêche qu'au théâtre, car au moins le
théâtre ne m'a pas ennuyée; le sermon anglais m'a paru bien long et bien
monotone; mais on rira peut-être de l'occasion qui m'y a fait aller.
Parmi les commissions que j'avais pour Londres, j'étais chargée d'une
dette à payer. Le capitaine Ernest*****, aujourd'hui major dans la garde
royale et précédemment proscrit pour sa conduite dans les cent jours,
s'était trouvé tout à coup, à Londres, dans une pénurie vraiment
désespérante. Le jour où il s'aperçut que sa bourse était vide, il avait
justement un rendez-vous galant chez une jeune compatriote engagée au
théâtre français de Totenham-Street, qui lui avait dit en plaisantant,
derrière les coulisses, que l'homme qui viendrait chez elle avec un
rameau d'or ne trouverait pas de Cerbère à sa porte. Ernest arrive chez
Mlle Cidal, l'air triste et soucieux. Il se sentait, réduit à
l'alternative de la tromper, ou de subir l'humiliation d'un congé.
Cependant le luxe de l'appartement semblait lui annoncer que ce ne
pouvait être la disette qui le rendait maître de la place. Pendant qu'il
attend, dans le parloir, que Mlle Cidal soit habillée, il jette un
regard dans la rue, et aperçoit ou croit apercevoir un créancier qui
s'est mis en faction sur le trottoir avec un homme de mauvais augure.
Mlle Cidal paraît en ce moment radieuse d'abord et surprise bientôt de
l'embarras de son hôte et de sa pâleur. Ernest se décide à un acte de
franchise: «Mademoiselle, dit-il, je serais un lâche de vous tromper;
vous m'avez pris pour quelque grand seigneur venu à Londres afin d'y
rivaliser de folie et de dépense avec les _fashionables_ nationaux: je
ne suis qu'un exilé, pauvre et même endetté.» Mlle Cidal sourit et lui
répond: «Croyez-vous que j'ignore qui vous êtes? Vous me parliez hier de
Gustave votre ami, et qui fut le mien: il vous a recommandé à moi dans
une lettre qui contenait mille écus qu'il vous prête et dont vous
voudrez bien me faire un reçu que je lui enverrai.» Ernest accepta les
mille écus; et trop bien né pour parler de tout autre sentiment que de
la reconnaissance avant d'avoir payé sa dette, il respecta d'autant plus
la généreuse Cidal qu'il conçut pour elle une affection véritable. De
retour en France, il avait plus d'une fois formé le projet de revenir à
Londres chercher lui-même la quittance dont on se doute bien que l'ami
Gustave n'avait jamais ouï parler; mais le capitaine ne pouvait se
dissimuler que les mille écus, si noblement prêtés, n'en étaient pas
moins les dépouilles d'un amant anglais. Se défiant de sa faiblesse, il
s'était contenté de me charger de la somme, ayant su mon projet de
voyage en Angleterre. Ernest m'avait tout raconté. J'étais curieuse de
voir, de connaître cette nouvelle Le Couvreur. Je m'y rendis un dimanche
matin; je fus accueillie en amie, et Mlle Cidal me pria de passer toute
la journée avec elle. J'y consentis. Mais, quel fut mon étonnement
quand, au lieu de me voir engagée à une partie de plaisir, j'appris que
mon actrice se proposait de m'emmener avec elle à l'église pour
entendre, me dit-elle, un sermon prononcé par le très vénérable et
surtout très éloquent lord évêque B...t. Allons, pensais-je, cette
petite fille a de la religion une fois la semaine, ou peut-être est-ce
quelque plan de conquête, un complot contre la liberté de quelque âme
pieuse. La conquête était déjà faite; nous entrâmes dans la chapelle, et
nous nous plaçâmes gravement en face du prédicateur. Jamais femme
n'entendit aussi dévotement un sermon que Mlle Cidal; et quel sermon!
sermon de deux heures, froidement composé, plus froidement débité, en un
mot un sermon anglican. Mais ma nouvelle amie en semblait enchantée; ses
émotions se peignaient dans ses yeux et dans le mouvement onduleux de
son sein. Je fus donc édifiée de l'actrice, si je fus peu touchée du
prédicateur. Mais quand nous fumés de retour, je ne pus m'empêcher de
m'écrier, après un bâillement étouffé avec la main:

«Ma chère amie, que vous êtes heureuse de comprendre si bien l'anglais!
Vous avez l'air bien contente du savant dignitaire que nous venons
d'entendre.

«--Je le crois bien, me répondit-elle; je suis payée pour cela!

«--Comment? expliquez-vous.

«--Eh bien, ajouta Mlle Cidal, vous n'y êtes pas! C'est mon évêque à
moi: il m'aime; c'est bien le moins que je l'admire. Il a une femme fort
jolie, mais qui a eu le malheur de lui dire un jour comme Gilblas à
l'archevêque de Grenade: Monseigneur, ne faites plus d'homélies. Quant à
sa très humble servante, tant qu'elle recevra de Monseigneur mille
guinées par mois, il sera pour elle un Bossuet anglais; comme l'abbé
Pellegrin.

     «Je dîne de l'autel et soupe du théâtre.»

Je partis à ces mots d'un grand éclat de rire. Cet amour me parut si
comique, ce contrat d'amour-propre et de fidélité si nouveau, que je
pardonnai à monseigneur tout l'ennui de son discours interminable. Comme
on le voit, Mlle Cidal était une espèce de Manon Lescaut, bonne, mais
folle; sensible, mais étourdie; originale enfin et amusante par le
mélange des qualités les plus opposées. Une plaisanterie chez elle
n'était jamais une méchanceté, mais l'expression de la bonne humeur. Si
elle allait jusqu'à la malice, le sourire qui épanouissait son visage en
émoussait même alors toute la pointe; enfin elle ne pouvait croire à la
colère ou à la bouderie des autres: elle vous persuadait à vous-même que
vos reproches ou vos airs sévères n'étaient qu'une feinte, un jeu de
théâtre. Ce jour-là elle avait à dîner une partie de la troupe; ce fut
un vrai repas de comédiens. On parla beaucoup de Paris, et l'on compara
souvent les acteurs anglais aux acteurs français. Le Champagne fit
partir au moins dix bouchons; les têtes s'animèrent en faveur de Mars et
de Talma contre les descendans de Shakespeare. Au dessert, on était déjà
bien loin de cette conversation sur l'art en général: chacun faisait son
propre éloge; notre hôtesse seule avait conservé toute sa modestie, et
s'amusait de voir ses convives si contens d'eux-mêmes. Enfin, après
beaucoup de cris et de gros rires, la société se dispersa. J'allais me
retirer aussi, lorsqu'entra le lord évêque qui venait chercher son
compliment de tous les dimanches. Le compliment lui fut donné avec
beaucoup de grâce, et le mit en bonne humeur. Je lui fus présentée, et
ayant témoigné, dans la conversation, la curiosité de faire une
excursion à Oxford, j'eus le plaisir de trouver monseigneur assez
obligeant pour m'offrir une lettre de recommandation ou d'introduction,
comme on dit en Angleterre.



CHAPITRE CLXXXIX.

Oxford.--Coup de patte à la reine Élisabeth.--L'hetman des cosaques.--Le
roi de Prusse et l'empereur Alexandre.


Je ne partis pour Oxford que le surlendemain, et le lundi j'eus le
plaisir de voir au théâtre de Totenham-Street le dignitaire anglican
recevoir, d'un air ravi, une leçon de déclamation de mademoiselle Cidal.
Mais ma bonne fortune me fit rencontrer derrière les coulisses le poète
critique, Leigh Hunt, ami de lord Byron et de Shelley. M. Leigh Hunt a
dans ses manières une façon d'indolence capricieuse qui lui donne la
tournure d'un fat langoureux: en l'entendant nommer je le pris d'abord
pour le fameux Hunt le Radical; mais celui-ci n'est ni poète ni
petit-maître. Leigh Hunt me demanda si je n'étais pas curieuse de
connaître quelques uns des grands noms de l'Angleterre littéraire.
«Byron, lui dis-je, est absent: mais il est, parmi vos collègues de la
presse périodique, le fameux Cobbet, qui mérite bien d'être connu.»

L'évêque qui m'avait écoutée me fit signe de m'approcher de lui. «Je
vous ai donné, me dit-il tout bas, une lettre pour Oxford; vous en
trouverez une autre chez vous, qui vous introduira chez une femme dont
nous avons dit hier quelques mots, et que le nom de Byron me rappelle.
Quand vous aurez vu Oxford, nous nous retrouverons au château de lady
Caroline Lamb, où je vous annoncerai, si j'arrive avant vous.»

Après ces offres aimables, monseigneur s'éclipsa. Je m'aperçus que Leigh
Hunt le regardait d'un air sardonique: «Vous voyez, me dit-il, que notre
aristocratie sacerdotale a ses petites félicités terrestres. Car je le
reconnais, c'est un prince de notre église. C'est au théâtre que cet
évêque vient méditer la liturgie: moi j'ai composé mon meilleur poëme en
prison.»

Leigh Hunt aime à parler de son génie, et heureusement pour lui, dans
cette occasion, il pouvait s'aider de l'italien pour se faire
comprendre. On sait que la littérature italienne lui a fourni le sujet
de sa _Francesca de Rimini_, imitation affadie du Dante, vraie
périphrase en trois ou quatre chants de ce vers:

     «Qual giorno piu non vi leggiamo avante.»[29]

Le lendemain, j'étais sur la route d'Oxford.

