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Title: Les deux paradis d'Abd-Er-Rhaman
Author: Tellier, Jules, 1863-1889
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Les deux paradis d'Abd-Er-Rhaman" ***

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generously made available by the Bibliothèque nationale
de France (BnF/Gallica)



          LES

      DEUX PARADIS

           D'

      ABD-ER-RHAMAN

      JULES TELLIER


         À PARIS

 Chez ÉMILE PAUL frères, éditeur,
rue du faubourg Saint-Honoré, 100

          MCMXXI

           LES

       DEUX PARADIS

            D'

       ABD-ER-RHAMAN



I


Rien n'est plus triste que certains jours d'hiver dans la montagne
algérienne. À Constantine, il est des moments où l'on pourrait se croire
dans les pays du Nord. Les rues sont noires et l'atmosphère pâle; on a
autour de soi le brouillard et sous ses pieds la boue; on patauge et on
grelotte. Mille choses pourtant vous rappellent que vous êtes en
Afrique: des burnous blancs circulent, accompagnés parfois d'un
parapluie vert; des indigènes, plus soucieux de leur chaussure que de
leur personne, marchent pieds nus, avec leurs sandales à la main; des
Kabyles, juchés sur leurs mulets, vous crient «Bâlek!» d'une voix
ennuyée; ça et là, un troupeau de chèvres, guidé par un vieillard
biblique, défile avec lenteur devant les cafés où les Roumis
s'absinthent, protégés par les portes bien closes; et là-haut, sur le
minaret dont la partie supérieure se perd dans la brume blanche, un
muezzin qu'on ne voit pas hurle mélancoliquement aux quatre coins de
l'horizon...



II


C'était le soir d'un de ces jours-là. On était en décembre; la nuit
était tombée, et le temps était brumeux et froid. Pourtant le vieux
tâleb Abd-er-Rhaman-Ben-Lounis se promenait seul, par les ruelles
tortueuses du quartier arabe; et il ne semblait pas qu'il se souciât du
froid ni de la brume. Il allait lentement, le vieux tâleb, appuyé sur
son bâton, son visage disparaissant à demi sous le capuchon du burnous,
sa longue barbe grise tombant sur sa poitrine, pareil ainsi aux
derviches qu'on voit dans les images. Les ruelles où il passait étaient
étroites, raboteuses, mal ou point éclairées, avec des pentes subites et
des angles brusques, tantôt couvertes et tantôt non. Çà et là on
distinguait de vagues formes blanches, accroupies dans l'enfoncement des
portes ou couchées sur le rebord des hânoutts. Le vieux tâleb, marchant
toujours, arriva à cette rue, parallèle au ravin, qui traverse le
quartier dans toute sa longueur, et il la suivit; mais après avoir fait
quelques pas dans la direction de l'antique porte Bâb-el-Gebiâ, il
s'arrêta devant une maison basse blanchie à la chaux, ressemblante à
toutes les autres.

"C'est bien là", murmura-t-il; et, tandis que de très vieux souvenirs
lui revenaient à l'esprit, il demeura longtemps immobile, les yeux fixés
sur cette maison dans ces ténèbres.



III


C'était bien dans cette maison, en effet, que soixante ans plus tôt le
viel Abd-er-Rhaman avait été à l'école pour la première fois, avec une
foule d'autres enfants à la tête rasée, gravement vêtus déjà du burnous
blanc à capuchon, pareils à de petites caricatures gracieuses et
solennelles.

Abd-er-Rhaman était un enfant aux cheveux blonds et aux yeux bleus, un
de ces Berbères dont le type témoigne clairement d'anciennes
immigrations celtiques dans l'Afrique du Nord. De tous les écoliers qui
venaient là il était le plus curieux de savoir. Aussi, plus tard, il
étudia sous bien d'autres maîtres, et il apprit bien d'autres choses. Et
comme il était riche, parvenu à l'âge d'homme, il ne fut point forcé de
pratiquer un métier pour vivre, et pendant de longues années il continua
paisiblement ses lectures et ses études.

Mais les Français entrèrent un jour à Constantine, et ces nouveaux venus
firent perdre à Abd-er-Rhaman toute la paix de son esprit. Son éducation
les lui faisait haïr, et cependant on ne sait quelle sympathie
l'attirait vers eux. Il apprit leur langue et lut leurs livres.
Jusque-là, il avait cru au Koran d'une foi absolue; même il avait à
peine imaginé qu'on pût n'y point croire. Sans doute, il avait de tout
temps connu des juifs; mais les juifs n'étaient pas pour lui des hommes.
Les chrétiens le troublèrent profondément. Leurs opinions s'emparèrent
de sa pensée, et n'en sortirent plus. Chaque jour il conçut quelque
doute nouveau; et à la fin il ne resta presque plus rien en lui de la
foi du temps jadis.



IV


Ce soir-là le vieux tâleb était plus que jamais tourmenté par ses
doutes; et c'est pourquoi le désir lui était venu de revoir la maison
où, tout enfant, il avait commencé à apprendre la parole du prophète.
Mais cette vue ne fit que l'attrister davantage, et, en reprenant sa
marche, il ne put s'empêcher de retomber dans ses réflexions.

Avant de sortir, il avait relu la belle et étrange page du Koran sur
Marie, mère de Jésus: "Fais mention de Myriam quand elle s'éloigna de sa
famille, et qu'elle se dirigea du côté oriental..." Malgré lui, il
songeait à cet Aïssa que les juifs avaient crucifié et qu'adoraient les
chrétiens. Ne pouvait-il être vraiment le fils de Dieu? D'après le Koran
même, un ange annonça sa naissance à Myriam, et elle le conçut par une
opération surnaturelle. Allah avait-il jamais autant fait pour un autre
prophète? Et une telle faveur ne révélait-elle pas un être unique,
supérieur à tout le reste des hommes?

La mission de Mohammed, après tout, n'était pas si bien prouvée.
Lui-même dans le Koran déclarait à vingt reprises qu'il n'avait pas reçu
d'Allah le don des miracles. Aïssa le possédait, lui. Il guérissait les
lépreux et les aveugles de naissance; et même, avec un peu de boue, il
façonna un oiseau qui se mit à voler.

