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Title: Les mystères du peuple,  Tome IV - Histoire d'une famille de prolétaires à travers les âges
Author: Sue, Eugène, 1804-1857
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Les mystères du peuple,  Tome IV - Histoire d'une famille de prolétaires à travers les âges" ***

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generously made available by the Bibliothèque nationale
de France (BnF/Gallica)



LES
MYSTÈRES DU PEUPLE.

TOME IV.

Correspondance avec les Editeurs étrangers.

L'éditeur des _Mystères du Peuple_ offre aux éditeurs étrangers, de leur
donner des épreuves de l'ouvrage, quinze jours avant l'apparition des
livraisons à Paris, moyennant 15 francs par feuille, et de leur fournir
des gravures tirées sur beau papier, avec ou sans la lettre, au prix de
10 francs le cent.

                              -------

Travailleurs qui ont concouru à la publication du volume:

_Protes et Imprimeurs_: Richard Morris, Stanislas Dondey-Dupré, Nicolas
Mock, Jules Desmarest, Louis Dessoins, Michel Choque, Charles Mennecier,
Victor Peseux, Étienne Bouchicot, Georges Masquin, Romain Sibillat,
Alphonse Perrève, Hy père, Marcq fils, Verjeau, Adolphe Lemaître,
Auguste Mignot, Benjamin.

_Clicheurs_: Curmer et ses ouvriers.

_Fabricants de papiers_: Maubanc et ses ouvriers, Desgranges et ses
ouvriers.

_Artistes Dessinateurs_: Charpentier, Masson, Castelli.

_Artistes Graveurs_: Ottweit, Langlois, Lechard, Audibran, Roze,
Frilley, Hopwood, Massard, Masson.

_Planeurs d'asier_: Héran et ses ouvriers.

_Imprimeurs en taille-douce_: Drouart et ses ouvriers.

_Fabricants pour les primes, Associations fraternelles d'Horlogers, de
Lampistes et d'ouvriers en Bronze_: Duchâteau, Deschiens, Journeux,
Suireau, Lecas, Ducerf, Renardeux, etc., etc.

_Employés et correspondants de l'Administration_: Maubanc, Gavet,
Berthier, Henry, Rostaing, Jamot, Blain, Rousseau, Toussaint, Rodier,
Swinnens, Porcheron. Gavet fils, Dallet, Delaval. Renoux, Vincent,
Charpentier, Dally. Bertin, Sermet, Chalenton, Blot, Thomas, Gogain,
Philibert, Nachon, Lebel, Plunus, Grossetête, Charles, Poncin, Vacheron,
Colin, Carillan, Constant, Fonteney, Boucher, Darris, Adolphe, Renoux,
Lyons, Letellier, Alexandre, Nadon, Normand, Rongelet, Bouvet, Auzurs,
Dailhaux, Lecerf, Bailly, Baptiste, Debray, Saunier, Tuloup, Richer,
Daran, Camus, Foucaud, Salmon, Strenl, Seran, Tetu, Sermet, Chauffour,
Caillaut, Fondary, C. de Poix, Bresch, Misery, Bride, Carron, Charles,
Celcis, Chartier, Lacoste, Dulac, Delaby, Kaufried, Chappuis, etc.,
etc., de Paris; Férand, Collier, Petit-Bertrand, Périé, Plantier,
Etchegorey, Giraudier, Gandin, Saar, Dath-Godard, Hourdequin, Weelen,
Bonniol, Alix, Mengelle, Pradel, Manlius Salles, Vergnes, Verlé,
Sagnier, Samson, Ay, Falick, Jaulin, Fort-Mussat, Freund, Robert,
Carrière, Guy, Gilliard, Collet, Ch. Celles, Laurent, Castillon, Drevet,
Jourdan Moral, Bonnard, Legros, Genesley, Bréjot, Ginon, Féraud,
Vandeuil, Châtonier, Bayard, Besson, Delcroix, Delon, Bruchet, Fournier,
Tronel, Binger, Molini, Bailly, Fort-Mussot, Laudet, Bonamici, Pillette,
Morel, Chaigneau, Goyet, Colin-Morard, Gerbaldi, Fruges, Raynaut,
Chatelin, etc., etc., des principales villes de France et de l'étranger.

La liste sera ultérieurement complétée, dès que nos fabricants et nos
correspondants des départements, nous auront envoyé les noms des
ouvriers et des employés qui concourent avec eux à la publication et à
la propagation de l'ouvrage.

_Le Directeur de l'Administration._

__________________________________________________________
Paris.--Typ. Dondey-Dupré, rue Saint-Louis, 46, au Marais.



LES

MYSTÈRES DU PEUPLE
ou
HISTOIRE D'UNE FAMILLE DE PROLÉTAIRES
À TRAVERS LES ÂGES

PAR

EUGÈNE SUE.

Il n'est pas une réforme religieuse, politique ou sociale, que nos pères
n'aient été forcés de conquérir de siècle en siècle, au prix de leur
sang, par l'INSURRECTION.


TOME IV.


SPLENDIDE ÉDITION

ILLUSTRÉE DE GRAVURES SUR ACIER.

ON S'ABONNE
À L'ADMINISTRATION DE LIBRAIRIE, RUE NOTRE-DAME DES VICTOIRES, 32

(PRÈS LA BOURSE).

PARIS.

1850



LES
MYSTÈRES DU PEUPLE
OU
HISTOIRE D'UNE FAMILLE DE PROLÉTAIRES
A TRAVERS LES ÂGES.
______________________________________



LA GARDE DU POIGNARD.
KARADEUK LE BAGAUDE ET RONAN LE VAGRE.



PROLOGUE.

LES KORRIGANS.--395-529.


--La Bagaudie... qu'est-ce donc, grand-père?

--Laisse-moi d'abord achever ce que je disais à notre ami le
porte-balle; cela, d'ailleurs, pourra t'instruire... Donc, mon aïeul
Gildas m'a raconté qu'il savait de son père que, peu d'années après la
mort de Victoria la Grande, il y avait eu, non pas en Bretagne, mais
dans les autres provinces, une première _Bagaudie_[A]. La Gaule,
irritée de se voir de nouveau province romaine, par suite de la trahison
de Tétrik, et des impôts écrasants qu'elle payait au fisc, se souleva;
les révoltés s'appelèrent des _Bagaudes_... Ils effrayèrent tellement
l'empereur _Dioclétien_, qu'il envoya une armée pour les combattre;
mais en même temps il fit remise des impôts, et accorda presque tout ce
que demandaient les Bagaudes... Il ne s'agit, voyez-vous, que de savoir
demander aux rois ou aux empereurs... Tendez le dos, ils chargent votre
bât à vous briser les reins; montrez les dents, ils vous déchargent...

--Bien dit, vieux père... Demandez-leur les mains jointes, ils rient;
demandez-leur les poings levés, ils accordent... autre preuve que la
Bagaudie a du bon.

--Elle a tant de bon, que vers le milieu du dernier siècle, elle a
recommencé contre les Romains; cette fois elle s'est propagée jusqu'ici,
au fond de notre Armorique; mais nous n'avons eu qu'à parler, point à
agir. Le moment était bien choisi; j'étais, si j'ai bonne mémoire, l'un
de ceux qui, accompagnant nos druides vénérés, se sont rendus à Vannes
auprès de la curie de cette ville, composée de magistrats et d'officiers
romains, à qui nous avons dit ceci: «Vous nous gouvernez, nous, Gaulois
bretons, au nom de votre empereur; vous nous faites payer des impôts
fort lourds, à nous, Gaulois, toujours au nom et surtout au profit de ce
même empereur. Depuis longtemps nous trouvons cela très-injuste et
très-bête; nous jouissons, il est vrai, de nos libertés, de nos droits
de citoyens; mais le vieux reste de notre sujétion à Rome nous pèse;
nous croyons l'heure venue de nous en affranchir. Les autres provinces
pensent ainsi, puisqu'elles se rebellent contre votre empereur... Donc,
il nous plaît, à nous, Bretons, de redevenir complétement, indépendants
de Rome comme avant la conquête de César, comme au temps de Victoria la
Grande! Donc, curiales, exacteurs du fisc, allez-vous-en, pour Dieu,
allez-vous-en; la Bretagne gardera son argent et se gouvernera
elle-même; elle est assez grande fille pour cela... Allez-vous-en donc
vite, il ne vous sera point fait de mal... Bon voyage, et ne revenez
plus, ou si vous revenez, vous nous trouverez debout, en armes, prêts à
vous recevoir à coups d'épées, et au besoin à coups de faux et de
fourches...» Les Romains ne tenaient plus garnison en ce pays; leurs
magistrats et leurs officiers, sans troupes pour les soutenir, sont
partis, et point ne sont revenus: la Bagaudie en Gaule et les Franks sur
le Rhin les occupaient assez. Cette seconde Bagaudie a eu, comme la
première, de bons effets, encore meilleurs dans notre province que dans
les autres, car les évêques, déjà ralliés aux Romains, sont parvenus à
rebâter les autres peuples de la Gaule, moins lourdement pourtant que
par le passé; quant à nous, de l'Armorique bretonne, Rome n'a pas essayé
de nous remettre sous le joug. Dès lors, selon nos antiques coutumes,
chaque tribu a choisi un chef, ces chefs ont nommé un chef des chefs qui
gouvernait la Bretagne; conservé s'il marchait droit, déposé s'il
marchait mal. Ainsi en est-il encore aujourd'hui, ainsi en sera-t-il
toujours, je l'espère, malgré le règne de ces Franks maudits; car le
dernier Breton aura vécu avant que notre Armorique soit conquise par ces
barbares, ainsi que les autres provinces de la Gaule... Maintenant,
dis-tu, ami porte-balle, la Bagaudie renaît contre les Franks? tant
mieux, ils ne jouiront pas du moins en paix de leur conquête, si les
nouveaux Bagaudes valent les anciens...

--Ils les valent, bon vieux père, ils les valent, croyez-moi, je les ai
vus...

--Ces Bagaudes sont donc des troupes armées, nombreuses, déterminées?

--Karadeuk, mon favori, ne vous échauffez pas ainsi...

--Méchant enfant, il ne songe qu'à ce qui est bataille, révolte et
aventure!

Et la pauvre femme de dire tout bas à l'oreille du vieil Araïm:

--Ce colporteur avait-il besoin de parler de ces choses devant mon fils?
Hélas! je vous l'ai dit, mon père, un mauvais sort a conduit cet homme
chez nous...

--Le croyez-vous d'accord, chère Madalèn, avec les Dûs et les Korrigans?

--Je crois, mon père, qu'un malheur menace cette maison... Oh! que je
voudrais être à demain! que je voudrais être à demain!

Et la mère alarmée, de soupirer, tandis que le colporteur répondait à
Karadeuk, suspendu aux lèvres de cet étranger:

--Les nouveaux Bagaudes, mon hardi garçon, sont ce qu'étaient les
anciens: terribles aux oppresseurs et chers au peuple!

--Le peuple les aime?

--S'il les aime!... _Aëlian_ et _Aman_, les deux chefs de la première
Bagaudie, suppliciés, il y a près de deux cents ans, dans un vieux
château romain, près Paris, au confluent de la Seine et de la Marne,
Aëlian et Aman sont encore aujourd'hui regardés par le peuple de ces
contrées comme des martyrs!

--Ah! c'est un beau sort que le leur! Ces chefs de Bagaudes... encore
aimés du peuple après deux cents ans! vous entendez, grand-père?

--Oui, j'entends, et ta mère aussi... Vois comme tu l'attristes.

Mais le _méchant enfant_, comme disait la pauvre femme, courant déjà en
pensée la Bagaudie, reprenait, jetant des regards curieux et ardents sur
le colporteur:

--Vous avez vu des Bagaudes? étaient-ils nombreux? avaient-ils déjà
couru sur les Franks et sur les évêques? y a-t-il longtemps que vous les
avez vus?

--Il y a trois semaines, en venant ici, je traversais l'Anjou... Un
jour, je m'étais trompé de route dans une forêt, la nuit vient; après
avoir longtemps, longtemps marché, m'égarant de plus en plus au plus
profond des bois, j'aperçois au loin une grande lueur qui sortait d'une
caverne: j'y cours, je trouve dans ce repaire une centaine de joyeux
Bagaudes, festoyant autour du feu avec leurs Bagaudines, car ils ont
souvent avec eux des femmes déterminées... Les autres nuits, ils avaient
fait, comme d'habitude, une guerre de partisans contre les seigneurs
franks, nos conquérants, attaquant leurs _burgs_, ainsi que ces barbares
appellent leurs châteaux, combattant avec furie, sans merci ni pitié,
pillant les églises et les villas épiscopales, rançonnant les évêques,
pendant même parfois les plus méchants de ces prêtres, assommant et
dévalisant les collecteurs du fisc royal; mais donnant généreusement au
pauvre monde ce qu'ils reprenaient aux riches prélats, aux comtes
franks, ces premiers pillards de la Gaule, et délivrant les esclaves
qu'ils rencontraient enchaînes par troupeaux... Ah! par Aëlian et Aman,
patrons des Bagaudes, c'est une belle et joyeuse vie que celle de ces
gais et vaillants compères!... Si je n'étais revenu en Bretagne pour y
voir encore une fois ma vieille mère, j'aurais avec eux couru un peu la
Bagaudie en Anjou!

--Et pour être reçu parmi ces intrépides, que faut-il faire?

--Il faut, mon brave garçon, faire d'avance le sacrifice de sa peau,
être robuste, agile, courageux, aimer les pauvres gens, jurer haine aux
comtes et aux évêques franks, festoyer le jour, bagauder la nuit.

--Et où sont leurs repaires?

--Autant demander aux oiseaux de l'air où ils perchent, aux animaux des
bois où ils gîtent? Hier, sur la montagne; demain, dans les bois; tantôt
faisant dix lieues en une nuit, tantôt restant huit jours dans son
repaire, le Bagaude ignore aujourd'hui où il sera demain...

--C'est donc un heureux hasard de les rencontrer?

--Heureux hasard pour les bonnes gens, mauvais hasard pour le comte,
l'évêque, ou le collecteur du fisc royal!

--Et c'est en Anjou que vous avez rencontré cette Bagaudie?

--Oui, en Anjou... dans une forêt à huit lieues environ d'Angers, où je
me rendais...

--Le voyez-vous, Karadeuk, mon favori?... Regardez-le donc... quels yeux
brillants, quelles joues enflammées; certes, si cette nuit il ne rêve
par des petites Korrigans, il rêvera de Bagaudie; ai-je tort, mon
enfant?

--Grand-père, je dis, moi, que les Bretons et les Bagaudes sont et
seront les derniers Gaulois... Si je n'étais Breton, je voudrais courir
la Bagaudie contre les Franks et les évêques...

--Et, m'est avis, mon petit-fils, que tu vas la courir une fois la tête
sur ton chevet; donc, bon rêve de Bagaudie, je te souhaite, mon
favori... Va te coucher, il se fait tard, et tu inquiètes sans raison ta
pauvre mère.

Il y a trois jours, j'ai interrompu ce récit.

Je l'écrivais vers la fin de la journée où le colporteur, après la nuit
passée dans notre maison, avait continué son chemin. Lorsqu'au matin il
partit, la tempête s'était calmée. Je dis à Madalèn, en lui montrant le
porte-balle, qui, déjà loin, et au détour delà route, nous saluait une
dernière fois de la main:

--Eh bien, pauvre folle? pauvre mère alarmée... les dieux en courroux
ont-ils frappé Karadeuk, mon favori, pour le punir de vouloir rencontrer
des Korrigans? Où est le malheur que cet étranger devait attirer sur
notre maison?... La tempête est apaisée, le ciel serein, la mer calme et
bleue... pourquoi votre front est-il toujours triste? Hier, Madalèn,
vous disiez: «Demain appartient à Dieu!» Nous voici au lendemain d'hier,
qu'est-il advenu de fâcheux?

--Vous avez raison, bon père... mes pressentiments m'ont trompée;
pourtant je suis chagrine, et toujours je regrette que mon fils ait
ainsi parlé des Korrigans.

--Tenez, le voici, notre Karadeuk, son limier en laisse, bissac au dos,
arc en main, flèche au côté; est-il beau! est-il beau! a-t-il l'air
alerte et déterminé!

--Où allez-vous, mon fils?

--Ma mère, hier vous m'avez dit: Nous manquons depuis deux jours de
venaison... Le temps est propice; je vais tâcher d'abattre un daim dans
la forêt de Karnak: la chasse peut être longue, j'emporte des provisions
dans mon bissac.

--Non, Karadeuk, vous n'irez point aujourd'hui à la chasse, non, je ne
le veux pas...

--Pourquoi cela, ma mère?

--Que sais-je... Vous pouvez vous égarer ou tomber dans une fondrière de
la forêt...

--Ma mère, rassurez-vous, je connais les fondrières et tous les sentiers
de la forêt.

--Non, non, vous n'irez pas à la chasse aujourd'hui.

--Bon grand-père, intercédez pour moi...

--De grand coeur; car je me réjouis de manger un quartier de venaison;
mais promets-moi, mon petit-fils, de ne point aller du côté des
fontaines où l'on peut rencontrer des Korrigans...

--Je vous le jure, grand-père!

--Allons, Madalèn, laissez mon adroit archer partir pour la chasse; ne
me refusez pas cela... il vous jure de ne pas songer aux petites fées.

--Vous le voulez, mon père? vous le voulez absolument?

--Je vous en prie; il a l'air si chagrin!

--Qu'il en soit selon votre désir... C'est, hélas! contre mon gré.

--Un baiser, ma mère?

--Non, méchant enfant, laissez-moi...

--Un baiser, ma bonne mère; je vous en supplie...

--Madalèn, voyez cette grosse larme dans ses yeux... Aurez-vous le
courage de ne pas l'embrasser?

--Tiens, cher enfant... j'étais plus privée que toi... Pars donc, mais
reviens vite...

--Encore un baiser, ma bonne mère... et adieu... et adieu...

--Karadeuk est parti, essuyant ses yeux; deux et trois fois il se
retourne pour regarder encore sa mère... et disparaît... Le jour se
passe; mon favori ne revient pas: la chasse l'aura entraîné, la nuit le
ramènera... Je me mets à écrire ce récit, que la douleur a interrompu.
Le jour touchait à sa fin; soudain on entre dans ma chambre en criant:

--Mon père! mon père! un grand chagrin nous frappe!

--Hélas! hélas! mon père... je disais bien que les Korrigans et
l'étranger seraient funestes à mon fils... Pourquoi vous ai-je cédé?
pourquoi-ce matin l'ai-je laissé partir, mon Karadeuk bien-aimé!...
C'est fait de lui... je ne le reverrai plus... pauvre femme que je suis!

--Qu'avez-vous, Madalèn? qu'as-tu, Jocelyn? pourquoi cette pâleur?
pourquoi ces larmes? qu'est-il arrivé à mon Karadeuk?

--Lisez, mon père, lisez ce petit parchemin, qu'Yvon, le bouvier, vient
de m'apporter...

--Ah! maudit! maudit soit ce colporteur avec sa Bagaudie; il a ensorcelé
mon pauvre enfant... Les Korrigans sont cause de tout le mal...

Moi, pendant que mon fils et sa femme se désolaient, j'ai lu ceci, de la
main de mon petit-fils:

«Mon bon père et ma bonne mère, lorsque vous lirez ceci, moi, votre fils
Karadeuk, je serai très-loin de notre maison... J'ai dit à Yvon, le
bouvier, que j'ai rencontré ce matin aux champs, de ne vous remettre ce
parchemin qu'à la nuit, afin d'avoir douze heures d'avance, et
d'échapper à vos recherches... Je vais courir la Bagaudie contre les
Franks et les évêques... Le temps des _chef des cent vallées_, des
Sacrovir, des Vindex, est passé; mais je ne resterai pas paisible au
fond de la Bretagne, seul pays libre de la Gaule, sans tâcher de venger,
ne fût-ce que par la mort d'un des fils de Clovis, ce monstre couronné,
l'esclavage de notre bien-aimée patrie!... Mon bon père, ma bonne mère,
vous gardez auprès de vous mon frère aîné Kervan et ma soeur Roselyk;
soyez sans courroux contre moi... Et vous, grand-père qui m'aimiez tant,
faites-moi pardonner, que mes chers parents ne maudissent pas leur fils.

»KARADEUK.»

Hélas! toutes les recherches ont été vaines pour retrouver ce malheureux
enfant.

J'avais commencé ce récit parce que l'entretien du colporteur m'avait
frappé... Notre famille retirée, j'avais encore longuement causé avec
cet étranger, parcourant en tous sens la Gaule depuis vingt ans, ayant
vu et observé beaucoup de choses; il m'avait donné le secret de ce
mystère:

«_Comment notre peuple, qui jadis avait su s'affranchir du joug des
Romains si puissants, avait-il subi et subissait-il la conquête des
Franks, auxquels il est mille fois supérieur en courage et en
nombre..._»

La réponse du colporteur, je voulais ici l'écrire, parce que c'était
chose vraie, et à méditer pour notre descendance, parce que cela ne
confirmait, hélas! que trop les prédictions de Victoria la Grande, qui
nous ont été transmises par notre aïeul Scanvoch; mais le départ de ce
malheureux enfant, la joie de ma vieillesse, m'a frappé au coeur. Je
n'ai pas en ce moment le courage de poursuivre ce récit... Plus tard, si
quelque bonne nouvelle de mon favori Karadeuk me donne l'espérance de le
revoir, j'achèverai cette écriture... Hélas! en aurai-je jamais des
nouvelles? Pauvre enfant! partir seul à dix-sept ans pour courir la
Bagaudie!

Serait-il donc vrai que les dieux nous punissent de notre désir de voir
les malins esprits? Hélas! hélas! je dis, ainsi que la pauvre mère, qui
va sans cesse comme une folle à la porte de la maison regarder au loin
si son fils ne revient pas:

«Les dieux ont puni Karadeuk, mon favori, d'avoir voulu voir des
KORRIGANS!»

Mon père Araïm est mort de chagrin peu de temps après le départ de mon
second fils; il m'a légué la chronique et les reliques de notre famille.

J'écris ceci dix ans après la mort de mon père, sans avoir eu de
nouvelles de mon pauvre fils Karadeuk... Il a trouvé sans doute la mort
dans la vie aventureuse de Bagaude... La Bretagne conserve son
indépendance, les Franks n'osent l'attaquer; les autres provinces de la
Gaule sont toujours esclaves sous la domination des évêques et des fils
de Clovis; ceux-ci surpassent, dit-on, leur père en férocité... Ils se
nomment _Thierry_, _Childebert_ et _Clotaire_; le quatrième,
_Chlodomir_, est mort, dit-on, cette année...

J'ignore le temps qui me reste à vivre et les événements qui
m'attendent; mais en ce jour-ci, je te lègue, à toi, mon fils aîné
Kervan, notre légende de famille; je te la lègue cinq cent vingt-six ans
après que notre aïeule Geneviève a vu mourir Jésus de Nazareth.

Moi, Kervan, fils de Jocelyn, mort sept ans après m'avoir légué cette
légende, j'y joins les récits suivants; ils m'ont été rapportés ici dans
notre maison, près Karnak, par _Ronan_, l'un des fils de mon frère
Karadeuk, qui s'en était allé, il y a longues années, courir la
Bagaudie, l'an qui suivit la mort du roi Clovis... Ces récits
contiennent les aventures de mon frère Karadeuk et de ses deux fils
_Loysyk_ et _Ronan_; ils ont été écrits par Ronan dans la première
ardeur de sa jeunesse sous une forme qui n'est point celle des autres
récits de cette chronique.

La Bretagne, toujours paisible, se gouverne par les chefs qu'elle
choisit; les Franks n'ont pas osé tenter d'y pénétrer de nouveau... Mais
dans le récit de mon neveu Ronan, notre descendance trouvera le secret
de ce mystère, que mon grand-père Araïm n'a pas eu le courage d'écrire:

«_Comment le peuple gaulois, qui jadis avait su s'affranchir du joug des
Romains si puissants, avait-il subi, subissait-il la conquête des
Franks, auxquels il est mille fois supérieur en nombre et en courage?_»

Plaise aux dieux qu'il n'en soit pas un jour de la Bretagne comme des
autres provinces de la Gaule! plaise aux dieux que notre contrée, la
seule libre aujourd'hui, ne tombe jamais sous la domination des Franks
et des évêques de Rome, et que nos _druides chrétiens_ ou non chrétiens
continuent de nous inspirer!

FIN DU PROLOGUE.



L'AUTEUR
AUX ABONNÉS DES MYSTÈRES DU PEUPLE.


CHERS LECTEURS,

Il faut vous l'avouer, notre oeuvre n'est point du goût des
gouvernements despotiques: en _Autriche_, en _Prusse_, en _Russie_, en
_Italie_, dans une partie de _l'Allemagne_, les MYSTÈRES DU PEUPLE sont
défendus; à _Vienne_ même, une ordonnance royale contre-signée
_Vindisgraëtz_ (un des bourreaux de la Hongrie), prohibe la lecture de
notre livre. Les préfets et généraux de nos départements en état de
siége font les _Vindisgraëtz_ au petit pied; ils mettent notre oeuvre à
l'index dans leurs circonscriptions militaires; ils vont plus loin: le
général qui commande à Lyon a fait saisir des ballots de livraisons des
_Mystères du Peuple_ que le roulage, muni d'une lettre de voiture
régulière, transportait à Marseille. Dans les villes qui ne jouissent
pas des douceurs du régime militaire, les libraires et les
correspondants de notre éditeur ont été exposés aux poursuites, aux
tracasseries, aux dénis de justice les plus incroyables. Pourquoi cela?
Notre ouvrage a-t-il été incriminé par le procureur de la République?
Jamais. Contient-il quelque attaque directe ou indirecte à la RELIGION,
à la FAMILLE, à la PROPRIÉTÉ? Vous en êtes juges, chers lecteurs. En ce
qui touche la _religion_, j'ai exalté de toute la force de ma conviction
la céleste morale de _Jésus de Nazareth_, le divin sage; en ce qui
touche la _famille_, j'ai pris pour thème de nos récits _l'histoire
d'une famille_, idéalisant de mon mieux cet admirable et religieux
esprit familial, l'un des plus sublimes caractères de la race gauloise;
en ce qui touche la _propriété_, j'essaye de vous faire partager mon
horreur pour la conquête franque, sacrée, légitimée par les évêques;
conquête sanglante, monstrueuse, établie par le pillage, la rapine et le
massacre; en un mot, l'une des plus abominables atteintes qui aient
jamais été portées _au droit de propriété_, de sorte que l'on peut, que
l'on doit dire de l'origine des possessions de la race conquérante,
rois, seigneurs ou évêques: _La royauté_, C'EST LE VOL! _la propriété
féodale_, C'EST LE VOL! _la propriété ecclésiastique_, C'EST LE VOL!...
puisque royauté, biens féodaux, biens de l'Église, n'ont eu d'autre
origine que la conquête franque. Notre livre est-il immoral, malsain,
corrupteur? Jugez-en, chers lecteur, jugez-en. Nous avons voulu
populariser les grandes et héroïques figures de notre vieille
nationalité gauloise et inspirer pour leur mémoire un filial et pieux
respect; nous ne prétendons pas créer une oeuvre éminente, mais nous
croyons fermement écrire un livre honnête, patriotique, sincère, dont la
lecture ne peut laisser au coeur que des sentiments généreux et élevés.
D'où vient donc cette persécution acharnée contre _les Mystères du
Peuple_? C'est que notre livre est un livre _d'enseignement_; c'est que
ceux qui auront bien voulu le lire et se souvenir, garderont conscience
et connaissance des grands faits historiques, nationaux, patriotiques et
révolutionnaires qui ont toujours épouvanté les gouvernements; car
jusqu'ici tout gouvernement, tout pouvoir a tendu plus ou moins, lui et
ses fonctionnaires, à jouer le rôle de _conquérant_ et à traiter le
peuple en race conquise. Qu'était-ce donc, sous le dernier régime, que
ces _deux cent mille privilégiés_ gouvernant la France par leurs
députés, sinon une manière de conquérants dominant _trente-cinq millions
d'hommes_ de par leur droit électoral? Qu'est-ce que cette armée, ces
canons, en pleine paix, au milieu de la cité, au milieu de citoyens
désarmés, sinon l'un des vestiges de l'oppression brutale de la
conquête?... Aussi, le jour de l'avénement définitif de la _République
démocratique_ effacera-t-il les dernières traces de ces _traditions
conquérantes_, et la France, sincèrement, réellement gouvernée par
elle-même, sera seulement alors un pays libre.--Cela dit, passons.

Nous voici donc arrivés à l'une des plus douloureuses époques de notre
histoire. Les Franks, _appelés_, _sollicités_ par les évêques gaulois,
ont envahi et conquis la Gaule. Cette conquête, accomplie, nous l'avons
dit, par le pillage, l'incendie, le massacre; cette conquête, inique et
féroce comme le vol et le meurtre, le clergé l'a désirée, choyée,
caressée, légitimée, bénie, presque sanctifiée dans la personne de
Clovis, roi de ces conquérants barbares, en le baptisant, dans la
basilique de Reims, _fils soumis de la sainte Église catholique,
apostolique et_ ROMAINE, par les mains de saint Rémi. Pourquoi les
prêtres d'un Dieu d'amour et de charité ont-ils ainsi légitimé des
horreurs qui soulèvent le coeur et révoltent la conscience humaine?
Pourquoi ont-ils ainsi trahi et livré la Gaule, hébétée, avilie, châtrée
par eux à dessein et de longue main? Pourquoi l'ont-ils ainsi trahie et
livrée, notre sainte patrie, elle, ses enfants, ses biens, son sol, son
drapeau, sa nationalité, son sang, au servage affreux de l'étranger?
Pourquoi? Trois des grands historiens qui résument la science moderne,
quoique à des points de vue différents, vont nous l'apprendre.

«..... Presque immédiatement après la conquête des Franks, les évêques
et les chefs des grandes corporations ecclésiastiques, abbés, prieurs,
etc., _prirent place parmi les_ LEUDES[1] du roi _Clovis_.... Aucune
magistrature, aucun pouvoir n'a été en aucun temps le sujet de plus de
brigues et d'efforts que l'_épiscopat_. La vacance d'un siége devenait
même souvent un sujet de guerre: _Hilaire_, archevêque d'Arles, écarta
plusieurs évêques contre toute règle, et en ordonna d'autres _de la
manière la plus indécente_, malgré le voeu formel des habitants des
cités. Et comme ceux qui avaient été nommés de la sorte ne pouvaient se
faire recevoir de bonne grâce par les citoyens qui ne les avaient pas
élus, ils rassemblaient des bandes de gens armés _et allaient assiéger
la ville où ils avaient été nommés évêques_..... On peut voir dans
l'édit d'Athalarik, roi des Visigoths, quelles mesures le législateur
civil dut prendre contre les candidats à l'épiscopat. Nul code électoral
ne s'est donné plus de peine pour empêcher _la violence, la fraude et la
corruption_.

     [Footnote 1: Les _anstrustions_ et les _leudes_ étaient les
     compagnons de guerre des rois et des chefs franks qu'ils
     choisissaient pour les commander, mais avec lesquels ils
     vivaient d'ailleurs sur le pied d'une égalité presque
     parfaite. Les anstrustions ou leudes du roi sont devenus plus
     tard les grands vassaux.]

»....... Loin de porter atteinte à la puissance du clergé,
_l'établissement des Franks dans les Gaules ne servit qu'à l'accroître;
par les bénéfices, les legs, les donations de tous genres, ils
acquéraient des biens immenses et prenaient place parmi_ L'ARISTOCRATIE
DES CONQUÉRANTS.

»...... Là fut le secret de la puissance du clergé. Il en pouvait faire,
_il en faisait chaque jour des usages coupables et qui devaient être
funestes à l'avenir_:..... Souvent conduit, comme les Barbares, par des
intérêts et des passions purement terrestres, _le clergé partagea avec
eux la richesse, le pouvoir,_ TOUTES LES DÉPOUILLES DE LA SOCIÉTÉ, etc.,
etc.» (Guizot, _Essais sur l'histoire de France._)

M. Guizot, en signalant aussi énergiquement et en déplorant la part
monstrueuse que le clergé se fit lors de la conquête et de
l'asservissement de la Gaule, ajoute que c'était presque un mal
nécessaire en un temps désastreux où il fallait chercher à opposer une
_puissance morale_ à la domination sauvage et sanglante des conquérants.
Nous nous permettrons de ne pas partager l'opinion de l'illustre
historien, et nous dirons tout à l'heure en quelques mots les raisons de
notre dissidence.

«A la tête des Franks se trouvait un jeune homme nommé _Hlode-Wig_
(Clovis), ambitieux, avare et cruel; les évêques gaulois _le visitèrent
et lui adressèrent leurs messages;_ plusieurs se firent les
_complaisants domestiques de sa maison_, que dans leur langage romain
ils appelaient sa royale cour.....

»...... Des courriers portèrent rapidement au pape de Rome la nouvelle
du baptême du roi des Franks; _des lettres de félicitation et d'amitié
furent adressées de la ville éternelle à ce roi_ QUI COURBAIT LA TÊTE
SOUS LE JOUG DES ÉVÊQUES..... Du moment où le Frank Clovis se fut
déclaré le fils de l'Église et le _vassal de saint Pierre_, SA CONQUÊTE
S'AGRANDIT EN GAULE, etc...... Bientôt les limites du royaume des Franks
furent reculées vers le sud-est, et, _à l'instigation des évêques_ qui
l'avaient converti, le néophyte (Clovis) entra à main armée chez les
Burgondes (accusés par le clergé d'être hérétiques). Dans cette guerre
les Franks signalèrent leur passage par la meurtre et par l'incendie, et
retournèrent au nord de la Loire avec un immense butin; _le clergé
orthodoxe qualifiait cette expédition sanglante de pieuse, d'illustre,
de sainte entreprise pour la vraie foi._

»_La trahison des prêtres livra aux Franks_ les villes d'Auvergne qui ne
furent pas prises d'assaut; une multitude avide et sauvage se répandit
jusqu'au pied des Pyrénées, dévastant la terre et traînant les hommes
esclaves deux à deux comme des chiens à la suite des chariots; _partout
où campait le chef frank victorieux, les évêques orthodoxes assiégeaient
sa tente. Germerius_, évêque de Toulouse, qui resta vingt jours auprès
de lui, mangeant à la table du Frank, reçut en présent des croix d'or,
des calices, des patènes d'argent, des couronnes dorées et des voiles de
pourpre, etc.» (Augustin Thierry, _Histoire de la Conquête de
l'Angleterre par les Normands_.)« M. Augustin Thierry ne voit pas, comme
M. Guizot, une sorte de nécessité _de salut public_ dans l'abominable
trahison, dans la hideuse complicité du clergé gaulois, lançant les
Barbares sur des populations inoffensives et chrétiennes (les Visigoths
étaient chrétiens, mais n'admettaient pas la Trinité), et partageant
avec les pillards et les meurtriers les richesses des vaincus. M.
Augustin Thierry signale surtout ce fait capital: les félicitations du
pape de Rome à Clovis, après que le premier de nos rois de droit divin,
souillé de tous les crimes, se fût _déclaré le vassal du pape_, en
courbant le front devant saint Rémi, qui lui dit: _Baisse le front, fier
Sicambre!_ de ce moment, le pacte sanglant des rois et des papes, de
l'aristocratie et du clergé, était conclu..... Quatorze siècles de
désastres, de guerres civiles ou religieuses pour le pays, d'ignorance,
de honte, de misère, d'esclavage et de vasselage pour le peuple devaient
être les conséquences de cette alliance du pouvoir clérical et du
pouvoir royal.

«La monarchie franque _s'était surtout affermie par l'accord parfait du
clergé avec le souverain_, il s'_en est peu fallu que Clovis n'ait été
reconnu_ POUR SAINT, et qu'il n'ait été _honoré à ce titre par
l'_ÉGLISE, _aussi bien que l'est encore aujourd'hui son épouse_ SAINTE
CLOTILDE. À cette époque, les _bienfaits_ accordés à l'Église étaient un
meilleur titre pour gagner le ciel que les _bonnes actions._ La plupart
des évêques des Gaules contemporains de Clovis furent _liés d'amitié_
avec ce prince, et sont réputés saints; on assure même que saint Rémi
_fut son conseiller le plus habituel_..... Des conciles réglèrent
l'usage des donations immenses faites par Clovis aux églises. Ils
déclarèrent les biens-fonds du clergé exempts de toutes les taxes
publiques, inaliénables, et le droit que l'Église avait acquis sur eux
imprescriptible.» (Sismondi, _Histoire des Français_, tome I.)

Les plus éminents historiens sont d'accord sur ce fait: _Le clergé
gaulois a appelé, sollicité, consacré la conquête franque et a partagé
avec les conquérants les dépouilles de_ LA GAULE. Certes, dit M. Guizot,
ainsi que les écrivains de son école, la conduite du clergé était
déplorable, funeste au présent et à l'avenir; mais il fallait avant tout
opposer une _puissance morale_ à la domination brutale des Barbares. La
divine mission du christianisme était de civiliser, d'adoucir ces
sauvages conquérants. Soit. Admettons que de la trahison envers le
peuple, que d'une cupidité effrénée, que d'une ambition impitoyable, il
puisse naître une _puissance morale_ quelconque, le devoir du clergé
était donc de montrer à ces farouches conquérants que la force brutale
n'est rien; que la puissance morale est tout; que le fidèle selon le
Christ est saint et grand par l'humilité, par la charité, par la
pauvreté, par la chasteté, par l'égalité. Il fallait surtout prêcher à
ces barbares que rien n'était plus horrible, plus sacrilége que de tenir
son prochain en esclavage, Jésus de Nazareth ayant dit: _Les fers des
esclaves doivent être brisés._ Il fallait enfin, et par l'influence
divine dont il se disait dépositaire, et surtout par ses propres
exemples, que le clergé s'occupât sans relâche de rendre les Franks
humbles, humains, charitables, sobres, chastes, désintéressés. Or, que
fait le clergé gaulois pour établir cette puissance morale
civilisatrice? Des richesses ensanglantées, fruit du pillage et du
meurtre de ses concitoyens, il en demande sa part aux conquérants. Ces
esclaves, ses frères, il les reçoit en don ou les achète, les exploite
et les garde en esclavage!... lui!... qui prétend agir et parler au nom
du Christ!... Oui... Jusqu'au huitième siècle le clergé a eu des
_esclaves_, comme il a eu des _serfs_ et des _vassaux_ jusqu'au
dix-huitième: il n'y a pas de cela soixante ans. Les crimes horribles
des conquérants, le clergé les absout moyennant finance, et les tolère
quand il ne les sanctifie. Lisez plutôt saint Grégoire, évêque de Tours,
le seul historien complet de la conquête.

Après une nomenclature des crimes innombrables du roi Clovis, l'évêque
poursuit ainsi:

«Après la mort de ces trois rois (qu'il fit tuer), Clovis recueillit
leurs royaumes et leurs trésors. Ayant fait périr encore plusieurs
autres rois et même ses plus proches parents, dans la crainte qu'ils ne
lui enlevassent son royaume, il étendit son pouvoir sur toutes les
Gaules; cependant ayant un jour rassemblé les siens, on rapporte qu'il
leur parla ainsi des parents qu'il avait lui-même fait périr:

«_Malheur à moi, qui suis resté comme un voyageur parmi des étrangers,
et qui n'ai plus de parents qui puissent, en cas d'adversité, me prêter
leur appui!--Ce n'était pas qu'il s'affligeât de leur mort_ (ajoute
Grégoire de Tours), _mais il parlait ainsi par ruse et pour découvrir
s'il lui restait encore quelqu'un à tuer (Si forte potuisset adhuc
aliquem reperire ut interficeret)._ Après ces événements, Clovis mourut
à Paris, et fut enterré dans la basilique des saints apôtres.» (L. II,
p. 261.)

Cette scène atroce, où la ruse du sauvage le dispute à sa férocité,
inspire-t-elle au prêtre chrétien une légitime horreur? Va-t-il crier
anathème?... ou du moins gardera-t-il un silence presque criminel?...
Écoutons encore l'évêque de Tours:

«Le roi Clovis, qui _confessa l'Indivisible Trinité_, dompte les
Hérétiques, _par l'appui qu'elle lui prête_, et étend son royaume par
toutes les Gaules. (L. III, p. 255.)

»Chaque jour, Dieu faisait ainsi tomber les ennemis de Clovis sous sa
main, et étendait son royaume, _parce qu'il marchait avec un coeur pur
devant lui, et faisait ce qui était agréable aux yeux du Seigneur_.» (L.
II, p. 255.)

De bonne foi, quelle _puissance morale_ et civilisatrice attendre d'un
clergé dont l'un des plus éminents représentants s'exprime ainsi? d'un
clergé qui comptait parmi ses membres ce _saint Rémi_, le conseiller
habituel de ce monstre couronné, dont les forfaits révoltent la nature?

«Que voulez-vous? c'étaient les moeurs du temps--disent certains
historiens...--Et puis, que pouvaient faire les évêques contre cette
invasion barbare? Ne devaient-ils pas tâcher de dominer les Franks par
l'ascendant de notre sainte religion, afin de leur reprendre, par la
persuasion, une partie des biens et des richesses qu'ils avaient conquis
à l'aide de la violence... Il fallait enfin civiliser ces barbares par
l'influence chrétienne.»

Or, l'histoire apprend quelle fut l'influence civilisatrice de la
religion sur ces _fils de l'Église_ et sur leur descendance, dont les
crimes surpassèrent encore ceux du fondateur de cette dynastie de
meurtriers, de fratricides et d'incestueux.

Les moeurs du temps! les moeurs du temps! répètent les historiens. Que
fait le temps à la morale des choses? Est-ce que le meurtre, l'inceste,
le fratricide, n'ont pas été réprouvés avec horreur, même par
l'antiquité païenne? Et vous, prêtres catholiques, cédant à votre
ambition et à votre cupidité traditionnelles, loin de tonner du haut de
votre chaire évangélique contre les crimes inouïs des conquérants de
votre pays, vous les sanctifiez, parce que ces féroces barbares
confessent votre Trinité, votre Dieu et surtout enrichissent vos églises
en se laissant subalterniser par votre habituelle astuce!

Je me trompe, les évêques qui enregistraient si benoîtement les crimes
des rois, dont ils étaient grassement payés, avaient parfois de
véhémentes paroles de blâme contre les puissants du monde. Grégoire de
Tours traite de _Néron_ Chilpéric, un des fils de Clovis. Ce pauvre
Chilpéric n'était pourtant ni plus ni moins _Néron_ que ceux de sa race.
«Mais,--dit l'évêque de Tours,--ce Chilpéric invectivait continuellement
contre les prêtres du Seigneur, ne trouvant pas de texte plus fécond
pour ses dérisions et ses persécutions que les évêques des églises:
l'un, selon lui, était léger; l'autre superbe; l'autre débauché; l'autre
trop riche; il ne haïssait rien tant que les églises. Il disait
ordinairement:--Voici que notre fisc est appauvri; nos richesses ont
passé aux églises.--Et en se plaignant ainsi, il annulait souvent des
donations faites au clergé.»

On le voit, la tradition ultramontaine n'a pas varié: ambition effrénée,
cupidité implacable...

Que pouvaient faire les évêques contre l'invasion des Franks,
dites-vous? Ils devaient imiter le patriotique héroïsme des Druides,
qu'ils ont fait périr jusqu'au dernier dans les supplices!... Oui, la
croix d'une main, l'étendard gaulois de l'autre, les évêques, au lieu de
prêcher une guerre de religion et de pillage contre les _ariens_,
devaient prêcher la guerre nationale contre les Franks, la guerre de
l'indépendance, cette guerre sainte, trois fois sainte, du Peuple qui
défend son foyer, sa famille, son pays et son Dieu!... Que pouvaient
faire les évêques?... Appeler aux armes la vieille Gaule au nom de la
Patrie et de la Foi chrétienne menacées par les barbares!...

Oh! alors, à cette voix véritablement divine, les Peuples se soulevaient
en masse, et comme au jour de la sublime influence druidique, les
_Vercingétorix_, les _Marik_, les _Civilis_, les _Sacrovir_, les
_Vindex_, héros patriotes, auraient surgi du flot populaire; vieillards,
femmes, enfants, comme aux jours de l'invasion romaine, auraient marché
à l'ennemi; lances, épées, fourches, faux, pierres, bâtons, tout eût
servi d'armes. Les Barbares étaient refoulés hors des frontières;
l'indépendance de la Gaule sauvée, la doctrine évangélique acclamée de
nouveau, dans l'enthousiasme du plus saint des triomphes; celui d'un
Peuple libre triomphant de l'oppression étrangère!... Alors des débris
du monde païen et barbare s'élevait pure, fière, radieuse, la société
nouvelle réalisant enfin ce voeu suprême de Jésus: Liberté! Égalité!
Fraternité!

Mais non, les évêques ne l'ont pas voulu! Leur alliance sacrilège avec
les Franks a coûté à nos pères esclaves, serfs ou vassaux, quatorze
siècles d'ignorance, de douleurs et de misères... Mais qu'importait aux
princes de l'Église catholique? Ils dominaient les Peuples par les rois,
savouraient l'orgueil de leur toute-puissance, riaient des sots qu'ils
épouvantaient, jouissaient des biens de la terre, en ne se plongeant que
trop souvent dans la débauche, la crapule et les plus sanglants
excès!...

Est-ce exagération que de parler ainsi? Empruntons à Grégoire de Tours,
évêque lui-même, quelques portraits d'évêques de son temps. «L'évêque
_Priscus_, qui avait succédé à Sacerdos (évêque de Lyon), d'accord avec
Suzanne, son épouse[2], se mit à persécuter et à faire périr plusieurs
de ceux qui avaient été dans la familiarité de son prédécesseur. Le tout
par malice et uniquement par jalousie de ce qu'ils lui avaient été
attachés; lui et sa femme se répandaient en blasphèmes contre le saint
nom de Dieu, et malgré la coutume observée depuis longtemps de ne
permettre l'entrée de la maison épiscopale à aucune femme, celle de
Priscus entrait dans sa chambre avec des jeunes filles.» (Grégoire de
Tours, l. IV, p. 105.)

     [Footnote 2: Beaucoup de prêtres s'étaient mariés avant
     d'être appelés à l'épiscopat. On appelait leurs femmes
     _episcopa_ ÉVÊCHESSES.]

«Palladius, comte de la ville de Javols en Auvergne, disait à l'évêque
_Parthénius_, qu'il accusait de sodomie:--Où sont-ils tes maris, avec
lesquels tu vis dans le désordre et l'infamie?»

«_Félix_, évêque de Nantes, était d'une jactance et d'une avidité
extrêmes; mais je m'arrête pour ne pas lui ressembler.» (Liv. V, p.
183.)

«Les gens de Langres, après la mort de Sylvestre, demandèrent un autre
évêque; on leur donna _Pappol_, autrefois archidiacre d'Autun. Au
rapport de plusieurs, il commit beaucoup d'iniquités; mais nous n'en
dirons rien pour qu'on ne nous croie pas détracteurs de nos frères.»
(Liv. V, p. 189.)

«...Le mari accusa vivement l'évêque _Bertrand_.--Tu as enlevé, dit-il,
ma femme et ses esclaves, et ce qui ne convient point à un évêque, vous
vous livrez honteusement à l'adultère, toi avec mes servantes, elle avec
tes serviteurs.--Alors le roi, transporté de colère, exigea de l'évêque
la promesse de rendre la femme à son mari.» (Liv. IX, p. 319, v. 3.)

«La ville de Soissons avait pour évêque _Droctigisill_, qui, par excès
de boisson, avait perdu la raison depuis quatre ans.» (liv. IX, p. 359,
v. 3)

«_Sunigésill_, livré à la torture, avoua qu'_Égidius_, évêque de Reims,
avait été complice de Rauking, dans le projet de tuer le roi Childebert
(la complicité fut prouvée.) L'on trouva dans le trésor de cet évêque,
des masses considérables d'or et d'argent, fruit de son iniquité.» (P.
4, liv. X, p. 97.)

L'évêché de Paris fut donné à un marchand nommé _Eusèbe_, qui, pour
obtenir l'épiscopat, fit de nombreux présents. (T. IV, p. 113.)

«_Berthécram_, évêque de Bordeaux, et Pallado, évêque de Sens, avaient
souvent trompé le roi par leurs fourberies. Dans la suite, _Pallado_ et
_Berthécram_ s'emportèrent l'un contre l'autre et se reprochèrent
mutuellement un grand nombre d'adultères et de fornications. Ils se
traitèrent aussi de parjures. Cela donna à rire à plusieurs.» (Liv.
VIII, p. 139.)

«L'abbé _Dagulf_ commettait à chaque instant des vols et des meurtres,
et se livrait à l'adultère avec une extrême dissolution. Épris de
passion pour la femme de son voisin, il chercha tous les moyens
d'attirer cet homme dans son monastère pour le tuer.» (Liv. VIII, p.
179, t. 3.)

«_Badegesil_, évêque du Mans, était un homme très-dur au peuple; qui
enlevait de force on pillait le bien d'autrui; il avait une femme nommée
_Magnatrude_, encore plus méchante et plus cruelle que lui, et qui par
de détestables conseils, excitait sa cruauté naturelle, et le poussait à
commettre des crimes. Cette femme _coupa souvent à des hommes les
parties naturelles et la peau du ventre, et brûla à des femmes avec des
lames rougies au feu les parties les plus secrètes de leurs corps._»
(Liv. VIII, p. 231, tom. 3.)

«Le neveu de l'évêque, ayant fait mettre l'esclave à la torture, il
dévoila toute l'affaire:--J'ai reçu, dit-il, pour commettre le crime
cent sous d'or de la reine Frédégonde, cinquante de l'évêque
_Mélanthius_, et cinquante autres de l'archidiacre de la ville.» (T. 3,
liv. VIII, p. 235.)

«_Salone_ et _Sagittaire_ furent évêques, le premier d'Embrun, le second
de Gap; mais une fois en possession de l'épiscopat, ils commencèrent à
se signaler avec une fureur insensée, par des usurpations, des meurtres,
des adultères et d'autres excès; quittant la table au lever de l'aurore,
ils se couvraient de vêtements moelleux et dormaient ensevelis dans le
vin et le sommeil jusqu'à la troisième heure du jour. Ils ne se
faisaient pas faute de femmes pour se souiller avec elles.» (Liv. V, p.
263.)

«L'évêque _Oconius_ était adonné au vin outre mesure; il s'enivrait
souvent d'une manière si ignoble qu'il ne pouvait faire un pas.» (Liv.
V, 313.)

«Nous avons appris,--dit le concile de 589,--que les évêques traitent
leurs paroisses non épiscopalement, _mais cruellement_. Et tandis qu'il
a été écrit: Ne dominez pas sur l'héritage du Seigneur, mais rendez-vous
les modèles du troupeau, _ils accablent_ leurs diocèses de _pertes_ et
d'_exactions_.»

Un autre concile, tenu en 675, dit:

«Il ne convient pas que ceux qui ont déjà obtenu les degrés
ecclésiastiques, c'est-à-dire les prêtres, soient sujets _à recevoir des
coups_, si ce n'est pour des choses graves; il ne convient pas que
chaque évêque, à son gré et selon qu'il lui plaît, _frappe de coups et
fasse souffrir ceux qui lui sont soumis_.»

Un autre concile de 527:--«Il nous est parvenu que certains évêques
_s'emparent des choses données par les fidèles aux paroisses_; de sorte
qu'il ne reste rien ou presque rien aux églises.»

Le concile de 633 est non moins formel: «Ces évêques, ainsi que l'a
prouvé une enquête, _accablent d'exactions leurs églises paroissiales,
et pendant qu'ils vivent eux-mêmes avec un riche superflu_, il est
prouvé qu'ils ont réduit presque à la ruine certaines basiliques.
Lorsque l'évêque visite son diocèse, qu'il ne soit à charge à personne
par la multitude de ses serviteurs, et que le nombre de ses voitures ne
soit pas plus de cinq.»

M. Guizot, dans son admirable ouvrage: _Histoire de la civilisation en
France_, après avoir cité des preuves nombreuses, irréfragables de la
hideuse cupidité de l'épiscopat et de son implacable ambition, ajoute:
«En voilà plus qu'il n'en faut sans doute pour prouver l'oppression et
la résistance, le mal et la tentation d'y porter remède; la résistance
échoua, le remède fut inefficace; _le despotisme épiscopal continua de
se déployer_; aussi au commencement du septième siècle, l'Église était
tombée dans un _état de désordre presque égal à celui de la société
civile_... Une foule d'évêques _se livraient aux plus scandaleux excès_;
maîtres des _richesses toujours croissantes_ de l'Église, rangés au
nombre des grands propriétaires, ils en adoptaient les intérêts et les
moeurs; _ils faisaient contre leurs voisins des expéditions de violence
et de brigandage_, etc., etc.» (P. 396, v. 1.)

«_Cautin_, devenu évêque, se conduisit de manière à exciter l'exécration
générale; il s'adonnait au vin outre mesure, et souvent il se plongeait
tellement dans l'ivresse, que quatre hommes avaient peine à l'emporter
de table. Il en devint épileptique; il était en outre excessivement
livré à l'avarice, et quelle que fût la terre dont les limites
touchaient à la sienne, il se croyait mort s'il ne s'appropriait pas
quelque partie des biens de ses voisins, l'enlevant aux plus forts par
des procès et des querelles, l'arrachant aux plus faibles par la
violence.» (L. IV, p. 29, v. 2.)

Dans son amour pour le bien d'autrui, l'évêque _Cautin_ fit un autre
tour fort longuement raconté par saint Grégoire. Il s'agissait d'un
prêtre nommé _Anastase_, qui, par une charte de la reine Clotilde,
possédait une propriété; ce bien, l'évêque Cautin le convoita; il le
demanda à Anastase; celui-ci refusa de se déposséder; l'évêque l'attire
alors chez lui sous un prétexte, le renferme et lui signifie qu'il le
laissera mourir de faim s'il ne lui abandonne ses titres de propriété;
Anastase persiste dans ses refus; alors, dit Grégoire de Tours:

«Anastase est remis à des gardiens et condamné par Cautin, s'il ne remet
les chartes, à mourir de faim; dans la basilique de saint Cassius,
martyr, était une crypte antique et profonde; là se trouvait un vaste
tombeau de marbre de Paros, où avait été déposé le corps d'un grand
personnage dans le sépulcre. Anastase (par l'ordre de Cautin) est
enseveli avec le mort; on met sur lui une pierre qui servait de
couvercle au sarcophage, et on place des gardes à l'entrée du
souterrain.»

Entre autres détails que donne Grégoire de Tours sur cette torture
atroce, il cite celui-ci:

«... Des os du mort,--c'est Anastase qui le racontait
ensuite,--s'exhalait une odeur pestilentielle, et il aspirait,
non-seulement par la bouche et par les narines, mais, si j'ose le dire,
par les oreilles même cette atmosphère cadavéreuse.» (L. IV, p. 31.)

Au bout de quelques heures, Anastase put soulever la pierre du sépulcre,
appela à son aide, et fut délivré. Quant à l'évêque Cautin, il songea à
d'autres tours, et conserva bel et bien son évêché.

Certes, il y eut des évêques purs de ces crimes abominables; mais les
plus purs de ces prêtres achetaient, vendaient, exploitaient des
esclaves, crime inexpiable pour un prêtre du Christ; aucune puissance
humaine, morale ou physique, ne pouvait les forcer à conserver leur
prochain en esclavage; mais les plus purs de ces prêtres étaient
enrichis des dépouilles ensanglantées de leurs concitoyens; mais les
plus purs de ces prêtres se rendaient complices des conquérants pour
asservir la Gaule, leur patrie; mais le nombre de ces évêques, moins
coupables que l'universalité de leurs confrères, était bien minime.
Citons encore l'histoire:

«La religion,--écrivait saint Boniface au pape Zacharie,--est partout
foulée aux pieds; les évêchés sont _presque toujours donnés_ à des
laïques avides de richesses, ou à _des prêtres débauchés et
prévaricateurs_ qui en jouissent selon le monde. J'ai trouvé, parmi les
diacres, des hommes habitués dès l'enfance _à la débauche, à l'adultère,
aux vices les plus infâmes; ils ont dans leur lit, pendant la nuit,
quatre ou cinq concubines et même davantage_; tout récemment on a vu des
gens de cette espèce monter ainsi de grade en grade jusqu'à
l'_épiscopat_... etc., etc.

Vous avez eu et vous aurez connaissance, chers lecteurs, des crimes et
des moeurs de ces rois franks, nos _premiers rois de droit divin_, ainsi
que disent les royalistes et les ultramontains: quant aux moeurs des
seigneurs ducs et des seigneurs comtes franks, leurs compagnons de
pillage, de viol et de massacre, nous emprunterons au hasard à Grégoire
de Tours quelques traits caractéristiques des habitudes de nos doux
conquérants:

«Le comte _Amal_ s'éprit d'amour pour une jeune fille de condition
libre; quand vint la nuit, pris de vin, il envoya des serviteurs chargés
d'enlever la jeune fille et de l'amener dans son lit. Comme elle
résistait, on la conduisit de force dans la demeure du comte, et comme
on lui donnait des soufflets, le sang coulait à flots de ses narines, et
le lit du comte en fut tout rempli; lui-même la donna des coups de
poing, des soufflets et autres coups; puis il la prit dans ses bras et
s'endormit accablé par le sommeil.» (L. IX, p. 331.)

Un autre de ces seigneurs franks, amis et complices des évêques, le duc
_Runking_, était plus inventif et plus recherché dans ses cruautés:

«Si un esclave tenait devant lui un cierge allumé, comme c'est l'usage
pendant son repas, il lui faisait mettre les jambes à nu et le forçait
d'y serrer avec force le flambeau jusqu'à ce qu'il fût éteint; quand on
l'avait rallumé, il faisait recommencer jusqu'à ce que les jambes de
l'esclave fussent toutes brûlées.» (L. V. p. 175.)

Une autre fois on lui demande de ne pas séparer deux de ses esclaves, un
jeune homme et une jeune fille qui s'aimaient:--«Il le promet et les
fait enterrer tous deux vivants, disant: _Je ne manque pas au serment
que j'ai fait de ne pas les séparer_.» (Id. l. V, p. 177.)

Je vais donc tâcher, chers lecteurs, dans le récit suivant, de retracer
à vos yeux cette funeste période de notre histoire: _la conquête de la
Gaule par l'invasion franque, appelée, soutenue par les évêques_. Ce
récit nous le ferons moins encore au point de vue de la fondation de la
royauté _de droit divin_ et de l'énorme puissance de l'Église, qu'au
point de vue de l'asservissement, des douleurs, des misères du peuple.
Hélas! ce peuple gaulois que nous avons vu jadis sous l'influence
druidique, si fier, si vaillant, si intelligent, si patriote, si
impatient du joug de l'étranger, nous allons le retrouver déchu de ses
mâles et patriotiques vertus des temps passés, hébêté, craintif, soumis
devant les Franks et les évêques; il n'a plus de Gaulois que le nom, et
ce nom, il ne le conservera pas longtemps. Aux lueurs divines de
l'Évangile émancipateur, vers lesquelles ce peuple a d'abord couru
confiant et crédule à la voix des premiers apôtres prêchant l'égalité,
la fraternité, la communauté, ont succédé pour lui les menaçantes
ténèbres de l'obscurantisme, mettant le salut au prix de l'ignorance, de
l'asservissement et de la douleur. Le souffle mortel, cadavéreux de
l'Église romaine, a glacé ce noble peuple jusque dans la moelle des os,
refroidi son sang, arrêté les battements de son coeur, autrefois
palpitant d'héroïsme et d'enthousiasme, à ces mots sacrés: patrie et
liberté. Cependant, pour quelque temps encore, l'antique patriotisme de
la vieille Gaule s'est réfugié dans un coin de ce vaste pays,
l'indomptable Bretagne, encore toute imbue de la foi druidique, si
étroitement liée au sentiment d'indépendance et de nationalité, mais
rajeunie, vivifiée par l'idée purement chrétienne et libératrice,
l'indomptable Bretagne avec _ses dolmens surmontés de la croix_, avec
ses vieux chênes _druidiques greffés de christianisme_, ainsi que l'ont
dit les historiens, résiste seule, résistera seule jusqu'au huitième
siècle, luttant contre la _Gaule_..... Que disons-nous! les conquérants
lui ont, hélas! volé jusqu'à son nom! résistera seule, luttant contre la
FRANCE _royale et catholique_. Ceci, comme toutes les leçons de
l'histoire, porte en soi, un grave enseignement. L'Église de Rome a de
tout temps été fatale, mortelle à la liberté des peuples; voyez même à
cette heure, les états purement catholiques ne sont-ils pas encore plus
ou moins asservis, la Pologne, la Hongrie, l'Irlande, l'Espagne? dites
quel est leur sort? Et cet abominable système d'abrutissement
superstitieux et d'esclavage, le parti absolutiste et ultramontain rêve
encore de nous l'imposer. N'avez-vous pas entendu à la tribune un
représentant de ce parti demander _une expédition de Rome à l'intérieur
de la France_? N'entendez-vous pas chaque jour les nombreux journaux de
ce parti répéter, selon le mot d'ordre des ennemis de la révolution et
de la république, «_la société menacée_ n'a plus de salut que dans
l'antique monarchie de droit divin, soutenue par une religion d'État
puissamment organisée, et au besoin défendue par une formidable armée
étrangère. Écoutez les absolutistes ultramontains, que disent-ils tous
les jours? _Nous aimons mieux les Cosaques que la République._»

Oui, le jésuite pour anéantir l'âme, le Cosaque pour garrotter le corps,
l'inquisiteur pour appliquer la torture ou la mort aux mécréants
rebelles, voilà l'idéal de ce parti qui n'a pas changé depuis quatorze
siècles, tel est son désir, tel est son espoir dans sa réalité brutale.
Un de nos amis, causant un jour avec un des plus fougueux champions du
parti clérical, lui disait:

«--Je vous crois fort peu patriote: cependant, avouez que vous ne
verriez pas sans honte une nouvelle invasion étrangère occuper la
France... votre pays, puisque, après tout, vous êtes Français?...

«--Je ne suis pas plus Français qu'Anglais ou Allemand,--répondit
l'ultramontain avec un éclat de rire sardonique,--je suis citoyen des
États de l'Église; mon souverain est à Rome, seule capitale du monde
catholique; quant à _votre_ France, je verrais sans déplaisir les
Cosaques chargés de la police en ce pays, ils n'entendent point le
français, l'on ne pourrait les pervertir, comme l'on a malheureusement
perverti notre armée.»

Voilà donc le dernier mot du parti clérical et absolutiste: appeler de
tous ses voeux l'invasion des Cosaques, de même qu'il y a quatorze
siècles, il appelait, par la voix des évêques, l'invasion des Franks...

Qui sait? quelque nouveau _saint Remi_ rêve peut-être à cette heure,
sous sa cagoule, le baptême de l'hérétique Nicolas de Russie dans la
basilique de Notre-Dame de Paris, espérant dire à son tour à l'autocrate
du Nord: _Courbe la tête, fier Sicambre_... te voici catholique,
partageons-nous la France...»

Nous allons donc tâcher, chers lecteurs, de vous montrer _au vrai_ quel
a été le berceau de la monarchie de droit divin et de la terrible
puissance de l'Église catholique, apostolique et romaine.

                                               EUGÈNE SUE,
                                          Représentant du Peuple.

18 septembre 1850.



LA GARDE DU POIGNARD.

KARADEUK LE BAGAUDE ET RONAN LE VAGRE.

(DE 529 A 615.)

«_... Je ne sais par quels prestiges diaboliques il faisait tout cela,
mais il séduisit ainsi une immense multitude de peuple, et il se mit à
piller et à dépouiller ceux qu'il trouvait sur son chemin, et à
distribuer leurs dépouilles à ceux qui n'avaient rien._»

(Grégoire de Tours, _Histoire des Franks,_ v. IV, l. X, p. 111.)



CHAPITRE PREMIER.

Le chant des _Vagres_ et des _Bagaudes_.--Ronan et sa troupe.--La villa
épiscopale.--L'évêque Cautin.--Le comte Neroweg et l'ermite
laboureur.--Prix d'un fratricide.--La belle évêchesse.--Le souterrain
des Thermes.--Les flammes de l'enfer.--L'attaque.--Odille, la petite
esclave.--Ronan le Vagre.--Le jugement.--Prenons aux seigneurs, donnons
au pauvre monde.--Départ de la villa épiscopale.


«Au diable les Franks! vive la _Vagrerie_ et la vieille Gaule! c'est le
cri de tout bon _Vagre_[A]... Les Franks nous appellent _Hommes
errants, Loups, Têtes de loups_!... Soyons loups...

»Mon père courait la Bagaudie, moi je cours la Vagrerie; mais tous deux
à ce cri:--Au diable les Franks! et vive la vieille Gaule!...

»AËLIAN et AMAN, Bagaudes[B] en leur temps, comme nous Vagres en le
nôtre, révoltés contre les Romains, comme nous contre les Franks...
Aëlian et Aman, suppliciés il y a deux siècles et plus dans leur vieux
château, près Paris, sont nos prophètes. Nous communions avec le vin,
les trésors et les femmes des seigneurs, évêques ou riches Gaulois,
ralliés à ces comtes, à ces ducs franks, entre qui leur roi Clovis, mort
il y a quarante ans, chef de larrons couronné, a partagé notre vieille
Gaule, sa conquête. Les Franks nous ont pillés, pillons!! incendiés,
incendions!! ravagés, ravageons!! massacrés, massacrons!... et vivons en
joie... _Loups! Têtes de loups! Hommes errants!_ VAGRES, que nous
sommes! Oui, vivons en loups, vivons en joie: l'été, sous laverie
feuillée; l'hiver, dans les chaudes cavernes!

»Mort aux oppresseurs! liberté aux esclaves! Prenons aux seigneurs!
donnons au pauvre monde!...

»Quoi! cent tonneaux de vin dans le cellier du maître? et l'eau du
ruisseau pour l'esclave épuisé?

»Quoi! cent manteaux dans le vestiaire? et des haillons pour l'esclave
grelottant?

»Qui donc a planté la vigne? récolté, foulé le vin? l'esclave... Qui
donc doit boire le vin? l'esclave...

»Qui donc a tondu les brebis? tissé la laine? ouvragé les manteaux?
l'esclave...

»Qui donc doit porter le manteau? l'esclave...

»Debout, pauvres opprimés! debout! révoltez-vous! voici venir vos bons
amis les Vagres!...

»Six hommes unis sont plus forts que cent hommes divisés...
Unissons-nous: chacun pour tous, tous pour chacun!! Au diable les
Franks! Vive la Vagrerie et la vieille Gaule! c'est le cri de tout bon
Vagre...»

Qui chantait ainsi? Ronan le Vagre... où chantait-il ainsi? sur une
route montueuse qui conduisait à la ville de Clermont, en Auvergne,
cette mâle et belle Auvergne, terre des grands souvenirs: _Bituit_, qui
donnait pour repas du matin à sa meute de chiens de guerre, les légions
romaines; le _chef des cent vallées! Vindex!_ et tant d'autres héros de
la Gaule n'étaient-ils pas enfants de l'Auvergne? de la mâle et belle
Auvergne, aujourd'hui la proie de Clotaire, le plus féroce des quatre
fils du féroce Clovis, ce meurtrier chéri des évêques et de la sainte
église de Rome?

Au chant de Ronan le Vagre, d'autres voix répondaient en choeur. Ils
étaient là par une douce nuit d'été; ils étaient là une trentaine de
Vagres, gais compères, rudes compagnons, vêtus de toutes sortes de
façons, au gré des vestiaires des seigneurs franks et des évêques; mais
armés jusqu'aux dents, et portant à leur bonnet, en signe de ralliement,
une branchette de chêne vert.

Ils arrivent à un carrefour: une route à droite, une route à gauche...
Ronan fait halte; une voix s'élève, la voix de _Dent-de-Loup_... Quel
Titan! il a six pieds: le cercle d'une tonne ne lui servirait pas de
ceinture.

--Ronan, tu nous as dit: Frères, armez-vous, nous sommes armés... Prenez
quelques torches de paille, voici nos torches... Suivez-moi, nous te
suivons... Tu t'arrêtes, nous nous arrêtons...

--Dent-de-Loup, je réfléchis... Donc, frères, répondez: Quoi vaut mieux,
la femme d'un comte frank ou une évêchesse?

--Une évêchesse sent l'eau bénite, l'évêque bénit... La femme d'un comte
sent le vin, son mari s'enivre...

--Dent-de-Loup, c'est le contraire: le prélat rusé boit le vin et laisse
l'eau bénite au Frank stupide.

--Ronan a raison.

--Au diable l'eau bénite, et vive le vin!

--Oui, vive le vin de Clermont! dont _Luern_, le grand chef d'Auvergne
au temps jadis[C], faisait remplir des fossés, grands comme des étangs,
pour désaltérer les guerriers de sa tribu.

--C'était une coupe digne de toi, Dent-de-Loup... Mais, frères, répondez
donc... Quoi vaut mieux? une évêchesse ou la femme d'un comte?

--L'évêchesse! l'évêchesse!

--Non, la femme d'un comte!

--Frères, pour vous accorder, nous les prendrons toutes deux...

--Bien dit, Ronan...

--L'un de ces chemins conduit au BURG (château) du comte NEROWEG...
l'autre, à la villa épiscopale de l'évêque Cautin.

--Il faut enlever l'évêchesse et la comtesse... il faut piller le burg
et la villa!

--Par où commencer? Allons-nous chez le prélat? allons-nous chez le
seigneur?... L'évêque boit plus longtemps, il savoure en gourmet; le
comte boit davantage, il avale en ivrogne...

--Bien dit, Ronan...

--Donc, à cette heure de minuit, l'heure des Vagres, le comte Neroweg,
gonflé comme une outre, doit ronfler dans son lit; à ses côtés, sa femme
ou sa concubine rêve les yeux grands ouverts. L'évêque Cautin, les
coudes sur la table, tête à tête avec une vieille cruche et l'un de ses
chambriers favoris, doit causer de gaudrioles...

--Allons d'abord chez le comte; il sera couché.

--Frères, allons d'abord chez l'évêque, il sera levé... C'est plus gai
de surprendre un prélat qui boit qu'un seigneur qui ronfle.

--Bien dit, Ronan... Allons d'abord chez l'évêque.

--Marchons... Moi, je connais la maison...

Qui parlait ainsi?... Un jeune et beau Vagre de vingt-cinq ans; on
l'appelait le _Veneur_... Il n'était pas de plus fin archer, sa flèche
allait où il voulait... Esclave forestier d'un duc frank, et surpris
avec une des femmes de son seigneur, il avait échappé à la mort par la
fuite, et depuis il courait la Vagrerie.

--Oui, moi je connais la maison épiscopale,--reprit ce hardi garçon.--Me
doutant qu'un jour ou l'autre nous irions communier avec les trésors de
l'évêque, je suis allé, en bon veneur, observer son repaire... et là,
j'ai vu la biche du saint homme... Quel corsage elle a!! Jamais
chevrette n'eut l'oeil plus noir et plus doux!

--Et la maison, Veneur, la maison, quelle figure a-t-elle?

--Mauvaise! Fenêtres élevées, portes épaisses, fortes murailles.

--Veneur,--reprit le joyeux Ronan,--nous arriverons au coeur de la
maison de l'évêque sans passer ni par la porte, ni par la fenêtre, ni
par la muraille... de même que tu arrives au coeur de ta maîtresse sans
passer par ses yeux... Allons, mes Vagres, la nuit sera bonne.

--Frères, à vous les trésors... à moi la belle évêchesse! Le saint homme
l'appelle sa soeur[D]... le diable sait ce qui en est...

--À toi, Veneur, l'évêchesse; à nous le pillage de la villa
épiscopale... et vive la Vagrerie!

L'évêque Cautin habitait, pendant l'été, sa villa située non loin de la
ville de Clermont, siége de son épiscopat... Jardins magnifiques, eaux
cristallines, épais ombrages, frais gazons, gras pâturages, moissons
dorées, vignes empourprées, forêt giboyeuse, étangs empoissonnés,
étables bien garnies, entouraient le palais du saint homme; deux cents
_esclaves ecclésiastiques_, mâles et femelles, cultivaient les biens de
l'Église, sans compter l'échanson, le cuisinier, le rôtisseur, le
boucher, le boulanger, le baigneur, le raccommodeur de filets, le
cordonnier, le tailleur, le tourneur, le charpentier, le maçon, le
veneur et les fileuses et lavandières[E], esclaves aussi, presque
toujours jeunes, souvent jolies. Chaque soir, l'une d'elles apportait à
l'évêque Cautin, couché douillettement sur la plume, une coupe de vin
chaud très-épicé... Le matin, une autre jolie fille apportait, au réveil
du pieux homme, une coupe de lait crémeux... Voyez un peu ce bon apôtre
d'humilité, de chasteté, de pauvreté!...

Quelle est donc cette belle grande femme, jeune encore, et faite comme
Diane chasseresse? Le cou et les bras nus, vêtue d'une simple tunique de
lin, ses noirs cheveux à demi dénoués, elle est accoudée au balcon de
la terrasse de cette villa. Brûlants et languissants à la fois, les yeux
de cette jeune femme tantôt s'élèvent vers le ciel étoilé, tantôt
semblent sonder la profondeur de cette douce nuit d'été, douce nuit qui
protége de son ombre l'approche des Vagres, se dirigeant, à pas de
loups, vers la demeure de l'évêque. Cette femme, c'est _Fulvie_,
l'évêchesse[F] de Cautin, mariée à lui, alors que, simple tonsuré, il
ne briguait pas encore l'épiscopat... Depuis qu'il est prélat, il
l'appelle benoîtement _ma soeur_, selon les canons des conciles... et
l'évêchesse reste en effet sa soeur; le saint homme, depuis son
épiscopat, trouvant qu'une femme c'est trop... ou trop peu.

--Oh! malheur!--disait la belle évêchesse,--malheur à ces nuits d'été où
l'on est seule à respirer le parfum des fleurs, à écouter dans la
feuillée le murmure des brises nocturnes, pareilles au frissonnement des
baisers amoureux!... Oh! dans ma solitude, je la redoute cette énervante
chaleur des nuits d'été; elle me pénètre; elle circule en vain dans mes
veines!... J'ai vingt-huit ans... Voilà douze ans que je suis mariée...
et ces années conjugales, je les ai comptées par mes larmes! Recluse à
la ville, recluse à la campagne par l'ordre de mon seigneur et mari,
l'évêque Cautin... vivant dans mon gynécée[G], au milieu de mes femmes
esclaves, dont ce luxurieux fait ses maîtresses, les conciles
l'obligeant, dit-il, à vivre chastement avec sa femme... telle est ma
vie... ma triste vie!... L'âge approche, et jamais, jamais, je n'ai
connu un seul jour d'amour et de liberté... Amour! liberté!
vieillirai-je donc sans vous connaître?

Et la belle évêchesse se redressa, secoua sa noire chevelure au vent de
la nuit, fronça ses noirs sourcils, et, d'un air de défi, s'écria:

--Malheur aux maris violents et débauchés... ils font les femmes
perdues!... Aimée, respectée, traitée, sinon en femme, du moins en soeur
par l'évêque, j'aurais été chaste et douce... Dédaignée, humiliée devant
les dernières esclaves de ma maison, je suis devenue emportée,
vindicative, et du haut de ma terrasse... souvent, le front rouge, je
suis d'un regard troublé les jeunes esclaves laboureurs allant aux
champs... J'ai battu de mes mains les concubines de mon mari... et
pourtant, pauvres malheureuses, elles ne cèdent pas à l'amant qui prie,
mais au maître qui ordonne... Je les ai battues par colère, non par
jalousie; cet homme, avant de m'être odieux, m'était indifférent... Je
l'aurais aimé, cependant, s'il avait voulu... et comme il aurait voulu.
_Femme-soeur_ d'un évêque... c'était beau!... Que de bien à faire!...
que de larmes à sécher!... Mais je n'ai séché que les miennes, puisque
bientôt avilie... méprisée... Non, non, assez pleuré... assez gémi...
assez souffert! Assez résisté à ces tentations qui me dévorent... Je
fuirai cette maison, ne suis-je pas libre de moi-même? Cet homme, qui
fut mon époux, ne m'a-t-il pas dit que nos liens charnels étaient
brisés? S'il me force à rester près de lui, c'est pour jouir de mes
biens! Oui, je fuirai cette maison, dussé-je être prise et vendue comme
esclave!... Maître pour maître, que perdrai-je? Oh! du matin au soir
filer sa quenouille, ou aller à la chapelle, prier du coeur, non des
lèvres, puisque les excès de ce prêtre cruel et débauché, parlant et
priant au nom du Seigneur, sans être foudroyé, ont tué en moi la foi!...
Vivre ainsi! est-ce vivre? Traîner mes jours dans cette opulente villa,
tombeau doré, entouré de verdure et de fleurs! est-ce vivre?... Non,
non; et, par les flancs de ma mère! je veux vivre, moi! Je veux sortir
de ce sépulcre glacé! Je veux le grand air, le grand soleil, l'espace!
Je veux mon jour d'amour et de liberté... Oh! si je revoyais ce jeune
garçon, qui, plusieurs fois déjà, est passé de si grand matin au pied de
cette terrasse, où dès l'aube, après mes nuits de brûlante insomnie, je
viens respirer la fraîcheur matinale!... Comme il me regardait d'un oeil
fier et amoureux! Quelle avenante et hardie figure sous son chaperon
rouge couvrant à demi ses noirs cheveux bouclés! Quelle taille svelte et
robuste sous sa saie gauloise, serrée à ses reins agiles par le
ceinturon de son couteau de chasse! Ce doit être quelque esclave
forestier des environs... Esclave, esclave! Eh! qu'importe! Il est
jeune, beau, leste, amoureux! Les maîtresses de mon saint mari sont
esclaves aussi... Oh! n'aurai-je donc jamais aussi mon jour d'amour et
de liberté!

Que fait l'évêque pendant que son évêchesse, rêveuse, au balcon de sa
terrasse, regarde les étoiles et jette ainsi au vent des nuits ses
regrets, ses soupirs et ses espérances endiablées?... Le saint homme
boit et devise avec le comte Neroweg, cette nuit son hôte; la salle du
festin, bâtie à la mode romaine (cette demeure avait appartenu l'autre
siècle à un préfet romain), est vaste, ornée de colonnes de marbre,
enrichie de dorures et de peintures à fresque quelque peu endommagées
par les coups de dents et les ruades des chevaux des Franks, ces
Barbares, lors de leur conquête de l'Auvergne, ayant fait une écurie de
cette salle de festin; les vases d'or et d'argent sont étalés sur des
buffets d'ivoire; le plancher est dallé de riches mosaïques agréables à
l'oeil; plus agréable encore est la large table chargée de coupes et
d'amphores à demi pleines; les _leudes_, compagnons de guerre de
Neroweg, et ses égaux durant la paix[H], après avoir, selon l'usage,
soupé à la même table que le comte, sont allés jouer aux dés sous le
vestibule avec les clercs et les chambriers de l'évêque. Çà et là sont
déposées, le long des murs, les armes grossières des leudes: boucliers
de bois, bâtons ferrés, _francisques_, ou haches à deux tranchants,
_haugons_, ou demi-piques garnies de crampons de fer. Sur le bouclier du
comte sont peintes en manière d'ornement trois _serres d'aigle_. Le
prélat, resté attablé avec son hôte, le pousse à vider coupes sur
coupes; au bas bout de la table un ermite laboureur ne boit pas, ne
parle pas; parfois, il semble écouter les deux buveurs; mais le plus
souvent il rêve.

Et ce Frank? ce comte Neroweg? Quelle figure a-t-il? Il a l'encolure et
le fumet d'un sanglier en son printemps, et la figure d'un oiseau de
proie, avec son nez crochu et ses petits yeux renfoncés, tantôt hébêtés,
tantôt féroces, ses cheveux rudes et fauves, rattachés au sommet de sa
tête par une courroie, retombant derrière son dos comme une crinière,
car depuis deux cents ans et plus, la coiffure de ces barbares n'a pas
changé[I]; son menton et ses joues sont rasés, mais ses longues
moustaches rousses descendent jusque sur sa poitrine, couverte d'une
casaque de peau de daim, luisante de graisse, marbrée de taches de vin;
sur ses chausses de grosse toile crasseuse se croisent de longues
bandelettes de cuir montant depuis ses gros souliers ferrés jusqu'à ses
genoux; de son baudrier flottant il a retiré sa lourde épée, placée près
de lui sur un siége à côté d'un gros bâton de houx; tel est le convive
du prélat, tel est le comte Neroweg; l'un de ces nouveaux possesseurs de
la vieille terre des Gaules, de par le droit de pillage et de
massacre...

Et l'évêque Cautin?... Oh! celui-ci ressemble à un gros et gras renard
en rut... Oeil lascif et matois, oreille rouge, nez mobile et pointu,
mains pelues... Vous le voyez d'ici, chafriolant sous sa fine robe de
soie violette... Et quel ventre! On dirait une outre sous l'étoffe!

Et l'ermite laboureur? Oh! l'ermite laboureur? Respect à ce prêtre,
selon le _jeune homme de Nazareth!_... Trente ans au plus... figure
pâle, à la fois douce et ferme, barbe blonde, front déjà chauve, longue
robe brune, d'étoffe grossière, çà et là éraillée par les ronces des
terres qu'il a défrichées; carrure rustique; mains robustes, le manche
de la houe et de la charrue les a rendues calleuses. Voilà l'ermite!

L'évêque verse encore un grand coup à boire au Frank, lui disant:

--Comte... je te le répète... les vingt sous d'or, la prairie et la
petite esclave blonde, sinon, pas d'absolution!

--Absous-moi d'abord! patron?

--Tu rirais...

--Évêque, je reviendrai avec tous mes leudes mettre ta maison à sac; je
te ferai étendre sur un brasier ardent, et tu m'absoudras...

--Impie! scélérat blasphémateur! Pharaon! pourceau de luxure! réservoir
à vin! oses-tu parler ainsi, toi! fils de l'Église catholique et
apostolique?... Menacer ton évêque!

--De gré ou de force, tu m'absoudras!

--Ah! le bestial! Tu veux donc aller au fin fond des enfers! bouillir
durant des siècles dans des cuves de poix ardente! être lardé à coups de
fourche par les démons! Et quels démons! Têtes de crapaud, corps de
bouc, avec des serpents pour queue, des trompes d'éléphant pour bras...
et les pieds fourchus! archifourchus!

--Tu les as vus?--dit le comte Frank d'un air farouche et
craintif,--patron? tu les as vus, ces démons?

--Si je les ai vus!!! Ils ont emporté devant moi, dans une nuée de
bitume et de soufre, le duc Rauking, qui avait, le sacrilége! donné un
coup de bâton à l'évêque Basile!

--Et ces diables l'ont emporté, le duc Rauking?

--Au plus profond des entrailles de la terre, te dis-je!... Je les ai
comptés; ils étaient treize! Un grand démon rouge les commandait en
personne, et voilà ce qui t'attend... si je ne te donne pas
l'absolution.

--Évêque, tu dis peut-être cela pour me faire peur et avoir mes vingt
sous d'or, mes belles prairies et ma petite esclave blonde?

Le prélat frappa sur un timbre, un de ses chambriers entra; le saint
homme lui dit quelques mots en latin en lui montrant de l'oeil le sol
dallé de compartiments de mosaïque. Le chambrier sortit; alors l'ermite
laboureur dit à l'évêque aussi en latin:

--Ce que tu veux faire est une dérision sacrilége!

--Ermite, tout n'est-il point permis à l'Église envers ces brutes
franques?

--La fourberie n'est jamais permise...

Cautin haussa les épaules, et s'adressant au comte en langue germanique,
car le prélat parlait l'idiôme frank comme un Barbare:

--Es-tu chrétien et catholique? As-tu reçu le baptême?

--L'évêque Macaire, il y a vingt ans, m'a dit de me mettre tout nu dans
la grande auge de pierre de sa basilique, et puis il m'a jeté de l'eau
sur la tête en marmottant des mots latins.

--Enfin, tu es catholique, puisque tu as communié au nom du Père, du
Fils et du Saint-Esprit, trois personnes en une seule, qui est Dieu,
puisqu'il est seul, et que pourtant il est trois. En raison de quoi tu
dois me respecter et m'obéir comme à ton père en Christ!

--Patron, tu veux m'embrouiller par tes paroles. Écoute à ton tour:
notre grand roi Clovis, à la tête de ses braves leudes, a conquis et
asservi la Gaule. Mon père, Gonthram Neroweg, était l'un de ces
guerriers, et...

--Ton grand roi?... S'il a conquis la Gaule, n'est-ce pas aux évêques
qu'il la doit, cette conquête? N'ont-ils pas facilité sa victoire en
ordonnant aux peuples de se soumettre? Ton grand roi Clovis! il n'eût
jamais été qu'un chef de brigands, s'il n'eût embrassé la foi
catholique! Qu'est-ce qu'a fait saint Rémi lorsqu'il l'a oint du saint
chrême dans la basilique de Reims et l'a baptisé fils _soumis_ de la
sainte Église? Il l'a fait agenouiller, ton grand roi Clovis, lui
disant: _Courbe la tête, fier Sicambre_! _Brûle ce que tu as adoré_...
_Adore ce que tu as brûlé!_... Ce qui signifiait: tu as pillé... tu as
violé... tu as saccagé... tu as massacré... mais surtout, là est le
péché, tu as pillé les saints lieux; donc, à cette heure, humilie-toi!
courbe la tête devant le clergé... obéis-lui, enrichis l'Église, et les
évêques te feront reconnaître souverain de la Gaule; Clovis a suivi ce
conseil; il a donné d'immenses richesses à l'Église; aussi est-il allé
tout droit jouir des délices et des parfums du paradis.

--Patron, tu ne me laisses jamais parler...

--Va, je t'écoute.

--Le grand roi Clovis a conquis la Gaule...

--Voilà qui est nouveau. Ensuite?

