Home
  By Author [ A  B  C  D  E  F  G  H  I  J  K  L  M  N  O  P  Q  R  S  T  U  V  W  X  Y  Z |  Other Symbols ]
  By Title [ A  B  C  D  E  F  G  H  I  J  K  L  M  N  O  P  Q  R  S  T  U  V  W  X  Y  Z |  Other Symbols ]
  By Language
all Classics books content using ISYS

Download this book: [ ASCII | HTML | PDF ]

Look for this book on Amazon


We have new books nearly every day.
If you would like a news letter once a week or once a month
fill out this form and we will give you a summary of the books for that week or month by email.

Title: Adèle de Sénange
Author: Souza-Botelho, Adélaïde-Marie-Emilie Filleul, marquise de, 1761-1836
Language: French
As this book started as an ASCII text book there are no pictures available.
Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Adèle de Sénange" ***

This book is indexed by ISYS Web Indexing system to allow the reader find any word or number within the document.



[Transcriber's note: Mme de Souza (Adélaïde-Marie-Emilie Filleul,
comtesse de Flahaut, puis marquise de Souza-Botelho) (1761-1836),
_Adèle de Sénange_ (1794)]



Mme de Souza est l'auteur des romans _Adèle de Sénanges_ , 1794,
_Emilie et Alphonse ou Le Danger de se livrer à ses premières
impressions_, 1799, _Charles et Marie_, 1802, _Eugène de Rothelin_,
1808, _Eugénie et Mathilde ou Mémoires de la famille du comte de
Revel_, 1811, etc.


"Avec Mme de Souza, comtesse de Flahaut, nous revenons au roman de
salon, blanc, bleu ou rose, comme la ceinture d'une jeune ingénue de
l'Empire. _Adèle de Sénanges_ (1794), _Charles et Marie_ (1801) nous
ramènent aux bergeries de la fin du XVIIIème siècle." (L. Petit de
Julleville, Histoire de la littérature française, Colin, 1899 p. 140)


"... je me suis remis l'autre matinée à relire ... _Adèle de Sénange_
... Une jeune fille qui sort pour la première fois du couvent où elle a
passé toute son enfance, un beau lord élégant et sentimental, comme il
s'en trouvait vers 1780 à Paris, qui la rencontre dans un léger
embarras et lui apparaît d'abord comme un sauveur, un très-vieux mari,
bon, sensible, paternel, jamais ridicule, qui n'épouse la jeune fille
que pour l'affranchir d'une mère égoïste et lui assurer fortune et
avenir: tous les événemens les plus simples de chaque jour entre ces
trois êtres qui, par un concours naturel de circonstances, ne vont plus
se séparer jusqu'à la mort du vieillard; des scènes de parc, de jardin,
des promenades sur l'eau, des causeries autour d'un fauteuil; des
retours au couvent et des visites aux anciennes compagnes; un babil
innocent, varié, railleur ou tendre, traversé d'éclairs passionnés; la
bienfaisance se mêlant, comme pour le bénir, aux progrès de l'amour;
puis, de peur de trop d'uniformes douceurs, le monde au fond, saisi de
profil, les ridicules ou les noirceurs indiqués, plus d'un original ou
d'un sot marqué d'un trait divertissant au passage; la vie réelle en un
mot, embrassée dans un cercle de choix; une passion croissante, qui se
dérobe, comme ces eaux de Neuilly, sous des rideaux de verdure et se
replie en délicieuses lenteurs; des orages passagers, sans ravages,
semblables à des pluies d'avril; la plus difficile des situations
honnêtes menée à fin jusque dans ses moindres alternatives, avec une
aisance qui ne penche jamais vers l'abandon, avec une noblesse de ton
qui ne fore jamais la nature, avec une mesure indulgente pour tout ce
qui n'est pas indélicat; tels sont les mérites principaux d'un livre où
pas un mot ne rompt l'harmonie. Ce qui y circule et l'anime, c'est le
génie d'Adèle, génie aimable, gai, mobile, ailé comme l'oiseau,
capricieux et naturel, timide et sensible, vermeil de pudeur, fidèle,
passant du rire aux larmes, plein de chaleur et d'enfance. On était à
la veille de la révolution, quand ce charmant volume fut composé; en
93, à Londres, au milieu des calamités et des gênes, l'auteur le
publia. Cette Adèle de Sénange parut dans ses habits de fête, comme une
vierge de Verdun échappée au massacre, et ignorant le sort de ses
compagnes. ..." (notice de Sainte-Beuve pour l'édition de 1840 des
Oeuvres de Mme de Souza)



OEUVRES

COMPLETES

DE

MADAME DE SOUZA


Revues, corrigées, augmentées, imprimées sous les yeux

de l'auteur, et ornées de gravures.


TOME PREMIER.


ADELE DE SENANGE.

CHARLES ET MARIE.


PARIS.

ALEXIS EYMERY, LIBRAIRE-EDITEUR,

RUE MAZARINE, N° 30.

1821.



AVANT-PROPOS


Cet ouvrage n'a point pour objet de peindre des caractères qui sortent
des routes communes: mon ambition ne s'est pas élevée jusqu'à prétendre
étonner par ses situations nouvelles. J'ai voulu seulement montrer,
dans la vie, ce qu'on n'y regarde pas, et décrire ces mouvemens
ordinaires du coeur qui composent l'histoire de chaque jour. Si je
réussis à faire arrêter un instant mes lecteurs sur eux-mêmes, et si,
après avoir lu cet ouvrage, ils se disent: _Il n'y a là rien de
nouveau;_ ils en sauraient me flatter davantage.

J'ai pensé que l'on pouvait se rapprocher assez de la nature, et
inspirer encore de l'intérêt, en se bornant à tracer ces détails
fugitifs qui occupent l'espace entre les événemens de la vie. Des
jours, des années, dont le souvenir est effacé, ont été remplis
d'émotions, de sentimens, de petits intérêts, de nuances fines et
délicates. Chaque moment a son occupation, et chaque occupation a son
ressort moral. Il est même bon de rapprocher sans cesse la vertu de ces
circonstances obscures et inaperçues, parce que c'est la suite de ces
sentimens journaliers qui forme essentiellement le fond de la vie. Ce
sont ces ressorts que j'ai tâché de démêler.

Cet essai a été commencé dans un temps qui semblait imposer à une
femme, à une mère, le besoin de s'éloigner de tout ce qui était réel,
de ne guère réfléchir, et même d'écarter la prévoyance; et il a été
achevé dans les intervalles d'une longue maladie: mais, tel qu'il est,
je le présente à l'indulgence de mes amis.


  .... A faint shadow of uncertain light,
  Such as a lamp whose life doth fade away,
  Doth lend to her who walks in fear and sad affright.


Seule dans une terre étrangère, avec un enfant qui a atteint l'âge où
il n'est plus permis de retarder l'éducation, j'ai éprouvé une sorte de
douceur à penser que ses premières études seraient le fruit de mon
travail.

Mon cher enfant! si je succombe à la maladie qui me poursuit, qu'au
moins mes amis excitent votre application, en vous rappelant qu'elle
eût fait mon bonheur! et ils peuvent vous l'attester, eux qui savent
avec quelle tendresse je vous ai aimé; eux qui si souvent ont détourné
mes douleurs en me parlant de vous. Avec quelle ingénieuse bonté ils me
faisaient raconter les petites joies de votre enfance, vos petits
bons-mots, les premiers mouvemens de votre bon coeur! Combien je leur
répétais la même histoire, et avec quelle patience ils se prêtaient à
m'écouter! Souvent à la fin d'un de mes contes, je m'apercevais que je
l'avais dit bien des fois: alors, ils se moquaient doucement de moi, de
ma crédule confiance, de ma tendre affection, et me parlaient encore de
vous!... Je les remercie... Je leur ai dû le plus grand plaisir qu'une
mère puisse avoir.



de F......


Londres, 1793.



ADELE

DE SENANGE,

OU

LETTRES

DE LORD SYDENHAM.



LETTRE PREMIERE


Paris, ce 10 mai 17.


Je ne suis arrivé ici qu'avant-hier, mon cher Henri; et déjà notre
ambassadeur veut me mener passer quelques jours à la campagne, dans une
maison où il prétend qu'on ne pense qu'à s'amuser. J'y suis moins
disposé que jamais: cependant, ne trouvant point d'objection
raisonnable à lui faire, je n'ai pu refuser de le suivre; mais j'y ai
d'autant plus de regret, qu'indépendamment de cette mélancolie qui me
poursuit et me rend importuns les plaisirs de la société, j'ai
rencontré hier matin une jeune personne qui m'occupe beaucoup. Elle m'a
inspiré un intérêt que je n'avais pas encore ressenti; je voudrais la
revoir, la connaître.... Mais je vais livrer à votre esprit moqueur
tous les détails de cette aventure.

Je m'étais promené à cheval dans la campagne, et je revenais doucement
par les Champs-Elysées, lorsque je vis sortir de Chaillot une énorme
berline qui prenait le même chemin que moi. J'admirais presque
également l'extrême antiquité de sa forme, et l'éclat, la fraîcheur de
l'or et des paysages qui la couvraient. De grands chevaux bien
engraissés, bien lourds, d'anciens valets, dont les habits, d'une
couleur sombre, étaient chargés de larges galons: tout était antique,
rien n'était vieux; et j'aimais assez qu'il y eût des gens qui
conservassent avec soin des modes qui, peut-être, avaient fait le
brillant et le succès de leur jeunesse. Nous allions entrer dans la
place, lorsqu'un charretier, conduisant des pierres hors de Paris,
appliqua un grand coup de fouet à ses pauvres chevaux qui, voulant se
hâter, accrochèrent la voiture, et la renversèrent. Je courus offrir
mes services aux femmes qui étaient dans ce carrosse, et dont une
jetait des cris effroyables. Elle saisit mon bras la première: l'ayant
retirée de là avec peine, je vis une grande et grosse créature, espèce
de femme de chambre renforcée, qui, dès qu'elle fut à terre, ne pensa
qu'à crier après le charretier, protester que madame la Comtesse le
ferait mettre en prison, et ordonner aux gens de le battre, quoique
jusque-là ils se fussent contentés de jurer sans trop s'échauffer. Je
laissai cette furie pour secourir les dames à qui je jugeai qu'elle
appartenait, et dont, injustes que nous sommes, elle me donnait assez
mauvaise opinion.

La première qui s'offrit à moi était âgée, faible, tremblante, mais ne
s'occupant que d'une jeune personne à laquelle j'allais donner mes
soins, lorsque je la vis s'élancer de la voiture, se jeter dans les
bras de son amie, l'embrasser, lui demander si elle n'était pas
blessée, s'en assurer encore en répétant la même question, la pressant,
l'embrassant plus tendrement à chaque réponse. Elle me parut avoir
seize ou dix-sept ans, et je crois n'avoir jamais rien vu d'aussi beau.

Lorsqu'elles furent un peu calmées, je leur proposai d'aller dans une
maison voisine pour éviter la foule et se reposer. Elles prirent mon
bras. Je fus étonné de voir que la jeune personne pleurait. Attribuant
ses larmes à la peur, j'allais me moquer de sa faiblesse, quand ses
sanglots, ses yeux rouges, fatigués, me prouvèrent qu'une peine
ancienne et profonde la suffoquait. J'en fus si attendri, que je
m'oubliai jusqu'à lui demander bien bas, et en tremblant: "Si jeune!
connaissez-vous déjà le malheur? Auriez-vous déjà besoin de
consolation?" Ses larmes redoublèrent sans me répondre: j'aurais dû m'y
attendre; mais avec un intérêt vif et des intentions pures, pense-t-on
aux convenances? Ah! n'y a-t-il pas des momens dans la vie où l'on se
sent ami de tout ce qui souffre?

En entrant dans cette maison, nous demandâmes une chambre pour nous
retirer. L'extrême douleur de cette jeune personne me touchait et
m'étonnait également. Je la regardais pour tâcher d'en pénétrer la
cause, lorsque la dame plus âgée, qui sentait peut-être que les pleurs
de la jeunesse demandent encore plus d'explications que ses
étourderies, me dit: "Vous serez sans doute surpris d'apprendre que la
douleur de ma petite amie vient des regrets qu'elle donne à son
couvent: mais elle y fut mise dès l'âge de deux ans: long-temps
auparavant, je m'y était retirée près de l'abbesse avec laquelle
j'avais été élevée dans la même maison. Nous fûmes séduites par les
grâces et la faiblesse de cette petite enfant: l'abbesse s'en chargea
particulièrement ; et depuis, son éducation et ses plaisirs furent
l'objet de tous nos soins. Sa mère l'avait laissée jusqu'à ce jour,
sans jamais la faire sortir de l'intérieur du monastère; et nous
pensions, qu'ayant deux garçons, elle désirait peut-être que sa fille
se fît religieuse: mais tout-à-coup, avant-hier, elle a fait dire
qu'elle la reprendrait aujourd'hui. Adèle se désolait en pensant qu'il
fallait quitter ses amies, et j'ose dire sa patrie; car, sentimens,
habitudes, devoirs, rien ne lui est connu au-delà de l'enceinte de
cette maison. Aussi, lorsque la voiture de sa mère est arrivée, et que
cette femme que vous avez vue s'est présentée, comme la personne de
confiance à qui nous devions remettre notre chère enfant, nous avons
craint qu'il ne fallût employer la force pour la faire sortir, et
l'arracher des bras de l'abbesse. J'ai voulu adoucir sa douleur en la
suivant, et la présentant moi-même à une mère qui désire sans doute de
la rendre heureuse, puisqu'elle la rappelle auprès d'elle."

A ces mots, les pleurs de la petite redoublèrent, et sa vieille amie la
supplia de se calmer. "Par pitié pour moi, lui disait-elle, ne me
montrez pas une douleur si vive; pensez à celle que je ressens! Au nom
de votre bonheur, ma chère Adèle, faites un effort sur vous-même; si
cette femme revenait, que ne dirait-elle pas à votre mère? déjà elle a
osé blâmer vos regrets." -- La pauvre petite sentait sûrement qu'elle
ne pouvait pas lui obéir; car elle se précipita aux pieds de son amie,
et cacha sa tête sur ses genoux; nous n'entendîmes plus que ses
sanglots.

Presque aussi ému qu'elles-mêmes, je m'en étais rapproché; j'avais
repris leurs mains, je les plaignais, j'essayais de leur donner du
courage, lorsque cette espèce de gouvernante, qui, je crois, nous avait
écoutés, rentra et dit en me voyant si attendri, si près d'elles:
"Comment donc, Monsieur! Mademoiselle doit être fort sensible à votre
intérêt! Je doute cependant que madame la Comtesse fût satisfaite de
voir Mademoiselle faire si facilement de nouvelles connaissances." --
Je me rappelai que sa mère l'avait toujours tenue loin d'elle, qu'elles
étaient parfaitement étrangères l'une à l'autre; et je repartis avec
mépris: "C'est une facilité dont madame sa mère jouira bientôt; elle
sera, je crois, fort utile à toutes deux. -- Je n'entends pas ce que
Monsieur veut dire. -- Eh bien! lui répondis-je, vous pourrez en
demander l'explication à madame la Comtesse. -- Je n'y manquerai pas,"
dit-elle en ricanant; et, charmée de montrer son autorité, elle ajouta
avec aigreur: "Mademoiselle, la voiture est prête; je vous conseille
d'essuyer vos yeux, afin que madame votre mère ne voie pas la peine
avec laquelle vous retournez vers elle." Nous nous levâmes sans lui
répondre, et nous la suivîmes dans un silence que personne n'avait
envie de rompre.

Avant de monter en voiture, Adèle me salua avec un air de
reconnaissance et de sensibilité que rien ne peut exprimer. Sa vieille
amie me remercia de mes soins, de l'intérêt que je leur avais témoigné.
Je lui demandai la permission d'aller savoir de leurs nouvelles: elle
me l'accorda, en disant: "Je pensais avec peine que peut-être nous ne
nous reverrions plus." -- Concevez-vous, Henri, que cette petite
aventure si simple, qui vous paraîtra si insignifiante, m'ait laissé un
sentiment de tristesse qui me domine encore?

Que pensez-vous d'une mère qui peut ainsi négliger son enfant? oublier
le plus sacré des devoirs, le premier de tous les plaisirs? -- Ah!
pauvre Adèle, pauvre Adèle!.... En la voyant quitter sa retraite pour
entrer dans un monde qu'elle ne connaît pas; en voyant sa douleur, je
sentais cette sorte de pitié que nous inspire le premier cri d'une
enfant. Hélas! le premier son de sa voix est une plainte; sa première
impression est de la souffrance! Que trouvera-t-il dans la vie?

Je faisais des voeux pour le bonheur d'Adèle, et je me disais avec
mélancolie combien il était incertain qu'elle en connût jamais. Malgré
moi, je regardais ses larmes comme de tristes pressentimens; et je me
reproche de l'avoir laissée sans lui dire, au moins, que je ne
l'oublierais pas, et qu'elle comptât sur moi, si jamais elle avait
besoin d'un ami zélé ou compatissant. Mais, adieu, mon cher Henri, je
pars, et je pense avec plaisir que j'ai beaucoup de chemin à faire,
bien du temps à être seul. Il est pourtant assez ridicule de faire
courir des gens, des chevaux, pour arriver dans une maison dont je
voudrais déjà être parti.


LETTRE II.


Au château de Verneuil, ce 16 mai.


Me voilà arrivé, mon cher Henri, l'esprit toujours occupé de cette
sensible Adèle; j'y ai beaucoup réfléchi. Certes, si j'eusse pu deviner
qu'il existait parmi nous une jeune fille soustraite au monde depuis sa
naissance, unissant à l'éducation la plus soignée, l'ignorance et la
franchise d'une sauvage, avec quel empressement je l'eusse recherchée!
que de soins pour lui plaire! quel bonheur d'en être aimé! Je ne lui
aurais demandé que d'être heureuse et de me le dire. Quel plaisir de la
guider, de lui montrer le monde peu à peu et comme par tableaux, de lui
donner ses idées, ses goûts, de la former pour soi! Avec quelle
satisfaction je l'eusse fait sortir de sa retraite, pour lui offrir à
la fois toutes les jouissances, tous les plaisirs, tous les intérêts!
Dans sa simplicité, peut-être aurait-elle cru que mes défauts
appartenaient à tous les hommes; tandis que son jeune coeur n'aurait
attribué qu'à moi seul les biens dont elle jouissait.... Mais il est
trop tard, beaucoup trop tard; ces huit jours passés dans le monde, ces
huit jours la rendront semblable à toutes les femmes: n'y pensons plus;
n'en parlons jamais.

Avec le goût que je vous connais pour les portraits et pour le bruit,
vous seriez fort content ici. Quand j'y suis arrivé, madame de Verneuil
et sa société avaient l'air de m'attendre, de me désirer; et quoique
j'entendisse plusieurs personnes demander mon nom, toutes avaient un
air de connaissance et même d'amitié qui vous aurait charmé. Lord D....
a parlé de ma fortune, dont je ne savais pas jouir; de ma jeunesse,
dont je n'usais pas; de ma raison, qui ne m'a jamais fait faire que des
folies: enfin, il a fait de moi un portrait tout nouveau et si
ridicule, qu'il paraissait divertir beaucoup madame de Verneuil. Cette
jeune femme riait, questionnait, plaisantait, comme si je n'eusse pas
été dans la chambre. Je désirais tant d'être distrait, que pour la
première fois j'enviai cette disposition à s'amuser; et souhaitant
qu'elle me communiquât sa gaieté, je ne m'occupai que d'elle.
Véritablement, pendant une heure, je n'eus d'idées que celles qu'elle
me donnait. Lui demandais-je un nom? elle me peignait la personne. Elle
a un tel besoin de rire et de se moquer, qu'elle n'aime et ne remarque
que les choses ridicules; c'est un jeune chat qui égratigne, mais qui
joue toujours. Comme elle n'a jamais la prétention d'occuper tout un
cercle, qu'elle ne cherche même pas à attirer l'attention, elle parle
toujours bas à la personne qui est près d'elle; ce qui donne à sa
malignité un air de confiance qui fait qu'on la lui pardonne.

Elle m'a fait connaître cette société, comme si j'y eusse passé ma vie.
"Voyez, me disait-elle, ces deux personnes qui disputent avec tant
d'aigreur: ce sont deux hommes de lettres. Leur présence constitue
beaux esprits les maîtres d'une maison. L'un, plein d'orgueil, entendra
volontiers du bien des autres, parce que l'opinion qu'il a de sa
supériorité empêche qu'il ne soit blessé par les éloges qu'on donne à
ses rivaux. L'autre, pensant et disant du mal de tout le monde, permet
aussi qu'on se moque de lui quelquefois. Tous deux pleins d'esprit,
tous deux méchans; avec cette nuance que, pour faire une épigramme,
l'un a besoin d'un ressentiment; et qu'il ne faut à l'autre qu'une
idée. -- Pour cet homme avec des cheveux blancs et un visage encore
jeune," me dit-elle, en me désignant un homme entouré de jeunes gens
qui l'écoutaient comme un oracle, "il a éprouvé des malheurs sans être
malheureux. Tour à tour riche et pauvre, personne ne se passe mieux de
fortune. Les femmes ont occupé une grande partie de sa vie; parfait
pour celle qui lui plaît, jusqu'au jour où il l'oublie pour une qui lui
plaît davantage: alors son oubli est entier; son temps, son coeur, son
esprit sont remplis lorsqu'il est amusé. A peine sait-il qu'il a donné
des soins à d'autres objets; et si jamais on veut le rappeler à
d'anciennes liaisons, on pourra les lui présenter comme de nouvelles
connaissances. Il sera toujours aimable parce qu'il est insouciant.
Vous semblez étonné, ajouta-t-elle; c'est peut-être que vous n'avez pas
assez démêlé l'insouciance de la personnalité." -- Je la priai de
vouloir bien m'expliquer la distinction qu'elle en faisait. -- "L'homme
insouciant ne s'attache ni aux choses, ni aux personnes," me
répondit-elle; "mais il jouit de tout, prend le mieux de ce qui est à
sa portée, sans envier un état plus élevé, ni se tourmenter de
positions plus fâcheuses. Lui plaire, c'est lui rendre tous les moyens
de plaire; et n'étant pas assez fort ni pour l'amitié ni pour la haine,
vous ne sauriez lui être qu'agréable ou indifférent. L'homme personnel,
au contraire, tient vivement aux choses et aux personnes; toutes lui
sont précieuses; car dans le soin qu'il prend de lui, il prévoit la
maladie, la vieillesse, l'utile, l'agréable, le nécessaire: tout peut
lui servir pour le moment ou pour l'avenir. N'aimant rien, il n'est
aucun sentiment, aucun sacrifice, qu'il n'attende et n'exige de ce qui
a le malheur de lui appartenir. -- Mais vous ne me parlez point des
femmes? -- C'est, me répondit-elle en riant, que j'y pense le moins
possible; cependant j'ai fait un conte tout entier pour elles. Je ne me
suis occupée que des vieilles: je ne regarde point les jeunes; j'ai
toujours peur de les trouver trop bien ou trop mal." -- Je dois
entendre demain ce petit ouvrage (1) [(1) Ce conte est placé à la fin
de ces lettres.]; s'il en vaut la peine, je vous l'enverrai. -- Adieu,
donnez-moi donc de vos nouvelles.


LETTRE III.


Paris, ce 24 mai.


Je me plaisais assez chez madame de Verneuil, mon cher Henri; son
esprit me paraissait toujours nouveau, suffisamment juste, un peu
railleur par le besoin de s'amuser, mais sa gaieté si vraie, que je la
partageais sans le vouloir, quelquefois même sans l'approuver. Enfin,
près d'elle, j'étais occupé sans être amoureux, et je l'amusais,
disait-elle, sans l'intéresser. Un sage de vingt-trois ans la faisait
rire; et ma raison lui paraissait plus ridicule que la folie des
autres. Elle se serait moquée bien davantage, si elle avait su que cet
Anglais si sévère restait occupé malgré lui d'une jeune personne qu'il
n'avait vue qu'un instant. -- Adèle avait fait sur moi une impression
qui m'étonnait, et que vainement je voulais détruire. Son souvenir
venait se mêler à toutes mes pensées, soit que je voulusse l'éloigner,
en me représentant combien l'amour serait dangereux pour une ame
ardente comme la mienne; ou qu'entraîné, sans m'en apercevoir, j'osasse
penser au bonheur d'un mariage formé par une mutuelle affection. Adèle
ne cessait de m'occuper. -- J'avais beau le dire qu'elle n'était plus à
son couvent; que peut-être je ne la retrouverais jamais, qu'il fallait
l'oublier;


En songeant qu'il faut qu'on l'oublie,

On s'en souvient (1) [(1) Voici le couplet de l'ancienne chanson que
cite lord Sydenham:


  Pour chasser de sa souvenance
  L'ami secret,
  On se donne tant de souffrance
  Pour peu d'effet!
  Une si douce fantaisie
  Toujours revient;
  En songeant qu'il faut qu'on l'oublie,
  On s'en souvient .].


et la raison même me parlait d'elle. Madame de Verneuil seule avait le
pouvoir de me distraire: je la cherchais avec soin; je me plaçais à ses
côtés comme un homme qui craint ou fuit un danger. Je commençais à
espérer que si le hasard ne me faisait pas rencontrer Adèle, je
finirais sûrement par n'y plus penser; lorsqu'hier, peut-être pour mon
malheur, il s'éleva une dispute chez madame de Verneuil, pour savoir
s'il était plus heureux d'être aimé d'une très-jeune personne, que de
l'être par une femme qui eût déjà connu l'amour. Les vieillards
préféraient l'innocence; la jeunesse voulait des sacrifices, de grandes
passions: on dissertait lourdement, lorsque madame de Verneuil fit ces
vers:


  Amans, amans, si vous voulez m'en croire,
  A des coeurs innocens consacrez vos désirs;
  Supplanter un amant peut donner plus de gloire ,
  Soumettre un coeur tout neuf donne plus de plaisir.


Personne ne les sentit plus que moi, et seul je ne les louai point.
J'osai même contredire madame de Verneuil, plaisanter sur l'amour,
douter de l'innocence: je disputais pour le plaisir d'entendre des
raisons que j'avais repoussées mille fois. Ma tête était remplie
d'Adèle, et je passai le reste du jour, la nuit entière, à y penser. --
Je me disais que la voir n'était pas m'engager.... que peut-être je
négligeais un bien que je ne retrouverais pas.... D'autres fois,
redoutant l'amour, je me promettais de la fuir. Mais bientôt, me
moquant de moi-même, je m'admirais de me créer ainsi des dangers et une
perfection imaginaire. Je pensai qu'elle avait sûrement des défauts que
l'habitude de la voir me ferait découvrir; et que pour cesser de la
craindre, il ne fallait que la braver. La pitié vint encore se mêler à
toutes mes réflexions. Je me la représentai malheureuse; car je ne
doute point que sa mère, après l'avoir abandonnée si long-temps, ne
l'ait rapprochée d'elle pour la tourmenter. Une voix secrète me
reprochait le temps que j'avais perdu. Dans cette agitation je me
déterminai à partir, sachant bien que, même si je devenais amoureux, il
serait impossible que je fusse assez insensé pour offrir mon coeur et
ma main à celle que je ne connaissais pas....

Que de temps je vais passer à l'étudier, à l'éprouver! Mais si un jour
je puis acquérir la certitude qu'elle possède toutes les qualités qu'il
faut pour me rendre heureux; si je peux lui plaire, qui pourra
s'opposer à mon bonheur? N'ai-je pas tout ce qu'il faut en France pour
décider un mariage? Un grand nom, une fortune immense; sûrement sa mère
n'en demandera pas davantage. Elle verra un établissement convenable
pour sa fille, et ne s'informera même pas si elle pourra être heureuse;
mais mon coeur le lui promet; et si jamais elle m'appartient, puisse sa
vie entière n'être troublée par aucun nuage!

Dès que je fus arrivé ici, j'allai au couvent d'Adèle; on me dit qu'il
était trop tard, que, passé huit heures, personne ne pouvait être admis
à la grille. Ce ne sera donc que demain que je saurai à qui m'adresser
pour avoir de ses nouvelles; mais demain j'en aurai certainement, et je
vous écrirai. Adieu, mon cher Henri.


LETTRE IV.


Paris, ce 26 mai.


Vous devez être content: n'avez-vous pas quelque secret pressentiment
qui vous annonce une aventure ridicule? -- J'allai hier au couvent
d'Adèle, et je m'abandonnais aux plus flatteuses espérances. En entrant
dans la cour, je vis beaucoup de voitures, de valets, de curieux qui
attendaient; enfin l'appareil d'une cérémonie, quoiqu'il y eût sur tous
les visages une sorte de tristesse qui ne me donnait point l'idée d'une
fête.

Je demandai l'Abbesse: on me répondit qu'elle était à l'église; qu'on y
célébrait dans ce moment le mariage d'une jeune personne qui avait été
élevée dans cette maison, mais que dans quelques instans je serais
admis à la grille. A peine ce peu de mots avaient-ils été prononcés que
je vis tous les cochers courir à leurs chevaux, les valets entourer la
porte de l'église, et le peuple se presser au bas des degrés qui y
conduisent. Bientôt les portes s'ouvrirent, et jugez de mon trouble en
voyant paraître Adèle, parée avec éclat, mais bien moins jolie que le
jour où je la rencontrai pour la première fois. Elle était couverte
d'argent et de diamans. Cette magnificence contrastait si fort avec son
extrême pâleur, que j'en fus attendri jusqu'aux larmes. Elle descendit
l'escalier sans lever les yeux, donnant la main à un jeune homme que je
crois être le marié, car il était paré aussi comme on l'est un jour de
noces. Sa figure est belle, son maintien modeste et doux. Il la
regardait avec des yeux qui semblaient chercher à la rassurer;
cependant je ne lui trouvai point cet air heureux que l'on a lorsque le
coeur est assuré du coeur.... Adèle, oserait-il vous épouser sans amour?

Immédiatement après venait un vieillard goutteux, qui est sans doute le
père du jeune homme. Il se traînait, appuyé sur deux personnes qui
avaient peine à le soutenir; et s'il n'avait pas eu l'air
très-souffrant, son extrême parure l'aurait rendu bien ridicule. La
mère d'Adèle le suivait; je l'aurais devinée partout où je l'aurais
rencontrée. Ses traits ressemblent à ceux de sa fille; mais qu'ils ont
une expression différente! Adèle a l'air noble et sensible; sa mère
paraît fière et sévère. Dans quelqu'état qu'elles fussent nées, la
beauté de leur taille, la régularité de leurs traits les feraient
distinguer parmi toutes les femmes: mais Adèle a un charme
irrésistible; son ame semble attirer toutes les autres; elle vous plaît
sans avoir envie de vous plaire, et vous laisse persuadé que si elle
eût parlé, si elle fût restée, elle vous aurait attaché encore
davantage.

Ils montèrent tous les quatre dans la même voiture; et, sans m'amuser à
regarder le reste de la noce, je sortis à pied du couvent, prenant le
chemin que je leur avais vu prendre. Je les regardai tant que je pus
les voir, mais sans me hâter de les suivre. Je marchais lentement,
livré à mes réflexions: ma tristesse augmentait, en me retrouvant sur
cette même route où la première fois j'avais rencontré Adèle. Aussi
lorsque je fus arrivé à l'endroit où sa voiture s'était cassée, je fus
effrayé de ce danger comme s'il eût été présent. Je n'avais pas encore
pensé qu'elle aurait pu être blessée, et cette idée me fit frémir. Il
me fut impossible d'avancer davantage; j'allais, je revenais sous ces
mêmes arbres, parcourant le même espace où nous avions été ensemble.
Enfin j'entrai dans la maison où je l'avais conduite; je demandai cette
chambre où ses larmes m'avaient si vivement attendri; et là
j'interrogeai mon coeur, j'y trouvai ce regret qu'on éprouve lorsqu'on
perd un bonheur dont on s'était fait une vive idée.... Peut-être ne
m'aurait-elle jamais aimé; sûrement je ne l'aimais pas encore non plus;
mais elle avait réveillé en moi toutes ces espérances d'amour, de
bonheur intérieur: biens suprêmes!... Que de réflexions ne fis-je pas
sur ces mariages d'intérêt, où une malheureuse enfant est livrée par la
vanité ou la cupidité de ses parens à un homme dont elle ne connaît ni
les qualités, ni les défauts. Alors il n'y a point l'aveuglement de
l'amour; il n'y a pas non plus l'indulgence d'un âge avancé: la vie est
un jugement continuel. Eh! quelles sont les unions qui peuvent résister
à une sévérité de tous les momens? Les enfans même n'empêchent pas ces
sortes de liens de se rompre. Ah! pourquoi toutes ces idées? pourquoi
m'occuper encore d'Adèle? Peut-être ne la reverrai-je jamais....
Cependant je ne puis cesser d'y penser. Les larmes qu'elle répandait en
quittant son couvent étaient trop amères pour être toutes de regret; je
crains bien que le peur de ce mariage ne les fît aussi couler.


LETTRE V.


Paris, ce 16 juin.


Il y a déjà plus de quinze jours que je ne vous ai donné de mes
nouvelles, mon cher Henri. Pendant ce temps ma vie a été si insipide,
si monotone, que j'aurais craint de vous communiquer mon ennui en vous
écrivant; je garderais encore le même silence, si, hier, je n'avais pas
été tout-à-coup réveillé de cette léthargie par la vue d'Adèle,
aujourd'hui madame la marquise de Sénange.

J'avais traîné mon oisiveté au spectacle. Le premier acte était déjà
assez avancé, sans que je susse quel opéra on représentait: et j'étais
bien déterminé à ne pas le demander; car étant venu pour me distraire,
je prétendais qu'on m'amusât, sans même être disposé à m'y prêter.
J'étais assis au balcon, à moitié couché sur deux banquettes, bâillant
à me démettre la mâchoire, lorsqu'on monsieur très-officieux et
très-parlant me dit: "Voilà une actrice qui chante avec bien de
l'expression. -- Elle me paraît crier beaucoup, lui répondis-je; mais
je n'entends pas un mot de ce qu'elle dit. -- Ah! c'est que monsieur ne
sait peut-être pas qu'on vend ici des livres où sont les paroles de
l'opéra; si monsieur veut, je vais lui en faire avoir un. -- Non, je ne
suis pas venu ici pour lire: on m'a dit que ce spectacle m'amuserait;
c'est l'affaire de ces messieurs qui chantent là-bas; je ne dois pas me
mêler de cela." Alors il me quitta pour aller déranger quelqu'un de
plus sociable que moi.

Continuant à ne rien comprendre à la joie ou aux chagrins des acteurs,
je tournai le dos au théâtre, et me mis à examiner la salle, lorsqu'à
quelque distance de moi on ouvrit avec bruit une loge dans laquelle je
vis paraître Adèle, parée avec excès. Je n'ai jamais vu tant de
diamans, de fleurs, de plumes, entassés sur la même personne:
cependant, comme elle était encore belle! Je sentais qu'elle pouvait
être mieux, mais aucune femme n'était aussi bien. Sa mère et ce beau
jeune homme étaient avec elle. Je jugeai à son étonnement, aux
questions qu'elle parut leur faire, que c'était la première fois
qu'elle venait à ce spectacle; et je ne sais pourquoi je fus bien aise
que le hasard m'y eût conduit aussi pour la première fois.

Adèle eut l'air de s'amuser beaucoup. Pendant l'entr'acte, elle promena
ses regards sur toute la salle; mais à peine m'eut-elle aperçu, que je
la vis parler à sa mère avec vivacité, me désigner, reparler encore, et
toutes deux me saluèrent, en me faisant signe de venir dans leur loge.
J'y allai; Adèle me reçut avec un sourire et des yeux qui m'assurèrent
qu'elle était bien aise de me revoir. Sa mère m'accabla de remercîmens
pour les soins que j'avais donnés à sa fille. Ne sachant que répondre à
tant d'exagérations, je m'adressai au jeune homme, et lui fis une
espèce de compliment sur mon bonheur d'avoir été utile à sa femme. "--
Ma femme! reprit-il d'un air surpris; je n'ai jamais été marié. --
Comment, lui dis-je en montrant Adèle, vous n'êtes pas le mari de cette
belle personne? -- Non, répondit-il, c'est ma soeur. -- Votre soeur!
Mais vous lui donniez la main à l'église le jour son mariage?" Adèle se
retourna avec vivacité et me dit: "Est-ce que vous y étiez?..." -- Un
air d'innocence et de joie brillait dans ses yeux et l'embellissait
encore; il me semblait qu'un sentiment secret nous éclairait, au même
instant, sur l'intérêt qui m'avait porté à la chercher.... Combien
j'étais ému! Insensé que je suis.... Hélas! le jeune homme détruisit
bientôt une si douce illusion en me disant: "Qu'il avait donné le bras
à sa soeur parce que le marié, ayant été pris le matin d'une attaque de
goutte, avait besoin d'être soutenu. -- Quoi! m'écriai-je avec une
vivacité, une indignation dont je ne fus pas le maître, est-ce que ce
serait ce vieillard qui marchait après vous? -- Oui," répondit-il d'un
air si embarrassé, que bientôt après il nous quitta. Un regard sévère
de sa mère m'apprit combien mon exclamation lui avait déplu; et voulant
peut-être éviter que je ne fisse encore quelques réflexions aussi
déplacées, elle m'accabla de questions sur ma famille, sur mon pays,
sur mon goût pour les voyages, sur les lieux que j'avais parcourus, sur
ceux où je comptais aller; enfin elle m'excéda.

Mais combien j'étais plus tourmenté de voir cette Adèle, il n'y a pas
encore un mois, si ingénue, si timide, maintenant occupée du spectacle
comme si elle y eût passé sa vie; riant, se moquant; enchantée de voir
et d'être vue! Tout en elle me blessa; paraissait-elle attentive?
j'étais choqué qu'elle pût se distraire de sa nouvelle situation. Sa
légèreté me révoltait plus encore. Peut-elle, me disais-je, après avoir
consenti à donner sa main à un homme que sûrement elle déteste,
peut-elle goûter aucun plaisir?... Je cherchais en vain quelques traces
de larmes sur ce visage dont la gaieté m'indignait. Si elle eût eu
seulement l'apparence de la tristesse, du regret, je me dévouais à elle
pour la vie: la pitié aurait achevé de décider un sentiment qu'une
sorte d'attrait avait fait naître; mais sa gaieté m'a rendu à moi-même.
-- Quelle honte que ces mariages! Il y a mille femmes qu'on ne voudrait
pas revoir, qu'on n'estimerait plus, si elles se donnaient
volontairement à l'homme qu'elles se résignent à épouser.

Toute la magnificence qui entourait Adèle me semblait le prix de son
consentement. Je me rapprochai d'elle; et sans fixer un instant mes
yeux sur les siens, j'examinais sa parure avec une attention si
extraordinaire, qu'elle en eut l'air embarrassée. Mon visage exprimait
le plus froid dédain, et je ne proférais que des éloges stupides.
Voilà, disais-je, de bien belles plumes! -- Vos diamans sont d'une bien
belle eau! -- Votre collier est d'un goût parfait -- Elle ne répondait
que par monosyllabes, et cherchait toujours à tourner la conversation
sur d'autres objets; mais je la ramenais avec soin à l'admiration que
semblait me causer sa parure. Ne paraissant frappé que de l'odieux
éclat qui l'environnait, ne louant que ce qui n'était pas à elle, je ne
doutais pas qu'elle ne devinât les sentimens que j'éprouvais. Je lui
parlai de sa robe, de ses rubans! Mes regards tombèrent par hasard sur
ses mains; elle craignit sans doute que je ne louasse encore de fort
beaux bracelets qu'elle portait, et remit ses gants avec tant d'humeur,
qu'un des fils s'étant cassé, tout un rang de perles s'échappa. Sa mère
se récria sur la maladresse de sa fille, sur la valeur de ces perles
qui étaient uniques par leur grosseur et leur égalité. -- Elles ont
coûté bien cher, dis-je en regardant Adèle, qui me répondit en prenant
à son tour l'air du dédain: _elles sont sans prix_..... Je la
considérai avec étonnement: elle baissa les yeux et ne me parla plus.