Si j'aimais les descriptions, j'aurais beau jeu pour peindre les
coupoles et les flèches de clocher qui dominent cette cité savante, où
chaque édifice semble temple et palais: j'étais placée sur l'impériale
de la diligence aux approches d'Oxford, et je n'étais pas la seule femme
à ce poste élevé; mais j'avais surtout pour voisin un étudiant qui
s'efforçait de me faire admirer tous les dômes et les tours carrées qui
se dessinaient de plus en plus distinctement à l'horizon. Si je les cite
à mon tour, c'est, je l'avoue, une affaire de mémoire plutôt que de
sentiment; mais l'étudiant ne pouvait me croire si indifférente, et il
s'offrit pour être mon _cicerone_ dans cette excursion au pays latin de
la Grande-Bretagne: c'était m'éviter la peine de porter la lettre de
l'évêque, j'acceptai; et le lendemain matin de mon arrivée, je vis
entrer à l'hôtel mon guide obligeant: il avait changé de costume; un
manteau noir pendait à ses épaules et une toque à glands d'or était
posée élégamment sur sa tête blonde et bouclée. Il m'expliqua que
c'était le costume de rigueur. Ce costume n'est pas le même pour tous
les étudians: l'étudiant noble, l'étudiant bourgeois, l'étudiant
boursier, ont chacun le leur. Singulière distinction de rangs dans
l'enceinte toute républicaine d'un temple d'études classiques. J'en fis
l'observation; mon jeune _nobleman_ avait ses raisons pour y tenir. «La
manie de l'égalité, me dit-il, est une maladie française; elle n'existe
pas en Angleterre: on nous accoutume de bonne heure, du moins, à n'y pas
croire: et en cela nous sommes conséquens. Si l'étudiant-peuple se
faisait ici mon égal pendant trois ou quatre ans, pour ne plus retrouver
en moi dans le monde qu'un supérieur, il ne s'y accoutumerait pas, et me
demanderait raison de mon rang et de ma fortune.» Il faillit bien me
contenter de cet argument, et je suivis mon jeune ergoteur pour visiter
tous les monumens universitaires, la bibliothèque Radcliffe et son dôme
digne de Sainte-Geneviève; Sainte-Madeleine, avec sa tour quadrangulaire
et sa chapelle gothique; le collége de la Reine et sa colonnade
comparable à celle du Louvre; la bibliothèque Bodleienne et ses trésors;
le collége du Christ; le muséum d'Ashmolle; les colléges d'Oriel, de
Merton, de Baliol, de Toutes-les-Âmes, de Lincoln, de la Trinité, du
Nez-de-Bronze, etc. Je retrouve tous ces noms alignés sur mes tablettes
d'annotation, et à la marge du papier je reconnais l'écriture de mon
_cicerone_, qui avait pris la peine d'ajouter l'épithète obligée à
chaque édifice. C'est à lui que je renvoie la comparaison de la coupole
de Radcliffe et du collége de la reine avec le dôme de Sainte-Geneviève
et la colonnade du Louvre. Quand je cherche à recueillir mes propres
impressions, je me figure encore une galerie de portraits qui décoraient
une immense salle, et représentaient les notabilités de l'université,
mais plutôt les grands hommes qui en sont sortis que les élèves qui se
sont distingués comme _élèves_ à Oxford même: Canning est du nombre, et
Pitt, je crois. Mais je fus surtout frappée des images étrangères
d'Alexandre et du roi de Prusse. «Quoi donc, demandai-je, ces têtes
couronnées n'ont pas dédaigné le laurier scholastique!

«--Ah! me dit mon étudiant, je vous ai épargné une cruelle torture en
enlevant aux guides habituels le plaisir de vous montrer toutes nos
richesses; ces guides n'oublient jamais de vous dire: Le roi de Prusse
admira beaucoup cette salle; l'empereur Alexandre fit ici une halte de
cinq minutes; dans cette cour le roi de Prusse mit la main à sa poche;
dans cette autre l'empereur Alexandre se gratta l'oreille. Le plus
curieux, c'est que ces nobles souverains voulurent, en compagnie avec
Georges IV, être décorés du titre de docteurs d'Oxford: leur réception
eut lieu dans les formes ordinaires, et c'est ce qui nous a valu leurs
portraits; mais il faut tout vous dire, avec eux fut reçu docteur en
droit l'hetman des cosaques, le fameux Platoff. Vous conviendrez que
rien ne manque à la gloire d'Oxford.

«--Un cosaque docteur en droit, m'écriai-je.

«--Oui, reprit mon guide, l'hetman Platoff parut comme candidat devant
nos illustres professeurs, et faisant céder _les armes à la toge_, il
revêtit la robe doctorale sans se permettre de rire.

«--Oui, repris-je, mais les autres rirent pour lui..

«--Pas du tout, continua l'étudiant.» Ô Molière! pensai-je, quel pendant
à ta scène de la réception d'un mamamouchi.

Je ne quittai pas Oxford sans me promener sous les arbres d'Élisabeth;
c'est une allée superbe, qui date du règne de cette reine, grande
protectrice des pédans. On dira peut-être que je mentionne ici un peu
lestement une princesse qui mourut vierge, selon l'histoire: on avouera,
au moins, que ce dernier titre ne saurait la relever aux yeux de _la
Contemporaine_; mais je déteste dans Élisabeth le despote en jupon et la
reine régicide: en voilà assez pour la brouiller à la fois avec les
libéraux et les ultras..

Non loin de l'allée d'Élisabeth coule l'Isis, où les étudians font de
joyeuses parties en bateau.

À huit milles d'Oxford est situé Woodstock: le roman auquel ce joli
village donne son nom vient de lui procurer une illustration nouvelle,
et je le cite d'autant plus volontiers qu'il me fournit l'occasion de
placer ici comme souvenir le nom d'un ami dont j'aimerai toujours à
parler, M. Alexandre Duval, qui, au moment où j'écris, compose une
comédie en trois actes, intitulée aussi _Woodstock_.

À l'époque de mon voyage, Woodstock n'avait pour moi d'autre attrait que
l'espoir d'y reconnaître les traces de la belle et malheureuse
Rosemonde. Mais elles y sont toutes effacées; le labyrinthe d'amour est
devenu l'emplacement de Blenheim, château donné jadis au grand
Marlborough. Le mauvais goût de l'architecte Vanburgh est connu: ce
château, qu'on voudrait comparer à Versailles, est un édifice sans
grâce: mais, comme tout ce qui est vaste et riche, il a un caractère de
grandeur. Le parc et les jardins sont magnifiques; les tableaux, les
statues, l'ameublement des appartemens, annoncent un prince. Les Van
Dycke, les Rubens, les Carlo Dolce, les Titiens, etc., etc., sont en
grand nombre; mais ce n'est pas moi qui décrirai tous ces trophées d'une
gloire étrangère.

J'interromps volontiers ce chapitre, et, disant adieu aux pompes de
Blenheim, je me transporte avec mes lecteurs dans l'asile plus modeste
de lady Caroline Lamb, où je passai huit des plus heureux jours de ma
vie.



CHAPITRE CXC.

De l'égotisme.--Brocket-Hall.--Ugo Foscolo.--Lady Caroline Lamb.--Amours
de Byron; ses aventures.


Un voyageur et encore plus un auteur de mémoires sont toujours leurs
propres héros. Les Anglais ont une heureuse expression, celle
d'_égotisme_, qui n'est pas odieuse comme le mot français _égoïsme_,
pour caractériser la manie, ou quelquefois la nécessité de mettre au
premier rang, dans un récit, les pronoms personnels _je_ et _moi_.
Quoique dans cette histoire d'une vie aventureuse et agitée, j'aie
souvent à me reprocher le péché d'_égotisme_, le _moi_ individuel me
fatigue et m'ennuie moi-même: je brusque de bon coeur une transition, je
supprime maintes remarques personnelles, et j'aime à mettre en scène,
sans préparation, ceux dont l'intimité flatte le plus _la
Contemporaine_. La reconnaissance m'oblige cependant à dire ici en
quelques lignes que je reçus à Brocket-Hall l'accueil le plus
hospitalier: une sympathie presque romanesque m'initia dès le second
jour aux secrets de lady Caroline Lamb. La célébrité littéraire de cette
dame auteur, ses amours presque publics avec l'illustre lord Byron, ses
relations d'amitié avec Wellington, Canning, Hobhouse, madame de Staël,
Ugo Foscolo et une foule d'autres noms fameux de la France, de l'Italie
et de l'Angleterre, étaient sans doute beaucoup à mes yeux; mais ces
titres à ma curiosité ne sont rien en comparaison des droits que son
affectueuse confidence lui donna sur mon coeur. «Mon amie, me
disait-elle, je me suis quelquefois crue au-dessus des préjugés: j'ai
essayé de parler de moi comme des autres avec une véritable
impartialité, après l'avoir fait avec tant de passion: eh bien! je me
trompais moi-même; je cédais encore à une sotte pruderie. Votre
franchise a vaincu mes dernières réticences; je me sens le courage de me
peindre en pied et non pas seulement en buste.» Lady Caroline pouvait
avoir, en 1820, 36 ans; elle était petite de taille, mais bien faite:
elle n'était pas précisément jolie et ne l'avait jamais été; mais il y
avait un charme tout particulier dans l'expression de ses traits; ses
cheveux blonds et son teint d'une blancheur tout anglaise contrastaient
avec ses yeux noirs comme ceux d'une Espagnole; ses manières étaient
séduisantes; ses égales pouvaient, au premier abord, la trouver un peu
fière; mais quand on faisait le premier pas ou qu'on devenait son
obligé, elle s'abandonnait à son caractère expansif, et quand elle vous
disait: je vous aime ou vous me plaisez, il y avait dans son accent
quelque chose qui vous le persuadait: j'ai entendu critiquer son manque
de dignité; mais c'était en elle un abandon plein de naturel et de grâce
que généralement les Anglaises ne sauraient comprendre; son premier
mouvement, quand on blessait son amour-propre ou sa tendresse, était à
craindre. Le roman de _Glenarvon_ atteste encore sa rancune contre lord
Byron; mais je lui ai entendu dire que c'était ce même ouvrage qui avait
tempéré cette susceptibilité fatale: «Croyez-moi, répétait-elle, ma
vengeance m'a coûté bien des larmes; je n'ai pu m'en consoler qu'en me
disant sans cesse que le portrait n'était pas ressemblant.»

