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Title: De la Démocratie en Amérique, tome troisième
Author: Tocqueville, Alexis de, 1805-1859
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "De la Démocratie en Amérique, tome troisième" ***

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generously made available by the Bibliothèque nationale
de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)



DE LA DÉMOCRATIE EN AMÉRIQUE.



PARIS.--IMPRIMERIE CLAYE ET TAILLEFER

RUE SAINT-BENOÎT, 7.



DE LA DÉMOCRATIE EN AMÉRIQUE

PAR

ALEXIS DE TOCQUEVILLE

Membre de l'Institut.



CINQUIÈME ÉDITION

REVUE, CORRIGÉE

et augmentée d'un Avertissement et d'un Examen comparatif de la
Démocratie aux États-Unis et en Suisse.


TOME TROISIÈME.


PARIS

PAGNERRE, ÉDITEUR

RUE DE SEINE, 14 BIS.

1848



DE

LA DÉMOCRATIE

EN AMÉRIQUE.



AVERTISSEMENT.


Les Américains ont un état social démocratique qui leur a
naturellement suggéré de certaines lois et de certaines moeurs
politiques.

Ce même état social a, de plus, fait naître, parmi eux, une
multitude de sentiments et d'opinions qui étaient inconnus dans les
vieilles sociétés aristocratiques de l'Europe. Il a détruit ou
modifié des rapports qui existaient jadis, et en a établi de
nouveaux. L'aspect de la société civile ne s'est pas trouvé moins
changé que la physionomie du monde politique.

J'ai traité le premier sujet dans l'ouvrage publié par moi il y a
cinq ans, sur la Démocratie américaine. Le second fait l'objet du
présent livre. Ces deux parties se complètent l'une par l'autre et
ne forment qu'une seule oeuvre.

Il faut que, sur-le-champ, je prévienne le lecteur contre une erreur
qui me serait fort préjudiciable.

En me voyant attribuer tant d'effets divers à l'égalité, il pourrait
en conclure que je considère l'égalité comme la cause unique de tout
ce qui arrive de nos jours. Ce serait me supposer une vue bien
étroite.

Il y a, de notre temps, une foule d'opinions, de sentiments,
d'instincts qui ont dû la naissance à des faits étrangers ou même
contraires à l'égalité. C'est ainsi que si je prenais les États-Unis
pour exemple, je prouverais aisément que la nature du pays,
l'origine de ses habitants, la religion des premiers fondateurs,
leurs lumières acquises, leurs habitudes antérieures, ont exercé et
exercent encore, indépendamment de la Démocratie, une immense
influence sur leur manière de penser et de sentir. Des causes
différentes mais aussi distinctes du fait de l'égalité se
rencontreraient en Europe et expliqueraient une grande partie de ce
qui s'y passe.

Je reconnais l'existence de toutes ces différentes causes et leur
puissance, mais mon sujet n'est point d'en parler. Je n'ai pas
entrepris de montrer la raison de tous nos penchants et de toutes
nos idées; j'ai seulement voulu faire voir en quelle partie
l'égalité avait modifié les uns et les autres.

On s'étonnera peut-être qu'étant fermement de cette opinion, que la
révolution démocratique dont nous sommes témoins, est un fait
irrésistible contre lequel il ne serait ni désirable ni sage de
lutter, il me soit arrivé souvent dans ce livre d'adresser des
paroles si sévères aux sociétés démocratiques que cette révolution
a créées.

Je répondrai simplement que c'est parce que je n'étais point un
adversaire de la Démocratie, que j'ai voulu être sincère envers
elle.

Les hommes ne reçoivent point la vérité de leurs ennemis, et leurs
amis ne la leur offrent guère; c'est pour cela que je l'ai dite.

J'ai pensé que beaucoup se chargeraient d'annoncer les biens
nouveaux que l'égalité promet aux hommes, mais que peu oseraient
signaler de loin les périls dont elle les menace. C'est donc
principalement vers ces périls que j'ai dirigé mes regards, et,
ayant cru les découvrir clairement, je n'ai pas eu la lâcheté de les
taire.

J'espère qu'on retrouvera dans ce second ouvrage l'impartialité
qu'on a paru remarquer dans le premier. Placé au milieu des opinions
contradictoires qui nous divisent, j'ai tâché de détruire
momentanément dans mon coeur les sympathies favorables ou les
instincts contraires que m'inspire chacune d'elles. Si ceux qui
liront mon livre y rencontrent une seule phrase dont l'objet soit de
flatter l'un des grands partis qui ont agité notre pays, ou l'une
des petites factions qui, de nos jours, le tracassent et l'énervent,
que ces lecteurs élèvent la voix et m'accusent.

Le sujet que j'ai voulu embrasser est immense; car il comprend la
plupart des sentiments et des idées que fait naître l'état nouveau
du monde. Un tel sujet excède assurément mes forces; en le traitant,
je ne suis point parvenu à me satisfaire.

Mais, si je n'ai pu atteindre le but auquel j'ai tendu, les lecteurs
me rendront du moins cette justice que j'ai conçu et suivi mon
entreprise dans l'esprit qui pouvait me rendre digne d'y réussir.



DE

LA DÉMOCRATIE

EN AMÉRIQUE.



PREMIÈRE PARTIE.

INFLUENCE DE LA DÉMOCRATIE SUR LE MOUVEMENT INTELLECTUEL AUX
ÉTATS-UNIS.



CHAPITRE I.

    De la méthode philosophique des Américains.


Je pense qu'il n'y a pas, dans le monde civilisé, de pays où l'on
s'occupe moins de philosophie qu'aux États-Unis.

Les Américains n'ont point d'école philosophique qui leur soit
propre, et ils s'inquiètent fort peu de toutes celles qui divisent
l'Europe; ils en savent à peine les noms.

Il est facile de voir cependant que presque tous les habitants des
États-Unis dirigent leur esprit de la même manière, et le conduisent
d'après les mêmes règles; c'est-à-dire qu'ils possèdent, sans qu'ils
se soient jamais donné la peine d'en définir les règles, une
certaine méthode philosophique qui leur est commune à tous.

Échapper à l'esprit de système, au joug des habitudes, aux maximes
de familles, aux opinions de classe, et, jusqu'à un certain point,
aux préjugés de nation; ne prendre la tradition que comme un
renseignement, et les faits présents que comme une utile étude pour
faire autrement et mieux; chercher par soi-même et en soi seul la
raison des choses; tendre au résultat sans se laisser enchaîner au
moyen; et viser au fond à travers la forme, tels sont les principaux
traits qui caractérisent ce que j'appellerai la méthode
philosophique des Américains.

Que si je vais plus loin encore, et que parmi ces traits divers je
cherche le principal, et celui qui peut résumer presque tous les
autres, je découvre, que dans la plupart des opérations de l'esprit,
chaque Américain n'en appelle qu'à l'effort individuel de sa raison.

L'Amérique est donc l'un des pays du monde où l'on étudie le moins,
et où l'on suit le mieux les préceptes de Descartes. Cela ne doit
pas surprendre.

Les Américains ne lisent point les ouvrages de Descartes, parce que
leur état social les détourne des études spéculatives, et ils
suivent ses maximes parce que ce même état social dispose
naturellement leur esprit à les adopter.

Au milieu du mouvement continuel qui règne au sein d'une société
démocratique, le lien qui unit les générations entre elles se
relâche ou se brise; chacun y perd aisément la trace des idées de
ses aïeux, on ne s'en inquiète guère.

Les hommes qui vivent dans une semblable société ne sauraient non
plus puiser leurs croyances dans les opinions de la classe à
laquelle ils appartiennent, car il n'y a, pour ainsi dire, plus de
classes, et celles qui existent encore sont composées d'éléments si
mouvants, que le corps ne saurait jamais y exercer un véritable
pouvoir sur ses membres.

Quant à l'action que peut avoir l'intelligence d'un homme sur celle
d'un autre, elle est nécessairement fort restreinte dans un pays où
les citoyens, devenus à peu près pareils, se voient tous de fort
près, et, n'apercevant dans aucun d'entre eux les signes d'une
grandeur et d'une supériorité incontestables, sont sans cesse
ramenés vers leur propre raison comme vers la source la plus
visible et la plus proche de la vérité. Ce n'est pas seulement alors
la confiance en tel homme qui est détruite, mais le goût d'en croire
un homme quelconque sur parole.

Chacun se renferme donc étroitement en soi-même, et prétend de là
juger le monde.

L'usage où sont les Américains de ne prendre qu'en eux-mêmes la
règle de leur jugement conduit leur esprit à d'autres habitudes.

Comme ils voient qu'ils parviennent à résoudre sans aide toutes les
petites difficultés que présente leur vie pratique, ils en concluent
aisément que tout dans le monde est explicable, et que rien n'y
dépasse les bornes de l'intelligence.

Ainsi, ils nient volontiers ce qu'ils ne peuvent comprendre: cela
leur donne peu de foi pour l'extraordinaire, et un dégoût presque
invincible pour le surnaturel.

Comme c'est à leur propre témoignage qu'ils ont coutume de s'en
rapporter, ils aiment à voir très-clairement l'objet dont ils
s'occupent; ils le débarrassent donc, autant qu'ils le peuvent, de
son enveloppe, ils écartent tout ce qui les en sépare, et enlèvent
tout ce qui le cache aux regards, afin de le voir de plus près et en
plein jour. Cette disposition de leur esprit les conduit bientôt à
mépriser les formes, qu'ils considèrent comme des voiles inutiles
et incommodes placés entre eux et la vérité.

Les Américains n'ont donc pas eu besoin de puiser leur méthode
philosophique dans les livres, ils l'ont trouvée en eux-mêmes. J'en
dirai autant de ce qui s'est passé en Europe.

Cette même méthode ne s'est établie et vulgarisée en Europe qu'à
mesure que les conditions y sont devenues plus égales et les hommes
plus semblables.

Considérons un moment l'enchaînement des temps:

Au seizième siècle, les réformateurs soumettent à la raison
individuelle quelques-uns des dogmes de l'ancienne foi; mais ils
continuent à lui soustraire la discussion de tous les autres. Au
dix-septième, Bacon, dans les sciences naturelles, et Descartes,
dans la philosophie proprement dite, abolissent les formules reçues,
détruisent l'empire des traditions et renversent l'autorité du
maître.

Les philosophes du dix-huitième siècle, généralisant enfin le même
principe, entreprennent de soumettre à l'examen individuel de chaque
homme l'objet de toutes ses croyances.

Qui ne voit que Luther, Descartes et Voltaire, se sont servis de la
même méthode, et qu'ils ne diffèrent que dans le plus ou moins grand
usage qu'ils ont prétendu qu'on en fit?

D'où vient que les réformateurs se sont si étroitement renfermés
dans le cercle des idées religieuses? pourquoi Descartes, ne voulant
se servir de sa méthode qu'en certaines matières, bien qu'il l'eût
mise en état de s'appliquer à toutes, a-t-il déclaré qu'il ne
fallait juger par soi-même que les choses de philosophie et non de
politique? Comment est-il arrivé qu'au dix-huitième siècle on ait
tiré tout à coup, de cette même méthode, des applications générales
que Descartes et ses prédécesseurs n'avaient point aperçues ou
s'étaient refusés à découvrir? D'où vient enfin qu'à cette époque la
méthode dont nous parlons est soudainement sortie des écoles pour
pénétrer dans la société et devenir la règle commune de
l'intelligence, et qu'après avoir été populaire chez les Français,
elle a été ostensiblement adoptée ou secrètement suivie par tous les
peuples de l'Europe?

La méthode philosophique dont il est question a pu naître au
seizième siècle, se préciser et se généraliser au dix-septième; mais
elle ne pouvait être communément adoptée dans aucun des deux. Les
lois politiques, l'état social, les habitudes d'esprit qui découlent
de ces premières causes, s'y opposaient.

Elle a été découverte à une époque où les hommes commençaient à
s'égaliser et à se ressembler. Elle ne pouvait être généralement
suivie que dans des siècles où les conditions étaient enfin devenues
à peu près pareilles et les hommes presque semblables.

La méthode philosophique du dix-huitième siècle n'est donc pas
seulement française, mais démocratique, ce qui explique pourquoi
elle a été si facilement admise dans toute l'Europe dont elle a tant
contribué à changer la face. Ce n'est point parce que les Français
ont changé leurs anciennes croyances et modifié leurs anciennes
moeurs qu'ils ont bouleversé le monde, c'est parce que, les
premiers, ils ont généralisé et mis en lumière une méthode
philosophique à l'aide de laquelle on pouvait aisément attaquer
toutes les choses anciennes, et ouvrir la voie à toutes les
nouvelles.

Que si maintenant l'on me demande pourquoi, de nos jours, cette même
méthode est plus rigoureusement suivie, et plus souvent appliquée
parmi les Français que chez les Américains, au sein desquels
l'égalité est cependant aussi complète et plus ancienne, je
répondrai que cela tient en partie à deux circonstances qu'il est
d'abord nécessaire de faire bien comprendre.

C'est la religion qui a donné naissance aux sociétés
anglo-américaines; il ne faut jamais l'oublier: aux États-Unis la
religion se confond donc avec toutes les habitudes nationales et
tous les sentiments que la patrie fait naître; cela lui donne une
force particulière.

À cette raison puissante, ajoutez cette autre qui ne l'est pas
moins: En Amérique la religion s'est, pour ainsi dire, posé
elle-même ses limites; l'ordre religieux y est resté entièrement
distinct de l'ordre politique, de telle sorte qu'on a pu changer
facilement les lois anciennes sans ébranler les anciennes croyances.

Le christianisme a donc conservé un grand empire sur l'esprit des
Américains, et, ce que je veux surtout remarquer, il ne règne point
seulement comme une philosophie qu'on adopte après examen, mais
comme une religion qu'on croit sans la discuter.

Aux États-Unis, les sectes chrétiennes varient à l'infini et se
modifient sans cesse; mais le christianisme lui-même est un fait
établi et irrésistible qu'on n'entreprend point d'attaquer ni de
défendre.

Les Américains, ayant admis sans examen les principaux dogmes de la
religion chrétienne, sont obligés de recevoir de la même manière un
grand nombre de vérités morales qui en découlent et qui y tiennent.
Cela resserre dans des limites étroites l'action de l'analyse
individuelle, et lui soustrait plusieurs des plus importantes
opinions humaines.

L'autre circonstance dont j'ai parlé est celle-ci:

Les Américains ont un état social et une constitution démocratiques,
mais ils n'ont point eu de révolution démocratique. Ils sont arrivés
à peu près tels que nous les voyons sur le sol qu'ils occupent. Cela
est très-considérable.

Il n'y a pas de révolutions qui ne remuent les anciennes croyances,
n'énervent l'autorité et n'obscurcissent les idées communes. Toute
révolution a donc plus ou moins pour effet de livrer les hommes à
eux-mêmes et d'ouvrir devant l'esprit de chacun d'eux un espace vide
et presque sans bornes.

Lorsque les conditions deviennent égales à la suite d'une lutte
prolongée entre les différentes classes dont la vieille société
était formée, l'envie, la haine et le mépris du voisin, l'orgueil et
la confiance exagérée en soi-même, envahissent, pour ainsi dire, le
coeur humain et en font quelque temps leur domaine. Ceci,
indépendamment de l'égalité, contribue puissamment à diviser les
hommes; à faire qu'ils se défient du jugement les uns des autres et
qu'ils ne cherchent la lumière qu'en eux seuls.

Chacun entreprend alors de se suffire et met sa gloire à se faire
sur toutes choses des croyances qui lui soient propres. Les hommes
ne sont plus liés que par des intérêts et non par des idées, et l'on
dirait que les opinions humaines ne forment plus qu'une sorte de
poussière intellectuelle qui s'agite de tous côtés, sans pouvoir se
rassembler et se fixer.

Ainsi, l'indépendance d'esprit que l'égalité suppose, n'est jamais
si grande et ne paraît si excessive qu'au moment où l'égalité
commence à s'établir et durant le pénible travail qui la fonde. On
doit donc distinguer avec soin l'espèce de liberté intellectuelle
que l'égalité peut donner, de l'anarchie que la révolution amène. Il
faut considérer à part chacune de ces deux choses, pour ne pas
concevoir des espérances et des craintes exagérées de l'avenir.

Je crois que les hommes qui vivront dans les sociétés nouvelles
feront souvent usage de leur raison individuelle; mais je suis loin
de croire qu'ils en fassent souvent abus.

Ceci tient à une cause plus généralement applicable à tous les pays
démocratiques et qui, à la longue, doit y retenir dans des limites
fixes, et quelquefois étroites, l'indépendance individuelle de la
pensée.

Je vais la dire dans le chapitre qui suit.



CHAPITRE II.

    De la source principale des croyances chez les peuples
    démocratiques.


Les croyances dogmatiques sont plus ou moins nombreuses, suivant les
temps. Elles naissent de différentes manières, et peuvent changer de
forme et d'objet; mais on ne saurait faire qu'il n'y ait pas de
croyances dogmatiques, c'est-à-dire d'opinions que les hommes
reçoivent de confiance et sans les discuter. Si chacun entreprenait
lui-même de former toutes ses opinions et de poursuivre isolément la
vérité, dans des chemins frayés par lui seul, il n'est pas probable
qu'un grand nombre d'hommes dût jamais se réunir dans aucune
croyance commune.

Or, il est facile de voir qu'il n'y a pas de société qui puisse
prospérer sans croyances semblables, ou plutôt il n'y en a point qui
subsistent ainsi; car, sans idées communes, il n'y a pas d'action
commune, et, sans action commune, il existe encore des hommes, mais
non un corps social. Pour qu'il y ait société, et, à plus forte
raison, pour que cette société prospère, il faut donc que tous les
esprits des citoyens soient toujours rassemblés et tenus ensemble
par quelques idées principales; et cela ne saurait être, à moins que
chacun d'eux ne vienne quelquefois puiser ses opinions à une même
source et ne consente à recevoir un certain nombre de croyances
toutes faites.

Si je considère maintenant l'homme à part, je trouve que les
croyances dogmatiques ne lui sont pas moins indispensables pour
vivre seul que pour agir en commun avec ses semblables.

Si l'homme était forcé de se prouver à lui-même toutes les vérités
dont il se sert chaque jour, il n'en finirait point; il s'épuiserait
en démonstrations préliminaires sans avancer; comme il n'a pas le
temps, à cause du court espace de la vie, ni la faculté, à cause des
bornes de son esprit, d'en agir ainsi, il en est réduit à tenir pour
assurés une foule de faits et d'opinions qu'il n'a eu ni le loisir
ni le pouvoir d'examiner et de vérifier par lui-même, mais que de
plus habiles ont trouvés ou que la foule adopte. C'est sur ce
premier fondement qu'il élève lui-même l'édifice de ses propres
pensées. Ce n'est pas sa volonté qui l'amène à procéder de cette
manière; la loi inflexible de sa condition l'y contraint.

Il n'y a pas de si grand philosophe dans le monde qui ne croie un
million de choses sur la foi d'autrui, et qui ne suppose beaucoup
plus de vérités qu'il n'en établit.

Ceci est non-seulement nécessaire, mais désirable. Un homme qui
entreprendrait d'examiner tout par lui-même, ne pourrait accorder
que peu de temps et d'attention à chaque chose; ce travail tiendrait
son esprit dans une agitation perpétuelle qui l'empêcherait de
pénétrer profondément dans aucune vérité et de se fixer avec
solidité dans aucune certitude. Son intelligence serait tout à la
fois indépendante et débile. Il faut donc que, parmi les divers
objets des opinions humaines, il fasse un choix et qu'il adopte
beaucoup de croyances sans les discuter, afin d'en mieux approfondir
un petit nombre dont il s'est réservé l'examen.

Il est vrai que tout homme qui reçoit une opinion sur la parole
d'autrui met son esprit en esclavage; mais c'est une servitude
salutaire qui permet de faire un bon usage de la liberté.

Il faut donc toujours, quoi qu'il arrive, que l'autorité se
rencontre quelque part dans le monde intellectuel et moral. Sa place
est variable, mais elle a nécessairement une place. L'indépendance
individuelle peut être plus ou moins grande; elle ne saurait être
sans bornes. Ainsi, la question n'est pas de savoir s'il existe une
autorité intellectuelle dans les siècles démocratiques, mais
seulement où en est le dépôt et quelle en sera la mesure.

J'ai montré dans le chapitre précédent comment l'égalité des
conditions faisait concevoir aux hommes une sorte d'incrédulité
instinctive pour le surnaturel, et une idée très-haute et souvent
fort exagérée de la raison humaine.

Les hommes qui vivent dans ces temps d'égalité sont donc
difficilement conduits à placer l'autorité intellectuelle à laquelle
ils se soumettent en dehors et au-dessus de l'humanité. C'est en
eux-mêmes ou dans leurs semblables qu'ils cherchent d'ordinaire les
sources de la vérité. Cela suffirait pour prouver qu'une religion
nouvelle ne saurait s'établir dans ces siècles, et que toutes
tentatives pour la faire naître ne seraient pas seulement impies,
mais ridicules et déraisonnables. On peut prévoir que les peuples
démocratiques ne croiront pas aisément aux missions divines, qu'ils
se riront volontiers des nouveaux prophètes et qu'ils voudront
trouver dans les limites de l'humanité, et non au-delà, l'arbitre
principal de leurs croyances.

Lorsque les conditions sont inégales et les hommes dissemblables, il
y a quelques individus très-éclairés, très-savants, très-puissants
par leur intelligence, et une multitude très-ignorante et fort
bornée. Les gens qui vivent dans les temps d'aristocratie sont donc
naturellement portés à prendre pour guide de leurs opinions la
raison supérieure d'un homme ou d'une classe, tandis qu'ils sont peu
disposés à reconnaître l'infaillibilité de la masse.

Le contraire arrive dans les siècles d'égalité.

À mesure que les citoyens deviennent plus égaux et plus semblables,
le penchant de chacun à croire aveuglément un certain homme ou une
certaine classe diminue. La disposition à en croire la masse
augmente, et c'est de plus en plus l'opinion qui mène le monde.

Non seulement l'opinion commune est le seul guide qui reste à la
raison individuelle chez les peuples démocratiques, mais elle a chez
ces peuples une puissance infiniment plus grande que chez nul autre.
Dans les temps d'égalité, les hommes n'ont aucune foi les uns dans
les autres, à cause de leur similitude; mais cette même similitude
leur donne une confiance presque illimitée dans le jugement du
public; car il ne leur paraît pas vraisemblable qu'ayant tous des
lumières pareilles, la vérité ne se rencontre pas du côté du plus
grand nombre.

Quand l'homme qui vit dans les pays démocratiques se compare
individuellement à tous ceux qui l'environnent, il sent avec orgueil
qu'il est égal à chacun d'eux; mais lorsqu'il vient à envisager
l'ensemble de ses semblables et à se placer lui-même à côté de ce
grand corps, il est aussitôt accablé de sa propre insignifiance et
de sa faiblesse.

Cette même égalité qui le rend indépendant de chacun de ses
concitoyens en particulier, le livre isolé et sans défense à
l'action du plus grand nombre.

Le public a donc chez les peuples démocratiques une puissance
singulière dont les nations aristocratiques ne pouvaient pas même
concevoir l'idée. Il ne persuade pas ses croyances, il les impose et
les fait pénétrer dans les âmes par une sorte de pression immense de
l'esprit de tous sur l'intelligence de chacun.

Aux États-Unis, la majorité se charge de fournir aux individus une
foule d'opinions toutes faites, et les soulage ainsi de l'obligation
de s'en former qui leur soient propres. Il y a un grand nombre de
théories en matière de philosophie, de morale ou de politique que
chacun y adopte ainsi sans examen sur la foi du public; et si l'on
regarde de très-près on verra que la religion elle-même y règne bien
moins comme doctrine révélée que comme opinion commune.

Je sais que parmi les Américains, les lois politiques sont telles
que la majorité y régit souverainement la société; ce qui accroît
beaucoup l'empire qu'elle y exerce naturellement sur l'intelligence.
Car il n'y a rien de plus familier à l'homme que de reconnaître une
sagesse supérieure dans celui qui l'opprime.

Cette omnipotence politique de la majorité aux États-Unis augmente,
en effet, l'influence que les opinions du public y obtiendraient
sans elle sur l'esprit de chaque citoyen, mais elle ne la fonde
point. C'est dans l'égalité même qu'il faut chercher les sources de
cette influence, et non dans les institutions plus ou moins
populaires que des hommes égaux peuvent se donner. Il est à croire
que l'empire intellectuel du plus grand nombre serait moins absolu
chez un peuple démocratique soumis à un roi qu'au sein d'une pure
démocratie; mais il sera toujours très-absolu, et, quelles que
soient les lois politiques qui régissent les hommes dans les siècles
d'égalité, l'on peut prévoir que la foi dans l'opinion commune y
deviendra une sorte de religion dont la majorité sera le prophète.

Ainsi l'autorité intellectuelle sera différente, mais elle ne sera
pas moindre; et, loin de croire qu'elle doive disparaître, j'augure
qu'elle deviendrait aisément trop grande et qu'il pourrait se faire
qu'elle renfermât enfin l'action de la raison individuelle dans des
limites plus étroites qu'il ne convient à la grandeur et au bonheur
de l'espèce humaine. Je vois très-clairement dans l'égalité deux
tendances; l'une qui porte l'esprit de chaque homme vers des pensées
nouvelles, et l'autre qui le réduirait volontiers à ne plus penser.
Et j'aperçois comment, sous l'empire de certaines lois, la
démocratie éteindrait la liberté intellectuelle que l'état social
démocratique favorise, de telle sorte qu'après avoir brisé toutes
les entraves que lui imposaient jadis des classes ou des hommes,
l'esprit humain s'enchaînerait étroitement aux volontés générales du
plus grand nombre.

Si, à la place de toutes les puissances diverses qui gênaient et
retardaient outre mesure l'essor de la raison individuelle, les
peuples démocratiques substituaient le pouvoir absolu d'une
majorité, le mal n'aurait fait que changer de caractère. Les hommes
n'auraient point trouvé le moyen de vivre indépendants; ils
auraient seulement découvert, chose difficile, une nouvelle
physionomie de la servitude. Il y a là, je ne saurais trop le
redire, de quoi faire réfléchir profondément ceux qui voient dans la
liberté de l'intelligence une chose sainte et qui ne haïssent point
seulement le despote, mais le despotisme. Pour moi, quand je sens la
main du pouvoir qui s'appesantit sur mon front, il m'importe peu de
savoir qui m'opprime, et je ne suis pas mieux disposé à passer ma
tête dans le joug, parce qu'un million de bras me le présentent.



CHAPITRE III.

    Pourquoi les Américains montrent plus d'aptitude et de goût pour
    les idées générales que leurs pères les Anglais.


Dieu ne songe point au genre humain, en général. Il voit d'un seul
coup d'oeil et séparément tous les êtres dont l'humanité se compose,
et il aperçoit chacun d'eux avec les ressemblances qui le
rapprochent de tous et les différences qui l'en isolent.

Dieu n'a donc pas besoin d'idées générales; c'est-à-dire qu'il ne
sent jamais la nécessité de renfermer un très-grand nombre d'objets
analogues sous une même forme afin d'y penser plus commodément.

Il n'en est point ainsi de l'homme. Si l'esprit humain entreprenait
d'examiner et de juger individuellement tous les cas particuliers
qui le frappent, il se perdrait bientôt au milieu de l'immensité des
détails et ne verrait plus rien; dans cette extrémité, il a recours
à un procédé imparfait mais nécessaire, qui aide sa faiblesse et qui
la prouve.

Après avoir considéré superficiellement un certain nombre d'objets
et remarqué qu'ils se ressemblent, il leur donne à tous un même nom,
les met à part, et poursuit sa route.

Les idées générales n'attestent point la force de l'intelligence
humaine, mais plutôt son insuffisance, car il n'y a point d'êtres
exactement semblables dans la nature; point de faits identiques;
point de règles applicables indistinctement et de la même manière à
plusieurs objets à la fois.

Les idées générales ont cela d'admirable qu'elles permettent à
l'esprit humain de porter des jugements rapides sur un grand nombre
d'objets à la fois; mais, d'une autre part, elles ne lui fournissent
jamais que des notions incomplètes, et elles lui font toujours
perdre en exactitude ce qu'elles lui donnent en étendue.

À mesure que les sociétés vieillissent, elles acquièrent la
connaissance de faits nouveaux et elles s'emparent chaque jour,
presque à leur insu, de quelques vérités particulières.

À mesure que l'homme saisit plus de vérités de cette espèce, il est
naturellement amené à concevoir un plus grand nombre d'idées
générales. On ne saurait voir séparément une multitude de faits
particuliers, sans découvrir enfin le lien commun qui les rassemble.
Plusieurs individus font percevoir la notion de l'espèce; plusieurs
espèces conduisent nécessairement à celle du genre. L'habitude et le
goût des idées générales seront donc toujours d'autant plus grands
chez un peuple, que ses lumières y seront plus anciennes et plus
nombreuses.

Mais il y a d'autres raisons encore qui poussent les hommes à
généraliser leurs idées ou les en éloignent.

Les Américains font beaucoup plus souvent usage que les Anglais des
idées générales et s'y complaisent bien davantage; cela paraît fort
singulier au premier abord, si l'on considère que ces deux peuples
ont une même origine, qu'ils ont vécu pendant des siècles sous les
mêmes lois, et qu'ils se communiquent encore sans cesse leurs
opinions et leurs moeurs. Le contraste paraît beaucoup plus frappant
encore lorsque l'on concentre ses regards sur notre Europe, et que
l'on compare entre eux les deux peuples les plus éclairés qui
l'habitent.

On dirait que chez les Anglais l'esprit humain ne s'arrache qu'avec
regret et avec douleur à la contemplation des faits particuliers
pour remonter de là jusqu'aux causes, et qu'il ne généralise qu'en
dépit de lui-même.

Il semble, au contraire, que parmi nous le goût des idées générales
soit devenu une passion si effrénée qu'il faille à tout propos la
satisfaire. J'apprends, chaque matin en me réveillant, qu'on vient
de découvrir une certaine loi générale et éternelle dont je n'avais
jamais ouï parler jusque là. Il n'y a pas de si médiocre écrivain
auquel il suffise pour son coup d'essai de découvrir des vérités
applicables à un grand royaume, et qui ne reste mécontent de
lui-même, s'il n'a pu renfermer le genre humain dans le sujet de son
discours.

Une pareille dissemblance entre deux peuples très-éclairés m'étonne.
Si je reporte enfin mon esprit vers l'Angleterre, et que je remarque
ce qui se passe depuis un demi-siècle dans son sein, je crois
pouvoir affirmer que le goût des idées générales s'y développe à
mesure que l'ancienne constitution du pays s'affaiblit.

L'état plus ou moins avancé des lumières ne suffit donc point seul
pour expliquer ce qui suggère à l'esprit humain l'amour des idées
générales ou l'en détourne.

Lorsque les conditions sont fort inégales et que les inégalités sont
permanentes, les individus deviennent peu à peu si dissemblables,
qu'on dirait qu'il y a autant d'humanités distinctes qu'il y a de
classes; on ne découvre jamais à la fois que l'une d'elles, et,
perdant de vue le lien général qui les rassemble toutes dans le
vaste sein du genre humain, on n'envisage jamais que certains hommes
et non pas l'homme.

Ceux qui vivent dans ces sociétés aristocratiques ne conçoivent donc
jamais d'idées fort générales relativement à eux-mêmes, et cela
suffit pour leur donner une défiance habituelle de ces idées, et un
dégoût instinctif pour elles.

