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Title: Henri V
Author: Shakespeare, William, 1564-1616
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Henri V" ***

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by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr)



     Note du transcripteur.
     =================================================
     Ce document est tiré de:

     OEUVRES COMPLÈTES DE
     SHAKSPEARE

     TRADUCTION DE
     M. GUIZOT

     NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE
     AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE
     DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES

     Volume 7
     Henri IV (2e partie)
     Henri V
     Henri VI (1re, 2e et 3e partie)

     PARIS
     A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE
     DIDIER ET Ce, LIBRAIRES-ÉDITEURS
     35, QUAI DES AUGUSTINS
     1863

     ==================================================



                               HENRI V

                              TRAGÉDIE



                         NOTICE SUR HENRI V


C'est à tort que la plupart des critiques ont regardé _Henri V_ comme
l'un des plus faibles ouvrages de Shakspeare. Le cinquième acte, il est
vrai, est vide et froid, et les conversations qui le remplissent ont
aussi peu de mérite poétique que d'intérêt dramatique. Mais la marche
des quatre premiers actes est simple, rapide, animée; les événements de
l'histoire, plans de gouvernement ou de conquête, complots,
négociations, guerres, s'y transforment sans effort en scènes de théâtre
pleines de vie et d'effet; si les caractères sont peu développés, ils
sont bien dessinés et bien soutenus; et le double génie de Shakspeare,
moraliste profond et poëte brillant, même dans les formes pénibles et
bizarres qu'il donne à sa pensée et à son imagination, y conserve son
abondance et son éclat.

On rencontre aussi, dans les paroles du choeur qui remplit les
entr'actes, des preuves remarquables du bon sens de Shakspeare et de
l'instinct qui lui faisait sentir les inconvénients de son système
dramatique: «Permettez, dit-il aux spectateurs dès le début de la pièce,
que nous fassions travailler la force de votre imagination.... C'est à
votre pensée à créer en ce moment nos rois pour les transporter d'un
lieu à l'autre, franchissant les temps et resserrant les événements de
plusieurs années dans l'espace d'une heure.» Et ailleurs: «Accordez-nous
votre patience et pardonnez l'abus du changement de lieu auquel nous
sommes réduits pour resserrer la pièce dans son cadre.»

La partie populaire et comique du drame, bien que la verve originale de
Falstaff n'y soit plus, offre des scènes d'une gaieté parfaitement
naturelle, et le Gallois Fluellen est un modèle de ce bavardage
militaire sérieux, naïf, intarissable, inattendu et moqueur, qui excite
en même temps le rire et la sympathie.



                                HENRI V

                               TRAGÉDIE



PERSONNAGES

      LE ROI HENRI V.
      LE DUC DE GLOCESTER, } frères
      LE DUC DE BEDFORD,   } du roi.
      LE DUC D'EXETER, oncle du roi.
      LE DUC D'YORK.
      LE COMTE DE SALISBURY.
      LE COMTE DE WESTMORELAND.
      LE COMTE DE WARWICK.
      L'ARCHEVÊQUE DE CANTORBÉRY
      L'ÉVÊQUE D'ELY.

      LE COMTE DE CAMBRIDGE, } conspirateurs
      LE LORD SCROOP,        } contre le roi.
      SIR THOMAS GREY,       }

      SIR THOMAS ERPINGHAM,  }
      GOWER,                 } officiers de
      FLUELLEN,              } l'armée du roi
      MACMORRIS,             }
      JAMY,                  }
      BATES, COURT, WILLIAMS, soldats anglais.
      PISTOL, NYM, BARDOLPH, anciens serviteurs de Falstaff,
        et aujourd'hui soldats.
      CHARLES VI, roi de France.
      LOUIS, dauphin.
      LE DUC DE BOURGOGNE,
      LE DUC D'ORLÉANS,
      LE DUC DE BOURBON,
      LE CONNETABLE,

      RAMBURES,  } seigneurs
      GRAND PRÉ, } français.

      LE GOUVERNEUR d'Harfleur.
      MONTJOIE, héraut d'armes français.
      AMBASSADEURS députés vers le roi d'Angleterre.
      ISABELLE, reine de France.
      CATHERINE, fille de Charles et d'Isabelle.
      ALIX, dame française de la suite de la princesse Catherine.
      QUICKLY, épouse de Pistol, aubergiste.

      CHOEUR.

      Lords, courriers, soldats français, anglais, etc.

La scène, au commencement de la pièce, est en Angleterre, ensuite
toujours en France.



LE CHOEUR.

Oh! si j'avais une muse de feu qui pût s'élever jusqu'au ciel le plus
brillant de l'invention! un royaume pour théâtre, des princes pour
acteurs, et des monarques pour spectateurs de cette sublime scène, c'est
alors qu'on verrait le belliqueux Henri, sous ses traits naturels, avec
la majesté du dieu Mars, menant en laisse, comme des limiers, la famine,
la guerre et l'incendie qui ramperaient à ses pieds, pour demander de
l'emploi. Mais, pardonnez, indulgente assemblée; pardonnez à
l'impuissance du talent, qui a osé, sur ces planches indignes, exposer à
la vue un objet si grand. Cette arène à combats de coqs peut-elle
contenir les vastes plaines de la France? pouvons-nous entasser dans cet
O[1] de bois tous les milliers de casques qui épouvantèrent le ciel
d'Azincourt? Pardonnez, si un chiffre si minime doit représenter ici,
sur un petit espace, un million. Permettez que, remplissant l'office des
zéros dans cet énorme calcul, nous fassions travailler la force de votre
imagination. Supposez qu'en ce moment, dans l'enceinte de ces murs, sont
enfermées deux puissantes monarchies, dont les fronts levés et
menaçants, l'un contre l'autre opposés, ne sont séparés que par l'Océan,
étroit et périlleux: réparez par vos pensées toutes nos imperfections:
divisez un homme en mille parties; et voyez en lui une armée imaginaire:
figurez-vous, lorsque nous parlons des coursiers, que vous les voyez
imprimer leurs pieds superbes sur le sein foulé de la terre. C'est à
votre pensée à orner en ce moment nos rois; qu'elle les transporte d'un
lieu dans un autre, qu'elle franchisse les barrières du temps, et
resserre les événements de plusieurs années dans la durée d'une heure.
Pour suppléer aux lacunes, souffrez qu'un choeur complète les récits de
cette histoire: c'est lui qui, dans cet instant, tenant la place du
prologue, implore votre attention patiente, et vous prie d'écouter et de
juger la pièce avec indulgence.

[Note 1: O, lettre de l'alphabet. Allusion à la forme circulaire de
cette lettre.]



                            ACTE PREMIER



SCÈNE I

Londres.--Antichambre dans le palais du roi.

_Entrent_ L'ARCHEVÊQUE DE CANTORBÉRY, L'ÉVÊQUE D'ÉLY.


CANTORBÉRY.--Milord, je puis vous dire qu'on presse vivement la
signature de ce même bill, qui aurait suivant toute apparence, et même
infailliblement passé contre nous, la onzième année du règne du feu roi,
si l'agitation de ces temps de trouble n'en avait interrompu l'examen.

ÉLY.--Mais, milord, quel obstacle lui opposerons-nous aujourd'hui?

CANTORBÉRY.--C'est à quoi il faut réfléchir. Si ce bill passe contre
nous, nous perdons la plus belle moitié de nos domaines: car toutes les
terres laïques, que la piété des mourants a données par testament à
l'Église, nous seront enlevées. Voici la taxe: d'abord une somme
suffisante pour entretenir, à l'honneur du roi, jusqu'à quinze comtes,
quinze cents chevaliers et six mille deux cents bons gentilshommes;
ensuite, pour le soulagement des pestiférés et des pauvres vieillards
infirmes et languissants, dont le grand âge et le corps se refusent aux
travaux, cent hôpitaux bien pourvus, bien entretenus; et de plus encore,
pour les coffres du roi, mille livres sterling par an: telle est la
teneur du bill.

ÉLY.--Ce serait presque épuiser la caisse.

CANTORBÉRY.--Ce serait la mettre à sec.

ÉLY.--Mais quel moyen de l'empêcher?

CANTORBÉRY.--Le roi est généreux et plein d'égards.

ÉLY.--Et ami sincère de la sainte Église.

CANTORBÉRY.--Ce n'était pas là ce que promettaient les écarts de sa
jeunesse. Le dernier souffle de la vie n'a pas plutôt abandonné le corps
de son père, que sa folie, mortifiée en lui, sembla expirer aussi: oui,
au même moment, la raison, comme un ange descendu du ciel, vint et
chassa de son sein le coupable Adam. Son âme épurée redevint un paradis,
où rentrèrent les esprits célestes. Jamais jeune homme ne devint sitôt
homme fait; jamais la réforme ne vint d'un cours plus soudain balayer
tous les défauts: jamais le vice, cette hydre aux têtes renaissantes, ne
perdit si promptement et son trône et tout à la fois.

ÉLY.--Ce changement est béni pour nous.

CANTORBÉRY.--Entendez-le raisonner en théologie, et tout rempli
d'admiration, vous souhaiterez en vous-même, que le roi fût un prélat:
écoutez-le discuter les affaires de l'Etat, et vous direz qu'il en a
fait sa seule étude: s'il parle guerre, vous croyez assister à une
bataille, mise pour vous en musique; mettez-le sur tous les problèmes de
la politique, il vous en dénouera le noeud gordien, aussi facilement que
sa jarretière; aussi, lorsqu'il parle, l'air, contenu dans sa licence,
reste calme, et l'admiration muette veille dans l'oreille de ses
auditeurs pour saisir les maximes qui sortent de sa bouche, aussi douces
que le miel. Il paraît impossible que l'exercice et la pratique n'aient
pas servi de maîtres à sa théorie profonde; et ce qui est merveilleux,
c'est comment Son Altesse a pu recueillir cette ample moisson, lui dont
la jeunesse était livrée à toutes les vaines folies; lui dont les
associés étaient illettrés, grossiers et frivoles; lui dont les heures
étaient remplies par les festins, par les jeux et la débauche; lui que
jamais on n'a vu appliqué à aucune étude; jamais seul dans la retraite,
jamais loin du bruit et de la foule.

ÉLY.--La fraise croît sous l'ombre de l'ortie, et c'est dans le
voisinage des fruits les plus communs que les plantes salutaires
s'élèvent et mûrissent le mieux; ainsi le prince a caché sa raison sous
le voile de la dissipation; c'est ainsi qu'elle a crû, n'en doutez pas,
comme le gazon d'été, dont les progrès sont plus rapides la nuit,
quoique invisibles.

CANTORBÉRY.--Il faut bien que cela soit; car les miracles ont cessé, et
nous sommes obligés de croire aux moyens qui amènent les choses à la
perfection.

ÉLY.--Mais, mon bon lord, quel moyen de mitiger ce bill que sollicitent
les communes? Sa Majesté penche-t-elle pour ou contre?

CANTORBÉRY.--Le roi paraît indifférent, ou plutôt il semble incliner
beaucoup plus de notre côté, que favoriser le parti qui le propose
contre nous; car j'ai fait une offre à Sa Majesté, au sujet de la
convocation de notre assemblée ecclésiastique, et par rapport aux objets
dont on s'occupe actuellement, qui concernent la France, de lui donner
une somme plus forte que n'en a jamais accordé le clergé à aucun de ses
prédécesseurs.

ÉLY.--Et de quel air a-t-il paru recevoir cette offre?

CANTORBÉRY.--Le roi l'a favorablement accueillie; mais le temps a manqué
pour entendre (comme je me suis aperçu que Sa Majesté l'aurait désiré)
la filiation claire et suivie de ses titres divers et légitimes à
certains duchés, et généralement à la couronne et au trône de France, en
remontant à Édouard, son bisaïeul.

ÉLY.--Et quelle cause a donc interrompu cette discussion?

CANTORBÉRY.--A cet instant même, l'ambassadeur de France a demandé
audience; et l'heure où on doit l'entendre est, je pense, arrivée.
Est-il quatre heures?

ÉLY.--Oui.

CANTORBÉRY.--Entrons donc pour connaître le sujet de son ambassade, que
je pourrais, je crois, par une conjecture certaine, déclarer avant même
que le Français ait ouvert la bouche.

ÉLY.--Je veux vous suivre, et je suis impatient de l'entendre.

(Ils sortent.)



SCÈNE II

La salle d'audience.

_Entrent_ LE ROI HENRI, GLOCESTER, BEDFORD, WARWICK, WESTMORELAND,
EXETER, _et suite_.


LE ROI.--Où est mon respectable prélat de Cantorbéry?

EXETER.--Il n'est pas ici.

LE ROI, _à Exeter_.--Cher oncle, envoyez-le chercher.

WESTMORELAND.--Mon souverain, ferons-nous entrer l'ambassadeur?

LE ROI.--Pas encore, mon cousin. Avant de l'entendre, nous voudrions
être décidé sur quelques points importants, qui nous préoccupent, par
rapport à nous et à la France.

(Entrent l'archevêque de Cantorbéry et l'évêque d'Ély.)

CANTORBÉRY.--Que Dieu et ses anges gardent votre trône sacré, et qu'ils
vous accordent d'en être longtemps l'ornement!

LE ROI.--Nous vous remercions sincèrement, savant prélat; nous vous
prions de vous expliquer; développez avec une justice exacte et
religieuse pourquoi la loi salique, qu'ils ont en France, doit ou ne
doit pas être un empêchement à nos prétentions: et à Dieu ne plaise, mon
cher et fidèle seigneur, que vous apprêtiez ou torturiez votre raison. A
Dieu ne plaise que vous chargiez sciemment votre conscience de subtils
et coupables sophismes, pour nous présenter des titres spécieux, mais
illégitimes, dont la vérité désavouerait les fausses couleurs; car Dieu
sait combien de milliers d'hommes, aujourd'hui pleins de vie, verseront
leur sang pour soutenir le parti auquel Votre Révérence va nous exciter:
ainsi, songez bien comment vous engagerez notre personne, et par quels
droits vous réveillez le glaive endormi de la guerre. Nous vous en
sommons au nom de Dieu: réfléchissez-y bien; car jamais deux pareils
royaumes n'ont lutté ensemble, que le sang n'ait coulé à grands flots;
chaque goutte est une malédiction, et implore vengeance contre l'homme,
dont l'injustice affile l'épée qui exerce de tels ravages sur la courte
vie des mortels. Maintenant que je vous ai adressé cette recommandation,
parlez, milord; nous allons vous écouter, et croire dans notre coeur que
tout ce que vous nous direz sera aussi pur dans votre conscience que
l'est le péché après avoir reçu le baptême.

CANTORBÉRY.--Daignez donc m'écouter, gracieux souverain.--Et vous aussi,
pairs, qui devez votre vie, votre foi et vos services à ce trône
impérial.--Il n'est d'autre obstacle aux droits de Votre Majesté sur la
France, que ce principe qu'ils font venir de Pharamond: _In terram
salicam mulieres ne succedant_, «Nulle femme ne succédera en terre
salique.» Et cette terre salique, les Français, par un commentaire
infidèle, prétendent que c'est le royaume de France, et donnent
Pharamond pour le fondateur de cette loi qui exclut les femmes. Et
cependant leurs propres historiens affirment, de bonne foi, que la terre
salique est dans la Germanie, entre les fleuves de Sala et de l'Elbe, où
Charles le Grand, après avoir subjugué les Saxons, laissa derrière lui,
et établit un certain nombre de Français, qui par dédain pour les femmes
germaines, dont quelques taches honteuses souillaient la vie et les
moeurs, y établirent cette loi: _Que nulle femme ne serait héritière en
terre salique_, et cette terre salique, comme je l'ai dit, est située
entre l'Elbe et la Sala, et s'appelle aujourd'hui, en Allemagne,
_Meisen_. Il est donc manifeste que la loi salique n'a pas été établie
pour le royaume de France; et les Français n'ont possédé la terre
salique que quatre cent vingt-un ans après le décès du roi Pharamond,
vainement supposé l'auteur de cette loi. Pharamond décéda l'année de
notre rédemption quatre cent vingt-six, et Charles le Grand dompta les
Saxons, et établit les Français au delà de la rivière de Sala, dans
l'année huit cent cinq. De plus, leurs auteurs disent que le roi Pépin,
qui déposa Childéric, fit valoir ses prétentions et son titre à la
couronne de France, comme héritier légitime, étant descendu de Bathilde,
qui était fille du roi Clotaire. Hugues Capet aussi, qui usurpa la
couronne de Charles, duc de Lorraine, seul héritier mâle de la vraie
ligne et souche de Charles le Grand, pour colorer son titre de quelque
apparence de vérité (quoique dans la vérité il fût faux et nul), se
porta pour héritier de dame Lingare, fille de Charlemagne, qui était
fils de Louis, empereur, et Louis était fils de Charles le Grand. Aussi
le roi Louis X, qui était l'unique héritier de l'usurpateur Capet, ne
put porter la couronne de France et rester en paix avec sa conscience,
jusqu'à ce qu'on lui eût prouvé que la belle reine Isabelle, son aïeule,
descendait en ligne directe de dame Ermengare, fille du susdit Charles,
duc de Lorraine; par lequel mariage, la ligne de Charles le Grand avait
été réunie à la couronne de France: en sorte qu'il est clair, comme le
soleil d'été, que le titre du roi Pépin, et la prétention de Hugues
Capet, et l'éclaircissement qui tranquillisa la conscience de Louis,
tirent tous leur droit et leur titre des femmes, malgré cette loi
salique qu'ils opposent aux justes prétentions que Votre Majesté tient
du chef des femmes; et ils aiment mieux se cacher dans un réseau, que
d'exposer à la vue leurs titres faux, usurpés sur vos ancêtres et sur
vous.

LE ROI.--Puis-je, en conscience et en droit, hasarder cette
revendication?

CANTORBÉRY.--Que le crime en retombe sur ma tête, auguste souverain! Il
est écrit dans le livre des Nombres: _Quand le fils meurt, que
l'héritage alors descende à la fille._ Mon digne prince, soutenez vos
droits: déployez votre étendard sanglant: tournez vos regards sur vos
illustres ancêtres: allez, mon souverain, allez à la tombe de votre
fameux aïeul, de qui vous tenez vos droits, invoquez son âme guerrière,
et celle de votre grand-oncle Édouard, le Prince Noir, qui donna une
sanglante tragédie sur les champs français, et défit toutes leurs
forces, tandis que son auguste père, debout sur une colline, souriait de
voir son lionceau se baigner dans le sang de la noblesse française. O
vaillants Anglais, qui pouvaient, avec la moitié de leurs forces, faire
face à toute la puissance de la France; tandis qu'une moitié de l'armée
contemplait l'autre en souriant, avec tout le calme d'un spectateur
tranquille et étranger à l'action!

ÉLY.--Réveillez le souvenir de ces morts fameux, et que votre bras
puissant renouvelle leurs faits d'armes. Vous êtes leur héritier; vous
êtes assis sur leur trône; le courage et le sang, qui les a rendus
immortels, coule dans vos veines, et mon trois fois redoutable souverain
est, dans le printemps de sa jeunesse, mûr pour les exploits de ces
vastes entreprises.

EXETER.--Vos frères, les rois et les monarques de la terre, attendent
tous que vous vous leviez dans votre force, comme ont fait, avant vous,
ces lions issus de votre race.

WESTMORELAND.--Ils savent que Votre Majesté a, tout à la fois, une cause
juste, les moyens et la puissance; et rien n'est plus vrai: jamais roi
d'Angleterre n'eut une noblesse plus opulente, et des sujets plus
dévoués; et leurs coeurs, laissant pour ainsi dire les corps en
Angleterre, ont déjà passé les mers, et sont campés dans les plaines de
France.

CANTORBÉRY.--O que leurs corps, mon souverain chéri, aillent joindre
leurs coeurs, avec le fer et le feu, pour reconquérir vos droits! Pour
vous aider dans cette entreprise, nous promettons de lever sur le
clergé, et de fournir à Votre Majesté, un puissant subside, tel que
jamais l'Église n'en a encore apporté à aucun de vos ancêtres.

LE ROI.--Il ne suffit pas que nous armions pour envahir la France: il
faut aussi prendre nos mesures, pour défendre le royaume contre
l'Écossais, qui viendra fondre sur nous avec toutes sortes d'avantages.

CANTORBÉRY.--Les habitants des frontières, mon souverain, seront un
rempart suffisant pour défendre l'intérieur de l'État contre les
incursions de ces pillards.

LE ROI.--Nous ne parlons pas seulement des incursions de quelques
pillards: nous craignons une entreprise plus vaste de l'Écossais, qui
fut toujours pour nous un voisin remuant. L'histoire vous apprendra que
mon illustre aïeul ne passa jamais avec ses forces en France, que
l'Écossais ne vînt, comme les flots dans une brèche, se répandre sur son
royaume dépourvu, avec le torrent de sa puissance, harcelant de vives et
chaudes attaques nos provinces dégarnies, bloquant les châteaux et les
villes par des siéges ruineux, au point que l'Angleterre, nue et sans
défense, a tremblé et chancelé grâce à ce funeste voisinage.

CANTORBÉRY.--Elle a eu plus de peur que de mal, mon souverain; et
voyez-en la preuve dans les exemples qu'elle a donnés
elle-même.--Lorsque tous ses chevaliers étaient passés en France, et
qu'elle était comme une veuve en deuil de l'absence de tous ses nobles,
non-seulement elle se défendit bien elle-même, mais elle prit et
enveloppa, comme un cerf égaré, le roi des Écossais: elle l'envoya en
France, décorer de rois captifs la renommée du roi Édouard, et elle
enrichit vos chroniques d'autant de louanges, que le sable de la mer est
riche en débris précieux de naufrages, et en trésors abîmés sous les
eaux.

EXETER.--Mais il y a un dicton fort ancien et très-vrai: Si vous voulez
conquérir la France, commencez d'abord par l'Écosse; car lorsque l'aigle
anglaise est sortie pour chercher proie au dehors, la belette écossaise
vient en rampant se glisser dans son nid sans défense, et dévore sa
royale couvée; jouant le rat en l'absence du chat, elle détruit et tue
plus qu'elle ne peut dévorer.

ÉLY.--La conséquence serait donc que le chat doit rester dans ses
foyers: et cependant ce n'est là qu'une malheureuse nécessité; car nous
avons des serrures pour enfermer nos biens, et de petits piéges pour
prendre les petits voleurs. Quand les bras armés combattent au dehors,
la tête prudente sait se défendre au dedans; car le gouvernement,
quoique formé de parties séparées, du haut, du moyen et du bas ordre,
les maintient tous dans un concert et une harmonie naturelle, comme les
sons dans la musique[2].

[Note 2: La même idée se rencontre dans Cicéron, _de Republica_, lib.
II:

«Sic ex summis, et mediis, et infimis interjectis ordinibus, ut sonis,
moderatam ratione civitatem, consensu dissimiliorum concinere, et quæ
harmonia a musicis dicitur in cantu eam esse in civitate concordiam.»]

CANTORBÉRY.--Cela est vrai: aussi le ciel a divisé l'économie de l'homme
en fonctions diverses; toutes ses parties, dans un effort continuel,
tendent à un but commun, l'obéissance: ainsi travaillent les abeilles,
créatures qui, servant d'exemple dans la nature, enseignent l'art de
l'ordre à un royaume peuplé. Elles ont un roi et des officiers de
différente espèce: les uns, magistrats, punissent à l'intérieur;
d'autres, comme les commerçants, se hasardent au loin; d'autres, comme
les soldats, armés de leurs dards, butinent sur les boutons veloutés du
printemps, et, chargés de leurs larcins, reviennent d'un pas joyeux à la
tente de leur empereur. Lui, dans son active majesté, surveille les
maçons bourdonnants qui construisent les lambris d'or, les citoyens qui
pétrissent le miel, le peuple d'artisans qui arrivent en foule, et
déposent à la porte étroite de l'État leurs précieux fardeaux; et la
justice, à l'oeil sévère, au chant maussade, livre aux pâles exécuteurs
les paresseux qui bâillent mollement.--Voici ma conclusion.--Que
plusieurs parties qui ont un rapport direct vers un centre commun
peuvent agir en sens contraires, comme plusieurs flèches, lancées de
points différents, volent vers un seul but, comme plusieurs rues se
mêlent dans une ville; comme plusieurs eaux limpides se confondent dans
une mer; comme plusieurs lignes se rejoignent dans le centre d'un
cadran: de même un millier d'entreprises, toutes sur pied à la fois,
peuvent aboutir à une même fin, et marcher toutes de front, sans que
l'une souffre de l'autre: ainsi, mon souverain, en France! Partagez
votre heureuse nation en quatre portions; prenez-en une pour la France;
elle vous suffira pour ébranler toute la Gaule: et nous, si avec les
trois autres quarts de nos forces restés dans le sein du royaume nous ne
pouvons pas défendre nos portes contre les chiens, puissions-nous être
maltraités, et que notre nation perde à jamais sa réputation de courage
et de sagesse.

LE ROI.--Qu'on introduise les ambassadeurs envoyés de la part du
dauphin. (_Un seigneur de la suite sort. Le roi monte sur son trône._)
Notre résolution est bien prise, et par le secours du ciel et le vôtre,
nobles, qui êtes le nerf de notre puissance, la France une fois à nous,
ou nous la plierons à notre joug, ou nous la mettrons en pièces: ou bien
l'on nous verra, assis sur son trône, gouvernant comme un grand et vaste
empire tous ses riches duchés qui valent presque des royaumes, ou bien
nous déposerons ces ossements dans une urne sans gloire, privés de
sépulture et sans aucun monument qui conserve notre souvenir. Il faut
que notre histoire célèbre hautement, à pleine voix, nos exploits, ou
que notre tombeau, muet comme l'esclave du sérail, ne nous accorde même
pas l'honneur d'une épitaphe de cire. (_Entrent les ambassadeurs de
France._) Nous voici maintenant disposé à connaître les intentions de
notre cher cousin, le dauphin; car nous apprenons que vous nous saluez
de sa part, et non de celle du roi.

L'AMBASSADEUR.--Votre Majesté veut-elle nous permettre d'exposer
librement la commission dont nous sommes chargés? autrement, nous nous
bornerons à lui faire entendre, avec réserve et sous des termes
enveloppés, l'intention du dauphin et notre ambassade.

LE ROI.--Nous ne sommes point un tyran, mais un roi chrétien: nos
passions nous obéissent en silence, enchaînées à notre volonté comme les
criminels qui sont aux fers dans nos prisons: ainsi déclarez-nous les
intentions du dauphin avec une franchise ouverte et sans contrainte.

L'AMBASSADEUR.--Les voici en peu de mots. Votre Altesse, par ses députés
qu'elle a dernièrement envoyés en France, a revendiqué certains duchés
sous prétexte des droits de votre glorieux prédécesseur le roi Édouard
III. En réponse à cette prétention, le prince, notre maître, dit que
vous vous ressentez trop de votre jeunesse, et il vous avertit de bien
songer qu'il n'est en France aucun domaine qu'on puisse conquérir avec
une gaillarde[3], et que vous ne pouvez introduire vos fêtes dans ces
duchés: en indemnité, il vous envoie, comme un présent plus conforme à
vos inclinations, le trésor que contient ce baril; et il demande qu'en
reconnaissance de ce don, vous laissiez là les duchés que vous réclamez,
et qu'ils n'entendent plus parler de vous. Voilà ce que dit le dauphin.

[Note 3: Une gaillarde, danse du temps.]

LE ROI, _au duc d'Exeter._--Quel trésor, cher oncle?

EXETER.--Des balles de paume, mon souverain!