Lady Caroline était fille du comte de Bemborough. C'était en 1805
qu'elle avait épousé l'honorable William Lamb, second fils du lord
Melbourne et, par la mort de son frère aîné, appelé à succéder un jour à
ce titre. Depuis sa rupture avec lord Byron, lady Caroline a publié
outre _Glenarvon_, le roman de _Graham Hamilton_ et celui d'_Ada Réis_;
mais s'étant condamnée bientôt à la solitude, elle a dû laisser en
manuscrit plusieurs autres ouvrages de prose et de vers; car elle était
poète, et je suis fâchée de ne pas pouvoir citer ici de mémoire sa jolie
romance sur le don des larmes.

     Ne sais-tu pas qu'il est doux de pleurer?

Son mari lui avait rendu son estime, et venait souvent passer plusieurs,
jours avec elle à la campagne, mais il ne prenait que le titre d'ami.
Elle ne parlait elle-même de M. Lamb qu'avec un certain respect: «C'est,
me disait-elle, un frère pour moi; pas davantage, aujourd'hui du moins.
Si l'on recommence à aimer dans l'autre monde, M. Lamb y sera encore
l'époux de mon choix, et j'espère lui être plus fidèle.» Ugo Foscolo
était un des hôtes de Brocket-Hall, il ramenait volontiers la
conversation sur la poésie italienne; lady Caroline le prévenait souvent
et trouvait même l'occasion de citer à propos quelques unes de ses
pensées ou de ses vers. Les lettres de Jacobo Ortiz étaient aussi
rappelées souvent, et je m'aperçus que Foscolo tenait surtout à cet
ouvrage dont le héros a été avec raison appelé un Werther politique. Un
homme de talent hésite avant de parler de son esprit, tandis qu'il
trouve un orgueil légitime à rappeler son patriotisme. Les lettres de
Jacobo Ortiz sont un livre national, une éloquente protestation en
faveur de l'indépendance italienne. Foscolo n'a pas seulement plaidé la
cause de l'Italie sous la forme d'un apologue littéraire, ses discours
au congrès de Lyon, sa disgrâce quand la république cisalpine n'exista
plus, son noble refus de prononcer le serment de fidélité au
gouvernement autrichien, et son exil volontaire immortalisent comme
patriote ce noble martyr de la patrie italienne. Dans la conversation,
Ugo Foscolo me surprenait par sa facilité, son accent dramatique et
surtout ses gestes animés; car j'avais entendu dire qu'en public il
parlait des heures entières les mains fixées sur une chaise, debout et
immobile; malgré cette absence d'action il a été proclamé un _parlatore
felicissimo e fecondo_. Qu'on juge de l'impression qu'il devait produire
lorsqu'il ne s'imposait pas cette contrainte? car chez lui c'était un
système d'éviter en parlant aux assemblées populaires toute espèce de
charlatanisme: je l'ai entendu critiquer sous ce rapport les orateurs
des Hustings et des chambres anglaises. Les gestes, selon lui, étaient
une invention de la décadence de l'art oratoire. «Périclès, disait-il,
pérorait sans geste et sans mélodie, enveloppé dans sa chlamyde; _nella
clamide senza gesto nè melodia.»_

Avec Ugo Foscolo toutes les discussions littéraires aboutissaient à la
politique; bien qu'elle ne fût étrangère à aucune question, lady
Caroline accusée à tort d'être un bas-bleu, comme on appelle les femmes
pédantes en Angleterre, laissait volontiers Ugo Foscolo haranguer dans
le salon, et me faisait signe de la suivre dans le parc. «Mon
républicain italien, disait-elle, a mis de la politique dans ses romans,
c'est une usurpation: voilà maintenant notre Walter Scott qui met de
l'histoire dans les siens; il est bienheureux que nous autres femmes
nous nous mêlions encore un peu de cette partie de la littérature pour
la ramener à son origine, l'amour.

«--N'avez-vous pas reculé devant le titre d'auteur qui va si mal à une
jolie femme, demandai-je un jour à lady Caroline.

«--Quoi donc, me répondit-elle, est-on auteur pour avoir publié un
roman? Mais oui, ma foi, vous avez raison; les gazettes sont là pour
nous en avertir: pauvres femmes, comme nous souffrons des coups
d'épingles de leur critique. J'ai manqué mourir deux fois de dépit; la
première, c'était dans un bal où deux vieilles femmes, assises à dix
chaises de la mienne, épiloguaient sur ma toilette et ma tournure: je
n'osai plus me regarder au miroir, elles avaient fini par me persuader
que j'étais mise à faire peur. Chaque compliment qu'un danseur
m'adressait de bonne foi me semblait une épigramme; la critique
empoisonne jusqu'à l'éloge: j'éprouvais une sensation analogue lorsque
je reçus le journal malveillant qui rendit compte de mon premier
ouvrage; une amie officieuse s'était hâtée de me l'apporter, en
affectant la plus grande colère contre les vampires du journalisme. J'en
voulus plus à mon amie qu'à l'aristarque malveillant.»

«--Ma chère lady, répondis-je à mon aimable hôtesse, vous oubliez le
dépit de l'amour... il vaut bien celui de l'amour-propre.

«--Vous vous trompez, ma chère, reprit lady Caroline, il faut dissimuler
l'un, on peut pleurer de l'autre. Le dépit d'amour-propre nous étouffe;
j'ai aussi passé par celui de l'amour.»

Cette conversation se termina par la confidence entière de lady
Caroline: je vais la rapporter en supprimant les réflexions dont je
l'interrompis, et qui pourraient impatienter mes lecteurs; je les en
préviens pour expliquer un long discours qui, certes, ne fut pas
prononcé comme ceux de Foscolo, les mains sur le dos d'une chaise.

«J'avais été ce qu'on appelle un enfant précoce, me dit lady Caroline;
fille unique, je fus aussi un enfant gâté. Mes petits succès de famille
me firent trouver tout naturels mes succès dans le monde, lorsque j'y
fis mon entrée sous les auspices de M. Lamb. Mon mari était fier de moi,
et me vantait peut-être trop lui-même: nous recevions beaucoup d'amis,
nous étions de toutes les parties à la mode: le bruit de ces plaisirs et
de ces fêtes, qui se succédaient sans cesse, suffit pour me distraire de
toute séduction directe; mais je m'aperçus enfin que je m'étais habituée
à ne plus voir dans mon mari qu'un homme aimable de plus, qui n'avait
guère plus de droit qu'un autre de m'occuper: j'oubliai que mon premier
devoir était de lui plaire et que ce devoir serait devenu un bonheur:
quand l'ennui me saisit, jeune encore, et que j'en fus réduite à la
fatigue de Xercès demandant sans cesse quelque distraction nouvelle, je
confondis M. Lamb avec la foule des hommes frivoles qui m'importunaient
par leurs fadeurs. Je sentais le besoin d'une passion pour y puiser
quelque énergie contre l'ennui de moi-même: au lieu de me réfugier dans
le calme des affections domestiques, je crus qu'il fallait à mon coeur
une tendresse romanesque pour échapper au dégoût de la vie. J'étais dans
cette exaltation, qui tenait de la folie, lorsque j'entendis parler pour
la première fois de lord Byron. Ses singularités autant que son génie
poétique faisaient alors sa renommée: je riais des contes qu'on
répandait sur ses voyages, et cependant j'étais curieuse de le voir,
comme si je les croyais: bientôt je me surpris à ajouter moi-même des
attributs fantastiques à ce caractère étrange, et à embellir d'aventures
imaginaires le roman de sa vie. L'idéal de Byron me poursuivait partout;
endormie, dans mes songes; réveillée, dans mes rêveries. Je lui parlais
comme s'il était présent, attentif, quoique invisible: ses réponses, je
les cherchais dans ses ouvrages, que j'ouvrais au hasard, comme un
oracle mystérieux; quand je tombais sur un passage ou un vers qui
cadrait avec ma pensée du moment, je me l'appliquais, je l'apprenais par
coeur, et puis je rimais à mon tour ma réplique. Cette singulière passion
me charmait, comme la lecture d'un poëme ou d'un roman. Je la comparais
à celle de la Sophie de Rousseau pour _Télémaque_; elle ne me faisait
aucune peur, ou plutôt quand je me reprochais ma folie, je me disais que
la vue de Byron suffirait pour la terminer, en me montrant que le Byron
de mon imagination n'existait pas. Cependant quand on me citait quelque
femme que la médisance de la ville donnait au poète pour maîtresse, je
m'aperçus qu'un instinct de jalousie me rendait toute contrariée,
injuste et même indiscrète contre cette rivale vraie ou fausse: il me
tardait de rompre ce lien romanesque qui me paraissait ridicule dans mes
lueurs de bon sens, et qui n'était pas innocent, puisque je me serais
bien gardée d'en parler à mon mari; à compter de ce moment, il me vint à
l'idée que M. Lamb était pour moi un censeur incommode: je lui fis un
crime de mon indifférence pour lui; je lui en voulus de ses attentions
conjugales à un prosaïque mari placé entre moi et l'amant imaginaire que
je m'étais donné: enfin un soir, chez lady Jersey, on annonça l'auteur
de _Childe-Harold_. Je le vis entrer et saluer la maîtresse de la
maison, puis porter un regard distrait sur le reste de la société: je
l'observais, à l'écart, émue, tremblante et bien embarrassée: ni son
visage ni sa démarche, ni le son de sa voix, ni le geste de sa main, de
cette main si belle cependant, et dont il était fier comme Napoléon de
la sienne; rien n'était conforme à mon idéal; mais ce visage, cette
démarche, cette voix et ces gestes, me rendirent infidèle au portrait
imaginaire. Toute l'attention du cercle fut absorbée par le vrai Byron:
tous les yeux cherchaient les siens; pour lui, il paraissait presque
timide en se voyant ainsi le point de mire des autres. Désirant
s'asseoir, il choisit tout juste le canapé où j'étais, parce qu'il était
placé dans un enfoncement à l'écart. On ignorait si j'étais connue de
lui. On crut qu'il venait à moi pour me parler, et l'on respecta le coin
privilégié, où je me trouvai presque dans un tête-à-tête avec Byron:
nous en restâmes à une suite de lieux communs dans ce premier entretien.
J'étais désespérée de me trouver si sotte: Byron, trop heureux
d'échapper à ces espèces de thèses que les femmes alors lui faisaient
soutenir dans le monde, _se reposait sans doute de son esprit_ dans
l'insignifiance de nos complimens; il affectait d'être intéressé: et
quand il me quitta, on vint me féliciter de ma conversation, moi qui me
disais que Byron avait dû prendre une bien pauvre idée de moi. Cette
crainte ne me quitta que lorsque j'eus formé la résolution de lui
prouver par une lettre que je valais mieux qu'il n'avait pu me juger en
si peu de temps.