Que veut-elle dire avec ces mots _sans prix?_... Sa mère faisait un tel
bruit, se donnait tant de mouvement, que nous nous mîmes aussi à
chercher. Ces perles étaient toutes tombées dans la loge; j'en
retrouvai la plus grande partie, et les rendis à Adèle, qui me dit avec
assez d'aigreur, qu'elle regrettait la peine que j'avais prise pour
elle. -- Sa mère s'émerveilla sur le bonheur de m'avoir toujours de
nouvelles obligations, et me pria d'aller leur demander à dîner un des
jours suivans. Je refusai; elle insista: mais sa fille eut tellement
l'air de le redouter, qu'aussitôt j'acceptai. Cependant ces mots _sans
prix_ me reviennent sans cesse.... Ah! si elle avait été sacrifiée!...
Que je la plaindrais!... Mais sa gaieté! cette gaieté vient tout
détruire. Que ne puis-je l'oublier!


LETTRE VI.


Paris, ce 20 juin.


J'ai été dîner chez Adèle aujourd'hui, mon cher Henri; et comme vous
aimez les portraits, les détails, je vais essayer de vous faire
partager tout ce que j'ai ressenti. -- Je suis arrivé chez elle un peu
avant l'heure où l'on se met à table. Jugez si j'ai été étonné de la
trouver habillée avec la plus grande simplicité: une robe de mousseline
plus blanche que la neige, un grand chapeau de paille sous lequel les
plus beaux cheveux blonds retombaient en grosses boucles; point de
rouge, point de poudre; enfin, si jolie et si simple, que j'aurais
oublié son mariage, sa magnificence, sa gaieté, si son vieux mari ne me
les avait rappelés plus vivement que jamais. Cependant il m'a reçu avec
assez de bonhomie, m'a fait mettre à table près de lui, m'a appris
qu'il avait été en Angleterre, il y avait plus de cinquante ans; qu'il
en avait alors vingt, et qu'il y avait été bien heureux. Pendant tout
le dîner, il n'a parlé des Anglaises qu'il avait connues. Aucune
d'elles ne vivait plus; et j'étais si peiné de répondre à chaque
personne qu'il me nommait, _elle est morte..... elle n'existe plus; --
déjà!..... encore!_ disait-il tristement. Les compagnons de sa
jeunesse, qu'il avait vu mourir successivement, l'avaient moins frappé.
Ce n'avait jamais été que la maladie d'un seul, la perte d'un seul qui
l'avait affligé; mais là, il se rappelait à la fois un grand nombre de
gens qu'il n'avait pas vu vieillir, quoiqu'il se souvînt qu'ils fussent
tous de son âge. J'étais si fâché des retours qu'il devait faire sur
lui-même, que, lorsqu'il m'a nommé une de mes tantes, que nous avons
perdue à vingt ans, j'ai senti une sorte de douceur à lui apprendre
qu'elle était morte si jeune: et lui-même, probablement sans s'en
rendre raison, s'est arrêté avec elle, ne m'a plus parlé que d'elle, et
s'est beaucoup étendu sur le danger des maladies vives dans la
jeunesse. Je suis entré dans ses idées; je ne m'occupais plus que de
lui; et réellement j'étais si malheureux de l'avoir attristé, que
j'aurais consenti volontiers à passer le reste du jour à l'écouter ou à
le distraire.

Après dîner, nous sommes retournés dans le salon. Monsieur de Sénange
s'est endormi dans son immense fauteuil; Adèle s'est mise à un grand
métier de tapisserie; et moi je me suis rapproché d'elle. Je la
regardais travailler avec plaisir. J'étais bien aise que le sommeil de
son mari, la forçant à parler bas, nous donnât un air de confiance et
d'intimité, auquel je n'aurais pas osé prétendre. Le respect qu'elle
paraissait avoir pour son repos, sa douceur, tout faisait renaître en
moi le premier intérêt qu'elle m'avait inspiré.

En observant la simplicité de sa parure, j'ai osé lui dire que je la
trouvais presque aussi belle que le jour où elle était sortie du
couvent; elle m'a répondu assez sèchement, qu'elle ne faisait jamais sa
toilette que le soir. J'ai vu qu'elle aurait été bien fâchée que je
crusse que c'était pour moi qu'elle avait renoncé à tout son éclat;
mais le craindre autant, n'était-ce pas me prouver un peu qu'elle y
avait pensé? Elle m'a fait beaucoup d'excuses de m'avoir reçu en tiers
avec eux, a dit que, sa mère étant malade, elle n'avait pas osé inviter
du monde sans elle...; que si elle avait su où je demeurais, elle
m'aurait fait prier de prendre un autre jour.... et, sans attendre ma
réponse, elle s'est levée, en me demandant la permission d'aller
rejoindre sa mère. Elle a fait venir quelqu'un pour rester auprès de
son mari, et, marchant sur la pointe des pieds, elle est sortie pour
aller remplir d'autres devoirs. Je l'ai conduite jusqu'à l'appartement
de sa mère. Avant de me quitter, elle m'a renouvelé encore toutes ses
excuses... Dites-moi, Henri, pourquoi cet excès de politesse
m'affligeait? Pouvais-je attendre d'elle plus de bonté, plus de
confiance? -- Lorsqu'à l'Opéra elle me reconnut, m'appela, me reçut
avec l'air si content de me revoir, n'ai-je pas cherché à lui déplaire,
à l'offenser? Sans la connaître, n'ai-je pas osé la juger, lui montrer
que je la blâmais, et de quoi? D'avoir, à seize ans, paru s'amuser d'un
spectacle vraiment magique, et qu'elle voyait pour la première fois. Si
je la croyais malheureuse, n'était-il pas affreux de lui faire un crime
d'un moment de distraction, de chercher à lui rappeler ses peines, à en
augmenter le sentiment?... Ah! j'ai été insensé et cruel: est-il donc
écrit que je serai toujours mécontent de moi ou des autres?


LETTRE VII.


Paris, ce 29 juin.


Je suis retourné chez Adèle; on m'a dit que sa mère étant très-mal,
elle ne recevait personne. Voilà donc encore un malheur qui la menace,
et elle n'aura pas près d'elle un ami qui la console, un coeur qui
l'entende. Sans ma ridicule sévérité, peut-être ses yeux m'auraient-ils
cherché: j'avais vu couler ses larmes, elle m'avaient attendri;
n'était-ce pas assez pour qu'elle crût à mon intérêt? A son âge, l'ame
s'ouvre si facilement à la confiance! la moindre marque de compassion
paraît de l'amitié; la plus légère promesse semble un engagement sacré;
le premier bonheur de la jeunesse est de tout embellir. Avant de me
revoir, je suis sûr que, dans ses peines, la pensée d'Adèle s'est
toujours reportée vers moi. Lorsque je l'ai retrouvée, ses brillaient
de joie; son coeur venait au-devant du mien; pourquoi l'ai-je repoussé!
-- Je crois bien qu'il n'entrait dans ses sentimens, que le souvenir de
ses religieuses, de son couvent, du premier moment où elle en est
sortie. Elle me voyait encore le témoin, le consolateur de son premier
chagrin. Enfin elle me recevait comme un ami; et j'ai glacé, jusqu'au
fond de son coeur, ces douces émotions qu'elle ressentait avec tant
d'innocence et de plaisir! -- Cette idée me fait mal. -- Si je pouvais
la voir, lui dire combien elle m'avait occupé; lui apprendre les
projets que j'avais formés, tout le bonheur qu'ils m'avaient fait
entrevoir, je crois que la paix renaîtrait dans mon ame, que le calme
me reviendrait à mesure que je lui parlerais. Il ne m'est plus permis
de paraître indifférent: l'intérêt vif qu'elle m'avait inspiré peut
seul m'excuser et faire naître son indulgence.

Lorsqu'elle m'aura pardonné, qu'elle ne me croira plus ni injuste, ni
trop sévère, je serai tranquille; et alors je verrai si je dois
continuer mes voyages, ou céder au désir que j'ai d'aller vous
retrouver.


LETTRE VIII.


Paris, ce 4 juillet.


Adèle ne reçoit encore personne, mais sa mère est mieux; ainsi je suis
un peu moins tourmenté. -- Que je voudrais qu'elle fût heureuse! son
bonheur m'est devenu absolument nécessaire; ses peines ont le droit de
m'affliger, et je sens cependant que sa joie et ses plaisirs ne
sauraient suspendre mes ennuis. -- Mais enfin, sa mère est mieux;
jouissons au moins de ce moment de tranquillité.

Cette nouvelle ayant un peu dissipé ma sombre humeur, je me crus plus
sociable, et j'allai hier à une grande assemblée chez la duchesse de
***. Il y avait beaucoup de monde, et surtout beaucoup de femmes. Ne
connaissant presque personne, je me mis dans un coin à examiner ce
grand cercle. Vous croyez bien que je n'ai pas perdu cette occasion
d'essayer le beau système que vous avez découvert. Je m'amusai donc à
chercher, d'après l'extérieur et la manière d'être de chacune de ces
femmes, les défauts ou les qualités des gens qu'elles ont l'habitude de
voir; ce qui, à une première vue, est, comme vous le prétendez,
beaucoup plus aisé à deviner qu'il n'est facile de les juger
elles-mêmes. Il y en avait une d'environ trente ans, qui n'a pas dit un
mot, et qui était toujours dans l'attitude d'une personne qui écoute,
approuvant seulement par des signes de tête. Voilà qui est clair, me
suis-je dit; c'est une pauvre femme dont le mari est si bavard qu'il
l'a rendue muette: je suis sûr que depuis des années il lui a été
impossible de placer un mot dans leur conversation. Quoique je n'en
doutasse pas, je voulus m'en assurer; et me rapprochant d'un homme vêtu
de noir, d'une figure assez grave, et qui se tenait, comme moi, dans un
coin, à observer tout le monde sans parler à personne: "Oserais-je vous
demander, lui dis-je, si cette dame, qui est là-bas en brun? -- Où? --
Celle qui est si bien mise, à laquelle il ne manque pas une épingle? --
Hé bien? -- Si cette dame n'a pas un mari fort bavard? -- Je ne le
connais pas: ils sont séparés depuis long-temps. -- Séparés!... mais au
moins, ajoutai-je, son meilleur ami ne parle-t-il pas beaucoup? --
Affreusement: avec de l'esprit; il en est insupportable. -- J'en suis
charmé, m'écriai-je. -- Et pourquoi donc cela vous fait-il tant de
plaisir?" Alors je lui expliquai votre système, qu'il saisit avidement;
et toujours jugeant, sur les personnes que nous voyions, le caractère
de celles qui étaient absentes, nous fîmes des découvertes qui auraient
fort étonné ces dames. Je me suis très-amusé: mais apparemment que je
n'en avais pas l'air, car nous entendîmes une jeune femme qui disait en
me regardant: _Comme les Anglais sont tristes!_ Je devinai que cela
pouvait bien signifier, _comme lord Sydenham est ennuyeux!_ et mon
compagnon l'ayant pensé comme moi, je m'en allai très-satisfait de mes
observations, et regrettant seulement de ne vous avoir pas eu avec
nous, pour vous voir jouir de ce nouveau succès.


LETTRE IX.


Paris, ce 12 juillet.


Je passai hier à la porte d'Adèle; on me dit encore qu'elle ne recevait
personne. J'allais partir, lorsque mon bon génie m'inspira de demander
des nouvelles de monsieur de Sénange; On me répondit qu'il était chez
lui, et tout de suite les portes s'ouvrirent. Ma voiture entra dans la
cour; je descendis, tout étourdi de cette précipitation, et ne sachant
pas trop si j'étais bien aise ou fâché de faire cette visite. -- Un
valet de chambre me conduisit dans le jardin où il était. Je l'aperçus
de loin qui se promenait appuyé sur le bras d'Adèle. En la voyant je
m'arrêtai, indécis, et souhaitais de m'en aller; car, puisqu'elle
m'avait fait défendre sa porte, il m'était démontré qu'elle ne désirait
pas de me voir: mais le valet de chambre avançait toujours, et il
fallut bien le suivre.

Lorsqu'il m'eut annoncé, le marquis et sa femme se retournèrent pour
venir au-devant de moi. Je les joignis avec un embarras que je ne
saurais vous rendre. Un trouble secret m'avertissait que j'étais
désagréable à Adèle; que peut-être son vieux mari ne me reconnaîtrait
plus. Je me sentis rougir; je baissais les yeux; et je ne conçois pas
encore comment je ne suis pas sorti, au lieu de leur parler. Je les
saluai, en leur faisant un compliment qu'ils n'entendirent sûrement
pas, car je ne savais pas ce que je disais.

Monsieur de Sénange me reprocha d'avoir été si long-temps sans les
voir. -- Je lui dis que j'étais venu bien des fois, et n'avais pas été
assez heureux pour les trouver. -- Adèle, alors, crut devoir
m'apprendre la maladie de sa mère, qui, pendant long-temps, l'avait
empêchée de recevoir du monde; et son départ pour les eaux, qui, la
laissant privée de toute surveillance maternelle, l'obligeait à garder
encore la même retraite. "Mais, ajouta-t-elle, toutes les fois que vous
viendrez voir monsieur de Sénange, je serai très-aise si je me trouve
chez lui." Sa voix était si douce, que j'osai lever les yeux et la
regarder: la sérénité de son visage, son sourire, me rendirent le calme
et l'assurance. Je marchai auprès d'eux, mesurant mes pas sur la
faiblesse de monsieur de Sénange. J'éprouvais une sorte de satisfaction
à imiter ainsi la bonne, la complaisante Adèle.

Après quelques minutes de conversation, je me sentis si à mon aise;
monsieur de Sénange était de si bonne humeur, que je me crus presque de
la famille: et sa canne étant tombée, au lieu de la lui rendre, je pris
doucement sa main, et la passai sous mon bras, en le priant de
s'appuyer aussi sur moi. Il me regarda en souriant, et nous marchâmes
ainsi tous trois ensemble. Hélas! il fut bien long-temps pour traverser
une très-petite distance, un chemin qu'Adèle aurait fait en un instant
si elle eût été seule. Je l'admirais de ne pas témoigner la moindre
impatience, le plus léger mouvement de vivacité. Enfin nous arrivâmes
auprès d'une volière, devant laquelle il s'assit; je restai avec lui.
Pour Adèle, elle fut voir ses oiseaux, leur parler, regarder s'ils
avaient à manger; et continuellement, allant à eux, revenant à nous, ne
se fixant jamais, elle s'amusa sans cesser de s'occuper de son mari, et
même de moi. Nous restâmes là jusqu'au coucher du soleil. L'air était
pur, le temps magnifique; Adèle était aimable et gaie; les regards de
monsieur de Sénange m'exprimaient une affection qui m'étonnait. Dans un
moment où elle était auprès de ses oiseaux, il me dit avec
attendrissement: "Je suis bien coupable de n'avoir pas d'abord reconnu
votre nom: je ne me le pardonnerais point, s'il n'avait été indignement
prononcé. Lorsque j'ai été en Angleterre, j'ai contracté envers votre
famille les plus grandes obligations. J'ai aimé votre mère comme ma
fille; je veux vous chérir comme mon enfant. Un jour je vous conterai
des détails qui vous feront bénir ceux à qui vous devez la vie." Adèle
revint, et il changea aussitôt de conversation. Je ne pus ni le
remercier, ni l'interroger; mais s'il n'a besoin que d'un coeur qui
l'aime, il peut compter sur mon attachement.

Sans pouvoir définir cette sorte d'attrait, je me sentais content près
d'eux. Adèle voulut savoir si je trouvais sa volière jolie. Je lui
répondis qu'elle allait bien avec le reste du jardin. Ce n'était pas en
faire un grand éloge, car il est affreux: c'est l'ancien genre français
dans toute son aridité; du bois, du sable et des arbres taillés. La
maison est superbe; mais on la voit tout entière. Elle ressemble à un
grand château renfermé entre quatre petites murailles; et ce jardin,
qui est immense pour Paris, paraissait horriblement petit pour la
maison. Cette volière toute dorée était du plus mauvais goût. Adèle me
demanda si j'avais de beaux jardins, et surtout des oiseaux? --
Beaucoup d'oiseaux, lui dis-je; mais les miens seraient malheureux
s'ils n'étaient pas en liberté. J'essayai de lui peindre ce parc si
sauvage que j'ai dans le pays de Galles: cela nous conduisait à parler
de la composition des jardins. Elle m'entendit, et pria son mari de
tout changer ans le leur, et d'en planter un autre sur mes dessins. Il
s'y refusa avec le chagrin d'un vieillard qui regrette d'anciennes
habitudes; mais dès que je lui eus rappelé les campagnes qu'il avait
vues en Angleterre, il se radoucit. Les souvenirs de sa jeunesse ne
l'eurent pas plutôt frappé, qu'il me parla de situations, de lieux
qu'il n'avait jamais oubliés; et bientôt il finit par désirer aussi,
que toutes ces allées sablées fussent changées en gazons. Ils exigèrent
donc que je vinsse aujourd'hui, dès le matin, avec des dessins, avec un
plan qui pût être exécuté très-promptement: ainsi me voilà créé
jardinier, architecte, et, comme ces messieurs, ne doutant nullement de
mes talens ni de mes succès. -- Adieu, mon cher Henri; trouvez bon que
je vous quitte pour aller joindre mes nouveaux maîtres.


LETTRE X.


Paris, ce 15 juillet.


J'arrivai chez monsieur de Sénange avec mon porte-feuille et mes
crayons; il n'était que midi juste, et cependant Adèle avait l'air de
m'attendre depuis long-temps. _Voyons, voyons_, me cria-t-elle du plus
loin qu'elle m'aperçut. J'osai lui représenter en souriant, que les
ayant quittés la vielle à la fin du jour, et revenant d'aussi bonne
heure le lendemain, il était impossible que j'eusse eu le temps de
travailler. Que ferons-nous donc? dit-elle d'un air un peu boudeur. --
Je lui proposai de dessiner. -- Aussitôt elle donna pour avoir une
grande table, auprès de laquelle je m'établis. Monsieur de Sénange fit
apporter les plans de sa maison, et ceux du jardin. Je mesurai le
terrain, calculai les effets à ménager, les défauts à cacher, les
différens arbres qu'on emploierait, ceux qu'il fallait arracher, les
sentiers, les gazons, les touffes de fleurs, la volière surtout; je
n'oubliai rien. Cependant Adèle voulait une rivière, et comme il n'y
avait pas une goutte d'eau dans la maison, il s'éleva entr'eux un
différend dont j'aurais bien voulu que vous fussiez témoin. Elle mit
tout son esprit à prouver la facilité d'en établir une. Son mari
l'écoutait avec bonté; s'en moquait doucement, louait avec admiration
l'adresse qu'elle employait à rendre vraisemblable une chose
impossible: elle riait, s'obstinait, mais ne montrait de volonté que ce
qu'il en faut pour être plus aimable en se soumettant. Enfin ils
finirent par décider que ma peine serait perdue, et qu'on ne changerait
rien au jardin; mais que monsieur de Sénange ayant une fort belle
maison à Neuilly, au bord de la Seine, ils iraient s'y établir; "et là,
dit-il à Adèle, il y a une île de quarante arpens; je vous la donne.
Vous y changerez, bâtirez, abattrez tant qu'il vous plaira; tandis que
moi je garderai cette maison-ci telle qu'elle est. Ces arbres, plus
vieux que moi encore, et qu'intérieurement je vous sacrifiais avec un
peu de peine, l'été, me garantiront du soleil, l'hiver, me préserveront
du froid; car à mon âge tout fait mal. Peut-être aussi la nature
veut-elle que nos besoins et nos goûts nous rapprochent toujours des
objets avec lesquels nous avons vieilli. Ces arbres, mes anciens amis,
vous les couperiez! ils me sont nécessaires...." Adèle, ajouta-t-il
avec attendrissement, "puissiez-vous dans votre île, planter des arbres
qui vous protégent aussi dans un âge bien avancé!..." Elle prit sa
main, la pressa contre son coeur, et il ne plus question de rien
changer. Elle déchira mes plans, mes dessins, sans penser seulement à
m'en demander la permission, ou à m'en faire des excuses. Son coeur
l'avertissait, j'espère, qu'elle pouvait disposer de moi.

Le reste de la journée se passa en projets, en arrangemens pour ce
petit voyage. Adèle sautait de joie en pensant à son île. Il y aura,
disait-elle, des jardins superbes, des grottes fraîches, des arbres
épais: rien n'était commencé, et déjà elle voyait tout à son point de
perfection!.... Heureux âge!... je vous remerciais pour elle, avenir
brillant, mais trompeur! ah! lorsque le temps lui apportera des
chagrins, au moins ne la laissez jamais sans beaucoup d'espérances!....

Je ne pouvais m'empêcher de sourire, en l'entendant parler de la
campagne, comme si j'avais toujours dû la suivre. Tous les momens du
jour étaient déjà destinés: "_Nous_ déjeûnerons à dix heures, me
disait-elle; ensuite, _nous_ irons dans l'île; à trois heures _nous_
dînerons;" et toujours _nous_. Je n'osais ni l'approuver, ni
l'interrompre, lorsque monsieur de Sénange, averti peut-être par ces
_nous_ continuels, pensa à me proposer d'aller avec eux. La pauvre
petite n'avait sûrement pas imaginé que cela pût être autrement, car
elle l'écouta avec un étonnement marqué, et attendit ma réponse dans
une inquiétude visible. Je l'avoue, Henri, je restai quelques momens
indécis, comme cherchant dans ma tête si je n'avais pas d'autres
engagemens; mais c'était pour jouir de l'intérêt qu'elle paraissait y
attacher: et lorsque j'acceptai, tous ses projets et sa gaieté
revinrent. Elle continua jusqu'au soir, que je les quittai, promettant
de venir aujourd'hui pour les accompagner à Neuilly; cependant
j'attendrai que j'y sois arrivé pour croire à ce voyage. Il y a déjà
trois jours de passés, et peut-être a-t-elle quitté, repris et changé
vingt fois de détermination. Elle a si vite renoncé à mon jardin
anglais, que cela m'inspire un peu de défiance.


LETTRE XI.


Neuilly, ce 16 juillet.


C'est de Neuilly que je vous écris, mon cher Henri; nous y sommes
depuis hier, et j'ai déjà trouvé le moyen d'être mécontent d'Adèle et
de lui déplaire. Lorsque j'arrivai chez monsieur de Sénange, elle était
si pressée d'aller voir son île, qu'à peine me donna-t-elle le temps de
le saluer; il fallut partir tout de suite. "Allons, venez," lui
dit-elle en prenant son bras pour l'emmener. -- Il se leva; mais au
lieu d'aider sa marche affaiblie, elle l'entraînait plutôt qu'elle ne
le soutenait. Dans une grande maison, le moindre déplacement est une
véritable affaire. Tous les domestiques attendaient dans l'antichambre
le passage de leurs maîtres; les uns pour demander des ordres, les
autres pour rendre compte de ceux qu'ils avaient exécutés. Chacun d'eux
avait quelque chose à dire, et Adèle répondait à tous: _oui, oui, oui_,
sans même les avoir entendus. Son mari voulait-il leur parler? elle ne
lui en laissait pas le temps, et l'entraînait toujours vers la voiture.
Cette impatience me déplut; je pris l'autre bras de monsieur de
Sénange, et lui servant de contrepoids, je m'arrêtais avec égard dès
qu'il paraissait vouloir écouter ou répondre. J'espérais que cette
attention rappellerait le respect d'Adèle; mais l'étourdie ne s'en
aperçut même pas. -- Elle répétait sans cesse: _dépêchons-nous donc;
venez donc; allons-nous-en vite_: enfin son mari la suivit et nous
montâmes en voiture. Ah! un vieillard qui épouse une jeune personne,
doit se résigner à finir sa vie avec un enfant ou avec un maître; trop
heureux encore quand elle n'est pas l'un et l'autre! Cependant Adèle
fut plus aimable pendant le chemin. Il est vrai qu'elle ne cessa de
parler des plaisirs dont elle allait jouir: mais au moins y
joignait-elle un sentiment de reconnaissance, et elle lui disait _je
serai heureuse_, comme on dit _je vous remercie_. Je commençais à lui
pardonner, peut-être même à la trouver trop tendre, lorsque nous
arrivâmes à Neuilly. Imaginez, Henri, le plus beau lieu du monde,
qu'elle ne regarda même pas; une avenue magnifique, une maison qui
partout serait un château superbe; rien de tout cela ne la frappa. Elle
traversa les cours, les appartemens sans s'arrêter, et comme elle
aurait fait un grand chemin. Ce qui était à eux deux ne lui paraissait
plus suffisamment à elle. C'était à son île qu'elle allait; c'était là
seulement qu'elle se croirait arrivée; mais comme il était trois
heures, monsieur de Sénange voulut dîner avant d'entreprendre cette
promenade. Adèle fut très-contrariée, et le montra beaucoup trop; car
elle alla même jusqu'à dire que n'ayant pas faim, elle ne se mettrait
pas à table, et qu'ainsi, elle pourrait se promener toute seule, et
tout de suite. -- Monsieur de Sénange prit un peu d'humeur. "Et vous,
mylord, me dit-il, voudrez-vous bien me tenir compagnie? -- Oui,
assurément, lui répondis-je, et j'espère que madame de Sénange nous
attendra, pour que nous soyons témoins de sa joie, à la vue d'une
première propriété. -- Ah! reprit son mari, j'en aurais joui plus
qu'elle!" -- Adèle sentit son tort, baissa les yeux, et alla se mettre
à une fenêtre; elle y resta jusqu'au moment où l'on vint avertir qu'on
avait servi. J'offris mon bras à monsieur de Sénange, car sa goutte
l'oblige toujours à en prendre un. -- Elle nous suivit en silence, et
notre dîner sa passa assez tristement. Adèle ne me regarda, ni ne me
parla. En sortant de table, monsieur de Sénange nous dit qu'il était
fatigué, et voulait se reposer; il nous pria d'aller sans lui à cette
fameuse île. "Adèle, ajouta-t-il avec bonté, nous avons eu un peu
d'humeur; mais vous êtes un enfant, et je dois encore vous remercier de
me le faire oublier quelquefois." -- Elle avoua qu'elle avait été trop
vive, lui en fit les plus touchantes excuses, et parut désirer de bonne
foi d'attendre son réveil pour se promener. Il ne le voulut pas
souffrir. Elle insista; mais il nous renvoya tous deux, et nous
partîmes ensemble.

Nous marchâmes long-temps, l'un auprès de l'autre, sans nous parler.
Elle gagna le bord de la rivière, et s'asseyant sur l'herbe, en face de
son île, elle me dit: "J'ai été bien maussade aujourd'hui; et vous
m'avez paru un peu austère. Au surplus, continua-t-elle en riant, je
dois vous en remercier: il est bien satisfaisant de trouver de la
sévérité, lorsqu'on n'attendait que de la politesse et de la
complaisance." Cette plaisanterie me déconcerta, et je pensai
qu'effectivement elle avait dû me trouver un censeur fort ridicule.
Elle ajouta: "Je me punirai, car j'attendrai que monsieur de Sénange
puisse venir avec nous pour jouir de ses bienfaits. Je suis trop
heureuse d'avoir un sacrifice à lui faire." Cette dernière phrase fut
dite de si bonne grâce, que je me reprochai plus encore ma pédanterie.
"Si vous saviez, lui dis-je, combien vous me paraissez près de la
perfection, vous excuseriez ma surprise, lorsque je vous ai vu un
mouvement d'impatience que, dans une autre, je n'eusse pas même
remarqué. -- N'en parlons plus," me répondit-elle en se levant; elle
regarda l'autre côte du rivage, comme elle aurait fait un objet chéri,
et le salua de la tête, en disant: "A demain, aujourd'hui j'ai besoin
d'une privation pour me raccommoder avec moi-même." -- Elle s'en revint
gaiement: monsieur de Sénange venait de s'éveiller lorsque nous
rentrâmes. Adèle fit charmante le reste de la journée, et lui montra
une si grande envie de réparer son étourderie, que sûrement il l'aime
encore mieux qu'il ne l'aimait la veille. -- Quant à moi, Henri, je
resterai ici, au moins jusqu'à ce que monsieur de Sénange m'ait appris
les raisons qui le portent à me témoigner un si touchant intérêt, et à
me traiter avec tant de bonté.


LETTRE XII.


Neuilly, ce 18 juillet.


Enfin, _elle_ a pris possession de son île. Hier matin nous nous
réunîmes, à neuf heures, pour déjeuner. Monsieur de Sénange avait l'air
plus satisfait qu'il ne me l'avait encore paru. La joie brillait dans
les yeux d'Adèle; mais elle tâchait de ne montrer aucun empressement;
seulement elle ne mangea presque point. Pour moi, je pris une tasse de
thé; et comme il faut, je crois, que je sois toujours inconséquent, du
moment qu'Adèle montra une déférence respectueuse pour son mari, je
commençai à le trouver d'une lenteur insupportable. Sa main soulevait
sa tasse avec tant de peine; il regardait si attentivement chaque
bouchée, la retournait de tant de manières avant de la manger, faisait
de si longues pauses entre un morceau et l'autre, que j'éprouvais
encore plus d'impatience qu'elle n'en avait eu la veille. Si elle avait
pu lire dans mon coeur, elle aurait été bien vengée de ma sévérité.
Après une mortelle heure, son déjeuner finit. Il s'assit dans un grand
fauteuil roulant, et ses gens le traînèrent jusqu'au bord de la
rivière. Pour Adèle, elle y alla toujours sautant, courant, car sa
jeunesse et sa joie ne lui permettaient pas de marcher. -- Arrivés
auprès du bateau, nous eûmes bien de la peine à y faire entrer monsieur
de Sénange; et c'est là que la vivacité d'Adèle disparut tout-à-coup.
Avec quelle attention elle le regarda monter! Que de prévoyance pour
éloigner tout ce qui pouvait le blesser! Quelles craintes que le bateau
ne fût pas assez bien attaché! Et moi, qui suis tous ses mouvemens, qui
voudrais deviner toutes ses pensées, quel plaisir je ressentis lorsque
approchés de l'autre bord, le pied dans son île, je lui vis la même
occupation, les mêmes soins, les mêmes inquiétudes, jusqu'à ce que
monsieur de Sénange fût replacé dans son fauteuil, et pût recommencer
sa promenade. Alors elle nous quitta, et se mit à courir, sans que ni
la voix de son mari, ni la mienne, pussent la faire revenir. Je la
voyais à travers les arbres, tantôt se rapprochant du rivage, tantôt
rentrant dans les jardins; mais en quelque lieu qu'elle s'arrêtât,
c'était toujours pour en chercher un plus éloigné. Quoique j'eusse bien
envie de la suivre, je ne quittai point monsieur de Sénange. Il fit
avancer son fauteuil sous de très-beaux peupliers qui bordent la
rivière, et renvoyant ses gens, il me dit qu'il était temps que je
susse les raisons qui lui donnaient de l'intérêt pour moi. -- "Mon
jeune ami, il faut que vous me pardonniez de vous parler de mon
enfance, me dit-il; mais elle a tant influé sur le reste de ma vie, que
je ne puis m'empêcher de vous en dire quelques mots. Ne vous effrayez
pas, si je commence mon histoire de si loin; je tâcherai de vous
ennuyer le moins possible.

"Mon père n'estimait que la noblesse et l'argent; et peut-être ne me
pardonnait-il d'être l'héritier de sa fortune, que parce que j'étais en
même temps le représentant de ses titres. J'avais perdu ma mère en
naissant; et toute ma première enfance se passa avec des gouvernantes,
sans jamais voir mon père. A sept ans il me mit au collège, dont je ne
sortais que la veille de sa fête et le premier jour de l'an, pour lui
offrir mon respect. Les parens ne savent pas ce qu'ils perdent de
droits sur leurs enfans, en ne les élevant pas eux-mêmes. L'habitude de
leur devoir tous ses plaisirs, d'obéir aveuglément à toutes leurs
volontés, laisse un sentiment de déférence qui ne s'efface jamais, et
que j'étais bien éloigné d'éprouver. Je ne voyais dans mon père, qu'un
homme que le hasard avait rendu maître de ma destinée, et dont aucune
des actions ne pouvait me répondre que ce fût pour mon bonheur. Le jour
même que je sortis du collège, il me fit entrer au service, en me
recommandant d'être sage, avec une sécheresse qui approchait de la
dureté; et sans y joindre le moindre encouragement, sans me promettre
la plus légère marque de tendresse, si je réussissais à lui plaire.
Aussi, à peine fus-je à mon régiment, que j'y fis des dettes, des
sottises, et que je me battis. Mon père me rappela près de lui; il me
reçut avec une humeur, une colère épouvantable. Loin de me corriger, il
m'apprit seulement qu'il avait aussi des défauts. Je me mis à les
examiner avec soin; et chaque jour, au lieu de l'écouter, je le jugeais
avec une sévérité impardonnable. Il voulut me marier, et, disait-il,
m'apprendre l'économie: j'étais né le plus prodigue et le plus
indépendant des hommes. Mon père, qui ne s'était jamais occupé de mon
éducation, fut tout étonné de me trouver des goûts différens des siens,
et une résistance à ses ordres que rien ne put vaincre. Il se fâcha; je
persistai dans mes refus: ils le rendirent furieux; je me révoltai; et
moi, que plus de bonté aurait rendu son esclave, rien ne pouvait plus
ni me toucher ni me contenir. J'étais devenu inquiet, ombrageux.
Revenait-il à la douceur? je craignais que ce ne fût un moyen de me
dominer. Sa sévérité me blessait plus encore. Toujours en garde contre
lui, contre moi, je le rendais fort malheureux, et je passais pour un
très-mauvais sujet. Je le serais devenu, si un de ses amis ne lui eût
conseillé d'éloigner ce monstre qui faisait le tourment de sa vie. On
me proposa de sa part, de voyager: j'acceptai avec joie, et je choisis
l'Angleterre, parce que le mer qu'il fallait traverser, semblait nous
séparer davantage. La veille de mon départ, je demandai la permission
de lui dire adieu; il refusa de me voir, et je m'en allai charmé de ce
dernier procédé, car mes torts me faisaient désirer d'avoir le droit de
me plaindre.

"J'arrivai à Calais, irrité contre mon père et toute ma famille. On me
dit qu'un paquebot, loué par mylord B... votre grand-père, allait
partir dans l'instant. Je lui fis demander la permission de passer avec
lui; il y consentit. En entrant sur le pont, je vis une femme de
vingt-cinq ans, assise sur des matelas dont on lui avait fait une
espèce de lit. Elle nourrissait un enfant de sept à huit mois, qu'elle
caressait avec tant de plaisir, que je m'attendris sur moi-même, et sur
le malheureux sort qui m'avait empêché de recevoir jamais d'aussi
tendres soins. Quatre autres enfans l'entouraient: son mari la
regardait avec affection; ses gens s'empressaient de la servir; mais
aucun ne parla français. Je tenais, dans ma main, une montre à laquelle
était attachée une fort belle chaîne d'or avec beaucoup de cachets;
elle frappa un de ces enfans qu'on promenait encore à la lisière: il se
traîna vers moi; et me tendant ses petites mains, il semblait vouloir
attraper ce qui lui paraissait si brillant. Je descendis la chaîne à sa
portée, et la faisant sauter devant lui, je l'élevais dès qu'il était
près de la saisir. Sa mère nous regardait avec un sourire inquiet; je
voyais bien qu'elle craignait que je ne prolongeasse ce jeu jusqu'à la
contrariété. Touché d'une si tendre sollicitude, je pris cet enfant
dans mes bras, je lui donnai ma montre pour jouer; et croyant que,
puisqu'on n'avait pas parlé français, on ne devait pas l'entendre, je
lui dis tout haut, en l'embrassant: _Ah! que tu es heureux d'avoir
encore une mère!_ La sienne me regarda, et je vis qu'elle m'avait
compris. Son père, qui jusque-là ne m'avait pas remarqué, se rapprocha
de moi; ne me parla point du sentiment de tristesse qui m'était
échappé, mais me fit de ces questions qui ne signifient que le désir de
commencer à se connaître. -- Je lui répondis avec politesse et réserve.
Pendant ce peu de mots, l'enfant que je tenais encore, jeta ma montre
par terre de toute sa force, et se pencha aussitôt, pour la reprendre.
Elle n'était pas cassée; je la lui rendis avant que sa mère eût eu le
temps de me faire aucune excuse. Je vis que cette complaisance m'avait
attiré toute son affection; et sûrement, nous étions amis avant de nous
être parlé. Elle me pria de lui rapporter son enfant. -- Hélas! cette
petite enfant s'est mariée depuis à votre père, et est morte en vous
donnant le jour; je ne pensais pas alors que je lui survivrais si
long-temps. -- J'entendis, au son de voix de lady B... qu'elle la
grondait en anglais, en lui ôtant ma montre. La petite fille se mit à
pleurer; mais, sans lui céder, sa mère essaya de la distraire; elle lui
montra d'autres objets qui fixèrent son attention, et l'enfant riait
déjà, que ses yeux étaient encore pleins de larmes. -- Lady B... me
pria de lui cacher ma montre; car, me dit-elle, il est encore plus
dangereux de leur donner des peines inutiles, que de les gâter par trop
d'indulgence.

"Je le remis à causer avec le mari. Cependant le vent devint si fort,
que nous fûmes obligés de descendre dans la chambre: il augmenta
toujours, et bientôt nous fûmes en danger.... Mais je finirai le reste
une autre fois, car voici madame de Sénange: elle va jeudi passer la
journée à son couvent; si cela ne vous ennuyait pas trop, nous
dînerions ensemble." -- Je n'eus que le temps de l'assurer que je
serais très-aise de rester avec lui.

Adèle nous rejoignit extrêmement fatiguée de sa promenade; elle était
enchantée de ce qu'elle avait vu, et cependant ne parlait que de tout
changer. Monsieur de Sénange avait du monde à dîner; nous rentrâmes
bien vite pour nous habiller.

Je restai fort occupé de tout ce qu'il venait de me raconter. Je me
demandais comment tous les pères voulant conduire leurs enfans, il y en
a si peu qui imaginent d'être pour eux ce qu'on est pour ses amis, pour
toutes les liaisons auxquelles on attache du prix? L'enfance compare de
si bonne heure, qu'il est nécessaire d'être aimable pour elle. Il faut
lui paraître le meilleur des pères, pour pouvoir se faire craindre,
sans risquer un moment d'être moins aimé. Alors on n'a pas besoin de
présenter toujours la reconnaissance comme un devoir; elle devient un
sentiment, et les obligations en sont mieux remplies. Adieu, mon cher
Henri; je vous écrirai aussitôt que monsieur de Sénange aura fini de
m'apprendre ce qui le concerne.


LETTRE XIII.


Neuilly, ce 21 juillet.


Adèle est partie ce matin, de fort bonne heure, pour son couvent; je
suis resté seul avec monsieur de Sénange. Je sentais une sorte de
plaisir à la remplacer dans les soins qu'elle lui rend. Aussitôt après
dîner, je l'ai conduit sur une terrasse qui est au bord de la Seine;
ses gens nous ont apporté des fauteuils, et il a continué son histoire.

"Je ne vous ferai point, m'a-t-il dit, le détail des dangers que nous
courûmes. J'en fus peu effrayé; non qu'un excès de courage m'aveuglât
sur notre situation, ou m'y rendît insensible: mais j'étais si occupé
de la terreur dont cette jeune femme était saisie! Elle regardait ses
enfans avec tant d'amour! elle les prenait dans ses bras, et les
pressait contre son coeur, comme si elle eût pu les sauver ou les
défendre. Je ne tremblais que pour elle, et je suis sûr qu'un grand
intérêt, non-seulement empêche la crainte, mais distrait de la douleur
même; car après que le premier danger fut passé, je m'aperçus que je
m'étais fait une forte contusion à la tête, sans que j'aie pu alors me
rappeler ni où ni comment.

