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Title: Les mystères du peuple, Tome III - Histoire d'une famille de prolétaires à travers les âges
Author: Sue, Eugène, 1804-1857
Language: French
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*** Start of this LibraryBlog Digital Book "Les mystères du peuple, Tome III - Histoire d'une famille de prolétaires à travers les âges" ***


generously made available by the Bibliothèque nationale
de France (BnF/Gallica)



LES
MYSTÈRES DU PEUPLE.

TOME III.

Correspondance avec les Éditeurs étrangers.

L'éditeur des _Mystères du Peuple_ offre aux éditeurs étrangers, de leur
donner des épreuves de l'ouvrage, quinze jours avant l'apparition des
livraisons à Paris, moyennant 15 francs par feuille, et de leur fournir
des gravures tirées sur beau papier, avec ou sans la lettre, au prix de
10 francs le cent.


Travailleurs qui ont concouru à la publication du volume:

_Protes et Imprimeurs_: Richard Morris, Stanislas Dondey-Dupré, Nicolas
Mock, Jules Desmarest, Louis Dessoins, Michel Choque, Charles Mennecier,
Victor Peseux, Étienne Bouchicot, Georges Masquin, Romain Sibillat,
Alphonse Perrève, Hy père, Marcq fils, Verjeau, Adolphe Lemaître,
Auguste Mignot, Benjamin.

_Clicheurs_: Curmer et ses ouvriers.

_Fabricants de papiers_: Maubanc et ses ouvriers, Desgranges et ses
ouvriers.

_Artistes Dessinateurs_: Charpentier, Castelli.

_Artistes Graveurs_: Ottweil, Langlois, Lechard, Audibran, Roze,
Frilley.

_Planeurs d'acier_: Héran et ses ouvriers.

_Imprimeurs en taille-douce_: Drouart et ses ouvriers.

_Fabricants pour les primes, Associations fraternelles d'Horlogers et
d'ouvriers en Bronze_: Duchâteau, Deschiens, Journeux, Suireau, etc.,
etc.

_Employés à l'Administration_: Maubanc, Gavet, Berthier, Henry,
Rostaing, Jamot, Blain, Rousseau, Toussaint, Rodier, Swinnens,
Porcheron, Gavet fils, Dallet, Delaval, Renoux, Vincent, Charpentier,
Dally, Berlin, Sermet, Chalenton, Blot, Thomas, Gogain, Philibert,
Nachon, Lebel, Plunus, Grossetête, Charles, Poncin, Vacheron, Colin,
Carillan, Constant, etc., etc., de Paris; Férand, Collier,
Petit-Bertrand, Périé, Plantier, Etchegorey, Giraudier, Gandin, Saar,
Dath-Godard, Hourdequin, Weelen, Bonniol, Allix, Mengelle, Pradel,
Manlius Salles, Vergnes, Verlé, Sagnier, etc., etc., des principales
villes de France et de l'étranger.

La liste sera ultérieurement complétée, dès que nos fabricants et nos
correspondants des départements, nous auront envoyé les noms des
ouvriers et des employés qui concourent avec eux à la publication et à
la propagation de l'ouvrage.

_Le Directeur de l'Administration._

Paris.--Typ. Dondey-Dupré, rue Saint-Louis, 46, au Marais.



LES
MYSTÈRES DU PEUPLE

OU

HISTOIRE D'UNE FAMILLE DE PROLÉTAIRES
A TRAVERS LES ÂGES

PAR

EUGÈNE SUE.



Il n'est pas une réforme religieuse, politique ou sociale, que nos pères
n'aient été forcés de conquérir de siècle en siècle, au prix de leur
sang, par l'INSURRECTION.



TOME III.

SPLENDIDE ÉDITION
ILLUSTRÉE DE GRAVURES SUR ACIER.

ON S'ABONNE

À L'ADMINISTRATION DE LIBRAIRIE, RUE NOTRE-DAME DES VICTOIRES, 32
(PRÈS LA BOURSE).
PARIS.



LES
MYSTÈRES DU PEUPLE

OU

HISTOIRE D'UNE FAMILLE DE PROLÉTAIRES
À TRAVERS LES ÂGES.



LA CROIX D'ARGENT,
OU
LE CHARPENTIER DE NAZARETH.
(DE L'AN 10 À 130 DE L'ÈRE CHRÉTIENNE.)



CHAPITRE V.

Évasion de Geneviève.--Le jardin des oliviers.--Banaïas.--Le tribunal de
Caïphe.--La maison de Ponce-Pilate.--Le prétoire.--Les soldats
romains.--Le roi des Juifs.--La croix.--La Porte Judiciaire.--Le
Golgotha.--Les deux larrons.--Les pharisiens.--Mort de Jésus.

Aurélie, ayant quitté la salle basse, y revint au bout de quelques
instants, et trouva Geneviève vêtue en jeune garçon bouclant la ceinture
de cuir de sa tunique.

--Impossible d'ouvrir la porte!--dit avec désespoir Aurélie à son
esclave;--la clef n'est pas restée en dedans à la serrure, comme on l'y
laisse habituellement.

--Chère maîtresse,--dit Geneviève,--venez; essayons encore. Venez vite.

Et toutes deux, après avoir traversé la cour, arrivèrent auprès de
l'entrée de la maison. Les efforts de Geneviève furent aussi vains que
ceux de sa maîtresse pour ouvrir la porte. Elle était surmontée d'un
demi-cintre à jour; mais il était impossible d'atteindre sans échelle à
cette ouverture... Soudain Geneviève dit à Aurélie:

--J'ai lu, dans les récits de famille laissés à Fergan, qu'une de ses
aïeules nommée Meroë, femme d'un marin, avait pu, à l'aide de son mari,
monter sur un arbre assez élevé.

--Par quel moyen?

--Veuillez vous adosser à cette porte, chère maîtresse; maintenant,
enlacez vos deux mains, de sorte que je puisse placer dans leur creux le
bout de mon pied: je mettrai ensuite l'autre sur votre épaule; peut-être
ainsi atteindrai-je le cintre, de là, je tâcherai de descendre dans la
rue.

Soudain l'esclave entendit au loin la voix du seigneur Grémion, qui, de
l'étage supérieur, appelait d'un ton courroucé:

--Aurélie! Aurélie!

--Mon mari,--s'écria la jeune femme toute tremblante.--Ah! Geneviève, tu
es perdue!

--Vos mains, vos mains, chère maîtresse,--dit vivement
l'esclave.--Encore un effort; si je puis monter jusqu'à cette ouverture,
je suis sauvée.

Aurélie obéit presque machinalement à Geneviève; car la voix menaçante
du seigneur Grémion se rapprochait de plus en plus. L'esclave, après
avoir placé l'un de ses pieds dans le creux des deux mains de sa
maîtresse, appuya légèrement son autre pied sur son épaule, atteignit
ainsi à la hauteur de l'ouverture, parvint à se placer sur l'épaisseur
de la muraille, et resta quelques instants agenouillée sous le
demi-cintre.

--Mais, en sautant dans la rue,--dit Aurélie avec effroi,--tu te
briseras, pauvre Geneviève.

À ce moment arrivait le seigneur Grémion, pâle, courroucé, tenant une
lampe à la main.

--Que faites-vous là?--s'écria-t-il en s'adressant à sa
femme,--répondez! répondez!

Puis, apercevant l'esclave agenouillée au-dessus de la porte, il ajouta:

--Ah! scélérate! tu veux t'échapper!... c'est ma femme qui favorise ta
fuite!

--Oui,--répondit courageusement Aurélie,--oui; dussiez-vous me tuer sur
la place, elle va échapper à vos mauvais traitements.

Geneviève après avoir, du haut de l'ouverture où elle était blottie,
regardé dans la rue, vit qu'il lui fallait sauter deux fois sa hauteur;
elle hésita un moment; mais entendant le seigneur Grémion dire à sa
femme qu'il secouait brutalement par le bras pour lui faire abandonner
les anneaux de la porte auxquels elle se cramponnait:

--Par Hercule! me laisserez-vous passer? Oh! je vais aller dehors
attendre votre misérable esclave, et si elle ne se brise pas les membres
en sautant dans la rue, moi je lui briserai les os!

--Tâche de descendre et de te sauver, Geneviève,--cria Aurélie;--ne
crains rien!... il faudra que l'on me foule aux pieds avant d'ouvrir
cette porte!

Geneviève leva les yeux au ciel pour invoquer les dieux, s'élança du
rebord du cintre en se pelotonnant, et fut assez heureuse pour toucher
terre sans se blesser. Cependant, elle resta un instant étourdie de sa
chute, puis elle prit rapidement la fuite, le coeur navré des cris
qu'elle entendait pousser au dedans du logis par sa maîtresse, que son
mari maltraitait.

L'esclave, après avoir d'abord précipité sa course pour s'éloigner de la
maison de son maître, s'arrêta essoufflée, pour se rappeler dans quelle
direction était placée la taverne de l'Onagre, où elle espérait se
renseigner sur le jeune maître de Nazareth, qu'elle voulait prévenir du
danger dont il était menacé.

Elle apprit dans cette taverne que quelques heures auparavant il s'était
dirigé, avec plusieurs de ses disciples, du côté du torrent de Cédron,
vers un jardin planté d'oliviers, où, souvent, il se rendait la nuit
pour méditer et pour prier.

Geneviève courut en hâte vers ce lieu. Au moment où elle franchissait la
porte de la ville, elle vit au loin dans la nuit la lueur de plusieurs
torches se reflétant sur les casques et sur les armures d'un assez grand
nombre de soldats; ils marchaient en désordre et poussaient des clameurs
confuses. L'esclave, craignant qu'ils ne fussent envoyés par les
pharisiens pour se saisir du fils de Marie, tâcha de les devancer, et
d'arriver assez à temps pour donner l'alarme à Jésus ou à ses disciples.

Elle n'était plus qu'à une petite distance de ces gens armés qu'elle
reconnut pour des miliciens de Jérusalem, troupe peu renommée pour son
courage, lorsqu'à la lueur des flambeaux qu'ils portaient, elle remarqua
en dehors de la route, et suivant la même direction, un étroit sentier
bordé de térébinthes; elle prit ce chemin, afin de n'être pas vue des
soldats, à la tête desquels elle remarqua Judas, ce disciple du jeune
maître qu'elle avait vu à la taverne de l'Onagre une des nuits
précédentes. Il disait alors à haute voix à l'officier des miliciens:

--Seigneur, celui que vous me verrez embrasser sera le Nazaréen.

--Oh! cette fois,--reprit l'officier,--il ne nous échappera pas, et
demain, avant le coucher du soleil, ce séditieux aura subi la peine due
à ses crimes... Hâtons-nous... hâtons-nous; quelqu'un de ses disciples
pourrait lui donner l'éveil sur notre arrivée. Soyons aussi
très-prudents... de peur de tomber dans une embuscade... et soyons
très-prudents encore lorsque nous serons sur le point de nous saisir du
Nazaréen... il peut employer contre nous des moyens magiques et
diaboliques... Si je vous recommande la prudence, braves miliciens,
--ajouta l'officier d'un ton valeureux,--ce n'est pas que je redoute le
danger... mais c'est pour assurer le succès de notre entreprise...

Les miliciens ne parurent pas très-rassurés par ces paroles de
l'officier; ils ralentirent leur marche, de crainte sans doute de
quelque embuscade. Geneviève profita de cette circonstance, et, toujours
courant, elle arriva aux bords du torrent de Cédron. Non loin de là,
elle aperçut un monticule planté d'oliviers; ce bois, noyé d'ombre, se
distinguait à peine des ténèbres de la nuit. Elle prêta l'oreille, tout
était silencieux; l'on entendait seulement au loin les pas mesurés des
soldats, qui s'approchaient lentement. Geneviève eut un moment d'espoir,
pensant que peut-être le jeune maître de Nazareth, prévenu à temps,
avait quitté ce lieu. Elle s'avançait avec précaution dans l'obscurité,
lorsqu'elle trébucha contre un corps étendu au pied d'un olivier. Elle
ne put retenir un cri d'effroi, tandis que l'homme qu'elle avait heurté
s'éveillait en sursaut et disait:

--Maître, pardonnez-moi! mais, cette fois encore, je n'ai pu vaincre le
sommeil qui m'accablait.

--Un disciple de Jésus!--s'écria l'esclave alarmée.--Il est donc ici?

Puis, s'adressant à cet homme:

--Puisque vous êtes un disciple de Jésus, sauvez-le... il en est temps
encore... Voyez au loin ces torches... entendez ces clameurs
confuses!... ils s'approchent... ils veulent le prendre... le faire
mourir... Sauvez-le! sauvez-le!

--Qui cela?--répondit le disciple à demi appesanti par le sommeil;--qui
veut-on faire mourir?... qui êtes-vous?...

--Peu vous importe qui je suis; mais sauvez votre maître, vous dis-je,
on vient le saisir... les soldats avancent... Voyez-vous ces torches
là-bas?...

--Oui,--répondit le disciple d'un air surpris et effrayé en s'éveillant
tout à fait;--je vois au loin briller des casques à la lueur des
flambeaux. Mais,--ajouta-t-il en regardant autour de lui,--où sont donc
mes compagnons?

--Endormis comme vous peut-être,--dit Geneviève.--Et votre maître où
est-il?

--Là, dans le bois d'oliviers, où il vient souvent méditer; ce soir, il
s'est senti saisi d'une tristesse insurmontable... il a voulu être seul
et s'est retiré sous ces arbres, après nous avoir à tous recommandé de
veiller...

--Il prévoyait sans doute le danger qui le menace,--s'écria
Geneviève.--Et vous n'avez pas eu la force de résister au sommeil?...

--Non; moi et mes compagnons nous avons vainement lutté... notre maître
est venu deux fois nous réveiller, nous reprochant doucement de nous
endormir ainsi... puis il s'en est allé de nouveau méditer et prier sous
ces arbres...

--Les miliciens!--s'écria Geneviève en voyant la lueur des flambeaux se
rapprocher de plus en plus;--les voilà!... il est perdu! à moins qu'il
ne reste caché dans le bois... ou que vous vous fassiez tuer tous pour
le défendre... Êtes-vous armés?

--Nous n'avons pas d'armes,--répondit le disciple commençant à
trembler;--et puis, essayer de résister à des soldais, c'est insensé!...

--Pas d'armes!--s'écria Geneviève indignée;--est-ce qu'il est besoin
d'armes? est-ce que les cailloux du chemin! est-ce que le courage ne
suffisent pas pour écraser ces hommes?

--Hélas! nous ne sommes pas gens d'épée,--dit le disciple en regardant
autour de lui avec inquiétude, car déjà les miliciens étaient assez près
de là pour que leurs torches éclairassent en partie Geneviève, le
disciple et plusieurs de ses compagnons, qu'elle aperçut alors, ça et
là, endormis au pied des arbres. Ils s'éveillèrent en sursaut à la voix
de leur camarade, effrayé, qui les appelait, allant de l'un à l'autre.

Les miliciens accouraient en tumulte; voyant à la lueur des flambeaux
plusieurs hommes, les uns encore couchés, les autres se relevant, les
autres debout, ils se précipitèrent sur eux, les menaçant de leurs épées
et de leurs bâtons, car quelques-uns n'étaient armés que de bâtons, et
tous criaient:

--Où est le Nazaréen?... dis-nous, Judas, où est-il?...

Le traître et infâme disciple, après avoir examiné à la lueur des
torches ses anciens compagnons, retenus prisonniers, dit à l'officier.

--Le jeune maître n'est pas parmi ceux-ci.

--Nous échapperait-il cette fois?--s'écria l'officier.--Par les colonnes
du Temple! tu nous a promis de nous le livrer, Judas; tu as reçu le prix
de son sang, il faut que tu nous le livres!

Geneviève s'était tenue à l'écart; tout à coup elle vit à quelques pas,
du côté du bois d'oliviers, comme une forme blanche qui, se détachant
des ténèbres, s'approchait lentement vers les soldats. Le coeur de
Geneviève se brisa; c'était sans doute le jeune maître, attiré par le
bruit du tumulte. Elle ne se trompait pas. Bientôt elle reconnut Jésus à
la clarté des torches; sur sa figure douce et triste on ne lisait ni
crainte ni surprise.

Judas fit un signe d'intelligence à l'officier, courut au devant du
jeune homme de Nazareth, et lui dit en l'embrassant:

--Je vous salue... mon maître[1]!

[Note 1: _Évangile selon saint Matthieu_, ch. XXVI, v. 47 et 49.]

À ces mots, ceux des miliciens qui n'étaient pas occupés à retenir
prisonniers les disciples, qui tâchaient en vain de fuir, se rappelant
les recommandations de leur officier au sujet des sortiléges infernaux
que Jésus pourrait peut-être employer contre eux, le regardaient avec
crainte, hésitant à s'approcher de lui pour s'en emparer; l'officier
lui-même, se tenant derrière ses soldats, les excitait à se saisir de
Jésus, mais il n'osait s'en approcher.

Le jeune maître, calme, pensif, fit quelques pas au devant de ces gens
armés, et leur dit:

«--Qui cherchez-vous?»

--Nous cherchons Jésus,--répondit l'officier restant toujours derrière
ses soldats;--nous cherchons Jésus de Nazareth.

«--C'est moi,»--dit le jeune maître en faisant un pas vers les
soldats.--C'est moi.

Mais les miliciens reculèrent effrayés.

--Jésus reprit:

«--Encore une fois, qui cherchez-vous?»

--Jésus de Nazareth!--reprirent-ils tous d'une voix;--nous voulons
prendre Jésus de Nazareth!

Et ils reculèrent de nouveau.

«--Je vous ai déjà dit que c'était moi,--répondit le jeune maître en
allant à eux;--puisque vous me cherchez, prenez-moi, mais laissez aller
ceux-ci[2],»--ajouta-t-il en montrant du geste ses disciples, toujours
retenus prisonniers.

L'officier fit un signe aux miliciens, qui ne semblaient pas encore tout
à fait rassurés; cependant ils entourèrent Jésus pour le garrotter,
tandis qu'il leur disait doucement:

«--Vous êtes venus ici armés d'épées, de bâtons, pour me prendre, comme
si j'étais un malfaiteur?... J'étais pourtant tous les jours assis au
milieu de vous, priant dans le temple... et vous ne m'avez pas
arrêté[3]...»

Puis, de lui-même, il tendit ses mains aux liens dont on les garrotta.
Les lâches disciples du jeune maître n'avaient pas eu le courage de le
défendre; ils n'osèrent pas même l'accompagner jusqu'à sa prison, dès
qu'ils ne furent plus contenus par les soldats, ils s'enfuirent de tous
côtés[4].

[Note 2: _Évangile selon saint Jean_, ch. XVIII, v. 4 et 8.]

[Note 3:_ Évangile selon saint Matthieu_, ch. XXVI, v. 55.]

[Note 4: _Évangile selon saint Matthieu_, ch. XXVI, v. 56.]

Un triste sourire effleura les lèvres de Jésus lorsqu'il se vit ainsi
trahi, délaissé par ceux-là qu'il avait tant aimés et qu'il croyait ses
amis.

Geneviève, cachée dans l'ombre par le tronc d'un olivier, ne put retenir
des larmes de douleur et d'indignation à la vue de ces hommes
abandonnant si misérablement le jeune maître; elle comprit pourquoi les
docteurs de la loi et les princes des prêtres, au lieu de le faire
arrêter en plein jour, le faisaient arrêter durant la nuit: ils
craignaient les colères du peuple et des gens résolus comme Banaïas;
ceux-là n'auraient pas laissé enlever sans résistance l'ami des pauvres
et des affligés.

Les miliciens quittèrent le bois des oliviers, emmenant au milieu d'eux
leur prisonnier; ils se dirigeaient vers la ville. Au bout de quelque
temps, Geneviève s'aperçut qu'un homme, dont elle ne pouvait distinguer
les traits dans les ténèbres, marchait derrière elle, et plusieurs fois
elle entendit cet homme soupirer en sanglotant.

Après être rentrés dans Jérusalem à travers les rues désertes
silencieuses, comme elles le sont à cette heure de la nuit, les soldats
se rendirent à la maison du prince des prêtres, où ils conduisirent
Jésus. L'esclave, remarquant à la porte de Caïphe un grand nombre de
serviteurs, se glissa parmi eux lors de l'entrée des soldats, et resta
d'abord sous le vestibule, éclairé par des flambeaux. A cette lueur,
elle reconnut l'homme qui, comme elle, avait, depuis le bois des
oliviers, suivi l'ami des opprimés: c'était Pierre, un de ses disciples.
Il semblait aussi chagrin qu'effrayé, les larmes inondaient son visage;
Geneviève crut d'abord que cet homme serait du moins fidèle à Jésus, et
qu'il témoignerait de son dévouement en accompagnant le jeune maître
devant le tribunal de Caïphe. Hélas! l'esclave se trompait. A peine
Pierre eut-il dépassé le seuil de la porte, qu'au lieu d'aller rejoindre
le fils de Marie, il s'assit sur l'un des bancs du vestibule, au milieu
des serviteurs de Caïphe[5], cachant sa figure entre ses mains.

[Note 5: _Évangile selon saint Matthieu_, ch. XXXVI, v. 58.]

Geneviève, apercevant alors au fond de la cour une vive lumière
s'échapper d'une porte au dehors de laquelle se pressaient les soldats
de l'escorte, se rapprocha d'eux. Cette porte était celle d'une vaste
salle, au milieu de laquelle s'élevait un tribunal éclairé par de
nombreux flambeaux. Assises derrière ce tribunal, elle reconnut
plusieurs des personnes qu'elle avait vues au souper chez Ponce-Pilate:
les seigneurs Caïphe, prince des prêtres; Baruch, docteur de la loi;
Jonas, sénateur et banquier, se trouvaient parmi les juges du jeune
maître de Nazareth. Il fut conduit devant eux les mains liées, la figure
toujours calme, triste et douce; à peu de distance de lui se tenaient
les huissiers, derrière eux, mêlés aux miliciens et aux gens de la
maison de Caïphe, les deux émissaires mystérieux que Geneviève avait
remarqués à la taverne de l'Onagre.

Autant la contenance de l'ami des affligés était tranquille et digne,
autant ses juges paraissaient violemment irrités; leurs traits
exprimaient le triomphe d'une joie haineuse; ils se parlaient à voix
basse, et, de temps à autre, ils désignaient d'un geste menaçant le fils
de Marie, qui attendait patiemment son interrogatoire. Geneviève,
confondue parmi ceux qui remplissaient la salle, les entendait se dire:

--Le voici donc enfin pris, ce Nazaréen qui prêchait la révolte!

--Oh! il est moins hautain à cette heure que lorsqu'il était à la tête
de sa troupe de scélérats et de femmes de mauvaise vie!

--Il prêche contre les riches,--dit un des serviteurs du prince des
prêtres.--Il commande le renoncement des richesses... mais si nos
maîtres faisaient maigre chère, nous serions donc, nous autres
serviteurs, réduits au sort des mendiants affamés, au lieu de nous
engraisser des abondants reliefs des festins délicats de nos maîtres!

--Et ce n'est pas tout,--reprit un autre serviteur.--Si l'on écoutait ce
Nazaréen maudit, nos maîtres, volontairement appauvris, renonceraient à
toutes les magnificences, à tous les plaisirs... ils ne mettraient pas
chaque jour au rebut de superbes robes ou tuniques parce que la broderie
ou la couleur de ces vêtements ne leur plaît plus... Or, qui profite de
ces caprices de nos fastueux seigneurs, sinon nous autres, puisque
tuniques et robes nous reviennent?

--Et si nos maîtres renonçaient aux plaisirs, pour vivre de jeûne et de
prières, ils n'auraient plus de belles maîtresses, ils ne nous
chargeraient plus de ces amoureux courtages, récompensés si
magnifiquement en cas de succès!

--Oui, oui,--criaient-ils tous ensemble,--à mort ce Nazaréen, qui veut
faire de nous, qui vivons dans la paresse, l'abondance et la joyeuseté,
des mendiants ou des animaux de travail!

Geneviève entendit encore d'autres propos, tenus à demi-voix, et
menaçants pour la vie de l'ami des affligés; l'un des deux mystérieux
émissaires derrière lequel elle se trouvait, dit à son compagnon:

--Maintenant notre témoignage suffira pour faire condamner ce maudit; je
me suis entendu avec le seigneur Caïphe.

À ce moment, l'un des huissiers du prince des prêtres placé à côté du
jeune maître de Nazareth et chargé de veiller sur lui, frappa de sa
masse sur les dalles de la salle; un grand silence se fit.

Caïphe, après quelques paroles échangées à voix basse avec les autres
pharisiens composant le tribunal, dit à l'assistance:

--Quels sont ceux qui peuvent déposer ici contre le nommé Jésus de
Nazareth?

L'un des deux émissaires s'avança au pied du tribunal, et dit d'une voix
solennelle:

--Je jure avoir entendu cet homme affirmer que les princes des prêtres
et les docteurs de la loi étaient tous des hypocrites, et les traiter
de: race de serpents et de vipères.

Un murmure d'indignation s'éleva parmi les miliciens et les serviteurs
du grand-prêtre; les juges s'entre-regardèrent, ayant l'air de se
demander si d'aussi horribles paroles avaient pu être prononcées.

L'autre émissaire s'avançant auprès de son complice, ajouta d'une voix
non moins solennelle:

--Je jure avoir entendu cet homme-ci affirmer qu'il fallait se révolter
contre le prince Hérode et contre l'empereur Tibère, auguste protecteur
de la Judée, afin de le proclamer, lui, Jésus de Nazareth, roi des
Juifs.

Tandis qu'un sourire de pitié effleurait les lèvres du fils de Marie à
ces accusations mensongères, puisqu'il avait dit: _Rendez à César ce qui
est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu_, les pharisiens du tribunal
levèrent les mains au ciel comme pour le prendre à témoin de tant
d'énormités.

Un des serviteurs de Caïphe, s'avançant à son tour, dit aux juges:

--Je jure avoir entendu cet homme-ci dire, qu'il fallait massacrer tous
les pharisiens, piller leurs maisons et violenter leurs femmes et leurs
filles!

Un nouveau mouvement d'horreur se manifesta parmi les juges et
l'assistance qui leur était dévouée.

--Le pillage! le massacre! les violences!--s'écrièrent les uns,--voilà
ce que voulait ce Nazaréen!

--C'est pour cela qu'il traînait toujours après lui sa bande de
scélérats.

--Il voulait un jour, à leur tête, mettre Jérusalem à feu, à sac et à
sang.

Le prince des prêtres, Caïphe, présidant le tribunal, fit signe à l'un
des huissiers de commander le silence; l'huissier frappa de sa masse les
dalles de la salle; tout le monde se tut, Caïphe s'adressant au jeune
maître d'une voix menaçante, lui dit:

--Pourquoi ne répondez-vous pas à ce que ces personnes déposent contre
vous[6]?

Jésus lui dit avec un accent rempli de douceur et de dignité:

--«J'ai parlé publiquement à tout le monde, j'ai toujours enseigné dans
le temple et dans la synagogue où tous les Juifs s'assemblent; je n'ai
rien dit en secret... pourquoi donc m'interrogez-vous? Interrogez ceux
qui m'ont entendu, pour savoir ce que je leur ai dit... ceux-là savent
ce que j'ai enseigné[7].»

[Note 6: _Évangile selon saint Matthieu_, ch. XXVI, v. 62.]

[Note 7: _Évangile selon saint Jean_, ch. XVIII, v. 20, 21.]

À peine eut-il parlé de la sorte que Geneviève vit un des huissiers,
furieux de cette réponse si juste et si calme, lever la main sur Jésus
et le frapper au visage, en s'écriant:

--Est-ce ainsi que tu parles au grand-prêtre[8].

À cet outrage infâme!... frapper un homme garrotté, Geneviève sentit son
coeur bondir, ses larmes couler, tandis qu'au contraire de grands éclats
de rire s'élevèrent parmi les soldats et les serviteurs du grand-prêtre.

Le fils de Marie resta toujours placide; seulement, il se retourna vers
l'huissier et lui dit avec douceur:

--«Si j'ai mal parlé, faites-moi voir le mal que j'ai dit... mais si
j'ai bien parlé... pourquoi me frappez-vous[9]?»

[Note 8: _Évangile selon saint Jean_, ch. XVIII, v. 22.]

[Note 9: _Évangile selon saint Jean_, ch. XVIII, v. 23.]

Ces paroles, cette mansuétude angélique ne désarmèrent pas les
persécuteurs du jeune maître; des rires grossiers éclatèrent de nouveau
dans la salle, et les insultes recommencèrent ainsi de toutes parts.

--Oh! le Nazaréen, l'homme de paix, l'ennemi de la guerre ne se dément
pas, il est lâche et se laisse frapper au visage!

--Appelle donc à toi tes disciples. Qu'ils viennent te venger si tu n'en
as pas le courage!

--Ses disciples!--reprit un des miliciens qui avaient arrêté Jésus,--ses
disciples! ah! si vous les aviez vus! À l'aspect de nos lances et de nos
flambeaux ils se sont sauvés, les misérables, comme une nichée de
hiboux!

--Ils étaient très-contents d'échapper à la tyrannie du Nazaréen, qui
les retenait auprès de lui par magie!

--La preuve qu'ils le haïssent et le méprisent, c'est que pas un d'eux,
pas un seul n'a osé l'accompagner ici.

--Oh!--pensait Geneviève,--combien Jésus doit souffrir de cette lâche
ingratitude de ses amis! elle doit lui être plus cruelle que les
outrages dont il est l'objet.

Et tournant la tête du côté de la porte de la rue, elle vit au loin
Pierre, toujours assis sur un banc, la figure cachée entre ses mains et
n'ayant pas même le courage de venir assister et défendre son doux
maître devant ce tribunal de sang.

Le tumulte soulevé par la violence de l'huissier étant un peu apaisé,
l'un des émissaires reprit d'une voix éclatante:

--Je jure, enfin, que cet homme-ci a épouvantablement blasphémé en
disant qu'il était le Christ, le fils de Dieu!

Alors Caïphe s'adressant à Jésus, reprit d'un ton plus menaçant encore:

--Vous ne répondez rien à ce que ces personnes disent de vous[10]?

Mais le jeune maître haussa légèrement les épaules et continua de garder
le silence.

Ce silence irrita Caïphe, il se leva de son siége et s'écria, en
montrant le poing au fils de Marie:

--De la part du Dieu vivant, je vous ordonne de nous dire si vous êtes
le Christ, le fils de Dieu[11].

--«Vous l'avez dit... je le suis[12],»--répondit le jeune maître en
souriant.

Geneviève avait entendu Jésus dire, qu'ainsi que tous les hommes, ses
frères, il était fils de Dieu; de même aussi que les druides nous
enseignent que tous les hommes sont fils d'un même Dieu. Quelle fut donc
la surprise de l'esclave, lorsqu'elle vit le prince des prêtres, dès que
Jésus lui eut répondu qu'il était fils de Dieu, se lever, déchirer sa
robe avec toutes les marques de l'épouvante et de l'horreur, s'écriant
en s'adressant aux membres du tribunal!

--Il a blasphémé... qu'avons-nous plus besoin de témoins? Vous venez
vous-mêmes de l'entendre blasphémer, qu'en jugez-vous?

--Il a mérité la mort[13]!

[Note 10: _Évangile selon saint Matthieu_, ch. XXXVI, v. 62.]

[Note 11: _Évangile selon saint Matthieu_, ch. XXXVI, v. 63.]

[Note 12: _Évangile selon saint Matthieu_, ch. XXXVI, v. 64.]

[Note 13: _Évangile selon saint Matthieu_, ch. XXXVI, v. 65, 66.]

Telle fut la réponse de tous les juges de ce tribunal d'iniquité... Mais
les voix du docteur Baruch et du banquier Jonas dominaient toutes les
voix, ils criaient en frappant du poing le marbre du tribunal:

--À mort le Nazaréen! il a mérité la mort!

--Oui, oui!--répétèrent les miliciens et les serviteurs du
grand-prêtre--il a mérité la mort! À mort le maudit!

--Conduisez à l'instant le criminel devant le seigneur Ponce-Pilate,
gouverneur de Judée, pour l'empereur Tibère,--dit Caïphe aux
soldats,--lui seul peut ordonner le supplice du condamné.

À ces mots du prince des prêtres, on entraîna le fils de Marie hors de
la maison de Caïphe pour le conduire devant Pilate.

Geneviève, confondue parmi les serviteurs, suivit les soldats. En
passant sous la voûte de la porte, elle vit Pierre, ce lâche disciple du
jeune maître (le moins lâche de tous, cependant, pensait-elle, puisque
seul, du moins, il l'avait suivi jusque-là), elle vit Pierre détourner
les yeux, lorsque Jésus, cherchant le regard de son disciple, passa
devant lui emmené par les soldats... Une des servantes de la maison
reconnaissant Pierre, lui dit:

--Vous étiez aussi avec Jésus le Galiléen[14]?

Et Pierre, rougissant et baissant les yeux, répondit:

--Je ne sais ce que vous dites[15].

Un autre serviteur, entendant la réponse de Pierre, reprit en le
désignant aux autres assistants:

--Je vous dis, moi, que celui-ci était aussi avec Jésus de Nazareth[16].

--Je jure!--s'écria Pierre,--je jure que je ne connais pas Jésus de
Nazareth[17].

Le coeur de Geneviève se soulevait d'indignation et de dégoût; ce

[Note 14: _Évangile selon saint Matthieu_, ch. XXVI, v. 69.]

[Note 15: _Évangile selon saint Matthieu_, ch. XXVI, v. 70.]

[Note 16: _Évangile selon saint Matthieu_, ch. XXVI, v. 71.]

[Note 17: _Évangile selon saint Matthieu_, ch. XXVI, v. 72.]

Pierre, par lâche faiblesse ou par peur de partager le sort de son
maître, le reniant deux fois et se parjurant pour cette indignité, était
à ses yeux le dernier des hommes; plus que jamais elle plaignait le fils
de Marie d'avoir été trahi, livré, abandonné, renié par ceux-là qu'il
aimait tant. Elle s'expliquait ainsi la tristesse navrante qu'elle avait
remarquée sur ses traits. Une grande âme comme la sienne ne devait pas
redouter la mort, mais se désespérer de l'ingratitude de ceux qu'il
croyait ses amis les plus chers.

L'esclave quitta la maison du prince des prêtres où était resté Pierre,
le renégat, et rejoignit bientôt les soldats qui emmenaient Jésus. Le
jour commençait à poindre; plusieurs mendiants et vagabonds qui avaient
dormi sur des bancs placés de chaque côté de la porte des maisons,
s'éveillèrent au bruit des pas des soldats qui emmenaient le jeune
maître. Un moment Geneviève espéra que ces pauvres gens, qui le
suivaient en tous lieux, l'appelaient leur ami, et sur le malheur
desquels ils s'apitoyait si tendrement, allaient avertir leurs
compagnons afin de les rassembler pour délivrer Jésus; aussi dit-elle à
l'un de ces hommes:

--Ne savez-vous pas que ces soldats emmènent le jeune maître de
Nazareth, l'ami des pauvres et des affligés? On veut le faire mourir,
courez le défendre... délivrez-le! soulevez le peuple! ces soldats
fuiront devant lui.

Mais cet homme répondit d'un air craintif:

--Les miliciens de Jérusalem fuiraient peut-être; mais les soldats de
Ponce-Pilate sont aguerris, ils ont de bonnes lances, d'épaisses
cuirasses, des épées bien tranchantes... que pouvons-nous tenter?

--Mais l'on se soulève en masse, on s'arme de pierres, de
bâtons!--s'écria Geneviève,--et du moins vous mourrez pour venger celui
qui a consacré sa vie à votre cause!

Le mendiant secoua la tête, et répondit pendant qu'un de ses compagnons
se rapprochait de lui:

--Si misérable que soit la vie, on y tient... et c'est vouloir courir à
la mort que d'aller frotter nos haillons aux cuirasses des soldats
romains.

--Et puis,--reprit l'autre vagabond,--si Jésus de Nazareth est un
messie, comme tant d'autres l'ont été avant lui, et comme tant d'autres
le seront après lui... c'est un malheur si on le tue... mais l'on ne
manque jamais de messies dans Israël...

--Et si on le met à mort!--s'écria Geneviève,--c'est parce qu'il vous a
aimés... c'est parce qu'il a plaint vos malheurs... c'est parce qu'il a
fait honte aux riches de leur hypocrisie et de leur dureté de coeur
envers ceux qui souffrent!

--C'est vrai; il nous prédit sans cesse le royaume de Dieu sur la
terre,--répondit le vagabond en se recouchant sur son banc ainsi que son
camarade, afin de se réchauffer aux rayons du soleil levant;--cependant
ces beaux jours qu'il nous promet n'arrivent pas... et nous sommes aussi
gueux aujourd'hui que nous l'étions hier.

--Eh! qui vous dit que ces beaux jours, promis par lui, n'arriveront pas
demain?--reprit Geneviève?...--ne faut-il pas à la moisson le temps de
germer, de grandir, de mûrir?... Pauvres aveugles impatients que vous
êtes!... Songez donc que laisser mourir celui que vous appeliez votre
ami, avant qu'il ait fécondé les bons germes qu'il a semés dans tant de
coeurs, c'est fouler aux pieds, c'est anéantir en herbe une moisson
peut-être magnifique...

Les deux vagabonds gardèrent le silence en secouant la tête, et
Geneviève s'éloigna d'eux, se disant avec un redoublement de douleur
profonde:

--Ne rencontrerai-je donc partout qu'ingratitude, oubli, lâcheté,
trahison! Oh! ce n'est pas le corps de Jésus qui sera crucifié, ce sera
son coeur...

L'esclave se hâta de rejoindre les soldats, qui se rapprochaient de plus
en plus du palais de Ponce-Pilate. Au moment où elle doublait le pas,
elle remarqua une sorte de tumulte parmi les miliciens de Jérusalem qui
s'arrêtèrent brusquement. Elle monta sur un banc de pierre, et vit
Banaïas seul, à l'entrée d'une arcade assez étroite que les soldats
devaient traverser pour se rendre chez le gouverneur, leur barrant
audacieusement le passage, en faisant tournoyer autour de lui son long
bâton, terminé par une masse de fer.

--Ah! celui-là, du moins, n'abandonne pas celui qu'il appelait son
ami!--pensa Geneviève.

--Par les épaules de Samson!--criait Banaïas de sa voix
retentissante,--si vous ne mettez pas sur l'heure notre ami en liberté,
miliciens de Belzébuth! je vous bats aussi dru que le fléau bat le blé
sur l'aire de la grange!... Ah si j'avais eu le temps de rassembler une
bande de compagnons aussi résolus que moi à défendre notre ami de
Nazareth, c'est un ordre que je vous adresserais au lieu d'une simple
prière, et cette simple prière, je la répète: Laissez libre notre ami,
ou sinon, par la mâchoire dont se servit Samson, je vous assomme tous
comme il a assommé les Philistins!

--Entendez-vous ce scélérat? Il appelle cette audacieuse menace une
prière!--s'écria l'officier commandant les miliciens, qui se tenait
prudemment au milieu de sa troupe;--percez ce misérable de vos lances...
Frappez-le de vos épées s'il ne vous livre passage!

Les miliciens de Jérusalem n'étaient pas une troupe très-vaillante, car
ils avaient hésité avant d'oser arrêter Jésus qui s'avançait vers eux,
seul et désarmé; aussi, malgré les ordres de leur chef, ils restèrent un
moment indécis devant l'attitude menaçante de Banaïas. En vain Jésus,
dont Geneviève entendait la voix douce et ferme, tâchait d'apaiser son
défenseur et le suppliait de se retirer. Banaïas reprit d'un ton plus
menaçant encore, répondant ainsi aux supplications du jeune maître:

--Ne t'occupe pas de moi, notre ami: tu es un homme de paix et de
concorde; moi, je suis un homme de violence et de bataille. Lorsqu'il
faut protéger un faible! laisse-moi faire... J'arrêterai ici ces mauvais
soldats, jusqu'à ce que le bruit du tumulte ait averti et fait accourir
mes compagnons; et alors, par les cinq cents concubines de Salomon qui
dansaient devant lui, tu verras la danse de ces miliciens du diable, au
son de nos bâtons ferrés battant la mesure sur leurs casques et sur
leurs cuirasses!

--Vous laisserez-vous insulter plus longtemps par un seul homme, gens
sans courage?--s'écria l'officier à ses miliciens...--Oh! si je n'avais
l'ordre de ne pas quitter le Nazaréen plus que son ombre, je vous
donnerais l'exemple, et ma grande épée aurait déjà coupé la gorge de ce
bandit!

--Par le nombril d'Abraham! c'est moi qui vais aller te percer le
ventre, à toi qui parles si bien, et t'arracher notre ami!--s'écria
Banaïas...--Je suis seul... mais un faucon vaut mieux que cent merles.

Et Banaïas se précipita sur les miliciens, en faisant tournoyer avec
furie son bâton ferré, malgré les prières de Jésus.

D'abord surpris et ébranlés par tant d'audace, quelques soldats du
premier rang de l'escorte lâchèrent pied; mais bientôt, honteux de ne
pas résister à un seul homme, ils se rallièrent, attaquèrent à leur tour
Banaïas, qui, accablé par le nombre, malgré son courage héroïque, tomba
mort percé de coups. Geneviève vit alors les soldats dans leur rage
jeter au fond d'un puits, voisin de l'arcade, le corps ensanglanté du
seul défenseur du fils de Marie. Après cet exploit, l'officier,
brandissant sa longue épée, se mit à la tête de sa troupe, et ils
arrivèrent devant la maison du seigneur Ponce-Pilate, où Geneviève avait
accompagné sa maîtresse Aurélie plusieurs jours auparavant.

Le soleil était déjà haut. Attirés par le bruit de la lutte de Banaïas
contre les soldats, beaucoup d'habitants de Jérusalem, sortant de leurs
maisons, avaient suivi les miliciens. La maison du gouverneur romain se
trouvait dans l'un des plus riches quartiers de la ville; les personnes
qui, par curiosité, accompagnèrent, Jésus loin de le prendre en pitié,
l'accablaient d'injures et de huées.

--Enfin,--criaient les uns,--le voilà donc pris ce Nazaréen qui portait
le trouble et l'inquiétude dans notre ville!

--Ce séditieux qui ameutait les gueux contre les riches!

--Cet impie qui blasphémait notre sainte religion!

--Cet audacieux qui portait le trouble dans nos familles en glorifiant
les fils prodigues et débauchés,--dit un des deux émissaires qui avait
suivi la troupe!

--Cet infâme qui voulait pervertir nos épouses,--dit l'autre
émissaire,--en glorifiant l'adultère, puisqu'il a arraché une de ces
indignes pécheresses au supplice qu'elle méritait!

--Grâce au Seigneur,--ajouta un vendeur d'argent,--si ce Nazaréen est
mis à mort, ce qui sera justice, nous pourrons aller rouvrir nos
comptoirs sous la colonnade du Temple, dont ce profanateur et sa bande
de vagabonds nous avaient chassés, et où nous n'osions retourner.

--Combien nous étions fous de craindre son entourage de
mendiants!--ajoutait un autre;--voyez si l'un d'eux a seulement osé se
révolter pour défendre ce Nazaréen par le nom duquel ils juraient sans
cesse... Lui qu'ils appelaient leur ami!

--Qu'on en finisse donc avec cet abominable séditieux! Qu'on le
crucifie, et qu'il n'en soit plus question!

--Oui... oui, mort au Nazaréen!--criait la foule, parmi laquelle se
trouvait Geneviève; et ce rassemblement, allant toujours grossissant,
répétait, avec une fureur croissante, ces cris funestes:

--Mort au Nazaréen!

--Hélas!--se disait l'esclave,--est-il un sort plus affreux que celui de
ce jeune homme, abandonné des pauvres qu'il chérissait, haï des riches
auxquels il prêchait le renoncement et la charité! combien doit être
profonde l'amertume de son coeur!

Les miliciens, suivis de la foule, étaient arrivés en face de la maison
de Ponce-Pilate; plusieurs princes des prêtres, docteurs de la loi,
sénateurs et autres pharisiens, parmi lesquels se trouvaient Caïphe, le
docteur Baruch et le banquier Jonas, avaient rejoint la troupe et
marchaient à sa tête. L'un de ces pharisiens ayant crié:

--Seigneurs, entrons chez Ponce-Pilate, afin qu'il condamne tout de
suite le Nazaréen à mort!

Le prêtre Caïphe répondit d'un air pieux:

--Mes seigneurs, nous ne pouvons entrer dans la maison d'un païen; cette
souillure nous empêcherait de manger la pâque aujourd'hui[18].

[Note 18: _Évangile selon saint Jean_, ch. XVIII, v. 28.]

--Non,--ajouta le docteur Baruch,--nous ne pouvons commettre cette
impiété abominable.

--Les entendez-vous?--dit à la foule l'un des émissaires avec un accent
d'admiration,--les entendez-vous les saints hommes? quel respect ils
professent pour les commandements de notre religion!... Ah! ceux-là ne
sont pas comme cet impie Nazaréen, qui raille et blasphème les choses
les plus sacrées, en osant déclarer qu'il ne faut pas observer le
sabbat.

--Oh! les infâmes hypocrites!--se dit Geneviève;--combien Jésus les
connaissait, comme il avait raison de les démasquer! Les voilà qui
craignent de souiller leurs sandales en entrant dans la maison d'un
païen, et ils ne craignent pas de souiller leur âme en demandant à ce
païen de verser le sang d'un juste, leur compatriote! Ah! pauvre jeune
maître de Nazareth! ils vont te faire payer de ta vie le courage que tu
as montré en attaquant ces méchants fourbes.

L'officier des miliciens étant entré dans le palais de Ponce-Pilate,
tandis que l'escorte demeurait au dehors gardant le prisonnier,
Geneviève monta derrière un chariot attelé de boeufs arrêté par la
foule, et tâcha d'apercevoir encore le jeune homme de Nazareth.

Elle le vit debout au milieu des soldais, les mains liées derrière le
dos, la tête nue, ses longs cheveux blonds tombant sur ses épaules, le
regard toujours calme et doux, un sourire de résignation sur les lèvres.
Il contemplait cette foule tumultueuse, menaçante, avec une sorte de
commisération douloureuse, comme s'il eût plaint ces hommes de leur
aveuglement et de leur iniquité. De tous côtés on lui adressait des
injures; les miliciens eux-mêmes le traitaient avec tant de brutalité,
que le manteau bleu qu'il portait sur sa tunique blanche était déjà
presque déchiré en lambeaux. Jésus à tant d'outrages et de mauvais
traitements opposait une inaltérable placidité; seulement, de temps à
autre il levait tristement les yeux au ciel; mais sur son pâle et beau
visage, Geneviève ne vit pas se trahir la moindre impatience, la moindre
colère.

Soudain on entendit ces mots circuler dans la foule:

--Ah! voici le seigneur Ponce-Pilate!

--Il va enfin prononcer la sentence de mort de ce Nazaréen maudit.

--Heureusement d'ici au Golgotha, où l'on supplicie les criminels, il
n'y a pas loin; nous pourrons aller le voir crucifier.

En effet, Geneviève vit bientôt paraître le seigneur Ponce-Pilate à la
porte de sa maison[19]; il venait sans doute d'être arraché au sommeil,
car il s'enveloppait d'une longue robe du matin; sa chevelure et sa
barbe étaient en désordre; ses yeux, rougis, gonflés, semblaient éblouis
des rayons du soleil levant, il put à peine dissimuler plusieurs
bâillements, et semblait vivement contrarié d'avoir été réveillé de si
bon matin, lui qui peut-être avait, selon son habitude, prolongé son
souper jusqu'à l'aube. Aussi, s'adressant au docteur Baruch avec un ton
de brusquerie et de mauvaise humeur, ainsi que quelqu'un très-impatient
d'abréger une corvée qui lui pèse, il lui dit:

«--Quel est le crime dont vous accusez ce jeune homme[20]?»

Le docteur Baruch paraissant, de son côté, blessé de la brusquerie et de
la mauvaise humeur de Ponce-Pilate, lui répondit avec aigreur:

«--Si ce n'était pas un malfaiteur, nous ne vous l'aurions pas
amené[21].»

[Note 19: «Pilate les vint donc trouver dehors.» (_Évangile selon
saint Jean_, ch. XVIII, v. 29.)]

[Note 20: _Évangile selon saint Jean_, ch. XVIII, v. 30.]

[Note 21: _Évangile selon saint Jean_, ch. XVIII, v. 31.]

Le seigneur Ponce-Pilate, choqué à son tour de l'aigreur du docteur
Baruch, reprit impatiemment et en étouffant un nouveau bâillement:

«--Eh bien! puisque vous dites qu'il a péché contre la loi, prenez-le et
jugez-le selon votre loi[22].»

[Note 22: _Évangile saint Jean_, ch. XVIII, v. 31.]

Et le gouverneur tourna le dos au docteur Baruch en haussant les
épaules, et rentra dans sa maison.

Un moment Geneviève crut le jeune homme de Nazareth sauvé, car la
réponse de Ponce-Pilate souleva de nombreux murmures dans la foule.

--Voilà bien les Romains,--disaient les uns;--ils ne cherchent qu'à
entretenir l'agitation dans notre pauvre pays pour le dominer plus
sûrement.

--Ce Ponce-Pilate semble évidemment protéger ce maudit Nazaréen!...

--Moi, je suis certain que ce Nazaréen est un secret affidé des
Romains,--ajouta l'un des émissaires,--ils se servent de ce misérable
séditieux pour de ténébreux projets.

--Il n'y a pas à en douter,--reprit l'autre émissaire,--le Nazaréen est
vendu aux Romains.

À ce dernier outrage, qui sembla pénible à Jésus, Geneviève le vit lever
de nouveau les yeux au ciel d'un air navré, tandis que la foule
répétait:

--Oui, oui, c'est un traître!...

--C'est un agent des Romains!...

--À mort le traître! à mort!...

Le docteur Baruch n'avait pas voulu lâcher sa proie; lui et plusieurs
princes des prêtres, voyant Ponce-Pilate rentrer dans sa maison,
coururent après lui, et l'ayant supplié de revenir, ils le ramenèrent
dehors aux grands applaudissements de la foule.

Le seigneur Ponce-Pilate semblait continuer presque malgré lui cet
interrogatoire; il dit avec impatience au docteur Baruch en désignant
Jésus du geste:

«--De quoi accusez-vous cet homme?»

Le docteur de la loi répondit à haute voix:

«--Cet homme soulève le peuple par la doctrine qu'il enseigne dans toute
la Judée, depuis la Galilée, où il a commencé, jusqu'ici[23].»

À cette accusation, Geneviève entendit l'un des émissaires dire à
demi-voix à son compagnon:

--Le docteur Baruch est un fin renard; par cette accusation de sédition,
il va forcer le gouverneur à condamner le Nazaréen.

Ponce-Pilate ayant fait signe à Jésus de s'approcher, ils échangèrent
entre eux quelques paroles; à chaque réponse du jeune maître de
Nazareth, toujours calme et digne, Ponce-Pilate semblait de plus en plus
convaincu de son innocence; il reprit à haute voix, s'adressant aux
princes des prêtres et aux docteurs de la loi:

«--Vous m'avez présenté cet homme comme poussant le peuple à la révolte;
néanmoins, l'ayant interrogé en votre présence, je ne le trouve coupable
d'aucun des crimes dont vous l'accusez. Je ne le juge pas digne de la
mort... je m'en vais donc le renvoyer après l'avoir fait châtier[24].»

[Note 23: _Évangile selon saint Luc_, ch. XXIII, v. 6.]

[Note 24: _Évangile selon saint Luc_, ch. XXIII, v. 16, 17.]

Et Ponce-Pilate, étouffant un dernier bâillement, fit signe à un de ses
serviteurs qui partit en courant.

La foule, non satisfaite de l'arrêt de Ponce-Pilate, murmura d'abord,
puis se plaignit tout haut.

--Ce n'est pas pour faire châtier le Nazaréen qu'on l'a conduit
ici,--disaient les uns,--mais pour le faire condamner à mort...

--Après son châtiment, il recommencera ses séditions et à soulever le
peuple...

--Ce n'est pas le châtiment de Jésus que nous voulons, c'est sa mort!...

--Oui, oui!--crièrent plusieurs voix,--la mort! la mort!...

Ponce-Pilate ne répondit à ces murmures, à ces cris, qu'en haussant les
épaules et en rentrant chez lui.

--Si le gouverneur est convaincu de l'innocence du jeune maître,--se
disait Geneviève,--pourquoi le fait-il châtier?... C'est à la fois lâche
et cruel... Il espère peut-être calmer, par cette concession, la rage
des ennemis de Jésus... Hélas! il s'est trompé; il ne les apaisera que
par la mort de ce juste!...

À peine Ponce-Pilate eut-il donné l'ordre de châtier le fils de Marie,
que les miliciens s'en emparèrent, lui arrachèrent les derniers lambeaux
de son manteau, le dépouillèrent de sa tunique de toile et de sa tunique
de laine, qu'ils rabattirent sur sa ceinture de cuir, et mirent ainsi à
nu le haut de son corps; puis ils le garrottèrent à l'une des colonnes
qui ornaient la porte d'entrée de la maison du gouverneur romain.

Jésus n'opposa aucune résistance, ne proféra pas une plainte, tourna
vers la foule son céleste visage, et la contempla tristement sans
paraître entendre les injures et les huées qui redoublèrent.

On était allé quérir le bourreau de la ville pour battre Jésus de
verges; aussi, en attendant la venue de l'exécuteur, les vociférations
continuèrent, toujours excitées par les émissaires des pharisiens.

--Ponce-Pilate espère nous satisfaire par le châtiment de ce maudit,
mais il se trompe,--disaient les uns.

--La coupable indulgence du gouverneur romain,--ajouta l'un des
émissaires,--ne prouve que trop qu'il s'entend secrètement avec le
Nazaréen...

--Eh! mes amis... de quoi vous plaignez-vous?--disait un
autre;--Ponce-Pilate nous donne plus que nous ne lui demandions: nous ne
voulions que la mort du Nazaréen, et il sera châtié avant d'être mis à
mort... Gloire au généreux Ponce-Pilate!...

--Oui, oui! car il faudra bien qu'il le condamne... nous l'y
forcerons...

--Ah! voici le bourreau!--crièrent plusieurs voix;--voici le bourreau et
son aide...

Geneviève reconnut les deux mêmes hommes qui, trois jours auparavant,
l'avaient battue à coupes de fouet chez son maître; elle ne put retenir
ses larmes à cette pensée, que ce jeune homme, qui n'était qu'amour et
miséricorde, allait subir l'ignominieux châtiment réservé aux esclaves.

Les deux bourreaux portaient sous leur bras un paquet de baguettes de
coudrier, longues, flexibles et grosses comme le pouce. Chacun des
exécuteurs en prit une, et, à un signe de Caïphe, les coups commencèrent
à pleuvoir, violents et rapides, sur les épaules du jeune maître de
Nazareth... Lorsqu'une baguette était brisée, les bourreaux en prenaient
une autre.

D'abord Geneviève détourna la vue de ce cruel spectacle; mais elle fut
forcée d'entendre les railleries féroces de la foule, qui devaient
paraître au fils de Marie un supplice plus affreux que le supplice même.

--Toi qui disais: Aimez-vous les uns les autres, Nazaréen
maudit!--criaient les uns,--vois comme l'on t'aime!

--Toi qui disais: Partagez votre pain et votre manteau avec qui n'a ni
pain ni manteau, ces honnêtes bourreaux suivent tes préceptes, ils
partagent fraternellement leurs baguettes pour les briser sur ton
échine...

--Toi qui disais: Qu'il était plus facile à un chameau de passer par le
trou d'une aiguille qu'à un riche d'entrer au Paradis, ne trouves-tu pas
qu'il te serait plus facile de passer par le trou d'une aiguille que
d'échapper aux baguettes dont on caresse ton dos?

--Toi qui glorifiais les vagabonds, les voleurs, les courtisanes, et
autres gibiers de houssines, tu les aimais sans doute, ces scélérats,
parce que tu savais devoir être un jour fouetté comme eux, ô grand
prophète!...

Geneviève, malgré sa répugnance à voir le supplice de Jésus, ne
l'entendant pas pousser un cri ou une plainte, craignit qu'il ne se fût
évanoui de douleur, et jeta sur lui les yeux avec angoisse.

Hélas! ce fut pour elle un spectacle horrible.

Le dos du jeune maître n'était qu'une large plaie saignante, interrompue
çà et là par quelques sillons bleuâtres de meurtrissures... à ces
endroits seulement la peau n'avait pas été enlevée. Jésus tournait la
tête vers le ciel et fermait les yeux, pour échapper sans doute à la
vision de cette foule impitoyable. Son visage, livide, baigné de sueur,
trahissait une souffrance horrible à chaque nouvelle flagellation
fouettant sa chair meurtrie à vif... Et pourtant, parfois, il essayait
encore de sourire avec une résignation angélique!

Les princes des prêtres, les docteurs de la loi, les sénateurs et tous
ces méchants pharisiens, suivaient d'un regard triomphant et avide
l'exécution du supplice... Parmi les plus acharnés à se repaître de
cette torture, Geneviève remarqua le docteur Baruch, Caïphe et le
banquier Jonas... Les bourreaux commençaient à se lasser de frapper; ils
avaient brisé sur les épaules de Jésus presque toutes leurs baguettes;
ils interrogèrent d'un coup d'oeil le docteur Baruch, comme pour lui
demander s'il n'était pas temps de mettre fin au supplice; mais le
docteur de la loi s'écria:

--Non, non... usez jusqu'à la dernière de vos baguettes...

L'ordre de pharisien fut exécuté... les dernières verges furent brisées
sur les épaules du jeune maître, et éclaboussèrent de sang le visage des
bourreaux... ce n'était plus la peau qu'ils flagellaient, mais une plaie
saignante... Le martyre devint alors si atroce, que Jésus, malgré son
courage, défaillit et laissa tomber sa tête appesantie sur son épaule
gauche; ses genoux fléchirent, il fût tombé à terre sans les liens qui
le garrottaient à la colonne par le milieu du corps.

Ponce-Pilate, après avoir ordonné le châtiment, était rentré dans sa
maison; il ressortit alors de chez lui, et fit signe aux bourreaux de
délier le condamné... Ils le délièrent et le soutinrent; l'un d'eux lui
jeta sur les épaules sa tunique de laine. Le contact de cette rude
étoffe sur sa chair vive causa sans doute une nouvelle et si cruelle
douleur à Jésus, qu'il tressaillit de tous ses membres. L'excès même de
la souffrance le fit revenir à lui; il releva la tête, tâcha de se
raffermir assez sur ses jambes pour n'avoir plus besoin du soutien des
bourreaux, ouvrit les yeux et jeta sur la foule un regard
miséricordieux...

Ponce-Pilate, croyant avoir satisfait à la haine des pharisiens, dit à
la foule, après avoir fait délier Jésus:

«--Voilà l'homme[25]...»

Et il fit signe à ses officiers de rentrer dans sa maison; il se
disposait à les suivre, lorsque le prince des prêtres, Caïphe, après
s'être consulté à voix basse avec le docteur Baruch et le banquier
Jonas, s'écria en arrêtant le gouverneur par sa robe, au moment où il
rentrait chez lui:

«--Seigneur Pilate, si vous délivrez Jésus, vous n'êtes pas ami de
l'empereur; car le Nazaréen s'est dit roi, et quiconque se dit roi se
déclare contre l'empereur[26].»

[Note 25: _Évangile selon saint Jean_, ch. XIX, v. 5.]

[Note 26: _Évangile selon saint Jean_, ch. XIX, v. 12]

--Ponce-Pilate va craindre de passer pour traître à son maître,
l'empereur Tibère,--dit à son complice l'un des émissaires placés non
loin de Geneviève.--Il sera forcé de livrer le Nazaréen.

Puis ce méchant homme s'écria d'une voix éclatante:

--Mort au Nazaréen! l'ennemi de l'empereur Tibère, le protecteur de la
Judée!...

--Oui, oui!--reprirent plusieurs voix,--le Nazaréen s'est dit roi des
Juifs!

--Il veut renverser la domination de l'empereur Tibère!

--Il veut se déclarer roi en soulevant la populace contre les Romains,
nos amis et alliés.

--Réponds à cela, Ponce-Pilate!--cria du milieu de la foule l'un des
deux émissaires.--Comment se fait-il que nous autres Hébreux, nous nous
montrions plus dévoués que toi au pouvoir de l'empereur, ton maître?...
Comment se fait-il que ce soit nous autres Hébreux, qui demandions la
mort du séditieux qui veut renverser l'autorité romaine, et que ce soit
toi, gouverneur pour Tibère, qui veuilles gracier ce séditieux?...

Cette apostrophe parut d'autant plus troubler Ponce-Pilate, que de tous
côtés on cria dans la foule:

--Oui, oui... ce serait trahir l'empereur que de délivrer le Nazaréen!

--Ou prouver peut-être que l'on est son complice.

Ponce-Pilate, malgré le désir qu'il avait peut-être de sauver le jeune
maître de Nazareth, parut de plus en plus troublé de ces reproches
partis de la foule, reproches qui mettaient en doute sa fidélité à
l'empereur Tibère[27]. Il alla vers les pharisiens et s'entretint avec
eux à voix basse, tandis que les miliciens gardaient toujours au milieu
d'eux Jésus garrotté.

Alors, Caïphe, prince des prêtres, reprit tout haut en s'adressant à
Pilate, afin d'être entendu de la foule et en montrant Jésus:

«--Nous avons trouvé que cet homme pervertit notre nation, qu'il
l'empêche de payer le tribut à César, et qu'il se dit le roi des Juifs
comme étant le fils de Dieu[28].»

[Note 27: «Ponce-Pilate _était fonctionnaire public_ (fait
très-judicieusement observer M. Dupin); il tenait à sa place: il fut
intimidé par les cris qui mettaient en doute sa fidélité à l'empereur,
il craignit une destitution, il céda.» (_Jésus devant Caïphe_, p. 105,
par Dupin aîné.)]

[Note 28: _Évangile selon saint Luc_, ch. XXIII, v. 1, 3]

Alors, Ponce-Pilate, se tournant vers le jeune maître de Nazareth, lui
dit:

--Êtes-vous roi des Juifs?

«--Dites-vous cela de vous-même?»--répondit Jésus d'une voix affaiblie
par la souffrance,--«ou bien me le demandez-vous parce que d'autres vous
l'ont dit avant moi?»

--Les princes des prêtres et les sénateurs vous ont livré à moi...
--reprit Ponce-Pilate.--Qu'avez-vous fait?... Vous prétendez-vous roi
des Juifs?...

Jésus secoua doucement la tête et répondit:

«--Mon royaume n'est pas de ce monde... si mon royaume était de ce
monde, mes amis eussent combattu pour empêcher que je vous fusse
livré... mais, je vous le répète, mon royaume n'est pas d'ici[29].»

Ponce-Pilate se retourna de nouveau vers les pharisiens, comme pour les
prendre eux-mêmes à témoignage de la réponse de Jésus, qui devait
l'innocenter, puisqu'il proclamait que son royaume n'était pas de ce
monde-ci.

--Son royaume,--pensa Geneviève,--est sans doute dans ces mondes
inconnus où nous allons, selon notre foi druidique, retrouver ceux que
nous avons aimés ici... Comment oseraient-ils condamner Jésus comme
rebelle à l'empereur? lui qui a tant de fois répété: «Rendez à César ce
qui est à César, à Dieu ce qui est à Dieu!»

Mais, hélas! Geneviève oubliait que la haine des pharisiens était
implacable... Les seigneurs Baruch, Jonas et Caïphe, ayant de nouveau
parlé bas à Ponce-Pilate, celui-ci dit à Jésus:

«--Êtes-vous, oui ou non, le fils de Dieu?»

«--Oui,»--répondit Jésus de sa voix douce et ferme,--«oui, je le
suis[30]...»

[Note 29: _Évangile selon saint Jean_, ch. XXVIII, v. 23 et 36]

[Note 30: _Évangile selon saint Jean_, ch. XXVIII, v. 38, 39]

A ces mots, les princes des prêtres, les docteurs et sénateurs,
indignés, poussèrent des exclamations qui furent répétées par la foule.

--Il a blasphémé!... il a dit qu'il était le fils de Dieu!...

--Et celui-là qui se dit le fils de Dieu,--cria l'émissaire--celui-là
qui se dit le fils de Dieu se dit aussi roi des Juifs...

--C'est un ennemi de l'empereur!

--A mort! à mort! le Nazaréen!... crucifiez-le Ponce-Pilate, singulier
mélange de lâche faiblesse et d'équité, voulant sans doute tenter un
dernier effort pour sauver Jésus, qu'il ne trouvait pas coupable, dit à
la foule qu'il était d'usage pour la fête de ce jour de donner la
liberté à un criminel, et que le peuple avait à choisir pour cet acte de
clémence entre un prisonnier, nommé Barrabas, et Jésus, qui avait été
déjà battu de verges, puis il ajouta:

«--Lequel des deux voulez-vous que je délivre? Jésus, ou Barrabas[31]?»

[Note 31: «Mais les princes des prêtres et les sénateurs
persuadèrent au peuple de demander Barrabas et de faire mourir Jésus.»
(_Évangile selon saint Matthieu_, ch. XXVIII, v. 20)]

Geneviève vit les émissaires des pharisiens courir dans la foule de
groupe en groupe, et disant:

--Demandons la liberté de Barrabas... que l'on délivre Barrabas. Et
bientôt la foule cria de toutes parts:

--Délivrez Barrabas et gardez Jésus!...

--Mais,--reprit Ponce-Pilate,--que ferai-je de Jésus?

--Crucifiez-le!...--répondirent les mille voix de la
foule,--crucifiez-le!...

--Mais,--reprit encore Ponce-Pilate,--quel mal a-t-il fait?

--Crucifiez-le!...--reprit la foule de plus en plus
furieuse.--Crucifiez-le!... Mort au Nazaréen!...

Ponce-Pilate, n'ayant pas le courage de défendre Jésus, qu'il trouvait
innocent, fit signe à l'un de ses serviteurs: celui-ci rentra dans la
maison du gouverneur, pendant que la foule criait avec une furie
croissante:

--Crucifiez le Nazaréen!... crucifiez-le!...

Jésus, toujours calme, triste, pensif, semblait étranger à ce qui se
passait autour de lui.

--Sans doute,--se dit Geneviève,--il songe déjà aux mondes mystérieux,
où l'on va renaître et revivre en quittant ce monde-ci.

Le serviteur de Ponce-Pilate revint, tenant un vase d'argent d'une main
et de l'autre un bassin; un second serviteur prit ce bassin, et, pendant
que le premier serviteur y versait de l'eau, Ponce-Pilate trempa ses
mains dans cette eau, en disant à haute voix:

«--Je suis innocent de la mort de ce juste; c'est à vous d'y prendre
garde... Quant à moi, je m'en lave les mains[32]...»

--Que le sang du Nazaréen retombe sur nous!...--cria l'un des
émissaires.

--Oui... que son sang retombe sur nous et sur nos enfants[33]!...

[Note 32: _Évangile selon saint Matthieu_, ch. XXVII, v. 25.]

[Note 33: _Évangile selon saint Matthieu_, ch. XXVII, v. 26, 27.]

--Prenez donc Jésus, et crucifiez-le vous-mêmes...--répondit
Ponce-Pilate.--On va, puisque vous l'exigez, délivrer Barrabas.

Et Ponce-Pilate rentra dans sa maison au bruit des acclamations de la
foule, tandis que Caïphe, le docteur Baruch, le banquier Jonas et les
autres pharisiens triomphants montraient le poing à Jésus.

L'officier qui avait commandé l'escorte de miliciens chargés d'arrêter
le fils de Marie dans le jardin des Oliviers, s'approchant de Caïphe,
lui dit:

--Seigneur, pour conduire le Nazaréen au Golgotha, lieu de l'exécution
des criminels, nous aurons à traverser le quartier populeux de la porte
Judiciaire; il se pourrait que le calme des partisans de ce séditieux ne
fût qu'apparent... et qu'une fois arrivés dans ce quartier de vile
populace, elle ne se soulevât pour délivrer le Nazaréen... Je réponds du
courage de mes braves miliciens; ils ont déjà, ce matin, après un combat
acharné, mis en fuite une grosse troupe de scélérats déterminés,
commandée par un bandit nommé Banaïas, qui voulaient nous forcer à leur
livrer Jésus... Pas un de ces misérables n'a échappé... malgré leur
furieuse résistance...

--Le lâche menteur!--se dit Geneviève en entendant cette vanterie de
l'officier des miliciens, qui reprit:

--Cependant, seigneur Caïphe, malgré la vaillance éprouvée de notre
milice, il serait peut-être plus prudent de confier l'escorte du
Nazaréen, jusqu'au lieu du supplice, à la garde romaine.

--Je suis de votre avis,--répondit le prince des prêtres;--je vais
demander, à l'un des officiers de Ponce-Pilate de faire garder le
Nazaréen dans le prétoire de la cohorte romaine jusqu'à l'heure du
supplice.

Geneviève vit alors, pendant que le prince des prêtres allait
s'entretenir avec un des officiers de Ponce-Pilate, le chef des
miliciens se rapprocher de Jésus... bientôt elle entendit cet officier,
répondant sans doute à quelques mots du jeune maître, lui dire d'un air
railleur et cruel:

--Tu es bien pressé de t'étendre sur la croix... Il faut d'abord qu'on
la construise, et ce n'est pas fait en un tour de main... Tu dois le
savoir mieux que personne, toi, en ta qualité d'ancien ouvrier
charpentier.

L'un des officiers de Ponce-Pilate, à qui le prince des prêtres avait
parlé, vint alors trouver Jésus, et lui dit:

--Je vais te conduire dans le prétoire de nos soldats; lorsque ta croix
sera prête, on l'apportera, et sous notre escorte tu te mettras en route
pour le Calvaire... Suis-nous!

Jésus, toujours garrotté, fut conduit à peu de distance de là, par les
miliciens, dans la cour où logeaient les soldais romains; la porte,
devant laquelle se promenait un factionnaire, restant ouverte, plusieurs
personnes qui avaient, ainsi que Geneviève, suivi le Nazaréen,
demeurèrent en dehors pour voir ce qui allait advenir.

Lorsque le jeune maître fut amené dans la cour du prétoire (on appelle
ainsi les bâtiments où logent les soldats romains), ceux-ci étaient
disséminés en plusieurs groupes: les uns nettoyaient leurs armes; les
autres jouaient à plusieurs jeux; ceux-ci maniaient la lance sous les
ordres d'un officier; ceux-là, étendus sur des bancs au soleil,
chantaient ou causaient entre eux. On reconnaissait, à leurs figures
bronzées par le soleil, à leur air martial et farouche, à la tenue
militaire de leurs armes et de leurs vêtements, ces soldats courageux,
aguerris, mais impitoyables, qui avaient conquis le monde, laissant
derrière eux, comme en Gaule, le massacre, la spoliation et l'esclavage.

Dès que ces Romains eurent entendu le nom de Jésus de Nazareth, et
qu'ils le virent amené par l'un de leurs officiers dans la cour du
prétoire, tous abandonnèrent leurs jeux et accoururent autour de lui.

Geneviève pressentit, en remarquant l'air railleur et endurci de cette
soldatesque, que le fils de Marie allait subir de nouveaux outrages.
L'esclave se souvint d'avoir lu dans les récits laissés par les aïeux de
son mari, Fergan, les horreurs commises par les soldats de César, le
fléau des Gaules, elle ne doutait pas que ceux-là dont le jeune maître
était entouré ne fussent aussi cruels que ceux des temps passés.

Il y avait au milieu de la cour du prétoire un banc de pierre où ces
Romains firent d'abord asseoir Jésus, toujours garrotté; puis,
s'approchant de lui, ils commencèrent à le railler et à l'injurier:

--Le voilà donc, ce fameux prophète!--dit l'un d'eux.--Le voilà donc,
celui qui annonce que le temps viendra où l'épée se changera en serpe,
et où il n'y aura plus de guerre! plus de bataille!

--Plus de guerre! Par le vaillant dieu Mars, plus de
guerre!--s'écrièrent d'autres soldais avec indignation.--Ah! ce sont là
tes prophéties, prophète de malheur!

--Plus de guerre! c'est-à-dire plus de clairons, plus d'enseignes
flottantes, plus de brillantes cuirasses, plus de casques à aigrettes,
qui attirent les regards des femmes!

--Plus de guerre! c'est-à-dire plus de conquêtes!

--Quoi! ne pouvoir plus essuyer nos bottines ferrées sur la tête des
peuples conquis!

--Ne plus boire leur vin en courtisant leurs filles comme ici, comme en
Gaule, comme dans la Grande-Bretagne, comme en Espagne, comme dans tout
l'univers, enfin!

--Plus de guerre! Par Hercule! et que deviendraient donc les forts et
les vaillants, Nazaréen maudit? ils iraient, selon toi, depuis l'aube
jusqu'à la nuit, labourer la terre ou tisser la toile comme de lâches
esclaves, au lieu de partager leur temps entre la bataille, la paresse,
la taverne et l'amour?

--Toi, qui te fais appeler le fils de Dieu,--dit un de ces Romains en
menaçant du poing le jeune maître:--tu es donc le fils du dieu _la
Peur_, lâche que tu es!

--Toi, qui te fais appeler le roi des Juifs, tu veux donc être acclamé
le roi de tous les poltrons de l'univers?

--Camarades!--s'écria l'un des soldats en éclatant de rire,--puisqu'il
est roi des poltrons, il faut le couronner.

Cette proposition fut accueillie avec une joie insultante, plusieurs
voix s'écrièrent aussitôt:

--Oui, oui, puisqu'il est roi, il faut le revêtir de la pourpre
impériale.

--Il faut lui mettre le sceptre à la main, alors nous le glorifierons,
nous l'honorerons à l'instar de notre auguste empereur Tibère.

Et pendant que leurs compagnons continuaient d'entourer et d'injurier le
jeune maître de Nazareth, insouciant de ces outrages, plusieurs soldats
s'éloignèrent; l'un alla prendre le manteau rouge d'un cavalier; l'autre
la canne d'un centurion, un troisième, avisant dans un coin de la cour
un tas de broussailles destinées à être brûlées, y choisit quelques
brins d'une plante épineuse, et se mit à en tresser une couronne. Alors
plusieurs voix s'écrièrent:

--Maintenant, il faut procéder au couronnement du roi des Juifs.

--Oui, couronnons le roi des lâches!

--Le fils de Dieu!

--Le fils du dieu _la Peur_!

--Compagnons, il faut que ce couronnement se fasse avec pompe, comme
s'il s'agissait d'un vrai César.

--Moi, je suis le porte-couronne.

--Moi, le porte-sceptre.

--Moi, le porte-manteau impérial.

Et au milieu des huées, des railleries grossières, ces Romains formèrent
une espèce de cortége dérisoire: le porte-couronne s'avançait le
premier, tenant la couronne d'épines d'un air solennel, et suivi d'un
certain nombre de soldats; venait ensuite le porte-sceptre; puis
d'autres soldats; puis enfin celui qui tenait le manteau; et tous
chantaient en choeur:

--Salut au roi des Juifs!

--Salut au Messie!

--Salut au fils de Dieu!

--Salut au César des poltrons, salut!

Jésus, assis sur son banc, regardait les préparatifs de cette cérémonie
insultante avec une inaltérable placidité; le porte-couronne, s'étant
approché le premier, leva la tresse épineuse au-dessus de la tête du
jeune homme de Nazareth, et lui dit:

--Je le couronne, ô roi[34]!

[Note 34: Pour toute cette scène où le burlesque le dispute à
l'horrible, voir: _Évangile selon saint Matthieu_, ch. XXVII, v. 28, 29,
30, etc., etc.]

Et le Romain enfonça si brutalement cette couronne sur la tête de Jésus,
que les épines lui déchirèrent le front; de grosses gouttes de sang
coulèrent comme des larmes sanglantes sur le pâle visage de la victime;
mais, sauf le premier tressaillement involontaire causé par la douleur,
les traits du jeune maître reprirent leur mansuétude ordinaire et ne
trahirent ni ressentiment ni courroux.

--Et moi, je te revêts de la pourpre impériale, ô roi!--ajouta un autre
Romain pendant qu'un de ses compagnons arrachait la tunique que l'on
avait rejetée sur le dos de Jésus. Sans doute la laine de ce vêtement
s'était déjà collée à la chair vive, car, au moment où il fut violemment
arraché des épaules de Jésus, il poussa un grand cri de douleur, mais ce
fut tout, il se laissa patiemment revêtir du manteau rouge.

--Maintenant, prends ton sceptre, ô grand roi!--ajouta un autre soldat
en s'agenouillant devant le jeune maître et lui mettant dans la main le
cep de vigne du centurion; puis tous, avec de grands éclats de rire,
répétèrent:

--Salut, ô roi des Juifs, salut!

Un grand nombre d'entre eux s'agenouillèrent même devant lui par
dérision en répétant:

--Salut! ô grand roi!

Jésus garda dans sa main ce sceptre dérisoire et ne prononça pas un mot;
cette résignation inaltérable, cette douceur angélique frappèrent
tellement les Romains, qu'ils restèrent d'abord stupéfaits; puis, leur
colère s'exaltant en raison de la patience du jeune maître de Nazareth,
ils s'irritèrent à l'envi, s'écriant:

--Ce n'est pas un homme, c'est une statue.

--Tout le sang qu'il avait dans les veines est sorti sous les baguettes
du bourreau.

--Le lâche! il n'ose pas seulement se plaindre.

--Lâche?--dit un vétéran, d'un air pensif, après avoir longtemps
contemplé Jésus, quoiqu'il eût été d'abord l'un de ses tourmenteurs
acharnés.--Non, celui-là n'est pas un lâche! non, pour endurer
patiemment tout ce que nous lui faisons souffrir, il faut plus de
courage que pour se jeter, tête baissée, l'épée à la main, sur
l'ennemi... Non,--répéta-t-il en se retirant à l'écart,--non, cet
homme-là n'est pas un lâche!

Et Geneviève crut voir une larme tomber sur les moustaches grises du
vieux soldat.

Mais les autres Romains se moquèrent de l'attendrissement de leur
compagnon, et s'écrièrent:

--Il ne voit pas que ce Nazaréen feint la résignation pour nous
apitoyer.

--C'est vrai! il est au dedans rage et haine, tandis qu'au dehors il se
montre bénin et pâtissant.

--C'est un tigre honteux qui se revêt d'une peau d'agneau...

À ces paroles insensées, Jésus se contenta de sourire tristement en
secouant la tête; ce mouvement fit pleuvoir autour de lui une rosée de
sang, car les blessures faites à son front par les épines saignaient
toujours...

À la vue du sang de ce juste, Geneviève ne put s'empêcher de murmurer
tout bas le refrain du chant des _Enfants du Gui_ cité dans les écrits
des aïeux de son mari:

«_Coule, coule, sang du captif!--Tombe, tombe, rosée sanglante!--Germe,
grandis, moisson vengeresse!..._»

--Oh!--se disait Geneviève,--le sang de cet innocent, de ce martyr, si
indignement abandonné par ses amis, par ce peuple de pauvres et
d'opprimés qu'il chérissait... ce sang retombera sur eux et sur leurs
enfants... Mais qu'il féconde aussi la sanglante moisson de la
vengeance!

Les Romains, exaspérés par la céleste patience de Jésus, ne savaient
qu'imaginer pour la vaincre... Les injures, les menaces ne pouvant
l'ébranler, un des soldats lui arracha des mains le cep de vigne qu'il
continuait de tenir machinalement et le lui brisa sur la tête[35], en
s'écriant:

--Tu donneras peut-être signe de vie, statue de chair et d'os!

Mais Jésus ayant d'abord courbé sous le coup sa tête endolorie, la
releva en jetant un regard de pardon sur celui qui venait de le frapper.

Sans doute cette ineffable douceur intimida ou embarrassa ces barbares,
car l'un d'eux, détachant son écharpe, banda les yeux du jeune maître de
Nazareth[36], en lui disant:

--Ô grand roi! tes respectueux sujets ne sont pas dignes de supporter
tes regards!

[Note 35: _Évangile selon saint Matthieu_, ch. XXVII, v. 30, 31 et
suivants.]

[Note 36: _Évangile selon saint Luc_, ch. XXIII, v. 33.]

Lorsque Jésus eut ainsi les yeux bandés, une idée d'une lâcheté féroce
vint à l'esprit de ces Romains; l'un d'eux s'approcha de la victime, lui
donna un soufflet, et lui dit en éclatant de rire:

--O grand prophète! devine le nom de celui qui t'a frappé[37]! Alors un
horrible jeu commença...

Ces hommes robustes et armés vinrent tour à tour, riant aux éclats,
souffleter ce jeune homme garrotté, brisé par tant de tortures, lui
disant chaque fois qu'ils le frappaient à la figure:

--Devineras-tu cette fois qui t'a frappé?

Jésus (et ce furent les seules paroles que Geneviève lui entendit
prononcer durant ce long martyre), Jésus dit d'une voix miséricordieuse,
en levant vers le ciel sa tête toujours couverte d'un bandeau:

«--Seigneur, mon Dieu! pardonnez-leur... ils ne savent ce qu'ils
font[38]!»

Telle fut l'unique et tendre plainte que fit entendre la victime, et ce
n'était pas même une plainte... c'était une prière qu'il adressait aux
dieux, implorant leur pardon pour ses tourmenteurs...

Les Romains, loin d'être apaisés par cette divine mansuétude,
redoublèrent de violences et d'outrages...

Des infâmes crachèrent au visage de Jésus...[39]

[Note 37: _Évangile selon saint Luc_, ch. XXIII, v. 31.]

[Note 38: _Évangile selon saint Luc_, ch. XXIII, v. 32.]

[Note 39: _Évangile selon saint Luc_, ch. XXIII, v. 35.]