«De retour à l'hôtel, je pris la plume sans remords; je veux, disais-je,
engager avec lui une correspondance littéraire; je déchirai dix lettres,
enfin j'y renonçai; je trouvai mille objections contre cette imprudence,
et je m'arrêtai à l'idée de le revoir auparavant. Quand nous voulons
courir à notre perte, il semble que tous les chemins nous y mènent; je
ne tardai pas à revoir Byron, à le revoir tel que je voulais qu'il fût
pour l'aimer; lui cependant, il évitait de me comprendre; ce fut alors
que je lui écrivis; mais il ne s'agissait plus de littérature ou plutôt
la littérature était une manière de m'associer à sa destinée, ma tête
romanesque m'identifiant tour à tour aux diverses héroïnes du poète.

«Je portai moi-même ma lettre, et voici comment: je fis faire une livrée
à ma taille, et demandai à parler à Byron, insistant pour le voir seul
et affectant un air de mystère qui devait éveiller les soupçons de son
valet de chambre. Ce valet, nommé Fletcher, ancien cordonnier que Byron
avait amené de Newstead-Abbey, était une espèce de Sganarelle, simple,
avec une prétention de malice, confident discret d'ailleurs, quoique
moralisant aussi en vrai valet de don Juan; il hésita long-temps à
m'introduire. «Milord n'était pas seul.--J'attendrai.--Milord ne voulait
voir personne aujourd'hui.--Je ne pouvais attendre le lendemain.» Je fus
enfin introduite. Byron était penché nonchalamment sur un canapé; ses
mains tenaient avec grâce un livre sur lequel ses yeux, à demi-fermés,
ne s'arrêtaient que par momens. Au lieu de parler, je tendis ma lettre:
je ne me souviens que du sens. Faisant allusion au corsaire, j'offrais à
Conrad l'amour de Gulnare ou les services de Kaled. Je m'étais bien
reproché d'être si hardie, de faire les avances, car il faut au moins
oser ici employer le mot propre; mais le génie de celui que j'aimais me
semblait mon excuse. Byron se retourne et me reconnaît. «Je suis bien
coupable, me dit-il, car je me laisse prévenir, et cependant mon coeur
est libre!» C'était abréger, de son côté, toutes les phrases, tous les
préliminaires de la galanterie. Combien cette déclaration qui
m'apprenait qu'il était libre, me ravit! «Je suis à vous, lui dis-je;
mais pour aujourd'hui je veux être Kaled. Cette lettre vous apprend où
vous trouverez Gulnare.» Byron semblait hésiter à me laisser sortir sans
rançon; je l'avais prévu, et je lui montrai un poignard caché dans une
poche de ma livrée. «Voilà qui est turc tout de bon, mon page, dit
Byron; mais auriez-vous le courage de me tuer?--«Oui, lui répondis-je;
j'ai bien eu celui de venir; je suis prête à tout.--Et moi, je ne le
suis pas, répondit-il; mais puisque chez vous le myrte et les roses
cachent un poignard, je vous reverrai quand j'aurai fait mon testament.»
J'étais bien sûre qu'il viendrait au rendez-vous, et il n'y manqua pas.
Cette fois le poignard dormit dans son fourreau. On prétend que Byron a
écrit ses Mémoires; sans doute il n'y aura pas oublié un incident qui
faillit me mettre dans un grand embarras. À la suite d'un bal, je lui
avais donné l'hospitalité pour la nuit: nous dormions tous les deux, moi
dans mon lit, Byron sur un divan. Tout à coup je m'entends appeler, je
m'éveille et reconnais la voix de M. Lamb. «Caroline, me dit-il tout
bas, levez-vous; mon domestique prétend qu'il y a un voleur dans la
maison; nous l'avons cherché partout; nous allons maintenant faire
l'inspection de votre chambre; que le bruit ne vous effraie pas.--Ciel!
m'écriai-je, un voleur!» et je me hâtai de regarder du côté où Byron
s'était endormi; il n'y était plus, et je vis son ombre se dessiner
contre le mur, puis disparaître. «Ciel! un voleur!» M. Lamb voulait
m'empêcher de crier. «Je ne reconnais pas votre courage, me dit-il; mais
vous voilà avertie, je vous laisse.» En ce moment, nous entendîmes
rouler un homme dans l'escalier, et M. Lamb courut de ce côté:
heureusement c'était le domestique qui avait glissé. Je craignais qu'il
n'eût rencontré Byron, mais il était resté caché derrière la porte; il
rentra en ce moment. «Caroline, me dit-il, le poignard de Kaled!» Je
sautai hors du lit; j'ouvris un tiroir, je pris le poignard et je le lui
remis. «Maintenant, me dit-il, vous êtes sauvée; il s'entoura la tête
d'un mouchoir de manière à se cacher un oeil, serra son manteau autour de
son corps, l'y fixa avec un léger schall à moi pour ceinture, et ainsi
déguisé: «Caroline, me dit-il, maintenant je suis un voleur véritable;
votre écrin, ou vous êtes morte!» Je lui donnai mes bijoux; il sonna.
«Que faites-vous? m'écriai-je!--Vous allez voir, continua-t-il, en me
poussant vers la porte; dites que M. Lamb peut seul entrer.» M. Lamb
accourut en effet au bruit de la sonnette. «Je ne suis visible que pour
vous, lui dis-je», sachant à peine ce que je faisais en obéissant ainsi
aux ordres et aux signes de Byron. M. Lamb entre et ferme la porte; il
m'aperçoit à genoux, et le prétendu voleur me tenant par les cheveux,
prêt à me frapper le sein avec le poignard: «Elle est morte! dit-il à M.
Lamb d'une voix creuse, si vous ne me jurez, elle et vous, de
m'accompagner jusqu'à la rue, et de me laisser ces diamans.» Je n'avais
pas besoin de feindre la terreur dans cette scène de comédie. M. Lamb
fut trompé sur les motifs; le traité eut lieu, nous descendîmes avec le
voleur et lui ouvrîmes nous-mêmes la porte. Le lendemain les bijoux nous
furent renvoyés, avec un billet à peu près conçu ainsi pour M. Lamb: «Le
voleur vous doit la vie; les bijoux sont de trop pour lui cette fois:
mais tenez-vous bien sur vos gardes, il espère aller les reprendre!»
Malheureusement ce voleur romanesque avait laissé tomber dans la maison,
une lettre à l'adresse de Byron. M. Lamb me la montra.

