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Title: Histoire des Gaulois (1/3) - depuis les temps les plus reculés jusqu'à l'entière - soumission de la Gaule à la domination romaine.
Author: Thierry, Amédée
Language: French
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*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Histoire des Gaulois (1/3) - depuis les temps les plus reculés jusqu'à l'entière - soumission de la Gaule à la domination romaine." ***

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de France (BnF/Gallica)



HISTOIRE
DES GAULOIS


TOME I.

BRUXELLES,
A LA LIBRAIRIE PARISIENNE
FRANÇAISE ET ÉTRANGÈRE.
RUE DE LA MADELEINE, N° 438.


IMPRIMERIE DE H. FOURNIER,
RUE DE SEINE, N° 14



HISTOIRE
DES GAULOIS,
DEPUIS LES TEMPS LES PLUS RECULÉS
JUSQU'À L'ENTIÈRE SOUMISSION DE LA GAULE À LA DOMINATION
ROMAINE.

Par Amédée THIERRY.



TOME I.


PARIS,
A. SAUTELET ET Cie, LIBRAIRES,
RUE de RICHELIEU, N° 14;
ALEXANDRE MESNIER,
PLACE DE LA BOURSE.

M DCCC XXVIII.


A MON FRÈRE,
AUGUSTIN THIERRY,
AUTEUR
DE L'HISTOIRE
DE LA CONQUÊTE DE L'ANGLETERRE
PAR LES NORMANDS.



INTRODUCTION.

Il ne faut s'attendre à trouver ici ni l'intérêt philosophique qu'inspire
le développement progressif d'un seul fait grand et fécond, ni l'intérêt
pittoresque qui s'attache aux destinées successives d'un seul et même
territoire, immobile théâtre de mille scènes mobiles et variées: les faits
de cette histoire sont nombreux et divers, leur théâtre est l'ancien monde
tout entier; mais pourtant une forte unité y domine; c'est une biographie
qui a pour héros un de ces personnages collectifs appelés _peuples_, dont
se compose la grande famille humaine. L'auteur a choisi le peuple gaulois
comme le plus important et le plus curieux de tous ceux que les Grecs et
les Romains désignaient sous le nom de _barbares_, et parce que son
histoire mal connue, pour ne pas dire inconnue, laissait un vide immense
dans les premiers temps de notre occident. Un autre sentiment encore, un
sentiment de justice et presque de piété l'a déterminé et soutenu dans
cette longue tâche. Français, il a voulu connaître et faire connaître une
race de laquelle descendent les dix-neuf vingtièmes d'entre nous, Français;
c'est avec un soin religieux qu'il a recueilli ces vieilles reliques
dispersées, qu'il a été puiser, dans les annales de vingt peuples, les
titres d'une famille qui est la nôtre.

L'ouvrage que je présente au public a donc été composé dans un but spécial;
dans celui de mettre l'histoire narrative des Gaulois en harmonie avec les
progrès récens de la critique historique, et de restituer, autant que
possible, dans la peinture des événemens, à la race prise en masse sa
couleur générale, aux subdivisions de la race leurs nuances propres et leur
caractère distinctif: vaste tableau dont le plan n'embrasse pas moins de
dix-sept cents ans. Mais à mesure que ma tâche s'avançait, j'éprouvais une
préoccupation philosophique de plus en plus forte; il me semblait voir
quelque chose d'individuel, de constant, d'immuable sortir du milieu de
tant d'aventures si diversifiées, passées en tant de lieux, se rattachant
à tant de situations sociales si différentes, ainsi que dans l'histoire
d'un seul homme, à travers tous les incidens de la vie la plus romanesque,
on voit se dessiner en traits invariables, le caractère du héros.

Les masses ont-elles donc aussi un caractère, type moral, que l'éducation
peut bien modifier, existe-t-il dans l'espèce humaine des familles et des
races, comme il existe des individus dans ces races? Ce problème, dont la
position ne répugne en rien aux théories philosophiques de notre temps,
comme j'achevais ce long ouvrage, me parut résolu par le fait. Jamais
encore les événemens humains n'avaient été examinés sur une aussi vaste
échelle, avec autant de motifs de certitude, puisqu'ils sont pris dans
l'histoire d'un seul peuple, antérieurement à tout mélange de sang
étranger, du moins à tout mélange connu, et que ce peuple est conduit par
sa fortune vagabonde au milieu de dix autres familles humaines, comme pour
contraster avec elles. En occident, il touche aux Ibères, aux Germains, aux
Italiens; en orient, ses relations sont multipliées avec les Grecs, les
Carthaginois, les Asiatiques, etc. De plus, les faits compris dans ces
dix-sept siècles n'appartiennent pas à une série unique de faits, mais à
deux âges de la vie sociale bien différens, à l'âge nomade, à l'âge
sédentaire. Or, la race gauloise s'y montre constamment identique à
elle-même.

Lorsqu'on veut faire avec fruit un tel travail d'observation sur les
peuples, c'est à l'état nomade principalement qu'il faut les étudier; dans
cette période de leur existence, où l'ordre social se réduit presque à la
subordination militaire, où la civilisation est, si je puis ainsi parler, à
son _minimum_. Une horde est sans patrie comme sans lendemain; chaque jour,
à chaque combat, elle joue sa propriété, son existence même; cette
préoccupation du présent, cette instabilité de fortune, ce besoin de
confiance de chaque individu en sa force personnelle neutralisent presque
totalement entre autres influences celle des idées religieuses, la plus
puissante de toutes sur le caractère humain. Alors les penchans innés se
déploient librement avec une vigueur toute sauvage. Qu'on ouvre l'histoire
ancienne, qu'on suive dans leurs brigandages deux hordes, l'une de Gaulois,
l'autre de Germains: la situation est la même, des deux côtés ignorance,
brutalité, barbarie égales; mais comme on sent néanmoins que la nature n'a
pas jeté ces hommes-là dans le même moule! À l'étude d'un peuple pendant sa
vie nomade il en succède une autre non moins importante pour le but dont
nous nous occupons, l'étude de ce même peuple durant le premier travail de
la vie sédentaire, dans cette époque de transition où la liberté humaine
se débat encore violemment contre les lois nécessaires des sociétés et le
développement progressif des idées et des besoins sociaux.

Les traits saillans de la famille gauloise, ceux qui la différencient le
plus, à mon avis, des autres familles humaines, peuvent se résumer ainsi:
une bravoure personnelle que rien n'égale chez les peuples anciens; un
esprit franc, impétueux, ouvert à toutes les impressions, éminemment
intelligent; mais à côté de cela une mobilité extrême, point de constance,
une répugnance marquée aux idées de discipline et d'ordre si puissantes
chez les races germaniques, beaucoup d'ostentation, enfin une désunion
perpétuelle, fruit de l'excessive vanité. Si l'on voulait comparer
sommairement la famille gauloise à cette famille germanique, que nous
venons de nommer, on pourrait dire que le sentiment personnel, le _moi_
individuel est trop développé chez la première, et que, chez l'autre, il ne
l'est pas assez; aussi trouvons-nous à chaque page de l'histoire des
Gaulois des personnages originaux, qui excitent vivement et concentrent sur
eux notre sympathie, en nous faisant oublier les masses; tandis que, dans
l'histoire des Germains, c'est ordinairement des masses que ressort tout
l'effet.

Tel est le caractère général des peuples de sang gaulois; mais, dans ce
caractère même, l'observation des faits conduit à reconnaître deux nuances
distinctes, correspondant à deux branches distinctes de la famille, à deux
races, pour me servir de l'expression consacrée en histoire. L'une de ces
races, celle que je désigne sous le nom de _Galls_, présente, de la manière
la plus prononcée, toutes les dispositions naturelles, tous les défauts et
toutes les vertus de la famille; les types gaulois individuels les plus
purs lui appartiennent: l'autre, celle des _Kimris_, moins active, moins
spirituelle peut-être, possède en retour plus d'aplomb et de stabilité:
c'est dans son sein principalement qu'on remarque les institutions de
classement et d'ordre; c'est là que persévérèrent le plus long-temps les
idées de théocratie et de monarchie.

L'histoire des Gaulois, telle que je l'ai conçue, se divise naturellement
en quatre grandes périodes; bien que les nécessités de la chronologie ne
m'aient pas toujours permis de m'astreindre, dans le récit, à une
classification aussi rigoureuse.

La première période renferme les aventures des nations gauloises à l'état
nomade. Aucune des races de notre occident n'a accompli une carrière plus
agitée et plus brillante. Les courses de celle-ci embrassent l'Europe,
l'Asie et l'Afrique; son nom est inscrit avec terreur dans les annales de
presque tous les peuples. Elle brûle Rome; elle enlève la Macédoine aux
vieilles phalanges d'Alexandre, force les Thermopyles et pille Delphes;
puis elle va planter ses tentes sur les ruines de l'ancienne Troie, dans
les places publiques de Milet, aux bords du Sangarius et à ceux du Nil;
elle assiège Carthage, menace Memphis, compte parmi ses tributaires les
plus puissans monarques de l'Orient; à deux reprises elle fonde dans la
haute Italie un grand empire, et elle élève au fond de la Phrygie cet autre
empire des Galates qui domina long-temps toute l'Asie-Mineure.

Dans la seconde période, celle de l'état sédentaire, on voit se développer,
partout où cette race s'est fixée à demeure, les institutions sociales,
religieuses et politiques conformes à son caractère particulier;
institutions originales, civilisation pleine de mouvement et de vie, dont
la Gaule transalpine offre le modèle le plus pur et le plus complet. On
dirait, à suivre les scènes animées de ce tableau, que la théocratie de
l'Inde, la féodalité de notre moyen-âge et la démocratie athénienne se sont
donné rendez-vous sur le même sol pour s'y combattre et y régner tour à
tour. Bientôt cette civilisation se mélange et s'altère; des élémens
étrangers s'y introduisent, importés par le commerce, par les relations de
voisinage, par la réaction des populations subjuguées. De là des
combinaisons multiples et souvent bizarres; en Italie, c'est l'influence
romaine qui se fait sentir dans les mœurs des Cisalpins; dans le midi de la
Transalpine, c'est l'influence des Grecs de Massalie (l'ancienne
Marseille), et il se forme en Galatie le composé le plus singulier de
civilisation gauloise, grecque et phrygienne.

Vient ensuite la période des luttes nationales et de la conquête. Par un
hasard digne de remarque, c'est toujours sous l'épée des Romains que tombe
la puissance des nations gauloises; à mesure que la domination romaine
s'étend, la domination gauloise, jusque-là assurée, recule et décline; on
dirait que les vainqueurs et les vaincus d'Allia se suivent sur tous les
points de la terre pour y vider la vieille querelle du Capitole. En Italie,
les Cisalpins sont subjugués, mais seulement au bout de deux siècles d'une
résistance acharnée; quand le reste de l'Asie a accepté le joug, les
Galates défendent encore contre Rome l'indépendance de l'Orient; la Gaule
succombe, mais d'épuisement, après un siècle de guerres partielles, et neuf
ans de guerre générale sous César; enfin les noms de Caractacus et de
Galgacus illustrent les derniers et infructueux efforts de la liberté
bretonne. C'est partout le combat inégal de l'esprit militaire, ardent,
héroïque, mais simple et grossier, contre le même esprit discipliné et
persévérant.

Peu de nations montreraient dans leurs annales une aussi belle page que
cette dernière guerre des Gaules, écrite pourtant par un ennemi. Tout ce
que l'amour de la patrie et de la liberté enfanta jamais d'héroïsme et de
prodiges, s'y déploie malgré mille passions contraires et funestes:
discordes entre les cités, discordes dans les cités, entreprises des nobles
contre le peuple, excès de la démocratie, inimitiés héréditaires des races.
Quels hommes que ces Bituriges qui incendient en un seul jour vingt de
leurs villes! que cette population carnute, fugitive, poursuivie par
l'épée, par la famine, par l'hiver et que rien ne peut abattre! Quelle
variété de caractères dans les chefs, depuis le druide Divitiac,
enthousiaste bon et honnête de la civilisation romaine, jusqu'au sauvage
Ambiorix, rusé, vindicatif, implacable, qui ne conçoit et n'imite que la
rudesse des Germains; depuis Dumnorix, brouillon ambitieux mais fier, qui
veut se faire du conquérant des Gaules un instrument, non pas un maître,
jusqu'à ce Vercingétorix, si pur, si éloquent, si brave, si magnanime dans
le malheur, et à qui il n'a manqué pour prendre place parmi les plus grands
hommes, que d'avoir eu un autre ennemi, surtout un autre historien que
César!

La quatrième période comprend l'organisation de la Gaule en province
romaine et l'assimilation lente et successive des mœurs transalpines aux
mœurs et aux institutions de l'Italie; travail commencé par Auguste,
continué et achevé par Claude. Ce passage d'une civilisation à l'autre ne
se fait point sans violence et sans secousses: de nombreuses révoltes sont
comprimées par Auguste, une grande insurrection échoue sous Tibère. Les
déchiremens et la ruine imminente de Rome pendant les guerres civiles de
Galba, d'Othon, de Vitellius, de Vespasien donnent lieu à une subite
explosion de l'esprit d'indépendance au nord des Alpes; les peuples gaulois
reprennent les armes, les sénats se reforment, les Druides proscrits
reparaissent, les légions romaines cantonnées sur le Rhin sont vaincues ou
gagnées, un _Empire gaulois_ est construit à la hâte; mais bientôt la Gaule
s'aperçoit qu'elle est déjà au fond toute romaine, et qu'un retour à
l'ancien ordre de choses n'est plus ni désirable pour son bonheur, ni même
possible; elle se résigne donc à sa destinée irrévocable, et rentre sans
murmure dans la communauté de l'empire romain.

Avec cette dernière période finit l'histoire de la race gauloise en tant
que _nation_, c'est-à-dire en tant que corps de peuples libres, soumis à
des institutions propres, à la loi de leur développement spontané: là
commence un autre série de faits, l'histoire de cette même race devenue
membre d'un corps politique étranger, et modifiée par des institutions
civiles, politiques, religieuses qui ne sont point les siennes. Quelque
intérêt que mérite, sous le point de vue de la philosophie comme sous celui
de l'histoire, cette Gaule romaine qui joue dans le monde romain un rôle si
grand et si original, je n'ai point dû m'en occuper dans cet ouvrage: les
destinées du territoire gaulois, depuis les temps de Vespasien jusqu'à la
conquête des Francs, forment un épisode complet, il est vrai, de l'histoire
de Rome, mais un épisode qui ne saurait être isolé tout à fait de
l'ensemble sous peine de n'être plus compris.

J'ai raisonné jusqu'à présent dans l'hypothèse de l'existence d'une famille
gauloise qui différerait des autres familles humaines de l'occident, et se
diviserait en deux branches ou races bien distinctes: je dois avant tout à
mes lecteurs la démonstration de ces deux faits fondamentaux, sur lesquels
repose tout mon récit. Persuadé que l'histoire n'est point un champ clos où
les systèmes puissent venir se défier et se prendre corps à corps, j'ai
éliminé avec soin du cours de ma narration toute digression scientifique,
toute discussion de mes conjectures et de celles d'autrui. Pourtant comme
la nouveauté de plusieurs opinions émises en ce livre me font un devoir
d'exposer au public les preuves sur lesquelles je les appuie, et, en
quelque sorte, ce que vaut ma conviction personnelle; j'ai résumé dans
les pages qui suivent mes principales autorités et mes principaux
argumens de critique historique. Ce travail que j'avais fait pour mon
propre compte, pour me guider moi-même dans la recherche de la vérité,
et, d'après lequel j'ai cru pouvoir adopter un parti, je le soumets ici
avec confiance à l'examen; je prie toutefois mes lecteurs qu'avant d'en
condamner ou d'en admettre les bases absolument, ils veuillent bien
parcourir le détail du récit, car je n'attache pas moins d'importance
aux inductions générales qui ressortent des grandes masses de faits,
qu'aux témoignages historiques individuels, si nombreux et si unanimes
qu'ils soient.

La question à examiner est celle-ci: a-t-il existé une famille gauloise
distincte des autres familles humaines de l'occident, et était-elle
partagée en deux races? Les preuves que je donne comme affirmatives sont de
trois sortes: 1° philologiques, tirées de l'examen des langues primitives
de l'occident de l'Europe; 2° historiques, puisées dans les écrivains grecs
et romains; 3° historiques, puisées dans les traditions nationales des
Gaulois.



SECTION I.


PREUVES TIRÉES DE L'EXAMEN DES LANGUES.

Dans les contrées de l'Europe appelées par les anciens _Gaule transalpine_
et _île de Bretagne_, embrassant la France actuelle, la Suisse, les
Pays-Bas, et les îles Britanniques, il se parle de nos jours une multitude
de langues qui se rattachent généralement à deux grands systèmes: l'un,
celui des langues du midi, tire sa source de la langue latine, et comprend
tous les dialectes romans et français; l'autre, celui des langues du nord,
dérive de l'ancien teuton ou germain, et règne dans une partie de la Suisse
et des Pays-Bas, en Angleterre et dans la Basse-Écosse. Or, nous savons
historiquement que la langue latine a été introduite en Gaule par les
conquêtes des Romains; nous savons aussi que les langues teutoniques
parlées dans la Gaule et l'île de Bretagne sont dues pareillement à des
conquêtes de peuples teutons ou germains: ces deux systèmes de langues,
importés du dehors, sont donc étrangers à la population primitive,
c'est-à-dire, à la population qui occupait le pays antérieurement à ces
conquêtes.

Mais, au milieu de tant de dialectes néo-latins et néo-teutoniques, on
trouve dans quelques cantons de la France et de l'Angleterre les restes de
langues originales, isolées complètement des deux grands systèmes que nous
venons de signaler comme étrangers. La France en renferme deux, le
_basque_, parlé dans les Pyrénées occidentales, et le _bas-breton_, plus
étendu naguère, resserré maintenant à l'extrémité de l'ancienne Armorike;
l'Angleterre deux également, le _gallois_, parlé dans la principauté de
Galles, appelé _welsh_ par les Anglo-Saxons, par les Gallois eux-mêmes,
_kymraig_; et le _gaëlic_, usité dans la haute Écosse et l'Irlande. Ces
langues, originales parmi toutes les autres, l'histoire ne nous apprend
point qu'elles aient été importées dans le pays où on les parle,
postérieurement aux conquêtes romaine et germaine; elle ne montre point non
plus par qui et comment elles auraient pu y être introduites: nous sommes
donc fondés à les regarder comme antérieures à ces conquêtes, et par
conséquent comme appartenant à la population primitive.

La question d'antiquité ainsi établie, deux autres questions se présentent:
1° Ces langues ont-elles appartenu au même peuple ou à des peuples
différens? 2° Existe-t-il des preuves historiques qu'elles aient été
parlées antérieurement à l'établissement des Romains, par conséquent des
Germains; et dans quelles portions de territoire? Nous essaierons de
résoudre ces deux questions, en examinant successivement chacune des
langues; et d'abord nous remarquerons que, le bas-breton se rattachant
d'une manière très-étroite au gallois ou _kymraig_, les idiomes originaux,
dont nous parlons, se réduisent réellement à trois, 1° le _basque_, 2° le
_kymraig_ ou _kyrmric_, 3° le _gaëlic_ ou _gallic_.


I. _De la langue basque_.

Cette langue, appelée _euscara_[1] par le peuple qui la parle, est en
usage dans quelques cantons du sud-ouest de la France et du nord-ouest de
l'Espagne, des deux côtés des Pyrénées: la singularité de ses radicaux et
celle de sa grammaire ne la distinguent pas moins des langues kymrique et
gallique que des dérivées du latin et du teuton. Son antiquité ne saurait
faire doute quand on voit qu'elle a fourni les plus vieilles dénominations
des fleuves, des montagnes, des villes, des tribus de l'ancienne Espagne.
Sa grande extension n'est pas moins certaine: de savans travaux[2] ont
constaté son empreinte dans la nomenclature géographique de presque toute
l'Espagne, surtout des provinces orientale et méridionale. En Gaule, la
province appelée par les Romains _Aquitaine_, et comprise entre les
Pyrénées et le cours de la Garonne, présente aussi dans sa plus vieille
géographie des traces nombreuses de cette langue qui s'y parle encore
aujourd'hui. De pareilles traces se retrouvent, plus altérées et plus
rares, il est vrai, le long de la Méditerranée, entre les Pyrénées
orientales et l'Arno, dans cette lisière étroite qui portait chez les
anciens les noms de _Ligurie_, _Celto-Ligurie_ et _Ibéro-Ligurie_[3]. Un
grand nombre de noms d'hommes, de dignités, d'institutions relatés dans
l'histoire comme appartenant soit aux Ibères, soit aux Aquitains,
s'expliquent et sans effort à l'aide de la langue basque. De plus, le mot
_Ligure_ (_Li-gor_, peuple d'en-haut) est basque.

      Note 1: _Eusk_, _Ausk_ ou _Ask_ paraît avoir été le véritable nom
      générique de la race parlant le basque: _Bask_, _Vask_ et _Gask_,
      d'où dérivent _Vascons_ et _Gascons_, ne sont évidemment que des
      formes aspirées de ce radical.

      Note 2: Particulièrement l'ouvrage de M. Guillaume de Humboldt
      intitulé: _Pruefung der Untersuchungen ueber die Urbewohner
      Hispaniens, vermittelst der Vaskischen Sprache. Berlin_, 1821.

      Note 3: Entre autres noms liguriens qui appartiennent à la langue
      basque on peut citer: _Illiberis_ (_Illi-berri_), Ville-Neuve;
      _Iria_ chez les Ligures Taurins (Plin. I. I. c. 150); _Vasio_ chez
      les Ligures Voconces (_Basoa_, bois ); _Asta_ sur les bords du
      Tanaro (Roches), etc. Humboldt, pag. 94.--Cf. pour la Ligurie et
      l'Aquitaine ci-dessous t. II, c. I.

Il résulte la présomption légitime: 1° que le basque est un reste de
l'ancienne langue espagnole ou ibérienne, et la population parlant basque
aujourd'hui, un débris de la race des _Ibères_; 2° que cette race, par
le langage du moins, n'avait rien de commun avec les nations parlant les
langues gallique et kymrique; 3° qu'elle occupait dans la Gaule deux grands
cantons, l'Aquitaine et la Ligurie gauloise.


II. _De la langue gallique_.

Le _gaëlic_ ou _gallic_, conformément à la prononciation, est parlé dans la
haute Écosse, l'Irlande, les Hébrides et l'île de Man. Il n'existe pas de
trace qu'un autre idiome ait été en usage plus anciennement dans ces
contrées, puisque les dénominations les plus antiques de lieux, de peuples,
d'individus, appartiennent exclusivement à cette langue. Si l'on veut
suivre ses vestiges par le moyen des nomenclatures géographique et
historique, on trouve qu'elle a régné dans toute la basse Écosse, et dans
l'Angleterre, d'où elle paraît avoir été expulsée par la langue kymrique;
on la reconnaît encore dans une portion du midi et dans tout l'est de la
Gaule, dans la haute Italie, dans l'Illyrie, dans le centre et l'ouest de
l'Espagne.

Mais, sur le continent, ce sont surtout les provinces orientales et
méridionales de la Gaule qui portent l'empreinte manifeste du passage de
cette langue; ce n'est qu'à l'aide du glossaire gallique qu'on peut
découvrir la signification des noms géographiques, ou de dignités,
d'institutions, d'individus, appartenant à la population primitive de ce
pays. De plus, nos patois actuels de l'est et du midi fourmillent de mots
étrangers au latin et qu'on reconnaît être des mots de la langue gallique.

On peut induire de ces faits:

1° Que la race parlant le gallic a occupé, dans des temps reculés, les îles
Britanniques et la Gaule, et de ce foyer s'est répandue dans plusieurs
cantons de l'Italie, de l'Espagne et de l'Illyrie.

2° Qu'elle a précédé dans l'île de Bretagne la race parlant le kymric.

Mais ce nom de _Gall_ n'était rien moins qu'inconnu à l'antiquité; sous la
forme latine de _Gallus_, sous la forme grecque de _Galatès_[4] il est
inscrit dans les annales de tous les peuples anciens; il y désigne
génériquement les habitans de la Gaule d'où partirent à différentes fois
des émigrations nombreuses en Italie, en Illyrie, en Espagne. D'après ces
rapprochemens, il serait difficile de ne pas reconnaître l'identité des
deux noms, et par conséquent des deux peuples; et de ne pas regarder la
race des _Galls_, parlant aujourd'hui la langue gallique, comme un reste de
l'une des races dont se composait l'ancienne population gauloise.

      Note 4: _Gaidheal_, _Gael_, (_Gall_), _Gallus_ et le nom du pays
      _Gallia_, Gaule. Les Grecs ont procédé autrement que les Latins. Du
      nom du pays, _Gaidhealtachd_ ou _Gaeltachd_ (_Galltachd_), terre des
      Galls, ils ont fait _Galatia_, Γαλατία, et de ce mot ils ont formé le
      nom générique _Galatès_, Γαλάτης.


III. _De la langue kymrique_.

La province de l'île de Bretagne, appelée _pays_ ou _principauté de
Galles_, est habitée, comme on sait, par un peuple qui porte dans sa
langue maternelle le nom de _Cynmri_[5] ou _Kymri_, et depuis les temps les
plus reculés, n'en a jamais reconnu d'autre. Des monumens littéraires
authentiques attestent que cette langue, le _cynmraig_ ou kymric, était
cultivée avec un grand éclat dès le sixième siècle de notre ère,
non-seulement dans les limites actuelles de la principauté de Galles, mais
tout le long de la côte occidentale de l'Angleterre, tandis que les
Anglo-Saxons, population germanique, occupaient par conquête le centre et
l'est. L'examen des nomenclatures géographique et historique de la Bretagne
antérieures à l'arrivée des Germains prouve aussi qu'avant cette époque le
kymric régnait dans tout le midi de l'île, où il avait succédé au gallic
relégué dans le nord.

      Note 5: La voyelle _y_ dans le mot _kymri_ se prononce d'une manière
      sourde à peu près comme l'_u_ anglais dans _but_.

J'ai dit tout-à-l'heure que le _bas-breton_ ou _armoricain_, parlé dans une
partie de la Bretagne française, était un dialecte kymrique. Le mélange
d'un grand nombre de mots latins et français a altéré, il est vrai, ce
dialecte; mais les témoignages historiques font foi qu'au cinquième siècle,
il était presque identiquement le même que celui de l'île de Bretagne,
puisque les insulaires, réfugiés dans l'Armorike, pour échapper à
l'invasion des Angles, y trouvèrent, disent les contemporains, _des peuples
de leur langage_[6]. Les noms tirés de la géographie et de l'histoire
démontrent en outre que le même idiome avait été bien parlé antérieurement
au cinquième siècle dans tout l'ouest et le nord de la Gaule. Ce pays ainsi
que le midi de l'île de Bretagne auraient donc été peuplés anciennement par
la race parlant le kymric. Mais quel est le nom générique de cette race?
est-ce _Armorike_? est-ce _Breton_? _Armorike_, qui signifie _maritime_,
est une dénomination locale et non générique; _Breton_, paraît n'être qu'un
nom particulier de tribu[7]; nous adopterons donc provisoirement comme le
vrai nom de cette race celui de _Kymri_, qui, dès le sixième siècle, la
désignait déjà dans l'île de Bretagne.

      Note 6: Consulter le _Mithridates_ d'Adelung et de Vater, t. II,
      p. 157.

      Note 7: Les Triades galloises font dériver ce nom de _Prydain_ fils
      d'_Aodd_. _Ynys Prydain_, l'île de Prydain. Cf. ci-après t. I, p. 47.

Je dois consacrer quelques lignes aux rapports mutuels des deux idiomes
kymrique et gallique, considérés toujours sous le point de vue de
l'histoire. Ne pouvant présenter ici que des résultats généraux et
très-sommaires, je dirai, sans m'engager dans aucun examen de détail, que
le fond de tous deux est le même, qu'ils dérivent sans nul doute d'une
langue-mère commune; mais qu'à côté de cette similitude frappante dans les
racines et dans le système général de la composition des mots on remarque
de grandes différences dans le système grammatical, différences
essentielles qui constituent deux langues bien séparées, bien distinctes
quoique sœurs, et non pas seulement deux dialectes de la même langue.

Il me reste à ajouter que le gallic et le kymric appartiennent à cette
grande famille de langues dont les philologues placent la source dans le
sanscrit, idiome sacré de l'Inde.

Les inductions historiques qui découlent de cet examen des langues peuvent
se résumer ainsi:

1° Une population ibérienne distincte de la population gauloise habitait
plusieurs cantons du midi de la Gaule, sous les noms d'_Aquitains_ et de
_Ligures_.

2° La population gauloise proprement dite se subdivisait en _Galls_ et en
_Kymri_.

3° Les Galls avaient précédé les Kymri sur le sol de l'île de Bretagne et
probablement aussi sur celui de la Gaule.

4° Les Galls et les Kymri formaient deux races appartenant à une seule et
même famille humaine.



SECTION II.


PREUVES TIRÉES DES HISTORIENS GRECS ET ROMAINS.

I. PEUPLES GAULOIS TRANSALPINS.

César reconnaît dans toute l'étendue de la Gaule, non compris la province
narbonnaise, trois peuples «divers de langue, d'institutions et de
lois[8],» savoir: les _Aquitains_ (_Aquitani_) qui habitent entre les
Pyrénées et la Garonne; les _Belges_ (_Belgæ_) qui occupent le nord depuis
le Rhin jusqu'à la Marne et à la Seine; et les _Galls_ (_Galli_) appelés
aussi _Celtes_ (_Celtæ_) établis dans le pays intermédiaire. Il donne à ces
trois peuples pris en masse la dénomination collective de _Galli_, qui,
dans ce cas, n'est plus qu'un nom géographique et de territoire,
correspondant au mot français _Gaulois_.

      Note 8: Hi omnes linguâ, institutis, legibus inter se differunt.
      Cæs. bell. Gall. l. I, c. 1.

Strabon adopte la division de César, mais avec un changement important. Au
lieu de limiter comme lui la Belgique au cours de la Seine, il y ajoute
sous le nom de _Belges parocéanites_[9], ou _maritimes_, toutes les tribus
établies entre l'embouchure de ce fleuve et celle de la Loire et désignées
dans la géographie gauloise par le nom d'_armorikes_, qui signifie
pareillement _maritimes_ et dont _parocéanites_ paraît n'être que la
traduction grecque. Le sentiment de Strabon sur ces matières mérite une
attention sérieuse; car ce grand géographe ne connaissait pas seulement les
auteurs romains qui avaient écrit sur la Gaule, mais il puisait encore dans
les voyages de Posidonius, et dans les travaux des savans de Massalie
(l'ancienne Marseille). Au reste ces deux opinions sur les peuples appelés
_Belges_, peuvent très-bien se concilier, comme nous nous réservons de le
démontrer plus tard.

      Note 9: Τά λοιπά Βελγων έστιν έθνη των παρωχεανιτων . . .  Strab. l.
      IV, p. 194. Paris, ed. in-fol. 1620.

Les géographes des temps postérieurs, Méla, Pline, Ptolémée, etc., se
conforment aux divisions soit ethnographique donnée par César, soit
administrative tracée par Auguste après la réduction de la Gaule en
province romaine.

Dans tout ceci la Narbonnaise n'est point comprise: or nous trouvons dans
les écrivains anciens qu'elle contenait, outre des _Celtes_ ou _Galls_, des
_Ligures_, _étrangers aux Gaulois_[10], et des _Grecs phocéens_ composant
la population de Massalie, et de ses établissemens.

      Note 10: Έτέροέθνείζ μέν είσί. Strab. l. II, p. 137.

Il existait donc dans la population indigène de la Gaule (car les
Massaliotes ne doivent point trouver place ici) quatre branches
différentes, 1° les _Aquitains_, 2° les _Ligures_, 3° les _Galls_ ou
_Celtes_, 4° les _Belges_. Nous allons passer en revue chacun d'eux
successivement.

1° _Aquitains_.

«Les Aquitains, dit Strabon, diffèrent essentiellement de la race gauloise,
non-seulement par le langage, mais par la constitution physique; ils
ressemblent plus aux Ibères qu'aux Gaulois[11].» Il ajoute que le contraste
de deux peuplades gauloises enclavées dans l'Aquitaine faisait ressortir
d'autant plus vivement la différence tranchée des races. Suivant César, les
Aquitains avaient, outre un idiome particulier, des institutions
particulières, or, les faits historiques nous montrent que ces institutions
avaient, pour la plupart, le caractère ibérien; que le vêtement national
était ibérien; qu'il y avait des liens plus étroits d'amitié et d'alliance
entre les tribus aquitaniques et les Ibères qu'entre ces tribus et les
Gaulois, dont la Garonne seule les séparait; enfin que leurs vertus et
leurs vices rentrent tout-à-fait dans cette mesure de bonnes et de
mauvaises dispositions naturelles qui paraît constituer le type moral
ibérien[12].

      Note 11: Όί Άχουϊτάναί διαφέρσυαι του Γαλατίχοϋ φύλου χατά τε τών
      σωμάτων χατασχευάς καί χατά τέν γλώτταν έοίχασι δέ μάλλον Ιβηρσιν...
      Strab. l. IV, p. 189; idem, 1. IV, p. 176.

      Note 12: Voir pour les détails le tome II de cet ouvrage, chapitre La
      famille Ibérienne, Les Aquitains et _passim_.

Nous trouvons donc une première concordance entre les preuves historiques
et les preuves tirées de l'examen des langues: les Aquitains étaient, sans
aucun doute, une population ibérienne.

2° _Ligures_.

Les Ligures, que les Grecs nommaient _Ligyes_, sont signalés par Strabon
comme _étrangers_ à la Gaule. Sextus Aviénus, qui travaillait sur les
documens scientifiques laissés par les Carthaginois et devait avoir par
conséquent de grandes lumières touchant l'ancienne histoire de l'Ibérie,
place le séjour primitif des Ligures dans le sud-ouest de l'Espagne, d'où
les avait chassés, après de longs combats, l'invasion de Celtes
conquérans[13]. Étienne de Byzance place aussi dans le sud-ouest de
l'Espagne, près de Tartesse, une ville des Ligures qu'il appelle
_Ligystiné_[14]. Thucydide nous montre ensuite les Ligures, expulsés du
sud-ouest de la Péninsule, arrivant au bord de la Sègre, sur la côte
orientale, et chassant à leur tour les Sicanes[15]: il ne donne pas ceci
comme une simple tradition, mais comme un fait incontestable; Éphore et
Philiste de Syracuse tenaient le même langage dans leurs écrits, et Strabon
croit à l'origine ibérienne des Sicanes. Les Sicanes, chassés de leur pays,
franchissent les passages orientaux des Pyrénées, traversent le littoral
gaulois de la Méditerranée, et entrent en Italie. Il faut bien que les
Ligures les aient suivis, puisqu'ils se trouvent presque aussitôt répandus
à demeure sur toute la côte gauloise et italienne depuis les Pyrénées
jusqu'à l'Arno, et probablement plus bas encore.

      Note 13: Fest. Avien. v. 132 et seq.--V. la citation, ci-dessous,
      t. I, période 1600 à 1500 avant J. C..

      Note 14: Λιγυστνή πόλις Λιγύων τγς δυστιχής ΐδηρίας έγγύς καί τής
      Ταρτησσού πλησίον. Steph. Byz.

      Note 15: Σιχανοί άπό τού Σιχανού ποταμοΰ τοΰ εν Ίδηρία ύπό Λιγύων
      άναστάντες... Thucyd, l. VI, c. 2.--Serv. Æn. l. VII.--Eph. ap.
      Strab. l. VI.--Philist. ap. Diodor. l. V.

Nous savions par le témoignage unanime des écrivains anciens, que l'ouest
et le centre de l'Espagne avaient été conquis par les Celtes ou Galls; mais
nous ignorions l'époque et la marche de cette conquête. Les mouvemens des
Sicanes et des Ligures nous révèlent que l'invasion se fit par les passages
occidentaux des Pyrénées, et que les peuples ibériens refoulés sur la côte
orientale débordèrent de leur côté en Gaule et jusqu'en Italie. Ils nous
fournissent aussi la date approximative de l'événement: les Sicanes,
expulsés de l'Italie comme ils l'avaient été de l'Espagne, s'emparèrent de
la Sicile vers l'an 1400[16], ce qui place l'irruption des Celtes en Ibérie
vers le seizième siècle avant notre ère.

      Note 16: J'ai suivi le calcul de Fréret. Œuvr. compl., t. IV, p. 200.

Bien que l'origine ibérienne des Ligures, d'après ce qui précède, soit, ce
me semble, mise hors de doute, il faut avouer qu'ils ne portent pas dans
leurs mœurs le caractère ibérien aussi fortement empreint que les
Aquitains[17]: c'est qu'ils ne sont point restés aussi purs. L'histoire
nous parle de puissantes tribus celtiques mêlées parmi eux dans la
_Celto-Ligurie_, entre les Alpes et le Rhône; plus tard même
l'_Ibéro-Ligurie_, entre le Rhône et l'Espagne, fut subjuguée presque tout
entière par un peuple étranger aux Ligures, et portant le nom de _Volkes_.

      Note 17: V. pour les détails le tome II de cet ouvrage, période 1600
      à 1500 avant J. C..

La date de cette invasion des Volkes dans l'Ibéro-Ligurie (aujourd'hui le
Languedoc), ne saurait être fixée avec précision. Les plus anciens récits
soit mythologiques, soit historiques, et les périples jusqu'à celui de
Scyllax, qui paraît avoir été écrit vers l'an 350 avant notre ère, ne font
mention que de Ligures Élésykes, Bébrykes et Sordes dans tout ce canton;
les Élésykes sont même représentés comme une nation puissante, dont la
capitale Narbo ou Narbonne florissait par le commerce et les armes[18].
Vers l'année 281, les Volkes _Tectosages_, habitant le haut Languedoc, sont
signalés tout à coup et pour la première fois, à propos d'une expédition
qu'ils envoient en Grèce[19]; vers l'année 218, lors du passage d'Annibal,
les Volkes _Arécomikes_, habitant le bas Languedoc, sont cités[20] aussi
comme un peuple nombreux qui faisait la loi dans tout le pays: c'est donc
entre 340 et 281 qu'il convient de placer l'arrivée des Volkes et la
conquête de l'Ibéro-Ligurie.

      Note 18: Voir ci-dessous, t. II, c. 1. période 1600 à 1500 avant J.-C.

      Note 19: Justin. l. XXIV, c. 4.--Strab. l. IV, p. 187.--V.
      ci-dessous, t. I, p. 131 et seq.

      Note 20: Tit. Liv. l. XXI, c. 26.

Les manuscrits de César portent indifféremment _Volcæ_ ou _Volgæ_, en
parlant de ces Volkes; Ausone énonce que le nom primitif des Tectosages
était _Bolgæ_[21], et Cicéron les appelle _Belgæ_[22]. Dans leur
expédition en Grèce, ils avaient un chef nommé par les historiens tantôt
_Belgius_, tantôt _Bolgius_. Saint Jérôme rapporte que l'idiome de leurs
colons établis dans l'Asie-Mineure, en Galatie[23], était encore de son
temps le même que celui de Trèves, capitale des Belges, et saint Jérôme
avait voyagé dans les Gaules et dans l'Orient. D'après cela, il n'est guère
permis de douter que les Volkes ne fussent Belges ou plutôt que les deux
noms n'en fissent qu'un; et le détail de leur histoire, car ils jouèrent un
grand rôle dans les affaires de la Gaule, fournit nombre de preuves à
l'appui de leur origine belgique. Il faut donc retrancher ce peuple de la
population ligurienne avec laquelle il n'a rien de commun.

      Note 21: Tectosagos primævo nomine _Bolgas_. Auson. Clar. urb. Narb.

      Note 22: Pro Man. Fonteïo. Dom. Bouq. Rec. des Hist. etc. p. 656.

      Note 23: Hieronym. l. II, comment. epist. ad Galat. c. 3.

En résumé, les Ligures sont des Ibères; seconde concordance de l'histoire
avec les inductions philologiques.

Ainsi il ne reste donc, comme contenant les élémens de la population
gauloise proprement dite, que les _Galls_ ou _Celtes_, et les _Belges_.

3° _Celtes._

Je n'ai pas besoin de démontrer l'identité des Celtes et des Galls, elle
est donnée comme telle par tous les écrivains anciens; mais j'ai à
rechercher quelle est la signification du mot _Celte_, sa véritable
acception, ainsi que l'origine de sa synonymie prétendue avec le nom
générique des peuples galliques.

D'abord, César nous apprend qu'il est tiré de la langue des Galls[24]: et
en effet, il appartient à l'idiome gallique actuel, dans lequel _ceilt_ et
_ceiltach_ veulent dire un habitant des forêts[25]. Cette signification
fait présumer que le nom était local, et s'appliquait soit à une tribu,
soit à une confédération de tribus occupant certains cantons; qu'il avait
par conséquent un sens spécial et restreint: en effet les noms des grandes
confédérations galliques étaient pour la plupart locaux, et appartenaient à
un système général de nomenclature que nous développerons tout à l'heure.

      Note 24: Ipsorum linguâ _Celtæ_ appellantur. Cæs. bell. Gall. l. I,
      c. 1.

      Note 25: _Ceil_, cacher;  _Coille_, forêt; _Ceiltach_, qui vit dans
      les bois. Armstrong's gaëlic. diction.

Le témoignage formel de Strabon vient confirmer cette hypothèse. Il dit que
les Gaulois de la province narbonnaise étaient appelés autrefois _Celtes_;
et que les Grecs, principalement les Massaliotes, étant entrés en relation
avec eux avant de connaître les autres peuples de la Gaule, prirent par
erreur leur nom pour le nom commun de tous les Gaulois[26]. Quelques-uns
même, Éphore entre autres, l'étendant hors des limites de la Gaule, en
firent une dénomination géographique qui comprenait toutes les races de
l'occident[27]. Malgré ces fausses idées qui jettent beaucoup d'obscurité
dans les récits des Grecs, plusieurs écrivains de cette nation parlent des
_Celtes_ dans le sens restreint et spécial qui concorde avec l'opinion de
Strabon. Polybe les place «autour de Narbonne[28];» Diodore de Sicile
«au-dessus de Massalie, dans l'intérieur du pays, entre les Alpes et les
Pyrénées[29];» Aristote «au-dessus de «l'Ibérie[30];» Denys le Périégète
«par-delà les sources du Pô[31].» Enfin, un savant commentateur grec de
Denys, Eustathe relève l'erreur vulgaire qui attribuait à toute la Gaule le
nom d'un seul canton. Toutes vagues qu'elles sont, ces désignations
paraissent bien spécifier le pays situé entre la frontière ligurienne à
l'est, la Garonne au midi, le plateau des monts Arvernes à l'ouest et au
nord l'Océan; tout ce pays et la côte même de la Méditerranée, si aride
aujourd'hui, furent long-temps encombrés d'épaisses forêts[32]. Plutarque
place en outre entre les Alpes et les Pyrénées, dans les siècles les plus
reculés, un peuple appelé _Celtorii_[33], dont il n'est plus parlé par la
suite. Ce peuple aurait donc fait partie de la ligue des Celtes; or, _tor_
signifie _élevé_ et _montagne_, et _Celt-tor, habitant des montagnes
boisées_. Il paraîtrait de là que la confédération celtique, au temps de sa
puissance, se subdivisait en _Celtes de la plaine_ et _Celtes de la
montagne_. Cette faculté de modifier en composition la valeur du mot
_Celte_ serait une nouvelle preuve que c'était une dénomination locale et
nullement générique.

      Note 26: Άπό τούτωγ δ΄ οϊμαί καί τούς σύμπαντας Γαλάτας Κελτούς ύπό
      τώό Έλλήνων προσαγορευθήναί διά τήν, έπιφάνειαν, ή και προσλαβόντων
      πρός τοϋτο καί τών Μασσαλιωτών διά τό πλησιόχωρον.  Strab. l. IV,
      p. 189.

      Note 27 Strab. l. I, p. 34.

      Note 28: Polyb. 1. III, p. 191. Paris, in-fol, 1609.

      Note 29: Τούς γάρ ύπέρ Μασαλίας χατοιχοϋντας έν τψ μεσογείψ καί τούς
      περί τάς Άλπεις έτι δέ τούς έπί τάδε τών Πυρηναίων όρών Κελτούς
      όνομάζουσι. Diod. l. V, p. 308.

      Note 30: Arist. gener. anim. l. II, c. 8.

      Note 31: Dionys. Perieg. V. 280.

      Note 32: Tit. Liv. l. V, c. 34.

      Note 33: Μεταξύ Πυρ΄ρ΄ήνχς όρους καί τών Άλπεων έγγύς τών Κελτορίων..
      Plut. in Camill. p. 135.

Les historiens nous disent unanimement que ce furent les _Celtes_ qui
conquirent l'ouest et le centre de l'Espagne; et en effet leur nom se
trouve attaché à de grandes masses de population gallo-ibérienne, telles
que les _Celt-Ibères_[34], mélange de Celtes et d'Ibères qui occupaient le
centre de la Péninsule, et les _Celtici_[35] qui s'étaient emparés de
l'extrémité sud-ouest. Il était tout simple que l'invasion commençât par
les peuples gaulois les plus voisins des Pyrénées; mais la confédération
celtique n'accomplit pas seule cette conquête, et d'autres tribus galliques
l'accompagnèrent ou la suivirent, témoin le peuple appelé Gallæc ou Gallic
établi dans l'angle nord-ouest de la presqu'île, et qui, comme on sait,
appartenait aux races gauloises[36]. Voilà ce qu'on remarque en Espagne.
Pour la haute Italie, quoique inondée deux fois par les peuples
transalpins, elle ne présente aucune trace du nom de _Celte_; aucune tribu,
aucun territoire, aucun fleuve, ne le rappelle: c'est toujours et partout
le nom de _Galls_. Le mot _Celtæ_ ne fut connu des Romains que très-tard,
et encore rejetèrent-ils l'acception exagérée que lui donnaient
généralement les écrivains grecs.

      Note 34: Diod. Sieul. l. V, p. 309.--Appian. bell. Hisp. p. 256.
      --Lucan. Phars. l. IV, v. 9.

      Note 35: Hérodot. l. II, p. 118; l. IV, p. 303, edit. Amstel. 1763.
      --Polyb, ap. Strab. l. III.--Varro ap. Plin. l. III, c. 3.

      Note 36: Le pays était nommé _Gallæcia_, _Gallaicia_, aujourd'hui
      _Gallice_. Plin. l. IV.--Mel. l. III, c. 1.--Strab. loc. cit.--V.
      ci-dessous, part. I, c. 1, p. 6-9.

Quant à l'assertion de César que les Galls «s'appelaient _Celtes_ dans leur
propre langue,» il est possible que le conquérant qui s'occupait beaucoup
plus de battre les Gaulois que de les étudier, trouvant qu'en effet le mot
_Celte_ était gallique, et reconnu des Galls pour une de leurs
dénominations nationales, sans plus chercher, ait conclu à la synonymie
complète des deux noms. Il se peut encore que les Galls de l'est et du
centre eussent adopté dans leurs rapports de commerce et de politique avec
les Grecs un nom sous lequel ceux-ci avaient l'habitude de les désigner;
ainsi que nous voyons de nos jours les tribus indigènes de l'Amérique et de
l'Afrique accepter, en de semblables circonstances, des noms inexacts, ou
qui leur sont même tout-à-fait étrangers.

Il me semble résulter de ce qui précède: 1° que le mot _Celte_ avait chez
les Galls une acception bornée et locale; 2° que la confédération des
tribus dites _celtique_ habitait en partie parmi les Ligures, en partie
entre les Cévennes et la Garonne, le plateau Arverne et l'Océan; 3° que
c'est à tort, mais par une erreur facile à comprendre, que ce mot est
devenu chez les Grecs synonyme de gaulois et d'_occidental_; chez les
Romains synonyme de Gall; 4° que la confédération celtique paraît s'être
épuisée dans la conquête de l'Espagne, ne jouant plus aucun rôle dans deux
invasions successives de l'Italie.

J'ai avancé plus haut que le mot _Celtes_, signifiant _hommes_ ou _tribus
des forêts_, et appliqué à une confédération de tribus galliques, n'avait
rien d'étrange, si on le compare aux dénominations des autres ligues de la
même race; et j'ai parlé d'un système général de nomenclature suivi à cet
égard par les Galls; je dois à mes lecteurs quelques explications.

Les Germains, comme tout le monde sait, prenaient pour base de leurs
divisions de territoire les grandes divisions célestes: partout où ils se
fixaient à demeure, ils établissaient soit des ligues soit des royaumes de
l'_est_, de l'_ouest_, du _nord_, du _sud-est_, etc. Les Galls au contraire
se réglaient sur les divisions physiques du sol: la mer, les montagnes, les
plaines, les forêts déterminaient leurs provinces, et entraient dans les
dénominations de leurs ligues. Partout où cette race voyageuse a porté ses
pas, les mots d'_Alpes_, hautes montagnes, d'_Albanie_, région des
montagnes, de _penn_ et _apenn_, pics, _cenn_, sommets, _tor_, élevé, etc.,
et les noms d'habitation en _dunn_ qui indique une hauteur, _mag_ qui
indique une plaine, _dur_ et _av_ qui indiquent de l'eau, y révèlent son
passage. En voici des exemples.

L'Écosse était divisée dès la plus haute antiquité en _Albanie_, région des
montagnes, _Maïatie_ (_Mag-aìte_), région des plaines, et _Calédonie_ ou
plutôt _Celtique_[37], région des forêts, et trois ligues de tribus
portaient des noms correspondans. La même division subsiste encore
aujourd'hui, mais les immenses forêts Grampiennes ayant disparu en grande
partie, il ne reste plus que l'_Albainn_ et le _Mag-thir_.

      Note 37: Le mot _Caledonia_, sous lequel les Romains désignaient la
      région des forêts Grampiennes, est emprunté au kymric _Calyddon_,
      forêt, qui correspond au gallic _Ceilte_ et _Ceiltean_. Les Bretons
      insulaires, au milieu desquels vivaient les Romains, étant de race
      kymrique, traduisaient de cette manière le nom géographique _Ceilte_
      et les Romains le prirent d'eux ainsi altéré.

La haute Italie fut conquise une première fois par les Galls sous le nom
militaire d'Ombres; et nous trouvons dans l'ancienne géographie de la
presqu'île ces trois divisions de l'Ombrie: _Oll-Ombrie_, haute Ombrie,
_Is-Ombrie_, basse Ombrie, et _Vil-Ombrie_, Ombrie littorale.

La Gaule offre une multitude d'exemples de ces divisions et de leurs noms
donnés à des ligues de peuples: devant y revenir souvent dans le cours de
mon ouvrage, je ne citerai ici que quelques-uns des principaux.

Les nations du littoral de l'Océan forment une ligue sous le nom
d'_Armorikes, maritimes_: _ar_, sur; _muir, moir_, la mer.

Le grand plateau de l'Auvergne, l'_Arvernie_ ou la _haute habitation (Ar,
all_, haut; _fearann, verann_, pays habité), renferme la ligue célèbre des
tribus _Arvernes_.

La ligue nombreuse des peuples des Alpes, comprend, sous la dénomination
collective de _nations Alpines_, les subdivisions suivantes: 1° tribus
_Pennines_ ou des _pics_, habitant le grand Saint-Bernard et les vallées
environnantes; 2° tribus _Craighes_ ou des _rocs (Craig_, roc); on sait que
le petit Saint-Bernard et les monts voisins portaient autrefois le nom
d'_Alpes Craïæ_, ou _Cræcæ_; 3° _Allobroges_ ou tribus des _hauts villages
(all_, haut; _bruig_, village; _bru_ et _bro_, lieu), etc.

Il ne serait donc point étonnant que les Cévennes et les fertiles campagnes
du haut Languedoc et de la Guienne eussent été le séjour d'une
confédération de _tribus des forêts_, se subdivisant suivant la
localité en _Celtes_ de la plaine et en _Celtors_ ou _Celtes_ de la
montagne.

4° _Belges_.

César affirme que les Belges différaient des Galls par leur langue, leurs
mœurs et leurs institutions[38]; Strabon le répète après lui[39]. César
ajoute que plusieurs des tribus belges étaient issues des Germains, et en
effet, de son temps, les invasions germaniques en Gaule avaient déjà
commencé: ces tribus, il les nomme; elles sont peu nombreuses, restreintes
à quelques cantons riverains du Rhin, et comprises sous la dénomination
collective de Germains cis-rhénans[40]; mais cette exception même prouve
que la masse des peuples belges était étrangère à la race teutonique.

      Note 38: Cæs. bell. Gall. l. I, c. 1.

      Note 39: Strab. l. IV, p. 176.

      Note 40: Condrusi, Pæmani, Cæræsi qui uno nomine Germani appellantur.
      Cæs. bell. Gall. l. II, c. 4.--Segni Condrusique ex gente et numero
      Germanorum qui sunt... citrà Rhenum. Id. l. VI, c. 38.

Les Belges sont reconnus unanimement par les écrivains anciens, comme
Gaulois, formant avec les Galls, improprement appelés Celtes, la population
de sang gaulois.

Le mot de _Belges_ appartient à l'idiome Kymrique, où sous la forme
_Belgiaidd_, dont le radical est _Belg_, il signifie _belliqueux_: il
paraît donc n'être point un nom générique, mais un titre d'expédition
militaire, de confédération armée. Il est étranger[41] à l'idiome des
Galls, mais non à leurs traditions nationales encore subsistantes où les
_Bolg_ ou _Fir-Bolg_ jouent un rôle important, comme conquérans venus des
embouchures du Rhin dans l'ancienne Irlande. Nous ferons remarquer en
passant que la forme _Bolg_ et son aspirée _Bholg_, rappellent cette
colonie belge fixée parmi les Galls du Rhône et des Cévennes, sous les noms
de _Bolgæ_ et _Volcæ_.

      Note 41: Étranger est peut-être inexact: _bolg_ en gallic signifie
      _sac_; mais quel singulier nom c'eût été pour un peuple!

Le nom de _Belges_ était inconnu aux anciens auteurs grecs; il paraît
récent en Gaule; du moins si on le compare aux noms de Galls, de Celtes,
de Ligures, etc.

Des Belges s'établirent, comme on sait, sur la côte méridionale de l'île de
Bretagne, au milieu de peuples bretons qui n'étaient point Galls, car la
race gallique était alors refoulée à l'extrémité septentrionale, par-delà
le golfe du Forth. Ni César ni Tacite n'ont remarqué aucune différence
d'origine ou de langage entre ces Bretons et les Belges; les noms
personnels et locaux dans les cantons habités par les uns et par les autres
appartiennent d'ailleurs à la même langue, qui est le kymric.

En Gaule, César a donné pour limite méridionale aux Belges la Seine et la
Marne. Strabon ajoute à cette première Belgique une seconde qu'il nomme
_Parocéanite_ ou _Maritime_, et qui comprend les peuples situés à l'ouest,
entre l'embouchure de la Seine et celle de la Loire, c'est-à-dire les
peuples que César et les autres écrivains romains appellent _Armorikes_,
d'un nom gaulois qui signifie pareillement _Maritimes_[42]. Sans doute, le
témoignage de César n'est pas aisément contestable dans ce qui regarde la
Gaule. D'un autre côté Strabon connaissait les ouvrages des Massaliotes, il
avait médité les récits de Posidonius, ce Grec célèbre qui avait parcouru
la Gaule, du temps de Marius, en érudit et en philosophe[43]. Il fallait
qu'il y eût entre les Armorikes et les Belges un grand nombre de
ressemblances pour que Posidonius et Strabon déclarassent y voir une même
race; il fallait aussi qu'il y eût des différences bien marquées pour que
César en fît deux peuples. L'examen des faits de l'histoire nous montre les
Armorikes établis en confédération politique indépendante, mais, dans le
cas de guerres et d'alliances générales, se rattachant bien plus volontiers
à la confédération des Belges qu'à celle des Galls. L'examen des faits
philologiques nous montre que la même langue était parlée dans la Belgique
de César et dans celle de Strabon. On peut donc conclure hardiment que les
Armorikes et les Belges étaient deux peuples ou confédérations de la même
race, arrivés en Gaule à deux époques différentes; et en thèse plus
générale:

1º Que le nord et l'ouest de la Gaule et le midi de l'île de Bretagne,
jusqu'au Forth étaient peuplés par une seule et même race formant la
seconde branche de la population gauloise proprement dite.

2º Que la langue de cette race était celle dont les débris se conservent
dans deux cantons de l'ancienne Armorike et de l'île de Bretagne.

3º Que le nom générique de la race nous est encore inconnu historiquement,
à ce point de nos recherches; mais que la philologie nous révèle que ce nom
doit être celui de _Kymri_.

      Note 42: _Armoricæ, Aremoricæ_ gentes, civitates. Ce mot appartient à
      la fois aux deux langues kymrique et gallique: _ar_ et _air_ (gaël.),
      _ar_ (cymr. corn.), _oar_ (armor.), sur; _muir_, _moir_ (gaël.), _môr_
      (cymr. armor.), mer.

      Note 43: On voit en lisant Strabon qu'il s'appuyait beaucoup des
      idées et des travaux de Posidonius, malgré l'affectation avec
      laquelle il le critique en plusieurs endroits. Les fragmens de
      Posidonius, recueillis par Athénée et dont nous retrouvons des
      passages entiers soit dans Strabon lui-même, soit dans Diodore de
      Sicile, sont certainement ce que nous possédons de plus curieux sur
      la Gaule, exception faite des Commentaires de César.


II. PEUPLES GAULOIS DE L'ITALIE.

Les plus accrédités des érudits romains qui travaillèrent sur les origines
italiques, reconnurent deux conquêtes bien distinctes de la haute Italie
par des peuples sortis de la Gaule. Ils faisaient remonter la plus ancienne
aux époques les plus reculées de l'Occident, et désignèrent ces premiers
conquérans transalpins sous le nom de _vieux Gaulois, veteres Galli_, afin
de les distinguer des transalpins de la seconde conquête. Celle-ci, plus
récente, est mieux connue; on en a les dates bien précises: on sait qu'elle
commença l'an 587 avant notre ère, sous la conduite du Biturige Bellovèse,
et qu'elle continua par l'invasion successive de quatre autres bandes, dans
un espace de soixante-six ans[44].

      Note 44: V. ci-dessous, t. I, c. I, Période 587 à 521 après J.-C..


PREMIERE CONQUETE.--Ces _vieux Gaulois_, suivant les auteurs dont nous
parlons, étaient les ancêtres du peuple des _Ombres_ qui habitait, comme on
sait, au temps de la puissance des Romains, les deux revers de l'Apennin,
entre le Picenum et l'Étrurie; et le fait était donné comme positif.
Cornélius Bocchus, affranchi lettré de Sylla, est cité par Solin comme
l'ayant soutenu et prouvé[45]. C'était aussi l'opinion du fameux
M. Antonius Gnipho[46], précepteur de Jules-César, et qui, né dans la Gaule
Cisalpine, avait probablement apporté un soin particulier à ce qui
concernait sa nation; Isidore l'adopta dans son ouvrage sur les
Origines[47]; ainsi firent Solin et Servius. L'érudition hellénique s'en
empara aussi[48], malgré une étymologie fort populaire en Grèce bien
qu'absurde, laquelle faisait dériver le mot _Ombre_ du grec _ombros_,
pluie, parce que, disait-on, la nation ombrienne avait échappé à un déluge.

      Note 45: Bocchus absolvit Gallorum veterum propaginem Umbros esse.
      Solin. Poly. Hist. c. 8.

      Note 46: Sanè Umbros Gallorum veterum propaginem esse M. Antonius
      refert. Serv. in l. XII, Æn. ad fin.

      Note 47: Umbri, Italiæ genus est, sed Gallorum veterum propago. Isid.
      Orig, l. I, c. 2.

      Note 48: Όμβροι γενος Γαλατών. Tzetz. Schol. Lycophr. Alex. p. 199.

Les Ombres étaient regardés comme un des plus anciens peuples de
l'Italie[49]: ils chassèrent, après de longs et sanglans combats, les
Sicules des plaines circumpadanes; or les Sicules étant passés en Sicile
vers l'an 1364, l'invasion ombrienne a dû avoir lieu dans le cours du
quinzième siècle. Ils devinrent très-puissans, car leur empire s'étendit
d'une mer à l'autre, jusqu'aux embouchures du Tibre[50] et du Trento.
L'arrivée des Étrusques mit fin à leur vaste domination.

      Note 49: Umbrorum gens antiquissima... Plin. l. II, c. 14.--Flor. l.
      I, c. 17.

      Note 50: V. pour les détails le tome I de cet ouvrage.

Lès mots _Umbri, Ombri, Ombriki_, par lesquels les Romains et les Grecs
désignaient ce peuple, paraissent bien n'avoir été autres que le mot
gallique _Ambra_ ou _Amhra_, qui signifie _vaillant, noble_, et aurait été
tout-à-fait approprié comme titre militaire à une expédition envahissante.
On trouve encore le nom d'_Ambres_ ou _Ambrons (Ambro, onis_; Άμβρων
Άμβρωος,) appliqué à des tribus qui se rattachent à la souche ombrienne.

La division géographique établie par les Ombres dans leur empire n'est pas
seulement conforme aux coutumes des nations galliques, elle appartient à
leur langue. L'Ombrie était partagée en trois provinces: l'_Oll-Ombrie_, ou
haute Ombrie, qui comprenait le pays montagneux situé entre l'Apennin et la
mer Ionienne, l'_Is-Ombrie_, ou basse Ombrie, que formaient les plaines
circumpadanes; enfin la _Vil-Ombrie_, ou Ombrie littorale: ce fut plus tard
l'Étrurie[51].

      Note 51: Όλομβρία, Όλομβροι; Ούιλομβρία, Ptolem. _Oll, All_, haut;
      _Bil, Bhil_, bord, rivage. Ίσομβρία, Ϊσομβροι et Ϊσομβρες; en latin
      _Insubria_ et _Insubres; is, ios_, bas.--V. pour les détails,
      t. I, période 1400 à 100 avant J.-C. et seq.

Quoique l'influence étrusque changeât rapidement la langue, la religion,
l'ordre social des Ombres, il se conserva pourtant parmi les montagnards
de l'Oll-Ombrie des restes marquans du caractère et des coutumes des Galls;
par exemple le _gais_, arme d'invention et de nom galliques, fut
toujours l'arme nationale du paysan ombrien[52].

      Note 52: V. ci-dessous, t. I, période 1000 à 600 avant J.-C.

Les Ombres, dispersés par les conquérans étrusques furent accueillis comme
des frères devaient l'être sur les bords de la Saône, et parmi les tribus
helvétiennes, où ils perpétuèrent leur nom d'_Isombres_[53]. D'autres
trouvèrent l'hospitalité parmi les Ligures des Alpes maritimes[54], et y
portèrent aussi leur nom d'_Ambres_ ou _Ambrons_. Ce fait peut seul
expliquer un autre fait important qui a beaucoup tourmenté les historiens,
et donné lieu à vingt systèmes contradictoires, savoir: qu'une tribu des
Alpes Liguriennes et une tribu de l'Helvétie, se faisant la guerre sous les
drapeaux opposés de Rome et des Cimbres, se trouvèrent avoir le même nom et
le même cri de guerre, et en furent très-étonnées[55].

      Note 53: Insubres, pagus Æduorum. Tit. Liv. l. V, c. 23.

      Note 54: Insubrium exules. Plin. l. III, c. 17-20.--V. ci-dessous,
      t. I, période 1000 à 600 avant J.-C.

      Note 55: Plut. Mar. p. 416.--V. ci-dessous, t. I, période 1000 à 600
      avant J.-C. et  t. II, Année 102 avant J.-C.

De ce qui précède me paraît résulter le fait que l'Italie supérieure fut
conquise dans le quinzième siècle avant notre ère par une confédération de
tribus galliques portant le nom d'_Ambra_.


DEUXIEME CONQUETE.--Tandis que la première invasion s'était opérée en
masse, avec ordre, par une seule confédération, la seconde fut successive
et tumultueuse: durant soixante-six années, la Gaule versa sa population
sur l'Italie, par les Alpes maritimes, par les Alpes Graïes, par les Alpes
Pennines. Si l'on fait attention, en outre, qu'à la même époque (587) une
émigration non moins considérable avait lieu de Gaule en Illyrie, sous la
conduite de Sigovèse, on n'hésitera pas à croire que de si grands mouvemens
tenaient à des causes plus sérieuses que cette fantaisie du roi Ambigat
dont nous parle Tite-Live. La Gaule en effet présente dans toute cette
période de temps les symptômes d'un pays qu'une violente invasion
bouleverse.

Mais de quels élémens se composaient ces bandes descendues des Alpes pour
envahir la haute Italie?

Tite-Live fait partir de la Celtique, c'est-à-dire des domaines des Galls,
les troupes conduites par Bellovèse et par Elitovius; et l'émunération des
tribus, telle que la donnent lui et Polybe, prouve en effet que le premier
flot dut appartenir à la population gallique[56]. Voilà ce que nous savons
pour la Transpadane.

      Note 56: Voir les détails circonstanciés, ci-dessous, t. I, Année 587
      avant J.-C. et seq.

Il n'est personne qui n'ait entendu parler de ce combat fameux livré par
T. Manlius Torquatus à un géant gaulois sur le pont de l'Anio. Vrai ou
faux, le fait était très-populaire à Rome; la peinture ne manqua pas de
s'en emparer, et la tête du Gaulois tirant la langue et faisant d'horribles
grimaces, figura sur l'enseigne d'une boutique de banque située au forum;
l'enseigne, arrondie en forme de bouclier, portait le nom de _Scutum
cimbricum_. Elle existait au-dessus de cette boutique dans l'année 586 de
Rome, 167ème avant notre ère, ainsi qu'en fait foi une inscription des
Fastes Capitolins, où il est dit: que le banquier de la maison à l'enseigne
de l'_Écu-cimbrique_, Q. Aufidius, à fait banqueroute le 3 des calendes
d'avril, et s'est enfui; que, rattrapé dans sa fuite, il a plaidé devant le
préteur P. Fontéius Balbus, qui l'a acquitté[57].

      Note 57: Voici dans son entier cette curieuse inscription.
      (Reinesius, p. 342.)

                             III. K. APRILEIS.
                          FASCES. PENES. ÆMILIUM.
                       LAPIDIBUS. PLUIT. IN. VEIENTI
               POSTUMIUS. TRIB. PL. VIATOREM. MISIT. AD. COS.
               QUOD. IS. EO. DIE. SENATUM. NOLUISSET. COGERE.
          INTERCESSIONE. P. DECIMI. TRIB. PLEB. RES. EST. SUBLATA.
           Q. AUFIDIUS. MENSARIUS. TABERNÆ. ARGENTARIÆ. AD SCUTUM.
       CIMBRICUM. CUM. MAGNA. VI. ÆRIS. ALIENI. CESSIT. FORO. RETRACTUS.
         EX. ITINERE. CAUSSAM. DIXIT. APUD. P. FONTRIUM. BALBUM. PRÆT.
           ET. CUM. LIQUIDUM. FACTUM. ESSET. EUM. NULLA. FECISSE.
              DETRIMENTA. JUS. EST. IN. SOLIDUM. ÆS. TOTUM.


Ici le mot _Cimbricum_ est employé comme synonyme de _Gallicum_; il est
appliqué aux _Boïes_, aux _Sénons_, aux _Lingons_, qui faisaient la guerre
aux Romains à l'époque où dut se passer le duel vrai ou prétendu; ces
nations, établies en-deçà du Pô, étaient donc connues populairement en
Italie sous le nom de _Cimbri_ ou _Kimbri_ (en se conformant à la
prononciation latine), quoique les historiens ne les désignent que par la
dénomination géographique et classique de _Galli, Gaulois_, attendu qu'ils
sortaient de la Gaule.

Lorsque, soixante-six ans après la date de l'inscription citée plus haut,
et deux cent soixante après le combat de l'Anio auquel elle fait allusion,
l'invasion de _Cimbri_ venus du nord renouvela en Italie la terreur de ce
nom et fournit à Marius deux triomphes célèbres; le général vainqueur
s'empara de l'_écu cimbrique_ comme d'un emblème de circonstance, et se fit
peindre un bouclier sur ce modèle populaire. Le bouclier _cimbrique_ de
Marius représentait, au rapport de Cicéron, un _Gaulois_[58] les joues
pendantes, et la langue tirée. Le mot _Cimbri_ désignait donc une des
branches de la population gauloise, et cette branche avait des colonies
dans la Cispadane; mais nous avons déjà reconnu antérieurement l'existence
de colonies galliques dans la Transpadane; la population gauloise d'Italie
était donc partagée en deux branches distinctes, les _Galls_ et les
_Cimbri_ ou _Kimbri_.

      Note 58: Pictum _Gallum_ in Mariano scuto _Cimbrieo_, ejectâ linguâ,
      etc. Cicer. de Orator. l. II, c. 66.


III. GAULOIS TRANSRHÉNANS.

_Première branche._

Nous avons parlé plus haut d'une double série d'émigrations commencées l'an
587 avant notre ère, sous la conduite de Bellovèse et de Sigovèse.
Tite-Live nous apprend que l'expédition de Sigovèse partit de la Celtique,
et que son chef était neveu du Biturige Ambigat, qui régnait sur tout ce
pays, ce qui signifie que Sigovèse et ses compagnons étaient des Galls. Le
même historien ajoute qu'ils se dirigèrent vers la forêt Hercynienne[59]:
cette désignation est très-vague, mais nous savons par Trogue-Pompée qui,
né en Gaule, puisait à des traditions plus exactes et plus précises, que
ces Galls s'établirent dans l'Illyrie et la Pannonie[60]. Les historiens et
les géographes nous montrent en effet une multitude de peuplades ou
galliques ou gallo-illyriennes répandues entre le Danube, la mer Adriatique
et les frontières de l'Épire, de la Macédoine et de la Thrace[61]. De ce
nombre sont les _Carnes_[62], habitans des Alpes _Carnikes_, à l'orient de
la grande chaîne alpine (_Carn_ rocher); les _Tauriskes_ (_Taur_ ou _Tor_,
élevé, montagne), nation gallique pure[63], et les _Iapodes_[64], nation
gallo-illyrienne qui occupait les vallées de la Carinthie et de la Styrie;
les _Scordiskes_, qui tenaient les alentours du mont Scordus, et dont la
puissance fut redoutable même aux Romains[65]. Des terminaisons fréquentes
en _dunn, mag, dur_, etc., des montagnes nommées _Alpius_ et _Albius_, la
contrée appelée _Albanie_, enfin un grand nombre de mots galliques dans
l'albanais actuel, sont autant de preuves de plus du séjour des Galls dans
ce pays.

      Note 59: Sortibus dati Hercynii saltus. Tit. Liv. l. V, c. 34.

      Note 60: Illyricos sinus penetravit... in Pannonia consedit. Domitis
      Pannoniis. Justin... l. XXIV, c. 4.

      Note 61: Voir ci-dessous, tome I, Année 281 avant J.-C. et seq.

      Note 62: _De Galleis Carneis_. Inscript. è Fast. ap. Cluvier. Ital.
      antiq. t. I, p. 169.

      Note 63: Τανριστάς καί Ταυρισχούς, καί τούτους Γαλάτας. Strab. l.
      VII p. 293.--Έθνη Κελτιχα. p. 313.--Polyb. l. II, p. 103.

      Note 64: Καί οί Ίάποδες δέ τοϋτο ήδη έπίμιχτον Ίλυριοϊς καί Κελτοϊς
      έθνος. Strab. l. VII; l. IV, p. 313.--Steph. Byz. v° Ϊάποδες.

      Note 65: V. ci-dessous, t. I, Année 279 avant J.-C. t. II, Année 114
      avant J.-C.

On trouvait en outre en-deçà du Danube les _Boïes_ du Norique, ancêtres des
Bavarois; ils n'avaient rien de commun avec les colonies galliques; on sait
qu'ils venaient de l'Italie cispadane, et étaient un malheureux reste des
_Boïes-Kimbri_ accablés et chassés par les armes des Romains[66].

      Note 66: V. ci-dessous, t. I, Année 190 avant J.-C.

_Seconde branche._

Des témoignages historiques qui remontent aux temps d'Alexandre-le-Grand
attestent l'existence d'un peuple appelé _Kimmerii_ ou _Kimbri_ sur les
bords de l'océan septentrional dans la presqu'île qui porta plus tard la
dénomination de Jutland. Et d'abord les critiques reconnaissent l'identité
des noms _Kimmerii_ et _Kimbri_, conformes l'un et l'autre au génie
différent des langues grecque et latine. «Les Grecs, dit Strabon d'après
Posidonius, appelaient _Kimmerii_ ceux que maintenant on nomme
_Kimbri_[67].» Plutarque ajoute que ce changement n'a rien qui
surprenne[68]; Diodore de Sicile l'attribue au temps[69], et adopte sur ce
point l'opinion générale des érudits grecs.

      Note 67: Κιμερίους τούς Κίμβρους όνομασάντων τών Έλήνων. Strab. l.
      VIII, p. 203.

      Note 68: Ούχ  άπό τρόπου. Plut. in Mar. p. 412.

      Note 69:  Βραχύ τοϋ Χαλουμένωνρόνου τήν λέςιν φθείραντος έν τή τών
      Κιμβών προσηγορία. . Diod. Sicul. l. V, p. 309.

Le plus ancien écrivain qui fasse mention de ces _Kimbri_ est Philémon,
contemporain d'Aristote: suivant lui, ils appelaient leur océan
_Mori-Marusa_, c'est-à-dire _Mer-Morte_, jusqu'au promontoire Rubéas;
au-delà ils le nommaient _Cronium_[70]. Ces deux mots s'expliquent sans
difficulté par la langue kymrique: _môr_ y signifie _mer, marw_, mourir,
_marwsis_, mort; et _crwnn_, coagulé, gelé; en gallic, _cronn_ a la même
valeur; _Murchroinn_ la _mer glaciale_[71].

      Note 70: Philemon _morimarusam_ à Cimbris vocari, hoc est, _mortuum
      mare_, usque ad promontorium Rubeas, ultrà deindè _Cronium_. Plin. l.
      IV, c. 13.

      Note 71: Adelung's Ælteste Geschichte der Deutschen, p. 48.--Toland's
      Several pieces, p. I, p. 150.

Éphore, qui vivait à la même époque, connaissait les _Kimbri_ et leur donne
le nom de _Celtes_; mais dans son système géographique, cette dénomination
très-vague désigne tout à la fois un Gaulois et un habitant de l'Europe
occidentaled[72].

      Note 72: Strab. l. VII, ub. supr.

Lorsque, entre les années 113 et 101 avant notre ère, un déluge de _Kimbri_
ou _Cimbres_ vint désoler la Gaule, l'Espagne et l'Italie, la croyance
générale fut «qu'ils sortaient des extrémités de l'occident, des plages
glacées de l'océan du Nord, de la _Chersonèse kimbrique_, des bords de la
_Thétis kimbrique_[73].»

      Note 73: Flor. l. III, c. 3. Polyæn. l. VIII, c. 10.--Quintil.
      Declam. în pro milite Marii.--Ammian. l. 31, c. 5.--_Cimbrica
      Thetis_, Claudian. bell. Get. V. 638.--Plut. in Mar.--V. ci-dessous,
      t. II, c. 3.

Du temps d'Auguste, des _Kimbri_ occupaient au-dessus de l'Elbe une portion
du Jutland; et ils se reconnaissaient pour les descendans de ceux qui, un
siècle auparavant, avaient commis tant de ravages. Effrayés des conquêtes
des Romains au-delà du Rhin, et leur supposant des projets de vengeance
contre eux, ils adressèrent à l'empereur une ambassade pour obtenir leur
pardon[74].

      Note 74: Strab. l. VII, p. 292.--V. ci-dessous, t. III, Année 9
      avant J.-C.

Strabon, qui nous rapporte ce fait, et Méla après lui, placent les _Kimbri_
au nord de l'Elbe[75]; Tacite les y retrouve de son temps: «Aujourd'hui,
dit-il, ils sont petits par le nombre, quoique grands par la renommée; mais
des camps et de vastes enceintes sur les deux rives font foi de leur
ancienne puissance et de la masse énorme de leurs armées[76].»

      Note 75: Strab. l. cit.--Mel. l. III, c. 3.

      Note 76: Manent utrâque ripâ castra, ac spatia, quorum ambitu nunc
      quoque metiaris molem manusque gentis et tam magni exercitûs fidem.
      Tacit. Germ. c. 37.

Pline donne une bien plus grande extension à ce mot de _Kimbri_; il semble
en faire un nom générique: non-seulement il reconnaît des _Kimbri_ dans la
presqu'île jutlandaise, mais il place encore des _Kimbri méditerranées_[77]
dans le voisinage du Rhin, comprenant sous cette appellation commune des
tribus qui portent dans les autres géographes des noms particuliers
très-divers.

      Note 77: Alterum genus Ingævones quorum pars _Cimbri_, Teutoni ac
      Cauchorum gentes. Proximè autem Rheno Istævones quorum pars _Cimbri
      mediterranei_, l. IV, c. 3.

Ces _Kimbri_ habitans du Jutland et des pays voisins étaient regardés
généralement comme _Gaulois_, c'est-à-dire comme appartenant à l'une des
deux races qui occupaient alors la Gaule; Cicéron, parlant de la grande
invasion des _Kimbri_ que nous nommons Cimbres, dit à plusieurs reprises,
que Marius a vaincu des _Gaulois_[78]; Salluste énonce que le consul
Q. Cæpion, défait par les Cimbres, le fut par des _Gaulois_[79]; la
plupart des écrivains postérieurs tiennent le même langage[80]; enfin le
bouclier _cimbrique_ de Marius portait la figure d'un _Gaulois_. Il faut
ajouter que _Céso-rix, Boïo-rix, Clôd_[81], etc., noms des chefs de l'armée
cimbrique, ont toute l'apparence de noms _gaulois_.

      Note 78: Cicer. de Provinc. consular. p. 512.--Pro. Man. Font.
      p. 223.

      Note 79: Sallust. Jugurth. c. 114.

      Note 80: Dio. l. XLIV, p. 262. ed. Hanov. in-fol. 1606.--Sext. Ruf.
      hist. c. 6, etc.

      Note 81: _Clôd_ (kymr.), louange, renommée.

Quand on lit les détails de cette terrible invasion, on est frappé de la
promptitude et de la facilité avec laquelle les Cimbres et les Belges
s'entendent et se ménagent, tandis que toutes les calamités se concentrent
sur la Gaule centrale et méridionale. César rapporte que les Belges
soutinrent vigoureusement le premier choc, et arrêtèrent ce torrent sur
leur frontière; cela se peut, mais on les voit tout aussitôt pactiser; ils
cèdent aux envahisseurs une de leurs forteresses, _Aduat_, pour y déposer
leurs bagages; les Cimbres ne laissent à la garde de ces bagages, qui
composaient toute leur richesse, qu'une garnison de six mille hommes, et
continuent leurs courses; ils étaient donc bien sûrs de la fidélité des
Belges. Après leur extermination en Italie, la garnison cimbre d'Aduat n'en
reste pas moins en possession de la forteresse et de son territoire et
devient une tribu belgique. Lorsque les Cimbres vont attaquer la province
Narbonnaise, ils font alliance tout aussitôt avec les Volkes-Tectosages,
colonie des Belges, tandis que leurs propositions sont encore repoussées
avec horreur par les autres peuples gaulois[82]. Ces faits et beaucoup
d'autres prouvent que s'il y avait communauté d'origine et de langage entre
les Kimbri et l'une des races de la Gaule, c'était plutôt la race dont les
Belges faisaient partie, que celle des Galls. Un mot de Tacite jette sur la
question une nouvelle lumière. Il affirme que les _Æstii_, peuplade
limitrophe des _Kimbri_, sur les bords de la Baltique, et suivant toute
probabilité appartenant elle-même à la race kimbrique, parlaient un idiome
très-rapproché du breton insulaire[83]: or nous avons vu que la langue des
Bretons était aussi celle des Belges et des Armorikes.

      Note 82: V. ci-après, t. II, c. 3.

      Note 83: Linguæ britannicæ propior. Tacit. Germ. c. 45.--Cf.
      Strab. l. I.

Mais les cantons voisins de l'Elbe et du Rhin ne renfermaient pas tous les
peuples transrhénans portant la dénomination générique de _Kimbri_. Les
fertiles terres de la Bohême étaient habitées par la nation _gauloise_[84]
des _Boïes_, dont le nom, d'après l'orthographe grecque et latine, prend
les formes de _Boiï, Boghi, Boghii et Boci_; or _Bwg_ et _Bug_, en langue
kymrique, signifient _terrible_, et leur radical est _Bw, la peur_. De
plus, nous avons signalé tout-à-l'heure en Italie un peuple des _Boïes_,
prenant le nom générique de _Kimbri_ et paraissant être une colonie de ces
_Boïes_ transrhénans. On peut donc hardiment voir, dans les _Boïes_ de la
Bohême une des confédérations de la race kimbrique.

      Note 84: Boii, gallica gens... manet adhuc _Boiemi_ nomen,
      significatque loci veterem memoriam, quamvis mutatis cultoribus.
      Tacit. Germ. c. 28.--Strab. l. VII, p. 293.

Tous les historiens attribuent à une armée gauloise l'invasion de la Grèce,
dans les années 279 et 280: Appien nomme ces Gaulois _Kimbri_[85]; or, nous
savons que leur armée se composait d'abord de _Volkes Tectosages_, puis en
grande partie deGaulois du nord du Danube.

      Note 85: Appian. bell. Illyr. p. 758. ed. H. Steph. 1592.

Les nations gauloises, pures ou mélangées de Sarmates et de Germains,
étaient nombreuses sur la rive septentrionale du bas Danube et dans le
voisinage; la plus fameuse de toutes, celle des Bastarnes[86], mêlée
probablement de Sarmates, habitait entre la mer Noire et les monts
Carpathes. Mithridate, voulant former une ligue puissante contre Rome,
s'adressa à ces peuples redoutés, «il envoya, dit Justin, des ambassadeurs
aux Bastarnes, aux _Kimbri_[87] et aux Sarmates.» Il est évident qu'il ne
faut pas entendre ici les Kimbri du Jutland, éloignés du roi de Pont de
toute la largeur du continent de l'Europe, mais bien des _Kimbri_ voisins
des Bastarnes et des Sarmates, et sur lesquels avait rejailli la gloire
acquise par leurs frères en Gaule et en Norique. L'existence de nations
kimbriques échelonnées de distance en distance, depuis le bas Danube
jusqu'à l'Elbe, établit, ce me semble, que tout le pays entre l'Océan et le
Pont-Euxin, en suivant le cours des fleuves, dut être possédé par la race
des _Kimbri_, antérieurement au grand accroissement de la race germanique.

      Note 86: Tacit. German, c. 46.--Plin. l. IV, c. 12.
      --Tit. Liv. l. XXXIV, c. 26; l. XXX, c. 50-57; l. XXXI, c. 19-23.
      --Polyb. excerpt. leg. LXII.

      Note 87: Mithridates, intelligens quantum bellum suscitaret, legatos
      ad Cimbros, alios ad Sarmatas, Bastarnasque auxilium petitum misit.
      Justin. l. XXXVIII, c. 3.

Mais sur ces mêmes rives du Pont-Euxin, entre le Danube et le Tanaïs,
avait habité autrefois un grand peuple connu des Grecs, sous le nom de
_Kimmerii_, dont nous avons fait _Cimmériens_. Outre les rivages
occidentaux de la mer Noire et du Palus-Méotide, il occupait la presqu'île
appelée à cause de lui _Kimmérienne_, et aujourd'hui encore _Krimm_ ou
_Crimée_: son nom est empreint dans toute l'ancienne géographie de ces
contrées, ainsi que dans l'histoire et les plus vieilles fables de
l'Asie-Mineure, où il promena long-temps ses ravages. Plusieurs coutumes de
ces _Kimmerii_ présentent une singulière conformité avec celles des
_Kimbri_ de la Baltique et des Gaulois. Les _Kimmerii_ cherchaient à lire
les secrets de l'avenir dans les entrailles de victimes humaines; leurs
horribles sacrifices dans la Tauride ont reçu des poètes grecs assez de
célébrité; ils plantaient sur des poteaux, à la porte de leurs maisons, les
têtes de leurs ennemis tués en guerre. Ceux d'entre eux qui habitaient les
montagnes de la Chersonèse, portaient le nom de _Taures_, qui appartient à
la fois aux deux idiomes kymrique et gallique, et signifie, comme on sait,
_montagnards_. Les tribus du bas pays, au rapport d'Éphore, se creusaient
des demeures souterraines, qu'elles appelaient _argil_[88] ou _argel_, mot
de pur kymric, et dont la signification est _lieu couvert_ ou
_profond_[89].

      Note 88: Έφορός φησω αύτούς έν χαταγείοις οίχίαις οίχεϊν άςχαλοϋσιν
      άργίλλας. Strab. l. V.

      Note 89: Taliesin. W. Archæol. t. I, p. 80.--Myrddhin Afallenau.
      Ib. p. 152.

Jusqu'au septième siècle avant notre ère, l'histoire des _Kimmerii_ du
Pont-Euxin reste enveloppée dans la fabuleuse obscurité des traditions
ioniennes; elle ne commence, avec quelque certitude, qu'en l'année 631.
Cette époque fut féconde en bouleversemens dans l'occident de l'Asie et
l'orient de l'Europe. Les _Scythes_, chassés par les _Massagètes_ des
steppes de la haute Asie, vinrent fondre comme une tempête sur les bords du
Palus-Méotide et de l'Euxin: ils avaient déjà passé l'Araxe (le Volga),
lorsque les _Kimmerii_ furent avertis du péril; ils convoquèrent toutes
leurs tribus près du fleure Tyras (le Dniester), où se trouvait, à ce qu'il
paraît, le siège principal de la nation, et y tinrent conseil. Les avis
furent partagés: la noblesse et les _rois_ demandaient qu'on fît face aux
Scythes, et qu'on leur disputât le sol; le peuple voulait la retraite; la
querelle s'échauffa; on prit les armes; les nobles et leurs partisans
furent battus; libre alors d'exécuter son projet, tout le peuple sortit du
pays[90]. Mais où alla-t-il? Ici commence la difficulté. Les anciens nous
ont laissé deux conjectures pour la résoudre, nous allons les examiner
l'une après l'autre.

      Note 90: Herodot. l. IV, c. 21.

La première appartient à Hérodote. Trouvant, vers la même époque (631),
quelques bandes kimmériennes qui erraient dans l'Asie-Mineure sous la
conduite de _Lygdamis_, il rapprocha les deux faits: et il lui _parut_ que
les _Kimmerii_, revenant sur leurs pas, avaient traversé la Chersonèse,
puis le Bosphore, et s'étaient jetés sur l'Asie. Mais c'était aller à la
rencontre même de l'ennemi qu'il s'agissait de fuir; d'ailleurs, la route
était longue et pleine d'obstacles: il fallait franchir le Borysthène et
l'Hypanis qui ne sont point guéables, ensuite le Bosphore kimmérien, et
courir après tout cela la chance de rencontrer les Scythes sur l'autre
bord[91]; tandis qu'un pays vaste et ouvert offrait, au nord et au
nord-ouest du Tyras, la retraite la plus facile et la plus sûre.

      Note 91: Consulter là-dessus une excellente dissertation de Fréret,
      dans laquelle ce savant judicieux n'hésite pas à adopter l'identité
      des Cimmériens et des Cimbres. Œuvres complètes, t. V.

Les érudits grecs qui examinèrent plus tard la question, furent frappés des
invraisemblances de la supposition d'Hérodote. Cette bande de Lygdamis qui
après quelques pillages disparut entièrement de l'Asie, ne pouvait être
l'immense nation dont les hordes occupaient depuis le Tanaïs jusqu'au
Danube, c'étaient tout au plus quelques tribus[92] de la Chersonèse qui
probablement n'avaient point assisté à la diète tumultueuse du Tyras. Le
corps de la nation avait dû se retirer en remontant le Dniester ou le
Danube dans l'intérieur d'un pays qu'elle connaissait de longue main par
ses courses; et comme elle marchait avec une suite embarrassante, elle dut
mettre plusieurs années à traverser le continent de l'Europe, campant
l'hiver dans ses chariots, reprenant sa route l'été, déposant çà et là des
colonies qui se multiplièrent[93]. A l'avantage de mieux s'accorder au fait
particulier, cette hypothèse en joignait un autre: elle rendait raison de
l'existence de _Kimmerii_ dans le nord et le centre de toute cette zone de
l'Europe, et expliquait les rapports de mœurs et de langage que tous ces
peuples homonymes présentaient entre eux.

      Note 92: Ού μέγα γενέσθαι τοϋ παντός μόριον... τό δέ πλεϊστον αύτοϋ
      καί μαχιμώτατον έπ' έσχάτοις ψχουν πάλασσαν. Plut. in Mar. p. 412.

      Note 93: Plut. loc. cit.--Strab. l. VII, p. 203.

Posidonius s'en empara, et lui donna l'autorité de son nom justement
célèbre. Le philosophe stoïcien avait voyagé dans la Gaule, et conversé
avec les Gaulois; il avait vu à Rome des prisonniers Cimbres; Plutarque
nous apprend qu'il avait eu quelques conférences avec Marius, et il pouvait
en avoir appris beaucoup de choses touchant la question qui l'agitait, le
rapport des Cimbres et des Cimmériens. Nul autre ne s'était trouvé plus à
même que lui d'étudier à fond cette question, nul n'était plus capable de
la résoudre; les précieux fragmens qui nous restent de son voyage en Gaule
font foi de sa sagacité comme observateur; sa science profonde est du reste
assez connue.

L'opinion de Posidonius prit cours dans la science; des écrivains que
Plutarque cite sans les nommer la développèrent[94]; elle parut à Strabon
juste et bonne[95]; Diodore de Sicile la rattacha à ses idées générales
sur les Gaulois: ses paroles sont remarquables et méritent d'être méditées
attentivement. «Les peuples _gaulois_ les plus reculés vers le nord et
voisins de la Scythie sont si féroces, dit-il, qu'ils dévorent les hommes;
ce qu'on raconte aussi des Bretons qui habitent l'île d'Irin (l'Irlande).
Leur renommée de bravoure et de barbarie s'établit de bonne heure; car,
sous le nom de _Kimmerii_, ils dévastèrent autrefois l'Asie. De toute
antiquité, ils exercent le brigandage sur les terres d'autrui; ils
méprisent tous les autres peuples. Ce sont eux qui ont pris Rome, qui ont
pillé le temple de Delphes, qui ont rendu tributaire une grande partie de
l'Europe et de l'Asie, et, en Asie, s'emparant des terres des vaincus ont
formé la nation mixte des Gallo-Grecs; ce sont eux enfin qui ont anéanti de
grandes et nombreuses armées romaines[96].» Ce passage nous montre réunis
dans une seule et même famille les Cimmériens, les Cimbres, et les Gaulois
d'en-deçà et d'au-delà des Alpes.

      Note 94: Plut. in Mario. p. 412.--V. ci-après, période 1100 à 631
      avant JC.. et seq.

      Note 95: Δικαίως... ού κακώς είκάζει. Strab. l. VII, p. 203.

      Note 96: Diod. Sicul. l. V, p. 309.