Geneviève n'aurait pu supporter plus longtemps la vue de ces
monstruosités si les dieux n'y eussent mis un terme; elle entendit dans
la rue un grand tumulte, et vit arriver le docteur Baruch, le banquier
Jonas et Caïphe, prince des prêtres. Deux hommes de leur suite portaient
une lourde croix de bois, un peu plus haute que la grandeur d'un homme.
À la vue de cet instrument de supplice, les personnes arrêtées au dehors
de la porte du prétoire, et parmi lesquelles se trouvait Geneviève,
crièrent d'une voix triomphante:

--Enfin, voici la croix!... voici la croix!

--Une croix toute neuve et digne d'un roi!

--Et comme roi... le Nazaréen ne dira pas qu'on le traite en mendiant...

Lorsque les Romains entendirent annoncer qu'on apportait la croix, ils
parurent contrariés de ce que leur victime allait leur échapper. Jésus,
au contraire, à ces mots:--Voici la croix!... voici la croix!--se leva
avec une sorte d'allégement, espérant sans doute sortir bientôt de ce
monde-ci... Des soldats lui débandèrent les yeux, lui ôtèrent le manteau
rouge, lui laissant seulement la couronne d'épines sur la tête; de sorte
qu'il resta demi-nu; on le conduisit ainsi jusqu'à la porte du prétoire,
où se tenaient les hommes qui venaient d'apporter la croix.

Le docteur Baruch, le banquier Jonas et le prince des prêtres, Caïphe,
dans leur haine toujours inassouvie, échangeaient des regards
triomphants, en se montrant le jeune maître de Nazareth, pâle, sanglant
et dont les forces semblaient être à bout. Ces pharisiens impitoyables
ne purent résister au cruel plaisir d'outrager encore la victime, le
banquier Jonas lui dit:

--Tu vois, audacieux insolent, à quoi mènent les injures contre les
riches; tu ne les railles plus à cette heure? tu ne les compares plus à
des chameaux incapables de passer par le trou d'une aiguille! C'est
grand dommage que l'envie de plaisanter te soit passée!

--Es-tu satisfait, à cette heure,--ajouta le docteur Baruch,--d'avoir
traité les docteurs de la loi de fourbes et d'hypocrites, aimant à avoir
la première place aux festins?... Ils ne te disputeront pas du moins ta
place sur la croix.

--Et les prêtres!--ajouta le seigneur Caïphe,--c'étaient aussi des
fourbes qui dévoraient les maisons des veuves, sous prétexte de longues
prières... des hommes endurcis, moins pitoyables que les païens
samaritains... des stupides à l'esprit assez étroit pour observer
pieusement le sabbat... des orgueilleux qui faisaient devant eux sonner
les trompettes pour annoncer leurs aumônes!... Tu te croyais bien fort,
tu faisais l'audacieux... à la tête de ta bande de gueux, de scélérats
et de prostituées que tu recrutais dans les tavernes, où tu passais tes
jours et tes nuits! Où sont-ils à cette heure tes partisans? Appelle-les
donc! qu'ils viennent te délivrer!

La foule n'avait pas la haine aussi patiente que les pharisiens, qui se
plaisaient à torturer lentement leur victime; aussi l'on entendit
bientôt crier avec fureur:

--À mort... le Nazaréen! à mort!

--Hâtons-nous!... Est-ce qu'on voudrait lui faire grâce en retardant
ainsi son supplice?

--Il n'expirera pas tout de suite... on aura encore le temps de lui
parler lorsqu'il sera cloué sur la croix.

--Oui, hâtons-nous!... sa bande de scélérats, un moment effrayée,
pourrait tenter de venir l'enlever......

--À quoi bon d'ailleurs lui adresser la parole? on voit bien qu'il ne
veut pas répondre.

--À mort! à mort!

--Et il faut qu'il porte lui-même sa croix jusqu'au lieu du supplice...

La proposition de cette nouvelle barbarie fut accueillie par les
applaudissements de tous. On fit sortir Jésus de la cour du prétoire, et
l'on plaça la croix sur l'une de ses épaules saignantes... La douleur
fut si aiguë, le poids de la croix si lourd, que le malheureux fléchit
d'abord les genoux et faillit tomber à terre; mais trouvant de nouvelles
forces dans son courage et sa résignation, il parut se raidir contre la
souffrance, et, courbé sous le fardeau, il commença de cheminer
péniblement. La foule et l'escorte de soldats romains criaient en le
suivant:

--Place! place au triomphe du roi des Juifs!...

Le triste cortége se mit en marche pour le lieu du supplice, situé en
dehors de la porte Judiciaire, quitta le riche quartier du Temple, et
poursuivit sa route à travers une partie de la ville beaucoup moins
riche et très-populeuse; aussi, à mesure que l'escorte pénétrait dans le
quartier des pauvres gens, Jésus recevait du moins quelques marques
d'intérêt de leur part.

Geneviève vit grand nombre de femmes, debout au seuil de leur porte,
gémir sur le sort du jeune maître de Nazareth; elles se ressouvenaient
qu'il était l'ami des pauvres mères et des enfants; aussi, beaucoup de
ces innocents envoyèrent en pleurant des baisers à _ce bon Jésus_, dont
ils savaient par coeur les simples et touchantes paraboles.

Mais, hélas! presque à chaque pas, vaincu par la douleur, écrasé sous le
poids qu'il portait, le fils de Marie s'arrêtait en trébuchant... enfin,
les forces lui manquant tout à fait, il tomba sur les genoux, puis sur
les mains, et son front heurta la terre.

Geneviève le crut mort ou expirant; elle ne put retenir un cri de
douleur et d'effroi; mais il n'était pas mort... Son martyre et son
agonie devaient se prolonger encore; les soldats romains qui le
suivaient, ainsi que les pharisiens, lui crièrent:

--Debout! debout, fainéant! tu feins de tomber pour ne pas porter ta
croix jusqu'au bout!...

--Toi qui reprochais aux princes des prêtres de lier sur le dos de
l'homme des fardeaux insupportables auxquels ils ne touchaient pas du
bout du doigt,--dit le docteur Baruch,--voici que tu fais comme eux en
refusant de porter ta croix!

Jésus, toujours agenouillé, et le front penché vers la terre, s'aida de
ses deux mains pour tâcher de se relever, ce qu'il fit à grand'peine;
puis, encore tout chancelant, il attendit qu'on lui eût placé la croix
sur les épaules; mais à peine fut-il de nouveau chargé de ce fardeau,
que, malgré son courage et sa bonne volonté, il ploya et tomba une
seconde fois comme écrasé sous ce poids.

--Allons,--dit brutalement l'officier romain,--il est fourbu!

--Seigneur Baruch,--s'écria un des émissaires, qui n'avait, non plus que
les pharisiens, quitté la victime,--voyez-vous cet homme en manteau
brun, qui passe si vite en détournant la tête comme s'il ne voulait pas
être reconnu? je l'ai souvent vu aux prêches du Nazaréen... si on le
forçait de porter la croix?

--Oui,--dit Baruch--appelez-le...

--Eh! Simon!--cria l'émissaire,--eh! Simon, le Cyrénéen! vous qui
preniez votre part des prédications du Nazaréen, venez donc à cette
heure prendre part du fardeau qu'il porte[40]...

[Note 40: _Évangile selon saint Matthieu_, ch. XXVII, v. 32.]

À peine cet homme eut-il appelé Simon, que beaucoup de gens parmi la
foule crièrent comme lui:

--Eh! Simon... Simon!...

Celui-ci, au premier appel de l'émissaire, avait hâté sa marche, comme
s'il n'eût rien entendu; mais lorsqu'un grand nombre de voix crièrent
son nom, il revint sur ses pas, se dirigea vers l'endroit où se tenait
Jésus, et s'approcha d'un air troublé.

--On va crucifier Jésus de Nazareth, de qui tu aimais tant à écouter la
parole,--lui dit le banquier Jonas en raillant;--c'est ton ami, ne
l'aideras-tu pas à porter sa croix?

--Je la porterai seul,--répondit le Cyrénéen, ayant le courage de jeter
un coup d'oeil de pitié sur le jeune maître, qui toujours agenouillé,
semblait prêt à défaillir.

Simon, s'étant chargé de la croix, marcha devant Jésus, et le cortège
poursuivit sa route.

À cent pas plus loin, au commencement de la rue qui conduit à la porte
Judiciaire, en passant devant une boutique de marchand d'étoffes de
laine, Geneviève vit sortir de cette boutique une femme, d'une figure
vénérable... Cette femme, à la vue de Jésus, pâle, affaibli, sanglant,
ne put retenir ses larmes; seulement alors, l'esclave, qui jusqu'alors
avait oublié qu'elle pouvait être recherchée par les ordres du seigneur
Grémion, son maître, se souvint de l'adresse que sa maîtresse Aurélie
lui avait donnée de la part de Jeane, lui disant que Véronique, sa
nourrice, tenant une boutique près la porte Judiciaire, pourrait lui
donner un asile.

Mais Geneviève en ce moment ne songea pas à profiter de cette chance de
salut. Une force invincible l'attachait aux pas du jeune maître de
Nazareth, qu'elle voulait suivre jusqu'à la fin. Elle vit alors
Véronique s'approcher en pleurant de Jésus, dont le front était baigné
d'une sueur ensanglantée, et essuyer d'une toile de lin le visage du
pauvre martyr, qui remercia Véronique par un sourire d'une bonté
céleste.

À plusieurs pas de là, et toujours dans la rue qui conduisait à la porte
Judiciaire, Jésus passa devant plusieurs femmes qui pleuraient; il
s'arrêta un moment, et dit à ces femmes, avec un accent de tristesse
profonde:

«--Filles de Jérusalem, ne pleurez pas sur moi! mais pleurez sur
vous-mêmes, pleurez sur vos enfants; car il viendra un temps où l'on
dira: Heureuses les stériles! Heureuses les entrailles qui n'ont pas
porté d'enfants! Heureuses les mamelles qui n'ont point allaité[41]!»

Puis Jésus, quoique brisé par la souffrance, se redressant d'un air
inspiré, les traits empreints d'une douleur navrante, comme s'il avait
conscience des effroyables malheurs qu'il prévoyait, s'écria d'un ton
prophétique, qui fit tressaillir les pharisiens eux mêmes:

«--Oui, les temps approchent où les hommes, dans leur effroi, diront aux
montagnes: Tombez sur nous!... et aux collines: Couvrez nous![42]»

[Note 41: _Évangile selon saint Luc_, ch. XXIII, v. 27, 30.]

[Note 42: _Évangile selon saint Luc_, ch. XXIII, v. 31.]

Et Jésus, baissant la tête sur sa poitrine, poursuivit péniblement sa
marche au milieu du silence de stupeur et d'épouvante qui avait succédé
à ses paroles prophétiques. Le cortége continuait de gravir la rue
rapide qui conduit à la porte Judiciaire, sous laquelle on passe pour
monter au Golgotha, colline située hors de la ville et au sommet de
laquelle sont dressées les croix des suppliciés.

Geneviève remarqua que la foule, d'abord si lâchement hostile à Jésus,
commençait, à mesure qu'approchait l'heure du supplice, à s'émouvoir et
à gémir sur le sort de la victime; ces malheureux comprenaient sans
doute, mais, hélas! trop tard, qu'en laissant mettre à mort l'ami des
pauvres et des affligés, non-seulement ils se privaient d'un défenseur,
mais que, par leur honteuse ingratitude, ils glaceraient peut-être à
l'avenir les âmes généreuses qui se seraient dévouées pour eux.

Lorsque l'on eut passé sous la voûte de la porte Judiciaire, on commença
de gravir la montée du Calvaire; cette pente était si rapide que souvent
Simon, le Cyrénéen, toujours chargé de la croix de Jésus, fut obligé de
s'arrêter, ainsi que le jeune maître lui-même... Celui-ci semblait avoir
à peine conservé assez de forces pour pouvoir atteindre au sommet de
cette colline aride, couverte de pierres roulantes, et où croissaient ça
et là quelques buissons d'une pâle verdure... Le ciel s'était couvert de
nuages épais, un jour sombre, lugubre, jetait sur toutes choses un voile
de tristesse... Geneviève, à sa grande surprise, remarqua vers le sommet
du Calvaire deux autres croix dressées en outre de celle qui devait être
élevée pour Jésus. Dans son étonnement, elle s'informa à une personne de
la foule, qui lui répondit:

--Ces croix sont destinées à deux voleurs, qui doivent être crucifiés en
même temps que le Nazaréen.

--Et pourquoi supplicie-t-on ces voleurs en même temps que le jeune
maître?--demanda l'esclave.

--Parce que les pharisiens, hommes de justice, de sagesse et de piété,
ont voulu que le Nazaréen fût accompagné jusqu'à la mort par ces
misérables qu'il fréquentait durant sa vie.

Geneviève se retourna pour savoir qui lui faisait cette réponse; elle
reconnut un des deux émissaires.

--Oh! les hommes impitoyables!--pensa l'esclave.--ils trouvent moyen
d'outrager Jésus jusque dans sa mort.

Lorsque les soldats romains qui escortaient le jeune maître arrivèrent,
suivis de la foule de plus en plus silencieuse et attristée, au sommet
du Calvaire, ainsi que le docteur Baruch, le banquier Jonas et le
grand-prêtre Caïphe, tous trois jaloux d'assister à l'agonie et à la
mort de leur victime, Geneviève aperçut les deux voleurs destinés au
supplice, garrottés et entourés de gardes; ils étaient livides, et
attendaient leur sort avec une terreur mêlée de rage impuissante.

À un signe de l'officier romain, chef de l'escorte, les bourreaux
ôtèrent les deux croix des trous où elles avaient été d'abord placées et
dressées, les couchèrent par terre; puis, se saisissant des condamnés,
malgré leurs cris, leurs blasphèmes et leur résistance désespérée, ils
les dépouillèrent de leurs vêtements et les étendirent sur les croix;
puis, tandis que des soldats les y maintenaient, les bourreaux, armés de
longs clous et de lourds marteaux, clouaient sur la croix, par les pieds
et par les mains, ces malheureux qui poussaient des hurlements de
douleur. Par ce raffinement de barbarie on rendait le jeune maître de
Nazareth témoin du sort qu'il allait bientôt subir lui-même; aussi, à la
vue des souffrances de ces deux compagnons de supplice, Jésus ne put
retenir ses larmes; puis il cacha son visage entre ses mains, pour
échapper à cette pénible vision.

Les deux voleurs crucifiés, on redressa leurs croix, sur lesquelles ils
se tordaient en gémissant, elles furent enfoncées en terre et affermies
au moyen de pierres et de pieux.

--Allons, Nazaréen,--dit l'un des bourreaux à Jésus en s'approchant de
lui, tenant d'une main son lourd marteau, de l'autre plusieurs grands
clous,--allons, es-tu prêt? Va-t-il falloir user de violence envers toi
comme envers tes deux compagnons?

--De quoi se plaignent-ils?--répondit l'autre bourreau;--l'on est
pourtant si à l'aise sur une croix... les bras étendus, comme un homme
qui se détire après un long sommeil!...

Jésus ne répondit pas; il se dépouilla de ses vêtements, se plaça
lui-même sur l'instrument de son supplice, étendit ses bras en croix, et
tourna vers le ciel ses yeux noyés de larmes...

Geneviève vit alors les deux bourreaux s'agenouiller de chaque côté du
jeune maître de Nazareth, et saisir leurs longs clous, leurs lourds
marteaux... L'esclave ferma les yeux... mais elle entendit les coups
sourds des marteaux faisant pénétrer les clous dans la chair vive,
tandis que les deux voleurs crucifiés continuaient de pousser des
hurlements de douleur... Le bruit des coups de marteau cessa; Geneviève
ouvrit les yeux... La croix à laquelle on avait attaché le jeune maître
de Nazareth venait d'être dressée et placée au milieu de celles des deux
autres crucifiés.

Jésus, le front couronné d'épines, ses longs cheveux blonds collés à ses
tempes par une sueur mêlée de sang, la figure livide et empreinte d'une
douleur effrayante, les lèvres bleuâtres, semblait au moment d'expirer;
tout le poids de son corps pesant sur ses deux mains clouées à la croix,
ainsi que ses pieds, et d'où le sang ruisselait, ses bras se
raidissaient par de violents mouvements convulsifs, tandis que ses
genoux à demi fléchis s'entre-choquaient de temps à autre.

Alors Geneviève entendit la voix déjà presque agonisante des deux
voleurs qui, s'adressant à Jésus, lui disaient:

--Maudit sois-tu... Nazaréen! maudit sois-tu, toi, qui nous disais que
les premiers seraient les derniers... et les derniers les premiers!...
nous voici crucifiés... que peux-tu faire pour nous?

--Maudit sois-tu, toi, qui promettais la consolation aux
affligés!--reprit l'autre voleur...--nous voici crucifiés, où est notre
consolation?

--Maudit sois-tu... toi qui nous disais que ceux-là seuls qui sont
malades ont besoin de médecin!... nous voici malades... où est le
médecin?

--Maudit sois-tu... toi qui nous disais que le bon pasteur abandonne son
troupeau pour chercher une seule brebis égarée!... nous sommes égarés,
et toi, le bon pasteur, tu nous laisses aux mains des bouchers[43]!

Et ces misérables ne furent pas les seuls à insulter l'agonie de Jésus;
car, chose horrible, à laquelle Geneviève, à l'heure où elle écrit ceci,
peut à peine croire, le docteur Baruch, le banquier Jonas et Caïphe le
prince des prêtres, se joignirent aux deux voleurs pour railler et
outrager le jeune maître de Nazareth au moment où il allait rendre
l'âme[44].

[Note 43: «Et les deux voleurs crucifiés auprès de Jésus
l'accablaient de railleries et de reproches.» (_Évangile selon saint
Matthieu_, ch. XXVII, v. 46.)]

[Note 44: «Les princes des prêtres, les docteurs de la loi et les
sénateurs se moquaient de Jésus sur la croix en disant: Il a sauvé les
autres et il ne peut pas se sauver lui-même.» Etc. (_Évangile selon
saint Matthieu_, ch. XXVII, v. 40, 42.)]

--Oh! Jésus de Nazareth! Jésus le messie! Jésus le prophète! Jésus le
sauveur du monde!--disait Caïphe en raillant,--comment n'as-tu pas
prophétisé ton sort?... Pourquoi ne commences-tu pas par te sauver
toi-même, toi qui devais sauver le monde?

--Tu te dis le fils de Dieu, ô Nazaréen le divin!--ajoutait le banquier
Jonas;--nous croirons à ta céleste puissance si tu descends de ta
croix... Nous ne te demandons que ce petit prodige!... Voyons, fils de
Dieu... descends! descends donc! Quoi! tu préfères rester cloué sur
cette poutre, comme un oiseau de nuit à la porte d'une grange?... Libre
à toi... on pourra t'appeler Jésus le crucifié... mais jamais Jésus le
fils de Dieu....

--Tu te montrais si confiant dans le Seigneur!--ajouta le docteur
Baruch;--appelle-le donc à ton secours! S'il te protége, si tu es
véritablement son fils, que ne tonne-t-il contre nous, tes meurtriers?
Que ne change-t-il cette croix en un buisson de roses, d'où tu
t'élancerais radieux vers le ciel?

Les huées, les railleries des soldats romains accompagnaient ces lâches
outrages des pharisiens; soudain Geneviève vit Jésus se raidir de tous
ses membres, faire un dernier effort pour lever vers le ciel sa tête
appesantie.... Une dernière lueur illumina son céleste regard, un
sourire navrant contracta ses lèvres, et il murmura d'une voix éteinte:

--«Seigneur!... Seigneur! ayez pitié de moi!»

Puis sa tête retomba sur sa poitrine... l'ami des pauvres et des
affligés avait cessé de vivre!

Geneviève s'agenouilla et fondit en larmes. À ce moment elle entendit
une voix s'écrier derrière elle:

--La voici, l'esclave fugitive! Oh! j'étais certain de la retrouver sur
les traces de ce maudit Nazaréen, dont on vient enfin de faire bonne
justice. Saisissez-la! liez-lui les mains derrière le dos; oh! cette
fois, ma vengeance sera terrible.

Geneviève se retourna et vit son maître, le seigneur Grémion.

--Maintenant,--dit Geneviève,--je peux mourir... puisqu'il est mort,
celui-là qui avait promis aux esclaves de briser leurs
fers..............

Geneviève, quoiqu'elle ait eu à endurer les plus cruels traitements de
la part de son maître, Geneviève n'est pas morte, puisqu'elle a écrit ce
récit pour son mari Fergan.

Après avoir ainsi raconté ce qu'elle a su et ce qu'elle a vu de la vie
et de la mort du jeune maître de Nazareth, elle croirait téméraire
d'oser parler de ce qui lui est arrivé à elle-même, depuis le triste
jour où elle a vu expirer sur la croix l'ami des pauvres et des
affligés; Geneviève dira seulement que, prenant exemple sur la
résignation de Jésus, elle endura patiemment les cruautés du seigneur
Grémion, par attachement pour sa maîtresse Aurélie, souffrant tout afin
de ne pas la quitter; aussi, elle est restée l'esclave de la femme de
Grémion, pendant les deux ans qu'elle a demeuré en Judée.

Grâce à l'ingratitude humaine, six mois après la mort du pauvre jeune
homme de Nazareth, son souvenir était effacé de la mémoire des
hommes[45]. Quelques-uns de ses disciples seulement conservèrent
pieusement sa souvenance; aussi, bien souvent Geneviève se disait en
soupirant:

--Pauvre jeune maître, de Nazareth! lorsqu'il annonçait qu'un jour les
fers des esclaves seraient brisés, il écoutait le voeu de son âme
angélique; mais l'avenir devait démentir cette généreuse espérance.

[Note 45: L'arrêt qui avait frappé le maître porta d'abord un grand
découragement chez la plupart de ses disciples; les troupes nombreuses,
et en apparence si dévouées, qu'on avait vues de tous côtés accourir à
sa voix, s'étaient dispersées; elles avaient cru à la formation
extérieure et soudaine du royaume de Dieu, d'un nouvel état de société
qui, selon la parole du Fils de Marie, aurait porté _les derniers à la
première place_; mais le cours naturel des choses renversait encore
leurs espérances et leur faisait confondre le nouveau Christ avec tous
les autres messies dont les promesses et les efforts étaient restés sans
résultat mémorable. L'émotion produite par la mort de Jésus n'avait
laissé dans le pays presque aucune trace; elle s'était perdue dans une
foule d'autres émotions. (Salvador, _Jésus-Christ et sa Doctrine_, v. 2,
p. 212.)]

En effet, lorsque, après deux années passées en Judée avec sa maîtresse
Aurélie, Geneviève revint dans les Gaules, elle y retrouva l'esclavage,
aussi affreux, plus affreux peut-être que par le passé.

Geneviève a joint à ce récit, qu'elle a écrit pour son mari Fergan, une
petite croix d'argent qui lui a été donnée par Jeane, femme du seigneur
Chusa, peu de temps après la mort du jeune homme de Nazareth. Quelques
personnes (et Jeane était de ce nombre) qui conservaient un pieux
respect pour le souvenir de l'ami des affligés, firent fabriquer de ces
petites croix en commémoration de l'instrument du supplice de Jésus, et
les portèrent ou les distribuèrent, après être allées les déposer au
sommet du Calvaire; sur la terre où avait coulé le sang de ce juste.

Geneviève ne sait si elle doit être mère un jour; si elle a ce bonheur
(est-ce un bonheur pour l'esclave de mettre au jour d'autres esclaves?),
elle aura ajouté cette petite croix d'argent aux reliques de famille que
doit se transmettre de génération en génération la descendance de Joel,
le brenn de la tribu de Karnak.

Puisse cette petite croix être le symbole du futur affranchissement de
cette vieille et héroïque race gauloise!... Puissent se réaliser un jour
pour les enfants de nos enfants ces paroles de Jésus:--_Les fers des
esclaves seront brisés!_

FIN DE LA CROIX D'ARGENT.



Moi, Fergan, époux de Geneviève, j'ajoute ce peu de mots à ce récit:

Quarante ans se sont passés depuis que ma bien-aimée femme, toujours
regrettée, a raconté dans cet écrit ce qu'elle avait vu pendant son
séjour en Judée.

L'espoir que Geneviève avait conçu, d'après ces paroles de Jésus:--_Les
fers des esclaves seront brisés,_--ne s'est pas réalisé... ne se
réalisera sans doute jamais; car depuis quarante ans l'esclavage
subsiste toujours.... Depuis quarante ans je tourne incessamment ma
navette pour mes maîtres, de même que mon fils Judicaël tourne la
sienne, puisqu'il est, comme son père, esclave tisserand.

Pauvre enfant de ma vieillesse (car il y a douze ans que Geneviève est
morte en te mettant au monde), tu es peut-être encore plus chétif et
plus craintif que moi.... Hélas! ainsi que l'avait prévu mon aïeul
Sylvest, notre race a de plus en plus dégénéré. Je n'aurai donc pas à te
faire, comme nos ancêtres de race libre ou esclave, mais toujours
vaillante, d'héroïques ou tragiques récits sur ma vie.... Ma vie, tu la
connais, mon fils, et dussé-je vivre cent ans, elle serait ce qu'elle a
été jusqu'ici, et du plus loin qu'il m'en souvienne:

«Chaque matin me lever à l'aube pour tisser la toile, et me coucher le
soir; interrompre les longues heures de mon travail monotone pour manger
une maigre pitance; être parfois battu, par suite du caprice ou de la
colère du maître.»

Telle a été ma condition depuis que je me connais, mon pauvre enfant!
telle sera sans doute la tienne....

Hélas! Gaulois dégénérés, ni toi, ni moi, nous n'aurons rien à ajouter à
la tradition de nos aïeux.

J'écris et je signe ceci quarante ans après que ma femme Geneviève a vu
mettre à mort ce jeune homme de Nazareth.

À toi, mon fils Judicaël, moi Fergan, fils de Péaron, je lègue, pour que
tu les conserves et les transmettes à ta descendance, ces récits de
notre famille et ces reliques:--_la faucille d'or_ de notre aïeule
_Hêna,--la clochette d'airain_ de mon aïeul _Guilhern,--le collier de
fer_ de notre aïeul _Sylvest,--et la petite croix d'argent_ que m'a
laissée _Geneviève_.


Moi, Gomer, fils de Judicaël, j'avais dix-sept ans lorsque mon père est
mort... il y a de cela (aujourd'hui où j'écris ceci) cinquante ans.

Ainsi que mon père l'avait prévu, ma vie d'esclavage a été, comme la
sienne, monotone et morne, ainsi que celle d'une bête de somme ou de
labour.

Je rougis de honte en songeant que ni moi, ni toi sans doute, mon fils
Médérik, nous n'aurons rien à ajouter aux récits de nos aïeux; car,
hélas! ils ne sont pas encore venus, et ils ne viendront peut-être
jamais, ces temps dont parlait notre aïeule Geneviève, sur la foi de
celui qu'elle appelle dans ses récits le jeune maître de Nazareth, et
qui prophétisait qu'un jour les _fers des esclaves seraient brisés_.

À toi donc, mon fils Médérik, moi, Gomer, fils de Judicaël, je lègue,
pour que tu les conserves et les transmettes à notre descendance, ces
reliques et ces récits de notre famille.



CHERS LECTEURS,

L'histoire de notre famille de prolétaires entre dans une nouvelle
période; à force de luttes contre les Romains, la Gaule a reconquis
presque toutes ses libertés; le _colonat_ a remplacé l'antique
esclavage. Plusieurs descendants de Joel, le brenn de la tribu de
Karnak, ont pris part à ces combats héroïques livrés au nom de
l'indépendance de la Gaule; elle respire enfin dans la plénitude de sa
force et de son droit.

Mais un nouvel ennemi commence à poindre à l'horizon; cet ennemi, c'est
l'homme du Nord, c'est le Frank, c'est le cosaque de ce temps-là. Attiré
de ses froides et sombres forêts septentrionales vers la Gaule au doux
ciel, à la terre fertile, par quel prodige de malheur le Frank, ce
barbare, ce cosaque, doit-il dans l'avenir nous dépouiller de notre sol,
de notre liberté, nous Gaulois, et nous imposer son impitoyable conquête
durant treize siècles? Par quel prodige de malheur la Gaule, après
avoir, grâce à des insurrections sans nombre, secoué le joug des
Romains, le plus redoutable peuple de l'univers, va-t-elle se courber de
nouveau sous le joug d'oppresseurs, aussi sauvages, aussi peu nombreux
que les Romains étaient puissants et civilisés? Permettez-moi de vous
rappeler ces lignes déjà citées, écrites par M. Guizot en 1829:

«La révolution de 89 a été une guerre, la vraie guerre, telle que le
monde la connaît, entre peuples étrangers. Depuis plus de treize cents
ans, _la France contenait deux peuples_: un peuple VAINQUEUR et un
peuple VAINCU. Depuis plus de treize cents ans _le peuple vaincu luttait
pour secouer le joug du peuple vainqueur_. NOTRE HISTOIRE EST L'HISTOIRE
DE CETTE LUTTE. De nos jours une bataille décisive a été livrée; elle
s'appelle la révolution. FRANCS et _Gaulois_ SEIGNEURS et _paysans_,
NOBLES et _roturiers_, tous, bien longtemps avant cette révolution,
s'appelaient également Français, avaient également la France pour
patrie. Treize siècles se sont employés parmi nous à fondre dans une
même nation la race _conquérante_ et la _race conquise_, les vainqueurs
et les vaincus; _mais la division primitive a traversé le cours des
siècles et a résisté à leur action; la lutte a continué dans tous les
âges, sous toutes les formes, avec toutes les armes_; et lorsqu'on 1789,
les députés de la France entière ont été réunis dans une seule
assemblée, les deux peuples se sont hâtés de reprendre leur vieille
querelle. Le jour de la vider était enfin venu.» (GUIZOT, _Du
Gouvernement de la France depuis la restauration, et du ministère
actuel_, 1829.)

Oui, en vertu de quelle mystérieuse fatalité nous Gaulois, après avoir
si vaillamment reconquis noire liberté sur les Romains, avons-nous été
vaincus, conquis, dépouillés, asservis par celle royauté, par cette
aristocratie de race franque? Oui, en vertu de quelle mystérieuse
fatalité notre peuple gaulois, continuant de se montrer le plus brave
des peuples, a-t-il été obligé de lutter opiniâtrement jusqu'à notre
immortelle révolution de 89 et 92? de lutter _pendant treize siècles_
enfin contre ses nouveaux conquérants, au lieu de se débarrasser d'eux
_en moins de trois cents ans_, ainsi qu'ils s'étaient débarrassés de la
domination romaine?

Le secret de cette mystérieuse fatalité qui nous a livrés à nos
oppresseurs, vous le verrez se dévoiler durant le cours de ces récits...
ce secret vous le trouverez À ROME, cet antique foyer de la tyrannie
païenne et universelle, le foyer de la tyrannie inquisitoriale et
jésuitique, non moins universelle[46].

[Note 46: «_Il faut faire à l'intérieur de la France_ LA GUERRE DE
ROME,» a dit M. de Montalembert à l'Assemblée nationale.--Tous le voyez,
lorsqu'il s'agit d'oppression, d'asservissement moral ou matériel, c'est
ROME, toujours ROME! que les ultramontains invoquent contre la
France!...]

Voilà pourquoi j'ai voulu montrer _au vrai_ la divine morale de Jésus
dans sa première et sublime simplicité; de sorte qu'en comparant plus
tard la doctrine chrétienne, cette doctrine d'égalité, de fraternité de
renoncement, de charitable et surtout d'ineffable tolérance, en
comparant, dis-je, cette doctrine à la vie publique, politique et
HISTORIQUE d'un grand nombre de papes et de membres du haut clergé
catholique, _de princes des prêtres_, comme disait le jeune maître de
Nazareth, vous reconnaîtrez qu'à chaque siècle ils s'éloignaient de plus
en plus de la céleste morale de l'Évangile. Oui, ceux-là, les
successeurs du Christ, qui tant de fois avait proclamé--_que les fers
des esclaves devaient être brisés_,--_que l'esclave était l'égal de son
maître_,--ceux-là, ces renégats, infâmes complices des Franks
conquérants, possédèrent aussi tour à tour des esclaves, des serfs et
des vassaux jusques en 1789; il y a soixante ans de cela... pas
davantage.

C'est donc à Rome, je vous le répète, que nous trouverons le secret de
cette mystérieuse fatalité qui a fait pendant treize siècles peser sur
la Gaule asservie, plongée dans une ignorance et une superstition
odieusement calculées, le joug affreux de la conquête franque, sacrée, à
Reims, il y a treize siècles, par l'horrible complicité des évêques
romains, conquête sacrée par eux comme une possession de DROIT DIVIN,
d'où devait ressortir le prétendu _droit divin_ de ces rois barbares
étrangers à la Gaule, droit souverain et absolu, encore invoqué de nos
jours au nom du principe de la légitimité.

Voici encore pourquoi j'essaye dans le récit suivant de vous retracer
les moeurs des Franks, ces cosaques du temps passé, environ cent
cinquante ans avant leur conquête des Gaules; la connaissance de ces
moeurs, plus épouvantables peut-être dans leur férocité sauvage que les
moeurs romaines dans leur férocité civilisée, vous fera comprendre ce
débordement de pillage, de massacres, de meurtres, d'incestes, de
fratricides, de parricides, qui ont dans la suite des siècles
ensanglanté, déshonoré l'histoire de ces rois de race franque, devenus
(ne l'oublions jamais), devenus NOS ROIS DE DROIT DIVIN _par l'infernale
complicité_ DE ROME; oui, car sans la connaissance de ces moeurs
primitives de nos vainqueurs, de nos seigneurs et maîtres, vous
admettriez avec peine la réalité des faits affreux qui doivent plus tard
se produire devant vous.

Enfin, dans le récit suivant, vous verrez pour la première fois
apparaître un _Neroweg_ (plus tard sire, seigneur, baron, _comte de
Plouernel_), personnage qui pose et résume par lui d'abord, et ensuite
par sa descendance, l'antagonisme de la race franque et de la race
gauloise, antagonisme qui, commençant ainsi au troisième siècle, se
poursuit à travers les âges entre la famille du _conquis_ et la famille
_conquérante_, jusqu'à la rencontre de M. le comte Neroweg de Plouernel
et de M. Lebreau, marchand de toile de la rue Saint-Denis, à Paris.

EUGÈNE SUE.

Paris, 1er juin 1850.



L'ALOUETTE DU CASQUE,
OU
VICTORIA, LA MÈRE DES CAMPS.
(DE L'AN 130 À L'AN 395 DE L'ÈRE CHRÉTIENNE.)



CHAPITRE PREMIER.

_Justin_, _Aurel_, _Ralf_, descendants du brenn de la tribu de
Karnak.--_Scanvoch_, libre soldat.--_Vindex, Civilis, Marik_, héros de
la Gaule redevenue libre.--_Velléda._--_Victoria, la mère des camps_,
soeur de lait de Scanvoch.--Scanvoch va porter un message au camp des
Franks.--La légende d'_Hêna_, la vierge de l'île de Sên.--Les
_Écorcheurs_.--Ce que font les Franks des prisonniers gaulois.--La
chaudière infernale.--_Victoria.--Tetrik_.--La taverne de l'île du
Rhin.--Les Bohémiennes hongroises.--Scanvoch aborde au camp des Franks.


Moi, descendant de Joel, le brenn de la tribu de Karnak, moi,
_Scanvoch_, redevenu libre par le courage de mon père _Ralf_ et les
vaillantes insurrections gauloises, arrivées de siècle en siècle,
j'écris ceci deux cent soixante-quatre ans après que mon aïeule
Geneviève, femme de Fergan, a vu mourir en Judée, sur le Calvaire, Jésus
de Nazareth.

J'écris ceci cent trente-quatre ans après que _Gomer_, fils de
_Judicaël_ et petit-fils de Fergan, esclave comme son père et son
grand-père, écrivait à son fils _Médérik_ qu'il n'avait à ajouter que le
monotone récit de sa vie d'esclave à l'histoire de notre famille.

Médérik, mon aïeul, n'a rien ajouté non plus à notre légende; son fils
_Justin_ y avait fait seulement tracer ces mots par une main étrangère:

«Mon père Médérik est mort esclave, combattant, comme _Enfant du Gui_,
pour la liberté de la Gaule; il m'a dit avoir été poussé à la révolte
contre l'oppression étrangère par les récits de la vaillance de nos
aïeux libres et par la peinture des souffrances de nos pères esclaves.
Moi, son fils Justin, colon du fisc, mais non plus esclave, j'ai fait
consigner ceci sur les parchemins de notre famille; je les transmettrai
fidèlement à mon fils _Aurel_, ainsi que la _faucille d'or_, _la
clochette d'airain_, _le morceau de collier de fer_, et _la petite croix
d'argent_, que j'ai pu conserver.»

Aurel, fils de Justin, colon comme son père, n'a pas été plus lettré que
lui; une main étrangère avait aussi tracé ces mots à la suite de notre
légende:

«Ralf, fils d'Aurel, le colon, s'est battu pour l'indépendance de son
pays; Ralf, devenu tout à fait libre par la force des armes gauloises et
de la guerre sainte prêchée par nos druides vénérés, a été aussi obligé
de prier un ami de tracer ces mots sur nos parchemins pour y constater
la mort de son père Aurel: Mon fils Scanvoch, plus heureux que moi,
pourra, sans recourir à une main étrangère, écrire dans nos récits de
famille la date de ma mort, à moi, Ralf, le premier homme de la
descendance de Joel, le brenn de la tribu de Karnak, qui ait reconquis
une entière liberté. Je déclare ici, comme plusieurs de nos aïeux, que
c'est le récit de la vaillance et du martyre de nos ancêtres, réduits en
servitude, qui m'a fait prendre, comme à tant d'autres, les armes contre
les Romains.»

Moi, donc, Scanvoch, fils d'Aurel, j'ai effacé de notre légende et
récrit moi-même les lignes précédentes, jadis tracées par la main
d'autrui, qui mentionnaient la mort et les noms de nos aïeux, Justin,
Aurel, Ralf. Ces trois générations remontaient à Médérik, fils de Gomer,
lequel était fils de Judicaël et petit-fils de Fergan, dont la femme
Geneviève a vu mettre à mort, en Judée, Jésus de Nazareth, il y a
aujourd'hui deux cent soixante-quatre ans.

Mon père Ralf m'a aussi remis nos saintes reliques à nous:

_La petite faucille d'or_ de notre aïeule Hêna, la vierge de l'île de
Sên.

_La clochette d'airain_ laissée par notre aïeul Guilhern, le seul
survivant des nôtres à la grande bataille de Vannes; jour funeste,
duquel a daté l'asservissement de la Gaule par César, il y a aujourd'hui
trois cent vingt ans.

_Le collier de fer_, signe de la cruelle servitude de notre aïeul
Sylvest.

_La petite croix d'argent_ que nous a léguée notre aïeule Geneviève,
témoin de la mort de Jésus, le charpentier de Nazareth.

Ces récits, ces reliques, je te les léguerai après moi, mon petit
_Aëlguen_, fils de ma bien-aimée femme _Ellèn_, qui t'a mis au monde il
y a aujourd'hui quatre ans.

C'est ce beau jour, anniversaire de ta naissance, que je choisis, comme
jour d'un heureux augure, mon enfant, afin de commencer, pour toi et
pour notre descendance, le récit de ma vie, selon le dernier voeu de
notre aïeul Joel, le brenn de la tribu de Karnak.

Tu t'attristeras, mon enfant, quand tu verras par ces récits que depuis
la mort de Joel jusqu'à celle de mon arrière-grand-père Justin, sept
générations, entends-tu? _sept générations!..._ ont été soumises à un
horrible esclavage; mais ton coeur s'allégera lorsque tu apprendras que
mon bisaïeul et mon aïeul étaient, d'esclaves, devenus colons attachés à
la terre des Gaules, condition encore servile, mais de beaucoup
supérieure à l'esclavage; mon père à moi, redevenu libre, grâce aux
redoutables insurrections des _Enfants du Gui_, soulevés de siècle en
siècle à la voix de nos druides, infatigables et héroïques défenseurs de
la Gaule asservie, m'a légué la liberté, ce bien le plus précieux de
tous; je te le léguerai aussi.

Notre chère patrie a donc, à force de luttes, de persévérance contre les
Romains, successivement reconquis, au prix du sang de ses enfants,
presque toutes ses libertés. Un fragile et dernier lien nous attache
encore à Rome, aujourd'hui notre alliée, autrefois notre impitoyable
dominatrice; mais ce fragile et dernier lien brisé, nous retrouverons
notre indépendance absolue, et nous reprendrons notre antique place à la
tête des grandes nations du monde.

Avant de te faire connaître certaines circonstances de ma vie, mon
enfant, je dois suppléer en quelques lignes au vide que laisse dans
l'histoire de notre famille l'abstention de ceux de nos aïeux qui, par
suite de leur manque d'instruction et du malheur des temps, n'ont pu
ajouter leurs récits à notre légende. Leur vie a dû être celle de tous
les Gaulois qui, malgré les chaînes de l'esclavage, ont, pas à pas,
siècle à siècle, conquis par la révolte et la bataille
l'affranchissement de notre pays.

Tu liras, dans les dernières lignes écrites par notre aïeul Fergan,
époux de Geneviève, que, malgré les serments des _Enfants du Gui_ et de
nombreux soulèvements, dont l'un, et des plus redoutables, eut à sa tête
Sacrovir, ce digne émule du _chef des cent vallées_, la tyrannie de
Rome, imposée depuis César à la Gaule, durait toujours. En vain Jésus,
le charpentier de Nazareth, avait prophétisé les temps où les fers des
esclaves seraient brisés, les esclaves traînaient toujours leurs chaînes
ensanglantées; cependant, notre vieille race, affaiblie, mutilée,
énervée ou corrompue par l'esclavage, mais non soumise, ne laissait
passer que peu d'années sans essayer de briser son joug; les secrètes
associations des _Enfants du Gui_ couvraient le pays et donnaient
d'intrépides soldats à chacune de nos révoltes contre Rome.

Après la tentative héroïque de _Sacrovir_, dont tu verras la mort
sublime dans les récits de notre aïeul Fergan, le chétif et timide
esclave tisserand, d'autres insurrections éclatèrent sous les empereurs
romains Tibère et Claude; elles redoublèrent d'énergie pendant les
guerres civiles qui, sous le règne de _Néron_, divisèrent l'Italie. Vers
cette époque, l'un de nos héros, VINDEX, aussi intrépide que le CHEF DES
CENT VALLÉES ou que Sacrovir, tint longtemps en échec les armées
romaines.--CIVILIS, autre patriote gaulois, s'appuyant sur les
prophéties de VELLÉDA, une de nos druidesses, femme virile et de haut
conseil, digne de la vaillance et de la sagesse de nos mères, souleva
presque toute la Gaule, et commença d'ébranler profondément la puissance
romaine. Plus tard, enfin, sous le règne de l'empereur Vitellius, un
pauvre esclave de labour, comme l'avait été notre aïeul Guilhern, se
donnant comme messie et libérateur de la Gaule, de même que Jésus de
Nazareth s'était donné comme messie et libérateur de la Judée,
poursuivit avec une patriotique ardeur l'oeuvre d'affranchissement
commencée par _le chef des cent vallées_, et continuée par _Sacrovir_,
_Vindex_, _Civilis_ et tant d'autres héros. Cet esclave laboureur, nommé
MARIK, âgé de vingt-cinq ans à peine, robuste, intelligent, d'une
héroïque bravoure, était affilié aux _Enfants du Gui_; nos vénérés
druides, toujours persécutés, avaient parcouru la Gaule pour exciter les
tièdes, calmer les impatients, et prévenir chacun du terme fixé pour le
soulèvement. Il éclate; _Marik_, à la tête de dix mille esclaves,
paysans comme lui, armés de fourches et de faux, attaque, sous les murs
de Lyon, les troupes romaines de Vitellius. Cette première tentative
avorte; les insurgés sont presque entièrement détruits par l'armée
romaine, trois fois supérieure en nombre; loin d'accabler les insurgés
gaulois, cette défaite les exalte; des populations entières se soulèvent
à la voix des druides prêchant la guerre sainte: les combattants
semblent sortir des entrailles de la terre; MARIK se voit bientôt à la
tête d'une nombreuse armée. Doué par les dieux du génie militaire, il
discipline ses troupes, les encourage, leur inspire une confiance
aveugle, marche vers les bords du Rhin, où campait, protégée par ses
retranchements, la réserve de l'armée romaine, l'attaque, la bat, et
force des légions entières, qu'il fait prisonnières, à changer leurs
enseignes pour notre antique coq gaulois. Ces légions romaines, devenues
presque nos compatriotes par leur long séjour dans notre pays,
entraînées par l'ascendant militaire de MARIK, se joignent à lui,
combattent les nouvelles cohortes romaines venues d'Italie, les
dispersent ou les anéantissent. L'heure de la délivrance de la Gaule
allait sonner... MARIK tombe entre les mains de l'immonde empereur
Vespasien, par une lâche trahison... Ce nouveau héros de la Gaule,
criblé de blessures, est livré aux animaux du cirque, comme notre aïeul
Sylvest.

La mort de ce martyr de la liberté exaspère les populations; sur tous
les points de la Gaule de nouvelles insurrections éclatent. La parole de
Jésus de Nazareth, proclamant _l'esclave l'égal de son maître_, commence
à pénétrer dans notre pays, prêchée par des apôtres voyageurs; la haine
contre l'oppression étrangère redouble: attaqués en Gaule de toutes
parts, harcelés de l'autre côté du Rhin par d'innombrables hordes de
Franks, guerriers barbares, venus du fond des forêts du Nord, et
attendant le moment de fondre à leur tour sur la Gaule, les Romains
capitulent avec nous; nous recueillons enfin le fruit de tant de
sacrifices héroïques! Le sang versé par nos pères depuis trois siècles a
fécondé notre affranchissement, car elles étaient prophétiques ces
paroles du chant du _chef des cent vallées_:

_«Coule, coule, sang du captif!--Tombe, tombe, rosée sanglante!--Germe,
grandis, moisson vengeresse!...»_

Oui, mon enfant, elles étaient prophétiques ces paroles; car, c'est en
chantant ce refrain que nos pères ont combattu et vaincu l'oppression
étrangère. Enfin, Rome nous rend une partie de notre indépendance; nous
formons des légions gauloises, commandées par nos officiers; nos
provinces sont administrées par des gouverneurs de notre choix. Rome se
réserve seulement le droit de nommer un _principat_ des Gaules, dont
elle sera suzeraine; on accepte en attendant mieux, ce mieux ne se fait
pas attendre. Épouvantés par nos continuelles révoltes, nos tyrans
avaient peu à peu adouci les rigueurs de notre esclavage; la terreur
devait obtenir d'eux ce qu'ils avaient impitoyablement refusé au bon
droit, à la justice, à la voix suppliante de l'humanité: il ne fut plus
permis au maître, comme du temps de notre aïeul Sylvest et de plusieurs
de ses descendants, de disposer de la vie des esclaves, comme on dispose
de la vie d'un animal. Plus tard, l'influence de la terreur augmentant,
le maître ne put infliger des châtiments corporels à son esclave, que
par l'autorisation d'un magistrat. Enfin, mon enfant, cette horrible loi
romaine, qui, du temps de notre aïeul Sylvest et des sept générations
qui l'ont suivi, déclarait les esclaves hors de l'humanité, disant dans
son féroce langage: _Que l'esclave n'existe pas, qu'il_ N'A PAS DE TÊTE
(_non caput habet_, selon le langage romain), cette horrible loi, grâce
à l'épouvante inspirée par nos révoltes continuelles, s'était à ce point
modifiée, que le code Justinien proclamait ceci:

«La liberté est de droit naturel;--c'est le droit des gens qui a créé la
servitude;--il a créé aussi l'affranchissement, qui est le retour à la
liberté naturelle.»

Hélas! il est sans doute désolant de ne voir triompher les droits sacrés
de l'humanité qu'au milieu de torrents de sang et d'innombrables
désastres! Mais qui doit-on maudire comme les vrais auteurs de tant de
maux? N'est-ce pas l'oppresseur qui courbe son semblable sous le joug
d'un affreux esclavage, qui vit des sueurs de ses frères, qui les
déprave, qui les avilit, qui les martyrise, qui les tue par caprice ou
par cruauté, et les force de reconquérir violemment la liberté qu'on
leur a ravie? Crois-tu, mon enfant, que si la race gauloise asservie
s'était montrée aussi patiente, aussi craintive, aussi résignée que
notre pauvre aïeul _Fergan le tisserand_, notre esclavage eût été jamais
aboli? Non, non, lorsqu'on a fait de vains appels au coeur et à la
raison de l'oppresseur, il ne reste qu'un moyen de briser la tyrannie:
La révolte... la révolte! énergique, opiniâtre, incessante, et tôt ou
tard le bon droit triomphe, comme il a triomphé pour nous! Que le sang
qu'il a coûté retombe sur ceux qui nous avaient asservis!

Ainsi donc, mon enfant, grâce à nos insurrections sans nombre,
l'esclavage était remplacé, par le _colonat_, sous le régime duquel ont
vécu notre bisaïeul Justin et notre aïeul Aurel; c'est-à-dire qu'au lieu
d'être forcés de cultiver, sous le fouet et au seul profit des Romains,
les terres dont ceux-ci nous avaient dépouillés par la conquête, les
_colons_ avaient une petite part dans les produits de la terre qu'ils
faisaient valoir. On ne pouvait plus les vendre, comme des animaux de
labour, eux et leurs enfants; on ne pouvait plus les torturer ou les
tuer; mais ils étaient obligés, de père en fils, de rester, eux et leur
famille, attachés à la même propriété. Lorsqu'elle se vendait, ils
passaient au nouveau possesseur sous les mêmes conditions de travail.
Plus tard, la condition des colons s'améliora davantage encore, ils
jouirent de leurs droits de citoyens. Lorsque les légions gauloises se
formèrent, les soldats dont elles furent composées redevinrent
complétement libres. Mon père Ralf, fils de colon, regagna ainsi sa
liberté; et moi, fils de soldat, élevé dans les camps, je suis né libre,
et je te léguerai cette liberté, comme mon père me l'a léguée.

Lorsque tu liras ceci, mon enfant, après avoir eu connaissance des
souffrances de nos aïeux, esclaves pendant sept générations, tu
comprendras la sagesse des voeux de notre aïeul Joel, le brenn de la
tribu de Karnak; tu verras combien justement il espérait que notre
vieille race gauloise, en conservant pieusement le souvenir de sa
bravoure et de son indépendance d'autrefois, trouverait dans son horreur
de l'oppression romaine la force de la briser.

Aujourd'hui que j'écris ces lignes, j'ai trente-huit ans; mes parents
sont morts depuis longtemps. Ralf, mon père, premier soldat d'une de nos
légions gauloises, où il avait été enrôlé à dix-huit ans dans le Midi de
la Gaule, est venu dans ce pays-ci, près des bords du Rhin, avec
l'armée; il a été de toutes les batailles contre les Franks, ces hordes
féroces, qui, attirés par le beau ciel et la fertilité de notre Gaule,
sont campés de l'autre côté du Rhin, toujours prêts à l'invasion.

Il y a près de quarante ans, on craignit en Bretagne une descente des
insulaires d'Angleterre: plusieurs légions, parmi lesquelles se trouvait
celle de mon père, furent envoyées dans ce pays. Pendant plusieurs mois
il tint garnison dans la ville de Vannes, non loin de Karnak, le berceau
de notre famille. Ralf, s'étant fait lire par un ami les récits de nos
ancêtres, alla visiter avec un pieux respect le champ de bataille de
Vannes, les pierres sacrées de Karnak, et les terres dont nous avions
été du temps de César dépouillés par la conquête. Ces terres étaient au
pouvoir d'une famille romaine; des colons, fils de Gaulois bretons de
notre ancienne tribu, autrefois réduits à l'esclavage, exploitaient ces
terres pour ceux-là dont les ancêtres les avaient dépossédés. La fille
de l'un de ces colons aima mon père et en fut aimée. Elle se nommait
Madalène; c'était une de ces viriles et fières Gauloises, dont notre
aïeule Margarid, femme de Joel, offrait le modèle accompli. Elle suivit
mon père lorsque sa légion quitta la Bretagne pour revenir ici sur les
bords du Rhin, où je suis né, dans le camp fortifié de Mayence, ville
militaire, occupée par nos troupes. Le chef de la légion où servait mon
père était fils d'un laboureur; son courage lui avait valu ce
commandement. Le lendemain de ma naissance, la femme de ce chef mourait
en mettant au monde une fille... une fille... qui, peut-être, un jour,
du fond de sa modeste maison, régnera sur le monde, comme elle règne
aujourd'hui sur la Gaule; car, aujourd'hui, à l'heure où j'écris ceci,
VICTORIA, par la juste influence qu'elle exerce sur son fils VICTORIN et
sur notre armée, est de fait impératrice de la Gaule.

Victoria est ma soeur de lait; son père, devenu veuf, et appréciant les
mâles vertus de ma mère, la supplia de nourrir cette enfant; aussi, elle
et moi, avons-nous été élevés comme frère et soeur: à cette fraternelle
affection, nous n'avons jamais failli... Victoria, dès ses premières
années, était sérieuse et douce, quoiqu'elle aimât le bruit des clairons
et la vue des armes. Elle devait être un jour belle de cette auguste
beauté, mélange de calme, de grâce et de force, particulière à certaines
femmes de la Gaule. Tu verras des médailles frappées en son honneur dans
sa première jeunesse; elle est représentée en _Diane chasseresse_,
tenant un arc d'une main et de l'autre un flambeau. Sur une dernière
médaille, frappée il y a deux ans, Victoria est figurée avec Victorin,
son fils, sous les traits de _Minerve_ accompagnée de _Mars_[A]. À l'âge
de dix ans, elle fut envoyée par son père dans un collége de druidesses.
Celles-ci, délivrées de la persécution romaine, par la renaissance de la
liberté des Gaules, élevaient des enfants comme par le passé.

Victoria resta chez ces femmes vénérées jusqu'à l'âge de quinze ans;
elle puisa dans leurs patriotiques et sévères enseignements un ardent
amour de la patrie et des connaissances sur toutes choses; elle sortit
de ce collége instruite des secrets du temps d'autrefois, et possédant,
dit-on, comme Velléda et d'autres druidesses, la prévision de l'avenir.
À cette époque, la virile et fière beauté de Victoria était
incomparable... Lorsqu'elle me revit, elle fut heureuse et me le
témoigna; son affection pour moi, son frère de lait, loin de s'affaiblir
pendant notre longue séparation, avait augmenté.

Ici, mon enfant, je veux, je dois te faire un aveu; car tu ne liras ceci
que lorsque tu auras l'âge d'homme: dans cet aveu tu trouveras un bon
exemple de courage et de renoncement.

Au retour de Victoria, si belle de sa beauté de quinze ans, j'avais son
âge, je devins, quoique à peine adolescent, follement épris d'elle; je
cachai soigneusement cet amour, autant par timidité que par suite du
respect que m'inspirait, malgré le fraternel attachement dont elle me
donnait chaque jour des preuves, cette sérieuse jeune fille, qui
rapportait du collége des druidesses je ne sais quoi d'imposant, de
pensif et de mystérieux. Je subis alors une cruelle épreuve. À quinze
ans et demi, Victoria, ignorant mon amour (qu'elle doit toujours
ignorer), donna sa main à un jeune chef militaire... Je faillis mourir
d'une lente maladie, causée par un secret désespoir. Tant que dura pour
moi le danger, Victoria ne quitta pas mon chevet; une tendre soeur ne
m'eût pas comblé de soins plus dévoués, plus délicats... Elle devint
mère... et quoique mère, elle accompagnait à la guerre son mari, qu'elle
adorait. À force de raison, j'étais parvenu à vaincre, sinon mon amour,
du moins ce qu'il y avait de violent, de douloureux, d'insensé dans
cette passion; mais il me restait pour ma soeur de lait un dévouement
sans bornes; elle me demanda de demeurer auprès d'elle et de son mari,
comme l'un de ces cavaliers qui servent ordinairement d'escorte aux
chefs gaulois, et écrivent ou portent leurs ordres militaires;
j'acceptai. Ma soeur de lait avait dix-huit ans à peine, lorsque, dans
une grande bataille contre les Franks, elle perdit le même jour son père
et son mari... Restée veuve avec son enfant, pour qui elle prévoyait de
glorieuses destinées, vaillamment réalisées aujourd'hui, Victoria ne
quitta pas le camp. Les soldats, habitués à la voir au milieu d'eux, son
fils dans ses bras, entre son père et son mari, savaient que plus d'une
fois ses avis d'une sagesse profonde avaient, comme ceux de nos mères,
prévalu dans les conseils des chefs; ils regardaient enfin comme d'un
bon augure pour les armes gauloises la présence de cette jeune femme,
élevée dans la science mystérieuse des druidesses; ils la supplièrent,
après la mort de son père et de son mari, de ne pas abandonner l'armée,
lui déclarant dans leur naïve affection, que son fils Victorin serait
désormais le _fils des camps_, et elle la _mère des camps_. Victoria,
touchée de tant d'attachement, resta au milieu des troupes, conservant
sur les chefs son influence, les dirigeant dans le gouvernement de la
Gaule, s'occupant d'élever virilement son fils, et vivant aussi
simplement que la femme d'un officier.

Peu de temps après la mort de son mari, ma soeur de lait m'avait déclaré
qu'elle ne se remarierait jamais, voulant consacrer sa vie tout entière
à Victorin... Le dernier et fol espoir que j'avais malgré moi conservé
en la voyant veuve et libre s'évanouit: la raison me vint avec l'âge;
oubliant mon malheureux amour, je ne songeai plus qu'à me dévouer à
Victoria et à son enfant. Simple cavalier dans l'armée, je servais de
secrétaire à ma soeur de lait; souvent elle me confiait d'importants
secrets d'État, et parfois me chargeait de messages de confiance.

J'apprenais à Victorin à monter à cheval, à manier la lance et l'épée;
je le chéris bientôt comme mon fils: on ne pouvait voir un plus aimable,
un plus généreux naturel. Il grandit ainsi au milieu des soldats, qui
s'attachèrent à lui par les mille liens de l'habitude et de l'affection.
À quatorze ans, il fit ses premières armes contre les Franks, devenus
pour nous d'aussi dangereux ennemis que l'avaient été les Romains... Je
l'accompagnai: sa mère, à cheval, entourée d'officiers, resta, en vraie
Gauloise, sur une colline d'où l'on découvrait le champ de bataille où
combattait son fils... Il se comporta bravement et fut blessé. Ainsi
habitué jeune à la vie de guerre, de grands talents militaires se
développèrent en lui: intrépide comme le plus brave des soldats, habile
et prudent comme un vieux capitaine, généreux autant que sa bourse le
lui permettait, gai, ouvert, avenant à tous, il gagna de plus en plus
l'attachement de l'armée[B], qui partagea bientôt son adoration entre
lui et sa mère... Vint enfin le jour où la Gaule, déjà presque
indépendante, voulut partager avec Rome le gouvernement de notre pays;
le pouvoir fut alors divisé entre un chef gaulois et un chef romain:
Rome choisit _Posthumus_, et nos troupes acclamèrent d'une voix Victorin
comme chef de la Gaule et général de l'armée. Peu de temps après, il
épousa une jeune fille dont il était aimé... Malheureusement elle mourut
après une année de mariage, lui laissant un fils. Victoria, devenue
aïeule, se voua à l'enfant de son fils comme elle s'était vouée à
celui-ci.

Ma première résolution avait été de ne jamais me marier; cependant je
fus peu à peu séduit par la grâce modeste et par les vertus de la fille
d'un centenier de notre armée; c'était ta mère Ellèn que j'ai épousée il
y a cinq ans, mon enfant.

Telle a été ma vie jusqu'à aujourd'hui, où je commence le récit qui va
suivre... certaines réflexions de Victoria me l'ont fait écrire autant
pour toi que pour notre descendance; car si les prévisions de ma soeur
de lait, à propos de divers incidents de cette histoire, se réalisent,
ceux des nôtres qui, dans des siècles, peut-être, liront ceci,
reconnaîtront que Victoria, _la mère des camps_, avait, comme notre
aïeule _Hêna_, la vierge de l'île de Sên, et _Velléda_, la druidesse,
compagne de _Civilis_, le don sacré de prévoir l'avenir.

Ce que je vais raconter s'est passé il y a huit jours. Ainsi donc, afin
de préciser la date de ce récit pour notre descendance, il est écrit
dans la ville de Mayence, défendue par notre camp fortifié des bords du
Rhin, le cinquième jour du mois de juin, ainsi que disent les Romains,
la septième année du _principat_ de Posthumus et de Victorin en Gaule,
deux cent soixante-sept ans après la mort de Jésus de Nazareth, crucifié
à Jérusalem sous les yeux de notre aïeule Geneviève.

Le camp gaulois, composé de tentes et de baraques légères, mais solides,
avait été massé autour de Mayence, qui le dominait. Victoria logeait
dans la ville; j'occupais une petite maison à peu de distance de la
sienne.

Le matin du jour dont je parle, je me suis éveillé à l'aube, laissant ma
bien-aimée femme Ellèn encore endormie; je la contemplai un instant: ses
longs cheveux dénoués couvraient à demi son sein; sa tête, d'une beauté
si douce, reposait sur l'un de ses bras replié, tandis qu'elle étendait
l'autre sur ton berceau, mon enfant, comme pour le protéger, même
pendant son sommeil... J'ai, d'un baiser, effleuré votre front à tous
deux, de crainte de vous réveiller; il m'en a coûté de ne pas vous
embrasser tendrement, à plusieurs reprises; je partais pour une
expédition aventureuse, il se pouvait que le baiser que j'osais à peine
vous donner, chers endormis, fût le dernier. Quittant la chambre où vous
reposiez, je suis allé m'armer, endosser ma cuirasse par-dessus ma saie,
prendre mon casque et mon épée; puis je suis sorti de notre maison. Au
seuil de notre porte j'ai rencontré _Sampso_, la soeur de ma femme, et
comme elle, aussi douce que belle; son tablier était rempli de fleurs
humides de rosée, elle venait de les cueillir dans notre petit jardin. À
ma vue elle sourit et rougit de surprise.

--Déjà levée, Sampso?--lui dis-je.--Je croyais, moi, être sur pied le
premier... Mais pourquoi ces fleurs?

--N'y a-t-il pas aujourd'hui une année que je suis venue habiter avec ma
soeur Ellèn et avec vous... oublieux Scanvoch?--me répondit-elle avec un
sourire affectueux.--Je veux fêter ce jour, selon notre vieille mode
gauloise; j'ai été chercher ces fleurs pour orner la porte de la maison,
le berceau de votre cher petit Aëlguen, et la coiffure de sa mère...
Mais vous-même, où allez-vous si matin armé en guerre?

À la pensée de cette journée de fête, qui pouvait devenir une journée de
deuil pour ma famille, j'ai étouffé un soupir et répondu à la soeur de
ma femme en souriant aussi, afin de ne lui donner aucun soupçon:

--Victoria et son fils, m'ont hier soir chargé de quelques ordres
militaires à porter au chef d'un détachement campé à deux lieues d'ici,
l'habitude militaire est d'être armé pour porter de pareils messages.

--Savez-vous, Scanvoch, que vous devez faire beaucoup de jaloux?

--Parce que ma soeur de lait emploie mon épée de soldat pendant la
guerre et ma plume pendant la trêve?...

--Vous oubliez de dire que cette soeur de lait est _Victoria, la
grande_... et que Victorin, son fils, a presque pour vous le respect
qu'il aurait à l'égard du frère de sa mère... il ne se passe presque pas
de jour sans que lui ou Victoria ne vienne vous voir... Ce sont là des
faveurs que beaucoup envient.

--Ai-je jamais tiré parti de cette faveur, Sampso? ne suis-je pas resté
simple cavalier? refusant toujours d'être officier? demandant pour toute
grâce de me battre à la guerre à côté de Victorin?

--À qui vous avez deux fois sauvé la vie, au moment où il allait périr
sous les coups de ces Franks si barbares!

--J'ai fait mon devoir de soldat et de Gaulois... ne dois-je pas
sacrifier ma vie à celle d'un homme si nécessaire à notre pays?

--Scanvoch, je ne veux pas que nous nous querellions; vous savez mon
admiration pour Victoria; mais...

--Mais je sais votre injustice à l'égard de son fils,--lui dis-je en
souriant,--inique et sévère Sampso.

--Est-ce ma faute si le dérèglement des moeurs est à mes yeux
méprisable... honteux?

--Certes, vous avez raison; cependant, je ne peux m'empêcher d'avoir un
peu d'indulgence pour quelques faiblesses de Victorin. Veuf à vingt ans,
ne faut-il pas l'excuser s'il cède parfois à l'entraînement de son âge?
Tenez, chère et impitoyable Sampso, je vous ai fait lire les récits de
notre aïeule Geneviève; vous êtes douce et bonne comme Jésus de
Nazareth, imitez donc sa miséricorde envers les pécheurs. Il a pardonné
à Madeleine parce qu'elle avait beaucoup aimé; pardonnez, au nom du même
sentiment, à Victorin!

--Rien de plus digne de pardon et de pitié que l'amour, lorsqu'il est
sincère; mais la débauche n'a rien de commun avec l'amour... C'est comme
si vous me disiez, Scanvoch, qu'il y a quelque comparaison à faire entre
ma soeur ou moi... et ces bohémiennes hongroises arrivées depuis peu à
Mayence...

--Pour la beauté on pourrait vous les comparer, ainsi qu'à Ellèn, car on
les dit belles à ravir d'admiration... Mais là s'arrête la comparaison,
Sampso... J'ai peu de confiance dans la vertu de ces vagabondes, si
charmantes, si parées qu'elles soient, qui vont de ville en ville
chanter et danser pour divertir le public... lorsqu'elles ne font pas un
pire métier...

--Et pourtant, je n'en doute pas, un jour ou l'autre, vous verrez
Victorin, lui, un général d'armée! lui, un des deux chefs de la Gaule!
accompagner à cheval le chariot où ces bohémiennes vont se promener
chaque soir sur les bords du Rhin... Et si je m'indigne de ce que le
fils de Victoria a servi d'escorte à de pareilles créatures, alors vous
me répondrez sans doute:--Pardonnez à ce pécheur, de même que Jésus a
pardonné à Madeleine, la pécheresse...--Allez, Scanvoch, l'homme qui se
complaît dans d'indignes amours est capable de...

Mais Sampso s'interrompit.

--Achevez,--lui dis-je,--achevez, je vous prie...

--Non,--dit-elle après un moment de réflexion,--le temps n'est pas venu;
je ne voudrais pas hasarder une parole légère.

--Tenez,--lui dis-je en souriant,--je suis certain qu'il s'agit de
quelqu'un de ces contes ridicules qui courent depuis quelque temps dans
l'armée au sujet de Victorin, sans qu'on sache la source de ces
méchantes menteries. Pouvez-vous, Sampso... vous... avec votre saine
raison, avec votre bon coeur, vous faire l'écho de pareilles histoires?

--Adieu, Scanvoch; je vous ai dit que je ne voulais pas me quereller au
sujet de votre héros; vous le défendez envers et contre tous...

--Que voulez-vous? c'est mon faible; j'aime sa mère comme ma soeur...
j'aime son fils comme s'il était le mien. Ne faites-vous pas ainsi que
moi, Sampso? mon petit Aëlguen, le fils de votre soeur, ne vous est-il
pas aussi cher que vous le serait votre enfant? Croyez-moi... lorsque
Aëlguen aura vingt ans et que vous l'entendrez accuser de quelque folie
de jeunesse, vous le défendrez, j'en suis sûr, encore plus chaudement
que je ne défends Victorin... D'ailleurs, ne commencez-vous pas dès à
présent votre rôle de défenseur? Oui, lorsque l'espiègle est coupable de
quelque grosse faute, n'est-ce pas sa tante Sampso qu'il va trouver pour
la prier de le faire pardonner? vous l'aimez tant!...

--L'enfant de ma soeur n'est-il pas mien?

--Voilà donc pourquoi vous ne voulez pas vous marier?

--Certainement, mon frère,--répondit-elle en rougissant avec une sorte
d'embarras; puis, après un moment de silence, elle reprit:

--Vous serez, je l'espère, de retour ici vers le milieu du jour, pour
que notre petite fête soit complète?

--Mon devoir accompli, je reviendrai. Au revoir, Sampso!

--Au revoir, Scanvoch!

Et laissant la soeur de ma femme occupée à placer un bouquet dans l'un
des anneaux de la porte de notre maison, je m'éloignai en réfléchissant
à notre entretien.

Souvent je m'étais demandé pourquoi Sampso, plus âgée d'un an que Ellèn,
et aussi belle, aussi vertueuse qu'elle, avait jusqu'alors repoussé
plusieurs offres de mariage; parfois je supposais qu'elle ressentait
quelque amour caché, d'autres fois qu'elle appartenait à une de ces
affiliations chrétiennes qui commençaient à se répandre, et dans
lesquelles les femmes faisaient voeu de chasteté, comme plusieurs de nos
druidesses. Un moment aussi je me demandai la cause de la réticence de
Sampso au sujet de Victorin; puis, j'oubliai ces pensées pour ne songer
qu'à l'expédition dont j'étais chargé. M'acheminant vers les
avant-postes du camp, je m'adressai à un officier, à qui je fis lire
quelques lignes écrites de la main de Victorin. Aussitôt l'officier mit
à ma disposition quatre soldats d'élite, excellents rameurs choisis
parmi ceux qui avaient l'habitude de manoeuvrer les barques de la
flottille militaire destinée à remonter ou à descendre le Rhin pour
défendre au besoin notre camp fortifié. Ces quatre soldats, sur ma
recommandation, ne prirent pas d'armes; moi seul étais armé. En passant
devant un bouquet de chênes, je leur fis couper quelques branchages,
destinés à être placés à la proue du bateau qui devait nous transporter.
Nous arrivons bientôt sur la rive du fleuve; là étaient amarrées
plusieurs barques réservées au service de l'armée. Pendant que deux des
soldats placent à l'avant de l'embarcation les feuillages de chêne dont
je les avais munis, les deux autres examinent les rames d'un oeil
exercé, afin de s'assurer qu'elles sont en bon état; je me mets au
gouvernail, nous quittons le bord.

Les quatre soldats avaient ramé en silence pendant quelque temps,
lorsque le plus âgé des quatre, vétéran à moustaches grises, me dit:

--Il n'y a rien de tel qu'un _bardit_ gaulois pour faire passer le temps
et manoeuvrer les rames en cadence; on dirait qu'un vieux refrain
national répété en choeur rend les avirons moins pesants. Peut-on
chanter, ami Scanvoch?

--Tu me connais?

--Qui ne connaît dans l'armée le frère de lait de la _mère des camps_?

--Simple cavalier, je me croyais plus obscur.

--Tu es resté simple cavalier malgré l'amitié de notre Victoria pour
toi; voilà pourquoi, Scanvoch, chacun te connaît et chacun t'aime.

--Vrai, tu me rends heureux en me disant cela. Comment te nommes-tu?

--Douarnek.

--Tu es Breton?

--Des environs de Vannes.

--Ma famille aussi est originaire de ce pays.

--Je m'en doutais, car l'on t'a donné un nom breton. Eh bien, ce
_bardit_, peut-on le chanter, ami Scanvoch? Notre officier nous a donné
l'ordre de t'obéir comme à lui; j'ignore où tu nous conduis, mais un
chant s'entend de loin, surtout lorsqu'il s'agit d'un bardit national
entonné en choeur par de vigoureux garçons à larges poitrines... Or
peut-être ne faut-il pas attirer l'attention sur notre barque?

--Maintenant, tu peux chanter... plus tard... non.

--Alors, qu'allons-nous chanter, enfants?--dit le vétéran en continuant
de ramer, ainsi que ses compagnons, et tournant seulement la tête de
leur côté, car, placé au premier banc, il me faisait face.--Voyons...
choisissez...

--Le bardit des marins,--dit un des soldats.

--C'est bien long, mes enfants,--reprit Douarnek.

--Le bardit du _chef des cent vallées_?

--C'est bien beau,--reprit Douarnek;--mais c'est un chant d'esclaves
attendant leur délivrance, et par les os de nos pères!... nous sommes
libres aujourd'hui dans la vieille Gaule!

--Ami Douarnek,--lui dis-je,--c'est au refrain de ce chant d'esclaves:

--_Coule, coule, sang du captif!_

--_Tombe, tombe, rosée sanglante!_

Que nos pères, les armes à la main, ont reconquis cette liberté dont
nous jouissons.

--C'est vrai, Scanvoch... mais ce bardit est long, et tu nous as
prévenus que nous devions bientôt rester muets comme les poissons du
Rhin.

--Douarnek,--reprit un jeune soldat,--si tu nous chantais le bardit
d'Hêna, la vierge de l'île de Sên...? Il me fait toujours venir les
larmes aux yeux; car c'est ma sainte, à moi, cette belle et douce Hêna,
qui vivait il y a des cents et des cents ans!

--Oui, oui,--reprirent les trois autres soldats--chante-nous le bardit
d'Hêna, Douarnek; ce bardit prophétise la victoire de la Gaule... et la
Gaule est victorieuse aujourd'hui!

Moi, entendant cela, je ne disais rien; mais j'étais ému, heureux, et je
l'avoue, fier, en songeant que le nom d'Hêna, morte depuis plus de trois
cents ans, était resté populaire en Gaule comme au temps de mon aïeul
Sylvest, et allait être chanté.

--Va pour le bardit d'Hêna,--reprit le vétéran,--j'aime aussi cette
sainte et douce fille, qui offre son sang à Hésus pour la délivrance de
la Gaule; et toi, Scanvoch, le sais-tu ce chant?

--Oui... à peu près... je l'ai déjà entendu...

--Tu le sauras toujours assez pour répéter le refrain avec nous.

Et Douarnek se mit à chanter d'une voix pleine et sonore qui, au loin,
domina le bruit des grandes eaux du Rhin:

      «Elle était jeune, elle était belle, elle était sainte.
      Elle a donné son sang à Hésus pour la délivrance de la Gaule!
      Elle s'appelait Hêna! Hêna, la vierge de l'île de Sên.

--Bénis soient les dieux, ma douce fille,--lui dit son père Joel, le
brenn de la tribu de Karnak,--bénis soient les dieux, ma douce fille,
puisque te voilà ce soir dans notre maison pour fêter le jour de ta
naissance!

»--Bénis soient les dieux, ma douce fille,--lui dit sa mère
Margarid,--bénie soit ta venue! Mais ta figure est triste?

»--Ma figure est triste, ma bonne mère; ma figure est triste, mon bon
père, parce qu'Hêna, votre fille, vient vous dire adieu et au revoir.»

«--Et où vas-tu, chère fille? Le voyage sera donc bien long? Où vas-tu
ainsi?

»--Je vais dans ces mondes mystérieux que personne ne connaît et que
tous nous connaîtrons, où personne n'est allé et où tous nous irons,
pour revivre avec ceux que nous avons aimés.»

Et moi et les rameurs, nous avons repris en choeur:

      «Elle était jeune, elle était belle, elle était sainte.
      Elle a donné son sang à Hésus pour la délivrance de la Gaule!
      Elle s'appelait Hêna, Hêna, la vierge de l'île de Sên.»

Douarnek continua son chant:

«Et entendant Hêna dire ces paroles-ci, bien tristement se regardèrent
et son père et sa mère, et tous ceux de sa famille, et aussi les petits
enfants, car Hêna avait un grand faible pour l'enfance.

»--Pourquoi donc, chère fille, pourquoi donc déjà quitter ce monde, pour
t'en aller ailleurs sans que l'ange de la mort t'appelle?

»--Mon bon père, ma bonne mère, Hésus est irrité, l'étranger menace
notre Gaule bien-aimée. Le sang innocent d'une vierge, offert par elle
aux dieux, peut apaiser leur colère...

»--Adieu donc, et au revoir, mon bon père, ma bonne mère! Adieu et au
revoir, vous tous, mes parents et mes amis! Gardez ces colliers, ces
anneaux en souvenir de moi; que je baise une dernière fois vos têtes
blondes, chers petits! adieu et au revoir! Souvenez-vous d'Hêna, votre
amie; elle va vous attendre dans les mondes inconnus.»

Et moi et les rameurs nous avons repris en choeur, au bruit cadencé des
rames.

«Elle était jeune, elle était belle, elle était sainte! Elle a offert
son sang à Hésus pour la délivrance de la Gaule! Elle s'appelait Hêna,
Hêna, la vierge de l'île de Sên.»

Douarnek continua le bardit:

»--Brillante est la lune, grand est le bûcher qui s'élève auprès des
pierres sacrées de Karnak; immense est la foule des tribus qui se
pressent autour du bûcher.

»--La voilà! c'est elle! c'est Hêna!... Elle monte sur le bûcher, sa
harpe d'or à la main, et elle chante ainsi:

»--Prends mon sang, ô Hésus! et délivre mon pays de l'étranger! Prends
mon sang, ô Hésus! pitié pour la Gaule! Victoire à nos armes!--Et il a
coulé, le sang d'Hêna!

»--Ô vierge sainte! il n'aura pas en vain coulé, ton sang innocent et
généreux! courbée sous le joug, la Gaule un jour se relèvera libre et
fière, en criant comme toi--victoire à nos armes! victoire et liberté!»

Et Douarnek, ainsi que les trois soldats, répétèrent à voix plus basse
ce dernier refrain avec une sorte de pieuse admiration:

«--Celle-là qui a ainsi offert son sang à Hésus, pour la délivrance de
la Gaule!

Elle était jeune, elle était belle, elle était sainte.

Elle s'appelait Hêna, Hêna, la vierge de l'île de Sên!»



Moi seul je n'ai pas répété avec les soldats le dernier refrain du
bardit, tant je me sentais ému.

Douarnek, remarquant mon émotion et mon silence, me dit d'un air
surpris:

--Quoi, Scanvoch, voici maintenant que la voix te manque? Tu restes muet
pour achever un chant si glorieux?

--Tu dis vrai, Douarnek; c'est parce que ce chant est glorieux pour
moi... que tu me vois ému.

--Glorieux pour toi, ce bardit; je ne te comprends pas?

--Hêna était fille d'un de mes aïeux!

--Que dis-tu?

--Hêna était fille de Joel, le brenn de la tribu de Karnak, mort, ainsi
que sa femme et presque toute sa famille, à la grande bataille de
Vannes, livrée sur terre et sur mer il y a plus de trois siècles; moi,
de père en fils, je descends de Joel.

Le chant d'Hêna était si connu en Gaule que je vis (pourquoi le nier?)
avec un doux orgueil les soldats me regarder presque avec respect.

--Sais-tu, Scanvoch,--reprit Douarnek,--sais-tu que des rois seraient
fiers de tes aïeux?

--Le sang versé pour la patrie et la liberté, c'est notre noblesse, à
nous autres Gaulois,--lui dis-je;--voilà pourquoi nos vieux bardits sont
chez nous si populaires.

--Quand on pense,--reprit le plus jeune des soldats,--qu'il y a plus de
trois cents ans qu'Hêna, cette douce et belle sainte, a offert sa vie
pour la délivrance du pays, et que son nom est venu jusqu'à nous!

--Quoique la voix de la jeune vierge ait mis plus de deux siècles à
monter jusqu'aux oreilles d'Hésus (c'est tout simple, il est placé si
haut),--reprit Douarnek,--cette voix est parvenue jusqu'à lui, puisque
nous pouvons dire aujourd'hui: Victoire à nos armes! victoire et
liberté!

Nous étions arrivés vers le milieu du Rhin, à l'endroit où ses eaux sont
très-rapides.

Douarnek me demanda en relevant ses rames:

--Entrerons-nous dans le fort du courant? Ce serait une fatigue inutile,
si nous n'avions qu'à remonter ou à descendre le fleuve à la distance où
nous voici de la rive que nous venons de quitter.

--Il faut traverser le Rhin dans toute sa largeur, ami Douarnek.

--Le traverser!...--s'écria le vétéran en me regardant d'un air
ébahi.--Traverser le Rhin!... et pourquoi faire?

--Pour aborder à l'autre rive.

--Y penses-tu, Scanvoch? L'armée de ces bandits franks, si on peut
honorer du nom d'armée ces hordes sauvages, n'est-elle pas campée sur
l'autre bord?...

--C'est au milieu de ces barbares que je me rends.

Pendant quelques instants, la manoeuvre des rames fut suspendue; les
soldats, interdits et muets, se regardèrent les uns les autres, comme
s'ils avaient peine à croire à ma résolution.

Douarnek rompit le premier le silence, et me dit, avec son insouciance
de soldat:

--C'est alors une espèce de sacrifice à Hésus que nous allons lui offrir
en livrant notre peau à ces écorcheurs? Si tel est l'ordre, en avant!
Allons, enfants, à nos rames!...

--Oublies-tu, Douarnek, que, depuis huit jours, nous sommes en trêve
avec les Franks?

--Il n'y a jamais trêve pour de pareils brigands?

--Tu le vois, j'ai fait, en signe de paix, garnir des feuillage l'avant
de notre bateau; je descendrai seul dans le camp ennemi, une branche de
chêne à la main...

--Et ils te massacreront, malgré ta branche de chêne, comme ils ont
massacré d'autres envoyés en temps de trêve.

--C'est possible, ami Douarnek; mais; si le chef commande, le soldat
obéit. Victoria et son fils m'ont ordonné d'aller au camp des Franks;
j'y vais!

--Ce n'est pas par peur, au moins, Scanvoch, que je te disais que ces
sauvages ne nous laisseraient pas nos têtes sur nos épaules... et notre
peau sur le corps... J'ai parlé par vieille habitude de sincérité...
Allons, ferme, enfants! ferme à vos rames!... c'est à un ordre de notre
mère... de la _mère des camps_ que nous obéissons... En avant! en
avant!... dussions-nous être écorchés vifs par ces barbares,
divertissement qu'ils se donnent souvent aux dépens de nos prisonniers.