--Quand vivait Théodorik, celui des fils du grand roi Clovis qui a eu
l'Auvergne parmi ses royaumes, il m'a donné ici de grands domaines,
terres, gens, bétail et maisons, et m'a envoyé pour le représenter dans
cette contrée.

--Oui, il t'a fait en ce pays ce que vous appelez graff, et nous autres
_comte_. Tu présides avec moi, chef évêque de la cité, les curiales de
la ville de Clermont[J], beau président, sur ma parole! tu arrives à
demi ivre les jours de tribunal, et tu ronfles comme un sourd lorsque
nous avons à juger des causes...

--Que veux-tu que je fasse, moi! je n'entends pas un mot de votre langue
latine; je m'endors, et, quand je m'éveille, je juge comme tu me dis...

--C'est ce que tu peux faire de mieux; mais, encore une fois, où veux-tu
en venir avec tes divagations? Tu as eu la sacrilége audace de me
menacer de violences, moi, ton évêque, ton père en Christ! si je ne
t'absolvais de tes crimes. Je t'ai à mon tour menacé d'un châtiment
céleste... à quoi tu me réponds en me parlant de Clovis et de ta charge
de comte. Qu'a de commun ceci avec la menace que je t'ai faite au nom du
Seigneur et qui s'accomplira peut-être plus tôt que tu ne le crois;
entends-tu, comte Neroweg?

--Je veux dire d'abord que le grand roi Clovis a commis un bien plus
grand nombre de crimes que moi, et qu'il jouit du paradis.

--Il en jouit, certes; mais à quel prix? Ignores-tu que saint Rémi qui
l'a baptisé a été si richement doué par ce pieux roi, qu'il a pu acheter
un domaine en Champagne au prix de cinq mille livres pesant d'argent? Si
tu ignores ceci, moi je te l'apprends.

--Je voulais dire ensuite que si tu es évêque, moi je suis comte ici, en
pays conquis par mon épée. Oui, je suis comte ici, au nom du roi que je
représente, et comme ton comte, je peux te forcer de m'absoudre;
apprends ceci à ton tour.

--Ah! tu blasphèmes de nouveau,--et l'évêque frappa du pied sous la
table,--ah! tu oses encore braver le courroux du Seigneur! toi...
souillé de crimes exécrables!

--Qu'est-ce que j'ai donc fait? J'ai tué... mon frère Ursio!

--Vraiment? et le meurtre de ta concubine Isanie? et le meurtre de ta
quatrième femme _Wisigarde_ que tu avais épousée, de même que tu as
épousé ta cinquième femme _Godègisèle_... bien que ta première et ta
seconde épouse soient encore vivantes? dis, comte, sont-ce là des
peccadilles?

--Ne m'as-tu pas absous de ces choses-là? Par _l'aigle terrible_, mon
glorieux aïeul! il m'en a coûté les cinq cents meilleurs arpents de ma
forêt, trente-huit sous d'or, vingt esclaves, et cette superbe pelisse
de fourrures de martre du Nord, dans laquelle tu te prélassais cet
hiver, et que le grand Clovis avait donnée à mon père!

--De ces premiers crimes, tu es absous... c'est vrai; aussi tu serais
blanc comme l'agneau pascal sans ton abominable fratricide.

--Je n'ai pas tué Ursio par haine, moi; je l'ai tué pour avoir sa part
d'héritage.

--Et pourquoi aurais-tu tué ton frère, bestial? Pour le manger?

--Je te dis, moi, que le grand Clovis a tué aussi tous ses parents pour
avoir leur héritage, et qu'il jouit du paradis... J'y veux aller aussi,
moi qui ai moins tué que lui, et si tu ne me promets pas sur l'heure le
paradis sans me faire payer davantage, je te fais tirer à quatre chevaux
ou hacher par mes leudes!

--Et moi je te dis que si tu n'expies pas ton fratricide par un don à
mon église, tu iras en enfer, toi, qui, comme Caïn, as tué ton frère.

--Oui, oui, patron, tu dis toujours cela pour mes cent arpents de
prairie, mes vingt sous d'or et ma petite esclave blonde.

--Je dis cela pour le salut de ton âme, malheureux! Je dis cela pour
t'épargner les tortures de l'enfer dont la seule pensée me fait
frissonner pour toi.

--Tu parles toujours de l'enfer... Où est-il?

--Où il est?

Et l'évêque Cautin frappa encore du pied sur le sol.

--Tu demandes où il est, l'enfer?

--Il n'y en a pas...

--Il n'y a pas d'enfer! Seigneur, Seigneur! ayez pitié de ce barbare.
Ouvrez-lui les yeux par un miracle... Comte, sens-tu cette odeur de
soufre?

--Je sens... une odeur très-puante.

--Vois-tu cette fumée qui sort à travers ces dalles?

--D'où vient cette fumée?--s'écria Neroweg effrayé, en se levant de
table et se reculant de l'endroit du sol d'où sortait une vapeur noire
et épaisse;--évêque, quelle est cette magie?

--Seigneur, mon Dieu! vous avez entendu la voix de votre serviteur
indigne,--dit Cautin en joignant les mains et se mettant à genoux,--vous
voulez vous manifester aux yeux de ce barbare... Tu demandes où est
l'enfer? Regarde à tes pieds; vois ce gouffre, vois cette mer de flammes
prête à l'engloutir...

Et l'une des dalles de la mosaïque s'enfonçant sous le sol au moyen d'un
contrepoids, laissa béante une large ouverture d'où s'échappèrent de
grands tourbillons de feu répandant une forte odeur de soufre.

--La terre s'entr'ouvre,--s'écria le Frank livide de terreur,--du feu!
du feu! sous mes pieds.

--C'est le feu éternel,--dit l'évêque en se redressant menaçant, tandis
que le comte tombait à genoux cachant sa figure entre ses mains,--ah! tu
demandes où est l'enfer, impie, blasphémateur!

--Patron, mon bon patron, aie pitié de moi!

--Entends-tu ces cris souterrains? Ce sont les démons; ils viennent te
chercher. Entends-tu comme ils crient: _Neroweg, Neroweg! le fratricide!
Viens à nous! Caïn, tu es à nous!_

--Ces cris sont affreux... Mon bon père en Christ, prie le Seigneur de
me pardonner!

--Ah! te voilà à genoux, pâle, éperdu, les mains jointes, les yeux
fermés par l'épouvante... Demanderas-tu encore où est l'enfer?

--Non, non, évêque, saint évêque Cautin; absous-moi de la mort de mon
frère, tu auras ma prairie, mes vingt sous d'or...

--Et l'esclave?

--Et ma petite esclave blonde.

--J'ai là une charte de donation préparée... Tu vas faire venir un de
tes leudes comme témoin. Mon témoin à moi sera cet ermite, afin que la
donation soit en règle et selon l'usage.

--Oui, oui, mais aie pitié de moi... Si ces dénions allaient
m'emporter... Comme ils m'appellent! Renvoie-les! renvoie-les donc, mon
bon patron, qu'ils ne m'entraînent pas en enfer, moi ton fils en Christ!

--Ils t'emporteraient si tu manquais à ta promesse.

--Je la tiendrai... Oh! je la tiendrai...

--Puisque tu ne doutes plus de la puissance du Seigneur,--reprit
l'évêque en frappant de nouveau du pied sur le plancher,--relève-toi,
comte, ouvre les yeux, le gouffre de l'enfer est refermé (la dalle en
remontant avait repris sa place). Ermite, apporte ce parchemin et ce
qu'il faut pour écrire. Tu seras mon témoin.

--Je ne serai pas témoin de cette fourberie sacrilége,--répondit en
latin l'ermite laboureur.--Je t'exposerais à la fureur de ce barbare en
lui dévoilant cette pillerie, il te tuerait, et je ne veux pas voir ton
sang couler... mais, prends garde, prends garde... tu domines par la
ruse et la terreur les seigneurs stupides et féroces; moi je domine, par
l'amour que je leur porte, les opprimés et ceux qui souffrent. Prends
garde; ceux-là sont nombreux.

--Voudrais-tu exciter une rébellion contre moi? Serais-tu capable
d'abuser du grand empire que tu possèdes sur le populaire? toi que j'ai
accueilli ici comme un hôte bien venu? sans savoir pourtant si ton
évêque t'avait permis de sortir de son diocèse[K].

--Demain, avant de continuer ma route, je te dirai ce que j'attends de
toi...

Cautin, à qui l'ermite laboureur imposait, frappa sur un timbre pendant
que le comte, toujours agenouillé, tremblant de tous ses membres,
essuyait la sueur glacée qui coulait de son front. À l'appel de
l'évêque, le chambrier parut; le saint homme lui dit tout bas en latin:

--L'enfer a été très-satisfaisant... Qu'on éteigne le feu!

Et il ajouta tout haut:

--Commande à l'un des leudes du comte de venir ici... Tu
l'accompagneras.

Le chambrier sorti, l'évêque s'adressant au Frank toujours agenouillé:

--Tu as cru, et tu te repens... Relève-toi! Mais prends garde de manquer
à ta parole...

--Mon bon patron, je ne me relèverai pas que tu ne m'aies promis une
chose...

--Quoi donc?

--J'ai peur de retourner cette nuit à mon burg; les démons viendraient
peut-être me prendre sur la route... Je suis épouvanté... garde-moi
cette nuit à ta villa.

--Tu seras mon hôte jusqu'à demain; mais ta petite esclave, tu devais me
l'envoyer dès ton arrivée... chez toi?

--Tu la veux cette nuit?... la petite esclave?

--Je l'ai promise à mon évêchesse, autrefois ma femme selon la chair,
aujourd'hui ma soeur en Dieu. Elle a besoin d'une toute jeune fille pour
son service; je lui ai promis celle-ci... et plus tôt elle l'aura, plus
tôt elle sera contente.

--Ainsi, patron,--dit le comte en se grattant l'oreille,--tu la veux
absolument ce soir, la petite esclave?

--Oserais-tu maintenant te dédire?... Te crois-tu déjà si loin de
l'enfer?

--Non, oh! non, patron... ne te fâche pas; un de mes leudes va monter à
cheval; il ira chercher la petite esclave et la ramènera ici en
croupe...

La charte de donation, validée selon l'usage par l'inscription du
témoignage du chambrier de l'évêque et du leude, portait que Neroweg,
comte du roi d'Auvergne en la ville de Clermont, donnait en rémission de
ses péchés à l'église, représentée par Cautin, évêque de cette ville,
cent arpents de prairie, vingt sous d'or, et une esclave filandière,
âgée de quinze ans, nommée Odille. Après quoi l'évêque, au nom du Père,
du Fils et du Saint-Esprit, donna au comte frank l'absolution de son
fratricide et trois grands coups à boire pour le réconforter.

--Sigefrid,--dit le comte au leude en étouffant un dernier soupir de
regret,--sois bon compagnon; va au burg; tu prendras en croupe la petite
Odille la filandière, et tu la rapporteras ici.

Les Vagres sont arrivés non loin de la villa épiscopale.

--Ronan, les portes sont solides, les fenêtres élevées, les murailles
épaisses... Comment entrer chez l'évêque?--dit le Veneur.

--Tu nous a promis de nous conduire au coeur de la maison... moi, j'irai
droit au coeur de l'évêchesse.

--Frères, voyez-vous à quelques pas, au pied de la montagne, ce petit
bâtiment entouré de colonnes?

--Nous le voyons... la nuit est claire.

--Ce bâtiment était autrefois une salle de bains d'eaux thermales, dont
la source chaude venait de ces montagnes... De la villa où nous allons,
on se rendait à ces thermes par un long souterrain. L'évêque a fait
détourner la source, et le bâtiment il l'a changé en une chapelle
consacrée au grand _Saint-Loup_... Or, mes bons Vagres, par le
souterrain nous entrerons au coeur de la villa épiscopale sans trouer de
murailles, sans briser portes ou fenêtres... Si j'ai promis, ai-je tenu?

--Comme toujours, Ronan... tu as promis, tu as tenu.

On entre dans les anciens thermes changés en chapelle; il y fait noir,
très-noir... Une voix sort de l'ombre:

--C'est toi, Ronan?

--Moi et les miens... Marche, Simon, bon serviteur de la villa
épiscopale... marche, Simon, nous te suivons...

--Il faut attendre.

--Pourquoi?

--Le comte Neroweg est encore chez l'évêque avec ses leudes.

--Tant mieux... un renard et un sanglier, la chasse sera belle!

--Le comte a dans la villa vingt-cinq leudes bien armés.

--Nous sommes trente... c'est quinze Vagres de trop pour une telle
attaque... Marche, Simon, nous te suivons.

--Le passage n'est pas encore libre.

--Pas libre? ce passage souterrain qui conduit d'ici dans la salle du
festin?...

--L'évêque a fait préparer ce soir un miracle pour effrayer le comte
Frank et lui faire peur de l'enfer. Deux clercs ont apporté, sous la
salle du festin, des bottes de paille, des fagots et du soufre... Ils
doivent ensuite y mettre le feu en poussant des cris endiablés et
souterrains... Après quoi, une des dalles de la mosaïque s'abaissera
sous le sol, par un contrepoids, comme autrefois elle s'abaissait
lorsqu'on voulait passer par le souterrain qui conduit à ces thermes.

--Et le Frank stupide, croyant voir béante une des bouches de l'enfer,
fera au saint homme une donation jusqu'ici refusée?

--Tu as deviné, Ronan; il faut donc attendre que le miracle soit joué;
le comte parti, la villa silencieuse, toi et les tiens, vous vous y
introduirez.

--À moi l'évêchesse!

--À nous le coffre fort, les vases d'or et d'argent! à nous les sacs
gonflés de monnaie... et largesse, largesse au pauvre monde qui n'a pas
un denier!

--À nous le cellier, les outres pleines, les sacs de blé... à nous les
jambons, les viandes fumées! Largesse, largesse au pauvre monde qui a
faim!...

--À nous le vestiaire, les belles étoffes, les chauds vêtements, et
largesse, largesse au pauvre monde qui a froid...

--Et puis à feu et à sac la villa épiscopale!

--Liberté aux esclaves!

--Nous emmenons de pauvres filles qui nous suivront gaiement!

--Et vive le mariage en Vagrerie,--dit Ronan, puis il chanta ainsi:

«Mon père était Bagaude, moi, je suis Vagre et né sous la verte
feuillée, comme un oiseau de mai...

»Où est ma mère?

»Je n'en sais rien...

»Un Vagre n'a pas de femme: le poignard d'une main, la torche de
l'autre, il va de burg en villa épiscopale enlever femmes ou concubines
à leur comte ou à leur évêque, et emmène ces charmantes au fond des
bois...

»Elles pleurent d'abord et rient ensuite... Le joyeux Vagre est
amoureux, et dans ses bras robustes ces belles chéries oublient bientôt
le cacochyme évêque ou le duc hébêté!...»

--Vive le mariage en Vagrerie!

--Tu es en belle humeur, Ronan...

--Nous allons mettre à sac la maison d'un évêque, vieux Simon!

--Tu seras pendu, brûlé, écartelé...

--Ni plus ni moins qu'Aman et Aëlian, nos prophètes, Bagaudes en leur
temps comme nous Vagres en le nôtre... Mais le pauvre monde dit: Bon
Aëlian! bon Aman!... puisse-t-il dire un jour: Bon Ronan!... je mourrai
content, vieux Simon...

--Toujours vivre au fond des bois...

--La verdure est si gaie!

--Au fond des cavernes...

--Il y fait chaud l'hiver, frais l'été.

--Toujours l'oreille au guet, toujours par monts et par vallées...
toujours errer sans feu ni lieu...

--Mais vivre toujours libres, vieux Simon... libres! libres! au lieu de
vivre esclaves sous le fouet d'un maître frank ou d'un évêque! Viens
avec nous, Simon...

--Je suis trop vieux!

--Ne hais-tu pas ton seigneur, le saint homme Cautin?

--Autrefois j'étais jeune, riche, heureux; les Franks ont envahi la
Touraine, mon pays natal; ils ont égorgé ma femme après l'avoir violée;
ils ont brisé sur les murailles la tête de ma petite fille; ils ont
pillé ma maison; ils m'ont vendu comme esclave, et de maître en maître,
je suis tombé entre les mains de Cautin... J'ai donc sujet d'exécrer les
Franks; mais j'exècre, s'il se peut, davantage encore les évêques
gaulois, qui nous tiennent, nous Gaulois, en esclavage!

--Qui va là?--s'écria Ronan, en voyant au dehors, et dans l'ombre, une
forme humaine rampant à deux genoux, et s'approchant ainsi de la porte
de la chapelle.--Qui va là?

--Moi, Félibien, esclave ecclésiastique de notre saint évêque.

--Pauvre homme, pourquoi marcher ainsi à genoux?

--C'est un voeu... Je viens ainsi de ma hutte à genoux... sur les
cailloux du chemin pour prier Loup, le grand Saint-Loup, à qui est
dédiée cette chapelle. Je viens ainsi de nuit afin d'être de retour dès
l'aube à l'heure du labeur, car ma hutte est loin d'ici...

--Frère, pourquoi t'infliger ce supplice à toi-même? N'est-ce pas assez
déjà de te lever avec le soleil, et le soir de te coucher sur ta paille,
brisé de fatigue?

--Je viens à genoux prier Saint-Loup, le grand Saint-Loup, de demander
au Seigneur de longs et fortunés jours pour notre saint évêque Cautin,
de qui je suis esclave laboureur.

--Ton maître! un saint?... ce fainéant qui t'écrase de travail, comme le
meunier sous sa meule écrase le blé nourricier pour en tirer la
farine... Quoi! demander de longs jours pour ton maître, c'est demander
d'allonger la lanière du fouet des surveillants qui te rouent de coups
si tu bronches.

--Bénis soient leurs coups! Plus on souffre ici-bas, plus l'on est
heureux dans le paradis...

--Mais le blé que tu sèmes, ton évêque le mange; le vin que tu foules,
il le boit; les habits que tu tisses, il s'en revêt... te voici hâve,
affamé, presque nu sous tes haillons!...

--Je voudrais manger les excréments des porcs, boire leur urine, me
vêtir d'épines, qui déchireraient ma peau jusqu'aux veines, mon bonheur
en serait plus grand dans le paradis...

--Dis-moi, pauvre frère... le Seigneur a créé le froment, le raisin, le
miel, les fruits, le lait, la douce toison des brebis... est-ce pour que
sa créature se nourrisse d'ordures et se vêtisse d'épines? réponds, mon
pauvre frère?...

--Tu n'es qu'un impie!

--Écoute-moi sans colère... Voyons: pendant que du fond de ta misère, de
ta fange et de ton ignorance, tu aspires au paradis de là-haut! est-ce
que ton évêque ne se fait pas, lui, en ce monde un paradis? est-ce que
seul il ne jouit pas des biens du créateur? Tu le sais, les greniers de
ton maître regorgent de pur froment; ses étables sont pleines de
troupeaux gras; ses viviers, de poissons; son cellier, de vins vieux;
ses volières, d'oiseaux délicats; il chasse en forêt la succulente
venaison; il chasse en plaine le fin gibier... après quoi il godaille,
ripaille, dit sa messe et courtise ta femme, ta fille ou ta soeur...

--Mensonge!... mon seigneur et évêque ne peut faillir...

--Pauvre frère!... cela ne te révolte pas, de voir les Franks maîtres
implacables de cette belle Auvergne, qu'ils nous ont larronnée? de cette
riche Auvergne, où tes pères, aujourd'hui esclaves et dépouillés de
leurs biens, vivaient jadis heureux et libres, cultivant les champs
paternels?

--Mon évêque m'a commandé d'obéir aux Franks et à leurs rois comme à
lui-même... Puisque leurs rois sont fils soumis de l'Église, le mal
qu'ils nous font, l'esclavage qu'ils nous imposent, sont des épreuves
que le Seigneur Dieu nous envoie, et il faut les bénir à coeur joie ces
épreuves; plus elles nous sont cruelles, plus elles nous sont méritoires
pour notre salut...

--Mais, pauvre frère, ces épreuves d'asservissement, de faim, de froid,
de labeur écrasant, de misère affreuse, que, pour ton salut, te prêche
ton évêque, à son profit, est-ce qu'il les subit, lui, ces dures peines?
ne vit-il pas, comme nos conquérants, dans la fainéantise, la mollesse
et l'abondance?

--Arrière... tu veux me tenter, Satan! laisse-moi prier... Je fermerai
les yeux, je boucherai mes oreilles. Saint évêque Loup! grand
Saint-Loup! protégez-moi contre ce païen, qui outrage notre bon évêque
Cautin!

--Pauvre créature! méchamment hébêtée, avilie, dégradée par les
prêtres... c'est une tendre pitié que tu m'inspires!--dit Ronan.

--Et voilà pourtant ce que les évêques ont fait de ce fier peuple
gaulois! lui, jadis l'orgueil du monde, il se courbe aujourd'hui, lâche
et tremblant, devant une poignée de barbares!...

--Tu dis vrai, Ronan; presque tous les esclaves sont, comme ce
malheureux, tombés dans un lâche hébêtement... le mal gagne de jour en
jour... Ah! c'en est fait de la vieille Gaule... les Franks lui voleront
jusqu'à son nom...

--S'il en est ainsi, moi, Ronan! par la torche de l'incendie! par l'épée
du massacre, par l'ivresse de l'orgie! je le jure! je le jure! tant
qu'il restera une femme, une tonne, un château, nous, Gaulois déshérités
de tout... jusqu'à notre nom! nous danserons à travers les flammes, nous
boirons sur des ruines, nous ferons l'amour sur la cendre des palais et
des églises!...

Et Ronan se mit à chanter le refrain des Vagres:

«Les Franks nous appellent _Hommes errants_, _Loups_, _Têtes de
loups_... Vivons en loups, vivons en joie... l'été, sous la verte
feuillée; l'hiver, dans les chaudes cavernes...»

--Allons, Simon, le miracle de l'évêque doit être joué.

--Oui... d'ailleurs je marcherai seul à distance de vous dans le
souterrain... Si je vois de loin de la clarté, je viendrai vous avertir.

--Mais cet esclave, qui est là marmottant à genoux ses patenôtres au
grand Saint-Loup?

--La foudre tomberait à ses pieds qu'il ne bougerait point... il s'en
ira comme il est venu... sur ses deux genoux.

--Allons, vieux Simon, plaignons ce pauvre homme, et surtout pendons
l'évêque... Marche, Simon.

--Suis-moi, Ronan.

Et les Vagres, conduits par l'esclave ecclésiastique, disparurent dans
le souterrain qui, de ces anciens thermes, aboutissait à la villa
épiscopale, tous chantant à demi-voix:

«Le joyeux Vagre n'a pas de femme: le poignard d'une main, la torche de
l'autre, il va de burg en maison épiscopale enlever les femmes des
comtes et des évêques, et emmène ces charmantes au fond des bois...»

Que faisaient donc le prélat et le comte, pendant que les Vagres
s'introduisaient dans le souterrain de la villa épiscopale?... Ce qu'ils
faisaient?... ils buvaient coup sur coup; le leude du comte était
retourné au burg chercher l'esclave... En l'attendant, l'évêque Cautin,
chafriolant de posséder enfin la jolie fille qu'il convoitait depuis
longtemps, s'était remis à table. Neroweg, toujours tremblant et presque
ivre de vin et de frayeur, croyant l'enfer sous ses pieds, aurait voulu
quitter la salle du festin; il n'osait, se croyant protégé par la sainte
présence de l'évêque contre les attaques du diable. En vain l'homme de
Dieu engageait son hôte à vider encore une coupe, le comte repoussait la
coupe de sa main, roulant autour de lui ses petits yeux d'oiseau de
proie effaré.

L'ermite laboureur, comme d'habitude, rêvait ou observait en silence...

--Qu'as-tu donc?--dit l'évêque au comte,--tu es triste, tu ne bois
plus... Tout à l'heure fratricide, tu es maintenant, de par mon
absolution, blanc comme neige... déride-toi donc; ta conscience
n'est-elle pas nette? réponds donc... M'aurais-tu caché quelque autre
crime?... le moment serait mal choisi... tu l'as vu, l'enfer n'est pas
loin...

--Tais-toi, patron... tais-toi... je me sens si faible, que je ne
porterais pas un chevreuil sur mes épaules, moi qui porterais un
sanglier... N'abandonne pas ton fils en Christ! toi, qui peux conjurer
les démons, je ne te quitterai pas d'ici au jour...

--Tu me quitteras pourtant tout à l'heure, lorsque la petite esclave
sera venue; il faudra que je la conduise au gynécée de Fulvie, autrefois
ma femme selon la chair, aujourd'hui ma soeur en Dieu.

--Aussi vrai qu'un de mes aïeux s'appelait l'_Aigle terrible_ en
Germanie, je ne te quitterai pas plus que ton ombre...

--Un des aïeux de ce Neroweg se nommait l'_Aigle terrible_ en
Germanie... la rencontre est étrange,--pensait l'ermite...--Ainsi nos
deux races ennemies, Franke et Gauloise, se sont rencontrées, se
rencontrent... se rencontreront peut-être encore à travers les âges...

--Bon patron,--dit Neroweg,--d'ici au jour, je ne te quitterai pas plus
que ton ombre.

--Comte, prends garde... ta terreur me prouve que ton âme n'est pas
tranquille... avoue-le, tu ne m'as pas tout dit?

--Si, si, je t'ai tout dit.

--Dieu le veuille, pour le salut de ton âme... Mais déride-toi donc...
tiens, parlons un peu de chasse... comme toi, je suis fin veneur; cette
conversation t'égayera... Et à propos de chasse, un reproche.

--À moi?

--À toi ou à tes esclaves forestiers... L'autre jour ils sont venus
lancer trois cerfs au milieu des bois de l'Église... tu sais, dans
l'enceinte touchant à ce bout de ta forêt, séparé du restant de tes
domaines par la rivière?

--Si mes esclaves forestiers ont lancé des cerfs chez toi, tes esclaves
en lanceront une autre fois chez moi: nos bois ne sont séparés que par
une route.

--C'est dommage... notre limite à tous deux devrait être la rivière.

--Il me faudrait pour cela t'abandonner les cinq cents arpents de bois
qui sont en delà de la rivière.

--Est-ce que tu y tiens beaucoup à ce bout de forêt? elle est bien
chétive en cet endroit-là...

--Chétive! il y a des chênes de vingt coudées, et c'est la partie la
plus giboyeuse de mes biens...

--Tu vantes ton domaine, c'est ton droit; mais, dans ton intérêt même,
tu serais mieux et plus sûrement limité, si tu l'étais par la rivière,
et si tu te débarrassais de ces mauvais cinq cents arpents qui touchent
à mes terres..

--Pourquoi me parles-tu de mes bois? je n'ai plus d'absolution à te
demander... entends-tu, évêque?

--Non... tu as tué une de tes femmes, une de tes concubines, et ton
frère Ursio... tu as expié ces crimes en douant l'Église: tu es
absous... Cependant... et cela me revient seulement maintenant à
l'esprit, cependant nous n'avons pas songé à une chose...

--À laquelle, patron?

--Ta quatrième femme Wisigarde a péri par tes mains de mort violente;
elle n'a pas reçu en mourant l'assistance d'un prêtre... son âme est en
peine, il se pourrait qu'elle vînt te tourmenter la nuit sous figure de
fantôme effrayant, jusqu'à ce que tu aies tiré de peine cette pauvre
âme...

--Comment la tirer de peine?

--Par des prières que dirait un prêtre du Seigneur.

--Je ne suis pas prêtre, moi!

--Mais je le suis, moi!

--Alors, patron, dis-les, ces prières, pour cette âme en peine.

--Soit... Durant vingt ans, il sera dit à l'autel des prières pour l'âme
de Wisigarde, à condition que tu m'abandonneras ce bout de forêt, séparé
de ton domaine par la rivière...

--Encore donner à ton Église... donner toujours... toujours donner!...

--Libre à toi de préférer être tourmenté la nuit par des fantômes
livides et sanglants...

Le Frank regarda l'évêque d'un oeil défiant et irrité; puis il reprit
avec un courroux concentré:

--Gaulois rapace, tu veux donc me prendre pièce à pièce la part de
conquêtes que nos rois nous ont donnée, à mon père et à moi, en bénéfice
héréditaire? Doter encore ton Église! je doterais plutôt le diable!...

--Dote-le donc... le voici!!--dit une grosse voix qui semblait sortir
des entrailles de la terre.

Au son de cette voix, l'ermite se leva surpris, l'évêque se renversa sur
le dossier de son siége, se signa brusquement; puis, réfléchissant, il
dit en latin:

--C'est mon chambrier; il était resté là-dessous... le tour est gai...
il vient à point...

Le comte, lui, frappé de terreur, se croyant poursuivi par le démon en
personne, avait poussé un grand cri, s'enfuyant éperdu de la salle du
festin, et manquant de renverser le leude, qui en ce moment entrait,
poussant devant lui une jeune fille, en disant:

--Voici la petite esclave, Odille, la filandière.

L'évêque en rut oublia tout pour courir vers la pauvrette; mais au
moment où il s'élançant pour la saisir, une main vigoureuse, sortant par
l'ouverture de la dalle abaissée, arrêta le prélat par un pan de sa robe
en lui criant:

--Luxurieux point ne seras, saint homme de Dieu!!

Lorsque l'évêque se retourna inquiet de voir qui lui parlait ainsi, il
vit avec effroi Ronan à la tête de ses compagnons, qui, comme lui,
sortirent par l'issue du souterrain, en poussant des cris enragés...
Tous, par plaisante humeur, les joyeux garçons, s'étaient noirci la
figure avec les débris charbonnés des fagots destinés à produire les
_flammes de l'enfer_ et à jouer le miracle.

À la vue de ces hommes noirs, sortant de dessous terre, et hurlant comme
des damnés, le leude, qui avait amené la petite esclave, crut aussi
qu'ils venaient de l'enfer, et se précipita sur les traces de Neroweg en
criant:

--Les démons! les démons!...

Le comte, de plus en plus épouvanté, courut à l'écurie, s'élança sur son
cheval, et à toute bride s'éloigna de la villa épiscopale; ses leudes
l'imitèrent, sautèrent sur leurs montures, abandonnant leurs armes dans
la salle du festin, et tous prirent la fuite en tumulte, répétant avec
épouvante:

--Les démons! les démons!...

La villa épiscopale a été envahie par les Vagres depuis deux heures.

Qui dit donc une messe de nuit dans la chapelle de l'évêque? les cierges
sont allumés sur l'autel, ni plus ni moins que pour la fête de Pâques;
ils éclairent de leur vive lumière les premiers arceaux: le reste de la
chapelle est noyé d'ombre, jusqu'à la porte voûtée, à travers laquelle
on aperçoit çà et là une lueur rouge, comme celle d'un brasier qui
s'éteint... Quel brasier? celui que formait les débris embrasés de la
villa épiscopale...

La villa a donc été incendiée par les Vagres? Certes; auraient-ils sans
cela emporté des torches de paille?

Au milieu du choeur sont entassées pêle-mêle les richesses de l'évêque:
vases d'or et d'argent, saints calices et coupes à boire, boîtes à
Évangiles et plats à manger, patènes et bassins à rafraîchir le vin;
gros sacs de peau éventrés, d'où ruissellent les sous d'or et d'argent;
riches étoffes pourpres et bleues, n'attendant plus que la façon;
fourrures chaudes et rares, noires comme le corbeau, blanches comme la
colombe; et pour trophées, aux quatre coins de ce splendide monceau de
butin, les haches, les boucliers et les piques des leudes fuyards par
peur du diable: or, argent, acier, vives couleurs, tout brille,
fourmille et scintille de ces joyeux miroitements, particuliers aux gros
monceaux de précieux butin, si plaisants à l'oeil d'un Vagre...

Ils sont donc là, les Vagres? ils sont donc dans la sainte chapelle de
la villa épiscopale?

Oui, les voici réunis dans ce lieu sacré dont ils ont fait leur
magasin...

Et que font-ils là?

Ma foi! ils font ce que font les Vagres après avoir bu, ravagé, pillé:
les uns ronflent et cuvent leur ivresse sur les marches de l'autel, les
autres, se balançant sur leurs jambes avinées, se délectent en regardant
amoureusement leur gros tas de butin, ces richesses, qu'ils vont semer
sur leur route, et qui feront tant d'heureux; car les Vagres de Ronan
surtout sont fidèles à ces commandements... saints commandements en
Vagrerie:

«Prenons aux riches, donnons aux pauvres... Vagre qui garde un sou pour
le lendemain n'est plus un Vagre, un _Loup_, une _Tête de loup_, un
_Homme errant_... Toujours il partage son butin de la veille entre les
pauvres gens pour avoir à piller de nouveau évêques renégats! Franks
pillards et oppresseurs de la vieille Gaule!»

Et ces autres Vagres, appuyés debout aux fûts des colonnes, ou assis sur
les marches de l'autel, à côté des ronfleurs, leurs regards sont aussi
fermes que leurs jambes, n'ont-ils donc point aussi goûté, ceux-là, aux
vins vieux de la villa épiscopale?

Ceux-là ils en ont bu deux fois, dix fois plus que les autres (et Ronan
est de ce nombre); mais ce sont des Vagres aguerris, rudes compères,
qui vous vident une outre d'un trait, et marchent sans broncher sur une
poutre à travers l'incendie qu'ils ont allumé dans le burg d'un Frank ou
dans la villa d'un évêque... Et ces hommes, à tête rasée, hâves, vêtus
de haillons, ces femmes? non moins misérables, mais dont quelques-unes
sont jolies, très-jolies; les uns et les unes ont l'air aussi gai, aussi
aviné que les Vagres, que sont-ils, ces hommes et ces femmes?

Ce sont des esclaves de l'Église, joyeux d'avoir leur jour de justice et
de vengeance... Mais d'autres esclaves en grand nombre ont fui dans les
champs, craignant de voir le feu du ciel tomber sur les Vagres, assez
sacriléges pour mettre à sac et à feu la maison de leur seigneur évêque.

Que fait donc Ronan, se prélassant au banc épiscopal, où il est assis,
revêtu des habits sacerdotaux et coiffé du bonnet de fourrure, que le
comte Neroweg a laissé dans la salle du festin en fuyant éperdu? Quatre
Vagres assistent Ronan... étranges clercs! plaisants diacres! Parmi eux
se trouve Dent-de-Loup, ce géant, dont un cercle de tonne ne mesurerait
pas la ceinture.

--Frères, sommes-nous tous ici?

--Ronan, il ne manque que le Veneur; au plus fort de l'incendie, il a
couru à la porte de l'évêchesse... et l'un des nôtres l'a vu ensuite
traverser les flammes, courant vers le jardin, emportant dans ses bras
cette belle femme évanouie.

--Sans doute il la fait revenir à elle... Or, pendant qu'on ranime
l'évêchesse, si nous jugions l'évêque?...

--Bien dit, Ronan.

--Le saint homme a souvent jugé du haut du tribunal de la curie, comme
évêque et chef de la cité de Clermont, jugeons-le à son tour.

--Oui, oui, jugeons l'évêque! jugeons l'évêque!...

Et les esclaves de l'abbaye criaient plus fort que les Vagres:

--Jugeons l'évêque!

--Qu'on l'amène!

Deux Vagres allèrent quérir le saint homme de Dieu, jusqu'alors retenu
dans un couloir voisin. Il fut introduit garrotté, pâle et courroucé,
devant le tribunal de Ronan et de ses clercs en Vagrerie.

--Seigneur évêque,--lui dit Ronan,--_votre charité_, _votre piété_,
_votre clarissime pudicité_ (afin d'employer les titres honorifiques que
vous vous accordez entre vous, saints hommes), _votre clarissime
pudicité_ voudra-t-elle nous dire comment tu t'appelles?

--Incendiaire! pillard! sacrilége!.. voilà tes noms à toi... Je te damne
et t'excommunie, ainsi que ta bande, dans ce monde et dans l'autre, où
vous subirez pour vos forfaits les peines éternelles!

--Ta _clarissime charité_ répond à ma question par des injures... Or,
puisque ta clarissime humilité refuse de dire ton nom, ton nom, le
voici: Tu t'appelles Cautin...

--Puisse mon nom te brûler la langue!

--Pauvres esclaves de l'abbaye,--ajouta Ronan en s'adressant à
eux,--quels reproches faites-vous à votre évêque?

--Il nous écrase de travaux de l'aube au soir, et souvent la nuit.

--Pour nourriture, il nous donne une poignée de fèves.

--Il nous laisse sous ces haillons, et dans nos huttes de boue
effondrées la cabane des porcs nous fait envie.

--Nos moindres fautes sont punies du fouet.

--Nous autres, jeunes femmes du gynécée de l'évêchesse, il abuse de nous
par la menace... Quelle résistance peut faire l'esclave? elle se soumet
en frissonnant... et pleure...

--J'ai dit ce que j'ai dit,--ajouta le vieux Simon, l'introducteur des
Vagres dans la villa.--Qu'un Frank nous asservisse et nous accable de
misères... conquérant, il use de sa force; mais que des évêques, Gaulois
comme nous, se joignent à ce Frank pour nous asservir et partager avec
lui nos dépouilles... je l'ai dit et je le dis, c'est le crime des
prêtres de l'Église catholique, apostolique et romaine, comme ils
s'appellent... Joug pour joug, j'aurais préféré celui de la Rome des
empereurs; c'était une franche guerre: soldat contre soldat, épée contre
épée; mais j'ai horreur et dégoût du joug de la Rome des papes, cette
Église qui nous opprime par la fourberie, par l'hébêtement, et qui,
reniant la patrie, la liberté, nos gloires passées, abrutit et châtre
notre virile race gauloise... Ah! nos anciens prêtres, nos druides
vénérés, ne s'alliaient pas ainsi lâchement aux Romains conquérants de
la Gaule... Non, non, le glaive d'une main, une branche de gui de
l'autre, donnant les premiers le signal de la sainte guerre contre
l'étranger, ils soulevaient les populations en armes avec ces deux seuls
mots: Patrie et liberté!! Alors surgissaient du grand flot populaire: le
_chef des cent vallées_! _Sacrovir!_ _Vindex!_ _Marik!_ _Civilis!_ et
Rome tremblait au Capitole... Mais où sont-ils nos druides vénérés? Où
ils sont?... Allez au fond des forêts, vous trouverez leurs os calcinés
par le feu sous les ruines de leurs temples renversés par les prêtres
catholiques. Où ils sont, nos druides? demandez-le aux bourreaux des
cités gouvernées par les évêques... Hélas! avec les druides, est morte
l'indépendance de la Gaule!... les évêques et les Franks lui
larronneront jusqu'à son nom!... Je vous l'ai dit, je vous l'ai dit...
Oh! ne me menace pas du poing, toi, mon seigneur, toi, mon évêque... Ce
langage t'étonne dans la bouche d'un pauvre vieux esclave; mais cet
esclave, autrefois libre, autrefois riche, autrefois heureux, avant
d'être ta chose, comme tes boeufs et tes porcs, cet esclave avait acquis
plus de science que tu n'en posséderas jamais, prélat fainéant, cupide
et luxurieux!! Rassure-toi, je ne te ravirai pas ta vengeance; je suis
trop vieux pour courir la Vagrerie... toi, ou ton successeur, vous me
trouverez sur les ruines de ta villa épiscopale, le vieux Simon sera
pendu; mais son dernier mot sera: Malédiction sur les Franks
conquérants, malédiction sur les évêques catholiques... et vive la
vieille Gaule!

--Évêque,--reprit Ronan,--ta clarissime véracité a-t-elle quelque chose
à répondre aux accusations de tes esclaves et aux paroles du vieux
Simon?

--Ce sont eux, les scélérats maudits, les sacriléges, qui auront à
répondre au terrible jour du jugement... Après quoi, ils grinceront des
dents pour l'éternité... ainsi que toi, vieux Simon, abominable
païen!... Quoi! tu oses glorifier dans ce saint lieu le nom abhorré des
druides, ces prêtres de Mammon, qui sont au fin fond des enfers parmi
les âmes que leur exécrable idolâtrie a perdues!

--Donc, évêque, ta clarissime pureté de conscience ne trouve rien autre
chose à expectorer que des injures, toujours des injures?

--Et fasse à l'instant le Seigneur que ces injures soient autant de
lames ardentes qui vous percent le ventre, maudits!

--Soit! que ta clarissime sainteté nous régale d'un miracle, dût-il nous
percer le ventre, en attendant ce prodige... Voici ce dont je t'accuse,
moi, Ronan: tu convoitais les biens d'un de tes prêtres, nommé
_Anastase_, il a refusé de te les abandonner, tu l'as par ruse attiré
chez toi, à Clermont, puis tu l'as fait saisir, garrotter et enfermer
tout vivant dans un sépulcre avec un mort en putréfaction[L]. Ta
clarissime charité ose-t-elle nier ceci?

--Plaisant concile que celui de ces scélérats pour m'interroger, moi,
évêque!

--Tu ne nies pas? Poursuivons, ta clarissime pauvreté dans sa rage
d'augmenter ses richesses en larronnant autrui, a imaginé ce soir, sous
prétexte de miracle, un vrai tour de bandit: tu as effrontément
dépouillé le comte Neroweg en l'épouvantant au nom du diable...
moyennant un fagot, deux bottes de paille, et un denier de soufre...
Cedit miracle, peu coûteux, t'a beaucoup trop rapporté... Dépouiller un
Frank, c'est justice en Vagrerie, nous n'en faisons point d'autres; mais
si les Vagres se gaudissent à piller nos conquérants, c'est pour convier
le pauvre monde au régal de ces pilleries... Toi, tu voles le voleur
pour t'enrichir... ceci, en Vagrerie, est un très-damnable péché...
Autre iniquité: tu as absous ce comte fratricide pour obtenir la
jouissance d'une jeune esclave, une enfant de quinze ans au plus, je
l'ai vue; or, en Vagrerie, cette luxure épiscopale est encore un
très-damnable péché... je dois en avertir ta clarissime pudicité.

Puis, s'adressant aux Vagres, Ronan ajouta:

--Où est la petite esclave?

--Ici près, dans un réduit; elle avait grand'frayeur de nous et de
l'incendie... nous l'avons doucement portée sur un matelas, elle est là,
pleurante.

--Amenez-la.

La jeune esclave fut amenée.

Ronan disait vrai: lui donner quinze ans, à cette enfant, c'était
peut-être la vieillir... Ses blonds cheveux, séparés en deux longues
tresses épaisses, tombaient à ses pieds, nus comme ses bras et ses
épaules: le leude brutal, en allant la quérir au burg, lui avait à peine
donné le temps de se vêtir pour l'emporter sur son cheval. Aussi, en
présence des Vagres, quelle frayeur suppliante se lisait dans les grands
yeux bleus de la pauvre petite créature, encore toute tremblante... Sa
course nocturne en croupe du guerrier frank, l'incendie de la villa
épiscopale, l'aspect étrange des Vagres... que de sujets d'effroi pour
elle! Ses joues avaient dû autrefois être rondes et roses; mais elles
étaient devenues pâles et creuses: cette figure enfantine, empreinte de
souffrance, faisait mal à voir... Ronan, malgré lui, ne la quittait pas
des yeux, aussi lorsque cette jeune esclave entra dans la chapelle, lui,
toujours joyeux, se sentit attristé, sa voix même s'émut lorsqu'il lui
dit doucement:

--Ton nom, mon enfant?

--On m'appelle Odille.

--Où es-tu née?

--Loin d'ici... dans l'une des hautes vallées du Mont-d'Or.

--Quel âge as-tu?

--Ma mère me disait ce printemps: Odille, voilà quatorze ans que tu fais
la joie de ma vie.

--Comment es-tu devenue l'esclave du comte frank?

--Mon père est mort jeune... j'habitais dans la montagne avec mon
grand-père, mon frère et ma mère... Nous vivions du produit de notre
troupeau et nous filions la laine; nous n'avions jamais eu d'autre
chagrin que la mort de mon père... Un jour, les Franks sont montés en
armes dans la montagne; ils ont pris notre troupeau, et nous ont dit:
«Nous allons vous emmener au burg de notre comte pour repeupler ses
domaines en esclaves et en bétail.» Mon frère a voulu nous défendre, les
Franks l'ont tué... Ils nous ont liées, ma mère et moi, à la même corde;
ils nous ont poussées devant eux avec notre troupeau... Mon grand-père a
demandé à genoux la grâce de nous suivre; les Franks lui ont dit: «Tu es
trop vieux pour gagner ton pain comme esclave.--Mais, seul, je mourrai
de faim dans la montagne!--Meurs!» lui ont-ils dit, et ils nous ont fait
marcher devant eux... Mon grand-père nous suivait de loin en pleurant;
les Franks l'ont assommé à coups de pierres... Ils ont pris d'autres
esclaves, emmené d'autres troupeaux, tué d'autres gens dans la montagne
quand ils refusaient de les suivre. Ils ont ensuite parcouru la plaine;
ils y ont encore enlevé du monde et des bestiaux. Nous étions cinquante
peut-être, tant hommes que femmes et jeunes filles; les petits
enfants... les Franks les massacraient comme n'étant bons à rien. La
première nuit, nous avons couché dans un bois; les Franks ont fait
violence aux femmes malgré leurs prières... J'ai entendu les sanglots de
ma mère... le soir, on m'avait séparée d'elle... À moi, on ne m'a rien
fait: le chef de ces guerriers me gardait, a-t-il dit, pour le comte. Le
lendemain, nous nous sommes remis en marche, moi, toujours séparée de ma
mère; on a encore tué des gens qui ne voulaient pas suivre... on a
encore pris des esclaves et des troupeaux... et puis on s'est remis en
route pour le burg. Avant d'y arriver, on a passé une seconde nuit dans
les bois. Le chef, qui me réservait pour le comte, me faisait coucher à
côté de son cheval... Au point du jour, nous avons continué notre route;
j'ai des yeux cherché ma mère... le Frank m'a dit: «Elle est morte; deux
guerriers, en se la disputant cette nuit, l'ont tuée.» Moi, j'ai voulu
rester là pour y mourir; mais le chef m'a emportée sur son cheval, et
nous sommes arrivés sur le domaine du comte...

--Entends-tu, évêque?--dit Ronan,--entends-tu, Gaulois? ce sont les
Franks, tes alliés, qui, dans cette province et dans les autres,
massacrent les vieillards et les enfants comme bouches inutiles et
enlèvent ainsi hommes et femmes de notre race, pour repeupler les terres
de la Gaule que leurs rois ont distribuées à leurs guerriers en nous
dépouillant... Ce sont tes alliés, tes amis, tes fils en Christ et en
Dieu, qui font cela... et tu ordonnes, sous peine de l'enfer, au pauvre
peuple d'obéir à ces pillards, à ces ravisseurs, à ces meurtriers, qui
violentent et tuent les mères sous les yeux de leurs filles. Entends-tu
cela, évêque gaulois?

--Les Franks respectent les biens de l'Église et les oints du
Seigneur,--s'écria l'évêque Cautin,--ces biens, ces oints sacrés, sur
lesquels vous osez, maudits! porter vos mains impies.

--Continue,--dit Ronan à la petite esclave,--continue, pauvre enfant!

--Nous sommes arrivés au burg; le comte m'a fait conduire dans sa
chambre; il s'est jeté sur moi, j'ai voulu lui résister, il m'a donné
des coups de poings sur la figure, j'étais toute en sang[M]; la douleur
et l'effroi m'ont fait perdre connaissance, le seigneur comte a abusé de
moi; depuis, j'ai été enfermée avec les autres esclaves dans
l'appartement de sa femme _Godigisèle_, bien douce femme pour un si
méchant homme; cette nuit, un des leudes est venu me prendre, m'a
emportée sur son cheval; il m'a conduite ici, me disant que je serais
l'esclave du seigneur évêque.

--Cela t'effraye, pauvre enfant, d'être esclave du seigneur évêque?

--Ma mère et mes parents ont été tués; je suis esclave, je suis
avilie... tout m'est égal... J'ai essayé de m'étrangler avec mes
cheveux, mais j'ai eu peur... et pourtant je voudrais mourir.

--Elle a quinze ans... évêque... et tu l'entends?

--Bénis le Seigneur, chère fille, bénis-le; plus tu souffriras ici-bas,
plus tu te féliciteras là-haut! C'est moi, ton père en Dieu, qui t'en
donne l'assurance.

--Bien dit, évêque. Donc, je le mettrai sur l'heure à même de pouvoir te
singulièrement féliciter là-haut,--reprit Ronan; puis s'adressant à
l'esclave dont il ne pouvait détacher ses yeux attendris:

--Assieds-toi là, sur les marches de l'autel, petite Odille... Tu n'as
ici que des amis; ne désespère pas encore.

L'enfant contempla le Vagre d'un air grandement surpris; il lui parlait
d'une voix douce; elle alla s'asseoir sur les marches de l'autel, et ne
regarda plus que Ronan, n'écouta plus que les paroles de Ronan.

--Eh! le Veneur! le Veneur!--cria l'un de ces gais compagnons debout
près d'une petite porte de la chapelle donnant sur les jardins de la
villa,--où vas-tu donc ainsi sous la feuillée, ta belle évêchesse au
bras? ne viendra-t-elle pas voir son honnête mari... ce renard pris au
piège, avant d'être pendu?

--Mes bons seigneurs les Vagres,--dit la voix de l'évêchesse dont on
distinguait à peine la forme svelte et blanche dans le pénombre de
l'arceau de la porte,--longtemps j'ai maudit, longtemps j'ai haï
celui-là qui fut mon mari... Je ne le hais plus, je ne le maudis plus;
le bonheur rend indulgente... Faites-lui grâce comme je lui pardonne.
Lui-même l'a dit: je n'étais plus sa femme... nos liens charnels ont été
brisés... Il me gardait près de lui pour jouir de mes biens... Qu'il en
jouisse... J'aurai du moins mon jour d'amour et de liberté... Viens, mon
beau Vagre... et vive l'amour en Vagrerie!

--Scélérate impudique! j'avais épousé une Olla... une Oliba... une
Messaline!

Mais Cautin criait, menaçait en vain; l'évêchesse continuait avec son
Vagre sa promenade sous la feuillée des grands arbres de la villa,
tandis que Ronan disait au saint homme:

--Tu vas être jugé par ceux que tu as jugés. Pauvres esclaves de
l'Église, que ferons-nous de ce méchant et luxurieux papelard qui
enterre les vivants avec les morts?

--Qu'il soit pendu!

--Oui, oui! qu'il soit pendu!

--Il ne mourra qu'une fois; et notre vie à nous était un long supplice.

--Sa vie à lui une longue jouissance!

--Qu'il soit pendu!

--Que penses-tu de l'idée de ces bonnes gens? À moi, Ronan, elle me
paraît sensée...

--Et moi, mes frères, je vous dirai, au nom de Jésus de Nazareth, l'ami
des affligés: pardon pour le coupable si sa repentance est sincère.

Qui parlait ainsi? L'ermite laboureur, jusqu'alors caché dans l'ombre
d'un des arceaux de la chapelle; soudain il parut aux yeux des Vagres et
des esclaves courroucés contre l'évêque.

--L'ermite laboureur!--s'écrièrent les esclaves avec un touchant
respect,--l'ami des pauvres!

--Le consolateur de ceux qui pleurent!

--Que de fois, dans les champs, il a pris la houe d'un de nos
compagnons, épuisé de fatigue, achevant ainsi la tâche du captif, pour
lui épargner les coups de fouet du gardien!

--Un jour, pendant que je paissais les brebis de l'évêque, deux
s'étaient égarées. L'ermite laboureur a tant cherché, tant cherché,
qu'il me les a ramenées; sans lui, j'étais roué de coups au retour.

--Et nos petits enfants, si chétifs, si tristes, hélas! à cet âge où
l'on rit souvent, ils ont toujours un sourire pour l'ermite laboureur.

--Oh! dès qu'ils l'aperçoivent, ils courent se pendre à sa robe!

--Aussi malheureux que nous, il aime à faire aux enfants de petits
présents... doux présents des pauvres gens, dit-il, et il leur donne
quelques fruits des bois... un rayon de miel sauvage... un oiseau tombé
de son nid...

--Aimez-vous... aimez-vous en frères, pauvres déshérités,--nous dit-il
sans cesse;--l'amour rend le travail moins rude.

--Espérez!--nous dit-il encore;--espérez! le règne des oppresseurs
passera en ce monde, et pour eux sur cette terre, viendra l'heure d'un
châtiment terrible... alors les premiers seront les derniers et les
derniers seront les premiers.

--Jésus, l'ami des affligés, l'a dit: les fers des esclaves seront
brisés... Espoir! pauvres opprimés! Espoir!

--Unissez-vous... aimez-vous... soutenez-vous... fils d'un même Dieu,
enfants d'une même patrie!... Désunis, vous ne pourrez rien; unis, vous
pourrez tout... Le jour de la délivrance n'est peut-être pas éloigné...
Amour, union, patience! attendez l'heure de l'affranchissement comme
l'attendaient nos pères.

--Oui, voilà ce que chaque jour l'ermite nous dit...

--Et de mes paroles, frères, il faut vous souvenir en ce moment,--reprit
le moine laboureur.--Jésus l'a dit: malheur aux âmes endurcies!
miséricorde à qui se repent! Votre évêque peut se repentir du mal qu'il
a fait.

--Moine insolent! tu oses m'accuser!

--Ce n'est pas moi qui t'accuse... c'est ta vie passée... expie-la par
le repentir, tu obtiendras miséricorde...

--Je me repens d'une chose, infâme renégat! c'est de ne pouvoir
t'assommer sur l'heure...

--Ermite, notre ami, tu entends ce saint homme... tu vois sa
repentance... qu'en faisons-nous, mes Vagres?

--À mort! celui qui enterre des vivants avec des cadavres! à mort!

--Mes frères, vous m'aimez...

--Nous t'aimons, brave ermite, autant que nous abhorrons l'évêque
Cautin...

--Accordez-moi sa vie...

--Non, non...

--Tu l'as dit, ermite: malheur aux âmes endurcies...

--Vois comme il se repent... à mort... à mort!

Et, furieux, ils se précipitèrent sur le prélat qui, dans son épouvante,
appela le moine à son aide; mais celui-ci, avant cet appel, avait
couvert l'évêque de son corps en s'écriant:

--Tuez-moi donc aussi, moi qui vous aime du plus profond de mon coeur et
vous console de mon mieux, pauvres esclaves, tuez-moi donc aussi, moi
qui ai pour vous plus de pitié que de blâme! Vagres errants au fond des
bois! car la juste haine de l'oppression franque, les terribles
iniquités du temps vous ont poussés à la révolte... et si vous prenez
aux riches, c'est du moins pour donner aux pauvres... Non, non, vous ne
tuerez pas cet homme, vous n'êtes pas des bourreaux! vous m'accorderez
sa vie!

--L'évêque nous a trop fait souffrir. Oeil pour oeil, dent pour dent.

--Une lâche vengeance effacera-t-elle vos souffrances passées? Quoi!
vous, dont les aïeux étonnaient le monde par leur bravoure généreuse...
vous allez massacrer de sang-froid un homme sans défense? Seriez-vous
devenus lâches? vous, fils des vaillants Gaulois des temps passés?

Vagres et esclaves restèrent silencieux, et ne menacèrent plus l'évêque.

--Ermite, tu es l'ami des pauvres gens. Nous t'accordons la vie de cet
homme... mais il faut qu'il nous suive en Vagrerie.

--Bien dit, Ronan! et dans nos repos, il nous fera la cuisine; il est
gourmand comme un évêque, foi de Dent-de-Loup! nous dînerons en prélats.

--Évêque, choisis! cuisinier ou pendu?

--Sacriléges! avoir pillé, incendié ma villa épiscopale, et me forcer
d'être leur cuisinier! abomination de la désolation!... Moine, tu les
entends, hélas! hélas!... et tu n'as pour eux ni malédiction ni
anathème... Est-ce ainsi que tu me défends?... Ne m'as-tu sauvé la vie
que pour jouir de mon abjection!

--Tais-toi! Jésus de Nazareth, dont la vie avait été aussi pure que la
tienne a été coupable; Jésus, dans le prétoire romain, au milieu des
soldats qui l'accablaient de railleries, de sanglants outrages, disait
seulement: _Pardonnez-leur, mon Dieu; ils ne savent ce qu'ils font_...

--Mais ils savent ce qu'ils font, ces impies, en me prenant pour
cuisinier... Et tu oses me conseiller de pardonner cette énormité
sacrilége...

--Songe à ta vie passée... au lieu de te plaindre, tu remercieras le
ciel...

--Allons, mes Vagres,--dit Ronan,--allons, voici l'aube; emportons notre
butin dans les chariots de l'évêque, et en route! Quel beau jour pour
les bonnes gens du voisinage! Mais, avant notre départ, deux mots à
cette enfant.

Et s'avançant vers la petite esclave, qui, assise sur les marches de
l'autel, avait écouté tout ceci fort étonnée, presque sans quitter Ronan
des yeux, celui-ci lui dit avec bonté:

--Pauvre enfant, sans père ni mère, viens avec nous; ne crains rien...
la Vagrerie, c'est, vois-tu, le monde renversé: l'esclave et le pauvre
sont sacrés pour nous; notre haine est pour le riche conquérant... Cette
vie d'aventures et de dangers te fait-elle peur? l'ermite, notre ami,
quoiqu'il ait le grand défaut d'empêcher les évêques Cautin d'être
pendus, l'ermite, notre ami, te conduira chez une bonne âme dans quelque
ville, seul endroit où l'on trouve aujourd'hui, en Gaule, un peu de
sécurité, lorsque toutefois la ville n'est pas mise à feu, à sang et à
sac par l'un de nos rois franks, dignes fils et petit-fils du glorieux
Clovis, qui leur a laissé la Gaule en héritage, et qui sont autant qu'il
l'était, curieux de se piller et de s'égorger entre frères et parents...

--Je te suivrai, Ronan... D'abord, tu m'as fait peur; mais quand tu
m'as parlé, ton regard est devenu doux comme ta voix; je suis esclave et
orpheline,--ajouta-t-elle en pleurant;--que veux-tu que je fasse? où
veux-tu que j'aille, sinon avec le premier qui doucement me dit:
Viens...

--Viens donc, et sèche tes larmes, petite Odille; on ne pleure guère en
Vagrerie... Tu monteras sur l'un des chariots de la villa, dans lequel
nos compagnons transportent, tu le vois, le butin, sans compter celui
qui est resté en dehors de la chapelle... Allons, prends mon bras, et
marchons, pauvre enfant...

Et voyant l'ermite s'approcher:

--Adieu, notre ami; tu as la vie d'un méchant évêque sur la
conscience... que le Cautin te soit léger!

--Ronan, je t'accompagne.

--Tu viens avec nous courir la Vagrerie?

--Oui.

--Toi, ermite? toi, véritablement saint homme? toi, avec nous, _Hommes
errants_, _Loups_, _Têtes de loups_, diables de Vagres que nous sommes?

--Jésus l'a dit: «Ce ne sont pas ceux qui se portent bien, mais les
malades qui ont besoin de médecins...»

--Tu veux nous guérir de notre manie de pendre les méchants évêques?

--J'ai déjà commencé.

--Une fois n'est pas coutume.

--Nous verrons... vous avez encore d'autres plaies que je veux guérir,
j'espère vous voir faire mieux que des ruines...

--Moine, dis-tu vrai?--reprit Cautin à demi-voix.--Tu ne m'abandonneras
pas? tu me protégeras contre ces Philistins, contre ces Moabites?

--C'est mon devoir de rendre ces gens meilleurs.

--Meilleurs! ces scélérats?

--J'y tâcherai...

--Meilleurs!... ces sacriléges, qui ont pillé ma villa, mes belles
coupes, mes beaux vases, mon or et mon argent... Hélas! hélas! j'en
mourrai de désespoir, aussi vrai que ces tigres ne deviendront jamais
des agneaux...

--L'Écriture n'a-t-elle pas dit: «L'épée homicide sera changée en serpe
pour émonder la vigne en fleurs; la terre pacifique et féconde produira
ses fruits pour tous les hommes; le lion dormira près du chevreau; le
loup, près de la brebis; et un petit enfant les conduira tous.» Ne
blasphème pas! le Créateur a fait la créature à son image; il l'a faite
bonne pour qu'elle soit heureuse: aveugles, misérables ou ignorants sont
les méchants... Guérissons leur ignorance, leur misère et leur
aveuglement... Bons ils deviendront, heureux ils rendront eux et les
autres.

--Bons? les hommes!--s'écria l'évêque avec emportement,--et les femmes
sans doute aussi sont bonnes! celle qui fut la mienne entre autres?
vois-la plutôt là-bas, cette monstrueuse impudique, avec sa jupe orange
et ses bas rouges brodés d'argent... la vois-tu au bras de ce grand
bandit à cheveux noirs? L'infâme! la scélérate!

--Tais-toi! Jésus n'avait que des paroles de miséricorde pour Madeleine
la courtisane et pour la femme adultère, oserais-tu jeter la première
pierre à cette femme qui fut la tienne?... Allons, viens... Tes genoux
tremblent... tu me fais pitié... appuie-toi sur mon bras... tu vas
défaillir...

--Hélas! où vont-ils me conduire, ces Vagres damnés?

--Peu t'importe! amende-toi... repens-toi!...

--Mon Dieu! mon Dieu! et pas d'espoir d'être délivré en route! elles
sont si désertes maintenant... personne ne voyage de peur des Vagres, ou
de ces bandes de Franks qui vont guerroyer les uns contre les autres,
piller les villes, enlever des esclaves! Ah! nous vivons dans de
terribles temps.

--Et ces temps! qui nous les a faits? sinon vous tous? nouveaux _princes
des prêtres_! Ah! nos pères ont vu pendant des siècles la Gaule
paisible et florissante; mais elle était libre alors!--reprit amèrement
l'ermite.--La conquête, inique et sanglante, appelée par vous, évêques
gaulois, légitime ces déplorables représailles.

--Nos pères étaient de malheureux idolâtres! et à cette heure ils
grincent des dents pour l'éternité!--s'écria Cautin,--tandis que nous
avons la vraie foi... aussi le Seigneur Dieu réserve-t-il
d'épouvantables châtiments pour les misérables qui osent insulter ses
prêtres, ravir les biens de son Église... Tiens, moine, vois, vois si ce
n'est pas un spectacle à fendre le coeur!

Ce spectacle, qui fendait le coeur du saint homme, réjouissait fort le
coeur des Vagres... Le jour était venu: quatre grands chariots de la
villa, attelés chacun de deux paires de boeufs, s'éloignaient lentement
des ruines fumantes de la maison épiscopale, chargés de butin de toutes
sortes: vases d'or et d'argent, rideaux et tentures, matelas de plume et
sacs de blé, outres pleines et lingeries, jambons, venaison, poissons
fumés, fruits confits, victuailles de toutes sortes, lourdes pièces
d'étoffe de lin, filées par les esclaves filandières, coussins moelleux,
chaudes couvertures, souliers, manteaux, chaudrons de fer, bassins de
cuivre, pots d'étain, si chers à l'oeil des ménagères; il y avait de
tout dans ces chariots: les Vagres suivaient, chantant comme des merles
au lever de ce gai soleil de juin... À l'avant de l'un des chariots,
assise sur un coussin, la petite Odille, que l'évêchesse, tendrement
appitoyée, avait soigneusement revêtue d'une de ses belles robes, il
faut le dire, un peu trop longue pour l'enfant; la petite Odille, non
plus craintive, mais très-étonnée, ouvrait bien grands ses jolis yeux
bleus, et, pour la première fois depuis longtemps, respirait en liberté
ce frais et bon air du matin, qui lui rappelait celui de ses montagnes,
d'où elle avait été enlevée, pauvre enfant, pour être jetée jusqu'à ce
jour dans le burg du comte; Ronan, de temps à autre, s'approche du char:

--Prends courage, Odille, tu t'habitueras avec nous; tu le verras, les
Vagres ne sont pas si loups que les mauvaises gens le disent.

Sur l'autre char, l'évêchesse, pimpante sous ses colliers d'or et ses
plus beaux atours, que son amoureux Vagre a sauvés de l'incendie, tantôt
lisse sa noire chevelure, en jetant un coup d'oeil sur un petit miroir
de poche; tantôt attife son écharpe, tantôt gazouille, folle comme une
linotte sortant de cage. De ce jour d'amour et de liberté tant rêvé,
elle jouit enfin, après avoir, dix ans et plus, vécu presque
prisonnière; elle semble émerveillée de ce voyage matinal à travers ces
belles montagnes de l'Auvergne, ombragées de sapins immenses, et d'où
bondissent des cascades bouillonnantes; elle parle, rit, chante, et
chante encore, lorgnant du coin de son oeil noir, l'amoureux Vagre,
lorsque, leste, et triomphant, il passe près du chariot. Soudain,
regardant au loin, elle paraît émue de pitié, avise une amphore entourée
de jonc, placée près d'elle par la prévoyance du Veneur, la prend, et se
tournant vers l'arrière du char, où se trouvaient entassées plusieurs
femmes et filles esclaves, voulant de bon coeur, comme leur belle
maîtresse, courir un peu la Vagrerie, elle dit à l'une d'elles:

--Porte cette bouteille de vin épicé à mon frère l'évêque; le pauvre
homme aime à boire ce qu'il appelle son coup du réveil; mais ne lui dis
pas que ce vin vient de ma part, il le refuserait peut-être.

La jeune fille répond à l'évêchesse par un signe d'intelligence, saute à
bas du char, et se met en quête de Cautin. La plupart des esclaves
ecclésiastiques, lors de l'incendie et du pillage de la villa, ont fui
dans les champs, craignant le feu du ciel s'ils se joignaient aux
Vagres; mais les autres, moins timorés, accompagnent résolument la
troupe de ces joyeux compères... Il faut les voir alertes, dispos comme
s'ils s'éveillaient après une paisible nuit passée sous la feuillée, le
jarret nerveux, malgré l'orgie nocturne, aller, venir, sautiller,
babiller, donner çà et là des baisers aux femmes ou aux outres pleines,
mordre à belles dents un morceau de venaison épiscopale ou un gâteau de
fleur de froment.

--Qu'il fait bon en Vagrerie!

Derrière le dernier chariot, surveillé par Dent-de-Loup et quelques
compagnons fermant la marche, Cautin, évêque et cuisinier en Vagrerie,
habitué à se prélasser sur sa mule de voyage, ou à courir la forêt sur
son vigoureux cheval de chasse, Cautin trouve la route raboteuse,
poudreuse et montueuse; il sue, il souffle, il tousse, il gémit, et
maugréant, traîne sa lourde panse.

--Seigneur évêque,--lui dit la jeune fille, porteuse de l'amphore
envoyée par l'évêchesse,--voici de bon vin épicé; buvez, cela vous
donnera des forces pour la route.

--Donne, donne, ma fille!--s'écria Cautin en tendant ses mains
avides,--Dieu te saura gré de ton attachement pour ton malheureux père
en Christ, obligé de boire à la dérobée le vin de son propre cellier...

Et s'abouchant à l'amphore, il la pompa d'un trait; puis, la jetant vide
à ses pieds, il s'écria, regardant la jeune fille d'un oeil courroucé:

--Tu veux donc courir aussi la Vagrerie, diablesse?

--Oui, seigneur évêque: j'ai vingt ans, et voici le premier jour de ma
vie où je peux dire: Je m'appartiens... je peux aller, venir, courir,
sauter, chanter, danser à mon gré...

--Tu t'appartiens, effrontée! c'est à moi que tu appartiens; mais, Dieu
merci, tu seras reprise, soit par l'Église, soit par quelque chef
frank... et tu tomberas, je l'espère, en pire esclavage!

--J'aurai du moins connu la liberté...

Et la jeune fille de s'élancer, sautant et chantant, à la poursuite d'un
papillon voletant sur la route.

La troupe des Vagres arriva près de quelques huttes d'esclaves,
dépendantes des terres de l'Église, situées au bord de la route: de
petits enfants hâves, chétifs, et complétement nus, faute de vêtements,
se traînaient dans la poudre du chemin; leurs pères travaillaient aux
champs depuis l'aube; les mères, aussi maigres, aussi hâves que leurs
enfants, à peine couvertes de quelques lambeaux de toile, étaient au
seuil de ces tanières, filant leur quenouille au profit de l'évêque,
accroupies sur une paille infecte; leurs longs cheveux hérissés,
emmêlés, tombant sur leur front et sur leurs épaules osseuses; leurs
yeux caves, leurs joues creuses et tannées, leurs haillons sordides,
leur donnaient un aspect à la fois si repoussant, si douloureux, que
l'ermite laboureur, les montrant de loin à l'évêque, lui dit:

--À voir ces infortunées, croirait-on que ce sont là des créatures de
Dieu?

--Résignation, misère et douleur ici-bas, récompenses éternelles
là-haut... sinon, peines effrayantes et éternelles,--s'écrie
Cautin,--c'est la loi de l'Église, c'est la loi de Dieu!

--Tais-toi, blasphémateur, tu parles comme ces médecins imposteurs qui
disent l'homme né pour la fièvre, la peste, les ulcères, et non pour la
santé!

Les femmes et les enfants esclaves, à la vue de la troupe nombreuse et
bien armée, avaient eu peur et s'étaient d'abord réfugiés au fond de
leurs huttes, mais Ronan s'avançant cria:

--Pauvres femmes! pauvres enfants! ne craignez rien... nous sommes de
bons Vagres!

La Vagrerie faisait trembler les Franks et les évêques, mais souvent les
pauvres gens la bénissaient; aussi femmes et enfants, d'abord réfugiés,
craintifs au fond des tanières, en sortirent, et l'une des esclaves dit
à Ronan:

--Est-ce votre chemin que vous cherchez? nous vous servirons de guides.

--Craignez-vous les leudes des seigneurs?--dit une autre.--Il n'en est
point passé par ici depuis longtemps; vous pouvez marcher tranquilles.

--Femmes,--reprit Ronan,--vos enfants sont nus; vous et vos maris,
travaillant de l'aube au soir, vous êtes à peine couverts de haillons,
vous couchez sur une paille pire que celle des porcheries, vous vivez de
fèves pourries et d'eau saumâtre.

--Hélas! c'est la vérité... bien misérable est notre vie.

--Et moi, Ronan le Vagre, je vous dis: voilà du linge, des étoffes, des
vêtements, des couvertures, des matelas, des sacs de blé, des outres
pleines, des provisions de toute sorte. Donnez, mes Vagres... donne,
petite Odille, à ces bonnes gens... donne, belle évêchesse en
Vagrerie... donnez à ces pauvres femmes, à ces enfants... donnez encore,
donnez toujours!

--Prenez... prenez, mes soeurs,--disait l'évêchesse les yeux pleins de
douces larmes en aidant les Vagres à distribuer ce butin pris dans sa
maison et qu'elle ne regrettait pas.--Prenez, mes soeurs! Esclave comme
vous, plus que vous peut-être, j'ai, sous ces rideaux, rêvé d'amour et
de liberté; libre et amoureuse, je suis aujourd'hui! prenez mes
soeurs... prenez encore...

--Tenez... prenez, chères femmes, et que vos petits enfants ne vous
soient jamais ravis!--disait Odille aidant aussi à distribuer le butin.
Et elle essuyait ses yeux en disant:--Comme il est bon, Ronan le Vagre,
comme il est bon au pauvre monde!

--Soyez bénis... soyez bénis,--s'écriaient ces pauvres créatures
pleurant de joie;--vaut mieux rencontrer un Vagre qu'un comte ou qu'un
évêque.

Et c'était plaisir de voir avec quelle ardeur ces hardis compagnons,
perchés sur les chariots, distribuaient ainsi ce qu'ils avaient pris au
méchant et cupide évêque; c'était plaisir de voir les figures toujours
tristes, toujours mornes, de ces femmes infortunées, s'épanouir si
surprises, si heureuses à la vue de cette aubaine inattendue. Elles
regardaient ébahies, ravies, cet amoncellement d'objets de toutes sortes
jusqu'alors presque inconnus à leur sauvage misère. Les enfants, plus
impatients, s'attelaient gaiement deux, trois, quatre à un matelas pour
le transporter dans une des masures, ou bien enlaçant leurs petits bras
amaigris, s'opiniâtraient à soulever un gros rouleau d'étoffe de lin;
mais voilà que soudain une voix courroucée, menaçante, véritable
trouble-fête, épouvante et glace ces pauvres gens.

--Malheur à vous! damnation sur vous! si vous osez toucher d'une main
sacrilége aux biens de l'Église... tremblez... tremblez! c'est péché
mortel... vous, vos maris, vos enfants, vous serez plongés dans les
flammes de l'enfer durant l'éternité...

C'était l'évêque Cautin accourant tout gâter malgré les remontrances de
l'ermite laboureur.

--Oh! nous ne toucherons à rien de ce que l'on nous donne, notre
évêque,--répondaient les femmes et les enfants contrits et frissonnant
de tous leurs membres,--nous ne toucherons point, hélas! à ces biens de
l'Église.

--Mes Vagres,--dit Ronan,--pendez-moi l'évêque... nous trouverons
ailleurs un cuisinier...

Déjà l'on s'emparait du saint homme, alors plus pâle, plus tremblant que
les plus pâles et les plus tremblantes des pauvres femmes naguère si
joyeuses, lorsque le moine s'interposa et de nouveau délivra Cautin.

--L'ermite!--s'écrièrent les esclaves,--l'ermite laboureur...

--Béni sois-tu, l'ami des affligés...

--Béni sois-tu, notre ami à nous autres petits enfants qui t'aimons
tant, car tu nous aimes...

Et toutes ces mains enfantines s'attachèrent à la robe de l'ermite, qui
disait de sa voix douce et pénétrante:

--Chères femmes, chers petits enfants, prenez ce qu'on vous donne,
prenez sans crainte... Jésus l'a dit: «Malheur au riche, s'il ne partage
son pain avec qui a faim, son manteau avec qui a froid.» Votre évêque
voulait vous éprouver: ces biens, il vous les donne...

--Béni sois-tu, saint évêque!--dirent les femmes en levant leurs mains
reconnaissantes vers Cautin,--béni sois-tu, bon père, pour tes généreux
dons!

--Je ne donne rien!--s'écria Cautin;--on me contraint, on me larronne,
et vous brûlerez éternellement en enfer, si vous écoutez cet ermite
apostat!...

La plupart des femmes regardèrent, indécises, Ronan, l'évêque et
l'ermite; tour à tour elles approchaient et retiraient leurs mains de
ces objets si précieux à leur misère; deux ou trois vieilles
s'éloignèrent cependant tout à fait de ces biens de l'Église, et se
jetèrent à genoux en murmurant dans leur effroi:

--Saint évêque Cautin! pardonne-nous d'avoir eu seulement la pensée d'un
si grand péché...

--Ne craignez rien, mes soeurs,--reprit l'ermite,--votre évêque, encore
une fois, vous éprouve. Ces biens superflus, il vous les donne en frère;
il sait que le Seigneur, aimant également ses créatures, ne veut pas que
celles-ci soient nues et frissonnantes... celles-là, suant sous le poids
inutile de vingt habits... celles-ci, affamées... celles-là, repues...
Ne redoutez pour votre évêque ni la faim ni le froid... voyez, sa robe
est neuve, son chaperon aussi, ses souliers aussi; que lui faut-il
davantage?... À lui seul pourrait-il vêtir tous ces habits? à lui seul
vider toutes ces outres de vin? à lui seul, manger toutes ces
provisions?... Non, non... prenez, mes soeurs, prenez, chers petits
enfants... votre évêque partage avec vous...

--Ne l'écoutez pas!--s'écria Cautin,--car moi je vous dis...

--Toi, tu ne dis rien!--reprit Ronan en lui lançant un regard
terrible.--Si tu parles, je fais, malgré toi, ton salut en te
martyrisant sur l'heure...

Plusieurs des femmes, persuadées par les paroles de l'ermite, et aussi
par l'âpreté de leur misère, commencèrent à emporter diligemment dans
leurs cabanes, à l'aide de leurs enfants, les biens de l'Église: les
trois vieilles n'osèrent y toucher, restant agenouillées, se frappant la
poitrine.

--Chères filles, persévérez dans votre sainte horreur du
sacrilège!--s'écria l'évêque, malgré les menaces de Ronan,--et vous irez
en paradis entendre à perpétuité les Séraphins jouer du théorbe devant
le Seigneur, en chantant ses louanges!

--Et moi, foi de Dent-de-Loup, je me ferais damner, rien que pour
échapper à ces sempiternels théorbes!

--Tais-toi, païen! et vous, persévérez, mes filles!--s'écria Cautin
d'une voix plus éclatante encore.--Cet ermite, suppôt du diable, vous
pousse à une pillerie sacrilége, qui vous mène droit aux enfers...

--Mes Vagres,--dit Ronan,--une corde, et que l'on accroche ce bavard
haut et court, puisque décidément il veut être pendu...

L'ermite arrêta d'un geste la colère des Vagres, et dit:

--Évêque, reconnais-tu comme divines les paroles de Jésus de Nazareth?

--Apostat! Pharaon! tu te dévoiles à cette heure! tu avais endossé la
peau d'agneau... tu n'es qu'un loup ravisseur comme les autres... Je te
défends de prononcer le nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ!

--Jésus de Nazareth a dit ceci,--reprit l'ermite: «--Si l'on vous prend
votre manteau, courez après celui qui vous l'a pris, et donnez-lui
encore votre tunique.»--Que voulait dire Jésus par ces paroles? sinon
que trop souvent le vol avait pour cause la misère, et que de cette
misère il fallait avoir pitié?... Abandonne donc volontairement ces
biens superflus, toi qui as fait serment de pauvreté, de charité!

--Tais-toi, méchant ermite, qui oses contredire notre évêque. Nous ne
pouvons toucher du doigt aux biens de l'Église,--s'écria une des trois
vieilles;--nous serions damnées...

--Oui, oui,--reprirent les deux autres.--Tais-toi, ermite.

--Pauvres créatures! plongées à dessein dans l'ignorance et
l'aveuglement,--leur dit Ronan.--Tenez-vous beaucoup à la vie de votre
évêque?

--Pour lui nous souffririons mille morts!--répondirent les trois
vieilles,--oui, mille morts!...

--Oh! pieuses femmes!--s'écria Cautin jubilant.--Quelle superbe part de
paradis vous aurez... Aussi, en attendant le jour de la vie éternelle,
je vous absous de tous vos péchés et vous bénis!

--O notre évêque,--reprirent les vieilles, se frappant la
poitrine,--saint, trois fois saint parmi les saints!... grâces te soient
rendues!...

--Écoutez-moi, pauvres brebis, qui prenez le boucher pour le
pasteur,--leur dit Ronan.--Si à l'instant vous ne profitez pas de ces
dons, nous pendons, à vos yeux, votre évêque à cet arbre.

--Voici une corde,--dit Dent-de-Loup.

Et il la passa au cou de Cautin.

--Chères filles, emportez tout! prenez tout!--s'écria le prélat en se
débattant.--Je vous adjure, je vous ordonne, moi, votre père en Christ,
d'emporter ce butin sur l'heure!

Une des vieilles obéit promptement; les deux autres restèrent
agenouillées en disant:

--Tu veux nous éprouver, grand évêque!

--Mais ces païens vont me pendre...

--Un saint homme comme toi ne craint pas le martyre.

--Non, mes filles, je ne le crains pas... mais je me sens encore
indispensable au salut de mon troupeau... Emportez donc ce butin, vous
dis-je, sinon je vous damne! je vous excommunie, maudites vieilles! vous
répondrez de ma mort devant le Seigneur au jour du jugement!...

--Saint évêque, tu veux nous éprouver jusqu'à ta fin; tu nous a dit:
_Toucher aux biens de l'Église, c'est péché mortel_... Voudrais-tu nous
commander un péché mortel?

--Non, non,--reprit l'autre vieille en se frappant à grands coups la
poitrine,--tu ne veux pas nous commander un péché mortel... c'est le
martyre que tu veux...

--Et de là-haut tu nous béniras, Saint-Cautin, grand Saint-Cautin!
glorieux martyr!

--Évêque, tu entends ces pauvres vieilles? tu as semé, tu récoltes...
Allons, mes Vagres, haut la corde!

L'ermite s'interposait encore, afin de protéger le prélat, lorsque
quelques Vagres, montés sur les chariots, et regardant au loin,
s'écrièrent:

--Des leudes! des guerriers franks!...

--Ils sont sept ou huit à cheval, et conduisent plusieurs hommes
garrottés, des esclaves sans doute... Allons, mes Vagres, mort aux
leudes! liberté aux esclaves!...

--Mort aux leudes! liberté aux esclaves!...--crièrent les Vagres en
courant aux armes.

--Les Franks! ils vont me reprendre et me reconduire au burg du
comte,--s'écria la petite Odille toute tremblante.--Ronan, ayez pitié de
moi!

--Les leudes, te prendre, pauvre enfant! il n'en restera pas un seul
pour t'emporter.

--Ronan, pas d'imprudence,--reprit l'ermite;--ces cavaliers peuvent être
les éclaireurs d'une troupe plus nombreuse. Détache éclaireurs contre
éclaireurs, et garde ici le gros de ta troupe, retranché derrière les
chariots.

--Moine, tu as raison... Tu as donc fait la guerre?

--Un peu... de çà, de là, dans l'occasion, pour défendre les faibles
contre les forts...

--Des guerriers franks!--s'écria Cautin en joignant les mains d'un air
triomphant,--des amis! des alliés! je suis sauvé... À moi, chers frères
en Christ! à moi, mes fils en Dieu!... délivrez-moi des mains des
Philistins! à moi, mes...

Ronan ayant soudain tiré la corde restée pendante au cou du saint homme,
l'interrompit net en serrant le noeud coulant.

--Évêque, pas de cris inutiles,--dit l'ermite;--et toi, Ronan, pas de
violence, je t'en prie... ôte cette corde du cou de cet homme.

--Soit; mais ce sera pour lui lier les mains, et s'il me rompt davantage
les oreilles, je l'assomme...

--Les cavaliers franks s'arrêtent à la vue des chariots,--s'écria un
Vagre;--ils semblent se consulter.

--Notre conseil à nous ne sera point long. Ces Franks sont sept à
cheval, que six Vagres me suivent, et, foi de Ronan, il y aura tout à
l'heure en Gaule sept conquérants de moins!

--Nous voilà six... marche.

Parmi les six Vagres était le Veneur... L'évêchesse, le voyant examiner
la monture de sa hache, sauta du chariot à terre, et, l'oeil brillant,
les narines gonflées, la joue en feu, retroussant la manche droite de sa
robe de soie, elle mit ainsi à nu, jusqu'à l'épaule, son beau bras,
aussi blanc que nerveux, et s'écria:

--Une épée! une épée!...

--Qu'en feras-tu, belle évêchesse en Vagrerie?

--Je me battrai près de mon Vagre! je me battrai... comme nos mères des
temps passés!

--Marchons, ma Vagredine! Si tes beaux bras sont aussi forts pour la
guerre que pour l'amour, malheur aux Franks!

Et l'évêchesse, prenant virilement une épée, comme une Gauloise des
siècles passés, courut gaiement à l'ennemi au bras de son Vagre. En
passant devant l'évêque elle lui dit:

--Pendant douze ans tu m'as fait maudire la vie... je vais peut-être
mourir... je te pardonne...

--Tu me pardonnes, scélérate impudique! lorsque c'est toi qui devrais,
le front dans la poussière, me demander grâce pour tes énormités!

Cautin parlait encore que la Vagredine et le Vagre étaient déjà loin.

--Petite Odille, attends-moi; ces Franks tués, je reviens,--dit Ronan à
la jeune fille, qui, toute pâle, le retenant de ses deux mains, le
regardait de ses grands yeux bleus pleins de larmes.--Ne tremble pas
ainsi... pauvre enfant!

--Ronan,--murmura-t-elle en étreignant plus vivement encore le bras du
Vagre,--je n'ai plus ni père ni mère; tu m'as délivrée du comte et de
l'évêque, tu as bon coeur, tu es plein de compassion pour le pauvre
monde, tu me traites avec une douceur de frère; cette nuit, je t'ai vu
pour la première fois, et pourtant il me semble qu'il y a déjà
longtemps, longtemps que je te connais...

Puis elle saisit les deux mains du Vagre, les baisa et ajouta tout bas,
les lèvres palpitantes:

--Et ces Franks, s'ils te tuaient?...

--S'ils me tuaient, petite Odille?...

Se retournant alors vers l'ermite, qu'il désigna du regard à la jeune
fille, il ajouta:

--Si les Franks me tuent, ce bon moine laboureur veillera sur toi.

--Je te le promets, mon enfant; je te protégerai.

--Petite Odille,--reprit Ronan presque avec embarras, lui pourtant
d'ordinaire aussi timide... qu'on l'est en Vagrerie,--un baiser sur ton
front... ce sera le premier et le dernier peut-être...

L'enfant pleurait en silence; elle tendit son front de quinze ans à
Ronan; il y posa ses lèvres, et, l'épée haute, partit en courant... À
peine fut-il éloigné des chariots, que l'on entendit les cris des Vagres
attaquant les leudes. Odille, à ces cris, se jeta, sanglotante, éperdue,
dans les bras de l'ermite, cachant sa figure dans son sein, et s'écria:

--Ils vont le tuer... ils vont le tuer...

--Courage, Franks... courage, mes fils en Dieu!--hurlait Cautin garrotté
à la roue d'un chariot;--exterminez ces Moabites... et surtout
exterminez ma diablesse de femme, cette grande impudique à robe orange,
à écharpe bleue et aux bas rouges brodés d'argent... je vous la
signale... pas de merci pour cette Olliba! coupez-la en morceaux si vous
pouvez!

--Évêque, évêque... tes paroles sont inhumaines... Rappelle-toi donc
toujours la miséricorde de Jésus envers Madeleine et la femme
adultère,--dit l'ermite, tandis qu'Odille, la figure toujours cachée
dans le sein de ce vrai disciple du jeune homme de Nazareth, murmurait:

--Ils vont tuer Ronan... ils vont le tuer...

--Me voici revenu... les Franks ne m'ont pas tué, petite Odille, et les
gens qu'ils emmenaient sont délivrés.

Qui parlait ainsi? c'était Ronan. Quoi? déjà de retour? oui, les Vagres
font vite et bien. D'un bond, Odille fut dans les bras de son ami.