La concordance des dates donnera, j'espère, à ce système un dernier degré
d'évidence. C'est en 631 que les hordes _Kimmériennes_ sont chassées par
les Scythes et refoulées dans l'intérieur de la Germanie, vers le Danube et
le Rhin; en 587 nous voyons la Gaule en proie au bouleversement le plus
violent, et une partie de la population gallique obligée de chercher un
refuge soit en Italie soit dans les Alpes illyriennes; entre 587 et 521,
des peuples du nom de _Kimbri_, qui est le même que _Kimmerii_,
franchissent les Alpes pennines, et un de ces peuples porte le nom
fédératif de _Boïe_, que nous retrouvons parmi les _Kimbri_ transrhénans.

De tout ce qui précède résulte, ce me semble, l'identité des peuples
appelés _Kimmerii, Kimbri, Kymri_; et la division de la famille gauloise en
deux branches, ou races, dont l'une porte le nom de _Kymri_ et l'autre
celui de _Galls_.



SECTION III.


PREUVES TIRÉES DES TRADITIONS NATIONALES.

I. Il n'est presque personne aujourd'hui qui n'ait entendu parler de ces
curieux monumens tant en prose qu'en vers dont se compose la littérature
des Gallois ou Kymri, et qui remontent, presque sans interruption, du
seizième au sixième siècle de notre ère: littérature non moins digne de
remarque à cause de l'originalité de ses formes, que par les révélations
qu'elle renferme sur l'ancienne histoire des Kymri. Contestée d'abord avec
acharnement par une critique dédaigneuse et superficielle, ou même
sottement passionnée, l'authenticité de ces vieux monumens n'est plus
maintenant l'objet d'aucun doute; convaincu pour ma part, je renverrai mes
lecteurs aux nombreuses discussions qui ont eu lieu sur la matière, en
Angleterre principalement[97]. J'ai donc fait usage des traditions
gauloises avec confiance, mais avec une extrême réserve, réserve qui
m'était commandée par le plan de mon ouvrage construit d'après les données
grecques et romaines; d'ailleurs l'époque que j'ai traitée est antérieure
à celle où se rapportent les plus développées et les plus nombreuses de ces
traditions. Les faits qui peuvent en être tirés, relativement à la question
que j'examine, se réduisent à trois.

      Note 97: La collection la plus complète des documens littéraires des
      Gallois a été publiée à Londres sous le litre anglo-gallois de
      _Myvyrian Archaiology of Wales_, que l'on pourrait rendre en français
      par celui d'_Archéologie intellectuelle des Gallois_: le premier
      volume est consacré aux _bardes_ ou poètes, en tête desquels figurent
      _Aneurin, Taliesin, Lywarch Hen_ et _Myrddin_, appelé vulgairement
      _Merlin_, personnages célèbres de l'île de Bretagne au sixième
      siècle; le second contient des souvenirs historiques nationaux,
      classés trois par trois, en raison, non pas de leur liaison ou de
      leur dépendance chronologique, mais de quelque analogie naturelle ou
      de quelque ressemblance frappante entre eux, et appelés à cause de
      cette forme, _Triades historiques_. M. _Sharon Turner_, dans un
      excellent ouvrage, intitulé _Défense de l'authenticité des anciens
      poëmes bretons_ (London, 1803), a résolu la question relative à
      _Taliesin, Aneurin, Myrddin_ et _Lywarch Hen_ de la manière la plus
      décisive pour tout esprit juste et impartial. Nombre d'érudits
      Gallois, entre autres M. William Owen, se sont occupés aussi avec
      succès de la question plus épineuse des Triades. Mais je dois
      recommander surtout à mes lecteurs français un morceau publié dans le
      troisième volume des _Archives philosophiques, politiques et
      littéraires_ (Paris, 1818), modèle d'une critique fine et élégante,
      et où l'on reconnaît aisément la main du savant éditeur des _Chants
      populaires de la Grèce moderne_. Je saisis vivement cette occasion de
      témoigner à M. Fauriel toute ma reconnaissance pour les secours qu'il
      m'a permis de puiser dans son érudition si variée et pourtant si
      profonde.

1º La dualité des races est reconnue par les Triades: les _Gwyddelad_
(Galls) qui habitent l'_Alben_ y sont traités de peuple étranger et
ennemi[98].

      Note 98: Trioeddynys Prydain. n. 41. Archaiol. of Wales. t. II.

2º L'identité des Belges-Armorikes avec les Kymri-Bretons y est
pareillement reconnue; les tribus armoricaines y sont désignées comme
tirant leur origine de la race primitive des Kymri, et communiquant avec
elle à l'aide de la même langue[99].

      Note 99: Trioed. 5.

3º Les Triades font sortir la race des Kymri «de cette partie du pays de
_Haf_ (le pays de l'été ou du midi), qui se nomme _Deffrobani_, et où est
à présent Constantinople[100]; ils arrivèrent, y est-il dit, à _la mer
brumeuse_ (la mer d'Allemagne), et de là dans l'île de Bretagne et dans le
pays de _Lydau_ (l'Armorike) où ils se fixèrent[101].» Le barde Taliesin
dit simplement que les Kymri sortaient de l'_Asie_[102].

      Note 100: _Où est à présent Constantinople_ paraît être une addition
      de quelque copiste postérieur, une espèce de glose pour interpréter
      le mot inconnu de _Deffrobani_. Cependant cette intercalation n'est
      pas sans importance, parce qu'elle se fonde sur les traditions du
      pays.

      Note 101: Trioedd. n. 4.

      Note 102: Taliesin. Welsh Archaiol. t. I, p. 76.

Les Triades et les Bardes s'accordent sur plusieurs détails de
l'établissement des Kymri lors de leur arrivée dans l'occident de l'Europe.
C'était _Hu-le-puissant_ qui les conduisait: prêtre, guerrier, législateur
et dieu après sa mort, il réunit tous les caractères d'un chef de
théocratie: or, on sait qu'une partie des nations gauloises fut soumise
long-temps à un gouvernement théocratique, celui des Druides. Ce nom même
de _Hu_ n'était point inconnu des Grecs et des Romains, qui appellent
_Heus_ et _Hesus_ un des dieux du druidisme. Un des fameux bas-reliefs
trouvés sous le chœur de Notre-Dame de Paris représente le dieu _Esus_, le
corps ceint d'un tablier de bûcheron, une serpe à la main, coupant un
chêne. Or, les traditions galloises attribuent à _Hu-le-Puissant_ de grands
travaux de défrichement et l'enseignement de l'agriculture à la race des
Kymri[103].

      Note 103: Trioedd. n. 4, 5, 56, 92.--Bardes gallois, _passim_.

II. Les Irlandais ont aussi leurs traditions nationales, mais si confuses
et si évidemment fabuleuses, que je n'ai point osé m'en servir. Il s'y
trouve un seul fait applicable à l'objet de ces recherches, le fait de
l'existence d'un peuple appelé _Bolg_ (_Fir-Bolg_), venu du voisinage du
Rhin pour conquérir le midi de l'Irlande; on reconnaît aisément dans ces
étrangers une colonie de _Belges-Kymri_; mais rien de probable n'est
raconté ni sur leur origine ni sur l'histoire de leur établissement: ce ne
sont que contes puérils et jeux d'esprit sur ce mot de _Bolg_ qui signifie
en langue gallique un _sac_.

III. Ammien Marcellin, ou plutôt Timagène qu'il paraît citer, avait
recueilli une antique tradition des Druides de la Gaule sur l'origine des
nations gauloises. Cette tradition portait que la population de la Gaule
était en partie _indigène_ (ce qu'il faut expliquer par antérieure), en
partie venue d'îles lointaines et des régions trans-rhénanes, d'où elle
avait été chassée, soit par des guerres fréquentes, soit par les
débordemens de l'océan[104].

      Note 104: Drysidæ memorant revera fuisse populi partem indigenam: sed
      alios quoque ab insulis extimis confluxisse et tractibus
      trans-rhenanis, crebritate bellorum et alluvione fervidi maris
      sedibus suis expulsos. Ammian. Marcel. l. XV, c. 9.

Nous trouvons donc dans l'histoire traditionnelle des Gaulois, comme dans
les témoignages historiques étrangers, comme dans le caractère des langues,
le fait bien établi d'une division de la famille gauloise en deux branches
ou races.


CONCLUSION.

De la concordance de ces différens ordres de preuves résultent
incontestablement les faits suivans:

1° Les Aquitains et les Ligures, quoique habitans de la Gaule, ne sont
point de sang gaulois; ils appartiennent aux nations de sang ibérien.

2° Les nations de sang gaulois se partagent en deux branches, les _Galls_
et les _Kymri_, que j'appellerai désormais _Kimris_, pour me conformer et
à la prononciation ancienne et aux formes grammaticales de notre langue. La
parenté des Galls et des Kimris, donnée par l'histoire, est confirmée par
le rapport de leurs idiomes, et de leurs caractères moraux; elle paraît
surtout évidente quand on les compare aux autres familles humaines près
desquelles ils vivent: aux Ibères, aux Italiens, aux Germains. Mais il
existe assez de diversité dans leurs habitudes, leurs idiomes, et les
nuances de leur caractère moral, pour tracer entre eux une ligne de
démarcation, que leurs propres traditions reconnaissent, et dont l'histoire
fait foi.

3° Leur origine n'appartient point à l'Occident: leurs langues, leurs
traditions, l'histoire enfin, la reportent en Asie. Si la cause qui sépara
jadis les deux grandes branches de la famille gallo-kimrique se perd dans
l'obscurité des premiers temps du monde, la catastrophe qui les rapprocha
au fond de l'Occident, lorsque déjà elles étaient devenues étrangères l'une
à l'autre, nous est du moins connue dans ses détails, et la date en peut
être fixée historiquement.

Aux argumens sur lesquels j'ai appuyé dans cette Introduction le fait
important, fondamental de la division de la famille gauloise en deux races
se joint un troisième ordre de preuves non moins concluantes, dont mon
livre est l'exposition. C'est dans le récit circonstancié des événemens,
dans les inductions qui ressortent des faits généraux qu'éclate surtout
cette dualité des nations gauloises; ce fait seul peut porter la lumière
dans l'histoire intérieure de la Gaule transalpine, si obscure sans cela
et jusqu'à présent si peu comprise; lui seul rend raison de la variété des
mœurs, des grands mouvemens d'émigration, de l'équilibre des ligues
politiques, des groupemens divers des tribus, de leurs affections, de leurs
inimitiés, de leur désunion vis-à-vis de l'étranger.

Mon opinion sur la permanence d'un type moral dans les familles de peuples
a été exposée plus haut; je crois non moins fermement à la durée des
nuances qui différencient les grandes divisions de ces familles. Pour la
Gaule, ces nuances ressortent clairement de la masse des faits, lesquels
portent un caractère différent suivant qu'ils appartiennent aux tribus de
l'ouest et du nord ou aux tribus de l'est et du midi, c'est-à-dire aux
Kimris ou aux Galls. Les annales des temps modernes témoigneraient au
besoin qu'elle a existé naguère, qu'elle existe encore de nos jours entre
nos provinces occidentales, non mélangées de Germains, et nos provinces du
sud-est; on l'observerait surtout dans toute sa pureté aux Îles
Britanniques, entre les Galls de l'Irlande et les Kimris du pays de Galles.

Des travaux d'une toute autre nature que les miens sont venus inopinément
appuyer ma conviction et ajouter une nouvelle évidence au résultat de mes
recherches. Un homme dont le nom est connu de toute l'Europe savante, M. le
docteur Edwards, à qui la science physiologique doit tant de découvertes
ingénieuses, tant d'idées neuves et fécondes, avait conçu, il y a déjà
long-temps, le plan d'une histoire naturelle des races humaines; et
commençant par l'occident de l'Europe, il étudiait depuis plusieurs années
la population de la France, de l'Angleterre et de l'Italie. Après de longs
voyages et de nombreuses observations faites avec toute la rigueur de
méthode qu'exigent les sciences physiques, avec toute la sagacité qui
distingue particulièrement l'esprit de M. Edwards, le savant naturaliste
est arrivé à des conséquences identiques à celles de cette histoire. Il a
constaté dans les populations issues de sang gaulois deux types physiques
différens l'un de l'autre, et l'un et l'autre bien distincts des caractères
empreints aux familles étrangères; types qui se rapportent historiquement
aux Galls et aux Kimris. Bien qu'il ait trouvé sur le territoire de
l'ancienne Gaule les deux races généralement mélangées entre elles,
(abstraction faite des autres familles qui s'y sont combinées çà et là,) il
a néanmoins observé que chacune d'elles existait plus pure et plus
nombreuse dans certaines provinces où l'histoire nous les montre en effet
agglomérées et séparées l'une de l'autre.

Tel est d'une manière nécessairement sommaire et vague le résultat des
investigations de M. Edwards; je dois à son ancienne amitié et à notre
nouvelle et singulière confraternité scientifique d'en pouvoir faire ici
pressentir la haute importance. Lui-même s'occupe en ce moment d'exposer
avec détail, dans une Lettre qu'il me fait l'honneur de m'adresser, la
nature, l'enchaînement, les conséquences de ses observations en ce qui
regarde la famille gauloise particulièrement, et les races humaines en
général: ce travail, qui nous intéresse à tant de titres, doit être publié
sous peu de jours[105].

      Note 105: Chez Sautelet et Cie., libraires, rue de Richelieu, n. 14.

Si véritablement, malgré toutes les diversités de temps, de lieux, de
mélanges, les caractères physiques des races persévèrent et se conservent
plus ou moins purs, suivant des lois que les sciences naturelles peuvent
déterminer; si pareillement les caractères moraux de ces races, résistant
aux plus violentes révolutions sociales, se laissent bien modifier, mais
jamais effacer ni par la puissance des institutions, ni par le
développement progressif de l'intelligence; si en un mot il existe une
individualité permanente dans les grandes masses de l'espèce humaine, on
conçoit quel rôle elle doit jouer dans les événemens de ce monde, quelle
base nouvelle et solide son étude vient fournir aux travaux de
l'archéologie, quelle immense carrière elle ouvre à la philosophie de
l'histoire.

FIN DE L'INTRODUCTION.



HISTOIRE
DES GAULOIS.

       *       *       *       *       *

PREMIÈRE PARTIE.

       *       *       *       *       *


CHAPITRE PREMIER.

DE LA RACE GAELIQUE. Son territoire; ses principales branches.--Ses
conquêtes en Espagne; elles refoulent les nations ibériennes vers la Gaule
où les Ligures s'établissent.--Ses conquêtes en Italie; empire ombrien, sa
grandeur, sa décadence.--Commerce des peuples de l'Orient avec la Gaule;
colonies phéniciennes.--Hercule tyrien.--Colonies rhodiennes.--Colonie
phocéenne de Massalie, sa fondation, ses progrès rapides.--DE LA RACE
KIMRIQUE. Situation de cette race en Orient et en Occident au septième
siècle avant notre ère; elle est chassée des bords du Pont-Euxin par les
nations scythiques.--Elle entre dans la Gaule, ses conquêtes.--Grandes
émigrations des Galls et des Kimris en Illyrie et en Italie.--Situation
respective des deux races.


Aussi loin qu'on puisse remonter dans l'histoire de l'Occident, on trouve
la race des Galls occupant le territoire continental compris entre le Rhin,
les Alpes, la Méditerranée, les Pyrénées et l'Océan, ainsi que les deux
grandes îles situées au nord-ouest, à l'opposite des bouches du Rhin et de
la Seine. De ces deux îles, la plus voisine du continent s'appelait
_Albin_, c'est-à-dire l'_Ile blanche_[106]; l'autre portait le nom
d'_Er-in_, l'_Ile de l'ouest_[107]. Enfin le territoire continental
recevait spécialement la dénomination de _Galltachd_[108], qui signifiait
_Terre des Galls_.

      Note 106: _Alb_ signifie à la fois _élevé_ et _blanc_; _inn_,
      contracté de _innis_, île. _Albion_, insula, sic dicta ab albis
      rupibus quas mare alluit. Plin. l. XIV, c. 16.

      Note 107: _Eir_, ou _Jar_, l'Occident.

      Note 108: _Gaeltachd_, et plus correctement _Gaidhealtachd_, est
      encore aujourd'hui le nom du haut pays d'Écosse. De ce mot les Grecs
      firent _Galatia_, et de _Galatia_ le nom générique _Galatæ_. Les
      Romains procédèrent à l'inverse; c'est du nom générique _Galli_
      qu'ils tirèrent la dénomination géographique _Gallia_.

Mais la Terre des Galls, ou la _Gaule_, n'était pas possédée en
totalité par la race qui lui avait donné son nom. Un petit peuple,
d'origine, de langue, de mœurs toutes différentes[109], le peuple
_aquitain_, en habitait l'angle sud-ouest, formé par les Pyrénées
occidentales et l'Océan, et circonscrit par le cours demi-circulaire de la
Garonne. Ce peuple était un composé de bandes ibériennes ou espagnoles qui
avaient passé les Pyrénées à des époques inconnues. Maîtresses d'un sol
facile à défendre, elles s'y maintenaient entièrement indépendantes de la
domination gallique.

      Note 109: Strabon, l. IV, p. 176 et 189. _Aquitani_ dans les
      écrivains latins; Άχουϊτανοί, chez les Grecs.

Les Galls, dans ces temps reculés, menaient la vie des peuples chasseurs et
pasteurs; plusieurs de leurs tribus se teignaient le corps avec une
substance bleuâtre, tirée des feuilles du pastel[110]; quelques-unes se
tatouaient. Leurs armes offensives étaient des haches et des couteaux en
pierre; des flèches garnies d'une pointe en silex ou en coquillage[111];
des massues, des épieux durcis au feu, qu'ils nommaient _gais_[112];
et d'autres appelés _catéies_ qu'ils lançaient tout enflammés sur
l'ennemi[113]. Leur armure défensive se bornait à un bouclier de planches,
grossièrement jointes, de forme étroite et allongée. Ce fut le commerce
étranger qui leur apporta les armes en métal, et l'art de les fabriquer
eux-mêmes avec le cuivre et le fer de leurs mines. De petites barques
d'osier, recouvertes d'un cuir de bœuf, composaient leur marine; et, sur
ces frêles esquifs, ils affrontaient les parages les plus dangereux de
l'Océan[114].

      Note 110: Cæsar, Bell. gall. l. V, cap. 24.--Mel, l. III, c. 6.
      --Plin. l. XXII, c. 2.--Herodian. l. III, p. 83.--Claudian. Bell. get.

      Note 111: On trouve fréquemment de ces armes en pierre, soit dans les
      tombeaux, soit dans les cavernes qui paraissent avoir servi
      d'habitation à la race gallique. Les armes en métal ne les
      remplacèrent que petit à petit; et, après leur introduction, les
      Gaulois continuèrent encore long-temps à se servir des premières:
      aussi rencontre-t-on assez souvent les deux espèces réunies sous les
      mêmes tombelles.

      Note 112: En latin _gæsum_; en grec Γαισόν et  Γαισός. Le mot _Gais_
      n'est plus usité aujourd'hui dans la langue gallique, mais un grand
      nombre de dérivés lui ont survécu: tels sont _gaisde_, armé; _gaisg_
      bravoure; _gas_, force, etc.

      Note 113: _Cateïa_, jaculum fervefactum, clava ambusta. Virgil. Æn.
      --Cæsar. Bell. gall. l. V, c. 43.--Ammian. Marcellin., l. XXXI.
      --Isidor. Origin. l. XVIII, c. 7. En langue gallique _gath-teth_
      (prononcez ga-tè) signifie dard brûlant. Armstr. Gael. dict.

      Note 114: Solin. XXIII.--Fest Avien. Ora maritima.

La population gallique se divisait en familles ou _tribus_, formant
entre elles plusieurs _nations_ distinctes. Ces nations adoptaient
généralement des noms tirés de la nature du pays qu'elles occupaient, ou
empruntés à quelque particularité de leur état social; souvent elles se
réunissaient à leur tour pour composer de grandes _confédérations_ ou
_ligues_.

Telles étaient la confédération des Celtes[115] ou tribus des bois, qui
habitait les vastes forêts situées alors entre les Cévennes et l'Océan, la
Garonne et le pied des monts Arvernes; celle des _Armorikes_[116] ou
tribus maritimes, qui comprenait toutes les nations riveraines de l'Océan;
la nation des _Arvernes_[117] ou hommes des hautes terres, qui possédait le
plateau élevé que nous appelons encore aujourd'hui l'Auvergne; celle des
_Allobroges_[118] ou hommes du haut pays, répandue sur le versant
occidental des Alpes, entre l'Arve au nord, l'Isère au midi, et le Rhône au
couchant; des _Helvètes_[119], qui tiraient leur nom des pâturages des
Alpes où ils s'étaient établis; des _Séquanes_, qui devaient le leur à la
rivière de Seine (Sequana[120]) dont ils avoisinaient la source, au
couchant, tandis qu'au levant ils s'étendaient jusqu'au Jura; des
_Édues_[121], dont les troupeaux de moutons et de chèvres parcouraient les
vallées de la Saône et de la Haute-Loire; enfin des _Bituriges_, voisins
occidentaux de la nation éduenne, ayant pour demeure l'espèce de presqu'île
que forment, en se réunissant, la Loire, l'Allier et la Vienne.

      Note 115: _Coille, coillte_; bois, forêt. V. l'introduction. Les
      tribus celtiques qui habitaient la montagne ajoutaient au nom
      collectif _Celte_ le mot _tor_, qui signifie élevé: _Celtorii_,
      Κελτόριοι, Celtes d'en haut. Les historiens n'indiquent que
      très-vaguement la position de ces Celtes de la montagne; ils
      habitaient, disent-ils, entre les Pyrénées et les Alpes. Plutarch. in
      Camil., p. 135.

      Note 116: _Armhuirich_ et _Armhoirik_, voisin de la mer; (Lhuyd,
      archæol. britann.) _Armorici, Aremorici_.

      Note 117: _Ar, all_, haut: _veran (Fearann)_, terre, contrée.
      _Arvernia_, _Alvernia_, Auvergne.

      Note 118: _All_, haut; _brog_, lieu habité, village.

      Note 119: _Elva (Ealbha_) ou _Selva_, bétail: _ait_, _èt_, lieu,
      contrée. Elvétie ou Helvétie, contrée des troupeaux.

      Note 120: _Seach_, qui tourne, qui dévie, sinueux: _an_, eau,
      rivière, contracté de _avainn_.--Σηκόανος, ποταμός, άφ΄ οϋ  τό
      ίθνικόν Σηκόανοι. Artemidor. ap. Stephan. Bysant. V. Σηκόανος. Les
      Séquanes furent repoussés plus tard au-delà des Vosges et de la
      Saône.

      Note 121: En latin _Hedui_, et plus communément _Aedui_. _Ædh_,
      mouton; _Ed_, troupeau de petit bétail.


ANNEES 1600 à 1500 avant J.-C.

Les Celtes et les Aquitains, qui n'étaient séparés que par la Garonne, se
livrèrent sans doute plus d'une guerre; sans doute aussi une de ces guerres
donna occasion à quelque bande celtique de franchir les passages
occidentaux des Pyrénées et de pénétrer dans l'intérieur de l'Espagne, où
d'autres bandes la suivirent. Le flot de cette première invasion se dirigea
vers le nord et le centre de la péninsule, entre l'Èbre et la chaîne des
monts Idubèdes; mais la population ibérienne ne se laissa pas aisément
subjuguer. Une lutte longue et terrible eut lieu, sur le territoire envahi,
entre la race indigène et la race conquérante. Toutes deux, à la fin,
affaiblies et fatiguées, se rapprochèrent, et de leur mélange, disent les
historiens, sortit la nation Celt-ibérienne, mixte de nom, comme
d'origine[122].

      Note 122: Οϋτοι γάρ τό παλαιόν περί τής χώρας άλλήλοις
      διαπολεμήσαντες, οϊ τε Ϊβηρες καί οί Κελτοί, καί μετά ταύτα
      διαλυθέντες καί τήν χώραν κοινή κατοικήσαντες, έτι δ' έπιγαμίας πρός
      άλλήλους συνθέμενοι, διά τήν έπιμιξίαν λέγονται ταύτης τυχεϊν τής
      προσηγορίας. Diodor. Sicul., l. V, p. 309.--App. Bell. hisp., p. 256.

              Profugique à gente vetustâ
      Gallorum, Celtæ miscentes nomen Iberis.
      Lucan., Pharsal. l. IV, v. 9.

La route une fois tracée, de nombreuses émigrations galliques s'y portèrent
successivement, et, se poussant l'une l'autre, finirent par occuper toute
la côte occidentale depuis le golfe d'Aquitaine, jusqu'au détroit qui
sépare la presqu'île du continent africain. Tantôt la population indigène
se retirait devant ce torrent; tantôt, après une résistance plus ou moins
prolongée, elle suivait l'exemple des Celtibères, faisait la paix, et se
mélangeait. Des Celtes allèrent s'établir dans l'angle sud-ouest de cette
côte qu'ils trouvèrent abandonné, et sous leur nom national (Celtici) ils
formèrent un petit peuple qui eut pour frontières, au sud et à l'ouest
l'océan, à l'orient le fleuve Anas, aujourd'hui la Guadiana[123]. D'autres
Galls, dont la nation n'est pas connue, s'emparèrent de l'angle nord-ouest;
et le nom actuel du pays (la Galice) rappelle encore leur conquête[124]. La
contrée intermédiaire conserva une partie de sa population qui, mélangée
avec les vainqueurs, produisit la nation des Lusitains[125], non moins
célèbres que les Celtibères dans l'ancienne histoire de l'Ibérie.

      Note 123: Herodot. l. II, p. 118;  l. IV, p. 303, édit. Amst. 1763.
      --Polyb. ap. Strab., l. III.--Varro ap. Plin., l. III, c. 3.

      Note 124: _Gallœcia, Callaicia_. Ils étaient divisés en quatre
      tribus: Artabri, Nerii, Præsamarcæ, Tamarici. Plin. l. IV, c. 34-35.
      --Pompon. Mel., l. III, c. I.--Strab., l. c.

      Note 125: Plin., l. c.--Strab. ibid.--Pompon. Mel., l. III,
      c. I et seq.: Consultez l'excellent ouvrage de M. Guillaume de
      Humboldt, _Pruefung der Untersuchungen ueber die Urbewohner
      Hispaniens_... Berlin, 1821.

Par suite de ces conquêtes, la race gallique se trouva répandue sur plus de
la moitié de la péninsule espagnole. La limite du territoire qu'elle
occupait, mixte ou pure, pourrait être représentée par une ligne qui
partirait des frontières de la Gallice, longerait l'Èbre jusqu'au milieu de
son cours, suivrait ensuite la chaîne des monts Idubèdes pour se terminer à
la Guadiana, comprenant ainsi tout l'ouest et une grande partie de la
contrée centrale.

Mais les victoires des Galls au midi des Pyrénées eurent, pour leur patrie,
un contre-coup funeste. Tandis qu'ils se pressaient dans l'occident et le
centre de l'Espagne, les nations ibériennes, déplacées et refoulées sur la
côte de l'est, forcèrent les passages orientaux de ces montagnes. La nation
des Sicanes, la première, pénétra dans la Gaule, qu'elle ne fit que
traverser, et entra en Italie par le littoral de la Méditerranée[126]. Sur
ses traces arrivèrent ensuite les _Ligors_[127] ou Ligures, peuple
originaire de la chaîne de montagnes au pied de laquelle coule la
Guadiana[128]; et chassé de son pays par les Celtes conquérans[129].
Trouvant la côte déblayée par les Sicanes, les Ligures s'en emparèrent, et
étendirent leurs établissemens tout le long de la mer, depuis les Pyrénées
jusqu'à l'embouchure de l'Arno, bordant ainsi, par une zone
demi-circulaire, le golfe qui dès lors porta leur nom. Dans les temps
postérieurs, lorsqu'ils se furent multipliés, leurs possessions en Gaule
comprirent toute la côte à l'occident du Rhône, jusqu'à la ligne des
Cévennes[130]; et à l'orient de ce fleuve, tout le pays situé entre
l'Isère, les Alpes, le Var et la mer[131]. Mais il resta parmi eux, à l'est
du Rhône, principalement, quelques tribus galliques, dont nous aurons plus
d'une fois l'occasion de parler dans la suite de cet ouvrage.

      Note 126: Σικκνοί άπό τοΰ Σικανοΰ ποταμοΰ τοΰ  έν Ίβηρία ύπό Ατγύων
      κναστάντες.... Thucyd., l. VI, c. 2.--Servius, ad Æneid., l. VI.
      --Ephor. ap. Strab., l. VI.--Philist. ap. Diodor. Sic., l. V.

      Note 127: _Ligor, Iligor_, haute cité. (Humboldt, p. 5-6.) De ce mot
      les Romains tirent _Ligures_ et les Grecs _Lygies_.

      Note 128: Αιγυστινή, πόλις Αιγύων τής δυστικής Ϊβηρίας έγγύς καί
      τής Ταρτησσού πλησίον.  Steph. Bysant.

      Note 129:

      ..................Celtarum manu
      Crebrisque dudùm præliis.........
      Ligures.... pulsi, ut sæpè fors aliquos agit,
      Venêre in ista quæ per horrenteis tenent
      Plerùmque dumos........................

      Fest. Avien. V.  132 et seq.

      Note 130: C'est ce que les géographes anciens appelaient
      l'_Ibéro-Ligurie_, à cause du voisinage de l'Espagne.

      Note 131: C'était la _Celto-Ligurie_.


ANNEES 1400 à 1000. avant J.-C.

L'irruption des peuples ibériens avait révélé aux Galls l'existence de
l'Italie; ce fut de ce côté qu'ils se dirigèrent, lorsque la surabondance
de population, ou toute autre cause les détermina à entreprendre de
nouvelles migrations. Une horde nombreuse, composée d'hommes, de femmes, et
d'enfans de toute tribu, s'organisa sous le nom collectif d'_Ambra_[132]
(_les vaillans_ ou _les nobles_), franchit les Alpes, et se précipita sur
l'Italie.

      Note 132: Plus correctement _Amhra_. De ce mot les Latins ont fait
      Ambro, Ambronis, plur. Ambrones; et Umber, bri: les Grecs, Άμβρών,
      Όμβρος, Όμβριος, Όμβρικός.

L'Italie subalpine[133] présente à l'œil un vaste bassin que les Alpes
bornent au nord, la mer supérieure[134] au levant, et du nord-ouest au
sud-est, la chaîne des Apennins. D'occident en orient, cette plaine immense
est traversée par le Pô, appelé aussi Éridan, qui, prenant sa source au
mont Viso (Vesulus), se jette dans la mer supérieure, dont il couvre la
plage d'eaux stagnantes. Ce roi des fleuves italiens[135], dans son cours
de cent vingt-cinq lieues, reçoit presque toutes les rivières que versent
d'un côté les Alpes occidentales, pennines et rhétiennes, de l'autre, les
Alpes maritimes et l'Apennin; sur sa rive gauche, la Doria (Duria), le
Tésin (Ticinus), l'Adda (Addua), l'Oglio (Ollius), le Mincio (Mincius); sur
sa rive droite, le Tanaro (Tanarus) sorti des Alpes maritimes, la Trébia et
le Réno (Rhenus) sortis tous deux des Apennins[136]. Au nord du Pô, l'Adige
(Athesis), fleuve moins considérable que celui-ci, mais pourtant rapide et
profond, descend des Alpes rhétiennes pour aller se perdre aussi dans les
lagunes de la côte[137].

      Note 133: Italia subalpina, circumpadana, ΫὙπαλπία.

      Note 134: _Mare Superum_. Elle reçut le nom d'Adriatique après la
      fondation d'Adria, ou Hatria, par les Étrusques. Celle qui baigne la
      côte occidentale de l'Italie s'appelait mer Inférieure, _mare
      Inferum_.

      Note 135: Fluviorum rex Eridanus.......     Virgil. Georg. I.

      Note 136: Du temps de Pline, les affluens du Pô étaient au nombre de
      trente (l. III, c. 16.--Solin., c. 8.--Martian. Capell., l. VI.); on
      en compte aujourd'hui plus de quarante.

      Note 137: Polyb. l. II, p. 103 et seq.--Strab., l. II et V.

La contrée circumpadane était célèbre chez les anciens, non moins par sa
fertilité que par sa beauté; et plusieurs écrivains n'hésitent pas à la
placer au-dessus du reste de l'Italie[138]. Dès les temps les plus reculés,
on vantait ses pâturages[139], ses vignes, ses champs d'orge et de
millet[140], ses bois de peupliers et d'érables[141] ses forêts de chênes
où s'engraissaient de nombreux troupeaux de porcs, nourriture principale
des peuplades italiques[142]. Elle était alors en presque totalité au
pouvoir des Sicules, nation qui se prétendait _Autochthone_, c'est-à-dire
née de la terre même qu'elle habitait[143]. Les Vénètes, petit peuple
illyrien ou slave[144], s'y étaient conquis une place, à l'orient, entre
l'Adige, le Pô et la mer. Au couchant, l'Apennin séparait les Sicules des
Ligures, établis, comme nous venons de le dire, le long du golfe auquel ils
avaient donné leur nom, jusqu'à l'embouchure de l'Arno.

      Note 138: Polyb., l. II, p. 103.--Plutarch. in Mario, p. 411.--Tacit.
      hist. II, c. 171.

      Note 139: Plutarch. in Camil. p. 135.

      Note 140: Polyb. l. II, p. 103 et seq.

      Note 141: Plin. l. XVI, c. 15; l. XVII, c. 23.--Dionys. perieget.
      V. 292.--Marcian. Heracl. peripl.--Ovid. Metam. l. II.

      Note 142: Polyb. l. II; l. C.

      Note 143 Dionys. Halic. l. I, c. 9; l. II, c. 1.--Plin. 1. III, c. 4.

      Note 144: Herodot. l. I-V.

Ce ne fut pas sans avoir long-temps résisté que les Sicules abandonnèrent à
la horde gallique leur terre natale; les combats qu'ils soutinrent contre
elle sont mentionnés par les anciens historiens, comme les plus sanglans
dont l'Italie eût été jusqu'alors le théâtre[145]. Vaincus enfin, ils se
retirèrent au midi de la péninsule[146], d'où ils passèrent dans la grande
île qui prit d'eux le nom de Sicile. Cet événement, qui livrait à la race
gallique toute la vallée du Pô, eut lieu vers l'an 1364 avant notre
ère[147]. Les vainqueurs ne s'arrêtèrent pas là; ils poussèrent leurs
conquêtes jusqu'à l'embouchure du Tibre; ce fleuve, la Néra (Nar), et le
Trento (Truentus), devinrent la frontière méridionale de leur empire qui,
s'étendant de là aux Alpes, embrassa plus de la moitié de l'Italie[148].

      Note 145: Dionys. Halic. l. I, c. 16.

      Note 146: Dionys. Halic. ibid.--Plin. 1. III, c. 4.

      Note 147: Philist. ap. Dionys. Halic. l. C.--Fréret, t. IV, p. 300,
      Œuvres complètes. Paris, 1796.

      Note 148 Dionys. 1. I, 20-28.--Plin. 1. III, 14-15.--Cf. Cluver.
      Ital. antiq. l. II, c. 4.

Possesseurs paisibles de ce grand territoire, les Ambra ou Ombres (nom sous
lequel ils sont plus connus dans l'histoire) s'y organisèrent suivant les
usages des nations galliques. Ils le partagèrent en trois régions ou
provinces, déterminées par la nature du pays. La première, sous le nom
d'_Is-Ombrie_[149] ou de Basse-Ombrie, comprit les plaines circumpadanes;
la seconde, appelée _Oll-Ombrie_[150] ou Haute-Ombrie renferma les deux
versans de l'Apennin et le littoral montueux de la mer supérieure; la côte
de la mer inférieure, entre l'Arno et le Tibre, forma la troisième, et
reçut la dénomination de _Vil-Ombrie_[151], ou d'Ombrie maritime. Dans ces
circonstances, les Ombres prirent un accroissement considérable de
population[152]; ils comptèrent, dans les haute et basse provinces
seulement trois cent cinquante-huit grands bourgs que les historiens
décorent du titre de villes[153]; leur influence s'étendit en outre sur
toutes les nations italiques jusqu'à l'extrémité de la presqu'île.

      Note 149: _Is, ios_, bas, inférieur. Ίσομβρία, Ϊσομβροι et Ϊσομβρες;
      en latin, _Insubria, Insubres_.

      Note 150: _Olombria, Olombri_, Όλομβρία, Όλομβροι. Ptolem.--_Oll,
      all_, haut, élevé: Armstrong's gaelic diction.

      Note 151: _Vilombria_, Ούιλομβρία Ptolem.--_Bil, vil_, bord,
      rivage. Armstrong's gaelic diction.

      Note 152: Ήν τοϋτο τό έθνος έν τοϊς πάνυ μέγα. Dionys. Halic. l. I,
      c. 16.

      Note 153: Trecenta eorum oppida Tusci debellasse reperiuntur. Plin.
      l. III. c. 14--Il restait encore dans la Haute-Ombrie du temps de
      Pline quarante-six villes; douze avaient péri.


ANNEES 1000 à 600. avant J.-C.

Mais, dans le cours du onzième siècle, un peuple nouvellement émigré du
nord de la Grèce entra en Italie par les Alpes illyriennes, traversa
l'Isombrie comme un torrent, franchit l'Apennin, et envahit l'Ombrie
maritime[154]; c'était le peuple des _Rasènes_[155] si célèbres dans
l'histoire sous le nom d'Étrusques. Bien supérieurs en civilisation aux
races de la Gaule et de l'Italie, les Étrusques connaissaient l'art de
construire des forteresses et de ceindre leurs places d'habitation, de
murailles élevées et solides, art nouveau pour l'Italie où toute
l'industrie se bornait alors à rassembler au hasard de grossières cabanes
sans plan et sans moyens de défense[156]. Une chose distinguait encore ce
peuple des sauvages tribus ombriennes, c'est qu'il ne détruisait ou ne
chassait point la population subjuguée; organisé, dans son sein, en caste
de propriétaires armés, il la laissait vivre attachée à la glèbe du champ
dont il l'avait dépouillée. Tel fut le sort des Ombres dans la partie de
leur territoire située entre le cours du Tibre, l'Arno et la mer inférieure.
Là disparurent rapidement les traces de la domination gallique. Aux
villages ouverts et aux cabanes de chaume, succédèrent douze grandes villes
fortifiées, habitation des conquérans et chefs-lieux d'autant de divisions
politiques qu'unissait un lien fédéral[157]. Le pays prit le nom des
vainqueurs et fut appelé dès lors Étrurie.

      Note 154: Priùs, cis Apenninum ad inferum mare...
      Tit. Liv. l. V, c. 99.

      Note 155: Ce peuple ne reconnaissait pour son nom national que celui
      de _Rhasena_, en ajoutant l'article, _Ta-Rhasena_, d'où les Grecs,
      probablement, ont fait _Tyrseni_ et _Tyrrheni_. On ignore d'où
      dérivait celui d'Étrusques que les Latins lui donnaient.

      Note 156: Tzetzes ad Lycophron. Alexandr. 717.--Rutil. itinerar. I.

      Note 157: Strabon. l. V.--Servius ad Virgil. Æneid. II, VIII et X.
      --Cf. Cluver. Ital. antiq. t. I, p. 344 et seq.

Une fois constitués, les Étrusques poursuivirent avec ordre et persévérance
l'expropriation de la race ombrienne; ils attaquèrent l'Ombrie circumpadane
qui, successivement, et pièce à pièce, passa sous leur domination. Les
douze cités étrusques se partagèrent par portions égales cette seconde
conquête; chacune d'elles eut son lot dans les trois cents villages que les
Galls y avaient habités[158]; chacune d'elles y construisit une place de
commerce et de guerre qu'elle peupla de ses citoyens[159]; ce fut là la
nouvelle Étrurie[160]. Mais les Isombres ne se résignèrent pas tous à la
servitude. Un grand nombre repassèrent dans la Gaule où ils trouvèrent
place, soit parmi les Helvètes[161], soit parmi les tribus éduennés, sur
les bords de la Saône[162]. Plusieurs se réfugièrent dans les vallées des
Alpes parmi les nations liguriennes qui commençaient à s'étendre sur le
versant occidental de ces montagnes, et vécurent au milieu d'elles sans se
confondre, sans jamais perdre ni le souvenir de leur nation ni le nom de
leurs pères. Bien des siècles après, le voyageur pouvait distinguer encore
des autres populations alpines la race de ces exilés de l'Isombrie[163].
Même dans la contrée circumpadane, l'indépendance et le nom isombrien ne
périrent pas totalement. Quelques tribus concentrées entre le Tésin et
l'Adda, autour des lacs qui baignent le pied des Alpes pennines[164],
résistèrent à tous les efforts des Étrusques, qu'ils troublèrent long-temps
dans la jouissance de leur conquête. Désespérant de les dompter, ceux-ci,
pour les contenir du moins, construisirent près de leur frontière la ville
de Melpum, une des plus fortes places de toute la nouvelle Étrurie[165].

      Note 158: Trecenta oppida Tusci debellasse reperiuntur. Plin. l. III,
      c. 14.--Strab. l. V.

      Note 159: Trans Apenninum  totidem quot capita originis erant
      coloniis missis..... usque ad Alpes tenuêre. Tit. Liv. l. V, c. 23.
      --Δώδεκα πόλεων..... Diodor. Sicul. l. XIV, p. 321.

      Note 160: Etruria nova. Serv. Virg. Æn. XV, V. 202.

      Note 161: Ils y furent connus sous le nom d'_Ambres_; _Ambro_,
      _Ambronis_; d'où nous avons fait _Ambrons_. Plutarch. in Mario. Voyez
      ci-après, IIème partie, le récit de l'invasion des Cimbres.

      Note 162: Ils continuèrent à porter le nom d'Isombres, en latin,
      _Insubres_. Insubres, pagus Æduorum; Tit. Liv. l. V, c. 23.--Les
      _Umbranici_, qui habitaient un peu plus bas, sur la rive droite du
      Rhône, étaient probablement une de ces peuplades émigrées de
      l'Ombrie.

      Note 163: Insubrium exules. Plin. l. III, c. 17-20.--Ils portaient
      vulgairement le nom collectif de Ligures. Caturiges Insubrium exules,
      undè orti Vagieni Ligures. Plin. l. c.--Plutarch. in Mario.--Mais ils
      ne reconnaissaient point d'autre nom national que celui d'_Ambre_
      (Ambro). Plutarch. ibid.--Voyez le récit de l'invasion des Cimbres,
      2ème partie de cet ouvrage.

      Note 164: Tit. Liv. l. V, c. 23.

      Note 165: Plin. l. III, c. 17.

La nation ombrienne était réduite au canton montagneux qui s'étendait entre
la rive gauche du Tibre et la mer supérieure, et comprenait l'Ollombrie
avec une faible partie de la Vilombrie; les Étrusques vinrent encore l'y
forcer, tandis que les peuples italiques, profitant de sa détresse,
envahissaient sa frontière méridionale jusqu'au fleuve Æsis. Épuisée, elle
demanda la paix et l'obtint. Avec le temps même, elle finit par s'allier
intimement à ses anciens ennemis; elle adopta la civilisation, la religion,
la langue, la fortune politique de l'Étrurie, volontairement toutefois et
sans renoncer à son indépendance[166]: mais dès lors elle ne fut plus
qu'une nation italienne, et pour nous son histoire finit là. Cependant
cette culture étrangère n'effaça pas complètement son caractère originel.
L'habitant des montagnes ombriennes se distingua toujours des autres
peuples de l'Italie par des qualités et des défauts attribués généralement
à la race gallique: sa bravoure était brillante, impétueuse, mais on lui
reprochait de manquer de persévérance; il était irascible, querelleur,
amoureux des combats singuliers; et cette passion avait même fait naître
chez lui l'institution du duel judiciaire[167]. Quelques axiomes politiques
des Ombres, parvenus jusqu'à nous, révèlent une morale forte et virile.
«Ils pensent, dit un ancien écrivain, Nicolas de Damas, qui paraît avoir
étudié particulièrement leurs mœurs, ils pensent qu'il est honteux de vivre
subjugués; et que dans toute guerre, il n'y a que deux chances pour l'homme
de cœur, vaincre ou périr[168].» Malgré l'adoption des usages étrusques, il
se conserva dans les dernières classes de ce peuple quelque chose de
l'ancien costume et de l'ancienne armure nationale; le _gais_, porté
double, un dans chaque main, à la manière des Galls, fut toujours l'arme
favorite du paysan de l'Ombrie[169].

      Note 166: Hist. rom. passim.--Tab. Eugub. Cf. Micali et Lanzi.

      Note 167: Όμβρικοί, όταν πρός άλλήλους έχωσιν άμφησβήτησιν,
      καθοπλισθέντες ώς έν πολέμω, μάχονται, καί δοκοϋσι δικαιότερα λέγειν
      οί τούς έναντίους άποσφάξαντες. Nic. Damasc. ap. Stob. serm. XIII.

      Note 168: Αΐσχιστον ήγοϋνται ήττημένοι ζήν· άλλ' άναγκαίον ή νικάν ή
      άποθνήσκειν. Nic. Damasc. ap. Stob. serm. cit.

      Note 169: Pastorali habitu, binis gaesis armati..Tit. Liv. IX dec. I.


ANNEES 1200 à 900. avant J.-C.

Tandis que la race gallique, au midi des Alpes, éprouvait ces alternatives
de fortune, au nord des Alpes, quelques germes de civilisation apportés par
le commerce étranger commençaient à se développer dans son sein. Ce fut,
selon toute apparence, durant le treizième siècle que des navigateurs venus
de l'Orient abordèrent pour la première fois la côte méridionale de la
Gaule; attirés par les avantages que le pays leur présentait, ils y
revinrent, et y bâtirent des comptoirs. Les Pyrénées, les Cévennes, les
Alpes, recelaient alors à fleur de terre des mines d'or et d'argent; les
montagnes de l'intérieur, d'abondantes mines de fer[170]; la côte de la
Méditerranée fournissait un grenat fin qu'on suppose avoir été
l'escarboucle[171]; et les indigènes ligures ou gaulois péchaient autour
des îles appelées aujourd'hui îles d'Hières du corail dont ils ornaient
leurs armes[172] et que sa beauté fit rechercher des marchands de l'Orient.
En échange de ces richesses, ceux-ci importaient les articles ordinaires de
leur traite: du verre, des tissus de laine, des métaux ouvrés, des
instrumens de travail, surtout des armes[173].

      Note 170: Posidon. ap. Athenæ. l. VI, c. 4.--Strab. l. III, p. 146;
      l. IV, p. 190.--Aristot. Mirab. ausc. p. 1115.

      Note 171: Theophrast. Lapid. p. 393-396.--Lugd. Bat. 1613.

      Note 172: Curalium laudatissimum circà Stæchades insulas... Galli
      gladios adornabant eo. Plin. l. XXXII, c. 2.

      Note 173: Homer. Iliad. VI, 29; Odyss. XV, 424.--Ezechiel,
      c. 27. Cf. Heeren: Ideen ueber die Politik, den Verkehr und den
      Handel der vornehmsten Voelker der alten Welt.

Tout fait présumer que ce commerce entre l'Asie et la Gaule dut son origine
aux Phéniciens, qui, dès le onzième siècle, entourant d'une ligne immense
de colonies et de comptoirs tout le bassin occidental de la Méditerranée,
depuis Malte jusqu'au détroit de Calpé, s'en étaient arrogé la possession
exclusive. A l'égard de la Gaule, ils ne se bornèrent pas à la traite de
littoral; l'existence de leurs médailles dans des lieux éloignés de la mer,
la nature de leur établissement surtout témoignent qu'ils colonisèrent
assez avant l'intérieur. L'exploitation des mines les attirait
principalement dans le voisinage des Pyrénées, des Cévennes et des Alpes.
Ils construisirent même, pour le service de cette exploitation, une route
qui faisait communiquer la Gaule avec l'Espagne et avec l'Italie, où ils
possédaient également des mines et des comptoirs. Cette route passait par
les Pyrénées orientales, longeait le littoral de la Méditerranée gauloise,
et traversait ensuite les Alpes par le col de Tende; ouvrage prodigieux par
sa grandeur et par la solidité de sa construction, et qui plus tard servit
de fondement aux voies massaliotes et romaines[174]. Lorsque ces intrépides
navigateurs eurent découvert l'Océan atlantique, ils nouèrent aussi des
relations de commerce avec la côte occidentale de la Gaule; surtout avec
Albion et les îles voisines où ils trouvaient à bas prix de l'étain[175] et
une espèce de murex, propre à la teinture noire[176].

      Note 174: Polybe (l. II) nous apprend que cette route existait avant
      la seconde guerre punique, et que les Massaliotes y posèrent des
      bornes militaires à l'usage des armées romaines qui se rendaient en
      Espagne. Elle n'était point l'ouvrage des Massaliotes, qui, à cette
      époque, n'étaient encore ni riches ni puissans dans le pays, et qui
      d'ailleurs ne le furent jamais assez pour une entreprise aussi
      colossale. (V. ci-après, part. II, c. I). Les Romains remirent cette
      route à neuf, et en firent les deux voies _Aurelia_ et _Domitia_.

      Note 175 Le commerce de l'étain fit donner à ces îles le nom de
      _Cassiterides_ (cassiteros, étain).

      Note 176: Amati de restitutione purpurarum. Cons. Heeren, ouv. cité.

Une antique tradition passée d'Asie en Grèce et en Italie, où n'étant plus
comprise elle se défigura, parlait de voyages accomplis dans tout
l'Occident par le dieu tyrien, Hercule; et d'un premier âge de
civilisation, que les travaux du dieu avaient fait luire sur la Gaule. La
Gaule, de son côté, conservait une tradition non moins ancienne et qui
n'était pas sans rapport avec celle-là. Le souvenir vague d'un état
meilleur amené par les bienfaits d'étrangers puissans, de conquérans d'une
race divine, se perpétuait de génération en génération parmi les peuples
galliques; et lorsqu'ils entrèrent en relation avec les Grecs et les
Romains, frappés de la coïncidence des deux traditions, ils adoptèrent tous
les récits que ceux-ci leur débitèrent sur Hercule[177].

      Note 177: Incolæ id magis omnibus adseverant quod etiam nos legimus
      in monumentis eorum incisum, Herculem....... Ammian. Marcell.
      l. XV, c. 9.

Quiconque réfléchit à l'amour de l'antiquité orientale pour les symboles,
cesse de voir dans l'Hercule phénicien un personnage purement fabuleux, ou
une pure abstraction poétique. Le dieu né à Tyr le jour même de sa
fondation, protecteur inséparable de cette ville où sa statue est enchaînée
dans les temps de périls publics; voyageur intrépide, posant et reculant
tour à tour les bornes du monde; fondateur de villes tyriennes, conquérant
de pays subjugués par les armes tyriennes; un tel dieu n'est autre en
réalité que le peuple qui exécuta ces grandes choses; c'est le génie tyrien
personnifié et déifié. Tel les faits nous montrent le peuple, tel la
fiction dépeint le héros; et l'on pourrait lire dans la légende de la
Divinité l'histoire de ses adorateurs. Le détail des courses d'Hercule en
Gaule confirme pleinement ce fait général; et l'on y suit, en quelque sorte
pas à pas, la marche, les luttes, le triomphe, puis la décadence de la
colonie dont il est le symbole évident.

C'est à l'embouchure du Rhône que la tradition orientale fait arriver
d'abord Hercule; c'est près de là qu'elle lui fait soutenir un premier et
terrible combat. Assailli à l'improviste par Albion et Ligur[178], enfans
de Neptune, il a bientôt épuisé ses flèches, et va succomber, lorsque
Jupiter envoie du ciel une pluie de pierres; Hercule les ramasse, et, avec
leur aide, parvient à repousser ses ennemis[179]. Le fruit de cette
victoire est la fondation de la ville de Nemausus (Nîmes), à laquelle un de
ses compagnons ou de ses enfans donne son nom[180]. Il serait difficile de
ne pas reconnaître sous ces détails mythologiques le récit d'un combat
livré par des montagnards de la côte aux colons phéniciens, dans les champs
de la _Crau_[181], sur la rive gauche du Rhône non loin de son embouchure;
combat dans lequel les cailloux, qui s'y trouvent accumulés en si
prodigieuse quantité, auraient servi de munitions aux frondeurs phéniciens.

      Note 178: _Albion_, Mela, l. II, c. 5.--Άλεβίων, Apollod. de Diis,
      l. II.--Tzetzes in Lycophr. Alexandr.--_Alb_, comme nous l'avons
      déjà dit, signifie montagne en langue gallique. Une tribu montagnarde
      de cette côte portait le nom d'Albici (Cæsar, Bell. civil. I) ou
      d'βίοικοι (Strab. l. IV).

      Note 179: Æschyl. Prometh. solut. ap. Strab. l. IV, p. 183.--Mela. l.
      II, c. 5.--Tzetzes, l. c.--Eustath. ad Dionys. perieg.

      Note 180: Stephan. Bysant. V° Νεμαυσός.

      Note 181: C'est le nom que porte aujourd'hui une plaine immense,
      couverte de cailloux, située près du Rhône, entre la ville d'Arles et
      la mer.--_Crau_ dérive du mot gallique _craig_, qui signifie pierre.

Vainqueur de ses redoutables ennemis, le dieu appelle autour de lui les
peuplades indigènes éparses dans les bois; hommes de toute tribu, de toute
nation, de toute race, accourent à l'envi pour participer à ses
bienfaits[182]. Ces bienfaits sont l'enseignement des premiers arts et
l'adoucissement des mœurs. Lui-même il leur construit des villes, il leur
apprend à labourer la terre; par son influence toute-puissante, les
immolations d'étrangers sont abolies; les lois deviennent moins
inhospitalières et plus sages[183]; enfin les _tyrannies_, c'est-à-dire
l'autorité absolue des chefs de tribu et des chefs militaires, sont
détruites et font place à des gouvernemens _aristocratiques_[184],
constitution favorite du peuple phénicien. Tel est le caractère constant
des conquêtes de l'Hercule tyrien en Gaule, comme dans tout l'Occident.

      Note 182 Diodor. Sicul. l. IV, p. 226.

      Note 183: Κατέλυσε τάς συνήθεις παρανομίας καί ξενοκτονίας. Diod.
      Sicul. ubi suprà.--Καθιστάς σωφρονικά πολιτεύματα. Dionys. Halic. l.
      I, c. 41.

      Note 184: Παρέδωκε τάν βασιλείαν τοϊς άρίστοις τών έγχωρίων. Diodor.
      Sicul. l. IV, p. 226.--Άριστοκρατίας.... Dionys. Halic. l. I, c. 41.

Si nous continuons à suivre sa marche, nous le voyons, après avoir civilisé
le midi de la Gaule, s'avancer dans l'intérieur par les vallées du Rhône et
de la Saône. Mais un nouvel ennemi l'arrête, c'est Tauriske[185],
montagnard farouche et avide qui ravage la plaine, désole les routes et
détruit tout le fruit des travaux bienfaisans du dieu; Hercule court
l'attaquer dans son repaire et le tue. Il pose alors sans obstacle les
fondemens de la ville d'Alésia sur le territoire éduen. Ainsi, quelque part
qu'Hercule mette le pied, il trouve des amis et des ennemis; des amis parmi
les tribus de la plaine, des ennemis dans les montagnes où la barbarie et
l'indépendance sauvage se retranchent et lui résistent.

      Note 185: Tauriscus. Ammian. Marcell. l. XV, c. 9.--Caton, cité par
      Pline (l. III, c. 20.), place dans les Alpes une grande confédération
      de peuples tauriskes.--_Tor_, hauteur, sommet.

«Alésia, disent les récits traditionnels, fut construite grande et
magnifique; elle devint le foyer et la ville-mère de toute la Gaule[186].»
Hercule l'habita, et, par ses mariages avec des filles de rois, la dota
d'une génération forte et puissante. Cependant lorsqu'il eut quitté la
Gaule pour passer en Italie, Alésia déchut rapidement; les sauvages des
contrées voisines s'étant mêlés à ses habitans, tout rentra peu à peu dans
la barbarie[187]. Avant son départ, continuent les mythologues, Hercule
voulut laisser de sa gloire un monument impérissable. «Les dieux le
contemplèrent fendant les nuages et brisant les cîmes glacées des
Alpes[188].» La route dont on lui attribue ici la construction, et à
laquelle son nom fut attaché, est celle-là même que nous mentionnions tout
à l'heure comme un ouvrage des Phéniciens, et qui conduisait de la côte
gauloise en Italie, par le Col de Tende.

      Note 186: Έκτισε πόλιν εύμεγέθη Άλησίαν. άπάσης τής Κελτικής έστίαν
      καί μητρόπολιν. Diodor. Sic. l. IV, p. 226.

      Note 187: Jldtzou; Πάντας τούς κατοικοϋντας έκβαρβαρωθήναι συνέβη
      Diodor. Sic. l. IV, p. 226.

      Note 188: Scindentem nubes, frangentemque ardua montis Spectârunt
      Superi. . . . . . . .     Sil. Ital. l. III.  Virgil. Æneid. l. VI.
      --Diodor. Sicul. l. IV, p. 226.--Dionys. Halic. l. I, c. 41.--Ammian.
      Marcell. l. XV, c. 9.


ANNEES 900 à 600. avant J.-C.

Au déclin de l'empire phénicien, ses colonies maritimes en Gaule tombèrent
entre les mains des Rhodiens, puissans à leur tour sur la Méditerranée; ses
colonies intérieures disparurent. Les Rhodiens construisirent quelques
villes, entre autres Rhoda ou Rhodanousia[189], près des bouches libyques
du Rhône; mais leur domination fut de courte durée. Leurs établissemens
étaient presque déserts et le commerce entre l'Orient et la Gaule presque
tombé, quand les Phocéens arrivèrent.

      Note 189: Plin. l. III, c. 4.--Hieronym. Comment. epist. ad Galat. l.
      II, c. 3.--Isodor. Origin. l. XIII, c. 21. Voyez ci-après, part.
      II, c. I.


ANNEES 600 à 587. avant J.-C.

Ce fut l'an 600 avant Jésus-Christ que le premier vaisseau phocéen jeta
l'ancre sur la côte gauloise, à l'est du Rhône; il était conduit par un
marchand nommé Euxène[190], occupé d'un voyage de découvertes. Le golfe où
il aborda dépendait du territoire des Ségobriges, une des tribus galliques
de la population ligurienne. Le chef ou roi des Ségobriges, que les
historiens appellent Nann, accueillit avec amitié ces étrangers, et les
emmena dans sa maison, où un grand repas était préparé; car ce jour-là il
mariait sa fille[191]. Mêlés parmi les prétendans Galls et Ligures, les
Grecs prirent place au festin, qui se composait, selon l'usage, de venaison
et d'herbes cuites[192].

      Note 190: Aristot. apud Athenæum, l. XIII, c. 5.

      Note 191: Aristot. loco citat.--Justin, l. XLIII, c. 3.

      Note 192: Diodor. Sicul. l. IV.

La jeune fille, nommée Gyptis, suivant les uns, et Petta, suivant les
autres[193], ne parut point pendant le repas. La coutume ibérienne[194],
conservée chez les Ligures et adoptée par les Ségobriges, voulait qu'elle
ne se montrât qu'à la fin portant à la main un vase rempli de quelque
boisson[195], et celui à qui elle présenterait à boire devait être réputé
l'époux de son choix. Au moment où le festin s'achevait, elle entra donc,
et, soit hasard, soit toute autre cause[196], dit un ancien narrateur, elle
s'arrêta en face d'Euxène, et lui tendit la coupe. Ce choix imprévu frappa
de surprise tous les convives. Nann, croyant y reconnaître une inspiration
supérieure et un ordre de ses dieux[197], appela le Phocéen son gendre, et
lui concéda pour dot le golfe où il avait pris terre. Euxène voulut
substituer au nom que sa femme avait porté jusqu'alors un nom tiré de sa
langue maternelle; par une double allusion au sien et à leur commune
histoire, il la nomma Aristoxène, c'est-à-dire _la meilleure des hôtesses_.

      Note 193: Gyptis. Justin. l. c.--Πέττα. Arist. ap. Athenæ. Ubi suprà.

      Note 194: Elle subsiste encore aujourd'hui dans plusieurs cantons du
      pays basque, en France et en Espagne.

      Note 195: Justin dit que cette boisson était de l'eau: Virgo cùm
      juberetur..... aquam porrigere (l. XLIII, c. 3.); Aristote, que
      c'était du vin mêlé d'eau: Φιάλην κεκραμένην (ap. Athen. l. c). Ce
      vin, si c'était du vin, provenait du commerce étranger, car la vigne
      n'était pas encore introduite en Gaule.

      Note 196: Είτε άπό τύχης, είτε καί δι΄ άλλην τινα αίτίαν. Aristot.
      ubi suprà.

      Note 197: Τοϋ πατρός άξιοϋντος ώς κατά θεόν γενομένης τής
      δώσεως...... Idem, ibidem.

Sans perdre de temps, Euxène avait fait partir pour Phocée son vaisseau et
quelques-uns de ses compagnons, chargés de recruter des colons dans la
mère-patrie. En attendant, il travailla aux fondations d'une ville qu'il
appela Massalie[198]. Elle fut construite sur une presqu'île creusée en
forme de port vers le midi, et attenante au continent par une langue de
terre étroite[199]. Le sol de la presqu'île était sec et pierreux; Nann,
par compensation, y joignit quelques cantons du littoral encore couvert
d'épaisses forêts[200], mais où la terre, fertile et chaude, fut jugée par
les Phocéens convenir parfaitement à la culture des arbres de l'Ionie.

      Note 198: Μασσαλια, en latin, _Massilia_, et par corruption dans la
      basse latinité, _Marsilia_ (Cosmogr. Raven. anonym. l. I, 17);
      d'où sont venus le mot provençal _Marsillo_ et le mot français
      _Marseille_.

      Note 199: Fest. Avien: Or. marit.---Paneg. Eumen. in Constant. XIX.
      --Dionys. Perieg.--Justin. XLIII, 3.--Cæs. Bell. civ. II, I.- Voyez
      ci-après, partie II, c. I.

      Note 200: Tit. Liv. l. V, c. 34.

Cependant les messagers d'Euxène atteignirent la côte de l'Asie mineure et
le port de Phocée; ils exposèrent aux magistrats les merveilleuses
aventures de leur voyage[201], et comment, dans des régions dont elle
ignorait presque l'existence, Phocée se trouvait tout à coup maîtresse d'un
territoire et de la faveur d'un roi puissant. Exaltés par ces récits, les
jeunes gens s'enrôlèrent en foule, et le trésor public, suivant l'usage, se
chargea des frais de transport et fournit des vivres, des outils, des
armes, diverses graines ainsi que des plans de vigne, d'olivier[202]. À
leur départ, les émigrans prirent au foyer sacré de Phocée du feu destiné à
brûler perpétuellement au foyer sacré de Massalie, vivante et poétique
image de l'affection qu'ils promettaient à la mère-patrie; puis les longues
galères phocéennes à cinquante rames[203], et portant à la proue la figure
sculptée d'un phoque, s'éloignèrent du port. Elles se rendirent
premièrement à Éphèse, où un oracle leur avait ordonné de relâcher. Là, une
femme d'un haut rang, nommée Aristarché, révéla au chef de l'expédition que
Diane, la grande déesse éphésienne, lui avait ordonné en songe de prendre
une de ses statues, et d'aller établir son culte en Gaule; transportés de
joie, les Phocéens accueillirent à leur bord la prêtresse et sa divinité,
et une heureuse traversée les conduisit dans les parages des
Ségobriges[204].

      Note 201: Reversi domum, referentes quæ viderant, plures
      sollicitavêre. Justin. XLIII, 3.

      Note 202: Idem, ibidem.

      Note 203: Herodot. l. I.

      Note 204: Strab. l. IV, p. 179. Voyez ci-après, part. II, c. 1.

Massalie, alors, prit de grands développemens; des cultures s'établirent;
une flotte fut construite; et plusieurs des anciens forts, bâtis sur la
côte par les Phéniciens et les Rhodiens, furent relevés et reçurent des
garnisons. Ces empiètemens et une si rapide prospérité alarmèrent les
Ligures; craignant que la nouvelle colonie ne les asservît bientôt, comme
avaient fait jadis les Phéniciens, ils se liguèrent pour l'exterminer, et
elle ne dut son salut qu'à l'assistance du père d'Aristoxène. Mais ce
fidèle protecteur mourut, et bien loin de partager la vive affection de
Nann à l'égard des Phocéens, son fils et héritier Coman nourrissait contre
eux une haine secrète. Sans en avoir la certitude, la confédération
ligurienne le soupçonnait; pour sonder les intentions cachées du roi
Ségobrige, elle lui députa un de ses chefs, qui s'exprima en ces termes:
«Un jour, une chienne pria un berger de lui prêter quelque coin de sa
cabane pour y faire ses petits; le berger y consentit. Alors la chienne
demanda qu'il lui fût permis de les y nourrir, et elle l'obtint. Les petits
grandirent, et, forte de leur secours, la mère se déclara seule maîtresse
du logis. O roi, voilà ton histoire! Ces étrangers qui te paraissent
aujourd'hui faibles et méprisables, demain te feront la loi, et opprimeront
notre pays[205].»

      Note 205: Non aliter Massilienses, qui nunc inquilini videantur,
      quandoque regionum dominos futuros. Just. l. XLIII, c. 4.

Coman applaudit à la sagesse de ce discours, et ne dissimula plus ses
desseins; il se chargea même de frapper sans délai sur les Massaliotes un
coup aussi sûr qu'imprévu.

On était à l'époque de la floraison de la vigne, époque d'allégresse
générale chez les peuples de race ionienne[206]. La ville de Massalie tout
entière était occupée de joyeux préparatifs; on décorait de rameaux verts,
de roseaux, de guirlandes de fleurs, la façade des maisons et les places
publiques. Pendant les trois jours que durait la fête, les tribunaux
étaient fermés et les travaux suspendus. Coman résolut de profiter du
désordre et de l'insouciance qu'une telle solennité entraînait d'ordinaire,
pour s'emparer de la ville et en massacrer les habitans. D'abord il y
envoya ouvertement, et sous prétexte d'assister aux réjouissances, une
troupe d'hommes déterminés; d'autres s'y introduisirent, en se cachant avec
leurs armes au fond des chariots qui, des campagnes environnantes,
conduisaient à Massalie une grande quantité de feuillages[207]. Lui-même,
dès que la fête commença, alla se poster en embuscade dans un petit vallon
voisin avec sept mille soldats, attendant que ses émissaires lui ouvrissent
les portes de la ville plongée dans le double sommeil de la fatigue et du
plaisir.

      Note 206: Meursii in Græc. fer. (t. III, p. 798). Cette fête
      s'appelait les _Anthesteria_; Justin l'a confondue avec les
      _Floralia_ des Romains (l. LXIII, c. 4).

      Note 207: Plures scirpiis latentes, frondibusque supertectos induci
      vehiculis jubet (Just. l. XLIII, c. 4).

Ce complot si perfidement ourdi, l'amour d'une femme le déjoua. Une proche
parente du roi, éprise d'un jeune Massaliote, courut lui tout révéler, le
pressant de fuir et de la suivre[208]. Celui-ci dénonça la chose aux
magistrats. Les portes furent aussitôt fermées, et l'on fit main-basse sur
les Ségobriges qui se trouvèrent dans l'intérieur des murs. La nuit venue,
les habitans, tous armés, sortirent à petit bruit pour aller surprendre
Coman au lieu même de son embuscade. Ce ne fut pas un combat, ce fut une
boucherie. Cernés et assaillis subitement dans une position où ils
pouvaient à peine agir, les Ségobriges n'opposèrent aux Massaliotes aucune
résistance; tous furent tués, y compris le roi[209]. Mais cette victoire ne
fit qu'irriter davantage la confédération ligurienne; la guerre se
poursuivit avec acharnement; et Massalie, épuisée par des pertes
journalières, allait succomber, lorsque des événemens qui bouleversèrent
toute la Gaule survinrent à propos pour la sauver[210]. Il est nécessaire à
l'intelligence de ces événemens et de ceux qui les suivirent, que nous
interrompions quelques instans le fil de ce récit, afin de reprendre les
choses d'un peu plus haut.

      Note 208: Adulterare cum Græco adolescente solita, in amplexu
      juvenis, miserata formæ ejus, insidias aperit, periculumque declinare
      jubet (Justin, ibid.).

      Note 209: Cæsa sunt cum ipso rege septem  millia hostium. Justin.
      l. XLIII, c. 4.

      Note 210: Tit. Liv. l. V, c. 34.


ANNEES 1100 à 631 avant J.-C.

Au nord de la Gaule habitait un grand peuple qui appartenait primitivement
à la même famille humaine que les Galls, mais qui leur était devenu
étranger par l'effet d'une longue séparation[211]: c'était le peuple des
Kimris. Comme tous les peuples menant la vie vagabonde et nomade, celui-ci
occupait une immense étendue de pays; tandis que la Chersonèse Taurique, et
la côte occidentale du Pont-Euxin, étaient le siège de ses hordes
principales[212]; son avant-garde errait le long du Danube[213]; et les
tribus de son arrière-garde parcouraient les bords du Tanaïs et du
Palus-Méotide. Les mœurs sédentaires avaient pourtant commencé à
s'introduire parmi les Kimris; les tribus de la Chersonèse Taurique
bâtissaient des villes, et cultivaient la terre[214]; mais la grande
majorité de la race tenait encore avec passion à ses habitudes d'aventures
et de brigandages.

      Note 211: Voyez l'Introduction de cet ouvrage.

      Note 212: Herod. l. IV, c. 21, 22, 23.

      Note 213: Posidon. ap. Plutarch. in Mario, p. 411 et seq.

      Note 214: Strabon (l. XI) appelle _Kimmericum_ une de leurs villes;
      Scymnus lui donne le nom de _Kimmeris_ (p. 123, ed. Huds.).--Éphore,
      cité par Strabon (l. V), rapporte que plusieurs d'entre eux
      habitaient des caves qu'ils nommaient _argil_: Έφορός φησιν αύτούς έν
      καταγείοις οίκίαις οίκεϊν άς καλοϋσιν άργίλλας. _Argel_, en langue
      cambrienne, signifie un _couvert_, un _abri_. Taliesin. W. Archæol.
      p. 80.--Merddhin Afallenau. W. arch. p. 152.

Dès le onzième siècle, les incursions de ces hordes à travers la Colchide,
le Pont, et jusque sur le littoral de la mer Égée, répandirent par toute
l'Asie l'effroi de leur nom[215]; et l'on voit les Kimris ou _Kimmerii_,
ainsi que les Grecs les appelaient euphoniquement, jouer dans les plus
anciennes traditions de l'Ionie un rôle important, moitié historique,
moitié fabuleux[216]. Comme la croyance religieuse des Grecs plaçait le
royaume des ombres et l'entrée des enfers autour du Palus-Méotide, sur le
territoire même occupé par les Kimris, l'imagination populaire, accouplant
ces deux idées de terreur, fit de la race kimmérienne une race infernale,
anthropophage, non moins irrésistible et non moins impitoyable que la mort,
dont elle habitait les domaines[217].

      Note 215: Strab. l. I, III, XI, XII.--Euseb. Chron. ad annum MLXXVI.
      --Paul. Oros. l. I, c. 21.

      Note 216: Κατά τι κοινόν τών Ίώνων έθος πρός τό φϋλον τοϋτο...
      Strab. l. III.

      Note 217: Homer. Odyss. XI, v. 14.--Strab. l. C.--Callin. ap. eumd.
      l. XIV.--Diodor. Sic. l. V. p. 309.


ANNEES 631 à 587 avant J.-C.

Pourtant, si l'on en croit d'autres sources historiques, ces tribus du
Palus-Méotide, si redoutées dans l'Asie, n'étaient ni les plus
belliqueuses, ni les plus sauvages de leur race. Elles le cédaient de
beaucoup, sous ces deux rapports, à celles qui parcouraient les bords du
Danube[218], marchant l'été, se retranchant l'hiver dans leurs camps de
chariots[219], et toujours en guerre avec les peuplades illyriennes, non
moins sauvages qu'elles. Il est très-probable que ces tribus avancées
commencèrent de bonne heure à inquiéter la frontière septentrionale de la
Gaule, et qu'elles franchirent le Rhin, d'abord pour piller, ensuite pour
conquérir; toutefois, jusqu'au septième siècle avant notre ère, ces
irruptions n'eurent lieu que partiellement et par intervalles. Mais, à
cette époque, des migrations de peuples sans nombre vinrent se croiser et
se choquer dans les steppes de la haute Asie. Les nations scythiques ou
teutoniques, chassées en masse par d'autres nations fugitives, envahirent
les bords du Palus-Méotide et du Pont-Euxin; et, à leur tour, chassèrent
plus avant dans l'Occident une grande partie des hordes kimriques
dépossédées[220]. Celles-ci remontèrent la vallée du Danube, et, poussant
devant elles leur avant-garde déjà maîtresse du pays, la forcèrent à
chercher un autre territoire; ce fut alors qu'une horde considérable de
Kimris passa le Rhin, sous la conduite de Hu ou Hesus-_le-Puissant_, chef
de guerre, prêtre et législateur[221], et se précipita sur le nord de la
Gaule.

      Note 218: Τό δέ πλείστον (μέρος) καί μαχιμώτατον έπ΄ έσχάτοις ώκουν
      παρά τήν έξω θάλασσαν..... Plutarch. in Mario, p. 412.

      Note 219: Plut. in Mario, l. c.

      Note 220: Herodot. l. IV, c. 21, 22, 23.

      Note 221 Voyez la 3ème partie de cet ouvrage.

L'histoire ne nous a pas laissé le détail positif de cette conquête; mais
l'état relatif des deux races, lorsqu'elle se fut accomplie et que ses
résultats furent consolidés, peut, jusqu'à un certain point, nous en faire
deviner la marche. Le grand effort de l'invasion paraît s'être porté le
long de l'Océan, sur la contrée appelée Armorique dans la langue des Kimris
comme dans celle des Galls. Les conquérans s'y répandirent dans la
direction du nord au sud et de l'ouest à l'est, refoulant la population
envahie au pied des chaînes de montagnes qui coupent diagonalement la Gaule
du nord-est au sud-ouest, depuis les Vosges jusqu'aux monts Arvernes. Sur
quelques points, les grands fleuves servirent de barrières à l'invasion;
les Bituriges, par exemple, se maintinrent derrière la moyenne Loire et la
Vienne; les Aquitains, derrière la Garonne. Ce dernier fleuve cependant fut
franchi à son embouchure par un détachement de la tribu kimrique des Boïes,
qui s'établit dans les landes dont l'Océan est bordé de ce côté.
Généralement et en masse, on peut représenter la limite commune des deux
populations, après la conquête, par une ligne oblique et sinueuse, qui
suivrait la chaîne des Vosges et son appendice, celle des monts Éduens, la
moyenne Loire, la Vienne, et tournerait le plateau des Arvernes pour se
terminer à la Garonne, divisant ainsi la Gaule en deux portions à peu près
égales, l'une montagneuse, étroite au nord, large au midi, et comprenant la
contrée orientale dans toute sa longueur; l'autre, formée de plaines, large
au nord, étroite au midi, et renfermant toute la côte de l'Océan depuis
l'embouchure du Rhin jusqu'à celle de la Garonne. Celle-ci fut au pouvoir
de la race conquérante; celle-là servit de boulevard à la race
envahie[222].

      Note 222: J'ai été conduit à déterminer ainsi la limite des deux
      races par un grand nombre de considérations tirées: 1º de la
      différence des idiomes, telle qu'on peut la déduire des noms de
      localités, de peuples et d'individus; 2º de la dissemblance ou de la
      conformité des mœurs et des institutions; 3º et surtout de la
      composition des grandes confédérations politiques qui se disputèrent
      l'influence et la domination, quand les races eurent cessé de se
      disputer le sol, et qui se sont basées, sur l'antique diversité
      d'origine. Voyez la 2ème partie de cet ouvrage, _passìm_; et, en
      particulier, le chapitre 1er, qui contient une description
      géographique détaillée de la Transalpine.

Mais ce partage ne s'opéra point instantanément et avec régularité; la
Gaule fut le théâtre d'un long désordre, de croisemens et de chocs
multipliés entre toutes ces peuplades errantes, sédentaires, envahissantes,
envahies, victorieuses, vaincues; il fallut presque un siècle pour que
chacune d'elles pût se conserver ou se trouver une place, et se rasseoir en
paix. Une partie de la population gallique, appartenant au territoire
envahi, s'y maintint mêlée à la population conquérante; quelques tribus
même, qui appartenaient au territoire non-envahi, se trouvèrent amenées au
milieu des possessions kimriques. Ainsi, tandis que le mouvement régulier
de l'invasion poussait de l'ouest à l'est la plus grande partie des Galls
cénomans, aulerkes, carnutes, armorikes, sur les Bituriges, les Édues, les
Arvernes, une tribu de Bituriges, entraînée par une impulsion contraire,
vint d'orient en occident s'établir au-dessus des Boïes, entre la Gironde
et l'Océan.


ANNEE 587 avant J.-C.

Le refoulement de la population gallique vers le centre et l'est de la
Gaule nécessita bientôt des émigrations considérables. Les tribus
accumulées, au nord-est, dans la Séquanie et l'Helvétie, envoyèrent au
dehors une horde de guerriers, de femmes et d'enfans, sous la conduite d'un
chef nommé Sigovèse; elle sortit de la Gaule par la forêt Hercynie[223], et
se fixa sur la rive droite du Danube et dans les Alpes illyriennes[224], où
elle forma par la suite un grand peuple. Une seconde horde s'organisa en
même temps parmi les nations du centre, les Bituriges, les Édues, les
Arvernes, les Ambarres, et se mit en marche vers l'Italie; elle avait pour
chef le Biturige Bellovèse[225]. La force des deux hordes réunies montait,
dit-on, à trois cent mille ames[226]. Ces migrations simultanées donnèrent
naissance à la fable si connue d'un Ambigat, roi des Bituriges, qui,
trouvant son royaume trop peuplé, envoya ses deux neveux fonder au loin
deux colonies sous la direction du vol des oiseaux[227]. Une autre fable
commune aux annales primitives de presque tous les peuples attribuait
l'arrivée des Galls en Italie à la vengeance d'un mari outragé. C'était,
disait-on, le Lucumon étrusque, Arûns, qui, voyant sa femme séduite et
enlevée par un homme puissant de Clusium, et ne pouvant obtenir justice,
avait passé les Alpes, muni d'une abondante provision de vin, et, au moyen
de cet appât irrésistible, avait attiré les Gaulois sur sa patrie[228]. Les
écrivains de l'histoire romaine rapportent sérieusement ces traditions
futiles et contradictoires[229]; un seul, dont les assertions méritent
généralement confiance pour tout ce qui regarde la Gaule, en fait justice
en les méprisant. «Ce furent, dit-il, des bouleversemens intérieurs qui
poussèrent les Galls hors de leur pays[230].»

      Note 223: Sigoveso sortibus dati Hercynii saltus.
      Tit. Liv. l. V, c. 34.

      Note 224: Justin. l. XXIV, c. 4.

      Note 225: Belloveso haud paulò lætiorem in Italiam viam Dii dabant.
      Tit. Liv. l. V, c. 34.

      Note 226: Trecenta millia hominum. Justin. l. XXIV, c. 4.

      Note 227: Tit. Liv. l. V, c. 34.

      Note 228: Tit. Liv. l. C.--Plutarch. in Camill. p. 135, 136.

      Note 229: Equidem haud abnuerim Gallos ab Arunte adductos.....
      Tit. Liv. l. C.--Plutarch. in Camill. ibid.

      Note 230: Gallis causa in Italiam veniendi, sedesque novas quærendi,
      intestina discordia. Justin. l. XX, c. 5. Trogus Pompeius, dont
      Justin a abrégé l'ouvrage, était originaire de la Gaule, et en avait
      étudié particulièrement l'histoire.

L'hiver durait encore lorsque Bellovèse et sa horde arrivèrent au pied des
Alpes; ils y firent halte, en attendant que leurs guides eussent examiné
l'état des chemins[231], et dressèrent leurs tentes sur les bords de la
Durance et du Rhône. Ils y étaient campés depuis plusieurs jours, quand ils
virent arriver à eux des étrangers qui imploraient leur assistance;
c'étaient des députés de la ville de Massalie, alors assiégée par les
Ligures et réduite à toute extrémité. Les Galls écoutèrent avec intérêt la
prière des Phocéens, et le récit de leur émigration, de leurs combats, de
leurs revers; ils crurent voir dans l'histoire de ce petit peuple une image
de leur propre histoire, dans sa destinée un présage du sort qui les
attendait eux-mêmes[232]; et ils résolurent de le faire triompher de ses
ennemis. Conduits par les députés, ils attaquèrent à l'improviste l'armée
ligurienne, la battirent, aidèrent les Massaliotes à reconquérir les terres
qui leur avaient été enlevées et leur en livrèrent de nouvelles[233].

      Note 231: Quùm circumspectarent, quânam per juncta cœlo juga.....
      transirent. Tit. Liv. l. V, c. 34.

      Note 232: Id Galli fortunæ suæ omen rati..... Idem, ibidem.

      Note 233 Adjuvere ut quem primum, in terram egressi, occupârant
      locum, patentibus silvis communirent. Idem, ibidem.

Sitôt que cette expédition fut terminée, Bellovèse entra dans les Alpes,
déboucha par le mont Genèvre sur les terres des Ligures Taurins[234], qui
habitaient entre le Pô et la Doria, et marcha vers la frontière de la
Nouvelle-Étrurie. Les Étrusques accoururent lui disputer le passage du
Tésin, mais ils furent défaits et mis en déroute[235], laissant au pouvoir
de la horde victorieuse tout le pays compris entre le Tésin, le Pô et la
rivière Humatia, aujourd'hui le Sério. Un canton de ce territoire
renfermait, ainsi que nous l'avons raconté plus haut, quelques tribus
galliques, restes de l'antique nation ombrienne, qui se maintenaient,
depuis trois cents ans, libres du joug des Étrusques; et ce canton portait
encore le nom d'Isombrie[236]. On peut présumer, quoique l'histoire ne
l'énonce pas positivement, que les descendans des _Ambra_ reçurent, comme
des frères et des libérateurs, les Galls qui leur arrivaient d'au-delà des
Alpes, et qu'ils ne restèrent point étrangers au succès de la journée du
Tésin. Quant à la horde de Bellovèse, ce fut pour elle un événement de
favorable augure que de rencontrer, sur un sol ennemi, des hommes parlant
la même langue et issus des mêmes aïeux qu'elle, une Isombrie enfin dont le
nom rappelait aux Édues et aux Ambarres l'Isombrie des bords de la Saône et
leur terre natale[237]. Frappés de cette coïncidence, et la regardant comme
un présage heureux, tous, Édues, Arvernes, Bituriges, adoptèrent pour leur
nom national celui d'Isombres ou d'_Insubres_, suivant l'orthographe
romaine. Bellovèse jeta les fondemens d'une bourgade qui dut servir de
chef-lieu à sa horde devenue sédentaire; il la plaça dans une plaine à six
lieues du Tésin, et à six de l'Adda; et la nomma Mediolanum; elle forma
depuis une grande et illustre ville qui aujourd'hui même a conservé la
trace de son ancien nom[238].

      Note 234: Taurino saltu Alpes transcenderunt. Tit. Liv. l. V, c. 34.

      Note 235: Fusis acie Tuscis, haud procul Ticino flumine. Id. ibid.

      Note 236: Voyez ci-dessus, période 1000 à 600  av. JC.

      Note 237 Quùm in quo consederant, agrum Insubrium appellari
      audissent, ibi omen sequentes loci, condidere urbem...
      Tit. Liv. l. V, c. 34.

      Note 238: Mediolanum appellârunt. Id. ibid.--C'est la ville de Milan.


ANNEES 587 à 521. avant J.-C.

C'étaient les nations de l'orient et du centre de la Gaule, qui, refoulées
par les nations galliques de l'occident, avaient déchargé leur population
de l'autre côté des Alpes; ce fut bientôt le tour de celles-ci. Des
Aulerkes, des Carnutes, surtout des Cénomans, se formèrent en horde, sous
un chef nommé l'_Ouragan_, en langue gallique Éle-Dov[239] (Elitovius); et,
après avoir erré quelque temps sur les bords du Rhône[240], passèrent en
Italie, où, avec le secours des Insubres[241], ils chassèrent les Étrusques
de tout le reste de la Transpadane, jusqu'à la frontière des Vénètes. Les
principales bourgades qu'ils fondèrent, avec les débris des cités
étrusques, furent Brixia[242] près du Mela, et Vérone[243] sur l'Adige.

      Note 239: Elitovio duce. Tit. Liv. l. V, c. 35.--_Aile, Aele_, vent;
      _dobh_, impétueux, orageux.

      Note 240: Auctor est Cato Cenomanos juxtà Massiliam habitasse in
      Volcis. Plin. l. III, c. 19.

      Note 241: Favente Belloveso. Tit. Liv. l. V, c. 35.

      Note 242: En langue gallique _Briga_ signifiait une ville fortifiée.

      Note 243: _Fearann_, habitation, colonie; ce mot paraît composé de
      _fear_, homme, et _fonn_, terre: _fear-fhonn_, terre partagée par
      têtes d'hommes. Voyez le Diction. gael. d'Armstrong, au mot
      _Fearann_.

A quelque temps de là, une troisième émigration partit encore de la Gaule
pour se diriger vers l'Italie. Elle était moins nombreuse que les
premières, et se composait de tribus liguriennes (Salies, Læves, Lebekes)
que les Galls avaient déplacées dans leurs courses; elle passa les Alpes
maritimes, et s'établit à l'occident des Insubres, dont elle ne fut séparée
que par le Tésin[244].

      Note 244: Tit. Liv. l. V, c. 35.--Polyb. l. II, p. 105.
      --Plin. l. III, c. 17.

Mais, au sein de la Gaule, le mouvement de la conquête emportait les
conquérans eux-mêmes. L'avant-garde des Kimris, poussée par la masse des
envahisseurs qui se pressaient derrière elle, se vit contrainte de suivre
la route tracée par les vaincus, et d'émigrer à son tour. Une grande horde,
composée de Boïes, d'Anamans et de Lingons (ceux-ci s'étaient emparés du
territoire situé autour des sources de la Seine), traversa l'Helvétie, et
franchit les Alpes pennines. Trouvant la Transpadane entièrement occupée
par les émigrations précédentes, les nouveaux venus passèrent[245] sur des
radeaux le _fleuve sans fond_ (c'est ainsi qu'ils surnommèrent le Pô[246]),
et chassèrent les Étrusques de toute la rive droite. Voici comment ils
firent entre eux le partage du pays.

      Note 245: Pennino deindè Boïi Lingonesque transgressi..... Pado
      ratibus trajecto..... Tit. Liv. l. V, c. 35.--Au sujet des Anamans,
      voyez Polybe, l. II, p. 105.

      Note 246:  Παρά γε μέν τοϊς έγχωρίοις ό ποταμός προσαγορεύεται
      Βόδεγκος. Polyb. l. II, p. 104.--Bodincus, quod significat _fundo
      carens_. Plin. l. III, c. 16.--D'après un étymologiste grec, l'autre
      nom du Pô, _Padus_, serait dérivé du mot gaulois _Pades_ signifiant
      _Sapin_: «Metrodorus Scepsius dicit: quoniam circà fontem arbor multa
      sit picea, quæ Pades gallicè vocetur, Padum hoc nomen accepisse.»
      Plin. l. c.

Les Boïes eurent pour frontière à l'est la petite rivière d'Utens,
aujourd'hui le Montone, à l'ouest le Taro, au nord le Pô, au midi l'Apennin
ligurien. Cette tribu était la plus puissante des trois, et joua toujours
le principal rôle dans leur confédération, entre le lit du Pô, sa branche la
plus méridionale, nommée Padusa, et la mer. Les Anamans se placèrent à
l'occident des Boïes, entre le Taro et la petite rivière Varusa,
aujourd'hui la Versa. Les Boïes établirent leur chef-lieu sur les ruines
de la cité de Felsina, capitale de toute la Circumpadane pendant la
domination étrusque; ils changèrent son nom en celui de Bononia[247].

      Note 247: Felsina vocitata quùm princeps Etruriæ esset.
      Plin. l. III, c. 15.

Les Étrusques étaient ainsi repoussés au-delà de l'Apennin, et la contrée
circumpadane envahie tout entière, lorsqu'une nouvelle bande d'émigrés
Kimris arriva; c'étaient des Sénons[248], partis des frontières bituriges
et éduennes, où leur nation s'était fixée. N'ayant pas de place sur les
bords du Pô, ils chassèrent les Ombres du littoral de la mer supérieure,
depuis l'Utens jusqu'au fleuve Æsis[249], et, non loin de ce dernier
fleuve, ils fondèrent leur chef-lieu d'habitation, qui porta leur nom
national, et fut appelé Séna[250]. La date de cet événement, qui termina la
série des migrations gallo-kimriques en Italie, peut être fixée à l'année
521[251], soixante-sixième après l'expédition de Bellovèse, cent dixième
après le départ des grandes hordes kimriques pour l'occident de l'Europe.
Le repos des populations transalpines, à partir de cette époque, semble
annoncer que la Gaule se constitue, et que les désordres de la conquête
sont à peu près calmés.

      Note 248: Post hos Senones recentissimi advenarum.....
      Tit. Liv. l. c.

      Note 249: Ab Utente flumine ad Æsim fines habuêre.
      Tit. Liv. l. V, c. 35.

      Note 250: Senonum de nomine, Sena. Silius Italic. l. VIII, v. 455.

      Note 251: Dans cette année (232ème de Rome et 13ème du règne de
      Tarquin-le-Superbe; correspondante à la 4ème année de la LXIVème
      olympiade), les Ombres dépossédés par les Senons assiégèrent la ville
      grecque de Cumes dans le pays des Opiques. Όμβρικοί ύπό Κελτών
      έξελαθέντες... Κύμην τήν έν Όπικοϊς έλληνίδα πόλιν έπεχείρησαν
      άνελεϊν. Dionys. Halic. l. VII.

Si maintenant nous portons successivement nos regards sur toutes les
contrées où les deux races se trouvent en présence, nous pourrons nous
représenter comme il suit leur situation relative dans la première moitié
du sixième siècle.

En Italie, la ligne de démarcation est nettement tracée par le cours du Pô;
les Galls occupent la Transpadane; les Kimris la Cispadane.

En Gaule, la région montagneuse, orientale et méridionale appartient aux
Galls; le reste du pays jusqu'à la Garonne est au pouvoir de la race
kimrique, plus ou moins mélangée de Galls vers le midi et le centre, pure
dans le nord.

Dans l'île d'Albion que les Kimris ont envahie en même temps que le
continent gaulois, et à laquelle un de leurs chefs a imposé le nouveau nom
de Prydain[252] ou Bretagne, le golfe du Solway et le cours de la Tweed
servent de communes limites aux deux populations; la race kimrique habite
toute la partie située au midi; les Galls se maintiennent libres dans la
partie sauvage et montagneuse du nord. Ils y sont divisés en trois nations:
les tribus des hautes terres ou _Albans_[253]; celles des basses terres ou
_Maïates_[254]; et celles qui, habitant l'épaisse forêt située au pied des
monts Grampiens, portaient dans leur idiome le nom de _Celtes_, et celui de
_Celyddon_[255] (Calédoniens), dans le dialecte des Kimris.

      Note 252: _Ynys Prydain_, l'île de Prydain. Trioedd. I. Pretanis,
      Britannia, Πρετάνις, Βρετανία, Βρεταννική. Camden. Britan. p. 1.

      Note 253: _Albani_. Les montagnards écossais se donnent encore
      aujourd'hui le nom d'_Albannach_.