«Vous l'avouerai-je, la contrainte que m'imposait un reste de mystère me
pesait; je laissai deviner à M. Lamb qui était le voleur. C'était du
moins renfermer le scandale de cette scène dans la maison: bientôt,
hélas! le monde découvrit aussi quelques uns de nos secrets, peut-être
aussi ai-je été bien imprudente. J'étais parvenue à croire que Byron
m'aimait: j'exigeai davantage de lui. Fier de ma conquête, je triomphai
de trop de rivales pour n'en avoir pas de jalouses; je voulus me
précautionner contre une infidélité: je demandai à Byron, en public, une
assiduité qui constatât mes titres au coeur de mon amant. Ce fut ce qui
me perdit: on lui fit honte de son servage; les séductions ne lui
manquaient pas. Ah! s'il publiait la moitié des lettres galantes qu'il a
reçues! J'en ai vu une d'une dame qui lui proposait sa fille à condition
qu'elle passerait elle-même par-dessus le marché. Enfin, il y en eut une
plus heureuse que les autres, et je fus avertie qu'elle irait à tel jour
et à telle heure chez Byron pour me supplanter; j'avais ma police, et
mes espions me servaient bien; je me déguisai en voiturier, sous une
grande blouse, et Fletcher ne me reconnut pas, sans cela je n'eusse pas
pénétré au-delà de l'antichambre du rez-de-chaussée, tant les ordres
étaient sévères; j'étais si bien instruite, que ce ne fut pas Byron que
je demandai, mais la dame elle-même, comme si je venais par son ordre la
chercher; j'entrais dans la chambre où je trouvai ma place prise sur le
canapé comme dans le coeur de Byron. Je me découvris sans plus tarder.
Connaissant tout mon empire sur mon amant, et la peur qu'il avait des
_scènes_, je m'avançai vers la dame, la pris par le bras et la mis à la
porte, en lui défendant de reparaître dans cette maison. Quand nous
fûmes seuls, je déclarai à Byron que je cessais de l'aimer, que je
renonçais à lui, mais qu'il n'aurait pas d'autre maîtresse sans ma
permission. Jugez si un dépit aussi extravagant ne doit pas justifier un
peu Byron de m'avoir traitée avec tant de rigueur.

Quelques jours après, dans un bal, on vint me proposer une walse:
«Puis-je l'accepter, demandai-je à Byron.

«--Comme vous voudrez, me répondit-il avec froideur.» Cette froideur
était à mes yeux une révolte publique; j'étais décidée à le tourmenter;
je walsai, mais je me trouvai mal; j'eus un accès de folie, je
l'appelai, je ne voulus revenir à moi que dans ses bras; sa confusion
amusa beaucoup tout le cercle des danseurs. J'étais contente de toutes
ces scènes, et je ne vous les cite que pour m'en accuser amèrement. Un
jour je me rendis chez Byron, il était sorti; je m'installai dans son
cabinet, et apercevant le roman de _Vatheck_ ouvert sur sa table,
j'écrivis sur la première page _souvenez-vous de moi_: Byron était
décidé à une rupture définitive, il déchira le feuillet et me le renvoya
avec ces vers:

     Remember thee! remember thee!
     Till Lethés, etc.

«Me ressouvenir de toi! me ressouvenir de toi! Ah! jusqu'à ce que la
flamme de ta vie s'éteigne dans le Lethé, le remords et la honte
s'attacheront à toi, et te poursuivront comme un songe délirant. Me
ressouvenir de toi! Ah! oui, n'en doute pas... et ton époux aussi s'en
ressouviendra; ni l'un ni l'autre nous ne t'oublierons, femme perfide
pour lui, et démon pour moi.»

«Ma réponse à ces paroles accablantes fut le roman de _Glenarvon_. La
composition de ce livre trompa du moins ma fureur; quand il fut fini, la
distraction avait produit son effet. Bientôt d'ailleurs je fus bien
autrement vengée: Byron se maria. Hélas! aujourd'hui je le plains; il
est plus malheureux que moi-même; car, je le connais, son exil lui pèse:
l'Angleterre est son Athènes. C'est ici qu'il est lu dans sa langue
natale. À chaque occasion il rentre dans la lice des discussions
littéraires, religieuses ou politiques. Chaque chant de son _Don Juan_
est un cartel envoyé à nos critiques, à nos lords, à nos femmes. Voyez,
comme par ses allusions aux moeurs de la Grande-Bretagne il se transporte
du fond de l'Espagne, des îles de la Grèce et de l'enceinte du sérail,
dans ce climat du nord, objet de ses fausses moqueries! Soyez sûre qu'il
finira par conduire son héros à Londres, et alors, gare à nous, pauvres
femmes qui l'avons aimé!»

Lady Caroline était parvenue à parler en effet avec une certaine
impartialité de Byron et de sa liaison avec lui. Mais au milieu de ce
calme philosophique, elle sentait, comme Didon, que le trait fatal
déchirait encore secrètement son sein. Elle avait aimé Byron
d'imagination et de coeur: elle lui avait sacrifié sa réputation et sa
conscience. Que de larmes elle devait garder en réserve pour la solitude
des nuits! Au moment où je trace ces lignes, j'apprends qu'elle a cessé
de vivre, et qu'elle passait depuis trois ans pour être privée de sa
raison. Il m'en coûte de rapprocher ces dernières scènes de sa vie du
récit de ses amours. La nouvelle de la mort de lord Byron à Missolonghi
avait fait en apparence peu d'impression sur Lady Caroline. On évitait
d'en parler à Brocket-Hall, M. Lamb étant alors dans le château. Un jour
Lady Caroline et lui se promenaient à cheval sur la route de Nottingham:
tout à coup les chevaux s'arrêtent en apercevant devant eux un long
cortége noir. Des constables et des héraults ouvraient la marche; puis
venait un coursier de parade richement caparaçonné en velours noir brodé
d'or, conduit par deux pages et monté par un cavalier qui soutenait une
couronne de lord sur un coussin cramoisi; immédiatement après roulait
lentement un char attelé de six chevaux, couvert de tentures de deuil,
et contenant une urne sépulcrale. La marche était fermée par d'autres
voitures funèbres et une foule de cavaliers la tête baissée et l'air
recueilli. C'était le convoi qui transportait à Newstead-Abbey les
cendres de lord Byron. M. Lamb et lady Caroline s'étaient rangés de côté
pour laisser défiler le cortége lugubre. Lady Caroline immobile, pâle et
glacée, ne reconnut que trop les écussons du poète, et cette devise
qu'elle avait si souvent baisée tendrement sur le cachet de ses lettres.
Elle fut ramenée mourante à Brocket-Hall, et une maladie longue et
sérieuse succéda à cette scène de douleur. Pendant cette maladie, un
délire presque continuel avait inspiré à lady Caroline les paroles les
plus étranges, expression des visions les plus horribles: la santé du
corps revint seule; sa raison était restée avec ses songes. Cependant
elle s'aperçut elle-même, dans quelques momens plus calmes, du désordre
de ses idées. Ses souvenirs étaient si funestes qu'elle exagérait encore
tout ce qu'ils devaient prêter d'extravagance à son langage dans les
heures de son délire. Elle repoussa les soins de son mari, et lui
déclara qu'elle ne pouvait plus le revoir qu'à de longs intervalles. «Je
vous tromperais, dit-elle, je n'ai jamais cessé de l'aimer; mais
désormais je serais deux fois coupable de vous rendre témoin de la
préférence que je donne sur vous à une ombre. Oui, je l'aime encore,
mort comme vivant; je le vois, je lui parle; il habite ce château:
chassez-le ou laissez-moi seule avec lui.» M. Lamb respecta ces regrets
d'une passion, criminelle sans doute, mais désormais associée à une
folie qui ne méritait plus que la pitié. Il venait chaque mois saluer
son épouse, et retournait le même jour à Londres. Il lui écrivait en son
absence, et entrait dans toutes ses idées. La mort seule a terminé le
délire de lady Caroline. On m'assure cependant que ses derniers instans
ont été plus calmes. Mais n'était-ce pas chez elle l'effet du
pressentiment qu'elle devait avoir de son départ pour ce monde de
fantômes, où, depuis la mort de Byron, elle vivait déjà par
l'imagination avec celui qu'elle avait tant aimé.

Je m'aperçois qu'après le récit de cette catastrophe, je ne saurais plus
rien dire d'intéressant sur mon séjour à Brocket-Hall. Je revins à
Londres avec Ugo Foscolo, avant que l'évêque B*** fût arrivé, malgré sa
promesse; mais je ne le retrouvai plus chez Mlle Cidal. Nous nous étions
croisés en route. Je fus donc dispensée le dimanche d'aller m'endormir à
ses sermons.



CHAPITRE CXCI.

Excursion à Brighton.--Vente de journaux.--Idiotisme de lord
Portsmouth.--Pavillon chinois.--Rencontre avec Belzoni.


Je me proposais de rentrer en France par Douvres et Calais; j'étais
cependant curieuse de voir Brighton: profitant de cette facilité de
voyager, qu'on ne trouve qu'en Angleterre et qui s'accorde si bien avec
ma vie errante, les caprices de mon caractère et la spontanéité de mes
résolutions, je partis un matin pour Brighton, projetant d'y séjourner
au moins deux fois vingt-quatre heures. Le bon monsieur Ude m'adressait
à mistress W..., la femme de charge du pavillon royal. Avide d'air et
d'émotion, je pris place sur l'impériale d'une diligence, qui nous
descendit au Glocester-hôtel. J'admirai dans la route un commerce tout
particulier à l'Angleterre: un revendeur de journaux, portant sous son
bras et à la main cent exemplaires humides du _Morning-Chronicle_,
s'était assis à côté du cocher, après avoir payé sa place une guinée. Il
y avait dans une des colonnes de ce journal vingt lignes sur la reine;
chaque voiture que nous rencontrions était saluée par notre nouvelliste:
_Voilà le procès de la reine_, criait-il, et comme l'intérêt de cette
affaire ajoutait encore à l'appétit des gazettes, avec lequel tout
Anglais se réveille chaque jour, les cent exemplaires du
_Morning-Chronicle_ furent vendus à trois schellings pièce, avant que
nous fussions aux portes de Brighton; qu'on juge si le voyage du
marchand lui fut payé. Voilà certes un homme, me dis-je, qui ne sait
peut-être pas lire, mais qui combattrait jusqu'à la mort pour la liberté
de la presse, tant il doit en comprendre les avantages matériels.