"Quand nous fûmes un peu plus tranquilles, mylord B... vint à moi, et
me jura une amitié que rien, disait-il, de pouvait plus détruire.
Effectivement, dans ces momens de trouble, on se montre tel que l'on
est; et peut-être me savait-il gré de n'avoir pas un instant pensé à
moi-même. Pour lui, toujours froid, toujours raisonnable, il s'occupait
de sa femme avec le regret de la voir souffrir, mais sans rien prévoir
de ce qui pouvait la soulager, ou tromper son inquiétude. Nous
arrivâmes à Douvres le lendemain au soir. Lady B... avait à peine la
force de marcher: on la porta jusqu'à l'auberge, où elle se coucha; et
je ne la revis plus du reste de la journée. Son mari vint me retrouver;
nous soupâmes ensemble. Pendant le repas, m'ayant entendu dire
qu'aucune affaire ne m'appelait directement à Londres, et que la
curiosité ne m'y attirait même pas, il me proposa d'aller passer
quelques semaines dans leur terre qui n'était qu'à une petite distance
de cette ville. J'y consentis avec un sentiment de répugnance que je ne
pouvais m'expliquer, et qui me tourmentait malgré moi; je crois que le
coeur pressent toujours les peines qu'il doit éprouver. Cependant
aucune bonne raison ne se présentant pour justifier mon refus,
j'acceptai, par cette sorte d'embarras, qui est une suite naturelle de
la manière dont on m'avait élevé. Il fut décidé que nous partirions le
lendemain de bonne heure. Je me retirai dans ma chambre, contrarié; je
fus long-temps sans pouvoir m'endormir: je m'éveillai de mauvaise
humeur; j'étais fâché de les suivre, je l'aurais été encore plus de
rester. Lady B... m'attendait; elle me fit les plus touchans
remercîmens pour les soins que je lui avais rendus; et me présentant
ses enfans, elle leur dit de m'aimer, parce que je serais toujours
l'ami de leur père et le sien. Je les embrassai tous, et après le
déjeuner nous partîmes. Je montai dans sa voiture; les enfans allèrent
dans la mienne. Je ne vous ferai point la description de la terre de
lord B...; vous devez la connaître aussi bien que moi, mais pas mieux,
ajouta-t-il, car c'est le temps de ma vie, peut-être le seul, dont
j'aie parfaitement conservé le souvenir. Depuis le premier moment où
j'aperçus lady B... jusqu'au jour où je m'éloignai d'elle, il n'est pas
un instant dont je ne me souvienne. Il semble que ce soit un temps
séparé du reste de ma vie; avant, après, j'ai beaucoup oublié; mais
tout ce qui la regarde m'est présent et cher. Ce que je ne saurais vous
rendre, c'est l'espèce de charme qui régnait autour d'elle, et qui
faisait que tout ce qui l'approchait paraissait heureux: une réunion de
qualités telles que j'ai mille fois entendu faire son éloge, et presque
toujours d'une manière différente; mais tous la louaient, car il
semblait qu'elle eût particulièrement ce qui plaisait à chacun.

"Cependant j'étais dans une si triste disposition d'esprit, que les
premiers jours je fus peu frappé de tout le mérite de lady B....
Insensiblement je me sentis attiré près d'elle; et je l'aimais déjà
beaucoup, sans avoir pensé à l'admirer. Les premiers jours que je fus
chez elle je me promenais seul; et lorsque le hasard me faisait trouver
avec du monde, je restais dans le silence, sans chercher à plaire, ni
souhaiter d'être remarqué. Le mari, les entours de Lady.... devaient
dire de moi, que j'étais ennuyeux et sauvage; elle seule devina que
j'avais des chagrins et une timidité excessive. Elle essaya de me
rapprocher d'elle, et de me faire parler, en me questionnant sur des
objets qu'elle connaissait sûrement; aussi ne lui répondis-je que des
demi-mots, qui ne faisaient que m'embarrasser davantage. Sa bonté lui
fit sentir qu'il fallait d'abord m'accoutumer à elle, avant d'obtenir
ma confiance. Elle me proposa de l'accompagner dans ses promenades: dès
le lendemain je commençai à la suivre. Elle me fit faire le tour de son
parc; et passant devant un temple qu'elle avait fait bâtir, elle en
prit occasion de me parler de la complaisance de son mari pour ses
goûts, et de sa reconnaissance. De ce jour, sans me rien dire que ce
qu'elle aurait permis que tout le monde sût, elle me traita avec un air
de confiance et d'estime qui m'entraînait et me flattait. C'est
toujours en me parlant d'elle-même que, peu à peu, elle m'amena à oser
lui confier mes peines. Alors elle me donna toute son attention: elle
m'écoutait avec intérêt, me questionnait sans curiosité, et finit par
m'inspirer le besoin d'être toujours avec elle, et de lui tout dire. Je
trouvai en elle les avis et les consolations d'une amie éclairée; une
politesse dans le langage, qui aurait rappelé le respect du plus
audacieux, et une bienveillance dans les manières qui attirait toutes
les affections. Je lui parlai de mon père avec amertume; elle me
plaignit d'abord: mais bientôt, reprenant sur moi l'ascendant qu'elle
devait avoir; sans se donner la peine d'examiner si mon père avait usé
de trop de rigueur, peu à peu elle me conduisit à penser que les torts
des autres deviennent un titre à l'estime, lorsqu'ils n'influent point
sur notre conduite, mais ne sont jamais une excuse lorsqu'ils nous
irritent au point de nous rendre répréhensibles. Enfin elle sut prendre
tant d'empire sur mon esprit, que je n'avais plus une seule idée
qu'elle ne devinât. Elle lisait sur ma figure, rectifiait toutes mes
opinions, et fit de moi, l'homme bon et honnête qui n'a jamais pensé à
elle sans devenir meilleur; et qui, depuis qu'il l'a connue, peut se
dire qu'il n'existe pas une seule personne à qui il ait fait un moment
de peine.

"Je commençais à me trouver parfaitement heureux; j'adorais lady B....
comme les sauvages adorent le soleil; je la cherchais sans cesse. Mon
père ne m'avait point appris à cacher mes sentimens sous ces formes qui
donnent, aux hommes et aux choses, un poli qui les rend tous
semblables: je ne vivais que pour elle, je n'aimais qu'elle, et il
n'était que trop facile de s'en apercevoir. Mylord B... ne paraissait
plus chez sa femme qu'aux heures des repas; il parlait fort peu, et
moins à moi qu'à personne. Je le remarquai sans m'en embarrasser; mais
je la voyais souvent pensive, et cela m'inquiétait vivement.

"Un jour, après dîner, au lieu de rester dans le salon avec ses enfans,
elle suivit son mari et ne reparut plus du reste de la journée. Le
soir, à l'heure du souper, ils vinrent tous deux se mettre à table. Je
la trouvai fort pâle, et je vis qu'elle avait beaucoup pleuré: j'en fus
si bouleversé, que je ne cessai de la regarder, sans m'apercevoir
combien cette attention était inconvenante. Je ne pensai plus au
souper, j'oubliai de déployer ma serviette: elle ne mangea pas non
plus. Lord B... ne soupait jamais; et au bout de dix minutes, je
l'entendis qui poussait sa chaise avec humeur, en disant, que puisque
personne n'avait appétit, il était inutile de rester à table plus
long-temps. -- Lady B... toujours douce, toujours occupée des autres,
vint me dire qu'une forte migraine la forçait à se retirer de bonne
heure; mais qu'elle me priait de la suivre le lendemain à sa promenade
du matin. Je la regardai sans lui répondre, car je ne pensais qu'à
deviner ce qui pouvait l'avoir affligée. Elle me quitta, et ils s'en
allèrent ensemble. Je regagnai ma chambre, où, pour la première fois,
je connus à quel point je l'aimais. Je passai toute la nuit sans me
coucher. J'avais beau chercher, me creuser la tête, je ne concevais
rien à sa douleur: et me perdant en conjectures, je ne sentais, bien
clairement, que le chagrin de lui savoir des peines, et le désir de
donner ma vie pour la voir heureuse.

"Dès que le jour parut, j'allai me promener, jusqu'à l'heure où elle
descendait ordinairement: alors, ne la trouvant point dans le salon, je
montai la chercher chez ses enfans. Leur chambre était ouverte; je
m'arrêtai en voyant lady B... assise, le dos tourné à la porte, ayant
ses quatre enfans à genoux devant elle; le cinquième, qu'elle
nourrissait encore, était sur ses genoux. Ces enfans faisaient leur
prière du matin: lorsqu'ils eurent prié pour la santé de leur père et
de leur mère, elle leur dit: _Demandez aussi à Dieu que monsieur de
Sénange, qui a eu tant de soin de vous pendant la tempête, n'éprouve
aucun accident pour son retour_. -- Elle prit les deux petites mains de
ce dernier enfant, les joignit dans les siennes, en levant les yeux au
ciel, et sembla s'unir à leur prière. Je n'avais pas encore pensé à mon
départ; jugez de ce que devins, lorsque je l'entendis parler de voyage.
Elle me trouva encore appuyé sur la porte; je ne pouvais revenir de mon
saisissement; elle devina que je l'avais entendue, et m'emmena dans les
jardins. Je la suivis sans lui parler; elle garda aussi quelque temps
le même silence: puis, le rompit tout-à-coup, et me pria de l'écouter
avec attention et sans l'interrompre." _Lorsque je vous rencontrai_, me
dit-elle, _je fus sensible à l'intérêt que je vous vis témoigner à mes
enfans; et dès-lors vous m'en inspirâtes un réel. Le danger que nous
courûmes ensemble, et votre sensibilité l'augmentèrent encore, mais la
mélancolie qui vous dominait, lorsque vous vîntes ici, me toucha
davantage. La première peine, le premier revers influe si
essentiellement sur le reste de la vie! Je craignais que livré à
vous-même, seul, dans une terre étrangère, vous ne pussiez résister à
cette grande épreuve; et je vous voyais près de vous laisser abattre
par le malheur, au lieu de chercher à le surmonter. Je ne connaissais
pas la cause de vos chagrins; j'essayai de pénétrer dans votre coeur,
et vous me devîntes vraiment cher. Vous savez si je ne vous ai pas
toujours donné les conseils que je voudrais que mes fils reçussent de
vous. Quel plaisir je ressentais lorsque j'avais adouci votre
caractère, rendu vos idées plus justes, vos dispositions plus
heureuses! Mais ce bonheur si innocent a été mal interprété; on
m'accuse d'avoir pour vous des sentimens trop tendres..._ "Ah! que je
serais heureux, m'écriai-je! _Ne m'interrompez pas_, me dit-elle,
sévèrement; et reprenant bientôt sa bonté, sa bienveillance ordinaire,
elle ajouta: _Mon mari en a pris de l'ombrage, sans que je m'en sois
doutée: hier il m'a avoué le tourment qu'il éprouve, et je lui ai
promis que vous partiriez aujourd'hui_.... "Non, par pitié, non, lui
dis-je, en prenant ses mains dans les miennes; que deviendrais-je! je
suis tout seul au monde!" --  _Si même je m'oubliais jusqu'à permettre
que vous restassiez près de moi, vous ne pouvez y demeurer toujours:
rendons notre séparation utile à tous deux; car vous ne voudriez pas
faire le malheur de ma vie en troublant le repos de lord B.... Allons,
mon jeune ami, du courage, vos chevaux vous attendent_.... "Comment,
mes chevaux! et qui les a demandés?..." -- _Moi; ma tendre amitié a
voulu vous éviter les préparatifs d'une séparation trop affligeante
pour nous_......." et détournant ses yeux pleins de larmes, elle se
leva. J'étais si frappé, je m'attendais si peu à ce prompt éloignement,
qu'il ne me vint aucune objection; d'ailleurs, je ne savais que lui
obéir.

"Elle regagna le château le plus vite qu'il lui était possible; et
montant aussitôt avec moi dans la chambre de ses enfans, elle sembla
devenir plus calme dans cet asile de paix et d'innocence. Cependant
elle paraissait respirer avec peine; mais bientôt reprenant son empire
sur elle-même, elle me dit: _Je ne sais quel pressentiment m'a toujours
persuadé que je mourrais jeune. Assurez-moi que si mes fils se
trouvaient jamais dans votre pays, comme je vous ai rencontré dans le
mien, seuls, sans conseil, sans parens, dans la jeunesse ou le malheur,
jurez-moi que, vous souvenant de leur mère, vous seriez leur ami et
leur guide_.... "Ah! je jure qu'ils seront toujours ce que j'aurai de
plus cher. -- Je les embrassai tous en leur donnant les noms les plus
tendres, et promettant solennellement de ne jamais les oublier. -- _Ce
n'est pas tout encore_, ajouta-t-elle; _s'il est vrai que j'aie adouci
vos chagrins, que vous partagiez l'amitié que vous l'avez inspirée;
récompensez mes soins, en allant, tout de suite, retrouver votre père;
promettez-moi de le rendre heureux, et de vous y dévouer tout
entier!... C'est encore m'occuper de vous_, continua-t-elle en
soupirant, _et vous prouver que je crois à vos regrets; car il n'est de
consolation, pour les coeurs vraiment affligés, que de s'occuper du
bonheur des autres_..... "Je tombai à ses pieds, je baisai ses mains
avec respect, avec amour; je pris tous les engagemens qu'elle me dicta,
et je courus à ma voiture, sans regarder derrière moi, ni penser à
faire mes adieux à lord B...

"Je me hâtai de retourner à Paris; j'arrivai chez mon père, justement
trois mois après l'avoir quitté. Il ne m'attendait pas. Je me présentai
devant lui, sans permettre qu'on m'annonçât, et sans lui donner le
temps de me témoigner son étonnement ou sa colère. -- _Mon père_, lui
dis-je, _j'ai été bien coupable envers vous; mais je reviens pour vous
consacrer ma vie. S'il est possible, oubliez le passé: daignez
m'éprouver; je défie votre rigueur de surpasser mon respect et ma
soumission_.

"Mon père, encore plus étonné de ce langage que de mon arrivée, me
demanda à qui il devait un changement si inattendu. Je lui racontai
tout ce que je viens de vous dire; il s'attendrit avec moi, et, pour la
première fois, m'appela son cher fils. -- Je cherchai à lui plaire:
souvent je trouvais qu'il me jugeait avec d'anciennes et d'injustes
préventions; car les torts de la jeunesse laissent des impressions
qu'on retrouve long-temps après être corrigé. Mais j'étais déterminé à
le rendre heureux, et je parvins à m'en faire aimer. Je m'apercevais du
succès de mes soins, à la tendre reconnaissance qu'il avait prise pour
lady B... Je lui écrivis plusieurs fois; elle me répondait toujours
avec la même amitié, la même raison, mais elle se plaignait souvent de
sa santé. Ses lettres devinrent plus rares: enfin je reçus de Londres
un paquet d'une écriture que je ne connaissais pas, et cacheté de noir.
Ces marques de deuil me firent frémir; je n'osais ni l'ouvrir, ni m'en
éloigner. Il fallut bien cependant connaître mon malheur; et j'appris
que lady B... sentant sa fin approcher, avait chargé une femme de
confiance d'une boîte qu'elle m'envoyait. J'y trouvai un petite
tableau, sur lequel elle était peinte avec ses enfans: il était
accompagné d'une dernière lettre d'elle, plus touchante que toutes les
autres, où, me rappelant mes promesses, elle me bénissait avec sa
famille. Je fus long-temps très-affligé; et jamais je n'ai été consolé.
Mon père me proposa différens mariages; toutes les femmes me
paraissaient si différentes de lady B... que cette proposition me
rendait malheureux. Il cessa de m'en parler, et vécut encore quelques
années. J'eus la consolation de l'entendre me remercier en mourant, et
mêler le nom de lady B... aux bénédictions qu'il me donnait. Je le
regrettai du fond de mon ame. Sa mort me rappela vivement les torts de
ma jeunesse, et tout ce que je devais à cette femme excellente. Je vous
remettrai ces lettres et les portraits de votre famille. J'avais quitté
votre grand-père avec si peu d'égards, que je n'osai jamais me rappeler
à son souvenir; mais je ne perdis point de vue ses enfans. J'appris
avec intérêt leur mariage, celui de votre mère; et je vous assure que
vous rendrez mes derniers jours heureux, si votre affection me permet
de remplir mes engagemens, et si vous comptez sur moi comme sur un
second père." -- Je l'assurai de tout mon attachement. -- Adieu. J'ai
la main fatiguée d'avoir écrit si long-temps: en vérité, je commence à
croire au bonheur, puisque le hasard m'a fait rencontrer ce digne homme.


LETTRE XIV.


Neuilly, ce 25 juillet.


Montesquieu dit que, "comme notre esprit est une suite d'idées, notre
coeur est une suite de désirs." Je l'éprouve, Henri; car, depuis que je
sais les liaisons que monsieur de Sénange a eues avec ma famille, ma
curiosité n'est pas satisfaite; et à présent, je voudrais apprendre ce
qui a pu déterminer un homme si raisonnable à se marier, à son âge,
avec un enfant de seize ans! car Adèle n'est qu'une enfant dont les
inconséquences m'impatientent souvent, moi qui, plus rapproché d'elle,
n'ai pas encore atteint ma vingt-troisième année.

Elle est revenue de son couvent, les yeux rouges, a été silencieuse et
triste le reste de la soirée: le lendemain elle a paru, au déjeuner,
gaie, fraîche, brillante de santé et de bonne humeur. Ce changement m'a
tout dérangé: j'avais passé la nuit à rêver aux chagrins qu'elle
pouvait avoir; et je suis sûr que, non-seulement elle a dormi
tranquille, mais qu'oubliant sa peine, elle aurait été fort étonnée que
j'y pensasse encore. Cependant, Henri, elle est fort aimable, oui,
très-aimable: ses défauts même vous plairaient, à vous qui ne cherchez
dans la vie que des scènes nouvelles.

Adèle est douce, si l'on peut appeler douceur un esprit flexible qui ne
dispute ni ne cède jamais. Son humeur est égale, habituellement gaie;
ses affections sont si vives, son caractère est si mobile, que je l'ai
vue plusieurs fois s'attendrir sur les malheurs des autres, jusqu'au
point de ne garder aucune mesure dans sa générosité ou dans ses
promesses; mais, oubliant bientôt qu'il est des infortunés, mettre le
même excès à satisfaire des fantaisies; et, passant ainsi de la
sensibilité à la joie, vous surprendre et vous entraîner toujours. Elle
est d'un naturel et d'une sincérité qui enchantent. Ne connaissant ni
la vanité ni le mystère, elle fait simplement le bien, franchement le
mal, et ne s'étonne ni d'avoir raison ni d'avoir tort. Si elle vous a
blessé, elle s'en afflige, tant que vous en paraissez fâché; mais elle
l'oublie aussitôt que vous êtes adouci, et il est presque certain que,
l'instant d'après, elle vous offensera de même, s'en désolera de
nouveau, et se fera pardonner encore. Aucun intérêt ne la porterait à
dire une chose qu'elle ne pense pas, ni à supporter un moment d'ennui
sans le témoigner. Aussi, lorsqu'elle a l'air bien aise de vous voir,
est-il impossible de ne pas croire qu'elle vous reçoit avec plaisir; et
si jamais elle paraissait aimer, il serait bien difficile de lui
résister. Ajoutez à cela, Henri, une figure charmante, dont elle ne
s'occupe presque pas; une grâce enchanteresse qui accompagne tous ses
mouvemens; un besoin de plaire et d'être aimable dont je n'ai jamais vu
d'exemple, et qui ferait le tourment de celui qui serait assez fou pour
en être amoureux, mais qui doit lui donner autant d'amis qu'elle a de
connaissances; car elle st aussi coquette par instinct, que toutes les
femmes ensemble le seraient par calcul. Adèle est aimable, toujours,
avec tout le monde, involontairement. Donne-t-elle à un pauvre? Ce
n'est point de la simple compassion; son visage lui peint le plaisir de
l'avoir soulagé: le refuse-t-elle? ce n'est jamais sans lui exprimer le
regret ou l'impossibilité actuelle de le secourir. Attentive dans la
société, se rappelant quelquefois vos goûts, une phrase, un mot qui
vous est échappé, vous êtes étonné de lui trouver des soins, des
souvenirs, lorsqu'elle n'avait pas paru vous entendre. D'autres fois,
manquant sans scrupule aux choses que vous désirez le plus, à celles
même qu'elle vous avait promises, elle se laisse entraîner par le
premier objet qui se présente. Enfin, réunissant tous les contrastes,
ce n'est qu'en tremblant que vous admirez ses talens, ses grâces, ses
heureuses dispositions; un sentiment secret vous avertit qu'elle vous
échappera bientôt. Aussi, prêterai-je un beau champ à vos
plaisanteries, lorsque, entre un septuagénaire et une femme charmante,
le vieillard obtiendra toutes mes préférences et ma plus tendre amitié.
Je vous laisse sur cette pensée, mon cher Henri; car je suis sûr
qu'elle vous paraîtra si ridicule, qu'il vous serait impossible de
m'accorder un instant d'intérêt après un pareil aveu.


LETTRE XV.


Neuilly, ce 4 août.


Je suis toujours à Neuilly, mon cher Henri; je comptais n'y passer que
peu de jours, et les semaines se succèdent, sans que monsieur de
Sénange me permette de penser encore à mon départ. Adèle me témoigne
aussi beaucoup d'amitié; cependant je voudrais vous revoir. Je ne sais
s'il tient à mon caractère inquiet de ne jamais se trouver bien nulle
part, mais je désire de m'éloigner.

La vie qu'on mène ici est douce, agréable, et me plairait assez si je
pouvais m'y livrer sans inquiétude. On se réunit, à dix heures du
matin, chez monsieur de Sénange. Après le déjeuner on fait une
promenade, que chacun quitte ou prolonge suivant ses affaires ou sa
fantaisie; on dîne à trois heures: deux fois par semaine il y a
beaucoup de monde; les autres jours nous sommes absolument seuls, et ce
sont les momens qu'Adèle semble préférer. Après le dîner, monsieur de
Sénange dort environ une demi-heure: ensuite la promenade recommence ;
ou s'il y a quelque bon spectacle à Paris, Neuilly en est si près,
qu'Adèle nous y entraîne souvent. La journée se passe ainsi, sans
projets, sans prévoyance, et surtout sans ennui.

Adèle a commencé ses travaux dans l'île; je les dirige, et cette
occupation suffit à mon esprit. Monsieur de Sénange suit avec nous le
travail des ouvriers: il est toujours le juge et l'arbitre de nos
différens. Il a l'air heureux: mais c'est lorsqu'il paraît l'être
davantage, qu'il lui échappe des mots d'une tristesse profonde.

Hier nous avons été à la pointe de l'île; elle est terminée par une
centaine de peupliers, très-rapprochés les uns des autres, et si
élevés, qu'ils semblent toucher au ciel. Le jour y pénètre à peine; le
gazon est d'un vert sombre; la rivière ne s'aperçoit qu'à travers les
arbres. Dans cet endroit sauvage on se croit au bout du monde, et il
inspire, malgré soi, une tristesse dont monsieur de Sénange ne ressenti
que trop l'effet, car il dit à Adèle: _Vous devriez ériger ici un
tombeau; bientôt il vous ferait souvenir de moi_. La pauvre petite fut
effrayée de ces paroles comme si elle n'eût jamais pensé à la mort.
Elle rougit, pâlit, et nous quitta aussitôt. Il m'envoya la chercher:
je la trouvai qui pleurait, et j'eus bien de la peine à la ramener; car
elle craignait que la vue de ses larmes n'augmentât encore l'espèce de
pressentiment qui avait frappé monsieur de Sénange. Elle revint
cependant; et sans chercher à le rassurer, sa délicatesse s'empressa de
l'occuper, pour ne pas laisser à de pareilles réflexions le temps de
renaître. A peine fûmes-nous dans le salon, qu'elle se mit au piano,
répéta les airs qu'il préfère, chanta les chansons qu'il aime, voulut
qu'il jouât aux échecs avec moi. Il céda à tous ses désirs, écouta la
musique, joua aux échecs, mais fut pensif le reste de la soirée; et,
pour la première fois, il se retira immédiatement après le souper.

Je restai seul avec Adèle; ses pleurs recommencèrent à couler. "Si vous
saviez, me disait-elle, combien il est bon; tout ce que je lui dois! et
quel tourment j'éprouve quand je considère son grand âge! Il est
heureux: je donnerais de ma vie pour le conserver; et dans quelque
temps nous aurons peut-être à le pleurer...." Que je lui sus gré de
m'unir ainsi aux sentimens les plus chers, les plus purs de son coeur!
La pauvre petite était toute saisie: je voulus qu'elle descendît dans
les jardins, espérant qu'une légère promenade et la fraîcheur de la
nuit dissiperaient ces noires idées. Je lui donnai le bras; je la
sentais soupirer. Elle marchait doucement, appuyée sur moi: pour la
première fois, elle avait besoin d'un soutien. Combien sa peine me
touchait! Cependant, ne pouvant point arrêter ses larmes, j'essayai de
traiter sa tristesse de vapeurs, sans vouloir l'écouter ni lui répondre
plus long-temps; et doublant le pas, je la traînai malgré elle, jusqu'à
la faire courir. Ce moyen me réussit mieux que tous mes discours; car
moitié riant, moitié se fâchant, je lui fis faire le tour de la
terrasse. Dès qu'elle fut distraite, sa gaieté revint. Après j'appelai
la raison à mon secours; et quoique la nuit fût superbe, que j'eusse
bien envie de continuer cette promenade, de lui demander de qui avait
pu occasionner un mariage qui me paraissait heureux, mais bien
disproportionné; je me hâtai de la ramener, de crainte que ses gens ne
trouvassent extraordinaire de nous voir rentrer plus tard. -- Pour
regagner mon appartement, il faut passer devant celui de monsieur de
Sénange; je m'y arrêtai, en demandant au ciel que le sommeil de cet
excellent homme fût calmé par quelques songes heureux, et lui rendît
assez de force pour espérer un long avenir.


_P.S_. Ce matin monsieur de Sénange m'a fait dire qu'il avait passé une
mauvaise nuit, et qu'il avait la goutte très-fort. Sans doute, hier il
souffrait déjà: car je suis persuadé, Henri, que dans la vieillesse les
inquiétudes de l'esprit ne sont jamais qu'une suite des maux du corps,
comme, dans la jeunesse, les maladies sont presque toujours le résultat
des peines de l'ame; et celui qui, vraiment compatissant, voudrait
soulager ses semblables, risquerait peu de se tromper en disant au
jeune homme qui souffre: _Contez-moi vos chagrins?_... Et au vieillard
qui s'afflige: _Quel mal ressentez-vous?_...


LETTRE XVI.


Neuilly, ce 20 août.


Monsieur de Sénange a la goutte depuis quinze jours, mon cher Henri;
et, pendant que je passais tout mon temps à le soigner, vous me
grondiez avec une humeur dont je vous remercie. Votre curiosité sur
Adèle me plaît encore; je vous l'ai fait aimer, me dites-vous, et en
même temps vous me demandez si je l'aime moi-même? Oui, assurément je
l'aime, mais comme un frère, un ami, un guide attentif. Ne la jugez pas
sur le portrait que je vous en avais fait; elle est bien plus aimable,
bien autrement aimable que je ne le croyais. Si vous saviez avec quelle
attention elle soigne monsieur de Sénange! comme elle devine toujours
ce qui peut le soulager ou lui plaire! Elle est redevenue cette
sensible Adèle, qui m'avait inspiré un intérêt si tendre. Ce n'est plus
madame de Sénange vive, étourdi, magnifique; c'est Adèle, jeune sans
être enfant, naïve sans légèreté, généreuse sans ostentation: il ne lui
a fallu qu'un moment d'inquiétude pour faire ressortir toutes ces
qualités.

Depuis que monsieur de Sénange est malade, il ne reçoit personne;
aussi, la préférence qu'il m'accorde m'ôte-t-elle le désir de
m'absenter. Il supporte la douleur avec courage, ou plutôt avec
résignation. Il ne se plaint pas; quelquefois seulement on aperçoit ses
craintes, mais jamais il ne laisse voir ce qu'il souffre. -- Ces
derniers jours, il nous parlait de la vie comme d'une chose qui ne le
regardait plus. Il est vrai que la goutte s'était montrée d'abord d'une
manière effrayante; mais depuis hier elle s'est heureusement fixée au
pied. -- C'est depuis sa maladie, que j'ai véritablement commencé à
connaître Adèle. Pourquoi le hasard ne me l'a-t-il pas fait rencontrer
plus tôt?... Vous savez que l'amitié de la jeunesse n'a jamais de
réticence: Adèle me laisse lire dans son coeur; ses pensées me sont
toutes connues. Quelle simplicité! quelle innocence! Elle fait
disparaître toutes les préventions que l'égoïsme des hommes et la
perfidie des femmes m'avaient inspirées. Près d'elle, je cesse d'être
sévère; je crois au bonheur, à la vérité, à la tendresse; je crois à
toutes les vertus. Ce visage calme, où le chagrin n'a pas encore laissé
de traces, où le repentir n'en gravera jamais, répand de la douceur sur
tout ce qui l'environne. -- Cependant, n'allez pas imaginer que je sois
amoureux; si je croyais le devenir, je fuirais à l'instant. La bonté,
la confiance de monsieur de Sénange ne seront point trahies. Je ne
troublerai point les derniers jours d'un homme qui peut se dire: _Il
n'y a personne à qui j'aie fait un moment de peine_. Je ne me
permettrais pas même les plus insignifiantes attentions, si elle
pouvaient lui donner de l'inquiétude. Je suis effrayé quand je vois,
dans le monde, avec quelle légèreté on risque d'affliger un vieillard
ou un malade: sait-on si l'on aura le temps de le consoler?... Ah! ce
ne sera pas moi qui l'empêcherai de bénir quelques années que le ciel
semble lui avoir accordées par prédilection. -- Ainsi, mon cher Henri,
aimez Adèle; mais aussi, comme moi, chérissez-les, respectez-les tous
deux.


LETTRE XVII.


Neuilly, ce 26 août.


Il n'y a pas un petit détail que ne me fasse aimer, chaque jour
davantage, l'intérieur de monsieur de Sénange. Tous les premiers
mouvemens d'Adèle, tous les sentimens plus réfléchis de ce vieillard,
sont également bons. Hier, pendant le déjeûner, le garde-chasse apporta
un héron à Adèle. Cet homme, en le présentant, nous dit que ces oiseaux
étaient fort attachés les uns aux autres: "_Ce matin_, ajouta-t-il,
_ils étaient deux; lorsque celui-ci est tombé, son compagnon a jeté
plusieurs cris, et est revenu, jusqu'à trois fois, planer au-dessus de
lui, en criant toujours_. -- Vous ne l'avez pas tué? dit vivement
Adèle. -- _Non, Madame_, répondit-il, prenant son effroi pour un
reproche; _il est toujours resté trop haut pour que je pusse
l'atteindre_." A ces derniers mots, elle fut si indignée, qu'elle le
renvoya très-sèchement, en lui défendant d'en tuer jamais. -- Monsieur
de Sénange sourit; et, sans paraître avoir remarqué l'air mécontent
d'Adèle, il parla de la voracité des hérons!.... "Ces oiseaux, dit-il,
mangent les poissons.... les plus petits surtout.... Dès qu'il fait
soleil, et qu'ils viennent, pour se réjouir, sur la surface de l'eau,
le héron les guette.... les saisit.... les porte à son nid.... mais
c'est pour nourrir sa famille.... et lui-même ne prend de nourriture
que lorsque ses petits sont rassasiés...." Je voyais qu'il s'amusait à
varier toutes les impressions d'Adèle; et je me plaisais aussi à la
voir exprimer successivement ses regrets pour le héron, sa pitié pour
les petits poissons, et de l'intérêt pour ce nid, qu'il fallait bien
nourrir.... La pauvre enfant ne savait où reposer sa compassion....
Monsieur de Sénange l'appela près de lui; il lui expliqua, sans
chercher à trop approfondir ce sujet, tous les maux que, dans l'ordre
de la nature, le besoin rendait nécessaires; mais ne voulant point la
fixer long-temps sur des idées qui l'attristaient, il dit qu'il se
sentait mieux, et qu'une promenade lui ferait plaisir. Adèle demanda
une calèche, et nous partîmes par le plus beau temps du monde. Le grand
air ranimait monsieur de Sénange, et nous pûmes aller très-loin dans la
campagne. Dans un chemin de traverse, bordé de fortes haies, nous
trouvâmes une charrette qui portait la récolte à une ferme voisine: en
passant, la haie accrochait les épis, et en gardait toujours
quelques-uns; Adèle le remarqua, et s'étonnait qu'on eût négligé de
l'élaguer. "On ne la coupera que trop tôt, reprit monsieur de Sénange;
ce que cette haie dérobe au riche, elle le rendra aux pauvres: les
haies sont les amies des malheureux." Effectivement, à notre retour
nous trouvâmes dans ce même chemin des femmes, des enfans, qui
recueillaient tous ces épis avec soin, pour les porter dans leur
ménage. -- Monsieur de Sénange les appela; sa bienfaisance les secourut
tous; et je vis qu'après avoir osé faire entrevoir à Adèle qu'il y a
des maux inévitables, il prenait plaisir à la faire arrêter sur des
idées douces, que les moindres circonstances de la vie peuvent fournir
à une ame sensible. -- La réflexion d'Adèle fut "qu'elle ne laisserait
jamais couper de haies;" et monsieur de Sénange sourit encore, en
voyant comme elle avait profité de la leçon du matin.


LETTRE XVIII.


Neuilly, ce 26 août.


Notre promenade n'a pas réussi à monsieur de Sénange: sa goutte est
fort augmentée, il souffre beaucoup: mais au milieu de ses douleurs, il
s'est plu à m'apprendre les raisons qui l'avaient déterminé à se marier.

Sa famille est alliée à celle de madame de Joyeuse, mère d'Adèle, chez
laquelle il allait fort rarement. Son caractère le lui convenant pas,
il ne la voyait qu'à un ou deux grands dîners de famille qu'il donnait
tous les ans. Un jour qu'il lui faisait une visite d'égard, pour la
prier de venir chez lui avec d'autres parens, il lui demanda des
nouvelles de sa fille. Madame de Joyeuse, d'un air bien froid, bien
indifférent, lui répondit, qu'étant peu riche, elle la destinait au
cloître, et ne prit même pas la peine d'employer la petite fausseté
ordinaire en pareille circonstance: _ma fille veut absolument se faire
religieuse_. "J'ai à la remercier, me dit-il, des expressions qu'elle
employa. Je leur dois, peut-être, mon bonheur; car je fus révolté de
voir une mère disposer aussi durement de sa fille, et la livrer au
malheur pour sa vie, uniquement parce qu'elle était peu riche. Cette
jeune victime, sacrifiée ainsi par ses parens, ne me sortait pas de
l'esprit. Après notre grand dîner, je proposai à madame de Joyeuse de
la conduire au couvent où était Adèle. J'étais bien sûr qu'elle ne me
refuserait pas; car c'est la première femme du monde pour tirer parti
de tout: et la seule pensée que mes chevaux feraient cette course, au
lieu ses siens, devait la déterminer bien plus que le plaisir de voir
sa fille. Nous arrivâmes au parloir à sept heures. C'était le moment de
la récréation: on nous dit que les pensionnaires étaient au jardin;
cependant nous attendîmes peu. Adèle arriva bientôt, rouge, animée,
tout essoufflée, tant elle avait couru. Sa mère, loin de lui savoir gré
de cet empressement, ne le remarqua même pas, la reçut d'un air froid,
et parla long-temps bas à la religieuse qui l'avait accompagnée. Pour
moi, continua monsieur de Sénange, qui ai toujours aimé la jeunesse, je
me plus à lui demander quels jeux l'amusaient avec ses compagnes, et de
quelles occupations ils étaient suivis? -- Elle me peignit le
colin-maillard, les quatre coins, avec un plaisir qui me rappela mon
enfance; mais passant à ses devoirs, aux heures du travail, elle m'en
parla avec une égale satisfaction. Cet heureux caractère m'intéressa;
je demandai à sa mère la permission de venir la revoir. Elle n'osa pas
la refuser à mon âge, quoiqu'elle n'eût encore permis à sa fille de
recevoir personne. La semaine suivante je retournai à ce couvent. Adèle
me reçut avec plaisir: je l'interrogeai sur la vie qu'elle avait menée
jusqu'alors; elle m'en parut fort contente: mais, lui demandai-je, si
votre mère voulait vous faire religieuse? -- _J'en serais charmée_, me
dit-elle gaiement, _car alors je ne quitterais pas mes amies_. -- Et si
elle vous mariait? -- _Il faudrait aussi lui obéir; mais je serais bien
affligée, si elle me donnait un mari qui, m'emmenant en province,
m'éloignât de mes compagnes et de mes religieuses_. -- Je ne pus
m'empêcher de prendre en pitié cette ame innocente, toujours prête à se
soumettre à sa mère, sans même considérer quels devoirs elle lui
imposerait. Si elle se fût plainte, si elle eût senti sa situation,
j'aurais peut-être été moins touché: mais la trouver douce, résignée,
m'intéressa bine davantage. Je ne pouvais me résoudre à lui laisser
consommer ce sacrifice, sans l'avertir, au moins, des regrets dont il
serai suivi. Je revins tourmenté de son souvenir et de son malheur; je
voyais toujours cette pauvre enfant prononçant ces voeux terribles.
Cependant il m'était bien difficile de la secourir ; car, dans le temps
que mon père était irrité contre moi, il avait fait un testament
qu'après il a oublié de détruire. Par cet acte, _je ne jouissais que du
revenu de sa fortune, et il ne m'était permis de disposer du fonds,
qu'au seul cas où je marierais; alors j'en deviendrais le maître, la
moitié seulement restant substituée à mes enfans_. -- Peut-être mon
père, qui désirait passionnément que sa famille se perpétuât, avait-il
pensé, qu'en me gênant ainsi jusqu'à l'époque de mon mariage, je me
résoudrais plus aisément à former ces liens qui m'avaient toujours
effrayé. Sa prévoyance n'a pas été vaine; car sans cette clause, je
n'eusse jamais imaginé d'épouser, à mon âge, une si jeune personne. Je
l'aurais dotée, mariée, en respectant son choix; mais je n'en avais pas
la possibilité. Je revis Adèle souvent, et chaque fois, elle
m'intéressa davantage. M'étant bien assuré que son coeur n'avait point
d'inclination, qu'elle m'aimait comme un père, je me déterminai à la
demander en mariage. Je m'y décidai avec d'autant moins de scrupule,
que je n'avais que des parens éloignés, qui jouissaient tous de
fortunes considérables, et que j'étais résolu à la traiter comme ma
fille. D'ailleurs ma vieillesse, ma faible santé, me faisaient croire
que je la laisserais libre, avant que l'âge eût développé en elle
aucune passion. J'espérai qu'alors se trouvant riche, elle serait plus
heureuse; car on dit toujours, lorsqu'on est jeune, que la fortune ne
fait pas les bonheur; mais à mesure que l'on avance dans la vie, on
apprend qu'elle y ajoute beaucoup. Madame de Joyeuse fut charmée de me
donner sa fille; je crois bien qu'on rit un peu du vieillard qui
épousait, avec tant de confiance une enfant de seize ans; mais le bon
caractère d'Adèle m'a justifié. Quant à moi, j'espère ne lui avoir
causé aucune peine. Cependant, si un jour je la voyais moins gaie,
moins heureuse, je me persuaderais encore qu'un lien qui,
naturellement, ne doit pas être long, vaut toujours mieux que le voile
et les voeux éternels qui étaient son partage."