      Note 254: _Maïatæ_, de _magh-aite_: _magh_, plaine; _aite_, contrée.
      --Armstrong's gael. diction.

      Note 255: Trioedd. 6.--Camden. Britan. p. 668. Francof. 1590.

Au nord du Rhin, la race gallique occupe la rive droite du Danube et les
vallées des Alpes illyriennes, où, par sa multiplication et ses conquêtes,
elle forme déjà des peuplades considérables, tant de pur sang gallique que
de sang gallique et illyrien mélangés; telles que les Carnes, les
Tauriskes, les Japodes. La race kimrique possède la rive gauche du fleuve
et le littoral de l'Océan; elle se divise en trois grandes hordes ou
confédérations.

1º Le noyau de la race, portant spécialement le nom national, et habitant
la presqu'île Kimrique ou Cimbrique[256] et la côte circonvoisine.

      Note 256: Aujourd'hui le Jutland.

2º La confédération des Boïes ou Bogs, c'est-à-dire des hommes
_terribles_[257]; ayant pour séjour le fertile bassin qu'entourent les
monts Sudètes et la forêt Hercynie[258]. Plusieurs tribus boïennes avaient
pris part à la conquête de la Gaule; mais, comme nous l'avons dit plus
haut, une seule d'entre elles s'y fixa, dans un petit canton du territoire
aquitain, à l'embouchure de la Garonne; les autres passèrent en Italie.

      Note 257: Boïi, Bogi, Boci.--_Bw_, la peur; _Bwg_ et _Bug_, terrible.
      V. Owen's Welsh diction.

      Note 258: Aujourd'hui la Bohême, _Boïo-haemum_. Ce nom, qui signifie
      en langue germanique demeure des Boïes (_Boïo-heim_) lui fut donné
      par les Marcomans, qui s'en emparèrent après en avoir expulsé les
      habitans. Tacit. German. c. 28.

3º La confédération des Belgs ou Belges, dont le nom paraît signifier
_guerriers_[259]: errante dans les forêts qui bordent la rive droite du
Rhin, elle menace la Gaule, où nous la verrons bientôt jouer à son tour le
rôle de conquérante.

      Note 259: Belgiaid, dont le radical est _Bel_, guerre.

Toutes les fois que, dans le cours de cette histoire, les deux races se
trouveront en opposition, nous continuerons à les distinguer l'une de
l'autre par leurs noms génériques de Galls et de Kimris. Mais lorsque,
abstraction faite de la diversité d'origine, nous les montrerons en contact
avec des peuples appartenant à d'autres familles humaines, la dénomination
vulgairement reçue de _Gaulois_ nous servira pour désigner, soit les deux
races en commun, soit l'une d'elles séparément; quelquefois même ce mot
sera pris dans une acception toute géographique, et signifiera
collectivement les habitans de la Gaule, de quelques aïeux qu'ils
descendent, Galls, Kimris, Aquitains ou Ligures. Nous adopterons aussi,
pour nous conformer à l'usage, la division du territoire gaulois contigu
aux Alpes, en deux Gaules: l'une _transalpine_, et l'autre _cisalpine_, et
la subdivision de celle-ci en _transpadane_ et _cispadane_, conservant à
ces noms la signification qu'ils avaient chez les Romains, et que
l'histoire a consacrée.



CHAPITRE II.

GAULE CISALPINE. Tableau de la haute Italie sous les Étruques; ensuite sous
les Gaulois.--Courses des Cisalpins dans le centre et le midi de la
presqu'île.--Le siège de Clusium les met en contact avec les Romains.
--Bataille d'Allia.--Ils incendient Rome et assiègent le Capitole.--Ligue
défensive des nations latines et étrusques; les Gaulois sont battus près
d'Ardée par Furius Camillus.--Ils tentent d'escalader le Capitole, et sont
repoussés.--Conférences avec les Romains; elles sont rompues; elles se
renouent; un traité de paix est conclu.--Les Romains le violent.--Plusieurs
bandes gauloises sont détruites par trahison; les autres regagnent la
Cisalpine.

391--390.


ANNEES 587 à 391 avant J.-C.

Au moment où les émigrans gaulois franchirent les Alpes, la haute Italie
présentait le spectacle d'une civilisation florissante. L'industrie
étrusque avait construit des villes, défriché les campagnes, creusé des
ports et de nombreux canaux, rendu le Pô navigable dans la presque totalité
de son cours[260]; et la place maritime d'Adria, par son importance
commerciale, avait mérité de donner son nom au golfe qui en baignait les
murs[261]. Toute cette prospérité, toute cette civilisation eurent bientôt
disparu. Les champs abandonnés se recouvrirent de forêts ou de pâturages;
et des chaumières gauloises[262] s'élevèrent de nouveau sur l'emplacement
de ces grandes cités qui avaient succédé elles-mêmes à des chaumières et à
des bourgades gauloises.

      Note 260: Omnia ea flumina fossasque primi à Pado fecêre Thusci.
      Plin. l. III, c. 15.--Cf. Cluver. Ital. antiq. p. 419 et seq.

      Note 261: Nobilis portus Hatriæ à quo Hatriaticum mare appellabatur.
      Plin. l. III, c. 15.

      Note 262: Polyb. l. II, p. 106.--Strab. l. V.

Cependant elles ne périrent pas toutes: par un concours de circonstances
aujourd'hui inconnues, cinq restèrent debout: deux dans la Transpadane et
trois dans la partie de l'Ombrie dont les Sénons s'étaient emparés. Les
premières furent, Mantua[263] (Mantoue), défendue par le Mincio, qui
formait autour d'elle un lac profond, et Melpum, place de guerre et de
commerce, l'une des plus riches de la Nouvelle-Étrurie[264], et jadis le
boulevard du pays contre les incursions des Isombres; les secondes,
Ravenne, bâtie en bois, au milieu des marécages de l'Adriatique[265],
Butrium, dépendance de Ravenne[266] et Ariminum[267]. À quelque motif que
ces villes dussent d'avoir été épargnées, leur existence, on le sent bien,
était très-incertaine et très-précaire; Melpum en présenta un exemple
terrible; pour avoir mécontenté ses nouveaux maîtres, il se vit assailli à
l'improviste, pillé et détruit de fond en comble[268].

      Note 263: Mantua Tuscorum trans Padum sola relicta. Plin. l. III,
      c. 19.--Virgil. Æneid. X, 197 et seq.--Serv. Comm. ad X Æneid.

      Note 264: Plin. l. III, c. 17.

      Note 265: Έν δέ τοΪς έλεσι μεγίστη μέν έστι Ρ΄αουέννα, ξυλοπαγής όλη
      καί διάρρυτος... Όμβρικών κατοικία. Strab. l. V.

      Note 266: Strab. l. c.--Plin. l. III, c. 15.

      Note 267: Aujourd'hui Rimini.--Τό δ' Άρίμινον Όμβρικών έστι κατοικία,
      καθάπερ καί ή Ραουέννα, δέδεκται δ' έποίκους Ρωμαίους έκατέρα. Strab.
      l. c.

      Note 268: Plin. l. III, c. 17.

Mais les villes qui furent assez prudentes ou assez heureuses pour éviter
un sort pareil n'eurent dans la suite qu'à se féliciter de leur situation.
Placées au sein d'une population qui n'avait pour le commerce ni goût ni
habileté, et qui d'ailleurs manquait de marine, elles exploitèrent sans
concurrence toute la Circumpadane; formant de grands entrepôts d'où les
Gaulois tiraient les marchandises grecques et italiennes, où ils portaient
les produits de leurs champs et le butin amassé dans leurs courses.
C'étaient de petits états indépendans, tributaires, selon toute apparence,
des nations cisalpines, qui les laissaient subsister. On les vit toujours
garder entre ces nations et le reste de l'Italie une neutralité rigoureuse;
les noms de Ravenne, d'Ariminum, de Mantoue, ne sont pas même mentionnés
dans la longue série des guerres que les peuples gaulois et italiens se
livrèrent pendant trois siècles dans toutes les parties de la péninsule.

A part ces points isolés où la civilisation s'était en quelque sorte
retranchée, le pays ne présenta plus que l'aspect de la barbarie. Voici le
tableau qu'un historien nous trace des peuplades cisalpines à cette époque:
«Elles habitaient des bourgs sans murailles; manquant de meubles; dormant
sur l'herbe ou sur la paille; ne se nourrissant que de viande; ne
s'occupant que de la guerre et d'un peu de culture: là se bornaient leur
science et leur industrie. L'or et les troupeaux constituaient à leurs yeux
toute la richesse, parce que ce sont des biens qu'on peut transporter avec
soi, à tout événement[269].» Chaque printemps, des bandes d'aventuriers
partaient de ces villages, pour aller piller quelque ville opulente de
l'Étrurie, de la Campanie, de la Grande-Grèce; l'hiver les ramenait dans
leurs foyers, où elles déposaient en commun le butin conquis durant
l'expédition: c'était là le trésor public de la cité.

      Note 269: Ωϊκουν δέ κατά κώμας άτειχίστους, τής λοιπής κατασκευής
      άμοιροι καθεστώτες· διά γάρ τε στιβαδοκοιτεϊν καί κρεωφαγεϊν έτι δέ
      μηδέν άλλο πλήν τά πολεμικά καί τά κατά γεωργίαν άσκεϊν, άπλοϋς είχον
      τούς βίους, οϋτ' έπιστήμης άλλης οϋτε τέχνης παρ' αύτοίς τό παράπαν
      γινωσκομένης. Ϋπαρξίς γε μήν έκαστοϊς ήν θρέμματα καί χρυάός...
      Polyb. l. II, p. 106.

La Grande-Grèce fut d'abord le but privilégié de ces courses. La cupidité
des Gaulois trouvait un appât inépuisable, et leur audace une proie facile
dans ces républiques si fameuses par leur luxe et leur mollesse, Sibaris,
Tarente, Crotone, Locres, Métaponte. Aussi toute cette côte fut
horriblement saccagée. A Caulon on vit la population, fatiguée de tant de
ravages, s'embarquer tout entière, et se réfugier en Sicile. Dans ces
expéditions éloignées de leur pays, les Cisalpins longeaient ordinairement
la mer supérieure jusqu'à l'extrémité de la péninsule, évitant avec le plus
grand soin le voisinage des montagnards de l'Apennin, mais surtout les
approches du Latium, petit canton peuplé de nations belliqueuses et
pauvres, parmi lesquelles les Romains tenaient alors le premier rang.

Rome comptait trois cent soixante ans d'existence. Après avoir obéi
long-temps à des rois, elle s'était organisée en république aristocratique,
sous une classe de nobles ou _patriciens_, qui réunissaient le triple
caractère de chefs militaires, de magistrats civils et de pontifes. Depuis
sa fondation, Rome suivait, à l'égard de ses voisins, un système régulier
de conquêtes; la guerre, dans le but d'accroître son territoire, était pour
elle ce qu'était pour les nations gauloises la guerre d'aventures et de
pillage. Déjà, contraints par ses armes, les autres peuples du Latium
avaient reconnu sa suprématie; et, sous le nom d'alliés, elle les tenait
dans une sujétion tellement étroite, qu'ils ne pouvaient ni faire ni rompre
la guerre ou la paix sans son assentiment. Maîtresse de la rive gauche du
Tibre, elle aspirait à s'étendre également sur la rive droite; Véïes et
Faléries, deux des plus puissantes cités de l'Étrurie méridionale, venaient
de tomber entre ses mains, lorsque le hasard la mit en contact avec les
Gaulois cisalpins.


ANNEE 391 avant J.-C.

Malgré leurs continuelles expéditions dans les trois quarts de l'Italie et
la mortalité qui devait en être la suite, les Cisalpins croissaient
rapidement en population; et bientôt, se trouvant trop à l'étroit sur leur
territoire, ils songèrent à en reculer les limites. Pour cela, ils
choisirent l'Etrurie septentrionale dont ils n'étaient séparés que par
l'Apennin. Trente mille guerriers sénons[270] passèrent subitement ces
montagnes et vinrent proposer aux Étrusques un partage fraternel de leurs
terres. Ils s'adressèrent d'abord aux habitans de Clusium, qui, pour toute
réponse, prirent les armes et fermèrent les portes de leur ville; les
Gaulois y mirent le siège.

      Note 270: Περί τρισμυίίους. Diod. Sicul. l. XIV, p. 321.

Clusium, situé à l'extrémité des marais qui portent son nom, occupait dans
la confédération étrusque un rang distingué; mais cette confédération,
harcelée au nord par les Gaulois, au midi par les Romains, n'était plus en
état de protéger ses membres; elle avait même déclaré dans une assemblée
solennelle que chaque cité serait laissée désormais à ses propres
ressources; «tant il serait imprudent, disait-on, que l'Étrurie s'engageât
dans des querelles générales, ayant à sa porte cette race gauloise avec
laquelle il n'existait ni guerre déclarée, ni paix assurée[271]!»

      Note 271: Novos accolas Gallos esse cum quibus nec pax satis fida,
      nec bellum pro certo sit. Tit. Liv. l. V, c. 17.

En ce pressant danger, les Clusins implorèrent l'assistance de Rome, dont
ils n'étaient éloignés que de trois journées de marche. Durant la guerre où
les Véïens succombèrent contre les armes romaines, les Clusins, sollicités
par leurs frères de Véïes, avaient refusé de se joindre à eux; ils firent
valoir cette circonstance dans le message qu'ils envoyèrent au sénat
romain[272]: «Si nous ne sommes pas vos alliés, lui écrivirent-ils; vous le
voyez, nous ne sommes pas non plus vos ennemis.» Quelque faible, quelque
honteux même que fût le service allégué, Rome, toujours empressée de mettre
un pied dans les affaires de ses voisins, accueillit la demande; mais avant
de fournir des secours effectifs, elle envoya sur les lieux des
ambassadeurs chargés d'examiner les causes de la guerre, et d'aviser, s'il
se pouvait, à un accommodement. Cette mission fut confiée à trois jeunes
patriciens de l'antique et célèbre famille des Fabius.

      Note 272: Quòd Veïentes consanguineos adversùs populum romanum, non
      defendissent. Tit. Liv. l. V, c. 35.

Le caractère hautain et violent des Fabius convenait mal à une mission de
paix[273]; néanmoins l'ouverture de la conférence fut assez calme. Le chef
suprême des Sénons, qui portait en langue kimrique le titre de
_Brenn_[274], exposa que, mécontens de leurs terres, ses compatriotes et
lui venaient en chercher d'autres dans l'Étrurie; voyant les Clusins
possesseurs de plus de pays qu'ils n'en pouvaient cultiver, les Gaulois en
avaient réclamé une partie, que, sur le refus des Clusins, ils enlevaient à
main armée; l'abandon de ces terres était, disait-il, l'unique condition de
la paix, comme le seul motif de la guerre[275]. Il ajouta: «Les Romains
nous sont peu connus; mais nous les croyons un peuple brave, puisque les
Étrusques se sont mis sous leur protection. Restez donc ici spectateurs de
notre querelle; nous la viderons en votre présence, afin que vous puissiez
redire chez vous combien les Gaulois l'emportent en vaillance sur le reste
des hommes[276].» A ces paroles les envoyés eurent peine à réprimer leur
colère. «Quel est ce droit que vous vous arrogez sur les terres d'autrui?
s'écria l'aîné des trois frères, Q. Ambustus; que signifient ces menaces?
qu'avez-vous à faire avec l'Étrurie[277]?--Ce droit, reprit en riant le
Brenn sénonais[278], est celui-là même que vous faites valoir, vous autres
Romains, sur les peuples qui vous avoisinent, quand vous les réduisez en
esclavage, quand vous pillez leurs biens, quand vous détruisez leurs
villes[279]; c'est le droit du plus fort. Nous le portons à la pointe de
nos épées; tout appartient aux hommes de cœur[280].»

      Note 273: Mitis legatio, ni præferoces legatos..... habuisset.
      Tit. Liv. l. V, c. 36.

      Note 274: _Bren_, _Brenin_, roi; en latin _Brennus_. Les Romains
      prirent ce nom de dignité pour le nom propre du chef gaulois.

      Note 275: Si, Gallis egentibus agro, quem latiùs possideant quam
      colant Clusini, partem finium concedant; aliter pacem impetrari non
      posse. Tit. Liv, l. V, c. 36.

      Note 276: Coràm Romanis dimicaturos ut nunciare domum possent quantùm
      Galli virtute cæteros mortales præstarent. Tit. Liv. l. V, c. 36.

      Note 277: Quid in Etruriâ rei Gallis esset?..... Quodnam id jus?
      Idem. l. c.

      Note 278: Γελάσας ό βασιλεύς τών Γαλατών Βρέννος..... Plut. Camill.
      p. 136.

      Note 279: Έφ' οϋς ύμεϊς στρατεύοντες, τών μή μεταδώσιν ύμίν τών
      άγαθών, άνδραποδίζεσθε, λεηλατεϊτε, καί κατασκάπτετε τάς πόλεις
      αότών. Plutarch. Camil. l. c.

      Note 280: In armis jus ferre et omnia fortiorum virorum esse.
      Tit. Liv. l. V, c. 36.

Les Fabius dissimulèrent leur ressentiment, et sous prétexte de vouloir, en
qualité de médiateurs, conférer avec les Clusins, ils demandèrent à entrer
dans la place. Ils y trouvèrent les esprits inclinés à la paix. Les
assiégés avaient tenu conseil; pressés d'en finir à tout prix, ils avaient
résolu de proposer aux Gaulois la cession de quelques-unes de leurs terres
si l'intervention des ambassadeurs romains restait sans effet[281]. Mais
les Fabius combattirent vivement ces dispositions; ils exhortèrent les
Clusins à persévérer, et, dans la colère qui les transportait, oubliant le
caractère pacifique de leur mission, eux-mêmes s'offrirent à diriger une
sortie sur le camp ennemi.

      Note 281: Excerpt. Dion. Cass. ed. Hanov. in-fol. 1606, p. 919.

Les assiégés n'eurent garde de rejeter une telle proposition; ils sentaient
que Rome, compromise par une si criante violation du droit des gens, se
verrait forcée, quoiqu'elle en eût, d'agir plus efficacement comme alliée,
et peut-être d'adopter cette guerre pour son propre compte. Conduits par
les trois Fabius[282], ils attaquèrent un parti gaulois qui traversait la
plaine en désordre sur la foi des préliminaires de paix. Comme la mêlée
commençait, Q. Ambustus poussa son cheval contre un chef sénon d'une haute
stature, que l'ardeur de combattre avait porté en avant des premiers rangs,
le perça de sa javeline, et, suivant l'usage de sa nation, mit aussitôt
pied à terre pour le dépouiller. La course rapide du Romain et l'éclat de
ses armes ne permirent pas aux Gaulois de le distinguer d'abord[283]; mais
sitôt qu'il fut reconnu, ce cri, «_l'ambassadeur romain_!» circula de
bouche en bouche dans les rangs[284]. Le Brenn fit cesser le combat, disant
qu'il n'en voulait plus aux Clusins; que tout le ressentiment des Sénons
devait se tourner contre les Romains, violateurs du droit des gens; et sans
délai il rassembla les chefs de son armée pour en conférer avec eux.

      Note 282: Diod. Sicul. l. XIV, p. 321.--Tit. Liv. l. V, c. 36.
      --Plutarch. Camill. p. 136.--Paul. Oros. l. II, c. 19.

      Note 283: Άγνοηθείς έν άρχή, διά τό τήν σύνοδον όξεϊαν γενέσθαι, καί
      τά όπλα περιλάμποντα τήν όψινά άποκρύπτειν. Plutarch. in Camil.
      p. 136.

      Note 284 Per totam aciem _romanum legatum esse_...
      Tit. Liv. l. V, c. 36.

Les voix furent partagées dans le conseil sénonais. Les plus jeunes et les
plus fougueux voulaient marcher sur Rome, sans retard, à grandes
journées[285]; ceux à qui l'âge et l'expérience donnaient plus d'autorité
firent sentir quelle imprudence il y aurait à s'engager avec si peu de
forces dans un pays inconnu, ayant en face de soi le peuple le plus
belliqueux de l'Italie, et derrière l'Étrurie en armes. Ils insistèrent
pour qu'on fît venir avant tout des recrues de la Circumpadane. Les chefs
gaulois se rangèrent à cet avis; voulant même donner à leur cause toutes
les apparences de la justice, ils arrêtèrent qu'une députation serait
d'abord envoyée à Rome pour dénoncer le crime des Fabius, et demander que
les coupables leur fussent livrés. On choisit pour cette mission plusieurs
chefs dont la taille extraordinaire pouvait imposer aux Romains[286].
D'autres émissaires se rendirent chez les Sénons et chez les Boïes[287],
et l'armée gauloise se tint renfermée dans son camp, sans inquiéter
davantage Clusium.

      Note 285: Erant qui extemplò Romam eundum censerent; vicere
      seniores... Tit. Liv. l. V, c. 36.

      Note 286: Appian. ap. Fulv. Ursin. p. 349.

      Note 287 Diodor. Sicul. l. XIV, p. 321.


ANNEE 390 avant J.-C.

La vue de ces étrangers et la menace d'une guerre inattendue jetèrent la
surprise dans Rome. Le sénat convint des torts de ses ambassadeurs; il
offrit aux Gaulois, en réparation, de fortes sommes d'argent[288], les
pressant de renoncer à leur poursuite. Ceux-ci persistèrent. La
condamnation des coupables fut alors mise en délibération; mais la famille
Fabia était puissante par ses clients, par ses richesses, et par les
magistratures qu'elle occupait. L'assemblée aristocratique craignit de
prendre sur elle l'odieux d'une telle condamnation aux yeux des patriciens;
elle ne redoutait pas moins que, dans le cas où elle absoudrait les
accusés, le peuple ne la rendît responsable des suites de la guerre[289].
Pour sortir d'embarras, elle renvoya le jugement à la décision de
l'assemblée plébéienne.

      Note 288: Ή δέ γερουσία... έπειθε τούς πρεσβευτάς τών Κελτών τά
      χρήματα λαβεϊν περί τών ήδικημένων. Diod. Sic. l. XIV, p. 321.

      Note 289: Ne penes ipsos culpa esset cladis... Tit. Liv. l. V, c. 36.

Le crime des Fabius, d'après la loi romaine, n'était pas seulement un crime
politique; c'était aussi un attentat religieux. Nulle guerre, chez les
Romains, ne commençait sans l'intervention des _féciales_ ou féciaux, sorte
de prêtres-hérauts, qui, la tête couronnée de verveine, d'après un
cérémonial consacré, lançaient sur le sol ennemi une javeline ensanglantée;
tel était le préliminaire obligé des hostilités. La corporation des
féciaux, intéressée au maintien de ses privilèges, se chargea de poursuivre
devant le peuple l'accusation capitale contre Q. Fabius et ses frères. Ces
prêtres parlèrent avec chaleur de la religion violée et de la justice
divine et humaine qui réclamait les coupables. «Ne vous faites pas leurs
complices, disaient-ils au peuple; ils ont attiré sur nous une guerre
inique; que leur tête soit livrée en expiation, si vous n'aimez mieux que
l'expiation retombe sur la vôtre[290]!» L'assemblée, gagnée par les
largesses de la famille Fabia, et d'ailleurs composée en grande partie de
ses clients, traita avec le dernier mépris les accusateurs et
l'accusation[291].

      Note 290: Plutarch. in Camil. p. 137.

      Note 291: Περιύβρισαν οί πολλοί τά θεϊα καί κατεγέλασαν. Plutarch. in
      Camil. ubi suprà.

Les trois jeunes gens furent absous. Bien plus, comme l'époque du
renouvellement des grandes magistratures était arrivé, ils furent nommés à
la plus haute charge de la république, celle de _tribuns militaires avec
puissance consulaire_[292], et reçurent le commandement de la guerre qu'ils
avaient si follement et si injustement provoquée. Les ambassadeurs gaulois
sortirent de Rome plus irrités qu'ils n'y étaient entrés.

      Note 292: Tribuni militum consulari potestate.--Ils étaient six, et
      partageaient entre eux l'autorité et les attributions des consuls.
      Tit. Liv. passim.

A leur départ, la ville fut pleine d'agitation. Un des tribuns consulaires
prononça les paroles qui appelaient aux armes tous les citoyens en masse:
«Quiconque veut le salut de la république me suive[293]!» C'était la
formule usitée dans les cas de guerres soudaines et dangereuses, de
_tumulte_[294], suivant l'expression latine. Aussitôt deux pavillons furent
arborés à la citadelle pour convoquer le peuple de la ville; l'un bleu,
autour duquel les cavaliers se réunirent: l'autre rouge, qui servit de
signe de ralliement aux fantassins[295]; et des commissaires parcoururent
la banlieue de Rome, enrôlant le peuple de la campagne. Seize mille hommes
furent pris sur ces milices levées à la hâte; on y joignit vingt-quatre
mille soldats de vieilles troupes, et l'on pressa les préparatifs du
départ.

      Note 293: Qui Rempublicam salvam esse vult me sequatur.
      Tit. Liv. passim.

      Note 294: Tumultus quasi tremor multus,--vel à tumendo. Cicer.
      Philip. V, VI, VIII.--Quintil. VII, 3.

      Note 295: Servius. Virgil. Æneid. VIII, 4.

Le récit des événemens qui s'étaient passés à Rome sous les yeux même des
ambassadeurs porta au plus haut degré l'irritation des Gaulois. Quoiqu'ils
n'eussent encore reçu que dix mille hommes des renforts qu'ils attendaient
des bords du Pô, ils se mirent en marche à l'instant même, sans désordre
cependant, et sans commettre de dévastations sur leur route. Tout fuyait
devant eux. Les habitans des bourgades et des villages désertaient à leur
approche, et les villes fermaient leurs portes; mais les Gaulois
s'efforçaient de rassurer les esprits. Passaient-ils près des murailles
d'une ville, on les entendait proclamer à grands cris «qu'ils allaient à
Rome, qu'ils n'en voulaient qu'aux seuls Romains, et regardaient tous les
autres peuples comme des amis[296].» Ils traversèrent le Tibre, et,
cotoyant sa rive gauche, ils descendirent jusqu'au lieu où la petite
rivière d'Allia, sortie des monts Crustumins, se resserre, et se perd avec
impétuosité dans le fleuve. C'est là, à une demi-journée de Rome, qu'ils
virent l'ennemi s'approcher. Sans lui laisser le temps de choisir et de
fortifier un camp, sans lui permettre d'accomplir certaines cérémonies
religieuses qui, chez lui, devaient précéder indispensablement les grandes
batailles[297], ils entonnèrent le chant de guerre, et appelèrent les
Romains au combat par des hurlemens que l'écho des montagnes rendait encore
plus effroyables[298].

      Note 296: Romam se ire. Tit. Liv. l. V, c. 37.--Μόνοις πολεμεϊν
      Ρωμαίοις, τούς δ' άλλους φίλους έπίστασθαι. Plut. Camil. p. 137.

      Note 297: Tit. Liv. l. V, c. 38.--Plut. Camil. p. 137.

      Note 298 Truci cantu, clamoribusque variis, horrendo cuncta
      compleverant sono. Tit. Liv. l. V, c. 37.

De l'autre côté de l'Allia s'étendait une vaste plaine bornée à l'occident
par le Tibre, à l'orient par des collines assez éloignées; les Romains s'y
rangèrent en bataille. Leur droite s'appuya sur les collines, leur gauche
sur le fleuve; mais la distance d'une aile à l'autre étant trop grande pour
que la ligne fût partout également garnie, le centre manqua de profondeur
et de force. Outre cela, comme ils tenaient à la possession de ces
hauteurs, qui les empêchaient d'être débordés, ils y placèrent toute leur
réserve, composée de vétérans d'élite appelés _subsidiarii_, parce qu'ils
attendaient le moment de donner, un genou en terre, sous le couvert de leur
bouclier[299].

      Note 299: Subsidebant; hinc dicti _subsidia_. Festus.

Ainsi que les tribuns militaires l'avaient prévu, le combat s'engagea par
la gauche des Gaulois. Le Brenn en personne entreprit de débusquer l'ennemi
des monticules; il fut reçu vigoureusement par la réserve romaine soutenue
de l'aile droite. L'engagement fut vif, et se prolongea avec égalité de
succès de part et d'autre. Mais, lorsque le centre de l'armée gauloise
s'ébranla, et marcha sur le centre ennemi, avec la fougue ordinaire à cette
nation, les cris et le bruit des armes frappées sur les boucliers, les
Romains, sans attendre le choc, se débandèrent, entraînant dans leur
mouvement l'aile gauche qui bordait le Tibre. Ce fut dès lors une véritable
boucherie. Les fuyards pressés entre les Gaulois et le fleuve furent, pour
la plupart, massacrés sur la rive même. Un grand nombre, en voulant
traverser le fleuve, qui dans ce lieu n'était pas guéable, se noyèrent, ou
percés par les traits de l'ennemi, ou emportés par le courant[300]. Ceux
qui parvinrent à gagner le bord opposé, oubliant dans leur frayeur et
famille et patrie, coururent se renfermer à Véïes, que la république avait
fait récemment fortifier[301]. Quant aux troupes de l'aile droite, leur
résistance était désormais inutile; elles battirent en retraite le plus
vite qu'elles purent. Comme elles se croyaient l'ennemi à dos, elles
traversèrent, sans s'arrêter, la ville d'une extrémité à l'autre, et se
réfugièrent dans la citadelle, publiant pour tout détail que l'armée était
anéantie et les Gaulois aux portes de Rome[302]. Cette bataille mémorable
fut livrée le 16 du mois de juillet[303].

      Note 300: Diodor. Sicul. l. XIV, p. 322.--Tit. Liv. l. V, c. 38.

      Note 301: Plutarch. in Camil. p. 137.

      Note 302: Romam petiêre, et, ne clausis quidem portis urbis, in arcem
      confugerunt. Tit. Liv. l. V, c. 38.--Άνοπλοι φυγόντες είς Ρώμην,
      άπήγγειλαν πάντας άπολωλέναι. Diodor. Sicul. l. XIV, p. 323.

      Note 303: Aulugell. l. V, c. 17.--Macrob. l. I, c. 16.--Plutarch.
      Camil. p. 137 et 144.

Il n'y avait que douze milles du champ de bataille d'Allia à Rome, et si
les Gaulois avaient marché au même instant sur la ville, c'en était fait de
la république et du nom romain[304]. Mais, dans la double joie et d'un
grand butin et d'une grande victoire gagnée sans peine, les vainqueurs se
livrèrent à la débauche. Ils passèrent le reste du jour, la nuit et une
partie du lendemain à piller les bagages des Romains, à boire, et à couper
les têtes des morts[305] qu'ils plantaient en guise de trophées au bout de
leurs piques, ou qu'ils suspendaient par la chevelure au poitrail de leurs
chevaux.

      Note 304: Εί μέν εύθύς έπηκολούθησαν οί Γαλάται τοϊς φεύγουσι, ούδέν
      άν έκώλυσε τήν Ρώμην άρδην άναιρεθῆναι. Plut. in Camil. p. 137.

      Note 305: Άνακόπτοντες τάς κεφαλάς τών τετελευτηκότων.
      Diod. Sicul. l. XIV, p. 323.

Après s'être partagé ce qu'il y avait de plus précieux dans le butin, ils
entassèrent le reste et y mirent le feu. Le jour suivant, un peu avant le
coucher du soleil, ils arrivèrent au confluent du Tibre et de l'Anio. Là,
ils furent informés par leurs éclaireurs que les Romains ne faisaient
paraître aucun signe extérieur de défense; que les portes de la ville
restaient ouvertes; que nul drapeau, nul soldat armé ne se montraient sur
les murailles[306]. Ce rapport les inquiéta. Ils craignirent qu'une
tranquillité aussi inexplicable ne cachât quelque stratagème; et, remettant
l'attaque au lendemain, ils dressèrent leurs tentes au pied du mont sacré.

      Note 306: Non portas clausas, non stationem pro portis excubare, non
      armatos esse in muris. Tit. Liv. l. V, c. 39.

L'événement d'Allia avait frappé les Romains de la plus accablante
consternation: un abattement stupide régna d'abord dans la ville; le sénat
ne s'assemblait point; aucun citoyen ne s'armait; aucun chef ne commandait;
on ne songeait même pas à fermer les portes. Bientôt, et d'un soudain élan,
on passa de cet extrême accablement à des résolutions d'une énergie
extrême; on décréta que le sénat se retirerait dans la citadelle avec mille
des hommes en état de combattre[307], et que le reste de la population
irait demander un refuge aux peuples voisins. On travailla donc avec
activité à approvisionner la citadelle d'armes et de vivres; on y
transporta l'or et l'argent des temples; chaque famille y mit en dépôt ce
qu'elle possédait de plus précieux[308]; et les chemins commencèrent à se
couvrir d'une multitude de femmes, d'enfans, de vieillards fugitifs.
Cependant la ville ne demeura pas entièrement déserte. Plusieurs citoyens
que retenaient l'âge et les infirmités, ou le manque absolu de ressources,
ou le désespoir et la honte d'aller traîner à l'étranger le spectacle de
leur misère, résolurent d'attendre une prompte mort au foyer domestique, au
sein de leurs familles, qui refusaient de les abandonner. Ceux d'entre eux
qui avaient rempli des charges publiques se parèrent des insignes de leur
rang, et, comme dans les occasions solennelles, se placèrent sur leurs
sièges ornés d'ivoire, un bâton d'ivoire à la main. Telle était la
situation intérieure de Rome, lorsque les éclaireurs gaulois s'avancèrent
jusque sous les murs de la ville, le soir du jour qui suivit la bataille. A
la vue de cette cavalerie, les Romains crurent l'heure fatale arrivée, et
se renfermèrent précipitamment dans leurs maisons. Le jour continuant à
baisser, ils pensèrent que l'ennemi ne différait que pour profiter de la
lumière douteuse du crépuscule, et l'attente redoublait la frayeur; mais la
frayeur fut à son comble quand on vit la nuit s'avancer. «Ils ont attendu
les ténèbres, se disait-on, afin d'ajouter à la destruction toutes les
horreurs d'un sac nocturne[309].» La nuit s'écoula dans ces angoisses. Au
lever de l'aurore, on entendit le bruit des bataillons qui entraient par
la porte Colline.

      Note 307: Juventus quam satis constat vix mille hominum fuisse.
      Florus, l. I, c. 13.

      Note 308: Έξ όλης τής πόλεως, είς ένα τόπον, τών άγαθών
      συνηθροισμένων. Diodor. Sicul. l. XIV, p. 323.

      Note 309: In noctem dilatum consilium esse quò plus pavoris
      inferrent. Tit. Liv. l. V, c. 39.

Le même soupçon qui avait fait hésiter les Gaulois aux portes de Rome, les
accompagna à travers les rues et les carrefours déserts. Ils s'avancèrent
avec précaution jusqu'à la grande place appelée _forum magnum_, et située
au pied du mont Capitolin. Là, ils purent apercevoir la citadelle qui
couronnait ce petit mont, et les hommes armés dont ses créneaux étaient
garnis; c'étaient les premiers qui se fussent montrés à eux depuis la
journée d'Allia. Tandis que le gros de l'armée faisait halte sur ce vaste
forum, quelques détachemens se répandirent par les rues adjacentes pour
piller; mais, trouvant toutes les maisons du peuple fermées, ils n'osèrent
les forcer; et, bientôt effrayés du silence et de la solitude qui les
environnaient, craignant d'être surpris et enveloppés à l'improviste, ils
se concentrèrent de nouveau dans la place, sans oser s'en écarter
davantage[310].

      Note 310: Indè rursùs ipsà solitudine ahsterriti, ne qua fraus
      hostilis vagos exciperet, in forum ac propinqua foro loca conglobati
      redibant. Tit. Liv. l. V, c. 41.

Cependant quelques soldats remarquèrent des maisons plus apparentes que les
autres, dont les portes n'étaient point fermées[311], ils se hasardèrent à
y pénétrer. Ils trouvèrent dans le vestibule intérieur des vieillards
assis, qui ne se levaient point à leur approche, qui ne changeaient point
de visage, mais qui demeuraient appuyés sur leurs bâtons, l'œil calme et
immobile. Un tel spectacle surprit les Gaulois; incertains s'ils voyaient
des hommes ou des statues, ou des êtres surnaturels, ils s'arrêtèrent
quelque temps à les regarder[312]. L'un d'eux enfin, plus hardi et plus
curieux, s'approcha d'un de ces vieillards qui portait, suivant les usages
romains, une barbe longue et épaisse, et la lui caressa doucement avec la
main; mais le vieillard levant son bâton d'ivoire en frappa si rudement le
soldat à la tête qu'il lui fît une blessure dangereuse[313]; celui-ci
irrité le tua; ce fut le signal d'un massacre général. Tout ce qui tomba
vivant au pouvoir des Gaulois périt par le fer; les maisons  furent pillées
et incendiées.

      Note 311: Patentibus atriis principum. Tit. Liv. l. V, c. 41.

      Note 312: Ad eos velut simulacra versi cùm starent. Tit. Liv. l. V,
      c. 41.--Plutarch. in Camil. p. 140.

      Note 313: Ό μέν Παπείριος τή βακτηρίά τήν κεφαλήν αύτοϋ πατάξας
      συνέτριψε. Plut. l. c.

La citadelle de Rome, appelée aussi _Capitolium_, le Capitole, parce qu'on
avait, dit-on, trouvé une tête d'homme en creusant ses fondations, était un
édifice de forme carrée, de deux cents pieds environ sur chaque face,
dominant la ville. Déjà suffisamment forte par sa position au-dessus d'un
rocher inaccessible de trois côtés, de hautes et épaisses murailles la
défendaient en outre du côté où le rocher était abordable. Le Capitole
communiquait alors au grand forum par une montée faite de main d'homme, et
encore très-escarpée, que remplaça plus tard un escalier de cent
marches[314].

      Note 314: Tit. Liv. l. VIII, c. 6.--Tacit. Histor. l. III, c. 71.

Dans une position si favorable, une garnison tant soit peu nombreuse devait
ne céder qu'à la famine; aussi les assiégés reçurent-ils avec mépris la
sommation de se rendre. Le Brenn alors tenta d'emporter la place de vive
force. Un matin, à la pointe du jour, il range ses troupes sur le
forum[315], et commence à gravir avec elles la montée qui conduisait au
Capitole. Jusqu'à la moitié du chemin, les Gaulois s'avancèrent sans
trouver d'obstacles, poussant de grands cris, et joignant leurs boucliers
au-dessus de leurs têtes, par cette manœuvre, que les anciens désignaient
sous le nom de _tortue_[316]. Les assiégés, se fiant à la rapidité de la
pente, les laissaient approcher pour les fatiguer; bientôt ils les
chargèrent avec furie; les culbutèrent, et en firent un tel carnage que le
Brenn n'osa pas livrer un second assaut, et se contenta d'établir autour de
la montagne une ligne de blocus[317].

      Note 315: Primâ luce, signo dato, multitudo omnis in foro instruitur.
      Tit. Liv. l. V, c. 43.

      Note 316: Indè, clamore sublato, ac testudine factà, subeunt.
      Tit. Liv. l. V, c. 43.

      Note 317: Amissâ itaque spe per vim atque arma subeundi, obsidionem
      parant. Tit. Liv. l. V, c. 43.

Tandis que les deux partis, dans l'inaction, s'observaient mutuellement,
les Gaulois virent un jour descendre à pas lents du Capitole un jeune
Romain vêtu à la manière des prêtres de sa nation, et portant dans ses
mains des objets consacrés[318]. Il pénètre dans leur camp; et, sans
paraître ému ni de leurs cris, ni de leurs gestes, il le traverse tout
entier ainsi que les ruines amoncelées de la ville jusqu'au mont Quirinal.
Là il s'arrête, accomplit certaines cérémonies religieuses particulières à
la famille Fabia, dont il était membre[319], et retourne par le même chemin
au Capitole avec la même gravité, la même impassibilité, le même silence.
Chaque fois les Gaulois le laissèrent passer sans lui faire le moindre mal,
soit qu'ils respectassent son courage, soit que la singularité du costume,
de la démarche et de l'action les eût frappés d'une de ces frayeurs
superstitieuses auxquelles nous les verrons plus d'une fois
s'abandonner[320].

      Note 318: Gabino cinctu, sacra manibus gerens..... nihil ad vocem
      cujusquam terroremve motus. Tit. Liv. l. V, c. 46.

      Note 319: Sacrificium erat statum... genti Fabiæ. Tit. Liv. ibid.

      Note 320: Seu religione etiam motis..... Tit. Liv. l. V, c. 46.

Le siège commençait à peine, et déjà la disette tourmentait les assiégeans.
Dans leur avidité imprévoyante, ils avaient dissipé en peu de jours les
subsistances que les flammes avaient épargnées, et se voyaient réduits à
vivre du pillage des campagnes, ressource faible et précaire pour une
multitude indisciplinée, et dont le nombre s'augmentait de momens en
momens; car les recrues de la Gaule cisalpine arrivaient successivement, et
bientôt l'armée du Brenn ne compta pas moins de soixante-et-dix mille
hommes[321]. Des divisions de cavaliers et de fantassins allaient donc
battre la plaine de tous côtés et à de grandes distances de Rome[322]; ils
s'avancèrent jusqu'aux portes d'Ardée, antique ville des Rutules, peu
éloignée de la mer inférieure.

      Note 321: Diodor. Sicul. l. XIV, p. 321.

      Note 322: Exercitu diviso, partîm per finitimos prædari placuit.
      Tit. Liv. l. V, c. 43.

Dans Ardée vivait un patricien romain, M. Furius Camillus, qui, après avoir
rendu à la république d'éminens services à la tête des armées, s'était
attiré la haine des citoyens par la dureté de son commandement, son
arrogance et son faste aristocratique, et par l'impopularité obstinée de sa
conduite. Appelé en jugement devant le peuple comme prévenu de concussion,
Marcus Furius pour échapper à une condamnation déshonorante s'était exilé
volontairement, et depuis une année il demeurait parmi les Ardéates[323].
Tout aigri qu'il était contre ceux à l'injustice desquels il attribuait sa
disgrace, les malheurs et l'humiliation de Rome l'affligèrent vivement; et
quand il vit ces Gaulois destructeurs de sa patrie venir piller impunément
jusque sous les murs qu'il habitait, il sentit se soulever en lui le cœur
du patriote et du soldat. Jour et nuit il haranguait les Ardéates, les
pressant de s'armer, et combattant par ses raisonnemens la répugnance de
leurs magistrats à s'embarquer dans une guerre dont Rome devait recueillir
presque tout le fruit[324]. «Mes vieux amis, et mes nouveaux
compatriotes[325], leur disait-il, laissez-moi vous payer, en vous servant,
l'hospitalité que je tiens de vous. C'est dans la guerre que je vaux
quelque chose, et dans la guerre seulement que je puis reconnaître vos
bienfaits[326]. Ne croyez pas, Ardéates, que les calamités présentes soient
passagères, et se bornent à la république de Rome; vous vous abuseriez.
C'est un incendie qui ne s'éteindra pas qu'il n'ait tout dévoré...... Les
Gaulois, vos ennemis, ont reçu de la nature moins de force que de fougue.
Déjà rebutés d'un siège qui commence, vous les voyez se disperser dans les
campagnes, se gorgeant de viandes et de vin, et dormant couchés comme des
bêtes fauves là où la nuit les surprend, le long des rivières, sans
retranchemens, sans corps-de-garde ni sentinelles[327]. Donnez-moi
quelques-uns de vos jeunes gens à conduire; ce n'est pas un combat que je
leur propose, c'est une boucherie. Si je ne vous livre les Gaulois à
égorger comme des moutons, que je sois traité à Ardée de même que je l'ai
été à Rome!»

      Note 323: Tit. Liv. l. V.

      Note 324: Plutarch. in Camil. p. 139.

      Note 325: Ardeates, veteres amici, novi etiam cives mei.
      Tit. Liv. l. V, c. 44.

      Note 326: Ubi usus erit mei vobis, si in bello non fuerit? hâc arte
      in patriâ steti. Tit. Liv. l. V, c. 44.

      Note 327: Ubi nox appetit, propè rivos aquarum, sine munimento, sine
      stationibus ac custodiis, passim, ferarum ritu, sternuntur..... Me
      sequimini ad cædem non ad pugnam. Tit. Liv. l. V, c. 44.
      --Plut. Camil. p. 140.

Les talens militaires de M. Furius inspiraient une confiance sans bornes;
d'ailleurs la circonstance pressait, car l'ennemi, enhardi par l'impunité,
devenait chaque jour plus entreprenant. On donna donc une troupe de soldats
d'élite à l'exilé romain, qui, sans faire aucune démonstration hostile,
renfermé dans les murailles d'Ardée, épia patiemment l'heure favorable.

Elle ne se fit pas long-temps désirer. Les Gaulois, dans une de leurs
courses, vinrent faire halte à quelques milles de là. Ils emportaient avec
eux du butin qu'ils se partagèrent, et du vin dont ils burent avec excès;
chefs et soldats ne songèrent à autre chose qu'à s'enivrer, et la nuit les
ayant surpris incapables de continuer leur route, et même de dresser leurs
tentes, ils s'étendirent sur la terre pêle-mêle au milieu de leurs armes.
Le sommeil et un silence profond régnèrent bientôt sur toute la bande[328].
Ce fut alors que Furius Camillus, averti par ses espions, sortit d'Ardée,
et tomba sur les campemens des Gaulois, au milieu de la nuit. Il avait
ordonné à ses trompettes de sonner, et à ses soldats de pousser de grands
cris[329], dès qu'ils seraient arrivés; mais ce tumulte fit à peine revenir
les Gaulois de leur sommeil; quelques-uns se battirent; la plupart furent
tués encore endormis. Ceux qui, profitant de l'obscurité, parvinrent à
s'échapper, la cavalerie ardéate les atteignit au point du jour[330]; enfin
un détachement nombreux qui avait gagné le territoire d'Antium, à dix
milles d'Ardée, fut exterminé par les paysans[331].

      Note 328: Νύξ έπήλθε μεθύουσιν αύτοϊς, καί σιωπή κατέσχε τό
      στρατόπεδον. Plut. in Camil. p. 141.

      Note 329: Κραυγή τε χρώμενος πολλή καί ταϊς σάλπιγξι πανταχόθεν
      έκταράττων άνθρώπους... Plut. in Camil. ibid.

      Note 330: Plutarch. Camil. p. 141.

      Note 331: Magna pars in agrum Antiatem delati, incursione ab oppdanis
      in palatos factâ, circumveniuntur. Tit. Liv. l. V, c. 45.

Ce succès encouragea les peuples du Latium; ils s'armèrent à l'instar des
Ardéates. De l'enceinte des villes où jusqu'alors ils s'étaient tenus
renfermés sans coup férir, ils se mirent à fondre de tous côtés sur les
bandes qui couraient la campagne, et la rive gauche du Tibre ne fut plus
sûre pour les fourrageurs gaulois. Sur la rive droite la défense, mieux
organisée encore, agit avec plus d'efficacité. L'Étrurie avait songé
d'abord à profiter des désastres des Romains, et leur avait déclaré la
guerre[332]; mais voyant son territoire foulé et épuisé, sans plus de
ménagement que les terres des Latins, elle inclina à des sentimens plus
généreux. Ses villes méridionales combinèrent leurs armes avec celles des
fugitifs romains réunis à Véïes, quelques-unes guidées, comme Cære, par une
antique affection pour Rome, les autres par l'ennui de l'occupation
gauloise. Véïes, cité forte et bien défendue, devint le centre des
opérations de ce côté du Tibre.

      Note 332: Οί Τυρ΄ρ΄ηνοί, μετά δυνάμεως άδράς, έπεπορεύοντο τήν τών
      Ρ΄ωμαίων χώραν, λεηλαλοϋντες. Diod. Sicul. l. XIV, p. 323.

Le nom de M. Furius, mêlé aux premiers succès des peuples latins contre les
Gaulois, réveilla dans le cœur des enfans de Rome le souvenir de ce grand
général. Leurs torts mutuels furent oubliés. D'une résolution unanime ils
lui proposèrent de venir à Véïes se mettre à la tête de ses vieux
compagnons d'armes, ou de permettre qu'ils allassent combattre sous ses
drapeaux à Ardée[333]. Mais Camillus s'y refusa. «Banni par vos lois, leur
répondit-il, je ne puis reparaître au milieu de vous. D'ailleurs le
suffrage du sénat doit seul m'élever au commandement; que le sénat ordonne,
et j'obéis[334].» En vain les réfugiés de Véïes mirent tout en œuvre pour
fléchir sa résolution. «Tu n'es plus exilé, lui disaient-ils, et nous ne
sommes plus citoyens de Rome. La patrie! En est-il encore une pour nous,
quand l'ennemi occupe en maître ses cendres et ses ruines[335]? Et comment
espérer de pénétrer au Capitole pour y consulter le sénat? Comment espérer
d'en revenir sain et sauf, lorsque les barbares investissent la place?»
Marcus Furius fut inébranlable[336].

      Note 333: Tit. Liv. l. V, p. 46.--Plutarch. in Camil. p. 141.

      Note 334: Plut. ub. supr.

      Note 335: Ούκ έτι γάρ έστι φυγάς, οὔθ' ήμείς πολϊται, πατρίδος ούκ
      οϋσης, άλλά κρατουμένης ύπό τών πολεμίων. Plutarch. in Camil. p. 141.

      Note 336: Plutarch. in Camill.--Tit. Liv. ut supr.

Les scrupules de l'exilé d'Ardée prenaient sans doute leur source dans un
respect exalté pour les devoirs du citoyen, dans l'idée honorable, quoique
étroite, d'une obéissance absolue et passive à la lettre de la loi. Mais
peut-être s'y mêlait-il à son insu quelque ressouvenir d'une injure
récente, ou du moins quelque levain de cet orgueil aristocratique qui avait
causé sa disgrace. Véïes renfermait, il est vrai, la majorité des citoyens
romains armés et en état de délibérer; Véïes représentait Rome, mais Rome
plébéienne. Pour un patricien aussi inflexible que Marcus Furius, la
véritable Rome pouvait-elle se trouver ailleurs qu'au Capitole, avec le
sénat, avec le corps des chevaliers, avec toute la jeunesse patricienne?
Au reste, à quelque motif qu'on veuille attribuer sa réponse, il est
évident qu'elle équivalait à un refus. Pour que les assiégés pussent être
consultés, et que leur détermination fût connue, il fallait non-seulement
pénétrer dans la ville occupée par les Gaulois, mais escalader le rocher
jusqu'à la citadelle sans être aperçu de l'ennemi, sans exciter l'alarme
parmi la garnison; il fallait être non moins heureux au retour. D'ailleurs
nul des Romains n'ignorait que les approvisionnemens du Capitole touchaient
à leur terme; car on allait entrer dans le septième mois du blocus. Le
moindre retard pouvait donc anéantir toute espérance de salut.

Les difficultés presque insurmontables qui interdisaient l'accès de la
citadelle n'effrayèrent point Pontius Cominius, jeune plébéien plein
d'intrépidité, de patriotisme et d'amour de la gloire. Il part de Véïes, il
arrive à la chute du jour en vue de Rome; trouvant le pont gardé par les
sentinelles ennemies, il passe sans bruit le Tibre à la nage, aidé par des
écorces de liège dont il avait eu soin de se munir[337], et se dirige du
côté où les feux lui paraissent moins nombreux, les patrouilles moins
fréquentes, le silence plus profond. Parvenu au pied de la côte la plus
raide et la moins accessible du mont Capitolin, il se met à l'escalader,
et, après des peines inouïes, pénètre jusqu'aux premières sentinelles
romaines, se fait connaître et conduire aux magistrats. Les nouvelles
apportées par cet intrépide jeune homme ranimèrent les assiégés, dont la
confiance commençait à s'abattre; car leurs magasins étaient presque vides,
et rien n'avait percé jusqu'à eux, ni touchant l'avantage remporté par
Camillus près d'Ardée, ni touchant les ligues organisées sur les deux rives
du Tibre; tant le blocus était sévèrement maintenu. La sentence qui
condamnait M. Furius fut levée sans opposition, et le premier magistrat
ayant consulté les auspices en silence à la lueur des flambeaux, dans la
seconde moitié de la nuit, suivant le cérémonial consacré, proclama
dictateur l'exilé d'Ardée[338]. La dictature conférait à celui qui en était
revêtu une autorité absolue en temps de paix comme en temps de guerre, et
le droit de disposer de la vie et de la propriété des citoyens sans la
participation du sénat ni du peuple. C'était un pouvoir véritablement
despotique, mais limité par la courte durée de son exercice. Pontius
descendit le rocher, repassa le Tibre, et, aussi heureux cette fois que
l'autre, arriva à Véïes sans encombre.

      Note 337: Incubans cortici. Tit. Liv. l. V, c. 46.
      --Plut. in Camil. p. 141.

      Note 338: Οί δ' άκούσαντες, καί βουλευσάμενοι τόν Κάάμιλλον
      άποδεικνύουσι δικτάτωρα. Plut. in Camil. p. 142.

Mais le lendemain, au lever du jour, une patrouille gauloise remarqua le
long du rocher les traces de son passage, des herbes et des arbrisseaux
arrachés, d'autres qui paraissaient avoir été foulés récemment, la terre
éboulée en plusieurs endroits, et çà et là l'empreinte de pas humains. Le
Brenn se rendit sur les lieux, et, après avoir tout considéré, recommanda
le secret à ses soldats. Le soir il convoqua dans sa tente ceux de ses
guerriers en qui il mettait le plus de confiance, et leur ayant exposé ce
qu'il avait vu et ce qu'on pouvait tenter sans crainte: «Nous croyions ce
rocher inaccessible, ajouta-t-il; eh bien, les assiégés eux-mêmes nous
révèlent les moyens de l'escalader. La route est tracée: il y aurait à
hésiter de la lâcheté et de la honte. Là où peut monter un homme, plusieurs
y monteront à la file, et en s'entr'aidant. Ceux qui se distingueront
peuvent compter sur des récompenses dignes d'une telle entreprise[339].»
Tous promettent gaiement d'obéir. Ils partent en effet, et, à la faveur
d'une nuit épaisse[340], ils se mettent à gravir à la file, s'accrochant
aux branches des arbrisseaux, aux pointes et aux fentes des rochers, se
soutenant les uns les autres, et se prêtant mutuellement les mains ou les
épaules[341]. Avec les plus grandes peines ils parviennent peu à peu
jusqu'au pied de la muraille, qui, de ce côté-là, était peu élevée, parce
qu'un endroit si escarpé semblait tout-à-fait hors d'insulte. La même
raison portait les soldats qui en avaient la garde à se relâcher de la
vigilance[342] ordinaire, de sorte que les Gaulois trouvèrent les
sentinelles endormies d'un profond sommeil[343].

      Note 339: Τήν μέν όδόν, εΐπεν, ήμϊν έπ΄ αύτούς άγνοουμένην οί
      πολέμιοι δεικνύουσι, ώς οϋτ΄ άπόρευτος οϋτ΄ άβατος άνθρώποις έστίν,
      κ. τ. λ. Plut. in Camil. p. 142.

      Note 340: Defensi tenebris et dono noctis opacæ.
      Virg. Æneid. V. 658.

      Note 341: Alterni innixi, sublevantesque invicem alii alios.
      Tit. liv. l. I, c. 47.

      Note 342: Οί μέν φύλακες παρερραθυμηκότες ήσαν τής φυλακής διά τήν
      όχυρότητα τοϋ τόπου. Diodor. Sicul. l. XIV, p. 324.
      --Ælian. de animal. natur. l. XII, c. 33.

      Note 343: Tit. Liv. l. V, c. 47.--Plut. in Camil. p. 142.
      --Diodor. Sicul. l. XIV, p. 324.

Le mur qu'ils commençaient à escalader faisait partie de l'enceinte d'une
chapelle de Junon, autour de laquelle rôdaient quelques-uns de ces chiens
préposés à la défense des temples. Il s'y trouvait aussi des oies
consacrées à la déesse, et que, pour cette raison, les assiégés avaient
épargnées au fort de la disette qui les tourmentait. Souffrans et abattus
par une longue diète, les chiens faisaient mauvaise garde, et les Gaulois
leur ayant lancé par-dessus le rempart quelques morceaux de pain, ils se
jetèrent dessus avec avidité et les dévorèrent, sans aboyer ni donner le
moindre signe d'alarme[344]; mais à l'odeur de la nourriture, les oies, qui
en manquaient depuis plusieurs jours, se mirent à battre des ailes et à
pousser de tels cris, que toute la garnison se réveilla en sursaut[345]. On
s'arme à la hâte; on court vers le lieu d'où partent ces cris. Il était
temps; car déjà deux des assiégeans avaient atteint le haut du rempart.
M. Manlius, homme robuste et intrépide, fait face lui seul aux Gaulois;
d'un revers d'épée, il abat la main de l'un d'eux qui allait lui fendre la
tête d'un coup de hache; en même temps il frappe si rudement l'autre au
visage, avec son bouclier, qu'il le fait rouler du haut en bas du
rocher[346]. Toute la garnison arrive pendant ce temps-là et se porte le
long du rempart. Les assiégeans, repoussés à coups d'épées et accablés de
traits et de pierres, se culbutent les uns sur les autres; ils ne peuvent
fuir, et la plupart, en voulant éviter le fer ennemi, se perdent dans les
précipices. Un petit nombre seulement regagna le camp.

      Note 344: Οί μέν γάρ κύνες πρός τήν ριφθεϊσαν τροφήν κατεσιώπησαν.
      Ælian de animal. nat. l. XII, c. 33.

      Note 345: Clangore, alarumque crepitu. T. Liv. l. V, c. 49.--Diodor.
      Sicul. l. XIV, p. 324.--Plut. in Camil. p. 142.--Ælian. ubi suprà.
      etc.

      Note 346: Plut. in Camil. p. 142.--Tit. Liv. liv. V, c. 47.

Cet échec acheva de décourager les Gaulois. Un fléau non moins cruel que la
famine décimait ces corps affaiblis tout à la fois par les excès et par les
privations. Un automne chaud et pluvieux avait développé parmi eux des
germes de fièvres contagieuses dont l'état des localités aggravait encore
le caractère. Ils avaient brûlé ou démoli les maisons et les édifices
publics indistinctement dans tous les quartiers de la ville, sans songer à
se conserver des abris aux environs du Capitole, où se tenaient les troupes
du blocus. Depuis sept mois ils étaient donc forcés de camper sur des
décombres et des cendres accumulées, d'où s'élevait, au moindre vent, une
poussière âcre et pénétrante qui leur desséchait les entrailles, et d'où
s'exhalaient aussi, lorsque des pluies abondantes avaient détrempé le
terrain, des vapeurs pestilentielles[347]. Ils succombaient en grand nombre
à ces maladies, et des bûchers étaient allumés jour et nuit sur les
hauteurs pour brûler les morts[348].

      Note 347: Loco... ab incendiis torrido et vaporis pleno, cineremque
      non pulverem modo ferente..... Tit. Liv. l. V, c. 48.--Plut, in
      Camil. p. 143.

      Note 348: Bustorum indè Gallicorum nomine insigne locum fecêre. Tit.
      Liv. c. 48.

Les souffrances n'étaient pas moindres dans l'intérieur de la citadelle, et
chaque moment les aggravait; ni renforts, ni vivres, ni nouvelles qui
soutinssent le courage, rien n'arrivait du dehors. Les assiégés étaient
réduits, pour subsister, à faire bouillir le cuir de leurs chaussures[349].
Camillus ne paraissait point. Ses scrupules étaient levés, les difficultés
aplanies. Ce général avait vu accourir autour de lui la jeunesse romaine et
latine. Il ne comptait pas moins de quarante mille hommes sous ses
enseignes[350], et cependant aucune tentative ne se faisait pour débloquer
ou secourir le Capitole; soit qu'il eût assez de protéger la campagne
contre les bandes affamées qui l'infestaient, soit que les milices latines
et étrusques, qui avaient des combats journaliers à livrer à leurs portes
mêmes, se souciassent peu d'abandonner leurs foyers à la merci d'un coup de
main, pour aller tenter, sur les décombres de Rome, une bataille
incertaine.

      Note 349: Servius. Æneid. VIII, v. 655.

      Note 350: Ήδη μέν έν όπλοις δισμυρίους κατέλαβε, πλείονας δέ συνήγεν
      άπς τών συμμάχων... Plut. in Camil. p. 142.

Dans cette communauté de misères, les deux partis étaient impatiens de
négocier. Les sentinelles du Capitole et celles de l'armée ennemie
commencèrent les pourparlers, et bientôt il s'établit entre les chefs des
communications régulières[351]. Mais les demandes des Gaulois parurent aux
assiégés trop dures et trop humiliantes. Comme elles avaient pour fondement
l'état de disette qui forçait les Romains de capituler[352], on raconte
que, dans la vue de démentir ce bruit, les tribuns militaires firent jeter
du haut des murailles aux avant-postes quelques pains qui leur
restaient[353]. Il est possible que ce stratagème, ainsi que le prétendent
les historiens, ait porté le Brenn à rabattre de ses prétentions; mais
d'autres causes influèrent plus puissamment sans doute sur sa
détermination. Il fut informé que les Vénètes s'étaient jetés sur les
terres des Boïes et des Lingons, et que, du côté opposé, les montagnards
des Alpes inquiétaient les provinces occidentales de la Cisalpine[354]; il
s'empressa de renouer les négociations, se montra moins exigeant, et la
paix fut conclue. Voici quelles en furent les conditions: 1° Que les
Romains paieraient aux Gaulois mille livres pesant d'or[355]; 2° qu'ils
leur feraient fournir par leurs colonies ou leurs villes alliées, des
vivres et des moyens de transport[356]; 3° qu'ils leur cédaient une
certaine portion du territoire romain, et s'engageaient à laisser dans la
nouvelle ville qu'ils bâtiraient une porte perpétuellement ouverte, en
souvenir éternel de l'occupation gauloise[357]. Cette capitulation fut
jurée de part et d'autre avec solennité le 13 février, sept mois accomplis
après la bataille d'Allia[358].

      Note 351: Tit. Liv. l, V, c. 48.--Plut. in Camil. p. 143.

      Note 352: Cùm Galli famem objicerent. Tit. Liv. l. V, c. 48.

      Note 353: Dicitur..... multis locis panis de Capitolio jactatus esse.
      Tit. Liv. l. V, c. 48.--Valer. Max. l. VII, c. 4.

      Note 354: Γενομένου δ΄άντισπάσματος, καί τών Ούενέτών έμβαλόντων είς
      τήν χώραν αύτών, πότε μέν ποιησάμενοι συνθήκας πρός Ρωμαίους...
      Polyb. l. II, p. 106.

      Note 355: Diodor. Sic. l. XIV, p. 324.--T. Liv. l. V, c. 48.--Plut.
      in Camil. p. 143.--Valer Max. l. V, c. 6.--Quelques écrivains portent
      cette rançon au double. Varro. ap. Non. in Torq.
      --Plin. l. XXXII, c. 1.

      Note 356: Transvehendos et commeatibus persequendos. Fronton. Strat.
      l. II, c. 6.

      Note 357: Πύλην ήνεῳγμένην παρέχειν διά παντός, καί γήν έργάσιμον.
      Polyæn. Stratag. l. VIII, c. 25.

      Note 358: Plut. in Camil. p. 144.

Alors les assiégés réunirent tout ce que le Capitole renfermait d'or; le
fisc, les ornemens des temples, tout fut mis à contribution, jusqu'aux
joyaux que les femmes, à leur départ, avaient déposés dans le trésor
public[359]. Le Brenn attendait au pied du rocher les commissaires romains,
avec une balance et des poids; quand il fut question de peser, un d'eux
s'aperçut que les poids étaient faux, et que le Gaulois qui tenait la
balance la faisait pencher frauduleusement. Les Romains se récrièrent
contre cette supercherie; mais le Brenn, sans s'émouvoir, détachant son
épée, la plaça ainsi que le baudrier dans le plat qui contre-pesait l'or.
«Que signifie cette action? demanda avec surprise le tribun militaire
Sulpicius.--Que peut-elle signifier, répondit le Brenn, sinon malheur aux
vaincus![360]» Cette raillerie parut intolérable aux Romains; les uns
voulaient que l'or fût enlevé et la capitulation révoquée; mais les plus
sages conseillèrent de tout souffrir sans murmure; «La honte, disaient-ils,
ne consiste pas à donner plus que nous n'avons promis, elle consiste à
donner; résignons-nous donc à des affronts que nous ne pouvons ni éviter ni
punir[361].» Le siège étant levé, l'armée gauloise se mit en marche par
différens chemins et en plusieurs divisions, afin sans doute qu'elle pût,
moins difficilement, se procurer des subsistances. Le Brenn, à la tête du
principal corps, sortit de la ville par la voie Gabinienne[362], à l'orient
du Tibre. Les autres prirent, sur la rive droite du fleuve, la direction de
l'Étrurie.

      Note 359: Ex ædibus sacris et matronarum ornamentis. Varro ap. Non.
      Valer. Max. l. V, c. 61.--Tit. Liv. l. V, c. 50.

      Note 360: Τί γάρ άλλο, είπεν, ή τοϊς νενικημένοις όδύνη; Plut. in
      Camil. p. 143.--Væ victis! Tit. Liv. l. V, c. 48.

      Note 361: Plutarch. in Camil. p. 143.

      Note 362: Παρά τήν Γαβινίαν όδόν. Plut. in Camil. p. 144.
      --Tit. Liv. l. V, c. 49.

Mais à peine étaient-ils à quelque distance de Rome, qu'une proclamation du
dictateur M. Furius vint annuler, comme illégal, le traité sur la foi
duquel ils avaient mis fin aux hostilités. Le dictateur déclarait «qu'à lui
seul, d'après la loi romaine, appartenaient le droit de paix et de guerre
et celui de faire des traités; le traité du Capitole, négocié et conclu par
des magistrats inférieurs, qui n'en avaient pas le pouvoir, était
illégitime et nul, qu'en un mot, la guerre n'avait pas cessé entre Rome et
les Gaulois[363].» Les colonies romaines et les villes alliées, se fondant
sur un pareil subterfuge, refusèrent partout aux Gaulois les subsides
stipulés, et ceux-ci se virent contraints de mettre le siège devant chaque
place pour obtenir à force ouverte ce que les conventions leur assuraient.
Comme ils attaquaient la petite ville de Veascium, Camillus arriva à
l'improviste, fondit sur eux, les défit et leur enleva une partie de leur
butin[363]. Les divisions qui avaient pris par la rive droite du Tibre ne
furent guère mieux traitées. Les villes leur barraient le passage, les
paysans massacraient leurs traîneurs, un corps nombreux donna de nuit dans
une embuscade que lui dressèrent les Cærites dans la plaine de Trausium, et
y périt presque tout entier[364].

      Note 363: Negat eam pactionem ratam esse, quæ, postquàm ipse dictator
      creatus esset, injussu suo ab inferioris juris magistratu facta
      esset. T. Liv. l. V, c. 49.--Plut. in Camil. p. 143.

      Note 364: Τών άπεληλυθότων Γαλατών άπό Ρώμην Ούεάσκιον τήν πόλιν
      σύμμαχον ούσαν Ρωμαίων πορθούντων, έπιθέμενος αύτοϊς ό αύτοκράτωρ..
      Diodor. Sicul. l. XIV, p. 225.

Débarrassée de ses ennemis, Rome se recontruisit avec rapidité. Par un
scrupule bizarre et qu'on a peine à concevoir, le sénat, qui avait violé
si complètement dans ses dispositions fondamentales le traité du Capitole,
crut devoir respecter l'engagement de tenir une des portes de la ville
perpétuellement ouverte; mais cette porte, il eut soin qu'elle fût placée
dans un lieu inaccessible[365].Peut-être se crut-il lié par la religion du
serment en tout ce qui ne contrariait pas les lois politiques; peut-être
aussi, comme les portes, ainsi que les murailles des villes, étaient
sacrées et mises sous la protection spéciale des dieux nationaux, les
Romains craignirent-ils de rebâtir leur patrie sous les auspices d'un
sacrilège.

      Note 365: Ύπό Κερίων έπιβουλευθέντες, νυκτός άπαντες κατεκόπησαν έν
      τώ Τραυσίώ πεδίω. Diodor. Sicul. l. XIV, l. c....

      Note 366: Έπί πέτρας έπροσβάτου πύλην ήνεψγμένην κατεσκεόύααν.
      Polyæn. Stratag. l. VIII, 25.

Ainsi se termina cette expédition devenue depuis lors si fameuse et dont la
vanité nationale des historiens romains a tant altéré la vérité. Il est
probable qu'elle n'eut d'abord, chez les Gaulois, d'autre célébrité que
celle d'une expédition peu productive et malheureuse, et que l'incendie de
la petite ville aux sept collines frappa moins vivement les imaginations
que le pillage de telle opulente cité de l'Étrurie, de la Campanie, ou de
la grande Grèce. Mais plus tard, lorsque Rome plus puissante voulut parler
en despote au reste de l'Italie, les fils des Boïes et des Sénons se
ressouvinrent de l'avoir humiliée. Alors on montra dans les bourgs de
Brixia, de Bononia, de Sena, les dépouilles de la ville de Romulus, les
armes enlevées à ses vieux héros, les parures de ses femmes et l'or de ses
temples. Plus d'un brenn, provoquant quelque consul au combat singulier,
lui présenta, ciselée sur son bouclier, l'épée gauloise dans la
balance[367]; et plus d'une fois le Romain captif aux bords du Pô entendit
un maître farouche lui répéter avec outrage: «Malheur aux vaincus!»

      Note 367:

      In titulos (Chryxus) Capitolia capta trahebat;
      Tarpeioque jugo demens et vertice sacro
      Pensanteis aurum Celtas umbone ferebat.

      Silius. Ital. l. IV, V. 147.



CHAPITRE III.

GAULE CISALPINE. Rome s'organise pour résister aux Gaulois.--Les Cisalpins
ravagent le Latium pendant dix-sept ans.--Duels fabuleux de T. Manlius et
de Valerius Corvinus.--Paix entre les Gaulois et les Romains.--Irruption
d'une bande de Transalpins dans la Circumpadane; sa destruction par les
Cisalpins.--Ligue des peuples italiens contre Rome; les Gaulois en font
partie; bataille de Sentinum.--Les Sénons égorgent des ambassadeurs
romains; ils sont défaits à la journée de Vadimon; le territoire sénonais
est conquis et colonisé.--Drusus rapporte à Rome la rançon du Capitole.


ANNEES 389 à 366. avant J.-C.

Les deux invasions étrangères qui avaient précipité le retour de l'armée
boïo-sénonaise, se terminèrent à l'avantage des Gaulois; les Vénètes furent
repoussés au fond de leurs lagunes, et les montagnards dans les vallées des
Alpes. Mais à ces guerres extérieures succédèrent des querelles
intestines[368] qui absorbèrent pendant vingt-trois ans toute l'activité de
ces peuplades turbulentes; ce furent vingt-trois années de répit pour
l'Italie.

      Note 368: Μετά δέ ταϋτα τοϊς έμφυλίοις συνείχοντο πολέμοις.
      Polyb. l. II, p. 106.

Rome sut en profiter. L'apparition des Gaulois, si brusque et si
désastreuse, avait laissé après elle un sentiment de terreur, que l'on
retrouve profondément empreint dans toutes les institutions romaines de
cette époque. L'anniversaire de la bataille d'Allia fut mis au nombre des
jours maudits et funestes[369]; toute guerre avec les nations gauloises fut
déclarée, par cela seul, _tumulte_, et toute exemption suspendue, pendant
la durée de ces guerres, même pour les vieillards et les prêtres[370];
enfin un trésor, consacré exclusivement à subvenir à leurs dépenses, fut
fondé à perpétuité et placé au Capitole: la religion appela les
malédictions les plus terribles[371] sur quiconque oserait en détourner les
fonds à quelque intention, et pour quelque nécessité que ce fût[372]. On
vit aussi les Romains profiter de l'expérience de leurs revers pour
introduire dans l'armement et la tactique de leurs légions d'importantes
réformes. La bataille d'Allia et les suivantes avaient démontré
l'insuffisance du casque de cuivre pour résister au tranchant des longs
sabres gaulois; les généraux romains y substituèrent un casque en fer
battu, et garnirent le rebord des boucliers d'une large bande du même
métal. Ils remplacèrent pareillement les javelines frêles et allongées
dont certains corps de la légion étaient armés, par un épieu solide appelé
_pilum_, propre à parer les coups du sabre ennemi, comme à frapper, soit de
près soit de loin[373]. Cette arme n'était vraisemblablement que le _gais_
gallique perfectionné.

      Note 369: Varro. de ling. latin. l. V, col. 35.--Epit. Pomp. Fest.
      col. 249. Plut. in Camil. p. 137.--Tit. Liv. l. VI.--Aurel. Victor
      c. 23, etc.

      . . . Damnata diù romanis Allia fastis.

      Lucan. l. VII. v. 409.

      Note 370: Οὕτω δ' ούν ό φόβος ήν ίσχυρός, ώστε θέσθαι νόμον, άφείσθαι
      τούς ίερεϊς στρατείας, χωρίς άν μή Γαλατικός ή πόλεμος. Plut. in
      Camil. p. 150.--In Marcello, p. 299.--Tit. Liv. passim.--Appian.
      Bell. civil. l. II. p. 453.

      Note 371: Σύν άρά δημοσίά Appian. Bell. civil. l. II, p. 453.

      Note 372: Appian. ibid.--Plut. in Cæsar.--Flor. IV, 2.
      --Dion Cass. LXI, 71.

      Note 373: Plutarch. in Camil. p. 150.--Appian. Bell. gallic. p. 754.
      --Polyæn. Stratag. l. VIII, c. 7, sect. 2.

ANNEES 366 à 361. avant J.-C.

Cependant les Gaulois reprirent leurs habitudes vagabondes; une de leurs
bandes parut dans la campagne de Rome, et la traversa pour aller plus avant
au midi[374]: les Romains, n'osant pas les attaquer, se tinrent renfermés
dans leurs murailles[375]. Pendant cinq ans les courses des Gaulois se
succédèrent dans le Latium et la Campanie, et pendant cinq ans, la
république s'abstint à leur égard de toute démonstration hostile. Au bout
de ce temps, une de ces bandes, campée sur la rive droite de l'Anio, ayant
menacé directement la ville, les légions sortirent enfin, et se
présentèrent en face de l'ennemi de l'autre côté de la rivière. «Cette
nouveauté, dit un historien, surprit grandement les Gaulois[376];» ils
hésitèrent à leur tour, et, après une délibération tumultueuse où des avis
contraires furent débattus avec chaleur, le parti de la retraite ayant été
adopté, ils décampèrent à petit bruit, à la nuit close, remontèrent l'Anio,
et allèrent se retrancher dans une position inexpugnable au milieu des
montagnes de Tibur[377].

      Note 374: Tit. Liv. l. VII, c. 1.

      Note 375 Ούκ έτόλμησαν άντεξαγαγεϊν Ρωμαϊοι τά στρατόπεδα.
      Polyb. l. II, p. 106.

      Note 376: Οί δέ Γαλάται καταπλαγέντες τήν έφοδον αύτών..
      Idem, p. 107.

      Note 377: In Tiburtem agrum... arcem belli gallici.
      Tit. Liv. l. VII, c. II Polyb. l. II, p. 107.


ANNEE 361 avant J.-C.

Telle fut l'issue de cette campagne tout-à-fait insignifiante, si l'on s'en
tient au témoignage de l'historien romain le plus digne de foi. Mais chez
la plupart des autres, on la trouve embellie d'un de ces exploits
merveilleux qui plaisent tant à l'imagination populaire et qu'on voit se
reproduire presque identiquement dans les annales primitives de toutes les
nations.

Ils racontent que dans le temps que les armées romaine et gauloise, campées
des deux côtés de l'Anio, s'observaient l'une l'autre, un Gaulois, dont la
taille surpassait de beaucoup la stature des plus grands hommes, s'avança
sur un pont qui séparait les deux camps. Il était nu; mais le collier d'or
et les brasselets indiquaient le rang illustre qu'il tenait parmi les
siens; son bras gauche était passé dans la courroie de son bouclier, et, de
ses deux mains, élevant au-dessus de sa tête deux énormes sabres, il les
brandissait d'un air menaçant[378]. Du milieu du pont, le géant provoqua au
combat singulier les guerriers romains; et, comme nul n'osait se présenter
contre un tel adversaire, il les accablait de moqueries et d'outrages, et
leur tirait, dit-on, la langue en signe de mépris[379]. Piqué d'honneur
pour sa nation, le jeune Titus Manlius, descendant de celui qui avait sauvé
le Capitole de l'escalade nocturne des Sénons, va trouver le dictateur qui
commandait alors l'armée. «Permets-moi, lui dit-il, de montrer à cette bête
féroce que je porte dans mes veines le sang de Manlius[380].» Le dictateur
l'encourage, et Manlius, s'armant du bouclier de fantassin et de l'épée
espagnole, épée courte, pointue, à deux tranchans, s'avance vers le
pont[381]; il était de taille médiocre, et ce contraste faisait ressortir
d'autant plus la grandeur de son ennemi, qui, suivant l'expression de
Tite-Live, le dominait comme une citadelle[382].

      Note 378: Nudus, præter scutum et gladios duos, torque atque armillis
      decoratus. Quint. Claudius apud Aulum Gell. l. IX, 3.

      Note 379: Nemo audebat propter magnitudinem atque immanitatem faciei.
      Deinde Gallus irridere atque linguam exertare. Q. Claud. loco citat.
      --Tit. Livius, l. VII, c. 10.

      Note 380 «Si tu permittis volo ego illi belluæ ostendere me ex eâ
      familiâ ortum quæ Gallorum agmen ex rupe Tarpeià dejecit.»
      Tit. Liv. loc. citat.

      Note 381: Q. Claud. ibid.--Tit. Livius, ibid. Les critiques ont
      relevé ici un anachronisme choquant; l'épée espagnole ne fut connue
      des Romains que 150 ans plus tard.

      Note 382: Gallus velut moles supernè imminens.
      Tit. Liv. l. VI, c. 10.

Tandis que le Gaulois chantait, bondissait, se fatiguait par des
contorsions[383] bizarres, le Romain s'approche avec calme. Il esquive
d'abord un premier coup déchargé sur sa tête, revient, écarte par un choc
violent le bouclier de son adversaire, se glisse entre ce bouclier et le
corps, dont il transperce à coups redoublés la poitrine et les flancs; et
le colosse va couvrir dans sa chute un espace immense[384]. Manlius alors
détache le collier du vaincu, et le passe tout ensanglanté autour de son
cou; cette action, ajoute-t-on, lui valut de la part des soldats le surnom
de _Torquatus_, qui signifiait _l'homme au collier_. C'est à la terreur
produite par ce beau fait d'armes que les mêmes historiens ne manquent pas
d'attribuer la retraite précipitée des Gaulois. Ce récit forgé, suivant
toute apparence, par la famille Manlia, pour expliquer le surnom d'un de
ses ancêtres[385], tomba sans doute de bonne heure dans le domaine de la
poésie populaire; la peinture s'en empara également, et la tête du Gaulois
tirant la langue jouit long-temps du privilège de divertir la populace
romaine. Nous savons que, cent soixante-sept ans avant notre ère, elle
figurait au-dessus d'une boutique de banquier, sur une enseigne circulaire,
appelée le _bouclier du Kimri_[386]. Marius, comme on le verra plus tard,
ennoblit cette conception grotesque, en l'adoptant pour sa devise, après
que, dans deux batailles célèbres, il eut anéanti deux nations entières de
ces redoutables Kimris[387].

      Note 383: Gallus, suà disciplinâ, cantabundus. Claud. ibid.--Cantus,
      exultatio, armorumque agitatio vana. Tit. Liv. ibid.

      Note 384: Quum insinuasset sese inter corpus armaque, uno alteroque
      subindè ictu ventrem atque inguina hausit et in spatium ingens
      ruentem porrexit hostem. Tit. Liv. l. VII, c. 10.
      --Q. Claud. l. IX, c. 3.

      Note 385: Niebuhr Rœmisch. Gesch. t. II.

      Note 386: Taberna argentaria ad _Scutum cimbricum_. Fast. Capitol.
      fragm. ad ann. U. C. DLXXXVI, Reinesii inscript. p. 340.

      Note 387: Les Cimbres et les Ambrons. V. ci-dessous t. II, part. 2.


ANNEES 360 à 358. avant J.-C.

Pendant sa retraite le long de l'Anio, l'armée gauloise avait trouvé à
Tibur un accueil amical et des vivres; de là elle avait gagné la Campanie
en cotoyant l'Apennin. Irrités de la conduite des Tiburtins, les Romains
vinrent saccager leur territoire; et les Gaulois, par représaille, passant
dans le Latium, saccagèrent Lavicum, Tusculum, Albe, et le plat pays
jusqu'aux portes de Rome[388]; mais bientôt, assaillis coup sur coup par
deux armées, ils furent contraints de battre en retraite dans les montagnes
tiburtines[389]. Au printemps suivant, grossis par de nouvelles bandes, ils
reprirent la campagne.

      Note 388: Fœdæ populationes in Lavicano, Tusculano, Albano agro.
      Tit. Liv. l. VII, c. 11.

      Note 389: Fugâ Tibur, sicut arcem belli gallici, petunt. Idem, ibid.

Pour mettre un terme à ces dévastations, les peuples latins envoyèrent à
Rome des forces considérables, qui se réunirent aux légions sous la
conduite du dictateur C. Sulpicius. Ce général, pendant la guerre
précédente, avait étudié attentivement l'ennemi qu'il avait à combattre. Ce
qu'il craignait le plus, c'était une affaire décisive dès l'ouverture des
hostilités; il traîna donc en longueur, travaillant surtout à affamer les
bandes gauloises, et à les fatiguer par des marches continuelles. Cette
tactique eut un plein succès. Elles furent totalement détruites, partie en
bataille rangée, partie par la main des paysans. Leur camp se trouva
richement garni d'or et d'objets précieux, provenant du pillage de la
Campanie et du Latium. Sulpicius fit un choix parmi ces dépouilles, et les
déposa dans le trésor particulier, consacré aux frais des guerres
gauloises[390].

      Note 390 Tit. Liv. l. VII, c. 1.


ANNEE 350 avant J.-C.

Ce désastre rendit les Cisalpins plus  circonspects; et de huit ans, ils
n'osèrent pas se remontrer dans Latium. Au bout de ce temps, ils revinrent,
et se fortifièrent sur le mont Albano, qui, suivant l'expression d'un
écrivain romain, commande comme une haute citadelle toutes les montagnes
d'alentour[391]. Trente-six mille Latins et Romains se rassemblèrent
aussitôt sous les enseignes du consul Popilius Lænas; dix-huit mille furent
laissés autour de Rome pour la couvrir; le reste se dirigea vers le mont
Albano. Admirateur de Sulpicius, Lænas était décidé à suivre la même
tactique que lui. Après avoir attiré les Gaulois en rase campagne, il prit
position sur une colline assez escarpée, et fit commencer les travaux d'un
camp, enjoignant bien à ses soldats de ne s'inquiéter en rien des mouvemens
qui pourraient se passer dans la plaine[392].

      Note 391: Quod editissimum inter æquales tumulos... arcem Albanam
      petunt. Tit. Liv. l. VII, c. 24.

      Note 392: Tit. Liv. l. VII, c. 23.

Sitôt que l'armée gauloise aperçut les enseignes romaines plantées en
terre[393], et les légions à l'ouvrage, impatiente de combattre, elle
entonna son chant de guerre, et déploya sa ligne de bataille; le consul fit
poursuivre tranquillement les travaux. Elle s'ébranla alors toute entière,
et vint au pas de course escalader la colline. Popilius plaça entre les
travailleurs et les assaillans deux rangs de légionaires, le premier, armé
de longues piques ou hastes, le second de javelots et d'autres projectiles.
Lancés de haut en bas, ces traits tombaient à plomb, et il n'y en avait
guère qui ne portassent juste. Malgré cette grêle qui les criblait de
blessures, ou surchargeait leurs boucliers de poids énormes, les Gaulois
atteignirent le sommet du coteau; mais là, trouvant devant eux la ligne
hérissée de piques qui en défendait l'approche, ils éprouvèrent un moment
d'hésitation; ce moment les perdit. Les Romains s'avançant avec
impétuosité, leurs premiers rangs furent culbutés, et entraînèrent dans
leur mouvement rétrograde la masse qui les suivait. Dans cette presse
meurtrière, un grand nombre périrent écrasés, un grand nombre tombèrent
sous le fer ennemi; le gros de l'armée fit retraite précipitamment vers
l'extrémité de la plaine, où il reprit ses anciennes positions[394].

      Note 393: Gens ferox et ingenii avidi ad pugnam, procul visis
      Romanorum signis... Idem. Ibid.

      Note 394: Impulsi retrò ruere alii super alios, stragemque inter se
      cæde ipsâ fœdiorem dare: adeò præcipiti turbâ obtriti plures, quàm
      ferro necati. Tit. Liv. l. VII, c. 23.

Ce premier succès avait animé l'armée romaine; les travailleurs avaient
jeté leurs outils et saisi leurs armes; Popilius, cédant à l'élan de ses
troupes, descendit le coteau, et vint attaquer la ligne gauloise; mais là
le sort se déclara contre lui. La légion qu'il commandait fut enfoncée;
lui-même, ayant eu l'épaule gauche presque traversée d'un _matar_ ou
matras, espèce de javelot gaulois, fut enlevé tout sanglant du champ de
bataille[395]. La blessure du consul augmenta le désordre; sa légion se
débanda, et, le découragement gagnant les autres, la fuite devenait
générale, lorsque Popilius, à peine pansé, se fit rapporter dans la mêlée.
«Que faites-vous, soldats? criait-il; ce n'est pas à des Sabins, à des
Latins que vous avez affaire: vous avez tiré l'épée contre des bêtes
féroces qui boiront tout votre sang, si vous n'épuisez tout le leur. Vous
les avez chassés de votre camp, la montagne est couverte de leurs morts; il
faut en joncher aussi la plaine. En avant les enseignes! à l'ennemi[396]!»
Les exhortations du consul ne furent pas vaines; ses troupes ralliées, se
formant en triangle, attaquèrent le centre gaulois, et le rompirent. Les
ailes, accourues pour soutenir le centre, furent aussi culbutées. Tout fut
perdu dès lors pour les Cisalpins; car ils n'étaient pas gens à se rallier
comme les Romains, ils connaissaient à peine une discipline et des
chefs[397]. S'étant dirigés dans leur fuite du côté du mont Albano, ils s'y
fortifièrent; et l'armée de Popilius retourna à Rome[398].

      Note 395: Lævo humero matari propè trajecto. Tit. Liv. l. VII, c. 24.
      --On appelait encore _matras_, au moyen âge, un trait qui se
      décochait avec l'arbalète, et dont le fer était moins pointu que
      celui de la flèche.

      Note 396: Non cum latino sabinoque hoste res est; in belluas
      strinximus ferrum; hauriendus aut dandus est sanguis... Inferenda
      sunt signa, vadendum in hostem. Ibid.

      Note 397: Quibus nec certa imperia, nec duces essent.
      Tit. Liv. l. VII, c. 24.

      Note 398: Tit. Liv. l. VII, c. 24.


ANNEE 349 avant J.-C.

Durant l'hiver qui suivit, la rigueur du froid et le manque de vivres
chassèrent les Gaulois du mont Albano; ils descendirent dans le plat pays,
qu'ils parcoururent jusqu'à la mer. La côte était alors désolée par des
pirates grecs, qui infestaient surtout le voisinage du Tibre. Une fois les
brigands de mer, suivant l'expression d'un historien, en vinrent aux prises
avec les brigands de terre[399]; mais ils se séparèrent sans que les uns ni
les autres obtinssent décidément l'avantage. Les Gaulois, après quelques
courses, se cantonnèrent près de Pomptinum. Au printemps, l'armée du
Latium, forte de quatre légions, vint camper non loin de là; et, suivant la
tactique adoptée dans ces guerres par les généraux romains, elle se
contenta d'observer les mouvemens de l'ennemi[400]. Le voisinage des deux
camps, pendant cette inaction, amena sans doute plus d'une provocation et
plus d'un combat singulier. Les annalistes romains nous ont transmis le
récit d'un événement de ce genre, mais en le dénaturant par des détails
merveilleux qui rappellent le duel de Manlius Torquatus, et par d'autres
bien plus extraordinaires encore.

      Note 399: Prædones maritimi cum terrestribus congressi.
      Tit. Liv. l. VII, c. 25.

      Note 400: Quia neque in campis congredi nullâ cogente re volebat
      (consul) et prohibendo populationibus... satis domari credebat
      hostem. Tit. Liv. l. VII, c. 25.

Ici, comme au pont de l'Anio, le provocateur est un géant faisant d'énormes
enjambées, et brandissant un long épieu dans sa main droite[401]; le
vengeur de Rome est un jeune tribun nommé Valérius; mais l'honneur de la
victoire ne lui appartient pas tout entier. Un corbeau, envoyé par les
dieux[402], vient se percher sur son casque; et de là s'élançant sur le
Gaulois, à coups d'ongles et de bec, il lui déchire le visage et les mains,
il lui crève les yeux, il l'étourdit du battement de ses ailes; si bien que
le malheureux n'a plus qu'à tendre le cou au romain qui l'égorge[403].

      Note 401: Dux Gallorum vastâ et arduâ proceritate, grandia ingrediens
      et manu telum reciproquans... Aul. Gell. l. IV, c. 11.

      Note 402: Ibi vis quædam divina fit. Idem. Ibid.

      Note 403: Insilibat, obturbabat, unguibus manum laniabat, et
      prospectum alis arcebat. Aul. Gell. l, IV. c. 11.
      --Tit. Liv. l. VII, c. 26.


ANNEES 349 à 299 avant J.-C.

Ce qu'il y a de certain, c'est que Rome, ne jugeant pas prudent de pousser
à bout l'armée gauloise, fit avec elle une trève de trois ans, en vertu de
laquelle celle-ci put se retirer sans être inquiétée ni par la république,
ni par ses alliés; la route qu'elle parcourut dans cette retraite reçut
alors et porta depuis lors le nom de _voie gauloise_[404]. La trève se
changea bientôt en une paix définitive que les Gaulois observèrent
religieusement[405], quoique leurs amis les Tiburtins fussent cruellement
châtiés des secours et de l'asile qu'ils leur avaient prêtés deux
fois[406]. Une seule année, le bruit de mouvemens guerriers dont la
Cisalpine était le théâtre vint alarmer Rome. «Quand il s'agissait de cet
ennemi, dit un historien latin, les rumeurs même les plus vagues n'étaient
jamais négligées[407]; le consul à qui était échu la conduite de cette
guerre présumée enrôla jusqu'aux ouvriers les plus sédentaires, bien que ce
genre de vie ne dispose nullement au service des armes: une grande armée
fut aussi rassemblée à Véïes, et il lui fut défendu de s'éloigner davantage
dans la crainte de manquer l'ennemi s'il se portait sur Rome par un autre
chemin[408].»

      Note 404: Via data est quæ _Gallica_ appellatur. Sext. Jul. Fronton.
      Stratag. l. II, c. 6.

      Note 405: Είρήνην έποιήσαντο καί συνθήκας, έν αίς έτη τριάκοντα
      μείναντες έμπεδώς... Polyb. l. II, p. 107.

      Note 406: Tit. Liv. l. VIII, c. 14.

      Note 407: Tumultûs Gallici fama atrox invasit, haud fermè unquam
      neglecta patribus. Tit. Liv. l. VIII, c. 20.