Passe encore qu'Allah eût refusé le don des miracles à Mohammed; mais
lui avait-il vraiment accordé celui de connaître l'avenir? Les
prédictions du prophète ne se vérifiaient plus. "Si les infidèles vous
combattent, avait-il dit, ils ne tarderont pas à prendre la fuite; ils
ne trouveront ni secours ni protecteur." Or, les chrétiens avaient
vaincu les croyants dans presque toutes les batailles; ils étaient en
Afrique depuis cinquante ans, et on n'espérait point les en chasser de
sitôt. La parole de Mohammed était donc convaincue de fausseté,--à moins
pourtant qu'Allah ne voulût, en donnant la victoire aux chrétiens, punir
son peuple de ses fautes, ou peut-être éprouver sa fermeté dans la foi.

Comment sortir de tous ces doutes? Plus Abd-er-Rhaman méditait, plus il
lui semblait difficile de décider entre les deux religions. La question
était grave, pourtant. L'Évangile le menaçait de l'enfer s'il doutait de
la divinité de Jésus; le Koran le menaçait du Gehennam s'il ne croyait
point à la mission de Mahomet.

En songeant à tout cela, le vieux tâleb continuait sa promenade. Rien ne
le rappelait au logis, car jamais il n'avait pris de femme, et il
n'était attendu que de ses serviteurs. Aussi, du quartier Arabe, il
monta jusqu'à la rue Nationale, et de la rue Nationale jusqu'à la rue de
France. C'était, en un quart d'heure, passer, pour ainsi dire, d'un
monde à un autre. Tout à l'heure, dans les ruelles barbares, voisines du
ravin, il eût pu se croire encore aux temps de son enfance, ou même,
s'il eût voulu, au siècle du Sultan Haroun-er-Raschid. Maintenant, il
était, dans une ville tout européenne. Les Français, toujours pressés
d'aller on ne sait où, le coudoyaient sur l'asphalte du trottoir,
éclairé par des réverbères disposés à distances égales. Au milieu du
brouillard, brillaient les étalages des "magasins de nouveautés" et les
bocaux rouges et verts des pharmacies à l'instar de Paris. Il arriva sur
la place Nemours. Des nacres stationnaient devant le théâtre. Comme
c'était l'entr'acte, il y avait foule sur les marches de l'édifice,
inauguré depuis peu. Une grande affiche rouge lui apprit qu'on
représentait _Madame Favard_.

Il sentait obscurément une corrélation entre sa destinée et celle de
cette Constantine où il avait toujours vécu. Depuis l'arrivée des
Roumis, elle avait autant changé que lui et il avait autant changé
qu'elle. Comme son esprit, après avoir été jadis simple et harmonieuse,
elle était aujourd'hui troublée et composite; et les choses nouvelles,
en se substituant çà et là, aux choses anciennes avaient produit dans
les rues de la ville le même mélange incohérent et disparate que dans le
cerveau du tâleb.

Il se promena longtemps dans la rue de France, bien que le brouillard et
le froid eussent encore augmenté. Quand il reprit enfin le chemin de sa
maison, la nuit était déjà avancée. Le silence était absolu. Seulement,
dans les sombres ruelles, on entendait de loin en loin le «ahan» rythmé
d'un boulanger arabe, qu'on pouvait voir travailler, demi-nu, en
regardant à travers les planches mal jointes du hânoutt.



V


Le lendemain, le vieil Abd-er-Rhaman ne put se lever. Il avait trop
prolongé sa promenade nocturne. Une pleurésie se déclara, et s'aggrava
jusqu'à ne plus laisser d'espoir.

Abd-er-Rhaman, étendu sur son lit, très sombre, ne répondait pas même
aux paroles d'encouragement de ses serviteurs, et des quelques amis qui
venaient le voir. Maintenant qu'il se sentait mourir, ses incertitudes
lui revenaient plus poignantes. Il était moins tourmenté par la douleur
que par le doute; il avait moins peur de la mort que de la vie future.

Enfin, un soir, comme il était au plus mal, le domestique mulâtre qui le
veillait le vit sourire tout à coup. Le vieillard avait trouvé un moyen
d'assurer son salut, en dépit de ses doutes, un expédient à la fois
subtil et naïf, comme ceux des enfants ou des sauvages.

--Frach, dit-il, envoie quelqu'un me chercher le premier prêtre de la
grande mosquée des chrétiens; et surtout, qu'on veille bien à ce que
personne ne le voie entrer.

Lorsqu'il fut seul avec le prêtre, Abd-er-Rhaman lui déclara qu'à son
lit de mort, il entendait embrasser la foi chrétienne. Après quelques
interrogations, le prêtre le jugea digne de recevoir les sacrements; il
le baptisa et le fit communier.

--Mon fils, lui dit-il ensuite, ayez confiance en Christ, car c'est lui
le maître qui paie l'ouvrier de la dernière heure à l'égal de ceux de la
première, et c'est lui le berger qui se sent plus de tendresse pour la
brebis retrouvée que pour celles qui sont toujours restées au bercail.

--Frach, dit Abd-er-Rhaman, dès que le prêtre l'eut quitté, commande
qu'on m'aille chercher l'iman de la mosquée de Sidil-Akdar.

Lorsque l'iman fut près de lui, Abd-er-Rhaman lui déclara qu'il mourait
en fidèle croyant, et lui demanda la bénédiction mahométane.

--Mon fils, lui dit l'iman, je te connais. Tu n'es pas un de ces
musulmans livrés aux vices qui subiront pendant sept mille ans les
tourments du Gehennam, avant de pénétrer dans le jardin des bienheureux.
Tu ne t'es pas adorné au vin ni aux boissons fermentées; tu as observé
les jeûnes, les prières et les ablutions; tu as fait l'aumône aux
prêtres et aux pauvres: tu jouiras de la récompense que tes œuvres t'ont
méritée. Je te bénis au nom du Clément et du Miséricordieux, et de
Mohammed qui est son prophète!

Et, avant de sortir, il étendit solennellement ses deux mains au-dessus
de la face pâle et décharnée du mourant.

Pendant les heures qui suivirent, le vieux tâleb, qui s'affaiblissait de
plus en plus, adressa tour à tour des prières ferventes à Aïssa et à
Mohammed. Cette nuit-là, par un prodige unique, il eut vraiment deux
croyances, absolues toutes les deux: car il ne les comparait plus et ne
s'arrêtait plus à leurs contradictions: il se contentait de songer
séparément à chacune d'elles, et d'y adhérer de toutes les forces de son
âme.