--J'en ai tué un... il allait tuer mon Vagre!--s'écria l'évêchesse aussi
revenant... Et, jetant là son épée sanglante, le regard étincelant, le
sein demi-couvert par ses longues tresses noires, désordonnées comme ses
vêtements par l'action du combat, elle dit au Veneur:

--Es-tu content?

--Forts pour l'amour, forts pour la guerre, sont tes bras nus, ma
Vagredine!--répondit le joyeux garçon.--Maintenant, un coup à boire de
ta belle main!

--Boire à ma barbe ce vin qui fut le mien! courtiser devant moi cette
femme effrontée qui fut la mienne!--murmura l'évêque,--voilà qui est
monstrueux! voilà qui est le signe précurseur des calamités effroyables
qui se répandront sur la terre...

Trois des Vagres avaient été blessés: l'ermite les pansait avec tant de
dextérité, qu'on pouvait le croire médecin; il se relevait pour aller de
l'un à l'autre des blessés, lorsqu'il vit s'avancer vers lui les gens
que les leudes emmenaient, et qui venaient d'être délivrés par les
hommes de Ronan. Ces malheureux, un instant auparavant prisonniers,
étaient couverts de haillons; mais la joie de la délivrance brillait sur
leurs traits. Conviés par leurs libérateurs à boire et à manger pour
réparer leurs forces, ils venaient s'acquitter et s'acquittèrent au
mieux de ce soin, grâce aux provisions de la villa épiscopale. Pendant
qu'ils dégonflaient les outres et faisaient disparaître le pain et le
jambon, le moine dit à l'un d'eux, homme encore robuste, malgré sa barbe
et ses cheveux gris:

--Frères, qui êtes-vous? d'où venez-vous?

--Nous sommes colons et esclaves, autrefois propriétaires et laboureurs
des terres nouvelles que le fils de Clovis a ajoutées en _bénéfices_[N]
aux _terres saliques_ ou terres _militaires_[O] que le comte frank
Neroweg tenait déjà de son père par le droit de la conquête.

--Ainsi le comte vous a dépouillés de vos champs?

--Plût au ciel! bon ermite.

--Comment?

--Le comte nous les a laissés, au contraire; il y a même ajouté deux
cents arpents, le maudit! deux cents arpents appartenant à mon voisin
Féréol, qui s'était enfui de peur des Franks.

--On double ton bien, frère et tu te plains?

--Si je me plains!... Ignores-tu donc comment les choses se passent en
Gaule? Voici ce qu'autrefois m'a dit le comte: «--Mon glorieux roi m'a
fait comte en ce pays, et m'a donné de plus à _bénéfice_, qui deviendra,
je l'espère, héréditaire, comme mes terres militaires, ces domaines-ci,
avec leur bétail, leurs maisons et leurs habitants... Tu cultiveras pour
moi les champs qui t'appartiennent; j'y ajouterai même de nouveaux
guérets: tu deviens mon colon; tes laboureurs, mes esclaves, tous vous
travaillerez à mon profit et à celui de mes leudes; vous leur fournirez,
ainsi qu'à moi, selon tous nos besoins; vous aiderez mes esclaves maçons
et charpentiers à la bâtisse d'un nouveau burg que je veux à la mode
germanique: vaste, commode et suffisamment retranché au milieu d'un
ancien camp romain que j'ai remarqué; vos chevaux et vos boeufs, devenus
les miens, charrieront les pierres et les poutres trop lourdes pour être
portées à dos d'homme. De plus, toi, mon colon, tu me payeras, pour ta
part, cent sous d'or par an, sur lesquels j'en donnerai dix en présent
au roi lorsque chaque année j'irai lui rendre hommage.--Cent sous d'or!
m'écriai-je; mes terres et celles de mon voisin Féréol ne rapportent pas
cette somme bon an mal an... comment veux-tu que je te la paye, et qu'en
outre je te nourrisse, toi, tes leudes, tes serviteurs, et que de plus
je vive, moi, ma famille et mes laboureurs, devenus tes esclaves?»--À
cela le comte m'a répondu en me menaçant de son bâton:--«J'aurai mes
cent sous d'or tous les ans... sinon je te fais couper les pieds et les
mains par mes leudes...»

--Pauvre homme!--dit tristement l'ermite.--Et comme tant d'autres tu as
consenti à ce servage?

--Que faire? comment résister au comte et à ses leudes? je n'avais
autour de moi que quelques laboureurs, et les prêtres leur prêchent la
soumission à nos conquérants, larrons sanguinaires qui, l'épée haute,
nous viennent dire: «Les champs de vos pères, fécondés par leur travail
et le vôtre, sont à nous... et pour nous vous les cultiverez?» Oui, que
faire? résister? impossible... fuir? c'était aller au-devant de
l'esclavage dans une autre province, puisque toutes sont envahies par
les Franks. Et puis, j'avais alors une jeune femme... la servitude ou la
vie errante m'effrayait plus encore pour elle que pour moi... enfin je
tenais à ce pays, à ces champs où j'étais né; il me semblait horrible de
les cultiver pour un autre, et pourtant je préférais ne pas les
abandonner... Moi et mes laboureurs, devenus esclaves du comte, eux qui
trouvaient autrefois dans leur travail une existence heureuse et
paisible, nous nous sommes résignés. Misère atroce! labeur incessant!
telle fut notre vie... Je parvenais, à force de travail, de privations,
à subvenir aux besoins de Neroweg et de ses leudes, et à faire produire
à mes terres soixante-dix à quatre-vingts sous d'or par année... Deux
fois le comte me fit mettre à la torture pour me forcer à lui donner les
cent sous d'or qu'il voulait... Je ne possédais pas un denier au delà de
ce que je lui remettais: j'en fus pour la torture, lui pour sa
cruauté...

--Et jamais,--dit Ronan,--il ne t'est venu à l'idée de choisir une belle
nuit noire pour mettre le feu au burg, et, aidé de tes laboureurs, de
massacrer le comte et ses leudes?

--Mais, encore une fois, et les prêtres? ne persuadent-ils pas aux
esclaves que plus leur sort est atroce, plus ils auront de part au
paradis? ne les menacent-ils pas de peines effroyables s'ils osent se
révolter contre les Franks?... Je ne pouvais donc compter sur mes
compagnons d'esclavage, hébétés par la peur du diable, et énervés par la
misère... puis, je te l'ai dit, j'avais de jeunes enfants, et leur mère,
accablée de chagrin, était très maladive; enfin, cette année, la pauvre
créature heureusement est morte. Mes fils étaient devenus des hommes:
eux et moi, ainsi que quelques autres esclaves, las de souffrir, las de
travailler de l'aube au soir, pour le comte et ses leudes, nous avons
fui ses domaines... Nous étions allés nous réfugier sur les terres de
l'évêque d'Issoire: c'était quitter un servage pour un autre; mais nous
espérions que le prélat serait peut-être moins méchant maître que le
comte. Celui-ci tenait à moi, qui avais tant d'années durant fait rendre
à nos terres, et à son profit, tout ce qu'elles pouvaient produire.
Sachant notre refuge, il a fait monter quelques leudes à cheval, ils
sont venus nous réclamer à l'évêque d'Issoire; celui-ci nous a rendus,
ses gens nous ont garrottés... Les leudes nous ramenaient pour nous
forcer à cultiver nos champs, ces bons Vagres ont tué les Franks, et
nous ont délivrés... Aussi, par ma foi, Vagres nous serons, moi, mes
fils et ces esclaves que voilà, si vous voulez de nous, braves coureurs
de nuit! Nous avons, nous aussi, de rudes souffrances à venger! vous
nous verrez à l'oeuvre contre les Franks et les évêques...

--Oui, oui!--crièrent ses compagnons,--mieux vaut à cette heure, en
Gaule, courir la Vagrerie que labourer le champ de nos pères sous le
bâton d'un comte frank et de ses leudes.

--Évêque, évêque!--dit Ronan au prélat, qui avait écouté ceci,--voilà ce
que tes alliés, tes complices ont fait de notre vieille Gaule, jadis si
féconde! si glorieuse; mais par la torche de l'incendie! par le sang du
massacre! je le jure! viendra l'heure où prélats et seigneurs ne
régneront plus que sur des ruines fumantes et des ossements blanchis...
Allons, nos nouveaux frères en Vagrerie, soyez, comme nous, Hommes
errants, Loups, Têtes de loups! Comme nous, vous vivrez en loups, et en
joie, l'été, sous la verte feuillée; l'hiver, dans les chaudes
cavernes... Debout, mes bons Vagres! debout, le soleil monte; nous avons
là, dans nos chariots, du butin à distribuer sur notre passage... En
route, petite Odille, en route, belle évêchesse! pillons les seigneurs,
et largesse! largesse au pauvre monde! conservons seulement de quoi
faire cette nuit grand gala dans les gorges d'Allange, sous le dôme des
vieux chênes!... En route! nous avons un évêque pour cuisinier, nous
festoierons en princes... et demain, la dernière outre vidée, en chasse,
mes Vagres! en chasse! tant qu'il restera en Gaule un burg de Franks et
une maison épiscopale!...

Et la troupe se remit en marche au bruit du chant des Vagres... Lorsque,
au soleil couché, ils arrivèrent aux gorges d'Allange, l'un de leurs
repaires, tout le butin emporté de la villa épiscopale avait été
distribué sur la route aux pauvres gens... il ne restait dans les
chariots que quelques matelas pour les femmes, les vases d'or et
d'argent pour boire le vin de l'évêque, et des provisions suffisantes
pour le grand gala de la nuit... Les huit paires de boeufs des chariots
devaient être le rôti de ce festin gigantesque; car sur sa route la
troupe des Vagres s'était encore recrutée d'esclaves, d'artisans, de
laboureurs et de colons, tous réduits à la rage de la misère, sans
compter bon nombre de jolies filles, curieuses de courir un peu la
Vagrerie!



CHAPITRE II.

Un festin en Vagrerie.--Meurtres de Clotaire, nouveau roi d'Auvergne, et
miracles faits en sa faveur.--La ronde des Vagres.--Karadeuk le
Bagaude.--Loysik l'ermite.--Comment l'évêque Cautin est miraculeusement
enlevé au ciel par des Séraphins et comment il descend fort promptement
de l'empirée.--Le comte Neroweg et ses leudes.--Attaque des gorges
d'Allange.


Quels beaux festins l'on festoie en Vagrerie! daims, cerfs, sangliers,
tués la veille par les Vagres dans la forêt qui ombrage les gorges
d'Allange, ont été, comme les boeufs des chariots, dépecés et grillés au
four... Quoi! un four en pleine forêt? un four capable de contenir
boeufs, daims, cerfs et sangliers? Oui, le bon Dieu a creusé pour les
bons Vagres plusieurs de ces fours dans les gorges profondes de
l'Allange, volcan éteint comme les autres volcans de l'Auvergne...
N'est-ce point un véritable four que cette grotte cintrée, profonde, où
un homme peut se tenir debout? donc, remplissez cette grotte de bois
sec, un ou deux chênes morts vous suffisent; mettez le feu à ce bûcher;
il se consume, devient brasier: sol, parois, voûte de lave, tout rougit
bientôt, et l'on enfourne dans cette bouche ardente comme celle de
l'enfer, daims, cerfs, sangliers entiers et boeufs dépecés; après quoi
l'on referme l'ouverture de la grotte avec des pierres de lave sous une
montagne de cendre brûlante chaude... quatre ou cinq heures après,
boeufs et venaison cuits à point, fumants, appétissants, sont servis sur
la table. Quoi! aussi des tables en Vagrerie? certes, et recouvertes du
plus fin tapis vert; quelle table? quel tapis? la pelouse d'une
clairière de la forêt; et pour siéges, encore la pelouse; pour tentures,
les grands chênes; pour ornements, les armes suspendues aux branches;
pour dôme, le ciel étoilé; pour lampadaire, la lune en son plein; pour
parfums, la senteur nocturne des fleurs sauvages; pour musiciens, les
rossignols.

Plusieurs Vagres, placés en vedette sur la lisière de la forêt, aux
abords des gorges d'Allange, veillent à ce que la troupe ne soit pas
surprise, dans le cas où, apprenant le sac et l'incendie de la villa,
les comtes et ducs franks du pays, craignant une attaque sur leurs
burgs, se seraient mis, avec leurs leudes, à la poursuite des Vagres.

L'évêque Cautin, malgré son courroux, se surpassa comme cuisinier: la
faim lui était venue en cuisinant pour les autres, de sorte que
chrétiennement il cuisina aussi pour sa large panse; on parla longtemps
en Vagrerie de certaine sauce, dont le saint homme remplit un grand
chaudron (chaudron épiscopal emporté de la villa), dans lequel chacun
trempait sa grillade de boeuf ou de venaison, sauce appétissante
composée de vieux vin et d'huile aromatisée avec le thym et le serpolet
des bois; on la trouva délectable, et l'évêchesse, mordant de ses belles
dents blanches à la grillade de son Vagre, disait:

--Je ne m'étonne plus si celui qui fut mon mari se montrait si
implacable pour ses esclaves-cuisiniers, qu'il faisait fouailler au
moindre oubli... le seigneur évêque cuisinait mieux qu'eux tous; il
pouvait se montrer difficile.

Deux convives prenaient peu de part au festin: l'ermite laboureur et la
jeune esclave, assise à côté de Ronan; celui-ci mangeait valeureusement,
mais le moine rêvait en regardant le ciel, et la petite Odille rêvait...
en regardant Ronan... Les vases d'or et d'argent, sacrés ou non,
circulaient de main en main; les outres se dégonflaient à mesure que le
ventre des buveurs gonflait: gais propos, éclats de rire, baisers pris
et rendus entre Vagres et Vagredines, tout était liesse et fous ébats;
parfois, cependant, pour quelque fin minois, éclatait une dispute entre
deux compagnons, ni plus ni moins que dans les anciens festins gaulois;
alors on décrochait les épées des arbres, sans haine, mais par simple
outre-vaillance.

--À toi ce coup-ci...

--À toi celui-là...

--Frappe...

--Riposte...

--Je suis blessé!

--Je suis mort!...

Le blessé, on le pansait; le mort, on le couvrait de feuillage...
Honneur aux braves qui vont renaître ailleurs, et vivent les festins en
Vagrerie!! L'on entendait encore çà et là des propos joyeux, étranges,
ou d'une gaieté sinistre; ces propos peignaient les choses, les hommes,
les misères de la Gaule conquise, mieux que ne le feront jamais les
légendaires, si jamais ce siècle de fer trouve des légendaires...

--Ah! le bon temps!--disait Dent-de-Loup en rongeant l'ivoire de son
second cuisseau de daim; ce garçon préférait le daim à toute autre
viande.--Ah! le bon temps que ce temps de désordre! de pillage! de
batailles de grand'route! de siége de burgs et de maisons épiscopales!
ah! le bon temps que nous font les rois franks!...

--Ronan l'a dit: Le feu est à la vieille Gaule... dansons, buvons sur
ses décombres... et faisons l'amour dans la cendre des palais!...

--Oh! grand évêque! oh! béni sois-tu, grand Saint-Rémi! qui, dans la
basilique de Reims, au milieu de l'encens et des fleurs, il y a
cinquante ans et plus, as baptisé Clovis, fils soumis de l'Église de
Rome! Béni sois-tu, grand Saint-Rémi! tu as baptisé l'esclavage, le
pillage, l'incendie, le viol et le massacre!...

--Et toi, saint évêque de Tours, lorsque Clovis, ce royal meurtrier,
encensé par tes diacres, est sorti de ta basilique, enrichie des dons
splendides de ce conquérant, de ta basilique où il venait de ceindre le
diadème d'or et de revêtir la pourpre souveraine, cette pourpre, c'était
le sang des derniers Gaulois valeureux! cette couronne, c'était l'or de
la Gaule... et toi, grand saint évêque! toi et ton clergé vous chantiez:
Hosanna! hosanna! devant ce pillard, ce massacreur de notre pauvre
patrie conquise!...

--Où est-elle? où est-elle, la fière et virile Gaule du _chef des cent
vallées_, des _Sacrovir_, des _Vindex_, des _Civilis_, des _Victoria_?

--Qui a hérité de la vaillance de la Gaule? les Vagres... Loups et Têtes
de loups! puisque eux seuls ils luttent contre les barbares...

--Et nous sommes traqués comme bêtes de forêt...

--Mais qui s'y frotte est mordu; nous avons l'ongle aigu, la dent
tranchante...

--Et ils nous appellent des pillards...

--Des meurtriers...

--Des sacrilèges...

--Frères, nous accuser ainsi, n'est-ce point manquer de respect à nos
glorieux et nouveaux maîtres, rois, ducs et comtes franks? nous les
imitons de notre mieux: ils tuent, nous tuons; ils pillent, nous
pillons; ils violent... non, nous ne violons pas, assez de jolies filles
nous arrivent en Vagrerie... voyez plutôt ces gaies commères...

--Aussi vrai que je m'appelle Florence, aussi vrai que j'ai vingt ans,
la jambe fine et la taille cambrée, j'aime mieux donner à un joyeux
Vagre ce que me ravirait un Frank ou un tonsuré!...

--Moi aussi!

--Moi aussi!

--Mes soeurs, mes soeurs! sinistre est le temps où nous vivons!--dit
l'évêchesse en déroulant au vent de la nuit sa longue chevelure
noire.--Jours de sanglantes fureurs! jours de débauche effrénée: le
concubinage, l'adultère, l'inceste sur le trône et sur l'autel!... jours
d'ardent vertige, où l'on court au mal avec une joie farouche... Saintes
vertus de nos mères! chaste tendresse! fier et pudique amour! où vous
trouver aujourd'hui? est-ce chez la femme esclave, violentée par les
maîtres de son corps?... Est-ce chez la femme libre? quand sous ses yeux
le foyer domestique devient un lupanar? Oh! mes soeurs, mes soeurs!
fermons les yeux, vivons vite et mourons jeunes... c'est le bel âge pour
mourir... Veux-tu mourir, mon Vagre?

--Quand, ma Vagredine?

--Demain, aux premiers rayons du soleil; demain, à l'heure où les
oiseaux s'éveillent, dis, veux-tu mourir? ta main dans la mienne, nous
partirons ensemble pour ces mondes inconnus, où nos aïeux, plutôt que de
se quitter, s'en allaient vaillamment ensemble pour revivre ensemble!

--Es-tu déjà si lasse d'amour, ma belle évêchesse?

--Mon Vagre, craindrais-tu la mort?

--Je ne crains qu'une chose: la vie sans toi...

--À demain donc... la mort ensemble!

--Et vive l'amour jusqu'à demain! En attendant, un beau baiser, ma
Vagredine?

Le Veneur prend le baiser, pendant que son voisin, grave comme un homme
entre deux vins, dit d'une voix magistrale:

--Frères, j'ai une idée...

--Ton idée, Symphorien, semble être de vider complétement cette
amphore...

--Oui, d'abord... puis de vous démontrer _logicè_... _à priori_...

--Au diable le langage romain!

--Frères, pour être Vagre l'on n'en est pas moins souvent fort versé
dans les belles lettres et la philosophie... J'enseignais la rhétorique
aux jeunes clercs de l'évêque de Limoges; je fus mandé, pour le même
office, par l'évêque de Tulle. En traversant les mont Jargeaux pour me
rendre d'une ville à l'autre, j'ai été pris dans ces montagnes par une
bande de mauvais Vagres, car il y a de bons et de mauvais Vagres.

--Comme il y a de laides femelles et de jolies femmes.

--Cesdits Vagres m'ont vendu à un marchand d'esclaves, lequel m'a
revendu à l'évêque de...

--Au diable le rhétoricien... le voici voyageant par monts et par vaux!

--C'est souvent l'effet de la rhétorique de vous entraîner ainsi à
travers les plaines de l'imagination... Mais je reviens à ce que je veux
vous prouver _logicè_... c'est ceci: Que nous n'avons point à prendre
souci des leudes et bandes armées qui peuvent nous poursuivre, parce que
_logicè_... le Seigneur Dieu fera un miracle en notre faveur pour nous
débarrasser de nos ennemis.

--Un miracle en notre faveur... à nous, Vagres? Sommes-nous donc si bien
avec le ciel?

--Nous y sommes d'autant mieux, que nous agissons davantage en loups, en
vrais loups... Aussi, _logicè_, le Seigneur nous délivrera-t-il de nos
ennemis par des miracles... Et ce, je vais vous le prouver.

--À la preuve, docte Symphorien... à la preuve!

--M'y voici... Et d'abord, frères, dites-moi sous quelle royale griffe
est tombée cette belle terre d'Auvergne?

--Sous la griffe de Clotaire, le dernier et digne fils du glorieux roi
Clovis... puisque ayant récemment épousé la veuve de son petit-neveu
Théodebald, ce Clotaire possède un double droit sur la province
d'Auvergne... le voici donc, cette année 558, seul roi de toute la Gaule
conquise.

--Or ce Clotaire est l'épouseur du genre humain... Qui n'a-t-il pas
épousé? qui n'épousera-t-il pas? Les évêques l'ont marié autant de fois
qu'il lui a plu, et du vivant de la plupart de ses femmes; ils l'ont
marié à _Gundioque_, femme de son propre frère; ils l'ont marié à
_Radegonde_, à _Ingonde_, et quinze jours après, à la soeur de celle-ci,
nommée _Aregonde_; ils l'ont marié à _Chemesne_, à bien d'autres encore,
et en dernier lieu à cette _Wultrade_, veuve de son petit-neveu
Théodebald; mais ce sont là des peccadilles...

--Docte et doctissime Symphorien, tu nous a promis de nous prouver
_logicè_ que le Seigneur Dieu ferait des miracles en notre faveur... et
ta rhétorique nous parle de cet épouseur éternel...

--Ma rhétorique pose les principes... vous allez en voir tout à l'heure
les conséquences... _ergo_, je pose cette autre prémisse, encore
nécessaire: que ce Clotaire a commis, entre plusieurs crimes, un forfait
devant lequel Clovis lui-même eût peut-être reculé... La chose se
passait à Paris, en 533, dans le vieux palais romain[3] habité par les
rois franks... Or, écoutez...

     [Footnote 3: On voit encore aujourd'hui, _rue de la Harpe_,
     les thermes de ce palais parfaitement conservés; nous
     engageons nos lecteurs à visiter cette curieuse antiquité.]

--Nous écoutons, docte Symphorien; il est doux d'entendre les louanges
de ses rois.

--Il y a donc environ vingt-cinq ans de cela... Clovis était, depuis
longtemps, allé droit au paradis, sur la foi des évêques... après avoir
partagé la Gaule entre ses quatre fils: _Thierri_, _Childebert_,
_Clodomir_ et ce _Clotaire_, aujourd'hui roi de toutes les provinces
conquises... Clodomir étant mort plus tard, laissa trois enfants; ils
furent recueillis par leur grand'mère, la veuve de Clovis, la vieille
reine Clotilde; elle faisait élever près d'elle ses petits-fils,
attendant qu'ils fussent en âge d'hériter du royaume de leur père. Un
jour qu'elle était venue à Paris, Childebert, qui résidait en cette
ville, envoya secrètement un affidé à notre doux Clotaire pour lui dire
ceci: «Clotilde, notre mère, garde auprès d'elle les enfants de notre
frère, et elle veut qu'ils aient son royaume... viens donc promptement à
Paris, afin que nous prenions ensemble conseil sur ce qu'il faut faire
d'eux: savoir s'ils auront les cheveux coupés pour être comme le reste
du peuple, ou si nous les tuerons, afin de partager entre nous le
royaume de leur père, notre frère[A]...»

--Voilà qui commence tendrement.

--C'est la fraternité franque.

--Quel est le Vagre qui méditerait de tuer le fils de son propre frère?

--Il n'en est pas un...

--On nous appelle Loups, et les loups ne se dévorent pas entre eux...

--Et ces enfants, qu'ils voulaient égorger, docte Symphorien,
étaient-ils jeunes?

--L'un avait dix ans, l'autre sept...

--Pauvres petites créatures... les tuer ainsi lâchement!...

--Je poursuis mon récit: «Clotaire arrive à Paris, se concerte avec son
frère, et tous deux vont dire à la vieille reine Clotilde: Envoie-nous
tes petits-fils pour que nous les déclarions devant le peuple héritiers
du royaume de leur père[B].»

--Ah! ces rois franks, toujours aussi rusés que féroces! car c'était un
leurre, n'est-ce pas, docte Symphorien?

--Tu vas voir...

«La veuve de Clovis, toute joyeuse, envoya les petits-fils à leurs
oncles, en disant à ces enfants:--Je croirai n'avoir pas perdu mon fils,
votre père, si je vous vois lui succéder dans son royaume.--A peine
arrivés chez leurs oncles, les enfants sont arrêtés et séparés de leurs
esclaves et de leurs gouverneurs. Aussitôt, Clotaire et Childebert
envoient un émissaire à leur mère; il portait d'une main des ciseaux, de
l'autre une épée nue; il dit à la vieille reine
Clotilde:--Très-glorieuse reine, nos seigneurs tes fils désirent
connaître ta volonté à l'égard de tes petits-fils... veux-tu qu'ils
soient tondus (c'est-à-dire enfermés dans un couvent) ou veux-tu qu'ils
soient égorgés?...--S'ils doivent renoncer au trône de leur
père!--s'écria la vieille reine indignée,--j'aime mieux les voir morts
que tondus...--L'émissaire revint dire aux deux rois:--Vous avez l'aveu
de la reine pour achever l'oeuvre commencée...--Aussitôt le roi Clotaire
prend le plus âgé par les bras, le jette contre terre, et lui enfonce un
couteau sous l'aisselle.»

--Pauvre cher petit!--murmura Odille en fondant en larmes;--il a dû
mourir en appelant sa mère...

--Le royal boucher qui le mettait ainsi à mort savait le bon endroit
pour enfoncer son couteau,--dit Ronan.--C'est ainsi qu'on tue les jeunes
torins... Continue, docte Symphorien.

«--Aux cris de l'enfant, son petit frère se jette aux pieds de
Childebert, et s'attachant à lui de toutes ses forces, il s'écrie:--Mon
oncle! mon bon oncle! viens à mon secours... fais que je ne sois pas tué
comme mon frère!»--Childebert, un moment ému, dit à Clotaire:
«--Accorde-moi la vie de cet enfant?»--Mais Clotaire, furieux, lui
répondit: «--Ou repousse l'enfant de tes genoux, ou tu vas mourir à sa
place... C'est toi qui m'as mis dans cette affaire... et voilà que tu
manques de parole?...»

--Ce bon Clotaire avait raison,--dit Ronan:--comploter le meurtre de ces
enfants, et reculer devant leur sang, c'était faire injure à la noble
race du glorieux Clovis; mais ce lâche Childebert s'est, pour l'honneur
de sa royale famille, ravisé, je l'espère, docte Symphorien?

--En pouvait-il être autrement? «Childebert repoussa l'enfant de ses
genoux, le jeta vers Clotaire, qui lui enfonça, comme à l'autre, un
couteau sous l'aisselle et le tua... Les deux rois firent ensuite mettre
à mort les esclaves et les gouverneurs des deux enfants, dont ils se
partagèrent le royaume[C].»

--Et voilà comme se fondent les monarchies bénies par nos évêques,--dit
Ronan.--C'est beau, les royautés, n'est-ce pas, mes Vagres? Ah! par
Rita-Gaür! ce saint Gaulois des temps passés, qui tissait sa saie de la
barbe des rois! le meilleur d'entre eux est bon à pendre; n'est-ce point
ton avis, notre ami?--ajouta-t-il en s'adressant à l'ermite laboureur,
qui, toujours silencieux et rêveur, écoutait.--Dis? N'est-ce point le
devoir de tout fils de la Gaule de courir sus à cette race de rois
maudits, comme on court sus à des bêtes enragées?

--Exterminer les bêtes enragées, c'est bien,--répondit l'ermite,--les
empêcher de devenir enragées, c'est mieux...

--Ermite, empêcheras-tu un roi Frank de naître Frank?

--Il faut l'empêcher d'abord de naître roi, duc, comte ou seigneur, et
de se croire ainsi maître des biens et de la vie du commun des gens...
Jésus de Nazareth l'a dit: «--L'esclave est l'égal de son
seigneur...--de l'égalité parmi les hommes, un jour naîtra leur
fraternité!»

Puis l'ermite laboureur retomba dans sa rêverie silencieuse.

--Deux fois déjà j'ai suivi à la piste ce dernier roi d'Auvergne par
droit de pillage et de massacre,--dit Ronan;--je n'ai pu le joindre;
mais, par Rita-Gaür! si le Clotaire me tombe sous la main, je le
raserai... mais si près, si près des épaules, que sa tête ne repoussera
pas...

--Ronan, tu comptes sans les démonstrations de ma rhétorique. J'ai posé
les prémisses, maintenant les conséquences; or, _logicè_, je vais te
prouver que tu ne pourras rien contre Clotaire... Le Seigneur Dieu le
protége...

--Ce doux oncle, qui tuait ses neveux à coups de couteau sous les
aisselles?

--Lui-même... toute bonne action ne mérite-t-elle pas sa divine
récompense?

--Certes...

--Or, le Seigneur Dieu, grâce à l'intercession du grand Saint-Martin,
siégeant depuis longtemps au paradis, a fait un miracle en faveur de
notre doux oncle.

--En faveur de Clotaire? de ce tueur d'enfants?

--Oui, le Seigneur a fait un miracle en faveur de Clotaire, de ce tueur
d'enfants; or donc j'avais raison de dire que je prouverais _logicè_ que
ce Dieu si paternellement miraculeux envers les scélérats fera
certainement quelque petit miracle en notre faveur, à nous, pauvres
Vagres...

--Décidément nous avons eu tort de ne point pendre l'évêque.

--Il sera toujours temps d'attirer ainsi sur nous l'attention du
Seigneur; mais d'abord conte-nous le miracle, doctissime Symphorien.

--C'était en 537, environ quatre ans après que Childebert et Clotaire
avaient tué leurs neveux à coups de couteau... Nos deux fils de Clovis,
dignes de leur race, ne songeaient qu'à se dépouiller et à s'égorger les
uns les autres; aussi, un moment unis, en tendres frères, pour le
meurtre de ces petits enfants (on n'a pas tous les jours de pareils
sujets de bon accord), Clotaire et Childebert se déclarent la guerre.
Theudebert, petit-fils de Clovis, se joignit à Childebert, et tous deux,
à la tête de leurs leudes, ravageant, pillant, comme d'habitude, les
contrées qu'ils traversaient, marchent contre Clotaire. Ce doux oncle,
ne trouvant pas sa troupe assez nombreuse pour résister aux forces de
son frère et de son neveu, refuse la bataille, et se retire dans la
forêt de Brotonne, entre Rouen et la mer... Theudebert et Childebert
cernaient la forêt, attendant la nuit, espérant prendre leur bien-aimé
frère et oncle au trébuchet, et l'égorgeter gentillement... Attention,
Ronan, voici le miracle qui vient!

--Voyons-le venir, doctissime Symphorien.

--Childebert et Theudebert s'avançaient donc sans bruit à la tête de
leurs troupes... Le jour se lève... ils n'étaient plus qu'à deux à trois
cents pas de l'endroit où le doux Clotaire campait avec ses leudes...
lorsque soudain tombe du ciel une épouvantable pluie de pierres et de
feu... Les troupes de Childebert et de Theudebert sont écrasées par les
pierres et brûlées par le feu céleste...

--Et Clotaire?

--Oh! Clotaire, ce favori du Seigneur, grâce au miracle que je dis,
voit, à trois cents pas de lui, la troupe de son frère anéantie sous la
pluie de feu et de pierres, tandis qu'au-dessus de lui Clotaire, et de
son armée, le ciel aussi pur, aussi limpide, aussi serein, que la
conscience de ce doux oncle, est du plus riant azur: pas un souffle de
vent n'agite même la cime des arbres de la forêt, tandis que tout autour
de cet endroit privilégié, que le Seigneur couvre sans doute d'un pan
de sa robe, ce n'est que cataractes de feu, déluge de pierres, écrasant
l'armée des ennemis du doux Clotaire[D].

--Et voilà comment le Tout-Puissant vous récompense d'avoir tué vos
neveux à coups de couteau.

--Le docte Symphorien a raison... D'après ceci, m'est avis qu'il
faudrait toujours avoir dans une troupe de Vagres sagement ordonnée...
quelque parricide ou fratricide, en considération de quoi l'Éternel
prendrait ses bons compagnons sous sa robe, et ferait, au besoin, tomber
du ciel, sur leurs ennemis, des torrents de feu et des cataractes de
pierres.

--Et remarquez surtout,--reprit Symphorien,--que dans le récit de ce
miracle, il est dit que c'est le grand Saint-Martin lui-même qui,
habitant le paradis, a prié le Seigneur de donner cette preuve de bonne
amitié au doux Clotaire; or, Saint-Martin n'intercédait ainsi auprès de
l'Éternel qu'à la fervente prière de la vieille reine Clotilde[E].

--Quoi! la grand'mère des deux pauvres petites victimes?--dit Odille en
joignant les mains.--Elle a osé prier Dieu de faire un miracle en faveur
de son fils, le meurtrier de ses petits-fils, à elle?

--Que veux-tu, petite Odille? ces femmes franques sont si bonnes mères!

--Mon Vagre,--reprit l'évêchesse avec un sourire amer en passant ses
doigts effilés dans la chevelure bouclée du jeune homme,--dis? ne
vaut-il pas mieux partir demain à l'aube pour aller revivre ailleurs,
que de rester dans cet épouvantable monde où nous sommes?

--Oui, horrible... horrible est ce monde...--s'écria l'ermite laboureur
avec une douleur et une indignation profondes.--Quoi! le nom de ce
prétendu Dieu de miséricorde, d'amour et de justice... profané, souillé
chaque jour par ses prêtres... Quoi! ces forfaits dont s'épouvante la
nature, mis sous la protection divine!... O Jésus! Jésus de Nazareth!
toi, le plus divin des sages! tu prévoyais la vanité de ton céleste
Évangile, quand, l'âme attristée jusqu'à la mort, dans ta veillée
suprême, tu pleurais sur le prochain avenir du monde... Jésus!...
Jésus!... des siècles se passeront avant que ton jour soit venu!...

--Prends garde, notre ami!--dit Ronan,--ne parle pas haut... ce saint
homme d'évêque, qui dort là-bas, gorgé de vin et de viande, pourrait
t'excommunier, s'il t'entendait... Mais au diable la tristesse!... nous
sommes en un temps de damnations... vivons en damnés!... Évêques et rois
donnent le branle, saint est le meurtre! saint est le pillage!...
Debout, mes Vagres! debout... vous, trois fois saints!!... que nos
saturnales couvrent la vieille Gaule... que cette terre de nos pères
soit le tombeau des Franks et le nôtre... Les ruines de nos cités
désertes diront aux siècles futurs: «Ci gît un grand peuple!... Libre,
il fut l'orgueil de l'univers... Esclave des rois conquérants, hébêté
par les évêques, il eut honte de sa honte... et un jour il sut
disparaître du monde en entraînant ses tyrans dans l'abîme!» Or donc,
mourons gaiement et longuement... Debout, Vagres et Vagredines! le
festin est fini... la lune brillante... chantons, dansons jusqu'au
jour... qu'à nos chants endiablés le Frank tremble dans son burg!
l'évêque tremble dans sa basilique! et qu'ils se disent épouvantés:
«Malheur à nous! malheur à nous demain! car cette nuit ils sont bien
gais en Vagrerie!»

Et Vagres et Vagredines, criant, chantant, hurlant, commencèrent une
folle ronde sur la pelouse de la forêt aux pâles clartés de la lune...

L'ermite laboureur avait écouté en silence l'entretien des Vagres; assis
à côté de la petite Odille, il semblait la couvrir d'une protection
paternelle... L'enfant, son menton dans sa main, les yeux levés vers la
lune brillante, paraissait étrangère à ce qui se passait autour d'elle.
Lorsque Ronan, à la fin du repas, eut donné à ses compagnons le signal
des chants et de la danse, ils s'étaient éloignés en tumulte du lieu du
festin pour courir se livrer à leur gaieté bachique et à leur danse
effrénée au milieu d'une autre clairière, située non loin de la pelouse
où ils venaient de festoyer... Ronan, se rapprochant alors de l'ermite
laboureur et de l'esclave, toujours assise son menton dans sa main, les
yeux levés vers le ciel, dit joyeusement:

--Veux-tu danser, petite Odille? La ronde est commencée; elle durera
jusqu'à l'aube...

La jeune fille secoua mélancoliquement la tête sans répondre,
contemplant toujours le ciel.

--Odille, qu'as-tu à rêver ainsi en regardant la lune?

--Le sommeil me gagne, et je songe au vieux bardit que ma mère me
chantait pour m'endormir quand j'étais petite.

--Quel est-il ce bardit?

--Oh! il est bien vieux, bien vieux... disait ma mère; on le chante en
Gaule depuis cinq ou six cents ans...

--Et il se nomme?

--Le bardit d'HÊNA, _la vierge de l'île de Sên_.

--Le bardit d'Hêna!--s'écrièrent à la fois l'ermite et le Vagre en
tressaillant.

Puis ils se turent, pendant qu'Odille, étonnée de leur silence et de
l'émotion qui se peignait sur leur figure, les regardait en disant:

--Vous savez donc aussi le chant d'Hêna?

--Chante-le toujours, mon enfant,--répondit Ronan d'une voix altérée...

La petite Odille, de plus en plus surprise, ne reconnaissait pas son
ami: le hardi et joyeux Vagre était devenu pensif et grave.

--Oh! oui, mon enfant; dis-nous ce bardit avec ta douce voix de quinze
ans,--reprit l'ermite;--mais pas ici... Le tumulte de la danse et de
l'orgie de là-bas, quoique lointains, couvriraient ta voix.

--L'ermite a raison... Viens avec nous, petite Odille, sous ce grand
chêne, à quelques pas d'ici... il est entouré d'un tapis de mousse; tu
pourras t'y endormir mollement... je te couvrirai de mon manteau...

Du pied du chêne où l'enfant alla s'asseoir, entre Ronan et son
compagnon, l'on n'entendait que le bruit éloigné de la folle ivresse des
Vagres et des Vagredines... La lune, à son déclin, jetant ses rayons
argentés sous la sombre verdure des feuilles, éclairait presque comme en
plein jour l'ermite, Ronan et la petite esclave, qui bientôt, de sa voix
pure et encore enfantine, chanta ces premier mots du bardit:

«_Elle était jeune, elle était belle, elle était sainte, et s'appelait
Hêna, Hêna, la vierge de l'île de Sên..._»

À ces paroles, l'ermite et le Vagre baissèrent la tête, et sans que l'un
s'aperçût alors des larmes que versait l'autre, tous deux pleurèrent...
Odille chanta le second verset; mais, brisée par la fatigue de la nuit
et de la journée, cédant au rhythme mélancolique de ce bardit, qui si
souvent l'avait bercée dans son enfance et endormie sur les genoux de sa
mère, la petite esclave ne chantait plus que d'une voix affaiblie,
tandis qu'au loin les Vagres entonnèrent soudain en choeur, et d'un mâle
accent, un autre vieux bardit de la Gaule... Aussi l'ermite et Ronan
tressaillirent de nouveau lorsque ces paroles arrivèrent jusqu'à eux,
sans couvrir tout à fait la voix d'Odille:

«_--Coule, coule, sang du captif...--Tombe, tombe, rosée
sanglante!--Germe, grandis, moisson vengeresse!..._»

Les deux hommes semblèrent frappés de ce rapprochement singulier: au
loin ce chant de révolte, de guerre et de sang... près d'eux, la voix
angélique de l'enfant, chantant Hêna, une des plus douces gloires de la
Gaule armoricaine... Mais bientôt Odille, cédant au sommeil, ne fit plus
que murmurer les paroles du bardit... puis elles devinrent
inintelligibles... Sa tête se pencha sur sa poitrine, et, adossée au
tronc de l'arbre, assise sur la mousse, elle s'endormit...

--Pauvre enfant!--dit Ronan en la couvrant soigneusement de son
manteau;--elle est accablée de fatigue et de sommeil.

--Ronan,--reprit l'ermite en attachant sur son compagnon un regard
pénétrant,--le chant d'Hêna t'a fait pleurer...

--C'est vrai.

--Qui t'émeut ainsi?

--Un souvenir de famille... si un Vagre, un Homme errant, un Loup a une
famille...

--Ce souvenir de famille, quel est-il?

--Cette douce Hêna, dont parle le bardit, était l'une de mes aïeules...

--Comment le sais-tu?

--Autrefois, mon père me l'a dit; il me contait dans mon enfance des
histoires des temps passés...

--Ton père, où est-il à cette heure?

--Je ne sais... il courait la Vagrerie, il la court peut-être encore, à
moins qu'il ne soit mort en bon Vagre... Je saurai cela quand lui et moi
nous nous retrouverons ailleurs qu'ici...

--Où cela?

--Dans les mondes mystérieux que nul ne connaît, que tous nous
connaîtrons... puisque tous nous irons y revivre...

--Tu as donc conservé la foi de tes ancêtres?

--Mon père m'a appris à ne pas plus me soucier de mourir que de changer
de vêtement... puisqu'on quitte ce monde-ci pour aller, corps et âme,
renaître ailleurs... Persuadé de cela, je fais, tu le vois, bon marché
de ma peau... et de celles des Franks...

--Il y a-t-il longtemps que tu as été séparé de ton père?

--Brisons là... c'est triste, j'aime à être en joyeuse humeur...
Cependant je me sens attiré vers toi, et tu n'es pas gai...

--Nous vivons dans des temps où, pour être gai, il faut avoir l'âme
très-forte ou très-faible...

--Me crois-tu faible?

--Je te crois fort et faible à la fois... Mais ton père...

--Tu tiens à parler de lui?

--Beaucoup...

--Soit... Eh bien, mon père était _Bagaude_ en sa jeunesse, et plus
tard, quand les Franks nous ont baptisés _Vagres_, Vagre il est devenu:
le nom était changé, le métier le même...

--Et ta mère?

--En Vagrerie on connaît peu sa mère; je n'ai jamais connu la mienne...
Du plus loin qu'il m'en souvient, je devais alors avoir sept ou huit
ans; j'accompagnais mon père et la troupe dans ses courses, tantôt en
Provence, tantôt ici, en Auvergne: étais-je fatigué, mon père ou l'un de
nos compagnons me portait sur son dos... J'ai ainsi grandi; nous avions
souvent des jours de repos forcé... Parfois les comtes franks, exaspérés
contre nous, se rassemblaient, eux et leurs leudes, pour nous donner la
chasse... Avertis de leurs mouvements par les pauvres habitants des
champs qui nous aimaient, nous nous retirions dans nos repaires
inaccessibles, et pendant quelques jours nous faisions les morts, tandis
que les Franks battaient la campagne sans rencontrer l'ombre d'un
Vagre... Durant ces jours de trêve, au fond de quelque solitude, mon
père, je te l'ai dit, me racontait des histoires du temps passé; j'ai
appris ainsi que notre famille était originaire de Bretagne, où elle
vivait, où elle vit peut-être encore libre et paisible à cette heure,
puisque jamais jusqu'ici les Franks n'ont pu entamer cette rude
province: son granit est trop dur, et ses Bretons sont comme le granit
de leurs rocs...

--Je sais le proverbe: _C'est un homme dur de l'Armorique_.

--Mon père me l'a aussi souvent cité.

--Mais comment a-t-il quitté cette province paisible et libre encore
aujourd'hui, grâce à son indomptable courage, que soutient toujours sa
foi druidique, régénérée par la morale évangélique?

--Mon père avait dix-sept ans... un jour sa famille donna l'hospitalité
à un colporteur; celui-ci, courant la Gaule pour son métier, raconta les
malheurs du pays, et parla de la vie aventureuse des Bagaudes... Mon
père s'ennuyait de la vie des champs; il avait le coeur chaud, la tête
ardente, il avait sucé au berceau la haine des Franks. Frappé des récits
du colporteur, il trouva l'occasion belle pour guerroyer contre les
barbares en se joignant aux Bagaudes, quitta la maison paternelle et
alla retrouver le colporteur qui l'attendait à une lieue de là... Tous
deux, au bout de quelques jours de marche, gagnèrent l'Anjou,
rencontrèrent des Bagaudes... Jeune, robuste, hardi, mon père était de
bonne recrue; il se joignit à eux, et... vive la Bagaudie!... De
province en province, il est ainsi venu jusqu'en Auvergne, qu'il n'a
plus guère quittée... le pays étant propice au métier, forêts,
montagnes, rochers, cavernes, torrents, volcans éteints; c'est une vraie
terre de Bagaudie, vraie terre de Vagrerie!...

--Comment as-tu été séparé de ton père?

--Il y a trois ans... Quelques _antrustions_ ou leudes du roi
percevaient en Auvergne la redevance du domaine royal; nombreux et bien
armés, ils ne voyageaient que de jour. Nous attendions la fin de leur
récolte pour la récolter à notre tour... Il s'arrêtèrent une nuit à
Sifour, petite ville ouverte... L'occasion tente mon père; nous
marchons, croyant surprendre les Franks; ils étaient sur leurs gardes...
Après un combat acharné, nous sommes poursuivis la lance dans les reins.
Au milieu de cette attaque nocturne, j'ai été séparé de mon père...
A-t-il été tué ou seulement blessé et emmené prisonnier? je l'ignore;
tous mes efforts ont été vains pour connaître son sort... Depuis, mes
compagnons m'ont choisi pour chef... tu m'as demandé mon histoire... la
voilà; maintenant, tu me connais.

--Plus que tu ne le penses... Ton père se nommait Karadeuk.

--D'où sais-tu cela?

--Le père de ton père se nommait Jocelyn... s'il vit encore en Bretagne
avec son fils aîné Kervan et sa fille Roselyk, il habite sa maison près
des pierres sacrées de Karnak...

--Qui t'a dit...

--L'un de tes aïeux se nommait Joel, il était BRENN de la tribu de
Karnak... Hêna, la sainte du bardit, était fille de Joel, dont la race
remonte jusqu'au BRENN gaulois, qui fit, il y a près de huit cents ans,
payer rançon à Rome.

--Qui es-tu donc pour connaître ainsi ma famille?

--Ce chant d'esclaves révoltés contre les Romains: «Coule, coule, sang
du captif! tombe, tombe, rosée sanglante,» a été recueilli par un de tes
aïeux nommé Sylvest, livré aux bêtes féroces dans le cirque d'Orange...
et ton père t'a sans doute aussi appris un autre fier bardit, chanté il
y a deux siècles et plus, lors d'une des grandes batailles du Rhin
contre les Franks, gagnée par Victorin, fils de Victoria, la mère des
camps...

--Tu dis vrai... mon père me l'a souvent chanté ce bardit; il commence
ainsi:

«_Ce matin nous disions: Combien sont-ils donc ces barbares? combien
sont-ils donc ces Franks?_»

--Et il se termine ainsi,--reprit le moine laboureur:

«_Ce soir nous disons: Combien étaient-ils donc ces barbares? ce soir
nous disons: Combien donc étaient-ils ces Franks?_»--Scanvoch, un autre
de tes aïeux, bravé soldat et frère de lait de Victoria la Grande, a
recueilli ce chant de guerre...

--Oui, la Gaule, alors fière, libre, triomphante, avait refoulé les
barbares de l'autre côté du Rhin, tandis qu'aujourd'hui... Tiens...
moine, ne parlons plus de ce glorieux passé... le présent me semble plus
horrible encore... mon sang bouillonne, et je suis tenté d'assommer cet
évêque qui ronfle là... Ah! maudite soit à jamais la crédulité de nos
pères, mourants martyrs de cette religion nouvelle...

--Nos pères ont dû croire aux paroles des premiers apôtres, qui leur
prêchaient l'amour, le pardon, la délivrance, au nom du jeune maître de
Nazareth, que ton aïeule Geneviève a vu crucifier à Jérusalem...

--Mon aïeule Geneviève?... tu n'ignores rien de ce qui touche ma
famille... Mon père seul a pu t'instruire de ce que tu sais... tu l'as
donc connu?

--Oui...

--Et où cela?

--N'as-tu pas remarqué que de temps à autre, lorsque vous reveniez au
coeur de l'Auvergne, ton père s'absentait pendant plusieurs jours?

--C'est vrai... et le but de ces absences, je ne l'ai jamais su.

--Ton père allait voir, près de Tulle, une pauvre femme esclave,
attachée aux terres de l'évêque de cette cité... Cette esclave, il y a
au moins trente ans de cela, avait un jour trouvé ton père, alors chef
de Bagaudes, blessé, presque mourant dans les buissons de la route: le
prenant en pitié, elle l'aida à se traîner dans la cabane où elle
logeait avec sa mère... Ton père avait environ vingt ans... la jeune
fille à peu près l'âge de cet enfant qui dort près de nous... Tous deux
s'aimèrent... Ton père, à peine guerri de sa blessure, fut un jour
surpris dans la hutte de l'esclave par le régisseur de l'évêque, cet
agent considérant Karadeuk comme de bonne prise, voulut l'emmener
esclave à Tulle... Ton père résista, battit l'agent, et alla rejoindre
les Bagaudes.

--Et la jeune esclave?

--Elle devint mère... et mit au monde un fils...

--J'ai donc un frère?

--Tu as un frère...

--Le connais-tu? Qu'est-il devenu?

--Le fils d'un esclave naît esclave, et appartient au maître de sa
mère... Lorsque cet enfant, que ton père nomma _Loysik_ en mémoire de sa
race bretonne, eut quatre ou cinq ans, l'évêque de Tulle, lui
reconnaissant quelques qualités précoces, le fit conduire au collège
épiscopal, où il fut élevé avec quelques autres jeunes esclaves destinés
à entrer un jour dans l'Église comme clercs... De temps à autre,
Karadeuk, lorsque les Bagaudes passaient près de Tulle, allait la nuit
voir la mère de son fils... celui-ci, prévenu par elle, trouvait
quelquefois le moyen de se rendre à la cabane; là, le père et le fils
s'entretenaient longuement des choses et des hommes du temps passé, de
la Gaule, jadis glorieuse et libre; car ton père, tu l'as dit,
conservait, par tradition de famille, un ardent et saint amour pour
notre patrie; il espérait faire battre le coeur de son fils à ces grands
souvenirs d'autrefois, l'exaspérer contre les Franks, et l'emmener
courir avec lui la Vagrerie; mais Loysik, alors d'un caractère doux et
timide, redoutait cette vie aventureuse... Les années se passèrent...
ton frère, s'il eût voulu, aurait pu, comme tant d'autres, faire son
chemin dans l'Église; mais au moment d'être ordonné prêtre il vit de si
près l'hypocrisie, la cupidité, la luxure cléricale, qu'il refusa la
prêtrise en maudissant la sacrilège alliance du clergé gaulois et des
conquérants... Il quitta la maison épiscopale, et alla rejoindre, sur
les frontières de la Provence, plusieurs ermites laboureurs; il avait
connu l'un d'eux à Tulle, où il s'était arrêté malade à l'hospice.

--Ces ermites avaient donc fondé une espèce de colonie?

--Plusieurs d'entre eux s'étaient réunis dans une profonde solitude pour
cultiver des terres dévastées et abandonnées depuis la conquête...
c'étaient des hommes simples et bons, fidèles aux souvenirs de la
vieille Gaule et aux préceptes de l'Évangile, si odieusement faussés,
reniés aujourd'hui par de nouveaux _princes des prêtres_... Ces moines
vivaient dans le célibat, mais ne faisaient point de voeux; ils
restaient laïques et n'avaient aucun caractère clérical[F]; c'est
seulement depuis quelques années que la plupart des moines obtiennent
d'entrer dans l'Église; aussi, devenus prêtres, perdent-ils de jour en
jour cette popularité, cette indépendance qui les rendaient si
redoutables aux évêques[G]... Du temps dont je te parle, la vie de ces
ermites laboureurs était paisible, laborieuse; ils vivaient en frères,
selon les préceptes de Jésus, cultivaient leurs terres en commun, et
aussi les défendaient rudement en commun, si quelques bandes de Franks,
allant d'un burg à l'autre, s'avisaient de tenter, par malfaisance, de
ravager leurs champs...

--J'aime ces ermites, à la fois laboureurs et soldats, fidèles aux
préceptes de Jésus, à l'amour de la vieille Gaule et à l'horreur des
Franks... Ces moines se battaient rudement, dis-tu... étaient-ils donc
armés?

--Ils avaient des armes... et mieux que des armes...

--Que veux-tu dire?

--Tiens,--dit l'ermite en sortant de dessous sa robe une espèce de petit
sabre ou de long poignard à poignée de fer,--remarque cette arme...
mais, je te le dis, sa force n'est pas dans sa lame.

--Où est donc cette force?--demanda Ronan en examinant le
poignard.--L'arme semble pourtant bien trempée...

--Ce n'est point, te dis-je, par la lame qu'elle vaut, mais par les mots
gravés sur sa poignée.

--Je lis,--reprit Ronan,--je lis sur l'un des côtés de la garde ce mot:
GHILDE, et sur l'autre, ces deux mots gaulois: AMINTIAIZ-COMMUNITEZ...
_amitié-communauté_... C'est sans doute la devise des ermites
laboureurs?

--Peut-être...

--Mais ce mot GHILDE, que signifie-t-il? il n'est pas gaulois?

--Non, il est saxon...

--Ah! c'est un mot de la langue de ces pirates, qui descendant des mers
du Nord, en suivant les côtes, remontent souvent le cours de la Loire
pour ravager les pays riverains... Ce sont de terribles pillards, mais
d'intrépides marins!... Venir ainsi des mers lointaines, dans des canots
si frêles, si légers, qu'au besoin ils les portent sur leur dos; on dit
qu'ils ont remonté plusieurs fois la Loire jusqu'à Tours?

--Oui, puisque aujourd'hui la Gaule est en proie aux barbares du dedans
et du dehors.

--Mais ce mot saxon GHILDE, gravé sur le fer, est-ce lui qui, selon tes
paroles, fait la force de cette arme?

--Oui... car ce mot peut opérer des prodiges...

--Explique-toi...

--L'un des moines laboureurs, avant de se réunir à nous, habitait les
bords de la Loire... Enlevé jeune, il y a de longues années, lors d'une
descente des pirates en Touraine, il avait été emmené dans leur pays...
Pendant qu'il y séjournait, il observa que ces hommes du Nord trouvaient
une force immense dans des associations où chacun était solidaire de
tous et tous de chacun... solidaires par la fraternité, par
l'assistance, par les biens, par les armes, par la vie, s'il le fallait.
Ces associations, que l'on croirait nées de la fraternité chrétienne,
étaient pratiquées dans ces contrées plusieurs siècles avant la
naissance de Jésus, et se nommaient des GHILDE[H]. Plus tard, lorsque
ce captif des pirates, après leur avoir échappé, se joignit à nous
autres, ermites laboureurs...

--Pourquoi t'interrompre?

--Je ne peux t'en dire davantage... un serment m'oblige à me taire... ma
confiance m'entraînerait trop loin...

--Soit, je dois respecter ton secret... Mais cette confiance que je
t'inspire, je l'éprouve aussi pour toi... quoique étrangers l'un à
l'autre... étrangers? non... car tu connais comme moi-même l'histoire de
ma famille... Mais, j'y songe... mon frère, tu me l'as dit, était au
nombre de ces ermites laboureurs dont tu fais partie... Tu dois l'avoir
intimement connu; car lui seul a pu te donner sur les descendants de
Joel ces détails, qu'il tenait sans doute de mon père... Tu te tais?
pourquoi me regarder ainsi?... ton silence me trouble et m'émeut malgré
moi... tes yeux se remplissent de larmes...

--Ronan... ton frère est né il y a trente ans... c'est mon âge...

--Que dis-tu?

--Ton frère s'appelle _Loysik_... c'est mon nom...

--Loysik! ce frère?...

--C'est moi...

--Joies du ciel!...

L'ermite et le Vagre restèrent longtemps embrassés... Après leur premier
épanchement de tendresse, Ronan dit à Loysik:

--Et notre père?

--Comme toi, j'ignore son sort... ne désespérons pas de le retrouver...
Ne t'ai-je pas retrouvé, toi?

--Ton instinct fraternel t'a donc poussé à nous accompagner?

--Je ne t'ai reconnu pour mon frère qu'à ton attendrissement causé par
le bardit d'Hêna, une de tes aïeules, m'as-tu dit. Alors, pour moi, plus
de doute, nous étions frères ou proches parents; le récit de ta vie m'a
prouvé que nous étions frères...

--Et pourquoi nous as-tu d'abord suivis en Vagrerie, toi, un
véritablement saint homme?

--Ne m'as-tu pas entendu répondre à l'évêque Cautin: «Ce ne sont pas les
bien portants, mais les malades qui ont besoin de médecin,» a dit
Jésus...

--Me blâmerais-tu d'être Vagre, comme mon père a été Bagaude?...

--Écoute-moi, Ronan... Comme toi, j'ai horreur de l'esclavage et de la
conquête, car depuis l'invasion franque, la Gaule jadis puissante et
féconde est couverte de ruines et de ronces: les propriétaires, les
colons, les laboureurs, ont fui devant les barbares qui les réduisent à
la servitude ou à une misère affreuse; grand nombre de ces malheureux,
poussés à bout par le désespoir, courent comme toi la Vagrerie; de rares
esclaves, mourants de faim, écrasés de travail, cultivent seuls, sous le
fouet, les biens de l'Église et des seigneurs franks... Les cités,
autrefois si riches, si florissantes par leur commerce, aujourd'hui
ruinées, presque dépeuplées, mais au moins défendues par leurs
murailles, offrent plus de sécurité à leurs habitants, et encore les
guerres civiles incessantes des fils de Clovis, toujours acharnés à se
dépouiller entre eux, livrent parfois ces villes à l'incendie, au
pillage et au massacre... Pendant les trêves, à peine les habitants
osent-ils sortir de leurs murs; les routes infestées de bandes
errantes, rendent les communications, les approvisionnements
impossibles... et trop souvent les horreurs de la famine ont décimé les
grandes cités...

--Oui, voilà ce que la conquête a fait de la Gaule... Elle ne peut plus
être libre... qu'elle disparaisse du monde, ensevelissant ses
conquérants sous ses ruines!

--Mon frère, cette Gaule que tu ravages avec autant d'acharnement que
ses conquérants, n'est-ce pas notre patrie bien-aimée, notre mère?
Est-ce à nous, ses fils, de nous unir aux barbares pour l'accabler de
maux et de misères...

--Préfères-tu donc tendre le dos à un joug infâme?

--Comme toi, je veux exterminer la barbarie des oppresseurs... comme
toi, je veux mettre un terme au lâche hébêtement des opprimés; mais je
veux tuer la barbarie par la civilisation; l'ignorance par
l'enseignement; la misère par le travail; l'esclavage par notre héroïque
sentiment de nationalité, hélas! presque éteint en nous aujourd'hui,
mais si puissant chez nos pères, lorsque nos druides soulevaient les
populations en armes contre les Romains.

--Nos derniers druides, traqués par les évêques, ont péri dans les
supplices!

--Mais la foi druidique n'est pas morte... non, non... les formes des
religions passent, mais leur divin principe reste éternel, parce qu'il
est divin..... Crois-moi, ravivée, régénérée par la douce morale de
Jésus, ce grand sage, ce génie sublime et tendre! la foi druidique revit
dans de nobles coeurs, elle a conservé sa croyance immuable à
l'immortalité des corps et des âmes, à leur perpétuelle renaissance dans
l'immensité des mondes étoilés, afin que par ces épreuves, par ces vies
successives, les méchants deviennent meilleurs, et les bons meilleurs
encore... Oui, l'humanité, visible ou invisible, s'élevant de sphère en
sphère dans son labeur éternel, dans son progrès continu, vers une
perfection infinie comme celle du Créateur... Telle est notre foi, à
nous druides chrétiens, qui pratiquons la doctrine évangélique dans
tout ce qu'elle a de tendre, de miséricordieux, de libérateur...

À ces mots de Loysik, une voix s'éleva du milieu d'un fourré situé près
du chêne, et s'écria:

--Relaps! sacrilége! adorateur de Mammon! ermite du diable! tu seras
brûlé comme hérétique!...

C'était la voix de l'évêque Cautin... Ronan courait aux broussailles
pour assommer l'homme de Dieu, malgré les instances de Loysik, lorsque
du côté où les Vagres terminaient leur nuit d'orgie par des chants et
par des danses, ces cris retentirent:

--Alerte! nous sommes surpris... alerte, voici les leudes du comte
Neroweg!...

--Il est à leur tête!

--Alerte! les leudes du comte de Neroweg! Nos vedettes les ont aperçus
de loin...

La petite Odille, réveillée par le tumulte, et entendant les paroles des
Vagres, s'écria avec terreur, en se jetant au cou de Ronan:

--Le comte Neroweg! sauve-moi!

--Ne crains rien, pauvre enfant! c'est lui qui doit craindre.

Puis, s'adressant à Loysik, Ronan ajouta:

--Mon frère, le destin nous envoie un descendant de cette race de
Neroweg, que notre aïeul Scanvoch a combattu, il y a deux siècles, sur
les bords du Rhin... Je veux tuer ce barbare, sa descendance ne sera pas
funeste à la nôtre...

--Tue-moi aussi,--murmura Odille en se jetant aux genoux du Vagre et en
joignant les mains;--j'aime mieux mourir que de retomber aux mains du
comte...

Ronan, touché du désespoir de l'enfant et ne pouvant prévoir l'issue du
combat, resta un moment pensif; puis, avisant, assez élevée au-dessus de
sa tête, une grosse branche de chêne, il s'élança d'un bond, la saisit à
son extrémité; puis, retombant sur le sol, il la ramena, la tenant d'une
main ferme, et la faisant plier.

--Loysik,--dit-il à l'ermite,--asseois Odille sur cette branche; en se
redressant elle enlèvera cette pauvre enfant, qui pourra ainsi gagner la
feuillée et s'y blottir jusqu'à la fin du combat... Je vais rassembler
les Vagres... Bon courage, petite Odille... je reviendrai...

Et il courut vers ses compagnons, pendant que l'esclave, placée sur la
branche par Loysik, disparaissait au milieu de l'épaisse feuillée en
tendant ses bras vers Ronan.

L'aube naissante éclairait la forêt, la cime des arbres se rougissait
des premiers feux du jour. Les Vagres, qui venaient d'annoncer
l'approche du comte Neroweg et de ses leudes, avaient pris, à travers le
fourré, un sentier impraticable aux chevaux des Franks, et beaucoup plus
court que le chemin que ceux-ci devaient suivre pour arriver à la
clairière. La plupart des Vagres, las de boire, de chanter et de danser,
s'étaient endormis sur l'herbe peu de temps avant le lever du soleil;
réveillés en sursaut, ils coururent aux armes: les esclaves, les colons,
les femmes, les propriétaires ruinés, qui s'étaient joints à la
Vagrerie, commencèrent, en apprenant l'arrivée des leudes, les uns à
trembler, les autres à fuir au plus profond de la forêt, tandis que bon
nombre, gardant au contraire une brave contenance, se munissaient en
hâte, et faute de mieux, de gros bâtons noueux arrachés aux arbres...
Les Vagres comptaient parmi eux une douzaine d'excellents archers, les
autres étaient armés de haches, de masses d'armes, de piques, d'épées,
ou de faux emmanchées à revers. Aux premiers cris d'alarme, les hardis
compagnons s'étaient réunis autour de Ronan et de l'ermite... Fallait-il
combattre les leudes? fallait-il fuir devant eux? Peu voulaient fuir,
beaucoup voulaient combattre... et la belle évêchesse, au bras de son
Vagre, criait plus haut que tous les autres:--Bataille!
bataille!--espérant peut-être trouver ainsi la mort, après cette nuit
d'amour et de liberté, qui semblait lui peser comme un remords.

Deux autres vedettes accoururent: cachés dans les taillis, ils avaient
pu compter, à peu près, le nombre des leudes du comte; ils n'étaient
guère qu'une vingtaine à cheval, bien équipés, mais une centaine de gens
de pied, armés de piques et de bâtons, les accompagnaient; les uns
étaient Franks, les autres appartenaient à la cité de Clermont, requise,
au nom du roi, par le comte Neroweg, d'envoyer des hommes à la poursuite
des Vagres; plusieurs esclaves de l'évêque Cautin qui, par peur de
l'enfer, n'avaient pas voulu courir la Vagrerie après l'incendie de la
villa épiscopale, augmentaient la troupe de Neroweg. La troupe de Ronan,
y compris les nouvelles recrues décidées à combattre, s'élevait à
quatre-vingts hommes au plus.

Dans cette épineuse occurrence, on tint conseil en Vagrerie... Que
décida-t-on? plus tard on le saura.

Depuis une demi-heure, l'arrivée du comte et de ses leudes a été
annoncée par les vedettes; les Vagres ont disparu; au milieu des
clairières où ils ont festoyé durant la nuit, il ne reste que les débris
du festin, des outres vides, des vases d'or et d'argent semés sur
l'herbe foulée; près de là sont les chariots emmenés de la villa
épiscopale, et plus loin les carcasses des boeufs près d'un brasier
fumant encore... Profond est le silence de la forêt... Bientôt un
esclave de la villa, l'un des pieux guides des leudes, sort du fourré
dont la clairière est entourée; il s'avance d'un pas défiant, prêtant
l'oreille et regardant autour de lui, comme s'il redoutait quelque
embûche; mais à la vue des débris du festin, il fait un mouvement de
surprise et se retourne vivement; il allait sans doute appeler la troupe
qu'il précédait de loin, lorsqu'à l'aspect des vases d'or et d'argent,
dispersés sur l'herbe, ce bon catholique réfléchit, court au butin, se
saisit d'un calice d'or qu'il cache sous ses haillons; puis il appelle
les leudes à grands cris en disant:

--Par ici! par ici!...

On entend d'abord au loin, et se rapprochant de plus en plus, un grand
bruit dans les bois, les branches des taillis se brisent sous le
poitrail et sous le sabot des chevaux; des voix s'appellent et se
répondent; enfin sort du fourré le comte Neroweg à cheval, et à la tête
de plusieurs de ses leudes; les autres, moins impétueux, ainsi que les
gens de pied le suivent de loin, à travers le taillis, et vont bientôt
le rejoindre. Aux cris de l'esclave, Neroweg avait cru tomber sur la
troupe des Vagres; mais il ne vit personne dans la clairière, sinon
notre bon catholique qui accourait criant:

--Seigneur comte! les Vagres impies qui ont saccagé la villa de notre
saint évêque, se sont enfuis dans la forêt.

Neroweg leva sa longue épée sur la tête de l'esclave, l'abattit sanglant
aux pieds de son cheval.

--Chien!--s'écria-t-il,--tu m'as trompé... tu t'entendais avec les
Vagres!...

L'esclave tomba mourant, et le vase d'or qu'il avait dérobé s'échappa de
dessous ses haillons.

--À moi le vase d'or,--s'écria le comte, et montrant le calice du bout
de son épée à un de ses hommes, qui le suivait à pied, ajouta:--Karl,
mets cela dans ton sac...

Ces pillards avaient toujours sur leurs talons quelques porteurs de
grands sacs, où ils enfouissaient le butin; mais au moment où Karl
s'apprêtait à obéir au comte, celui-ci aperçut plus loin, étincelants
dans l'herbe aux rayons du soleil levant, les autres vases d'or et
d'argent, emportés de la villa épiscopale. Neroweg, faisant faire alors
un grand bond à son cheval, s'écria:

--À moi ces trésors... remplis ton sac, Karl... appelle Rigomer, qu'il
remplisse aussi le sien... À moi tous!...

--Non pas à toi seul... mais à nous!--s'écrièrent les leudes qui le
suivaient;--à nous aussi ces richesses... Ne sommes-nous pas tes
égaux?...

--Égaux à la bataille... nous sommes égaux au partage du butin; n'oublie
pas ceci, Neroweg...

--Souviens-toi qu'au pillage de Soissons, le grand roi Clovis
lui-même... n'osa pas disputer un vase d'or à l'un de ses guerriers.

--À nous donc ces trésors comme à toi... et faisons à l'instant le
partage...

Le comte n'osa pas résister aux réclamations des leudes, car ces
guerriers, tout en reconnaissant un chef, traitaient toujours avec lui
de pair à pair. Aussi plusieurs de ces pillards descendirent de cheval,
convoitant des yeux les calices, les boîtes à Évangiles, les patènes,
les coupes, les plats, les bassins et autres orfévreries d'or et
d'argent... Déjà, se précipitant, se heurtant, ils allongeaient les
mains vers ces richesses, lorsqu'une voix retentissante, qui semblait
venir du ciel, s'écria:

--Arrêtez, sacrilèges! Dieu vous entend... Dieu vous voit!... Si vous
osez porter une main impie sur les biens de l'Église, vous êtes
damnés...

À cette voix, d'en haut, le comte Neroweg pâlit, trembla de tous ses
membres, et tomba à genoux... Plusieurs leudes l'imitèrent, frappés de
terreur.

--Tous à genoux, païens!--reprit la voix de plus en plus
menaçante,--tous à genoux, maudits!...

Les derniers leudes qui restaient encore debout s'agenouillèrent
éperdus, ainsi que tous les gens de pied qui avaient rejoint les
cavaliers; cette foule effarée courba le front, se frappa la poitrine en
murmurant:

--Miracle! miracle! c'est la voix du Seigneur Dieu!...

--Maintenant, grands pécheurs!--reprit la voix d'en haut d'un ton plus
terrible encore,--maintenant que vous vous êtes courbés, frappés de
terreur sous l'oeil du Seigneur, venez au secours de votre...

La voix n'acheva pas... les rameaux d'un grand chêne, auprès duquel
étaient agenouillés Neroweg et ses leudes, se brisèrent çà et là sous le
poids d'un gros corps dégringolant de branche en branche, et dont la
chute, ainsi amortie, fut si peu dangereuse, que ce gros corps, arrivant
à terre presque sur ses pieds, faillit écraser le comte. Ce nouvel
incident, ajoutant à la terreur de Neroweg et à celle de la foule, tous
se jetèrent la face contre terre en murmurant:

--Seigneur! Seigneur! ayez pitié de nous dans votre colère!...

Qui était tombé du faîte de l'arbre?... l'évêque Cautin... la voix d'en
haut, c'était la sienne... Avant l'arrivée des Franks, Ronan, le piquant
de la pointe de son épée, l'avait forcé à grimper devant lui comme un
gros loir dans le branchage du chêne, où il l'avait accompagné, le
laissant même parler au nom du Seigneur, tant qu'il s'était borné à
épouvanter Neroweg et ses leudes; mais lorsque le saint homme voulut les
appeler à son aide, le Vagre le saisit à la gorge... ce brusque
mouvement fit choir Cautin de branche en branche presque sur le dos du
comte; mais l'homme de Dieu était un rusé compère, et quoiqu'un instant
étourdi de sa chute, il voulut profiter de la terreur des Franks et de
la foule, toujours agenouillés la face contre terre, il se raffermit sur
ses jambes, puis il s'écria en gonflant ses joues et en frottant ses
larges reins endoloris par sa chute:

--Malheureux! implorez votre saint évêque, qui redescend du ciel... sur
l'aile des archanges du Seigneur!...

--Miracle!--dit la foule, et chacun de baiser la terre en se frappant la
poitrine avec un redoublement de terreur.--Miracle!... miracle!...

--Saint évêque Cautin, qui descendez du ciel... protégez-nous!

--Est-ce ta voix, patron?--murmura Neroweg toujours la face contre
terre, sans oser encore lever les yeux,--est-ce ta voix, saint évêque,
ou est-ce un piége de Satan?

--C'est moi-même... moi, ton évêque... en douter serait un sacrilége!

--D'où viens-tu, bon patron?

--Ne te l'ai-je pas dit?... je descends du ciel... Le Seigneur, après le
sac de la villa épiscopale, me voyant emmené par les Vagres, à jamais
damnés! a envoyé à mon secours des anges exterminateurs, revêtus
d'armures d'hyacinthe, et armés d'épées flamboyantes; ils m'ont arraché
des mains des Philistins, m'ont pris sur leurs ailes d'azur et d'argent,
et m'ont emporté vers le ciel, où, moi, serviteur indigne du Roi des
rois, j'ai eu la délectation, la jubilation de contempler la face
resplendissante de l'Éternel au milieu des chants des séraphins et des
parfums du paradis...

--Miracle!--répéta la foule tout d'une voix.--Miracle!...

--Notre saint évêque a vu le Seigneur en face.

--Saint Cautin,--reprit Neroweg,--tu me protégeras, bon patron, mon cher
père en Dieu!

--Oui, si tu te prosternes toujours devant les évêques du Seigneur, et
si tu enrichis son Église... Il l'a dit... il te le répète par ma
voix!...

--Je te ferai bâtir une chapelle en ce lieu, s'il le faut, saint évêque,
pour glorifier ce grand miracle...

--Ce n'est point assez, m'a dit le Seigneur, qui dans sa toute-puissance
et omnipotence devinait ta pensée... Non, ce n'est point assez... Voici
ses paroles sacrées, écoute-les bien, comte:

--Je t'écoute, patron... je t'écoute...

«--Neroweg et ses leudes,--m'a dit le Seigneur,--ont fui lâchement de la
villa épiscopale lorsqu'elle a été attaquée par les Vagres...»

--J'ai cru que c'étaient des diables sortant de l'enfer qui est sous ta
salle de festin, saint patron...

--C'étaient en effet des diables; mais ils avaient pris figure de
Vagres... ce qu'ils ne font que trop souvent... Donc le Seigneur m'a dit
ceci de sa propre bouche:

«--Je veux que le comte Neroweg fasse abandon du quart de ses biens à
l'évêque de Clermont; qu'il fasse rebâtir et orner richement la villa
épiscopale, qu'il a si lâchement laissé mettre à feu et à sac par des
diables, sous figure de Vagres... fantômes, que moi, le Seigneur Dieu,
j'avais envoyés de mon enfer, au comte Neroweg, pour éprouver s'il
aurait le courage de défendre son père en Christ, l'évêque Cautin... Je
veux de plus que le comte Neroweg poursuive les Vagres à outrance, qu'il
les fasse périr dans les supplices, surtout leur chef, et un ermite
relaps, renégat, idolâtre, qui accompagne ces damnés... Je veux enfin
que le comte fasse brûler à petit feu une Moabite, une sorcière, une
infernale diablesse, qui fut autrefois liée par le mariage à mon chaste
et bon serviteur l'évêque Cautin, qui, depuis que je l'ai fait, par ma
grâce, monter à l'épiscopat, est une véritable rose de pudicité, un
véritable tigre de renoncement aux abominations de la chair... Que le
comte Neroweg accomplisse mesdites volontés, à ce prix seulement, je lui
remettrai ses péchés, et un jour je lui ouvrirai les portes de mon
éternel paradis... _Amen_...» Là-dessus, les séraphins ont brûlé des
parfums d'une odeur céleste, et joué un air de luth des plus
délectables... après quoi le Seigneur a ordonné à ses archanges de me
rapporter doucement sur leurs ailes vers la terre... ce qu'ils viennent
d'accomplir... Voyez plutôt là-haut, tout là-haut, mais il faut vous
hâter... voyez tout là-haut... les derniers archanges s'envoler vers le
trône d'or de l'Éternel en déployant leurs belles ailes d'azur et
d'argent!...

Neroweg et quelques-uns de ses leudes, alléchés par le récit de cette
vision, se relevèrent, béants, sur leurs genoux, et levèrent les yeux au
ciel pour jouir du miraculeux spectacle promis par l'évêque; mais au
lieu des archanges aux ailes d'azur et d'argent, ils virent, par hasard,
deux Vagres chevelus et barbus, leurs arcs entre les dents, rampant
comme des couleuvres le long d'une grosse branche d'arbre, afin de
gagner un endroit d'où ils pourraient, en bons archers, viser sûrement
Neroweg et sa troupe...

--Trahison!--s'écria le comte en se dressant de toute sa hauteur, et
montrant la cime des arbres à ses leudes.--Trahison! les Vagres sont
là-haut cachés dans les arbres!...

--Miracle! double miracle!--s'écria l'évêque inspiré.--Les anges
exterminateurs avaient enlevé dans les airs ces démons sous figures de
Vagres, afin de les précipiter de plus haut au fin fond des enfers, leur
demeure éternelle... Mais voici que ces démons, en tombant du haut en
bas, se seront raccrochés à ces branches... Miracle! double miracle!...
Allons, mes chers fils, exterminez les Philistins!

À peine l'évêque achevait-il ces mots, en se glissant sous l'un des
chariots, qu'une volée de flèches, tirée du haut des arbres par les
Vagres, cribla la troupe de Neroweg... Se voyant découverts, les hardis
garçons n'hésitèrent plus à combattre; les traits furent lancés si juste
par ces fins archers, que chaque flèche trouva son carquois dans la
blessure qu'elle fit à l'ennemi.

--À toi, Neroweg,--dit du haut d'un arbre la voix de Ronan, le meilleur
archer de la Vagrerie,--un descendant de Scanvoch t'envoie ceci à toi,
descendant de l'_Aigle terrible_...

Malheureusement pour l'adresse de Ronan sa flèche s'émoussa sur le
casque de fer du comte, les Vagres jusqu'alors cachés dans les fourrés
en sortirent en poussant de grands cris, attaquèrent intrépidement les
troupes de Neroweg, une furieuse mêlée s'engagea.

Et qui fut vainqueur dans ce combat? les Vagres ou les Franks?

Malédiction! presque tous les Vagres, après une lutte acharnée, ont été
exterminés, quelques-uns échappés au massacre, d'autres trop gravement
blessés pour fuir, restèrent prisonniers de Neroweg... Ronan le Vagre
fut de ceux-là.

Et Loysik? et la petite Odille! et l'évêchesse?

Aussi prisonniers... oui, tous ont été conduits au burg du comte frank,
tandis que Saint-Cautin, triomphant et remportant ses vases d'or et
d'argent, regagnait Clermont, suivi d'une foule pieuse criant partout
sur son passage:

--Gloire à notre saint évêque! gloire au bienheureux Cautin... il a vu
l'Éternel face à face!



CHAPITRE III.

Le burg du comte Neroweg.--L'Ergastule, où sont retenus prisonniers
Ronan le Vagre, Loysik, l'ermite laboureur, l'évêchesse et Odille.--Vie
d'un seigneur frank et de ses leudes dans son château, vers le milieu du
sixième siècle (558).--Le festin.--Le _mâhl_.--L'épreuve des fers
brûlants et de l'eau froide.--L'appartement des femmes.--Godégisèle,
cinquième épouse du comte Neroweg.--Ce qu'elle apprend du meurtre de
Wisigarde, quatrième femme du comte.--L'enfer et le clerc.--Chram, fils
de Clotaire, roi de France, arrive au burg du comte.--Suite de Chram ou
_truste_ royale.--Leudes campagnards et _antrustions_ de cour.--Le _Lion
de Poitiers_.--_Imnachair et Spactachair._--Irrévérence de ces jeunes
seigneurs à l'endroit du bienheureux évêque Cautin, qui confond ces
incrédules par un nouveau miracle.--But de la visite de Chram au comte
Neroweg.--Torture de Ronan et de Loysik destinés à périr le lendemain
avec la belle évêchesse et la petite Odille.--Le bateleur et son
ours.--Ce qu'il advient de la présence de cet homme et de cet ours dans
le burg du comte.


Le burg du comte Neroweg, situé au milieu de l'emplacement d'un ancien
camp romain fortifié, est bâti sur le plateau d'une colline qui domine
une immense forêt; entre cette forêt et le burg s'étendent de vastes
prairies, arrosées par une large rivière; au delà de la forêt, les
hautes montagnes volcaniques de l'Auvergne s'étagent à l'horizon.
L'habitation seigneuriale, destinée au comte et à ses leudes, est
construite à la mode germanique: au lieu de murailles, des poutres,
soigneusement équarries et reliées entre elles, reposent sur de larges
assises de pierre; de loin en loin, pour consolider ces boiseries
épaisses d'un pied, des pilastres maçonnés, appuyés sur le soubassement,
montent jusqu'au toit, construit de bardeaux de chêne et de planchettes
d'un pied carré superposées les unes aux autres; toiture aussi légère
qu'impénétrable à la pluie. Ce bâtiment, formant un carré long orné d'un
large portique de bois, s'appuie, de chaque côté, sur d'autres
constructions également en charpente, recouvertes de chaume et destinées
aux cuisines, aux celliers, à la buanderie, à la filanderie, aux
ateliers des esclaves tisseurs de laine, tailleurs, cordonniers ou
corroyeurs; là sont aussi les chenils, les écuries, les perchoirs pour
les faucons, la porcherie, les étables, le pressoir, la brasserie et
d'immenses granges remplies de fourrage pour les chevaux et les
bestiaux. Dans le bâtiment seigneurial se trouvait le _gynécée_
(appartement des femmes), réservé à Godégisèle, cinquième épouse du
comte (la seconde et la troisième vivaient encore). Elle passait là
tristement ses jours, sortant rarement et filant sa quenouille au milieu
des esclaves femelles de la maison, occupées à divers travaux d'aiguille
et de tissage; une chapelle en bois, desservie par un clerc, commensal
du burg, attenait à ce gynécée, sorte de lupanar dont le comte se
réservait seul l'entrée. Là, sous les yeux de sa femme, il choisissait,
après boire, ses nombreuses concubines; ses leudes, selon leurs
caprices, toujours obéis, sous peine de coups de bâton, s'accouplaient
avec les femmes esclaves du dehors.

La totalité de ces bâtiments, ainsi qu'un jardin et un vaste hippodrome,
entouré d'arbres, destiné aux exercices militaires des leudes et des
gens de guerre à pied, aussi libres et de race franque, est entourée
d'un fossé de circonvallation, antique vestige de ce camp romain qui
date de la conquête de César. Les parapets ont été dégradés par les
siècles, mais ils offrent encore une bonne ligne de défense; une seule
des quatre entrées de cette enceinte fortifiée, ouvertes, selon l'usage,
au nord, au midi, à l'est et à l'ouest, a été conservée: c'est celle du
midi; de ce côté, un pont volant, construit de madriers, est jeté,
durant le jour, sur ce fossé, pour le passage des piétons, des chariots
et des chevaux; mais chaque soir, pour plus de sûreté, car le comte est
ombrageux et défiant, le pont est retiré par le gardien. Ce fossé
profond, rendu marécageux par les suintements et par la permanence des
eaux, est rempli d'un tel amoncellement de vase, que l'on s'y
engloutirait si l'on tentait de traverser ce bourbier. Non loin de
l'hippodrome et à une assez grande distance des bâtiments, mais en
dedans de l'enceinte fortifiée, est bâti en briques impérissables, comme
toutes les constructions romaines, un _ergastule_, sorte de cave
profonde destinée, lors de la conquête romaine, à enfermer les esclaves
destinés aux travaux du camp et des routes voisines; Ronan, Loysik,
l'ermite laboureur, la belle évêchesse, la petite Odille et plusieurs
Vagres (morts, depuis leur captivité, des suites de leurs blessures),
ont été renfermés, il y a un mois, dans cet ergastule, prison du burg,
ensuite du combat des gorges d'Allange, où la plupart des Vagres ont
péri, les autres ont fui dans la montagne.

La position de ce burg, le repaire du noble frank, n'est-elle pas bien
choisie?... Les antiques fortifications romaines mettent cette demeure à
l'abri d'un coup de main. Le seigneur comte veut-il chasser la bête
fauve? la forêt est si voisine du burg, qu'aux premières nuits de
l'automne l'on entend au loin bramer les cerfs et les daims en rut;
veut-il chasser au vol? les plaines dont sa demeure est entourée offrent
aux faucons des nichées de perdrix, et non loin de là, d'immenses étangs
servent de retraite aux hérons qui souvent, dans leur lutte aérienne
avec le faucon, transpercent de leur bec effilé l'oiseau chasseur; le
seigneur comte veut-il enfin pêcher? ses nombreux étangs regorgent de
brochets, de carpes, de lamproies, et la truite au dos d'azur, la perche
aux nageoires de pourpre, sillonnent les ruisseaux d'eau vive.

Oh! seigneur comte Neroweg! qu'il est doux pour toi de jouir ainsi des
biens de cette terre conquise par tes rois, avec l'aide de l'épée de ton
père et de ses leudes... Toi, comme tes pareils, les nouveaux maîtres de
ce sol fécondé par les labeurs de notre race, vous vivez dans la paresse
et l'oisiveté... Boire, manger, chasser, jouer aux dés avec tes leudes,
violenter nos femmes, nos soeurs, nos filles, et communier chaque
semaine en fin catholique, voilà ta vie... voilà la vie des Franks[A],
possesseurs de ces immenses domaines dont ils nous ont dépouillés!...
Oh! comte Neroweg, qu'il fait bon d'habiter ce burg, bâti par des
esclaves gaulois enlevés à leurs champs, à leur maison, à leur famille,
apportant à dos d'homme, sous le bâton de tes gens de guerre, le bois
des forêts, les roches de la montagne, le sable des rivières, la pierre
de chaux tirée des entrailles de la terre; après quoi, ruisselants de
sueur, brisés de fatigue, mourant de faim, recevant pour pitance
quelques poignées de fèves, ils se couchaient sur la terre humide, à
peine abrités par un toit de branchages; dès l'aube, les morsures des
chiens réveillaient les paresseux... Oui, ces gardiens aux crocs aigus,
dressés par les Franks, accompagnaient les esclaves au travail, hâtaient
leur marche appesantie lorsqu'ils revenaient, courbés sous de lourds
fardeaux, et si, dans son désespoir, le Gaulois tentait de fuir,
aussitôt ces dogues intelligents les ramenaient au troupeau humain à
grands coups de dents, de même que le chien du boucher ramène au bercail
un boeuf ou un bélier récalcitrant.