--On dit aussi,--reprit le jeune soldat d'une voix moins assurée que
celle de Douarnek,--on dit aussi que ces prêtresses d'enfer qui suivent
les hordes franques, mettent parfois nos prisonniers bouillir tout
vivants dans de grandes chaudières d'airain, avec certaines herbes
magiques.

--Eh! eh!--reprit joyeusement Douarnek,--celui de nous qui sera mis
ainsi à bouillir, mes enfants, aura du moins l'avantage de goûter le
premier de son propre bouillon... cela console... Allons, enfants, ferme
sur nos rames! nous obéissons à un ordre de la _mère des camps_...

--Oh! nous ramerions droit à un abîme si Victoria l'ordonnait!

--Elle est bien nommée, la mère des camps et des soldats; il faut la
voir après chaque bataille allant visiter les blessés!

--Et leur disant de ces paroles qui font regretter aux valides de
n'avoir pas de blessures.

--Et puis, si belle... si belle!...

--Oh! quand elle passe dans le camp, montée sur son cheval blanc, vêtue
de sa longue robe noire, le front si fier sous son casque, et pourtant
l'oeil si doux, le sourire si maternel... c'est comme une vision!

--On assure que notre Victoria connaît aussi bien l'avenir que le
présent.

--Il faut qu'elle ait un charme; car qui croirait jamais, à la voir,
qu'elle est mère d'un fils de vingt-deux ans?...

--Ah! si le fils avait tenu ce qu'il promettait!

--On l'aimerait comme on l'aimait autrefois.

--Oui, et c'est vraiment dommage,--reprit Douarnek en secouant la tête
d'un air chagrin, après avoir ainsi laissé parler les autres
soldats;--oui, c'est grand dommage! Ah! Victorin n'est plus cet enfant
des camps que nous autres vieux à moustaches grises, qui l'avions vu
naître et fait danser sur nos genoux, nous regardions, il y a peu de
temps encore, avec orgueil et amitié.

Ces paroles des soldats me frappèrent; non-seulement j'avais souvent eu
à défendre Victorin contre la sévère Sampso, mais je m'étais aperçu dans
l'armée d'une sourde hostilité contre le fils de ma soeur de lait, lui
jusqu'alors l'idole de nos soldats.

--Qu'avez-vous donc à reprocher à Victorin?--dis-je à Douarnek et à ses
compagnons.--N'est-il pas brave... entre les plus braves? Ne l'avez-vous
pas vu à la guerre?

--Oh! s'il s'agit de se battre... il se bat vaillamment... aussi
vaillamment que toi, Scanvoch, quand tu es à ses côtés, sur ton grand
cheval gris, songeant plus à défendre le fils de ta soeur de lait qu'à
te défendre toi-même... _Tes cicatrices le diraient si elles pouvaient
parler par la bouche de tes blessures_, selon notre vieux proverbe
gaulois.

--Moi, je me bats en soldat; Victorin se bat en capitaine... Et ce
capitaine de vingt-deux ans n'a-t-il pas déjà gagné cinq grandes
batailles contre les Germains et les Francs?

--Sa mère, notre Victoria, la bien nommée, a dû, par ses conseils, aider
à la victoire, car il confère avec elle de ses plans de combat... mais,
enfin, c'est vrai, Victorin est bon capitaine.

--Et sa bourse, tant qu'elle est pleine, n'est-elle pas ouverte à tous?
Connais-tu un invalide qui se soit en vain adressé à lui?

--Victorin est généreux... c'est encore vrai...

--N'est-il pas l'ami, le camarade du soldat? Est-il fier?

--Non, il est bon compagnon et de joyeuse humeur; d'ailleurs, pourquoi
serait-il fier? Son père, sa victorieuse mère et lui ne sont-ils pas,
comme nous autres, gens de plèbe gauloise?

--Ne sais-tu pas, Douarnek, que souvent les plus fiers sont ceux-là qui
sont partis de plus bas?

--Victorin n'est point orgueilleux, c'est dit.

--À la guerre, ne dort-il pas sans abri, la tête sur la selle de son
cheval, ainsi que nous autres cavaliers?

--Élevé par une mère aussi virile que la sienne, il devait devenir un
rude soldat, il l'est devenu.

--Ignores-tu qu'il montre dans le conseil une maturité que beaucoup
d'hommes de notre âge ne possèdent point? N'est-ce pas, enfin, sa
bravoure, sa bonté, sa raison, ses rares qualités de soldat et de
capitaine, qui l'ont fait acclamer par l'armée général, et l'un des deux
chefs de la Gaule?

--Oui, mais en le choisissant, nous savions, nous autres, que sa mère
Victoria, la belle et la grande, serait toujours près de lui, le
guidant, l'éclairant, tout en cousant ses toiles de lingerie, la digne
matrone, à côté du berceau de son petit-fils, selon son habitude de
bonne ménagère.

--Personne mieux que moi ne sait combien sont sages et précieux pour
notre pays les conseils que Victoria donne à son fils; mais qu'y a-t-il
de changé? n'est-elle pas là, veillant sur Victorin et sur la Gaule,
qu'elle aime d'un pareil et maternel amour?... Voyons, Douarnek,
réponds-moi avec ta franchise de soldat: D'où vient cette hostilité,
qui, je le crains, va toujours empirant contre Victorin?

--Écoute, Scanvoch; je suis, comme toi, un vieux et franc soldat, car ta
moustache, plus jeune que la mienne, commence à grisonner. Tu veux la
vérité? la voici: Nous savons tous que la vie des camps ne rend pas les
gens de guerre chastes et réservés comme des jeunes filles élevées chez
nos druidesses vénérées; nous savons encore, parce que nous en avons bu
souvent, oh! très-souvent, que notre vin des Gaules, nous met en humeur
joyeuse ou tapageuse... nous savons enfin qu'en garnison le jeune et
fringant soldat, qui porte fièrement sur l'oreille une aigrette à son
casque, en caressant sa moustache blonde ou brune, ne garde pas
longtemps pour chers amis les pères qui ont de jolies filles ou les
maris qui ont de jolies femmes... Mais tu m'avoueras, Scanvoch, qu'un
soldat, qui d'habitude s'enivre comme une brute, et qui fait lâchement
violence aux femmes, mérite d'être régalé d'une centaine de coups de
ceinturon bien appliqués, sur l'échine, et d'être ensuite chassé
honteusement du camp: est-ce vrai?

--C'est vrai; mais pourquoi me dire ceci à propos de Victorin?

--Écoute encore, ami Scanvoch, et réponds-moi: Si un obscur soldat
mérite ce châtiment pour sa honteuse conduite, que mériterait un chef
d'armée qui se dégraderait ainsi?...

--Oserais-tu prétendre que Victorin ait jamais fait violence à une femme
et qu'il s'enivre chaque jour?--m'écriai-je indigné.--Je dis que tu
mens, ou que ceux qui t'ont rapporté cela ont menti... Voilà donc ces
bruits indignes qui circulent dans le camp sur Victorin! et vous êtes
assez simples ou assez enclins à la calomnie pour les croire?...

--Le soldat n'est déjà pas si simple, ami Scanvoch, seulement il
n'ignore pas le vieux proverbe gaulois: _on n'attribue les brebis
perdues qu'aux possesseurs de troupeaux_... Ainsi, par exemple, tu
connais le capitaine Marion? tu sais? cet ancien ouvrier forgeron?...

--Oui, l'un des meilleurs officiers de l'armée...

--Le fameux capitaine Marion, qui porte un boeuf sur ses
épaules,--ajouta un des soldats,--et qui peut abattre ce boeuf d'un seul
coup de poing, aussi pesant que la masse de fer d'un boucher.

--Et le capitaine Marion,--ajouta un autre rameur,--n'en est pas moins
bon compagnon, malgré sa force et sa gloire; car il a pour ami de
guerre, pour _saldune_, comme on disait au temps jadis, un soldat, son
ancien camarade de forge.

--Je connais la bravoure, la modestie, la haute raison et l'austérité du
capitaine Marion,--leur dis-je;--mais à quel propos le comparer à
Victorin?...

--Un mot encore, ami Scanvoch. As-tu vu, l'autre jour, entrer dans
Mayence ces deux bohémiennes traînées dans leur chariot par des mules
couvertes de grelots, et conduites par un négrillon?

--Je n'ai pas vu ces femmes, mais j'ai entendu parler d'elles. Mais,
encore une fois, à quoi bon tout ceci à propos de Victorin?

--Je t'ai rappelé le proverbe: _on n'attribue les brebis perdues qu'aux
possesseurs de troupeaux_... parce que l'on aurait beau attribuer au
capitaine Marion des habitudes d'ivrognerie et de violence envers les
femmes, que, malgré sa _simplesse_, le soldat ne croirait pas un mot de
ces mensonges, n'est-ce pas? De même que si l'on attribuait quelque
débauche à ces coureuses bohémiennes, le soldat croirait à ces bruits?

--Je te comprends, Douarnek, et comme toi je serai sincère... Oui,
Victorin aime la gaieté du vin, en compagnie de quelques camarades de
guerres... oui, Victorin, resté veuf à vingt ans, après quelques mois de
mariage, a parfois cédé aux entraînements de la jeunesse; sa mère a
souvent regretté, ainsi que moi, qu'il ne fût pas d'une sévérité de
moeurs, d'ailleurs assez rare à son âge... Mais, par le courroux des
dieux! moi, qui n'ai pas quitté Victorin depuis son enfance, je nie que
l'ivresse soit chez lui une habitude; je nie surtout qu'il ait jamais
été assez lâche pour violenter une femme!...

--Ton bon coeur te fait défendre le fils de ta soeur de lait, Scanvoch,
quoique tu le saches coupable, à moins que tu nies ce que tu ignores...

--Qu'est-ce que j'ignore?

--Une aventure que chacun sait dans le camp.

--Quelle aventure? dis-la...

--Il y a quelque temps, Victorin et plusieurs officiers de l'armée ont
été boire et se divertir dans une des îles des bords du Rhin, où se
trouve une taverne... Le soir venu, Victorin, ivre comme d'habitude, a
fait violence à l'hôtesse; celle-ci, dans son désespoir, s'est jetée
dans le fleuve... où elle s'est noyée...

--Un soldat qui se conduirait ainsi sous un chef sévère,--dit un des
rameurs,--porterait sa tête sur le billot...

--Et ce supplice, il l'aurait mérité,--ajouta l'un des
rameurs;--j'aimerais, comme un autre, à rire avec mon hôtesse; mais lui
faire violence, c'est une sauvagerie digne de ces écorcheurs francks
dont les prêtresses, cuisinières du diable, font bouillir nos
prisonniers dans leur chaudière.

J'étais resté si stupéfait de l'accusation portée contre Victorin, que,
pendant un moment, j'avais gardé le silence; mais je m'écriai:

--Mensonge!... mensonge aussi infâme que l'eût été une pareille
conduite!... Qui ose accuser le fils de Victoria d'un tel crime?

--Un homme bien informé,--me répondit Douarnek.

--Son nom? le nom de ce menteur?

--Il s'appelle _Morix_; il était le secrétaire d'un parent de Victorin,
venu au camp il y a un mois.

--Ce parent est _Tétrik_, gouverneur de Gascogne,--dis-je
stupéfait;--cet homme est la bonté, la loyauté même, un des plus
anciens, des plus fidèles amis de Victoria.

--Alors le témoignage de cet homme n'en est que plus certain.

--Quoi! lui, Tétrik! il aurait affirmé ce que tu racontes?

--Il en a fait part et l'a confirmé à son secrétaire, en déplorant
l'horrible dissolution des moeurs de Victorin.

--Mensonge! Tétrik n'a que des paroles de tendresse et d'estime pour le
fils de Victoria.

--Scanvoch, nous sommes tous deux Bretons; je sers dans l'armée depuis
vingt-cinq ans: demande à mes officiers si Douarnek est un menteur.

--Je te crois sincère, mais l'on t'a indignement abusé!

--Morix, le secrétaire de Tétrik, a raconté l'aventure, non pas
seulement à moi, mais à bien d'autres soldats du camp, auxquels il
payait à boire... Cet homme a été cru sur parole, parce que plus d'une
fois, moi, comme beaucoup de mes compagnons, nous avons vu Victorin et
ses amis, échauffés par le vin, se livrer à de folles prouesses.

--L'ardeur du courage n'échauffe-t-il pas les jeunes têtes autant que le
vin?

--Écoute, Scanvoch, j'ai vu de mes yeux Victorin pousser son cheval dans
le Rhin, disant qu'il voulait le traverser; et il eût été noyé si moi et
un autre soldat, nous jetant dans une barque, n'avions été le repêcher
demi-ivre, tandis que le courant entraînait son cheval... un superbe
cheval noir, ma foi... sais-tu ce qu'alors Victorin nous a dit?--«Il
fallait me laisser boire, puisque ce fleuve coule du vin blanc de
Béziers.»--Ce que je rapporte n'est pas un conte, Scanvoch; je l'ai vu
de mes yeux, je l'ai entendu de mes oreilles.

À cela, malgré mon attachement pour Victorin, je ne pus rien répondre:
je le savais incapable d'une lâcheté, d'une infamie; mais aussi je le
savais capable de dangereuses étourderies.

--Quant à moi,--reprit un autre soldat,--j'ai souvent vu, étant de
faction près de la demeure de Victorin, séparée de celle de sa mère par
un jardin, des femmes voilées sortir à l'aube de son logis; il en
sortait de grandes, il en sortait de petites, il en sortait de grosses,
il en sortait de maigres, à moins que le crépuscule ne me troublât la
vue et que ce fût toujours la même femme.

--À cela, ta sincérité n'a rien à répondre, ami Scanvoch,--me dit
Douarnek; car, en effet, je n'avais pu contredire cette autre
accusation.--Ne l'étonné donc plus de notre croyance aux paroles du
secrétaire de Tétrik... Voyons, avoue-le, celui qui, dans son ivresse,
prend le Rhin pour un fleuve de vin de Béziers, celui de chez qui sort à
l'aube une pareille procession de femmes, ne peut-il pas, dans son
ivresse, vouloir faire violence à son hôtesse?

--Non,--m'écriai-je,--non; l'on peut avoir les défauts de son âge, sans
être pour cela un infâme!

--Tiens, Scanvoch, tu es l'ami de notre mère, à tous, de Victoria, la
belle et l'auguste; tu chéris Victorin comme son fils; dis-lui ceci:
«Les soldats, même les plus grossiers, les plus dissolus, n'aiment pas à
retrouver leurs vices dans les chefs qu'ils ont choisis; aussi, de jour
en jour, l'affection de l'armée se retire de Victorin pour se reporter
tout entière sur Victoria.»

--Oui, lui dis-je en réfléchissant;--et cela seulement, n'est-ce pas,
depuis que Tétrik, le gouverneur de Gascogne, parent et ami de Victoria,
a fait un dernier voyage au camp? Jusqu'alors on avait aimé le jeune
général, malgré les faiblesses de son âge.

--C'est vrai; il était si bon, si brave, si avenant pour chacun! Il
était si beau à cheval! il avait une si fière tournure militaire! Nous
l'aimions comme notre enfant, ce jeune capitaine! nous l'avions vu
naître et fait danser tout petit sur nos genoux aux veillées du camp;
plus tard, nous fermions les yeux sur ses faiblesses, car les pères sont
toujours indulgents; mais pour des indignités, pas d'indulgence!

--Et de ces indignités,--repris-je, de plus en plus frappé de cette
circonstance qui, rappelant à mon esprit certains souvenirs, éveillait
aussi en moi une vague défiance,--et de ces indignités, il n'existe pas
d'autre preuve que la parole du secrétaire de Tétrik?

--Ce secrétaire nous a rapporté les paroles de son maître, rien de plus.

Pendant cet entretien, auquel je prêtais une attention de plus en plus
vive, notre barque, conduite par les quatre vigoureux rameurs, avait
traversé le Rhin dans toute sa largeur; les soldats tournaient le dos à
la rive où nous allions aborder; moi, j'étais tellement absorbé par ce
que j'apprenais de la désaffection croissante de l'armée à l'égard de
Victorin, que je n'avais pas songé à jeter les yeux sur le rivage, dont
nous approchions de plus en plus... Soudain j'entendis une foule de
sifflements aigus retentir autour de nous, et je m'écriai:

--Jetez-vous à plat sur vos bancs!

Il était trop tard; une volée de longues flèches criblait notre bateau:
l'un des rameurs fut tué, tandis que Douarnek, qui pour ramer tournait
le dos à l'avant de la barque, reçut un trait dans l'épaule.

--Voilà comme les Franks accueillent les parlementaires en temps de
trêve,--dit le vétéran sans discontinuer de ramer et même sans retourner
la tête;--c'est la première fois que je suis frappé par derrière; cette
flèche dans le dos sied mal à un soldat; arrache-moi-la vite,
camarade,--ajouta-t-il en s'adressant au rameur devant lequel il était
placé.

Mais Douarnek, malgré ses efforts, manoeuvrait sa rame avec moins de
vigueur; et quoique la plaie fût légère, son sang coulait avec
abondance.

--Je te l'avais bien dit, Scanvoch,--reprit-il,--que tes branchages de
paix nous seraient de mauvais remparts contre la traîtrise de ces
écorcheurs franks... Allons, enfants, ferme à nos rames, puisque nous ne
sommes plus que trois; car notre camarade, qui se débat le nez sur son
banc, ne peut plus compter pour un rameur!

Douarnek n'avait pas achevé ces paroles, que, m'élançant à l'avant de la
barque en passant par dessus le corps du soldat qui rendait le dernier
soupir, je saisis une des branches de chêne et l'agitai au-dessus de ma
tête en signal de paix.

Une seconde volée de flèches, partie de derrière un escarpement de la
rive, répondit à mon signal: l'une m'effleura le bras, l'autre s'émoussa
sur mon casque de fer; mais aucun soldat ne fut atteint. Nous étions
alors à peu de distance du rivage; je me jetai à l'eau; elle me montait
jusqu'aux épaules, et je dis à Douarnek:

--Fais force de rames pour te mettre hors de portée des flèches, puis tu
ancreras le bateau, et vous m'attendrez sans danger... Si après le
coucher du soleil je ne suis pas de retour, retourne au camp, et dis à
Victoria que j'ai été fait prisonnier ou massacré par les Franks; elle
prendra soin de ma femme Ellèn et de mon fils Aëlguen...

--Cela me fâche de te laisser aller seul parmi ces écorcheurs, ami
Scanvoch,--dit Douarnek;--mais nous faire tuer avec toi, c'est t'ôter
tout moyen de revenir à notre camp, si tu as le bonheur de leur
échapper... Bon courage Scanvoch... à ce soir...

Et la barque s'éloigna rapidement pendant que je gagnais le rivage.



CHAPITRE II.

Le camp des Franks.--_Les guerriers noirs._--Les écorcheurs.--Les uns
veulent faire bouillir Scanvoch, les autres l'écorcher vif.--Moyen de
concilier ces deux avis proposé par l'un des chefs.--Aspect du camp et
des moeurs des Franks.--La clairière.--Divinités infernales.--La cuve
d'airain.--_Elwig_, la prêtresse, et _Riowag_, le chef des guerriers
noirs.--Coquetterie sauvage.--Inceste et fratricide.--Le
trésor.--_Neroweg, l'aigle terrible._--Message de Victoria.--Comment les
Franks traitent un messager de paix.--Invocation aux dieux
infernaux.--La caverne.


À peine eus-je touché le bord, tenant ma branche d'arbre à la main, que
je vis sortir des rochers, où ils étaient embusqués, un grand nombre de
Franks, appartenant à ces hordes de leur armée, qui portent des
boucliers noirs, des casaques de peau de mouton noires, et se teignent
les bras, les jambes et la figure, afin de se confondre avec les
ténèbres lorsqu'ils sont en embuscade ou qu'ils tentent une attaque
nocturne[A]. Leur aspect était d'autant plus étrange et hideux, que les
chefs de ces hordes noires avaient sur le front, sur les joues et autour
des yeux des tatouages d'un rouge éclatant... Je parlais assez bien la
langue franque, ainsi que plusieurs officiers et soldats de l'armée,
depuis longtemps habitués dans ces parages.

Les guerriers noirs, poussant des hurlements sauvages, m'entourèrent de
tous côtés, me menaçant de leurs longs couteaux, dont les lames étaient
noircies au feu.

--La trêve est conclue depuis plusieurs jours,--leur ai-je crié.--Je
viens, au nom du chef de l'armée gauloise, porter un message aux chefs
de vos hordes... conduisez-moi vers eux... Vous ne tuerez pas un homme
désarmé...

Et en disant cela, convaincu de la vanité d'une lutte, j'ai tiré mon
épée et l'ai jetée au loin; aussitôt, ces barbares se précipitèrent sur
moi en redoublant leurs cris de mort... Quelques-uns détachèrent les
cordes de leurs arcs, et, malgré mes efforts, me renversèrent et me
garrottèrent, il me fut impossible de faire un mouvement.

--Écorchons-le,--dit l'un;--nous porterons sa peau sanglante au grand
chef _Néroweg_; elle lui servira de bandelettes pour entourer ses
jambes.

Je savais qu'en effet les Franks enlevaient souvent, avec beaucoup de
dextérité, la peau de leurs prisonniers, et que les chefs de hordes se
paraient triomphalement de ces dépouilles humaines. La proposition de
l'écorcheur fut accueillie par des cris de joie; ceux qui me tenaient
garrotté cherchèrent un endroit convenable pour mon supplice, tandis que
d'autres aiguisaient leurs couteaux sur les cailloux du rivage...

Soudain le chef de ces écorcheurs s'approcha lentement de moi; il était
horrible à voir: un cercle tatoué d'un rouge vif entourait ses yeux et
rayait ses joues; on aurait dit des découpures sanglantes sur ce visage
noirci. Ses cheveux, relevés à la mode franque autour de son front, et
noués au sommet de sa tête, retombaient derrière ses épaules comme la
crinière d'un casque, et étaient devenus d'un fauve cuivré, grâce à
l'usage de l'eau de chaux dont se servent ces barbares pour donner une
couleur ardente à leurs cheveux et à leur barbe. Il portait au cou et
aux poignets un collier et des bracelets d'étain grossièrement
travaillés; il avait pour vêtement une casaque de peau de mouton noire;
ses jambes et ses cuisses étaient aussi enveloppées de peaux de mouton,
assujetties avec des bandelettes de peau croisées les unes sur les
autres. À sa ceinture pendait une épée et un long couteau. Après m'avoir
regardé pendant quelques instants, il leva la main, puis l'abaissa sur
mon épaule en disant:

--Moi, je prends et garde ce Gaulois pour Elwig!

Les sourds murmures de plusieurs guerriers noirs accueillirent ces
paroles de leur chef. Celui-ci reprit d'une voix plus éclatante encore:

--Riowag prend ce Gaulois pour la prêtresse Elwig; il faut à Elwig un
prisonnier pour ses augures.

L'avis du chef parut accepté par la majorité des guerriers noirs, car
une foule de voix répétèrent:

--Oui, oui, il faut garder ce Gaulois pour Elwig...

--Il faut le conduire à Elwig!...

--Depuis plusieurs jours elle ne nous a pas fait d'augures...

--Et nous, nous ne voulons pas livrer ce prisonnier à Elwig; non, nous
ne le voulons pas, nous qui les premiers nous sommes emparés de ce
Gaulois,--s'écria l'un de ceux qui m'avaient garrotté;--nous voulons
l'écorcher pour faire hommage de sa peau au grand chef Néroweg...

Peu m'importait le choix: être écorché vif ou être mis à bouillir dans
une cuve d'airain; je ne sentais pas le besoin de manifester ma
préférence, et je ne pris nulle part au débat. Déjà ceux qui me
voulaient écorcher regardaient d'un air farouche ceux qui voulaient me
faire bouillir, et portaient la main à leurs couteaux, lorsqu'un
guerrier noir, homme de conciliation, dit au chef:

--Riowag, tu veux livrer ce Gaulois à la prêtresse Elwig?

--Oui,--répondit le chef,--oui... je le veux.

--Et vous autres,--poursuivit-il,--vous voulez offrir la peau de ce
Gaulois au grand chef Néroweg?

--Nous le voulons!...

--Vous pouvez être tous satisfaits...

Un grand silence se fit à ces mots de conciliation; il continua:

--Écorchez-le vif d'abord et vous aurez sa peau... Elwig fera bouillir
ensuite le corps dans sa chaudière.

Ce moyen terme sembla d'abord satisfaire les deux partis; mais Riowag,
le chef des guerriers noirs, reprit:

--Ne savez-vous pas qu'il faut à Elwig un prisonnier vivant, pour que
ses augures soient certains? et vous ne lui donnerez qu'un cadavre en
écorchant d'abord ce Gaulois...

Puis il ajouta d'une voix éclatante:

--Voulez-vous vous exposer au courroux des dieux infernaux en leur
dérobant une victime?

À cette menace, un sourd frémissement courut dans la foule; le parti des
écorcheurs parut lui-même céder à une terreur superstitieuse.

Le même homme de conciliation qui avait proposé de me faire écorcher et
ensuite bouillir reprit:

--Les uns veulent faire offrande de ce Gaulois au grand chef Néroweg,
les autres à la prêtresse Elwig; mais donner à l'une, c'est donner à
l'autre: Elwig n'est-elle pas la soeur de Néroweg?...

--Et il serait le premier à vouer ce Gaulois aux dieux infernaux pour
les rendre propices à nos armes,--dit Riowag.

Puis, se tournant vers moi, il ajouta d'un ton impérieux:

--Enlevez ce Gaulois sur vos épaules, et suivez-moi...

--Nous voulons ses dépouilles,--dit un de ceux qui s'était un des
premiers emparé de moi,--nous voulons son casque, sa cuirasse, ses
braies, sa ceinture, sa chemise; nous voulons tout, jusqu'à sa
chaussure.

--Ce butin vous appartient,--répondit Riowag.--Vous l'aurez puisque
Elwig dépouillera ce Gaulois de tous ses vêtements pour le mettre dans
sa chaudière.

--Nous allons te suivre, Riowag,--reprirent-ils;--d'autres que nous
s'empareraient des dépouilles du Gaulois.

--Oh! race pillarde,--m'écriai-je,--il est dommage que ma peau ne soit
d'aucune valeur, car au lieu de la vouloir donner à votre chef, vous
l'iriez vendre si vous pouviez.

--Oui, nous te l'arracherions ta peau, si tu ne devais être mis dans la
chaudière d'Elwig.

Mes perplexités cessaient, je connaissais mon sort, je serais bouilli
vif; je me serais résigné sans mot dire à une mort vaillante ou utile,
mais cette mort me semblait si stérile, si absurde, que, voulant tenter
un dernier effort, je dis au chef des guerriers noirs:

--Tu es injuste... plusieurs fois des guerriers franks sont venus dans
le camp gaulois demander des échanges de prisonniers; ces Franks ont
toujours été respectés; nous sommes en trêve, et en temps de trêve on ne
met à mort que les espions qui s'introduisent furtivement dans un
camp... Moi, je suis venu ici à la face du soleil, une branche d'arbre à
la main, au nom de Victorin, fils de Victoria, la grande; j'apporte de
leur part un message aux chefs de l'armée franque... Prends garde! si tu
agis sans leur ordre, ils regretteront de ne pas m'avoir entendu, et ils
pourront te faire payer cher ta trahison envers ce qui est partout
respecté: un soldat sans armes qui vient en temps de trêve, en plein
jour, le rameau de paix à la main.

À mes paroles, Riowag répondit par un signe, et quatre guerriers noirs,
m'enlevant sur leurs épaules, m'emportèrent, suivant les pas de leur
chef, qui se dirigea vers le camp des Franks d'un air solennel.

Au moment où ces barbares me soulevaient sur leurs épaules, j'entendis
l'un de ceux qui voulaient m'écorcher vif dire à l'un de ses compagnons
en termes grossiers:

--Riowag est l'amant d'Elwig; il veut lui faire présent de ce
prisonnier...

J'ai compris dès lors que Riowag, le chef des guerriers noirs, étant
l'amant de la prêtresse Elwig, lui faisait galamment hommage de ma
personne, de même que dans notre pays les fiancés offrent une colombe ou
un chevreau à la jeune fille qu'ils aiment.

(Une chose t'étonnera peut-être dans ce récit, mon enfant, c'est que j'y
mêle des paroles presque plaisantes, lorsqu'il s'agit de ces événements
redoutables pour ma vie... Ne pense pas que ce soit parce qu'à cette
heure où j'écris ceci j'ai échappé à tout danger... non... même au plus
fort de ces périls, dont j'ai été délivré comme par prodige, ma liberté
d'esprit était entière, la vieille raillerie gauloise, naturelle à notre
race, mais longtemps engourdie chez nous par la honte et les douleurs de
l'esclavage, m'était ainsi qu'à d'autres revenue pour ainsi dire avec
notre liberté... Ainsi les réflexions que tu verras parfois se produire
au moment où la mort me menaçait étaient sincères, et par suite de ma
disposition d'esprit et de ma foi dans cette croyance de nos pères, que
l'homme ne meurt jamais... et qu'en quittant ce monde-ci il va revivre
ailleurs...)

Porté sur les épaules des quatre guerriers noirs, je traversai donc une
partie du camp des Franks; ce camp immense, mais établi sans aucun
ordre, se composait de tentes pour les chefs, et de tentes pour les
soldats; c'était une sorte de ville sauvage et gigantesque: çà et là, on
voyait leurs innombrables chariots de guerre, abrités derrière des
retranchements construits en terre et renforcés de troncs d'arbres;
selon l'usage de ces barbares, leurs infatigables petits chevaux
maigres, au poil rude, hérissé, ayant un licou de corde pour bride,
étaient attachés aux roues des chariots ou arbres dont ils rongeaient
l'écorce... Les Franks, à peine vêtus de quelques peaux de bêtes, la
barbe et les cheveux graissés de suif, offraient un aspect repoussant,
stupide et féroce: les uns s'étendaient aux chauds rayons de ce soleil
qu'ils venaient chercher du fond de leurs sombres et froides forêts;
d'autres trouvaient un passe-temps à chercher la vermine sur leur corps
velu, car ces barbares croupissaient dans une telle fange, que, bien
qu'ils fussent campés en plein air, leur rassemblement exhalait une
odeur infecte.

À l'aspect de ces hordes indisciplinées, mal armées, mais innombrables,
et se recrutant incessamment de nouvelles peuplades, émigrant en masse
des pays glacés du nord pour venir fondre sur notre fertile et riante
Gaule, comme sur une proie, je songeais, malgré moi, à quelques mots de
sinistre prédiction échappés à Victoria; mais bientôt je prenais en
grand mépris ces barbares qui, trois ou quatre fois supérieurs en nombre
à notre armée, n'avaient jamais pu, depuis plusieurs années, et malgré
de sanglantes batailles, envahir notre sol, et s'étaient toujours vus
repoussés au delà du Rhin, notre frontière naturelle.

En traversant une partie de ces campements, porté sur les épaules des
quatre guerriers noirs, je fus poursuivi d'injures, de menaces et de
cris de mort par les Franks qui me voyaient passer; plusieurs fois
l'escorte dont j'étais accompagné fut obligée, d'après l'ordre de
Riowag, de faire usage de ses armes pour m'empêcher d'être massacré.
Nous sommes ainsi arrivés à peu de distance d'un bois épais. Je
remarquai, en passant, une hutte plus grande et plus soigneusement
construite que les autres, devant laquelle était plantée une bannière
jaune et rouge. Un grand nombre de cavaliers vêtus de peaux d'ours, les
uns en selle, les autres à pied à côté de leurs chevaux, et appuyés sur
leurs longues lances, postés autour de cette habitation, annonçaient
qu'un des chefs importants de leurs hordes l'occupait. J'essayai encore
de persuader à Riowag, qui marchait à mes côtés, toujours grave et
silencieux, de me conduire d'abord auprès de celui des chefs dont
j'apercevais la bannière, après quoi l'on pourrait ensuite me tuer; mes
instances ont été vaines, et nous sommes entrés dans un bois touffu,
puis arrivés au milieu d'une grande clairière. J'ai vu à quelque
distance de moi l'entrée d'une grotte naturelle, formée de gros blocs de
roche grise, entre lesquels avaient poussé, çà et là, des sapins et des
châtaigniers gigantesques; une source d'eau vive, filtrant parmi les
pierres, tombait dans une sorte de bassin naturel. Non loin de cette
caverne se trouvait une cuve d'airain assez étroite, et de la longueur
d'un homme; un réseau de chaînes de fer garnissait l'orifice de cette
infernale chaudière; elles servaient sans doute à y maintenir la victime
que l'on y mettait bouillir vivante. Quatre grosses pierres supportaient
cette cuve, au-dessous de laquelle on avait préparé un amas de
broussailles et de gros bois; des os humains blanchis, et dispersés sur
le sol, donnaient à ce lieu l'aspect d'un charnier. Enfin, au milieu de
la clairière s'élevait une statue colossale à trois têtes, presque
informe, taillée grossièrement à coups de hache dans un tronc d'arbre
énorme et d'un aspect repoussant.

Riowag fit signe aux quatre guerriers noirs qui me portaient sur leurs
épaules de s'arrêter au pied de la statue, et il entra seul dans la
grotte, pendant que les hommes de mon escorte criaient:

--Elwig! Elwig!....

--Elwig! prêtresse des dieux infernaux!

--Réjouis-toi, Elwig, nous t'apportons de quoi remplir ta chaudière!

--Tu nous diras tes augures!

--Et tu nous apprendras si la terre des Gaules ne sera pas bientôt la
nôtre!

Après une assez longue attente, la prêtresse, suivie de Riowag, apparut
au dehors de la caverne.

Je m'attendais à voir quelque hideuse vieille, je me trompais: Elwig
était jeune, grande et d'une sorte de beauté sauvage; ses yeux gris,
surmontés d'épais sourcils naturellement roux, de même nuance que ses
cheveux, étincelaient comme l'acier du long couteau dont elle était
armée; son nez en bec d'aigle, son front élevé lui donnaient une
physionomie imposante et farouche. Elle était vêtue d'une longue tunique
de couleur sombre; son cou et ses bras nus étaient surchargés de
grossiers colliers et de bracelets de cuivre, qui, dans sa marche,
bruissaient, choqués les uns contre les autres, et sur lesquels, en
s'approchant de moi, elle jeta plusieurs fois un regard de coquetterie
sauvage. Sur son épaisse et longue chevelure rousse éparse autour de ses
épaules, elle portait une espèce de chaperon écarlate, ridiculement
imité de la charmante coiffure que les femmes gauloises avaient adoptée.
Enfin, je crus remarquer (je ne me trompais pas) chez cette étrange
créature ce mélange de hauteur et de vanité puérile particulier aux
peuples barbares.

Riowag, debout à quelques pas d'elle, semblait la contempler avec
admiration; malgré sa couleur noire et les tatouages rouges sous
lesquels son visage disparaissait, ses traits me parurent exprimer un
violent amour, et ses yeux brillèrent de joie lorsque, par deux fois,
Elwig, me désignant du geste, se retourna vers son amant, le sourire aux
lèvres, pour le remercier sans doute de sa sanglante offrande. Je
remarquai aussi sur les bras nus de cette infernale prêtresse deux
tatouages; ils me rappelèrent un souvenir de guerre.

L'un de ces tatouages représentait _deux serres d'oiseau de proie_;
l'autre, _un serpent rouge_.

Elwig, tournant et retournant son couteau dans sa main, attachait sur
moi ses grands yeux gris avec une satisfaction féroce, tandis que les
guerriers noirs la contemplaient d'un air de crainte superstitieuse...

--Femme,--dis-je à la prêtresse,--je suis venu ici sans armes, le rameau
de paix à la main, apportant un message aux grands chefs de vos
hordes... On m'a saisi et garrotté... Je suis en ton pouvoir... tue-moi
si tu le veux... mais auparavant, fais que je parle à l'un de vos
chefs... cet entretien importe autant aux Franks qu'aux Gaulois, car
c'est Victorin et sa mère Victoria la grande qui m'ont envoyé ici.

--Tu es envoyé ici par Victoria?--s'écria la prêtresse d'un air
singulier,--Victoria que l'on dit si belle?

--Oui.

Elwig réfléchit, et après un assez long silence, elle leva ses bras
au-dessus de sa tête, brandit son couteau en prononçant je ne sais
quelles mystérieuses paroles d'un ton à la fois menaçant et inspiré;
puis elle fit signe à ceux qui m'avaient amené de s'éloigner.

Tous obéirent et se dirigèrent lentement vers la lisière du bois dont
était entourée la clairière.

Riowag resta seul, à quelques pas de la prêtresse. Se tournant alors
vers lui, elle désigna d'un geste impérieux le bois où avaient disparu
les autres guerriers noirs. Le chef n'obéissant pas à cet ordre, elle
éleva la voix et redoubla son geste, en disant:

--Riowag!

Il insistait encore, tendant vers elle ses mains suppliantes; Elwig
répéta d'une voix presque menaçante:

--Riowag! Riowag!

Le chef n'insista plus et disparut aussi dans le bois, sans pouvoir
contenir un mouvement de colère.

Je restai seul avec la prêtresse, toujours garrotté, et couché au pied
de la statue des divinités infernales. Elwig s'accroupit alors sur ses
talons près de moi, et reprit:

--Tu es envoyé par Victoria pour parler aux chefs des Franks?

--Je te l'ai déjà dit.

--Tu es l'un des officiers de Victoria?

--Je suis l'un de ses soldats.

--Elle t'affectionne?

--C'est ma soeur de lait, je suis pour elle un frère.

Ces mots parurent faire de nouveau réfléchir Elwig; elle garda encore le
silence, puis continua:

--Victoria regrettera ta mort?

--Comme on regrette la mort d'un serviteur fidèle.

--Elle donnerait beaucoup pour te sauver la vie?

--Est-ce une rançon que tu veux?

Elwig se tut encore, et me dit avec un mélange d'embarras et d'astuce
dont je fus frappé:

--Que Victoria vienne demander ta vie à mon frère, il la lui accordera;
mais, écoute... on dit Victoria très-belle, les femmes belles aiment à
se parer de ces magnifiques bijoux gaulois si renommés... Victoria doit
avoir de superbes parures, puisqu'elle est la mère du chef des chefs de
ton pays... Dis-lui qu'elle se couvre de ses plus riches ornements, cela
réjouira les yeux de mon frère... Il en sera plus clément et accordera
ta vie à Victoria.

Je crus dès lors deviner le piége que me tendait la prêtresse de
l'enfer, avec cette ruse grossière naturelle aux sauvages; voulant m'en
assurer je lui dis, sans répondre à ses dernières paroles:

--Ton frère est donc un puissant chef?

--Il est plus que chef!--me répondit orgueilleusement Elwig; il est ROI!

--Nous aussi, du temps de notre barbarie, nous avons eu des _rois_, et
ton frère, comment s'appelle-t-il?

--_Néroweg_ surnommé l'_aigle terrible_.

--Tu as sur les bras deux figures représentant un serpent rouge et deux
serres d'oiseau de proie: pourquoi cela?

--Les pères de nos pères ont toujours, dans notre famille de rois, porté
ces signes des vaillants et des subtils: _les serres de l'aigle_, c'est
la vaillance; _le serpent_, c'est la subtilité... Mais assez parlé de
mon frère,--ajouta Elwig avec une sombre impatience, car cet entretien
semblait lui peser;--veux-tu, oui ou non, engager Victoria à venir ici?

--Un mot encore sur ton royal frère... Ne porte-t-il pas au front les
deux mêmes signes que tu portes sur les bras?

--Oui,--reprit-elle avec une impatience croissante,--oui, mon frère
porte une serre d'aigle bleue au-dessus de chaque sourcil, et le serpent
rouge en bandeau sur le front, parce que les rois portent un bandeau...
Mais assez parlé de Néroweg... assez...

Et je crus voir sur les traits d'Elwig un ressentiment de haine à peine
dissimulé en prononçant le nom de son frère; elle continua:

--Si tu ne veux pas mourir, écris à Victoria de venir dans notre camp
parée de ses plus magnifiques bijoux. Elle se rendra seule dans un lieu
que je te dirai... un endroit écarté que je connais... et moi-même je la
conduirai auprès de mon frère, afin qu'elle obtienne ta grâce...

--Victoria venir seule dans ce camp?... J'y suis venu, moi, comptant sur
la franchise de la trêve... le rameau de paix à la main, et l'on a tué
l'un de mes compagnons; un autre a été blessé, puis l'on m'a livré à toi
garrotté, pour être mis à mort...

--Victoria pourra se faire accompagner d'une petite escorte.

--Qui serait massacrée par tes gens!... l'embûche est trop grossière.

--Tu veux donc mourir!--s'écria la prêtresse en grinçant les dents de
rage et me menaçant de son couteau;--on va rallumer le foyer de la
chaudière... Je te ferai plonger vivant dans l'eau magique, et tu y
bouilliras jusqu'à la mort... Une dernière fois, choisis... Ou tu vas
mourir dans les supplices, ou tu vas écrire à Victoria de se rendre au
camp parée de ses plus riches ornements... Choisis!...--ajouta-t-elle
dans un redoublement de rage, en me menaçant encore de son
Couteau...--choisis... ou tu vas mourir.

Je savais qu'il n'était pas de race plus pillarde, plus cupide, plus
vaniteuse que cette maudite race franque... Je remarquai que les grands
yeux gris d'Elwig étincelaient de convoitise chaque fois qu'elle me
parlait des magnifiques parures que, selon elle, devait posséder la mère
des camps. L'accoutrement ridicule de la prêtresse, la profusion
d'ornements sans valeur, dont elle se couvrait avec une coquetterie
sauvage, pour plaire sans doute à Riowag, le chef des guerriers noirs;
et surtout la persistance qu'elle mettait à me demander que Victoria se
rendît au camp couverte de riches ornements; tout me donnait à penser
qu'Elwig voulait attirer ma soeur de lait dans un piége pour l'égorger
et lui voler ses bijoux. Cette embûche grossière ne faisait pas honneur
à l'invention de l'infernale prêtresse; mais sa vaniteuse cupidité
pouvait me servir; je lui répondis d'un air indifférent:

--Femme, tu veux me tuer si je n'engage pas Victoria à venir ici?
Tue-moi donc... fais bouillir ma chair et mes os... tu y perdras plus
que tu ne sais, puisque tu es la soeur de Néroweg, l'aigle terrible, un
des plus grands rois de vos hordes!...

--Que perdrai-je?

--De magnifiques parures gauloises!

--Des parures... Quelles parures?--s'écria Elwig d'un air de doute,
quoique ses yeux brillassent plus que jamais de convoitise.--De quelles
parures parles-tu?...

--Crois-tu que Victoria, la grande, en envoyant ici son frère de lait
porter un message aux rois des Franks, ne leur ait pas envoyé, en gage
de trêve, de riches présents pour leurs femmes et leurs soeurs, qui les
ont accompagnés ou qui sont restées en Germanie?...

Elwig bondit sur ses talons, se releva d'un saut, jeta son couteau,
frappa dans ses mains, poussa des éclats de rire presque insensés, puis
s'accroupit de nouveau près de moi, me disant d'une voix entrecoupée,
haletante:

--Des présents? tu apportes des présents?... quels sont-ils? où
sont-ils?...

--Oui, j'apporte des présents capables d'éblouir une impératrice:
colliers d'or ornés d'escarboucles, pendants d'oreilles de perles et de
rubis, bracelets, ceintures et couronnes d'or, si chargés de pierreries,
qu'ils resplendissent de tous les feux de l'arc-en-ciel... ces
chefs-d'oeuvre de nos plus habiles orfévres gaulois... Je les apportais
en présent... et puisque ton frère Néroweg, l'aigle terrible, est le
plus puissant roi de vos hordes, tu aurais eu la plus grosse part de ces
richesses...

Elwig m'avait écouté la bouche béante, les mains jointes, sans chercher
à cacher l'admiration et l'effrénée cupidité que lui causait
l'énumération de ces trésors... Mais soudain ses traits prirent une
expression de doute et de courroux... Elle ramassa son couteau, et le
levant sur moi, elle s'écria:

--Tu mens ou tu railles!... Ces trésors, où sont-ils?

--En sûreté... Sage a été ma précaution; car j'aurais été tué et
dépouillé sans avoir accompli les ordres de Victoria et de son fils.

--Où les as-tu mis en sûreté, ces trésors?

--Ils sont restés dans la barque qui m'a amené ici... mes compagnons ont
regagné le large et se sont ancrés dans les eaux du Rhin, hors de portée
des flèches de tes gens.

--Il y a les barques du radeau à l'autre extrémité du camp, je vais
faire poursuivre tes compagnons... j'aurai tes trésors!

--Erreur... Mes compagnons voyant au loin s'avancer vers eux des bateaux
ennemis, se défieront, et comme ils ont une longue avance, ils
regagneront sans danger l'autre rive du Rhin... Tel sera le fruit de la
trahison des tiens envers moi... Allons, femme, fais-moi bouillir pour
tes augures infernaux!... Mes os, blanchis dans ta chaudière, se
changeront peut-être par ta magie en parures magnifiques!...

--Mais ces trésors,--reprit Elwig, luttant contre ses dernières
défiances,--ces trésors, puisque tu ne les avais pas apportés avec toi,
quand les aurais-tu donnés aux rois de nos hordes?

--En les quittant; je croyais être accueilli et reconduit par eux en
envoyé de paix... Alors, mes compagnons auraient abordé au rivage pour
venir me chercher; j'aurais pris dans la barque les présents pour les
distribuer aux rois au nom de Victoria et de son fils.

La prêtresse me regarda encore pendant quelques instants d'un air
sombre, paraissant céder tour à tour à la méfiance et à la cupidité.
Enfin, vaincue sans doute pas ce dernier sentiment, elle se leva et
appela d'une voix forte, et par un nom bizarre, une personne jusqu'alors
invisible.

Presque aussitôt sortit de la caverne une hideuse vieille à cheveux
gris, vêtue d'une robe souillée de sang, car elle aidait sans doute la
prêtresse dans ses horribles sacrifices. Elle échangea quelques mots à
voix basse avec Elwig, et disparut dans le bois où s'étaient retirés les
guerriers noirs.

La prêtresse, s'accroupissant de nouveau près de moi, me dit d'une voix
basse et sourde:

--Tu veux entretenir mon frère le roi Néroweg, l'aigle terrible... je
l'envoie chercher... il va venir; mais tu ne lui parleras pas de ces
trésors.

--Pourquoi?

--Il les garderait...

--Quoi... lui, ton frère, ne partagerait pas les richesses avec toi, sa
soeur!...

Un sourire amer contracta les lèvres d'Elwig; elle reprit:

--Mon frère a failli m'abattre le bras d'un coup de hache parce que j'ai
voulu toucher à une part de son butin...

--Est-ce ainsi que frères et soeurs se traitent parmi les Franks?

--Chez les Franks,--répondit Elwig d'un air de plus en plus
sinistre,--le guerrier a pour premières esclaves sa mère, sa soeur et
ses femmes...

--Ses femmes!... en ont-ils donc plusieurs?...

--Toutes celles qu'ils peuvent enlever et nourrir... de même qu'ils ont
autant de chevaux qu'ils en peuvent nourrir...

--Quoi! une sainte et éternelle union n'attache pas, comme chez nous,
l'époux à la mère de ses enfants?... Quoi! soeurs, femmes, mères, sont
esclaves?... Bénie des dieux est la Gaule! mon pays, où nos mères et nos
épouses, vénérées de tous, siégent fièrement dans les conseils de la
nation, et font prévaloir leurs avis, souvent plus sages que celui de
leurs maris et de leurs fils...

Elwig, palpitante de cupidité, ne répondit pas à mes paroles, et reprit:

--De ces trésors, tu ne parleras donc pas à Néroweg; il les garderait
pour lui... tu attendras la nuit pour quitter le camp... Je te dirai la
route; je t'accompagnerai, tu me donneras tous les présents, à moi
seule... à moi seule!...

Et poussant de nouveau des éclats de rire d'une joie presque insensée,
elle ajouta:

--Bracelets d'or! colliers de perles! boucles d'oreilles de rubis!
diadèmes de pierreries!... Je serai belle comme une impératrice!... oh!
je serai très-belle aux yeux de Riowag!...

Puis, jetant un regard de mépris sur ses grossiers bracelets de cuivre,
qu'elle fit bruire en secouant ses bras... elle répéta:

--Je serai très-belle aux yeux de Riowag!...

--Femme,--lui dis-je,--ton avis est prudent; il faudra attendre la nuit
pour quitter tous deux le camp et regagner le rivage!...

Puis voulant mettre davantage Elwig en confiance avec moi en paraissant
m'intéresser à sa vaniteuse cupidité, j'ajoutai:

--Mais si ton frère te voit parée de ces magnifiques bijoux, il te les
prendra... peut-être?...

--Non,--me répondit-elle d'un air étrange et sinistre,--non, il ne me
les prendra pas...

--Si Néroweg, l'aigle terrible, est aussi violent que tu le dis, s'il a
failli une fois t'abattre le bras pour avoir voulu toucher à sa part de
butin,--lui dis-je, surpris de sa réponse, et voulant pénétrer le fond
de sa pensée,--qui empêchera ton frère de s'emparer de ces parures?

Elle me montra son large couteau avec une expression de férocité froide
qui me fit tressaillir, et me dit:

--Quand j'aurai le trésor... cette nuit, j'entrerai dans la hutte de mon
frère... je partagerai son lit, comme d'habitude... et pendant qu'il
dormira, moi, vois-tu, je le tuerai...

--Ton frère!--m'écriai-je en frémissant, et croyant à peine à ce que
j'entendais, quoique le récit de l'épouvantable dissolution des moeurs
des Franks ne fût pas nouveau pour moi.--Ton frère!... tu partages son
lit?...

La prêtresse ne parut pas surprise de mon étonnement, et me répondit
d'un air sombre:

--Je partage le lit de mon frère depuis qu'il m'a fait violence... C'est
le sort de presque toutes les soeurs des rois franks qui les suivent à
la guerre... Ne t'ai-je pas dit que leurs soeurs, leurs mères et leurs
filles étaient les premières esclaves de nos maîtres? et quelle est
l'esclave qui, de gré ou de force, ne partage pas le coucher de son
maître? Mon père a fait violence à sa mère, qui était belle encore...
et, un jour, me poursuivant, il a...

--Tais-toi, femme!...--m'écriai-je en l'interrompant,--tais-toi! tes
monstrueuses paroles attireraient sur nous la foudre des cieux!...

Et, sans pouvoir ajouter un mot, je contemplai cette créature avec
horreur... Ce mélange de débauche, de cupidité, de barbarie et de
confiance stupide, puisque Elwig s'ouvrait à moi, qu'elle voyait pour la
première fois, à moi, un ennemi, sur le fratricide qu'elle voulait
commettre... ce fratricide, précédé de l'inceste, subi par cette
prêtresse d'un culte sanglant, qui partageait le lit de son frère et se
donnait à un autre homme... tout cela m'épouvantait, quoique j'eusse
entendu, je le répète, souvent parler des abominables moeurs de ces
barbares dissolus et féroces.

Elwig ne semblait pas se douter de la cause de mon silence et du dégoût
qu'elle m'inspirait; elle murmurait quelques paroles inintelligibles en
comptant les bracelets de cuivre dont ses bras étaient chargés; après
quoi elle me dit d'un air pensif:

--Aurai-je bien neuf beaux bracelets de pierreries pour remplacer
ceux-ci?... Tous tiendront-ils dans un petit sac que je cacherai sous ma
robe en revenant à la hutte du roi mon frère pour partager son lit et le
tuer pendant son sommeil?

Cette férocité froide, et pour ainsi dire naïve, redoubla l'aversion que
m'inspirait cette créature. Je gardai le silence; alors elle s'écria:

--Tu ne me réponds pas au sujet de ces bijoux? Fais-tu le muet?

Puis, paraissant frappée d'une idée subite, elle ajouta:

--Et j'ai parlé!... S'il allait tout dire à Neroweg!... Il me tuerait,
moi et Riowag... La pensée de ces trésors m'a rendue folle!

Et elle se mit à appeler de nouveau, en se tournant vers la caverne.

Une seconde vieille, non moins hideuse que la première, accourut tenant
en main un os de boeuf où pendait un lambeau de chair à demi cuite
qu'elle rongeait.

--Accours ici,--lui dit la prêtresse,--et laisse là ton os.

La vieille obéit à regret et en grondant, ainsi qu'un chien à qui l'on
ôte sa proie, déposa l'os sur l'une des pierres saillantes de l'entrée
de la grotte, et s'approcha en s'essuyant les lèvres.

--Fais du feu sous la cuve d'airain,--dit la prêtresse à la vieille.

Celle-ci retourna dans la caverne, en rapporta d'une main quelques
brandons enflammés. Bientôt un ardent brasier brûla sous la chaudière.

--Maintenant,--dit Elwig à la vieille en me montrant, étendu que j'étais
toujours à terre, aux pieds de la divinité infernale, les mains liées
derrière le dos et les jambes attachées.

--Agenouille-toi sur lui.

Je ne pouvais faire un mouvement; la hideuse vieille se mit à genoux sur
la cuirasse dont ma poitrine était couverte, et dit à la prêtresse:

--Que faut-il faire?

--Tiens-lui la langue... je la lui couperai.

Je compris alors qu'Elwig, d'abord entraînée à de dangereuses
confidences par sa sauvage convoitise, se reprochant d'avoir
inconsidérément parlé de ses horribles amours et de ses projets
fratricides, ne trouvait pas de meilleur moyen de me forcer au silence
envers son frère qu'en me coupant la langue. Je crus ce projet facile à
concevoir, mais difficile à exécuter, car je serrai les dents de toutes
mes forces.

--Serre-lui le cou,--dit Elwig à la vieille;--il ouvrira la bouche,
tirera la langue, et je la couperai.

La vieille, toujours agenouillée sur ma cuirasse, se pencha si près de
moi, que son hideux visage touchait presque le mien. De dégoût je fermai
les yeux; bientôt je sentis les doigts crochus et nerveux de la suivante
de la prêtresse me serrer la gorge. Pendant quelques instants, je luttai
contre la suffocation et ne desserrai pas les dents; mais enfin, selon
qu'Elwig l'avait prévu, je me sentis prêt à étouffer et j'ouvris malgré
moi la bouche. Elwig y plongea aussitôt ses doigts pour saisir ma
langue. Je les mordis si cruellement, qu'elle les retira en poussant un
cri de douleur. À ce cri, je vis sortir du bois, où ils s'étaient
retirés par ordre de la prêtresse, les guerriers noirs et Riowag.
Celui-ci accourait; mais il s'arrêta indécis à la vue d'une troupe de
Franks arrivant du côté opposé et entrant dans la clairière; l'un de ces
derniers venus criait d'une voix rauque et impérieuse:

--Elwig!

--Le roi mon frère!--murmura la prêtresse, toujours agenouillée près de
moi.

Et elle me parut chercher son couteau, tombé à terre pendant notre lutte
d'un moment.

--Ne crains rien... je serai muet... Tu auras le trésor pour toi
seule,--dis-je tout bas à Elwig, de crainte que dans sa terreur elle ne
me tuât. J'espérais, à tout hasard, m'assurer son appui et me ménager
les moyens de fuir en flattant sa cupidité.

Soit qu'Elwig crût à ma parole, soit que la présence de son frère
l'empêchât de m'égorger, elle me jeta un regard significatif, et resta
agenouillée à mes côtés, la tête penchée sur sa poitrine d'un air
méditatif; la vieille, s'étant relevée, ne pesait plus sur ma cuirasse;
je pus respirer librement, et je vis l'aigle terrible debout, à deux pas
de moi, escorté de quelques autres ROIS franks, comme s'appellent ces
chefs de pillards.

Néroweg était d'une taille colossale; sa barbe, grâce à l'usage de l'eau
de chaux, était devenue d'un rouge de cuivre, ainsi que ses cheveux
graissés et relevés autour de son front; nouée par une tresse de cuir,
au sommet de sa tête, cette chevelure retombait derrière ses épaules,
comme la crinière d'un casque; au-dessus de chacun de ses épais sourcils
roux, je vis une serre d'aigle tatouée en bleu, tandis qu'un autre
tatouage écarlate, représentant les ondulations d'un serpent, ceignait
son front; sa joue gauche était aussi recouverte d'un tatouage rouge et
bleu, composé de raies transversales; mais sur la joue droite, ce
sauvage ornement disparaissait presque entièrement dans la profondeur
d'une cicatrice commençant au-dessous de l'oeil et allant se perdre dans
sa barbe hérissée. De lourdes plaques d'or grossièrement travaillées,
attachées à ses oreilles, les distendaient et tombaient sur ses épaules,
un gros collier d'argent faisait deux ou trois fois le tour de son cou
et tombait jusque sur sa poitrine demi-nue. Il avait pour vêtement,
par-dessus sa tunique de toile, presque noire, tant elle était
malpropre, une casaque de peau de bête. Ses chausses, de même étoffe et
de même saleté que sa tunique, la rejoignaient et y étaient assujetties
par un large ceinturon de cuir où pendaient, d'un côté, une longue épée,
de l'autre, une hache de pierre tranchante; de larges bandes de peau
tannée (de peau humaine peut-être) se croisaient sur ses chausses,
depuis le cou-de-pied jusqu'au dessus du genou; il s'appuyait sur une
demi-pique armée d'un fer aigu. Les autres rois qui accompagnaient
Néroweg étaient à peu près tatoués, vêtus et armés comme lui, tous
avaient les traits empreints d'une gravité farouche.

Elwig, toujours agenouillée silencieusement près de moi, avait
jusqu'alors caché ma figure à Néroweg. Il toucha brutalement, du bout du
manche de sa pique, les épaules de sa soeur, et lui dit durement:

--Pourquoi m'as-tu envoyé quérir avant de faire bouillir pour tes
augures ce chien gaulois... dont mes écorcheurs voulaient me donner la
peau?

--L'heure n'est pas propice,--reprit la prêtresse d'un ton mystérieux et
saccadé;--l'heure de la nuit... de la nuit noire, vaut mieux pour
sacrifier aux dieux infernaux... Ce Gaulois dit avoir été chargé d'un
message pour toi, ô puissant roi! par Victoria et par son fils.

Néroweg s'approcha davantage et me regarda, d'abord avec une dédaigneuse
indifférence; puis, m'examinant plus attentivement, et se baissant pour
mieux m'envisager, ses traits prirent soudain une expression de haine et
de rage triomphante, et il s'écria, comme s'il ne pouvait en croire ses
yeux:

--C'est lui!... c'est le cavalier au cheval gris... c'est lui!...

--Tu le connais?...--demanda Elwig à son frère.--Tu connais ce
prisonnier?...

--Va-t'en!--reprit brusquement Néroweg.--Hors d'ici! Puis, me
contemplant de nouveau, il répéta:

--C'est lui... le cavalier au cheval gris!...

--L'as-tu donc rencontré à la bataille?--demanda de nouveau Elwig à son
frère.--Réponds...

--T'en iras-tu!--reprit Néroweg en levant son bâton sur la
prêtresse.--J'ai parlé! va-t'en!...

J'avais les yeux, à ce moment, fixés sur le groupe des guerriers noirs;
je vis Riowag, le roi des guerriers noirs, à peine contenu par ses
compagnons, porter la main à son épée, pour venger sans doute l'insulte
faite à Elwig par Néroweg.

Mais la prêtresse, loin d'obéir à son frère, et craignant sans doute
qu'en son absence je ne parlasse à l'aigle terrible des projets
fratricides de sa soeur incestueuse, et des riches présents de Victoria,
s'écria:

--Non... non... je reste ici... Ce prisonnier m'appartient pour mes
augures... Je ne m'éloigne pas de lui... je le garde...

Néroweg, pour toute réponse, asséna plusieurs coups du manche de sa
pique sur le dos d'Elwig; puis il fit un signe, et plusieurs hommes de
ceux dont il était accompagné repoussèrent violemment la prêtresse,
ainsi que les deux vieilles, dans la caverne, dont ils gardèrent l'issue
l'épée à la main.

Il fallut que les guerriers noirs qui entouraient leur roi Riowag
fissent de grands efforts pour l'empêcher de se précipiter, l'épée à la
main, sur l'Aigle terrible; mais, celui-ci, ne songeant qu'à moi, ne
s'aperçut pas de la fureur de son rival, et me dit d'une voix tremblante
de colère, en me crossant du pied:

--Me reconnais-tu, chien?

--Je te reconnais...

--Cette blessure,--reprit Néroweg en portant son doigt à la profonde
cicatrice dont sa joue était sillonnée,--cette blessure, la
reconnais-tu?...

--Oui, c'est mon oeuvre... Je t'ai combattu en soldat...

--Tu mens!... tu m'as combattu en lâche... deux contre un...

--Tu attaquais avec furie le fils de Victoria, la grande; il était déjà
blessé... sa main pouvait à peine soutenir son épée... je suis venu à
son aide...

--Et tu m'as marqué à la face de ton sabre gaulois!... chien...

En disant cela, Néroweg m'asséna plusieurs coups du manche de sa pique,
à la grande risée des autres rois.

Je me rappelai mon aïeul Guilhern, enchaîné comme esclave, et supportant
avec dignité les lâches et cruels traitements des Romains, après la
bataille de Vannes... Je l'imitai, je dis simplement à Néroweg:

--Tu frappes un soldat désarmé, garrotté, qui, confiant dans la trêve,
est venu pacifiquement vers toi... c'est une grand lâcheté!... Tu
n'oserais pas lever ton bâton sur moi, si j'étais debout, une épée à la
main...

Le chef frank se mettant à rire d'un rire cruel et grossier, me
répondit:

--Fou est celui qui pouvant tuer son ennemi désarmé, ne le tue pas... Je
voudrais pouvoir te tuer deux fois... Tu es doublement mon ennemi... Je
te hais parce que tu es Gaulois, je te hais parce que ta race possède la
Gaule, le pays du soleil, du bon vin et des belles femmes... je te hais
parce que tu m'as marqué à la face, et que cette blessure fait ma honte
éternelle... Je veux donc te faire tant souffrir, que tes souffrances
vaillent deux morts, mille morts, si je peux... chien gaulois!...

--Le chien gaulois est un noble animal de chasse et de guerre,--lui
dis-je;--le loup frank est un animal de rapine et de carnage: mais avant
peu les braves chiens gaulois auront chassé de leurs frontières cette
bande de loups voraces, sortis des forêts du nord... Prends garde!... Si
tu refuses d'écouter le message de Victoria, la grande, et de son
vaillant fils... prends garde!... Entre le loup frank et le chien
gaulois, ce sera une guerre à mort, une guerre d'extermination.

Néroweg, grinçant les dents de rage, saisit à son côté sa hache, et la
tenant des deux mains, la leva sur moi pour me briser la tête... Je me
crus à mon heure dernière; mais deux des autres rois arrêtèrent le bras
du frère d'Elwig, et ils lui dirent quelques mots à voix basse, qui
parurent le calmer. Il se concerta ensuite avec ses compagnons, et me
dit:

--Quel est le message dont tu es chargé par Victoria pour les rois des
Franks?

--Le messager de Victorin et de Victoria, la grande, doit parler debout,
sans liens, le front haut... et non étendu à terre et garrotté comme le
boeuf qui attend le couteau du boucher... Fais-moi délivrer de mes
liens, et je parlerai... sinon, non!...

--Parle à l'instant... sans condition, chien gaulois!...

--Non!...

--Je saurai te faire parler!

--Essaie!

Néroweg dit quelques mots à l'un des autres rois. Celui-ci alla prendre
sous la cuve d'airain deux tisons enflammés; l'on me saisit par les
épaules et par les pieds, afin de m'empêcher de faire un mouvement,
tandis que le Frank, plaçant et maintenant les tisons sur le fer de ma
cuirasse, y établissait ainsi une sorte de brasier, aux grands éclats de
rire de Néroweg, qui me dit:

--Tu parleras! ou tu seras grillé comme la tortue dans son écaille.

Le fer de ma cuirasse commençait à s'échauffer sous ce brasier, que deux
des rois franks attisaient de leur souffle. Je souffrais beaucoup, et je
m'écriai:

--Ah! Néroweg.. Néroweg!... lâche bourreau! j'endurerais ces tortures
avec joie pour me trouver une fois encore face à face avec toi, une
bonne épée à la main, et te marquer à l'autre joue!... Oh! tu l'as
dit... entre nos deux races... haine à mort!...

--Quel est le message de Victoria?--reprit l'Aigle terrible.--Réponds...

Je restai muet, quoique la douleur devînt pour moi fort grande... le fer
de ma cuirasse s'échauffant de plus en plus et dans toutes ses parties:

--Parleras-tu?--s'écria de nouveau le chef frank, qui parut étonné de ma
constance.

--Je te l'ai dit: Le messager de Victoria parle debout et libre!--ai-je
répondu,--sinon, non!...

Soit que le roi frank crût de son intérêt de connaître le message que
j'apportais, soit qu'il se rendît aux observations de ses compagnons,
moins féroces que lui, l'un d'eux déboucla la mentonnière de mon casque,
me l'ôta de dessus la tête, alla le remplir d'eau à la fontaine qui
sourdait entre les roches de la caverne, et versa cette eau fraîche sur
ma cuirasse brûlante, elle se refroidit ainsi peu à peu.

--Délivrez-le de ses liens,--dit Néroweg;--mais entourez-le... et qu'il
tombe percé de coups s'il veut tenter de fuir...

Je repris mes forces pendant que l'on ôtait mes liens; car la douleur
m'avait fait presque défaillir. Je bus un peu d'eau restant au fond du
casque; puis je me levai au milieu des rois franks qui m'entouraient,
afin de me couper toute retraite.

Néroweg me dit:

--Quel est ton message?

--Une trêve a été convenue entre nos deux armées... Victoria et son fils
m'envoient vous dire ceci: Depuis que vous avez quitté vos forêts du
nord, vous possédez tout le pays d'Allemagne qui s'étend sur la rive
gauche du Rhin... Ce sol est aussi fertile que celui de la Gaule. Avant
votre invasion, il produisait tout avec abondance; vos violences, vos
cruautés ont fait fuir presque tous ses habitants; mais le sol reste un
sol fertile... Pourquoi ne le cultivez-vous pas, au lieu de nous
guerroyer sans cesse et de vivre de rapines? Est-ce l'amour de batailler
qui vous pousse?... Nous comprenons mieux que personne, nous autres
Gaulois, cette outre-vaillance, et nous y voulons bien satisfaire;
envoyez à chaque lune nouvelle, mille, deux mille guerriers d'élite,
dans une des grandes îles du Rhin, notre frontière commune; nous
enverrons pareil nombre de guerriers; on se combattra rudement, et selon
le bon plaisir de chacun; mais du moins, vous, Franks, d'un côté du
Rhin, nous, Gaulois, de l'autre, nous pourrons en paix cultiver nos
champs, travailler, fabriquer, enrichir nos pays, sans être obligés,
chose mauvaise, d'avoir toujours un oeil sur la frontière et une épée
pendue au manche de la charrue. Si vous refusez ceci, nous vous ferons
une guerre d'extermination pour vous chasser de nos frontières et vous
refouler dans vos forêts! Lorsqu'on est voisins, et seulement séparés
par un fleuve, il faut être amis, ou que l'un des deux peuples détruise
l'autre... Choisissez!... J'ai dit, au nom de Victoria, la grande, et de
son fils Victorin, j'ai dit!

Néroweg se consulta avec plusieurs des rois dont il était entouré, et me
répondit insolemment:

--Le Frank n'est pas de ces races viles, comme la race gauloise, qui
cultivent la terre et travaillent: le Frank aime la bataille; mais il
aime surtout le soleil, le bon vin, les belles armes, les belles
étoffes, les coupes d'or et d'argent, les riches colliers, les grandes
villes bien bâties, les palais superbes à la mode romaine, les jolies
femmes gauloises, les esclaves laborieux et soumis au fouet, qui
travaillent pour leurs maîtres, tandis que ceux-ci boivent, chantent,
dorment, font l'amour ou la guerre... Mais dans leur sombre pays du
nord, les Franks ne trouvent ni bon soleil, ni bon vin, ni belles armes,
ni belles étoffes, ni coupes d'or et d'argent, ni grandes villes bien
bâties, ni palais superbes, ni jolies femmes gauloises... Tout cela se
trouve chez vous, chiens gaulois... Nous voulons vous le prendre... oui,
nous voulons nous établir dans votre pays fertile... jouir de tout ce
qu'il renferme, tandis que vous travaillerez pour nous, courbés sous
notre forte épée, et que vos femmes, vos filles, vos soeurs coucheront
dans notre lit, fileront la toile de nos chemises et les laveront au
lavoir... Entends-tu cela, chien gaulois?

Les autres chefs approuvèrent les paroles de Néroweg par leurs rires et
leurs clameurs, et tous répétèrent:

--Oui... voilà ce que nous voulons... entends-tu cela, chien gaulois?

--J'entends...--ai-je répondu, ne pouvant m'empêcher de railler cette
sauvage insolence.--J'entends... vous voulez nous conquérir et nous
asservir comme l'ont fait pendant un temps les Romains, après que notre
race a eu dominé, vaincu l'univers durant des siècles... Mais, honnêtes
barbares, qui aimez tant le soleil, le bien, le pays et les femmes
d'autrui, vous oubliez que les Romains, malgré leur puissance
universelle et leurs innombrables armées, ont été forcés par nos armes
de nous rendre une à une toutes nos libertés; de sorte, qu'à cette
heure, les Romains ne sont plus nos conquérants, mais nos alliés... Or,
mes honnêtes barbares, qui aimez tant le soleil, le pays, le bien et les
femmes d'autrui, écoutez ceci: Nous autres Gaulois, seuls et sans
l'alliance romaine, nous vous chasserons de nos frontières, ou nous vous
exterminerons jusqu'au dernier, si vous persistez à être de mauvais
voisins, et à prétendre nous larronner notre vieille Gaule!...

--Oui, larrons nous sommes!--s'écria Néroweg,--et, par les neiges de la
Germanie! nous larronnerons la Gaule!... Notre armée est quatre fois
plus nombreuse que la vôtre; vous avez à défendre vos palais, vos
villes, vos richesses, vos femmes, votre soleil, votre terre fertile...
Nous n'avons, nous, rien à défendre et tout à prendre: nous campons sous
nos huttes ou nous dormons sur l'épaule de nos chevaux; notre seule
richesse est notre épée; nous n'avons rien à perdre, tout à gagner...
Nous gagnerons tout, et nous asservirons ta race, chien gaulois!...

--Va demander aux Romains, dont l'armée était plus nombreuse que la
tienne, combien la vieille terre des Gaules a dévoré de cohortes
étrangères! Les plus grandes batailles qu'ils aient livrées, ces
conquérants du monde, ne leur ont pas coûté le quart de soldats que nos
pères, esclaves insurgés, ont exterminés à coups de faux et de
fourche... Prends garde! prends garde!... quand il défend son sol, son
foyer, sa famille, sa liberté, bien forte est l'épée du soldat
gaulois... bien tranchante est la faux, bien lourde est la fourche du
paysan gaulois!... Prenez garde! prenez garde! si vous restez mauvais
voisins, la faux et la fourche gauloise suffiront pour vous chasser dans
vos neiges, gens de paresse, de rapine et de carnage, qui voulez jouir
du travail, du sol, de la femme et du soleil d'autrui, de par le vol et
le massacre!...

--Et c'est toi, chien gaulois, qui oses parler ainsi?--s'écria Néroweg
en grinçant les dents,--toi, prisonnier! toi, sous la pointe de nos
épées!...

--Le moment me paraît bon, à moi, pour dire ceci.

--Et le moment me paraît bon, à moi, pour te faire souffrir mille
morts!--s'écria le chef frank, non moins furieux que ses
compagnons.--Oui, tu vas souffrir mille morts... après quoi, ma seule
réponse à l'audacieux message de ta Victoria sera de lui envoyer ta
tête, et de lui faire dire de ma part, à moi, Néroweg, l'Aigle terrible,
puisqu'elle est belle encore, ta Victoria la grande, qu'avant que le
soleil se soit levé six fois, j'irai la prendre au milieu de son camp,
qu'elle partagera mon lit, et qu'après, je la livrerai à mes hommes pour
qu'ils s'amusent à leur tour de Victoria, la grande et fière Gauloise.

À cette féroce insolence, dite sur la femme que je vénérais le plus au
monde, j'ai perdu, malgré moi, mon sang-froid; j'étais désarmé, mais
j'ai ramassé à mes pieds l'un des tisons alors éteints, dont les Franks
s'étaient servis pour me torturer. J'ai saisi cette lourde bûche, et
j'en ai si rudement frappé Néroweg à la tête, qu'étourdi du coup, et
faisant deux pas en arrière, il a trébuché et est tombé sans mouvement,
sans connaissance.

Aussitôt dix coups d'épée me frappèrent à la fois; mais mon casque et ma
cuirasse me préservèrent; car, dans leur aveugle rage, les chefs franks
me portèrent au hasard les premières atteintes en criant:

--À mort!...

Riowag, le chef des guerriers noirs, Riowag seul ne chercha pas à venger
sur moi le coup que j'avais porté à son rival Néroweg; il profita du
tumulte pour entrer dans la caverne où l'on avait repoussé Elwig; car
les deux chefs, qui, l'épée à la main, gardaient l'issue de cette
grotte, étaient accourus au secours de l'Aigle terrible renversé à
quelques pas de là.

Peu d'instants après que Riowag fut entré dans la grotte, la prêtresse
et les deux vieilles se précipitèrent hors de leur repaire, les cheveux
en désordre, l'air hagard, les mains levées au ciel en s'écriant:

--L'heure est venue... le soleil baisse... la nuit approche... à
mort!... à mort, le Gaulois!... Il a frappé l'Aigle terrible... À mort!
à mort, le Gaulois!... Garrottez-le!... Nous allons lire les augures
dans l'eau magique où il va bouillir...

--Oui... à mort!--crièrent les Franks en se précipitant sur moi, et me
chargeant de nouveaux liens.--Qu'il périsse dans un long supplice!...

--Les prêtresses du supplice, c'est nous...--s'écrièrent à la fois Elwig
et les deux vieilles, en redoublant de contorsions bizarres qui
semblaient peu à peu frapper les chefs franks d'une terreur
superstitieuse.

--Ô toi, qui as frappé mon frère, le sang de mon sang!--s'écriait Elwig
en se tordant les bras, poussant des hurlements affreux, et se jetant
sur moi avec une furie feinte ou réelle, je ne savais encore.--Les dieux
infernaux t'ont livré à moi!... Venez, venez... entraînons-le dans la
caverne,--ajouta-t-elle en s'adressant aux deux vieilles;--il faut le
préparer à la mort par les tortures...

Le trouble jeté au milieu des Franks par le coup que j'avais porté à
Néroweg, les empêcha d'abord de s'opposer au dessein d'Elwig et des deux
vieilles; plusieurs chefs même se joignirent à elles pour me pousser
dans la caverne, tandis que d'autres s'empressaient autour de l'Aigle
terrible, étendu à terre, pâle, inanimé, le front sanglant.

--Notre grand chef n'est pas mort,--disaient les uns;--ses mains sont
chaudes et son coeur bat.

--Il faut le transporter dans sa hutte.

--S'il meurt, nous tirerons au sort ses cinq chevaux noirs et sa belle
épée gauloise à poignée d'or.

--Les chevaux et les armes de Néroweg appartiennent au plus ancien chef
après lui!--s'écria l'un de ceux qui soutenaient l'Aigle terrible.--Et
ce chef, c'est moi... À moi donc les chevaux et les armes!...

--Tu mens!...--dit celui qui soutenait Néroweg de l'autre côté.--Ses
chevaux et ses armes m'appartiennent; je suis son plus ancien compagnon
de guerre; il m'a dit: Si je meurs, mes armes et mes chevaux seront à
toi.

--Non!--crièrent les autres chefs,--non! tout ce qui vient de Néroweg
doit être tiré au sort entre nous.

Du seuil de la caverne, où j'entrais alors, je vis la dispute s'animer:
les épées brillèrent et se croisèrent au milieu d'un bruyant tumulte,
pendant que Néroweg, toujours inanimé, était abandonné et foulé aux
pieds pendant cette lutte; elle allait devenir sanglante, lorsque Elwig,
me laissant aux abords de son repaire, s'élança parmi les combattants,
qu'elle s'efforça de séparer, en criant d'une voix éclatante:

--Honte et malheur aux lâches qui se disputent les dépouilles de celui
qui n'est ni mort ni vengé!... Honte et malheur aux lâches qui se
disputent les dépouilles du frère devant sa soeur!... Honte et malheur
aux impies qui troublent le repos des lieux consacrés aux dieux
infernaux!...

Puis, l'air inspiré, terrible, elle se dressa de toute sa hauteur, leva
ses deux mains fermées au-dessus de sa tête en s'écriant:

--J'ai les deux mains remplies de malheurs redoutables... Faut-il que je
les ouvre sur vous?... Tremblez! tremblez!...

À cette menace, les barbares effrayés courbèrent involontairement la
tête, comme s'ils eussent craint d'être atteints par ces mystérieux
malheurs, qui allaient s'échapper des mains de la prêtresse. Ils
remirent leurs épées dans le fourreau: un grand silence se fit.

--Emportez l'Aigle terrible dans sa hutte,--dit alors Elwig;--la soeur
va accompagner son frère blessé... le prisonnier gaulois sera gardé dans
cette caverne par _Map_ et _Mob_, qui m'aident aux sacrifices... Deux
d'entre vous resteront à l'entrée de la caverne, l'épée à la main... La
nuit approche... quand elle sera venue, Elwig reviendra ici avec
Néroweg... Le supplice du prisonnier commencera, et je lirai les augures
dans les eaux magiques où il doit bouillir jusqu'à la mort!...

Mon dernier espoir m'abandonna: Elwig, devant revenir avec son frère,
renonçait sans doute au dessein que lui avait inspiré sa cupidité,
dessein où je voyais mon salut... J'étais solidement garrotté, les mains
fixées derrière le dos, un ceinturon enlaçant mes jambes me permettait à
peine de marcher à très-petits pas. Je suivis les deux vieilles dans la
grotte dont l'entrée fut gardée par plusieurs chefs armés. Plus
j'avançais dans l'intérieur de ce souterrain, plus il devenait obscur.
Après avoir ainsi assez longtemps marché sous la conduite des deux
vieilles, l'une d'elles me dit:

--Couche-toi à terre si tu veux; le soleil a disparu; je vais, avec ma
compagne, en attendant le retour d'Elwig, entretenir le feu sous la
chaudière... tu n'attendras pas beaucoup.

Les vieilles me quittèrent... je restai seul.

Je voyais au loin l'entrée de la caverne devenir de plus en plus sombre,
à mesure que le crépuscule faisait place à la nuit. Bientôt, de ce côté,
les ténèbres furent complètes; seulement, de temps à autre, le feu,
avivé par les vieilles sous la cuve d'airain, jetait dans la nuit noire
des clartés rougeâtres, qui venaient mourir au seuil de la grotte.

J'essayai de rompre mes liens; une fois les jambes et les mains libres,
j'aurais tenté de désarmer l'un des Franks gardiens de l'antre, et,
l'épée à la main, protégé par l'obscurité, je me serais dirigé vers les
bords du Rhin, guidé par le bruit des grandes eaux du fleuve. Peut-être
Douarnek, malgré mes ordres, ne se serait-il pas encore éloigné de la
rive pour regagner notre camp; mais, malgré mes efforts, je ne pus
rompre les cordes d'arc et les ceinturons dont j'étais garrotté. Déjà
une sourde et croissante rumeur m'annonçait qu'un grand nombre d'hommes
arrivaient et se rassemblaient aux abords de la caverne, sans doute afin
d'assister à mon supplice et d'entendre les augures de la prêtresse.

Je crus n'avoir plus qu'à me résigner à mon sort; je donnai une dernière
pensée à ma femme et à mon enfant, à Victorin et à Victoria.

Soudain, au milieu des ténèbres dont j'étais entouré, j'entendis, à deux
pas derrière moi, la voix d'Elwig. Je tressaillis de surprise; j'étais
certain qu'elle n'était point venue par l'entrée de la caverne.

--Suis-moi,--me dit-elle.

Et en même temps sa main brûlante saisit la mienne.

--Comment es-tu ici?--lui dis-je stupéfait, en renaissant à l'espérance
et m'efforçant de marcher.

--La caverne a deux issues,--répondit Elwig;--l'une d'elles est secrète
et connue de moi seule... c'est par là que je viens d'arriver jusqu'à
toi, tandis que les rois m'attendent autour de la chaudière... Viens!
viens!... conduis-moi à la barque où est le trésor!...

--J'ai les jambes liées,--lui dis-je,--je peux à peine mettre un pied
devant l'autre.

Elwig ne répondit rien; mais je sentis qu'à l'aide de son couteau elle
tranchait le cuir des ceinturons et les cordes d'arc qui me garrottaient
aux coudes et aux jambes... J'étais libre!...

--Et ton frère,--lui dis-je en marchant sur ses pas,--est-il revenu à
lui?

--Néroweg est encore à demi étourdi, comme le boeuf mal atteint par
l'assommoir... Il attend dans sa hutte le moment de ton supplice. Je
dois aller lui annoncer l'heure des augures; il veut te voir longtemps
souffrir... Viens, viens!...

--L'obscurité est si grande que je ne vois pas devant moi.

--Donne-moi ta main.

--Si ton frère, lassé d'attendre,--lui dis-je en me laissant
conduire,--entre avec les chefs dans cette caverne par l'autre issue, et
qu'ils ne trouvent ici ni toi ni moi, ne se mettront-ils pas à notre
poursuite?