LE ROI.--Nous sommes charmé de trouver le dauphin si plaisant avec nous,
et nous vous remercions, et de son présent et de vos peines. Quand une
fois nous aurons ajusté nos raquettes à ces balles, nous espérons, avec
l'aide de Dieu, jouer en France un jeu à frapper la couronne du roi, son
père, et à l'envoyer dans la grille[4]. Dites-lui qu'il vient d'engager
la partie avec un adversaire tel qu'il lancera ses balles dans toute la
France. Nous le comprenons bien quand il fait allusion aux égarements de
notre jeunesse, sans examiner l'usage que nous en avons fait. Non,
jamais nous n'avons fait cas de ce trône chétif de l'Angleterre; et en
conséquence, vivant loin de lui, nous nous sommes abandonné à une
licence effrénée, comme il arrive toujours que les hommes sont plus gais
quand ils sont hors de chez eux; mais dites au dauphin que je saurai
garder ma dignité, que je me conduirai en roi, et que je déploierai
toute l'étendue de ma grandeur quand je me réveillerai sur mon trône de
France. C'est pour y parvenir que, déposant ici ma majesté, j'ai
travaillé comme un pauvre journalier. Mais c'est en France qu'on me
verra m'élever avec tant d'éclat que j'éblouirai tous les yeux: oui, le
dauphin sera aveuglé en contemplant les rayons de ma gloire. Et dites
encore à ce prince si plaisant, que cette plaisanterie de sa façon a
changé ses balles de paume en boulets de pierre[5], et que sa conscience
restera mortellement chargée de la vengeance meurtrière qu'elles feront
voler dans ses États. Cette plaisanterie fera pleurer mille veuves
privées de leurs époux, mille mères privées de leurs enfants: elle
coûtera la ruine de maint château; des générations qui ne sont pas
encore nées auront sujet de maudire l'insultante ironie du dauphin. Mais
les événements sont dans la main de Dieu, à qui j'en appelle, et c'est
en son nom, annoncez-le au dauphin, que je me mets en marche pour me
venger, suivant mon pouvoir, et déployer un bras armé par la justice
dans une cause sacrée. Allez, sortez de ces lieux en paix, et dites au
dauphin que sa raillerie paraîtra le jeu d'un esprit bien léger et bien
indiscret, lorsqu'elle fera verser plus de larmes qu'elle n'a excité de
sourires.--Conduisez ces députés sous une sûre escorte.--Adieu.

(Les ambassadeurs sortent.)

[Note 4: Terme du jeu de paume.]

[Note 5: Les premiers boulets furent de pierre.]

EXETER.--C'est là vraiment un joyeux message!

LE ROI.--Nous espérons bien en faire rougir l'auteur; ainsi, mes lords,
ne perdons aucun instant qui puisse accélérer notre expédition; car nous
n'avons plus maintenant d'autres pensées que la France, après nos
devoirs envers Dieu qui doivent passer avant nos affaires. Rassemblons
promptement le nombre de troupes nécessaires pour ces guerres, et
méditons sur tous les moyens qui peuvent ajouter, avec une célérité
raisonnable, des plumes à nos ailes; car, j'en atteste Dieu, nous
châtierons le dauphin aux portes de son père; ainsi que chacun s'occupe
des moyens d'entamer promptement cette belle entreprise.

(Tous sortent.)

FIN DU PREMIER ACTE.



                            ACTE DEUXIÈME



LE CHOEUR.

Maintenant toute la jeunesse d'Angleterre brûle du feu des combats, et
les parures de soie reposent dans les gardes-robes, les armuriers
prospèrent, et l'honneur est la seule pensée qui règne dans tous les
coeurs. Ils vendent les prés pour acheter un cheval de bataille, et
suivent le miroir de tous les rois chrétiens, des ailes au talon, comme
des Mercures anglais. L'Espérance est assise sur les airs, tenant une
épée dont le fer, depuis la garde jusqu'à la pointe, est caché sous
l'amas de couronnes de toutes grandeurs qui l'entourent; couronnes
d'empereur, de rois et de ducs, promises à Henri et aux braves qui le
suivent. Les Français, que des avis certains ont instruits de ce
redoutable appareil, tremblent et cherchent à détourner par les ruses de
la pâle politique les projets de l'Angleterre. O Angleterre! ton étroite
enceinte est l'emblème de ta grandeur: un petit corps qui renferme un
grand coeur! De combien d'exploits n'enrichirais-tu pas ta gloire, si
tous tes enfants avaient pour leur mère la tendresse et les sentiments
de la nature! Mais vois ta disgrâce! La France a trouvé dans ton sein un
nid de coeurs vides qu'elle remplit de trahisons par ses présents. Elle
a trouvé trois hommes corrompus: l'un, Richard comte de Cambridge; le
second, le lord Henri Scroop de Marsham; le troisième, Thomas Grey,
chevalier de Northumberland; ils ont, pour l'or de la France (ô crime!),
scellé une conspiration avec la France alarmée; et c'est de leurs mains
que ce roi, l'honneur des rois, doit périr (si l'enfer et la trahison
tiennent leurs promesses) à Southampton avant de s'embarquer pour la
France.--Accordez-nous votre patience et pardonnez l'abus du changement
de lieu auquel nous sommes réduits pour resserrer la pièce dans son
cadre.--La somme est payée, les traîtres sont d'accord.--Le roi est
parti de Londres, et la scène est maintenant transportée à Southampton;
c'est à Southampton que le théâtre s'ouvre en ce moment; c'est là qu'il
faut vous asseoir. De ce lieu nous vous ferons passer en France, et nous
vous en ramènerons en charmant les mers pour vous procurer un passage
heureux et calme: car, autant que nous le pourrons, nous tâcherons que
nul de vous n'ait le plus léger malaise pendant tout le spectacle. Mais
jusqu'au moment du départ du roi, c'est à Southampton que nous
transférons la scène.

(Le choeur sort.)



SCÈNE I

Londres; East-Cheap.

_Entrent_ NYM et BARDOLPH.


BARDOLPH.--Ah! je suis charmé de vous rencontrer, caporal Nym.

NYM.--Bonjour, lieutenant Bardolph.

BARDOLPH.--Eh bien, le vieux Pistol et vous, êtes-vous toujours amis?

NYM.--Pour moi, certes, cela m'est bien égal: je ne fais pas grand
bruit; mais quand l'occasion se présentera, on me verra la saisir en
souriant. N'importe, il arrivera ce qui pourra. Non, je n'ose pas me
battre. Mais je ne veux que donner un coup d'oeil, et puis tenir mon fer
devant moi. C'est une simple lame; mais qu'est-ce que cela fait? elle
sera bonne pour le chaud et le froid autant qu'épée d'homme vivant; et
voilà tout le plaisant de la chose.

BARDOLPH.--Je veux vous donner à déjeuner pour vous rapatrier: et nous
irons tous trois en France comme de bons frères. Allons, ainsi soit-il,
caporal Nym?

NYM.--Ma foi, je vivrai tant que j'ai à vivre, voilà ce qu'il y a de
sûr; et quand je ne pourrai plus vivre, je ferai comme je pourrai. Voilà
ce que j'ai à dire là-dessus, et tout finit là.

BARDOLPH.--Ce qu'il y de certain, caporal, c'est qu'il est marié à
Hélène Quickly; et il n'est pas douteux qu'elle vous a manqué
essentiellement; car enfin elle vous avait donné sa foi.

NYM.--Je ne sais pas: il faut bien que les choses arrivent comme elles
doivent arriver. Les gens peuvent dormir quelquefois, et pendant ce
temps-là avoir leur gorge à côté d'eux; et comme on dit les couteaux ont
des tranchants. Il faut laisser aller les choses. Quoique Patience soit
un cheval fatigué, il faudra bien qu'elle laboure; les choses auront
nécessairement une fin: enfin je ne puis rien dire.

(Entrent Pistol et mistriss Quickly.)

BARDOLPH.--Voilà le vieux Pistol, et sa femme qui viennent. Mon cher
caporal, soyez patient.--Eh bien! comment vous va, mon hôte Pistol?

PISTOL.--Maraud, je crois que tu m'appelles ton hôte? je jure par cette
main que j'en déteste le titre; aussi mon Hélène ne tiendra plus
d'auberge.

QUICKLY.--Non, sur ma foi, je ne tiendrai pas encore longtemps; car nous
n'oserions prendre en pension une douzaine de femmes honnêtes, vivant
honnêtement avec la pointe de leurs aiguilles, sans que les gens
s'imaginassent aussitôt qu'on tient un lieu suspect.--Oh! par Notre-Dame
(_apercevant Nym, qui tire l'épée_), qu'il ne dégaine pas! Ou nous
allons voir un adultère et un meurtre prémédités.

BARDOLPH.--Bon lieutenant... bon caporal... n'offrez pas ce spectacle.

NYM.--Bah!

PISTOL.--Nargue pour toi, chien d'Islande, roquet d'Islande aux longues
oreilles.

QUICKLY.--Mon bon caporal Nym, fais voir ta valeur, et rengaine ton
épée.

NYM.--Veux-tu que nous allions à l'écart? je voudrais t'avoir _solus_.

(Rengainant son épée.)

PISTOL.--_Solus[6]!_ maudit chien! basse vipère, je te renvoie le
_solus_ sur ta face, dans les dents, dans ton gosier, dans tes maudits
poumons, ta mâchoire, et ta sale bouche, ce qui est pire encore; je te
reporte ton _solus_, jusque dans tes entrailles; car je puis prendre
feu, ma mèche est allumée[7], et l'explosion s'ensuivra.

NYM.--Je ne suis pas Barbason[8]: vous ne pouvez me conjurer.--Il me
prend une envie de vous assommer passablement bien. Si vous commencez
une fois à me parler salement, Pistol, vous pouvez compter que je vous
frotterai avec ma rapière, pour parler net, comme je le sais faire.
Tenez, si vous voulez seulement venir à quatre pas, je vous
chatouillerai les intestins de la belle manière, comme je le sais faire;
et voilà le plaisant de la chose!

[Note 6: Il se fâche du mot _solus_ qu'il ne comprend pas, et auquel il
attache un sens déshonorant.]

[Note 7: On ne doit pas oublier que Pistol veut dire pistolet, et
l'imperfection de cette arme dans ce temps-là.]

[Note 8: Ce mot est également employé dans les _Joyeuses Bourgeoises de
Windsor_.]

PISTOL.--Oh! vil fanfaron et furibond maudit! ton tombeau bâille, et la
mort s'avance sur toi: rends l'âme.

(Ils tirent tous deux l'épée.)

BARDOLPH, _en les séparant_.--Écoutez, écoutez-moi un peu auparavant.
Celui de vous qui donnera le premier coup peut compter que je lui
passerai mon épée au travers du corps jusqu'à la garde; et je le ferai,
foi de soldat.

PISTOL.--Voilà un serment bien redoutable! Ce grand feu
s'abattra.--Donne-moi ton poing, entends-tu? Donne-moi ta patte de
devant, te dis-je. Ma foi, j'admire ton courage.

NYM.--Tiens, pour te parler clair et net, je te couperai la gorge un de
ces jours, et voilà le plaisant de la chose! PISTOL.--Couper la gorge?
Dis-tu! Je t'en défie mille fois, mâtin de Crète. Crois-tu t'emparer de
ma femme? Oh, non! va-t'en au tonneau de l'infamie retirer ton gibier
d'hôpital de la famille de Cresside qu'on appelle Doll-tear-Sheet; et
épouse-la. Pour moi, j'ai et j'aurai ma chère _quondam_ Quickly pour
femme, et _pauca_, voilà tout.

(Arrive le petit page de Falstaff.)

LE PAGE.--Mon cher hôte Pistol, accourez donc bien vite chez mon maître,
et vous aussi, l'hôtesse, il est bien mal et au lit. Toi, mon bon
Bardolph, viens fourrer ta figure entre ses draps, pour lui servir de
bassinoire. Sur ma foi, il est bien malade.

BARDOLPH.--Veux-tu courir, petit coquin!

QUICKLY.--Par ma foi, je ne lui donne pas beaucoup de jours encore,
avant qu'il aille apprêter un splendide repas aux corbeaux. Le roi l'a
frappé au coeur. Oh, ça! mon mari, ne tarde pas à me suivre.

(Quickly sort avec le page.)

BARDOLPH.--Allons, vous raccommoderai-je à présent tous les deux? Tenez,
il faut que nous allions voir la France tous ensemble. Pourquoi diable
avoir des couteaux pour se couper la gorge les uns aux autres?

PISTOL.--Laissons d'abord les eaux se déborder, et les diables hurler
après leur pâture.

NYM.--Vous me payerez les huit schellings que je vous ai gagnés l'autre
jour à un pari?

PISTOL.--Fi! il n'y a que la canaille qui paye.

NYM.--Oh! pour cela, je ne le passerai pas, par exemple; et voilà le
plaisant de la chose!

PISTOL.--Il faudra voir qui des deux est le plus brave. Allons, tire à
fond.

BARDOLPH.--Par l'épée que je tiens, celui qui porte la première botte,
je le tue: oui, par cette épée, je le ferai comme je le dis.

PISTOL.--Diable! l'épée vaut un serment, et les serments doivent être
respectés.

BARDOLPH.--Caporal Nym, veux-tu te réconcilier, être bons amis, ou ne le
veux-tu pas? Eh bien, soyez donc ennemis avec moi aussi.--Je t'en prie,
mon ami, rengaine.

NYM.--Je veux avoir mes huit schellings que j'ai gagnés à un pari.

PISTOL.--Eh bien, je te donnerai un _noble_[9] comptant, et je te
payerai encore à boire: l'amitié et la fraternité régneront dorénavant
entre nous: je vivrai par Nym, et Nym vivra par moi. Cela n'est-il pas
juste? Car je serai vivandier dans le camp, et nos profits croîtront.
Donne-moi ta main.

[Note 9: _Noble_, _noble à carat_, monnaie d'or anglaise qui valait 6
schellings huit pence.]

NYM.--Moi, je veux mon _noble_.

PISTOL.--Tu l'auras comptant.

NYM.--Allons donc, soit: et voilà le plaisant de la chose!

(Entre mistriss Quickly.)

QUICKLY.--Aussi vrai comme ce sont des femmes qui vous ont mis au
monde... Oh! accourez bien vite chez sir John: ah! le pauvre coeur! Il a
été si bien secoué d'une fièvre tierce quotidienne, qu'il fait pitié à
voir. Mes chers bons amis, venez donc chez lui.

NYM.--Le roi a fait tomber sur lui la mauvaise humeur; voilà le vrai de
l'histoire!

PISTOL.--Nym, tu as dit la vérité; il a le coeur fracturé et
_corroboré_.

NYM.--Le roi est un bon roi; enfin, on en dira ce qu'on voudra, il a ses
humeurs aussi.

PISTOL.--Allons consoler le pauvre baron; car, parbleu! nous n'avons pas
envie de mourir, mes agneaux.

(Ils sortent.)



SCÈNE II

Southampton.--Chambre du conseil.

EXETER, BEDFORD et WESTMORELAND.


BEDFORD.--J'en atteste Dieu; le roi est bien hardi de se confier à ces
traîtres.

EXETER.--Ils ne tarderont pas à être arrêtés.

WESTMORELAND.--Quelle douceur et quel calme ils affectent! On dirait que
la fidélité repose dans leurs coeurs, entre l'obéissance et la parfaite
loyauté.

BEDFORD.--Le roi est instruit de tous leurs complots par des avis
interceptés, ce dont ils ne se doutent guère.

EXETER.--Quoi! l'homme qui était son camarade de lit[10], qu'il avait
enrichi et comblé de faveurs dignes des princes, a-t-il pu ainsi, pour
une bourse d'or étranger, vendre la vie de son souverain à la trahison
et à la mort!

[Note 10: Le lord Scroop était tellement en faveur auprès du roi, que
celui-ci l'admettait quelquefois à partager son lit, dit Hollinshed. Ce
titre familier de _bedfellow_ se retrouve dans une lettre du sixième
comte de Northumberland à son bien-aimé cousin Th. Arundel, qui commence
ainsi: «Mon cher camarade de lit,» etc.]

(On entend les trompettes.)

(Entrent le roi, Scroop, Cambridge, Grey, et suite.)

LE ROI.--Maintenant les vents sont favorables, et nous allons nous
embarquer.--Milord de Cambridge, et vous, mon cher lord de Marsham, et
vous, brave chevalier, faites-moi part de vos pensées. N'espérez-vous
pas que l'armée qui nous suit sur nos vaisseaux s'ouvrira un passage au
travers de la France, et exécutera l'entreprise pour laquelle nous
l'avons rassemblée?

SCROOP.--Rien n'est plus sûr, mon souverain, si chacun fait son devoir.

LE ROI.--Je n'en doute point: nous sommes bien persuadés que nous
n'emmenons pas de cette île un coeur qui ne soit de la plus parfaite
intelligence avec le nôtre, et que nous n'en laissons pas un seul
derrière nous qui ne fasse des voeux pour que le succès et la conquête
suivent nos pas.

CAMBRIDGE.--Jamais monarque ne fut plus aimé et plus redouté que ne
l'est Votre Majesté, et je ne crois pas qu'il y ait un sujet dont le
coeur soit chagrin et mécontent, sous l'ombre propice de votre
gouvernement.

GREY.--C'est vrai, ceux-là même qui furent les ennemis de votre père ont
changé leur fiel en miel; ils vous servent avec des coeurs remplis de
soumission et de zèle.

LE ROI.--Nous avons donc de grands motifs de reconnaissance, et nous
oublierons l'usage de cette main avant d'oublier de récompenser le
mérite et les services, suivant leur étendue et leur importance.

SCROOP.--C'est le moyen de prêter au zèle des muscles d'acier, et le
travail se réparera avec l'espérance de vous rendre des services
continuels.

LE ROI.--Nous n'attendons pas moins.--Mon oncle Exeter, faites élargir
cet homme emprisonné d'hier, qui déclamait contre nous. Nous croyons que
c'était l'excès du vin qui le poussait à cette licence; à présent que
ses sens refroidis l'ont rendu plus calme, nous lui pardonnons.

SCROOP.--C'est un acte de clémence; mais c'est aussi un excès de
sécurité. Qu'il soit puni, mon souverain; il est à craindre que votre
indulgence et l'exemple de son impunité n'enfantent que des coupables.

LE ROI.--Ah! laissez-nous exercer la clémence.

CAMBRIDGE.--Votre Majesté peut l'exercer, et cependant punir aussi.

GREY.--Prince, ce sera montrer encore une assez grande clémence, si vous
lui faites don de la vie, après lui avoir fait subir un sévère
châtiment.

LE ROI.--Ah! c'est votre excès de zèle et d'attachement pour moi qui
vous porte à presser le supplice de ce malheureux. Eh! si l'on ne ferme
pas les yeux sur des fautes légères, produites par l'ivresse, de quel
oeil faudra-t-il regarder des crimes capitaux, conçus, médités et
arrêtés dans le coeur, lorsqu'ils paraîtront devant nous?--Nous voulons
qu'on élargisse cet homme, quoique Cambridge, Scroop et Grey..., dans
leur tendre zèle et leur inquiète sollicitude pour la conservation de
notre personne, désirent sa punition.--Passons maintenant à notre
expédition de France.--Qui sont ceux qui doivent recevoir de nous une
commission?

CAMBRIDGE.--Moi, milord. Votre Majesté m'a enjoint de la demander
aujourd'hui.

SCROOP.--Vous m'avez enjoint la même chose, mon souverain.

GREY.--Et à moi aussi, mon digne souverain.

LE ROI.--Tenez, Richard, comte de Cambridge, voilà votre
commission.--Voici la vôtre, lord Scroop de Marsham.--Et vous, chevalier
Grey de Northumberland, recevez aussi la vôtre. (_Il leur donne à chacun
un écrit contenant l'exposé de leur crime._) Lisez-la, et apprenez que
je connais tout votre mérite.--Mon oncle Exeter, nous nous embarquerons
cette nuit.--Quoi! qu'avez-vous donc, milords? Que voyez-vous dans ces
écrits qui puisse vous faire ainsi changer de couleur?--Ciel! quel
trouble se peint sur leurs visages! Leurs joues sont de la couleur du
papier. Eh bien! que lisez-vous donc qui vous fait ainsi trembler et
chasse la couleur de vos joues?

CAMBRIDGE.--Je confesse mon crime, et je me livre à la merci de Votre
Majesté.

GREY ET SCROOP, _ensemble_.--C'est à votre clémence que nous avons
recours.

LE ROI.--La clémence vivait dans mon coeur, mais vos conseils l'ont
étouffée, l'ont assassinée: c'est une honte à vous d'oser parler de
clémence! Vos propres arguments se tournent contre vous comme un dogue
furieux contre de son maître, pour le déchirer.--Voyez-vous, mes
princes, et vous, mes nobles pairs, ces monstres anglais? Le lord
Cambridge, que voilà... vous savez combien mon amitié était empressée à
le combler de tous les dons qui pouvaient l'honorer; eh bien, cet homme,
pour quelques viles couronnes, a lâchement comploté, a juré aux agents
clandestins de la France, de nous assassiner ici même à Hampton: et ce
chevalier..., qui ne devait pas moins que Cambridge à mes bontés, a fait
le même serment.--Mais que te dirai-je à toi, lord Scroop? Toi, cruelle,
ingrate, sauvage et inhumaine créature! toi, qui tenais la clef de mes
conseils les plus secrets; toi, qui connaissais le fond de mon coeur;
toi, qui aurais pu monnayer en or ma propre personne, si tu avais
entrepris de m'employer pour cet usage dans ton intérêt, est-il possible
qu'un vil salaire de l'étranger ait tiré de ton sein une étincelle de
trahison seulement assez pour offenser mon petit doigt? Ta conduite est
si étrange pour moi, que, malgré l'évidence de ton crime, aussi claire
que l'est la différence du blanc et du noir, mon oeil a peine encore à
se persuader qu'il le voit. La trahison et le meurtre se tiennent
toujours ensemble, comme deux démons dévoués l'un à l'autre, attachés au
même joug, et travaillant si bassement à un résultat naturel qu'on n'en
éprouve point d'étonnement: mais toi, tu excites la surprise en offrant
la trahison et le meurtre unis en toi contre nature! Quel que soit le
démon artificieux qui ait fait naître en toi cette monstruosité, il doit
avoir enlevé tous les suffrages de l'enfer. Les autres démons qui
suggèrent des trahisons ne sont que des manoeuvres grossiers et
subalternes, qui ne travaillent en damnation qu'à l'aide de prétextes,
de faux-semblants de vertu; mais celui qui a si bien manié ton âme n'a
fait que te commander la révolte, sans te donner d'autre motif pour
t'engager à la trahison que l'honneur de te revêtir du nom de traître.
Ce démon qui t'a suborné pourrait parcourir fièrement l'univers, et
rentrant dans le fond du Tartare, dire aux légions infernales: «Non,
jamais je ne pourrai gagner une âme aussi facilement que j'ai gagné
celle de cet Anglais.»--Oh! de quels soupçons tu as empoisonné la
douceur de la confiance! Est-il des hommes qui paraissent attachés à
leur devoir? tu le paraissais aussi. Sont-ils graves et savants? tu le
paraissais aussi. Sont-ils sortis d'une famille illustre? tu le
paraissais aussi. Sont-ils sobres dans leur vie, exempts des passions
grossières, de la folle joie, de la colère, montrant une âme constante,
que ne domine jamais la fougue du sang, toujours décents et modestes,
accomplis en tout point, ne se déterminant jamais sur le seul témoignage
des yeux, sans qu'il fût confirmé par celui des oreilles, et ne se fiant
à tous deux qu'après l'examen d'un jugement épuré? tu semblais aussi
parfaitement doué. Aussi ta chute laisse-t-elle une sorte de tache, qui
s'étend sur l'homme le plus parfait, et le ternit de quelque soupçon. Je
pleurerai sur toi; car il me semble que cette trahison est comme une
seconde chute de l'homme.--(_À Exeter._) Leurs crimes sont manifestes:
arrêtez-les, pour qu'ils en répondent aux lois: et que Dieu veuille les
absoudre de la peine due à leurs complots!

EXETER.--Je t'arrête pour crime de haute trahison, sous le nom de
Richard, comte de Cambridge.

Je t'arrête pour crime de haute trahison, sous le nom de Henri, lord
Scroop de Marsham.

Je t'arrête pour crime de haute trahison, sous le nom de Thomas Grey,
chevalier de Northumberland.

SCROOP.--C'est avec justice que Dieu a dévoilé nos desseins. Je suis
moins affligé de ma mort que de ma faute, et je conjure Votre Majesté de
me la pardonner encore, quoique je la paye de ma vie.

CAMBRIDGE.--Pour moi.... ce n'est pas l'or de la France qui m'a séduit,
quoique je l'aie accepté comme un motif apparent, pour hâter l'exécution
de mes desseins: mais je rends grâces au ciel qui les a prévenus, et
c'est pour moi un sentiment de joie sincère, qui me consolera au milieu
même de mon supplice. Je prie Dieu et vous, mon roi, de me pardonner.

GREY.--Jamais sujet fidèle ne vit avec plus d'allégresse la découverte
d'une trahison dangereuse, que je n'en ressens moi-même en cet instant,
en me voyant préservé d'un attentat exécrable. Mon souverain,
pardonnez-moi ma faute[11] sans épargner ma vie.

[Note 11: Un des conspirateurs contre la reine Élisabeth finit la lettre
qu'il lui adressa par ces mots: _A culpâ, sed non a poenâ absolve me, my
dear lady._]

LE ROI.--Que Dieu vous pardonne dans sa miséricorde! Écoutez votre
arrêt. Vous avez conspiré contre notre royale personne, vous vous êtes
ligués avec un ennemi déclaré, et vous avez reçu l'or de ses coffres
pour salaire de notre mort; et par ce crime, vous consentiez à vendre
votre roi au meurtre, ses princes et ses pairs à la servitude, ses
sujets à l'oppression et au mépris, et tout son royaume à la
dévastation. Quant à notre personne nous ne demandons point de
vengeance, mais c'est un devoir pour nous de songer à la sûreté de notre
royaume, dont vous avez tous trois cherché la ruine, et nous sommes
forcé de vous livrer à ses lois. Sortez de ces lieux, coupables et
malheureuses victimes, et allez à la mort. Dieu veuille, dans sa
clémence, vous accorder la force d'en subir l'amertume avec patience, et
le repentir sincère de votre énorme forfait! Qu'on les emmène. (_On les
entraîne_.) Maintenant, lords, en France! Cette entreprise vous promet,
comme à nous, une gloire éclatante. Nous ne doutons plus de l'heureux
succès de cette guerre. Puisque Dieu a daigné, dans sa bonté, mettre en
lumière cette fatale trahison, qui s'était cachée sur notre route, pour
nous arrêter à l'entrée de notre carrière, nous devons croire à présent
que tous les obstacles s'aplaniront devant nous. Ainsi en avant chers
compatriotes: remettons nos forces entre les mains du Tout-Puissant, et
ne différons plus l'expédition. Allons gaiement à bord: que les
étendards de la guerre se déploient et s'avancent. Plus de roi
d'Angleterre, s'il n'est pas aussi roi de France!

(Tous sortent.)



SCÈNE III

Londres.--La maison de l'hôtesse Quickly, dans East-Cheap.

_Entrent_ PISTOL, NYM, BARDOLPH, LE PAGE DE FALSTAFF ET L'HÔTESSE
QUICKLY.


L'HÔTESSE, _à Pistol_.--Je t'en prie, mon coeur, mon cher petit mari,
souffre que je te ramène à Staines.