      Note 408: Tit. Liv. l. VIII, c. 20.

L'alarme était sans fondement; les précautions furent donc superflues, mais
elles témoignent assez quelle épouvante le nom gaulois inspirait aux
Romains, et peuvent servir de confirmation à ces paroles mémorables d'un de
leurs écrivains célèbres: «Avec les peuples de l'Italie, Rome combattit
pour l'empire; avec les Gaulois, pour la vie[409].»

      Note 409: Cum Gallis pro salute non pro gloriâ certari. Sallust. de
      bell. Jugurth.


ANNEE 299 avant J.-C.

Depuis cinquante ans, les nations cisalpines semblaient avoir renoncé aux
courses et au brigandage, lorsqu'une bande nombreuse de Transalpins
déboucha des monts, et pénétra jusqu'au centre de la Circumpadane,
demandant à grands cris des terres. Pris au dépourvu, les Cisalpins
cherchèrent à détourner plus loin l'orage qu'ils n'avaient pas su prévenir.
Ils reçurent les nouveau-venus en frères, et partagèrent avec eux leurs
trésors[410]. «Voilà, leur dirent-ils en montrant le midi de l'Italie,
voilà le pays qui nous fournit tout cela; de l'or, des troupeaux, des
champs fertiles vous y attendent, si vous voulez seulement nous suivre.»
Et, s'armant avec eux, ils les emmenèrent sur le territoire étrusque[411].

      Note 410: Άπό μέν αύτών έτρεψαν τάς όρμάς τών έξανισταμένων,
      δωροφοροϋντες καί προτιθέμενοι τήν συγγένειαν. Polyb. l. II, p. 107.

      Note 411: Polyb. l. II, p. 107.--Tit. liv. l. X, c. 10.

L'Étrurie était à l'abri d'un coup de main. Il y avait déjà long-temps que
la confédération préparait en secret un grand armement destiné contre Rome,
dont l'ambition menaçait de plus en plus son existence. Ses places étaient
approvisionnées, ses troupes sur pied; il lui était facile de faire face
aux bandes qui venaient l'attaquer; mais cette nouvelle guerre dérangeait
tous les plans qu'elle avait formés pour une autre plus importante. Dans
son embarras, elle eut recours à un singulier expédient. Elle fit proposer
aux Gaulois de s'enrôler à son service tout armés, tout équipés, dans
l'état où ils se trouvaient, et d'échanger immédiatement le nom d'ennemis
contre celui d'alliés, moyennant une solde[412]. L'offre parut convenir; la
solde fut stipulée et livrée d'avance, mais alors les Gaulois refusèrent de
marcher. «L'argent que nous avons reçu, dirent-ils aux Étrusques, n'est
autre qu'un dédommagement pour le butin que nous devions faire dans vos
villes; c'est la rançon de vos champs, le prix de la tranquillité que nous
laissons à vos laboureurs[413]. Maintenant, si vous avez besoin de nos bras
contre vos ennemis les Romains, les voilà, mais à une condition:
donnez-nous des terres!»

      Note 412: Socios ex hostibus facere Gallos conantur.
      Tit. Liv. l. X, c. 10.

      Note 413: Quidquid acceperint accepisse ne agrum etruscum vastarent,
      armisque lacesserent cultores: militaturos tamen se... sed nullâ aliâ
      mercede quàm ut in partem agri accipiantur. Tit. Liv. l. c.

Malgré l'insigne mauvaise foi dont les Gaulois venaient de faire preuve,
leur nouvelle prétention fut examinée par le conseil suprême de l'Étrurie,
tant était grand le désir de se les attacher comme auxiliaires; et si elle
fut rejetée, ce fut moins parce qu'il eût fallu sacrifier quelque portion
du territoire, que parce qu'aucune des cités ne consentait à admettre parmi
ses habitans «des hommes d'une espèce si féroce[414].» Les deux bandes
repassèrent l'Apennin avec l'or qui leur avait coûté si peu; mais, quand il
fallut partager, la discorde se mit entre elles; Transalpins et Cisalpins
se livrèrent une bataille acharnée où les premiers périrent presque tous.
«De tels accès de fureur, dit Polybe, n'étaient rien moins que rares chez
ces peuples, à la suite du pillage de quelque ville opulente, surtout
lorsqu'ils étaient excités par le vin[415].»

      Note 414: Non tàm quia imminui agrum, quàm quia accolas sibi quisque
      adjungere tàm efferatæ gentis homines horrebat.
      Tit. Liv. l. X, c. 10.

      Note 415: Τοϋτο δέ σύνηθές έστι Γαλάταις πράττειν, έπειδάν
      σφετερίσωνταί τι τών πέλας, καί μάλιστα διά τάς άλόγους οίνοφλυγίας
      καί πλησμονάς. Polyb. l. II, p. 107.


ANNEE 296 avant J.-C.

Sur ces entrefaites, une coalition générale se forma contre Rome. Les
Samnites, poussés à bout, sollicitaient vivement les Ombres et les
Étrusques de se liguer avec eux pour une cause juste, une cause sainte;
pour délivrer l'Italie d'une république insatiable, perfide, tyrannique,
qui ne voulait souffrir, autour d'elle, de paix que la paix de ses
esclaves, et dont la domination était pourtant mille fois plus intolérable
que toutes les horreurs de la guerre[416].»--«Vous seuls pouvez sauver
l'Italie, disait au conseil des Lucumons l'ambassadeur samnite; vous êtes
vaillans, nombreux, riches, et vous avez à vos portes une race d'hommes née
au milieu du fer, nourrie dans le tumulte des batailles, et qui à son
intrépidité naturelle joint une haine invétérée contre le peuple romain,
dont elle se vante, à juste titre, d'avoir brûlé la ville et réduit
l'orgueil à se racheter à prix d'or[417]?» Il insistait sur l'envoi
immédiat d'émissaires qui parcourraient la Circumpadane, l'argent à la
main, et solliciteraient les chefs gaulois à prendre les armes. L'Étrurie
et l'Ombrie entrèrent avec empressement dans le plan des Samnites; et des
ambassadeurs, envoyés à Séna, à Bononia, à Médiolanum, parvinrent à
conclure une alliance entre les nations cisalpines et la coalition
italique.

      Note 416: Pia arma... justum bellum. Pax servientibus gravior quàm
      liberis bellum. Tit. Liv. l. IX, X, c. 16.

      Note 417: Habere accolas Gallos inter ferrum et arma natos, feroces
      cùm suopte ingenio, tùm adversùs populum romanum quem captum à se
      auroque redemptum, haud vana jactantes, memorent.
      Tit. liv. l. X, c. 16.

La nouvelle d'un armement formidable chez les Samnites, les Étrusques, les
Ombres, surtout chez les Gaulois, jeta dans Rome la consternation; et de
prétendus prodiges, fruits de la frayeur populaire, vinrent fournir à cette
frayeur même un aliment de plus. On racontait que la statue de la Victoire,
descendue de son piédestal, comme si elle eût voulu quitter la ville,
s'était tournée vers la porte Colline, porte de fatale mémoire, par où les
Gaulois l'avaient jadis envahie après la journée d'Allia. Ce souvenir
préoccupait tous les esprits; ce nom était dans toutes les bouches.

Citoyens, sujets, alliés de la république, se levèrent en masse; les
vieillards mêmes furent enrôlés et organisés en cohortes
particulières[418]. Trois armées se trouvèrent bientôt sur pied; deux
furent placées autour de la ville pour en couvrir les approches, tandis que
la troisième, forte de soixante mille hommes, devait agir à l'extérieur.

      Note 418: Seniorum cohortes factæ-. Tit. Liv. l. X.


ANNEE 295 avant J.-C.

C'était entre la rive gauche du Tibre et l'Apennin, dans l'Ombrie, près de
la ville d'Aharna, que les coalisés se réunissaient, mais lentement à cause
de l'hiver. A mesure que leurs forces arrivaient, elles se distribuaient
dans deux grands camps dont le premier recevait les Gaulois et les
Samnites, l'autre les Étrusques et les Ombres. Non loin de cette même ville
d'Aharna, se trouvaient alors cantonnées deux légions romaines que le sénat
y avait envoyées précédemment pour contenir le pays. Surprises par la
réunion inopinée des confédérés, elles ne pouvaient faire retraite sans
être accablées; elles attendaient des secours de Rome, occupant une
position fortement retranchée, et résolues à s'y défendre jusqu'à ce qu'on
les vînt délivrer. Le sénat n'osait l'entreprendre de peur d'exposer en
pure perte de nouvelles légions; mais Q. Fabius Maximus, l'un des consuls,
prit sur lui la responsabilité de l'événement[419].

      Note 419: Tit. Liv. l. X, c. 21 et seq.

Fabius était un vieillard actif, excellent pour un coup de main, et à qui
l'âge n'avait rien enlevé de l'audace, ni malheureusement de l'imprudence
de la jeunesse. Il partit avec cinq mille hommes, passa le Tibre, joignit
et ramena les deux légions, sans trouver d'obstacle; mais ensuite il gâta
tout le fruit de cette manœuvre hardie. Prenant pour de la peur l'inaction
des confédérés, il s'imagina pouvoir contenir l'Étrurie, et faire face à la
coalition avec le peu de forces qu'il avait alors sous ses ordres; et, les
disséminant de côté et d'autre, il plaça une seule légion en observation
près de Clusium, presque sur la frontière ombrienne. Au milieu de
l'épouvante générale qu'il semblait braver, Fabius affectait une confiance
immodérée; on l'entendait répéter à ses soldats: «Soyez tranquilles; moins
vous serez, plus riches je vous rendrai[420].» Ces bravades finirent par
alarmer le sénat, qui le rappela à Rome pour y rendre compte de sa
conduite; après de sévères réprimandes, on le contraignit de partager la
conduite de la guerre avec son collègue P. Décius. Ils partirent donc tous
les deux de Rome à la tête de cinquante-cinq mille hommes formant le reste
de l'armée active. Comme ils approchaient de Clusium, ils entendirent des
chants sauvages, et aperçurent à travers la campagne des cavaliers gaulois
qui portaient des têtes plantées au bout de leurs lances, et attachées au
poitrail de leurs chevaux[421]. Ce fut la première nouvelle qu'ils euren
du massacre de toute une légion.

      Note 420: Majori mihi curæ est ut omnes locupletes reducam, quàm ut
      multis rem geram militibus. Tit. Liv. l. X, c. 25.

      Note 421: Pectoribus equorum suspensa gestantes capita et lanceis
      infixa, ovantesque moris sui carmina. Tit. Liv. l. X, c. 26.

En effet, à peine Fabius avait-il quitté l'Étrurie, qu'une troupe de
cavaliers sénons, passant le Tibre pendant la nuit, vint cerner dans le
plus grand silence la légion cantonnée près de Clusium[422]. Tout, jusqu'au
dernier homme, y fut exterminé[423]. Un sort pareil attendait
inévitablement les autres divisions romaines disséminées en Étrurie, si
P. Décius et ses cinquante-cinq mille hommes avaient tardé davantage. A la
vue des enseignes consulaires, les Sénons repassèrent précipitamment le
fleuve.

      Note 422: Tit. Liv. loc. cit.--Polyb. l. II, p. 107.

      Note 423: Deletam legionem, ita ut nuncius non superesset.
      Tit. Liv. l. X, c. 26.

Le plan de campagne prescrit par le sénat aux consuls était tracé avec
sagesse et habileté. Ceux-ci devaient, à la tête de leurs soixante-six
mille hommes, faire face aux troupes réunies des coalisés, mais en évitant
une affaire générale; tandis que les deux armées qui couvraient Rome
pénétreraient, par les rives gauche et droite du Tibre, dans l'Ombrie
méridionale et dans l'Étrurie, et mettraient à feu et à sang le pays, pour
obliger les Ombres et les Étrusques à revenir défendre leurs foyers. Ce ne
serait qu'après cette séparation que l'armée consulaire devait attaquer les
Samnites et les Gaulois, dont on espérait alors avoir bon marché.
Conformément à ce plan, les deux consuls après avoir promené long-temps la
masse des confédérés, d'un canton à l'autre de l'Ombrie, sans vouloir
jamais accepter le combat, passèrent l'Apennin, et allèrent se poster au
pied oriental de cette chaîne, non loin de la ville de Sentinum. Les Ombres
et les Étrusques à la fin perdirent patience; ils recevaient de leur patrie
des nouvelles chaque jour plus désolantes; leurs villes étaient incendiées,
leurs champs dévastés, leurs femmes traînées en esclavage; quoiqu'en pût
souffrir la cause commune, ils se séparèrent de leurs confédérés[424].

      Note 424: Tit. Liv. l. X, c. 26 et 27.--Jul. Front. Stratag. l. I,
      c. 8.--Paul. Oros. l. IV, c. 21.

Aussitôt les rôles changèrent. Ce furent les Romains qui cherchèrent avec
empressement l'occasion d'une bataille décisive, et les Gallo-Samnites qui
l'évitèrent avec opiniâtreté; cependant, au bout de deux jours
d'hésitation, ceux-ci prirent leur parti, et déployèrent leurs lignes dans
une vaste plaine devant Sentinum. Les Gaulois occupèrent la droite de
l'ordre de bataille; leur infanterie était soutenue par mille chariots de
guerre, outre une cavalerie forte et habile[425]. Eux seuls en Italie
faisaient usage de ces chariots, qu'ils manœuvraient avec une dextérité
remarquable. Chaque chariot, attelé à des chevaux très-fougueux, contenait
plusieurs hommes armés de traits, qui tantôt combattaient d'en haut, tantôt
sautaient au milieu de la mêlée pour y combattre à pied, réunissant à la
fermeté du fantassin la promptitude du cavalier[426]. Le danger devenait-il
pressant, ils se réfugiaient dans leurs chariots, et se portaient à toute
bride sur un autre point. Les Romains admiraient l'adresse du guerrier
gaulois à lancer son chariot, à l'arrêter sur les pentes les plus rapides,
à faire exécuter à cette lourde machine toutes les évolutions exigées par
les mouvemens de la bataille; on le voyait courir sur le timon, se tenir
ferme sur le joug, se rejeter en arrière, descendre, remonter; tout cela
avec la rapidité de l'éclair[427].

      Note 425: Tit. Liv. Ibid.--Paul Oros. l. IV, c. 21.

      Note 426: Mobilitatem equitum, stabilitatem peditum... Cæsar, de
      Bello Gall. l. IV, c. 33.

      Note 427: In declivi ac præcipiti loco incitatos equos sustinere, et
      brevi moderari ac flectere, et per temonem percurrere, et in jugo
      insistere, et indè se in currus citissimè recipere consuerunt. Ibid.

Les Romains sortirent avec joie de leur camp, et formèrent leur ordre de
bataille; Fabius se plaça à la droite vis-à-vis des Samnites; Décius à la
gauche fit face aux Gaulois. Comme les préparatifs étaient terminés, et que
les Romains n'attendaient plus que le signal de leurs chefs, une biche
chassée des montagnes voisines par un loup, entra dans l'intervalle qui
séparait les deux armées, et se réfugia du côté des Gaulois, qui la
tuèrent; le loup tourna vers les Romains, mais ceux-ci ouvrirent leurs
rangs pour le laisser passer[428]. Alors un légionaire, de la tête de la
ligne, s'écria d'une voix forte: «Camarades, la fuite et la mort passent de
ce côté où vous voyez étendu par terre l'animal consacré à Diane. Le loup
au contraire, échappé au péril sans blessure, présage notre victoire par la
sienne; le loup consacré à Mars nous rappelle que nous sommes enfans de ce
dieu, et que notre père a les yeux sur nous[429].» Ce fut dans cette
confiance que l'armée romaine engagea le combat.

      Note 428: Cerva ad Gallos, lupus ad Romanos cursum deflexit...
      Tit. Liv. l. X, c. 27.

      Note 429: Illac fuga et cædes vertit, ubi sacram Dianæ feram jacentem
      videtis; hinc victor martius lupus integer et intactus, gentis nos
      martiæ et conditoris nostri admonuit. Tit. Liv. l. X, c. 27.

Le choc commença par la droite que commandait Fabius; il fut reçu avec
fermeté par les Samnites, et de part et d'autre les avantages se
balancèrent long-temps. A la gauche, l'infanterie de Décius chargea les
Gaulois, mais ne produisit rien de décisif. Décius, dans la vigueur de
l'âge, brûlait d'enlever la victoire à son vieux collègue. Il rassemble
toute sa cavalerie, composée de l'élite de la jeunesse romaine, l'anime par
ses discours, se met à sa tête, et va fondre sur la cavalerie gauloise
qu'il disperse aisément; elle essaie de se rallier, il l'enfonce une
seconde fois. Mais alors l'infanterie gauloise s'entr'ouvre, et, avec un
bruit épouvantable, s'élancent les chars, qui rompent et culbutent les
escadrons ennemis[430]. En un moment toute cette cavalerie victorieuse est
anéantie. Les chariots se dirigent ensuite vers les légions, et pénètrent
dans leur masse compacte; l'infanterie et la cavalerie gauloise accourant
complètent la déroute. Décius s'épuise en efforts pour retenir les siens
qui fuient; il les arrête; il les conjure: «Malheureux! leur crie-t-il;
pensez-vous qu'on se sauve en fuyant?» Convaincu enfin de l'inutilité de
tout effort humain, se maudissant lui-même, il prend la résolution de
mourir, mais d'une mort qui expie du moins sa faute, et répare le mal qu'il
a causé[431].

      Note 430: Essedis carrisque superstans armatus hostis ingenti sonitu
      equorum rotarumque advenit. Tit. Liv. l. X, c. 28.

      Note 431: Tit. Liv. l. X, c. 28.

C'était, chez les peuples latins, une croyance fermement établie, qu'un
général qui, dans une bataille désespérée, se dévouait aux dieux infernaux,
prévenait par là la destruction de son armée; et qu'alors, suivant
l'expression consacrée, «la terreur, la fuite, le carnage, la mort, la
colère des dieux du ciel, la colère des dieux des enfers[432],» passaient
des rangs des vaincus dans ceux des vainqueurs. Un événement très-récent,
où le père même de Décius avait joué le principal rôle, donnait à cette
croyance religieuse une autorité qui semblait la mettre au-dessus de tout
doute. Dans une des dernières guerres, entre les Romains et les Latins, on
avait vu les premiers, déjà vaincus et fugitifs, se rallier par la vertu
d'un semblable dévouement, et rentrer victorieux sur le champ de bataille.
Ce souvenir se retraça vivement à l'imagination de Décius: «O mon père!
s'écria-t-il, je te suis, puisque le destin des Décius est de mourir pour
conjurer les désastres publics[433].» Il fit signe au grand pontife, qui se
tenait près de lui, de l'accompagner, se retira à quelque distance hors de
la mêlée, et mit pied à terre.

      Note 432: Formidinem ac fugam; cædemque ac cruorem; cælestium
      inferorumque iras... Tit. Liv. l. X, c. 28.

      Note 433: Datum hoc nostro generi est ut luendis periculis publicis
      piacula simus. Tit. Liv. l. X, c. 28.

Suivant le cérémonial établi, Décius plaça sous ses pieds un javelot, et la
tête couverte d'un pan de sa robe, le menton appuyé sur sa main
droite[434], il répéta phrase par phrase la formule que le grand-prêtre
récita à son côté. «Janus, Jupiter, père Mars, Quirinus, Bellone, Lares,
dieux nouveaux, dieux indigètes, dieux qui avez puissance sur nous et sur
nos ennemis, dieux Mânes, je vous offre mes vœux, je vous prie, je vous
conjure d'octroyer force et victoire au peuple romain, fils de Quirinus; de
faire peser la terreur, l'épouvante, la mort, sur les ennemis du peuple
romain fils de Quirinus. Par ces paroles j'entends dévouer aux dieux Mânes
et à la terre les légions ennemies pour le salut de la république romaine,
et pour celui des auxiliaires des enfans de Quirinus[435].» Ensuite il
prononça les plus terribles imprécations contre sa tête, contre les têtes,
les corps, les armes, les drapeaux de l'ennemi; et, commandant à ses
licteurs de publier par toute l'armée ce qu'ils avaient vu, il monte à
cheval, s'élance et disparaît au milieu d'un épais bataillon de Gaulois.

      Note 434: Tit. Liv. l. VIII.

      Note 435: Tit. Liv. l. VIII.

Ce noble sacrifice ne fut point sans fruit; à peine la rumeur en est
répandue que les fuyards s'arrêtent, et que, pleins d'un courage
superstitieux, ils reviennent au combat. Ils croient voir l'armée gauloise
en proie à la peur et aux furies. «Voyez, disent les uns, ils restent
immobiles et engourdis autour du cadavre du consul.»--«Ils s'agitent comme
des aliénés, disaient les autres; mais leurs traits ne blessent plus[436].»
Le grand-prêtre cependant courait à cheval de rang en rang. «La victoire
est à nous, criait-il; les Gaulois plient: Décius les appelle à lui; Décius
les entraîne chez les morts[437]!»

      Note 436: Furiarum ac formidinis plena omnia ad hostes esse. . .
      Galli velut alienatâ mente vana incassum jactare tela. . . Quidam
      torpere. Tit. Liv. l. X, c. 29.

      Note 437: Rapere ad se ac vocare Decium devotam secum aciem...
      vicisse Romanos. Tit. Liv. l. X, c. 23.

Dans ce moment Fabius, qui avait pris l'avantage sur les Samnites, informé
de la détresse de l'aile gauche, détache pour la secourir une division de
son armée. L'aile gauche romaine regagne du terrain. Les Gaulois, réduits à
la défensive, se forment en carré, et, joignant leurs boucliers l'un contre
l'autre comme un enceinte de palissades, reçoivent l'ennemi de pied ferme.
Les Romains les entourent, et, ramassant les javelots et les épieux dont la
terre était jonchée, brisent les boucliers gaulois, et cherchent à se faire
jour dans l'intérieur du carré[438]; mais les brèches étaient aussitôt
refermées. Cependant l'armée samnite, après avoir long-temps résisté à
l'aile droite des Romains, lâche pied, et traverse le champ de bataille
près du carré gaulois; mais, au lieu de s'y rallier et de le secourir, elle
passe outre, et court se renfermer dans le camp. Fabius survient, et
l'armée romaine tout entière se réunit contre les Cisalpins: ils furent
rompus de toutes parts et écrasés. La coalition, dans cette journée fatale,
perdit vingt-cinq mille hommes, la plupart Gaulois: le nombre des blessés
fut plus grand[439].

      Note 438: Colleuta humi pila, quæ strata inter duas acies jacebant,
      atque in testudinem hostium conjecta. Tit. Liv. l. X, c. 29.

      Note 439: Tit. Liv. loc. citat.--Paul Orose (l. IV, c. 21) fait
      monter le nombre des morts à 40,000.--Diodore de Sicile n'en compte
      pas moins de 100,000.


ANNEE 284 avant J.-C.

Le désastre de Sentinum dégoûta les Cisalpins d'une alliance dans laquelle
ils avaient été si honteusement sacrifiés; au bout de quelques années
cependant, ils reprirent les armes à la sollicitation des Étrusques. Mais
déjà le Samnium se résignait au joug des Romains; plusieurs même des cités
de l'Étrurie, gagnées par les intrigues du sénat, avaient fait leur paix
particulière; et la cause de l'Italie était presque désespérée. Ce furent
les Sénons qui consentirent à seconder les dernières tentatives du parti
national étrusque; guidés par lui, ils vinrent mettre le siège devant
Arétium[440], la plus importante des cités vendues aux Romains. Ceux-ci
n'abandonnèrent pas leurs partisans; ils envoyèrent dans le camp sénonais
des commissaires chargés de déclarer aux chefs cisalpins que la république
prenait Arétium sous sa protection; et qu'ils eussent à en lever le siège
immédiatement s'ils ne voulaient pas entrer en guerre avec elle. On ignore
ce qui se passa dans la conférence, si les Romains prétendirent employer, à
l'égard de cette nation fière et irritable, le langage hautain et arrogant
qu'ils parlaient au reste de l'Italie, ou si, comme un historien le fait
entendre, la vengeance personnelle d'un des chefs kimris amena l'horrible
catastrophe; mais les commissaires furent massacrés et leurs membres
dispersés avec les lambeaux de leurs robes et les insignes de leurs
dignités, autour des murailles d'Arétium.

      Note 440: Aujourd'hui _Arezzo_.

A cette nouvelle, le sénat irrité fit marcher deux armées contre les
Sénons. La première, conduite par Corn. Dolabella, entrant à l'improviste
sur leur territoire, y commit toutes les dévastations d'une guerre sans
quartier; les hommes étaient passés au fil de l'épée[441]; les maisons et
les récoltes brûlées; les femmes et les enfans traînés en servitude[442].
La seconde, sous le commandement du préteur Cécilius Métellus, attaqua le
camp gaulois d'Arétium; mais dès le premier combat elle fut mise en
déroute; Métellus resta sur la place avec treize mille légionaires, sept
tribuns et l'élitedes jeunes chevaliers[443].

      Note 441: Polyb. l. II, p. 107.--Tit. Liv. epitom. l. XI.
      --Paul. Oros. l. III, c. 22.--Appian. ap. Fulv. Ursin. p. 343, 351.

      Note 442: Άπαντας ήβηδόν κατέσφαξεν. Dionys. Halic. excerpt. p. 711.
      --Flor. l. I, c. 13.

      Note 443: Cecilius, VII tribuni militum, multi nobiles
      trucidati; XIII millia militum prostrata.--Paul. Oros. l. III, c. 22.
      --Tit. Liv. epit. XII.--Polyb. l. II, p. 107, 108.


ANNEE: 283 avant J.-C.

Jamais plus violente colère n'avait transporté les Sénons; la guerre leur
paraissait trop lente à quarante lieues du Capitole. «C'est à Rome qu'il
faut marcher, s'écriaient-ils; les Gaulois savent comment on la
prend[444]!» Ils entraînèrent avec eux les Étrusques, et atteignirent sans
obstacle le lac Vadimon, situé sur la frontière du territoire romain. Mais
l'armée de Dolabella avait eu le temps de se replier sur la ville; grossie
par les débris de l'armée de Métellus et par des renforts arrivés de Rome,
elle livra aux troupes gallo-étrusques une bataille dans laquelle celles-ci
furent accablées. Les Sénons firent des prodiges de valeur, et un petit
nombre seulement regagna son pays[445]. Les Boïes essayèrent de venger
leurs  compatriotes; vaincus eux-mêmes, ils se virent contraints de
demander la paix[446]; ce fut la première que les Romains imposèrent aux
nations cisalpines.

      Note 444:

      Intratam Senorum capietis millibus urbem
      Assuetamque capi!....      Sil. Ital.

      Note 445: Polyb. l. II, p. 108.--Tit. Liv. epitom. XII.
      --Florus l. I, c. 13.--Paulus Oros. l. III, c. 22.

      Note 446: Διαπρεσβευσάμενοι περί σπονδών καί διαλύσεων, συνθήκας
      έθεντο πρός Ρωμαίους. Polyb. l. II, p. 108.

Le sénat put alors achever sans trouble et avec régularité, sur le
territoire sénonais, l'œuvre d'extermination commencée par Dolabella. Tous
les hommes qui ne se réfugièrent pas chez les nations voisines périrent par
l'épée; les enfans et les femmes furent épargnés, mais, comme la terre, ils
devinrent une propriété de la république. Puis on s'occupa, à Rome,
d'envoyer une colonie dans le principal bourg des vaincus, à Séna, sur la
côte de l'Adriatique[447].

      Note 447: Sena ou Sena Gallica.

      ..............Quà Sena relictum
      Gallorum à populis servat per sæcula nomen.

      Sil. Ital. l. XV, 556.

Voici la marche que suivaient les Romains, lorsqu'ils fondaient une
colonie. D'ordinaire le peuple assemblé nommait les familles auxquelles il
était assigné des parts sur le territoire conquis; ces familles s'y
rendaient militairement, enseignes déployées, sous la conduite de trois
commissaires appelés triumvirs[448]. Arrivés sur les lieux, avant de
commencer aucun travail d'établissement, les triumvirs faisaient creuser
une fosse ronde, au fond de laquelle ils déposaient des fruits et une
poignée de terre apportés du sol romain: puis, attelant à une charrue dont
le soc était de cuivre un taureau blanc et une génisse blanche, ils
marquaient par un sillon profond l'enceinte de la ville future; et les
colons suivaient, rejetant dans l'intérieur de la ligne les mottes
soulevées par la charrue. Un pareil sillon circonscrivait l'enceinte totale
du territoire colonisé; un autre servait de limite aux propriétés
particulières. Le taureau et la génisse étaient ensuite sacrifiés en grande
pompe aux divinités que la ville choisissait pour protectrices. Deux
magistrats, nommés duumvirs, et un sénat élu parmi les principaux habitans,
composaient le gouvernement de la colonie; ses lois étaient les lois de
Rome. C'est ainsi que s'éleva, parmi les nations gauloises de l'Italie, une
ville romaine, sentinelle avancée de sa république, foyer d'intrigues et
d'espionnage, jusqu'à ce qu'elle pût servir de point d'appui à des
opérations de conquête.

      Note 448: _Triumviri coloniæ deducendæ_. Tit. Liv. passim.

L'ambition des Romains était satisfaite, leur vanité ne l'était pas. Ils
voulurent avoir reconquis cet or au prix duquel ils s'étaient rachetés, il
y avait alors cent sept ans, et que les nations italiennes leur avaient
tant de fois et si amèrement reproché. Le propréteur Drusus rapporta en
grande pompe à Rome, et déposa au Capitole des lingots d'or et d'argent et
des bijoux trouvés dans le trésor commun des Sénons[449]; et l'on proclama
avec orgueil que la honte des anciens revers était effacée, puisque la
rançon du Capitole était rentrée dans ses murs, et que les fils des
_incendiaires de Rome_ avaient péri jusqu'au dernier[450].

      Note 449: Traditur (Drusus) ex provinciâ Galliâ extulisse aurum
      Senonibus olim in obsidione Capitolii datum, nec, ut fama, extortum
      à Camillo. Sueton. Tranq. in Tiber. Cæs. c. 3.

      Note 450: Ne quis extaret in eâ gente quæ incensam à se Romam urbem
      gloriaretur. Flor. l. I, c. 13.



CHAPITRE IV.

Arrivée et établissement des Belges dans la Gaule.--Une bande de Tectosages
émigre dans la vallée du Danube.--Nations galliques de l'Illyrie et de la
Pæonie; leurs relations avec les peuples grecs.--Les Galls et les Kimris se
réunissent pour envahir la Grèce.--Première expédition en Thrace et en
Macédoine; elle échoue.--Seconde expédition; les Gaulois s'emparent de la
Macédoine et de la Thessalie; ils sont vaincus aux Thermopyles; ils
dévastent l'Étolie; ils forcent le passage de l'Œta; siège et prise de
Delphes; pillage du temple.--Retraite désastreuse des Gaulois; leur roi
s'enivre et se tue; ils regagnent leur pays et se séparent.

281-279.


ANNEES 400 à 281 avant J.-C.

L'irruption en Italie de cette bande de Gaulois transalpins dont nous avons
raconté dans le chapitre précédent l'alliance avec les Cisalpins et bientôt
la destruction complète, se rattachait à de nouveaux mouvemens de peuples
dont la Gaule transalpine était encore le théâtre. Celle des trois grandes
confédérations kimriques d'outre Rhin qui avoisinait de plus près ce pays,
la confédération des Belgs ou Belges, dans la première moitié du quatrième
siècle[451], avait franchi le Rhin tout à coup et envahi la Gaule
septentrionale, jusqu'à la chaîne des Vosges à l'est, et, au midi, jusqu'au
cours de la Marne et de la Seine. La résistance des Galls et des Kimris,
enfans de la première conquête, ne permit pas aux nouveau-venus de dépasser
ces barrières. Deux de leurs tribus seulement, les Arécomikes et les
Tectosages, parvinrent à se faire jour, et après avoir traversé le
territoire gaulois dans toute sa longueur, s'emparèrent d'une partie du
pays situé entre le Rhône et les Pyrénées orientales. Les Arécomikes
subjuguèrent l'Ibéro-Ligurie entre les Cévennes et la mer; les Tectosages
s'établirent entre ces montagnes et la Garonne, et adoptèrent pour leur
chef-lieu Tolosa, ville d'origine, selon toute apparence, ibérienne, qui
avait passé autrefois des mains des Aquitains dans les mains des Galls pour
tomber ensuite et rester dans celles des Kimris. Séparées l'une de l'autre
par la seule chaîne des Cévennes, les tribus arécomike et tectosage
formèrent une nation unique qui continua de porter le nom de Belg, que ses
voisins, les Galls et Ibères, prononçaient _Bolg_, _Volg_ et _Volk_[452].

      Note 451: Pour fixer, même d'une manière approximative et vague,
      l'époque de l'arrivée des Belges en-deçà du Rhin, nous n'avons
      absolument aucune autre donnée que l'époque de leur établissement
      dans la partie de la Gaule que nous appelons aujourd'hui le
      _Languedoc_; établissement qui paraît avoir été postérieur de
      très-peu de temps à l'arrivée de la horde. Or, tous les récits
      mythologiques ou historiques, et tous les périples, y compris celui
      de Scyllax écrit vers l'an 350 avant J.-C., ne font mention que de
      Ligures et d'Ibéro-Ligures sur la côte du bas Languedoc où
      s'établirent plus tard les Volkes ou Belges. Ce n'est que vers
      l'année 281 que ce peuple est nommé pour la première fois; en 218,
      lors du passage d'Annibal, il en est de nouveau question. C'est donc
      entre 350 et 281 qu'il faut fixer l'établissement des Belges dans le
      Languedoc; ce qui placerait leur arrivée en-deçà du Rhin dans la
      première moitié du quatrième siècle. Il est remarquable que cette
      époque coïncide avec celle d'une longue paix entre les Cisalpins et
      Rome, et de tentatives d'émigration de la Gaule transalpine en
      Italie. Voyez le chapitre précédent à l'année 299.

      Note 452: Les Belges, dans les anciennes traditions irlandaises, sont
      désignés par le nom de _Fir-Bholg_ (Ancient Irish hist. passim).
      Ausone (de clar. urb.--Narbo.) témoigne que le nom primitif des
      Tectosages était Bolg.

      ..._Tectosagos_ primævo nomine _Bolgas_.

      Cicéron leur donne celui de _Belgæ_: «Belgarum Allobrogumque
      testimoniis credere non timetis?» (Pro Man. Fonteïo. Dom Bouquet,
      Recueil des hist., etc., p. 656.)--Les manuscrits de César portent
      indifféremment _Volgæ_ et _Volcæ_.--Enfin saint Jérôme nous apprend
      que l'idiome des Tectosages était le même que celui de Trêves, ville
      capitale de la Belgique. V. ci-dessous les chap. VI et X.

Nous ne savons rien des guerres que les Belges, avant de rester possesseurs
paisibles du pays qu'ils avaient envahi, soutinrent contre les populations
antérieures. L'histoire nous montre seulement les Tectosages, vers l'année
281, faisant partir de Tolosa une émigration considérable, sur les motifs
de laquelle les écrivains ne sont pas d'accord. Les uns l'attribuent à
l'excès de population[453] qui de bonne heure se serait fait sentir parmi
les Volkes serrés étroitement de tout côté par les anciennes peuplades
galliques, aquitaniques et liguriennes; d'autres lui assignent pour cause
des révoltes et des guerres intestines. «Il s'éleva chez les Tectosages,
disent-ils, de violentes dissensions, par suite desquelles un grand nombre
d'hommes furent chassés et contraints d'aller chercher fortune au
dehors[454].» Les émigrans, quel que fût le motif de leur départ, sortirent
de la Gaule par la forêt Hercynie et entrèrent dans la vallée du Danube;
c'était la route qu'avaient suivie, 321 ans auparavant, les Galls
compagnons de Sigovèse[455]. Dans ce laps de temps, ces anciens émigrés de
la Gaule s'étaient prodigieusement accrus; maîtres des meilleures vallées
des Alpes, ils formaient de grands corps de nations qui s'étendaient
jusqu'aux montagnes de l'Épire, de la Macédoine et de la Thrace. Bien que
placés sur la frontière des peuples grecs, ils n'étaient entrés en relation
avec eux que fort tard, et voici à quelle occasion.

      Note 453: Justin. l. XXIV, c. 4.

      Note 454: Στάσεως έμπεσούσης, έξελάσαι πολύ πλήθος έξ έαυτών έκ τής
      οίκείας... Strab. l. IV, p. 187.--Polyb. l. II, p. 95.

      Note 455: Voyez ci-dessus chap. I, Année 587 avant J.-C.


ANNEES 340 à 281 avant J.-C.

L'an 340 avant notre ère, Alexandre, fils de Philippe, roi de Macédoine,
ayant fait une expédition, vers les bouches du Danube, contre les tribus
scythiques ou teutoniques qui ravageaient la frontière de Thrace, quelques
Galls se rendirent dans son camp, attirés soit par la curiosité du
spectacle, soit par le désir de voir ce roi déjà fameux. Alexandre les
reçut avec affabilité, les fit asseoir à sa table, au milieu de sa cour, et
prit plaisir à les éblouir de cette magnificence dont il aimait à
s'environner, jusque sur les champs de bataille. Tout en buvant, il causait
avec eux par interprète: «Quelle est la chose que vous craignez le plus au
monde?» leur demanda-t-il, faisant allusion à la célébrité de son nom et au
motif qu'il supposait à leur visite. «Nous ne craignons, répliquèrent
ceux-ci, rien que la chute du ciel.»--«Cependant, ajoutèrent-ils, nous
estimons l'amitié d'un homme tel que toi[456].» Alexandre dissimula
prudemment la mortification que cette réponse dut lui faire éprouver, et se
tournant vers ses courtisans non moins surpris que lui, il se contenta de
dire: «Voilà un peuple bien fier[457]!» Toutefois, avant de quitter ses
hôtes, il conclut avec eux un traité d'amitié et d'alliance.

      Note 456: Έρέσθαι παρά τόν πότον (τόν βασιλέα) τί μάλιστα εϊη ό
      φοβοΐντο αύτούς δ' άποκρίνασθαι, ούδένα, εί μή άρα ό ούρανός αύτοϊς
      έπιπέσοι φιλίαν γε μήν άνδρός τοιούτου περί παντός τίθεσθαι.
      Strab. l. VII, p. 301.

      Note 457: Άλαζόνες Κελτοί είσιν....  Arrian. Alex. l. I, c. 6.

Mais Alexandre mourut à la fleur de l'âge, au fort de ses conquêtes, à
mille lieues de sa patrie, et le vaste empire qu'il avait créé fut dissous.
Tandis que ses généraux prenaient les armes pour se disputer son héritage,
les républiques asservies par lui ou par son père s'armaient aussi pour
reconquérir leur indépendance. Tout présageait à la Grèce une longue suite
de bouleversemens; tout semblait convier à cette riche proie de sauvages
voisins avides de pillage et de combats. Dès les premiers symptômes de
guerre civile, les Galls s'adressèrent aux républiques du Péloponèse et de
la Hellade, offrant d'être leurs auxiliaires contre le roi de Macédoine;
mais une telle proposition fut repoussée avec hauteur[458]. Rebutés par les
républiques, ils s'adressèrent au roi de Macédoine, qui se montra moins
dédaigneux; il en prit à son service, et en fit passer aux rois d'Asie, ses
amis, des bandes nombreuses[459].

      Note 458: Γαλάται μεθ' Έλλήνων οόκ έμαχέσαντο, Κλεωνύμου καί
      Λακεδαιμονίων σπείσασθαι σπονδάς σφισιν ού θελησάντων. Pausan. Mess.
      Hanov. 1613. p. 269.

      Note 459: Polyæn. Stratag. l. IV, c. 8, p. 2.--Plut. paral. p. 309.
      --Stob. Serm. 10.

Plus les affaires de la Grèce s'embrouillèrent, plus s'accrut l'importance
des Gaulois soldés; ils furent d'un grand secours aux rois dans leurs
interminables querelles; mais souvent aussi ils leur firent payer cher les
services du champ de bataille. On raconte à ce sujet qu'Antigone, un des
successeurs d'Alexandre, ayant engagé dans ses troupes une bande de Galls
du Danube, à raison d'une pièce d'or par tête, ceux-ci amenèrent avec eux
leurs femmes et leurs enfans, et, qu'à la fin de la campagne, ils
réclamèrent la solde pour leur famille comme pour eux. «Une pièce d'or a
été promise par tête de Gaulois, disaient-ils, ne sont-ce pas là des
Gaulois[460]?» Cette interprétation commode, qui faisait monter la somme
stipulée à cent talens au lieu de trente[461], ne pouvait être du goût
d'Antigone; la dispute s'échauffa, et les Galls menacèrent de tuer les
otages qu'ils avaient entre les mains. Il fallut au roi grec toute
l'habileté qui caractérisait sa nation pour sauver ses otages et son
argent, et se délivrer lui-même de ces auxiliaires dangereux.

      Note 460: Οί Γαλάται καί τοίς άόπλοις καί ταϊς γυναιξί καί τοϊς παισίν
      άπήτουν τοΰτο γάρ εΐναι τών Γαλατών έν έκάστψ.
      Polyæn. Strat. l, IV, c. 6.

      Note 461: Un talent pouvait équivaloir à 5,500 fr.

Introduits au sein de cette Grèce déchirée par tant de factions, les Galls
sentirent bientôt sa faiblesse et leur force; ils se lassèrent de combattre
à la solde d'un peuple qu'ils pouvaient dépouiller. Un chef de bande, nommé
Cambaules[462], entra pour son propre compte dans la Thrace, dont il
ravagea la frontière; et quoiqu'il n'y restât que très-peu de temps, il en
rapporta assez de butin pour exciter la cupidité de toute sa nation[463].
Les émigrés tectosages, arrivés sur ces entrefaites, décidèrent l'impulsion
générale; de concert avec les peuples galliques, ils organisèrent une
expédition dont la conduite fut confiée à un chef qui paraît avoir été de
race kimrique. Le nom de cet homme nous est inconnu; l'histoire nous
apprend seulement qu'il tirait son origine de la tribu des _Praus_ ou
_hommes terribles_[464]; et comme l'autre chef, non moins fameux, qui prit
et brûla Rome, elle ne le désigne habituellement que par son titre de
_Brenn_ ou roi de guerre. Ses talens comme général, son intrépidité, ses
saillies spirituelles et railleuses, son éloquence même, lui valurent une
grande renommée dans l'antiquité, et les éloges d'écrivains qui certes
n'avaient aucun motif de partialité, ni pour l'homme, ni pour la nation.

      Note 462: Cambaules, _Camh_, force; _baol_, destruction.

      Note 463: Pausanias, l. X, p. 643.

      Note 464: Τόν Βρέννον, τόν έπελθόντα έπί Δελφούς, Πραΰσόν τινές
      φασιν άλλ' οὐδέ τούς Πραύσους έχομεν είπεΰν, όπου γής ψκησαν
      πρότερον. Strab. l. IV, p. 187.--_Braw_, en langue galloise, signifie
      _terreur_; _bras_, en gaëlic, _terrible_.


ANNEE 281 avant J.-C.

Des régions de la haute Macédoine, comme d'un point central, partent quatre
grandes chaînes de montagnes. La plus considérable, celle du mont Hémus, se
dirige vers l'est, entoure la Thrace, borde le Pont-Euxin et envoie une
branche de collines vers Byzance et vers l'Hellespont. Une seconde chaîne
se détache du plateau de la haute Macédoine en même temps que l'Hémus, mais
se prolonge vers le sud-est; c'est le Rhodope. Une troisième court de l'est
vers l'ouest, celle des monts que les Galls avaient nommés _Alban_[465].
Enfin la quatrième, s'étendant au sud et au midi, donne naissance à toutes
les montagnes de la Thessalie, de l'Épire, de la Grèce propre et de
l'Archipel[466]. Conformément à cette disposition géographique, le Brenn
dirigea sur trois points les forces de l'invasion. Son aile gauche,
commandée par Cerethrius, ou plus correctement Kerthrwyz[467], entra dans
la Thrace avec ordre de la saccager et de passer ensuite dans le nord de la
Macédoine, soit par le Rhodope, soit en cotoyant la mer Égée. Son aile
droite marcha vers la frontière de l'Épire pour envahir de ce côté la
Macédoine méridionale et la Thessalie, tandis que lui-même, à la tête de
l'armée du centre, pénétrait dans les hautes montagnes qui bornent la
Macédoine au nord. Ces montagnes servaient de retraite à des peuplades
sauvages d'origine thracique et illyrienne, continuellement en guerre avec
les Galls. Il importait au succès de l'expédition et à la sauve-garde des
tribus gauloises, durant l'absence d'une partie de ses guerriers, que ces
peuplades ennemies fussent ou soumises ou détruites dès l'ouverture de la
campagne: mais retranchées dans d'épaisses forêts, au milieu de rochers
inaccessibles, elles surent résister plusieurs mois à tous les efforts du
Brenn. Celui-ci n'épargna aucun moyen pour en triompher. On prétend qu'il
empoisonna des bandes entières avec des vivres qu'il se laissait enlever
dans des fuites simulées[468]; enfin ces peuplades furent exterminées par
le fer, le feu et le poison, ou contraintes de livrer au vainqueur, sous le
nom de soldats auxiliaires, l'élite de leur jeunesse[469]. Le Brenn songea
alors à descendre le revers méridional de l'Hémus, pour aller rejoindre en
Macédoine la division de Cerethrius et l'armée de droite; mais, comme on le
verra tout à l'heure, des événemens contraires l'arrêtèrent dans sa marche
et le firent changer de résolution.

      Note 465: Ils étaient appelés par les Grecs _Albani_ et aussi _Albii_
      (Strab.).

      Note 466: Maltebrun. Géograph. de l'Europe, vol. VI, p. 223.

      Note 467: _Certh_, célèbre, remarquable; _Certhrwyz_, gloire. Owen's
      Welsh diction.

      Note 468: Οί Κελτοί τάς τροφάς καί τόν οΐνον πόαις δηλητηρίοις
      καταφαρμακεύουσι, καί καταλιπόντες έν ταϊς σκηναϊς αύτοί νύκτωρ
      έφευγον. Polyæn. Stratag. l. VII, c. 42.--Athen. l. X, c. 12.

      Note 469: Appian. de Bell. Illyr. p. 758.

Tandis que le Brenn bataillait contre les montagnards de l'Hémus, l'aile
droite arriva sans difficulté sur la frontière occidentale de la Macédoine;
elle avait pour chef un guerrier probablement tectosage, appelé Bolg ou
Belg[470]. Avant de poser le pied sur le territoire de la Grèce, Belg
s'avisa d'une formalité qu'il crut sans doute équivaloir à une déclaration
de guerre; il fit sommer le roi de Macédoine, alors Ptolémée, fils de
Ptolémée, roi d'Égypte, de lui payer immédiatement une somme pour la
rançon de ses états, s'il voulait conserver la paix[471]. Une telle
sommation, si nouvelle pour les soldats de Philippe et d'Alexandre, surprit
à juste titre les Macédoniens, mais elle jeta dans une colère terrible le
roi Ptolémée, à qui la violence de son caractère avait mérité le surnom de
_foudre_[472]. «Si vous avez quelque chose à espérer de moi, dit-il avec
emportement aux députés gaulois, annoncez à ceux qui vous envoient qu'ils
déposent sur-le-champ leurs armes et me livrent leurs chefs; et qu'alors je
verrai quelle paix il me convient de vous accorder[473].» Les messagers, en
entendant ces paroles, se mirent à rire. «Tu verras bientôt, lui
dirent-ils, si c'était dans notre intérêt ou dans le tien que nous te
proposions la paix[474].» Belg passa la frontière, et s'avança à marches
forcées dans l'intérieur du royaume; il ne tarda pas à rencontrer l'armée
macédonienne, que le Foudre lui-même commandait, monté sur un éléphant, à
la manière des rois de l'Asie[475].

      Note 470: Βόλγιος. Pausan.--_Belgius_, Justin.

      Note 471: Offerentes pacem, si emere velit. Justin. XXIV, c. 5.

      Note 472: Κεραυνός; _Ceraunus_ chez les historiens latins.

      Note 473: Aliter se pacem daturum negando, nisi principes suos
      obsides dederint, et arma tradiderint. Justin, XXIV, c. 5.

      Note 474: Risêre Galli, acclamantes, brevi sensurum sibi an illi
      consulentes pacem obtulerint. Justin. XXIV, c. 5.

      Note 475: Memnon. Hist. ap. Phot. c. 15.

De part et d'autre on fit ses dispositions pour la bataille. Ptolémée,
suivant la tactique grecque, rangea sur les flancs son infanterie légère et
sa cavalerie; au centre, son infanterie pesante, armée de longues piques,
se forma en phalange. Les Grecs appelaient de ce nom un bataillon carré de
cinq cents hommes de front, sur seize de profondeur, tous tellement serrés
les uns contre les autres que les piques du cinquième rang dépassaient de
trois pieds la première ligne; les rangs les plus intérieurs, ne pouvant se
servir de leurs armes, appuyaient les premiers, soit pour augmenter la
force de l'attaque, soit pour soutenir le choc des charges ennemies. La
phalange était la gloire de l'armée macédonienne; Philippe, Alexandre, et
les successeurs de ce conquérant, lui avaient été redevables de leurs plus
grands succès. Cependantce corps si redoutable ne résista pas à l'audace
impétueuse des Gaulois; après un combat terrible, il fut enfoncé;
l'éléphant qui portait le roi tomba criblé de javelots; lui-même, saisi
vivant, fut mis en pièces, et sa tête promenée au bout d'une pique, à la
vue des ailes macédoniennes qui tenaient encore[476]. Alors la déroute
devint générale; la plupart des chefs et des soldats périrent ou furent
contraints de se rendre; mais le sort des captifs fut plus horrible que
celui des guerriers morts sur le champ de bataille; Belg en fit égorger
dans un sacrifice solennel les plus jeunes et les mieux faits; les autres,
garottés à des arbres, servirent de but aux gais des Galls et aux matars
des Kimris[477].

      Note 476: Memnon. Hist. ap. Phot. c. 15.--Caput ejus amputatum et
      lanceâ fixum... Justin. l. XXIV, c. 5.--Pausan. l. X, p. 644.
      --Polyb.l. IX, p. 567.--Diodor. Sic. l. XXII, p. 868.

      Note 477: Τούς τε γάρ τοΐς εϊδεσι καλλίστους, καί ταϊς ήλικίαις
      άκμαιοτάτους καταστρέψας, έθυσε τοϊς  θεοϊς... τούς δ' άλλους πάντας
      κατηκόντισε. Diod. Sicul. excerp. Vales. p. 316.

Cette défaite et les atrocités dont elle était suivie jetèrent la Macédoine
dans la consternation. De toutes parts on se réfugia dans les villes. «De
l'enceinte de leurs murailles, dit un historien, les Macédoniens, levant
les mains vers le ciel, invoquaient les noms de Philippe et d'Alexandre,
dieux protecteurs de la patrie[478];» mais cette patrie, nul ne s'armait
pour la sauver. Ce qui mettait le comble à la misère publique, c'était
l'anarchie qui régnait dans l'armée: les soldats, après avoir élu roi
Méléagre, frère de Ptolémée, le chassèrent pour mettre à sa place un
certain Antipater qui fut surnommé l'Étésien, parce que son règne ne
dépassa pas en durée la saison où soufflent les vents étésiens[479]; les
désordres des soldats, l'absence d'un chef militaire, et l'épouvante des
citoyens, pendant plus de trois mois, livrèrent sans défense la Macédoine
aux dévastations des Gaulois. Belg parcourut tranquillement le midi de ce
royaume et le nord de la Thessalie[480], entassant dans ses chariots un
immense butin que personne ne venait lui disputer.

      Note 478: Justin. l. XXIV, c. 5.

      Note 479: Cette saison est de quarante-cinq jours.

      Note 480: Pausan. l. X, p. 645.

Un jeune Grec, nommé Sosthènes, de la classe du peuple[481], mais plein de
patriotisme et d'énergie, entreprit enfin d'arrêter ou du moins de troubler
le cours de ces ravages. Il rassembla quelques jeunes gens, comme lui
plébéiens, et se mit à inquiéter par des sorties les divisions gauloises
séparées du gros de l'armée, à enlever les traîneurs et les bagages, à
intercepter les vivres. Peu à peu le nombre de ses compagnons s'accrut; et
il se hasarda à tenir la campagne.

      Note 481: Ignobilis ipse... Justin. l. XXIV, c. 5.

L'armée macédonienne accourut alors sous ses drapeaux, et, déposant son roi
Antipater, vint offrir à Sosthènes la couronne et le commandement; le jeune
patriote dédaigna le titre de roi, et ne voulut accepter qu'un commandement
temporaire[482]. Belg fut bientôt réduit à se tenir sur la défensive. Comme
ses bagages étaient chargés de dépouilles et de richesses de tout genre,
craignant d'aventurer ces fruits de sa campagne, il se soucia peu d'en
venir à une bataille rangée; harcelé par Sosthènes, mais éludant toujours
une action décisive, il regagna les montagnes, non sans avoir perdu
beaucoup de monde[483]. Tels étaient les événemens qui arrêtèrent le Brenn
et l'armée du centre au moment où, ayant réduit les peuplades de l'Hémus,
ils allaient fondre sur la Macédoine. Quant à l'aile gauche, que commandait
Cerethrius, elle était toujours en Thrace; trop occupée à combattre ou à
piller, elle n'avait opéré aucun mouvement pour rejoindre le corps d'armée
de Belg; en un mot, tout semblait avoir conspiré pour faire avorter le plan
de campagne qui devait livrer aux Gaulois la Grèce septentrionale.
D'ailleurs l'hiver approchait; le Brenn évacua les montagnes, et retourna
dans les villages des Galls presser les préparatifs d'une seconde
expédition pour le printemps suivant.

      Note 482: Ipse non in regis, sed ducis nomen jurare milites compulit.
      Justin. l. XXIV, c. 5.

      Note 483: Justin. l. XXIV, c. 6.--Pausan. l. X, p. 644.


ANNEE 280 avant J.-C.

Le Brenn sentit qu'il était nécessaire de remonter la confiance de ses
compatriotes un peu affaiblie par ce premier revers; il se mit à voyager de
tribu en tribu, animant les jeunes gens par ses discours, et appelant aux
armes tout ce qu'il restait de guerriers. Il ne se borna pas au territoire
gallique; il alla solliciter les Boïes, habitans du fertile bassin situé
entre le haut Danube et l'Oder[484], ainsi que les nations teutoniques qui
occupaient déjà une partie des vastes régions, au nord des Kimris. Durant
ce voyage, le Brenn traînait après lui des prisonniers macédoniens qu'il
avait choisis petits et de peu d'apparence, et dont il avait fait raser la
tête. Il les promenait dans les assemblées publiques, et faisant paraître à
côté d'eux de jeunes guerriers galls et kimris de haute taille, parés de la
chaîne d'or et de la longue chevelure, «Voilà ce que nous sommes,
disait-il; grands, forts et nombreux; et voilà ce que sont nos
ennemis[485]!» Alors avec ces images vives et poétiques qui formaient le
caractère de l'éloquence gauloise, le Brenn peignait la faiblesse de la
Grèce et sa richesse immense; les trésors de ses rois ravageurs du monde
entier; les trésors de ses temples et surtout de ce temple de Delphes, si
renommé jusque chez les nations les plus étrangères à la Grèce, où les plus
lointaines contrées envoyaient leur tribut d'offrande[486]. Les efforts du
Brenn furent couronnés d'un complet succès; il eut bientôt mis sur pied
deux cent quarante mille guerriers; de ce nombre il détacha quinze mille
fantassins et trois mille cavaliers qu'il laissa dans le pays à la défense
des femmes, des enfans et des habitations; il organisa le reste en toute
hâte[487].

      Note 484: Voyez ci-dessus, Période 587 à 521 avant J.-C.

      Note 485: Ήμεϊς... οί τηλικοΰτοι καί τοιοΰτοι πρός τούς οϋτως
      άσθενεϊς καί μικρούς πολεμήσομεν. Polyæn. Stratag. l. VII, c. 35.

      Note 486: Άσθένειάν τε Έλλήνων τήν έν τῷ παρόντι διηγούμενος, καί ώς
      χρήματα πολλά μέν έν τώ κοινώ, πλείονα δέ έν ίεροϊς.
      Pausan. l. X p. 644.

      Note 487: Ad terminos gentis tuendos... peditum XV millia,
      equitum III. Justin. l. XXV, c. I.

Le Brenn se choisit parmi les chefs un lieutenant ou _collègue_, dont le
titre, en langue kimrique, était Kikhouïaour ou Akikhouïaour, mot que les
Grecs orthographiaient Kikhorios et Akikhorios, et qu'ils prenaient pour un
nom propre de personne[488]. L'armée réunie sous ses ordres se trouva
composée: 1º de Galls; 2º de Tectosages; 3° de Boïes qui prenaient le nom
de Tolisto-Boïes, c'est-à-dire, Boïes _séparés_[489]; 4º d'un corps peu
nombreux, levé chez les nations teutoniques, portant la dénomination de
Teuto-Bold ou Teutobodes, les _vaillans_ Teutons, et commandés par
Lut-Her[490]; 5º d'un corps d'Illyriens[491]. Ces forces formaient en tout
cent cinquante-deux mille hommes d'infanterie et vingt mille quatre cents
hommes de cavalerie, organisés de manière que leur nombre montait
réellement à soixante-un mille deux cents. En effet chaque cavalier était
suivi de deux domestiques ou écuyers montés et équipés, qui se tenaient
derrière le corps d'armée, lorsque la cavalerie engageait le combat. Le
maître était-il démonté, ils lui donnaient sur-le-champ un cheval; était-il
tué, un d'eux montait son cheval et prenait son rang; enfin si le cheval et
le cavalier étaient tués ensemble ou que le maître blessé fût emporté du
champ de bataille par un des écuyers, l'autre occupait, dans l'escadron,
la place que le cavalier laissait vacante. Ce mode de cavalerie s'appelait
_trimarkisia_ de deux mots qui, dans la langue des Galls, comme dans celle
des Kimris, signifiaient _trois chevaux_[492]. Outre les guerriers sous les
armes, une foule de vivandiers et de marchands forains de toute nation
grossissait la suite du Brenn; deux mille chariots suivaient, destinés à
transporter les vivres, les blessés et le butin[493].

      Note 488: _Cycwïawr_ et, avec l'addition de l'_a_ augmentatif,
      _Acycïwawr_, collègue, co-partageant. Owen's welsh. diction.--Diodore
      de Sicile écrit Κιχώριος, Pausanias, Άκιχώριος.

      Note 489: _Toli_, séparer; _Deol_, exiler. Owen's welsh. diction.

      Note 490: _Lut_, glorieux; _her_, guerrier. Lutarius.
      Tit. Liv. l. XXVIII, c. 41.--Memn. ap. Phot. c. 20.

      Note 491: Appian. Bell. Illyr. p. 758.

      Note 492: _Tri_, trois; _marc_, pluriel _marcan_, cheval. Owen's
      welsh. diction. Armstrong's gael. dict.--Τριμαρκισία. Pausanias, l.
      X, p. 645.--Cet écrivain ajoute que les Gaulois appelaient les
      chevaux, _marcan_: ϊππων τό όνομα ίστω τις Μάρκαν όντα ύπό τών
      Κελτών.

      Note 493: Άγοραίου όχλου καί έμπόρων πλείστων, καί άμαξών. B,...
      Diod. Sicul. l. XXII, p. 870.

Cette formidable armée se mit en marche; mais au moment où elle touchait la
frontière de Macédoine, la division éclata parmi ses chefs. Lut-Herr et ses
Teutons se séparèrent du Brenn; leur exemple fut suivi par Léonor, chef
d'une des bandes gauloises, et les deux troupes formant environ vingt mille
hommes prirent le chemin de la Thrace[494]. Quant au Brenn, il avait
renoncé à ses plans de l'année précédente, et méditait une irruption en
masse; il fondit sur la Macédoine, écrasa l'armée de Sosthènes dans une
bataille où ce jeune patriote périt avec gloire[495], et força les débris
des phalanges ennemies à se renfermer dans les places fortifiées; tout le
reste du pays lui appartint. Pendant six mois, ses soldats vécurent à
discrétion dans les campagnes et les villes ouvertes de la Macédoine et de
la haute Thessalie; mais les places de guerre échappèrent aux calamités de
l'invasion, parce que les Gaulois n'avaient, pour les sièges réguliers, ni
goût, ni habileté. Vers la fin de l'automne, le Brenn rallia ses troupes et
établit son camp dans la Thessalie, non loin du mont Olympe; tout le butin
fut accumulé en commun et l'on attendit, pour pénétrer vers les contrées
plus méridionales, le retour de la belle saison. Tandis que ces événemens
se passaient en Thessalie et en Macédoine, la Thrace était non moins
cruellement ravagée par les bandes de Lut-Herr et de Léonor, auxquelles
s'étaient jointes, selon toute apparence, la division qui y avait été
conduite par Cerethrius, l'année précédente; les exploits et les conquêtes
de cette autre armée, sur les deux rives de la Propontide, nous occuperont
plus tard et fort en détail; pour le moment nous nous bornerons à suivre la
marche du Brenn à travers la Grèce centrale.

      Note 494: Ibi seditio, orta et viginti millia hominum cum Leonorio et
      Lutario regulis, secessione factâ à Brenno, in Thraciam iter
      averterunt. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 16.

      Note 495: Diodor. Sicul. l. XXII, p. 870.


ANNEE 279 avant J.-C.

La Thessalie est un riant et fertile bassin environné de montagnes, sur les
terrasses desquelles soixante-quinze villes s'élevaient alors comme sur les
gradins d'un amphithéâtre[496]; à l'occident, la longue chaîne du Pinde la
sépare de l'Épire et de l'Étolie; au midi, le mont Œta qui se confond d'un
côté avec le Pinde, et qui de l'autre se prolonge jusqu'au golfe Maliaque,
forme une barrière presque inaccessible entre elle et les provinces de la
Hellade. Quelques sentiers cachés et difficiles à franchir pouvaient
conduire d'un revers à l'autre de l'Œta des individus isolés ou même des
corps de fantassins; mais pour une armée traînant après elle des chevaux,
des chariots et des bagages, le seul passage praticable était un long et
étroit défilé, bordé à droite par les derniers escarpemens de la montagne,
et à gauche par des marais où séjournaient les eaux pluviales avant de se
perdre dans le golfe Maliaque. Ce défilé, nommé Thermopyles (portes des
bains) à cause d'une source d'eaux thermales qui le traversait, était
célèbre dans l'histoire des Hellènes; c'était là que, deux siècles
auparavant, trois cents Spartiates, chargés d'arrêter la marche d'une armée
de Perses qui venait envahir la Grèce, avaient donné au monde l'exemple
d'un dévouement sublime.

      Note 496: Strab.--Maltebrun, géographie de l'Europe,
      vol. VI, p. 224, et suiv.

Une seconde invasion bien plus terrible que la première menaçait alors
cette même Grèce, et déjà touchait à ces mêmes Thermopyles. Les Hellènes ne
s'aveuglèrent point sur le péril de leur situation. «Ce n'était plus, dit
un ancien historien, une guerre de liberté, comme celle qu'ils avaient
soutenue contre Darius et Xerxès; c'était une guerre d'extermination.
Livrer l'eau et la terre n'eût point désarmé leurs farouches ennemis[497].
La Grèce le sentait; elle n'avait que deux chances devant les yeux, vaincre
ou être effacée du monde[498].» A de telles réflexions inspirées par le
caractère d'une lutte où la barbarie était aux prises avec la civilisation,
se joignait encore dans l'esprit des Hellènes certaines impressions
relatives à la race d'hommes contre laquelle il leur fallait défendre leur
vie. Les peuples de la Hellade, et surtout, ceux du Péloponèse, avaient à
peine vu les Galls auxiliaires enrôlés, durant les troubles civils, dans
les armées épirotes et macédoniennes. D'ailleurs ces _barbares_, comme ils
les appelaient, armés et enrégimentés pour la plupart à la façon des Grecs,
avaient perdu de leur extérieur effrayant, et différaient beaucoup de la
foule indisciplinée et sauvage qui se précipitait maintenant vers les
Thermopyles.

      Note 497: Έώρων τόν έν τώ παρόντι άγώνα ούχ ύπέρ έλευθερίας
      γενησόμενον, καθά έπί τοϋ Μήδου ποιέ, ούδέ δοϋσιν ΰδωρ καί γήν, τά
      άπό τούτου σφίσιν άδειαν φέροντα. Pausan. l. X, p. 645.

      Note 498: Ως οΰν άπολωλέναι, ήδ΄ οϋν έπικρατεστέρους εΐναι, κατ΄
      άνδρα τε ίδία καί αί πόλεις διέκειντο έν κοινφ. Ibid.

Ce que savaient, à cette époque, les plus savans hommes de la Grèce sur la
nation gauloise se réduisait à quelques informations vagues, défigurées par
d'absurdes contes. L'opinion la plus accréditée, parmi les érudits, plaçait
le berceau de cette nation à l'extrémité de la terre, au-delà du vent du
nord[499], sur un sol glacé, impuissant à produire des fleurs[500], des
fruits ou des animaux utiles à l'homme[501], mais fécond en monstres et en
plantes vénéneuses. Un de ces poisons passait pour être si violent, que
l'homme ou l'animal atteint dans sa course par une flèche qui en aurait été
infectée, tombait mort sur-le-champ, comme frappé de la foudre[502]. On se
plaisait à raconter, touchant les Gaulois, des traits d'audace et de force
qui semblaient surnaturels. On disait que, les premiers de tous les mortels
après Hercule, ils avaient franchi les Alpes, pour aller brûler dans
l'Italie une ville grecque appelée Rome[503].Cette race indomptable,
ajoutait-on, avait déclaré la guerre non-seulement au genre humain, mais
aux dieux et à la nature; elle prenait les armes contre les tempêtes, la
foudre et les tremblemens de terre[504]; durant le flux et le reflux de la
mer, ou les inondations des fleuves, on la voyait s'élancer l'épée à la
main au-devant des vagues, pour les braver ou les combattre[505]. Ces
récits, propagés par la classe éclairée, couraient de bouche en bouche
parmi le peuple, et répandaient un effroi général, du mont Olympe au
promontoire du Ténare.

      Note 499: Heraclid. Pontic. ap. Plutarch. in Camil. p. 140.

      Note 500: Γαίης έκ Γαλατών μηδ΄ άνθεα... Antholog. l. II. s. 43,
      epigr. 14.

      Note 501: Aristot. de Gencrat. animal. l. II, c. 25.

      Note 502: Aristot. de Mirabil. auscultat. p. 1157. Paris. F° 1619.

      Note 503: Πόλιν έλληνίδα Ρώμην. Heraclid. Pontic. ap.
      Plut. in Camil. p. 140.

      Note 504: Aristot. de Morib. l. III, c. 10.

      Note 505: Οί Κελτοί πρός τα κυματα όπλα άπαντώσι λαβόντες. Aristot.
      Eudomior. l. III, c. 1.

Les républiques helléniques, autrefois si florissantes, avaient été ruinées
par la domination des rois de Macédoine depuis Philippe; de récentes et
malheureuses tentatives d'affranchissement leur avaient porté un dernier
coup, dont elles n'avaient pu se relever encore. Leur faiblesse et la
gravité des circonstances auraient dû les engager à se rapprocher, et ce
fut précisément ce qui les désunit[506]. Plusieurs d'entre elles, alléguant
ces motifs mêmes, crurent pouvoir sans honte se refuser à la commune
défense. Les nations du Péloponèse se contentèrent de fortifier l'isthme de
Corinthe par une muraille qui le coupait d'une mer à l'autre, et d'attendre
derrière ce rempart l'issue des événemens dont la Phocide, la Béotie et
l'Attique, allaient être le théâtre[507]. Dans la Hellade, les Athéniens
parvinrent à former une ligue offensive et défensive; mais les confédérés
agirent avec tant de lenteur que leurs contingens étaient à peine réunis
aux Thermopyles, dans les premiers jours du printemps, quand le Brenn,
s'approchant du Sperchius, menaçait déjà les défilés[508]. Voici en quoi
consistaient leurs forces: Béotiens, dix mille hommes d'infanterie, cinq
cents chevaux; Phocidiens[509], trois mille fantassins, cinq cents chevaux;
Locriens, sept cents hommes; Mégariens, quatre cents fantassins quelques
escadrons de cavalerie; Étoliens, sept mille hommes de grosse infanterie,
une centaine d'infanterie légère éprouvée, une nombreuse cavalerie;
Athéniens, mille fantassins, cinq cents cavaliers et trois cent cinq
galères qui mouillaient dans le golfe Maliaque; il s'y joignit mille
Macédoniens et Syriens qui étaient arrivés de l'Orient. Callipus, général
des Athéniens, fut chargé du commandement suprême de l'armée[510].

      Note 506: Pausan. l. I, p. 7.

      Note 507: Idem, l. VII, p. 408.

      Note 508: Pausan. l. I, p. 7.

      Note 509: A l'exemple de M. Maltebrun, nous avons adopté le mot de
      _Phocidiens_, pour désigner les habitans de la Phocide, à la place de
      celui de _Phocéens_ plus usité, et plus conforme en effet au génie de
      la langue grecque. Nous avons cru ce changement nécessaire afin
      d'éviter toute confusion entre les habitans de la Phocide et ceux de
      Phocée, ville grecque de l'Asie mineure, et métropole de Marseille.

      Note 510: Idem. l. X, p. 646.

Sitôt qu'il apprit la marche des Gaulois, Callipus détacha mille hommes
d'infanterie légère et autant de cavaliers pour rompre les ponts du
Sperchius et en disputer le passage. Ils arrivèrent à temps, et les
communications étaient complètement coupées lorsque le Brenn parvint au
bord du fleuve. En cet endroit, comme dans presque toute l'étendue de son
cours, le Sperchius était rapide, profond, encaissé entre deux rives à pic.
Le chef gaulois n'eut garde de tenter ce passage dangereux, ayant en face
l'ennemi posté sur l'autre bord; il feignit pourtant de l'entreprendre;
mais tandis qu'il amusait les Grecs par des préparatifs simulés, il
descendit précipitamment le fleuve avec dix mille hommes des plus robustes
et des meilleurs nageurs de son armée, cherchant un lieu guéable. Il
choisit celui où, près de se perdre dans la mer, le Sperchius déverse à
droite et à gauche sur ses rives et y forme de larges étangs peu profonds;
ses soldats, profitant de l'obscurité de la nuit, traversèrent, les uns à
la nage, les autres de pied ferme, plusieurs sur leurs boucliers qui, longs
et plats, pouvaient servir de radeaux. Au point du jour, les Hellènes
apprirent cette nouvelle, et, craignant d'être enveloppés, se retirèrent
vers les Thermopyles[511].

      Note 511: Pausan. l. X, p. 647.

Le Brenn, maître des deux rives du Sperchius, ordonna aux habitans des
villages environnans d'établir un pont sur le fleuve, et ceux-ci, impatiens
de se délivrer du séjour des Gaulois, exécutèrent les travaux avec la plus
grande promptitude; bientôt les Kimro-Galls arrivèrent aux portes
d'Héraclée. Ils commirent de grands ravages tout autour de cette ville, et
tuèrent ceux des habitans qui étaient restés aux champs; mais la ville,
ils ne l'assiégèrent pas. Le Brenn s'inquiétait peu de s'en rendre maître;
ce qui lui tenait le plus à cœur, c'était de chasser promptement l'armée
ennemie des défilés, afin de pénétrer par-delà les Thermopyles, dans cette
Grèce méridionale si populeuse et si opulente. Lorsqu'il eut connu, par les
rapports des transfuges, le dénombrement des troupes grecques, plein de
mépris pour elles, il se porta en avant d'Héraclée, et attaqua les défilés,
dès le lendemain, au lever du soleil, «sans avoir consulté, sur le succès
futur de la bataille, remarque un écrivain ancien, aucun prêtre de sa
nation, ni, à défaut de ceux-ci, aucun devin grec[512].»

      Note 512: Ούτε έλληνα έχων μάντιν, ούτε ίεροῖς έπιχωρίοις χρωμενος.
      Pausan. l. X, p. 648.

Au moment où les Gaulois commencèrent à pénétrer dans les Thermopyles, les
Hellènes marchèrent à leur rencontre, en bon ordre, et dans un grand
silence. Au premier signal de l'engagement, leur grosse infanterie s'avança
au pas de course, de manière pourtant à ne pas rompre sa phalange, tandis
que l'infanterie légère, gardant aussi ses rangs, faisait pleuvoir une
grêle de traits sur l'ennemi, et lui tuait beaucoup de monde, à coups de
frondes et de flèches. De part et d'autre la cavalerie fut inutile,
non-seulement à cause du peu de largeur du défilé, mais encore parce que
les roches naturellement polies étaient devenues très-glissantes par
l'effet des pluies du printemps. L'armure défensive des Gaulois était
presque nulle, car ils n'avaient pour se couvrir qu'un mauvais bouclier; et
à ce désavantage se joignait une infériorité marquée dans le maniement des
armes offensives et dans la tactique du combat. Ils se précipitaient en
masse, avec une impétuosité qui rappelait aux Hellènes la rage aveugle des
bêtes féroces[513]. Mais pourfendus à coups de hache, ou tout percés de
coups d'épée, ils ne lâchaient point prise et ne quittaient point cet air
terrible qui épouvantait leurs ennemis[514]; ils ne faiblissaient point
tant qu'il leur restait un souffle de vie. On les voyait arracher de leur
blessure le dard qui les atteignait, pour le lancer de nouveau, ou pour en
frapper quelque Grec qui se trouvait à leur portée.

      Note 513: Καθάπερ τά θηρία. Pausan. l. X, p. 648.

      Note 514: Οΰτε πελέκεσι διαιρουμένους ή ύπό μαχαιρών άπόνοια τούς έτι
      έμπνέοντας τι άπέλιπεν... Idem, ibid.

Cependant les galères d'Athènes, mouillées au large, en vue du défilé,
s'approchèrent de la côte, non sans peine et sans danger, à cause de la
vase dont cette partie du golfe était encombrée, et les Gaulois furent
battus en flanc par une grêle de traits et de pierres qui partaient sans
interruption des vaisseaux. La position n'était plus tenable, car le peu de
largeur du passage les empêchait de déployer leurs forces contre l'ennemi
qu'ils avaient en front, et celui qu'ils avaient sur les flancs, sans rien
souffrir d'eux, les accablait à coup sûr; ils prirent le parti de la
retraite. Mais  cette retraite s'opéra sans ordre et avec trop de
précipitation; un grand nombre furent écrasés sous les pieds de leurs
compagnons; un plus grand nombre périrent abîmés dans la vase profonde des
marais; en tout, leur perte fut considérable. Les Hellènes n'eurent à
leurer, dit-on, que quarante des leurs. La gloire de la journée resta aux
Athéniens, et parmi eux, au jeune Cydias qui faisait alors ses premières
armes et resta sur le champ de bataille. En mémoire de son courage et de la
victoire de l'armée hellène, le bouclier du jeune héros fut suspendu aux
murailles du temple de Jupiter-Libérateur, à Athènes, avec une inscription
dont voici le sens:
«Ce bouclier consacré à Jupiter est celui d'un vaillant mortel, de Cydias;
il pleure encore son jeune maître. Pour la première fois, il chargeait son
bras gauche, quand le redoutable Mars écrasa les Gaulois[515].»

      Note 515:

      Ή μάλα δή ποθέουσα νέαν έτι Κυδίου ήβην
      Άσπίς άριζήλου φωτός, άγαλμα Δϋ,
      Άς διά δή πρώτας λαιόν ποτε πήχυν έτεινεν,
      Εύτ' έπί τόν Γαλάταν ήκμασε θοΰρος Άρης.

      Pausan. l. X, p. 649.

Après le combat, les Grecs donnèrent la sépulture à leurs morts; mais les
Kimro-Galls n'envoyèrent aucun hérault redemander les leurs, s'inquiétant
peu qu'ils fussent enterrés ou qu'ils servissent de pâture aux bêtes fauves
et aux vautours. Cette indifférence pour un devoir sacré aux yeux des
Hellènes, augmenta l'effroi que leur inspirait le nom gaulois; toutefois,
ils n'en furent que plus vigilans et plus déterminés à repousser de leurs
foyers des hommes qui semblaient ignorer ou braver les plus communs
sentimens de la nature humaine[516].

      Note 516: Pausan. l. X, p. 649.

Sept jours s'étaient écoulés depuis la bataille des Thermopyles, lorsqu'un
corps de Gaulois entreprit de gravir l'Œta au-dessus d'Héraclée, par un
sentier étroit et escarpé, qui passait derrière les ruines de l'antique
ville de Trachine. Non loin de cette ville, vers le haut de la montagne,
était un temple de Minerve, où les peuples du pays avaient déposé d'assez
riches offrandes; les Gaulois en avaient été informés; ils crurent que ce
sentier dérobé les conduirait au sommet de l'Œta, et, chemin faisant, ils
se proposaient de piller le temple. Mais les Grecs, chargés de garder les
passages, tombèrent sur eux si à propos qu'ils les taillèrent en pièces et
les culbutèrent de rochers en rochers. Cet échec et la défaite des
Thermopyles ébranlèrent la confiance des chefs de l'armée, et préjugeant de
l'avenir par le présent, ils commencèrent à désespérer du succès; le Brenn
seul ne perdit point courage. Son esprit, fertile en stratagèmes, lui
suggéra le moyen de tenter, avec moins de désavantage, une seconde attaque
sur les Thermopyles. Ce moyen consistait d'abord à enlever aux confédérés
les guerriers étoliens qui en formaient la plus nombreuse et la meilleure
infanterie pesante; pour y parvenir, il médita une diversion terrible sur
l'Étolie[517].

      Note 517: Pausan. 1. X, p. 649.

D'après ses instructions, le chef gaulois Combutis partit accompagné d'un
certain Orestorios, que la physionomie grecque de son nom pourrait faire
regarder comme un transfuge, ou du moins comme un aventurier d'origine
grecque établi parmi les Gaulois, et parvenu chez ce peuple à la dignité de
commandant militaire. Tous les deux repassèrent le Sperchius à la tête de
quarante mille fantassins et de huit cents chevaux, et se dirigeant à
l'ouest vers les défilés du Pinde qui n'étaient point gardés, ils les
franchirent; puis ils tournèrent vers le midi, entre le pied occidental des
montagnes et l'Achéloüs, et fondirent à l'improviste sur l'Étolie, qu'ils
traitèrent avec la cruauté brutale de deux chefs de sauvages. Plusieurs
villes, celle de Callion en particulier, furent le théâtre d'horreurs dont
le souvenir effraya long-temps les peuples de ces contrées. Nous
reproduirons ici le tableau de ces scènes affligeantes, telles que
Pausanias les recueillit dans ses voyages, tableau touchant, mais empreint
dans quelques détails de cette exagération qui s'attache ordinairement aux
traditions populaires[518]. «Ce furent eux, dit-il (Combutis et
Orestorios), qui saccagèrent la ville de Callion, et qui ensuite y
autorisèrent des barbaries si horribles qu'il n'en existait, que je sache,
aucun exemple dans le monde..... L'humanité est forcée de les désavouer,
car elles rendraient croyable ce qu'on raconte des Cyclopes et des
Lestrigons..... Ils massacrèrent tout ce qui était du sexe masculin, sans
épargner les vieillards, ni même les enfans, qu'ils arrachaient du sein de
leurs mères pour les égorger. S'il y en avait qui parussent plus gras que
les autres ou nourris d'un meilleur lait, les Gaulois buvaient leur sang et
se rassasiaient de leur chair[519]. Les femmes et les jeunes vierges qui
avaient quelque pudeur se donnèrent elles-mêmes la mort; les autres se
virent livrées à tous les outrages, à toutes les indignités que peuvent
imaginer des barbares aussi étrangers aux sentimens de l'amour qu'à ceux de
la pitié. Celles donc qui pouvaient s'emparer d'une épée se la plongeaient
dans le sein; d'autres se laissaient mourir par le défaut de nourriture et
de sommeil. Mais ces barbares impitoyables assouvissaient encore sur elles
leur brutalité, lors même qu'elles rendaient l'ame, et, sur quelques-unes,
lorsqu'elles étaient déjà mortes[520].»

      Note 518: Pausan. l. X, p. 650, 651.

      Note 519: Τούτων δέ καί τά ύπό τοϋ γάλακτος πιότερα άποκτείνοντες,
      έπινόν τε οί Γαλάται τοϋ αΐματος, καί ήπτοντο τών σαρκών.
      Pausan. l. X, p. 650.

      Note 520: Pausan. l. X, p. 650.

On a vu plus haut que les milices étoliennes, dès le commencement de la
campagne, s'étaient rendues au camp des Thermopyles. Le pays était donc
presque entièrement désarmé. Au premier bruit de l'invasion de Combutis, la
ville de Patras, située en face de la côte étolienne sur l'autre bord du
détroit où commence le golfe Corinthiaque, envoya l'élite de ses jeunes
gens secourir l'Étolie; ce fut le seul peuple du Péloponèse qui accomplit
ce devoir d'humanité[521]; malheureusement il en fut mal récompensé par la
fortune. Les Patréens étaient peu nombreux; comptant sur la supériorité de
leurs armes et sur leur adresse à les manier, ils osèrent pourtant attaquer
de front les Gaulois. Dans ce combat si inégal, ils déployèrent une audace
et une bravoure admirables; mais ces qualités n'étaient pas moindres chez
leurs adversaires, qui avaient pour eux la force du nombre[522]; les
Patréens furent écrasés, et Patras ne se releva jamais de cette perte de
toute sa jeunesse. Cependant les évènemens de l'Étolie avaient produit au
camp des Thermopyles l'effet que le Brenn en attendait; les neuf ou dix
mille Étoliens, altérés de vengeance, quittèrent sur-le-champ les
confédérés pour retourner dans leur patrie. Alors Combutis battit en
retraite, comme il en avait l'ordre, incendiant tout sur sa route; mais la
population accourut de toutes parts sur lui; tout le monde s'arma jusqu'aux
vieillards et aux femmes, celles-ci même montrèrent plus de résolution et
de fureur que les hommes[523]. Tandis que les troupes régulières
poursuivaient l'armée ennemie, la population soulevée lui tombait sur les
flancs, et l'accablait sans interruption d'une grêle de pierres et de
projectiles de tout genre. Les Gaulois s'arrêtaient-ils pour riposter, ces
paysans, ces femmes se dispersaient dans les bois, dans les montagnes, dans
les maisons des villages pour reparaître aussitôt que l'ennemi reprenait sa
marche. La perte des Gaulois fut immense, et Combutis ramena à peine la
moitié de ses troupes au camp d'Héraclée, mais le but était rempli[524].

      Note 521: Pausan. l. X, p. 651, l. VII, p. 432.

      Note 522: Pausan. ubi supr.

      Note 523: Συνεστρατεύοντο δέ σφιοι αίέ γυναίκες έκουσίως πλέονές τούς
      Γαλάτας καί τών άνδρών τώ θυμώ χρώμεναι. Pausan. l. X, p. 650.

      Note 524: Pausan. l. X, p. 651.

Le Brenn, pendant ce temps, n'était pas resté oisif en Thessalie; il
accablait le pays de ravages et les habitans de mauvais traitemens,
principalement vers la lisière de l'Œta; son but, en agissant ainsi, était
de les contraindre à lui découvrir, pour se délivrer de sa présence,
quelque chemin secret qui le conduisît de l'autre côté de leurs montagnes;
c'est à quoi ces malheureux consentirent enfin[525]. Ils promirent de
guider une de ses divisions par un sentier assez praticable qui traversait
le pays des Énianes. C'était précisément l'époque où les Étoliens venaient
de quitter le camp des Hellènes; une circonstance plus favorable ne pouvait
se présenter au Brenn; il résolut donc de tenter tout à la fois, dès le
lendemain, les attaques simultanées des Thermopyles et du sentier des
Énianes. Conduit par ses guides Héracléotes, lui-même, avant que la nuit
fût dissipée, entra dans la montagne avec quarante mille guerriers d'élite.
Le hasard voulut que ce jour-là le ciel fût couvert d'un brouillard si
épais qu'on pouvait à peine apercevoir le soleil. Le passage du sentier
était gardé par un corps de Phocidiens, mais l'obscurité les empêcha de
découvrir les Gaulois avant que ceux-ci ne fussent déjà à portée du trait.
L'engagement fut chaud et meurtrier; les Grecs se conduisirent avec
bravoure; débusqués enfin de leur poste, ils arrivèrent à toutes jambes au
camp des confédérés, criant «qu'ils étaient tournés, que les barbares
approchaient.» Dans le même instant, le lieutenant du Brenn, informé de ce
succès par un signal convenu, attaquait les Thermopyles. C'en était fait de
l'armée grecque tout entière, si les Athéniens, approchant leurs navires en
grande hâte, ne l'eussent recueillie; encore y eut-il dans ces manœuvres
beaucoup de fatigue et de péril, parce que les galères surchargées
d'hommes, de chevaux et de bagages, faisaient eau, et ne pouvaient
s'éloigner que très-lentement, les rames s'embarrassant dans les eaux
bourbeuses du golfe[526].

      Note 525: Idem, ibid.

      Note 526: Pausan. l. X, p. 651, 652.

Le Brenn ne voyait plus un seul ennemi devant lui dans toute la Phocide. Il
s'avança à la tête de soixante-cinq mille hommes jusqu'à la ville d'Élatia,
sur les bords du fleuve Céphisse, tandis que son lieutenant, rentré dans le
camp d'Héraclée, faisait des préparatifs pour le suivre avec une partie de
ses forces. Une petite journée de marche séparait Élatia de la ville et du
temple de Delphes; la route en était facile quoiqu'elle traversât une des
branches du Parnasse, et entretenue avec soin, à cause du concours immense
de Grecs et d'étrangers qui, de toutes les parties de l'Europe et de
l'Asie, venaient chaque année consulter l'oracle d'Apollon delphien. Le
chef gaulois se dirigea de ce côté immédiatement, afin de mettre à profit
l'éloignement des troupes confédérées et la stupeur que sa victoire
inattendue avait jetée dans le pays. L'idée que des étrangers, des
_barbares_ allaient profaner et dépouiller le lieu le plus révéré de toute
la Grèce épouvantait et affligeait les Hellènes; un tel événement, à leurs
yeux, n'était pas une des moindres calamités de cette guerre funeste.
Plusieurs fois, ils tentèrent de détourner le Brenn de ce qu'ils appelaient
un acte sacrilège, en s'efforçant de lui inspirer quelques craintes
superstitieuses; mais le Brenn répondait en raillant «que les dieux riches
devaient faire des largesses aux hommes[527]. Les immortels, disait-il
encore, n'ont pas besoin que vous leur amassiez des biens, quand leur
occupation journalière est de les répartir parmi les humains[528].» Dès la
seconde moitié de la journée, les Gaulois aperçurent la ville et le temple,
dont les avenues ornées d'une multitude de statues, de vases, de chars tout
brillans d'or, réverbéraient au loin l'éclat du soleil.

      Note 527: Locupletes Deos largiri hominibus oportere.
      Just. l. XXIV, c. 6.

      Note 528: Quos (Deos immortales) nullis opibus egere ut qui eas
      largiri hominibus soleant. Idem, ibid.

La ville de Delphes, bâtie sur le penchant d'un des pics du Parnasse, au
milieu d'une vaste excavation naturelle, et environnée de précipices dans
presque toute sa circonférence, n'était protégée ni par des murailles, ni
par des ouvrages fortifiés; sa situation paraissait suffire à sa
sauve-garde. L'espèce d'amphithéâtre sur lequel elle posait possédait,
dit-on, la propriété de répercuter le moindre son; grossis par cet écho et
multipliés par les nombreuses cavernes dont les environs du Parnasse
étaient remplis, le roulement du tonnerre, ou le bruit de la trompette, ou
le cri de la voix humaine, retentissaient et se prolongeaient long-temps
avec une intensité prodigieuse[529]. Ce phénomène, que le vulgaire ne
pouvait s'expliquer, joint à l'aspect sauvage du lieu, le pénétrait d'une
mystérieuse frayeur, et, suivant l'expression d'un ancien, concourait à
faire sentir plus puissamment la présence de la Divinité[530].

      Note 529: Quamobrem et hominum clamor et si quando accedit tubarum
      sonus personantibus et respondentibus inter se rupibus multiplex
      audiri. Justin. l. XXIV, c. 6.

      Note 530: Quæ res majorem majestatis terrorem ignaris rei et
      admirationem stupentibus plerumque affert. Idem, ibid.

Au-dessus de la ville, vers le nord, paraissait le temple d'Apollon,
magnifiquement construit et orné d'un frontispice en marbre blanc de Paros.
L'intérieur de l'édifice communiquait par des soupiraux à un gouffre
souterrain, d'où s'exhalaient des moffettes qui jetaient quiconque les
respirait dans un état d'extase et de délire[531]; c'était près d'une de
ces bouches, d'autres disent même au-dessus, que la grande-prêtresse
d'Apollon, assise sur le siége à trois pieds, dictait les réponses de son
dieu, au milieu des plus effroyables convulsions. Rien n'était plus révéré
et réputé plus infaillible que les paroles prophétiques descendues du
trépied; les colonies grecques en avaient porté la célébrité dans toutes
les parties du monde connu, et jusque chez les nations les plus sauvages.
Aussi voyait-on en Grèce, comme hors de la Grèce, les peuples, les rois,
les simples citoyens faire assaut de générosité envers Apollon Delphien,
dont le trésor devint tellement considérable qu'il passa en proverbe pour
signifier une immense fortune[532]. Il est vrai que, soixante-treize ans
avant l'arrivée des Gaulois, le temple avait été dépouillé par les
Phocidiens de ses objets les plus précieux[533]; mais, depuis lors, de
nouveaux dons avaient afflué à Delphes; et le dieu avait déjà recouvré une
partie de son ancienne opulence, quand les Gaulois vinrent dresser leurs
tentes au pied du Parnasse.

      Note 531: Mentes in vecordiam vertit. Justin. l. XXIV, c. 6.
      --Diodor. Sicul. l. XVI.--Pausan. l. X. c. 5.
      --Plutarch. de Orac. def.

      Note 532: Χρήματα Άφήτορος. Άφήτωρ, l'archer, un des surnoms
      d'Apollon.

      Note 533: Diodore de Sicile (l. XVI) estime à dix mille talens,
      cinquante-cinq millions de notre monnaie, les matières d'or et
      d'argent que les Phocidiens firent fondre après le pillage du temple;
      il s'y trouvait en outre des sommes considérables en argent monnayé.

Du plus loin que le Brenn aperçut les milliers de monumens votifs qui
garnissaient les alentours du temple, il se fit amener quelques pâtres que
ses soldats avaient pris, et leur demanda en particulier si ces objets
étaient d'or massif et sans alliage. Les captifs le détrompèrent. «Ce
n'est, lui répondirent-ils, que de l'airain légèrement couvert d'or à la
superficie[534].» Mais le Gaulois les menaça des plus grands supplices
s'ils dévoilaient un tel secret à qui que ce fût dans son armée; il voulut
même qu'ils affirmassent publiquement le contraire; et, convoquant sous sa
tente ses principaux chefs, il interrogea à haute voix les prisonniers, qui
déclarèrent, suivant ses instructions, que les monumens dont la colline
était couverte ne contenaient que de l'or, de l'or pur et massif[535].
Cette bonne nouvelle se répandit aussitôt parmi les soldats, et tous en
conçurent un redoublement de courage.