--Moi seule connais cette issue secrète: mon frère et les chefs
croiront, en ne nous trouvant plus ici, que je t'ai fait descendre chez
les dieux infernaux... ils me craindront davantage... Viens, viens!...

Pendant qu'Elwig me parlait ainsi je la suivais à travers un chemin si
étroit, que je sentais de chaque côté les parois des roches... Puis ce
sentier sembla s'enfoncer dans les entrailles de la terre; ensuite il
devint, au contraire, si rude à gravir pour mes jambes encore engourdies
par la violente pression de mes liens, que j'avais peine à suivre les
pas précipités de la prêtresse. Bientôt un courant d'air frais me frappa
au visage: je supposai que nous allions bientôt sortir de ce souterrain.

--Cette nuit, lorsque j'aurai eu tué mon frère, pour me venger de ses
outrages et de ses violences;--me dit Elwig d'une voix brève,
haletante,--je fuirai avec un roi que j'aime... il nous attend au dehors
de cette caverne. Ce chef est robuste, vaillant, bien armé; il nous
accompagnera jusqu'à ton bateau... Si tu m'as trompée, Riowag te
tuera... entends-tu, Gaulois?...

Cette menace m'effraya peu... j'avais les mains et les jambes libres...
ma seule inquiétude était de ne plus retrouver Douarnek et la barque.

Au bout de quelques instants nous étions sortis de la grotte... Les
étoiles brillaient si vivement au ciel, qu'une fois hors du bois où nous
nous trouvions encore l'on devait voir à quelques pas devant soi.

La prêtresse s'arrêta un moment et appela:

--Riowag!...

--Riowag est là...

Répondit une voix si proche, que le roi des guerriers noirs, qui venait
de répondre à l'appel de la prêtresse, était sans doute tout près de
moi, à me toucher... pourtant ce fut en vain que j'essayai de distinguer
sa forme noire au milieu de la nuit. Je compris plus que jamais combien
ces guerriers, se confondant avec l'ombre, devaient être redoutables
pour les embuscades nocturnes.

--Y a-t-il loin d'ici aux bords du Rhin?--demandai-je à Riowag.

--Tu dois connaître l'endroit où j'ai débarqué, puisque tu étais le chef
de ceux qui nous ont envoyé une grêle de flèches.

--Nous n'avons pas longtemps à marcher pour regagner l'endroit où tu as
pris terre,--me répondit Riowag.

--Nous faudra-t-il traverser le camp?--lui dis-je, en voyant à peu de
distance la lueur des feux allumés par les Franks.

Mes deux conducteurs ne me répondirent pas, échangèrent à voix basse
quelques paroles, me prirent chacun par un bras, et nous suivîmes un
chemin qui s'éloignait du camp. Bientôt le bruit des grandes eaux du
Rhin arriva jusqu'à moi. Nous approchions de plus en plus du rivage.
Enfin j'aperçus, du haut de l'escarpement où je me trouvais, une sorte
de nappe blanchâtre à travers l'obscurité de la nuit... c'était le
fleuve!

--Nous allons remonter maintenant deux cents pas sur la grève,--me dit
Riowag,--nous atteindrons ainsi l'endroit où tu as débarqué sous nos
flèches... Ton bateau doit t'attendre à peu de distance de là... Si tu
nous as trompés, ton sang rougira la grève, et les eaux du Rhin
entraîneront ton cadavre...

--Peut-on crier du rivage vers le large,--demandai-je au Frank,--sans
être entendu des avant-postes de ton camp?

--Le vent souffle de la rive vers le Rhin,--me dit Riowag avec sa
sagacité de sauvage,--tu peux crier; l'on ne t'entendra pas du camp, et
l'on t'entendra jusque vers le milieu du fleuve.

Après avoir encore marché pendant quelque temps, Riowag s'arrêta et me
dit:

--C'est ici que tu as débarqué... ton bateau devrait être ancré non loin
d'ici... Moi, guerrier de nuit, j'ai l'habitude de voir à travers les
ténèbres, et ce bateau, je ne le vois pas...

--Oh! tu nous as trompés! tu nous as trompés!--murmura Elwig d'une voix
sourde,--tu mourras...

--Peut-être,--leur dis-je,--la barque, après m'avoir vainement attendu,
n'a quitté son ancrage que depuis peu de temps... Le vent porte au loin
la voix, je vais appeler.

Et je poussai notre cri de ralliement de guerre, bien connu de Douarnek.

Le bruit du vent et des grandes eaux me répondit seul.

Douarnek avait sans doute suivi mes ordres et regagné notre camp au
coucher du soleil.

Je poussai une seconde fois notre cri de guerre.

Le bruit du vent et des grandes eaux me répondit encore.

Voulant gagner du temps et me mettre en défense, je dis à Elwig:

--Le vent souffle de la rive; il porte ma voix au large; mais il
repousse les voix qui ont peut-être répondu à mon signal... Attendons...

En parlant ainsi, je tâchais de voir à travers les ténèbres de quelle
manière Riowag était armé. Il portait à sa ceinture un poignard, et
tenait sa courte et large épée, qu'il venait de tirer du fourreau; Elwig
avait son couteau à la main... Quoiqu'ils fussent côte à côte et près de
moi, je pouvais d'un bond leur échapper... j'attendis encore.

Soudain j'entendis au loin le bruit cadencé des rames... mon appel était
parvenu aux oreilles de Douarnek.

À mesure que l'heure décisive approchait, l'angoisse d'Elwig et de son
compagnon devait augmenter... Me tuer, c'était pour eux renoncer aux
trésors que mes soldats, leur avais-je dit, n'apporteraient qu'à ma
voix; permettre à ceux-ci de débarquer, c'était laisser venir à moi des
auxiliaires qui mettaient la force de mon côté. Elwig s'aperçut alors,
sans doute, que sa cupidité sauvage l'avait menée trop loin, car voyant
la barque s'approcher de plus en plus, elle me dit d'une voix altérée:

--On vante la parole gauloise... Tu me dois la vie... m'aurais-tu
trompée par une fausse promesse?

Cette prêtresse de l'enfer, incestueuse, féroce, qui avait eu la pensée
de me couper la langue pour s'assurer de mon silence, et qui pensait
froidement à ajouter le fratricide à ses autres crimes, ne m'avait sauvé
la vie que par un sentiment de basse cupidité; cependant je ne pus
rester insensible à son appel à la loyauté gauloise; je regrettai
presque mon mensonge, quoiqu'il pût être excusé par la trahison des
Franks; mais, en ce moment, je dus songer à mon salut... Je sautai sur
Riowag, et je parvins à le désarmer après une lutte violente, dans
laquelle Elwig n'osa pas intervenir, de peur de blesser son amant en
voulant me frapper... Me mettant alors en défense, l'épée à la main, je
m'écriai:

--Non, je n'ai pas de trésor à te livrer, Elwig; mais si tu crains de
retourner chez ton frère, suis-moi, Victoria te traitera avec bonté, tu
ne seras pas prisonnière... je t'en donne ma parole... fie-toi à la foi
gauloise...

La prêtresse et Riowag, sans vouloir m'entendre, éclatèrent en
rugissements de rage, et se précipitèrent sur moi avec furie. Dans cet
engagement, je tuai le chef des guerriers noirs, qui voulut me frapper
de son poignard, et je fus blessé au bras par Elwig, en lui arrachant
son couteau, que je jetai dans le fleuve, au moment où Douarnek et un
autre soldat, attirés par le bruit de la lutte, s'élançaient sur le
rivage.

--Scanvoch!--me dit Douarnek,--nous n'avons pas, selon tes ordres,
regagné notre camp au soleil couché; nous sommes restés à notre ancrage,
décidés à t'attendre jusqu'au jour; mais, pensant que peut-être tu
viendrais à un autre endroit du rivage, nous l'avons longé, retournant
de temps à autre à notre point de départ; c'est à l'un de ces retours
que nous avons entendu ton appel et, il n'y a qu'un instant, le bruit
d'une lutte; nous avons débarqué pour venir à ton aide. Ce matin,
lorsque nous t'avons vu enveloppé par ces diables noirs, notre premier
mouvement a été de ramer droit à terre, et d'aller nous faire tuer à tes
côtés... mais je me suis rappelé tes ordres, et nous avons réfléchi que
nous faire tuer, c'était t'ôter tout moyen de retraite... Enfin, te
voici; crois-moi, regagnons le camp. Mauvais voisinage est celui de ces
écorcheurs.

Pendant que Douarnek m'avait ainsi parlé, Elwig s'était jetée sur le
corps de Riowag en poussant des rugissements de fureur mêlés de sanglots
déchirants. Si détestable que fût cette créature, son accès de douleur
me toucha... Je m'apprêtais à lui parler, lorsque Douarnek s'écria:

--Scanvoch, vois-tu au loin ces torches?

Et il me montra, dans la direction du camp des Franks, plusieurs lueurs
rougeâtres qui semblaient approcher avec rapidité.

--On s'est aperçu de ta fuite, Elwig,--lui dis-je en tâchant de
l'arracher du corps de son amant, qu'elle tenait étroitement embrassé en
redoublant ses cris;--ton frère est à ta poursuite... il n'y a pas un
instant à perdre... viens! viens!...

--Scanvoch,--me dit Douarnek pendant que j'essayais en vain d'entraîner
Elwig, qui ne me répondait que par des sanglots,--ces torches sont
portées par des cavaliers... entends-tu leurs hurlements de guerre?
entends-tu le rapide galop de leurs chevaux?... Ils ne sont plus à six
portées de flèche de nous... J'ai fait échouer notre barque pour arriver
plus vite près de toi, à peine aurons-nous le temps de la remettre à
flot... Veux-tu nous faire tuer ici? soit... faisons-nous bravement
tuer; mais si tu veux fuir, fuyons...

--C'est ton frère! c'est la mort qui vient!--criai-je une dernière fois
à Elwig, que je ne pouvais abandonner sans regret; car elle m'avait,
après tout, sauvé la vie.--Dans un instant il sera trop tard...

Et comme la prêtresse ne me répondait pas, je criai à Douarnek:

--Aide-moi... enlevons-la de force!

Pour arracher Elwig du cadavre de Riowag, qu'elle enlaçait avec une
force convulsive, il eût fallu emporter les deux corps: Douarnek et moi,
nous y avons renoncé.

Les cavaliers franks s'approchaient si rapidement, que la lueur de leurs
torches, faites de brandons résineux, se projetait jusque sur la
grève... Il n'était plus temps de sauver Elwig... Notre barque, grâce à
nos efforts, fut remise à flot: je saisis le gouvernail, Douarnek et les
deux autres soldats ramèrent avec vigueur.

Nous n'étions qu'à une portée de trait du rivage, lorsqu'à la clarté de
leurs flambeaux, nous vîmes les premiers cavaliers franks accourir; et,
à leur tête, je reconnus Néroweg, _l'Aigle terrible_, remarquable par sa
stature colossale; suivi de plusieurs cavaliers qui, comme lui,
hurlaient de rage, il poussa jusqu'au poitrail son cheval dans le
fleuve; ses compagnons l'imitèrent, agitant d'une main leurs longues
lances, et de l'autre les torches dont les rouges reflets éclairaient au
loin les eaux du fleuve et notre barque qui s'éloignait à force de
rames...

Assis au gouvernail, je tournai bientôt le dos au rivage, et je dis
tristement à Douarnek:

--À cette heure, la misérable créature est égorgée par ces barbares!...

Et notre barque continua de voler sur les eaux.

--Est-ce un homme, une femme, un démon, qui nous suit?--s'écria Douarnek
au bout de quelques instants en abandonnant ses rames et se dressant
pour regarder dans le sillage de notre barque, que la lueur lointaine
des torches, agitées par les cavaliers qui renonçaient à nous
poursuivre, éclairait encore.

Je me levai aussi, regardant du même côté; puis, après un moment
d'observation, je m'écriai:

--Haut les rames, enfants!... ne ramez plus... c'est elle... c'est
Elwig!... Douarnek, donne-moi un aviron! je vais le lui tendre... ses
forces semblent épuisées!...

En parlant ainsi, j'avais agi. La prêtresse, fuyant son frère et une
mort certaine, avait dû, pour nous rejoindre, nager avec une énergie
extraordinaire. Elle saisit l'extrémité de la rame d'une main crispée:
deux coups d'aviron firent reculer le canot jusqu'à elle, et à l'aide
d'un soldat je pus recueillir Elwig à bord de notre barque.

--Bénis soient les dieux!--m'écriai-je;--je me serais toujours reproché
ta mort!

La prêtresse ne me répondit rien, se laissa tomber sur le banc de l'un
des rameurs, et, repliée sur elle-même, la figure cachée entre ses
genoux, elle garda un silence farouche; pendant que les soldats ramaient
vigoureusement, je regardai au loin derrière moi: les torches des
cavaliers franks n'apparaissaient plus que comme des lueurs incertaines
à travers la brume de la nuit et l'humide vapeur des eaux du fleuve. Le
terme de notre traversée approchait, déjà nous apercevions les feux de
notre camp sur l'autre rive. Plusieurs fois j'avais adressé la parole à
Elwig, sans qu'elle m'eût répondu... Je jetai sur ses épaules et sur ses
habits trempés de l'eau glacée du Rhin l'épaisse casaque de nuit d'un
des soldats. En m'occupant de ce soin, je touchai l'un de ses bras, il
était brûlant; étrangère à ce qui se passait dans le bateau, elle ne
sortait pas de son farouche silence. En abordant au rivage, je dis à la
soeur de Néroweg:

--Demain, je te conduirai près de Victoria; jusque-là je t'offre
l'hospitalité dans ma maison, ma femme et la soeur de ma femme te
traiteront en amie.

Elle me fit signe de marcher devant elle et me suivit. Alors Douarnek me
dit à demi-voix:

--Si tu m'en crois, Scanvoch, après que cette diablesse qui t'a suivi à
la nage je ne sais pourquoi se sera essuyée et réchauffée à ton foyer,
enferme-la jusqu'au jour; elle pourrait, cette nuit, étrangler ta femme
et ton enfant... Rien n'est plus sournois et plus féroce que les femmes
franques.

--Cette précaution sera bonne à prendre,--dis-je à Douarnek.

Et je me dirigeai vers ma demeure accompagné d'Elwig, qui me suivait
comme un spectre.

La nuit était avancée; je n'avais plus que quelques pas à faire pour
arriver à la porte de mon logis, lorsqu'à travers l'obscurité je vis un
homme monté sur le rebord d'une des fenêtres de ma maison: il semblait
examiner les volets. Je tressaillis... cette croisée était celle de la
chambre occupée par ma femme Ellèn.

Je dis tout bas à Elwig en lui saisissant le bras:

--Ne bouge pas... attends...

Elle s'arrêta immobile... Maîtrisant mon émotion, je m'approchai avec
précaution, tâchant de ne pas faire crier le sable sous mes pieds... Mon
attente fut trompée, mes pas entendus; l'homme, averti, sauta du rebord
de la fenêtre, et prit la fuite. Je m'élançais à sa poursuite, lorsque
Elwig, croyant que je voulais l'abandonner, courut après moi, me
rejoignit, se cramponna à mon bras, me disant avec terreur:

--Si l'on me trouve seule dans le camp gaulois, on me tuera.

Malgré mes efforts, je ne pus me débarrasser de l'étreinte d'Elwig que
lorsque l'homme eut disparu dans l'obscurité. Il avait trop d'avance sur
moi, la nuit était trop sombre, pour qu'il me fût possible de
l'atteindre. Surpris et inquiet de cette aventure, je frappai à la porte
de ma demeure.

Presque aussitôt j'entendis au dedans du logis les voix de ma femme et
de sa soeur, inquiètes sans doute de la durée de mon absence;
quoiqu'elles ignorassent que j'étais allé au camp des Franks, elles ne
s'étaient pas couchées.

--C'est moi!--leur criai-je,--c'est moi, Scanvoch!

À peine la porte fut-elle ouverte, qu'à la clarté de la lampe que tenait
Sampso, ma femme se jeta dans mes bras, en me disant d'un ton de doux et
tendre reproche:

--Enfin, te voilà!... nous commencions à nous alarmer, ne te voyant pas
revenir depuis ce matin...

--Nous, qui comptions sur vous pour notre petite fête,--ajouta
Sampso;--mais vous vous êtes trouvé avec d'anciens compagnons de
guerre... et les heures ont vite passé.

--Oui, l'on aura longuement parlé batailles,--ajouta Ellèn, toujours
suspendue à mon cou,--et mon bien-aimé Scanvoch a un peu oublié sa
femme...

Ellèn fut interrompue par un cri de Sampso... Elle n'avait pas d'abord
aperçu Elwig, restée dans l'ombre, à côté de la porte; mais à la vue de
celle sauvage créature, pâle, sinistre, immobile, la soeur de ma femme
ne put cacher sa surprise et son effroi involontaire. Ellèn se détacha
brusquement de moi, remarqua aussi la présence de la prêtresse, et, me
regardant non moins étonnée que sa soeur, elle me dit:

--Scanvoch, cette femme, quelle est-elle?

--Ma soeur!--s'écria Sampso, oubliant la présence d'Elwig, et me
considérant plus attentivement,--vois donc, les manches de la saie de
Scanvoch sont ensanglantées... il est blessé!...

Ma femme pâlit, se rapprocha vivement de moi, et me regarda avec
angoisse.

--Rassure-toi,--lui dis-je,--ces blessures sont légères... je vous avais
caché, à toi et à ta soeur, le but de mon absence: j'étais allé au camp
des Franks, chargé d'un message de Victoria.

--Aller au camp des Franks!--s'écrièrent Ellèn et Sampso avec
terreur,--c'était la mort!

--Et voilà celle qui m'a sauvé de la mort,--dis-je à ma femme en lui
montrant Elwig, toujours immobile.--Je vous demande à toutes deux vos
soins pour elle jusqu'à demain... je la conduirai chez Victoria.

En apprenant que je devais la vie à cette étrangère, ma femme et sa
soeur allèrent vivement à elle dans l'expansion de leur reconnaissance;
mais presque aussitôt elles s'arrêtèrent, intimidées, effrayées par la
sinistre et impassible physionomie d'Elwig, qui semblait ne pas les
apercevoir et dont l'esprit devait être ailleurs.

--Donnez-lui seulement quelques vêtements secs, les siens sont trempés
d'eau,--dis-je à ma femme et à sa soeur.--Elle ne comprend pas le
gaulois, vos remercîments seraient inutiles.

--Si elle ne t'avait sauvé la vie,--me dit Ellèn,--je trouverais à cette
femme l'air sombre et menaçant.

--Elle est sauvage comme ses sauvages compatriotes... Lorsque vous lui
aurez donné des vêtements je la conduirai dans la petite chambre basse,
où je l'enfermerai pour plus de prudence.

Sampso étant allée chercher une tunique et une mante pour Elwig, je dis
à ma femme:

--Cette nuit... peu de temps avant mon retour... tu n'as entendu aucun
bruit à la fenêtre de ta chambre?

--Aucun... ni Sampso non plus, car elle ne m'a pas quittée de la soirée,
tant nous étions inquiètes de la durée de ton absence... Mais pourquoi
me fais-tu cette question?

Je ne répondis pas tout d'abord à ma femme, car, voyant sa soeur revenir
avec des vêtements, je dis à Elwig en les lui remettant:

--Voici des habits que ma femme et sa soeur t'offrent pour remplacer les
tiens qui sont mouillés... As-tu besoin d'autre chose?... as-tu faim?...
as-tu soif?... enfin, que veux-tu?

--Je veux la solitude,--me répondit Elwig en repoussant les vêtements du
geste,--je veux la nuit noire...

--Suis-moi donc,--lui dis-je.

Et marchant devant elle, j'ouvris la porte d'une petite chambre, et
j'ajoutai en élevant la lampe afin de lui montrer l'intérieur de ce
réduit:

--Tu vois cette couche... repose-toi... et que les dieux te rendent
paisible la nuit que tu vas passer dans ma demeure.

Elwig ne me répondit rien et se jeta sur le lit en se cachant la figure
entre ses mains.

--Maintenant,--dis-je en fermant la porte,--ce devoir hospitalier
accompli, je brûle d'aller embrasser mon petit Aëlguen.

Je te trouvai, mon enfant, dans ton berceau, dormant d'un paisible
sommeil; je te couvris de mille baisers, dont je sentis d'autant mieux
la douceur que j'avais un moment craint de ne te revoir jamais. Ta mère
et sa soeur examinèrent et pansèrent mes blessures... elles étaient
légères.

Pendant qu'Ellèn et Sampso me donnaient ces soins, je leur parlai de
l'homme qui, monté sur le rebord de la fenêtre, m'avait paru examiner sa
fermeture. Elles furent très-surprises de mes paroles; elles n'avaient
rien entendu, ayant toutes deux passé la soirée auprès du berceau de mon
fils. En causant ainsi, Ellèn me dit:

--Sais-tu, Scanvoch, la nouvelle d'aujourd'hui?

--Non.

--Tétrik, gouverneur d'Aquitaine et parent de Victoria, est arrivé ce
soir... La mère des camps est allée à cheval à sa rencontre... nous
l'avons vue passer.

--Et Victorin,--dis-je à ma femme,--accompagnait-il sa mère?

--Il était à ses côtés... c'est pour cela sans doute que nous ne l'avons
pas vu dans la journée.

L'arrivée de Tétrik me donna beaucoup à réfléchir.

Sampso me laissa seul avec Ellèn... la nuit était avancée... je devais,
le lendemain, dès l'aube, aller rendre compte à Victoria et à son fils
du résultat de mon message auprès des chefs franks.



CHAPITRE III.

La maison de Victoria, la mère des camps.--Le capitaine
Marion.--Victoria et son petit-fils.--Tétrik, gouverneur
d'Aquitaine.--La mère des camps.--Prévisions
mystérieuses.--Elwig.--Attaque des Franks.--Bataille du Rhin.


Le jour venu, je me suis rendu chez Victoria. On arrivait à cette
modeste demeure par une ruelle étroite et assez longue, bordée des deux
côtés par de hauts retranchements, dépendant des fortifications d'une
des portes de Mayence. J'étais à environ vingt pas du logis de _la mère
des camps_, lorsque j'entendis derrière moi ces cris, poussés avec un
accent d'effroi:

--Sauvez-vous! sauvez-vous!...

En me retournant, je vis, non sans crainte, arriver sur moi, avec
rapidité, un char à deux roues, attelé de deux chevaux, dont le
conducteur n'était plus maître.

Je ne pouvais me jeter ni à droite ni à gauche de cette ruelle étroite,
afin de laisser passer ce char, dont les roues touchaient presque de
chaque côté les murs; je me trouvais aussi trop loin de l'entrée du
logis de Victoria pour espérer de m'y réfugier, si rapide que fût ma
course: je devais, avant d'arriver à la porte, être broyé sous les pieds
des chevaux... Mon premier mouvement fut donc de leur faire face,
d'essayer de les saisir par leur mors et de les arrêter ainsi, malgré ma
presque certitude d'être écrasé. Je m'élançai les deux mains en avant;
mais, ô prodige! à peine j'eus touché le frein des chevaux, qu'ils
s'arrêtèrent subitement sur leurs jarrets, comme si mon geste eût suffi
pour mettre un terme à leur course impétueuse... Heureux d'échapper à
une mort presque certaine, mais ne me croyant pas magicien et capable de
refréner, d'un seul geste, des chevaux emportés, je me demandais, en
reculant de quelques pas, la cause de cet arrêt extraordinaire, lorsque
bientôt je remarquai que les chevaux, quoique forcés de rester en place,
faisaient de violents efforts pour avancer, tantôt se cabrant, tantôt
s'élançant en avant et raidissant leurs traits, comme si le chariot eût
été tout à coup enrayé ou retenu par une force insurmontable.

Ne pouvant résister à ma curiosité, je me rapprochai, puis, me glissant
entre les chevaux et le mur du retranchement, je parvins à monter sur
l'avant-train du char, dont le cocher, plus mort que vif, tremblait de
tous ses membres; de l'avant-train je courus à l'arrière, et je vis, non
sans stupeur, un homme de la plus grande taille et d'une carrure
d'Hercule, cramponné à deux espèces d'ornements recourbés qui
terminaient le dossier de cette voiture, qu'il venait ainsi d'arrêter
dans sa course, grâce à une force surhumaine.

--Le capitaine _Marion_!--m'écriai-je,--j'aurais dû m'en douter, lui
seul, dans l'armée gauloise, est capable d'arrêter un char dans sa
course rapide[A].

--Dis donc à ce cocher du diable de raccourcir ses guides et de contenir
ses chevaux... mes poignets commencent à se lasser,--me dit le
capitaine.

Je transmettais cet ordre au cocher, qui commençait à reprendre ses
esprits, lorsque je vis plusieurs soldats, de garde chez Victoria,
sortir de la maison, et accourant au bruit, ouvrir la porte de la cour,
et donner ainsi libre entrée au char.

--Il n'y a plus de danger,--dis-je au cocher,--conduis maintenant tes
chevaux doucement jusqu'au logis... Mais à qui appartient cette voiture?

--À Tétrik, gouverneur de Gascogne, arrivé d'hier à Mayence; il demeure
chez Victoria,--me répondit le cocher en calmant de la voix ses chevaux.

Pendant que le char entrait dans la maison de la mère des camps, j'allai
vers le capitaine pour le remercier de son secours inattendu.

Marion avait, je l'ai dit, mon enfant, quitté, pour la guerre, son
enclume de forgeron; il était connu et aimé dans l'armée autant par son
courage héroïque et sa force extraordinaire, que par son rare bon sens,
sa ferme raison, l'austérité de ses moeurs et son extrême bonhomie. Il
s'était redressé sur ses jambes, et, son casque à la main, il essuyait
son front baigné de sueur. Il portait une cuirasse de mailles d'acier
par-dessus sa saie gauloise, et une longue épée à son côté; ses bottes
poudreuses annonçaient qu'il venait de faire une longue course à cheval.
Sa grosse figure hâlée, à demi couverte d'une barbe épaisse et déjà
grisonnante, était aussi ouverte qu'avenante et joviale.

--Capitaine Marion,--lui dis-je,--je te remercie de m'avoir empêché
d'être écrasé sous les roues de ce char.

--Je ne savais pas que c'était toi qui risquais d'être foulé aux pieds
des chevaux, ni plus ni moins qu'un chien ahuri, sotte mort pour un
brave soldat comme toi, Scanvoch; mais quand j'ai entendu ce cocher du
diable s'écrier: Sauvez-vous! j'ai deviné qu'il allait écraser
quelqu'un; alors j'ai tâché d'arrêter ce char, et, heureusement, ma mère
m'a doué de bons poignets et de solides jarrets. Mais où est donc mon
cher ami Eustache?--ajouta le capitaine en regardant autour de lui.

--De qui parles-tu?

--D'un brave garçon, mon ancien compagnon d'enclume; comme moi, il a
quitté le marteau pour la lance: les hasards de la guerre m'ont mieux
servi que lui, car, malgré sa bravoure, mon ami Eustache est resté
simple cavalier, et je suis devenu capitaine... Mais le voici là-bas,
les bras croisés, immobile comme une borne... Eh! Eustache! Eustache!...

À cet appel, le compagnon du capitaine Marion s'approcha lentement, les
bras toujours croisés sur sa poitrine. C'était un homme de stature
moyenne et vigoureuse, sa barbe et ses cheveux d'un blond pâle, son
teint bilieux, sa physionomie dure et morose offraient un contraste
frappant avec l'extérieur avenant du capitaine Marion. Je me demandais
quelles singulières affinités avaient pu rapprocher dans une étroite et
constante amitié deux hommes de dehors et sans doute de caractères si
dissemblables.

--Comment, mon ami Eustache,--lui dit le capitaine,--tu restes-là, les
bras croisés, à me regarder, tandis que je m'efforce d'arrêter un char
lancé à toute bride?

--Tu es si fort!--répondit Eustache.--Quel aide peut apporter le ciron
au taureau?

--Cet homme doit être jaloux et haineux,--me suis-je dit en entendant
cette réponse, et en remarquant l'expression des traits de l'ami du
capitaine.

--Va pour le ciron et le taureau, mon ami Eustache,--reprit le capitaine
avec sa bonhomie habituelle, et paraissant flatté de la
comparaison;--mais quand le ciron et le taureau sont camarades, si gros
que soit celui-ci, si petit que soit celui-là, l'un n'abandonne pas
l'autre...

--Capitaine,--répondit le soldat avec un sourire amer,--t'ai-je jamais
abandonné au jour du danger, depuis que nous avons quitté la forge?...

--Jamais!--s'écria Marion en prenant cordialement la main
d'Eustache,--jamais; car, aussi vrai que l'épée que tu portes est la
dernière arme que j'ai forgée, pour t'en faire un don d'amitié, ainsi
que cela est gravé sur la lame, tu as toujours, à la bataille, _marché
dans mon ombre_, comme nous disons au pays.

--Qu'y a-t-il d'étonnant à cela?--reprit-le soldat;--auprès de toi, si
vaillant et si robuste... j'étais ce que l'ombre est au corps.

--Par le diable! quelle ombre! mon ami Eustache,--dit en riant le
capitaine, et, s'adressant à moi, il ajouta, montrant son compagnon
Eustache:

--Qu'on me donne deux ou trois mille ombres comme celle-là, et à la
première bataille, je ramène un troupeau de prisonniers franks.

--Tu es un capitaine renommé! moi, comme tant d'autres pauvres hères,
nous ne sommes bons qu'à obéir, à nous battre et à nous faire
tuer,--répondit l'ancien forgeron en plissant ses lèvres minces.

--Capitaine,--dis-je à Marion,--n'avez-vous pas à parler à Victorin ou à
sa mère?

--Oui, j'ai à rendre compte à Victorin d'un voyage dont moi et mon vieux
camarade nous arrivons.

--Je t'ai suivi comme soldat,--dit Eustache;--le nom d'un obscur
cavalier ne mérite pas l'honneur d'être prononcé devant Victoria la
Grande.

Le capitaine haussa les épaules avec impatience, et de son poing énorme
il menaça familièrement son ami.

--Capitaine,--dis-je à Marion,--hâtons-nous d'entrer chez Victoria; le
soleil est déjà haut, et je devais me rendre chez elle à l'aube.

--Ami Eustache,--dit Marion en se dirigeant vers la maison,--veux-tu
rester ici, ou aller m'attendre chez nous?

--Je t'attendrai ici à la porte... c'est la place d'un subalterne...

--Croiriez-vous, Scanvoch,--reprit Marion en riant,--croiriez-vous que
depuis tantôt vingt ans, que ce mauvais garçon et moi nous vivons et
guerroyons ensemble comme deux frères, il ne veut pas oublier que je
suis capitaine et me traiter en simple batteur d'enclume, comme nous
nous traitions jadis...

--Je ne suis pas seul à reconnaître la différence qu'il y a entre nous,
Marion,--répondit Eustache;--tu es l'un des capitaines les plus renommés
de l'armée... je ne suis, moi, que le dernier de ses soldats.

Et il s'assit sur une pierre à la porte de la maison en rongeant ses
ongles.

--Il est incorrigible,--me dit le capitaine; et nous sommes tous deux
entrés chez Victoria.

--Il faut que le capitaine Marion soit étrangement aveuglé par l'amitié
pour ne pas s'apercevoir que son compagnon est dévoré d'une haineuse
envie,--pensai-je à part moi.

La demeure de la mère des camps était d'une extrême simplicité. Le
capitaine Marion ayant demandé à l'un des soldats de garde si Victorin
pouvait le recevoir, le soldat répondit que le jeune général n'avait
point passé la nuit au logis.

Marion, malgré la vie des camps, conservait une grande austérité de
moeurs; il parut choqué d'apprendre que Victorin n'était pas encore
rentré chez lui, et il me regarda d'un air mécontent. Je voulus, sans
pourtant mentir, excuser le fils de Victoria, et je répondis au
capitaine:

--Ne nous hâtons pas de mal juger Victorin: hier, Tétrik, gouverneur de
Gascogne, est arrivé au camp, il se peut que Victorin ait passé la nuit
en conférence avec lui.

--Tant mieux... car je voudrais voir ce jeune homme, aujourd'hui chef
des Gaules, sortir des griffes de _cette peste de luxure_[B] qui nous
pousse à tant de mauvais actes... Quant à moi, dès que j'aperçois un
coqueluchon ou un jupon court, je détourne la vue comme si je voyais le
démon en personne.

--Victorin s'amende, et il s'amendera davantage encore, l'âge
viendra,--dis-je au capitaine;--mais, que voulez-vous, il est jeune, il
aime le plaisir...

--Et moi aussi, j'aime le plaisir, et furieusement encore!...--reprit le
bon capitaine.--Ainsi... rien ne me plaît plus, mon service accompli,
que de rentrer chez moi pour vider un pot de cervoise, bien
rafraîchissant, avec mon ami Eustache, en causant de notre métier
d'autrefois, ou en nous amusant à fourbir nos armes en fins armuriers...
Voilà des plaisirs! Et pourtant, malgré leur vivacité, ils n'ont rien
que d'honnête... Espérons, Scanvoch, que Victorin les préférera quelque
jour à ses orgies impudiques et diaboliques.

--Espérons, capitaine; mieux vaut l'espérance que la désespérance...
Mais en l'absence de Victorin, vous pouvez conférer avec sa mère... je
vais la prévenir de votre arrivée.

Je laissai Marion seul, et passant dans une pièce voisine, j'y trouvai
une vieille servante qui m'introduisit auprès de la mère des camps.

Je veux, mon enfant, pour toi et pour notre descendance, tracer ici le
portrait de cette illustre Gauloise, une des gloires de notre bien-aimée
patrie.

J'ai trouvé Victoria assise à côté du berceau de son petit-fils
_Victorin_, joli enfant de deux ans, qui dormait d'un profond sommeil.
Elle s'occupait d'un travail de couture, selon son habitude de bonne
ménagère. Elle avait alors mon âge, trente-huit ans; mais on lui eût à
peine donné trente ans; dans sa jeunesse, on l'avait justement comparée
à la _Diane chasseresse_; dans son âge mûr, on la comparait non moins
justement à la _Minerve antique_: grande, svelte et virile, sans perdre
pour cela des chastes grâces de la femme, elle avait une taille
incomparable; son beau visage, d'une expression grave et douce, avait un
grand caractère de majesté sous sa noire couronne de cheveux, formée de
deux longues tresses enroulées autour de son front auguste. Envoyée tout
enfant dans un collége de nos druidesses vénérées, et ayant prononcé à
quinze ans les voeux mystérieux qui la liaient d'une manière
indissoluble à la religion sacrée de nos pères, elle avait depuis lors,
quoique mariée, toujours conservé les vêtements noirs que les druidesses
et les matrones de la vieille Gaule portaient d'habitude: ses larges et
longues manches, fendues à la hauteur de la saignée, laissaient voir ses
bras aussi blancs, aussi forts que ceux de ces vaillantes Gauloises,
qui, tu le verras, mon enfant, dans nos récits de famille, ont
héroïquement combattu les Romains à la bataille de Vannes, sous les yeux
de notre aïeule Margarid, et préféré la mort aux hontes de l'esclavage.

Au milieu de la chambre, et non loin du siége où la mère des camps était
assise, auprès du berceau de son petit-fils, on voyait plusieurs
rouleaux de parchemin et tout ce qu'il fallait pour écrire; accrochés à
la muraille, étaient les deux casques et les deux épées du père et du
mari de Victoria, tués à la guerre... L'un de ces casques était surmonté
d'un coq gaulois en bronze doré, les ailes à demi ouvertes, tenant sous
ses pattes une alouette qu'il menaçait du bec. Cet emblème avait été
adopté comme ornement de guerre par le père de Victoria, après un combat
héroïque, où, à la tête d'une poignée de soldats, il avait exterminé une
légion romaine qui portait une _alouette_ sur ses enseignes. Au-dessous
de ces armes on voyait une coupe d'airain où trempaient sept brins de
gui, car la Gaule avait retrouvé sa liberté religieuse en recouvrant son
indépendance. Cette coupe d'airain et ces brins de gui, symboles
druidiques, étaient accompagnés d'une croix de bois noir, en
commémoration de la mort de Jésus de Nazareth, pour qui la mère des
camps, sans être chrétienne, professait une profonde admiration; elle le
regardait comme l'un des sages qui honoraient le plus l'humanité.

Telle était, mon enfant, _Victoria la Grande_, cette illustre Gauloise
dont notre descendance prononcera toujours le nom avec orgueil et
respect...

La mère des camps, à ma vue, se leva vivement, vint à moi d'un air
content, me disant de sa voix sonore et douce:

--Sois le bien venu, frère; ta mission était périlleuse... ne te voyant
pas de retour avant la fin du jour, je n'ai pas voulu envoyer chez toi,
de crainte d'alarmer ta femme en me montrant inquiète de la durée de ton
absence... Te voici, je suis heureuse...

Et elle serra tendrement mes mains dans les siennes.

Les paroles qu'elle m'adressait ayant troublé sans doute le sommeil du
petit-fils de Victoria, il fit entendre un léger murmure; elle retourna
promptement vers lui, le baisa au front; puis, se rassoyant et posant le
bout de son pied sur une bascule qui soutenait le berceau, Victoria lui
imprima ainsi un léger balancement, tout en continuant de causer avec
moi.

--Et le message?--me dit-elle,--comment ces barbares l'ont-ils
accueilli?... Veulent-ils la paix?... veulent-ils une guerre
d'extermination?...

Au moment où j'allais lui répondre, ma soeur de lait m'interrompit d'un
geste, et ajouta ensuite, après un moment de réflexion:

--Sais-tu que Tétrik, mon bon parent, est ici depuis hier?

--Je le sais.

--Il ne peut tarder à venir; je préfère que devant lui seulement tu me
rendes compte de ce message.

--Il en sera donc ainsi... Pouvez-vous recevoir le capitaine Marion? en
entrant je l'ai rencontré; il venait conférer avec Victorin...

--Scanvoch, mon fils a encore passé la nuit hors de son logis!--me dit
Victoria en imprimant à son aiguille un mouvement plus rapide, ce qui
annonçait toujours chez elle une vive contrariété.

--Sachant la venue de votre parent de Gascogne, j'ai pensé que peut-être
de graves intérêts avaient retenu Victorin en conférence avec Tétrik
durant cette nuit... Voilà du moins ce que j'ai laissé supposer au
capitaine Marion, en lui disant que vous pourriez sans doute l'entendre.

Victoria resta quelques moments silencieuse; puis, laissant son ouvrage
de couture sur ses genoux, elle releva la tête et reprit d'un ton à la
fois douloureux et contenu:

--Victorin a des vices... ils étoufferont ses qualités!

--Ayez confiance et espoir... l'âge le mûrira.

--Depuis deux ans ses vices augmentent, ses qualités déclinent!

--Sa bravoure, sa générosité, sa franchise, n'ont pas dégénéré...

--Sa bravoure n'est plus cette calme et prévoyante bravoure qui sied à
un général... elle devient aveugle... folle... sa générosité ne choisit
plus entre les dignes et les indignes; sa raison faiblit, le vin et la
débauche le perdent... Par Hésus! ivrogne et débauché!... lui, mon fils!
l'un des deux chefs de notre Gaule, aujourd'hui libre... et demain
peut-être sans égale parmi les nations du monde!... Scanvoch, je suis
une malheureuse mère!...

--Victorin m'aime... je lui dirai de paternelles, mais sévères
paroles...

--Crois-tu donc que tes paroles feront ce que n'ont pas fait les paroles
de sa mère? de celle-là qui depuis plus de vingt ans ne l'a pas quitté!
le suivant aux armées, souvent à la bataille? Scanvoch, Hésus me
punit... j'ai été trop fière de mon fils...

--Et quelle mère n'eût pas été fière de lui, ce jour où toute une
vaillante armée acclamait librement pour son chef ce général de vingt
ans, derrière lequel on voyait... vous, sa mère!

--Et qu'importe! s'il me déshonore!... Et pourtant ma seule ambition
était de faire de mon fils un citoyen! un homme digne de nos pères!...
En le nourrissant de mon lait, ne l'ai-je pas aussi nourri d'un ardent
et saint amour pour notre Gaule renaissante à la vie, à la liberté!...
Qu'est-ce que j'ai toujours voulu, moi? vivre obscure, ignorée, mais
employer mes veilles, mes jours, mon intelligence, ma science du passé,
qui me donne la conscience du présent, et parfois la connaissance de
l'avenir... employer enfin toutes les forces de mon âme et de mon esprit
à rendre mon fils vaillant, sage, éclairé, digne en tout de guider les
hommes libres qui l'ont librement élu pour chef... Et alors, Hésus m'en
est témoin! fière comme Gauloise, heureuse comme mère d'avoir enfanté un
tel homme, j'aurais joui de sa gloire et de la prospérité de mon pays du
fond de ma retraite... Mais avoir un fils ivrogne et débauché! Courroux
du ciel!... Cet insensé ne comprend donc pas qu'à chaque excès il
soufflette sa mère!... s'il ne le comprend pas, nos soldats le sentent,
eux autres... Hier, je traversais le camp, trois vieux cavaliers
viennent à ma rencontre et me saluent... sais-tu ce qu'ils me
disent?--_Mère, nous te plaignons!_...--Puis ils se sont éloignés
tristement... Scanvoch, je te le dis... je suis une malheureuse mère!...

--Écoutez-moi, depuis quelque temps nos soldats se désaffectionnent de
Victorin, je l'avoue, je le comprends; car l'homme que des hommes libres
ont choisi pour chef doit être pur de tout excès et vaincre même les
entraînements de son âge... Cela est vrai, ma soeur, et souvent n'ai-je
pas blâmé votre fils devant vous?...

--J'en conviens.

--Je le défends surtout à cette heure, parce que ces soldats,
aujourd'hui si scrupuleux sur des défauts fréquents chez les jeunes
chefs militaires, obéissent moins à leurs scrupules... qu'à des
excitations perfides.

--Que veux-tu dire?

--On est jaloux de votre fils, de son influence sur les troupes; et pour
le perdre, on exploite ses défauts afin de donner créance à des
calomnies infâmes.

--Qui serait jaloux de Victorin? qui aurait intérêt à répandre ces
calomnies?

--C'est surtout depuis un mois, n'est-ce pas, que cette hostilité contre
votre fils s'est manifestée, et qu'elle va s'empirant?

--Oui, oui; mais encore une fois qui soupçonnes-tu de l'avoir excitée?

--Ma soeur, ce que je vais vous dire est grave...

--Achève...

--Il y a un mois, un de vos parents, gouverneur de Gascogne, est venu à
Mayence...

--Tétrik?

--Oui, puis il est reparti au bout de quelques jours?

--Eh bien?

--Presque aussitôt après le départ de Tétrik la sourde hostilité contre
votre fils s'est déclarée, et a toujours été croissante!...

Victoria me regarda en silence, comme si elle n'avait pas d'abord
compris mes paroles; puis, une idée subite lui venant à l'esprit, elle
s'écria d'un ton de reproche:

--Quoi! tu soupçonnerais Tétrik... mon parent, mon meilleur ami! lui, le
plus sage des hommes! lui, l'un des meilleurs esprits de ce temps, lui
qui, jusque dans les distractions qu'il cherche dans les lettres, se
montre grand poëte![B] lui, l'un des plus utiles défenseurs de la Gaule,
bien qu'il ne soit pas homme de guerre; lui qui, dans son gouvernement
de Gascogne, répare, à force de soins, les maux de la guerre civile,
autrefois soulevée pour reconquérir notre indépendance... Ah! frère!
frère! j'attendais mieux de ton loyal coeur et de ta raison.

--Je soupçonne cet homme...

--Mais tu es insensé! le soupçonner, lui qui, père d'un fils que lui a
laissé une femme toujours regrettée, puise dans ses habitudes de
paternelle indulgence une excuse aux vices de Victorin... Ne l'aime-t-il
pas? ne le défend-il pas aussi chaleureusement que tu le défends
toi-même?...

--Je soupçonne cet homme.

--Oh! tête de fer! caractère inflexible!... pourquoi soupçonnes-tu
Tétrik? de quel droit? qu'a-t-il fait? par Hésus! si tu n'étais mon
frère... si je ne connaissais ton coeur... je te croirais jaloux de
l'amitié que j'ai pour mon parent!

À peine Victoria eut-elle prononcé ces paroles, qu'elle les regretta et
me dit:

--Oublie ces paroles...

--Elles me seraient pénibles, ma soeur, si le doute injuste qu'elles
expriment vous aveuglait sur la vérité que je dis.

À ce moment la servante entra et demanda si Tétrik pouvait être
introduit.

--Qu'il vienne,--répondit Victoria,--qu'il vienne à l'instant!

En même temps parut Tétrik.

C'était un petit homme entre les deux âges, d'une figure fine et douce,
un sourire affable effleurait toujours ses lèvres; il avait enfin
tellement l'extérieur d'un homme de bien, que Victoria, le voyant
entrer, ne put s'empêcher de me jeter un regard qui semblait encore me
reprocher mes soupçons.

Tétrik alla droit à Victoria, la baisa, au front avec une familiarité
paternelle et lui dit:

--Salut à vous, chère Victoria.

Puis, s'approchant du berceau où continuait de dormir le petit-fils de
la mère des camps, le gouverneur de Gascogne, contemplant l'enfant avec
tendresse, ajouta tout bas, comme s'il eût craint de le réveiller:

--Dors, pauvre petit! tu souris à tes songes enfantins, et tu ignores
que l'avenir de notre Gaule bien-aimée repose peut-être sur ta tête...
Dors, enfant prédestiné, sans doute, à poursuivre la tâche entreprise
par ton glorieux père! noble tâche qu'il accomplira durant de longues
années sous l'inspiration de ton auguste aïeule!... Dors, pauvre
petit,--ajouta Tétrik, dont les yeux se remplirent de larmes
d'attendrissement,--les dieux secourables et propices à la Gaule
veilleront sur toi...

Victoria, pendant que son parent essuyait ses yeux humides, m'interrogea
de nouveau du regard, comme pour me demander si c'était là le langage et
la physionomie d'un traître, d'un homme perfidement ennemi du père de
cet enfant?

Tétrik, s'adressant alors à moi, me dit affectueusement:

--Salut au meilleur, au plus fidèle ami de la femme que j'aime et que je
vénère le plus au monde.

--C'est la vérité; je suis le plus obscur, mais le plus dévoué des amis
de Victoria,--ai-je répondu en regardant fixement Tétrik;--et le devoir
d'un ami est de démasquer les traîtres!

--Je suis de votre avis, bon Scanvoch,--reprit simplement Tétrik;--le
premier devoir d'un ami est de démasquer les fourbes; je crains moins le
lion rugissant, la gueule ouverte, que le serpent rampant dans l'ombre.

--Alors, moi, Scanvoch, je vous dis ceci, à vous, Tétrik: Vous êtes un
de ces dangereux reptiles dont vous parlez... je vous crois un traître!
je vous accuse d'être un traître!...

--Scanvoch!--s'écria Victoria d'un ton de reproche,--songes-tu à tes
paroles?

--Je vois que la vieille plaisanterie gauloise, une de nos franchises,
nous est revenue avec nos dieux et notre liberté,--reprit en souriant le
gouverneur.

Puis, se retournant vers Victoria, il ajouta:

--Notre ami Scanvoch possède la _gausserie_ sérieuse... la plus
plaisante de toutes...

--Mon frère parle en honneur et conscience,--reprit la mère des
camps.--Il m'afflige, puisqu'on vous accusant il se trompe; mais il est
sincère dans son erreur...

Tétrik, regardant tour à tour Victoria et moi avec une sorte de stupeur,
garda le silence; puis il reprit d'un ton grave, cordial et pénétré:

--Tout ami fidèle est ombrageux; bon Scanvoch, inexplicable est pour moi
votre défiance, mais elle doit avoir sa cause: franche est l'attaque,
franche sera la réponse... Que me reprochez-vous?

--Il y a un mois, vous êtes venu à Mayence; un homme à vous, votre
secrétaire, nommé Morix, bien muni d'argent, a donné à boire à beaucoup
de soldats, tâchant de les irriter contre Victorin, leur disant qu'il
était honteux que leur général, l'un des deux chefs de la Gaule
régénérée, fût un ivrogne et un dissolu... Votre secrétaire a-t-il, oui
ou non, tenu ces propos?...

--Continuez, ami Scanvoch, continuez...

--Votre secrétaire a cité un fait qui, depuis, propagé dans le camp, a
fait naître une grande irritation contre Victorin... Ce fait, le voici:
Il y a quelques mois, Victorin et quelques officiers seraient allés dans
une taverne située dans une île des bords du Rhin; après boire, animé
par le vin, Victorin aurait fait violence à l'hôtesse... et elle se
serait tuée de désespoir...

--Mensonge!--s'écria Victoria.--Je sais et condamne les défauts de mon
fils... mais il est incapable d'une pareille infamie!...

Le gouverneur m'avait écouté dans un silence imperturbable; il reprit en
souriant:

--Ainsi, bon Scanvoch, selon vous, mon secrétaire aurait, d'après mes
ordres, répandu dans le camp ces calomnies indignes?

--Oui.

--Quel serait mon but?

--Vous êtes ambitieux...

--Et comment ces calomnies serviraient-elles mon ambition?...

--Les soldats se désaffectionnant de Victorin, élu par eux général et
l'un des chefs de la Gaule, vous useriez de votre influence sur
Victoria, afin de l'amener à vous proposer aux soldats comme successeur
de Victorin.

--Une mère! y songez-vous, bon Scanvoch?--répondit Tétrik en regardant
Victoria.--Une mère! sacrifier son fils à un ami!...

--Victoria, dans la grandeur de son amour pour son pays, sacrifierait
son fils à votre élévation, si ce sacrifice était nécessaire au salut de
la Gaule... Ai-je menti, ma soeur?

--Non,--me répondit Victoria, qui paraissait chagrine de mes accusations
contre son parent.--En cela tu dis la vérité; mais quant au reste, tu
t'abuses...

--Et ce sacrifice héroïque, bon Scanvoch,--reprit le
gouverneur,--Victoria le ferait, sachant que par mes calomnies
souterraines j'aurais tâché de perdre son fils dans l'esprit de nos
soldats?

--Ma soeur eût ignoré ces menées, si je ne les avais pas démasquées...
D'ailleurs, souvent je lui ai entendu dire avec raison que si la paix
s'affermissait enfin dans notre pays, il vaudrait mieux que son chef, au
lieu d'être toujours enclin à batailler, songeât à guérir les maux des
guerres passées; souvent elle vous a cité comme l'un de ces hommes qui
préfèrent sagement la paix à la guerre.

--Je pense, il est vrai, que l'épée, bonne pour détruire, est
impuissante à reconstruire,--reprit Victoria;--et, la liberté de la
Gaule affermie, je voudrais que mon fils songeât plus à la paix qu'à la
guerre... Aussi, t'ai-je engagé, Scanvoch, à tenter une dernière
démarche auprès des chefs franks en t'envoyant près d'eux.

--Permettez-moi de vous interrompre, Victoria,--reprit Tétrik,--et de
demander à notre ami Scanvoch s'il n'a pas d'autre accusation à porter
contre moi...

--Je t'accuse d'être, ou l'agent secret de l'empereur romain, GALIEN, ou
l'agent du chef de la nouvelle religion.

--Moi!--s'écria le gouverneur,--moi, l'agent des chrétiens!...

--J'ai dit l'agent du chef de la nouvelle religion... je veux parler de
l'évêque qui siége à Rome.

--Moi, l'agent d'Étienne, évêque de Rome? le quatorzième pape de la
nouvelle Église? de ce pape dont Firmilien, évêque de Césarée, écrivait
ceci à Cyprien, chef du concile d'Espagne, composé de vingt-huit
évêques: «Pourrait-on croire que cet homme (le pape Étienne) ait une âme
et un corps? apparemment le corps est bien mal conduit, et cette âme est
déréglée; Étienne ne craint pas de traiter son frère Cyprien de faux
Christ, de faux apôtre, d'ouvrier frauduleux, et pour ne pas l'entendre
dire de lui-même, il a l'audace de le reprocher aux autres[C].» Moi,
l'agent de cet ambitieux et violent pontife!...

--Oui... à moins que, trompant à la fois et l'empereur romain et le pape
de Rome, vous ne les serviez tous deux, quitte à sacrifier l'un ou
l'autre, selon les nécessités de votre ambition.

--Que je serve les Romains, passe encore, Scanvoch,--répondit Tétrik
avec son inaltérable placidité;--votre soupçon, si cruel qu'il soit pour
moi, peut, à la rigueur, se comprendre; car, enfin, si par la force des
armes nous sommes parvenus à reconquérir pas à pas, depuis près de trois
siècles, presque toutes les libertés de la vieille Gaule, les empereurs
romains ont vu avec douleur notre pays échapper à leur domination; je
comprendrais donc, bon Scanvoch, que vous m'accusiez de vouloir arriver
au gouvernement de la Gaule, afin de la rendre tôt ou tard aux Romains,
en la trahissant, il est vrai, d'une manière infâme... Mais croire que
j'agis dans l'intérêt du pape des chrétiens, de ces malheureux partout
persécutés, martyrisés... n'est-ce pas insensé?... Que pourrais-je faire
pour eux? que pourraient-ils faire pour moi?...

Scanvoch allait répondre; Victoria l'interrompit d'un geste, et dit à
Tétrik, en lui montrant la croix de bois noir, symbole de la mort de
Jésus, placée à côté de la coupe d'airain, où trempaient sept brins de
gui, symbole druidique:

--Voyez cette croix, Tétrik, elle vous dit que, fidèle à nos dieux, je
vénère cependant celui qui a dit:

«_Que nul homme n'avait le droit d'opprimer son semblable..._

_Que les coupables méritaient pitié, consolation, et non le mépris et la
rigueur..._

_Que les fers des esclaves devaient être brisés..._»

Glorifiées soient donc ces maximes; les plus sages de nos druides les
ont acceptées comme saintes; c'est vous dire combien j'aime la tendre et
pure morale de ce jeune homme de Nazareth... Mais, voyez-vous,
Tétrik,--ajouta Victoria d'un air pensif,--il y a une chose étrange,
mystérieuse, qui m'épouvante... Oui, bien des fois, durant mes longues
veilles auprès du berceau de mon petit-fils, songeant au présent et au
passé... j'ai été tourmentée d'une vague terreur pour l'avenir.

--Et cette terreur,--demanda Tétrik,--d'où vient-elle?

--Quelle a été depuis trois siècles l'implacable ennemie de la
Gaule?--reprit Victoria,--quelle a été l'impitoyable dominatrice du
monde?

--_Rome_,--répondit le gouverneur,--Rome païenne!

--Oui, cette tyrannie qui pesait sur le monde avait son siége à
Rome,--reprit Victoria.--Alors, dites-moi par quelle fatalité les
évêques, les papes de cette nouvelle religion qui aspirent, ils ne le
cachent pas, à régner sur l'univers en dominant les souverains du monde,
non par la force, mais par la croyance... Oui, répondez! par quelle
fatalité ces papes ont-ils établi à Rome le siége de leur nouveau
pouvoir? Quoi! Jésus de Nazareth avait flétri de sa brûlante parole les
_princes des prêtres_ comme des fourbes, comme des hypocrites! Il avait
surtout prêché l'humilité, le pardon, l'égalité, la communauté parmi les
hommes, et voilà qu'en son nom divinisé de nouveaux _princes des
prêtres_ se donnent pour les futurs dominateurs de l'univers, les voilà
déjà, comme le pape Étienne, accusés d'ambition, de fourberie,
d'intolérance, même par les autres évêques chrétiens!

Et quel a été le premier pape qui soit venu s'établir à Rome au nom de
Jésus? Un de ses disciples, un ingrat, un renégat, qui trois fois a, par
lâcheté, renié son jeune maître... Ce renégat se nommait
_Pierre_,--ai-je dit à mon tour.--J'ai lu cette honteuse trahison dans
un récit contemporain sur la mort de Jésus, récit que m'a laissé mon
aïeule... Victoria le connaît.

--C'est la vérité,--reprit ma soeur de lait,--et ceci m'avait déjà paru
sinistre... quoi! le premier pape de cette nouvelle religion, dont les
évêques semblent renier de plus en plus la douce morale de Jésus, a été
ce même disciple qui a lâchement renié son jeune maître, abandonné de
tous au moment de son martyre et de sa mort... sublimes comme sa vie!...

--Est-ce vous que j'entends parler ainsi, Victoria?--reprit Tétrik en
s'adressant à ma soeur de lait;--vous, si sage, si éclairée, vous
redoutez ces malheureux qui professent leur foi par leur martyre!

--Oh!--s'écria la mère des camps avec exaltation,--j'aime... j'admire
ces pauvres chrétiens mourant dans d'horribles tortures, en confessant
l'égalité des hommes devant Dieu! l'affranchissement des esclaves, la
communauté des biens, l'amour et le pardon des coupables!... J'aime...
j'admire ces pauvres chrétiens qui meurent suppliciés, en disant au nom
de Jésus: «Ceux-là sont des monstres d'iniquité, qui retiennent leurs
frères en esclavage, qui les laissent souffrir du froid et de la faim,
au lieu de partager avec eux leur pain et leur manteau...» Oh! pour ces
héroïques martyrs, pitié! vénération!... Mais je redoute, pour l'avenir
de la Gaule, ceux-là qui se disent les chefs, les papes de ces
chrétiens... Oui, je les redoute, ces princes des prêtres, venant
établir à Rome le siége de leur mystérieux empire! à Rome, ce centre de
la plus effroyable tyrannie qui ait jamais écrasé le monde...
Espèrent-ils donc, que l'univers ayant eu longtemps l'habitude de subir
l'oppression de la Rome des Césars... subira patiemment l'oppression de
la Rome des papes!...

--Victoria,--reprit Tétrik,--vous exagérez la puissance de ces pontifes
chrétiens; grand nombre d'entre eux, persécutés par les empereurs
romains, n'ont-ils pas subi le martyre comme les plus pauvres
néophytes?...

--Je le sais... toute bataille a ses morts, et ces papes luttent contre
les empereurs pour leur ravir la domination du monde!... je sais encore
que parmi ces évêques, il s'en est trouvé de dignes de parler et de
mourir au nom de Jésus... mais s'il se rencontre de dignes pontifes, le
gouvernement, la domination des prêtres, n'en est pas moins en soi
épouvantable!... Est-ce à moi de vous rappeler notre histoire, Tétrik?
dites, n'a-t-il pas été despotique, impitoyable, le gouvernement de nos
prêtres à nous? Il y a dix siècles, dans ces temps primitifs où nos
druides, laissant, par un calcul odieux, les peuples dans une crasse
ignorance, les dominaient par la barbarie, la superstition et la
terreur!... Ces temps n'ont-ils pas été les plus détestables de
l'histoire de la Gaule?... Ces temps d'oppression et d'abrutissement,
n'ont-ils pas duré jusqu'à ces siècles glorieux et prospères, où nos
druides, fondus dans le corps de la nation, comme citoyens, comme pères,
comme soldats, ont participé à la vie commune, aux joies de la famille,
aux guerres nationales contre l'étranger... Eux, toujours les premiers à
soulever les populations asservies! Oh! je vous le dis, je vous le
dis... ce que je redoute pour l'avenir des nations, c'est qu'un jour,
voyez-vous, il ne se fonde à Rome je ne sais qu'elle ténébreuse alliance
entre les puissants du monde et les papes catholiques... et alors,
malheur aux peuples! car de cette alliance il sortira une effroyable
tyrannie religieuse, cimentée par le sang de ces martyrs héroïques qui
de nos jours croient mourir pour l'affranchissement des peuples!...

Victoria, en parlant ainsi, me semblait inspirée par le génie
prophétique des druidesses des siècles passés. Tétrik l'avait
silencieusement écoutée, mais au lieu de lui répondre, il reprit en
souriant, comme toujours, avec sérénité:

--Nous voici loin de l'accusation que notre ami Scanvoch a portée contre
moi... et pourtant, Victoria, vos paroles, au sujet des craintes que
vous inspirent pour l'avenir _les princes des prêtres_ chrétiens, comme
vous les appelez, nous ramènent à cette accusation... Ainsi, selon vous,
Scanvoch, le but des perfidies que vous me reprochez serait d'arriver au
gouvernement de la Gaule, afin de la trahir au profit de Rome païenne ou
de Rome catholique?

--Oui,--lui dis-je,--je crois cela.

--En deux mots, Scanvoch, je vais me justifier; Victoria m'aidera plus
que personne... L'un de mes secrétaires, dites-vous, a tâché d'exciter
l'hostilité de nos soldats contre Victorin, votre révélation me semble
tardive; puis...

--Je n'ai su cela qu'hier soir,--dis-je au gouverneur de Gascogne en
l'interrompant.

--Peu importe,--reprit-il,--ce secrétaire, je l'ai chassé dernièrement
de chez moi, apprenant, par hasard, qu'en effet, irrité contre Victorin,
qui, plusieurs fois ici, l'avait raillé, il s'était vengé en répandant
sur lui des calomnies encore plus ridicules qu'odieuses; mais laissons
ces misères... Je suis ambitieux, dites-vous, ami Scanvoch? je vise au
gouvernement de la Gaule, dussé-je y arriver par d'indignes
manoeuvres?... Demandez à Victoria quel est le but de mon nouveau voyage
à Mayence...

--Tétrik pense qu'il serait urgent pour la paix et la prospérité de la
Gaule de proposer aux soldats d'acclamer le fils de mon fils, comme
héritier du gouvernement de son père... Tétrik se croit certain du
consentement de l'empereur Galien.

--Tétrik prévoit donc la mort prochaine de Victorin?--ai-je répondu,
regardant fixement le gouverneur.

Mais celui-ci, dont on rencontrait rarement les yeux qu'il tenait
ordinairement baissés, répondit:

--Les Franks sont de l'autre côté du Rhin... et Victorin est d'une
bravoure téméraire; mon vif désir est qu'il vive de longues années;
mais, selon moi, la Gaule trouverait un gage de sécurité pour l'avenir,
si elle savait qu'après Victorin le pouvoir restera au fils de celui que
l'armée a acclamé comme chef, surtout lorsque cet enfant aurait eu pour
éducatrice Victoria la Grande... Victoria, l'auguste mère des camps!...

--Oui,--ai-je répondu, en tâchant de nouveau, mais en vain, de
rencontrer le regard du gouverneur;--mais dans le cas où Victorin
mourrait prochainement, qui me dit que vous, Tétrik, vous n'espérez pas
être le tuteur de cet enfant, exercer le pouvoir en son nom, et arriver
ainsi, par une autre voie, au gouvernement de la Gaule?

--Parlez-vous sérieusement, Scanvoch?--reprit Tétrik.--Demandez à
Victoria si elle a besoin de mon aide pour faire de son petit-fils un
homme digne d'elle et du pays?... La croyez-vous de ces femmes assez
faibles pour partager avec autrui une tâche glorieuse? L'idolâtrie des
soldats pour elle ne vous est-elle pas un sûr garant qu'elle seule, dans
le cas où Victoria mourrait prématurément, qu'elle seule pourrait
conserver la tutelle de son petit-fils et gouverner pour lui?

Victoria secoua la tête d'un air pensif et reprit:

--Je n'aime pas votre projet, Tétrik; quoi? désigner au choix des
soldats un enfant encore au berceau; qui sait ce que sera cet enfant?
qui sait ce qu'il vaudra?

--Ne vous a-t-il pas pour éducatrice?--reprit Tétrik.

--N'ai-je pas aussi été l'éducatrice de Victorin?--répondit tristement
la mère des camps;--cependant, malgré mes soins vigilants, mon fils a
des défauts qui autorisent des calomnies redoutables, auxquelles je vous
crois étranger; je vous le dis sincèrement, Tétrik, j'espère maintenant
que mon frère Scanvoch rendra, comme moi, justice à votre loyauté.

--Je l'ai dit, et je le répète, je soupçonne cet homme,--ai-je répondu à
Victoria;--elle s'écria avec impatience:

--Et moi, j'ai dit et je répète que tu es une tête de fer, une vraie
tête bretonne! rebelle à toute raison, lorsqu'une idée fausse s'est
implantée dans ta dure cervelle.

Convaincu par instinct de la perfidie de Tétrik, je n'avais pas de
preuves contre lui, je me suis tu.

Tétrik a repris en souriant:

--Ni vous ni moi, Victoria, nous ne persuaderons le bon Scanvoch de son
erreur; laissons ce soin à une irrésistible séductrice: _la vérité_.
Avec le temps elle prouvera ma loyauté. Nous reparlerons, Victoria, de
votre répugnance à faire acclamer par l'armée votre petit-fils comme
héritier du pouvoir de son père, j'espère vaincre vos scrupules; mais,
dites-moi, j'ai vu tout à l'heure en me rendant chez vous, le capitaine
Marion, cet ancien ouvrier forgeron, qu'à mon autre voyage au camp vous
m'avez présenté comme l'un des plus vaillants hommes de l'armée?

--Sa vaillance égale son bon sens et sa ferme raison,--reprit la mère
des camps,--c'est aussi un noble coeur, car, malgré son élévation, il a
continué d'aimer comme un frère un de ses anciens compagnons de forge,
resté simple soldat.

--Et moi,--dis-je à Victoria,--dussé-je encore passer pour une tête de
fer... je crois que dans cette affection le bon coeur et le bon sens du
capitaine Marion se trompent. Selon moi il aime un ennemi...
Puissiez-vous, Victoria, n'être pas aussi aveugle que le capitaine
Marion!

--Le fidèle compagnon du capitaine Marion serait son ennemi?--reprit
Victoria.--Tu es dans un jour de méfiance, mon frère...

--Un envieux est toujours un ennemi. L'homme dont je parle est resté
soldat; il porte envie à son ancien camarade, devenu l'un des premiers
capitaines de l'armée... de l'envie à la haine, il n'y a qu'un pas.

En disant ceci, j'avais encore, mais en vain, tâché de rencontrer le
regard du gouverneur de Gascogne; mais je remarquai chez lui, non sans
surprise, une sorte de tressaillement de joie lorsque j'affirmais que le
capitaine Marion avait pour ennemi secret son camarade de guerre.
Tétrik, toujours maître de lui, craignant sans doute que son
tressaillement ne m'eût pas échappé, reprit:

--L'envie est un sentiment si révoltant, que je ne puis en entendre
parler sans émotion. Je suis vraiment chagrin de ce que Scanvoch, qui,
je l'espère, se trompe cette fois encore, nous apprend sur le camarade
du capitaine Marion... Mais si ma présence vous empêche de recevoir le
capitaine, dites-le-moi, Victoria... je me retire.

--Je désire au contraire que vous assistiez à l'entretien que je dois
avoir avec Marion et mon frère Scanvoch; tous deux ont été chargés par
mon fils d'importants messages... et pourtant,--ajouta-t-elle avec un
soupir,--la matinée s'avance, et mon fils n'est pas ici...

À ce moment la porte de la chambre s'ouvrit, et Victorin parut
accompagné du capitaine Marion.

Victorin était alors âgé de vingt-deux ans. Je t'ai dit, mon enfant, que
l'on avait frappé plusieurs médailles où il figurait sous les traits du
dieu _Mars_, à côté de sa mère, coiffée d'un casque ainsi que la
_Minerve_ antique; Victorin aurait pu en effet servir de modèle à une
statue du dieu de la guerre. Grand, svelte, robuste, sa tournure, à la
fois élégante et martiale, plaisait à tous les yeux; ses traits, d'une
beauté rare comme ceux de sa mère, en différaient par une expression
joyeuse et hardie. La franchise, la générosité de son caractère se
lisaient sur son visage; malgré soi, l'on oubliait en le voyant les
défauts qui déparaient ce vaillant naturel, trop vivace, trop fougueux
pour refréner les entraînements de l'âge. Victorin venait sans doute de
passer une nuit de plaisir, pourtant sa figure était aussi reposée que
s'il fût sorti de son lit. Un chaperon de feutre, orné d'une aigrette,
couvrait à demi ses cheveux noirs, bouclés autour de son mâle et brun
visage, à demi ombragé d'une légère barbe brune; sa saie gauloise,
d'étoffe de soie rayée de pourpre et de blanc, était serrée à sa taille
par un ceinturon de cuir brodé d'argent, où pendait son épée à poignée
d'or curieusement ciselée, véritable chef-d'oeuvre de l'orfévrerie
d'Autun. Victorin en entrant chez sa mère, suivi du capitaine Marion,
alla droit à Victoria avec un mélange de tendresse et de respect; il mit
un genou en terre, prit une de ses mains qu'il baisa, puis, ôtant son
chaperon, il tendit son front en disant:

--Salut, ma mère!...

Il y avait un charme si touchant dans l'attitude, dans l'expression des
traits du jeune général, ainsi agenouillé devant sa mère, que je la vis
hésiter un instant entre le désir d'embrasser ce fils qu'elle adorait et
la volonté de lui témoigner son mécontentement; aussi, repoussant
légèrement de la main le front de Victorin, elle lui dit d'une voix
grave, en lui montrant le berceau placé à côté d'elle:

--Embrassez votre fils... vous ne l'avez pas vu depuis hier matin...

Le jeune général comprit ce reproche indirect, se releva tristement,
s'approcha du berceau, prit l'enfant entre ses bras, et l'embrassa avec
effusion en regardant Victoria, semblant ainsi se dédommager de la
sévérité maternelle.

Le capitaine Marion s'était approché de moi; il me dit tout bas:

--C'est pourtant un bon coeur que ce Victorin; combien il aime sa
mère... combien il aime son enfant!... Il leur est certes aussi attaché
que je le suis, moi, à mon ami Eustache, qui compose à lui seul toute ma
famille... Quel dommage que cette _peste de luxure_ (le bon capitaine
prononçait peu de paroles sans y joindre cette exclamation), quel
dommage que cette peste de luxure tienne si souvent ce jeune homme entre
ses griffes!

--C'est un malheur!... Mais croyez-vous Victorin capable de l'infâme
lâcheté dont on l'accuse dans le camp?--ai-je répondu au capitaine de
manière à être entendu de Tétrik, qui, parlant tout bas à Victoria,
semblait lui reprocher sa sévérité à l'égard de son fils.

--Non, par le diable!--reprit Marion;--je ne crois pas Victorin capable
de ces indignités... surtout quand je le vois ainsi entre son fils et sa
mère.

Le jeune général, après avoir soigneusement replacé dans le berceau
l'enfant, qui lui tendait ses bras, dit affectueusement au gouverneur de
Gascogne:

--Salut, Tétrik!... J'aime toujours à voir ici le sage et fidèle ami de
ma mère.

Puis, se tournant vers moi:

--Je savais ton retour, Scanvoch... en rapprenant, ma joie a été grande,
et grande aussi mon inquiétude durant ton absence. Ces bandits franks
nous ont souvent prouvé comment ils respectaient les trêves et les
parlementaires...

Mais, remarquant sans doute la tristesse encore empreinte sur les traits
de Victoria, son fils s'approcha d'elle, et lui dit avec autant de
franchise que de tendre déférence:

--Tenez, ma mère... avant de parler ici des messages du capitaine Marion
et de Scanvoch... laissez-moi vous dire ce que j'ai sur le coeur...
peut-être votre front s'éclaircira-t-il... et je n'y verrai plus ce
mécontentement dont je m'afflige... Tétrik est notre bon parent, le
capitaine Marion notre ami, Scanvoch votre frère... je n'ai rien à
cacher ici... Avouez-le, chère mère, vous êtes chagrine parce que j'ai
passé cette nuit dehors?

--Vos désordres m'affligent, Victorin... je m'afflige davantage encore
de ce que ma voix n'est plus écoutée par vous...

--Mère... je veux tout vous avouer; mais, je vous le jure, je me suis
plus cruellement reproché ma faiblesse que vous ne me la reprocherez
vous-même... Hier soir, fidèle à ma promesse de m'entretenir longuement
avec vous pendant une partie de la nuit sur de graves intérêts, je
rentrais sagement au logis... j'avais refusé... oh! héroïquement refusé
d'aller souper avec trois capitaines des dernières légions de cavalerie
arrivées à Mayence et venant de Béziers... Ils avaient eu beau me vanter
de grandes vieilles cruches de vin de ce pays du vin par excellence!
soigneusement apportées par eux dans leur chariot de guerre pour fêter
leur bienvenue... j'étais resté impitoyable... Ils crurent alors me
gagner en me parlant de deux chanteuses bohémiennes de Hongrie, Kidda et
Flory... (Pardon ma mère de prononcer de pareils noms devant vous, mais
la vérité m'y oblige.) Ces bohémiennes, disaient mes tentateurs,
arrivées à Mayence depuis peu de temps, étaient belles comme des astres,
lutines comme des démons, et chantaient comme des rossignols!

--Ah! je la vois... je la vois venir d'ici, cette peste de luxure,
marchant sur ses pattes velues, comme une tigresse sournoise et
affamée!!!--s'écria Marion.--Que je voudrais donc faire danser ces
effrontées diablesses de Bohême sur des plaques de fer rougies au feu...
c'est alors qu'elles chanteraient d'une manière douce à mes oreilles...

--J'ai été encore plus sage que toi, brave Marion,--reprit Victorin;--je
n'ai voulu les voir chanter et danser d'aucune façon... j'ai fui à
grands pas mes tentateurs pour revenir ici...

--Tu auras eu beau fuir, cette damnée luxure a les jambes aussi longues
que les bras et les dents!--dit le capitaine;--elle t'aura rattrapé,
Victorin!...

--Daignez m'écouter, ma mère,--reprit Victorin, voyant ma soeur de lait
faire un geste de dégoût et d'impatience.--Je n'étais plus qu'à deux
cents pas du logis... la nuit était noire, une femme enveloppée d'une
mante à capuchon m'aborde...

--Et de trois!--s'écria le bon capitaine en joignant les mains.--Voici
les deux bohémiennes renforcées d'une femme à coqueluchon... Ah!
malheureux Victorin! l'on ne sait pas les piéges diaboliques cachés sous
ces coqueluchons... mon ami Eustache serait encoqueluchonné... que je le
fuirais!...

»--Mon père est un vieux soldat, me dit cette femme,--reprit
Victorin;--une de ses blessures s'est rouverte, il se meurt. Il vous a
vu naître, Victorin... il ne veut pas mourir sans presser une dernière
fois la main de son jeune général; refuserez-vous cette grâce à mon père
expirant?»--Voilà ce que m'a dit cette inconnue d'une voix touchante;
qu'aurais-tu fait, toi, Marion?

--Malgré mon épouvante des coqueluchons, je serais ma foi allé voir ce
vieux homme,--répondit le capitaine;--certes j'y serais allé, puisque ma
présence pouvait lui rendre la mort plus agréable...

--Je fais donc ce que tu aurais fait, Marion, je suis l'inconnue; nous
arrivons à une maison obscure, la porte s'ouvre, ma conductrice me prend
la main, je marche quelques pas dans les ténèbres; soudain, une vive
lumière m'éblouit, je me vois entouré par les trois capitaines des
légions de Béziers, et par d'autres officiers; la femme voilée laisse
tomber sa mante, et je reconnais...

--Une de ces damnées bohèmes!--s'écria le capitaine.--Ah! je te le
disais bien, Victorin, que les coqueluchons cachaient d'horribles
choses!

--Horribles?... Hélas! non, Marion; et je n'ai pas eu le courage de
fermer les yeux... Aussitôt je suis cerné de tous côtés; l'autre
bohémienne accourt, les officiers m'entourent; les portes sont fermées,
on m'entraîne à la place d'honneur. Kidda se met à ma droite, Flory à ma
gauche; devant moi se dresse une de ces grosses vieilles cruches,
remplie d'un divin nectar, disaient ces maudits; et...

--Et le jour vous surprend dans cette nouvelle orgie,--dit gravement
Victoria en interrompant son fils.--Vous oubliez ainsi dans la débauche
l'heure qui vous rappelait auprès de moi. Est-ce là une excuse?...

--Non, chère mère, c'est un aveu... car j'ai été faible... mais aussi
vrai que la Gaule est libre, je revenais sagement près de vous sans la
ruse qu'on a employée pour me retenir. Ne me serez-vous pas indulgente,
cette fois encore? je vous en supplie!--ajouta Victorin en
s'agenouillant de nouveau devant ma soeur de lait.--Ne soyez plus ainsi
soucieuse et sévère; je sais mes torts! l'âge me guérira... Je suis trop
jeune, j'ai le sang trop vif; l'ardeur du plaisir m'emporte souvent
malgré moi... pourtant, vous le savez, ma mère, je donnerais ma vie pour
vous...

--Je le crois; mais vous ne me feriez pas le sacrifice de vos folles et
mauvaises passions...

--À voir Victorin ainsi respectueux et repentant aux genoux de sa
mère,--ai-je dit tout bas à Marion,--penserait-on que c'est là ce
général illustre et redouté des ennemis de la Gaule, qui, à vingt-deux
ans, a déjà gagné cinq grandes batailles?

--Victoria,--reprit Tétrik de sa voix insinuante et douce,--je suis père
aussi et enclin à l'indulgence... De plus, dans mes délassements, je
suis poëte, et j'ai écrit une ode _à la jeunesse_. Comment serais-je
sévère?... J'aime tant les vaillantes qualités de notre cher Victorin,
que le blâme m'est difficile! Serez-vous donc insensible aux tendres
paroles de votre fils?... Sa jeunesse est son seul crime... il vous l'a
dit, l'âge le guérira... et son affection pour vous, sa déférence à vos
volontés hâteront la guérison...

Au moment où le gouverneur de Gascogne parlait ainsi, un grand tumulte
se fit au dehors de la demeure de Victoria; et bientôt on entendit ce
cri:

--_Aux armes! aux armes!_

Victorin et sa mère, près de laquelle il s'était tenu agenouillé, se
levèrent brusquement.

--On crie aux armes!--dit vivement le capitaine Marion en prêtant
l'oreille.

--Les Franks auront rompu la trêve,--m'écriai-je à mon tour;--hier un de
leurs chefs m'avait menacé d'une prochaine attaque contre le camp; je
n'avais pas cru à une si prompte résolution.

--On ne rompt jamais une trêve avant son terme, sans notifier celle
rupture,--dit Tétrik.

--Les Franks sont des barbares capables de toutes les
trahisons,--s'écria Victorin en courant vers la porte.

Elle s'ouvrit devant un officier couvert de poussière, et si haletant
qu'il put d'abord à peine parler.

--Vous êtes du poste de l'avant-garde du camp, à quatre lieues
d'ici?--dit le jeune général au nouveau venu, car Victorin connaissait
tous les officiers de l'armée,--que se passe-t-il?

--Une innombrable quantité de radeaux, chargés de troupes et remorqués
par des barques commençaient à paraître vers le milieu du Rhin, lorsque,
d'après l'ordre du commandant du poste, je l'ai quitté pour accourir à
toute bride vous annoncer cette nouvelle, Victorin... Les hordes
franques doivent à cette heure avoir débarqué... Le poste que je quitte,
trop faible pour résister à une armée, s'est sans doute replié sur le
camp; en le traversant j'ai crié aux armes! Les légions et les cohortes
se forment à la hâte.

--C'est la réponse de ces barbares à notre message porté par
Scanvoch,--dit la mère des camps à Victorin.

--Que t'ont répondu les Franks?--me demanda le jeune général.

--Néroweg, un des principaux rois de leur armée, a repoussé toute idée
de paix,--ai-je dit à Victorin;--ces barbares veulent envahir la Gaule,
s'y établir et nous asservir... J'ai menacé leur chef d'une guerre
d'extermination; il m'a répondu que le soleil ne se lèverait pas six
fois avant qu'il fût venu ici dans notre camp, enlever _Victoria la
Grande_...

--S'ils marchent sur nous, il n'y a pas un instant à perdre!--s'écria
Tétrik effrayé en s'adressant au jeune général qui, calme, pensif, les
bras croisés sur sa poitrine, réfléchissait en silence,--il faut agir,
et promptement agir!

--Avant d'agir,--répondit Victorin toujours méditatif,--il faut penser.

--Mais,--reprit le gouverneur,--si les Franks s'avancent rapidement vers
le camp?

--Tant mieux,--dit Victorin avec impatience,--tant mieux, laissons-les
s'approcher...

La réponse de Victorin surprit Tétrik, et je l'avoue, j'aurais été
moi-même étonné, presque inquiet d'entendre le jeune général parler de
temporisation en présence d'une attaque imminente, si je n'avais eu de
nombreuses preuves de la sûreté de jugement de Victorin; sa mère fit
signe au gouverneur de le laisser réfléchir à son plan de bataille,
qu'il méditait sans doute, et dit à Marion:

--Vous arrivez ce matin de votre voyage au milieu des peuplades de
l'autre côté du Rhin, si souvent pillées par ces barbares? Quelles sont
les dispositions de ces tribus?

--Trop faibles pour agir seules, elles se joindront à nous au premier
appel... Des feux allumés par nous, ou le jour ou la nuit, sur la
colline de Bérak, leur donneront le signal; des veilleurs l'attendent;
aussitôt qu'ils l'apercevront, ils se tiendront prêts à marcher; un de
nos meilleurs capitaines, après le signal donné, fera embarquer quelques
troupes d'élite, traversera le Rhin et opérera sa jonction avec ces
tribus, pendant que le gros de nôtre armée agira d'un autre côté.

--Votre projet est excellent, capitaine Marion,--dit Victoria; en ce
moment surtout une pareille alliance nous est d'un grand secours... Vous
avez, comme d'habitude, vu juste et loin...

--Quand on a de bons yeux, il faut tâcher de s'en servir de son
mieux,--répondit avec bonhomie le capitaine,--aussi ai-je dit à mon ami
Eustache...

--Quel ami?--demanda Victoria;--de qui parlez-vous, capitaine?

--D'un soldat... mon ancien camarade d'enclume: je l'avais emmené avec
moi dans le voyage d'où j'arrive; or, au lieu de ruminer en moi-même mes
petits projets, je les dis tout haut à mon ami Eustache; il est discret,
point sot du tout, bourru en diable, et souvent il me grommelle des
observations dont je profite.