PISTOL.--Non, mon grand coeur est tout navré. Allons, Bardolph, réveille
ton humeur joviale; Nym, ranime tes bravades et ta verve; et toi, petit
drôle, arme ton courage, car Falstaff est mort: il nous faut témoigner
nos regrets.

BARDOLPH.--Je voudrais être avec lui quelque part, soit au ciel ou en
enfer.

_L'HÔTESSE._--Oh! certainement il n'est pas en enfer: il est dans le
sein d'Arthur, si jamais homme y fut. Il a fait la plus belle fin; il a
passé comme un enfant dans sa robe baptismale! Il était entre midi et
une heure, quand il a passé: oui, précisément à la descente de la
marée[12]; quand une fois j'ai vu qu'il commençait à chiffonner ses
draps, à jouer avec des fleurs[13], et à rire en regardant le bout de
ses doigts, j'ai bien vu qu'il n'y avait plus pour lui qu'un chemin à
prendre; car il avait le nez aussi pointu que le bec d'une plume, et il
parlait des champs verdoyants.--«Comment donc, sir John, lui dis-je?
Qu'est-ce donc, cher homme? allons, prenez courage.» Mais il se mit à
crier: Mon Dieu! mon Dieu! mon Dieu? trois ou quatre fois; et pour le
réconforter, je lui dis qu'il ne devait pas penser à Dieu, que je ne
croyais pas qu'il fût encore nécessaire de s'embarrasser la tête de ces
pensées-là; mais il me dit pour toute réponse de lui couvrir davantage
les pieds. Je mis ma main dans le lit pour les tâter, et ils étaient
froids comme marbre. Je lui tâtai les genoux, et puis un peu plus haut,
et de là un peu plus haut encore, mais tout était déjà froid comme
marbre!

[Note 12: Le docteur Mead cite une opinion de son temps, et semble
croire lui-même qu'on ne mourait jamais qu'à la descente de la marée. Du
temps de Johnson, c'était encore une opinion de bonne femme.]

[Note 13: C'est madame de Staël qui dit quelque part que Shakspeare
avait décrit en médecin les maladies morales. Voici un passage qui
prouve son exactitude dans l'histoire des symptômes qui précèdent la
mort dans certaines maladies: _Manus ante faciem attollere, muscas quasi
venari manus operâ; flocos carpere de vestibus, vel pariete_. (Von
Swieten.)]

NYM.--On dit qu'il criait après le vin d'Espagne?

L'HÔTESSE.--Oh! cela est bien vrai.

BARDOLPH.--Et après les femmes.

L'HÔTESSE.--Ah! cela n'est pas vrai, par exemple.

LE PAGE.--Très-vrai; car il a dit que c'étaient des diables incarnés.

L'HÔTESSE.--Il est vrai qu'il n'a jamais pu souffrir la carnation.....
C'était une couleur qui ne lui revenait point.

LE PAGE.--Il disait un jour que le diable l'emporterait à cause des
femmes.

L'HÔTESSE.--Il est bien vrai qu'il déclamait de temps en temps contre
les femmes; mais c'est qu'il était goutteux dans ce temps-là, et puis
c'était de la prostituée de Babylone qu'il parlait.

LE PAGE.--Ne vous souvenez-vous pas d'un jour qu'il aperçut une mouche
sur le nez de Bardolph, et qu'il dit que c'était une âme damnée qui
brûlait dans l'enfer?

BARDOLPH.--Eh bien, eh bien! l'aliment qui entretenait ce feu-là est au
diable. Ce nez rubicond est toute la fortune que j'aie amassée à son
service.

NYM.--Décamperons-nous, enfin? Le roi sera parti de Southampton.

PISTOL.--Allons, partons. Tends-moi tes lèvres, mon amour; aie bien soin
de mes effets et de mes meubles; prends le bon sens pour guide.
_Choisissez et payez comptant_, voilà tout ce que tu as à dire. Ne fais
crédit à personne; car les serments ne sont que paille légère, et la foi
des hommes ne vaut pas une feuille d'oublie; _tiens bien_ est le
meilleur chien de basse-cour, ma poulette; c'est pourquoi, prends
_caveto_[14] pour ton conseiller. Va à présent essuyer tes yeux[15].
Allons, camarades, aux armes, partons pour la France; et comme des
sangsues, mes amis, suçons, suçons jusqu'au sang.

[Note 14: _Caveto_, prends garde, de la prudence.]

[Note 15: Quelques commentateurs disent: «Va essuyer les verres de ton
hôtellerie.»]

LE PAGE.--Ma foi, c'est une mauvaise nourriture, à ce qu'on dit.

PISTOL, _au page_.--Prends un baiser sur ses douces lèvres, et marche:
allons.

BARDOLPH.--Adieu, notre hôtesse.

NYM.--Je ne saurais t'embrasser, moi; voilà le plaisant de la chose;
mais ça n'y fait rien.--Adieu toujours.

PISTOL.--Fais voir que tu es une bonne ménagère; sois sédentaire, je te
l'ordonne.

L'HÔTESSE.--Bon voyage: adieu.

(Ils sortent.)



SCÈNE IV

France.--Appartement dans le palais du roi de France.

_Entrent_ LE ROI, LE DAUPHIN, LE DUC DE BOURGOGNE, LE CONNÉTABLE, _et
suite._ _Fanfares._


LE ROI DE FRANCE.--Ainsi l'Anglais s'avance contre nous avec une armée
nombreuse. Il est important de lui répondre par une défense digne de
notre trône. Les ducs de Berry, de Bretagne, de Brabant et d'Orléans
vont partir; et vous aussi, dauphin, pour visiter, réparer et fortifier
nos villes de guerre, les pourvoir de braves soldats, et de toutes les
munitions nécessaires; car l'Angleterre s'approche avec une violence
égale à celle d'eaux qui se précipitent vers un gouffre. Il est donc à
propos de prendre toutes les mesures que la prévoyance et la crainte
nous conseillent, à la vue des traces récentes qu'a laissées sur nos
plaines l'Anglais fatal à la France, qui l'a trop méprisé.

LE DAUPHIN.--Mon auguste père, il convient, sans doute, de nous armer
contre l'ennemi. La paix elle-même, quand la guerre serait douteuse, et
qu'il ne s'agirait d'aucune querelle, la paix ne doit jamais assez
endormir un royaume, pour dispenser de lever, d'assembler des troupes,
d'entretenir les places fortes, et de faire tous les préparatifs comme
si l'on était menacé d'une guerre: c'est d'après ce principe que je dis
qu'il est à propos que nous partions tous pour visiter les parties
faibles et endommagées de la France; mais faisons-le sans montrer aucune
alarme. Non, sans plus de crainte que si nous apprenions que
l'Angleterre fût en mouvement pour une danse moresque de la Pentecôte;
car, mon respectable souverain, l'Angleterre a sur son trône un si
pauvre roi, son sceptre est le jouet d'un jeune homme si frivole, si
extravagant, si superficiel, qu'elle n'est pas dans le cas d'inspirer la
crainte.

LE CONNÉTABLE.--Ah! doucement, prince dauphin: vous vous méprenez trop
sur le caractère de ce roi. Que Votre Altesse interroge les derniers
ambassadeurs; sachez d'eux avec quelle grandeur il a reçu leur
ambassade; de quel nombre de sages conseillers il est environné; combien
il est modeste dans ses objections; mais aussi combien il est redoutable
par la constance de ses projets, et vous vous convaincrez que ses folies
passées n'étaient que le masque du Brutus de Rome, qui cachait la
prudence sous le manteau de la folie, comme des jardiniers couvrent de
fumier les plantes qui poussent les premières et sont les plus
délicates.

LE DAUPHIN.--Non, connétable, il n'en est pas ainsi; mais quoique votre
opinion ne soit pas la nôtre, il n'importe. Lorsqu'il est question de se
défendre, le mieux est de supposer l'ennemi plus fort qu'il ne le
paraît; c'est le moyen d'avoir prévu tous les moyens de défense; car, si
ces moyens sont faibles et mesquins, c'est imiter l'avare qui pour
épargner un peu d'étoffe gâte son vêtement.

LE ROI DE FRANCE.--Voyons dans Henri un ennemi puissant, et vous,
princes, armez-vous énergiquement pour le combattre. Sa race s'est
engraissée de nos dépouilles, et il est sorti de cette famille
sanguinaire qui nous vint effrayer comme des fantômes jusque dans nos
foyers: témoin ce jour trop mémorable de notre honte, où les champs de
Crécy virent cette bataille si fatale à la France, lorsque tous nos
princes furent enchaînés par le bras de ce prince au nom sinistre, de
cet Édouard, dit le prince Noir, tandis que son père, sur le sommet
d'une montagne, et placé à une grande élévation où les rayons dorés du
soleil venaient le couronner, contemplait son héroïque fils, souriant de
le voir mutiler l'ouvrage de la nature, et défigurer toute cette belle
jeunesse que Dieu et les pères français avaient créée depuis vingt
années. Il est un rejeton de cette tige victorieuse: craignons sa
vigueur native et ses hautes destinées.

(Entre un messager.)

LE MESSAGER.--Des ambassadeurs d'Henri, roi d'Angleterre, demandent
audience à Votre Majesté.

LE ROI DE FRANCE.--Nous la donnerons dans l'instant même. Allez, et
introduisez-les. (_Le messager sort avec une partie des seigneurs._)
Vous voyez, mes amis, avec quelle ardeur cette chasse est suivie.

LE DAUPHIN.--Tournez la tête, et vous arrêterez sa course. Les chiens
les plus lâches poussent leurs plus bruyants abois, lorsque la proie
qu'ils ont l'air de menacer court bien loin devant eux. Mon respectable
souverain, prenez les Anglais de court, et montrez-leur de quelle
monarchie vous êtes le chef. Trop de confiance, mon prince, n'est pas un
vice aussi bas que le mépris de soi.

(Les seigneurs rentrent avec Exeter et une suite.)

LE ROI DE FRANCE.--Venez-vous de la part de notre frère d'Angleterre?

EXETER.--De sa part; et voici le salut qu'il adresse à Votre Majesté. Il
vous demande, au nom du Dieu tout-puissant, de vous dépouiller
vous-même, et de déposer cet éclat et ces grandeurs empruntées qui, par
le don du ciel, par la loi de la nature et des nations, lui
appartiennent à lui et à ses héritiers: c'est-à-dire de lui rendre cette
couronne et tous ces honneurs multipliés, que la force et la coutume
attribuent à la couronne de France. Et afin que vous soyez convaincu que
ce n'est pas de sa part une réclamation injuste et téméraire, tirée de
parchemins vermoulus dans la nuit des siècles, et arrachés de la
poussière antique de l'oubli, il vous envoie cette mémorable généalogie
dont chaque branche est une preuve démonstrative. (_Il remet un papier
au roi._) Il vous somme de considérer ce lignage; et après que vous
aurez vu qu'il descend directement du plus fameux de ses glorieux
ancêtres, d'Édouard III, il vous enjoint de renoncer à votre couronne et
à votre royaume, que vous ne tenez que par usurpation sur lui, qui est
né le véritable et le seul propriétaire.

LE ROI DE FRANCE.--Et si on le refuse, qu'arrivera-t-il?

EXETER.--Une contrainte sanglante; car vous cacheriez sa couronne dans
les derniers replis de vos coeurs, qu'il irait l'y déterrer: et c'est
dans ce projet qu'il s'avance avec des tempêtes menaçantes, des foudres
et des tremblements de terre comme Jupiter. Si sa requête n'est pas
écoutée, il vient lui-même vous l'imposer. Il vous enjoint, au nom de
l'Éternel, de lui remettre sa couronne, et de prendre en pitié toutes
les malheureuses victimes que la guerre affamée s'apprête à dévorer; il
rejette sur votre tête les larmes des veuves, les cris des orphelins, le
sang du peuple égorgé, les gémissements des jeunes filles qui pleureront
leurs pères et leurs fiancés engloutis dans cette querelle. Voilà sa
réclamation, sa menace, et mon message: à moins que le dauphin ne soit
présent. S'il est dans cette assemblée, je suis chargé aussi d'un
message pour lui.

LE ROI DE FRANCE.--Quant à nous, nous voulons examiner plus à loisir
cette réclamation. Demain vous porterez nos dernières intentions à notre
frère d'Angleterre.

LE DAUPHIN.--Quant au dauphin, je répondrai pour lui. Que lui
apportez-vous d'Angleterre?

EXETER.--Le dédain et le défi, le plus profond mépris, et tout ce qui
peut vous l'exprimer, sans avilir sa propre grandeur: voilà l'opinion et
le salut que vous adresse mon roi. Ainsi a-t-il dit, et si votre père ne
répare pas, en satisfaisant sans réserve à toutes ses demandes, l'amère
raillerie dont vous avez insulté sa majesté, il vous en punira si
sévèrement, que les échos des cavernes et des souterrains de France
résonneront de la réponse à vos outrages et des accents de ses canons.

LE DAUPHIN.--Dites-lui que si mon père lui rend une réponse gracieuse,
c'est contre ma volonté; car je ne désire rien tant que de lier une
partie avec le roi d'Angleterre; et c'est dans cette vue que, pour
assortir le présent à sa frivolité et à sa jeunesse, je lui ai fait
l'envoi de ces balles de paume de Paris.

EXETER.--Et en revanche il fera trembler jusqu'aux fondements votre
Louvre de Paris, fût-il la cour souveraine de la puissante Europe. Et
soyez bien sûr que vous serez grandement étonné, comme nous, ses sujets,
nous l'avons été, de trouver une si grande différence entre ce
qu'annonçaient les jours de sa jeunesse et ce qu'il est aujourd'hui.
Aujourd'hui, il pèse le temps jusqu'au dernier grain de sable, et vos
pertes vous l'apprendront s'il reste en France.

LE ROI DE FRANCE.--Demain vous serez amplement instruit de nos
résolutions.

EXETER.--Expédiez-nous promptement, de crainte que notre roi ne vienne
ici lui-même nous demander raison de nos délais: il est déjà descendu
sur vos rivages.

LE ROI DE FRANCE.--Vous serez bientôt congédié avec des propositions
avantageuses. Ce n'est pas trop d'une courte nuit pour répondre sur des
objets de cette importance.

(Ils sortent.)

FIN DU DEUXIÈME ACTE.



                            ACTE TROISIÈME



LE CHOEUR.

Ainsi, d'une vitesse égale à celle de la pensée, la scène vole sur une
aile imaginaire. Figurez-vous le roi dans l'appareil de la guerre, sur
la jetée de Hampton[16], montant sur l'Océan, suivi de sa belle flotte,
dont les pavillons de soie éventent le jeune Phébus: livrez-vous à votre
imagination, qu'elle vous montre les mousses gravissant le long des
cordages: écoutez le sifflet perçant qui met de l'ordre dans les sons
confus: voyez les voiles, enflées par le souffle insinuant des vents
invisibles, entraîner, au travers de la mer sillonnée, ces masses
énormes qui offrent leurs flancs aux vagues superbes: imaginez que vous
êtes debout sur le rivage; voyez une cité qui danse sur les vagues
inconstantes: tel est le tableau que présente cette flotte royale,
dirigeant sa course vers Harfleur. Suivez! suivez! Attachez votre pensée
à la poupe des vaisseaux, et quittez votre Angleterre silencieuse comme
la nuit profonde, gardée par des vieillards, des enfants et des femmes,
qui tous ont passé ou n'ont pas atteint encore l'âge de la force et de
la vigueur. Car quel est celui dont un léger duvet ait orné le menton
qui n'aura pas voulu suivre cette brave élite de guerriers aux rives de
la France?--Que votre pensée travaille et vous y montre un siége:
contemplez les canons sur leurs affûts, ouvrant leurs bouches fatales
sur Harfleur bloqué.--Supposez que l'ambassadeur revient de la cour des
Français, et annonce à Henri que le roi lui offre sa fille Catherine, et
avec elle, en dot, quelques vains et stériles duchés.--L'offre ne plaît
point à Henri, et déjà l'actif canonnier touche de sa mèche le bronze
infernal (_bruits de combat; on entend une décharge d'artillerie_), et
tout se renverse devant ses foudres. Continuez d'être favorables, et que
vos pensées complètent notre représentation.

(Le choeur sort.)

[Note 16: «La plaine où campa Henri V est aujourd'hui couverte en entier
par la mer.» (Warton.)]



SCÈNE I

Harfleur assiégé.--Bruit de combat.

_Entrent_ LE ROI HENRI, EXETER, BEDFORD, GLOCESTER, _et des soldats avec
des échelles de siége_.


LE ROI.--Allons, encore une fois à la brèche, chers amis, encore une
fois: emportez-la d'assaut, ou comblez-la de morts. Dans la paix, rien
ne sied tant à un homme que la modeste douceur et l'humilité; mais
lorsque la tempête de la guerre souffle à nos oreilles, alors imitez
l'active fureur du tigre: roidissez vos muscles, réveillez tout votre
sang, défigurez vos traits naturels sous ceux d'une rage farouche,
prêtez à votre oeil un aspect terrible; qu'il sorte de son orbite, comme
le canon d'airain; que votre sourcil l'ombrage et inspire autant
d'effroi qu'un rocher ruiné, qui semble rejeter sa base minée par le
sauvage et pernicieux Océan; montrez les dents, ouvrez de larges
narines, contenez votre haleine, et tendez tous vos esprits jusqu'à leur
dernier effort.--Courage! courage! nobles Anglais, dont le sang découle
d'aïeux à l'épreuve de la guerre, d'ancêtres qui, comme autant
d'Alexandres, ont, dans ces contrées, combattu depuis le soleil naissant
jusqu'à son coucher, et n'ont reposé leurs épées que lorsque les ennemis
leur ont manqué. Ne déshonorez pas vos mères: prouvez aujourd'hui que
ceux à qui vous donnez le nom de pères vous ont réellement engendrés;
servez de modèle aux hommes d'un sang moins noble, et enseignez-leur à
combattre. Et vous, braves milices, dont les membres ont été formés dans
l'Angleterre, montrez-nous ici la vigueur du sol qui vous a nourris:
faites-nous jurer que vous êtes dignes de votre race. Et je n'en doute
point; car il n'en est aucun de vous, quelle que soit la bassesse
obscure de sa condition, dont je ne voie les yeux briller d'un noble
feu.--Je vous vois tous ardents comme le chien à la laisse, qui n'attend
que le signal pour s'élancer. Eh bien, la chasse est ouverte: suivez
l'ardeur qui vous emporte, et, dans l'assaut, criez: Dieu pour Henri!
Angleterre et Saint-George!

(Le roi sort avec sa suite.)

(Bruit de combat; on entend une décharge d'artillerie.)



SCÈNE II

Les troupes défilent.

_Entrent_ NYM, BARDOLPH ET LE PAGE.


BARDOLPH.--Allons, avance, avance; à la brèche, à la brèche.

NYM.--Caporal, je t'en prie, ne nous presse pas si fort, il fait un peu
chaud. Quant à moi, je n'ai pas un magasin de vies. La plaisanterie n'en
vaut rien; voilà le fin mot de l'histoire.

PISTOL.--Ce mot est des plus justes; car les mauvaises plaisanteries
abondent ici, «les coups pleuvent de droite et de gauche, les pauvres
vassaux du bon Dieu tombent et meurent par milliers, et l'épée et le
bouclier s'acquièrent d'immortels honneurs dans des champs de sang.»

LE PAGE.--Pour moi, je voudrais être dans une taverne à Londres; je
donnerais bien toute ma gloire à venir pour un pot de bière et ma
sûreté.

PISTOL.--Et moi, «s'il ne tenait qu'à faire des souhaits, je ne
resterais pas ici non plus, et je ne serais pas dix minutes à t'y
rejoindre[17].»

[Note 17: Les mots entre guillemets sont en vers dans le texte.]

LE PAGE.--Voilà qui est aussi bien, mais non pas aussi vrai que le chant
d'un oiseau sur la branche.

(Arrive Fluellen.)

FLUELLEN, _les poussant._--A la brèche, vous chiens, avancez, canaille!

PISTOL.--Doucement, doucement, grand duc; ne soyez pas si dur pour des
hommes d'argile; calmez cette rage, ralentissez cette fougue; allons, de
la douceur, mon poulet.

NYM, _à Pistol._--Voilà ce qu'on appelle de la belle humeur, (_à
Fluellen_) et Votre Seigneurie n'en a que de la mauvaise.

(Nym, Pistol et Bardolph sortent suivis de Fluellen.)

LE PAGE.--Tout jeune que je suis, j'ai bien observé ces trois
ferrailleurs. Je ne suis certainement qu'un enfant auprès d'eux trois;
mais tels qu'ils sont, s'ils voulaient me servir, il n'y en a pas un
d'eux qui fût mon fait; car, par ma foi, ces trois originaux ne font pas
ensemble la valeur d'un homme. Ce Bardolph, par exemple, il a le sang
blanc et la figure rouge; il a du front, mais il ne se bat pas.--Et ce
Pistol: il a une langue à tout tuer et une épée pacifique; ce qui fait
qu'il estropie des mots tant qu'on veut, mais il n'entame pas une
lance.--Quant à Nym, il a entendu dire que ceux qui parlent le moins
sont les plus braves; voilà pourquoi il dédaigne de dire même ses
prières, de peur de passer pour un lâche: mais s'il ne parle guère, il
agit encore moins; car il n'a jamais cassé d'autre tête que la sienne,
et encore était-ce contre une borne, un jour qu'il était ivre. Ces gens
sont capables de voler tout ce qu'ils trouvent sous leurs mains; et le
_vol_, ils l'appellent une _acquisition_. Bardolph a volé l'autre jour
un étui de luth, l'a porté pendant douze lieues, et puis l'a vendu pour
trois demi-sous. Ah! pour Nym et Bardolph, ce sont, ma foi! les deux
doigts de la main en fait de filouterie. A Calais, je les ai vus voler
une pelle à feu: ce qui m'a fait penser que ces gens-là avaient envie de
devenir un jour porteurs de charbon[18]. Si je les avais crus, ils
avaient bonne envie de me rendre aussi familier avec les poches des
autres, que le sont les gants et le mouchoir, mais il n'est pas du tout
dans mon caractère d'ôter de la bourse d'autrui pour mettre dans la
mienne; car c'est le moyen d'empocher des affronts.... Ma foi, il faut
que je les plante là et que je cherche quelque meilleure condition. Leur
lâcheté me soulève le coeur; oui, il faut que je les plante là.

(Il s'en va.)

[Note 18: Il paraît que porter des charbons était, du temps de
Shakspeare, une expression proverbiale pour dire supporter un affront.]

(Rentre Fluellen suivi de Gower.)

GOWER.--Capitaine Fluellen, il faut vous rendre à l'instant aux mines:
le duc de Glocester veut vous parler.

FLUELLEN.--Aux mines? Allez-vous-en dire au duc qu'il n'est pas bon
d'aller aux mines; car, voyez-vous, ces mines ne sont pas suivant la
discipline de la guerre. Les concavités ne sont pas suffisantes; car,
voyez-vous, l'adversaire (vous pouvez dire ça au duc, voyez-vous) a
creusé lui-même douze pieds plus bas que les contre-mines[19]. Par
Jésus, j'ai peur qu'il ne nous fasse tous sauter, si l'on ne donne pas
de meilleurs ordres.

[Note 19: Fluellen veut dire que l'ennemi a contre-miné douze pieds plus
bas que la mine.]

GOWER.--Le duc de Glocester, qui a la conduite du siége, est dirigé par
un Irlandais qui est ma foi un brave homme.

FLUELLEN.--Oh! c'est le capitaine Macmorris, n'est-ce pas?

GOWER.--Oui, je crois.

FLUELLEN.--Par Jésus, c'est un âne, s'il y en a un dans le monde; et je
le prouverai à sa barbe. Il ne connaît pas plus les vraies disciplines
des guerres, voyez-vous, les disciplines des Romains, qu'un petit chien.

(Entrent Macmorris et le capitaine Jamy.)

GOWER.--Le voilà qui vient, accompagné du capitaine écossais, le
capitaine Jamy.

FLUELLEN.--Le capitaine Jamy est un bien merveilleux et valeureux
capitaine: ça n'est pas douteux, et un homme de grande expédition et
connaissances dans les anciennes guerres, d'après la science
particulière que j'ai moi-même de ses règles. Par Jésus! il soutiendra
sa thèse aussi bien qu'aucun militaire dans le monde, sur les
disciplines des anciennes guerres des Romains.

JAMY.--Je vous donne le bonjour, capitaine Fluellen.

FLUELLEN.--Bonjour à Votre Seigneurie, bon capitaine Jamy.

GOWER.--Oh çà! capitaine Macmorris, venez-vous des mines? Les pionniers
ont-ils fini?

MACMORRIS.--Par Jésus, ça ne vaut pas le diable. L'ouvrage est
abandonné, la trompette sonnant la retraite; par ma main que voilà, et
par l'âme de mon père, je jure que l'ouvrage ne vaut rien. On y a
renoncé, sans quoi j'aurais fait sauter la ville, Dieu me pardonne! en
moins d'une heure. Oh! c'est fort mal fait, c'est fort mal fait: par ce
bras! c'est mal fait.

FLUELLEN.--Capitaine Macmorris, je vous en prie, voudriez-vous bien
m'accorder, voyez-vous, quelques petits colloques avec vous, comme qui
dirait, pour ainsi dire, touchant, ou comme à l'égard des disciplines de
la guerre, les guerres des Romains, par manière de conversation,
voyez-vous, et de pure communication d'amitié; et comme qui dirait, pour
ainsi dire, pour la satisfaction de mon esprit. Pour à l'égard de ce qui
concerne les règles de la discipline militaire, voilà le point....

JAMY.--De bonne foi ce sera la meilleure chose du monde, mes bons
capitaines, et je m'en vais profiter de cette occasion pour prendre
congé de vous, avec votre permission.

MACMORRIS.--Ce n'est pas ici le temps de discourir, Dieu me pardonne! Le
jour est chaud, et le temps, et la guerre, et le roi, et les ducs: ce
n'est pas là le temps de discourir: la ville est assiégée, et la
trompette nous appelle à la brèche, et nous voilà à causer. Et par le
Christ, nous ne faisons rien; c'est honteux à nous tous tant que nous
sommes: Dieu me pardonne! C'est une honte de rester tranquilles, c'est
une honte, je le jure; et il y a tant de gorges à couper et d'ouvrages à
faire; et il n'y a rien de fait, le Christ me pardonne!

JAMY.--Par la sainte messe, avant que ces yeux-là que vous voyez soient
assoupis, je ferai de la bonne ouvrage, ou je serai sur le carreau: oui,
et je travaillerai aussi courageusement que je pourrai; c'est bien sûr
cela, en deux paroles comme en quatre. Cependant, sur ma foi, je serai
bien aise d'entendre quelques questions entre vous deux.

FLUELLEN.--Capitaine Macmorris, je pense, voyez-vous, sauf votre
correction, qu'il n'y en pas beaucoup de votre nation....

MACMORRIS.--De ma nation? Qu'est-ce que c'est que ma nation? Est-ce une
nation de lâches, de bâtards, de gredins? Qu'est-ce que c'est que ma
nation? Qui parle de ma nation?

FLUELLEN.--Voyez-vous, si vous prenez les choses autrement qu'on ne les
dit, capitaine Macmorris, par aventure je pourrais bien penser que vous
ne me traitiez pas avec cette affabilité, comme en toute discrétion vous
devez me traiter, voyez-vous, d'autant que je suis autant que vous, tant
dans la discipline de la guerre, que par mon lignage et en tout autre
genre.