L'homme qui habite les pays démocratiques ne découvre au contraire,
près de lui, que des êtres à peu près pareils; il ne peut donc
songer à une partie quelconque de l'espèce humaine, que sa pensée ne
s'agrandisse et ne se dilate jusqu'à embrasser l'ensemble. Toutes
les vérités qui sont applicables à lui-même lui paraissent
s'appliquer également et de la même manière à chacun de ses
concitoyens et de ses semblables. Ayant contracté l'habitude des
idées générales dans celle de ses études dont il s'occupe le plus,
et qui l'intéresse davantage, il transporte cette même habitude dans
toutes les autres, et c'est ainsi que le besoin de découvrir en
toutes choses des règles communes, de renfermer un grand nombre
d'objets sous une même forme, et d'expliquer un ensemble de faits
par une seule cause, devient une passion ardente et souvent aveugle
de l'esprit humain.

Rien ne montre mieux la vérité de ce qui précède que les opinions de
l'antiquité relativement aux esclaves.

Les génies les plus profonds et les plus vastes de Rome et de la
Grèce n'ont jamais pu arriver à cette idée si générale, mais en même
temps si simple, de la similitude des hommes, et du droit égal que
chacun d'eux apporte, en naissant, à la liberté; et ils se sont
évertués à prouver que l'esclavage était dans la nature, et qu'il
existerait toujours. Bien plus, tout indique que ceux des anciens
qui ont été esclaves avant de devenir libres, et dont plusieurs nous
ont laissés de beaux écrits, envisageaient eux-mêmes la servitude
sous ce même jour.

Tous les grands écrivains de l'antiquité faisaient partie de
l'aristocratie des maîtres, ou du moins ils voyaient cette
aristocratie établie sans contestation sous leurs yeux; leur esprit,
après s'être étendu de plusieurs côtés, se trouva donc borné de
celui-là, et il fallut que Jésus-Christ vînt sur la terre pour faire
comprendre que tous les membres de l'espèce humaine étaient
naturellement semblables et égaux.

Dans les siècles d'égalité, tous les hommes sont indépendants les
uns des autres, isolés et faibles; on n'en voit point dont la
volonté dirige d'une façon permanente les mouvements de la foule;
dans ces temps, l'humanité semble toujours marcher d'elle-même. Pour
expliquer ce qui se passe dans le monde, on en est donc réduit à
rechercher quelques grandes causes, qui, agissant de la même manière
sur chacun de nos semblables, les porte ainsi à suivre tous
volontairement une même route. Cela conduit encore naturellement
l'esprit humain à concevoir des idées générales, et l'amène à en
contracter le goût.

J'ai montré précédemment comment l'égalité des conditions portait
chacun à chercher la vérité par soi-même. Il est facile de voir
qu'une pareille méthode doit insensiblement faire tendre l'esprit
humain vers les idées générales. Lorsque je répudie les traditions
de classe, de profession et de famille, que j'échappe à l'empire de
l'exemple pour chercher, par le seul effort de ma raison, la voie à
suivre, je suis enclin à puiser les motifs de mes opinions dans la
nature même de l'homme, ce qui me conduit nécessairement, et presque
à mon insu, vers un grand nombre de notions très générales.

Tout ce qui précède achève d'expliquer pourquoi les Anglais montrent
beaucoup moins d'aptitude et de goût pour la généralisation des
idées que leurs fils les Américains, et surtout que leurs voisins
les Français, et pourquoi les Anglais de nos jours en montrent plus
que ne l'avaient fait leurs pères.

Les Anglais ont été longtemps un peuple très-éclairé, et en même
temps très-aristocratique; leurs lumières les faisaient tendre sans
cesse vers des idées très-générales, et leurs habitudes
aristocratiques les retenaient dans des idées très-particulières. De
là, cette philosophie, tout à la fois audacieuse et timide, large et
étroite, qui a dominé jusqu'ici en Angleterre, et qui y tient encore
tant d'esprits resserrés et immobiles.

Indépendamment des causes que j'ai montrées plus haut, on en
rencontre d'autres encore, moins apparentes, mais non moins
efficaces, qui produisent chez presque tous les peuples
démocratiques le goût et souvent la passion des idées générales.

Il faut bien distinguer entre ces sortes d'idées. Il y en a qui sont
le produit d'un travail lent, détaillé, consciencieux de
l'intelligence, et celles-là élargissent la sphère des connaissances
humaines.

Il y en a d'autres qui naissent aisément d'un premier effort rapide
de l'esprit, et qui n'amènent que des notions très-superficielles et
très-incertaines.

Les hommes qui vivent dans les siècles d'égalité ont beaucoup de
curiosité et peu de loisir; leur vie est si pratique, si compliquée,
si agitée, si active, qu'il ne leur reste que peu de temps pour
penser. Les hommes des siècles démocratiques aiment les idées
générales parce qu'elles les dispensent d'étudier les cas
particuliers; elles contiennent, si je puis m'exprimer ainsi,
beaucoup de choses sous un petit volume, et donnent en peu de temps
un grand produit. Lors donc qu'après un examen inattentif et court,
ils croient apercevoir entre certains objets un rapport commun, ils
ne poussent pas plus loin leur recherche, et, sans examiner dans le
détail comment ces divers objets se ressemblent ou diffèrent, ils se
hâtent de les ranger tous sous la même formule, afin de passer
outre.

L'un des caractères distinctifs des siècles démocratiques, c'est le
goût qu'y éprouvent tous les hommes pour les succès faciles et les
jouissances présentes. Ceci se retrouve dans les carrières
intellectuelles comme dans toutes les autres. La plupart de ceux qui
vivent dans les temps d'égalité sont pleins d'une ambition tout à la
fois vive et molle; ils veulent obtenir sur-le-champ de grands
succès, mais ils désireraient se dispenser de grands efforts. Ces
instincts contraires les mènent directement à la recherche des idées
générales, à l'aide desquelles ils se flattent de peindre de
très-vastes objets à peu de frais, et d'attirer les regards du
public sans peine.

Et je ne sais s'ils ont tort de penser ainsi; car leurs lecteurs
craignent autant d'approfondir, qu'ils peuvent le faire eux-mêmes,
et ne cherchent d'ordinaire dans les travaux de l'esprit que des
plaisirs faciles et de l'instruction sans travail.

Si les nations aristocratiques ne font pas assez d'usage des idées
générales, et leur marquent souvent un mépris inconsidéré, il arrive
au contraire que les peuples démocratiques sont toujours prêts à
faire abus de ces sortes d'idées et à s'enflammer indiscrètement
pour elles.



CHAPITRE IV.

    Pourquoi les Américains n'ont jamais été aussi passionnés que les
    Français pour les idées générales en matière politique.


J'ai dit précédemment que les Américains montraient un goût moins
vif que les Français pour les idées générales. Cela est surtout vrai
des idées générales relatives à la politique.

Quoique les Américains fassent pénétrer dans la législation
infiniment plus d'idées générales que les Anglais, et qu'ils se
préoccupent beaucoup plus que ceux-ci d'ajuster la pratique des
affaires humaines à la théorie, on n'a jamais vu aux États-Unis de
corps politiques aussi amoureux d'idées générales, que l'ont été
chez nous l'Assemblée constituante et la Convention; jamais la
nation américaine tout entière ne s'est passionnée pour ces sortes
d'idées de la même manière que le peuple français du dix-huitième
siècle, et n'a fait voir une foi aussi aveugle dans la bonté et dans
la vérité absolue d'aucune théorie.

Cette différence entre les Américains et nous, naît de plusieurs
causes, mais de celle-ci principalement:

Les Américains forment un peuple démocratique qui a toujours dirigé
par lui-même les affaires publiques, et nous sommes un peuple
démocratique qui, pendant longtemps, n'a pu que songer à la
meilleure manière de les conduire.

Notre état social nous portait déjà à concevoir des idées
très-générales en matière de gouvernement, alors que notre
constitution politique nous empêchait encore de rectifier ces idées
par l'expérience, et d'en découvrir peu à peu l'insuffisance: tandis
que chez les Américains ces deux choses se balancent sans cesse et
se corrigent naturellement.

Il semble, au premier abord, que ceci soit fort opposé à ce que j'ai
dit précédemment que les nations démocratiques puisaient dans les
agitations même de leur vie pratique l'amour qu'elles montrent pour
les théories. Un examen plus attentif fait découvrir qu'il n'y a là
rien de contradictoire.

Les hommes qui vivent dans les pays démocratiques sont fort avides
d'idées générales parce qu'ils ont peu de loisirs et que ces idées
les dispensent de perdre leur temps à examiner les cas particuliers;
cela est vrai, mais ne doit s'entendre que des matières qui ne sont
pas l'objet habituel et nécessaire de leurs pensées. Des commerçants
saisiront avec empressement et sans y regarder de fort près toutes
les idées générales qu'on leur présentera relativement à la
philosophie, à la politique, aux sciences et aux arts; mais ils ne
recevront qu'après examen celles qui auront trait au commerce, et ne
les admettront que sous réserve.

La même chose arrive aux hommes d'état, quand il s'agit d'idées
générales relatives à la politique.

Lors donc qu'il y a un sujet sur lequel il est particulièrement
dangereux que les peuples démocratiques se livrent aveuglément et
outre mesure aux idées générales, le meilleur correctif qu'on puisse
employer, c'est de faire qu'ils s'en occupent tous les jours et
d'une manière pratique; il faudra bien alors qu'ils entrent
forcément dans les détails, et les détails leur feront apercevoir
les côtés faibles de la théorie.

Le remède est souvent douloureux, mais son effet est sûr.

C'est ainsi que les institutions démocratiques qui forcent chaque
citoyen de s'occuper pratiquement du gouvernement, modèrent le goût
excessif des théories générales en matière politique, que l'égalité
suggère.



CHAPITRE V.

    Comment, aux États-Unis, la religion sait se servir des instincts
    démocratiques.


J'ai établi dans un des chapitres précédents que les hommes ne
peuvent se passer de croyances dogmatiques, et qu'il était même très
à souhaiter qu'ils en eussent de telles. J'ajoute ici que, parmi
toutes les croyances dogmatiques, les plus désirables me semblent
être les croyances dogmatiques en matière de religion; cela se
déduit très-clairement, alors même qu'on ne veut faire attention
qu'aux seuls intérêts de ce monde.

Il n'y a presque point d'action humaine, quelque particulière qu'on
la suppose, qui ne prenne naissance dans une idée très-générale que
les hommes ont conçue de Dieu, de ses rapports avec le genre humain,
de la nature de leur âme et de leurs devoirs envers leurs
semblables. L'on ne saurait faire que ces idées ne soient pas la
source commune dont tout le reste découle.

Les hommes ont donc un intérêt immense à se faire des idées bien
arrêtées sur Dieu, leur âme, leurs devoirs généraux envers leur
créateur et leurs semblables; car le doute sur ces premiers points
livrerait toutes leurs actions au hasard, et les condamnerait, en
quelque sorte, au désordre et à l'impuissance.

C'est donc la matière sur laquelle il est le plus important que
chacun de nous ait des idées arrêtées, et malheureusement c'est
aussi celle dans laquelle il est le plus difficile que chacun, livré
à lui-même, et par le seul effort de sa raison, en vienne à arrêter
ses idées.

Il n'y a que des esprits très-affranchis des préoccupations
ordinaires de la vie, très-pénétrants, très-déliés, très-exercés,
qui, à l'aide de beaucoup de temps et de soins, puissent percer
jusqu'à ces vérités si nécessaires.

Encore voyons-nous que ces philosophes eux-mêmes sont presque
toujours environnés d'incertitudes; qu'à chaque pas la lumière
naturelle qui les éclaire s'obscurcit et menace de s'éteindre, et
que, malgré tous leurs efforts, ils n'ont encore pu découvrir qu'un
petit nombre de notions contradictoires, au milieu desquelles
l'esprit humain flotte sans cesse depuis des milliers d'années, sans
pouvoir saisir fermement la vérité ni même trouver de nouvelles
erreurs. De pareilles études sont fort au-dessus de la capacité
moyenne des hommes, et quand même la plupart des hommes seraient
capables de s'y livrer, il est évident qu'ils n'en auraient pas le
loisir.

Des idées arrêtées sur Dieu et la nature humaine sont indispensables
à la pratique journalière de leur vie, et cette pratique les empêche
de pouvoir les acquérir.

Cela me paraît unique. Parmi les sciences, il en est qui, utiles à
la foule, sont à sa portée; d'autres ne sont abordables qu'à peu de
personnes et ne sont point cultivées par la majorité qui n'a besoin
que de leurs applications les plus éloignées; mais la pratique
journalière de celle-ci est indispensable à tous, bien que son étude
soit inaccessible au plus grand nombre.

Les idées générales relatives à Dieu et à la nature humaine sont
donc parmi toutes les idées, celles qu'il convient le mieux de
soustraire à l'action habituelle de la raison individuelle, et pour
laquelle il y a le plus à gagner et le moins à perdre, en
reconnaissant une autorité.

Le premier objet, et l'un des principaux avantages des religions,
est de fournir sur chacune de ces questions primordiales une
solution nette, précise, intelligible pour la foule et très-durable.

Il y a des religions très-fausses et très-absurdes; cependant l'on
peut dire que toute religion, qui reste dans le cercle que je viens
d'indiquer et qui ne prétend pas en sortir, ainsi que plusieurs
l'ont tenté, pour aller arrêter de tous côtés le libre essor de
l'esprit humain, impose un joug salutaire à l'intelligence, et il
faut reconnaître que, si elle ne sauve point les hommes dans l'autre
monde, elle est du moins très-utile à leur bonheur et à leur
grandeur dans celui-ci.

Cela est surtout vrai des hommes qui vivent dans les pays libres.

Quand la religion est détruite chez un peuple, le doute s'empare des
portions les plus hautes de l'intelligence, et il paralyse à moitié
toutes les autres. Chacun s'habitue à n'avoir que des notions
confuses et changeantes sur les matières qui intéressent le plus ses
semblables et lui-même; on défend mal ses opinions ou on les
abandonne, et, comme on désespère de pouvoir, à soi seul, résoudre
les plus grands problèmes que la destinée humaine présente, on se
réduit lâchement à n'y point songer.

Un tel état ne peut manquer d'énerver les âmes; il détend les
ressorts de la volonté et il prépare les citoyens à la servitude.

Non-seulement il arrive alors que ceux-ci laissent prendre leur
liberté; mais souvent ils la livrent.

Lorsqu'il n'existe plus d'autorité en matière de religion, non plus
qu'en matière politique, les hommes s'effraient bientôt à l'aspect
de cette indépendance sans limites. Cette perpétuelle agitation de
toutes choses les inquiète et les fatigue. Comme tout remue dans le
monde des intelligences, ils veulent, du moins, que tout soit ferme
et stable dans l'ordre matériel et, ne pouvant plus reprendre leurs
anciennes croyances, ils se donnent un maître.

Pour moi, je doute que l'homme puisse jamais supporter à la fois une
complète indépendance religieuse et une entière liberté politique;
et je suis porté à penser que, s'il n'a pas de foi, il faut qu'il
serve, et s'il est libre, qu'il croie.

Je ne sais cependant si cette grande utilité des religions n'est pas
plus visible encore chez les peuples où les conditions sont égales
que chez tous les autres.

Il faut reconnaître que l'égalité qui introduit de grands biens dans
le monde, suggère cependant aux hommes, ainsi qu'il sera montré
ci-après, des instincts fort dangereux; elle tend à les isoler les
uns des autres, pour ne porter chacun d'eux à ne s'occuper que de
lui seul.

Elle ouvre démesurément leur âme à l'amour des jouissances
matérielles.

Le plus grand avantage des religions est d'inspirer des instincts
tous contraires. Il n'y a point de religion qui ne place l'objet des
désirs de l'homme au-delà et au-dessus des biens de la terre, et qui
n'élève naturellement son âme vers des régions fort supérieures à
celles des sens. Il n'y en a point non plus qui n'impose à chacun
des devoirs quelconques envers l'espèce humaine, ou en commun avec
elle, et qui ne le tire ainsi, de temps à autre, de la contemplation
de lui-même. Ceci se rencontre dans les religions les plus fausses
et les plus dangereuses.

Les peuples religieux sont donc naturellement forts précisément à
l'endroit où les peuples démocratiques sont faibles; ce qui fait
bien voir de quelle importance il est que les hommes gardent leur
religion en devenant égaux.

Je n'ai ni le droit ni la volonté d'examiner les moyens surnaturels
dont Dieu se sert pour faire parvenir une croyance religieuse dans
le coeur de l'homme. Je n'envisage en ce moment les religions que
sous un point de vue purement humain; je cherche de quelle manière
elles peuvent le plus aisément conserver leur empire dans les
siècles démocratiques où nous entrons.

J'ai fait voir comment, dans les temps de lumières et d'égalité,
l'esprit humain ne consentait qu'avec peine à recevoir des
croyances dogmatiques, et n'en ressentait vivement le besoin qu'en
fait de religion. Ceci indique d'abord que, dans ces siècles-là, les
religions doivent se tenir plus discrètement qu'en tous les autres
dans les bornes qui leur sont propres, et ne point chercher à en
sortir, car, en voulant étendre leur pouvoir plus loin que les
matières religieuses, elles risquent de n'être plus crues en aucune
matière. Elles doivent donc tracer avec soin le cercle dans lequel
elles prétendent arrêter l'esprit humain, et au-delà le laisser
entièrement libre et l'abandonner à lui-même.

Mahomet a fait descendre du ciel, et a placé dans le Coran,
non-seulement des doctrines religieuses, mais des maximes
politiques, des lois civiles et criminelles, des théories
scientifiques. L'évangile ne parle au contraire que des rapports
généraux des hommes avec Dieu, et entre eux. Hors de là, il
n'enseigne rien et n'oblige à rien croire. Cela seul, entre mille
autres raisons, suffit pour montrer que la première de ces deux
religions ne saurait dominer longtemps dans des temps de lumières et
de démocratie, tandis que la seconde est destinée à régner dans ces
siècles comme dans tous les autres.

Si je continue plus avant cette même recherche, je trouve que, pour
que les religions puissent, humainement parlant, se maintenir dans
les siècles démocratiques, il ne faut pas seulement qu'elles se
renferment avec soin dans le cercle des matières religieuses. Leur
pouvoir dépend encore beaucoup de la nature des croyances qu'elles
professent, des formes extérieures qu'elles adoptent, et des
obligations qu'elles imposent.

Ce que j'ai dit précédemment que l'égalité porte les hommes à des
idées très-générales et très-vastes, doit principalement s'entendre
en matière de religion. Des hommes semblables et égaux conçoivent
aisément la notion d'un Dieu unique, imposant à chacun d'eux les
mêmes règles et leur accordant le bonheur futur au même prix. L'idée
de l'unité du genre humain les ramène sans cesse à l'idée de l'unité
du Créateur, tandis qu'au contraire des hommes très-séparés les uns
des autres et fort dissemblables en arrivent volontiers à faire
autant de divinités qu'il y a de peuples, de castes, de classes et
de familles, et à tracer mille chemins particuliers pour aller au
ciel.

L'on ne peut disconvenir que le christianisme lui-même n'ait en
quelque façon subi cette influence qu'exerce l'état social et
politique sur les croyances religieuses.

Au moment où la religion chrétienne a paru sur la terre, la
Providence, qui, sans doute, préparait le monde pour sa venue, avait
réuni une grande partie de l'espèce humaine, comme un immense
troupeau, sous le sceptre des Césars. Les hommes qui composaient
cette multitude différaient beaucoup les uns des autres; mais ils
avaient cependant ce point commun qu'ils obéissaient tous aux mêmes
lois; et chacun d'eux était si faible et si petit par rapport à la
grandeur du prince, qu'ils paraissaient tous égaux quand on venait à
les comparer à lui.

Il faut reconnaître que cet état nouveau et particulier de
l'humanité dut disposer les hommes à recevoir les vérités générales
que le christianisme enseigne, et sert à expliquer la manière facile
et rapide avec laquelle il pénétra alors dans l'esprit humain.

La contre-épreuve se fit après la destruction de l'empire.

Le monde romain s'étant alors brisé, pour ainsi dire, en mille
éclats, chaque nation en revint à son individualité première.
Bientôt, dans l'intérieur de ces mêmes nations, les rangs se
graduèrent à l'infini; les races se marquèrent; les castes
partagèrent chaque nation en plusieurs peuples. Au milieu de cet
effort commun qui semblait porter les sociétés humaines à se
subdiviser elles-mêmes en autant de fragments qu'il était possible
de le concevoir, le christianisme ne perdit point de vue les
principales idées générales qu'il avait mises en lumière. Mais il
parut néanmoins se prêter, autant qu'il était en lui, aux tendances
nouvelles que le fractionnement de l'espèce humaine faisait naître.
Les hommes continuèrent à n'adorer qu'un seul Dieu créateur et
conservateur de toutes choses; mais chaque peuple, chaque cité, et,
pour ainsi dire, chaque homme crut pouvoir obtenir quelque privilége
à part et se créer des protecteurs particuliers auprès du souverain
maître. Ne pouvant diviser la Divinité, l'on multiplia du moins et
l'on grandit outre mesure ses agents; l'hommage dû aux anges et aux
saints devint pour la plupart des chrétiens un culte presque
idolâtre, et l'on put craindre un moment que la religion chrétienne
ne rétrogradât vers les religions qu'elle avait vaincues.

Il me paraît évident que plus les barrières qui séparaient les
nations dans le sein de l'humanité et les citoyens dans l'intérieur
de chaque peuple tendent à disparaître, plus l'esprit humain se
dirige, comme de lui-même, vers l'idée d'un être unique et tout
puissant, dispensant également et de la même manière les mêmes lois
à chaque homme. C'est donc particulièrement dans ces siècles de
démocratie qu'il importe de ne pas laisser confondre l'hommage rendu
aux agents secondaires avec le culte qui n'est dû qu'au Créateur.

Une autre vérité me paraît fort claire: c'est que les religions
doivent moins se charger de pratiques extérieures dans les temps
démocratiques que dans tous les autres.

J'ai fait voir, à propos de la méthode philosophique des Américains,
que rien ne révolte plus l'esprit humain dans les temps d'égalité
que l'idée de se soumettre à des formes. Les hommes qui vivent dans
ces temps supportent impatiemment les figures; les symboles leur
paraissent des artifices puérils dont on se sert pour voiler ou
parer à leurs yeux des vérités qu'il serait plus naturel de leur
montrer toutes nues et au grand jour; ils restent froids à l'aspect
des cérémonies et ils sont naturellement portés à n'attacher qu'une
importance secondaire aux détails du culte.

Ceux qui sont chargés de régler la forme extérieure des religions
dans les siècles démocratiques doivent bien faire attention à ces
instincts naturels de l'intelligence humaine pour ne point lutter
sans nécessité contre eux.

Je crois fermement à la nécessité des formes; je sais qu'elles fixent
l'esprit humain dans la contemplation des vérités abstraites, et,
l'aidant à les saisir fortement, les lui font embrasser avec ardeur.
Je n'imagine point qu'il soit possible de maintenir une religion sans
pratiques extérieures; mais, d'une autre part, je pense que, dans les
siècles où nous entrons, il serait particulièrement dangereux de les
multiplier outre mesure; qu'il faut plutôt les restreindre, et qu'on
ne doit en retenir que ce qui est absolument nécessaire pour la
perpétuité du dogme lui-même, qui est la substance des religions[1]
dont le culte n'est que la forme. Une religion qui deviendrait plus
minutieuse, plus inflexible et plus chargée de petites observances
dans le même temps que les hommes deviennent plus égaux, se verrait
bientôt réduite à une troupe de zélateurs passionnés au milieu d'une
multitude incrédule.

         [Note 1: Dans toutes les religions il y a des cérémonies
         qui sont inhérentes à la substance même de la croyance et
         auxquelles il faut bien se garder de rien changer. Cela se
         voit particulièrement dans le catholicisme où souvent la
         forme et le fond sont si étroitement unis qu'ils ne font
         qu'un.]

Je sais qu'on ne manquera pas de m'objecter que les religions ayant
toutes pour objet des vérités générales et éternelles, ne peuvent
ainsi se plier aux instincts mobiles de chaque siècle, sans perdre
aux yeux des hommes les caractères de la certitude; je répondrai
encore ici qu'il faut distinguer très-soigneusement les opinions
principales qui constituent une croyance et qui y forment ce que les
théologiens appellent des articles de foi, et les notions
accessoires qui s'y rattachent. Les religions sont obligées de tenir
toujours ferme dans les premières, quel que soit l'esprit
particulier du temps; mais elles doivent bien se garder de se lier
de la même manière aux secondes, dans les siècles où tout change
sans cesse de place et où l'esprit, habitué au spectacle mouvant des
choses humaines, souffre à regret qu'on le fixe. L'immobilité dans
les choses extérieures et secondaires ne me paraît une chance de
durée que quand la société civile elle-même est immobile; partout
ailleurs je suis porté à croire que c'est un péril.

Nous verrons que, parmi toutes les passions que l'égalité fait
naître ou favorise, il en est une qu'elle rend particulièrement vive
et qu'elle dépose en même temps dans le coeur de tous les hommes:
c'est l'amour du bien-être. Le goût du bien-être forme comme le
trait saillant et indélébile des âges démocratiques.

Il est permis de croire qu'une religion qui entreprendrait de
détruire cette passion-mère, serait à la fin détruite par elle; si
elle voulait arracher entièrement les hommes à la contemplation des
biens de ce monde pour les livrer uniquement à la pensée de ceux de
l'autre, on peut prévoir que les âmes s'échapperaient enfin d'entre
ses mains, pour aller se plonger loin d'elle dans les seules
jouissances matérielles et présentes.

La principale affaire des religions est de purifier, de régler et de
restreindre le goût trop ardent et trop exclusif du bien-être que
ressentent les hommes dans les temps d'égalité; mais je crois
qu'elles auraient tort d'essayer de le dompter entièrement et de le
détruire. Elles ne réussiront point à détourner les hommes de
l'amour des richesses; mais elles peuvent encore leur persuader de
ne s'enrichir que par des moyens honnêtes.

Ceci m'amène à une dernière considération qui comprend, en quelque
façon, toutes les autres. À mesure que les hommes deviennent plus
semblables et plus égaux, il importe davantage que les religions,
tout en se mettant soigneusement à l'écart du mouvement journalier
des affaires, ne heurtent point sans nécessité les idées
généralement admises, et les intérêts permanents qui règnent dans la
masse; car l'opinion commune apparaît de plus en plus comme la
première et la plus irrésistible des puissances, et il n'y a pas en
dehors d'elles d'appui si fort qui permette de résister longtemps à
ses coups. Cela n'est pas moins vrai chez un peuple démocratique,
soumis à un despote, que dans une république. Dans les siècles
d'égalité, les rois font souvent obéir, mais c'est toujours la
majorité qui fait croire; c'est donc à la majorité qu'il faut
complaire dans tout ce qui n'est pas contraire à la foi.

J'ai montré dans mon premier ouvrage comment les prêtres américains
s'écartaient des affaires publiques. Ceci est l'exemple le plus
éclatant, mais non le seul exemple de leur retenue. En Amérique, la
religion est un monde à part où le prêtre règne, mais dont il a soin
de ne jamais sortir; dans ses limites, il conduit l'intelligence; au
dehors, il livre les hommes à eux-mêmes et les abandonne à
l'indépendance et à l'instabilité qui sont propres à leur nature et
au temps. Je n'ai point vu de pays où le christianisme s'enveloppât
moins de formes, de pratiques et de figures qu'aux États-Unis, et
présentât des idées plus nettes, plus simples et plus générales à
l'esprit humain. Bien que les chrétiens d'Amérique soient divisés en
une multitude de sectes, ils aperçoivent tous leur religion sous ce
même jour. Ceci s'applique au catholicisme aussi bien qu'aux autres
croyances. Il n'y a pas de prêtres catholiques qui montrent moins de
goût pour les petites observances individuelles, les méthodes
extraordinaires et particulières de faire son salut, ni qui
s'attachent plus à l'esprit de la loi et moins à sa lettre que les
prêtres catholiques des États-Unis; nulle part on n'enseigne plus
clairement et l'on ne suit davantage cette doctrine de l'église qui
défend de rendre aux saints le culte qui n'est réservé qu'à Dieu.
Cependant les catholiques d'Amérique sont très-soumis et
très-sincères.

Une autre remarque est applicable au clergé de toutes les
communions: les prêtres américains n'essayent point d'attirer et de
fixer tous les regards de l'homme vers la vie future; ils
abandonnent volontiers une partie de son coeur aux soins du présent;
ils semblent considérer les biens du monde comme des objets
importants, quoique secondaires; s'ils ne s'associent pas eux-mêmes
à l'industrie, ils s'intéressent du moins à ses progrès et y
applaudissent, et tout en montrant sans cesse au fidèle l'autre
monde comme le grand objet de ses craintes et de ses espérances, ils
ne lui défendent point de rechercher honnêtement le bien-être dans
celui-ci. Loin de faire voir comment ces deux choses sont divisées
et contraires, ils s'attachent plutôt à trouver par quel endroit
elles se touchent et se lient.

Tous les prêtres américains connaissent l'empire intellectuel que la
majorité exerce, et le respectent. Ils ne soutiennent jamais contre
elle que des luttes nécessaires. Ils ne se mêlent point aux
querelles des partis, mais ils adoptent volontiers les opinions
générales de leur pays et de leur temps, et ils se laissent aller
sans résistance dans le courant de sentiments et d'idées qui
entraînent autour d'eux toutes choses. Ils s'efforcent de corriger
leurs contemporains, mais ils ne s'en séparent point. L'opinion
publique ne leur est donc jamais ennemie; elle les soutient plutôt
et les protége, et leurs croyances règnent à la fois et par les
forces qui lui sont propres et par celles de la majorité qu'ils
empruntent.

C'est ainsi qu'en respectant tous les instincts démocratiques qui ne
lui sont pas contraires et en s'aidant de plusieurs d'entre eux, la
religion parvient à lutter avec avantage contre l'esprit
d'indépendance individuelle, qui est le plus dangereux de tous pour
elle.



CHAPITRE VI.

    Des progrès du catholicisme aux États-Unis.


L'Amérique est la contrée la plus démocratique de la terre, et c'est
en même temps le pays où, suivant des rapports dignes de foi, la
religion catholique fait le plus de progrès. Cela surprend au
premier abord.

Il faut bien distinguer deux choses: l'égalité dispose les hommes à
vouloir juger par eux-mêmes; mais d'un autre côté, elle leur donne
le goût et l'idée d'un pouvoir social unique, simple, et le même
pour tous. Les hommes qui vivent dans les siècles démocratiques sont
donc fort enclins à se soustraire à toute autorité religieuse. Mais
s'ils consentent à se soumettre à une autorité semblable, ils
veulent du moins qu'elle soit une et uniforme; des pouvoirs
religieux qui n'aboutissent pas tous à un même centre, choquent
naturellement leur intelligence, et ils conçoivent presque aussi
aisément qu'il n'y ait pas de religion que plusieurs.

On voit de nos jours, plus qu'aux époques antérieures, des
catholiques qui deviennent incrédules et des protestants qui se font
catholiques. Si l'on considère le catholicisme intérieurement, il
semble perdre; si on regarde hors de lui, il gagne. Cela s'explique.

Les hommes de nos jours sont naturellement peu disposés à croire;
mais, dès qu'ils ont une religion, ils rencontrent aussitôt en
eux-mêmes un instinct caché qui les pousse à leur insu vers le
catholicisme. Plusieurs des doctrines et des usages de l'église
romaine les étonnent: mais ils éprouvent une admiration secrète pour
son gouvernement, et sa grande unité les attire.