--Je sais votre amitié pour ce soldat,--reprit Victoria,--elle vous
honore.

--C'est chose simple que d'aimer un vieil ami; je lui ai donc dit:
Vois-tu, Eustache, un jour ou l'autre ces écorcheurs franks tenteront
une attaque décisive contre nous; ils laisseront, pour assurer leur
retraite, une réserve à la garde de leur camp et de leurs chariots de
guerre; cette réserve ne sera pas un morceau trop gros à avaler pour nos
tribus alliées, renforcées d'une bonne légion d'élite commandée par un
de nos capitaines... de sorte que si ces écorcheurs sont battus de ce
côté-ci du Rhin, toute retraite leur sera coupée sur l'autre rive. Ce
que je prévoyais arrive aujourd'hui; les Franks nous attaquent, il
faudrait donc, je crois, envoyer sur l'heure aux tribus alliées quelques
troupes d'élite, commandées par un capitaine énergique, prudent et bien
avisé.

--Ce capitaine... ce sera vous, Marion,--dit Victoria.

--Moi, soit... Je connais le pays... mon projet est fort simple...
Pendant que les Franks viennent nous attaquer je traverse le Rhin, afin
de brûler leur camp, leurs chariots et d'exterminer leur réserve... Que
Victorin les batte sur notre rive, ils voudront repasser le fleuve et me
trouveront sur l'autre bord avec mon ami Eustache, prêt à leur tendre
autre chose que la main pour les aider à aborder. Grande vanité
d'ailleurs pour eux d'aborder en ce lieu, puisqu'ils n'y trouveraient
plus ni réserve, ni camp, ni chariots.

--Marion,--reprit ma soeur de lait après avoir attentivement écouté le
capitaine,--le gain de la bataille est certain, si vous exécutez ce plan
avec votre bravoure et votre sang-froid ordinaires.

--J'ai bon espoir, car mon ami Eustache m'a dit d'un ton encore plus
hargneux que d'habitude: «Il n'est point déjà si sot, ton projet, il
n'est point déjà si sot.» Or, l'approbation d'Eustache m'a toujours
porté bonheur.

--Victoria,--dit à demi-voix Tétrik, ne pouvant contraindre davantage
son anxiété,--je ne suis pas homme de guerre... j'ai une confiance
entière dans le génie militaire de votre fils; mais de moment en moment
un ennemi qui nous est deux ou trois fois supérieur en nombre s'avance
contre nous... et Victorin ne décide rien, n'ordonne rien!

--Il vous l'a dit avec raison: Avant d'agir il faut penser,--répondit
Victoria.--Ce calme réfléchi... au moment du péril, est d'un homme
sage... N'est-il pas insensé de courir en aveugle au-devant du danger?

Soudain Victorin frappa dans ses mains, sauta au cou de sa mère qu'il
embrassa, en s'écriant:

--Ma mère... Hésus m'inspire... Pas un de ces barbares n'échappera, et
pour longtemps la paix de la Gaule sera du moins assurée... Ton projet
est excellent, Marion... il se lie à mon plan de bataille, comme si nous
l'avions conçu à nous deux.

--Quoi! tu m'as entendu?--dit le capitaine étonné,--moi qui te croyais
absorbé dans tes réflexions!

--Un amant, si absorbé qu'il paraisse, entend toujours ce qu'on dit de
sa maîtresse, mon brave Marion,--répondit gaiement Victorin;--et ma
souveraine maîtresse, à moi... c'est la guerre!

--Encore cette peste de luxure!--me dit à demi-voix le
capitaine.--Hélas! elle le poursuit partout, jusque dans ses idées de
bataille!

--Marion,--reprit Victorin,--nous avons ici, sur le Rhin, deux cents
barques de guerre à six rames?

--Tout autant et bien équipées.

--Cinquante de ces barques te suffiront pour transporter le renfort de
troupes d'élite, que tu vas conduire à nos alliés de l'autre côté du
fleuve?

--Cinquante me suffiront.

--Les cent cinquante autres, montées chacune par dix rameurs-soldats
armés de haches, et par vingt archers choisis, se tiendront prêtes à
descendre le Rhin jusqu'au promontoire d'Herfel, où elles attendront de
nouvelles instructions; donne cet ordre au capitaine de la flottille en
t'embarquant.

--Ce sera fait...

--Exécute ton plan de point en point, brave Marion... Extermine la
réserve des Franks, incendie leur camp, leurs chariots... la journée est
à nous si je force ces écorcheurs à la retraite.

--Et tu les y forceras, Victorin... c'est chez toi vieille habitude,
quoique ta barbe soit naissante. Je cours chercher mon bon ami Eustache
et exécuter tes ordres...

Avant de sortir, le capitaine Marion tira son épée, la présenta par la
poignée à la mère des camps, et lui dit:

--Touchez, s'il vous plaît, cette épée de votre main, Victoria... ce
sera d'un bon augure pour la journée...

--Va, brave et bon Marion,--répondit la mère des camps en rendant
l'arme, après en avoir serré virilement la poignée dans sa belle et
blanche main,--va, Hésus est pour la Gaule, qui veut vivre libre et
prospère.

--Notre cri de guerre sera: Victoria la Grande! et on l'entendra d'un
bord à l'autre du Rhin,--dit Marion avec exaltation; puis il ajouta en
sortant précipitamment:--Je cours chercher mon ami Eustache, et à nos
barques! à nos barques!

Au moment où Marion sortait, plusieurs chefs de légions et de cohortes,
instruits du débarquement des Franks par l'officier qui, porteur de
cette nouvelle, avait sur son passage répandu l'alarme dans le camp,
accoururent prendre les ordres du jeune général.

--Mettez-vous à la tête de vos troupes,--leur dit-il.--Rendez-vous avec
elles au champ d'exercice. Là, j'irai vous rejoindre, et je vous
assignerai votre marche de bataille; je veux auparavant en conférer avec
ma mère.

--Nous connaissons ta vaillance et ton génie militaire,--répondit le
plus âgé de ces chefs des cohortes, robuste vieillard à barbe
blanche.--Ta mère, l'ange de la Gaule, veille à tes côtés... Nous
attendrons tes ordres avec confiance.

--Ma mère,--dit le jeune général d'une voix touchante,--votre pardon, à
la face de tous, et un baiser de vous, me donneraient bon courage pour
cette grande journée de bataille!!!

--Les égarements de la jeunesse de mon fils ont souvent attristé mon
coeur, ainsi que le vôtre, à vous, qui l'avez vu naître,--dit Victoria
aux chefs des cohortes;--pardonnez-lui comme je lui pardonne...

Et elle serra passionnément son fils contre sa poitrine.

--D'infâmes calomnies ont couru dans l'armée contre Victorin,--reprit le
vieux capitaine;--nous n'y avons pas cru, nous autres; mais moins
éclairé que nous, le soldat est prompt au blâme comme à la louange...
Suis donc les conseils de ton auguste mère, Victorin, ne donne plus
prétexte aux calomnies... Nous te disons ceci comme à notre fils, à toi
l'enfant des camps, dont Victoria la Grande est la mère: nous allons
attendre tes ordres; compte sur nous, nous comptons sur toi.

--Vous me parler en père,--répondit Victorin, ému de ces simples et
dignes paroles,--je vous écouterai en fils; votre vieille expérience m'a
guidé tout enfant sur les champs de bataille: votre exemple a fait de
moi le soldat que je suis; je tâcherai, aujourd'hui encore, de me
montrer digne de vous et de ma mère...

--C'est ton devoir, puisque nous nous glorifions en toi et en
elle,--répondit le vieux capitaine; puis, s'adressant à
Victoria:--L'armée ne te verra-t-elle pas tout à l'heure avant de
marcher au combat? Pour nos soldats et pour nous, ta présence est
toujours un bon présage...

--J'accompagnerai mon fils jusqu'au champ d'exercice, et puis bataille
et triomphe!... Les aigles romaines planaient sur notre terre asservie!
le coq gaulois les en a chassées... et il ne chasserait pas cette nuée
d'oiseaux de proie qui veulent s'abattre sur la Gaule!--s'écria la mère
des camps avec un élan si fier, si superbe, que je crus voir en elle la
déesse de la patrie et de la liberté.--Par Hésus! le Frank barbare nous
conquérir! Il ne resterait donc en Gaule ni une lance, ni une épée, ni
une fourche, ni un bâton, ni une pierre!...

À ces mâles paroles, les chefs des légions, partageant l'exaltation de
Victoria, tirèrent spontanément leurs épées, les choquèrent les unes
contre les autres, et s'écrièrent à ce bruit guerrier:

--Par le fer de ces épées, Victoria, nous te le jurons, la Gaule restera
libre! ou tu ne nous reverras pas!...

--Oui... par ton nom auguste et cher, Victoria! nous combattrons jusqu'à
la dernière goutte de sang!...

Et tous sortirent en criant:

--Aux armes! nos légions!...

--Aux armes! nos cohortes!...

Durant toute cette scène, où s'étaient si puissamment révélés le génie
militaire de Victorin, sa tendre déférence pour sa mère, l'imposante
influence qu'elle et lui exerçaient sur les chefs de l'armée, j'avais
souvent, à la dérobée, jeté les yeux sur le gouverneur de Gascogne,
retiré dans un coin de la chambre; était-ce sa peur de l'approche des
Franks, était-ce sa secrète rage de reconnaître en ce moment la vanité
de ses calomnies contre Victorin (car malgré la doucereuse habileté de
sa défense, je soupçonnais toujours Tétrik)? je ne sais; mais sa figure
livide, altérée, devenait de plus en plus méconnaissable... Sans doute
de mauvaises passions, qu'il avait intérêt à cacher, l'animaient alors;
car, après le départ des chefs de légions, la mère des camps s'étant
retournée vers le gouverneur, celui-ci tâcha de reprendre son masque de
douceur habituelle, et dit à Victoria, en s'efforçant de sourire:

--Vous et votre fils, vous êtes doués de magie... Selon ma faible
raison, rien n'est plus inquiétant que cette approche de l'armée
franque, dont vous ne semblez pas vous soucier, délibérant aussi
paisiblement ici que si le combat devait avoir lieu demain... Et
pourtant votre tranquillité, en de pareilles circonstances, me donne une
aveugle confiance...

--Rien de plus naturel que notre tranquillité,--reprit Victorin;--j'ai
calculé le temps nécessaire aux Franks pour achever de traverser le
Rhin, de débarquer leurs troupes, de former leurs colonnes, et d'arriver
à un passage qu'ils doivent forcément traverser... Hâter mes mouvements
serait une faute, ma lenteur me sert.

Puis, s'adressant à moi, Victorin me dit:

--Scanvoch, va t'armer; j'aurai des ordres à te donner après avoir
conféré avec ma mère.

--Tu me rejoindras avant que d'aller retrouver mon fils sur le champ
d'exercice,--me dit à son tour Victoria;--j'ai aussi, moi, quelques
recommandations à te faire.

--J'oubliais de te dire une chose importante peut-être en ce
moment,--ai-je repris.--La soeur d'un des _rois_ franks, craignant
d'être mise à mort par son frère, est venue hier du camp des barbares
avec moi.

--Cette femme pourra servir d'otage,--dit Tétrik,--il faut la garder
étroitement comme prisonnière.

--Non,--ai-je répondu au gouverneur,--j'ai promis à cette femme qu'elle
serait libre ici, et je l'ai assurée de la protection de Victoria.

--Je tiendrai ta promesse,--reprit ma soeur de lait.--Où est cette
femme?

--Dans ma maison.

--Fais-la conduire ici après le départ des troupes, je la verrai.

Je sortais, ainsi que le gouverneur de Gascogne, afin de laisser
Victorin seul avec sa mère, lorsque j'ai vu entrer chez elle plusieurs
bardes et druides qui, selon notre antique usage, marchaient toujours à
la tête de l'armée, afin de l'animer encore par leurs chants
patriotiques et guerriers.

En quittant la demeure de Victoria, je courus chez moi pour m'armer et
prendre mon cheval. De toutes parts les trompettes, les buccins, les
clairons retentissaient au loin dans le camp; lorsque j'entrai dans ma
maison, ma femme et Sampso, déjà prévenues par la rumeur publique du
débarquement des Franks, préparaient mes armes; Ellèn fourbissait de son
mieux ma cuirasse d'acier, dont le poli avait été la veille altéré par
le feu du brasier allumé sur mon armure par l'ordre de Néroweg, _l'Aigle
terrible_, ce puissant ROI des Franks.

--Tu es bien la vraie femme d'un soldat,--dis-je à Ellèn, en souriant de
la voir si contrariée de ne pouvoir rendre brillante la place ternie qui
contrastait avec les autres parties de ma cuirasse.--L'éclat des armes
de ton mari est ta plus belle parure.

--Si nous n'étions pas si pressées par le temps,--me dit Ellèn, nous
serions parvenues à faire disparaître cette place noire; car, depuis une
heure, Sampso et moi, nous cherchons à deviner comment tu as pu noircir
et ternir ainsi ta cuirasse.

--On dirait des traces de feu,--reprit Sampso, qui, de son côté,
fourbissait activement mon casque avec un morceau de peau;--le feu seul
peut ainsi ronger le poli de l'acier.

--Vous avez deviné, Sampso,--ai-je répondu en riant et allant prendre
mon épée, ma hache d'armes et mon poignard,--il y avait grand feu au
camp des Franks; ces gens hospitaliers m'ont engagé à m'approcher du
brasier; la soirée était fraîche, et je me suis placé un peu trop près
du foyer.

--L'annonce du combat te rend joyeux, mon Scanvoch,--reprit ma
femme,--c'est ton habitude, je le sais depuis longtemps.

--Et l'annonce du combat ne t'attriste pas, mon Ellèn, parce que tu as
le coeur ferme.

--Je puise ma fermeté dans la foi de nos pères, mon Scanvoch; elle m'a
enseigné que nous allons revivre ailleurs avec ceux-là que nous avons
aimés dans ce monde-ci,--me répondit doucement Ellèn, en m'aidant, ainsi
que Sampso, à boucler ma cuirasse.--Voilà pourquoi je pratique cette
maxime de nos mères. «La Gauloise ne pâlit jamais lorsque son vaillant
époux part pour le combat, et elle rougit de bonheur à son retour;» s'il
ne revient plus, elle songe avec fierté qu'il est mort en brave, et
chaque soir elle se dit: Encore un jour d'écoulé, encore un pas de fait
vers ces mondes inconnus où l'on va retrouver ceux qui nous ont été
chers.

--Ne parlons pas d'absence, mais de retour,--dit Sampso en me présentant
mon casque si soigneusement fourbu de ses mains, qu'elle aurait pu mirer
dans l'acier sa douce figure;--vous avez été jusqu'ici heureux à la
guerre, Scanvoch, le bonheur vous suivra, vous nous le ramènerez avec
vous.

--J'en crois votre assurance, chère Sampso... Je pars, heureux de votre
affection de soeur et de l'amour d'Ellèn; heureux je reviendrai, surtout
si j'ai pu marquer de nouveau à la face certain roi de ces écorcheurs
franks, en reconnaissance de sa loyale hospitalité d'hier envers moi;
mais me voici armé... un baiser à mon petit Aëlguen, et à cheval!...

Au moment où je me dirigeais vers la chambre de ma femme, Sampso
m'arrêtant:

--Mon frère... et cette étrangère?

--Vous avez raison, Sampso, je l'oubliais.

J'avais, par prudence, enfermé Elwig; j'allai heurter à sa porte, et je
lui dis:

--Veux-tu que j'entre chez toi?

Elle ne me répondit pas; inquiet de ce silence, j'ouvris la porte: je
vis Elwig assise sur le bord de sa couche, son front entre ses mains. À
mon aspect, elle jeta sur moi un regard farouche et resta muette. Je lui
demandai:

--Le sommeil t'a-t-il calmée?

--Il n'est plus de sommeil pour moi...--m'a-t-elle brusquement
répondu.--Riowag est mort!...

--Vers le milieu du jour, ma femme et ma soeur te conduiront auprès de
Victoria la Grande; elle te traitera en amie... Je lui ai annoncé ton
arrivée au camp.

La soeur de Néroweg, _l'Aigle terrible_, me répondit par un geste
d'insouciance.

--As-tu besoin de quelque chose?--lui ai-je dit.--Veux-tu manger?
veux-tu boire?...

--Je veux de l'eau... J'ai soif... je brûle!...

Sampso, malgré le refus de la prêtresse, alla chercher quelques
provisions, une cruche d'eau, déposa le tout près d'Elwig, toujours
sombre, immobile et muette; je fermai la porte, et remettant la clef à
ma femme:

--Toi et Sampso, vous accompagnerez cette malheureuse créature chez
Victoria vers le milieu du jour; mais veille à ce qu'elle ne puisse être
seule avec notre enfant...

--Que crains-tu?

--Il y a tout à craindre de ces femmes barbares, aussi dissimulées que
féroces... J'ai tué son amant en me défendant contre lui, elle serait
peut-être capable par vengeance d'étrangler notre fils.

À ce moment je te vis accourir à moi, mon cher enfant. Entendant ma voix
du fond de la chambre de ta mère, tu avais quitté ton lit, et tu venais
demi-nu, les bras tendus vers moi, tout riant à la vue de mon armure,
dont l'éclat réjouissait tes yeux. L'heure me pressait, je t'embrassai
tendrement, ainsi que ta mère et sa soeur; puis j'allai seller mon
cheval, mon brave et vigoureux _Tom-Bras_, à qui j'avais donné ce nom,
en commémoration de notre aïeul JOEL, qui appelait aussi _Tom-Bras_ le
fougueux étalon qu'il montait à la bataille de Vannes. Sampso et ta
mère, qui te tenait entre ses bras, m'accompagnèrent jusqu'à l'écurie;
ta tante m'aidait à brider ma monture, et caressant sa nerveuse
encolure, elle disait:

--_Tom-Bras_, ne laisse pas ton maître en péril, sauve-le par la
vitesse, et au besoin défends-le comme ce vaillant Tom-Bras des temps
passés, qui, monté par le brenn de la tribu de Karnak, attaquait les
Romains à coups de pied et à coups de dents.

--Chère Sampso,--ai-je repris en riant et me mettant en selle,--ne
donnez pas ainsi de mauvais conseils à Tom-Bras en l'engageant à me
sauver par sa vitesse. Le bon cheval de guerre est rapide dans la
poursuite, lent dans la fuite... Quant à jouer des dents et des sabots,
il s'en acquitte au mieux, témoin ce cheval frank, ma capture, qu'il a
mis, vous le savez, presque en lambeaux dans cette écurie... Tom-Bras
est comme son maître, il abhorre la race franque... Adieu, chère
Sampso!... adieu, mon Ellèn bien-aimée!... adieu, mon petit Aëlguen!..

Et après un dernier regard jeté sur ta mère, qui te tenait entre ses
bras, je partis au galop, afin de rejoindre Victoria sur le champ
d'exercice, où l'armée devait être réunie.

Le bruit lointain des clairons, les hennissements des chevaux auxquels
il répondait, animèrent Tom-Bras; il bondissait avec vigueur... Je le
calmai de la voix, je le caressai de la main, afin de l'assagir et de
ménager ses forces pour cette rude journée. À peu de distance du champ
d'exercice, j'ai vu à cent pas devant moi Victoria, escortée de quelques
cavaliers. Je l'eus bientôt rejointe... Tétrik, monté sur une petite
haquenée, se tenait à la gauche de la mère des camps, elle avait à sa
droite un barde druide, nommé Rolla, qu'elle affectionnait pour sa
bravoure, son noble caractère et son talent de poëte. Plusieurs autres
druides étaient disséminés parmi les différents corps de l'armée, afin
de marcher côte à côte des chefs à la tête des troupes.

Victoria, coiffée du léger casque d'airain de la Minerve antique,
surmonté du coq gaulois en bronze doré, tenant sous ses pattes une
alouette expirante, montait, avec sa fière aisance, son beau cheval
blanc, dont la robe satinée brillait de reflets argentés; sa housse,
écarlate comme sa bride, traînait presque à terre, à demi cachée sous
les plis de la longue robe noire de la mère des camps, qui, assise de
côté sur sa monture, chevauchait fièrement; son mâle et beau visage
semblait animé d'une ardeur guerrière: une légère rougeur colorait ses
joues; son sein palpitait, ses grands yeux bleus brillaient d'un
incomparable éclat sous leurs sourcils noirs... Je me joignis, sans être
aperçu d'elle, aux autres cavaliers de son escorte... Les cohortes,
bannières déployées, clairons et buccins en tête, se rendant au champ
d'exercice, passaient successivement à nos côtés d'un pas rapide: les
officiers saluaient Victoria de l'épée, les bannières s'inclinaient
devant elle, et soldats, capitaines, chefs de cohortes, tous enfin
criaient d'une même voix avec enthousiasme:

--Salut à Victoria la Grande!...

--Salut à la mère des camps!...

Parmi les premiers soldats d'une des cohortes qui passèrent ainsi près
de nous, j'ai reconnu Douarnek, un de mes quatre rameurs de la veille;
malgré sa blessure récente, le courageux Breton marchait à son rang...
Je m'approchai de lui au pas de mon cheval, et lui dis:

--Douarnek, les dieux envoient à Victorin une occasion propice de
prouver à l'armée que malgré d'indignes calomnies il est toujours digne
de la commander.

--Tu as raison, Scanvoch,--me répondit le Breton.--Que Victorin gagne
cette bataille, comme il en a gagné d'autres, et le soldat, dans la joie
du triomphe de son général, oubliera bien des choses...

Quelques légions romaines, alors nos alliées, partageaient
l'enthousiasme de nos troupes; en passant sous les yeux de Victoria,
leurs acclamations la saluaient aussi... Toute l'armée, la cavalerie aux
ailes, l'infanterie au centre, fut bientôt réunie dans le champ
d'exercice, plaine immense, située en dehors du camp: elle avait pour
limites, d'un côté, la rive du Rhin, de l'autre, le versant d'une
colline élevée; au loin on apercevait un grand chemin tournant et
disparaissant derrière plusieurs rampes montueuses... Les casques, les
cuirasses, les armes, les bannières, surmontées du coq gaulois en cuivre
doré, étincelants aux rayons du soleil, offraient une sorte de
fourmillement lumineux, admirable à l'oeil du soldat... Victoria, dès
qu'elle entra dans le champ de manoeuvres, mit son cheval au galop, afin
d'aller rejoindre son fils, placé au centre de cette plaine immense, et
environné d'un groupe de chefs de légions et de cohortes, auxquels il
donnait ses ordres. À peine la mère des camps, reconnaissable à tous les
regards par son casque d'airain, sa robe noire et le cheval blanc
qu'elle montait, eut-elle paru devant le front de l'armée, qu'un seul
cri, immense, retentissant, partant de ces cinquante mille poitrines de
soldats, salua Victoria la Grande!

--Que ce cri soit entendu de Hésus,--dit au barde druide ma soeur de
lait d'une voix émue.--Que les dieux donnent à la Gaule une nouvelle
victoire! La justice et les droits sont pour nous... Ce n'est pas une
conquête que nous cherchons, nous voulons défendre notre sol, notre
foyer, nos familles et notre liberté!...

--Notre cause est sainte entre toutes les causes!--répondit Rolla, le
barde druide.--Hésus rendra nos armes invincibles!...

Nous nous sommes rapprochés de Victorin... Jamais, je crois, je ne
l'avais vu plus beau, plus martial sous sa brillante armure d'acier, et
sous son casque, orné, comme celui de sa mère, du coq gaulois et d'une
alouette. Victoria elle-même, en s'approchant de son fils, ne put
s'empêcher de se tourner vers moi, et de trahir, par un regard compris
de moi seul peut-être, son orgueil maternel. Plusieurs officiers,
porteurs des ordres du jeune général pour divers corps de l'armée,
partirent au galop dans des directions différentes. Alors je m'approchai
de ma soeur de lait, et je lui dis à demi-voix:

--Tu reprochais à ton fils de n'avoir plus cette froide bravoure qui
doit distinguer le chef d'armée; vois, cependant, comme il est calme,
pensif... Ne lis-tu pas sur son mâle visage la sage et prudente
préoccupation du général qui ne veut pas aventurer follement la vie de
ses soldats, la fortune de son pays?

--Tu dis vrai, Scanvoch; il était ainsi calme et pensif au moment de la
grande bataille d'Offembach... une de ses plus belles... une de ses plus
utiles victoires! puisqu'elle nous a rendu notre frontière du Rhin en
refoulant ces Franks maudits de l'autre côté du fleuve!...

--Et cette journée complétera la victoire de ton fils, si, comme je
l'espère, nous chassons pour toujours ces barbares de nos frontières!

--Mon frère,--me dit ma soeur de lait,--selon ton habitude, tu ne
quitteras pas Victorin?

--Je te le promets...

--Il est calme à cette heure; mais, l'action engagée, je redoute
l'ardeur de son sang, l'entraînement de la bataille... Tu le sais,
Scanvoch, je ne crains pas le péril pour Victorin; je suis fille, femme
et mère de soldat... mais je crains que par trop de fougue, et voulant,
par seule outre-vaillance, payer de sa personne, il ne compromette par
sa mort le succès de cette journée, qui peut décider du repos de la
Gaule!...

--J'userai de tout mon pouvoir pour convaincre Victorin qu'un général
doit se ménager pour son armée, dont il est la tête et la pensée...

--Scanvoch,--me dit ma soeur de lait d'une voix émue,--tu es toujours le
meilleur des frères!

Puis, me montrant encore son fils du regard, et ne voulant pas, sans
doute, laisser pénétrer à d'autres qu'à moi la lutte de ses anxiétés
maternelles contre la fermeté de son caractère, elle ajouta tout bas:

--Tu veilleras sur lui?

--Comme sur mon fils...

Le jeune général, après avoir donné ses derniers ordres, descendit
respectueusement de cheval à la vue de Victoria, s'approcha d'elle et
lui dit:

--L'heure est venue, ma mère... J'ai arrêté avec les autres capitaines
les dernières dispositions du plan de bataille, que je vous ai soumis et
que vous approuvez... Je laisse dix mille hommes de réserve pour la
garde du camp, sous le commandement de Robert, un de nos chefs les plus
expérimentés... il prendra vos ordres... Que les dieux protégent encore
cette fois nos armes... Adieu, ma mère... je vais faire de mon mieux...

Et il fléchit le genou.

--Adieu, mon fils, ne reviens pas ou reviens victorieux de ces
barbares...

En disant ceci, la mère des camps se courba du haut de son cheval, et
tendit sa main à Victorin, qui la baisa en se relevant.

--Bon courage, mon jeune César,--dit le gouverneur de Gascogne au fils
de ma soeur de lait,--les destinées de la Gaule sont entre vos mains...
et grâce aux dieux, vos mains sont vaillantes... Donnez-moi l'occasion
d'écrire une belle ode sur cette nouvelle victoire.

Victorin remonta à cheval; quelques instants après, notre armée se
mettait en marche, les éclaireurs à cheval précédant l'avant garde;
puis, derrière cette avant-garde, Victorin se tenait à la tête du corps
d'armée. Nous laissions la rive du Rhin à notre droite; quelques troupes
légères d'archers et de cavaliers se dispersèrent en éclaireurs, afin de
préserver notre flanc gauche de toute surprise. Victorin m'appela, je
poussai mon cheval près du sien, dont il hâta un peu l'allure, de sorte
que tous deux nous avons dépassé l'escorte dont le jeune général était
entouré.

--Scanvoch,--me dit-il,--tu es un vieux et bon soldat; je vais en deux
mots te dire mon plan de bataille convenu avec ma mère... Ce plan, je
l'ai confié au chef qui doit me remplacer au commandement si je suis
tué... Je veux aussi t'instruire de mes projets; tu en rappellerais au
besoin l'exécution.

--Je t'écoute.

--Il y a maintenant près de trois heures que les radeaux des Franks ont
été vus vers le milieu du fleuve... Ces radeaux, chargés de troupes et
remorqués par des barques naviguant lentement, ont dû employer plus
d'une heure pour atteindre le rivage et débarquer...

--Ton calcul est juste; mais pourquoi n'as-tu pas hâté la marche de
l'armée, afin de tâcher d'arriver sur le rivage avant le débarquement
des Franks? Des troupes qui prennent terre sont toujours en désordre, ce
désordre eût favorisé notre attaque.

--Deux raisons m'ont empêché d'agir ainsi; tu vas les savoir. Combien
crois-tu qu'il ait fallu de temps à l'officier qui est venu annoncer le
débarquement de l'ennemi pour se rendre à toute bride des avant-postes à
Mayence?

--Une heure et demie... car de cet avant-poste au camp il y a presque
cinq lieues.

--Et pour accomplir le même trajet, combien faut-il de temps à une
armée, marchant en bon ordre, et d'un pas accéléré, point trop hâté
cependant, afin de ne pas essouffler ni fatiguer les soldats avant la
bataille?

--Il faut environ deux heures et demie.

--Tu le vois, Scanvoch, il nous était impossible d'arriver assez tôt
pour attaquer les Franks au moment de leur débarquement...
L'indiscipline de ces barbares est grande; ils auront mis quelque temps
à se reformer en bataille, nous arriverons donc avant eux, et nous les
attendrons aux défilés d'Armstrad, seule route militaire qu'ils puissent
prendre pour venir attaquer notre camp, à moins qu'ils ne se jettent à
travers des marais et des terrains boisés, où leur cavalerie, leur
principale force, ne pourrait se développer.

--Ceci est juste.

--J'ai donc temporisé, afin de laisser les Franks s'approcher des
défilés.

--S'ils s'engagent dans ce passage... ils sont perdus.

--Je l'espère, nous les poussons ensuite, l'épée dans les reins, vers le
fleuve, nos cent cinquante barques bien armées, parties du port, selon
mes ordres, en même temps que nous, couleront bas les radeaux de ces
barbares, et leur couperont toute retraite... Le capitaine Marion a
traversé le Rhin avec des troupes d'élite, il se joindra aux peuplades
de l'autre côté du fleuve, marchera droit au camp des Franks, où ils ont
dû laisser une forte réserve, et leurs chariots de guerre... tout sera
détruit!

Victorin me développait ce plan de bataille habilement conçu, lorsque
nous vîmes accourir à toute bride quelques cavaliers envoyés en avant
pour éclairer notre marche. L'un d'eux, arrêtant son cheval blanc
d'écume, dit à Victorin:

--L'armée des Franks s'avance; on l'aperçoit au loin du sommet des
escarpements: leurs éclaireurs se sont approchés des abords du défilé,
ils ont été tués à coups de flèches par les archers que nous avions
emmenés en croupe, et qui s'étaient embusqués dans les buissons; pas un
des cavaliers franks n'a échappé.

--Bien visé,--reprit Victorin;--ces éclaireurs auraient pu rencontrer
les nôtres et retourner avertir l'armée franque de notre approche;
peut-être alors ne se serait-elle pas engagée dans les défilés, mais je
veux aller moi-même juger de la position de l'ennemi... Suis-moi,
Scanvoch.

Victorin met son cheval au galop, je l'imite; l'escorte nous suit, nous
dépassons rapidement notre avant-garde, à qui Victorin donne l'ordre de
s'arrêter. Les soldats saluèrent de leurs acclamations le jeune général,
malgré les calomnies infâmes dont il avait été l'objet. Nous sommes
arrivés à un endroit d'où l'on dominait les défilés d'Armstradt: cette
route, fort large, s'encaissait à nos pieds entre deux escarpements;
celui de droite, coupé presque à pic, et surplombant la route, formait
une sorte de promontoire du côté du Rhin; l'escarpement de gauche,
composé de plusieurs rampes rocheuses, servait pour ainsi dire de base
aux immenses plateaux au milieu desquels avait été creusée cette route
profonde, qui s'abaissait de plus en plus pour déboucher dans une vaste
plaine, bornée à l'est et au nord par la courbe du fleuve, à l'ouest par
des bois et des marais, et derrière nous par les plateaux élevés, où nos
troupes faisaient halte. Bientôt nous avons distingué à une grande
distance d'innombrables masses noires et confuses: c'était l'armée
franque...

Victorin resta pendant quelques instants silencieux et pensif, observant
attentivement la disposition des troupes de l'ennemi et le terrain qui
s'étendait à nos pieds.

--Mes prévisions et mes calculs ne m'avaient pas trompé,--me
dit-il.--L'armée des Franks est deux fois supérieure à la nôtre; s'ils
connaissaient une tactique moins sauvage, au lieu de s'engager dans ce
défilé, ainsi qu'ils vont le faire, si j'en juge d'après leur marche,
ils tenteraient, malgré la difficulté de cette sorte d'assaut, de gravir
ces plateaux en plusieurs endroits à la fois, me forçant ainsi à diviser
sur une foule de points mes forces si inférieures aux leurs... alors
notre succès eût été douteux. Cependant, par prudence, et pour engager
l'ennemi dans le défilé, j'userai d'une ruse de guerre... Retournons à
l'avant-garde, Scanvoch, l'heure du combat a sonné!...

--Et cette heure,--lui dis-je,--est toujours solennelle...

--Oui,--me dit-il d'un ton mélancolique,--cette heure est toujours
solennelle, surtout pour le général, qui joue à ce jeu sanglant des
batailles la vie de ses soldats et les destinées de son pays. Allons,
viens, Scanvoch... et que l'étoile de ma mère me protége!...

Je retournai vers nos troupes avec Victorin, me demandant par quelle
contradiction étrange ce jeune homme, toujours si ferme, si réfléchi,
lors des grandes circonstances de sa vie, se montrait d'une inconcevable
faiblesse dans sa lutte contre ses passions.

Le jeune général eut bientôt rejoint l'avant-garde. Après une conférence
de quelques instants avec les officiers, les troupes prennent leur poste
de bataille: trois cohortes d'infanterie, chacune de mille hommes,
reçoivent l'ordre de sortir du défilé et de déboucher dans la plaine,
afin d'engager le combat avec l'avant-garde des Franks, et de tâcher
d'attirer ainsi le gros de leur armée dans ce périlleux passage.
Victorin, plusieurs officiers et moi, groupés sur la cime d'un des
escarpements les plus élevés, nous dominions la plaine où allait se
livrer cette escarmouche. Nous distinguions alors parfaitement
l'innombrable armée des Franks: le gros de leurs troupes, massé en corps
compact, se trouvait encore assez éloigné; une nuée de cavaliers le
devançaient et s'étendaient sur les ailes. À peine nos trois cohortes
furent-elles sorties du défilé, que ces milliers de cavaliers, épars
comme une volée de frelons, accoururent de tous côtés pour envelopper
nos cohortes, ne cherchant qu'à se devancer les uns les autres; ils
s'élancèrent à toute bride et sans ordre sur nos troupes. À leur
approche, elles firent halte et se formèrent en _coin_ pour soutenir le
premier choc de cette cavalerie; elles devaient ensuite feindre une
retraite vers les défilés. Les cavaliers franks poussaient des
hurlements si retentissants, que malgré la grande distance qui nous
séparait de la plaine, et l'élévation des plateaux, leurs cris sauvages
parvenaient jusqu'à nous comme une sourde rumeur mêlée au son lointain
de nos clairons... Nos cohortes ne plièrent pas sous cette impétueuse
attaque; bientôt, à travers un nuage de poussière, nous n'avons plus vu
qu'une masse confuse, au milieu de laquelle nos soldats se distinguaient
par le brillant éclat de leur armure. Déjà nos troupes opéraient leur
mouvement de retraite vers le défilé, cédant pied à pied le terrain à
ces nuées d'assaillants, de moment en moment augmentées par de nouvelles
hordes de cavaliers, détachées de l'avant-garde de l'armée franque, dont
le corps principal s'approchait à marche forcée.

--Par le ciel!--s'écria Victorin, les yeux ardemment fixés sur le champ
de bataille,--le brave Firmian, qui commande ces trois cohortes, oublie,
dans son ardeur, qu'il doit toujours se replier pas à pas sur le défilé,
afin d'y attirer l'ennemi. Firmian ne continue pas sa retraite, il
s'arrête et ne rompt plus maintenant d'une semelle... il va faire
inutilement écharper ses troupes...

Puis, s'adressant à un officier:

--Courez dire à Ruper d'aller au pas de course, avec ses trois vieilles
cohortes, soutenir la retraite de Firmian... Cette retraite, Ruper la
fera exécuter sur l'heure, et rapidement... Le gros de l'armée franque
n'est plus qu'à cent portées de trait de l'entrée des défilés.

L'officier partit à toute bride; bientôt, selon l'ordre du général,
trois vieilles cohortes sortirent du défilé au pas de course; elles
allèrent rejoindre et soutenir nos autres troupes. Peu de temps après,
la feinte retraite s'effectua en bon ordre. Les Franks, voyant les
Gaulois lâcher pied, poussèrent des cris de joie sauvage, et leur
avant-garde s'approcha de plus en plus des défilés. Tout à coup Victorin
pâlit: l'anxiété se peignit sur son visage, et il s'écria:

--Par l'épée de mon père! me serais-je trompé sur les dispositions de
ces barbares... vois-tu leur mouvement?...

--Oui,--lui dis-je;--au lieu de suivre l'avant-garde et de s'engager
comme elle dans le défilé, l'armée franque s'arrête, se forme en
nombreuses colonnes d'attaque et se dirige vers les plateaux... Courroux
du ciel! ils font cette habile manoeuvre que tu redoutais... Ah! nous
avons appris la guerre à ces barbares...

Victorin ne me répondit pas; il me parut nombrer les colonnes d'attaque
de l'ennemi; puis, rejoignant au galop notre front de bataille, il
s'écria:

--Enfants! ce n'est plus dans les défilés que nous devons attendre ces
barbares... il faut les combattre en rase campagne... Élançons-nous sur
eux du haut de ces plateaux qu'ils veulent gravir... refoulons ces
hordes dans le Rhin... Ils sont deux ou trois contre un... tant mieux...
ce soir, de retour au camp, notre mère Victoria nous dira: Enfants, vous
avez été vaillants!

--Marchons!--s'écrièrent tout d'une voix les troupes qui avaient entendu
les paroles du jeune général,--marchons!

Alors le barde Rolla improvisa ce chant de guerre, qu'il entonna d'une
voix éclatante:

«--Ce matin nous disons:--Combien sont-ils donc ces barbares, qui
veulent nous voler notre terre, nos femmes et notre soleil?

«--Oui, combien sont-ils donc, ces Franks?

«--Ce soir nous dirons: Réponds, terre rougie du sang de l'étranger...
Répondez, flots profonds du Rhin... Répondez, corbeaux de la grève!...
Répondez... répondez...

«--Combien étaient-ils donc ces voleurs de terre, de femmes et de
soleil?

«--Oui, combien étaient-ils donc, ces Franks?

Et les troupes se sont ébranlées en chantant le refrain de ce bardit,
qui vola de bouche en bouche jusqu'aux derniers rangs.

Moi, ainsi que plusieurs officiers et cavaliers d'escorte, précédant les
légions, nous avons suivi Victorin. Bientôt notre armée s'est développée
sur la cime des plateaux dominant au loin la plaine immense, bornée à
l'extrême horizon par une courbe du Rhin. Au lieu d'attendre l'attaque
dans cette position avantageuse, Victorin voulut, à force d'audace,
terrifier l'ennemi; malgré notre infériorité numérique, il donna l'ordre
de fondre de la crête de ces hauteurs sur les Franks. Au même instant,
la colonne ennemie qui, attirée par une feinte retraite, s'était engagée
dans les défilés, était refoulée dans la plaine par une partie de nos
troupes; reprenant l'offensive, notre armée descendit presque en même
temps du sommet des plateaux. La bataille s'engagea, elle devint
générale...

J'avais promis à Victoria de ne pas quitter son fils; mais au
commencement de l'action, il s'élança si impétueusement sur l'ennemi à
la tête d'une légion de cavalerie, que le flux et le reflux de la mêlée
me sépara d'abord de lui. Nous combattions alors une troupe d'élite bien
montée, bien armée; les soldats ne portaient ni casque ni cuirasse, mais
leur double casaque de peaux de bêtes, recouverte de longs poils, et
leurs bonnets de fourrure, intérieurement garnis de bandes de fer,
valaient nos armures: ces Franks se battaient avec furie, souvent avec
une férocité stupide... J'en ai vu se faire tuer comme des brutes,
pendant qu'au fort de la mêlée ils s'acharnaient à trancher, à coups de
hache, la tête d'un cadavre gaulois, afin de se faire un trophée de
cette dépouille sanglante... Je me défendais contre deux de ces
cavaliers, j'avais fort à faire; un autre de ces barbares, démonté et
désarmé, s'était cramponné à ma jambe afin de me désarçonner; n'y
pouvant parvenir, il me mordit avec tant de rage, que ses dents
traversèrent le cuir de ma bottine, et ne s'arrêtèrent qu'à l'os de ma
jambe. Tout en ripostant à mes deux adversaires, je trouvai le loisir
d'asséner un coup de masse d'armes sur le crâne de ce Frank. Après
m'être débarrassé de lui, je faisais de vains efforts pour rejoindre
Victorin, lorsque, à quelques pas de moi, j'aperçois dans la mêlée qu'il
dominait de sa taille gigantesque, NÉROWEG, _l'Aigle terrible_... À sa
vue, au souvenir des outrages dont je m'étais à peine vengé la veille,
en lui jetant une bûche à la tête, mon sang, qu'animait déjà l'ardeur de
la bataille, bouillonna plus vivement encore... En dehors même de la
colère que devait m'inspirer Néroweg pour ses lâches insultes, je
ressentais contre lui je ne sais quelle haine profonde, mystérieuse,
comme s'il eût personnifié cette race pillarde et féroce, qui voulait
nous asservir... Il me semblait (chose étrange, inexplicable) que
j'abhorrais Néroweg autant pour l'avenir que pour le présent... comme si
cette haine devait non-seulement se perpétuer entre nos deux races
franque et gauloise, mais entre nos deux familles... Que te dirai-je,
mon enfant! j'oubliai même la promesse faite à ma soeur de lait de
veiller sur son fils; au lieu de m'efforcer de rejoindre Victorin, je ne
cherchai qu'à me rapprocher de Néroweg... Il me fallait la vie de ce
Frank... lui seul parmi tant d'ennemis excitait personnellement en moi
cette soif de sang... Je me trouvais alors entouré de quelques cavaliers
de la légion à la tête de laquelle Victorin venait de charger si
impétueusement l'armée franque... Nous devions, sur ce point, refouler
l'ennemi vers le Rhin, car nous marchions toujours en avant... Deux de
nos soldats, qui me précédaient, tombèrent eux et leurs chevaux sous la
lourde francisque de l'_Aigle terrible_, et je l'aperçus à travers cette
brèche humaine...

Néroweg, revêtu d'une armure gauloise, dépouille de quelqu'un des
nôtres, tué dans l'une des batailles précédentes, portait un casque de
bronze doré, dont la visière cachait à demi son visage tatoué de bleu et
d'écarlate; sa longue barbe, d'un rouge de cuivre, tombait jusque sur le
corselet de fer qu'il avait endossé par-dessus sa casaque de peau de
bête; d'épaisses toisons de mouton, assujetties par des bandelettes
croisées, couvraient ses cuisses et ses jambes; il montait un sauvage
étalon des forêts de la Germanie, dont la robe, d'un fauve pâle, était
çà et là pommelée de noir; les flots de son épaisse crinière noire
tombaient plus bas que son large poitrail, sa longue queue flottante au
vent fouettait ses jarrets nerveux lorsqu'il se cabrait, impatient de
son mors à bossettes et à rênes d'argent terni, provenant aussi de
quelque dépouille gauloise; un bouclier de bois, revêtu de lames de fer,
grossièrement peint de bandes jaunes et rouges, couleurs de sa bannière,
couvrait le bras gauche de Néroweg; de sa main droite il brandissait sa
tranchante et lourde francisque, dégouttante de sang; à son côté pendait
une espèce de grand couteau de boucher à manche de bois, et une
magnifique épée romaine à poignée d'or ciselée, fruit de quelque autre
rapine... Néroweg poussa un hurlement de rage en me reconnaissant et
s'écria:

--L'homme au cheval gris!...

Frappant alors le flanc de son coursier du plat de sa hache, il lui fît
franchir d'un bond énorme le corps et la monture d'un cavalier renversé
qui nous séparaient. L'élan de Néroweg fut si violent, qu'en retombant à
terre son cheval heurta le mien front contre front, poitrail contre
poitrail; tous deux, à ce choc terrible, plièrent sur leurs jarrets, et
se renversèrent avec nous... D'abord étourdi de ma chute, je me dégageai
promptement; puis, raffermi sur mes jambes, je tirai mon épée, car ma
masse d'armes s'était échappée de mes mains... Néroweg, un moment engagé
comme moi sous son cheval, se releva et se précipita sur moi. La
mentonnière de son casque s'étant brisée dans sa chute, il avait la tête
nue, son épaisse chevelure rouge, relevée au sommet de sa tête, flottait
sur ses épaules comme une crinière.

--Ah! cette fois, chien gaulois!--me cria-t-il en grinçant des dents et
me portant un coup furieux que je parai,--j'aurai ta vie et ta peau!...

--Et moi, loup frank! je te marquerai mort ou vif cette fois encore à la
face, pour que le diable te reconnaisse dans ce monde ou dans les
autres!...

Et nous nous sommes pendant quelques instants battus avec acharnement,
tout en échangeant des outrages qui redoublaient notre rage:

--Chien!...--me disait Néroweg,--tu m'as enlevé ma soeur Elwig!...

--Je l'ai enlevée à ton amour infâme! puisque dans sa bestialité ta race
immonde s'accouple comme les animaux... frère et soeur!... fille et
père!...

--Tu oses parler de ma race, dogue bâtard! moitié Romain, moitié
Gaulois! notre race asservira la vôtre, fils d'esclaves révoltés; nous
vous remettrons sous le joug... et nous vous prendrons vos biens, votre
vin, votre terre et vos femmes!...

--Vois donc au loin ton armée en déroute, ô grand roi! vois donc tes
bandes de loups franks, aussi lâches que féroces, fuir les crocs des
braves chiens gaulois!...

C'est au milieu de ce torrent d'injures que nous combattions avec une
rage croissante, sans nous être cependant jusqu'alors atteints.
Plusieurs coups, rudement assénés, avaient glissé sur nos cuirasses, et
nous nous servions de l'épée aussi habilement l'un que l'autre...
Soudain, malgré l'acharnement de notre combat, un spectacle étrange nous
a, malgré nous, un moment distraits: nos chevaux, après avoir roulé sous
un choc commun, s'étaient relevés; aussitôt, ainsi que cela arrive
souvent entre étalons, ils s'étaient précipités l'un sur l'autre, en
hennissant, pour s'entre-déchirer; mon brave _Tom-Bras_, dressé sur ses
jarrets, faisant ployer sous ses durs sabots les reins de l'autre
coursier, le tenait par le milieu du cou et le mordait avec frénésie...
Néroweg, irrité de voir son cheval sous les pieds du mien, s'écria, tout
en continuant ainsi que moi de combattre:

--_Folg!_ te laisseras-tu vaincre par ce pourceau gaulois? défends-toi
des pieds et des dents... mets-le en pièces!...

--Hardi, _Tom-Bras!_--criai-je à mon tour,--tue le cheval, je vais tuer
son maître... J'ai soif de son sang, comme si sa race devait poursuivre
la mienne à travers les siècles!...

J'achevais à peine ces mots, que l'épée du Frank me traversait la cuisse
entre chair et peau, cela au moment où je lui assénais sur la tête un
coup qui devait être mortel... mais, à un mouvement en arrière que fit
Néroweg en retirant son glaive de ma cuisse, mon arme dévia, ne
l'atteignit qu'à l'oeil, et, par un hasard singulier, lui laboura la
face du côté opposé à celui où je l'avais déjà blessé...

--Je te l'ai dit, mort pu vivant je te marquerai encore à la
face!--m'écrirai-je au moment où Néroweg, dont l'oeil était crevé, le
visage inondé de sang, se précipitait sur moi en hurlant de douleur et
de rage... M'opiniâtrant à le tuer, je restais sur la défensive,
cherchant l'occasion de l'achever d'un coup sûr et mortel. Soudain,
l'étalon de Néroweg, roulant sous les pieds de Tom-Bras, de plus en plus
acharné contre lui, tomba presque sur nous, et faillit nous culbuter...
Une légion de notre cavalerie de réserve, dont quelques moments
auparavant j'avais entendu le piétinement sourd et lointain, arrivait
alors, broyant sous les pieds des chevaux impétueusement lancés tout ce
qu'elle rencontrait sur son passage... Cette légion, formée sur trois
rangs, arrivait avec la rapidité d'un ouragan; nous devions être,
Néroweg et moi, mille fois écrasés, car elle présentait un front de
bataille de deux cents pas d'étendue; eussé-je eu le temps de remonter à
cheval, il m'aurait été presque impossible de gagner de vitesse ou la
droite ou la gauche de cette longue ligne de cavalerie, et d'échapper
ainsi à son terrible choc... J'essayai pourtant et malgré mon regret de
n'avoir pu achever le _roi_ frank, tant ma haine contre lui était
féroce... Je profitai de l'accident qui, par la chute du cheval de
Néroweg, avait interrompu un moment notre combat, pour sauter sur
Tom-Bras alors à ma portée. Il me fallut user rudement du mors et du
plat de mon épée pour faire lâcher prise à mon coursier, acharné sur le
corps de l'autre étalon, qu'il dévorait en le frappant de ses pieds de
devant. J'y parvins à l'instant où la longue ligne de cavalerie,
m'enveloppant de toute part, n'était plus qu'à quelques pas de moi: la
précédant alors, et hâtant encore de la voix et des talons le galop
précipité de Tom-Bras, je m'élançai, devançant toujours la légion, et
jetant derrière moi un dernier regard sur le _roi_ frank; la figure
ensanglantée, il me poursuivait éperdu en brandissant son épée...
Soudain je le vis disparaître dans le nuage de poussière soulevé par le
galop impétueux des cavaliers.

--Hésus m'a exaucé!--me suis-je écrié.--Néroweg doit être mort... cette
légion vient de lui passer sur le corps...

Grâce à l'étonnante vitesse de Tom-Bras, j'eus bientôt assez d'avance
sur la ligne de cavalerie dont j'étais suivi, pour donner à ma course
une direction telle qu'il me fût possible de prendre place à la droite
du front de bataille de la légion. M'adressant alors à l'un des
officiers, je lui demandai des nouvelles de Victorin et du combat; il me
répondit:

--Victorin se bat en héros!... Un cavalier qui est venu donner ordre à
notre réserve de s'avancer, nous a dit que jamais le général ne s'était
montré plus habile dans ses manoeuvres. Les Franks, deux fois nombreux
comme nous, se battent avec acharnement, et surtout avec une science de
la guerre qu'ils n'avaient pas montrée jusqu'ici: tout fait croire que
nous gagnerons la victoire, mais elle sera chèrement payée...

Le cavalier disait vrai: Victorin s'est battu cette fois encore en
soldat intrépide et en général consommé... Le coeur bien joyeux, je l'ai
retrouvé au fort de la mêlée; il n'avait, par miracle, reçu qu'une
légère blessure... Sa réserve, prudemment ménagée jusqu'alors, décida du
succès de la bataille; elle a duré sept heures... Les Franks en déroute,
menés battant pendant trois lieues, furent refoulés vers le Rhin, malgré
la résistance opiniâtre de leur retraite. Après des pertes énormes, une
partie de leurs hordes fut culbutée dans le fleuve, d'autres parvinrent
à regagner en désordre les radeaux, et à s'éloigner du rivage remorqués
par les barques; mais alors la flottille de cent cinquante grands
bateaux, obéissant aux ordres de Victorin (il avait tout prévu), fit
force de rames, doubla une pointe de terre, derrière laquelle elle
s'était jusqu'alors tenue cachée, atteignit les radeaux... Et après les
avoir criblés d'une grêle de traits, nos barques les abordèrent de tous
côtés... Ce fut un dernier et terrible combat sur ces immenses ponts
flottants: leurs bateaux remorqueurs furent coulés bas à coups de hache,
le petit nombre de Franks échappés à cette lutte suprême,
s'abandonnèrent au courant du fleuve, cramponnés aux débris des radeaux
désemparés et entraînés par les eaux...

Notre armée, cruellement décimée, mais encore toute frémissante de la
lutte, et massée sur les hauteurs du rivage, assistait à cette
désastreuse déroute, éclairée par les derniers rayons du soleil
couchant. Alors tous les soldats entonnèrent en choeur ces héroïques
paroles des bardes qu'ils avaient chantées en commençant l'attaque:

«--Ce matin nous disions:

»--Combien sont-ils ces barbares, qui veulent nous voler notre terre,
nos femmes et notre soleil?

»--Oui, combien sont-ils donc ces Franks?

»--Ce soir nous disons:

»--Réponds, terre rougie du sang de l'étranger!... Répondez, flots
profonds du Rhin!... Répondez, corbeaux de la grève... Répondez!...
répondez!...

»--Combien étaient-ils, ces voleurs de terre, de femmes et de soleil?

»--Oui, combien étaient-ils donc ces Franks?»

Nos soldats achevaient ce refrain des bardes, lorsque de l'autre côté du
fleuve, si large en cet endroit, que l'on ne pouvait distinguer la rive
opposée, déjà voilée d'ailleurs par la brume du soir, j'ai remarqué dans
cette direction une lueur qui, devenant bientôt immense, embrasa
l'horizon comme les reflets d'un gigantesque incendie!... Victorin
s'écria:

--Le brave Marion a exécuté son plan à la tête d'une troupe d'élite, et
des tribus alliées de l'autre côté du Rhin, il a marché sur le camp des
Franks... Leur dernière réserve aura été exterminée, leurs huttes et
leurs chariots de guerre livrés aux flammes! Par Hésus! la Gaule, enfin
délivrée du voisinage de ces féroces pillards, va jouir des douceurs
d'une paix féconde, Ô ma mère!... ma mère..... tes voeux sont exaucés!

Victorin, radieux, venait de prononcer ces paroles, lorsque je vis
s'avancer lentement vers lui une troupe assez nombreuse de soldats
appartenant à divers corps de cavalerie et d'infanterie de l'armée; tous
ces soldats étaient vieux; à leur tête marchait Douarnek, l'un des
quatre rameurs qui m'avaient accompagné la veille dans mon voyage au
camp des Franks. Lorsque cette députation fut arrivée près du jeune
général autour duquel nous étions tous rangés, Douarnek s'avançant seul
de quelques pas, dit d'une voix grave et ferme:

--Écoute, Victorin; chaque légion de cavalerie, chaque cohorte
d'infanterie a choisi son plus ancien soldat; ce sont les camarades qui
sont là m'accompagnant; ainsi que moi, ils t'ont vu naître, ainsi que
moi, ils t'ont vu tout enfant, dans les bras de Victoria, la mère des
camps, l'auguste mère des soldats. Nous t'avons, vois-tu, Victorin,
longtemps aimé pour l'amour d'elle et de toi; tu méritais cela... Nous
t'avons acclamé notre général et l'un des deux chefs de la Gaule... tu
méritais cela... Nous t'avons aimé, nous vétérans, comme notre fils, en
t'obéissant comme à notre père... tu as mérité cela. Puis est venu le
jour où, t'obéissant toujours, à toi notre général, à toi, chef de la
Gaule, nous t'avons moins aimé...

--Et pourquoi m'avez-vous moins aimé?--reprit Victorin frappé de l'air
presque solennel du vieux soldat;--oui, pourquoi m'avez-vous moins aimé?

--Pourquoi? parce que nous t'avons moins estimé... tu méritais cela;
mais si tu as eu tes torts, nous avons eu les nôtres... la bataille
d'aujourd'hui nous le prouve...

--Voyons,--reprit affectueusement Victorin,--voyons, mon vieux Douarnek,
car je sais ton nom, puisque je sais le nom des plus braves soldats de
l'armée! Voyons, mon vieux Douarnek, quels sont mes torts? quels sont
les vôtres?

--Voici les tiens, Victorin: tu aimes trop... beaucoup trop le vin et le
cotillon.

--Par toutes les maîtresses que tu as eues, par toutes les coupes que tu
as vidées et que tu videras encore, vieux Douarnek, pourquoi ces paroles
le soir d'une bataille gagnée?--répondit gaiement Victorin revenant peu
à peu à son naturel, que les préoccupations du combat ne tempéraient
plus.--Franchement, sont-ce là des reproches que l'on se fait entre
soldats?

--Entre soldats! non, Victorin,--reprit sévèrement Douarnek;--mais de
soldat à général on se les fait, ces reproches... Nous t'avons librement
choisi pour chef, nous devons te parler librement... Plus nous t'avons
élevé... plus nous t'avons honoré, plus nous sommes en droit de te dire:
Honore-toi...

--J'y tâche, brave Douarnek... j'y tâche en me battant de mon mieux.

--Tout n'est pas dit quand on a glorieusement bataillé... Tu n'es pas
seulement capitaine, mais aussi chef de la Gaule.

--Soit; mais pourquoi diable t'imagines-tu, brave Douarnek, que comme
général et chef de la Gaule je doive être plus insensible qu'un soldat à
l'éclat de deux beaux yeux noirs ou bleus, au bouquet d'un vin vieux,
blanc ou rouge?

--Moi, soldat, je te dis ceci, à toi général, à toi chef de la Gaule:
L'homme élu chef par des hommes libres doit, même dans les choses de sa
vie privée, garder une sage mesure, s'il veut être aimé, obéi, respecté;
cette mesure, l'as-tu gardée? Non... Aussi comme nous t'avions vu avaler
des pois, nous t'avons cru capable d'avaler un boeuf...

--Quoi! mes enfants,--reprit en riant le jeune général,--vous m'avez cru
la bouche si grande?...

--Nous t'avions vu souvent en pointe de vin... nous te savions coureur
de cotillons; on nous a dit qu'étant ivre, tu avais fait violence à une
femme qui s'était tuée de désespoir... nous avons cru cela...

--Courroux du ciel!--s'écria Victorin avec une douloureuse
indignation,--vous?... vous avez cru cela du fils de ma mère?

--Oui,--reprit le vétéran,--oui... là a été notre tort... Donc, nous
avons eu nos torts, toi les tiens; nous venons te pardonner,
pardonne-nous aussi, afin que nous t'aimions et que tu nous aimes comme
par le passé... Est-ce dit, Victorin?

--Oui,--répondit Victorin ému de ces loyales et touchantes
paroles,--c'est dit...

--Ta main,--reprit Douarnek,--au nom de mes camarades, ta main!...

--La voilà,--dit le jeune général en se penchant sur le cou de son
cheval pour serrer cordialement la main du vétéran.--Merci de votre
franchise, mes enfants... je serai à vous comme vous serez à moi, pour
la gloire et le repos de la Gaule... Sans vous, je ne peux rien; car si
le général porte la couronne triomphale, c'est la bravoure du soldat qui
la tresse, cette couronne, et l'empourpre de son généreux sang!...

--Donc... c'est dit, Victorin,--reprit Douarnek, dont les yeux devinrent
humides.--À toi notre sang... et à notre Gaule bien-aimée: à ta
gloire!...

--Et à ma mère, qui m'a fait ce que je suis!--reprit Victorin avec une
émotion croissante.--Et à ma mère, notre respect, notre amour, notre
dévouement, mes enfants!...

--Vive la mère des camps!--s'écria Douarnek d'une voix sonore;--vive
Victorin, son glorieux fils!

Les compagnons de Douarnek, les soldats, les officiers, nous tous enfin
présents à cette scène, nous avons crié comme Douarnek:

--Vive la mère des camps! vive Victorin, son glorieux fils!...

Bientôt l'armée s'est mise en marche pour regagner le camp, pendant que,
sous la protection d'une légion destinée à garder nos prisonniers, les
druides médecins et leurs aides restaient sur le champ de bataille pour
secourir également les blessés gaulois et franks.

L'armée reprit donc le chemin de Mayence, par une superbe nuit d'été, en
faisant résonner les échos des bords du Rhin de ce chant des bardes:

«--Ce matin nous disions:

»--Combien sont-ils donc, ces barbares qui veulent nous voler notre
terre, nos femmes et notre soleil?

»--Oui, combien sont-ils donc, ces Franks?

»Ce soir nous disons:

»--Réponds, terre rougie du sang de l'étranger!... Répondez, flots
profonds du Rhin!... Répondez, corbeaux de la grève!... Répondez...
répondez!...

»--Combien étaient-ils, ces voleurs de terre, de femmes et de soleil?

»--Oui, combien donc étaient-ils ces Franks?»

Victorin, dans sa hâte d'aller instruire sa mère du gain de la bataille,
remit le commandement des troupes à l'un des plus anciens capitaines;
nous laissâmes nos montures harassées à des cavaliers qui, d'habitude,
conduisaient en main des chevaux frais pour le jeune général; lui et
moi, nous nous sommes rapidement dirigés vers Mayence. La nuit était
sereine, la lune resplendissait parmi des milliers d'étoiles, ces mondes
inconnus où nous allons revivre en quittant ce monde-ci. Chose
étrange... tout en songeant avec un bonheur ineffable au triomphe de
notre armée, qui assurait la paix et la prospérité de la Gaule; tout en
songeant à mon prochain retour auprès de ta mère et de toi, mon enfant,
après cette rude journée de bataille, j'ai soudain éprouvé un accès de
mélancolie profonde...

J'avais, dans l'élan de ma reconnaissance, levé les yeux vers le ciel
pour remercier les dieux de notre succès... La lune brillait d'un
radieux éclat... Je ne sais pourquoi, à ce moment, je me suis rappelé
avec une sorte de pieuse tristesse, en pensant à nos aïeux, tous les
faits glorieux, touchants ou terribles accomplis par eux, et que l'astre
sacré de la Gaule avait aussi éclairés de son éternelle lumière depuis
tant de générations!... Le sacrifice d'Hêna, le voyage d'Albinik le
marin et de sa femme Méroë vers le camp de César, à travers ces pays
héroïquement incendiés par nos pères durant leur guerre contre les
Romains... la marche nocturne de Sylvest l'esclave se rendant aux
réunions secrètes des _Enfants du Gui_ et au palais de Faustine... sa
fuite du cirque d'Orange, où il avait failli être livré aux bêtes
féroces; puis, enfin, ces vaillantes insurrections dont le cours ou le
décours de la lune donnait le signal, fixé d'avance par nos druides
vénérés... Tous ces faits, si lointains déjà, apparaissaient en ce
moment à mon esprit comme les pâles fantômes du passé...

Je fus tiré de mes réflexions par la voix joyeuse de Victorin.

--À quoi rêves-tu, Scanvoch? Toi, l'un des vainqueurs de cette belle
journée, te voilà muet comme un vaincu...

--Victorin, je pense aux temps qui ne sont plus...

--Quel songe-creux!...--reprit le jeune général dans l'entraînement de
son impétueuse gaieté.--Laissons le passé avec les coupes vides et les
anciennes maîtresses! Moi, je pense d'abord à la joie de ma mère en
apprenant notre victoire; puis je pense, et beaucoup, aux brûlants yeux
noirs de Kidda, la bohémienne, qui m'attend, car cette nuit, en la
quittant à la fin du souper où elle m'avait attiré par ruse, elle m'a
donné rendez-vous pour ce soir... Journée complète, Scanvoch! bataille
gagnée le matin! et le soir, souper joyeux avec une belle maîtresse sur
ses genoux! Ah! qu'il fait bon être soldat et avoir vingt ans!...

--Écoute, Victorin. Tant qu'a duré chez toi la préoccupation du combat,
je t'ai vu sage, grave, réfléchi, digne en tout de ta mère et de
toi-même...

--Et par les beaux yeux de Kidda, ne suis-je pas toujours digne de
moi-même en pensant à elle après la bataille?

--Sais-tu, Victorin, que c'est une grave démarche, que celle tentée
auprès de toi par Douarnek, venant te parler au nom de l'armée? Sais-tu
que cette démarche prouve la fière indépendance de nos soldats, dont la
volonté seule t'a fait général? Sais-tu que de telles paroles,
prononcées par de tels hommes, ne sont et ne seront pas vaines... et
qu'il serait funeste de les oublier?...

--Bon! une boutade de vétéran, regrettant ses jeunes années... paroles
de vieillard blâmant les plaisirs qu'il n'a plus...

--Victorin, tu affectes une indifférence éloignée de ton coeur... Je
t'ai vu touché, profondément touché du langage de ce vieux soldat...

--L'on est si content le soir d'une bataille gagnée, que tout vous
plaît... Et d'ailleurs, quoique assez bourrues, ces paroles ne
prouvent-elles pas l'affection de l'armée pour moi?

--Ne t'y trompe pas, Victorin, l'affection de l'armée s'était retirée de
toi... elle t'est revenue avec la victoire d'aujourd'hui; mais prends
garde, de nouveaux excès commis par toi feraient naître de nouvelles
calomnies de la part de ceux qui veulent te perdre...

--Quelles gens auraient intérêt à me perdre?

--Un chef a toujours des envieux, et pour confondre ces envieux tu
n'auras pas chaque jour une bataille à gagner; car, grâce aux dieux!
l'anéantissement de ces hordes barbares assure pour jamais la paix de la
Gaule!...

--Tant mieux, Scanvoch, tant mieux! Alors, redevenu le plus obscur des
citoyens, accrochant mon épée, désormais inutile, à côté de celle de mon
père, je pourrai, sans contrainte, vider des coupes sans nombre et
courtiser toutes les bohémiennes de l'univers!

--Victorin, prends garde! je te le répète... Souviens-toi des paroles du
vieux soldat...

--Au diable le vieux soldat et ses paroles!... je ne me souviens à cette
heure que de Kidda... Ah! Scanvoch, si tu la voyais danser avec son
court jupon écarlate et son corset de toile d'argent!

--Prends garde, le camp et la ville ont les yeux fixés sur ces
créatures; ta liaison avec elles fera scandale... Crois-moi, sois
réservé dans ta conduite, recherche le secret et l'obscurité dans tes
amours.

--L'obscurité! le secret! arrière l'hypocrisie! J'aime à montrer à tous
les yeux les maîtresses dont je suis fier! et je serai plus fier de
Kidda que de ma victoire d'aujourd'hui...

--Victorin, Victorin! cette femme te sera fatale!

--Tiens, Scanvoch, si tu entendais Kidda chanter tout en dansant et
s'accompagnant d'un petit tambour à grelots... oui, si tu l'entendais,
si tu la voyais, tu deviendrais comme moi fou de Kidda, la Bohémienne...
Mais,--ajouta le jeune général en s'interrompant et regardant au loin
devant lui,--vois donc là-bas ces flambeaux... Bonheur du ciel! c'est ma
mère... Dans son inquiétude, elle aura voulu se rapprocher du champ de
bataille pour savoir des nouvelles de la journée... Ah! Scanvoch, je
suis jeune, impétueux, ardent aux plaisirs, jamais ils ne me lassent,
j'en jouis avec ivresse... Pourtant je t'en fais le serment par l'épée
de mon père! je donnerais toutes mes joies à venir pour ce que je vais
éprouver dans quelques instants, lorsque ma mère me pressera sur sa
poitrine!

Et en disant ceci, il s'élança à toute bride et sans m'attendre, vers
Victoria, qui s'approchait en effet. Lorsque je les eu rejoints, ils
étaient tous deux descendus de cheval, Victoria tenait Victorin
étroitement embrassé, lui disant avec un accent impossible à rendre:

--Mon fils, je suis une heureuse mère!...

À la lueur des torches que portaient les cavaliers de l'escorte de
Victoria, je remarquai seulement alors que sa main droite était
enveloppée de linges. Victorin dit avec anxiété:

--Seriez-vous blessée, ma mère?

--Légèrement,--répondit Victoria. Puis, s'adressant à moi, elle me
tendit affectueusement la main:

--Frère, te voilà, mon coeur est joyeux...

--Mais, cette blessure, qui vous l'a faite?

--La femme franque qu'Ellèn et Sampso ont conduite près de moi...

--Elwig!--m'écriai-je avec horreur.--Oh! la maudite!... elle s'est
montrée digne de sa race maudite!...

--Scanvoch!--me dit Victoria d'un air grave,--il ne faut pas maudire les
morts... celle que tu appelles Elwig n'existe plus...

--Ma mère,--reprit Victorin avec une anxiété croissante,--ma chère mère,
vous nous l'attestez, cette blessure est légère?

--Tiens, mon fils, regarde.

Et pour rassurer Victorin, elle déroula la bande dont sa main droite
était enveloppée.

--Tu le vois,--ajouta-t-elle,--je me suis seulement coupée à deux
endroits la paume de la main en tâchant de désarmer cette femme...

En effet, les blessures de ma soeur de lait n'offraient aucune gravité.

--Elwig armée!--ai-je dit en tâchant de rappeler mes souvenirs de la
veille.--Où a-t-elle trouvé une arme? À moins qu'hier soir, avant de
nous rejoindre à la nage, elle ait ramassé son couteau sur la grève, et
l'ait caché sous sa robe.

--Mais, cette femme, à quel moment a-t-elle voulu vous frapper, ma mère?
Vous étiez donc seule avec elle?

--J'avais prié Scanvoch de faire conduire cette Elwig chez moi vers le
milieu du jour, dans la pensée d'être secourable à cette femme. Ellèn et
Sampso me l'ont amenée... Je m'entretenais avec Robert, chef de notre
réserve, nous causions des dispositions à prendre pour défendre le camp
et la ville en cas de défaite de notre armée. On fit entrer Elwig dans
une pièce voisine, et la femme et la belle-soeur de Scanvoch laissèrent
seule l'étrangère, pendant que j'envoyais chercher un interprète pour me
faire entendre d'elle. Robert, notre entretien terminé, me demanda des
secours pour la veuve d'un soldat, j'entrai dans la chambre où
m'attendait Elwig: je voulais prendre quelque argent dans un coffre où
se trouvaient aussi plusieurs bijoux gaulois, héritage de ma mère...

--Si le coffre était ouvert,--m'écriai-je, songeant à la sauvage
cupidité de la soeur du _grand roi_ Néroweg,--Elwig aura voulu, en vraie
fille de race pillarde, s'emparer de quelque objet précieux.

--Tu l'as dit, Scanvoch; au moment où j'entrais dans cette chambre, la
femme franque tenait entre ses mains un collier d'or d'un travail
précieux; elle le contemplait avidement. À ma vue, elle a laissé tomber
le collier à ses pieds; puis, croisant ses deux bras sur sa poitrine,
elle m'a d'abord contemplée en silence d'un air farouche: son pâle
visage s'est empourpré de honte ou de rage; puis, me regardant d'un oeil
sombre, elle a prononcé mon nom; j'ai cru qu'elle me demandait si
j'étais Victoria, je lui fis un signe de tête affirmatif, en lui disant:
«Oui, je suis Victoria.» À peine avais-je prononcé ces mots, qu'Elwig
s'est jetée à mes pieds; son front touchait presque le plancher, comme
si elle eût humblement imploré ma protection... Sans doute cette femme a
profité de ce moment pour tirer son couteau de dessous sa robe sans être
vue de moi, car je me baissais pour la relever, lorsqu'elle s'est
redressée, les yeux étincelants de férocité, en me portant un coup de
couteau, et répétant avec un accent de haine: _Victoria! Victoria!_...

À ces paroles de sa mère, quoique le danger fût passé, Victorin
tressaillit, se rapprocha de ma soeur de lait, et prit entre ses deux
mains sa main blessée qu'il baisa avec un redoublement de pieuse
tendresse.

--Voyant le couteau d'Elwig levé sur moi,--ajouta Victoria,--mon premier
mouvement fut de parer le coup et de tâcher de saisir la lame en
m'écriant: «À moi, Robert!» Celui-ci, au bruit de la lutte, accourut de
la pièce voisine; il me vit aux prises avec Elwig... Mon sang coulait...
Robert me crut dangereusement blessée; il tira son épée, saisit cette
Elwig à la gorge, et la tua avant que j'aie pu m'opposer à cette inutile
vengeance... Je regrette la mort de cette Franque, venue volontairement
près de moi.

--Vous la plaignez, ma mère,--dit vivement Victorin,--cette créature
pillarde et féroce, comme ceux de sa race? Vous la plaignez! et elle n'a
sans doute suivi Scanvoch qu'afin de trouver l'occasion de s'introduire
près de vous pour vous voler et vous égorger ensuite!

--Je la plains d'être née d'une telle race,--reprit tristement
Victoria--je la plains d'avoir eu la pensée d'un meurtre!

--Croyez-moi,--ai-je dit à ma soeur de lait,--la mort de cette femme met
un terme à une vie souillée de forfaits dont frémit la nature... Fassent
les dieux que, comme Elwig, son frère, le _roi_ Néroweg ait aujourd'hui
perdu la vie, et que sa race soit éteinte en lui, sinon, je regretterais
toujours de n'avoir pas achevé cet homme... Je ne sais pourquoi, il me
semble que sa descendance sera funeste à la mienne...

Victoria me regardait, surprise de ces paroles, dont elle ne comprenait
pas le sens, lorsque Victorin s'écria:

--Béni soit Hésus, ma mère! c'est un jour heureux pour la Gaule que
celui-ci!... Vous avez échappé à un grand danger, nos armes sont
victorieuses, et les Franks sont chassés de nos frontières...

Puis, s'interrompant et prêtant au loin l'oreille, Victorin ajouta:

--Entendez-vous, ma mère? entendez-vous ces chants que le vent nous
apporte?...

Tous nous avons fait silence, et ces refrains lointains, répétés en
choeur par des milliers de voix, vibrantes de la joie du triomphe, sont
venus jusqu'à nous à travers la sonorité de la nuit:

»--Ce soir nous disons: Combien étaient-ils donc ces barbares?

»--Ce soir nous disons, combien étaient-ils donc ces Franks?...»



CHAPITRE IV.

Scanvoch est établi en Bretagne dans les champs de ses pères, près de la
forêt de Karnak.--Suite du récit.--Victorin et Kidda la Bohémienne.--Le
voyage.--Le cavalier mystérieux.--Retour de Scanvoch à Mayence.--Le
soulèvement.--Victorin et Victorin.--Tétrik.--Le capitaine Marion et
son ami Eustache.


Plusieurs années se sont passées depuis que j'ai écrit pour toi, mon
enfant, le récit de la grande bataille du Rhin.

L'extermination des hordes franques et de leurs établissements sur
l'autre rive du fleuve, a délivré la Gaule des craintes que lui
inspirait cette invasion barbare toujours menaçante. Les Franks, retirés
maintenant au fond des forêts de la Germanie, attendent peut-être une
occasion favorable pour fondre de nouveau sur la Gaule. Je reprends donc
ce récit d'autrefois après des années de douleur amère... De grands
malheurs ont pesé sur ma vie; j'ai vu se dérouler une épouvantable trame
d'hypocrisie et de haine, cette trame, dont j'avais eu soupçon dès le
récit précédent, a enveloppé ce que j'avais de plus cher au monde...
Depuis lors, une tristesse incurable s'est emparée de mon âme... J'ai
quitté les bords du Rhin pour la Bretagne, je suis établi avec ta
seconde mère et toi, mon enfant, aux mêmes lieux où fut jadis le berceau
de notre famille, près des pierres sacrées de la forêt de Karnak,
témoins du sacrifice héroïque de notre aïeule Hêna...

Hier encore, en revenant des champs avec toi, puisque de soldat je suis
devenu laboureur comme nos pères, au temps de leur indépendance... hier
encore je t'ai montré au bord d'un ruisseau deux saules creux, si
vieux... si vieux... (ils ont plus de trois cents ans!) qu'ils ne
végètent presque plus... Tu me priais d'attacher une corde de l'un à
l'autre de ces deux arbres pour te balancer... Tu m'as vu avec
étonnement m'attrister à ta demande, et soudain rester pensif.

Je songeais que, par un rapprochement étrange, notre aïeul Sylvest, dont
tu liras l'histoire, et sa soeur Siomara avaient, comme toi, voulu, il y
a près de trois siècles, attacher à ces deux saules une corde pour
servir à leurs jeux enfantins... Et ces souvenirs, hélas! n'étaient pas
les seuls que ces troncs séculaires éveillaient dans ma pensée; car je
t'ai dit:

--Regarde ces deux arbres avec tristesse et vénération, mon enfant: un
de nos aïeux, _Guilhern_, fils de _Joel_, le brenn de la tribu de
Karnak, est mort dans un supplice atroce, garrotté à l'un de ces saules;
le fils de Guilhern, un adolescent un peu plus âgé que toi, nommé
Sylvest (c'est de lui que je te parlais tout à l'heure), fut attaché à
l'autre saule pour mourir du même supplice que son père... un hasard
inespéré l'a arraché à cette torture.

--Et quel était donc leur crime?--m'as-tu demandé.

--Le crime du père et de son fils était d'avoir voulu échapper à
l'esclavage, afin de ne plus cultiver sous le fouet, le carcan au cou,
la chaîne aux pieds, les champs paternels au profit des Romains, qui les
en avaient dépouillés par violence ensuite de la bataille de Vannes...

Ma réponse t'a surpris, mon enfant, toi, qui as toujours vécu heureux et
libre, toi, qui jusqu'ici n'as connu d'autre douleur que le regret
d'avoir perdu ta mère bien-aimée, dont tu n'as conservé qu'un vague
souvenir; car tu étais âgé de quatre ans et deux mois à peine, lorsque
peu de temps après la victoire remportée sur les Franks des bords du
Rhin..........

J'ai interrompu mon récit, cher enfant; ma main s'est arrêtée, inondée
des pleurs qui coulaient de mes yeux; puis je suis tombé dans l'un de
ces accès de morne tristesse que je ne peux vaincre... lorsque je me
rappelle les terribles événements domestiques qui se sont passés après
notre victoire sur le Rhin; mais j'ai repris courage en songeant au
devoir que je dois accomplir, afin d'obéir aux derniers voeux de notre
aïeul Joel, qui vivait il y a près de trois siècles dans ces mêmes lieux
où nous sommes aujourd'hui revenus, après les vicissitudes sans nombre
de notre famille.

Lorsque tu auras lu ces pages, mon enfant, tu comprendras la cause des
accès de tristesse mortelle où tu me vois souvent plongé, malgré ta
tendresse et celle de ta seconde mère, que je ne saurais jamais trop
chérir... Oui, lorsque tu auras lu les dernières et solennelles paroles
de VICTORIA, _la mère des camps_, paroles effrayantes... tu comprendras
que si douloureux que soit pour moi le passé, en ce qui touche ma
famille, ce n'est pas seulement le passé qui m'attriste jusqu'à la mort,
mais les prévisions de l'avenir réservé peut-être à la Gaule par la
mystérieuse volonté de Hésus... Ô mon enfant! ces appréhensions pleines
d'angoisses, tu les partageras en lisant cette réflexion sage et
profonde de notre aïeul Sylvest:

--_Hélas! à chaque blessure de la patrie, la famille saigne..._

Oui, car si elles se réalisent jamais, les redoutables prophéties de
Victoria, douée peut-être comme tant d'autres de nos druidesses vénérées
de la science de l'avenir... si elles se réalisent, ces redoutables
prophéties, malheur à la Gaule! Malheur à notre race! malheur à notre
famille! elle aura plus longtemps et plus cruellement à souffrir de
l'oppression de la Rome _des évêques_, qu'elle n'a souffert de
l'oppression de la _Rome des Césars et des empereurs_!...


Je reprends donc ce récit, mon enfant, au point où je l'ai laissé, il y
a plusieurs années. Sans doute, je l'interromprai plus d'une fois
encore...

Victorin, le soir de la bataille du Rhin, regagna Mayence avec sa mère,
après l'avoir longuement entretenue du résultat de la journée; il
prétexta d'une grande fatigue et de sa légère blessure pour se retirer.
Rentré chez lui, il se désarma, se mit au bain, puis, enveloppé d'un
manteau, il se rendit chez les Bohémiennes vers le milieu de la nuit...

--_Cette femme te sera fatale!_--avais-je dit au jeune général... Hélas!
ma prévision devait s'accomplir. À propos de ces créatures,
rappelle-toi, mon enfant, cette circonstance, que j'ai connue depuis, et
tu apprécieras plus tard l'importance de ce souvenir:

«Ces Bohémiennes, arrivées à Mayence la surveille du jour où Tétrik
était arrivé lui-même dans cette ville, venaient de Gascogne, pays qu'il
gouvernait.»

Cette révélation, et bien d'autres, amenées par la suite des temps,
m'ont donné une connaissance si exacte de certains faits, que je pourrai
te les raconter comme si j'en avais été spectateur. Victorin quitta donc
son logis au milieu de la nuit pour aller au rendez-vous où l'attendait
Kidda, la Bohémienne; il la connaissait seulement depuis la veille. Elle
avait fait sur ses sens une vive impression: il était jeune, beau,
spirituel, généreux; il venait de gagner le jour même une glorieuse
bataille; il savait la facilité de moeurs de ces chanteuses vagabondes,
il se croyait certain de posséder l'objet de son caprice; quelle fut sa
surprise, son dépit, lorsque Kidda lui dit avec un apparent mélange de
fermeté, de tristesse et de passion contenue:

«--Je ne vous parlerai pas, Victorin, de ma vertu, vous ririez de la
vertu d'une chanteuse bohémienne; mais vous me croirez si je vous dis
que longtemps avant de vous voir, votre glorieux nom était venu jusqu'à
moi; votre renommée de courage et de bonté avait fait battre mon coeur,
ce coeur indigne de vous, puisque je suis une pauvre créature
dégradée... Voyez-vous, Victorin,--ajouta-t-elle les larmes aux
yeux,--si j'étais pure, vous auriez mon amour et ma vie; mais je suis
flétrie, je ne mérite pas vos regards; je vous aime trop passionnément,
je vous honore trop pour jamais vous offrir les restes d'une existence
avilie par des hommes si peu dignes de vous être comparés...»