MACMORRIS.--Je ne vous reconnais pas autant de bravoure qu'à moi, et le
Christ me pardonne! Je vous couperai la tête.

GOWER.--Amis, amis! allons, vous vous trompez tous les deux: c'est faute
de vous entendre.

JAMY.--Oh! voilà une vilaine sottise.

(On sonne un pourparler.)

GOWER.--La ville demande à parlementer.

FLUELLEN.--Capitaine Macmorris, quand il se trouvera une meilleure
occasion, voyez-vous, je prendrai la liberté de vous dire que je connais
les disciplines de la guerre; et voilà tout.

(Ils partent.)



SCÈNE III

LE GOUVERNEUR _et quelques citoyens sont sur les remparts; au bas sont
les troupes anglaises_. LE ROI HENRI _entre avec sa suite_.


LE ROI.--Quelle est enfin la résolution du gouverneur? Voici le dernier
pourparler que nous admettrons encore. Rendez-vous donc à notre
clémence; ou, si vous êtes jaloux de votre destruction, défiez notre
dernière fureur. Car, comme il est vrai que je suis soldat, nom qui,
dans mes pensées, est celui qui me sied davantage, si je recommence à
battre vos murailles, je ne quitterai plus Harfleur, déjà à demi démoli,
qu'il ne soit enseveli sous ses cendres. Les portes de la clémence
seront fermées alors, et le soldat, au carnage animé, le coeur endurci
et féroce, donnant carrière à sa main sanguinaire, parcourra vos foyers,
avec une conscience large comme l'enfer, moissonnant comme l'herbe vos
vierges dans l'éclat de leur fraîcheur et vos enfants dans la fleur de
leur âge. Que m'importe à moi, si la guerre impie, couronnée de flammes
comme le prince des démons, et le front tout noirci de feux, exerce
toutes les horreurs barbares qui suivent l'assaut et le pillage? Que
m'importe à moi, lorsque vous seuls en êtes la cause, si vos chastes
vierges tombent sous la main brûlante du viol effréné? Quel mors peut
arrêter la licence et ses fureurs, lorsqu'elle roule abandonnée sur la
pente de son cours impétueux? Nous épuiserons en vain nos ordres, pour
rappeler des soldats acharnés sur leur proie; autant commander à
l'immense Léviathan de venir sur le rivage. Ainsi, habitants d'Harfleur,
prenez pitié de votre ville et de votre peuple, tandis que mes soldats
sont encore soumis à mes ordres, tandis que le souffle paisible de la
clémence écarte encore les nuages impurs et contagieux du meurtre, du
pillage et des excès: sinon, attendez-vous à voir dans un moment le
soldat aveugle et sanglant, salir d'une main impure les cheveux de vos
filles qui pousseront en vain des cris aigus, vos vieillards saisis par
leurs barbes d'argent, et leurs têtes vénérables écrasées contre les
murs, et vos enfants empalés nus sur les lances, à la vue de leurs mères
égarées et perçant les nuages de leurs hurlements, comme jadis les
veuves de Judée poursuivaient de leurs clameurs les bourreaux d'Hérode.
Que répondez-vous? Voulez-vous céder et prévenir ces maux; ou, coupables
d'une défense trop obstinée, vous voir détruits?

LE GOUVERNEUR.--Ce jour est le terme de notre attente. Le dauphin, dont
nous avions pressé les secours, nous fait répondre que ses troupes ne
sont pas encore prêtes, ni en état de faire lever un si grand siége.
Ainsi, roi redouté, nous cédons notre ville et notre vie à votre
généreuse clémence: entrez dans notre port, disposez de nous et de nos
biens; nous ne pouvons nous défendre plus longtemps.

LE ROI.--Ouvrez vos portes.--Allons, cher oncle Exeter, entrez dans
Harfleur, restez-y, et fortifiez la ville contre les Français. Faites
grâce à tous.--Pour nous, cher oncle, l'hiver qui s'approche, et la
maladie qui se répand sur nos soldats, nous déterminent à nous retirer
vers Calais. Ce soir nous serons votre hôte dans Harfleur, et demain
prêts à nous mettre en marche.

(Fanfares: ils entrent dans la ville.)



SCÈNE IV

Rouen.--Appartement du palais.

_Entrent_ CATHERINE ET ALIX.


CATHERINE.--Alix, tu as été en Angleterre, et tu parles bien le langage?

ALIX.--Un peu, madame.

CATHERINE.--Je te prie de m'enseigner; il faut que j'apprenne à parler.
Comment appelez-vous la main, en anglais?

ALIX.--La main? Elle est appelée _de hand_.

CATHERINE.--Et les doigts?

ALIX.--Les doigts? Ma foi, j'ai oublié les doigts; mais je me
souviendrai. Les doigts, je pense qu'ils sont appelés _de fingres_; oui,
_de fingres_.

CATHERINE.--La main, _de hand_; les doigts, _de fingres_. Je pense que
je suis un bon écolier. J'ai gagné deux mots d'anglais vitement. Comment
appelez-vous les ongles?

ALIX.--Les ongles? Nous les appelons _de nails_.

CATHERINE.--_De nails_. Écoutez; dites-moi si je parle bien: _de hand_,
_de fingres_, _de nails_.

ALIX.--C'est bien dit, madame; c'est du fort bon anglais.

CATHERINE.--Dites-moi l'anglais pour le bras?

ALIX.--_De arm_, madame.

CATHERINE.--Et le coude?

ALIX.--_De elbow._

CATHERINE.--_De elbow._ Je fais la répétition de tous les mots que vous
m'avez appris jusqu'à présent.

ALIX.--C'est trop difficile, madame, je pense.

CATHERINE.--Excusez-moi, Alix. Écoutez; _De hand_, _de fingres_, _de
nails_, _de arm_, _de bilbow_.

ALIX.--_De elbow_, madame.

CATHERINE.--O seigneur Dieu! je m'oublie; _de elbow_. Comment
appelez-vous le cou?

ALIX.--_De nick_, madame.

CATHERINE.--_De nick?_ Et le menton?

ALIX.--_De chin._

CATHERINE.--_De jin?_ Le cou, _de nick_, le menton, _de jin_.

ALIX.--Oui: sauf votre honneur, en vérité, vous prononcez les mots aussi
droit que les natifs d'Angleterre.

CATHERINE.--Je ne doute point d'apprendre par la grâce de Dieu, et en
peu de temps.

ALIX.--N'avez-vous pas déjà oublié ce que je vous ai enseigné?

CATHERINE.--Non, je vous le réciterai promptement, _de hand_, _de
fingres_, _de mails_.

ALIX.--_De nails_, madame.

CATHERINE.--_De nails_, _de arm_, _de ilbow_.

ALIX.--Sauf votre honneur, _de elbow_.

CATHERINE.--Aussi dis-je _de elbow_, _de neck_ et _de chin_. Comment
appelez-vous les pieds et la robe?

ALIX.--_De foot_, madame, et _de coun_.

CATHERINE.--_De foot_, _de coun_[20]? O seigneur Dieu! ce sont des mots
d'un son mauvais, corruptible, grossier et impudique, et dont les dames
d'honneur ne peuvent user. Je ne voudrais pas prononcer ces mots devant
les seigneurs de France pour tout le monde: il faut _de foot_ et _de
coun_ néanmoins. Je réciterai une autre fois ma leçon ensemble; _de
hand_, _de fingres_, _de nails_, _de arm_, _de elbow_, _de neck_, _de
chin_, _de foot_ et _de coun_.

[Note 20: _The gown_, la robe, _et cætera_.]

ALIX.--Excellent, madame.

CATHERINE.--C'est assez pour une fois. Allons-nous-en dîner.



SCÈNE V

Autre salle du même palais.

LE ROI DE FRANCE, LE DAUPHIN, LE DUC DE BOURBON, LE CONNÉTABLE DE
FRANCE, ET AUTRES SEIGNEURS.


LE ROI DE FRANCE.--Il est certain qu'il a passé la rivière de Somme.

LE CONNÉTABLE.--Si nous n'allons pas le combattre, mon roi, renonçons
donc à vivre en France; abandonnons tout, cédons nos riches vignobles à
ce peuple barbare.

LE DAUPHIN.--_O Dieu vivant!_ quelques boutures sorties de nous, le
superflu du luxe de nos ancêtres, nos rejetons, entés sur un tronc
sauvage et inculte, s'élèveront-ils si rapidement jusqu'aux nues, et
surpasseront-ils en hauteur la tige dont ils sont sortis?

BOURBON.--Des Normands; oui, des bâtards normands! Mort de ma vie! s'il
faut qu'ils traversent ainsi le royaume sans combat, je veux vendre mon
duché pour acheter une chaumière et quelque marais fangeux dans cette
île irrégulière d'Albion.

LE CONNÉTABLE.--_Dieu des batailles!_ où donc ont-ils puisé cette
ardeur? Leur climat n'est-il pas couvert de brouillards et engourdi par
le froid? Le soleil ne jette qu'à regret sur leur île de pâles rayons;
il tue leurs fruits de ses sombres regards: leur bière, de l'eau et de
l'orge fermentée, boisson faite pour des rosses surmenées, peut-elle
donc échauffer à ce degré leur sang épais, et l'enflammer de cette
bouillante valeur? Et le sang français, avivé encore par les esprits du
vin, paraîtra-t-il glacé auprès du leur? Oh! pour l'honneur de notre
patrie, ne restons pas oisifs et immobiles comme ces glaçons que l'hiver
suspend au bord de nos toits, tandis qu'un peuple, né dans le berceau
des frimas, répand des flots de braves jeunes gens dans nos riches
campagnes; pauvres, il faut en convenir, par les maîtres qu'elles
nourrissent.

LE DAUPHIN.--Par l'honneur et la foi des chevaliers, nos dames se
raillent de nous; elles disent hautement que notre vigueur est épuisée,
et qu'elles prodigueront leurs faveurs à la jeunesse anglaise, pour
repeupler la France de bâtards belliqueux.

BOURBON.--Elles nous renvoient aux écoles de danse de l'Angleterre, et
nous conseillent d'apprendre leurs cabrioles et leurs lavoltes[21],
disant que toutes nos grâces sont dans nos talons, et que c'est dans la
fuite que nos sublimes talents se déploient.

[Note 21: Espèce de danse.]

LE ROI DE FRANCE.--Où est le héraut Montjoie? Ordonnez-lui de partir
sur-le-champ. Qu'il aille saluer l'Anglais d'un insultant défi.--Allons,
princes, volez sur le champ de bataille, et que l'honneur et le courage
donnent à vos coeurs une trempe plus dure que l'acier de vos épées.
Charles d'Albret, grand connétable de France; vous aussi, d'Orléans,
Bourbon et Berri, Alençon, Brabant, Bar, Bourgogne; et vous, Jacques
Châtillon, Rambure, Vaudemont, Beaumont, Grandpré, Roussi et Fauconberg,
Foix, Lestrelles, Boucicaut et Charolais; grands ducs, princes, comtes,
barons, lords et chevaliers, grands par vos titres, allez vous laver de
ce grand opprobre: arrêtez dans sa course Henri d'Angleterre qui
traverse en vainqueur notre royaume, et vengez l'insulte de ses
panonceaux teints du sang de Harfleur. Fondez sur son armée comme un
torrent de neiges fond sur les vallées dont l'humble profondeur reçoit
les flots que vomissent les Alpes! tombez sur lui; vous avez assez de
forces: ramenez-le dans les murs de Rouen captif, enchaîné sur un char
victorieux.

LE CONNÉTABLE.--Voilà le rôle qui sied aux grands d'une nation! J'ai un
regret, c'est que l'ennemi soit si peu nombreux et si faible, que ses
soldats soient épuisés de faim et des fatigues de leur marche: car, j'en
suis sûr, aussitôt qu'il verra paraître notre armée, son coeur s'abîmera
dans la crainte, et son plus grand exploit sera de nous offrir sa
rançon.

LE ROI DE FRANCE.--Allez donc, lord connétable: hâtez le départ de
Montjoie; qu'il déclare à l'Anglais que nous envoyons savoir de lui
quelle rançon il veut donner. Vous, prince dauphin, vous resterez avec
nous dans Rouen.

LE DAUPHIN.--Non, mon père, j'en conjure Votre Majesté.

LE ROI DE FRANCE.--N'insistez point: vous resterez avec nous.--Allons,
partez, connétable; et vous aussi, princes, et rapportez-nous
promptement la nouvelle du désastre de l'Anglais.

(Ils sortent.)



SCÈNE VI

Le camp anglais en Picardie.

GOWER ET FLUELLEN.


GOWER.--Eh bien, capitaine Fluellen, venez-vous du pont?

FLUELLEN.--Je vous assure qu'il y a d'excellente besogne à ce pont.

GOWER.--Le duc d'Exeter est-il en sûreté?

FLUELLEN.--Le duc d'Exeter est aussi magnanime qu'Agamemnon, et c'est un
homme que j'aime et que j'honore de toute mon âme, de tout mon coeur, de
tout mon respect, pour toute ma vie, de toutes mes forces et de tout mon
pouvoir. Il n'a pas eu (Dieu soit loué et béni!) le plus petit accident
du monde. Il a conservé le pont le plus facilement, avec une excellente
discipline. Il y a là, au pont, un ancien lieutenant; je crois, sur ma
conscience, que c'est un autre Marc Antoine pour la valeur; cependant
c'est un homme qui n'a pas la moindre réputation dans le monde; mais je
lui ai vu faire des choses vaillantes.

GOWER.--Comment l'appelez-vous?

FLUELLEN.--On l'appelle l'_enseigne Pistol_.

GOWER.--Je ne le connais pas.

(Entre Pistol.)

FLUELLEN.--Le voilà.

PISTOL.--Capitaine, je te prie de me faire un plaisir. Le duc d'Exeter a
beaucoup d'amitié pour toi.

FLUELLEN.--Moi, j'en remercie Dieu; il est vrai que j'ai mérité d'avoir
quelque part dans son amitié.

PISTOL.--Un certain Bardolph, soldat intrépide et courageux, a, par un
sort cruel et par un tour furieux de l'inconstante roue de cette
écervelée de Fortune, cette aveugle déesse qui se balance sur une pierre
qui roule sans fin....

FLUELLEN.--Avec votre permission, enseigne Pistol, la déesse Fortune est
représentée aveugle avec un bandeau tenant les yeux pour vous faire
entendre que la fortune est aveugle: et on la peint aussi avec une roue,
pour vous faire voir, et c'est la morale qu'il en faut tirer, qu'elle
tourne toujours et qu'elle est inconstante, et qu'elle n'est que
mutabilités et vicissitudes: et son pied, voyez-vous, est posé sur une
pierre sphérique qui roule, roule, roule.... A dire vrai, le poëte en
fait une très-excellente description: la fortune, voyez-vous, est une
excellente morale.

PISTOL.--La fortune est l'ennemie de Bardolph, et le regarde d'un
mauvais oeil; car il a volé un ciboire, et il doit être pendu: cela fait
une vilaine mort. Le gibet est bon pour les chiens; mais l'homme devrait
en être exempt. Ne souffre donc pas que le chanvre lui coupe le sifflet.
Exeter a prononcé l'arrêt de mort, pour un ciboire de peu de valeur:
ainsi, va donc, et parle; le duc t'écoutera: empêche que le fil de la
vie du pauvre Bardolph ne soit coupé avec une ficelle d'un sou et d'une
manière ignominieuse. Parle, capitaine, en faveur de sa vie, et je serai
reconnaissant de ce service.

FLUELLEN.--Enseigne Pistol, je vois bien à peu près ce que vous voulez
dire.

PISTOL.--Allons, tant mieux pour vous.

FLUELLEN.--Certainement, Pistol, il n'y a pas là de quoi dire tant
mieux; car, voyez-vous, il serait mon frère, que je prierais le duc de
suivre son bon plaisir, et de le faire exécuter; car il faut observer la
discipline.

PISTOL.--Meurs, et va à tous les diables, et figue pour ton amitié.

FLUELLEN.--Fort bien.

PISTOL.--Je te souhaite une figue d'Espagne[22]!

(Pistol sort.)

[Note 22: Allusion aux figues empoisonnées, instruments de la vengeance
italienne et espagnole.]

FLUELLEN.--Fort bon.

GOWER.--Cet homme-là, c'est le plus fieffé misérable qui fut jamais. Je
le remets bien à présent; c'est un infâme entremetteur, un coupe-jarret.

FLUELLEN.--Je vous assure qu'il proférait sur le pont les plus braves
paroles qu'on puisse jamais voir dans les plus beaux jours de l'été;
mais cela est égal, ce qu'il vient de me dire.... C'est fort bien.... Je
vous assure que quand l'occasion se trouvera....

GOWER.--Par Dieu! c'est un filou, un bouffon, un fripon, qui de temps en
temps va à la guerre, pour avoir l'avantage, à son retour à Londres, de
se parer du costume d'un militaire. Ces drôles-là savent, à point nommé,
les noms de tous les chefs d'une armée; ils vous diront par coeur tout
ce qui s'est passé dans le service, et où il s'est fait; ils vous
nommeront les lieux où il y aura eu la moindre escarmouche: _c'était à
tel endroit, à telle brèche, à tel ou tel convoi_; ils vous diront qui
s'est distingué, qui fut tué, qui s'est déshonoré, quels étaient les
postes de l'ennemi; et ils vous rendent cela dans les meilleurs termes
de guerre, qu'ils vous assaisonnent des jurements les plus nouveaux[23].
Et vous ne sauriez vous imaginer l'effet merveilleux que des moustaches
taillées sur le patron de celles du général, et d'horribles cris,
contrefaisant ceux d'un camp, font parmi des bouteilles fumantes et des
esprits abreuvés de bière mousseuse. Oh! il faut apprendre à connaître
ces misérables, qui font la honte du siècle; ou bien vous feriez
d'étranges méprises.

[Note 23: On se rappelle ici le passage du _Menteur_:

      Ah! le beau compliment à charmer une dame!
      ............................................
      On s'introduit bien mieux à titre de vaillant.
      Tout le secret ne gît qu'en un peu de grimaces,
      Qu'à mentir à propos, _qu'à jurer avec grâce_.
]

FLUELLEN.--Tenez, capitaine Gower, je vous dirai bien une chose, c'est
que je m'aperçois bien qu'il n'est pas tout ce qu'il voudrait bien faire
accroire au monde qu'il est. A la première occasion que je pourrai
trouver le moindre trou dans son pourpoint, je lui ferai sentir ma façon
de penser.--Écoutez; voilà le roi qui vient: il faut que je lui parle
sur ce qui se passe au pont. (_Entrent le roi, Glocester, des soldats._)
Dieu bénisse Votre Majesté!

LE ROI.--Eh bien, Fluellen, venez-vous du pont?

FLUELLEN.--Moi! Oui, sous le bon plaisir de Votre Majesté. Le duc
d'Exeter a très-galamment conservé le pont. Les Français se sont
retirés, voyez-vous, et il y a de beaux et libres passages à présent.
Par sainte Marie, l'adversaire aurait eu la possession du pont; mais il
a été forcé de se retirer, et le duc d'Exeter est le maître du pont. Ah!
je peux bien assurer Votre Majesté que c'est un brave homme que ce duc.

LE ROI.--Combien avez-vous perdu de monde, Fluellen?

FLUELLEN.--La _perdition_ de l'adversaire a été très-grande, fort
raisonnablement grande. Sainte Marie! pour moi, je pense que le duc n'a
pas perdu un seul homme, sinon un qui a bien l'air d'être pendu pour
avoir volé une église, un certain Bardolph.... Si Votre Majesté sait qui
c'est; c'est un homme qui a le visage bourgeonné et tout couvert de
boutons, et comme une flamme ardente, et dont les lèvres étoupent le
nez, et sont comme un charbon de feu, tantôt bleues et tantôt rouges;
mais son nez est expédié à présent, et son feu est éteint; ainsi n'en
parlons plus.

LE ROI.--Je voudrais nous voir défaits ainsi de tous les pillards de son
espèce.--Et nous enjoignons expressément que, dans notre marche au
travers des campagnes, on n'enlève rien des villages par violence, qu'on
ne prenne rien sans le payer, qu'on n'insulte pas le dernier des
Français d'aucune parole de mépris ou de reproche. Quand la douceur et
la cruauté jouent à qui aura un royaume, c'est le joueur le plus doux
qui gagne.

(On entend la trompette du héraut.)

(Montjoie s'avance.)

MONTJOIE.--Vous me reconnaissez à mon habillement[24]?

[Note 24: Le costume du roi d'armes, appelé Montjoie, est décrit dans
nos anciens chroniqueurs.]

LE ROI.--Oui, je te reconnais. Qu'as-tu à m'apprendre?

MONTJOIE.--Les intentions de mon maître.

LE ROI.--Déclare-les.

MONTJOIE.--Voici ce que dit mon roi.--«Annonce à Henri d'Angleterre que,
quoique nous ayons paru morts, nous n'étions qu'endormis. La prudence
est un meilleur soldat que la témérité. Dis-lui que nous aurions pu le
repousser à Harfleur, mais que nous n'avons pas jugé à propos de venger
l'injure qu'elle ne fût à son comble.--Maintenant c'est à notre tour à
parler, et notre voix est la voix d'un souverain. L'Anglais se repentira
de sa folie; il sentira sa faiblesse et admirera notre patience. Dis-lui
de songer à sa rançon: elle doit être proportionnée aux pertes que nous
avons essuyées, au nombre de sujets que nous avons perdus, à l'insulte
que nous avons dévorée; et si la réparation égalait la grandeur des
offenses, sa faiblesse succomberait sous le poids. Pour payer nos
pertes, son trésor est trop pauvre: pour payer l'effusion de notre sang,
les troupes de son royaume entier sont un nombre insuffisant. Et quant à
l'insulte qui nous a été faite, sa personne même, à nos pieds
prosternée, ne serait qu'une faible et indigne satisfaction. A ce
discours ajoute le défi; et finis par lui déclarer qu'il a dévoué et
perdu ceux qui le suivent, et que leur condamnation est
prononcée.»--Ainsi parle le roi mon maître: là finit mon ministère.

LE ROI.--Je connais ton rang. Quel est ton nom?

MONTJOIE.--Montjoie.

LE ROI.--Tu remplis bien ton office. Retourne sur tes pas, et dis à ton
roi:--Qu'en ce moment je ne le cherche pas, et que je serais bien aise
de marcher sans empêchement jusqu'à Calais. Car, pour avouer la vérité,
quoique la prudence défende un pareil aveu devant un ennemi rusé, qui
sait prendre avantage de tout, mes soldats sont considérablement
affaiblis par la maladie[25]; leur nombre est diminué, et le peu qui
m'en reste ne vaut guère mieux qu'un pareil nombre de Français.--Tant
que mes soldats étaient frais et pleins de santé, je te dis, héraut, que
je croyais voir sur deux jambes anglaises marcher trois Français.--Que
Dieu me pardonne si je me vante à ce point. C'est votre air de France
qui souffle ce vice en moi; et je dois pourtant me le reprocher.--Pars,
et dis à ton maître que tu m'as trouvé ici: ma rançon est ce corps frêle
et chétif, mon armée n'est plus qu'une garde faible et consumée par la
maladie. Cependant, que Dieu soit mon guide, et nous marcherons en
avant, quand le roi de France lui-même, ou tout autre voisin,
s'opposerait à notre passage. (_Il lui remet une bourse._) Voilà pour te
payer ton message, Montjoie. Va: dis à ton maître de bien se consulter.
Si nous pouvons passer, nous passerons; si l'on veut nous en empêcher,
nous rougirons de votre sang vos noirs sillons. Adieu, Montjoie. En deux
mots, voici notre réponse: Dans l'état où nous sommes, nous n'irons pas
chercher le combat: et dans l'état où nous sommes, nous déclarons que
nous ne l'éviterons pas. Rends cette réponse à ton roi.

[Note 25: L'armée anglaise était attaquée de la dysenterie.]

MONTJOIE.--Elle sera fidèlement rendue. Je remercie Votre Majesté.

(Montjoie s'en va.)

GLOCESTER.--J'espère qu'ils ne viendront pas nous attaquer à présent.

LE ROI.--Nous sommes dans la main de Dieu, frère, et non pas dans les
leurs.--Marchez au pont: la nuit s'approche.--Nous camperons au delà de
la rivière; et demain matin, ordonnez qu'on marche en avant.

(Ils sortent.)



SCÈNE VII

Le camp français, à Azincourt.

_Entrent_ LE CONNÉTABLE DE FRANCE, LE DUC D'ORLÉANS, LE DAUPHIN,
RAMBURES, ET AUTRES SEIGNEURS.


LE CONNÉTABLE.--Par Dieu! j'ai bien la meilleure armure du monde. Que
n'est-il jour!

LE DUC D'ORLÉANS.--J'avouerai que vous avez une excellente armure; mais
aussi vous rendrez justice à mon cheval.

LE CONNÉTABLE.--Oh! cela est vrai; c'est le meilleur cheval de l'Europe.

LE DUC D'ORLÉANS.--Le matin n'arrivera-t-il donc jamais!

LE DAUPHIN.--Duc d'Orléans, et vous seigneur connétable, vous parlez de
cheval et d'armure?....

LE DUC D'ORLÉANS.--Oh! en fait de ces deux meubles, vous êtes aussi bien
pourvu qu'aucun prince du monde.

LE DAUPHIN.--Que cette nuit est longue!--Je ne changerais pas mon cheval
pour aucun qui ne marche que sur quatre pieds; il bondit au-dessus de
terre comme une balle garnie de crin: c'est le _cheval volant_, le
Pégase _aux narines de feu_. Une fois en selle, je vole, je suis un
faucon; il trotte dans l'air, et la terre résonne quand il la touche:
oui, la corne de son sabot est plus musicale et plus harmonieuse que la
flûte d'Hermès.

LE DUC D'ORLÉANS.--Il est couleur de muscade.

LE DAUPHIN.--Et chaud comme le gingembre. C'est un coursier digne de
Persée: il n'est formé que d'air et de feu. Si l'on découvre en lui
quelque mélange des grossiers éléments de la terre et de l'eau, ce n'est
que dans sa patiente tranquillité, lorsque son maître le monte. C'est là
ce qui s'appelle un cheval; et tous les autres, auprès de lui, ne
méritent que le nom de bêtes de somme.

LE CONNÉTABLE.--Oui, prince, on peut dire que c'est le cheval le plus
accompli et le plus excellent qu'il y ait.

LE DAUPHIN.--C'est le prince des coursiers: son hennissement ressemble à
la voix impérieuse d'un monarque, et son port majestueux vous force à
lui rendre hommage....

LE DUC D'ORLÉANS.--Allons, en voilà assez sur ce sujet, mon cousin.

LE DAUPHIN.--Je dis plus encore, il faut n'avoir pas l'ombre d'esprit
pour n'être pas en état, depuis le lever de l'alouette jusqu'au coucher
de l'agneau, de chanter les louanges de mon cheval sans se répéter:
c'est un sujet aussi inépuisable que la mer. Faites des langues
éloquentes de tous les grains de sable, mon cheval peut les occuper
toutes. Il est digne d'être loué par un souverain et monté par le
souverain d'un souverain. Enfin, il mérite que tout l'univers, connu et
inconnu, ne fasse autre chose que de l'admirer. J'ai fait un jour un
sonnet à sa louange, qui commençait ainsi: _Merveille de la nature_.

LE DUC D'ORLÉANS.--J'ai vu un sonnet pour une maîtresse qui commençait
de même.

LE DAUPHIN.--Eh bien, ils auront donc imité celui que j'ai composé pour
mon coursier, car mon cheval est ma maîtresse.