Si le catholicisme parvenait enfin à se soustraire aux haines
politiques qu'il a fait naître, je ne doute presque point que ce
même esprit du siècle, qui lui semble si contraire, ne lui devînt
très-favorable, et qu'il ne fît tout à coup de grandes conquêtes.

C'est une des faiblesses les plus familières à l'intelligence
humaine, de vouloir concilier des principes contraires et d'acheter
la paix aux dépens de la logique. Il y a donc toujours eu et il y
aura toujours des hommes qui, après avoir soumis à une autorité
quelques unes de leurs croyances religieuses, voudront lui en
soustraire plusieurs autres, et laisseront flotter leur esprit au
hasard entre l'obéissance et la liberté. Mais je suis porté à croire
que le nombre de ceux-là sera moins grand dans les siècles
démocratiques que dans les autres siècles, et que nos neveux
tendront de plus en plus à ne se diviser qu'en deux parts, les uns
sortant entièrement du christianisme, et les autres entrant dans le
sein de l'église romaine.



CHAPITRE VII.

    Ce qui fait pencher l'esprit des peuples démocratiques vers le
    panthéisme.


Je montrerai plus tard comment le goût prédominant des peuples
démocratiques pour les idées très-générales se retrouve dans la
politique; mais je veux indiquer, dès à présent, son principal effet
en philosophie.

On ne saurait nier que le panthéisme n'ait fait de grands progrès de
nos jours. Les écrits d'une portion de l'Europe en portent
visiblement l'empreinte. Les Allemands l'introduisent dans la
philosophie, et les Français dans la littérature. Parmi les ouvrages
d'imagination qui se publient en France, la plupart renferment
quelques opinions ou quelques peintures empruntées aux doctrines
panthéistiques, ou laissent apercevoir chez leurs auteurs une sorte
de tendance vers ces doctrines. Ceci ne me paraît pas venir
seulement d'un accident, mais tenir à une cause durable.

À mesure que, les conditions devenant plus égales, chaque homme en
particulier devient plus semblable à tous les autres, plus faible et
plus petit, on s'habitue à ne plus envisager les citoyens pour ne
considérer que le peuple; on oublie les individus pour ne songer
qu'à l'espèce.

Dans ces temps, l'esprit humain aime à embrasser à la fois une foule
d'objets divers; il aspire sans cesse à pouvoir rattacher une
multitude de conséquences à une seule cause.

L'idée de l'unité l'obsède, il la cherche de tous côtés, et, quand
il croit l'avoir trouvée, il s'étend volontiers dans son sein et s'y
repose. Non seulement il en vient à ne découvrir dans le monde
qu'une création et un créateur; cette première division des choses
le gêne encore, et il cherche volontiers à grandir et à simplifier
sa pensée en renfermant Dieu et l'univers dans un seul tout. Si je
rencontre un système philosophique suivant lequel les choses
matérielles et immatérielles, visibles et invisibles, que renferme
le monde, ne sont plus considérées que comme les parties diverses
d'un être immense qui seul reste éternel au milieu du changement
continuel et de la transformation incessante de tout ce qui le
compose, je n'aurai pas de peine à conclure qu'un pareil système,
quoiqu'il détruise l'individualité humaine, ou plutôt parce qu'il la
détruit, aura des charmes secrets pour les hommes qui vivent dans
les démocraties; toutes leurs habitudes intellectuelles les
préparent à le concevoir et les mettent sur la voie de l'adopter. Il
attire naturellement leur imagination et la fixe; il nourrit
l'orgueil de leur esprit et flatte sa paresse.

Parmi les différents systèmes à l'aide desquels la philosophie
cherche à expliquer l'univers, le panthéisme me paraît l'un des plus
propres à séduire l'esprit humain dans les siècles démocratiques;
c'est contre lui que tous ceux qui restent épris de la véritable
grandeur de l'homme, doivent se réunir et combattre.



CHAPITRE VIII.

    Comment l'égalité suggère aux Américains l'idée de la
    perfectibilité indéfinie de l'homme.


L'égalité suggère à l'esprit humain plusieurs idées qui ne lui
seraient pas venues sans elle, et elle modifie presque toutes celles
qu'il avait déjà. Je prends pour exemple l'idée de la perfectibilité
humaine, parce qu'elle est une des principales que puisse concevoir
l'intelligence, et qu'elle constitue à elle seule une grande théorie
philosophique dont les conséquences se font voir à chaque instant
dans la pratique des affaires.

Bien que l'homme ressemble sur plusieurs points aux animaux, un trait
n'est particulier qu'à lui seul: il se perfectionne, et eux ne se
perfectionnent point. L'espèce humaine n'a pu manquer de découvrir dès
l'origine cette différence. L'idée de la perfectibilité est donc aussi
ancienne que le monde; l'égalité ne l'a point fait naître, mais elle
lui donne un caractère nouveau.

Quand les citoyens sont classés suivant le rang, la profession, la
naissance, et que tous sont contraints de suivre la voie à l'entrée
de laquelle le hasard les a placés, chacun croit apercevoir près de
soi les dernières bornes de la puissance humaine, et nul ne cherche
plus à lutter contre une destinée inévitable. Ce n'est pas que les
peuples aristocratiques refusent absolument à l'homme la faculté de
se perfectionner; ils ne la jugent point indéfinie; ils conçoivent
l'amélioration, non le changement; ils imaginent la condition des
sociétés à venir meilleure, mais non point autre, et, tout en
admettant que l'humanité a fait de grands progrès et qu'elle peut en
faire quelques uns encore, ils la renferment d'avance dans de
certaines limites infranchissables.

Ils ne croient donc point être parvenus au souverain bien et à la
vérité absolue (quel homme ou quel peuple a été assez insensé pour
l'imaginer jamais?), mais ils aiment à se persuader qu'ils ont
atteint à peu près le degré de grandeur et de savoir que comporte
notre nature imparfaite; et, comme rien ne remue autour d'eux, ils
se figurent volontiers que tout est à sa place. C'est alors que le
législateur prétend promulguer des lois éternelles, que les peuples
et les rois ne veulent élever que des monuments séculaires, et que
la génération présente se charge d'épargner aux générations futures
le soin de régler leurs destinées.

À mesure que les castes disparaissent, que les classes se
rapprochent, que, les hommes se mêlant tumultueusement, les usages,
les coutumes, les lois varient, qu'il survient des faits nouveaux,
que des vérités nouvelles sont mises en lumière, que d'anciennes
opinions disparaissent, et que d'autres prennent leur place, l'image
d'une perfection idéale et toujours fugitive se présente à l'esprit
humain.

De continuels changements se passent alors à chaque instant sous les
yeux de chaque homme. Les uns empirent sa position, et il ne
comprend que trop bien qu'un peuple, ou qu'un individu, quelque
éclairé qu'il soit, n'est point infaillible. Les autres améliorent
son sort, et il en conclut que l'homme en général est doué de la
faculté indéfinie de perfectionner. Ses revers lui font voir que
nul ne peut se flatter d'avoir découvert le bien absolu; ses succès
l'enflamment à le poursuivre sans relâche. Ainsi, toujours
cherchant, tombant, se redressant, souvent déçu, jamais découragé,
il tend incessamment vers cette grandeur immense qu'il entrevoit
confusément au bout de la longue carrière que l'humanité doit encore
parcourir.

On ne saurait croire combien de faits découlent naturellement de
cette théorie philosophique suivant laquelle l'homme est
indéfiniment perfectible, et l'influence prodigieuse qu'elle exerce
sur ceux même qui, ne s'étant jamais occupés que d'agir et non de
penser, semblent y conformer leurs actions sans la connaître.

Je rencontre un matelot américain, et je lui demande pourquoi les
vaisseaux de son pays sont construits de manière à durer peu, et il
me répond sans hésiter que l'art de la navigation fait chaque jour
des progrès si rapides, que le plus beau navire deviendrait bientôt
presque inutile s'il prolongeait son existence au-delà de quelques
années.

Dans ces mots prononcés au hasard par un homme grossier et à propos
d'un fait particulier, j'aperçois l'idée générale et systématique
suivant laquelle un grand peuple conduit toutes choses.

Les nations aristocratiques sont naturellement portées à trop
resserrer les limites de la perfectibilité humaine, et les nations
démocratiques les étendent quelquefois outre mesure.



CHAPITRE IX.

    Comment l'exemple des Américains ne prouve point qu'un peuple
    démocratique ne saurait avoir de l'aptitude et du goût pour les
    sciences, la littérature et les arts.


Il faut reconnaître que, parmi les peuples civilisés de nos jours,
il en est peu chez qui les hautes sciences aient fait moins de
progrès qu'aux États-Unis, et qui aient fourni moins de grands
artistes, de poëtes illustres et de célèbres écrivains.

Plusieurs Européens, frappés de ce spectacle, l'ont considéré comme
un résultat naturel et inévitable de l'égalité, et ils ont pensé
que, si l'état social et les institutions démocratiques venaient une
fois à prévaloir sur toute la terre, l'esprit humain verrait
s'obscurcir peu à peu les lumières qui l'éclairent et que les
hommes retomberaient dans les ténèbres.

Ceux qui raisonnent ainsi confondent, je pense, plusieurs idées
qu'il serait important de diviser et d'examiner à part. Ils mêlent
sans le vouloir ce qui est démocratique avec ce qui n'est
qu'américain.

La religion que professaient les premiers émigrants, et qu'ils ont
léguée à leurs descendants, simple dans son culte, austère et
presque sauvage dans ses principes, ennemie des signes extérieurs et
de la pompe des cérémonies, est naturellement peu favorable aux
beaux-arts, et ne permet qu'à regret les plaisirs littéraires.

Les Américains sont un peuple très-ancien et très-éclairé, qui a
rencontré un pays nouveau et immense dans lequel il peut s'étendre à
volonté, et qu'il féconde sans peine. Cela est sans exemple dans le
monde. En Amérique, chacun trouve donc des facilités, inconnues
ailleurs, pour faire sa fortune ou pour l'accroître. La cupidité y
est toujours en haleine, et l'esprit humain, distrait à tout moment
des plaisirs de l'imagination et des travaux de l'intelligence, n'y
est entraîné qu'à la poursuite de la richesse. Non seulement on voit
aux États-Unis, comme dans tous les autres pays, des classes
industrielles et commerçantes, mais, ce qui ne s'était jamais
rencontré, tous les hommes s'y occupent à la fois d'industrie et de
commerce.

Je suis cependant convaincu que si les Américains avaient été seuls
dans l'univers, avec les libertés et les lumières acquises par leurs
pères, et les passions qui leur étaient propres, ils n'eussent point
tardé à découvrir qu'on ne saurait faire longtemps des progrès dans
la pratique des sciences sans cultiver la théorie; que tous les arts
se perfectionnent les uns par les autres, et, quelque absorbés
qu'ils eussent pu être dans la poursuite de l'objet principal de
leurs désirs, ils auraient bientôt reconnu qu'il fallait, de temps
en temps, s'en détourner pour mieux l'atteindre.

Le goût des plaisirs de l'esprit est d'ailleurs si naturel au coeur
de l'homme civilisé que, chez les nations polies, qui sont le moins
disposées à s'y livrer, il se trouve toujours un certain nombre de
citoyens qui le conçoivent. Ce besoin intellectuel, une fois senti,
aurait été bientôt satisfait.

Mais en même temps que les Américains étaient naturellement portés à
ne demander à la science que ses applications particulières aux
arts, que les moyens de rendre la vie aisée; la docte et littéraire
Europe se chargeait de remonter aux sources générales de la vérité,
et perfectionnait en même temps tout ce qui peut concourir aux
plaisirs comme tout ce qui doit servir aux besoins de l'homme.

En tête des nations éclairées de l'ancien monde, les habitants des
États-Unis en distinguaient particulièrement une à laquelle les
unissaient étroitement une origine commune et des habitudes
analogues. Ils trouvaient chez ce peuple des savants célèbres,
d'habiles artistes, de grands écrivains, et ils pouvaient recueillir
les trésors de l'intelligence, sans avoir besoin de travailler à les
amasser.

Je ne puis consentir à séparer l'Amérique de l'Europe, malgré
l'Océan qui les divise. Je considère le peuple des États-Unis comme
la portion du peuple anglais chargée d'exploiter les forêts du
Nouveau-Monde; tandis que le reste de la nation, pourvue de plus de
loisirs et moins préoccupée des soins matériels de la vie, peut se
livrer à la pensée et développer en tous sens l'esprit humain.

La situation des Américains est donc entièrement exceptionnelle, et
il est à croire qu'aucun peuple démocratique n'y sera jamais placé.
Leur origine toute puritaine, leurs habitudes uniquement
commerciales, le pays même qu'ils habitent et qui semble détourner
leur intelligence de l'étude des sciences, des lettres et des arts;
le voisinage de l'Europe qui leur permet de ne point les étudier
sans retomber dans la barbarie; mille causes particulières dont je
n'ai pu faire connaître que les principales, ont dû concentrer
d'une manière singulière l'esprit américain dans le soin des choses
purement matérielles. Les passions, les besoins, l'éducation, les
circonstances, tout semble, en effet, concourir pour pencher
l'habitant des États-Unis vers la terre. La religion seule lui fait,
de temps en temps, lever des regards passagers et distraits vers le
ciel.

Cessons donc de voir toutes les nations démocratiques sous la figure
du peuple américain, et tâchons de les envisager enfin sous leurs
propres traits.

On peut concevoir un peuple dans le sein duquel il n'y aurait ni
castes, ni hiérarchie, ni classes; où la loi, ne reconnaissant point
de priviléges, partagerait également les héritages, et qui, en même
temps, serait privé de lumières et de liberté. Ceci n'est pas une
vaine hypothèse: un despote peut trouver son intérêt à rendre ses
sujets égaux, et à les laisser ignorants, afin de les tenir plus
aisément esclaves.

Non seulement un peuple démocratique de cette espèce ne montrera
point d'aptitude ni de goût pour les sciences, la littérature et les
arts; mais il est à croire qu'il ne lui arrivera jamais d'en
montrer.

La loi des successions se chargerait elle-même à chaque génération
de détruire les fortunes, et personne n'en créerait de nouvelles.
Le pauvre, privé de lumières et de liberté, ne concevrait même pas
l'idée de s'élever vers la richesse, et le riche se laisserait
entraîner vers la pauvreté sans savoir se défendre. Il s'établirait
bientôt entre ces deux citoyens une complète et invincible égalité.
Personne n'aurait alors ni le temps, ni le goût de se livrer aux
travaux et aux plaisirs de l'intelligence. Mais tous demeureraient
engourdis dans une même ignorance et dans une égale servitude.

Quand je viens à imaginer une société démocratique de cette espèce,
je crois aussitôt me sentir dans un de ces lieux bas, obscurs et
étouffés, où les lumières, apportées du dehors, ne tardent point à
pâlir et à s'éteindre. Il me semble qu'une pesanteur subite
m'accable, et que je me traîne au milieu des ténèbres qui
m'environnent pour trouver l'issue qui doit me ramener à l'air et au
grand jour. Mais tout ceci ne saurait s'appliquer à des hommes déjà
éclairés qui, après avoir détruit parmi eux les droits particuliers
et héréditaires qui fixaient à perpétuité les biens dans les mains
de certains individus ou de certains corps, restent libres.

Quand les hommes, qui vivent au sein d'une société démocratique,
sont éclairés, ils découvrent sans peine que rien ne les borne ni ne
les fixe et ne les force de se contenter de leur fortune présente.

Ils conçoivent donc tous l'idée de l'accroître, et, s'ils sont
libres, ils essaient tous de le faire, mais tous n'y réussissent pas
de la même manière. La législature n'accorde plus, il est vrai, de
priviléges, mais la nature en donne. L'inégalité naturelle étant
très-grande, les fortunes deviennent inégales du moment où chacun
fait usage de toutes ses facultés pour s'enrichir.

La loi des successions s'oppose encore à ce qu'il se fonde des
familles riches, mais elle n'empêche plus qu'il n'y ait des riches.
Elle ramène sans cesse les citoyens vers un commun niveau auquel ils
échappent sans cesse; ils deviennent plus inégaux en biens à mesure
que leurs lumières sont plus étendues et leur liberté plus grande.

Il s'est élevé de nos jours une secte célèbre par son génie et ses
extravagances, qui prétendait concentrer tous les biens dans les
mains d'un pouvoir central, et charger celui-là de les distribuer
ensuite, suivant le mérite, à tous les particuliers. On se fût
soustrait, de cette manière, à la complète et éternelle égalité qui
semble menacer les sociétés démocratiques.

Il y a un autre remède plus simple et moins dangereux, c'est de
n'accorder à personne de privilége, de donner à tous d'égales
lumières et une égale indépendance, et de laisser à chacun le soin
de marquer lui-même sa place. L'inégalité naturelle se fera bientôt
jour et la richesse passera d'elle-même du côté des plus habiles.

Les sociétés démocratiques et libres renfermeront donc toujours dans
leur sein une multitude de gens opulents ou aisés. Ces riches ne
seront point liés aussi étroitement entre eux que les membres de
l'ancienne classe aristocratique; ils auront des instincts
différents et ne possèderont presque jamais un loisir aussi assuré
et aussi complet; mais ils seront infiniment plus nombreux que ne
pouvaient l'être ceux qui composaient cette classe. Ces hommes ne
seront point étroitement renfermés dans les préoccupations de la vie
matérielle, et ils pourront, bien qu'à des degrés divers, se livrer
aux travaux et aux plaisirs de l'intelligence: ils s'y livreront
donc; car, s'il est vrai que l'esprit humain penche par un bout vers
le borné, le matériel et l'utile, de l'autre, il s'élève
naturellement vers l'infini, l'immatériel et le beau. Les besoins
physiques l'attachent à la terre, mais, dès qu'on ne le retient
plus, il se redresse de lui-même.

Non seulement le nombre de ceux qui peuvent s'intéresser aux oeuvres
de l'esprit sera plus grand, mais le goût des jouissances
intellectuelles descendra, de proche en proche, jusqu'à ceux mêmes
qui, dans les sociétés aristocratiques, ne semblent avoir ni le
temps ni la capacité de s'y livrer.

Quand il n'y a plus de richesses héréditaires, de priviléges de
classes et de prérogatives de naissance, et que chacun ne tire plus
sa force que de lui-même, il devient visible que ce qui fait la
principale différence entre la fortune des hommes, c'est
l'intelligence. Tout ce qui sert à fortifier, à étendre, à orner
l'intelligence, acquiert aussitôt un grand prix.

L'utilité du savoir se découvre avec une clarté toute particulière
aux yeux même de la foule. Ceux qui ne goûtent point ses charmes
prisent ses effets, et font quelques efforts pour l'atteindre.

Dans les siècles démocratiques, éclairés et libres, les hommes n'ont
rien qui les sépare ni qui les retienne à leur place; ils s'élèvent
ou s'abaissent avec une rapidité singulière. Toutes les classes se
voient sans cesse parce qu'elles sont fort proches. Elles se
communiquent et se mêlent tous les jours, s'imitent et s'envient;
cela suggère au peuple une foule d'idées, de notions, de désirs
qu'il n'aurait point eus si les rangs avaient été fixes et la
société immobile. Chez ces nations le serviteur ne se considère
jamais comme entièrement étranger aux plaisirs et aux travaux du
maître, le pauvre à ceux du riche; l'homme des champs s'efforce de
ressembler à celui des villes, et les provinces à la métropole.

Ainsi, personne ne se laisse aisément réduire aux seuls soins
matériels de la vie, et le plus humble artisan y jette, de temps à
autre, quelques regards avides et furtifs dans le monde supérieur de
l'intelligence. On ne lit point dans le même esprit et de la même
manière que chez les peuples aristocratiques; mais le cercle des
lecteurs s'étend sans cesse et finit par renfermer tous les
citoyens.

Du moment où la foule commence à s'intéresser aux travaux de
l'esprit, il se découvre qu'un grand moyen d'acquérir de la gloire,
de la puissance, ou des richesses, c'est d'exceller dans
quelques-uns d'entre eux. L'inquiète ambition que l'égalité fait
naître se tourne aussitôt de ce côté comme de tous les autres. Le
nombre de ceux qui cultivent les sciences, les lettres et les arts,
devient immense. Une activité prodigieuse se révèle dans le monde de
l'intelligence; chacun cherche à s'y ouvrir un chemin, et s'efforce
d'attirer l'oeil du public à sa suite. Il s'y passe quelque chose
d'analogue à ce qui arrive aux États-Unis dans la société politique;
les oeuvres y sont souvent imparfaites, mais elles sont
innombrables; et, bien que les résultats des efforts individuels
soient ordinairement très-petits, le résultat général est toujours
très-grand.

Il n'est donc pas vrai de dire que les hommes qui vivent dans les
siècles démocratiques soient naturellement indifférents pour les
sciences, les lettres et les arts; seulement il faut reconnaître
qu'ils les cultivent à leur manière, et qu'ils apportent, de ce
côté, les qualités et les défauts qui leur sont propres.



CHAPITRE X.

    Pourquoi les Américains s'attachent plutôt à la pratique des
    sciences qu'à la théorie.


Si l'état social et les institutions démocratiques n'arrêtent point
l'essor de l'esprit humain, il est du moins incontestable qu'ils le
dirigent d'un côté plutôt que d'un autre. Leurs efforts, ainsi
limités, sont encore très-grands, et l'on me pardonnera, j'espère,
de m'arrêter un moment pour les contempler.

Nous avons fait, quand il s'est agi de la méthode philosophique des
Américains, plusieurs remarques dont il faut profiter ici.

L'égalité développe dans chaque homme le désir de juger tout par
lui-même; elle lui donne, en toutes choses, le goût du tangible et
du réel, le mépris des traditions et des formes. Ces instincts
généraux se font principalement voir dans l'objet particulier de ce
chapitre.

Ceux qui cultivent les sciences chez les peuples démocratiques
craignent toujours de se perdre dans les utopies. Ils se défient des
systèmes, ils aiment à se tenir très-près des faits et à les étudier
par eux-mêmes; comme ils ne s'en laissent point imposer facilement
par le nom d'aucun de leurs semblables, ils ne sont jamais disposés
à jurer sur la parole du maître; mais, au contraire, on les voit
sans cesse occupés à chercher le côté faible de sa doctrine. Les
traditions scientifiques ont sur eux peu d'empire; ils ne s'arrêtent
jamais longtemps dans les subtilités d'une école et se paient
malaisément de grands mots; ils pénètrent, autant qu'ils le peuvent,
jusqu'aux parties principales du sujet qui les occupe, et ils aiment
à les exposer en langue vulgaire. Les sciences ont alors une allure
plus libre et plus sûre, mais moins haute.

L'esprit peut, ce me semble, diviser la science en trois parts.

La première contient les principes les plus théoriques, les notions
les plus abstraites, celles dont l'application n'est point connue ou
est fort éloignée.

La seconde se compose des vérités générales qui, tenant encore à la
théorie pure, mènent cependant par un chemin direct et court à la
pratique.

Les procédés d'application et les moyens d'exécution remplissent la
troisième.

Chacune de ces différentes portions de la science peut être cultivée
à part, bien que la raison et l'expérience fassent connaître
qu'aucune d'elles ne saurait prospérer longtemps, quand on la sépare
absolument des deux autres.

En Amérique la partie purement pratique des sciences est
admirablement cultivée, et l'on s'y occupe avec soin de la portion
théorique immédiatement nécessaire à l'application; les Américains
font voir de ce côté un esprit toujours net, libre, original et
fécond; mais il n'y a presque personne, aux États-Unis, qui se livre
à la portion essentiellement théorique et abstraite des
connaissances humaines. Les Américains montrent en ceci l'excès
d'une tendance qui se retrouvera, je pense, quoiqu'à un degré
moindre, chez tous les peuples démocratiques.

Rien n'est plus nécessaire à la culture des hautes sciences, ou de
la portion élevée des sciences que la méditation, et il n'y a rien
de moins propre à la méditation que l'intérieur d'une société
démocratique. On n'y rencontre pas, comme chez les peuples
aristocratiques, une classe nombreuse qui se tient dans le repos
parce qu'elle se trouve bien; et une autre qui ne remue point parce
qu'elle désespère d'être mieux. Chacun s'agite; les uns veulent
atteindre le pouvoir, les autres s'emparer de la richesse. Au milieu
de ce tumulte universel, de ce choc répété des intérêts contraires,
de cette marche continuelle des hommes vers la fortune, où trouver
le calme nécessaire aux profondes combinaisons de l'intelligence?
comment arrêter sa pensée sur un seul point quand autour de soi tout
remue, et qu'on est soi-même entraîné et ballotté chaque jour dans
le courant impétueux qui roule toutes choses?

Il faut bien discerner l'espèce d'agitation permanente qui règne au
sein d'une démocratie tranquille et déjà constituée, des mouvements
tumultueux et révolutionnaires qui accompagnent presque toujours la
naissance et le développement d'une société démocratique.

Lorsqu'une violente révolution a lieu chez un peuple très-civilisé,
elle ne saurait manquer de donner une impulsion soudaine aux
sentiments et aux idées.

Ceci est vrai surtout des révolutions démocratiques, qui, remuant à
la fois toutes les classes dont un peuple se compose, font naître en
même temps d'immenses ambitions dans le coeur de chaque citoyen.

Si les Français ont fait tout à coup de si admirables progrès dans
les sciences exactes, au moment même où ils achevaient de détruire
les restes de l'ancienne société féodale, il faut attribuer cette
fécondité soudaine, non pas à la démocratie, mais à la révolution
sans exemple qui accompagnait ses développements. Ce qui survint
alors était un fait particulier; il serait imprudent d'y voir
l'indice d'une loi générale.

Les grandes révolutions ne sont pas plus communes chez les peuples
démocratiques que chez les autres peuples; je suis même porté à
croire qu'elles le sont moins. Mais il règne dans le sein de ces
nations un petit mouvement incommode, une sorte de roulement
incessant des hommes les uns sur les autres, qui trouble et distrait
l'esprit sans l'animer ni l'élever.

Non seulement les hommes qui vivent dans les sociétés démocratiques
se livrent difficilement à la méditation, mais ils ont naturellement
peu d'estime pour elle. L'état social et les institutions
démocratiques portent la plupart des hommes à agir constamment; or,
les habitudes d'esprit qui conviennent à l'action ne conviennent pas
toujours à la pensée. L'homme qui agit en est réduit à se contenter
souvent d'à peu près parce qu'il n'arriverait jamais au bout de son
dessein, s'il voulait perfectionner chaque détail. Il lui faut
s'appuyer sans cesse sur des idées qu'il n'a pas eu le loisir
d'approfondir, car c'est bien plus l'opportunité de l'idée dont il
se sert que sa rigoureuse justesse qui l'aide; et, à tout prendre,
il y a moins de risque pour lui à faire usage de quelques principes
faux, qu'à consumer son temps à établir la vérité de tous ses
principes. Ce n'est point par de longues et savantes démonstrations
que se mène le monde. La vue rapide d'un fait particulier, l'étude
journalière des passions changeantes de la foule, le hasard du
moment et l'habileté à s'en saisir, y décident de toutes les
affaires.

Dans les siècles où presque tout le monde agit, on est donc
généralement porté à attacher un prix excessif aux élans rapides et
aux conceptions superficielles de l'intelligence, et, au contraire,
à déprécier outre mesure son travail profond et lent.

Cette opinion publique influe sur le jugement des hommes qui
cultivent les sciences, elle leur persuade qu'ils peuvent y réussir
sans méditation, ou les écarte de celles qui en exigent.

Il y a plusieurs manières d'étudier les sciences. On rencontre chez
une foule d'hommes un goût égoïste, mercantile et industriel pour
les découvertes de l'esprit qu'il ne faut pas confondre avec la
passion désintéressée qui s'allume dans le coeur d'un petit nombre;
il y a un désir d'utiliser les connaissances et un pur désir de
connaître. Je ne doute point qu'il ne naisse, de loin en loin, chez
quelques uns, un amour ardent et inépuisable de la vérité, qui se
nourrit de lui-même et jouit incessamment sans pouvoir jamais se
satisfaire. C'est cet amour ardent, orgueilleux et désintéressé du
vrai qui conduit les hommes jusqu'aux sources abstraites de la
vérité pour y puiser les idées mères.

Si Pascal n'eût envisagé que quelque grand profit, ou si même il
n'eût été mu que par le seul désir de la gloire, je ne saurais
croire qu'il eût jamais pu rassembler, comme il l'a fait, toutes les
puissances de son intelligence pour mieux découvrir les secrets les
plus cachés du Créateur. Quand je le vois arracher, en quelque
façon, son âme du milieu des soins de la vie, afin de l'attacher
tout entière à cette recherche, et, brisant prématurément les liens
qui la retiennent au corps, mourir de vieillesse avant quarante ans,
je m'arrête interdit, et je comprends que ce n'est point une cause
ordinaire qui peut produire de si extraordinaires efforts.

L'avenir prouvera si ces passions, si rares et si fécondes, naissent
et se développent aussi aisément au milieu des sociétés
démocratiques qu'au sein des aristocraties. Quant à moi, j'avoue que
j'ai peine à le croire.

Dans les sociétés aristocratiques, la classe qui dirige l'opinion et
mène les affaires, étant placée d'une manière permanente et
héréditaire au-dessus de la foule, conçoit naturellement une idée
superbe d'elle-même et de l'homme. Elle imagine volontiers pour lui
des jouissances glorieuses, et fixe des buts magnifiques à ses
désirs. Les aristocraties font souvent des actions fort tyranniques
et fort inhumaines, mais elles conçoivent rarement des pensées
basses, et elles montrent un certain dédain orgueilleux pour les
petits plaisirs, alors même qu'elles s'y livrent; cela y monte
toutes les âmes sur un ton fort haut. Dans les temps aristocratiques
on se fait généralement des idées très-vastes de la dignité, de la
puissance, de la grandeur de l'homme. Ces opinions influent sur ceux
qui cultivent les sciences comme sur tous les autres; elles
facilitent l'élan naturel de l'esprit vers les plus hautes régions
de la pensée, et la disposent naturellement à concevoir l'amour
sublime et presque divin de la vérité.

Les savants de ces temps sont donc entraînés vers la théorie, et il
leur arrive même souvent de concevoir un mépris inconsidéré pour la
pratique. «Archimède, dit Plutarque, a eu le coeur si haut qu'il ne
daigna jamais laisser par écrit aucune oeuvre de la manière de
dresser toutes ces machines de guerre, et réputant toute cette
science d'inventer et composer machines et généralement tout art qui
rapporte quelque utilité à le mettre en pratique, vil, bas et
mercenaire, il employa son esprit et son étude à écrire seulement
choses dont la beauté et la subtilité ne fût aucunement mêlée avec
nécessité.» Voilà la visée aristocratique des sciences.

Elle ne saurait être la même chez les nations démocratiques.

La plupart des hommes qui composent ces nations sont fort avides de
jouissances matérielles et présentes; comme ils sont toujours
mécontents de la position qu'ils occupent, et toujours libres de la
quitter, ils ne songent qu'aux moyens de changer leur fortune ou de
l'accroître. Pour des esprits ainsi disposés, toute méthode nouvelle
qui mène par un chemin plus court à la richesse, toute machine qui
abrège le travail, tout instrument qui diminue les frais de la
production, toute découverte qui facilite les plaisirs et les
augmente, semble le plus magnifique effort de l'intelligence humaine.
C'est principalement par ce côté que les peuples démocratiques
s'attachent aux sciences, les comprennent et les honorent. Dans les
siècles aristocratiques on demande particulièrement aux sciences les
jouissances de l'esprit; dans les démocraties, celles du corps.