Un grand frisson le traversa, et il connut qu'il allait mourir. Il se
souleva à demi sur sa couche, et il eut encore la force de se
recommander à voix haute à ses deux maîtres, en un double élan de foi et
d'amour:

--Sidi Aïssa, prends pitié de moi au moment où je vais paraître devant
Dieu dont tu es vraiment le fils!--Sidi Mohammed, ne m'abandonne pas au
moment où je vais être jugé par Allah, dont tu es vraiment le prophète!

Ce dernier effort l'épuisa. Il retomba inerte. Il était mort.

Au même moment, l'âme d'Abd-er-Rhaman s'éleva dans l'air supérieur,
laissant les prêtres des deux religions se disputer ici-bas son
enveloppe mortelle.



VI


L'âme d'Abd-er-Rhaman était une vapeur subtile, transparente, figurant
exactement le corps qu'elle avait habité. Le vieux tâleb avait toujours
sa longue barbe grise et son front chauve. Seulement, il était nu, et
deux ailes lui étaient venues sur le dos.

En se balançant dans l'air, il regarda d'abord avec complaisance les
maisons de Constantine, qui se massaient confusément au-dessous de lui.
Quand il leva les yeux, il aperçut deux anges qui venaient de deux
points opposés de l'horizon. En un clin d'œil, l'un fut à sa droite et
l'autre à sa gauche. Le premier était un ange blanc, d'une beauté si
douce qu'on ne peut l'exprimer. Le second était beau aussi, mais d'une
beauté sombre; et tout son corps était noir comme l'ébène. Le premier
tenait une palme, et c'était Raphaël, qui est l'Ange-de-la-Guérison pour
les chrétiens. Le second tenait une couronne, et c'était Azraël, qui est
l'Ange-de-la-Mort pour les Musulmans.

--Abd-er-Rhaman, dit Raphaël, prends cette palme, et suis-moi dans le
paradis de Jésus.

--Abd-er-Rhaman, dit Azraël, prends cette couronne, et suis-moi dans le
paradis de Mahommed.

--Esprits, leur répondit Abd-er-Rhaman, pourquoi me tromper ainsi et
vous jouer de moi? Pendant mon existence terrestre, je n'ai pas su
découvrir quelle religion était la vraie; mais jamais je n'aurais
imaginé qu'un tel doute pût me suivre au milieu des habitants du ciel.»

Raphaël sourit en entendant ces paroles.

--Abd-er-Rhaman, dit-il, sache enfin qu'aucune religion n'est plus vraie
que les autres, parce que toutes sont également, vraies à la fois.
Toutes les croyances de l'homme enfantent leurs objets. Le paradis et
l'enfer de Jésus existent vraiment pour les chrétiens, et vraiment aussi
le Jardin et la Géhenne de Mahomet pour les musulmans. La réalité dans
l'au-delà se modèle pour chacun de vous sur le songe qu'il a fait sur
terre; et c'est de ce que vous avez rêvé pendant la vie que se compose
votre destin après la mort. L'homme qui a cru à une religion l'a rendue
vraie pour lui en y croyant; et il est jugé par elle. S'il est digne de
récompense d'après son système, il jouit précisément du bonheur qu'il a
espéré; s'il est digne de punition d'après sa doctrine, il subit
précisément les tortures dont il a eu peur. Or tu as vécu d'une vie
innocente et candide entre toutes, et jusque dans la vieillesse ton âme
est restée blanche comme celle d'un petit enfant. En même temps, plus
avisé que tous les autres hommes, tu as fait deux rêves, tu as accompli
d'un cœur soumis les prescriptions matérielles de deux religions, et au
dernier moment au moins tu as eu un élan de foi sincère vers chacune
d'elles. Après une vie comme la tienne, celui-là est en règle avec
Christ qui réclame les sacrements chrétiens, et qui invoque avec foi le
nom du Sauveur; celui-là est en règle avec Mahomet qui reçoit la
bénédiction musulmane, et qui invoque avec foi le nom du Prophète. Tu es
également pur, ô Abd-er-Rhaman, soit qu'on te juge par l'une ou par
l'autre de tes deux croyances; et c'est pourquoi tu peux maintenant
choisir entre deux façons d'être heureux à jamais.

Abd-er-Rhaman, immobile dans les airs entre ses deux compagnons,
regardait la terre tout en écoutant Raphaël, et se taisait. Quand il
releva la tête pour parler, sa décision était prise; il allait choisir
d'entrer dans le paradis de Mohammed. Mais il regarda Raphaël avant de
répondre, et soudain il changea de pensée. Raphaël était très beau et le
regardait très doucement. Abd-er-Rhaman demanda au bel ange de le
conduire dans le paradis de Jésus.

--Soit, dit Azraël souriant à son tour. Mais si jamais tu te fatigues du
bonheur qu'il va t'offrir, viens seulement à la porte de son paradis et
appelle-moi. Je te conduirai dans le jardin du prophète.



VII


C'était un lieu séduisant au premier abord que celui où Raphaël
conduisit Abd-er-Rhaman. Des trônes y étaient disposés en nombre infini;
chaque élu en avait un qui lui était assigné, et Abd-er-Rhaman eut le
sien comme les autres.

D'abord, il resta longtemps à sa place, immobile et comme en extase. Des
milliers d'anges et de bienheureux chantaient des hymnes au Très-Haut,
en s'accompagnant sur la harpe et sur le luth. Leurs instruments
rendaient des sons bien autrement harmonieux que ceux des instruments
terrestres de même nature, et leur chant était plus doux mille fois que
n'est ici-bas celui de la calandre ou du rossignol. Si Abd-er-Rhaman eût
connu l'Empyréologie et le traité des Occupations des Saints, il eût
sûrement avoué sans difficulté que la musique céleste méritait le bien
qu'en dit Henao, et que les voix des élus n'étaient point indignes des
éloges qu'en fait Henriquez.