Et ces esclaves? appartenaient-ils tous à la classe des laboureurs et
des artisans, rudes hommes, rompus dès l'enfance aux durs labeurs? Non,
non... parmi ces captifs, les uns, habitués à l'aisance, souvent à la
richesse, avaient été, lors de la conquête franque ou des guerres
civiles des fils de Clovis entre eux, enlevés de leurs maisons de ville
ou des champs, eux, leurs femmes et leurs filles; celles-ci, envoyées au
logis des esclaves femelles pour les travaux féminins et les débauches
du Frank; les hommes, à la bâtisse, au labour, à la porcherie, aux
ateliers; d'autres esclaves, jadis rhéteurs, commerçants, poëtes ou
trafiquants, avaient été pris sur les routes, lorsque réunis en troupe
et croyant ainsi voyager plus sûrement, en ces temps de guerre, de
ravage et de pillage, ils allaient d'une ville à l'autre.

Oui, l'esclavage rendait ainsi frères en misère, en douleur, en
désespérance le Gaulois riche, habitué aux loisirs, et le Gaulois
pauvre, rompu aux pénibles labeurs; oui, la femme aux mains blanches,
au teint délicat, et la femme aux mains gercées par le travail, au teint
brûlé par le soleil, devenaient ainsi, par l'esclavage, soeurs de honte
et de déshonneur, jetées pleurantes, et, si elles résistaient,
saignantes, dans la couche du seigneur frank.

Oh! nos pères!... oh! nos mères!... par tout ce que vous avez
souffert!... oh! nos frères et nos soeurs!... par tout ce que vous
souffrez!... oh! nos fils!... oh! nos filles!... par tout ce que vous
souffrirez encore!... oh! vous tous, par les larmes de vos yeux, par le
sang de votre corps, par le viol de votre chair, vous serez vengés!...
Vous serez vengés de ces Franks abhorrés!... dût cette vengeance
terrible, aussi implacable qu'elle est juste, frapper dans des siècles
la race de nos conquérants!...

Bien dit, mon Vagre!... Mais, fou révolté, tu comptes sans les
évêques!... Les entends-tu? les entends-tu?...

«--Ô pieux évêque, ma maison est pillée, mon père égorgé, nous voici,
moi et les miens, réduits à l'esclavage!...»

«--Bénissez Dieu, mon fils, de vous envoyer de pareilles épreuves!
bénissez Dieu!...»

«--Les Franks ont violé ma fille sur le corps de sa mère éventrée!»

«--Épreuve! épreuve!... bénissez Dieu!...»

«--Quoi! pas de vengeance contre ces Franks?... quoi! ne pas leur
demander oeil pour oeil, dent pour dent?...»

«--Non, mon fils; les Franks sont orthodoxes et confessent la sainte
Trinité, ils expient leurs crimes en enrichissant les églises et les
prêtres du Seigneur, moyennant quoi nous remettons à ces fidèles leurs
gros péchés... Bénissez donc les maux qu'ils vous font, mon fils; c'est
votre salut qu'ils font.»

«--J'écouterai ta voix, saint évêque, je bénirai les Franks, divins
instruments de mon salut, je chérirai les épreuves qu'ils me font subir
par votre volonté, ô mon doux Seigneur! merci donc, Dieu souverainement
juste et bon! merci! faites, s'il vous plaît, qu'il en soit ainsi de ma
descendance à travers les siècles! oui, faites, s'il vous plaît, que ma
race, écrasée sous le joug des Franks, pleure, gémisse et saigne
toujours ainsi, d'âge en âge, à cette fin qu'à force de maux, de
misères, de désastres, elle gagne comme moi son paradis, selon que nous
le promettent vos prêtres, ô Dieu tout-puissant qui souriez d'un air si
paterne à mes tortures! grâces vous soient à jamais rendues! _Amen._»

À la bonne heure, mon orthodoxe, voilà parler! Patrie, liberté, honneur,
famille, race, vaillance, fierté, gloire d'autrefois, oublie tout,
oublie tout; fais mieux, crois-moi, arrache de ta poitrine ton coeur
gaulois; il pourrait, malgré toi, tressaillir encore à notre opprobre;
ouvre aussi tes quatre veines, quelques gouttes du valeureux sang de nos
pères pourraient y couler encore. Remplace ce sang vermeil et chaud par
l'eau glaciale du baptistère de tes évêques, après quoi courbe le front,
tends le dos et marche sans broncher au paradis.

En attendant que tu y arrives au paradis, mon catholique, entrons dans
le burg de ton seigneur... Foi de Vagre! par la sueur et par le sang de
tes pères qui ont suinté sur chaque poutre, sur chaque pierre de cette
bâtisse, c'est un commode, vaste et beau bâtiment que ce burg du
seigneur comte! douze poutres de chêne, bien arrondies, supportent le
portique; il conduit à la salle du _Mâhl_, ainsi que ces chefs barbares
appellent le tribunal où ils rendent leur justice seigneuriale[B],
salle immense, au fond de laquelle, sur une estrade, est élevé le siége
du comte et le banc de ses leudes qui l'assistent. Là, il tient son
mâhl, où se jugent les délits commis dans son domaine; dans un coin on
voit un réchaud, un chevalet et quelques tenailles; pas de bonne justice
sans torture et sans bourreau. Puis, là bas, vois, dans ce coin à fleur
de terre, une grande cuve remplie d'eau, et si profonde, qu'un homme s'y
pourrait noyer; non loin de la cuve sont neuf socs de charrue, posés sur
le sol. Qu'est-ce que cela, le sais-tu? mon saint homme en résignation,
en soumission et en contrition? Cette cuve, ces socs de charrue, ce sont
les instruments de l'_épreuve judiciaire_, ordonnée par la loi
_salique_, loi des Franks, puisque la Gaule subit aujourd'hui la loi des
Franks.

Et cette porte de coeur de chêne, épaisse comme la paume de la main et
garnie de lames de fer, de clous énormes? cette porte est celle du
trésor de ce noble seigneur; lui seul en a la clef. Là, sont les grands
coffres, aussi bardés de fer, où il renferme ses sous d'or et d'argent,
ses pierreries, ses vases précieux, sacrés ou profanes, ses colliers,
ses bracelets, son épée de parade à poignée d'or, sa belle bride à frein
d'argent, et sa selle ornée de plaques et d'étriers de même métal, en un
mot, mon saint homme, tout ce qu'il a rançonné, larronné, chez ceux de
ta race, est rassemblé dans le trésor du comte.

Écoute donc! entends-tu ces rires bruyants? ces cris avinés dans la
pièce voisine, séparée de la salle du tribunal par de grands rideaux de
cuir tanné et corroyé dans le burg? On est fort gai là-dedans: dis un
_Oremus_, demande au ciel de longs et gracieux jours pour ton noble
seigneur Neroweg, sans oublier son patron le bienheureux évêque Cautin,
le faiseur de miracles, et entrons dans la salle du festin.

La nuit est venue; voilà, sur ma foi, de curieux candélabres de chair et
d'os; dix esclaves tannés, décharnés, à peine couverts de haillons, sont
rangés, cinq d'un côté de la table, cinq de l'autre, et immobiles comme
des statues, tiennent de gros flambeaux de cire allumés[C], suffisant à
peine à éclairer ces lieux; deux rangées de piliers de chêne arrondis,
sorte de colonnade rustique, partagent cette salle en trois parties, la
coupant dans sa longueur et aboutissant d'un côté à la porte du mâhl; et
de l'autre à la chambre à coucher du comte, laquelle communique au logis
de Godégisèle et de ses femmes, de sorte qu'après boire le noble
représentant du bon roi Clotaire, en Auvergne, peut rendre la justice ou
jeter ses concubines sur sa couche.

Entre les deux rangées de piliers se trouve la table du comte et des
leudes ses pairs; à droite et à gauche en dehors des piliers, sont deux
autres tables, l'une réservée aux guerriers d'un rang inférieur, l'autre
aux principaux serviteurs du comte, son sénéchal, son maréchal, son
échanson, son écuyer, ses chambellans et autres, car les seigneurs
singent de leur mieux la cour de leurs rois[D]. Dans les quatre coins
de la salle, jonchée, selon la coutume, de feuilles vertes en été, de
paille en hiver, sont quatre grosses tonnes, deux d'hydromel, une de
cervoise et une de vin _herbé_[E], vin d'Auvergne mêlé d'épices et
d'absinthe, boissons brassées ou foulées par les esclaves du burg; le
long des boiseries sont suspendus les trophées de la vénerie du comte et
des armes de chasse ou de guerre; têtes de cerfs, de chevreuils et de
daims, garnies de leur ramure; têtes de buffles, d'ours et de sangliers,
munies de leurs défenses ou de leurs crocs. Les chairs et les cuirs ont
été enlevés, il ne reste de ces têtes que leurs ossements blanchis;
épieux, piques, couteaux, trompes de chasse, filets de pêche, chaperons
de fauconnerie, armes de guerre, lances, francisques, épées, hangons et
boucliers peints de couleurs tranchantes, sont aussi appendus aux
boiseries. Sur la table, vrai festin de Vagrerie, ce ne sont que
chevreuils et sangliers rôtis tout entiers, montagnes de jambons de
porcs ou de venaison fumée, avalanches de choux au vinaigre, mets
favoris des Franks, pièces de boeuf, de mouton et de veau, engraissés
dans les étables du comte, menu gibier, volailles, carpes et brochets,
ceux-ci grands comme Léviathan, légumes, fruits et fromages de la
fertile Auvergne; les cruches et les amphores, sans cesse remplies par
les sommeliers qui courent aux tonneaux défoncés, sont sans cesse vidées
par les Franks, dans des cornes de taureau sauvage, leur coupe
habituelle. La corne dont se sert Neroweg a dû appartenir à un buffle
monstrueux, elle est noire et ornée du haut en bas de cercles d'or et
d'argent. De temps à autre le seigneur comte fait un signe, et plusieurs
esclaves, placés à l'un des bouts de la salle, et portant les uns des
tambours, les autres des trompes de chasse, font une musique endiablée,
peut-être moins assourdissante et discordante que les cris et les rires
de ces épais Teutons, gloutons repus, et déjà pour la plupart ivres à
demi.

De ce festin que dis-tu, mon orthodoxe? ces vins, ces venaisons, ces
poissons, ces boeufs, ces porcs, ces moutons, ce gibier, ces volailles,
ces légumes, ces fruits, qui les a produits? La Gaule! le pays cultivé,
fécondé, par ceux-là qui, affamés au milieu de ces monceaux de
victuailles, servent de flambeaux vivants pour éclairer le festin; par
ceux-là qui, à cette heure, au fond de masures de boue et de roseaux,
partagent, épuisés de fatigue, leur maigre pitance avec leur famille,
non moins affamée... Allons, mon saint homme, continue ton antienne!

«O Dieu miséricordieux! béni sois-tu de nous envoyer la disette, à nous
qui produisons l'abondance! béni sois-tu de faire ainsi dévorer à nos
yeux les produits de cette terre fertilisée par le travail de nos pères!
béni sois-tu, équitable seigneur, voici que notre maître le conquérant
est repu, ses compagnons aussi, ses serviteurs aussi, ses chiens aussi,
tandis que nous, esclaves, la faim nous dévore! grâces te soient donc
rendues, ô Dieu rempli de justice et de bonté! car notre faim est atroce
et nous mord les entrailles... Fais, ô Seigneur! qu'il en soit ainsi
chaque jour, et plus vite et plus tôt nous irons en paradis.»

Voici donc les Franks repus, avinés; rires, hoquets et défis de boire,
de boire encore, de boire toujours, se croisent en tous sens; ils sont
très-gais ces conquérants de la vieille Gaule; le seigneur comte est
surtout en belle humeur; à côté de lui siége son clerc, qui lui sert de
secrétaire, et dessert l'oratoire du burg; car, selon la nouvelle
coutume autorisée par l'Église, les seigneurs franks peuvent avoir un
prêtre et une chapelle dans leur maison[F]. Ce clerc a été placé près
de Neroweg, par Cautin. Le prélat rusé a dit au barbare stupide: «Ce
clerc ne t'accordera pas la rémission des crimes que tu pourrais
commettre et ne te sauvera pas des griffes de Satan; moi seul, j'ai ce
pouvoir; mais la présence continuelle d'un prêtre, auprès de toi, rendra
plus difficiles les entreprises du démon; cela te donnera le loisir, en
cas d'urgence diabolique, d'attendre ma venue sans risquer d'être
emporté en enfer.»

La bruyante gaieté des leudes est à son comble; Neroweg veut parler, par
trois fois il frappe sur la table avec le manche de son long couteau
nommé _Scramasax_ par ces barbares; il s'en sert pour dépecer la viande
et le porte habituellement à sa ceinture: on fait silence, ou à peu
près, le comte va parler; les coudes sur la table, il passe et repasse
entre le pouce et le premier doigt de sa main droite, sa longue
moustache rousse graisseuse et vineuse. Ce mouvement annonce toujours
chez lui quelque acte de cruauté sournoise; aussi les leudes,
connaissant leur comte, font d'avance et de confiance, ces épais
Teutons, entendre leur gros rire; Neroweg, sans mot dire, montre du
geste à ses convives l'un des esclaves qui tenaient immobiles les
luminaires du festin; ce pauvre vieux homme, ridé, décharné, à longue
barbe blanche comme ses cheveux, était vêtu d'une souquenille en
lambeaux qui laissait voir sa chair jaune et tannée comme du parchemin;
les quelques haillons qui lui servaient de caleçon descendaient à peine
au-dessus de ses genoux osseux; ses jambes nues, grêles, sillonnées de
cicatrices faites par les ronces, semblaient pouvoir à peine le
supporter; obligé de tenir, ainsi que ses compagnons, la torche de cire
à bras tendu, sous la menace d'être martyrisé à coups de fouet, il
sentait son maigre bras s'engourdir, faillir et vaciller malgré lui.

S'adressant alors à ses leudes avec une hilarité cruelle, le comte,
désignant du geste le vieil esclave, leur dit:

--Hi... hi... hi... nous allons rire. Vieux chien édenté, pourquoi
tiens-tu si mal ton flambeau?

--Seigneur... je suis très-âgé... mon bras se lasse malgré moi...

--Ainsi tu es fatigué?

--Hélas! oui, seigneur...

--Tu sais cependant que celui qui ne tient pas droit son flambeau est
régalé, hi... hi... de cinquante coups de fouet?

--Seigneur... la force me manque...

--Tu me l'assures?

--Oh! oui, seigneur... quelques moments de plus et le flambeau
s'échappait de mes doigts engourdis.

--Pauvre vieux... allons, éteins ton flambeau...

--Grâces vous soient rendues, seigneur.

--Un moment... que vas-tu faire?

--Souffler sur la mèche du flambeau pour l'éteindre...

--Oh! mais ce n'est point ainsi que je l'entends, moi... hi... hi...
hi...

Et Neroweg, caressant toujours sa moustache, jeta de nouveau sur ses
leudes un regard ironique et sournois.

--Seigneur, comment voulez-vous que j'éteigne mon flambeau?

--Je veux que tu l'éteignes entre tes genoux[G].

À cette plaisante idée du comte, les Franks applaudirent par des cris et
des rires sauvages; le vieux Gaulois trembla de tous ses membres,
regarda Neroweg d'un air suppliant et murmura:

--Seigneur... mes genoux sont nus et le flambeau est ardent.

--Eh! vieille brute... crois-tu que je t'ordonnerais d'éteindre cette
torche entre tes genoux s'ils étaient couverts de jambards de fer?

--Seigneur... mon bon seigneur... ce sera pour moi une grande douleur;
par pitié ne m'imposez pas ce supplice!

--Bah! tes genoux, ça n'est que des os! Hi... hi... hi...

Cette saillie du comte redoubla les joyeusetés des leudes.

--Je n'ai que la peau et les os, c'est vrai,--répondit le vieillard
tâchant de rire aussi afin d'apitoyer son maître,--je suis
très-chétif... épargnez-moi donc ce mal, s'il vous plaît, mon bon
seigneur.

--Écoute... si tu n'éteins pas à l'instant ce flambeau entre tes genoux,
je te fais saisir par mes hommes, et moi je t'éteins la torche au fond
du gosier... choisis donc et sur l'heure.

Une nouvelle explosion d'hilarité prouva au vieux Gaulois qu'il n'avait
point à attendre merci des Franks. Il regarda en pleurant ses pauvres
jambes frêles et flageolantes; puis, cédant à un dernier espoir, il dit
au clerc d'une voix suppliante:

--Mon bon père en Dieu... au nom de la charité... intercédez pour moi
auprès de mon seigneur le comte.

--Seigneur, je vous demande grâce pour ce vieux homme.

--Clerc! cet esclave m'appartient-il, oui ou non?

--Il vous appartient, noble seigneur.

--Puis-je disposer de mon esclave selon que je veux, et le châtier selon
qu'il me plaît!

--Mon noble seigneur, c'est votre droit.

--Alors qu'il éteigne vitement cette torche entre ses genoux, sinon je
jure, par le grand Saint-Martin, que je la lui éteins dans le gosier...

--Mon bon père en Dieu... intercédez encore pour moi...

--Mon cher fils... il faut avec résignation accepter les maux que le
ciel nous envoie...

--Finiras-tu?--s'écria le comte en frappant sur la table avec le manche
de son grand couteau.--Assez de paroles... choisis: tes genoux ou ton
gosier pour éteignoir... Tu hésites... allons, mes leudes,
saisissez-le...

--Non, non, mon seigneur... voici que j'obéis...

Et ce fut une scène très-comique pour les Franks... Foi de Vagre, il y
avait de quoi rire en effet: le pauvre vieux Gaulois, toujours pleurant,
approcha d'abord de ses genoux tremblotants la torche ardente; puis, à
la première atteinte de la flamme, il retira soudain le flambeau; mais
le comte, qui, les deux mains sur son ventre gonflé de vin et de viande,
riait, ainsi que ses leudes, riait à crever, cessa de rire et donna sur
la table, d'un air terrible, un grand coup du manche de son couteau.
L'esclave, d'une main tremblante, rapprocha la torche de ses genoux
frissonnants, et voulut tout d'un coup en finir avec cette torture; il
écarta un peu les jambes, puis il les serra par deux fois convulsivement
afin d'éteindre la flamme entre ses genoux, ce à quoi il parvint sans
pouvoir retenir un grand cri de douleur; et si violente fut sa
souffrance que le vieillard tomba sur le dos, presque privé de
connaissance.

--Ça sent le chien grillé,--dit le comte en dilatant les narines de son
nez d'oiseau de proie; et cette odeur de chair brûlée le mettant sans
doute en goût, il s'écria, comme frappé d'une idée subite:--Mes
vaillants leudes, la prison du burg est bien garnie, ce me semble...
Nous avons, enchaînés dans l'ergastule, d'abord Ronan le Vagre et
l'ermite laboureur... tous deux maintenant à peu près guéris de leurs
blessures; la petite esclave blonde, non guérie celle-là, et toujours
quasi mourante, ce qui me prive, à mon grand regret, de la prendre dans
mon lit, car en la revoyant je la trouvais toujours avenante, malgré sa
pâleur et sa blessure... Nous avons encore la belle évêchesse, non
blessée, mais endiablée... j'avais fort envie d'en faire ma concubine;
mais mon clerc m'a dit qu'avoir pour maîtresse une sorcière femme d'un
évêque, c'était dangereux pour mon salut...

--Oui, noble comte, les liaisons charnelles avec les démoniaques sont
terribles pour notre salut, et en outre les liens sacrés qui attachaient
l'évêchesse à son mari, devenu son frère en Dieu, avant qu'elle fût
possédée du démon, existent toujours; ce serait donc commettre un
adultère avec une sorcière, double et horrible crime que peuvent punir
les flammes éternelles!

--Assez, assez, mon clerc, ne parlons point ici de flammes éternelles,
dont la rôtissure de ce vieux esclave donne un avant-goût; d'ailleurs il
y a trop de femelles dans le gynécée de ma femme Godégisèle pour que je
songe à une évêchesse sorcière.

--Mais, comte,--reprit un des leudes,--que veux-tu faire de ces Vagres
maudits, de cette petite Vagredine et de cette belle sorcière, amenés
ici après le combat des gorges d'Allange?

--Ah! mes chers frères, là, vous avez vu mon protecteur, le bienheureux
évêque Cautin, descendre du ciel sur les ailes des anges?

--Nous l'avons vu, clerc, nous l'avons vu... ou peu s'en faut.

--Et ce grand miracle nous a frappés tous d'admiration et de frayeur...

--Avez-vous remarqué, mes chers frères en Dieu, l'espèce d'auréole dont
était encore entourée la rayonnante face de mon protecteur, à sa
descente du paradis? quelques-uns l'ont vue et la disent éblouissante...

--Moi et mon ami Sigivald, nous avons remarqué quelque chose
d'approchant.

--Mais, pour revenir à ces Vagres maudits, ils ont été, avec plusieurs
de leurs camarades, morts depuis dans l'ergastule, amenés ici
prisonniers parce qu'ils étaient trop gravement blessés pour supporter
le voyage de Clermont.

--Et c'est là qu'ils doivent être bientôt conduits pour y être jugés,
torturés et suppliciés; ils sont maintenant en état de supporter voyage,
torture et supplice...

--Ah! que n'ont-ils mille membres à brûler, à tenailler, pour expier la
mort de nos compagnons d'armes qu'ils ont tués dans ce combat des gorges
d'Allange et dans d'autres batailles!...

--Veux-tu donc, comte, qu'ils soient jugés ici et non à Clermont?

--Non, non... ils seront jugés à Clermont; l'évêque Cautin, mon patron,
tient à avoir sa part du jugement; oh! _par l'Aigle terrible!_ mon
aïeul, qui écorchait vifs ses prisonniers, le Vagre, l'ermite renégat et
les deux sorcières seront voués à de terribles supplices; mais ce n'est
point d'eux qu'il s'agit ce soir... En vous parlant des prisonniers de
l'ergastule, mes bons leudes, je voulais dire que nous avons là un de
mes esclaves domestiques accusé de larcin par l'esclave cuisinier:
celui-ci affirme le vol, l'autre le nie, qui des deux ment? Si, pour
connaître la vérité, nous nous amusions, avant de nous aller coucher, à
soumettre ces deux renardeaux à l'épreuve de l'eau froide et des fers
ardents, selon notre loi des Franks-Saliens, loi qui régit aujourd'hui
la Gaule, notre conquête?

--Tu as raison, comte... Après boire ce divertissement en vaut un autre.

--Noble seigneur, puisque tu parles de la loi salique, je te dirai que
j'ai reçu, il y a quelques jours, un parchemin curieux, où est écrit son
préambule en termes pleins de foi et d'orthodoxie.

--Alors, mon clerc, tu nous liras ceci au mâlh, avant le jugement, ce
sera fort à propos; après quoi, selon l'usage, tu conjureras au nom du
Père, du Fils et du Saint-Esprit, l'eau et le feu de manifester la
vérité par la volonté de Notre-Seigneur Dieu...

--Glorieux comte...

--Que me veux-tu, clerc?

--Vous vous rappelez... car vous-même m'avez instruit de votre pieuse
promesse... vous vous rappelez votre voeu de faire bâtir une magnifique
chapelle au lieu même où s'est accomplie la miraculeuse et céleste
descente de notre bienheureux évêque Cautin?

--On bâtira la chapelle, clerc, on la bâtira... Il n'y a pas d'ailleurs
beaucoup de temps de perdu... voilà un mois à peine que j'ai fait ce
voeu... Vous êtes toujours très-hâtés, vous autres gens d'Église,
lorsqu'il s'agit de mettre à exécution les voeux ou les donations; mon
patron l'évêque m'a aussi plusieurs fois rappelé ma promesse de
reconstruire sa villa épiscopale... puisqu'il affirme que le Seigneur
Dieu lui a dit de sa divine et propre bouche, qu'il tenait fort à ce que
les ravages de ces Vagres endiablés fussent réparés par moi, et que cela
aiderait à mon salut...

--Douter des saintes paroles de notre bienheureux évêque serait un grand
péché, noble comte; ce serait là une tentation du malin esprit...
dangereuse pour votre âme.

--Clerc, ne parlons pas du diable... Je me souviens toujours de cette
épouvantable bouche de l'enfer qui s'est ouverte presque à mes pieds
chez l'évêque Cautin... non, ne parlons pas du diable... je tiendrai
mes promesses: je réparerai la villa, je ferai bâtir la chapelle;
seulement il me faut le temps de trouver l'argent nécessaire à ces
grosses dépenses, car je ne veux point, moi, pour cela, dégarnir mes
coffres... Laisse-moi donc le loisir de rançonner mes colons; puis voici
bientôt le temps du grand marché aux esclaves qui se tient à Limoges, là
se rendent des achetants juifs que l'on dit cousus d'or... Je
m'embusquerai avec mes leudes en quelque bon endroit de passage vers la
frontière du Limousin pour y attendre la venue de cette juiverie... et
quand je devrais leur faire arracher les oreilles, les dents et les
yeux, il faudra bien qu'ils m'ouvrent leur bourse et me fournissent
ainsi de quoi bâtir la chapelle et réparer la villa épiscopale.

--L'on ne saurait, noble comte, user mieux de l'or de ces meurtriers de
Notre-Seigneur Jésus-Christ qu'en employant leurs richesses à
l'accomplissement des oeuvres pies.

--Et maintenant, clerc, allons soumettre ces deux esclaves à l'épreuve
de l'eau et du feu...

Le tribunal est assemblé: le comte, sur son siége, préside ce _mâhl_,
sept leudes l'assistent... Les esclaves porte-flambeau se tiennent
debout derrière les juges; le tribunal est vivement éclairé, le fond de
la salle, où se pressent les autres leudes et guerriers du burg, reste
dans une demi-obscurité, où se projettent çà et là de rouges lueurs
sortant d'un grand réchaud, que le forgeron des écuries attise et
souffle; dans ce brasier sont rougissants les neuf socs de charrue; en
face du fourneau, se trouve enfoncée, au niveau du sol, la cuve immense
et remplie d'eau; au pied du tribunal, l'esclave accusé de larcin est
garrotté; il est tout jeune et regarde les juges avec effroi;
l'accusateur, homme d'un âge mûr, contemple le tribunal avec une
confiante assurance. Autour de chacun de ces deux hommes sont, selon
l'usage, six autres esclaves _conjurateurs_, choisis par l'accusateur
et l'accusé, pour affirmer par serment ce qu'ils croient la vérité[H].

--Jugeons! jugeons!--dit le comte avec un hoquet.--Toi, mon majordome,
redis à cet esclave de quoi le cuisinier l'accuse.

--Justin, esclave cuisinier de notre seigneur le comte, était seul dans
la cuisine; sur la table se trouvait une petite écuelle d'argent,
servant à l'usage de dame Godégisèle, noble épouse de notre maître.
Pierre, cet autre esclave, est entré dans la cuisine y apportant du
bois; aussitôt après son départ, Justin s'est aperçu que l'écuelle avait
disparu; il est venu me dénoncer, à moi, majordome, le larcin dont il
accuse Pierre; à quoi je lui ai dit qu'il aurait, lui Justin, une
oreille coupée si l'écuelle ne se retrouvait point; à quoi il m'a
répondu qu'il jurait par le salut de son âme avoir dit vrai, et que le
larron était cet esclave-ci.

--Et je le répète encore, seigneur comte, si l'écuelle a été dérobée,
elle n'a pu l'être que par Pierre que voici... Je le jure sur mon
paradis! je suis innocent; mes conjurateurs sont prêts à le jurer comme
moi sur leur salut.

--Oui, oui...--reprirent en choeur les six esclaves,--nous jurons que
Justin est innocent du larcin... nous le jurons sur notre salut...

--Tu entends, chien?--dit Neroweg en se retournant vers
Pierre.--Qu'as-tu à répondre? qu'est devenue cette écuelle? Je la
connais bien, je l'avais rapportée du pillage de la ville d'Issoire,
lorsque nous avons conquis l'Auvergne... Répondras-tu, chien?

--Seigneur, je n'ai pas volé l'écuelle, je ne l'ai pas même vue sur la
table... mes conjurateurs sont prêts aie jurer comme moi sur leur
salut...

--Oui, oui...--reprirent en choeur les conjurateurs de l'accusé,--Pierre
est innocent; nous le jurons sur notre salut...

--Mon cher frère en Christ,--dit le clerc à l'accusé,--songez-y, c'est
un gros péché que le vol, et c'est, un autre gros péché que le
mensonge... Prenez garde, le Tout-Puissant vous voit et vous entend...

--Mon bon père, j'ai grand'peur du Tout-Puissant, je suis ses
commandements que tu nous enseignes, je souffre mes misères avec
résignation, j'obéis à mon maître, le seigneur comte, avec la soumission
que tu ordonnes pour gagner le paradis; mais, je te le jure, je n'ai pas
volé l'écuelle... La preuve, bon père, c'est qu'on a fouillé mes
haillons, et l'on a rien trouvé sur moi.

--Ni sur moi!--reprit Justin,--ni sur moi non plus l'on n'a rien trouvé.

--Mais, renardeaux que vous êtes! les larrons habiles savent dissimuler
leur larcin!

--Seigneur comte, croyez-moi, je vous le jure par les peines éternelles,
je n'ai pas volé l'écuelle...

--Et moi, Justin, je soutiens que Pierre doit être l'auteur du vol...
puisque je suis innocent...

--Justin affirme, Pierre nie, moi, Neroweg, j'ordonne que pour savoir le
vrai ils soient soumis, l'un à l'épreuve de l'eau froide, l'autre à
l'épreuve des fers brûlants...

--Seigneur comte!

--Que veux-tu, clerc?

--Tu ordonnes que l'accusateur et l'accusé soient tous deux soumis à
l'épreuve?

--Oui...

--Mais si le jugement du Tout-Puissant prouve que l'accusé est coupable,
l'accusateur ne sera-t-il pas ainsi déclaré innocent? Alors à quoi bon
les soumettre tous deux à l'épreuve?

--Clerc... et si l'accusateur et l'accusé se sont entendus pour voler
mon écuelle? et si pour détourner nos soupçons ils s'accusent
mutuellement?... ne vois-tu pas que l'épreuve dira si tous deux sont
innocents ou coupables, ou bien s'il y a un coupable et un innocent?

--Oui, oui,--crièrent les leudes, se réjouissant d'avance à la pensée de
ce spectacle,--la double épreuve...

--Je ne redoute pas l'épreuve, moi, je la demande!--dit Justin d'une
voix ferme.--Dieu rendra témoignage de mon innocence...

--Moi aussi, je suis certain de mon innocence,--dit Pierre en
tremblant,--pourtant l'épreuve m'épouvante...

--Ton compagnon, mon cher fils, te donne l'exemple d'une pieuse
confiance dans la justice divine, sachant que l'Éternel ne fait
condamner que des coupables...

--Hélas! bon père, si l'épreuve tourne contre moi?

--Mon fils, c'est que tu auras volé l'écuelle.

--Non, non... sur le salut de mon âme, je ne l'ai pas volée.

--Alors, mon fils, ne redoute rien du jugement de Dieu: sa justice est
infaillible...

--Ah! mon bon père, quelle terrible et injuste loi!

--Ne parle pas ainsi, mon cher fils; cette loi est sainte, c'est la loi
salique, loi des Franks saliens, nos nobles conquérants; elle est placée
sous l'invocation de Notre-Seigneur-Jésus-Christ... Pour t'en
convaincre, écoute le préambule de cette loi au nom de laquelle on va
vous soumettre à l'épreuve, accusateur et accusé; tu reconnaîtras qu'une
pareille loi doit inspirer un pieux respect lorsqu'elle est précédée
d'une profession de foi si orthodoxe... Écoute bien, mon cher fils:
«L'illustre nation des Franks, fondée par Dieu, forte dans la guerre,
profonde au conseil, d'une noble stature, d'une blancheur et d'une
beauté singulières, hardie, agile et rude au combat, s'est récemment
convertie à la foi catholique qu'elle pratique pure de toute hérésie;
elle a cherché et a dicté la loi salique par l'organe des plus anciens
de la nation qui la gouvernaient alors: le _gast_ de _Wiso_, le _gast_
de _Bodo_, le _gast_ de _Salo_, le _gast_ de _Wido_, habitant les lieux
appelés _Salo-Heim_, _Bodo-Heim_, _Wido-Heim_, se réunirent pendant
trois _mâhls_, discutèrent avec soin et adoptèrent cette loi-ci.

Vive celui qui aime les Franks! que le Christ maintienne leur empire!
qu'il remplisse leurs chefs des clartés de sa grâce! qu'il protége
l'armée, qu'il fortifie la foi, qu'il accorde paix et bonheur à ceux qui
les gouvernent, sous les auspices de notre seigneur Jésus-Christ.
Amen[I].»--Or, je te le répète, mon cher fils, une loi dont le
préambule s'exprime si pieusement, ne peut être taxée d'iniquité...
Bénis-la donc, au contraire, puisqu'elle t'accorde la grâce insigne de
voir ton innocence manifestée par la toute-puissance de l'Éternel.

--Clerc, assez de paroles!--reprit le comte.--L'accusé va subir
l'épreuve de l'eau froide... L'on va, selon l'usage, attacher sa main
droite à son pied gauche et le jeter dans cette grande cuve la tête la
première... S'il surnage, le jugement de Dieu le condamnera, il sera
reconnu coupable, et demain il subira la peine due à son larcin; s'il
reste au fond, le jugement de Dieu l'absoudra[J].

À un signe de Neroweg, plusieurs de ses hommes se jetèrent sur l'esclave
gaulois, et, malgré sa résistance, ses prières, ils lièrent sa main
droite à son pied gauche.

--Hélas!--disait-il en gémissant,--quelle terrible loi, pourtant, mon
bon père!... Quel sort est le mien! Si je reste au fond de la cuve, je
suis noyé, quoique innocent! si je surnage, je suis condamné au supplice
des larrons!

--Le jugement de l'Éternel, mon cher fils, ne saurait jamais s'égarer.

Déjà les Franks, élevant l'esclave entre leurs bras, se préparaient à le
lancer dans la cuve, lorsque le clerc s'écria:

--Un moment! et la consécration de l'eau!

Puis allant vers l'esclave, qui ne cessait de gémir, il approcha de ses
lèvres une croix d'argent qu'il portait au cou, et lui dit:

--Baise cette croix, mon cher fils.

Le jeune garçon baisa pieusement le symbole de la mort de l'ami des
affligés, pendant que le clerc lui disait, selon la formule adoptée par
l'Église:

«--O toi qui vas subir le jugement de l'eau froide, je t'adjure, par
notre seigneur Jésus-Christ, par le Père, le Fils et le Saint-Esprit,
par la Trinité inséparable, par tous les anges, archanges, principautés,
puissances, dominations, vertus, trônes, chérubins et séraphins, si tu
es coupable, que la présente eau te rejette sans qu'aucun maléfice
puisse l'en empêcher, et toi, seigneur Jésus-Christ, montre-nous de ta
majesté un signe tel, que si cet homme a commis le crime, il soit
repoussé par cette eau, à la louange et à la gloire de ton saint nom,
pour que tous reconnaissent que tu es le vrai Dieu!... Et toi, eau! eau
créée par le Père tout-puissant pour les besoins de l'homme, je
t'adjure, au nom de l'indivisible Trinité qui a permis au peuple
d'Israël de te traverser à pied sec, je t'adjure, eau, de ne pas
recevoir ce corps s'il s'est allégé du fardeau des bonnes oeuvres... Je
te donne ces ordres, eau, confiant dans la seule vertu de Dieu, au nom
duquel tu me dois obéissance... Amen[K].»

La consécration terminée par le clerc, les Franks élevèrent au-dessus de
leur tête l'esclave gaulois, qui se débattait en criant, et le lancèrent
de toute leur force au milieu de la cuve, à la grande risée de
l'assistance.

--Hi! hi! hi!... Jamais loutre, sautant du creux d'un saule à la
poursuite d'une carpe, n'a fait un plus beau plongeon!--disait le bon
seigneur comte en se tenant les côtes tant il riait; l'assistance, riant
aussi à coeur joie, se pressait autour de la cuve, les uns et les autres
disant:

--Il surnagera!

--Il ne surnagera pas!

--Comme il bat l'eau!

--Et ces glou... glou... glou!...

--On dirait une bouteille qui s'emplit.

--Ah! le voici qui reparaît!

--Non, il replonge!

Cependant l'esclave surnagea et parvint à rester un moment sur l'eau, la
figure crispée, livide, les cheveux ruisselants, les yeux hagards et
renversés, comme un homme qui, d'un effort désespéré, échappe à la
noyade; il agita au-dessus de l'eau la seule main qu'il eût de libre, en
criant:

--À moi!... au secours!... je me noie!...

Cet innocent oubliait, dans son effroi, que cette vie qu'il demandait
était réservée au cruel châtiment du larcin, dont il restait désormais
convaincu de par le _jugement de Dieu_... Ce grand scélérat fut retiré
demi-mort de la cuve; les Franks s'égayaient de plus en plus de ses
contorsions et de l'expression de sa figure bleuâtre et encore
épouvantée... Il tomba, gémissant, sur le sol.

--Mon fils, mon fils, je vous l'avais dit,--reprit le prêtre d'une voix
menaçante,--c'est un grand péché que le larcin! c'est un grand péché que
le mensonge! et voici que vous les avez commis tous deux, ces péchés,
puisque le jugement sacré du seigneur Dieu, dans son infaillible et
divine vérité, vous déclare coupable.

--Va, misérable voleur!--lui dit un de ses conjurateurs avec dédain et
courroux, craignant sans doute d'être, lui et ses compagnons, châtiés
comme les complices de Pierre.--Tu nous avais juré de ton innocence,
nous t'avons cru et tu nous as trompés, le jugement de Dieu nous le
prouve!... Va, infâme! je te méprise! je te hais!... Nous verrons avec
joie ton supplice!...

--Je suis innocent! je suis innocent!...

--Et le jugement de Dieu, blasphémateur!--s'écria Justin.--Tu veux nous
persuader que Dieu a menti!...

--Hélas! je n'ai pourtant pas volé l'écuelle!

--Tais-toi, impie!... L'épreuve que je vais subir à mon tour, avec une
confiance aveugle dans la justice du Seigneur, moi, Justin, va une fois
de plus témoigner de ton crime!

--Bien, bien, mon cher fils! Retirez-vous de ce misérable menteur,
larron et blasphémateur!... Votre innocence sera vitement reconnue,
votre piété aura sa récompense.

--Oh! je le sais, mon bon père! aussi l'épreuve me semble lente à venir.

--Ce chien étant déclaré coupable par le jugement de Notre-Seigneur
tout-puissant, subira la peine de son larcin: il aura l'oreille gauche
coupée. Maintenant, passons à l'épreuve des fers ardents; car si le
premier témoignage prouve la laronnerie de cet esclave, cela ne prouve
pas que l'autre soit innocent... Tous deux, je le répète, peuvent s'être
entendus pour voler mon écuelle.

--Oh! mon noble seigneur, je ne redoute rien,--s'écria Justin le
cuisinier, la figure rayonnante d'une céleste confiance.--Je bénis Dieu
de m'avoir réservé cette occasion de montrer une foi profonde dans notre
sainte religion catholique, et de triompher une seconde fois des
accusations des méchants... Mais, fidèle à tes commandements, ô
Seigneur, je triompherai avec humilité.

Pendant que ce bon croyant attendait impatiemment le nouveau triomphe de
son innocence, le clerc, selon l'usage, alla consacrer et conjurer les
fers au milieu du brasier, de même qu'il avait conjuré l'eau dans la
cuve. À ces fers ardents, il ordonna, au nom du Père, du Fils et du
Saint-Esprit, de respecter la plante des pieds de l'esclave s'il était
innocent, et de la lui brûler jusqu'aux os s'il était coupable.

La conjuration terminée, les forgerons des écuries retirèrent, à l'aide
de fortes tenailles, les socs de charrue de la fournaise, les rangèrent
tous les neuf à plat sur le sol, à deux ou trois pouces de distances les
uns des autres; on eût dit un énorme gril, d'une forme étrange, rougi au
feu.

--Dépêchons,--dit le comte,--que les socs ne refroidissent pas.

--Quelle danse ce renardeau va danser sur ces fers ardents, s'il s'est
entendu avec l'autre pour voler l'écuelle!

--Quel miracle pourtant va s'accomplir si le cuisinier est vraiment
innocent!--dit un autre leude avec une curiosité inquiète.

--Marcher sur des socs rougis au feu sans se brûler les pieds!... il n'y
a que le dieu des chrétiens pour pouvoir de pareilles choses. C'est un
grand dieu que le nôtre!...

--Un incomparable dieu! Rigomer!

--Un incommensurable dieu, mes chers frères,--dit le clerc,--et de si
étonnants miracles ne sont qu'un jeu pour lui!...

Si grande était la curiosité des Franks, que leur cruelle envie de voir
danser l'esclave sur des fers rougis au feu était certainement combattue
par le désir d'assister à un surprenant miracle. À peine le dernier des
socs fut-il déposé sur le sol, que Neroweg, de crainte de les voir
refroidir, dit précipitamment à Justin:

--Vite... vite... marche là-dessus!...

--Va, mon cher fils, et ne crains rien!...

--Oh! je ne redoute rien, mon bon père,--répondit le cuisinier d'une
voix inspirée;--puis, croisant ses bras sur sa poitrine, il s'écria
plein de ferveur:--Seigneur Dieu! tu lis dans les coeurs, tu as déjà
témoigné de mon innocence... donne en faveur de ton pauvre serviteur une
nouvelle preuve de ta justice infaillible... Ordonne à ces fers ardents
d'être aussi doux à mes pieds que si je foulais un tapis de verdure et
de fleurs.

--Dépêche... dépêche... Assez de paroles... les fers refroidissent...

--Qu'importe, seigneur comte!... ces fers ne sauraient jamais être
brûlants pour moi...

Et le Gaulois, le front rayonnant de sérénité, le regard levé vers le
ciel, s'avança d'un pas ferme vers les coutres de charrue. Pendant le
court espace de temps qui s'écoula jusqu'au moment où l'accusé s'exposa
au jugement de Dieu, le comte, son clerc et l'assistance, dominés par
l'imperturbable confiance de l'esclave, s'entre-regardèrent, et Neroweg
dit à demi-voix aux leudes de son tribunal:

--Il faut que le cuisinier soit vraiment innocent du larcin.

--Va, mon fils en Dieu...--cria le clerc au moment où Justin levait le
pied pour le poser sur le premier des coutres,--la justice de l'Éternel
est infaillible... Tu l'as dit, c'est un tapis de verdure et de fleurs
que tu vas fouler.

À peine eut-il posé le pied sur le fer ardent, que notre fervent
catholique poussa un cri terrible; la douleur fut si atroce que,
trébuchant, il tomba en avant sur les genoux et sur les mains. Roulant
ainsi au milieu des fers ardents, il se fit de nouvelles et profondes
brûlures; puis, pour échapper à cette torture, il s'élança d'un bond
désespéré, en rugissant de souffrance, et alla tomber à dix pas de là,
auprès de son compagnon garrotté.

--Vive l'infaillible jugement du Seigneur!--s'écrièrent les leudes,
frappés d'admiration.--Vive le Christ!

--Je le disais bien,--ajouta le comte,--ces deux larrons se sont
entendus pour voler mon écuelle... Demain ils auront tous deux l'oreille
coupée et seront mis à la torture jusqu'à ce qu'ils aient avoué où ils
ont caché leur larcin...

--Tais-toi, comte!...--s'écria Justin en rugissant de douleur et de
rage.--Les larrons, les pillards, c'est toi et tes hommes... J'aurais
volé l'écuelle, que je n'aurais fait que voler un voleur... mais je ne
l'ai pas volée... aussi vrai que je renie ce dieu menteur qui me
condamne.

--Malheureux!... blasphémer!... renier Dieu!... Moi, son serviteur, je
t'ordonne en son nom de...

--Tais-toi, prêtre... tu ne me tromperas plus... Ta religion n'est que
mensonge et fourberie, puisque ton dieu témoigne contre les innocents...
Oh! que je souffre!... que je souffre!...

--Ces souffrances sont les peines anticipées de l'enfer, où tu brûleras
éternellement, larron sacrilége!... Dieu prouve ton crime, et tu as
l'audace de te révolter contre son jugement!...

--Tais-toi, clerc... Non, ton dieu n'existe pas, ou s'il existe, il est
méchant et menteur, comme les imposteurs qui se disent ses prêtres!...

--Scélérat!... tu veux donc attirer sur cette maison le courroux du
ciel! Ah! seigneur comte... je tremble des malheurs qui nous menacent si
cet audacieux impie continue ses blasphèmes.

Neroweg n'avait pas attendu l'observation de son clerc pour s'épouvanter
des sacriléges paroles de l'esclave gaulois, et pâle, tremblant, il
frémissait à cette pensée qu'appelé par les effrayants blasphèmes du
condamné, le diable pouvait soudain paraître pour emporter ce scélérat,
et, par occasion, l'emporter peut-être aussi, lui, Neroweg, pour
payement de quelque restant de compte infernal non réglé avec le
bienheureux évêque Cautin; aussi le comte s'écria-t-il, frappé d'une
idée subite:

--Forgeron, tes tenailles sont encore dans le brasier et toutes
rouges?...

--Oui, seigneur comte.

--Ce maudit ne blasphèmera plus et ne risquera pas ainsi d'attirer le
diable dans mon burg... Qu'on saisisse ce sacrilége et qu'on lui coupe
la langue avec le tranchant des tenailles... Dis, clerc, crois-tu le
Seigneur suffisamment apaisé par ce châtiment?... Crois-tu que le
diable, n'entendant plus ces effrayants blasphèmes, n'aura plus occasion
de venir ici?

--Je crois, seigneur comte, qu'il n'y a pas de supplice assez terrible
pour ce maudit!... Nier Dieu et traiter ses ministres d'imposteurs!...

--Veux-tu, clerc, que je le fasse écarteler pour conjurer plus sûrement
la présence du démon dans mon burg?...

--Le châtiment que tu lui infliges suffit... Ce damné sera ainsi puni
par là où il aura péché... Sa langue scélérate a blasphémé; elle ne
blasphémera plus...

--Mais crois-tu ce châtiment suffisant?... Dis toute la vérité, clerc...
Cet esclave est mon meilleur cuisinier, mais je n'hésiterais à le faire
écarteler si tu regardes cela comme nécessaire à cause du démon?...

--Non, te dis-je, noble comte, ce châtiment suffira... Nous ne voulons
point d'ailleurs la mort du pécheur... En lui retranchant sa langue
blasphématrice, les tenailles, du même coup, feront la plaie et la
cicatriseront par la brûlure.

--Si tu crois le châtiment suffisant, clerc, je le préfère, car cet
esclave est excellent; mais un cuisinier n'a pas besoin de sa langue
pour cuisiner.

L'esclave gaulois eut donc la langue tranchée avec les tenailles rougies
au feu; après quoi, le comte, assez rassuré sur la diabolique apparition
qu'il redoutait toujours, voulut néanmoins s'étourdir complétement sur
ses appréhensions en vidant plusieurs coupes. Il rentra donc dans la
salle du festin avec ses leudes, avant d'aller retrouver sa femme dans
son gynécée, pour y passer la nuit.

Godégisèle, pendant que son seigneur et maître Neroweg buvait encore
avec ses leudes, Godégisèle, la cinquième femme du comte, retirée, selon
la coutume, dans sa chambre, filait sa quenouille, au milieu de ses
esclaves, à la clarté d'une lampe de cuivre. Godégisèle, toute jeune
encore, était délicate et frêle; elle avait le teint d'une blancheur de
cire, ses longs cheveux, d'un blond pâle, tressés en nattes et à demi
couverts de son _obbon_ (ainsi que les Franks appellent cette sorte de
calotte d'étoffe d'or et d'argent), tombaient sur ses épaules nues,
ainsi que ses bras. Son état de grossesse avancée donnait à ses traits
doux et tristes une expression de souffrance. Godégisèle portait le
costume des femmes franques de haute condition: une longue robe
décolletée, à manches ouvertes et flottantes, serrée par une écharpe à
sa taille, alors déformée; ses bras étaient ornés de bracelets d'or,
enrichis de pierreries, et autour de son cou s'arrondissait un large
collier d'or, piqué de rubis, nommé _murêne_, du nom d'un poisson qui,
lorsqu'il est pris, se cintre, de sorte que sa tête touche à sa queue.
Une chose rendait ce costume étrange; bien que Godégisèle fût de frêle
et petite taille, la riche robe dont elle était vêtue semblait faite
pour une femme très-grande et très-forte. Une vingtaine de jeunes
esclaves, misérablement habillées, assises à terre sur la feuillée dont
le sol était jonché, entouraient la femme du comte, siégeant sur un
escabel à bras, recouvert d'un tapis brodé d'argent; plusieurs, parmi
les esclaves, étaient jolies: les unes, ainsi que leur maîtresse,
filaient leur quenouille; d'autres s'occupaient de travaux d'aiguille;
parfois elles causaient entre elles à voix basse, en langue gauloise,
que leur maîtresse, d'origine franque, comprenait difficilement. L'une
d'elles, nommée _Morise_, belle jeune fille à cheveux noirs, vendue à
dix ans à un noble frank, parlait couramment l'idiome des conquérants,
et Godégisèle s'entretenait de préférence avec elle. En ce moment elle
lui disait d'une voix craintive, cessant de filer sa quenouille, qu'elle
tenait posée en travers sur ses genoux:

--Ainsi, Morise, tu l'as vu tuer?...

--Oui, madame... Elle portait ce jour-là cette même robe verte, à fleurs
d'argent, que vous portez maintenant, et aussi le beau collier et les
riches bracelets que vous portez.

Godégisèle frissonna et ne put s'empêcher de jeter un regard effaré sur
ses bracelets et sur sa robe, deux fois trop large pour elle.

--Et... à propos de quoi l'a-t-il tuée, Morise?...

--Ce soir-là il avait bu encore plus que de coutume... il est entré ici,
où nous sommes, tout trébuchant... C'était l'hiver... il y avait du feu
dans ce foyer.. Sa femme Wisigarde était assise au coin de la
cheminée... Le seigneur comte avait alors parmi nous pour favorite une
lavandière nommée _Martine_... Il se tenait ce soir-là, je vous l'ai
dit, madame, à peine sur ses jambes... Il se mit à dire à Martine:
«Viens nous coucher... et toi, Wisigarde,»--ajouta-t-il en s'adressant à
sa femme,--«prends la lampe et éclaire-nous.»

--C'était pour Wisigarde beaucoup de honte.

--D'autant plus, madame, qu'elle avait le coeur fier, le caractère
impétueux... Elle nous battait à la journée, souvent nous mordait et non
moins souvent querellait violemment le seigneur comte.

--Quoi, Morise! elle osait le quereller?...

--Oh! rien ne l'intimidait celle-là!... rien!... Quand elle était en
furie, elle rugissait et grinçait des dents comme une lionne.

--Quelle terrible femme!...

--Enfin, madame, ce soir-là, au lieu d'obéir à la fantaisie du seigneur
comte et de prendre la lampe pour le conduire jusqu'à son lit, lui et
Martine, Wisigarde se mit à les injurier tous deux et à leur reprocher
leur débauche.

--Lui, si colère! elle bravait la mort!... Je n'ai pas une goutte de
sang dans les veines!...

--Alors, madame, j'ai vu, comme je vous vois, les yeux du comte devenir
sanglants et l'écume blanchir ses lèvres... Il s'est élancé sur sa
femme, lui a donné un coup de poing sur le visage, puis d'un coup de
pied dans le ventre il l'a renversée à terre... Elle, aussi furieuse que
lui, ne cessait de l'injurier et même tâchait de le mordre, lorsque,
après l'avoir jetée à terre, il s'est mis à deux genoux sur sa
poitrine... Finalement, il lui a tant serré le cou entre ses deux
grosses mains, qu'elle est devenue violette, et il l'a étranglée... et
puis après, il s'est en allé coucher avec Martine.

--Morise, il m'en arrivera quelque jour autant.

Et Godégisèle, frémissant de tout son corps, laissa tomber sa tête sur
sa poitrine, et sa quenouille à ses pieds.

--Oh! madame, il ne faut pas ainsi vous alarmer... Tant que vous serez
grosse vous n'aurez rien à craindre... le seigneur comte ne voudrait pas
tuer du même coup sa femme et son enfant.

--Mais quand je l'aurai eu mis au monde, cet enfant? je serai tuée comme
Wisigarde!

--Cela dépendra, madame, de l'humeur du seigneur comte... Peut-être
aussi vous répudiera-t-il et vous renverra chez vos parents, comme il a
renvoyé ses autres femmes qu'il n'a pas étranglées.

--Ah! Morise!... plût au ciel que monseigneur le comte me renvoyât dans
ma famille!... Pourquoi faut-il que Neroweg m'ait vue lors du voyage
qu'il a fait à Mayence!... Pourquoi le brin de paille qu'il a jeté sur
ma poitrine, en me prenant pour femme, n'a-t-il pas été un poignard
acéré!... Je serais morte du moins au milieu des miens...

--Quel brin de paille, madame?

--N'est-ce donc pas aussi l'usage en ce pays-ci, que l'homme, en
témoignage de ce qu'il épouse une fille libre, lui prenne la main
droite, et, de la gauche, lui jette un brin de paille dans le sein[L]?

--Non, madame.

--Tel est l'usage en Germanie... Hélas! Morise, je te le répète,
pourquoi ce brin de paille n'a-t-il pas été un poignard!... Je serais
morte sans agonie... Et maintenant que je sais le meurtre de Wisigarde,
ma vie ne sera plus qu'une agonie...

--Madame, il fallait refuser d'épouser le comte.

--Je n'ai pas osé, Morise... Oh! il me tuera! il me tuera!...

--Pourquoi voulez-vous, madame, qu'il vous tue?... Vous ne soufflez mot,
quoi qu'il dise et fasse... Il abuse de nous autres esclaves, puisqu'il
est le maître... vous ne vous plaignez de rien, vous ne mettez jamais le
pied hors du gynécée, sinon pour faire une promenade d'une heure le long
des fossés du burg... Encore une fois, madame, pourquoi voulez-vous
qu'il vous tue?...

--Quand il est ivre il ne raisonne pas.

--C'est vrai... il n'y a que ce danger.

--Mais ce danger est de tous les jours, puisque tous les jours il
s'enivre.

--Que faire à cela?...

--Ah! pourquoi suis-je venu en ce lointain pays des Gaules... où je suis
comme une étrangère?...

Et après être restée longtemps rêveuse et de plus en plus attristée:

--Morise?

--Madame.

--Vous ne me haïssez pas, vous autres?

--Non, madame; vous n'êtes pas méchante comme Wisigarde... vous ne nous
battez pas et ne nous mordez jamais.

--Morise...

--Madame... Mais quoi! vous gardez le silence et vous voici rouge comme
braise, vous toujours si pâle!...

--C'est que je n'ose te dire... Enfin, écoute-moi, tu es... tu es...
l'une des favorites de monseigneur le comte...

--Il le faut bien... sinon de gré, du moins de force... Malgré ma
répugnance, j'aime encore mieux partager son lit quand il l'ordonne, que
d'être hachée de coups de fouet ou d'aller tourner la meule du moulin...
et puis ainsi, je suis employée aux travaux de la maison; c'est un
métier moins rude que d'être esclave des champs... on a moins de mal et
la nourriture est moins mauvaise.

--Je sais... je sais... Aussi, je ne te blâme pas, Morise; mais
réponds-moi sans mentir: lorsque tu es avec monseigneur le comte, tu ne
cherches pas à l'irriter contre moi?... Hélas! on a vu des esclaves
faire ainsi tuer leur maîtresse, et ensuite devenir les femmes de leur
seigneur.

--J'ai tant d'aversion pour lui, madame, que, je vous le jure, je ne
desserre les dents qu'afin de répondre oui ou non s'il m'interroge...
D'ailleurs, comme le soir presque toujours il est ivre quand il m'emmène
d'ici, c'est à peine s'il me parle... Je n'ai donc ni le loisir ni
l'envie de lui dire du mal de vous.

--C'est bien vrai, Morise, c'est bien vrai?...

--Oh! oui, madame...

--Je voudrais te faire quelques petits présents, mais monseigneur ne me
donne jamais d'argent; il le tient sous clef dans ses coffres, et pour
_morghen-gab_, présent du matin que dans notre pays le mari fait à son
épousée, le comte m'a donné les vêtements et les bijoux de sa quatrième
femme Wisigarde... Chaque jour il me demande à les voir, et il les
compte... Je n'ai donc rien à te donner, Morise, que ma bonne amitié, si
tu me promets de ne pas irriter monseigneur contre moi.

--Il faudrait que j'aie le coeur méchant pour agir ainsi.

--Ah! Morise!... je voudrais être à ta place.

--Vous, la femme d'un comte, désirer être esclave!...

--Il ne te tuera pas, toi!...

--Bah! il me tuera comme une autre, si l'envie de me tuer lui prend...
et au moins vous, madame, en attendant, vous avez de belles robes, de
riches parures, des esclaves pour vous servir... et puis enfin, vous
êtes libre.

--Je ne sors pas du burg.

--Parce que vous ne le voulez pas... Wisigarde montait à cheval et
chassait... Il fallait la voir sur sa haquenée noire, avec sa robe de
pourpre, son faucon sur le poing!... Au moins, si elle est morte jeune,
elle n'a pas perdu son temps à se chagriner, celle-là... Au lieu que
vous, madame, vous filez votre quenouille, vous regardez le ciel par
votre fenêtre ou vous pleurez... quelle vie!

--Hélas! c'est que je pense toujours à mon pays, à mes parents qui sont
si loin... si loin de ce pays des Gaules, où je suis étrangère.

--Wisigarde ne se donnait pas tant de chagrin... elle buvait et mangeait
presque autant que le comte.

--Il m'avait toujours dit, à moi et à mon père, qu'elle était morte par
accident... Ainsi, tu dis, Morise, que c'est là, là qu'il l'a tuée?...

--Oui, madame... d'un coup de pied il l'a renversée ici, près de ce
poteau... et puis alors...

--Qu'as-tu?

--Madame, madame... entendez-vous?

--Quoi donc?

--On marche dans la chambre du seigneur comte.

--Ah! c'est lui!...

--Oui, madame, c'est son pas.

--Oh! j'ai peur!... j'ai peur!...

C'était Neroweg... Ses dernières libations faites pour s'étourdir sur sa
crainte du diable, l'avaient plongé dans une ivresse à peu près
complète; aussi, entra-t-il chez sa femme trébuchant sur ses jambes
avinées. À l'aspect de leur maître, les esclaves se levèrent craintives;
Godégisèle tremblait si fort, qu'elle put à peine se soulever de dessus
son escabeau, tant elle se sentait faible. Le comte s'arrêta un instant
au seuil de la porte, une main appuyée à l'un des chambranles et
balançant légèrement son corps d'avant en arrière, tout en promenant sur
les esclaves intimidées un regard demi-hébêté, demi-luxurieux; enfin,
après un hoquet, il dit à la confidente de sa femme:

--Morise, viens...

Et regardant Godégisèle, il ajouta:

--Tu es bien pâle... tu as l'air troublé... Pourquoi es-tu si pâle,
toi?...

La pauvre créature se souvenait sans doute que la nuit où il avait
étranglé sa dernière femme, le comte avait dit aussi à une esclave:
_Viens!_ de sorte que les paroles de Neroweg, la troublant et
l'effrayant davantage encore, Godégisèle ne put que murmurer presque
sans savoir ce qu'elle disait:

--Monseigneur!... monseigneur!...

--Quoi? qu'as-tu?... Réponds,--reprit brutalement le comte.

--Voudrais-tu te révolter parce que j'ai dit à cet esclave: viens?...

--Non... oh! non!... monseigneur n'est-il pas ici le maître, et moi,
Godégisèle, son humble servante?...

Et perdant tout à fait la tête, cette malheureuse déjà se voyant
étranglée comme Wisigarde, parce que celle-ci avait refusé d'éclairer
son mari et sa maîtresse jusqu'à la couche conjugale, se hâta de
balbutier:

--Et même... si monseigneur le désire... je vais l'éclairer, avec cette
lampe, jusqu'à son lit.

--Ah! madame!--lui dit tout bas Morise,--quelle mauvaise parole que
celle-là!... C'est rappeler au comte la cause du meurtre de son autre
femme.

Neroweg, aux paroles de Godégisèle, tressaillit, s'avança brusquement
vers elle d'un air défiant; puis, la saisissant par le bras:

--Pourquoi parles-tu de m'éclairer avec cette lampe?

--Grâce! monseigneur!... ne me tuez pas!...

Et elle tomba à genoux.

--Ne tuez pas votre servante comme vous avez tué Wisigarde!...

Soudain le comte devint aussi pâle que sa femme, et s'écria, frappé
d'une terreur que redoublait son ivresse:

--Elle sait que j'ai tué Wisigarde!... elle me dit les mêmes mots qui me
l'ont fait tuer!... C'est l'oeuvre du malin esprit!... Je m'en souviens,
l'évêque Cautin m'a dit que Wisigarde étant morte sans l'assistance d'un
prêtre, pouvait revenir la nuit me tourmenter sous forme de fantôme!...
Elle va peut-être m'apparaître cette nuit, puisque ma femme a prononcé
ces mêmes mots qui m'ont fait étrangler l'autre! C'est un avertissement
du ciel ou de l'enfer!

Et s'adressant à Morise:

--Mon clerc! mon clerc!... cours le chercher!... Il priera près de moi
toute la nuit... il ne me quittera pas... Le fantôme de Wisigarde
n'osera pas approcher, un prêtre étant là... Et puis cet esclave qui a
blasphémé, il peut attirer le diable dans le burg!... Oh! j'ai eu tort
de ne pas faire couper en quartiers ce maudit cuisinier!... Non, ce
n'est pas assez d'avoir arraché la langue à ce sacrilége!

Son épouvante augmentant pendant que Morise courait chercher le clerc et
que Godégisèle, demi-morte de frayeur et toujours agenouillée,
s'adossait au poteau, se sentant défaillir; le comte se jeta aussi à
genoux et s'écria, se frappant la poitrine:

--Seigneur Dieu! ayez pitié d'un pauvre pécheur!... J'ai beaucoup payé à
mon patron, l'évêque Cautin, pour la mort de mon frère et de ma femme
Wisigarde!... Je payerai beaucoup encore, afin que l'on prie pour
Wisigarde et que la nuit elle ne vienne pas me tourmenter sous forme de
fantôme!... Dès demain je ferai bâtir la chapelle dans les gorges
d'Allange, en mémoire du miracle du bienheureux évêque Cautin, mon
patron, et je ferai aussi rebâtir sa villa... Seigneur! bon seigneur
Dieu! ayez pitié d'un pauvre pécheur!... Délivrez-moi cette nuit de la
présence du diable et du fantôme de ma femme Wisigarde!...

Et voilà ce fervent catholique à genoux, hébêté par la terreur et par
l'ivresse, se frappant avec furie la poitrine, attendant, plein d'une
anxiété terrible, l'arrivée de son clerc.

D'après cette journée d'un noble comte dans son burg, voyez qu'elle est
humaine, généreuse, éclairée, cette race des conquérants de la vieille
Gaule! Quel tendre attachement ils ont pour leurs femmes! quel respect
pour les doux liens de la famille et pour la sainteté du foyer
domestique!... Ô nos mères! viriles matrones vénérées de nos aïeux!
fières Gauloises d'autrefois qui siégiez à côté de vos époux dans ces
conseils solennels de l'État, où l'on décidait de la paix ou de la
guerre! mâles et austères éducatrices! épouses chéries, vaillantes
guerrières! vierges saintes! femmes empereurs!... Ô Margarid, Hêna,
Méroë, Loyse, Geneviève, Ellèn, Sampso, Victoria la Grande,
réjouissez-vous! réjouissez-vous d'avoir quitté ce monde-ci pour les
mondes mystérieux où l'on va perpétuellement revivre!... Réjouissez-vous
dans la fierté de votre coeur!... Quelle indignation! quelle honte!
quelle douleur pour vos âmes de voir vos soeurs, quoique de races
différentes et ennemies; de voir des femmes, épouses de rois, de
seigneurs, de guerriers, traitées, bonnes ou méchantes, avec autant de
mépris ou de férocité, par leurs maîtres barbares, que si elles étaient
leurs esclaves[M]!

Oui, les voilà ces Franks appelés à la curée de la Gaule par leurs
complices, nos saints évêques!... les voilà, ces conquérants patronés,
choyés, caressés, flattés, bénis par les prêtres du jeune homme de
Nazareth, par tes prêtres, ô divin Christ! toi qui n'avais que des
paroles de tendre et adorable miséricorde, même pour la femme
adultère... même pour la courtisane repentie!...

Mais, bah! renions la vieille Gaule! renions les mâles et douces vertus
de nos mères!... Vivent nos conquérants! vivent leurs adultères, vive
leur concubinage! vive leur ivrognerie! vive leur rapine! vivent leurs
meurtres et surtout vivent nos évêques!... Et comme le dit le début de
la loi des Franks saliens, nos conquérants:

«Vive celui qui aime les Franks! que le Christ maintienne leur
puissance, qu'il remplisse leurs chefs des clartés de sa grâce! qu'il
protège l'armée, qu'il fortifie la foi, qu'il accorde paix et bonheur à
ceux qui les gouvernent, sous les auspices de notre seigneur
Jésus-Christ!»

Et moi, foi de Vagre converti, j'ajouterai à cette pieuse antienne
franque cette antienne non moins catholique, apostolique et romaine:

«--Ô seigneur Dieu! grâces vous soient rendues d'avoir, dans votre
toute-puissante volonté, dans votre paternelle mansuétude, envoyé de
tels conquérants en Gaule! Quelle rare et sainte fortune pour notre
salut, qui ne se peut faire qu'à force de honte, de lâcheté, de
bassesse, d'esclavage, de misère, de larmes et de sang! Ô Dieu bon,
trois fois, cent fois, mille fois bon, et toujours bon. Amen.»

Seigneur comte! seigneur comte Neroweg! réveillez-vous!... Cette nuit
qui finit, au lieu de la passer entre les bras d'une de vos esclaves,
vous l'avez passée, de peur du diable, à genoux près de votre clerc et
répétant, d'une lèvre hébêtée, les prières que disait le saint homme,
tombant de sommeil; car après boire il eût préféré son lit. Rassuré par
les premières clartés de l'aube, heure close pour les démons, vous vous
êtes endormi sur votre couche, garnie de peaux d'ours, trophées de votre
chasse... Seigneur comte Neroweg, réveillez-vous donc!... Voici votre
roi, ou plutôt l'un des cinq fils de votre bon roi Clotaire, vous savez?
ce doux prince qui tue les petits enfants à coups de couteau sous
l'aisselle?... Ce grand Clotaire est aujourd'hui seul roi de toute la
Gaule; les autres fils et petits-fils du pieux Clovis, qui saintement
repose dans la basilique des saints apôtres, à Paris, sont tous morts!
Voici donc Chram le Bâtard, mais qu'importe! Chram, l'un des cinq fils
de Clotaire, et gouverneur de l'Auvergne pour son père... Il vient,
faveur insigne, il vient avec ses trois favoris et bon nombre de leudes
et d'_antrustions_, ainsi que fièrement s'appellent ces protégés du
roi[N]... Réveillez-vous donc, seigneur comte! voici le roi Chram qui
vous vient visiter... La chevauchée est brillante et nombreuse! Les
trois plus chers amis de Chram, encore plus chers amis du pillage, du
viol et du meurtre, accompagnent le royal personnage; ils s'appellent
_Imnachair_, _Spactachair_ et le _Lion de Poitiers_[O], ce Gaulois
renégat qui, comme tant d'autres de sa trempe, se sont, ainsi que les
évêques, ralliés aux Franks conquérants. Le Lion de Poitiers est nommé
de la sorte parce que, de même que le lion carnassier, il aime la rapine
et le carnage.

Seigneur comte! seigneur comte Neroweg! réveillez-vous donc!... Éveillez
aussi votre femme Godégisèle qui, toute la nuit, éplorée, frémissante,
a, lorsque ses yeux rougis de larmes se sont appesantis, rêvé de femmes
étranglées!... Vite, vite, que Godégisèle se pare des plus beaux bijoux
et des plus belles robes de votre quatrième épouse Wisigarde, dont vous
avez payé si grassement le meurtre à l'évêque Cautin, votre bon
patron!... Vite, vite, seigneur comte, que Godégisèle se pare de ses
plus riches atours! Chram peut la trouver à son gré ou au gré de ses
favoris... Gracieux roi! serviable roi! il n'est point d'entremetteur
plus accommodant: une fille ou une femme plaît-elle, libre ou esclave, à
quelqu'un de ses amis, aussitôt il leur donne un _diplôme royal_ de par
lequel ils traînent la belle dans leur lit[P].

Vite, vite, seigneur comte, faites monter vos leudes à cheval et armer
vos gens de pied, et vous, à la tête de la bande, seigneur comte, revêtu
de votre armure de parade larronnée par vous lors du ravage du pays de
Touraine, portant à votre côté votre magnifique épée d'Espagne à poignée
d'or ciselé, larronnée par vous lors du pieux ravage du pays des
Visigoths, damnés _Ariens_, maudits hérétiques contre lesquels les
évêques catholiques vous ont lancés, torche en main, fer au poing, de
même que vous lancez votre meute contre les bêtes fauves des bois...
Vite, vite, enfourchez votre grand cheval rouan, harnaché de sa selle et
de sa bride de cuir rouge, à frein, à chanfrein et à étriers d'argent,
larronnée par vous lors de la conquête de l'Auvergne!... Vite, courez
au-devant de votre glorieux roi Chram, à la tête de vos cavaliers et de
vos gens de pied! Déjà votre royal hôte et sa suite, annoncés par l'un
de ses serviteurs, n'est plus qu'à une petite distance de votre burg...
Seigneur comte, hâtez-vous de le conduire à votre maison seigneuriale!
hâtez-vous donc, seigneur comte! car point ne vous attendez à cette
dernière et heureuse nouvelle: Votre bon patron, le bienheureux évêque
Cautin, accompagne le roi Chram.

--Maudite soit la venue de ce Chram!...--disait Neroweg.--Pour peu que
lui et ses hommes demeurent quelques jours en mon burg, ils vont boire
mon vin, manger toutes mes provisions et peut-être me dérober quelque
pièce de ma vaisselle, qu'il me faudra, pour ce gala royal, sortir de
mes coffres. Ni moi ni mes compagnons nous n'aimons point ces leudes de
cour, qui ont toujours l'air de nous narguer, nous autres campagnards,
parce qu'ils hantent les palais et les villes.

Ainsi disait le comte Neroweg allant, suivi de ses guerriers, à la
rencontre du roi Chram, qui n'était plus, ainsi que sa chevauchée, qu'à
deux portées de trait du fossé dont était ceint le burg.

Combien c'est beau, noble, glorieux, lumineux, un roi chevelu! surtout
quand il a des cheveux, une longue chevelure que le ciseau n'a jamais
touchée, étant l'un des attributs des races royales franques.
Malheureusement, quoique jeune encore, le roi Chram, épuisé par
l'ivrognerie et la débauche, était presque chauve[Q], ce roi
chevelu!... Sa nuque et ses tempes étaient seules garnies de mèches
aussi claires que longues, car elles tombaient jusqu'au milieu de sa
poitrine et de son dos voûté; sa longue dalmatique d'étoffe pourpre,
fendue sur le côté, à la hauteur du genou, cachait à demi l'encolure et
la croupe de son cheval noir; des bandelettes de cuir doré, partant de
la chaussure, se croisaient sur ses chausses étroites et montaient
jusqu'à ses genoux; il appuyait ses souliers éperonnés sur des étriers
dorés; sa longue épée à poignée d'or et à fourreau de toile blanche[R],
était suspendue à son baudrier, superbement brodé; en guise de houssine
il tenait à la main une canne de bois précieux, à pomme d'or ciselé, sur
laquelle, lorsqu'il marchait, ce luxurieux épuisé s'appuyait; il avait
l'air sinistre; il devait ressembler à son royal père, le tueur
d'enfants. À sa droite, cavalcadant aussi hardiment qu'un homme de
guerre, se tenait l'évêque Cautin; il regardait de temps à autre Chram
en sournois, d'un air craintif et haineux, car s'il détestait Chram,
celui-ci n'abhorrait pas moins le saint homme. À la gauche du prince
venait le Lion de Poitiers, ce scélérat endurci, qui, avec Imnachair et
Spatachair, marchant tous deux au second rang, formaient cette trinité
de perdition qui eût perdu Chram s'il n'eût été, ainsi que disent les
prêtres, damné dans le ventre de sa mère. Insolence et luxure, dédain
railleur et froide cruauté, étaient si profondément empreints sur les
traits du Lion de Poitiers, le Gaulois renégat, que sur les os de sa
face, cent ans après sa mort, on devra lire encore: luxure, insolence et
cruauté.

Ces trois seigneurs portaient, selon la mode franque, de riches tuniques
à manches courtes par-dessus leur justaucorps; des chausses étroites et
des bottines de cuir préparé, avec le poil en dessus. Derrière Chram et
ses amis venaient son sénéchal, le comte de ses écuries, son majordome,
son bouteillier et autres premiers officiers, car il avait une maison
royale. Après ces personnages s'avançait sa truste, formée de ses leudes
et antrustions armés en guerre; leurs casques ornés de panaches, leurs
cuirasses, leurs jambards brillants et polis étincelaient aux rayons du
soleil; leurs chevaux fringants piaffaient sous leurs riches caparaçons;
les banderolles de leurs lances flottaient au vent, et leurs boucliers
peints et dorés se balançaient, suspendus à l'arçon de leur selle.
Autant cette suite royale était fringante, autant la troupe des leudes
du comte était misérable, grotesque et piètrement armée; un assez grand
nombre de ses hommes portait des armures, mais incomplètes et rouillées;
d'autres, seulement vêtus de casaques de peaux de bêtes, coiffaient
militairement un casque bossué; d'autres, possesseurs d'une cuirasse,
avaient la tête couverte d'un bonnet de laine; les épées, non moins
rouillées que les cuirasses, étaient, pour la plupart, veuves de leur
fourreau; souvent cet étui guerrier était raccommodé avec des ficelles,
et plus d'un bois de lance tortu sortait brut du taillis avec son
écorce; la plupart des chevaux valaient, pour l'apparence, leurs
cavaliers. Le temps des labours n'étant pas encore venu, bon nombre des
compagnons de Neroweg, faute de chevaux de guerre, enfourchaient des
traîneurs de charrue, bridés avec des cordes. Aussi, foi de Vagre, rien
de plus réjouissant que de voir déjà quels regards envieux et farouches
les leudes du comte jetaient sur la brillante suite de Chram et quels
regards insolents et moqueurs cette fière truste royale jetait sur la
troupe du comte, troupe sauvage et dépenaillée. Derrière les gens de
guerre du prince venaient les pages, les serviteurs et les esclaves à
pied, conduisant des chariots attelés de boeufs ou des chevaux
lourdement chargés, chevaux et chariots que les habitants du pays
traversé par le roi et sa truste, étaient forcés de fournir
gratuitement[S].

Le comte Neroweg s'avança seul, à cheval, vers son royal hôte, qui,
arrêtant aussi sa monture, dit à Neroweg:

--Comte, en allant de Clermont à Poitiers j'ai voulu m'arrêter un ou
deux jours dans ton burg.

--Que ta _gloire_[T] soit la bienvenue dans mon domaine... Il est en
partie composé de terres _saliques_: je les tiens de mon père, qui les
tenait autant de son épée que de la générosité de ton aïeul Clovis...
C'est ton droit de loger, en voyage, chez les comtes et bénéficiers du
roi; c'est pour eux un plaisir de t'accueillir.

--Comte,--dit insolemment le Lion de Poitiers,--ta femme vaut-elle la
peine qu'on la courtise?

--Mon favori qui te demande, à sa manière, si ta femme est belle,--dit
Chram en faisant signe au Gaulois renégat de se modérer,--mon favori, le
Lion de Poitiers est de sa nature fort plaisant.

--Alors, je répondrai au Lion de Poitiers qu'il ne pourra, non plus que
toi, juger si ma femme est belle ou laide, car elle est enceinte et
malade et ne sortira point de chez elle...

--Si ta femme est enceinte,--reprit le lion,--de qui est l'enfant?...

--Comte, ne te fâche pas de ces railleries... Je te l'ai dit, mon ami
est d'un naturel plaisant.

--Chram, je ne m'offenserai donc pas des railleries de ton favori...
Allons au burg.

--Marchons, comte.

L'on s'avance vers le burg et l'on cause.

--Comte, avoue à notre royal maître Chram qu'en tenant ta femme
renfermée tu caches ton trésor de crainte qu'on te le prenne!...

--Mon favori Spatachair, qui te parle de la sorte, Neroweg, est aussi
d'un joyeux esprit.

--Roi, tu choisis des amis très-gais, ce me semble.

--Neroweg, tu nous caches ta femme... c'est ton droit... Nous la
dénicherons... c'est le nôtre... Pour un bon larron, il n'y a pas de
cachette.

--Chram, celui-ci est encore un de tes joyeux amis, sans doute?

--Oui, comte, et des plus joyeux... il se nomme Imnachair.

--Et moi, qui me nomme Neroweg, je demanderai au seigneur Imnachair ce
que fait le larron lorsqu'il a déniché la cachette qu'il cherche?

--Neroweg, ta femme te contera la chose quand nous aurons déniché cette
belle, car nous la dénicherons, aussi vrai que je suis le Lion de
Poitiers!

--Et moi, aussi vrai que je suis comte du roi en ce pays
d'Auvergne,--s'écria Neroweg,--je tuerais un lion comme un renardeau,
comme un chien, si le Lion se voulait donner dans ma demeure des airs de
lion!...

--Oh! oh! comte, tu parles résolument! est-ce cette brillante armée qui
est sur tes talons qui te donne cette audace?--répondit le favori du roi
en montrant du geste les leudes dépenaillés de Neroweg.--Si cette bande
vaut ce qu'elle paraît, nous sommes perdus!

Deux ou trois des leudes du comte qui s'étaient peu à peu rapprochés,
ayant entendu les insolentes railleries des favoris de Chram,
murmurèrent tout haut d'un air farouche:

--Nous n'aimons pas que l'on raille Neroweg!

--Les leudes d'un comte valent bien les leudes royaux!

--Le poli de l'acier ne fait pas sa trempe!

L'un des hommes de Chram se retourna vers ses compagnons, et leur dit en
riant, montrant du bout de sa lance les gens du comte en faisant
allusion à leur grossier équipement:

--Sont-ce là des esclaves de charrue déguisés en guerriers? ou des
guerriers déguisés en esclaves de charrue?

La truste royale répondit à cette plaisanterie par de grands éclats de
rire; déjà de côté et d'autre on se regardait d'un air de défi, lorsque
l'évêque Cautin s'écria:

--Mes chers fils en Christ, moi, votre évêque et père spirituel, je vous
engage au calme et à la paix...

--Comte,--dit gaiement Chram à Neroweg,--défie-toi de ce luxurieux et
hypocrite évêque... Ne le laisse pas, ce bon apôtre, donner seul à seul
les eulogies à ta femme; il lui donnerait les eulogies de la Vénus des
païens, tout saint homme qu'il est!

--Chram, je suis le serviteur du fils de notre glorieux roi Clotaire;
mais comme évêque, j'ai droit à ton respect.

--Tu as raison, puisque aujourd'hui vous autres évêques vous êtes
presque aussi rois et surtout aussi riches que nous autres rois.

--Chram, tu parles de la puissance et de la richesse des évêques en
Gaule... Oublies-tu donc que notre puissance est celle du seigneur Dieu,
et nos richesses le bien des pauvres?...

--Par la peau flasque de toutes les bourses que tu as dégonflées, grosse
belette qui suces le jaune des oeufs et ne laisses aux sots que la
coquille! tu dis cette fois la vérité... Oui, vos richesses sont le bien
des pauvres, ce bien vous l'avez mis dans votre sac!

--Glorieux roi, je t'ai accompagné jusqu'au burg de mon fils en Christ,
le comte Neroweg, pour accomplir l'acte de haute justice que tu sais,
mais non pour laisser railler imprudemment, en ma personne, notre sainte
religion catholique et apostolique.

--Et moi je maintiens que de jour en jour votre puissance et vos
richesses augmentent! J'ai deux filles de ma race, peut-être
verront-elles le pouvoir royal s'amoindrir encore par vos usurpations,
vous évêques, avec qui nous avons partagé notre conquête; vous que nous
avons enrichis, vous de qui nous avons été les hommes d'armes!

--Nos hommes d'armes, à nous, hommes de paix! Tu te trompes, ô roi! nos
seules armes sont nos prédications!...

--Et quand les peuples se moquent de vos prédications, comme ont fait
les Visigoths, ces ariens de Provence et du Languedoc, vous nous envoyez
extirper leur hérésie par le fer et par le feu!

--Et de cela gloire à Dieu!... Les pieux rois franks, dans ces guerres
contre les hérétiques, ont gagné un immense butin, fait triompher
l'orthodoxie et arraché des âmes aux flammes éternelles, en les ramenant
au giron de la sainte Église.

Celui qui eût assisté à ce souper de la villa épiscopale, où l'évêque
avait convié Neroweg, n'aurait pas reconnu Cautin. Ce saint homme, tête
à tête avec le comte, stupide, brutal et aveugle croyant, ne recherchait
point la dignité dans son langage; mais en présence de Chram, effronté
railleur qu'il détestait, il sentait le besoin d'imposer, par ses
paroles et par son attitude, le respect et la crainte, sinon au prince
et à ses favoris, aussi impudents que lui, du moins à leur suite,
beaucoup plus dévotieuse; puis, autre grave appréhension pour Cautin et
pour sa bourse, il craignait fort que l'audacieux exemple de Chram et de
ses amis ne vînt altérer la naïve et fructueuse crédulité de Neroweg,
dont Cautin tirait un parti si profitable en cultivant et exploitant la
peur du diable dont était possédé son fils en Dieu. Du coin de l'oeil
l'évêque voyait le comte sournoisement écouter, d'un air à la fois
satisfait et effrayé, les insolentes railleries de Chram, se demandant
sans doute si lui, Neroweg, n'était pas bien sot de croire à la
puissance miraculeuse de l'évêque et de payer si cher les absolutions de
ce patron. Cautin, en homme habile, voulut frapper un grand coup.
Habitué à observer les signes précurseurs des orages, si fréquents et si
subits dans les pays de montagnes, il se servait, ainsi que tant
d'autres prêtres, de ses connaissances atmosphériques pour épouvanter
les simples[U]; le prélat remarquait donc depuis quelque temps une nuée
noire, qui d'abord à peine visible et formée sur la cime d'un pic à
l'extrême horizon, s'approchant rapidement, devait bientôt s'étendre et
obscurcir le ciel et le soleil, encore radieux; aussi Cautin, à une
nouvelle insolence de Chram sur les fourberies épiscopales, répondit en
tâchant de calculer et de mesurer la longueur de sa réplique sur la
marche de l'orageuse nuée qui s'avançait:

--Ce n'est point à un serviteur indigne, à un humble ver de terre comme
moi de défendre en ce moment l'Église du seigneur Dieu; il a sa grâce et
ses miracles pour convaincre les incrédules, ses châtiments célestes
pour punir les impies; aussi, malheur à qui oserait ici, à la face de ce
soleil qui brille en ce moment sur nos têtes d'un si vif éclat,--ajouta
l'évêque d'une voix de plus en plus retentissante,--malheur à qui
oserait, à la face du Tout-Puissant qui nous voit, nous entend, nous
juge et nous châtie; malheur à qui oserait insulter à sa Divinité dans
la personne sacrée de ses évêques! oui, y a-t-il ici quelqu'un qui
l'ose?--continua Cautin d'une voix menaçante;--y a-t-il ici quelqu'un,
roi, seigneur, guerrier ou esclave, qui ose outrager la majesté divine?

--Il y a ici moi, le Lion de Poitiers, qui te dis ceci à toi, Cautin,
évêque de Clermont: Tu vois bien cette houssine? je le la casserai sur
le dos, saint homme, si tu ne cesses de parler avec tant d'insolence.

Foi de Vagre, ce Lion de Poitiers, ce Gaulois renégat, avait parfois du
bon; mais ses hardies paroles firent frémir l'assistance, la truste
royale comme les leudes du comte... Il paraissait monstrueux à ces bons
catholiques de casser une houssine sur le dos d'un évêque, eût-il, à
l'instar de Cautin, enfermé son prochain tout vivant dans le sépulcre
d'un mort. Une stupeur profonde succéda à la menace du Lion de Poitiers;
Chram lui-même parut effrayé de l'audace de son favori... Cautin, d'un
coup d'oeil, vit tout cela; aussi s'écria-t-il, feignant une sainte
horreur en s'adressant au Lion, qui, d'un air de défi, brandissait
toujours sa houssine:

--Malheureux impie, aie pitié de toi-même... le Seigneur Dieu a entendu
ton blasphème... Vois, le ciel s'obscurcit, le soleil se couvre de
ténèbres! vois ces signes précurseurs du courroux céleste!... À genoux,
chers fils! à genoux! votre père en Dieu vous l'ordonne... Priez pour
apaiser le courroux de l'Éternel soulevé par un épouvantable
blasphème!...

Et Cautin descendit précipitamment de cheval; mais il ne s'agenouilla
pas: debout et les mains levées vers le ciel, comme un prêtre officiant
à l'autel, il semblait conjurer la colère céleste.

À la voix de l'évêque, les esclaves et les serviteurs de Chram, effrayés
des approches de cet orage inattendu, se jetèrent à genoux; la plupart
des hommes de sa truste sautèrent à bas de leurs montures, et
s'agenouillèrent aussi, non moins épouvantés que les autres, à la vue du
soleil presque subitement obscurci au moment où le Lion de Poitiers
avait menacé l'évêque de sa houssine... Neroweg, l'un des premiers à
genoux, se frappait la poitrine; mais Chram, ses favoris et quelques-uns
de ses antrustions restèrent à cheval, semblant hésiter, par orgueil, à
obéir aux ordres de l'évêque... Alors celui-ci, d'un geste impérieux et
d'un accent menaçant, s'écria:

--À genoux! ô roi! Le roi n'est pas plus que l'esclave devant l'oeil du
Tout-Puissant... le roi, comme l'esclave, doit courber le front devant
l'Éternel pour apaiser son courroux... À genoux donc, ô roi! à genoux,
toi et tes favoris!...