Comptez que plus une nation est démocratique, éclairée et libre,
plus le nombre de ces appréciateurs intéressés du génie
scientifique ira s'accroissant, et plus les découvertes
immédiatement applicables à l'industrie, donneront de profit, de
gloire, et même de puissance à leurs auteurs; car, dans les
démocraties, la classe qui travaille prend part aux affaires
publiques, et ceux qui la servent ont à attendre d'elle des honneurs
aussi bien que de l'argent.

On peut aisément concevoir que dans une société organisée de cette
manière, l'esprit humain soit insensiblement conduit à négliger la
théorie, et qu'il doit au contraire, se sentir poussé avec une
énergie sans pareille vers l'application, ou tout au moins vers
cette portion de la théorie qui est nécessaire à ceux qui
appliquent.

En vain, un penchant instinctif l'élève-t-il vers les plus hautes
sphères de l'intelligence, l'intérêt le ramène vers les moyennes.
C'est là qu'il déploie sa force et son inquiète activité, et enfante
des merveilles. Ces mêmes Américains, qui n'ont pas découvert une
seule des lois générales de la mécanique, ont introduit dans la
navigation une machine nouvelle qui change la face du monde.

Certes, je suis loin de prétendre que les peuples démocratiques de nos
jours soient destinés à voir éteindre les lumières transcendantes de
l'esprit humain, ni même qu'il ne doive pas s'en allumer de nouvelles
dans leur sein. À l'âge du monde où nous sommes, et parmi tant de
nations lettrées, que tourmente incessamment l'ardeur de l'industrie,
les liens qui unissent entre elles les différentes parties de la
science ne peuvent manquer de frapper les regards; et le goût même de
la pratique s'il est éclairé, doit porter les hommes à ne point
négliger la théorie. Au milieu de tant d'essais d'applications, de
tant d'expériences chaque jour répétées, il est comme impossible que,
souvent, des lois très-générales ne viennent pas à apparaître; de telle
sorte que les grandes découvertes seraient fréquentes, bien que les
grands inventeurs fussent rares.

Je crois d'ailleurs aux hautes vocations scientifiques. Si la
démocratie ne porte point les hommes à cultiver les sciences pour
elles-mêmes, d'une autre part elle augmente immensément le nombre de
ceux qui les cultivent. Il n'est pas à croire que, parmi une si
grande multitude, il ne naisse point de temps en temps quelque génie
spéculatif, que le seul amour de la vérité enflamme. On peut être
assuré que celui-là s'efforcera de percer les plus profonds mystères
de la nature, quel que soit l'esprit de son pays et de son temps. Il
n'est pas besoin d'aider son essor; il suffit de ne point l'arrêter.
Tout ce que je veux dire est ceci: l'inégalité permanente des
conditions porte les hommes à se renfermer dans la recherche
orgueilleuse et stérile des vérités abstraites; tandis que l'état
social et les institutions démocratiques les disposent à ne demander
aux sciences que leurs applications immédiates et utiles.

Cette tendance est naturelle et inévitable. Il est curieux de la
connaître, et il peut être nécessaire de la montrer.

Si ceux qui sont appelés à diriger les nations de nos jours
apercevaient clairement et de loin ces instincts nouveaux qui
bientôt seront irrésistibles, ils comprendraient qu'avec des
lumières et de la liberté, les hommes qui vivent dans les siècles
démocratiques, ne peuvent manquer de perfectionner la portion
industrielle des sciences, et que désormais tout l'effort du pouvoir
social doit se porter à soutenir les hautes études, et à créer de
grandes passions scientifiques.

De nos jours, il faut retenir l'esprit humain dans la théorie, il
court de lui-même à la pratique, et au lieu de le ramener sans cesse
vers l'examen détaillé des effets secondaires, il est bon de l'en
distraire quelquefois, pour l'élever jusqu'à la contemplation des
causes premières.

Parce que la civilisation romaine est morte à la suite de l'invasion
des barbares, nous sommes peut-être trop enclins à croire que la
civilisation ne saurait autrement mourir.

Si les lumières qui nous éclairent venaient jamais à s'éteindre,
elles s'obscurciraient peu à peu, et comme d'elles-mêmes. À force de
se renfermer dans l'application, on perdrait de vue les principes,
et quand on aurait entièrement oublié les principes, on suivrait mal
les méthodes qui en dérivent; on ne pourrait plus en inventer de
nouvelles, et l'on emploierait sans intelligence et sans art de
savants procédés qu'on ne comprendrait plus.

Lorsque les Européens abordèrent, il y a trois cents ans, à la
Chine, ils y trouvèrent presque tous les arts parvenus à un certain
degré de perfection, et ils s'étonnèrent, qu'étant arrivés à ce
point, on n'eût pas été plus avant. Plus tard, ils découvrirent les
vestiges de quelques hautes connaissances qui s'étaient perdues. La
nation était industrielle; la plupart des méthodes scientifiques
s'étaient conservées dans son sein; mais la science elle-même n'y
existait plus. Cela leur expliqua l'espèce d'immobilité singulière
dans laquelle ils avaient trouvé l'esprit de ce peuple. Les Chinois,
en suivant la trace de leurs pères, avaient oublié les raisons qui
avaient dirigé ceux-ci. Ils se servaient encore de la formule sans
en rechercher le sens; ils gardaient l'instrument et ne possédaient
plus l'art de le modifier et de le reproduire. Les Chinois ne
pouvaient donc rien changer. Ils devaient renoncer à améliorer. Ils
étaient forcés d'imiter toujours et en tout leurs pères, pour ne
pas se jeter dans des ténèbres impénétrables, s'ils s'écartaient un
instant du chemin que ces derniers avaient tracé. La source des
connaissances humaines était presque tarie; et, bien que le fleuve
coulât encore, il ne pouvait plus grossir ses ondes ou changer son
cours.

Cependant la Chine subsistait paisiblement, depuis des siècles; ses
conquérants avaient pris ses moeurs; l'ordre y régnait. Un sorte de
bien-être matériel s'y laissait apercevoir de tous côtés. Les
révolutions y étaient très-rares, et la guerre pour ainsi dire
inconnue.

Il ne faut donc point se rassurer en pensant que les barbares sont
encore loin de nous; car, s'il y a des peuples qui se laissent
arracher des mains la lumière, il y en a d'autres qui l'étouffent
eux-mêmes sous leurs pieds.



CHAPITRE XI.

    Dans quel esprit les Américains cultivent les arts.


Je croirais perdre le temps des lecteurs et le mien, si je
m'attachais à montrer comment la médiocrité générale des fortunes,
l'absence du superflu, le désir universel du bien-être, et les
constants efforts auxquels chacun se livre pour se le procurer, font
prédominer dans le coeur de l'homme le goût de l'utile sur l'amour
du beau. Les nations démocratiques, chez lesquelles toutes ces
choses se rencontrent, cultiveront donc les arts qui servent à
rendre la vie commode, de préférence à ceux dont l'objet est de
l'embellir; elles préféreront habituellement l'utile au beau, et
elles voudront que le beau soit utile.

Mais je prétends aller plus avant, et après avoir indiqué le premier
trait, en dessiner plusieurs autres.

Il arrive d'ordinaire que dans les siècles de priviléges, l'exercice
de presque tous les arts devient un privilége, et que chaque
profession est un monde à part où il n'est pas loisible à chacun
d'entrer. Et lors même que l'industrie est libre, l'immobilité
naturelle aux nations aristocratiques, fait que tous ceux qui
s'occupent d'un même art, finissent néanmoins par former une classe
distincte, toujours composée des mêmes familles, dont tous les membres
se connaissent, et où il naît bientôt une opinion publique et un
orgueil de corps. Dans une classe industrielle de cette espèce, chaque
artisan n'a pas seulement sa fortune à faire, mais sa considération à
garder. Ce n'est pas seulement son intérêt qui fait sa règle, ni même
celui de l'acheteur, mais celui du corps, et l'intérêt du corps est
que chaque artisan produise des chefs-d'oeuvre. Dans les siècles
aristocratiques, la visée des arts est donc de faire le mieux
possible, et non le plus vite, ni au meilleur marché.

Lorsqu'au contraire chaque profession est ouverte à tous, que la
foule y entre et en sort sans cesse, et que ses différents membres
deviennent étrangers, indifférents et presque invisibles les uns aux
autres, à cause de leur multitude, le lien social est détruit, et
chaque ouvrier ramené vers lui-même, ne cherche qu'à gagner le plus
d'argent possible aux moindres frais, il n'y a plus que la volonté
du consommateur qui le limite. Or, il arrive que, dans le même
temps, une révolution correspondante se fait sentir chez ce dernier.

Dans les pays où la richesse comme le pouvoir se trouve concentrée,
dans quelques mains, et n'en sort pas, l'usage de la plupart des
biens de ce monde appartient à un petit nombre d'individus toujours
le même; la nécessité, l'opinion, la modération des désirs en
écartent tous les autres.

Comme cette classe aristocratique se tient immobile au point de
grandeur où elle est placée sans se resserrer, ni s'étendre, elle
éprouve toujours les mêmes besoins et les ressent de la même
manière. Les hommes qui la composent puisent naturellement dans la
position supérieure et héréditaire qu'ils occupent, le goût de ce
qui est très-bien fait et très-durable.

Cela donne une tournure générale aux idées de la nation en fait
d'arts.

Il arrive souvent que, chez ces peuples, le paysan lui-même aime
mieux se priver entièrement des objets qu'il convoite, que de les
acquérir imparfaits.

Dans les aristocraties les ouvriers ne travaillent donc que pour un
nombre limité d'acheteurs, très-difficiles à satisfaire. C'est de la
perfection de leurs travaux que dépend principalement le gain qu'ils
attendent.

Il n'en est plus ainsi lorsque tous les priviléges étant détruits,
les rangs se mêlent, et que tous les hommes s'abaissent et s'élèvent
sans cesse sur l'échelle sociale.

On rencontre toujours dans le sein d'un peuple démocratique, une
foule de citoyens dont le patrimoine se divise et décroît. Ils ont
contracté, dans des temps meilleurs, certains besoins qui leur
restent, après que la faculté de les satisfaire n'existe plus, et
ils cherchent avec inquiétude s'il n'y aurait pas quelques moyens
détournés d'y pourvoir.

D'autre part, on voit toujours dans les démocraties un très-grand
nombre d'hommes dont la fortune croît, mais dont les désirs
croissent bien plus vite que la fortune, et qui dévorent des yeux
les biens qu'elle leur promet, longtemps avant qu'elle ne les livre.
Ceux-ci cherchent de tous côtés à s'ouvrir des voies plus courtes
vers ces jouissances voisines. De la combinaison de ces deux causes,
il résulte qu'on rencontre toujours dans les démocraties une
multitude de citoyens dont les besoins sont au-dessus des
ressources, et qui consentiraient volontiers à se satisfaire
incomplètement, plutôt que de renoncer tout à fait à l'objet de leur
convoitise.

L'ouvrier comprend aisément ces passions, parce que lui-même les
partage: dans les aristocraties, il cherchait à vendre ses produits
très-cher à quelques uns; il conçoit maintenant qu'il y aurait un
moyen plus expéditif de s'enrichir; ce serait de les vendre bon
marché à tous.

Or, il n'y a que deux manières d'arriver à baisser le prix d'une
marchandise.

La première est de trouver des moyens meilleurs, plus courts et plus
savants de la produire. La seconde est de fabriquer en plus grande
quantité des objets à peu près semblables, mais d'une moindre
valeur. Chez les peuples démocratiques, toutes les facultés
intellectuelles de l'ouvrier sont dirigées vers ces deux points.

Il s'efforce d'inventer des procédés qui lui permettent de
travailler, non pas seulement mieux, mais plus vite, et à moindre
frais, et, s'il ne peut y parvenir, de diminuer les qualités
intrinsèques de la chose qu'il fait, sans la rendre entièrement
impropre à l'usage auquel on la destine. Quand il n'y avait que les
riches qui eussent des montres, elles étaient presque toutes
excellentes. On n'en fait plus guère que de médiocres, mais tout le
monde en a. Ainsi, la démocratie ne tend pas seulement à diriger
l'esprit humain vers les arts utiles; elle porte les artisans à
faire très-rapidement beaucoup de choses imparfaites, et le
consommateur à se contenter de ces choses.

Ce n'est pas que dans les démocraties l'art ne soit capable, au
besoin, de produire des merveilles. Cela se découvre parfois, quand
il se présente des acheteurs qui consentent à payer le temps et la
peine. Dans cette lutte de toutes les industries, au milieu de cette
concurrence immense et de ces essais sans nombre, il se forme des
ouvriers excellents qui pénètrent jusqu'aux dernières limites de
leur profession; mais ceux-ci ont rarement l'occasion de montrer ce
qu'ils savent faire: ils ménagent leurs efforts avec soin; ils se
tiennent dans une médiocrité savante qui se juge elle-même, et qui,
pouvant atteindre au-delà du but qu'elle se propose, ne vise qu'au
but qu'elle atteint. Dans les aristocraties au contraire, les
ouvriers font toujours tout ce qu'ils savent faire, et lorsqu'ils
s'arrêtent, c'est qu'ils sont au bout de leur science.

Lorsque j'arrive dans un pays et que je vois les arts donner
quelques produits admirables, cela ne m'apprend rien sur l'état
social et la constitution politique du pays. Mais si j'aperçois que
les produits des arts y sont généralement imparfaits, en très-grand
nombre et à bas prix, je suis assuré que, chez le peuple où ceci se
passe, les priviléges s'affaiblissent, et les classes commencent à
se mêler et vont bientôt se confondre.

Les artisans qui vivent dans les siècles démocratiques ne cherchent
pas seulement à mettre à la portée de tous les citoyens leurs
produits utiles, ils s'efforcent encore de donner à tous leurs
produits des qualités brillantes que ceux-ci n'ont pas.

Dans la confusion de toutes les classes, chacun espère pouvoir
paraître ce qu'il n'est pas et se livre à de grands efforts pour y
parvenir. La démocratie ne fait pas naître ce sentiment qui n'est
que trop naturel au coeur de l'homme; mais elle l'applique aux
choses matérielles: l'hypocrisie de la vertu est de tous les temps;
celle du luxe appartient plus particulièrement aux siècles
démocratiques.

Pour satisfaire ces nouveaux besoins de la vanité humaine, il n'est
point d'impostures auxquelles les arts n'aient recours; l'industrie
va quelquefois si loin dans ce sens qu'il lui arrive de se nuire à
elle-même. On est déjà parvenu à imiter si parfaitement le diamant,
qu'il est facile de s'y méprendre. Du moment où l'on aura inventé
l'art de fabriquer les faux diamants, de manière à ce qu'on ne
puisse plus les distinguer des véritables, on abandonnera
vraisemblablement les uns et les autres, et ils redeviendront des
cailloux.

Ceci me conduit à parler de ceux des arts qu'on a nommés, par
excellence, les beaux-arts.

Je ne crois point que l'effet nécessaire de l'état social et des
institutions démocratiques soit de diminuer le nombre des hommes qui
cultivent les beaux-arts; mais ces causes influent puissamment sur
la manière dont ils sont cultivés. La plupart de ceux qui avaient
déjà contracté le goût des beaux-arts devenant pauvres, et, d'un
autre côté, beaucoup de ceux qui ne sont pas encore riches
commençant à concevoir, par imitation, le goût des beaux-arts, la
quantité des consommateurs en général s'accroît, et les
consommateurs très-riches et très-fins, deviennent plus rares. Il se
passe alors dans les beaux-arts quelque chose d'analogue à ce que
j'ai déjà fait voir quand j'ai parlé des arts utiles. Ils
multiplient leurs oeuvres et diminuent le mérite de chacune d'elles.

Ne pouvant plus viser au grand, on cherche l'élégant et le joli; on
tend moins à la réalité qu'à l'apparence.

Dans les aristocraties on fait quelques grands tableaux, et, dans
les pays démocratiques, une multitude de petites peintures. Dans les
premières on élève des statues de bronze, et dans les seconds on
coule des statues de plâtre.

Lorsque j'arrivai pour la première fois à New-York par cette partie
de l'océan Atlantique qu'on nomme la rivière de l'Est, je fus
surpris d'apercevoir, le long du rivage, à quelque distance de la
ville, un certain nombre de petits palais de marbre blanc, dont
plusieurs avaient une architecture antique; le lendemain, ayant été
pour considérer de plus près celui qui avait particulièrement attiré
mes regards, je trouvai que ses murs étaient de briques blanchies et
ses colonnes de bois peint. Il en était de même de tous les
monuments que j'avais admirés la veille.

L'état social et les institutions démocratiques donnent, de plus, à
tous les arts d'imitation, de certaines tendances particulières
qu'il est facile de signaler. Ils les détournent souvent de la
peinture de l'âme pour ne les attacher qu'à celle du corps; et ils
substituent la représentation des mouvements et des sensations à
celle des sentiments et des idées; à la place de l'idéal ils mettent
enfin le réel.

Je doute que Raphaël ait fait une étude aussi approfondie des
moindres ressorts du corps humain que les dessinateurs de nos jours.
Il n'attachait pas la même importance qu'eux à la rigoureuse
exactitude sur ce point, car il prétendait surpasser la nature. Il
voulait faire de l'homme quelque chose qui fût supérieur à l'homme,
il entreprenait d'embellir la beauté même.

David et ses élèves étaient, au contraire, aussi bons anatomistes
que bons peintres. Ils représentaient merveilleusement bien les
modèles qu'ils avaient sous les yeux, mais il était rare qu'ils
imaginassent rien au-delà; ils suivaient exactement la nature,
tandis que Raphaël cherchait mieux qu'elle. Ils nous ont laissé une
exacte peinture de l'homme, mais le premier nous fait entrevoir la
Divinité dans ses oeuvres.

On peut appliquer au choix même du sujet ce que j'ai dit de la
manière de le traiter.

Les peintres de la renaissance cherchaient d'ordinaire au-dessus
d'eux, ou loin de leur temps, de grands sujets qui laissassent à
leur imagination une vaste carrière. Nos peintres mettent souvent
leur talent à reproduire exactement les détails de la vie privée
qu'ils ont sans cesse sous les yeux, et ils copient de tous côtés de
petits objets qui n'ont que trop d'originaux dans la nature.



CHAPITRE XII.

    Pourquoi les Américains élèvent en même temps de si petits et de
    si grands monuments.


Je viens de dire que, dans les siècles démocratiques, les monuments
des arts tendaient à devenir plus nombreux et moins grands. Je me
hâte d'indiquer moi-même l'exception à cette règle.

Chez les peuples démocratiques, les individus sont très-faibles;
mais l'état qui les représente tous, et les tient tous dans sa main,
est très-fort. Nulle part les citoyens ne paraissent plus petits que
dans une nation démocratique. Nulle part la nation elle-même ne
semble plus grande et l'esprit ne s'en fait plus aisément un vaste
tableau. Dans les sociétés démocratiques, l'imagination des hommes
se resserre quand ils songent à eux-mêmes; elle s'étend indéfiniment
quand ils pensent à l'État. Il arrive de là que les mêmes hommes qui
vivent petitement dans d'étroites demeures, visent souvent au
gigantesque dès qu'il s'agit des monuments publics.

Les Américains ont placé sur le lieu dont ils voulaient faire leur
capitale, l'enceinte d'une ville immense qui aujourd'hui encore,
n'est guère plus peuplée que Pontoise, mais qui, suivant eux, doit
contenir un jour un million d'habitants; déjà, ils ont déraciné les
arbres à dix lieues à la ronde, de peur qu'ils ne vinssent à
incommoder les futurs citoyens de cette métropole imaginaire. Ils
ont élevé au centre de la cité, un palais magnifique pour servir de
siége au congrès et ils lui ont donné le nom pompeux de Capitole.

Tous les jours, les États particuliers eux-mêmes conçoivent et
exécutent des entreprises prodigieuses dont s'étonnerait le génie
des grandes nations de l'Europe.

Ainsi, la démocratie ne porte pas seulement les hommes à faire une
multitude de menus ouvrages; elle les porte aussi à élever un petit
nombre de très-grands monuments. Mais entre ces deux extrêmes, il
n'y a rien. Quelques restes épars de très-vastes édifices
n'annoncent donc rien sur l'état social et les institutions du
peuple qui les a élevés.

J'ajoute, quoique cela sorte de mon sujet, qu'ils ne font pas mieux
connaître sa grandeur, ses lumières et sa prospérité réelle.

Toutes les fois qu'un pouvoir quelconque sera capable de faire
concourir tout un peuple à une seule entreprise, il parviendra avec
peu de science et beaucoup de temps à tirer du concours de si grands
efforts quelque chose d'immense, sans que pour cela il faille
conclure que le peuple est très-heureux, très-éclairé ni même
très-fort. Les Espagnols ont trouvé la ville de Mexico remplie de
temples magnifiques et de vastes palais; ce qui n'a point empêché
Cortès de conquérir l'empire du Mexique avec 600 fantassins et 16
chevaux.

Si les Romains avaient mieux connu les lois de l'hydraulique, ils
n'auraient point élevé tous ces aqueducs qui environnent les ruines
de leurs cités, ils auraient fait un meilleur emploi de leur
puissance et de leur richesse. S'ils avaient découvert la machine à
vapeur, peut-être n'auraient-ils point étendu jusqu'aux extrémités
de leur empire ces longs rochers artificiels qu'on nomme des voies
romaines.

Ces choses sont de magnifiques témoignages de leur ignorance en même
temps que de leur grandeur.

Le peuple qui ne laisserait d'autres vestiges de son passage que
quelques tuyaux de plomb dans la terre et quelques tringles de fer
sur sa surface, pourrait avoir été plus maître de la nature que les
Romains.



CHAPITRE XIII.

    Physionomie littéraire des siècles démocratiques.


Lorsqu'on entre dans la boutique d'un libraire aux États-Unis, et
qu'on visite les livres américains qui en garnissent les rayons, le
nombre des ouvrages y paraît fort grand; tandis que celui des
auteurs connus y semble au contraire fort petit.

On trouve d'abord une multitude de traités élémentaires destinés à
donner la première notion des connaissances humaines. La plupart de
ces ouvrages ont été composés en Europe. Les Américains les
réimpriment en les adaptant à leur usage. Vient ensuite une quantité
presque innombrable de livres de religion, bibles, sermons,
anecdotes pieuses, controverses, comptes-rendus d'établissements
charitables. Enfin, paraît le long catalogue des pamphlets
politiques; en Amérique, les partis ne font point de livres pour se
combattre, mais des brochures qui circulent avec une incroyable
rapidité, vivent un jour et meurent.

Au milieu de toutes ces obscures productions de l'esprit humain,
apparaissent les oeuvres plus remarquables d'un petit nombre
d'auteurs seulement qui sont connus des Européens ou qui devraient
l'être.

Quoique l'Amérique soit peut-être de nos jours le pays civilisé où
l'on s'occupe le moins de littérature, il s'y rencontre cependant
une grande quantité d'individus qui s'intéressent aux choses de
l'esprit, et qui en font sinon l'étude de toute leur vie, du moins
le charme de leurs loisirs. Mais c'est l'Angleterre qui fournit à
ceux-ci, la plupart des livres qu'ils réclament. Presque tous les
grands ouvrages anglais sont reproduits aux États-Unis. Le génie
littéraire de la Grande-Bretagne darde encore ses rayons jusqu'au
fond des forêts du Nouveau-Monde. Il n'y a guère de cabane de
pionnier où l'on ne rencontre quelques tomes dépareillés de
Shakespeare. Je me rappelle avoir lu pour la première fois le drame
féodal d'Henri V dans une log-house.

Non seulement les Américains vont puiser chaque jour dans les
trésors de la littérature anglaise, mais on peut dire avec vérité
qu'ils trouvent la littérature de l'Angleterre sur leur propre sol.
Parmi le petit nombre d'hommes qui s'occupent aux États-Unis à
composer des oeuvres de littérature la plupart sont Anglais par le
fond et surtout par la forme. Ils transportent ainsi au milieu de la
démocratie les idées et les usages littéraires qui ont cours chez la
nation aristocratique qu'ils ont prise pour modèle. Ils peignent
avec des couleurs empruntées des moeurs étrangères; ne représentant
presque jamais dans sa réalité le pays qui les a vus naître, ils y
sont rarement populaires.

Les citoyens des États-Unis semblent eux-mêmes si convaincus que ce
n'est point pour eux qu'on publie des livres, qu'avant de se fixer
sur le mérite d'un de leurs écrivains, ils attendent d'ordinaire
qu'il ait été goûté en Angleterre. C'est ainsi, qu'en fait de
tableaux on laisse volontiers à l'auteur de l'original le droit de
juger la copie.

Les habitants des États-Unis n'ont donc point encore, à proprement
parler, de littérature. Les seuls auteurs que je reconnaisse pour
Américains sont des journalistes. Ceux-ci ne sont pas de grands
écrivains, mais ils parlent la langue du pays et s'en font entendre.
Je ne vois dans les autres que des étrangers. Ils sont pour les
Américains ce que furent pour nous les imitateurs des Grecs et des
Romains à l'époque de la naissance des lettres, un objet de
curiosité, non de générale sympathie. Ils amusent l'esprit, et
n'agissent point sur les moeurs.

J'ai déjà dit que cet état de choses était bien loin de tenir
seulement à la démocratie, et qu'il fallait en rechercher les causes
dans plusieurs circonstances particulières et indépendantes d'elle.

Si les Américains, tout en conservant leur état social et leurs
lois, avaient une autre origine et se trouvaient transportés dans un
autre pays, je ne doute point qu'ils n'eussent une littérature. Tels
qu'ils sont, je suis assuré qu'ils finiront par en avoir une; mais
elle aura un caractère différent de celui qui se manifeste dans les
écrits américains de nos jours et qui lui sera propre. Il n'est pas
impossible de tracer ce caractère à l'avance.

Je suppose un peuple aristocratique chez lequel on cultive les
lettres; les travaux de l'intelligence, de même que les affaires du
gouvernement, y sont réglés par une classe souveraine. La vie
littéraire, comme l'existence politique, est presque entièrement
concentrée dans cette classe ou dans celles qui l'avoisinent le plus
près. Ceci me suffit pour avoir la clé de tout le reste.

Lorsqu'un petit nombre d'hommes, toujours les mêmes, s'occupent en
même temps des mêmes objets, ils s'entendent aisément, et arrêtent
en commun certaines règles principales qui doivent diriger chacun
d'eux. Si l'objet qui attire l'attention de ces hommes est la
littérature, les travaux de l'esprit seront bientôt soumis par eux à
quelques lois précises dont il ne sera plus permis de s'écarter.

Si ces hommes occupent dans le pays une position héréditaire ils
seront naturellement enclins non-seulement à adopter pour eux-mêmes
un certain nombre de règles fixes, mais à suivre celles que
s'étaient imposées leurs aïeux; leur législation sera tout à la fois
rigoureuse et traditionnelle.

Comme ils ne sont point nécessairement préoccupés des choses
matérielles, qu'ils ne l'ont jamais été, et que leurs pères ne
l'étaient pas davantage, ils ont pu s'intéresser, pendant plusieurs
générations, aux travaux de l'esprit. Ils ont compris l'art
littéraire et ils finissent par l'aimer pour lui-même et par goûter
un plaisir savant à voir qu'on s'y conforme.

Ce n'est pas tout encore: les hommes dont je parle ont commencé leur
vie et l'achèvent dans l'aisance ou dans la richesse; ils ont donc
naturellement conçu le goût des jouissances recherchées et l'amour
des plaisirs fins et délicats.

Bien plus, une certaine mollesse d'esprit et de coeur, qu'ils
contractent souvent au milieu de ce long et paisible usage de tant
de biens, les porte à écarter de leurs plaisirs mêmes ce qui
pourrait s'y rencontrer de trop inattendu et de trop vif. Ils
préfèrent être amusés que vivement émus; ils veulent qu'on les
intéresse, mais non qu'on les entraîne.

Imaginez maintenant un grand nombre de travaux littéraires exécutés
par les hommes que je viens de peindre, ou pour eux, et vous
concevrez sans peine une littérature où tout sera régulier et
coordonné à l'avance. Le moindre ouvrage y sera soigné dans ses plus
petits détails; l'art et le travail s'y montreront en toutes choses;
chaque genre y aura ses règles particulières dont il ne sera point
loisible de s'écarter, et qui l'isoleront de tous les autres.

Le style y paraîtra presque aussi important que l'idée, la forme que
le fond; le ton en sera poli, modéré, soutenu. L'esprit y aura
toujours une démarche noble, rarement une allure vive, et les
écrivains s'attacheront plus à perfectionner qu'à produire.

Il arrivera quelquefois que les membres de la classe lettrée, ne
vivant jamais qu'entre eux et n'écrivant que pour eux, perdront
entièrement de vue le reste du monde, ce qui les jettera dans le
recherché et le faux; ils s'imposeront de petites règles littéraires
à leur seul usage qui les écarteront insensiblement du bon sens et
les conduiront enfin hors de la nature.

À force de vouloir parler autrement que le vulgaire ils en viendront
à une sorte de jargon aristocratique qui n'est guère moins éloigné
du beau langage que le patois du peuple.

Ce sont là les écueils naturels de la littérature dans les
aristocraties.

Toute aristocratie qui se met entièrement à part du peuple devient
impuissante. Cela est vrai dans les lettres aussi bien qu'en
politique[2].

         [Note 2: Tout ceci est surtout vrai des pays
         aristocratiques, qui ont été longtemps et paisiblement
         soumis au pouvoir d'un roi.

         Quand la liberté règne dans une aristocratie, les hautes
         classes sont sans cesse obligées de se servir des basses;
         et, en s'en servant, elles s'en rapprochent. Cela fait
         souvent pénétrer quelque chose de l'esprit démocratique
         dans leur sein. Il se développe, d'ailleurs, chez un corps
         privilégié qui gouverne une énergie et une habitude
         d'entreprise, un goût du mouvement et du bruit, qui ne
         peuvent manquer d'influer sur tous les travaux
         littéraires.]

Retournons présentement le tableau et considérons le revers.

Transportons-nous au sein d'une démocratie que ses anciennes
traditions et ses lumières présentes rendent sensible aux
jouissances de l'esprit. Les rangs y sont mêlés et confondus; les
connaissances comme le pouvoir y sont divisés à l'infini, et, si
j'ose le dire, éparpillés de tous côtés.

Voici une foule confuse dont les besoins intellectuels sont à
satisfaire. Ces nouveaux amateurs des plaisirs de l'esprit n'ont
point tous reçu la même éducation; ils ne possèdent pas les mêmes
lumières, ils ne ressemblent point à leurs pères, et à chaque
instant ils diffèrent d'eux-mêmes; car ils changent sans cesse de
place, de sentiments et de fortunes. L'esprit de chacun d'eux n'est
donc point lié à celui de tous les autres par des traditions et des
habitudes communes, et ils n'ont jamais eu ni le pouvoir, ni la
volonté, ni le temps de s'entendre entre eux.

C'est pourtant au sein de cette multitude incohérente et agitée que
naissent les auteurs, et c'est elle qui distribue à ceux-ci les
profits et la gloire.

Je n'ai point de peine à comprendre que, les choses étant ainsi, je
dois m'attendre à ne rencontrer dans la littérature d'un pareil
peuple qu'un petit nombre de ces conventions rigoureuses que
reconnaissent dans les siècles aristocratiques les lecteurs et les
écrivains. S'il arrivait que les hommes d'une époque tombassent
d'accord sur quelques unes, cela ne prouverait encore rien pour
l'époque suivante, car, chez les nations démocratiques, chaque
génération nouvelle est un nouveau peuple. Chez ces nations, les
lettres ne sauraient donc que difficilement être soumises à des
règles étroites, et il est comme impossible qu'elles le soient
jamais à des règles permanentes.