LE DUC D'ORLÉANS.--Votre maîtresse porte bien.

LE DAUPHIN.--Oui, moi seul; c'est là le mérite, la perfection exigée
d'une bonne maîtresse.

LE CONNÉTABLE.--Ma foi, l'autre jour il m'a semblé que votre maîtresse
vous a durement mené.

LE DAUPHIN.--Peut-être la vôtre en a fait de même.

LE CONNÉTABLE.--La mienne n'était pas bridée.

LE DAUPHIN.--Elle était donc vieille et tranquille, et vous galopâtes
comme un kerne d'Irlande[26], sans votre haut-de-chausse français et
avec des caleçons étroits.

[Note 26: Kerne, chevalier irlandais.]

LE CONNÉTABLE.--Vous vous connaissez en équitation.

LE DAUPHIN.--Recevez donc une leçon de moi. Ceux qui chevauchent ainsi
et sans précaution tombent dans de sales fondrières: je préfère mon
cheval à ma maîtresse.

LE CONNÉTABLE.--J'aimerais autant que ma maîtresse fût une rosse.

LE DAUPHIN.--Je te dis, connétable, que ma maîtresse porte ses propres
cheveux.

LE CONNÉTABLE.--Je pourrais en dire autant si j'avais une truie pour
maîtresse.

LE DAUPHIN.--_Le chien est retourné à son vomissement, et la truie lavée
au bourbier[27]._ Tu te sers de tout.

[Note 27: Ce proverbe est en français dans le texte, comme tout ce que
nous mettons en italiques.]

LE CONNÉTABLE.--Cependant je ne me sers pas de mon cheval pour
maîtresse, ou d'un pareil proverbe mal à propos.

RAMBURE.--Seigneur connétable, sont-ce des étoiles ou des soleils qui
brillent sur l'armure que j'ai vue ce soir dans votre tente?

LE CONNÉTABLE.--Ce sont des étoiles.

LE DAUPHIN.--Il en tombera quelques-unes demain, j'espère.

LE CONNÉTABLE.--Et cependant mon ciel n'en manquera pas encore pour
cela.

LE DAUPHIN.--Cela peut bien être, car vous en avez tant de superflues!
et cela vous ferait plus d'honneur qu'il y en eût quelques-unes de
moins.

LE CONNÉTABLE.--C'est comme votre cheval qui porte tant de louanges, et
qui n'en trotterait pas moins bien quand quelques-unes de vos
forfanteries seraient démontrées.

LE DAUPHIN.--Ne fera-t-il donc jamais jour?--Je veux trotter demain
l'espace d'un mille, et que mon chemin soit pavé de faces anglaises.

LE CONNÉTABLE.--Moi je n'en dirai pas autant de peur qu'on ne me fît en
face l'affront de me démentir; mais je voudrais en effet de tout mon
coeur qu'il fît jour, pour bien frotter les oreilles aux Anglais.

LE DAUPHIN.--Qui veut courir avec moi le risque de leur faire une
vingtaine de prisonniers?

LE CONNÉTABLE.--Il faut que vous commenciez par vous exposer au risque
de l'être vous-même.

LE DAUPHIN.--Allons, il est minuit: je vais m'armer.

(Il sort.)

LE DUC D'ORLÉANS.--Le dauphin soupire après le jour.

RAMBURE.--Il meurt d'envie de manger les Anglais.

LE CONNÉTABLE.--Je crois qu'il peut bien manger tous ceux qu'il tuera.

LE DUC D'ORLÉANS.--Par la blanche main de ma dame, c'est un aimable
prince.

LE CONNÉTABLE.--Jurez plutôt par son pied, afin qu'elle puisse d'un pas
effacer le serment.

LE DUC D'ORLÉANS.--Tout ce qu'on peut dire de lui, c'est que c'est
peut-être l'homme de France le plus actif.

LE CONNÉTABLE.--Agir c'est être actif, et il sera toujours agissant.

LE DUC D'ORLÉANS.--Je n'ai jamais ouï dire qu'il ait fait de mal à
personne.

LE CONNÉTABLE.--Et je vous jure qu'il ne commencera pas encore demain;
il conservera cette bonne réputation.

LE DUC D'ORLÉANS.--Je sais qu'il a du courage.

LE CONNÉTABLE.--Je me suis laissé dire la même chose par quelqu'un qui
le connaît mieux que vous.

LE DUC D'ORLÉANS.--Qui cela?

LE CONNÉTABLE.--Pardieu! c'est lui-même qui me l'a dit, et il a ajouté
qu'il ne se souciait pas qu'on le sût.

LE DUC D'ORLÉANS.--Il n'a pas besoin de cette précaution; son mérite
n'est point caché.

LE CONNÉTABLE.--Sur ma foi, très-caché. Il n'y a jamais eu que son
laquais qui l'ait vu; mais sa valeur est comme le faucon encore coiffé
de son chaperon: quand on le lâchera, on verra son essor.

LE DUC D'ORLÉANS.--Jamais la haine n'a dit du bien de son ennemi.

LE CONNÉTABLE.--Je payerai ce proverbe d'un autre: Jamais l'amitié n'est
exempte de flatterie.

LE DUC D'ORLÉANS.--Et moi je répondrai par cet autre: Rendez même au
diable ce qui lui est dû.

LE CONNÉTABLE.--C'est bien dit. Vous avez votre âme pour jouer le rôle
du diable. Je riposte à ce proverbe par ces mots: La peste du diable!

LE DUC D'ORLÉANS.--Vous êtes le plus fort de nous deux aux proverbes. Le
trait d'un fou est bientôt lancé.

LE CONNÉTABLE.--Vous avez lancé le vôtre de travers.

LE DUC D'ORLÉANS.--Ce n'est pas la première fois que vous avez été
manqué.

(Entre un messager.)

LE MESSAGER.--Seigneur connétable, les Anglais ne sont plus qu'à quinze
cents pas de votre tente.

LE CONNÉTABLE.--Qui en a mesuré l'espace?

LE MESSAGER.--Le seigneur Grandpré.

LE CONNÉTABLE.--C'est un brave homme, et qui a une grande
expérience.--Je voudrais qu'il fît jour. Hélas! le pauvre Henri
d'Angleterre ne soupire pas comme nous, je crois, après la naissance du
jour.

LE DUC D'ORLÉANS.--Qui est donc ce maussade et pauvre roi d'Angleterre,
pour venir rêver avec ses stupides Anglais si loin des lieux de sa
connaissance?

LE CONNÉTABLE.--Si les Anglais avaient un grain de bon sens, ils se
sauveraient.

LE DUC D'ORLÉANS.--Oh! c'est de bon sens qu'ils manquent; car si leurs
cervelles avaient la moindre défense intellectuelle, jamais ils ne
pourraient porter des casques si pesants.

RAMBURE.--Il faut avouer que cette île d'Angleterre produit de
valeureuses créatures: leurs dogues, par exemple, sont d'un courage sans
pareil.

LE DUC D'ORLÉANS.--Oh! pardieu! oui; voilà d'excellents chiens qui vont
se jeter les yeux fermés dans la gueule d'un ours, qui leur écrase la
tête d'un coup de dent comme des pommes cuites. C'est comme si vous
disiez que c'est une mouche bien courageuse que celle qui ose aller
prendre son déjeuner sur les lèvres d'un lion.

LE CONNÉTABLE.--Précisément: vous avez raison, et les hommes de ce
pays-là ressemblent aussi un peu à leurs dogues dans leur manière lourde
et pesante d'attaquer, et de laisser leur esprit avec leurs femmes; car
donnez-leur bien à mâcher de grosses tranches de boeuf, et puis
fournissez-les de fer et d'acier, ils dévoreront comme des loups, et se
battront comme des diables.

LE DUC D'ORLÉANS.--Oui, mais ces pauvres Anglais sont diablement à court
de boeuf.

LE CONNÉTABLE.--Eh bien, s'il en est ainsi, vous verrez que demain ils
n'auront d'appétit que pour manger, et point du tout pour se battre:
allons, il est temps de nous armer. Irons-nous nous équiper?

LE DUC D'ORLÉANS.--Il est deux heures.--Eh bien, avant qu'il en soit
dix, nous aurons chacun une centaine d'Anglais.

(Ils partent.)

FIN DU TROISIÈME ACTE.



                           ACTE QUATRIÈME



LE CHOEUR.

Maintenant figurez-vous ce temps de la nuit où l'on n'entend plus qu'un
faible murmure, où les aveugles ténèbres remplissent l'immense vaisseau
de l'univers. De l'un à l'autre camp, dans le sein obscur de la nuit, le
bourdonnement des deux armées diminue par degrés. Les sentinelles, de
leurs postes éloignés, s'entendent presque parler. Les feux des deux
camps se répondent, et, à leurs pâles lueurs, chaque armée voit les
casques et les visages ennemis dessinés dans l'ombre. Le coursier menace
le coursier, et perce l'oreille engourdie de la nuit de ses fiers et
longs hennissements. Des tentes s'élève un bruit de hâtifs marteaux qui,
sous leurs coups précipités, achèvent ou polissent l'armure des
chevaliers, signal de terribles apprêts. Les coqs des hameaux voisins
chantent, les cloches sonnent, et nomment la troisième heure du
paresseux. Fiers de leur nombre, et pleins de sécurité, les Français
présomptueux jouent aux dés les Anglais qu'ils dédaignent: dans leur
impatience, ils querellent la marche rampante de la nuit, qui, comme une
fée difforme et boiteuse, se traîne à pas si lents. Les malheureux
Anglais, condamnés à périr comme des victimes, sont assis et mornes
auprès de leurs feux, et ruminent en eux-mêmes les dangers du lendemain.
A leur triste maintien, à leurs visages hâves et décharnés, à leurs
habits usés par la guerre, on les prendrait, aux rayons de la lune, pour
autant de fantômes hideux.--Que celui qui suivra de l'oeil le chef royal
de ces troupes délabrées, marchant de garde en garde, et d'une tente à
l'autre, crie en le voyant: Louange et gloire sur sa tête! Il visite
sans cesse toute son armée; et adresse à tous le salut du malin, avec un
modeste sourire, les appelant: mes frères, mes amis, mes compatriotes.
Sur son noble visage, on ne voit rien qui fasse songer à l'armée
formidable dont il est environné; nulle impression de pâleur ne trahit
ses veilles et la fatigue de la nuit. Son air est dispos; une douce
majesté, une sérénité gaie brillent dans ses yeux, où le soldat, pâle
auparavant et abattu, puise l'espérance et la force. Ainsi que le
soleil, son oeil généreux verse dans tous les coeurs une douce influence
qui dissout les glaces de la crainte. Donc, vous tous, petits et grands,
contemplez ici un faible portrait de Henri, sous le voile de la nuit,
tel que mes débiles pinceaux peuvent l'ébaucher. De là notre scène doit
passer au champ de bataille. Mais, ô pitié! Combien nous allons
déshonorer le nom fameux d'Azincourt par le spectacle de quelques
fleurets émoussés et gauchement engagés dans une ridicule pantomime de
combat! Cependant, asseyez-vous, et regardez, en vous figurant la vérité
au moyen d'une imitation imparfaite.

(Le choeur sort.)



SCÈNE I

Le camp anglais, près d'Azincourt.

LE ROI, BEDFORD ET GLOCESTER.


LE ROI.--Glocester, il faut l'avouer, nous sommes dans un grand péril:
notre courage doit donc devenir plus grand encore. (_Au duc de
Bedford._) Bonjour, mon frère.--Dieu tout-puissant! toujours quelque
dose de bien repose dans le sein du mal lui-même, si les hommes se
donnent la peine de l'y chercher. Ce dangereux voisin qui est si près de
nous nous rend diligents et matinaux; et c'est à la fois très-salutaire
à la santé et d'une bonne économie. L'ennemi est aussi pour nous une
sorte de conscience extérieure, qui nous prêche notre devoir: elle nous
avertit de nous bien préparer pour notre but. C'est ainsi que l'homme
peut cueillir du miel sur la ronce la plus sauvage, et tirer une morale
de l'enfer lui-même. (_Entre Erpingham._) Bonjour, vieux sir Thomas
Erpingham; un bon coussin pour cette tête à cheveux blancs te siérait
mieux que l'aride gazon de France.

ERPINGHAM.--Non, mon souverain: cette tente me plaît davantage, puisque
je puis dire: je suis couché comme un roi.

LE ROI.--Il est bon que l'homme apprenne de l'exemple d'autrui à chérir
ses peines: cela soulage l'âme; et quand le coeur est excité, les
organes, quoique morts auparavant, brisent le tombeau qui les enterre,
et, débarrassés de leur lenteur, se meuvent de nouveau avec une vive
légèreté. Prête-moi ton manteau, sir Thomas. (_A Bedford et Glocester._)
Mes deux frères, recommandez-moi aux princes qui sont dans notre camp:
saluez-les de ma part, et dites-leur de se rendre, sans délai, dans ma
tente.

GLOCESTER.--Nous le ferons, mon souverain.

ERPINGHAM.--Suivrai-je Votre Majesté?

LE ROI.--Non, mon brave chevalier. Va, avec mes frères, trouver les
lords d'Angleterre: nous avons, mon âme et moi, quelque chose à débattre
ensemble, et je serai bien aise d'être seul.

ERPINGHAM.--Que le Dieu des cieux vous comble de ses bénédictions, noble
Henri!

LE ROI.--Grand merci, coeur fidèle; tes paroles rendent l'assurance.

(Ils sortent.)

(Entre Pistol.)

PISTOL.--Qui va là?

LE ROI.--Ami.

PISTOL.--Raisonne un peu avec moi. Es-tu officier, ou es-tu d'extraction
basse et populaire?

LE ROI.--Je suis officier dans une compagnie.

PISTOL.--Portes-tu la pique guerrière?

LE ROI.--Précisément. Et vous, qui êtes-vous?

PISTOL.--Aussi bon gentilhomme que l'empereur.

LE ROI.--Vous êtes donc plus que le roi?

PISTOL.--Le roi est un bon enfant et un coeur d'or: c'est un brave
homme, un vrai fils de la gloire, de bonne famille, et d'un bras robuste
et vaillant. Je baise son soulier crotté, et du plus profond de mon âme.
J'aime cet aimable ferrailleur.--Comment t'appelles-tu, toi?

LE ROI.--Henri _le Roi_.

PISTOL.--_Le Roi?_ Ce nom sent le Cornouailles. Es-tu de ce pays-là?

LE ROI.--Non, je suis Gallois.

PISTOL.--Connais-tu Fluellen?

LE ROI.--Oui.

PISTOL.--Dis-lui que je lui frotterai la tête avec son poireau, le jour
de Saint-David.

LE ROI.--Prenez garde, vous-même, de ne pas porter votre poignard trop
près de votre chapeau, de peur qu'il ne vous en frotte la vôtre.

PISTOL.--Est-ce que tu es son ami?

LE ROI.--Et son parent aussi.

PISTOL.--Eh bien, alors, figue pour toi.

LE ROI.--Grand merci. Dieu vous conduise!

PISTOL.--Je m'appelle Pistol.

(Il s'en va.)

LE ROI.--Votre nom s'accorde bien avec votre air bouillant.

(Entrent Fluellen et Gower.)

GOWER.--Capitaine Fluellen....

FLUELLEN.--Enfin, au nom de Jésus-Christ, parlez plus bas: il n'y a rien
dans le monde de plus étonnant que de voir qu'on n'observe pas les
anciennes prérogatives et lois de la guerre. Si vous vouliez seulement
prendre la peine d'examiner les guerres de Pompée le Grand, vous
verriez, je vous assure, qu'il n'y a point de bavardage, ni
d'enfantillage dans le camp de Pompée; je vous assure que vous verriez
les cérémonies de la guerre, et les soins de la guerre, et les formes de
la guerre être tout autrement.

GOWER.--Quoi! l'ennemi fait tant de bruit! vous l'avez entendu toute la
nuit?

FLUELLEN.--Et si l'ennemi est un âne, un sot, un bavard fanfaron,
faut-il, croyez-vous, que nous soyons aussi, voyez-vous, âne, sot, et
bavard et fanfaron? En bonne conscience, que pensez-vous?

GOWER.--Je parlerai plus bas.

FLUELLEN.--Je vous en prie et je vous en supplie.

(Ils s'en vont.)

LE ROI.--Quoiqu'il paraisse un peu de la vieille méthode, il y a
beaucoup d'exactitude et de valeur dans ce Gallois.

(Entrent John Bates, Court et Williams.)

COURT.--Frère John Bates, n'est-ce pas là le jour qui pointe là-bas?

BATES.--Je m'imagine que oui; mais, ma foi, nous n'avons pas sujet de
souhaiter l'arrivée du jour.

WILLIAMS.--Oui, c'est bien le commencement du jour que nous voyons
là-bas; mais en verrons-nous la fin? Qui va là?

LE ROI.--Ami.

WILLIAMS.--De quelle compagnie?

LE ROI.--De celle de sir Thomas Erpingham.

WILLIAMS.--Ah! c'est un bon vieux commandant, et le plus excellent des
hommes. Et que pense-t-il, je vous prie, de notre présente situation?

LE ROI.--Il nous regarde comme des gens jetés sur un banc de sable par
un coup de vent, et qui n'attendent plus que la prochaine marée pour
être tout à fait engloutis.

BATES.--Il n'a pas dit sa pensée au roi, n'est-ce pas?

LE ROI.--Non; il ne serait pas fort à propos qu'il lui fit cette
confidence; car, je vous le dis, même à vous, que je regarde le roi,
après tout, comme n'étant qu'un homme comme moi. La violette n'a pas
d'autre odeur pour lui que pour moi; l'air agit sur lui comme sur moi;
enfin ses sens sont affectés des objets comme les sens des autres
hommes. Mettez à part cette pompe qui l'environne; une fois dépouillé et
nu, vous ne verrez plus en lui qu'un homme; et quoique ses affections
soient montées plus haut que les nôtres, cependant quand elles
s'affaissent, elles descendent aussi rapidement qu'elles étaient
montées. Par conséquent, quand il voit qu'il a sujet d'appréhender,
comme nous le voyons, il n'est pas douteux que la crainte doit produire
chez lui la même sensation que chez nous: c'est pourquoi il ne
conviendrait pas que personne lui inspirât la moindre alarme, de peur
que, s'il venait à la laisser voir, cela ne décourageât son armée.

BATES.--Qu'il montre autant de courage qu'il voudra, je gage que, malgré
tout le froid qu'il fait cette nuit, il ne serait pas fâché de se voir
plongé dans la Tamise jusqu'au cou; pour moi, je vous assure que je
voudrais l'y voir, et moi y être à côté de lui à toute aventure, pourvu
que nous fussions hors d'ici.

LE ROI.--Ma foi, je vous dirai franchement, d'après ma conscience, ce
que je pense du roi. Je crois, sur mon honneur, qu'il ne souhaite pas de
se voir ailleurs que là où il est.

BATES.--Dans ce cas, je voudrais qu'il fût ici tout seul: cela ferait
qu'il serait bien sûr d'être rançonné, et cela sauverait la vie à bien
des pauvres malheureux.

LE ROI.--Je suis persuadé que vous ne lui voulez pas assez de mal pour
souhaiter qu'il fût ici tout seul. Tout ce que vous dites là, j'en suis
sûr, n'est que pour sonder les gens, et savoir ce qu'ils pensent. Quant
à moi, il me semble que je ne pourrais désirer de mourir en aucun autre
endroit qu'en la compagnie du roi, surtout sa cause étant aussi juste,
et sa querelle aussi honorable.

WILLIAMS.--C'est plus que nous n'en savons.

BATES.--Ou plus que nous ne devrions chercher à pénétrer; car tout ce
que nous avons besoin de savoir, c'est que nous sommes sujets du roi. Si
sa cause est injuste, l'obéissance que nous lui devons efface pour nous
le crime, et nous en absout.

WILLIAMS.--Mais aussi, si la cause est injuste, le roi lui-même a un
terrible compte à rendre, lorsque toutes ces jambes, ces bras et ces
têtes, qui auront été coupés dans une bataille, se rejoindront au jour
du jugement, et lui crieront: Nous sommes morts à tel endroit. Les uns
en jurant, d'autres en implorant un chirurgien, d'autres laissant leurs
pauvres femmes derrière eux, d'autres sans payer leurs dettes, d'autres
laissant leurs enfants orphelins et nus. J'ai grand'peur encore qu'il y
en ait bien peu qui meurent bien, de tous ceux qui sont tués dans une
bataille; car enfin, comment peuvent-ils disposer charitablement de
quelque chose, quand ils n'ont que le sang en vue? Or, si ces gens-là ne
meurent pas bien, ce sera une mauvaise affaire pour le roi qui les aura
conduits là, puisque lui désobéir serait contre tous les devoirs d'un
sujet.

LE ROI.--Ainsi donc, si un fils que son père envoie faire négoce se
corrompt sur la mer, et manque l'objet de sa mission, son crime, suivant
votre règle, doit retomber sur son père qui l'a envoyé; ou bien encore,
si un domestique, qui par ordre de son maître, portant une somme
d'argent, est attaqué par des voleurs, meurt chargé d'un amas
d'iniquités, vous accuserez le maître d'être l'auteur de la damnation de
son domestique? Mais il n'en est pas ainsi. Le roi n'est pas obligé de
répondre des fautes personnelles et particulières de ses soldats, non
plus que le père de celles de son fils, ni le maître de celles de son
domestique: car il ne projette nullement leur mort quand il exige leur
service. De plus, il n'est point de roi, quelque bonne que puisse être
sa cause, qui puisse se flatter, lorsqu'il en faut venir à la décider
par les armes, de la disputer avec une armée de soldats sans tache et
sans reproche. Il y en aura peut-être parmi eux qui seront coupables
d'avoir comploté quelque meurtre; d'autres, d'avoir séduit quelques
vierges innocentes par un odieux parjure; d'autres se seront servis du
prétexte de la guerre pour se mettre à l'abri des poursuites de la
justice, après avoir troublé la paix publique par leurs brigandages et
leurs vols. Or, si ces sortes de gens ont su tromper la vigilance des
lois, et se soustraire à la punition qui leur était due, quoiqu'ils
puissent se sauver des mains des hommes, ils n'ont point d'ailes pour
échapper à celles de Dieu. La guerre est son prévôt, la guerre est sa
vengeance; en sorte que ces hommes se trouvent, pour leurs anciennes
offenses contre les lois du roi, punis ensuite dans la querelle de ce
même roi. Ils ont sauvé leur vie des lieux où ils craignaient de la
perdre, pour la venir perdre là où ils croyaient la sauver. Alors, s'ils
meurent sans y être préparés, le roi n'est pas plus coupable de leur
damnation qu'il ne l'était auparavant des crimes et des iniquités pour
lesquels la vengeance céleste les a visités. Le service de chaque sujet
appartient au roi, mais à chaque soldat appartient son âme. Tout soldat
devrait donc faire comme un malade sur son lit de mort, purger sa
conscience de tout ce qui peut la souiller; et alors, s'il meurt dans
cet état, la mort devient pour lui un avantage; s'il survit, c'est
toujours avoir bien heureusement perdu son temps, que de l'avoir passé à
cette préparation; et celui qui échappe au trépas ne pèche sûrement
point, en pensant que c'est à l'offrande volontaire qu'il a faite à Dieu
de sa vie, qu'il doit l'avantage d'avoir survécu ce jour-là, afin de
rendre témoignage à sa grandeur et d'enseigner aux autres comment ils
doivent se préparer.

WILLIAMS.--Il est certain que les crimes de chaque homme qui meurt mal
ne peuvent retomber que sur lui, et que le roi ne saurait en répondre.

BATES.--Je n'exige pas qu'il réponde pour moi, quoique je sois bien
déterminé à me battre vigoureusement pour lui.

LE ROI.--J'ai moi-même entendu le roi dire de sa propre bouche, qu'il ne
voudrait pas être rançonné.

WILLIAMS.--Ah! il a dit cela pour nous faire combattre de meilleur
coeur; mais quand notre tête sera tombée de nos épaules, on peut bien le
rançonner alors; nous n'en serons pas plus avancés.

LE ROI.--Si je vis assez pour voir cela, je ne me fierai jamais plus à
sa parole.

WILLIAMS.--Vous nous chargerez donc de lui demander compte; c'est
s'exposer au danger de faire éclater un vieux fusil, que de se livrer à
un ressentiment particulier contre un monarque. Autant vaudrait essayer
de faire un glaçon du soleil, en le rafraîchissant avec une plume de
paon en guise d'éventail. «Vous ne vous fierez plus à sa parole.»
Allons, sottise que vous avez dite là.

LE ROI.--Votre reproche a quelque chose de trop franc, et je m'en
fâcherais, si le temps était propice.

WILLIAMS.--Eh bien, faisons-en un sujet de querelle, que nous viderons,
si tu survis.

LE ROI.--Je l'accepte.

WILLIAMS.--Mais comment te reconnaîtrai-je?

LE ROI.--Donne-moi quelque gage, et je le porterai à mon chapeau: alors,
si tu oses le reconnaître, j'en ferai le sujet de ma querelle.

WILLIAMS.--Tiens, voilà mon gant: donne-moi le tien.

LE ROI.--Le voilà.

WILLIAMS.--Je le porterai aussi à mon chapeau; et si jamais, demain une
fois passé, tu oses me venir dire: C'est là mon gant, par la main que
voilà, je t'appliquerai un soufflet.

LE ROI.--Si jamais je vis assez pour le voir, je t'en ferai raison.

WILLIAMS.--Tu aimerais autant être pendu.

LE ROI.--Oui, je le ferai, fusses-tu en la compagnie du roi.

WILLIAMS.--Tiens ta parole, adieu.

BATES.--Quittez-vous bons amis, enfants que vous êtes; soyez amis: nous
avons assez à démêler avec les Français, si nous savions bien compter.

LE ROI.--Sans doute, les Français peuvent parier vingt têtes[28] contre
nous, qu'ils nous battront: mais ce n'est pas trahir l'Angleterre, que
de couper des têtes françaises; et demain le roi lui-même se mettra à en
rogner. (_Les soldats sortent._) Sur le compte du roi! notre vie, nos
âmes, nos dettes, nos tendres épouses, nos enfants, et nos péchés,
mettons tout sur le compte du roi!--Il faut donc que nous soyons chargés
de tout.--O la dure condition, soeur jumelle de la grandeur, que d'être
soumis aux propos de chaque sot qui n'a d'autre sentiment que celui de
ses contrariétés! Combien de paisibles jouissances de l'âme dont sont
privés les rois, et que goûtent leurs sujets! Eh! que possèdent donc les
rois, que leurs sujets ne partagent pas aussi, si ce n'est ces
grandeurs, et ces pompes publiques! et qu'es-tu, idole qu'on appelle
grandeur? Quelle espèce de divinité es-tu, toi dont tout le privilége
est de souffrir mille chagrins mortels, dont sont exempts tes
adorateurs? Quel est ton produit annuel? quelles sont tes prérogatives?
O grandeur! montre-moi donc ta valeur? Qu'avez-vous de réel, vains
hommages? Es-tu rien de plus que la place, le degré, une illusion, une
forme extérieure, qui imprime le respect et la crainte aux autres
hommes? Et le monarque est plus malheureux d'être craint que ses sujets
de le craindre. Que reçois-tu souvent? Le poison de la flatterie, au
lieu des douceurs d'un hommage sincère? O superbe majesté, la maladie te
saisit! commande donc alors à tes grandeurs de te guérir. Penses-tu que
la brûlante fièvre sera chassée de tes veines par de vains titres enflés
par l'adulation? Cédera-t-elle à des génuflexions respectueuses?
peux-tu, quand tu dis au pauvre de fléchir le genou, en exiger et
obtenir la santé? Non, rêve de l'orgueil, toi qui enlèves si adroitement
à un roi son repos, je suis un roi, moi, qui t'apprécie; je sais que ni
le baume qui consacre les rois, ni le sceptre, ni le globe, ni l'épée,
ni le bâton de commandement, ni la couronne impériale, ni la robe de
pourpre, tissue d'or et de perles, ni l'amas des titres exagérés qui
précèdent le nom de roi, ni le trône sur lequel il s'assied, ni ces
flots de pompe qui battent ces hautes régions du monde, rien de tout cet
attirail, posé sur la couche royale, ne les fait dormir d'un sommeil
aussi profond que le dernier des esclaves, qui, l'esprit vide et le
corps rempli du pain amer de l'indigence, va chercher le repos: jamais
il ne voit l'horrible spectre de la nuit, fille des enfers: le jour,
depuis son lever jusqu'à son coucher, il se couvre de sueur sous l'oeil
de Phoebus; mais toute la nuit il dort en paix dans un tranquille
Elysée; et le lendemain, à la naissance du jour, il se lève, il aide à
Hypérion à atteler ses coursiers à son char, et il suit la même
carrière, pendant le cours éternel de l'année, dans la chaîne d'un
travail utile, jusqu'à son tombeau. Aux vaines grandeurs près, ce
misérable, dont les jours se succèdent dans les travaux, et les nuits
dans le repos, aurait l'avantage sur le monarque. Le dernier des sujets,
membre qui contribue à la paix de sa patrie, en jouit; et dans son
cerveau grossier, le paysan ne sait guère combien de veilles il en coûte
au roi pour maintenir cette paix, dont il goûte mieux les douces heures!