Je remerciai monsieur de Sénange de sa confiance, en admirant sa bonté
et sa générosité. "Mon jeune ami, me dit-il, ne me louez pas tant, je
suis assez récompensé; n'ai-je pas obtenu l'amitié d'Adèle? Si j'avais
prétendu à un sentiment plus vif, tout le monde se serait moqué de moi,
et vous tout le premier; au lieu que je puis me dire: Il n'est pas une
de ses pensées, un de ses sentimens qui ne doive l'attacher à moi. Cela
vaut mieux que les plaisirs de la vanité; l'expérience m'a appris qu'on
a beau la flatter, elle n'est jamais complètement dupe; il y a toujours
des momens où la vérité se fait sentir." Hé bien, Henri, aimez-vous
monsieur de Sénange? Exista-t-il jamais un meilleur homme? et
croyez-vous qu'Adèle eut raison de paraître satisfaite de se voir unie
à lui? Comme ma sévérité était injuste et ridicule! Ah! Adèle,
n'était-ce pas assez de vous connaître pour vous aimer; fallait-il
encore avoir à l'accuser auprès de vous?


LETTRE XIX.


Neuilly, ce 26 août.


Monsieur de Sénange est assez bien pour son état, mon cher Henri; mais
quel état, ou plutôt quel âge que celui où l'on compte à peine la
souffrance, où l'on vous trouve heureux, parce que vous ne mourez pas!
Il est vrai qu'aucun danger présent ne le menace; mais il a la goutte
aux deux pieds, il ne saurait marcher, il ne peut même se mouvoir sans
éprouver des douleurs cruelles; et on lui dit qu'il est bien,
très-bien. Il ne paraît même pas trop loin de le penser; du moins,
reçoit-il ces consolations avec une douceur qui m'étonne. -- Serait-il
possible qu'un jour j'aimasse assez la vie pour supporter une pareille
situation?... peut-être... si j'ai fait quelques bonnes actions, et si,
comme lui, j'ai mérité d'être chéri de tout ce qui m'entoure.

Depuis qu'il est mieux, il ne veut plus que les promenades d'Adèle
soient interrompues, et il nous renvoie avec autorité, aux heures où
nous sortions tous trois avant sa maladie. Le croiriez-vous, Henri?
elles me sont moins agréables que lorsqu'il nous accompagnait. Je les
commence en tremblant; et lorsqu'elles sont finies, je reste mécontent
de moi, de mon esprit, de mes manières. Je suis continuellement
tourmenté par la crainte d'ennuyer, ou, ce que j'ose à peine m'avouer,
par celle de plaire. Monsieur de Sénange, avec toute sa bonté, est
aussi par trop confiant. Croit-il que j'aie un coeur inaccessible à
l'amour? Non: mais l'âge a tellement refroidi ses sentimens, qu'il est
incapable d'inquiétude; peut-être aussi, et je le redoute plus encore,
son estime pour moi est-elle plus forte que ses craintes? Les maris
sont tous jaloux, ou imprudens à l'excès. Cependant je suis encore
libre, puisque je prévois le danger, et que je pense à le fuir; mais le
plaisir d'être auprès d'Adèle me retient, lors même que je me crois
maître de moi.

Avant-hier, après le dîner, monsieur de Sénange voulut se reposer:
Adèle mit un chapeau de paille, ses gants, et me fit signe de la
suivre. En sortant de la maison, elle prit mon bras: je ne le lui avais
pas offert; je n'osai le lui refuser, mais je frémis en la sentant si
près de moi. Elle n'avait jamais été à pied hors de l'enceinte des
jardins ou de l'île, la faiblesse de monsieur de Sénange l'obligeant à
aller toujours en voiture: seule avec moi, elle voulut entreprendre une
longue course. Les champs lui paraissaient superbes. Elle ne connaît
rien encore; car à peine eut-elle quitté son couvent, que la maladie de
sa mère la retint près d'elle. Tout la frappait agréablement; les
bleuets, les plus simples fleurs attiraient son attention. Cette
ignorance ajoutait encore à ses charmes; l'ingénuité de l'esprit est
une preuve si touchante de l'innocence du coeur! J'aurais été
très-content de cette journée, si, me redoutant moi-même, je n'avais
pas craint de l'aimer plus que je ne le devais.

Le lendemain elle me proposa d'aller encore dans la campagne; je la
refusai sous le prétexte d'affaire, de lettres indispensables. Son
visage m'exprima un vif regret, mais sa bouche ne prononça aucun
reproche; elle me dit avec un triste sourire: "_J'irai donc seule_." --
Sa douceur faillit détruire toutes mes résolutions. Heureusement
qu'elle partit sans insister davantage: si elle eût ajouté un mot, si
elle m'eût regardé, je la suivais.... Je suis resté, Henri! mais je ne
fus pas long-temps sans me le reprocher. A peine fus-je remonté dans ma
chambre, que je me la représentai se promenant, sans avoir personne
avec elle; un passant, le moindre bruit pouvait lui faire peur. Je
trouvai qu'il y avait de l'imprudence à la laisser ainsi: enfin, après
y avoir bien pensé, je pris mon chapeau, et, descendant bien vite par
le petit escalier de mon appartement, je courus la rejoindre. -- Je la
cherchai dans les jardins; elle n'y était pas: le batelier me dit
qu'elle n'avait point été dans l'île. C'est alors que je m'inquiétai
véritablement; je tremblai que seule, ne connaissant pas le danger,
elle n'eût eu la fantaisie de revoir ces champs qui lui avaient paru si
beaux la veille. Je n'en doutais plus, lorsque je trouvai la porte du
parc ouverte. Je sortis aussitôt, et parcourant à perte d'haleine tous
les endroits où nous avions été, je fis un chemin énorme; car je sais
trop qu'à son âge, lorsqu'une promenade plaît, on va sans penser qu'il
faut revenir. Mais comme le jour tombait tout-à-fait, et que je voyais
à peine à me conduire, il fallut bien regagner la maison. --
Quelquefois je m'arrêtais, prêtant l'oreille au moindre bruit:
peut-être, me disais-je, revient-elle aussi, bien loin derrière moi.
Souvent je retournais sur mes pas, écoutant sans rien entendre. Je fus
horriblement tourmenté, et je me promis bien, à l'avenir, de ne plus
consulter ma raison, et de tout abandonner au hasard. -- En rentrant,
je la trouvai tranquillement assise, qui travaillait auprès de son
mari. Je fus au moment de la quereller, et lui demandai, avec humeur,
où elle avait pu aller tout le jour? Elle répondit doucement, qu'après
avoir fait quelques pas sur la terrasse, elle s'était ennuyée; et vous,
me dit-elle, vos lettres sont-elles écrites? -- Je ne fis pas semblant
de l'entendre, pour ne pas lui répondre. -- Henri, je l'aime!... mais
ne puis-je l'aimer sans le lui dire? Je puis être son ami; et si jamais
elle était libre!... Ah! je m'arrête: l'amour n'est pas encore mon
maître, et déjà je pense sans regret au moment où ce bon, ce vertueux
monsieur de Sénange ne sera plus! encore un jour, et peut-être
désirerais-je sa mort!... Non, je fuirai Adèle, j'y suis résolu. Ces
six semaines passées ainsi, presque seul avec elle; ces six semaines
m'ont rendu trop différent de moi-même. Je n'éprouve plus ces mouvemens
d'indignation que les plus légères fautes m'inspiraient: la vertu
m'attire encore, mais je la trouve quelquefois d'un accès bien
difficile. Cependant, je m'en irai; oui je m'en irai: il m'en coûtera,
peut-être, hélas! bien plus que je ne crois.... Adieu; puisse l'amitié
consoler la vie et remplir mon coeur!


LETTRE XX.


Neuilly, ce 27 août.


Je me suis levé ce matin décidé à partir, à quitter Adèle. En
descendant chez monsieur de Sénange pour le déjeûner, je l'ai trouvé
mieux qu'il n'avait été depuis sa maladie. Adèle avait un air satisfait
où je remarquais quelque chose de particulier. Vingt fois j'ai été au
moment de parler de mon prochain voyage, de leur faire mes adieux, et
vingt fois je me suis arrêté. Non que je me flattasse qu'elle me
regrettât long-temps: mais ils paraissaient heureux; et il faut si peu
de chose pour troubler le bonheur, que j'ai respecté leur tranquillité.
Si monsieur de Sénange eût souffert, s'il eût été triste, mon départ
eût sans doute ajouté bien peu à leur peine, et j'aurais osé
l'annoncer. Tantôt, ce soir, me disais-je, à leur premier chagrin, je
m'éloignerai sans qu'ils s'en aperçoivent. Combien je cherche à
m'aveugler! Ah! s'ils étaient souffrans ou malheureux, pourrais-je les
abandonner? Enfin je n'ai pas eu le courage d'annoncer cette résolution
qui m'avait coûté tant d'efforts.

Après le déjeuner, la pluie empêchant Adèle de se promener, elle est
remontée dans sa chambre; et, resté seul avec monsieur de Sénange, je
lui ai proposé de faire une lecture. Mais à peine l'avais-je commencée,
qu'un de ses gens est venu m'avertir tout bas qu'on me demandait. Je
suis sorti, et j'ai été très-étonné de voir une des femmes d'Adèle, qui
m'a dit que sa maîtresse m'attendait dans son appartement. Je n'y étais
jamais entré; comme elle se rend chaque jour à dix heures du matin chez
son mari, et qu'elle ne le quitte qu'aux heures de la promenade, c'est
chez lui qu'elle passe sa vie, qu'elle lit, dessine, fait de la
musique. L'impossibilité où il est de s'occuper, le besoin qu'il a
d'elle, lui font un devoir de ne jamais le laisser seul; et pour moi,
conservant nos usages, même chez les étrangers, j'aurais craint d'être
indiscret si je lui avais demandé de voir sa chambre.

J'ai été surpris de l'air mystérieux de la femme qui me conduisait;
cependant je l'ai suivie.

Dès qu'Adèle m'a aperçu, elle s'est avancée vers moi avec joie, et sans
me donner le temps de lui parler, elle m'a dit: "Monsieur de Sénange
étant mieux, je veux célébrer sa convalescence; il faut que vous
m'aidiez à le surprendre. Dans quelques jours je donnerai une fête, un
bal à toutes les pensionnaires de mon couvent. Nous chanterons des
chansons faites pour lui; il y aura un feu d'artifice, des
illuminations. Ses anciens amis, mes compagnes, les malheureux dont il
prend soin, tout ce qui l'intéresse sera invité; heureuse de lui
témoigner ainsi mon bonheur et ma reconnaissance! J'irai demain à mon
couvent pour arranger tout cela; voudrez-vous bien rester avec lui?" --
Pouvais-je la refuser? Ce n'est qu'un jour de plus, et un jour sans
elle, c'est déjà commencer l'absence. -- Je le lui ai promis; alors
elle s'est laissée aller à tout le plaisir qu'elle attend de cette
fête. Elle me racontait son plan, le répétait de toutes manières; et,
pendant qu'elle jouissait d'avance de la surprise qu'elle voulait
procurer à cet homme si digne d'être aimé, je pensais tristement que je
n'en serais pas témoin, que bientôt je ne la verrais plus. Malgré ces
idées pénibles, je me suis trouvé heureux que le hasard m'ait fait
connaître son appartement. C'est ajouter au souvenir de la personne,
que de se rappeler aussi les lieux où elle se trouve. J'ai examiné sa
chambre avec soin; ses meubles, les plus petits détails, rien ne m'a
échappé, je m'en souviendrai toujours. -- Je lui ai demandé l'heure à
laquelle elle se levait? -- A huit heures, m'a-t-elle répondu. -- Tous
les matins à huit heures, me suis-je dit intérieurement, je ferai des
voeux pour que rien ne trouble le bonheur de sa journée. J'ai voulu
voir sa bibliothèque; elle a résisté long-temps: mes instances en ont
été plus vives: enfin elle a cédé à ce désir; et jugez de mon
étonnement, lorsqu'en y entrant, le premier objet qui s'est offert à ma
vue, a été un tableau fort peu avancé, mais où la tête de monsieur de
Sénange et la mienne étaient déjà parfaitement ressemblantes? "J'aurai
voulu, m'a-t-elle dit en riant, que vous ne le vissiez que lorsqu'il
aurait été fini; je copie un des portraits de monsieur de Sénange, j'y
ai moins de mérite; mais le vôtre, c'est de souvenir." -- A ces mots,
la surprise, la joie ont troublé toute mon ame; "de souvenir," lui
ai-je dit en tremblant; car je rappelais ses paroles pour qu'elle les
entendît elle-même, et qu'elle les prononçât encore. -- "Oui," a-t-elle
repris avec une douce confiance. -- Ah! me suis-je écrié, vous ne
m'oublierez donc point! -- "Jamais," a-t-elle répondu. -- J'étais
saisi, et sans oser la regarder, je lui ai dit: "Croyez aussi que ma
pensée vous suivra toujours!"

Je n'osai plus lever les yeux, ni dire un mot; je regardais
alternativement mon portrait, celui de monsieur de Sénange surtout....
Il m'a rappelé à moi-même, et a empêché mon secret de m'échapper. Elle
est si vive, qu'elle ne s'est pas aperçue de mon émotion, et m'a
proposé gaiement de voir ses autres ouvrages, ses cartons, ses dessins.
Elle m'a montré un petit portrait d'elle, à peine tracé, et qui la
représente dans son enfance: je le lui ai demandé vivement; elle me l'a
accordé sans difficulté, et même reconnaissante de mon intérêt.
J'aurais voulu qu'elle crût me faire un sacrifice; mais son innocence
ne lui laissait pas deviner le prix que j'y attachais. Je l'ai priée du
moins de ne dire à personne que je l'eusse obtenu. Pourquoi? m'a-t-elle
demandé avec étonnement; n'êtes-vous pas notre meilleur ami? -- Ah!
dites notre seul ami. -- Non; monsieur de Sénange en a beaucoup. -- Et
vous? -- Pour moi, c'est bien vrai! -- Eh bien, dites donc, _mon seul
ami!_ -- _Mon seul ami_, a-t-elle répété en souriant! -- Promettez-moi,
ai-je ajouté, que lorsque je serai absent, vous me manderez tout ce qui
pourra vous intéresser... Vous me direz s'il est quelqu'un que vous me
préfériez? -- Ne parlez pas d'absence, m'a-t-elle dit doucement; vous
gâtez toute ma joie. -- J'ai cessé d'en parler; mais la douleur et les
regrets étaient dans mon coeur: elle m'a regardé avec inquiétude, et a
perdu cet air satisfait qui l'animait. Nous sommes descendus chez
monsieur de Sénange, presque aussi émus l'un que l'autre.

Souvent, dans le courant du jour, elle m'a considéré attentivement,
comme si elle eût cherché dans mes yeux, la cause ou la fin de sa
peine. Après dîner, au lieu de se promener elle s'est mise à son piano,
mais n'a plus joué ni chanté les airs brillans qui l'amusaient la
veille. La journée a fini sans qu'elle ait retrouvé sa gaieté; et le
soir, en me quittant, la pauvre petite m'a dit, les larmes aux yeux:
_Mon seul ami, est-ce que vous pensez à partir?_ Ah! je crains bien de
n'être pas seul malheureux! -- Que n'êtes-vous avec moi, Henri!
peut-être que l'amitié, en partageant mon coeur, rendrait moins vif le
sentiment qu'Adèle m'inspire; mes peines en seraient moins amères. Mais
ces désirs sont vains! vous ne viendrez pas, et il faut que je
m'éloigne; il le faut absolument.


LETTRE XXI.


Neuilly, ce 28 août.


Adèle était allée dîner à son couvent. Quelle différence du jour où,
pour la première fois, je restai seul avec monsieur de Sénange! Je ne
pensais qu'à l'amuser; aujourd'hui, je me suis ennuyé à mourir. Je
m'efforçais en vain de l'occuper, de le distraire; le moindre soin me
fatiguait; jamais le temps ne m'a paru si long. Aussi, pour faire
quelque chose, lui ai-je proposé de lire les lettres de lady B....,
trop heureux de trouver un objet qui pût l'intéresser! Il a saisi cette
idée avec joie, m'a donné la clef d'un secrétaire qui est dans son
cabinet, et m'a prié d'aller les chercher. -- En ouvrant le premier
tiroir, j'y ai trouvé un portrait d'Adèle en miniature, fait par le
meilleur peintre, et enrichi de diamans, comme s'il avait besoin de cet
entourage pour paraître précieux! Je l'ai regardé avec transport: sa
beauté, sa douceur, la sérénité de son regard y sont peintes d'une
manière ravissante. Il m'a été impossible de m'en détacher, et, par un
mouvement involontaire, je l'ai placé contre mon coeur. Insensé! il me
semblait qu'en le possédant ainsi, ne fût-ce qu'un moment, j'en
conserverais long-temps l'impression. Mais je me promettais bien de le
remettre lorsque je rapporterais ces lettres. Je suis rentré dans le
salon, avec le carton où elles étaient renfermées. Monsieur de Sénange
les a prises, et a voulu les lire lui-même. -- Tranquille en le voyant
satisfait, je me laissais aller à mes propres pensées; je l'entendais
sans l'écouter. Le son monotone de sa voix ne pouvant fixer mon
attention, ajoutait encore à ma rêverie. Il était heureux, le temps se
passait, et c'est tout ce qu'il me fallait. A cinq heures, nous avons
entendu le bruit d'une voiture; c'était Adèle. Mon coeur a battu avec
violence, comme si elle n'avait pas dû venir, ou que je ne l'attendisse
pas.... Elle nous a raconté qu'elle avait trouvé ses religieuses encore
fort affligées, parce qu'il y a environ huit ou dix jours un pan de mur
de leur jardin est tombé. "Pour moi, m'a-t-elle dit, j'en ai été ravie;
car lorsque la clôture est interrompue comme cela, par une sorte de
fatalité, il est permis aux hommes d'entrer dans l'intérieur des
couvens; et j'ai pensé que, ne connaissant pas ces sortes
d'établissemens, vous auriez peut-être la curiosité d'en voir un. La
supérieure m'a permis de vous y conduire après-demain, si cela peut
vous être agréable." Je lui ai répondu courageusement que je craignais
bien de ne pouvoir pas profiter de cette permission; mais après ce
grand effort, je n'ai plus senti que le désir de voir cet asile de son
enfance. Elle a paru le souhaiter vivement, a insisté; et tout ce que
ma raison a pu conserver d'empire, s'est borné à lui répondre que je
tâcherais de la suivre. Mais j'y étais résolu; ne vous moquez pas de ma
faiblesse, Henri; je partirai, soyez-en sûr: un jour de plus n'est pas
bien dangereux. Peut-être aussi, ces voiles, ces grilles, ces
mortifications de tout genre, que des femmes embrassent avec ardeur et
supportent sans se plaindre, ces exemples de courage feront rougir
celui qui n'est pas assez fort, ni pour résister au danger, ni même
pour le fuir. -- D'ailleurs, quelque envie que j'eusse de m'éloigner,
il faut bien que je reste, je ne sais combien d'heures, de jours, de
temps encore; car imaginez que lorsque Adèle est arrivée, monsieur de
Sénange a resserré ces malheureuses lettres de lady B..., et a remis le
carton sur une table près de lui. Je lui ai offert de le reporter dans
son secrétaire; mais je ne sais quelle fantaisie lui a fait préférer de
le garder. Avant le souper, je lui ai proposé de nouveau d'aller le
serrer; il s'y est encore refusé: et, au moment de nous retirer, lui
ayant fait entendre qu'il ne fallait pas le laisser traîner sur sa
table, il s'est impatienté tout-à-fait, a haussé les épaules, et a dit
à Adèle de mettre ce carton dans une bibliothèque qui est dans le
salon; ce qu'elle a fait avec cet empressement distrait qui la porte
toujours à lui obéir, sans même prendre intérêt aux choses qu'il lui
demande.

Me voilà donc avec un portrait enrichi de diamans, ne prévoyant pas
quand il me sera possible de le replacer sans qu'on s'en aperçoive;
n'osant ni le garder, ni le rendre, de peur de la compromettre;
risquant de faire soupçonner la probité d'anciens serviteurs, et
probablement obligé à la fin de déclarer, devant toute une maison, que
c'est moi qui l'ai dérobé, parce que j'aime madame de Sénange! Belle
raison à donner à un mari, à des valets, à Adèle elle-même, qui me
traite assez bien pour qu'alors on pût la soupçonner de partager mes
sentimens!.... En vérité, Henri, je crois qu'il y a quelque démon qui
s'amuse à me tourmenter.


LETTRE XXII.


Neuilly, ce 29 août.


Je ne vous écrirai que deux mots aujourd'hui, mon cher Henri, car
l'heure de la poste me presse. Il est certain qu'un mauvais génie se
mêle de toutes mes actions; je me croirais ensorcelé, si nous étions
encore à ce bienheureux temps, où l'on accusait quelque être imaginaire
de ses chagrins et de ses fautes; où il suffisait d'un moment de
bonheur pour se flatter qu'une divinité bienfaisante vous conduisait,
et se plairait à vous protéger toujours.

En m'éveillant ce matin, je me suis empressé de regarder le portrait
d'Adèle. Après m'être dit, répété, combien j'aime celle qu'il
représente, je l'ai serré dans mon écritoire, afin qu'aucun accident,
aucun hasard ne fît qu'on le découvrît si je le portais sur moi; et,
satisfait de cette sage précaution, de cette heureuse prévoyance, je
suis descendu chez monsieur de Sénange pour le déjeuner: il était
encore seul. "Venez, m'a-t-il dit vivement; hier vous m'avez
impatienté, en me demandant ces lettres devant Adèle; allez les serrer
bien vite où elles étaient, et revenez aussitôt." Henri, me voyez-vous,
enrageant de tenir la clef du secrétaire, lorsque je n'avais plus le
portrait, et sans qu'il me fût possible d'aller le chercher? car ce
cabinet n'a d'issue que par la porte qui donne dans le salon où était
monsieur de Sénange. J'ai donc remis ce maudit carton; mais j'ai eu
soin de ne faire que pousser le secrétaire au lieu de le fermer,
demeurant ainsi le maître de rendre ce trésor sans qu'on s'en
aperçoive. En rentrant dans le salon, monsieur de Sénange m'a redemandé
sa clef: "Quoique lady B.... m'a-t-il dit, fût la vertu même, je n'ai
jamais voulu parler d'elle devant Adèle; j'étais si jeune alors, si
amoureux; je me trouve si différent aujourd'hui! A mon âge, a-t-il
ajouté en riant, les comparaisons sont dangereuses! D'ailleurs, elle a
été élevée dans un couvent, où, selon l'usage, les romans sont
sévèrement défendus, et où les chansons même qui renferment le mot
d'amour ne se font jamais entendre: aussi, son esprit est-il simple et
pur comme son coeur." Il aurait pu continuer long-temps son éloge, sans
que je trouvasse qu'il en dît assez; mais Adèle elle-même est venue
l'interrompre. Son regard timide me disait qu'elle ne se fiait plus à
l'avenir: la tristesse de la veille lui avait laissé une sorte
d'abattement qui donnait à sa voix, à ses mouvemens, une mollesse, une
douceur inexprimable. Il m'a été impossible d'y résister; je me suis
approché d'elle, et lui ai demandé à quelle heure il fallait être prêt
le lendemain pour la suivre au couvent. -- Ce seul mot l'a ranimée, lui
a rendu sa vivacité, son sourire, et je n'ai jamais été si heureux!....
Je sens près d'elle un charme qui m'était inconnu. Ah! jouissons au
moins de cette journée; oublions mes résolutions, et puissé-je ne
penser à mon départ qu'au moment où il faudra la quitter!


LETTRE XXIII.


Neuilly, 31 août, 2 heures du matin.


Immédiatement après le dîner, mon cher Henri, Adèle demanda ses chevaux
pour se rendre au couvent. Monsieur de Sénange lui dit d'emmener une de
ses femmes, étant trop jeune, pour aller seule avec moi. Son innocence
n'en avait pas senti la nécessité, et ne s'en trouva pas gênée; tandis
que ma raison, en le jugeant convenable, s'y soumettait avec peine.
Elle partit gaiement, et je la suivis, fort ennuyé d'avoir cette femme
avec nous. Lorsque nous arrivâmes au couvent, Adèle monta au parloir,
et me présenta à la supérieure, qui me reçut avec une bonté extrême.
Elle me proposa d'aller, par les dehors de la maison, gagner le mur du
jardin, pendant qu'elle viendrait avec Adèle me joindre par
l'intérieur. -- "Mais, lui dis-je, puisque je vais me trouver aussitôt
que vous dans le monastère, pourquoi ne me laisseriez-vous pas suivre
tout simplement madame de Sénange, sans m'ordonner de faire seul un
chemin si inutile? -- Non, me répondit-elle en souriant; la même loi
qui suppose que vous êtes les maîtres d'entrer dans nos maisons,
lorsque la clôture en est interrompue par le hasard, nous défend de
vous en ouvrir les portes. Les esprits forts peuvent se conduire par
leur jugement; mais nous, qui sommes des êtres imparfaits, nous suivons
la règle exacte sans oser en interpréter l'esprit, ni permettre à
l'obéissance d'établir des bornes que, tour à tour, la faiblesse ou
l'exagération voudrait changer."

Je conduisis donc Adèle à la porte de clôture. Dès qu'elle fut entrée,
on la referma sur elle, avec un si grand bruit de barres de fer et de
verroux, que mon coeur se serra comme si je n'avais pas dû la revoir
dans l'instant même. Je me hâtai de faire le tour de la maison, et
j'arrivai à cette brèche presqu'aussitôt qu'elle. La supérieure me
reçut accompagnée de deux religieuses qui la suivirent le reste du
jour. Peut-être m'accuserez-vous de folie; mais véritablement je sentis
une émotion extraordinaire lorsque mon pied se posa sur cette terre
consacrée. Dès qu'Adèle me vit dans le jardin, elle me demanda tout bas
si je serais bien contrarié qu'elle me laissât seul avec ces dames;
l'amie qui était avec elle le jour où je la rencontrai pour la première
fois étant malade, elle désirait d'aller la voir. -- Il fallut bien y
consentir. -- Elle se rapprocha de la supérieure, me recommanda à ses
soins, à ses bontés, l'embrassa aussi tendrement qu'une fille chérie
embrasse sa mère, et me laissa avec cette digne femme, qui voulut bien
me conduire dans l'intérieur du couvent.

"Notre maison, me dit-elle, est, à elle seule, un petit monde séparé du
grand. Nous ne connaissons ici ni le besoin, ni la fortune: aucune
religieuse ne se croit pauvre, parce qu'aucune n'est riche. Tout est
égal, tout est en commun; ce qui nous est nécessaire se fait dans la
maison. Les emplois sont distribués suivant les talens de chacune.
Souvent nous cédons à leur goût; quelquefois nous le contrarions; car
si les ames tendres ont besoin d'être conduites avec douceur, même pour
aimer Dieu, les coeurs ardens croient que pour gagner le ciel il faut
une vie pleine d'austérités. Je cherche à connaître leur caractère sans
paraître le deviner. Obligée de maintenir l'obéissance à la règle de ce
monastère, je désire que ce soit avec un peu d'effort, et qu'elles
soient heureuses autant qu'il est possible. Toutes le deviennent par la
seule habitude de les tenir continuellement occupées du bonheur des
autres. Les anciennes sont à la tête de chaque différent exercice: ne
pouvant plus faire beaucoup de bien par elles-mêmes, elles ont au moins
la consolation de le conseiller, d'apprendre aux jeunes à faire mieux;
et ces dernières trouvent une sorte de plaisir dans la déférence
qu'elles ont pour celles d'un âge avancé. L'amour de la vertu a besoin
d'aliment; et je regarderais comme bien à plaindre celles qui
n'auraient aucun devoir à remplir."

Je voulus tout voir: elle me mena à la roberie (1) [(1) Nom de la salle
où l'on fait et serre les robes des religieuses.]; quatre religieuses
étaient chargées de faire les vêtemens de toute la maison. C'était
l'heur du silence: elles se levèrent sans nous regarder, et se remirent
à leurs ouvrages sans nous parler. -- De là nous allâmes à la lingerie:
toujours d'aussi grands détails et aussi peu de monde pour y suffire.
La supérieure m'en voyant étonné, me demanda s'il ne fallait pas bien
leur ménager de l'occupation pour toute l'année? Nous parcourûmes ainsi
toute la maison. Les religieuses me reçurent toujours avec la même
politesse et le même recueillement. Nous arrivâmes jusqu'à
l'infirmerie; là, le silence était interrompu; on ne parlait pas assez
haut pour faire du bruit aux malades, mais on s'occupait du soin de les
distraire, et même de les amuser. C'était la chambre des
convalescentes, ou de celles dont les maladies douloureuses, mais
lentes et incurables, ne leur permettaient plus de sortir. Il y avait
dans cette salle immense des oiseaux, un gros chien, deux chats; et,
sur les fenêtres, entre des chassis, des fleurs, de petits arbustes et
des simples. La supérieure m'apprit que leur ordre leur défendait ces
amusemens; "mais ici, ajouta-t-elle, tout ce qui divise l'attention
soulage et devient un de nos devoirs: lorsque l'esprit ne peut plus
être occupé long-temps, il a besoin d'être distrait." Il y avait dans
cette chambre, comme dans les autres, une vieille religieuse qui
présidait au service, et des jeunes qui lui obéissaient.

Nous arrivâmes aux classes; c'est là que le souvenir d'Adèle l'offrit à
moi comme si elle eût été présente; j'aurais voulu voir la place
qu'elle occupait, retrouver quelques traces de son séjour dans cette
maison. Avec quel intérêt je regardais ces jeunes filles que
l'affection et l'habitude rendent comme les enfans d'une même famille!
Je les considérais comme autant de soeurs d'Adèle, et je me sentais
pour chacune un attrait particulier. Je leur demandai quelle était sa
meilleure amie: c'est moi, dirent-elles presque toutes à la fois. --
"Et quelle est celle que madame de Sénange préférait?" -- Toutes
regardèrent une jeune personne belle et modeste, qui baissa les yeux en
rougissant; elle paraissait plus confuse d'être distinguée, qu'elle
n'eût été sensible à l'oubli. Je fis des voeux pour son bonheur, et
pour qu'elle conservât toujours cette heureuse simplicité.

Quel étonnant contraste de voir ces jeunes pensionnaires élevées, avec
les talens qui donnent des succès dans le monde, et les vertus qui
peuvent les rendre chères à leurs maris, par des femmes qui ont renoncé
pour elles-mêmes au monde, au mariage, et qui, cependant, n'oublient
rien de ce qui peut les rendre plus aimables! -- On leur montre la
musique, le dessin, divers instrumens: leur taille, leur figure, leur
maintien sont soignés sans recherche, mais avec l'attention que
pourrait y donner la mère la plus vaine de la beauté de ses filles. Une
de ces petites se tenait mal; la maîtresse n'eut qu'à la nommer, pour
qu'elle se redressât bien vite; et il me parut que si c'était un défaut
dans lequel elle retombait souvent, la religieuse avait pris la même
habitude de la reprendre, sans humeur et sans négligence; ce qui doit
finir par corriger. Toutes travaillaient: une d'elles dévidait un
écheveau de soie très-fine, et si mêlée, qu'elle ne pouvait pas en
venir à bout; enfin, après avoir essayé de toutes les manières, elle y
renonça, prit sa soie et la jeta dans la cheminée. La supérieure fut la
ramasser, ouvrit doucement la fenêtre, et la jeta dans la rue:
"Peut-être, lui dit-elle en souriant, quelqu'un plus patient et plus
pauvre que vous la ramassera..." La jeune fille rougit; et la
supérieure, pour ne pas augmenter son embarras, chercha à m'éloigner,
en me proposant de me mener voir le service des pauvres. "Cette
institution, me dit-elle, vous prouvera, j'espère, que rien n'échappe à
une charité bien entendue. Il y a plus d'un siècle qu'un vieillard a
attaché à notre maison un bâtiment et des fonds, pour recevoir, tous
les soirs, les gens de la campagne que leurs affaires forceraient à
passer par Paris, et qui, n'ayant point d'asile, seraient exposés à
mille dangers sans cette ressource. Ils n'ont besoin que d'un
certificat de leurs curés pour être admis; mais ils ne peuvent rester
que trois jours; car on ne suppose point que leurs affaires doivent les
retenir plus long-temps. Cependant nous ne nous sommes jamais refusées
à accorder un plus grand délai à ceux qui annonçaient de vrais besoins."

Tout en marchant, je lui demandai pourquoi elle avait repris cette
jeune pensionnaire devant moi, et cependant sans la gronder? -- "Il y a
peu de jours, me dit-elle, qu'elle est avec nous, et elle avait besoin
d'une leçon. Pour rien au monde, je ne l'aurais reprise devant
personne, d'une faute réelle. Le mystère avec lequel les instituteurs
cachent les torts graves, augmente la honte et le repentir des élèves;
mais pour les étourderies de la jeunesse, les mauvaises habitudes, les
distractions, nous croyons que tout ce qui peut imprimer un plus long
souvenir doit être employé. Je ne l'ai pas grondée, parce qu'elle
n'avait rien fait de mal en soi, et qu'il faut garder la sévérité pour
des choses vraiment repréhensibles. Les enfans ont toutes les passions
en miniature. Leur vie est, comme celle des personnes faites, partagée
entre le mal, le bien et le mieux. Nous reprenons vigoureusement celles
qui annoncent des dispositions fâcheuses; nous montrons, nous
conseillons doucement le bien. Ce n'est pas l'obéissance, mais le goût
qui doit y porter; et nous louons, nous chérissons celles qui, plus
avancées, croyent à la perfection, et la cherchent."

Nous arrivâmes à l'hôpital: représentez-vous, Henri, une voûte immense,
éclairée par trois lampes placées à une si juste distance les unes des
autres, qu'on y voyait assez, quoique la lumière y fût sans éclat. Une
table fort étroite, et occupant toute la longueur de la salle, était
couverte de nappes très-blanches. Une centaine de pauvres y étaient
assis, tous rangés sur la même ligne. On avait écrit sur les murs des
sentences des livres saints, qui invitaient à la charité, et à ne
jamais manquer l'occasion d'une bonne oeuvre. Dans le milieu de cette
salle était un prie-dieu; après, un socle sur lequel on avait posé un
grand bassin rempli d'une soupe assez épaisse pour les nourrir, et
cependant fort appétissante. La supérieure la servit; quatre jeunes
religieuses lui apportaient promptement, et successivement, de petites
écuelles de terre qu'elle emplissait, et qu'elles reportaient à chaque
pauvre; ensuite on leur donna à chacun un petit plat, dans lequel était
un ragoût mêlé de viande et de légumes, avec deux livres de pain
bis-blanc. Pendant leur repas, une jeune pensionnaire fit tout haut une
lecture pieuse. Le grand silence qui régnait dans cette salle, prouvait
également la reconnaissance du pauvre, et le respect des religieuses
pour le malheur. Je m'informai avec soin des revenus et des dépenses de
cet établissement. Vous seriez étonné de peu qu'il en coûte pour faire
autant de bien. A ma prière, la supérieure entra dans les plus grands
détails. Avec quelle modestie elle passait sur les peines que devait
lui donner une surveillance si étendue! C'était toujours _des usages
qu'elle avait trouvés; des exemples qu'elle avait reçus; des secours et
des consolations que ses religieuses lui donnaient_. "Une des premières
règles de cette maison, me dit-elle, est de ne rien perdre, et de
croire que tout peut servir. Par exemple, après le dîner de nos
pensionnaires, une religieuse a le soin de ramasser dans une serviette
tous les petits morceaux de pain que les enfans laissent; car la
gourmandise trouve à se placer, même en ne mangeant que du pain sec; et
je suis toujours étonnée du choix et des différences qu'elles y
trouvent. On porte ces restes dans le bassin des pauvres; une
pensionnaire suit la religieuse, qui se garde bien de lui dire:
_regardez_, mais qui lui montre que tout est utile. Travaillent-elles?
Le plus petit chiffon, un bout de fil est serré, et finit toujours par
être employé. En leur faisant ainsi pratiquer ensemble la charité qui
ne refuse aucun malheureux, et l'économie qui seule nous met en état de
les secourir tous, elles apprennent de bonne heure qu'avec de l'ordre,
la fortune la plus bornée peut encore faire du bien; et qu'avec de
l'attention, les riches en font chaque jour davantage?"

Après le souper, qui dura une demi-heure, tous les pauvres se mirent à
genoux; et la plus jeune des religieuses, se mettant aussi à genoux
devant un prie-dieu, fit tout haut la prière, à laquelle ils
répondirent avec une dévotion que leur gratitude augmentait sûrement.
Je fus frappé de la voix douce et tendre de cette religieuse. La pâleur
de la mort était sur son visage; elle me parut si faible, que je
craignais qu'elle n'élevât la voix. Après la prière je lui demandai
s'il y avait long-temps qu'elle avait prononcé ses voeux. _Il y a six
mois_, me répondit-elle.... après un long soupir, elle ajouta: _j'étais
bien jeune alors!_... et elle s'éloigna. -- "Ah! m'écriai-je, en me
rapprochant de la supérieure, y en aurait-il parmi vous qui
regrettassent leur liberté? -- Ne m'interrogez pas sur ma plus grande
peine, me dit-elle en rougissant: veuillez croire seulement qu'alors ce
ne serait pas ma faute, et que je leur donnerais toutes les
consolations qui seraient en ma puissance. Leurs vertus, leur
résignation peuvent les rendre heureuses sans moi; mais elles ne
sauraient avoir de peines que je ne les partage. Comme la plus simple
religieuse, je n'ai que ma voix pour admettre, ou pour refuser celles
qui veulent prendre le voile. Lorsqu'une vraie dévotion les détermine,
elles ne regrettent rien sur la terre. Mais il est de jeunes novices
qu'un excès de ferveur trompe elles-mêmes; et d'autres qui, se fiant à
leur courage, renoncent au monde pour des intérêts de famille, et nous
le cachent avec soin. Le sort des religieuses qui se repentent est
d'autant plus à plaindre, que notre état est le seul dans la vie où il
n'y ait jamais de changement, ni aucune espérance."

Comme elle disait ces mots, Adèle revint avec deux ou trois de ses
jeunes compagnes. Ni son retour, ni leur gaieté ne purent dissiper la
tristesse que m'avaient inspirée les dernières paroles de la
supérieure. J'en étais encore affecté, lorsqu'elle nous avertit que, le
souper des pauvres étant fini, il fallait leur laisser prendre un repos
dont ils avaient besoin; et après nous avoir dit adieu, avoir encore
embrassé Adèle, qu'elle appelait _sa chère fille_, elle regagna une
grande porte de fer qui sépare l'hôpital de l'intérieur du couvent.
Elle y entra, et referma cette porte sur elle, avec ce même bruit de
verroux, de triple serrure, qui donnait trop l'idée d'une prison. Je
pensai à la douleur que devait éprouver cette jeune religieuse quand,
chaque jour, ce bruit lui renouvelait le sentiment de son esclavage.