Dans les démocraties, il s'en faut de beaucoup que tous les hommes qui
s'occupent de littérature aient reçu une éducation littéraire et,
parmi ceux d'entre eux qui ont quelque teinture de belles-lettres, la
plupart suivent une carrière politique, ou embrassent une profession
dont ils ne peuvent se détourner, que par moments, pour goûter à la
dérobée les plaisirs de l'esprit. Ils ne font donc point de ces
plaisirs le charme principal de leur existence; mais ils les
considèrent comme un délassement passager et nécessaire au milieu des
sérieux travaux de la vie: de tels hommes ne sauraient jamais acquérir
la connaissance assez approfondie de l'art littéraire pour en sentir
les délicatesses; les petites nuances leur échappent. N'ayant qu'un
temps fort court à donner aux lettres, ils veulent le mettre à profit
tout entier. Ils aiment les livres qu'on se procure sans peine, qui se
lisent vite, qui n'exigent point de recherches savantes pour être
compris. Ils demandent des beautés faciles qui se livrent
d'elles-mêmes et dont on puisse jouir sur l'heure; il leur faut
surtout de l'inattendu et du nouveau. Habitués à une existence
pratique, contestée, monotone, ils ont besoin d'émotions vives et
rapides, de clartés soudaines, de vérités ou d'erreurs brillantes qui
les tirent à l'instant d'eux-mêmes et les introduisent tout à coup, et
comme par violence, au milieu du sujet.

Qu'ai-je besoin d'en dire davantage? et qui ne comprend, sans que je
l'exprime, ce qui va suivre?

Prise dans son ensemble, la littérature des siècles démocratiques ne
saurait présenter, ainsi que dans les temps d'aristocratie, l'image
de l'ordre, de la régularité, de la science et de l'art; la forme
s'y trouvera, d'ordinaire, négligée et parfois méprisée. Le style
s'y montrera souvent bizarre, incorrect, surchargé et mou, et
presque toujours hardi et véhément. Les auteurs y viseront à la
rapidité de l'exécution plus qu'à la perfection des détails. Les
petits écrits y seront plus fréquents que les gros livres; l'esprit
que l'érudition, l'imagination que la profondeur; il y régnera une
force inculte et presque sauvage dans la pensée, et souvent une
variété très-grande et une fécondité singulière dans ses produits.
On tâchera d'étonner plutôt que de plaire, et l'on s'efforcera
d'entraîner les passions plus que de charmer le goût.

Il se rencontrera sans doute de loin en loin des écrivains qui
voudront marcher dans une autre voie, et, s'ils ont un mérite
supérieur, ils réussiront, en dépit de leurs défauts et de leurs
qualités, à se faire lire; mais ces exceptions seront rares, et ceux
même qui, dans l'ensemble de leurs ouvrages, seront ainsi sortis du
commun usage, y rentreront toujours par quelques détails.

Je viens de peindre deux états extrêmes; mais les nations ne vont
point tout à coup du premier au second; elles n'y arrivent que
graduellement et à travers des nuances infinies. Dans le passage qui
conduit un peuple lettré de l'un à l'autre, il survient presque
toujours un moment où le génie littéraire des nations démocratiques
se rencontrant avec celui des aristocraties, tous deux semblent
vouloir régner d'accord sur l'esprit humain.

Ce sont là des époques passagères, mais très-brillantes: on a alors
la fécondité sans exubérance, et le mouvement sans confusion. Telle
fut la littérature française du dix-huitième siècle.

J'irais plus loin que ma pensée, si je disais que la littérature
d'une nation est toujours subordonnée à son état social et à sa
constitution politique. Je sais que, indépendamment de ces causes,
il en est plusieurs autres, qui donnent de certains caractères aux
oeuvres littéraires; mais celles-là me paraissent les principales.

Les rapports qui existent entre l'état social et politique d'un
peuple et le génie de ses écrivains sont toujours très-nombreux; qui
connaît l'un, n'ignore jamais complétement l'autre.



CHAPITRE XIV.

    De l'industrie littéraire.


La démocratie ne fait pas seulement pénétrer le goût des lettres
dans les classes industrielles, elle introduit l'esprit industriel
au sein de la littérature.

Dans les aristocraties, les lecteurs sont difficiles et peu
nombreux; dans les démocraties il est moins malaisé de leur plaire,
et leur nombre est prodigieux. Il résulte de là que, chez les
peuples aristocratiques, on ne doit espérer de réussir qu'avec
d'immenses efforts, et que ces efforts qui peuvent donner beaucoup
de gloire, ne sauraient jamais procurer beaucoup d'argent; tandis
que, chez les nations démocratiques, un écrivain peut se flatter
d'obtenir à bon marché une médiocre renommée et une grande fortune.
Il n'est pas nécessaire pour cela qu'on l'admire, il suffit qu'on le
goûte.

La foule toujours croissante des lecteurs et le besoin continuel
qu'ils ont du nouveau, assurent le débit d'un livre qu'ils
n'estiment guère.

Dans les temps de démocratie le public en agit souvent avec les
auteurs, comme le font d'ordinaire les rois avec leurs courtisans;
il les enrichit et les méprise. Que faut-il de plus aux âmes vénales
qui naissent dans les cours, ou qui sont dignes d'y vivre?

Les littératures démocratiques fourmillent toujours de ces auteurs
qui n'aperçoivent dans les lettres qu'une industrie, et, pour
quelques grands écrivains qu'on y voit, on y compte par milliers des
vendeurs d'idées.



CHAPITRE XV.

    Pourquoi l'étude de la littérature grecque et latine est
    particulièrement utile dans les sociétés démocratiques.


Ce qu'on appelait le peuple dans les républiques les plus
démocratiques de l'antiquité ne ressemblait guère à ce que nous
nommons le peuple. À Athènes, tous les citoyens prenaient part aux
affaires publiques; mais il n'y avait que vingt mille citoyens sur
plus de trois cent cinquante mille habitants; tous les autres
étaient esclaves, et remplissaient la plupart des fonctions qui
appartiennent de nos jours au peuple et même aux classes moyennes.

Athènes, avec son suffrage universel, n'était donc, après tout,
qu'une république aristocratique où tous les nobles avaient un droit
égal au gouvernement.

Il faut considérer la lutte des patriciens et des plébéiens de Rome
sous le même jour et n'y voir qu'une querelle intestine entre les
cadets et les aînés de la même famille. Tous tenaient en effet à
l'aristocratie, et en avaient l'esprit.

L'on doit, de plus, remarquer que dans toute l'antiquité les livres
ont été rares et chers, et qu'on a éprouvé une grande difficulté à
les reproduire et à les faire circuler. Ces circonstances venant à
concentrer dans un petit nombre d'hommes le goût et l'usage des
lettres, formaient comme une petite aristocratie littéraire de
l'élite d'une grande aristocratie politique. Aussi rien n'annonce
que chez les Grecs et les Romains les lettres aient jamais été
traitées comme une industrie.

Ces peuples, qui ne formaient pas seulement des aristocraties, mais
qui étaient encore des nations très-policées et très-libres, ont
donc dû donner à leurs productions littéraires les vices
particuliers et les qualités spéciales qui caractérisent la
littérature dans les siècles aristocratiques.

Il suffit, en effet, de jeter les yeux sur les écrits que nous a
laissés l'antiquité, pour découvrir que si les écrivains y ont
quelquefois manqué de variété et de fécondité dans les sujets, de
hardiesse, de mouvement et de généralisation dans la pensée, ils
ont toujours fait voir un art et un soin admirables dans les
détails; rien dans leurs oeuvres ne semble fait à la hâte ni au
hasard; tout y est écrit pour les connaisseurs, et la recherche de
la beauté idéale s'y montre sans cesse. Il n'y a pas de littérature
qui mette plus en relief que celle des anciens les qualités qui
manquent naturellement aux écrivains des démocraties. Il n'existe
donc point de littérature qu'il convienne mieux d'étudier dans les
siècles démocratiques. Cette étude est, de toutes, la plus propre à
combattre les défauts littéraires inhérents à ces siècles; quant à
leurs qualités naturelles, elles naîtront bien toutes seules, sans
qu'il soit nécessaire d'apprendre à les acquérir.

C'est ici qu'il est besoin de bien s'entendre.

Une étude peut être utile à la littérature d'un peuple, et ne point
être appropriée à ses besoins sociaux et politiques.

Si l'on s'obstinait à n'enseigner que les belles-lettres, dans une
société où chacun serait habituellement conduit à faire de violents
efforts pour accroître sa fortune, ou pour la maintenir, on aurait
des citoyens très-polis et très-dangereux; car l'état social et
politique leur donnant, tous les jours, des besoins que l'éducation
ne leur apprendrait jamais à satisfaire, ils troubleraient l'État,
au nom des Grecs et des Romains, au lieu de le féconder par leur
industrie.

Il est évident que, dans les sociétés démocratiques, l'intérêt des
individus, aussi bien que la sûreté de l'État, exigent que
l'éducation du plus grand nombre soit scientifique, commerciale et
industrielle, plutôt que littéraire.

Le grec et le latin ne doivent pas être enseignés dans toutes les
écoles; mais il importe que ceux que leur naturel ou leur fortune
destinent à cultiver les lettres, ou prédisposent à les goûter,
trouvent des écoles où l'on puisse se rendre parfaitement maître de
la littérature antique, et se pénétrer entièrement de son esprit.
Quelques Universités excellentes vaudraient mieux, pour atteindre ce
résultat, qu'une multitude de mauvais colléges, où des études
superflues qui se font mal, empêchent de bien faire des études
nécessaires.

Tous ceux qui ont l'ambition d'exceller dans les lettres, chez les
nations démocratiques, doivent souvent se nourrir des oeuvres de
l'antiquité. C'est une hygiène salutaire.

Ce n'est pas que je considère les productions littéraires des
anciens comme irréprochables. Je pense seulement qu'elles ont des
qualités spéciales qui peuvent merveilleusement servir à
contrebalancer nos défauts particuliers. Elles nous soutiennent par
le bord où nous penchons.



CHAPITRE XVI.

    Comment la démocratie américaine a modifié la langue anglaise.


Si ce que j'ai dit précédemment, à propos des lettres en général, a
été bien compris du lecteur, il concevra sans peine quelle espèce
d'influence l'état social et les institutions démocratiques peuvent
exercer sur la langue elle-même, qui est le premier instrument de la
pensée.

Les auteurs américains vivent plus, à vrai dire, en Angleterre que
dans leur propre pays, puisqu'ils étudient sans cesse les écrivains
anglais, et les prennent chaque jour pour modèle. Il n'en est pas
ainsi de la population elle-même: celle-ci est soumise plus
immédiatement aux causes particulières qui peuvent agir sur les
États-Unis. Ce n'est donc point au langage écrit, mais au langage
parlé, qu'il faut faire attention, si l'on veut apercevoir les
modifications que l'idiome d'un peuple aristocratique peut subir en
devenant la langue d'une démocratie.

Des Anglais instruits et appréciateurs plus compétents de ces
nuances délicates que je ne puis l'être moi-même, m'ont souvent
assuré que les classes éclairées des États-Unis différaient
notablement, par leur langage, des classes éclairées de la
Grande-Bretagne.

Ils ne se plaignaient pas seulement de ce que les Américains avaient
mis en usage beaucoup de mots nouveaux; la différence et
l'éloignement des pays eût suffi pour l'expliquer; mais de ce que
ces mots nouveaux étaient particulièrement empruntés, soit au jargon
des partis, soit aux arts mécaniques, ou à la langue des affaires.
Ils ajoutaient que les anciens mots anglais étaient souvent pris par
les Américains dans une acception nouvelle. Ils disaient enfin que
les habitants des États-Unis entremêlaient fréquemment les styles
d'une manière singulière, et qu'ils plaçaient quelquefois ensemble
des mots qui, dans le langage de la mère-patrie, avaient coutume de
s'éviter.

Ces remarques, qui me furent faites à plusieurs reprises par des
gens qui me parurent mériter d'être crus, me portèrent moi-même à
réfléchir sur ce sujet, et mes réflexions m'amenèrent, par la
théorie, au même point où ils étaient arrivés par la pratique.

Dans les aristocraties, la langue doit naturellement participer au
repos où se tiennent toutes choses. On fait peu de mots nouveaux,
parce qu'il se fait peu de choses nouvelles; et fît-on des choses
nouvelles, on s'efforcerait de les peindre avec les mots connus, et
dont la tradition a fixé le sens.

S'il arrive que l'esprit humain s'y agite enfin de lui-même, ou que
la lumière, pénétrant du dehors, le réveille, les expressions
nouvelles qu'on crée ont un caractère savant, intellectuel et
philosophique, qui indique qu'elles ne doivent pas la naissance à
une démocratie. Lorsque la chute de Constantinople eut fait refluer
les sciences et les lettres vers l'occident, la langue française se
trouva presque tout à coup envahie par une multitude de mots
nouveaux, qui tous avaient leur racine dans le grec et le latin. On
vit alors en France un néologisme érudit, qui n'était à l'usage que
des classes éclairées, et dont les effets ne se firent jamais
sentir, ou ne parvinrent qu'à la longue jusqu'au peuple.

Toutes les nations de l'Europe donnèrent successivement le même
spectacle. Le seul Milton a introduit dans la langue anglaise plus
de six cents mots, presque tous tirés du latin, du grec et de
l'hébreu.

Le mouvement perpétuel qui règne au sein d'une démocratie, tend au
contraire à y renouveler sans cesse la face de la langue, comme
celle des affaires. Au milieu de cette agitation générale et de ce
concours de tous les esprits, il se forme un grand nombre d'idées
nouvelles; des idées anciennes se perdent ou reparaissent; ou bien
elles se subdivisent en petites nuances infinies.

Il s'y trouve donc souvent des mots qui doivent sortir de l'usage,
et d'autres qu'il faut y faire entrer.

Les nations démocratiques aiment d'ailleurs le mouvement pour
lui-même. Cela se voit dans la langue aussi bien que dans la
politique. Alors qu'elles n'ont pas le besoin de changer les mots,
elles en sentent quelquefois le désir.

Le génie des peuples démocratiques ne se manifeste pas seulement
dans le grand nombre de nouveaux mots qu'ils mettent en usage, mais
encore dans la nature des idées que ces mots nouveaux représentent.

Chez ces peuples c'est la majorité qui fait la loi en matière de
langue, ainsi qu'en tout le reste. Son esprit se révèle là comme
ailleurs. Or, la majorité est plus occupée d'affaires que d'études,
d'intérêts politiques et commerciaux que de spéculations
philosophiques, ou de belles-lettres. La plupart des mots créés ou
admis par elle, porteront l'empreinte de ces habitudes; ils
serviront principalement à exprimer les besoins de l'industrie, les
passions des partis ou les détails de l'administration publique.
C'est de ce côté-là que la langue s'étendra sans cesse, tandis qu'au
contraire elle abandonnera peu à peu le terrain de la métaphysique
et de la théologie.

Quant à la source où les nations démocratiques puisent leurs mots
nouveaux, et à la manière dont elles s'y prennent pour les
fabriquer, il est facile de les dire.

Les hommes qui vivent dans les pays démocratiques ne savent guère la
langue qu'on parlait à Rome et à Athènes, et ils ne se soucient
point de remonter jusqu'à l'antiquité, pour y trouver l'expression
qui leur manque. S'ils ont quelquefois recours aux savantes
étymologies, c'est d'ordinaire la vanité qui les leur fait chercher
au fond des langues mortes; et non l'érudition qui les offre
naturellement à leur esprit. Il arrive même quelquefois que ce sont
les plus ignorants d'entre eux qui en font le plus d'usage. Le
désir tout démocratique de sortir de sa sphère les porte souvent à
vouloir rehausser une profession très-grossière, par un nom grec ou
latin. Plus le métier est bas et éloigné de la science, plus le nom
est pompeux et érudit. C'est ainsi que nos danseurs de corde se sont
transformés en acrobates et en funambules.

À défaut de langues mortes, les peuples démocratiques empruntent
volontiers des mots aux langues vivantes. Car, ils communiquent sans
cesse entre eux, et les hommes des différents pays s'imitent
volontiers, parce qu'ils se ressemblent chaque jour davantage.

Mais c'est principalement dans leur propre langue que les peuples
démocratiques cherchent les moyens d'innover. Ils reprennent de
temps en temps dans leur vocabulaire, des expressions oubliées
qu'ils remettent en lumière; ou bien, ils retirent à une classe
particulière de citoyens, un terme qui lui est propre pour le faire
entrer avec un sens figuré dans le langage habituel; une multitude
d'expressions qui n'avaient d'abord appartenu qu'à la langue
spéciale d'un parti ou d'une profession, se trouvent ainsi
entraînées dans la circulation générale.

L'expédient le plus ordinaire qu'emploient les peuples
démocratiques pour innover en fait de langage, consiste à donner à
une expression déjà en usage un sens inusité. Cette méthode-là est
très-simple, très-prompte et très-commode. Il ne faut pas de science
pour s'en bien servir, et l'ignorance même en facilite l'emploi.
Mais elle fait courir de grands périls à la langue. Les peuples
démocratiques en doublant ainsi le sens d'un mot, rendent
quelquefois douteux celui qu'ils lui laissent et celui qu'ils lui
donnent.

Un auteur commence par détourner quelque peu une expression connue
de son sens primitif, et, après l'avoir ainsi modifiée, il l'adapte
de son mieux à son sujet. Un autre survient qui attire la
signification d'un autre côté; un troisième l'entraîne avec lui dans
une nouvelle route; et, comme il n'y a point d'arbitre commun, point
de tribunal permanent qui puisse fixer définitivement le sens du
mot, celui-ci reste dans une situation ambulatoire. Cela fait que
les écrivains n'ont presque jamais l'air de s'attacher à une seule
pensée, mais qu'ils semblent toujours viser au milieu d'un groupe
d'idées, laissant au lecteur le soin de juger celle qui est
atteinte.

Ceci est une conséquence fâcheuse de la démocratie. J'aimerais mieux
qu'on hérissât la langue de mots chinois, tartares ou hurons, que de
rendre incertain le sens des mots français. L'harmonie et
l'homogénéité ne sont que des beautés secondaires du langage. Il y a
beaucoup de conventions dans ces sortes de choses, et l'on peut à la
rigueur s'en passer. Mais il n'y a pas de bonne langue sans termes
clairs.

L'égalité apporte nécessairement plusieurs autres changements au
langage.

Dans les siècles aristocratiques, où chaque nation tend à se tenir à
l'écart de toutes les autres, et aime à avoir une physionomie qui
lui soit propre, il arrive souvent que plusieurs peuples qui ont une
origine commune deviennent cependant fort étrangers les uns aux
autres, de telle sorte, que sans cesser de pouvoir tous s'entendre,
ils ne parlent plus tous de la même manière.

Dans ces mêmes siècles chaque nation est divisée en un certain
nombre de classes qui se voient peu et ne se mêlent point; chacune
de ces classes prend et conserve invariablement des habitudes
intellectuelles qui ne sont propres qu'à elle, et adopte de
préférence certains mots et certains termes qui passent ensuite de
génération en génération comme des héritages. On rencontre alors
dans le même idiome une langue de pauvres et une langue de riches,
une langue de roturiers et une langue de nobles, une langue savante
et une langue vulgaire. Plus les divisions sont profondes et les
barrières infranchissables, plus il doit en être ainsi. Je parierais
volontiers que parmi les castes de l'Inde le langage varie
prodigieusement, et qu'il se trouve presque autant de différence
entre la langue d'un paria et celle d'un brame qu'entre leurs
habits.

Quand, au contraire, les hommes, n'étant plus tenus à leur place, se
voient et se communiquent sans cesse, que les castes sont détruites
et que les classes se renouvellent et se confondent, tous les mots
de la langue se mêlent. Ceux qui ne peuvent pas convenir au plus
grand nombre périssent; le reste forme une masse commune où chacun
prend à peu près au hasard. Presque tous les différents dialectes
qui divisaient les idiomes de l'Europe tendent visiblement à
s'effacer; il n'y a pas de patois dans le nouveau monde, et ils
disparaissent chaque jour de l'ancien.

Cette révolution dans l'état social influe aussi bien sur le style
que sur la langue.

Non seulement tout le monde se sert des mêmes mots, mais on
s'habitue à employer indifféremment chacun d'eux. Les règles que le
style avait créées sont presque détruites. On ne rencontre guère
d'expressions qui, par leur nature, semblent vulgaires, et d'autres
qui paraissent distinguées. Des individus sortis de rangs divers
ayant amené avec eux, partout où ils sont parvenus, les expressions
et les termes dont ils avaient l'usage, l'origine des mots s'est
perdue comme celle des hommes, et il s'est fait une confusion dans
le langage comme dans la société.

Je sais que dans la classification des mots il se rencontre des
règles qui ne tiennent pas à une forme de société plutôt qu'à une
autre, mais qui dérivent de la nature même des choses. Il y a des
expressions et des tours qui sont vulgaires parce que les sentiments
qu'ils doivent exprimer sont réellement bas, et d'autres qui sont
relevés parce que les objets qu'ils veulent peindre sont
naturellement fort haut.

Les rangs, en se mêlant, ne feront jamais disparaître ces
différences. Mais l'égalité ne peut manquer de détruire ce qui est
purement conventionnel et arbitraire dans les formes de la pensée.
Je ne sais même si la classification nécessaire, que j'indiquais
plus haut, ne sera pas toujours moins respectée chez un peuple
démocratique que chez un autre; parce que, chez un pareil peuple, il
ne se trouve point d'hommes que leur éducation, leurs lumières et
leurs loisirs disposent d'une manière permanente à étudier les lois
naturelles du langage et qui les fassent respecter en les observant
eux-mêmes.

Je ne veux point abandonner ce sujet sans peindre les langues
démocratiques par un dernier trait qui les caractérisera plus
peut-être que tous les autres.

J'ai montré précédemment que les peuples démocratiques avaient le
goût et souvent la passion des idées générales; cela tient à des
qualités et à des défauts qui leur sont propres. Cet amour des idées
générales se manifeste, dans les langues démocratiques, par le
continuel usage des termes génériques et des mots abstraits, et par
la manière dont on les emploie. C'est là le grand mérite et la
grande faiblesse de ces langues.

Les peuples démocratiques aiment passionnément les termes génériques
et les mots abstraits, parce que ces expressions agrandissent la
pensée et permettant de renfermer en peu d'espace beaucoup d'objets,
aident le travail de l'intelligence.

Un écrivain démocratique dira volontiers d'une manière abstraite
_les capacités_ pour les hommes capables, et sans entrer dans le
détail des choses auxquelles cette capacité s'applique. Il parlera
des _actualités_ pour peindre d'un seul coup les choses qui se
passent en ce moment sous ses yeux, et il comprendra, sous le mot
_éventualités_, tout ce qui peut arriver dans l'univers à partir du
moment où il parle.

Les écrivains démocratiques font sans cesse des mots abstraits de
cette espèce, ou ils prennent dans un sens de plus en plus abstrait
les mots abstraits de la langue.

Bien plus, pour rendre le discours plus rapide, ils personnifient
l'objet de ces mots abstraits et le font agir comme un individu
réel. Ils diront que la _force des choses veut que les capacités
gouvernent_.

Je ne demande pas mieux que d'expliquer ma pensée par mon propre
exemple:

J'ai souvent fait usage du mot égalité dans un sens absolu; j'ai, de
plus, personnifié l'égalité en plusieurs endroits, et c'est ainsi
qu'il m'est arrivé de dire que l'égalité faisait de certaines
choses, ou s'abstenait de certaines autres. On peut affirmer que les
hommes du siècle de Louis XIV n'eussent point parlé de cette sorte;
il ne serait jamais venu dans l'esprit d'aucun d'entre eux d'user du
mot égalité sans l'appliquer à une chose particulière, et ils
auraient plutôt renoncé à s'en servir que de consentir à faire de
l'égalité une personne vivante.

Ces mots abstraits qui remplissent les langues démocratiques, et
dont on fait usage à tout propos sans les rattacher à aucun fait
particulier, agrandissent et voilent la pensée; ils rendent
l'expression plus rapide et l'idée moins nette. Mais, en fait de
langage, les peuples démocratiques aiment mieux l'obscurité que le
travail.

Je ne sais d'ailleurs si le vague n'a point un certain charme secret
pour ceux qui parlent et qui écrivent chez ces peuples.

Les hommes qui y vivent étant souvent livrés aux efforts individuels
de leur intelligence, sont presque toujours travaillés par le doute.
De plus, comme leur situation change sans cesse, ils ne sont jamais
tenus fermes à aucune de leurs opinions par l'immobilité même de
leur fortune.

Les hommes qui habitent les pays démocratiques, ont donc souvent des
pensées vacillantes; il leur faut des expressions très-larges pour
les renfermer. Comme ils ne savent jamais si l'idée qu'ils expriment
aujourd'hui conviendra à la situation nouvelle qu'ils auront demain,
ils conçoivent naturellement le goût des termes abstraits. Un mot
abstrait est comme une boîte à double fond; on y met les idées que
l'on désire, et on les en retire sans que personne le voie.

Chez tous les peuples les termes génériques et abstraits forment le
fond du langage; je ne prétends donc point qu'on ne rencontre ces
mots que dans les langues démocratiques; je dis seulement que la
tendance des hommes, dans les temps d'égalité, est d'augmenter
particulièrement le nombre des mots de cette espèce; de les prendre
toujours isolément dans leur acception la plus abstraite, et d'en
faire usage à tous propos, lors même que le besoin du discours ne le
requiert point.



CHAPITRE XVII.

    De quelques sources de poésie chez les nations démocratiques.


On a donné plusieurs significations fort diverses au mot poésie. Ce
serait fatiguer les lecteurs que de rechercher avec eux lequel de
ces différents sens il convient le mieux de choisir; je préfère leur
dire sur-le-champ celui que j'ai choisi.

La poésie, à mes yeux, est la recherche et la peinture de l'idéal.

Celui qui, retranchant une partie de ce qui existe, ajoutant
quelques traits imaginaires au tableau, combinant certaines
circonstances réelles, mais dont le concours ne se rencontre pas,
complète, agrandit la nature, celui-là est le poëte. Ainsi, la
poésie n'aura pas pour but de représenter le vrai, mais de l'orner,
et d'offrir à l'esprit une image supérieure.

Les vers me paraîtront comme le beau idéal du langage, et, dans ce
sens, ils seront éminemment poétiques; mais, à eux seuls, ils ne
constitueront pas la poésie.

Je veux rechercher si parmi les actions, les sentiments et les idées
des peuples démocratiques, il ne s'en rencontre pas quelques uns qui
se prêtent à l'imagination de l'idéal, et qu'on doive, pour cette
raison, considérer comme des sources naturelles de poésie.

Il faut d'abord reconnaître que le goût de l'idéal et le plaisir que
l'on prend à en voir la peinture ne sont jamais aussi vifs et aussi
répandus chez un peuple démocratique qu'au sein d'une aristocratie.

Chez les nations aristocratiques, il arrive quelquefois que le corps
agit comme de lui-même, tandis que l'âme est plongée dans un repos
qui lui pèse. Chez ces nations, le peuple lui-même fait souvent voir
des goûts poétiques, et son esprit s'élance parfois au-delà et
au-dessus de ce qui l'environne.

Mais, dans les démocraties, l'amour des jouissances matérielles,
l'idée du mieux, la concurrence, le charme prochain du succès, sont
comme autant d'aiguillons qui précipitent les pas de chaque homme
dans la carrière qu'il a embrassée, et lui défendent de s'en écarter
un seul moment. Le principal effort de l'âme va de ce côté.
L'imagination n'est point éteinte; mais elle s'adonne presque
exclusivement à concevoir l'utile et à représenter le réel.

L'égalité ne détourne pas seulement les hommes de la peinture de
l'idéal; elle diminue le nombre des objets à peindre.

L'aristocratie, en tenant la société immobile, favorise la fermeté
et la durée des religions positives, comme la stabilité des
institutions politiques.

Non seulement elle maintient l'esprit humain dans la foi, mais elle
le dispose à adopter une foi plutôt qu'une autre. Un peuple
aristocratique sera toujours enclin à placer des puissances
intermédiaires entre Dieu et l'homme.

On peut dire qu'en ceci l'aristocratie se montre très favorable à la
poésie. Quand l'univers est peuplé d'êtres surnaturels qui ne
tombent point sous les sens, mais que l'esprit découvre;
l'imagination se sent à l'aise, et les poëtes, trouvant mille sujets
divers à peindre, rencontrent des spectateurs sans nombre prêts à
s'intéresser à leurs tableaux.

Dans les siècles démocratiques, il arrive, au contraire, quelquefois
que les croyances s'en vont flottantes, comme les lois. Le doute
ramène alors l'imagination des poëtes sur la terre, et les renferme
dans le monde visible et réel.

Lors même que l'égalité n'ébranle point les religions, elle les
simplifie; elle détourne l'attention des agents secondaires, pour la
porter principalement sur le souverain maître.

L'aristocratie conduit naturellement l'esprit humain à la
contemplation du passé, et l'y fixe. La démocratie, au contraire,
donne aux hommes une sorte de dégoût instinctif pour ce qui est
ancien. En cela, l'aristocratie est bien plus favorable à la poésie;
car les choses grandissent d'ordinaire et se voilent à mesure
qu'elles s'éloignent; et, sous ce double rapport, elles prêtent
davantage à la peinture de l'idéal.

Après avoir ôté à la poésie le passé, l'égalité lui enlève en partie
le présent.

Chez les peuples aristocratiques, il existe un certain nombre
d'individus privilégiés, dont l'existence est pour ainsi dire en
dehors et au-dessus de la condition humaine; le pouvoir, la
richesse, la gloire, l'esprit, la délicatesse et la distinction en
toutes choses paraissent appartenir en propre à ceux-là. La foule ne
les voit jamais de fort près; ou ne les suit point dans les détails;
on a peu à faire pour rendre poétique la peinture de ces hommes.

D'une autre part, il existe chez ces mêmes peuples des classes
ignorantes, humbles et asservies; et celles-ci prêtent à la poésie,
par l'excès même de leur grossièreté et de leur misère, comme les
autres par leur raffinement et leur grandeur. De plus, les
différentes classes dont un peuple aristocratique se compose étant
fort séparées les unes des autres, et se connaissant mal entre
elles, l'imagination peut toujours, en les représentant, ajouter ou
ôter quelque chose au réel.

Dans les sociétés démocratiques, où les hommes sont tous très petits
et fort semblables, chacun, en s'envisageant soi-même, voit à
l'instant tous les autres. Les poëtes qui vivent dans les siècles
démocratiques ne sauraient donc jamais prendre un homme en
particulier pour sujet de leur tableau; car un objet d'une grandeur
médiocre, et qu'on aperçoit distinctement de tous les côtés, ne
prêtera jamais à l'idéal.

Ainsi donc l'égalité, en s'établissant sur la terre, tarit la
plupart des sources anciennes de la poésie.

Essayons de montrer comment elle en découvre de nouvelles.

Quand le doute eut dépeuplé le ciel, et que les progrès de l'égalité
eurent réduit chaque homme à des proportions mieux connues et plus
petites, les poëtes, n'imaginant pas encore ce qu'ils pouvaient
mettre à la place de ces grands objets qui fuyaient avec
l'aristocratie, tournèrent les yeux vers la nature inanimée.
Perdant de vue les héros et les dieux, ils entreprirent d'abord de
peindre des fleuves et des montagnes.