Je répétai cette réflexion tout haut le soir à l'hôtel de Glocester, en
m'adressant à un Anglais qui prenait un bol de punch sur une table
voisine de celle où je soupais solitairement. Ce _gentleman_, s'arrêtant
à la partie de ma phrase qui l'intéressait personnellement, me répondit
qu'il lui tardait que la reine fût mise hors de cour ou hors de cause,
parce qu'elle lui faisait un tort peut-être irréparable. La conversation
s'engagea; tout ce qu'il y a en moi d'esprit communicatif appela bientôt
la confidence presque sans réserve du jeune Anglais; si je m'en souviens
bien, son nom était Fellower ou Fellows:

«Je suis, me dit-il, le neveu de lord Portsmouth; me trouvant à la
veille de faire un procès à ma tante, j'ai besoin que ce procès fasse du
bruit, et comme je crains la concurrence du procès de la reine, je
diffère.» Cette manière originale de s'ouvrir à moi m'amusa, et de
question en question, de réponse en réponse, j'appris que M. Fellower
avait à faire à l'oncle le plus extraordinaire des trois royaumes. Il ne
s'agissait de rien moins que d'obtenir son interdiction du grand
chancelier; je crois qu'il y est parvenu depuis, et, en attendant, il
était obligé d'emprunter sur ce procès, qui mérite de compter parmi les
nombreuses affaires de _conversation criminelle_ que chaque année voit
se succéder dans la Grande-Bretagne.

«Ma chère tante, me dit M. Fellower, vient de me pousser à bout, en me
donnant un cousin malgré moi; je l'avais bien prévenue que cela nous
brouillerait, elle n'en a pas tenu compte. Figurez-vous d'abord que mon
vieux oncle, quoique marié en secondes noces, ne connaît du mariage que
la cérémonie religieuse. Feu ma première tante, femme respectable en
tous points, me l'a dit cent fois, et reconnaissant avec toute la
famille que milord était _incapable_ de toute espèce d'affaires, elle
avait consenti à lui donner quatre curateurs pour administrer ses biens.
Mais la bonne lady est morte, et l'attorney Hanson n'a rien eu de plus
pressé que de marier sa fille à mon oncle; il a trouvé des témoins
complaisans, entre autres lord Byron, pour signer cette alliance presque
secrète, mais qui a eu lieu enfin très légalement. La nouvelle tante
s'est bientôt aperçue que le mariage était une _sine-*cure_ pour mon
pauvre oncle: savez-vous à quoi celui-ci passe son temps? il va dans les
écoles de village, et fait donner le fouet aux enfans en sa présence,
pour son plaisir. Quand les écoliers ont été tous assez sages pour qu'en
conscience le magister n'en puisse légitimement faire punir aucun,
milord promet une récompense à celui qui voudra se prêter de bonne
volonté à la fustigation. Une autre de ses manies est d'ensevelir les
morts; quand il entend sonner les cloches d'un enterrement, il court
chez l'entrepreneur des pompes funèbres, et réclame la faveur de servir
de cocher au corbillard.»

Voyant que M. Fellower, malgré sa rancune contre sa tante, mettait de la
bonne humeur dans ce récit, je lui payai mon écot d'anecdotes, en lui
racontant celle qui a valu douze cents francs de pension à un ancien
colon de Saint-Domingue: je veux parler de M. de Léomond, à qui le
médecin avait ordonné de l'exercice, et qui, comme le comte de
Portsmouth, était continuellement sur la route de l'église au cimetière,
avec cette différence que le lord anglais montait sur le siége des
voitures de deuil, tandis que le colon français prenait place dans
l'intérieur avec les parens du défunt: aussi se vit-il invité un jour à
prononcer une oraison funèbre, sans savoir seulement le nom de celui
qu'il avait accompagné avec la tristesse d'usage jusqu'à son dernier
asile...

«Quand ma première tante mourut, continua M. Fellower, lord Portsmouth
lui rendit ainsi par partie de plaisir les derniers devoirs. La pauvre
femme, que ne vit-elle encore! ses soins affectueux, sa prudente amitié,
procuraient du moins quelques jours de calme à son mari. La nouvelle
lady Portsmouth gouverne un peu plus despotiquement; c'est par la
terreur qu'elle parvient à contenir milord. Elle a appelé dans la maison
un médecin officieux, un certain M. Alder; qui cumule les fonctions de
docteur et celle de cavalier servant. Aussi mon oncle, tout idiot qu'il
est, appelle sa femme mistress Alder; c'est vous apprendre que le cousin
dont je viens d'être gratifié est un présent d'Esculape. Ma tante a pris
ses précautions; chaque soir, depuis dix mois, elle avait soin de se
coucher devant témoins dans le même lit que lord Portsmouth; mais quand
tout le monde était retiré, milady tirait de dessous l'oreiller un fouet
confisqué à son mari, et le frappant de cet instrument, que le pauvre
lord aimait tant à voir appliquer sur un postérieur étranger, elle le
forçait d'aller chercher lui-même M. Alder pour le faire coucher en
tiers dans le lit conjugal. Enfin, ma chère dame, me voilà forcé de
prouver au lord chancelier et à toute l'Angleterre, que le fils de ma
tante n'est nullement mon cousin.»

Je passai avec M. Fellower deux heures fort gaies; le lendemain il
offrit de me donner le bras pour aller visiter le pavillon: nous y fûmes
reçus d'une manière fort aimable par mistress Wh..., le Kislar-aga
féminin de ce sérail anglais, où Georges IV aime à deviser avec lady
Coningham pendant quelques mois de la belle saison. Un étranger y était
admis en même temps que nous, et il attira notre attention par sa taille
de plus de six pieds, ses larges favoris et sa figure italienne: il y
avait en lui quelque chose de Bergami, et certes la rencontre eût été
curieuse dans cet asile des plaisirs de Sa Majesté. L'étranger était
Italien en effet; il avait aussi sa réputation, mais dans un autre genre
que le postillon royal de Caroline. Nous reconnûmes plus tard en lui le
fameux Belzoni.

Les cheminées en minarets du pavillon, les coupoles surmontées d'une
aiguille, les aiguilles surmontées d'une boule, et tous les détails
extérieurs de l'architecture des pagodes dont les termes me manquent par
malheur, seraient fort mal décrits par moi. J'admirai également en
profane tous les appartemens intérieurs de cet édifice, presque
fantastique, qu'on croirait transporté par enchantement du pays des
Mandarins au milieu d'une ville anglaise. Partout l'or moulu, les
tentures de soie, la peinture des boiseries, la forme des meubles, les
dragons ailés qui supportent les lustres, l'abondance de la porcelaine;
les tapis, les tableaux représentant des vues de Pékin ou des Chinois et
des Chinoises de tous les rangs, entretiennent l'illusion et amusent les
regards comme un spectacle d'opéra. Tout à coup nous fûmes régalés par
les accords ravissans d'une musique d'orgue qui nous joua un _God save
the king_ capable de convertir le membre le plus radical de
l'opposition: nous sortîmes enchantés du pavillon chinois. M. Fellower
me servit de cavalier pour visiter ensuite les principales librairies de
Brighton. Ces librairies sont de véritables cercles littéraires où les
dames sont admises; il est reçu d'y critiquer la coupe d'une robe aussi
bien que le style d'un livre.

Le soir, je retrouvai à l'hôtel l'Italien du matin, et nous liâmes
connaissance très facilement. Belzoni s'occupait de mettre en ordre la
relation de ses découvertes en Égypte: il me parla beaucoup de ses
aventures dans la terre antique des Pharaons, et je lui dois la première
idée d'un projet que j'exécuterai dès que j'aurai moi-même publié mes
Mémoires. Oui, j'espère ne pas mourir avant d'avoir salué ces pyramides
désormais associées à la gloire française impérissable comme ces
gigantesques monumens qui datent déjà de quarante siècles. Belzoni
m'apprit qu'il était né à Padoue, quoiqu'il eût passé sa première
jeunesse à Rome où il se destinait à être moine, lorsque la révolution
française vint faire répéter aux échos du Capitole les noms presque
oubliés de république et de liberté. L'âme active et entreprenante de
Belzoni trouva l'enceinte du cloître trop étroite: il jeta le froc aux
orties pour mener une vie errante. En 1803, il se rendit en Angleterre
où il se maria.

«Je n'étais pas riche, me dit-il; je le fus bien moins avec une femme.
Je résolus d'utiliser quelques connaissances que j'avais en physique, et
je parcourus les villes d'Écosse et d'Irlande, en faisant voir aux
curieux des expériences d'hydraulique. Ce spectacle ne suffisant plus
pour attirer du monde, j'eus recours à la force musculaire que le ciel
m'a donnée, pour surprendre mes spectateurs par d'autres prodiges. Je
soulevais comme une plume des poids énormes, et j'ai porté jusqu'à vingt
personnes qui, les unes montaient sur mon dos, les autres s'attachaient
à mon col, à mes bras, à ma ceinture. Les bons paysans irlandais
s'avisèrent enfin de prendre le physicien pour un sorcier. Je partis
pour Lisbonne où je m'engageai au théâtre de San Carlos, et je jouai le
rôle de Samson, dans _un Mystère_. Un prédicateur me cita à son prône
pour prouver aux bonnes âmes portugaises que l'Écriture n'avait pas
exagéré la vigueur du vainqueur des Philistins. De Lisbonne je me rendis
à Madrid, où je fis l'admiration de la cour de Ferdinand VII, revenu
depuis peu de Valencey. D'Espagne j'allai à Malte, et c'est là que je
rencontrai Ismaël Gibraltar, l'agent du pacha d'Égypte, qui me persuada
de me rendre au Caire, pour y construire une machine hydraulique propre
à introduire les eaux du Nil dans son jardin.»