      Note 534: Τά μέν ένδον έστί χαλκός, τά δέ έξωθεν χρυσός έξπελήλαται
      λεπτός. Polyæn. Stratag. l. VII, c. 35.

      Note 535: Ώς πάντα εϊη χρυσός. Polyæn. Strat. loc. cit.

Le Brenn avait fait halte au pied de la montagne; il y délibéra avec les
chefs de son conseil s'il fallait laisser aux soldats la nuit pour se
reposer des fatigues de la marche, ou entreprendre immédiatement l'escalade
de Delphes. La forte situation de la place, qui n'était accessible que par
un rocher étroit, et qu'il était si aisé de défendre avec une poignée
d'hommes, l'intimidait; il demandait la nuit pour reconnaître les lieux,
pour disposer ses mesures, pour rafraîchir ses troupes[536]. Mais les
autres chefs émirent un avis contraire; deux surtout, le Gall Eman[537] et
Thessalorus, qui était vraisemblablement comme Orestorius un aventurier
d'origine grecque, insistèrent pour que l'assaut fût tenté à l'instant
même. «Point de délai, dirent-ils; profitons du trouble de l'ennemi:
demain, les Delphiens auront eu le temps de se rassurer, sans doute aussi
de recevoir des secours et de fermer les passages que la surprise et la
confusion nous laissent actuellement ouverts[538].» Les soldats mirent fin
à ces hésitations en se débandant pour courir la campagne et piller.

      Note 536: Justin, l. XXIV, c. 7.

      Note 537: _Aimhean_, agréable, beau.

      Note 538: Amputari moras jubent, dùm imparati hostes..... interjectâ
      nocte et animos hostibus, forsitan et auxilia accessura.
      Justin. l. XXIV, c. 7.

Depuis quelque temps, ils souffraient de la disette de subsistances; car
eux-mêmes avaient épuisé le pays au nord de l'Œta, et le long séjour de
l'armée grecque avait eu le même résultat dans les campagnes situées au
midi. Se trouvant tout à coup dans un pays abondamment pourvu de vin et de
vivres de toute espèce, parce que l'immense concours de monde qui visitait
annuellement le temple de Delphes mettait les habitans de la ville et des
bourgs environnans dans la nécessité de faire de grandes provisions, les
Gaulois ne songèrent plus qu'à se dédommager des privations passées, avec
autant de joie et de confiance que s'ils avaient déjà vaincu[539]. On
prétend qu'à ce sujet l'oracle d'Apollon avait donné un avis plein de
sagesse; dès la première rumeur de l'approche de l'ennemi, il défendit aux
gens de la campagne d'enlever et de cacher leurs magasins de vivres; les
Delphiens, à qui cette défense parut d'abord bizarre et incompréhensible,
sentirent plus tard combien elle leur avait été salutaire[540]. On dit
aussi que les habitans ayant consulté le Dieu sur le sort que l'avenir leur
réservait, il leur répondit par ce vers:

«J'y saurai bien pourvoir avec les vierges blanches[541].»

Cette promesse leur rendit la confiance et ils firent avec activité leurs
préparatifs. Durant cette nuit, Delphes reçut de tous côtés, par les
sentiers des montagnes, de nombreux renforts des peuples voisins; il s'y
réunit successivement douze cents Étoliens bien armés, quatre cents
hoplites d'Amphysse, un détachement de Phocidiens, ce qui, avec les
citoyens de Delphes, forma un corps de quatre mille hommes. On apprit en
même temps que la vaillante armée étolienne, après avoir chassé Combutis,
s'était reportée sur le chemin d'Élatia, et, grossie de bandes phocidiennes
et béotiennes, travaillait à empêcher la jonction de l'armée gauloise
d'Héraclée avec la division qui assiégeait Delphes[542].

      Note 539: Desertis signis ad occupanda omnia pro victoribus
      vagabantur. Idem, ibid.

      Note 540: Prohibiti agrestes messes vinaque villis efferre.
      Justin. loc. citat.

      Note 541: Ferunt ex oraculo hæc fatam esse Pythiam:

      «Ego providebo rem istam et albæ virgines.»

      Cicer. de Divinat. l. I.--Pausan. l. X, p. 652.

      Note 542: Pausan. l. X, p. 652.

Pendant cette même nuit, le camp des Gaulois fut le théâtre de la plus
grossière débauche, et lorsque le jour parut, la plupart d'entre eux
étaient encore ivres[543]; cependant il fallait livrer l'assaut sans plus
de délai, car le Brenn sentait déjà tout ce que lui coûtait le retard de
quelques heures. Il rangea donc ses troupes en bataille, leur énumérant de
nouveau tous les trésors qu'ils avaient sous les yeux, et ceux qui les
attendaient dans le temple[544], puis il donna le signal de l'escalade.
L'attaque fut vive et soutenue par les Grecs avec fermeté. Du haut de la
pente étroite et raide que les assaillans avaient à gravir pour approcher
la ville, les assiégés faisaient pleuvoir une multitude de traits et de
pierres dont aucun ne tombait à faux. Les Gaulois jonchèrent plusieurs fois
la montée de leurs morts; mais chaque fois ils revinrent à la charge avec
audace, et forcèrent enfin le passage. Les assiégés, contraints de battre
en retraite, se retirèrent dans les premières rues de la ville, laissant
libre l'avenue qui conduisait au temple; le flot des Gaulois s'y précipita;
bientôt toute cette multitude fut occupée à dépouiller les oratoires qui
avoisinaient l'édifice, et enfin le temple lui-même[545].

      Note 543: Hesterno mero saucii. Justin. l. XXIV, c. 8.

      Note 544: Idem, c. 7.

      Note 545: Brennus Apollinis templum ingressus. Valer. Maxim. l. I,
      c. 1.--Delphos Galli spoliaverunt. Tit. Liv. l. XXVIII, c. 47; l. XI,
      c. 58.--Diod. Sicul. l. V, p. 309.--Justin. l. XXXII, c. 3.--Athenæ.
      bell. Illyric. p. 758.--Scholiast. Callimach. hymn. in Del. v. 173.

On était alors en automne, et durant le combat il s'était formé un de ces
orages soudains si fréquens dans les hautes chaînes de la Hellade; il
éclata tout à coup, versant sur la montagne des torrens de pluie et de
grêle. Les prêtres et les devins attachés au temple d'Apollon se saisirent
d'un incident propre à frapper l'esprit superstitieux des Grecs. L'œil
hagard, la chevelure hérissée, l'esprit comme aliéné[546], ils se
répandirent dans la ville et dans les rangs de l'armée, criant que le Dieu
était arrivé. «Il est ici, disaient-ils; nous l'avons vu s'élancer à
travers la voûte du temple, qui s'est fendue sous ses pieds: deux vierges
armées, Minerve et Diane, l'accompagnent. Nous avons entendu le sifflement
de leurs arcs et le cliquetis de leur lances. Accourez, ô Grecs, sur les
pas de vos dieux, si vous voulez partager leur victoire[547]!» Ce
spectacle, ces discours prononcés au bruit de la foudre, à la lueur des
éclairs, remplissent les Hellènes d'un enthousiasme surnaturel, ils se
reforment en bataille et se précipitent, l'épée haute, vers l'ennemi. Les
mêmes circonstances agissaient non moins énergiquement, mais en sens
contraire, sur les bandes victorieuses; les Gaulois crurent reconnaître le
pouvoir d'une divinité, mais d'une divinité irritée[548]. La foudre, à
plusieurs reprises, avait frappé leurs bataillons, et ses détonations,
répétées par les échos, produisaient autour d'eux un tel retentissement
qu'ils n'entendaient plus la voix de leurs chefs[549]. Ceux qui pénétrèrent
dans l'intérieur du temple avaient senti le pavé trembler sous leurs
pas[550]; ils avaient été saisis par une vapeur épaisse et méphitique qui
les consumait et les faisait tomber dans un délire violent[551]. Les
historiens rapportent qu'au milieu de ce désordre on vit apparaître trois
guerriers d'un aspect sinistre, d'une stature plus qu'humaine, couverts de
vieilles armures, et qui frappèrent les Gaulois de leurs lances. Les
Delphiens reconnurent, dit-on, les ombres de trois héros, Hypérochus et
Laodocus, dont les tombeaux étaient voisins du temple, et Pyrrhus, fils
d'Achille[552]. Quant aux Gaulois, une terreur panique les entraîna en
désordre jusqu'à leur camp, où ils ne parvinrent qu'à grand'peine, accablés
par les traits des Grecs et par la chute d'énormes rocs qui roulaient sur
eux du haut du Parnasse[553]. Dans les rangs des assiégés, la perte ne
laissa pas non plus que d'être considérable.

      Note 546: Repentè universorum templorum antistites, simul et ipsi
      vates, sparsis crinibus.... pavidi vecordesque....
      Justin. l. XXIV, c. 8.

      Note 547: Adesse Deum; eum se vidisse desilientem in templum per
      culminis aperta fastigia... audisse stridorem arcûs ac strepitum
      armorum. Justin. l. XXIV, c. 8.

      Note 548: Præsentiam Dei et ipsi statim sensêre. Idem, ibid.

      Note 549: Βρονταί τε καί κεραυνοί συνεχεϊς έγίνοντο, καί οί μέν
      έξέπληττόν τε τούς Κελτούς, καί δέχεσθαι τοίς ώσί τά παραγγελλόμενα
      έκώλυον,. Pausan. l. X, p. 652.

      Note 550: Ή τε γή πάσα βιαωως έσείετο. Pausan. loc. citat.
      --Terræ motu. Justin. l. XXIV, c. 8.

      Note 551: Pausan. loc. citat.

      Note 552: Τά τε τών ήςώων τηνικαύτά σφισιν έφάνη φάσματα...
      Pausan. l. X, p. 650.--Δείματά τε άνδρες έφίσταντο όπλΐται τοϊς
      βαρβάροις. Idem, l. I, p. 7.

      Note 553: Pausan. l. X, ut sup. et l. I, p. 7.--Portio montis
      abrupta. Justin. l. XXIV, c. 8.

A cette désastreuse journée succéda, pour les Kimro-Galls, une nuit non
moins terrible; le froid était très-vif, et la neige tombait en abondance;
outre cela, des fragmens de roc arrivaient sans interruption dans le camp
situé trop près de la montagne, écrasaient les soldats non par un ou deux à
la fois, mais par masses de trente et quarante, lorsqu'ils se rassemblaient
ou pour faire la garde, ou pour prendre du repos[554]. Le soleil ne fut pas
plus tôt levé que les Grecs, qui se trouvaient dans la ville, firent une
vigoureuse sortie, tandis que ceux de la campagne attaquaient l'ennemi par
descendus à travers les neiges par des sentiers qui n'étaient connus que
d'eux, le prirent en flanc, et l'assaillirent de flèches et de pierres sans
courir eux-mêmes le moindre danger. Cernés de toutes parts, découragés, et
d'ailleurs fortement incommodés par le froid qui leur avait enlevé beaucoup
de monde durant la nuit, les Gaulois commençaient à plier; ils furent
soutenus quelque temps par l'intrépidité des guerriers d'élite qui
combattaient auprès du Brenn et lui servaient de garde. La force, la haute
taille, le courage de cette garde frappèrent d'étonnement les
Hellènes[555]; à la fin, le Brenn ayant été blessé dangereusement, ces
vaillans hommes ne songèrent plus qu'à lui faire un rempart de leur corps
et à l'emporter. Les chefs alors donnèrent le signal de la retraite, et,
pour ne pas laisser leurs blessés entre les mains de l'ennemi, ils firent
égorger tous ceux qui n'étaient pas en état de suivre; l'armée s'arrêta où
la nuit la surprit[556].

      Note 554: Pausan. l. X, p. 653.

      Note 555: Pausan. l. X, p. 653.

      Note 556: Idem, loc. cit.

La première veille de cette seconde nuit était à peine commencée, lorsque
des soldats, qui faisaient la garde, s'imaginèrent entendre le mouvement
d'une marche nocturne et le pas lointain des chevaux. L'obscurité déjà
profonde ne leur permettant pas de reconnaître leur méprise, ils jetèrent
l'alarme, et crièrent qu'ils étaient surpris, que l'ennemi arrivait. La
faim, les dangers et les événemens extraordinaires qui s'étaient succédé
depuis deux jours avaient ébranlé fortement toutes les imaginations. A ce
cri, «l'ennemi arrive!» les Gaulois, réveillés en sursaut, saisirent leurs
armes, et croyant le camp déjà envahi, ils se jetaient les uns contre les
autres, et s'entretuaient. Leur trouble était si grand qu'à chaque mot qui
frappait leurs oreilles, ils s'imaginaient entendre parler le grec, comme
s'ils eussent oublié leur propre langue. D'ailleurs l'obscurité ne leur
permettait ni de se reconnaître, ni de distinguer la forme de leurs
boucliers[557]. Le jour mit fin à cette mêlée affreuse; mais, pendant la
nuit, les pâtres phocidiens qui étaient restés dans la campagne à la garde
des troupeaux coururent informer les Hellènes du désordre qui se faisait
remarquer dans le camp gaulois. Ceux-ci attribuèrent un événement aussi
inattendu à l'intervention du dieu Pan[558], de qui provenaient, dans la
croyance religieuse des Grecs, les terreurs sans fondement réel; pleins
d'ardeur et de confiance, ils se portèrent sur l'arrière-garde ennemie. Les
Gaulois avaient déjà repris leur marche, mais avec langueur, comme des
hommes découragés, épuisés par les maladies, la faim et les fatigues. Sur
leur passage, la population faisait disparaître le bétail et les vivres, de
sorte qu'ils ne pouvaient se procurer quelque subsistance qu'après des
peines infinies et à la pointe de l'épée. Les historiens évaluent à dix
mille le nombre de ceux qui succombèrent à ces souffrances; le froid et le
combat de la nuit en avaient enlevé tout autant, et six mille avaient péri
à l'assaut de Delphes[559]; il ne restait donc plus au Brenn que
trente-neuf mille hommes lorsqu'il rejoignit le gros de son armée dans les
plaines que traverse le Céphisse, le quatrième jour depuis son départ des
Thermopyles.

      Note 557: Άναλαβόντες οΰν τά όπλα, καί διαστάντες έκτεινόν τε
      άλλήλους, καί άνά μέρος έκτείνοντο, οϋτε γλώσσης τής έπιχωρίου
      συνιέντες, οϋτε τάς άλλήλων μορφάς, οϋτε τών θυρεών καθορώντες τά
      σχήματα. Pausan. l. X, p. 654.

      Note 558: Ή έκ τώ θεοϋ μανία. Idem, ibid.

      Note 559: Pausan. l. X, p. 654.

On a vu plus haut qu'après la déroute des Hellènes dans ce défilé fameux,
le lieutenant du Brenn était rentré au camp d'Héraclée; il y avait cantonné
une partie de ses forces pour le garantir d'une surprise durant son
absence, et il s'était remis en route sur les traces de son général; mais
un seul jour avait bien changé la face des choses. L'armée étolienne était
arrivée dans la Phocide, et les troupes grecques qui s'étaient réfugiées
sur les galères athéniennes dans le golfe Maliaque venaient de débarquer en
Béotie. La prudence ne permettait donc point au chef gaulois de s'engager
dans les défilés du Parnasse avec tant d'ennemis derrière lui; et force lui
fut d'attendre, sur la défensive, le retour de la division de Delphes; il
se trouva à temps pour en couvrir la retraite[560].

      Note 560: Pausan. l. X, p. 654.

Les blessures du Brenn n'étaient pas désespérées[561]; cependant, soit
crainte du ressentiment de ses compatriotes, soit douleur causée par le
mauvais succès de l'entreprise, aussitôt qu'il vit sa division hors de
danger, il résolut de quitter la vie. Ayant convoqué autour de lui les
principaux chefs de l'armée, il remit son titre et son autorité entre les
mains de son lieutenant, et s'adressant à ses compagnons:
«Débarrassez-vous, leur dit-il, de tous vos blessés sans exception, et
brûlez vos chariots; c'est le seul moyen de salut qui vous reste[562].» Il
demanda alors du vin, en but jusqu'à l'ivresse, et s'enfonça un poignard
dans la poitrine[563]. Ses derniers avis furent suivis pour ce qui
regardait les blessés, car le nouveau Brenn fit égorger dix mille hommes
qui ne pouvaient soutenir la marche[564]; mais il conserva la plus grande
partie des bagages.

      Note 561: Τώ δέ Βρέννψ κατά μέν τά τραύματα έλείπετο έτι σωτηρίας
      έλπίς. Idem, l. X, p. 655.

      Note 562: Diod. Sicul. l. XXII, p. 870.

      Note 563: Άκρατον πολύν έμφορησάμενος έαυτόν άπέσφαξε.
      Diod. Sicul. l. XXII, p. 870.--Pugione vitam finivit.
      Justin. l. XXIV, c, 8.--Pausan. l. X, p. 655.

      Note 564: Diodor. Sicul. l. XXII, p. 870.

Comme il approchait des Thermopyles, les Grecs, sortant d'une embuscade, se
jetèrent sur son arrière-garde, qu'ils taillèrent en pièces. Ce fut dans ce
pitoyable état que les Gaulois gagnèrent le camp d'Héraclée. Ils s'y
reposèrent quelques jours avant de reprendre leur route vers le nord. Tous
les ponts du Sperchius avaient été rompus, et la rive gauche du fleuve
occupée par les Thessaliens accourus en masse; néanmoins l'armée gauloise
effectua le passage[565]. Ce fut au milieu d'une population tout entière
armée et altérée de vengeance qu'elle traversa d'une extrémité à l'autre la
Thessalie et la Macédoine, exposée à des périls, à des souffrances, à des
privations toujours croissantes, combattant sans relâche le jour, et la
nuit n'ayant d'autre abri qu'un ciel froid et pluvieux[566]. Elle atteignit
enfin la frontière septentrionale de la Macédoine. Là se fit la
distribution du butin; puis les Kimro-Galls se séparèrent immédiatement en
plusieurs bandes, les uns retournant dans leurs pays, les autres cherchant
ailleurs de nouveaux alimens à leur turbulente activité.

      Note 565: Pausan. l. X, p. 655.

      Note 566: Nulla sub tectis acta nox, assidui imbres et gelu.....
      fames... lassitudo. Justin. l. XXII, c. 8.

Ceux qui se résignèrent au repos choisirent un canton à leur convenance au
pied septentrional du mont Scardus ou Scordus sur la frontière même de la
Grèce; ils y firent venir leurs femmes et leurs enfans, et s'y établirent
sous le commandement d'un chef de race kimrique, nommé Bathanat,
c'est-à-dire _fils de sanglier_[567]; cette colonie fut la souche des
Gallo-Scordiskes. Les Tectosages échappés au désastre de la retraite se
divisèrent en deux bandes; l'une retourna en Gaule, emportant dans le bourg
de Tolosa le butin qui lui révenait du pillage de la Grèce; mais chemin
faisant, plusieurs d'entre eux s'arrêtèrent dans la forêt Hercynie et s'y
fixèrent[568]; la seconde bande, réunie aux Tolistoboïes et à une horde de
Galls, prit le chemin de la Thrace sous la conduite de Comontor[569]. C'est
à cette dernière que nous nous attacherons de préférence; ses courses et
ses exploits merveilleux en Thrace et dans la moitié de l'Asie feront la
matière du chapitre suivant.

      Note 567: Βαθανάτος. Athen. l. VI, c. 5.--_Baedhan_, cochon mâle;
      _nat, gnat_, fils. _Baedhan_ fut aussi le nom d'un guerrier fameux du
      temps du roi Arthur. Cf. Owen's Welsh. diction.

      Note 568: Σκεδασθέντες άλλοι άπα άλλα μέρη κατά διχοστασίαν. Strab.
      l. IV, p. 188.--Pars in antiquam patriam Tolosam... pars in Thraciam.
      Justin. hist. XXXII, c. 3.--Circùm Hercyniam silvam...
      Cæsar. l. VI, c. 24.

      Note 569: Κομοντόριος, Polyb. l. IV, p. 313.



CHAPITRE V.

Passage des Gaulois dans l'Asie mineure; ils placent Nicomède sur le trône
de Bithynie.--Ils se rendent maîtres de tout le littoral de la mer Égée;
situation malheureuse de ce pays.--Tous les états de l'Asie leur paient
tribut.--Commencement de réaction contre eux; Antiochus-Sauveur chasse les
Tectosages jusque dans la haute Phrygie.--Gaulois soldés au service des
puissances asiatiques; leur importance et leur audace.--Fin de la
domination des hordes; avantage remporté par Eumènes sur les Tolistoboïes;
ils sont vaincus par Attale, et repoussés, ainsi que les Trocmes, dans la
haute Phrygie; réjouissances publiques dans tout l'Orient.

278--241.


ANNEE 278 avant J.-C.

Le lecteur se rappelle sans doute que lors du départ de la grande
expédition gauloise pour la Grèce, deux chefs, se détachant du gros de
l'armée, avaient passé en Thrace, Léonor avec dix mille Galls, Luther avec
le corps des Teutobodes; ils y faisaient alors la loi. Maître de la
Chersonèse thracique et de Lysimachie, dont ils s'étaient emparés par
surprise, ils étendaient leurs ravages sur toute la côte depuis
l'Hellespont jusqu'à Byzance, forçant la plupart des villes et Byzance même
à se racheter de pillages continuels par d'énormes contributions[570]. La
proximité de l'Asie, et ce qu'ils apprenaient de la fertilité de ce beau
pays, leur inspirèrent bientôt le désir d'y passer[571]. Mais quelque
étroit que fût le bras de mer qui les en séparait, Léonor et Luther
n'avaient point de vaisseaux, et toutes leurs tentatives pour s'en procurer
restèrent long-temps infructueuses. A l'arrivée des compagnons de Comontor,
ils songèrent plus que jamais à quitter l'Europe. La Thrace presque épuisée
par deux ans de dévastation, était, entre tant de prétendans, une trop
pauvre proie à partager. Léonor et Luther s'adressèrent donc conjointement
au roi de Macédoine, de qui la Thrace dépendait, depuis qu'elle ne formait
plus un royaume particulier. Ils offrirent de lui rendre Lysimachie et la
Chersonèse thracique, s'il voulait leur fournir une flotte suffisante pour
les transporter au-delà de l'Hellespont. Antipater, qui gouvernait alors la
Macédoine, par des réponses évasives, chercha à traîner les choses en
longueur[572].

      Note 570: Lysimachiâ fraude captâ, Chersonesoque omni armis
      possessâ... oram Propontidis vectigalem habendo, regionis ejus urbes
      obtinuerunt. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 16.

      Note 571: Cupido indè eos in Asiam transeundi, audientes ex propinquo
      quanta ubertas terræ hujus esset, cepit. Idem, l. XXXVIII, l. C.

      Note 572: Res quùm lentiùs traheretur... Idem, c. 16.

Si, d'un côté, il lui tardait d'affranchir le nord de ses états d'une aussi
rude oppression; de l'autre, il avait de fortes raisons de craindre que ce
soulagement ne fût que momentané; que l'Hellespont une fois franchi, la
route de l'Asie une fois tracée, de nouveaux essaims plus nombreux
d'aventuriers gaulois n'accourussent sur les pas des premiers, et que, par
là, la situation de la Grèce ne se trouvât empirée. Pendant ces hésitations
de la politique macédonienne, Léonor et Luther poussaient avec activité
leurs préparatifs; les Tectosages, les Tolistoboïes, et une partie des
Galls, abandonnèrent Comontor pour se réunir à eux, et les deux chefs
comptèrent sous leurs enseignes jusqu'à quinze petits chefs
subordonnés[573].

      Note 573: Ils étaient dix-sept chefs, y compris Léonor et Luther. Ών
      περιφανεϊς μέν έπί τό έρχειν έπτακαίδεκα τόν άριθμόν ήσαν. Memnon.
      ap. Phot. c. 20.

Mais la mésintelligence ne tarda pas à se mettre entre les deux chefs
suprêmes[574]; Léonor et les siens quittèrent la Chersonèse thracique, et
se dirigèrent vers le Bosphore, qu'ils espéraient franchir plus aisément et
plus vite que les autres ne passeraient l'Hellespont. Ils commencèrent par
lever sur la ville de Byzance une forte contribution, avec laquelle
probablement ils cherchèrent à se procurer des vaisseaux. Mais à peine
avaient-ils quitté le camp de Luther et la Chersonèse, qu'une ambassade y
arriva de la part du roi de Macédoine, en apparence pour traiter, en
réalité pour observer les forces des Gaulois. Deux grands vaisseaux pontés,
et deux bâtimens de transport l'accompagnaient[575]; Luther s'en saisit
sans autre formalité; en les faisant voyager nuit et jour, il eut bientôt
débarqué tout son monde sur la côte d'Asie[576], et le passage était
complètement effectué, lorsque les ambassadeurs en portèrent la nouvelle à
leur roi. Du côté du Bosphore, un incident non moins heureux vint au
secours de Léonor.

      Note 574: Rursùs nova inter regulos orta seditio est.
      Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 16.

      Note 575: Lutarius Macedonibus per speciem legationis ab Antipatro
      ad speculandum missis, duas tectas naves et tres lembos adimit.
      Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 16.

      Note 576: His alios atque alios noctes diesque transvehendo, intra
      paucos dies omnes copias trajecit. Idem, ibid.

La Bithynie était à cette époque le théâtre d'une guerre acharnée entre les
deux fils du dernier roi, Nicomède et Zibæas, qui se disputaient la
succession paternelle[577]. Leurs forces, dans l'intérieur du royaume, se
balançaient à peu près également; mais, au dehors, Zibæas avait entraîné
dans son alliance le puissant roi de Syrie Antiochus, tandis que Nicomède
ne comptait dans la sienne que les petites républiques grecques du Bosphore
et du Pont-Euxin, Chalcédoine, Héraclée-de-Pont, Tios, et quelques autres.
Ce n'était pas sans peine que ces petites cités démocratiques avaient sauvé
leur indépendance au milieu de tant de grands empires. Il leur avait fallu
prendre part à toutes les querelles de l'Asie, et travailler sans cesse à
se faire des alliés pour se garantir de leurs ennemis; et, comme elles
n'ignoraient pas qu'Antiochus avait formé le dessein de les asservir tôt ou
tard, la crainte et la haine les avaient jetées dans le parti de Nicomède,
qu'elles servaient alors avec la plus grande chaleur. Antiochus en montrait
beaucoup moins pour son protégé Zibæas, de sorte que la guerre traînait en
longueur. Sur ces entrefaites, Nicomède, voyant de l'autre côté du Bosphore
ces bandes gauloises qui cherchaient à le traverser, imagina de leur en
fournir les moyens pour les rendre utiles à ses intérêts. Il fit même
accéder les républiques grecques à ce projet, que dans toute autre
circonstance elles eussent repoussé avec effroi. Nicomède proposa donc à
Léonor de lui envoyer une flotte de transport, s'il voulait souscrire aux
conditions suivantes:

1° Que lui et ses hommes resteraient attachés à Nicomède et à sa postérité
par une alliance indissoluble; qu'ils ne feraient aucune guerre sans sa
volonté, n'auraient d'amis que ses amis, et d'ennemis que ses ennemis[578];

2° Qu'ils regardaient comme leurs amies et alliées les villes d'Héraclée,
de Chalcédoine, de Tios, de Ciéros et quelques autres métropoles d'états
indépendans;

3° Qu'eux et leurs compatriotes s'abstiendraient désormais de toute
hostilité envers Byzance, et que même, dans l'occasion, ils défendraient
cette ville comme leur alliée[579].

      Note 577: Idem, ibid.

      Note 578: Εΐναι φίλους μέν τοϊς φίλοις, πολεμίους δέ τοϊς ού φιλοϋσι.
      Memn. ap. Phot. c. 20.

      Note 579: Ευμμαχεϊν δέ καί Βυζαντίοις, εϊ που δεήσοι, καί Τιανοϊς δέ,
      καί Ήρακλεώταις, καί Καλχηδονίοις καί Κιερανοϊς, καί τισιν έτέροις
      έθνών άρχουσι. Idem, loc. cit.

Cette dernière clause avait été insérée dans le traité, sur la demande des
républiques grecques à la ligue desquelles Byzance s'était réunie. Léonor
accepta tout, et ses troupes furent transportées par-delà le détroit[580].

      Note 580: Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 16.--Strab. l. XII, p. 567.

Son départ laissa Comontor maître de presque toute la Thrace; ce chef
s'établit au pied du mont Hémus, dans la ville de Thyle dont il fit le
siège de son royaume. Pour se soustraire à ses brigandages, les villes
indépendantes continuèrent à lui payer tribut comme à Léonor et à Luther;
Byzance même, malgré la convention qui devait la garantir contre les
attaques des Gaulois, fut imposée à une rançon plus forte
qu'auparavant[581]. Cette rançon annuelle s'éleva successivement de trois
ou quatre mille pièces d'or[582] à cinq mille, à dix mille, et enfin, sous
les successeurs de Comontor, à l'énorme somme de quatre-vingt talens[583].
Les Gaulois tyrannisèrent ainsi la Thrace pendant plus d'un siècle; ils
furent enfin exterminés par un soulèvement général de la population.

      Note 581: Polyb. l. IV, p. 313.

      Note 582: Memnon. ap. Phot. c. 20.

      Note 583: Polyb. l. IV, p. 313.--440,000 francs.

Aussitôt que Léonor fut débarqué en Asie, il se réconcilia avec Luther, et
le fit entrer, comme lui, à la solde de Nicomède[584]: leurs bandes réunies
eurent bientôt mis la fortune du côté de ce prétendant. Zibæas vaincu
s'expatria; mais Antiochus voulut poursuivre la guerre pour son propre
compte; il attaqua la Bithynie par terre, et, par mer, les républiques du
Bosphore; de part et d'autre, il échoua, et c'est aux services des Gaulois
que les historiens attribuent le salut de Chalcédoine et des autres petits
états démocratiques. «L'introduction de ces barbares en Asie, disent-ils,
fut avantageuse, sous quelques rapports, aux peuples de ce pays. Les rois
successeurs d'Alexandre s'épuisaient en efforts pour anéantir le peu qu'il
restait d'états libres, les Gaulois s'en montrèrent les protecteurs; ils
repoussèrent les rois, et raffermirent les intérêts démocratiques[585].»
Cet événement que l'histoire proclame heureux pour l'Asie, il ne faut point
se trop hâter d'en faire honneur aux affections ou au discernement
politique des Gaulois; la suite prouve assez que ces considérations morales
n'y tenaient aucune place. Car Nicomède, à quelque temps de là, s'étant
brouillé avec les citoyens d'Héraclée, les Gaulois s'emparèrent de cette
ville par surprise, et offrirent de la livrer au roi, à condition qu'il
leur abandonnerait toutes les propriétés transportables[586]. Ce traité de
brigands eut lieu, et vraisemblablement la population héracléote comptait
au nombre des biens meubles que les Gaulois s'étaient réservés.

      Note 584: Coëunt deindè in unum rursùs Galli, et auxilia Nicomedi
      dant. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 16.

      Note 585: Αϋτη τοίνυν τών Γαλατών ή έπί τήν Άσίαν διάβασις, κατ΄
      άρχάς μέν έπί κακώ τών οίκητόρων προελθεων ένομίσθη· τό δέ τέλος
      έδειξεν άποκριθέν πρός τό σύμφερον. Τών γάρ Βασιλέων τήν τών πόλεων
      δημοκρατίαν άφελεϊν σπουδαζόντων, αύτοί μάλλον αύτήν έβεβαίουν,
      άντικαθιστάμενοι τοίς έπιτιθεμένοις. Memnon. ap. Photium. c. 20.

      Note 586: Memn. ap. Phot. c. 20.

Tant de grands services méritaient une grande récompense; le roi bithynien
concéda aux Gaulois des terres considérables sur la frontière méridionale
de ses états[587]. Sa générosité pourtant n'était pas tout-à-fait exempte
de calcul; il espérait, par là, donner à son royaume une population forte
et belliqueuse, du côté où il était le plus vulnérable, et élever en
quelque sorte une barrière qui le garantirait des attaques de ses voisins
de Pergame, de Syrie et d'Égypte. Mais Nicomède n'avait pas bien réfléchi
au caractère de ses nouveaux colons, en les plaçant si près des riches
campagnes arrosées par le Méandre et l'Hermus, si près de ces villes de
l'Éolide et de l'Ionie, merveilles de la civilisation antique, où le génie
des Hellènes se mariait à toute la délicatesse de l'Asie. Aussi, à peine
furent-ils arrivés dans leurs concessions qu'ils commencèrent à piller, et
bientôt à envahir le littoral de la Troade. L'organisation des bandes
gauloises n'était plus la même alors qu'à l'époque de leur passage en
Bithynie; Léonor et Luther étaient morts, ou avaient été dépouillés du
commandement; et leurs armées, fondues ensemble et augmentées de renforts
tirés de la Thrace, s'étaient formées en trois hordes sous les noms de
Tectosages, Tolistoboïes et Trocmes[588]. Pour éviter tout conflit et tout
sujet de querelle dans la conquête qu'elles méditaient, ces trois hordes,
avant de quitter la frontière bithynienne, distribuèrent l'Asie mineure en
trois lots qu'elles se partagèrent à l'amiable[589]; les Trocmes eurent
l'Hellespont et la Troade, les Tolistoboïes l'Éolide et l'Ionie, et la
contrée méditerranée, qui s'étendait à l'occident du mont Taurus, entre la
Bithynie et les eaux de Rhodes et de Chypre, appartint aux Tectosages[590].
Tous alors se mirent en mouvement, et la conquête fut bientôt achevée. Une
horde gauloise établit sa place d'armes sur les ruines de l'ancienne
Troie[591]; et les chariots amenés de Tolosa «stationnèrent dans les
plaines qu'arrose le Caystre[592].»

      Note 587: Regnum diviserunt. Justin. l. XXV, c. 2.

      Note 588: _Trocmi_ (Tit. Liv. passim.--Strab. l. XII); _Trogmi_
      (Memn. ap. Phot. c. 20); _Trogmeni_ (Steph. Byzant.). Au rapport de
      Strabon (l. XII, p. 568) la horde des Trocmes tenait son nom du chef
      qui la commandait.

      Note 589: Cùm très essent gentes, in tres partes diviserunt.
      Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 16.

      Note 590: Trocmis Hellesponti ora data, Tolistobogii Æolida atque
      Ioniam, Tectosagi mediterranea Asæ sortiti sunt, et stipendium totâ
      cis Taurum Asiâ exigebant. Idem, ibid.

      Note 591: Είς τήν πόλιν Ίλιον... Strabon. l. XIII, p. 591.

      Note 592: ...έν λειμώνι Καϋστρίώ έσταν άμαξαι. Callimach. Hymn. ad
      Dian. v. 257.

L'histoire ne nous a pas laissé la narration détaillée de cette conquête;
mais que l'imagination se représente, d'un côté la force et le courage
physiques à l'un des plus bas degrés de la civilisation, de l'autre ce que
la culture intellectuelle produisit jamais de plus raffiné, alors elle
pourra se créer le tableau des calamités qui débordèrent sur l'Asie
mineure. Devant la horde tectosage, la population phrygienne fuyait comme
un troupeau de moutons, et courait se réfugier dans les cavernes du mont
Taurus; en Ionie, les femmes se tuaient à la seule nouvelle de l'approche
des Gaulois; trois jeunes filles de Milet prévinrent ainsi par une mort
volontaire les traitemens horribles qu'elles redoutaient. Un poète, sans
doute Milésien comme elles, a consacré quelques vers à la mémoire de ces
touchantes victimes; ces vers sont placés dans leur bouche; elles-mêmes
s'adressent à leur ville natale, et semblent lui reprocher avec tendresse
de n'avoir point su les protéger:

«O Milet! ô chère patrie! nous sommes mortes pour nous soustraire aux
outrages des barbares Gaulois, toutes trois vierges et tes citoyennes.
C'est Mars, c'est l'impitoyable dieu des Gaulois, qui nous a précipitées
dans cet abîme de malheurs, car nous n'avons point attendu l'hymen impie
qu'il nous préparait; et si nous sommes mortes sans avoir connu d'époux,
ici, du moins, chez Pluton, nous avons trouvé un protecteur[593].»

      Note 593:

      Ώχόμεθ΄, ώ Μίλητε, φίλη πατρί, τών άθεμίστων
      Τήν άνομον Γαλατών, ϋβριν άναινομέναι,
      Παρθενικαί τρισσαί πολιήτιδες, άς ό βιαστός
      Κελτών είς ταύτην μοϊραν έτρεψεν Άρης΄
      Ού γάρ έμείναμεν αίμα τό δυσσεβές, ούδ΄ ύμεναίου
      Νύμφιον, άλλ΄ άϊδην κηδεμόν΄ εύράμεθα.

      Antholog. l. III, c. 23, epigr. 29.

Il ne faut entendre ici par le mot de conquête ni l'expropriation des
habitans, ni même une occupation du sol tant soit peu régulière. Chaque
horde restait retranchée une partie de l'année, soit dans son camp de
chariots, soit dans une place d'armes; le reste du temps elle faisait sa
tournée par le pays, suivie de ses troupeaux, et toujours prête à se porter
sur le point où quelque résistance se serait montrée. Les villes lui
payaient tribut en argent, les campagnes en vivres; mais à cela se bornait
l'action des conquérans; ils ne s'immisçaient en rien dans le gouvernement
intérieur de leurs tributaires. Pergame put conserver ses chefs absolus;
les conseils démocratiques des villes d'Ionie purent se réunir en toute
liberté comme auparavant, pourvu que les subsides ne se fissent pas
attendre et que la horde fût entretenue grassement. Cette vie abondante et
commode, sous le plus beau climat de la terre, dut attirer dans les rangs
gaulois une multitude d'hommes perdus de tous les coins de l'Orient et
beaucoup de ces aventuriers militaires dont les guerres d'Alexandre et de
ses successeurs avaient infesté l'Asie. Cette hypothèse peut seule rendre
compte des forces considérables dont les hordes se trouvèrent tout à coup
disposer, puisque, si l'on en croit Tite-Live, elles rendirent tributaire
jusqu'au roi de Syrie lui-même[594].

      Note 594: Tantus terror eorum nominis erat, multitudine etiam magnâ
      sobole auctâ, ut Syriæ quoque reges stipendium dare non abnuerint.
      Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 16.


ANNEE 277 avant J.-C.

Il se peut que le roi de Syrie, Antiochus, consentit d'abord à leur payer
tribut, du moins ne s'y résigna-t-il pas long-temps; car c'est de lui que
partirent les premiers coups. Il vint attaquer à l'improviste, au nord de
la chaîne du Taurus, la horde tectosage qui comptait en ce moment vingt
mille cavaliers, une infanterie proportionnée, et deux cent quarante chars
armés de faux à deux et à quatre chevaux. Mais sur le point d'en venir aux
mains, les troupes syriennes furent tellement effrayées du nombre et de la
bonne contenance de l'ennemi, qu'Antiochus parlait déjà de faire retraite,
lorsqu'un de ses généraux, Théodotas le Rhodien, se porta garant de la
victoire. Il se trouvait dans l'armée syrienne seize éléphans dressés à
combattre, et Théodotas espérait s'en servir de manière à troubler les
Gaulois, encore peu familiarisés avec l'aspect de ces animaux. Antiochus,
persuadé, lui laissa la direction de la bataille[595].

      Note 595: Lucian. in Zeuxide vel Antiocho. p. 334. Paris. F° 1615.

L'infanterie tectosage se forma en masse compacte de vingt-quatre hommes de
profondeur, dont le premier rang était revêtu de cuirasses d'airain[596],
et composé ou d'auxiliaires grecs, ou de ces corps gaulois armés et
disciplinés à la grecque par le roi de Bithynie; les chariots se rangèrent
au centre, et la cavalerie sur les ailes. Les Syriens, de leur côté,
placèrent quatre éléphans à chacune de leurs ailes, et les huit autres au
centre. L'engagement commença par les ailes; les huit éléphans, suivis de
la cavalerie syrienne, marchèrent au-devant de la cavalerie tectosage;
mais celle-ci ne soutint pas le choc, et se débanda. Pour l'appuyer,
l'infanterie gauloise s'ouvrit, et donna passage aux chariots, qui
s'avancèrent avec impétuosité entre les deux lignes de bataille; mais, à ce
moment, les huit éléphans du centre, animés par l'aiguillon et par le son
des instrumens guerriers, s'élancent en poussant des cris sauvages, et en
agitant leurs trompes et leurs défenses[597]. Les chevaux qui traînaient
les chars, effrayés, s'arrêtent court; les uns se cabrent, et culbutent
pêle-mêle chars et conducteurs; les autres, tournant bride, se précipitent
au galop dans les rangs même de leur infanterie. L'armée d'Antiochus n'eut
pas de peine à achever la victoire[598]. Rompue de tous côtés, la horde des
Tectosages se retira, laissant la terre jonchée de ses morts; mais, sans
lui donner un instant de relâche, Antiochus la poursuivit nuit et jour, à
travers la basse Phrygie, jusque au-delà des monts Adoréens; là, il lui
permit de s'arrêter, et de prendre un établissement à son choix. Elle
adopta les bords du fleuve Halys et l'ancienne ville d'Ancyre ou Ankyra,
dont elle fit son chef-lieu d'habitation; trop faible dès lors pour tenter
de reconquérir ce que la bataille du Taurus lui avait enlevé, elle se
renferma paisiblement dans les limites de ce canton, ou du moins dans
celles de la Phrygie supérieure. Quant à Antiochus, sa victoire fut
accueillie dans toute l'Asie par des acclamations de joie; et la
reconnaissance publique lui décerna le titre de _Sauveur_, que l'histoire a
ajouté à son nom[599].

      Note 596: Έπί μετώπου μέν προασπίζοντας τούς χαλκοθώρακας αύτών, ές
      βάθος δέ έπί τεττάρων καί εϊκοσι τεταγμένους όπλίτας... Lucian. Zeux.
      sive Antioch. p. 334.

      Note 597: Lucian. Antioch. loc. cit.

      Note 598: Lucian. in Zeuxide sive Antiocho, loc. cit.

      Note 599: Antiochus Soter.--Appian. de Bellis Syriacis. p. 130.


ANNEES 277 à 243 avant J.-C.

Heureusement pour les Gaulois, de grandes guerres, survenues entre les
peuples de l'Orient, arrêtèrent ce mouvement de réaction; et les hordes
trocme et tolistoboïenne continuèrent à opprimer, sans résistance, toute la
contrée maritime. Il arriva même que ces guerres accrurent considérablement
leur importance et leur force. Recherchés par les parties belligérantes,
tantôt comme alliés, tantôt comme mercenaires, les Gaulois firent venir
d'Europe par terre et par mer, avec l'aide des puissances asiatiques, des
bandes nombreuses de leurs compatriotes; et, suivant l'expression d'un
historien, ils se répandirent comme un essaim dans toute l'Asie[600]. Ils
devinrent la milice nécessaire de tous les états de l'Orient, belliqueux ou
pacifiques, monarchiques ou républicains. L'Égypte, la Syrie, la Cappadoce,
le Pont, la Bithynie en entretinrent des corps à leur solde; ils trouvèrent
surtout un emploi lucratif de leur épée chez les petites démocraties
commerçantes, qui, trop faibles en population pour suffire seules à leur
défense, étaient assez riches pour la bien payer. Durant une longue période
de temps, il ne se passa guère dans toute l'Asie d'événement tant soit peu
remarquable où les Gaulois n'eussent quelque part. «Tels étaient, dit
l'historien cité plus haut, la terreur de leur nom et le bonheur constant
de leurs armes, que nul roi sur le trône ne s'y croyait en sûreté, et que
nul roi déchu n'espérait d'y remonter, s'ils n'avaient pour eux le bras des
Gaulois[601].»

      Note 600: Asiam omnem, velut examine aliquo, implêrunt.
      Justin. l. XXV, c. 2.

      Note 601: Reges Orientis sine mercenario Gallorum exercitu nulla
      bella gesserunt. Tantus terror gallici nominis, et armorum invicta
      felicitas, ut aliter neque majestatem suam tutam, neque amissam
      recuperare se posse, sine gallicâ virtute, arbitrarentur.
      Justin. l. XXV, c. 2.

L'influence des milices gauloises ne se borna pas aux services du champ de
bataille; elles jouèrent un rôle dans les révoltes politiques; et, plus
d'une fois, on les vit fomenter des soulèvemens, rançonner des provinces,
assassiner des rois, disposer des plus puissantes monarchies. Ainsi quatre
mille Gaulois en garnison dans la province de Memphis, profitant de
l'absence du roi Ptolémée-Philadelphe, occupé à combattre une insurrection
à l'autre bout de son royaume, complotèrent de piller le trésor royal, et
de s'emparer de la basse Égypte[602]. Le temps leur manqua pour exécuter ce
projet, mais Ptolémée en eut vent: n'osant pas les punir à main armée, il
les fit passer, sous un prétexte spécieux, dans une des îles du Nil, où il
les laissa mourir de faim. En Bithynie, le roi Zéïlas, fils de Nicomède,
soupçonnant, de la part des Gaulois à sa solde, quelque machination
pareille, résolut de faire assassiner tous leurs chefs, dans un grand repas
où il les invita. Mais ceux-ci, avertis à temps, le prévinrent en
l'égorgeant à sa table même[603].

      Note 602: Ήβουλήθησαν καί τοΰ Πτολεμαίου διαρπάσαι τά χρήματα...
      Schol. Callim. hymn. in Delum. V. 173.--Κατασχεϊν Αϊγυπτον.
      Pausan. in Attic. p. 12.

      Note 603: Athenæ. l. II, c. 17.

Qu'on ne s'imagine pas cependant que ces coups hardis de quelques milliers
d'hommes, au sein de populations innombrables, fussent en réalité aussi
prodigieux qu'ils nous le paraissent aujourd'hui. Sous le gouvernement des
successeurs d'Alexandre, les peuples asiatiques s'y étaient en quelque
sorte habitués. Les gardes macédoniennes entretenues long-temps par les
Ptolémées, les Séleucus, les Antigones, les Eumènes, n'avaient guère été
plus fidèles au prince qui les soudoyait, ni moins funestes au pays. Les
Gaulois profitèrent des traditions déjà établies, avec d'autant moins de
scrupule que, s'ils n'étaient pas les compatriotes des sujets, ils
n'étaient pas non plus ceux des rois.


ANNEE 243 avant J.-C.

De toutes ces révoltes, la plus fameuse fut celle qui éclata dans le camp
du petit fils d'Antiochus-Sauveur, Antiochus surnommé l'_Épervier_[604], à
cause de sa rapacité et de son ambition sans mesure. Antiochus disputait à
Séleucus, son frère aîné, le royaume de Syrie, et il avait enrôlé dans ses
troupes une forte bande des Gaulois Tolistoboïes. Les deux frères en
vinrent aux mains, près du Taurus, dans une bataille terrible où Séleucus
fut défait, où l'on crut même qu'il avait péri. Ce bruit fut démenti plus
tard; mais il inspira aux Tolistoboïes l'idée de tuer Antiochus et
d'envahir la Syrie; ils espéraient sinon la subjuguer, du moins la ravager
plus librement, à la faveur du trouble que ferait naître l'extinction
subite et entière de la dynastie des Séleucides[605]. Ils s'emparèrent donc
d'Antiochus, qui ne parvint à conserver sa vie qu'en leur abandonnant son
trésor. «Il se racheta, dit un historien, comme un voyageur se rachète des
mains des brigands, à prix d'or[606].» Il fit plus; n'osant pas les
renvoyer, il contracta avec eux un nouvel engagement[607]. Tel était,
devant quelques bandes gauloises, l'abaissement de ces monarques qui
faisaient trembler tant de millions d'ames!

      Note 604: Antiochus Hierax.

      Note 605: Galli arbitrantes Seleucum in prælio occidisse, in ipsum
      Antiochum arma vertêre, liberiùs depopulaturi Asiam, si omnem stirpem
      regiam extinxissent. Justin. l. XXVII, c. 2.

      Note 606: Velut à prædonibus, auro se redemit.
      Justin. l. XXVII, c. 2.

      Note 607: Societatem cum mercenariis suis jungit. Idem, ibid.

Mais, tandis que cette rébellion occupait tous les esprits dans le camp
d'Antiochus, un ennemi commun des Syriens et des Gaulois vint fondre sur
eux à l'improviste: c'était Eumène, chef du petit état de Pergame. Comme
souverain d'un territoire situé dans l'Éolide, Eumène payait tribut aux
Tolistoboïes; et son plus ardent désir était de secouer cette sujétion
humiliante; il ne souhaitait pas moins vivement de se venger des
Séleucides, qui faisaient revivre de vieilles prétentions sur l'état de
Pergame. La querelle d'Antiochus et de Séleucus, ainsi que l'éloignement
d'une partie de la horde tolistoboïe, favorisaient ses plans secrets; il
avait rassemblé une armée en toute hâte; et, s'approchant du théâtre de la
guerre, il attendait l'issue de la bataille pour tomber inopinément sur le
vainqueur quel qu'il fût. Il arriva dans le moment où le camp syrien,
encore troublé des scènes de révolte, n'était rien moins que préparé à
soutenir l'attaque: au premier choc, les Gaulois, les Syriens et Antiochus
prirent la fuite chacun de leur côté[608]. Cette victoire exalta la
confiance d'Eumène, qui travailla dès lors à réunir dans une ligue commune
contre les Gaulois, toutes les cités de la Troade, de l'Éolide et de
l'Ionie. La mort le surprit au milieu de ces patriotiques travaux, dont il
légua l'accomplissement à Attale, son cousin et son successeur.

      Note 608: Justin. l. XXVII, c. 3.--Front. Stratag. l. I, c. 11.


ANNEE 241 avant J.-C.

Le premier acte du nouveau prince fut de refuser aux Tolistoboïes le tribut
qui leur avait été payé jusque-là[609]; quoique les esprits dussent être
préparés à cette mesure décisive, lorsqu'on apprit que la horde gauloise
marchait vers Pergame, les villes liguées furent saisies de frayeur, et les
soldats d'Attale firent mine de l'abandonner. Attale avait auprès de lui un
prêtre chaldéen, son ami et le devin de l'armée; ils imaginèrent, pour la
rassurer, un stratagème bizarre, mais ingénieux. Le devin ordonna qu'un
sacrifice solennel fût offert au milieu du camp, à l'effet de consulter les
dieux sur le succès de la bataille; et Attale, qui, suivant l'usage, ouvrit
le corps de la victime, trouva moyen d'appliquer sur un des lobes du foie
une empreinte préparée, où se lisait le mot grec qui signifie
_victoire_[610]. Le prêtre s'approcha, comme pour examiner les entrailles,
et, poussant un cri de joie, il fit voir à l'armée pergaméenne la promesse
tracée, disait-il, par la main des dieux. Cette vue excita parmi les
troupes un enthousiasme dont Attale se hâta de profiter; il marcha
au-devant des Gaulois, et les défit[611]. C'est ce qu'attendait l'Ionie
pour se déclarer. Les Tolistoboïes, battus en plusieurs rencontres, furent
chassés au-delà de la chaîne du Taurus, et les Trocmes, après s'être
défendus quelque temps dans la Troade, allèrent rejoindre leurs compagnons
à l'orient des montagnes. Poursuivies et, si l'on peut dire, traquées par
toute la population de l'Asie mineure, les deux hordes furent poussées, de
proche en proche, jusque dans la haute Phrygie, où elles se réunirent aux
Tectosages. Ceux-ci, comme on l'a vu, habitaient depuis trente-cinq ans la
rive gauche du fleuve Halys, et Ancyre était leur capitale. Les
Tolistoboïes se fixèrent, à l'occident, autour du fleuve Sangarius, et
choisirent pour chef-lieu l'antique ville phrygienne de Pessinunte. Quant
aux Trocmes, ils occupèrent depuis la rive droite de l'Halys jusqu'aux
frontières du royaume de Pont, et construisirent, pour quartier-général de
leur horde, un grand bourg qu'ils nommèrent Tav[612], et les Grecs Tavion.
La totalité du pays que possédèrent les trois hordes fut appelée par les
Grecs _Galatie_[613], c'est-à-dire, terre des Gaulois.

      Note 609: Primus Asiam incolentium abnuit (stipendium) Attalus.
      Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 16.

      Note 610: Polyæn. Stratag. l. IV, c. 19.--Suivant cet historien,
      l'inscription tracée par Attale était _victoire du roi_, βασιλέως,
      νίκη; mais Attale ne portait pas encore le titre de roi; il ne le
      prit qu'après la bataille.

      Note 611: Collatis signis superior fuit. Tit. Liv. l. XXXVIII,
      c. 16; l. XXXIII, c. 2.--Strab. l. XIII, p. 624.
      --Pausan. Attic. p. 13.

      Note 612: _Taobh_, place, quartier, séjour, en langue gallique;
      (Armstrong's dict.) _Taw_, grand, large, étendu, en langue
      cambrienne. (Owen's dict.)

      Note 613: Galatia; Gallia orientalis, Gallia asiatica; Gallo-Græcia;
      Helleno-Galatia.

Ainsi finit, dans l'Asie mineure, la domination de ce peuple en qualité de
conquérant nomade; une autre période d'existence commence maintenant pour
lui. Renonçant à la vie vagabonde, il va se mêler à la population indigène,
mélangée elle-même de colons grecs et d'Asiatiques. Cette fusion de trois
races inégales en puissance et en civilisation, produira une nation mixte,
celle des Gallo-Grecs, dont les institutions civiles, politiques et
religieuses porteront la triple empreinte des mœurs gauloises, grecques et
phrygiennes. L'influence régulière que les Gaulois sont destinés à exercer
dans l'Asie mineure, comme puissance asiatique, ne le cédera point à celle
dont ils ont été dépouillés; et nous les verrons défendre presque les
derniers la liberté de l'Orient, quand la république romaine porta sa
domination au-delà des mers.

Il nous reste quelques mots à ajouter sur Attale. Ses victoires rapides et
inespérées causèrent, en Occident comme en Orient, un enthousiasme
universel: son nom fut révéré à l'égal de celui d'un dieu; on fit même
courir une prétendue prophétie qui le désignait depuis long-temps sous le
titre d'envoyé de Jupiter[614]. Lui-même, dans l'ivresse de sa joie, prit
le titre de _roi_, qu'aucun de ses prédécesseurs n'avait encore osé
porter[615]. On dit aussi qu'il mit au concours, parmi les peintres de la
Grèce et de l'Asie, le sujet de ses batailles, et que sa libéralité fut un
vif encouragement pour les arts[616]. Il eut même la vanité de triompher en
même temps sur les deux rives de la mer Égée, dans les deux Grèces, en
envoyant à Athènes un de ses tableaux, qui fut suspendu au mur méridional
de la citadelle, et s'y voyait encore trois siècles après, au rapport d'un
témoin oculaire[617].

      Note 614: Pausan. l. X, p. 636.

      Note 615: Regium adscivit nomen. Tit. Liv. l. XXXIII, c. 21.
      --Strab. l. XIII, p. 624.

      Note 616: Plin. l. XXXIV, c. 8.

      Note 617: Pausan. l. I, p. 8 et 44.



CHAPITRE VI.

Gaulois à la solde de Pyrrhus; estime qu'en faisait ce roi; ils violent les
sépultures des rois macédoniens; ils assiègent Sparte; ils périssent à
Argos avec Pyrrhus.--Première guerre punique; Gaulois à la solde de
Carthage, leurs révoltes et leurs trahisons; ils livrent Érix aux Romains
et pillent le temple de Vénus.--Ils se révoltent contre Carthage et font
révolter les autres mercenaires; guerre sanglante sous les murs de
Carthage; ils sont vaincus; Autarite est mis en croix.--Amilcar Barcas est
tué par un Gaulois.


274--220.


ANNEE 274 avant J.-C.

Tandis que les auxiliaires gaulois faisaient le destin des états grecs en
Asie et en Afrique, une guerre que Pyrrhus, roi d'Épire, avait suscitée
dans la Grèce européenne, fournissait à leurs frères des bords du Danube et
de l'Illyrie de fréquentes occasions d'employer leur activité.

Pyrrhus, souverain de l'Épire, petit état grec situé sur la frontière
illyrienne, à l'occident de la Thessalie et de la Macédoine, aimait la
guerre pour elle-même. Aventurier infatigable, entouré d'aventuriers qu'il
attirait à lui de toutes parts, mais que la pauvreté de ses finances ne lui
permettait pas de payer généreusement, il se trouvait dans la nécessité de
guerroyer sans relâche pour entretenir une armée. Après avoir mis une
première fois la Grèce en combustion, il était passé en Italie, d'où il
était retourné en Grèce, toujours aussi incertain, aussi immodéré dans ses
projets, toujours aussi peu avancé de ses batailles. Nul chef ne convenait
mieux aux Gaulois que ce roi qui leur ressemblait, sous tant de rapports;
aussi le prirent-ils en affection. Une foule de Galls de l'Illyrie et du
Danube vinrent s'enrôler dans ses armées[618]; lui, de son côté, les
traitait avec estime et faveur, leur confiant les postes les plus périlleux
dans le combat, et, après la victoire, la garde des plus importantes
conquêtes.

      Note 618: Pausan. l. I, p. 23.--Plutarch. in Pyrrho. p. 400.

Pyrrhus avait de vieux griefs contre le roi de Macédoine, Antigone,
surnommé Gonatas[619]; il entreprit de le détrôner, et vint le combattre au
cœur de ses états. Mais Antigone avait aussi ses Gaulois à opposer aux
Gaulois de son rival; eux seuls retardèrent sa défaite, et tandis que les
troupes macédoniennes fuyaient ou passaient aux Épirotes, ils se firent
tuer jusqu'au dernier[620]. Dans cette victoire qui lui livrait tout le
nord de la Grèce, la circonstance qu'elle avait été remportée sur des
Gaulois, ne fut pas ce qui flatta le moins Pyrrhus. «Pour se faire gloire
et honneur, dit son biographe, il voulut que les dépouilles choisies de ces
braves fussent ramassées et suspendues aux murs du temple de Minerve
Itonide, avec une inscription en vers» dont voici le sens:
«A Minerve Itonide le Molosse Pyrrhus a consacré ces boucliers des fiers
Gaulois, après avoir détruit l'armée entière d'Antigone. Qui s'étonnerait
de ces exploits? Les Éacides sont encore aujourd'hui ce qu'ils furent
jadis, les plus vaillans des hommes.[621]»

      Note 619: Pausan. Attic. p. 22.--Justin. l. XXV.

      Note 620: Τούτων οί μέν πλεϊστοι κατεκόπησαν. Plut. in Pyrrho. p. 400.

      Note 621:

      Τούς θυρεούς ό Μολοσσός Ίτωνίδι δώρον Άθάνα
      Πύρρος άπό θρασέων έκρέμασεν Γαλατάν,
      Πάντα τόν Άντιγόνου καθελών στρατόν ού μέγα θαΰμα
      Αίχμηταί καί νΰν καί πάρος Αίακίδαι.

      Plutarch. in Pyrrho. p. 400.--Pausan. Attic p. 22. Le temple de
      Minerve-Itonide était situé dans la Thessalie, entre Phéras et
      Larisse.

Cette victoire ayant mis Pyrrhus en possession de presque toute la
Macédoine, il distribua des garnisons dans les principales villes: Égées,
ancienne capitale du royaume, et lieu de sépulture de ses rois, reçut une
division gauloise. C'était un antique usage, que les monarques macédoniens
fussent ensevelis dans de riches étoffes, et des objets d'un grand prix
étaient déposés près d'eux dans leurs tombes. Toujours avides de pillage,
les Gaulois violèrent ces sépultures, et, après les avoir dépouillées, ils
jetèrent au vent les ossemens des rois[622]. Un tel attentat, inoui dans
les annales de la Grèce, excita une indignation générale; amis et ennemis
de Pyrrhus, tous réclamèrent avec chaleur un sévère châtiment pour les
coupables. Mais Pyrrhus s'en mit fort peu en peine, soit que des affaires
qu'il jugeait plus importantes l'absorbassent tout entier, soit qu'il
craignît de mécontenter ses auxiliaires par des recherches qui le
mettraient dans la nécessité d'en punir un grand nombre. Cette indifférence
passa pour complicité, aux yeux des Hellènes, et jeta sur le roi épirote
une défaveur marquée[623].

      Note 622: Οί Γαλάται, γένος άπληστότατον χρημάτων όντες, έπέθεντο τών
      βασιλέων αύτόθι κεκηδευμένων τούς τάφους όρύττειν, καί τά μέν χρήματα
      διήρπασαν, τά δέ όστά πρός ϋβριν διέρριψαν. Plutarch. in Pyrrho.
      p. 400.--Diodor Sicul. excerpt. à Valesio ed. p. 266.

      Note 623: Plutarch. in Pyrrho. ubi supr.--Diodor. Sicul. excerpt. l. c.


ANNEE 273 avant J.-C.

Mais déjà, cédant à son inconstance naturelle, Pyrrhus avait bâti de
nouveaux projets. Un roi de Lacédémone, chassé par ses concitoyens,
Cléonyme, vint solliciter sa protection, et Pyrrhus entreprit de le
restaurer. Rassemblant à la hâte vingt-cinq mille hommes d'infanterie, deux
mille chevaux et vingt-quatre éléphans, sans déclaration de guerre, il
passa l'isthme de Corinthe, et alla mettre inopinément le siège devant
Sparte, ne laissant aux assiégés surpris d'une si brusque attaque, qu'une
seule nuit pour préparer leur défense[624].

      Note 624: Plutarch. in Pyrrho, p. 401.--Pausan. Attic. p. 24.

La sûreté de la ville exigeait qu'avant tout il fût creusé, parallèlement
au camp ennemi, une large tranchée, palissadée, aux deux bouts, avec des
chariots enfoncés jusqu'au moyeu, afin d'intercepter la route aux éléphans.
Dans cette situation extrême, les assiégés ne se laissèrent point abattre;
leurs femmes mêmes montrèrent une énergie toute virile; s'armant de pioches
et de pelles, elles voulurent travailler à la tranchée, pendant que les
hommes prendraient un peu de sommeil: avant le jour tout était terminé. La
vue de ces fortifications, que le patriotisme avait élevées dans une nuit,
comme par enchantement, découragea les Épirotes; ils hésitaient à attaquer;
mais les Gaulois, que le fils du roi commandait en personne[625],
s'offrirent à pratiquer un passage du côté où la tranchée touchait à la
rivière d'Eurotas, côté faiblement garni de troupes spartiates, parce qu'il
paraissait presque inattaquable. Deux mille Gaulois s'y portèrent donc, et
commencèrent à déterrer les chariots, les faisant rouler à mesure dans le
fleuve. La brèche était déjà très-avancée lorsque les Lacédémoniens
accoururent en force, et, après un combat sanglant, sur la tranchée même,
repoussèrent les Gaulois, qui la laissèrent comblée de leurs morts[626].
Les autres assauts livrés le même jour et les jours suivans n'ayant pas eu
plus de succès, et les Spartiates au contraire recevant des renforts de
toutes parts, Pyrrhus, dégoûté de son entreprise, leva le siège et se mit
en route pour Argos. Une révolution venait d'éclater dans cette ville, où
deux partis puissans étaient aux prises, l'un appelant à grands cris le roi
Pyrrhus, l'autre soutenant la cause d'Antigone et celle des Lacédémoniens.

      Note 625: Plutarch. in Pyrrho, p. 402.

      Note 626: Plutarch. in Pyrrho. p. 402.

Durant le trajet qui séparait Sparte d'Argos, l'armée épirote tomba dans
une embuscade, où elle aurait péri tout entière, sans le dévouement des
Gaulois qui en formaient l'arrière-garde: le roi eut à déplorer la perte de
la plupart de ces braves, et celle de son fils, tué en combattant à leur
tête[627]. Ce fut aux deux mille Gaulois qui survécurent à ce désastre que
Pyrrhus, en arrivant à Argos, confia la périlleuse mission de pénétrer, de
nuit et les premiers, dans les rues de la ville, par une porte qu'un de ses
partisans lui livra. Lui-même s'arrêta près de cette porte, pour surveiller
l'introduction de ses éléphans et du reste de son armée. Tout paraissait
lui réussir, et, plein d'une confiance immodérée, il faisait bondir son
cheval, en poussant des hurlemens de joie[628]; mais ses Gaulois lui
répondirent, de loin, par un cri de détresse[629]. Il les comprit, et,
faisant signe à sa cavalerie, il se précipita avec elle à toute bride à
travers les rues tortueuses d'Argos, vers le lieu d'où partait le cri. On
sait quel fut le résultat de ce combat nocturne et de l'engagement du
lendemain; on sait aussi comment périt, de la main d'une pauvre femme, ce
roi dont la mort ne fut pas moins bizarre que la vie. Quant à ses fidèles
Gaulois, il est probable que peu d'entre eux sortirent d'Argos sains et
saufs; l'histoire du moins n'en fait plus mention.

      Note 627: Idem, p. 403.--Justin. l. XXV, c. 3.

      Note 628: Μετ΄ άλαλαγμοΰ καί βοής. Plutarch. in Pyrrho. p. 404.

      Note 629: Ώς οί Γαλάται τοϊς περί αύτόν άντηλάλαξαν, ούκ ίταμόν, ούδέ
      θαρραλέον εϊκασε, ταραττομένων δέ εΐναι τήν φωνήν, καί πονούντων.
      Idem, ibid.


ANNEE 271 avant J.-C.

Divers corps de ce peuple continuèrent à servir dans les interminables
querelles des rois grecs; mais ils n'avaient plus de Pyrrhus pour les
guider, et leur rôle cessa d'être bien saillant. L'histoire n'a conservé,
de toutes leurs actions durant ces guerres, qu'un seul trait, et celui-là
méritait en effet de l'être par son caractère d'énergie féroce. Une de
leurs bandes, à la solde de Ptolémée-Philadelphe, roi d'Égypte, combattait
dans le Péloponèse, contre ce même Antigone, dont il a été question tout à
l'heure; se voyant cernés par une manœuvre des troupes macédoniennes, ils
consultèrent les entrailles d'une victime sur l'issue de la bataille qu'ils
allaient livrer. Les présages leur étant tout-à-fait défavorables, ils
égorgèrent leurs enfans et leurs femmes; puis, se jetant l'épée à la main
sur la phalange macédonienne, ils se firent tuer tous jusqu'au dernier
après avoir jonché la place de cadavres ennemis[630].

      Note 630: Galli quùm et ipsi se prælio pararent, in auspicia pugnæ
      hostias cædunt: quarum extis quùm magna cædes interitusque omnium
      prædiceretur, non in timorem sed in furorem versi... conjuges et
      liberos suos trucidant. Justin. l. XXVI, c. 2.


ANNEES: 264 à 241 avant J.-C.

Sur ces entrefaites, éclata dans l'Occident une guerre qui ouvrit aux
aventuriers militaires de la Gaule transalpine un débouché commode et
abondant. Carthage, ancienne colonie des Tyriens, était alors, dans la
Méditerranée, la puissance maritime prépondérante. Ses établissemens
commerciaux et militaires embrassaient une partie de l'Afrique, l'Espagne,
les îles Baléares, la Corse, la Sardaigne et la Sicile. Voisine de la
république romaine par ses possessions en Sicile, elle avait tenté de
s'immiscer dans les affaires de la Grande-Grèce, où Rome dominait et
prétendait bien dominer sans partage: ce fut là l'origine de cette lutte si
fameuse, et par l'acharnement des deux nations rivales, et par la grandeur
des intérêts débattus.

Carthage[631], république de négocians et de matelots, faisait la guerre
avec des étrangers stipendiés; elle appela les Gaulois transalpins à son
service, et en incorpora des bandes considérables, soit dans ses troupes
actives, soit dans les garnisons des places qu'elle avait à défendre en
Corse, en Sardaigne, en Sicile. La Sicile, comme on sait, fut le premier
théâtre des hostilités; et Agrigente, Éryx, Lilybée, les villes les plus
importantes des possessions carthaginoises, reçurent des renforts gaulois
commandés tantôt par des chefs nationaux, tantôt par des officiers
africains. Tant que la fortune se montra favorable au parti qui leur avait
mis les armes à la main, tant que les vivres ne manquèrent point dans les
places, et que la solde fut régulièrement payée, les Gaulois remplirent
leurs engagemens avec non moins de fidélité que de courage; ils en
donnèrent plus d'une preuve, entre autres au siège de Lilybée[632]. Mais
sitôt que les affaires de cette république parurent décliner, et que, les
communications avec la métropole étant interceptées, la paye s'arriéra, ou
les approvisionnemens devinrent incertains, Carthage eut tout à souffrir de
leurs mécontentemens et de leur esprit d'indiscipline. On vit, dans les
murs d'Agrigente, au milieu d'une garnison de cinquante mille hommes[633],
trois ou quatre mille Gaulois[634] se déclarer en état de rébellion, et,
sans que le reste de la garnison osât tenter ou de les désarmer, ou de les
combattre, menacer la ville du pillage; pour prévenir ces malheurs, il
fallut que les généraux carthaginois appelassent à leur aide toutes les
ressources de l'astuce punique. En effet, le commandant d'Agrigente promit
secrètement aux rebelles, et leur engagea sa foi, que, dès le lendemain, il
les ferait passer au quartier du général en chef, Hannon, qui était non
loin de la place; que là, ils recevraient des vivres, leur solde arriérée,
et, en outre, une forte gratification en récompense de leurs peines. Ils
sortirent au point du jour; Hannon les accueillit gracieusement; il leur
dit que, comptant sur leur courage et voulant les dédommager amplement, il
les choisissait pour surprendre une ville voisine, où il s'était pratiqué
des intelligences, et dont il leur abandonnait le pillage: c'était la ville
d'Entelle, qui tenait pour la république romaine[635]. Le piège était trop
séduisant pour que les Gaulois n'y donnassent pas aveuglément. Le jour fixé
par Hannon, ils partirent, à la nuit tombante, et prirent le chemin
d'Entelle; mais le Carthaginois avait fait prévenir, par des transfuges
simulés, l'armée romaine, qu'il préparait un coup de main sur la ville; à
peine les Gaulois eurent-ils perdu de vue les tentes d'Hannon, qu'ils
furent assaillis à l'improviste par le consul Otacilius et exterminés[636].

      Note 631: En phénicien _Karthe hadath_, ville neuve.

      Note 632: Polyb. l. I, p. 44.

      Note 633: Zonar. l. VIII, p. 386.

      Note 634: Όντες τότε πλείους τών τρισχιλίων.Polyb. l. II, p. 95.
      --Circiter quatuor millia. Fronton. Stratagem. l. III, c. 16.

      Note 635: Diodor. Sicul. p. 875.--Fronton, ub supr.

      Note 636: Fidelissimum dispensatorem ad Otacilium consulem misit, qui
      tanquam rationibus interversis transfugisset, nunciavit nocte proximâ
      Gallorum quatuor millia, quæ prædatum forent missa, posse excipi....
      ipsi omnes interfecti sunt. Fronton. Stratagem. l. III, c. 16.
      --Diodor. Sic. p. 875.

Cependant, le mécontentement croissant avec la misère et les traitemens
rigoureux des chefs carthaginois, les Transalpins se mirent à déserter de
toutes parts, et il ne s'écoulait pas de jour que quelque détachement ne
passât au camp ennemi. Les Romains les accueillaient avec empressement et
les incorporaient à leurs troupes[637]: ce furent, dit-on, les premiers
étrangers admis dans les armées romaines en qualité de stipendiés[638]. Il
n'est pas de moyens que les généraux carthaginois ne missent en œuvre pour
réprimer ces désertions; un historien affirme qu'ils firent mourir sur la
croix plus de trois mille Gaulois[639] coupables ou seulement suspects de
complots de ce genre: enfin Amilcar, qui remplaçait Hannon au gouvernement
de la Sicile, s'avisa d'un stratagème qui, pour quelque temps du moins, en
suspendit le cours. Il s'était attaché depuis plusieurs années, par ses
largesses et sa bienveillance particulière, un corps de Gaulois qui lui
avaient donné des preuves multipliées de dévouement; il leur commanda de se
présenter aux avant-postes romains, comme s'ils eussent voulu déserter, de
demander, suivant l'usage, une entrevue avec quelques officiers pour
traiter des conditions, et de tuer ces officiers ou de les amener captifs
dans son camp[640]. L'ordre d'Amilcar fut exécuté de point en point, et
cette perfidie rendit les désertions dès-lors plus difficiles, en inspirant
aux Romains beaucoup de méfiance.

      Note 637: Fronton. Stratagem. ub. sup.

      Note 638: Zonar. l. VIII, p. 198.

      Note 639: Appian. Alexandr. Excerpt. ap. Fulv. Ursin. p. 356.

      Note 640: Romanos excipiendorum causâ eorum progressos ceciderunt.
      Fronton. Stratagem. l. III, c. 16.

Sur une montagne qui domine la pointe occidentale de l'île, était située la
ville d'Éryx, forte et par son assiette, et par ses ouvrages de défense.
Les Romains en avaient entrepris le siège, presque sans probabilité de
succès. Éryx était alors célèbre par un temple de Vénus, le plus riche de
tout le pays. Cette richesse alluma la convoitise des Gaulois qui faisaient
partie de la garnison; mais le reste des troupes et les habitans avaient
l'œil sur eux et les contenaient. Voyant qu'ils ne parviendraient pas
aisément à leur but, ils désertèrent une nuit, et passèrent dans le camp
des Romains, auxquels ils fournirent les moyens de se rendre maîtres de la
place. Ils y rentrèrent aussi avec eux, et, dans le premier moment de
trouble, ils pillèrent de fond en comble le trésor de Vénus Érycine[641].
Sur un autre point de la Sicile, l'intempérance d'une autre bande gauloise
fit perdre aux Carthaginois vingt mille hommes et soixante éléphans[642].

      Note 641: Ηύτομόλησαν πρός τούς πολεμίους, παρ΄ οΐς πιστευθέντες,
      πάλιν έσύλησαν τό τής Άφροδίτης τής Έρυκινής ίερόν...
      Polyb. l. II, p. 95.

      Note 642: Diodor. Sicul. l. XXIII, eccl. 12, p. 879.


ANNEES 241 à 237 avant J.-C.

On sait que l'évacuation de la Sicile fut une des conditions de la paix
accordée par Rome victorieuse à la république de Carthage. Il s'y trouvait
encore vingt mille étrangers stipendiés, et, sur ce nombre, deux mille
Gaulois, commandés par un chef nommé Autarite[643]. Le sénat carthaginois
avait ordonné au gouverneur de Lilybée de licencier les troupes
mercenaires; mais la caisse était vide, et ces troupes réclamaient à grands
cris, outre leur solde arriérée depuis long-temps, des gratifications
extraordinaires, dont la promesse leur avait été prodiguée, dans les jours
de découragement et de défection. Craignant pour sa vie, le gouverneur
conseilla aux stipendiaires d'aller eux-mêmes régler leurs comptes, en
Afrique, avec le sénat. Ils prirent en effet ce parti, et, s'embarquant par
détachemens, ils allèrent se réunir à Carthage, où ils commirent de si
grands désordres, qu'on fut bientôt contraint de les en éloigner[644]. Mais
les finances de la république étaient dans un état de détresse extrême;
toutes ses ressources avaient été épuisées par les dépenses d'une guerre de
vingt-quatre ans, et par les sacrifices au prix desquels il lui avait fallu
acheter la paix. Bien loin de réaliser les promesses magnifiques de ses
généraux, le sénat fit proposer aux stipendiés d'abandonner une partie de
la solde qui leur était due[645]. Aux murmures qu'une telle proposition
excita, succédèrent les menaces, et bientôt la révolte; les Gaulois
saisirent leurs armes, et entraînèrent, par leur exemple, le reste des
stipendiés[646]. Trois chefs dirigèrent ce mouvement: Spendius, natif de la
Campanie, esclave fugitif des Romains; un Africain, nommé Mathos, mais
surtout le Gaulois Autarite, homme d'une énergie sauvage, puissant par son
éloquence et l'orateur de l'insurrection, parce que de longs services chez
les Carthaginois lui avaient rendu la langue punique familière[647].

      Note 643: Αύτάριτος τών Γαλατών ήγεμών.. Polyb. l. I, p. 77-79.

      Note 644: Idem, p. 66.

      Note 645: Idem, ibid.

      Note 646: Appian. Alexand. Bell. punic. p. 3.

      Note 647: Πάλαι γάρ στρατευόμενος ήδει διαλέγεσθαι φοινικιστί.
      Polyb. l. I, p. 81.

Le premier acte des rebelles fut d'appeler à l'indépendance les villes
africaines, qui ne portaient qu'à regret le joug de la tyrannique
aristocratie de Carthage. La déclaration ne fut point vaine; les peuples de
l'Afrique coururent aux armes; ils fournirent aux étrangers de l'argent et
des vivres; on vit jusqu'aux femmes vendre leurs bijoux et leurs parures
pour subvenir aux frais de la guerre; et bientôt, l'armée étrangère,
grossie d'un nombre considérable d'Africains, mit le siège devant Carthage.
La république, réduite à ses seules ressources, mit sur pied tous ses
citoyens en état de combattre, et fit solliciter des secours en Sicile, et
jusqu'en Italie[648]; mais avant que ces renforts fussent arrivés, les
insurgés remportèrent une victoire complète sur l'armée punique. Pendant
trois ans, la guerre se prolongea autour de Carthage, avec la même habileté
de part et d'autre, un succès égal, mais aussi une égale férocité. Les
étrangers mutilaient leurs prisonniers; les prisonniers des Carthaginois
étaient mis en croix, ou, tout vivans, servaient de pâture aux lions. A
plusieurs reprises, Carthage courut les plus grands dangers[649].

      Note 648: Appian. Bell. punic. p. 3.

      Note 649: Polyb. l. I. ub. sup.

Enfin, Amilcar Barcas, commandant des forces républicaines, mettant à
profit l'éloignement de Mathos, qui s'était porté sur Tunis, isola, par des
manœuvres habiles, l'armée étrangère, des villes d'où elle tirait ses
subsistances et des renforts, et tint bloqués à leur tour Autarite et
Spendius. Leur camp était mal approvisionné, et la famine ne tarda pas à
s'y faire sentir. Les insurgés mangèrent jusqu'à leurs prisonniers, jusqu'à
leurs esclaves[650]; quand tout fut dévoré, ils se mutinèrent contre leurs
généraux, menaçant de les massacrer, s'ils ne les tiraient de cet état
cruel, par une capitulation. Autarite, Spendius et huit autres chefs se
rendirent donc auprès d'Amilcar, pour y traiter de la paix. «La république,
leur dit le Carthaginois, n'est ni exigeante, ni sévère; elle se contentera
de dix hommes choisis parmi vous tous, et laissera aux autres la vie et le
vêtement[651];» et il leur présenta le traité à signer. Sans hésiter, les
négociateurs signèrent; mais aussitôt, à un geste d'Amilcar, des soldats se
jetèrent sur eux, et les garottèrent. «C'est vous que je choisis en vertu
du traité,» ajouta froidement le général[652].

      Note 650: Έπεί δέ κατεχρήσαντο μέν άσεβώς τούς αίχμαλώτους, τροφή
      ούτοις χρώμενοι, κατεχρήσαντο, καί τά δουλικά σωμάτων.......
      Polyb. l. I, p. 85.

      Note 651: Έξεϊναι Καρχηδονίοις έκλέξασθαι τών πολεμίων οϋς άν αύτοί
      βούλωνται δέκα, τούς δέ λοιπούς άφιέναι μετά χιτώνος. Idem, p. 86.

      Note 652: Εύθέως Κμίλκας έφη· τούς παρόντας έκλέγεσθαι, κατά τάς
      όμολογίας. Idem, ibid.

Sur ces entrefaites, les insurgés inquiets du retard de leurs commissaires,
et soupçonnant quelque perfidie, prirent les armes. Ils étaient alors dans
un lieu qu'on nommait la _Hache_, parce que la disposition du terrain
rappelait la figure de cet instrument. Amilcar les y enveloppa avec ses
éléphans et toute son armée, si bien qu'il n'en put échapper un seul,
quoiqu'ils fussent plus de quarante mille. Les Carthaginois allèrent
ensuite assiéger Tunis, où Mathos tenait avec le reste des étrangers[653].

      Note 653: Polyb. l. I p. 86-87.

Amilcar, sous les murs de Tunis, établit son camp du côté opposé à
Carthage; un autre général, nommé Annibal, se plaça du côté de Carthage, et
fit planter, sur une éminence entre son camp et la ville assiégée, des
croix où furent attachés Autarite et Spendius; ces malheureux expirèrent
ainsi, sous les yeux mêmes de leurs compagnons, trop faibles pour les
sauver. Leur mort du moins ne resta pas sans vengeance. Au bout de quelques
jours, les assiégés ayant fait une sortie, à l'improviste, pénétrèrent
jusque dans le camp punique, enlevèrent Annibal, et l'attachèrent à la
croix de Spendius, où il expira. Cependant les affaires des insurgés
allèrent de pis en pis, et bientôt ce qui restait de Gaulois, traînés avec
Mathos à la suite d'Amilcar, le jour de son triomphe, périrent au milieu
des tortures, que les Carthaginois se plaisaient à entremêler, dans les
solennités publiques, aux joies de leurs victoires[654].

      Note 654: Polyb. l. I, p. 87 et seq.


ANNEE 230 avant J.-C.

Tel fut le sort des Gaulois qui, jusqu'à la fin de la guerre punique,
avaient fait partie des garnisons carthaginoises, en Sicile. Quant aux
déserteurs que les Romains avaient pris à leur solde, sitôt que la guerre
fut terminée, ils furent désarmés, par ordre du sénat, et déportés sur la
côte d'Illyrie[655]. Là, ils entrèrent au service des Épirotes, qui, en
mémoire de Pyrrhus et de leur affection mutuelle, confièrent à huit cents
d'entre eux la défense de Phénice, ville maritime, située dans la Chaonic,
une des plus riches et des plus importantes de tout le royaume. Les
Illyriens exerçaient alors la piraterie sur la côte occidentale du
continent grec; ils abordèrent, un jour, au port de Phénice, pour s'y
procurer des vivres; et, étant entrés en conversation avec quelques Gaulois
de la garnison, ils complotèrent ensemble de s'emparer de la place. La
trahison s'accomplit. Au jour convenu, les Illyriens s'étant approchés en
force des murailles, les Gaulois, dans l'intérieur, se jetèrent l'épée à la
main sur les habitans, et ouvrirent les portes à leurs complices[656].

      Note 655: Διό καί σαφώς έπεγνωκότες Ρ΄ωμαίοι τήν άσέβειαν αστών, άμα
      τψ διαλύσασθαι τόν πρός Καρχηδονίους πόλεμον, ούδέν ποιήσαντο
      προυργιαίτερον, τοϋ παροπλίσαντας αύτούς έμβαλεϊν εἰς πλοϊα, καί τής
      Ίταλίας πάσης έξορίστους καταστήσαι. Polyb. l. II, p. 95.

      Note 656: Polyb. l. II, ub. supr.


ANNEE 220 avant J.-C.

Cependant Amilcar Barcas, vainqueur d'Autarite et des Gaulois révoltés,
était passé d'Afrique en Espagne pour y combattre encore d'autres Gaulois.
La peuplade gallique des Celtici, établie, comme nous l'avons dit plus
haut[657], dans l'angle sud-ouest de la presqu'île ibérique, entre la
Guadiana et le grand Océan, pendant tout le cours de la guerre punique,
n'avait cessé de harceler les colonies carthaginoises voisines. Amilcar fut
envoyé pour la châtier, et conquérir à sa république la partie occidentale
de l'Espagne, qui était encore indépendante ou mal soumise. A la tête des
Celtici, combattaient deux frères d'une grande intrépidité, et dont l'un,
nommé Istolat ou Istolatius, avait étonné plus d'une fois les Carthaginois
par son audace; mais, contre un ennemi tel qu'Amilcar, le courage seul ne
suffisait pas. Istolat et son frère furent tués dans la première bataille
qu'ils livrèrent; de toute leur armée, il ne se sauva que trois mille
hommes, qui mirent bas les armes, et consentirent à se laisser incorporer
parmi les mercenaires d'Amilcar[658].

      Note 657: Chap. I, p. 7.

      Note 658: Diodor. Sicul. l. XXV, eccl. 2, p. 882.

Indortès, parent des deux frères, et leur successeur au commandement des
Celtici, entreprit de venger leur défaite. Il mit sur pied une armée de
plus de cinquante mille hommes; mais il fut complètement battu. Pour
s'attacher ce peuple brave, et l'attirer dans les intérêts de sa
république, Amilcar accorda la liberté à dix mille prisonniers que la
victoire fit tomber en son pouvoir. Il se montra moins généreux à l'égard
d'Indortès; car, après lui avoir fait arracher les yeux, et l'avoir fait
déchirer de verges, à la vue de son armée, il le condamna au supplice de la
croix. Amilcar subjugua pareillement la plupart des autres peuplades
galliques ou gallo-ibériennes, qui occupaient la côte occidentale de
l'Espagne; il trouva la mort dans ces conquêtes[659]. Son gendre Asdrubal,
qui le remplaça, périt assassiné par un Gaulois, esclave d'un chef
lusitanien qu'Asdrubal avait mis à mort par trahison. L'esclave gaulois
s'attacha pendant plusieurs années aux pas du Carthaginois, épiant
l'occasion de le tuer; il le poignarda enfin au pied des autels, dans le
temps qu'il offrait un sacrifice pour le succès de ses entreprises. Le
meurtrier fut saisi et appliqué à la torture; mais, au milieu des plus
grands tourmens, insensible à la douleur, et heureux d'avoir vengé un homme
qu'il aimait, il expira en insultant aux Africains[660].

      Note 659: Polyb. l. II.--Diodor Sicul. l. XXV, p. 882-883.--Cornel.
      Nepos in Hamilcare.

      Note 660: Appian. Alex. Bell. Iberic.



CHAPITRE VII.

GAULE CISALPINE. Situation de ce pays dans l'intervalle des deux premières
guerres puniques.--Les Boïes tuent leurs rois At et Gall.--Intrigues des
colonies romaines fondées sur les bords du Pô.--Les Cénomans trahissent la
cause gauloise.--Le partage des terres du Picénum fait prendre les armes
aux Cisalpins.--Leur ambassade aux Gésates des Alpes.--Un Gaulois et une
Gauloise sont enterrés vifs dans un des marchés de Rome.--Bataille de
Fésules où les Romains sont défaits.--Bataille de Télamone où les Gaulois
sont vaincus.--La confédération boïenne se soumet.--Guerre dans l'Insubrie,
et perfidie des Romains.--Marcellus tue le roi Virdumar.--Soumission de
l'Insubrie.--Triomphe de Marcellus.


238--222.


ANNEES 238 à 236 avant J.-C.

Quarante-cinq ans[661] s'étaient écoulés depuis l'extermination du peuple
sénonais, et la terreur dont cet exemple des vengeances de Rome avait
frappé les nations cisalpines n'était pas encore effacée. La jeunesse, il
est vrai, murmurait de son inaction; elle se flattait de reconquérir
aisément le territoire enlevé à ses pères, et de laver la honte de leurs
défaites; et les chefs suprêmes, ou rois du peuple boïen, At et Gall[662],
tous deux ardens ennemis des Romains, et ambitieux de se signaler,
favorisaient hautement ces dispositions belliqueuses. Mais les anciens,
dont les conseils nationaux étaient composés, et la masse du peuple,
désapprouvaient les menées des rois boïens et l'ardeur des jeunes gens,
qu'ils traitaient d'inexpérience et de folie[663]. Après un demi-siècle de
tranquillité, ils craignaient d'engager de nouveau une lutte, qui
paraissait devoir être d'autant plus terrible, que la république romaine,
depuis les dernières guerres, avait fait d'immenses progrès en puissance.
At et Gall cherchèrent des secours au dehors; à prix d'argent, ils firent
descendre en Italie plusieurs milliers de montagnards des Alpes[664], dans
l'espoir que leur présence donnerait de l'élan aux peuples cisalpins; et, à
la tête de ces étrangers, ils marchèrent sur Ariminum, celle des colonies
romaines qui touchait de plus près à leur frontière. Déjà la jeunesse
boïenne s'agitait et prenait les armes, quand les partisans de la paix,
indignés que ces rois précipitassent la nation, contre sa volonté, dans une
guerre qu'elle redoutait, se saisirent d'eux et les massacrèrent[665]. Ils
tombèrent ensuite sur les montagnards, qu'ils contraignirent à regagner
leurs Alpes en toute hâte; de sorte que la tranquillité était déjà
rétablie, lorsque l'armée romaine, accourue à la défense d'Ariminum, arriva
sur la frontière boïenne[666].

      Note 661: Polyb. l. II, p. 109.

      Note 662: Atès et Galatus, Άτης καί Γάλατος, dans Polybe, l. II,
      p. 109. _At_ ou _Atta_, père: Galatos ou Galatus est l'altération
      grecque de _Gall_.

      Note 663: Νέοι, θυμοΰ άλογίστου πλήρεις, άπειροι... Polyb. l. c.

      Note 664: Ήρξαντο... έπισπάσθαι τούς έκ τών Άλπεων Γαλάτας.
      Polyb. l. II, p. 109.

      Note 665: Άνεϊλον μέν, τούς ίδίους βασιλεϊς Άτην καί Γάλατον.
      Idem, ibid.

      Note 666: Polyb. l. c.

Cependant ces mouvemens inquiétèrent le sénat; il défendit par une loi, à
tous les marchands soit romains, soit sujets ou alliés de Rome, de vendre
des armes dans la Circumpadane; il suspendit même, si l'on en croit un
historien, tout commerce entre ce pays et le reste de l'Italie[667]. Au
mécontentement violent que de telles mesures durent exciter sur les rives
du Pô, d'autres mesures encore plus hostiles vinrent bientôt mettre le
comble; celles-ci étaient relatives au partage de l'ancien territoire
sénonais.

      Note 667: Zonar, l. VIII, p. 402.


ANNEE 232 avant J.-C.

Rome, long-temps absorbée par les soins de la guerre punique, n'avait
encore établi que deux colonies dans le pays enlevé aux Sénons: c'étaient
Séna, fondée immédiatement après la conquête, et Ariminum, postérieur à la
première de quinze années[668]. Les terres non colonisées restaient, depuis
cinquante ans, entre les mains de riches patriciens, qui en retiraient
l'usufruit, et même s'en étaient approprié illégalement la meilleure
partie. Le tribun Flaminius ayant éveillé sur cette usurpation l'attention
des plébéiens, malgré tous les efforts du sénat, une loi passa, qui
restituait au peuple les terres distraites et en réglait la répartition,
par tête, entre les familles pauvres[669]. Des triumvirs partirent aussitôt
pour mesurer le terrain, fixer les lots, et prendre toutes les dispositions
nécessaires à l'établissement de la multitude qui devait les suivre.
L'arrivée de ces commissaires jeta l'inquiétude parmi les Cisalpins, et, en
dépit d'eux-mêmes, les tira de leur inaction.

      Note 668: La colonie de _Sena_ date de l'an 283; _Ariminum_, de
      l'an 268.

      Note 669: Polyb. l. II, p. 109.--Cicer. de Senectute, p. 411.