Lorsque nous arrivâmes à Neuilly, monsieur de Sénange se fit traîner
au-devant de nous, et reçut Adèle avec un plaisir qui prouvait bien
l'ennui que lui avait causé son absence: "Bonjour, mes enfans," nous
dit-il avec joie. Mon coeur tressaillit en l'entendant nous réunir
ainsi, quoique ce fût sûrement sans y avoir pensé. Je lui rendis compte
de ce que j'avais vu, des impressions que j'avais ressenties. Mais
quand j'en vins à cette jeune religieuse, j'osai le remercier d'avoir
sauvé Adèle d'un pareil sort. "Sans vous, lui dis-je vivement; sans
vous, dans six mois, elle aurait été bien malheureuse! -- Et
malheureuse pour toujours!" me répondit-il. -- Il la regarda avec
attendrissement; son visage était serein, mais des larmes tombaient de
ses yeux. Adèle, entraînée par tant de bonté, se jeta à genoux devant
lui, et baisa sa main avec une tendre reconnaissance. "Ma chère enfant,
lui dit-il en la pressant contre son coeur, dites-moi que vous ne
regrettez pas notre union; je ne veux que votre bonheur; cherchez,
demandez-moi tout ce qui pourra y ajouter!" -- Tant d'émotions firent
mal à ce bon vieillard; il pleurait et tremblait, sans pouvoir parler
davantage. Je fis éloigner Adèle, et je donnai à monsieur de Sénange
tous les soins que je pus imaginer; mais il fallut le porter dans son
lit. Lorsqu'il fut un peu clamé, il s'endormit. Je revins dans ma
chambre, où il me fut impossible de trouver le repos. J'ai lu, je me
suis promené; je vous écris depuis trois heures, il en est cinq, et le
sommeil est encore bien loin. Cependant, je suis tranquille, satisfait,
sans remords. Je ne me crois plus obligé de fuir; j'avais trop peu de
confiance en moi-même. Serait-il possible que mon coeur éprouvât jamais
un sentiment dont cet excellent homme eût à se plaindre?



LETTRE XXIV.


Neuilly, ce 1er septembre, 2 heures après-midi.


Vous, mon cher Henri, qui avez eu si souvent à supporter ma détestable
humeur, jouissez de la situation nouvelle dans laquelle je me trouve.
Je suis content de moi, content des autres: j'aime, j'estime tout ce
qui m'environne; je reçois des preuves continuelles que j'ai inspiré
les mêmes sentimens. Que faut-il de plus pour être heureux?

Ce matin, l'esprit encore fortement occupé de tout ce que j'avais vu
dans le couvent d'Adèle, j'ai écrit à la supérieure, pour lui demander
la permission d'augmenter la fondation de l'hôpital. On y garde, comme
je vous l'ai dit, les voyageurs pendant trois jours; et le quatrième,
ils sont obligés de quitter cette maison: c'est de ce quatrième jour
que je me suis occupé. J'ai offert une somme assez considérable pour
que l'on puisse leur donner de quoi faire deux jours de route. A
l'obligation qu'ils doivent avoir pour l'asile qui leur a été accordé,
ils ajouteront une reconnaissance, peut-être plus vive encore, pour le
secours qu'ils recevront au moment de leur départ. Quand un homme se
trouve seul, il est bien plus sensible aux services qu'on lui rend, et
dont il jouit, que lorsqu'il partage le même bienfait avec beaucoup
d'autres; car alors, il croit seulement que c'est un devoir qui a été
rempli.

J'ai prié l'abbesse de donner cette aumône au nom d'_Adèle de Joyeuse_,
pour qu'on la bénît, et qu'on priât pour son bonheur. Quoique j'aime
monsieur de Sénange, j'ai eu plus de plaisir à employer le nom de
famille d'Adèle. -- Adèle m'occupe uniquement: parle-t-on d'un malheur,
d'une peine vivement sentie? je tremble que le cours de sa vie n'en sot
pas exempt; et je voudrais qu'il me fût possible de supporter toutes
celles qui lui sont réservées. -- S'attendrit-on sur la maladie, sur la
mort d'une jeune personne enlevée au monde avant le temps? je frémis
pour Adèle: sa fraîcheur, sa jeunesse ne me rassurent plus assez. Et si
le mot de _bonheur_ est prononcé devant moi, mon coeur s'émeut; je
forme le voeu sincère qu'elle jouisse de tout celui qui m'est destiné!
-- Enfin, je l'aime jusqu'à sentir que je ne puis plus souffrir que de
ses peines, ni être heureux que par elle.

Après avoir fait partir ma lettre pour le couvent, je suis descendu
chez monsieur de Sénange. J'avais sans doute cet air satisfait qui suit
toujours les bonnes actions; car il a été le premier à le remarquer, et
à m'en faire compliment. Pour Adèle, elle m'en a tout simplement
demandé la raison: sans vouloir la donner, je suis convenu qu'il y en
avait une qui touchait mon coeur. Elle s'est épuisée en recherches, en
conjectures. Sa curiosité amusait fort le bon vieillard; mais elle est
restée confondue de me voir rire; de m'entendre la prier de me
féliciter, et l'assurer en même temps que non-seulement je n'avais vu
personne, mais que je n'avais reçu aucune lettre. -- Alors feignant
d'être effrayée, elle m'a dit que mes accès de tristesse et de gaieté
avaient des symptômes de folie auxquels il fallait prendre garde. Elle
se moquait de moi, et ma paraissait charmante; sa bonne humeur ajoutait
encore à la mienne.

Comme le déjeuner a duré trois fois plus qu'à l'ordinaire, mon valet de
chambre a eu le temps de revenir avec la réponse de la supérieure,
qu'il m'a remise sans me dire de quelle part. -- C'est pour le coup que
la curiosité d'Adèle a été à son comble: mais voulant continuer ce
badinage, j'ai mis cette lettre dans ma poche sans l'ouvrir. -- Adèle
me regardait avec inquiétude, me traitant toujours comme un homme en
démence. Enfin, cette plaisanterie s'est prolongée sans perdre de sa
grâce. Mais, mon cher Henri, malgré votre goût pour les détails, je
m'arrête. Qui sait si, lorsque vous lirez cette lettre, vous ne serez
point triste, de mauvaise humeur, et si notre gaieté ne provoquera pas
votre sourire dédaigneux? -- Du reste, j'étais si disposé à m'amuser,
que monsieur de Sénange a été obligé de nous avertir plusieurs fois,
qu'ayant du monde à dîner, Adèle aurait à peine le temps de faire sa
toilette.


LETTRE XXV.


Neuilly, ce 2 septembre.


Notre journée, mon cher Henri, se termina hier aussi ridiculement
qu'elle avait commencé. Lorsque j'entrai dans le salon, Adèle courut
au-devant de moi, et me dit, tout bas, de venir écouter la personne du
monde la plus extraordinaire, une personne qui ne parle point sans
placer trois mots presque synonymes l'un après l'autre; toujours trois,
me dit-elle, jamais plus, jamais moins: et se rapprochant d'un homme
jeune encore, qui avait l'air froid, même un peu sauvage, et dont tous
les mouvemens étaient lents et toutes les expressions exagérées, elle
me le présenta comme un parent de monsieur de Sénange. -- "Monsieur, me
dit-il, vous pouvez compter sur ma considération, ma déférence et mes
égards." -- Je m'assis près de lui: Adèle me demanda si enfin j'avais
lu cette lettre que j'avais reçue avec tant de mystère? Ce monsieur
s'empressa d'assurer que j'étais certainement trop poli, gracieux et
civil, pour ne pas prévenir ses désirs. -- Je lui répondis que les
Anglais n'étaient pas si galans. -- Ils ont raison, dit-il, car
peut-être plaisent-ils davantage par leur ingénuité, leur sincérité,
leur rudesse. -- Pourquoi _rudesse_, lui demandai-je avec étonnement?
-- Monsieur, me répondit-il, nous appelons souvent rudesse, et sûrement
mal-à-propos, leur vérité, leur franchise et leur loyauté.

Adèle riait aux éclats, et jusqu'au point de m'embarrasser; mais eu
lieu de s'apercevoir qu'elle se moquait de lui, il trouvait sa gaieté,
son enjouement et sa joie admirables. Enfin on avertit qu'on avait
servi; Adèle le fit asseoir à table près d'elle, et s'en occupa tout le
dîner. Elle avait pourtant assez de peine à le faire causer, car il est
extrêmement sérieux; il ne parle presque jamais que lorsqu'on
l'interroge, et répond toujours avec la même éloquence. Pendant le
repas, il ne mangea ni ne refusa rien indifféremment: ce qu'il
préférait était toujours sain, salubre et fortifiant; ce qui lui
faisait mal était positivement indigeste, pesant et lourd. Au moment de
son départ, Adèle l'engagea à revenir souvent; il l'assura que la
gratitude, la reconnaissance et l'inclination l'y portaient, autant que
sa soumission, son respect et son dévouement. Après m'avoir demandé la
permission de soigner, rechercher, cultiver ma connaissance, il se
retourna vers monsieur de Sénange, et lui dit que le mariage, qui, chez
les autres, lui avait toujours paru mériter la raillerie, la
plaisanterie, le ridicule, chez lui inspirait le désir, l'envie et la
jalousie; puis, mettant ses pieds à la troisième position, une main
dans sa veste, et de l'autre saluant tout le monde avec un air
gracieux, il s'en alla.

Adèle le reconduisit, et l'invita encore à revenir bientôt. Je voulus
lui parler un peu de cette disposition à la moquerie, de cette manière
de s'en préparer les occasions: je lui en fis quelques reproches; elle
prit alors le même ton que ce monsieur, et me pria de la laisser rire,
s'amuser, se divertir; et de n'être pas plus pédant, prêchant,
grondant, qu'il ne l'était lui-même. Elle faisait des rires si
extravagans, que sa gaieté me gagna: en dépit de ma raison je lui
abandonnai ce parent qui, malgré ses ridicules, a l'air d'un fort bon
homme. -- Que je suis devenu faible, Henri! Autrefois ce persiflage
m'aurait été insupportable; aujourd'hui, non-seulement il m'a diverti
malgré moi, mais je l'ai même imité un instant.

Lorsque tout le monde fut parti, Adèle voulut profiter du peu de jour
qui restait pour aller se promener. A peine fûmes-nous seuls, qu'elle
me reparla de cette lettre. Après m'être amusé quelques momens à
l'impatienter encore, je la lui présentai telle qu'on me l'avait remise
le matin, car je ne sais quelle complaisance m'avait empêché de
l'ouvrir. Elle brisa le cachet : nous nous assîmes au bord de la
rivière, et nous la lûmes tous deux ensemble. La supérieure me mandait
qu'elle avait fait assembler la communauté; que ses religieuses
acceptaient avec gratitude la donation que je leur faisais au nom
d'Adèle. Sa reconnaissance avait quelque chose de noble et
d'affectueux, qui n'était point mêlé de cette exagération dont les gens
du monde accompagnent si souvent les éloges qu'ils croyent vous devoir.
Je présentai aussi à Adèle une copie de la lettre que j'avais écrite à
la supérieure. "Pardonnez-moi, lui dis-je vivement, pardonnez-moi
d'avoir pris votre nom sans vous le dire. Cette bonne oeuvre eût été
plus parfaite, si vous l'eussiez dirigée; mais je n'ai pas eu le temps
de vous consulter. Entraîné par mon coeur, j'ai désiré, et aussitôt
j'ai voulu que votre nom fût connu et invoqué par les malheureux... Que
le pauvre, lui dis-je tendrement, que le pauvre fatigué regarde s'il ne
découvre point votre demeure! Qu'il s'empresse d'y arriver, la quitte
avec regret, et se retourne souvent, en s'en allant, pour la revoir
encore, et vous combler de bénédictions!" -- Adèle m'écoutait comme
ravie; loin de penser à me faire de froids remerciemens, elle me
demanda avec émotion de lui apprendre à faire le bien, à mieux user de
sa fortune. Nous promîmes ensemble de ne jamais manquer l'occasion de
secourir le malheur, et nous regagnâmes doucement la maison, où nous
passâmes le reste de la soirée, contens l'un de l'autre, occupés de
monsieur de Sénange, et désirant également le rendre heureux.


LETTRE XXVI.


Neuilly, ce 3 septembre.


Ce matin, je suis descendu, avant huit heures, dans le parc: je m'y
promenais depuis quelques instans, lorsque j'ai vu Adèle ouvrir sa
fenêtre. Je me suis avancé: elle m'a fait signe de ne point parler, de
crainte d'éveiller monsieur de Sénange, dont l'appartement est
au-dessous du sien..... Henri, que j'aime ce langage par signes! Les
mouvemens d'une jeune personne ont tant de grâces; elle fait tant de
gestes de trop, de peur de n'être pas entendue! Adèle avançait un de
ses jolis bras, qu'elle baissait sur moi, comme pour me fermer la
bouche; et elle plaçait en même temps un de ses doigts sur ses
lèvres.... Pour me dire seulement un mot obligeant, que j'avais l'air
de ne pas comprendre, elle finissait par des signes d'amitié... Je lui
montrais le ciel qui était azuré; pas un seul nuage: je regardais sa
fenêtre; je faisais quelques pas du côté de l'île, lorsque me
retournant encore vers sa fenêtre, je n'y ai plus vu Adèle. Alors,
quoiqu'elle ne m'eût pas dit un mot, j'ai été l'attendre au bas de son
escalier; elle est arrivée bientôt après, n'ayant qu'un simple
déshabillé de mousseline blanche, qui marquait bien sa taille; un grand
fichu la couvrait: il n'était que posé sans être attaché. Qu'elle était
jolie, Henri! je me suis presque repenti de l'avoir engagée à descendre.

Arrivés au bord de la rivière, elle a bien voulu se confier à mes
soins. Nos sommes d'étranges créatures! A peine Adèle a-t-elle été dans
cette petite barque, au milieu de l'eau, seule avec moi, que j'ai
éprouvé une émotion inexprimable; elle-même s'abandonnait à une douce
rêverie. Comment rendre ces impressions vagues et délicieuses, où l'on
est assez heureux parce qu'on se voit, parce qu'on est ensemble! Alors
un mot, le son même de la voix viendrait vous troubler.... Nous ne nous
parlions pas; mais je la regardais et j'étais satisfait! Il n'y avait
plus dans l'univers que le ciel, Adèle et moi! Et j'avais oublié l'une
et l'autre rive... Ah! que nous devenons enfans dès que nous aimons!
Combien de grands plaisirs et de grandes peines naissent des plus
petits événemens de la vie! Je la promenai ainsi quelque temps sur
cette eau paisible; mais il fallut arriver: dès qu'elle fut descendue
dans son île, sa gaieté revint, et son sourire me rendit ma raison. Je
rattachai le bateau et nous entrâmes dans les jardins. Les ouvriers n'y
étaient pas encore; il n'y avait pas le plus léger bruit. Après
quelques momens de silence, nous avons parlé pour la première fois du
jour où je l'avais rencontrée aux Champs-Elysées: c'est en même temps
que nous avons osé tous deux nous le rappeler. Je l'ai priée de
m'apprendre tout ce qui l'avait intéressée avant que je la connusse.
Elle s'est assise sur le gazon, m'a permis de me placer auprès d'elle,
et m'a raconté les détails de son enfance, le moment où elle est entrée
au couvent, l'oubli, l'indifférence de sa mère, qu'elle tâchait
d'excuser, les soins, la tendresse des religieuses; enfin, sa première
entrevue avec monsieur de Sénange, et les visites qu'il lui faisait
ensuite. Quand elle ne parlait que d'elle, son récit était court, elle
ne disait qu'un mot; mais lorsque ses compagnes entraient pour quelque
chose dans ses souvenirs, elle n'oubliait pas la moindre particularité.
Les plaisirs de l'enfance sont si vrais, si vifs, que les plus petites
circonstances intéressent.

Je veux, mon cher Henri, vous faire aimer une scène d'un parloir de
couvent. -- "A la seconde visite de monsieur de Sénange, j'étais, m'a
dit Adèle, à la fenêtre de la supérieure, lorsque nous le vîmes entrer
dans la cour. On retira de son carrosse une quantité énorme de paniers
remplis de fruits, de gâteaux et de fleurs: mes compagnes faisaient des
cris de joie, à la vue de tant de bonnes choses. J'allai au parloir de
la supérieure; mais j'y arrivai long-temps avant qu'il eût pu monter
l'escalier: je le reçus de mon mieux. On posa tous ces paniers sur une
table près de la grille; et je demandai à monsieur de Sénange la
permission d'aller chercher mes jeunes amies qui, étant à goûter,
prendraient chacune ce qu'elles aimeraient davantage. La supérieure le
permit, et je courus les appeler. Elles vinrent toutes, et après avoir
fait une révérence bien profonde, bien sérieuse, un peu gauche, elles
s'approchèrent de lui; mais la vue des paniers fit bientôt disparaître
cet air cérémonieux. Comme il était impossible de les faire entrer par
la grille, chacune d'elles passait sa main à travers les barreaux, et
prenait, comme elle pouvait, les fruits dont elle avait envie. Nous
mangeâmes notre goûter avec une gaieté qui amusa beaucoup monsieur de
Sénange. Il resta fort long-temps avec nous; et, quand il s'en alla,
nous le priâmes toutes de revenir le plutôt possible. Il nous demanda,
en souriant, ce qui nous plairait le plus, qu'il vînt sans le goûter,
ou le goûter sans lui? Ces demoiselles reprirent leur air poli pour
l'assurer qu'elles aimaient bien mieux le revoir. -- Et vous, Adèle? me
dit-il. Moi, répondis-je gaiement, je regretterais beaucoup l'absent,
quel qu'il fût. -- Ma franchise le fit rire; il promit de revenir
bientôt, et de ne rien séparer.

"Pendant huit jours nous ne parlâmes que de lui. Toutes les
pensionnaires auraient voulu l'avoir pour leur père, leur oncle, leur
cousin, mais, s'il faut être vraie, aucune ne pensait qu'on pût
l'épouser. Nous nous étions accoutumées bien vite à le regarder comme
un ancien ami. Sûrement il me préférait à toutes; car un jour il me
demanda si je serais bien aise d'être sa femme? Je l'assurai que oui,
mais sans y faire grande attention. Peu de jours après, ma mère écrivit
à la supérieure qu'elle allait me prendre chez elle. Nous étions à la
récréation, lorsqu'on vint m'annoncer cette triste nouvelle. Ce fut
véritablement un malheur général: mes compagnes quittèrent leurs jeux,
m'entourèrent, et nous pleurâmes toutes ensemble.

"Le lendemain une vieille femme de chambre de ma mère vint me chercher.
Mes regrets étaient si vifs que, quoique ce fût la première fois que je
sortisse du couvent, rien ne me frappa. J'étais étouffée par mes
sanglots, le visage caché dans mon mouchoir. Je ne sais pas encore quel
accident fit renverser notre voiture, car je ne me souviens que du
moment où vous vîntes nous secourir. Je n'ai pas oublié l'intérêt que
vous le témoignâtes; et le jour où je vous aperçus à l'opéra,
j'éprouvai un plaisir sensible. Quelque chose eût manqué au reste de ma
vie, si je ne vous avais jamais retrouvé.

"A peine étais-je dans la chambre de ma mère, qu'elle me dit sèchement
de m'asseoir près d'elle et de l'écouter. Je lui trouvai un air sévère
qui me fit trembler; il était impossible que la chose qu'elle avait à
m'annoncer ne me parût pas douce en comparaison de mes craintes: aussi,
lorsqu'elle m'apprit qu'il ne s'agissait que d'épouser monsieur de
Sénange, y consentis-je avec joie. Après avoir obtenu cet aveu, elle
voulut bien me renvoyer au couvent, où je devais rester jusqu'au jour
de la célébration.


"En rentrant dans la maison, je fis part à la supérieure de mon
prochain mariage. Elle me regarda avec des yeux où la pitié était
peinte: sa compassion m'effraya; et sans savoir pourquoi, je
m'affligeai dès qu'elle parut me plaindre. Ensuite, j'allai dire à mes
compagnes que je devais épouser monsieur de Sénange: elles l'apprirent
avec une surprise mêlée de tristesse. Bientôt je partageai cette
impression que je leur voyais; j'étais inquiète, incertaine: et, dans
ce moment, on m'aurait rendu un grand service si l'on m'eût assurée que
j'étais fort heureuse, ou très à plaindre. Cependant, peu à peu,
réfléchissant sur les vertus de cet excellent homme, mes amies
cessèrent de craindre pour mon avenir.

"Le jour suivant, il m'écrivit une lettre si touchante, dans laquelle
il paraissait désirer mon bonheur avec un sentiment si vrai, que je
sentis renaître toute ma confiance. Je me rappelle encore, avec
plaisir, la complaisance qu'il eut pour moi, lorsque nos deux familles
étaient réunies pour lire mon contrat de mariage. Pendant cette
lecture, qui était une affaire si importante, vous serez peut-être
étonné d'apprendre que je ne songeais qu'au moyen de faire signer à la
supérieure et à mes compagnes l'acte qui disposait de moi. N'osant pas
en parler à ma mère, je le demandai tout bas à monsieur de Sénange; et
il le proposa, le voulut, comme si c'était lui qui en eût eu la pensée.
La supérieure vint donc avec les pensionnaires; elles signèrent toutes,
en faisant des voeux sincères qui ont été exaucés.

"Lorsque les notaires eurent emporté cet acte, qui m'était devenu
précieux par les noms de tout ce que j'avais l'habitude d'aimer, je vis
entrer quatre valets de chambre de monsieur de Sénange, portant des
corbeilles magnifiques, remplies de présens de noces. Les fleurs, les
parures, enchantèrent mes compagnes; les plus beaux bijoux m'étaient
offerts: ma mère m'en apprenait la valeur, et se chargeait de mes
remercîmens. La troisième corbeille renfermait les diamans, qu'on
admira beaucoup, et dont la mère me para aussitôt: mais ce qui étonna
davantage, fut une paire de bracelets de perles de la plus grande
beauté; ce sont les bracelets, me dit-elle en riant, que je portais le
jour où je vous vis à l'Opéra. Mes compagnes furent charmées de me voir
si brillante. La quatrième corbeille était pleine de jolies bagatelles;
c'étaient des présens pour chacune d'elles, car monsieur de Sénange
n'oubliait rien.

"Mon frère proposa d'en faire une loterie pour le lendemain: cette idée
fut adoptée avec joie, et nous nous séparâmes fort contens les uns des
autres. La loterie fut tirée, et le hasard, que je dirigeai, donna à
chacune de mes compagnes ce qu'elle aurait choisi. J'obtins la
permission d'être mariée dans l'église de mon couvent. A très-peu de
différence près, toutes mes journées se passèrent ensuite comme celles
dont vous avez été témoin. Depuis votre arrivée, il y a un intérêt de
plus; et il est vif, je vous assure, car je serais fort étonnée si,
après moi, vous n'étiez pas ce que monsieur de Sénange aime le mieux."

Elle a terminé son récit par ces mots, auxquels j'aurais bien voulu
changer quelque chose. -- Un jardinier nous a appris qu'il était onze
heures. Nous avons couru au bateau: Adèle était inquiète de s'être
oubliée si long-temps, et ne savait pas trop comment excuser une
pareille étourderie, car monsieur de Sénange déjeune toujours à dix
heures précises.

Nous revenions avec cet empressement, ce bruit de la jeunesse qui
s'entend de si loin. Adèle a ouvert la porte du salon avec vivacité;
mais elle s'est arrêtée saisie, en y trouvant monsieur de Sénange
établi dans son fauteuil; il paraissait lire. Dès qu'il nous a vus, il
a sonné pour que l'on servît le déjeuner. Il a pris son chocolat sans
dire un mot; Adèle n'osait pas lever les yeux, et nous sommes tous
restés dans le plus grand silence. Le déjeuner fini, il a repris son
livre; Adèle a apporté son ouvrage près de lui, et je suis remonté dans
ma chambre.

Que je suis embarrassé de ma contenance! L'air froid et sévère de
monsieur de Sénange me glace et m'impose au point que, s'il ne me parle
pas le premier, il me sera impossible de lui dire une parole. Ah! cette
matinée si douce devait-elle finir par un orage!


LETTRE XXVII.


Ce 3 septembre au soir.


Au lieu de descendre à trois heures, comme à mon ordinaire, j'ai
patiemment attendu qu'on vînt me chercher pour dîner; car j'aurais été
trop confus de me retrouver, peut-être seul, avec monsieur de Sénange,
craignant qu'il ne fût encore fâché ; mais dans la salle à manger, tout
fait diversion. Il n'y a que les gens timides qui sachent combien on
est heureux, quelquefois, d'avoir à dire qu'une soupe est trop chaude,
un poulet trop froid; chaque plat peut devenir un sujet de
conversation; et je ne pouvais guère compter sur mon esprit, pour me
fournir quelque chose de plus brillent. Mais comme rien n'arrive
jamais, ainsi que je le prévois, ou que je le désire, en descendant,
les gens m'ont averti qu'on m'attendait pour se mettre à table: j'ai
donc été obligé d'entrer dans le salon. Aussitôt qu'Adèle m'a vu, elle
s'est levée et a donné le bras à monsieur de Sénange: je me suis rangé
sur leur passage; et lorsqu'ils ont été devant moi, je leur ai fait une
profonde révérence.... Apparemment que, sans m'en apercevoir, j'avais
supprimé depuis long-temps cette grave politesse; car monsieur de
Sénange s'est arrêté avec étonnement, m'a regardé depuis la tête
jusqu'aux pieds, et m'a rendu mon salut d'une manière si affectée,
qu'Adèle a fait un grand éclat de rire. Il a souri aussi: "Venez,
m'a-t-il dit, mais ne la laissez plus s'oublier si long-temps: elle ne
sait pas encore combien le monde est méchant; et vous seriez
inexcusable de la rendre l'objet d'une calomnie." -- J'ai voulu
répondre; il ne l'a pas permis, et nous sommes allés nous mettre à
table. Pendant le repas, il m'a parlé avec encore plus d'amitié qu'à
l'ordinaire, a traité Adèle avec plus de considération; lui a demandé
souvent son avis, même sur des choses indifférentes; et regardant ses
gens avec un sérieux presque sévère, que je ne lui avais jamais vu, il
m'a prouvé qu'il fallait rappeler leur respect, lorsqu'on voulait
prévenir leurs malignes observations.

Quoiqu'il soit venu beaucoup de monde après dîner, Adèle a trouvé moyen
de m'apprendre que, le matin, monsieur de Sénange étant resté encore
long-temps sans lui parler, cela lui avait fait tant de peine, qu'elle
s'était mise à pleurer, sans rien dire non plus; qu'alors il lui avait
demandé ce qui l'affligeait, et qu'elle lui avait répondu qu'elle
craignait de l'avoir fâché. -- Non, a-t-il repris, mais j'ai été
malheureux de voir que vous pouviez m'oublier. -- Elle l'a assuré que
jamais elle n'avait été plus occupée de lui, et lui a raconté tout ce
qu'elle m'avait dit de son mariage, de sa reconnaissance, des
pensionnaires, des goûters. "A mesure que je lui parlais, m'a-t-elle
dit, la sérénité revenait sur son visage." _Je vous crois_, a-t-il
répondu; _mais ceux qui ne vous connaissent pas auraient pu interpréter
bien mal une promenade si longue, et à une heure si extraordinaire_.
"J'ai promis d'être plus attentive, et il n'a plus voulu qu'il en fût
question." -- Qu'il est bon! Henri, et quelle humeur j'aurais eue à sa
place! Mais ne parlons plus de cet instant de trouble; c'est demain un
jour de bonheur et de joie pour cette maison: demain nous célébrons la
convalescence de monsieur de Sénange: combien il va jouir de la fête
qu'Adèle lui prépare!


LETTRE XXVIII.


Ce 4 septembre.


Ah! jamais, jamais je ne me promettrai aucun plaisir; et même
j'attendrai mes chagrins des choses qui plaisent ou qui réussissent aux
autres hommes. -- Légère Adèle, comme je vous aimais! -- Au surplus,
j'ai moins perdu qu'elle; c'est sa vie entière que j'espérais rendre
heureuse; et sa coquetterie ne me causera que la peine d'un moment.
Mais je suis trop agité pour écrire à présent: demain je vous
raconterai tous les détails de cette fête que, pour l'amour d'elle,
j'avais si vivement désirée...


LETTRE XXIX.


Ce 5 septembre.


Hier matin, en descendant, je trouvai Adèle dans une galerie que
monsieur de Sénange n'occupe que lorsqu'il a beaucoup de monde. Elle
l'avait destinée à être la salle du bal: une place particulière,
entourée de tous les attributs de la reconnaissance, était réservée
pour monsieur de Sénange. Adèle vint au-devant de moi, et, sans me
laisser le temps de parler, elle me pria d'aller lui tenir compagnie,
et surtout d'empêcher qu'il ne la fît demander. Je voulus lui dire
combien j'étais heureux du plaisir qu'elle allait avoir; elle ne
m'écouta point. Je commençai deux ou trois phrases qu'elle interrompait
toujours, en me disant de m'en aller. Cette vivacité m'impatientait un
peu; cependant, je lui obéis, et j'entrai chez monsieur de Sénange. Il
posa son livre, et me dit en riant que son vieux valet de chambre
l'avait mis dans le secret; mais qu'il jouerait l'étonnement de son
mieux, afin de ne rien déranger à la fête. -- Nous entendions un bruit
horrible de clous, de marteaux, de mouvement de meubles; et il
s'amusait beaucoup de la bonne foi avec laquelle Adèle croyait qu'il ne
s'apercevait point de tout ce tracas. -- A dix heures précises, il me
dit d'aller la chercher pour déjeuner; car il faudra être prêt de bonne
heure, ajouta-t-il. Je revins avec elle; il eut la complaisance de se
dépêcher, et bientôt il nous quitta, en disant, assez naturellement,
qu'il allait passer dans sa chambre.

A peine fut-il sorti du salon, qu'Adèle le fit orner de fleurs, de
guirlandes et de lustres. A midi, elle alla faire sa toilette; et, à
près de deux heures, elle m'envoya prier de descendre chez monsieur de
Sénange. Dès que j'y fus, on vint l'avertir que quelques personnes
l'attendaient. Il se leva en me regardant mystérieusement, prit mon
bras, et entra dans le salon: il y trouva ses amis qui s'étaient réunis
pour l'embrasser et le féliciter sur sa convalescence. Tout le village
vint aussitôt, les vieillards, la jeunesse, les enfans; il fut parfait
pour tous. -- Adèle le conduisit sur une pelouse qui borde la rivière:
elle y avait fait placer une grande table, autour de laquelle ces
bonnes gens se rangèrent; mais avant de s'asseoir pour dîner, chacun
d'eux prit un verre, et but à la santé de leur bon seigneur: _à sa
longue santé!_ s'écria Adèle; _à sa longue santé!_ reprirent-ils tous à
la fois.

Lorsqu'ils furent assis, nous revînmes dans la salle à manger; monsieur
de Sénange fut fort gai pendant le repas. Nous étions encore au
dessert, quand nous entendîmes le bruit d'une voiture, et vîmes
paraître madame la duchesse de Mortagne, son fils et ses deux filles.
Je reconnus l'aînée; c'était cette jeune pensionnaire, belle et
modeste, qu'Adèle préférait à toutes, et dont j'avais été frappé dans
les classes du couvent. Elle présenta son frère à son amie, qui le
présenta, à son tour, à monsieur de Sénange, en lui disant qu'elle
avait prié ses compagnes d'amener chacune un de leurs parens, afin que
son bal ne manquât pas de danseurs.

Plusieurs voitures se succédèrent; et avant six heures, quarante jeunes
personnes offrirent des fleurs, des voeux, pour le bonheur et la santé
de ce bon vieillard: elles chantèrent une ronde faite pour lui; Adèle
commençait, et elles répétaient ensuite chaque couplet, toutes
ensemble. Ce moment fut fort agréable, mais passa bien vite. Après
qu'il les eut remerciées, le bal commença. Elles furent toutes
très-gaies: Adèle dit qu'elle désirait ne pas danser, pour s'occuper
davantage des autres.

Je n'avais pas l'idée d'un besoin de plaire semblable à celui qu'elle a
montré. Jamais on ne la trouvait à la même place: elle parlait à tout
le monde; aux mères, pour louer leurs enfans.... aux filles, pour
demander ce qui pouvait leur plaire.... aux jeunes gens, pour les
remercier d'être venus.... Réellement, j'étais confondu; elle me
paraissait une personne nouvelle. -- Elle ne me regarda, ni ne me parla
de la journée. J'essayai un moment d'attirer son attention, en me
plaçant devant elle, comme elle traversait la salle; mais elle se
détourna, et alla causer avec monsieur de Mortagne, dont la danse
brillante fixait les regards de tout le monde. J'entendis Adèle le
plaisanter sur ses succès. -- Il la pria de danser avec lui: et elle
qui, dès le commencement du bal, n'avait pas voulu danser, pour mieux
faire les honneurs de sa maison; elle qui avait refusé tous les autres
hommes, après s'être très-peu fait prier, l'accepta pour une
contre-danse! -- Il faut être vrai, Henri, ils avaient l'air bien
supérieurs aux autres. On fit un cercle autour d'eux pour les voir et
les applaudir. Adèle, enivrée d'hommages, voulut danser encore, et
toujours avec monsieur de Mortagne. Se reposait-elle un instant? il
s'asseyait près de sa chaise. -- Désirait-elle quelques
rafraîchissemens? il courait les lui chercher. -- Parlait-on d'une
danse nouvelle? il était trop heureux de la suivre ou de la conduire.
-- Enfin, ils ne se quittèrent plus.... Il jouait avec son éventail,
tenait un de ses gants qu'elle avait ôtés, et elle riait de ses folies.
-- Son bouquet tomba, il le ramassa, le mit dans sa poche, et elle le
lui laissa. Je n'ai jamais vu de coquetterie si vive de part et d'autre.

A onze heures, les fenêtres du jardin s'ouvrirent, et l'on aperçut une
très-belle illumination. Partout étaient les chiffres de monsieur de
Sénange, partout des allégories à la reconnaissance; et Adèle ne pensa
seulement pas à les lui faire remarquer.... Entraînée par
mesdemoiselles de Mortagne et leur frère, elle courait dans les
jardins. Je ne la suivis point; car je puis être tourmenté, mais je ne
m'abaisserai jamais jusqu'à être importun.

Monsieur de Sénange craignant l'air du soir, n'osa pas se promener, et
resta avec moi. Bientôt nous entendîmes sur la rivière une musique
charmante; et les vifs applaudissemens de tout cette jeunesse nous
firent juger combien Adèle était contente d'elle-même. Vers minuit on
commença à rentrer. Madame de Mortagne revint, et pria monsieur de
Sénange de faire rappeler ses enfans: après bien des cris et des
courses inutiles, ils arrivèrent avec Adèle. Monsieur de Mortagne, en
la quittant, lui demanda la permission de venir lui faire sa cour....
Elle lui répondit qu'elle serait très-aise de le voir, sans se rappeler
qu'elle m'avait fait défendre sa porte long-temps, sous le prétexte que
sa mère lui avait recommandé de ne recevoir personne pendant son
absence. Elle embrasse ses soeurs avec plus de tendresse qu'elle
n'avait fait aucune de ses compagnes.

Lorsqu'elles furent toutes parties, monsieur de Sénange remercia sa
femme avec une bonté que je trouvai presque ridicule: car si elle avait
imaginé cette fête pour lui, au moins l'avait-elle bientôt oublié pour
en jouir elle-même. -- Comme elle montait dans sa chambre, elle daigna
s'apercevoir que j'étais déjà au haut de l'escalier, et elle me dit
assez légèrement: _Bonsoir, Mylord! -- Vous auriez pu me dire bonjour_,
lui répondis-je froidement. -- _Pourquoi donc? -- Parce que vous ne
m'avez pas vu de la journée. -- Vous voulez dire parce que je ne vous
ai pas remarqué_, reprit-elle avec ironie. -- Je ne lui laissai pas le
plaisir de se moquer de moi davantage, et je gagnai le corridor qui
conduit à mon appartement. Au détour de l'escalier, je vis qu'elle
était restée sur la même marche où elle m'avait parlé, et me suivait
des yeux; elle croyait peut-être que je m'arrêterais un instant; mais
je rentrai tout de suite dans ma chambre. -- Je vous avais bien dit,
Henri, qu'elle était coquette; cependant, j'avoue que je n'aurais
jamais cru qu'il fût possible de l'être à cet excès. Certes je ne suis
point jaloux, car je voudrais pouvoir l'excuser: je voudrais même me
persuader qu'un sentiment de préférence l'entraînait vers ce jeune
homme; alors du moins elle pourrait m'intéresser encore!..... Mais elle
le voyait pour la première fois!... Que dis-je, pour la première fois?
Peut-être l'a-t-elle connu au couvent lorsqu'il y venait voir ses
soeurs. Elle ne l'a jamais nommé, de crainte de se laisser pénétrer.
Qui sait si cette fête n'a pas été imaginée pour l'introduire dans la
maison? Et voilà cette sincérité que j'adorais, et qui n'était qu'un
raffinement de coquetterie! -- Ah! sans les égards que je dois à
monsieur de Sénange, je serais parti cette nuit même, et elle ne
m'aurait jamais revu, mais je ne resterai pas long-temps, je vous
assure: demain je remettrai son portrait, que j'ai eu la faiblesse de
garder jusqu'à présent.


LETTRE XXX.


Même jour.


Je n'ai à me plaindre de personne; Adèle même n'a point de tort avec
moi. Ce n'est pas elle qui a cherché à m'aveugler; c'est moi, insensé!
qui prenais plaisir à l'embellir, à la parer de toutes les qualités que
je lui désirais, à me persuader que les défauts que je lui connaissais
n'existaient plus, parce qu'ils n'avaient plus l'occasion de se
montrer... Elle ne se donnait pas la peine de paraître bien; elle ne
faisait que suivre ses premiers mouvemens, et il y avait plus de
bonheur que de réflexion dans sa conduite. -- Il m'aurait été trop
pénible de la revoir ce matin; j'ai fait dire qu'ayant été incommodé,
je ne descendrais pas pour le déjeuner: mais j'entends du bruit dans le
corridor: .... c'est la marche de monsieur de Sénange... la voix
d'Adèle.... On frappe à ma porte.... ah! vient-elle jouir de ma
peine?...............

Ce sont eux, Henri, qui, inquiets de ce que je ne descendais point,
sont venus voir si je n'étais pas plus malade qu'on ne le leur avait
dit. Monsieur de Sénange, appuyé sur le bras d'Adèle, est entré en me
disant qu'en bons maîtres de maison, ils désiraient savoir si je
n'avais besoin de rien?... Il s'est assis près de moi, et m'a
questionné avec beaucoup d'intérêt sur ma santé. Pendant ce temps,
Adèle est restée debout, sans parler, précisément comme si elle ne fût
venue que pour le conduire. Elle était pâle; elle n'a pas levé les
yeux.... j'étais assez faible pour souffrir de son embarras. Je sais
qu'en France les femmes se permettent d'entrer dans la chambre d'un
homme qui se trouve malade chez elles à la campagne; mais le souvenir
de nos usages donnait à la visite d'Adèle un charme qui me troublait
malgré moi. Que je voudrais que cette maudite fête n'eût jamais eu
lieu!.... Elle ne m'a rien dit; seulement, en s'en allant, elle m'a
demandé si je descendrais dîner? -- Je lui ai répondu que je serais
dans le salon à trois heures.

Depuis que je l'ai revue, Henri, je me sens plus calme; j'avais tort de
craindre sa présence, je ne l'aime plus.... mais je sens un vide que
rien ne peut remplir. Adèle occupait toute ma pensée, était l'unique
objet de tous mes voeux;.... ce qui m'entoure, m'est devenu
étranger.... Adèle n'est plus Adèle.... Il me semble aussi que monsieur
de Sénange n'est plus le même.... et moi!.... moi!.... que ferai-je de
moi?...


LETTRE XXXI.


Même jour.


Comment oser l'avouer? j'ai trouvé qu'elle avait raison, que j'étais
trop heureux: je vous assure que j'ai été injuste; écoutez-moi. -- A
trois heures, je suis descendu dans le salon, ainsi que je l'avais
promis. Adèle travaillait; elle ne m'a pas regardé; j'ai cru apercevoir
qu'elle pleurait. Ne me sentant plus la force de lui faire aucun
reproche, je me suis éloigné, et j'ai été prendre, le plus
indifféremment que j'ai pu, un livre à l'autre bout de la chambre. Elle
continuait son ouvrage sans lever les yeux: bientôt j'ai vu de grosses
larmes tomber sur son métier: toutes mes résolutions m'ont abandonné;
je me suis rapproché, et, eutraîné [sic] malgré moi, "Adèle, lui ai-je
dit, je n'existais que pour vous! daigneriez-vous partager une si
tendre affection? pouvez-vous seulement la comprendre?" -- Elle a levé
les yeux au ciel: nous avons entendu le pas de monsieur de Sénange;
j'ai été reprendre mon livre.