À ces détails Belzoni ajouta plusieurs circonstances de sa vie en
Égypte. On croira sans peine qu'un homme constitué comme lui avait plus
qu'un autre les moyens d'en imposer aux Arabes. Nous revînmes ensemble à
Londres où je le revis encore une fois avant mon départ.

J'espère un jour, je le répète, retrouver ses traces dans cette Égypte
que d'autres voyageurs ont explorée sans doute avec plus de science;
mais aucun avec un esprit plus naturellement observateur, aucun avec
plus de persévérance et de courage que Belzoni. La cupidité avait,
depuis des siècles, uni ses recherches à celles de la passion des
antiquités, pour obtenir accès dans la pyramide de Cephrènes; Belzoni le
premier descendit dans les entrailles de ce monument mystérieux. Non
seulement Belzoni découvrit l'intérieur d'un temple funéraire qui était
resté jusqu'à lui impénétrable, mais encore il a eu l'industrie de
transporter en Europe ce souterrain tout entier, que nous avons vu à
Paris, et que Londres a admiré comme la capitale de la France.



CHAPITRE CXCII.

Départ de Londres.--Calais.--Shelley.--Nouveaux détails sur lord Byron
en Italie.


Le procès de la reine fut l'occasion de plusieurs scènes populaires dont
je fus témoin, et que je ne décrirai pas, ayant été prévenue par les
journaux qui ont tout dit sur ce drame, moitié tragique, moitié bouffon,
donné gratis à l'Europe par Leurs Majestés Britanniques. Je quittai
l'Angleterre avant le dénouement, et m'embarquant à Douvres, un matin, à
dix heures, j'étais à deux heures après midi installée à l'hôtel
Dessein, à Calais, où j'eus le plaisir de dormir dans la chambre de
Sterne: l'hôtel était plein, et je dus cette chambre d'honneur à la
galanterie d'un jeune Anglais qui me la céda pour en occuper une plus
haute et moins commode. C'était bien le moins de lui adresser quelques
remercîmens; il voulut bien venir les recevoir dans la chambre même, et
je n'appris pas sans quelque émotion que j'étais l'obligée de l'illustre
et malheureux Percy Bisshe Shelley, ami de lord Byron, avec lequel il a
vécu long-temps à Genève et à Pise. C'était pour moi l'occasion de
m'entretenir de nouveau d'un poète que j'admire comme le premier génie
du Parnasse anglais moderne. C'était un double bonheur d'en parler avec
un autre poète qui ne le cède peut-être qu'à lui en énergie et en
originalité. D'après tout ce que j'en avais ouï dire, Shelley me
semblait devoir être un misanthrope farouche. Bien loin de là,
l'infortuné avait une douceur de regard et un accent affectueux qui
gagnaient les coeurs dès qu'on l'avait vu et entendu une fois.

D'une taille au-dessus de la moyenne, mais un peu voûté des épaules,
Shelley avait une figure qu'on pouvait citer comme le type d'un
phthisique, et entre autres ces taches rouges sur les os des joues que
Byron compare quelque part à la couleur écarlate des feuilles d'automne.
Son air de souffrance inspirait l'intérêt. Sujet à des attaques de nerfs
qui le forçaient de s'étendre par terre pendant des heures entières pour
éviter de tomber avec violence, il y avait dans l'accablement qui
succédait à ces crises une étrange empreinte de fatalité, comme si
c'était une force mystérieuse qui le domptait tout à coup; ces
évanouissemens lui procuraient aussi, disait-il par fois, des espèces
d'extases; enfin sa santé et la tournure toute individuelle de ses idées
avertissaient Shelley qu'il n'était pas de ce monde. J'osai lui demander
si l'athéïsme dont on l'a accusé et qui l'a fait bannir d'Angleterre,
n'était pas une calomnie de ses ennemis. J'ouvris indirectement par
cette question une plaie mal fermée; j'ignorais que le lord chancelier
lui avait fait d'autorité retirer ses jeunes enfans de peur qu'un tel
père ne corrompît leur instinct moral.

«C'est une erreur commune, me dit Shelley sans aigreur, de confondre le
scepticisme avec l'athéïsme: comme tant d'autres jeunes gens, j'ai eu
mon petit orgueil voltairien, mais l'idée d'un Dieu ne répugne nullement
à ma conscience. Ce Dieu, quel est-il? c'est ce que j'ignore: il n'est
pas, certes, tel que le font _à leur image_ le roi d'Angleterre, le
primat de Cantorbery, le chancelier, etc., etc., mais j'adore un Dieu
indéfinissable que mon coeur me porte à croire bon autant que grand;
l'unité du catholicisme me répugne bien moins que l'étroite et prosaïque
bigoterie de nos anglicans. Voilà ce que j'ai dit et imprimé: au lieu de
me réfuter, on a crié à l'athéisme! l'Angleterre s'humilie depuis
quelques années sous le joug d'une hypocrisie intolérante; j'ai préféré
l'exil à la honte de faire passer ma raison sous ces fourches caudines
de la tartuferie anglicane.

«--Mais on vous accuse aussi de républicanisme, dis-je à Shelley.--Sans
doute, reprit-il, j'ai parlé de la nécessité d'une loi agraire pour
rétablir l'équilibre entre notre aristocratie et le peuple. J'appartiens
à l'aristocratie moi-même, et j'en connais les secrets. Voici mon idée
révolutionnaire: quelques familles possèdent toutes les terres dans la
Grande-Bretagne, je crois qu'il serait temps de suspendre le système des
substitutions, afin de faciliter l'admission de l'industrie au partage
des propriétés, et de forcer l'aristocratie à se régénérer par une
concurrence avec les classes industrielles: les seigneurs trouvent plus
commode de borner le nombre de leurs enfans. L'aîné ajoute une branche
de plus à l'arbre héraldique; le second entre dans les ordres et obtient
un rectorat ou un bénéfice; de là vient l'alliance intime du haut clergé
et de l'aristocratie, c'est une même famille: le lord perçoit les
rentes; le prêtre la dîme. On me dira que les fils des lords forment du
moins un clergé éclairé: oui, le haut clergé; mais un bénéficier
réside-t-il? Nullement; il reste titulaire de son rectorat et paie un
substitut qui dessert l'autel à bon marché. Commencez-vous à comprendre
mon athéisme?--On vous accuse encore, dis-je, à Shelley, qui me peignait
ainsi à grands traits cette Angleterre si libérale et si morale; on vous
accuse de prêcher le concubinage, etc., etc.--En effet, continua-t-il;
calculant les nombreux procès en adultère de nos annales judiciaires,
j'ai hasardé de déclarer que le mariage était un lien contre nature dans
un pays où il fait si peu d'heureux, où l'en se joue de tout ce qu'il a
de sacré, d'inviolable, et où il est contracté si légèrement. Moi-même
j'ai pu me marier à peine sorti de l'adolescence; ma femme était un
enfant, moi un autre; au bout d'une année, notre séparation est devenue
nécessaire. Ma femme est morte; on a prétendu que c'était de désespoir;
vous voyez donc que je suis convaincu d'être l'ennemi juré du mariage
légitime; je me suis cependant marié une seconde fois.»

La seconde femme de Shelley est la fille du célèbre Godwin, femme de
lettres elle-même.

Le pauvre Shelley, comme on voit, regardait en pitié ses persécuteurs;
il me développa avec plus de détail toute sa métaphysique, mais je n'ose
me vanter de l'avoir retenue, et je ne serai pas ici pédante plus
long-temps. J'aime mieux citer un trait de sa vie qui peint assez bien
son esprit d'opposition. Ce trait me semble à moi du moins avoir été
dicté par une charité digne de celui qui ne repoussa pas de sa présence
Madeleine pécheresse. Hélas! quand je n'aurais pas dit moi-même
franchement mon âge, au nouveau goût de mes conversations avec les
hommes remarquables que je rencontre, je sens bien que pour moi est
arrivée enfin l'heure de ne plus pécher. Shelley se trouvait à un bal de
province, où, parmi un groupe de femmes, les unes jolies, les autres
distinguées par leur toilette, il en était une qui avait eu le malheur
de se laisser séduire par un des merveilleux de l'endroit. Négligée même
par celui qui avait été au moins complice de sa faute, elle entendait
chuchoter autour d'elle avec un air de dédain ou de moquerie. Tout
semblait la menacer de l'humiliation d'être abandonnée sur sa chaise
pour l'édification des prudes de la fête. Shelley, dont le père était un
riche baronet et le seigneur du canton, ne pouvait qu'honorer celle avec
laquelle il daignerait ouvrir le bal. La hiérarchie de la société
anglaise est organisée d'après les lois d'une étiquette rigoureuse;
Shelley eut pitié de la victime d'un préjugé qui serait juste s'il ne
faisait pas une cruelle distinction entre les deux coupables. À la
surprise générale, ce fut la malheureuse jeune fille qui se vit l'objet
d'une préférence enviée. Cet acte de compassion fut considéré comme un
affront sanglant fait à la vertu.