--Oses-tu me commander, à moi?--s'écria Chram le visage pâle de rage,
voyant la pieuse soumission de ses hommes aux ordres de l'évêque.--Qui,
de toi ou de moi fils de roi, est ici le maître, prêtre insolent?...

Un superbe éclat de tonnerre ferma la bouche de Chram et servit à
souhait la fourberie de Cautin, qui reprit:

--À genoux, roi!... n'entends-tu pas la foudre du ciel, cette voix
grondante du Tout-Puissant irrité?... Veux-tu attirer sur nous tous une
pluie de feu? Ô Seigneur Dieu, ayez pitié de nous! éloignez de nous ces
cataractes de lave ardente que, dans votre colère contre les impies,
vous allez faire pleuvoir sur eux, et peut-être aussi sur nous, pauvres
pécheurs... car les plus purs ne peuvent se dire irréprochables devant
votre majesté, ô Seigneur! mais du moins nous sommes humbles et
repentants... Ayez pitié de nous, ô Tout-Puissant!...

Plusieurs nouveaux coups de tonnerre, accompagnés d'éclairs
éblouissants, portèrent à son comble l'épouvante de la suite de Chram;
lui-même, malgré son audace et sa superbe, ressentit quelque crainte;
cependant son orgueil répugnait encore à se soumettre aux ordres de
l'évêque, lorsque des murmures, d'abord sourds, puis menaçants,
s'élevèrent parmi sa truste et ses esclaves.

--À genoux, notre roi... à genoux!...

--Nous ne voulons pas, si petits que nous sommes, être brûlés par le feu
du ciel à cause de ton impiété et de celle de tes favoris.

--À genoux, notre roi... à genoux!... Obéis à la parole du saint
évêque... c'est le Seigneur qui nous parle par sa bouche...

--À genoux, roi... à genoux!...

Chram céda... il craignit l'irritation de son entourage, et surtout de
donner un exemple public de rébellion contre les évêques, dont la
toute-puissance abrutissante venait si bien en aide à la conquête.
Chram, maugréant et blasphémant entre ses dents, descendit donc de
cheval, faisant signe à ses deux favoris, Imnachair et Spatachair, qui
lui obéirent, de l'imiter et de se mettre, comme lui, à genoux.

Seul, à cheval, et dominant cette foule craintive agenouillée, le Lion
de Poitiers, le front intrépide, la lèvre sardonique, bravait les
roulements du tonnerre qui redoublait de fracas.

--À genoux!--crièrent les voix de plus en plus irritées,--à genoux, le
Lion de Poitiers!...

--Notre roi Chram s'agenouille, et cet impie, cause de tout le mal par
ses menaces sacriléges à l'égard du saint évêque, refuse seul d'obéir...

--Ce blasphémateur va attirer sur nous un déluge de bitume et de feu...

--Mes fils, mes chers fils!--s'écria Cautin, seul debout, comme le Lion
de Poitiers était seul à cheval,--préparons-nous à la mort! un seul
grain d'ivraie suffit à corrompre un muid de froment... un seul pécheur
endurci va peut-être causer notre mort, à nous autres justes...
Résignons-nous, mes chers fils... que la volonté de Dieu soit faite...
peut-être nous ouvrira-t-il son saint paradis!

La foule épouvantée fit entendre des cris de plus en plus courroucés
contre le Lion de Poitiers; et Neroweg, qui gardait rancune à cet
insolent de ses impudiques plaisanteries sur Godégisèle, se leva à demi,
tira son épée, et s'écria:

--À mort l'impie! son sang apaisera la colère de l'Éternel!...

--Oui, oui... à mort!--crièrent une foule de voix furieuses, à peine
dominées par les retentissements de la foudre, rendus plus formidables
encore par l'écho des montagnes.

Le ciel semblait véritablement en feu, tant les éclairs se succédaient,
rapides, enflammés, éblouissants... Les plus braves tremblaient, le roi
Chram lui-même regrettait d'avoir raillé l'évêque... Aussi, voyant le
Lion de Poitiers, toujours imperturbable, répondre par un geste de
dédain aux menaces de Neroweg et aux cris furieux de la foule, il dit à
son favori:

--Descends de cheval et agenouille-toi... sinon, je te laisse
massacrer... Jamais je n'ai vu pareil orage!... Tu as eu tort de menacer
l'évêque de ta houssine, et moi de le railler... le feu du ciel va
peut-être tomber sur nous...

Le Lion de Poitiers rugit de rage; mais, prévoyant le sort qu'une plus
longue résistance lui devait attirer, il céda, en grinçant des dents,
aux ordres de Chram, descendit de cheval après une dernière hésitation,
et tomba à genoux en montrant le poing à Cautin... Alors l'évêque,
jusque-là toujours debout au-dessus de cette foule frappée de terreur et
de respect, jeta un regard de triomphant orgueil sur Chram, ses favoris,
ses leudes, ses serviteurs, ses esclaves, tous agenouillés, et se dit,
savourant sa victoire:

--Oui, roi, les évêques sont plus rois que toi! car te voici à mes
pieds, le front dans la poussière...

Puis il s'agenouilla lentement en s'écriant d'une voix éclatante:

--Gloire à toi. Seigneur! gloire à toi!... L'impie rebelle, saisi d'une
sainte terreur, abaisse son front superbe... Le lion dévorant est
devenu, devant ta majesté divine, plus craintif que l'agneau... Apaise
ta juste colère, ô Seigneur! aie pitié de nous tous, agenouillés ici
devant toi... dissipe les ténèbres qui obscurcissent le ciel... éloigne
la nuée de feu que l'endurcissement d'un pécheur avait attirée sur nos
têtes... daigne ainsi manifester, ô Tout-Puissant! que la voix de ton
serviteur indigne, l'évêque Cautin, est montée jusqu'à toi... jusqu'à
toi, qui, grâce à un ineffable miracle, as dernièrement permis à ton
_oint_ de contempler ta face éblouissante au milieu de tes séraphins et
de tes anges et archanges!...

Le prélat dit encore beaucoup d'admirables choses, mesurant et graduant
ses actions de grâces et de merci sur l'apaisement progressif de
l'orage, de même qu'à son approche il avait gradué ses paroles
menaçantes; aussi l'habile homme termina-t-il son discours aux sourds
roulements d'un tonnerre lointain: derniers grondements, disait-il, de
la voix courroucée de l'Éternel enfin calmé dans sa colère... Après
quoi, le ciel s'éclaircit, les nuages se dissipèrent, le soleil de juin
rayonna de tout son éclat, et la truste royale, aussi rassérénée que le
ciel, se mit en marche vers le burg, chantant à pleine poitrine:

«--Gloire! gloire éternelle au Seigneur!...

»--Gloire! gloire à notre bienheureux évêque!...

»--Il a détourné de nous, par un miracle, le feu du ciel...

»--L'impie a courbé son front rebelle...

»--Gloire! gloire au Seigneur!...»

Pendant que les esclaves de Chram conduisaient les chevaux à l'écurie,
que d'autres plaçaient, sous une vaste grange à demi remplie de
fourrage, les chariots et les bâts, encore chargés de leurs fardeaux,
ses leudes buvaient et mangeaient en hommes qui voyagent depuis l'aube.
Chram ayant, ainsi que ses favoris, fait honneur au repas du comte, lui
dit:

--Mène-moi dans un endroit où nous puissions parler en secret. Tu dois
avoir une chambre où tu gardes tes trésors? allons-y...

Neroweg se gratta l'oreille sans répondre; se souciant peu sans doute
d'introduire dans ce sanctuaire le fils de son roi. Chram, voyant
l'hésitation du comte, reprit:

--S'il y a dans ton burg un endroit plus retiré que ta chambre aux
trésors, peu m'importe... Allons chez ta femme si tu veux.

--Non... non... viens dans ma chambre aux trésors... Permets seulement
que je donne quelques ordres afin que tes gens ne manquent de rien.

Neroweg, tirant alors à l'écart l'un de ses leudes, lui dit:

--Bertefred et toi, Ansowald, bien armés tous deux, vous resterez à la
porte du réduit où je vais entrer avec ce Chram... Tenez-vous prêts à
accourir à mon premier appel.

--Que crains-tu?

--La race du glorieux Clovis a beaucoup de goût pour le bien d'autrui,
et quoique mes coffres soient fermés à triple serrure et bardés de fer,
j'aime autant à vous savoir, toi et Bertefred, derrière la porte.

--Nous y serons.

--Dis, de plus, à Rigomer et à Bertéchram de se tenir, armés aussi, à la
porte du gynécée; qu'ils frappent sans merci ceux qui tenteraient de
s'introduire auprès de Godégisèle, et appellent à l'aide... Je me défie
du Lion de Poitiers, audacieux sacrilége qui ce matin a osé braver le
feu du ciel, attiré sur nous par ses impiétés... Les deux autres favoris
de Chram ne me semblent ni moins païens ni moins luxurieux que ce lion
farouche; je les crois, à eux trois, capables de tout... comme leur
royal maître... As-tu compté le nombre des gens armés qui accompagnent
ce Chram?

--Il n'a amené ici que la moitié de ses leudes... de ses antrustions,
comme s'appellent ces hautains qui semblent nous dédaigner, nous autres,
parce qu'ils sont les _fidèles_ du fils d'un roi... Ne les valons-nous
pas?... quoique leur peau soit tarifée à six cents sous d'or de
_Wirgelt_ et la nôtre à deux cents sous seulement[V].

--Tout à l'heure,--ajouta Bertéchram,--ils avaient l'air de manger du
bout des dents et de regarder au fond des pots, pour s'assurer s'ils
étaient propres... Ils se moquaient de notre vaisselle de terre et
d'étain...

--Oui, oui... pour que je sorte ma vaisselle d'or et d'argent, afin de
m'en dérober quelque pièce.

--Tiens, Neroweg, il pourra couler du sang d'ici à ce soir, si ces
insolents nous continuent leurs dédains.

--Heureusement nous tes leudes, les hommes de pied et les esclaves que
l'on pourrait armer, nous sommes aussi nombreux que les hommes de Chram.

--Allons, allons, mes bons compagnons, ne vous échauffez pas, chers
amis... Si l'on se querelle à table on cassera la vaisselle, et il me
faudra la remplacer.

--Neroweg, l'honneur passe avant la vaisselle.

--Certainement; mais il est inutile de provoquer les disputes...
Tenez-vous seulement sur vos gardes, et que l'on veille à la porte du
gynécée.

--Ce que tu demandes sera fait.

Quelques instants après, le roi Chram et le comte se trouvaient seuls
dans la chambre des trésors.

--Comte, quelle est la valeur des richesses renfermées dans ces coffres?

--Oh! ils contiennent peu de chose, très-peu de chose... Ils sont fort
grands, parce que, ainsi que nous disons en Germanie: «Il est toujours
bon de se précautionner d'un grand pot et d'un grand coffre...» mais ils
sont presque vides...

--Tant pis, comte... Je voulais doubler, tripler, quadrupler peut-être
la valeur qu'ils renferment.

--Tu veux railler?

--Comte, je désire augmenter au delà de tes espérances ta puissance et
tes richesses... Je te le jure par l'indivisible Trinité!

--Alors je te crois, car après le miracle de ce matin tu n'oserais, en
te jouant d'un serment si redoutable, risquer d'attirer sur ma maison le
feu du ciel... Mais pourquoi désires-tu me rendre si puissant et si
riche?...

--Parce qu'à cela, moi, j'ai intérêt.

--Tu me persuades.

--Veux-tu avoir des domaines égaux à ceux du fils du roi?

--Je le voudrais.

--Veux-tu avoir, au lieu de ces coffres à moitié vides, dis-tu, cent
coffres regorgeant d'or, de pierreries, de vases, de coupes, de patères,
de bassins, d'armures, d'étoffes précieuses?

--Je le voudrais, certes, oh! je le voudrais!

--Au lieu d'être comte d'une ville de l'Auvergne, veux-tu gouverner
toute une province, être enfin aussi riche et aussi puissant que tu peux
le désirer?

--Tu me jures, par l'indivisible Trinité, que tu parles sérieusement?

--Je te le jure!

--Tu me le jures aussi par le grand Saint-Martin, à qui j'ai une
dévotion particulière?

--Je te jure, aussi, comte, par le grand Saint-Martin, que mes offres
sont très-sérieuses.

--Alors, explique-toi.

--Mon père Clotaire, à cette heure, guerroie hors de la Gaule contre les
Saxons... Je veux profiter de cela pour me faire roi à la place de mon
père... Plusieurs ducs et comtes des contrées voisines sont entrés dans
mon projet... Seras-tu pour ou contre moi?

--Et tes frères _Charibert_, _Gontran_, _Chilperik_ et _Sigibert_? ils
ne te laisseront pas le royaume de ton père à toi tout seul?

--Je ferai tuer mes frères...

--Par qui?

--Tu le sauras plus tard.

--Chram, ce sont là, vois-tu, de ces choses qu'il faut accomplir
soi-même... pour être assuré qu'elles réussissent...

--Tu dis cela, comte, à cause de ton frère Ursio tué de ta main...

--Notre grand roi Clovis, ton aïeul, et ses fils ne se sont-ils pas
toujours ainsi eux-mêmes, et selon leur besoin, défaits de leurs plus
proches parents? D'ailleurs je peux parler sans crainte du meurtre
d'Ursio... moi, j'en suis absous... j'ai payé...

--Tu as gardé l'héritage?

--J'en ai abandonné au moins un quart à l'Église et à mon patron,
l'évêque Cautin, pour racheter le meurtre...

--Tu y gagnes toujours les trois quarts de l'héritage.

--Tiens! si je n'avais pas dû gagner à la mort d'Ursio, je ne l'aurais
pas tué... je ne lui en voulais pas...

--Et moi, je n'en veux pas non plus à mes frères... seulement je désire
être seul roi de toute la Gaule... Ainsi, comte, réponds, veux-tu
t'engager, par serment sacré, à combattre pour moi à la tête de tes
hommes? je m'engagerais, par un serment pareil, à te faire duc d'une
province à ton choix et à t'abandonner les biens, les trésors, les
esclaves, les domaines du plus riche des seigneurs qui auront tenu pour
mon père contre moi...

--Enfin, roi, tu veux que je te promette, en mon nom et en celui de mes
leudes et de mes hommes, que nous _obéirons à ta bouche_, ainsi que nous
disons en Germanie?

--Oui, telle est ma demande.

--Mais ton père? mais ton père?...

--Déjà sa truste, avant la guerre contre les Saxons, a failli le
massacrer... sais-tu cela?

--Le bruit en est venu jusqu'ici.

--Mon projet est donc de faire tuer mes frères, de dire que mon père est
mort pendant sa guerre contre les Saxons, et de me faire roi de la Gaule
à sa place[X]...

--Mais lorsqu'il reviendra de Saxe avec son armée?

--Je le combattrai, et je le tuerai si je peux... N'a-t-il pas tué ses
neveux et pillé les trésors de son frère Clodomir?...

--Je ne te blâme point en ceci... je pense à ce qui peut m'advenir, à
moi...

--À toi, comte?

--Si dans ta guerre contre ton père tu as le dessous, et que je m'en
sois mêlé, de cette guerre... il m'arrivera malheur... Je serai
dépouillé comme traître des terres que je tiens à _bénéfices_; il ne me
restera que mes terres SALIQUES...

--Voudrais-tu gagner sans risquer d'enjeu?

--Je préférerais cela de beaucoup... Mais écoute, Chram; que les comtes
et ducs du Poitou, du Limousin, de l'Anjou, prennent parti avec toi
contre ton père, alors moi et mes hommes nous _obéirons à ta bouche_...
mais je ne me déclarerai pour ta cause que lorsque les autres se seront
ouvertement déclarés en armes les premiers...

--Tu veux jouer à coup sûr?

--Oui, je veux risquer peu pour gagner beaucoup...

--Soit... alors échangeons nos serments.

--Attends, roi...

--Que vas-tu faire? pourquoi ouvrir ce coffre?... Laisse donc du moins
le couvercle relevé, que je voie tes trésors...

--Je t'assure qu'il n'y a presque rien là dedans, et le peu qu'il y a
craint fort la poussière.

--Par ma chevelure royale! je n'ai de ma vie vu plus magnifique boîte à
Évangile que celle que tu viens de tirer de ce coffre... ce n'est qu'or,
rubis, perles et escarboucles... Où as-tu pillé cela?

--Dans une villa de Touraine: le cahier d'Évangile qui est dedans est
tout écrit en lettres d'or...

--C'est la boîte qui est superbe... j'en suis ébloui...

--Roi, nous allons nous engager par serment sur cet Évangile à tenir nos
promesses...

--J'y consens... Or donc, sur les saints Évangiles que voici, moi,
Chram, fils de Clotaire, je jure, au nom de l'indivisible Trinité et du
grand Saint-Martin, je jure, selon la formule consacrée en Germanie,
«que si toi, Neroweg, comte de la ville de Clermont en Auvergne, toi et
tes leudes, qui regardiez autrefois du côté du roi mon père, vous voulez
maintenant vous tourner vers moi, Chram, me proposant de m'établir roi
sur vous, et que je m'y établisse, je te ferai duc d'une grande province
à ton choix, et te donnerai les domaines, maisons, esclaves et trésors
du plus riche des seigneurs qui auront tenu pour mon père contre moi...»

«--Et moi, Neroweg, comte de la ville de Clermont en Auvergne, je jure
sur les Évangiles que voici, je jure, au nom de l'indivisible Trinité et
du grand Saint-Martin, que si les comtes et ducs du Poitou, du Limousin
et de l'Anjou, au lieu de regarder comme autrefois du côté de ton père,
se tournent ouvertement vers toi, et en armes, te proposant de t'établir
roi sur eux, je me tournerai aussi vers toi, Chram, moi et mes hommes,
pour que tu t'établisses roi sur nous. Que je sois voué aux peines
éternelles, moi, Neroweg, si je manque à mon serment!...»

--Que je sois voué aux peines éternelles, moi, Chram, si je manque à mon
serment!...

--C'est juré...

--C'est juré...

--Maintenant, comte, laisse-moi examiner de plus près cette magnifique
boîte à Évangile...

--Excuse-moi... cette boîte craint terriblement la poussière...

--Comte, je n'ai vu personne de comparable à toi pour ouvrir et fermer
prestement un coffre...

--C'est toujours afin que la poussière n'y entre point.

--À cette heure, autre chose... Notre serment nous lie, je peux te
parler sans détour... Il faut d'abord que je fasse mourir mes quatre
frères, Gontran, Sigibert, Chilperik et Charibert.

--Le glorieux Clovis, ton aïeul, procédait toujours de cette façon
lorsqu'il jugeait bon de joindre à ses possessions un royaume ou un
héritage; il préférait tuer d'abord... et prendre ensuite.

--Mon père Clotaire aussi professait cette opinion; il commençait par
tuer les enfants de son frère Clodomir, afin de s'emparer ensuite de
leur héritage.

--D'autres, comme ton oncle Théodorik, prenaient d'abord et tuaient
ensuite... C'était mal avisé... on dépouille plus facilement un mort
qu'un vivant...

--Comte, tu as la sagesse de Salomon; mais moi, je ne peux pas tuer mes
frères moi-même...

--Tu ne peux pas... et pourquoi ne peux-tu pas?

--Deux d'entre eux sont très-vigoureux; moi, je suis faible et usé; et
puis ils ne me feraient pas l'occasion de bonne grâce; ils se défient de
moi.

--Il est vrai que mon frère Ursio n'avait pas de moi la moindre
défiance... Il était si jeune encore!

--J'ai déjà trois hommes déterminés à ces meurtres: ce sont des hommes
sur qui je peux compter... il m'en faut un quatrième.

--Où le trouver?

--Ici...

--Dans mon burg?

--Oui, peut-être...

--Explique-toi...

--Sais-tu pourquoi l'évêque Cautin, qui ne m'aime guère, m'accompagne?

--Je l'ignore...

--C'est que l'évêque a grand'hâte de juger, de condamner et de voir
supplicier les Vagres et leurs complices, qui sont prisonniers dans
l'ergastule de ce burg... et de voir surtout rôtir l'évêchesse comme
sorcière...

--Je ne te comprends pas, Chram. Ces scélérats et les deux femmes, leurs
complices, doivent être, lorsqu'ils seront guéris, et ils le sont,
conduits à Clermont pour y être jugés par la curie.

--D'après des bruits très croyables, qui nous sont parvenus, l'évêque
craint, non sans raison, que la populace de Clermont ne se soulève pour
délivrer ces bandits lorsqu'ils arriveront dans la cité; les noms de
l'ermite laboureur et de Ronan le Vagre sont chers à la race esclave et
vagabonde; elle se pourrait révolter pour arracher ces maudits au
supplice... tandis qu'ici, dans le burg, il n'y a rien à craindre de
pareil.

--Cette rebellion peut être à redouter, en effet, de la populace de
Clermont.

--J'ai donc promis à l'évêque Cautin que si tu y consentais, moi, Chram,
roi pour mon père en Auvergne (en attendant que je sois roi par moi-même
de toute la Gaule), j'ordonnerais que ces criminels soient jugés,
condamnés et suppliciés ici dans ton burg, devant ton mâhl justicier...

--Si mon bon patron l'évêque Cautin est de cet avis, je le partage...
Autant que lui je me promets de jouir de ce supplice... et je donnerais,
je crois, vingt sous d'or, plutôt que de voir ces scélérats échapper à
la mort, ce qui pourrait arriver, si la vile populace de Clermont se
soulevait en leur faveur... Mais quel rapport ceci a-t-il avec le
meurtre de tes frères?

--Tu m'as dit que ce Ronan le Vagre était guéri de ses blessures?

--Oui.

--C'est un homme résolu?

--Un démon... Le diable prend souvent la figure de ce Vagre, m'a dit mon
patron.

--Crois-tu que si l'on disait à ce démon, après qu'il aura été condamné
à un supplice terrible: «Tu auras ta grâce, à la condition d'aller tuer
ensuite quelqu'un... et le meurtre accompli, vingt sous d'or de
profit...» il refuserait cette offre? Dis, quel Vagre la refuserait?...

--Chram, cet endiablé Ronan et sa bande ont tué neuf de mes plus
vaillants leudes; ils ont pillé, incendié la villa de l'évêque, et il
faut que je la reconstruise à mes frais, selon que l'a dit l'Éternel de
sa propre bouche... Or, aussi vrai que le grand Saint-Martin est au
paradis, ce Vagre n'échappera pas au supplice dû à ses crimes!...

--Qui te dit le contraire?

--Tu parles de lui faire grâce pour...

--Mais, peu clairvoyant Neroweg, le meurtre accompli, au lieu de compter
au Vagre vingt sous d'or... on lui compte cent coups de barre de fer sur
les membres, après quoi on l'écartelle ou on le coupe en quartiers...
Ah! cela te fait rire...

--Hi... hi!... oui, cela me rappelle les baudriers et les colliers de
faux or, dont ton aïeul, le grand Clovis, paya un jour ses complices,
hi... hi... lors du meurtre des deux Ragnacaire, hi, hi... Ce Vagre
croira recevoir vingt sous d'or, et il recevra cent coups de barre de
fer... hi! hi!...

--Les hommes déterminés sont rares; si ce Vagre mène l'affaire à bonne
fin pour sa part, avant huit jours mes quatre frères sont tués... et
leur mort assure la réussite de mes projets... Ton intérêt comme le mien
est de nous servir de ce Vagre...

--Mais l'évêque, qui exprès vient ici pour jouir du supplice de ce
bandit; l'évêque, qui ne sait pas nos projets, ne consentira pas à
accorder la grâce de ce Ronan.

--Cautin se consolera de la fuite du Vagre en voyant rôtir l'évêchesse,
et supplicier l'ermite laboureur, qu'il exècre non moins que le Vagre...

--Et si le Vagre promet de tuer et qu'il ne tue pas?

--Et les vingt sous d'or qu'il croira recevoir après le meurtre?...

--C'est juste... mais sa fuite, comment la favoriser?

--Tu peux assembler ton mâhl dans deux heures?

--Oui.

--Le jugement et la condamnation aujourd'hui, le supplice demain...
d'ici à demain il nous reste la nuit... Pendant le sommeil de l'évêque
tu feras sortir le Vagre de l'ergastule; on le conduira près de
Spatachair, mon favori... le reste me regarde... et demain nous dirons à
l'évêque: Le Vagre s'est enfui...

--Hi... hi!...

--De quoi ris-tu?

--Ce Vagre, qui croira recevoir vingt sous d'or, et il recevra... hi!
hi!... cent coups de barre de fer sur les membres, après quoi il sera
écartelé... hi! hi! hi!...

--Tu le vois, comte, ta vengeance n'y perdra rien, et nos projets seront
assurés; car si je ne trouvais pas au plus tôt un quatrième homme
déterminé comme ce Vagre, il me resterait toujours un frère, et un
frère, aussi bien que quatre, peut prétendre au royaume de mon père...
Réponds, sommes-nous d'accord pour la fuite du Vagre?

--Oui, oui... et puis cette idée des cent coups de barre de fer... hi!
hi! hi!...

--Ainsi ton mâhl sera dans deux heures assemblé?

--Dans deux heures il le sera.

--Adieu, Neroweg, comte de la ville de Clermont... mais au revoir, duc
de Touraine ou d'Anjou et l'un des plus riches, des plus puissants parmi
les seigneurs franks, fait tel par l'amitié de Chram, roi de toute la
Gaule!...

Le soleil baisse, la nuit s'approche: un homme à barbe et à cheveux
gris, âgé de cinquante-huit à soixante ans, mais aussi alerte et
vigoureux que dans la maturité de l'âge, portant la saie gauloise, un
bissac sur ses épaules, bonnet de fourrure et chaussures poudreuses,
vient de la forêt; il s'avance sur la route qui conduit au burg du comte
Neroweg. Cet homme à barbe grise semble être un de ces bateleurs qui,
dans les villes et les villages, montrent des animaux. Sur son dos, il a
une cage où est enfermé un singe, et, au moyen d'une longue et forte
chaîne de fer, il conduit un ours de belle taille, qui paraît d'ailleurs
un paisible compagnon de route; il suit son maître aussi docilement
qu'un chien. Le bateleur s'arrête un instant au sommet de ce chemin
montueux, d'où l'on découvre la plaine et la colline où est bâti le
burg; à ce moment, deux esclaves à tête rasée, courbés sous le poids
d'un lourd fardeau, suspendu à une rame de bateau, dont chaque extrémité
repose sur l'une de leurs épaules, s'avancent par un sentier, qui, à
quelques pas de là, coupe et rejoint la route suivie par le bateleur; il
hâte alors le pas afin de rejoindre les esclaves; mais ceux-ci, peu
rassurés sans doute à la vue de l'ours qui suit son maître, s'arrêtent
court.

--Mes amis, n'ayez pas peur, mon ours n'est point méchant; il est fort
apprivoisé.

L'appelant alors tout en raccourcissant sa chaîne:

--Viens ici près de moi, Mont-Dore!

À cet ordre, l'ours répondit en s'approchant et s'asseyant modestement
sur son train de derrière; puis il leva d'un air soumis la tête vers son
maître, qui, debout devant lui, le cachait à demi aux esclaves...
Ceux-ci, rassurés, reprirent leur marche et firent quelques pas au
devant du bateleur, demeurant cependant, par prudence, à une certaine
distance de lui et de son ours.

--Mes amis, quelle est cette grande demeure que l'on voit là-bas,
enceinte d'un fossé?

--C'est le burg du comte Neroweg, notre maître.

--Est-il au burg, aujourd'hui?

--Il y est en grande et royale compagnie.

--En royale compagnie?

--Chram, le fils du roi des Franks, y est arrivé ce matin avec sa
truste; nous venons de l'étang pêcher cette charge de poissons pour le
souper de ce soir.

--Aussi vrai que j'ai la barbe grise, voilà une bonne aubaine pour un
pauvre homme comme moi... je pourrai divertir ces nobles seigneurs en
leur montrant mon ours et mon singe... Croyez-vous, mes enfants, qu'on
me laissera entrer au burg?

--Oh! nous ne savons... aucun étranger ne passe ordinairement le fossé
du burg sans l'ordre du seigneur comte; il est très-défiant, et le pont
gardé durant le jour est retiré chaque soir.

--Cependant, cet hiver, il est aussi venu un montreur de bêtes, et le
seigneur comte s'est amusé à les voir.

--Alors, il ne refusera pas ce soir d'offrir un pareil divertissement à
son royal hôte...

--Il se peut... En ce cas l'amusement de ce soir aidera ces seigneurs à
attendre l'amusement de demain.

--Lequel?

--Le supplice des quatre condamnés d'aujourd'hui: Ronan le Vagre,
l'ermite laboureur, moine renégat en Vagrerie; une petite esclave, leur
complice, et l'évêchesse, une damnée sorcière, autrefois la femme de
notre bienheureux évêque Cautin.

--Ah! l'on a pris des Vagres par ici, mes amis?... Et ils ont été
condamnés aujourd'hui?

--Le mâhl s'est assemblé tantôt, le fils du roi et notre saint évêque y
assistaient... Ronan le Vagre et l'ermite ont été d'abord mis à la
torture...

--Ils refusaient donc d'avouer qu'ils avaient couru la Vagrerie?

--Non... Ronan le maudit s'en vantait, au contraire.

--Alors, pourquoi la torture?

--C'est ce que disait le fils du roi; il ne voulait pas la torture pour
Ronan le Vagre; il s'y opposait de toutes ses forces.

--Mais notre saint évêque a prétendu qu'une vérité arrachée par la
torture était plus certaine, puisque c'était comme le jugement de
Dieu... Alors personne n'a osé aller contre la volonté du saint homme.

--Aussi l'on a plongé, par son ordre, les pieds du Vagre et de l'ermite
dans l'huile bouillante... et ils ont avoué une seconde fois.

--Puis on a été obligé de les porter dans l'ergastule, car ils ne
pouvaient plus marcher.

--Et demain on les transportera sur le lieu du supplice, qui sera,
dit-on, terrible!... mais jamais assez terrible pour expier les crimes
de Ronan le Vagre...

--Qu'a-t-il donc fait, mes amis?

--N'a-t-il pas, le sacrilége! à la tête de sa bande, incendié, pillé la
villa épiscopale de notre bienheureux évêque Cautin...

--Comment, mes amis, Ronan le Vagre... cet impie aurait osé commettre un
pareil crime? Et les femmes, est-ce qu'on les a aussi mises à la
torture?

--La petite esclave Vagredine est encore quasi mourante d'une blessure
qu'elle s'est faite en voulant se tuer, lorsqu'elle a vu les Vagres
exterminés.

--Quant à l'évêchesse, on allait commencer sa torture, lorsque notre
saint évêque a dit: «Il faut se donner garde d'affaiblir la sorcière,
peut-être elle ne résisterait pas à la douleur, et il vaut mieux qu'elle
reste en pleine santé, afin qu'elle ne perde rien des tourments de
demain.»

--Votre évêque est très-judicieux, mes amis... et où ces scélérats
attendent-ils la mort?

--Dans le souterrain du burg.

--Toute fuite leur est, j'espère, impossible, à ces damnés?

--D'abord Ronan le Vagre et l'ermite laboureur seraient libres, qu'ils
ne pourraient faire un pas à cause des suites de leur torture.

--J'oubliais cela, mes amis.

--Et puis, l'ergastule est construit en briques et en ciment romain
aussi dur que roche; cette cave est fermée par une grille de fer à
barreaux gros comme le bras, et toujours gardée par une troupe d'hommes
armés.

--Grâce à Dieu, il n'est pas possible, mes amis, que ces maudits
échappent à leur supplice... Je vois que vous n'êtes pas de ces mauvais
esclaves, assez nombreux, dit-on, qui prennent parti pour les Vagres.

--Les Vagres sont des démons, nous voudrions les voir torturer jusqu'au
dernier; ce sont les ennemis des évêques, nos bons pères, et des Franks,
nos seigneurs.

--Votre maître est donc humain pour vous?

--Il est d'autant meilleur maître, nous a dit son clerc, qu'il nous fait
plus souffrir, puisque la souffrance ici-bas nous assure le paradis...

--Vous ne pouvez, mes enfants, manquer de faire ainsi votre salut...
J'espère que tous vos compagnons du burg sont, comme vous, résignés à
leur sort?

--Il est des impies partout... Plusieurs d'entre nous iraient, s'ils
pouvaient, courir la Vagrerie; ils ne respectent pas nos saints évêques,
haïssent nos seigneurs les Franks, et se révoltent d'être en esclavage;
mais nous les dénonçons au clerc de notre comte, et quand nous pouvons,
nous les faisons cruellement châtier, en attendant pour eux l'enfer
éternel!...

--Vous êtes, je le vois, des compagnons vraiment chrétiens, et ces
mauvais esclaves-là ne sont pas, je l'espère, en grand nombre parmi
vous, au burg?

--Oh! non... ils sont quinze ou vingt peut-être, sur cent que nous
sommes pour le service de la maison; car le comte, notre seigneur, a
plus de quatre mille colons et esclaves laboureurs sur ses domaines.

--Allons, mes enfants, il me semble que cela me porterait bonheur, à
moi, pauvre homme, de passer quelques heures dans une maison ainsi
peuplée d'esclaves selon Dieu... Et puisque vous me précédez au burg,
annoncez ma venue au majordome du comte... Si ce noble seigneur veut se
divertir de mon ours, il fera donner des ordres pour que je puisse
pénétrer dans l'enceinte.

--Nous allons annoncer ta venue, bateleur... le majordome décidera...

Et les esclaves qui, ruisselants de sueur, avaient un instant déposé
leur filet de pêche, rempli de gros poissons d'étang que l'on voyait
frétiller encore à travers les mailles, reprirent leur pesant fardeau et
se dirigèrent vers le burg. Lorsqu'ils eurent disparu, l'ours se dressa
sur ses pattes de derrière, jeta sa tête à ses pieds, et s'écria:

--Sang et massacre! ils brûleront demain ma belle évêchesse!... Et
Ronan! notre brave Ronan! supplicié aussi!... Souffrirons-nous cela,
vieux Karadeuk?

--Je vengerai mes fils... ou je mourrai près d'eux!... Ô Loysik! ô
Ronan! torturés... torturés!... et demain, la mort!...

--Aussi vrai que le souvenir de l'évêchesse me brûle le coeur! la
torture d'aujourd'hui, le supplice de demain, l'arrivée de ce Chram avec
ses gens de guerre!... tout cela bouleverse nos projets... Au lieu
d'être conduits et jugés à Clermont dans quelques jours, Ronan et
l'évêchesse seront mis à mort demain matin dans ce burg... au lieu
d'être ingambes et guéris de leurs blessures, Ronan et son frère sont
impotents; les leudes de Chram, réunis à ceux du comte et à ses gens de
pied, forment une garnison de plus de trois cents hommes de guerre, ils
occupent ce burg... et pour enlever Ronan et Loysik, incapables de
marcher, la petite esclave, quasi mourante, et ma belle évêchesse,
combien sommes-nous? toi et moi... Tiens, vieux Karadeuk, si je sais
comment nous sortirons de ce guêpier, je veux devenir véritablement
ours, et non plus ours des kalendes de janvier[Y], ainsi que je le suis
à cette heure... Ah! celui-là qui m'eût dit, lorsque déguisé, comme tant
d'autres, en bestial, je fêtais les saturnales de la nuit de janvier...
celui-là qui m'eût dit: Mon joyeux garçon, tu fêteras les kalendes
d'hiver en plein été, j'aurais répondu: Va, bonhomme, ce jour-là il fera
chaud... et j'aurais dit vrai... car je serais plus au frais dans un
four brûlant que sous cette peau!... La rage et la chaleur me mettent en
eau... Tu restes muet, mon vieux Vagre... à quoi penses-tu?

--À mes fils... Que faire... que faire?...

--Meilleur je suis pour l'action que pour le conseil, en ce moment
surtout, car la fureur me rend fou! Pauvre et vaillante femme! demain,
brûlée!... Ah! pourquoi faut-il que j'aie été séparé d'elle dans les
gorges d'Allange durant ce combat, engagé par nos archers du haut des
chênes, contre les gens du comte... Pauvre... pauvre femme! je l'ai crue
morte ou prisonnière... Notre déroute était complète, impossible à moi
de m'assurer du sort de ma maîtresse, trop heureux de pouvoir, avec
quelques-uns des nôtres, échappés au massacre, m'enfoncer au plus
profond de la forêt, nous donnant rendez-vous dans les rochers du pic du
_Mont-Dore_, un de nos anciens repaires... Enfin, nous nous sommes, au
bout de quelques jours, retrouvés là une douzaine de notre bande, et
bientôt nous t'avons vu arriver aussi, en compagnie de deux esclaves
fuyards; toi, mon vieux Vagre, perdu pour nous depuis plus de trois
ans... Alors, tu nous a renseignés sur le sort de tes fils, de la petite
esclave et de l'évêchesse... C'est étrange, ce que je ressens pour cette
vaillante femme! son souvenir ne me quitte pas... mon coeur se brise de
chagrin en la sachant aux mains du comte et de l'évêque; il n'est pas en
Vagrerie de Vagre plus Vagre que moi pour la vie d'aventure, et pourtant
je ne sais quel hasard nous jetterait, l'évêchesse et moi, dans un coin
de terre ignoré, que là, je vivrais, je crois, près d'elle, dix ans,
vingt ans, cent ans!... Tu me prends pour un fou, vieux Karadeuk? ou
mieux, pour un oison, car je deviens pleurard, et je m'hébête!... Au
diable le chagrin! il faut agir!...

--Oh! mes fils! mes fils!...

--S'il ne fallait pour les sauver, eux et l'évêchesse, que donner ma
peau... pas celle-ci, la vraie, je la donnerais, foi de Vagre! car, tu
le sais, lorsque tu nous as conté ton projet, et que le personnage de
l'ours a été proposé à un garçon de bon vouloir, je me suis offert, vous
disant qu'autrefois, à Beziers, j'étais d'autant plus forcené pour les
déguisements des kalendes, que les prêtres les défendaient[Z], et que
dans ces saturnales je figurais surtout l'ours à s'y méprendre; je fus
tout d'une voix acclamé ours en Vagrerie, et... mais tu trouves
peut-être que je parle beaucoup?... Que veux-tu? cela m'étourdit... car
lorsque je reste muet et songeur... mon coeur se navre, et je deviens
stupide!...

--Loysik! Ronan! suppliciés demain... non, non... ciel et terre! non!...

--Quoi qu'il faille faire pour sauver tes fils, la petite Odille et
l'évêchesse, je te suivrai jusqu'au bout. Donc, lorsqu'il fut convenu
que tu serais le bateleur et moi l'ours, il fallut trouver un ours de
belle taille, assez obligeant pour me prêter sa tête, son justaucorps et
ses chausses. J'ai emporté ma hache, mon couteau, et j'ai gravi les
cimes du Mont-Dore... À bon veneur, bonne chance; presque aussitôt je
rencontre un compère de ma taille; me prenant sûrement pour un ami, il
accourt à moi les bras ouverts... et la gueule aussi. Craignant de gâter
son bel habit à coups de hache, je lui plante mon couteau sous
l'aisselle, au bon endroit que savait trouver le roi Clotaire lorsqu'il
tuait ses petits-neveux... Après quoi, j'ai soigneusement déshabillé mon
obligeant ami; son justaucorps et ses chausses semblaient, foi de Vagre,
taillés pour moi; je vous ai rejoints dans notre repaire, et nous voici
redescendus dans le plat pays, déterminés à tout pour sauver tes deux
fils, la petite esclave et mon évêchesse... Résumons-nous donc, car le
calme me revient... Que faire? Nous avions songé à nous introduire dans
la ville de Clermont pendant la nuit qui devait précéder le jour du
supplice, presque certains de soulever une partie des esclaves et du
peuple ami des Vagres... À ce projet, il faut renoncer, ainsi qu'à
l'idée de nous embusquer sur la route pour attaquer l'escorte qui aurait
conduit les prisonniers à Clermont... C'était pour tâcher de nous
renseigner sur le moment de leur départ et sur leur route, que nous
devions tenter de nous introduire dans le burg, toi et moi, sous notre
déguisement, tandis que dix de nos compagnons nous attendraient cachés à
la lisière de la forêt; ils y sont, prêts à se rendre avec nous à
Clermont ou sur la route, ou même à s'approcher cette nuit des fossés
du burg, si nous donnons à ces bons Vagres le signal convenu... Ce qui
s'est passé aujourd'hui, le supplice de demain, le grand nombre d'hommes
de guerre rassemblés au burg ruinent tous nos projets... que faire?...
Voici longtemps que tu réfléchis, mon vieux Vagre... as-tu décidé
quelque chose?

--Oui, viens...

--Au burg? mais il fait jour encore...

--La nuit sera noire avant notre arrivée.

--Quel est ton projet?

--Je te le dirai en route; le temps presse; viens, viens...

--Marchons... Ah! j'oubliais... et la casaque?

--Quelle casaque?

--Celle que par semblant de bouffonnerie je dois endosser... La mesure
est prudente; le capuchon rabattu dissimulera ce qu'il y a de défectueux
dans la jointure de la fourrure de mon cou à celle de ma tête; ce
capuchon cachera aussi à demi ma figure d'ours, car ces Franks seront
peut-être plus clairvoyants que ces deux esclaves hébêtés...

Pendant que l'amant de l'évêchesse parlait ainsi, Karadeuk avait tiré de
son bissac une casaque roulée: le faux ours l'endossa; elle traînait
jusqu'aux pattes de derrière, et le capuchon, à demi rabattu sur les
yeux, ne laissait voir que le museau; les larges manches tombaient
presque jusqu'au bout des pattes griffues; la noire fourrure du corps et
des cuisses, découverte par l'écartement des deux pans du vêtement,
paraissait tout entière. Rien de plus grotesque que cet ours ainsi
costumé; il devait, foi de Vagre, donner fort à rire, après boire, aux
hôtes du comte Neroweg.

--Laisse-moi maintenant, Karadeuk, cacher mon poignard dans un des plis
de la casaque... et tiens, c'est justement ce couteau saxon qu'en fuyant
des gorges d'Allange j'ai ramassé sur le champ de bataille... Vois, sur
la garde de cette arme, ces deux mots gaulois gravés sur le fer:
_Amitié_, _communauté_... _Amitié_, c'est un bon présage... L'amitié,
comme l'amour, me conduit au burg... Sang et massacre! délivrer du même
coup son ami, sa maîtresse!...

--Viens, viens... Ô Ronan! Loysik! je vous sauverai tous deux... ou nous
mourrons tous trois!...

Lorsqu'il y a cinq siècles et plus, les Romains possédaient la Gaule
conquise, mais non soumise, ils construisaient solidement les
ergastules, où la nuit ils renfermaient les esclaves gaulois enchaînés;
voyez plutôt ce souterrain, antique dépendance du camp romain; la brique
et le ciment sont encore tellement liés entre eux, qu'ils forment un
seul corps plus dur que le marbre: des hommes munis de leviers, de
masses, de ciseaux de fer, et travaillant de l'aube au soir,
parviendraient à peine à pratiquer une ouverture dans les parois de
cette prison; la voûte, basse et cintrée, est fermée par d'énormes
barreaux de fer... Au dehors veillent un assez grand nombre de Franks
armés de haches: les uns debout, les autres assis ou couchés sur la
terre; de temps à autre ils jettent un regard d'envie du côté du burg,
situé à cinq cents pas de là; mais le bâtiment principal est caché à la
vue des Franks par la saillie des granges et des écuries, bâties en
retour du logis seigneurial, où ces constructions s'appuient.

Pourquoi ces gardiens des prisonniers jettent-ils, du côté du burg, des
regards d'envie? parce que arrivent jusqu'à eux, à travers les fenêtres
ouvertes, les cris des buveurs avinés, et, par intervalle, le bruit des
tambours et des cornets de chasse; car l'on festoie chez le comte
Neroweg, qui ce soir-là, de son mieux, fête Chram, son royal hôte.

Une lampe de fer, abritée par la saillie du cintre de l'antique
ergastule, éclaire les abords du souterrain et en dedans son entrée.

Des pas se font entendre... un leude paraît suivi de plusieurs esclaves,
portant des paniers et des craches.

--Enfants! voilà de la cervoise, du vin, de la venaison, du pain de pur
froment. Mangez, buvez, tous doivent être ici, aujourd'hui, en liesse...
le fils du roi visite notre burg!

--Vive Sigefrid! vive le vin, la cervoise et la venaison qu'il
apporte!...

--Mais veillez sur les prisonniers... que pas un de vous ne bouge
d'ici!...

--Oh! ces chiens ne remuent pas plus là dedans que s'ils étaient
endormis pour jamais sous la terre froide, où ils seront demain... Ne
crains donc rien, Sigefrid.

--Hormis le seigneur roi, le seigneur évêque ou Neroweg, quiconque
approcherait de cette grille pour parler aux condamnés...

--Tomberait sous nos haches, Sigefrid; elles sont pesantes et
tranchantes...

--Au moindre événement, qu'un son de trompe donne l'alarme au burg... et
en un instant nous sommes ici.

--Bonnes précautions, Sigefrid, mais inutiles. Le pont est retiré, de
plus, la bourbe des fossés est si profonde, qu'un homme qui tenterait le
passage disparaîtrait dans la vase... Enfin, il n'y a pas d'étrangers
dans le burg; nous sommes ici, en comptant la truste du roi, plus de
trois cents hommes armés... qui donc tenterait de délivrer ces chiens de
prisonniers? ne sont-ils pas, d'ailleurs, aussi incapables de marcher
qu'un lièvre à qui on a cassé les quatre pattes?... Encore une fois,
Sigefrid, les précautions sont bonnes à prendre, nous les prendrons,
mais elles seront vaines...

--Veillez toujours soigneusement jusqu'à demain, jour du supplice de ces
maudits; ce n'est pour vous qu'une nuit à passer.

--Et nous la passerons joyeusement à boire et à chanter!

--Ainsi, l'on est gai dans la salle du festin, Sigefrid?

--Le soleil de mai pompe moins avidement la rosée que nos buveurs les
tonneaux pleins; des montagnes de victuailles disparaissent dans les
abîmes des ventres... déjà l'on ne parle plus, l'on crie; tout à
l'heure on ne criera plus, on hurlera! Les leudes de Chram faisaient
d'abord la petite bouche, mais à cette heure ils l'ouvrent jusqu'aux
oreilles pour rire, boire et manger... Ce sont, après tout, de bons et
gais compagnons; un peu de jalousie de notre part nous avait irrités
contre eux; cette rivalité s'est noyée dans le vin, et tout à l'heure,
dans son ivresse, le vieux Bertefred, poussant de monstrueux hoquets,
embrassait, en pleurant comme un veau, un des brillants et jeunes
guerriers de la suite royale, et l'appelait son fils mignon.

--Ah! ah! ah!... la bonne scène...

--Enfin, pour compléter la fête, on dit qu'on vient d'introduire dans le
burg un bateleur qui montre un ours et un singe. Neroweg a proposé ce
divertissement au roi Chram, et le majordome vient de donner l'ordre de
faire entrer l'homme et les bêtes dans la salle du festin; on est allé
les quérir, aux trépignements de joie des convives. Je me hâte de
retourner à la maison pour avoir ma part de l'amusement...

--Heureux Sigefrid! il va voir l'ours et le singe!

--Enfants, je vous le promets, lorsque le roi se sera diverti de ce
bateleur, je demanderai au comte qu'on vous envoie de ce côté l'homme et
ses bêtes...

--Sigefrid, tu es un bon compagnon!

--Et surtout... veillez bien sur les prisonniers!...

--Sois tranquille, et bois tranquille... Maintenant, à nous le vin, la
cervoise, la venaison! En attendant l'homme, l'ours et le singe, vidons
les pots à la santé du bon roi Chram et de Neroweg!

La lampe de fer, accrochée sous la saillie du cintre de l'antique
ergastule, éclairait ses abords et les groupes de Franks, qui
mangeaient, riaient, buvaient au dehors; cette lampe éclairant aussi
l'entrée du souterrain, fermé par des barreaux de fer, jetait sa
rougeâtre et vacillante lumière sur les prisonniers gaulois, réunis non
loin de l'ouverture de cette prison, dont la profondeur restait pleine
de ténèbres.

Près de la grille de l'ergastule, la petite Odille, couchée sur la
terre, les mains croisées sur son sein de quinze ans, comme une morte
que l'on va ensevelir, avait aussi la pâleur d'une morte; assise près
d'elle, l'évêchesse, toujours belle, quoique pâlie et amaigrie,
soutenait, sur ses genoux, la tête de l'enfant, et la contemplait avec
des yeux de mère... Ronan, les jambes enveloppées de chiffons, les mains
chargées de menottes de fer, incapable de se tenir debout ou agenouillé,
est assis non loin des deux femmes, le dos appuyé aux parois du
souterrain; il jette sur Odille un regard non moins appitoyé que celui
de l'évêchesse; l'ermite laboureur, garrotté comme son frère, dont il a
partagé la torture, se tient assis près de lui, et semble ému des soins
que prodigue l'évêchesse à la petite esclave, qui semble expirante.

--Meurs, petite Odille!--disait Ronan,--meurs, mon enfant... tu serais
brûlée vive, mieux vaut mourir de la blessure que tu t'es faite d'une
vaillante mais trop faible main, lorsqu'il y a un mois tu m'as cru tué!

--Pauvre petite! l'émotion de cette journée a épuisé ses forces...
Voyez, Loysik, voyez, Ronan, son visage devient, hélas! de plus en plus
livide!

--Bénissons cette pâleur livide, belle évêchesse; elle annonce une mort
prochaine... cette mort sauvera la pauvre enfant des douleurs du
supplice; sa blessure ne l'a-t-elle pas déjà sauvée des nouvelles
brutalités du comte et de la torture d'aujourd'hui?... Meurs, meurs
donc, petite Odille, nous revivrons ailleurs! Libre, j'aurais fait de
toi, pour toujours, ma femme en Vagrerie, si tu l'avais voulu; car déjà
je t'aimais tendrement pour ta douceur, pour ta beauté, pour le malheur
et la honte qui t'avaient frappée si jeune, enfant innocente encore
après ton déshonneur!... Meurs donc, petite Odille... Aussi vrai que moi
et mon frère Loysik nous serons suppliciés demain, je redoute moins ce
supplice que de te voir brûlée vive, puisque je serai mis à mort le
dernier!... Oh! si je n'avais les jambes en lambeaux, je me traînerais
jusqu'à toi; oh! si je n'avais les mains enchaînées, je t'étoufferais
d'une main prévoyante, de même que nos mères, les viriles Gauloises
d'autrefois, tuaient leurs enfants pour les soustraire à l'esclavage!
Belle évêchesse! toi dont les bras sont libres, ne pourrais-tu étrangler
doucement cette chère enfant? Le léger souffle de vie qui la soutient à
peine serait si vite éteint!

--J'y ai déjà songé... Ronan, et je n'ose...

--Mais si par hasard elle survit, son sort sera le tien... Écoutez bien:
vous serez d'abord mises nues devant cette bande de Franks! et par eux
fouettées de houssines!

--Tais-toi... Ronan... tais-toi, le rouge me monte au front!... Pour
moi, femme, là est le pire du supplice...

--Ton mari l'évêque le savait... comme il savait que la torture
d'aujourd'hui te ferait perdre une partie de tes forces nécessaires pour
endurer le supplice de demain; aussi t'a-t-il benoîtement épargnée
tantôt... vous serez ensuite mises chacune sur un pal aigu. C'est encore
ton mari l'évêque qui doit avoir imaginé ceci... lui, qui jadis inventa
d'enfermer un vivant dans un sépulcre avec un mort en putréfaction...
Ah! j'oubliais... avant le supplice du pal, on vous arrachera le bout
des seins avec des tenailles ardentes; ce raffinement sent son roi Chram
d'une lieue. Enfin, vous serez jetées dans le bûcher encore un peu
vivantes... La torture est, tu le vois, finement graduée! et tu ne veux
pas, toi qui le peux, y soustraire cette douce enfant?... Ah! tu te
décides enfin!... tes mains s'approchent du cou de la petite Odille...
Allons, pas de faiblesse! souviens-toi de nos mères... mettant à mort
les enfants qu'elles chérissaient... Mais quoi! tu hésites!... tes mains
retombent!... tu pleures!...

--Je n'ose pas... je n'ose pas...

--Lâche coeur!!!

--Moi! lâche?... non... si elle était ma fille... je la tuerais...

--C'est juste, Odille est pour toi une étrangère... tu ne peux l'aimer
assez pour te résoudre à la tuer; il faut, n'est-ce pas, Loysik,
pardonner à l'évêchesse ce manque de tendresse?... Après tout, elle
n'est pas la mère de cette enfant!

À ce moment la petite esclave fait un mouvement, pousse un léger soupir,
sa tête se soulève à demi, ses yeux s'ouvrent, cherchent tout, d'abord
Ronan... s'arrêtent sur lui, et au bout de quelques instants elle dit
d'une voix faible:

--Ronan... la nuit est-elle déjà passée, que voici le jour?

--Ce n'est pas le jour, mon enfant, c'est la clarté de la lampe qui
brûle au dehors; tes forces semblent épuisées? tu t'étais assoupie?

--Je faisais un rêve doux et triste... ma mère me berçait sur ses genoux
en me chantant le bardit d'Hêna; et puis elle me disait en pleurant:
«Odille, c'est toi, c'est toi que l'on va brûler...» Alors je me suis
éveillée, j'ai cru que c'était déjà le jour... Ah! Ronan! que c'est
long, d'ici à demain! et ce supplice! ce supplice! comme il durera... à
moins que la douleur soit trop forte, alors je mourrai tout de suite...

--Et tu ne regretteras pas la vie?

--Ronan, j'ai voulu me tuer quand je vous ai cru mort... vous êtes
condamné comme nous, je n'ai plus ni père ni mère! qui regretterais-je
ici? Puisque l'on va revivre ailleurs auprès de ceux que l'on a aimés,
nous nous retrouverons bientôt tous ensemble, vous et ma famille.

--Et quelle haine! dis, petite Odille? quelle haine contre ceux qui
t'ont condamnée à mourir ainsi?

--Oui, Ronan... je les hais parce qu'ils sont injustes et méchants; ils
me font mourir... et je n'ai, moi, jamais fait de mal à personne...

--Et si cela était en votre pouvoir, mon enfant, leur rendriez-vous le
mal qu'ils vous font?

--Seulement pour me venger?... si j'étais par hasard délivrée? frère
Loysik?

--Oui, seulement pour vous venger!

--Non... je ne me sens pas de méchanceté au coeur...

--Et si l'on vous disait: la torture et la mort seront subies par eux ou
par vous... choisissez...

--Que voulez-vous, frère Loysik... ils sont méchants et injustes, je
préférerais ma vie à la leur; mais si l'on me disait: «--Odille, voici
Ronan, voici dame Fulvie... voici frère Loysik, qui n'ont eu pour toi
que de douces paroles, que de tendres soins, il faut que toi ou eux
soient suppliciés, choisis.»--Oh! comme je répondrais vite:
Prenez-moi... prenez-moi, et qu'ils soient sauvés! ils ont été si doux
pour moi! ils sont si bons au pauvre monde!

--Petite Odille, si l'on te disait: Chéris ces méchantes gens qui vont
te faire mourir... oui, que tes dernières paroles pour eux soient
tendres comme l'adieu que tu aurais fait à ta mère adorée?

--Vous vous moquez, Ronan! Aimer comme ma mère, ces Franks qui ont fait
tant de mal à moi et aux autres! je ne saurais... je ne pourrais ainsi
aimer injustement...

--Et si l'on te disait: Chaque torture que tu vas ressentir te sera
payée là-haut en éternelle félicité.

--Où? là-haut?... Par qui payée, Ronan?

--Par un Dieu... par un Dieu tout-puissant, qui peut ce qu'il veut... et
qui met la félicité éternelle au prix des souffrances de ses créatures!

--Si ce Dieu peut ce qu'il veut, Ronan, pourquoi n'empêche-t-il pas mon
supplice puisque je ne l'ai pas mérité? S'il peut ce qu'il veut,
pourquoi met-il au prix de cruelles souffrances cette éternelle félicité
que je ne recherchais pas, ne demandant qu'à vivre dans la paix et
l'innocence?...

--Oh! naïve et douce enfant! à qui ne saurait mourir, tu
l'apprendrais,--s'écria l'ermite laboureur.--Tu hais justement les
méchants qui te condamnent, tu ne leur accordes pas un pardon inique et
imbécile; mais libre... tu ne leur rendrais pas le mal pour le mal! tu
préférerais ton innocente vie à leur vie souillée de crimes; mais tu
saurais mourir pour ceux qui t'ont aimée!... tu ne vois pas dans la mort
par le supplice je ne sais quel marché avec un Dieu tout-puissant, qui,
pour quelques heures de torture que des barbares t'imposent, te
donnerait une éternité de bonheur! tu prévois la douleur parce que tu
t'attends à souffrir dans ta chair! mais l'approche du supplice ne
t'inspire pas une lâche épouvante! Non, non; dans ta grandeur naïve tu
te résignes doucement, attendant l'heure d'aller revivre auprès de ceux
qui t'aimaient.

--Cette enfant a plus de raison et plus de courage que moi qui serais sa
mère! Loysik dit vrai, j'apprendrai d'elle à mourir.

--Foi de Vagre! qu'est-ce que la mort, belle évêchesse? changer de
vêtements et de logis. Le supplice? deux ou trois heures de souffrance,
dont le terme plus ou moins rapproché est du moins certain... Sais-tu,
Loysik, ce qui seulement me chagrine à cette heure? c'est de quitter ce
monde-ci, laissant notre Gaule bien-aimée... à jamais soumise aux Franks
et aux évêques!

--Notre Gaule bien-aimée, à jamais soumise aux Franks et aux évêques!
non, non, frère... les siècles sont des siècles pour l'homme... ils sont
à peine des heures pour l'humanité dans sa marche éternelle!... Ce monde
où nous vivons nous semble grand... Qu'est-il? roulant confondu parmi
ces milliers de mondes étoiles, qui, à cette heure de la nuit, brillent
à nos yeux dans l'immensité des cieux! mondes mystérieux où nous allons
successivement revivre, âme et corps, jusqu'à l'infini!... Tiens, mon
frère, lors de la conquête de César, nos aïeux esclaves, enchaînés il y
a des siècles dans cet ergastule où nous sommes, ont peut-être aussi dit
comme toi avec désespoir:--«Notre Gaule bien-aimée est à jamais soumise
à la conquête étrangère...» Et pourtant...

--Et pourtant deux siècles et demi ne s'étaient pas écoulés qu'à force
d'héroïques insurrections contre les Romains, la Gaule avait pas à pas,
au prix du sang de nos pères, reconquis ses droits, ses libertés, son
indépendance! lors de l'ère glorieuse de Victoria la Grande! Tu dis
vrai, Loysik, tu dis vrai.

--Et la vision prophétique de cette femme auguste? cette vision que nous
a transmise dans ses récits notre aïeul Scanvoch, et que notre père nous
a si souvent racontée? te la rappelles-tu?

--Oui, dans cette vision, Victoria voyait la Gaule esclave, épuisée,
saignante, à genoux, écrasée de fardeau, se traînant sous le fouet des
rois franks et des évêques!

--Mais la fin? la fin de cette vision de Victoria la Grande?

--Oh... splendide! rayonnante! la Gaule libre, fière, glorieuse, foulant
d'un pied superbe son collier d'esclavage, la couronne des rois et celle
des papes de Rome, la Gaule tenait d'une main une gerbe de fruits et de
fleurs, de l'autre un étendard surmonté du coq gaulois!

--Eh! que crains-tu donc alors? songe au passé! vois-y la Gaule, courbée
d'abord sous la conquête romaine, se relever, par le courage de ses
enfants, libre et redoutable!... Que le passé te donne foi dans
l'avenir!... Cet avenir est lointain peut-être! que nous importe le
temps à nous, qui, en ce moment suprême, n'avons plus à mesurer d'ici à
demain que les dernières heures de notre vie... Oh! mon frère, j'ai une
foi profonde... invincible dans le réveil et l'affranchissement de la
Gaule!... Je te l'ai dit, les siècles sont des siècles pour l'homme; ils
sont à peine des heures, des instants, pour l'humanité dans sa marche
éternelle!

--Loysik... tu me rassures... tu raffermis ma croyance... oui, je
quitterai ce monde les yeux fixés sur cette vision radieuse de la Gaule
renaissante!... Un dernier chagrin me reste... l'incertitude où nous
sommes du sort de notre père!

--S'il survit, puisse-t-il ignorer notre fin, Ronan! il nous aimait
tendrement... c'était un grand coeur! En temps de guerre nationale, à
la tête d'une province soulevée en armes, il eût peut-être été un héros
comme le _chef des cent vallées_, son idole!... À la tête d'une bande de
révoltés... notre père n'a pu être qu'un intrépide chef de Bagaudes ou
de Vagres... Tu sais, mon frère, mon éloignement pour ces terribles
représailles... si légitimes qu'elles soient... elles ne laissent après
elles que ruines et désastres... Mais du moins notre père a toujours
vengé les opprimés... les souffrants, et jamais sa vengeance n'a atteint
que les méchants...

--Va, Loysik, en ces temps d'épouvantable iniquité la Vagrerie accomplit
une mission divine!... Les puissants du monde écrasent les faibles!...
la Vagrerie frappe les puissants... Qui donc les punirait sans nous, ces
puissants? Leurs remords! ils payent, et le clergé les absout de leurs
crimes! Leurs victimes! elles n'osent dans leur hébêtement catholique se
rebeller contre leurs bourreaux! Non, non, il faut par des exemples
terrifier nos maîtres!... Insensibles à la prière, ils céderont à
l'épouvante! Oh! mes Vagres! mes bons Vagres, où êtes-vous! où
êtes-vous! pour cent Vagres tués... la Vagrerie, je le sais, n'est pas
morte... mais où sont-ils, mes braves compagnons! où sont-ils!

--S'ils vous savaient ici, Ronan, ils tenteraient tout pour vous
délivrer... ils vous aiment tant...

--Quelques-uns d'entre eux peut-être, petite Odille, ont survécu au
combat des gorges d'Allange; si, comme on le disait, on nous avait
conduits à Clermont, nous aurions eu, soit en route, soit dans la ville,
quelque chance d'être délivrés par mes compagnons; mais ici dans ce
burg, il ne faut pas rêver délivrance, chère enfant... je dis rêver, car
voici tes paupières qui de nouveau s'appesantissent...

--C'est vrai, Ronan... est-ce faiblesse... ou sommeil... je ne sais, mes
yeux se ferment malgré moi... Oh! je voudrais dormir jusqu'à demain...

--Berce-la sur tes genoux, belle évêchesse, berce-la... comme sa mère
la berçait autrefois... et qu'elle s'endorme pour ne plus se
réveiller!...

--Dors, pauvre petite... dors sur mes genoux... En te voyant souffrir si
douce et si jeune... toi, d'un âge à être ma fille... j'ai compris les
douleurs maternelles... Ah! moi aussi, j'aurais été, si le sort l'avait
voulu, mère vaillante, épouse dévouée...

Et après un long silence pendant lequel la petite esclave s'endormit
tout à fait, Fulvie ajouta:

--Et vous ne savez pas, Ronan... si le veneur a été tué?

--Le dernier moment où je l'ai vu, belle évêchesse, il ajustait du haut
d'un chêne... quelque leude à la portée de sa flèche... Est-il à cette
heure mort ou vivant? je l'ignore...

--Ah! si j'avais longtemps à vivre, je regretterais toujours que le
combat nous ait empêchés, le veneur et moi, de mourir ensemble, selon
notre promesse échangée durant cette nuit de folle ivresse... Quand je
pense à cette nuit... c'est pour moi comme le souvenir d'un songe à la
fois brûlant et honteux... vous devez me mépriser beaucoup... Loysik! et
je vous l'avoue, si résolue que je sois à la mort... il me sera cruel
d'emporter vos mépris.

--Fulvie! libre aujourd'hui, retrouvant le veneur libre aussi... et vous
disant: sois ma femme devant Dieu! que répondriez-vous en toute
sincérité?

--Je répondrais: Je serai épouse dévouée, mère vaillante!... oh! oui...
croyez-moi, Loysik... j'agirais comme je dis... je le sais... je le
sens... Cet homme à qui je me suis donnée dans cette nuit d'incendie et
d'épouvante, après qu'il m'eut arrachée aux flammes, cet homme, je
l'aimais déjà pour sa grâce et sa beauté, ainsi que je l'ai aimé ensuite
pour son courage et son généreux coeur.

--Je vous crois, Fulvie... Comment alors, en ce moment suprême,
pourrais-je vous mépriser?... ne répareriez-vous pas, si vous le
pouviez, votre égarement d'un jour par toute une vie honnête et
dévouée?

--Mais, Loysik, cet homme a été mon amant...

--Si votre mari l'évêque s'était autrefois montré pour vous plein de
tendresse, et plus tard rempli de fraternelle affection, eussiez-vous
cédé à l'entraînement que vous regrettez?

--Jamais!

--Et pourtant de cet homme si méchant, si dédaigneux à votre égard, vous
avez eu pitié! oui, lorsqu'il était au pouvoir des Vagres, vous avez été
pour lui compatissante; allez, Fulvie, Jésus de Nazareth, dans sa tendre
et sage miséricorde, a remis leurs péchés à la _femme adultère_ et à
_Madeleine_, parce qu'elles se repentaient et avaient beaucoup aimé...
Comment, moi, vous mépriserais-je?

--Merci, Loysik, de me parler ainsi... Maintenant je ne craindrai plus
de rencontrer vos yeux, et si demain mon courage défaille... c'est à
votre regard affectueux et serein que je demanderai force et vaillance!

--Frère,--dit Ronan,--ils sont bien gais là-bas! dans le burg!...
Entends-tu leurs clameurs lointaines? Ah! par les os de notre aïeul
Sylvest, ils étaient aussi bien gais ces jeunes et brillants seigneurs
romains qui, couronnés de fleurs, riaient, insoucieux et cruels, au
balcon doré du cirque, pendant que leurs esclaves, voués aux bêtes
féroces, attendaient la mort sous les sombres voûtes de l'amphithéâtre,
comme cette nuit nous attendons la mort dans ce souterrain... Oui... ils
étaient aussi fort gais, ces seigneurs romains! mais du fond de leurs
ténèbres les esclaves gaulois, secouant leurs chaînes en cadence,
chantaient ces paroles prophétiques:

--_Coule, coule, sang du captif!_--_tombe, tombe, rosée
sanglante!_--_germe, grandis, moisson vengeresse!_...--_A toi, faucheur,
à toi, la voilà mûre!_--_aiguise ta faux!_ _aiguise, aiguise ta
faux!_...

Neroweg fêtait de son mieux Chram, son royal hôte; il avait d'abord
hésité à sortir de ses coffres sa vaisselle d'or et d'argent, fruit de
ses rapines; il craignait d'exciter la convoitise de Chram et de ses
favoris, redoutant quelque vol sournois de la part de ceux-ci, ou de la
part de leur maître, quelque demande cupide; mais cédant à sa vanité de
barbare, le comte ne put résister au désir d'étaler ses richesses aux
yeux de ses hôtes; il exhuma donc de ses coffres ses grandes amphores,
ses vases à boire, ses bassins profonds et ses larges plats, le tout en
or ou en argent massif, et de formes grecque, romaine ou gauloise,
formes variées comme les pilleries dont provenait cette vaisselle. Il y
avait encore des coupes de jaspe, de porphyre et d'onyx, enrichies de
pierreries; des patères, sortes de cuvettes en bois rare, ornées de
cercles d'or, incrustées d'escarboucles. Mais de ces objets précieux les
hôtes du comte ne devaient point se servir; ces trésors, entassés sans
ordre et comme un tas de butin au milieu de la table immense, devaient
seulement réjouir ou faire étinceler d'envie les regards des invités qui
ne pouvaient d'ailleurs, vu la distance où ils se trouvaient de ces
belles choses, rien dérober. Seuls, le roi Chram et l'évêque Cautin,
devant lesquels le comte avait fait étaler en guise de nappe un morceau
d'étoffe pourpre, brochée d'or et d'argent, pareil à celui dont étaient
momentanément recouverts leurs sièges; seuls, le roi Chram et l'évêque
se servaient chacun pour boire d'une grande coupe de jaspe, enrichie de
pierreries, ils mangeaient dans un large plat d'or massif, où on leur
servait les mets; les autres convives avaient devant eux des plats et
des pots à boire, en bois, en étain, en terre ou en cuivre étamé. Le
comte, pour faire par son costume honneur au fils de ce roi qu'il
songeait à trahir, avait endossé par-dessus son buffle gras et ses
chausses crasseuses, une ancienne dalmatique de drap d'argent, brodée
d'abeilles d'or, présent fait à son père par le glorieux roi Clovis. Il
faut le dire, le vif désir de s'approprier cette superbe dalmatique,
tombée lors du partage de la succession paternelle dans le lot d'Ursio,
frère de Neroweg, avait quelque peu poussé le comte à ce fratricide
expié moyennant de riches donations à l'Église et à l'évêque Cautin.
Neroweg portait en outre deux lourds et longs colliers d'or, auxquels
il avait ingénieusement ajusté, de maille en maille, des boucles
d'oreilles de femme, ruisselantes de pierreries; un paon n'eût pas été
plus fier de son plumage que l'était, sous sa dalmatique et ses bijoux
volés, ce seigneur frank, au menton rose, aux longues moustaches rousses
et à la chevelure fauve retroussée et rattachée au sommet de la tête par
un bracelet d'or couvert de rubis (autre invention de parure du seigneur
comte), d'où cette rude et inculte crinière retombait derrière son cou
comme la queue d'un cheval rouge.

L'aspect de la salle était à l'avenant, mélange de luxe, de barbarie et
de malpropreté sordide; autour de cette table de bois grossier,
seulement recouverte d'un morceau de riche étoffe à la place occupée par
Chram et par l'évêque, et ornée en son milieu d'un monceau de vaisselle
précieuse; autour de cette table, circulaient des esclaves en guenilles,
sous la surveillance du sénéchal, du majordome, du sommelier et autres
principaux serviteurs du comte, vêtus de casaques de peau de bête, en
toute saison, et sales autant que barbus, hérissés et dépenaillés. Le
nombre d'esclaves, portant des flambeaux de cire destinés à éclairer le
festin, avait été doublé, et aussi doublé, triplé, quadruplé, le nombre
des tonneaux dressés dans les encoignures de la salle; à chaque angle,
on voyait trois ou quatre grosses tonnes superposées, l'on eût dit
autant de colonnes trapues; les sommeliers pour mettre en perce le
tonneau le plus élevé, et y remplir les pots à boire se servaient d'une
échelle, mais depuis longtemps les tonnes supérieures étaient vides; le
vieux vin de Clermont, qu'elles avaient contenu, égayait et échauffait
de plus en plus les convives.

L'évêque Cautin, cédant à son penchant naturel pour la buvaille et la
ripaille, voyant par avance Ronan le Vagre, l'ermite laboureur et la
belle évêchesse suppliciés le lendemain, le bon Cautin ne se sentait
point d'aise, il buvait et rebuvait, chafriolait et discourait,
agressif, moqueur, insolent comme un compère qui, avant le repas du
matin, avait déjà opéré son petit miracle; le saint homme n'osait,
malgré son aversion pour Chram, s'attaquer à lui, moins encore au _Lion
de Poitiers_; le Gaulois renégat rancuneux en diable à l'endroit du
miracle matinal, avait plus tard dit à l'homme de Dieu, en lui lançant
de véritables regards de lion courroucé: «Tu m'as forcé de descendre de
cheval et de m'agenouiller devant toi, je me vengerai, j'attends mon
heure.» La victime des railleries sardoniques de l'évêque était Neroweg,
assez habituellement stupide et sans réplique.

--Comte,--lui disait Cautin,--ton hospitalité part du coeur, j'en suis
certain; mais ton repas est exécrable en son abondance... ce ne sont que
viandes et poissons bouillis ou grillés, servis à profusion et sans
recherche... vrai festin de barbare vivant de son troupeau, de sa chasse
et de sa pêche; on ne trouve ici aucun accommodement délicat et
sollicitant la faim; on est repu, voilà tout, c'est pitoyable! j'en
prends à témoin sa gloire le roi Chram.

--Notre hôte et ami Neroweg fait de son mieux,--dit Chram, qui, pour ses
projets déjà dérangés par la torture de Ronan le Vagre, voulait se
ménager le comte.--Devant la cordiale hospitalité de Neroweg je songe
peu au festin.

--Moi, j'y songe, glorieux roi, parce que j'ai déjà festiné ici et que
je compte y festiner encore,--reprit l'évêque.--Cent fois je l'ai dit au
comte; il a de détestables cuisiniers... il est avaricieux... et ne sait
point mettre le prix aux choses... Voyons, Neroweg, combien t'a coûté
l'esclave chef de tes cuisiniers?

--Il ne m'a rien coûté du tout... mes leudes, en revenant de Clermont,
l'ont trouvé sur la route; ils l'ont pris et amené ici garrotté! mais
hier il a eu les pieds brûlés par l'épreuve du jugement de Dieu, et
ensuite la langue coupée pour ses blasphèmes; il a dû s'en ressentir
aujourd'hui et se faire aider par d'autres esclaves moins habiles que
lui pour préparer ce festin.

--Je comprends, à la rigueur, qu'ayant eu la langue coupée, il n'ait pu
goûter ses sauces, mais ce n'en est pas moins un pitoyable cuisinier...
cela ne m'étonne pas, un cuisinier ramassé par hasard sur le grand
chemin... qu'attendre d'un pareil rebut! quand je pense que le mien, qui
n'est point parfait, m'a coûté cent sous d'or... c'est vraiment une
peste que de mauvais cuisiniers; ils gâtent les meilleures choses...
ainsi par exemple: voici des grues... des grues! gibier succulent,
esculent par excellence lorsqu'il est congrûment accommodé... or,
comment cet âne de cuisinier nous les sert-il, ces grues? bouillies à
l'eau! des grues bouillies à l'eau!

--Allons, patron, calme-toi, une autre fois on les fera rôtir...

--Rôtir!... mais malheureux comte, c'est encore plus criminel! des grues
rôties!...

--Ni bouillies, ni rôties, comment donc faire alors?...

--Veux-tu le savoir?

--Oui...

--Écoutez ici, majordome, et vous donnerez cette recette au cuisinier,
si tant est qu'il soit capable et digne de l'exécuter...

--Oh! saint évêque! le fouet aidant... il faudra bien que le cuisinier
exécute la recette.

--Or donc, majordome, cette recette, la voici; je déclare humblement et
véridiquement que je ne suis point l'auteur de cette manière
d'accommoder les grues; je l'ai lue et apprise dans les écrits
d'_Apicius_, célèbre gourmet romain, mort, hélas! il y a de longues
années, mais son génie vivra tant que vivront les grues!...

--Voyons, patron... voyons ta recette...

--Or donc: vous lavez et parez votre grue, et la mettez dans une marmite
de terre avec de l'eau, du sel et de l'_anet_...

--Eh bien! c'est ce qu'a fait le cuisinier; il a fait bouillir la grue
avec de l'eau et du sel...

--Mais laisse-moi donc achever! barbare, et tu verras que cet âne
paresseux s'est arrêté au commencement du chemin, au lieu de le
poursuivre jusqu'au bout... Donc, vous laissez réduire de moitié l'eau
où a commencé de cuire votre grue, puis vous la mettez ensuite (la grue)
dans un chaudron avec de l'huile d'olive, du bouillon, un bouquet
d'_origan_ et de _coriandre_; quand votre grue sera sur le point d'être
cuite, ajoutez-y du vin, mélangé de miel et de _livèche_, quelque peu de
_cumin_, un scrupule de _benjoin_, un atome de _rüe_ et un peu de
_carvi_ broyé dans le vinaigre; usez ensuite d'amidon pour épaissir
honnêtement votre sauce; elle doit être alors d'un joli brun doré; vous
la versez sur votre grue après avoir gracieusement placé le volatile au
milieu d'un grand plat, le col gentiment arrondi et tenant dans son bec
un bouquet de fenouil vert[AA]. Maintenant je le demande à sa gloire le
roi Chram; je le demande à nos clarissimes convives... y a-t-il le
moindre rapport entre une grue ainsi accommodée et cette chose sans
forme, sans couleur, sans saveur, qui semble noyée dans ce bassin d'eau
grasse?

--Si Dieu le Père avait besoin d'un cuisinier il te choisirait, sensuel
évêque,--dit le Lion de Poitiers,--tu ne dérogerais pas à cuisiner au
paradis.

À cette impiété le saint homme fît la grimace, se souvenant sans doute
d'avoir cuisiné, non point en paradis, mais en Vagrerie; il remplit la
coupe et la vida d'un trait, en regardant de travers le favori du roi
Chram.

--Allons, comte Neroweg,--dit Spatachair,--à tout péché miséricorde, une
autre fois tu nous donneras un festin plus délicat... et ta femme, dont
tu ne seras pas toujours jaloux, et pour cause, présidera le banquet.

--Et foi de Lion de Poitiers, je ne lui serrerai pas trop fort les
genoux sous la table.

--Lors de ce festin-là, Neroweg,--ajouta Imnachair, malgré les vains
coups d'oeil de Chram pour mettre un terme à l'insolence de ses
favoris,--lors de ce festin-là tu ne nous feras pas comme aujourd'hui
manger et boire dans le cuivre et dans l'étain, tandis que tu étales à
nos yeux éblouis ta vaisselle d'or et d'argent au milieu de la table...
hors de notre portée... ne dirait-on pas que tu nous prends pour des
larrons?

--Neroweg offre l'hospitalité comme il lui convient,--reprit d'un air
sourdement courroucé Sigefrid, un des leudes du comte;--ceux qui mangent
la viande et boivent le vin d'ici... sont mal venus à se plaindre des
pots et des plats...

--Nous reproche-t-on, à nous hommes du roi, ce que nous buvons et
mangeons dans ce burg?

--Ce serait un audacieux reproche, car j'étais rassasié, moi, avant
d'avoir touché à ces grossières montagnes de victuailles!

--Et de plus ce serait une insulte,--s'écria un autre des convives.--Or
d'insulte, nous n'en souffrirons pas... nous sommes ce que nous
sommes... nous autres de la truste royale!

--Vous croyez-vous donc au-dessus de nous, parce que nous sommes leudes
d'un comte? Nous pourrions alors mesurer la distance qui nous sépare...
en mesurant la longueur de nos épées.

--Ce ne sont pas les épées qu'il faut mesurer... c'est le coeur...

--Ainsi, nous, _fidèles_ de Neroweg, nous avons le coeur moins grand que
le vôtre... Est-ce un défi?

--Défi, si vous voulez, épais rustiques...

--L'épais rustique vaut mieux que le guerrier de cour efféminé! Vous
allez le voir tout à l'heure si vous voulez...

--Donc, nous verrons cela... Six contre six... ou plus, s'il vous
convient...

--Cela nous convient!...

Cette altercation, commencée à l'un des bouts de la table, entre ces
Franks avinés, n'avait pas débuté sur un ton très-élevé; mais elle finit
avec un tel éclat d'emportement, que Chram, l'évêque et le comte
s'empressèrent de s'interposer, afin de ramener la paix entre les
convives; ceux-ci, fort animés par le vin, l'orgueil et l'envie,
s'apaisèrent d'assez mauvaise grâce, en échangeant des coups d'oeil
encore provocants et farouches.

Karadeuk et son ours, précédés du majordome, se trouvaient au seuil de
la salle du festin lors de cette dispute promptement calmée. Le
majordome, s'étant approché de son maître, lui dit:

--Seigneur comte?

--Que veux-tu?

--Le bateleur, son ours et son singe sont là.

--Quoi, comte, tu as ici des ours?

--Chram, c'est un bateleur voyageant avec ses bêtes... J'ai pensé que
peut-être ce divertissement te plairait après le festin, j'ai ordonné
d'amener cet homme.

--Qu'il vienne, comte, qu'il vienne... Tu nous donnes un régal vraiment
royal!

La nouvelle de ce divertissement, accueillie avec joie par tous les
Franks, leur fit oublier leur querelle et leurs défis échangés: les uns
se levèrent, d'autres montèrent sur leurs bancs pour voir des premiers
entrer l'homme, l'ours et le singe. Lorsque Karadeuk parut enfin, des
éclats de rire germaniques retentirent d'une force à ébranler la salle,
non que l'aspect du vieux Vagre fût réjouissant; mais rien ne se pouvait
imaginer de plus grotesque que l'amant de l'évêchesse sous la peau de
l'ours; il s'avançait pesamment, vêtu de sa casaque à capuchon rabattu,
et semblait ébloui de la lumière des torches, quoique ces vingt
flambeaux ne jetassent qu'une clarté vacillante et douteuse dans cette
salle immense. Grâce à cette lumière peu éclatante, et à l'ample casaque
dont le Vagre était à demi enveloppé, son apparence _ursine_ était
parfaite. De plus, afin d'éloigner les curieux, Karadeuk, raccourcissant
dès son entrée la chaîne dont il conduisait l'animal, s'écria:

--Seigneurs, n'approchez pas à la portée de la dent de cet ours, il est
sournois et féroce...

--Bateleur, veille sur ta bête; si elle avait le malheur de blesser
quelqu'un ici, je la ferais couper en quatre quartiers, et tu recevrais
pour ta part cinquante coups de fouet sur l'échine!

--Seigneur comte, ayez pitié de moi, pauvre vieux homme, je n'ai que mes
animaux pour gagner ma vie... j'ai supplié vos nobles et nobilissimes
hôtes de ne point trop s'approcher de mon ours...

--Avance, avance, que je le voie de près, ce plaisant compagnon; il
n'osera point, je suppose, me griffer, moi, le fils du roi Clotaire...

--Oh! très-glorieux prince!--dit Karadeuk du ton le plus
respectueux,--ces malheureux animaux privés d'intelligence ne peuvent
point distinguer entre les seigneurs du monde et les humbles!

--Avance, avance, plus près encore...

--Très-glorieux roi, prenez garde... il y aurait moins de danger à
considérer de près le singe... je peux le tirer de sa cage.

--Oh! des singes... je suis peu curieux de cette maligne engeance,
puisque j'ai des pages... Ah! ah! ah! le réjouissant compère, avec sa
casaque... vois donc, Imnachair, comme il a l'air pantois et grognon...
il ressemble au Lion de Poitiers en robe du matin, lorsque ce digne ami
a passé une nuit sans s'enivrer ou sans violenter de femme...

--Que veux-tu, Chram? je regarde comme perdues toutes les nuits que je
n'emploie pas... à ton exemple.

--Lion, tu es injuste... je suis devenu tempérant et chaste.

--Par épuisement... ô roi pudique! ô roi sobre!

--Plains-moi donc alors, au lieu de m'accuser... Ah çà, bateleur, que
fait ton ours? est-il savant?

--Si vous l'ordonnez, glorieux roi, cet animal va se mettre à cheval sur
mon bâton, et moi le tenant toujours à la chaîne, il fera ainsi,
galopant avec grâce, le tour de la salle.

--Voyons d'abord ceci...

--Attention, Mont-Dore!

--Comment l'appelles-tu?

--Mont-Dore, glorieux roi... je l'ai ainsi nommé, parce que je l'ai pris
tout jeune sur l'un des pics du Mont-Dore...

--Je ne m'étonne plus si ton ours est féroce; il est né dans l'un des
plus fameux repaires de ces Vagres maudits! de ces hommes errants,
loups, têtes de loups, qui ne hantent que les rochers, les bois et les
cavernes! Mais, aussi vrai que nous avons fait torturer ce matin un de
ces Vagres, nous les exterminerons tous comme Neroweg a exterminé
l'autre jour cette bande réfugiée dans les gorges d'Allange!

--Des Vagres, glorieux roi! que le Tout-Puissant nous délivre de ces
maudits! qu'il me fasse la grâce de n'en jamais rencontrer que cloués à
un gibet, comme le seul et le dernier que j'ai vu, je l'espère, car
c'est là une terrible vision!...

--Et où l'as-tu vu, ce Vagre, au gibet?

--Vers les frontières du Limousin; on avait écrit sur la potence:
«_Celui-ci est_ KARADEUK _le Vagre_... _Ainsi seront traités ses
pareils!_»

--Karadeuk! ce vieux bandit... qui, avec sa bande endiablée, a si
longtemps ravagé l'Auvergne et le Limousin!...

--Pillant les burgs et les maisons épiscopales! massacrant les Franks!
soulevant les esclaves!...

--Digne exemple, suivi par la bande de Ronan, cet autre chien enragé qui
sera supplicié demain...

--On serait ainsi enfin délivré de ce Karadeuk; on le croyait courant
ailleurs la Vagrerie; mais on redoutait son retour.

--O glorieux roi! il ne reviendra pas... à moins que ce scélérat ne
descende de son gibet... et c'est peu probable; car lorsque je l'y ai vu
accroché, son cadavre était à demi déchiqueté par les corbeaux, et il
avait les mains et les pieds coupés...

--Es-tu certain d'avoir lu le nom de Karadeuk sur la potence?... Ce
serait véritablement une grande délivrance pour le pays...

--Glorieux roi, ce nom, qui n'est pas un nom de nos contrées, m'a
frappé; voilà pourquoi je l'ai retenu.

--C'est un nom breton,--dit l'évêque Cautin,--un nom de ce pays
hérétique et damné qui, à cette heure, s'opiniâtre à braver l'autorité,
les ordres de nos conciles. Ah! Chram, les rois franks n'auront-ils donc
jamais le pouvoir ou la volonté de réduire à l'obéissance cette sauvage
Armorique? ce foyer d'idolâtrie druidique, la seule province de la Gaule
qui ait, jusqu'aujourd'hui, pu résister aux armes du pieux roi Clovis,
ton aïeul, et de ses dignes fils et petits fils.