Cependant, peu à peu, le ravissement se dissipa, et Abd-er-Rhaman
n'éprouva plus qu'un plaisir assez calme. Il en vint même à se sentir
un peu lassé par tant de musique; il lui semblait que si on eût
interrompu le concert un moment, il en eût joui davantage ensuite. Mais
le concert du paradis ne s'interrompt jamais: de loin en loin, un chœur
de chérubins se substitue à un chœur de séraphins; des bienheureux
viennent prendre la place d'autres bienheureux fatigués; et c'est tout.
Le nombre des exécutants reste toujours le même, et le bruit qu'ils font
n'augmente ni ne décroît, car il serait peu séant de chanter tantôt plus
haut et tantôt plus bas une gloire qui ne peut ni diminuer ni grandir,
et d'adresser un hommage changeant à Celui qui ne change jamais. C'est
le Zabour du saint roi David que les phalanges célestes chantent ainsi
en chœur; quand on est arrivé à la fin du vieux recueil, on revient tout
de suite au commencement; et il n'y a point de raison pour que cela
finisse.

Le lieu, d'ailleurs, offrait d'autres ressources. Abd-er-Rhaman se mit à
errer à travers le paradis, suivant des yeux les anges qui glissaient de
tous côtés, légèrement vêtus de longues robes blanches, avec des
ceintures d'or et des étoiles vertes.

Les anges sont fort beaux, et le jésuite Crasset ne s'est point avancé
trop en écrivant qu'il y a grand plaisir à les voir, et que rien parmi
nous n'approche de leur beauté. Malheureusement, comme un ange n'est
point agité d'émotions diverses, on ne voit point non plus d'expressions
différentes se succéder sur son visage; et sa beauté immobile est plus
semblable à celle d'une figure peinte qu'à celle d'un être vivant. En
outre, comme dans l'âme de tous les anges habitent des vertus
identiques, un charme identique aussi est répandu sur leurs traits, et
il arrive qu'ils se ressemblent tous, et qu'après en avoir vu un on peut
se dispenser de regarder tous les autres. Ils sont divisés en neuf
chœurs, il est vrai; mais rien n'est semblable à une Puissance comme une
Principauté, et, quelque attention qu'on y mette, on n'arrive pas
toujours à distinguer clairement une Domination d'une Vertu-des-Cieux.

Abd-er-Rhaman se fatigua de regarder toutes ces belles ombres. Il alla
contempler Dieu, et s'en fatigua de même. Cela aussi était toujours la
même chose; et d'ailleurs, on ne voyait que très vaguement.

Ses frères les bienheureux l'occupèrent plus longtemps. Leur foule était
curieuse, en effet, parce qu'elle était étrangement mêlée. S'il y en
avait parmi eux dont le visage exprimait une douceur ineffable, il y en
avait d'autres, en grand nombre, dont l'aspect était rébarbatif et le
regard patibulaire. Abd-er-Rhaman apprit que c'étaient des voleurs et
des faussaires, des chourineurs et des assassins, des tueurs de femmes
et de petits enfants, à qui la peur avait donné au dernier moment le
repentir et la foi, et qui avaient reçu les sacrements avant de marcher
au supplice. La calme existence du paradis n'avait pu modifier leur
traits; la férocité y subsistait, quelque peu atténuée peut-être et plus
vague, comme sur le visage d'un monstre endormi. Abd-er-Rhaman n'aimait
point se trouver face à face avec un de ces élus; il sentait bien, à la
façon dont ils fixaient sur lui leurs yeux troubles, qu'ils n'avaient au
fond rien perdu de leurs instincts d'autrefois; et il ne pouvait
s'empêcher de songer que si les Esprits eussent été assez matériels pour
donner et recevoir des coups, le paradis du doux maître Galiléen eût eu
besoin d'une police bien vigilante pour ne point devenir tout à fait
inhabitable aux gens pacifiques.

Cependant, Abd-er-Rhaman, maintenant que ses oreilles s'habituaient au
retentissement de la musique céleste, commençait à percevoir des bruits
lointains qui ne l'avaient point frappé jusque-là. Il entendait comme
une grande rumeur, interminable et gémissante, et plus triste que la
voix du vent lorsqu'il s'engouffre dans les cheminées, ou que celle de
la mer quand elle se brise sur les grèves. Il demanda ce que c'était; on
le lui dit. Cette rumeur lointaine était composée de millions de
sanglots et de cris de rage; et c'était la plainte des chrétiens morts
coupables suivant leur doctrine, et que faisait hurler les tortures de
l'enfer. Ces damnés n'étaient point tous de grands criminels. Un des
élus avaient parmi eux ses deux frères, et il conta leur histoire à
Abd-er-Rhaman. C'étaient deux catholiques fervents. Le premier avait
toujours vécu en honnête homme, mais il était mort subitement au milieu
d'une nuit d'amour illégitime; le second avait toujours vécu en homme de
bien, mais il avait péri de mort violente le lendemain du premier
vendredi où il avait négligé l'abstinence prescrite; et, tous les deux
subissaient maintenant les tourments que, pendant leur vie, ils avaient
cru réservés à l'homme en de tels cas.

Ces récits, et cette rumeur lamentable entendue au loin, mirent au cœur
d Abd-er-Rhaman une grande tristesse et une grande pitié; mais cette
pitié et cette tristesse elles-mêmes ne suffirent bientôt plus à
l'occuper; et il sentit s'alourdir peu à peu sur sa pensée le poids d'un
immense ennui.

Alors il interrogea les autres bienheureux, et il s'aperçut qu'ils
étaient tous possédés d'un ennui égal, que tous étaient accablés de la
monotonie de leur bonheur, et qu'il n'y avait point un seul d'entre eux
qui ne fût rassasié de contempler toujours le même ange, indéfiniment
multiplié, et d'entendre chanter toujours les mêmes vers, aux sons
éternels de la harpe et du psaltérion.

--Mon fils, lui disait un jour un vieillard à longue barbe blanche, on
me nommait autrefois Raban-Maur, et j'étais célèbre pour ma tristesse
autant que pour mon savoir entre tous les moines de l'abbaye de Fulda.
Mais, si triste que j'ai été sur terre, je le suis devenu bien davantage
encore depuis mille ans que j'habite au ciel. Ma fatigue a été en
grandissant de siècle en siècle, et elle est aujourd'hui sans bornes.
Depuis longtemps j'ai perdu le courage de me plaindre et d'errer de l'un
à l'autre, comme tu fais dans l'inquiétude de ton inaction. Je ne
m'éloigne plus de ce siège où tu me vois; j'y passe des jours sans faire
un mouvement et des mois sans me lever. Ma seule consolation est de
songer que ces choses ne doivent pas durer toujours, et mon seul souci
de mesurer le temps qu'elles peuvent mettre encore à finir.