Cet hypocrite langage, loin de refroidir l'ardeur de Victorin, l'excita
davantage; son caprice sensuel pour cette femme, irrité pas ses refus,
se changea bientôt en une passion dévorante, insensée. Malgré ses
protestations de tendresse, malgré ses prières, malgré ses larmes, car
il pleurait aux pieds de cette misérable, la Bohémienne resta inexorable
dans sa résolution. Le caractère de Victorin, jusqu'alors joyeux,
avenant et ouvert, s'aigrit; il devint sombre, taciturne. Sa mère et
moi, nous ignorions alors les causes de ce changement; à nos pressantes
questions, le jeune général répondait que, frappé des symptômes de
désaffection manifestés par l'armée à son égard, il ne voulait plus
s'exposer à une pareille défaveur, et que désormais sa vie serait
austère et retirée. Sauf pendant quelques heures consacrées chaque jour
à sa mère, Victorin ne sortait plus de chez lui, fuyant la société de
ses anciens compagnons de plaisir. Les soldats, frappés de ce brusque
revirement dans sa conduite, virent dans cette réforme salutaire le
résultat de leurs observations, présentées en leur nom au jeune général
par Douarnek avec une amicale franchise; ils s'affectionnèrent à lui
plus que jamais. J'ai su plus tard que ce malheureux, dans sa solitude
volontaire, buvait jusqu'à l'ivresse pour oublier sa fatale passion,
allant cependant chaque soir chez la bohémienne, et la trouvant toujours
impitoyable.

Un mois environ se passa de la sorte: Tétrik était resté à Mayence afin
de tâcher de vaincre la répugnance de Victoria à faire acclamer son
petit-fils comme héritier du pouvoir de son père; mais Victoria
répondait au gouverneur d'Aquitaine:

«--Ritha-Gaür, qui s'est fait une saie de la barbe des rois qu'il a
rasés, a renversé, il y a dix siècles, la royauté en Gaule, les peuples
étant las d'être transmis, eux et leur descendance, par droit
d'héritage, à des rois rarement bons, presque toujours mauvais. Les
Gaulois, de plus en plus éclairés par nos druides vénérés, ont sagement
préféré choisir librement le chef qu'ils croyaient le plus digne de les
gouverner; ils se sont ainsi constitués en république. Mon petit-fils
est un enfant au berceau, nul ne sait s'il aura un jour les qualités
nécessaires au gouvernement d'un grand peuple comme le nôtre.
Reconnaître aujourd'hui cet enfant comme héritier du pouvoir de son
père, ce serait rétablir une sorte de royauté. Or, ainsi que Ritha-Gaür,
moi, Victoria, je hais les royautés.»

Tétrik, espérant vaincre par sa persistance la résolution de la mère des
camps, restait dans la ville (j'ai du moins longtemps cru que tel était
le seul but de son séjour à Mayence), et s'étonnait non moins que nous
de la transformation du caractère de Victorin. Celui-ci, quoique plongé
dans une morne tristesse, s'était toujours montré affectueux pour moi;
plusieurs fois même je le vis sur le point de m'ouvrir son coeur et de
me confier ce qu'il cachait à tous; craignant sans doute mes reproches,
il retint ses aveux. Plus tard, ne venant plus chez moi, comme par le
passé, il évita même les occasions de me rencontrer; ses traits, naguère
si beaux, si ouverts, n'étaient plus reconnaissables; pâlis par la
souffrance, creusés par les excès de l'ivresse solitaire à laquelle il
se livrait, leur expression semblait de plus en plus sinistre; parfois
une sorte d'égarement se trahissait dans la sombre fixité de son regard.

Environ cinq semaines après la grande victoire du Rhin, Victorin
redevint assidu chez moi; seulement il choisit pour ses visites à ma
femme et à Sampso les heures où d'habitude j'allais chez Victoria pour
écrire les lettres qu'elle me dictait. Ellèn accueillit le fils de ma
soeur de lait avec son affabilité accoutumée. Je crus d'abord que,
regrettant de s'être éloigné de moi sans motif et par caprice, il
cherchait à amener entre nous un rapprochement par l'intermédiaire de ma
femme; car, malgré sa persistance à éviter ma rencontre, il ne parlait
de moi à Ellèn qu'avec affection. Sampso assistait aux entretiens de sa
soeur et de Victorin. Une seule fois elle les laissa seuls; en rentrant,
elle fut frappée de l'expression douloureuse de la physionomie de ma
femme et de l'embarras de Victorin, qui sortit aussitôt.

--Qu'as-tu, Ellèn?--lui dit Sampso.

--Ma soeur, je t'en conjure, désormais ne me laisse pas seule avec le
fils de Victoria...

--Quelle est la cause de ton trouble?

--Fassent les dieux que je me sois trompée; mais à certains demi-mots de
Victorin, à l'expression de son regard, j'ai cru deviner qu'il ressent
pour moi un coupable amour... et pourtant il sait ma tendresse, mon
dévouement pour Scanvoch!

--Ma soeur,--reprit Sampso,--les excès de Victorin m'ont toujours
révoltée; mais depuis quelque temps il semble s'amender. Le sacrifice de
ses goûts désordonnés lui coûte sans doute beaucoup, car chacun, tout en
louant le changement de conduite du jeune général, remarque sa profonde
tristesse... Je ne peux donc le croire capable de songer à déshonorer
ton mari, lui qui aime Victorin comme son fils, lui qui à la guerre lui
a sauvé la vie... tu es dans l'erreur, Ellèn... non, une pareille
indignité est impossible...

--Puisses-tu dire vrai, Sampso; mais, je t'en conjure, si Victorin
revient à la maison, ne me laisse pas seule avec lui, et quoi qu'il en
soit, je veux tout dire à Scanvoch.

--Prends garde, Ellèn... Si, comme je le crois, tu te trompes, c'est
jeter un soupçon affreux dans l'esprit de ton mari; tu sais son
attachement pour Victoria et pour son fils, juge du désespoir de
Scanvoch à une telle révélation... Ellèn, suis mon conseil, reçois une
fois encore Victorin seule à seul, et si tu acquiers la certitude de ce
que tu redoutes, alors, n'hésite plus... révèle tout à Scanvoch, car
s'il est imprudent à toi d'éveiller dans son esprit des soupçons
peut-être mal fondés, tu dois démasquer un infâme hypocrite, lorsque tu
n'as plus de doute sur ses projets.

Ellèn promit à sa soeur d'écouter ses avis; mais de ce jour Victorin ne
revint plus... Je n'ai connu ces détails que plus tard. Ceci s'était
passé durant les cinq ou six premières semaines qui suivirent la grande
bataille du Rhin, et huit jours avant les terribles événements qu'il me
faut, hélas! mon enfant, te raconter...

Ce jour-là j'avais passé la première partie de la soirée auprès de
Victoria, conférant avec elle d'une mission très-urgente pour laquelle
je devais partir le soir même, et qui me pouvait retenir plusieurs
jours. Victorin, quoiqu'il l'eût promis à sa mère, ne se rendit pas à
cet entretien, dont il savait l'objet. Je ne m'étonnai pas de son
absence; je te l'ai dit, depuis quelque temps, et sans qu'il m'eût été
possible de pénétrer la cause de cette bizarrerie, il évitait les
occasions de se rencontrer avec moi. Victoria me dit d'une voix émue au
moment où je la quittais, à l'heure accoutumée:

--Les affections privées doivent se taire devant les intérêts de l'État;
j'ai longuement parlé avec toi de la mission dont tu te charges,
Scanvoch; maintenant, la mère te dira ses douleurs. Ce matin encore j'ai
eu un triste entretien avec mon fils; en vain je l'ai supplié de me
confier la cause du chagrin secret qui le dévore; il m'a répondu avec un
sourire navrant:

«--Autrefois, ma mère, vous me reprochiez ma légèreté, mon goût trop
ardent pour les plaisirs... ces temps sont loin déjà... je vis dans la
retraite et la méditation. Ma demeure, où retentissait jadis, pendant la
nuit, le joyeux tumulte des chants et des festins aux flambeaux, est
aujourd'hui solitaire, silencieuse et sombre... sombre comme moi-même...
Nos scrupuleux soldats, édifiés de ma conversion, ne me reprochent plus,
je crois, aujourd'hui d'aimer trop la joie, le vin et les maîtresses?
Que vous faut-il de plus, ma mère?...

»--Il me faut de plus que tu paraisses heureux comme par le passé,--lui
ai-je répondu sans pouvoir retenir mes larmes;--car tu souffres, tu
souffres d'une peine que j'ignore. La conscience d'une vie sage et
réfléchie, comme doit l'être celle du chef d'un grand peuple, donne au
visage une expression grave, mais sereine, tandis que ton visage est
pâle, sinistre, sardonique comme celui d'un désespéré...»

--Que vous a répondu Victorin?

--Rien; il est retombé dans ce morne silence où je le vois si souvent
plongé, et dont il ne sort que pour jeter autour de lui des regards
presque égarés... Alors je lui ai présenté son enfant, que je tenais
entre mes bras; il l'a pris et l'a embrassé plusieurs fois avec
tendresse; puis il l'a replacé dans son berceau, et s'est retiré
brusquement sans prononcer une parole, sans doute pour me cacher ses
larmes; car j'ai vu qu'il pleurait... Ah! Scanvoch, mon coeur se brise
en songeant à l'avenir que je voyais si beau pour la Gaule, pour mon
fils et pour moi...

J'ai tâché de consoler Victoria en cherchant inutilement avec elle la
cause du mystérieux chagrin de son fils; puis, l'heure me pressant, car
je devais voyager la nuit, afin d'accomplir ma mission le plus
promptement possible, j'ai quitté ma soeur de lait pour rentrer chez moi
et embrasser ta mère et toi, mon enfant, avant de me mettre en route.
J'ai trouvé Ellèn et sa soeur assises auprès de ton berceau... En me
voyant, Sampso s'écria:

--Vous arrivez à propos, Scanvoch, pour m'aider à convaincre Ellèn que
sa faiblesse est sans excuse... voyez ses larmes...

--Qu'as-tu, mon Ellèn?--lui dis-je avec inquiétude,--d'où vient ton
chagrin?

Elle baissa la tête, ne me répondit pas, et continua de pleurer.

--Elle n'ose vous avouer la cause de son chagrin, Scanvoch; mais
savez-vous pourquoi ma soeur se désole ainsi? c'est parce que vous
partez...

--Quoi?--dis-je à Ellèn d'un ton de tendre reproche,--toi toujours si
courageuse quand je partais pour la bataille, te voici craintive,
éplorée, alors que je m'éloigne pour un voyage de quelques jours au
plus, entrepris au milieu de la Gaule, en pleine paix!... Ellèn... tes
inquiétudes n'ont pas de motif.

--Voilà ce que je ne cesse de répéter à ma soeur,--reprit Sampso.--Votre
voyage ne vous expose à aucun danger, et si vous partez cette nuit,
c'est que votre mission est urgente.

--Sans doute, et n'est-ce pas d'ailleurs un véritable plaisir que de
voyager, ainsi que je vais le faire, par une douce nuit d'été au milieu
de notre beau pays, si tranquille aujourd'hui?

--Je sais tout cela,--reprit Ellèn d'une voix altérée,--ma faiblesse est
insensée; mais, malgré moi, ce voyage m'épouvante...

Puis, tendant vers moi ses mains suppliantes:

--Scanvoch, mon époux bien-aimé! ne pars pas, je t'en conjure,

ne pars pas...

--Ellèn,--lui dis-je tristement,--pour la première fois de ma vie, je
suis obligé de répondre à ton désir par un refus...

--Je t'en supplie... reste près de moi.

--Je te sacrifierai tout, hormis mon devoir... La mission dont m'a
chargé Victoria est importante... j'ai promis de la remplir, je tiendrai
ma promesse...

--Pars donc,--me dit ma femme en sanglotant avec désespoir,--pars donc,
et que ma destinée s'accomplisse! tu l'auras voulu...

--Sampso,--ai-je dit le coeur navré,--de quelle destinée parle-t-elle?

--Hélas! ma soeur est accablée depuis ce matin de noirs pressentiments;
ils lui paraissent, ainsi qu'à moi, inexplicables, pourtant elle ne peut
les vaincre; elle se persuade qu'elle ne vous verra plus... ou qu'un
grand malheur vous menace pendant votre voyage.

--Ellèn, ma femme bien-aimée,--lui ai-je dit en la serrant contre ma
poitrine.--Ignores-tu que, si courte que doive être notre séparation, il
m'en coûte toujours de m'éloigner d'ici?... Veux-tu joindre à ce chagrin
celui que j'aurai en te laissant ainsi désolée?

--Pardonne-moi,--me dit Ellèn en faisant un violent effort sur
elle-même;--tu dis vrai, ma faiblesse est indigne de la femme d'un
soldat... Tiens, vois, je ne pleure plus, je suis calme... tes paroles
me rassurent; j'ai honte de mes lâches terreurs... mais au nom de notre
enfant qui dort là dans son berceau, ne t'en va pas irrité contre moi;
que tes adieux soient bons et tendres comme toujours... j'ai besoin de
cela, vois-tu... oui, j'ai besoin de cela pour retrouver le courage dont
je manque aujourd'hui sans savoir pourquoi.

Ma femme, malgré son apparente résignation, semblait tant souffrir de la
contrainte qu'elle s'imposait, qu'un moment, afin de rester auprès
d'Ellèn, je songeai à prier Victoria de donner au capitaine Marion la
mission dont je m'étais chargé; une réflexion me retint: le temps
pressait, puisque je partais de nuit, il faudrait employer plusieurs
heures à mettre le capitaine Marion au courant d'une affaire à laquelle
il était resté jusqu'alors complétement étranger, et qui, pour réussir,
devait être traitée avec une extrême célérité. Obéissant à mon devoir,
et, il faut le dire aussi, convaincu de la vanité des craintes d'Ellèn,
je ne cédai pas à son désir; je la serrai tendrement entre mes bras, et,
la recommandant à l'excellente affection de Sampso, je suis parti à
cheval.

Il était alors environ dix heures du soir; un cavalier devait me servir
d'escorte et de messager pour le cas où j'aurais à écrire à Victoria
pendant la route; choisi par le capitaine Marion, à qui j'avais demandé
un homme sûr et discret, ce cavalier m'attendait à l'une des portes de
Mayence; je l'ai bientôt rejoint; quoique la lune se levât tard, la nuit
était pourtant assez claire, grâce au rayonnement des étoiles; j'ai
remarqué, sans attacher d'importance à cette circonstance, que, malgré
la douceur de la saison, mon compagnon de voyage portait une grosse
casaque dont le capuchon se rabattait sur son casque, de sorte qu'en
plein jour j'aurais eu même quelque difficulté à distinguer les traits
de cet homme. Simple soldat comme moi, au lieu de chevaucher à mes
côtés, il me laissa le dépasser sans m'adresser une parole; puis il me
suivit. En toute autre occasion, et enclin, comme tout Gaulois, à la
causerie, je n'aurais pas accepté cette marque de déférence exagérée,
qui m'eût privé de l'entretien d'un compagnon pendant un long trajet;
mais, attristé par les adieux de ma femme, et songeant, malgré moi, à
mesure que je m'éloignais, aux sinistres pressentiments dont elle avait
été agitée, je ne fus pas fâché de rester seul avec mes réflexions
durant une partie de la nuit; je m'éloignai donc de la ville suivi du
cavalier, non moins silencieux que moi...

Nous avions, sans échanger une parole, chevauché environ deux heures,
car la lune, qui devait se lever vers minuit, commençait de poindre
derrière une colline bornant l'horizon. Nous nous trouvions à un
carrefour où se croisaient trois grandes routes tracées et exécutées par
les Romains. J'avais ralenti l'allure de _Tom-Bras_, afin de reconnaître
le chemin que je devais suivre, lorsque soudain mon compagnon de voyage,
élevant la voix derrière moi, m'a crié:

--Scanvoch! reviens à toute bride sur tes pas... un grand crime se
commet à cette heure dans ta maison!...

À ces mots je me retournai vivement sur ma selle, et grâce à la
demi-obscurité de la nuit je vis le cavalier, faisant faire à son cheval
un bond énorme, franchir le talus de la route et disparaître dans
l'ombre d'un grand bois, dont nous longions la lisière depuis quelque
temps... Frappé de stupeur, je restai quelques moments immobile, et
lorsque, cédant aune curiosité pleine d'angoisse, je voulus m'élancer à
la poursuite du cavalier, afin d'avoir l'explication de ses paroles, il
était trop tard, la lune ne jetait pas encore assez de clarté pour qu'il
me fût possible de m'aventurer à travers des bois que je ne connaissais
pas, le cavalier avait d'ailleurs sur moi une avance qui s'augmentait à
chaque instant; prêtant attentivement l'oreille, j'entendis, au milieu
du profond silence de la nuit, le galop rapide et déjà lointain du
cheval de cet homme; il me parut reprendre par la forêt, et
conséquemment par une voie plus courte, la direction de Mayence. Un
moment j'hésitai dans ma résolution; mais, me rappelant les
inexplicables pressentiments de ma femme, et les rapprochant surtout des
paroles du cavalier, je regagnai la ville à toute bride...

--Si, par un hasard inconcevable,--me disais-je,--l'avertissement auquel
j'obéis est aussi mal fondé que les pressentiments d'Ellèn, avec
lesquels il concorde pourtant d'une manière étrange, si mon alarme a été
vaine, je prendrai au camp un cheval frais pour recommencer mon voyage,
qui n'aura d'ailleurs subi qu'un retard de trois heures.

J'excitai donc des talons et de la voix la rapide allure de mon
vigoureux _Tom-Bras_, et me dirigeai vers Mayence avec une folle
vitesse. À mesure que je me rapprochais des lieux où j'avais laissé ma
femme et mon enfant, les plus noires pensées venaient m'assaillir; quel
pouvait être ce crime qui se commettait dans ma maison? était-ce à un
ami? était-ce à un ennemi que je devais cette révélation? Parfois il me
semblait que la voix du cavalier ne m'était pas inconnue, sans qu'il me
fût possible de me souvenir où je l'avais déjà entendue; mais ce qui
redoublait surtout mon anxiété, c'était ce mystérieux accord entre le
malheur dont on venait de me menacer et les pressentiments d'Ellèn. La
lune, s'étant levée, facilitait la précipitation de ma course en
éclairant la route; les arbres, les champs, les maisons, disparaissaient
derrière moi avec une rapidité vertigineuse. Je mis moins d'une heure à
parcourir cette même route, parcourue naguère par moi en deux heures;
j'atteignis enfin les portes de Mayence... Je sentais _Tom-Bras_ faiblir
entre mes jambes, non pas faute d'ardeur et de courage, mais parce que
ses forces étaient à bout. Avisant un soldat en faction, je lui dis:

--As-tu vu un cavalier rentrer cette nuit dans la ville?

--Il y a un quart d'heure à peine,--me répondit le soldat,--un cavalier,
vêtu d'une casaque à capuchon, a passé au galop devant cette porte; il
se dirigeait vers le camp.

--C'est lui,--ai-je pensé en reprenant ma course, au risque de voir
Tom-Bras expirer sous moi.--Plus de doute, mon compagnon de voyage
m'aura devancé par le chemin de la forêt; mais pourquoi se rend-il au
camp, au lieu d'entrer dans la ville?--Quelques instants après
j'arrivais devant ma maison: je sautai à bas de mon cheval, qui hennit
en reconnaissant notre logis. Je courus à la porte, j'y frappai à grands
coups... personne ne vint m'ouvrir, mais j'entendis des cris étouffés;
je heurtai de nouveau, et tout aussi vainement, avec le pommeau de mon
épée; les cris redoublèrent; il me sembla reconnaître la voix de
Sampso... J'essayai de briser la porte... impossible... Soudain la
fenêtre de la chambre de ma femme s'ouvre, j'y cours l'épée à la main.
Au moment où j'arrive devant cette croisée, on poussait du dedans les
volets qui la fermaient. Je m'élance à travers ce passage, je me trouve
ainsi face à face avec un homme... L'obscurité ne me permit pas de
reconnaître ses traits; il fuyait de la chambre d'Ellèn, dont les cris
déchirants parvinrent jusqu'à moi: saisir cet homme à la gorge au moment
où il mettait le pied sur l'appui de la fenêtre pour s'échapper, le
repousser dans la chambre pleine de ténèbres, où je me précipite avec
lui, le frapper plusieurs fois de mon épée avec fureur, en
criant:--Ellèn! me voici...--Tout cela se passa avec la rapidité de la
pensée; je retirais mon épée du corps étendu à mes pieds pour l'y
replonger encore, car j'étais fou de rage, lorsque deux bras
m'étreignent avec une force convulsive... Je me crois attaqué par un
autre adversaire: je traverse de mon épée ce corps, qui dans l'obscurité
se suspendait à mon cou, et aussitôt j'entends ces paroles prononcées
d'une voix expirante:

--Scanvoch... tu m'as tuée... merci, mon bien-aimé... il m'est doux de
mourir de ta main... je n'aurais pu vivre avec ma honte...

C'était la voix d'Ellèn!...

Ma femme était accourue dans sa muette terreur pour se mettre sous ma
protection: ses bras, qui m'avaient d'abord enserré se détachèrent
brusquement de moi... je l'entendis tomber sur le plancher... Je restai
foudroyé... mon épée s'échappa de mes mains, et pendant quelques
instants un silence de mort se fit dans cette chambre complétement
obscure, sauf une traînée de pâle lumière, jetée par la lune entre les
deux volets à demi refermés par le vent... Soudain ils s'ouvrirent
complétement du dehors, et à la clarté lunaire, je vis une femme svelte,
grande, vêtue d'une jupe rouge et d'un corset de toile d'argent, montée
au dehors sur l'appui de la fenêtre.

--Victorin,--dit-elle,--beau Tarquin d'une nouvelle Lucrèce, quitte
cette maison, la nuit s'avance. Je t'ai vu à minuit, l'heure convenue,
entrer par la porte en l'absence du mari... Tu vas sortir de chez la
belle par la fenêtre, chemin des amants... tu as accompli ta promesse...
maintenant je suis à toi... Viens, mon char nous attend, fuyons...

--Victorin!--m'écriai-je avec horreur, me croyant le jouet d'un rêve
épouvantable,--c'était lui... je l'ai tué...

--Le mari!--reprit Kidda, la Bohémienne, en sautant en arrière.--C'est
le diable qui l'a ramené!...

Et elle disparut.

Quelques instants après, j'entendis le bruit des roues d'un char et le
tintement du grelot de la mule qui l'entraînait rapidement, tandis que,
au loin, du côté de la porte du camp, s'élevait une rumeur lointaine et
toujours croissante, comme celle d'une foule qui s'approche en tumulte.
À ma première stupeur succéda une angoisse terrible, mêlée d'une
dernière espérance: Ellèn n'était peut-être pas morte... Je courus à la
porte de la chambre, fermée en dedans, j'appelai Sampso à grands cris,
sa voix me répondit d'une pièce voisine; on l'y avait enfermée... Je la
délivrai, m'écriant:

--J'ai frappé Ellèn dans l'obscurité... la blessure n'est peut-être pas
mortelle; courez chez _Omer_, le druide...

--J'y cours,--me répondit Sampso sans m'interroger davantage.

Elle se précipita vers la porte de la maison verrouillée à l'intérieur.
Au moment où elle l'ouvrait, je vis s'avancer sur la place où était
située ma maison, tout proche de la porte du camp, une foule de soldats:
plusieurs portaient des torches, tous poussaient des cris menaçants au
milieu desquels revenait sans cesse le nom de _Victorin_.

À la tête de ce rassemblement, j'ai reconnu le vétéran Douarnek
brandissant son épée.

--Scanvoch,--me dit-il,--le bruit vient de se répandre dans le camp
qu'un crime affreux a été commis dans ta maison.

--Et le criminel est Victorin!--crièrent plusieurs voix qui couvrirent
la mienne.--À mort l'infâme!

--À mort l'infâme! qui a fait violence à la chaste épouse de son ami...

--Comme il a fait violence à l'hôtesse de la taverne des bords du
Rhin...

--Ce n'était pas une calomnie!

--Le lâche hypocrite avait feint de s'amender!

--Oui, pour commettre ce nouveau forfait.

--Déshonorer la femme d'un soldat! d'un des nôtres! de Scanvoch, qui
aimait ce débauché comme son fils!

--Et qui à la guerre lui avait sauvé la vie.

--À mort! à mort!...

Il m'avait été impossible de dominer de ma voix ces cris furieux...
Sampso, désespérée, faisait de vains efforts pour traverser la foule
exaspérée.

--Par pitié! laissez-moi passer!--criait Sampso d'une voix
suppliante;--je vais chercher un druide médecin... Ellèn respire
encore... sa blessure peut n'être pas mortelle... Du secours!... du
secours!...

Ces mots redoublèrent l'indignation et la fureur des soldats. Au lieu
d'ouvrir leurs rangs à la soeur de ma femme, ils la repoussèrent en se
ruant vers la porte, bientôt ainsi encombrée d'une foule impénétrable,
frémissante de colère, et d'où s'élevèrent de nouveaux cris...

--Malheur! malheur à Victorin!...

--Ce monstre a égorgé la femme de Scanvoch après l'avoir violentée!...

--Elle meurt comme l'hôtesse de la taverne de l'île du Rhin.

--Victorin!--s'écria Douarnek,--nous t'avions pardonné, nous avions cru
à ta foi de soldat; tu es l'un des chefs de la Gaule... tu es notre
général... tu n'échapperas pas à la peine de tes crimes! Plus nous
t'avons aimé, plus nous t'abhorrons!...

--Nous serons tes bourreaux!

--Nous t'avons glorifié... nous te châtierons!

--Un général tel que toi déshonore la Gaule et l'armée!

--Il faut un exemple terrible!

--À mort Victorin! à mort!...

--Impossible d'aller chercher du secours; ma soeur est perdue,--me dit
Sampso avec désespoir, pendant que je tâchais, mais toujours en vain, de
me faire entendre de cette foule en délire, dont les mille cris
couvraient ma voix.

--Je vais essayer de sortir par la fenêtre,--me dit Sampso.

Et elle s'élança vers la chambre mortuaire. Moi, faisant tous mes
efforts pour empêcher les soldats furieux contre leur général d'envahir
ma demeure, je criais:

--Retirez-vous... laissez-moi seul dans cette maison de deuil... justice
est faite!... retirez-vous...

Le tumulte, toujours croissant, étouffa mes paroles, je vis revenir
Sampso te portant dans ses bras, mon enfant; elle me dit en sanglotant:

--Mon frère, plus d'espoir! Ellèn est glacée... son coeur ne bat plus...
elle est morte!...

--Morte! morte!... Hésus, ayez pitié de moi!--ai-je murmuré en
m'appuyant contre la muraille du vestibule, car je me sentais défaillir.
Mais soudain je revins à moi et tressaillis de tous mes membres, en
entendant ces mots circuler parmi les soldats:

--Voici Victoria! voici notre mère!...

Et la foule, dégageant les abords de ma maison, reflua vers le milieu de
la place pour aller au-devant de ma soeur de lait. Tel était le respect
que cette femme auguste inspirait à l'armée, que bientôt le silence
succéda aux furieuses clameurs des soldats; ils comprirent la terrible
position de cette mère qui, attirée par des cris de justice et de
vengeance proférés contre son fils accusé d'un crime horrible,
s'approchait dans la majesté de sa douleur maternelle.

Mon coeur, à moi, se brisa... Victoria, ma soeur de lait... cette femme,
pour qui ma vie n'avait été qu'un long jour de dévouement, Victoria
allait trouver dans ma maison le cadavre de son fils tué par moi... qui
l'avais vu naître... qui l'avais aimé comme mon enfant!... Je voulus
fuir... je n'en eus pas la force... Je restai adossé à la muraille...
regardant devant moi, incapable de faire un mouvement.

Soudain, la foule des soldats s'écarte, forme une sorte de haie de
chaque côté d'un large passage, et je vois s'avancer lentement, à la
clarté de la lune et des torches, Victoria, vêtue de sa longue robe
noire, tenant son petit-fils entre ses bras[A]... Elle espérait sans
doute apaiser l'exaspération des soldats en offrant à leurs yeux cette
innocente créature. Tétrik, le capitaine Marion et plusieurs officiers,
qui avaient prévenu Victoria du tumulte et de ses causes, la suivaient.
Ils parvinrent à calmer l'effervescence des troupes: le silence devint
solennel... La mère des camps n'était plus qu'à quelques pas de ma
maison, lorsque Douarnek s'approcha d'elle, et lui dit en fléchissant le
genou:

--Mère, ton fils a commis un grand crime... nous le plaignons... mais tu
nous feras justice... nous voulons justice...

--Oui, oui, justice!--s'écrièrent les soldats, dont l'irritation, muette
depuis quelques instants, éclata de nouveau avec une violence croissante
en mille cris divers:--Justice! ou nous nous la ferons nous-mêmes...

--Mort à l'infâme!

--Mort à celui qui a déshonoré la femme de son ami!

--Victorin est notre chef... son crime sera-t-il impuni?

--Si l'on nous refuse justice, nous nous la ferons nous-mêmes.

--Maudit soit le nom de Victorin!

--Oui, maudit... maudit...--répétèrent une foule de voix
menaçantes.--Maudit soit à jamais son nom!

Victoria, pâle, calme et imposante, s'était un instant arrêtée devant
Douarnek, qui fléchissait le genou en lui parlant... Mais lorsque les
cris de: Mort à Victorin! maudit soit son nom! firent de nouveau
explosion, ma soeur de lait, dont le mâle et beau visage trahissait une
angoisse mortelle, étendit les bras en présentant par un geste touchant
son petit-fils aux soldats, comme si l'enfant eût demandé grâce et pitié
pour son père[B].

Ce fut alors qu'éclatèrent avec plus de violence ces cris:

--Mort à Victorin! maudit soit son nom!...

À ce moment j'ai vu mon compagnon de route, reconnaissable à sa casaque,
dont le capuchon était toujours rabaissé sur son visage, s'avancer d'un
air menaçant vers Victoria en criant:

--Oui, maudit soit le nom de Victorin... périsse à jamais sa race!...

Et cet homme arracha violemment l'enfant des bras de Victoria, le prit
par les deux pieds, puis il le lança avec furie sur les cailloux du
chemin, où il lui brisa la tête[C]. Cet acte de férocité fut si brusque,
si rapide, que lorsque Douarnek et plusieurs soldats indignés se
jetèrent sur l'homme au capuchon, pour sauver l'enfant, cette innocente
créature gisait sur le sol, la tête fracassée... J'entendis un cri
déchirant poussé par Victoria, mais je ne pus l'apercevoir pendant
quelques instants, les soldats l'ayant entourée, la croyant menacée de
quelque danger. J'appris ensuite qu'à la faveur du tumulte et de la nuit
l'auteur de ce meurtre horrible avait échappé... Les rangs des soldats
s'étant ouverts de nouveau au milieu d'un morne silence, j'ai revu, à
quelques pas de ma maison, Victoria, le visage inondé de larmes, tenant
entre ses bras le petit corps inanimé du fils de Victorin. Alors du
seuil de ma porte, je dis à la foule muette et consternée:

--Vous demandez justice? justice est faite... Moi, Scanvoch, j'ai tué
Victorin; il est innocent du meurtre de ma femme. Retirez-vous...
laissez la mère des camps entrer dans ma maison pour y pleurer sur le
corps de son fils et de son petit-fils...

Victoria me dit alors d'une voix ferme en s'arrêtant au seuil de mon
logis:

--Tu as tué mon fils pour venger ton outrage?

--Oui,--ai-je répondu d'une voix étouffée;--oui, et dans l'obscurité
j'ai aussi frappé ma femme...

--Viens, Scanvoch, viens fermer les paupières d'Ellèn et de Victorin.

Et là elle entra chez moi au milieu du religieux silence des soldats
groupés au dehors; le capitaine Marion et Tétrik la suivirent; elle leur
fit signe de demeurer à la porte de la chambre mortuaire, où elle voulut
rester seule avec moi et Sampso.

À la vue de ma femme, étendue morte sur le plancher, je me suis jeté à
genoux en sanglotant, j'ai relevé sa belle tête, alors pâle et froide,
j'ai clos ses paupières; puis, enlevant le corps entre mes bras, je l'ai
placé sur son lit; je me suis agenouillé, le front appuyé au chevet, et
n'ai plus contenu mes gémissements... Je suis resté longtemps ainsi à
pleurer, entendant les sanglots étouffés de Victoria. Enfin sa voix m'a
rappelé à moi-même et à ce qu'elle devait aussi souffrir; je me suis
retourné: je l'ai vue assise à terre auprès du cadavre de Victorin; sa
tête reposait sur les genoux maternels.

--Scanvoch,--me dit ma soeur de lait en écartant les cheveux qui
couvraient le front glacé de Victorin,--mon fils n'est plus... je peux
pleurer sur lui, malgré son crime... Le voilà donc mort! mort... à
vingt-deux ans à peine!...

--Mort... Tué par moi... qui l'aimais comme mon enfant!...

--Frère, tu as vengé ton honneur... je te pardonne et te plains...

--Hélas! j'ai frappé Victorin dans l'obscurité... je l'ai frappé en
proie à un aveugle accès de rage... je l'ai frappé ignorant que ce fût
lui! Hésus m'en est témoin! Si j'avais reconnu votre fils, ô ma soeur!
je l'aurais maudit, mais mon épée serait tombée à mes pieds...

Victoria m'a regardé silencieuse... mes paroles ont paru la soulager
d'un grand poids en lui apprenant que j'avais tué son fils sans le
reconnaître; elle m'a tendu vivement la main, j'y ai porté mes lèvres
avec respect... Pendant quelque temps nous sommes restés muets; puis
elle a dit à la soeur d'Ellèn:

--Sampso, vous étiez ici cette nuit? parlez, je vous prie... que
s'est-il passé?...

--Il était minuit,--répondit Sampso d'une voix oppressée,--depuis deux
heures Scanvoch nous avait quittées pour se mettre en route; je reposais
ici auprès de ma soeur... j'ai entendu frapper à la porte de la
maison... j'ai jeté un manteau sur mes épaules... je suis allée demander
qui était là: une voix de femme, à l'accent étranger, m'a répondu...

--Une voix de femme?--lui dis-je avec un accent de surprise que
partageait Victoria,--une voix de femme vous a répondu, Sampso?

--Oui, c'était un piége; cette voix, m'a dit: «Je viens de la part de
Victoria donner à Ellèn, femme de Scanvoch, parti depuis deux heures, un
avis très-important.»

Victoria et moi, à ces paroles de Sampso, nous avons échangé un regard
d'étonnement croissant; elle a continué:

--N'ayant aucune défiance contre la messagère de Victoria, je lui ai
ouvert... Aussitôt, au lieu d'une femme, un homme s'est présenté devant
moi, m'a repoussée violemment dans le couloir d'entrée, et a verrouillé
la porte en dedans... À la clarté de la lampe, que j'avais déposée à
terre, j'ai reconnu Victorin... Il était pâle, effrayant... il pouvait à
peine se soutenir sur ses jambes, tant il était ivre...

--Oh! le malheureux! le malheureux!--me suis-je écrié;--il n'avait plus
sa raison! sans cela jamais... oh! non, jamais... il n'eût commis pareil
crime!...

--Continuez, Sampso,--lui dit Victoria, étouffant un
soupir,--continuez...

--Sans m'adresser une parole, Victorin m'a montré l'entrée de la chambre
que j'occupais, lorsque je ne partageais pas celle de ma soeur en
l'absence de Scanvoch... Dans ma terreur j'ai tout deviné... j'ai crié à
Ellèn: «Ma soeur, enferme-toi!» Puis, de toutes mes forces, j'ai appelé
au secours... mes cris ont exaspéré Victorin; il s'est précipité sur moi
et m'a jetée dans ma chambre... Au moment où il m'y enfermait, j'ai vu
accourir Ellèn dans le couloir, pâle, épouvantée, demi-nue... J'ai
entendu le bruit d'une lutte, les cris déchirants de ma soeur appelant à
son aide... et je n'ai plus rien entendu, plus rien... Je ne sais
combien de temps s'était passé, lorsque l'on a frappé et appelé au
dehors avec force... c'était Scanvoch... J'ai répondu à sa voix du fond
de ma chambre, dont je ne pouvais sortir... Au bout de quelques instants
ma porte s'est ouverte... et j'ai vu Scanvoch...

--Et toi,--me dit Victoria,--comment es-tu revenu si brusquement ici?

--À quatre lieues de Mayence, l'on m'a averti qu'un crime se commettait
dans ma maison.

--Cet avertissement, qui te l'a donné?

--Un soldat, mon compagnon de voyage.

--Ce soldat, qui était-il?--me dit Victoria.--Comment avait-il
connaissance de ce crime?

--Je l'ignore... il a disparu à travers la forêt, en me donnant ce
sinistre avis... Ce soldat, revenu ici avant moi... ce soldat est le
même qui, arrachant ton petit-fils d'entre tes bras, l'a tué à tes
pieds...

--Scanvoch,--reprit Victoria en frémissant et portant ses deux mains à
son front,--mon fils est mort... je ne veux ni l'accuser ni l'excuser...
mais, crois-moi... ce crime cache quelque horrible mystère!...

--Écoutez,--lui dis-je, me rappelant plusieurs circonstances dont le
souvenir m'avait échappé dans le premier égarement de ma
douleur.--Arrivé devant la porte de ma maison, j'ai heurté; les cris
lointains de Sampso m'ont seuls répondu... Peu d'instants après, la
fenêtre basse de la chambre de ma femme s'est ouverte, j'y ai couru: les
volets s'écartaient pour livrer passage à un homme, tandis que Ellèn
criait au secours... J'ai repoussé l'homme dans la chambre, alors noire
comme une tombe, et j'ai, dans l'ombre, frappé votre fils. Presque
aussitôt deux bras m'ont étreint... je me suis cru attaqué par un nouvel
assaillant... J'ai encore frappé dans l'ombre... c'était Ellèn que je
tuais...

Et je n'ai pu contenir mes sanglots.

--Frère, frère...--m'a dit Victoria,--c'est une terrible et fatale nuit
que celle-ci...

--Écoutez encore... et surtout écoutez ceci...--ai-je dit à ma soeur de
lait, en surmontant mon émotion.--Au moment où je reconnaissais la voix
expirante de ma femme, j'ai vu à la clarté lunaire une femme debout sur
l'appui de la croisée...

--Une femme!--s'écria Victoria.

--Celle-là peut-être dont la voix m'avait trompée,--dit Sampso,--en
m'annonçant un message de la mère des camps...

--Je le crois,--ai-je repris,--et cette femme, sans doute complice du
crime de Victorin, l'a appelé, lui disant qu'il fallait fuir... qu'elle
était à lui, puisqu'il avait tenu sa promesse.

--Sa promesse?--reprit Victoria,--quelle promesse?

--Le déshonneur d'Ellèn!...

Ma soeur de lait tressaillit et ajouta:

--Je te dis, Scanvoch, que ce crime est entouré d'un horrible mystère...
Mais cette femme, qui était-elle?

--Une des deux Bohémiennes arrivées à Mayence depuis quelque temps...
Écoutez encore... La Bohémienne ne recevant pas de réponse de Victorin,
et entendant au loin le tumulte des soldats accourant furieux, la
Bohémienne a disparu; et bientôt après, le bruit de son chariot
m'apprenait sa fuite... Dans mon désespoir je n'ai pas songé à la
poursuivre... Je venais de tuer Ellèn à côté du berceau de mon fils...
Ellèn, ma pauvre et bien-aimée femme!...

En disant ces mots, je n'ai pu m'empêcher de pleurer encore... Sampso et
Victoria gardaient le silence.

--C'est un abîme!--reprit la mère des camps,--un abîme où ma raison se
perd... Le crime de mon fils est grand... son ivresse, loin de
l'excuser, le rend plus honteux encore... et cependant, Scanvoch, tu ne
sais peut-être pas combien ce malheureux enfant t'aimait...

--Ne me dites pas cela, Victoria,--ai-je murmuré en cachant mon visage
entre mes mains,--ne me dites pas cela... mon désespoir ne peut être
plus affreux!...

--Ce n'est pas un reproche, mon frère,--a repris Victoria.--Moi, témoin
du crime de mon fils, je l'aurais tué de ma main, pour qu'il ne
déshonorât pas plus longtemps et sa mère et la Gaule qui l'a choisi pour
chef... Je te rappelle l'affection de Victorin pour toi, parce que je
crois que sans son ivresse, et je ne sais quelle machination ténébreuse,
il n'eût pas commis ce forfait...

--Et moi, ma soeur, cette trame infernale, je crois la saisir...

--Toi?...

--Avant la grande bataille du Rhin une calomnie infâme a été répandue
contre Victorin... L'armée s'éloignait de lui... est-ce vrai?

--C'est vrai...

--La victoire de ton fils lui avait ramené l'affection des soldats...
Voici qu'aujourd'hui cette ancienne calomnie devient une terrible
réalité... Le crime de Victorin lui coûte la vie... ainsi qu'à son fils:
sa race est éteinte, un nouveau chef doit être donné à la Gaule, est-ce
vrai?

--Oui.

--Ce soldat inconnu, mon compagnon de route, en me révélant cette nuit
qu'un crime se commettait dans ma maison, ne savait-il pas que si je
n'arrivais pas à temps pour tuer Victorin dans le premier accès de ma
rage, il serait massacré par les troupes soulevées contre lui à la
nouvelle de ce forfait?

--Et ce forfait,--dit Sampso,--comment l'armée l'a-t-elle connu si tôt,
puisque personne encore n'avait pu sortir de cette maison?...

La mère des camps, frappée de cette réflexion de Sampso, me regarda. Je
continuai:

--Quel est l'homme, Victoria, qui, arrachant de vos bras votre
petit-fils, l'a tué à vos pieds? encore ce soldat inconnu!

--C'est vrai...--répondit Victoria pensive,--c'est vrai...

--Ce soldat a-t-il cédé à un emportement de fureur aveugle contre cet
innocent enfant? non... Il a donc été l'instrument d'une ambition aussi
ténébreuse que féroce... Un seul homme avait intérêt au double meurtre
qui vient d'éteindre votre race, ma soeur... car votre race éteinte, la
Gaule doit choisir un nouveau chef... et l'homme que je soupçonne,
l'homme que j'accuse veut depuis longtemps gouverner la Gaule!...

--Son nom!--s'écria Victoria en attachant sur moi un regard plein
d'angoisse,--le nom de cet homme que tu soupçonnes, que tu accuses...

--Son nom est Tétrik, oui, Tétrik, gouverneur de Gascogne, et votre
parent, ma soeur...

Pour la première fois, Victoria, depuis que je lui avais exprimé mes
doutes sur son parent, sembla les partager; elle jeta les yeux sur son
fils avec une expression de pitié douloureuse, baisa de nouveau et à
plusieurs reprises son front glacé; puis, après quelques instants de
réflexion profonde, elle prit une résolution suprême, se releva, et me
dit d'une voix ferme:

--Où est Tétrik?

--Il attend au dehors avec le capitaine Marion.

--Qu'ils viennent tous deux.

--Quoi! vous voulez?...

--Je veux qu'ils viennent tous deux à l'instant.

--Ici... dans cette chambre mortuaire?

--Ici, dans cette chambre mortuaire... Oui, ici, Scanvoch, devant les
restes inanimés de ta femme, de mon fils et de son enfant. Si cet homme
a noué cette ténébreuse et horrible trame, cet homme, fût-il un démon
d'hypocrisie et de férocité, se trahira par son trouble à la vue de ses
victimes... à la vue d'une mère entre les corps de son fils et de son
petit-fils... à la vue d'un époux près du corps de sa femme! Va, mon
frère, qu'ils viennent... qu'ils viennent... Il faut aussi retrouver à
tout prix ce soldat inconnu, ton compagnon de route.

--J'y songe...--ajoutai-je, frappé d'un souvenir soudain,--c'est le
capitaine Marion qui a choisi ce cavalier dont j'étais escorté... il le
connaît.

--Nous interrogerons le capitaine... Va, mon frère, qu'ils viennent...
qu'ils viennent...

J'obéis à Victoria... J'appelai Tétrik et Marion; ils accoururent.

J'eus le courage, malgré ma douleur, d'observer attentivement la
physionomie du gouverneur de Gascogne... Dès qu'il entra, le premier
objet qui parut frapper ses regards fut le cadavre de Victorin... Les
traits de Tétrik prirent aussitôt une expression déchirante, ses larmes
coulèrent à flots, et se jetant à genoux auprès du corps en joignant les
mains, il s'écria d'une voix entrecoupée:

--Mort à la fleur de son âge... mort... lui si vaillant... si généreux!
lui, l'espoir, la forte épée de la Gaule... Ah! j'oublie les égarements
de cet infortuné devant l'affreux malheur qui frappe mon pays... Par ta
mort! Victorin... oh! Victorin...

Tétrik ne put continuer, les sanglots étouffèrent sa voix. À genoux et
affaissé sur lui-même, le visage caché entre ses deux mains, pleurant à
chaudes larmes, il restait comme écrasé de douleur auprès du corps de
Victorin.

Le capitaine Marion, debout et immobile au seuil de la porte, semblait
en proie à une profonde émotion intérieure; il n'éclatait pas en
gémissements, il ne versait pas de larmes, mais il ne cessait de
contempler avec une expression navrante le corps du petit-fils de
Victorin, étendu sur le berceau de mon fils, à moi; puis j'entendis
seulement Marion dire tout bas, en regardant tour à tour l'innocente
victime et Victoria:

--Quel malheur!... Ah! le pauvre enfant!... ah! la pauvre mère!...

S'avançant ensuite de quelques pas, le capitaine ajouta d'une voix brève
et entrecoupée:

--Victoria, vous êtes très à plaindre, et je vous plains... Victorin
vous chérissait... c'était un digne fils! je l'aimais aussi. J'ai la
barbe grise, et je me plaisais à servir sous ce jeune homme. Je le
sentais mon général; c'était le premier capitaine de notre temps...
aucun d'entre nous ne le remplacera; il n'avait que deux vices: le goût
du vin, et surtout sa peste de luxure; je l'ai souvent beaucoup querellé
là-dessus... j'avais raison, vous le voyez... Enfin, il n'y a plus à le
quereller maintenant... C'était au fond un brave coeur! oui, oh! oui, un
brave coeur... Je ne peux vous en dire davantage, Victoria: d'ailleurs,
à quoi bon? on ne console pas une mère... Ne me croyez pas insensible
parce que je ne pleure point... on pleure quand on le peut; mais enfin
je vous assure que je vous plains, que je vous plains du fond de mon
âme... j'aurais perdu mon ami Eustache, que je ne serais ni plus
affligé, ni plus abattu...

Et se reculant de quelques pas, Marion jeta de nouveau, et tour à tour,
les yeux sur Victoria et sur le corps de son petit-fils en répétant:

--Ah! le pauvre enfant! ah! la pauvre mère!...

Tétrik, toujours agenouillé auprès de Victorin, ne cessait de sangloter,
de gémir. Aussi expansive que celle du capitaine Marion était contenue,
sa douleur semblait sincère. Cependant mes soupçons résistaient à cette
épreuve, et ma soeur de lait partageait mes doutes. Elle fit de nouveau
un violent effort sur elle-même, et dit:

--Tétrik, écoute-moi.

Le gouverneur de Gascogne ne parut pas entendre la voix de sa parente.

--Tétrik,--reprit Victoria en se baissant pour toucher son parent à
l'épaule,--je vous parle, répondez-moi.

--Qui me parle?--s'écria le gouverneur d'un air égaré.--Que me veut-on?
Où suis-je?...

Puis, levant les yeux sur ma soeur de lait, il s'écria:

--Vous ici... ici, Victoria?... Oui, tout à l'heure je vous
accompagnais... je ne me le rappelais plus... Excusez-moi, j'ai la tête
perdue... Hélas! je suis père... j'ai un fils presque de l'âge de cet
infortuné; mieux que personne je compatis à votre désespoir, Victoria.

--Le temps presse et le moment est grave,--reprit ma soeur de lait d'une
voix solennelle, en attachant sur Tétrik un regard pénétrant, afin de
lire au plus profond de la pensée de cet homme.--La douleur privée doit
se taire devant l'intérêt public... Il me reste toute ma vie pour
pleurer mon fils et mon petit-fils... Nous n'avons que quelques heures
pour songer au remplacement du chef de la Gaule et du général de son
armée...

--Quoi!...--s'écria Tétrik,--dans un tel moment... vous voulez...

--Je veux qu'avant la fin de la nuit, moi, le capitaine Marion et vous,
Tétrik, vous, mon parent, vous, l'un de mes plus fidèles amis, vous, si
dévoué à la Gaule, vous, qui regrettez si amèrement, si sincèrement
Victorin, nous cherchions tous trois, dans notre sagesse, quel homme
nous devons proposer demain matin à l'armée comme successeur de mon
fils.

--Victoria, vous êtes une femme héroïque!--s'écria Tétrik en joignant
les mains avec admiration.--Vous égalez par votre courage, par votre
patriotisme, les femmes les plus augustes dont s'honore l'histoire du
monde!...

--Quel est votre avis, Tétrik, sur le successeur de Victorin?... Le
capitaine Marion et moi, nous parlerons après vous,--reprit la mère des
camps, sans paraître entendre les louanges du gouverneur de
Gascogne.--Oui, quel homme croyez-vous capable de remplacer mon fils...
à la gloire et à l'avantage de la Gaule?

--Comment pourrais-je vous donner mon avis?--reprit Tétrik avec
accablement.--Moi, vous conseiller sur un sujet aussi grave, lorsque
j'ai le coeur brisé, la raison troublée par la douleur... est-ce donc
possible?

--Cela est possible, puisque me voici, moi... entre le corps de mon fils
et celui de mon petit-fils, prête à donner mon avis...

--Vous l'exigez, Victoria... je parlerai, si je puis toutefois
rassembler deux idées... Il faudrait, selon moi, pour gouverner la
Gaule, un homme sage, ferme, éclairé, plus enclin à la paix qu'à la
guerre... maintenant surtout que nous n'avons plus à redouter le
voisinage des Franks, grâce à l'épée de ce jeune héros, que j'aimais et
que je regretterai éternellement...

Le gouverneur s'interrompit pour donner de nouveau cours à ses larmes.

--Nous pleurerons plus tard...--reprit Victoria.--La vie est longue...
mais cette nuit s'avance...

Tétrik continua en essuyant ses yeux:

--Il me semble donc que le successeur de notre Victorin doit être un
homme surtout recommandable par son bon sens, sa ferme raison et par son
dévouement longuement éprouvé au service de notre bien-aimée patrie...
Or, si je ne me trompe, le seul qui réunisse ces excellentes qualités,
c'est le capitaine Marion que voici...

--Moi!--s'écria le capitaine en levant au plafond ses deux mains
énormes,--moi! chef de la Gaule... Le chagrin vous rend donc fou... Moi!
chef de la Gaule!...

--Capitaine Marion,--reprit douloureusement Tétrik,--certes, la mort
affreuse de Victorin et de son innocent enfant jette dans mon coeur le
trouble et la désolation; mais je crois parler en ce moment, non pas en
fou, mais en sage... et Victoria partagera mon avis. Sans jouir de
l'éclatante renommée militaire de notre Victorin, à jamais regretté...
vous avez mérité, capitaine Marion, la confiance et l'affection des
troupes par vos bons et nombreux services. Ancien ouvrier forgeron, vous
avez quitté le marteau pour l'épée, les soldats verront en vous un de
leurs égaux devenu leur chef par sa vaillance et leur libre choix; ils
s'affectionneront à vous davantage encore, sachant surtout que, parvenu
aux grades éminents, vous n'avez jamais oublié votre amitié pour votre
ancien camarade d'enclume.

--Oublier mon ami Eustache!--dit Marion,--oh! jamais!... non, jamais!...

--L'austérité de vos moeurs est connue,--reprit Tétrik,--votre excellent
bon sens, votre droiture, votre froide raison, sont, selon mon pauvre
jugement, un sûr garant de votre avenir... Vous mettez en pratique cette
sage pensée de Victoria, qu'à cette heure le temps des guerres stériles
est fini, et que le moment est venu de songer à la paix féconde... Un
dernier mot, capitaine,--ajouta Tétrik, voyant que Marion allait
l'interrompre.--J'en conviens, la tâche est lourde, elle doit effrayer
votre modestie; mais cette femme héroïque, qui, dans ce moment terrible,
oublie son désespoir maternel pour ne songer qu'au salut de notre
bien-aimée patrie, Victoria, j'en suis certain, en vous présentant aux
soldats comme successeur de son fils, et certaine de vous faire accepter
par eux, prendra l'engagement de vous aider de ses précieux conseils, de
même qu'elle inspirait les meilleures résolutions de son valeureux
fils... Et maintenant, capitaine Marion, si ma faible voix peut être
écoutée de vous, je vous adjure... je vous supplie, au nom du salut de
la Gaule, d'accepter le pouvoir. Victoria se joint à moi pour vous
demander cette nouvelle preuve de dévouement à notre glorieux pays!

--Tétrik,--reprit Marion d'un ton grave,--vous avez supérieurement
défini l'homme qu'il faudrait pour gouverner la Gaule; il n'y a qu'une
chose à changer dans cette peinture, c'est le nom du portrait... Au lieu
de mon nom, mettez-y le vôtre... tout sera bien... et tout sera fait...

--Moi!--s'écria Tétrik,--moi, chef de la Gaule! moi, qui de ma vie n'ai
tenu l'épée!

--Victoria l'a dit,--reprit Marion,--le temps de la guerre est fini, le
temps de la paix est venu; en temps de guerre, il faut des hommes de
guerre... en temps de paix, des hommes de paix... Vous êtes de ceux-là,
Tétrik... c'est à vous de gouverner... n'est-ce point votre avis,
Victoria?

--Tétrik, par la manière dont il a gouverné la Gascogne, a montré
comment il gouvernerait la Gaule,--répondit ma soeur de lait;--je me
joins donc à vous, capitaine, pour prier... mon parent... mon ami... de
remplacer mon fils...

--Que vous avais-je dit, Tétrik?--reprit Marion en s'adressant au
gouverneur.--Oserez-vous refuser maintenant?

--Écoutez-moi, Victoria, écoutez-moi, capitaine, écoutez aussi,
Scanvoch,--reprit le gouverneur en se tournant vers moi,--oui, vous
aussi, écoutez-moi, Scanvoch, vous non moins malheureux en ce jour que
la mère de Victorin... vous qui, dans l'ombrageuse défiance de votre
amitié pour cette femme auguste, avez douté de moi, croyez tous à mes
paroles... Je suis à jamais frappé... là, au coeur, par les événements
de cette nuit terrible; ils nous ont à la fois ravi, dans la personne de
notre infortuné Victorin et de son innocent enfant, le présent et
l'avenir de la Gaule... C'était pour assurer, pour affermir cet avenir,
en engageant Victoria à proposer aux troupes son petit-fils comme futur
héritier de Victorin, que j'étais, elle le sait, venu à Mayence... Mes
espérances sont détruites... un deuil éternel les remplace...

Le gouverneur s'étant un moment interrompu pour donner cours à ses
larmes intarissables, poursuivit ainsi:

--Ma résolution est prise... Non-seulement je refuse le pouvoir que l'on
m'offre, mais je renonce au gouvernement de Gascogne... Le peu de jours
que les dieux m'accordent encore à vivre s'écouleront désormais auprès
de mon fils, dans la retraite et la douleur. En d'autres temps j'aurais
pu rendre quelques services au pays, mais tout est fini pour moi...
J'emporterai dans ma solitude de moins cruels regrets en sachant
l'avenir de mon pays entre des mains aussi dignes que les vôtres,
capitaine Marion... en sachant enfin que Victoria, le divin génie de la
Gaule, veillera toujours sur elle... Maintenant, Scanvoch,--ajouta le
gouverneur de Gascogne en se tournant vers moi,--ai-je détruit vos
soupçons? me croyez-vous encore un ambitieux? Mon langage, mes actes,
sont-ils ceux d'un perfide? d'un traître? Hélas! hélas! je ne pensais
pas que les affreux malheurs de cette nuit me donneraient si tôt
l'occasion de me justifier...

--Tétrik,--dit Victoria en tendant la main à son parent,--si j'avais pu
douter de votre loyauté, je reconnaîtrais à cette heure combien mon
erreur était grande...

--Je l'avoue, mes soupçons n'étaient pas fondés,--ai-je ajouté à mon
tour; car après tout ce que je venais de voir et d'entendre, je fus
convaincu, comme Victoria, de l'innocence de son parent... Cependant,
songeant toujours au mystère dont les événements de la nuit restaient
enveloppés, je dis à Marion, qui, muet et pensif, semblait consterné des
offres qu'on lui faisait:

--Capitaine, hier, dans la journée, je vous ai demandé un homme discret
et sûr pour me servir d'escorte.

--C'est vrai.

--Vous savez le nom du soldat désigné par vous pour ce service?

--Ce n'est pas moi qui l'ai choisi... j'ignore son nom.

--Qui donc a fait ce choix?--demanda Victoria.

--Mon ami Eustache connaît chaque soldat mieux que moi; je l'ai chargé
de me trouver un homme sûr, et de lui donner l'ordre de se rendre, la
nuit venue, à la porte de la ville, où il attendrait le cavalier qu'il
devait accompagner.

--Et depuis,--ai-je dit au capitaine,--vous n'avez pas revu votre ami
Eustache?

--Non; il est de garde aux avant-postes du camp depuis hier soir, et il
ne sera relevé de ce service que ce matin.

--On pourra du moins savoir par cet homme le nom du cavalier qui
escortait Scanvoch,--reprit Victoria.--Je vous dirai plus tard, Tétrik,
l'importance que j'attache à ce renseignement, et vous me
conseillerez...

--Vous m'excuserez, Victoria, de ne pas me rendre à votre désir,--reprit
le gouverneur en soupirant.--Dans une heure, au point du jour, j'aurai
quitté Mayence... la vue de ces lieux m'est trop cruelle... Je possède
une humble retraite en Gascogne, c'est là que je vais aller ensevelir ma
vie, en compagnie de mon fils, car il est désormais la seule consolation
qui me reste...

--Mon ami,--reprit Victoria d'un ton de douloureux reproche,--vous
m'abandonnerez dans un pareil moment?... L'aspect de ces lieux vous est
cruel, dites-vous, et à moi... ces lieux ne me rappelleront-ils pas
chaque jour d'affreux souvenirs? pourtant je ne quitterai Mayence que
lorsque le capitaine Marion n'aura plus besoin de mes conseils, s'il
croit devoir m'en demander dans les premiers temps de son gouvernement.

--Victoria,--reprit Marion d'un accent résolu,--pendant cet entretien,
où l'on a disposé de moi, je n'ai rien dit; je suis peu parleur, et
cette nuit j'ai le coeur très-gros; j'ai donc peu parlé, mais j'ai
beaucoup réfléchi... Mes réflexions les voici: J'aime le métier des
armes, je sais exécuter les ordres d'un général, je ne suis pas
malhabile à commander aux troupes qu'on me confie; je sais, au besoin,
concevoir un plan d'attaque, comme celui qui a complété la grande
victoire de Victorin, en détruisant le camp et la réserve des Franks...
C'est vous dire, Victoria, que je ne me crois pas plus sot qu'un
autre... en raison de quoi, j'ai le bon sens de comprendre que je suis
incapable de gouverner la Gaule...

--Cependant, capitaine Marion,--reprit Tétrik,--j'en atteste Victoria,
cette tâche n'est pas au-dessus de vos forces, et je...

--Oh! quant à ma force, elle est connue,--reprit Marion en interrompant
le gouverneur.--Amenez-moi un boeuf, je le porterai sur mon dos ou je
l'assommerai d'un coup de poing; mais des épaules carrées ne vous font
pas le chef d'un grand peuple... Non, non... je suis robuste, soit; mais
le fardeau est trop lourd... Donc, Victoria, ne me chargez point d'un
tel poids, je faiblirais dessous... et la Gaule faiblirait à son tour
sous ma défaillance... Et puis, enfin, il faut tout dire, j'aime, après
mon service, à rentrer chez moi pour vider un pot de cervoise en
compagnie de mon ami Eustache, en causant de notre ancien métier de
forgeron, ou en nous amusant à fourbir nos armes en fins armuriers...
Tel je suis, Victoria, tel j'ai toujours été... tel je veux demeurer...

--Et ce sont là des hommes! ô Hésus!...--s'écria la mère des camps avec
indignation.--Moi, femme... moi, mère... j'ai vu mourir cette nuit mon
fils et mon petit-fils... j'ai le courage de contenir ma douleur... et
ce soldat, à qui l'on offre le poste le plus glorieux qui puisse
illustrer un homme, ose répondre par un refus, prétextant de son goût
pour la cervoise et le fourbissement des armures!... Ah! malheur!
malheur à la Gaule! si ceux-là qu'elle regarde comme ses plus valeureux
enfants, l'abandonnent aussi lâchement!...

Les reproches de la mère des camps impressionnèrent le capitaine Marion;
il baissa la tête d'un air confus, garda pendant quelques instants le
silence; puis il reprit:

--Victoria, il n'y a ici qu'une âme forte; c'est la vôtre... Vous me
donnez honte de moi-même... Allons,--ajouta-t-il avec un
soupir,--allons... vous le voulez... j'accepte... Mais les dieux m'en
sont témoins... j'accepte par devoir et à mon corps défendant; si je
commets des âneries comme chef de la Gaule, on sera mal venu à me le
reprocher... J'accepte donc, Victoria, sauf deux conditions sans
lesquelles rien n'est fait.

--Quelles sont ces conditions?--demanda Tétrik.

--Voici la première,--reprit Marion:--la mère des camps continuera de
rester à Mayence et me donnera ses conseils... Je suis aussi neuf à mon
nouveau métier qu'un apprenti forgeron mettant pour la première fois le
fer au brasier, et je crains de me brûler les doigts...

--Je vous l'ai promis, Marion,--reprit ma soeur de lait;--je resterai
ici tant que ma présence et mes conseils vous seront nécessaires...

--Victoria, si votre esprit se retirait de moi, je serais un corps sans
âme... Aussi, je vous remercie du fond du coeur. La promesse que vous me
faites là doit vous coûter beaucoup, pauvre femme... Pourtant,--ajouta
le capitaine avec sa bonhomie habituelle,--n'allez pas me croire assez
sottement glorieux pour m'imaginer que c'est à ce bon gros taureau de
guerre, nommé Marion, que Victoria la Grande fait ce sacrifice,
d'oublier ses chagrins pour le guider... Non, non... c'est à notre
vieille Gaule que Victoria le fait, ce sacrifice; et, en bon fils, je
suis aussi reconnaissant du bien que l'on veut à ma vieille mère, que
s'il s'agissait de moi-même...

--Noblement dit, noblement pensé, Marion,--reprit Victoria, touchée de
ces paroles du capitaine;--mais votre droiture, votre bon sens, vous
mettront bientôt à même de vous passer de mes conseils, et
alors,--ajouta-t-elle avec un accent de douleur profonde et
contenue,--je pourrai, comme vous, Tétrik, aller m'ensevelir dans
quelque solitude avec mes regrets...

--Hélas!--reprit le gouverneur,--pleurer en paix est la seule
consolation des pertes irréparables... Mais,--ajouta-t-il en s'adressant
au capitaine,--vous aviez parlé de deux conditions; Victoria accepte la
première, quelle est la seconde?

--Oh! la seconde...--et le capitaine secoua la tête,--la seconde est
pour moi aussi importante que la première...

--Enfin quelle est-elle?--demanda ma soeur de lait.--Expliquez-vous,
Marion.

--Je ne sais,--reprit le bon capitaine d'un air naïf et embarrassé,--je
ne sais si je vous ai parlé de mon ami Eustache?

--Oui, et plus d'une fois,--répondit Tétrik.--Mais qu'a de commun votre
ami Eustache avec vos nouvelles fonctions?

--Comment!--s'écria Marion,--vous me demandez ce que mon ami Eustache a
de commun avec moi... alors demandez ce que la garde de l'épée a de
commun avec la lame, le marteau avec son manche, le soufflet avec la
forge...

--Vous êtes enfin liés l'un à l'autre d'une ancienne et étroite amitié,
nous le savons,--reprit Victoria.--Désirez-vous, capitaine, accorder
quelque faveur à votre ami?

--Je ne consentirais jamais à me séparer de lui; il n'est pas gai, il
est toujours maussade, et souvent hargneux; mais il m'aime autant que je
l'aime, et nous ne pouvons nous passer l'un de l'autre... Or, l'on
trouvera peut-être surprenant que le chef de la Gaule ait pour ami
intime, et pour commensal, un soldat, un ancien ouvrier forgeron...
Mais, je vous l'ai dit, Victoria, s'il faut me séparer de mon ami
Eustache, rien n'est fait... je refuse... Son amitié seule peut me
rendre le fardeau supportable.

--Scanvoch, mon frère de lait, resté simple cavalier de l'armée,
n'est-il pas mon ami?--dit Victoria.--Personne ne s'étonne d'une amitié
qui nous honore tous deux. Il en sera ainsi, capitaine Marion, de votre
amitié pour votre ancien compagnon de forge.

--Et votre élévation, capitaine Marion, doublera votre mutuelle
affection,--dit Tétrik;--car dans son tendre attachement, votre ami
jouira peut-être de votre élévation plus que vous-même.

--Je ne crois pas que mon ami Eustache se réjouisse fort de mon
élévation,--reprit Marion;--Eustache n'est point glorieux, tant s'en
faut; il aime en moi son ancien camarade d'enclume, et non le capitaine;
il se souciera peu de ma nouvelle dignité... Seulement, Victoria,
rappelez-vous toujours ceci: De même que vous me dites aujourd'hui:
«Marion, vous êtes nécessaire...» ne vous contraignez jamais, je vous en
conjure, pour me dire: «Marion, allez-vous-en, vous n'êtes plus bon à
rien; un autre remplira mieux la place que vous...» Je comprendrai à
demi-mot, et bien allègrement je retournerai bras dessus bras dessous,
avec mon ami Eustache, à notre pot de cervoise et à nos armures; mais
tant que vous me direz: «Marion, on a besoin de vous,» je resterai chef
de la Gaule,--et il étouffa un dernier soupir,--puisque chef je suis...

--Et chef vous resterez longtemps, à la gloire de la Gaule,--reprit
Tétrik.--Croyez-moi, capitaine, vous vous ignorez vous-même; votre
modestie vous aveugle; mais ce matin, lorsque Victoria va vous proposer
aux soldats comme chef et général, les acclamations de toute l'armée
vous apprendront enfin vos mérites.

--Le plus étonné de mes mérites ce sera moi,--reprit naïvement le bon
capitaine.--Enfin, j'ai promis, c'est promis... comptez sur moi,
Victoria, vous avez ma parole. Je me retire... je vais maintenant aller
attendre mon ami Eustache... voici l'aube, il va revenir des
avant-postes, où il est de garde depuis hier soir, et il serait inquiet
de ne point me trouver ce matin.

--N'oubliez pas, capitaine,--lui ai-je dit,--de demander à votre ami le
nom du soldat qu'il avait choisi pour m'accompagner.

--J'y songerai, Scanvoch.

--Et maintenant, adieu...--dit d'une voix étouffée le gouverneur à
Victoria,--adieu... Le soleil va bientôt paraître... Chaque instant que
je passe ici est pour moi un supplice...

--Ne resterez-vous pas du moins à Mayence jusqu'à ce que les cendres de
mes deux enfants soient rendues à la terre?--dit Victoria au
gouverneur.--N'accorderez-vous pas ce religieux hommage à la mémoire de
ceux-là qui viennent de nous aller précéder dans ces mondes inconnus, où
nous irons les retrouver un jour... Fasse Hésus que ce jour arrive
bientôt pour moi.

--Ah! notre foi druidique sera toujours la consolation des fortes âmes
et le soutien des faibles,--reprit Tétrik.--Hélas! sans la certitude de
rejoindre un jour ceux que nous avons aimés, combien leur mort nous
serait plus affreuse!... Croyez-moi, Victoria, je reverrai avant vous
ceux-là que nous pleurons; et, selon votre désir, je leur rendrai
aujourd'hui, avant mon départ, un dernier et religieux hommage.

Tétrik et le capitaine Marion nous laissèrent seuls, Victoria, Sampso et
moi.

Ne contraignant plus nos larmes, nous avons, dans un pieux et muet
recueillement, paré Ellèn de ses habits de mariage, pendant que, cédant
au sommeil, tu dormais dans ton berceau, mon enfant.

Victoria, pour s'occuper des plus grands intérêts de la Gaule, avait
héroïquement contenu sa douleur; elle lui donna un libre cours après le
départ de Tétrik et de Marion; elle voulut laver elle-même les blessures
de son fils et de son petit-fils; et de ses mains maternelles, elle les
ensevelit dans un même linceul. Deux bûchers furent, dressés sur les
bords du Rhin: l'un destiné à Victorin et son enfant, et l'autre à ma
femme Ellèn.

Vers le milieu du jour, deux chariots de guerre, couverts de feuillage,
et accompagnés de plusieurs de nos druides et de nos druidesses
vénérées, se rendirent à ma maison. Le corps de ma femme Ellèn fut
déposé dans l'un des chariots, et dans l'autre furent placés les restes
de Victorin et de son fils.

--Scanvoch,--me dit Victoria,--je suivrai à pied le char où repose ta
bien-aimée femme. Sois miséricordieux, mon frère... suis le char où sont
déposés les restes de mon fils et de mon petit-fils. Aux yeux de tous,
toi, l'époux outragé, tu pardonneras ainsi à la mémoire de Victorin...
Et moi aussi, aux yeux de tous, je te pardonnerai, comme mère, la mort,
hélas! trop méritée de mon fils...

J'ai compris ce qu'il y avait de touchant dans cette mutuelle pensée de
miséricorde et de pardon. Le voeu de ma soeur de lait a été accompli.
Une députation des cohortes et des légions accompagna ce deuil... Je le
suivis avec Victoria, Sampso, Tétrik et Marion. Les premiers officiers
du camp se joignirent à nous. Nous marchions au milieu d'un morne
silence. La première exaltation contre Victorin passée, l'armée se
souvint de sa bravoure, de sa bonté, de sa franchise; tous, me voyant,
moi, victime d'un outrage qui me coûtait la vie d'Ellèn, donner un tel
gage de pardon à Victorin, en suivant le char où il reposait; tous,
voyant sa mère suivre le char où reposait Ellèn, tous n'eurent plus que
des paroles de pardon et de pitié pour la mémoire du jeune général.

Le convoi funèbre approchait des bords du fleuve, où se dressaient les
deux bûchers, lorsque Douarnek, qui marchait à la tête d'une députation
des cohortes, profita d'un moment de halte, s'approcha de moi, et me dit
tristement:

--Scanvoch, je te plains... Donne l'assurance à Victoria, ta soeur, que
nous autres soldats, nous ne nous souvenons plus que de la vaillance de
son glorieux fils... Il a été si longtemps aussi notre fils bien-aimé à
nous... Pourquoi faut-il qu'il ait méprisé les franches et sages paroles
que je lui ai portées au nom de notre armée, le soir de la grande
bataille du Rhin... Si Victorin, suivant nos conseils, s'était amendé,
tant de malheurs ne seraient pas arrivés...

--Ce que tu me dis consolera Victoria dans sa douleur,--ai-je répondu à
Douarnek.--Mais sais-tu ce qu'est devenu ce soldat, vêtu d'une casaque à
capuchon, qui a eu la barbarie de tuer le petit-fils de Victoria?

--Ni moi, ni ceux qui m'entouraient au moment où cet abominable crime a
été commis, nous n'avons pu rejoindre ce scélérat, que ne désavoueraient
pas les écorcheurs franks; il nous a échappé à la faveur du tumulte et
de l'obscurité. Il se sera sauvé du côté des avant-postes du camp, où il
a, grâce aux dieux, reçu le prix de son forfait.

--Il est mort!...

--Tu connais peut-être Eustache, cet ancien ouvrier forgeron, l'ami du
brave capitaine Marion?

--Oui.

--Il était de garde cette nuit aux avant-postes... Il paraît que
Eustache a quelque amourette en ville... Excuse-moi, Scanvoch, de
t'entretenir de telles choses en un moment si triste, mais tu
m'interroges, je te réponds...

--Poursuis, ami Douarnek.

--Eustache, donc, au lieu de rester à son poste, a, malgré la consigne,
passé une partie de la nuit à Mayence... Il s'en revenait, une heure
avant l'aube, espérant, m'a-t-il dit, que son absence n'aurait pas été
remarquée, lorsqu'il a rencontré, non loin des postes, sur les bords du
Rhin, l'homme à la casaque haletant et fuyant:--Où cours-tu ainsi?--lui
dit-il.--Ces brutes me poursuivent,--reprit-il,--parce que j'ai brisé la
tête du petit-fils de Victoria sur les cailloux, ils veulent me
tuer.--C'est justice, car tu mérites la mort,--a répondu Eustache
indigné, en perçant de son épée cet infâme meurtrier. De sorte que l'on
a retrouvé ce matin, sur la grève, son cadavre couvert de sa casaque.

La mort de ce soldat détruisait mon dernier espoir de découvrir le
mystère dont était enveloppée cette funeste nuit.

Les restes d'Ellèn, de Victorin et de son fils furent déposés sur les
bûchers, au bruit des chants des bardes et des druides... La flamme
immense s'éleva vers le ciel, et lorsque les chants cessèrent, l'on ne
vit plus rien qu'un peu de poussière...

La cendre du bûcher de Victorin et de son fils fut pieusement recueillie
par Victoria dans une urne d'airain; elle fut placée sous un marbre
tumulaire avec cette simple et touchante inscription:

      _Ici reposent les deux Victorin!_[D]

Le soir de ce jour, où les deux Bohémiennes de Hongrie avaient disparu,
Tétrik quitta Mayence après avoir échangé avec Victoria les plus
touchants adieux. Le capitaine Marion, présenté aux troupes par la mère
des camps, fut acclamé chef de la Gaule et général de l'armée. Ce choix
n'avait rien de surprenant, et d'ailleurs, proposé par Victoria, dont
l'influence avait pour ainsi dire encore augmenté depuis la mort de son
fils et de son petit-fils, il devait être accepté. La bravoure, le bon
sens, la sagesse de Marion, étaient d'ailleurs depuis longtemps connus
et aimés des soldats. Le nouveau général, après son acclamation,
prononça ces paroles que j'ai vues plus tard reproduites par un
historien contemporain[E]:

«--Camarades, je sais que l'on peut m'objecter le métier que j'ai fait
dans ma jeunesse: me blâme qui voudra; oui, qu'on me reproche tant qu'on
voudra d'avoir été forgeron, pourvu que l'ennemi reconnaisse que j'ai
forgé pour sa ruine; mais, à votre tour, mes bons camarades, n'oubliez
jamais que le chef que vous venez de choisir n'a su et ne saura jamais
tenir que l'épée.»

Marion, doué d'un rare bon sens, d'un esprit droit et ferme, recherchant
sans cesse les conseils de Victoria, gouverna sagement, et s'attacha
l'armée, jusqu'au jour où, deux mois après son acclamation, il fut
victime d'un crime horrible. Les circonstances de ce crime, il me faut
te les raconter, mon enfant, car elles se rattachent à la trame
sanglante qui devait un jour envelopper presque tous ceux que j'aimais
et que je vénérais.

Deux mois s'étaient donc écoulés depuis la funeste nuit où ma femme
Ellèn, Victorin et son fils, avaient perdu la vie. Le séjour de ma
maison m'était devenu insupportable; de trop cruels souvenirs s'y
rattachaient. Victoria me demanda de venir demeurer chez elle avec
Sampso, qui te servait de mère.

--Me voici maintenant seule au monde, et séparée de mon fils et de mon
petit-fils jusqu'à la fin de mes jours...--me dit ma soeur de lait.--Tu
le sais, Scanvoch, toutes les affections de ma vie se concentraient sur
ces deux êtres si chers à mon coeur; ne me laisse pas seule... toi, ton
fils et Sampso, venez habiter avec moi; vous m'aiderez à porter le poids
de mes chagrins...

J'hésitai d'abord à accepter l'offre de Victoria... Par une fatalité
terrible, j'avais tué son fils; elle savait, il est vrai, que malgré la
grandeur de l'outrage de Victorin, j'aurais épargné sa vie, si je
l'avais reconnu; elle savait, elle voyait les regrets que me causait ce
meurtre involontaire et cependant légitime... mais enfin, affreux
souvenir pour elle, j'avais tué son fils... et je craignais que malgré
son voeu de m'avoir près d'elle, que malgré la force et l'équité de son
âme, ma présence désirée dans le premier moment de sa douleur ne lui
devînt bientôt cruelle et à charge; mais je dus céder aux instances de
Victoria; et plus tard, Sampso me disait souvent:

--Hélas! Scanvoch, en vous entendant sans cesse parler si tendrement de
Victorin avec sa mère, qui à son tour vous parle d'Ellèn, ma pauvre
soeur, en termes si touchants, je comprends et j'admire, ainsi que tous
ceux qui vous connaissent, ce qui d'abord m'avait semblé impossible,
votre rapprochement à vous, les deux survivants de ces victimes de la
fatalité...

Lorsque Victoria surmontait sa douleur pour s'entretenir avec moi des
intérêts du pays, elle s'applaudissait d'avoir pu décider le capitaine
Marion à accepter le poste éminent dont il se montrait de plus en plus
digne; elle écrivit plusieurs fois en ce sens à Tétrik. Il avait quitté
le gouvernement de la province de Gascogne pour se retirer avec son
fils, alors âgé de vingt ans environ, dans une maison qu'il possédait
près de Bordeaux, cherchant, disait-il, dans la poésie une sorte de
distraction aux chagrins que lui causait la mort de Victorin et de son
fils. Il avait composé des vers sur ces cruels événements; rien de plus
touchant en effet qu'une ode écrite par Tétrik à ce sujet sous ce titre:
_les Deux Victorin_, et envoyée par lui à Victoria. Les lettres qu'il
lui adressa pendant les deux premiers mois du gouvernement de Marion
furent aussi empreintes d'une profonde tristesse; elles exprimaient
d'une façon à la fois si simple, si délicate, si attendrissante, son
affection et ses regrets, que l'attachement de ma soeur de lait pour son
parent s'augmenta de jour en jour. Moi-même je partageai la confiance
aveugle qu'elle ressentait pour lui, oubliant ainsi mes soupçons par
deux fois éveillés contre Tétrik, et d'ailleurs ces soupçons avaient dû
tomber devant la réponse d'Eustache, interrogé par moi sur ce soldat,
mon mystérieux compagnon de voyage, et l'auteur du meurtre du petit-fils
de Victoria.

--Chargé par le capitaine Marion de lui désigner, pour votre escorte, un
homme sûr,--m'avait répondu Eustache,--je choisis un cavalier nommé
Bertal; il reçut l'ordre d'aller vous attendre à la porte de Mayence. La
nuit venue, je quittai, malgré la consigne, l'avant-poste du camp pour
me rendre secrètement à la ville. Je me dirigeais de ce côté, lorsque
sur les bords du fleuve j'ai rencontré ce soldat à cheval; il allait
vous rejoindre; je lui ai demandé de garder le silence sur notre
rencontre, s'il trouvait en chemin quelque camarade; il a promis de se
taire: je l'ai quitté. Le lendemain, longeant le fleuve, je revenais de
Mayence, où j'avais passé une partie de la nuit, j'ai vu Bertal accourir
à moi; il était à pied, il fuyait éperdu la juste fureur de nos
camarades. Apprenant par lui-même l'horrible crime dont il osait se
glorifier, je l'ai tué... Voilà tout ce que je sais de ce misérable...

Loin de s'éclaircir, le mystère qui enveloppait cette nuit sinistre
s'obscurcit encore. Les Bohémiennes avaient disparu, et tous les
renseignements pris sur Bertal, mon compagnon de route, et plus tard
l'auteur d'un crime horrible, le meurtre d'un enfant, s'accordèrent
cependant à représenter cet homme comme un brave et honnête soldat,
incapable de l'acte affreux dont on l'accusait, et que l'on ne peut
expliquer que par l'ivresse ou une folie furieuse.

Ainsi donc, mon enfant, je te l'ai dit, Marion gouvernait depuis deux
mois la Gaule à la satisfaction de tous. Un soir, peu de temps avant le
coucher du soleil, espérant trouver quelques distractions à mes
chagrins, j'étais allé me promener dans un bois, à peu de distance de
Mayence. Je marchais depuis longtemps machinalement devant moi,
cherchant le silence et l'obscurité, m'enfonçant de plus en plus dans ce
bois, lorsque mes pas heurtant un objet que je n'avais pas aperçu, je
trébuchai, et fus ainsi tiré de ma triste rêverie... Je vis à mes pieds
un casque dont la visière et le garde-cou étaient également relevés; je
reconnus aussitôt le casque de Marion, le sien seul ayant cette forme
particulière. J'examinai plus attentivement le terrain à la clarté des
derniers rayons du soleil qui traversaient difficilement la feuillée des
arbres, je remarquai sur l'herbe des traces de sang, je les suivis;
elles me conduisirent à un épais fourré où j'entrai.

Là, étendu sur des branches d'arbre, pliées ou brisées par sa chute, je
vis Marion, tête nue et baigné dans son sang. Je le croyais évanoui,
inanimé, je me trompais... car en me baissant vers lui pour le relever
et essayer de le secourir, je rencontrai son regard fixe; encore assez
clair, quoique déjà un peu terni par les approches de la mort.

--Va-t'en!--me dit Marion avec colère et d'une voix oppressée.

--Je me traîne ici pour mourir tranquille... et je suis relancé jusque
dans ce taillis... Va-t'en, Scanvoch, laisse-moi...

--Te laisser!--m'écriai-je en le regardant avec stupeur et voyant sa
saie rougie de sang, sur laquelle il tenait ses deux mains croisées et
appuyées un peu au-dessous du coeur,--te laisser... lorsque ton sang
inonde tes habits, et que ta blessure est mortelle peut-être...