Cela donna naissance, dans le siècle dernier, à la poésie qu'on a
appelée, par excellence, descriptive.

Quelques uns ont pensé que cette peinture, embellie des choses
matérielles et inanimées qui couvrent la terre, était la poésie
propre aux siècles démocratiques; mais je pense que c'est une
erreur. Je crois qu'elle ne représente qu'une époque de passage.

Je suis convaincu qu'à la longue la démocratie détourne
l'imagination de tout ce qui est extérieur à l'homme pour ne la
fixer que sur l'homme.

Les peuples démocratiques peuvent bien s'amuser un moment à
considérer la nature; mais ils ne s'animent réellement qu'à la vue
d'eux-mêmes. C'est de ce côté seulement que se trouvent chez ces
peuples les sources naturelles de la poésie, et il est permis de
croire que tous les poëtes qui ne voudront point y puiser perdront
tout empire sur l'âme de ceux qu'ils prétendent charmer, et qu'ils
finiront par ne plus avoir que de froids témoins de leurs
transports.

J'ai fait voir comment l'idée du progrès et de la perfectibilité
indéfinie de l'espèce humaine était propre aux âges démocratiques.

Les peuples démocratiques ne s'inquiètent guère de ce qui a été;
mais ils rêvent volontiers à ce qui sera, et, de ce côté, leur
imagination n'a point de limites; elle s'y étend et s'y agrandit
sans mesure.

Ceci offre une vaste carrière aux poëtes et leur permet de reculer
loin de l'oeil leur tableau. La démocratie, qui ferme le passé à la
poésie, lui ouvre l'avenir.

Tous les citoyens qui composent une société démocratique étant à peu
près égaux et semblables, la poésie ne saurait s'attacher à aucun
d'entre eux; mais la nation elle-même s'offre à son pinceau. La
similitude de tous les individus, qui rend chacun d'eux séparément
impropre à devenir l'objet de la poésie, permet aux poëtes de les
renfermer tous dans une même image, et de considérer enfin le peuple
lui-même. Les nations démocratiques aperçoivent plus clairement que
toutes les autres leur propre figure, et cette grande figure prête
merveilleusement à la peinture de l'idéal.

Je conviendrai aisément que les Américains n'ont point de poëtes; je
ne saurais admettre de même qu'ils n'ont point d'idées poétiques.

On s'occupe beaucoup en Europe des déserts de l'Amérique; mais les
Américains eux-mêmes n'y songent guère. Les merveilles de la nature
inanimée les trouvent insensibles, et ils n'aperçoivent pour ainsi
dire les admirables forêts qui les environnent qu'au moment où elles
tombent sous leurs coups. Leur oeil est rempli d'un autre spectacle.
Le peuple américain se voit marcher lui-même à travers ces déserts,
desséchant les marais, redressant les fleuves, peuplant la solitude
et domptant la nature. Cette image magnifique d'eux-mêmes ne s'offre
pas seulement de loin en loin à l'imagination des Américains; on
peut dire qu'elle suit chacun d'entre eux dans les moindres de ses
actions comme dans les principales, et qu'elle reste toujours
suspendue devant son intelligence.

On ne saurait rien concevoir de si petit, de si terne, de si rempli
de misérables intérêts, de si anti-poétique, en un mot, que la vie
d'un homme aux États-Unis; mais, parmi les pensées qui la dirigent,
il s'en rencontre toujours une qui est pleine de poésie, et celle-là
est comme le nerf caché qui donne la vigueur à tout le reste.

Dans les siècles aristocratiques, chaque peuple comme chaque
individu, est enclin à se tenir immobile et séparé de tous les
autres.

Dans les siècles démocratiques, l'extrême mobilité des hommes et
leurs impatients désirs font qu'ils changent sans cesse de place, et
que les habitants des différents pays se mêlent, se voient,
s'écoutent et s'empruntent. Ce ne sont donc pas seulement les
membres d'une même nation qui deviennent semblables; les nations
elles-mêmes s'assimilent, et toutes ensemble ne forment plus à
l'oeil du spectateur qu'une vaste démocratie dont chaque citoyen est
un peuple. Cela met pour la première fois au grand jour la figure du
genre humain.

Tout ce qui se rapporte à l'existence du genre humain pris en
entier, à ses vicissitudes, à son avenir, devient une mine
très-féconde pour la poésie.

Les poëtes qui vécurent dans les âges aristocratiques ont fait
d'admirables peintures en prenant pour sujets certains incidents de
la vie d'un peuple ou d'un homme; mais aucun d'entre eux n'a jamais
osé renfermer dans son tableau les destinées de l'espèce humaine,
tandis que les poëtes qui écrivent dans les âges démocratiques
peuvent l'entreprendre.

Dans le même temps que chacun, élevant les yeux au-dessus de son
pays, commence enfin à apercevoir l'humanité elle-même, Dieu se
manifeste de plus en plus à l'esprit humain dans sa pleine et
entière majesté.

Si dans les siècles démocratiques la foi aux religions positives est
souvent chancelante, et que les croyances à des puissances
intermédiaires, quelque nom qu'on leur donne, s'obscurcissent;
d'autre part les hommes sont disposés à concevoir une idée beaucoup
plus vaste de la Divinité elle-même, et son intervention dans les
affaires humaines leur apparaît sous un jour nouveau et plus grand.

Apercevant le genre humain comme un seul tout, ils conçoivent
aisément qu'un même dessein préside à ses destinées; et, dans les
actions de chaque individu, ils sont portés à reconnaître la trace
de ce plan général et constant suivant lequel Dieu conduit l'espèce.

Ceci peut encore être considéré comme une source très-abondante de
poésie, qui s'ouvre dans ces siècles.

Les poëtes démocratiques paraîtront toujours petits et froids s'ils
essaient de donner à des dieux, à des démons ou à des anges, des
formes corporelles, et s'ils cherchent à les faire descendre du ciel
pour se disputer la terre.

Mais s'ils veulent rattacher les grands événements qu'ils retracent
aux desseins généraux de Dieu sur l'univers, et, sans montrer la
main du souverain maître, faire pénétrer dans sa pensée, ils seront
admirés et compris, car l'imagination de leurs contemporains suit
d'elle-même cette route.

On peut également prévoir que les poëtes qui vivent dans les âges
démocratiques peindront des passions et des idées plutôt que des
personnes et des actes.

Le langage, le costume et les actions journalières des hommes dans
les démocraties se refusent à l'imagination de l'idéal. Ces choses
ne sont pas poétiques par elles-mêmes, et elles cesseraient
d'ailleurs de l'être, par cette raison qu'elles sont trop bien
connues de tous ceux auxquels on entreprendrait d'en parler. Cela
force les poëtes à percer sans cesse au-dessous de la surface
extérieure que les sens leur découvrent, afin d'entrevoir l'âme
elle-même. Or, il n'y a rien qui prête plus à la peinture de l'idéal
que l'homme ainsi envisagé dans les profondeurs de sa nature
immatérielle.

Je n'ai pas besoin de parcourir le ciel et la terre pour découvrir
un objet merveilleux plein de contrastes, de grandeurs et de
petitesses infinies, d'obscurités profondes et de singulières
clartés; capable à la fois de faire naître la pitié, l'admiration,
le mépris, la terreur. Je n'ai qu'à me considérer moi-même: l'homme
sort du néant, traverse le temps, et va disparaître pour toujours
dans le sein de Dieu. On ne le voit qu'un moment errer sur la limite
des deux abîmes, où il se perd.

Si l'homme s'ignorait complétement, il ne serait point poétique; car
on ne peut peindre ce dont on n'a pas l'idée. S'il se voyait
clairement, son imagination resterait oisive, et n'aurait rien à
ajouter au tableau. Mais l'homme est assez découvert pour qu'il
aperçoive quelque chose de lui-même, et assez voilé pour que le
reste s'enfonce dans des ténèbres impénétrables parmi lesquelles il
plonge sans cesse, et toujours en vain, afin d'achever de se saisir.

Il ne faut donc pas s'attendre à ce que, chez les peuples
démocratiques, la poésie vive de légendes, qu'elle se nourrisse de
traditions et d'antiques souvenirs, qu'elle essaie de repeupler
l'univers d'êtres surnaturels auxquels les lecteurs et les poëtes
eux-mêmes ne croient plus, ni qu'elle personnifie froidement des
vertus et des vices, qu'on veut voir sous leur propre forme. Toutes
ces ressources lui manquent; mais l'homme lui reste, et c'est assez
pour elle. Les destinées humaines, l'homme, pris à part de son temps
et de son pays, et placé en face de la nature et de Dieu, avec ses
passions, ses doutes, ses prospérités inouies et ses misères
incompréhensibles, deviendront pour ces peuples l'objet principal et
presque unique de la poésie; et c'est ce dont on peut déjà
s'assurer, si l'on considère ce qu'ont écrit les plus grands poëtes
qui aient paru depuis que le monde achève de tourner à la
démocratie.

Les écrivains qui, de nos jours, ont si admirablement reproduit les
traits de Child-Harold, de René et de Jocelyn, n'ont pas prétendu
raconter les actions d'un homme; ils ont voulu illuminer et agrandir
certains côtés encore obscurs du coeur humain.

Ce sont là les poëmes de la démocratie.

L'égalité ne détruit donc pas tous les objets de la poésie; elle les
rend moins nombreux et plus vastes.



CHAPITRE XVIII.

    Pourquoi les écrivains et les orateurs américains sont souvent
    boursouflés.


J'ai souvent remarqué que les Américains qui traitent en général les
affaires dans un langage clair et sec, dépourvu de tout ornement et
dont l'extrême simplicité est souvent vulgaire, donnent volontiers
dans le boursouflé, dès qu'ils veulent aborder le style poétique.
Ils se montrent alors pompeux sans relâche d'un bout à l'autre du
discours, et l'on croirait, en les voyant prodiguer ainsi les images
à tout propos, qu'ils n'ont jamais rien dit simplement.

Les Anglais tombent plus rarement dans un défaut semblable.

La cause de ceci peut être indiquée sans beaucoup de peine.

Dans les sociétés démocratiques, chaque citoyen est habituellement
occupé à contempler un très-petit objet, qui est lui-même. S'il
vient à lever plus haut les yeux, il n'aperçoit alors que l'image
immense de la société, ou la figure plus grande encore du genre
humain. Il n'a que des idées très-particulières et très-claires, ou
des notions très-générales et très-vagues; l'espace intermédiaire
est vide.

Quand on l'a tiré de lui-même, il s'attend donc toujours qu'on va
lui offrir quelque objet prodigieux à regarder, et ce n'est qu'à ce
prix qu'il consent à s'arracher un moment aux petits soins
compliqués qui agitent et charment sa vie.

Ceci me paraît expliquer assez bien pourquoi les hommes des
démocraties, qui ont, en général, de si minces affaires, demandent à
leurs poëtes des conceptions si vastes et des peintures si
démesurées.

De leur côté, les écrivains ne manquent guère d'obéir à ces
instincts qu'ils partagent: ils gonflent leur imagination sans
cesse, et l'étendant outre mesure, ils lui font atteindre le
gigantesque pour lequel elle abandonne souvent le grand.

De cette manière, ils espèrent attirer sur-le-champ les regards de
la foule, et les fixer aisément autour d'eux, et ils réussissent
souvent à le faire; car la foule qui ne cherche dans la poésie que
des objets très-vastes, n'a pas le temps de mesurer exactement les
proportions de tous les objets qu'on lui présente, ni le goût assez
sûr pour apercevoir facilement en quoi ils sont disproportionnés.
L'auteur et le public se corrompent à la fois l'un par l'autre.

Nous avons vu d'ailleurs que, chez les peuples démocratiques, les
sources de la poésie étaient belles, mais peu abondantes. On finit
bientôt par les épuiser. Ne trouvant plus matière à l'idéal dans le
réel et dans le vrai, les poëtes en sortent entièrement et créent
des monstres.

Je n'ai pas peur que la poésie des peuples démocratiques se montre
timide ni qu'elle se tienne très-près de terre. J'appréhende plutôt
qu'elle ne se perde à chaque instant dans les nuages, et qu'elle ne
finisse par peindre des contrées entièrement imaginaires. Je crains
que les oeuvres des poëtes démocratiques n'offrent souvent des
images immenses et incohérentes, des peintures surchargées, des
composés bizarres et que les êtres fantastiques sortis de leur
esprit ne fassent quelquefois regretter le monde réel.



CHAPITRE XIX.

    Quelques observations sur le théâtre des peuples démocratiques.


Lorsque la révolution qui a changé l'état social et politique d'un
peuple aristocratique commence à se faire jour dans la littérature,
c'est en général par le théâtre qu'elle se produit d'abord, et c'est
là qu'elle demeure toujours visible.

Le spectateur d'une oeuvre dramatique est, en quelque sorte, pris au
dépourvu par l'impression qu'on lui suggère. Il n'a pas le temps
d'interroger sa mémoire, ni de consulter les habiles; il ne songe
point à combattre les nouveaux instincts littéraires qui commencent
à se manifester en lui; il y cède avant de les connaître.

Les auteurs ne tardent pas à découvrir de quel côté incline ainsi
secrètement le goût du public. Ils tournent de ce côté-là leurs
oeuvres, et les pièces de théâtre, après avoir servi à faire
apercevoir la révolution littéraire qui se prépare, achèvent bientôt
de l'accomplir. Si vous voulez juger d'avance la littérature d'un
peuple qui tourne à la démocratie, étudiez son théâtre.

Les pièces de théâtre forment d'ailleurs chez les nations
aristocratiques elles-mêmes la portion la plus démocratique de la
littérature. Il n'y a pas de jouissance littéraire plus à portée de
la foule que celles qu'on éprouve à la vue de la scène. Il ne faut
ni préparation ni étude pour les sentir. Elles vous saisissent au
milieu de vos préoccupations et de votre ignorance. Lorsque l'amour
encore à moitié grossier des plaisirs de l'esprit commence à
pénétrer dans une classe de citoyens, il la pousse aussitôt au
théâtre. Les théâtres des nations aristocratiques ont toujours été
remplis de spectateurs qui n'appartenaient point à l'aristocratie.
C'est au théâtre seulement que les classes supérieures se sont
mêlées avec les moyennes et les inférieures, et qu'elles ont
consenti sinon à recevoir l'avis de ces dernières, du moins à
souffrir que celles-ci le donnassent. C'est au théâtre que les
érudits et les lettrés ont toujours eu le plus de peine à faire
prévaloir leur goût sur celui du peuple, et à se défendre d'être
entraînés eux-mêmes par le sien. Le parterre y a souvent fait la loi
aux loges.

S'il est difficile à une aristocratie de ne point laisser envahir le
théâtre par le peuple, on comprendra aisément que le peuple doit y
régner en maître, lorsque les principes démocratiques ayant pénétré
dans les lois et dans les moeurs, les rangs se confondent, et les
intelligences se rapprochent comme les fortunes, et que la classe
supérieure perd, avec ses richesses héréditaires, son pouvoir, ses
traditions et ses loisirs.

Les goûts et les instincts naturels aux peuples démocratiques, en
fait de littérature, se manifesteront donc d'abord au théâtre, et on
peut prévoir qu'ils s'y introduiront avec violence. Dans les écrits,
les lois littéraires de l'aristocratie se modifieront peu à peu,
d'une manière graduelle et pour ainsi dire légale. Au théâtre, elles
seront renversées par des émeutes.

Le théâtre met en relief la plupart des qualités et presque tous les
vices inhérents aux littératures démocratiques.

Les peuples démocratiques n'ont qu'une estime fort médiocre pour
l'érudition, et ils ne se soucient guère de ce qui se passait à Rome
et à Athènes; ils entendent qu'on leur parle d'eux-mêmes, et c'est
le tableau du présent qu'ils demandent.

Aussi, quand les héros et les moeurs de l'antiquité sont reproduits
souvent sur la scène, et qu'on a soin d'y rester très-fidèle aux
traditions antiques, cela suffit pour en conclure que les classes
démocratiques ne dominent point encore au théâtre.

Racine s'excuse fort humblement dans la préface de _Britannicus_
d'avoir fait entrer Junie au nombre des vestales, où, selon
Aulu-Gelle, dit-il, «on ne recevait personne au-dessous de six ans,
ni au-dessus de dix.» Il est à croire qu'il n'eût pas songé à
s'accuser ou à se défendre d'un pareil crime s'il avait écrit de nos
jours.

Un semblable fait m'éclaire, non seulement sur l'état de la
littérature dans les temps où il a lieu, mais encore sur celui de la
société elle-même. Un théâtre démocratique ne prouve point que la
nation est en démocratie, car comme nous venons de le voir, dans les
aristocraties mêmes il peut arriver que les goûts démocratiques
influent sur la scène; mais, quand l'esprit de l'aristocratie règne
seul au théâtre, cela démontre invinciblement que la société tout
entière est aristocratique, et l'on peut hardiment en conclure que
cette même classe érudite et lettrée, qui dirige les auteurs,
commande les citoyens et mène les affaires.

Il est bien rare que les goûts raffinés et les penchants hautains de
l'aristocratie, quand elle régit le théâtre, ne la portent point à
faire, pour ainsi dire, un choix dans la nature humaine. Certaines
conditions sociales l'intéressent principalement, et elle se plaît à
en retrouver la peinture sur la scène; certaines vertus, et même
certains vices, lui paraissent mériter plus particulièrement d'y
être reproduits; elle agrée le tableau de ceux-ci tandis qu'elle
éloigne de ses yeux tous les autres. Au théâtre, comme ailleurs,
elle ne veut rencontrer que de grands seigneurs, et elle ne s'émeut
que pour des rois. Ainsi des styles. Une aristocratie impose
volontiers, aux auteurs dramatiques, de certaines manières de dire,
elle veut que tout soit dit sur ce ton.

Le théâtre arrive souvent ainsi à ne peindre qu'un des côtés de
l'homme, ou même quelquefois à représenter ce qui ne se rencontre
point dans la nature humaine; il s'élève au-dessus d'elle et en
sort.

Dans les sociétés démocratiques les spectateurs n'ont point de
pareilles préférences, et ils font rarement voir de semblables
antipathies; ils aiment à retrouver sur la scène le mélange confus
de conditions, de sentiments et d'idées qu'ils rencontrent sous
leurs yeux; le théâtre devient plus frappant, plus vulgaire, et plus
vrai.

Quelquefois cependant ceux qui écrivent pour le théâtre, dans les
démocraties, sortent aussi de la nature humaine, mais c'est par un
autre bout que leurs devanciers. À force de vouloir reproduire
minutieusement les petites singularités du moment présent, et la
physionomie particulière de certains hommes, ils oublient de
retracer les traits généraux de l'espèce.

Quand les classes démocratiques règnent au théâtre, elles
introduisent autant de liberté dans la manière de traiter le sujet
que dans le choix même de ce sujet.

L'amour du théâtre étant, de tous les goûts littéraires, le plus
naturel aux peuples démocratiques, le nombre des auteurs et celui
des spectateurs s'accroît sans cesse chez ces peuples comme celui
des spectacles. Une pareille multitude, composée d'éléments si
divers et répandus en tant de lieux différents, ne saurait
reconnaître les mêmes règles et se soumettre aux mêmes lois. Il n'y
a pas d'accord possible entre des juges très-nombreux, qui ne
sachant point où se retrouver, portent chacun à part leur arrêt. Si
l'effet de la démocratie est en général de rendre douteuses les
règles et les conventions littéraires, au théâtre elle les abolit
entièrement pour n'y substituer que le caprice de chaque auteur et
de chaque public.

C'est également au théâtre que se fait surtout voir ce que j'ai déjà
dit ailleurs, d'une manière générale, à propos du style et de l'art
dans les littératures démocratiques. Lorsqu'on lit les critiques que
faisaient naître les ouvrages dramatiques du siècle de Louis XIV, on
est surpris de voir la grande estime du public pour la vraisemblance
et l'importance qu'il mettait à ce qu'un homme, restant toujours
d'accord avec lui-même, ne fît rien qui ne pût être aisément
expliqué et compris. Il est également surprenant combien on
attachait alors de prix aux formes du langage et quelles petites
querelles de mots on faisait aux auteurs dramatiques.

Il semble que les hommes du siècle de Louis XIV attachaient une
valeur fort exagérée à ces détails qui s'aperçoivent dans le
cabinet, mais qui échappent à la scène. Car, après tout, le
principal objet d'une pièce de théâtre est d'être représentée et son
premier mérite d'émouvoir. Cela venait de ce que les spectateurs de
cette époque étaient en même temps des lecteurs. Au sortir de la
représentation, ils attendaient chez eux l'écrivain, afin d'achever
de le juger.

Dans les démocraties on écoute les pièces de théâtre, mais on ne les
lit point. La plupart de ceux qui assistent aux jeux de la scène n'y
cherchent pas les plaisirs de l'esprit, mais les émotions vives du
coeur. Ils ne s'attendent point à y trouver une oeuvre de
littérature, mais un spectacle, et pourvu que l'auteur parle assez
correctement la langue du pays pour se faire entendre, et que ses
personnages excitent la curiosité et éveillent la sympathie, ils
sont contents; sans rien demander de plus à la fiction, ils rentrent
aussitôt dans le monde réel. Le style y est donc moins nécessaire;
car, à la scène, l'observation de ses règles échappe davantage.

Quant aux vraisemblances, il est impossible d'être souvent nouveau,
inattendu, rapide en leur restant fidèle. On les néglige donc et le
public le pardonne. On peut compter qu'il ne s'inquiétera point des
chemins par où vous l'avez conduit, si vous l'amenez enfin devant un
objet qui le touche. Il ne vous reprochera jamais de l'avoir ému en
dépit des règles.

Les Américains mettent au grand jour les différents instincts que je
viens de peindre, quand ils vont au théâtre. Mais il faut
reconnaître qu'il n'y a encore qu'un petit nombre d'entre eux qui y
aillent. Quoique les spectateurs et les spectacles se soient
prodigieusement accrus depuis quarante ans aux États-Unis, la
population ne se livre encore à ce genre d'amusement qu'avec une
extrême retenue.

Cela tient à des causes particulières, que le lecteur connaît déjà,
et qu'il suffit de lui rappeler en deux mots:

Les Puritains qui ont fondé les républiques américaines n'étaient
pas seulement ennemis des plaisirs; ils professaient de plus une
horreur toute spéciale pour le théâtre. Ils le considéraient comme
un divertissement abominable, et, tant que leur esprit a régné sans
partage, les représentations dramatiques ont été absolument
inconnues parmi eux. Ces opinions des premiers pères de la colonie
ont laissé des traces profondes dans l'esprit de leurs descendants.

L'extrême régularité d'habitude et la grande rigidité de moeurs qui
se voient aux États-Unis, ont d'ailleurs été jusqu'à présent peu
favorables au développement de l'art théâtral.

Il n'y a point de sujets de drames dans un pays qui n'a pas été
témoin de grandes catastrophes politiques, et où l'amour mène
toujours par un chemin direct et facile au mariage. Des gens qui
emploient tous les jours de la semaine à faire fortune, et le
dimanche à prier Dieu, ne prêtent point à la muse comique.

Un seul fait suffit pour montrer que le théâtre est peu populaire
aux États-Unis.

Les Américains, dont les lois autorisent la liberté et même la
licence de la parole en toutes choses, ont néanmoins soumis les
auteurs dramatiques à une sorte de censure. Les représentations
théâtrales ne peuvent avoir lieu que quand les administrateurs de la
commune les permettent. Ceci montre bien que les peuples sont comme
les individus. Ils se livrent sans ménagement à leurs passions
principales, et ensuite ils prennent bien garde de ne point trop
céder à l'entraînement des goûts qu'ils n'ont pas.

Il n'y a point de portion de la littérature qui se rattache par des
liens plus étroits et plus nombreux à l'état actuel de la société
que le théâtre.

Le théâtre d'une époque ne saurait jamais convenir à l'époque
suivante, si, entre les deux, une importante révolution a changé les
moeurs et les lois.

On étudie encore les grands écrivains d'un autre siècle. Mais on
n'assiste plus à des pièces écrites pour un autre public. Les
auteurs dramatiques du temps passé ne vivent que dans les livres.

Le goût traditionnel de quelques hommes, la vanité, la mode, le
génie d'un acteur peuvent soutenir quelque temps ou relever un
théâtre aristocratique au sein d'une démocratie; mais bientôt il
tombe de lui-même. On ne le renverse point, on l'abandonne.



CHAPITRE XX.

    De quelques tendances particulières aux historiens dans les
    siècles démocratiques.


Les historiens qui écrivent dans les siècles aristocratiques font
dépendre d'ordinaire tous les événements de la volonté particulière
et de l'humeur de certains hommes, et ils rattachent volontiers aux
moindres accidents les révolutions les plus importantes. Ils font
ressortir avec sagacité les plus petites causes, et souvent ils
n'aperçoivent point les plus grandes.

Les historiens qui vivent dans les siècles démocratiques montrent
des tendances toutes contraires.

La plupart d'entre eux n'attribuent presque aucune influence à
l'individu sur la destinée de l'espèce, ni aux citoyens sur le sort
du peuple. Mais, en retour, ils donnent de grandes causes générales
à tous les petits faits particuliers. Ces tendances opposées
s'expliquent.

Quand les historiens des siècles aristocratiques jettent les yeux
sur le théâtre du monde, ils y aperçoivent tout d'abord un très
petit nombre d'acteurs principaux qui conduisent toute la pièce. Ces
grands personnages, qui se tiennent sur le devant de la scène,
arrêtent leur vue et la fixent: tandis qu'ils s'appliquent à
dévoiler les motifs secrets qui font agir et parler ceux-là, ils
oublient le reste.

L'importance des choses qu'ils voient faire à quelques hommes leur
donne une idée exagérée de l'influence que peut exercer un homme, et
les dispose naturellement à croire qu'il faut toujours remonter à
l'action particulière d'un individu pour expliquer les mouvements de
la foule.

Lorsque, au contraire, tous les citoyens sont indépendants les uns
des autres, et que chacun d'eux est faible, on n'en découvre point
qui exerce un pouvoir fort grand, ni surtout fort durable, sur la
masse. Au premier abord, les individus semblent absolument
impuissants sur elle; et l'on dirait que la société marche toute
seule par le concours libre et spontané de tous les hommes qui la
composent.

Cela porte naturellement l'esprit humain à rechercher la raison
générale qui a pu frapper ainsi à la fois tant d'intelligences, et
les tourner simultanément du même côté.

Je suis très convaincu que, chez les nations démocratiques
elles-mêmes, le génie, les vices ou les vertus de certains individus
retardent ou précipitent le cours naturel de la destinée du peuple;
mais ces sortes de causes fortuites et secondaires sont infiniment
plus variées, plus cachées, plus compliquées, moins puissantes, et
par conséquent plus difficiles à démêler et à suivre dans des temps
d'égalité que dans des siècles d'aristocratie, où il ne s'agit que
d'analyser, au milieu des faits généraux, l'action particulière d'un
seul homme ou de quelques uns.

L'historien se fatigue bientôt d'un pareil travail; son esprit se
perd au milieu de ce labyrinthe; et, ne pouvant parvenir à
apercevoir clairement, et à mettre suffisamment en lumière les
influences individuelles, il les nie. Il préfère nous parler du
naturel des races, de la constitution physique du pays, ou de
l'esprit de la civilisation. Cela abrège son travail, et à moins de
frais satisfait mieux le lecteur.

M. de Lafayette a dit quelque part, dans ses Mémoires, que le
système exagéré des causes générales procurait de merveilleuses
consolations aux hommes publics médiocres. J'ajoute qu'il en donne
d'admirables aux historiens médiocres. Il leur fournit toujours
quelques grandes raisons qui les tirent promptement d'affaire à
l'endroit le plus difficile de leur livre, et favorisent la
faiblesse ou la paresse de leur esprit, tout en faisant honneur à sa
profondeur.

Pour moi, je pense qu'il n'y a pas d'époque où il ne faille
attribuer une partie des événements de ce monde à des faits très
généraux, et une autre à des influences très particulières. Ces deux
causes se rencontrent toujours; leur rapport seul diffère. Les faits
généraux expliquent plus de choses dans les siècles démocratiques
que dans les siècles aristocratiques, et les influences
particulières moins. Dans les temps d'aristocratie, c'est le
contraire: les influences particulières sont plus fortes, et les
causes générales sont plus faibles, à moins qu'on ne considère comme
une cause générale le fait même de l'inégalité des conditions, qui
permet à quelques individus de contrarier les tendances naturelles
de tous les autres.

Les historiens qui cherchent à peindre ce qui se passe dans les
sociétés démocratiques ont donc raison de faire une large part aux
causes générales, et de s'appliquer principalement à les découvrir;
mais ils ont tort de nier entièrement l'action particulière des
individus, parce qu'il est mal aisé de la retrouver et de la suivre.

Non seulement les historiens qui vivent dans les siècles
démocratiques sont entraînés à donner à chaque fait une grande
cause, mais ils sont encore portés à lier les faits entre eux et à
en faire sortir un système.

Dans les siècles d'aristocratie, l'attention des historiens étant
détournée à tous moments sur les individus, l'enchaînement des
événements leur échappe; ou plutôt ils ne croient pas à un
enchaînement semblable. La trame de l'histoire leur semble à chaque
instant rompue par le passage d'un homme.

Dans les siècles démocratiques, au contraire, l'historien voyant
beaucoup moins les acteurs, et beaucoup plus les actes, peut établir
aisément une filiation et un ordre méthodique entre ceux-ci.

La littérature antique, qui nous a laissé de si belles histoires,
n'offre point un seul grand système historique, tandis que les plus
misérables littératures modernes en fourmillent. Il semble que les
historiens anciens ne faisaient pas assez usage de ces théories
générales dont les nôtres sont toujours près d'abuser.

Ceux qui écrivent dans les siècles démocratiques ont une autre
tendance plus dangereuse.

Lorsque la trace de l'action des individus sur les nations se perd,
il arrive souvent qu'on voit le monde se remuer sans que le moteur
se découvre. Comme il devient très difficile d'apercevoir et
d'analyser les raisons qui, agissant séparément sur la volonté de
chaque citoyen, finissent par produire le mouvement du peuple, on
est tenté de croire que ce mouvement n'est pas volontaire, et que
les sociétés obéissent sans le savoir à une force supérieure qui les
domine.

Alors même que l'on croit découvrir sur la terre le fait général qui
dirige la volonté particulière de tous les individus, cela ne sauve
point la liberté humaine. Une cause assez vaste pour s'appliquer à
la fois à des millions d'hommes, et assez forte pour les incliner
tous ensemble du même côté, semble aisément irrésistible; après
avoir vu qu'on y cédait, on est bien près de croire qu'on ne pouvait
y résister.

Les historiens qui vivent dans les temps démocratiques ne refusent
donc pas seulement à quelques citoyens la puissance d'agir sur la
destinée du peuple, ils ôtent encore aux peuples eux-mêmes, la
faculté de modifier leur propre sort, et ils les soumettent soit à
une providence inflexible, soit à une sorte de fatalité aveugle.
Suivant eux, chaque nation est invinciblement attachée, par sa
position, son origine, ses antécédents, son naturel, à une certaine
destinée que tous ses efforts ne sauraient changer. Ils rendent les
générations solidaires les unes des autres, et remontant ainsi,
d'âge en âge et d'événements nécessaires en événements nécessaires,
jusqu'à l'origine du monde, ils font une chaîne serrée et immense
qui enveloppe tout le genre humain et le lie.