--Hé quoi! dit Abd-er-Rhaman, n'es-tu point immortel, et le paradis
doit-il finir un jour?

Le vieillard leva la tête et le regarda, puis il reprit, laissant tomber
de ses lèvres les paroles abondantes, monotones et froides, comme le
ciel laisse tomber les neiges, sans les hâter ni les ralentir, avec un
air d'inconsience et d'ennui:

--Chacun des paradis et des enfers est comme la projection d'un rêve
humain sur le mur de l'abîme; mais pour enfanter un enfer et un paradis,
il ne suffit point d'un élan parti d'une âme et d'un rayon sorti d'un
œil; une croyance qui n'a qu'un fidèle ne produit qu'un fantôme
inconsistant et qu'une insaisissable ébauche; et tout rêve solitaire est
un rêve perdu. Lorsqu'une doctrine n'est partagée que par un très petit
nombre d'hommes, ses adhérents se trouvent à leur mort dans le vide et
dans le noir, au milieu de vagues linéaments sans matière et sans forme;
et comme c'est une loi de la nature que tout être s'identifie avec le
milieu où il est jeté, eux-mêmes s'évanouissent aussitôt et rentrent au
Néant. Mais quand beaucoup d'yeux humains sont fixés à la fois sur le
même rêve, tous les rayons sortis de ces yeux se réunissent et se
fécondent mutuellement; le rêve se condense et devient réalité; et ceux
qui y ont cru pendant qu'ils vivaient en jouissent pleinement dès qu'ils
sont morts. C'est ce qui nous est arrivé, à nous tous qui sommes ici.
Prends-y bien garde, pourtant: ni ces choses, ni ces êtres, ni ces
harpes, ni ces anges, rien de ce que tu vois n'a un principe propre
d'existence, et ne saurait durer par soi-même; rien de tout cela ne peut
subsister si le rêve qui l'a créé ne continue à l'entretenir. Or, ni toi
ni moi nous ne rêvons plus, ni personne d'entre nos compagnons: car la
possession tue le désir; et commencer à jouir, c'est finir de rêver. Il
faut donc que ce soit le rêve des hommes terrestres qui, en se
continuant sans trêve, alimente la réalité de ce qui nous entoure, et
cela est ainsi en effet. Vois ce trône où je suis assis; considère ces
anges qui passent devant nous: ces objets, qui te semblent exister par
eux-mêmes, reçoivent à tout moment leur existence de l'extérieur. Ainsi,
lorsque tu étais sur la terre, tu regardais le disque de la lune, et tu
ne t'apercevais point qu'il ne brillait que par une suite ininterrompue
de rayons qui lui venaient du soleil. Que le soleil pâlisse, et la lune
deviendra moins brillante; que le soleil s'éteigne, et la lune
disparaîtra à son tour. De même, les paradis et les enfers perdent de
leur consistance à mesure que la croyance dont ils procèdent s'affaiblit
parmi les hommes, et quand une religion meurt, le même jour qui la voit
s'éteindre sur terre voit aussi disparaître dans l'au-delà les derniers
vestiges de ce qu'elle y avait créé. Et c'est la destinée des damnés
comme des élus de suivre le lieu qu'ils habitent dans ses vicissitudes,
et de l'accompagner dans sa disparition.

Voilà comment beaucoup de paradis et d'enfers ont péri tour à tour, et
comment il ne reste plus rien du Valhalla des Scandinaves, ni de
l'Amenthès des Égyptiens. Les Champs-Elysées aussi et le Tartare des
vieux païens se sont évanouis dès qu'ils n'ont plus eu de croyants sur
la terre, et avec eux ceux qui les habitaient sont rentrés dans le
néant. Et vraiment les innocents n'en ont pas été moins joyeux que les
coupables, ni les bienheureux moins satisfaits que les condamnés.

Songes-y, en effet: le bonheur qu'ils avaient rêvé ne consistait que
dans le calme et dans la mémoire de leur existence terrestre. Que
dirais-tu de l'homme qui jetterait un verre d'eau rougie de vin dans un
tonneau, puis dans le Tibre, et qui croirait que le tonneau d'abord, et
le fleuve ensuite, en vont prendre la couleur et le goût? Ils étaient
pareils à cet insensé, eux qui jetaient, pour l'occuper, dans l'éternité
vide, composée de myriades et de myriades d'années, leur misérable, vie
d'un jour, avec les soucis qui avaient suffi pour la remplir. Aussi,
quelle grandissante déception dans le cœur de ces élus! Il leur fallait
nourrir de longs siècles de rêve avec le souvenir de quelques courtes
années d'action; leur pensée leur apparaissait plus mesquine, à mesure
que le temps qu'ils avaient pour s'y livrer devenait plus long; le
contenu semblait de plus en plus disproportionné, en égard au contenant;
l'existence élyséenne n'était qu'une rallonge toujours plus inutile et
plus insipide à l'existence terrestre; et ceux-mêmes qui avaient trouvé
le plus intéressant de vivre finissaient par trouver fastidieux d'avoir
vécu. Achille après dix siècles de conversations avec Patrocle sur leurs
dix années de combat devant Troie, n'était pas moins exaspéré par
l'ennui que Tantale par la soif; Didon, depuis mille ans qu'elle ne
faisait autre chose que de songer à la trahison d'Enée, était aussi
lasse de rouler ses souvenirs en son cœur qu'Ixion de tourner sa roue
devant ses pas; et les poètes eux-mêmes, les poètes divins dont a parlé
Virgile, couchés sur les gazons éternels, se laissaient aller à une
oisiveté morne, et prenaient en dégoût leur lyre et leur art, lassés
qu'ils étaient de se réciter leurs anciennes chansons, et ne trouvant
point de matière à en composer de nouvelles, parce que les choses autour
d'eux restaient toujours les mêmes.