--Oh! peut-être...--reprit Marion avec un sourire sardonique;--elle est
bel et bien mortelle, grâce aux dieux!

--Je cours à la ville,--m'écriai-je, sans me rendre compte de la
distance que je venais de parcourir, absorbé dans mon chagrin.--Je
retourne chercher du secours...

--Ah! ah! ah!... courir à la ville, et nous en sommes à deux
lieues,--reprit Marion avec un nouvel éclat de rire douloureux.--Je ne
crains pas tes secours, Scanvoch... je serai mort avant un quart
d'heure... Mais, au nom du ciel! qui t'a amené? va-t'en...

--Tu veux mourir... tu t'es donc frappé toi-même de ton épée?

--Tu l'as dit.

--Non, tu me trompes... ton épée est à ton côté... dans son fourreau...

--Que t'importe? va-t'en...

--Tu as été frappé par un meurtrier,--ai-je repris en courant ramasser
une épée sanglante encore, que je venais d'apercevoir à peu de
distance.--Voici l'arme dont on s'est servi contre toi.

--Je me suis battu en loyal combat... laisse-moi...

--Tu ne t'es pas battu, tu ne t'es pas frappé toi-même. Ton épée, je le
répète, est à ton côté, dans son fourreau... Non, non, tu es tombé sous
les coups d'un lâche meurtrier... Marion, laisse-moi visiter ta plaie;
tout soldat est un peu médecin... il suffirait peut-être d'arrêter le
sang...

--Arrêter le sang!--cria Marion en me jetant un regard furieux.--Viens
un peu essayer d'arrêter mon sang, et tu verras comme je te recevrai...

--Je tenterai de te sauver,--lui dis-je,--et malgré toi, s'il le faut...

En parlant ainsi, je m'étais approché de Marion, toujours étendu sur le
dos; mais au moment où je me baissais vers lui, il replia ses deux
genoux sur son ventre, puis il me lança si violemment ses deux pieds
dans la poitrine, que je fus renversé sur l'herbe, tant était grande
encore la force de cet Hercule expirant.

--Voudras-tu encore me secourir malgré moi?--me dit Marion pendant que
je me relevais, non pas irrité, mais désolé de sa brutalité; car
aurais-je eu le dessus dans cette triste lutte, il me fallait renoncer à
venir en aide à Marion.

--Meurs donc,--lui ai-je dit,--puisque tu le veux... meurs donc, puisque
tu oublies que la Gaule a besoin de tes services; mais ta mort sera
vengée... l'on découvrira le nom de ton meurtrier...

--Il n'y a pas eu de meurtrier... je me suis frappé moi-même...

--Cette épée appartient à quelqu'un,--ai-je dit en ramassant l'arme et
en l'examinant plus attentivement; je crus voir à travers le sang dont
elle était couverte quelques caractères gravés sur la lame; pour m'en
assurer, je l'essuyai avec des feuilles d'arbres pendant que Marion
s'écriait:

--Laisseras-tu cette épée... ne frotte pas ainsi la lame de cette
épée... Oh! les forces me manquent pour me lever et aller t'arracher
cette arme des mains... Malédiction sur toi, qui viens ainsi troubler
mes derniers moments... Ah! c'est le diable qui t'envoie!...

--Ce sont les dieux qui m'envoient!--me suis-je écrié frappé
d'horreur.--C'est Hésus qui m'envoie pour la punition du plus affreux
des crimes... Un ami! tuer son ami!...

--Tu mens... tu mens...

--C'est Eustache qui t'a frappé!

--Tu mens!... Oh! pourquoi faut-il que je sois si défaillant...
j'étoufferais ces paroles dans ta gorge maudite!...

--Tu as été frappé par cette épée, don de ton amitié à cet infâme
meurtrier...

--C'est faux!...

--_Marion a forgé cette épée pour son cher ami Eustache_... Tels sont
les mots gravés sur la lame de cette arme,--lui ai-je dit en lui
montrant du doigt cette inscription creusée dans l'acier.

--Cette inscription ne prouve rien...--reprit Marion avec
angoisse.--Celui qui m'a frappé avait dérobé l'épée de mon ami Eustache,
voilà tout...

--Tu excuses encore cet homme... Oh! il n'y aura pas de supplice assez
cruel pour ce meurtrier!...

--Écoute, Scanvoch,--reprit Marion d'une voix affaiblie et
suppliante,--je vais mourir... l'on ne refuse rien à la prière d'un
mourant...

--Oh! parle, parle, bon et brave soldat... Puisque, pour le malheur de
la Gaule, la fatalité m'empêche de te secourir, parle, j'exécuterai tes
dernières volontés...

--Scanvoch, le serment que l'on se fait entre soldats, au moment de la
mort... est sacré, n'est-ce pas?...

--Oui...

--Jure-moi... de ne dire à personne que lu as trouvé ici l'épée de mon
ami Eustache...

--Toi, sa victime... tu veux le sauver?...

--Promets-moi ce que je te demande...

--Arracher ce monstre à un supplice mérité... jamais...

--Scanvoch... je t'en supplie...

--Jamais...

--Sois donc maudit! toi, qui dis: Non, à la prière d'un mourant, à la
prière d'un vieux soldat... qui pleure... car tu le vois... est-ce
agonie, faiblesse... je ne sais; mais je pleure...

Et de grosses larmes coulaient sur son visage déjà livide.

--Bon Marion! ta mansuétude me navre... toi, implorer la grâce de ton
meurtrier!...

--Qui s'intéresserait maintenant... à ce malheureux... si ce n'est
moi,--me répondit-il avec une expression d'ineffable miséricorde.

--Oh! Marion, ces paroles sont dignes du jeune homme de Nazareth que mon
aïeule Geneviève a vu mourir à Jérusalem!

--Ami Scanvoch... merci... tu ne diras rien... je compte sur ta
promesse...

--Non! non! ta céleste commisération rend le crime plus horrible
encore... Pas de pitié pour le monstre qui a tué son ami... un ami tel
que toi!

--Va-t'en!--murmura Marion en sanglotant;--c'est toi qui rends mes
derniers moments affreux! Eustache n'a tué que mon corps... toi, sans
pitié pour mon agonie, tu tortures mon âme. Va-t'en!...

--Ton désespoir me navre... et pourtant, écoute-moi... Tout me dit que
ce n'est pas seulement l'ami, le vieil ami que ce meurtrier a frappé en
toi...

--Depuis vingt-trois ans... nous ne nous étions pas quittés, Eustache et
moi...--reprit le bon Marion en gémissant.--Amis depuis vingt-trois
ans!...

--Non, ce n'est pas seulement l'ami que ce monstre a frappé en toi,
c'est aussi, c'est surtout peut-être le chef de la Gaule, le général de
l'armée... La cause mystérieuse de ce crime intéresse peut-être l'avenir
du pays... Il faut qu'elle soit recherchée, découverte...

--Scanvoch, tu ne connais pas Eustache... il se souciait bien, ma foi,
que je sois ou non chef de la Gaule et général... Et puis, qu'est-ce que
cela me fait... à cette heure où je vais aller vivre ailleurs...
Seulement, accorde-moi cette dernière demande... ne dénonce pas mon ami
Eustache...

--Soit... je te garderai le secret, mais à une condition.

--Dis-la vite...

--Tu m'apprendras comment ce crime s'est commis...

--As-tu bien le coeur de marchander ainsi... le repos à... un mourant...

--Il y va peut-être du salut de la Gaule, te dis-je! Tout me donne à
penser que ta mort se rattache à une trame infernale, dont les premières
victimes ont été Victorin et son fils... Voilà pourquoi les détails que
je te demande sont si importants...

--Scanvoch... tout à l'heure je distinguais ta figure... la couleur de
tes vêtements... maintenant, je ne vois plus devant moi qu'une forme...
vague... Hâte-toi... hâte-toi...

--Réponds... Comment le crime s'est-il commis? et par Hésus! je te jure
de garder le secret... sinon... non...

--Scanvoch...

--Un mot encore... Eustache connaissait-il Tétrik?

--Jamais Eustache ne lui a seulement adressé... la parole...

--En es-tu certain?

--Eustache me l'a dit... il éprouvait même... sans savoir pourquoi, de
l'éloignement pour le gouverneur... Cela ne m'a pas surpris...
Eustache... n'aimait que moi...

--Lui... et il t'a tué!... parle, et je te le jure par Hésus! je te
garde le secret... sinon, non...

--Je parlerai... mais ton silence sur cette chose ne me suffit pas.
Vingt fois j'ai proposé à mon ami Eustache de partager ma bourse avec
lui... il a répondu à mes offres par des injures... Ah! ce n'est pas une
âme vénale... que la sienne... il n'a pas d'argent... comment
pourra-t-il fuir?...

--Je favoriserai sa fuite... j'aurai hâte de délivrer le camp et la
ville de la présence d'un pareil monstre!

--Un monstre!--murmura Marion d'un ton de douloureux reproche.--Tu n'as
que ce mot-là à la bouche... un monstre!...

--Comment, et à propos de quoi t'a-t-il frappé?

--Depuis mon acclamation comme chef... nous... Mais, s'interrompant,
Marion ajouta:

--Tu me jures de favoriser la fuite d'Eustache?

--Par Hésus, je te le jure! mais achève...

--Depuis mon acclamation comme chef de la Gaule... et général (ah!
combien j'avais donc raison... de refuser cette peste d'élévation...
c'était sûrement un pressentiment...) mon ami Eustache était devenu
encore plus hargneux, plus bourru... que d'habitude... il craignait, la
pauvre âme... que mon élévation ne me rendît fier... moi, fier...

Puis, s'interrompant encore, Marion ajouta en agitant çà et là ses mains
autour de lui...

--Scanvoch, où es-tu?

--Là,--lui ai-je dit en pressant entre les miennes sa main déjà
froide.--Je suis là, près de toi...

--Je ne te vois plus...--Et sa voix s'affaiblissait de moment en
moment.--Soulève-moi... appuie-moi le dos contre un arbre... le coeur me
tourne... j'étouffe...

J'ai fait, non sans peine, ce que me demandait Marion, tant son corps
d'Hercule était pesant; je suis parvenu à l'adosser à un arbre. Il a
ainsi continué d'une voix de plus en plus défaillante:

--A mesure que la chagrine humeur de mon ami Eustache augmentait... je
tâchais de lui être encore plus, amical qu'autrefois... Je comprenais sa
défiance... déjà, lorsque j'étais capitaine, il ne pouvait s'accoutumer
à me traiter en ancien camarade d'enclume... Général et chef de la
Gaule, il me crut un potentat... il se montrait donc de plus en plus
hargneux et sombre... Moi, toujours certain de ne pas le désaimer, au
contraire... je riais à coeur joie de ces hargneries... je riais...
c'était à tort, il souffrait... Enfin, aujourd'hui, il m'a dit: «Marion,
il y a longtemps que nous ne nous sommes promenés ensemble... viens-tu
dans le bois hors de la ville.» J'avais à conférer avec Victoria; mais
dans la crainte de fâcher mon ami Eustache, j'écris à la mère des
camps... afin de m'excuser... puis lui et moi nous partons bras dessus
bras dessous pour la promenade... Cela me rappelait nos courses
d'apprentis forgerons dans la forêt de Chartres... où nous allions
dénicher des pies-grièches... J'étais tout content, et malgré ma barbe
grise, et comme personne ne nous voyait, je m'évertuais à des singeries
pour dérider Eustache: j'imitais, comme dans notre jeune temps, le cri
des pies-grièches en soufflant dans une feuille d'arbre placée entre mes
lèvres, et d'autres singeries encore... car... voilà qui est singulier,
jamais je n'avais été plus gai qu'aujourd'hui... Eustache, au contraire,
ne se déridait point... Nous étions à quelques pas d'ici, lui derrière
moi... il m'appelle... je me retourne... et tu vas voir, Scanvoch, qu'il
n'y a pas eu de sa part méchanceté, mais folie... pure folie... Au
moment où je me retourne, il se jette sur moi l'épée à la main, me la
plonge dans le côté en me disant: «_La reconnais-tu cette épée? toi qui
l'as forgée!_[F]» Très-surpris, je l'avoue, je tombe sur le coup... en
disant à mon ami Eustache: «À qui en as-tu?... au moins on s'explique...
t'ai-je chagriné sans le vouloir?...» Mais je parlais aux arbres... le
pauvre fou avait disparu... laissant son épée près de moi, autre signe
de folie... puisque cette arme, remarque ceci... Scanvoch, puisque...
cette arme... portait sur sa lame: _Cette épée a été forgée par
Marion... pour... son cher ami... Eustache..._

Telles ont été les dernières paroles intelligibles de ce bon et brave
soldat. Quelques instants après, il expirait en prononçant des mots
incohérents, parmi lesquels revenaient souvent ceux-ci:

_--Eustache... fuite... sauve-le..._

Lorsque Marion eut rendu le dernier soupir, j'ai, en hâte, regagné
Mayence pour tout raconter à Victoria, sans lui cacher que je
soupçonnais de nouveau Tétrik de n'être pas étranger à cette trame, qui,
ayant déjà enveloppé Victorin, son fils et Marion, laissait vacant le
gouvernement de la Gaule. Ma soeur de lait, quoique désolée de la mort
de Marion, combattit mes défiances au sujet de Tétrik; elle me rappela
que moi-même, plus de trois mois avant ce meurtre, frappé de
l'expression de haine et d'envie qui se trahissait sur la physionomie et
dans les paroles de l'ancien compagnon de forge du capitaine, je lui
avais dit à elle, Victoria, devant Tétrik:--«que Marion devait être bien
aveuglé par l'affection pour ne pas reconnaître que son ami était dévoré
d'une implacable jalousie.» En un mot, Victoria partageait cette
croyance du bon Marion: que le crime dont il venait d'être victime
n'avait d'autre cause que la haineuse envie d'Eustache, poussée jusqu'au
délire par la récente élévation de son ami; puis enfin, singulier
hasard, ma soeur de lait recevait ce jour-là même de Tétrik, alors en
route pour l'Italie, une lettre dans laquelle il lui apprenait que sa
santé dépérissant de plus en plus, les médecins n'avaient vu pour lui
qu'une chance de salut: un voyage dans un pays méridional; il se rendait
donc à Rome avec son fils.

Ces faits, la conduite de Tétrik depuis la mort de Victorin, ses lettres
touchantes et les raisons irréfutables, je l'avoue, que me donnait
Victoria, détruisirent encore une fois ma défiance à l'égard de l'ancien
gouverneur de Gascogne; je me persuadai aussi, chose d'ailleurs
rigoureusement croyable, d'après les antécédents d'Eustache, que
l'horrible meurtre dont il s'était rendu coupable n'avait eu d'autre
motif qu'une jalousie féroce, exaltée jusqu'à la folie furieuse par la
récente et haute fortune de son ami.

J'ai tenu la promesse faite au bon et brave Marion à sa dernière heure.
Sa mort a été attribuée à un meurtrier inconnu, mais non pas à Eustache.
J'avais rapporté son épée à Victoria, aucun soupçon ne plana donc sur ce
scélérat, qui ne reparut jamais ni à Mayence ni au camp. Les restes de
Marion, pleuré par l'armée entière, reçurent les pompeux honneurs
militaires dus au général et au chef de la Gaule.



CHAPITRE V.

La ville de Trêves.--Sampso, seconde femme de Scanvoch.--Mora, la
servante, ou Kidda, la bohémienne.--Entretien
mystérieux.--Tétrik.--Projets du pape de Rome.--Le traître démasqué.--Sa
vengeance.--Dernières prophéties de Victoria la Grande.--L'alouette du
casque.


Le jour le plus néfaste de ma vie, après celui où j'ai accompagné
jusqu'aux bûchers, qui les a réduits en cendres, les restes de Victorin,
de son fils et de ma bien-aimée femme Ellèn, a été le jour où sont
arrivés les événements suivants. Ce récit, mon enfant, se passe deux
cent soixante ans après que notre aïeule Geneviève a vu mourir sur la
croix le jeune homme de Nazareth, cinq ans après le meurtre de Marion,
successeur de Victorin au gouvernement de la Gaule. Victoria n'habite
plus Mayence, mais _Trêves_, grande et splendide ville gauloise de ce
côté-ci du Rhin. Je continue de demeurer avec ma soeur de lait; Sampso,
qui t'a servi de mère depuis la mort de mon Ellèn toujours regrettée,
Sampso est devenue ma femme... Le soir de notre mariage elle m'a avoué
ce dont je ne m'étais jamais douté: qu'ayant toujours ressenti pour moi
un secret penchant, elle avait d'abord résolu de ne pas se marier et de
partager sa vie entre Ellèn, moi et toi, mon enfant.

La mort de ma femme, l'affection, la profonde estime que m'inspirait
Sampso, ses vertus, les soins dont elle te comblait, ta tendresse pour
elle, car tu la chérissais comme ta mère qu'elle remplaçait, les
nécessités de ton éducation, enfin les instances de Victoria, qui,
appréciant les excellentes qualités de Sampso, désirait vivement cette
union; tout m'engageait à proposer ma main à ta tante. Elle accepta;
sans le souvenir de la mort de Victorin et de celle d'Ellèn, dont nous
parlions chaque jour avec Sampso, les larmes aux yeux, sans la douleur
incurable de Victoria, songeant toujours à son fils et à son petit-fils,
j'aurais retrouvé le bonheur après tant de chagrins.

J'habitais donc la maison de Victoria dans la ville de Trêves: le jour
venait de se lever, je m'occupais de quelques écritures pour la mère des
camps, car j'avais conservé mes fonctions près d'elle, j'ai vu entrer
chez moi sa servante de confiance, nommée _Mora_; elle était née,
disait-elle, en Mauritanie, d'où lui venait son nom de Mora; elle avait,
ainsi que les habitants de ce pays, le teint bronzé, presque noir, comme
celui des nègres; cependant, malgré la sombre couleur de ses traits,
elle était belle et jeune encore. Depuis quatre ans (remarque cette
date, mon enfant), depuis quatre ans que Mora servait ma soeur de lait,
elle avait gagné son affection par son zèle, sa réserve et son
dévouement qui semblait à toute épreuve: parfois Victoria, cherchant
quelque distraction à ses chagrins, demandait à Mora de chanter, car sa
voix était remarquablement pure; elle savait des airs d'une mélancolie
douce et étrange. Un des officiers de l'armée était allé jusqu'au
Danube, il nous dit un jour en écoutant Mora, qu'il avait déjà entendu
ces chants singuliers dans les montagnes de Hongrie. Mora parut fort
surprise, et répondit qu'elle avait appris tout enfant, dans son pays de
Mauritanie, les mélodies qu'elle nous répétait.

--Scanvoch,--me dit Mora en entrant chez moi,--ma maîtresse désire vous
parler.

--Je te suis, Mora.

--Un mot auparavant, je vous prie.

--Que veux-tu?

--Vous êtes l'ami, le frère de lait de ma maîtresse... ce qui la touche
vous touche...

--Sans doute... qui y a-t-il?

--Hier, vous avez quitté ma maîtresse après avoir passé la soirée près
d'elle avec votre femme et votre enfant...

--Oui... et Victoria s'est retirée pour se reposer...

--Non... car peu de temps après votre départ j'ai introduit près d'elle
un homme enveloppé d'un manteau; après un entretien, qui a duré presque
la moitié de la nuit, avec cet inconnu, ma maîtresse, au lieu de se
coucher, a été si agitée, qu'elle s'est promenée dans sa chambre
jusqu'au jour.

--Quel est cet homme?--me suis-je dit tout haut dans le premier moment
de ma surprise; car Victoria n'avait pas d'habitude de secrets pour
moi.--Quel mystère?...

Mora, croyant que je l'interrogeais, indiscrétion dont je me serais
gardé, par respect pour Victoria, me répondit:

--Après votre départ, Scanvoch, ma maîtresse m'a dit: «Sors par le
jardin; tu attendras à la petite porte... on y frappera d'ici à peu de
temps; un homme en manteau se présentera... tu l'introduiras ici... et
pas un mot de cette entrevue à qui que ce soit...»

--Ce secret, Mora, tu aurais dû me le taire...

--Peut être ai-je tort de ne pas garder le silence, même envers vous,
Scanvoch, l'ami dévoué, le frère de ma maîtresse; mais elle m'a paru si
agitée après le départ de ce mystérieux personnage, que j'ai cru devoir
tout vous dire... Puis, enfin, autre chose encore m'a décidée à
m'adresser à vous...

--Achève...

--Cet homme, je l'ai reconduit à la porte du jardin... Je marchais à
quelques pas devant lui... sa colère était si grande, que je l'ai
entendu murmurer de menaçantes paroles contre ma maîtresse; cela surtout
m'a déterminée à lui désobéir au sujet du secret qu'elle m'avait
recommandé...

--As-tu dit à Victoria que cet homme l'avait menacée?

--Non... car à peine j'étais de retour auprès d'elle, qu'elle m'a
ordonné d'un ton brusque... elle, toujours si douce pour moi, de la
laisser seule... Je me suis retirée dans une chambre voisine... et
jusqu'à l'aube, où ma maîtresse s'est jetée toute vêtue sur son lit, je
l'ai entendue marcher avec agitation... J'ai cependant longtemps hésité
avant de me décider à ces révélations, Scanvoch; mais lorsque tout à
l'heure ma maîtresse m'a appelée pour m'ordonner de vous aller quérir,
je n'ai pas regretté ce que j'ai fait... Ah! si vous l'aviez vue!! comme
elle était pâle et sombre!...

Je me rendis chez Victoria très-inquiet... Je fus douloureusement frappé
de l'expression de ses traits... Mora ne m'avait pas trompé.

Avant de continuer ce récit, et pour t'aider à le comprendre, mon
enfant, il me faut te donner quelques détails sur une disposition
particulière de la chambre de Victoria... Au fond de cette vaste pièce
se trouvait une sorte de cellule fermée par d'épais rideaux d'étoffe;
dans cette cellule où ma soeur de lait se retirait souvent pour
regretter ceux qu'elle avait tant aimés, se trouvaient, au-dessus des
symboles sacrés de notre foi druidique, les casques et les épées de son
père, de son époux et de Victorin; là aussi se trouvait, chère et
précieuse relique... le berceau du petit-fils de cette femme si éprouvée
par le malheur...

Victoria vint à moi, et me dit d'une voix altérée:

--Frère... pour la première fois de ma vie j'ai eu un secret pour,
toi... frère... pour la première fois de ma vie je vais user de ruse et
de dissimulation...

Puis me prenant la main, la sienne était brûlante, fiévreuse, elle me
conduisit vers la cellule, écarta les rideaux épais qui la fermaient, et
ajouta:

--Les moments sont précieux; entre dans ce réduit, restes-y muet,
immobile... et ne perds pas un mot de ce que tu vas entendre tout à
l'heure... Je te cache là d'avance pour éloigner tout soupçon...

Les rideaux de la cellule se refermèrent sur moi, je restai dans
l'obscurité pendant quelque temps, je n'entendis que le pas de Victoria
sur le plancher, elle marchait avec agitation; j'étais dans cette
cachette depuis une demi-heure, peut-être, lorsque la porte de la
chambre de Victoria s'ouvrit, se referma, et une voix dit ces mots:

--Salut à Victoria la Grande.

C'était la voix de Tétrik, toujours mielleuse et insinuante. L'entretien
suivant s'engagea entre lui et Victoria; ainsi qu'elle me l'avait
recommandé, je n'en ai pas oublié une parole, car dans la journée même
je l'ai transcrit de souvenir, et parce que je sentais toute la gravité
de cette conversation, et parce que cette mesure m'était commandée par
une circonstance que tu apprendras bientôt.

--Salut à Victoria la Grande,--avait dit l'ancien gouverneur de
Gascogne.

--Salut à vous, Tétrik.

--La nuit vous a-t-elle, Victoria, porté conseil?

--Tétrik,--répondit Victoria d'un ton parfaitement calme et qui
contrastait avec l'agitation où je venais de la voir plongée,--Tétrik,
vous êtes poëte?

--À quel propos, je vous prie, cette question?

--Enfin... vous faites des vers?

--Il est vrai... je cherche parfois dans la culture des lettres quelque
distraction aux soucis des affaires d'État... et surtout aux regrets
éternels que m'a laissés la mort de notre glorieux et infortuné
Victorin... auquel je survis contre mon attente... Je vous l'ai souvent
répété, Victoria... en nous entretenant de ce jeune héros... que
j'aimais aussi paternellement que s'il eût été mon enfant... J'avais
deux fils, il ne m'en reste qu'un... je suis poëte, dites-vous?
hélas!... je voudrais être l'un de ces génies qui donnent l'immortalité
à ceux qu'ils chantent... Victorin vivrait dans la postérité comme il
vit dans le coeur de ceux qui le regrettent! Mais à quoi bon me parler
de mes vers... à propos de l'important sujet qui me ramène auprès de
vous?

--Comme tous les poëtes... vous relisez plusieurs fois vos vers afin de
les corriger?

--Sans doute... mais...

--Vous les oubliez, si cela se peut dire, à cette fin qu'en les lisant
de nouveau vous soyez frappé davantage de ce qui pourrait blesser votre
esprit et votre oreille.

--Certes, après avoir d'inspiration écrit quelque ode, il m'est parfois
arrivé de laisser, ainsi que l'on dit, _dormir ces vers_ pendant
plusieurs mois, puis les relisant j'étais choqué de choses qui m'avaient
d'abord échappé. Mais encore une fois, Victoria, il n'est pas question
de poésie...

--Il y a un grand avantage en effet à laisser ainsi dormir des idées et
à les reprendre ensuite,--répondit ma soeur de lait avec un sang-froid
dont j'étais de plus en plus étonné,--Oui, cette méthode est bonne; ce
qui, sous le feu de l'inspiration, ne nous avait pas d'abord blessé...
nous blesse parfois, alors que l'inspiration s'est refroidie... si cette
épreuve est utile pour un frivole jeu d'esprit, ne doit-elle pas être
plus utile encore lorsqu'il s'agit des circonstances graves de la
vie?...

--Victoria... je ne vous comprends pas.

--Hier, dans la journée, j'ai reçu de vous une lettre conçue en ces
termes: «Ce soir, je serai à Trêves à l'insu de tous; je vous adjure au
nom des plus grands intérêts de notre chère patrie, de me recevoir en
secret, et de ne parler à personne, pas même à votre ami et frère
Scanvoch; j'attendrai vers minuit votre réponse à la porte du jardin de
votre maison.»

--Et cette entrevue... vous me l'avez accordée, Victoria...
Malheureusement pour moi, elle n'a pas été décisive, et au lieu de
retourner à Mayence, sans que ma venue ait été connue dans cette ville,
j'ai été forcé de rester aujourd'hui, puisque vous avez remis à ce matin
la réponse et la résolution que j'attends de vous.

--Cette résolution, je ne saurais vous la faire connaître avant d'avoir
soumis votre proposition à l'épreuve dont nous parlions tout à l'heure.

--Quelle épreuve?

--Tétrik, j'ai laissé dormir... ou plutôt j'ai dormi avec vos offres,
faites-les-moi de nouveau... peut-être alors ce qui m'avait blessée...
ne me blessera plus... peut-être ce qui ne m'avait pas choquée, me
choquera-t-il...

--Victoria, vous, si sérieuse? plaisanter en un pareil moment...

--Celle-là, qui avant d'avoir à pleurer son père et son époux, son fils
et son petit-fils, souriait rarement... celle-là ne choisit pas le temps
d'un deuil éternel pour plaisanter... Croyez-moi, Tétrik...

--Cependant...

--Je vous le répète, vos propositions d'hier m'ont paru si
extraordinaires... elles ont soulevé dans mon esprit tant d'indécision,
tant d'étranges pensées, qu'au lieu de me prononcer sous le coup de ma
première impression... je veux tout oublier et vous entendre encore,
comme si pour la première fois vous me parliez de ces choses.

--Victoria, votre haute raison, votre esprit d'une décision toujours si
prompte, si sûre, ne m'avaient pas habitué, je l'avoue, à ces
tempéraments.

--C'est que jamais, dans ma vie, déjà longue, je n'ai eu à me décider
sur des questions de cette gravité.

--De grâce, rappelez-vous qu'hier...

--Je ne veux rien me rappeler... Pour moi, notre entretien d'hier n'a
pas eu lieu... Il est minuit, Mora vient d'aller vous quérir à la porte
du jardin; elle vous a introduit près de moi: vous parlez, je vous
écoute...

--Victoria...

--Prenez garde... si vous me refusez, je vous répondrai peut-être selon
ma première impression d'hier... et, vous le savez, Tétrik, lorsque je
me prononce... c'est toujours d'une manière irrévocable...

--Votre première impression m'est donc défavorable?--s'écria-t-il avec
un accent rempli d'anxiété.--Oh! ce serait un grand malheur!

--Parlez donc de nouveau, si vous voulez que ce malheur soit
réparable...

--Qu'il en soit ainsi que vous le désirez, Victoria... bien qu'une
pareille singularité de votre part me confonde... Vous le voulez?
soit... notre entretien d'hier n'a pas eu lieu... je vous revois en ce
moment pour la première fois après une assez longue absence, quoiqu'une
fréquente correspondance ait toujours eu lieu entre nous, et je vous dis
ceci: Il y a cinq ans, frappé au coeur par la mort de Victorin... mort à
jamais funeste, qui emportait avec elle mes espérances pour le glorieux
avenir de la Gaule!... j'étais mourant en Italie, à Rome, où mon fils
m'avait accompagné... Ce voyage, selon les médecins, devait rétablir ma
santé; ils se trompaient: mes maux empiraient... Dieu voulut qu'un
prêtre chrétien me fût secrètement amené par un de mes amis récemment
converti... la foi m'éclaira, et en m'éclairant, elle fit un miracle de
plus, elle me sauva de la mort... Je revins à une vie pour ainsi dire
nouvelle, avec une religion nouvelle... Mon fils abjura comme moi, mais
en secret, les faux dieux que nous avions jusqu'alors adorés... À cette
époque, je reçus une lettre de vous, Victoria; vous m'appreniez le
meurtre de Marion: guidé par vous, et selon mes prévisions, il avait
sagement gouverné la Gaule... Je restai anéanti à cette nouvelle, aussi
désespérante qu'inattendue; vous me conjuriez, au nom des intérêts les
plus sacrés du pays, de revenir en Gaule: personne, disiez-vous, n'était
capable, sinon moi, de remplacer Marion... Vous alliez plus loin: moi
seul, dans l'ère nouvelle et pacifique qui s'ouvrait pour notre pays, je
pouvais, en le gouvernant, combler sa prospérité; vous faisiez un
véhément appel à ma vieille amitié pour vous, à mon dévouement à notre
patrie... Je quittai Rome avec mon fils; un mois après j'étais auprès de
vous, à Mayence; vous me promettiez votre tout-puissant appui auprès de
l'armée, car vous étiez ce que vous êtes encore aujourd'hui, _la mère
des camps_... Présenté par vous à l'armée, je fus acclamé par elle...
Oui, grâce à vous seule, moi, gouverneur civil, moi, qui de ma vie
n'avais touché l'épée, je fus, chose unique jusqu'alors, acclamé chef
unique de la Gaule, puisque vous déclariez fièrement de ce jour à
l'empereur, que la Gaule désormais indépendante n'obéirait qu'à un seul
chef gaulois librement élu... L'empereur, engagé dans sa désastreuse
guerre d'Orient contre la reine Zénobie, votre héroïque émule,
l'empereur céda... Seul, je gouvernai notre pays. Ruper, vieux général
éprouvé dans les guerres du Rhin, fut chargé du commandement des
troupes; l'armée, dans sa constante idolâtrie pour vous, voulut vous
conserver au milieu d'elle... Moi, je m'occupai de développer en Gaule
les bienfaits de la paix... Toujours secrètement fidèle à la foi
chrétienne, je ne crus pas politique de la confesser publiquement; je
vous ai donc caché à vous-même, Victoria, jusqu'à aujourd'hui, ma
conversion à la religion dont le pape est à Rome. Depuis cinq ans la
Gaule prospère au dedans, est respectée au dehors; j'ai établi le siége
de mon gouvernement et du sénat à Bordeaux, tandis que vous restiez au
milieu de l'armée qui couvre nos frontières, prête à repousser, soit de
nouvelles invasions des Franks, soit les Romains, s'ils voulaient
maintenant attenter à notre complète indépendance si chèrement
reconquise... Vous le savez, Victoria, je me suis toujours inspiré de
votre haute sagesse, soit en venant souvent vous visiter à Trèves,
depuis que vous avez quitté Mayence, soit en correspondant journellement
avec vous sur les affaires du pays; mais je ne m'abuse pas, Victoria, et
je suis fier de reconnaître cette vérité: votre main toute-puissante m'a
seule élevé au pouvoir, seule elle m'y soutient... Oui, du fond de sa
modeste maison de Trèves, la mère des camps est de fait impératrice de
la Gaule... et moi, malgré le pouvoir dont je jouis, je suis, et je m'en
honore, Victoria, je suis votre premier sujet... Ce rapide regard sur le
passé était indispensable pour établir nettement la position présente...
Ainsi que je vous l'ai dit hier, veuillez vous le rappeler...

--Je ne me souviens plus d'hier... Poursuivez, Tétrik...

--La déplorable mort de Victorin et de son fils, le meurtre de Marion
vous prouvent la funeste fragilité des pouvoirs électifs... Cette idée
n'est pas, vous le savez, nouvelle chez moi... J'étais autrefois venu à
Mayence afin de vous engager à faire acclamer l'enfant de Victorin
l'héritier de son père... Dieu a voulu qu'un crime affreux ruinât ce
projet auquel vous eussiez peut-être consenti plus tard... malgré votre
aversion pour les royautés...

--Continuez...

--La Gaule est maintenant en paix, sa valeureuse armée vous est dévouée
plus qu'elle ne l'a jamais été à aucun général, elle impose à nos
ennemis; notre beau pays, pour atteindre à son plus haut point de
prospérité, n'a plus besoin que d'une chose, la stabilité; en un mot, il
lui faut une autorité qui ne soit plus livrée au caprice d'une élection
intelligente aujourd'hui, stupide demain; et à ce propos je vous citerai
tout à l'heure un sage et excellent exemple donné par les évêques
chrétiens, élus d'abord, eux aussi, par l'universalité des fidèles; il
nous faut donc un gouvernement qui ne soit plus personnifié dans un
homme toujours à la merci du soulèvement militaire de ceux qui l'ont
élu, ou du poignard d'un assassin. L'institution monarchique, basée non
sur un homme, mais sur un principe, existait en Gaule il y a des
siècles; elle peut seule aujourd'hui donner à notre pays la force, la
prospérité, qui lui manquent... La monarchie, vous disais-je hier,
Victoria,--seule, vous pouvez la rétablir en Gaule:--je viens vous en
offrir les moyens, guidé par mon fervent amour pour mon pays...

--C'est cette offre que je veux vous entendre me proposer de nouveau,
Tétrik...

--Ainsi, vous exigez...

--Rien n'a été dit hier... parlez...

--Victoria, vous disposez de l'armée... moi, je gouverne le pays; vous
m'avez fait ce que je suis... j'ai plaisir à vous le répéter... vous
êtes au vrai l'impératrice de la Gaule, et moi, votre premier sujet...
Unissons-nous dans un but commun pour assurer à jamais l'avenir de notre
glorieuse patrie, unissons, non pas nos corps, je suis vieux... vous
êtes belle et jeune encore, Victoria... mais unissons nos âmes devant un
prêtre de la religion nouvelle, dont le pape est à Rome... Embrassez le
christianisme, devenez mon épouse devant Dieu... et proclamez-nous,
vous, impératrice, moi, empereur des Gaules... L'armée n'aura qu'une
voix pour vous élever au trône... vous régnerez seule et sans partage...
Quant à moi, vous le savez, je n'ai aucune ambition, et, malgré mon vain
titre d'empereur, je continuerai d'être votre premier sujet...
Seulement, il sera, je crois, très-politique d'adopter mon fils comme
successeur au trône; il est en âge d'être marié; nous choisirons pour
lui une alliance souveraine... j'ai déjà mes vues... et la monarchie des
Gaules est à jamais fondée... Voilà, Victoria, ce que je vous proposais
hier... voilà ce que je vous propose aujourd'hui... Je vous ai, selon
votre désir, exposé de nouveau mes projets pour le bien du pays; adoptez
ce plan, fruit de longues années de méditation, d'expérience... et la
Gaule marche à la tête des nations du monde...

Un assez long silence de ma soeur de lait suivit ces paroles de son
parent... Elle reprit, toujours calme:

--J'ai été sagement inspirée en voulant vous entendre une seconde fois,
Tétrik... Et d'abord, dites-moi, vous avez abjuré pour la religion
nouvelle l'antique foi de nos pères? la Gaule, presque tout entière, est
cependant restée fidèle à la foi druidique.

--Aussi ai-je tenu, par politique, mon abjuration secrète, d'accord en
cela avec le pape de Rome; mais si, acceptant mon offre, vous abjuriez
aussi votre idolâtrie lors de notre mariage, je confesserais très-haut
ma nouvelle croyance; et, selon la profonde prévision des évêques, votre
conversion, à vous, Victoria, l'idole de notre peuple, entraînerait la
conversion des trois quarts du pays; le reste suivra bientôt, car j'ai
la promesse des évêques qu'ils vous glorifieront comme une sainte au
milieu des pompes splendides de la nouvelle Église; et, croyez-moi,
Victoria, un pouvoir consacré au nom de Dieu par les prélats gaulois et
par le pape qui siége à Rome, aura sur les peuples une autorité presque
divine...

--Dites-moi, Tétrik, vous avez abjuré la croyance de nos pères pour la
foi nouvelle, pour l'Évangile prêché par ce jeune homme de Nazareth,
crucifié à Jérusalem il y a plus de deux siècles... À cette foi
nouvelle, vous croyez sans doute?

--L'aurais-je embrassée sans cela?

--Cet Évangile, je l'ai lu... une aïeule de Scanvoch a assisté aux
derniers jours de Jésus, l'ami des esclaves et des affligés... Or, dans
les tendres et divines paroles du jeune maître de Nazareth, je n'ai
trouvé que des exhortations au renoncement des richesses, à l'humilité,
à l'égalité parmi les hommes... et voici que, fervent et nouveau
converti, vous rêvez la royauté...

--Un mot, Victoria...

--Écoutez encore, Tétrik... Le jeune homme de Nazareth, si doux, si
aimant pour les souffrants, les coupables et les opprimés, parfois
éclatait pourtant en de terribles menaces contre les riches, les
puissants, les heureux du monde... et surtout, et toujours... il tonnait
contre _les princes des prêtres_, qu'il traitait d'infâmes hypocrites.
Or, voici que vous, fervent et nouveau converti, vous voulez mettre
cette royauté, que vous rêvez, sous la consécration des évêques dont le
chef siége à Rome... et je m'inquiète en songeant que le premier de ces
_princes des prêtres_ a été ce disciple de Jésus, ce PIERRE, qui, par
une indigne lâcheté, a renié trois fois son doux maître la nuit de sa
mort!

--Victoria, rien de plus facile à vous expliquer que ma conduite.

--Écoutez encore, Tétrik... Le jeune homme de Nazareth disait à ses
disciples: «Enfermez-vous pour prier seul et en secret, sous l'oeil de
Dieu; fuyez, dans vos dévotions, le regard des hommes.» Et voici que
vous, fervent et nouveau converti, vous me parlez de rendre notre
abjuration et nos prières publiques pompeuses, solennelles... puisque
les évêques doivent glorifier ma conversion à la face de l'univers...
Vraiment, ma faible intelligence, encore fermée à la lumière de la foi
nouvelle, ne peut, je vous l'avoue, Tétrik, comprendre ces
contradictions étranges.

--Rien de plus simple cependant.

--À mon tour, je vous écoute.

--L'Évangile du _Seigneur_...

--De quel Seigneur parlez-vous, Tétrik?

--De _notre Seigneur Jésus-Christ_, le fils de Dieu, ou plutôt Dieu
lui-même en personne.

--Que les temps sont changés!... Durant sa vie, le jeune homme de
Nazareth ne s'appelait pas SEIGNEUR... loin de là, il disait: «Le maître
n'est pas plus que le disciple... l'esclave est autant que son
seigneur...» Il se disait fils de Dieu, de même que notre foi druidique
nous apprend que nous sommes tous fils d'un même Dieu...

--Les temps sont changés... vous avez raison, Victoria... Pris en un
sens absolu, l'Évangile de notre Seigneur Jésus-Christ ne serait, vous
l'avouerez, qu'une machine d'éternelle rébellion du pauvre contre le
riche, du serviteur contre son maître, du peuple contre ses chefs, la
négation enfin de toute autorité; tandis que les religions, au
contraire, n'ont d'autre but que de rendre l'autorité plus puissante,
plus redoutable...

--Je sais cela... Nos druides, au temps de leur barbarie primitive, et
avant de devenir les plus sublimes des hommes, se sont aussi rendus
redoutables aux peuples ignorants, alors qu'ils les frappaient de
terreur et les écrasaient sous leur pouvoir; mais le jeune homme de
Nazareth a flétri ces fourberies atroces, en disant avec indignation aux
princes des prêtres: «Vous voulez faire porter aux hommes des fardeaux
écrasants, que vous ne touchez pas, vous, prêtres, du bout du doigt...»

--Encore une fois, Victoria, là n'est point du tout le bon côté de
l'Évangile de notre Seigneur.

--Si pourtant il est Dieu, tout ce qu'il a dit et prêché doit être
divin... Tenez, Tétrik, vous parlez à peu près de même façon que ces
pharisiens d'autrefois, qui ont fait crucifier le jeune homme de
Nazareth...

--Ce sont là des susceptibilités... les esprits élevés comme le vôtre,
Victoria, comprendront ceci: les critiques amères, les attaques
violentes de notre Seigneur contre les riches, les puissants et les
prêtres de son temps; ses prédications en faveur de la communauté des
biens, sa miséricorde exagérée pour les femmes de mauvaise vie, les
débauchés, les prodigues, les vagabonds, enfin sa prédilection pour la
lie de la populace dont il s'entourait, ne sont point des moyens de
gouvernement et d'autorité... Savez-vous ce qu'il y a de vraiment utile
ou plutôt de divin dans la doctrine de notre Seigneur? cela se résume en
peu de mots que voici: «Bien heureux les pauvres d'esprit!... Bien
heureux ceux qui souffrent!...» Pénétrez les peuples de ces deux
maximes: «_L'ignorance est sainte... la douleur est sainte..._» La
conséquence va de soi-même: plus les peuples seront ignorants et
malheureux en ce monde, plus ils croiront devoir être heureux dans
l'adversité... Qu'arrivera-t-il de ces croyances qui font la force et la
beauté de la religion catholique? C'est que les nations nous seront plus
aveuglément soumises qu'elles ne l'ont jamais été... Nous n'aurons plus
besoin de soldats pour les contenir: hébêtés par l'ignorance, énervés
par la misère, ignorance et misère qu'ils béniront loin de la maudire,
les peuples ne seront plus qu'un troupeau docile dont nous autres rois
seront les pasteurs...

--Nous autres rois, Tétrik... déjà?

--Je dis cela en supposant que vous adoptiez mes projets. Or, avouez-le,
la foi nouvelle, ainsi envisagée, n'est-elle pas un puissant moyen de
gouvernement? cela est si vrai, que plusieurs empereurs romains,
éclairés sur leurs propres intérêts par les évêques intelligents, les
ont comblés de richesses, ont élevé de superbes églises, et se sont
faits chrétiens, foulant ainsi aux pieds un paganisme aussi absurde que
dangereux pour les puissants et pour les heureux de ce monde; car enfin,
en divinisant le vin par Bacchus, la volupté par Vénus, la richesse par
Mercure, ce paganisme invitait religieusement tous les hommes à jouir de
ce qui ne sera jamais que le privilége du petit nombre... Or, pour jouir
de ces délices, il fallait de l'argent, et quand l'impôt vous le
prenait, cet argent, des révoltes sans nombre éclataient, et le
gouvernement des hommes devenait d'une difficulté extrême... Lorsqu'au
contraire, je vous le répète, Victoria, un peuple se persuade que plus
il est malheureux et ignorant, plus il sera heureux dans l'éternité, il
devient d'une commodité extrême à gouverner.

--Il est facile, en effet, de combler les voeux d'un peuple qui n'a
d'autre désir que l'ignorance et la misère...

--Eh! certainement! à chaque impôt, à chaque misère nouvelle, ce
bienheureux peuple se dit: «Tant mieux... Allez, riches et puissants du
monde, allez, jouissez... allez, écrasez-moi... vous ne me rendrez
jamais à mon gré assez malheureux ici-bas...»

--Je l'avoue, Tétrik, la doctrine du jeune homme de Nazareth, ainsi
transformée, peut devenir un redoutable moyen de gouvernement.

--Oui, mais les prêtres et les évêques de la foi nouvelle peuvent seuls,
peu à peu par leurs prédications, habilement détourner ce dangereux
courant d'idées d'égalité parmi les hommes, de haine contre les
puissants, de revendication contre les riches, de communauté de biens,
de tolérance pour les coupables, courant funeste, qui prend sa source
dans certains passages de l'Évangile.

--Et c'est pourtant au nom de ces idées généreuses que sont morts et que
meurent tant de martyrs!...

--Hélas! oui... Jésus, notre Seigneur, est toujours pour eux l'ouvrier
charpentier de Nazareth, mis à mort pour avoir défendu les pauvres, les
esclaves, les opprimés, les coupables, contre les heureux du jour,
promettant leurs biens à la populace, en lui disant _qu'un jour les
derniers seraient les premiers_... Aussi ces martyrs confessent-ils avec
un indomptable héroïsme la doctrine de Jésus, selon eux l'ami des
pauvres, l'ennemi des puissants.

--Et croyez-vous, Tétrik, que des prédications qui, laissant de côté ces
divins préceptes de l'Évangile: la fraternité, l'égalité parmi les
hommes, le pardon des fautes, la revendication contre les riches, la
communauté des biens, le droit sacré de l'opprimé contre l'oppresseur,
ne prêcheront au peuple que l'ignorance, le malheur et la désespérance
ici-bas, exciteront chez lui le même héroïque enthousiasme?... dites? la
confiance de la multitude ne se retirera-t-elle pas de ces prêtres, qui
dénaturent ainsi les divins principes du jeune homme de Nazareth?...

--Victoria, cette crainte est vaine... le peuple a vu plusieurs prêtres
et prélats partager son martyre; l'habitude est prise de les vénérer, de
les écouter... ce ne sera donc plus pour les évêques qu'une question de
temps et d'habileté... et ils ont, voyez-vous, une patience redoutable
et une profonde habileté; fiez-vous donc à eux; ils sauront transformer,
ainsi qu'il le faut, ce fâcheux esprit de revendication et d'égalité,
qui a fait les premiers martyrs... Tenez, Victoria, une comparaison vous
rendra ma pensée: Un chariot chemine du côté droit d'une large route, le
conducteur du chariot veut traverser cette route pour gagner le côté
opposé, sans que les voyageurs, qui voient en lui un guide sûr,
s'aperçoivent de cette déviation; va-t-il sottement passer soudain de
droite à gauche?... non... il s'y prend de loin et de biais, de sorte
que peu à peu, par une ligne insensiblement oblique, il arrive à son
but.

--Vous supposez des voyageurs aveugles... ou bien vous supposez que la
nuit est venue.

--Et il faut, en effet, Victoria, que la nuit épaisse et profonde de
l'ignorance s'étende peu à peu sur le monde et le couvre de ténèbres;
alors le voyageur, entouré d'une obscurité redoutable, n'aura plus, dans
son effroi, d'autre guide que la voix de celui qui le conduit... alors
nous conduirons ainsi les peuples où nous voudrons, comme nous voudrons,
en un mot... À la multitude l'aveuglement, à ses chefs seuls la
lumière... et tout ira bien, et nous ne serons plus, nous autres chefs,
soumis aux caprices de cette brutale élection populaire qui vous élève
aujourd'hui sur le pavois et vous brise demain...

--Cependant les chrétiens choisissent les évêques comme nous, Gaulois,
nous élisons notre chef?

--Je vous disais justement tout à l'heure à ce sujet, Victoria, que le
pape et les évêques, dans leur habileté profonde, avaient déjà prévu
combien seraient gros de dangers pour l'avenir ces choix populaires,
laissés à la discrétion de la vile multitude, et ils l'écartent
maintenant des élections. Les clercs et les notables des villes sont
seuls convoqués aux élections.

--Tétrik, vous fervent et nouveau converti, comment oubliez-vous que le
principe fondamental de la religion des chrétiens est l'égalité absolue
des hommes entre eux?... Encore une fois, Jésus n'a-t-il pas dit: «Le
maître n'est pas plus que son disciple... le seigneur n'est pas plus que
son serviteur...» N'est-ce pas renier l'Évangile que de retirer, à ce
que vous appelez _la vile multitude_, le droit d'élire ses évêques[G]?

--Ce sont encore là des susceptibilités... la raison d'État passe avant
les principes... Rien de plus périlleux, vous dis-je, que d'abandonner
la nomination d'un chef politique ou religieux, au brutal caprice d'une
élection populaire... Vous le voyez, Victoria, en religion comme en
politique, tous les bons esprits tendent à concentrer l'autorité entre
peu de mains... L'intérêt du présent et de l'avenir vous fait donc une
loi d'accepter mes offres... Je me résume: Prenez-moi pour époux,
embrassez, comme moi, la foi nouvelle, faites-nous proclamer par
l'armée, vous et moi, empereur et impératrice; adoptez mon fils et sa
postérité... La Gaule, à notre exemple, se fait tout entière chrétienne;
nous comblons les prêtres et les évêques de priviléges et de richesses,
ils nous façonnent le peuple selon qu'il nous le faut, et ils consacrent
en nous l'autorité la plus souveraine, la plus absolue, dont ait jamais
joui un empereur et une impératrice!...

Soudain la voix de Victoria, jusqu'alors calme et contenue, éclata
indignée, menaçante:

--Tétrik! vous me proposez là un pacte sacrilége... tyrannique...
infâme!...

--Victoria, que signifie...

--Hier, je vous croyais insensé... aujourd'hui, que vous m'avez ouvert
les profondeurs de votre âme infernale... je vous crois un monstre
d'ambition et de scélératesse!...

--Moi! grand Dieu!

--Vous!... Oh! à cette heure le passé éclaire pour moi le présent, et le
présent l'avenir... Béni soyez, vous, ô Hésus!... Je n'étais pas seule à
entendre cet effrayant complot!...

--Que dites-vous?

--Vous m'avez inspiré, ô Hésus! et j'ai voulu avoir un témoin caché, qui
affirmerait au besoin la réalité de ce projet monstrueux... car ma
parole elle-même... non, la parole de Victoria ne serait pas crue si
elle dévoilait tant d'horreurs!... Viens, mon frère... viens,
Scanvoch!...

À cet appel de Victoria, je m'écriai:

--Ma soeur... je ne dis plus comme autrefois: Je soupçonne cet homme!...
je dis j'accuse le criminel!

--Ce n'est pas d'aujourd'hui que vous m'accusez, Scanvoch,--reprit
Tétrik avec un impérieux dédain,--ce n'est pas d'aujourd'hui que ces
folles accusations sont tombées devant mon mépris...

--Je te soupçonnais autrefois, Tétrik,--lui dis-je,--d'avoir, par tes
machinations ténébreuses, amené la mort de Victorin et celle de son fils
au berceau... Aujourd'hui, moi, Scanvoch, je t'accuse de cette horrible
trame!...

--Prends garde,--dit Tétrik, pâle, sombre, menaçant,--prends garde, mon
pouvoir est grand...

--Mon frère,--me dit Victoria,--ta pensée est la mienne... parle sans
crainte... moi aussi j'ai un grand pouvoir...

--Tétrik, je te soupçonnais autrefois d'avoir fait tuer Marion...
aujourd'hui, moi, Scanvoch, je t'accuse de ce crime!...

--Malheureux insensé! où sont les preuves de ce que tu as l'audace
d'avancer?...

--Oh! je le sais... tu es prudent et habile autant que patient, tu
brises tes instruments dans l'ombre après t'en être servi...

--Ce sont des mots,--reprit Tétrik avec un calme glacial;--mais les
preuves, où sont-elles?...

--Les preuves!--s'écria Victoria,--elles sont dans tes propositions
sacriléges... Écoute, Tétrik, voici la vérité: tu as conçu le projet
d'être empereur héréditaire de la Gaule longtemps avant la mort de
Victorin; ta proposition de faire acclamer mon petit-fils comme héritier
du pouvoir de son père, était à la fois un leurre destiné à me tromper
sur tes desseins et un premier pas dans la voie que tu poursuivais...

--Victoria, la passion vous égare. Quel maladroit ambitieux j'aurais
été, moi, voulant arriver un jour à l'empire héréditaire... vous
conseiller de faire décerner ce pouvoir à votre race...

--Le principe était accepté par l'armée: l'hérédité du pouvoir reconnue
pour l'avenir, tu te débarrassais ensuite de mon fils et de mon
petit-fils, ce que tu as fait...

--Moi...

--Tout maintenant se dévoile à mes yeux... Cette Bohémienne maudite a
été ton instrument; elle est venue à Mayence pour séduire mon fils, pour
le pousser, par ses refus, à l'acte infâme, au prix duquel cette
créature mettait ses faveurs... Ce crime commis, mon fils devait être
tué par Scanvoch, rappelé à Mayence cette nuit-là même, ou massacré par
l'armée, prévenue et soulevée à temps par tes émissaires...

--Des preuves! Victoria! des preuves...

--Je n'en ai pas... mais cela est! Dans la même nuit, tu as fait tuer
mon petit-fils entre mes bras: ma race a été éteinte... ton premier pas
vers l'empire était marqué dans le sang. Tu as ensuite refusé le pouvoir
et proposé l'élévation de Marion... Oh! je l'avoue, à ce prodige
d'astuce infernale, mes soupçons, un moment éveillés, se sont
évanouis... Deux mois après son acclamation comme chef de la Gaule...
Marion tombait sous le fer d'un meurtrier, ton instrument.

--Des preuves...--reprit Tétrik impassible,--des preuves...

--Je n'en ai pas, mais cela est... Tu restais seul: Victorin, son fils,
Marion, tués... Alors, devenue, sans le savoir, ta complice, je t'ai
adjuré de prendre le gouvernement du pays... Tu triomphais, mais à
demi... tu gouvernais, mais, tu l'as dit, tu n'étais que mon premier
sujet, à moi, la _mère des camps_; eh! je le vois à cette heure, mon
pouvoir te gêne! l'armée, la Gaule t'ont accepté pour leur chef,
présenté par moi; elles ne t'ont pas choisi... D'un mot je peux te
briser comme je t'ai élevé... Aveuglé par l'ambition, tu as jugé mon
coeur d'après le tien; tu m'as cru capable de vouloir changer mon
influence sur l'armée contre la couronne d'impératrice, et d'introniser
à ce prix toi et ta race... Tu as conclu avec le pape et les évêques un
pacte ténébreux dans l'espoir d'abrutir, d'asservir un jour cet
intelligent et fier peuple gaulois, qui, libre, choisit librement ses
chefs, et reste fidèle à la religion de ses pères. Quoi! il a brisé
depuis des siècles, par les mains sacrées de Ritha-Gaür, le joug des
rois... et tu voudrais de nouveau lui imposer ce joug détesté, en
t'alliant avec la nouvelle Église... Eh bien, moi, Victoria, la mère des
camps, je te dis ceci à toi, Tétrik, chef de la Gaule: Devant le peuple
et l'armée, je t'accuse de vouloir asservir la Gaule! je t'accuse
d'avoir renié la foi de tes pères! je t'accuse d'avoir contracté une
secrète alliance avec les évêques! je t'accuse de vouloir usurper la
couronne impériale pour toi et pour ta race... Oui, de ceci, moi,
Victoria, je t'accuse, et je t'accuserai devant le peuple et l'armée, te
déclarant traître, renégat, meurtrier, usurpateur... Je vais demander
sur l'heure que tu sois jugé par le sénat, et puni de mort pour tes
crimes si tu es reconnu coupable!...

Malgré la véhémence des accusations de ma soeur de lait, Tétrik revint à
son calme habituel, dont il était un moment sorti pour me menacer, et
répondit de sa voix la plus onctueuse:

--Victoria, j'avais cru profitable à la Gaule le projet que je vous ai
soumis... n'y pensons plus... Vous m'accusez, je suis prêt à répondre
devant le sénat et l'armée... Si ma mort, prononcée par mes juges, à
votre instigation, peut être d'un utile enseignement pour le pays, je ne
vous disputerai pas le peu de jours qui me restent à vivre. Je reste à
Trèves, où j'attendrai la décision du sénat... Adieu, Victoria...
l'avenir prouvera qui de vous ou de moi aimait la Gaule d'un amour
éclairé... Encore adieu, Victoria...

Et il fit un pas vers la porte; j'y arrivai avant lui, et, barrant le
passage, je m'écriai:

--Tu ne sortiras pas! tu veux fuir, la punition due à les crimes...

Tétrik me toisa des pieds à la tête avec une hauteur glaciale, et dit en
se tournant à demi vers Victoria:

--Quoi! dans votre maison, de la violence contre un vieillard... contre
un parent venu chez vous sans défiance...

--Je respecterai ce qui est sacré en tout pays, l'hospitalité,--répondit
la mère des camps.--Vous êtes venu ici librement, vous sortirez
librement.

--Ma soeur!--m'écriai-je,--prenez garde! votre confiance vous a déjà été
funeste...

Victoria, d'un geste, m'interrompit, réfléchit, et dit avec amertume:

--Tu as raison... ma confiance a été funeste au pays; elle me pèse comme
un remords... ne crains rien cette fois.

Et elle frappa vivement sur un timbre... Presque aussitôt Mora parut.
Après quelques mots que sa maîtresse lui dit à l'oreille, la servante se
retira.

--Tétrik,--reprit Victoria,--j'ai envoyé quérir le capitaine Paul et
plusieurs officiers; ils vont venir vous chercher ici; ils vous
accompagneront à votre logis... vous n'en sortirez que pour paraître
devant vos juges...

--Mes juges?...

--L'armée nommera un tribunal... ce tribunal vous jugera, Tétrik...

--Je suis aussi justiciable du sénat.

--Si le tribunal militaire vous condamne, vous serez renvoyé devant le
sénat... si le tribunal militaire vous absout, vous serez libre; la
vengeance divine pourra seule vous atteindre...

Mora rentra pour annoncer à sa maîtresse l'exécution de ses ordres au
sujet du capitaine Paul. Je me souvins plus tard, mais, hélas! trop
tard, que Mora échangea quelques paroles à voix basse avec Tétrik, assis
près de la porte.

--Scanvoch,--me dit Victoria,--tu as entendu ma conversation avec
Tétrik... tu te la rappelles?

--Parfaitement...

--Tu vas aller, sur l'heure, la transcrire fidèlement.

Puis, se retournant vers le chef de la Gaule, elle ajouta:

--Ce sera votre acte d'accusation; il sera lu devant le tribunal
militaire, et ensuite il décidera de votre sort.

--Victoria,--reprit froidement Tétrik,--écoutez les conseils d'un
vieillard, autrefois, et encore à cette heure, votre meilleur ami.
Accuser un homme est facile, prouver son crime est difficile...

--Tais-toi, détestable hypocrite!--s'écria la mère des camps avec
emportement;--ne me pousse pas à bout... Je ne sais ce qui me tient de
te livrer sur l'heure à la brutale justice des soldats.

Puis, joignant les mains:

--Hésus, donne-moi la force d'être équitable, même envers cet homme...
Apaise en moi, ô Hésus! ces bouillonnements de colère qui troubleraient
mon jugement!

Mora, ayant entendu quelque bruit derrière la porte, l'ouvrit, et revint
dire à sa maîtresse:

--On annonce l'arrivée du capitaine Paul.

Victoria fit signe à Tétrik; il franchit le seuil en poussant un profond
soupir, et en disant d'un accent pénétré:

--Seigneur! Seigneur! dissipez l'aveuglement de mes ennemis...
pardonnez-leur comme je leur pardonne...

La mère des camps, s'adressant à sa servante au moment où elle sortait
sur les pas du chef de la Gaule:

--Mora, j'ai la poitrine en feu... apporte-moi une coupe d'eau mélangée
d'un peu de miel.

La servante fit un signe de tête empressé, puis elle disparut ainsi que
Tétrik, resté pendant un instant au seuil de la porte.

--Ah! mon frère!--murmura Victoria avec accablement lorsque nous fûmes
seuls,--ma longue lutte avec cet homme m'a épuisée... la vue du mal me
cause un abattement douloureux... je suis brisée; tiens, prends ma main,
elle brûle!

--L'insomnie, l'émotion, l'horreur longtemps contrainte que vous
inspirait Tétrik, ont causé votre agitation fiévreuse... Prenez un peu
de repos, ma soeur; je vais aller transcrire votre entretien avec cet
homme... Ce soir, justice sera faite.

--Tu as raison; il me semble que si je pouvais dormir, cela me
soulagerait... Va, mon frère, ne quitte pas la maison...

--Voulez-vous que j'envoie Sampso veiller près de vous?

--Non... je préfère être seule: le sommeil me viendra plus facilement...

Mora parut à ce moment, portant une coupe pleine de breuvage, qu'elle
offrit à sa maîtresse. Celle-ci prit le vase et en but le contenu avec
avidité. Laissant ma soeur de lait aux soins de sa servante, je remontai
chez moi afin de relater fidèlement les paroles de Tétrik. Je terminais
ce travail, commencé depuis deux heures, lorsque je entrer Mora, pâle,
épouvantée.

--Scanvoch,--me dit-elle d'une voix haletante,--venez... venez vite!...
Laissez là cette écriture.

--Qu'y a-t-il?

--Ma maîtresse... malheur! malheur!... Venez vite!...

--Victoria!... un malheur la menace?--m'écriai-je en me dirigeant à la
hâte vers l'appartement de ma soeur de lait, tandis que Mora, me
suivant, disait:

--Elle m'avait renvoyée pour être seule... Tout à l'heure je suis allée
dans sa chambre... et alors... ô malheur!...

--Achève...

--Je l'ai vue sur son lit... les yeux ouverts... mais immobile et livide
comme une morte...

Jamais je n'oublierai le spectacle affreux dont je fus frappé en entrant
chez Victoria. Couchée toute étendue sur son lit, elle était, ainsi que
me l'avait dit Mora, immobile et livide comme une morte. Ses yeux fixes,
étincelants, semblaient retirés au fond de leur orbite; ses traits,
douloureusement contractés, avaient la froide blancheur du marbre... Une
pensée me traversa l'esprit comme un éclair sinistre... Victoria mourait
empoisonnée[H]!...

--Mora,--m'écriai-je en me jetant à genoux auprès du lit de la mère des
camps,--envoie à l'instant chercher le druide-médecin, et cours dire à
Sampso de venir ici...

La servante disparut. Je saisis une des mains de Victoria déjà roidies
et glacées, je la couvris de larmes en m'écriant:

--Ma soeur! c'est moi... Scanvoch!...

--Mon frère...--murmura-t-elle.

Et à entendre sa voix sourde, affaiblie, il me sembla qu'elle me
répondait du fond d'un tombeau. Ses yeux, d'abord fixes, se tournèrent
lentement vers moi. L'intelligence divine, qui avait jusqu'alors
illuminé ce beau regard si auguste et si doux, paraissait éteinte.
Cependant, peu à peu, la connaissance lui revint, et elle dit:

--C'est toi... mon frère?... Je vais mourir...

Tournant alors péniblement la tête de côté et d'autre, comme si elle eût
cherché quelque chose, elle reprit en tâchant de lever un de ses bras,
qui retomba presque aussitôt pesamment sur sa couche:

--Là, ce grand coffre, ouvre-le... tu y verras un coffret de bronze;
apporte-le...

J'obéis, et je déposai sur le lit un petit coffret de bronze assez
lourd. Au même instant entrait Sampso, avertie par Mora.

--Sampso,--dit Victoria,--prenez ce coffret, emportez-le chez vous...
serrez-le soigneusement... Dans trois jours vous l'ouvrirez... la clef
est attachée au couvercle...

Puis, s'adressant à moi:

--Tu as transcrit mon entretien avec Tétrik?

--J'achevais ce travail lorsque Mora est accourue.

--Sampso, portez ce coffret chez vous, à l'instant, et revenez aussitôt
avec les parchemins sur lesquels Scanvoch a tout à l'heure écrit...
Allez, il n'y a pas un instant à perdre.

Sampso obéit et sortit éperdue... Je restai seul avec Victoria.

--Mon frère,--me dit-elle,--les moments sont précieux, ne m'interromps
pas... Je me sens mourir; je crois deviner la main qui me frappe, sans
savoir comment elle m'a frappée... Ce crime couronne une longue suite de
forfaits ténébreux... Ma mort est à cette heure un grand danger pour la
Gaule; il faut le conjurer... Tu es connu dans l'armée... on sait ma
confiance en toi... rassemble les officiers, les soldats... instruis-les
des projets de Tétrik... Cet entretien, que tu as transcrit, je vais, si
j'en ai la force, le signer, pour donner créance à tes paroles... La vie
m'abandonne... Oh! que n'ai-je le temps de réunir ici, à mon lit de
mort, les chefs de l'armée, qui, ce soir, entoureront mon bûcher... Sur
ce bûcher, tu déposeras les armes de mon père, de mon époux et de
Victorin, et aussi le berceau de mon petit-fils!...

--Scanvoch!--s'écria Sampso en entrant précipitamment dans la
chambre,--les parchemins, tu les avais laissés sur la table... ils n'y
sont plus!...

--C'est impossible!--ai-je répondu stupéfait;--il n'y a qu'un instant,
ils y étaient encore.

--Oui, je les y ai vus lorsque Mora est venue m'avertir du malheur qui
nous menaçait,--m'a dit Sampso;--ils auront été dérobés en ton absence.

--Ces parchemins dérobés! oh! cela est funeste!--murmura
Victoria.--Quelle main mystérieuse s'étend donc sur cette maison?
Malheur! malheur à la Gaule!... Hésus! dieu tout-puissant! tu m'appelles
dans ces mondes inconnus, d'où l'on plane peut-être sur ce monde que je
quitte pour aller revivre ailleurs... Hésus, abandonnerai-je cette terre
sans être rassurée sur l'avenir de mon pays tant aimé? avenir qui
m'épouvante! O tout-puissant! que ton divin esprit m'éclaire à cette
heure suprême!... Hésus! m'as-tu entendue?--ajouta Victoria d'une voix
plus haute, et se dressant sur son séant, le regard inspiré.--Que
vois-je? est-ce l'avenir qui se dévoile à mes yeux?... Cette femme, si
pâle, quelle est-elle?... Sa robe est ensanglantée... Sa couronne de
feuilles de chêne, l'arbre sacré de la Gaule, est sanglante aussi...
l'épée que tenait sa main virile est brisée à ses côtés... Un de ces
sauvages Franks, la tête ornée d'une couronne, tient cette noble femme
sous ses genoux; il regarde d'un air farouche et craintif un homme
splendidement vêtu, comme un pontife... une croix d'or et de pierreries
à la main, il montre le ciel à ce barbare... Hésus! cette femme
ensanglantée... c'est _la Gaule_!... ce barbare, agenouillé sur elle...
c'est un _roi frank_!... ce pontife... c'est un _évêque de Rome_!...
Encore du sang! un fleuve de sang! il entraîne dans son cours, à la
lueur des flammes de l'incendie, des ruines et des milliers de
cadavres!... Oh! cette femme... la _Gaule_, la voici encore, hâve,
amaigrie, vêtue de haillons, portant au cou le collier de fer de la
servitude, elle se traîne à genoux, écrasée sous un pesant fardeau... Le
roi frank et l'évêque de Rome hâtent, à coups de fouet, la marche de la
Gaule esclave!... Encore un torrent de sang... encore des cadavres...
encore des ruines... encore les lueurs de l'incendie... Assez! assez de
débris! assez de massacres!... O Hésus!... joies du ciel!--s'écria
Victoria, dont les traits semblèrent soudain rayonner d'une splendeur
divine,--la noble femme est debout! la voilà... je la vois, plus belle,
plus fière que jamais... le front ceint d'une couronne de feuilles de
chêne!... D'une main, elle tient une gerbe d'épis, de raisins et de
fleurs... de l'autre, un drapeau surmonté du coq gaulois... elle foule
d'un pied superbe les débris de son collier d'esclavage, la couronne des
rois franks et celle des pontifes de Rome!... Oui, cette femme, enfin
libre, fière, glorieuse, féconde... c'est la Gaule!... Hésus! Hésus!...
pitié pour elle... Qu'elle brise le joug des rois et des évêques de
Rome!... qu'elle revienne ainsi libre, glorieuse et féconde, sans
traverser d'âge en âge ces flots de sang qui m'épouvantent!...

Ces derniers mots épuisèrent les forces de Victoria; elle céda pourtant
à un dernier élan d'exaltation, leva les yeux vers le ciel en croisant
ses deux bras sur sa mâle poitrine, poussa un long gémissement et
retomba sur sa couche funèbre...

La mère des camps, VICTORIA LA GRANDE, était morte!...

J'avais, pendant qu'elle parlait, fait des efforts surhumains pour
contenir mon désespoir; mais lorsque je la vis expirer, le vertige me
saisit, mes genoux fléchirent, mes forces, ma pensée, m'abandonnèrent,
et je perdis tout sentiment au moment où j'entendis un grand tumulte
dans la pièce voisine, tumulte dominé par ces mots:

--Tétrik, le chef de la Gaule, meurt par le poison!...



Pendant plusieurs jours, ta seconde mère, Sampso, mon enfant, me vit à
l'agonie. Deux semaines environ s'étaient passées depuis la mort de
Victoria, lorsque, pour la première fois, rassemblant et raffermissant
mes souvenirs, j'ai pu m'entretenir avec Sampso de notre perte
irréparable... Les derniers mots qui frappèrent mon oreille, lorsque,
brisé de douleur, je perdais connaissance auprès du lit de ma soeur de
lait, avaient été ceux-ci:

--Tétrik, le chef de la Gaule, meurt par le poison!...

En effet, Tétrik avait été, ou plutôt, parut avoir été empoisonné en
même temps que Victoria. A peine arrivé dans la maison du général de
l'armée, il sembla en proie à de cruelles souffrances; et lorsque,
quinze jours après, je revins à la vie, on craignait encore pour les
jours de Tétrik.

Je l'avoue, à cette nouvelle étrange, je restai stupéfait; ma raison se
refusait à croire cet homme coupable d'un forfait dont il était lui-même
une des victimes.

La mort de Victoria jeta la consternation dans la ville de Trêves, dans
l'armée; plus tard, dans toute la nation. Les funérailles de l'auguste
mère des camps semblaient être les funérailles de la Gaule; on y voyait
le présage de nouveaux malheurs pour le pays... Le sénat gaulois décréta
l'apothéose de Victoria; il fut célébré à Trêves, au milieu du deuil et
des larmes de tous. La pompeuse solennité du culte druidique, le chant
des bardes, donnèrent un imposant éclat à cette cérémonie funèbre...
Pendant huit jours, Victoria, embaumée et couchée sur un lit d'ivoire,
couverte d'un tapis de drap d'or, fut exposée à la vénération de tous
les citoyens, qui se pressaient en foule dans la maison mortuaire, sans
cesse envahie par cette armée du Rhin, dont Victoria était véritablement
la mère[I]. Enfin, elle fut portée sur un bûcher, selon l'antique usage
de nos pères: les parfums fumèrent dans les rues de Trêves, sur le
passage du cortége, suivi de toute l'armée, précédé des bardes chantant
sur leurs harpes d'or les louanges de cette femme illustre; puis, le
bûcher mis en feu, elle disparut au milieu des flammes étincelantes...

Une médaille, frappée le jour même de la cérémonie funèbre, représente,
d'un côté, la tête de l'héroïne gauloise, casquée comme Minerve, et de
l'autre, un aigle aux ailes déployées, s'élançant dans l'espace, l'oeil
fixé sur le soleil[J], symbole de la foi druidique... l'âme abandonnant
ce monde-ci, ne va-t-elle pas revêtir un corps nouveau dans les mondes
inconnus... Au revers de cette médaille fut gravée la formule ordinaire:
_Consécration_, accompagnée de ces mots:

      VICTORIA, EMPEREUR.

La Gaule, par cette appellation virile, immortalisant ainsi, dans son
enthousiasme, la glorieuse _mère des camps_, en lui décernant un titre
qu'elle avait toujours refusé pendant sa vie, vie aussi modeste que
sublime, consacrée tout entière à son père, à son époux, à son fils, à
la gloire et au salut de la patrie!...

Ma perplexité était profonde: l'empoisonnement de Tétrik, luttant
encore, disait-on, contre la mort, la disparition du parchemin contenant
l'entretien de ce traître avec Victoria, parchemin qu'elle n'avait pu
d'ailleurs signer avant de mourir, rendait très-difficile, sinon
impossible, l'accusation que moi, soldat obscur, je devais porter contre
Tétrik, survivant et chef souverain de la Gaule, souveraineté d'autant
plus imposante, qu'elle n'était plus balancée par l'immense influence de
la _mère des camps_. J'attendis, pour me déterminer à une résolution
dernière, que mon esprit, ébranlé par de terribles secousses, eût repris
sa fermeté.

Sampso, trois jours après la mort de Victoria, et selon ses dernières
volontés, ouvrit le coffret qu'elle lui avait remis... Ma femme y trouva
une touchante et dernière preuve de la sollicitude de ma soeur de lait;
un parchemin contenait ces mots écrits de sa main:

«_Nous ne nous séparerons qu'à la mort_, avons-nous dit souvent, mon bon
frère Scanvoch: c'est ton désir, c'est le mien; mais si je dois aller
revivre avant toi dans ces mondes inconnus, où nous nous retrouverons un
jour, heureuse je serais de penser que tu iras attendre en Bretagne,
berceau de ta famille, le jour de notre rencontre _ailleurs qu'ici_.

«La conquête romaine avait dépouillé ta race de ses champs paternels. La
Gaule, redevenue libre, a dû légitimement revendiquer, au nom du droit
ou par la force, l'héritage de ses enfants sur les descendants des
Romains. Je ne sais quel sera l'état de notre pays, lorsque nous serons
séparés; quoi qu'il arrive, tu pourras revendiquer ton légitime héritage
par trois moyens: le droit, l'argent ou la force... Tu as le droit, tu
as la force, tu as l'argent... car tu trouveras dans ce coffret une
somme suffisante pour racheter, au besoin, les champs de ta famille, et
vivre désormais heureux et libre près des pierres sacrées de Karnak,
témoins de la mort héroïque de ton aïeule HENA, _la vierge de l'île de
Sên_.

«Tu m'as souvent montré les pieuses reliques de ta famille... je veux y
ajouter un souvenir... Tu trouveras dans ce coffret une _alouette_ en
bronze doré: je portais cet ornement à mon casque le jour de la bataille
de Riffenël, où j'ai vu mon fils Victorin faire ses premières armes...
Garde, et que ta race conserve aussi ce souvenir de fraternelle amitié;
il t'est laissé par ta soeur de lait Victoria; elle est de ta famille...
n'a-t-elle pas bu le lait de ta vaillante mère?...

«À l'heure où tu liras ceci, mon bon frère Scanvoch, je revivrai
ailleurs, auprès de ceux-là que j'ai aimés...

«Continue d'être fidèle à la Gaule et à la foi de nos pères... Tu t'es
montré digne de ta race; puissent ceux de ta descendance être dignes de
toi, et écrire sans rougir l'histoire de leur vie, ainsi que l'a voulu
ton aïeul _Joel_, _le brenn de la tribu de Karnak_...

      «VICTORIA.»

Ai-je besoin de te dire, mon enfant, combien je fus touché de tant de
sollicitude... J'étais alors plongé dans un morne désespoir et absorbé
par la crainte des graves événements qui pouvaient suivre la mort de
Victoria. Je restai presque insensible à l'espoir de retourner
prochainement en Bretagne pour y finir mes jours dans les mêmes lieux où
avaient vécu mes aïeux. Ma santé complétement rétablie, je me rendis
chez le général commandant l'armée du Rhin: vieux soldat, il devait
comprendre mieux que personne les suites funestes de la mort de
Victoria. Je m'ouvris à lui sur les projets de Tétrik; je dis aussi les
soupçons que m'avait inspirés l'empoisonnement de ma soeur de lait...
Telle fut la réponse du général:

--Les crimes, les desseins, dont tu accuses Tétrik sont si monstrueux,
ils prouveraient une âme si infernale, que j'y croirais à peine,
m'eussent-ils été attestés par Victoria, notre auguste mère, à jamais
regrettée. Tu es, Scanvoch, un brave et honnête soldat; mais ta
déposition ne suffit pas pour traduire le chef de la Gaule devant le
sénat et l'armée... D'ailleurs, Tétrik est mourant; son empoisonnement
même prouve jusqu'à l'évidence qu'il est innocent de la mort de notre
Victoria; tu serais donc le seul à accuser le chef de la Gaule, que
chacun a aimé et vénéré jusqu'ici, parce qu'il s'est toujours comporté
comme le premier sujet de Victoria, la véritable impératrice de la
Gaule... Crois-moi, Scanvoch, raffermis tes esprits ébranlés par la mort
de cette femme auguste... ta raison, peut-être ébranlée par ce coup
désastreux, prend sans doute de vagues appréhensions pour des réalités.
Tétrik a, jusqu'ici, sagement gouverné le pays, grâce aux conseils de
notre bien aimée _mère_; s'il meurt, il aura nos regrets; s'il survit au
crime mystérieux dont il a été victime, nous continuerons d'honorer
celui qui fut jadis désigné à notre choix par Victoria la Grande.

Cette réponse du général me prouva que jamais je ne pourrais faire
partager au sénat, à l'armée, si prévenus en faveur du chef de la Gaule,
mes soupçons et ma conviction à moi, soldat obscur.

Tétrik ne mourut pas: son fils accourut à Trêves, sachant le danger que
courait son père... Celui-ci, convalescent, s'entretint longuement avec
les sénateurs et les chefs de l'armée; il manifesta, au sujet de la mort
de Victoria, une douleur si profonde, et en apparence si sincère; il
honora si pieusement sa mémoire par une cérémonie funèbre, où il
glorifia la femme illustre dont la main toute-puissante l'avait,
disait-il, si longtemps soutenu, et à laquelle il s'enorgueillissait
d'avoir dû son élévation; son chagrin parut enfin si déchirant lorsque,
pâle, affaibli, fondant en larmes, s'appuyant au bras de son fils, il se
traîna, chancelant, à la triste solennité dont je parle, qu'il s'acquit
plus étroitement encore l'affection du peuple et de l'armée par ces
derniers hommages rendus aux cendres de Victoria.

Je compris, dès lors, combien il serait vain de renouveler mes
accusations contre Tétrik. Navré de voir les destinées de la Gaule entre
les mains d'un homme que je croyais, que je savais un traître, je me
décidai à quitter Trèves avec toi, mon enfant, et Sampso, ta seconde
mère, afin d'aller chercher en Bretagne, notre pays natal, quelque
consolation à mes chagrins.

Je voulus cependant remplir ce que je considérais comme un devoir sacré.
À force d'interroger ma mémoire, au sujet de l'entretien de Tétrik et de
Victoria, je parvins à transcrire de nouveau cette conversation presque
mot pour mot; je fis une copie de ce récit, et je la portai, la veille
de mon départ, au général de l'armée, lui disant:

--Vous croyez ma raison égarée... conservez cet écrit... puisse l'avenir
ne pas vous prouver la réalité de cette accusation, à vos yeux
insensée!...

Le général garda le parchemin; mais il m'accueillit et me renvoya avec
cette compatissante bonté que l'on accorde à ceux dont le cerveau est
dérangé.

Je rentrai dans la maison de ma soeur de lait, où j'avais demeuré depuis
sa mort... Je m'occupai, avec Sampso, des préparatifs de notre voyage...
Pendant cette dernière nuit, que je passai à Trèves, voici ce qui
arriva:

Mora, la servante, était aussi restée dans la maison; la douleur de
cette femme, après la mort de sa maîtresse, m'avait touché. La nuit dont
je te parle, mon enfant, je m'occupais, t'ai-je dit, avec ta seconde
mère, des préparatifs de notre voyage; nous avions besoin d'un coffre;
j'allai en chercher un dans une salle basse, séparée par une cloison du
réduit habité par Mora. Plus de la moitié de la nuit était écoulée; en
entrant dans la salle basse, je remarquai, non sans étonnement, à
travers les fentes de la cloison qui séparait la chambre de la servante,
une vive clarté. Pensant que peut-être le feu avait pris au lit de cette
femme pendant son sommeil, je m'empressai de regarder à travers
l'écartement des planches; quelle fut ma surprise: je vis Mora se mirant
dans un petit miroir d'argent à la clarté des deux lampes, dont la
lumière venait d'attirer mon attention!... Mais ce n'était plus Mora la
Moresque! ou du moins la couleur bronzée de ses traits avait disparu...
je la revoyais pâle et brune, coiffée d'un riche bandeau d'or orné de
pierreries, souriant à son image reproduite dans le miroir. Elle
attachait à l'une de ses oreilles un long pendant de perles... elle
portait enfin un corset de toile d'argent et un jupon écarlate.

Je reconnus Kidda la Bohémienne.

Hélas! je ne l'avais vue qu'une fois... à la clarté de la lune; lors de
cette nuit fatale, où, rappelé en toute hâte à Mayence par un sinistre
avertissement de mon mystérieux compagnon de voyage, j'avais tué dans ma
maison Victorin et ma bien-aimée femme Ellèn!