Il ne leur suffit pas de montrer comment les faits sont arrivés; ils
se plaisent encore à faire voir qu'ils ne pouvaient arriver
autrement. Ils considèrent une nation parvenue à un certain endroit
de son histoire, et ils affirment qu'elle a été contrainte de suivre
le chemin qui l'a conduite là. Cela est plus aisé que d'enseigner
comment elle aurait pu faire pour prendre une meilleure route.

Il semble, en lisant les historiens des âges aristocratiques, et
particulièrement ceux de l'antiquité, que, pour devenir maître de
son sort et pour gouverner ses semblables, l'homme n'a qu'à savoir
se dompter lui-même. On dirait, en parcourant les histoires écrites
de notre temps, que l'homme ne peut rien, ni sur lui, ni autour de
lui. Les historiens de l'antiquité enseignaient à commander, ceux de
nos jours n'apprennent guère qu'à obéir. Dans leurs écrits l'auteur
paraît souvent grand, mais l'humanité est toujours petite.

Si cette doctrine de la fatalité, qui a tant d'attraits pour ceux
qui écrivent l'histoire dans les siècles démocratiques, passant des
écrivains à leurs lecteurs, pénétrait ainsi la masse entière des
citoyens et s'emparait de l'esprit public, on peut prévoir qu'elle
paralyserait bientôt le mouvement des sociétés nouvelles, et
réduirait les chrétiens en Turcs.

Je dirai de plus qu'une pareille doctrine est particulièrement
dangereuse à l'époque où nous sommes; nos contemporains ne sont que
trop enclins à douter du libre arbitre, parce que chacun d'eux se
sent borné de tous côtés par sa faiblesse, mais ils accordent encore
volontiers de la force et de l'indépendance aux hommes réunis en
corps social. Il faut se garder d'obscurcir cette idée, car il
s'agit de relever les âmes et non d'achever de les abattre.



CHAPITRE XXI.

    De l'éloquence parlementaire aux États-Unis.


Chez les peuples aristocratiques, tous les hommes se tiennent et
dépendent les uns des autres; il existe entre tous un lien
hiérarchique à l'aide duquel on peut maintenir chacun à sa place et
le corps entier dans l'obéissance. Quelque chose d'analogue se
retrouve toujours au sein des assemblées politiques de ces peuples.
Les partis s'y rangent naturellement sous de certains chefs auxquels
ils obéissent, par une sorte d'instinct qui n'est que le résultat
d'habitudes contractées ailleurs. Ils transportent dans la petite
société les moeurs de la plus grande.

Dans les pays démocratiques, il arrive souvent qu'un grand nombre de
citoyens se dirigent vers un même point; mais chacun n'y marche, ou
se flatte du moins de n'y marcher que de lui-même. Habitué à ne
régler ses mouvements que suivant ses impulsions personnelles, il se
plie mal aisément à recevoir du dehors sa règle. Ce goût et cet
usage de l'indépendance le suivent dans les conseils nationaux. S'il
consent à s'y associer à d'autres pour la poursuite du même dessein,
il veut du moins rester maître de coopérer au succès commun à sa
manière.

De là vient que dans les contrées démocratiques, les partis
souffrent si impatiemment qu'on les dirige, et ne se montrent
subordonnés que quand le péril est très-grand. Encore, l'autorité
des chefs, qui dans ces circonstances peut aller jusqu'à faire agir
et parler, ne s'étend-elle presque jamais jusqu'au pouvoir de faire
taire.

Chez les peuples aristocratiques, les membres des assemblées
politiques sont en même temps les membres de l'aristocratie. Chacun
d'eux possède par lui-même un rang élevé et stable, et la place
qu'il occupe dans l'assemblée est souvent moins importante à ses
yeux que celle qu'il remplit dans le pays. Cela le console de n'y
point jouer un rôle dans la discussion des affaires, et le dispose
à n'en pas rechercher avec trop d'ardeur un médiocre.

En Amérique, il arrive d'ordinaire que le député n'est quelque chose
que par sa position dans l'assemblée. Il est donc sans cesse
tourmenté du besoin d'y acquérir de l'importance, et il sent un
désir pétulant d'y mettre à tous moments ses idées au grand jour.

Il n'est pas seulement poussé de ce côté par sa vanité, mais par
celle de ses électeurs et par la nécessité continuelle de leur
plaire.

Chez les peuples aristocratiques, le membre de la législature est
rarement dans une dépendance étroite des électeurs; souvent il est
pour eux un représentant en quelque façon nécessaire; quelquefois il
les tient eux-mêmes dans une étroite dépendance, et, s'ils viennent
enfin à lui refuser leur suffrage, il se fait aisément nommer
ailleurs, ou, renonçant à la carrière publique, il se renferme dans
une oisiveté qui a encore de la splendeur.

Dans un pays démocratique, comme les États-Unis, le député n'a
presque jamais de prise durable sur l'esprit de ses électeurs.
Quelque petit que soit un corps électoral, l'instabilité
démocratique fait qu'il change sans cesse de face. Il faut donc le
captiver tous les jours.

Il n'est jamais sûr d'eux; et, s'ils l'abandonnent, il est aussitôt
sans ressource; car il n'a pas naturellement une position assez
élevée pour être facilement aperçu de ceux qui ne sont pas proches;
et, dans l'indépendance complète où vivent les citoyens, il ne peut
espérer que ses amis ou le gouvernement l'imposeront aisément à un
corps électoral qui ne le connaîtra pas. C'est donc dans le canton
qu'il représente que sont déposés tous les germes de sa fortune;
c'est de ce coin de terre qu'il lui faut sortir pour s'élever à
commander le peuple et à influer sur les destinées du monde.

Ainsi, il est naturel que, dans les pays démocratiques, les membres
des assemblées politiques songent à leurs électeurs plus qu'à leur
parti, tandis que, dans les aristocraties, ils s'occupent plus de
leur parti que de leurs électeurs.

Or, ce qu'il faut dire pour plaire aux électeurs n'est pas toujours
ce qu'il conviendrait de faire pour bien servir l'opinion politique
qu'ils professent.

L'intérêt général d'un parti est souvent que le député qui en est
membre ne parle jamais des grandes affaires qu'il entend mal; qu'il
parle peu des petites dont la marche des grandes serait embarrassée,
et le plus souvent enfin qu'il se taise entièrement. Garder le
silence est le plus utile service qu'un médiocre discoureur puisse
rendre à la chose publique.

Mais ce n'est point ainsi que les électeurs l'entendent.

La population d'un canton charge un citoyen de prendre part au
gouvernement de l'État, parce qu'elle a conçu une très-vaste idée de
son mérite. Comme les hommes paraissent plus grands en proportion
qu'ils se trouvent entourés d'objets plus petits, il est à croire
que l'opinion qu'on se fera du mandataire sera d'autant plus haute
que les talents seront plus rares parmi ceux qu'il représente. Il
arrivera donc souvent que les électeurs espéreront d'autant plus de
leur député qu'ils auront moins à en attendre; et, quelque incapable
qu'il puisse être, ils ne sauraient manquer d'exiger de lui des
efforts signalés qui répondent au rang qu'ils lui donnent.

Indépendamment du législateur de l'État, les électeurs voient encore
en leur représentant le protecteur naturel du canton près de la
législature; ils ne sont pas même éloignés de le considérer comme le
fondé de pouvoirs de chacun de ceux qui l'ont élu, et ils se
flattent qu'il ne déploiera pas moins d'ardeur à faire valoir leurs
intérêts particuliers que ceux du pays.

Ainsi, les électeurs se tiennent d'avance pour assurés que le député
qu'ils choisiront sera un orateur; qu'il parlera souvent s'il le
peut, et que, au cas où il lui faudrait se restreindre, il
s'efforcera du moins de renfermer dans ses rares discours l'examen
de toutes les grandes affaires de l'État, joint à l'exposé de tous
les petits griefs dont ils ont eux-mêmes à se plaindre; de telle
façon que, ne pouvant se montrer souvent, il fasse voir à chaque
occasion ce qu'il sait faire, et que, au lieu de se répandre
incessamment, il se resserre de temps à autre tout entier sous un
petit volume, fournissant ainsi une sorte de résumé brillant et
complet de ses commettants et de lui-même. À ce prix, ils promettent
leurs prochains suffrages.

Ceci pousse au désespoir d'honnêtes médiocrités qui, se connaissant,
ne se seraient pas produites d'elles-mêmes. Le député, ainsi excité,
prend la parole au grand chagrin de ses amis, et, se jetant
imprudemment au milieu des plus célèbres orateurs, il embrouille le
débat et fatigue l'assemblée.

Toutes les lois qui tendent à rendre l'élu plus dépendant de
l'électeur, ne modifient donc pas seulement la conduite des
législateurs, ainsi que je l'ai fait remarquer ailleurs, mais aussi
leur langage. Elles influent tout à la fois sur les affaires et sur
la manière d'en parler.

Il n'est pour ainsi dire pas de membre du congrès qui consente à
rentrer dans ses foyers sans s'y être fait précéder au moins par un
discours, ni qui souffre d'être interrompu avant d'avoir pu
renfermer dans les limites de sa harangue tout ce qu'on peut dire
d'utile aux vingt-quatre États dont l'union se compose, et
spécialement au district qu'il représente. Il fait donc passer
successivement devant l'esprit de ses auditeurs de grandes vérités
générales qu'il n'aperçoit souvent lui-même, et qu'il n'indique que
confusément, et de petites particularités fort ténues qu'il n'a que
trop de facilité à découvrir et à exposer. Aussi arrive-t-il
très-souvent que dans le sein de ce grand corps, la discussion
devient vague et embarrassée, et qu'elle semble se traîner vers le
but qu'on se propose plutôt qu'y marcher.

Quelque chose d'analogue se fera toujours voir, je pense, dans les
assemblées publiques des démocraties.

D'heureuses circonstances et de bonnes lois pourraient parvenir à
attirer dans la législature d'un peuple démocratique des hommes
beaucoup plus remarquables que ceux qui sont envoyés par les
Américains au congrès; mais on n'empêchera jamais les hommes
médiocres qui s'y trouvent de s'y exposer complaisamment, et de tous
les côtés au grand jour.

Le mal ne me paraît pas entièrement guérissable, parce qu'il ne
tient pas seulement au règlement de l'assemblée, mais à sa
constitution et à celle même du pays.

Les habitants des États-Unis semblent considérer eux-mêmes la chose
sous ce point de vue, et ils témoignent leur long usage de la vie
parlementaire, non point en s'abstenant de mauvais discours, mais en
se soumettant avec courage à les entendre. Ils s'y résignent comme
au mal que l'expérience leur a fait reconnaître inévitable.

Nous avons montré le petit côté des discussions politiques dans les
démocraties; faisons voir le grand.

Ce qui s'est passé depuis cent cinquante ans dans le parlement
d'Angleterre n'a jamais eu un grand retentissement au dehors; les
idées et les sentiments exprimés par les orateurs ont toujours
trouvé peu de sympathie chez les peuples même qui se trouvaient
placés le plus près du grand théâtre de la liberté britannique.
Tandis que, dès les premiers débats qui ont eu lieu dans les petites
assemblées coloniales d'Amérique à l'époque de la révolution,
l'Europe fut émue.

Cela n'a pas tenu seulement à des circonstances particulières et
fortuites, mais à des causes générales et durables.

Je ne vois rien de plus admirable ni de plus puissant qu'un grand
orateur discutant de grandes affaires, dans le sein d'une assemblée
démocratique. Comme il n'y a jamais de classe qui y ait ses
représentants chargés de soutenir ses intérêts, c'est toujours à la
nation tout entière, et au nom de la nation tout entière qu'on
parle. Cela agrandit la pensée et relève le langage.

Comme les précédents y ont peu d'empire; qu'il n'y a plus de
priviléges attachés à certains biens, ni de droits inhérents à
certains corps ou à certains hommes, l'esprit est obligé de remonter
jusqu'à des vérités générales puisées dans la nature humaine pour
traiter l'affaire particulière qui l'occupe. De là naît dans les
discussions politiques d'un peuple démocratique, quelque petit qu'il
soit, un caractère de généralité qui les rend souvent attachantes
pour le genre humain. Tous les hommes s'y intéressent parce qu'il
s'agit de l'homme qui est partout le même.

Chez les plus grands peuples aristocratiques, au contraire, les
questions les plus générales sont presque toujours traitées par
quelques raisons particulières tirées des usages d'une époque ou des
droits d'une classe; ce qui n'intéresse que la classe dont il est
question, ou tout au plus le peuple dans le sein duquel cette classe
se trouve.

C'est à cette cause autant qu'à la grandeur de la nation française,
et aux dispositions favorables des peuples qui l'écoutent, qu'il
faut attribuer le grand effet que nos discussions politiques
produisent quelquefois dans le monde.

Nos orateurs parlent souvent à tous les hommes, alors même qu'ils ne
s'adressent qu'à leurs concitoyens.



DEUXIÈME PARTIE.

INFLUENCE DE LA DÉMOCRATIE SUR LES SENTIMENTS DES AMÉRICAINS.



CHAPITRE I.

    Pourquoi les peuples démocratiques montrent un amour plus ardent
    et plus durable pour l'égalité que pour la liberté.


La première et la plus vive des passions que l'égalité des
conditions fait naître, je n'ai pas besoin de le dire, c'est l'amour
de cette même égalité. On ne s'étonnera donc pas que j'en parle
avant toutes les autres.

Chacun a remarqué que de notre temps, et spécialement en France,
cette passion de l'égalité prenait chaque jour une place plus grande
dans le coeur humain. On a dit cent fois que nos contemporains
avaient un amour bien plus ardent et bien plus tenace pour l'égalité
que pour la liberté; mais je ne trouve point qu'on soit encore
suffisamment remonté jusqu'aux causes de ce fait. Je vais l'essayer.

On peut imaginer un point extrême où la liberté et l'égalité se
touchent et se confondent.

Je suppose que tous les citoyens concourent au gouvernement et que
chacun ait un droit égal d'y concourir.

Nul ne différant alors de ses semblables, personne ne pourra exercer
un pouvoir tyrannique; les hommes seront parfaitement libres, parce
qu'ils seront tous entièrement égaux; et ils seront tous
parfaitement égaux parce qu'ils seront entièrement libres. C'est
vers cet idéal que tendent les peuples démocratiques.

Voilà la forme la plus complète que puisse prendre l'égalité sur la
terre; mais il en est mille autres, qui, sans être aussi parfaites,
n'en sont guère moins chères à ces peuples.

L'égalité peut s'établir dans la société civile, et ne point régner
dans le monde politique. On peut avoir le droit de se livrer aux
mêmes plaisirs, d'entrer dans les mêmes professions, de se
rencontrer dans les mêmes lieux; en un mot, de vivre de la même
manière et de poursuivre la richesse par les mêmes moyens, sans
prendre tous la même part au gouvernement.

Une sorte d'égalité peut même s'établir dans le monde politique,
quoique la liberté politique n'y soit point. On est l'égal de tous
ses semblables, moins un, qui est, sans distinction, le maître de
tous, et qui prend également, parmi tous, les agents de son pouvoir.

Il serait facile de faire plusieurs autres hypothèses suivant
lesquelles une fort grande égalité pourrait aisément se combiner
avec des institutions plus ou moins libres, ou même avec des
institutions qui ne le seraient point du tout.

Quoique les hommes ne puissent devenir absolument égaux sans être
entièrement libres, et que par conséquent l'égalité, dans son degré
le plus extrême, se confonde avec la liberté, on est donc fondé à
distinguer l'une de l'autre.

Le goût que les hommes ont pour la liberté, et celui qu'ils
ressentent pour l'égalité, sont, en effet, deux choses distinctes,
et je ne crains pas d'ajouter que, chez les peuples démocratiques,
ce sont deux choses inégales.

Si l'on veut y faire attention, on verra qu'il se rencontre dans
chaque siècle un fait singulier et dominant auquel les autres se
rattachent; ce fait donne presque toujours naissance à une pensée
mère, ou à une passion principale qui finit ensuite par attirer à
elle et par entraîner dans son cours tous les sentiments et toutes
les idées. C'est comme le grand fleuve vers lequel chacun des
ruisseaux environnants semble courir.

La liberté s'est manifestée aux hommes dans différents temps et sous
différentes formes; elle ne s'est point attachée exclusivement à un
état social, et on la rencontre autre part que dans les démocraties.
Elle ne saurait donc former le caractère distinctif des siècles
démocratiques.

Le fait particulier et dominant qui singularise ces siècles, c'est
l'égalité des conditions; la passion principale qui agite les hommes
dans ces temps-là, c'est l'amour de cette égalité.

Ne demandez point quel charme singulier trouvent les hommes des âges
démocratiques à vivre égaux, ni les raisons particulières qu'ils
peuvent avoir de s'attacher si obstinément à l'égalité plutôt qu'aux
autres biens que la société leur présente: l'égalité forme le
caractère distinctif de l'époque où ils vivent; cela seul suffit
pour expliquer qu'ils la préfèrent à tout le reste.

Mais, indépendamment de cette raison, il en est plusieurs autres
qui, dans tous les temps, porteront habituellement les hommes à
préférer l'égalité à la liberté.

Si un peuple pouvait jamais parvenir à détruire ou seulement à
diminuer lui-même dans son sein l'égalité qui y règne, il n'y
arriverait que par de longs et pénibles efforts. Il faudrait qu'il
modifiât son état social, abolît ses lois, renouvelât ses idées,
changeât ses habitudes, altérât ses moeurs. Mais, pour perdre la
liberté politique, il suffit de ne pas la retenir, et elle
s'échappe.

Les hommes ne tiennent donc pas seulement à l'égalité parce qu'elle
leur est chère; ils s'y attachent encore parce qu'ils croient
qu'elle doit durer toujours.

Que la liberté politique puisse, dans ses excès, compromettre la
tranquillité, le patrimoine, la vie des particuliers, on ne
rencontre point d'hommes si bornés et si légers qui ne le
découvrent. Il n'y a au contraire, que les gens attentifs et
clairvoyants qui aperçoivent les périls dont l'égalité nous menace,
et d'ordinaire ils évitent de les signaler. Ils savent que les
misères qu'ils redoutent sont éloignées, et ils se flattent qu'elles
n'atteindront que les générations à venir, dont la génération
présente ne s'inquiète guère. Les maux que la liberté amène
quelquefois sont immédiats; ils sont visibles pour tous, et tous,
plus ou moins, les ressentent. Les maux que l'extrême égalité peut
produire ne se manifestent que peu à peu; ils s'insinuent
graduellement dans le corps social; on ne les voit que de loin en
loin, et au moment où ils deviennent les plus violents, l'habitude a
déjà fait qu'on ne les sent plus.

Les biens que la liberté procure ne se montrent qu'à la longue; et
il est toujours facile de méconnaître la cause qui les fait naître.

Les avantages de l'égalité se font sentir dès à présent, et chaque
jour on les voit découler de leur source.

La liberté politique donne de temps en temps, à un certain nombre de
citoyens, de sublimes plaisirs.

L'égalité fournit chaque jour une multitude de petites jouissances à
chaque homme. Les charmes de l'égalité se sentent à tous moments, et
ils sont à la portée de tous; les plus nobles coeurs n'y sont pas
insensibles, et les âmes les plus vulgaires en font leurs délices.
La passion que l'égalité fait naître doit donc être tout à la fois
énergique et générale.

Les hommes ne sauraient jouir de la liberté politique sans l'acheter
par quelques sacrifices, et ils ne s'en emparent jamais qu'avec
beaucoup d'efforts. Mais les plaisirs que l'égalité procure
s'offrent d'eux-mêmes. Chacun des petits incidents de la vie privée
semblent les faire naître, et pour les goûter il ne faut que vivre.

Les peuples démocratiques aiment l'égalité dans tous les temps,
mais il est de certaines époques où ils poussent jusqu'au délire la
passion qu'ils ressentent pour elle. Ceci arrive au moment où
l'ancienne hiérarchie sociale, longtemps menacée, achève de se
détruire, après une dernière lutte intestine, et que les barrières
qui séparaient les citoyens sont enfin renversées. Les hommes se
précipitent alors sur l'égalité comme sur une conquête, et ils s'y
attachent comme à un bien précieux qu'on veut leur ravir. La passion
d'égalité pénètre de toutes parts dans le coeur humain, elle s'y
étend, elle le remplit tout entier. Ne dites point aux hommes qu'en
se livrant ainsi aveuglément à une passion exclusive, ils
compromettent leurs intérêts les plus chers; ils sont sourds. Ne
leur montrez pas la liberté qui s'échappe de leurs mains, tandis
qu'ils regardent ailleurs; ils sont aveugles, ou plutôt ils
n'aperçoivent dans tout l'univers qu'un seul bien digne d'envie.

Ce qui précède s'applique à toutes les nations démocratiques. Ce qui
suit ne regarde que nous-mêmes.

Chez la plupart des nations modernes, et en particulier chez tous
les peuples du continent de l'Europe, le goût et l'idée de la
liberté n'ont commencé à naître et à se développer qu'au moment où
les conditions commençaient à s'égaliser, et comme conséquence de
cette égalité même. Ce sont les rois absolus, qui ont le plus
travaillé à niveler les rangs parmi leurs sujets. Chez ces peuples,
l'égalité a précédé la liberté; l'égalité était donc un fait ancien,
lorsque la liberté était encore une chose nouvelle; l'une avait déjà
créé des opinions, des usages, des lois qui lui étaient propres,
lorsque l'autre se produisait seule, et pour la première fois, au
grand jour. Ainsi, la seconde n'était encore que dans les idées et
dans les goûts, tandis que la première avait déjà pénétré dans les
habitudes, s'était emparée des moeurs, et avait donné un tour
particulier aux moindres actions de la vie. Comment s'étonner si les
hommes de nos jours préfèrent l'une à l'autre?

Je pense que les peuples démocratiques ont un goût naturel pour la
liberté; livrés à eux-mêmes, ils la cherchent, ils l'aiment, et ils
ne voient qu'avec douleur qu'on les en écarte. Mais ils ont pour
l'égalité une passion ardente, insatiable, éternelle, invincible;
ils veulent l'égalité dans la liberté, et, s'ils ne peuvent
l'obtenir, ils la veulent encore dans l'esclavage. Ils souffriront
la pauvreté, l'asservissement, la barbarie, mais ils ne souffriront
pas l'aristocratie.

Ceci est vrai dans tous les temps, et surtout dans le nôtre. Tous
les hommes et tous les pouvoirs qui voudront lutter contre cette
puissance irrésistible, seront renversés et détruits par elle. De
nos jours, la liberté ne peut s'établir sans son appui, et le
despotisme lui-même ne saurait régner sans elle.



CHAPITRE II.

    De l'individualisme dans les pays démocratiques.


J'ai fait voir comment, dans les siècles d'égalité, chaque homme
cherchait en lui-même ses croyances; je veux montrer comment, dans
les mêmes siècles, il tourne tous ses sentiments vers lui seul.

L'_individualisme_ est une expression récente qu'une idée nouvelle a
fait naître. Nos pères ne connaissaient que l'égoïsme.

L'égoïsme est un amour passionné et exagéré de soi-même, qui porte
l'homme à ne rien rapporter qu'à lui seul et à se préférer à tout.

L'individualisme est un sentiment réfléchi et paisible qui dispose
chaque citoyen à s'isoler de la masse de ses semblables, et à se
retirer à l'écart avec sa famille et ses amis; de telle sorte que,
après s'être ainsi créé une petite société à son usage, il abandonne
volontiers la grande société à elle-même.

L'égoïsme naît d'un instinct aveugle; l'individualisme procède d'un
jugement erroné plutôt que d'un sentiment dépravé. Il prend sa
source dans les défauts de l'esprit autant que dans les vices du
coeur.

L'égoïsme dessèche le germe de toutes les vertus; l'individualisme
ne tarit d'abord que la source des vertus publiques; mais, à la
longue, il attaque et détruit toutes les autres, et va enfin
s'absorber dans l'égoïsme.

L'égoïsme est un vice aussi ancien que le monde. Il n'appartient
guère plus à une forme de société qu'à une autre.

L'individualisme est d'origine démocratique, et il menace de se
développer à mesure que les conditions s'égalisent.

Chez les peuples aristocratiques, les familles restent pendant des
siècles dans le même état, et souvent dans le même lieu. Cela rend,
pour ainsi dire, toutes les générations contemporaines. Un homme
connaît presque toujours ses aïeux et les respecte; il croit déjà
apercevoir ses arrière-petits-fils, et il les aime. Il se fait
volontiers des devoirs envers les uns et les autres, et il lui
arrive fréquemment de sacrifier ses jouissances personnelles à ces
êtres qui ne sont plus ou qui ne sont pas encore.

Les institutions aristocratiques ont, de plus, pour effet de lier
étroitement chaque homme à plusieurs de ses concitoyens.

Les classes étant fort distinctes et immobiles dans le sein d'un
peuple aristocratique, chacune d'elles devient pour celui qui en
fait partie une sorte de petite patrie, plus visible et plus chère
que la grande.

Comme, dans les sociétés aristocratiques, tous les citoyens sont
placés à poste fixe, les uns au-dessus des autres, il en résulte
encore que chacun d'entre eux aperçoit toujours plus haut que lui un
homme dont la protection lui est nécessaire, et plus bas il en
découvre un autre dont il peut réclamer le concours.

Les hommes qui vivent dans les siècles aristocratiques sont donc
presque toujours liés d'une manière étroite à quelque chose qui est
placé en dehors d'eux, et ils sont souvent disposés à s'oublier
eux-mêmes. Il est vrai que, dans ces mêmes siècles, la notion
générale du semblable est obscure, et qu'on ne songe guère à s'y
dévouer pour la cause de l'humanité; mais on se sacrifie souvent à
certains hommes.

Dans les siècles démocratiques, au contraire, où les devoirs de
chaque individu envers l'espèce sont bien plus clairs, le dévouement
envers un homme devient plus rare: le lien des affections humaines
s'étend et se desserre.

Chez les peuples démocratiques, de nouvelles familles sortent sans
cesse du néant, d'autres y retombent sans cesse, et toutes celles
qui demeurent changent de face; la trame des temps se rompt à tout
moment, et le vestige des générations s'efface. On oublie aisément
ceux qui vous ont précédé, et l'on n'a aucune idée de ceux qui vous
suivront. Les plus proches seuls intéressent.

Chaque classe venant à se rapprocher des autres et à s'y mêler, ses
membres deviennent indifférents et comme étrangers entre eux.

L'aristocratie avait fait de tous les citoyens une longue chaîne qui
remontait du paysan au roi: la démocratie brise la chaîne et met
chaque anneau à part.

À mesure que les conditions s'égalisent, il se rencontre un plus
grand nombre d'individus qui, n'étant plus assez riches ni assez
puissants pour exercer une grande influence sur le sort de leurs
semblables, ont acquis cependant ou ont conservé assez de lumières
et de biens pour pouvoir se suffire à eux-mêmes. Ceux-là ne doivent
rien à personne, ils n'attendent pour ainsi dire rien de personne;
ils s'habituent à se considérer toujours isolément, et ils se
figurent volontiers que leur destinée tout entière est entre leurs
mains.

Ainsi, non seulement la démocratie fait oublier à chaque homme ses
aïeux, mais elle lui cache ses descendants et le sépare de ses
contemporains; elle le ramène sans cesse vers lui seul, et menace de
le renfermer enfin tout entier dans la solitude de son propre
coeur.



CHAPITRE III.

    Comment l'individualisme est plus grand au sortir d'une révolution
    démocratique qu'à une autre époque.


C'est surtout au moment où une société démocratique achève de se
former sur les débris d'une aristocratie, que cet isolement des
hommes les uns des autres, et l'égoïsme qui en est la suite,
frappent le plus aisément les regards.

Ces sociétés ne renferment pas seulement un grand nombre de citoyens
indépendants, elles sont journellement remplies d'hommes qui,
arrivés d'hier à l'indépendance, sont enivrés de leur nouveau
pouvoir: ceux-ci conçoivent une présomptueuse confiance dans leurs
forces, et n'imaginant pas qu'ils puissent désormais avoir besoin
de réclamer le secours de leurs semblables, ils ne font pas
difficulté de montrer qu'ils ne songent qu'à eux-mêmes.

Une aristocratie ne succombe d'ordinaire qu'après une lutte
prolongée, durant laquelle il s'est allumé entre les différentes
classes des haines implacables. Ces passions survivent à la
victoire; et l'on peut en suivre la trace au milieu de la confusion
démocratique qui lui succède.

Ceux d'entre les citoyens qui étaient les premiers dans la
hiérarchie détruite ne peuvent oublier aussitôt leur ancienne
grandeur; longtemps ils se considèrent comme des étrangers au sein
de la société nouvelle. Ils voient dans tous les égaux que cette
société leur donne des oppresseurs, dont la destinée ne saurait
exciter la sympathie; ils ont perdu de vue leurs anciens égaux, et
ne se sentent plus liés par un intérêt commun à leur sort; chacun,
se retirant à part, se croit donc réduit à ne s'occuper que de
lui-même. Ceux, au contraire, qui jadis étaient placés au bas de
l'échelle sociale, et qu'une révolution soudaine a rapprochés du
commun niveau, ne jouissent qu'avec une sorte d'inquiétude secrète
de l'indépendance nouvellement acquise; s'ils retrouvent à leurs
côtés quelques uns de leurs anciens supérieurs, ils jettent sur eux
des regards de triomphe et de crainte, et s'en écartent.

C'est donc ordinairement à l'origine des sociétés démocratiques que
les citoyens se montrent le plus disposés à s'isoler.

La démocratie porte les hommes à ne pas se rapprocher de leurs
semblables; mais les révolutions démocratiques les disposent à se
fuir, et perpétuent au sein de l'égalité les haines que l'inégalité
a fait naître.

Le grand avantage des Américains est d'être arrivés à la démocratie
sans avoir à souffrir de révolutions démocratiques, et d'être nés
égaux au lieu de le devenir.



CHAPITRE IV.

    Comment les Américains combattent l'individualisme par des
    institutions libres.


Le despotisme, qui, de sa nature, est craintif, voit dans
l'isolement des hommes le gage le plus certain de sa propre durée,
et il met d'ordinaire tous ses soins à les isoler. Il n'est pas de
vice du coeur humain qui lui agrée autant que l'égoïsme: un despote
pardonne aisément aux gouvernés de ne point l'aimer, pourvu qu'ils
ne s'aiment pas entre eux. Il ne leur demande pas de l'aider à
conduire l'État; c'est assez qu'ils ne prétendent point à le diriger
eux-mêmes. Il appelle esprits turbulents et inquiets ceux qui
prétendent unir leurs efforts pour créer la prospérité commune, et
changeant le sens naturel des mots, il nomme bons citoyens ceux qui
se renferment étroitement en eux-mêmes.

Ainsi, les vices que le despotisme fait naître sont précisément ceux
que l'égalité favorise. Ces deux choses se complètent et
s'entr'aident d'une manière funeste.

L'égalité place les hommes à côté les uns des autres, sans lien
commun qui les retienne. Le despotisme élève des barrières entre eux
et les sépare. Elle les dispose à ne point songer à leurs
semblables, et il leur fait une sorte de vertu publique de
l'indifférence.

Le despotisme, qui est dangereux dans tous les temps, est donc
particulièrement à craindre dans les siècles démocratiques.

Il est facile de voir que dans ces mêmes siècles les hommes ont un
besoin particulier de la liberté.

Lorsque les citoyens sont forcés de s'occuper des affaires
publiques, ils sont tirés nécessairement du milieu de leurs intérêts
individuels et arrachés, de temps à autre, à la vue d'eux-mêmes.