Nous aussi, nous sommes destinés à disparaître avec tout ce qui nous
entoure; et cette disparition, qui sera complète le jour où il n'y aura
plus une âme chrétienne chez les vivants d'en bas, nous y marchons
graduellement à mesure que la foi diminue parmi eux. Jadis, aux temps où
j'arrivai ici, nous avions tous des corps matériels et tangibles, et
c'était avec de lourdes clés, en fer véritable, que Pierre faisait
tourner sur ses gonds la porte énorme du paradis. Mais maintenant, nous
sommes, comme tu le vois, très semblables à des ombres; à travers la
porte, devenue transparente, on aperçoit distinctement le vide
extérieur; deux ou trois seulement d'entre nos saints ont conservé leurs
auréoles; et les feux mêmes de l'enfer sont devenus beaucoup plus
supportables qu'ils n'étaient il y a cinq cents ans.

C'est ainsi, ô Abd-er-Rhaman, que nous, qui sommes ici depuis longtemps,
de siècle en siècle nous nous sentons décroître et mourir, tels que des
restes de feu qui s'éteignent dans la cendre, ou que des flocons de
neige qui se fondent sur les eaux. De corps que nous étions, nous sommes
devenus fantômes; ces fantômes deviendront fumée, et cette fumée
deviendra néant. Et loin d'accuser le destin, nous le remercions d'en
avoir disposé ainsi, de n'avoir pas voulu que nous fussions châtiés
éternellement de la niaiserie de notre rêve mystique, et de nous avoir
réservé pour l'avenir le repos que nous aurions dû lui demander dès
l'abord...

De tels discours n'étaient point pour remettre la joie au cœur
d'Abd-er-Rhaman; et la tristesse du tâleb ne fit en effet que grandir.

Du reste, il n'avait qu'à vouloir pour changer de séjour; et ce
privilège était fort envié des autres élus, de ceux-là surtout que le
scrupule avait fait vivre dans la continence. Comme, à sa place, ils se
seraient hâtés d'échanger les mornes plaisirs de ce paradis de fantômes
contre les solides jouissances du jardin de Mahomet! Ils le lui
disaient, et ils le regardaient avec un sourire triste et jaloux, car
aucun regret n'égale en amertume celui des élus qui n'ont pas aimé.
Abd-er-Rhaman, lui aussi, avait idée que la société des houris lui
serait de plus de ressources que celle de ces ombres désolées. Il se
décida à partir. Une grande foule l'accompagna par curiosité jusqu'à la
porte. Il cria: «Azraël!»

Azraël est un ange fort occupé; mais il se déplace si rapidement qu'il
semble participer à l'ubiquité divine. En une seconde, il fut près d
Abd-er-Rhaman; une seconde plus tard tous les deux avaient disparu. Ce
passage de l'ange noir donna à toutes les âmes qui étaient là un peu de
divertissement et d'oubli. On s'amusa un instant dans le paradis
chrétien: et cela fit que l'on s'y ennuya beaucoup plus après.



VIII


Abd-er-Rhaman avait été étourdi par la rapidité du vol d'Azraël. Quand
il reprit connaissance, il n'avait plus près de lui l'ange noir.

Il n'était plus au pays des fantômes, et il n'était plus un fantôme
lui-même. Son corps était redevenu matériel, et ses pieds reposaient sur
un terrain solide. Du reste, la nuit était profonde autour de lui. Un
vent chaud lui frappait la face, et il le sentait venir de l'ouverture
d'un gouffre très proche. Il sentait aussi qu'il n'était point seul en
ces ténèbres silencieuses, mais entouré de beaucoup d'êtres qui comme
lui se taisaient et attendaient comme lui: et cette pensée lui fit peur.

Brusquement, un jet de flamme s'élança du gouffre, pareil à un grand
oiseau rouge. À cette lueur subite, Abd-er-Rhaman vit une lame mince et
tranchante comme celle d'un rasoir, qui partait du sol mystérieux où il
se trouvait, et qui s'allongeait sur le gouffre à perte de vue. Malgré
lui, il songea au nouveau pont El-Kantara que les Roumis ont jeté sur le
Rummel: ce support sommaire lui en fit apprécier l'asphalte, et cet
éclairage initial lui en fit regretter les réverbères. C'était l'endroit
terrible, tel que l'ont décrit Yahia-ben-Salem et Mohammed-ben-Abdallah.
Ce pont était le pont Sirath, et ce gouffre le Gehennam.

On lui prit la main, et il suivit l'ange qui l'avait prise. L'ange
l'amena au bord du pont de Sirath et l'y fit marcher, tandis que
lui-même se tenait à sa droite, suspendu dans le vide. Abd-er-Rhaman
avança: le pont tranchant ne lui meurtrit point les pieds, et il ne
trébucha point dans l'abîme. Trois grandes flammes rouges, semblables à
la première, lui montrèrent tour à tour, en des visions soudaines, les
trois pavillons redoutables. Il les dépassa tous trois sans tomber, le
premier parce qu'il n'avait blasphémé ni Allah ni le Prophète, le second
parce qu'il n'avait point fait de mal aux hommes, et le troisième parce
qu'il n'avait point négligé les ablutions ni le jeûne.

Quand Abd-er-Rhaman fut au bout du pont, l'ange le laissa seul, et il se
trouva devant une porte immense, qui s'ouvrit d'elle-même à deux
battants. Il était dans le premier ciel, dont les murailles sont
d'argent fin et qu'habitent les Anges-Animaux. Chacun de ces anges a la
forme d'une espèce de bêtes terrestres, et préside à ses destinées;
l'ange des rats a la taille de nos éléphants, et celui des éléphants la
hauteur de nos palais. Les uns hurlent et les autres sifflent; beaucoup
s'entre-poursuivent et s'entre-fuient; et, toujours traqué par
l'Ange-des-Loups, l'Ange-des-Moutons bêle et court lamentablement, et
depuis des siècles n'a point cessé de bêler ni de courir. Abd-er-Rhaman
ne fit que passer dans cette ménagerie; et il traversa cinq autres cieux
sans s'y arrêter davantage. Il y vit des pierres précieuses et de
l'or,--trop d'or et de pierres précieuses,--des pavés de rubis, des
colonnes d'émeraude et des boiseries de santal, et beaucoup d'autres
choses resplendissantes, monotones et inutiles. Et la route commençait à
lui sembler longue, lorsqu'il arriva enfin au septième ciel.

Au moment où il entrait dans le jardin, son corps, qui était nu, se
trouva tout à coup vêtu d'une longue robe de soie verte, et dès ses
premiers pas, il sentit que l'atmosphère seule pénétrait tout son être
d'une béatitude divine.