Le mal que leur avait fait une seule des colonies déjà fondées était
incalculable. Ariminum, ancienne ville ombrienne, que les Sénons avaient
jadis laissé subsister au milieu d'eux, avait été transformée par les
Romains en une place de guerre formidable, sans cesser d'être le principal
marché de la Cispadane: sentinelle avancée de la politique romaine dans la
Gaule[670], Ariminum était, depuis trente-cinq ans, un foyer de corruption
et d'intrigues qui malheureusement avaient porté fruit. De l'argent
distribué aux chefs et des promesses qui flattaient la vanité nationale,
avaient gagné les Cénomans à l'alliance de Rome[671]. Sous main, ils la
secondaient dans ses projets d'ambition; et, jusqu'à ce qu'ils pussent
trahir leurs compatriotes ouvertement, et sur les champs de bataille, ils
les vendaient dans l'ombre, semant la désunion au sein de leurs conseils,
et révélant à l'ennemi leurs projets les plus secrets. Par le moyen de ces
traîtres et des Vénètes, dévoués de tout temps aux ennemis de la Gaule,
l'influence romaine dominait déjà la moitié de la Transpadane.

      Note 670: Specula populi romani. Cicer. pro Man. Fonteio, p. 219.

      Note 671: Οί Κενομάνοι, διαπεσβευσαμένων Ρ΄ωμαίων, τούτοις εϊλοντο
      συμμαχεϊν. Polyb. l. II, p. 111.

Dans la Cispadane, les intrigues de Rome avaient échoué; mais ses armes
poussaient avec activité, depuis six ans, l'asservissement des Ligures de
l'Apennin, et, de ce côté, n'inquiétaient pas moins la confédération
boïenne que du côté de l'Adriatique[672]. Ces dangers de jour en jour plus
pressans et ceux dont le nouveau partage était venu subitement menacer la
Gaule, justifiaient les prévisions, ou tout au moins l'humeur guerrière
d'At et de Gall. Les Boïes reconnurent leur faute, et travaillèrent à
former entre toutes les nations circumpadanes une ligue offensive et
défensive; mais les Vénètes rejetèrent hautement la proposition d'en faire
partie; les Cénomans se montrèrent tièdes et incertains; quant aux Ligures,
épuisés par une longue guerre, ils avaient besoin de repos. Les Boïes et
les Insubres restaient seuls. Ils furent donc contraints de recourir à ces
mêmes Transalpins qu'ils avaient si durement chassés, quelques années
auparavant. Au nom de la ligue insubro-boïenne, ils envoyèrent des
ambassadeurs à plusieurs des peuples établis sur le revers occidental et
septentrional des Alpes[673], peuples auxquels les Gaulois d'Italie
appliquaient la dénomination collective de _Gaisda_[674], d'où les Romains
avaient fait _Gæsatæ_. Voici quelles étaient la signification et l'origine
de ce surnom.

      Note 672: Tit. Liv. Epitom. l. XX.--Flor. l. II, c. 3.
      --Paul. Oros. l. IV, c. 12.--Zonar. l. VIII.

      Note 673: Πρός τούς κατά τάς Άλπεις καί τόν Ρ΄οδανόν ποταμόν
      κατοικοΰντας... Γαισάτας. Polyb. l. II, p. 109.

      Note 674: _Gaisde_, en langue gallique, signifie encore aujourd'hui,
      armé. Armstrong's dict.

Les Gaulois d'Italie, dans le cours de trois siècles, avaient adopté
successivement une partie de l'armure italienne, et perfectionné leurs
armes nationales; mais, sur ce point, comme sur tout le reste, leurs
voisins des vallées des Alpes n'avaient rien changé aux usages antiques de
leurs pères. A l'exception du long sabre de cuivre ou de fer, sans pointe,
et à un seul tranchant, le montagnard allobroge ou helvétien ne connaissait
pas d'autre arme que le vieux _gais_ gallique, dont il se servait
d'ailleurs avec une grande habileté; cette circonstance avait fait donner,
par les Cisalpins, aux bandes qu'ils tiraient des montagnes, le nom de
_gaisda_, c'est-à-dire, armées du gais. Plus tard, par extension et par
abus, ce mot s'employa pour désigner une troupe soldée, d'au-delà des
Alpes, quelles que fussent sa tribu et son armure. C'était l'acception
qu'il portait du temps de Polybe, et _Gésate_ ne signifiait plus dès lors
qu'un soldat stipendiaire[675].

      Note 675: Polyb. l. II, p. 109.--Quod nomen non gentis, sed
      mercenariorum Gallorum est. Paul Oros. l. IV, c. 12.--La ressemblance
      du mot _Gæsatæ_ avec le mot grec ou plutôt persan, _Gaza_, qui veut
      dire _trésor_, _richesses_, donna lieu chez les Grecs à une
      étymologie absurde; ils transformèrent _Gæsatæ_ en _Gazitæ_ et
      _Gazetæ_, qu'ils traduisaient par _Chrysophoroi_, qui porte ou
      emporte l'or, stipendiés, mercenaires. V. Étienne de Byzance et
      Polybe lui-même répété par Plutarque.


ANNEES 231 à 228 avant J.-C.

Nous ignorons auxquelles des tribus, armées du gais, les députés cisalpins
s'adressèrent; mais rien ne fut épargné pour aiguillonner des hommes
sauvages et belliqueux. Deux chefs ou rois, Concolitan[676] et Anéroëste,
reçurent des présens considérables en argent, et de grandes promesses pour
l'avenir. Les ambassadeurs étaient chargés de rappeler aux Gésates, que
jadis une bande descendue de leurs montagnes avait assisté les Sénons au
sac et à l'incendie de Rome, et occupé sept mois entiers cette ville
fameuse, jusqu'à ce que les Romains offrissent de la racheter à prix d'or;
qu'alors les Gaulois l'avaient rendue, mais bénévolement, de leur plein
gré, et étaient rentrés dans leurs foyers, sans obstacle, joyeusement, et
chargés de butin[677]. «L'expédition qu'ils venaient proposer serait,
ajoutaient-ils, bien plus facile et bien plus lucrative; plus facile,
puisque la presque totalité des Cisalpins s'armait en masse pour y prendre
part; plus lucrative, parce que Rome, depuis ses anciens désastres, avait
amassé des richesses prodigieuses.» L'éloquence des ambassadeurs eut tout
succès; Anéroëste et Concolitan se mirent en marche; et «jamais, dit
Polybe, armée plus belle et plus formidable n'avait encore franchi les
Alpes[678].»

      Note 676: _Ceann-coille-tan_: chef du pays des forêts. Κογκολιτάνος
      καί Άνηροέστης. Polyb. l. c.

      Note 677: Τέλος έθελοντί καί μετά χάριτος παραδόντες τήν πόλιν,
      άθραυστοι καί άσινεϊς έχοντες τήν ώφέλειαν, είς τήν οίκείαν
      έπανήλθον. Polyb. l. II, p. 110.

      Note 678: Idem. loc. cit.

Le rendez-vous était sur les bords du Pô; Lingons, Boïes, Anamans,
Insubres, s'y rassemblèrent de toutes parts; les Cénomans seuls manquèrent
à l'appel des nations gauloises. Une députation du sénat romain les avait
déterminés à jeter enfin le masque[679]; ils s'étaient armés, mais pour se
réunir aux Vénètes et menacer le territoire insubrien de quelque irruption,
durant l'absence des troupes nationales. Cette trahison obligea les
confédérés à diviser leurs forces; ils ne mirent en campagne que cinquante
mille hommes d'infanterie et vingt mille de cavalerie; le surplus restant
pour la défense des foyers[680]. L'armée active fut partagée en deux corps,
le corps des Gésates, commandé par les rois Anéroëste et Concolitan, et
celui des Cisalpins, commandé par l'Insubrien Britomar[681].

      Note 679: Polyb. l. II, p. 111.

      Note 680: Διό καί μέρος τι τής δυνάμεως καταλιπεϊν ήναγκάσθησαν οί
      βασιλεϊς τών Κελτών, φυλακής χάριν τής χώρας. Idem, ibid.

      Note 681: Ce nom paraît signifier _le grand Breton_. _Mor_, en langue
      gallique, _mawr_, en cambrien, voulait dire _grand_.

A la nouvelle de ces préparatifs, dont les Cénomans envoyaient à l'ennemi
des rapports fidèles, une frayeur générale s'empara de Rome, et le sénat
fit consulter les livres sibyllins, ce qui ne se pratiquait que dans
l'attente de grandes calamités publiques: ces livres, vendus autrefois au
roi Tarquin-l'Ancien par la sibylle ou prophétesse Amalthée, étaient
réputés contenir l'histoire des destinées de la république. Ils furent
feuilletés avec soin; mais pour comble d'épouvante, on y trouva une
prophétie qui semblait annoncer que, deux fois, les Gaulois prendraient
possession de Rome. Le sénat s'empressa de consulter le collège des prêtres
sur le sens de cette prophétie menaçante: il lui fut répondu, que le
malheur prédit pouvait être détourné, et l'oracle rempli, si quelques
Gaulois étaient enterrés vifs, dans l'enceinte des murailles, car, par ce
moyen, ils _prendraient possession_ du sol de Rome. Soit superstition, soit
politique, le sénat accueillit cette absurde et atroce interprétation. Une
fosse maçonnée fut préparée dans le quartier le plus populeux de la ville,
au milieu du marché aux bœufs[682]. Là furent descendus, en grande pompe,
avec l'appareil des plus graves cérémonies religieuses, deux Gaulois, un
homme et une femme, afin de représenter toute la race; puis la pierre
fatale se referma sur eux. Mais les bourreaux eurent peur de leurs victimes
assassinées; pour apaiser, comme ils disaient, «leurs mânes», ils
instituèrent un sacrifice qui se célébrait sur leur fosse, chaque année,
dans le mois de novembre[683].

      Note 682: In foro boario... in locum saxo conseptum.
      Tit. Liv. l. XXII, c. 57.

      Note 683: Plutarch. in Marcell.  p. 299.--Idem. Quæstion, roman.
      p. 283.--Dion. Cass. ap. Vales. p. 774.--Paul. Oros. l. IV, c. 13.
      --Zonar. l. VIII.


ANNEE 226 avant J.-C.

Cependant des levées en masse s'organisaient dans tout le centre et le midi
de la presqu'île, car les peuples italiens croyaient tous leur existence en
péril. De toutes parts, on amenait à Rome, comme dans le boulevard commun
de l'Italie, des vivres et des armes, et «l'on ne se souvenait pas, dit un
historien, d'en avoir jamais vu un tel amas[684].» La république fut bientôt en mesure
de mettre sur pied sept cent soixante-dix mille soldats. Une partie fut
cantonnée dans les provinces du centre; cinquante mille hommes, sous la
conduite d'un préteur, furent envoyés en Étrurie pour garder les passages
de l'Apennin; le consul Æmilius Pappus partit, avec une armée consulaire,
pour défendre la frontière du Rubicon; le second consul, Atilius Régulus,
qui se rendait d'abord en Sardaigne, afin d'y apaiser quelques troubles,
devait ensuite débarquer en Étrurie, et rejoindre l'armée de l'Apennin;
enfin, vingt mille Cénomans et Vénètes avaient l'ordre de se porter dans
l'ancien pays sénonais, pour renforcer les légions d'Æmilius et inquiéter
la frontière boïenne[685]. Sans être effrayée de ces dispositions, l'armée
gauloise traversa l'Apennin, par des défilés qu'on avait négligé de garder,
et descendit inopinément dans l'Étrurie.

      Note 684: Σίτου δέ καί βελών καί τής άλλης έπιτηδειότητος πρός
      πόλεμον τηλικαύτην έποιήσαντο παρασκευήν, ήλίκην ούδείς πω μνημονεύει
      πρότερον. Polyb. l. II, p. 111.

      Note 685: Τούτους δ' έταξαν έπί τών όρων τής Γαλατίας, ώς άν
      έμβαλόντες είς τήν τών Βοιών χώραν, άντιπερισπῶσι τούς έξεληλυθότας.
      Polyb. l. II, p. 112.--Diod. Sicul. l. XXV, ecl. 3.--Tit. Liv. epit.
      XX.--Plutarch. in Marcello, p. 299.--Paul. Oros. l. IV, c. 13.


ANNEE 225 avant J.-C.

En mettant le pied sur le territoire ennemi, les rois de l'armée gauloise,
Concolitan, Anéroëste et Britomar, jurèrent solennellement, à la tête de
leurs troupes, et firent jurer à leurs soldats, «qu'ils ne détacheraient
pas leurs baudriers, avant d'être montés au Capitole»; et ils prirent à
grandes journées la route de Rome[686]. Les ravages qu'ils exercèrent sur
leur passage furent terribles; ils emportaient jusqu'aux meubles des
maisons; ils traînaient après eux les troupeaux, et la population garottée,
qu'ils faisaient marcher sous le fouet. Rien ne les arrêtait, parce que
l'armée romaine d'Étrurie les attendait encore aux passages septentrionaux
de l'Apennin, quand déjà ils avaient pénétré au cœur de la province. Ils
n'étaient plus qu'à trois journées de Rome, lorsqu'ils apprirent que le
préteur, averti enfin, les suivait à marche forcée. Craignant de se laisser
enfermer entre cette armée et la ville, ils firent volte-face, et
s'avancèrent à leur tour au-devant du préteur. L'ayant rencontré entre
Arrétium et Fésules, vers le coucher du soleil, ils campèrent, séparés de
lui seulement par un intervalle étroit. Dès que la nuit fut venue, ils
allumèrent des feux, comme pour bivouaquer, mais tout-à-coup ils se
retirèrent dans le plus grand silence, avec toute leur infanterie, et
transportèrent leur camp près de Fésules, ordonnant à la cavalerie de
rester en présence de l'ennemi jusqu'au point du jour, et de se diriger
alors aussi vers Fésules en se faisant poursuivre par les Romains. Le
stratagème eut un plein succès. Au lever du soleil, les Romains,
n'apercevant plus l'infanterie gauloise, attribuèrent sa retraite à la
peur, et attaquèrent la cavalerie qui se mit à fuir, en les attirant du
côté de Fésules; l'infanterie se montra alors et tomba sur eux à
l'improviste. La confiance et le nombre étaient pour les Gaulois; ils
accablèrent l'armée romaine, et lui tuèrent six mille hommes. Le reste
s'étant rallié et retranché sur une hauteur voisine, les Gaulois songèrent
d'abord à l'y forcer; mais comme eux-mêmes étaient accablés de fatigue, à
cause de la marche de la nuit, ils se contentèrent de placer en observation
une partie de leur cavalerie, et allèrent prendre du repos[687].

      Note 686: Non priùs soluturos se baltea, quàm Capitolium
      ascendissent, juraverunt. Flor. l. II, c. 4.

      Note 687: Polyb. l. II, p. 113, 114.--Diodor. Sicul. eclog. 3, l. XXV

Cependant le consul Æmilius, averti des mouvemens des Gaulois, avait passé
précipitamment l'Apennin; fort à propos, il arriva près de Fésules, dans la
nuit qui suivit ce combat, et dressa son camp non loin de la colline où les
légions du préteur s'étaient retranchées. A la vue des feux allumés dans le
camp du consul, elles devinèrent ce que c'était, et reprirent courage;
elles parvinrent même à communiquer avec lui, par le moyen d'une forêt qui
longeait le pied de la colline, et dont la cavalerie gauloise interceptait
mal les avenues. Le consul promit au préteur de le débloquer dès le point
du jour; il passa la nuit en préparatifs de combat; et le soleil était à
peine levé qu'il partit à la tête de sa cavalerie, tandis que l'infanterie
le suivait en bon ordre.

Mais les Gaulois aussi avaient remarqué les feux du consul, et conjecturé
ce que ces feux signifiaient: ils avaient tenu conseil. Anéroëste leur
avait remontré «que, possesseurs d'un aussi riche butin, ils ne devaient
pas s'exposer au hasard d'une bataille qui pouvait le leur enlever tout
entier; qu'il valait beaucoup mieux retourner sur les rives du Pô, y mettre
ce butin en sûreté, et revenir ensuite se mesurer avec les Romains; que la
guerre en serait plus facile et moins chanceuse[688].» La plupart des chefs
se rangèrent à cet avis; et, tandis que l'armée d'Æmilius se portait vers
la colline pour faire sa jonction avec le préteur, par un mouvement
contraire, l'armée gauloise se dirigea vers la mer pour gagner de là la
Ligurie.

      Note 688: Οΐς Άνηροέστης ό βασιλεύς γνώμην είσέφερε λέγων, ότι δεΐ
      τοσαύτης λείας έγκρατείς γεγονότας (ήν γάρ,ώς έοικε, καί τό τών
      σωμάτων πλήθος καί θρεμμάτων, έτι δέ τής άποσκευής ής είχον,
      άμύθητον). Διόπερ έφη μή δεϊν κινδυνεύειν έτι, μηδέ παραβάλλεσθαι
      τοϊς όλοις.... Polyb. l. II, p. 114.

Après avoir rallié les troupes du préteur, Æmilius poursuivit les Gaulois,
qu'il atteignit bientôt, parce que la multitude des captifs, les troupeaux
et les bagages de tout genre qu'ils traînaient avec eux, embarrassaient
leur marche. Ils éludèrent avec soin une action décisive, que d'ailleurs le
consul ne désirait pas très-vivement; il se contenta de les harceler,
épiant l'occasion de les surprendre et de leur enlever quelque portion de
leur butin. Les marches et les contre-marches auxquelles la poursuite du
consul les obligeait, les firent dévier de la direction qu'ils s'étaient
proposée, et les jetèrent fort avant vers le midi de l'Étrurie. Ils
n'atteignirent guère le littoral, qu'à la hauteur du cap Télamone[689].

      Note 689: Polyb. l. II, p. 114, 115.

Le hasard voulut que, dans ce temps-là même, le second consul, Atilius
Régulus, après avoir étouffé les troubles de la Sardaigne, vînt débarquer à
Pise. Informé que les Gaulois avaient passé l'Apennin, il se porta en toute
hâte du côté de Rome, en longeant la mer d'Étrurie, de manière qu'il
marchait, sans le savoir, au-devant de l'ennemi. Ce fut dans le voisinage
de Télamone que quelques cavaliers, de la tête de l'armée gauloise,
donnèrent dans l'avant-garde romaine; pris et conduits devant le consul,
ils racontèrent le combat de Fésules, leur position actuelle et celle
d'Æmilius. Régulus alors, comptant sur une victoire infaillible, commanda à
ses tribuns de donner au front de son armée autant d'étendue que le terrain
pourrait le permettre, et de continuer tranquillement la marche; lui-même,
à la tête de sa cavalerie, courut s'emparer d'une éminence qui dominait la
route. Les Gaulois étaient loin de soupçonner ce qui se passait; à la vue
des cavaliers qui occupaient la hauteur, ils crurent seulement que
L. Æmilius, pendant la nuit, les avait fait tourner par une division de ses
troupes; et ils envoyèrent quelques corps de cavalerie et d'infanterie pour
le débusquer de la position. Leur erreur ne fut pas longue; instruits à
leur tour par un prisonnier romain du véritable état des choses, ils se
préparèrent à faire face aux deux armées ennemies à la fois. Æmilius avait
bien ouï parler du débarquement des légions d'Atilius, mais il ignorait
qu'elles fussent si proche; et il n'eut la pleine connaissance du secours
qui lui arrivait que par le combat engagé pour l'occupation du monticule.
Il envoya alors vers ce point de la cavalerie et marcha avec ses légions
sur l'arrière-garde gauloise[690].

      Note 690: Polyb. l. II, p. 115, 116.

Enfermés ainsi, sans possibilité de battre en retraite, les Gaulois
donnèrent à leur ligne un double front. Les Gésates et les Insubres, qui
composaient l'arrière-garde, firent face au consul Æmilius; les troupes de
la confédération boïenne et les Tauriskes, à l'autre consul: les chariots
de guerre furent placés aux deux ailes, et le butin fut porté sur une
montagne voisine gardée par un fort détachement. Les Insubres et les Boïes
étaient vêtus seulement de braies ou de saies légères[691]; mais, soit par
bravade, soit par un point d'honneur bizarre, les Gésates mirent bas tout
vêtement, et se placèrent nus au premier rang, n'ayant que leurs armes et
leur bouclier[692]. Durant ces préparatifs, le combat, commencé sur la
colline, devenait plus vif d'instans en instans, et comme la cavalerie,
envoyée de côté et d'autre, était nombreuse, les trois armées pouvaient en
suivre les mouvemens. Le consul Atilius y périt; et sa tête, séparée du
tronc, fut portée par un cavalier aux rois gaulois[693]. Cependant la
cavalerie romaine ne se découragea point et demeura maîtresse du poste.
Æmilius fit avancer alors son infanterie, et le combat s'engagea sur tous
les points. Un moment, l'aspect des rangs ennemis et le tumulte qui s'en
échappait frappèrent les Romains de terreur: «Car, dit un historien, outre
les trompettes, qui y étaient en grand nombre, et faisaient un bruit
continu, il s'éleva tout à coup un tel concert de hurlemens, que
non-seulement les hommes et les instrumens de musique, mais la terre même
et les lieux d'alentour semblaient à l'envi pousser des cris. Il y avait
encore quelque chose de bizarre et d'effrayant dans la contenance et les
gestes de ces corps énormes et vigoureux qui se montraient aux premiers
rangs sans autre vêtement que leurs armes; on n'en voyait aucun qui ne fût
paré de chaînes, de colliers et de bracelets d'or. Et si ce spectacle
excita d'abord l'étonnement des Romains, il excita bien plus leur cupidité
et les aiguillonna à payer de courage pour se rendre maîtres d'un pareil
butin[694].»

      Note 691: Οί μέν ούν Ίσομβροι καί Βοιοί τάς άναξυρίδας έχοντες καί
      τούς εύπετεϊς τών σαγών περί αύτούς έξήταζον. Polyb. l. II, p. 116.

      Note 692: Οί δί Γαισάται διά τε τήν φιλοδοξίαν καί τό θάρσος ταΰτ'
      άπορρίψαντες, γυμνοί μετ' αύτών τώνόὅπλων πρώτοι τής δυνάμεως
      κατέστησαν. Idem, ibid.

      Note 693: Idem, loc. citat.--Paul Oros. l. IV, c. 13.

      Note 694: Πρός ά βλέποντες οί Ρ΄ωμαῖοι τά μέν έξεπλήττοντο, τά δ' ύπό
      τής τοΰ λυσιτελοΰς έλπίδος άγόμενοι, διπλασίως παρωξύνοντο πρός τόν
      κίνδυνον. Polyb. l. II, p. 117.

Les archers des deux armées romaines s'avancèrent d'abord, et firent
pleuvoir une grêle de traits. Garantis un peu par leurs vêtemens, les
Cisalpins soutinrent assez bien la décharge; il n'en fut pas de même des
Gésates, qui étaient nus, et que leur étroit bouclier ne protégeait
qu'imparfaitement. Les uns, transportés de rage, se précipitaient hors des
rangs, pour aller saisir corps à corps les archers romains; les autres
rompaient la seconde ligne, formée par les Insubres, et se mettaient à
l'abri derrière. Quand les archers se furent retirés, les légions
arrivèrent au pas de charge; reçues à grands coups de sabre, elles ne
purent jamais entamer les lignes gauloises. Le combat fut long et acharné,
quoique les Gésates, criblés de blessures, eussent perdu beaucoup de leurs
forces. Enfin la cavalerie romaine, descendant de la colline, vint attaquer
à l'improviste une des ailes ennemies, et décida la victoire; quarante
mille Gaulois restèrent sur la place; dix mille furent pris. L'histoire
leur rend cette justice, qu'à égalité d'armes, ils n'eussent point été
vaincus[695]. En effet leur bouclier leur était presque inutile, et leur
épée, qui ne frappait que de taille, était de si mauvaise trempe que le
premier coup la faisait plier; et, tandis que les soldats gaulois perdaient
le temps à la redresser avec le pied, les Romains les égorgeaient[696]. Le
roi Concolitan fut fait prisonnier; Anéroëste, voyant la bataille perdue,
se retira dans un lieu écarté avec les amis dévoués à sa personne, les tua
d'abord de sa main, puis se coupa la gorge[697]. On ne sait ce que devint
Britomar.

      Note 695: Polyb. l. II, p. 118.

      Note 696: Polyb. l. II, p. 118-120.

      Note 697: Ό δ' έτερος αύτών (βασιλεύς) Άνηροέστης εϊς τινα τόπον
      συμφυγών μετ' όλίγων, προσήνεγκε τάς χεϊρας αύτψ καί τοϊς άναγκαίοις.
      Polyb. l. II, p. 118.--. . . Τόν μέγιστον αύτών βασιλέα έαυτοϋ
      θερίσαι τόν τράχηλον... Diod. Sicul. l. XXV, ecl. 3.

Le consul Æmilius fit ramasser les dépouilles des Gaulois et les envoya à
Rome; quant au butin que ceux-ci avaient enlevé dans l'Étrurie, il le
rendit aux habitans. Il continua sa marche jusqu'au territoire boïen dont
il livra une partie au pillage; après quoi il retourna à Rome. Il y fut
reçu avec d'autant plus de joie que la frayeur avaitété plus vive. Le sénat
lui décerna le triomphe; et Concolitan, ainsi que les plus illustres
captifs gaulois furent traînés devant son char, revêtus de leurs baudriers.
«Pour accomplir, dit un historien, le vœu solennel qu'ils avaient fait de
ne point déposer le baudrier, qu'ils ne fussent montés au Capitole[698].»
Les enseignes, les colliers et les bracelets d'or conquis sur les vaincus
furent suspendus par le triomphateur dans le temple de Jupiter.

      Note 698: Victos Æmilius in Capitolio discinxit. Flor. l. II, c. 4.


ANNEE 224 avant J.-C.

Pour mettre à profit sa victoire, la république envoya immédiatement dans
la Cispadane les deux consuls nouvellement nommés, Q. Fulvius et
T. Manlius. La confédération boïenne était découragée et hors d'état de
résister: les Anamans, les premiers, se soumirent, et leur exemple
entraîna les Lingons et les Boïes. Ils livrèrent des otages et plusieurs de
leurs villes, entre autres Mutine, Tanétum et Clastidium, qui reçurent des
garnisons ennemies.


ANNEE 223 avant J.-C.

L'année 223 fut marquée avec distinction dans les annales romaines; elle
vit les enseignes de la république franchir le Pô pour la première fois, et
flotter sur le territoire insubrien; ce furent les consuls, L. Furius et C.
Flaminius, qui effectuèrent ce passage, près de l'embouchure de l'Adda. Les
Anamans, nouveaux amis de Rome, avaient ouvert le chemin et diminué les
difficultés du passage[699]. Néanmoins l'impétuosité téméraire de Flaminius
occasiona de grandes pertes aux légions. Au-delà du Pô, les consuls,
assaillis brusquement, tandis qu'ils faisaient retrancher leur camp,
éprouvèrent un nouveau revers; leurs meilleures troupes périrent ou dans ce
combat, ou dans la traversée du fleuve[700]. Affaiblis et humiliés, ils
furent contraints de demander la paix; et après quelques négociations, ils
signèrent un traité en vertu duquel il leur fut permis de sortir sains et
saufs du territoire insubrien[701].

      Note 699: Polyb. l. II, p. 119.

      Note 700: Λαβόντες πληγάς περί τε τήν διάβασιν καί περί τήν
      στρατοπεδείαν.... Idem, ibid.

      Note 701: Σπεισάμενοι καθ' όμολογίαν έλυσαν έκ τών τόπων. Idem, ibid.

Flaminius et son collègue se retirèrent chez les Cénomans où ils passèrent
quelque temps à faire reposer leurs soldats; lorsqu'ils se virent en état
de tenir la campagne, ils prirent avec eux une forte division de Cénomans;
et, de concert avec ces traîtres, Flaminius se mit à saccager les villes de
l'Insubrie, et à égorger la population qui, sur la foi du traité, avait mis
bas les armes, et s'était dispersée dans les champs[702].

      Note 702: Polyb. l. II, p. 119.

Une si criante perfidie révolta le peuple insubrien; il se prépara aux
derniers efforts. Pour déclarer que la patrie était en péril, et que la
lutte qui s'engageait était une lutte à mort, les chefs se rendirent en
pompe au temple de la déesse de la guerre[703], et déployèrent certaines
enseignes consacrées, qui n'en sortaient jamais que dans les grandes
calamités nationales; on les surnommait, pour cette raison, les
_immobiles_; elles étaient fabriquées de l'or le plus fin[704]. Dès que les
_immobiles_ flottèrent au vent, la population accourut en armes; au bout de
peu de jours, cinquante mille hommes furent réunis; mais ils n'étaient pas
organisés, qu'il fallut déjà livrer bataille.

      Note 703: Polybe lui donne le nom grec de Minerve, Άθηνά; on croit
      qu'elle portait dans les idiomes gaulois celui de _Buddig_ ou
      _Buadhach_, que les Romains orthographiaient _Boadicea_.

      Note 704: Συναθμοίσαντες ούν άπάσας έπί ταυτόν, καί τάς χρυσάς
      σημαίας τάς άκινήτους λεγομένας κατέχοντες έκ τοΰ τής Άθηνᾶς ίεροΰ,
      καί τάλλα παρασκευασάμενοι δεόντως. Polyb. l. II, p. 119.

Le sénat approuvait complètement la honteuse guerre qui se faisait dans la
Transpadane, et la perfidie de Flaminius; toutefois ce consul lui était
personnellement odieux, comme ayant provoqué le partage des terres
sénonaises, et il eût voulu lui enlever la gloire d'ajouter une province à
la république. Dans ce but, il fit parler les dieux, et épouvanta le peuple
par des prodiges. Le bruit courut que trois lunes avaient paru au-dessus
d'Ariminum, et qu'un des fleuves sénonais avait roulé ses eaux teintes de
sang[705]. On consulta là-dessus les augures, et la nomination des consuls
fut reconnue illégale. Le sénat leur envoya immédiatement l'ordre de se
démettre, et de revenir à Rome, sans rien entreprendre contre l'ennemi.
Mais Flaminius, informé par ses amis qu'il se tramait contre lui quelque
chose, soupçonna le contenu de la dépêche, et résolut de ne l'ouvrir
qu'après avoir tenté la fortune. Ayant fait partager ce dessein à son
collègue, ils pressèrent leurs préparatifs de bataille. Les deux armées se
trouvaient alors en présence sur les bords du Pô[706].

      Note 705: Ώφθη μέν αίματι ρ΄έων ό διά τής Πηκινίδος χώρας ποταμός,
      έλέχθη δέ τρεϊς σελήνας φανήναι περί πόλιν Άρίμινον. Plutarch. in
      Marcel. p. 299.

      Note 706: Plutarch. ibid.--Paul. Oros. l. IV, c. 13.

Certes, depuis le commencement de la guerre, les Cénomans, par leur
trahison, avaient rendu aux Romains d'assez grands services, et s'étaient
assez compromis aux yeux de leurs frères, pour que les consuls pussent se
fier à eux dans le combat qui allait se livrer. Pourtant les consuls, on ne
sait sur quel soupçon, en jugèrent autrement. Ils envoyèrent la division
cénomane de l'autre côté du fleuve, sous prétexte de garder la tête du
pont, qui le traversait dans cet endroit, et de servir de réserve aux
légions; mais à peine eut-elle touché l'autre rive, que Flaminius fit
couper le pont. L'armée romaine, adossée au fleuve, se trouva par là dans
l'alternative de vaincre ou d'être anéantie, puisque son unique moyen de
retraite était détruit; mais Flaminius jouait le tout pour le tout[707]. Ce
fut le génie de ses tribuns qui le sauva. Ayant remarqué dans les précédens
combats l'imperfection et la mauvaise trempe des sabres gaulois, qu'un ou
deux coups suffisaient pour mettre hors de service, ils distribuèrent au
premier rang des légions ces longues piques ou _hastes_ qui étaient l'arme
ordinaire du troisième, et firent charger d'abord à la pointe des hastes.
Les Insubres, qui n'avaient que leur sabre pour détourner les coups,
l'eurent bientôt ébréché et faussé[708]. A ce moment les Romains, jetant
bas les piques, tirèrent leur épée affilée et à deux tranchans, et
frappèrent de pointe la poitrine et le visage de leurs ennemis désarmés.
Huit mille Insubres furent tués, seize mille furent faits prisonniers.
Flaminius ouvrit alors les dépêches du Sénat, et prit la route de Rome,
avec une grande victoire pour sa justification. M. Cl. Marcellus et Cn.
Cornélius furent choisis pour continuer la guerre, dès le printemps
suivant, en qualité de consuls[709].

      Note 707: Polyb. l. II, p. 120.

      Note 708: Idem. p. 120, 121.

      Note 709: Polyb. l. II, p. 121.--Plutarch. in Marcell. p. 300.
      --Flor. l. II, c. 4.--Paul. Oros. l. IV, c. 13.--Fast. Capitol.


ANNEE 222 avant J.-C.

Les Insubres mirent à profit le repos de l'hiver, en fortifiant leurs
villes, et en faisant venir des auxiliaires Transalpins; le roi
Virdumar[710] leur amena trente mille Gésates. Aussitôt que la saison le
permit, les consuls passèrent le Pô, et vinrent assiéger Acerres, bourg
situé au confluent de l'Adda et de l'Humatia. Les Insubres ne s'étaient
point attendus que les hostilités commenceraient de ce côté; de sorte que
les assiégeans eurent tout le temps de se retrancher dans une position
imprenable, où l'armée Insubrienne n'osa pas les attaquer. Pour les attirer
sur un terrain plus égal, Virdumar, prenant avec lui dix mille de ses
Gésates, presque tous cavaliers, traversa le Pô, et tomba sur le territoire
des Anamans, qui, cette fois, comme dans la précédente campagne, avaient
livré passage aux consuls; leurs terres furent saccagées pendant plusieurs
lieues d'étendue; et Virdumar enfin investit Clastidium, que les Anamans
avaient cédée à la république, et dont celle-ci avait fait une place
d'armes. Cette diversion obligea les Romains de diviser aussi leurs forces.
Scipion fut laissé devant Acerres, avec le tiers de la cavalerie et la
presque totalité de l'infanterie. Marcellus, à la tête de la cavalerie
restante et de six cents hommes d'infanterie légère, se porta sur
Clastidium à marches forcées. Les Gaulois ne lui laissèrent pas le temps de
se reposer; voyant le petit nombre de ses fantassins, et ne tenant pas
grand compte de sa cavalerie, «parce que, dit un historien, habiles
cavaliers eux-mêmes, ils se croyaient la supériorité de l'adresse, comme
ils avaient celle du nombre[711]»; ils voulurent en venir aux mains
sur-le-champ.

      Note 710: _Feardha-mar_, brave et grand. On trouve en latin ce nom
      sous les deux formes: _Virdumarus_ et _Viridomarus_.

      Note 711: Κράτιστοι γάρ όντες ίππομαχεϊν, καί μάλιστα τούτψ διαφέρειν
      δοκοϋντες, τότε καί πλήθει πολύ τόν Μάρκελλον ύπερέβαλλον. Plutarch.
      in Marcell. p. 300.

Marcellus craignait d'être débordé, à cause de son peu de troupes; il
étendit le plus qu'il put ses ailes de cavalerie, jusqu'à ce qu'elles
présentassent un front à peu près égal à celui de l'ennemi. Pendant ces
évolutions, son cheval, effrayé par les cris et les gestes menaçans des
Gaulois, tourna bride brusquement, et emporta le consul malgré lui. Dans
une armée aussi superstitieuse que l'armée romaine, un tel accident pouvait
être pris à mauvais présage, et glacer la confiance du soldat; Marcellus
s'en tira avec une présence d'esprit remarquable. Comme si ce mouvement eût
été volontaire, il fit achever à son cheval le cercle commencé, et revenant
sur lui-même, il adora le soleil[712]; car c'était là, chez les Romains,
une des cérémonies de l'adoration des dieux. Il voua aussi solennellement à
Jupiter _Feretrius_[713] les plus belles armes qui seraient conquises sur
l'ennemi. Au moment où il faisait ce vœu, Virdumar, placé au front de la
ligne gauloise, l'aperçut; jugeant, par le manteau écarlate et par les
autres signes distinctifs du commandement suprême, que c'était le consul,
il poussa son cheval dans l'intervalle des deux armées, et brandissant un
gais long et pesant, il le provoqua au combat singulier. «Ce roi, dit le
biographe de Marcellus, était de haute stature, dépassant même tous les
autres Gaulois. Il était revêtu d'armes enrichies d'or et d'argent, et
rehaussées de pourpre et de couleurs si vives, qu'il éblouissait comme
l'éclair[714].»

      Note 712: Τόν ήλιον προσεκύνησε. Plutarch. in Marcell. p. 301.
      --Front. Stratag. l. IV, c. 5.

      Note 713: _Feretrius à feriendo_: le dieu qui frappe ou qui fait
      frapper. Plutarch. in Romulo.--_Omine quòd certo dux_ ferit _ense
      ducem_. Propert. IV, v. 46.--Vel à _ferendo; quòd ei spolia opima_
      afferebantur ferculo _vel_ feretro _gesta_. Tit. Liv. I. 10.

      Note 714: Άνήρ μεγέθει τε σώματος έξοχος Γαλάτων, καί πανοπλία έν
      άργύρψ καί χρυσώ καί βαφαϊς πάσι καί ποικίλμασιν, ώσπερ άστραπή
      διαφέρων στίλβουσα. Plut. in Marcell. p. 301.

Frappé de cet éclat, le consul parcourut des yeux le front de bataille
ennemi, et n'y trouvant pas d'armes plus belles: «Ce sont bien là, dit-il,
les dépouilles que j'ai vouées à Jupiter.» En disant ces mots, il part à
toute bride, frappe de sa lance le Gaulois, qui n'était point encore sur
ses gardes, le renverse, lui porte un second, un troisième coup, et met
pied à terre pour le dépouiller. «Jupiter! s'écria-t-il alors, en élevant
dans ses bras les armes ensanglantées; toi qui contemples et diriges les
grands exploits des chefs de guerre, au milieu des batailles, je te prends
à témoin que je suis le troisième général qui, ayant tué de sa propre main
le général ennemi, t'a consacré ses _dépouilles opimes_. Accorde-moi donc,
Dieu puissant, une fortune semblable dans tout le cours de cette
guerre[715].» Il avait à peine achevé que la cavalerie romaine chargea la
ligne gauloise, où la cavalerie et l'infanterie étaient entremêlées
ensemble. Le combat fut long et acharné, mais la victoire resta au consul.
Beaucoup de Gésates périrent dans l'action; les autres se
dispersèrent[716].

      Note 715: Plutarch. loc. citat.

      Note 716: Polyb. l. II, p. 122.--Plut. in Marcell. p. 300.
      --Tit. Liv. Epitom. l. XX.--Flor. l. II, c. 4.--Paul. Oros. l. IV,
      c. 13.--Valer. Maxim. l. III, c. 2.
      --Virgil. Æneid. l. VI, v. 855 et seq.

De Clastidium, Marcellus se reporta sur Acerres. Durant son absence, la
garnison d'Acerres, après avoir abandonné cette ville, s'était repliée sur
Mediolanum, capitale et la plus forte place de l'Insubrie. Le consul
Scipion l'y avait suivie, mais les Gaulois s'étaient conduits avec tant de
bravoure, que, d'assiégés, ils s'étaient rendus assiégeans, et bloquaient
les légions dans leur camp. A l'arrivée de Marcellus les choses changèrent.
Les Gésates, découragés par la défaite de leurs frères et la mort de leur
roi, voulurent à toute force retourner dans leur pays. Réduit à ses seules
ressources, Mediolanum succomba, et les Insubres furent bientôt contraints
d'ouvrir toutes leurs autres places. La république leur imposa une
indemnité considérable en argent, et confisqua plusieurs portions de leur
territoire afin d'y établir des colonies[717]. Marcellus fut reçu avec
enthousiasme par le peuple et par le sénat; et la cérémonie de son triomphe
fut la plus brillante qu'on eût encore vue dans Rome.

      Note 717: Polyb. l. II, p. 122.--Plutarch. in Marcell. p. 301.

Le triomphe, comme on sait, était chez les Romains le plus grand de tous
les honneurs militaires; il consistait en une marche solennelle du général
vainqueur et de son armée au temple de Jupiter capitolin. Romulus,
fondateur et premier roi de Rome, en avait institué l'usage en promenant
sur ses épaules, à travers les rues de sa ville naissante, les armes et les
vêtemens d'un ennemi qu'il avait terrassé[718]. Lorsque le général en chef
de l'armée romaine, comme avait fait Romulus, tuait de sa propre main le
général en chef de l'armée ennemie, cette circonstance rehaussait l'éclat
de la solennité, et les dépouilles conquises prenaient le nom de
_dépouilles opimes_[719]. Dans la série presque innombrable des triomphes
décernés par la république, elle ne s'était encore présentée que deux fois;
tout ce que l'appareil des fêtes romaines avait de plus magnifique fut donc
déployé pour célébrer la victoire de Claudius Marcellus, troisième
_triomphateur opime_[720].

      Note 718: Dionysius l. II.

      Note 719: Spolia opima (ab ope vel opibus ). Festus.
      --Tit. Liv. IV, 20.

      Note 720: Plutarch. loco citat.--Tit. Liv. Ep. 20.
      --Virgil. Æneid. VI, v. 859.--Propert. IV, 2.

Le cortège partit du Champ-de-Mars, se dirigeant par la Voie des triomphes
et par les principales places, pour se rendre au Capitole: les rues qu'il
devait traverser étaient jonchées de fleurs; l'encens fumait de tous
côtés[721]; la marche était ouverte par une troupe de musiciens qui
chantaient des hymnes guerriers, et jouaient de toutes sortes d'instrumens.
Après eux, s'avançaient les bœufs destinés au sacrifice; leurs cornes
étaient dorées; leurs têtes ornées de tresses et de guirlandes: suivaient,
entassés dans des chariots rangés en longues files, les armes et les
vêtemens gaulois, ainsi que le butin provenant du pillage des villes
boïennes et insubriennes[722]; puis les captifs de distinction vêtus de la
braie et de la saie, et chargés de chaînes: leur haute stature, leur figure
martiale et fière attirèrent long-temps les regards de la multitude
romaine. Derrière les captifs, marchaient un pantomime habillé en femme et
une troupe de satyres dont les regards, les gestes, les chants, la brutale
gaieté insultaient sans relâche à leur douleur. Plus loin, au milieu de la
fumée des parfums, paraissait le triomphateur traîné sur un char à quatre
chevaux. Il avait pour vêtement une robe de pourpre brodée d'or; son visage
était peint de vermillon comme les statues des Dieux, et sa tête couronnée
de laurier[723]. «Mais ce qu'il y eut, dans toute cette pompe, de plus
superbe et de plus nouveau, dit l'historiographe de Marcellus, ce fut de
voir le consul portant lui-même l'armure de Virdumar; car il avait fait
tailler exprès un grand tronc de chêne, autour duquel il avait ajusté le
casque, la cuirasse et la tunique du roi barbare[724]» L'épaule chargée de
ce trophée qui présentait la figure d'un géant armé, Marcellus traversa la
ville. Ses soldats, cavaliers et fantassins, se pressaient autour et à la
suite de son char, chantant des hymnes composés pour la fête, et poussant,
par intervalles, le cri de _triomphe! triomphe!_ que répétait à l'envi la
foule des spectateurs.

      Note 721: Ovid. Trist. IV, 2, 4.

      Note 722: Tit. Liv. XXXIII, 24; XXXVIII, 5, 8, XXXIX, 5, 7; XL, 43;
      XLV, 40.--Virg. Æneid. VIII, 720.

      Note 723: Tit. Liv. II,, 47. X, 8.--Dionys. V. 47.--Plinius. XV,
      30. V, 39.--Plutarch. in Æmil.

      Note 724: Plut. in Marcell. ub. supr.

Dès que le char triomphal commença à tourner du Forum vers le Capitole,
Marcellus fit un signe, et l'élite des captifs gaulois fut conduite dans
une prison, où des bourreaux étaient appostés et des haches préparées[725];
puis le cortège, suivant la coutume, alla attendre au Capitole, dans le
temple de Jupiter, qu'un licteur apportât la nouvelle «que les barbares
avaient vécu[726].» Alors Marcellus entonna l'hymne d'action de grâce, et
le sacrifice s'acheva. Avant de quitter le Capitole, le triomphateur
planta, de ses mains, son trophée dans l'enceinte du temple, dont il avait
fait creuser le pavé[727]. Le reste du jour se passa en réjouissances, en
festins; et le lendemain, peut-être, quelque orateur du sénat ou du peuple
recommença les déclamations d'usage contre cette race gauloise qu'il
fallait exterminer, parce qu'elle égorgeait ses prisonniers, et qu'elle
offrait à ses dieux le sang des hommes.

      Note 725: Cic. Verr. v. 30.--Tit. Liv. XXXVI, 13.--Dio. XI, 41;
      XLIII, 19.

      Note 726: Joseph, de Bello. Jud. VII, 24.

      Note 727: Plutarch, in Marcell. 1. C.



CHAPITRE VIII.

GAULE CISALPINE. Alliance des Gaulois avec Annibal.--Les Romains envoient
des colonies à Crémone et à Placentia.--Soulèvement des Boïes et des
Insubres; ils dispersent les colonies, enlèvent les triumvirs et défont une
année romaine dans la forêt de Mutine.--Annibal traverse la Transalpine et
les Alpes.--Incertitude des Cisalpins; combat du Tésin.--Les Cisalpins se
déclarent pour Annibal; batailles de Trébie, de Thrasymène, de Cannes,
gagnées par les Gaulois.--Défaite des Romains dans la forêt Litana.
--Tentatives infructueuses d'Annibal pour ramener la guerre dans le nord de
l'Italie.--Asdrubal passe les Alpes; il est vaincu près du Métaure.--Magon
débarque à Génua; il est vaincu dans l'Insubrie.--Les Gaulois suivent
Annibal en Afrique.

218-202.


ANNEE 218 avant J.-C.

Les Cisalpins avaient à peine posé les armes qu'ils virent arriver dans
leur pays des étrangers qui les sollicitaient de les reprendre; c'étaient
des émissaires envoyés par le Carthaginois Annibal, commandant des forces
puniques en Espagne. La bonne intelligence avait déjà cessé entre les
républiques de Rome et de Carthage, et tout faisait prévoir la rupture
prochaine de la paix. Dans cette conjoncture, Annibal résolut de frapper
les premiers coups. Il conçut le projet de descendre en Italie, et de
transporter la guerre sous les murailles mêmes de Rome; mais ce plan hardi
était inexécutable sans la coopération active des Cisalpins: Annibal
travailla donc à le leur faire adopter. Ses envoyés distribuèrent de
l'argent aux chefs, et réveillèrent par leurs discours l'énergie gauloise,
que les dernières défaites avaient abattue. «Les Carthaginois, disaient-ils
aux Boïes et aux Insubres, s'engagent, si vous les secondez, à chasser les
Romains de votre pays, à vous rendre le territoire conquis sur vos pères, à
partager avec vous fraternellement les dépouilles de Rome et des nations
sujettes ou alliées de Rome[728].» Les Insubres accueillirent ces
ouvertures avec faveur, mais en même temps avec une réserve prudente; pour
les Boïes, dont plusieurs villes étaient occupées par des garnisons
romaines, impatiens de les recouvrer, ils s'engagèrent à tout ce que les
Carthaginois demandaient. Comptant sur ces promesses, Annibal envoya
d'autres émissaires dans la Transalpine pour s'y assurer un passage
jusqu'aux Alpes. L'argent des mines espagnoles lui gagna tout de suite
l'amitié des principaux chefs du midi [729].

      Note 728: Πάν ύπισχνεϊτο διαπεμπόμενος έπιμελώς πρός τούς δυνάστας
      τών Κελτών, καί τούς έκί τάδε, καί τούς έν αύταϊς ταϊς Άλπεσιν
      ένοικοΰΰΰντας. Polyb. l. III, p. 189.
      --Tit. Liv. l. XXI, c. 25, 29, 52.

      Note 729: Polyb. 1. III, p. 187.--Tit. Liv. 1. XXI, c. 23.

Averti des menées d'Annibal par les Massaliotes, ses anciens alliés et ses
espions dans la Gaule, le sénat romain fit partir de son côté des
ambassadeurs chargés d'une mission toute semblable; il proposait aux
nations gauloises, liguriennes et aquitaniques, de se liguer avec lui pour
fermer aux Carthaginois les passages des Pyrénées et des Alpes. Ces
ambassadeurs s'adressèrent premièrement au peuple de Ruscinon, qui,
habitant le pied septentrional des Pyrénées, du côté de la mer intérieure,
était maître des défilés vers lesquels s'avançait Annibal. Ils furent admis
dans l'assemblée où, suivant la coutume, les guerriers s'étaient rendus
tout armés. D'abord ce spectacle parut étrange aux envoyés romains[730]; ce
fut bien pis lorsque après avoir vanté la gloire et la grandeur de Rome,
ils exposèrent l'objet de leur mission. Il s'éleva dans l'assemblée de si
bruyans éclats de rire, accompagnés d'un tel murmure d'indignation, que
les magistrats et les vieillards qui la présidaient eurent la plus grande
peine à ramener le calme[731], tant ce peuple trouvait d'extravagance et
d'impudeur à ce qu'on lui proposât d'attirer la guerre sur son propre
territoire, pour qu'elle ne passât point en Italie. Quand le tumulte fut
apaisé les chefs répondirent: «Que n'ayant point à se plaindre des
Carthaginois pas plus qu'à se louer des Romains, nulle raison ne les
portait à prendre les armes contre les premiers en faveur des seconds;
qu'au contraire il leur était connu que le peuple romain dépossédait de
leurs terres en Italie ceux des Gaulois qui s'y étaient établis; qu'il leur
imposait des tributs, et leur faisait essuyer mille humiliations
pareilles.» Les ambassadeurs reçurent le même accueil des autres nations de
la Gaule; et ils ne rapportèrent à Massalie que des duretés et des
menaces[732]. Là, du moins, leurs fidèles amis ne leur épargnèrent pas les
consolations. «Annibal, leur disaient-ils, ne peut compter long-temps sur
la fidélité des Gaulois[733]; nous savons trop combien ces nations sont
féroces, inconstantes et insatiables d'argent.»

      Note 730: Nova  terribilisque species visa est: quòd armati
      (ita mos gentis erat) in concilium venerunt. Idem. c. 20.

      Note 731: Tantus cum fremitu risus dicitur ortus ut vix à
      magistratibus majoribusque natu juventus sedaretur.
      Tit. Liv. l. XXI, c. 20.

      Note 732: Nec hospitale quidquam pacatumve satis priùs auditum quàm
      Massiliam venerunt. Idem, ibid.

      Note 733: Sed ne illi (Galli) quidem ipsi satis mitem gentem
      fore..... Idem, ibid.

Le sénat apprit tout à la fois le mauvais succès de son ambassade, la
marche rapide d'Annibal, qui déjà avait passé l'Ebre, et les armemens
secrets, symptôme de la défection prochaine des Boïes. Il s'occupa d'abord
de l'Italie. Le préteur L. Manlius fut envoyé avec une armée d'observation
sur la frontière de la Ligurie et de la Cisalpine, et deux colonies, fortes
chacune de six mille ames[734], partirent de Rome en toute hâte pour aller
occuper, en-deçà et au-delà du Pô, deux des points les plus importans de la
Circumpadane; c'étaient, au nord, chez les Insubres, le bourg ou la ville
de Crémone, au midi, chez les Anamans, une ville située près du fleuve dont
le nom gaulois nous est inconnu et que les Romains nommèrent Placentia,
Plaisance[735]. L'arrivée de ces deux colonies excita au dernier degré la
colère des Boïes; ils se jetèrent sur les travailleurs occupés aux
fortifications de Placentia, et les dispersèrent dans la campagne. Non
moins irrités, les Insubres attaquèrent les colons de Crémone qui n'eurent
que le temps de passer le Pô et de se réfugier avec les triumvirs coloniaux
dans les murs de Mutine[736], place enlevée aux Boïes par les Romains
durant la dernière guerre, et que ceux-ci avaient fortifiée avec soin. Les
Boïes, réunis aux Insubres, y vinrent mettre le siège; mais tout-à-fait
inhabiles dans l'art de prendre les places, ils restaient inactifs autour
des murailles: le temps s'écoulait cependant, et l'on savait que le préteur
L. Manlius s'avançait à grandes journées au secours des triumvirs. La
guerre était commencée de nouveau, et les Gaulois avaient tout à craindre
pour les otages qu'ils avaient livrés à la république, lors de la
conclusion de la paix. Ils auraient voulu tenir entre leurs mains quelque
haut personnage romain qui répondît sur sa tête des traitemens faits à
leurs otages, et dont le péril arrêtât le ressentiment de ses concitoyens;
mais les Insubres avaient laissé échapper les triumvirs, et il n'y avait
pas d'apparence qu'on pût s'en emparer de vive force avant l'arrivée du
préteur. Pour en venir à leurs fins, les Gaulois usèrent de ruse; ils
attirèrent les triumvirs hors des portes, sous prétexte d'une conférence,
et se saisirent d'eux, sans leur faire le moindre mal, déclarant seulement
qu'il les retiendraient prisonniers jusqu'à ce que la république rendît les
otages qu'elle avait reçus à la fin de la guerre précédente[737]. Après
cette expédition, ils se portèrent du côté où L. Manlius s'avançait, et
s'embusquèrent dans un bois qu'il devait traverser.

      Note 734:  Τόν άριθμόν όντας είς έκατέραν τήν πόλιν είς
      έξακισχιλίους... Polyb. l. III, p. 193.

      Note 735:  Προσαγορεύσαντεσ Πλακεντίαν. Polyb. l. III, p. 193.

      Note 736: Ipsi triumviri romani Mutinam confugerunt.
      Tit. Liv. l. XXI, c. 25.--Polyb. ubi supr.

      Note 737: Legati ad colloquium.... comprehenduntur, negantibus
      Gallis, nisi obsides sibi redderentur, eos dimissuros.
      --Tit. Liv. l. XXI, c. 25.--Polyb. loco citat.

La forêt où Manlius vint s'engager était épaisse, embarrassée de
broussailles, et coupée seulement par un chemin étroit. Assailli
brusquement par les Gaulois, il souffrit beaucoup, et put difficilement
regagner la plaine; mais là, la tactique lui rendit l'avantage. Il continua
sa marche en sûreté tant qu'il trouva des lieux découverts; contraint de
nouveau à s'engager dans les bois, il manqua d'y périr; son arrière-garde,
rompue et dispersée, laissa derrière elle huit cents morts, un grand
nombre de prisonniers et six étendards[738]; le reste de l'armée courut se
renfermer à Tanetum ou Tanète, village boïen situé sur le Pô, occupé et
fortifié par les Romains, comme Mutine, durant la dernière guerre. Manlius
y trouva des approvisionnemens, et des secours en hommes lui arrivèrent de
la part des Cénomans de Brixia qui tenaient pour la république[739]. Dès
que ces événemens furent connus, le préteur Atilius partit de Rome avec un
corps de dix mille hommes, et se fit jour jusqu'à Tanète.

      Note 738: Ubi rursùs sylvæ intratæ, tùm postremos adorti, cum magnâ
      trepidatione et pavore omnium, octingintos milites occiderunt, sex
      signa ademêre. Tit. Liv. l. XXI, c. 25.--Polyb. l. III, p. 194.

      Note 739: Brixianorum Gallorum auxilio.... Tit. Liv. l. XXI, c. 25.

Cependant Annibal avait atteint le sommet des Pyrénées, non sans obstacle,
car les peuplades ibériennes n'avaient cessé de le harceler pendant sa
marche; chaque jour il avait eu quelque combat à livrer, même quelque
village à prendre d'assaut[740]. Mais la nouvelle de ces batailles ayant
jeté l'alarme parmi les nations du midi de la Gaule, elles commencèrent à
se défier de ses déclarations pacifiques, et à croire que son véritable
dessein était de les subjuguer[741]; de toutes parts, elles se préparèrent,
et lorsque les Carthaginois, descendant le revers septentrional des
Pyrénées, allèrent camper près d'Illiberri[742], ils trouvèrent les tribus
indigènes rassemblées en armes à Ruscinon et toutes prêtes à leur disputer
le passage. Annibal ne négligea rien pour les rassurer; il fit demander une
entrevue à leurs chefs, protestant qu'il était venu comme hôte et non comme
ennemi, et qu'il ne tirerait l'épée qu'autant que les Gaulois eux-mêmes l'y
forceraient[743]; il leur offrit même de se rendre près d'eux à Ruscinon,
s'ils répugnaient à le venir trouver dans son camp. Une conférence eut lieu
non loin d'Illiberri; et les protestations du général Carthaginois, son
argent surtout, dissipèrent toutes les craintes. Il en résulta un traité
d'alliance, célèbre par la singularité d'une de ses clauses: on y stipulait
que si les soldats carthaginois donnaient sujet à quelques plaintes de la
part des indigènes, ces plaintes seraient portées devant Annibal ou devant
ses lieutenans en Espagne; mais que les réclamations des Carthaginois
contre les indigènes seraient jugées sans appel par les femmes de ces
derniers[744]. Cette coutume de soumettre à l'arbitrage des femmes les plus
importantes décisions politiques, particulière aux Aquitains et aux
Ligures, du moins parmi les habitans de la Gaule, prenait sa source dans le
respect et la condescendance dont la civilisation ibérienne entourait les
femmes: les hommes, si l'on en croit le témoignage des historiens,
n'avaient pas à se repentir de cette institution de paix. Plus d'une fois,
quand des querelles personnelles ou des factions domestiques leur avaient
mis les armes à la main, leurs femmes s'étaient érigées en tribunal pour
examiner le prétexte de la guerre, et, le déclarant injuste et illégitime,
s'étaient précipitées entre les combattans pour les séparer[745]. Chez les
Galls et les Kimris, il s'en fallait bien que la même autorité fût laissée
à ce sexe; on verra plus tard qu'il y était réduit à la plus complète
servitude[746].

      Note 740: Τίνας πόλεις κατά κράτος έλών... μετά πολλών δέ καί μεγάλων
      άγώνων... Polyb. l. III, p. 189.

      Note 741: Quia vi subactos Hispanos fama erat, metus servitutis ad
      arma consternati, Ruscinonem aliquot populi conveniunt.
      Tit. Liv. l. XXI, c. 24.

      Note 742: Illi-Berri signifiait en langue ibérienne Ville-Neuve.

      Note 743: Hospitem se Galliæ non hostem advenisse: nec stricturum
      antè gladium, si per Gallos liceat, quàm in Italiam venisset.
      Tit. Liv. 1. XXI, c. 24.

      Note 744:  Κελών μέν έγκαλούντων Καρχηδονίοις, τούς έν Ίβηρία
      Καρχηδονίων έπάρχους καί στρατηγούς είναι δικαστάς άν δέ Καρχηδόνιοι
      Κελτοϊς έγκαλώσι τάς Κελτών γυναϊκας.
      Plutarq. de virtut. mulier, p. 246.

      Note 745: Αί γυναϊκες έν μέσψ τών όπλων γενόμεναι, καί παραλαβοΰσαι
      τά νείκη διήτησαν οϋτως άμέμπτως καί δίέκριναν, ώστε... Plutarch. de
      virtut. mulier. loco. citat.--Polyæn. l. VII, c. 50.

      Note 746: T. II, part. 2.

De Ruscinon, les troupes puniques se dirigèrent vers le Rhône, à travers le
pays des Volkes, qu'elles trouvèrent presque désert, parce qu'à leur
approche ces deux nations s'étaient retirées au-delà du fleuve où elles
avaient formé un camp défendu par son lit. Lorsque Annibal arriva, il
aperçut une multitude d'hommes armés, cavaliers et fantassins, qui
garnissaient la rive opposée. Sa conduite fut la même qu'à Ruscinon. Il
commença par rassurer ceux des Volkes qui étaient restés à l'occident du
Rhône, en maintenant dans son armée une discipline sévère; il fit ensuite
publier parmi les indigènes qu'il achèterait tous les navires de transport
que ceux-ci voudraient lui céder; et comme les nations riveraines du Rhône
faisaient toutes le commerce maritime[747], soit avec les colonies
massaliotes, soit avec la côte ligurienne et espagnole, et que d'ailleurs
Annibal payait largement, nombre de grands bateaux lui furent amenés; il y
joignit les batelets qui servaient à la communication des deux rives. De
plus, les Gaulois, donnant l'exemple aux soldats carthaginois,
construisirent sous leurs yeux, à la manière du pays, des canots d'un seul
tronc d'arbre creusé dans sa longueur; et toute l'armée s'étant mise à
l'ouvrage, au bout de deux jours la flotte fut prête[748].

      Note 747: Διά τό ταϊς έκ τής θαλάττης έμπορείαις πολλούς χρήσθαι τών
      παροικούντων τόν Ρ΄οδανόν. Polyb. l. III, p. 195.

      Note 748: Tit. Liv. l. XXI, c. 26.

Restait l'opposition des troupes Volkes, qui, maîtresses du bord opposé,
pouvaient empêcher le débarquement, ou du moins le gêner beaucoup. Annibal,
durant ces deux jours n'était pas resté oisif, il avait fait amener devant
lui des gens du pays, et de toutes les informations recueillies touchant
les gués du fleuve, il avait conclu qu'à vingt-cinq milles au-dessus du
lieu où il se trouvait[749] (il était à quatre journées de la mer[750]), le
Rhône, se divisant pour former une petite île et perdant de sa profondeur
et de sa rapidité, pouvait être traversé avec moins de danger. Il envoya
donc, à la première veille de la nuit, Hannon, fils de Bomilcar, avec une
partie des troupes, effectuer dans cet endroit le passage le plus
secrètement possible, lui donnant l'ordre d'assaillir à l'improviste les
campemens des Volkes, dès que l'armée commencerait son débarquement. Hannon
partit; conduit par des guides Gaulois, il arriva le lendemain au lieu
indiqué, et fit abattre en toute diligence du bois pour construire des
radeaux; mais les Espagnols, sans tous ces apprêts, jetant leurs habits sur
des outres et se mettant eux-mêmes sur leurs boucliers, traversèrent d'un
bord à l'autre[751]; le reste des troupes et les chevaux passèrent au moyen
de trains grossièrement fabriqués. Après vingt-quatre heures de halte,
Hannon se remit en marche, et par des signaux de feu informa Annibal qu'il
avait effectué le passage et qu'il n'était plus qu'à une petite distance
des Volkes. C'est ce qu'attendait le général carthaginois pour commencer
l'embarquement. L'infanterie avait déjà ses barques toutes prêtes et
convenablement rangées; les gros bateaux étaient pour les cavaliers, qui
presque tous conduisaient près d'eux leurs chevaux à la nage; et cette file
de navires, placés au-dessus du courant, en rompait la première
impétuosité, et rendait la traversée plus facile aux petits esquifs[752].
Outre les chevaux qui passaient à la nage (c'était le plus grand nombre),
et que du haut de la poupe on conduisait par la bride, d'autres avaient été
placés à bord tout enharnachés, afin de pouvoir être montés aussitôt le
débarquement[753]. Jusqu'à ce que l'affaire eût été décidée, Annibal laissa
ses éléphans sur la rive droite.

      Note 749: Indè millia quinque et viginti fermè. Idem, c. 27.

      Note 750: Polyb. l. III, p. 195.--Un peu au-dessus d'Avignon.

      Note 751: Hispani, sine ullâ mole, in utres vestimentis conjectis,
      ipsi cetris suppositis incubantes, flumen transnataverunt.
      T. L. l. XXI, c. 2.--Ce passage eut lieu un peu au-dessus de
      Roquemaure.

      Note 752: Tranquillitatem infrà trajicientibus lentribus præbebat.
      Tit. Liv. l. XXI, c. 27.--Polyb. l. III, p. 196.

      Note 753: Equorum pars magna nantes locis à puppibus trahebantur;
      præter eos, quos instratos frenatosque, ut extemplò egresso in ripam
      equiti usui essent, imposuerant in naves. Tit. Liv. ibid.

A la vue des premières barques, les Volkes entonnèrent le chant de guerre,
et se rangèrent en file le long de la rive gauche, brandissant leurs armes
et agitant leurs boucliers sur leur têtes[754]; puis des décharges de
flèches et de traits partirent et continuèrent sans interruption, de leurs
rangs sur la flotte ennemie. Dans l'incertitude de l'événement, une égale
frayeur saisit les deux armées; d'un côté, les hurlemens des Gaulois et
leurs traits dont le ciel était obscurci; de l'autre, ces barques
innombrables chargées d'hommes, de chevaux et d'armes; le hennissement des
coursiers, les clameurs des hommes qui luttaient contre le courant, ou
s'exhortaient mutuellement; le bruit du fleuve qui se brisait entre tant de
navires, tout ce tumulte, tout ce spectacle, agissaient avec la même force
et en sens inverse sur une rive et sur l'autre[755]. Mais tout-à-coup de
grands cris se font entendre, et des flammes s'élèvent derrière l'armée des
Volkes; c'était Hannon qui venait de prendre et d'incendier leur camp.
Alors les Gaulois se divisent; les uns courent au camp où se trouvent leurs
femmes; les autres font face à Hannon; tandis que les Carthaginois
d'Annibal débarquent sans trop de péril, et à mesure qu'ils débarquent se
forment en bataille sur le rivage. Le combat n'était plus égal, et les
Volkes assaillis de toutes parts se dispersent dans les bourgades voisines.
Annibal acheva à son aise le débarquement du reste de l'armée et celui de
ses éléphans, et passa la nuit sur la rive gauche du fleuve[756].

      Note 754: Galli occursant in ripam cum variis ululatibus, cantuque
      moris sui, quatientes scuta suprà capita, vibrantesque dextris tela.
      Idem, c. 28.

      Note 755: Tit. Liv. loc. citât.--Polyb. l. III, p. 197.

      Note 756: Polyb. l. III, p. 197.--Tit. Liv. l. XXI, c. 28.

Le lendemain, ayant été informé que la flotte romaine, forte de soixante
vaisseaux longs, avait abordé à Massalie, et que le consul P. Cornélius
Scipion était déjà campé près de l'embouchure du Rhône, il fit partir dans
cette direction cinq cents éclaireurs numides. Le hasard voulut que ce
jour-là même, tandis que l'armée romaine se remettait des fatigues de la
traversée, le consul envoyât dans la direction contraire une reconnaissance
de trois cents cavaliers. Les deux corps ne furent pas long-temps sans se
rencontrer; l'engagement fut vif, et les Romains perdirent d'abord cent
soixante hommes, mais ils reprirent l'avantage et firent tourner bride aux
Numides, qui laissèrent sur la place deux cents des leurs[757]. L'issue de
ce combat jeta de l'hésitation dans l'esprit d'Annibal; il resta quelque
temps indécis s'il poursuivrait sa marche vers l'Italie ou s'il irait
chercher d'abord cette armée romaine pour qui la fortune paraissait se
déclarer. Une députation de la Gaule Cisalpine, arrivée à propos dans son
camp, et conduite par Magal, chef ou roi des Boïes, le raffermit dans son
premier projet. Ces députés venaient lui servir de guides; et ils prirent
au nom de leurs compatriotes l'engagement formel de partager toutes les
chances de son entreprise[758]. Il se décida donc à marcher sans plus de
retard droit aux Alpes; afin d'éviter la rencontre de l'armée romaine, il
prit un détour et se dirigea immédiatement vers le cours supérieur du
Rhône.

      Note 757: Victores ad centum sexaginta; nec omnes Romani sed pars
      Gallorum; victi ampliùs ducenti ceciderunt. Tit. Liv. l. XXI, c. 30.
      Il y avait parmi les Romains quelques Gaulois à la solde de Massalie.

      Note 758: Avertit à præsenti certamine Boiorum legatorum regulique
      Magali adventus, qui se duces itinerum, socios periculi fore
      affirmantes... Tit. Liv. l. XXI, c. 30.--Polyb. l. III, p. 198.

L'armée carthaginoise était loin de partager la confiance de son général.
Quelques ressouvenirs de l'autre guerre venaient parfois l'inquiéter; mais
ce qu'elle redoutait surtout, c'était la longueur du chemin, la hauteur et
la difficulté de ces Alpes, que l'imagination des soldats se peignait sous
des formes effrayantes. Annibal travaillait à dissiper ces terreurs. Durant
les marches, il haranguait ses soldats, il les instruisait et les
encourageait. «Ces Alpes qui vous épouvantent, leur disait-il, sont
habitées et cultivées; elles nourrissent des êtres vivans. Vous voyez ces
ambassadeurs boïens: pensez-vous qu'ils se soient élevés en l'air sur des
ailes? Leurs ancêtres n'ont pas pris naissance en Italie; c'étaient des
étrangers arrivés de bien loin pour former leur établissement, et qui,
traînant avec eux tout l'attirail de leurs femmes et de leurs enfans, ont
cent et cent fois, et sans le moindre risque, franchi ces hauteurs que vous
vous figurez inaccessibles. Eh! qu'y a-t-il d'inaccessible et
d'insurmontable pour un soldat armé qui ne porte avec lui que son équipage
militaire? Vous montrerez-vous inférieurs aux Gaulois que vous venez de
vaincre[759]?»

      Note 759: Eos ipsos quos cernant legatos non penmis sublimè elatos
      Alpes transgressos..... militi quidem armato nihil secum præter
      instrumenta belli portanti, quid invium aut inexsuperabile esse?....
      Proindè cederent genti per eos dies totiès ab se victæ.
      Tit. Liv. l. XXI, c. 30.

Après quatre jours de marche, en remontant la rive droite du Rhône, Annibal
arriva au confluent de ce fleuve et de l'Isère, dans un canton fertile et
bien peuplé que les habitans nommaient l'_Île_[760], parce qu'il était
entouré presque de tous côtés par le Rhône, l'Isère, le Drac qui se jette
dans l'Isère, et la Drôme qui se jette dans le Rhône. Deux frères, enfans
du dernier chef, se disputaient la souveraineté de ce canton. L'aîné,
auquel les historiens romains donnent le nom de Brancus[760], avait été
chassé du trône par son frère, que soutenaient tous les jeunes guerriers du
pays. Les deux partis ayant remis la décision de leur querelle au jugement
d'Annibal, le Carthaginois se déclara en faveur de Brancus, ce qui lui
valut une grande réputation de sagesse, parce que tel avait été l'avis des
vieillards et des principaux de la nation. Brancus, par reconnaissance, lui
fournit des vivres, des provisions de toute espèce, et surtout des
vêtemens, dont la rigueur de la saison faisait déjà sentir le besoin; il
l'accompagna en outre jusqu'aux premières vallées des Alpes, pour le
garantir contre les attaques des Allobroges, dont ils touchaient la
frontière. En quittant l'Île, Annibal ne marcha pas en ligne droite aux
Alpes; il dévia un peu au midi, pour gagner le col du mont
Genèvre (Matrona), cotoya la rive gauche de l'Isère, puis la rive gauche du
Drac, passa la Durance, non sans beaucoup de fatigues et de pertes, et
remonta ce torrent, tantôt sur une rive, tantôt sur l'autre[762].

      Note 760: Ήκε πρός τήν καλουμένην Νήσον χώραν πολύσχλον καί
      σιροφόρον. Polyb. l. III, p. 202.--Mediis campis insulæ nomen
      inditum. Tit. Liv. l. XXI, c. 31.

      Note 761: Brancus nomine.--Tit. Liv. l. XXI, c. 31.

      Note 762: Polyb. l. III, p. 103. Tit. Liv. I. c.--Cons. M. Letronne,
      Journ. des Savans. Janv. 1819.

Ce fut dans les derniers jours d'octobre qu'Annibal commença à gravir les
Alpes. L'aspect de ces montagnes était vraiment effrayant; leurs masses
couvertes de neige et déglace, confondues avec le ciel; à peine quelques
misérables cabanes éparses sur des pointes de rochers; des hommes à demi
sauvages dans un hideux délabrement; le bétail, les chevaux, les arbres,
grêles et rapetissés; en un mot, la nature vivante et la nature inanimée
frappées d'un égal engourdissement[763]: ce spectacle de désolation
universelle frappa de tristesse et de découragement l'armée carthaginoise.
Tant qu'elle chemina dans un vallon spacieux et découvert, sa marche fut
tranquille et nul ennemi ne l'inquiéta; mais parvenue dans un endroit où le
vallon, en se resserrant brusquement, n'offrait pour issue qu'un étroit
passage, elle aperçut des bandes nombreuses de montagnards qui couvraient
les hauteurs. Bordé d'un côté par d'énormes roches à pic, de l'autre par
des précipices sans fond, ce passage ne pouvait être forcé sans les plus
grands périls; et si les montagnards, dressant mieux leur embuscade,
fussent tombés à l'improviste sur l'armée déjà engagée dans le défilé, nul
doute qu'elle y serait restée presque tout entière. Annibal fit faire
halte, et détacha, pour aller à la découverte, les Gaulois qui lui
servaient de guides[764]; mais il apprit bientôt qu'aucune autre issue
n'existait, et  qu'il fallait de toute nécessité emporter celle-ci ou
retourner sur ses pas. Pour Annibal le choix n'était pas douteux: il
ordonna de déployer les tentes, et de camper à l'ouverture du défilé
jusqu'à ce qu'il se présentât une occasion favorable.

      Note 763: Nives cælo propè immistæ, tecta informia imposita rupibus,
      pecora jumentaque torrida frigore, homines intensi et inculti,
      animalia inanimataque omnia rigentia gelu... Tit. Liv. l. XXI, c. 32.

      Note 764: Gallis ad visenda loca præmissis. Tit. Liv. l. XXI, c. 32.
      --Polyb. l. III, p. 204.

Cependant les guides gaulois, s'étant abouchés avec les montagnards,
découvrirent que les hauteurs étaient occupées pendant le jour seulement,
et qu'à la nuit les postes en descendaient pour se retirer dans les
villages. Annibal, sur cet avis, commença dès le soleil levé une fausse
attaque, comme si son projet eût été de passer en plein jour et à main
armée; il continua cette manœuvre jusqu'au soir: le soir venu, il fit
allumer les feux comme à l'ordinaire et dresser les tentes; mais au milieu
de la nuit, s'étant mis à la tête de son infanterie, il traversa le défilé
dans le plus grand silence, gravit les hauteurs, et s'empara des positions
que les Gaulois venaient de quitter. Aux premières lueurs du matin, le
reste de l'armée se mit en marche le long du précipice. Les montagnards
sortaient de leurs forts pour aller prendre leurs stations accoutumées
lorsqu'ils virent l'infanterie légère d'Annibal au-dessus de leurs têtes,
et dans le ravin l'infanterie pesante et la cavalerie qui s'avançaient en
toute hâte; ils ne perdirent point courage: habitués à se jouer des pentes
les plus rapides, ils se mirent à courir sur le flanc de la montagne
faisant pleuvoir au-dessous d'eux les pierres et les traits. Les
Carthaginois eurent dès lors à lutter tout ensemble et contre l'ennemi et
contre les difficultés du terrain, et contre eux-mêmes, car dans ce
tumulte, ils se choquaient et s'entraînaient les uns les autres. Mais
c'était des chevaux que provenait le plus grand désordre: outre la frayeur
que leur causaient les cris sauvages des montagnards, grossis encore par
l'écho, s'ils venaient à être blessés ou frappés seulement, ils se
cabraient avec violence et renversaient autour d'eux hommes et bagages; il
y eut beaucoup de conducteurs et de soldats qu'en se débattant ils firent
tomber au fond des abîmes, et l'on eût cru entendre le fracas d'un vaste
écroulement, lorsque, précipités eux-mêmes, ils allaient avec toute leur
charge rouler et se perdre à des profondeurs immenses[765].

      Note 765: Indè ruinæ maximæ modo, jumenta cum oneribus devolvebantur.
      Tit. Liv. l. XXI, c. 33.--Polyb. l. III, p. 205.

Annibal, témoin de ce désordre, n'en resta pas moins quelque temps sur la
hauteur avec son détachement, dans la crainte d'augmenter encore la
confusion; pourtant, quand il vit ses troupes coupées, et le risque qu'il
courait de perdre ses bagages, ce qui eût infailliblement entraîné la ruine
de l'armée entière, il se décida à descendre, et du premier choc il eut
bientôt balayé le sentier. Toutefois il ne put exécuter ce mouvement sans
jeter un nouveau trouble dans la marche tumultueuse de ses troupes; mais du
moment que les chemins eurent été dégagés par la retraite des montagnards,
l'ordre se rétablit, et ensuite l'armée carthaginoise défila si
tranquillement, qu'à peine entendait-on quelques voix de loin en loin.
Annibal prit d'assaut le village fortifié qui servait de retraite aux
montagnards, et plusieurs bourgades environnantes; le bétail qu'il y trouva
nourrit son armée durant trois jours, et comme la route devenait meilleure
et que les indigènes étaient frappés de crainte, ces trois jours se
passèrent sans accident[766].

      Note 766: Polyb. l. III, p. 205.--Tit. Liv. l. XXI, c. 33.

Le quatrième, il arriva chez une autre peuplade fort nombreuse pour un pays
de montagnes[767]; au lieu de lui faire guerre ouverte, celle-ci l'attaqua
par la ruse; et, pour la seconde fois, le Carthaginois faillit succomber.
Des chefs et des vieillards députés par ce peuple vinrent le trouver,
portant en signe de paix des couronnes et des rameaux d'olivier[768], et
lui dirent: «que le malheur d'autrui étant pour eux une utile leçon, ils
aimaient mieux éprouver l'amitié que la valeur des Carthaginois, et que,
prêts à exécuter ponctuellement tout ce qui leur serait commandé, ils lui
offraient des vivres et des guides pour sa route[769].» En garantie de leur
foi, ils lui remirent des otages. Annibal, sans leur donner une confiance
aveugle, ne voulut pas, en repoussant leurs offres, s'en faire des ennemis
déclarés, et leur répondit obligeamment; il accepta les otages qu'ils lui
livraient, les provisions qu'ils avaient eux-mêmes apportées sur la route;
mais bien loin de se croire avec des amis sûrs, il ne se mit à la suite de
leurs guides, qu'après avoir pris toutes les précautions que sa prudence
ingénieuse put imaginer. Il plaça à son avant-garde la cavalerie et les
éléphans, dont la vue, toute nouvelle dans ces montagnes, en effarouchait
les sauvages habitans: il se chargea de conduire en personne
l'arrière-garde avec l'élite de l'infanterie; on le voyait s'avancer
lentement, pourvoyant à tout, et portant autour de lui des regards inquiets
et attentifs. Arrivé à un chemin étroit que dominaient les escarpemens
d'une haute montagne, il fut assailli brusquement par les montagnards qui
l'attaquèrent tout à la fois en tête, en queue et sur les flancs; ils
réussirent à couper son armée et à s'établir eux-mêmes sur le chemin, de
sorte qu'Annibal passa une nuit entière séparé de ses bagages et de sa
cavalerie[770].

      Note 767: Perventum indè ad frequentem cultoribus alium, ut inter
      montana populum. Tit. Liv. l. XXI, c. 34.

      Note 768: Συμφρονήσαντες έπί δόλω, συνήντων αύτψ
      θαλλούς έχοντες καί στεφάνους. Polyb. l. III, p. 205.

      Note 769: Alienis malis, utili exemplo doctos... amicitiam malle
      quàm vim experiri Pœnorum: itaque obedienter imperata facturos;
      commeatum itinerisque duces... acciperet. Tit. Liv. l. XXI, c. 34.
      --Polyb. l. III, l. c.

      Note 770: Occursantes per obliqua montani, perrupto medio agmine
      viam insedêre: noxque una Annibali sine equitibus ac impedimentis
      acta est. Tit. Liv. l. XXI, c. 34.--Polyb. l. c.

Le lendemain les deux corps d'armée se réunirent, et franchirent ce second
défilé non sans de grandes pertes, en chevaux toutefois plus qu'en hommes.
Depuis ce moment les montagnards ne se montrèrent plus que par petits
pelotons, harcelant l'avant-garde ou l'arrière-garde et enlevant les
traîneurs. Les éléphans, dans les chemins étroits et dans les pentes
rapides, retardaient beaucoup la marche; mais les Carthaginois étaient sûrs
de n'être point inquiétés dans leur voisinage, tant l'ennemi redoutait
l'approche de ces énormes animaux si étranges pour lui[771]. Plusieurs fois
Annibal fut contraint de s'ouvrir un passage par des lieux non frayés;
plusieurs fois il s'égara soit par la perfidie des guides, soit par les
fausses conjectures qui, voulant suppléer à l'infidélité des informations,
engageaient l'armée dans des vallons sans issue. Enfin, au bout de neuf
jours, ayant atteint le sommet des Alpes, il arriva sur le revers
méridional, dans un endroit d'où la vue embrassait, dans toute son étendue,
le magnifique bassin qu'arrose le Pô. Là il fit halte, et pour ranimer ses
compagnons rebutés par tant de fatigues souffertes, et tant d'autres encore
à souffrir, il leur montra du doigt, dans le lointain, la situation de
Rome, puis les villages gaulois qui se déployaient sous leurs pieds[772]:
«Là bas, dit-il, est cette Rome dont vous achevez maintenant de franchir
les murailles[773]; ici sont nos auxiliaires et nos amis[774].»

      Note 771: Μεγάστην δ' αύτώ παρείχετο χρείαν τά θηρία· καθ' όν άν γάρ
      τόπον ύπάρχοι τής πορείας ταΰτα, πρός τοΰτο τό μέρος ούκ έτόλμων οί
      πολέμιοι προσιέναι τό παράδοξον έκπληττόμενοι τής τῶν ζώων φαντασίας.
      Polyb. l. III, p. 206, 207.

      Note 772: Ένδεικνύμενος αύτοϊς τά περί τόν Πάδον πεδία... άμα δέ καί
      τόν τής Ρ΄ώμης αύτής τόπον ϋποδεικνύων... Idem, p. 207.

      Note 773: Mænia eos transcendere non Italiæ modò, sed etiam urbis
      Romæ. Tit. Liv. l. XXI, c. 38.

      Note 774: Polyb. l. II, p. 207.

Il lui fallut encore six jours pour descendre le revers italique des Alpes,
et, le quinzième jour depuis son départ de l'Ile, vainqueur de tous les
obstacles et de tous les dangers, il entra sur le territoire des Taurins.
Son armée était réduite à vingt-six mille hommes, savoir: douze mille
fantassins africains, huit mille espagnols et six mille cavaliers, la
plupart numides, tous dans un état de maigreur et de délabrement
épouvantable[775]. Il s'attendait à voir les Cisalpins se lever en armes à
son approche; loin de là, les Taurins, alors en guerre avec les Insubres,
repoussèrent son alliance, et lui refusèrent des vivres qu'il demandait;
Annibal, tant pour se procurer ce qui lui manquait, que pour donner un
exemple aux nations liguriennes et gauloises, prit d'assaut et saccagea
Taurinum, chef lieu du pays, après quoi, il descendit la rive gauche du Pô,
se portant sur la frontière insubrienne[776].

      Note 775: Tit. Liv. l. XXI, c. 39.--Polyb. l. III, p. 209.

      Note 776: Polyb. l. III, p. 212.--Tit. Liv. l. XXI. c. 39.

Deux factions partageaient alors toute la Cisalpine. L'une, composée des
Vénètes, des Cénomans, des Ligures des Alpes, gagnés à la cause romaine,
s'opposait avec vigueur à tout mouvement en faveur d'Annibal: l'autre, qui
comptait les Ligures de l'Apennin, les Insubres et les peuples de la
confédération boïenne, avait embrassé le parti de Carthage, mais le
soutenait sans beaucoup de chaleur. Les Boïes surtout, qui avaient tant
contribué à jeter les Carthaginois dans cette entreprise, se montraient
froids et incertains; c'est que les affaires de la Gaule avaient bien
changé. A l'époque où les propositions d'Annibal furent accueillies avec
enthousiasme, la Gaule était humiliée et vaincue, des troupes romaines
occupaient son territoire, des colonies romaines se rassemblaient dans ses
villes. Mais depuis la dispersion des colons de Crémone et de Placentia,
depuis la défaite de L. Manlius dans la forêt de Mutine, les Boïes et les
Insubres, satisfaits d'avoir recouvré leur indépendance par leurs propres
forces, se souciaient peu de la compromettre au profit d'étrangers, dont
l'apparence et le nombre n'inspiraient qu'une médiocre confiance.

D'ailleurs, l'armée romaine destinée à agir contre Annibal n'avait pas
tardé à entrer dans la Cispadane, où elle campait sur les terres des
Anamans, comprimant les Boïes et les Ligures de l'Apennin, et surveillant
les Insubres, dont elle n'était séparée que par le Pô[777]. Sa présence
donnant de l'audace au parti de Rome, les Taurins s'étaient mis à ravager
le territoire insubrien. Les Insubres et les Boïes, contraints par menace,
avaient même conduit quelques troupes dans le camp romain[778]. Surpris et
alarmé de cet état de choses, Annibal, après avoir donné, au siège de
Taurinum, un exemple sévère, marchait vers les Insubres, afin de fixer de
force ou de gré leur irrésolution. De son côté, Scipion, qui avait quitté
la Gaule transalpine, pour prendre le commandement des légions de la
Cisalpine, avant qu'Annibal eût atteint les bords du Tésin, vint camper
près du fleuve, pour lui en disputer le passage. Les deux armées
carthaginoise et romaine, ne tardèrent pas à se trouver en présence[779].

      Note 777: Circumspectantes defectionis tempus, subitò adventus
      consulis oppressit. Tit. Liv. l. XXI, c. 39.

      Note 778: Τινές δέ καί συστρατεύειν ήναγκάζοντο τοϊς Ρ΄ωμαίοις.
      Polyb. l. III, p. 212.

      Note 779: Polyb. l. III, p. 218.--Tit. Liv. l. XXI, c. 39.

Annibal sentait toute l'importance du combat qu'il allait livrer; de ce
combat dépendait la décision des Gaulois, et par conséquent sa ruine ou son
triomphe; et pour tenter ce coup aventureux, il n'avait qu'une armée faible
en nombre, exténuée par des fatigues et des privations inouïes. Voulant
remonter ses soldats découragés, il eut recours à un spectacle capable de
remuer fortement ces imaginations grossières. Il rangea l'armée en cercle
dans une vaste plaine, et fit amener, au milieu, de jeunes montagnards,
pris dans les Alpes, harcelant sa marche, et qui, pour cette raison,
avaient été durement traités; leurs corps décharnés et livides portaient
l'empreinte des fers et les cicatrices des fouets, dont ils avaient été
fustigés. Mornes et le visage baissé, ils attendaient en silence ce que les
Carthaginois voulaient d'eux, lorsqu'on plaça, non loin de là, des armes
pareilles à celles dont leurs rois se servaient dans les combats
singuliers, des chevaux de bataille, et de riches costumes militaires à la
façon de leur pays. Annibal alors leur demanda s'ils voulaient combattre
ensemble, promettant aux vainqueurs ces riches présens et la liberté. Tous
n'eurent qu'un cri pour demander des armes. Leurs noms, mêlés dans une
urne, furent tirés deux à deux; à mesure qu'ils sortaient, on voyait les
jeunes captifs, que le sort avait désignés, lever les bras au ciel avec
transport, saisir une épée en bondissant, et se précipiter l'un contre
l'autre. «Tel était, dit un historien, le mouvement des esprits,
non-seulement parmi les prisonniers, mais encore dans toute la foule des
spectateurs, qu'on n'estimait pas moins heureux ceux qui succombaient, que
ceux qui sortaient vainqueurs du combat[780].» Annibal saisit le moment; il
harangua ses soldats, leur rappelant la tyrannie de Rome, qui voulait les
réduire à la condition de ces misérables esclaves, et le pillage de
l'Italie, qui serait le prix de leur victoire; puis soulevant une pierre,
il en écrasa la tête d'un agneau, qu'il immolait aux dieux, adjurant ces
dieux de l'écraser ainsi lui-même, s'il était infidèle à ses
promesses[781].

      Note 780: Is habitus animorum non inter ejusdem modò conditionis
      homines erat, sed etiam inter spectantes vulgò, ut non vincentium
      magis quàm benè morientium fortuna laudaretur. T. L. l. XXI, c. 42.

      Note 781: Polyb. l. III, p. 214, 215.--Tit. Liv. l. XXI, c. 42, 43.

Voyant ses soldats échauffés à son gré, il se mit à la tête de sa cavalerie
numide pour aller reconnaître les positions de l'ennemi; le même dessein
avait éloigné Scipion de son camp: les deux troupes se rencontrèrent, et se
chargèrent aussitôt. Scipion avait placé au centre de son corps de bataille
des escadrons de cavalerie gauloise, probablement cénomane; ils furent
enfoncés par les Numides, dont les chevaux, rapides comme l'éclair, ne
portaient ni selle ni mords. Le consul, blessé et renversé à terre, ne dut
la vie qu'au courage de son jeune fils. Les légions battirent en retraite
la nuit suivante, repassèrent le Pô et reprirent leur première position
sous les murs de Placentia. Annibal les suivit, et plaça son camp à six
milles du leur. Le combat du Tésin n'avait été qu'un engagement de
cavalerie, qui n'avait compromis le salut ni de l'une ni de l'autre armée,
mais il releva Annibal aux yeux des Gaulois; les chefs insubriens
accoururent le féliciter et lui offrir des vivres et des troupes. Le
Carthaginois, en retour, garantit leurs terres du pillage; il ordonna même
à ses fourrageurs de respecter le territoire des Cénomans et des autres
peuples cisalpins qui, soit par affection, soit par indécision, tenaient
encore pour la cause de ses ennemis[782].

      Note 782: Polyb. l. III, p. 217, 218, 219.--Tit. Liv. l. XXI, c. 44,
      45, 46.--Appian. Bell. Annibal. p. 315, 316.

A peine les Carthaginois étaient-ils arrivés en vue de Placentia, que le
camp romain fut le théâtre d'une défection sanglante. Deux mille fantassins
et deux cents cavaliers gaulois, faisant partie sans doute de ces corps
auxiliaires que le consul Scipion s'était fait livrer de force par les
Boïes et les Insubres, prirent tout à coup les armes vers la quatrième
heure de la nuit, lorsque le silence et le sommeil régnaient dans tout le
camp, et se jetèrent avec une sorte de rage sur les quartiers voisins des
leurs. Un grand nombre de Romains furent blessés; un grand nombre furent
tués; les Gaulois, après leur avoir coupé la tête, sortirent, et, précédés
de ces trophées sauvages, se présentèrent aux portes du camp
d'Annibal[783]. Le Carthaginois les combla d'éloges et d'argent, mais il
les renvoya chacun dans leur nation, les chargeant d'y travailler à ses
intérêts: il espérait que la crainte des vengeances du consul forcerait
leurs compatriotes à se ranger, bon gré mal gré, immédiatement, sous ces
drapeaux. Il reçut en même temps une ambassade solennelle des Boïes, qui
offraient de lui livrer les triumvirs qu'ils avaient enlevés par ruse au
siège de Mutine: Annibal leur conseilla de les garder comme otages et de
s'en servir à retirer, s'ils pouvaient, leurs anciens otages des mains de
la république[784]. Quant à Scipion, dès qu'il vit Annibal s'approcher, il
quitta la plaine de Placentia; et pour se mettre à l'abri de la cavalerie
numide, que la journée du Tésin lui avait appris à redouter, il alla se
retrancher au-delà de la Trébie, sur les hauteurs qui bordent cette
rivière. L'armée carthaginoise plaça  son camp près de l'autre rive.

      Note 783: Πολλούς μέν άπέκτειναν, ούκ όλίγους δέ κατετραυμάτισαν·
      τέλος δέ άὰς κεφαλάς άποτεμόντες τών τεθνεώτων, άπεχώρουν πρός τούς
      Καρχηδονίους. Polyb. l. III, p. 219.