--Évêque, tu en parles fort à ton aise... Plusieurs fois Clovis et les
rois franks, mes ancêtres, ont envoyé leurs meilleurs guerriers à la
conquête de cette terre maudite, et toujours nos troupes ont été
anéanties au milieu des marais, des rochers et des forêts de
l'Armorique... Non, ce ne sont pas des hommes, ces Bretons
indomptables!... ce sont des démons!... Ah! si toutes les Gaules avaient
été peuplées de cette race infernale, rebelle à l'Église catholique, à
cette heure, la plus grande partie de la Gaule ne serait pas en notre
pouvoir! Mais, qu'as-tu donc, bateleur?

--Moi, glorieux roi?

--Une larme a coulé sur ta barbe grise...

--S'il n'en a coulé qu'une, c'est que les yeux des vieillards sont
avares de larmes...

--Et pourquoi aurais-tu pleuré davantage?

--O roi! j'aurais pleuré toutes les larmes de mon corps sur ces Bretons,
Gaulois comme moi, que leur détestable idolâtrie druidique voue aux
flammes éternelles, comme le disait le saint évêque: malheureux
aveugles, qui ferment les yeux à la divine lumière de la foi! malheureux
rebelles, qui osent tourner leurs armes contre nos bons seigneurs et
maîtres, les rois franks, à qui nos bienheureux évêques nous ordonnent
d'obéir au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit... O prince! je vous
le répète, si les yeux d'un vieillard étaient moins avares de larmes,
elles couleraient à flots sur l'égarement de ces malheureux!...

--Bateleur! tu es un pieux homme,--dit Cautin,--agenouille-toi et baise
ma main...

--Saint évêque! bénie soit la précieuse faveur que vous m'accordez...
que je la rebaise encore, cette main sacrée.

--Relève-toi et aie confiance dans le Seigneur et dans la sainte
Trinité; ces damnés Bretons, idolâtres et rebelles, ne sauraient
longtemps échapper aux châtiments célestes et terrestres qui les
attendent.

--Oh non! et aussi vrai que les ciseaux n'ont jamais touché ma
chevelure, moi, Chram, fils de Clotaire, roi de France... je n'aurai ni
cesse ni trêve tant que ces démons armoricains ne seront pas écrasés
dans leur sang! depuis trop longtemps ils bravent nos armes!...

--Que le Tout-Puissant entende tes voeux, grand prince! et qu'il
m'accorde, à moi pauvre vieux homme, assez de jours pour assister à la
soumission de cette Bretagne si longtemps indomptée!

--Et maintenant, bateleur, à ton ours, car nous l'oublions trop, ce
compère, né dans l'un des repaires de ces Vagres maudits!...

--Quoi d'étonnant? Glorieux roi, ces maudits ne sont-ils pas loups? ours
et loups n'ont-ils pas la même tanière?... Allons, _Mont-Dore_, debout,
debout, mon garçon, montrez votre savoir-faire au saint évêque, ici
présent, à l'illustre roi Chram, au clarissime comte et à la noble
assistance... Prenez ce bâton... ce sera votre monture, donc à cheval et
galopez autour de cette table de votre meilleure grâce... et de votre
air le moins lourdaud... Allons, Mont-Dore... à cheval... ce coursier-là
ne vous emportera point malgré vous... place... place, s'il vous plaît,
nobles seigneurs!... et surtout ne vous approchez pas trop... allons,
Mont-Dore, au galop, mon hardi cavalier!

L'amant de la belle évêchesse se mit à califourchon sur le bâton qu'il
prit entre ses pattes de devant, et, toujours conduit à la chaîne par
Karadeuk, il commença de chevaucher avec une grotesque lourdeur autour
de la salle, au milieu des rires bruyants de l'assistance.

Le vieux Vagre le guidait, se disant:

--Tout à l'heure j'ai failli me trahir en entendant ce roi frank parler
du courage de notre race bretonne, mon coeur battait d'orgueil à briser
ma poitrine... et puis je pensais à mon bon vieux aïeul Araïm, qui jadis
m'appelait son favori! Je pensais à mon père _Jocelyn_, à ma mère
_Madalèn_... morts sans doute au pays que j'ai quitté depuis quarante
ans et plus... et où vivent peut-être encore mon frère _Kervan_ et ma
tant douce soeur _Roselyk_... Alors, malgré moi les larmes me sont
venues aux yeux... Ô mes fils! ô Ronan! Loysik! me voici près de vous...
Mais comment faire pour vous sauver! Hésus! Hésus! inspire-moi!...

Le veneur chevauchait toujours à califourchon sur son bâton; encouragé
par le joyeux accueil des Franks; se souvenant de ses succès d'autrefois
lors des nuits des kalendes de janvier, il se livrait à de monstrueuses
gambades qui délectaient ces épais Teutons et portaient leur hilarité
jusqu'à la pamoison; le comte surtout, les deux mains sur son ventre,
riait, riait à faire crever sa belle dalmatique de drap d'argent.
Soudain, sans s'interrompre de rire, il dit à Chram:

--Roi, veux-tu te divertir davantage encore? Hi... hi...

--Achève, comte... Te voilà rouge à étouffer... tu souffles comme un
boeuf...

--C'est que... mon projet... hi... hi...

--Quel projet?

--J'ai, pour chasser le loup et le sanglier, des limiers énormes et
très-féroces... Nous allons enchaîner l'ours à l'un des poteaux de cette
salle... hi... hi...

--Et lancer contre lui quelques-uns de tes chiens?...

--Oui, Chram... hi... hi...

--Vive le comte Neroweg! Si je suis fils de roi, il est, lui, le roi des
idées plaisantes... vite, vite, des chiens! plus ils seront mordants et
féroces, plus le divertissement sera complet.

--Oui, oui,--crièrent les Franks avec des trépignements joyeux,--les
chiens... les chiens...

--Eh! mon veneur Gondulf! vite, mon veneur Gondulf!...

--Seigneur comte, me voici...

--Amène ici _Mirff_ et _Morff_... s'ils laissent à l'ours un lambeau de
peau et de chair sur les os, je veux, hi... hi... que cette coupe de vin
me serve de poison.

--Seigneur, je cours au chenil; je reviens à l'instant avec Mirff et
avec Morff.

En entendant la proposition du comte, universellement reçue avec
acclamations, l'amant de l'évêchesse, qui, fidèle à son rôle, s'en
allait toujours chevauchant sur son bâton autour de la table, avait
soudain interrompu ses gambades, tout prêt à exprimer par des gestes
compromettants son refus de s'offrir aux crocs de Mirff et de Morff;
heureusement Karadeuk, grâce à une légère secousse donnée à la chaîne,
rappela le Vagre à la prudence, et celui-ci continua ses gambades de
l'air le plus indifférent du monde; mais bientôt son conducteur, le
tenant toujours enchaîné, se jeta suppliant aux pieds de Neroweg, lui
disant:

--Seigneur comte, clarissime seigneur!...

--Que veux-tu?

--Mon ours est mon gagne-pain... vous allez le faire étrangler...

--Et moi, hi... hi... est-ce que je ne m'expose pas à voir... les deux
meilleurs chiens de ma meute déchirés... à coups de griffes... puisque
tu dis ton ours féroce?

--Seigneur, vos chiens ne vous font pas vivre! et mon ours est mon
gagne-pain...

--Oserais-tu résister à ma volonté?

--Ô grand prince!--reprit Karadeuk toujours agenouillé en se tournant
vers Chram,--un pauvre vieillard s'adresse à votre gloire; un mot de
vous à ce clarissime seigneur, qui vous respecte comme fils de son roi,
et il renonce à son projet... Je vous le jure par mon salut! les autres
tours de mon ours vous divertiront cent fois davantage que ce combat
sanglant qui va me priver de mon gagne-pain...

--Allons, relève-toi... je ne t'empêcherai pas de gagner ton pain...

--Grâces vous soient rendues, grand roi! mon ours est sauvé.

Les paroles de Chram soulevèrent de violents murmures parmi les leudes
du comte; non-seulement ils se voyaient privés d'un spectacle
réjouissant pour eux, mais ils se croyaient de nouveau rabaissés dans la
personne de leur patron.

--Chram n'est pas roi dans ce burg, dis-lui donc cela, Neroweg,--s'écria
Sigefrid, l'un des provocateurs de la dispute à peine étouffée au moment
de l'entrée de Karadeuk et de son ours.--Non, le roi Chram ne peut, par
caprice, nous priver d'un divertissement qu'il te plaît de nous donner,
Neroweg, et dont il nous plaît de jouir.

--Non, non,--ajoutèrent à haute voix les autres guerriers du
comte,--nous voulons voir étrangler l'ours... Les chiens! les chiens!...
Neroweg seul ordonne ici...

--Oui, et au diable le roi!--s'écria Sigefrid,--au diable Chram, s'il
s'oppose à nos plaisirs!

--Il n'y a que des brutes campagnardes qui envoient au diable leur
hôte... lorsqu'il est fils de leur roi,--reprit le Lion de Poitiers d'un
air menaçant.--Sont-ce là les exemples de courtoisie que tu donnes à tes
hommes? Neroweg, je le crois en voyant ton majordome se hâter à cette
heure, à peine le festin terminé, d'emporter ta vaisselle d'or et
d'argent, de peur sans doute que nous la dérobions?

--Mes fils! mes chers fils en Christ! allez-vous recommencer à
quereller? La paix, mes fils... au nom du ciel paix entre vous!

--Évêque, tu as raison de prêcher la paix; mais ces braves leudes, qui
me croient opposé à leur divertissement, ne m'ont pas compris; je t'ai
dit, bateleur, que je ne voulais pas te priver de ton gagne-pain.

--Grâces donc vous soient rendues, roi.

--Un instant, combien vaut ton ours?

--Il est pour moi sans prix.

--Quel que soit son prix, je te le payerai s'il est étranglé.

Cet accommodement, accueilli par les acclamations des Franks, apaisa la
nouvelle querelle près de s'engager entre eux; mais Karadeuk, toujours à
genoux, s'écria:

--Grand roi, aucun prix ne remplacerait pour moi mon ours; de grâce
renoncez à votre projet.

--Les chiens... ah! voici les chiens...

--De ma vie je n'ai vu pareils molosses!--dit Chram.--Comte, si toute ta
meute est ainsi appareillée, elle peut rivaliser avec la mienne, que je
croyais, foi de roi, sans égale!

--Quels reins! quelles pattes énormes! Hein, Chram? ah! si tu entendais
leur voix! les beuglements d'un taureau sont comme le chant du rossignol
auprès de leurs aboiements quand ils sont aux trousses d'un loup ou d'un
sanglier!

--Je gage que l'un d'eux suffit à étrangler l'ours, aussi vrai que je
m'appelle Spatachair.

--Allons, l'ours à un poteau, bateleur! et commençons... je te l'ai dit,
si ta bête est étranglée, je la paye.

--Illustre roi, ayez pitié d'un pauvre homme.

--Assez, assez... enchaînez l'ours au poteau, et finissons...

--Seigneur évêque, au nom de votre main bénie, que vous m'avez donnée à
baiser, soyez charitable envers ce pauvre animal...

--Est-il donc un chrétien pour que je lui sois charitable? Ah! bateleur!
bateleur! si tu ne t'étais montré un pieux homme, je prendrais cette
prière pour un outrage...

Insister plus longtemps, c'était tout perdre. Karadeuk le comprit, et
s'adressant de nouveau à Chram:

--Glorieux roi, que votre volonté soit faite; permettez-moi seulement un
dernier mot.

--Hâte-toi...

--Ce spectacle ne sera qu'une boucherie, mon ours étant enchaîné ne
pourra se défendre.

--Veux-tu pas, vieil idiot, qu'on le déchaîne pour qu'il nous dévore...

--Non, roi, mais si vous désirez un divertissement qui dure quelque
temps, du moins égalisez les forces; permettez-moi d'armer mon ours de
ce bâton!

--N'a-t-il pas ses ongles?

--Pour plus de prudence, je les lui ai limés... Voyez plutôt comme ils
sont émoussés...

--Je te crois sur parole... Soit, il aura pour arme un bâton... et tu
crois qu'il saura s'en servir?

--Hélas! la peur d'être dévoré le forcera bien de se défendre comme il
pourra, et de votre vie vous n'aurez vu pareil spectacle...

--Et toi, Neroweg?--dit Sigefrid, plus qu'aucun autre leude chatouilleux
sur la dignité du comte,--accordes-tu que l'ours ait un bâton? car
enfin, seul, tu as le droit de dire ici: Je veux.

--Oui, oui, j'accorde le bâton... je trouve, hi, hi, hi... que cet ours
bâtonnant contre des chiens sera un spectacle réjouissant... pourtant
j'aurais fort aimé, hi, hi, hi, à voir étrangler l'animal par Mirff et
par Morff; mais cela aurait fini trop tôt. Allons, esclaves sonneurs de
trompe; et vous, esclaves batteurs de tambour, sonnez et tambourinez à
tout rompre, ou je ferai tambouriner sur votre échine! et vous, esclaves
porte-flambeaux, approchez-vous tous du cercle que l'on va former! Haut
vos torches, afin d'éclairer le combat... Allons, battez, tambours!
sonnez, trompes de chasse! pour exciter les chiens.

--Au poteau, l'ours, au poteau!

Karadeuk conduisit l'amant de l'évêchesse à l'une des extrémités de la
salle, l'enchaîna à l'une des poutres de la colonnade, et lui remettant
le gros bâton noueux sur lequel il avait chevauché, il lui dit:

--Allons, mon pauvre Mont-Dore, courage, défends-toi de ton mieux,
puisque tel est le divertissement de ces nobles seigneurs.

Un grand cercle se forma, éclairé par les esclaves porte-flambeaux. Au
premier rang se trouvaient le roi Chram et ses favoris, le comte,
l'évêque et plusieurs leudes; les autres assistants montèrent sur la
table... Au centre du cercle, le Vagre-ours, revêtu de sa casaque, qu'on
lui avait heureusement laissée, conservait un sang-froid intrépide; il
s'était naïvement assis sur son train de derrière, comme un ours qui ne
s'attend point à mal, tenant nonchalamment son bâton entre ses pattes de
devant, et le quittant parfois pour se gratter prestement avec des
mouvements d'un gracieux et naturel abandon. Soudain les trompes de
chasse, les tambours redoublèrent leur vacarme assourdissant; Gondulf,
le veneur du comte, entra dans le cercle, tenant en laisse deux limiers
monstrueux; de leur cou énorme tombait, jusque sur leur large poitrail,
un fanon pareil à celui des taureaux; leurs yeux, caves, sanglants,
étaient à demi cachés par leurs longues oreilles pendantes; le noir, le
fauve et le blanc nuançaient leur poil rude, qui se hérissa droit sur
leur dos lorsqu'ils aperçurent l'ours; faisant entendre alors des
aboiements formidables, d'un élan furieux ils brisèrent la laisse que
Gondulf tenait encore, et en deux bonds ils se précipitèrent sur l'amant
de l'évêchesse.

--Hardi, _Mirff_! hardi, _Morff_!--cria le comte en battant des
mains,--hardi! à la curée, mes farouches! ne lui laissez pas un morceau
de chair sur les os!...

--À moins d'un prodige de force et d'adresse, mon compagnon va être mis
en pièces, notre ruse découverte, et la dernière chance de salut pour
mes fils perdue... Alors je poignarde le comte et le roi!--se dit
Karadeuk, et en pensant cela, il cherchait sous sa saie le manche de son
poignard, et le tint serré dans sa main, prêt à agir.

Le Vagre-ours, à l'aspect des chiens, continua son rôle avec présence
d'esprit, bravoure et dextérité; il fit un mouvement de surprise; puis
s'acculant au poteau, il s'apprêta, le bâton haut, à repousser l'attaque
des chiens: au moment où Mirff s'élançait le premier pour le saisir au
ventre, le Veneur lui asséna sur la tête un si furieux coup de bâton,
qu'il se brisa en trois morceaux, et Mirff tomba comme foudroyé en
poussant un hurlement terrible.

--Malédiction!--s'écria le comte,--un limier qui m'avait coûté trois
sous d'or (BB)! Oh là! que l'on m'éventre cet ours enragé à coups
d'épieu!

Les imprécations du comte furent couvertes par les acclamations
frénétiques des assistants, qui, plus désintéressés que Neroweg dans le
combat, applaudissaient la vaillance de l'ours, et attendaient avec une
curieuse anxiété l'issue de la lutte. Le Vagre-ours, désarmé, était aux
prises, corps à corps, avec l'autre molosse, qui, au moment où le bâton
s'était brisé, avait, de ses crocs formidables, saisi son adversaire à
la cuisse, le renversant sous ce choc impétueux. Le sang du compagnon de
Karadeuk coulait avec abondance et rougissait le sol et la feuillée dont
il était jonché. L'ours et le chien roulèrent deux fois sur eux-mêmes;
alors, pesant de tout le poids de son corps sur son ennemi, qui, comme
_Deber-Trud_, ne démordait pas, le Vagre l'étouffa d'abord à demi, puis
l'acheva en lui serrant si violemment la gorge entre ses mains
vigoureuses, qu'il l'étrangla. Pendant cette lutte doublement terrible,
car non-seulement la morsure du molosse avait traversé la cuisse du
Vagre et lui causait une douleur atroce, mais il risquait d'être
massacré, ainsi que Karadeuk, s'il se trahissait, l'amant de
l'évêchesse, fidèle à son rôle _ursin_, ne poussa d'autre cri que
quelques sourds grognements; puis, le combat terminé, le digne animal
s'accroupit au pied du poteau, entre les cadavres des deux chiens et
ramassé sur lui-même, la tête entre ses pattes, il parut lécher sa plaie
saignante, tandis que Chram, ses favoris et plusieurs leudes du comte
acclamaient à grands cris le triomphe de l'ours.

--Hélas! hélas!--murmurait le vieux Karadeuk en se rapprochant de son
compagnon,--mon ours est blessé mortellement peut-être... J'ai perdu mon
gagne-pain.

--Des épieux! des haches!--criait le comte écumant de fureur,--que l'on
achève ce féroce animal, qui vient de tuer Mirff et Morff, les deux
meilleurs chiens de ma meute... Par l'_aigle terrible_! mon aïeul, que
cet ours damné soit mis en morceaux à l'instant même... M'entends-tu,
Gondulf?--ajouta-t-il en s'adressant à son veneur en trépignant de
rage;--prends un de ces épieux de chasse accrochés à la muraille... et à
mort l'ours, à mort!...

Gondulf courut s'armer d'un épieu, tandis que Karadeuk, tendant les
mains vers Chram, s'écriait:

--Grand roi! mon seul espoir est en toi... Je te demande merci, je me
mets sous ta protection et sous celle de ta suite royale, redoutable et
invincible à la guerre! Oh! valeureux guerriers! aussi terribles au
combat que généreux après la victoire, vous ne voudrez pas la mort de ce
pauvre animal, qui, vainqueur, mais blessé dans la lutte, s'est battu
sans traîtrise... Non, non, à l'exemple de votre glorieux roi, votre
honneur courtois et raffiné s'indignerait d'une brutale lâcheté, même
commise à l'égard d'un pauvre animal... Oh! guerriers, non moins
brillants par l'armure et la grâce militaire que foudroyants par la
valeur... je me mets à merci sous la protection de votre roi... il
demandera la vie de l'ours au seigneur comte, qui ne peut rien refuser à
de si nobles hôtes que vous!

Le Frank est vaniteux; son orgueil se plaît aux louanges les plus
exagérées. Karadeuk le savait, il espérait aussi en s'adressant
seulement à la truste royale raviver entre elle et les leudes du comte
les dernières querelles à peine calmées. Ses paroles furent
favorablement accueillies par les guerriers de Chram; et celui-ci,
s'approchant de Neroweg, lui dit:

--Comte, nous tous ici, tes hôtes, nous te demandons la grâce de ce
courageux animal, et cela au nom de notre vieille coutume germanique,
selon laquelle, tu le sais, la demande d'un hôte est toujours accordée.

--Roi, quoi qu'en dise la coutume, je vengerai la mort de Mirff et de
Morff, qui à eux deux me coûtaient six sous d'or... Gondulf, des épieux,
des haches, que cet ours soit mis en quartiers sur l'heure!...

--Comte, ce pauvre bateleur s'est mis à ma merci... je ne peux
l'abandonner.

--Chram, que tu protèges ou non ce vieux bandit, je vengerai la mort de
Mirff et de Morff...

--Écoute, Neroweg, j'ai une meute qui vaut la tienne... tu l'as vue
chasser dans la forêt de Margevol... tu enverras ton veneur à ma villa;
il choisira six de mes plus beaux chiens pour remplacer ceux que tu
regrettes...

--Je n'ai que faire de tes chiens... j'ai dit que je vengerais la mort
de Mirff et de Morff!--s'écria le comte en grinçant des dents de
fureur;--je vengerai la mort de Mirff et de Morff! Gondulf, aux épieux!
aux épieux!...

--Sauvage campagnard! tu manques à tous les devoirs de l'hospitalité en
refusant la demande du fils de ton roi,--dit le Lion de Poitiers à
Neroweg,--de même que tu nous as outragés, nous, tes hôtes, en empêchant
ta femme d'assister au festin et en faisant enlever ta vaisselle avant
la fin du repas... Tu es donc plus ours que cet ours, que tu ne tueras
pas... je te le défends... car le bateleur s'est mis sous la protection
de Chram et de nous autres, ses hommes...

--Compagnons!--s'écria Sigefrid,--laisserons-nous insulter plus
longtemps celui dont nous sommes les compagnons et les _fidèles_?

--Les entendez-vous, ces brutes rustiques?--dit l'un des guerriers de
Chram.--Les voici encore à aboyer sans oser mordre.

--Moi, Neroweg, roi dans mon burg, comme le roi dans son royaume, je
tuerai cet ours! et si tu dis un mot de plus, toi qu'on appelle _Lion_,
je t'abats à mes pieds, effronté renard de palais!...

--Une injure! à moi... sanglier boueux!--s'écria le Gaulois renégat,
pâle de colère, en tirant son épée d'une main et de l'autre saisissant
le comte au collet de sa dalmatique.--Tu veux donc que ta gorge serve de
fourreau à cette lame?...

--Ah! double larron! tu veux m'arracher mes colliers d'or!--s'écria
Neroweg, ne pensant qu'à défendre ses bijoux, et croyant, au geste de
son adversaire, que celui-ci le voulait voler.--J'ai donc eu raison de
mettre ma vaisselle à l'abri de vos griffes à tous...

--Ainsi, nous sommes tous des larrons... Aux épées! hommes de la truste
royale! aux armes! vengeons notre honneur! écharpons ces rustauds!...

--Ah! chiens bâtards!--cria Neroweg, séparé du Lion de Poitiers par
Sigefrid, qui s'était jeté entre eux,--vous parlez d'épées... en voici
une, et de bonne trempe; tu vas l'éprouver, luxurieux blasphémateur, toi
qui n'as du lion que le nom... À moi, mes leudes! on a porté la main sur
votre compagnon de guerre!...

--Neroweg!--s'écria Chram en s'interposant encore; car son favori,
débarrassé de Sigefrid, revenait l'épée haute vers le comte.--Êtes-vous
fous de vous quereller ainsi?... Lion, je t'ordonne de rengaîner cette
épée...

--Oh! béni sois-tu, grand Saint-Martin! de me donner l'occasion de
châtier ce sacrilège, qui a eu l'audace de lever sa houssine sur mon
saint patron l'évêque, et qui, depuis son entrée dans le burg, ne cesse
de me railler!--s'écria le comte, sourd aux paroles de Chram, et tâchant
de rejoindre son adversaire dont il venait encore d'être séparé au
milieu du tumulte croissant.

--Enfants! défendons Neroweg!--s'écria Sigefrid;--l'occasion est bonne
pour montrer enfin à ces fanfarons que nos vieilles épées rouillées
valent mieux que leurs épées de parade. Aux armes! aux armes!...

--Et nous aussi, aux armes! Finissons-en avec ces dogues de basse-cour!

--Ils se croient forts parce qu'ils sont dans leur niche.

--Défendons le favori du roi Chram, notre roi!

--Mes chers fils en Dieu!--criait l'évêque, tâchant de dominer le
tumulte et le vacarme croissant à chaque instant,--je vous ordonne de
remettre vos glaives dans le fourreau! c'est affliger le Seigneur que de
combattre pour de futiles querelles...

--Mes amis!--criait de son côté Chram, sans pouvoir être entendu,--c'est
folie, stupidité, de s'entr'égorger ainsi... Imnachair! Spatachair!
mettez donc le holà... apaisez nos hommes... et toi, Neroweg, calme les
tiens au lieu de les exciter.

Vaines paroles... Et d'ailleurs Neroweg ne les pouvait entendre... Un
flot de la foule tumultueuse l'avait éloigné de nouveau du Lion de
Poitiers, qu'il appelait et cherchait avec des cris de rage. Les
guerriers de Chram et ceux du comte, après s'être injuriés, provoqués,
menacés, de la voix et du geste, se rapprochant de plus en plus les uns
des autres, se joignirent... Au premier coup porté, la mêlée s'engagea
insensée, furieuse, ivre, et d'autant plus terrible, que les esclaves,
porteurs des flambeaux, qui seuls éclairaient la salle, craignant d'être
tués dans la bagarre, se sauvèrent au moment du combat, les uns, jetant
à leurs pieds leurs torches, qui s'éteignirent sur le sol; les autres,
fuyant au dehors, éperdus, tenant à la main leurs flambeaux allumés...
Au bout de peu d'instants, la salle du festin étant privée de ces
vivants luminaires, la lutte continua au milieu des ténèbres avec un
aveugle acharnement.

Et Karadeuk? et l'amant de la belle évêchesse? étaient-ils donc restés
au milieu de cette tuerie, eux? Oh! non point! mieux avisé l'on est en
Vagrerie... Le vieux Karadeuk, après avoir habilement jeté son brandon
de discorde entre la truste royale et les leudes du comte, vit bientôt
se rallumer la rivalité courroucée de ces barbares, déjà deux fois à
peine apaisée; de sorte qu'ils l'oublièrent bientôt, lui et son ours.
Aussi, lorsque tous les coeurs furent enflammés de fureur, le tumulte
arrivant à son comble, le vieux Vagre dit tout bas à son compagnon:

--Ta blessure t'empêche-t-elle de marcher et d'agir?

--Non.

--As-tu ton poignard?

--Oui, dans un pli de ma casaque.

--Ne me quitte pas de l'oeil et imite-moi.

A ce moment la mêlée s'engageait... Déjà plusieurs des porte-flambeaux
laissaient, par leur fuite ou par l'abandon de leurs torches, la salle
du festin dans une obscurité presque complète. Karadeuk, suivi du
Veneur, se jeta sous la table massive ébranlée, mais non renversée
durant le combat, car elle était, contre l'usage habituel des Franks,
fixée dans le sol. Ainsi, un moment à l'abri, le vieux Vagre déboucla le
collier de l'amant de l'évêchesse; puis, tous deux, continuant de ramper
sous la table, guidés par la dernière lueur de quelques torches à demi
éteintes sur le sol, se dirigèrent vers une des portes de la salle du
festin, porte que le flot des combattants laissait libre, et
s'élancèrent au dehors. Presque aussitôt ils se trouvèrent en face de
deux esclaves, qui, ayant fui par une autre issue, couraient éperdus,
leurs torches à la main. Chacun des Vagres prend un esclave à la gorge
et lui met un poignard sur la poitrine.

--Éteins ta torche,--dit Karadeuk,--et conduis-moi à l'ergastule, ou tu
es mort...

--Donne-moi ta torche,--dit l'amant de l'évêchesse,--et conduis-moi aux
granges, ou tu es mort...

Les esclaves obéissent, les deux Vagres se séparent: l'un court aux
granges, l'autre à l'ergastule.

Les prisonniers de l'ergastule se sont, autant que possible, rapprochés
des barreaux; la petite Odille, endormie sur les genoux de l'évêchesse,
s'est en sursaut réveillée, disant:

--Ronan, qu'y a-t-il donc? vient-on déjà nous chercher pour le supplice?

--Non, petite Odille; nous sommes à peine à la moitié de la nuit. Mais
je ne sais ce qui se passe au burg; tous les Franks qui nous gardaient
ont abandonné les dehors de notre prison pour accompagner un des leurs,
qui est venu les chercher; puis, tous sont partis en courant et en
agitant leurs armes.

--Ronan, mon frère, prête l'oreille dans la direction de la maison
seigneuriale... il me semble entendre un bruit étrange...

--Silence! faisons silence...

--Ce sont des cris tumultueux... l'on dirait qu'on entend le choc des
armes...

--Loysik! les débris de ma troupe, joints à d'autres Vagres,
attaqueraient-ils le burg?... Ô mon frère! délivrance!... liberté!...
vengeance!...

--Voyez-vous, Ronan, je ne me trompais pas... vos Vagres, qui vous
aiment tant, viennent vous délivrer.

--Folle espérance, comme en ont seuls les prisonniers, pauvre enfant! Et
puis, il faudrait donc que ces braves compagnons m'emportassent, moi et
mon frère, sur leurs épaules... nous ne saurions faire un pas.

--Le feu! le feu!...

--Le feu est au burg!

--Voyez-vous cette grande lueur? elle monte vers le ciel!

--Incendie et bataille! ce sont mes Vagres!

--Le feu! encore le feu! là-bas... plus loin!...

--L'incendie doit être aux deux bouts des bâtiments.

--Le tumulte augmente... Entendez-vous crier: au feu!... au feu!...

--L'embrasement grandit... voyez, voyez... devant notre souterrain; il
fait maintenant clair comme en plein jour...

--Quelles flammes!... elles s'élancent maintenant par-dessus les
arbres...

--Un homme accourt...

--Mon père!...

--Loysik! Ronan! ô mes fils!

--Vous, mon père... ici...

--Cette grille, comment s'ouvre-t-elle?

--De votre côté... une grosse serrure...

--La clef, la clef!...

--Les Franks l'auront emportée...

--Malheur! cette grille est énorme!... Ronan, Loysik! vous tous qui êtes
là, joignez-vous à moi pour forcer ces barreaux...

--Nous ne pouvons bouger, mon père... la torture nous a brisés!

--Oh! des forces! des forces!... Voir là mes deux fils!... il faut les
sauver pourtant...

--Mon père, tu n'ébranleras jamais cette grille!... donne-nous ta main à
travers les barreaux, que nous la baisions, et ne songe plus qu'à
fuir... du moins nous t'aurons revu...

--Quelqu'un accourt!

--Un ours!

--À moi, Veneur! à moi, mon hardi garçon!... délivrons mes fils!...

--Ma belle évêchesse, es-tu là? voici ma tête à bas... me reconnais-tu?

--Mon Vagre, c'est toi! oh! tu m'aimes!...

--Un baiser à travers la grille? il doublera mes forces, mon adorée.

--Tiens... tiens... et sauve cette enfant! sauve-nous!...

--Tes lèvres ont pressé les miennes... Maintenant, mon évêchesse, je
porterais le monde sur mes épaules... À nous deux, Karadeuk...
renversons cette grille!

--Veneur, vous êtes tous deux seuls ici, toi et mon père?

--Tous deux seuls, Ronan...

Et joignant ses efforts à ceux du vieux Vagre pour renverser la grille,
le veneur ajouta:

--J'ai mis le feu aux quatre coins du burg: étables, écuries, granges,
tout flambe à plaisir!... La maison du comte, pleine de Franks qui
s'égorgent, et bâtie en charpente, commence à brûler au milieu de cet
incendie, comme un fagot dans un four ardent... Malédiction! impossible
d'ébranler cette grille!... Il faudrait des leviers...

--Sauve-toi, mon Vagre! je mourrai avec la douce pensée de ton amour...
Oh! dites, Loysik, d'un pareil amour ai-je encore à rougir?

--Fuyez, mon père!

--Sauve-toi, brave Veneur... tu t'es montré bon Vagre jusqu'à la fin...
Moi, Ronan, je te le dis: Sauve-toi...

--Ô mes fils! avant de tomber sous la hache des Franks, je mourrai de
rage de ne pouvoir vous délivrer...

--Mon Vagre, tu veux donc que les Franks te massacrent là devant moi!...

--Belle évêchesse, je te serrerai dans mes bras à travers la grille, et
je ne saurai pas seulement si ces Franks me tuent...

--Dis, mon Vagre, en ce moment suprême, tu me prends pour ta femme
devant Dieu?

--Oui, devant Dieu, devant les hommes, devant les débris du monde et du
ciel... s'ils écroulaient! je mourrai là, à tes pieds, radieux de mourir
là!...

--Loysik, vous l'entendez?

--Fulvie, cet amour est maintenant sacré...

--Ô Loysik! merci de vos paroles... je suis heureuse!

--Mais cette clef, cette clef... elle est cachée quelque part
peut-être... Ô mes fils!...

--Foi de Veneur, cela brûle comme un feu de paille... Oh! si de loin nos
bons Vagres pouvaient voir à temps cet incendie, notre signal convenu...

--Vous n'êtes pas seuls?

--Une douzaine des nôtres, bien armés, doivent être à la lisière de la
forêt, ou rôder, en vrais loups, autour des fossés.

--Malheur! ces fossés sont infranchissables!

--Allons, un dernier effort, vieux Karadeuk; les Franks qui gardaient
l'ergastule ne pensent maintenant qu'à éteindre le feu, creusons la
terre sous la grille avec nos poignards, avec nos ongles.

--Les Franks!... les voilà... ils reviennent, ils accourent...

--On voit là-bas briller leurs armes aux lueurs du feu.

--Mon père, plus d'espoir! vous êtes perdu!

--Sang et mort! perdu... et nous là, brisés, incapables de vous
défendre!

--Mon Vagre, une dernière fois, je t'en conjure! sauve-toi... Tu
refuses... viens donc là, tout près, entre mes bras... passe les tiens à
travers cette grille... viens, mon époux... Ah! maintenant que nos âmes
s'exhalent dans un dernier baiser!...

Une vingtaine d'hommes de pied et quelques leudes accouraient en armes
vers l'ergastule; un des leudes disait:

--Une partie de ces chiens d'esclaves profite de l'incendie pour se
révolter; ils parlent de venir délivrer ce chef des Vagres et les
prisonniers... Vite, vite, mettons-les tous à mort... ensuite nous
exterminerons les esclaves... La clef de la grille, la clef?...

--La voilà...

Au moment où Sigefrid prenait la clef, il aperçut Karadeuk et s'écria:

--Le bateleur ici! Que fais-tu là, vieux vagabond?

--Noble leude, mon ours, effrayé par le feu, m'avait échappé; je cours
après lui... Il est, je crois, tapis là, près la grille, dans un coin...
Hélas! quel malheur que cet incendie!

--Sigefrid, la grille est ouverte,--dit un des Franks.--Commençons-nous
par tuer les hommes ou les femmes?

--Moi, je commence par tuer les hommes!--s'écria Karadeuk en plantant
son poignard au milieu de la poitrine de Sigefrid, duquel il s'était
rapproché tout en lui répondant, et qui, la grille ouverte, entrait la
hache à la main dans l'ergastule: le vieux Vagre s'y élança pour mourir,
s'il le fallait, auprès de ses deux fils.

--Que dis-tu de ma griffe?--dit à son tour le Veneur en poignardant un
autre Frank, et courant à l'évêchesse.

--Vagrerie! Vagrerie!...--À nous, bons esclaves!...--À nous,
révoltez-vous!...--Crièrent des voix tumultueuses et lointaines qui
venaient non du côté des bâtiments en feu, mais de l'espace qui séparait
l'ergastule du fossé d'enceinte. Puis, se rapprochant de plus en plus,
les voix répétèrent:--Vagrerie! Vagrerie!...--Mort aux Franks!--Liberté
aux esclaves!--Vive la vieille Gaule!

--Les Vagres!--s'écrièrent les Franks abasourdis, stupéfaits de la mort
des deux leudes.--Les Vagres!... ils sortent donc de l'enfer!...

--À moi!--cria Ronan d'une voix tonnante,--à moi, mes Vagres!...

C'étaient notre douzaine de bons Vagres, qui, attirés par les clartés de
l'incendie, signal convenu, avaient traversé le fossé; mais comment? Ce
fossé n'était-il point rempli d'une vase tellement profonde, qu'un homme
devait s'y engloutir s'il tentait de le traverser? Certes; mais nos bons
Vagres, depuis la tombée de la nuit, rôdant là comme des loups autour
d'une bergerie, l'avaient sondé, ce fossé; après quoi, ces judicieux
garçons allèrent abattre à coups de hache, non loin de là, deux grands
frênes droits comme des flèches, les dépouillèrent ensuite de leurs
branches flexibles, dont ils lièrent solidement les deux troncs d'arbres
bout à bout. Jetant alors sur la largeur du fossé, non loin de
l'ergastule, ce long et frêle madrier, lestes, adroits comme des chats,
ils avaient, l'un après l'autre, rampé sur ces troncs arbres, afin
d'atteindre le revers de l'enceinte. Deux Vagres, dans cet aérien et
périlleux passage, tombèrent et disparurent au fond de la vase:
c'étaient le gros _Dent-de-Loup_ et _Florent_ le rhéteur... Que leurs
noms vivent et soient bénis et redits en Vagrerie... Leurs compagnons,
arrivant de l'autre côté du fossé, rencontrèrent, courant à l'ergastule
pour délivrer les prisonniers, une trentaine d'esclaves révoltés, armés
de bâtons, de fourches et de faux. Les Vagres se joignirent à eux, à
l'exception des gens de pied et des leudes. Revenus à la prison pour
mettre à mort les condamnés, les guerriers de Chram et ceux de Neroweg,
après s'être battus au milieu des ténèbres dans la salle du festin,
oubliant leur querelle, et laissant les morts et les blessés sur le lieu
du combat, ne songèrent qu'à courir au feu: les hommes du comte, pour
éteindre l'incendie; les hommes de Chram, pour sauver les chevaux ou
les bagages de leur maître, et les retirer des écuries à demi
embrasées... Les Franks, accourus à l'ergastule, étaient une vingtaine
au plus; ils furent entourés et massacrés par les Vagres de Ronan et par
les esclaves, après une résistance enragée. Pas un des Franks n'échappa,
non, pas un! c'était urgent et prudent: un seul de ces conquérants de la
vieille Gaule aurait pu aller, à cinq cents pas de là, avertir les
leudes de ce qui se passait à la prison... Deux esclaves chargèrent
Ronan sur leurs épaules, deux autres enlevèrent Loysik, et, à la demande
de son évêchesse, le Veneur emporta dans ses bras vigoureux, comme on
emporte un enfant au berceau, la petite Odille, trop faible pour pouvoir
marcher. Le vieux Karadeuk suivait ses deux fils qu'il couvait des yeux.

Cette lutte triomphante, aux abords de l'ergastule, s'était passée en
moins de temps qu'il n'en faut pour la décrire; mais il restait fort à
faire pour sortir de l'enceinte du burg. Il fallait gagner le pont,
seule issue praticable à cause de Ronan, de Loysik et d'Odille,
incapables de marcher. Pour atteindre le pont, on devait, après avoir
pendant assez longtemps suivi le revers de l'enceinte sous les arbres de
l'hippodrome, on devait traverser le terrain complétement découvert qui
s'étendait en face des bâtiments en feu. Le vieux Karadeuk, sage, froid
et prudent au conseil, fit faire halte à sa troupe sous les arbres où
elle se trouvait alors à l'abri de tout regard ennemi, et il dit:

--Quitter le burg en bande, ce serait nous faire tuer jusqu'au dernier.
Une partie des Franks, dans leur fureur, abandonnerait l'incendie pour
nous exterminer; donc, en arrivant sur le terrain découvert qu'il nous
faut parcourir, séparons-nous, et jetons-nous hardiment au milieu des
Franks effarés, occupés à transporter ce qu'ils peuvent arracher aux
flammes... Mêlons-nous à cette foule épouvantée, paraissons aussi
occupés de quelque sauvetage, allant, venant, courant, nous sortirons de
ce dangereux passage, et nous gagnerons isolément le pont, notre
rendez-vous général...

--Mais, mon père, moi et Loysik, portés par ces bons esclaves, comment
éviter que l'on nous remarque?

--Peu importe qu'on vous remarque; ces esclaves sembleront transporter
deux hommes blessés par les décombres de l'incendie; vous cacherez
seulement vos visages entre vos mains, et vous gémirez de votre mieux.
Quant au Veneur, qui a prudemment dépouillé sa peau d'ours, il
traversera la foule en courant, tenant la petite esclave entre ses bras,
comme s'il venait d'arracher du milieu des flammes une jeune fille du
gynécée; l'évêchesse va s'envelopper dans la casaque du Veneur, et au
milieu du tumulte elle pourra passer inaperçue... Tout ceci est-il
entendu, accepté?

--Oui, Karadeuk.

--Maintenant, mes bons Vagres, continuons notre marche jusqu'au bout de
l'hippodrome; là, nous nous séparons... Notre rendez-vous est au
pont!...

Les sages avis du père de Loysik et de Ronan furent de point en point
exécutés.

Foi de Vagre et de Gaulois conquis, c'était un fier spectacle que ce
vaste burg frank, dévoré par les flammes! À chaque instant les toits de
chaume des étables et des granges s'effondraient avec fracas, en lançant
vers le ciel étoilé d'immenses gerbes de flammes et d'étincelles; le
vent du nord, frais et vif, poussait vers le sud les crêtes de ses
grandes vagues de feu, ondoyant comme une mer au-dessus des bâtiments à
demi écroulés. Au moment où Ronan, porté par les deux esclaves, passait
devant la maison seigneuriale, construite presque entièrement en
charpente et recouverte de planchettes de chêne, il vit la toiture
embrasée, soutenue jusqu'alors par quelques grosses poutres carbonisées,
s'abîmer avec le retentissement du tonnerre au milieu des assises et des
pilastres de pierre volcanique, restés seuls debout, ainsi que quelques
énormes poutres noires et fumantes, se profilant sur un rideau de feu.
Aux lueurs de cette fournaise, on voyait briller les casques et les
cuirasses des leudes de Chram, courant çà et là, ainsi que les gens de
Neroweg, et s'efforçant de faire sortir des écuries embrasées, les
chevaux et les mulets, chargés à la hâte; des hommes du comte, non moins
effarés, apportaient sur leurs épaules, et jetaient loin du feu les
objets qu'ils avaient pu arracher aux flammes, et retournaient aux
bâtiments, afin de disputer d'autres débris à l'incendie. De bons
esclaves, implorant le ciel, poussaient à grand'peine devant eux le
bétail effarouché, ou tiraient en vain par le licou les chevaux cabrés
d'épouvante; les plus dévots de ces captifs s'agenouillaient éperdus, se
frappant la poitrine, et suppliaient le bienheureux évêque Cautin, que
l'on ne voyait pas, de mettre un terme au désastre par un nouveau
miracle.

Quel tumulte infernal!... qu'il est doux à l'oreille d'un Gaulois qui se
venge du féroce conquérant de son pays, d'un Gaulois qui se venge de
l'implacable ennemi de sa race! Par les os de nos pères! la belle
musique! hennissement des chevaux, beuglements des bestiaux,
imprécations des Franks, cris des blessés que les décombres enflammés
brûlaient ou écrasaient en croulant! Et quelle belle lumière éclairait
ce tableau! lumière rouge, flamboyante, mais moins flamboyante encore
que celle de cet immense incendie qui éclairait, il y a des siècles, la
marche de l'aïeul de Ronan, _Albinik le marin_, allant, avec sa femme
_Méroë_, de Vannes à Paimbeuf braver César dans son camp... Oui...
qu'est-ce que le maigre incendie de ce burg frank, auprès de cet
embrasement de vingt lieues, de cet océan de flammes, couvrant soudain
ces contrées, la veille si florissantes, si fécondes, si populeuses, et
ne laissant après lui que débris fumants et solitude désolée! «Ô
liberté! que tu coûtes de larmes, de désastres et de sang!» disaient nos
pères, ces fiers Gaulois des temps passés, en portant la torche au
milieu de leurs villes, de leurs bourgs et de leurs villages... «Ô
liberté! liberté sainte!... nous nous ensevelirons avec toi sous les
ruines fumantes de la Gaule; mais nous n'aurons pas vécu esclaves... et
le pied d'un conquérant abhorré ne foulera que des cendres dans ces
contrées dévastées!»

O nos pères! héroïques martyrs de l'indépendance! vous n'auriez pas,
comme nous, Gaulois dégénérés, lâchement subi le joug de ces Franks,
dont à peine nous brûlons, comme aujourd'hui, quelques burgs... Cela est
peu; mais leurs complices seront frappés de terreur!... Ils parlent
d'enfer, ces pieux hommes! la Vagrerie sera sur terre leur enfer; les
flammes, les grincements de dents n'y manqueront pas... Non, non! foi de
Vagre! il est encore en Gaule quelques vaillants hommes, ennemis
acharnés de l'étranger! ceux-là, poursuivis, traqués, suppliciés, on les
appelle _Hommes errants_, _Loups_, _Têtes-de-loup_... Mais ces loups,
entre loups, se chérissent comme frères; car voici les deux fils du
vieux Karadeuk, toujours portés sur les épaules des esclaves, comme la
petite Odille entre les bras du Veneur, qui passent, ainsi que plusieurs
Vagres et esclaves révoltés, le pont jeté sur le fossé, après avoir
heureusement traversé, en s'y mêlant, la foule des Franks fourmillant
autour de l'incendie. Le gardien du pont ayant crié à l'aide, on l'a
envoyé, la tête la première, sonder la profondeur du fossé, et il a
disparu dans la bourbe.

--Vite, passez tous! passez vite,--dit le vieux Karadeuk qui n'oublie
rien.--Sommes-nous tous hors de l'enceinte du burg?

--Oui, tous! tous!

--Maintenant, tirons à nous ce pont; j'ai fait briser les chaînes qui
l'attachaient de l'autre côté de l'enceinte; s'il prend envie aux Franks
de nous poursuivre, nous aurons sur eux une grande avance; trouver de
quoi construire un pont au milieu du tumulte et de l'épouvante où ils
sont à cette heure, n'est point facile. Une fois en pleine forêt, au
diable les Franks! Vive la Vagrerie et la vieille Gaule!...

--Bien dit, Karadeuk, voici le pont de notre côté.

--Ô mes fils! enfin sauvés!... Ronan, Loysik!... encore un embrassement,
mes enfants.

--Par la joie sainte de ce père et de ses deux fils, belle évêchesse! tu
es ma femme... je ne te quitterai qu'à la mort!

--Loysik, vous me disiez cette nuit dans la prison: «Fulvie, libre
aujourd'hui, retrouvant le Veneur libre aussi, et vous offrant d'être sa
femme que répondriez-vous?» Libre à cette heure, je te dis à toi, mon
époux,--ajouta l'évêchesse en se retournant vers le Vagre:--Je serai
femme dévouée, mère vaillante, tu peux me croire...

--Et toi, petite Odille, toi, qui n'as plus ni père ni mère, veux-tu de
moi pour mari, pauvre enfant, si tu survis à ta blessure?

--Ronan, je serais morte, que l'espoir d'être votre femme à vous, si bon
au pauvre monde, me ferait, il me semble, sortir du tombeau!...

Les Vagres et les esclaves révoltés se dirigent en hâte vers la forêt,
Loysik et Ronan toujours portés sur les épaules de leurs compagnons. La
petite Odille se prétend guérie de sa blessure depuis que Ronan, son
ami, lui a promis de la prendre pour femme; elle se sent, dit-elle, de
force à marcher; mais l'évêchesse n'y consent pas, et son Vagre,
n'abandonnant pas son léger fardeau, continue de marcher près de
Fulvie... Au bout de quelques pas, il entend deux Vagres et deux
esclaves qui le suivaient à quelques pas, dire en soufflant et
maugréant:

--Comme il est lourd, comme il est lourd...

--Si ce sanglier est trop pesant, relayez-vous pour le porter... Ah! ce
n'est pas un léger et joli fardeau comme toi, Odille... passe ton petit
bras autour de mon cou, tu seras ainsi plus à ton aise.

--De quel sanglier parles-tu donc, Veneur?

--Je parle, Ronan, de la part du butin de ton père, le vieux Karadeuk...

--Quel butin?... Mais, par le diable! c'est un homme que nos compagnons
portent là...

--Oui... c'est un homme bâillonné, garrotté... Nos camarades en ont leur
charge; il se fait lourd...

--Et cet homme, dis, Veneur, quel est-il?

--Réjouis-toi, Ronan, c'est le comte!...

--Neroweg!

--Lui-même... dextrement enlevé tout à l'heure au milieu de ses leudes,
par ton père et deux de nos camarades!

--Neroweg! en notre pouvoir... à nous, Karadeuk, Ronan et Loysik,
descendants de Scanvoch! Ciel et terre! est-ce possible?... Le comte
Neroweg enlevé... je n'y puis croire!...

--Eh! vieux Karadeuk! viens donc de ce côté... Ronan ne peut croire
encore à l'enlèvement du sanglier frank...

--Oui, mon fils; cet homme dont la tête est enveloppée d'une casaque,
c'est Neroweg... c'est ma part du butin...

--C'est la tienne, Karadeuk... mais seulement nous te demandons, nous,
anciens esclaves du comte, nous te demandons ses os et sa peau...

--Quel dommage de n'avoir pas aussi l'évêque... la fête serait
complète...

--L'évêque Cautin est mort!...

--Belle évêchesse, tu serais veuve, si je n'étais ton mari.

--Cautin m'a fait beaucoup souffrir; mais, aussi vrai que je t'aime, mon
Vagre, mon seul désir, à cette heure, est que sa mort n'ait pas été
cruelle...

--Le Lion de Poitiers l'a tué.

--Mon père... cet évêque damné, vous l'avez vu mourir?

--Oui... frappé d'un coup d'épée, par le Lion de Poitiers... L'évêque
fuyait l'un des bâtiments incendiés; le Lion de Poitiers le rencontrant
face à face, lui a dit: «Tu m'as forcé de m'agenouiller devant toi,
orgueilleux prélat... Je t'ai promis de me venger... je me venge...
Meurs...»

--Sa fin est trop douce pour sa vie... Au diable l'évêque Cautin! il
n'enterrera plus de vivants avec les morts... Et le comte, comment vous
en êtes-vous emparé, mon père?

--Je vous suivais de l'oeil, toi et Loysik, portés par nos Vagres
criant: «Place! place à des blessés que nous venons de retirer de
dessous les décombres!» Tout en me mêlant, ainsi que trois des nôtres, à
la foule éperdue, je me rapprochais peu à peu du pont; soudain, de loin,
je vois accourir le comte, seul, et portant à grand'peine, entre ses
bras, plusieurs gros sacs de peau remplis sans doute d'or ou d'argent,
se dirigeant vers une citerne abandonnée. Neroweg était seul, et en ce
moment assez éloigné du lieu de l'incendie; la pensée me vient de
m'emparer de lui; moi et deux des nôtres nous nous glissons en rampant
derrière des abrisseaux qui ombrageaient la citerne, au fond de laquelle
le comte venait de jeter plusieurs de ses sacs, craignant sans doute
qu'à travers le tumulte ils lui fussent volés, il comptait les retrouver
plus tard dans cette cachette; nous tombons trois sur lui à
l'improviste, il est terrassé, je lui mets les genoux sur la poitrine et
la main sur la bouche pour l'empêcher de crier à l'aide... un des nôtres
se dépouille de sa casaque, en enveloppe la tête de Neroweg, les autres
lui lient les mains et les pieds avec leur ceinture, après quoi nos
Vagres ayant ramassé les sacs restants, nous enlevons le seigneur
comte... Le pont était voisin... et voici ma capture... ma part du butin
à moi...

--Elle est lourde; aurons-nous loin encore à la porter, Karadeuk?

--On ne peut plus d'ici entendre au burg les cris du comte...
débarrassez-le de la casaque qui lui enveloppe la tête.

--C'est fait.

--Comte Neroweg, tes mains resteront garrottées, mais tes jambes seront
libres... Veux-tu marcher jusqu'à la lisière de la forêt? sinon l'on t'y
portera comme on t'a porté jusqu'ici!...

--Vous allez m'égorger là!

--Veux-tu nous suivre, oui ou non?

--Marchons, bateleur maudit! vous verrez qu'un noble frank va d'un pas
ferme à la mort! chiens gaulois, race d'esclaves!

On arrive à la lisière de la forêt, alors que l'aube naissait; elle est
hâtive au mois de juin; au loin, l'on aperçoit, luttant contre les
premières clartés du jour, une lueur immense; ce sont les ruines du burg
encore embrasées.

Ronan et l'ermite laboureur sont déposés sur l'herbe; la petite Odille
est assise à leurs côtés. L'évêchesse s'agenouille près de l'enfant pour
visiter sa blessure; les Vagres et les esclaves révoltés se rangent en
cercle; le comte, toujours garrotté, l'air farouche, résolu, car ces
barbares, féroces pillards et lâches dans leur vengeance, ont une
bravoure sauvage, c'est à leurs ennemis de le dire; il jette sur les
Vagres un regard intrépide; le vieux Karadeuk, vigoureux encore, semble
rajeuni de vingt ans; la joie d'avoir sauvé ses fils et de tenir en son
pouvoir un Neroweg, semble lui donner une vie nouvelle; son regard
brille, sa joue est enflammée, il contemple le comte d'un oeil avide.

--Nous allons être vengés,--dit Ronan,--tu vas être vengée, petite
Odille.

--Ronan, je ne demande pas pour moi de vengeance; dans la prison je
disais au bon ermite laboureur: Si je redevenais libre, je ne rendrais
pas le mal pour le mal: n'est-ce pas, Loysik?

--Oui, douce enfant... douce comme le pardon; mais ne craignez rien,
notre père ne tuera pas cet homme désarmé.

--Il ne le tuera pas, mon frère? Si, de par le diable! notre père tuera
ce Frank, aussi vrai qu'il nous a fait mettre tous deux à la torture,
qu'il a accablé de coups cette enfant de quinze ans avant de la
violenter... Sang et massacre! pas de pitié!

--Non, Ronan, notre père ne tuera pas un homme sans défense.

--Vous tardez beaucoup à m'égorger, chiens gaulois! qu'attendez-vous
donc? Et toi, bateleur, chef de ces bandits! qu'as-tu à me regarder
ainsi en silence?

--C'est qu'en te regardant ainsi, Neroweg, je songe au passé... je me
souviens...

--De quoi te souviens-tu?

--De ton aïeul...

--Quel aïeul? mes aïeux sont nombreux.

--Neroweg, l'_Aigle terrible_...

--Oh! c'était un grand chef...--reprit le Frank avec un accent d'orgueil
farouche,--c'était un grand roi, un des plus vaillants guerriers de ma
race vaillante! son nom est encore glorifié en Germanie!... Puisse ma
honte à moi, prisonnier de votre bande d'esclaves révoltés, être enfouie
au fond de ma fosse... si vous me creusez une fosse...

--Écoute: il y a de cela plus de trois siècles; ton aïeul était chef
d'une des hordes franques, rassemblées de l'autre côté du Rhin, et qui
alors menaçaient la Gaule...

--Et nous l'avons conquise, cette Gaule! elle est notre terre
aujourd'hui, et vous... vous êtes nos esclaves... race bâtarde!...

--Écoute encore: mon aïeul, soldat obscur, se nommait Scanvoch.

--Par ma chevelure! ces misérables savent les noms de leurs ancêtres
ainsi que nous les savons, nous autres de race illustre! Mirff et Morff,
mes deux limiers, que cet autre bandit déguisé en ours a mis à mort,
Mirff et Morff connaissent leurs ancêtres, si tu connais les tiens!

--Mon aïeul Scanvoch fut lâchement mis à la torture par l'_Aigle
terrible_, la veille d'une grande bataille du Rhin; le matin de ce
combat, les soldats gaulois chantaient:

«_Combien sont-ils, ces Franks?... combien sont-ils donc, ces
barbares?_»

Le soir ils chantaient après leur victoire:

«_Combien étaient-ils, ces Franks? combien étaient-ils donc ces
barbares?..._»

--Si cette fois les lâches Gaulois ont vaincu les Franks valeureux, ce
fut par trahison...

--Donc, lors de cette grande bataille du Rhin, Scanvoch s'est battu
contre ton aïeul. Ce fut, vois-tu, une lutte acharnée, non-seulement un
combat de soldat à soldat, mais un combat de deux races fatalement
ennemies! Scanvoch pressentait que la descendance de Neroweg serait
funeste à la nôtre, et il voulait pour cela le tuer... Le sort des armes
en a autrement décidé. Les pressentiments de mon aïeul ne l'ont pas
trompé... Voici la seconde fois que nos deux familles se rencontrent à
travers les âges... Tu as fait torturer mes deux fils; tu devais
aujourd'hui les livrer au supplice...

--Assez, chien!... Et pour empêcher ma noble race de mettre, dans
l'avenir, le pied sur la gorge à ta race asservie, tu veux me tuer?

--Je veux te tuer... Ton frère a péri de ta main fratricide; ta famille
sera éteinte en toi!...

Un éclair de joie sinistre illumina les yeux du Frank; il répondit:

--Tue-moi...

--Ôtez-lui ses liens...

--C'est fait, Karadeuk; mais nous le tenons, et nos mains valent les
liens qui le garrottaient.

--Je propose, moi, qu'il soit, avant sa mort, mis à la torture, ainsi
qu'il nous y faisait mettre au burg, nous autres esclaves...

--Oui, oui... à la torture! à la torture!...

--Et après, coupé en quatre quartiers.

--Haché à coups de hache!

--Mes Vagres! cet homme est à moi... c'est ma part du butin!

--Il est à toi, vieux Karadeuk...

--Laissez-le libre.

--Tu le veux?

--Laissez-le libre; mais formez autour de lui un cercle qu'il ne puisse
franchir...

--Voici un cercle de pointes d'épées, de fer, de piques et de tranchants
de faux qu'il ne franchira pas...

--Un prêtre!--s'écria soudain le comte avec un accent d'angoisse
mortelle,--un prêtre! je ne veux pas mourir sans un prêtre! j'irais en
enfer... Toi qui es assis là-bas, ermite laboureur, le saint évêque
Cautin, mon patron, te traitait de renégat; mais enfin comme moine tu es
toujours un peu prêtre, toi... veux-tu m'assister? et me promettre que
je n'irai pas en enfer, mais en paradis?... Ces chiens, tes compagnons,
m'ont volé mes colliers d'or et les sacs que je n'avais pas jetés dans
la citerne; il ne me reste que cet anneau d'or... je te le donne... mais
promets-moi, sur ton salut, le paradis...

--Mon père!--s'écria Loysik,--mon père! vous ne tuerez pas ainsi cet
homme...

--Je ne vous demande pas grâce de la vie, chiens d'esclaves! je saurai
mourir; mais je ne veux pas aller en enfer, moi! Ô mon bon patron!
bienheureux évêque Cautin, où es-tu? où es-tu? Fais un nouveau
miracle... envoie-moi un prêtre!...

--En attendant le miracle, comte Neroweg, prends cette hache.

--Quoi, Karadeuk, tu l'armes?

--Prends cette hache, comte Neroweg; j'ai la mienne, défends-toi.

--Mon père! il est fort comme un taureau sauvage; il est jeune encore et
vous êtes vieux!

--Mon père! au nom de vos deux fils que vous avez sauvés, renoncez à ce
combat...

--Mes enfants, ne craignez rien; cette hache ne pèse pas à mon bras...
J'ai foi dans mon courage; j'éteindrai en ce Frank la race des Neroweg.

--Oh! être là, incapable de bouger... ne pouvoir me battre à ta place, ô
mon père!

--Mes fils, c'est aux vieux à mourir... aux jeunes de vivre... Neroweg,
défends-toi...

--Moi, de race illustre, me battre contre un gueux! un Vagre! un esclave
révolté! non...

--Tu refuses?...

--Oui, chien bâtard... égorge-moi si tu veux...

--Mes Vagres, qu'on le saisisse, et tondez-le comme un esclave: le
tranchant d'un poignard vaudra, pour ceci, les ciseaux.

--Moi, tondu comme un vil esclave! moi, Neroweg, subir un tel outrage!
moi, tondu!...

--La femme de ton glorieux roi Clovis aimait mieux voir ses petits-fils
morts que tondus... je sais cela... Oui, vous autres nobles Franks, vous
tenez, comme vos rois chevelus, à votre chevelure, signe d'antique et
illustre race; donc, Neroweg, défends-toi, ou tu seras tondu...

--Moi, tondu!... Cette hache! cette hache!...

--La voici, comte... Et vous, mes bons Vagres, élargissez le cercle!...

--Ermite laboureur, veux-tu me promettre, si ce combat me met en danger
de mort, de m'envoyer en paradis? je te donnerai mon anneau...

--Si tu es en danger mortel, Neroweg, je te dirai des paroles qui te
feront, je l'espère, envisager fermement la mort.

--Ce n'est pas la mort que je crains, chien! c'est le paradis que je
veux...

--Crois-nous, Karadeuk, ce lâche a moins peur de l'enfer que de ta
hache... Coupons-lui cette crinière, qui ressemble à la queue d'un
cheval de montagne... Allons, tondons le comte... le seigneur frank sera
tondu...

Neroweg, furieux, se précipita sur le vieux Vagre, le combat s'engagea,
terrible, acharné. Loysik, Ronan, l'évêchesse et la petite Odille,
pâles, tremblants, suivaient la lutte d'un oeil alarmé; elle ne fut pas
longue, la lutte... Le vieux Vagre l'avait dit, la hache ne pesait point
à son bras vigoureux, mais elle pesa fort au front de Neroweg, qui,
sanglant, roula sur l'herbe, frappé d'un coup mortel...

--Meurs donc!--s'écria Karadeuk avec une joie triomphante;--la race de
l'_Aigle terrible_ ne poursuivra plus la race de Joel... Meurs donc,
comte Neroweg!

--Hi! hi!... j'ai un fils de ma seconde femme à Soissons... et ma femme
Godégisèle est enceinte, chien gaulois!--murmura le Frank avec un éclat
de rire sardonique.--Ma race n'est pas éteinte... j'espère qu'elle
retrouvera plus d'une fois la tienne pour l'écraser...

Puis il ajouta d'une voix affaiblie, épouvantée:

--Ermite laboureur, donne-moi le paradis... bon patron, évêque Cautin,
aie pitié de moi... Oh! l'enfer! l'enfer! les diables!... j'ai peur...
l'enfer!...

Et Neroweg expira, la face contractée par une terreur diabolique. Son
dernier regard s'arrêta sur les ruines de son burg fumant au loin sur la
colline.

Les leudes du comte s'apercevant de sa disparition, durent le croire
enseveli sous les décombres du burg, ou enlevé... S'ils l'ont cherché au
dehors, ces fidèles, ils auront trouvé le corps du comte vers la lisière
de la forêt, mort, la tête fendue d'un coup de hache, étendu au pied
d'un arbre dont on avait enlevé la première écorce et sur lequel étaient
ces mots tracés avec la pointe d'un poignard:

«_Karadeuk le_ VAGRE, _descendant du Gaulois Joel, le brenn de la tribu
de Karnak, a tué ce_ COMTE _frank, descendant de Neroweg l'Aigle
terrible... Vive la vieille Gaule!_...»

Ici finit le récit de RONAN LE VAGRE, fils de KARADEUK LE BAGAUDE,
Karadeuk, mon frère à moi, Kervan, fils aîné de Jocelyn, et petit-fils
d'Araïm. À cette histoire, j'ai ajouté les lignes suivantes, ce soir,
jour du départ de mon neveu Ronan, qui retourne près des siens, en
Bourgogne, après deux jours passés dans notre maison, toujours située
non loin des pierres sacrées de la forêt de Karnak. Mon neveu Ronan
m'ayant confié ses pensées durant son séjour ici, j'ai pu, en ce qui le
touche, écrire, ainsi qu'il aurait écrit lui-même.

À propos de la forme nouvelle adoptée par lui dans ses récits, Ronan m'a
dit, non sans raison:

«--Le voeu de notre aïeul Joel, en demandant à ceux de sa descendance
d'ajouter tour à tour à notre légende l'histoire de leur vie, a été de
perpétuer d'âge en âge dans notre famille l'amour de la Gaule et la
haine de la domination étrangère. Nos aïeux, jusqu'ici, ont raconté
leurs aventures sous forme de mémoires; moi, j'ai agi différemment; mais
la même pensée patriotique qui inspirait nos aïeux m'a inspiré; tous les
faits cités par moi sont vrais, et les scènes auxquelles je n'ai pas
assisté m'ont été racontées par des gens qui ont été acteurs dans ces
événements. Il en a été ainsi, entre autres faits, de l'entrevue secrète
de Neroweg et de Chram au burg du comte, dans la chambre des trésors.
Chram rapporta cet entretien à Spatachair, l'un de ses favoris; un
esclave entendit ce récit; et plus tard, après l'incendie du burg, cet
esclave s'étant joint à nous pour courir la Vagrerie jusqu'en Bourgogne,
c'est de lui que j'ai tenu ces détails. Peu importe donc la forme de ces
légendes, pourvu que le fond soit vrai; il nous faut, avant tout, donner
à notre descendance un tableau très-réel des temps où chacune de nos
générations a vécu et vivra, le tout dit avec sincérité. Ces
enseignements, transmis de siècle en siècle à notre race, rempliront
ainsi le voeu suprême de notre aïeul Joel.»

Moi, Kervan, je dis comme mon neveu Ronan le Vagre: Peu importe la forme
de ces récits, pourvu qu'ils reproduisent fidèlement les temps où nous
vivons. Je compléterai donc, ainsi qu'il suit, et jusqu'à aujourd'hui,
l'histoire de mon frère Karadeuk et de ses deux fils, Ronan et Loysik.



CHAPITRE IV.

Ronan le Vagre revient en Bretagne accomplir le dernier voeu de son père
Karadeuk.--Il retrouve Kervan, frère de son père.--Ce qui est advenu à
Ronan le Vagre, avant et durant son voyage.


Deux ans se sont écoulés depuis la mort du comte Neroweg... On est en
hiver: le vent siffle, la neige tombe. Par une nuit pareille, il y a de
cela près de cinquante ans, Karadeuk, petit-fils du vieil Araïm, avait
quitté la maison de son père où se passe ce récit, pour aller courir la
Bagaudie, séduit par les récits du colporteur.

Le vieil Araïm est mort depuis très-longtemps, regrettant jusqu'à la fin
Karadeuk, son favori; Jocelyn et Madalèn, père et mère de Karadeuk, sont
aussi morts; son frère aîné, Kervan, et sa douce soeur Roselyk, sont
encore vivants, et habitent la maison située près des pierres sacrées de
Karnak. Kervan a soixante-huit ans passés; il s'est marié déjà vieux:
son fils, âgé de quinze ans, s'appelle _Yvon_; la blonde Roselyk, soeur
de Kervan, est presque aussi âgée que lui: ses cheveux sont devenus
blancs; elle est restée fille et demeure avec son frère Kervan et sa
femme _Martha_.

Le soir est venu, le vent souffle au dehors, la neige tombe.

Kervan, sa soeur, sa femme, son fils et plusieurs de leurs parents, qui
cultivent avec eux les mêmes champs que cultivait, il y a plus de six
cents ans, Joel et sa famille, sont occupés, autour du foyer, aux
travaux de la veillée. À une violente raffale de vent, Kervan dit à sa
soeur:

--Bonne Roselyk, c'est par une nuit semblable, qu'il y a beaucoup
d'années, ce colporteur maudit... te souviens-tu?

--Hélas! oui... et le lendemain notre pauvre frère Karadeuk nous
quittait pour jamais... Sa disparition a causé tant de chagrin à notre
bon grand-père Araïm, qu'il est mort en pleurant son petit-fils... Peu
de temps après, nous avons perdu notre mère Madalèn, devenue presque
folle de douleur... Seul, notre père Jocelyn a résisté plus longtemps au
chagrin... Ah! notre frère Karadeuk n'a été que trop puni de son désir
de voir des _Korrigans_.

--Les Korrigans? tante Roselyk,--reprit Yvon, fils de Kervan,--ces
petites fées d'autrefois, dont le vieux Gildas, le tondeur de brebis,
parle souvent? On ne les voit plus depuis longues années dans le pays,
les Korrigans, non plus que les _Dûs_, autres petits nains.

--Heureusement, mon enfant, le pays est débarrassé de ces génies
malfaisants... Sans eux, ton oncle Karadeuk serait peut-être à cette
heure avec nous à la veillée...

--Et jamais, mon père, vous n'avez eu de nouvelles de lui?

--Jamais, mon fils! il est mort sans doute au milieu de ces guerres
civiles, de ces désastres, qui continuent de déchirer la vieille Gaule,
sous le règne des descendants de Clovis.

--Puisse notre Bretagne ignorer longtemps ces maux dont souffrent si
cruellement les autres provinces!

--Notre vieille Armorique a su jusqu'ici conserver son indépendance, et
repousser l'invasion des Franks, pourquoi faiblirions-nous à l'avenir?
Nos chefs de tribus, choisis par nous, sont vaillants... le chef des
chefs, choisi par eux, le vieux _Kanâo_, qui veille sur nos frontières,
est aussi intrépide qu'expérimenté... n'a-t-il pas déjà repoussé
victorieusement les attaques des Franks?

--Et trois fois déjà tu as été appelé aux armes, Kervan, nous laissant,
moi, ta femme, Roselyk, ta soeur, et Yvon, ton fils, dans des angoisses
mortelles...

--Allons, allons, pauvres Gauloises dégénérées, ne parlez point ainsi;
songez à nos légendes de famille... Dites, _Margarid_, femme de Joel;
_Méroë_, femme d'Albinik le marin; _Ellèn_, femme de Scanvoch,
avaient-elles de ces faiblesses, lorsque leurs époux allaient combattre
pour la liberté de la Gaule?

--Hélas! non; car Margarid et Méroë ont, comme leurs époux, trouvé la
mort dans les batailles...

--Tandis que moi, je n'ai été blessé qu'une fois, en combattant ces
Franks maudits, que nous avons exterminés sur nos frontières.

--Oublies-tu, mon frère, le danger que tu as couru aux dernières
vendanges? Étranges vendanges! que l'on va faire l'épée au côté, la
hache à la main!

--Quoi! une partie de plaisir... sortir gaiement de nos frontières pour
aller en armes vendanger la vigne que les Franks font cultiver par leurs
esclaves vers le pays de Nantes[A]... Par la barbe du bon Joel! il
aurait bien ri de voir notre troupe repasser nos frontières, escortant
gaiement nos grands chariots remplis de raisins vermeils! Quel joyeux
coup d'oeil! les pampres verts ornaient les jougs de nos boeufs, les
brides de nos chevaux, et jusqu'aux fers de nos lances; puis, tous en
choeur nous chantions ce bardit:

«_--Les Franks ne le boiront pas, ce vin de la vieille Gaule... non, les
Franks ne le boiront pas!...--Nous vendangeons l'épée d'une main, la
serpe de l'autre.--Nos chars de guerre sont des pressoirs roulants.--Ce
n'est pas le sang qui rougit leurs essieux, c'est le jus empourpré du
raisin.--Non, les Franks ne le boiront pas, ce vin de la vieille
Gaule... non, les Franks ne le boiront pas!..._»

--Mon père, j'aurai seize ans à la prochaine vendange au pays de
Nantes... vous m'emmènerez avec vous?

--Tais-toi, Yvon, ne fais pas de semblables voeux; cela m'effraye, mon
enfant.

--Roselyk, entends-tu ma femme? Ne croirait-on pas entendre notre pauvre
mère dire à notre frère Karadeuk, en le grondant de son désir de voir
les Korrigans: «Taisez-vous, méchant enfant, vous m'effrayez...»

--Hélas! mon frère, le coeur de toutes les mères se ressemble.

--Mon père, j'entends des pas au dehors... je suis certain que c'est le
vieux Gildas; il m'avait promis de venir à la veillée, de nous apprendre
un nouveau bardit qu'un tailleur ambulant lui a chanté. Justement, c'est
lui... Bonsoir, vieux Gildas.

--Bonsoir, mon enfant; bonsoir à vous tous.

--Ferme la porte, vieux Gildas; la bise est froide.

--Kervan, je ne suis pas seul.

--Avec qui es-tu donc?

--Un étranger m'accompagne; il a frappé à ma demeure et m'a demandé le
logis de Kervan, fils de Jocelyn. Ce voyageur vient de Vannes, et de
plus loin encore.

--Pourquoi n'entre-t-il pas?

--Il secoue dehors les frimas dont il est couvert.

--Mon Dieu, Gildas, cet homme serait-il un colporteur?

--Roselyk, Roselyk, entends-tu encore ma femme?... Ah! tu as raison: les
coeurs des mères sont tous pareils...

--Non, Martha; ce jeune homme ne m'a point paru être un colporteur; à
son air résolu, on le prendrait plutôt pour un soldat; il porte un long
poignard à son côté... tenez, le voici.

--Approche, voyageur; tu as demandé la demeure de Kervan, fils de
Jocelyn? Kervan, c'est moi...

--Salut donc à toi et aux tiens, Kervan... Mais qu'as-tu à me regarder
ainsi en silence? d'où vient le trouble où je te vois?

--Roselyk, regarde donc ce jeune homme... remarque son front, ses yeux,
l'air de sa figure...

--Ah! mon frère! il est d'étranges ressemblances... On croirait voir,
vieux de quelques années de plus, notre pauvre frère Karadeuk, lorsqu'il
a quitté cette maison.

--Roselyk, cet étranger porte la main à ses yeux; il pleure... Dis,
jeune homme, tu es le fils de Karadeuk?

Pour toute réponse, Ronan le Vagre se jeta au cou du frère de son père,
et il embrassa non moins tendrement Martha, Roselyk et Yvon... Les
larmes séchées, la première émotion apaisée, les premiers mots qui
partirent du coeur et des lèvres de Roselyk et de Kervan furent ceux-ci:

--Et notre frère?

--Et Karadeuk?

À cette question, Ronan le Vagre est resté muet; il a baissé la tête,
et, de nouveau, ses yeux se sont remplis de larmes... larmes cette fois
amères...

Un grand silence se fit parmi ces descendants de la race de Joel; les
larmes coulèrent de nouveau, non moins amères que celles de Ronan le
Vagre.

Kervan, le premier, reprit la parole, et dit à son neveu:

--Y a-t-il longtemps que mon frère est mort?

--Il y a trois mois...

--Et sa fin a-t-elle été douce? s'est-il souvenu de moi et de Roselyk,
qui l'aimions tant?

--Ses dernières paroles ont été celles-ci: «Je meurs sans avoir pu
accomplir, pour ma part, le devoir imposé par notre aïeul Joel à sa
descendance... Promets-moi, mon fils, Ronan, toi qui sais ma vie et
celle de ton frère Loysik, de remplir ce devoir à ma place, et d'écrire,
sans cacher le bien et le mal, ce que tous trois nous avons fait... Ce
récit terminé, promets-moi de te rendre, si tu le peux, au berceau de
notre famille, près des pierres sacrées de Karnak... Je ne peux espérer
que mon père Jocelyn et ma mère Madalèn vivent encore; s'ils sont morts,
comme je le crains, tu remettras cet écrit, soit à mon bon frère Kervan,
s'il a survécu à mes vieux parents, soit au fils aîné de mon frère.
S'il était mort sans laisser de postérité, ses héritiers ou ceux de sa
femme déposeront entre tes mains, selon le voeu de notre aïeul Joel, la
légende et les reliques de notre famille, et tu les transmettras à ta
descendance. Si, au contraire, mon bon frère Kervan et ma douce soeur
Roselyk m'ont survécu, dis-leur que je meurs en prononçant leurs noms
toujours chers à mon coeur...»

--Telles ont été les dernières paroles de mon père Karadeuk.

--Et ce récit de la vie de mon frère et de la tienne?

--Le voici,--répondit Ronan en débouclant son sac de voyage.

Et il en tira un rouleau de parchemin qu'il remit à Kervan. Celui-ci
prit cet écrit avec émotion, tandis que, ôtant de sa ceinture ce long
poignard à manche de fer qu'avait porté Loysik, puis le Veneur, et sur
la garde duquel on voyait gravé le mot saxon: _Ghilde_, et les deux mots
gaulois: _Amitié_, _communauté_, Ronan donna cette arme à son oncle, et
lui dit:

--Le désir de mon père est que vous joigniez ce poignard aux reliques de
notre famille. Lorsque vous aurez lu ce récit, lorsque je vous aurai
raconté quelques événements qui le complètent, vous reconnaîtrez que
cette arme peut tenir sa place parmi les objets que nos aïeux nous ont
légués... pieuses reliques que je contemplerai avec respect. La veillée
commence... après demain matin il me faudra vous quitter.

--Quoi! si tôt?

--Vous saurez la cause de mon prompt départ. Je vous prie donc de lire,
dès ce soir, ce récit que je vous apporte; demain je vous raconterai ce
que je n'ai pas eu le loisir d'écrire, l'heure de mon voyage en Bretagne
ayant été hâtée malgré moi... Pendant que vous lirez ceci, je désirerais
vivement connaître la légende de notre famille, dont mon père m'a
souvent raconté les principaux faits.

--Viens,--dit Kervan en prenant une lampe.

Ronan le suivit... Tous deux entrèrent dans une des chambres de la
maison. Sur une table était déposé le coffret de fer, autrefois donné à
Scanvoch par Victoria la Grande. Kervan tira de ce coffret la _faucille
d'or_ d'Hêna, la vierge de l'île de Sên; la _clochette d'airain_,
laissée par Guilhern; le _collier de fer_ de Sylvest; la _croix
d'argent_ de Geneviève; l'_alouette de casque_ de Victoria la Grande;
puis il déposa ces objets auprès du _poignard_ de Loysik. Kervan prit
aussi dans le coffret les différents parchemins composant la chronique
de la descendance de Joel.

Ces reliques, datant d'un temps si lointain déjà, Ronan les contemplait
avec une profonde et silencieuse émotion. Kervan, voyant son neveu
plongé dans ce pieux recueillement, le laissa, et alla rejoindre sa
famille, non moins impatiente que lui de connaître l'histoire de
Karadeuk le Bagaude, de Ronan le Vagre, et de son frère Loysik, l'ermite
laboureur.

Le Vagre resta seul... Cette longue nuit d'hiver s'écoula durant qu'il
lisait les légendes de sa race... La lumière de sa lampe luttait contre
les premières clartés de l'aube lorsque Ronan termina sa lecture. Dès
que le jour fut tout à fait venu, le descendant de Joel chercha au loin
des yeux, à travers la fenêtre, les rochers de l'île de Sên, île jadis
si fameuse par son collége de druidesses, où Hêna avait passé les
premières années de sa vie, terminée par un sacrifice héroïque. Bientôt
Ronan vit les rochers de l'île se dessiner confusément à travers la
brume de la mer; alors il jeta de nouveau un regard respectueux et
attendri sur la petite _faucille d'or_, déjà noircie par les siècles, et
qu'Hêna, la douce vierge, portait, il y avait de cela plus de six cents
ans; puis il sortit de la maison.

Kervan et sa femme avaient, de leur côté, prolongé leur lecture presque
jusqu'à l'aube; et, contre leur habitude, ils ne s'étaient pas levés
avec le jour. Ronan, encore sous l'impression de l'histoire de sa
famille, alla visiter les abords de la maison: à chaque pas, il y trouva
le souvenir de ses ancêtres; elle verdoyait toujours, la vaste prairie
où son aïeul Joel et ses fils, Guilhern et Mikaël, se livraient aux
mâles exercices militaires de la _marhek-adroad_; il coulait toujours,
le ruisseau d'eau vive, au bord duquel Sylvest et Siomara avaient, dans
leurs jeux enfantins, élevé une petite cabane pour se mettre à l'abri de
la chaleur du jour. Ronan cherchait au bord de ce ruisseau la place des
deux vieux saules, où plus tard, lors de la conquête de César, Sylvest
et son père Guilhern, ayant en vain tâché d'échapper à l'esclavage du
centurion boiteux, alors propriétaire de leurs champs paternels, furent
livrés, par le Romain, à l'horrible supplice _des fourmis_! arbres
séculaires, qui végétaient encore quelque peu lors du retour de Scanvoch
et de son fils Aël-Guen au berceau de leur famille...

L'émotion de Ronan le Vagre fut à la fois douce et triste. Absorbé dans
sa profonde méditation sur le passé, peu à peu il lui sembla voir, au
milieu de la brume qui voilait à demi le rivage de la vieille Armorique,
apparaître les touchantes ou mâles figures de la légende de son obscure
mais antique famille gauloise. _Le brenn_ (Brennus), vainqueur de
l'Italie aux premiers siècles de la puissance de Rome; Joel, Margarid,
Hêna, Guilhern, Mikaël, Albinik le marin et sa femme Méroë, Sylvest
l'esclave, Siomara la courtisane; Geneviève, témoin de la mort du jeune
homme de Nazareth; Scanvoch, et enfin Karadeuk le Bagaude... Dans cette
vision étrange, plus l'époque à laquelle appartenaient ces différents
personnages s'éloignait du temps présent pour s'enfoncer dans la
profondeur des âges, plus ils semblaient grandir... de sorte que les
pâles fantômes de la génération de Joel, qui dominaient ceux de sa
descendance, étaient à leur tour dominés par l'imposante figure du
_brenn_ victorieux, qui jadis jeta fièrement son épée gauloise dans la
balance où se pesait la rançon de Rome et de l'Italie...

--Ah! combien de nos générations se succéderont encore avant que la
radieuse vision de Victoria la Grande se soit réalisée!--pensait Ronan
avec un accablement mélancolique.--Ô Brennus! vaillant guerrier, le plus
anciens des aïeux dont notre famille ait gardé la mémoire!... Ô Joel!
combien de temps votre descendance doit-elle souffrir encore avant que
la Gaule se soit relevée, libre, fière et à jamais délivrée du joug des
rois franks et des pontifes de Rome... Que de sueurs! que de larmes! que
de sang doit verser encore votre race, ô Brennus! ô Joel! avant
l'avènement de ce glorieux jour de bonheur et de liberté!

Le Vagre fut tiré de sa rêverie par la voix du frère de son père.

--Ronan,--dit Kervan,--la gelée a durci la terre, les troupeaux ne
peuvent sortir des étables; nous avons à cribler le grain à la maison...
viens, rentrons; pendant notre travail tu nous diras les événements qui
complètent ton récit. Après ton départ, je te promets de transcrire
fidèlement la suite de l'histoire de ta vie.

Ronan et la famille de Kervan sont rassemblés dans la grande salle de la
métairie; après le repas du matin les femmes filent leur quenouille ou
s'occupent des soins domestiques; les hommes criblent le grain qu'ils
tirent de grands sacs et qu'ils reversent dans d'autres. Des troncs
d'orme et de chêne brûlent dans l'immense foyer, car au dehors vive est
la froidure; Ronan va parler; on fait silence, et chacun tout en
s'occupant de ses travaux jette de temps à autre un regard curieux sur
le Vagre, fils du Bagaude.

--Mon oncle,--dit Ronan,--vous avez lu ce récit?

--Nous tous qui sommes ici nous l'avons entendu...

--Et que pensez-vous maintenant des Bagaudes et des Vagres?

--Je pense, ainsi que ton frère Loysik, que ces représailles contre les
horreurs de la conquête franque, représailles légitimées par la conquête
elle-même, étaient malheureusement stériles et désastreuses comme l'est
la vengeance si juste qu'elle soit; cependant, je crois, je sens qu'il
fallait frapper de terreur ces féroces conquérants! sur eux seuls doit
retomber tant de sang versé...

--Implacable et légitime a été notre vengeance, mais non pas stérile,
Loysik l'a proclamé lui-même; rappelez-vous ces paroles de votre
grand-père Araïm, à propos de la Bagaudie, je les ai lues cette nuit,
Kervan; elles étaient, elles sont, elles seront éternellement justes:
«--L'insurrection a toujours du bon... car on y gagne toujours quelque
chose. Qu'un peuple conquis ou opprimé implore ses maîtres, au nom de la
justice, au nom de l'humanité, ses maîtres se rient de lui; qu'il se
révolte... ils tremblent et accordent à la terreur ce qu'ils avaient
refusé au bon droit.» Araïm disait vrai. N'est-ce pas aux grandes
insurrections de la Bagaudie que l'Armorique a dû son complet
affranchissement de la domination des empereurs, lorsque, bien
qu'allégée des charges écrasantes contre lesquelles la Bagaudie avait
protesté par les armes, les autres contrées de la Gaule étaient
redevenues provinces romaines après l'ère glorieuse et libre de Victoria
la Grande!

--C'est la vérité, Ronan... mais en quoi votre Vagrerie a-t-elle été
pour vous aussi fructueuse que la Bagaudie? Et mon pauvre frère Karadeuk
comment est-il mort?

--Pour répondre à vos questions, Kervan, il me faut d'abord vous
apprendre ce qui s'est passé après l'incendie du burg du comte Neroweg.

--Nous t'écoutons...

--Le succès de notre attaque terrifia d'abord les Franks et les évêques
de la contrée; ceux des esclaves qui n'étaient pas hébétés par les
prêtres, les colons pressurés par les seigneurs, enfin les hommes de
coeur qui sentaient encore couler dans leurs veines quelques gouttes de
sang gaulois, reprirent quelque espoir; notre bande, dont mon père
conserva le commandement, devint considérable; on vit alors des prélats
et des seigneurs franks, épouvantés par la Vagrerie, améliorer un peu le
sort de leurs esclaves, pressurer moins leurs colons; foi de Vagre! mon
oncle... la terreur faisait battre d'une charité passagère tous ces
coeurs jusqu'alors endurcis...

--Et ton frère Loysik?

--Fidèle à ce principe de Jésus de Nazareth: «que ce sont surtout les
malades qui ont besoin de médecins,» il ne nous quittait pas, il eut
bientôt sur notre troupe l'ascendant qu'il savait prendre sur les hommes
les plus endiablés; sa bonté, son courage, son éloquence, son amour de
la Gaule, son horreur de la conquête franque, lui acquirent bientôt tous
les coeurs, souvent il empêcha des désastres inutiles ou de sanglantes
représailles. Lorsque ainsi que moi il fut guéri des suites de notre
torture, il nous quitta pendant quelque temps et nous demanda, sans nous
dire ses motifs, de nous rapprocher des confins de la Bourgogne; il
devait nous rejoindre aux environs de Marcigny, ville située à l'extrême
frontière de cette province, il avait obtenu de nous, non sans peine, de
ne plus incendier les burgs et les villas épiscopales; mais le pillage
allait toujours au profit du pauvre monde, et nous faisions bonne
justice des seigneurs franks, dont les cruautés étaient avérées.