Ce qu'est ce lieu, aucune langue humaine ne saurait le dire. C'est le
jardin des délices, le grand jardin éternellement vert, que des rivières
blanches arrosent de lait, et que des fleuves rouges arrosent de vin;
c'est la retraite apaisée et radieuse où le ciel n'est qu'un sourire, où
le vent n'est qu'un parfum et où la terre n'est qu'une fleur; c'est
l'endroit unique qui comble avant qu'ils ne soient formés tous les
désirs des yeux et tous les rêves de l'âme; c'est la demeure bénie,
ineffable et suprême, où celui qui s'est penché pour ramasser un caillou
tient dans sa main une perle, où celui qui s'est arrêté pour écouter le
gazouillement d'un oiseau entend la chanson d'un génie, où celui qui a
levé le bras pour cueillir une grenade voit la grenade cueillie se
transformer en femme. Et ce paradis est l'œuvre d'un rêve opposé en tout
à celui des Chrétiens: l'homme en le créant a bien vu qu'entre Dieu et
lui, c'est lui qui est le faible, et que le faible a droit à l'égoïsme;
et sans chercher à faire quelque chose pour l'Éternel, avec une
hardiesse d'enfant, il a signifié à l'Éternel de tout faire pour lui.
Là, le but poursuivi n'est pas la gloire du Créateur, mais le bonheur de
la créature; les choses ne sont point tournées vers le Tout-Puissant
pour lui chanter des louanges dont il n'a que faire, mais vers les
atomes pour leur donner la joie dont ils ont tant besoin; et loin que
l'homme doive se détacher de sa personne pour se donner à Dieu, il
semble que ce soit Dieu lui-même qui se multiplie sous toutes les formes
sensibles afin de se donner à l'homme.

Ça et là, des bienheureux étaient couchés nonchalamment au pied des
arbres, les uns seuls, et les autres avec des femmes sans voile, aux
yeux noirs, qu'Abd-er-Rhaman comprit être des houris. Deux anges vinrent
au-devant du tâleb, et le conduisirent sous l'immense arbre El-Mentaha.
Là était dressée une longue table faite d'un seul diamant; et, autour de
cette table, des milliers de bienheureux, tous vêtus de longues robes
vertes qui les rendaient pareils vaguement à de grands perroquets,
adossés tous sur de larges sièges de repos près de houris aux yeux
noirs, mangeaient dans des plats d'argent des choses inconnues sur
terre, et buvaient l'eau de Selsibil dans des coupes d'or. Abd-er-Rhaman
ne trouva point à ces élus un air aussi allègre qu'il s'y attendait, et
il pensa qu'ils étaient bien difficiles. Puis l'eau de Selsibil l'emplit
d'une grande joie, et il ne s'inquiéta plus de ce que ressentaient les
autres.

Les serviteurs étaient des génies adolescents, dont les regards se
voilaient si joliment sous leurs cils longs qu'ils donnaient envie de
les baiser tous. Abd-er-Rhaman prit une orange dans un bassin d'argent
que lui présenta un de ces génies; et en ouvrant le fruit, il en vit
sortir une manière de jouet vivant qui grandit en un instant jusqu'à
devenir une femme plus belle que tous les désirs. Quand la nuit
descendit, tendre et divine, il se retira avec sa compagne dans un
pavillon fait d'une perle creuse; et, comme il en passait le seuil, il
entendit retentir à travers le jardin une grande voix qui lui sembla
comme l'écho de l'allégresse qui chantait dans son cœur. C'était la voix
mystérieuse qui chaque soir fait entendre aux élus ces paroles:

--«Voilà le paradis qui vous fut promis en récompense de vos œuvres!»

Pendant beaucoup de jours, la promenade dans le jardin l'emplit du même
bien-être, l'eau de Selsibil lui donna le même enivrement, et les
vierges célestes lui inspirèrent la même ardeur. Bien des soirs encore
il rentra dans sa perle creuse avec quelque houri d'une des quatre
espèces qui sont au ciel. Puis arriva le dénoûment fatal: un jour, il
eut moins de goût pour les ombrages, et moins d'empressement à boire
l'eau merveilleuse; et le soir, il dut s'avouer qu'il était las des
vierges rouges autant que des blanches, et des vierges jaunes autant que
des vertes.

Abd-er-Rhaman, ce soir-là, se promena seul, à travers les allées
sombres, et il chercha à s'expliquer l'inquiétude qui l'oppressait. En y
songeant, il lui sembla que c'était de la plénitude même de sa
satisfaction que venait tout son mal. Il aurait voulu qu'il lui manquât
au moins une chose, pour la désirer ou pour la chercher, pour connaître
encore la volupté de rêver ou la ressource d'agir. Mais la jouissance
était toujours là, implacable, et elle supprimait tout à elle seule.
Elle rendait le rêve impossible et l'action inutile. Elle tuait l'un et
faisait avorter l'autre. Aussi, l'âme d'Abd-er-Rhaman se vidait peu à
peu de toute pensée, et en même temps il sentait s'amasser et s'agiter
en lui une force toujours inemployée, parce qu'il ne trouvait jamais de
résistance au dehors; et il résultait de là un double tourment. Même sur
terre, on se fût lassé d'une telle vie; on devait s'en lasser plus
sûrement et plus vite encore au ciel. Sur terre, on change sans cesse,
et on voit tout changer autour de soi; on a envie de se retenir à tout,
parce que tout passe et qu'on se sent passer aussi; et on s'attache
d'autant plus aux choses qu'on peut craindre à chaque instant de se les
voir arracher violemment, et qu'en tout cas on les sent vous échapper un
peu chaque jour. Mais ceux qui sont au paradis sont les habitants fixes
d'un monde fixe; et leur vie est pareille à une horloge arrêtée. Ils
savent que pendant des siècles ils doivent conserver le même âge et
posséder les mêmes bonheurs; et ils se désintéressent vite d'une aussi
monotone félicité. L'homme se dit qu'il voudrait posséder à jamais ce
plaisir qu'il saisit un instant, qui se dérobe aussitôt et qu'il
s'épuise à poursuivre ici et là; et le petit chat songe aussi qu'il
voudrait bien tenir pour toujours ce ruban bleu qu'on agite de côté et
d'autre devant lui, et qui le fait tant courir. Mais qu'on donne au chat
le ruban immobile entre ses pattes, et à l'homme le bonheur immobile au
paradis, et tous les deux auront tôt fait de s'en lasser. Abd-er-Rhaman
en était là. Sa faculté de jouissance avait eu beau s'agrandir à son
entrée au ciel, elle n'était pourtant pas devenue infinie, car aucune
des facultés d'un être limité ne peut être sans limites; et la
continuité du plaisir avait assez vite rassasié ses sens et refroidi son
âme.