Je ne crois pas que Shelley ait jamais prétendu détruire la société
telle qu'elle existe pour y substituer l'anarchie, ou la licence d'un
état sauvage; mais sa haine des hypocrites le rendait tolérant pour ceux
qui servaient de texte à leurs anathèmes. Je lui parlai, par exemple,
des torts matrimoniaux de son ami Byron. Il était convaincu que ce grand
poète était victime d'une conspiration de femmes et de tartufes. Il
trouvait assez légitime qu'il se consolât avec la comtesse Guiccioli de
l'inexorable ressentiment de lady Byron.

«Lord Byron, me disait-il, a le coeur d'un bon père: parler de sa fille
est son plus grand plaisir; la raison d'un âge plus mur, jointe à ce
sentiment, aurait fini par le réconcilier tout-à-fait aux habitudes
paisibles du bonheur domestique. La mode avait fait de lui un héros de
salon, la mode a renversé son idole pour la traîner dans la boue. Byron
a préféré l'exil dans un pays catholique, aux tortures de l'inquisition
des chrétiens d'Angleterre.»

Pour écarter les questions de religion et de politique, je demandai à
Shelley quelques détails sur cette dame Guiccioli qui avait le privilége
de rendre constant, depuis deux ans, le _Don Juan_ anglais. Shelley me
la peignit comme une blonde à l'air voluptueux, c'est-à-dire, douée de
cette grâce facile que nous appelons en Italie, _desenvoltura_. C'est,
me dit-il, une vraie tête du Giorgione. Mariée à un homme d'un certain
âge, elle a pu, sans être trop blâmée, prendre quelque chose de mieux
qu'un Cigisbée honoraire: la seule objection de son mari était que Byron
étant un hérétique, il ne se sentait pas la conscience tranquille sur un
pareil suppléant de ses fonctions. Mais ce n'était là qu'une excuse pour
s'éloigner lui-même de sa femme: la séparation a eu lieu, et Byron a
pris chez lui Thérésa et la famille. Rien d'amusant comme d'entendre la
jolie Comtesse prêcher son _Inglese_: elle ne désespère pas de le
convertir à la foi romaine: il y a dans le caractère de Byron une teinte
de superstition qui lui donne quelque espérance d'en venir à bout. Un
moine lui a prédit qu'il mourrait martyr de cette religion dont il
n'avait pas toujours respecté le mystère.»

Le pauvre Shelley n'a pas vécu assez pour voir son ami vérifier une
partie de cette prophétie, en mourant sous l'étendard de la Croix.

Shelley lui-même était grand partisan des Grecs; il dédia un poëme à
Maurocordato, et la liberté des Hellènes était un de ses rêves chéris.

S'il était sévère sur la société anglaise (je dis sévère mais juste et
sans aigreur), il savait aussi peindre avec esprit les travers de la
société italienne. Malgré son goût pour la solitude et la méditation au
grand air, comme il appelait ses promenades, il avait fréquenté, à
Florence, le cercle du prince Borghèse; il y avait vu aussi la duchesse
d'Albany, la veuve du dernier des Stuarts et d'Alfieri. Il m'assura que
malgré les regrets qu'elle ne cessait d'exprimer sur ce second époux, la
Duchesse s'était crue quitte avec lui, moyennant le mausolée qu'elle lui
avait fait élever par le grand Canova, et qu'elle s'était secrètement
unie en troisièmes noces au peintre Fabre. D'après Shelley, les Anglais
qui passaient à Florence donnaient à la Duchesse le titre de Majesté: je
crois qu'elle est morte en 1823, dans un âge très avancé.

Chacun sait comment ce pauvre Shelley a péri lui-même dans une tempête:
son corps, retrouvé après avoir été le jouet des flots pendant quinze
jours, a été brûlé selon son désir; ses cendres furent déposées dans une
urne pour être placées à Rome auprès de celles d'un de ses amis, près la
pyramide de Caius Sextus.

Malgré le bonheur de ma rencontre à Calais, je ne tardai pas à partir de
cette ville, d'où Shelley lui-même devait incessamment se rendre en
Italie, en traversant la France.

FIN DU SEPTIÈME VOLUME.



NOTES

[1: Toutes les classes, même les plus obscures, avaient été tellement
touchées de la mort du prince de la Moskowa, que, pour prévenir ces
pieux rassemblemens, qu'alors on eût autrement interprétés, le bruit
avait été répandu que le corps du maréchal avait été enlevé du lieu de
repos. En effet, de ce moment, aucun signe extérieur n'indiqua à
l'intérêt public le lieu qui cachait les restes mortels du _brave des
braves_; mais l'amour au désespoir, mais le constant dévouement d'une
longue admiration, surent le deviner.]

[2: Cette dame n'est point parente de madame de La Valette, dont le nom
brille sur une des plus touchantes pages de l'histoire; mais il y a
cependant une étonnante conformité dans leurs infortunes. Celles de
l'une sont heureusement finies; l'autre, mon amie, n'a trouvé le repos
que dans le tombeau, sur les terres de l'exil.]

[3: Je me mangeais l'âme.]

[4: Le frère du roi actuel d'Angleterre, et qui mourut à Bruxelles.]

[5: «Un même pays ne peut renfermer les fils d'Atrée et de Thieste.»]

[6: La petite croix d'un rosaire qu'elle me donna et qui ne me quittera
jamais; elle a touché les lèvres glacées du héros.]

[7: Tome III, chapitre LXVIII des Mémoires.]

[8: «Général, un jour peut-être vous envierez mon sort.»]

[9: On ne doit pas, je le répète ici de nouveau, la confondre avec la
courageuse épouse dont le nom est inscrit sur une des plus touchantes
pages de l'histoire contemporaine. Mon amie était épouse de M. le
marquis de La Valette, ancien receveur général des Basses-Alpes.]

[10: M. de La Tour-du-Pin père, qui parut le 14 octobre comme témoin
dans le procès de la reine qu'il salua avec respect, et qui fut condamné
et exécuté le même jour, peu après.]

[11: Le célèbre artiste dont j'ai déjà parlé, auteur de la Cléopâtre que
j'ai donnée dans le temps à M. de Talleyrand.]

[12: Morforio et Pasquino sont deux statues types chez les Romains
d'aujourd'hui de toutes leurs satires et pasquinades politiques ou
autres.]

[13:
     Saint-Père, en quoi avons-nous péché?
     Vous l'avez oint et nous l'avons léché.
]

[14: Dans l'Assemblée constituante, il avait été chargé par le collége
électoral de la sénéchaussée de Saint-Jean-d'Angely, de la rédaction des
cahiers du tiers-état.]

[15: 10 mars 1819.]

[16: 5e volume, chapitre CXXX.]

[17: Est-ce là une parole de roi?]

[18: Quel ennui, mon Dieu! Porta, mon ami, qu'en dirais-tu?--Il dirait
que c'est très impoli de parler comme vous faites.]

[19: Mais, de par tous les diables, ils ne chantent pas, ces gens-là!]

[20: Esquiver.]

[21: Condamné à mort en 1816.]

[22: Opéra comique.]

[23: Chénier.]

[24: Parent du fameux comte Châteauneuf-Randon-de-Montesson, et paré
d'autant de qualités et de mérite que son exécrable parent était souillé
de crimes.]

[25: Richard de Londres, qui a épousé mademoiselle Mercandotti, et qu'on
a surnommé Golden-Ball (la boule d'or).]

[26: Les bureaux de la police à Londres.]

[27: Conversation criminelle, procès en adultère.]

[28: Voilà bien les époux chrétiens, etc.]

[29: Ce jour-là nous ne lûmes pas davantage.]





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Mémoires d'une contemporaine - Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... Tome 7" ***

Doctrine Publishing Corporation provides digitized public domain materials.
Public domain books belong to the public and we are merely their custodians.
This effort is time consuming and expensive, so in order to keep providing
this resource, we have taken steps to prevent abuse by commercial parties,
including placing technical restrictions on automated querying.

We also ask that you:

+ Make non-commercial use of the files We designed Doctrine Publishing
Corporation's ISYS search for use by individuals, and we request that you
use these files for personal, non-commercial purposes.

+ Refrain from automated querying Do not send automated queries of any sort
to Doctrine Publishing's system: If you are conducting research on machine
translation, optical character recognition or other areas where access to a
large amount of text is helpful, please contact us. We encourage the use of
public domain materials for these purposes and may be able to help.

+ Keep it legal -  Whatever your use, remember that you are responsible for
ensuring that what you are doing is legal. Do not assume that just because
we believe a book is in the public domain for users in the United States,
that the work is also in the public domain for users in other countries.
Whether a book is still in copyright varies from country to country, and we
can't offer guidance on whether any specific use of any specific book is
allowed. Please do not assume that a book's appearance in Doctrine Publishing
ISYS search  means it can be used in any manner anywhere in the world.
Copyright infringement liability can be quite severe.

About ISYS® Search Software
Established in 1988, ISYS Search Software is a global supplier of enterprise
search solutions for business and government.  The company's award-winning
software suite offers a broad range of search, navigation and discovery
solutions for desktop search, intranet search, SharePoint search and embedded
search applications.  ISYS has been deployed by thousands of organizations
operating in a variety of industries, including government, legal, law
enforcement, financial services, healthcare and recruitment.



Home