--Et les Franks ne se sont pas armés contre vous?

--Le roi Clotaire ordonna une levée d'hommes, mais les seigneurs
bénéficiers craignirent en se séparant de leurs leudes de laisser leurs
burgs désarmés à la merci des esclaves, ou livrés sans défense aux
attaques de notre troupe; ils n'envoyèrent que peu de gens à la levée,
aussi, par deux fois, nous avons rudement combattu et battu les Franks;
mais, selon le désir de Loysik, nous nous rapprochions toujours des
frontières de la Bourgogne...

--Et la petite Odille, Ronan?

--Je l'avais prise pour femme... la chère enfant ne me quittait pas,
aussi douce que vaillante, aussi dévouée que tendre.

--Pauvre petite... et l'évêchesse qui nous a intéressés malgré son
égarement?

--Fulvie était pour le veneur ce qu'Odille était pour moi.

--Et ce roi Chram qui rêvait le parricide a-t-il exécuté ses projets de
révolte contre son père Clotaire? cet autre monstre qui tuait les
enfants de son frère à coups de couteau!

--Kervan, il y a trois jours en me rendant ici... j'ai retrouvé Chram et
son père sur les frontières de notre Armorique.

--Le père et le fils sur nos frontières?

--Oui, et ils se sont montrés dignes l'un de l'autre... Ah! Kervan! j'ai
dès mon enfance couru la Vagrerie... j'ai dans ma vie assisté à de
terribles spectacles... mais, foi de Vagre, je n'ai jamais éprouvé une
pareille épouvante... et d'horreur encore je frissonne quand je songe à
ce qui, sous mes yeux, s'est passé lors de la rencontre de Chram et de
son père.

--Je te crois, Ronan, car te voici tout pâle à ce souvenir.

--Horrible... horrible... mais je viendrai tout à l'heure à ce récit;
fidèles à notre promesse envers Loysik, nous nous rapprochions des
confins de la Bourgogne. Cette contrée, l'une des premières conquises
avant Clovis par d'autres barbares venus de Germanie, et appelés
_Burgondes_, était aussi pleine des héroïques souvenirs de la vieille
Gaule! À la voix de Vercingétorix, _le chef des cent vallées_, les
populations s'étaient soulevées en armes contre les Romains, _Epidorix_,
_Convictolitan_, _Lictavic_, et d'autres patriotes de cette province,
avaient rejoint avec leurs tribus _le chef des cent vallées_, jaloux de
combattre avec lui pour la liberté des Gaules.

--Et cette contrée autrefois si vaillante... a subi le sort commun!

--Là comme ailleurs, Kervan, les évêques avaient hébêté ces populations
jadis si viriles.

--Oui, tandis que dans notre Armorique les druides chrétiens ou non
chrétiens nous prêchent encore l'amour de la patrie, la haine de
l'étranger.

--Aussi la Bretagne est jusqu'ici restée libre; il n'en fut pas ainsi de
la malheureuse province dont je vous parle; dès 355, son peuple avait
dégénéré, deux chefs de hordes, _Westralph_ et _Chnodomar_, avaient
envahi cette contrée; d'autres barbares, les Burgondes, venus des
environs de Mayence, chassèrent à leur tour ces premiers envahisseurs et
s'établirent en ce pays vers l'année 416. Ces Burgondes, qui ont donné
leur nom à cette province, étaient des peuples pasteurs, moins féroces
que les autres tribus de Germanie. Le plus grand nombre des habitants
gaulois de ce pays avaient été massacrés ou emmenés en esclavage lors de
la première conquête de 355. La race de ceux qui en petit nombre
survécurent, asservie par les Burgondes, ne fut pas aussi misérable que
celles de la majorité des provinces conquises; les rois _Gondiok_,
_Gondebaud_ et son fils _Sigismond_, régnèrent tour à tour sur ce pays
jusqu'en 534; à cette époque, Childebert et Clotaire, fils de Clovis,
attaquant ces rois burgondes, comme eux de race germaine, ravagèrent de
nouveau ce pays, asservirent également et la race burgonde et la race
gauloise, et ajoutèrent ce territoire aux autres possessions de la
royauté franque.

--Que de ruines! que de massacres! que d'esclavage!... Heureux sont nos
pères des siècles passés... ils vivent ailleurs qu'en ce triste
monde!...

--C'est un terrible temps! mais, foi de Vagre, nous l'avons rendu
terrible aussi pour bon nombre de nos conquérants... Je vous l'ai dit,
selon notre promesse faite à Loysik, nous nous étions rapprochés des
confins de la Bourgogne... Nous arrivâmes près de Marcigny au
commencement de l'automne; dans ces climats fortunés cette saison est
aussi douce que l'été. Le soleil baissait, nous avions marché toute la
journée, traversant des contrées jadis fécondes autant que peuplées, et
alors incultes, presque désertes. Quelques esclaves se joignirent à
nous, d'autres se réfugièrent dans la cité de Marcigny et y jetèrent
l'alarme. Nous attendions toujours le retour de Loysik; pour plus de
prudence, nous avions campé sur une colline boisée, d'où l'on dominait
au loin la ville, à peine défendue par des murailles en ruines... Vers
la fin du jour, nous vîmes arriver mon frère; il accourait, instruit de
notre venue par les esclaves fugitifs. Il me semble encore le voir,
gravissant la colline d'un pas précipité, ses traits rayonnaient de
bonheur; après avoir répondu aux témoignages d'affection dont nous
l'entourions à l'envi, Loysik fit signe qu'il voulait parler; il gravit
un monticule ombragé d'une châtaigneraie séculaire: la foule s'assembla
autour de lui; à ses pieds s'assirent un grand nombre de femmes qui
couraient avec nous la Vagrerie. Au premier rang parmi elles se
trouvaient Odille et l'évêchesse. Loysik portait ce jour-là une robe de
grosse laine blanche; un rayon du soleil couchant, traversant les
châtaigniers, semblait entourer d'une auréole dorée sa grave et douce
figure encadrée de ses longs cheveux, séparés sur son front un peu
chauve, et blonds comme sa barbe légère. Je ne sais pourquoi me vint
alors à la pensée le souvenir du jeune homme de Nazareth, prêchant sur
la montagne la foule vagabonde dont il était toujours suivi... Un grand
silence se fit dans notre troupe; Loysik nous dit ces paroles, que
bientôt après j'ai écrites sur ce parchemin que voici, afin de ne pas
les oublier:

«--Mes amis, mes frères, vous tous qui m'entendez, je reviens au milieu
de vous avec la _bonne nouvelle_...écoutez-moi: jusqu'ici vous avez, par
de terribles représailles, rendu aux Franks et aux évêques le mal pour
le mal: les méchants l'ont voulu, la violence a appelé la violence!
l'oppression, la révolte; l'iniquité, la vengeance! Elles se sont
réalisées, ces menaçantes paroles de Jésus: _Qui frappera de l'épée
périra par l'épée!--Malheur à vous qui retenez votre prochain en
esclavage!--Malheur à vous, riches au coeur impitoyable!_ Aux pauvres
qui manquaient du nécessaire, vous avez distribué les biens de ces
conquérants pillards ou de ces nouveaux _princes des prêtres, race de
serpents et de vipères, qui_, selon le Christ, _dévore le bien des
pauvres.--Affreux hypocrites qui jurent par l'or de l'autel et non par
la sainteté du temple..._ Beaucoup d'hommes endurcis, frappés par vous
de terreur, ont dès lors montré quelque charité... Vous avez enfin fait
justice; mais, hélas! justice aventureuse, implacable, comme nos temps
implacables! temps de tyrannie et de guerre civile, d'esclavage et de
révolte, de misère atroce et de criminelle opulence! effrayants
désastres qui ont jeté les peuples hors de toutes les voies humaines.
L'éternelle notion du juste et de l'injuste, du bien et du mal,
s'obscurcit dans les esprits: les uns, hébétés par l'épouvante et
l'ignorance, subissent des maux inouïs avec une résignation dégradante,
impie! les autres, se jetant comme vous dans une révolte légitime, mais
impuissante parce qu'elle est partielle, sont en proie à je ne sais quel
vertige furieux, sanglant, et mêlent les actes les plus généreux aux
actes les plus déplorables... Votre vengeance est légitime, et elle
engendre fatalement d'incalculables malheurs! Aujourd'hui, frappés par
vous de terreur, quelques coeurs, jusqu'alors impitoyables, se montrent
moins cruels envers leurs esclaves; mais demain? demain... vous serez
loin et les bourreaux redoubleront de cruauté... Vous incendiez les
demeures de ces conquérants barbares établis en Gaule par le massacre et
le pillage; mais ces demeures écroulées dans les flammes, qui les
rebâtira? nos frères esclaves! Vous partagez entre eux les dépouilles
des seigneurs et des prélats enrichis par la rapine, l'exaction, la
simonie; mais ces ressources précaires, dites, combien durent-elles pour
nos frères esclaves? quelques jours à peine; puis la misère pèsera plus
atroce encore sur ces malheureux! Ces coffres vidés par vous,
charitablement je le sais, qui devra les remplir? nos frères esclaves,
par de nouveaux et écrasants labeurs! Et que de larmes! que de sang
versé! que de ruines!...

»--Oui, des larmes! des ruines! du sang!--crièrent plusieurs voix.--Nos
conquérants ne l'ont-ils pas fait couler à flots, le sang de notre
race!... Périsse le monde, et nous avec lui, et avec nous l'iniquité qui
nous dévore!...

»--Périsse l'iniquité! oui, périsse l'esclavage! oui, périssent la
misère, l'ignorance!... Oui, oui! demandez à Ronan, mon frère, je ne lui
disais pas un jour: Comme toi, j'ai horreur de la conquête barbare;
comme toi, j'ai horreur de l'asservissement; comme toi, j'ai horreur de
l'ignorance funeste où de faux prêtres de Jésus tiennent leurs
semblables; comme toi, j'ai horreur de la dégradation de notre Gaule
bien-aimée... Mais pour vaincre à jamais la barbarie, l'ignorance, la
misère, l'esclavage, il faut les combattre, le moment venu, par la
civilisation, par le savoir, par la vertu, par le travail, par le réveil
de l'antique patriotisme gaulois, non pas mort, mais engourdi au fond de
tant de coeurs!

»--Ermite notre ami, comment pouvons-nous combattre nos ennemis
autrement que par les armes? Le pouvons-nous, hommes errants, loups que
nous sommes?

»--Je vous l'ai dit: vos représailles sont légitimes; la violence
appelle la violence! l'oppression, la révolte! mais la révolte, rendue
toujours nécessaire par l'aveugle iniquité des oppresseurs, n'est qu'un
moyen terrible d'atteindre à ce but divin: le bonheur de l'humanité...
La révolte déblaye le terrain, le travail, la vertu, la liberté le
fécondent. Et pourtant, croyez-moi, mes amis, mes frères, croyez-moi!
l'heure redoutable et sainte des grands soulèvements populaires n'a pas
encore sonné... Notre génération, comme celles qui l'ont précédée, a été
façonnée par l'Église à subir les horreurs de la conquête avec une
résignation impie, oui, impie! oui, sacrilége! Quoi! la rapine, le
massacre, la tyrannie étrangère désolent, ravagent, oppriment notre
pays! quoi! nos conquérants et leurs complices effrayent le monde de
leurs forfaits! quoi! voir nos pères, nos mères, nos femmes, nos soeurs,
nos enfants, subir les hontes, les tortures de l'esclavage, et au nom de
l'éternelle justice humaine et divine, ne pas protester par la révolte
contre ces iniquités épouvantables! Ah! cette soumission, plus
criminelle encore qu'imbécile, outrage le ciel et les hommes... Mais, je
vous l'ai dit, mes amis, pour que cette révolte porte ses fruits, il
faut que, comme nos puissantes insurrections des temps passés, elle soit
générale, et elle ne peut, elle ne pourra l'être ni aujourd'hui, ni
demain... En doutez-vous? Voyez le petit nombre d'esclaves qui répondent
à votre appel de liberté... Croyez-moi, je vous le répète... non, elle
n'a pas sonné, l'heure redoutable et sainte des grands soulèvements
populaires... Cette heure, vous la devancez d'un siècle, et plus
peut-être... Aussi, malgré votre courage, malgré vos succès récents,
tôt ou tard vous serez anéantis, et, comme nos conquérants abhorrés,
vous n'aurez laissé après vous que des ruines! Suivez au contraire mes
avis, et vos frères trouveront dans votre exemple un utile enseignement
pour l'avenir!

»--Explique-toi, ermite laboureur, explique-toi, notre ami.

»--Dites, mes amis, qui vous a faits Vagres, vous, hommes de toutes
conditions avant d'être réduits en servitude? oui, qui vous a jetés dans
la révolte? N'est-ce pas la spoliation, la misère, la haine de
l'esclavage et des malheurs affreux dont nous sommes victimes depuis la
conquête franque?

»--Oui, oui, voilà pourquoi nous courons la Vagrerie.

»--Mais si l'on vous disait: Renoncez à votre vie errante, et votre
travail vous assurera largement les nécessités de la vie; votre courage
garantira votre repos et votre liberté... Vous qui regrettez ou désirez
la paix du foyer, les joies de la famille, vous aurez ces pures et
douces jouissances... Vous qui préférez l'austère isolement du célibat,
vous suivrez votre goût, et vous vivrez heureux, tranquilles.

»--Ermite notre ami, ces promesses sont-elles réalisables? Tu n'es pas
de ces fourbes qui prétendent, ainsi que les fourbes évêques, posséder
le don des miracles...

»--Ah! s'ils l'eussent voulu! les évêques eussent chaque jour, et sans
fourberie, accompli de pareils miracles au nom de la fraternité humaine
prêchée par Jésus... Oui, s'ils avaient agi par justice et par humanité,
ainsi que vient d'agir par terreur l'évêque de Châlons, une voie
d'émancipation pacifique et véritablement chrétienne s'ouvrait pour la
Gaule...

»--Et qu'a-t-il donc fait l'évêque de Châlons?

»--Après m'être séparé de vous, je suis allé dans cette petite ville de
Marcigny, qui dépend du diocèse de Châlons; c'est là que l'évêque a sa
villa où il habite l'été... Ce n'est pas un méchant homme, quoiqu'il
commette, ainsi que les autres prélats, le crime affreux pour un prêtre
du Christ de retenir ses frères en esclavage; ses jours se sont
écoulés, jusqu'ici, selon ses désirs, dans le calme, la fainéantise et
l'opulence; il est d'ailleurs grand ami du roi Clotaire. Depuis
longtemps je connais cet évêque; ma vie, contraire à la sienne, lui
impose; il a foi à ma parole, il la sait sincère... Je suis donc allé le
trouver, cet évêque, et je lui ai dit ceci:

»--As-tu entendu parler des Vagres d'Auvergne?--Hélas! oui... car ils
commettent d'effrayants ravages en ce pays-là; mais, grâce à Dieu, la
Vagrerie n'est point venue jusqu'en Bourgogne.--Évêque, elle s'en
approche à grands pas; avant quinze jours les Vagres seront aux
frontières de ton diocèse.--Alors, malheur, malheur à nous, moine! ils
ont, dit-on, deux fois battu les leudes envoyés contre eux... Hélas!
hélas! si la Vagrerie approche, qu'allons-nous devenir? mon diocèse va
être ravagé, mon trésor pillé, mon beau palais de Châlons saccagé, ma
riante villa incendiée... comme celle de l'évêque Cautin... Moine, c'est
une grande désolation!... Que faire, mon Dieu!... que faire!...--Évêque,
la vallée de Charolles est située dans ton diocèse?--Oui, elle
appartient au glorieux roi Clotaire, comme toutes les terres de la Gaule
qui n'ont pas été distribuées en bénéfices, soit par lui, soit par son
père Clovis, aux chefs des leudes ou à l'Église.--Tu es l'ami du roi
Clotaire?--Ce grand prince me témoigne beaucoup de bonne volonté: je lui
ai remis plusieurs de ses péchés...--Demande-lui pour moi la donation de
la vallée de Charolles; j'y fonderai une communauté de moines
laboureurs; autour de ce monastère se fondera une colonie laïque; une
partie des terres sera réservée aux moines laboureurs, l'autre,
abandonnée à la colonie; mais je veux cette donation absolue,
héréditaire, exempte de toutes charges et redevances... Les colons
seront reconnus, de droit et de fait, hommes libres, eux et leur
descendance... Obtiens, et tu le peux, cette donation de ton ami le roi
Clotaire, et la troupe de Vagres qui t'épouvante devient, par la
possession de ce territoire, un établissement d'hommes de paix et de
travail... Choisis donc, pour ton diocèse, entre les désastres de la
Vagrerie ou les féconds labeurs d'une colonie d'hommes libres...--Je
connaissais, mes amis, le caractère de l'évêque Florent: son choix ne
pouvait être douteux. Il eut cependant quelque velléité de demander la
donation pour lui-même; mais il apprit le même jour, par des voyageurs,
que les Vagres s'approchaient de plus en plus des frontières de
Bourgogne. Il dépêcha un messager au roi Clotaire, alors à Bourges, lui
écrivit une lettre pressante en ma faveur... Hier, ce messager a
rapporté à l'évêque de Châlons cette donation accordée ainsi qu'il suit,
par une charte, selon la formule ordinaire:

CLOTAIRE, guerrier illustre, roi des Franks... L'office et le devoir
d'un roi est de venir en aide aux serviteurs de Dieu et d'accueillir
favorablement leurs demandes. D'autre part, comme nous ne demeurons que
peu de temps en cette vie, il importe d'amasser au plus vite des
richesses pour l'éternité. Ces richesses, nous pouvons les acquérir
facilement au moyen de largesses accordées aux évêques et à l'Église.
C'est pourquoi nous accueillons la demande de notre vénérable père en
Christ, Florent, évêque de Châlons-sur-Saône, et faisons savoir à tous
nos _fidèles_ présents et futurs qu'un certain moine, nommé _Loysik_,
nous a demandé, par l'entremise dudit Florent, notre vénérable père en
Christ et ami, une terre où il pût habiter librement, prier et implorer
pour nous la miséricorde divine; il a ajouté qu'il était suivi d'un
grand nombre d'hommes qu'il voulait retirer des désordres et des misères
du siècle; ces hommes ont promis de se fixer auprès de lui, et de se
livrer à une vie paisible et laborieuse; pour nous, considérant que la
demande du moine est sage; parce que nous croyons, d'ailleurs, que, si
nous l'accueillons favorablement, nous ferons une chose agréable à Dieu
et méritoire pour la rémission de nos péchés, nous accordons à ce moine
la possession de la vallée de Charolles, située dans le diocèse de
Châlons, bornée au nord par les rochers dits _Roches-Balues_; au midi
par la rivière de Charolles, dont une branche traverse ladite vallée; à
l'ouest par le ravin appelé _Ravin d'Epidorix_; à l'est, par la lisière
des bois dits _Bois aux Chèvres_, touchant aux terres de l'église de
Marcigny. Nous concédons à ce moine Loysik tout ce qu'il rencontrera sur
lesdites terres, esclaves, animaux domestiques, constructions, vignes,
champs cultivés, prairies et bois; il usera de tout librement et pourra,
sans que nul ait droit d'y mettre empêchement, labourer, planter, bâtir:
nous l'exemptons, lui et ceux qui s'établiront avec lui dans la vallée
de Charolles, de tout ce qui est dû à notre fisc. Nous défendons à tous
nos leudes, évêques, ducs, comtes et autres, d'exiger pour eux et pour
leur suite, ni argent, ni présent, ni logement, ni redevance de ce moine
Loysik, ni de ceux qui s'établiront sur le territoire que nous lui avons
accordé, les tenant et reconnaissant pour hommes libres. Que nul ne soit
assez audacieux pour enfreindre nos commandements, nous voulons que ce
moine Loysik, ses compagnons et leurs successeurs vivent libres et
tranquilles sous notre protection. Et pour que le présent acte ait plus
de force, nous avons voulu qu'il fût signé de notre main et scellé de
notre sceau.

CLOTAIRE[B].

»L'évêque, en me remettant cette charte, m'a dit:

»--Je me suis bien gardé de mander à notre glorieux roi Clotaire qu'il
s'agissait des Vagres. Il aurait par orgueil et vengeance refusé la
donation; mais quand il saura que, grâce à elle, cette province n'a plus
à craindre ces hommes déterminés, que l'on finirait toujours par
écraser, mais au prix de nouveaux désastres, il ne regrettera pas sa
concession. Maintenant, moine, j'ai foi à ta parole, je sais qu'on y
doit compter, fais que pour mon repos la Vagrerie ne désole pas mon
diocèse.

»L'évêque me parlait ainsi tantôt, lorsque quelques esclaves fugitifs
sont venus annoncer l'approche de votre troupe; le prélat m'a dit alors
d'une voix suppliante:--Loysik, cours à la rencontre de ces Vagres,
annonce-leur cette donation, apaise-les, dis-leur que si la récolte
présente encore sur pied ne suffit pas comme je le crois à leurs
besoins, en attendant celle de l'an prochain, je leur enverrai du blé,
du vin, des bestiaux; mes esclaves charpentiers les aideront à
construire des maisons de bois avec les arbres de la forêt, en attendant
qu'ils aient pu se bâtir des demeures de pierres, et à ces bâtisses mes
esclaves de tous métiers s'emploieront encore... va, cours, moine, je
ferai tous les sacrifices possibles pour vivre en bonne intelligence
avec de si redoutables voisins...

»À cette heure, mes amis, mes frères, vous le voyez, de vous il dépend
de vivre laborieux, paisibles, heureux et aussi libres qu'on peut l'être
sous la domination franque! Ceux d'entre vous qui voudront entrer avec
moi dans notre communauté de laboureurs y entreront; ceux qui, préférant
la vie de famille, voudront s'unir à une femme de leur choix, recevront
de moi des terres héréditaires et fonderont la colonie... J'ai
soigneusement visité la vallée... une rivière poissonneuse traverse ses
vastes prairies, des bois séculaires l'ombragent, ce qui est cultivé par
les esclaves du fisc royal en vigne et en blé est florissant; les
bestiaux sont nombreux. Ai-je besoin de vous le dire, mes frères, que
ces pauvres esclaves transportés ou nés en ce pays, et que dans sa
générosité sacrilège ce roi Clotaire me donne... pêle-mêle avec le
bétail... seront affranchis par nous. Nous ne sommes pas des évêques
pour garder ainsi notre prochain en esclavage et l'exploiter à notre
profit; ces esclaves redeviendront comme nous des hommes libres, les
terres qu'ils ont jusqu'ici cultivées pour le fisc du roi leur
appartiendront désormais à titre héréditaire. La vallée est immense, et
fussions-nous trois fois plus nombreux, la fertilité de son sol
suffirait à nos besoins; ces terres que le roi Clotaire nous restitue, à
nous Gaulois, sous forme de don, ont été violemment conquises il y a
plus de deux siècles par des tribus barbares, puis envahies par les
Burgondes, puis enfin reconquises sur ceux-ci par les Franks; ces terres
sont en partie incultes, la race de ceux qui les possédaient il y a deux
cent cinquante ans et plus avant la première invasion barbare est,
hélas! depuis longtemps éteinte; massacrées lors de ces conquêtes
successives, emmenées au loin en captivité ou mortes à la peine en
cultivant pour autrui les champs paternels, les premières populations
ont disparu, les esclaves habitant aujourd'hui cette vallée descendent
de ceux qui y ont été transportés pour la repeupler après la conquête de
Clovis. En occupant cette portion du sol de la Gaule, nous, Gaulois,
nous ne dépossédons personne de notre race; mais ce territoire, il
faudra savoir au besoin le défendre: en ces temps de guerre civile, les
donations, quoique perpétuelles, souvent ne sont pas respectées par les
héritiers des rois ou par les seigneurs et les évêques voisins. Nous
serons donc prêts à repousser la force par la force. La vallée est
garantie au nord par des rochers presque inaccessibles, au midi par une
rivière profonde, à l'ouest par des ravins escarpés, à gauche par des
bois épais; il nous sera facile de nous fortifier dans cette possession
et d'y maintenir nos droits... si le nombre nous écrase, nous mourrons
du moins en hommes libres. Un mot encore, mes amis, je vous l'ai dit,
les faits vous le prouvent et vous le prouveront, l'heure des grands
soulèvements populaires n'a pas encore sonné, ne sonnera pas de
longtemps peut-être; mais une heureuse chance a servi votre révolte
isolée, sachez en profiter. Gaulois réduits en servitude, vous aviez
pris les armes... mais vous renoncez à de terribles représailles du jour
où vous rentrez en possession du sol et de la liberté... de ce jour,
vous, hommes de révolte, de désordre, de bataille, vous devenez hommes
de paix, de travail et de famille... esclaves violemment dépouillés de
vos droits, vous portiez partout le ravage, hommes libres, possédant la
terre et la fécondant par votre travail, vous répandez autour de vous
l'abondance et la richesse... Ah! croyez-moi, cet enseignement sera
fécond pour l'avenir; oui, malgré la torpeur effrayante où sont plongées
les populations qui nous entourent, tôt ou tard vous voyant vivre
paisibles, laborieux, elles se diront:--Si le peuple des Gaules, au lieu
de subir l'esclavage avec une lâche résignation, avait, comme les
habitants de cette colonie, su se faire craindre et reconquérir ce que
la violence lui avait ravi, il serait aujourd'hui heureux et libre!
Comptons-nous donc, pauvres esclaves que nous sommes! comptons les
Franks... et debout! mais tous ensemble... isolément nous serions
écrasés... oui, debout... debout tous ensemble! courons tous aux armes!
et à nous aussi notre jour viendra!--Amis, croyez-moi, de proche en
proche ces idées germeront, grandiront, et l'heure arrivera, lointaine
encore, je le sais, mais inévitable comme la justice de Dieu, où le
peuple des Gaules, se levant tout entier contre l'oppression des rois et
de l'Église, ressaisira les droits sacrés dont l'a dépouillé la
conquête! alors, oh! alors, pour tous, paix, travail, bonheur et
liberté!»

--Ronan,--dit Kervan après avoir, ainsi que sa famille, attentivement
écouté le Vagre,--Loysik parlait avec une grande sagesse... Ses conseils
ont-ils été suivis par tes compagnons?

--Oui... le plus grand nombre des Vagres acceptèrent l'offre de Loysik:
quelques-uns continuèrent leur vie aventureuse; mais ils promirent à
Loysik de ne pas entrer en Bourgogne... et depuis, nous n'avons plus
entendu parler d'eux; car, ainsi que le disait mon frère, le temps des
grands soulèvements populaires n'est pas encore venu, il faut le
reconnaître avec regret, avec douleur... Parmi ceux qui peuplent
aujourd'hui la vallée de Charolles, plusieurs, préférant le célibat, ont
adopté la règle des moines laboureurs, sous la direction de Loysik; mais
la majorité de nos compagnons, formant la colonie laïque établie autour
du monastère, se sont mariés, soit à des femmes qui couraient avec nous
la Vagrerie, soit aux filles des colons voisins... J'ai épousé la petite
Odille et le Veneur l'évêchesse; les artisans, que l'esclavage et la
misère avaient conduits en Vagrerie, reprirent leurs anciens métiers, et
travaillèrent pour la colonie; d'autres se livrèrent à la culture des
terres, des vignes, à l'élevage des bestiaux. Je suis devenu bon
laboureur, et ma petite Odille, habituée dès son enfance à soigner les
troupeaux dans les montagnes où elle est née, s'occupe des mêmes soins;
l'évêchesse file sa quenouille, tisse la toile, en digne ménagère, et
dirige l'hospice ouvert pour les femmes malades; de même que Loysik
dirige l'hospice des hommes, fondé par lui dans son monastère; il est
aussi l'arbitre souverain des rares démêlés qui s'élèvent entre nous;
car je vous le dirai, Kervan, et vous me croirez, au bout de six mois de
séjour dans cette fertile vallée de Charolles, nous, jadis Vagres
errants et indomptés, nous étions devenus, selon le voeu de mon frère,
des hommes de paix, de travail et de famille.

--Ah! Ronan! Loysik disait vrai: puisque les évêques n'ont pas osé,
comme nos druides vénérés, prêcher la guerre sainte contre les Franks,
pourquoi n'ont-ils pas chrétiennement agi comme ton frère? Oui... ces
terres immenses, peuplées d'esclaves et de bétail, que l'Église obtient
si facilement de la crédulité des rois et des seigneurs franks, pourquoi
ne les a-t-elle pas restituées à ceux qui les possédaient autrefois? ou
bien si le massacre de la conquête laissait ces terres sans possesseurs,
pourquoi l'Église ne les a-t-elle pas distribuées aux esclaves qui les
cultivaient et qu'elle aurait affranchis, au lieu de les garder en
servitude, exploitant ainsi terres et gens à son profit... Redevenus
libres et citoyens, rattachés au sol de la patrie par les mille liens de
la famille, par la possession d'un sol fécondé par leur travail, ces
anciens esclaves régénérés, formant alors la population la plus
considérable de la Gaule, devaient, dans un temps prochain, absorber ou
chasser cette poignée de barbares qui l'oppriment et reconquérir son
indépendance... Oh! oui, oui... si ce que ton frère a accompli dans la
vallée de Charolles, tous les évêques l'avaient accompli dans les
immenses domaines de l'Église, peuplés d'esclaves, la Gaule,
aujourd'hui, serait prospère, glorieuse et libre!

--Cela est certain, Kervan; mais les évêques ne l'ont pas voulu. Ces
terres conquises par leur fourberie, ils les ont, vous l'avez dit,
conservées, exploitées à leur profit, grâce au labeur écrasant de leurs
frères, qu'ils retiennent, ces doux apôtres de charité, dans le plus dur
esclavage... Le mal que font les évêques, ils le font volontairement,
amoureusement; ces terres, ces esclaves, dons pieux de la crédulité de
nos conquérants, quelle puissance humaine pouvait forcer l'Église à les
garder? qui l'empêchait, qui l'empêche d'affranchir ces pauvres captifs?
qui l'en empêche?... Ah! c'est l'ambition implacable, c'est la cupidité
effrénée de ces nouveaux _princes des prêtres!_... Ils règnent absolus,
redoutés sur un peuple crédule et craintif; ils jouissent du fruit de
ses sueurs dans une opulente oisiveté... et ils n'auraient été que
simples citoyens au milieu d'un peuple libre, intelligent, pénétré de
ses droits, et n'entendant travailler qu'au profit de sa famille...
Alors, ces richesses si chères à la fainéantise, à l'orgueil, aux excès
du clergé, il lui eût fallu les acquérir par le travail... Aussi, honte,
exécration à ces princes des prêtres de l'Église de Rome!... Aussi,
malheur à notre vieille Armorique, si jamais la foi de nos pères
s'éteint en elle!... Croyez-moi, Kervan, du jour où la Bretagne subira
le joug catholique, elle subira le joug de la royauté franque!...

--Fasse le ciel que ces cruelles appréhensions ne se réalisent jamais,
Ronan! Écartons ces tristes pensées, parlons de la vie paisible et
laborieuse de la colonie de la vallée de Charolles.

--Oui, là nous avons jusqu'ici vécu heureux, cultivant nos champs en
commun, et partageant en frères les fruits de notre travail commun,
selon ces mots gravés sur la garde du poignard que je vous ai apporté:
_Amitié, communauté!_

--Mais cet autre mot que j'y ai lu, ce mot _Ghilde_, que signifie-t-il?

--C'est un mot saxon; il signifie association, confrérie, parce qu'en ce
pays du Nord, d'après une coutume dont l'origine se perd dans la nuit
des temps, tous ceux qui font partie d'une _ghilde_ se jurent en secret,
par serment mystérieux et sacré: Amitié, appui, solidarité en toutes
choses... La maison de l'un des associés brûle-t-elle, tous les autres
l'aident à la reconstruire; sa récolte est-elle détruite par la grêle ou
par l'orage, tous les associés, se cotisant, l'indemnisent de ce
dommage; il en est de même si son vaisseau périt dans un naufrage...
Craint-on de partir seul pour un long voyage, un, deux ou plusieurs
associés vous accompagnent; quelqu'un de la ghilde est-il victime d'une
iniquité, tous prennent parti pour lui, afin d'obtenir justice; est-il
outragé, tous se joignent à l'offensé pour l'aider à obtenir réparation
ou vengeance[C]... Ce qu'il y a de fécond dans ce principe de
fraternelle solidarité, notre communauté l'a mis en pratique. Là nous
disons comme autrefois en Vagrerie: Tous pour chacun, chacun pour
tous...

--Et mon frère Karadeuk a-t-il du moins joui de cette vie paisible et
fortunée, après tant d'aventures?

--Oui... jusqu'au jour de sa mort il a vécu heureux dans notre maison,
auprès d'Odille et de moi... il a pu bénir mon premier-né...

--Quelle a été la cause de la mort de mon frère?

--Vous avez vu, Kervan, dans ces récits, quel homme était ce Chram, fils
du roi Clotaire?

--Oui, c'était le digne fils d'un tel père...

--Ses projets de révolte ayant échoué en Poitou et en Auvergne, il s'est
dernièrement jeté en Bourgogne, à la tête de quelques troupes, pour
soulever ce pays contre son père; les comtes et les ducs de Clotaire, en
ce pays, crurent de leur intérêt de combattre Chram dans cette nouvelle
guerre civile; néanmoins il ravagea une partie de ce malheureux pays.
Une des bandes de Chram arriva près de notre vallée; mon père et Loysik,
prévoyant les éventualités de ces temps de troubles, nous avaient fait
fortifier, au moyen de fossés et d'abattis d'arbres, les points de la
vallée qui n'étaient pas défendus, soit par la rivière, soit par des
ravins presque inaccessibles; nos colons et les hommes de la communauté
occupaient ces positions tour à tour et en armes, depuis l'invasion du
fils de Clotaire en Bourgogne. Mon père commandait un de ces postes
avancés lorsque les guerriers de Chram s'approchèrent de notre vallée
pour la ravager.

--Sans doute il y eut un combat, et mon pauvre frère Karadeuk...

--Fut mortellement blessé en repoussant les Franks à la tête de nos
hommes... Mon père mourut après avoir prononcé les paroles que je vous
ai dites. Durant ce combat, il portait ce poignard saxon appartenant à
Loysik, et ramassé par le Veneur lors de l'attaque des gorges d'Allange;
celui-ci l'avait rendu à mon frère après notre fuite du burg de
Neroweg... Loysik donna plus tard cette arme à mon père; il la portait
le jour où il fut mortellement blessé... Il m'a prié de vous l'apporter
et de la joindre aux reliques de notre famille.

--La mort de mon frère a été vaillante comme sa vie... Maudit soit ce
Chram, fils de Clotaire! S'il n'eût pas ravagé la Bourgogne, mon frère
Karadeuk vivrait peut-être encore!

--Je dis comme vous, Kervan, maudit soit ce Chram! Du moins il a trouvé
aux frontières de notre Bretagne la juste punition de ses crimes...

--Tu veux parler de cette aventure qui t'a frappé d'une telle épouvante,
que tout à l'heure tu pâlissais encore à ce souvenir?

--Ah! Kervan! l'on dirait que ces rois franks et leur race sont
prédestinés à devenir l'horreur du monde!... Écoutez, écoutez... mon
père mourant me fit donc promettre de me rendre ici, au berceau de notre
famille. Après avoir écrit le récit que je vous ai remis... je n'ai pu
le compléter; voici pourquoi: En ces temps désastreux, rien de plus
difficile, de plus périlleux, que d'entreprendre un long voyage; on
risque à chaque pas d'être enlevé en route et emmené captif par les
bandes armées des ducs, des comtes, des seigneurs franks ou des évêques
qui guerroyent de province à province, de diocèse à diocèse, de domaine
à domaine, se pillant les uns les autres ou envahissant réciproquement
leur territoire, afin d'agrandir leurs possessions; aussi tous ceux qui
sont forcés de voyager ne s'aventurent jamais hors des cités sans se
réunir en assez grand nombre pour pouvoir repousser l'attaque des bandes
armées que l'on rencontre continuellement. J'appris qu'une compagnie de
voyageurs devaient partir de la ville de Marcigny pour se rendre à
Moulins; c'était mon chemin; voulant profiter de cette occasion, je
quittai la vallée avant d'avoir achevé le récit que je vous ai remis;
nous partîmes de Marcigny environ trois cents personnes, hommes, femmes,
enfants, les uns à pied, les autres à cheval ou en chariot, pour aller
d'abord à Moulins; de cette ville d'autres voyageurs devaient partir
pour Bourges; de cette dernière cité j'espérais trouver de pareilles
compagnies pour gagner Tours, puis poursuivre ainsi ma route jusqu'à nos
frontières, par Saumur et par Nantes. Pendant mon voyage de Marcigny à
Tours, les voyageurs avec qui je cheminai eurent souvent à combattre
contre des bandes armées; je fus légèrement blessé dans l'une de ces
attaques; plusieurs de mes compagnons furent tués, d'autres, faits
prisonniers, furent emmenés eux et leurs familles en esclavage; moi,
ainsi que bon nombre de mes compagnons, nous eûmes le bonheur d'arriver
à Tours.

--Dans quel temps nous vivons! Voyager en un pays ennemi ne serait pas
plus dangereux!

--Ah! Kervan... si vous voyiez les ravages de la conquête! ravages
toujours naissants! partout des ruines anciennes et nouvelles; nos
anciennes chaussées si larges, si soigneusement entretenues avec leurs
relais de poste et leurs auberges, partout abandonnées ne sont plus que
décombres... les communications, jadis si faciles sur tous les points de
la Gaule, sont maintenant interrompues; les évêques, maîtres absolus
dans leur diocèse, empirent encore s'ils le peuvent cet état de choses,
voulant surtout isoler les populations entre elles afin de les dominer
plus sûrement. Ici les routes sont coupées parce qu'elles passent sur le
domaine d'un seigneur frank ou d'une abbaye; ailleurs les ponts ont été
détruits par quelque bande armée afin d'assurer sa retraite; aussi
étions-nous forcés à des détours incroyables pour arriver au terme de
notre voyage; souvent nous passions plusieurs nuits dans les champs;
parfois encore il nous fallait abattre les arbres voisins des rivières
afin de construire des radeaux où nous nous aventurions, n'ayant que ce
moyen de traverser les fleuves; foi de Vagre, ce n'était pas autrement
en Vagrerie.

--Pauvre pays! pauvre Gaule!

--En arrivant à Tours, j'appris que le roi Clotaire rassemblait là des
troupes pour marcher en personne contre son fils Chram qui, ravageant
tout sur son passage, venait de traverser la Touraine, se dirigeant,
disait-on, vers les frontières de la Bretagne. L'occasion me parut bonne
pour achever ma route en sûreté; je suivis les troupes royales,
composées des leudes et des hommes de guerre que les seigneurs franks,
possesseurs de bénéfices, devaient, sur sa demande, amener à leur roi;
des colons enrôlés de force augmentaient cette armée, elle se mit en
marche, je l'accompagnai; des troupes ennemies n'eurent pas été plus
désastreuses que les troupes du roi Clotaire pour les populations. Les
Franks arrivaient-ils dans une cité, ils chassaient les habitants de
leurs maisons et s'y établissaient en maîtres; durant leur séjour les
provisions étaient consommées, gaspillées; puis lors de leur départ les
Franks dévalisaient la maison; chacun d'eux pillant à sa guise; les
hommes, s'ils disaient mot, étaient battus, souvent tués, les femmes et
les filles violentées, puis l'armée du glorieux roi Clotaire reprenait
sa marche.

--Tu as raison, Ronan, la Vagrerie était moins terrible!

--Clotaire et sa _truste_ rejoignirent les troupes à Nantes; c'est là
que, pour la première fois, je le vis un soir, ce monstre qui tuait les
fils de son frère à coups de couteau; oui, c'est là que je le vis ce
lâche meurtrier en faveur de qui le Dieu des catholiques faisait des
miracles, grâce à l'intercession du bienheureux Saint-Martin!

--Tu l'as vu ce Clotaire?... quelle figure avait-il?

--Ce soir-là il portait une longue dalmatique d'un rouge de sang, brodée
d'or, et par-dessus ce riche vêtement une casaque de fourrure avec un
capuchon aussi de fourrure à demi rabaissé sur son front; ses yeux
flamboyaient dans l'ombre de cette coiffure comme ceux d'un chat
sauvage; le visage cadavereux de ce roi chevelu était entouré de longues
mèches de cheveux gris tombant presque jusqu'à sa ceinture; l'expression
de ses traits était froidement féroce; il montait un grand cheval de
guerre tout noir et caparaçonné de rouge; à sa gauche chevauchait son
connétable, à sa droite l'évêque de Nantes. Je vous le jure, Kervan,
l'aspect de cet homme enflamma mon coeur de tant de haine que sans mon
ardent désir de revoir Odille et mon fils, j'aurais, je crois, accompli
ce voeu de mon père Karadeuk, lorsqu'il y a plus de cinquante ans, il
disait dans cette salle où nous sommes: «N'est-il donc pas un homme en
Gaule pour planter un poignard dans le coeur de l'un des fils de ce
monstre de Clovis?...» Mais lorsque le lendemain soir j'ai vu ce que
j'ai vu...

--Voici que tu pâlis encore à ce souvenir, Ronan.

--Oui, ce souvenir me poursuit; aussi je ne regrette plus de n'avoir pas
tué ce Clotaire... Écoutez, Kervan... et ainsi que moi tout à l'heure
vous pâlirez. Chram, n'ayant plus avec lui que peu de troupes, avait fui
devant les forces supérieures de son père... espérant entrer en
Bretagne, mais il trouva les frontières gardées par _Kanao_.

--Et bien gardées... Kanao est l'un des plus vaillants guerriers de
l'Armorique.

--Chram, accompagné de son digne ami Spatachair (le Lion de Poitiers, ce
Gaulois renégat, dont j'ai parlé dans mes récits, était mort fou depuis
peu), Chram, accompagné de Spatachair, se rendit près de Kanao, et lui
proposa de joindre ses troupes bretonnes à celle des Franks pour
combattre Clotaire, son père, et le tuer, s'il pouvait, «--Je suis
toujours fort aise de voir des Franks s'entr'égorger,--répondit Kanao à
Chram;--cependant l'horreur que m'inspirent tes projets parricides est
telle, quoique ton père soit un monstre de ton espèce, que je ne veux
aucune alliance avec toi; mes troupes me suffiront pour combattre
Clotaire, s'il veut envahir nos frontières, que pas un guerrier frank
n'a franchies jusqu'ici.» Chram, assuré du moins de la neutralité de
Kanao, mais acculé aux confins de l'Armorique, comme un loup dans sa
tanière, se prépara pour le lendemain à un combat désespéré, ayant
d'ailleurs, ainsi que je l'ai su plus tard, la précaution de s'assurer
d'un vaisseau, qui devait l'attendre près du petit port du Croisik, afin
de s'embarquer là, si le sort de la bataille lui était contraire!

--Fils contre père... guerre parricide!

--J'étais arrivé sain et sauf jusqu'aux limites de la Bretagne; le
résultat du combat m'importait peu, pourvu qu'il y eût beaucoup de
Franks exterminés de part et d'autre; mon seul but était de me rendre
ici. Le hasard me fit rencontrer près de Nantes deux Bretons de Vannes,
qui, lors de la joyeuse vendange à main armée, que vos tribus sont
allées faire cet automne, avaient été blessés; ils s'étaient tenus
cachés jusqu'à leur guérison dans la hutte d'un esclave... Ces deux
Armoricains voulaient revenir à Vannes; de cette ville aux pierres
sacrées de Karnak, la distance n'est pas très-longue. Nous partîmes tous
trois, avant le lever du soleil, le matin du combat que Clotaire devait
livrer à son fils... Pour abréger le chemin, et ne pas nous trouver
enveloppés dans la mêlée, nous avons gagné le bord de la mer, afin de
nous diriger vers la baie du Morbihan... D'ailleurs, je vous l'avoue,
Kervan, j'éprouvais le pieux désir de contempler ces lieux témoins, il y
a plus de six siècles, de la grande bataille de Vannes, à la fois donnée
sur terre et sur mer; bataille sanglante, où notre aïeul Joel et ses
fils avaient si vaillamment lutté contre l'armée de César. C'était aussi
dans cette baie qu'Albinik le marin et sa femme Méroë, de retour du camp
romain, maîtres, comme pilotes, de la destinée de la flotte ennemie, et
pouvant ainsi la perdre sur des récifs, l'avaient conduite au port, afin
de la combattre loyalement, au lieu de la détruire par une lâche
traîtrise, fidèles à cet antique proverbe armoricain: _Jamais Breton ne
fit trahison_.

--Oui, ce fut lors de cette grande bataille de Vannes que notre aïeul
Guilhern emporta sur son cheval César tout armé. Bataille terrible, où
se décida le sort de la Gaule... La victoire fut héroïquement disputée
par nos pères; ils furent vaincus, mais avec gloire!

--Ah! Kervan! ces temps héroïques sont loin de nous; aussi, je vous l'ai
dit, j'éprouvais un pieux désir de parcourir ce champ de bataille, et
d'arriver sur la côte d'où l'on découvre à la fois la baie du Morbihan
et la vaste plaine de Vannes. Nous avions marché une grande partie de la
journée; nous longions la côte, aux environs du port du Croisik, lorsque
nous apercevons une cabane de pêcheur adossée à des rochers; nous nous y
rendions pour y prendre un peu de repos, lorsqu'à ma grande surprise, je
vois, aux abords de cette hutte, plusieurs mules de voyage pesamment
chargées, et des chevaux richement caparaçonnés, gardés par plusieurs
esclaves; trois de ces montures, dont une petite haquenée, portaient des
selles de femmes.

--Singulière rencontre en ce pays solitaire... Et à qui appartenaient
ces chevaux?

--À Chram... Sa femme et ses deux filles se trouvaient dans cette
cabane... Une barque était amarrée au rivage, et à trois portées de
trait, un vaisseau léger se tenait prêt à mettre sous voile.

--Tu m'as parlé des moyens de fuite que le fils de Clotaire s'était
ménagés en cas de fuite? Ce vaisseau l'attendait sans doute, lui et sa
famille?

--Oui, ce vaisseau l'attendait... Mes deux compagnons et moi, nous
hésitions à entrer dans cette cabane, lorsque la porte s'ouvrit, et au
seuil apparut une jeune femme richement vêtue: deux petites filles
l'accompagnaient; l'une, de cinq ou six ans, se tenait aux pans de la
robe de sa mère; celle-ci donnait la main à l'autre enfant, âgée
d'environ douze ans... La jeune femme paraissait profondément abattue:
ses yeux étaient noyés de larmes; derrière elle je reconnus l'un des
trois favoris de Chram, Imnachair; il assistait à la torture que l'on
m'avait fait subir dans le burg du comte Neroweg.

--Cette femme, ces enfants, c'était la famille de Chram?... Il me paraît
toujours étrange que de pareils monstres aient une famille.

--Je faisais la même réflexion que vous, Kervan, lorsque cette jeune
femme, remarquant sur nos épaules nos sacs de voyage, nous dit avec
anxiété:

«Est-ce que vous venez des environs de Nantes?

»Oui, madame.

»Avez-vous des nouvelles de la bataille?

»Non...»

--Alors, se retournant vers Imnachair, la jeune femme reprit avec un
redoublement d'anxiété:

«Est-ce un bien, est-ce un mal, que l'ignorance de ces voyageurs?»

--Puis elle ajouta, pleurant et se baissant, afin d'embrasser ses deux
petites filles:

«Mes enfants! mes pauvres enfants!...»

--Soudain, un des esclaves, sans doute placé en vedette sur les rochers,
accourut en criant:

«Des cavaliers!... On voit au loin, dans un nuage de poussière, une
troupe de cavaliers armés accourir bride abattue...

»Mort et furie!--dit Imnachair en pâlissant,--c'est Chram... La bataille
est perdue!...»

--À ces mots la pauvre jeune femme se jeta à genoux, serra ses deux
petites filles contre son sein, et je n'entendis plus que les sanglots
et les gémissements de la mère et des enfants.

»Vite, vite, au bateau!--s'écria Imnachair.--Esclaves, déchargez les
mules, transportez dans la barque les caisses qu'elles portent; et vous,
madame, tenez-vous prête à partir: ces pleurs sont inutiles.»

--À ce moment on entendit au loin le galop précipité des chevaux, le
choc des armures et des cris confus et furieux.

«C'est mon mari!--s'écria la femme de Chram en blêmissant; »--mais son
père est à sa poursuite... Entendez-vous ces cris de mort? Oh! il est
perdu!...»

--Imnachair prêta l'oreille... une bouffée de vent nous apporta ces
cris:

«Tue! tue!...

»À mort! à mort!...

»C'est la voix du roi Clotaire!--s'écria Imnachair.--Fuyez, madame, vous
et vos enfants... Courons au bateau... et force de rames... Dans un
instant il sera trop tard...,

»Fuir... sans mon mari... jamais!--reprit la jeune femme en serrant
convulsivement ses deux enfants contre son sein.--Ce n'est pas
maintenant que j'abandonnerai Chram...»

--Les cris: Tue! tue! devenaient de plus en plus distincts; ceux qui les
poussaient ne devaient plus être qu'à trois ou quatre cents pas...

«Malheureuse folle, une dernière fois, venez-vous?--dit Imnachair en la
saisissant par le bras,--venez-vous?

»Non,--dit-elle:--non...

»Vous connaissez Clotaire... et vous voulez l'attendre!»--s'écria
Imnachair avec épouvante; puis il disparut.

--Moi et mes deux compagnons, peu soucieux de la rencontre de Clotaire
et de sa truste, nous n'eûmes que le temps de courir aux rochers dont
était bordé le rivage, et de nous blottir entre ces immenses blocs de
granit. De l'endroit où j'étais caché, je découvrais la cabane et la
mer. Au bout de quelques instants je vis la barque chargée des caisses
enlevées du bât des mules, et contenant sans doute les trésors de Chram,
faire force de rames pour gagner le léger bâtiment à voiles.

--Et cette malheureuse femme? et ses deux enfants?

--Imnachair les abandonnait... Assis à la proue, il tenait le
gouvernail: les esclaves, entassés dans la barque, accompagnaient la
fuite du favori de Chram.

--Le ciel serait injuste si de tels hommes trouvaient des amis
dévoués... Ce misérable livrait sans doute Chram à une mort méritée;
mais cette femme, mais ces deux petites filles?

--Écoutez, Kervan, écoutez... Je vous l'ai dit, de ma cachette je
découvrais la mer, la hutte et ses abords. Malgré mon éloignement du
lieu de la scène horrible que je vais vous raconter, je pouvais entendre
distinctement la voix des Franks, qui, de plus en plus, approchaient.
Presque au même instant où Imnachair quittait le rivage, je vis l'épouse
de Chram faire quelques pas, entraînant ses deux enfants après elle;
puis, n'ayant pas la force de faire un pas de plus, elle tomba sur ses
genoux, ainsi que ses deux petites filles, tendant les mains d'un air
suppliant et épouvanté... Alors, Chram, tête nue, livide, son armure en
désordre, et qui venait sans doute de sauter à bas de son cheval, parut
aux abords de la hutte, marchant à reculons et l'épée à la main, tâchant
de parer les coups que lui portaient trois guerriers... Soudain
j'entendis la voix retentissante du roi Clotaire, et ces paroles
arrivèrent jusqu'à moi:

«Seigneur, regarde-moi du haut du ciel! et juge ma cause, car je suis
indignement outragé par mon fils!... Vois, et juge-nous avec
équité,--ajouta ce tueur d'enfants si fervent catholique,--et que ton
jugement soit celui que tu prononças entre Absalon et son père
David[D].»

Clotaire achevait ces paroles lorsqu'il parut à mes yeux aux abords de
la cabane; s'adressant alors à ses antrustions qui continuaient de
charger Chram dont le sang coulait, il s'écria:

«Ne le tuez pas!... je veux l'avoir vivant!»

Les guerriers abaissèrent leurs épées. Chram, dont le visage ruisselait
de sang, fit deux ou trois pas en chancelant, puis il tomba dans les
bras de sa femme, qui, s'élançant vers lui, l'étreignit convulsivement;
ses deux petites filles, toujours agenouillées, tendaient leurs bras
vers Clotaire, qui venait de descendre de son cheval blanchi d'écume; il
tenait à la main sa longue épée; ses guerriers formèrent un cercle
autour de Chram et de sa famille; Clotaire alors remit son épée au
fourreau, croisa ses bras sur sa poitrine et contempla son fils en
silence pendant quelques instants; Chram, après avoir imploré son père
les mains jointes, courba son front sanglant jusque sur le sol; sa femme
et ses deux enfants poussaient des sanglots suppliants; Clotaire,
toujours immobile comme un spectre, les regardait; enfin, il dit tout
bas quelques mots à l'un des hommes de sa suite; aussitôt Chram, sa
femme, ses deux petites filles, furent garrottés malgré leur résistance
désespérée, puis entraînés dans la hutte; leurs cris perçants
parvenaient jusqu'à moi; au bout de quelques instants, les guerriers de
Clotaire sortirent de la cabane, dont ils fermèrent la porte en
disant:--Nous les avons attachés sur un banc[E].--L'un d'eux tenait un
tison enflammé pris sans doute au foyer. Le roi se plaça debout auprès
de la cabane, il semblait prêter l'oreille avec une satisfaction féroce
aux cris des victimes que, moi, je n'entendais plus.

--Mais quel supplice ce monstre réservait-il donc à son fils... à sa
femme... à ses deux enfants?

--Écoutez encore, Kervan. La cabane était construite de poutres jointes
les unes aux autres, et recouverte d'une toiture de roseaux; je vis
bientôt des hommes de la suite du roi, apporter des bottes de joncs
marins et de bruyères desséchées par l'hiver, puis les amonceler autour
de la hutte jusqu'à la hauteur du toit...

--Je devine... Ah! Ronan... cela est horrible...

--Lorsque ces matières inflammables furent amoncelées autour de la
cabane, Clotaire fit un signe... l'un de ses guerriers approcha des
roseaux le tison embrasé, l'aviva de son souffle, la flamme brilla, les
joncs et les bruyères s'allumèrent... d'autres guerriers, se façonnant
des torches avec des roseaux enflammés, mirent le feu en plusieurs
autres endroits, et bientôt la cabane disparut au milieu d'un immense
tourbillon de flammes... Les cris des malheureux qui allaient périr de
cette mort atroce devinrent alors si affreux, qu'ils arrivèrent jusqu'à
moi; quoique la porte de la hutte fût close, je détournai la tête par un
mouvement d'horreur invincible; jetant par hasard les yeux vers la haute
mer, je vis au loin le léger vaisseau à voiles qui emportait Imnachair
et les trésors de Chram disparaître à l'horizon...

--Ce Chram ne mérite pas de pitié... mais cette jeune femme... mais ces
deux petites filles... ainsi brûlées vives... Ah! Ronan... tu l'as dit:
cette race de Clovis semble fatalement née... pour épouvanter le
monde...

--La flamme devint tellement intense que le roi Clotaire et sa suite,
obligés de reculer devant l'ardeur de cet immense brasier, disparurent à
mes yeux, je ne vis plus que la cabane en flammes; les cris des victimes
avaient cessé, le toit s'effondra avec fracas, et au bout de quelques
instants un énorme monceau de cendres et de débris brûlants avait
remplacé la cabane. Le roi Clotaire reparut alors, il fit un geste;
plusieurs guerriers, à l'aide de leurs longues lances, écartant la
cendre et les charbons du brasier à demi éteint, découvrirent à ma vue
d'informes débris humains à demi consumés... c'étaient les restes de
Chram, de sa femme et de ses petites filles; ces débris humains,
Clotaire les contempla longtemps en silence. Puis la nuit venue, on lui
amena son grand cheval noir; il l'enfourcha et disparut avec sa
suite[F]. Vous le voyez, Kervan! ce glorieux roi Clotaire, protégé par
les miracles du Dieu des catholiques, couronnait sa vie en faisant
brûler vifs son fils, sa femme et ses deux enfants, invoquant pieusement
le souvenir de David et d'Absalon!

--Il y a, Ronan, des hasards étranges; je me rappelle avoir lu dans ton
récit que lorsque mon frère Karadeuk se fut introduit dans le burg du
comte Neroweg, espérant te délivrer, toi et Loysik, ce Chram dit à
Karadeuk:--qu'il jurait sa foi de roi de soumettre cette maudite
Bretagne indomptée à la domination franque!...--et c'est sur les
frontières de notre vieille Armorique, toujours indépendante, que lui et
sa famille innocente ont trouvé une mort horrible... Mais du moins cette
infâme postérité de Clovis est-elle éteinte par le meurtre de Chram, son
petit-fils? Est-ce que pour le malheur de la Gaule il resterait d'autres
fils à Clotaire?

--En cette année 560 où nous sommes, Clotaire a encore quatre fils
nommés _Caribert_, _Gontran_, _Sigebert_ et _Chilperik_... ce dernier
surtout, ce Chilperik, paraît, dit-on, avoir hérité de la férocité de
son père Clotaire et de son aïeul Clovis, ce premier conquérant de la
Gaule, dont le colporteur, il y a près de cinquante ans, dans cette même
maison, Kervan, vous a raconté la mort et les crimes!

--Quatre fils!... ce Clotaire laissera quatre fils après lui!... Ah!
Ronan! malheur... malheur à la Gaule...

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Le lendemain du jour où Ronan, fils de mon frère, eut cet entretien avec
moi, Kervan, il nous a quittés, ses dernières paroles ont été celles-ci:

--Kervan, je quitte cette maison, heureux d'avoir accompli le dernier
désir de mon père et le voeu de notre aïeul Joel, je suis heureux et
fier de ce voyage au berceau de notre famille; oui, ici, dans ce coin de
la vieille Armorique, aujourd'hui seule terre libre de la Gaule,
j'aurai, en méditant de nouveau sur le passé, retrempé ma foi à la
délivrance de notre pays... délivrance lointaine, je le sais, car Loysik
l'a dit: les siècles sont des instants pour la marche de l'humanité.

Ronan le Vagre est donc parti dès l'aube pour retourner dans la vallée
de Charolles, après avoir accompli le dernier voeu de son père et aussi
celui de notre ancêtre Joel, le brenn de la tribu de Karnak, en joignant
le récit précédent à notre légende. Ronan m'a promis, dans le cas où il
lui arriverait quelque événement important, de m'en instruire s'il
trouvait un voyageur qui se rendît en Bretagne; ce récit, il
l'adresserait soit à moi, soit à toi, mon fils aîné, Yvon, si à cette
époque j'avais quitté ce monde.

Puisse Ronan, le fils de mon frère, arriver sain et sauf dans la vallée
de Charolles et y retrouver sa famille heureuse et tranquille, ainsi
qu'il l'a laissée!

Si avant ma mort je n'ai rien à ajouter à notre chronique, moi Kervan,
je te lègue, à toi mon fils Yvon, ces parchemins et nos reliques de
famille.

Moi, Yvon, fils de Kervan, petit-fils de Jocelyn, j'inscris ici
très-tristement la mort de mon père: il est allé revivre dans les mondes
inconnus, vers la fin de ce mois de juin 561.--Nous avons appris par des
voyageurs qu'en cette même année est mort à Compiègne le roi Clotaire,
dans la cinquante et unième année de son règne; il a été enterré dans la
basilique de _Saint-Médard_, à Soissons, église magnifique qu'il avait
fait construire. Les évêques ont chanté les louanges de ce monstre
couronné comme ils avaient chanté celles de son père Clovis.

Clotaire laisse quatre fils: CARIBERT, _roi de Paris_; GONTRAN, _roi
d'Orléans_; SIGEBERT, _roi d'Austrasie_, contrées qui avoisinent le Rhin
et s'étendent aussi vers le nord-est de la Gaule; CHILPERIK réside à
Soissons et règne en _Neustrie_, territoire qui comprend la plus grande
partie des provinces nord-ouest de la Gaule; ce CHILPERIK, ainsi que
nous l'avait dit Ronan, le neveu de mon père, annonce devoir être le
plus cruel des quatre fils de Clotaire.

Je n'ai pas reçu de nouvelles de Ronan; puisse-t-il vivre toujours en
paix dans la vallée de Charolles, de même que nous vivons ici! car la
Bretagne n'a pas encore subi le joug des Franks, fasse Hésus qu'elle ne
le subisse jamais!



KARADEUK LE BAGAUDE ET RONAN LE VAGRE.

ÉPILOGUE.

LE MONASTÈRE DE CHAROLLES
ET
LE PALAIS DE LA REINE BRUNEHAUT.

560-615.



CHAPITRE PREMIER.

La vallée de Charolles.--L'anniversaire.--Le monastère.--Une communauté
laïque et une colonie libre au septième siècle.--Condition des moines et
des colons.--Le bac.--L'archidiacre Salvien et Gondowald, chambellan de
la reine Brunehaut.--La fête.--Les vieux Vagres.--Les
prisonniers.--Départ de Loysik pour le château de la reine Brunehaut.


Cinquante ans environ se sont écoulés depuis que Clotaire a fait brûler
vifs son fils Chram, sa femme et ses deux filles. Oublions le spectacle
désolant que la Gaule conquise continue d'offrir sous la descendance de
Clovis depuis un demi-siècle, pour reposer nos regards sur la vallée de
Charolles... Ah! c'est qu'aussi les pères des heureux habitants de ce
coin de terre n'ont pas lâchement courbé le front sous le joug des
Franks et des évêques; non, non... ils ont prouvé que le vieux sang
gaulois coulait encore dans leurs veines; aussi, voyez le paisible
tableau de leur félicité! voyez, bâties à mi-côte du versant de la
vallée, ces jolies maisons, à demi voilées sous les vignes qui tapissent
les murailles, vieux ceps dont le soleil d'automne a rougi les feuilles
et doré les grappes. Chacune de ces maisons est entourée d'un jardinet
fleuri, ombragé d'un bouquet d'arbres... jamais la vue ne s'est reposée
sur un plus riant village... Un village? non, c'est plutôt un bourg, un
gros bourg; il y a au moins six à sept cents maisons disséminées sur
cette colline, sans compter ces vastes bâtiments couverts de chaume,
situés au milieu des prairies basses, arrosées par la féconde rivière
qui prend sa source au nord de la vallée, la traverse et la borne au
plus lointain horizon, en se divisant en deux bras; l'un se dirige vers
l'Orient, l'autre vers l'Occident, après avoir baigné dans son cours le
pied d'un bois de chênes séculaires, dont la cime laisse apercevoir les
toits d'un grand bâtiment de pierres, surmonté d'une croix de fer.

Non, jamais terre promise n'a été mieux disposée pour les productions
d'un sol fécondé par le travail: à mi-côte, les vignes empourprées;
au-dessus du vignoble, les terres de labour, où brûle en quelques
endroits le chaume des seigles et des blés de la dernière récolte; ces
fertiles guérets s'étendent jusqu'à la lisière des bois qui couronnent
les hauteurs, entre lesquelles cette immense vallée est encaissée;
au-dessous des coteaux commencent les prairies arrosées par la rivière;
de nombreux troupeaux de brebis et de génisses paissent ses gras
pâturages; on entend tinter les clochettes des maîtres béliers et des
taureaux. Çà et là, pendant que des charrues attelées de boeufs creusent
lentement une partie du sol dont les chaumes ont été brûlés la veille,
des chariots à quatre roues, remplis de raisins, descendent les pentes
escarpées du vignoble, et se dirigent vers le pressoir commun, situé,
ainsi que les étables, les bergeries et les porcheries communes, dans
les bâtiments avoisinant la rivière. Sur sa rive sont établis différents
ouvroirs; celui des lavandières et des filandières, où se prépare le
chanvre, et où se lave la toison des brebis, plus tard convertie en
chauds vêtements; là encore sont les tanneries, les forges, les moulins
aux meules énormes; tout est dans cette vallée, paix, sécurité,
contentement, travail: le bruit du battoir des lavandières et des
corroyeurs, le choc du marteau des forgerons, les cris joyeux des
vendangeurs, le chant cadencé des laboureurs, qui marquent l'égale et
lente allure de leurs boeufs, la flûte rustique des bergers; tous ces
bruits, jusqu'au bourdonnement des essaims d'abeilles, autres
infatigables travailleuses, qui se hâtent de recueillir le suc des
dernières fleurs d'automne; tous ces bruits si divers, des plus
lointains, des plus vagues, aux plus retentissants, se fondent en une
seule harmonie à la fois douce et imposante: c'est la voix du travail et
du bonheur, s'élevant vers le ciel comme une éternelle action de grâce.

Que se passe-t-il donc dans cette maison bâtie comme les autres, mais
qui, plus rapprochée de la crête de la colline, occupe le point
culminant du village, et domine au loin la vallée? Les habitants de
cette demeure, parés d'habits de fête, vont et viennent du dedans au
dehors; ils amoncellent à une assez grande distance de la porte une
espèce de bûcher de sarments de vigne; des jeunes filles, des enfants,
apportent joyeusement leurs brassées de bois sec, puis repartent en
courant chercher d'autres combustibles. Une bonne petite vieille, aux
cheveux d'un blanc d'argent, mignonne, proprette et encore alerte pour
son grand âge, surveille la confection du bûcher. Comme toutes les
bonnes vieilles, elle bougonne et sermonne, non méchamment, mais
gaiement... Écoutez plutôt:

--Ah! ces jeunes filles, ces jeunes filles! toujours folles! hâtez-vous
donc, au lieu de rire; ce bûcher n'est point encore assez haut. C'était
vraiment bien la peine de vous lever dès l'aube afin d'avoir terminé vos
travaux accoutumés avant vos compagnes, pour folâtrer ainsi, au lieu
d'achever promptement ce bûcher... Tenez, je suis certaine que déjà du
fond de la vallée plus d'un regard impatient se sera tourné par ici, et
que plus d'une voix aura dit: «Mais que font-ils donc là-bas, qu'ils ne
nous donnent point le signal? est-ce qu'ils dorment comme loirs en
hiver?» Voici pourtant à quels terribles soupçons vous nous exposez,
sempiternelles rieuses!... c'est de votre âge, je le sais, et ne devrais
peut-être point vous le dire; mais enfin les jours sont courts en cette
saison d'automne, et avant que nos bonnes gens aient eu le temps de
rentrer les troupeaux des champs, les boeufs du labour, les chariots des
vendanges, et de vêtir leurs habits de fête, le soleil sera couché, de
sorte que l'on n'arrivera au monastère qu'à la pleine nuit, tandis que
la communauté nous attend avant le coucher du soleil.

--Encore quelques brassées de sarment, dame _Odille_, et il n'y aura
plus qu'à y mettre le feu,--répondit une belle jeune fille de seize ans,
aux yeux bleus et aux cheveux noirs;--c'est moi qui me charge d'allumer
le bûcher... vous verrez mon courage!

--Oh! combien ta grand'mère, ma vieille amie _l'évêchesse_, a raison de
dire que tu ne doutes de rien, toi, Fulvie.

--Bonne grand'mère! elle est comme vous, dame Odille, ses gronderies
sont des tendresses; elle aime tout ce qui est jeune et gai...

--C'est sans doute afin de la satisfaire, et moi aussi, que tu es folle?

--Oui, dame Odille; car il m'en coûte beaucoup, mais beaucoup d'être
gaie... Hélas! hélas!...

Et de rire de tout coeur à chaque _hélas_! mais si drôlement, que la
bonne petite vieille de faire chorus avec la rieuse; puis elle lui dit:

--Aussi vrai que voilà la cinquantième fois que nous fêtons
l'anniversaire de notre établissement dans la vallée de Charolles, je
n'ai jamais vu fille d'un caractère plus heureux que le tien.

--Cinquante ans! comme c'est long pourtant, dame Odille... il me semble
que je ne pourrai jamais avoir cinquante ans!

--Cela paraît ainsi lorsque l'on a, comme toi, ce bel âge de seize ans;
mais pour moi, vois-tu, Fulvie, ces cinquante ans de calme et de bonheur
ont passé comme un songe... sauf la méchante année où j'ai vu mourir le
père de Ronan... et où j'ai perdu mon premier-né.

--Tenez, dame Odille, voilà vos consolations qui reviennent des champs.

Ces _consolations_, c'était Ronan et son second fils _Grégor_, homme
d'un âge déjà mûr, accompagné de ses deux enfants: _Guenek_, beau garçon
de vingt ans, et _Asilyk_, jolie fille de dix-huit ans. Ronan le Vagre,
malgré sa barbe et ses cheveux blancs, malgré ses soixante-quinze ans,
était encore alerte, vigoureux, et, comme toujours, de bonne humeur.

--Bonsoir,--dit-il à sa femme en l'embrassant,--bonsoir, petite Odille.

Puis ce fut le tour de Grégor et de ses deux enfants à embrasser Odille
en disant:

--Bonsoir, ma chère mère.

--Bonsoir, bonne grand'mère.

--Les entendez-vous tous?--reprit la compagne de Ronan avec ce rire si
doux chez les vieillards,--les entendez-vous? pour ces deux-ci je suis
mère-grand, et pour celui-ci, je suis: petite Odille...

--Quand tu auras cent ans, et tu les auras, foi de Ronan! je
t'appellerai encore et toujours _petite Odille_... de même que ces vieux
amis que voici, je les appellerai toujours le _Veneur_ et _l'évêchesse_.

Le Veneur et sa femme venaient en effet rejoindre Ronan, tous deux aussi
blanchis par les années, mais rayonnants de bonheur et de santé.

--Oh! oh! comme te voilà déjà beau, mon vieux compagnon, avec ta saie
neuve et ton bonnet brodé... Et vous, belle évêchesse, que vous voilà
brave aussi...

--Ronan, foi de vieux Vagre!--dit le Veneur,--je l'aime encore autant,
ma Fulvie! ainsi vêtue en matrone, avec sa robe brune et sa coiffe
blanche comme ses cheveux, qu'autrefois avec sa jupe orange, son écharpe
bleue, ses colliers d'or et ses bas rouges brodés d'argent... te
souviens-tu, Ronan? te souviens-tu?

--Odille, si mon mari et le vôtre commencent à parler du temps passé,
nous n'arriverons pas au monastère avant la nuit, et Loysik nous attend.

--Belle et judicieuse évêchesse, vous serez écoutée,--reprit gaiement
Ronan.--Viens, Grégor; venez, mes enfants; allons quitter nos habits de
travail; hâtons-nous, car nous serons plus vite auprès de mon bon frère
Loysik.

Bientôt, Fulvie, petite-fille de l'évêchesse, tenant à la main un
brandon allumé, sortit de la maison avec plusieurs de ses compagnes, et
mit le feu au bûcher... Les cris joyeux des jeunes filles et des enfants
saluèrent la grande colonne de flamme claire et brillante qui monta vers
le ciel. À ce signal, les habitants de la vallée, encore occupés aux
travaux des champs, regagnèrent leurs maisons, et une heure après, tous
réunis, hommes, femmes, enfants, vieillards, se rendaient gaiement par
bandes au monastère de Charolles.

La communauté de Charolles est un grand bâtiment de pierres, solide,
mais sans ornement; il contient, en outre des cellules des moines, les
bâtiments de l'exploitation agricole, une chapelle, un hospice pour les
malades de la vallée, une école pour les enfants. Ces frères laboureurs,
depuis cinquante ans, ont toujours élu Loysik pour supérieur; ils sont,
chose rare pour le temps, restés laïques, Loysik les ayant toujours
engagés à ne se point lier imprudemment par des voeux éternels, et à ne
se point confondre avec le clergé, les évêques étant très désireux de
dominer temporellement les monastères, afin d'exploiter les travaux des
moines, et de les réduire à une sorte de servage ecclésiastique, la vie
de ces moines laborieux, paisibles, et véritablement chrétiens,
contrastant avec la dissolution, la fainéantise et la cupidité des
évêques, portait ombrage à ceux-ci. Les moines de la communauté de
Charolles avaient jusqu'alors vécu sous une règle consentie en commun,
et rigoureusement observée. La discipline de l'ordre de _Saint-Benoît_,
adoptée dans un grand nombre de monastères de la Gaule, avait paru à
Loysik, en raison de certains statuts, anéantir ou dégrader la
conscience, la raison, la dignité humaine. Ainsi, le supérieur
ordonnait-il à un moine d'accomplir une chose _matériellement
impossible_, le moine, après avoir fait humblement observer à son chef
l'impossibilité de l'acte que l'on exigeait de lui, devait cependant
obéir[A]. Un autre statut disait formellement:--qu'il n'était pas même
permis à un moine d'avoir en sa propre puissance _son corps_ et _sa
volonté_[B].--Enfin, il était formellement interdit _à un moine d'en
défendre_, _d'en protéger un autre_, _fussent-ils unis par les liens du
sang_[C].--Ce renoncement volontaire aux sentiments les plus tendres et
les plus élevés; cette abnégation de sa conscience et de la raison
humaine, poussée jusqu'à l'imbécillité; cette obéissance passive, qui
fait de l'homme une machine inerte, une sorte de _cadavre_, avait paru
par trop catholique à Loysik pour qu'il ne combattît pas l'envahissement
de la règle de Saint-Benoît, malheureusement alors presque généralement
adoptée en Gaule.

Loysik dirigeait les travaux de la communauté, auxquels il avait
participé jusqu'à ce que le grand âge eût affaibli ses forces; il
soignait les malades, enseignait les enfants des habitants de la vallée,
assisté de plusieurs frères; le soir, après les rudes labeurs de la
journée, il réunissait la communauté, l'été, sous les arceaux de la
galerie qui entourait la cour intérieure du cloître; l'hiver, dans le
réfectoire; là, fidèle à la tradition de sa famille, il racontait à ses
frères les gloires de l'ancienne Gaule, les actions des vaillants héros
des temps passés, entretenant ainsi dans tous les coeurs le culte sacré
de la patrie, combattant le découragement qui souvent s'emparait des
âmes les plus fermes à l'aspect de la conquête franque se prolongeant au
milieu des ruines et des désastres du pays.

La communauté vivait ainsi laborieuse et paisible, depuis de longues
années, sous la direction de Loysik; rarement il avait besoin de
rappeler ses frères au bon accord. Quelques ferments de troubles
passagers, et bientôt étouffés par l'ascendant du vieux moine laboureur,
s'étaient cependant parfois manifestés, voici comment: La communauté de
Charolles, quoique absolument libre et indépendante en ce qui touchait
sa règle intérieure: l'élection de son supérieur, la disposition des
fruits du sol cultivé par elle, était néanmoins soumise à la juridiction
de l'évêque du diocèse; de plus, il avait le droit d'établir dans le
monastère les prêtres de son choix pour y dire la messe, donner la
communion, les sacrements, et desservir la chapelle du monastère, aussi
destinée aux habitants de la vallée de Charolles. Loysik s'était soumis
à cette nécessité du temps afin d'assurer le repos de ses frères et des
habitants de la vallée; mais ainsi introduits au sein de la communauté
laïque, ces prêtres, créatures des évêques de Châlons-sur-Saône, avaient
plus d'une fois tenté de semer la division entre les moines laboureurs,
disant à ceux-ci, qu'ils ne donnaient pas assez de temps à la prière,
engageant ceux-là à entrer dans l'Église et à devenir moines
ecclésiastiques, afin de participer à la puissance du clergé. Plus d'une
fois ces tentatives d'embauchage arrivèrent aux oreilles de Loysik, qui
dit fermement à ces catholiques artisans de troubles:

«--Qui travaille prie... Jésus de Nazareth blâme fort _ces fainéants
qui, ne touchant pas du doigt aux plus lourds fardeaux, en chargent,
sous prétexte de longues prières, les épaules de leurs frères_. Nous ne
voulons pas ici d'oisifs... nous sommes tous frères et fils d'un même
Dieu: moines laïques ou ecclésiastiques se valent lorsqu'ils vivent
chrétiennement; que les uns, ayant vaillamment concouru aux travaux de
la communauté, préfèrent employer à la prière les loisirs indispensables
à l'homme après le labeur, libre à eux; de même que dans notre
communauté il nous plaît d'employer nos loisirs à la culture des fleurs,
à la lecture, à la conversation entre amis, à la pêche, à la promenade,
au chant, à la peinture des manuscrits, aux métiers d'agrément, et de
temps à autre à l'exercice des armes, puisque nous vivons dans un temps
où il faut souvent repousser la force par la force, et défendre sa vie
et celle des siens contre la violence. Ainsi, à nos yeux, celui qui
après le travail se récrée honnêtement, est aussi méritant que celui qui
emploie ses loisirs à prier... Les fainéants seuls sont des impies!...»

Loysik était si généralement vénéré, la communauté si heureuse, que les
prêtres étrangers ne parvinrent pas à troubler ce bon accord; puis enfin
Loysik possédait le sol et les bâtiments du monastère en vertu d'une
charte authentique concédée par Clotaire. Les prélats de Châlons se
voyaient forcés, malgré leur habitude d'envahissement, de respecter les
droits de Loysik, tâchant d'arriver à leurs fins par des moyens
astucieux.

C'était donc fête, ce jour-là, dans la colonie et dans la communauté de
Charolles. Les moines laboureurs songeaient à recevoir de leur mieux
leurs amis de la vallée qui venaient, selon l'usage adopté depuis un
demi-siècle, remercier Loysik de l'heureuse vie que lui devait cette
descendance de Vagres, braves diables convertis par la parole du moine
laboureur. Une fois seulement chaque année était enfreinte la règle qui,
librement consentie par la communauté, interdisait aux femmes l'entrée
du monastère. Les moines préparaient donc de longues tables partout où
elles pouvaient tenir: dans le réfectoire, dans les salles où ils
travaillaient à différents métiers manuels, sous les galeries couvertes
dont était entourée la cour intérieure, et jusque dans cette cour
elle-même, abritée, pour cette solennité, au moyen de pièces de lin
tendues sur des cordes, enfin l'on voyait des tables jusque dans la
salle d'armes. Quoi! un arsenal dans un monastère?... Oui, là avaient
été déposées les armes des Vagres fondateurs de la colonie et de la
communauté. Or, de cette mesure conseillée par Loysik, moines,
laboureurs et colons s'étaient bien trouvés lors de l'attaque de la
vallée par les troupes de Chram... Quoiqu'une pareille occurrence ne se
fût point renouvelée depuis, l'arsenal avait été soigneusement
entretenu et augmenté. Deux fois par mois, dans le village ainsi que
dans la communauté, l'on s'exerçait au maniement des armes, exercice
salubre au corps et toujours utile en ces temps de terribles violences,
disait Loysik.

Donc, les moines laboureurs dressaient des tables de tous côtés; sur ces
tables, ils plaçaient avec un innocent orgueil les fruits de leurs
travaux, beau pain de froment de leurs terres, vin généreux de leur
vignoble, quartiers de boeufs et de moutons de leurs étables, fruits et
légumes de leurs jardins, laitage de leurs troupeaux, miel de leurs
ruches. Cette abondance, ils la devaient à leur rude labeur quotidien;
ils en jouissaient, quoi de plus légitime? et c'était encore une
légitime satisfaction pour les moines laboureurs de montrer à leurs
vieux amis de la vallée qu'ils étaient non moins qu'eux bons laboureurs,
fins vignerons, habiles jardiniers, soigneux pasteurs.

Parfois il arrivait aussi (le diable est si malin) qu'à l'un de ces
anniversaires où les femmes et les jeunes filles pouvaient entrer dans
l'intérieur du monastère, quelque moine laboureur, s'apercevant à
l'impression que lui causait une belle jeune fille qu'il s'était trop
prématurément épris de l'austère liberté du célibat, ouvrait son coeur à
Loysik; celui-ci exigeait trois mois de réflexion de la part du frère,
et s'il persistait dans sa vocation conjugale, on voyait bientôt Loysik,
appuyé sur son bâton, gagner le village; là, il s'entretenait avec les
parents de la jeune fille de la convenance du mariage, et presque
toujours, quelques mois après, la colonie comptait un ménage de plus, la
communauté un frère de moins, et Loysik de dire, en manière de moralité:
«Voici qui prouve la dangereuse imprudence des voeux éternels.»

Les préparatifs de réception étaient depuis longtemps achevés dans
l'intérieur du monastère, le soleil se couchait lorsque les moines
laboureurs entendirent un grand bruit au dehors; la colonie tout entière
arrivait. En tête de la foule marchent Ronan et le Veneur, Odille et
l'évêchesse; ce sont les quatre plus anciens habitants de la vallée;
quelques vieux Vagres, un peu moins âgés, viennent ensuite; puis les
enfants, petits-enfants et arrière-petits-enfants de cette Vagrerie
jadis si désordonnée, si redoutable.

Loysik, averti de l'approche de ses amis, s'est, pour les recevoir,
avancé à la porte de l'enceinte du monastère; il porte, de même que tous
les frères de la communauté, une robe de grosse laine brune, assujettie
aux reins par une ceinture de cuir. Son front est devenu complétement
chauve, sa longue barbe, d'un blanc de neige, tombe sur sa poitrine; sa
taille est encore droite, sa démarche alerte, quoiqu'il ait
quatre-vingts ans passés; ses mains vénérables sont seulement agitées
d'un léger tremblement. La foule s'arrête, Ronan s'approche et dit:

--Loysik, il y a aujourd'hui cinquante et un ans qu'une troupe de Vagres
déterminés t'attendait sur les confins de la Bourgogne; tu es venu à
nous, tu nous as fait entendre de sages paroles, tu nous as prêché les
mâles vertus du travail et du foyer domestique, puis tu nous as mis à
même de pratiquer ces vertus en offrant à notre troupe la libre
jouissance de cette vallée... Un an après, il y a cinquante ans de cela,
notre colonie naissante fêtait le premier anniversaire de son
établissement en ce pays; aujourd'hui nous venons, nous, nos enfants et
les enfants de nos enfants, te dire une fois de plus, par ma voix:
éternelle reconnaissance et amitié à Loysik!

--Oui, oui,--cria la foule,--reconnaissance éternelle à Loysik, notre
ami, notre bon père!...

Le vieux moine laboureur fut très-ému; de douces larmes coulèrent de ses
yeux, il fit signe qu'il voulait parler, et il dit, au milieu d'un grand
silence:

--Mes amis, mes frères, vous qui viviez il y a cinquante ans, et vous
autres qui n'avez connu ces terribles temps que par les récits de vos
pères, ma joie est grande en ce jour... Les fondateurs de cette colonie,
après s'être fait craindre, ont su se faire aimer et respecter en se
montrant hommes de labeur, de paix et de famille... Un heureux hasard a
voulu qu'au milieu des désastres et des guerres civiles qui depuis tant
d'années continuent de désoler notre patrie, la Bourgogne ait été à peu
près jusqu'ici préservée de ces malheurs, fruits d'une conquête
sanglante; nous autres, grâce à la donation que nous avons su obtenir,
nous vivons ici paisibles et libres; mais, hélas! dans les autres
parties de cette province et de la Gaule, nos frères subissent toujours
les douleurs de l'esclavage; ceux-là, vous ne les avez pas oubliés; non,
non... Vous vous êtes souvenus de ces paroles de Jésus: _Les fers des
esclaves doivent être brisés_! Et en attendant le jour encore lointain
de l'affranchissement de tous, vos épargnes et celles de la communauté
nous ont encore permis, cette année, de racheter quelques pauvres
familles... Il nous reste des terres à leur distribuer... En attendant
que nous leur ayons construit des maisons, que ces esclaves d'hier,
hommes libres aujourd'hui, trouvent chez nous des frères et des hôtes...
Tenez, les voilà... Aimez-les comme nous nous aimons entre nous... Ce
sont aussi des fils de la vieille Gaule, déshérités comme nous l'étions
il y a cinquante ans!

À peine Loysik avait-il prononcé ces paroles, que plusieurs familles,
hommes, femmes, enfants, vieillards, sortirent du monastère, pleurant de
joie. Ce fut, parmi les colons, à qui offrirait son foyer, ses soins à
ces nouveaux venus. Il fallut l'intervention de Loysik, toujours
écoutée, pour calmer cette tendre et ardente rivalité d'offres de
services; il répartit, selon sa sagesse habituelle, les futurs colons
dans certaines maisons; l'on parla bien, il est vrai, mais tout bas, de
la partialité du vieux moine; on l'accusait d'avoir iniquement favorisé
Ronan et son ami le Veneur, la bonne vieille petite Odille ayant obtenu
pour sa part une jeune femme et ses deux enfants, et l'évêchesse tout un
ménage, le mari, la femme et trois garçonnets!... Ce que c'est pourtant
que la faveur!...

Chaque année, Loysik, peu de temps avant cette fête anniversaire,
partait sa pochette bien garnie d'argent; cette somme, fruit des
épargnes de la communauté, ainsi que des dons volontaires des habitants
de la colonie, était destinée au rachat de bon nombre d'esclaves.
Quelques moines laboureurs résolus et bien armés accompagnaient Loysik à
Châlons-sur-Saône où, vers le commencement de l'automne, se tenait un
grand marché de chair gauloise, sous la présidence du comte et de
l'évêque de cette cité, capitale de la Bourgogne. De la place du marché
se voyait le splendide château de la reine Brunehaut. Loysik rachetait
des esclaves jusqu'à ce que sa pochette fût vide, regrettant que les
esclaves de l'Église fussent d'un chiffre trop élevé pour sa bourse, les
évêques les vendant toujours _deux fois plus cher_ que les autres, pour
ne point avilir sans doute leur marchandise en la livrant à trop bas
prix; parfois aussi, grâce à la persuasion pénétrante de sa parole,
Loysik obtenait d'un seigneur frank, moins barbare que ses compagnons,
le don de quelques esclaves, et augmentait ainsi le nombre des nouveaux
colons qui, en touchant le sol de la vallée de Charolles, trouvaient
l'accueil que l'on a vu, et ensuite, travail et bien-être.

Après la _distribution_ des nouveaux affranchis aux habitants de la
vallée (Loysik s'était fait la part du lion en hébergeant bon nombre
d'hommes au monastère), moines laboureurs et colons se mettent à table.
Quel festin!...

--Nos festins en Vagrerie n'étaient rien auprès de ceux-là,--dit
Ronan.--Est-ce vrai, vieux Veneur?...