      Note 784: Idem, ibid. Tit. Liv. l. XXI, c. 48.

Le territoire des Anamans était donc le théâtre de la guerre et devait
l'être long-temps, car Scipion, renfermé dans ses palissades et sourd aux
provocations d'Annibal, refusait obstinément de combattre. Pressés tout à
la fois par les deux armées, les Anamans, voulant éviter de plus grands
ravages, prétendaient garder la neutralité: c'était tout ce que demandaient
les Romains; mais Annibal avait droit d'exiger davantage. «Je ne suis venu
que sur vos sollicitations, leur disait-il avec colère; c'est pour délivrer
la Gaule que j'ai traversé les Alpes[785].» Irrité de leur inaction, et
ayant d'ailleurs épuisé ses provisions de bouche, il fit durement saccager
le pays entre la Trébie et le Pô. Irrités à leur tour, ces peuples
offrirent au consul de se déclarer hautement pour lui, s'il arrêtait par sa
cavalerie les déprédations des fourrageurs numides; ils se plaignirent même
que leurs maux actuels, ils les devaient à leur prédilection marquée pour
la cause romaine: «Punis de notre attachement à la république,
disaient-ils, nous avons droit de réclamer que la république nous
protège[786].»

      Note 785: A Gallis accitum se venisse ad liberandos eos, dictitans.
      Tit. Liv. l. XXI, c. 52.

      Note 786: Auxilium Romanorum terræ, ob nimiam cultorum fidem in
      Romanos laboranti, orant. Tit. Liv. l. XXI, c. 52.

Scipion, instruit à se défier de l'attachement des Gaulois, laissa les
Numides dévaster tranquillement leurs terres; mais le second consul
Sempronius, jaloux et présomptueux, tandis que son collègue était retenu
sous sa tente par les souffrances de sa blessure, envoya une forte
division au-delà de la Trébie charger quelques escadrons de fourrageurs qui
battaient la campagne, et les chassa sans beaucoup de peine. Ce léger
avantage l'enorgueillit outre mesure. Il ne rêva plus qu'une grande
bataille et la défaite complète d'Annibal, qui, de son côté, s'empressa de
faire naître une occasion qu'il désirait encore plus vivement: rien ne fut
si aisé au Carthaginois que d'attirer son ennemi dans le piège. Sempronius
passa la Trébie avec trente-huit mille Romains ou Latins et une division de
Cénomans; Annibal comptait dans son armée quatre mille Gaulois auxiliaires,
ce qui portait ses forces à trente mille hommes, cavalerie et infanterie.
De part et d'autre, les Gaulois combattirent avec acharnement; mais tandis
que la cavalerie romaine fuyait à toute bride devant les Numides, Annibal,
ayant dirigé tous ses éléphans réunis contre la division cénomane, l'écrasa
et la mit en déroute. Les auxiliaires cisalpins lui rendirent d'éminens
services dans cette journée importante, prélude de ses deux grands
triomphes; et lorsqu'il fit compter ses morts, il trouva que la presque
totalité appartenait aux rangs de ces braves alliés[787].

      Note 787: Συνέβαινε γάρ όλίγους μέν τών Ίβήρων καί Λιβύων, τούς δέ
      πλείους άπολωλέναι τών Κελτών. Polyb. l. III, p. 227.
      --Tit. Liv. l. XXI, c. 52.


ANNEE 217 avant J.-C.

La fortune d'Annibal était dès lors consolidée; plus de soixante mille
Boïes, Insubres et Ligures, accoururent, en peu de jours, sous ses
drapeaux, et portèrent ses forces à quatre-vingt-dix mille hommes[788].
Avec une telle disproportion entre le noyau de l'armée punique et ses
auxiliaires, Annibal n'était plus en réalité qu'un chef de Gaulois; et si,
dans les instans critiques, il n'eut pas à se repentir de sa nouvelle
situation, plus d'une fois pourtant il en maudit avec amertume les
inconvéniens. Rien n'égalait, dans les hasards du champ de bataille,
l'audace et le dévouement du soldat gaulois, mais, sous la tente, il
n'avait ni l'habitude ni le goût de la subordination militaire. La hauteur
des conceptions d'Annibal surpassait son intelligence; il ne comprenait la
guerre que telle qu'il la faisait lui-même, comme un brigandage hardi,
rapide, dont le moment présent recueillait tout le fruit. Il aurait voulu
marcher sur Rome immédiatement, ou du moins aller passer l'hiver dans
quelqu'une des provinces alliées ou sujettes de la république, en Étrurie,
ou en Ombrie, pour y vivre à discrétion dans le pillage et la licence.
Annibal essayait-il de représenter qu'il fallait ménager ces provinces,
afin de les gagner à la cause commune, les Cisalpins éclataient en
murmures; les combinaisons de la prudence et du génie ne paraissaient à
leurs yeux qu'un vil prétexte pour les frustrer d'avantages qui leur
étaient légitimement dévolus. Contraint de céder, Annibal se mit en route
pour l'Étrurie, avant que l'hiver fût tout-à-fait achevé. Mais des froids
rigoureux et un ouragan terrible l'arrêtèrent dans les défilés de
l'Apennin[789]. Il revint sur ses pas, bien décidé à braver le
mécontentement des Gaulois, et mit le blocus devant Placentia, où s'étaient
renfermés en partie les débris de l'armée de Scipion.

      Note 788: Tit. Liv. l. XXI, c. 38.

      Note 789: Tit. Liv. l. XXII, c. 1.--Paul. Oros. l. IV, c. 14.

Son retour porta au degré le plus extrême l'exaspération des Cisalpins; ils
l'accusèrent d'aspirer à la conquête de leur pays; et au milieu même de son
camp des complots s'ourdirent contre sa vie[790]. Il n'y échappa que par
les précautions sans nombre que lui suggérait un esprit inépuisable en
ruses. Une de ces précautions, s'il faut en croire les historiens, était de
changer chaque jour de coiffure et de vêtemens[791], paraissant tantôt sous
le costume d'un jeune homme, tantôt sous celui d'un homme mûr ou d'un
vieillard; et par ces travestissemens subits et multipliés, ou il se
rendait méconnaissable, ou du moins il imprimait à ses grossiers ennemis
une sorte de terreur superstitieuse[792]. Étant parvenu ainsi à gagner du
temps, dès qu'il vit la saison un peu favorable, il se mit en marche pour
Arétium, où le consul Flaminius avait rassemblé une forte armée.

      Note 790: Petitus sæpè principum insidiis. Tit. Liv. l. XXII, c. 1.
      --Polyb. l. III, p. 229.

      Note 791: Mutando nunc vestem, nunc tegumenta capitis.
      Tit. Liv. l. XXII, c. 1--Polybe, l. III, p. 229.

      Note 792: Αύτόν οί Κελτοί... πρεσβύτην όρώντες, είτα νέον, είτα
      μεσαιπόλιον, καί συνεχώς έτερον έξ έτέρον, θαυμάζοντες, έδόκουν
      θειοτέρας φύσεως λαχεϊν. Appian. Bell. Annibal. p. 315.

Deux chemins conduisaient de l'Apennin dans le voisinage d'Arétium; le plus
fréquenté, qui était aussi le plus long, traversait des défilés dont les
Romains étaient maîtres; l'autre, à peine frayé, passait par des marais que
le débordement de l'Arno rendait alors presque impraticables. C'était ce
dernier qu'Annibal avait choisi, parce qu'il était le plus court, et que
l'ennemi ne songeait pas à le lui disputer. A son départ, les troupes
gauloises l'avaient suivi avec acclamation, mais cette joie fut courte; à
peine virent-elles la route où il s'engageait, qu'elles se mutinèrent et
voulurent l'abandonner: ce ne fut qu'avec la plus grande peine, et presque
par force, qu'il les entraîna avec lui dans ces marais. Une fois engagés,
Annibal leur assigna pour la marche le poste le plus pénible et le plus
dangereux. L'infanterie africaine et espagnole forma l'avant-garde; la
cavalerie numide l'arrière-garde; et les Cisalpins le corps de
bataille[793]. L'avant-garde, foulant un terrain encore ferme, quoiqu'elle
enfonçât quelquefois jusqu'à mi-corps dans la vase et dans l'eau, suivait
pourtant ses enseignes avec assez d'ordre; mais lorsque les Gaulois
arrivaient, ils ne trouvaient plus sous leurs pieds qu'un sol amolli et
glissant, d'où ils ne pouvaient se relever s'ils venaient à tomber;
essayaient-ils de marcher sur les côtés de la route, ils s'abîmaient dans
les gouffres et les fondrières. Plusieurs tentèrent de rétrograder, mais la
cavalerie leur barrait le passage et les poursuivait sur les flancs de
l'armée. On en vit alors un grand nombre, s'abandonnant au désespoir, se
coucher sur les cadavres amoncelés des hommes et des chevaux, ou sur les
bagages jetés çà et là, et s'y laisser mourir d'accablement. Durant quatre
jours et trois nuits, l'armée chemina dans ces marais, sans prendre ni
repos, ni sommeil. Quoique les souffrances des Africains et des Espagnols
ne fussent point comparables à celles des Gaulois, elles ne laissèrent pas
d'être très-vives; la fatigue des veilles et les exhalaisons malsaines
causèrent à Annibal la perte d'un œil. Malgré tout, dès qu'on eut touché la
terre ferme, dès que les tours d'Arétium parurent dans le lointain,
oubliant leur colère et leurs maux, les Gaulois furent les premiers à crier
aux armes[794].

      Note 793: Primos ire, (Hispanos et Afros) jussit; sequi Gallos, ut id
      agminis medium esset; novissimos ire equites: Magonem indè cum
      expeditis Numidis cogere agmen. Tit. Liv. l. XXII, c. 2.

      Note 794: Polyb. l. III, p. 230, 231.--Tit. Liv. l. XXII, c. 2.
      --Paul. Oros. l. IV, c. 15.

Annibal attira son ennemi dans une plaine triangulaire, resserrée d'un côté
par les montagnes de Cortone, d'un autre par le lac Thrasymène, au fond par
des collines. On entrait dans ce triangle par une étroite chaussée, non
loin de laquelle Annibal avait caché un corps de Numides; le reste de son
armée était rangé en cercle sur les hauteurs qui cernaient la plaine. A
peine l'arrière-garde romaine eut-elle dépassé la chaussée, que les
Numides, accourant à toute bride, s'en emparèrent et attaquèrent Flaminius
en queue, tandis qu'Annibal l'enveloppait de face et sur les flancs. Ce fut
une boucherie horrible. Cependant, autour du consul, le combat se soutenait
depuis trois heures, lorsqu'un cavalier insubrien nommé Ducar[795],
remarqua le général romain, qu'il connaissait de vue. «Voilà, cria-t-il à
ses compatriotes, voilà l'homme qui a égorgé nos armées, ravagé nos champs
et nos villes; c'est une victime que j'immole à nos frères
assassinés[796].» En disant ces mots, Ducar s'élance à bride abattue,
culbute tout sur son passage, frappe de son gais l'écuyer du consul, qui
s'était jeté en avant pour le couvrir de son corps, puis le consul
lui-même, qu'il perce de part en part, le renverse à terre, et saute de
cheval pour lui couper la tète ou pour le dépouiller. Les Romains
accourent; mais les Gaulois sont là pour leur faire face, ils les
repoussent et complètent la déroute. Les Romains laissèrent sur la place
quinze mille morts; du côté d'Annibal la perte ne fut que de quinze cents
hommes, presque tous Gaulois[797]. En reconnaissance de ces services
signalés, les Carthaginois abandonnèrent aux Cisalpins la plus grande
partie du butin trouvé dans le camp de Flaminius[798].

      Note 795: Ducarius.--Tit. Liv. l. XXII, c. 6.
      --Silius Italic. l. V, v.

      Note 796: «Consul en hic est, inquit popularibus suis, qui legiones
      nostras cecidit, agrosque et urbem est depopulatus. Jam ego hanc
      victimam Manibus peremptorum fædè civium dabo.»
      Tit. Liv. l. XXII, c. 6.

      Note 797: Οί μέν γάρ πάντες είς χιλίους καί πεντακοσίους Ϊπεσον, ών
      ήσαν οί πλείους Κελτοί. Polyb. l. III, p. 236.

      Note 798: Appian. Bell. Annib. p. 319.

Du champ de bataille de Thrasymène, Annibal passa dans l'Italie
méridionale, et livra une troisième bataille aux Romains, près du village
de Cannes, sur les bords du fleuve Aufide, aujourd'hui l'Offanto. Il avait
alors sous ses drapeaux quarante mille hommes d'infanterie et dix mille de
cavalerie; et sur ces cinquante mille combattans, au moins trente mille
Gaulois. Dans l'ordre de bataille, il plaça leur cavalerie à l'aile droite
et au centre leur infanterie, qu'il réunit à l'infanterie espagnole, et
qu'il commanda lui-même en personne; les fantassins gaulois, comme ils le
pratiquaient dans les occasions où ils étaient décidés à vaincre ou à
mourir, jetèrent bas leur tunique et leur saie, et combattirent nus de la
ceinture en haut, armés de leurs sabres longs et sans pointe[799]. Ce
furent eux qui engagèrent l'action; leur cavalerie et celle des Numides la
terminèrent. On sait combien le carnage fut horrible dans cette bataille
célèbre, la plus glorieuse des victoires d'Annibal, la plus désastreuse des
défaites de Rome. Lorsque le général carthaginois, ému de pitié, criait à
ses soldats «d'arrêter, d'épargner les vaincus,» sans doute que les
Gaulois, acharnés à la destruction de leurs mortels ennemis, portaient dans
cette tuerie plus que l'irritation ordinaire des guerres, la satisfaction
d'une vengeance ardemment souhaitée et long-temps différée. Soixante-dix
mille Romains y périrent; la perte, du côté des vainqueurs, fut de cinq
mille cinq cents, sur lesquels quatre mille Gaulois[800].

      Note 799: Gallis prælongi ac sine mucronibus gladii... Galli super
      umbilicum erant nudi. Tit. Liv. l. XXII, c. 46.

      Note 800: Τών δέ Άννίϐου, Κελτοί μέν έπεσον, είς τετρακισχιλίους,
      Ίβηρες δέ καί Λίβυες είς χιλίους καί πεντακοσίους. Polyb. l. III,
      p. 267.--Tit. Liv. c. 45, 46-50.


ANNEE 216 avant J.-C.

Des soixante mille Cisalpins qu'Annibal avait comptés autour de lui après
le combat de la Trébie, vingt-cinq mille seulement demeuraient; les
batailles, les maladies, surtout la fatale traversée des marais de
l'Étrurie, avaient absorbé tout le reste: car jusqu'alors ils avaient
moissonné presque sans partage le poids de la guerre. La victoire de Cannes
amena aux Carthaginois d'autres auxiliaires; une multitude d'hommes de la
Campanie, de la Lucanie, du Brutium, de l'Appulie, remplit son camp; mais
ce n'était pas là cette race belliqueuse qu'il recrutait naguère sur les
rives du Pô. Cannes fut le terme de ses succès; et certes la faute n'en
doit point être imputée à son génie, plus admirable peut-être dans les
revers que dans la bonne fortune: son armée seule avait changé. Depuis deux
mille ans, l'histoire l'accuse avec amertume de son inaction après la
bataille de l'Aufide et de son séjour à Capoue; peut-être lui
reprocherait-elle plus justement de s'être éloigné du nord de l'Italie, et
d'avoir laissé couper ses communications avec les soldats qui vainquirent
sous lui à Thrasymène et à Cannes.

Rome sentit la faute d'Annibal, elle se hâta d'en profiter. Deux armées
échelonnées, l'une au nord, l'autre au midi, interceptèrent la route entre
la Cisalpine et la grande Grèce; celle du nord, par ses incursions ou par
son attitude menaçante, occupa les Gaulois dans leurs foyers, tandis que la
seconde faisait face aux Carthaginois. L'année qui suivit la bataille de
Cannes, vingt-cinq mille hommes détachés des légions du nord sous le
commandement du préteur L. Posthumius, s'étant aventurés imprudemment sur
le territoire boïen, y périrent tous avec leur chef. Quoique le récit de
cette catastrophe renferme quelques circonstances que l'on pourrait
raisonnablement mettre en doute, nous le donnerons cependant ici tel que
les historiens romains nous l'ont laissé. Posthumius, pour pénétrer au cœur
du pays boïen, devait traverser une forêt dont nous ne connaissons pas bien
la position; cette forêt était appelée par les Gaulois _Lithann_[801],
c'est-à-dire la grande, et par les Romains _Litana_. Les Boïes s'y
placèrent en embuscade, et imaginèrent de scier les arbres sur pied,
jusqu'à une certaine distance de chaque côté de la route, de manière qu'ils
restassent encore de bout, mais qu'une légère impulsion suffît pour les
renverser. Quand ils virent les soldats ennemis bien engagés dans la route,
qui d'ailleurs était étroite et embarrassée, ils donnèrent l'impulsion aux
arbres les plus éloignés du chemin, et, l'ébranlement se communiquant de
proche en proche, la forêt s'abattit à droite et à gauche: hommes et
chevaux tombèrent écrasés[802]; ce qui échappa périt sous les sabres
gaulois. Posthumius vendit chèrement sa vie; mais enfin il fut tué et
dépouillé. Sa tête et son armure furent portées en grande pompe par les
Boïes dans le temple le plus révéré de leur nation; et son crâne, nettoyé
et entouré d'or, servit de coupe au grand-prêtre et aux desservans de
l'autel dans les solennités religieuses[803]. Ce que les Gaulois prisaient
bien autant que la victoire, ce fut le butin immense qu'elle leur procura;
car à l'exception des chevaux et du bétail, écrasés en presque totalité par
la chute des arbres, tout le reste était intact et facile à retrouver: il
suffisait de suivre les files de l'armée ensevelie sous cet immense
abattis.

      Note 801: _Leithann_ (gael.), _Leadan_ (corn.), _Ledan_ (armor.).

      Note 802: Tum extremas arborum succisarum impellunt; quæ alia in
      aliam instabilem per se ac malè hærentem, ancipiti strage, arma,
      viros, equos obruerunt. Tit. Liv. l. XXIII, c. 24.
      --J. Fronton. Stratag. l. I, c. 6.

      Note 803: Purgato indè capite, ut mos iis est, calvam auro cælavêre;
      idque sacrum vas iis erat, quo solennibus libarent, poculumque idem
      sacerdoti esset ac templi antistitibus. Tit. Liv. l. XXIII, c. 24.


ANNEE 215 avant J.-C.

Cette année, la superstition romaine et la superstition gauloise se
trouvèrent comme en présence; et certes, dans cette comparaison, la
superstition gauloise ne se montra pas la plus inhumaine. Tandis que les
Boïes vouaient à leurs dieux le crâne d'un général ennemi tué les armes à
la main, les Romains, pour la seconde fois, tiraient des cachots deux
Gaulois désarmés, et les enterraient vivans sur la place du marché aux
bœufs[804].

      Note 804: Ex fatalibus libris sacrificia facta: inter quæ Gallus et
      Galla, Græcus et Græca, in foro boario sub terrâ vivi demissi sunt in
      locum saxo conseptum. Tit. Liv. l. XXII, c. 57.

ANNEE 207 avant J.-C.

Cependant Annibal, confiné dans le midi de l'Italie, essaya par un coup
hardi de ramener la guerre vers le nord, et de rétablir ses communications
avec la Cisalpine. Il envoya l'ordre à son frère Asdrubal, qui commandait
en Espagne les forces puniques, de passer les Pyrénées, et de marcher droit
en Italie par la route qu'il avait frayée, il y avait alors près de douze
ans. Asdrubal reçut dans la Gaule un accueil tout-à-fait bienveillant;
plusieurs nations, entre autres celle des Arvernes, lui fournirent des
secours[805]. Les sauvages habitans des Alpes, eux-mêmes, ne mirent aucun
obstacle à son passage, rassurés qu'ils étaient sur les intentions des
Carthaginois, et habitués, depuis le commencement de la guerre, à voir des
bandes d'hommes armés traverser continuellement leurs vallées. En deux
mois, Asdrubal avait franchi les Pyrénées et les Alpes; il entra dans la
Cisalpine, à la tête de cinquante-deux mille combattans, Espagnols et
Gaulois transalpins: huit mille Ligures et un plus grand nombre de Gaulois
cisalpins se réunirent aussitôt à lui. La prodigieuse rapidité de sa marche
avait mis la république en défaut: les légions du nord étaient hors d'état
de lui résister; et s'il eût marché immédiatement sur l'Italie centrale
pour opérer sa jonction avec Annibal, Carthage aurait regagné en peu de
jours tout ce qu'elle avait perdu depuis la journée de Cannes. Mais
Asdrubal, par une suite fatale de fautes et de malheurs, précipita la ruine
de son frère et la sienne. D'abord il perdit un temps irréparable au siège
de Placentia. La résistance prolongée de cette colonie ayant permis aux
Romains de réunir des forces, le consul Livius Salinator vint se poster
dans l'Ombrie, sur les rives du fleuve Métaure, aujourd'hui le Metro;
tandis que Claudius Néron, l'autre consul, alla tenir Annibal en échec dans
le Brutium, avec une armée de quarante-deux mille hommes. Asdrubal sentit
sa faute, et voulut la réparer; malheureusement il était trop tard. Comme
le plan de son frère était de transporter le théâtre de la guerre en
Ombrie, afin de s'appuyer sur la Cisalpine, il lui écrivit de se mettre en
marche, que lui-même s'avançait à sa rencontre; mais ayant négligé de
prendre toutes  les précautions nécessaires pour lui faire tenir cette
dépêche, elle fut interceptée, et le consul Néron connut le secret d'où
dépendait le salut des Carthaginois[806].

      Note 805: Non enim receperunt modò Arverni eum, deincepsque aliæ
      Gallicæ atque Alpinæ gentes; sed etiam secutæ sunt ad bellum.
      Tit. Liv. l. XXVII, c. 39.--Appian. Bell. Annib. p. 343.--Silius
      Ital. l. XV, v. 496 et seq.

      Note 806: Tit. Liv. l. XXVII, c. 41, 42, 43.

Il conçut alors un projet hardi qui eût fait honneur à Annibal. Prenant
avec lui sept mille hommes d'élite, il part de son camp, dans le plus grand
mystère, et après six jours de marche forcée il arrive sur les bords du
Métaure, au camp de son collègue Livius; ses soldats sont reçus de nuit
sous les tentes de leurs compagnons; et rien n'est changé à l'enceinte des
retranchemens, de peur qu'Asdrubal, soupçonnant l'arrivée de Néron, ne
refuse le combat; les consuls conviennent qu'on le livrera le lendemain. Le
lendemain aussi Asdrubal, qui venait d'arriver, se proposait d'offrir la
bataille; mais, accoutumé à faire la guerre aux Romains, il observe que la
trompette sonne deux fois dans leur camp: il en conclut que les deux
consuls sont réunis, qu'Annibal a éprouvé une grande défaite ou que sa
lettre a été interceptée et leur plan déconcerté. N'osant livrer bataille
en de telles circonstances, il fait retraite à la hâte, en remontant la
rive du fleuve; la nuit survient, ses guides le trompent et l'abandonnent,
et ses soldats, marchant au hasard, s'égarent et se dispersent. Au point du
jour, comme il faisait sonder la rivière pour trouver un gué, il aperçoit
les enseignes romaines qui s'avançaient en bon ordre sur sa trace. Réduit à
la nécessité d'accepter le combat, il fait ranger son armée, et afin
d'intimider l'ennemi, dit un historien, il oppose une division gauloise à
Néron et à sa troupe d'élite[807].

      Note 807: Adversùs Claudium Gallos opponit, haud tantùm eis fidens,
      quantùm ab hoste timeri eos credebat. Tit. Livius. l. XXVII, c. 48.

Pendant les préparatifs des deux armées, la matinée s'écoula, et une
chaleur accablante vint enlever aux soldats d'Asdrubal le peu de forces que
leur avaient laissé les veilles, la fatigue et la soif[808]; il manquait
d'ailleurs plusieurs corps qui s'étaient égarés durant la nuit, et une
multitude de traîneurs restés sur les routes. Aussi le combat ne fut pas
long à se décider; les Espagnols et les Ligures plièrent les premiers;
Néron, sans beaucoup de résistance, culbuta aussi l'armée gauloise[809]. Ce
furent les représailles de Cannes; cinquante-cinq mille hommes des rangs
d'Asdrubal, tués ou blessés, restèrent sur le champ de bataille avec leur
général; six mille furent pris: les Romains ne perdirent que huit mille des
leurs[810]. Asdrubal, dans cette journée désastreuse, déploya un courage
digne de sa famille; quatre fois il rallia ses troupes débandées, et quatre
fois il fut abandonné: ayant enfin perdu toute espérance, il se jeta sur
une cohorte romaine, et tomba percé de coups. Vers la fin de la bataille,
arriva, du côté du camp romain, un corps de Cisalpins égarés pendant la
nuit;, Livius ordonna de les épargner, tant il était rassasié de carnage:
«Laissez-en vivre quelques-uns, dit-il à ses soldats, afin qu'ils annoncent
eux-mêmes leur défaite, et qu'ils rendent témoignage de notre valeur[811].»
Pourtant à la prise du camp d'Asdrubal, les vainqueurs égorgèrent un grand
nombre de Gaulois  que la fatigue avait retenus dans leurs tentes, ou qui,
appesantis par l'ivresse, s'étaient endormis sur la paille et sur la
litière de leurs chevaux[812]. La vente des captifs rapporta au trésor
public plus de trois cents talents[813].

      Note 808: Jàm diei medium erat, sitisque et calor hiantes, cædendos
      capiendosque affatim præbebat. Tit. Liv. l. XXVII, c. 48.

      Note 809: Ad Gallos jàm cædes pervenerat: ibi minimùm certaminis
      fuit. Tit. Liv. l. XXVII, c. 48.

      Note 810: Tit. Liv. l. XXVII, c. 49.--Paul. Oros. l. IV, c. 18.
      Selon Polybe, la perte des Carthaginois ne monta qu'à dix mille
      hommes et celle des Romains qu'à deux mille.

      Note 811: Supersint aliqui nuncii et hostium cladis et nostræ
      virtutis. Tit. Liv. l. XXVII, c. 49.

      Note 812: Πολλούς τών Κελτών, έν ταϊς στιβάσι κοιμωμένους, διά τήν
      μέθην, κατέκοπτον ίερείων τρόπον. Polyb. l. XI, p. 625.

      Note 813: Πλείω τών τριακοσίων ταλάντων. Idem. 1,650,000 fr.

La nuit même qui suivit la bataille du Métaure, Néron reprit sa marche, et
retourna dans son camp du Brutium avec autant de célérité qu'il en était
venu. Se réservant la jouissance de porter lui-même à son ennemi la
confirmation d'un désastre que celui-ci n'aurait encore appris que par de
vagues rumeurs, il avait fait couper et embaumer soigneusement la tête de
l'infortuné Asdrubal. C'était là la missive que sa cruauté ingénieuse et
raffinée imaginait d'envoyer à un frère. Arrivé en vue des retranchemens
puniques, il l'y fit jeter. Cette tête n'était pas tellement défigurée
qu'Annibal ne la reconnût aussitôt. Les premières larmes de ce grand homme
furent pour son pays. «O Carthage! s'écria-t-il, malheureuse Carthage! je
succombe sous le poids de tes maux.» L'avenir de cette guerre et le sien se
montraient à ses yeux sous les plus sombres couleurs; il voyait la Gaule
cisalpine découragée mettre bas les armes, et lui-même, privé de tout
secours, n'ayant plus qu'à périr ou à quitter honteusement l'Italie. Telles
sont aussi les pensées que lui prête un célèbre poète romain, dans une ode
consacrée à la gloire de Claudius Néron. «C'en est fait, s'écrie
douloureusement le Carthaginois, je n'adresserai plus au-delà des mers des
messages superbes: la mort d'Asdrubal a tué toute notre espérance, elle a
tué la fortune de Carthage.[814]»

      Note 814:

      Carthagini jam non ego nuncios
      Mittam superbos. Occidit, occidit
      Spes omnis et fortuna nostri
      Nominis, Asdrubale interempto.

           HORAT. carm. l. IV 4.

Cependant Carthage ne renonça pas à ses projets sur le nord de l'Italie,
avant d'avoir essayé une troisième expédition; Magon, frère d'Asdrubal et
d'Annibal, à la tête de quatorze mille hommes, vint débarquer au port de
Genua, dans la Ligurie italienne. Dès que le bruit de son débarquement se
fut répandu, il vit accourir autour de lui des bandes nombreuses de
Gaulois[815], qui fuyaient les dévastations des Romains, car depuis la
bataille du Métaure une armée romaine campait au sein de la Cispadane,
brûlant et saccageant tout dans ses courses. Mais quelques milliers de
volontaires isolés ne pouvaient suffire au général carthaginois, il lui
fallait la coopération franche et entière des nations elles-mêmes; il
voulait qu'elles s'armassent en masse pour le seconder dans ce grand et
dernier effort.

      Note 815: Crescebat exercitus in dies, ad famam nominis ejus Gallis
      undique confluentibus. Tit. Liv. l. XXVIII, c. 46.


ANNEE 205 avant J.-C.

Ayant donc convoqué, près de lui à Genua, les principaux chefs gaulois, il
leur parla en ces termes: «Je viens pour vous rendre la liberté, vous le
voyez, car je vous amène des secours; toutefois le succès dépend de vous.
Vous savez assez qu'une armée romaine dévaste maintenant votre territoire,
et qu'une autre armée vous observe, campée en Étrurie; c'est à vous de
décider combien d'armées et de généraux vous voulez opposer à deux généraux
et à deux armées romaines[816].» Ceux-ci répondirent: «que leur bonne
volonté n'était pas équivoque; mais que ces deux armées romaines dont
parlait Magon étaient précisément ce qui les forçait à ne rien précipiter;
qu'ils devaient à leurs compatriotes, à leurs propres familles de ne point
aggraver imprudemment leur situation déjà si misérable. Demande-nous, ô
Magon, ajoutèrent-ils, des secours qui ne compromettent pas notre sûreté,
tu les trouveras chez nous. Les motifs qui nous lient les mains ne peuvent
point arrêter les Ligures, dont le territoire n'est pas occupé. Il leur
est libre de prendre ouvertement tel parti qu'ils jugent convenable; il est
même juste qu'ils mettent toute leur jeunesse sous les armes[817].»

      Note 816: Multa millia ipsis etiam armanda esse, ut duobus ducibus,
      duobus exercitibus romanis resistatur. Tit. Liv. l. XXIX, c. 30.

      Note 817: Ea ab Gallis desideraret quibus occultè adjuvari posset:
      Liguribus libera consilia esse: illos armare juventutem, et capessere
      pro parte bellum æquum esse. Tit. Liv. l. XXIX, c. 5.


ANNEE 203 avant J.-C.

Les Ligures ne refusèrent pas; seulement ils demandèrent deux mois pour
faire leurs levées. Quant aux chefs gaulois, malgré leur refus apparent,
ils laissèrent Magon recruter des hommes dans leurs campagnes, et lui
firent passer secrètement en Ligurie des armes et des vivres[818]. En peu
de temps le Carthaginois se vit à la tête d'une armée considérable; et
entra pour lors dans la Gaule. Là, pendant deux ans, il tint tête à deux
armées romaines, mais sans pouvoir jamais opérer sa jonction avec Annibal;
vaincu enfin dans une grande bataille sur les terres des Insubres, et,
blessé à la cuisse, il se fit transporter à Génua, où les débris de son
armée commencèrent à se rallier. Sur ces entrefaites, des députés
arrivèrent de Carthage, avec ordre de le ramener en Afrique[819]. Son frère
aussi, rappelé par le sénat carthaginois, fut contraint de s'embarquer à
l'autre extrémité de l'Italie. Les soldats gaulois et ligures, qui avaient
servi fidèlement Annibal pendant dix-sept ans, ne l'abandonnèrent point
dans ses jours de revers. Réunis à ceux de leurs compatriotes qui avaient
suivi Magon, ils formaient encore le tiers de l'armée punique[820] à Zama,
dans la journée célèbre qui termina cette longue guerre à l'avantage des
Romains, et fit voir le génie d'Annibal humilié devant la fortune de
Scipion. L'acharnement avec lequel les Gaulois combattirent a été signalé
par les historiens: «Ils se montrèrent, dit Tite-Live, enflammés de cette
haine native contre le peuple romain, particulière à leur race[821].»

      Note 818: Mago milites... clàm per agros eorum mercede conducere:
      commeatus quoque omnis generis occultè ad eum à Gallicis populis
      mittebantur. Idem. ibid.

      Note 819: Tit. Liv. ub. supr.

      Note 820: Τό τρίτον τής στρατιάς, Κελτοί καί Λίγυες. App. Bell. pun.
      p. 22.

      Note 821: Galli proprio atque insito in Romanos odio incenduntur.
      Tit. Liv. l. XXX, c. 33.



CHAPITRE IX.

DERNIERES GUERRES DES GAULOIS CISALPINS. Mouvement national de toutes les
tribus circumpadanes; conduites par le Carthaginois Amilcar, elles brûlent
Placentia; elles sont défaites.--La guerre se continue avec des succès
divers.--Trahison des Cénomans; désastre de l'armée transpadane.--Nouveaux
efforts de la nation boïenne; elle est vaincue.--Cruauté du consul Quintius
Flamininus.--Les débris de la nation boïenne se retirent sur les bords du
Danube.--Brigandages des Romains dans les Alpes, et ambassade du roi
Cincibil.--Des émigrés transalpins veulent s'établir dans la Vénétie; ils
sont chassés.--La république romaine déclare que l'Italie est fermée aux
Gaulois.

201-170.


ANNEE 201 avant J.-C.

Magon, en partant pour l'Afrique, avait laissé dans la Cispadane un de ses
officiers, nommé Amilcar, guerrier expérimenté, qui s'était attiré la
confiance et l'amitié des Gaulois durant les dernières expéditions
carthaginoises[822]. Reçu par eux comme un frère, et admis dans leurs
conseils, Amilcar les aidait des lumières de son expérience. Il les
encourageait chaudement à ne point déposer les armes, soit qu'il s'attendît
à voir bientôt les hostilités se rallumer entre Rome et Carthage, et qu'il
eût mission de tenir les Gaulois en haleine, soit plutôt qu'il n'envisageât
que l'intérêt du pays où il trouvait l'hospitalité, et que, ennemi
implacable de Rome, il préférât une vie dure et agitée parmi des ennemis de
Rome à la paix déshonorante que sa patrie venait de subir. A peine le sénat
avait-il été débarrassé de la guerre punique, qu'il s'était hâté de renouer
ses intrigues auprès des nations cisalpines, surtout auprès des Cénomans;
déjà il était parvenu à détacher de la confédération quelques tribus
liguriennes[823]. Mais la prudence et l'activité d'Amilcar déjouèrent ces
menées; il pressa les Gaulois de recommencer la guerre avant que ces
défections les eussent affaiblis, et entraîna même la jeunesse cénomane à
prendre les armes malgré ses chefs. La république alarmée sollicita son
extradition, les Gaulois la refusèrent. Elle s'adressa avec menace au sénat
de Carthage; mais le sénat de Carthage protesta qu'Amilcar n'était point
son agent, qu'il n'était même plus son sujet; et il fallut que Rome se
contentât de ces raisons bonnes ou mauvaises. Quant aux Cisalpins, elle fit
contre eux de grands préparatifs d'armes[824].

      Note 822: De Asdrubalis exercitu substiterat.
      Tit. Liv. l. XXXI, c. 2.

      Note 823: Cum Ingaunis, Liguribus fœdus ictum.
      Tit. Liv. l. XXXI c. 2.

      Note 824: Tit. Liv. l. XXXI.

L'ouverture des hostilités ne lui fut point heureuse; deux légions et
quatre cohortes supplémentaires, entrées par l'Ombrie sur le territoire
boïen, pénétrèrent d'abord assez paisiblement jusqu'au petit fort de
Mutilum, où elles se cantonnèrent; mais au bout de quelques jours, s'étant
écartées dans la campagne pour couper les blés, elles furent surprises et
enveloppées. Sept mille légionaires, occupés aux travaux, périrent sur la
place avec leur général, Caïus Oppius[825]; le reste se sauva d'abord à
Mutilum, et, dès la nuit suivante, regagna la frontière dans une déroute
complète, sans chef et sans bagages. Un des consuls, en station dans le
voisinage, les réunit à son armée, fit quelque dégât sur les terres
boïennes, puis revint à Rome sans avoir rien exécuté de plus
remarquable[826]. Il fut remplacé dans son commandement par le préteur
L. Furius Purpureo, qui se rendit avec cinq mille alliés latins aux
quartiers d'hiver d'Ariminum.

      Note 825: Ad septem millia hominum palata per segetes sunt cæsa;
      inter quos ipse C. Oppius præfectus. Tit. Liv. l. XXXI, c. 2.

      Note 826: Qui nisi quòd populatus est Boïorum fines... nihil quod
      esset memorabile aliud... quum gessisset... Tit. Liv. l. XXXI, c. 2.


ANNEE 200 avant J.-C.

Aux premiers jours du printemps, quarante mille confédérés, Boïes,
Insubres, Cénomans, Ligures, conduits par le Carthaginois Amilcar,
assaillirent Placentia à l'improviste, la pillèrent, l'incendièrent, et,
d'une population de six mille ames, en laissèrent à peine deux mille sur
des cendres et des ruines[827]: passant ensuite le Pô, ils se dirigèrent
vers Crémone, à qui ils destinaient le même sort; mais les habitans,
instruits du désastre des Placentins, avaient eu le temps de fermer leurs
portes et de se préparer à la défense, décidés à vendre cher leur vie. Ils
envoyèrent promptement un courrier au préteur Furius pour lui demander du
secours. Contraint de refuser, Furius transmit au sénat la lettre des
Crémonais, avec un tableau inquiétant de sa situation et du péril où se
trouvait la colonie. «De deux villes échappées à l'horrible tempête de la
guerre punique, écrivait-il, l'une est pillée et saccagée, l'autre cernée
par l'ennemi[828]. Porter assistance aux malheureux Crémonais avec le peu
de troupes campées à Ariminum, ce serait sacrifier en pure perte de
nouvelles victimes. La destruction d'une colonie romaine n'a déjà que trop
enflé l'orgueil des barbares, sans que j'aille l'accroître encore par la
perte de mon armée[829].» A la réception de cette dépêche, le sénat donna
ordre à C. Aurélius, l'un des consuls, de se rendre sur-le-champ à
Ariminum; quelques affaires retardèrent le départ du consul; mais ses
légions se dirigèrent vers la Gaule à grandes journées.

      Note 827: Direptâ urbe, ac per iram, magnâ ex parte incensâ, vix
      duobus millibus hominum inter incendia ruinasque relictis...
      Tit. Liv.l. XXXI, c. 10.

      Note 828: Duarum coloniarum, quæ ingentem illam tempestatem punici
      belli subterfugissent, alteram captam ac direptam ab hostibus,
      alteram oppugnari. Tit. Liv. l. XXXI, c. 10.

      Note 829: Tit. Liv. loc. cit.

Dès qu'elles furent arrivées, le préteur L. Furius se mit en route pour
Crémone, et vint camper à cinq cents pas de l'armée des confédérés. Il
avait une belle occasion de les battre par surprise, si, dès le même jour,
il eût mené droit ses troupes attaquer leur camp, car les Gaulois, épars
dans la campagne, n'avaient laissé à sa garde que des forces tout-à-fait
insuffisantes. Furius voulut ménager ses soldats, fatigués par une marche
longue et précipitée, et il laissa aux Gaulois, restés dans le camp, le
temps de sonner l'alarme. Les autres, avertis par leurs cris, eurent
bientôt regagné les retranchemens. Dès le lendemain, ils en sortirent en
bon ordre pour présenter la bataille; Furius l'accepta sans balancer[830].
La charge des confédérés fut si impétueuse, et si brusque, que les Romains
eurent à peine le temps de ranger leurs troupes. Réunissant tous leurs
efforts sur un seul point, ils attaquèrent d'abord l'aile droite ennemie,
qu'ils se flattaient d'écraser facilement; voyant qu'elle résistait, ils
cherchèrent à la tourner, tandis que, par un mouvement pareil, leur aile
droite essayait d'envelopper l'aile gauche. Aussitôt que Furius aperçut
cette manœuvre, il fit avancer sa réserve, dont il se servit pour étendre
son front de bataille; au même instant, il fit charger à droite et à gauche
par sa cavalerie l'extrémité des ailes gauloises; et lui-même, à la tête
d'un corps serré de fantassins, se porta sur le centre pour essayer de le
rompre. Le centre, que le développement des ailes avait affaibli, fut
enfoncé par l'infanterie romaine, les ailes par la cavalerie; les
confédérés, culbutés de toutes parts, regagnèrent leur camp dans le plus
grand désordre; les légions vinrent bientôt les y forcer. Le nombre des
morts et des prisonniers gaulois fut de trente-cinq mille; quatre-vingts
drapeaux et plus de deux cents chariots tout chargés de butin tombèrent
entre les mains du vainqueur[831]. Le Carthaginois Amilcar, et trois des
principaux chefs cisalpins, périrent en combattant[832]. Deux mille
habitans de Placentia, réduits en servitude par les Gaulois, furent rendus
à la liberté et renvoyés dans leur ville en ruines. Pour récompense de
cette victoire, Furius obtint le triomphe, et porta au trésor public de
Rome trois cent vingt mille livres pesant de cuivre, et cent soixante-dix
mille d'argent[833].

      Note 830: Galli clamore suorum ex agris revocati, omissâ prædâ, quæ
      in manibus erat, castra repetivêre; et postero die in aciem
      progressi: nec Romanus moram pugnandi fecit.
      Tit. Liv. lib. XXXI, c. 21.

      Note 831:  Cæsa et capta suprà quinque et triginta millia, cum signis
      militaribus octoginta, carpentis gallicis, multâ prædâ oneratis, plus
      ducentis. Tit. Liv. l. XXXI, c. 21.

      Note 832: Amilcar, dux Pœnus, eo prælio cecidit et tres imperatores
      nobiles Gallorum. Tit. Liv. l. XXXI, c. 21.
      --Paul. Oros. l. IV, c. 20.

      Note 833: La livre romaine équivalait à 10 onces 5 gros 40 grains
      métr.


ANNEES 199 à 197 avant J.-C.

Mais la joie des Romains fut de courte durée. L'année suivante, le préteur
Cn. Bæbius Tamphilus, étant entré témérairement sur le territoire
insubrien, tomba dans une embuscade où il perdit six mille six cents
hommes; ce qui le força d'évacuer aussitôt le pays[834]. Pendant le cours
de l'année 198, le consul qui le remplaça se borna à faire rentrer dans
leurs foyers les habitans de Placentia et de Crémone que les malheurs de la
guerre avaient dispersés[835].

      Note 834: Propè cum toto exercitu circumventus, suprà sex millia et
      sexcentos milites amisit. Tit. Liv. l. XXXII, c. 7.

      Note 835: Tit. Liv. l. XXXII, c. 25.

Cependant le sénat romain se préparait à frapper dans la Gaule des coups
décisifs. Au printemps de l'année 197, il ordonna aux consuls, C. Cornélius
Céthégus et Q. Minucius Rufus, de marcher tous deux en même temps vers le
Pô. Le premier se dirigea droit sur l'Insubrie, où des troupes boïennes,
insubriennes et cénomanes, se réunissaient de nouveau; Minucius, longeant
la Méditerranée, commença ses opérations par la Ligurie cispadane, qu'en
peu de temps il parvint à subjuguer, ou du moins à détacher de l'alliance
des Gaulois, tout entière, à l'exception de la tribu des Ilvates; il
soumit, dit-on, quinze villes dont la population se montait en masse à
vingt mille ames[836]. De la Ligurie, le consul conduisit ses légions sur
les terres boïennes. Céthégus, retranché dans une position avantageuse, sur
la rive gauche du Pô, attendait, pour risquer le combat, que son collègue,
par une diversion sur la rive droite, obligeât les confédérés à partager
leurs forces. En effet, dès que la nouvelle se répandit dans la Transpadane
que le pays des Boïes était à feu et à sang, l'armée boïenne demanda à
grands cris que les troupes coalisées l'aidassent d'abord à délivrer son
territoire; les Insubres, de leur côté, soutinrent la même prétention:
«Nous serions fous, répondirent-ils aux Boïes, d'abandonner nos propres
terres au pillage, pour aller défendre les vôtres[837].» Mécontentes l'une
de l'autre, les deux armées se séparèrent; les Boïes repassèrent le Pô; les
Insubres, réunis aux Cénomans, allèrent prendre position dans le pays de
ces derniers, sur la rive droite du Mincio; le consul, les suivant de loin,
vint adosser son camp au même fleuve, environ cinq mille pas au-dessous du
leur.

      Note 836: XV oppida, hominum XX. M. dicebantur quæ se dediderant.
      Tit. Liv. l. XXXII, c. 29.

      Note 837: Postulari Boii ut laborantibus opem universi ferrent,
      Insubres negare se sua deserturos. Tit. Liv. l. XXXII, c. 30.

C'était pour l'ennemi une bonne fortune, que le théâtre de la guerre eût
été transporté sur la terre des Cénomans, ces vieux instrumens de
l'ambition étrangère, si long-temps traîtres à leur propre race. Aussi se
hâta-t-il d'envoyer des émissaires dans toutes les villes du pays, surtout
à Brixia[838], où le conseil national des chefs et des vieillards s'était
rassemblé. Gagnés par crainte ou par argent, les principaux chefs et les
anciens protestèrent aux agens romains qu'ils étaient étrangers à tout ce
qui s'était passé, et que si la jeunesse avait pris les armes, c'était
tout-à-fait sans leur aveu; plusieurs même se rendirent au camp ennemi pour
conférer avec le consul, qui les trouva dévoués à ses intérêts, mais
incertains sur les moyens de le servir[839]. Céthégus voulut que, par leur
autorité, ou à force d'argent, ils décidassent l'armée cénomane à passer
immédiatement aux Romains, ou du moins à quitter le camp des Insubres; les
entremetteurs de la trahison combattirent ce projet comme impraticable.
Seulement, ils engagèrent leur parole que les troupes resteraient neutres
pendant le prochain combat, et même tourneraient du côté des Romains, si
l'occasion s'en présentait[840]. Ils entrèrent alors en pourparler avec les
chefs de l'armée; en peu de jours, l'odieux complot fut consommé et un
traité secret assura à l'ennemi, dans la bataille qui se préparait, la
coopération active ou tout au moins passive des Cénomans. Bien que ces
intrigues eussent été conduites avec un profond mystère, les Insubres en
conçurent quelque soupçon[841], et lorsque le jour de la bataille arriva,
n'osant confier à de tels alliés une des ailes de peur que leur trahison
n'entraînât la déroute de toute l'armée, ils les placèrent à la réserve,
derrière les enseignes. Mais cette précaution fut inutile. Au fort de la
mêlée, les perfides, voyant l'armée insubrienne plier, la chargèrent tout à
coup à dos, et occasionèrent sa destruction totale.

      Note 838: Mittendo in vicos Cenomanorum, Brixiamque, quod caput
      gentis erat... Tit. Liv. l. XXXII, c. 30.

      Note 839: Non ex auctoritate seniorum juventutem in armis esse, nec
      publico consilio Insubrium defectioni Cemanos se adjunxisse....
      (Cethegus) excitis ad se principibus, ibi agere ac moliri cœpit.
      Tit. Liv. l. XXXII, c. 30.

      Note 840: Data fides consuli est ut in acie aut quiescerent, aut si
      qua etiam occasio fuisset, adjuvarent Romanos.
      Tit. Liv. l. XXXII, c. 30.

      Note 841: Suberat tamen quædam suspicio. Tit. Liv. l. XXXIII, l. c.

Tandis que ces événemens se passaient dans la Transpadane, Minucius avait
d'abord dévasté les terres des Boïes par des incursions rapides; mais
lorsque l'armée boïenne eut quitté le camp des coalisés pour venir défendre
ses foyers, le consul s'était renfermé dans ses retranchemens, attendant
l'occasion de risquer une bataille décisive. Les Boïes la provoquaient avec
ardeur, quand la nouvelle du combat du Mincio et de la défection des
Cénomans vint ébranler leur confiance; bientôt même, le découragement
gagnant, ils désertèrent leurs drapeaux, pour aller défendre chacun sa
propriété et sa famille. L'armée consulaire se vit obligée de changer son
plan de campagne[842]. Elle se remit à ravager les terres, à brûler les
maisons, à forcer les villes. Clastidium fut livré aux flammes: les
dévastations durèrent jusqu'au commencement de l'hiver; puis les consuls
retournèrent à Rome, où ils triomphèrent, C. Céthégus des Insubres et des
Cénomans, Q. Minucius des Boïes. Le premier versa au trésor deux cent
trente-sept mille cinq cents livres pesant de cuivre[843], et
soixante-dix-neuf mille pièces d'argent, portant pour empreinte un char
attelé de deux chevaux[844]; le second une quantité d'argent équivalente à
cinquante-trois mille deux cents deniers, et deux cent cinquante-quatre
mille as en monnaie de cuivre[845]. Mais ce qui fixait surtout les yeux de
la foule, au triomphe de Céthégus, c'était une troupe de Crémonais et de
Placentins, suivant le char du triomphateur, la tête couverte du bonnet,
symbole de la liberté[846].

      Note 842: Relicto duce, castrisque, dissipati per vicos, sua ut
      quisque defenderent, rationem gerendi belli hosti mutarunt.
      T. L. l. XXXII, c. 31.

      Note 843: La livre romaine est évaluée, comme nous l'avons dit plus
      haut, à 10 onc. 5 gr. 40 gr., ou 327 gram. 18. Cons. le savant
      mémoire de M. Letronne, sur les monnaies grecques et romaines, p. 7.

      Note 844: C'était une monnaie romaine qui portait le nom de _bigati_
      (scil. nummi), et équivalait à un denier.

      Note 845: L'as valait à cette époque une once (as uncialis); le
      denier peut être évalué à 82 centimes.

      Note 846: Cæterùm magis in se convertit oculos Cremonensium
      Placentinorumque colonorum turba pileatorum, currum sequentium.
      Tit. Liv. l. XXXIII, c. 23.


ANNEE 196 avant J.-C.

Autant les deux grandes nations gauloises montraient de constance à
défendre leur liberté, autant Rome mit d'acharnement à vouloir l'étouffer.
Pendant l'année 196, comme pendant la précédente, les consuls furent
employés tous deux dans la Cisalpine; leur choix même paraissait dicté par
la circonstance. L'un d'eux, L. Furius Purpureo, s'était distingué comme
préteur dans une des dernières campagnes; l'autre, Claudius Marcellus,
portait un nom de bon augure pour une guerre gauloise. Tandis que Furius se
préparait à le suivre à petites journées, Marcellus, se portant directement
sur la Transpadane, attaqua et défit l'armée insubrienne, dans une
bataille, où, si les récits des historiens ne sont pas exagérés, elle
perdit quarante mille hommes[847]. La forte ville de _Com_ ou Comum, située
à l'extrémité méridionale du lac Larius, et dont le nom signifiait _garde_
ou _protection_[848], tomba en son pouvoir, ainsi que vingt-huit châteaux
qui se rendirent[849]. Le consul revint ensuite sur ses pas pour faire tête
aux Boïes, qui s'étaient rassemblés en nombre considérable. Mais le jour
même de son arrivée, avant qu'il eût achevé les retranchemens de son camp,
assailli brusquement, il éprouva de grandes pertes, et après un combat long
et opiniâtre, laissa sur la place trois mille légionnaires ainsi que
plusieurs chefs de distinction[850]. Néanmoins il réussit à terminer les
travaux, et une fois retranché, il soutint avec assez de bonheur les
assauts que les Gaulois lui livraient sans relâche. Telle était sa
situation, lorsque son collègue Furius Purpureo entra dans la partie du
territoire boïen, qui confine avec l'Ombrie et qu'on nommait la _tribu
Sappinia_.

      Note 847: In eo prælio suprà XL millia hominum cæsa,
      Valerius Antias scribit. Tit. Liv. l. XXXIII, c. 36.

      Note 848: _Còm_, en langue gallique signifiait sein, giron, et dans
      le sens figuré, garde, protection. C'est aujourd'hui la ville de
      Côme.

      Note 849: Comum oppidum intra dies paucos captum; castella indè
      duodetriginta ad consulem defecerunt. Tit. Liv. l. XXXIII, c. 36.

      Note 850: Ad tria millia hominum... illustres viri aliquot in illo
      tumultuario prælio ceciderunt. Tit. Liv. ub. supr.

A cette nouvelle, les Boïes levèrent le siège du camp de Marcellus, et
coururent sur la route que l'autre consul devait traverser, route boisée et
propre aux embuscades militaires. Purpureo approchait déjà du fort de
Mutilum, lorsqu'ayant eu vent de quelque chose, il rétrograda; et comme il
connaissait parfaitement le pays, par de longs détours en plaines, il
réussit à rejoindre sans danger son collègue. Les deux consuls réunis
dévastèrent un grand nombre de villes fortifiées et non fortifiées, et
Bononia, capitale de tout le territoire[851]; partout où ils promenaient
leurs ravages, les vieillards les femmes, la population désarmée des
campagnes s'empressait de faire acte apparent de soumission à la république
romaine; mais toute la jeunesse, réfugiée en armes au fond des forêts,
suivait leur marche, ne les perdant jamais de vue et épiant l'occasion
favorable pourles surprendre et les envelopper[852]. Boïes et Romains
traversèrent ainsi, en s'observant mutuellement, une grande partie de la
Cispadane, et passèrent ensuite en Ligurie. A la fin, l'armée boïenne,
désespérant de faire tomber dans le piège un général tel que L. Furius,
accoutumé de longue main à ce genre de guerre, franchit le Pô, et se jeta
sur les terres de quelques tribus liguriennes qui avaient fait leur paix
avec Rome[853]. A son retour, elle longeait l'extrême frontière ligurienne,
chargée de butin, lorsqu'elle rencontra l'armée des consuls. Le combat
s'engagea plus brusquement, et se soutint plus vivement que si les deux
partis bien préparés eussent choisi le temps et le lieu à leur convenance.
«On vit en cette occasion, dit un historien latin, combien les haines
nationales ajoutent d'énergie au courage; plus altérés de sang qu'avides de
victoire, les Romains combattirent avec un tel acharnement, qu'à peine
laissèrent-ils échapper un Gaulois[854].» Pour remercier les dieux de
l'heureuse issue de la campagne, le sénat décréta trois jours de prières
publiques. Le pillage de cette année valut au trésor public de Rome trois
cent vingt mille livres d'airain, et deux cent trente-quatre mille pièces
d'argent à l'empreinte d'un char attelé de deux chevaux.

      Note 851: Usque ad Felsinam oppidum populantes peragraverunt.
      Tit. Liv. l. XXXIII, c. 37.--Felsina était, comme on l'a vu plus
      haut, l'ancien nom de Bononia chez les Étrusques.

      Note 852: Boii ferè omnes, præter juventutem, quæ prædandi causâ in
      armis erat, (tunc in devias silvas recesserat) in ditionem venerunt..
      Boii negligentiùs coactum agmen Romanorum quia ipsi procul abesse
      viderentur, improvisò agressuros se rati, per occultos saltus secuti
      sunt. Tit. Liv. l. XXXIII, c. 37.

      Note 853: Lævos, Libuosque quùm pervastasset.
      Tit. Liv. l. XXXIII, c. 37.

      Note 854: Ibi quantam vim ad stimulandos animos ira haberet apparuit:
      nam ita cædis magis quàm victoriæ avidi pugnarunt Romani, ut vix
      nuncium cladis hosti relinquerent. Tit. Liv. l. XXXIII, c. 37.
      --Paul. Oros. l. IV, c. 20.--Fasti Capitol.


ANNEE 195 ava nt J.-C.

La campagne de 195 s'ouvrit encore, pour les Romains, sous les auspices les
plus favorables; le consul L. Valérius Flaccus battit l'armée boïenne, près
de la forêt Litana, et lui tua huit mille hommes; mais ce fut là tout,
Valérius perdit le reste de la saison à faire reconstruire les maisons de
Placentia et de Crémone[855]. Chargé, l'année suivante en qualité de
proconsul, des opérations militaires dans la Transpadane, il y montra plus
d'activité. Une armée boïenne, sous la conduite d'un chef nommé Dorulac,
était venue soulever les Insubres: Valérius attaqua, près de Médiolanum,
leurs forces réunies, les défit, et leur tua dix mille hommes[856].

      Note 855: Tit. Liv. l. XXXIV, c. 21, 42.

      Note 856: Tit. Liv. l. XXXIV, c. 46.--Paul. Oros. l. IV, c. 20.


ANNEE 194 avant J.-C.

Rome déployait contre la Cisalpine trois armées à la fois. Tandis qu'un
proconsul tenait la Transpadane, les deux consuls furent envoyés sur la
rive droite du Pô, avec leurs légions respectives; ce qui faisait monter à
soixante-cinq mille hommes environ les troupes romaines actives, non
compris les garnisons des forteresses et les milices coloniales. De son
côté la courageuse nation boïenne épuisait toutes les ressources du
patriotisme. Son chef suprême Boïo-Rix[857], assisté de ses deux frères,
organisa l'armement en masse de toute la population, et pourvut à la
défense de la Cispadane, pendant que Dorulac faisait sur l'Insubrie sa
malheureuse tentative. Le consul Tib. Sempronius Longus, arrivé le premier
à la frontière gauloise, la trouva donc gardée par Boïo-Rix, et par une
forte division boïenne. Le nombre et la confiance des Gaulois
l'intimidèrent; n'osant livrer bataille, il se retrancha dans un poste
avantageux, et écrivit à son collègue, P. Scipion-l'Africain, de venir le
rejoindre immédiatement, espérant, ajoutait-il, traîner les choses en
longueur jusqu'à ce moment[858]. Mais le motif qui portait le consul à
refuser le combat était celui-là même qui poussait les Gaulois à le
provoquer; ils voulaient brusquer l'affaire avant la jonction des consuls.
Deux jours de suite, ils sortirent de leurs campemens, et se rangèrent en
bataille, appelant à grands cris l'ennemi et l'accablant de railleries et
d'outrages; le troisième, ils se décidèrent à attaquer, s'avancèrent au
pied des retranchemens, et livrèrent un assaut général. Le consul fit
prendre les armes en toute hâte, et ordonna à deux légions de sortir par
les deux portes principales; mais les passages étaient déjà fermés par les
assiégeans. Long-temps on lutta dans ces étroites issues, non-seulement à
grands coups d'épée, mais boucliers contre boucliers et corps à corps, les
Romains pour se faire jour, les Gaulois pour pénétrer dans le camp, ou pour
empêcher leurs ennemis d'en sortir[859]. Aucun parti n'avait l'avantage,
lorsque le premier centurion de la seconde légion et un tribun de la
quatrième tentèrent un stratagème, qui souvent avait réussi dans des momens
critiques, ils lancèrent leurs enseignes au milieu des rangs ennemis;
jaloux de recouvrer leur drapeau, les soldats de la seconde légion
chargèrent avec tant d'impétuosité, qu'ils parvinrent les premiers à
s'ouvrir une route.

      Note 857: Boiorix tunc Regulus eorum... ibid. _Righ_, que les Latins
      prononçaient rix, signifie roi, en Gaëlic; _rhuy_ (cymr.); _rûcik_
      (armor.), un petit roi, un chef.

      Note 858: Nuncium ad collegam mittit, ut si videretur ei, maturaret
      venire; se tergiversando in adventum ejus rem tracturum. Ibid.

      Note 859: Diù in angustiis pugnatum est; nec dextris magis gladiisque
      gerebatur res, quàm scutis corporibusque ipsis obnixi urgebant:
      Romani ut signa foràs efferrent; Galli ut aut ipsi in castra
      penetrarent, aut exire Romanos prohiberent. Tit. Liv. l. XXXIV c. 46.

Déjà ils combattaient hors des retranchemens, et la quatrième légion
restait encore arrêtée à la porte, lorsque les Romains entendirent un grand
bruit à l'autre extrémité de leur camp; c'étaient les Gaulois qui avaient
forcé la porte questorienne, et tué le questeur, deux préfets des alliés et
environ deux cents soldats[860]. Le camp était pris de ce côté, sans une
cohorte extraordinaire, laquelle, envoyée par le consul pour défendre la
porte questorienne, tailla en pièces ou chassa ceux des assiégeans qui
avaient déjà pénétré dans l'enceinte, et repoussa l'irruption des autres.
Vers le même temps, la quatrième légion, avec deux cohortes
extraordinaires, vint à bout d'effectuer sa sortie. Il se livrait donc
trois combats simultanés  en trois différens endroits autour du camp, et
l'attention des combattans était partagée entre l'ennemi qu'ils avaient en
tête, et leurs compagnons, dont les cris confus les tenaient dans
l'incertitude sur leur sort, et sur le résultat de l'affaire. La lutte dura
jusqu'au milieu du jour, avec des forces et des espérances égales. Enfin
les Gaulois, cédant à une charge impétueuse, reculèrent jusqu'à leur camp;
mais ils s'y rallièrent, et à leur tour, se précipitant sur l'ennemi, ils
le culbutèrent et le poursuivirent jusqu'à ses retranchemens, où il se
renferma de nouveau. Ainsi dans cette journée, les deux partis se virent
successivement victorieux, et successivement en fuite[861].

      Note 860: In portam quæstoriam irruperant Galli; resistentesque
      pertinaciùs occiderant L. Posthumium quæstorem; et M. Atinium et
      P. Sempronium, præfectos sociûm, et ducentos fermè milites.
      Tit. Liv. l. XXXIV, c. 47.

      Note 861: Ita varia hinc atque illinc nunc victoria, nunc fuga fuit.
      Tit. Liv. l. XXXIV, c. 47.

Les Romains publièrent qu'ils n'avaient perdu que cinq mille hommes, tandis
qu'ils en avaient tué onze mille[862]; malheureusement les Gaulois ne nous
ont pas laissé leur bulletin. Sempronius se réfugia dans Placentia. Si l'on
en croit quelques historiens, Scipion, après avoir opéré sa jonction avec
lui, dévasta le territoire des Boïes et des Ligures, tant que leurs bois et
leurs marais ne lui opposèrent point de barrières; d'autres prétentendent
que, sans avoir rien fait de remarquable, il retourna à Rome[863].

      Note 862: Gallorum tamen ad undecim millia, Romanorum quinque millia
      sunt occisa. Tit. Liv. l. XXXIV, c. 47.

      Note 863: Tit. Liv. l. XXXIV, c. 48.--Paul. Oros. l. IV, c. 20.


ANNEE 193 avant J.-C.

Cette campagne n'avait pas été sans gloire pour la nation boïenne; mais une
guerre chaque année renaissante consumait rapidement sa population. Elle
renouvela cependant le mouvement de l'année précédente, prit les armes en
masse, et parvint à soulever la Ligurie. Le sénat alarmé proclama qu'il y
avait _tumulte_[864]; des levées extraordinaires furent mises sur pied, et
les deux consuls, Cornélius Merula et Minucius Thermus partirent, celui-ci
pour la Ligurie, celui-là pour le pays boïen. Tant de batailles perdues,
malgré tant d'efforts de courage, avaient enfin enseigné aux Gaulois que le
manque de discipline et l'ignorance de la tactique étaient les véritables
causes de leur faiblesse; ils renoncèrent donc, mais trop tard, aux
batailles rangées et aux affaires décisives par masses d'hommes et en rase
campagne. Au lieu de tenir la plaine, comme auparavant, ils se ralliaient
dans les forêts pour tomber à l'improviste sur l'ennemi dès qu'il
approchait des bois. Ils fatiguèrent quelque temps, par ces manœuvres,
l'armée du consul Merula; mais celui-ci, ayant déjoué une de leurs
embuscades, les força d'accepter la bataille; ils se trouvaient alors non
loin de Mutine. La bataille fut terrible, et dura depuis le lever jusqu'au
milieu du jour. Le corps des vétérans romains, rompu par une charge des
Gaulois, fut anéanti. Pendant long-temps, les Boïes, qui n'avaient que
très-peu de cavalerie, soutinrent les charges répétées de la cavalerie
romaine, sans que leur ordonnance en souffrît: leurs files restaient
serrées, s'appuyant les unes sur les autres, et les chefs, le gais en main,
frappaient quiconque chancelait ou faisait mine de quitter son rang[865].
Enfin la cavalerie des auxiliaires romains les entama, et, pénétrant
profondément au milieu d'eux, ne leur permit plus de se rallier. Les
historiens de Rome avouent que la victoire fut long-temps incertaine, et
coûta bien du sang; quatorze mille Gaulois restèrent sur la place, dix-huit
cents seulement mirent bas les armes[866].

      Note 864: Ob eas res tumultum esse.--Tit. Liv. l. XXXIV, c. 56.

      Note 865: Obstabant duces, hostilibus cædentes terga trepidantium, et
      redire in ordines cogentes. Tit. Liv, l. XXXV, c. 5.

      Note 866: Quatuordecim millia Boïorum cæsa sunt: vivi capti mille
      nonaginta duo; equites septingenti viginti unus. T. L. l. XXXV, c. 5.


ANNEE 192 avant J.-C.

Les consuls Domitius Ænobarbus et L. Quintius Flamininus eurent ordre de
continuer la guerre. Les ravages qu'ils exercèrent dans tout le pays,
durant l'année 192, furent si terribles, qu'un grand nombre de riches
familles gauloises, ne voyant plus de sauve-garde ailleurs, se réfugièrent
dans le camp même des Romains. Le conseil national des Boïes ne tarda pas
non plus à faire sa paix, et les principaux chefs se transportèrent avec
leurs femmes et leurs enfans auprès des consuls. Le nombre de ces
malheureux qui croyaient trouver dans le camp romain, sous la garantie de
l'hospitalité romaine, repos et respect pour leurs personnes, s'élevait à
quinze cents, appartenant tous à la classe opulente et la plus élevée en
dignité[867]. Mais, plus d'une fois, ils durent regretter les champs de
bataille où du moins la mort était utile et glorieuse, où les souffrances
et les outrages ne restaient pas impunis. Le trait suivant, conservé par
l'histoire, fera assez connaître quelle était pour les Gaulois supplians et
désarmés la paix du peuple romain et l'hospitalité de ses consuls.

      Note 867: Primò equites pauci cum præfectis, deinde universus
      senatus, postremò in quibus aut fortuna aliqua aut dignitas erat, ad
      mille quingenti ad consules transfugerunt. Tit. Liv. l. XXXV, c. 22.

Quintius Flamininus avait emmené de Rome une prostituée qu'il aimait, et
comme ils s'étaient mis en route la veille d'un combat de gladiateurs,
cette femme lui reprochait quelquefois, en badinant, de l'avoir privée d'un
spectacle auquel elle attachait beaucoup de prix. Un jour qu'il était à
table, dans sa tente, avec elle et quelques compagnons de débauche, un
licteur l'avertit qu'un noble boïen arrivait, accompagné de ses enfans, et
se remettait sous sa sauve-garde. «Qu'on les amène!» dit Flamininus.
Introduit sous la tente consulaire, le Gaulois exposa, par interprète,
l'objet de sa visite; et il s'étudiait, dans ses discours, à intéresser le
Romain au sort de sa famille et au sien. Mais tandis qu'il parlait, une
horrible idée se présenta à l'esprit de Flamininus: «Tu m'as sacrifié un
combat de gladiateurs, dit-il, en s'adressant à sa maîtresse; pour t'en
dédommager, veux-tu voir mourir ce Gaulois[868]?» Bien éloignée de croire
sérieuse une telle proposition, la courtisane fit un signe. Aussitôt
Flamininus se lève, saisit son épée suspendue aux parois de la tente, et
frappe à tour de bras le Gaulois sur la tête. Étourdi, chancelant, le
malheureux cherche à s'échapper, implorant la foi divine et humaine, mais
un second coup l'atteint dans le côté et, sous les yeux de ses enfans qui
poussaient des cris lamentables, le fait rouler aux pieds de la prostituée
de Flamininus[869]. Que devait donc faire la soldatesque romaine dans sa
brutalité, quand ces horreurs se passaient sous la tente des consuls?

      Note 868: Vis tu, quoniam gladiatorium spectaculum reliquisti, jam
      hunc Gallum morientem aspicere? Tit. Liv. l. XXXIV, c. 42.

      Note 869: Et quùm is vixdùm seriò annuisset; ad nutum scorti consulem
      stricto gladio, qui super caput pendebat, loquenti Gallo caput primùm
      percussit, deindè fugicnti.... latus transfodisse. Tit. Liv. l. XXXIV,
      c. 42.--Flamininus ne fut recherché pour ce crime que huit ans après,
      et encore sous la rigoureuse censure de Caton.


ANNEE 191 avant J.-C.

La nation boïenne avait épuisé toutes ses ressources; cependant elle ne mit
point bas les armes; mais un profond découragement paraissait s'être emparé
d'elle. À compter le nombre de ses morts dans cette dernière et funeste
année, on eût dit qu'elle s'empressait de périr, tandis que la patrie était
encore libre; et qu'elle n'accourait plus sur les champs de bataille que
pour y rester. Dans une seule journée, le consul Scipion Nasica lui tua
vingt mille hommes, en prit trois mille, et ne perdit lui-même que quatorze
cent quatre-vingt-quatre des siens. Scipion usa de sa victoire en barbare;
il se fit livrer, à titre d'otages, ce qu'il y avait encore dans la nation
de chefs et de défenseurs énergiques, et confisqua au profit de sa
république la moitié du territoire des vaincus[870]. Tels furent les
massacres et les dévastations exercées par ses soldats, que lui-même,
réclamant les honneurs du triomphe, osa se vanter, en plein sénat, de
n'avoir laissé vivans, de toute la race boïenne, que les enfans et les
vieillards[871]. Par une moquerie indigne d'un homme à qui les Romains
avaient décerné le prix de la vertu, il fit marcher, dans la pompe de son
triomphe, l'élite des captifs gaulois pêle-mêle avec les chevaux
prisonniers[872]. Le butin de cette campagne rapporta au trésor public
quatorze cent soixante-dix colliers d'or, deux cent quarante-cinq livres
pesant d'or, deux mille trois cent quarante livres d'argent, tant en barres
qu'en vases de fabrication gauloise, et deux cent trente mille pièces
d'argent[873].

      Note 870: Agri parte ferè dimidiâ eos mulctavit.
      Tit. Liv. l. XXXVI, c. 39... Obsides abduxit, c. 40.

      Note 871: Senes puerosque Boiis superesse. Tit. Liv. l. XXXVI, c. 41.

      Note 872: Cum captivis nobilibus equorum quoque captorum gregem
      traduxit. Tit. Liv. l. XXXVI, c. 41.

      Note 873: Aureos torques transtulit M. CCCC. LXX. ad hæc auri pondo
      CC. XLV; argenti infecti factique in Gallicis vasis, non infabre suo
      more factis, duo M. CCC. XL; bigat. num ducenta XXXIII.
      Tit. Liv. l. c.


ANNEES 190 à 183 avant J.-C.

Scipion fut chargé par le sénat de compléter l'ouvrage de l'année
précédente en prenant possession à main armée du pays confisqué; mais la
vue des enseignes romaines que devaient suivre bientôt des milliers de
colons, porta dans l'ame des Boïes une douleur et un désespoir profonds; ne
pouvant se résigner à livrer eux-mêmes leurs villes, à accepter la
condition d'esclaves au sein de leur patrie, puisqu'ils ne pouvaient plus
la défendre, ils voulurent l'abandonner; les débris des cent douze tribus
boïennes se levèrent en masse et partirent. L'histoire, qui s'est complu à
nous énumérer si minutieusement leurs défaites, garde un silence presque
absolu sur ce touchant et dernier acte de leur vie nationale. Un historien
se contente d'énoncer vaguement que la nation entière fut chassée[874]; un
géographe ajoute qu'elle traversa les Alpes noriques pour aller se réfugier
sur les bords du Danube, au confluent de ce fleuve et de la Save[875]. Là,
elle devint la souche d'un petit peuple dont il sera parlé plus tard[876].
Le nom des Boïes, des Lingons, des Anamans, fut effacé de l'Italie, ainsi
que l'avait été, quatre-vingt-treize ans auparavant, le nom Sénonais. Les
anciennes colonies de Crémone, Placentia[877] et Mutine[878] furent
repeuplées; Parme[879] reçut une colonie de citoyens romains; l'ancienne
capitale, Bononia, trois mille colons du Latium[880].

      Note 874: Περί τούτων ήμεϊς συνθεωρήσαντες αύτούς (τούς Κελτούς) έκ
      τών  περί τόν Πάδον πεδίων έξωσθέντας... Polyb. l. II.

      Note 875:  Μεταστάντες είς τούς περί τόν Ίστρον τόπους, μετά
      Ταυρίσκων ψκουν. Strabon. l. V, p. 213.

      Note 876: Cæs. Bell. Gallic. 1. I.--Strabon. l. V, p. 213.

      Note 877: En 190. Tit. Liv. l. XXXVII, c. 46, c. 47.

      Note 878: En 183. Tit. Liv. l. XXXIX, c. 55.

      Note 879: En 183. Tit. Liv. l. XXXIX, c. 55.

      Note 880: En 189. Tit. Liv. l. XXXVII, c. 57.


ANNEE 187 avnat J.-C.

Instruits par l'exemple de leurs frères, les Insubres s'étaient hâtés de
faire la paix, c'est-à-dire de se reconnaître sujets de Rome; il y avait
déjà cinq ans que leur inaction dans la guerre boïenne leur méritait
l'indulgence de cette république. Quant aux Cénomans, la fortune récompensa
leur conduite perfide et lâche. Au milieu des calamités qui accablaient
depuis onze ans la race gallo-kimrique, ce furent eux qui souffrirent le
moins: peu d'entre eux périrent sur le champ de bataille; et le pillage à
peine toucha leurs terres. Cette richesse même, il est vrai, excita la
cupidité d'un préteur romain, M. Furius, cantonné dans la Transpadane; il
ne leur épargna aucune vexation pour faire naître, s'il était possible,
quelque soulèvement, dont son ambition et son avarice pussent tirer parti;
il alla jusqu'à les désarmer en masse[881]. Mais les Cénomans ne se
soulevèrent point; ils se contentèrent de porter leurs plaintes au sénat,
qui, peu soucieux de favoriser les vues personnelles de son préteur, le
censura et rendit aux Gaulois leurs armes[882]. Les Vénètes aussi se
livrèrent sans coup férir à la république romaine dès qu'elle souhaita leur
territoire: il n'en fut pas de même des Ligures; cette valeureuse nation
résista long-temps, retranchée dans ses montagnes et dans ses bois; mais
enfin elle céda, comme avaient fait les Boïes, après avoir été presque
exterminée.

      Note 881: M. Furius, prætor, insontibus Cenomanis, in pace speciem
      belli quærens, ademerat arma. Tit. Liv. l. XXXIX, c. 3. Παρελθών είς
      τούς Κενομανούς ώς φίλος, παρείλετο τά όπλα, μηδέν έγκλημα. Diod.
      Sicul. l. XXVI, p. 298.

      Note 882: Diodor. Sicul.--Tit. Liv. loc. cit.


ANNEES 186 à 170 avant J.-C.

Maîtres de toute l'Italie circumpadane, où de nombreuses colonies
répandaient rapidement les mœurs, les lois, la langue de Rome, les Romains
commencèrent à provoquer les peuplades gauloises des Alpes. Ceux de leurs
généraux qui commandaient l'armée d'occupation dans la Transpadane
s'amusaient, par passe-temps, et en pleine paix, à se jeter sur les
villages des pauvres montagnards, qu'ils enlevaient avec leurs troupeaux
pour les vendre ensuite à leur profit dans les marchés aux bestiaux et aux
esclaves, à Crémone, à Mantua, à Placentia. Le consul C. Cassius en emmena
ainsi plusieurs milliers[883]. De si odieux brigandages révoltèrent les
peuples des Alpes: ils prirent les armes, et demandèrent du secours au roi
Cincibil[884], un des plus puissans chefs de la Transalpine orientale. Mais
l'expulsion des Boïes et la conquête de toute la Circumpadane avaient
répandu au-delà des monts la terreur du nom romain. Avant d'en venir à la
force, Cincibil voulut essayer les voies de pacification. Il envoya à Rome,
porter les plaintes des peuplades des Alpes, une ambassade présidée par son
propre frère. Le sénat répondit: «Qu'il n'avait pu prévoir ces violences,
et qu'il était loin de les approuver; mais que C. Cassius étant absent pour
le service de la république, la justice ne permettait pas de le condamner
sans l'entendre[885].» L'affaire en resta là; toutefois le sénat n'épargna
rien pour faire oublier au chef gaulois ses sujets de mécontentement. Son
frère et lui reçurent en présent deux colliers d'or pesant ensemble cinq
livres, cinq vases d'argent du poids de vingt livres, deux chevaux
caparaçonnés, avec les palefreniers et toute l'armure du cavalier; on y
ajouta des habits romains pour tous les gens de la suite, libres ou
esclaves. Ils obtinrent en outre la permission d'acheter dix chevaux chacun
et de les faire sortir d'Italie[886].

      Note 883: Indè (C. Cassium) multa millia in servitutem abripuisse....
      Tit. Liv. l. XLIII, c. 5.

      Note 884: Ce nom paraît signifier _chef des montagnes: ceann, cinn_;
      chef, _ceap_, _cip_, sommet, montagne.

      Note 885: «Senatum ea quæ facta quærantur, neque scisse futura, neque
      si sint facta probare: sed indictâ causâ damnari absentem consularem
      virum injurium esse... » Tit. Liv. l. XLIII, c. 5.

      Note 886: Illa petentibus data, ut denorum equorum illis commercium
      esset, educendique ex Italiâ potestas fieret.
      Tit. Liv. l. XLIII, c. 5.

Un autre événement prouva encore mieux à quel point la catastrophe des
Gaulois cisalpins avait effrayé leurs frères d'au-delà des monts, et
combien ceux-ci redoutaient d'entrer en querelle avec la république.

Une bande de douze mille Transalpins, franchissant tout-à-coup les Alpes
par des défilés jusqu'alors inconnus, descendit dans la Vénétie, et, sans
exercer aucun ravage, vint poser les fondemens d'une ville sur le
territoire où depuis fut construite Aquilée[887]. Le sénat prescrivit au
commandant des forces romaines dans la Cisalpine, de s'opposer à
l'établissement de cette colonie, d'abord, s'il était possible sans
employer la force des armes; sinon d'appeler à son secours quelqu'une des
légions consulaires. Ce dernier parti fut celui qu'il adopta. À l'arrivée
du consul, les émigrans se soumirent. Plusieurs d'entre eux avaient enlevé
dans la campagne des instrumens de labour dont ils avaient besoin; le
consul les força de livrer, outre ce effets qui ne leur appartenaient pas,
tous ceux qu'ils avaient apportés de leur pays, et même leurs propres
armes. Irrités de ce traitement, ils adressèrent leurs plaintes à Rome.
Leurs députés, introduits dans le sénat, représentèrent: «Que l'excès de la
population, le manque de terre et la disette, leur avaient fait une
nécessité de passer les Alpes pour aller chercher ailleurs une autre
patrie[888]. Trouvant un lieu inculte et inhabité, ils s'y étaient fixés
sans faire tort à personne; ils y avaient même bâti une ville, preuve
évidente qu'ils n'étaient venus dans aucun dessein hostile, ni contre les
villes, ni contre le territoire des autres. Sommés de fléchir devant le
peuple romain, ils avaient préféré une paix sure plutôt qu'honorable, aux
chances incertaines de la guerre, et s'étaient remis à la bonne foi de la
république avant de se soumettre à sa puissance. Peu de jours après, ils
avaient reçu l'ordre d'évacuer leur ville et son territoire. Alors ils
n'avaient plus songé qu'à s'éloigner sans bruit pour chercher quelque autre
asile. Mais voici qu'on leur enlevait leurs armes, leur mobilier, leurs
troupeaux. Ils suppliaient donc le sénat et le peuple romain de ne pas
traiter plus cruellement que des ennemis des hommes à qui l'on n'avait à
reprocher aucune hostilité[889].» Le sénat répondit: «Qu'ils avaient tort
de venir en Italie et de bâtir sur le terrein d'autrui, et sans la
permission du magistrat qui commandait dans la province[890]; que pourtant
la spoliation dont ils se plaignaient ne pouvait être approuvée; qu'on
allait envoyer avec eux des commissaires vers le consul, pour leur faire
rendre tous leurs effets, mais sous la condition qu'ils retourneraient sans
délai au lieu d'où ils étaient partis. Ces mêmes commissaires, ajoutait-on,
vous suivront de près; ils passeront les Alpes pour signifier aux peuples
gaulois de prévenir désormais toute émigration, de s'abstenir de toute
tentative d'irruption. La nature elle-même a placé les Alpes entre la Gaule
et l'Italie, comme une barrière insurmontable; malheur à quiconque
tenterait de la franchir[891].»

      Note 887: Galli transalpini transgressi in Venetiam, sine populatione
      aut bello, haud procul indè, ubi nunc Aquileia est, locum oppido
      condendo ceperunt. Tit. Liv. l. XXXIX, c. 22.--Duodecim millia
      armatorum erant. Id. c. 54.

      Note 888: Se superante in Galliâ multitudine, inopiâ coactos agri et
      egestate, ad quærendam sedem Alpes transgressos...
      Tit. Liv. l. XXXIX, c. 54.

      Note 889: Orare se senatum populumque romanum, ne in se innoxios
      deditos acerbius quam in hostes sævirent. Tit. Liv. l. C.

      Note 890: Neque illos rectè gessisse quùm in Italiam venirent,
      oppidumque in alieno agro, nullius romani magistratûs, quia ei
      provinciæ præesset, permissu ædificare conati sint. Idem, ibid.

      Note 891: Alpes propè inexsuperabilem finem in medio esse: non utique
      iis meliùs fore, quàm qui eas primi pervias fecissent.
      Tit. Liv. l. C.

Les émigrans, après avoir ramassé ceux de leurs effets qui leur
appartenaient réellement, sortirent de l'Italie; et les commissaires
romains se rendirent chez les principales nations transalpines afin  d'y
publier la déclaration du sénat. Les réponses de ces peuples révélèrent
assez la crainte dont ils étaient frappés. Les anciens allèrent jusqu'à se
plaindre de la douceur excessive du peuple romain «à l'égard d'une troupe
de vagabonds qui, sortis de leur patrie, sans autorisation légitime,
n'avaient pas craint d'envahir des terres dépendantes de Rome, et de bâtir
une ville sur un sol usurpé. Au lieu de les laisser partir impunis, Rome,
disaient-ils, aurait dû leur faire expier sévèrement leur insolente
témérité; la restitution de leurs effets était même un excès d'indulgence
capable d'encourager d'autres tentatives non moins criminelles[892].» A ces
discours dictés par la peur, les Transalpins joignirent des présens, et
reconduisirent honorablement les ambassadeurs jusqu'aux frontières.
Néanmoins, quatre ans après, une seconde bande d'aventuriers descendit
encore le revers méridional des monts, et, s'abstenant de toute hostilité,
demanda des terres pour y vivre en paix sous les lois de la république.
Mais le sénat lui ordonna impérieusement de quitter l'Italie, et chargea
l'un des consuls de poursuivre et de faire punir par leur nations mêmes les
auteurs de cette démarche[893].

      Note 892: Debuisse gravem temeritatis mercedem statui; quòd verò
      etiam sua reddiderint, vereri ne tantâ indulgentiâ plures ad talia
      audenda impellantur. Tit. Liv. l. XXXIX, c. 55.

      Note 893: Eos senatus Italià excedere jussit; et consulem Q. Fulvium
      quærere et animadvertere in eos, qui principes et auctores
      transcendendi Alpes fuissent. Tit. Liv. l. XL, c. 53.

Ainsi donc la Haute-Italie fut irrévocablement perdue pour la race
gallo-kimrique. Une seule fois, la défaite de quelques légions romaines en
Istrie donna lieu à des mouvemens insurrectionnels parmi les restes des
nations cisalpines, mais le _tumulte_, comme disent les historiens latins,
fut étouffé sans beaucoup de peine. Une seule fois aussi, et soixante-dix
ans plus tard, des Kimris, venus du nord, firent irruption dans l'ancienne
patrie de leurs pères, mais pour y tomber sous l'épée victorieuse de
Marius. Les Gaulois avaient habité la Haute-Italie pendant quatre cent un
ans, à dater de l'invasion de Bellovèse. La période de leur accroissement
comprit soixante-seize ans, depuis l'arrivée de leur première bande
d'émigrans jusqu'à ce qu'ils eussent conquis toute la Circumpadane; la
période de leur puissance fut de deux cent trente-deux ans, depuis
l'entière conquête de la Circumpadane jusqu'à l'extinction de la nation
sénonaise; et de quatre-vingt-treize celle de leur décadence, depuis la
ruine des Sénons jusqu'à celle des Boïes.

Le territoire gaulois, réuni à la république romaine, porta dès-lors le nom
de _Province gauloise cisalpine_ ou _citérieure_; elle reçut aussi, mais
plus tard, le nom de _Gaule togée_[894], qui signifiait que la toge ou le
vêtement romain remplaçait, sur les rives du Pô, la braie et la saie
gauloises, c'est-à-dire que ce qu'il y a de plus tenace dans les habitudes
nationales avait enfin cédé à la force ou à l'ascendant du peuple
conquérant.

      Note 894: Gallia togata. Quelques savans pensent que la Gaule
      cisalpine ne fut réduite en province romaine qu'après la défaite des
      Cimbres par Marius, l'an 101 avant notre ère. Elle aurait été jusqu'à
      cette époque considérée et traitée comme pays subjugué ou préfecture.



CHAPITRE X.

GALLO-GRECE. Description géographique de ce pays; races qui l'habitaient;
sa constitution politique.--Culte phrygien de la Grande-Déesse.--Relations
des Gaulois avec les autres puissances de l'Orient.--Les Romains commencent
la conquête de l'Asie mineure.--Cn. Manlius attaque la Galatie; les
Tolistoboïes sont vaincus sur le mont Olympe; les Tectosages sur le mont
Magaba.--Trait de chasteté de Chiorama.--La république romaine ménage les
Galates.--Le triomphe est refusé, puis accordé à Manlius.--Les mœurs des
Galates s'altèrent; luxe et magnificence de leurs tétrarques.--Caractère
des femmes galates; histoire touchante de Camma.--Décadence de la
constitution politique; les tétrarques s'emparent de l'autorité absolue.
--Mithridate fait assassiner les tétrarques dans un festin.--Ce roi meurt
de la main d'un Gaulois.

191--63.


ANNEES 241 à 191 avant J.-C.

La Galatie ou Gaule asiatique avait pour frontière: au nord, la chaîne de
montagnes qui s'étend du fleuve Sangarius au fleuve Halys; au midi, cette
autre chaîne parallèle à la première, que les Grecs nommaient _Dindyme_, et
les Romains _Adoreus_; au levant, elle se terminait à quelques milles
par-delà Tavion; et non loin de Pessinunte, du côté du couchant. Elle avait
pour voisins immédiats les rois de Pont, de Paphlagonie, de Bithynie, de
Pergame, de Syrie et de Cappadoce[895]. Deux grands fleuves et des affluens
nombreux arrosaient son territoire en tout sens: l'Halys, sorti des
montagnes de la Cappadoce, dans la direction de l'ouest à l'est, se
recourbant ensuite vers le nord, puis vers le nord-est, en parcourait les
parties centrale et orientale[896]; le Sangarius, renommé pour ses eaux
poissonneuses[897], coulait du mont Dindyme, à travers la partie
occidentale, et se jetait ensuite dans le Pont-Euxin, non loin du Bosphore.

      Note 895: Strabon. l. XII, p. 166.--Pline. l. V, c. 32.
      --Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 16 et seq.--Ptolem. l. V, c. 4.
      --Zon. l. IX, t. I, p. 457, edit. reg.

      Note 896: Strab. l. XII, p. 546.--Tournefort, Voyage dans le Levant,
      t. II, p. 441 et suiv.

      Note 897: Piscium accolis ingentem vim præbet.
      T. L. l. XXXVIII, c. 16.

C'étaient, comme on l'a vu plus haut[898], les Tolistoboïes qui occupaient
la Galatie occidentale et les bords du Sangarius. La ville phrygienne de
Pessinunte, située au pied du mont Agdistis, et célèbre dans l'histoire
religieuse de l'Asie, se trouvait dans leurs domaines; ils en avaient fait
leur capitale. Ils possédaient encore deux autres places, Péïon[899] et
Bloukion[900], construites postérieurement à la conquête: comme leurs noms
l'indiquaient en effet, la première servait de lieu de plaisance aux chefs
tolistoboïes, l'autre renfermait le trésor
public[901].

      Note 898: Voyez ci-dessus, chap. V.

      Note 899: _Pau, Peues_, en langue kimrique, loisir et lieu de repos.

      Note 900: _Blouck_, caisse, coffre; par extension, lieu de dépôt.

      Note 901: Φρούρια δ΄αύτών έστί τό τε Βλούκιον καί τό Πήϊον· ών τό μέν ήν
βασίλειον Δηϊοτάρου, τό δέ γαζοφυλάκιον. Strab. l. XII, p. 567.

Les Tectosages habitaient le centre, et avaient pour capitale l'antique
ville d'Ancyre, bâtie sur une élévation à cinq milles à l'ouest du cours de
l'Halys[902], et regardée comme la métropole de toutes les possessions
gallo-grecques[903].

      Note 902: Strab. l. XII, p. 567.--Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 24.
      --Tournef. Voyage dans le Levant. Ibid.

      Note 903: Ptolem. l. V, c. 4.--Libani. Orat. 26.--Inscript. d'Ancyre.

Les Trocmes, établis à l'orient, avaient fondé pour leur chef-lieu Tavion,
ou plus correctement Taw[904]. Cette place devint florissante par la
suite[905], et entretint des relations de commerce étendues avec la
Cappadoce, l'Arménie et le Pont[906].

      Note 904: Taw (cymr.) taobh (gael): lieu habité. Owen's welsh. dict.
      --Armstr. gaël dict.

      Note 905: Stephan. Byzant. V° _Ancyra_.

      Note 906: Strabon. l. XII, p. 567.

Les trois nations galates se partageaient en plusieurs subdivisions ou
tribus, telles que: les Votures et les Ambitues, chez les
Tolistoboïes[907]; chez les Tectosages, les Teutobodes[908] anciens
compagnons de Luther, Teutons d'origine, mêlés maintenant aux Kimris, dont
ils ont adopté la langue[909]; enfin les Tosiopes[910], dont on ignore
la position.

      Note 907: Voturi et Ambitui. Plin. l. V, c. 32.

      Note 908: Teutobodi, Teutobodiaci. Voir ci-dessus chap. IV et V.

      Note 909: Τριών δέ όντων έθνών όμογλώττων, καί κατ΄ άλλο ούδέν
      έξηλλαγμένων... Strab. l. XII, p. 567.

      Note 910: Τοσίωποι. Plutarch. de virtut. mulier. p. 259.