Peu de temps après nous avons passé dans la salle à manger: j'ai essayé
d'amuser monsieur de Sénange, mais il y avait trop d'efforts dans ma
gaieté pour pouvoir y réussir. Adèle n'a pas dit un mot. En sortant de
table je l'ai priée tout bas de m'écouter un instant avant la fin du
jour: elle l'a promis par un signe de tête. Selon notre usage, j'ai
joué aux échecs avec monsieur de Sénange; il m'a gagné, ce qui lui
arrive rarement.

A six heures, il est venu du monde: Adèle a proposé une promenade
générale: elle l'a suivie quelque temps; mais peu à peu elle a ralenti
sa marche, et nous nous sommes trouvés seuls, assez loin de la société.
J'avais mille questions à lui faire, et cependant j'étais si troublé,
qu'il ne m'en venait aucune. Enfin, je lui ai demandé si elle
connaissait monsieur de Mortagne avant le bal: elle m'a assuré que non.
"Monsieur de Mortagne, m'a-t-elle dit, est un parent très-éloigné de ma
mère, et le chef de sa maison. Quoiqu'elle l'ait toujours recherché
avec soi, elle n'a jamais permis que je le visse au couvent: depuis que
j'en suis sortie, vous savez dans quelle solitude j'ai vécu. J'aime
beaucoup ses soeurs; mais monsieur de Mortagne, je ne le connais pas."
-- Pourquoi donc avez-vous été si coquette avec lui? -- Qu'appelez-vous
coquette, m'a-t-elle demandé avec son ingénuité ordinaire? Comment! me
suis-je écrié, vous ne le savez pas? c'est involontairement que vous
l'avez si bien traité! -- Elle m'a répondu qu'elle ne savait ni la
faute qu'elle avait commise, ni ce qui m'avait fâché. "Dans le
commencement du bal, m'a-t-elle dit, vous regardant comme de la maison,
j'ai cru qu'il était mieux de s'occuper des autres: à la fin, la gaieté
de mes compagnes m'a gagnée; tout le monde me priait de danser; j'en
avais bien envie: monsieur de Mortagne danse mieux que personne, et je
l'ai préféré." -- Mais il tenait vos gants; il a gardé votre bouquet!
-- "J'ai trouvé très-singulier, très-ridicule, qu'il y attachât du
prix; et je les lui ai laissés, parce que je n'y en mettais aucun." --
Vous ne savez donc pas, Adèle, que ce sont des faveurs que je n'aurais
jamais pris la liberté de vous demander; et si quelquefois j'ai gardé
les fleurs que vous aviez portées, au moins n'ai-je pas osé vous le
dire. -- ["]Pourquoi?" m'a-t-elle répondu avec tristesse, "cela
m'aurait appris à n'en laisser jamais à d'autres." -- A ces mots,
Henri, j'ai tout oublié: je lui ai juré de lui consacrer ma vie. -- La
plus tendre reconnaissance s'est peinte dans ses yeux; elle me
remerciait d'un air étonné, et comme si j'eusse été trop bon de l'aimer
autant. -- Quelle ravissante simplicité! Bientôt toute la compagnie
nous a rejoints; il a fallu la suivre.

Le reste du jour, toutes les expressions innocentes, délicates, dont
Adèle s'était servie, sont revenues à mon esprit, quelquefois encore
avec un sentiment d'inquiétude que je me reprochais. Je suis heureux:
je me le dis, je me le répète; maintenant, je suis obligé de me le
répéter, pour en être sûr. Combien on devrait craindre de blesser une
ame tendre! elle peut guérir; mais qu'un rien vienne la toucher, si
elle ne souffre pas, elle sent au moins qu'elle a souffert. Je suis
heureux; et pourtant une voix secrète me dit que je ne pourrais pas
voir une fête, un bal, sans une sorte de peine; le son d'un violon me
ferait mal. Ah! mon bonheur ne dépend plus de moi.

Ce soir, mon valet de chambre m'a remis une lettre qu'il m'a dit avoir
été apportée avec mystère, et qui m'oblige d'aller à Paris dans
l'instant. Une femme très-malheureuse, dont je vous ai déjà parlé,
implore mon secours: sans doute elle a vu combien elle m'inspirait de
pitié. Je ne puis trouver le moment d'apprendre à Adèle la raison qui
me force à m'éloigner. Je n'ose pas lui écrire non plus; car cela
pourrait paraître extraordinaire.... mais je ne serai qu'un jour loin
d'elle.... cependant, si cette courte absence, surtout au moment de
notre explication, allait lui déplaire!... Oh! non.... elle ne saurait
soupçonner un coeur comme le mien.


LETTRE XXXII.


Paris, ce 6 septembre.


Voici la lettre qui m'a fait partir si brusquement; jugez, Henri, si je
pouvais m'en dispenser.


_Copie de la lettre de la soeur Eugénie, religieuse au couvent où Adèle
a été élevée_.


"C'est moi, Mylord, qui ose m'adresser à vous; c'est cette jeune
religieuse qui faisait la prière le jour que vous vîntes voir le
service des pauvres, au couvent de Sainte-Anastasie. Il me parut alors
que vous deviniez la douleur dont j'étais accablée. J'aperçus dans vos
regards un sentiment de compassion qui adoucit un peu mes profonds
chagrins; je bénis votre bonté; je vous dus un bien incalculable pour
les malheureux, celui de cesser un moment de penser à moi! celui plus
grand encore d'oser prier le ciel pour vous, Mylord, qui, peut-être,
n'avez aucun désir à former. Hélas! depuis long-temps, j'ai cessé
d'invoquer Dieu pour moi-même; pour moi, qui l'offense sans cesse, qui,
tour à tour, gémissant sur mon état, ou succombant sous le poids des
remords, vis dans le désespoir du sacrifice que j'ai fait à la vanité.
Mais, permettez-moi de chercher à m'excuser à vos yeux; pardonnez, si
j'ose vous occuper un instant de moi, et vous parler des peines qui
m'ont poursuivie depuis que je suis au monde.

"J'avais huit ans, lorsque ma mère mourut; je la pleurai alors avec
toute la douleur qu'un enfant peut éprouver; mais je ne sentis
véritablement l'étendue de la perte que j'avais faite, qu'après que
l'âge m'eut appris à comparer, et que le bonheur de mes compagnes m'eut
en quelque sorte donné la mesure de ma propre infortune. Alors il me
sembla que ma mère m'était enlevée une seconde fois: je lui donnai de
nouvelles larmes, et je repris un deuil que je ne quitterai jamais.

"Depuis, toutes les années de ma jeunesse ont été marquées par
l'adversité. Mon père mourut de chagrin, à la suite d'une banqueroute
qui lui enlevait tout son bien. Un seul de ses amis me conserva de
l'intérêt; je le perdis avant qu'il eût pu assurer mon sort. Il ne me
restait plus que quelques parens éloignés; les religieuses leur
écrivirent. Les uns refusèrent de se charger de moi; d'autres ne
répondirent même pas: enfin, Mylord, que vous dirai-je? je me vis à
dix-sept ans sans amis, sans famille, sans protecteurs, à la veille
d'éprouver toutes les horreurs de la plus affreuse pauvreté.

"On avait cru soigner beaucoup mon éducation, en m'apprenant à chanter,
à danser; mais je ne savais exactement rien faire d'utile: d'ailleurs
j'aurais rougi alors de travailler pour gagner ma vie, et j'étais
encore plus humiliée qu'affligée de ma misère. Les religieuses seules
m'avaient témoigné quelque pitié: leur retraite me parut une ressource
contre les malheurs qui m'attendaient. Elles s'engagèrent à me recevoir
sans dot, si je pouvais supporter les austérités de la maison. L'effroi
de me trouver sans asile, si elles ne m'admettaient pas, me donna une
exactitude à suivre la règle, qu'elles prirent pour de la ferveur. Tout
entière à cette crainte, je passai l'année d'épreuve, sans considérer
une seule fois l'étendue de l'engagement que j'allais contracter. Je
n'avais devant les yeux que le malheur et l'humiliation où je serais
plongée, si elles me rejetaient dans le monde. Mais, comme celui qui
tombe et meurt en arrivant au but, je jour même que je prononçai mes
voeux, fut le premier instant où les plus tristes réflexions vinrent me
saisir. Le soir, en rentrant dans ma cellule, je pensai avec terreur
que je n'en sortirais que pour mourir. Je la regardai pour la première
fois. Imaginez, Mylord, un petit réduit de huit pieds carrés, une seule
chaise de paille, un lit de serge verte, en forme de tombeau, un
prie-dieu, au-dessus duquel était une image représentant la mort et
tous ses attributs. Voilà ce qui m'était donné pour le reste de ma
vie!.... Je regardai encore la petitesse de cette chambre; et,
involontairement, j'en fis le tour à petits pas, me pressant contre le
mur, comme si j'eusse pu agrandir l'espace, ou que ce mur dût fléchir
sous mes faibles efforts: je me retrouvai bientôt devant cette image,
qui m'annonçait ma propre destruction. En l'examinant plus
attentivement, j'aperçus qu'on y avait écrit une sentence de Massillon:
je pris ma lampe, et je lus que le premier pas que l'homme fait dans la
vie, est aussi _le premier qui l'approche du tombeau_. Ces idées
m'accablaient; je retombai sur ma chaise. Reprenant ensuite quelques
forces, je m'approchai encore de ce tableau; je le détachai pour le
considérer de plus près. Mais comme il suffit, je crois, d'être
malheureux, pour que rien de ce qui doit déchirer l'ame n'échappe à
l'attention; après avoir lu, regardé, relu, je le retournai
machinalement, et ce fut pour voir ces paroles de Pascal, écrites d'une
main tremblante (1) [(1) Lorsqu'une religieuse meurt, sa cellule, ainsi
que tout ce qui lui a appartenu, passe à la nouvelle postulante; ces
paroles avaient été probablement écrites par la dernière qui avait
occupé cette chambre.]: _ Si l'éternité existe, c'est bien peu que le
sacrifice de notre vie pour l'obtenir; et si elle n'existe pas,
quelques années de douleur ne sont rien_.... Ce doute sur l'éternité,
ma seule espérance; ce doute qui ne s'était jamais offert à moi,
m'épouvanta; je me jetai à genoux. Je ne regrettais pas ce monde que
j'avais quitté, et qui m'effrayait encore; mais les voeux éternels que
je venais de prononcer me firent frémir. Je versais des larmes, sans
pouvoir dire ce que j'avais; je me désolais, sans former aucun souhait;
je ne sentais qu'un mortel abattement, dont je ne sortais que par des
sanglots prêts à m'étouffer. Enfin, je fus rendue à moi-même par le son
de la cloche qui nous appelait à l'église; je m'y traînai. Ma voix qui,
jusque-là, s'était fait entendre par dessus celle de toutes mes
compagnes, ma voix était éteinte: j'étais debout, assise comme elles,
suivant tous les mouvemens, sans savoir ce que je faisais. Après
l'office, les religieuses se mirent à genoux, pour faire chacune tout
bas une prière particulière à sa dévotion. Je me prosternai aussi. A
cette même place, où, la veille encore, j'avais invoqué le ciel avec
tant de confiance, je joignis mes mains avec ardeur; et, baignée de
larmes, je m'humiliai devant Dieu; je lui demandai, je le suppliai, de
détruire en moi le sentiment et la réflexion. Je sortis de l'église
avec mes compagnes; et, pendant quelques jours, je fus un peu plus
tranquille: mais je n'étais plus la même; tout m'était devenu
insupportable.

"La supérieure, dont la bonté est celle d'un ange, lisait dans mon ame.
J'en jugeais aux consolations qu'elle me donnait; car jamais un
reproche n'est sorti de sa bouche: jamais non plus elle n'a voulu
entendre mes douleurs. Un jour que, seule avec elle, je me mis à fondre
en larmes, les siennes coulèrent aussi: _Pleurez, mon enfant_, me
dit-elle, _pleurez; mais ne me parlez point. En voulant exciter la
compassion des autres, on s'attendrit soi-même: on passe en revue tous
ses maux; et s'il est quelque circonstance qui nous ait échappé, on la
retrouve, et elle nous blesse long-temps. D'ailleurs, vous vous
révolteriez si, désirant vous donner du courage, je m'efforçais de vous
persuader que vous êtes moins à plaindre. Votre faiblesse
s'autoriserait de ma pitié, pour se laisser aller au désespoir; et vous
imagineriez peut-être, qu'il n'est point d'exemple d'un malheur
semblable au vôtre.... Combien vous vous tromperiez!....
Interdisez-vous donc la plainte, ma chère enfant: mais soyez avec moi
sans cesse; et, puissiez-vous faire usage de ma raison et de la vôtre!_

"Depuis cet instant, je ne la quittai plus. Souvent je me désolais; et
elle ne paraissait y faire attention que pour essayer de me distraire.
Quelquefois, je riais jusqu'à la folie; alors elle me regardait avec
compassion, mais sans me montrer jamais ni impatience ni humeur. -- Le
croiriez-vous, Mylord! son inaltérable douceur me fatigua; combien il
fallait que le malheur m'eût aigrie! Bientôt, loin de la chercher, je
l'évitai; je m'enfonçai dans ma cellule, pour être seule: et là, je
pensais sans cesse à cet état, où l'on ne conserve de la vie que les
tourmens; où, tous les jours, toutes les heures de chaque jour se
ressemblent; à cet état, qui serait la mort, si l'on pouvait y trouver
le calme. Ma santé dépérissait; j'allais succomber, lorsqu'un jour, que
la supérieure était venue me retrouver dans ma chambre, on accourut
l'avertir que tout un pan de mur du jardin était tombé. Elle y alla; je
la suivis: la brèche était considérable; et je ne saurais vous rendre
le sentiment de joie que j'éprouvai, en revoyant le monde une seconde
fois. A cet instant, je ne me sentis plus; je riais, je pleurais tout
ensemble. Les religieuses arrivèrent successivement; la supérieure,
pour leur cacher mon trouble, me renvoya. Le lendemain, dès cinq heures
du matin, j'étais dans le jardin; cette brèche donnait dans les champs,
et me laissait apercevoir un vaste horizon. Je contemplai le lever du
soleil avec ravissement. La petitesse de notre jardin, la hauteur de
ses murs, nous empêchent de jouir de ce beau spectacle. Je me mis à
genoux; mon coeur m'échappa, comme malgré moi; et, dans ce moment
d'émotion, je fis une courte prière avec ma première ferveur. Ce jour,
je retournai à l'église, je chantai l'office, et j'y trouvai même une
sorte de plaisir.

"La faiblesse de ma santé me laissait une liberté dont les religieuses
ne jouissent que lorsqu'elles sont malades. J'en profitais, pour ne
plus quitter le jardin; mais sans oser franchir la ligne où le mur
avait marqué la clôture: car, dès que la possibilité de sortir se fut
offerte, les malheurs qui m'attendaient dans le monde se présentèrent à
mon esprit plus fortement que jamais. -- Je restais des jours entiers
sur un banc, qui est en face de cette brèche; souvent sans me rappeler
le soir une seule des réflexions qui m'avaient fait tant souffrir. --
La supérieure fit venir les ouvriers; l'architecte décida qu'il fallait
abattre encore une portion de ce mur avant de le réparer. Chaque coup
de marteau, chaque pierre qu'on emportait, me donnait un mouvement de
joie; il semblait que la paix rentrât dans mon ame à mesure que
l'espace s'étendait. Mais bientôt ils atteignirent l'endroit où ils
devaient s'arrêter. Rien ne pourrait vous peindre le saisissement que
j'éprouvai, lorsqu'un matin, venant, comme à l'ordinaire, pour
m'établir sur ce banc, j'aperçus qu'il y avait une pierre de plus que
la veille: on commençait à rebâtir!... Je jetai un cri d'effroi, et
cachant ma tête dans mes mains, je courus vers ma cellule, comme si la
mort m'eût poursuivie: j'y restai jusqu'au soir, anéantie par la
douleur. Ce même jour vous entrâtes dans le monastère avec madame de
Sénange; je ne le sus qu'à l'heure du service des pauvres, seul devoir
auquel je n'avais jamais manqué. Votre regard, votre pitié, seront
toujours présens à mon coeur. Le lendemain, la supérieure m'apprit par
quel hasard vous aviez eu la curiosité de voir notre maison. Elle me
parla avec attendrissement de votre extrême bonté, de cette bonté qui
va au-devant de tous les infortunés, et qui les secourt d'abord, sans
s'informer s'ils ont raison de se plaindre. Avec quelle reconnaissance
elle me parla aussi de la donation que vous veniez de faire à notre
hôpital! Vous avez vu ces malheureux un moment; et vos bienfaits les
suivront par delà votre existence.... Ah! j'ose vous en remercier, moi,
que le malheur unit, attache, à tout ce qui souffre!

"Les jour suivans, je retournai au jardin; je m'y traînais lentement,
comme on marche au supplice; je crois qu'une force surnaturelle m'y
conduisait... Ce mur s'élevait avec une rapidité qui me désespérait.
Quelquefois, ne pouvant plus supporter l'activité des ouvriers, je
fermais les yeux, et restais là, absorbée dans mes vagues et sombres
rêveries. En me réveillant de cette espèce de sommeil, leur travail me
paraissait doublé; je m'éloignais, mais sans être plus tranquille.
Absente, présente, jour et nuit, à toute heure, je voyais ce mur,
éternellement ce mur, qui s'avançait pour refermer mon tombeau. Je ne
priais plus, car je n'osais rien demander. Alors Dieu, oui, Dieu, sans
doute, rejetant un sacrifice profané par les motifs humains qui
m'avaient décidée, Dieu m'inspira de m'adresser à vous. J'espérai dans
votre bonté si compatissante. Cependant, la première fois que la pensée
de manquer à mes voeux se présenta, je la repoussai avec horreur; mais
hier, le mur était presque achevé!.... encore un instant, et votre
pitié même ne pourrait plus me secourir.... Arrachez-moi d'ici, mylord,
arrachez-moi d'ici. Demain, à la pointe du jour, je me trouverai sur ce
mur; les décombres m'aideront à monter: si vous daignez vous y rendre,
je vous devrai plus que la vie. Mylord, ne rejetez pas ma prière: au
nom de tout le bonheur que vous devez attendre, des peines que vous
pouvez craindre, ayez pitié de moi.


Soeur EUGENIE."


_P.S_. "Mylord, je n'abuserai point de votre bienfaisance; je
refuserais la fortune, s'il fallait avec elle vivre dans l'oisiveté.
Placez-moi dans une ferme; donnez-moi des travaux pénibles, un désert
où je puisse au moins fatiguer mon inquiétude. Mylord, songez que vous
pouvez prononcer mon malheur éternel."


Il était près de onze heures lorsque je reçus cette lettre; n'ayant pas
le temps d'envoyer chercher des chevaux à Paris, je me fis mener par un
des cochers de monsieur de Sénange: un peu d'argent me répondit de son
zèle et de sa discrétion. Je montai en voiture avec mon fidèle John;
nous fûmes bientôt arrivés. Je reconnus facilement la portion de mur
qui venait d'être bâtie; cette pauvre religieuse n'y était pas encore.
Nous eûmes le temps de rassembler des pierres pour nous approcher de la
hauteur de cette brèche. Je commençais à craindre qu'elle n'eût
rencontré quelqu'obstacle, lorsque je la vis paraître; elle se laissa
glisser doucement, et nous la reçûmes sans qu'elle se fût fait aucun
mal. Epuisée par la violence de tous les sentimens qu'elle venait
d'éprouver, elle s'évanouit. Nous la portâmes dans la voiture, que je
fis partir bien vite. L'agitation et le bruit la rappelèrent à la vie;
et ce fut par une abondance de larmes qu'elle manifesta sa joie,
lorsque je lui dis "qu'elle était libre, et que l'honneur et le respect
veilleraient sur son asile."

Nous arrivâmes à l'hôtel garni où j'ai conservé mon appartement. Elle
s'était enveloppée avec tant de soin, qu'on ne pouvait deviner son état
de religieuse. Je lui parlais avec les égards les plus respectueux,
pour prévenir la première pensée qui aurait pu naître dans l'esprit des
gens de la maison. Son visage était pâle; ses grands yeux noirs,
presqu'éteints, suivaient sans intérêt les personnes qui marchaient
dans la chambre. Je m'aperçus bientôt que son abattement, cet air
résigné de la vertu souffrante, intéressaient l'hôtesse: j'en profitai
pour lui recommander de ne pas la quitter un instant: et, me
rapprochant d'Eugénie, je lui fis sentir combien il serait dangereux
que cette femme pénétrât son secret. Je pensais bien qu'elle ne le
dirait pas, car je la savais sensible et bonne; mais je croyais qu'en
forçant ainsi Eugénie à dissimuler sa peine, elle la sentirait moins
vivement.... Mon cher Henri, on fait bien des découvertes dans le coeur
humain, lorsqu'on a un véritable désir de porter du soulagement aux
ames malheureuses. Combien une sensibilité délicate aperçoit de moyens
au-delà de cette pitié ordinaire, qui ne sait plaindre que les maux du
corps et les revers de la fortune! -- La crainte de parler, l'envie de
laisser dormir sa garde, la fatigue, auront contribué à faire assoupir
quelques momens ma pauvre religieuse.

Ce matin, elle s'est rendue dans le salon dès qu'elle a su que je l'y
attendais. J'ai cherché les choses les plus rassurantes et les plus
douces à lui dire: je lui ai présenté les soins que je lui rendais
comme un devoir; c'était son frère, un ancien ami, qui était auprès
d'elle. Je suis parvenu à éloigner ainsi toutes les expressions de la
reconnaissance; et nous n'avons parlé que de son départ pour
l'Angleterre, de son établissement, quand elle y serait, que comme
d'affaires qui nous étaient communes. Nous avons été d'avis qu'il
fallait partir sur-le-champ, pour être certain d'échapper à toutes les
poursuites; quoique j'espère que l'esprit et la bonté de la supérieure
l'engageront à ne commencer les démarches auxquelles sa place l'oblige,
que lorsqu'elle sera bien sûre de leur inutilité. John, à qui je puis
me fier, la conduira chez le docteur Morris, chapelain de ma terre.
Elle trouvera dans sa respectable famille, sinon de grands plaisirs, au
moins la tranquillité; et elle a tellement souffert, que la
tranquillité sera pour elle le bonheur.

Adieu, je vais retrouver Adèle; j'y vais plus satisfait encore qu'à mon
ordinaire; car, j'ai à moi une bonne action de plus.


LETTRE XXXIII.


Neuilly, ce 7 septembre.


Adèle est malade; elle a refusé de me voir. Cependant, monsieur de
Sénange est calme: il m'a dit, d'un air assez indifférent, qu'on ne
savait pas encore ce qu'elle avait, mais que ce ne serait
vraisemblablement rien. -- Rien! et elle ne veut pas me recevoir... Les
gens vont dans la maison comme à l'ordinaire.... Je ne vois point
entrer de médecin. Il me semble qu'il y a là une négligence qui ne
s'accorde point avec l'intérêt que monsieur de Sénange a pour elle.
Est-ce ainsi que l'on aime, lorsqu'on est vieux? Ah! j'espère que je
mourrai jeune.... J'éprouve une agitation que personne ne partage, dont
personne n'a pitié. Il ne m'est pas permis de savoir comment elle est;
j'étonne, quand je demande trop souvent de ses nouvelles: ils la
laisseront mourir!.... Je viens de passer devant sa chambre; je suis
resté long-temps contre sa porte; je n'ai entendu aucun mouvement:
peut-être qu'elle se trouvait mal!.... mais non, il y aurait eu de
l'agitation autour d'elle; je n'ai vu aucune de ses femmes; tout était
fermé.... Que devenir? mon ami, je croyais que j'avais été malheureux!
Oh non; je ne l'avais jamais été.... Monsieur de Sénange me fait dire
de descendre pour dîner: il sort de chez elle, je cours le joindre....


7 septembre soir.


C'était tout simplement pour dîner avec du monde qu'il me faisait
avertir. J'ai trouvé, comme dans un autre temps, quelques personnes qui
étaient venues de Paris. Adèle est malade! et rien ne paraissait changé
dans la manière de vivre : seulement monsieur de Sénange était froid
avec moi. D'abord, j'ai aimé cette distinction; c'était me dire que
nous éprouvions la même peine. Mais ensuite, je n'ai plus compris ce
qu'il avait, lorsque après le dîner au lieu de prendre mon bras, selon
son usage, il a sonné un de ses gens, et m'a dit avec une politesse
embarrassée, qu'il allait voir sa femme... Sa femme! jamais il ne la
nomme ainsi. -- Resté seul dans ce grand salon, tout rempli d'Adèle,
mille pensées à la fois me sont venues à l'esprit. Il n'y a point
d'émotion que je n'aie éprouvée, point de petites habitudes que je ne
me sois rappelées.... Ah! dès qu'un sentiment vif nous occupe, faut-il
que notre raison nous échappe? Je m'étais assis dans le fauteuil
d'Adèle; j'y trouvais même un peu de tranquillité, et me rappelais avec
douceur les momens que nous avions passés ensemble; lorsque tout-à-coup
une voix secrète a semblé me reprocher d'avoir pris sa place, me
presser de la quitter, me faire craindre qu'elle ne l'occupât plus....
Cette pensée m'a causé une terreur si vivre, que je me suis précipité à
l'autre bout de la chambre. En me retournant, j'ai vu encore ce
fauteuil, sa petite table, son ouvrage, des dessins commencés, et tout
ce désordre d'une personne qui était là il y a peu d'instans, et qui
peut-être n'y reviendra plus....J'ai fermé les yeux et me suis enfui,
sans oser jeter un regard derrière moi.

Revenu dans ma chambre, je me suis empressé de prendre le portrait
d'Adèle que je possède encore. Vous serez peut-être surpris que j'aie
osé le garder jusqu'à présent; il est vrai que, dans le premier moment,
je ne voyais que le danger de le conserver; mais bientôt, peu à peu, de
jour en jour, je me suis accoutumé à cette crainte: je me suis fait
aussi un bonheur nécessaire de regarder ce portrait. D'ailleurs,
enhardi par la certitude que monsieur de Sénange ne va jamais dans le
cabinet où il était serré, je remettais toujours au lendemain à m'en
séparer.

Combien, dans les angoisses que j'éprouvais, ce portrait me devenait
cher! Avec quelle émotion je contemplais les traits d'Adèle, son regard
serein, ce doux sourire, sa jeunesse qui devait me promettre pour elle
de nombreuses années! Je me sentais plus tranquille; et, quoiqu'encore
effrayé, j'osais espérer de l'avenir.


LATTRE XXXIV.


Ce 8 septembre.


Ne soyez pas trop sévère; ayez pitié de votre pauvre ami. Je ne suis
plus le même: ou j'éprouve le bonheur le plus vif, ou je suis abîmé de
douleur; tout est passion pour moi. -- Adèle gardait la chambre;
j'étais dévoré d'inquiétude; je craignais qu'elle ne fût menacée de
quelque maladie violente. Je ne la voyais pas; je croyais que je ne
devais plus la revoir; son tombeau était devant mes yeux; je voulais
mourir. Hé bien! elle n'était seulement pas malade; c'était un caprice,
ou l'envie de me tourmenter, et d'essayer son empire. Mon ami! est-ce
que je serai comme cela long-temps?

Ce matin, ne m'étant pas couché, ayant passé la nuit à écouter, à
expliquer le moindre bruit, à huit heures j'ai entendu ouvrir son
appartement. J'y ai couru aussitôt pour demander de ses nouvelles. Sa
femme de chambre n'avait point refermé la porte; jugez de mon
étonnement! Adèle était levée; elle paraissait triste, mais tout aussi
bien qu'à l'ordinaire. Dès qu'elle m'a aperçu, son visage s'est
animé.... _Que voulez-vous, monsieur? laissez-moi_, m'a-t-elle dit;
_laissez-moi, je ne veux voir personne_. -- Ses femmes étaient
présentes; tremblant, je me suis retiré. Elle a fait signe à une
d'elles de fermer la porte sur moi; j'ai regagné ma chambre, et me suis
perdu en conjectures. Qu'est-il arrivé? Qu'ai-je fait? Que peut-on lui
avoir dit de moi? Serait-ce de la jalousie? ô Dieu! de la jalousie! Que
je serais heureux! Ce qui est sûr, c'est qu'elle n'est point malade.


LETTRE XXXV.


Ce 8 septembre, le soir.


A deux heures j'ai fait demander à Adèle la permission de lui parler:
elle m'a refusé, en disant qu'elle était souffrante.... Est-ce qu'il
serait vrai? on peut être malade sans être changé.... Mais, non;
monsieur de Sénange, ses femmes, celle surtout qui ne la quitte jamais,
qui l'aime comme son enfant, m'ont assuré qu'elle était beaucoup mieux.
Je n'y puis rien comprendre. Elle m'a fait dire qu'elle ne descendrait
pas pour dîner. Il m'était impossible de me trouver tête à tête avec
monsieur de Sénange; j'avais besoin de distraction; et je sentais que
ce n'était qu'en me plaçant au milieu d'objets indifférens pour moi,
que je pourrais me retrouver.

Avec ce projet, j'ai été dans la campagne sans savoir où j'allais: je
marchais comme quelqu'un qu'on poursuit. Je ne sais combien de temps
j'avais couru, lorsqu'à la porte d'un petit jardin une jeune fille m'a
crié: _Monsieur, voulez-vous des bouquets?_ -- Et à qui les
donnerais-je? lui ai-je répondu. Les larmes me sont venues aux yeux;
Adèle aime tant les fleurs!.... Apparemment que j'étais pâle et défait;
car cette jeune fille me regardait avec compassion. "Vous avez l'air
tout malade, m'a-t-elle dit; entrez chez nous pour vous reposer." -- Je
l'ai suivie machinalement; elle m'a fait asseoir sur un mauvais banc,
près de leur maison, et se tenant debout devant moi, elle m'a regardé
quelque temps avec un air d'inquiétude et de curiosité. Enfin, elle m'a
dit: "Voulez-vous prendre un bouillon? Nous avons mis le pôt au feu
aujourd'hui, car c'est dimanche." -- Je lui ai demandé seulement un
morceau de pain et un verre d'eau: elle m'a apporté du pain noir, et,
dans un pôt de grès, de l'eau assez claire. Après avoir été assis un
moment, je commençais à sentir toute ma lassitude, et je restais sur ce
banc sans pouvoir m'en aller. Alors, cette jeune fille m'a appris que
son père était jardinier fleuriste; qu'il était à l'église avec toute
sa famille; qu'elle était restée parce que c'était à son tour de garder
la maison; mais qu'ils allaient bientôt rentrer, et que sa mère, qui
s'entendait très-bien aux maladies, me dirait ce que j'avais.

Je l'ai remerciée avec un signe de tête; et, fermant les yeux, je me
suis mis à rêver à la bizarrerie de ma situation, et au caractère
d'Adèle. J'ai été bientôt arraché à mes réflexions par la jeune fille,
qui m'a crié avec effroi: "Monsieur, ouvrez donc les yeux, vous me
faites peur comme cela!" -- J'ai souri de sa frayeur: pour la dissiper,
et pour répondre à l'intérêt qu'elle m'avait témoigné, je m'efforçais
de lui parler; je lui ai demandé si elle avait des frères et des
soeurs? -- "Onze, m'a-t-elle répondu, en faisant une petite révérence,
et je suis l'aînée." -- Quel âge avez-vous? -- "Quatorze ans, et je me
nomme Françoise." -- A chaque réponse elle faisait sa petite révérence.
Votre père gagne-t-il bien sa vie? -- "Oui; si ma mère n'avait pas
toujours peur de manquer, nous ne serions pas mal. Notre malheur, c'est
que dans l'été les bouquets ne se vendent rien, et que l'hiver toutes
les dames en veulent, qu'il y en ait, ou qu'il n'y en ait pas." --
Alors nous avons entendu le chien aboyer, et la famille est rentrée.
Dès que le père et la mère ont pu m'apercevoir, ils ont appelé
Françoise, lui ont parlé long-temps bas, puis, s'approchant, ils m'ont
salué tous les deux. Je leur ai dit combien Françoise avait eu soin de
moi. -- "Ah! c'est une bonne fille, a dit le père en lui frappant
doucement sur l'épaule. -- Bah! a repris la mère, pourvu qu'elle perde
son temps, c'est tout ce qu'il lui faut." -- La petite mine de
Françoise, qui s'était épanouie d'abord, s'est rembrunie bien vite. --
Combien les parens devraient craindre de troubler la joie de leurs
enfans! Il me semble que je remercierais les miens, si je les entendais
rire, si je les voyais contens; mais je me promettais bien de
dédommager Françoise. Sa mère s'est assise près de moi; elle m'a offert
une soupe; je l'ai refusée. Le bon père m'a proposé une salade du
jardin: "Oh! une salade, m'a-t-il dit en riant, comme vous n'en avez
jamais mangé." -- Ce visage brûlé par le soleil, ce corps que la
fatigue avait courbé, sa bonne humeur, m'inspiraient une sorte
d'affection mêlée de respect; j'ai accepté sa salade pour ne pas le
chagriner en le refusant. Françoise a couru vite la cueillir; sa mère
(madame Antoine) m'a présenté ses autres enfans, quatre garçons et six
filles. A chaque enfant elle criait d'une voix aigre: _Otez votre
chapeau, monsieur; faites la révérence, mamselle;_ et les petits de me
saluer et de s'enfuir aussitôt. Le père a dit à sa femme d'aller
accommoder ma salade; il est resté avec moi. Je lui ai demandé avec
quoi il pouvait entretenir cette nombreuse famille? -- "Avec mes
fleurs, m'a-t-il dit; quand elles réussissent, nous sommes bien. Ma
femme, comme vous avez vu, gronde un peu, mais c'est sa façon; et puis
nous y sommes faits; Françoise chante, et cela m'amuse. -- Combien
gagnez-vous par an? -- Ah! je vis sans compter; tous les soirs j'ajoute
à mes prières: _Mon Dieu, voilà onze enfans; je n'ai que mon jardin,
ayez pitié de nous;_ et nous n'avons pas encore manqué de pain. -- Vous
devez beaucoup travailler? -- Dame, il faut bien un peu de peine; dans
ma jeunesse, il n'y en avait pas trop; à présent la journée commence à
être lourde. Mais Françoise m'aide; elle porte les bouquets à la ville:
Jacques, le plus grand de nos garçons, entend déjà fort bien notre
métier; les petits arrachent les mauvaises herbes: à mesure que je
m'affaiblis, leurs forces augmentent; et bientôt ils se mettront
tout-à-fait à ma place. Je ne suis pas à plaindre." -- Quoi! lui ai-je
dit, avec une chaleur qui aurait été cruelle si elle avait été
réfléchie, quoi! vous ne vous plaignez pas! Onze enfans... un
jardin..... et vous dites que vous êtes content! -- "Oui, m'a-t-il
répondu, fort content! Il ne nous est mort aucun enfant; nous n'avons
encore rien demandé à personne: pourquoi nous plaignez-vous? Vous
autres grands, on voit bien que vous ne connaissez pas les gens de
travail. On a raison de dire que la moitié du monde ne sait pas comment
l'autre vit."

Que de réflexions fit naître en moi cet exemple de vertu et de
modération, moi, qui ne me suis jamais trouvé heureux dans une position
qu'on appelle brillante!.... J'ai serré la main de ce bon vieillard. Il
n'avait pas prétendu m'instruire; et c'est peut-être pour cela que sa
sagesse a si vivement frappé mon coeur...

Madame Antoine et Françoise ont apporté une petite table avec ma
salade: le bon père avait raison; jamais je n'en avais trouvé d'aussi
bonne. Pendant ce léger repas, il le regardait avec l'air satisfait de
lui-même. Madame Antoine et Françoise restaient debout devant moi; et
quoique je fusse sûr qu'elles n'avaient rien de plus à me donner, elles
semblaient attendre que je leur demandasse quelque chose, et se
tenaient prêtes à me servir. Les enfans aussi se sont rapprochés peu à
peu; je ne les effrayais plus. Le père m'a prié de venir voir son
jardin: le terrain était si peu étendu, si précieux, qu'on n'y avait
laissé que de petits sentiers où nos pieds pouvaient à peine se placer.
Nous marchions l'un après l'autre; et la famille, jusqu'au dernier
petit enfant, nous suivait, comme s'ils entraient dans ce jardin pour
la première fois. Au milieu de ce tableau si touchant, je trouvais
quelque chose de triste à ne voir que des arbustes dépouillés, des
tiges dont on avait coupé les fleurs, ou quelques boutons prêts à
éclore, et impatiemment attendus pour les vendre. Cela me présentait
l'image d'une existence précaire, dépendante des caprices de la
coquetterie et de toutes les variations de l'atmosphère. Je pensais,
pour la première fois, que les inquiétudes du besoin pouvaient être
attachées à la croissance d'une fleur!... J'ai abrégé cette promenade
qui me devenait pénible. Revenu près de la maison, j'ai appelé
Françoise, et lui ai donné quelques louis pour s'acheter un habit: sa
mère les lui a arrachés des mains, en disant qu'il fallait garder cela
pour les provisions de l'hiver. -- J'y aurais songé, lui ai-je dit avec
humeur; et j'ai encore donné à ma petite Françoise; puis j'ai offert au
bon père de quoi habiller tous ses enfans, et j'ai demandé que cette
somme ne fût employée qu'à cet usage . Je m'en allais, lorsque j'ai
réfléchi que j'avais pu affliger madame Antoine, en m'occupant plutôt
du plaisir des enfans que des besoins du ménage; je sentais que les
sollicitudes d'une mère sont encore de l'amour, et que son avarice
n'est souvent qu'une sage précaution. Je suis alors retourné vers elle,
et lui ai serré la main: Je reviendrai, lui ai-je dit, pour les
provisions de l'hiver. -- Ah! vous reviendrez, s'est écriée Françoise!
Il reviendra, disaient les petits! Vous le promettez, dit le père? Ne
nous oubliez pas, dit la mère! Françoise tenait mon habit, le père une
de mes mains, la mère s'était saisie de l'autre, les enfans se
pressaient contre mes jambes. En me voyant ainsi entouré de ces bonnes
gens, en pensant au bonheur que je leur avais procuré, j'oubliais mes
propres peines; et quoique tous mes chagrins vinssent du coeur, je
remerciais le ciel d'être né sensible.

Après les avoir quittés, je suis revenu tranquille par ce même chemin
que j'avais traversé avec tant d'agitation. Le jour était sur son
déclin; j'admirais les derniers rayons du soleil: la paix de cette
bonne famille avait passé dans mon ame. Pour un moment, je me suis
senti plus fort que l'amour; car j'ai pensé que, si je ne pouvais pas
être heureux sans Adèle, au moins il pouvait y avoir sans elle des
momens de satisfaction. Plus calme, j'ai cru que sa colère était trop
injuste pour durer; et, en repassant devant son appartement, je me suis
dit avec une tristesse moins douloureuse: Si elle a eu pour moi une
affection véritable, nous nous raccommoderons bientôt;... et si elle ne
m'aimait pas!... si Adèle ne m'aimait pas! ah! qu'au moins je ne
prévoie pas mon malheur!


_P.S_. Il est dix heures; on vient de me dire que monsieur de Sénange
est avec elle; je vais m'y présenter encore. Il est bien difficile que,
chez eux, ils continuent long-temps à ne pas me recevoir.


LETTRE XXXVI.


Une heure du matin.