[Note 28: Jeu de mots sur _Crown_, tête, couronne, écu, etc., etc.]

(Entre Erpingham.)

ERPINGHAM.--Mon prince, vos lords, impatients de votre absence,
parcourent le camp pour vous rencontrer.

LE ROI.--Mon bon vieux chevalier, va les rassembler dans ma tente; j'y
serai avant toi.

ERPINGHAM.--Je vais remplir vos ordres, sire.

(Il sort.)

LE ROI.--O Dieu des batailles! fortifie le coeur de mes soldats! Écarte
d'eux la peur! Ote-leur la faculté de compter le nombre de leurs
ennemis. Ne leur enlève pas aujourd'hui leur courage, ô Seigneur! oh!
pas aujourd'hui! ne te souviens point de la faute que mon père a commise
pour saisir la couronne! J'ai rendu de nouveaux honneurs aux cendres de
Richard, et j'ai versé sur lui plus de larmes de repentir que le coup
mortel n'a fait sortir de son sein de gouttes de sang: j'entretiens
d'une aumône journalière cinq cents pauvres qui, deux fois le jour,
lèvent vers le ciel leurs mains flétries, et le prient de pardonner le
sang répandu: j'ai bâti deux chapelles, où des prêtres austères
entonnent leurs chants solennels pour le repos de l'âme de Richard; je
ferai plus encore, quoique, hélas! tout ce que je peux faire ne soit
d'aucune valeur, et le repentir vient encore implorer de toi le pardon.

(Entre Glocester.)

GLOCESTER.--Mon souverain!

LE ROI.--Est-ce la voix de mon frère Glocester que j'entends?--Oui, je
connais le sujet qui vous amène.--Je vais m'y rendre avec vous.--Le
jour, mes amis, tout m'attend.

(Ils sortent.)



SCÈNE II

Le camp des Français.

LE DAUPHIN, LE DUC D'ORLÉANS, RAMBURE, _et autres_.


LE DUC D'ORLÉANS.--Le soleil dore notre armure; allons, mes pairs.

LE DAUPHIN.--_Montez à cheval._--Mon cheval! Holà, _valets_, _laquais_.

LE DUC D'ORLÉANS.--O noble courage!

LE DAUPHIN.--_Via[29]!_--_Les eaux et la terre_...

[Note 29: Allusion à la chasse du faucon.]

LE DUC D'ORLÉANS.--_Rien puis? L'air et le feu_?...

LE DAUPHIN.--_Ciel_! Cousin Orléans!... (_Entre le connétable_.) Allons,
seigneur connétable.

LE CONNÉTABLE.--Ecoutez comme nos coursiers hennissent et appellent
leurs cavaliers.

LE DAUPHIN.--Montez-les, creusez dans leurs flancs de profondes plaies;
que leur sang bouillant jaillisse jusqu'aux yeux des Anglais, et les
épouvante de l'excès de leur courage. Allons!

RAMBURE.--Quoi, voulez-vous leur faire pleurer le sang à nos chevaux?
Comment distinguerons-nous alors leurs larmes naturelles?

(Arrive un messager.)

LE MESSAGER.--Pairs de France, les Anglais sont rangés en bataille.

LE CONNÉTABLE.--A cheval, vaillants princes! à cheval sans délai. Jetez
seulement un regard sur cette troupe chétive et affamée, et la seule
présence de votre belle armée va sucer le reste de leur courage, et ne
laisser d'eux que des squelettes et des cadavres de soldats. Il n'y a
pas de quoi employer tous nos bras. A peine reste-t-il dans leurs veines
épuisées assez de sang pour teindre d'une marque d'honneur chacune de
nos haches; il faudra que nous les renfermions aussitôt faute de
victimes. Le souffle de votre valeur les renversera. Non, n'en doutez
pas, mes nobles seigneurs, le superflu de nos valets et nos paysans,
peuple inutile qui s'attroupe en tumulte autour de nos escadrons de
bataille, suffirait pour purger la plaine de cet ennemi méprisable; et
nous pourrions rester au pied de la montagne, spectateurs oisifs. Mais
l'honneur nous le défend. Que dirai-je de plus? Nous n'avons que peu à
faire, et tout sera fini. Ainsi, que les trompettes sonnent la chasse et
le signal du combat; car notre approche doit répandre une si grande
terreur sur le champ de bataille, que les Anglais vont se coucher à
terre et se rendre.

(Entre Grandpré.)

GRANDPRÉ.--Pourquoi tardez-vous si longtemps, nobles seigneurs de
France? Là-bas ces cadavres insulaires, presque réduits à leurs os,
figurent bien mal, aux clartés du matin, sur un champ de bataille. Leurs
enseignes délabrées flottent en déplorables lambeaux, et notre souffle
les agite en passant avec mépris. Le farouche Mars semble sans ressource
dans leur armée ruinée, et ne jette sur cette plaine qu'un regard
indifférent au travers de la visière de son casque rouillé. Leurs
cavaliers semblent autant de candélabres immobiles[30] qui portent leurs
torches; et leurs pauvres montures, dont les flancs et la peau sont
pendants, laissent tomber la tête; elles ouvrent à demi des yeux pâles
et éteints, et la bride, souillée d'herbes remâchées, reste sans
mouvement dans leur bouche inanimée: déjà leurs derniers exécuteurs, les
funestes corbeaux, volent au-dessus de leurs têtes, impatients
d'entendre sonner leur heure. Il n'y a point de mots qui puissent rendre
la vie d'une telle bataille dans une créature aussi inanimée que cette
armée.

[Note 30: Allusion aux anciens candélabres qui représentaient souvent
des hommes ou des anges.]

LE CONNÉTABLE.--Ils ont récité leurs dernières prières, et n'attendent
plus que la mort.

LE DAUPHIN.--Voulez-vous que nous envoyions de la nourriture et des
habits neufs aux soldats, et des fourrages à leurs chevaux affamés, et
que nous les combattions ensuite?

LE CONNÉTABLE.--Je n'attends que mon guidon: allons, au champ de
bataille! Je vais prendre pour étendard la banderole d'une trompette,
afin de prévenir tout retard. Allons, partons: le soleil est déjà haut,
et nous dépensons le jour dans l'inaction.

(Ils sortent.)



SCÈNE III

Le camp anglais.

_L'armée anglaise_, GLOCESTER, BEDFORD, EXETER, ERPINGHAM, SALISBURY ET
WESTMORELAND.


GLOCESTER.--Où est le roi?

BEDFORD.--Il est monté à cheval pour aller reconnaître leur armée.

WESTMORELAND.--Ils ont soixante mille combattants.

EXETER.--C'est cinq contre un! et des troupes toutes fraîches.

SALISBURY.--Que le bras de Dieu combatte avec nous! c'est une périlleuse
partie! Dieu soit avec vous tous, princes! Je vais à mon poste. Si nous
ne devons plus nous revoir que dans les cieux, nous nous reverrons alors
dans la joie. Mon noble lord Bedford, mon cher lord Glocester;--et vous,
mon digne lord Exeter, et toi, mon tendre parent:--braves guerriers,
adieu tous.

BEDFORD.--Adieu, brave Salisbury; que le bonheur t'accompagne!

EXETER.--Adieu, cher lord: combats vaillamment aujourd'hui; mais je te
fais injure en t'y exhortant: tu es pétri de valeur.

BEDFORD.--Sa valeur égale sa bonté: ce sont la valeur et la bonté d'un
prince.

WESTMORELAND.--Oh! que nous eussions seulement ici dix mille de ces
hommes qui se reposent aujourd'hui en Angleterre!

(Entre le roi.)

LE ROI.--Quel est celui qui fait ce voeu? Vous, cousin Westmoreland?
Non, mon beau cousin: si nous sommes destinés à mourir, nous sommes
assez nombreux, et notre patrie perd assez en nous perdant: si nous
sommes destinés à vivre, moins nous serons de combattants, plus notre
part de gloire sera riche. Que la volonté de Dieu soit faite! je te prie
de ne pas souhaiter un seul homme de plus. Par Jupiter, je ne convoite
point l'or, ni ne m'inquiète qui vit et prospère à mes dépens: peu
m'importe si d'autres usent mes vêtements: tous ces biens extérieurs ne
touchent point mes désirs; mais si c'est un crime de convoiter
l'honneur, je suis le plus coupable de tous les hommes qui respirent.
Non, non, mon cousin, ne souhaitez pas un Anglais de plus. Par la paix
de Dieu, je ne voudrais pas, dans l'espérance dont mon coeur est plein,
perdre de cette gloire, ce qu'il en faudrait seulement partager avec un
homme de plus. Oh! n'en souhaitez pas un de plus! Allez plutôt,
Westmoreland, publier, au milieu de mon camp, que celui qui ne se sent
pas d'humeur d'être de ce combat, ait à partir: son passe-port sera
signé, et sa bourse remplie d'écus pour le reconduire chez lui. Je ne
voudrais pas mourir dans la compagnie d'un soldat qui craindrait de
mourir de société avec nous. Ce jour est appelé la fête de
Saint-Crépin[31]. Celui qui survivra à cette journée, et retournera dans
son pays, sautera de joie, quand on nommera cette fête, et
s'enorgueillira au nom de Crépin. S'il voit un long âge, il fêtera tous
les ans ses amis, la veille de ce grand jour, et il dira: C'est demain
la Saint-Crépin: et alors il ôtera sa manche, et montrera ses
cicatrices. Les vieillards oublient; mais quand ils oublieraient tout le
reste, ils se souviendront toujours avec orgueil, et se vanteront avec
emphase, des exploits qu'ils auront faits en cette journée; et alors nos
noms seront aussi familiers dans leur bouche que ceux de leur propre
famille. Le roi Henri, Bedford, Exeter, Warwick et Talbot, Salisbury et
Glocester seront toujours rappelés de nouveau, et salués à pleines
coupes. Le bon vieillard racontera cette histoire à son fils; et
d'aujourd'hui à la fin des siècles, ce jour solennel ne passera jamais,
qu'il n'y soit fait mention de nous; de nous, petit nombre d'heureux,
troupe de frères: car celui qui verse aujourd'hui son sang avec moi sera
mon frère. Fût-il né dans la condition la plus vile, ce jour va
l'anoblir: et les gentilshommes d'Angleterre, qui reposent en ce moment
dans leur lit se croiront maudits de ne s'être pas trouvés ici. Comme
ils se verront petits dans leur estime, quand ils entendront parler l'un
de ceux qui auront combattu avec nous le jour de Saint-Crépin!

[Note 31: La bataille d'Azincourt eut lieu le 25 octobre, jour de
Saint-Crépin et de Saint-Crépinien.]

(Entre Salisbury.)

SALISBURY.--Mon souverain, hâtez-vous de vous préparer: les Français
sont rangés dans un bel ordre de bataille, et vont nous charger avec
impétuosité.

LE ROI.--Tout est prêt, si nos coeurs le sont.

WESTMORELAND.--Périsse l'homme dont le coeur recule en ce moment!

LE ROI.--Quoi, cousin, tu ne souhaites donc pas à présent de nouveaux
secours d'Angleterre?

WESTMORELAND.--Par l'esprit de Dieu, mon prince, je voudrais que vous et
moi tout seuls, sans autre secours, pussions expédier ce combat!

LE ROI.--Allons, tu viens de rétracter ton voeu et de retrancher cinq
mille hommes, et cela me plaît bien plus que de nous en souhaiter un
seul de plus. (_A tous les chefs._) Vous connaissez tous vos postes:
Dieu soit avec vous!

(Fanfares. Entre Montjoie.)

MONTJOIE.--Une seconde fois, je viens savoir de toi, roi Henri, si tu
veux à présent composer pour ta rançon, avant ta ruine certaine: car, tu
n'en peux douter, tu es si près de l'abîme, que tu ne peux éviter d'y
être englouti. De plus, par pitié, le connétable te prie d'avertir ceux
qui te suivent de songer à se repentir de leurs fautes, afin que leurs
âmes puissent, dans une douce et paisible retraite, sortir de ces
plaines, où les corps de ces infortunés doivent rester gisants et
pourrir.

LE ROI.--Qui t'a envoyé cette fois?

MONTJOIE.--Le connétable de France.

LE ROI.--Je te prie, reporte-lui ma première réponse: dis-leur qu'ils
achèvent ma ruine, et qu'alors ils vendent mes ossements. Grand Dieu!
pourquoi prennent-ils à tâche d'insulter ainsi des hommes infortunés?
Celui qui jadis vendit la peau du lion, tandis que l'animal vivait
encore, fut tué en le chassant. Nombre de nos corps, je n'en doute
point, trouveront leur tombeau dans le sein de leur patrie; et je me
flatte qu'au-dessus d'eux, le bronze attestera aux siècles futurs
l'ouvrage de cette journée; et ceux qui laisseront leurs honorables
ossements dans la France, mourant en hommes courageux, quoique ensevelis
dans votre fange, y trouveront la gloire: le soleil viendra les y saluer
de ses rayons, et exaltera leur honneur jusqu'aux cieux: il ne vous
restera que les parties terrestres pour infecter votre climat et
enfanter une peste sur la France[32]. Songe bien à la bouillante valeur
de nos Anglais: quoique mourante, comme un boulet amorti qui ne fait
plus que glisser sur le sable, elle se relève et détruit encore dans son
nouveau cours; ses derniers bonds donnent une mort aussi fatale.
Laisse-moi te parler fièrement.--Dis au connétable que nous sommes des
guerriers mal vêtus comme en un jour de travail; que notre éclat et
notre dorure sont ternis par une marche pénible, pendant la pluie, dans
vos sillons. Il ne reste pas dans notre armée, et c'est, je pense, une
assez bonne preuve que nous ne fuirons pas, une seule plume aux
panaches, et le temps et l'action ont usé notre parure guerrière. Mais,
par la messe, nos coeurs sont parés, et mes pauvres soldats me
promettent qu'avant que la nuit vienne, ils seront vêtus de robes
fraîches et nouvelles, ou qu'ils arracheront ces panaches neufs et
brillants qui ornent la tête des Français, et qu'ils les mettront hors
d'état de servir. S'ils tiennent leur parole, comme ils la tiendront,
s'il plaît à Dieu, ma rançon alors sera facile à recueillir. Héraut,
épargne tes peines. Officieux héraut, ne viens plus me parler de rançon:
ils n'en auront point d'autre, je le jure, que ces membres; et s'ils les
ont dans l'état où je compte les laisser, ils n'en retireront pas grande
valeur: annonce-le au connétable.

[Note 32: Cette idée n'est pas particulière à Shakspeare; il se
rencontre ici avec Lucain, liv. VII, v. 821:

      _Quid fugis hanc cladem? quid olentes deseris agros?
      Has trahe, Cæsar, aquas; hoc, si potes, utere coelo.
      Sed tibi tabentes populi Pharsalica rura
      Eripiunt, camposque tenent victore fugato._

Corneille a imité ce passage dans _Pompée_:

      ............de chars
      Sur ses champs empestés confusément épars;
      Ces montagnes de morts, privés d'honneurs suprêmes,
      Que la nature force à se venger eux-mêmes;
      Et de leurs troncs pourris exhalent dans les vents
      De quoi faire la guerre au reste des vivants.

Voltaire, dans sa lettre à l'Académie française, oppose les vers qui
précèdent à un passage de Shakspeare, mais il s'est prudemment arrêté à
ce vers que nous venons de citer. (Steevens.)]

MONTJOIE.--Je le ferai, roi Henri; et je prends congé de toi: tu
n'entendras plus la voix du héraut.

(Il sort.)

LE ROI.--Et moi, j'ai bien peur que tu ne reviennes encore parler de
rançon.

(Entre le duc d'York.)

YORK.--Mon souverain, je vous demande à genoux la grâce de conduire
l'avant-garde.

LE ROI.--Conduis-la, brave York. Allons, soldats, marchons en avant.--Et
toi, grand Dieu, dispose à ta volonté de cette journée!

(Ils _sortent_.)



SCÈNE IV

Le champ de bataille. Bruits de guerre, combats, etc.

_Arrivent_ PISTOL, UN SOLDAT FRANÇAIS, ET _l'ancien_ PAGE _de Falstaff_.


PISTOL.--Rends-toi, canaille!

LE SOLDAT FRANÇAIS.--_Je pense que vous êtes le gentilhomme de bonne
qualité._

PISTOL.--_Qualité_, dis-tu?--Es-tu gentilhomme? Comment t'appelles-tu?
Réponds-moi?

LE SOLDAT FRANÇAIS.--_O Seigneur Dieu!_

PISTOL.--_O Seigneur Diou_ doit être un gentilhomme! Fais bien attention
à ce que je te vais dire, ô Seigneur Diou, et observe-le. Tu meurs par
l'épée, à moins, ô Seigneur Diou, que tu ne me donnes une grosse rançon.

LE SOLDAT FRANÇAIS.--_Oh! prenez miséricorde._--_Ayez pitié de moi._

PISTOL.--_Moy_ ne fera pas mon affaire; il m'en faut quarante
_moys_[33], ou bien je t'arracherai les entrailles sanglantes.

[Note 33: _Moy_, pièce de monnaie. Équivoque qui va être répétée sur le
mot _bras_, que l'interlocuteur prend pour _brass_, cuivre.]

LE SOLDAT FRANÇAIS.--_Est-il impossible d'échapper à la force de ton
bras?_

PISTOL.--_Brass!_ Roquet! Quoi, du cuivre? Tu m'offres du cuivre à
présent, maudit bouc des montagnes?

LE SOLDAT FRANÇAIS.--Oh! _pardonnez-moi!_

PISTOL.--Ah! est-ce là ce que tu veux dire? Est-ce là une tonne de
_moys_? Écoute un peu ici, page, demande pour moi à ce vil Français
comment il s'appelle.

LE PAGE, _au Français_.--_Écoutez: comment êtes-vous appelé?_

LE SOLDAT FRANÇAIS.--Monsieur le Fer.

LE PAGE.--Il dit qu'il s'appelle Monsieur Fer.

PISTOL.--Monsieur Fer! Ah! par Dieu, je le ferrerai, je le ferlherai, je
le ferrèterai. Rends-lui cela en français.

LE PAGE.--Je ne sais pas ce que c'est que ferrer, ferreter et ferlher en
français.

PISTOL.--Dis-lui qu'il se prépare; car je vais lui couper le cou.

LE SOLDAT FRANÇAIS, _au page_.--_Que dit-il, Monsieur?_

LE PAGE.--_Il me commande de vous dire que vous faites-vous prêt: car ce
soldat-ci est disposé, tout à cette heure, à couper votre gorge._

PISTOL.--i, _couper gorge_, _par ma foi_, _paysan_, à moins que tu ne me
donnes des écus, et de bons écus, ou je te mets en pièces avec cette
épée que voilà.

LE SOLDAT FRANÇAIS.--Oh! je vous supplie, pour l'amour de Dieu, de me
pardonner. Je suis un gentilhomme de bonne maison: gardez ma vie, et je
vous donnerai deux cents écus.

PISTOL.--Qu'est-ce qu'il dit?

LE PAGE.--_Il vous prie d'épargner sa vie, parce qu'il est un homme de
bonne famille, et qu'il vous donnera, pour sa rançon, deux cents écus._

PISTOL.--Dis-lui que ma fureur s'apaisera, et que je prendrai ses écus.

LE SOLDAT FRANÇAIS.--_Petit monsieur, que dit-il?_

LE PAGE.--_Encore qu'il est contre son jurement de pardonner aucun
prisonnier: néanmoins, pour les écus que vous promettez, il est content
de vous donner la liberté et le franchissement._

LE SOLDAT FRANÇAIS.--_Sur mes genoux, je vous donne mille remercîments,
et je m'estime heureux d'être tombé entre les mains d'un chevalier, je
pense, le plus brave, et le plus distingué seigneur de l'Angleterre._

PISTOL.--Interprète-moi cela, page.

LE PAGE.--Il dit qu'il vous fait à genoux mille remercîments, et qu'il
s'estime très-heureux d'être tombé entre les mains d'un seigneur, à ce
qu'il croit, le plus brave, le plus généreux et le plus distingué de
toute l'Angleterre.

PISTOL.--Comme il est vrai que je respire, je veux montrer quelque
clémence. Allons, suis-moi!

LE PAGE.--_Suivez_, _vous_, _le grand capitaine_. (_Le soldat et Pistol
s'en vont._) Je n'ai, ma foi, encore jamais vu une voix aussi bruyante
sortir d'un coeur aussi vide: aussi cela vérifie bien le proverbe qui
dit: Que les tonneaux vides sont les plus sonores. Bardolph et Nym
avaient cent fois plus de courage que ce diable de hurleur qui, comme
celui de nos antiques farces, se rogne les ongles avec un poignard de
bois. Tout le monde en peut faire autant. Ils sont pourtant tous deux
pendus: et il y a longtemps que celui-ci aurait été leur tenir
compagnie, s'il osait voler quelque chose sans regarder derrière lui. Il
faut donc que je reste, moi, avec les goujats qui ont la garde du bagage
de notre camp. Les Français feraient un beau butin sur nous, s'ils le
savaient; car il n'y a personne pour le garder que des enfants.

(Il sort.)



SCÈNE V

Autre partie du champ de bataille. Bruits de guerre.

LE CONNÉTABLE, LE DUC D'ORLÉANS, BOURBON LE DAUPHIN ET RAMBURE.


LE CONNÉTABLE.--O diable!

LE DUC D'ORLÉANS.--_Ah! seigneur! le jour est perdu, tout est perdu!_

LE DAUPHIN.--_Mort de ma vie!_ tout est détruit: tout! La honte se pose
avec un rire moqueur sur nos panaches, et nous couvre d'un opprobre
éternel. _O méchante fortune!_--Ne nous abandonne pas.

(Bruit de guerre d'un moment.)

LE CONNÉTABLE.--Allons, tous nos rangs sont rompus.

LE DAUPHIN.--O honte qui ne passera point! Poignardons-nous nous-mêmes.
Sont-ce là ces misérables soldats dont nous avons joué le sort aux dés?

LE DUC D'ORLÉANS.--Est-ce là le roi à qui nous avons envoyé demander sa
rançon?

BOURBON.--Opprobre! éternel opprobre! Partout la honte!--Mourons à
l'instant.--Retournons encore à la charge; et que celui qui ne voudra
pas suivre Bourbon se sépare de nous, et aille, son bonnet à la main
comme un lâche entremetteur, se tenir à la porte pendant qu'un esclave
aussi grossier que mon chien souille de ses embrassements la plus belle
de ses filles.

LE CONNÉTABLE.--Que le désordre, qui nous a perdus, nous sauve
maintenant! Allons par pelotons offrir notre vie à ces Anglais.

LE DUC D'ORLÉANS.--Nous sommes encore assez d'hommes vivants dans cette
plaine pour étouffer les Anglais dans la presse, au milieu de nous, s'il
est possible encore de rétablir un peu d'ordre.

BOURBON.--Au diable l'ordre, à présent!--Je vais me jeter dans le fort
de la mêlée. Abrégeons la vie: autrement notre honte durera trop
longtemps.

(Ils sortent.)



SCÈNE VI

Autre partie du champ de bataille.

_Bruits de guerre_. LE ROI HENRI _entre avec ses soldats, puis_ EXETER
_et suite_.


LE ROI.--Nous nous sommes conduits à merveille, braves compatriotes:
mais tout n'est pas fait; les Français tiennent encore la plaine.

EXETER.--Le duc d'York se recommande à Votre Majesté.

LE ROI.--Vit-il, ce cher oncle? Trois fois, dans l'espace d'une heure,
je l'ai vu terrassé, et trois fois se relever et combattre. De son
casque à son éperon, il n'était que sang.

EXETER.--C'est en cet état, le brave guerrier, qu'il est couché,
engraissant la plaine; et à ses côtés sanglants est aussi gisant le
noble Suffolk, compagnon fidèle de ses honorables blessures! Suffolk a
expiré le premier et York, tout mutilé, se traîne auprès de son ami, se
plonge dans le sang figé où baigne son corps, et soulevant sa tête par
sa chevelure, il baise les blessures ouvertes et sanglantes de son
visage, et lui crie: «Arrête encore, cher Suffolk, mon âme veut
accompagner la tienne dans son vol vers les cieux. Chère âme, attends la
mienne; elles voleront unies ensemble, comme dans cette plaine glorieuse
et dans ce beau combat, nous sommes restés unis en chevaliers.» Au
moment où il disait ces mots, je me suis approché et je l'ai consolé. Il
m'a souri, m'a tendu sa main, et serrant faiblement la mienne, il m'a
dit:--Cher lord, recommande mes services à mon souverain. Ensuite il
s'est retourné, et il a jeté son bras blessé autour du cou de Suffolk,
et a baisé ses lèvres; et ainsi marié à la mort, il a scellé de son sang
le testament de sa tendre amitié, qui a si glorieusement fini. Cette
noble et tendre scène m'a arraché ces pleurs que j'aurais voulu
étouffer; mais j'ai perdu le mâle courage d'un homme; toute la faiblesse
d'une femme a amolli mon âme, et a fait couler de mes yeux un torrent de
larmes.

LE ROI.--Je ne blâme point vos armes; car, à votre seul récit, il me
faut un effort pour contenir ces yeux couverts d'un nuage, et prêts à en
verser aussi. (_Un bruit de guerre._) Mais écoutons! Quelle est cette
nouvelle alarme? Les Français ont rallié leurs soldats épars! Allons,
que chaque soldat tue ses prisonniers. Donnez-en l'ordre dans les rangs.

(Ils sortent.)



SCÈNE VII

Autre partie du champ de bataille.

_On voit entrer_ FLUELLEN ET GOWER.


FLUELLEN.--Comment! on a tué les enfants et le bagage! C'est contre les
lois expresses de la guerre; c'est un trait de bassesse aussi grand,
voyez-vous, qu'on en puisse offrir dans le monde. En votre conscience,
là, n'est-ce pas?