Quant à la population subjuguée, elle se composait de Phrygiens et de
colonies grecques qui s'étaient introduites à différentes époques dans le
pays, et que la domination d'Alexandre et de ses successeurs en avaient
rendues maîtresses. Les Phrygiens étaient nombreux, surtout dans la partie
occidentale, où ils habitaient, sur les deux rives du Sangarius, des
villages bâtis avec les ruines de leurs anciennes cités[911]. Gordium,
autrefois capitale d'une grande monarchie, ne comptait plus que parmi les
bourgs des Tectosages, cependant sa situation lui conservait encore quelque
importance commerciale; placée à distance à peu près égale de l'Hellespont,
du Pont-Euxin et du golfe de Cilicie, il servait de lieu de halte pour les
marchands et d'entrepôt pour les marchandises provenant de ces mers[912].
On ignore quelle était la disposition des colonies grecques au milieu des
tribus phrygiennes. L'industrie principale des races subjuguées consistait
à élever des troupeaux de chèvres, dont le poil fin et soyeux était aussi
recherché dans l'antiquité qu'il l'est encore de nos jours[913]. La
population totale, en y comprenant les Gaulois, les Grecs et les
Asiatiques, se subdivisait en cent quatre-vingt-quinze cantons[914].

      Note 911: Έπί δέ τούτψ (τψ Σαγγαρίψ) τά παλαιά τών Φρυγών οίκμητήρια,
      Μίδου, καί έτι πρότερον Γορδίου καί άλλων τινών, ούδ΄ ίχνη σώζοντα
      πόλεων, άλλά κώμαι μικρψ μείζους τών άλλων. Strab. l. XII, p. 567.

      Note 912: Gordium... haud magnum quidem oppidum est, sed plusquàm
      mediterraneum celebre et frequens emporium. Tria maria pari fermè
      distantia intervallo habet... Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 18.

      Note 913: Strab. l. XII.--Tournefort. Voyage dans le Levant, t. II.

      Note 914: Populi ac tetrarchiæ omnes, numero CXCV. Plin. l. V, c. 32.

Le gouvernement que les Kimro-Galls organisèrent entre eux fut une espèce
de gouvernement aristocratique et militaire. Chacune des nations
Tolistoboïe, Tectosage et Trocme fut partagée en quatre districts ou
tétrarchies, comme les Grecs les appelaient, et chaque district régi par un
chef suprême ou tétrarque[915]. Ce nom, tiré de l'idiome des vaincus et
donné par eux au premier magistrat des conquérans, passa bientôt dans la
langue politique de ceux-ci, et remplaça le titre gaulois que le chef de
district avait dû porter d'abord. Après le tétrarque, et au second rang,
étaient un magistrat civil ou juge, un commandant des troupes, et deux
lieutenans du commandant[916]. En cas de guerre générale, comme cela se
pratiquait chez les autres nations gauloises, un seul chef était investi de
l'autorité souveraine et absolue. Les tétrarchies étaient électives et
temporaires. Les douze tétrarques réunis composaient le grand conseil du
gouvernement; mais il existait un second conseil de trois cents membres,
pris, selon toute apparence, parmi les chefs de tribus et les officiers des
armées[917], et dont le pouvoir était, dans certains cas, supérieur à celui
du premier. Gardien des privilèges de la race conquérante, il formait une
haute cour de justice à laquelle ressortissaient toutes les causes
criminelles relatives aux hommes de cette race; et nul Gaulois ne pouvait
être puni de mort que sur ses jugemens. Les trois cents se rassemblaient
chaque année à cet effet dans un bois de chênes consacré, appelé
Drynémet[918].

      Note 915: Έκαστα έθνη διελόντες είς τέτταρας μερίδας τετραρχίαν
      έκάστην έκάλεσαν, τετράρχην έχουσαν ϊδιον... Strab. l. XII, p. 567.

      Note 916: Δικαστήν ένα, καί στρατοφύλακα ένα, ύπό τψ τετράρχη
      τεταγμένους ύποστρατοφύλακας δέ δύο. Strab. l. III, loc. citat.

      Note 917: Ή δε τών δώδεκα τετραρχών βουλή, άνδρες ήσαν τριακόσιοι.
      Idem, l. XII, p. 567.

      Note 918: Συνήγοντο δέ είς καλούμενον Δρυναίμετον... Idem, l. XII,
      p. 567.--_Der_, _derw_, chêne; _nemet_, temple.

Les juges des tétrarchies et les tétrarques avaient la décision des
affaires civiles entre Gaulois, et probablement de toute cause concernant
les vaincus[919].

      Note 919: Τά μέν ούν φονικά ή βουλή έκρινε, τά δ΄άλλα οί τετράρχαι,
      καί οί δικασταί. Strab. l. XII, p. 567.

La condition des deux branches de la population subjuguée paraît n'avoir
pas été la même. Les Phrygiens étaient réduits à la servitude la plus
complète; mais les Grecs, riches, industrieux, adroits, durent conserver un
peu de liberté, et peut-être une partie de leur ancienne suprématie à
l'égard de la race asiatique. Par la suite même, ils acquirent des droits
politiques; un d'entre eux, sous le titre de _premier des Grecs, prôtos tôn
Hellênôn_, fut investi d'une sorte de magistrature nationale, sans doute de
la défense officielle des hommes de race hellénique, auprès des conseils et
des tétrarques gaulois. Ce personnage, avec le temps, prit beaucoup
d'importance; une inscription d'Ancyre qui en fait mention, nous le montre
marié à une femme gauloise du plus haut rang et de la plus haute
origine[920].

      Note 920: Καρακυλαίαν Άρχιερείαν, άπόγονον βασιλέων, θυγατέρα τής
      Μητροπόλεως, γυναϊκα Ίουλίου Σεουήρου, τοΰ πρώτου τών Έλλήνων...
      Inscription trouvée à Ancyre par Tournefort, t. II, p. 450.

Les Gaulois apportèrent en Asie leurs croyances et leurs usages religieux,
entre autres celui de sacrifier les captifs faits à la guerre[921]; mais
ils ne se montrèrent point intolérans pour les superstitions des indigènes:
ils laissèrent les Grecs adorer paisiblement Jupiter et Diane, et les
Phrygiens vendre, comme auparavant, à toute l'Asie, les oracles de la _mère
des dieux_.

      Note 921: Athenæ. l. IV, c. 16.--Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 47.
      --Eustath. in Homer. p. 1294.

C'était à Pessinunte, au pied du mont Agdistis, que se célébraient les
grands mystères de la mère des dieux; là résidaient son pontife suprême et
le haut collège de ses prêtres[922]. Elle était représentée par une pierre
noire informe, qu'on disait tombée du ciel[923]; et les temples fameux
élevés en son honneur, à Pessinunte, sur les monts Dindyme et Ida, et en
beaucoup d'autres lieux, lui avaient fait donner les surnoms d'Agdistis, de
Dindymène, d'Idæa, de Berecynthia, de Cybèle: c'était sous ce dernier que
les Grecs la désignaient de préférence. Ses prêtres, appelés _galles_, de
la petite rivière _Gallus_ qui passait pour sacrée[924], se soumettaient,
comme on sait, à des mutilations honteuses, et souillaient le culte de leur
divinité par une infâme dissolution; mais leurs oracles n'étaient pas moins
en grand crédit, et ils produisaient à Phrygie un revenu immense. Si la
domination gauloise ne fit pas entièrement tomber cette industrie, au moins
dut-elle l'entraver beaucoup[925], et exciter pour ce motif la haine
violente du sacerdoce phrygien. La diminution de ses revenus n'était pas
d'ailleurs la seule cause qui aiguillonnait son patriotisme. Antérieurement
à la conquête, il s'était arrogé sur la race indigène une autorité presque
absolue, il formait parmi les Phrygiens une théocratie que la conquête
abolit[926]. Ces motifs d'intérêt, fortifiés par un juste ressentiment de
l'oppression étrangère, établirent entre les prêtres d'Agdistis et leurs
maîtres, une inimitié mortelle qui contribua puissamment à la ruine de
ceux-ci.

      Note 922: Strab. l. XII, p. 567.

      Note 923: Lapis nigellus, muliebris oris. Prudent. hymn. X, de coron.
      --Tit. Liv. l. IX.

      Note 924: Ovid. Fast. l. IV, V. 316.

      Note 925: Strab. l. XII, p. 567.

      Note 926: Οί δ΄ϊερεϊς όὸ παλαιόν μέν δυνάσται τινές ήσαν, ίερωσύνην
      καρπούμενοι μεγάλην. Strab. l. XII, loc. cit.

Ce fut la déesse de Pessinunte qui mit en rapport, pour la première fois,
les Gaulois asiatiques et les Romains. Durant la seconde guerre punique, au
plus fort des désastres de Rome, les prêtres préposés à la garde des livres
Sibyllins, en feuilletant ces vieux oracles pour y trouver l'explication de
certains prodiges, lurent que si jamais un ennemi étranger envahissait
l'Italie, il fallait transporter de Pessinunte à Rome la statue de la mère
des dieux, et qu'alors la République serait sauvée[927]. Le sénat
s'empressa de prendre des informations, et sur la déesse, et sur les moyens
de l'attirer en Italie; pour toutes ces choses il s'adressa au roi de
Pergame, qui, depuis plusieurs années, était en relation d'amitié avec lui.
Le roi de Pergame était ce même Attale qui avait chassé les hordes
gauloises du littoral de la mer Égée. Une ambassade de cinq personnages
distingués se rendit en grande pompe auprès de lui, sur cinq galères à cinq
rangs de rames. Attale les reçut dans sa ville, avec tout l'empressement
d'un ami dévoué; de Pergame, il les conduisit à Pessinunte, où il obtint
pour eux la propriété de la pierre noire qui représentait Agdistis[928].
Quoique l'histoire n'énonce pas à quelles conditions les Tolistoboïes se
dessaisirent de leur grande déesse, on peut croire qu'ils la firent payer
chèrement; mais cette aventure établit entre les prêtres phrygiens et les
Romains des rapports dont les Gaulois ne tardèrent pas à sentir la
conséquence.

      Note 927: Quandocunque hostis alienigena, terræ Italiæ bellum
      intulisset, eum pelli Italiâ vincique posse, si mater Idæa Pessinunte
      Romam advecta esset. Tit. Liv. l. IX, c.

      Note 928: Is legatos comiter acceptos Pessinuntem in Phrygiam
      deduxit; sacrumque eis lapidem quem matrem deûm incolæ esse dicebant,
      tradidit. Tit. Liv. l. IX.

Après le partage de la Phrygie et leur organisation comme conquérans
sédentaires, les Gaulois s'étaient relevés promptement des pertes qu'Attale
leur avait fait éprouver, et ils avaient repris sur l'Asie mineure leur
ancien ascendant. Ils soutinrent plusieurs guerres contre l'empire de
Syrie, et presque toujours avec bonheur; deux rois syriens périrent de leur
main[929]. Réconciliés même avec le roi de Pergame, ils lui fournirent des
bandes stipendiées au moyen desquelles ce prince ambitieux étendit sa
domination sur toute la côte de la mer Égée et de la Propontide, et
subjugua en outre plusieurs provinces syriennes. Il faut avouer aussi que
plus d'une fois ces auxiliaires lui causèrent de terribles embarras. Dans
une de ses guerres contre la Syrie, Attale avait loué des Tectosages qui,
d'après la coutume de leur nation, s'étaient fait suivre par leurs femmes
et leurs enfans[930]. Déjà l'armée pergaméenne, après une route longue et
pénible, était sur le point de livrer bataille, lorsque, effrayés par une
éclipse de lune, les Galates refusèrent obstinément de marcher plus
avant[931]; il fallut qu'Attale leur obéît et retournât sur ses pas.
Craignant même de les mécontenter en les licenciant, il leur abandonna
quelques terres sur le bord de l'Hellespont. Mais les Tectosages, placés
dans une contrée enlevée naguère à leurs frères, crurent pouvoir s'y
conduire en maîtres: ils assaillirent des villes, ravagèrent les campagnes
et imposèrent des tributs. Leurs compatriotes ainsi qu'une multitude de
vagabonds et de bandits accoururent se joindre à eux, et grossirent
tellement leur nombre qu'il fallut deux ans et le secours du roi de
Bithynie pour mettre fin à cette nouvelle occupation[932].

      Note 929: Polyb. l. IV, p. 315.--Plin. l. VIII, c. 42.--Ælian. de
      animal. l. VI, c. 44.

      Note 930: Ποιούμενοι τήν στρατείαν μετά γυναικαν καί τέκνων, γπομένων
      αύτοως τούτων έν ταϊς άμάξαις. Polyb. l. V, p. 420.

      Note 931: Γενομένης έκλείψεως σελήνης... ούκ άν έφασαν έτι προελθεϊν
      είς τό πρόσθεν. Polyb. l. V, p. 420.

      Note 932: Polyb. l. V, p. 420, 447.


ANNEE 216 avant J.-C.

Sur ces entrefaites, la seconde guerre punique se termina. Annibal,
contraint de s'expatrier, vint chercher un refuge dans l'Asie mineure; là
il travailla, de toutes les ressources de son génie, à susciter aux Romains
des ennemis et une autre guerre. Rome, par ses victoires dans la Grèce
européenne, menaçait l'Asie d'une conquête imminente; elle était même en
quelque sorte déjà commencée. Attale venait de mourir, et le royaume de
Pergame avait passé entre les mains d'Eumène, plus dévoué encore que ne
l'était son prédécesseur aux volontés du sénat romain; de sorte que la
république trouvait en lui moins un allié qu'un lieutenant. Annibal suivait
d'un œil inquiet les intrigues et les progrès de ses mortels ennemis; il
s'efforçait, par ses discours, d'alarmer les rois d'Asie et d'aiguillonner
leur indolence; mais ceux-ci traitaient ses appréhensions de frayeurs
personnelles et de chimères. «Nous serions étonnés, lui disaient-ils un
jour, que les Romains osassent pénétrer en Asie.--Moi, répliqua ce grand
homme, ce qui m'étonne bien davantage, c'est qu'ils n'y soient pas
déjà.[933]» Ses sollicitations réussirent enfin auprès d'Antiochus, roi de
Syrie, et de son gendre Ariarathe, roi de Cappadoce.

      Note 933: Magis mirari quòd non jam in Asiâ essent Romani quàm
      venturos dubitare. Tit. Liv. l. XXXVI, c. 41.


ANNEE 191 avant J.-C.

Annibal, dans ses plans d'une ligue asiatique contre Rome, avait compté
beaucoup sur la coopération des Gaulois, dont il connaissait et appréciait
si bien la bravoure. Antiochus, d'après ses conseils, alla donc hiverner en
Phrygie[934], où il conclut une alliance avec les tétrarques galates; mais
il n'obtint qu'un petit nombre de troupes, ceux-ci prétextant que la
Galatie n'était point menacée, et que son éloignement de toute mer la
mettait à l'abri des insultes de l'Italie[935]. Les secours que le roi de
Syrie ramena avec lui montaient seulement à dix ou douze mille hommes, tant
auxiliaires que volontaires stipendiés. Il en envoya aussitôt quatre mille
sur le territoire de Pergame, où ils commirent de tels ravages, que le roi
Eumène, alors absent pour le service des Romains, se vit contraint de
revenir en hâte; il eut peine à sauver sa capitale et la vie de son propre
frère[936].

      Note 934: In Phrygiam hibernavit undique auxilia accersens. Tit. Liv.
      l. XXXVII, c. 8.--Appian. Bell. Syriac. p. 89.--Suidas in verbo
      Γαλατία.

      Note 935: Quia procul mari incolerent... Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 16.

      Note 936: Tit. Liv. l. XXXVII, c. 18.


ANNEE 190 avant J.-C.

Mais Antiochus, si mal à propos surnommé _le Grand_, avait trop de
présomption pour se laisser long-temps diriger par Annibal. Il n'est pas de
notre sujet de raconter ici ses folies et ses revers: on sait que, vaincu
en Grèce, il le fut de nouveau en Orient par L. Scipion, près de la ville
de Magnésie. Quelques jours avant cette bataille fameuse, lorsque l'armée
romaine était campée au bord d'une petite rivière, en face des troupes
d'Antiochus, mille Gaulois, traversant la rivière, allèrent insulter le
consul au milieu de son camp; après y avoir mis le désordre, cette troupe
audacieuse fit retraite et repassa le fleuve sans beaucoup de perte[937].
Pendant la bataille, ils ne montrèrent pas moins d'intrépidité; ils avaient
aux ailes de l'armée syrienne huit mille hommes de cavalerie et un corps
d'infanterie; là, le combat fut vif, et là seulement[938].

      Note 936: Tit. Liv. l. XXXVII, c. 18.

      Note 937: Tumultuosè amne trajecto, in stationes impetum fecerunt;
      primò turbaverunt incompositos... Tit. Liv. l. XXXVII, c. 28.

      Note 938: Tit. Liv. l. XXXVII, c. 39, 40; XXXVIII, c. 48.
      --Appian. Bell. Syriac. p. 107, 108.

Les Romains avaient anéanti à Magnésie les forces asiatiques et grecques;
toutefois la conquête du pays ne leur parut rien moins qu'assurée[939]. Ils
avaient rencontré sous les drapeaux d'Antiochus quelques bandes d'une race
moins facile à vaincre que des Syriens ou des Phrygiens: à l'armure, à la
haute stature, aux cheveux blonds, ou teints de rouge, au cri de guerre, au
cliquetis bruyant des armes, à l'audace surtout, les légions avaient
aisément reconnu ce vieil ennemi de Rome qu'elles étaient élevées à
redouter[940]. Avant de rien arrêter sur le sort des vaincus, les généraux
romains se décidèrent donc à porter la guerre en Galatie; et dans cette
circonstance, les prétextes ne leur manquaient pas. Le consul Cnéius
Maulius, successeur de Lucius Scipion dans le commandement de l'armée
d'Orient, se disposa à entrer en campagne dès le printemps suivant.

      Note 939: Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 48.

      Note 940: Procera corpora, promissæ et rutilatæ comæ, vasta scuta,
      prælongi gladii, ad hoc cantus inchoantium prælium... armorum
      crepitus... Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 17.


ANNEE 189 avant J.-C.

Sans doute, les Gaulois avaient été long-temps pour l'Asie un épouvantable
fléau; mais eux seuls aujourd'hui pouvaient la sauver. Le péril qui les
menaçait fut pour tous les amis de l'indépendance asiatique un péril
vraiment national. Si Antiochus, faisant un nouvel effort, était venu se
réunir aux Galates, les choses peut-être eussent changé de face; mais ce
roi pusillanime ne songeait plus qu'à la paix, quelle qu'elle fût. Honteux
de sa lâcheté, le roi de Cappadoce, son gendre, rallia quelques troupes
échappées au désastre de Magnésie, et les conduisit lui-même à Ancyre. Le
roi de Paphlagonie, Murzès, suivit son exemple; ces auxiliaires
malheureusement ne formaient que quatre mille hommes d'élite, qui se
joignirent aux Tectosages[941]. Ortiagon était alors chef militaire de
cette nation, ou même, comme le font présumer quelques circonstances, il
était investi de la direction suprême de la guerre. Combolomar et Gaulotus
commandaient, l'un les Trocmes, l'autre les Tolistoboïes[942]. «Ortiagon,
dit un historien qui l'a connu personnellement, n'était pas exempt
d'ambition; mais il possédait toutes les qualités qui la font pardonner. A
des sentimens élevés il joignait beaucoup de générosité, d'affabilité, de
prudence; et, ce que ses compatriotes estimaient plus que tout le reste,
nul ne l'égalait en bravoure[943].» Il avait pour femme la belle Chiomara,
non moins célèbre par sa vertu et sa force d'ame que par l'éclat de sa
beauté.

      Note 941:  Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 26.

      Note 942: Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 9.--Suidas voce  Όρτιάγων.

      Note 943: Εύεργετικός ήν καί μεγαλόψυχος, καί κατά τάς έντεύξεις
      εϋχαρις καί συνετός · τό γάρ συνέχον παρά Γαλάταις, άνδρώδης ήν καί
      δυναμικός πρός τάς πολεμικάς χρείας. Polyb. Collect. Constant. Aug.
      Porphyrogen.

Cependant le jeune Attale, frère d'Eumêne (ce-lui-ci était alors à Rome),
ne restait pas inactif, et, par ses intrigues, cherchait à préparer les
voies aux Romains. Il attira dans leurs intérêts le tétrarque Épossognat,
ami particulier d'Eumène, et qui, seul de tous les tétrarques gaulois,
s'était opposé dans le conseil à ce que la nation secourût Antiochus[944].
Mais la connivence d'Épossognat les servit peu; car aucun chef ne partagea
sa défection, et le peuple repoussa avec mépris la proposition de parler de
paix[945], tandis qu'il avait les armes à la main. Dès les premiers jours
du printemps, Cn. Manlius se mit en route avec son armée, forte de
vingt-deux mille légionnaires[946], et il se fit suivre par Attale et
l'armée pergaméenne, qui renfermait les meilleures troupes de la Grèce
asiatique, et des corps d'élite levés soit en Thrace soit en
Macédoine[947]. Avant de mettre le pied sur le territoire gaulois, le
consul fit faire halte à ses légions, et crut nécessaire de les haranguer.
D'abord il regardait cette guerre comme dangereuse; mais surtout il
craignait que les discours des Asiatiques, en exagérant encore le péril,
n'eussent agi défavorablement sur l'esprit du soldat romain. Il s'étudia
donc à combattre ces terreurs, cherchant à démontrer, par des raisons qu'il
supposait spécieuses, que ces mêmes Gaulois, redoutables aux bords du Rhône
ou du Pô, ne pouvaient plus l'être aux bords du Sangarius et de l'Halys, du
moins pour des légions romaines.

      Note 944: Tit. Liv. l. XXXVIII c. 18.

      Note 945: Polyb. ex excerptis legation. XXXIII.

      Note 946: Tit. Liv. l. XXXVII, c. 39.

      Note 947: Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 12, 18; XXXVII, c. 39.

«Soldats, leur dit-il, je sais que, de toutes les nations qui habitent
l'Asie, aucune n'égale les Gaulois en renommée guerrière. C'est au milieu
des plus pacifiques des humains que ces hordes féroces, après avoir
parcouru tout l'univers, sont venues fonder un établissement. Cette taille
gigantesque, cette épaisse et ardente crinière, ces longues épées, ces
hurlemens, ces danses convulsives, tout en eux semble avoir été calculé
pour inspirer l'effroi[948]. Mais que cet appareil en impose à des Grecs, à
des Phrygiens, à des Cariens; pour nous, qu'est-ce autre chose qu'un vain
épouvantail? Une seule fois jadis, et dans une première rencontre, ils
défirent nos ancêtres sur les bords de l'Allia. Depuis cette époque, voilà
près de deux cents ans que nous les égorgeons ou que nous les chassons
devant nous, comme de vils troupeaux; et les Gaulois ont valu à Rome plus
de triomphes que le reste du monde. D'ailleurs l'expérience nous l'a
montré, pour peu qu'on sache soutenir le premier choc de ces guerriers
fougueux, ils sont vaincus; des flots de sueur les inondent, leurs bras
faiblissent, et le soleil, la poussière, la soif, au défaut du fer,
suffisent pour les terrasser[949]. Ce n'est pas seulement dans les combats
réglés de légions contre légions, que nous avons éprouvé leurs forces, mais
aussi dans les combats d'homme à homme. Encore était-ce à de véritables
Gaulois, à des Gaulois indigènes, élevés dans leur pays, que nos ancêtres
avaient affaire. Ceux-ci ne sont plus qu'une race abâtardie, qu'un mélange
de Gaulois et de Grecs, comme leur nom l'indique assez[950]. Il en est des
hommes comme des plantes et des animaux, qui, malgré leurs qualités
primitives, dégénèrent dans un sol étranger, sous l'influence d'un autre
climat. Vos ennemis ne sont que des Phrygiens accablés sous le poids des
armes gauloises[951]; vous les avez battus quand ils faisaient partie de
l'armée d'Antiochus, vous les battrez encore. Des vaincus ne tiendront pas
contre leurs vainqueurs, et tout ce que je crains, c'est que la mollesse de
la résistance ne diminue la gloire du triomphe.

      Note 948: Omnia de industriâ composita ad terrorem.
      Tit. Livius. l. XXXVIII, c. 17.

      Note 949: Jam usu hoc cognitum est, si primum impetum, quem fervido
      ingenio et cæcâ irâ effundunt, sustinueris; fluunt sudore et
      lassitudine membra, labant arma;... sol, pulvis, sitis, ut ferrum non
      admoveas, prosternunt. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 17.

      Note 950: Et illis majoribus nostris, cum haud dubiis Gallis, in
      terrâ suâ genitis, res erat; hi jàm degeneres sunt misti, et
      Gallo-Græci, verè quod appellantur. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 17.

      Note 951: Phrygas igitur gallicis oneratos armis, sicut in acie
      Antiochi cecidistis, victos victores cædetis.
      Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 17.

«Les bêtes sauvages nouvellement prises conservent d'abord leur férocité
naturelle, puis s'apprivoisent peu à peu; il en est de même des hommes.
Croyez-vous que les Gaulois soient encore aujourd'hui ce qu'ont été leurs
pères et leurs aïeux? Forcés de chercher hors de leur patrie la subsistance
qu'elle leur refusait, ils ont longé les côtes de l'Illyrie, parcouru la
Péonie et la Thrace, en s'ouvrant un passage à travers des nations presque
indomptables; enfin ils ne se sont établis dans ces contrées que les armes
à la main, endurcis, irrités même par tant de privations et
d'obstacles[952]. Mais l'abondance et les commodités de la vie, la beauté
du ciel, la douceur des habitans, ont peu à peu amolli l'âpreté qu'ils
avaient apportée dans ces climats. Pour vous, enfans de Mars, soyez en
garde contre les délices de l'Asie; fuyez au plus tôt cette terre dont les
voluptés peuvent corrompre les plus mâles courages, dont les mœurs
contagieuses deviendraient fatales à la sévérité de votre discipline.
Heureusement vos ennemis, tout incapables qu'ils sont de vous résister,
n'en ont pas moins conservé parmi les Grecs la renommée qui fraya la route
à leurs pères. La victoire que vous remporterez sur ces Gaulois dégénérés
vous fera autant d'honneur que si vous trouviez dans les descendans un
ennemi digne des ancêtres et de vous[953].»

      Note 952: Extorres inopiâ agrorum, profecti domo, per asperrimam
      Illyrici oram, Pæoniam indè et Thraciam, pugnando cum ferocissimis
      gentibus, emensi, has terras ceperunt... Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 17.

      Note 953: Bellique gloriam victores eamdem inter socios habebitis,
      quàm si, servantes antiquum specimen animorum, Gallos vicissetis.
      Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 17.

Manlius se dirigea du côté de Pessinunte. Pendant sa marche, la population
phrygienne et grecque lui adressait de toutes parts des députés pour faire
acte de soumission[954]. Il reçut aussi des émissaires du tétrarque
Épossognat, qui le priait de ne point attaquer les Tolistoboïes avant que
lui, Épossognat, n'eût fait une nouvelle tentative pour amener la paix; car
il se rendait lui-même auprès des chefs tolistoboïes dans cette intention.
Le consul consentit à différer les hostilités quelques jours encore;
cependant il entra plus avant dans la Galatie, et traversa le pays que l'on
nommait Axylon[955], et qui devait ce nom au manque absolu de bois, même de
broussailles, si bien que les habitans se servaient de fiente de bœuf pour
combustible. Tandis que les Romains étaient campés près du fort de Cuballe;
un corps de cavalerie gauloise parut tout à coup en poussant de grands
cris, chargea les postes avancés des légions, les mit en désordre, et tua
quelques soldats; mais l'alarme étant parvenue au camp, la cavalerie du
consul en sortit par toutes les portes, et repoussa les assaillans[956].
Manlius dès lors se tint sur ses gardes, marcha en bon ordre, et n'avança
plus sans avoir bien fait reconnaître le pays. Arrivé au bord du Sangarius,
qui n'était point guéable, il y fit jeter un pont et le traversa.

      Note 954: Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 18.

      Note 955: Άξυλον, _sans bois_.

      Note 956: Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 18.

Pendant qu'il suivait la rive du fleuve, un spectacle bizarre frappa ses
yeux et ceux de l'armée. Il vit s'avancer vers lui les prêtres de la
grande déesse, en habits sacerdotaux, déclamant avec emphase des vers où
Cybèle promettait aux Romains une route facile, une victoire assurée et
l'empire du pays[957]. Le consul répondit qu'il en acceptait l'augure; il
accueillit avec joie ces utiles transfuges et les retint près de lui dans
son camp. Le lendemain il atteignit la ville de Gordium qu'il trouva
complètement vide d'habitans, mais bien fournie de provisions de toute
espèce[958]. Là, il apprit que toutes les sollicitations d'Épossognat
avaient échoué, et que les Gaulois, abandonnant leurs habitations de la
plaine, avec leurs femmes, leurs enfans, leurs troupeaux et tout ce qu'ils
pouvaient emporter, se fortifiaient dans les montagnes. C'était au milieu
de tout ce désordre que les prêtres de la Grande Déesse s'étaient déclarés
pour les Romains, et, désertant Pessinunte, étaient venus mettre au service
du consul l'autorité d'Agdistis et de ses ministres.

      Note 957: Galli Matris Magnæ à Pessinunte occurrere cum insignibus
      suis, vaticinantes fanatico carmine, Deam Romanis viam belli et
      victoriam dare, imperiumque ejus regionis. Tit. Liv. l. XXXVIII,
      c. 18.--Suidas voce Γάλλοι.

      Note 958: Tit. Liv. l. XXXVIII, ub. sup.--Flor. l. II, c. 11.

L'avis unanime des trois chefs de guerre Ortiagon, Gaulotus et Combolomar,
avait fait adopter aux Galates ce plan de défense. Voyant la population
indigène fuir ou se soumettre sans combat, et le sacerdoce phrygien,
tourner son influence contre eux, ils crurent prudent d'évacuer leurs
villes, même leurs châteaux forts, et de se transporter en masse dans des
lieux d'accès difficile, pour s'y défendre autant qu'ils le pourraient. Les
Tolistoboïes se retranchèrent sur le mont Olympe, les Tectosages sur le
mont Magaba, à dix milles d'Ancyre; les Trocmes mirent leurs femmes et
leurs enfans en dépôt dans le camp des Tectosages, et se rendirent à celui
des Tolistoboïes, menacé directement par le consul[959]. Maîtres des plus
hautes montagnes du pays, et approvisionnés de vivres pour plusieurs mois,
ils se flattaient de lasser la patience de l'ennemi. Ou bien,
pensaient-ils, il n'oserait pas les venir chercher sur ces hauteurs presque
inaccessibles, ou bien, s'il en avait l'audace, une poignée d'hommes
suffirait pour l'arrêter. Si, au contraire, il restait inactif au pied de
montagnes couvertes de neiges et de glaces perpétuelles, dès que l'hiver
approcherait, le froid et la faim ne tarderaient pas à l'en chasser. Bien
que l'élévation et l'escarpement des lieux les défendissent suffisamment,
ils environnèrent leurs positions d'un fossé et d'une palissade. Comme leur
arme habituelle était le sabre et la lance, ils ne firent pas grande
provision de traits et d'armes de jet, comptant d'ailleurs sur les cailloux
que ces montagnes âpres et pierreuses leur fourniraient en abondance[960].

      Note 959: Tolistobogiorum civitatem Olympum montem cepisse; diversos
      Tectosagos alium montem qui Magaba dicitur petisse: Trocmos,
      conjugibus ac liberis apud Tectosagos depositis, armatorum agmine
      Tolistobogiis statuisse auxilium ferre. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 19.
      --Flor. l. II, c. 11.

      Note 960: Saxa affatim præbituram asperitatem ipsam locorum
      credebant. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 19.

Le consul s'était bien attendu qu'au lieu de joindre son ennemi corps à
corps il aurait à combattre contre la difficulté du terrein; et il s'était
approvisionné amplement de dards, de hastes, de balles de plomb, et de
cailloux propres à être lancés avec la fronde. Pourvu de ces munitions, il
marcha vers le mont Olympe et s'arrêta à cinq milles du camp gaulois. Le
lendemain, il s'avança avec Attale et quatre cents cavaliers pour
reconnaître ce camp et la montagne; mais tout à coup un détachement de
cavalerie tolistoboïenne fondit sur lui, le força à tourner bride, lui tua
plusieurs soldats, et en blessa un grand nombre. Le jour suivant, Manlius
revint avec toute sa cavalerie pour achever la reconnaissance, et les
Gaulois n'étant point sortis de leurs retranchemens, il fit à loisir le
tour de la montagne. Il vit que, du côté du midi, des collines revêtues de
terre s'élevaient en pente douce jusqu'à une assez grande hauteur; mais
que, vers le nord, des rochers à pic rendaient tous les abords
impraticables, à l'exception de trois: l'un au milieu de la montagne,
recouverte en cet endroit d'un peu de terre; les deux autres, sur le roc
vif, au levant d'hiver et au couchant d'été. Ces observations terminées, il
vint le même jour dresser ses tentes au pied de la montagne[961].

      Note 961: Tit. Liv. l. XXXVIII. c. 20.

Dès le lendemain, il se mit en devoir d'attaquer. Partageant son armée en
trois corps, il se dirigea par la pente du midi et à la tête du plus
considérable. L. Manlius, son frère, eut l'ordre de monter avec le second
par le levant d'hiver, tant que le permettrait la nature des lieux et qu'il
ne courrait aucun risque; mais il lui fut recommandé de s'arrêter, s'il
rencontrait des escarpemens dangereux, et de rejoindre la division
principale par des sentiers obliques. C. Helvius, commandant du troisième
corps, devait tourner insensiblement le pied de la montagne et tâcher de la
gravir par le couchant d'été. Les troupes auxiliaires furent également
divisées en trois corps; le consul prit avec lui le jeune Attale; quant à
la cavalerie, elle resta, ainsi que les éléphans, sur le plateau le plus
voisin du point d'attaque. Il fut enjoint aux principaux officiers d'avoir
l'œil à tout, afin de porter rapidement du secours là où il en serait
besoin[962].

      Note 962: Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 20.

Rassurés sur leurs flancs, qu'ils regardaient comme inabordables, les
Gaulois envoyèrent d'abord quatre mille hommes fermer le passage du côté du
midi, en occupant une hauteur éloignée de leur camp de près d'un mille;
cette hauteur commandant la route, ils croyaient pouvoir s'en servir comme
d'un fort pour arrêter la marche de l'ennemi[963]. A cette vue Cn. Manlius
se prépara au combat. Ses vélites se portèrent en avant des enseignes, avec
les archers crétois d'Attale, les frondeurs, et les corps de Tralles et de
Thraces. L'infanterie légionaire suivit au petit pas, comme l'exigeait la
roideur de la pente, ramassée sous le bouclier, de manière à éviter les
pierres et les flèches. A une assez forte distance, le combat s'engagea à
coups de traits, d'abord avec un succès égal. Les Gaulois avaient
l'avantage du poste, les Romains celui de l'abondance et de la variété des
armes. Mais l'action se prolongeant, l'égalité ne se soutint plus. Les
boucliers étroits et plats des Gaulois ne les protégeaient pas
suffisamment; bientôt même, ayant épuisé leurs javelots et leurs dards, ils
se trouvèrent tout-à-fait désarmés, car, à cette distance, les sabres leur
devenaient inutiles. Comme ils n'avaient pas fait choix de cailloux et de
pierres, à l'avance, ils saisissaient les premiers que le hasard leur
offrait, la plupart trop gros pour être maniables, et pour que des bras
inexpérimentés sussent en diriger et en assurer les coups[964]. Les Romains
cependant faisaient pleuvoir sur eux une grêle meurtrière de traits, de
javelots, de balles de plomb qui les blessaient, sans qu'il leur fût
possible d'en éviter les atteintes. L'historien de cette guerre, Tite-Live,
nous a laissé un tableau effrayant du désespoir et de la fureur où cette
lutte inégale jeta les Tolistoboïes.

      Note 963: Eo se rati velut castello iter impedituros.
      Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 21.

      Note 964: Saxis, nec modicis, ut quæ non preparassent, sed quod
      cuique temerè trepidanti ad manum venisset, ut insueti, nec arte, nec
      viribus adjuvantes ictum, utebantur. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 21.

«Aveuglés, dit-il, par la rage et par la peur, leur tête s'égarait; ils
n'imaginaient plus aucun moyen de défense contre un genre d'attaque tout
nouveau pour eux. Car, tant que les Gaulois se battent de près, des coups
qu'ils peuvent rendre ne font qu'enflammer leur courage; mais lorsque,
atteints par des flèches lancées de loin, ils ne trouvent pas sur qui se
venger, ils rugissent, ils se précipitent les uns contre les autres comme
des bêtes féroces que l'épieu du chasseur a frappées[965]. Une chose
rendait leurs blessures encore plus apparentes, c'est qu'ils étaient
complètement nus. Comme ils ne quittent jamais leurs habits que pour
combattre, leurs corps blancs et charnus faisaient alors ressortir et la
largeur des plaies et le sang qui en sortait à gros bouillons. Cette
largeur des blessures ne les effraie pas; ils se plaisent, au contraire, à
agrandir par des incisions celles qui sont peu profondes, et se font gloire
de ces cicatrices comme d'une preuve de valeur[966]. Mais la pointe d'un
dard affilé leur pénètre-t-elle fort avant dans les chairs, sans laisser
d'ouverture bien apparente, et sans qu'ils puissent arracher le trait,
honteux et forcenés, comme s'ils mouraient dans le déshonneur, ils se
roulent à terre avec toutes les convulsions de la rage[967].» Tel était le
spectacle que présentait la division gauloise opposée à Manlius; un grand
nombre avaient mordu la poussière; d'autres prirent le parti d'aller droit
à l'ennemi, et du moins ceux-ci ne périrent pas sans vengeance. Ce fut le
corps des vélites romains qui leur fit le plus de mal. Ces vélites
portaient au bras gauche un bouclier de trois pieds, dans la main droite
des javelots qu'ils lançaient de loin, et à la ceinture une épée espagnole;
lorsqu'il fallait joindre l'ennemi de près, ils passaient leurs javelots
dans la main gauche, et tiraient l'épée[968]. Peu de Gaulois restaient
encore sur pied; voyant donc les légions s'avancer au pas de charge, ils
regagnèrent précipitamment leur camp, que la frayeur de cette multitude de
femmes, d'enfans, de vieillards qui y étaient renfermés, remplissait déjà
de tumulte et de confusion. Le vainqueur s'empara de la colline qu'ils
venaient d'abandonner.

      Note 965: Ubi ex occulto et procul levibus telis vulnerantur, nec quò
      ruant cæco impetu habent; velut feræ transfixæ in suos temerè
      incurrunt. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 21.

      Note 966: Interdùm insectâ cute, ubi latior quàm altior plaga est,
      etiàm gloriosiùs se pugnare putant. Tit. Liv. loc. citat.

      Note 967: Iidem cùm aculeus sagittæ introrsùs tenui vulnere in
      speciem urit.... tùm in rabiem et pudorem tàm parvæ perimentis pestis
      versi, prosternunt corpora humi... Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 21.

      Note 968: Hic miles tripedalem parmam habet et in dexterâ hastas,
      quibus eminùs utitur; gladio hispaniensi est cinctus; quòd si pede
      collato pugnandum est, translatis in lævam hastis stringit gladium.
      Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 21.

Cependant L. Manlius et C. Helvius, chacun dans sa direction, avaient monté
au couchant et au levant tant qu'ils avaient trouvé des sentiers
raticables; arrivés à des obstacles qu'ils ne purent franchir, ils
rétrogradèrent vers la partie méridionale, et commencèrent à suivre d'assez
près la division du consul. Celui-ci avec ses légions gagnait déjà la
hauteur que ses troupes légères avaient d'abord occupée. Là il fit faire
halte et reprit haleine; et montrant aux légionnaires le plateau jonché de
cadavres gaulois, il s'écria: «Si la troupe légère vient de combattre avec
tant de succès, que ne dois-je pas attendre de mes légions armées de toutes
pièces et composées de l'élite des braves? Les vélites ont repoussé
l'ennemi jusqu'à son camp, où l'a suivi la terreur; c'est à vous de le
forcer dans son dernier retranchement[969].» Toutefois il fit prendre
encore les devans à la troupe légère, qui, loin de rester oisives, pendant
que les légions faisaient halte, avait ramassé tout à l'entour les traits
épars, afin d'en avoir une provision suffisante. À l'approche des
assiégeans, les Gaulois se rangèrent en ligne serrée devant les palissades
de leur camp; mais exposés là aux projectiles comme ils l'avaient été sur
la colline, ils rentrèrent derrière le retranchement, laissant aux portes
une forte garde pour les défendre. Manlius alors ordonna de faire pleuvoir
sur la multitude, dont l'enceinte du camp était encombrée, une grêle bien
nourrie de dards, de balles et de pierres. Les cris effrayans des hommes,
les gémissemens des femmes et des enfans, annonçaient aux Romains qu'aucun
de leurs coups n'était perdu[970]. À l'assaut des portes, les légionaires
eurent beaucoup à souffrir; mais leurs colonnes d'attaque se renouvelant,
tandis que les Gaulois qui garnissaient le rempart, privés d'armes de jet,
ne pouvaient être d'aucun secours à leurs frères; une de ces portes fut
forcée, et les légions se précipitèrent dans l'intérieur[971].

      Note 969: Castra illa capienda esse, in quæ compulsus ab levi
      armaturâ hostis trepidet. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 22.

      Note 970: Vulnerari multos, clamor permixtus mulierum atque puerorum
      ploratibus significabat. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 22.

      Note 971: Tit. Liv. l. C.

Alors la foule des assiégés déboucha tumultueusement par toutes les issues
qui restaient encore libres. Dans son épouvante, nul danger, nul obstacle,
nul précipice, ne l'arrêtait; un grand nombre, roulant au fond des abîmes,
se tuèrent de la chute, ou restèrent à demi brisés sur la place. Le consul,
maître du camp, en interdit le pillage à ses troupes et leur ordonna de
s'acharner à la poursuite des fuyards. L. Manlius arriva dans cet instant,
avec la seconde division; le consul lui fit la même défense, et l'envoya
aussi poursuivre: lui-même, laissant les prisonniers sous la garde de
quelques tribuns, partit de sa personne. A peine s'était-il éloigné, que
C. Helvius survint avec le troisième corps; mais cet officier ne put
empêcher ses soldats de piller le camp. Quant à la cavalerie romaine, elle
était restée quelque temps dans l'inaction, ignorant et le combat et la
victoire; bientôt apercevant les Gaulois que la fuite avait amenés au bas
de la montagne, elle leur donna la chasse, en massacra et en fit
prisonniers un grand nombre. Il ne fut pas aisé au consul de compter les
morts, parce que, l'effroi ayant dispersé les fuyards dans les sinuosités
des montagnes, beaucoup s'étaient perdus dans les précipices, ou avaient
été tués dans l'épaisseur des forêts. Des récits invraisemblables portèrent
leur nombre à quarante mille; les autres ne le firent monter qu'à dix
mille. Celui des captifs, composés en grande partie de femmes, d'enfans et
de vieillards, paraît avoir été de quarante mille[972].

      Note 972: Claudius, qui bis pugnatum in Olympo monte scribit, ad
      quadraginta millia hominum cæsa, auctor est. Valerius Antias non plus
      decem millia. Numerus captivorum haud dubiè millia quadraginta
      explevit. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 23.--Appian. Bell. Syriac. p. 115.

Après la victoire, le consul ordonna de réunir en monceau les armes des
vaincus et d'y mettre le feu. Sans perdre un moment, il dirigea sa marche
du côté des Tectosages, et arriva le surlendemain à Ancyre; là il n'était
plus qu'à dix milles du second camp gaulois, formé sur le mont Magaba.
Pendant le séjour qu'il fit dans cette ville, une des captives se signala
par une action mémorable: c'était Chiomara, épouse du tétrarque Ortiagon,
chef suprême des trois nations. Elle avait suivi son mari au mont Olympe,
où il dirigeait la défense, et les désastres de cette journée l'avaient
fait tomber prisonnière au pouvoir des Romains. Pour Ortiagon, échappé à
rand' peine à la mort, il avait regagné Ancyre et de là le camp
tectosage[973].

      Note 973: Ab Olympo domum refugerat. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 24.

Les captives gauloises avaient été placées sous la garde d'un centurion
avide et débauché, comme le sont souvent les gens de guerre[974]. La beauté
de Chiomara était justement célèbre; cet homme s'en éprit. D'abord il
essaya la séduction; désespérant bientôt d'y réussir, il employa la
violence; puis, pour calmer l'indignation de sa victime, il lui promit la
liberté[975]. Mais plus avare encore qu'amoureux, il exigea d'elle à titre
de rançon une forte somme d'argent, lui permettant de choisir entre ses
compagnons d'esclavage celui qu'elle voudrait envoyer à ses parens, pour
les prévenir d'apporter l'or demandé. Il fixa le lieu de l'échange près
d'une petite rivière qui baignait le pied du coteau d'Ancyre. Au nombre des
prisonniers détenus avec l'épouse d'Ortiagon, était un de ses anciens
esclaves; elle le désigna, et le centurion, à la faveur de la nuit, le
conduisit hors des postes avancés. La nuit suivante, deux parens de
Chiomara arrivèrent près du fleuve, avec la somme convenue, en lingots
d'or; le Romain les attendait déjà, mais seul, avec la captive, car la
vendant subreptivement et par fraude, il n'avait mis dans la confidence
aucun de ses compagnons. Pendant qu'il pèse l'or qu'on venait de lui
présenter (c'était, aux termes de l'accord, la valeur d'un talent
attique[976]) Chiomara s'adressant aux deux Gaulois, dans sa langue
maternelle, leur ordonne de tirer leurs sabres et d'égorger le
centurion[977]. L'ordre est aussitôt exécuté. Alors elle prend la tête,
l'enveloppe d'un des pans de sa robe, et va rejoindre son époux. Heureux de
la revoir, Ortiagon accourait pour l'embrasser; Chiomara l'arrête, déploie
sa robe, et laisse tomber la tête du Romain. Surpris d'un tel spectacle,
Ortiagon l'interroge; il apprend tout à la fois l'outrage et la
vengeance[978]. «O femme, s'écria-t-il, que la fidélité est une belle
chose!--Quelque chose de plus beau, reprit celle-ci, c'est de pouvoir dire:
deux hommes vivans ne se vanteront pas de m'avoir possédée[979]».
L'historien Polybe raconte qu'il eut à Sardes un entretien avec cette femme
étonnante, et qu'il n'admira pas moins la finesse de son esprit que
l'élévation et l'énergie de son ame[980].

      Note 974: Cui custodiæ centurio præerat, et libidinis et avaritiæ
      militaris. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 24.

      Note 975: Is primò ejus animum tentavit quam quum abhorrentem à
      voluntario videret stupro, corpori, quod servum fortunâ erat, vim
      fecit. Deindè ad leniendam indignitatem injuriæ, spem reditûs ad suos
      mulieri facit. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 24.--Plutarch. de Virtut.
      mulierum, p. 258.--Valer. Maxim. l. VI, c. 1.--Suidas voce Όρτιάγων
      --Flor. l. II, c. 11.--Aurel Victor. c. 55.

      Note 976: Summam talenti attici (tanti enim pepigerat).... Tit. Liv.
      l. XXXVIII, c. 24.

      Note 977: Mulier, linguâ suâ, stringerent ferrum, et centurionem
      pensentem aurum occiderent, imperavit. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 24.
      --Valer Maxim. l. VI, c. 1.

      Note 978: Priùsquam complecteretur, caput centurionis antè pedes ejus
      abjecit. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 24.--Et injuriæ et ultionis suæ
      ordinem exposuit. Valerius Maxim. l. VI, c. 1.

      Note 979: Ώ γύναι, καλόν ή πίστις. Ναί, εἶπεν, άλλά κάλλιον ένα μόνον
      ζήν έμοί συγγεγενημένον. Plutarch. de virtut. mulier. p. 258.

      Note 980: Ταύτην μέν ό Πολύϐίός φησι διά λόγων έν Σάρδεσι γενόμενος
      θαυμάσαι τό τε φρόνημα καί τήν σύνεσιν. Plutarch. de virt. mul. l. c.

Tandis que cet événement tenait en émoi tout le camp romain, des envoyés
gaulois y arrivèrent, priant le consul de ne point se mettre en marche sans
avoir accordé à leurs chefs une entrevue, protestant qu'il n'était point de
conditions qu'ils n'acceptassent plutôt que de continuer la guerre. Manlius
leur donna rendez-vous pour le lendemain à égale distance d'Ancyre et de
leur camp; il s'y rendit à l'heure convenue avec une escorte de cinq cents
cavaliers, mais il ne vit paraître aucun Gaulois. Dès qu'il fut rentré, les
mêmes envoyés revinrent pour excuser leurs chefs, auxquels des motifs de
religion, disaient-ils, n'avaient pas permis de sortir[981], et annoncèrent
que les premiers de la nation se présenteraient à une seconde conférence,
munis de pleins pouvoirs; le consul promit d'y envoyer Attale. La
conférence eut lieu en effet entre les députés gaulois et le jeune prince
de Pergame, qui avait une escorte de trois cents chevaux, et l'on y arrêta
les bases d'un traité. Mais comme la présence du général romain était
nécessaire pour conclure, on convint que Manlius et les chefs gaulois
s'aboucheraient le lendemain. La tergiversation des Tectosages avait deux
motifs: le premier de donner à leurs femmes et à leurs enfans le temps de
se mettre en sûreté avec leurs effets au-delà du fleuve Halys, et le
second de surprendre le consul lui-même et de l'enlever[982]. C'est ce que
devait exécuter un corps de mille cavaliers d'élite et d'une audace à toute
épreuve.

      Note 981: Oratores redeunt, excusantes religione objectâ, venire
      reges non posse. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 25.

      Note 982: Frustratio Gallorum eò spectabat, primùm ut tererent
      tempus, donec res suas, cum conjugibus ac liberis, trans Halyn
      flumen trajicerent: deindè quòd ipsi consuli... insidiabantur.
      Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 25.--Polyb. ex excerpt. legationib. XXXIV.

La fortune voulut que ce jour-là même les tribuns envoyassent au fourrage
et au bois, vers l'endroit fixé pour l'entrevue, un corps nombreux de
cavalerie, et qu'ils plaçassent plus près du camp, dans la même direction,
un second poste de six cents chevaux, qui devait appuyer les fourrageurs.
Manlius se mit en route, comme la première fois, avec une escorte de cinq
cents hommes; mais à peine eut-il fait cinq milles, qu'il aperçut les
Gaulois qui accouraient sur lui à toute bride. Il s'arrête, anime sa troupe
et soutient la charge. Bientôt, forcé de battre en retraite, il le fait
d'abord au petit pas; sans tourner le dos ni rompre les rangs; enfin le
danger devenant plus pressant, les Romains se débandent et se dispersent.
Les Gaulois les poursuivent l'épée dans les reins, en tuent un grand
nombre, et allaient s'emparer du consul, lorsque les six cents cavaliers
destinés à soutenir les fourrageurs surviennent attirés par les cris de
leurs camarades. Alors le combat se rétablit; mais en même temps accourent
de tous côtés les fourrageurs; partout les Gaulois ont des ennemis sur les
bras. Harassés, et serrés de près par des troupes fraîches, la fuite ne
leur fut ni facile, ni sûre[983]. Les Romains ne firent point de
prisonniers, et le lendemain l'armée entière, ne respirant que vengeance,
arriva en présence du camp gaulois[984].

      Note 983: Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 25.--Polyb. ex excerpt. legat,
      XXXIV.--Appian. Bell. Syriac. p. 115.

      Note 984: Captus est nemo: Romani, ardentibus irâ animis, postero
      die, omnibus copiis ad hostem perveniunt. T. L. l. XXXVIII, c. 25.

Le consul en personne passa deux jours à reconnaître la montagne, afin que
rien n'échappât à ses observations; le troisième, il partagea son armée en
quatre corps, dont deux devaient marcher de front à l'ennemi, tandis que
les deux autres iraient le prendre en flanc. L'infanterie tectosage et
trocme, élite de l'armée et formant cinquante mille combattans, occupait le
centre; la cavalerie, dont les chevaux étaient inutiles au milieu de ces
rochers escarpés, avait mis pied à terre au nombre de dix mille hommes, et
pris son poste à l'aile droite. A la gauche étaient les quatre mille
auxiliaires commandés par Ariarathe, roi de Cappadoce, et Murzès, roi de
Paphlagonie. Les dispositions du consul furent les mêmes qu'au mont Olympe;
il plaça en première ligne les troupes armées à la légère, sous la main
desquelles il eut soin de faire mettre une ample provision de traits de
toute espèce. Ainsi les choses se trouvaient de part et d'autre dans le
même état qu'à la bataille du mont Olympe, sauf la confiance plus grande
chez les Romains, affaiblie chez les Gaulois; car les Tectosages
ressentaient comme un échec personnel la défaite de leurs frères[985].
Aussi l'action, engagée de la même manière, eut le même dénouement.
Couverts d'une nuée de traits, les Gaulois n'osaient s'élancer hors des
rangs, de peur d'exposer leurs corps à découvert; et plus ils se tenaient
serrés, plus ces traits portaient coup sur une masse qui servait de but aux
tireurs. Manlius, persuadé que le seul aspect des drapeaux légionnaires
déciderait la déroute, fit rentrer dans les intervalles les divisions des
vélites et les autres auxiliaires, et avancer le corps de bataille. Les
Gaulois, effrayés par le souvenir de la défaite des Tolistoboïes, criblés
de traits, épuisés de lassitude, ne soutinrent pas le choc; ils battirent
en retraite vers leur camp; un petit nombre seulement s'y renferma, la
plupart se dispersèrent à droite et à gauche. Aux deux ailes, le combat
dura plus long-temps; mais enfin la déroute devint générale. Le camp fut
pris et pillé; huit mille Gaulois jonchèrent la place[986]; le reste se
retira au-delà du fleuve Halys, où les femmes et les enfans avaient été mis
en sûreté. Tel fut le désespoir ou plutôt la rage des vaincus, qu'on vit
des prisonniers mordre leurs chaînes et chercher à s'étrangler les uns les
autres[987]. Le butin trouvé dans le camp fut immense. Les Galates ralliés
sur l'autre rive de l'Halys voulurent d'abord continuer la guerre; mais se
voyant la plupart blessés, sans armes, et dans un entier dénûment, ils
fléchirent et demandèrent à traiter. Manlius leur ordonna d'envoyer des
députés à Éphèse; pour lui, comme on était au milieu de l'automne, il se
hâta de quitter le voisinage du Taurus où le froid se faisait déjà sentir,
et ramena son armée hiverner le long des côtes[988].

      Note 985: Omnia eadem utrimque, quæ fuerant in priore prælio, erant
      præter animos, et victoribus ab re secundâ auctos, et hostibus
      fractos: quia etsi non ipsi victi erant, suæ gentis hominum cladem
      pro suâ ducebant. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 26.

      Note 986: Octo millia ceciderunt. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 27.
      --Appian. Bell. Syriac. p. 115.

      Note 987: Sed alligati miraculo quodam fuere, quùm catenas morsibus
      et ore tentassent, quum offocandas invicem fauces præbuissent.
      Flor. l. II, c. 11.

      Note 988: Ipse (jam enim medium autumni erat) locis gelidis
      propinquitate Tauri montis excedere properans, victorem exercitum in
      hiberna maritimæ oræ reduxit. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 27.


ANNEE 188 avant J.-C.

Les acclamations de toutes les villes qui avaient embrassé le parti romain
l'accueillirent à son passage. «Si la victoire remportée sur Antiochus
était plus brillante, disent les historiens, celle-ci fut plus agréable aux
alliés de la république[989]. Car la domination syrienne, avec ses tributs
et son oppression, paraissait encore plus supportable que le voisinage de
ces hordes toujours prêtes à fondre sur l'Asie, comme un orage
impétueux[990].» Voilà ce que pensaient les villes de la Troade, de
l'Éolide et de l'Ionie; et elles envoyèrent en grande pompe à Éphèse des
ambassadeurs chargés d'offrir des couronnes d'or à Manlius, comme au
libérateur de l'Asie[991]. Ce fut au milieu de ces réjouissances que les
plénipotentiaires gaulois et ceux d'Ariarathe arrivèrent auprès du consul;
les premiers pour traiter de la paix, les seconds pour solliciter le pardon
de leur maître, coupable d'avoir secouru Antiochus son beau-père et les
Galates ses alliés. Ce roi, vivement réprimandé, fut taxé à deux cents
talens d'argent, en réparation de son crime. Bien au contraire, le consul
fit aux Kimro-Galls l'accueil le plus bienveillant[992]; néanmoins ne
voulant rien terminer sans les conseils d'Eumène, alors absent, il fixa,
pour l'été suivant, une seconde conférence, dans la ville d'Apamée, sur
l'Hellespont. Satisfaits du coup dont ils venaient de frapper la Galatie,
les Romains, loin de pousser à bout cette race belliqueuse, qui conservait
encore une partie de sa force, employèrent tous leurs efforts à se
l'attacher. Aux conférences d'Apamée, il ne fut question ni de tribut, ni
de changemens dans les lois ou le gouvernement des Galates. Tout ce
qu'exigeait Manlius, c'était qu'ils rendissent les terres enlevées aux
alliés de Rome[993], qu'ils renonçassent à leur vagabondage inquiétant pour
leurs voisins, enfin, qu'ils fissent avec Eumène une alliance intime et
durable[994]. Ces conditions furent acceptées.

      Note 989: Ούχ οϋτως έχάρησαν Άντιόχου ληφθέντος έπί τψ δοκεϊν
      άπολελΰσθαι, τινές μέν φόρων, οί δέ φρουράς, καθόλου δέ πάντες
      βασιλικών προσταγμάτων... Polyb. ex excerpt. legat. XXXV.

      Note 990: Tolerabilior regia servitus fuerat, quàm feritas immanium
      barbarorum, incertusque in dies terror, quò velut tempestas eos
      populantes inferret. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 37.

      Note 991: Coronas aureas attulerant. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 37.
      --Polyb. excerpt. legat, XXXV.

      Note 992: Φιλανθρώπως άποδεξάμενος. Polyb. loc. cit.
      --T. L. l. XXXVIII, c. 37.

      Note 993: Suidas, voce Γαλατία.

      Note 994: Ut morem vagandi cum armis finirent, agrorumque suorum
      terminis se continerent; pacem... cum Eumene servarent.
      Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 40.


ANNEE 187 avant J.-C.

L'humiliation des Gaulois, publiée chez toutes les nations orientales, par
des récits lointains et exagérés, environna le nom romain d'un nouvel
éclat. «Juda, dit un annaliste juif contemporain; Juda a entendu le nom de
Rome, et le bruit de sa puissance..... Il a appris ses combats, et les
grandes choses qu'elle a opérées en Galatie, comment elle a subjugué les
Galates et leur a imposé tribut[995].» A Rome, les succès du consul eurent
moins de faveur; plusieurs patriciens trouvèrent mauvais qu'il eût
entrepris la guerre sans ordres formels du sénat; et deux de ses
lieutenans, jaloux de lui, firent opposition lorsqu'il demanda le triomphe.
On lui objectait l'illégalité d'une guerre qui n'avait été précédée ni de
l'envoi d'ambassadeurs, ni des cérémonies exigées par la religion.
«Manlius, ajoutait-on, avait consulté dans cette affaire beaucoup plus son
ambition que l'intérêt public. Que de peines ses lieutenans n'avaient-ils
pas eues à l'empêcher de franchir le Taurus malgré les malheurs dont la
Sibylle menaçait Rome, si jamais ses enseignes osaient dépasser cette borne
fatale? Le consul pourtant s'en était approché autant qu'il avait pu;
n'avait-il pas été camper sur la cime même, au point de départ des
eaux[996]?» Enfin on reproduisait contre lui, pour ravaler la gloire du
succès, des argumens pareils à ceux dont il s'était lui-même servi, près de
la frontière gallo-grecque, pour combattre les terreurs de ses soldats.

      Note 995: Et audivit Judas nomen Romanorum, quia sunt potentes
      viribus... Et audierunt prælia eorum, et virtutes bonas quas fecerunt
      in Galatiâ: quia obtinuerunt eos et duxerunt sub tributum.
      Machab. l. I, c. VIII, v. 1 et 2.

      Note 996: Cupientem transire Taurum, ægrè omnium legatorum precibus,
      ne carminibus Sibyllæ prædictam superantibus terminos fatales cladem
      experiri vellet, retentum: admovisse tamen exercitum, et propè ipsis
      jugis ad divortia aquarum castra posuisse.
      Tit. Liv. l. XXXVIII c. 46.

Manlius répondit avec éloquence[997]; il prouva que sa conduite avait été
conforme aux intérêts et à la politique du sénat; il adjura son
prédécesseur, L. Scipion, de témoigner que cette guerre ne pouvait être
différée sans danger. Il ajouta: «Je n'exige pas, sénateurs, que vous
jugiez des Gaulois habitans de l'Asie par la barbarie connue de la nation
gauloise, par sa haine implacable contre le nom romain. Laissez de côté ces
justes préventions, et n'appréciez les Gallo-Grecs qu'en eux-mêmes,
indépendamment de toute autre considération. Plût aux dieux qu'Eumène fût
ici présent avec les magistrats de toutes les villes de l'Asie! Certes,
leurs plaintes auraient bientôt fait justice de ces accusations. A leur
défaut, envoyez des commissaires chez tous les peuples de l'Orient;
faites-leur demander si on ne les a pas affranchis d'un joug plus rigoureux
en réduisant les Gaulois à l'impuissance de nuire, qu'en reléguant
Antiochus au-delà du mont Taurus. Que l'Asie tout entière vous dise combien
de fois ses campagnes ont été ravagées, ses belles cités pillées, ses
troupeaux enlevés; qu'elle vous exprime son affreux désespoir, quand elle
ne pouvait obtenir le rachat de ses captifs, quand elle apprenait que ses
enfans étaient immolés par les Gaulois à des dieux farouches et
sanguinaires comme eux[998]. Sachez que vos alliés ont été les tributaires
des Gallo-Grecs, et qu'affranchis par vous de la domination d'un roi, ils
n'en continueraient pas moins de payer tribut, si je m'étais endormi dans
une honteuse inaction. L'éloignement d'Antiochus n'aurait servi qu'à rendre
le joug des Gaulois plus oppressif, et vos conquêtes en-deçà du mont Taurus
auraient agrandi leur empire et non le vôtre[999].»

      Note 997: Tite Live donne comme authentique le discours qu'il lui
      fait tenir: Manlium in hunc maximè modum respondisse accepimus.
      l. XXXVIII, c. 47.

      Note 998: Quum vix redimendi captivos copia esset, et mactatas
      humanas hostias immolatosque liberos suos audirent.
      Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 47.

      Note 999: Gallorum imperio, non vestro adjecissetis.
      Tit. liv. l. XXXVIII, c. 48.

Après ces vives discussions, Manlius obtint le triomphe. Il étala dans
cette solennité les couronnes d'or que lui avaient décernées les villes
d'Asie, des sommes considérables en lingots et en monnaie d'or et d'argent,
ainsi qu'un immense amas d'armes et de dépouilles entassées dans des
chariots. Cinquante-deux chefs gaulois, les mains liées derrière le dos,
précédaient son char[1000].

      Note 1000: Tit. liv. l. XXXIX, c. 6.


ANNEES 187 à 63 avant J.-C.

A la faveur de cette paix forcée où l'asservissement de l'Asie réduisait
les Galates, ceux-ci s'adoucirent rapidement et entrèrent dans la
civilisation asiatique. On les voit renoncer à leur culte national, dont il
ne se montre plus dès lors une seule trace, et figurer comme grands-prêtres
dans les temples des religions grecque et phrygienne. Ainsi on trouve un
Brogitar, pontife de la mère des dieux, à Pessinunte[1001]; un Dytœt, fils
d'Adiato-rix, grand pontife de la Comane[1002], et plusieurs femmes, entre
autres la courageuse et infortunée Camma, dont nous parlerons tout à
l'heure, desservant les temples des déesses indigènes[1003]. Une statue
colossale de Jupiter fut élevée à Tavion[1004]; Ancyre se rendit fameuse
par ses fêtes en l'honneur d'Esculape, et par des jeux isthmiens, pythiens,
olympiens, qui attirèrent le concours de toute la Grèce[1005]. Les
tétrarques gaulois se piquèrent bientôt d'imiter les manières des despotes
et des satrapes asiatiques. Ils voulurent faire, avec eux, assaut de
somptuosité, et étalèrent dans leurs festins cette prodigalité absurde,
magnificence des peuples à demi barbares. On rapporte qu'un certain
Ariamne, jaloux d'effacer en savoir vivre tous les tétrarques ses rivaux,
publia qu'il tiendrait table ouverte à tout venant pendant une année
entière[1006]. Il fit construire à cet effet autour de sa maison de vastes
enclos de roseaux et de feuillages, et dresser des tables permanentes qui
pouvaient recevoir plus de quatre cents personnes. De distance en distance
furent établis des feux où des chaudières de toute dimension, remplies de
toutes sortes de viandes, bouillaient jour et nuit. Des magasins,
construits dans le voisinage, renfermaient les approvisionnemens, en vin et
en farine, amassés de longue-main; et des parcs à bœufs, à porcs, à
moutons, à chèvres, placés à proximité, alimentaient le service des
tables[1007]. Il est permis de croire qu'Ariamne, n'oublia pas, dans cette
occasion, ces jambons de Galatie dont la réputation était si grande[1008].
Ce festin dura un an, et non-seulement Ariamne traita à discrétion la foule
qui accourait chaque jour des villes et des campagnes voisines, mais il
faisait arrêter sur les chemins les voyageurs et les étrangers, ne leur
laissant point la liberté de continuer leur route, qu'ils ne se fussent
assis à ses tables[1009].

      Note 1001: Cicer. de Arusp. respons. n° 28.

      Note 1002: Strabon. l. XII, p. 558.

      Note 1003: Plutarch. de Virtut. mulier. p. 257.--Polyæni Stratag. l.
      VIII, c. 39.--Inscript. d'Ancyre, Tournef. t. II, p. 450.--Montf.
      palæograph. p. 154, 155 et suiv.

      Note 1004: Διός κολοσσός χαλκοΰς. Strab. l. XII, p. 567.

      Note 1005: Spanheim gotha numaria. p. 462 et suiv.

      Note 1006: Athenæ. l, IV, c. 10.

      Note 1007: Athenæ. l. IV, c. 13.

      Note 1008: Κάλλισται μέν γάρ αί γαλατικαί (πέρναι).
      Athen. l. XIV, c. 21.

      Note 1009: Άλλά καί οί παριόντες ξένοι ϋπό τών ύφεστηκότων παίδων ούκ
      ήφίεντο, έως άν μεταλάβωσι τών παρασκενασθέντων. Athen. l. IV, c. 15.

Ce goût pour la magnificence se développa chez les femmes gallo-grecques
avec non moins de vivacité que chez leurs maris. Les anciens vêtemens de
laine grossière firent place aux tissus de pourpre, que rehaussaient de
riches parures; et l'on ne vit plus l'épouse du tétrarque d'Ancyre ou de
Pessinunte se contenter de la bouillie, qu'elle emportait jadis dans une
marmite, pour son repas et celui de ses enfans, quand elle allait passer
la journée au bain[1010]. Cependant ce progrès du luxe chez les dames
galates ne corrompit point l'énergique sévérité de leurs mœurs. Au milieu
de la dissolution asiatique, elles méritèrent toujours d'être citées comme
des modèles de chasteté; et les traits recueillis dans leur vie ne font pas
les pages les moins édifiantes des livres anciens consacrés aux _vertus des
femmes_. Nous rapporterons ici un de ces traits fameux dans l'antiquité, et
que deux écrivains grecs nous ont transmis.

      Note 1010: Αί δέ Γαλατών γυναϊκες είς τα βαλανεϊα πόλτου χύτρας
      είσφέρουσαι, μετά τών παίδων ήσθιον, όμοῦ λουόμεναι.
      Plut. Sympos. l. VIII, quæst. 9.

Le tétrarque Sinat avait épousé une jeune et belle femme nommée Camma,
prêtresse de Diane, pour qui elle entretenait une dévotion toute
particulière. C'était dans les pompes religieuses, quand la prêtresse,
vêtue de magnifiques habits, offrait l'encens et les sacrifices; c'était
alors que sa beauté paraissait briller d'un éclat tout céleste[1011];
Sino-rix, jeune tétrarque, parent de Sinat, la vit, et ne forma plus
d'autre désir au monde que le désir d'en être aimé. Il essaya tout, mais
vainement. Désespéré, il s'en prit à celui qu'il regardait comme le plus
grand obstacle à son bonheur; il attaqua Sinat par trahison, et le fit
périr. Comme le meurtrier était puissant et riche, les juges fermèrent les
yeux, et le meurtre demeura impuni. Camma supporta ce coup avec une ame
forte et résignée; on ne la vit ni pleurer ni se plaindre; mais, renonçant
à toute société, même à celle de ses proches, et dévouée entièrement au
service de la déesse, elle ne voulut plus quitter son temple, ni le jour,
ni la nuit. Quelques mois se passèrent, et Sino-rix l'y  vint poursuivre
encore de son amour. «Si je suis coupable, lui répétait-il, c'est pour
t'avoir aimée; nul autre sentiment n'a égaré ma main[1012].» Camma, d'un
autre côté, se vit persécutée par sa famille, qui, appuyant avec chaleur la
poursuite du jeune tétrarque, ne cessait d'exalter sa puissance, sa
richesse, et les autres avantages par lesquels il surpassait de beaucoup,
disait-on, l'homme qu'elle s'obstinait à regretter. Dès lors, elle n'eut
plus de repos qu'elle ne consentît à ces liens odieux. Elle feignit donc de
céder, et le jour du mariage fut convenu.

      Note 1011: Έπιφανεστέραν δέ αύτήν έποίει καί τό τής Άρτέμιδος ίέρειαν
      είναι, περί τε τάς πομπάς άεί καί θυσίας κεκοσμημένην όράσθαι
      μεγαλοπρεπώς. Plut. de Virtutib. mulier. p. 257.

      Note 1012: Άνελών έκεϊνον έρωτι τής Κάμμας, μή δι΄ έτέραν τινά
      πονηρίαν... Plut. de Virt. mul. p. 258.

Dès que parut ce jour tant souhaité, Sino-rix, environné d'un cortège
nombreux et brillant, accourut au temple de Diane. Camma l'y attendait;
elle s'approcha de lui avec calme, le conduisit à l'autel, et prenant,
suivant l'usage, une coupe d'or remplie de vin, après en avoir répandu
quelques gouttes en l'honneur de la déesse, elle but, et la présenta au
tétrarque[1013]. Ivre de bonheur, le jeune homme la porte à ses lèvres et
la vide d'un seul trait[1014]; mais ce vin était empoisonné. On dit qu'en
cet instant, une joie, depuis long-temps inaccoutumée se peignit sur le
visage de la prêtresse. Étendant ses bras vers l'image de Diane: «Chaste
déesse! s'écria-t-elle d'une voix forte: sois bénie de ce qu'ici même j'ai
pu venger la mort de mon époux assassiné à cause de moi[1015]; maintenant
que tout est consommé, je suis prête à descendre vers lui aux enfers. Pour
toi, ô le plus scélérat des hommes, Sino-rix, dis aux tiens qu'ils te
préparent un linceul et une tombe, car voilà la couche nuptiale que je t'ai
destinée[1016].» Alors elle se précipita vers l'autel qu'elle enlaça de ses
bras, et elle ne le quitta plus que la vie ne l'eût abandonnée. Sino-rix,
qui ressentait déjà les atteintes du poison, monta dans son chariot et
partit à toute bride, espérant que l'agitation et des secousses violentes
le soulageraient; mais bientôt ne pouvant plus supporter aucun mouvement,
il s'étendit ans une litière, où il expira le même soir. Lorsqu'on vint lui
apporter cette nouvelle, Camma vivait encore; elle dit qu'elle mourait
contente, et rendit l'ame.

      Note 1013: Άπό χρυσής φιάλης... Polyæn. Strat. l. VIII, c. 39.
      --Plut. de Virtut. mulier, p. 258.

      Note 1014: Ό δέ οία δή νυμφίος παρά νύμφας λαβών, ήδέως πίνει.
      Polyæn. ub. supr.

      Note 1015: Χάριν οίδά σοι, ώ πολύτψμητε Άρτεμις, ότι μοι παρέσχες έν
      τψ σψ ίερψ δίκας ύπέρ τοΰ άνδρος λαβεϊν, άδίκως δι΄ έμέ άναιρεθέντος.
      Polyæn. Strat. l. VIII, c. 39.

      Note 1016: Σοί δέ, ώ πάντων άνοσιώτατε άνθρώπων, τάφον άντί θαλάμου
      καί γάμου παρασκευαζέτωσαν οί προσήκοντες. Plutarch. loc. cit.

La constitution politique s'altéra bientôt, comme les habitudes nationales.
D'électives et temporaires qu'avaient été les tétrarchies, elles devinrent
héréditaires, et les familles qui en usurpèrent le privilège formèrent, par
le laps du temps, une haute classe aristocratique, qui domina le reste de
la nation[1017]. L'ambition des chefs travailla en outre à resserrer le
nombre de ces magistratures, qui furent successivement réduites de douze à
quatre[1018], puis à trois, à deux, enfin concentrées dans une seule
main[1019]. Le pays était gouverné par un de ces rois, lorsqu'il fut réuni
comme province à l'empire romain. Malgré cette usurpation du pouvoir
souverain, le conseil national des trois cents continua d'exister et de
coopérer à l'administration du pays[1020]. Il est à présumer que la
condition des indigènes phrygiens et surtout grecs s'améliora; car les
mariages devinrent assez fréquens entre eux et les Kimro-Galls de rang
élevé. Cependant il n'y eut jamais fusion; car, tandis que les vaincus
parlaient le grec, la langue gauloise se conserva, sans mélange étranger,
parmi les fils des conquérans. Un écrivain ecclésiastique célèbre, qui
voyagea dans l'Orient au quatrième siècle de notre ère, six cents ans après
le passage des hordes en Asie, témoigne que, de son temps, les Galates
étaient les seuls, entre tous les peuples asiatiques, qui ne se servissent
point de la langue grecque; et que leur idiome national était à peu près le
même que celui des Trévires, les différences de l'un à l'autre n'étant ni
nombreuses, ni importantes[1021]. Cette identité de langage entre les
Gaulois des bords du Rhin et les Gaulois des bords du Sangarius et de
l'Halys s'explique d'elle-même si l'on se rappelle que les Tectosages et
les Tolistoboïes, les deux principaux peuples galates, appartenaient
originairement, comme les Belges, à la race des Kimris.

      Note 1017: Hist. græc. et latin. Inscript. galatic. passim.

      Note 1018: Appian. Bell. Mithridat. p. 151.

      Note 1019: Strab. l. XII, p. 567.--Pausan. Bell. Alexandr. c. 67.

      Note 1020: Inscript. Ancyran. passim.

      Note 1021: Galatas excepto sermone græco, quo omnis Oriens loquitur,
      propriam linguam eamdem penè habere quàm Treviros, nec referre si
      aliqua exindè corruperint. Hieronym. Prolog. in lib. II. Comment. in
      epist. ad Galat. c. 3.


ANNEES 167 à 158 avant J.-C.

La bonne intelligence et la paix subsistèrent pendant vingt ans entre les
Galates et les puissantes asiatiques. Au bout de ce temps la guerre éclata,
on ne sait pour quel motif, et les Gaulois ravagèrent le territoire
d'Eumène et celui de leur ancien ami Ariarathe, alors dévoué au roi de
Pergame[1022], si cruellement, qu'Attale courut à Rome en porter plainte au
sénat. Il dit: «qu'un tumulte gaulois (suivant l'expression romaine)
mettait le royaume de Pergame dans le plus grand péril[1023].» La
république envoya des commissaires aux tétrarques, sans réussir à les
désarmer. Les dévastations ayant recommencé avec plus de force, Eumène
partit lui-même pour Rome; mais ses plaintes furent mal reçues. Dans ces
négociations et dans quelques autres, le sénat montra envers les Gaulois
des ménagemens qui lui étaient peu ordinaires, et qui ne causèrent pas
moins de surprise que l'opiniâtreté hardie de ce peuple. «Il fut permis de
s'étonner, dit un historien, que tous les discours des Romains eussent été
sans effet sur l'esprit des Galates, tandis qu'un seul mot de leurs
ambassadeurs suffisait pour armer ou désarmer les puissans roi d'Égypte et
de Syrie[1024].»

      Note 1022 Polyb. excerpt. legat, XCVII, CII, CVI, CVII, CVIII.
      --Strab. l. XII, p. 539.--Tit. Liv. l. XLV, c. 16 et 34.

      Note 1023: Querimoniâ gallici tumultûs... regnum in dubium adductum
      esse. Tit. Liv. l. XLV, c. 19.

      Note 1024 Mirum videri posset, inter opulentos reges, Antiochum
      Ptolemæumque, tantùm legatorum romanorum verba valuisse... apud
      Gallos nullius momenti fuisse. Tit. Liv. l. XLV, c. 34.


ANNEE 89 avant J.-C.

A l'époque des guerres de Mithridate, la Galatie parut se réveiller et
vouloir secouer cette humiliante protection. Elle se ligua avec le roi de
Pont empressé à rechercher l'alliance des Gaulois en occident comme en
orient, et qui envoyait des ambassadeurs chez les Kimris des rives du
Danube[1025]. Durant ses premières campagnes, Mithridate exaltait, dans
tous ses discours, les services de ses alliés galates; il se vantait «de
pouvoir opposer à Rome un peuple des mains duquel Rome ne s'était tirée
qu'à prix d'or[1026].»

      Note 1025: Legatos ad Cimbros... auxilium petitum mittit. Justin. l.
      XXXVIII, c. 3.--Appian. Bell. Mithrid. p. 171.

      Note 1026: Nec bello hostem, sed pretio remotum. Oratio. Mithrid.
      Justin. l. XXXVIII, c. 4.


ANNEE 86 avant J.-C.

Mais bientôt leur fidélité lui devint suspecte, et dans un des accès de son
humeur sombre et soupçonneuse, il retint prisonniers auprès de lui tous les
tétrarques et leurs familles, au nombre de soixante personnes[1027].
Indigné de cette perfidie, Toredo-rix, tétrarque des Tosiopes, complota sa
mort; et comme le roi de Pont avait coutume de rendre la justice, à
certains jours de la semaine, assis sur une estrade fort élevée,
Torédo-rix, aussi robuste qu'audacieux, ne se proposait pas moins que de le
saisir corps à corps, et de le précipiter du haut de l'estrade, avec son
tribunal[1028]. Le hasard voulut que Mithridate s'absentât ce jour-là et
qu'il fît mander, au bout de quelques heures, les tétrarques galates;
Torédo-rix, craignant que le complot n'eût été découvert, exhorta ses
compagnons à se jeter tous ensemble sur le roi et à le mettre en
pièces[1029]. Ce second complot manqua également; et Mithridate, après
avoir fait tuer sur-le-champ les plus dangereux des conspirateurs, acheva
les autres, une nuit, dans un festin où il les avait invités, sous couleur
de réconciliation. Trois d'entre eux échappèrent seuls au massacre en se
faisant jour, le sabre à la main, au travers des assassins; tout le reste
périt, hommes, femmes et enfans[1030]. Parmi ces derniers se trouvait un
jeune garçon appelé Bépolitan, que son esprit et sa beauté avaient fait
remarquer du roi; Mithridate se ressouvint de lui dans cette nuit fatale,
et ordonna à ses officiers de courir et de le sauver. Il était temps
encore, parce que le meurtrier, convoitant une robe précieuse que portait
le jeune Gaulois, avait voulu le dépouiller avant de frapper; celui-ci
résistait et se débattait avec violence; cette lutte permit aux officiers
royaux de prévenir le coup[1031]. Le cadavre de Torédo-rix avait été jeté à
la voirie, avec défense expresse de lui rendre les derniers devoirs; mais
une femme pergaméenne qui l'avait aimé l'ensevelit en cachette, au péril de
ses jours[1032].

      Note 1027: Plutarch. de Virtutibus mulier. p. 259.--Appian. Bello
      Mithridat. p. 200.

      Note 1028 Άνεδέξατο τόν Μιθριδάτην, όταν έν τψ βήματι γυμνασίψ
      χρηματίζη συναρπάσας, ώσειν άμα σύν αύτψ κατά τής φάραγγος. Plut. de
      Virtut. mulier, p. 259.

      Note 1029: Διαρπάσαι τό σώμα. Idem, loc. cit.

      Note 1030: Πάντας έκτεινε μετά παίδων καί γυναικών, χωρίς τριών τών
      διαφυγόντων... έπί διαίτη μιάς νυκτός. Appian. Bell. Mithrid. p. 200.

      Note 1031: Plutarch. de Virtut. mulier. p. 259.

      Note 1032: Γύναιον περγαμηνόν έγνωσμένον άφ΄ ώρας ζώντι τψ Γαλάτη
      παρεκινδύνευσε θάψαι καί περιστεϊλαι τόν νεκρόν. Plut. loc. cit.


ANNEE 63 avant J.-C.

Mithridate, à la tête de son armée, alla fondre sur la Galatie avant que la
nouvelle de ses barbaries s'y fût répandue, confisqua les biens des
tétrarques assassinés, et, renversant la forme du gouvernement, imposa pour
roi absolu un de ses satrapes nommé Eumache[1033]. Cette tyrannie dura
douze ans, et chaque année avec un redoublement de cruauté. Enfin les trois
tétrarques sauvés du festin sanglant du roi de Pont, et l'un d'eux surtout,
Déjotar, depuis si célèbre dans les guerres civiles de Rome, réussirent à
soulever le pays, battirent Eumache et le chassèrent[1034]. Les victoires
des armées romaines sur Mithridate assurèrent aux Kimro-Galls, pour quelque
temps, l'indépendance qu'ils venaient de reconquérir; mais, dans les
circonstances où se trouvait l'Orient, cette indépendance précaire ne
pouvait pas être de longue durée. Enveloppée et pressée de tous côtés par
la domination romaine, la Galatie succomba après tout le reste de l'Asie;
elle fut enfin réduite en province, sous l'empereur Auguste.

      Note 1033: Appian. Bell. Mithridat. p. 200.

      Note 1034: Appian. loc. cit. p. 200, 222.--Tit. Liv. Epit. XCIV.
      --Paul. Oros. l. VI, c. 2.

Pour terminer cette dernière période de l'histoire des Gaulois orientaux,
nous avons encore un mot à dire sur leurs rapports avec Mithridate. Le roi
de Pont avait toujours entretenu auprès de sa personne une garde
d'aventuriers galates, soldés à grands frais. Ce fut à eux qu'il remit le
soin de sa mort, lorsque, décidé à ne point tomber vivant au pouvoir de ses
ennemis, il vit que le poison n'agissait pas sur ses entrailles. Ayant fait
venir le chef de cette garde, nommé Bituit[1035], il lui présenta sa
poitrine nue: «Frappe, lui dit-il, tu m'as déjà rendu de grands et fidèles
services; celui-ci ne sera pas moindre[1036].» Bituit obéit, et les
historiens ajoutent que ses compagnons, se précipitant aussitôt sur le roi,
le percèrent à l'envi de leurs lances et de leurs épées. Peut-être y eut-il
dans l'empressement de ces Gaulois un secret plaisir de vengeance à verser
le sang d'un homme qui avait fait tant de mal à leur pays.

      Note 1035: Βίτοιτος. Appian. p. 248.--Bitætus, Tit. Liv. Epit. c. 11.
      --On verra plus tard un _Bituit_, chef des Arvernes, jouer un grand
      rôle dans la Gaule.

      Note 1036: Πολλά μέν έκ τής σής δεξιάς ές πολεμίους ώνάμην, ώνήσομαι
      δέ μέγιστον... Appian. Bell. Mithrid. p. 248.



FIN DU TOME PREMIER.



TABLE
DES MATIÈRES
CONTENUES DANS LE PREMIER VOLUME.



CHAPITRE PREMIER. DE LA RACE GALLIQUE. Son territoire; ses principales
branches.--Ses conquêtes en Espagne; elles refoulent les nations ibériennes
vers la Gaule, où les Ligures s'établissent.--Ses conquêtes en Italie;
empire ombrien, sa grandeur, sa décadence.--Commerce des peuples de
l'Orient avec la Gaule; colonies phéniciennes.--Hercule tyrien.--Colonies
rhodiennes.--Colonie phocéenne de Massalie, sa fondation, ses progrès
rapides. DE LA RACE KIMRIQUE. Situation de cette race en Orient et en
Occident au septième siècle avant notre ère; elle est chassée des bords du
Pont-Euxin par les nations scythiques.--Elle entre dans la Gaule; ses
conquêtes.--Grandes émigrations des Galls et des Kimris en Illyrie et en
Italie.--Situation respective des deux races.


CHAPITRE II. GAULE CISALPINE. Tableau de la haute Italie sous les
Étrusques; ensuite sous les Gaulois.--Courses des Cisalpins dans le centre
et le midi de la presqu'île.--Le siège de Clusium les met en contact avec
les Romains.--Bataille d'Allia.--Ils incendient Rome et assiègent le
Capitole.--Ligue défensive des nations latines et étrusques; les Gaulois
sont battus près d'Ardée par Furius Camillus.--Ils tentent d'escalader le
Capitole, et sont repoussés.--Conférences avec les Romains; elles sont
rompues; elles se renouent; un traité de paix est conclu.--Les Romains le
violent.--Plusieurs bandes gauloises sont détruites par trahison; les
autres regagnent la Cisalpine.


CHAPITRE III. GAULE CISALPINE. Rome s'organise pour résister aux Gaulois.
--Les Cisalpins ravagent le Latium pendant dix-sept ans.--Duels fabuleux de
T. Manlius et de Valerius Corvinus.--Paix entre les Gaulois et les Romains.
--Irruption d'une bande de Transalpins dans la Circumpadane; sa destruction
par les Cisalpins.--Ligue des peuples italiens contre Rome; les Gaulois en
font partie; bataille de Sentinum.--Les Sénons égorgent des ambassadeurs
romains; ils sont défaits à la journée de Vadimon; le territoire sénonais
est conquis et colonisé.--Drusus rapporte à Rome la rançon du Capitole.


CHAPITRE IV. Arrivée et établissement des Belges dans la Gaule.--Une bande
de Tectosages émigre dans la vallée du Danube.--Nations galliques de
l'Illyrie et de la Pæonie; leurs relations avec les peuples grecs.--Les
Galls et les Kimris se réunissent pour envahir la Grèce.--Première
expédition en Thrace et en Macédoine; elle échoue.--Seconde expédition; les
Gaulois s'emparent de la Macédoine et de la Thessalie; ils sont vaincus aux
Thermopyles; ils dévastent l'Étolie; ils forcent le passage de l'Œta; siège
et prise de Delphes; pillage du temple.--Retraite désastreuse des Gaulois;
leur roi s'enivre et se tue; ils regagnent leur pays et se séparent.


CHAPITRE V. Passage des Gaulois dans l'Asie mineure; ils placent Nicomède
sur le trône de Bithynie.--Ils se rendent maîtres de tout le littoral de la
mer Égée; situation malheureuse de ce pays.--Tous les états de l'Asie leur
paient tribut.--Commencement de réaction contre eux; Antiochus-Sauveur
chasse les Tectosages jusque dans la haute Phrygie.--Gaulois soldés au
service des puissances asiatiques; leur importance et leur audace.--Fin de
la domination des hordes; avantage remporté par Eumènes sur les
Tolistoboïes; ils sont vaincus par Attale, et repoussés, ainsi que les
Trocmes, dans la haute Phrygie; réjouissances publiques dans tout l'Orient.


CHAPITRE VI. Gaulois à la solde de Pyrrhus; estime qu'en faisait ce roi;
ils violent les sépultures des rois macédoniens; ils assiègent Sparte; ils
périssent à Argos avec Pyrrhus.--Première guerre punique; Gaulois à la
solde de Carthage, leurs révoltes et leurs trahisons; ils livrent Érix aux
Romains et pillent le temple de Vénus.--Ils se révoltent contre Carthage et
font révolter les autres mercenaires; guerre sanglante sous les murs de
Carthage; ils sont vaincus; Autarite est mis en croix.--Amilcar Barcas est
tué par un Gaulois.


CHAPITRE VII. GAULE CISALPINE. Situation de ce pays dans l'intervalle des
deux premières guerres puniques.--Les Boïes tuent leurs rois At et Gall.
--Intrigues des colonies romaines fondées sur les bords du Pô.--Les
Cénomans trahissent la cause gauloise.--Le partage des terres du Picénum
fait prendre les armes aux Cisalpins.--Leur ambassade aux Gésates des
Alpes.--Un Gaulois et une Gauloise sont enterrés vifs dans un des marchés
de Rome.--Bataille de Fésules où les Romains sont défaits.--Bataille de
Télamone où les Gaulois sont vaincus.--La confédération boïenne se soumet.
--Guerre dans l'Insubrie, et perfidie des Romains.--Marcellus tue le roi
Virdumar.--Soumission de l'Insubrie.--Triomphe de Marcellus.


CHAPITRE VIII. GAULE CISALPINE. Alliance des Gaulois avec Annibal.--Les
Romains envoient des colonies à Crémone et à Placentia.--Soulèvement des
Boïes et des Insubres; ils dispersent les colonies, enlèvent les triumvirs
et défont une armée romaine dans la forêt de Mutine.--Annibal traverse la
Transalpine et les Alpes.--Incertitude des Cisalpins; combat du Tésin.--Les
Cisalpins se déclarent pour Annibal; batailles de Trébie, de Thrasymène, de
Cannes, gagnées par les Gaulois.--Défaite des Romains dans la forêt Litana.
--Tentatives infructueuses d'Annibal pour ramener la guerre dans le nord de
l'Italie.--Asdrubal passe les Alpes; il est vaincu près du Métaure.--Magon
débarque à Génua; il est vaincu dans l'Insubrie.--Les Gaulois suivent
Annibal en Afrique.


CHAPITRE IX. DERNIERES GUERRES DES GAULOIS CISALPINS. Mouvement national de
toutes les tribus circumpadanes; conduites par le Carthaginois Amilcar,
elles brûlent Placentia; elles sont défaites.--La guerre se continue avec
des succès divers.--Trahison des Cénomans; désastre de l'armée transpadane.
--Nouveaux efforts de la nation boïenne; elle est vaincue.--Cruauté du
consul Quintius Flamininus.--Les débris de la nation boïenne se retirent
sur les bords du Danube.--Brigandages des Romains dans les Alpes, et
ambassade du roi Cincibil.--Des émigrés transalpins veulent s'établir dans
la Vénétie; ils sont chassés.--La république romaine déclare que l'Italie
est fermée aux Gaulois.


CHAPITRE X. GALLO-GRECE. Description géographique de ce pays; races qui
l'habitaient; sa constitution politique.--Culte phrygien de la
Grande-Déesse.--Relations des Gaulois avec les autres puissances de
l'Orient.--Les Romains commencent la conquête de l'Asie mineure.--Cn.
Manlius attaque la Galatie; les Tolistoboïes sont vaincus sur le mont
Olympe; les Tectosages sur le mont Magaba.--Trait de chasteté de Chiorama.
--La république romaine ménage les Galates.--Le triomphe est refusé, puis
accordé à Manlius.--Les mœurs des Galates s'altèrent; luxe et magnificence
de leurs tétrarques.--Caractère des femmes galates; histoire touchante de
Camma.--Décadence de la constitution politique; les tétrarques s'emparent
de l'autorité absolue.--Mithridate fait assassiner les tétrarques dans un
festin.--Ce roi meurt de la main d'un Gaulois.


FIN DE LA TABLE.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Histoire des Gaulois (1/3) - depuis les temps les plus reculés jusqu'à l'entière - soumission de la Gaule à la domination romaine." ***

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