Le charme était rompu. Abd-er-Rhaman fut plus désenchanté encore le
lendemain et les jours suivants. Il rechercha la société de ses
compagnons et son ennui s'accrut sous l'influence du leur. Beaucoup
d'ailleurs ne quittaient plus leurs demeures de perle creuse. Le
Prophète lui-même, très sombre depuis qu'il n'avait plus d'infidèles à
combattre, vivait dans une réclusion absolue; et il y avait des siècles
qu'on ne l'avait vu sortir de son palais aux soixante-dix mille
pavillons.

Mais, si tristes que fussent les hommes, les femmes l'étaient bien plus
encore; et elles l'étaient presque dès leur arrivée; car leur part était
beaucoup moins grande aux jouissances divines. Les houris ne leur
étaient d'aucun usage; elles ne trouvaient en entrant au paradis
personne à aimer et personne qui les aimât; et elles n'avaient guère
d'autre occupation que de gémir sur la destinée qui voulait qu'elles
fussent délaissées dans le monde d'en haut par les mêmes maris qui les
avaient emprisonnées dans celui d'en bas.

Et, si sombres que fussent les femmes, les bêtes admises dans le jardin
l'étaient bien davantage. La chamelle du prophète Saleh, toujours
accroupie à terre, levait à peine sur les passants sa tête dédaigneuse
et bizarre; et le chien Ar-Rakim semblait se divertir moins encore que
pendant les trois cent neuf années qu'il resta couché, les pattes
étendues, à l'entrée de la caverne des Sept-Dormants. La Fourmi
elle-même, la bonne et sage fourmi qui fit compliment à Soléïman, et lui
offrit une cuisse de sauterelle, avait fini par se lasser d'emplir
toujours ses caves pour des hivers qui n'arrivaient point. Elle avait
pris en dégoût ce monde où l'on n'avait rien à faire, et ces élus
toujours inoccupés; et quand Abd-er-Rhaman voulut lier conversation avec
elle, elle secoua sa petite tête, et s'éloigna sans répondre.

Ainsi tout était morne au septième ciel, les hommes, les femmes et les
bêtes; et tous les soirs la voix, qu'Abd-er-Rhaman trouvait maintenant
lugubrement ironique, faisait retentir dans l'immensité du jardin ces
paroles invariables:

«Voilà le paradis qui vous fut promis en récompense de vos œuvres!»



IX


Cependant Abd-er-Rhaman avait retrouvé au paradis son plus cher ami
d'enfance, Salah-ben-Hassein; et il s'entretenait souvent avec lui.
Salah était à la fois l'être le meilleur et le plus savant qu'il eût
connu sur terre. Un soir, ils se promenaient de long en large sous les
arbres éternels, le long des éternels pavillons de perle creuse; et pour
la centième fois ils parlaient de leur ennui.

--Est-ce donc là tout? dit Abd-er-Rhaman; et l'homme ne peut-il espérer
après sa mort, que ce paradis ou celui de Jésus?

--Non, ce n'est point tout, répondit Salah, et il t'aurait suffit de te
convertir à d'autres religions pour être conduit à d'autres cieux. Comme
tu as passé le pont Sirath pour venir ici, tu aurais pu passer le pont
Tchinevad pour aller au Behescht des Parsis, et le Pont-de-Bambou pour
aller au paradis des Formosans. Si tu avais partagé le rêve de
Kalmoucks, tu pourrais contempler aujourd'hui le dieu Altangatufun, qui
a le corps et la tête d'un serpent et les quatre pattes d'un lézard; et
si tu t'étais imaginé un jour que le vrai pût être dans les cultes
informes de peuplades plus sauvages encore, il te serait loisible
maintenant de visiter les lieux vagues et terribles où vivent et règnent
les êtres monstrueux rêvés par les nègres du Darfour et par les hommes à
demi singes qui font leurs demeures sur les arbres des forêts
d'Australie.

Abd-er-Rhaman, naïvement, regretta de n'avoir pas fait tous ces voyages.

--Et quand tu les aurais faits? reprit Salah en secouant la tête. Tu as
joui du moins sot des rêves mystiques et du plus complet des rêves
sensuels; et ni ton extase ni ton ivresse n'ont été de longue durée.
Quand même, après cela, tu aurais parcouru les vingt-huit cieux des
bouddhistes et les vingt-sept paradis des Cafres, tes voyages auraient
pourtant pris fin, et tu aurais trouvé l'ennui suprême au bout. Tôt ou
tard, tu aurais vu qu'en dépit de tous les rêves d'avenir qu'il a
échafaudés, l'homme après sa vie terrestre n'est bon vraiment qu'à
mourir, et que ce n'est qu'un Être infini et parfait qui serait capable
d'être immortel; tu aurais compris que s'il est parfois amusant d'être
en route, il est bien vite ennuyeux d'être au but, et que ce qu'il est
prudent de souhaiter au terme de la marche humaine, ce n'est pas la
fixité de la jouissance, mais l'immobilité du sommeil; et tu aurais fini
par t'avouer que si la vérité était connue des hommes, les plus sages
seraient ceux qui ne feraient aucun rêve, afin de n'en voir aucun se
réaliser, et qui ne penseraient qu'au Néant sur la terre, afin d'être
bien sûrs d'en jouir aussitôt après l'avoir quittée.



JUSTIFICATION DU TIRAGE


Limité à 9 exemplaires sur papier de Chine, numérotés de 1 à 9; 27
exemplaires sur papier Japon Tokio, numérotés de 10 à 36; 80 exemplaires
sur papier vélin à la forme d'Arches, numérotés de 37 à 116; 1600
exemplaires sur vélin à la forme de Voiron, numérotés de 117 à 1716. Cet
ouvrage a été achevé d'imprimer le 28 Février 1921 sur les presses de E.
Keller, à Paris.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Les deux paradis d'Abd-Er-Rhaman" ***

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