GOWER.--Il est certain qu'il n'est pas resté un seul de ces jeunes
enfants en vie; et ce sont ces infâmes poltrons qui se sauvent de la
bataille qui ont fait ce carnage: ils ont encore, outre cela, brûlé ou
emporté tout ce qui était dans la tente du roi; aussi le roi a-t-il,
très à propos, ordonné à chaque soldat d'égorger chacun leurs
prisonniers. Oh! c'est un brave roi!

FLUELLEN.--Il est né à Monmouth, capitaine Gower. Comment appelez-vous
la ville où Alexandre _le gros_ est né?

GOWER.--Alexandre le Grand, vous voulez dire?

FLUELLEN.--Quoi, je vous prie, est-ce que _le gros_ et _le grand_ ne
sont pas la même chose? Le gros, ou le grand, ou le puissant, ou le
magnanime, reviennent toujours au même, sinon que la phrase varie un
peu.

GOWER.--Je crois qu'Alexandre le Grand est né en Macédoine. Son père
s'appelait.... Philippe de Macédoine, à ce que je crois.

FLUELLEN.--Je crois aussi que c'est en Macédoine qu'Alexandre est né. Je
vous dirai, capitaine, si vous cherchez dans les cartes du monde, je
vous assure que vous trouverez, en comparant Macédoine avec Monmouth,
que leur situation, voyez-vous, sont toutes deux les mêmes. Il y a une
rivière en Macédoine, il y en a une aussi à Monmouth. Celle de Monmouth
s'appelle Wye; mais pour le nom de l'autre rivière, cela m'a passé de la
cervelle; mais ça n'y fait rien; c'est aussi semblable l'un à l'autre,
comme mes doigts sont avec mes doigts, et elles ont toutes deux du
saumon. Si vous faites bien attention à la vie d'Alexandre, la vie de
Henri de Monmouth lui ressemble passablement bien aussi, dans ses rages
et dans ses furies, et dans ses emportements et dans ses colères, et
dans ses humeurs et dans ses chagrins, et dans ses indignations; et
aussi étant un peu enivré dans sa cervelle, il a, dans son vin et sa
fureur, tué son meilleur ami Clitus.

GOWER.--Notre roi ne lui ressemble pas en ce cas-là; car il n'a jamais
tué aucun de ses amis.

FLUELLEN.--Cela n'est pas bien de votre part, voyez-vous, de m'arracher
la parole de la bouche avant que mon conte soit fait et fini. Je ne
parle qu'en figures et en comparaisons de l'histoire: de même
qu'Alexandre tua son ami Clitus étant dans son vin et à boire, de même
aussi Henri Monmouth, étant dans son bon sens et sain de jugement, a
chassé le gros et gras baron, qui avait ce gros ventre, celui qui était
si plein de bons mots, de plaisanteries, de bons tours et de
bouffonneries.... j'ai oublié son nom....

GOWER.--Quoi! le chevalier Falstaff?

FLUELLEN.--Précisément, c'est lui-même. Je vous dis qu'il y a de braves
gens nés à Monmouth.

GOWER.--Voilà Sa Majesté.

(Bruit de guerre. Entrent le roi Henri, Warwick, Glocester, Exeter,
Fluellen, etc. Fanfare.)

LE ROI.--Depuis que j'ai posé le pied en France, je ne me suis senti en
colère que dans cet instant. Prends ta trompette, héraut: vole à ces
cavaliers que tu vois là-bas sur la colline. S'ils veulent combattre,
dis leur de descendre, sinon qu'ils évacuent la plaine: leur vue nous
offense. S'ils ne veulent prendre ni l'un ni l'autre parti, nous irons
les trouver, et nous les précipiterons de cette colline, aussi
rapidement que la pierre lancée par les frondes de l'antique Assyrie. En
outre, nous couperons la gorge de ceux que nous avons ici, et pas un de
ceux que nous prendrons ne trouvera miséricorde.--Va le leur dire.

(Entre Montjoie.)

EXETER.--Voici le héraut de France, mon prince, qui vient vers nous.

GLOCESTER.--Son regard est plus humble que de coutume.

LE ROI.--Quoi donc! Que veut dire ceci, héraut? Ne sais-tu pas que j'ai
dévoué ces ossements au payement de ma rançon? Viens-tu encore me parler
de rançon?

MONTJOIE.--Non, grand roi. Je viens te demander, au nom de l'humanité,
la permission de parcourir cette plaine sanglante, d'y compter nos morts
pour les ensevelir, et séparer les nobles des morts vulgaires. Car les
vils paysans baignent leurs membres dans le sang des princes; et nombre
de princes, ô malédiction sur cette journée! sont noyés dans un sang vil
et mercenaire, tandis que leurs coursiers, blessés et enfoncés jusqu'au
poitrail dans le sang, s'indignent, et dans leur fureur, foulent sous
leurs pieds armés de fer leurs maîtres déjà morts, et les tuent deux
fois. O permets-nous, grand roi, d'errer en sûreté dans la plaine, et de
disposer de leurs cadavres!

LE ROI.--Je te dirai franchement, héraut, que je ne sais pas si la
victoire est à nous, ou non; car je vois encore de nombreux escadrons de
vos cavaliers galoper sur la plaine.

MONTJOIE.--La victoire est à vous.

LE ROI.--Louanges en soient rendues à Dieu, et non pas à notre
force!--Comment appelle-t-on ce château, qui est tout près d'ici?

MONTJOIE.--On l'appelle Azincourt.

LE ROI.--Nous nommerons donc ce combat la bataille d'Azincourt, donnée
le jour des saints Crépin et Crépinien.

FLUELLEN.--Plaise à Votre Majesté, votre grand-père, de fameuse mémoire,
et votre grand-oncle, Edouard le Noir, prince de Galles, à ce que j'ai
lu dans les chroniques, ont soutenu une bien brave bataille ici en
France.

LE ROI.--Il est vrai, Fluellen.

FLUELLEN.--Votre Majesté dit bien vrai. Si Votre Majesté s'en souvient,
les Gallois ont été bien utiles dans un jardin où il y avait des
poireaux, en portant des poireaux à leurs bonnets à la Monmouth; ce que
Votre Majesté sait bien être encore aujourd'hui une marque honorable de
ce service-là; et je crois bien aussi que Votre Majesté ne dédaigne pas,
sans doute, de porter aussi le poireau à la Saint-David.

LE ROI.--Je le porte, sans doute, en signe d'un honneur mémorable; car
je suis Gallois aussi moi-même, vous le savez, mon cher compatriote.

FLUELLEN.--Toute l'eau de la rivière Wye ne laverait pas le sang gallois
qui coule dans les veines de Votre Majesté; je peux vous dire cela. Dieu
vous bénisse, et vous conserve autant qu'il plaira à Sa Grâce et à Sa
Majesté aussi.

LE ROI.--Je te rends grâces, mon cher compatriote.

FLUELLEN.--Par mon Jésus! je suis le compatriote de Votre Majesté, le
sache qui voudra; je l'avouerai à toute la terre, je n'ai pas lieu de
rougir de Votre Majesté. Dieu soit loué, tant que Votre Majesté sera un
honnête homme.

LE ROI.--Dieu veuille me conserver tel. (_Montrant le héraut de
France._) Que nos hérauts l'accompagnent. Rapportez-moi au juste le
nombre des morts de l'une et l'autre armée. (_Le roi montrant
Williams._) Qu'on m'appelle ce soldat que voilà.

EXETER.--Soldat, venez parler au roi.

LE ROI.--Soldat, pourquoi portes-tu ce gant à ton chapeau?

WILLIAMS.--Sous le bon plaisir de Votre Majesté, c'est le gage d'un
homme avec lequel je dois me battre, s'il est encore en vie.

LE ROI.--Est-ce un Anglais?

WILLIAMS.--Sous le bon plaisir de Votre Majesté, c'est un drôle avec qui
j'ai eu dispute la nuit dernière, et à qui, s'il est en vie et si jamais
il ose réclamer ce gant-là, j'ai juré d'appliquer un soufflet; ou bien,
si je puis apercevoir mon gant à son bonnet, comme il a juré foi de
soldat qu'il l'y porterait (s'il est en vie), je le lui ferai sauter de
la tête d'une belle manière.

LE ROI.--Que pensez-vous de ceci, capitaine Fluellen?--Est-il à propos
que ce soldat tienne son serment?

FLUELLEN.--C'est un fanfaron et un lâche s'il ne le fait pas; plaise à
Votre Majesté, en conscience.

LE ROI.--Peut-être que son ennemi est un homme d'un rang supérieur, qui
n'est pas dans le cas de lui faire raison.

FLUELLEN.--Quand il serait aussi bon gentilhomme que le diable, que
Lucifer et Belzébuth lui-même, il est nécessaire, voyez-vous, sire,
qu'il tienne son voeu et son serment. S'il se parjurait, voyez-vous, sa
réputation serait celle d'un insigne poltron, comme il est vrai que son
soulier noir a foulé la terre de Dieu, sur mon âme et conscience.

LE ROI.--Cela étant, tiens ton serment, soldat, quand tu rencontreras ce
drôle-là.

WILLIAMS.--Aussi ferai-je, sire, comme il est vrai que je vis.

LE ROI.--Sous qui sers-tu?

WILLIAMS.--Sous le capitaine Gower, sire.

FLUELLEN.--Gower est un bon capitaine, et qui a son bon savoir et une
bonne littérature dans la guerre.

LE ROI.--Va le chercher, soldat, et me l'amène.

WILLIAMS.--J'y vais, sire.

(Williams sort.)

LE ROI.--Tiens, Fluellen, porte cette faveur pour moi, et mets-la à ton
chapeau. Tandis qu'Alençon et moi nous étions par terre, j'ai arraché ce
gant de son casque. Si quelqu'un le réclame, il faut que ce soit un ami
d'Alençon, et notre ennemi par conséquent: ainsi, si tu le rencontres,
arrête-le si tu m'aimes.

FLUELLEN.--Votre Grâce me fait un aussi grand honneur que puisse en
désirer le coeur de ses sujets. Je voudrais, de toute mon âme, trouver
l'homme planté sur deux jambes qui se trouvera offensé à la vue de ce
gant: voilà tout; mais je voudrais bien le voir une fois. Dieu veuille,
de sa grâce, que je le voie!

LE ROI.--Connais-tu Gower?

FLUELLEN.--C'est mon cher ami, sous le bon plaisir de Votre Majesté.

LE ROI.--Je t'en prie, va donc le chercher, et amène-le à ma tente.

FLUELLEN.--Je pars.

LE ROI.--Lord Warwick, et vous, mon frère Glocester, suivez de près
Fluellen: le gant que je lui ai donné comme une faveur pourrait bien lui
attirer un affront. C'est le gant d'un soldat que je devrais, d'après la
convention, porter moi-même. Suivez-le, cousin Warwick. Si le soldat le
frappait, comme je présume à son maintien brutal qu'il tiendra sa
parole, il pourrait en arriver quelque malheur soudain; car je connais
Fluellen pour un homme courageux et, quand on l'irrite, vif comme le
salpêtre: il sera prompt à lui rendre injure pour injure. Suivez-le, et
veillez à ce qu'il n'arrive aucun malheur entre eux deux. Venez avec
moi, vous, mon oncle Exeter.



SCÈNE VIII

Devant la tente du roi.

_Entrent_ GOWER ET WILLIAMS.


WILLIAMS.--Je gage que c'est pour vous faire chevalier, capitaine.

(Arrive Fluellen.)

FLUELLEN.--La volonté de Dieu soit faite et son bon plaisir. Capitaine,
je vous supplie, venez-vous-en bien vite chez le roi; il se prépare
peut-être plus de bien pour vous par hasard, que vous ne sauriez vous
imaginer.

WILLIAMS.--Monsieur, connaissez-vous ce gant-là?

FLUELLEN.--Ce gant-là? Je sais que ce gant est un gant.

WILLIAMS.--Et moi, je connais celui-ci, et voilà comme je le réclame.

(Il le frappe.)

FLUELLEN.--Sang-Dieu! voilà un traître s'il y en a un dans le monde
universel, en France ou en Angleterre.

GOWER.--O Dieu! qu'est-ce qu'il y a donc? (_A Williams._) Vous,
misérable....

WILLIAMS.--Croyez-vous que je veuille être parjure?

FLUELLEN.--Retirez-vous, capitaine Gower; je m'en vais le traiter, le
traître, comme il le mérite, et je l'arrangerai d'importance, je vous
assure.

WILLIAMS.--Je ne suis point un traître.

FLUELLEN.--C'est un mensonge: qu'il t'étrangle. Je vous ordonne à vous
présent, et au nom de Sa Majesté, de l'arrêter. C'est un ami du duc
d'Alençon.

(Entrent Warwick et Glocester.)

WARWICK.--Qu'est-ce que c'est? Qu'y a-t-il donc là? De quoi s'agit-il?

FLUELLEN.--Monseigneur, voilà, Dieu soit béni, une des plus contagieuses
trahisons qui vient de se découvrir, voyez-vous, que vous puissiez voir
dans le plus beau jour d'été.--Voici Sa Majesté.

(Entrent le roi Henri et Exeter.)

LE ROI.--Comment? De quoi s'agit-il donc ici?

FLUELLEN.--Sire, voici un scélérat, un traître, qui a, voyez-vous, sire,
frappé le gant que Votre Majesté a arraché du casque d'Alençon.

WILLIAMS.--Sire, c'était là mon gant, car voilà le pareil, et celui à
qui je l'ai donné en échange m'a promis de le porter à son bonnet: je
lui ai promis de le frapper s'il osait le faire; j'ai rencontré cet
homme avec mon gant à son bonnet, et j'ai tenu ma parole.

FLUELLEN.--Or, écoutez à présent, sire, sous le bon plaisir de votre
vaillance, quel misérable maraud c'est là. J'espère que Votre Majesté
assurera, attestera, témoignera, et protestera bien, que c'est là le
gant d'Alençon que Votre Majesté m'a donné, en votre conscience, là.

LE ROI.--Donne-moi ton gant, soldat; vois-tu, voilà le pareil. C'est
moi, je te l'assure, que tu as promis de frapper, et tu peux te
ressouvenir que tu t'es servi de termes très-durs à mon égard.

FLUELLEN.--Eh bien, plaise à Votre Majesté, que la tête en réponde s'il
y a des lois martiales dans le monde.

LE ROI.--Comment peux-tu me faire satisfaction pour cette offense?

WILLIAMS.--Toutes les offenses, mon prince, viennent du coeur, et je
proteste qu'il n'est jamais rien sorti du mien qui puisse offenser Votre
Majesté.

LE ROI.--C'est nous-même cependant que tu as insulté.

WILLIAMS.--Vous ne vous êtes pas présenté alors sous les traits de Votre
Majesté; vous ne m'avez paru que comme un soldat ordinaire, témoin la
nuit qu'il faisait, votre uniforme et votre air soumis; et ce que Votre
Altesse a souffert sous cette forme, je vous supplie de le regarder
comme votre faute et non comme la mienne; car si vous eussiez été ce que
je vous croyais, il n'y avait point d'offense: c'est pourquoi je supplie
Votre Altesse de me pardonner.

LE ROI.--Tenez, mon oncle Exeter, remplissez ce gant d'écus, et
donnez-le à ce soldat.--Garde-le, soldat, et porte-le à ton bonnet comme
une marque d'honneur, jusqu'à ce que je le réclame: donnez-lui les écus.
(_A Fluellen._) Et vous, capitaine, il faut être aussi de ses amis.

FLUELLEN.--Par ce jour et par cette lumière, ce drôle-là a du courage et
du feu dans le ventre. Tiens, voilà un écu pour toi, et je te recommande
de servir bien Dieu, et de te préserver des brouilleries, des vacarmes
et des querelles, et des discussions, et je t'assure que tu t'en
trouveras mieux.

WILLIAMS.--Je ne veux point de votre argent.

FLUELLEN.--C'est de bon coeur: moi je te dis que cela te servira pour
raccommoder ton havre-sac: allons, pourquoi faire le honteux comme cela?
Ton havre-sac n'est déjà pas si bon. C'est un bon écu, je t'assure, ou
bien attends, je le changerai.

(Entre un héraut.)

LE ROI.--Eh bien, héraut, les morts sont-ils comptés?

LE HÉRAUT.--Voici la liste de ceux de l'armée française.

LE ROI.--Digne oncle, quels sont les prisonniers de marque que nous
avons faits?

EXETER.--Charles, duc d'Orléans, neveu du roi; Jean, duc de Bourbon, et
le seigneur Boucicaut, et des autres seigneurs, barons, chevaliers,
gentilshommes, quinze cents, sans compter les soldats.

LE ROI.--Cette liste porte dix mille Français morts restés sur le champ
de bataille. Dans ce nombre, il y en a cent vingt-six, tant princes que
nobles, portant bannière; ajoutez huit mille quatre cents, tant
chevaliers, écuyers et autres guerriers distingués, dont il y en a cinq
cents qui n'ont été faits chevaliers que d'hier; en sorte que, dans les
dix mille hommes qu'ils ont perdus, il n'y a que six cents mercenaires:
le reste sont tous princes, barons, seigneurs, chevaliers, écuyers et
gentilshommes de naissance et de qualité. Les noms de leurs nobles qui
ont été tués: Charles d'Albret, grand connétable de France; Jacques
Châtillon, amiral de France; le grand maître des arbalétriers; le
seigneur Rambure; le brave Guichard Dauphin, grand maître de France;
Jean, duc d'Alençon; Antoine, duc de Brabant, frère du duc de Bourgogne;
Edouard, duc de Bar; parmi les hauts comtes: Grandpré, Roussi,
Fauconberg et de Foix, Beaumont, Merle, Vaudemont et Lestrelles. Voilà
une société de morts illustres.--Où est la liste des morts anglais? (_Le
héraut lui présente un autre papier._) Edouard, duc d'York; le comte de
Suffolk; sir Richard Kelty; David Gam, écuyer, point d'autre de marque;
et des soldats, vingt-cinq en tout. O Dieu du ciel! ton bras s'est
signalé ici; et c'est à toi seul, et non pas à nous, que nous devons
rendre tout l'honneur de cette journée! Quand jamais a-t-on vu, dans la
mêlée d'une bataille rangée, et sans ruse ni stratagème, une si grande
perte d'un côté, une si légère de l'autre? Prends-en tout l'honneur,
grand Dieu, car il t'appartient tout entier.

EXETER.--Cela est miraculeux!

LE ROI.--Allons, marchons en procession au village prochain, et
proclamons dans notre armée la défense, sous peine de mort, de se vanter
de cette victoire, et d'en enlever à Dieu l'hommage; il n'appartient
qu'à lui seul.

FLUELLEN.--Ne peut-on pas sans crime, s'il plaît à Votre Majesté, dire
le nombre des morts?

LE ROI.--Oui, capitaine; mais avec l'aveu que Dieu a combattu pour nous.

FLUELLEN.--Oui, sur ma conscience, il nous a fait grand bien.

LE ROI.--Remplissons tous les devoirs religieux. Qu'on chante le _Non
nobis_[34] et le _Te Deum_. Après avoir pieusement enseveli les morts,
nous marcherons vers Calais, et de là en Angleterre, où jamais
n'abordèrent de France des mortels plus fortunés que nous.

(Ils sortent.)

[Note 34: Dans le psaume _In exitu_, que le roi fit chanter après la
victoire, se trouve, selon la Vulgate, celui qui commence par _Non
nobis_, _Domine_.]

FIN DU QUATRIÈME ACTE.



                            ACTE CINQUIÈME



LE CHOEUR.

Permettez, vous qui n'avez pas lu l'histoire, que je vous en retrace les
événements; et vous qui la connaissez, pardonnez mes écarts sur les
temps, le nombre et l'ordre exact des faits, qui ne peuvent être
présentés ici dans leurs vastes détails, et leur vivante
réalité.--Maintenant c'est vers Calais que nous transportons Henri.
Admettez-le dans le port, et ensuite portez-le sur l'aile de vos pensées
au travers des mers: voyez autour du rivage anglais cette large ceinture
d'hommes, de femmes et d'enfants, dont les acclamations et les
applaudissements surmontent la vaste voix de l'Océan; et l'Océan, qui,
comme un puissant héraut, semble lui préparer sa route: voyez le roi
descendre au milieu de son peuple, et s'avancer en pompe solennelle vers
Londres. La pensée court d'un pas si rapide, que vous pouvez déjà le
suivre sur Blackheath. Là ses lords lui demandent de porter devant lui,
jusqu'à la cité, son casque brisé, et son épée ployée dans le combat.
Exempt de vanité et d'orgueil, il défend cet honneur, et se refuse tout
trophée, tout appareil, toute ostentation de gloire, pour les réserver à
Dieu seul. Mais animez encore la forge active et l'atelier de la pensée,
et voyez avec quelle impétuosité Londres verse les flots de ses
habitants; voyez sortir de ses portes le lord maire et tous ses
collègues, dans leur plus riche parure; semblables aux sénateurs de
l'antique Rome; suivent les plébéiens en foule pressée, pour aller
recevoir en triomphe leur conquérant César; ou bien, par une image moins
grande, mais gracieuse pour nous, figurez-vous le général de notre
souveraine[35] revenant aujourd'hui, comme il pourra revenir dans un
temps heureux, des terres de l'Irlande, portant sur son glaive les
trophées de la rébellion domptée. O quelle multitude immense quitterait
le sein paisible de Londres pour courir saluer son retour glorieux! Plus
grande était la foule qui volait au-devant de Henri, et plus grande
aussi fut sa victoire. A présent, placez-le dans le palais de Londres,
où l'humble plainte des Français gémissants invite le roi d'Angleterre à
établir son séjour; où l'empereur, s'intéressant pour la France, vient
régler les articles de la paix; franchissez tous les événements qui se
succédèrent jusqu'au retour de Henri en France: c'est là qu'il faut le
ramener. Moi-même j'ai employé l'intervalle à vous rappeler.... qu'il
est passé. Souffrez donc cette abréviation; et que vos yeux, suivant le
vol de vos idées, reportent leurs regards sur la France.

[Note 35: Le comte d'Essex, alors favori d'Elisabeth.]



SCÈNE I

France.--Corps de garde anglais.

FLUELLEN ET GOWER.


GOWER.--Oh! pour cela vous avez raison: mais pourquoi portez-vous encore
votre poireau à votre chapeau? La Saint-David est passée.

FLUELLEN.--Il y a des occasions et des causes, des pourquoi dans toutes
choses. Tenez, je vous le dirai en ami, capitaine Gower, ce coquin, ce
misérable mendiant, ce fanfaron, ce pendard de Pistol, que vous,
vous-même, comme tout le monde, savez ne valoir pas mieux qu'un drôle,
voyez-vous, qui n'a aucun mérite: eh bien, il est venu à moi hier
m'apporter du pain et du sel, voyez-vous, et m'a dit de manger mon
poireau. Or, c'était dans un endroit où je ne pouvais pas élever de
dispute avec lui; mais je prendrai la liberté de le porter en emblème à
mon chapeau, jusqu'à ce que je le retrouve, et puis je lui dirai un
petit morceau de mon sentiment.

(Entre Pistol.)

GOWER.--Ma foi, le voilà qui vient en se rengorgeant comme un paon.

FLUELLEN.--Tous ses rengorgements et ses paons n'y font rien.--Dieu vous
assiste, vieux Pistol, infâme et misérable vaurien, Dieu vous assiste!

PISTOL.--Ah! sors-tu de Bedlam[36], toi? Est-ce que tu veux, vil Troyen,
que je déchire la toile fatale dont la Parque ourdit ta trame.
Retire-toi de moi; l'odeur du poireau me donne des vapeurs.

FLUELLEN.--Je vous prie en grâce, monsieur le drôle, l'impertinent, à
mon désir, à ma requête et à ma supplique, de manger, voyez-vous, ce
poireau: précisément, voyez-vous, parce que vous ne l'aimez pas, et vos
affections, vos appétits et vos digestions ne s'accordent point avec
cela: je vous prie de vouloir bien le manger.

PISTOL.--Non, pardieu, pour _Cadwallader_[37], et toutes ses chèvres, je
ne le mangerai pas.

[Note 36: _Bedlam_, les Petites-Maisons de l'Angleterre.]

[Note 37: Allusion à quelque roman.]

FLUELLEN.--Tiens, voilà une chèvre pour toi. (_Il le
frappe._)--Voudriez-vous avoir la bonté de le manger tout à l'heure?

PISTOL.--Infâme Troyen, tu mourras.

FLUELLEN.--Vous avez raison, maraud; quand il plaira à Dieu: en même
temps je vous prierai de vouloir vivre, afin de manger votre dîner.
Tiens, voilà un peu d'assaisonnement avec. (_Il le frappe._) Vous m'avez
appelé hier gentilhomme de montagne; mais je vous ferai aujourd'hui
gentilhomme de bas étage. Je vous en prie, commencez donc: pardieu, si
vous pouvez bien goguenarder un poireau, vous pouvez bien le manger
aussi.

GOWER.--Allons, en voilà assez, capitaine: vous l'avez étourdi du coup.

FLUELLEN.--Je dis que je lui ferai manger ce poireau, ou je lui
frotterai la tête quatre jours de suite.--Allons, mordez, je vous en
prie, cela fera du bien à votre maladie et à votre crête rouge de fat.

PISTOL.--Quoi! faut-il que je morde?

FLUELLEN.--Oui, sans doute, sans question, et sans ambiguïtés.

PISTOL.--Par ce poireau, je m'en vengerai horriblement. Je mange, mais
aussi je jure....

FLUELLEN, _tenant la canne levée_.--Mangez, je vous prie. Est-ce que
vous voudriez encore un peu d'épices pour votre poireau? Il n'y a pas
encore là assez de poireau, pour jurer par lui.

PISTOL.--Tiens ta canne en repos; tu vois bien que je mange.

FLUELLEN.--Grand bien te fasse, lâche poltron; c'est de bon coeur.--Oh!
mais je vous en prie, n'en jetez pas la moindre miette par terre; la
pelure est bonne pour raccommoder votre crête déchirée. Quand vous
trouverez l'occasion de voir des poireaux, vous m'obligerez beaucoup de
les goguenarder, entendez-vous? Voilà tout.

PISTOL.--Fort bien.

FLUELLEN.--Ah! c'est une bien bonne chose que les poireaux! Tenez, voilà
quatre sous pour guérir votre tête.

PISTOL.--A moi, quatre sous!

FLUELLEN.--Oui, certainement; et en vérité vous les prendrez; ou bien
j'ai encore un poireau dans ma poche que vous mangerez.

PISTOL.--Je prends tes quatre sous comme des arrhes de vengeance.

FLUELLEN.--Si je vous dois quelque chose, je vous payerai en coups de
canne: vous serez marchand de bois, et vous n'achèterez de moi que des
bâtons. Dieu vous accompagne, vous conserve et vous guérisse la tête!

(Il sort.)

PISTOL.--Mort de ma vie! je remuerai tout l'enfer pour venger cet
affront.

GOWER.--Allez, vous n'êtes qu'un lâche rodomont. Comment osez-vous vous
moquer d'une ancienne tradition, qui a pris sa source dans une
circonstance honorable, et dont l'emblème se porte aujourd'hui comme un
trophée, en mémoire de la mort des braves gens; surtout lorsque vous
n'osez pas soutenir vos paroles par vos actions! Je vous ai déjà vu deux
ou trois fois badiner, invectiver ce galant homme. Vous avez cru sans
doute que, parce qu'il ne pouvait pas parler aussi bon anglais que ceux
du pays, il ne saurait pas non plus manier un bâton anglais. Vous voyez
aujourd'hui qu'il en est tout autrement. A commencer donc de ce jour,
prenez cette correction galloise comme une bonne leçon anglaise. Adieu,
portez-vous bien. (Il sort.)