À ma stupeur succéda la rage... un horrible soupçon traversa mon esprit;
je fermai en dedans la porte de la salle basse; d'un violent coup
d'épaule, car la fureur centuplait mes forces, j'enfonçai une des
planches de la cloison, et je parus soudain aux yeux de la bohémienne
épouvantée. D'une main, je la jetai à genoux; de l'autre, je saisis une
des lourdes lampes de fer, et la levant au-dessus de la tête de cette
femme, je m'écriai:

--Je te brise le crâne... si tu n'avoues pas tes crimes.

Kidda crut lire dans mon regard son arrêt de mort... elle devint livide
et murmura:

--Ne me tue pas... je parlerai!

--Tu es Kidda la Bohémienne?...

--Oui.

--Autrefois... à Mayence... pour prix de tes honteuses faveurs... tu as
exigé de Victorin... le déshonneur de ma femme Ellèn?

--Oui.

--Tu obéissais aux ordres de Tétrik?

--Non... je ne lui ai jamais parlé.

--À qui donc obéissais-tu?

--À l'écuyer de Tétrik.

--Cet homme est prudent... Et ce soldat qui, dans cette nuit fatale, m'a
averti qu'un grand crime se commettait dans ma maison, le
connaissais-tu?...

--C'était le compagnon d'armes du capitaine Marion, ancien forgeron
comme lui.

--Ce soldat, Tétrik le connaissait aussi?

--Son écuyer le voyait secrètement à Mayence.

--Et ce soldat, où est-il à cette heure?

--Il est mort.

--Après s'être servi de lui pour assassiner le capitaine Marion...
Tétrik l'a fait tuer? réponds...

--Je le crois.

--C'est encore l'écuyer de Tétrik qui t'a envoyée dans cette maison sous
les traits de Mora la Moresque?... Tu as teint ton visage, pour te
rendre méconnaissable?

--Oui.

--Tu devais épier, et un jour empoisonner ta maîtresse?... Tu te tais?
tu veux mourir.

--Tue-moi!

--Si tu as un Dieu... si ton âme infernale ose l'implorer en ce moment
suprême, implore-le... tu n'as plus qu'un instant à vivre...

--Aie pitié de moi!...

--Avoue ton crime... tu l'as commis par ordre de Tétrik?

--Oui.

--Quand... comment t'a-t-il donné l'ordre d'exécuter ce crime?

--Lorsque je suis rentrée... après en avoir donné l'ordre, d'aller
quérir le capitaine Paul, afin de s'assurer de la personne de Tétrik...

--Et le poison... tu l'as mis dans le breuvage que tu as présenté à ta
maîtresse?

--Oui.

--Ce jour-là même,--ajoutai-je, car les souvenirs me revenaient en
foule,--lorsque je t'ai envoyée chercher ma femme, tu as dérobé sur ma
table un parchemin écrit par moi?

--Oui, par ordre de Tétrik... Il avait entendu parler de ce parchemin à
Victoria...

--Pourquoi, le crime commis, es-tu restée dans cette maison jusqu'à ce
jour?

--Afin de ne pas éveiller les soupçons.

--Qui t'a portée à empoisonner ta maîtresse?

--Le don de ces pierreries, dont je m'amusais à me parer lorsque tu es
entré... Je me croyais seule pour la nuit.

--Tétrik a failli mourir par le poison... Crois-tu son écuyer coupable
de ce crime?

--Tout poison a son contre-poison,--me répondit la Bohémienne avec un
sourire sinistre.--Celui qui en frappant paraît aussi frappé, éloigne de
lui tout soupçon...

La réponse de cette femme fut pour moi un trait de lumière... Tétrik,
par une ruse infernale, et sans doute garanti de la mort grâce à un
antidote, avait pris assez de poison pour paraître partager le sort de
Victoria, en exagérant d'ailleurs les apparences du mal.

Saisir une écharpe sur le lit, et, malgré la résistance de la
Bohémienne, lui lier les mains et l'enfermer ensuite dans la salle
basse, ce fut pour moi l'affaire d'un moment... Je courus aussitôt chez
le général de l'armée... Parvenant à grand'peine jusqu'à lui, à cette
heure avancée de la nuit, je lui racontai les aveux de Kidda. Il haussa
les épaules d'un air mécontent, et me dit:

--Toujours cette idée fixe... Ton cerveau est complétement dérangé...
M'éveiller pour me conter de pareilles folies!... Tu choisis d'ailleurs
mal ton moment pour accuser le vénérable Tétrik: hier soir il a quitté
Trêves pour retourner à Bordeaux.

Le départ de Tétrik était funeste... Cependant j'insistai si vivement
auprès du général, je lui parlai avec tant de chaleur et de raison,
qu'il consentit à me faire accompagner par un de ses officiers, chargé
de recueillir les aveux de la Bohémienne... Lui et moi, nous arrivâmes
en hâte au logis... J'ouvris la porte de la salle basse, où j'avais
laissé Kidda garrottée... Sans doute elle avait rongé l'écharpe avec ses
dents et pris la fuite par une fenêtre encore ouverte et donnant sur le
jardin... Dans mon trouble et ma précipitation, je n'avais pas songé à
cette issue...

--Pauvre Scanvoch!--me dit l'officier avec compassion,--le chagrin te
rend visionnaire... tu es complétement fou...

Et sans vouloir m'écouter davantage il me quitta.

La volonté des dieux s'accomplit... Je renonçai à l'espoir de dévoiler
les forfaits de Tétrik... Le lendemain, je quittai avec toi et Sampso,
ta seconde mère, mon enfant, la ville de Trêves pour la Bretagne.

--Tu liras, hélas! non sans tristesse et crainte pour l'avenir, mon
enfant, les quelques lignes qui terminent ce récit; tu y verras comment
notre vieille Gaule, redevenue libre après trois siècles de luttes,
redevenue grande et puissante sous l'influence de Victoria, devait être
de nouveau, non plus soumise, mais du moins inféodée aux empereurs
romains par l'infâme trahison de Tétrik!

Voyant ses projets de mariage et d'usurpation, sous les auspices des
évêques, repoussés par la mère des camps, ce monstre l'avait fait
empoisonner... Seule, elle aurait pu, par son abjuration et par son
union avec lui, frayer à son ambition le chemin de l'empire héréditaire
des Gaules... Victoria morte, il reconnut l'impuissance de ses projets;
bientôt même il sentit que, n'étant plus soutenu par la sagesse et par
la souveraine influence de cette femme auguste, il s'amoindrissait dans
l'affection du peuple et de l'armée. Perdant chaque jour son ancien
prestige, prévoyant sa prochaine déchéance, il songea dès lors à
accomplir l'une des deux trahisons dont je l'avais toujours soupçonné.
Il travailla, dans l'ombre, à replacer la Gaule, alors complétement
indépendante, sous le pouvoir des empereurs de Rome. Longtemps à
l'avance, et par mille moyens ténébreux, il sema des germes de discordes
civiles dans le pays; en le divisant, il l'affaiblit; il sut réveiller
les anciennes jalousies de province à province, depuis longtemps
apaisées; il suscita, par des préférences et des injustices calculées,
d'ardentes rivalités entre les généraux et les différents corps de
l'armée; puis, l'heure de la trahison sonnée, il écrivit secrètement à
Aurélien, empereur romain:

«Le moment d'attaquer la Gaule est arrivé; vous aurez facilement raison
d'un peuple affaibli par les divisions, et d'une armée dont les divers
corps se jalousent... Je vous ferai connaître d'avance la disposition
des troupes gauloises et tous les mouvements qu'elles doivent faire,
afin d'assurer votre triomphe[K].»

Les deux armées se rencontrèrent sur les bords de la Marne, dans la
vaste plaine de Châlons[L]. Au plus fort de l'action, Tétrik, selon sa
promesse, se portant en avant avec le principal corps d'armée, se fit
couper et envelopper par les Romains, tandis que les légions du Rhin
combattaient avec leur valeur accoutumée; mais, prévenues dans leurs
manoeuvres, écrasées par le nombre, elles furent anéanties... Tétrik et
son fils se réfugièrent dans le camp ennemi. Notre armée détruite, notre
pays divisé, ainsi qu'aux plus tristes jours de notre histoire,
rendirent aux Romains la victoire facile... La Gaule, complétement libre
depuis tant d'années, redevint une province romaine. L'empereur
_Aurélien_, comme autrefois _César_, pour glorifier ce grand événement,
fit une entrée solennelle au Capitole... Tous les captifs, ramenés par
cet empereur de ses longues guerres d'Asie, défilèrent devant son char.
Parmi eux, on vit la reine d'Orient, l'héroïque émule de Victoria...
_Zénobie_, chargée de chaînes d'or rivées au carcan d'or qu'elle portait
au cou. Après Zénobie venait Tétrik, le dernier chef de la Gaule avant
qu'elle fût redevenue province romaine; lui et son fils marchaient
libres, le front haut, malgré leur trahison infâme; ils portaient de
longs manteaux de pourpre, une tunique et des braies de soie[M]. Ils
représentaient, dans ce cortége, la récente soumission des Gaulois à
Aurélien, empereur.

Hélas! mon enfant, les récits de nos pères t'apprendront qu'autrefois,
il y a trois siècles, un Gaulois marchait aussi devant le char triomphal
de César... Ce Gaulois ne s'avançait pas splendidement vêtu, l'air
audacieux et souriant à son vainqueur; non, ce captif chargé de chaînes,
couvert de haillons, se soutenant à peine, sortait de son cachot; il y
avait langui pendant quatre ans, après avoir défendu pied à pied la
liberté de la Gaule contre les armes victorieuses du grand César... Ce
captif, l'un des plus héroïques martyrs de la patrie, de notre
indépendance, se nommait VERCINGÉTORIX, _le chef des cent vallées_...

Après le triomphe de César, le vaillant défenseur de la Gaule eut la
tête tranchée...

Après le triomphe d'Aurélien, Tétrik, ce renégat qui avait livré son
pays à l'étranger, fut conduit avec pompe dans un palais splendide, prix
de sa trahison sacrilége...

Que ce rapprochement ne te fasse pas douter de la vertu, mon enfant; la
justice de Hésus est éternelle, et les traîtres, pour leur punition,
iront revivre ailleurs qu'ici...


Tels sont les événements qui se sont passés en Gaule après la mort de
Victoria la Grande, pendant que, retirés ici, au fond de la Bretagne,
dans les champs de nos pères, rachetés par moi aux descendants d'un
colon romain, nous vivons paisibles avec ta seconde mère, mon enfant; la
Gaule est, il est vrai, redevenue province romaine; mais toutes nos
libertés, si chèrement reconquises par nos insurrections sans nombre et
payées du sang de nos pères, nous sont conservées: nul n'aurait osé, nul
n'oserait maintenant nous les ravir... Nous gardons nos lois, nos
coutumes; nous jouissons de tous nos droits de citoyens; notre
incorporation à l'empire, l'impôt que nous payons au fisc et notre nom
de _Gaule romaine_, tels sont les seuls signes de notre dépendance.
Cette chaîne, si légère qu'elle soit, est cependant une chaîne; nous ou
nos fils, nous la briserons facilement un jour, je le crois... là n'est
pas le péril que je redoute pour notre pays... non, ce péril, si j'en
crois les dernières et effrayantes prédictions de Victoria... ce péril
qui m'épouvante pour l'avenir, je le vois dans cet amas de hordes
frankes, toujours, toujours grossissant de l'autre côté du Rhin... je le
vois dans les ténébreuses machinations des évêques de la nouvelle
religion...


Or donc, moi, Scanvoch, pour obéir aux volontés de notre aïeul JOEL, _le
brenn de la tribu de Karnak_, j'ai écrit ce récit pour toi, mon fils
Aëlguen, dans notre maison, située près des pierres sacrées de la forêt
de Karnak.

Ce récit, tracé à plusieurs reprises, je l'ai terminé pendant la
vingtième année de ton âge, environ deux cent quatre-vingts ans après
que notre aïeule Geneviève a vu mourir sur la croix le _jeune homme de
Nazareth_...

Si quelques événements venaient troubler la vie laborieuse et paisible
dont nous jouissons, grâce à la sollicitude de Victoria la Grande,
j'écrirais plus tard, sur ce parchemin, d'autres événements.

La mort est souvent soudaine et proche; demain appartient à Hésus; je te
lègue donc, dès aujourd'hui, à toi, mon fils Aëlguen, ces récits et les
reliques de notre famille:

La FAUCILLE D'OR _de notre aïeule Hêna_;

Le MORCEAU DE COLLIER DE FER _de notre aïeul Sylvest_;

La CROIX D'ARGENT _de notre aïeule Geneviève_;

Et enfin l'ALOUETTE DE CASQUE _de ma soeur de lait, Victoria la Grande_.

Tu légueras ceci à ta descendance pour obéir aux dernières volontés de
notre aïeul Joël.

FIN DE L'ALOUETTE DE CASQUE.



Moi, Aëlguen, fils de Scanvoch, mort en paix dans notre maison, située
près des pierres sacrées de la forêt de Karnak, je te lègue, à toi mon
fils aîné Roderik, je te lègue ces récits de notre famille et nos
pieuses reliques, afin que tu les transmettes aussi à notre descendance.
Ces récits, tu les augmenteras si quelques événements graves viennent
agiter ta vie; jusqu'ici la mienne a été calme, heureuse; je cultive
avec nos parents les champs paternels dont nous sommes redevenus
possesseurs, grâce à la soeur de lait de mon père, Victoria la Grande.
Les sinistres prédictions de cette femme illustre ne se sont pas
réalisées, puissent-elles ne se réaliser jamais! la Gaule relève
toujours des empereurs romains; de rares voyageurs, qui parfois
pénètrent jusqu'au fond de notre vieille Armorique, nous ont dit qu'il y
avait eu dans les autres provinces de grands soulèvements populaires
sous le nom de _Bagaudies_. Peu d'années avant la mort de mon père
Scanvoch, qui est allé revivre ailleurs, deux cent quatre-vingts ans
après que notre aïeule Geneviève a eu vu mourir Jésus de Nazareth, la
Bretagne est restée étrangère à ces révoltes de _Bagaudes_; elle jouit
d'une tranquillité profonde; l'impôt que nous payons au fisc des
empereurs n'est pas trop lourd, et nous vivons paisibles, laborieux et
libres.

Plusieurs de nos aïeux, autrefois soumis à l'horrible esclavage de Rome,
plongés dans l'ignorance et le malheur, ont fait écrire ou ont écrit sur
nos parchemins que telle était la pesante uniformité de leurs jours
passés de l'aube au soir dans un labeur écrasant, qu'ils n'avaient rien
à inscrire sur notre légende, sinon: _je suis né_, _j'ai vécu_, _je
mourrai dans les douleurs de l'esclavage_: fassent les dieux que le
bonheur des générations qui succéderont à la nôtre soit aussi d'une
telle uniformité que chacun de nos descendants puisse ainsi que moi
n'avoir rien à ajouter à notre chronique, sinon ceci que j'écris en
terminant.

«J'ai vécu heureux, paisible et obscur, en cultivant avec ma famille nos
champs paternels; je quitterai ce monde sans crainte et sans regret
lorsque Hésus m'appellera pour aller revivre dans les mondes inconnus.»

A toi donc, mon bien-aimé fils aîné Roderik, moi Aëlguen, fils de
Scanvoch, arrivé à la soixante-huitième année de mon âge, je lègue ces
récits et ces reliques de notre famille; ignorant si Hésus doit me
laisser encore quelques années à vivre, j'accomplis aujourd'hui le voeu
de notre aïeul Joel, le brenn de la tribu de Karnak.


Moi, Roderik, fils d'Aëlguen, mort trois cent quarante ans après que
notre aïeule Geneviève a vu mourir Jésus de Nazareth, j'écris ici selon
que l'avait espéré mon père:

«--Jusqu'à ce jour j'ai vécu paisible, heureux et obscur, cultivant avec
ma famille les champs de nos pères; je puis quitter ce monde sans
crainte et sans regret lorsque Hésus m'appellera pour aller revivre dans
les mondes inconnus.»

Puisses-tu, mon fils Amaël, n'avoir non plus que moi et ton grand-père
Aëlguen à augmenter du récit de tes malheurs ou de l'agitation de ta vie
notre légende que je te transmets avec nos pieuses reliques pour obéir
aux derniers voeux de notre aïeul Joel.


Moi, Gildas, fils d'Amaël, j'écris ici bien tristement ces lignes, trois
cent soixante-quinze ans après la mort de Jésus. Mon père avait toujours
reculé d'année en année le jour où il ajouterait quelques mots à notre
légende, n'ayant non plus que mon grand-père Roderik à transmettre à
notre descendance que le souvenir d'une vie obscure, laborieuse et
paisible... Il y a deux jours, mon père est mort dans notre maison, près
de Karnak, après une courte maladie... Avant de quitter ce monde-ci pour
aller revivre ailleurs, il m'a légué ces parchemins et ces pieuses
reliques de notre famille...

J'ai dix-huit ans... si ma vie ne s'écoule pas calme et obscure comme
celle de mon père et de mon aïeul, j'écrirai ici en très-grande
sincérité le bien ou le mal, afin d'obéir aux dernières volontés de
notre ancêtre JOËL, _le brenn de la tribu de Karnak_, et je lèguerai à
notre descendance ces reliques laissées par mes aïeux.

--_La Faucille d'or d'_HÊNA, _la Clochette d'airain de_ GUILHERN, _le
Collier de fer de_ SYLVEST, _la Croix d'argent de_ GENEVIÈVE, _et
l'Alouette de casque de_ SCANVOCH.



LA GARDE DU POIGNARD.
KARADEUK LE BAGAUDE ET RONAN LE VAGRE.



PROLOGUE.

LES KORRIGANS.--375-529.

Le vieil Araïm.--Danse magique des _Korrigans_ et des _Dûs_.--Le
colporteur.--Le roi Hlod-Wig et ses crimes.--Sa femme Chrotechild.--La
basilique des saints apôtres à Paris.--_Bagaudes_ et
_Bagaudie_.--Karadeuk, favori du vieil Araïm, veut rencontrer les
Korrigans.--Ce qu'il en advient.


Ils ont parfois la vie longue, les descendants du bon Joel, qui vivait
en ces mêmes lieux, près les pierres sacrées de la forêt de Karnak, il y
a cinq cent cinquante ans et plus.

Oui, ils ont parfois la vie longue, les descendants du bon Joel, puisque
moi, qui aujourd'hui écris ceci dans ma soixante-dix-septième année,
j'ai vu mourir, il y a cinquante-six ans, mon grand-père _Gildas_, alors
âgé de quatre-vingt-seize ans... après avoir écrit dans sa première
jeunesse, sur notre légende, les dernières lignes tracées avant
celles-ci.

Mon grand-père Gildas a vu mourir son fils _Goridek_ (mon père); j'avais
dix ans lorsque je l'ai perdu; neuf ans après, mon aïeul est mort...
Plus tard, je me suis marié; j'ai survécu à ma femme _Martha_, et j'ai
vu mon fils _Jocelyn_ devenir père à son tour: il a aujourd'hui une
fille et deux garçons; la fille s'appelle _Roselyk_; elle a dix-huit
ans; l'aîné des garçons, _Kervan_, a trois ans de plus que sa soeur; le
plus jeune, _Karadeuk_, mon favori, a dix-sept ans.

Lorsque tu liras ceci, mon fils Jocelyn, tu diras sans doute:

«Pourquoi donc mon bisaïeul Gildas n'a-t-il écrit rien autre chose dans
notre chronique que la date de la mort de son père _Amaël_? Pourquoi
donc mon grand-père Goridek n'a-t-il rien écrit non plus? Pourquoi donc
enfin mon père _Araïm_ a-t-il attendu si tard... si tard... pour
accomplir le voeu du bon Joel, notre ancêtre?»

A ceci, mon fils Jocelyn, je répondrai:

Ton bisaïeul Gildas avait l'horreur des écritoires et des parchemins; de
plus, ainsi que son père Amaël, il avait coutume de remettre toujours au
lendemain ce qu'il pouvait se dispenser de faire le jour. Sa vie de
laboureur n'était d'ailleurs ni moins paisible, ni moins laborieuse que
celle de nos pères. Depuis la descendance de Scanvoch, revenu au berceau
de notre famille, après qu'un grand nombre de nos générations en avaient
été éloignées par les dures vicissitudes de la conquête romaine et de
l'esclavage antique, ton bisaïeul Gildas disait d'habitude à mon père:

«J'aurai toujours le temps d'ajouter quelques lignes à notre légende; et
puis, il me paraît (et c'est sottise, je l'avoue,) qu'écrire: _J'ai
vécu_, cela ressemble beaucoup à écrire: _Je vais mourir_... Or, moi, je
suis si heureux, que je tiens à la vie ni moins ni plus que les huîtres
de nos côtes tiennent à leurs rochers.»

Et voici comment, de demain en demain, ton bisaïeul Gildas est arrivé
jusqu'à quatre-vingt-seize ans sans avoir augmenté d'un mot l'histoire
de notre famille... Alors, se voyant mourir, il m'a dit:

--Mon enfant, tu écriras seulement ceci sur notre légende:

«Mon grand-père Gildas et mon père Goridek (puisque j'ai survécu à mon
fils) ont vécu dans notre maison, calmes, heureux, en bons laboureurs,
fidèles à l'amour de la vieille Gaule et à la foi de leurs pères,
bénissant Hésus de les avoir fait naître et mourir au fond de la
Bretagne, seule province où depuis tant d'années l'on n'aie presque
jamais ressenti les secousses qui ébranlent le reste de la Gaule, car
ces agitations viennent mourir aux frontières impénétrables de
l'Armorique bretonne, comme les vagues furieuses de notre Océan viennent
se briser au pied de nos rocs de granit.»

Or, mon fils Jocelyn, voici pourquoi ni ton aïeul, ni son fils Goridek,
mort avant son père, n'ont pas écrit un mot sur nos parchemins.

«--Et pourquoi,--diras-tu,--vous, Araïm, vous, mon père, si vieux déjà,
ayant fils et petit-fils, pourquoi avez-vous payé si tard votre tribut à
notre chronique?»

--Il y a deux raisons à ce retard, mon fils Jocelyn: la première est que
je n'avais pas assez à dire, la seconde est que j'aurais eu trop à dire.

«--Bon,--penseras-tu en lisant ceci,--le vieux Araïm a trop attendu pour
écrire... Hélas! le grand âge a troublé la raison du digne homme; ne
dit-il pas avoir à la fois _trop_ et _trop peu_ à raconter? est-ce
raisonnable? S'il a trop, il a assez... s'il n'a pas assez, il n'a point
trop...»

--Attends un peu, mon garçon... ne te hâte pas de croire que le bon
grand-père tombe en enfance... Or, voilà comment j'ai à la fois _trop_
et _point assez_ à écrire ici.

En ce qui touche ma vie à moi, vieux laboureur, je n'ai pas, non plus
que nos aïeux, depuis Scanvoch, assez à raconter; car, en vérité, voyez
un peu l'intéressant et beau récit:

L'an passé les semailles d'automne ont été plus plantureuses que les
semailles d'hiver; cet an-ci, c'est le contraire; ou bien, la grande
_taure_ noire donne quotidiennement six pintes de plus de lait que la
grosse _taure_ poil de loup; ou bien, l'aignelée de janvier est plus
laineuse que l'aignelée de mars de l'an dernier; ou bien encore, l'an
passé, le froment était si cher, si cher, qu'un _muids_ de blé vieux se
vendaient _douze à treize deniers_[47]; de ce temps-ci, le prix des
bestiaux et des volailles va toujours augmentant, puisque nous payons
maintenant un boeuf de travail _deux sous d'or_[48]; une bonne vache
laitière, _un sou d'or_; un bon cheval de trait, _six sous d'or_...
Voire encore: notre descendance ne sera-t-elle point fort aise de savoir
qu'en ce temps-ci un bon porc, très en chair, vaut, en automne, _douze
deniers_[49], ni plus ni moins qu'un maître bélier? et que notre
dernière bande d'oies grasses a été vendue cet hiver, au marché de
Vannes, _une livre d'argent pesant_[50]? La voilà-t-il pas bien avisée,
notre descendance, quand elle saura que les journaliers que nous prenons
en la moisson, nous les payons un denier par jours[51]? Oui, voilà-t-il
pas de beaux et curieux récits à lui laisser, à notre race?

[Note 47: Le muids tenait à cette époque six cent vingt-six
livres.--12 à 13 deniers valaient 28 à 30 livres de notre monnaie
actuelle.]

[Note 48: Le sou d'or valait 90 livres.]

[Note 49: Douze deniers, 28 livres.]

[Note 50: Une livre d'argent pesant valait 563 livres.]

[Note 51: Un denier, 2 livres 7 sous.--Voir le beau travail du
savant M. _Guérard_, sur la POLYPTIQUE D'IRMINON (1er vol., p. 147 et
suivantes). Nous citerons souvent dans les notes cet excellent ouvrage
d'une immense érudition.]

D'autre part, en sera-t-elle plus fière, quand je lui dirai: Ce qui fait
ma fierté, à moi, c'est de penser qu'il n'y a point de plus fin
laboureur que mon fils Jocelyn, de meilleure ménagère que sa femme
_Madalèn_, de plus douce créature que ma petite-fille Roselyk, de plus
beaux et de plus hardis garçons que mes petits-fils Kervan et Karadeuk;
celui-ci surtout, le dernier né, mon favori, un vrai démon de
gentillesse et de courage... Il faut le voir, à dix-sept ans, dompter
les poulains sauvages de nos prairies, plonger dans la mer comme un
poisson, ne pas perdre une flèche sur dix lorsqu'il tire au vol des
corbeaux de mer sur la grève pendant la tempête... et quand il vous
manie le _pèn-bas_, notre terrible bâton breton... voire cinq ou six
soldats, armés de lances ou d'épées, auraient plus de horions que de
plaisir s'ils s'y frottaient, au pèn-bas de mon Karadeuk... Il est si
robuste, si agile, si dextre! et puis si beau, avec ses cheveux blonds
coupés en rond, tombant sur le col de sa saie gauloise; ses yeux bleus
de mer et ses bonnes joues hâlées par l'air des champs et l'air
marin!...

Non, par les glorieux os du vieux Joel! non, il ne pouvait être plus
fier de ses trois fils: Guilhern, le laboureur; Mikaël, l'armurier;
Albinik, le marin; et de sa douce fille Hêna, la vierge de l'île de Sên,
île aujourd'hui déserte, qu'en ce moment, à travers ma fenêtre, je vois
là-bas, là-bas... en haute mer, noyée dans la brume... Non, le bon Joel
ne pouvait être plus fier de sa famille que moi, le vieil Araïm, je ne
suis fier de mes petits-enfants!... Mais ses fils, à lui, ont
vaillamment combattu ou sont morts pour la liberté; mais sa fille Hêna,
dont le saint et doux nom a été jusqu'à aujourd'hui chanté de siècle en
siècle, a offert vaillamment sa vie à Hésus pour le salut de la patrie,
tandis que les enfants de mon fils mourront ici, obscurs comme leur
père, dans ce coin de la Gaule; libres du moins ils mourront, puisque
les Franks barbares, deux fois venus jusqu'aux frontières de notre
Bretagne, n'ont osé y pénétrer: nos épaisses forêts, nos marais sans
fonds, nos rochers inaccessibles, et nos rudes hommes, soulevés en armes
à la voix toujours aimée de nos druides chrétiens ou non chrétiens, ont
fait reculer ces féroces pillards, maîtres pourtant de nos autres
provinces depuis près de quinze ans.

Hélas! elles se sont enfin réalisées après deux siècles, les sinistres
divinations de la soeur de lait de notre aïeul Scanvoch. Victoria la
Grande ne l'a que trop justement prédit... les Franks ont depuis
longtemps conquis et asservi la Gaule, moins notre Armorique, grâce aux
dieux...

Voilà pourquoi le vieux Araïm pensait que, comme père et comme Breton,
son obscur bonheur ne méritait pas d'être relaté dans notre chronique,
et qu'il avait, hélas! trop à écrire comme Gaulois... N'est-ce point
_trop_, que d'écrire la défaite, la honte, l'esclavage de notre patrie
commune, quoique nous soyons ici à l'abri des malheurs qui écrasent
ailleurs nos frères?

«--Alors,--diras-tu, mon fils Jocelyn,--puisque le vieil Araïm a _trop_
et _pas assez_ à écrire dans cette légende, pourquoi avoir commencé ce
récit plutôt aujourd'hui qu'hier ou demain?»

Voici ma réponse, mon fils: Lis le récit suivant, que j'écris en ce
moment, à la tombée de ce jour d'hiver, pendant que toi, ta femme et tes
enfants, vous vous préparez à la veillée dans la grande salle de la
métairie, attendant le retour de mon favori Karadeuk, parti à la chasse
au point du jour pour rapporter une pièce de venaison... Lis ce récit,
il te rappellera la soirée d'hier, mon fils Jocelyn, et t'apprendra
aussi ce que tu ignores... et ensuite tu ne diras plus:

«--Pourquoi le bonhomme Araïm a-t-il écrit ceci aujourd'hui plutôt
qu'hier ou demain.»


La neige et le givre de janvier tombent par rafales, le vent siffle, la
mer gronde au loin et se brise jusque sur les pierres sacrées de
Karnak... Il est quatre heures, pourtant voici déjà la nuit: le bétail
affouragé est renfermé dans les chaudes étables; les portes de la cour
de la métairie sont closes, de peur des loups rôdeurs; un grand feu
flambe au foyer de la salle; le vieux Araïm est assis dans son siége à
bras, au coin de la cheminée, son grand chien fauve, à tête blanchie par
l'âge, étendu à ses pieds... le bonhomme travaille à un filet pour la
pêche; son fils Jocelyn charonne un manche de charrue; Kervan ajuste des
attèles neuves à un joug; Karadeuk aiguise sur une pierre de grès la
pointe de ses flèches: la tempête durera jusqu'au matin et davantage,
car le soleil s'est couché tout rouge derrière de gros nuages noirs qui
enveloppaient l'île de Sên comme un brouillard. Or, quand le soleil se
couche ainsi, et que le vent souffle de l'ouest, la tempête dure deux,
trois, et parfois quatre ou cinq jours. Le lendemain matin Karadeuk ira
donc tirer des corbeaux de mer sur la grève, quand ils raseront de leurs
fortes ailes les vagues en furie... C'est le plaisir de ce garçon; il
est si adroit, mon petit-fils Karadeuk, il est si bon archer, mon
favori... Pendant qu'il affûte ses flèches, sa mère et sa soeur Roselyk
vont activement de ça, de là, préparant la table et les mets pour le
repas du soir.

La mer gronde au loin comme un tonnerre, le vent souffle à ébranler la
maison, le givre tombe dans la cheminée. Gronde, tempête! souffle, vent
de mer! tombe, givre et neige! Oh! qu'il fait bon, qu'il fait bon
d'entendre rugir cet ouragan, chargé de frimas, lorsqu'en famille on est
joyeusement réuni dans sa maison autour d'un foyer flambant!

Et puis, les jeunes garçons et leurs soeurs disent à demi-voix de ces
choses qui les font à la fois frissonner et sourire; car, en vérité,
depuis cent ans, on dirait que tous les lutins et toutes les fées de la
Gaule se sont réfugiés en Bretagne... N'est-ce pas encore un plaisir que
d'ouïr à la veillée, durant la tempête, ces merveilles, auxquelles on
croit toujours un peu quand on ne les a point vues, et bien plus encore
quand on les a vues?

Et voici ce qu'ils se disaient, ces enfants, mon petit-fils Kervan
commence en secouant la tête:

--Un voyageur égaré qui passerait cette nuit près la caverne de
_Penmarch_ entendrait, plus qu'il ne le voudrait, résonner les
marteaux...

--Oui, les marteaux qui tombent en mesure, pendant que ces marteleurs du
diable chantent leur chanson, dont le refrain est toujours: _Un_,
_deux_, _trois_, _quatre_, _cinq_, _six_, _lundi_, _mardi_,
_mercredi_...

--Ils ont même ajouté, dit-on: _Jeudi_, _vendredi_ et _samedi_, jamais
_dimanche_, le jour de la messe... des chrétiens[A].

--Bien heureux encore est le voyageur, si les petits Dûs, quittant leurs
marteaux de faux monnayeurs pour la danse, ne le forcent pas à se mêler
à leur ronde, jusqu'à ce que pour lui mort s'ensuive...

--Quels dangereux démons pourtant, que ces nains, hauts de deux pieds...
Il me semble les voir, avec leur figure vieillotte et ratatinée, leurs
griffes de chat, leurs pieds de bouc et leurs yeux flamboyants: c'est à
frissonner... rien que d'y penser...

--Prends garde, Roselyk, en voici un sous la huche... prends garde...

--Que tu es imprudent de rire ainsi des Dûs, mon frère Karadeuk! ils
sont vindicatifs... je suis toute tremblante... j'ai failli laisser
tomber ce plat...

--Moi, si je rencontrais une bande de ces petits bons hommes, je vous en
prendrais deux ou trois paires que je lierais par les pattes comme des
chevreaux... et en route pour quelque fondrière bien profonde...

--Oh! toi, Karadeuk, tu n'as peur de rien...

--Il faut rendre justice aux petits Dûs, s'ils font de la fausse monnaie
dans les cavernes de _Pen-March_, on les dit très-bons maréchaux et sans
pareils pour la ferrure des chevaux.

--Oui... fiez-vous-y; dès qu'un cheval a été ferré par l'un de ces nains
du diable, il jette du feu par les naseaux, et de courir... de courir
sans plus jamais s'arrêter... ni jour ni nuit; voyez un peu la figure de
son cavalier!

--Mes enfants, quelle tempête! quelle nuit!

--Bonne nuit pour les petits Dûs, ma mère; ils aiment l'orage et les
ténèbres, mais mauvaise pour les jolies petites Korrigans[B] qui
n'aiment que les douces nuits du mois de mai...

--Certes, moi, j'ai grand'peur des petits Dûs noirs, velus, griffus,
avec leur bourse de fausse monnaie à la ceinture, et leur marteau de
forgeron sur l'épaule; mais j'aurais plus grand'peur encore de
rencontrer au bord d'une fontaine solitaire une Korrigan, haute de deux
pieds, peignant ses blonds cheveux, dont elles sont si glorieuses en se
mirant dans l'eau claire.

--Quoi! peur de ces jolies petites fées, mon frère Kervan! moi, au
contraire, souvent j'ai tâché d'en rencontrer. On assure qu'elles se
rassemblent à la fontaine de _Lyrwac'h-Hèn_, au plus épais du grand bois
de chênes qui ombragent un dolmen... trois fois j'y suis allé... trois
fois je n'ai rien vu...

--Heureusement pour toi tu n'as rien vu, Karadeuk; Caron dit que c'est
toujours près des pierres sacrées que se réunissent les Korrigans pour
leurs danses nocturnes: malheur à qui les rencontre...

--Il paraît qu'elles sont fort curieuses de musique, et qu'elles
chantent comme des rossignols.

--Et qu'elles sont gourmandes?

--Les Korrigans, gourmandes?

--Comme des chattes... oui, Karadeuk, tu as beau rire... tu dois me
croire, je ne suis point menteuse: le bruit court que dans leurs fêtes
de nuit elles étendent sur le gazon, toujours au bord d'une fontaine,
une nappe blanche comme la neige, et tissée de ces légers fils blancs
qu'on voit l'été sur les prairies. Au milieu de la nappe, elles mettent
une coupe de cristal, remplie d'une liqueur merveilleuse, qui répand une
clarté si vive, si vive qu'elle sert de flambeau à ces fées... L'on
ajoute qu'une goutte de cette liqueur rendrait aussi savant que Dieu[C].

--Et que mangent-elles sur leur nappe d'un blanc de neige, les
Korrigans? le sais-tu, Karadeuk, toi qui les aimes tant?

--Chères petites! leur corps rose et transparent, à peine haut de deux
pieds, n'est pas gros à nourrir... Ma soeur Roselyk les dit
gourmandes... Que mangent-elles donc? le suc des fleurs de nuit, servies
sur des feuilles d'_herbe d'or_?

--L'herbe d'or?... cette herbe magique qui, si on la foule par mégarde,
vous endort et vous donne connaissance de la langue des oiseaux[D].

--Celle-là même.

--Et que boivent-elles, les Korrigans?

--La rosée des nuits dans la coquille azurée des oeufs du roitelet...
voyez-vous les ivrognesses? Mais au moindre bruit humain... tout
s'évanouit, et elles disparaissent dans la fontaine pour retourner au
fond de l'onde, dans leur palais de cristal et de corail... c'est afin
de pouvoir se sauver ainsi qu'elles restent toujours au bord des eaux. Ô
gentilles naines... belles petites fées... ne vous verrai-je donc
jamais! je donnerais dix ans, vingt ans de ma vie pour rencontrer une
Korrigan!...

--Karadeuk, ne faites pas de ces voeux impies par une pareille nuit de
tempête... cela porte malheur... jamais je n'ai entendu la mer en furie
gronder ainsi... c'est comme un tonnerre...

--Ma bonne mère, je braverais nuit, tempête et tonnerre pour voir une
Korrigan...

--Taisez-vous, méchant enfant... vous m'effrayez... ne parlez pas
ainsi... c'est tenter Dieu!

--Quel aventureux et hardi garçon tu fais, mon petit-fils...

--Grand-père, blâmez donc aussi mon frère Karadeuk, au lieu de
l'encourager dans ses désirs périlleux... Ne savez-vous pas...

--Quoi! ma blonde Roselyk?

--Hélas! grand-père, les Korrigans volent les enfants des pauvres
femmes, et mettent à leur place de petits monstres; la chanson le dit.

--Voyons la chanson, ma Roselyk.

--La voici, grand-père:

«--_Mary_, la belle, est bien affligée; elle a perdu son petit Laoïk; la
Korrigan l'a emporté.

»--En allant à la fontaine puiser de l'eau, je laissai mon Laoïk dans
son berceau; quand je revins à la maison, il était bien loin.

»--Et à sa place la Korrigan avait mis ce monstre; sa face est aussi
rousse que celle d'un crapaud; il égratigne, il mord sans dire mot.

»--Et toujours il demande à téter, et il a sept ans passés, et il
demande encore à téter.

»--Mary, la belle, est bien affligée; elle a perdu son petit Laoïk; la
Korrigan l'a emporté[E].»

--Telle est la chanson, grand-père. Maintenant, mon frère Karadeuk
voudra-t-il rencontrer ces méchantes Korrigans, ces voleuses d'enfants?

--Qu'as-tu à répondre pour défendre tes fées, Karadeuk, mon favori?

--Grand-père, ma gentille soeur Roselyk a été abusée par de mauvaises
langues; toutes les mères qui ont de laids marmots crient qu'elles
avaient un ange au berceau, et que les Korrigans ont mis en place un
petit monstre!

--Bien trouvé, mon favori!

--Je soutiens, moi, que les Korrigans sont avenantes et serviables...
Vous savez bien, grand-père, le vallon de l'Hellè?

--Oui, mon intrépide.

--Il y avait autrefois les plus beaux foins du monde dans ce vallon...

--C'est la vérité: Foin de l'Hellè, foin parfumé, dit le proverbe.

--Or, c'était grâce aux Korrigans...

--Vraiment! conte-moi ça...

--Le temps de la fauchaison et de la fenaison venu, elles arrivaient sur
la cime des rochers du vallon pour veiller sur les prés... S'ils
avaient, pendant le jour, trop séché, les Korrigans y faisaient tomber
une abondante rosée... Si le foin était coupé, elles éloignaient les
nuées qui auraient pu gâter la fenaison... Un sot et méchant évêque
voulut chasser ces bonnes petites fées si serviables; il fit, à la
tombée du jour, allumer un grand feu de bruyère sur les rochers; puis,
quand ils furent très-chauds, on balaya la cendre... La nuit venue, les
Korrigans ne se doutant de rien, arrivent pour veiller à la fenaison;
mais aussitôt elles se brûlent leurs petits pieds sur la roche
ardente... Alors elles se sont écriées en pleurant: _Oh! méchant monde!
oh! méchant monde!_... Et depuis, elles ne sont plus jamais revenues, et
aussi depuis, le foin a toujours été pourri par la pluie ou desséché par
le soleil dans le vallon de l'Hellè... Voilà ce que c'est que de faire
du mal aux petites Korrigans... Non, je ne mourrai pas content si je
n'en ai rencontré une...

--Mes enfants, mes enfants, ne croyez pas à ces magies, et surtout ne
désirez pas en être témoins, cela porte malheur...

--Quoi, mère, parce que je désire voir une Korrigan, il m'arriverait
malheur... quel malheur?

--Hésus le sait, méchant enfant... car vos paroles me serrent le
coeur...

--Quelle tempête! quelle tempête! la maison en tremble...

--Et c'est par une nuit pareille que ce méchant enfant ose dire qu'il
donnerait sa vie pour voir des Korrigans...

--Femme, cette alarme est faiblesse.

--Les mères sont faibles et craintives, Jocelyn... Il ne faut pas tenter
Dieu...

Le vieil Araïm cesse un moment de travailler à son filet; sa tête se
baisse sur sa poitrine... il rêve.

--Qu'avez-vous, mon père, que vous voici tout pensif? Croyez-vous, comme
Madalèn, qu'un malheur menace Karadeuk, parce que, par une nuit de
tempête, il a voulu voir une Korrigan?

--Je pense, non point aux fées, mais à la nuit de tempête, Jocelyn... Je
t'ai lu, ainsi qu'à tes enfants, les récits de notre aïeul Joel, qui
vivait il y a cinq cents et tant d'années, sinon dans cette maison, du
moins dans ces lieux où nous sommes.

--Oui, mon père.

--Sais-tu à quoi je suis là songeant?

--A quoi donc, grand-père?

--A quoi? dis-tu, mon Karadeuk, mon adroit archer? Je songeais que par
un pareil jour de tempête, le bon Joel et son fils, avides de récits,
comme de curieux Gaulois qu'ils étaient...

--Ont fait ce bon tour d'arrêter un voyageur dans la cavée du _Chraig'h_
(j'y suis encore passé ce matin, dit Kervan); puis ils ont garrotté cet
étranger, et l'ont amené à la maison pour l'entendre raconter...

--Et ce voyageur, c'était le _chef des cent vallées_... un martyr! un
héros!...

--Oh! oh! comme tes yeux brillent en parlant ainsi, Karadeuk, mon
favori...

--S'ils brillent, grand-père, c'est qu'ils sont humides... Quand
j'entends parler du _chef des cent vallées_, les larmes me viennent aux
yeux...

--Qu'est-ce que cela, mon père? Voyez donc, votre vieil _Erer_ gronde
entre ses dents et dresse les oreilles.

--Grand-père, entendez-vous aboyer les chiens de garde?

--Il faut qu'il se passe quelque chose au dehors de la maison...

--Hélas! si les dieux veulent punir mon fils de son désir audacieux,
leur colère ne se fait pas attendre... Karadeuk, venez, venez près de
moi, méchant enfant...

--Quoi! Madalèn... te voici pleurant et embrassant ton fils, comme si
quelque malheur le menaçait... Allons, chère femme, plus de raison.

--N'entends-tu pas les aboiements redoublés des chiens au dehors? Tiens,
voici Erer qui court en grondant vers la porte... Je vous dis qu'il se
passe quelque chose de sinistre autour de la maison...

--Ne crains rien, mère, c'est un loup qui rôde... A moi mon arc!

--Karadeuk, ne bougez pas... Non, moi, votre mère, je vous le défends...

--Ma chère fille, ne tremblez pas ainsi pour votre fils, ni toi non plus
pour ton frère, ma douce Roselyk... Peut-être vaut-il mieux ne point
braver les lutins et les fées en une nuit de tempête, mais vos craintes
son vaines... D'abord ce n'est pas un loup qui rôde au dehors; il y a
longtemps que le vieux Erer mordrait les ais de la porte pour aller
recevoir ce mauvais hôte...

--Mon père a raison... c'est peut-être un étranger égaré.

--Viens, Kervan, viens, mon frère, allons à la porte de la cour voir ce
que c'est...

--Mon fils, restez près de moi...

--Mais, ma mère, je ne peux laisser mon frère Kervan aller seul.

--Écoutez... écoutez... il me semble entendre, au milieu du vent, une
voix appeler ou crier...

--Hélas! ma bonne mère, un malheur menace notre maison... vous l'avez
dit...

--Roselyk, mon enfant, n'augmente pas ainsi la frayeur de ta mère...
Qu'y a-t-il d'étonnant à ce qu'un voyageur appelle du dehors pour qu'on
lui ouvre la porte...

--Ces cris n'ont rien d'humain... je me sens glacée de frayeur...

--Viens avec moi, Kervan, puisque ta mère veut garder Karadeuk auprès
d'elle... Quoique le pays soit tranquille, donne-moi mon _pèn-bas_, et
prends le tien, mon garçon.

--Mon mari, mon fils, je vous en conjure, ne sortez pas...

--Chère femme... Et si un étranger est au dehors par un temps pareil...
viens, Kervan...

--Hélas! je vous le dis... les cris que j'ai entendus n'avaient rien
d'humain... Kervan! Jocelyn!... Ils ne m'écoutent pas... les voilà
partis...

--Mon père et mon frère vont au danger, s'il y en a, et moi je reste
ici...

--Ne frappez pas ainsi du pied, méchant enfant! Peut-être êtes vous
cause de tout le mal, avec vos voeux impies...

--Calmez-vous, Madalèn... et vous, mon favori, ne prenez point, s'il
vous plaît, de ces airs de poulain sauvage regimbant contre ses
entraves, et, sans murmurer, obéissez à votre mère...

--J'entends des pas... on approche... Oh! grand-père!...

--Eh bien, ma douce Roselyk, pourquoi trembler? quoi d'effrayant dans
ces pas qui s'approchent? Bon, voici maintenant au dehors de grands
éclats de rire... Êtes-vous rassurée, Madalèn?

--Des éclats de rire... pendant une pareille nuit!

--Sont très-effrayants, n'est-ce pas, Roselyk, surtout lorsque les
rieurs sont ton père et ton frère? Tiens, les voici. Eh bien, mes
enfants, pourquoi si joyeux?

--Ce malheur, qui menaçait la maison...

--Ces cris, qui n'avaient rien d'humain...

--Achevez donc, avec vos rires... Voire! le père est aussi fou que le
fils... Parlerez-vous enfin?

--Ce grand malheur, c'est un pauvre colporteur égaré...

--Cette voix surhumaine, c'était la sienne...

Et le père et le fils de rire, il faut l'avouer, comme gens enchantés
d'être rassurés. La mère, pourtant, toujours inquiète, ne riait point;
mais les jeunes garçons, mais la jeune fille, mais Jocelyn lui-même,
tous de s'écrier joyeux:

--Un colporteur! un colporteur!...

--Il a des rubans jolis et de fines aiguilles.

--Des fers pour les flèches, des cordes pour les arcs.

(Qui peut parler ainsi, sinon Karadeuk, mon favori, l'adroit archer.)

--Des ciseaux pour tondre les brebis.

--Des hameçons pour la pêche, puisqu'il vient sur la côte.

--Et il nous racontera ce qu'il sait des contrées lointaines, s'il vient
de loin.

--Où est-il donc? où est-il donc, ce bon colporteur qu'Hésus nous envoie
par cette longue veillée d'hiver?

--Quel bonheur de voir en détail toutes ses marchandises!

--Où est-il donc? où est-il donc?

--Il secoue sous le porche les frimas dont il est couvert.

--Bonne mère, tel est donc le malheur qui nous menaçait parce que je
désire voir une Korrigan?

--Taisez-vous, mon fils... demain est à Dieu!

--Voici le colporteur! le voici...

C'était lui... Il secoua au seuil de la porte ses bottines de voyage, si
couvertes de neige, qu'il semblait porter des chaussons blancs. Homme
robuste, d'ailleurs, trapu, carré, dans la force de l'âge, à l'air
jovial, ouvert et déterminé. Madalèn, toujours inquiète, ne le quittait
point des yeux, et par deux fois elle fit signe à son fils de revenir à
ses côtés; le colporteur, relevant le capuchon de son épaisse casaque où
miroitait le givre, se débarrassa de sa _balle_, lourd fardeau qui
semblait léger pour ses fortes épaules; puis, ôtant son bonnet de laine,
il s'avança vers Araïm, le plus vieux de la maisonnée:

--Longue vie et heureux jours aux gens hospitaliers! c'est le voeu que
fait pour toi et ta famille _Hêvin_, le colporteur. Je suis Breton; je
m'en allais à Falgoët, lorsque la nuit et la tempête m'ont surpris sur
la côte; j'ai vu au loin la lumière de cette demeure, je suis venu, j'ai
appelé, l'on m'a ouvert... Encore une fois, merci aux gens
hospitaliers...

--Madalèn, qu'avez-vous à rêver ainsi, pensive et triste? la bonne
figure et les bonnes paroles de ce colporteur ne vous rassurent-elles
pas? lui croyez-vous une Korrigan dans sa manche?

--Mon père, demain appartient à Dieu... Je me sens plus chagrine encore
depuis l'entrée de cet étranger.

--Plus bas, parlez plus bas encore, chère fille; ce pauvre homme
pourrait vous entendre et se chagriner... Ah! ces mères! ces mères!

Et s'adressant à l'étranger:

--Approche-toi du feu, brave porte-balle; la nuit est rude. Karadeuk, en
attendant le souper, un pot d'hydromel pour notre hôte.

--J'accepte, bon vieux père... le feu réchauffera le dehors, l'hydromel
le dedans.

--Tu me parais un joyeux routier?

--C'est la vérité; la joie est ma compagne: si long, si rude que soit
mon chemin, elle ne se lasse pas de me suivre.

--Tiens, bois...

--Salut à vous, bonne mère et douce fille, salut à vous tous... Et
faisant claquer sa langue contre son palais:

--Jamais je n'ai bu meilleur hydromel. L'hospitalité cordiale rend les
meilleurs breuvages... meilleurs.

--Donc, mon joyeux routier, tu viens de loin?

--Parles-tu de ma journée d'aujourd'hui ou du commencement de mon
voyage?

--Oui, du commencement de ton voyage.

--Il y a deux mois, je suis parti de Paris.

--De Paris?

--Cela t'étonne, bon vieux père?

--Quoi! en ces temps-ci, traverser la moitié de la Gaule, envahie par
ces Franks maudits!

--Je suis un vieux routier; je parcours en tous sens la Gaule depuis
vingt ans... Le grand chemin est-il hasardeux? je prends le sentier; la
plaine périlleuse? je prends la montagne; le jour chanceux? je marche de
nuit.

--Et tu n'as pas été cent fois dévalisé par ces pillards franks?

--Je suis un vieux routier, te dis-je; aussi, avant d'entrer en
Bretagne, j'endossais bravement une robe de prêtre, et sur ma balle
était peinte une croix avec les flammes rouges de l'enfer. Ces larrons
franks, aussi féroces que stupides, craignent le diable, dont les
évêques leur font peur pour partager avec eux les dépouilles de la
Gaule; ils n'osaient m'attaquer, me prenant pour un prêtre.

--Allons, voici le souper prêt... à table,--dit le vieil Araïm; et,
s'adressant tout bas à la femme de son fils, toujours pensive et triste:

--Qu'avez-vous donc, Madalèn?... Songez-vous encore aux Korrigans?...

--Cet étranger, qui revêt la robe du prêtre sans être prêtre, portera
malheur à notre maison... La tempête semble redoubler de fureur depuis
qu'il est entré ici...

Rassurer le coeur d'une mère est impossible: le grand-père n'y tâcha
plus. On s'attable, on boit, on mange; le colporteur boit et mange en
homme à qui la route a donné grand appétit. Les mâchoires ont joué, les
langues démangent, celle du grand-père lui démange non moins qu'aux
autres; on n'a pas tous les jours pour la veillée un colporteur venant
de Paris.

--Et que se passe-t-il à Paris, brave porte-balle?

--Ce que j'ai vu de plus satisfaisant dans cette ville, c'est la mise en
terre du roi de ces Franks maudits!

--Ah! il est mort, leur roi!...

--Il y a plus de deux mois... le 25 novembre de l'an passé, de l'an 512
de _l'Incarnation du Verbe_, comme disent les évêques, qui ont béni et
enterré ce meurtrier couronné, dont les os pourriront dans la basilique
des saints apôtres de Paris.

--Ah! il est mort, le roi des Franks!... Comment s'appelait-il?

--Un nom du diable! Il se nommait _Hlode-Wig_.

--Il y a de quoi étrangler en le prononçant... Tu dis...

--_Hlode-Wig_... Sa femme, qu'ils appellent la reine, puisqu'il est roi
des Franks, sa femme n'est pas moins heureusement partagée; elle se
nomme _Chrotechild_... ses quatre fils, _Chlotachaire_, _Theudeber_
et[52]...

[Note 52: Après avoir donné ce spécimen de ces noms barbares, nous
adopterons, dans le cours de nos récits, afin de ne pas dérouter les
souvenirs classiques de plusieurs de nos lecteurs, la vicieuse
orthographe des noms franks adoptée par la majorité des historiens
jusqu'au dix-huitième siècle, et qui peut-être, afin d'affaiblir ce
qu'il y avait de barbare, d'étranger, de germanique, dans la consonnance
des noms des rois franks (ces premiers de nos rois de _droit divin_),
ont changé _Hlode-Wig_ en CLOVIS, _Chrotechild_ en CLOTILDE,
_Chlotachaire_ en CLOTAIRE, etc., etc. Nous dirons donc pour la suite
_Clovis_, _Clotilde_, _Clotaire_, etc., etc.]

--Assez, ami porte-balle... Foin de ces noms sauvages! ceux qui les
portent en sont dignes, sans doute?...

--Juges-en par le défunt roi Clovis... et sa race promet encore de
renchérir sur lui... Figure-toi, réunies chez ce monstre, que saint Rémi
a baptisé fils de l'Église catholique, figure-toi la ruse du renard,
jointe à la lâche férocité du loup... Te nombrer les meurtres qu'il a
commis à coups de couteau ou à coups de hache, serait trop long... je te
citerai les plus saillants... Un vieux chef frank, un boiteux, nommé
_Sigebert_, était roi de Cologne... Voici comment ces bandits se font
rois: ils pillent, ils ravagent une province à la tête de leur bande,
massacrent ou vendent, comme bétail, hommes, femmes, enfants, réduisent
les autres habitants en esclavage: et puis ils disent: «Nous sommes rois
d'ici.» Les évêques répètent: «Oui, nos amis les Franks sont rois d'ici;
nous les baptisons au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit...
Obéissez-leur, peuple des Gaules, ou nous vous damnons...»

--Et il ne s'est pas trouvé un homme, un homme! pour planter un poignard
dans la poitrine de ce roi?

--Karadeuk, mon favori, ne vous échauffez pas de la sorte. Grâce aux
dieux, ce Clovis est mort; c'est toujours celui-là de moins. Continue,
brave porte-balle.

--Donc, ce Sigebert le Boiteux était roi de Cologne; il avait un fils.
Clovis lui dit: «Ton père est vieux... tue-le, tu hériteras de lui.» Le
fils, en vrai Frank, trouve le conseil bon, et tue son père. Que fait
Clovis? il tue à son tour le parricide et s'empare du royaume de
Cologne.

--Vous frissonnez, mes enfants? je te crois... Tels sont donc ces
nouveaux rois de la Gaule!

--Quoi! vous frissonnez déjà, mes hôtes? c'est trop tôt, attendez. Peu
de temps après ce meurtre, Clovis égorge, de sa main, deux de ses
proches parents, le père et le fils, nommés _Chararic_, et il les
dépouille de ce qu'ils avaient eux-mêmes pillé en Gaule... Mais voici
qui vaut mieux: Clovis combattait un autre bandit de sa royale famille,
nommé _Ragnacaire_; il fait confectionner des colliers et des baudriers
de faux or, les envoie par un de ses affidés aux _leudes_, compagnons de
guerre de Ragnacaire, leur demandant en retour de ce présent de lui
livrer leur chef et son fils. Le marché conclu, les deux Ragnacaire sont
livrés, à Clovis. Ce grand roi les abat à coups de hache comme boeufs en
boucherie, après avoir ainsi larronné les leudes, ses complices, en
payant leur trahison avec de faux or.

--Et les évêques chrétiens prêchent au peuple la soumission à de pareils
monstres?

--Certes, puisque les crimes de ces monstres sont la source des
richesses de l'Église! Songez-y donc, bon vieux père, les meurtres, les
fratricides, les parricides, les incestes des rois et des seigneurs
franks rapportent plus de sous d'or à ces gras fainéants d'évêques, que
vos terres, fécondées par votre dur travail quotidien, honnêtes
laboureurs, ne vous rapportent de deniers. Mais, écoutez le dernier tour
du pieux roi Clovis... Il avait ainsi égorgé ou fait massacrer tous ses
parents; un jour il rassemble son entourage, et dit en gémissant:
«Malheureux que je suis! resté seul comme un voyageur au milieu des
étrangers, je n'ai plus de parents pour me secourir si l'adversité
venait.»

--Il se repent enfin de ses meurtres... c'est la moindre des punitions
qui l'attendent.

--Se repentir! lui, Clovis? bien sot il eût été, bon vieux père...
est-ce que les prêtres ne le délivraient point du souci des remords,
moyennant belles livres d'or et d'argent?

--Alors, pourquoi disait-il ces paroles: «Malheureux que je suis! resté
seul sans parents pour me secourir si l'adversité venait?»

--Pourquoi? autre ruse sanglante, car «ce n'était point que Clovis
s'affligeât de la mort de ses parents qu'il avait fait égorger... non,
il parlait ainsi par ruse, afin de _savoir s'il avait encore là quelque
parent, afin de le tuer..._»

--Et il ne s'est pas trouvé un homme, un homme! pour planter un poignard
dans le coeur de ce monstre!...

--Taisez-vous, méchant enfant; voici la seconde fois que vous prononcez
ces paroles de meurtre et de vengeance... Vous ne savez qu'imaginer pour
m'effrayer.

--Ma chère femme, notre fils Karadeuk est indigné, comme nous tous, des
crimes de ce roi frank... Par les os de nos pères! moi qui ne suis pas
aventureux, je dis: Oui, c'est une honte pour la Gaule qu'un pareil
monstre ait, pendant quatorze ans, régné sur notre pays... moins notre
Bretagne, heureusement.

--Et moi, qui dans mon métier de colporteur ai parcouru la Gaule d'un
bout à l'autre, et vu ses misères et son sanglant esclavage, je dis que
ceux-là, qu'il faut aussi poursuivre d'une haine implacable, ce sont les
évêques!... N'ont-ils pas appelé les Franks en Gaule? n'ont-ils pas
baptisé ce meurtrier couronné fils de l'Église de Rome? n'ont-ils pas
songé à béatifier ce monstre sous l'appellation de _saint Clovis?_
n'ont-ils pas dit, eux, Gaulois, en parlant de ce pillard, de cet
égorgeur: «_Le roi Clovis, qui confessa_ L'INDIVISIBLE TRINITÉ, _dompte
les hérétiques_ PAR L'APPUI QU'ELLE LUI PRÈTE, _et étend son pouvoir sur
toute la Gaule?_» N'ont-ils pas dit, eux, prêtres du Christ, en parlant
des meurtres, des fratricides de ce roi: «_Chaque jour Dieu faisait
ainsi tomber les ennemis de Clovis sous sa main, et étendait son
royaume, parce qu'il_ MARCHAIT AVEC UN COEUR PUR _devant lui, et faisait
ce qui était agréable_ AUX YEUX DU SEIGNEUR?»

--Dieux du ciel! est-ce folie, monstruosité ou lâche terreur chez ces
prêtres? je ne sais, mais cela épouvante...

--C'est ambition féroce et cupidité forcenée, bon vieux père. Les
évêques, alliés aux empereurs, depuis que la Gaule était redevenue
province romaine, étaient parvenus, par leur ruse et leur opiniâtreté
habituelle, à se faire magnifiquement doter, eux et leurs églises, et à
occuper les premières magistratures des cités. Cela ne leur a pas suffi;
ils ont espéré mieux dominer et rançonner les Franks stupides et
barbares que les Romains civilisés... Qu'ont-ils fait? ils ont trahi les
Romains et appelé les Franks de tous leurs voeux, de _tout leur amour_.
Les Franks sont venus, la Gaule a été ravagée, pillée, égorgée,
asservie; et les évêques ont partagé ses dépouilles avec les
conquérants, qu'ils ont bientôt dominés par la ruse et par la peur du
diable... Voici donc ces pieux hommes cent fois plus puissants et plus
riches sous la domination franque que sous la domination romaine,
faisant curée de la vieille Gaule avec les barbares, et, grâce à eux,
possédant d'immenses domaines, des richesses de toutes sortes,
d'innombrables esclaves, esclaves si bien choisis, si bien dressés, si
bien soumis au fouet par leurs maîtres du clergé, qu'un _esclave
ecclésiastique_ se vend généralement _vingt sous d'or_[53] (j'en ai vu
vendre mainte fois), tandis que tout autre esclave ne se vend
d'ordinaire que _douze sous d'or_. Voulez-vous enfin avoir une idée des
richesses des évêques? Ce saint Rémi, qui dans la basilique de Reims a
baptisé Clovis, fils de la sainte Église romaine, a été si grassement
rémunéré, qu'il a pu payer _cinq mille livres pesant d'argent_ le
domaine d'_Épernay_[54]; je passais en Champagne quand il a acheté ces
terres immenses!

[Note 53: Dix-huit cents livres de notre monnaie, selon M. Guérard
qui rapporte le fait. (_Polyptique de l'abbé Irminon_, v. I, p. 143.)]

[Note 54: Trois millions trois cent soixante-quatorze mille francs
de notre monnaie. (_Ibid._)]

--Ah! trafiquer ainsi du plus pur sang de la Gaule... infâmes évêques!
pauvre pays!

--Tenez, bon père, si vous aviez, comme moi, traversé ces contrées jadis
si florissantes, ravagées, incendiées par les Franks... si vous aviez vu
ces bandes d'hommes, de femmes, d'enfants, garrottés deux à deux,
marchant parmi le bétail et les chariots remplis de butin de toute
sorte, que ces barbares poussaient devant eux, lorsqu'ils ont eu conquis
le pays d'_Amiens_, où je passais alors... le coeur, comme à moi, vous
eût saigné...

--Ces pauvres esclaves, ces femmes, ces enfants, où les
conduisaient-ils?

--Hélas! bonne mère, ils les conduisaient sur les bords du Rhin, où les
Franks tiennent un grand marché de chair gauloise; tous les barbares de
la Germanie, qui n'ont pas fait irruption dans notre malheureux pays,
viennent là s'approvisionner d'esclaves de notre race, hommes, femmes,
enfants...

--Et ceux qui restent en Gaule?

--Tous les hommes des campagnes, esclaves aussi, cultivent, sous le
bâton des Franks, les champs paternels que le roi Clovis a autrefois
partagés avec ses _leudes_, ses anciens compagnons de pillage et de
massacre, qu'il a faits depuis _ducs_, _marquis_, _comtes_ en notre
pays... Mais il reste heureusement encore quelques gouttes de sang
généreux dans les veines de la vieille Gaule; et si le règne des Franks
et des évêques doit durer, ils ne jouiront pas du moins en paix de leur
conquête...

--Que veux-tu dire?

--Avez-vous entendu parler de la _Bagaudie_?

--Oui, plusieurs fois... Mon grand-père m'a dit que peu d'années après
la mort de Victoria la Grande...

--L'auguste mère des camps?

--Son nom est parvenu jusqu'à toi, brave porte-balle?

--Quel Gaulois ne prononce avec respect le nom de cette héroïne,
quoiqu'elle soit morte depuis plus de deux siècles... A-t-on oublié les
noms bien plus anciens encore de _Sacrovir_, de _Civilis_, de _Vindex_,
du _chef des cent vallées_?...

--Prends garde... en prononçant ces noms glorieux, tu vas faire
étinceler les yeux de mon favori Karadeuk, qui s'opiniâtre à regretter
qu'il ne se soit pas trouvé un homme capable de planter un poignard dans
le ventre de ce monstre de Clovis!

--Ton petit-fils parle en hardi garçon; il n'est pas seul à penser
ainsi, car si Clovis a laissé quatre fils dignes de sa race, la Bagaudie
renaît...

FIN DU TROISIÈME VOLUME.



NOTES.

L'ALOUETTE DU CASQUE.

CHAPITRE PREMIER.

[Note A: Elkhel. D. N. VII, 450. Mionnet, 11, 74, 75. C. F.
Brecquigny, _Acad. inscript. XXXII_. Ap. A. Thierry, _Hist. de la Gaule
sous la domination romaine_, v. II, p. 378.

«Victoria, encore jeune, se faisait remarquer par une beauté mâle; ses
médailles la représentent armée et coiffée d'un casque, avec des traits
grands et réguliers, et sur sa physionomie, idéalisée sans doute, on
trouve ce mélange de force calme et de majesté qui fait dans les statues
antiques l'attribut de Minerve.» (A. Thierry, _Hist. de la Gaule_, v.
II, p. 377.)

«Victoria joignait à l'autorité d'une âme ferme et virile un esprit
étendu capable des résolutions les plus élevées, et dont les
inspirations furent bientôt écoutées comme des oracles. Son ascendant
sur l'armée se montra parfois si grand, si absolu, qu'on ne saurait s'en
rendre compte sans la supposition de quelque chose d'extraordinaire, de
merveilleux... peut-être les nations gauloises pensèrent-elles avoir
retrouvé une de ces femmes divines auxquelles leurs pères avaient obéi
jadis, qui lisaient dans l'avenir...» (Trébellius Pollion, Trig. Tyr.,
200, ap. A. Th., p. 375, v. II.) Les soldats avaient proclamé
solennellement Victoria LA MÈRE DES CAMPS, _postea mater castrorum
appellata est_. (Tréb. Poll. _Id._ Trig. Tyr., 186, 187, 200.)]

[Note B: «Victorin, l'enfant adoptif des camps, avait grandi au
milieu des armes, sous les yeux de sa mère Victoria, qui ne l'avait
point quitté, et qui n'avait eu dès lors pour résidence que les
garnisons où vivait son fils; on ne peut expliquer autrement les longues
relations de cette femme avec les armées, sa présence continuelle dans
les camps; le respect inspiré par son dévouement maternel avait établi
entre elle et le soldat une de ces sympathies, un de ces liens durables
si forts, dont les annales militaires et tous les peuples, fournissent
d'étonnants exemples.» (A. Thierry, _Hist. de la Gaule_, v. II, p. 374.)

Il semblerait que Victorin dût à cette éducation particulière un
développement qui ne le fut pas moins. Les éloges que lui donne un
historien contemporain (Trébellius Pollion) sont tellement magnifiques,
qu'en faisant à l'exagération une large part, Victorin resterait encore
un homme très-éminent. Mais au dire de ce même historien, qui le juge
avec tant de faveur, un grand vice balance dans Victorin ces rares
qualités: il avait puisé dans la licence de la vie militaire des
habitudes de débauche et de grossière galanterie qu'il ne savait pas
maîtriser, qui soulevèrent enfin contre lui la haine de l'armée et le
conduisirent à sa perte. (Tréb. Poll. Trig. Tyr., 187, ap. A. Th.)

La dernière partie du règne de Victorin présente les traces de plus en
plus marquées de l'influence politique de sa mère. (_Ib._)]

CHAPITRE II.

[Note A: Cette peuplade de Germains se teignait le corps en noir,
portait des boucliers noirs et ne combattait que dans l'obscurité de la
nuit pour inspirer plus d'effroi. (Tacite, _de Mor. Germ._, 43.)]

CHAPITRE III.

[Note A: Marius (ou Marion) avait commencé par être armurier; la
faveur dont il jouissait était extrême, et s'il la méritait bien
légitimement par des qualités morales, sa franchise, sa droiture de
coeur, il la devait aussi un peu à des avantages extérieurs, à sa
dextérité à tous les exercices, à sa force peu commune; cette vigueur
extraordinaire était telle, dit Trébellius Pollion (_Trig. Tyr._, 187),
que «Marion pouvait arrêter de sa main un chariot lancé, et qu'il
pulvérisait dans sa main les corps les plus durs.» On trouvait du reste
chez lui une nature simple et honnête que la fumée des grandeurs
n'enivra pas; il avait pour ami un soldat des légions gauloises qui
avait autrefois travaillé avec lui comme ouvrier. (_Ibid._, T. P ap. A.
Thierry, v. II, p. 390 et suiv.)]

[Note B: Locution habituelle de Marion, selon Tréb. Poll. _A
luxuriosissima illa peste._]

[Note B: Tétricus, parent de Victoria, administrait depuis près de
dix ans les provinces du sud de la Loire avec plus de sagesse que
d'éclat. C'était un homme fin, patient, habile, lettré, écrivant souvent
en vers. (Eutr., ap. _Cat._, IX, 3.)]

[Note C: _Histoire des Papes_, par M. de la Châtre, v. I, pape
Étienne, p. 213.]

CHAPITRE IV.

[Note A: L'épouse d'un soldat de l'armée ayant attiré Victorin par
sa beauté, il tenta de la séduire, et sur son refus lui fit violence.
(Aurel. Vict. _Cæs._, 35.)]

[Note B: Le mari lui-même, suivant quelques-uns, perça le coupable
de son épée; les soldats se soulevèrent; Victoria présenta le fils de
Victorin à la multitude furieuse en implorant pour lui la pitié.
(_Ibid._)]

[Note C: Mais tout fut inutile: le fils fut tué comme le père.
(_Ibid._)]

[Note D: Plus tard un tombeau fut élevé à Cologne avec une humble
pierre où l'on inscrivit ces mois: _Ici reposent les deux Victorin_.
(Tréb. Poll. _Trig. Tyr._, 187.)]

[Note E: (Voir Trébellius Pollion, cité par M. A. Thierry). Après la
mort de son fils et de son petit-fils, Victoria, dont les larmes
n'avaient pu empêcher la mort de son petit-fils, retrouva son autorité,
les soldats revinrent à elle. Ils la supplient, ils veulent qu'elle les
gouverne; elle refuse; mais, touchée du repentir des soldats, et
attachée de coeur à ces camps, elle y resta avec le titre de _mère_,
souveraine de fait; son plan une fois arrêté, elle présenta à l'armée
Marius (Marion), officier parvenu plein de bravoure et de fermeté;
l'armée sans hésiter l'acclama pour chef. (Tréb. Poll. _Trig. Tyr._,
186, 200, ap. A. Thierry.)]

[Note F: Marius, pendant son règne de quelques mois, eut occasion de
se mesurer sur le Rhin contre les Germains, et le fit avec bonheur, mais
un crime l'arrêta au premier pas d'une carrière si honorablement
commencée: le soldat des légions gauloises, qui avait autrefois
travaillé avec lui comme armurier, se crut négligé ou offensé, l'attira
un jour à l'écart et lui plongea son épée dans le sein en lui disant:
_La reconnais-tu, toi qui l'as forgée?_ (_Hic est gladius quem ipse
fecisti_). (Tréb. Poll. 187, ap. A. Th.)]

CHAPITRE V.

[Note G: J'écris ceci aujourd'hui 3 juin 1850, jour de la
promulgation de la loi contre le suffrage universel.

Nous l'avons déjà dit, toute pensée d'oppression, toute négation de
liberté se rattache de près ou de loin, dans l'histoire, à la tradition
ultramontaine, qui, dès les premiers siècles, a complétement faussé la
doctrine du Christ. L'honorable M. de Montalembert, l'un des plus
ardents défenseurs de la nouvelle loi électorale, aura rallié ses
honorables collègues aux coutumes épiscopales en matière de suffrage
universel, il leur aura cité le canon 13 du concile de Laodicée, de
sorte que ses collègues, frappés de l'heureuse et divine lumière de ce
canon 13, ont déclaré par l'organe de l'honorable M. Thiers, qu'en effet
la _vile multitude_ était aujourd'hui, comme au troisième siècle de
l'ère chrétienne, complétement indigne d'exercer le suffrage universel.

Voici ce que nous lisons à ce sujet dans un illustre historien dont
personne n'a jamais mis en doute l'imposante autorité:

«... A cette époque (au troisième siècle après Jésus-Christ), c'était
par une élection purement démocratique que le clergé se recrutait de
membres nouveaux; les évêques eux-mêmes étaient élus par leurs
troupeaux, et les citoyens les plus obscurs concouraient à cette
nomination importante. Ce n'est pas que les deux autorités _civiles et
ecclésiastiques_ n'eussent cherché de concert à écarter la populace de
ces élections; un canon du concile de Laodicée interdisait à la foule de
prendre part aux élections pour le sacerdoce, et une nouvelle de
Justinien ordonnait au métropolitain, qui apprenait la mort de l'un de
ses évêques, de convoquer seulement les clercs et les premiers citoyens
de la ville, en même temps qu'il ordonnait une commission à quelque
autre de ses suffragants pour administrer le siége vacant et présider à
l'élection; mais la _multitude_ accourait toujours de toutes les parties
du diocèse dans le lieu où l'on allait lui choisir un nouveau pasteur;
elle réclamait ses droits au nom de l'égalité _des fidèles devant
Dieu_... Ces acclamations, à la vue de quelque saint personnage, étaient
prises pour une voix du ciel; aussi dans les récits des vies des saints
et dans les lettres où Sidoine Apollinaire raconte la nomination de
quelques évêques des Gaules, ON VOIT PRESQUE TOUJOURS LES CLAMEURS
POPULAIRES _l'emporter sur le voeu des prêtres et sur celui de
l'aristocratie_.» (Sismondi, _Histoire des Français_, v. I, p. 99,
édition 1821.)

Espérons qu'au dix-neuvième siècle comme au troisième le droit des
peuples s'exercera un jour dans sa souveraineté absolue.

_Concilii Laodicensis_, canon 13.--_Labbei concilior. gener._, t. I, p.
1498.--Novella CXXIII, ch. I, authent. collectio 9, tit. 7.--_Sulpicius
Severus in vita sancti Martini_, ch. VII, Script. franc, t. I, p.
574.--Sidoine _Apollinaire_, l. IV, tit. 25; l. VII, tit. 5 et
9.--_Script. franc._, t. I, p. 794-797.]

[Note H: Après la mort de Marius, Victoria jeta les yeux sur
Tétricus (Tétrik) pour gouverner la Gaule; il fut proclamé chef par
l'armée... Victoria mourut subitement. Sa fin rapide et imprévue donna
lieu à bien des soupçons, à bien des bruits qui n'épargnèrent pas
Tétricus lui-même, _impatient_, disait-on, _de régner sans tutelle_.
(Tréb. Poll. Tillem. _Hist. des Emp._, III, 268, ap. A. Th.).]

[Note I: Hérodien, _Ant. et Get._, IV, 87, ap. A. Th.]

[Note J: Imp. Victoria. Elkhel. D. N. VIII, 454. Mionnet, II, 76,
ap. A. Th.]

[Note K: Tétricus écrivit à l'empereur Aurélien une lettre dans
laquelle il indiquait le mouvement de ses troupes et le mouvement qu'il
ferait lui-même avec son fils et ses amis pour se réfugier dans le camp
romain. (Am. Thierry, _Hist. des Gaul._, v. II, p. 419.)]

[Note L: Eutrope, IX, 13, ap. A. Th.]

[Note M: Mais ce qui attirait surtout les regards, c'était les deux
Tétricus vêtus de manteaux de pourpre et d'une tunique jaune avec des
braies gauloises... Aurélien fit entrer Tétrik dans le sénat, y marqua
la place de son fils, et lui fil bâtir un palais sur le mont Coelius,
lui disant en riant qu'il était plus honorable de commander un canton de
l'Italie que de régner par-delà les Alpes. (Aurel. Vict. _Épit._ 35, ap.
A. Th.)]

LA GARDE DE POIGNARD.

PROLOGUE.

(Les Korrigans.)

[Note A: M. de la Villemarqué, dans son excellent et curieux
ouvrage: _Chants populaires de la Bretagne_, déjà souvent cité par nous,
dit à propos des _Dûs_ ou _petits hommes génies_:

«Ils sont noirs, hideux, velus et trapus; leurs mains sont armées de
griffes, ils portent toujours sur eux une bourse de cuir, qu'on dit
pleine d'or; la nuit ils dansent en chantant une ronde dont le refrain
primitif était _lundi_, _mardi_, _mercredi_, auquel ils ont ajouté par
la suite _jeudi_ et _vendredi_; mais ils se sont bien gardés d'aller
jusqu'au _samedi_ et jusqu'au _dimanche_, jour de la messe; malheur au
voyageur qui passe: il est entraîné dans le cercle et doit danser
jusqu'à ce que mort s'en suive... Les Bretons supposent les _Dûs_ faux
monnoyeurs et très-habiles forgerons. C'est au fond de leurs grottes de
pierre qu'ils cachent leurs invisibles ateliers.» (_Introd._, p. XLIX.)]

[Note B: «Nos traditions, dit M. de la Villemarqué, prêtent aux
_Korrigans_ une grande passion pour la musique et de belles voix; les
traditions populaires les représentent souvent peignant leurs blonds
cheveux, dont elles semblent prendre un soin particulier; leur taille
n'a pas plus de deux pieds de hauteur; leur forme, admirablement
proportionnée, est aussi diaphane et aérienne que celle de la guêpe.»
(_Ibid._, p. XLVI.)]

[Note C: Voir _ibid._ M. de la Villemarqué, XLVI.]

[Note D: Même auteur, XLVII.]

FIN DES NOTES DU TROISIÈME VOLUME.



TABLE DU TROISIÈME VOLUME.

LA CROIX D'ARGENT, OU LE CHARPENTIER DE NAZARETH. (De l'an 10 à 130 de
l'ère chrétienne.) CHAP. V. Évasion de Geneviève.--Le jardin des
Oliviers.--Banaïas.--Le tribunal de Caïphe.--La maison de
Ponce-Pilate.--Le prétoire.--Les soldats romains.--Le roi des Juifs.--La
croix.--La Porte Judiciaire.--Le Golgotha.--Les deux larrons.--Les
pharisiens.--Mort de Jésus.

L'AUTEUR AUX ABONNÉS.

L'ALOUETTE DU CASQUE, ou VICTORIA, LA MÈRE DES CAMPS. (De l'an 130 à
l'an 395 de l'ère chrétienne.)

CHAP. Ier. _Justin_, _Aurel_, _Ralf_,
descendants du brenn de la tribu de Karnak.--_Scanvoch_, libre
soldat--_Vindex_, _Civilis_, _Marik_, héros de la Gaule redevenue
libre--_Velléda_.--_Victoria, la mère des camps_, soeur de lait de
Scanvoch.--Scanvoch va porter un message au camp des Franks.--La légende
d'_Hêna_, la vierge de l'île de Sên.--_Les Écorcheurs._--Ce que font les
Franks des prisonniers gaulois.--La chaudière
infernale.--_Victoria._--_Tetrik._--La caverne de l'île du Rhin.--Les
Bohémiennes hongroises.--Scanvoch aborde au camp des Franks.

CHAP. II. Le camp des Franks.--_Les guerriers noirs._--Les
Écorcheurs.--Les uns veulent faire bouillir Scanvoch, les autres
l'écorcher vif.--Moyen de concilier ces deux avis proposé par l'un des
chefs.--Aspect du camp et des moeurs des Franks.--La
clairière.--Divinités infernales.--La cuve d'airain.--_Elwig_, la
prêtresse, et _Riowag_, le chef des guerriers noirs.--Coquetterie
sauvage.--Inceste et fratricide.--Le trésor.--_Neroweg, l'aigle
terrible_.--Message de Victoria.--Comment les Franks traitent un
messager de paix.--Invocation aux dieux infernaux.--La caverne.

CHAP. III. La maison de Victoria, la mère des camps.--Le capitaine
Marion.--Victoria et son petit-fils.--Tétrik, gouverneur
d'Aquitaine.--La mère des camps.--Prévisions
mystérieuses.--Elwig.--Attaque des Franks.--Bataille du Rhin.

CHAP. IV. Scanvoch est établi en Bretagne dans les champs de ses pères,
près de la forêt de Karnak.--Suite du récit.--Victorin et Kidda la
Bohémienne.--Le voyage.--Le cavalier mystérieux.--Retour de Scanvoch à
Mayence.--Le soulèvement.--Victoria et Victorin.--Tétrik.--Le
capitaine Marion et son ami Eustache.

CHAP. V. La ville de Trêves.--Sampso, seconde femme de Scanvoch.--Mora,
la servante, ou Kidda, la bohémienne.--Entretien
mystérieux--Tétrik.--Projets du pape de Rome.--Le traître démasqué.--Sa
vengeance.--Dernières prophéties de Victoria la Grande.--L'alouette du
casque.

LA GARDE DU POIGNARD. KARADEUK LE BAGAUDE ET RONAN LE VAGRE.
Prologue.--LES KORRIGANS (375-529).--Le vieil Araïm.--Danse magique des
_Korrigans_ et des _Dûs_.--Le colporteur.--Le roi Hlode-Wig et ses
crimes.--Sa femme Chrotechild.--La basilique des saints apôtres à
Paris.--_Bagaudes_ et _Bagaudie_.--Karadeuk, favori du vieil Araïm, veut
rencontrer les Korrigans.--Ce qu'il en advient.

NOTES

Fin de la table du troisième volume.



Paris.--Imprimerie Dondey-Dupré, rue Saint-Louis, 46, au Marais.

[Illustration: Le Christ. Aimez-vous les uns les autres]

[Illustration: Victoria la Mère des Camps.]

[Illustration: La Caverne de la Prêtresse.]

[Illustration: Gaulois contre Franks.]

[Illustration: Scène de Mort.]

[Illustration: La Vision.
Un Évêque hérétique et un Roi Frank--Un Anti-pape et un Roi Bourbon.
La République.]

[Illustration: Kidda la Bohémienne.]





*** End of this LibraryBlog Digital Book "Les mystères du peuple, Tome III - Histoire d'une famille de prolétaires à travers les âges" ***

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