--Te souviens-tu, entre autres, de ce fameux gala dans notre repaire des
gorges d'Allange?

--Où l'évêque Cautin cuisina pour nous? après quoi il fut ravi au ciel
et en descendit très-promptement.

--Odille, vous souvenez-vous de cette nuit étrange, où pour la première
fois je vous ai vue, lors de l'incendie de la villa de mon mari
l'évêque?

--Certes, Fulvie, je m'en souviens; et aussi de ces largesses que de
leur butin les Vagres faisaient au pauvre monde.

--Loysik, c'est durant cette nuit-là, que pour la première fois j'ai su
que nous étions frères.

--Ah! Ronan! quelle bravoure que celle de notre père Karadeuk,
parvenant, avec notre vieil ami le Veneur, à nous tirer de l'ergastule
du burg de ce comte Neroweg!

Te souviens-tu? Vous souvenez-vous? une fois sur ce sujet l'entretien de
vieux amis attablés devint intarissable. Ainsi causaient du vieux temps
Ronan, Loysik, le Veneur, Odille, l'évêchesse, placés à table à côté les
uns des autres, pendant que de convives, plus jeunes, s'éjouissaient et
parlaient du temps présent. De sorte que ce soir-là l'on était en grande
joie au monastère de Charolles.

Au milieu du festin, un moine laboureur dit à l'un de ses compagnons:

--Où sont donc nos deux prêtres, Placide et Félibien?

--Ces pieux hommes ont trouvé la fête trop profane pour eux.

--Comment cela?

--Tu sais que par ordre de Loysik, deux veilleurs sont chaque nuit de
garde à la logette de l'embarcadère du bac...

--Oui.

--Placide et Félibien ont offert à deux de nous qui devaient à leur tour
veiller cette nuit dans la logette de les y remplacer, afin de laisser
nos frères jouir de la fête.

--Quelles bonnes âmes, que ces tonsurés!

La rivière, qui prenait sa source dans la vallée de Charolles, la
traversait dans toute sa longueur; puis, se partageant en deux bras,
servait de limites et de défense naturelle au territoire de la colonie.
Par prudence, Loysik faisait ramener chaque soir et amarrer sur la rive
de la vallée un bac, seul moyen de communication avec les terres qui
s'étendaient de l'autre côté du cours d'eau, et appartenaient au diocèse
de Châlons. Une logette où veillaient à tour de rôle deux frères de la
communauté, était construite près de l'embarcadère de ce bac.

La lune en son plein se réfléchissait dans l'eau limpide de la rivière,
fort large en cet endroit, les deux prêtres qui s'étaient
fraternellement offerts à remplacer les moines comme veilleurs, allaient
et venaient d'un air inquiet à quelques pas de la logette.

--Placide, tu ne vois rien? tu n'entends rien?

--Rien...

--Voilà pourtant la lune déjà haute... il doit être près de minuit, et
personne ne paraît...

--Ne perdons pas espoir... le retard n'est pas encore considérable.

--S'ils nous manquaient de parole, ce serait désolant; nous ne
trouverions pas de longtemps un pareille occasion d'être, comme ce soir,
chargés de la garde du bac, grâce à l'orgie de cette nuit.

--Et c'est surtout pendant cette nuit d'orgie qu'il est nécessaire de
surprendre les moines.

--Et pourtant personne encore...

--Écoute... écoute...

--Tu entends quelque chose?

--Je me suis trompé... c'est le bruissement de la rivière sur les
cailloux du rivage.

--L'évêque de Châlons, notre protecteur, aura renoncé à son projet.

--Impossible... il avait obtenu l'assentiment de la reine Brunehaut.

--La reine Brunehaut aura peut-être craint de se mêler de cette affaire
ecclésiastique.

--Elle! cette femme redoutable et implacable, craindre quelque chose?...
elle, craindre un vieux moine de quatre-vingts ans?...

--Écoute... écoute... cette fois je ne me trompe pas... Vois-tu là-bas,
sur l'autre rive, ces points brillants?

--Oui... c'est le reflet de la lune sur l'armure des guerriers.

--Ce sont eux! ce sont eux!... Entends-tu ces trois appels de trompe?

--C'est le signal convenu... vite, vite... détachons le bac et passons à
l'autre bord...

Les amarres du bac sont détachées et il est manoeuvré par Placide et
Félibien, au moyen de longues perches; il touche à l'autre rive... Là,
monté sur une mule, se trouve un homme de grande taille, vêtu d'une robe
noire: sa figure est impérieuse et dure; à côté de lui est un chef frank
à cheval, escorté d'une vingtaine de cavaliers revêtus d'armures de fer:
un chariot rempli de bagage, traîné par quatre boeufs et suivi de
plusieurs esclaves à pieds, arrive aussi sur la rive.

--Vénérable archidiacre,--dit Placide à l'homme à la robe noire,--nous
commencions à désespérer de votre venue; mais vous arrivez encore à
temps... l'orgie, à cette heure, doit être complète; toute la colonie,
hommes, femmes, jeunes filles, est assemblée au monastère, et Dieu sait
les abominations qui se passent en ce lieu sous les yeux de Loysik, qui
provoque ces horreurs sacriléges!

--Ces horreurs vont avoir leur terme et leur châtiment, mes fils. Mais,
dites-moi, peut-on, sans danger, embarquer les chevaux de ces guerriers
et le chariot qui porte mes bagages?

--Vénérable archidiacre, cette cavalerie est nombreuse; il faudrait au
moins trois ou quatre voyages.

--Gondowald,--dit l'archidiacre au chef frank,--si nous laissions
provisoirement sur ce bord vos chevaux, ma mule et mon chariot? nous
nous rendrions tout d'abord au monastère; vos cavaliers nous
accompagneraient à pied.

--Qu'ils soient à pied ou à cheval, ils suffiront à assurer l'exécution
des ordres de ma glorieuse reine Brunehaut, et à housser du manche de
nos lances ces moines et cette plèbe rustique si elle bronche...

--Vénérable archidiacre, nous qui savons de quoi sont capables les
moines et les habitants de la vallée, nous estimons qu'en cas de
rébellion de leur part aux ordres de notre saint évêque de Châlons,
vingt guerriers... c'est fort peu.

Gondowald toisa le prêtre d'un regard dédaigneux, et ne répondit même
pas à l'observation.

--Je ne partage pas vos craintes, mes chers fils, et j'ai de bonnes
raisons pour cela,--reprit l'archidiacre d'un air hautain.--Nous voici
tous embarqués... maintenant, au large le bac!

Bientôt débarquèrent sur la rive de la vallée, l'archidiacre, Gondowald,
chambellan de Brunehaut, et les vingt guerriers de la reine, casqués,
cuirassés, armés de lances et d'épées; ils portaient en sautoir leurs
boucliers peints et dorés.

--Y a-t-il un long trajet d'ici au monastère?--demanda l'archidiacre en
posant le pied sur le rivage.

--Non, mon père... il y a tout au plus pour une demi-heure de route.

--Marchez devant, mes chers fils... nous vous suivons.

--Ah! mon père! les impies de cette communauté ignorent à cette heure
que le châtiment du ciel est suspendu sur leur tête!

--Hâtez le pas, mes fils... bientôt justice sera faite...

--Hermanfred,--dit le chef des guerriers en se retournant vers l'un des
hommes de sa troupe,--as-tu le trousseau de cordes et les menottes de
fer?

--Oui, seigneur Gondowald.

Au monastère, le festin continuait: partout régnait une douce
cordialité. À la table où se trouvaient Loysik, Ronan, le Veneur et leur
famille, l'entretien continuait, vif, animé; l'on parlait en ce moment
des terribles choses qui se passaient, dit-on, dans le sombre palais de
la reine Brunehaut. Les heureux habitants de la vallée écoutaient ces
sinistres récits avec cette curiosité avide, inquiète et souvent
frissonnante, que souvent l'on éprouve à la veillée, lorsqu'au coin d'un
foyer paisible l'on entend raconter quelque histoire épouvantable:
heureux, humble et ignoré, l'on est certain de ne jamais être jeté au
milieu d'aventures effrayantes comme celles dont la narration vous fait
frémir, pourtant l'on craint et l'on désire à la fois la continuation du
récit.

--Tenez,--disait Ronan,--afin de démêler ce chaos sanglant, puisque nous
parlons de ce monstre femelle, qui a nom Brunehaut, et qui règne à cette
heure en Bourgogne, rappelons les faits en deux mots: Clotaire, après
avoir fait brûler vifs Chram, son fils, sa femme et leurs deux petites
filles, est mort depuis cinquante-trois ans, n'est-ce pas?

--Oui, mon père,--reprit Grégor,--puisque nous sommes en l'année 613.

--Ce Clotaire avait laissé quatre fils: _Charibert_ régnait à Paris,
_Gontran_ était roi d'Orléans et de Bourges; _Sigebert_, roi d'Ostrasie,
résidait à Metz, et _Chilpérik_, roi de Neustrie, occupait la demeure
royale de Soissons, puisque nos conquérants ont appelé Neustrie et
Ostrasie les provinces du nord et de l'est de la Gaule.

--Chilpérik?--reprit le fils de Ronan,--Chilpérik, ce Néron de la Gaule,
qui, dit-on, terminait ainsi l'un de ses édits: «_Que celui qui
n'obéirait pas à cette loi ait les_ YEUX ARRACHÉS!»

--C'est seulement de celui-là seul et de son frère Sigebert que nous
nous occupons... Laissons de côté ses deux autres frères, Charibert et
Gontran, tous deux morts sans enfants: le premier en 566, le second en
593; ils se sont montrés les dignes descendants de Clovis, mais il ne
s'agit pas d'eux dans ce récit.

--Mon père, l'effrayante histoire qui nous intéresse est celle de
Brunehaut et de Frédégonde, puisque ces deux noms, désormais
inséparables, sont accolés dans le sang...

--J'arrive à l'histoire de ces deux monstres et de leurs époux Chilpérik
et Sigebert, car ces louves ont leurs loups, et qui pis est, pour la
Gaule, leurs louveteaux... Donc, ce Chilpérik, quoique marié à Andowère,
avait, parmi ses nombreuses concubines, une esclave franque d'une beauté
éblouissante, et douée, dit-on, d'un charme de séduction irrésistible;
elle se nommait _Frédégonde_... Il en devint si épris, que pour jouir
plus librement encore de la possession de cette esclave, il répudia sa
femme Andowère, qui mourut plus tard en un couvent; mais bientôt las de
Frédégonde, il fut jaloux d'imiter son frère: Sigebert, qui s'était
marié à une princesse de sang royal, nommée Brunehaut, fille
d'Athanagild, roi de race germanique comme les Franks, et dont les aïeux
avaient conquis l'Espagne comme Clovis la Gaule. Chilpérik demanda donc
et obtint la main de la soeur de Brunehaut, nommée Galeswinthe... L'on
ne pouvait voir, disait-on, une figure plus touchante que celle de cette
jeune princesse, et la bonté de son coeur égalait l'angélique douceur de
ses traits. Lorsqu'il lui fallut quitter l'Espagne pour venir en Gaule
épouser Chilpérik, la malheureuse créature eut des pressentiments de
mort... ces pressentiments ne la trompaient pas... Après six ans de
mariage, elle était étranglée dans son lit par son époux Chilpérik[D].

--Comme Wisigarde, quatrième femme de Neroweg, avait été étranglée par
ce comte frank, dont la race existe encore, dit-on, en Auvergne... Rois
et seigneurs franks ont les mêmes moeurs... c'est de race...

--Infortunée Galeswinthe!... Et pourquoi tant de férocité de la part de
son mari Chilpérik?

--Un moment apaisée, la passion de Chilpérik pour son esclave Frédégonde
s'était réveillée plus ardente que jamais, et il avait étranglé sa femme
afin d'épouser sa concubine... Voici donc Frédégonde mariée à Chilpérik
après le meurtre de Galeswinthe, et devenue l'une des reines de la
Gaule. Il est d'étranges contrastes dans les familles: Galeswinthe était
un ange, Brunehaut, sa soeur, mariée à Sigebert, était une créature
infernale; d'une rare beauté, d'un caractère de fer, vindicative jusqu'à
la férocité, d'une ambition impitoyable et d'une intelligence qui eût
été du génie, si elle n'eût appliqué ses facultés extraordinaires aux
forfaits les plus inouïs... Brunehaut devait épouvanter le monde...
D'abord elle voulut venger la mort de sa soeur Galeswinthe, étranglée
par Chilpérik à l'instigation de Frédégonde... Alors, entre ces deux
femmes, mortelles ennemies, et dont chacune régnait avec son mari sur
une partie de la Gaule, commença une lutte effrayante: le poison, le
poignard, l'incendie, la guerre civile, le massacre, les combats des
pères contre les fils, des frères contre des frères; tels furent les
moyens qu'elles employèrent l'une contre l'autre. Les populations
gauloises n'échappèrent pas à cette rage de destruction: toutes les
provinces soumises à Sigebert et à Brunehaut furent impitoyablement
ravagées par Chilpérik, et les possessions de celui-ci furent à leur
tour dévastées par Sigebert. Ces deux frères, ainsi poussés par la furie
de leurs femmes, combattirent l'un contre l'autre jusqu'au jour où ils
furent tous deux assassinés.

--Ah! si le sang gaulois n'avait coulé à torrents, si ces désastres
affreux n'avaient écrasé de nouveau notre malheureux pays, je verrais un
châtiment céleste dans la lutte de ces deux femmes, décimant ainsi les
familles où elles sont entrées,--dit Loysik;--mais, hélas! que de maux,
que de misères atroces ces haines royales font peser sur les peuples...

--Et ces deux monstres trouvaient des instruments pour servir leurs
vengeances?

--Les meurtres qu'elle ne commettaient pas elles-mêmes par le poison,
elles les faisaient accomplir par le poignard... Frédégonde, dont la
dépravation dépassait celle de la Messaline antique, s'entourait de
jeunes pages; elle les enivrait de voluptés terribles, troublait leur
raison par des philtres qu'elle composait; ils entraient bientôt dans
une sorte de frénésie, et elle les lançait alors sur les victimes qu'ils
devaient frapper... C'est ainsi qu'elle fit poignarder le roi Sigebert,
mari de Brunehaut, et empoisonner leur fils Childebert... C'est ainsi,
dit-on, qu'elle a fait tuer, à coups de couteau, son mari Chilpérik...

--Quoi! Frédégonde n'épargna pas même son époux?

--Les uns lui attribuent ce meurtre, d'autres en accusent Brunehaut...
les deux crimes sont probables: toutes deux avaient intérêt à le
commettre: par la mort de Chilpérik, Brunehaut vengeait sa soeur
Galeswinthe, étranglée par ce roi; Frédégonde, en le faisant assassiner,
se vengeait de ce qu'il avait surpris, la veille de sa mort, l'un des
innombrables adultères de cette Messaline, tirée de l'esclavage pour
monter au trône...

--Et elle? mon père, a-t-elle subi la peine due à tant de forfaits?

--La reine Frédégonde est morte paisiblement dans son lit en 597, âgée
de cinquante-cinq ans, bénie et enterrée par les prêtres dans la
basilique de Saint-Germain-des-Prés, à Paris, après avoir commis des
crimes sans nombre... Du reste, Frédégonde a _longtemps et heureusement
et habilement régné_, comme disent les infâmes et dévots panégyristes de
ces monstres couronnés... Oui, à sa mort elle a laissé à son fils
Clotaire le jeune son royaume intact, et les bénédictions du clergé
l'ont accompagnée dans sa tombe, cette glorieuse reine, car elle était,
pour les prêtres, prodigue du bien d'autrui.

Un frémissement d'horreur circula parmi les auditeurs de ce récit; ces
moeurs royales contrastaient d'une manière si effrayante avec les moeurs
des habitants de la colonie, que ces bonnes gens croyaient entendre
raconter quelque songe épouvantable éclos dans le délire de la fièvre.

Grégor reprit:

--Ce Clotaire le jeune, fils de Frédégonde et de Chilpérik, se trouve
être ainsi le petit-fils de Clotaire, le tueur d'enfants, et
l'arrière-petit-fils de Clovis?

--Oui... et comme il se montre digne de sa race, vous voyez, mes
enfants, quelle ère de nouveaux crimes va s'ouvrir; car sa mère
Frédégonde lui a légué l'implacable haine dont elle poursuivait
Brunehaut... et ce duel à mort va continuer entre celle-ci et le fils de
sa mortelle ennemie...

--Hélas! que de désastres vont encore déchirer la Gaule durant cette
lutte sanglante...

--Oh! elle sera terrible... terrible... car les crimes de Frédégonde
pâlissent auprès de ceux de Brunehaut, notre reine aujourd'hui, à nous,
habitants de la Bourgogne.

--Mon père, est-ce possible? Brunehaut plus criminelle que Frédégonde?

--Ronan,--dit Odille en portant ses deux mains à son front,--ce chaos de
meurtres, accomplis dans une même famille, donne le vertige... L'esprit
se trouble et se lasse à suivre le fil sanglant qui seul peut vous
conduire au milieu de ce dédale de crimes sans nom. Grand Dieu! dans
quel temps nous vivons!... Que verront donc nos enfants?

--À moins que les démons ne sortent de l'enfer, petite Odille, nos
enfants ne pourront rien voir qui surpasse ce que nous voyons; car, je
vous l'ai dit, les crimes de Frédégonde ne sont rien auprès de ceux de
Brunehaut... Et si vous saviez ce qui se passe à cette heure dans le
splendide château de Châlons-sur-Saône, où cette vieille reine, fille,
femme et mère de rois, tient en sa dépendance ses
arrière-petits-enfants... Mais non... je n'ose... mes lèvres se refusent
à raconter ces choses sans nom.

--Ronan a raison. Il se passe aujourd'hui dans le château de la reine
Brunehaut des horreurs qui dépassent les bornes de l'imagination
humaine,--reprit Loysik en frémissant; puis s'adressant à Ronan:--Mon
frère, par respect pour nos jeunes familles, par respect pour l'humanité
tout entière, n'achève pas...

--C'est juste, Loysik; il y a quelque chose d'épouvantable à penser que
la reine Brunehaut est une créature de Dieu comme nous, et que comme
nous... elle appartient à l'espèce humaine...

--Frère Loysik, frère Loysik,--accourut dire un des moines
laboureurs,--on a frappé à la porte extérieure du monastère... une voix
m'a répondu que c'était un message de l'évêque de Châlons et de la reine
Brunehaut.

Ce nom, en un pareil moment, causa un profond étonnement et une sorte de
crainte vague.

--Un message de l'évêque et de la reine?--reprit Loysik en se levant et
se dirigeant vers la porte extérieure du monastère,--cela est étrange!
Le bac est amarré chaque soir de ce côté-ci de la rive, et les veilleurs
ont l'ordre absolu de ne pas traverser la rivière durant la nuit; sans
doute ce messager aura pris une barque à _Noisan_ pour remonter la
rivière.

En parlant ainsi, le supérieur de la communauté s'était approché de la
porte massive et verrouillée en dedans; plusieurs moines, portant des
flambeaux, suivaient le supérieur; Ronan, le Veneur et un grand nombre
de colons et de frères accompagnaient aussi Loysik; il fit un signe, la
lourde porte roula sur ses gonds, et l'on vit au dehors, éclairés par la
lune, l'archidiacre et Gondowald, le chambellan de Brunehaut; derrière
eux étaient rangés en haie les hommes de guerre, casqués, cuirassés,
boucliers au bras, lance à la main, épée au côté.

--Il y a là une trahison,--dit à demi-voix Loysik, se retournant vers
Ronan; puis s'adressant à l'un des moines:--Qui donc, cette nuit, est de
guet à la logette du bac?

--Nos deux prêtres... Ils ont offert à nos frères de les remplacer pour
cette nuit de fête.

--Je devine tout,--répondit Loysik avec amertume;--puis s'adressant à
l'archidiacre qui, ainsi que Gondowald, s'était arrêté au seuil de la
grande porte, tandis que leur escorte restait au dehors, il dit au
guerrier et au prêtre:

--Qui êtes-vous? que voulez-vous?

--Je me nomme Salvien, archidiacre de l'église de Châlons et neveu du
vénérable Sidoine, évêque de ce diocèse... Je t'apporte les ordres de
ton chef spirituel.

--Et moi Gondowald, chambellan de notre glorieuse et illustre reine
Brunehaut, je suis chargé par elle de prêter mon aide et celle de mes
hommes à l'envoyé de l'évêque.

--Voici une lettre de mon oncle,--reprit l'archidiacre en présentant ce
parchemin à Loysik.--Prends-en connaissance à l'instant.

--Mes yeux sont affaiblis par les années, un de nos frères va faire tout
haut cette lecture pour moi.

--Il se peut qu'il y ait dans cette lettre des choses secrètes,--dit
l'archidiacre;--je t'engage à la faire lire à voix basse.

--Nous n'avons point ici de secret les uns pour les autres... Lis tout
haut, mon frère.

Et Loysik remit la missive à l'un des membres de la communauté, qui
exécuta l'ordre de son supérieur.

Cette lettre portait en substance que Sidoine, évêque de Châlons,
instituait l'archidiacre Salvien comme abbé du monastère de Charolles,
voulant ainsi mettre terme aux scandales et énormités qui depuis tant
d'années affligeaient la chrétienté par l'exemple de cette communauté;
elle devrait être à l'avenir rigoureusement soumise à la règle de saint
Benoît, ainsi que l'étaient alors presque tous les monastères de la
Gaule. Les moines laïques qui mériteraient cette faveur par leur vertu
et par leur humble soumission aux ordres de leur nouvel abbé
obtiendraient la faveur toute chrétienne d'entrer dans la cléricature et
de devenir moines de l'Église romaine. De plus, en vertu du canon 7 du
concile d'Orléans, tenu deux années auparavant (l'année 611), qui
ordonnait que «les domaines, terres, vignes, esclaves, pécules qui
seraient donnés aux paroisses demeurassent en la puissance de l'évêque,»
tous les biens du monastère et de la colonie formant, à bien dire, la
paroisse de Charolles, devaient, à l'avenir, demeurer en la puissance de
l'évêque de Châlons, qui commettait son neveu l'archidiacre Salvien à la
direction de ces biens. Le prélat terminait la missive en ordonnant à
son cher fils en Christ, Loysik, de se rendre sur l'heure en la cité de
Châlons pour y entendre le blâme de son évêque et père spirituel, et y
subir humblement la pénitence ou châtiment qu'il pourrait lui infliger.
Enfin, comme il se pouvait faire que le frère Loysik, par une suggestion
diabolique, commît l'énormité de mépriser les ordres de son père
spirituel, le noble Gondowald, chambellan de la glorieuse reine
Brunehaut, était chargé par cette illustrissime et excellentissime
princesse de faire exécuter, au besoin, par la force, les ordres de
l'évêque de Châlons.

Le moine laboureur achevait à peine la lecture de cette missive que
Gondowald ajouta d'un air hautain et menaçant:

--Oui, moi, chambellan de la glorieuse reine Brunehaut, notre
très-excellente et très-redoutable maîtresse, je suis chargé par elle de
te dire à toi, moine, que si toi et les tiens vous aviez l'audace de
désobéir aux ordres de l'évêque, ainsi que cela pourrait arriver,
d'après les insolents murmures que je viens d'entendre, je vous fais
attacher, toi et les plus récalcitrants, à la queue des chevaux de mes
cavaliers, et je vous conduis ainsi à Châlons, hâtant votre marche à
coups de bois de lance.

Vingt fois en effet la lecture de la missive de l'évêque avait été
interrompue par les murmures indignés de la foule: moines laboureurs ou
colons; il fallut l'imposante autorité de Loysik pour obtenir des
assistants exaspérés assez de silence pour que la lecture de la missive
épiscopale pût se terminer; mais lorsque le frank Gondowald eut
prononcé, d'un air de défi, ses insolentes menaces, la foule y répondit
par une explosion de cris furieux mêlés de dédaigneuses railleries.

Ronan, le Veneur et quelques vieux Vagres n'avaient pas été des derniers
à se révolter contre les prétentions spoliatrices de l'évêque de
Châlons, qui voulait simplement s'approprier les biens des moines
laboureurs et des colons, au mépris de tout droit. Quoique blanchis par
l'âge, les Vagres avaient senti bouillonner leur vieux sang batailleur.
Ronan, toujours homme d'action, se souvenant de son ancien métier, avait
dit tout bas au Veneur:

--Prends vingt hommes résolus, ils trouveront des armes dans l'arsenal,
et cours au bac, afin de couper la retraite à ces Franks... Je me charge
de ce qu'il reste à faire ici, car, foi de Vagre... je me sens rajeuni
de cinquante ans!

--Et moi donc, Ronan, pendant la lecture de la lettre de cet insolent
évêque, et surtout lorsqu'a parlé le valet de cette reine infâme, vingt
fois j'ai cherché une épée à mon côté.

--Rassemble nos hommes au milieu de ce tumulte, sans être remarqué, je
vais faire ainsi de mon côté; l'arsenal contient suffisamment d'armes
pour nous armer tous...

Et les deux vieux Vagres allèrent de ci, de là, disant un mot à
l'oreille de certains colons ou moines, qui disparurent successivement
au milieu du tumulte croissant, que dominait à peine la voix ferme et
sonore de Loysik, répondant à l'archidiacre:

--L'évêque de Châlons n'a pas droit d'imposer à cette communauté une
règle particulière ou un abbé; nous choisissons librement nos chefs, de
même que nous consentons la règle que nous voulons suivre, pourvu
qu'elle soit chrétienne; tel est le droit antérieur et originel qui a
présidé à l'établissement de tous les monastères de la Gaule; les
évêques n'ont sur nous que la juridiction spirituelle qu'ils exercent
sur les autres laïques; nous sommes ici maîtres de nos biens et de nos
personnes, en vertu d'une charte du feu roi Clotaire, qui défend
formellement à ses ducs, comtes ou évêques, de nous inquiéter. Tu parles
de conciles, moi aussi je les ai lus; il y a de tout dans les conciles,
le mal et le bien, le juste et l'injuste; or, ma mémoire ne faiblit pas
encore, et voici ce que dit fort justement cette fois le concile de 611:

_Nous avons appris que certains évêques établissent injustement abbés
dans certains monastères, quelques-uns de leurs parents ou de leurs
favoris et leur procurent des avantages iniques, afin de se faire donner
par la violence tout ce que peut ravir au monastère l'exacteur qu'ils y
ont envoyé._

L'archidiacre se mordit les lèvres, et une huée prolongée couvrit sa
voix lorsqu'il voulut répondre.

--Ce concile ne tiendrait pas ce langage, qui est celui de la
justice,--reprit Loysik,--que je ne reconnais à aucun concile, à aucun
prélat, à aucun roi, le droit de déposséder des gens honnêtes et
laborieux des terres et de la liberté qu'ils tiennent avant tout de leur
droit naturel.

--Je te dis, moi, que ton monastère est une nouvelle Babylone, une
moderne Gomorrhe!--s'écria l'archidiacre;--l'évêque de Châlons en avait
été prévenu, j'ai voulu voir par moi-même et j'ai vu... Et je vois des
femmes, des jeunes filles dans ce saint lieu, qui devrait être consacré
aux austérités, à la prière et à la retraite. Je vois tous les ferments
d'une immonde orgie, qui devait sans doute se prolonger jusqu'au jour,
au milieu de monstrueuses débauches, où la promiscuité de la chair des
hommes et des femmes va...

--Assez!--s'écria Loysik indigné;--je te défends, moi, chef de cette
communauté, je te défends de souiller davantage les oreilles de ces
épouses, de ces jeunes filles rassemblées ici avec leur famille, pour
célébrer paisiblement l'anniversaire de notre établissement dans cette
terre libre, qui restera libre comme ceux qui l'habitent!

--Archidiacre, c'est trop de paroles!--s'écria Gondowald;--à quoi bon
raisonner avec ces chiens... n'as-tu pas là mes hommes pour te faire
obéir?

--Je veux tenter un dernier effort pour ouvrir les yeux de ces
malheureux aveuglés,--répondit l'archidiacre;--cet indigne Loysik les
tient sous son obsession diabolique... Oui, vous tous qui m'entendez,
tremblez si vous résistez aux ordres de votre évêque!

--Salvien,--dit Loysik,--ces paroles sont vaines, tes menaces seront
impuissantes devant notre ferme résolution de maintenir la justice de
nos droits; nous te repoussons comme abbé de ce monastère; ces moines
laboureurs et les habitants de celle colonie ne doivent compte de leurs
biens à personne... Ce débat inutile est affligeant, mettons-y fin; la
porte de ce monastère est ouverte à ceux qui s'y présentent en amis,
mais elle se ferme devant ceux qui s'y présentent en ennemis et en
maîtres, au nom de prétentions d'une folle iniquité... Donc, retire-toi
d'ici...

--Oui, oui, va-t'en d'ici, archidiacre du diable!--dirent plusieurs
voix,--ne trouble pas plus longtemps notre fête! tu pourrais t'en
repentir.

--Une rébellion! des menaces!--s'écria
l'archidiacre.--Gondowald,--ajouta le prêtre en s'effaçant, pour laisser
pénétrer dans l'intérieur de la cour le chef des guerriers franks,--vous
savez les ordres de la reine...

--Et sans tes lenteurs, ces ordres depuis longtemps seraient exécutés! A
moi, mes guerriers... garrottez ce vieux moine, et exterminez cette
plèbe si elle bronche!

--A moi, mes enfants! assommez ces Franks! et vive la vieille Gaule!

Qui parlait ainsi? le vieux Ronan, suivi d'une trentaine de colons et de
moines laboureurs, hommes résolus, vigoureux et parfaitement armés de
lances, de haches et d'épées. Ces bonnes gens, sortant sans bruit de
l'enceinte du monastère par la cour des étables, avaient, sous les
ordres de Ronan, fait le tour des bâtiments extérieurs jusqu'à l'angle
du mur de clôture; là, ils s'étaient tenus cois et embusqués, jusqu'au
moment où Gondowald avait appelé à lui ses guerriers. Alors sortant de
leur embuscade, les gens de Ronan s'étaient à l'improviste précipités
sur les Franks. Au même instant, Grégor, accompagné d'une troupe
déterminée, non moins nombreuse et bien armée que celle de son père,
sortait des bâtiments intérieurs du monastère, se faisait jour à travers
la foule, dont était remplie la cour, et s'avançait en bon ordre.
L'archidiacre, Gondowald et leur escorte de vingt guerriers se
trouvèrent ainsi enveloppés par une soixantaine d'hommes résolus, et il
faut leur rendre cette justice, animés d'intentions très-malveillantes
pour la peau des Franks. Ceux-ci, pressentant ces dispositions, ne
songèrent pas à résister sérieusement, après un léger engagement ils se
rendirent. Cependant, Gondowald ayant, dans un premier mouvement de
surprise et de rage, levé son épée sur Loysik et blessé un des moines,
qui avait couvert le vieillard de son corps, Gondowald, quoique
chambellan de sa glorieuse reine Brunehaut, fut terrassé, roué de coups
et vit ses hommes désarmés, après leur résistance inutile, qui leur
valut force horions appliqués par des mains gauloises et fort rustiques.
Mais, grâce à l'intervention de Loysik, il ne coula, dans cette rapide
mêlée, d'autre sang que celui du moine légèrement blessé par Gondowald;
ce noble chambellan fut, par précaution, solidement garrotté au moyen
des menottes et du trousseau de cordes dont il s'était muni à
l'intention de Loysik, avec une prévoyance dont le vieux Ronan lui sut
gré.

--Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, je vous excommunie
tous!--s'écria l'archidiacre blême de fureur.--Anathème à celui qui
oserait porter une main sacrilége sur moi, prêtre et oint du Seigneur!

--Ne me tente pas, crois-moi, _oint_ que tu es! car tout vieux que je
suis, foi d'ancien Vagre, j'ai terriblement envie de mériter ton
excommunication, en appliquant sur ton échine sacrée une volée de coups
de fourreau d'épée!

--Ronan, Ronan! pas de violence,--dit Loysik;--ces étrangers sont venus
ici en ennemis, ils ont versé le sang les premiers; vous les avez
désarmés, c'était justice...

--Et leurs armes enrichiront notre arsenal,--dit Ronan.--Allons,
enfants, récoltez-moi cette bonne moisson de fer... Par ma foi, nous
serons armés comme des guerriers royaux!

--Que ces soldats et leur chef soient conduits dans une des salles du
monastère,--ajouta Loysik;--ils y seront enfermés, des moines armés
veilleront à la porte et aux fenêtres.

--Oser me retenir prisonnier, moi! officier de la maison de la reine
Brunehaut!--s'écria Gondowald en grinçant des dents et se débattant
dans ses liens.--Oh! tout ton sang ne payera pas cette audace, moine
insolent! Ma redoutée maîtresse me vengera!

--La reine Brunehaut a agi contrairement à tous les droits, à toute
justice, en envoyant ici des hommes de guerre prêter main-forte au
message de l'évêque de Châlons, lors même que sa prétention eût été
aussi équitable qu'elle est inique,--répondit Loysik; puis s'adressant à
ses moines:--Emmenez ces hommes, et surtout qu'il ne leur soit point
fait de mal; s'ils ont besoin de provisions, qu'on leur en donne...

Les moines emmenèrent les guerriers franks, et leur chef qu'il fallut
traîner de force, tant cet enragé était furieux. Ceci fait, Loysik dit à
l'archidiacre, pantois, colère et sournois comme un renard pris au
piége:

--Salvien, je dois avant tout assurer le repos de cette colonie et de
cette communauté; je suis donc obligé d'ordonner que tu restes
prisonnier dans ce monastère...

--Moi?... moi aussi... tu oses...

--Ne redoute rien, tu seras traité avec égard, tu auras pour prison
l'enceinte du monastère... Dans trois ou quatre jours au plus tard...
lors de mon retour, tu seras libre.

Lorsque l'archidiacre eut disparu, Ronan dit à Loysik:

--Frère, tu as parlé à cet homme de ton retour? tu pars donc?

--À l'instant même... Je vais à Châlons... Je verrai l'évêque, je verrai
la reine.

--Que dis-tu, Loysik!--s'écria Ronan avec une anxiété douloureuse,--tu
nous quittes, tu vas affronter Brunehaut; mais ce nom dit tout:
Vengeance implacable. Loysik, c'est courir à ta perte!...

Les moines laboureurs et les colons, partageant l'inquiétude de Ronan,
se livrèrent aux supplications les plus tendres, les plus pressantes,
afin de détourner Loysik de son projet téméraire: le vieux moine fut
inébranlable; et, pendant que l'un des frères qui devait l'accompagner
faisait à la hâte quelques préparatifs de voyage, il se rendit dans sa
cellule pour y prendre la charte du roi Clotaire. Ronan et sa famille
accompagnèrent Loysik, il leur dit tristement:

--Notre position est pleine de périls: il s'agit non-seulement du sort
de ce monastère, mais de celui de la colonie tout entière. Vous avez eu
facilement raison d'une vingtaine de guerriers; mais, songer à résister
par la force à l'immense et terrible pouvoir de Brunehaut, c'est vouloir
le ravage de cette vallée, le massacre ou l'esclavage de ses
habitants... Cette charte de Clotaire confirme notre droit; mais
qu'est-ce que le droit pour Brunehaut!

--Alors, mon frère, que vas-tu faire à Châlons dans l'antre de cette
louve...

--Tenter d'obtenir justice.

--Obtenir justice!... Mais, tu l'as dit, qu'est-ce que le droit pour
Brunehaut?...

--Elle se joue du droit comme de la vie des hommes, je le sais; pourtant
j'ai quelque espoir... Je désire que vous gardiez ici l'archidiacre et
ses guerriers prisonniers... d'abord parce que, dans leur fureur, ils
m'auraient sans doute rejoint et tué en route; or je tiens à vivre pour
mener à bonne fin ce que j'entreprends aujourd'hui; puis, au lieu de me
laisser prévenir par l'archidiacre et le chambellan, je préfère
instruire moi-même l'évêque et la reine Brunehaut des motifs de notre
résistance.

--Mon frère, si cette justice que tu vas tenter d'obtenir au péril de ta
vie tu ne l'obtiens pas? si cette reine implacable te fait égorger...
comme elle a fait égorger tant d'autres victimes?...

--Alors, mon frère, l'acte d'iniquité s'accomplira. Alors, si l'on veut
non-seulement soumettre vos biens, vos personnes à la tyrannie et aux
exactions de l'Église, mais encore vous ravir, par la violence, le sol
et la liberté que vous avez reconquis et qu'une charte a garantie, alors
vous aurez à prendre une résolution suprême... oui; alors, croyez-moi,
rassemblez un conseil solennel, ainsi que faisaient autrefois nos pères
lorsque le salut de la patrie était menacé... Qu'à ce conseil les mères
et les épouses prennent place, selon l'antique coutume gauloise; car
l'on décidera du sort de leurs maris et de leurs enfants... Là, vous
aviserez avec calme, sagesse et résolution, sur ces trois alternatives,
les seules, hélas! qui vous resteront:--devrez-vous subir les
prétentions de l'évêque de Châlons, et accepter un servage déguisé qui
changera bientôt notre libre vallée en un domaine de l'Église exploité à
son profit;--devrez-vous vous résigner si la reine, foulant aux pieds
tous les droits, déchire la charte de Clotaire et déclare notre vallée:
_domaine du fisc royal_, ce qui sera pour vous la spoliation, la misère,
l'esclavage et la honte;--ou bien enfin, devrez-vous, forts de votre bon
droit, mais certains d'être écrasés, protester contre l'iniquité royale
ou épiscopale par une défense héroïque, et vous ensevelir, vous et vos
familles, sous les ruines de vos maisons[E]?

--Oui... oui... tous, hommes, femmes, enfants, plutôt que de redevenir
esclaves, nous saurons combattre ou mourir comme nos aïeux, Loysik! Et
ce sanglant enseignement fera peut-être sortir les populations voisines
de leur lâche torpeur... Mais, frère... frère... te voir partir seul...
pour affronter un péril que je ne peux partager!...

--Allons, Ronan, pas de faiblesse, je ne te reconnais plus... Que dès
cette nuit tous les postes fortifiés de la vallée soient occupés comme
il y a cinquante ans, lors de l'invasion de Chram en Bourgogne; ta
vieille expérience militaire et celle du Veneur seront d'un grand
secours ici; il n'y a d'ailleurs aucune attaque à redouter pendant
quatre ou cinq jours; car il m'en faut deux pour me rendre à Châlons, et
un laps de temps pareil est nécessaire aux troupes de la reine pour se
rendre ici, dans le cas où elle voudrait recourir à la violence.
Jusqu'au moment de mon arrivée à Châlons, l'évêque et Brunehaut
ignoreront si leurs ordres ont été ou non exécutés, puisque le diacre et
le chambellan restent ici prisonniers.

--Et au besoin ils serviront d'otages.

--C'est le droit de la guerre... Si cet évêque insensé, si cette reine
implacable veulent la guerre! il faut aussi garder prisonniers les deux
prêtres qui ont par trahison amené ici l'archidiacre.

--Misérables traîtres!... J'ai entendu tes moines parler de la leçon
qu'ils se réservent de leur donner... à grands coups de houssine...

--Je défends formellement toute violence à l'égard de ces deux
prêtres!--dit Loysik d'une voix sévère, en s'adressant à deux moines
laboureurs qui étaient alors dans sa cellule.--Ces clercs sont les
créatures de l'évêque, ils auront obéi à ses ordres; aussi, je vous le
répète, pas de violences, mes enfants.

--Bon père Loysik, puisque vous l'ordonnez, il ne sera fait aucun mal à
ces traîtres.

Les adieux que les habitants de la colonie et des membres de la
communauté adressèrent à Loysik furent navrants; bien des larmes
coulèrent, bien des mains enfantines s'attachèrent à la robe du vieux
moine; mais ces tendres supplications furent vaines, il partit
accompagné jusqu'au bac par Ronan et sa famille: là se trouva le Veneur,
chargé de couper la retraite aux Franks. En occupant ce poste avec ses
hommes, il avait aperçu, de l'autre côté de la rivière, les esclaves
gardant les chevaux des guerriers et les bagages de l'archidiacre. Le
Veneur crut prudent de s'emparer de ces hommes et de ces bêtes; il
laissa, près de la logette du guet, la moitié de ses compagnons, et, à
la tête des autres, il traversa la rivière dans le bac. Les esclaves ne
firent aucune résistance, et, en deux voyages, chevaux, gens et chariots
furent amenés sur l'autre bord. Loysik approuva la manoeuvre du Veneur;
car les esclaves, ne voyant pas revenir Gondowald et l'archidiacre,
auraient pu retourner à Châlons donner l'alarme, et il importait au
vieux moine, pour ses projets, de tenir secret ce qui s'était passé au
monastère. Loysik, vu son grand âge et les longueurs de la route, crut
pouvoir user de la mule de l'archidiacre pour ce voyage; elle fut donc
rembarquée sur le bac, que Ronan et son fils Grégor voulurent conduire
eux-mêmes jusqu'à l'autre rive, afin de rester quelques moments de plus
avec Loysik. L'embarcation toucha terre; le vieux moine laboureur
embrassa une dernière fois Ronan et son fils, monta sur la mule, et,
accompagné d'un jeune frère de la communauté qui le suivait à pied, il
prit la route de Châlons, séjour de la reine Brunehaut.

Cette lettre devait être placée avant l'épisode de la _Crosse
abbatiale_, qui fait partie du cinquième volume, et qui suit _Ronan le
Vagre_; nous donnons cette lettre à la fin de ce volume, afin de ne pas
interrompre le récit dans le cinquième volume.



L'AUTEUR
AUX ABONNÉS DES MYSTÈRES DU PEUPLE.


Chers lecteurs,

Nous avons cru devoir donner de longs développements à l'épisode de
_Ronan le Vagre_, ce récit vous retraçait la conquête de la Gaule, notre
mère patrie, l'un des faits les plus capitaux de l'histoire des siècles
passés, puisque les partisans de la royauté du droit divin et les
ultramontains revendiquent encore aujourd'hui pour leurs _rois_ et pour
leur _foi_, cette sanglante et inique origine. Dernièrement encore, à
l'Assemblée nationale, (séance du 15 janvier 1851), n'avons-nous pas
entendu le plus éloquent défenseur du parti légitimiste prononcer ces
paroles à propos de HENRI V: «_En rentrant en France il ne peut être que
le premier des Français... le ROI... de ce pays que ses aïeux ont
CONQUIS....._»--Quelques jours auparavant, lors de la discussion du
projet de loi sur l'observance forcée du dimanche, n'avons-nous pas
entendu M. Montalembert invoquer LA FOI DE CLOVIS! La foi de Clovis!
jugez, chers lecteurs, vous qui connaissez Clovis, sa foi et les actes
de ce fervent catholique.

Telle est donc, de l'aveu même des partisans du droit divin, l'origine
de ce droit: _la conquête_, c'est-à-dire, _la violence_, _la
spoliation_, _le massacre_... Certes, nous ne prétendons point que les
légitimistes d'aujourd'hui soient des hommes de violence, de spoliation,
de massacre; mais l'inexorable fatalité des faits, l'histoire en un mot,
prouve à chacune de ses pages l'abominable et oppressive iniquité de ce
prétendu droit divin, alors consacré par l'odieuse complicité de
l'Église catholique. Puis vous aurez remarqué, chers lecteurs, la part
que le clergé gaulois à prise à cette conquête, dont il a partagé les
dépouilles ensanglantées.

Nous étudierons dans les récits suivants les conséquences de cette
_conquête_, le sort des peuples toujours réduits aux douleurs et aux
misères de l'esclavage, les désastres de la Gaule incessamment déchirée
par les guerres civiles ou ravagée par les invasions des Arabes au
huitième siècle, et des Normands au neuvième et au dixième... Oui, des
Arabes, car, chose étrange, _Abd-el-Kader_, cet intrépide et dernier
défenseur de la nationalité arabe (car tout en rendant un juste hommage
à l'admirable bravoure de notre armée, n'oublions pas que lui aussi,
comme les Gaulois du vieux temps, combattait pour son foyer, pour sa
religion, pour sa patrie...) tandis que Abd-el-Kader est aujourd'hui
prisonnier au château de Blois, il y a onze siècles les ancêtres de cet
émir, alors maîtres de presque tout le midi de la Gaule, où ils
s'établirent durant de longues années, poussèrent leurs excursions
guerrières jusqu'à _Bordeaux_, jusqu'à _Tours_, jusqu'à _Poitiers_,
jusqu'à _Blois_... à _Blois_ où à cette heure Abd-el-Kader, par un
étrange revirement du sort des nations, semble expier la conquête de ses
ancêtres, maîtres en ces temps-là d'une partie de notre sol, comme nous
sommes aujourd'hui maîtres de l'Afrique.

Vous allez enfin, chers lecteurs, dans l'épisode de la _Crosse
abbatiale_, assister à des scènes étranges qui se passent au milieu d'un
couvent de femmes. Ces étrangetés, je dois les justifier par quelques
citations relatives à de semblables scènes rapportées par les
chroniqueurs contemporains.

«.....Chrodielde et plusieurs de ses religieuses retournèrent à Poitiers
et se mirent en sûreté dans la basilique de Saint-Hilaire, réunissant
autour d'elles des voleurs, des meurtriers, des adultères, des criminels
de toute espèce, car elles se préparaient à combattre...

»..... Les scandales que le diable avait fait naître dans le monastère
de Poitiers devenaient de plus en plus déplorables... On accusait
l'abbesse d'ouvrir les bains du monastère à des hommes, d'avoir
continuellement autour d'elle des jeunes gens habillés en femmes, etc.,
etc.» (Grégoire, évêque de Tours, liv. IX, X et suivants.)

Un autre évêque, nommé _Venance Fortunat_, écrivait à deux religieuses
les vers suivants pour rendre hommage aux repas succulents qu'elles lui
préparaient de leurs mains chéries:

«.....Au milieu des délices variées, lorsque tout flattait mon goût, je
dormais et je mangeais tour à tour, j'ouvrais la bouche, je fermais les
yeux, toutes les sauces tentaient mon appétit; croyez-le bien, _mes
chéries_, j'avais l'esprit troublé, il m'eût été difficile de m'exprimer
librement; ni mes doigts ni ma plume ne pouvaient tracer des vers:
l'ivresse de ma muse avait rendu mes mains incertaines, car je ne suis
pas à l'_abri des accidents qui menacent le commun des buveurs_; la
table même me semblait nager dans le vin, etc.» (_Poésies de_ VENANCE
FORTUNAT, liv. VII, p. 24.)

Un dernier mot de gratitude, chers lecteurs, pour vous remercier de
votre intérêt constant pour cette oeuvre, que les prétentions
monarchiques et cléricales, coalisées contre la république démocratique
et sociale, rendent presque de circonstance.

Paris, 20 janvier 1851.

EUGÈNE SUE,
Représentant du peuple pour le département de la Seine.



NOTES.

LA GARDE DE POIGNARD.

PROLOGUE.

[Footnote A: M. Amédée Thierry, dans son _Histoire de la Gaule sous
l'administration romaine_, t. II, p. 474, nous donne les détails
suivants sur les origines des _Bagaudes_ et de la _Bagaudie_: «Pressurés
par les propriétaires que pressuraient à leur tour les agents du fisc,
les paysans (_gaulois_) avaient quitté par troupes leurs chaumières pour
mendier un pain qu'on ne pouvait pas leur donner. Rebutés partout et
chassés par les milices des villes, ils se faisaient bandits ou
_Bagaudes_, mot gaulois équivalant au premier; ils allaient en
_Bagaudie_, suivant l'expression consacrée. On vit dans des cantons
entiers les colons se réunir, tuer et manger leur bétail, et, montés sur
leurs chevaux de labour, armés de leurs instruments de culture, fondre
sur les campagnes comme une tempête. Rien n'échappait à ces bandes
affamées qui laissaient, après leur passage, stérile et nue, la terre
que leurs sueurs devaient féconder. Les champs ravagés, ils passaient
aux villes, dont une populace, amie du pillage et non moins misérable,
leur ouvrait souvent les portes. Cette misère était si générale en
Gaule, il y avait là tant d'habitudes de désordre, tant d'instincts
violents, qu'en peu de mois les Bagaudes formèrent une armée qui
s'organisa et conféra à ses deux principaux chefs les titres de César et
d'Auguste. Ces singuliers _Césars_, qui avaient pour peuple des voleurs,
pour empire la terre qu'ils dévastaient, pour pallium des haillons, et
pour palais les forêts et la voûte du ciel, se nommaient Ælian et Amand.
Ils ne résistèrent pas à l'orgueil de se faire frapper des médailles
dont quelques-unes nous sont restées. L'une d'elles présente la tête
radiée d'Amandus, empereur, César, Auguste, pieux et heureux, avec ce
mot au revers: _Espérance_.»

Ælius et Amandus (Aëlian et Amand) concentrèrent leurs forces aux
environs de Paris, un peu au-dessus du confluent de la Seine avec la
Marne. Ils avaient là, pour place d'armes, un château d'un abord presque
inaccessible et qui, suivant la tradition, avait été bâti et fortifié
par Jules César. De ce point ils lançaient leurs bandes non-seulement
sur les campagnes, mais encore sur les villes les plus populeuses; c'est
ainsi qu'ils se jetèrent sur Autun. Après leur apparition il ne resta de
cette belle cité, l'un des centres de la civilisation romaine, qu'un
monceau de ruines. L'insurrection gauloise devint si grave que le
nouveau chef de l'empire crut nécessaire d'envoyer dans la Gaule son
collègue Maximien. Celui-ci n'avait point le génie politique de
Dioclétien, mais c'était un brave soldat et un général habile; il vint
facilement à bout des troupes indisciplinées d'Ælianus et d'Amandus. Il
les força enfin dans leur château qu'il détruisit. Ce fut en cet endroit
que s'éleva plus tard l'Abbaye de Saint-Maur des Fossés. Ainsi fut
réprimée et vaincue la première _Bagaudie_. De la seconde Bagaudie date
l'affranchissement de la Bretagne.

On voit reparaître les _Bagaudes_ à la fin du règne de Valentinien Ier.
Cette fois, ils n'essayent point de se réunir en une grande armée: ils
se cachent dans les bois, par petites troupes; c'est de là qu'ils
s'élancent pour chercher le pain qui leur manque, ou pour se venger des
magistrats romains, leurs oppresseurs. Valentinien ordonna contre eux
d'actives poursuites: on parvint encore à les faire disparaître. Tous
ceux qui tombèrent aux mains des soldats impériaux périrent dans les
plus affreux supplices. Le peuple devait les honorer plus tard comme des
_saints_ et des _martyrs_.

Enfin, il y eut encore une insurrection des _Bagaudes_ au commencement
du cinquième siècle. Ce fut au moment de la grande invasion quand les
Alains, les Suèves, les Burgondes et les Vandales, après avoir forcé la
barrière du Rhin, se jetèrent sur la Gaule et portèrent la dévastation
dans ses plus belles provinces. Cette insurrection de _Bagaudes_, sur
laquelle nous n'avons point de détail, est la dernière dont les
documents anciens fassent mention. Il n'y eut, plus tard, dans les
campagnes, que des soulèvements partiels qui ne rappellent en rien
l'ancienne _Bagaudie_. Le nom même de _Bagaude_ disparut peu à peu: à la
fin du cinquième siècle, on se servait déjà de mots germaniques pour
désigner non point seulement les Barbares, mais encore les Gallo-Romains
qui, réunis par troupes, pillaient et ravageaient les terres qui avaient
appartenu autrefois à l'Empire.]


CHAPITRE PREMIER.

[Footnote A: Le nom de _Warg_ qui signifie _toup_, _tête de loup_,
était donné, dans l'ancienne Germanie, au _banni_, au _proscrit_. Le
vagabond qui errait sans feu ni lieu, quoique non proscrit, était appelé
dans les lois germaniques _wargangus_. On appelait parfois _vargus_ ou
_wagre_ l'exilé.

Voyez J. Grimm et M. Michelet qui a reproduit les recherches du savant
Allemand dans l'ouvrage intitulé les _Origines du droit français_.

Plusieurs textes anciens prouvent que dès le commencement des invasions
franques, on appelait, dans les Gaules, WARGR, WAGRE, WARGES, _têtes de
loup_, _proscrits_, _exilés_, tous ceux qui se livraient au vagabondage
ou à une vie de désordre. Déjà, du temps de Sidoine Apollinaire, avant
la fin du cinquième siècle, on appliquait les noms germaniques de
_warger_, _warges_, même aux Gaulois, propriétaires dépossédés ou
esclaves fugitifs, qui se réunissaient par bandes à l'imitation des
_Bagaudes_, pour se livrer, en armes, au pillage et à la dévastation. Il
nous suffira de citer ici un passage d'une lettre de Sidoine
Apollinaire. L'évêque des Arvernes intercède auprès de son ami S. Loup,
pour une femme qui a été enlevée et vendue sur un marché d'esclaves,
dit-il, par des brigands originaires du pays qu'on appelle _Warges_...
_Unam feminam... quam forte_ WARGORUM, _hoc enim nomine indigenas
latrunculos nuncupant, superventus abstraxerat_... _Épist._ VI, 4.

Ce passage nous dispense d'une plus longue dissertation.]

[Footnote B: Voir la note A sur les Bagaudes.]

[Footnote C: _Histoire d'Auvergne_, t. I, p. 129.]

[Footnote D: Les évêques mariés avant l'épiscopat continuaient souvent
de vivre avec leurs femmes, auxquelles ils donnaient le nom de soeur.]

[Footnote E: Nous empruntons à un mémoire inédit de notre savant et
excellent ami Janowski (mémoire couronné par l'Institut), la
nomenclature suivante des diverses fonctions des esclaves dépendants
d'une villa: _arator_, _venitor_, bubulus, _porcarius_, _caprarius_,
_taber-ferrarius_, _aurifices_, _argentarius_, _sutor_, _tornator_,
_carpentarius_, _scutator_, _accipitores_; (les esclaves qui faisaient
la cervoise, le cidre, la poirée): _qui facient cervisiam pomaticum_,
_pistor_, _retiator_, _venator_, _molinarines_, _forestarius_,
_majordomus_, _infestor_; (celui qui apporte les plats sur la table):
_scautio_, _marescalcus_, _strator_, _seneschalus_.]

[Footnote F: Les femmes des évêques mariés s'appelaient _évêchesses_.]

[Footnote G: On appelait gynécée l'appartement des femmes.

Le gynécée était un atelier dans lequel se confectionnaient les
vêtements destinés à toute la famille. Outre les ouvrages exécutés dans
cet atelier, au profit du maître, on y en faisait d'autres pour
l'entretien et le service des femmes qui les habitaient. Les femmes des
seigneurs ou les maîtresses de maison ne présidaient pas toutes aux
travaux de leurs gynécées, car le concile de Nantes en accuse plusieurs
de braver les lois divines et humaines en fréquentant sans cesse les
assemblées et les assises publiques, au lieu de rester au milieu des
femmes de leurs gynécées pour disserter sur leurs lainages, les tissus
et autres ouvrages de leur sexe.]

[Footnote H: Les _leudes_ étaient les compagnons de guerre du chef
frank, que chaque bande choisissait pour son chef; ils lui juraient
fidélité (en germain _treue_, _trust_); on les appelait _leudes_,
_fidèles_ ou _antrustions_; mais cette dernière appellation était plus
spécialement consacrée aux compagnons de guerre du roi.

Lors de la conquête, Clovis ou ses successeurs, après s'être réservé la
part du lion dans la spoliation du sol de la Gaule, distribuèrent, sous
le titre de _bénéfices_, une partie des terres aux chefs de bandes,
leurs compagnons de guerre. M. Guizot, dans son _Histoire de la
civilisation en France_ (t. I, p. 249), dépeint avec autant de sagacité
que de savoir l'établissement territorial d'un chef de leudes en Gaule:

«... Lorsqu'une bande arrivait quelque part et prenait possession des
terres, ne croyez pas que cette occupation eût lieu systématiquement, ni
qu'on divisât le territoire par lots, et que chaque guerrier en reçût un
selon son importance et son rang; le chef de la bande, ou les différents
chefs qui s'étaient réunis, _s'appropriaient_ de vastes domaines; la
plupart des guerriers qui les avaient suivis continuaient de vivre
autour d'eux à la même table, sans propriété qui leur appartînt
spécialement... La vie commune, _le jeu_, _la chasse_, _les banquets_,
c'étaient là leurs plaisirs de barbares; comment se seraient-ils
résignés à s'isoler? l'isolement n'est supportable qu'à la condition du
travail; or, ces barbares étaient essentiellement oisifs, ils avaient
donc besoin de vivre ensemble, et beaucoup de leudes restèrent auprès de
leur chef, menant sur ses domaines à peu près la même vie qu'ils
menaient auparavant à sa suite; aussi naquit plus tard entre eux une
prodigieuse inégalité; il ne s'agit plus de quelque diversité
personnelle de force, de courage, ou d'une part plus ou moins
considérable en terres, en bestiaux, en esclaves, en meubles précieux;
le chef, devenu grand propriétaire, disposa de beaucoup de moyens de
pouvoir, et les autres étaient toujours de simples guerriers.»

Néanmoins, le besoin de conserver auprès d'eux ces guerriers pour la
nécessité d'une défense commune, poussait les chefs à augmenter sans
cesse le nombre de leurs leudes; les rois Gontran et Childebert
stipulent en 587: «Qu'ils ne chercheront pas réciproquement à se
débaucher leurs leudes, et qu'ils ne conserveront pas à leur service
ceux qui auraient abandonné l'un d'entre eux.» (Grégoire de Tours, liv.
IX, ch. XX.)]

[Footnote I: Voir Thierry, _Lettres sur l'Hist. de France_, p. 77.]

[Footnote J: Au commencement de ce siècle, où l'administration romaine
importée en Gaule subsista encore pendant quelques années malgré
l'invasion des Franks, la classe des _curiales_ comprenait tous les
citoyens habitants des villes, qu'ils y fussent nés ou qu'ils fussent
venus s'y établir, et possédant une certaine fortune territoriale. Les
_curiales_ avaient pour fonctions: 1º d'administrer les affaires de la
ville, ses dépenses et ses revenus; dans cette double situation, les
curiales répondaient non-seulement de leur gestion individuelle, mais
des besoins de la ville, auxquels ils étaient forcés de pourvoir
eux-mêmes, en cas d'insuffisance des revenus municipaux; 2º de percevoir
les impôts publics sous la responsabilité de leurs biens propres en cas
de non-recouvrement; 3º nul curiale ne pouvait vendre, sans la
permission du gouverneur de la province, la propriété qui le rendait
curiale, ni s'absenter de la ville; sinon, et dans le cas où ils ne
revenaient plus, leurs biens étaient confisqués au profit de la cité.

Les fonctions de curiales entraînaient des charges et une responsabilité
très grandes; le corps entier du clergé, depuis le simple clerc jusqu'à
l'archevêque, s'en étaient exemptés, mais ils les présidaient
conjointement avec le préfet de la ville, sous les Romains et avec le
comte, pendant les premiers temps de la conquête franque. (Voir _Code
Théodosien_, liv. VI, tit. XXII; liv. II, _Théorie des lois politiques
de la France_; liv. I, _Preuves_, p. 544, cités par M. Guizot; _Essais
sur l'Histoire de France_, p. 19.)]

[Footnote K: Ainsi que nous l'établirons dans l'une des notes
suivantes, les évêques réunis en concile tendaient de plus en plus à
dominer les moines laïques et à les absorber dans l'Église; ainsi le
concile d'Orléans (553) décrète: «Qu'il ne soit point permis aux moines
d'errer loin de leur monastère, sans la permission de l'évêque du
diocèse.»]

[Footnote: L et M: Voir dans la lettre précédente l'épisode de
KARADEUK _le Bagaude_ et RONAN _le Vagre_, le passage relatif à
l'abominable brutalité d'un seigneur Frank, textuellement extrait de
saint Grégoire, évêque de Tours, ainsi que la férocité de l'évêque
Cautin, enfermant un vivant avec un mort en putréfaction.]

[Footnote N: La portion du sol que Clovis et ses descendants
accordèrent aux chefs de bandes et à leurs leudes qui l'avaient suivi
dans la conquête de la Gaule s'appelait un _bénéfice_. Il existait des
terres données à bénéfices de plusieurs sortes: 1º des bénéfices qui
pouvaient être arbitrairement révoqués par le donateur; 2º des bénéfices
temporaires; 3º des bénéfices concédés à vie; 4º des bénéfices
héréditaires. Les obligations des _bénéficiers_, soit temporaires, soit
viagers, soit héréditaires, demeurèrent longtemps exprimées par le mot
vague de _fidélité_. _Fidélité_ qui se résumait généralement par ces
obligations: 1º les dons d'argent que le bénéficier faisait au roi, soit
à l'époque où il convoquait ses _fidèles_ au Champ-de-Mars, soit
lorsqu'il venait passer quelque temps dans la province où était situé le
bénéfice (_Annal. Hildesh. a. 750; ap. Leibnitz Script. Rer. Brunswik;
ap. Guizot, Des institutions politiques en France, du cinquième au
dixième siècle_, p. 66); 2º la fourniture des denrées, moyens de
transport, logement, etc., à fournir, soit aux envoyés du roi, soit aux
envoyés étrangers qui traversaient la contrée se rendant vers le roi; 3º
l'obligation du service militaire; en d'autres termes, l'obligation de
suivre le roi à de nouvelles expéditions guerrières. Expéditions qui
avaient pour but l'envahissement de nouvelles terres ou le pillage;
ainsi Théodorik, petit-fils de Clovis, dit à ses leudes:

«Suivez-moi en Auvergne, je vous conduirai dans ce pays, où vous
prendrez de l'or et de l'argent autant que vous en pourrez désirer; où
vous trouverez en abondance du bétail, des esclaves, des vêtements.
Théodorik se prépara donc à passer en Auvergne, promettant de nouveau à
ses guerriers qu'ils transporteraient dans leur pays tout le butin et
aussi les hommes.» (Grégoire de Tours, liv. III, ch. II.)]

[Footnote O: On appelait terre _salique_ ou _militaire_, la portion du
sol dont un chef de bande s'était emparé par la force, ou avait reçu en
partage au moment de la conquête; ces terres n'étaient soumises à aucune
redevance honorifique ou matérielle envers le roi; c'était la part du
butin du guerrier frank, il ne la tenait, disait-il, que de son épée.
Ainsi, un chef pouvait posséder à la fois des terres saliques qui ne
relevaient que de lui, et des terres bénéficiaires, temporaires, à vie
ou héréditaires, qu'il devait à la générosité royale, et qui devenaient,
en raison même de ce don, plus où moins tributaires de la royauté.]


CHAPITRE II.

[Footnote: A, B, C, D, E: Le récit du meurtre des enfants de
Clodomir, par Clotaire et son frère, ainsi que le miracle opéré par
l'intercession de saint Martin à la prière de la reine Clotilde, sont
_textuellement_ extraits de Saint-Grégoire, évêque de Tours, déjà cité.
(_Histoire ecclésiastique des Franks_, t. I, liv. II et III, ch. XVI,
XVIII et suivants.)]

[Footnote: F, G: «Il ne faut pas croire (dit M. Guizot dans son
_Histoire de la civilisation en France_, vol. I, p. 398), que les moines
aient toujours été des ecclésiastiques, qu'ils aient fait
essentiellement partie du clergé... Non-seulement on regarde les moines
comme des ecclésiastiques, mais l'on est tenté de les regarder comme les
plus ecclésiastiques de tous; c'est là une impression pleine d'erreurs;
à leur origine et au moins pendant deux siècles, les moines n'ont pas
été des ecclésiastiques, mais de _purs laïques_ réunis sans doute par
une croyance religieuse, mais étrangers au clergé proprement dit. Les
premiers moines ou _ascètes_ se retirèrent loin du monde et allèrent
vivre dans les bois ou la solitude; puis vinrent les _ermites_, les
_anachorètes_, c'est le second degré de la vie monastique; plus tard les
ermites se rapprochèrent, habitèrent et travaillèrent en commun,
formèrent les premières communautés et bâtirent des monastères, de là le
nom de _moines_... Beaucoup de moines laïques remuaient le peuple par
leurs prédications ou l'édifiaient par le spectacle de leur vie; de jour
en jour on les prenait en plus grande admiration, en respect; l'idée
s'établissait que c'était là la perfection de la conduite chrétienne; on
les proposait pour _modèles au clergé_, et pourtant c'étaient des
laïques, conservant une grande liberté, ne faisant point de voeux, ne
contractant point d'engagements religieux; toujours distincts du clergé,
souvent même attentifs à s'en séparer.» (_Hist. de la civil._, vol. I,
p. 413.)

Ce passage de Cassien (_De instit. Cænob._ IX, 17) au moyen suivant,
pour ordonner prêtre un moine nommé _Paulinien_ qui refusait cet
honneur:

«... Pendant que l'on célébrait la messe dans l'église d'un village qui
est près du monastère, à son insu et lorsqu'il ne s'y attendait
aucunement, nous avons fait saisir Paulinien par plusieurs diacres; nous
lui avons fait tenir la bouche, de peur que, voulant s'échapper, il nous
adjurât par le nom du Christ; nous l'avons d'abord ordonné diacre, et
nous l'avons sommé d'en remplir l'office au nom de la crainte qu'il
avait de Dieu; Paulinien résistait fortement, soutenant qu'il était
indigne, et nous avons eu beaucoup de peine à le persuader de remplir
l'office, en lui alléguant les ordres de Dieu.»

Voici donc Paulinien diacre, quoi qu'il en eût, obligé de remplir bon
gré mal gré son office; mais ce n'était que le premier grade de la
prêtrise, il fallait l'ordonner prêtre, ce à quoi saint Épiphanie
procéda de la sorte:

«... Lorsque Paulinien a eu rempli les fonctions de diacre dans le saint
sacrifice, nous lui avons de nouveau fait tenir les membres et la bouche
avec une extrême difficulté, afin de pouvoir l'ordonner prêtre; et au
moyen des mêmes raisons que nous lui avions déjà fait valoir, nous
l'avons enfin décidé à siéger au rang des prêtres.» (Saint Épiphane,
_Lettre à Jean_, évêque de Jérusalem, liv. II, p. 312.) donne une
singulière preuve de l'antagonisme qui exista si longtemps entre les
moines laïques et les évêques:

«C'est l'ancien avis des Pères, avis qui persiste toujours, qu'un moine
doit à tout prix fuir les femmes et les _évêques_, car ni les femmes ni
les évêques ne permettent au moine qu'ils ont une fois engagé dans leur
familiarité, de se reposer en paix dans sa cellule, et d'attacher ses
yeux sur la doctrine pure et céleste en contemplant les choses saintes.»

Si beaucoup de moines, séduits par les promesses des évêques, qui
redoutaient leur influence et leur popularité, entraient dans le corps
du clergé, beaucoup d'autres refusèrent longtemps et si obstinément
qu'un évêque de Chypre, saint Épiphane, eut recours.]

[Footnote H: Voir divers textes de _Ghildes Saxonnes_, dans les pièces
justificatives relatives aux considérations sur l'_Histoire de France_
(introduction aux récits _des temps mérovingiens_, par Augustin Thierry,
vol. I, p. 1).]


CHAPITRE III.

[Footnote A: Voir la note H (chap. I) sur l'établissement et la vie du
chef de bande et de ses leudes sur la terre conquise.]

[Footnote B: «... Le propriétaire d'un grand domaine, entouré de ses
compagnons qui continuaient de vivre auprès de lui, des colons et des
esclaves qui cultivaient ses terres, leur rendait la justice en qualité
de chef de cette petite société; lui aussi tenait dans son domaine une
sorte de mâhl où les causes étaient jugées, tantôt par lui seul, tantôt
avec le concours de ses hommes libres.» (Guizot, _Des Institutions
politiques de la France_, p. 179, cit.; Hulmann, _Histoire de l'origine
des ordres_, p. 16-18.)]

[Footnote C: Voir la lettre précédant l'épisode de Rouan, le fait cité
par Grégoire de Tours y est rapporté.]

[Footnote D: «Les grands propriétaires tenaient aussi une cour à
l'instar des rois et pouvaient donner à leurs fidèles des charges de
sénéchal, de maréchal, d'échanson, de chambellan.» (_Lex alam._, tit.
LXXIX; Hulmann, _et tous les monuments du temps_, ap. Guizot,
_Institutions politiques_, p. 144.)]

[Footnote E: _Histoire des Moeurs et de la vie privée des Français_,
par ÉMILE DE LA BÉDOLLIÈRE, v. I, p. 219. (Nous ne saurions trop
recommander à nos lecteurs cet excellent livre où la science est jointe
à un vif et piquant intérêt; nous espérons que l'auteur achèvera une
oeuvre si utile, car trois volumes seulement ont paru.)]

[Footnote F: Dès l'année 506 les conciles permettaient l'établissement
de chapeles ou d'oratoires particuliers.

«... Si quelqu'un veut avoir sur ses terres un oratoire autre que
l'église de la paroisse, nous permettons et trouvons bon que dans les
fêtes ordinaires on y fasse dire des messes pour la commodité des
siens.» (Concile d'Agde, 506.)]

[Footnote G: Voir la lettre à laquelle renvoie la note C.]

[Footnote H: «... Lorsque l'accusateur, sur l'assignation de l'accusé,
paraissait devant le mâhl, devant les juges, n'importe lesquels, comtes,
rachimburgs, ahrimans, la culpabilité s'établissait de diverses
manières; le recours au jugement de Dieu, par épreuve de l'eau
bouillante, des fers chauds, etc., l'accusé arrivait suivi de ses
_conjurateurs_ qui venaient jurer qu'il n'avait pas fait ce qu'on lui
imputait, l'offensé avait aussi les siens.» (_Institutions politiques_,
Grab, t. VII.)]

[Footnote I: Selon plusieurs érudits ce préambule de la loi salique
aurait été rédigé en Germanie au delà du Rhin, avant la conquête de la
Gaule par les Franks.]

[Footnote J: Voir le Recueil de M. PARDESSUS contenant les anciennes
rédactions de la _loi salique_, vol. I, p. 414.]

[Footnote K: _Loi salique_, t. XLV et suivants.]

[Footnote L: «... Le lendemain à son lever, Galeswinthe reçut le
morganegiba (présent du matin) avec les cérémonies prescrites par les
coutumes germaniques... En présence de témoins choisis, Hilperik prit
dans sa main droite la main de sa nouvelle épouse, et de l'autre il jeta
sur elle un brin de paille, etc., etc.» (Augustin Thierry, _Récits
mérovingiens_, t. I, p. 354.)]

[Footnote M: Voir les citations sur les _Institutions politiques et
moeurs des Franks_, vol. VII, tit. LXI.]

[Footnote N: On ne doit pas confondre avec les leudes ni avec les
fidèles les antrustions, qui sont les personnes de toutes conditions
placées sous la protection particulière et immédiate du roi. Le mot
_antrustio_ signifie _qui est in truste_, et le radical _trustis_ répond
à l'anglais _trust_, en français _assurance_, ainsi qu'à l'allemand
_trost_, qui veut dire _consolation_, _aide_, _protection_. De sorte que
par _antrustio_, ou par cette expression aussi souvent usitée, _qui est
in truste dominicâ_, _regali_ ou _régis_, on doit entendre un protégé du
roi. Les antrustions du roi sont d'ailleurs les seuls dont il soit fait
mention. Tous les antrustions étaient des fidèles, mais les fidèles
n'étaient pas tous des antrustions. Marculf nous a donné la formule de
l'acte par lequel le roi reçoit un de ses fidèles au nombre des
antrustions. Cette formule, intitulée: _De l'antrustion du Roi_, a trop
d'importance pour qu'on néglige de la reproduire ici. Elle peut se
traduire de la manière suivante: «Il est juste que ceux qui nous
promettent une foi inviolable soient placés sous notre protection. Et
comme N., notre fidèle, par la faveur divine, est venu ici, dans notre
palais, avec ses hommes libres, _arimannia sua_, et nous a juré, avec
eux, en nos mains, assistance, _trustem_ et fidélité, nous décrétons et
ordonnons par le présent précepte, que ledit N. soit désormais compté au
nombre des antrustions. Que celui donc qui aura l'audace de le tuer,
sache qu'il sera condamné à payer 600 sous d'or pour son wirgelt.» Dans
cette formule, le mot _arimannia_ signifie, non pas proprement les
hommes libres vivant dans la dépendance du récipiendaire, mais les
hommes libres venus pour prêter serment avec lui, c'est-à-dire ses
conjurateurs.

L'antrustion jouissant, sous la protection royale, d'un wirgelt trois
fois plus fort que celui du simple homme libre, avait pour sa sûreté
personnelle trois fois plus de garantie que ce dernier. Cet avantage
d'une composition triple lui était assuré non-seulement pour le cas de
meurtre, mais encore pour toute espèce d'attentat ou d'injure contre sa
personne. Les causes des antrustions étaient déférées, en dernier
ressort, au tribunal du roi; mais il leur était interdit de porter
témoignage les uns contre les autres.

Ce n'étaient pas les seuls hommes libres, c'étaient aussi des personnes
plus ou moins engagées dans la dépendance d'autrui, que le roi prenait
sous sa protection spéciale. Des femmes mêmes y étaient admises.
(Guérard, _Polyptique d'Irminon_.)]

[Footnote O: «... Car auprès de Chram était aussi un certain _Lion de
Poitiers_, violent aiguillon pour le pousser à tous les excès; bien
digne de son nom, il déployait la cruauté d'un _lion_ pour satisfaire à
tous ses désirs; on prétend qu'un jour il osa dire que saint Martin et
saint Martial, les confesseurs du Seigneur, n'avaient rien laissé au
fisc qui vaille, etc.» (Grégoire de Tours, _Histoire des Franks_, liv.
IV, chap. XVI.)]

[Footnote P: _Imnachair_ et _Spatachair_ étaient les premiers affidés
du roi Chram; un jour il leur dit: «Allez et arrachez par force de
l'église Firmin et Césarie, sa belle-mère. Chram résidait à Clermont,
réunissant des personnes de vile condition, et dans la fougue de la
jeunesse il les adoptait exclusivement pour amis et conseillers, leur
livrait des filles de nobles et _donnait même des diplômes pour les
faire enlever de force_.... L'évêque Cautin sortit un jour de la ville
vivement affligé, craignant d'éprouver en route quelque accident, car le
roi Chram lui faisait aussi des menaces.» (Grégoire de Tours, _Histoire
des Franks_, liv. IV, chap. XIII.)]

[Footnote Q: Cependant Chram commettait toutes sortes de violences en
Auvergne, et était toujours l'ennemi déclaré de l'évêque Cautin. En ce
temps, Chram fut dangereusement malade, et ses cheveux tombèrent par
suite d'une fièvre violente. (Grégoire de Tours, liv. IV, chap. XVI.)]

[Footnote R: _Vie privée des Français_, par E. de la Bédollière.]

[Footnote S: Des chevaux, des mules, des boeufs et divers genres de
voitures, entretenus aux frais du fisc, faisaient le service ordinaire
pour le transport des officiers et des messages publics, et en général
de tout ce qui était expédié au nom du roi. Mais au défaut ou dans
l'insuffisance de moyens ordinaires, les particuliers étaient requis,
pour y suppléer, de fournir leurs animaux, tant de trait que de somme.
Les voitures devaient être attelées de deux paires de boeufs, et la
charge d'une voiture ne pouvait excéder quinze cents livres romaines.
C'était cette espèce de transport public extraordinaire, mis à la charge
des particuliers, qu'on désignait sous le nom d'_angarie_, lorsqu'il se
faisait sur les grandes routes, et sous celui de _parangarie_ s'il avait
lieu par d'autres voies.

Les charrois ou angaries se faisaient quelquefois pour des lieux assez
éloignés; or, la loi des Bavarois porte que les colons et les serfs
feront les angaries avec leurs voitures pour cinquante lieues de
distance, mais qu'ils ne seront pas obligés d'aller plus loin. Cette
limitation montre elle-même combien cette espèce de service était
onéreux. Les officiers publics l'aggravaient encore en abusant, à cet
égard, de leur autorité, et même en exigeant pour leur propre compte des
angaries qui ne leur étaient pas dues. Aussi trouvons-nous dans les lois
des dispositions contre cet abus: «Que le comte, le vicaire et
l'intendant, dit la loi des Visigoths, se gardent bien d'aggraver à leur
profit la condition des peuples, par des indictions, des exactions, des
travaux et des angaries.» (Guérard, _Polyptique d'Irminon_.)]

[Footnote T: Sa gloire le roi Chram. (Grégoire de Tours, liv. IV, chap.
XIX.)]

[Footnote U: Il faudrait nombrer vingt miracles pareils cités dans
Grégoire de Tours, miracles effectués grâce à une connaissance locale de
l'état atmosphérique.]

[Footnote V: Guérard (_Polyptique de l'abbé Irminon_), du tarif comparé
de la _composition_ des _antrustions_ et des _leudes_, t. I, p. 346.]

[Footnote X: «Chram quittant Clermont vint à Poitiers; tandis qu'il y
résidait avec toute la puissance d'un maître séduit par les conseils
d'un méchant, il songeait à ourdir un complot contre son père... Chram
retourna dans le Limousin et réduisit sous sa domination cette partie du
royaume de son père... Plus tard le rusé Chram fit annoncer à ses
frères, par un étranger, la mort de son père... Chram s'avança avec son
armée jusqu'à Châlons-sur-Saône, ravageant tout sur son passage, etc.
(Grégoire de Tours, _Histoire des Franks_, liv. IV, chap. XVI.)]

[Footnote: Y et Z: La fête des _Kalendes_ (_Kalendæ_, _festum
Kalendarum_) avait lieu au renouvellement de l'année, aux _Kalendes_ de
janvier. Cette fête, d'origine païenne, fut conservée par les chrétiens.
On s'y livrait, avec une sorte de fureur, aux danses les plus obscènes:
on y paraissait, en outre, ce qui était de nature à provoquer bien des
excès, sous les déguisements les plus étranges. Les uns avaient des
habits de femme, les autres étaient couvers du peaux de bêtes. L'Église
essaya de réprimer les désordres des _Kalendes_: elle alla jusqu'à
vouloir substituer à la fête annuelle des jeûnes et des prières. Elle ne
réussit pas. (_Voyez_ les textes accumulés dans Ducange.) Il y a plus:
les laïques ayant peu à peu cessé de prendre part aux réjouissances du
renouvellement de l'année, les évêques, les abbés, les prêtres,
recueillirent, dans le sanctuaire, les traditions du paganisme et
souvent ils célébrèrent dans leurs cathédrales ou leurs cloîtres, en y
mêlant les jeux les plus burlesques et les plus immoraux, la fête des
_Kalendes_. Seulement, cette fête avait changé de nom: elle était
devenue la fête des _Innocents_ ou des _Fous_. Elle tomba en désuétude à
l'approche des temps modernes; elle ne devait pas survivre à la barbarie
du moyen âge.

Voyez Ducange, _ad verbum_ KALENDÆ, Ed. Henschel.]

[Footnote AA: _Vie privée des Français_, par Émile de la Bédollière,
vol. I, p. 249.]


CHAPITRE IV.

[Footnote A: Grégoire de Tours, _Histoire des Franks_, liv. IV, ch.
XVII. On y trouvera les détails de cette curieuse vendange armée.]

[Footnote B: Recueil de Marculf.]

[Footnote C: Voir la note sur les Ghildes.]

[Footnote: D, E, F: Le roi Clotaire marchait comme un nouveau David
allant combattre son fils Absalon, il s'écriait:--Seigneur, regarde-moi
du haut du ciel et juge ma cause, car je suis indignement outragé par
mon fils; vois et juge-nous avec équité et que ton jugement soit celui
que tu prononças entre Absalon et son père David.--On combattit des deux
côtés avec acharnement, Chram prit la fuite, il avait sur mer un
vaisseau tout préparé; mais tandis qu'il voulait mettre en sûreté sa
femme et ses filles, il fut surpris, saisi et enchaîné. Le roi Clotaire
ordonna qu'il fût brûlé avec sa femme et ses filles; on les enferma dans
la cabane d'un pauvre, et Chram, étendu sur un banc, fut étranglé avec
un mouchoir; ensuite on mit le feu à la cabane, et ainsi sa femme et ses
filles périrent avec lui. (Grégoire de Tours, _Histoire des Franks_,
liv. IV, chap. XX.)]


ÉPILOGUE.

LE MONASTERE DE CHAROLLES
ET LE PALAIS DE LA REINE BRUNEHAUT.

CHAPITRE PREMIER.

[Footnote: A, B: Ch. LXVIII, _De obedientia et humilitate_, règle de
SAINT-BENOÎT.]

[Footnote C: Ch. LXIX, _Que dans le monastère, nul n'ose en défendre un
autre_, règle de SAINT-BENOÎT.]

[Footnote D: Sismondi, _Histoire des Français_.]

[Footnote E: «... Les moines sentirent la nécessité de recourir à
quelque autre moyen; ils résistèrent ouvertement aux évêques, ils
refusèrent d'obéir à ses injonctions, de le recevoir dans le monastère;
plus d'une fois _ils repoussèrent à main armée ses envoyés_.... On
traita; les moines promirent de rentrer dans l'ordre, de faire quelques
présents à l'évêque s'il voulait s'engager à respecter désormais le
monastère, à ne point piller leurs biens, à les laisser jouir en paix de
leurs droits; l'évêque y consentit et donna au monastère une charte...
Ces chartes devinrent si fréquentes (en raison des fréquentes agressions
des évêques et des insurrections des moines), que l'on trouve la
rédaction officielle de ces chartes dans les formules de _Marculf_.

»... Quand nous arriverons à l'histoire des communes, vous verrez que
les chartes qu'elles arrachèrent à leurs seigneurs semblent avoir été
calquées sur ce modèle (ces chartes arrachées aux évêques par
l'insurrection des moines).» (Guizot, _Histoire de la Civilisation_, t.
I, p. 446-447.)]

FIN DES NOTES DU QUATRIÈME VOLUME.



TABLE DU QUATRIÈME VOLUME.

LA GARDE DU POIGNARD. KARADEUK LE BAGAUDE ET RONAN LE
VAGRE.--Prologue.--Les Korrigans. (395-529).

L'auteur aux abonnés des _Mystères du Peuple_.

CHAPITRE PREMIER. (De 529 à 615.) Le chant des _Vagres_ et des
_Bagaudes_.--Ronan et sa troupe.--La villa épiscopale.--L'évêque
Cautin.--Le comte Neroweg et l'ermite laboureur.--Prix d'un
fratricide.--La belle évêchesse.--Le souterrain des Thermes.--Les
flammes de l'enfer.--L'attaque.--Odille, la petite esclave.--Ronan le
Vagre.--Le jugement.--Prenons aux seigneurs, donnons au pauvre
monde.--Départ de la villa épiscopale.

CHAP. II. Un festin en Vagrerie.--Meurtres de Clotaire, nouveau roi
d'Auvergne, et miracles faits en sa faveur.--La ronde des
Vagres.--Karadeuk le Bagaude.--Loysik l'ermite.--Comment l'évêque Cautin
est miraculeusement enlevé au ciel par des Séraphins et comment il
descend fort promptement de l'empirée.--Le comte Neroweg et ses
leudes.--Attaques des gorges d'Allange.

CHAP. III. Le burg du comte Neroweg.--L'Ergastule, où sont retenus
prisonniers Ronan le Vagre, Loysik, l'ermite laboureur, l'évêchesse et
Odille.--Vie d'un seigneur frank et de ses leudes dans son château, vers
le milieu du sixième siècle (558).--Le festin.--Le _mâhl_.--L'épreuve
des fers brûlants et de l'eau froide.--L'appartement des
femmes.--Godégisèle, cinquième épouse du comte Neroweg.--Ce qu'elle
apprend du meurtre de Wisigarde, quatrième femme du comte.--L'enfer et
le clerc.--Chram, fils de Clotaire, roi de France, arrive au burg du
comte.--Suite de Chram ou _truste_ royale.--Leudes campagnards et
_antrustions_ de cour.--Le _Lion de Poitiers_.--_Imnachair_ et
_Spatachair_.--Irrévérence de ces jeunes seigneurs à l'endroit du
bienheureux évêque Cautin, qui confond ces incrédules par un nouveau
miracle.--But de la visite de Chram au comte Neroweg.--Torture de Ronan
et de Loysik destinés à périr le lendemain avec la belle évêchesse et la
petite Odille.--Le bateleur et son ours.--Ce qu'il advient de la
présence de cet homme et de cet ours dans le burg du comte.

CHAP. IV. Ronan le Vagre revient en Bretagne accomplir le dernier voeu
de son père Karadeuk.--Il retrouve Kervan, frère de son père.--Ce qui
est advenu à Ronan le Vagre, avant et durant son voyage.

KARADEUK LE BAGAUDE ET RONAN LE VAGRE.--ÉPILOGUE.--LE MONASTÈRE DE
CHAROLLES ET LE PALAIS DE LA REINE BRUNEHAUT (560-615). CHAPITRE
PREMIER. La vallée de Charolles.--L'anniversaire.--Le monastère.--Une
communauté laïque et une colonie libre au septième siècle.--Condition
des moines et des colons.--Le bac.--L'archidiacre Salvien et Gondowald,
chambellan de la reine Brunehaut.--La fête.--Les vieux Vagres.--Les
prisonniers.--Départ de Loysik pour le château de la reine Brunehaut.

L'auteur aux abonnés. 305

Notes.

FIN DE LA TABLE DU QUATRIÈME VOLUME.



Paris.--Imprimerie de madame veuve Dondey-Dupré, rue Saint-Louis, 46, au
Marais.



[Illustration: Les Vagres. Mort aux Oppresseurs. Liberté aux Esclaves.]

[Illustration: La petite Odille.]

[Illustration: L'Ermite laboureur.]

[Illustration: L'Epreuve des fers rouges.]

[Illustration: Le Gynecée d'un seigneur frank.]

[Illustration: Karadeuk le Bagaude.]

[Illustration: La Plaine embrasée.]

[Illustration: La mort du roi Chram et de sa famille.]





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Les mystères du peuple,  Tome IV - Histoire d'une famille de prolétaires à travers les âges" ***

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