PISTOL, _seul_.--Est-ce que la Fortune se joue de moi à présent! Je
viens d'apprendre que ma chère Hélène est morte à l'hôpital, de la
maladie de France, et voilà mon rendez-vous manqué. Je me fais vieux, et
l'honneur vient d'être expulsé de mes membres affaiblis, à grands coups
de bâton. Eh bien! je m'en vais me faire agent de plaisir, et suivre un
peu mon penchant pour couper les bourses avec dextérité. Je m'en irai
secrètement en Angleterre, et là je filouterai, et je mettrai des
emplâtres sur ces cicatrices, et je jurerai que je les ai attrapées dans
les guerres de France.



SCÈNE II

Troyes en Champagne.--Appartement dans le palais du roi de France.

_Par une porte entrent_ LE ROI HENRI, EXETER, BEDFORD, WARWICK, _et
autres lords anglais; et par l'autre_ LE ROI DE FRANCE, LA REINE
ISABELLE, LA PRINCESSE CATHERINE, LE DUC DE BOURGOGNE _et autres
seigneurs français_.


LE ROI.--Que la paix, qui est l'objet de notre entrevue, y
préside!--Santé et bonheur à notre frère de France, et à notre illustre
soeur!--Beaux jours et prospérité à notre belle princesse et cousine
Catherine! Et vous, membre et rejeton de cette cour, vous dont les soins
ont formé cette auguste assemblée, brave duc de Bourgogne, recevez notre
salut, et vous aussi, princes et pairs de France.

LE ROI DE FRANCE.--Nous sommes dans la joie de vous voir, digne frère
d'Angleterre. Vous êtes le bienvenu! et vous tous aussi, princes
anglais.

LA REINE ISABELLE.--Puisse la fin de ce beau jour, ô grand roi! et
l'issue de cette gracieuse assemblée, être aussi heureuses, qu'est
grande notre joie de vous voir, et d'envisager ces yeux terribles qui
ont eu pour les Français qu'ils ont fixés l'effet mortel de ceux du
basilic. Nous avons le doux espoir que ces regards ont perdu leur venin,
et que ce jour va changer en amour toutes les haines et tous les griefs.

LE ROI.--C'est pour dire _amen_ à ce voeu que nous nous montrons ici.

LA REINE ISABELLE.--Princes de l'Angleterre, je vous salue tous.

LE DUC DE BOURGOGNE.--Vous qui m'êtes également chers, puissants rois de
France et d'Angleterre, recevez mes respectueux hommages.--Que j'ai
déployé toutes les ressources de mon esprit, prodigué tous mes efforts
et tous mes soins, pour amener Vos Majestés à ce rendez-vous royal;
c'est ce que vous pouvez attester tous les deux, chacun de votre côté.
Puisque ma médiation a réussi à vous rapprocher l'un de l'autre, au
point de vous voir face à face, les yeux fixés l'un sur l'autre, qu'on
ne me fasse pas un crime de demander, en présence de cette assemblée de
rois, quel est donc l'obstacle qui retarde la paix; qui empêche que
cette tendre nourrice des arts, de l'abondance et de toutes les
productions heureuses, maintenant indigente et nue, et le sein, déchiré
de plaies, ne puisse enfin de nouveau montrer ses aimables traits dans
ce beau jardin de l'univers, dans notre fertile France? Hélas! depuis
trop longtemps elle est bannie de ce royaume, dont toutes les richesses
naturelles languissent en groupes informes et stériles, et se corrompent
dans leur propre fécondité. Ses vignes, dont les esprits réjouissent le
coeur, meurent non émondées. Ses vergers, comme des prisonniers dont la
chevelure s'est allongée en désordre, poussent des rameaux entremêlés.
Ses terres en friche se couvrent d'ivraie, de ciguë et de triste
fumeterre; et le soc, qui devait extirper ces plantes ennemies, se
rouille dans le repos. Ses vastes prairies, jadis couronnées d'une
agréable moisson de primevères veinées, de pimprenelle, et de trèfle
verdoyant, privées aujourd'hui de la faux, sont dégénérées, et
n'enfantent que des herbes paresseuses. Rien ne prospère, que l'odieuse
bougrande, le chardon épineux, et le vil glouteron: elles ont perdu leur
belle et utile parure. Tels que nos vignobles, nos champs, nos prés et
nos vergers, qui, dépravés dans leurs qualités natives, ne produisent
plus que de sauvages avortons; nous aussi, nos familles et nos enfants,
nous avons oublié ou cessé d'apprendre, faute de temps, les sciences,
ornement de notre patrie. Nous devenons comme des sauvages, comme des
soldats, qui ne méditent plus rien que le sang; livrés aux imprécations
grossières, aux regards féroces, au costume barbare de la guerre, et à
toutes sortes d'habitudes étranges et indignes de l'homme. C'est pour
rétablir les choses dans leur ancien état de splendeur, que vous êtes
ici présents; et ce discours est une prière que je vous adresse, pour
savoir pourquoi la paix ne repousserait pas tous ces maux et ne nous
rendrait pas le bonheur de ses anciennes faveurs.

LE ROI.--Duc de Bourgogne, si vous voulez la paix, dont l'absence laisse
le champ libre à tous les vices que vous avez dénombrés, il faut que
vous l'achetiez par un consentement sans réserve à toutes nos justes
demandes. Vous en avez dans vos mains les articles et les clauses
détaillés en peu de mots.

LE DUC DE BOURGOGNE.--Le roi de France en a entendu la lecture, et il
n'y a point encore donné sa réponse.

LE ROI.--Eh bien, c'est de sa réponse que dépend la paix que vous
sollicitez avec tant d'ardeur.

LE ROI DE FRANCE.--Je n'ai parcouru tous ces articles que d'un oeil
rapide. S'il plaît à Votre Grâce de nommer quelques lords parmi ceux qui
sont présents à ce conseil, pour les relire avec nous, et les examiner
avec plus d'attention, nous allons, sans délai, accepter ce que nous
approuvons, et donner sur le reste notre réponse décisive.

LE ROI.--Volontiers, mon frère.--Allez, mon oncle Exeter, et vous aussi,
mon frère Glocester; et vous, Warwick, Huntington, suivez le roi; et je
vous donne le plein pouvoir de ratifier, d'augmenter, ou de changer,
selon que votre prudence le jugera avantageux à notre dignité, tous les
articles compris ou non compris dans nos demandes; et nous y apposerons
notre sceau royal. (_A la reine._) Voulez-vous, aimable soeur, suivre
les princes, ou rester avec nous?

LA REINE.--Mon gracieux frère, je vais les suivre. Quelquefois la voix
d'une femme peut être utile au bien, lorsque les hommes se débattent
trop longtemps sur des articles trop obstinément exigés.

LE ROI.--Du moins laissez-nous notre belle cousine. Catherine est
l'objet de notre principale demande, et cet article est le premier de
tous.

LA REINE ISABELLE.--Elle est libre de rester.

(Tous sortent excepté Henri, Catherine et sa suivante.)

LE ROI.--Belle Catherine, la plus belle des princesses, voudriez-vous me
faire la grâce d'enseigner à un soldat des termes propres à flatter
l'oreille d'une dame, et à plaider près de son tendre coeur la cause de
l'amour?

CATHERINE.--Votre Majesté se moquerait de moi; je ne saurais parler
votre _Angleterre_.

LE ROI.--O belle Catherine! si vous voulez bien m'aimer de tout votre
coeur français, j'aurai bien du plaisir à vous entendre avouer votre
amour en mauvais anglais.--M'aimez-vous, Catherine?

CATHERINE.--_Pardonnez-moi; je ne saurais dire ce qui me ressemble[38]._

[Note 38: Equivoque sur le mot _like_, semblable, et _to like_, aimer.]

LE ROI.--Un ange, Catherine: et vous ressemblez à un ange.

CATHERINE.--_Que dit-il, que je suis semblable à ces anges?_

ALIX.--_Oui vraiment (sauf votre grâce), ainsi dit-il._

LE ROI.--Je l'ai dit, Catherine, et ne rougis point de l'affirmer.

CATHERINE.--_Oh! bon Dieu! les langues des hommes sont pleines de
tromperies._

LE ROI, _à la dame d'honneur_.--Que dit-elle, belle dame? _que les
langues des hommes sont pleines de tromperies_?

LA DAME.--Oui, que les langues de les hommes _sont pleines de
perfidies_! Voilà le dire de la princesse.

LE ROI.--La princesse n'en est que meilleure Anglaise. Sur ma foi, ma
chère Catherine, ma manière de vous faire la cour va, on ne peut pas
mieux, avec votre peu de connaissance dans ma langue. Je suis bien aise
que vous ne sachiez pas mieux parler anglais; car, si vous le saviez,
vous me trouveriez si uni et si fort sans façon pour un roi, que vous
croiriez que je viens de vendre ma ferme pour en acheter ma couronne. Je
ne sais ce que c'est que de filer en propos galants une déclaration
d'amour; je dis tout rondement, _je vous aime_; et si vous me pressez,
si vous m'en demandez plus que cette question, _est-il bien vrai que
vous m'aimez_? je suis au bout de mon rôle. Donnez-moi votre réponse;
là, du coeur; en même temps frappons-nous dans la main, et tout est dit:
c'est un marché conclu.--Que répondez-vous, madame?

CATHERINE.--_Sauf votre honneur_, moi entendre bien vous.

LE ROI.--Sainte Marie! si vous exigiez de moi des vers ou une danse,
pour vous plaire, chère Catherine, ma foi, ce serait fait de moi; car
pour les vers, je n'ai ni mots ni mesure; et pour la danse je n'ai ni
_mesure_ ni cadence, quoique je sois en bonne mesure pour la force. S'il
ne fallait pour gagner le coeur d'une dame, que sauter en selle, ma
cuirasse sur le dos, sans me vanter, je suis sûr que je ne serais pas
long à sauter sur elle: ou bien, s'il était question de combattre pour
ma maîtresse, ou de faire volter mon cheval pour obtenir ses faveurs, je
me sens en état de m'en tirer aussi bien que le plus hardi, et de me
tenir en selle comme un singe. Mais sur mon Dieu, Catherine, je
n'entends rien à faire les yeux doux, ni à débiter avec grâce mon
éloquence, et je ne sais mettre aucun art dans mes protestations: je ne
sais faire que des serments tout ronds, que je ne profère jamais que je
n'y sois forcé, mais aussi qu'on ne peut jamais me forcer de violer. Si
tu te sens capable, Catherine, d'aimer un cavalier de cette trempe, dont
la figure ne craint plus le hâle, qui ne se regarde jamais dans un
miroir, pour le plaisir de s'y voir, allons, qu'un coup d'oeil déclare
ton choix. Je te parle en soldat: si cette franchise peut t'engager à
m'aimer, accepte-moi; sinon, quand je te dirai que je mourrai, cela sera
bien vrai un jour; mais que je mourrai d'amour pour toi, pardieu, je
mentirais; et cependant je t'aime bien: et tant que tu vivras, chère
Catherine, souviens-toi de prendre un époux d'une trempe d'amour toute
brute et sans artifice; car alors il faut, de toute nécessité, qu'il te
rende ce qui t'appartient, attendu qu'il n'a pas le don d'aller faire sa
cour ailleurs. Il est de beaux diseurs, dont la langue ne tarit jamais,
et qui ont le talent d'attraper avec des rimes les faveurs des dames;
mais leurs beaux discours les en privent bientôt. Après tout, qu'est-ce
qu'un beau parleur? un bavard. Les vers? une ballade. Une bonne jambe
peut se casser, un dos bien droit se courbera, une barbe bien noire
blanchira un jour, une tête bien frisée deviendra chauve, une belle
figure se fanera, un oeil bien saillant se creusera; mais un bon coeur,
Catherine, vaut le soleil et la lune, on plutôt le soleil et non la
lune: car ce coeur brille toujours et ne change jamais dans son cours
invariable. Si tu veux un coeur de cette trempe, prends le mien, prends
un soldat, prends un roi. Eh bien, que réponds-tu à présent à mon amour?
Parlez, ma belle; et avec franchise, je vous en conjure.

CATHERINE.--_Est-il possible à moi de aimer le ennemi de France?_

LE ROI.--Non; il n'est pas possible, sans doute, que vous aimiez
l'ennemi de la France, belle Catherine; mais en m'aimant vous aimeriez
l'ami de la France. Car j'aime si bien la France, que je ne me déferai
pas d'un seul de ses villages: je veux l'avoir à moi tout entière.
Alors, Catherine, quand toute la France m'appartiendra, et que je vous
appartiendrai, toute la France sera à vous, et vous serez à moi.

CATHERINE.--Je ne sais ce que c'est que cela.

LE ROI.--Non? Eh bien! Catherine, je vais essayer de vous le dire en
mots français, lesquels, j'en suis sûr, vont rester suspendus au bout de
ma langue, comme une nouvelle mariée au cou de son époux, c'est-à-dire
de façon à ne pouvoir s'en détacher: essayons. _Quand j'ai la possession
de France, et quand vous avez la possession de moi_ (attendez....
Quoi?.... Morbleu! saint Denis, aide-moi), _donc vôtre est France, et
vous estes mienne_. Il me serait aussi facile, chère Catherine, de
conquérir tout le royaume, que de dire encore autant de français. Je
suis sûr que je ne vous engagerai jamais à rien en parlant français,
sinon à vous moquer de moi.

CATHERINE.--_Sauf votre honneur, le français que vous parlez est
meilleur que l'anglais que je parle_.

LE ROI.--Non pardieu, Catherine, cela n'est pas vrai; mais il faut
avouer que nous parlons tous deux, vous ma langue, et moi la vôtre, on
ne peut pas plus _faux,_ et que nous sommes bien de niveau là-dessus.
Mais enfin, chère Catherine, entendez-vous au moins assez d'anglais pour
comprendre ceci: _Peux-tu m'aimer?_

CATHERINE.--C'est ce que je ne puis dire.

LE ROI.--Y a-t-il quelqu'un de vos voisins, Catherine, qui puisse m'en
instruire? Je les prierai de me le dire.--Allons, je sais que vous
m'aimez; et ce soir, quand vous serez retirée dans votre cabinet, vous
questionnerez cette dame à mon sujet: et je sais bien encore, Catherine,
que les qualités que vous aimerez le mieux en moi sont celles que vous
priserez le moins devant elle. Mais, chère Catherine, daigne épargner
mes ridicules, d'autant plus, aimable princesse, que je t'aime à la
fureur. Si jamais tu es à moi, Catherine (et j'ai en moi une ferme foi,
qui me dit que cela sera), comme je t'aurai conquise par la victoire, il
faut que tu deviennes une mère féconde de bons soldats. Est-ce que nous
ne pourrons pas, toi et moi, entre saint Denis et saint George, former
un garçon, moitié français et moitié anglais, qui aille un jour jusqu'à
Constantinople et y tire la barbe du Grand-Turc[39]. Hem! que dis-tu à
cela, ma belle fleur de lis?

CATHERINE.--Je ne sais pas cela.

LE ROI.--Non, pas à présent; c'est dans la suite que tu le sauras: mais
aujourd'hui tenons-nous-en à la promesse. Promettez-moi donc seulement,
belle Catherine, que de votre côté vous ferez bien votre rôle de
Française, pour former un tel héritier; et pour ma moitié anglaise du
rôle, recevez ma parole, foi de roi et de garçon, que je saurai m'en
acquitter. _Que répondez-vous à cela, la plus belle Catherine du monde,
ma très-chère et divine déesse?_

CATHERINE.--_Your_ majesté _have_ fausse _french enough to deceive de
most_ sage demoiselle _dat is_ en France[40].

[Note 39: Les Turcs ne se sont emparés de Constantinople qu'en l'année
1453, et il y avait déjà trente-un ans que Henri était mort.]

[Note 40: Dialogue moitié français, moitié anglais.]

LE ROI.--Oh! fi de mon mauvais français! Sur mon honneur, en bon anglais
je t'aime, chère Catherine. Je n'oserais pas faire le même serment, que
tu m'aimes et en jurer aussi par mon honneur: cependant le frémissement
de mon coeur commence à me flatter qu'il en est quelque chose, malgré le
peu de pouvoir de ma figure. Je maudis en ce moment l'ambition de mon
père; c'était un homme qui avait la tête pleine de guerres civiles,
quand il m'a engendré: voilà pourquoi j'ai apporté en naissant cet air
déterminé, cet aspect d'acier qui fait que, quand je veux courtiser les
dames, je leur fais peur; mais au fond, Catherine, plus je vieillirai,
et plus je changerai en bien. Ma consolation est que l'âge (ce
destructeur de la beauté) ne saurait enlaidir ma figure. Tu m'auras, si
tu m'as, dans le pire état où je puisse être; et si tu me supportes, tu
me supporteras de mieux en mieux. Ainsi, dis-moi donc, belle Catherine,
veux-tu de moi?--Mettez de côté cette rougeur virginale; déclarez les
pensées de votre coeur avec le regard décidé d'une impératrice;
prenez-moi par la main, et dites: _Henri d'Angleterre, je suis à toi_;
et tu n'auras pas plus tôt enchanté mon oreille de cette douce parole,
que je te répondrai à haute voix: _Chère Catherine, l'Angleterre est à
toi, l'Irlande est à toi, et Henri Plantagenet est à toi_; et ce Henri,
j'ose le dire en sa présence, s'il n'est pas le meilleur des rois, tu le
trouveras le roi des bons garçons. Allons, répondez en musique
discordante; car le son de votre voix est une musique, et c'est votre
anglais qui détonne. Allons, reine des reines, belle Catherine,
ouvre-moi ton coeur quoique en mauvais anglais; dis, veux-tu de moi?

CATHERINE.--C'est comme il plaira au roi mon père.

LE ROI.--Oh! cela lui plaira, Catherine, celui lui plaira.

CATHERINE.--Eh bien, j'en serai contente aussi.

LE ROI.--Oh! cela étant, je vous baise la main, et je vous nomme ma
reine.

CATHERINE.--_Laissez, mon seigneur, laissez, laissez; sur mon honneur,
je ne souffrirai pas que vous abaissiez votre grandeur en baisant la
main de votre indigne serviteure_: excusez-moi, je vous supplie, mon
très-puissant seigneur.

LE ROI.--Eh bien, je vous baiserai donc les lèvres, Catherine.

CATHERINE.--_Les dames et demoiselles de France pour être baisées devant
leurs nopces, il n'est pas la coutume de France._

LE ROI.--Madame mon interprète, que dit-elle?

ALIX.--Que ne pas être de mode par les ladies de France, je ne sais pas
dire _baisers_ en english.

LE ROI.--Baiser!

ALIX.--Votre Majesté entendre mieux que moi.

LE ROI.--Ce n'est pas la mode des filles en France de baiser avant
d'être mariées. N'est-ce pas ce qu'elle a voulu dire?

ALIX.--Oui vraiment.

LE ROI.--Oh! Catherine, les vaines modes cèdent à la puissance des rois.
Ma chère Catherine, nous ne saurions, vous et moi, être compris dans la
liste vulgaire de ceux qui doivent se soumettre aux usages d'un pays.
C'est nous, Catherine, qui faisons les usages; et la liberté, qui marche
à notre suite, ferme la bouche à la censure, comme je veux, pour vous
punir de votre attachement aux petites modes de votre pays, fermer la
vôtre par un baiser: ainsi, de la complaisance.... et de bonne grâce, je
vous prie. (_Il l'embrasse._) Vous avez un charme sur les lèvres! La
seule impression de leur douce ambroisie a plus d'éloquence que toutes
les voix du conseil de France, et elles persuaderaient bien plus vite
Henri d'Angleterre qu'une pétition générale des monarques. Votre père
vient à nous.

(Entrent le roi et la reine de France, le duc de Bourgogne, Bedford,
Glocester, Exeter, Westmoreland et autres seigneurs anglais et
français.)

LE DUC DE BOURGOGNE.--Dieu garde Votre Majesté! Étiez-vous là, mon
cousin, occupé à enseigner l'anglais à notre princesse?

LE ROI.--Je voulais lui enseigner, mon beau cousin, combien je l'aime;
et c'est là, je vous l'assure, du bon anglais.

LE DUC DE BOURGOGNE.--A-t-elle des dispositions?

LE ROI.--Notre langue est un peu dure, cousin, et mon caractère n'est
pas doucereux; de sorte que n'ayant pour moi ni la voix, ni le coeur de
l'adulation, je n'ai pas l'art magique de conjurer en elle l'esprit
d'amour, de manière à l'engager à se montrer sans voile et sous ses
traits naturels.

LE DUC DE BOURGOGNE.--Pardonnez à la franchise de ma gaieté si je vous
réponds à cela. Si vous voulez conjurer en elle, il vous faut faire un
cercle; si vous voulez conjurer l'amour en elle tel qu'il est, il faut
qu'il paraisse nu et aveugle. Or, en ce cas, pouvez-vous blâmer une
jeune fille qui n'a encore été colorée que du seul vermillon de la
pudeur virginale, si elle refuse qu'on lui présente un enfant nu et
aveugle? C'était là sûrement, seigneur, faire une dure proposition à une
jeune princesse.

LE ROI.--Cependant, tout en fermant les yeux, elles y consentent toutes.

LE DUC DE BOURGOGNE.--Elles sont donc excusables, seigneur, puisqu'elles
ne voient pas ce qu'elles font.

LE ROI.--Eh bien, mon cher duc, enseignez donc à votre belle cousine à
consentir de fermer les yeux pour moi.

LE DUC DE BOURGOGNE.--Je le veux bien, seigneur, si vous voulez lui
enseigner à comprendre ce que je vais dire. Les filles sont comme les
mouches qui, pendant les chaleurs de l'été, sont fières et rétives; mais
une fois la Saint-Barthélemy passée, elles semblent aveugles,
quoiqu'elles aient leurs yeux: alors elles souffrent qu'on les touche,
tandis qu'auparavant elles fuyaient jusqu'aux regards.

LE ROI.--Le sens de cela, c'est que me voilà forcé d'attendre le temps
et un été bien chaud. Enfin, du moins, je puis prendre la mouche, votre
cousine, et la faire consentir à être aveugle.

LE DUC DE BOURGOGNE.--Comme l'est l'amour, seigneur, avant d'aimer.

LE ROI.--Il est vrai: et vous avez bien des grâces à rendre à l'amour
sur mon aveuglement, qui m'empêche de voir un si grand nombre de belles
villes françaises, à cause d'une belle fille de France qui se trouve
entre elles et moi.

LE ROI DE FRANCE.--Seigneur, ce n'est qu'en perspective que vous voyez
ces villes: elles sont devenues autant de pucelles; car elles ont toutes
une ceinture de murailles vierges, que la guerre n'a encore jamais
forcées.

LE ROI.--Catherine sera-t-elle ma femme?

LE ROI DE FRANCE.--Oui, comme vous le désirez.

LE ROI.--Je suis satisfait. Ainsi ces villes pucelles dont vous parlez
peuvent lui rendre grâce. Si la beauté vierge qui s'est trouvée sur ma
route s'oppose à l'accomplissement de mes désirs de conquête, elle me
promet de combler mes voeux d'amour.

LE ROI DE FRANCE.--Nous avons consenti à toutes les conditions
raisonnables.

LE ROI.--Cela est-il vrai, mes lords d'Angleterre?

WESTMORELAND.--Le roi a accordé tous les articles: d'abord sa fille, et
ensuite tout le reste, dans toute la rigueur des termes.

EXETER.--Il n'y a qu'une chose à laquelle il n'a pas consenti: c'est
l'article où Votre Majesté demande que le roi de France, ayant
l'occasion d'écrire au sujet de quelques provisions d'offices, traite
Votre Altesse dans la formule suivante, en ajoutant ces termes français:
_Notre très-cher fils Henri d'Angleterre, héritier de France_; et en
latin, ainsi: _Præclarissimus filius noster Henricis, Rex Angliæ et
hæres Franciæ_.

LE ROI DE FRANCE.--Cependant, mon frère, je ne l'ai pas si fort refusé,
que si vous le désirez absolument, je n'y souscrive encore.

LE ROI.--En ce cas, je vous prie, d'amitié et en bonne alliance, de
laisser cet article passer avec les autres: et pour conclusion,
donnez-moi votre fille.

LE ROI DE FRANCE.--Prenez-la, mon fils; et, de son sang, donnez-moi des
enfants qui puissent enfin éteindre la haine qui a si longtemps subsisté
entre ces deux royaumes, rivaux jaloux, toujours en querelle, et dont
les rivages mêmes pâlissent à la vue du bonheur l'un de l'autre. Puisse
cette union établir dans leur sein l'harmonie et une paix digne de deux
monarques chrétiens! Puisse la guerre ne plus présenter jamais son épée
tirée entre la France et l'Angleterre!

TOUS LES SEIGNEURS.--_Amen!_

LE ROI.--A présent, chère Catherine, soyez la bienvenue. (_A
l'assemblée._) Et soyez-moi tous témoins qu'ici j'embrasse mon épouse et
ma reine.

(Fanfares.)

ISABELLE.--Que Dieu, le premier auteur de tous les mariages, confonde en
un seul vos deux royaumes et vos deux coeurs! Comme l'époux et l'épouse,
quoique deux êtres séparés, n'en font plus qu'un par l'amour, qu'il
règne de même entre la France et l'Angleterre une si parfaite union, que
jamais aucun acte malfaisant ne l'altère. Que la cruelle jalousie, qui
trouble trop souvent la couche des mariages fortunés, ne vienne jamais
se glisser dans le pacte de ces royaumes, pour les désunir par un
divorce fatal! que l'Anglais accueille le Français en Anglais, et le
Français l'Anglais en Français!--Dieu exauce ce voeu!

TOUS ENSEMBLE.--Qu'il l'exauce!

LE ROI.--Préparons-nous pour notre hymen.--Ce jour, duc de Bourgogne,
sera celui où nous recevrons votre serment et celui de tous les pairs
pour garants de notre union: ensuite je jurerai ma foi à Catherine
(_s'adressant à elle_), et vous me jurerez la vôtre. Et puissent tous
nos serments être fidèlement gardés et suivis du bonheur!

LE CHOEUR.--Jusqu'ici au moyen d'une plume grossière et inhabile notre
noble auteur a poursuivi son histoire. Courbé sous le poids de sa tâche,
obligé de resserrer dans un champ étroit les plus grands personnages, et
de ne montrer que par intervalles quelques points du cours de leur
gloire, il demande votre indulgence. Henri, cet astre de l'Angleterre,
n'a vécu que peu de jours; mais ce court espace, il l'a rempli d'une
gloire immense. La Fortune avait forgé l'épée avec laquelle il conquit
le plus beau jardin de l'univers, dont il laissa son fils le maître
souverain. Henri VI, couronné dans les langes de l'enfance roi de France
et de l'Angleterre, monta après lui sur le trône; mais tant de mains
embarrassèrent les rênes de son gouvernement, qu'elles laissèrent
échapper la France, et firent couler le sang de l'Angleterre. Nous vous
avons souvent offert ces tableaux sur notre théâtre: daignez donc faire
à celui-ci un accueil favorable[41].

[Note 41: Il y eut une pièce composée sur le même sujet (Henri V) vers
le temps de Shakspeare, mais on ne sait pas positivement si elle parut
avant ou après son _Henri V_. Il paraît cependant assez probable qu'elle
est antérieure. Cette pièce anonyme est fort courte et très-médiocre.]

FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Henri V" ***

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