Je la quitte, Henri: c'est cet infernal cocher qui a tout dit; et c'est
sa maladroite indiscrétion qui m'a jeté dans toutes les folies que je
crois vous avoir écrites. J'ai trouvé Adèle couchée sur un canapé;
monsieur de Sénange était près d'elle. Ma présence, quoiqu'ils
m'eussent permis de venir les joindre, a eu l'air de les étonner l'un
et l'autre: je me suis assez légèrement excusé de n'être point revenu
pour dîner. Monsieur de Sénange m'a demandé d'un air froid où j'avais
été; je lui ai répondu que, sans m'en apercevoir, je m'étais trouvé à
une trop grande distance pour espérer d'être rentré à temps. Je me suis
mis à leur parler de Françoise, de son père, du jardin.... Pas la plus
petite interruption de monsieur de Sénange, ni d'Adèle. Cependant,
lorsque j'en suis venu aux adieux de cette bonne famille, j'ai vu que
je faisais quelque impression sur monsieur de Sénange. Il m'a demandé
si j'avais foi aux compensations? -- Je ne l'ai pas compris, et l'ai
avoué franchement. -- "Croyez-vous donc, m'a-t-il dit, qu'on puisse
enlever une femme aujourd'hui, et réparer ce scandale le lendemain, en
secourant une famille?" -- Ce mot _enlever_ m'a éclairé aussitôt: j'ai
regardé Adèle qui baissait les yeux. Je vois, leur ai-je dit, qu'on
vous a parlé d'une aventure à laquelle, peut-être, je me suis livré
sans réfléchir; mais vous me pardonnerez, j'espère, de n'avoir pas
hésité lorsqu'il s'agissait d'arracher quelqu'un au dernier désespoir.
Et, sans attendre leur réponse, j'ai tiré de ma poche la lettre
d'Eugénie que j'ai lue tout haut. A mesure que j'avançais,
l'attendrissement de monsieur de Sénange augmentait; Adèle même a
laissé tomber quelques larmes. Lorsque j'ai eu fini, il s'est approché
de moi en m'embrassant: "C'est à vous à nous excuser, m'a-t-il dit, de
vous avoir soupçonné, au moment où tant de générosité vous conduisait.
Pardonnez-moi, mon jeune ami, je vous aime comme un père, et les
meilleurs pères grondent quelquefois mal à propos." -- Pour Adèle, elle
n'allait pas si vite: et elle m'a demandé où j'avais placé cette
religieuse. Dès que j'ai dit qu'elle était partie le matin même pour
l'Angleterre, elle a paru soulagée, et a respiré comme si je l'eusse
délivrée d'un grand poids. Il fallait, a-t-elle repris, nous mettre
dans votre secret; nous aurions partagé votre bonne action. -- Ne me
reprochez pas mon silence, lui ai-je répondu, il y a une sorte
d'embarras à parler du peu de bien qu'on peut faire. -- Pourquoi?
a-t-elle reparti vivement, moi, j'en ferais exprès pour vous le dire.
-- A ces mots, soit que monsieur de Sénange ait apperçu pour la
première fois les sentimens d'Adèle, soit qu'en effet quelque douleur
soudaine l'ai saisi, il s'est levé en disant qu'il souffrait. -- Je lui
ai offert mon bras pour descendre chez lui: il l'a pris sans me
répondre. Elle nous a suivis. A peine avons-nous été arrivés dans son
appartement, qu'il a demandé à se reposer et a renvoyé Adèle. En
sortant, elle m'a salué de la main en signe de paix, et avec un sourire
d'une douceur ravissante. Je me suis avancé vers elle: _Pardonnez-moi_,
avons-nous dit tous deux en même temps.

J'ai été obligé de la quitter aussitôt, car j'ai entendu monsieur de
Sénange qui m'appelait. Cependant, lorsque je me suis approché de son
lit, il ne m'a point parlé; il se retournait, s'agitait, et gardait le
silence. De peur de le gêner, je suis allé m'asseoir un peu loin de
lui; j'attendais toujours ce qu'il pouvait avoir à me dire; mais j'ai
attendu vainement. Au bout d'une heure, il m'a prié de me retirer, en
ajoutant, qu'il ne voulait pas me déranger, et que le lendemain il me
parlerait. -- Que veut-il me dire?.... S'il allait croire mon absence
nécessaire!.... Ce n'est plus mon bonheur seul que je sacrifierais,
c'est Adèle même qu'il faudrait affliger, et jamais je n'en aurai le
courage. -- Que ma situation est horrible! Chacune des peines de
l'amour paraît la plus forte que l'on puisse supporter. A ce bal,
lorsque j'ai pensé qu'elle ne m'aimait pas, j'ai cru que c'était le
plus grand des malheurs!.... Hier, quand on parlait de sa maladie, ses
souffrances m'accablaient, j'étais prêt à sacrifier et son affection et
moi-même; il ne me fallait plus rien que de ne pas trembler pour sa
vie. Aujourd'hui que je serai peut-être condamné à m'éloigner d'elle,
si monsieur de Sénange l'exige; que peut-être il portera la prudence
jusqu'à vouloir qu'elle ignore que c'est lui qui a ordonné mon départ!
que deviendrai-je, lorsqu'en prenant congé d'elle, ses regards me
reprocheront de m'en aller volontairement?... jamais je ne pourrai le
supporter.... jamais....


LETTRE XXXVII.


Ce 9 septembre, 6 heures du matin.


Il n'y avait pas deux heures que j'étais couché, lorsque j'ai entendu
frapper à ma porte, et quelqu'un m'appeler vivement. J'ai ouvert
aussitôt; et l'on m'a dit de descendre bien vite, que monsieur de
Sénange venait d'être frappé d'une attaque d'apoplexie. Je l'ai trouvé
sans aucune connaissance. Le médecin était près de lui: lorsqu'il a
rouvert les yeux, je le tenais dans mes bras; il m'a regardé
long-temps. Ses yeux se fixaient de même sur tout ce qui l'entourait,
sans reconnaître personne. -- Le médecin m'a dit qu'il le trouvait fort
mal, que son pouls était très-mauvais, et qu'il fallait promptement
instruire sa famille de son état. J'ai chargé une des femmes d'Adèle de
l'avertir, n'osant pas y aller moi-même: je sentais que ce n'était pas
à moi de lui apprendre le genre de malheur qui la menaçait.

Quel spectacle pour elle, que d'assister à l'effrayante décomposition
d'un être qu'elle aime comme son père! Monsieur de Sénange est
défiguré, sans mouvement, sans parole: la douleur de cette malheureuse
enfant déchire mon ame; mais au moins Adèle n'a point de remords, et
j'en suis accablé. Elle ne s'est pas aperçue de la peine qu'elle lui a
causée; et moi, j'étais sûr qu'il se couchait mécontent. Il a vu ses
larmes; il a entendu ces mots si touchans: _Moi, je ferais du bien
exprès pour vous le dire!_ Il en aura senti une douleur vive, qui
peut-être aura causé son accident. Quelle récompense!.... il m'a reçu
comme un fils; et non-seulement j'aime Adèle, mais je n'ai pas même eu
la force de cacher mes sentimens! J'ai bien besoin qu'il revienne
tout-à-fait à lui, et que je puisse lui dire que nous l'avons toujours
chéri, respecté; que jamais nous n'avons été ingrats ni coupables
envers lui; et s'il doit mourir de cette maladie, au moins que son
dernier regard nous bénisse!.... S'il doit mourir, que deviendra Adèle?
Me sera-t-il permis de m'affliger avec elle, de chercher à la consoler?
Son âge.... le mien.... j'ignore les usages de ce pays.... Combien
j'aurais besoin de votre amitié et de vos conseils!


LETTRE XXXVIII.


Ce 10 septembre, 5 heures du matin.


On croit que monsieur de Sénange est un peu mieux; ce qu'il y a de sûr,
c'est qu'il a reconnu Adèle, et lui a serré la main. Il a plusieurs
fois jeté les yeux sur moi, mais sans le plus léger signe d'affection.
Sûrement il m'accuse: puisse-t-il avoir le temps d'apprendre combien
mes sentimens ont été purs! J'ai dit, il est vrai, à Adèle que je
l'aimais; mais ce mot si tendre, ce mot je vous aime n'appartient-il
pas autant à l'amitié qu'à l'amour?

Monsieur de Sénange paraît avoir repris toute sa connaissance; et cette
nuit il a eu des momens de sommeil. Adèle ne l'a pas quitté. Dans les
intervalles, elle lui parlait, le rassurait, cherchait à le distraire;
tandis que j'étais dans un coin de la chambre, osant à peine me
mouvoir, dans la crainte qu'il ne m'entendît, et que ma présence ne le
troublât... Qu'il est affreux d'être obligé de cacher ses attentions,
sa douleur, à l'homme qu'on respecte le plus!

Adèle attend aujourd'hui les parens de monsieur de Sénange; son
intendant leur a fait part de l'état de son maître. Elle redoute fort
ce moment; car elle sait qu'ils n'ont cessé de le voir qu'à l'époque de
son mariage: mais l'espoir de quelques petits legs les ramènera. On a
aussi envoyé un courrier à madame de Joyeuse. Adèle ne doute pas non
plus qu'elle ne revienne aussitôt. Comme elle va nous tourmenter!...
Ah! mes beaux jours sont passés! Que je m'en veux de n'en avoir pas
mieux senti le prix!... Heureux temps où, seule entre Adèle et cet
excellent homme, jamais ils ne me regardaient sans me sourire! où,
lorsque je paraissais, ils semblaient me recevoir toujours avec un
plaisir nouveau!... et je n'étais pas satisfait!...


LETTRE XXXIX.


Ce 10 septembre, 9 heures du soir.


Il y a bien eu de changement dans la situation de monsieur de Sénange.
A nos inquiétudes, hélas! trop fondées, se sont joints les tourmens
d'une famille qui, fort indifférente sur les souffrances de cet homme
si digne de regret, importune tout ce qui l'entoure, pour avoir l'air
de s'y intéresser.

Aujourd'hui, comme il paraissait être un peu moins mal, j'avais engagé
Adèle à dîner dans la chambre qui précède celle où il est. J'obtenais
de sa complaisance qu'elle prît quelque nourriture, lorsque nous avons
été interrompus par un domestique qui a ouvert avec fracas les portes
de la chambre où nous dînions, pour annoncer la vieille maréchale de
Dreux, parente fort éloignée de monsieur de Sénange, et qu'Adèle
n'avais jamais vue. -- "Votre occupation me fait présumer, nous
a-t-elle dit, que mon cousin est mieux." Adèle, intimidée, a essayé de
lui rendre compte de l'état du malade. La maréchale, que j'ai
rencontrée plusieurs fois dans le monde, a fait semblant de ne pas me
reconnaître, et a dit à Adèle: "C'est sans doute là monsieur votre
frère? il vous soigne de manière à tromper vos inquiétudes." Adèle
embarrassée de ce nom de frère, ne répondait point; mais après quelques
minutes, elle m'a adressé la parole en me nommant _Mylord_. -- La
maréchale feignait de ne pas entendre ce titre étranger, et continuait
à parler de moi comme du frère d'Adèle. Alors, il m'a paru convenable
de lui dire que monsieur de Sénange étant venu en Angleterre dans sa
jeunesse, il croyait avoir eu des obligations essentielles à ma
famille. "J'ignorais ces détails, m'a-t-elle répondu avec aigreur; car
assurément je n'étais pas née lorsque monsieur de Sénange était jeune."
-- "Il m'a attiré chez lui, ai-je repris, et m'y a traité avec trop de
bonté, pour que j'aie songé à le quitter depuis qu'il est malade." --
"Je ne blâme rien, a-t-elle répliqué d'un ton sec; mais vous trouverez
bon que, ne sachant pas vos droits ici, et monsieur de Sénange étant à
la mort, j'aie cru que sa femme ne voyait que ses proches parens." --
Adèle, avec plus de présence d'esprit que je ne lui en aurais soupçonné
(l'orgueil blessé est un si grand maître!), Adèle lui a répondu, que
tant que monsieur de Sénange vivait, il pouvait seul donner des ordres
chez lui: "Si j'ai le malheur de le perdre, a-t-elle ajouté, alors,
comme vous le dites, Madame, je ne verrai plus que mes proches parens."
-- La maréchale l'est à un degré si éloigné, qu'il aurait autant valu
lui dire: _Je ne me soucie pas de vous, et je ne vous verrai pas non
plus_. Cependant, elle n'avait rien à répondre, car Adèle s'était
servie de ses propres expressions. Aussi est-elle restée dans le
silence, et de si mauvaise humeur, que je crois bien qu'Adèle s'en est
fait une ennemie pour la vie.

Il est venu encore un grand nombre de parens qui arrivaient tous avec
un visage de circonstance. A peine avaient-ils salué Adèle, qu'ils
allaient dans un autre coin de la chambre chuchoter et ricaner entre
eux. La maréchale les appelait l'un après l'autre, parlait bas à
chacun, riait et grondait derrière son éventail, et leur apprenait, je
crois, par quelle jolie plaisanterie elle avait fait sentir à Adèle
l'inconvenance de mon séjour dans sa maison. Je n'en ai pas douté,
lorsqu'une de ces femmes, jeune cependant (à cet âge n'avoir pas
d'indulgence!) est venue à moi avec minauderie, et m'a parlé d'Adèle en
la nommant aussi ma soeur. Je n'ai pas daigné lui répondre, et elle a
couru bien vite chercher les applaudissemens de ce grouppe infernal.

La pauvre Adèle était si embarrassée, que des larmes tombaient de ses
yeux. J'étais indigné, lorsqu'à mon grand étonnement on a annoncé
madame de Verneuil qui, en me voyant, a souri et m'a appelé. "Je vous
en supplie, lui ai-je dit tout bas, venez avec moi un instant; je vous
crois bonne, et voici l'occasion d'être généreuse." Elle m'a suivi sur
la terrasse, où je lui ai raconté, à la hâte, les motifs de mon séjour
chez monsieur de Sénange, et de son amitié pour moi, et les
impertinences de la maréchale. "Venez au secours de madame de Sénange,
ai-je ajouté; ayez compassion de sa jeunesse.["] -- "Convenez,
m'a-t-elle dit, que vous êtes parti de chez moi avec une légèreté qui
me donne assez envie de vous tourmenter." -- "J'ai tort, mille fois
tort; mais de grâce ne faites pas une réflexion, j'ai trop sujet de les
craindre: allons, venez, soyez bonne," lui ai-je dit en l'entraînant
dans le salon, où je l'ai placée près d'Adèle.

Je tremblais pour sa première parole; car si malheureusement une idée
ridicule l'avait frappée, nous étions perdus.... Par bonheur la
maréchale l'a appelée; et, attirer son attention, c'est presque
toujours exciter sa moquerie. Elle lui a parlé long-temps bas; sûrement
elle lui racontait ses gentillesses: lorsqu'à ma grande stupéfaction,
j'ai vu madame de Verneuil répondre d'un air si imposant, que bientôt
chacun est allé se rasseoir, et a repris le sérieux que le moment
exigeait. Madame de Verneuil est revenue près d'Adèle, et lui a dit,
devant toute cette famille: "Vous trouverez simple, ma cousine, que
nous ayons été fâchés du mariage de monsieur de Sénange: l'humeur nous
a éloignés de lui, mais vous ne devez pas en souffrir; et, a-t-elle
continué en élevant la voix, puisque cette triste circonstance nous
rapproche, j'espère que nous ne nous éloignerons plus." -- Adèle l'a
embrassée, et dès-lors la maréchale et le reste de la famille l'ont
traitée avec plus d'égards. Mais madame de Verneuil m'a bien fait payer
cette obligation; car aussitôt que le calme et la bienséance ont été
rétablis dans le salon, elle m'a ordonné de la suivre sur la terrasse.
Après m'avoir encore plaisanté sur la manière dont je l'avais quittée,
elle m'a demandé si j'étais amoureux d'Adèle. -- "Non, lui ai-je
répondu gravement.["] -- "Vous ne l'aimez donc pas?" a-t-elle dit en
riant. "Puisque vous ne l'aimez pas, je vais la livrer à la maréchale.
-- Oui, je l'aime, me suis-je écrié, mais je n'en suis pas amoureux. --
Ah! vous n'en êtes pas amoureux! et se retournant, elle me dit: Je
vais..... -- Eh bien, oui! si vous le voulez j'en suis amoureux," lui
ai-je répondu, et je me suis saisi de ses mains pour la retenir malgré
elle: "Mais ayez pitié de son embarras et de sa jeunesse. -- Et vous
aime-t-elle? -- Non certainement. -- Elle ne vous aime pas !..... Fi
donc! c'est une ingrate, et je l'abandonnerai." -- ["]Au nom du ciel,
ai-je repris, n'abusez pas de ma situation; je dirai tout ce qu'il vous
plaira, pourvu que vous la sauviez de la maréchale." -- Alors
s'asseyant elle m'a dit avec une majestueuse ironie: "Voyons si vous
êtes digne de ma protection." -- Mais comme je ne voulais pas
compromettre Adèle, et que je craignais de piquer l'esprit railleur de
madame de Verneuil, je me suis jeté dans des définitions, divisions,
subdivisions, sur le degré d'amour que je ressentais, sur celui qui
était permis, sur l'espèce d'amitié que j'inspirais... Plus je parlais,
plus elle s'étonnait, se moquait, et faisait des questions si
positives, avec un regard si malin, et en me menaçant toujours de cette
maudite maréchale, que je m'embrouillais comme un sot, et me fâchais
comme un enfant.

Enfin, la douce et triste Adèle est venue nous avertir que tout le
monde était parti; "mais ils reviendront demain," a-t-elle dit, en
s'adressant à madame de Verneuil avec timidité, et comme pour la prier
d'être encore son appui. Aussi, malgré le besoin qu'elle a de s'amuser,
y a-t-elle paru sensible, et a-t-elle promis de revenir le lendemain.
Quel horrible usage, que celui qui force à recevoir les personnes qu'on
aime le moins, dans les momens où la vue des indifférens est un
supplice, et à se priver de ses amis, quand la solitude et les
consolations de l'amitié seraient si nécessaires!


LETTRE XL.


Ce 11 septembre.


Monsieur de Sénange étant moins mal hier au soir, Adèle consentit à
prendre un peu de repos. Je remontai aussi dans ma chambre, après avoir
bien recommandé que s'il arrivait la moindre chose, s'il me nommait, on
vînt aussitôt m'avertir; car j'espérais toujours qu'il se souviendrait
de moi, de mon attachement, de mon respect.

Heureusement pour la tranquillité de mon avenir, ce matin à cinq heures
on est venu me dire qu'il m'appelait. J'ai couru chez lui: dès qu'il
m'a vu, il m'a demandé où j'avais passé tout ce temps? -- J'ai serré sa
main et lui ai dit que j'étais toujours resté près de lui. -- "J'ai
donc été bien mal, car je ne me rappelle pas...." Et rêvant ensuite
comme s'il cherchait à rassembler ses idées... "Mon jeune ami, a-t-il
ajouté, il se mêle à votre souvenir des sentimens pénibles..... mais je
veux les éloigner dans ces derniers instans. Dites-moi, je vous prie,
assurez-moi qu'Adèle m'aime encore." -- Je l'ai interrompu pour
l'assurer qu'elle n'avait pas un reproche à se faire. -- "Et vous?"
m'a-t-il dit. -- Et moi! ai-je repris, en tombant à genoux près de son
lit, et moi!..... Je lui ai avoué mon amour, mes combats, ma résolution
de fuir; mais je lui ai protesté que, ni pour elle, ni pour moi, cet
éloignement n'avait été nécessaire; et je vous jure, lui ai-je dit, que
vous êtes toujours ce qu'elle aime le mieux. -- "Puis-je vous croire,"
m'a-t-il demandé, en m'examinant avec une grande attention. Je lui
affirmé que j'étais vrai avec lui, comme si je parlais à Dieu même. --
"Je vous remercie, a-t-il répondu avec attendrissement; Adèle pourra
donc me dire adieu sans rougir, et un jour s'unir à vous sans remords,
et sûre de votre estime! Je vous remercie, je vous remercie," a-t-il
répété plusieurs fois très-vivement.

Cette bonté céleste, cette abnégation de lui-même m'ont rappelé tous
mes torts, et me les rendaient insupportables. Je me suis souvenu de ce
portrait d'Adèle que j'avais dérobé avec tant d'imprudence, et dont je
n'avais pas eu la force de me détacher. Dans ce moment solennel, dans
ce moment d'éternelle séparation, il m'a été impossible de rien
dissimuler. "Ah! lui ai-je dit, un profond repentir pèse sur mon
coeur." -- Il m'a regardé d'un air inquiet. "Parlez-moi, m'a-t-il
répondu, pendant que je puis encore vous entendre et vous absoudre."

J'ai osé lui avouer l'abus que j'avais fait de sa confiance. Il a levé
les yeux au ciel: "Adèle en a-t-elle été instruite, a-t-il repris d'un
ton sévère? -- Jamais, me suis-je écrié; je l'aurais redoutée plus
encore que vous-même." -- Il est resté comme absorbé dans ses
réflexions; puis se ranimant tout-à-coup, il m'a dit: "Prenez ma clef;
allez chercher ce portrait, replacez-le dans mon secrétaire;
dépêchez-vous, la mort me poursuit, le temps presse."

Je me suis levé aussitôt; j'ai couru dans ma chambre, et pris le
portrait sur lequel j'ai jeté un triste et dernier regard; mais dans
cet instant j'avais hâte de m'en séparer. Dès que je l'ai eu remis dans
le secrétaire, je suis revenu tomber à genoux près du lit de monsieur
de Sénange. Il était plus calme. "Pendant votre absence, m'a-t-il dit,
j'ai fait un retour sur votre jeunesse, et je vous ai excusé." -- Après
un assez long silence, il a ajouté: "Je vous pardonne; mais
souvenez-vous que le portrait d'Adèle ne doit être accordé que par
elle. Si jamais elle consent à vous le rendre, c'est qu'elle croira
pouvoir s'unir à vous. Alors vous lui direz que je vous au bénis tous
deux."

J'ai voulu éloigner ces idées de mort, le rassurer sur son état; il ne
l'a pas permis. "Je sais que je n'en reviendrai point, m'a-t-il dit;
cependant, malgré moi, je crains de mourir....... Mon jeune ami,
promettez-moi que, lorsque cet instant viendra, vous ne m'abandonnerez
pas!" Je le lui ai promis, en essayant encore de calmer ses esprits:
mais lorsque je lui disais qu'il était mieux, il souriait, et pourtant
se répétait à lui-même qu'il mourrait, comme s'il eût craint de se
livrer à de fausses espérances, ou qu'il eût eu besoin de se rappeler
son état pour conserver son courage.

Il m'a parlé d'Adèle avec une tendresse extrême. "Je ne la recommande
pas à votre amour, m'a-t-il dit; mais j'implore votre indulgence....
Craignez votre sévérité.... elle est jeune, vive, étourdie à
l'excès.... Promettez-moi de ne jamais vous fâcher sans le lui dire....
la condamner sans l'entendre.... N'oubliez pas que, dans ce moment
cruel où non-seulement il faut quitter tout cc qu'on aime... tout ce
qu'on a connu.... mais où il faut encore se séparer de soi-même....
dans ce moment je vous crois, vous la confie, et vous souhaite d'être
heureux.... Au moins, que son bonheur soit ma récompense!"

Il tremblait, soupirait, essayait de retenir des larmes qui
s'échappaient malgré lui, et tenait ma main si fortement serrée, qu'il
m'était impossible de m'éloigner. Pour lui cacher la douleur que
j'éprouvais, j'appuyais ma tête sur son lit sans pouvoir lui répondre,
lorsqu'on est venu lui dire que son notaire était arrivé. "Allez, mon
ami, m'a-t-il dit, j'ai quelques dispositions à faire; vous verrez que
je meurs en vous aimant et en vous estimant toujours."

Je l'ai quitté l'ame brisée; au bout d'une heure, j'ai entendu
plusieurs voix m'appeler.... Monsieur de Sénange venait d'être frappé
d'une nouvelle attaque; elle a été moins longue, moins fâcheuse que la
première; mais il est resté si faible, que le moindre accident peut
nous l'enlever d'un moment à l'autre.


Huit heures du soir.


Depuis cette seconde attaque, monsieur de Sénange s'affaisse à vue
d'oeil; mais il ne paraît pas beaucoup souffrir; il a des absences
fréquentes, pendant lesquelles il ne lui reste que le souvenir d'Adèle,
mon nom qu'il répète souvent, et le regret de la vie qu'il sent encore,
lors même qu'il ne peut plus connaître le danger de son état. La pauvre
Adèle ne se fait point d'idée de la mort. Quand monsieur de Sénange
parle, se meut, elle se rassure, et croit que les médecins se trompent;
mais s'il reste dans le silence, elle se désole, l'appelle,
l'interroge, voudrait même l'éveiller lorsqu'il s'assoupit; et l'image
de la mort peut seule lui faire croire à la mort... La pauvre
enfant!... dans quelques heures... -- La pauvre enfant!....


Minuit.


C'est dans la chambre de monsieur de Sénange que je vous écris; il
repose assez tranquillement, mais il est sans aucune espérance. Adèle
me fait une pitié extrême; elle a passé la journée à genoux dans les
prières, et toujours je l'ai vue se relever un peu consolée.... Ah!
c'est au moment où l'on va perdre ce qu'on aime, où tout ce qui
l'entoure marque, à quelques minutes près, la fin de sa vie; c'est
alors que l'athée, si l'athée peut aimer, c'est alors qu'il doit sentir
le besoin d'un Dieu! -- Mais j'entends la voix de monsieur de Sénange.
-- Il me demandait pour me recommander encore Adèle: à mesure que la
vie le quitte, il semble s'attacher plus fortement à tout ce qu'il a
aimé. Il l'a appelée; il a pris sa main, la mienne, et a parlé
long-temps bas sans que je pusse l'entendre: seulement j'ai distingué
plusieurs fois le nom de lady B.... Il est tombé sans connaissance en
nous parlant; Adèle a fait des cris si affreux, qu'il a fallu
l'emporter de cette chambre, où elle ne le verra plus!.... Je n'ai pu
la suivre, car il a exigé que je restasse près de lui jusqu'à son
dernier soupir, et je ne le quitterai pas......


12 septembre, 7 heures du matin.


Il n'est plus! Henri; le meilleur des hommes a cessé de vivre, celui
qui pouvait se dire: _Il n'existe personne à qui j'aie fait un moment
de peine_. -- Ah; excellent homme!... excellent homme!....


LETTRE XLI.


Paris, même jour.


Je ne suis plus à Neuilly, mon cher Henri; c'est dans mon hôtel garni,
c'est tout seul que j'ai à supporter mes regrets et mon extrême
inquiétude. Ce matin, après vous avoir écrit deux mots, je me suis
présenté chez Adèle qui, en me voyant, a bien deviné la perte qu'elle
avait faite, et s'est trouvée fort mal. J'étais à genoux près d'elle;
ses femmes l'entouraient, lorsque tout-à-coup madame de Joyeuse est
entrée, et, sans remarquer l'état de sa fille, m'a demandé pourquoi
j'étais dans cette maison en une pareille circonstance? -- Je n'ai pas
daigné lui répondre, et je soutenais toujours la tête d'Adèle, qui
n'apercevait rien de ce qui se passait autour d'elle. Sa mère m'a
repoussé, et m'a dit de lui laisser prendre des soins qu'il était trop
déplacé que je lui rendisse. Je n'ai point souffert qu'on m'arrachât
Adèle dans cet état, et madame de Joyeuse a bien vu qu'il serait
inutile de le tenter. Elle s'est promenée brusquement dans la chambre,
attendant avec impatience qu'Adèle reprît ses esprits. Dès qu'elle a pu
ouvrir les yeux, sa mère lui a reproché l'indiscrétion de sa conduite.
-- Adèle la regardait d'un air égaré; mais aussitôt qu'elle l'a
reconnue, elle a caché sa tête sur moi, et a fondu en larmes.
"Finirez-vous bientôt cette scène ridicule? lui a dit sa mère; votre
mari est mort; et la décence exige au moins que vous paraissiez le
regretter." -- _Paraître!_ a dit Adèle en levant les yeux au ciel. --
"Oui, lui a répondu sa mère, et il faut que lord Sydenham sorte à
l'instant de chez vous." -- Furieux, j'allais lui répondre; mais Adèle
a joint ses mains, et je me suis arrêté. -- Cependant, je sentais que
je devais m'en aller; Adèle même m'en a prié, en me disant tout bas
qu'elle m'écrirait. Je l'ai donc laissée seule avec cette mère qui ne
l'a jamais vue que pour la tourmenter. Quel supplice!... Je suis revenu
dans un accès de rage qui dure encore; puisse-t-il continuer
long-temps! car je redoute bien plus le calme qui lui succédera.


P.S. Un des gens d'Adèle arrive en ce moment, pour me prier de me
rendre tout de suite à Neuilly... Cet homme en ignore la raison; mais
il ajoute que toute la famille m'attend: _toute la famille!_ Que
puis-je avoir de commun avec elle? Ah! c'est Adèle seule que je vais
chercher.


LETTRE XLII.


Paris, minuit.


Lorsque je suis arrivé à Neuilly, j'ai vu en effet toute la famille de
monsieur et de madame de Sénange réunie dans cette galerie où Adèle
avait donné une si belle fête. J'y avais tant souffert qu'il m'a pris
une saisissement dont je n'ai pas été maître. Que nous sommes bizarres,
Henri! Je regrettais monsieur de Sénange; je le regrettais du fond de
mon coeur, et j'ai cessé tout-à-fait d'y penser. Bientôt un froid
mortel m'a saisi, lorsque j'ai aperçu monsieur de Mortagne près
d'Adèle. Il semblait qu'il ne fût jamais sorti de cette chambre; qu'il
m'y attendait pour me braver, et me tourmenter encore. Je sais que le
titre de parent lui donne le droit d'être chez elle dans cette
circonstance. Mais le retrouver là, près d'elle, en noir comme elle,
pouvant la voir chaque jour, à toute heure, tandis que le devoir, les
convenances, sa mère, m'éloigneront!.. le retrouver ainsi, a fait
renaître tous mes sentimens jaloux; je ne pouvais ni respirer, ni
parler.

Un notaire m'a dit que monsieur de Sénange avait ordonné que son
testament ne fût ouvert que devant moi. On l'a lu tout haut; pendant
cette lecture j'essayais de me calmer, ou au moins de cacher mon
agitation. -- Après avoir laissé toute sa fortune à Adèle, monsieur de
Sénange fait quelques legs à des malheureux dont il prend soin depuis
long-temps, et me nomme son exécuteur testamentaire; _espérant_,
ajoute-t-il, _que les personnes qu'il avait le mieux aimées,
s'uniraient d'intérêt et d'affection après lui_. -- A ces mots, j'ai vu
monsieur de Mortagne s'embarrasser et regarder madame de Joyeuse, qui
paraissait irritée: il m'a regardé aussi; et mes yeux ont dû lui
apprendre qu'Adèle était à moi, et qu'on ne me l'arracherait qu'avec la
vie. Nous ne nous sommes point parlé; toutefois je suis certain que nos
sentimens nous sont bien connus.

Par un codicille, monsieur de Sénange conseille à Adèle d'aller passer
au couvent le premier temps de son deuil, et demande d'être enterré à
la point de l'île, dans cet endroit solitaire dont il avait été frappé
un jour; _dans cet endroit_, dit-il, _où le hasard ne pouvait conduire
personne, le regret seul viendra me chercher, ou l'oubli m'y laisser
inconnu_. -- Comme l'usage permet d'offrir un présent à son exécuteur
testamentaire, il me donne sa maison de Neuilly, et me prie de ne
jamais venir en France sans y passer quelques jours. -- Je le remercie
de ce bienfait, car cette maison me sera toujours chère.

Les parens de monsieur de Sénange, après avoir vu qu'ils n'avaient plus
rien à espérer, sont partis en montrant plus ou moins leur humeur.
Adèle a désiré d'aller à l'instant au couvent: sa mère a refusé d'y
consentir; mais la volonté de monsieur de Sénange lui a inspiré une
résolution que, sans cela, elle n'eût jamais osé manifester. Je l'ai
priée de me donner ses ordres, ou de permettre que j'allasse les
recevoir. Madame de Joyeuse a prétendu s'y opposer encore; mais Adèle a
été encore courageuse, et a dit qu'elle me verrait avec plaisir. --
Elle est partie avec ses femmes; et sa mère s'en est allée avec
monsieur de Mortagne.... Quelle union!.... Je suis sûr que, pendant
tout le chemin, ils n'ont pensé qu'aux moyens de m'éloigner, et de me
persécuter. Madame de Joyeuse me hait, et la haine des méchans n'est
jamais stérile. Ah! faudra-t-il lutter long-temps avant d'être heureux?
J'ai quitté sur-le-champ cette maison de deuil; mais j'y retournerai
pour la triste cérémonie. Adieu.


LETTRE XLIII.


Paris, ce 14 septembre.


Je viens de rendre à cet excellent homme les derniers devoirs: j'ai
répandu sur sa tombe des larmes bien sincères. Ah! si après la mort on
peut sentir les regrets de l'amitié, les miens doivent arriver jusqu'à
lui. Mon ame s'attache à cette espérance; car, Henri, je rejette avec
effroi tous ces systèmes d'anéantissement total. Détruire les idées de
l'immortalité de l'ame, c'est ajouter la mort à la mort. J'ai besoin
d'y croire; c'est la foi que veut la nature, et que toutes les
religions adoptent pour se faire aimer. Oh non! je ne quitterai point
Adèle sans espérer de la revoir....

Je reviens encore à ces paroles que monsieur de Sénange prononçait avec
tant de simplicité: _pas une personne à qui j'aie fait un moment de
peine!_.... Combien ces mots renferment de bonnes actions, d'heureux
sentimens!.... Chaque jour de ses nombreuses années a été occupé,
embelli par le bonheur de tout ce qui l'approchait.... Ces momens qui
échappent à l'attention des hommes, et dont le souvenir compose
l'estime de soi-même, ces momens réunis sont tous venus s'offrir à sa
pensée, pour adoucir les maux attachés à la vieillesse. -- Oh!
heureuse, mille fois heureuse la famille de celui qui n'aurait eu
d'autre ambition que de parvenir à pouvoir se dire à sa dernière heure:
_Il n'y a personne à qui j'aie fait un moment de peine!_.... Paroles
touchantes que j'aime à répéter, et qui ne sortiront jamais ni de mon
esprit, ni de mon coeur!


LETTRE XLIV.


Paris, ce 1er octobre.


Je n'ai point encore été chez Adèle: je crois devoir laisser passer ces
premiers jours sans chercher à la voir. Si je n'étais que son ami, je
ne l'aurais pas quittée; mais j'avoue qu'aujourd'hui, ma fierté ne peut
consentir à prendre un titre si différent de mes sentimens. D'ailleurs,
qu'ai-je à faire d'aller tromper ou flatter madame de Joyeuse? Adèle
est libre; les petits mystères, les faux prétextes, le nom d'ami pour
cacher celui d'amant, tous ces détours doivent être bannis entre nous.
Adèle seule dans l'Univers a des droits sur moi. Mes volontés, mes
défauts, mes qualités lui appartiennent, et seront à elle jusqu'à mon
dernier soupir. Adèle est libre!.. Tous mes voeux seront remplis.

Elle m'écrira sans doute, pour m'avertir de l'instant où je pourrai la
voir. Mais que le temps me semble long! Je ne sais ni le perdre ni
l'employer. J'ai voulu revoir les chefs-d'oeuvres des arts que Paris
renferme; cependant, soit que cela tienne à ma situation, soit qu'ils
n'eussent plus l'attrait de la nouveauté, ils ne m'ont point intéressé.
J'ai bien reconnu l'inconvénient d'avoir voyagé trop jeune. Je n'avais
que quinze ans lorsque mon père me fit parcourir cette grande ville.
Nous passions la journée à voir tout à la hâte, spectacles, édifices,
monumens, tableaux: il a éteint en moi la curiosité sans m'instruire,
et m'a fait traverser ainsi toutes les cours de l'Europe. Je pourrais
dire qu'aujourd'hui rien ne me serait nouveau, et que cependant que
tour m'est inconnu.

Pour achever de me mettre mal avec moi-même, le docteur Morris m'écrit
que cette jeune religieuse se désole, passe ses jours dans les larmes,
fuit le monde et repousse les consolations. Sa santé s'affaiblit d'une
manière effrayante; et la mort qui, dans son couvent, lui paraissait
être la fin de ses peines, ne lui semble plus, aujourd'hui, que le
commencement de ses maux. Il ajoute, "que celui qui n'a pas l'âme assez
forte pour se soumettre à son état, quel qu'il soit, ne sera jamais
heureux dans quelque situation qu'on le place." -- Si cela était vrai,
la plus douce récompense d'un bienfait serait perdue. -- Que je hais
ces tristes vérités! On cherche à les apprendre, et on désire encore
plus de les oublier. -- Adieu.


LETTRE XLV.


Paris, ce 10 octobre.


Que d'obligations j'ai à monsieur de Sénange! Sans lui, je ne sais
combien j'aurais encore passé de temps sans revoir Adèle: mais, grâce à
l'affection qui l'a porté à me nommer son exécuteur testamentaire, les
affaires nous rapprocheront malgré les usages, le deuil, les parens, et
même en dépit de madame de Joyeuse.

Hier un notaire me remit des papiers qu'il fallait qu'Adèle signât avec
moi. Je lui écrivis pour demander la permission d'aller les lui porter;
elle me fit dire qu'elle m'attendait, et je partis dans une joie
inexprimable de la revoir.

En arrivant au couvent, l'on me fit monter dans le parloir de son
appartement. Elle courut à la grille, et me donna sa main à travers les
barreaux; il semblait qu'elle retrouvât le seul ami qui lui fût resté,
l'ami qui avait été le témoin des jours de son bonheur. Cependant les
crêpes dont elle était vêtue, cette tenture noire qui couvrait toute la
chambre, me rappelèrent à moi-même, et dans ce premier moment nous ne
parlâmes que de monsieur de Sénange. Elle me racontait mille traits de
sa bonté, de sa bienfaisance; et ses pleurs coulaient avec une douleur
si sincère, un respect si tendre, qu'elle m'en devenait plus chère.

Elle voulut que je lui rendisse compte de l'entretien qu'il avait eu
avec moi la veille de sa mort. -- Une réserve craintive m'empêchait de
dire un mot des espérances qu'il m'avait fait entrevoir, de la félicité
qu'il m'avait promise. Je ne sais quel sentiment secret me faisait
préférer de m'accuser moi-même. Je lui confiai les aveux que j'avais
osé lui faire; je parlai de ce portrait qui, pendant si long-temps,
avait été ma seule consolation. -- "Vous l'a-t-il laissé?" me dit-elle,
en baissant les yeux. -- Il m'était facile de voir qu'elle en aurait
été satisfaite, mais je fus encore sincère. "Non, lui répondis-je en
tremblant, il m'a dit que vous seule pouviez le donner." -- Elle leva
ses yeux au ciel, se détourna, comme si elle eût craint de rencontrer
les miens, et garda le silence.

Ce don d'amour, je ne l'attendais pas; je n'aurais même pas voulu
qu'elle me l'eût accordé, la perte qu'elle avait faite étant encore si
récente: mais j'aurais désiré qu'un mot d'avenir m'eût permis de
l'espérer pour un temps plus éloigné.

"Ah! lui dis-je, dans ses derniers instans, monsieur de Sénange
prononçait votre nom, le mien; il nous unissait dans ses pensées et
dans ses voeux; il nous appelait ses _enfans!_" -- Elle se leva, comme
si elle n'avait eu la force ni de résister, ni de céder à l'émotion que
j'éprouvais; elle s'en allait.... Cependant, elle s'arrêta au milieu de
cette chambre, et me dit adieu avec un faible sourire. Il y avait
quelque chose de si tendre dans ce mot _adieu_, que le regret de se
quitter, le désir de se revoir se faisaient également sentir! -- "Un
mot encore, m'écriai-je; un seul mot!" -- Elle posa sa main sur son
coeur, et me dit: "Les intentions de monsieur de Sénange me seront
sacrées." -- Elle jeta sur moi un dernier regard, et sortit. Que le
dernier regard est doux! et qu'il avoue plus qu'on n'aurait osé dire!
Je m'en allai aussi; mais, j'emportais avec moi cette promesse timide;
je l'entendais toujours: et quoiqu'Adèle eût prononcé seulement le nom
de monsieur de Sénange sans oser y joindre le mien, j'étais bien sûr de
toute son affection.


LETTRE XLVI.


Paris, 20 octobre.


Je l'ai revue encore; nous étions si émus que nous avons été quelque
temps sans pouvoir nous parler. Aux premiers mots, sa voix m'a causé un
trouble inexprimable. Je m'arrêtais pour l'entendre; et quand je lui
répondais, je voyais aussi qu'elle m'écoutait, même lorsque je ne
parlais plus.

J'ai osé lui avouer mes sentimens; mais j'avais soin de soumettre mes
espérances à sa volonté. Cette réserve la rassurait, et lui donnait de
la confiance. Je lui ai rappelé qu'elle était libre. -- Elle a souri;
ses yeux se sont baissés, et elle m'a dit bien bas, et en rougissant:
"Est-ce que vous me rendez ma liberté?" -- Quel mot! et combien il m'a
rendu heureux? [sic] Je suis tombé à genoux près de cette grille. Je
lui faisais entendre tous ces sermens d'amour, renfermés dans mon coeur
pendant si long-temps. -- Alors nous avons parlé sans contrainte de ce
penchant qui nous avait entraînés l'un vers l'autre, et de notre
avenir. C'était obéir encore à monsieur de Sénange, que de nous occuper
de notre commun bonheur.

Elle m'a prié d'être plus respectueux pour sa mère, de la soigner
davantage: "Tout ce que vous lui direz d'aimable, pensez que vous me
l'adressez, m'a-t-elle dit, et que je vous en remercie: car, je ne puis
être tranquille que lorsque vous lui aurez plu; et jusque-là, je crains
toujours qu'elle ne se laisse aller à quelques-unes de ces préventions
dont ensuite il est impossible de la faire revenir."

J'ai promis tout ce qu'elle m'a demandé; et lorsque je cédais à un de
ses désirs, c'était en souhaitant qu'elle en exprimât de nouveaux, pour
m'y soumettre encore. Nous avons ainsi passé trois heures qui se sont
écoulées bien vite. J'ai voulu savoir à quoi elle s'occupait dans sa
retraite. Elle m'a répondu qu'elle s'était arrangée pour que sa vie fût
à peu près distribuée comme elle l'était à Neuilly. "Je dessine, joue
du piano, travaille aux mêmes heures, m'a-t-elle dit; le temps si
heureux de nos longues promenades, je le passe à continuer les leçons
d'anglais que vous aviez commencé à me donner. Quoique seule, je fais
mes lectures tout haut; je répète le même mot, jusqu'à ce que je l'aie
dit précisément comme vous. L'anglais a pour moi un charme d'imitation
et de souvenir que le français ne saurait avoir. Je ne l'ai jamais
entendu parler qu'à vous, et quand je le prononce il me semble vous
entendre encore. Chaque mot me rappelle votre voix, vos manières: loin
de vous c'est ma distraction la plus douce. Si jamais vous me menez en
Angleterre, je serai fâchée d'y trouver que tout le monde parle comme
vous."

Nous avons été interrompus par mesdemoiselles de Mortagne. En entrant,
l'aînée a appelé Adèle _ma soeur;_ ce nom m'a fait tressaillir. Adèle a
remarqué mon émotion, et s'est empressée de me dire, que l'usage dans
les couvens était que les religieuses, entre elles, se nommassent
toujours ma soeur, pour exprimer leur union et leur égalité. -- "A leur
exemple, a-t-elle ajouté, les pensionnaires qui s'aiment d'une
affection de préférence, se donnent quelquefois ce nom, qui les
distingue parmi leurs compagnes; et depuis l'enfance, mademoiselle de
Mortagne et moi nous nous nommons ainsi par amitié."

L'explication d'Adèle ne m'a point satisfait: ce nom de soeur m'avait
causé une impression extraordinaire. Je crois que l'amour m'a rendu
superstitieux; car je suis tourmenté par une sorte de pressentiment qui
me trouble. Mademoiselle de Mortagne, soeur d'Adèle!.. j'en frémis
encore.


LETTRE XLVII.


Paris, ce 2 novembre.


L'étiquette du deuil, les obsessions de madame de Joyeuse, empêchent
souvent Adèle de me recevoir. Elle craint si fort l'aigreur continuelle
de sa mère, qu'elle aime mieux me tenir éloigné, que d'oser avouer les
sentimens qui nous unissent. Cependant, à l'entendre, ma délicatesse
devrait toujours être satisfaite; car elle appelle _devoirs_ les choses
qui me déplaisent le plus. -- Si je lui reproche l'éloignement qu'elle
me prescrit, elle dit qu'elle se _sacrifie_ elle-même. -- La peur
qu'elle a de sa mère lui paraît du _respect_. -- Elle nomme _décence_
la soumission qu'elle a pour les plus sots usages; et dans nos
continuelles disputes, Adèle n'a jamais tort, et je ne suis jamais
content.

La dernière fois que je la vis, sa mère était chez elle. J'essayai
vainement de lui plaire; elle me répondit avec une sécheresse presque
offensante. Je ne disais pas un mot qu'elle ne fût prête à soutenir le
contraire: aussi retombions-nous souvent dans des silences vraiment
ridicules; et notre conversation ressemblait tout-à-fait à la musique
chinoise, où de longues pauses finissent par des sons discordans. Mais
Adèle me regardait, me souriait, et c'était assez pour me dédommager.

Au bout d'une heure, madame de Joyeuse prit son éventail, mit son
mantelet, et dit, en me regardant, qu'elle était obligée de sortir...
Je vis clairement que cela voulait dire qu'elle désirait ne pas me
laisser seul avec sa fille.... Mais j'étais résolu à ne pas la
comprendre, et je ne me dérangeai point..... Elle espéra sûrement
qu'Adèle aurait plus d'intelligence, et elle lui demanda si ce n'était
pas l'heure de ses études? -- Adèle baissa les yeux, et répondit que
non. Madame de Joyeuse ne se contenta pas de cette réponse; elle tira
encore ses gants l'un après l'autre, répéta plusieurs fois qu'elle
avait affaire..... réellement affaire.... sans qu'aucun de nous fît un
mouvement pour se lever. -- Enfin, elle me demanda si je n'avais pas
l'intention d'aller à quelque spectacle? Je lui répondis à mon tour par
un non fort respectueux..... Aussi, après avoir balancé encore
long-temps, fallut-il bien qu'elle se déterminât à partir.

Nous restâmes dans le silence tant que nous la crûmes sur l'escalier;
mais dès que nous la jugeâmes un peu loin, je me livrai à toute la joie
que me causait son départ. Adèle avait l'air d'un enfant échappé à son
maître. Cependant la peur fut plus forte que tous ses sentimens. Son
amour, sa gaieté même ne purent lui donner le courage de m'accorder une
minute. Elle me dit de m'en aller bien vite; et me recommanda surtout
de tâcher de rejoindre sa mère et de la saluer en passant, afin de lui
faire voir que je n'étais pas resté long-temps après elle. Je fus donc
forcé de la quitter aussitôt, et de faire courir mes cheveux pour
rattraper la lourde et brillante voiture de madame de Joyeuse. En me
voyant, elle sortit presque sa tête hors de la portière, pour s'assurer
apparemment si c'était bien moi. Je lui fis une révérence qu'elle ne me
rendit pas....

Dès que je fus seul, je me mis à rêver à la crainte affreuse qu'elle
inspire à sa fille. J'étais affligé qu'Adèle m'eût renvoyé si
promptement, qu'elle eût songé à me dire de saluer sa mère; cette
petite fausseté me déplaisait.... Près d'elle, sa gaieté m'amuse; je
pense comme elle, j'agis comme il lui plaît: mais la réflexion change
toutes mes idées; je me fâche contre elle, contre moi; je suis
mécontent de tout le monde.


LETTRE XLVIII.


Paris, ce 6 novembre.


J'avais bien pressenti, Henri, que la mort de monsieur de Sénange
serait le commencement de mes véritables peines; cependant, je devais
croire qu'Adèle étant libre, rien ne pouvait plus troubler mon bonheur.

Hier matin elle me fit dire de passer chez elle tout de suite: j'y
courus aussitôt; je lui trouvai un air embarrassé qui me surprit et
m'inquiéta. Elle m'avait envoyé chercher pour me parler, disait-elle,
et elle n'osait me rien dire. -- Elle me regardait attentivement,
ouvrait la bouche.... se taisait... me tendait ses mains à travers la
grille..... hésitait.... allait enfin parler, et s'arrêtait encore.

Je ne savais que penser de tant d'émotion. Plus elle paraissait agitée,
plus je désirais d'en connaître le motif; mais, ou elle se taisait, ou
elle ne retrouvait d'expressions que pour dire qu'elle m'aimait, et
m'aimerait toujours!.... Elle le répétait avec une ardeur qui
m'effrayait: _toujours! toujours!_..... disait-elle vivement. -- Je
n'en doute pas, lui répondis-je. -- Ces seuls mots lui rendirent son
embarras, son silence: ses yeux même se remplirent de larmes....... Je
ne pouvais plus supporter cette incertitude; mais je la suppliais
vainement de s'expliquer. Ses promesses d'amour avaient un ton si
solennel, que je la regardais quelquefois pour m'assurer si elle était
bien devant mes yeux, car ses protestations si répétées annonçaient
quelque chose de sinistre: elles avaient l'accent d'un adieu..... Son
trouble m'avait gagné au point que, ne sachant qu'imaginer, je lui
demandai, avec effroi, si elle se portait bien? Elle répondit qu'oui,
et je respirai un moment, comme si je n'eusse plus de chagrins à
redouter..... Malheureux que je suis!.....

Cependant, mon inquiétude devenait un supplice. Adèle fit un effort sur
elle-même pour m'apprendre que sa mère était venue la veille, et
l'avait traitée avec une bonté mêlée de confiance et de plaisanterie,
qui lui avait presque fait oublier cette distance respectueuse dans
laquelle elle l'avait toujours tenue. -- Hé bien! m'écriai-je, fatigué
de toutes ces distinctions? "Hé bien! reprit-elle, ma mère voulut
savoir si vous resteriez long-temps ici. Comme je ne répondais pas,
elle a demandé en riant si j'avais la folle idée de vous épouser? Je
n'ai encore rien dit, et elle a ajouté que ce ne serait jamais de son
consentement; que votre caractère ferait le tourment de ma vie. Elle a
peint avec vivacité le malheur de se trouver en pays étranger sans
amis, sans parens, et n'ayant ni consolation ni soutien." -- Tout ce
que j'avais de force en moi était employé à me contraindre; car, dès
que je laissais échapper ma colère, Adèle retombait dans le silence, et
j'étais obligé de solliciter long-temps les explications qui allaient
me désoler. Enfin elle m'apprit, "que sa mère lui avait avoué que
depuis long-temps elle la destinait à un jeune homme qui réunissait
tous les avantages de la naissance, de la fortune et des talens..." --
"Quel est son nom?" lui dis-je avec un emportement dont je n'étais plus
maître. Elle me répondit qu'elle l'avait demandé. -- Demandé! comment
trouvez-vous cette prévoyance? Sans doute pour se décider ensuite....
Et qui croyez-vous que ce soit? -- Monsieur de Mortagne? -- Oui, c'est
lui. -- Elle le nomma; je l'avais trop deviné! -- Monsieur de Mortagne,
repris-je transporté d'indignation. "Mon seul ami, calmez-vous, me
dit-elle; sans cela, il me serait impossible de vous parler." -- Elle
me répétait qu'elle m'aimait, avec une affection que je ne lui avais
jamais vue; mais toutes ses assurances n'arrivaient plus à mon coeur.
J'étais appuyé sur la grille sans pouvoir dire un mot, ni même la
regarder: un poids insupportable m'accablait; elle parlait et je ne
l'entendais pas. -- Effrayée elle se leva, et m'appela comme si j'eusse
été loin d'elle. Le son de sa voix me cause une douleur aiguë que je
ressens encore. Parlez tout bas, lui dis-je, parlez tout doucement. --
Alors, il faut lui rendre justice...... alors elle fit tout au monde
pour m'adoucir. Se rapprochant de moi, comme si elle eût été près d'un
malade affaibli par de longues souffrances, elle m'appelait à voix
basse, me donnait les noms les plus tendres, les titres les plus
chers.. Mon coeur l'entendait; et peu à peu ce grand orage s'apaisait,
lorsque, malheureusement, elle prononça le mot de _mari:_ à ce mot je
ne me possédai plus. Le mariage pour monsieur de Mortagne n'est qu'une
affaire. Il ne se donne pas la peine d'aimer; c'est sa fortune qu'il
épouse, son rang qu'il lui offre.

Au lieu d'écouter les douces plaintes d'Adèle, je me laissai aller à
toute ma fureur; je l'accusai de perfidie, de vanité. Ses larmes firent
cesser tout-à-coup mon emportement; elle tombaient en abondance, et
semblaient adoucir ma blessure.... Dès que je parus plus tranquille,
elle pressa mes mains de nouveau, et les porta à ses yeux, comme si
elle eût voulu me cacher ses pleurs: mais elle s'arrêta; et je vis bien
qu'elle avait encore quelque chose à m'apprendre...... Alors, je
l'avoue, Henri, surpris qu'il lui restât une nouvelle peine à me faire,
je me mis à marcher dans la chambre en lui criant de se hâter, et de
tout dire. -- "Ma mère, reprit-elle, me vanta long-temps les avantages
de ce mariage, mais je l'ai refusé." Ah! ce mot me rendit mon amour et
ma soumission; je revins près d'elle, je promis de ne plus l'affliger,
de modérer la violence de mon caractère.... La cruelle, abusant bientôt
de mes remords, de ma douceur, s'empressa d'ajouter que sa mère n'avait
paru ni étonnée, ni fâchée de son refus, et lui avait seulement demandé
de voir monsieur de Mortagne comme un parent à qui elle devait des
égards.... "Ma mère, continua-t-elle, m'a dit que je croyais vous
aimer, et qu'elle ne le pensait pas; que je croyais ne jamais aimer
monsieur de Mortagne, et qu'elle était persuadée du contraire. _Ne
disputons pas sur ce point_, m'a-t-elle dit en riant: _voyez-les
également tous deux; passez l'année de votre deuil à comparer, à
réfléchir; et au bout de ce temps, celui que vous préférerez aura mon
consentement_. Ce projet m'était odieux; mais tremblant de la fâcher,
craignant de vous déplaire, j'ai seulement osé lui demander un jour
pour me décider: voyez, dictez ma réponse."

Que pouvais-je dire? C'était moi alors qui gardais le silence: il
m'était impossible de donner ou de refuser mon aveu à un pareil
arrangement.... Cependant, la terreur que sa mère lui inspire est si
vive, elle me répéta tant de fois qu'elle m'aimait, que moi, faible
créature, je fermai les yeux, et m'en rapportai à elle.... Le
croirez-vous? Au lieu de s'effrayer des chagrins qu'elle allait me
causer, de se trouver plus à plaindre que moi, elle a paru bien aise;
et saisissant aussitôt une permission que je n'avais pas même
prononcée, elle m'a remercié.... ou, remercié!.... l'ingrate!....
J'avais été si cruellement agité, que le son de sa voix, son silence,
ses paroles, tout me blessait; et cependant je ne pouvais m'éloigner
d'elle. J'étais là, sans dire un mot; mes pensées, mes souffrances même
avaient encore une sorte de vague que je craignais de fixer. Il me
semblait que, tant que je me tiendrais près d'elle, on ne pourrait pas
me l'enlever; mais que si une fois je m'en allais, tout serait fini
pour moi.... Pourtant, il fallut bien la quitter; et je partis, déjà
tourmenté de toutes les horreurs de la jalousie.


LETTRE XLIX.


Paris, ce 25 novembre.


Je ne vous ai pas écrit depuis quelques jours, mon cher Henri, parce
que je suis trop mécontent de moi-même. Mes résolutions varient presque
aussi rapidement que mes pensées se succèdent; je ne me reconnais plus.

Après avoir eu la faiblesse de consentir qu'Adèle revît monsieur de
Mortagne, je passai tout le jour à rêver à sa situation, à la mienne:
je ne savais encore à quoi m'arrêter, lorsque le lendemain je retournai
à son couvent. J'y allai lentement; c'était la première fois que je ne
me hâtais pas d'y arriver.

En entrant dans la cour, je vis un cabriolet auquel était attelé un
superbe cheval qui frappait la terre, rongeait son mors, et semblait
brûler de partir. Son maître est ici depuis long-temps, me dis-je
intérieurement; car un instinct secret m'avertissait que cette voiture
appartenait à monsieur de Mortagne.

Je montai l'escalier avec une répugnance extrême, et cependant
j'avançais toujours. J'allais entrer dans le parloir, lorsque
j'entendis des éclats de rire à travers lesquels je reconnus la voix
d'Adèle. Sa gaieté me fit redescendre quelques marches, qu'il fallut
remonter pour suivre le laquais qui m'avait annoncé.

Je trouvai monsieur de Mortagne avec un grand chien qui était la cause
de tout ce bruit. Ses soeurs étaient avec Adèle dans l'intérieur du
parloir. Après les complimens d'usage, la plus jeune d'elles pria son
frère de faire recommencer au chien les tours qu'il avait déjà faits;
le voilà donc faisant sentinelle, et toutes ces bêtises qui ne
devraient amuser que des enfans. Mesdemoiselles de Mortagne s'en
divertissaient beaucoup, mais Adèle ne riait plus. -- Elle me regardait
avec inquiétude: la joie de ses amies, les soins que se donnait leur
frère, n'attiraient plus son attention; c'était même avec effort que sa
politesse la forçait quelquefois à sourire... Déjà, me disais-je, elle
se contraint pour moi..... Encore un jour, et elle s'en cachera
peut-être: de la crainte à la dissimulation il n'y a qu'un instant.

Le sérieux avec lequel je regardais le maître et le chien fit bientôt
cesser ce badinage; d'ailleurs, l'impatient cheval se faisait toujours
entendre; et les cris continuels du palefrenier avertissaient assez de
la peine qu'il avait à le contenir. Adèle en fit la remarque, sans y
attacher d'importance. Mais monsieur de Mortagne se leva aussitôt, et
sortit avec empressement, en lui jetant un regard qui disait: _Je ne
gêne personne, moi! Je ne suis point jaloux_.... Si jeune, point
jaloux!... Il a donc déjà renoncé à l'amour! Adèle, vous suffirait-il
d'être aimée ainsi?

Ses soeurs coururent à la fenêtre pour le voir partir. -- Je l'entendis
qui fouettait, arrêtait, excitait son cheval; elles détournaient la
vue, lui disaient de prendre garde; mais ni leur peur, ni leurs cris ne
purent engager Adèle à se déplacer; elle resta assise près de moi. --
"Si je n'avais pas été ici, lui demandai-je tout bas, seriez-vous
restée? -- Non, me répondit-elle; je crois que par curiosité j'aurais
été à la fenêtre. -- Oui, lui dis-je, par curiosité; mais monsieur de
Mortagne aurait cru que c'était lui qui vous y attirait."

Quelques minutes après, ses soeurs nous ont laissèrent seuls. -- Comme
Adèle était embarrassée!.... Je pris sa main et la baisai en
soupirant.... "Je n'ai rien à me reprocher, me dit-elle; et cependant
je ne suis plus contente....." -- Sa douceur me toucha; je ne pensai
plus qu'à la crainte que sa mère lui inspire; je la plaignis, la
plaignis sincèrement. Avec quelle tendresse je cherchais à la rassurer,
à la consoler! -- "Si vous saviez, me dit-elle, comme vous êtes
différent de vous-même! Lorsque vous êtes entré, votre visage était si
sévère! -- Avant que j'arrivasse, lui répondis-je en souriant, vous
étiez si gaie!"

Elle sourit à son tour; mais ce sourire avait une expression de
tristesse et de douceur qui me pénétra. "J'avoue, reprit-elle, que je
ne suis assez forte, ni pour déplaire à ma mère, ni pour vous fâcher."
-- Elle rêva long-temps, et finit par me proposer de ne jamais voir
monsieur de Mortagne qu'en ma présence. Cette idée, qui lui paraissait
devoir tout concilier, avait quelque chose qui me blessait. Cependant
elle en était si satisfaite que nous nous séparâmes contens l'un de
l'autre, et nous aimant, je crois, plus que jamais.

Deux jours après, Adèle m'écrivit que monsieur de Mortagne lui avait
fait demander si elle serait chez elle après dîner, et qu'elle me
priait de m'y rendre de bonne heure. Je fus exact; mais il arriva
presque en même temps que moi, et parut étonné de me rencontrer.
Cependant, il se remit aussitôt, comme un homme maître de ses passions,
ou plutôt n'ayant déjà plus de passions; il fit plusieurs complimens à
Adèle, qui lui répondit avec une sécheresse que je n'approuvai
point.... Ne pourra-t-elle donc jamais le traiter comme un homme
ordinaire? et aura-t-il toujours à se plaindre ou à se louer d'elle? Je
comptais lui en faire quelques reproches dès que nous serions seuls;
mais soit qu'il espérât demeurer après moi, ou qu'il s'amusât à me
tourmenter, il ne s'en alla qu'au moment où l'on vint avertir Adèle que
la supérieure la demandait.... Alors il fallut bien que nous
sortissions en même temps; il sauta plutôt qu'il ne descendit
l'escalier, se jeta dans sa voiture, et partit comme un éclair. Dès
qu'il fut hors de la cour, Adèle parut à sa fenêtre, et me salua comme
si elle m'eût dit: _J'ai attendu qu'il n'y fût plus pour me montrer_...
Combien je lui sus gré de cette petite attention!... Que la plus légère
préférence laisse de douceur après elle! En quittant Adèle, ma raison
avait beau me dire que cette froideur était trop loin de son caractère
pour durer.... qu'elle passerait bientôt, et que si monsieur de
Mortagne s'obstinait à la voir, il finirait par en être supporté....
Adèle à la fenêtre, et n'y venant que pour moi, détruisait toutes ces
réflexions.

Mais hier, elle m'écrivit qu'il allait encore venir. -- Je ne reçus sa
lettre qu'à l'heure même où il devait être déjà chez elle; je m'y
rendis, détestant le rôle auquel ma complaisance m'avait soumis. -- En
effet, quelle lâcheté de lui permettre de le recevoir si j'étais
inquiet! et si je n'étais point jaloux, pourquoi ne pas oser les
laisser ensemble?... Vingt fois j'eus envie de retourner sur mes pas,
et cependant j'avançais toujours: mes sentimens changeaient, se
heurtaient, et n'en devenaient que plus douloureux.

Lorsque j'entrai chez elle, je remarquai que monsieur de Mortagne
regarda plusieurs fois ses soeurs, d'un air d'intelligence. Mon humeur
augmenta, mes soupçons se renouvelèrent. Adèle aussi me demanda de mes
nouvelles, d'une voix qui me semblait plus assurée qu'à l'ordinaire; et
lui-même s'avisa de m'adresser plusieurs fois la parole. Je crus voir
régner entre eux une aisance, une facilité de conversation qui me
confondaient... Elle se fit apporter un dessin qu'elle venait de finir;
il le loua avec tant d'exagération, qu'elle rejeta ses éloges, mais si
faiblement, qu'on sentait bien que la flatterie ne lui déplaisait
pas.... D'ailleurs pourquoi lui faire connaître ses talens, si elle ne
désire pas lui plaire?... Non, Henri, non, je ne souffrirai pas qu'elle
le revoie... Cette affectation de ne le recevoir que devant moi, n'est
qu'une ruse de femme; j'entends ce qu'elle dit, mais sais-je ce qu'elle
pense?....

Pour achever de me tourmenter, sa mère arriva peu de temps après moi,
et dit à sa fille qu'elle avait à lui parler: je me levai pour les
laisser libres. Monsieur de Mortagne fit aussi un mouvement pour s'en
aller, mais madame de Joyeuse lui dit de s'arrêter.... Indigné,
j'allais me rasseoir, peut-être même faire une scène ridicule,
lorsqu'Adèle, plus pâle que la mort, me dit adieu, et me pria de
revenir aujourd'hui.... Sa terreur me fit pitié; je reviendrai, oui je
reviendrai, et certes je ne me laisserai pas jouer plus long-temps....
Elle ne le reverra jamais!.... Que peut lui faire la colère de sa mère?
elle n'en dépend plus.... Si je dois l'épouser un jour, mon opinion,
mon estime seules doivent la diriger. Je lui proposerai d'aller à
Neuilly; d'y passer tout le temps de son deuil; si elle me refuse,
c'est qu'elle ne m'aura jamais aimé.... Mais aussi si elle y
consent!.... Insensé!.... si elle y consent! souffriras-tu qu'elle
manque à des convenances que les femmes doivent toujours respecter? Ah!
je ne serai jamais heureux, ni avec elle, ni sans elle!...


LETTRE L.


Neuilly, ce 22 janvier.


Je la revis hier, et, comme à l'ordinaire, elle voulut essayer de me
toucher par sa douceur, de me séduire par ses larmes; mais je m'étais
armé de courage, et je sus leur résister. J'exigeai qu'elle ne revît
jamais monsieur de Mortagne. "Adèle, lui dis-je, ma chère Adèle,
n'écoutez plus de vaines frayeurs, une fausse timidité. Consentez à
déclarer à votre mère les sentimens qui nous unissent. -- _Je n'oserai
jamais_. -- Adèle, je vous aime de toutes les forces de mon ame; je
vous aime plus que moi-même, plus que la vie; mais je ne puis souffrir
ce partage d'intérêt. Ma jalousie vous offense, me dégrade, et
cependant je ne saurais m'empêcher d'être inquiet." -- Alors nous
entendîmes le bruit d'une voiture; car depuis que madame de Joyeuse
veut sacrifier sa fille une seconde fois, elle l'obsède sans cesse; et
le matin, l'après dînée, le soir, quelle que soit l'heure où j'arrive,
elle accourt toujours sur mes pas. "Voilà votre mère, m'écriai-je; ce
moment est peut-être le dernier. Prononcez que vous ne reverrez jamais
monsieur de Mortagne, ou dites-moi de vous fuir sans retour." -- "_Ma
mère me fait trembler_." Je n'en entendis pas davantage, et la quittai
sans savoir ce que je faisais.

Décidé à me guérir d'un amour si faiblement partagé, je courus à mon
hôtel garni demander des chevaux pour retourner en Angleterre. John
voulut vainement représenter, demander quelques heures: "Pas une
minute, lui dis-je; laissez tout ce que je ne puis emporter, et
marchons." -- Cependant je n'avais pas fait deux lieues, que l'envie de
savoir ce que deviendrait Adèle me tourmenta. D'ailleurs, je voulais
bien l'abandonner; mais, certes je ne consentais pas à la céder à
monsieur de Mortagne, et j'étais déterminé à lui arracher la vie plutôt
que de la lui voir épouser. Dans cette agitation je revins à Neuilly.
Cette maison m'appartient; ainsi j'en puis disposer.

Lorsque je fus arrivé, je fis venir les gens de monsieur de Sénange que
j'ai tous gardés. "Des raisons particulières, leur dis-je, font que je
ne veux point qu'on sache mon séjour ici; s'il vient à être connu, je
ne pourrai en accuser que vous, et je vous chasserai tous." -- Alors
ils se regardèrent les uns les autres, comme suspectant chacun leur
fidélité. -- "Mais si je parviens à être ignoré, je vous récompenserai
tous." Ils se regardèrent de nouveau, en se faisant par signes de
mutuelles recommandations, et quand ils sortirent, j'entendis qu'ils se
promettaient d'être discrets; ainsi j'espère qu'ils le seront.

J'ai senti une sorte d'effroi, en revoyant ce lieu où j'ai éprouvé des
émotions si vives, des peines si cruelles!

Je ne suis encore entré que dans l'appartement que j'occupais. Je
redoute de voir celui de monsieur de Sénange, la chambre d'Adèle; je le
crains d'autant plus, que j'avais ordonné qu'on ne déplaçât aucun
meuble, que chaque chose restât comme elle était lorsqu'ils occupaient
cette maison. Les habitudes de monsieur de Sénange seront conservées,
ses goûts respectés. Il faut garder bien peu de mémoire des morts pour
déranger sans scrupule les objets auxquels ils tenaient. On ne sait pas
soi-même ce qu'on perd de petits souvenirs, d'impressions douces,
combien on affaiblit ses regrets, en faisant le moindre changement dans
les lieux qu'ils ont habités!

Adieu, je ne fermerai point cette lettre, et je vous écrirai sans
ordre, sans suite, un journal de mes projets, de mes inquiétudes, ce
que j'apprendrai d'Adèle, enfin ma vie: trop heureux si je puis un jour
retrouver mon indifférence!


Ce 23 janvier, six heures du soir.


J'ai revu ces jardins. Il n'y a pas un arbre qui ne m'ait rappelé
Adèle, et ses petites joies, lorsque, plus diligente que moi, elle
arrivait de meilleure heure, et passait dans l'île pour voir le travail
des ouvriers; elle gardait le bateau, attendant sur le rivage que je
parusse à l'autre bord... alors elle se moquait de ma paresse, de mon
embarras, et me faisait des signes pressans de venir la trouver. Quand
je lui montrais le bateau qui était attaché près de l'île, j'entendais
les éclats de ce rire frais et gai qui passe avec la première jeunesse.
Elle me disait un léger adieu; partait comme pour ne plus revenir, mais
s'arrêtait de manière à ne pas me perdre de vue; se cachait derrière
les arbres, croyant que je n'apercevrais pas le transparent de sa
mousseline blanche, de sa robe de neige; puis elle venait me saluer,
feignait de me voir pour la première fois; puis enfin, elle m'envoyait
ce bateau; j'allais la joindre... Joies innocentes! plaisirs simples
qui me rendiez si heureux! plaisirs que je me rappelle tous!


For oh! how vast a memory has love!


suis-je donc condamné à vous perdre sans retour?


Ce 24 janvier, à midi.


Quelle démence a pu me porter à venir dans cette maison? Etait-ce pour
oublier Adèle? est-ce ici que je me permettais de la haïr? ici, où j'ai
juré d'être à elle et de lui consacrer ma vie.

Ce matin je suis entré dans la chambre où monsieur de Sénange est mort.
Les fenêtres en étaient fermées. Une obscurité religieuse couvrait ce
lit où il a rendu les derniers soupirs. Je m'en suis approché; et là,
une voix secrète, ma conscience peut-être, m'a répété les paroles qu'il
m'a dites avant de mourir... le pardon qu'il m'avait accordé, sous la
condition de me dévouer au bonheur d'Adèle, et d'être plus indulgent.
Ai-je rempli ma promesse? Cet excellent homme m'approuverait-il?... Je
suis sorti lentement de cette chambre. Ma colère était passée; je
n'étais plus que le défenseur d'Adèle, et le juge sévère de moi-même.

J'ai été dans l'île voir le monument qu'elle a fait élever à la mémoire
de monsieur de Sénange. Un obélisque très-simple couvre sa tombe, sur
laquelle elle a fait graver ces mots:


Il ne me répond pas, mais peut-être il m'entend.


Et moi, que lui dirais-je?


A deux heures.


Je viens d'ordonner à John de prendre un cheval à la poste, et d'aller
descendre à Paris, dans l'hôtel garni que j'occupais, comme s'il
revenait pour chercher quelque chose qu'il avait oublié; mais mon
dessein était qu'il s'informât adroitement si Adèle avait envoyé chez
moi, et qu'il sût de ses nouvelles. En attendant le retour de John, je
vais promener ma tristesse dans la campagne. Le temps est beau,
quoiqu'au milieu des rigueurs de l'hiver. Une visite à la famille de
Françoise sera sûrement bien reçue; et peut-être leurs visages
satisfaits me rendront-ils plus tranquille.


Paris, 10 heures du soir.


En revenant de chez Françoise, je suis entré dans la cour, et j'ai vu
sur le sable les traces d'un carrosse. Les sillons me prouvaient qu'on
n'était pas entré dans la maison, mais que la voiture s'était arrêtée à
la grille du jardin, et de là avait gagné la cour des écuries....
Henri! moquez-vous encore de l'amour! Malgré l'invraisemblance d'une
pareille visite, mon coeur, mes yeux même, me disaient que cette
voiture appartenait à Adèle. Je suis entré avec précipitation dans le
jardin, et je l'ai aperçue suivie de deux de ses femmes, qui prenaient
le chemin de l'île. J'ai couru la joindre. Elle ne m'attendait pas. En
me voyant, elle a jeté un cri; une pâleur mortelle a couvert son
visage; et cependant avec quelle joie elle m'a dit: "Je craignais que
vous ne fussiez parti pour l'Angleterre." J'ai pris ses mains, et les
pressant contre mon coeur: "Adèle, lui ai-je répondu, qu'avez-vous
décidé?["] -- "Rien: je me désespérais de votre départ; je vous croyais
absent, et je venais ici pleurer monsieur de Sénange, pleurer sur vous,
sur moi-même." -- "Aurez-vous du courage." -- "Je n'en trouve pas
contre ma mère! Ne me rendez pas malheureuse; ayez pitié de ma
faiblesse." Elle paraissait si accablée, que je l'ai prise vivement
dans mes bras pour la soutenir. A l'instant je me suis senti arrêter
par une main étrangère; et, me retournant, j'ai vu madame de Joyeuse,
transportée de fureur. Elle avait été au couvent, y avait appris
qu'Adèle venait de partir pour Neuilly, et l'avait immédiatement
suivie. -- "Vous! implorant lord Sydenham!" s'est-elle écriée. -- Adèle
est tombée à genoux devant sa mère; et, avec une voix qu'on entendait à
peine: -- "Ma mère, lui a-t-elle dit, je l'aime. Il vous respectera
aussi, n'en doutez pas. Je vous ai obéi une fois sans résistance;
récompensez-moi aujourd'hui en faisant mon bonheur."

Madame de Joyeuse a déclaré qu'elle ne consentirait jamais à ce
mariage, a réprimandé durement sa fille, et a cherché à m'insulter, en
disant que je n'ambitionnais que l'immense fortune d'Adèle. -- Sa
fortune! lui ai-je dit avec mépris, je la refuse; gardez-la pour ses
frères. Je ne veux de votre fille qu'elle-même. A ces mots, j'ai vu sur
son visage un mélange d'étonnement et de doute. "Vous l'entendez, a dit
Adèle; que n'y avons-nous pensé plutôt! Oui, ma mère, mon jeune frère
n'est pas riche; donnez-lui tout mon bien, et rendez heureux vos
enfans." -- "Oui, ai-je répété, tous vos enfans;" car, soit par cette
confiance que donne la générosité, soit par un effet de l'amour, je ne
me trouvais point humilié de descendre envers elle jusqu'à la prière;
je suis aussi tombé à ses pieds. Elle a cessé de résister, de traiter
de folie le désintéressement de sa fille. Elle a même prétendu être
obligée de la défendre contre une passion insensée: mais j'ai su
détruire des scrupules qui ne demandaient peut-être qu'à être vaincus;
et j'ai promis d'assurer à Adèle au-delà du sacrifice qu'elle me
faisait. Enfin mes instances, mon dévouement, les caresses de sa fille
ont achevé de l'entraîner, et elle m'a appelé son fils, en embrassant
Adèle.

Ce n'est pas tout, Henri: madame de Joyeuse, peut-être pour se sauver
un peu de mauvaise honte; car elle a dit bien du mal de moi, a bien
souvent protesté que je ne serais jamais son gendre; madame de Joyeuse
a décidé que notre mariage aurait lieu aussitôt après l'arrivée de ses
fils, qu'elle fait voyager dans les différentes cours de l'Europe. Elle
va leur écrire pour presser leur retour.


_P.S_. Je joins ici la copie d'une lettre qu'Adèle avait envoyée chez
moi, et que John m'a rapportée. Que j'étais injuste! et combien d'amers
repentirs eussent été la suite de mon caractère jaloux et emporté! Oh!
je ne mérite pas mon bonheur; mais puissé-je le justifier par la
conduite du reste de ma vie!


"Mon ami, mon seul ami, vous avez pu me fuir, ne pas me répondre
lorsque je vous appelais. Je me suis précipitée à la fenêtre du
parloir; mais vous n'avez pas tourné la tête. C'est la première fois
que vous partez, sans m'y chercher encore pour me dire un dernier
adieu. Si vous m'aviez regardée, vous m'auriez vue au désespoir. Mon
seul ami! sûrement vous ne doutez pas de votre Adèle. Je vous
appartiens par le voeu de mon coeur, par l'ordre de monsieur de
Sénange. Pourquoi n'avoir pas pitié de ma faiblesse? Ne suffit-il pas
que la présence de monsieur de Mortagne vous inquiète, pour qu'elle me
soit odieuse? Cependant j'avoue, que pour satisfaire ma mère, j'aurais
voulu le recevoir jusqu'à l'époque qu'elle a fixée. Mais si ce
sacrifice vous est trop pénible, dictez ma conduite. Je n'ai pas besoin
d'être à vous pour respecter votre inquiétude; songez seulement, avant
de rien exiger, que mon attachement pour vous ne saurait être douteux,
et que ma timidité est extrême."


A cette lettre était joint le portrait d'Adèle, et sur le papier qui le
renfermait elle avait écrit: "Puisse-t-il vous ramener!"


LETTRE LI.


Paris.


Après avoir toujours partagé mes peines, avoir si souvent écouté mes
plaintes, je vous dois bien, mon cher Henri, de vous apprendre
aujourd'hui que je suis le plus heureux des hommes.

Je viens de l'autel. Adèle est à moi; je lui appartiens. Elle a donné
toute sa fortune à son jeune frère. Madame de Joyeuse est contente,
chérit sa fille; elle m'aimera. Monsieur de Mortagne est oublié de
tous. Jouissez du bonheur de votre ami.



FIN D'ADELE DE SENANGE.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Adèle de Sénange" ***

Doctrine Publishing Corporation provides digitized public domain materials.
Public domain books belong to the public and we are merely their custodians.
This effort is time consuming and expensive, so in order to keep providing
this resource, we have taken steps to prevent abuse by commercial parties,
including placing technical restrictions on automated querying.

We also ask that you:

+ Make non-commercial use of the files We designed Doctrine Publishing
Corporation's ISYS search for use by individuals, and we request that you
use these files for personal, non-commercial purposes.

+ Refrain from automated querying Do not send automated queries of any sort
to Doctrine Publishing's system: If you are conducting research on machine
translation, optical character recognition or other areas where access to a
large amount of text is helpful, please contact us. We encourage the use of
public domain materials for these purposes and may be able to help.

+ Keep it legal -  Whatever your use, remember that you are responsible for
ensuring that what you are doing is legal. Do not assume that just because
we believe a book is in the public domain for users in the United States,
that the work is also in the public domain for users in other countries.
Whether a book is still in copyright varies from country to country, and we
can't offer guidance on whether any specific use of any specific book is
allowed. Please do not assume that a book's appearance in Doctrine Publishing
ISYS search  means it can be used in any manner anywhere in the world.
Copyright infringement liability can be quite severe.

About ISYS® Search Software
Established in 1988, ISYS Search Software is a global supplier of enterprise
search solutions for business and government.  The company's award-winning
software suite offers a broad range of search, navigation and discovery
solutions for desktop search, intranet search, SharePoint search and embedded
search applications.  ISYS has been deployed by thousands of organizations
operating in a variety of industries, including government, legal, law
enforcement, financial services, healthcare and recruitment.



Home