Du moment où l'on traite en commun les affaires communes, chaque
homme aperçoit qu'il n'est pas aussi indépendant de ses semblables
qu'il se le figurait d'abord, et que, pour obtenir leur appui, il
faut souvent leur prêter son concours.

Quand le public gouverne, il n'y a pas d'homme qui ne sente le prix
de la bienveillance publique et qui ne cherche à la captiver en
s'attirant l'estime et l'affection de ceux au milieu desquels il
doit vivre.

Plusieurs des passions qui glacent les coeurs et les divisent sont
alors obligées de se retirer au fond de l'âme et de s'y cacher.
L'orgueil se dissimule; le mépris n'ose se faire jour. L'égoïsme a
peur de lui-même.

Sous un gouvernement libre, la plupart des fonctions publiques étant
électives, les hommes que la hauteur de leur âme ou l'inquiétude de
leurs désirs mettent à l'étroit dans la vie privée, sentent chaque
jour qu'ils ne peuvent se passer de la population qui les environne.

Il arrive alors que l'on songe à ses semblables par ambition, et que
souvent on trouve en quelque sorte son intérêt à s'oublier soi-même.
Je sais qu'on peut m'opposer ici toutes les intrigues qu'une
élection fait naître; les moyens honteux dont les candidats se
servent souvent et les calomnies que leurs ennemis répandent. Ce
sont là des occasions de haine, et elles se représentent d'autant
plus souvent que les élections deviennent plus fréquentes.

Ces maux sont grands sans doute, mais ils sont passagers, tandis
que les biens qui naissent avec eux demeurent.

L'envie d'être élu peut porter momentanément certains hommes à se
faire la guerre; mais ce même désir porte à la longue tous les
hommes à se prêter un mutuel appui; et, s'il arrive qu'une élection
divise accidentellement deux amis, le système électoral rapproche
d'une manière permanente une multitude de citoyens qui seraient
toujours restés étrangers les uns aux autres. La liberté crée des
haines particulières; mais le despotisme fait naître l'indifférence
générale.

Les Américains ont combattu par la liberté l'individualisme que
l'égalité faisait naître, et ils l'ont vaincu.

Les législateurs de l'Amérique n'ont pas cru que, pour guérir une
maladie si naturelle au corps social dans les temps démocratiques et
si funeste, il suffisait d'accorder à la nation tout entière une
représentation d'elle-même; ils ont pensé que de plus il convenait
de donner une vie politique à chaque portion du territoire, afin de
multiplier à l'infini, pour les citoyens, les occasions d'agir
ensemble, et de leur faire sentir tous les jours qu'ils dépendent
les uns des autres.

C'était se conduire avec sagesse.

Les affaires générales d'un pays n'occupent que les principaux
citoyens. Ceux-là ne se rassemblent que de loin en loin dans les
mêmes lieux; et comme il arrive souvent qu'ensuite ils se perdent de
vue, il ne s'établit pas entre eux de liens durables. Mais quand il
s'agit de faire régler les affaires particulières d'un canton par
les hommes qui l'habitent, les mêmes individus sont toujours en
contact, et ils sont en quelque sorte forcés de se connaître et de
se complaire.

On tire difficilement un homme de lui-même pour l'intéresser à la
destinée de tout l'État, parce qu'il comprend mal l'influence que la
destinée de l'État peut exercer sur son sort. Mais faut-il faire
passer un chemin au bout de son domaine, il verra d'un premier coup
d'oeil qu'il se rencontre un rapport entre cette petite affaire
publique et ses plus grandes affaires privées, et il découvrira,
sans qu'on le lui montre, le lien étroit qui unit ici l'intérêt
particulier à l'intérêt général.

C'est donc en chargeant les citoyens de l'administration des petites
affaires, bien plus qu'en leur livrant le gouvernement des grandes,
qu'on les intéresse au bien public, et qu'on leur fait voir le
besoin qu'ils ont sans cesse les uns des autres pour le produire.

On peut, par une action d'éclat, captiver tout à coup la faveur d'un
peuple; mais, pour gagner l'amour et le respect de la population qui
vous entoure, il faut une longue succession de petits services
rendus, de bons offices obscurs, une habitude constante de
bienveillance et une réputation bien établie de désintéressement.

Les libertés locales, qui font qu'un grand nombre de citoyens
mettent du prix à l'affection de leurs voisins et de leurs proches,
ramènent donc sans cesse les hommes les uns vers les autres, en
dépit des instincts qui les séparent, et les forcent à s'entr'aider.

Aux États-Unis, les plus opulents citoyens ont bien soin de ne point
s'isoler du peuple; au contraire, ils s'en rapprochent sans cesse,
ils l'écoutent volontiers, et lui parlent tous les jours. Ils savent
que les riches des démocraties ont toujours besoin des pauvres, et
que dans les temps démocratiques on s'attache le pauvre par les
manières plus que par les bienfaits. La grandeur même des bienfaits,
qui met en lumière la différence des conditions, cause une
irritation secrète à ceux qui en profitent; mais la simplicité des
manières a des charmes presque irrésistibles: leur familiarité
entraîne, et leur grossièreté même ne déplaît pas toujours.

Ce n'est pas du premier coup que cette vérité pénètre dans l'esprit
des riches. Ils y résistent d'ordinaire tant que dure la révolution
démocratique, et ils ne l'admettent même point aussitôt après que
cette révolution est accomplie. Ils consentent volontiers à faire
du bien au peuple; mais ils veulent continuer à le tenir
soigneusement à distance. Ils croient que cela suffit; ils se
trompent. Ils se ruineraient ainsi sans réchauffer le coeur de la
population qui les environne. Ce n'est pas le sacrifice de leur
argent qu'elle leur demande; c'est celui de leur orgueil.

On dirait qu'aux États-Unis il n'y a pas d'imagination qui ne
s'épuise à inventer des moyens d'accroître la richesse et de
satisfaire les besoins du public. Les habitants les plus éclairés de
chaque canton se servent sans cesse de leurs lumières pour découvrir
des secrets nouveaux propres à accroître la prospérité commune; et,
lorsqu'ils en ont trouvé quelques uns, ils se hâtent de les livrer à
la foule.

En examinant de près les vices et les faiblesses que font voir
souvent en Amérique ceux qui gouvernent, on s'étonne de la
prospérité croissante du peuple, et on a tort. Ce n'est point le
magistrat élu qui fait prospérer la démocratie américaine; mais elle
prospère parce que le magistrat est électif.

Il serait injuste de croire que le patriotisme des Américains et le
zèle que montre chacun d'eux pour le bien-être de ses concitoyens
n'aient rien de réel. Quoique l'intérêt privé dirige, aux États-Unis
aussi bien qu'ailleurs, la plupart des actions humaines, il ne les
règle pas toutes.

Je dois dire que j'ai souvent vu des Américains faire de grands et
véritables sacrifices à la chose publique, et j'ai remarqué cent
fois qu'au besoin ils ne manquaient presque jamais de se prêter un
fidèle appui les uns aux autres.

Les institutions libres que possèdent les habitants des États-Unis,
et les droits politiques dont ils font tant d'usage, rappellent sans
cesse, et de mille manières, à chaque citoyen qu'il vit en société.
Elles ramènent à tous moments son esprit vers cette idée, que le
devoir aussi bien que l'intérêt des hommes est de se rendre utiles à
leurs semblables; et comme il ne voit aucun sujet particulier de les
haïr, puisqu'il n'est jamais ni leur esclave ni leur maître, son
coeur penche aisément du côté de la bienveillance. On s'occupe
d'abord de l'intérêt général par nécessité, et puis par choix; ce
qui était calcul devient instinct; et, à force de travailler au bien
de ses concitoyens, on prend enfin l'habitude et le goût de les
servir.

Beaucoup de gens en France considèrent l'égalité des conditions
comme un premier mal, et la liberté politique comme un second. Quand
ils sont obligés de subir l'une, ils s'efforcent du moins d'échapper
à l'autre. Et moi je dis que, pour combattre les maux que l'égalité
peut produire, il n'y a qu'un remède efficace: c'est la liberté
politique.



CHAPITRE V.

    De l'usage que les Américains font de l'association dans la vie
    civile.


Je ne veux point parler de ces associations politiques à l'aide
desquelles les hommes cherchent à se défendre contre l'action
despotique d'une majorité ou contre les empiétements du pouvoir
royal. J'ai déjà traité ce sujet ailleurs. Il est clair que si
chaque citoyen, à mesure qu'il devient individuellement plus faible,
et par conséquent plus incapable de préserver isolément sa liberté,
n'apprenait pas l'art de s'unir à ses semblables pour la défendre,
la tyrannie croîtrait nécessairement avec l'égalité. Il ne s'agit
ici que des associations qui se forment dans la vie civile, et dont
l'objet n'a rien de politique.

Les associations politiques qui existent aux États-Unis ne forment
qu'un détail au milieu de l'immense tableau que l'ensemble des
associations y présente.

Les Américains de tous les âges, de toutes les conditions, de tous
les esprits, s'unissent sans cesse. Non seulement ils ont des
associations commerciales et industrielles auxquelles tous prennent
part; mais ils en ont encore de mille autres espèces: de
religieuses, de morales, de graves, de futiles, de fort générales et
de très-particulières, d'immenses et de fort petites; les Américains
s'associent pour donner des fêtes, fonder des séminaires, bâtir des
auberges, élever des églises, répandre des livres, envoyer des
missionnaires aux antipodes; ils créent de cette manière des
hôpitaux, des prisons, des écoles. S'agit-il enfin de mettre en
lumière une vérité, ou de développer un sentiment par l'appui d'un
grand exemple: ils s'associent. Partout où, à la tête d'une
entreprise nouvelle, vous voyez en France le gouvernement, et en
Angleterre un grand seigneur, comptez que vous apercevrez aux
États-Unis une association.

J'ai rencontré en Amérique des sortes d'associations dont je
confesse que je n'avais pas même l'idée, et j'ai souvent admiré
l'art infini avec lequel les habitants des États-Unis parvenaient à
fixer un but commun aux efforts d'un grand nombre d'hommes, et à les
y faire marcher librement.

J'ai parcouru depuis l'Angleterre, où les Américains ont pris
quelques unes de leurs lois et beaucoup de leurs usages, et il m'a
paru qu'on était fort loin d'y faire un aussi constant et un aussi
habile emploi de l'association.

Il arrive souvent que des Anglais exécutent isolément de
très-grandes choses, tandis qu'il n'est guère de si petite
entreprise pour laquelle les Américains ne s'unissent. Il est
évident que les premiers considèrent l'association comme un puissant
moyen d'action; mais les autres semblent y voir le seul moyen qu'ils
aient d'agir.

Ainsi le pays le plus démocratique de la terre se trouve être celui
de tous où les hommes ont le plus perfectionné de nos jours l'art de
poursuivre en commun l'objet de leurs communs désirs, et ont
appliqué au plus grand nombre d'objets cette science nouvelle.

Ceci résulte-t-il d'un accident, ou serait-ce qu'il existe en effet
un rapport nécessaire entre les associations et l'égalité?

Les sociétés aristocratiques renferment toujours dans leur sein, au
milieu d'une multitude d'individus qui ne peuvent rien par
eux-mêmes, un petit nombre de citoyens très-puissants et
très-riches; chacun de ceux-ci peut exécuter à lui seul de grandes
entreprises.

Dans les sociétés aristocratiques, les hommes n'ont pas besoin de
s'unir pour agir, parce qu'ils sont retenus fortement ensemble.

Chaque citoyen, riche et puissant, y forme comme la tête d'une
association permanente et forcée qui est composée de tous ceux qu'il
tient dans sa dépendance et qu'il fait concourir à l'exécution de
ses desseins.

Chez les peuples démocratiques, au contraire, tous les citoyens sont
indépendants et faibles; ils ne peuvent presque rien par eux-mêmes,
et aucun d'entre eux ne saurait obliger ses semblables à lui prêter
leur concours. Ils tombent donc tous dans l'impuissance s'ils
n'apprennent à s'aider librement.

Si les hommes qui vivent dans les pays démocratiques n'avaient ni le
droit, ni le goût de s'unir dans des buts politiques, leur
indépendance courrait de grands hasards; mais ils pourraient
conserver longtemps leurs richesses et leurs lumières; tandis que
s'ils n'acquéraient point l'usage de s'associer dans la vie
ordinaire, la civilisation elle-même serait en péril. Un peuple chez
lequel les particuliers perdraient le pouvoir de faire isolément de
grandes choses sans acquérir la faculté de les produire en commun
retournerait bientôt vers la barbarie.

Malheureusement le même état social qui rend les associations si
nécessaires aux peuples démocratiques les leur rend plus difficiles
qu'à tous les autres.

Lorsque plusieurs membres d'une aristocratie veulent s'associer ils
réussissent aisément à le faire. Comme chacun d'eux apporte une
grande force dans la société, le nombre des sociétaires peut être
fort petit, et, lorsque les sociétaires sont en petit nombre, il
leur est très-facile de se connaître, de se comprendre et d'établir
des règles fixes.

La même facilité ne se rencontre pas chez les nations démocratiques,
où il faut toujours que les associés soient très-nombreux pour que
l'association ait quelque puissance.

Je sais qu'il y a beaucoup de mes contemporains que ceci
n'embarrasse point. Ils prétendent qu'à mesure que les citoyens
deviennent plus faibles, et plus incapables, il faut rendre le
gouvernement plus habile et plus actif, afin que la société puisse
exécuter ce que les individus ne peuvent plus faire. Ils croient
avoir répondu à tout en disant cela. Mais je pense qu'ils se
trompent.

Un gouvernement pourrait tenir lieu de quelques unes des plus
grandes associations américaines, et, dans le sein de l'Union,
plusieurs États particuliers l'ont déjà tenté. Mais quel pouvoir
politique serait jamais en état de suffire à la multitude
innombrable de petites entreprises que les citoyens américains
exécutent tous les jours à l'aide de l'association?

Il est facile de prévoir que le temps approche où l'homme sera de
moins en moins en état de produire par lui seul les choses les plus
communes et les plus nécessaires à sa vie. La tâche du pouvoir
social s'accroîtra donc sans cesse, et ses efforts mêmes la rendront
chaque jour plus vaste. Plus il se mettra à la place des
associations, et plus les particuliers, perdant l'idée de
s'associer, auront besoin qu'ils viennent à leur aide: ce sont des
causes et des effets qui s'engendrent sans repos. L'administration
publique finira-t-elle par diriger toutes les industries auxquelles
un citoyen isolé ne peut suffire? et s'il arrive enfin un moment où,
par une conséquence de l'extrême division de la propriété foncière,
la terre se trouve partagée à l'infini, de sorte qu'elle ne puisse
plus être cultivée que par des associations de laboureurs,
faudra-t-il que le chef du gouvernement quitte le timon de l'État
pour venir tenir la charrue?

La morale et l'intelligence d'un peuple démocratique ne courraient
pas de moindres dangers que son négoce et son industrie, si le
gouvernement venait y prendre partout la place des associations.

Les sentiments et les idées ne se renouvellent, le coeur ne
s'agrandit, et l'esprit humain ne se développe que par l'action
réciproque des hommes les uns sur les autres.

J'ai fait voir que cette action est presque nulle dans les pays
démocratiques. Il faut donc l'y créer artificiellement. Et c'est ce
que les associations seules peuvent faire.

Quand les membres d'une aristocratie adoptent une idée neuve, ou
conçoivent un sentiment nouveau, ils les placent, en quelque sorte,
à côté d'eux sur le grand théâtre où ils sont eux-mêmes, et, les
exposant ainsi aux regards de la foule, ils les introduisent
aisément dans l'esprit ou le coeur de tous ceux qui les environnent.

Dans les pays démocratiques il n'y a que le pouvoir social qui soit
naturellement en état d'agir ainsi, mais il est facile de voir que
son action est toujours insuffisante et souvent dangereuse.

Un gouvernement ne saurait pas plus suffire à entretenir seul et à
renouveler la circulation des sentiments et des idées chez un grand
peuple, qu'à y conduire toutes les entreprises industrielles. Dès
qu'il essaiera de sortir de la sphère politique pour se jeter dans
cette nouvelle voie, il exercera, même sans le vouloir, une tyrannie
insupportable; car, un gouvernement ne sait que dicter des règles
précises; il impose les sentiments et les idées qu'il favorise, et
il est toujours malaisé de discerner ses conseils de ses ordres.

Ce sera bien pis encore s'il se croit réellement intéressé à ce que
rien ne remue. Il se tiendra alors immobile, et se laissera
appesantir par un sommeil volontaire.

Il est donc nécessaire qu'il n'agisse pas seul.

Ce sont les associations qui, chez les peuples démocratiques,
doivent tenir lieu des particuliers puissants que l'égalité des
conditions a fait disparaître.

Sitôt que plusieurs des habitants des États-Unis ont conçu un
sentiment ou une idée qu'ils veulent produire dans le monde, ils se
cherchent, et, quand ils se sont trouvés, ils s'unissent. Dès lors
ce ne sont plus des hommes isolés, mais une puissance qu'on voit de
loin, et dont les actions servent d'exemple; qui parle, et qu'on
écoute.

La première fois que j'ai entendu dire aux États-Unis que cent mille
hommes s'étaient engagés publiquement à ne pas faire usage de
liqueurs fortes, la chose m'a paru plus plaisante que sérieuse, et
je n'ai pas bien vu d'abord pourquoi ces citoyens si tempérants ne
se contentaient point de boire de l'eau dans l'intérieur de leur
famille.

J'ai fini par comprendre que ces cent mille Américains, effrayés des
progrès que faisait autour d'eux l'ivrognerie, avaient voulu
accorder à la sobriété leur patronage. Ils avaient agi précisément
comme un grand seigneur qui se vêtirait très-uniment afin d'inspirer
aux simples citoyens le mépris du luxe. Il est à croire que si ces
cent mille hommes eussent vécu en France, chacun d'eux se serait
adressé individuellement au gouvernement, pour le prier de
surveiller les cabarets sur toute la surface du royaume.

Il n'y a rien, suivant moi, qui mérite plus d'attirer nos regards
que les associations intellectuelles et morales de l'Amérique. Les
associations politiques et industrielles des Américains tombent
aisément sous nos sens; mais les autres nous échappent; et, si nous
les découvrons, nous les comprenons mal, parce que nous n'avons
presque jamais vu rien d'analogue. On doit reconnaître cependant
qu'elles sont aussi nécessaires que les premières au peuple
américain, et peut-être plus.

Dans les pays démocratiques, la science de l'association est la
science-mère; le progrès de toutes les autres dépend des progrès de
celle-là.

Parmi les lois qui régissent les sociétés humaines, il y en a une
qui semble plus précise et plus claire que toutes les autres. Pour
que les hommes restent civilisés ou le deviennent, il faut que parmi
eux l'art de s'associer se développe et se perfectionne dans le même
rapport que l'égalité des conditions s'accroît.



CHAPITRE VI.

    Du rapport des associations et des journaux.


Lorsque les hommes ne sont plus liés entre eux d'une manière solide et
permanente on ne saurait obtenir d'un grand nombre d'agir en commun, à
moins de persuader à chacun de ceux dont le concours est nécessaire
que son intérêt particulier l'oblige à unir volontairement ses efforts
aux efforts de tous les autres.

Cela ne peut se faire habituellement et commodément qu'à l'aide d'un
journal; il n'y a qu'un journal qui puisse venir déposer au même
moment dans mille esprits la même pensée.

Un journal est un conseiller qu'on n'a pas besoin d'aller chercher,
mais qui se présente de lui-même, et qui vous parle tous les jours
et brièvement de l'affaire commune, sans vous déranger de vos
affaires particulières.

Les journaux deviennent donc plus nécessaires à mesure que les
hommes sont plus égaux et l'individualisme plus à craindre. Ce
serait diminuer leur importance que de croire qu'ils ne servent qu'à
garantir la liberté; ils maintiennent la civilisation.

Je ne nierai point que, dans les pays démocratiques, les journaux ne
portent souvent les citoyens à faire en commun des entreprises fort
inconsidérées; mais s'il n'y avait pas de journaux, il n'y aurait
presque pas d'action commune. Le mal qu'ils produisent est donc bien
moindre que celui qu'ils guérissent.

Un journal n'a pas seulement pour effet de suggérer à un grand
nombre d'hommes un même dessein; il leur fournit les moyens
d'exécuter en commun les desseins qu'ils auraient conçus
d'eux-mêmes.

Les principaux citoyens qui habitent un pays aristocratique
s'aperçoivent de loin; et s'ils veulent réunir leurs forces, ils
marchent les uns vers les autres, entraînant une multitude à leur
suite.

Il arrive souvent, au contraire, dans les pays démocratiques, qu'un
grand nombre d'hommes qui ont le désir ou le besoin de s'associer ne
peuvent le faire, parce qu'étant tous fort petits et perdus dans la
foule, ils ne se voient point et ne savent où se trouver. Survient
un journal qui expose aux regards le sentiment ou l'idée qui s'était
présentée simultanément, mais séparément, à chacun d'entre eux. Tous
se dirigent aussitôt vers cette lumière, et ces esprits errants, qui
se cherchaient depuis longtemps dans les ténèbres, se rencontrent
enfin et s'unissent.

Le journal les a rapprochés, et il continue à leur être nécessaire
pour les tenir ensemble.

Pour que chez un peuple démocratique une association ait quelque
puissance, il faut qu'elle soit nombreuse. Ceux qui la composent
sont donc disséminés sur un grand espace, et chacun d'entre eux est
retenu dans le lieu qu'il habite par la médiocrité de sa fortune et
par la multitude des petits soins qu'elle exige. Il leur faut
trouver un moyen de se parler tous les jours sans se voir, et de
marcher d'accord sans s'être réunis. Ainsi il n'y a guère
d'association démocratique qui puisse se passer d'un journal.

Il existe donc un rapport nécessaire entre les associations et les
journaux: les journaux font les associations, et les associations
font les journaux; et, s'il a été vrai de dire que les associations
doivent se multiplier à mesure que les conditions s'égalisent, il
n'est pas moins certain que le nombre des journaux s'accroît à
mesure que les associations se multiplient.

Aussi, l'Amérique est-elle le pays du monde où l'on rencontre à la
fois le plus d'associations et le plus de journaux.

Cette relation entre le nombre des journaux et celui des
associations, nous conduit à en découvrir une autre entre l'état de
la presse périodique et la forme de l'administration du pays, et
nous apprend que le nombre des journaux doit diminuer ou croître
chez un peuple démocratique, à proportion que la centralisation
administrative est plus ou moins grande. Car, chez les peuples
démocratiques, on ne saurait confier l'exercice des pouvoirs locaux
aux principaux citoyens comme dans les aristocraties. Il faut abolir
ces pouvoirs ou en remettre l'usage à un très-grand nombre d'hommes.
Ceux-là forment une véritable association établie d'une manière
permanente par la loi pour l'administration d'une portion du
territoire, et ils ont besoin qu'un journal vienne les trouver
chaque jour au milieu de leurs petites affaires, et leur apprenne en
quel état se trouve l'affaire publique. Plus les pouvoirs locaux
sont nombreux, plus le nombre de ceux que la loi appelle à les
exercer est grand, et plus, cette nécessité se faisant sentir à
tous moments, les journaux pullulent.

C'est le fractionnement extraordinaire du pouvoir administratif,
bien plus encore que la grande liberté politique et l'indépendance
absolue de la presse, qui multiplie si singulièrement le nombre des
journaux en Amérique. Si tous les habitants de l'Union étaient
électeurs, sous l'empire d'un système qui bornerait leur droit
électoral au choix des législateurs de l'État, ils n'auraient besoin
que d'un petit nombre de journaux, parce qu'ils n'auraient que
quelques occasions très-importantes, mais très-rares, d'agir
ensemble; mais, au dedans de la grande association nationale, la loi
a établi dans chaque province, dans chaque cité, et pour ainsi dire
dans chaque village, de petites associations ayant pour objet
l'administration locale. Le législateur a forcé de cette manière
chaque Américain de concourir journellement avec quelques uns de ses
concitoyens à une oeuvre commune, et il faut à chacun d'eux un
journal pour lui apprendre ce que font tous les autres.

Je pense qu'un peuple démocratique[3] qui n'aurait point de
représentation nationale, mais un grand nombre de petits pouvoirs
locaux, finirait par posséder plus de journaux qu'un autre chez
lequel une administration centralisée existerait à côté d'une
législature élective. Ce qui m'explique le mieux le développement
prodigieux qu'a pris aux États-Unis la presse quotidienne, c'est que
je vois chez les Américains la plus grande liberté nationale s'y
combiner avec des libertés locales de toutes espèces.

         [Note 3: Je dis un _peuple démocratique_. L'administration
         peut être très décentralisée chez un peuple aristocratique,
         sans que le besoin des journaux se fasse sentir, parce que
         les pouvoirs locaux sont alors dans les mains d'un très
         petit nombre d'hommes qui agissent isolément ou qui se
         connaissent et peuvent aisément se voir et s'entendre.]

On croit généralement en France et en Angleterre qu'il suffit
d'abolir les impôts qui pèsent sur la presse, pour augmenter
indéfiniment les journaux. C'est exagérer beaucoup les effets d'une
semblable réforme. Les journaux ne se multiplient pas seulement
suivant le bon marché, mais suivant le besoin plus ou moins répété
qu'un grand nombre d'hommes ont de communiquer ensemble et d'agir en
commun.

J'attribuerais également la puissance croissante des journaux à des
raisons plus générales que celles dont on se sert souvent pour
l'expliquer.

Un journal ne peut subsister qu'à la condition de reproduire une
doctrine ou un sentiment commun à un grand nombre d'hommes. Un
journal représente donc toujours une association dont ses lecteurs
habituels sont les membres.

Cette association peut être plus ou moins définie, plus ou moins
étroite, plus ou moins nombreuse; mais elle existe au moins en germe
dans les esprits, par cela seul que le journal ne meurt pas.

Ceci nous mène à une dernière réflexion qui terminera ce chapitre.

Plus les conditions deviennent égales, moins les hommes sont
individuellement forts, plus ils se laissent aisément aller au
courant de la foule, et ont de peine à se tenir seuls dans une
opinion qu'elle abandonne.

Le journal représente l'association; l'on peut dire qu'il parle à
chacun de ses lecteurs au nom de tous les autres, et il les entraîne
d'autant plus aisément qu'ils sont individuellement plus faibles.

L'empire des journaux doit donc croître à mesure que les hommes
s'égalisent.



CHAPITRE VII.

    Rapport des associations civiles et des associations politiques.


Il n'y a qu'une nation sur la terre où l'on use chaque jour de la
liberté illimitée de s'associer dans des vues politiques. Cette même
nation est la seule dans le monde dont les citoyens aient imaginé de
faire un continuel usage du droit d'association dans la vie civile,
et soient parvenus à se procurer de cette manière tous les biens que
la civilisation peut offrir.

Chez tous les peuples où l'association politique est interdite
l'association civile est rare.

Il n'est guère probable que ceci soit le résultat d'un accident;
mais on doit plutôt en conclure qu'il existe un rapport naturel et
peut-être nécessaire entre ces deux genres d'associations.

Des hommes ont par hasard un intérêt commun dans une certaine
affaire. Il s'agit d'une entreprise commerciale à diriger, d'une
opération industrielle à conclure; ils se rencontrent et s'unissent;
ils se familiarisent peu à peu de cette manière avec l'association.

Plus le nombre de ces petites affaires communes augmente, et plus
les hommes acquièrent, à leur insu même, la faculté de poursuivre en
commun les grandes.

Les associations civiles facilitent donc les associations
politiques; mais, d'une autre part, l'association politique
développe et perfectionne singulièrement l'association civile.

Dans la vie civile chaque homme peut, à la rigueur, se figurer qu'il
est en état de se suffire. En politique, il ne saurait jamais
l'imaginer. Quand un peuple a une vie publique, l'idée de
l'association et l'envie de s'associer se présentent donc chaque
jour à l'esprit de tous les citoyens: quelque répugnance naturelle
que les hommes aient à agir en commun, ils seront toujours prêts à
le faire dans l'intérêt d'un parti.

Ainsi la politique généralise le goût et l'habitude de
l'association; elle fait désirer de s'unir et apprend l'art de le
faire à une foule d'hommes qui auraient toujours vécu seuls.

La politique ne fait pas seulement naître beaucoup d'associations,
elle crée des associations très-vastes.

Dans la vie civile il est rare qu'un même intérêt attire
naturellement vers une action commune un grand nombre d'hommes. Ce
n'est qu'avec beaucoup d'art qu'on parvient à en créer un semblable.

En politique l'occasion s'en offre à tous moments d'elle-même. Or,
ce n'est que dans de grandes associations que la valeur générale de
l'association se manifeste. Des citoyens individuellement faibles ne
se font pas d'avance une idée claire de la force qu'ils peuvent
acquérir en s'unissant; il faut qu'on le leur montre pour qu'ils le
comprennent. De là vient qu'il est souvent plus facile de rassembler
dans un but commun une multitude que quelques hommes; mille citoyens
ne voyent point l'intérêt qu'ils ont à s'unir; dix mille
l'aperçoivent. En politique, les hommes s'unissent pour de grandes
entreprises, et le parti qu'ils tirent de l'association dans les
affaires importantes leur enseigne, d'une manière pratique,
l'intérêt qu'ils ont à s'en aider dans les moindres.

Une association politique tire à la fois une multitude d'individus
hors d'eux-mêmes; quelque séparés qu'ils soient naturellement par
l'âge, l'esprit, la fortune, elle les rapproche et les met en
contact. Ils se rencontrent une fois et apprennent à se retrouver
toujours.

L'on ne peut s'engager dans la plupart des associations civiles
qu'en exposant une portion de son patrimoine; il en est ainsi pour
toutes les compagnies industrielles et commerciales. Quand les
hommes sont encore peu versés dans l'art de s'associer et qu'ils en
ignorent les principales règles, ils redoutent, en s'associant pour
la première fois de cette manière, de payer cher leur expérience.
Ils aiment donc mieux se priver d'un moyen puissant de succès, que
de courir les dangers qui l'accompagnent. Mais ils hésitent moins à
prendre part aux associations politiques qui leur paraissent sans
péril parce qu'ils n'y risquent pas leur argent. Or, ils ne
sauraient faire longtemps partie de ces associations-là sans
découvrir comment on maintient l'ordre parmi un grand nombre
d'hommes, et par quel procédé on parvient à les faire marcher,
d'accord et méthodiquement, vers le même but. Ils y apprennent à
soumettre leur volonté à celle de tous les autres, et à subordonner
leurs efforts particuliers à l'action commune, toutes choses qu'il
n'est pas moins nécessaire de savoir dans les associations civiles
que dans les associations politiques.

Les associations politiques peuvent donc être considérées comme de
grandes écoles gratuites, où tous les citoyens viennent apprendre la
théorie générale des associations.

Alors même que l'association politique ne servirait pas directement
au progrès de l'association civile, ce serait encore nuire à
celle-ci que de détruire la première.

Quand les citoyens ne peuvent s'associer que dans certains cas, ils
regardent l'association comme un procédé rare et singulier, et ils
ne s'avisent guère d'y songer.

Lorsqu'on les laisse s'associer librement en toutes choses, ils
finissent par voir, dans l'association, le moyen universel, et pour
ainsi dire unique, dont les hommes peuvent se servir pour atteindre
les diverses fins qu'ils se proposent. Chaque besoin nouveau en
réveille aussitôt l'idée. L'art de l'association devient alors,
comme je l'ai dit plus haut, la science mère; tous l'étudient et
l'appliquent.

Quand certaines associations sont défendues et d'autres permises, il
est difficile de distinguer d'avance les premières des secondes.
Dans le doute on s'abstient de toutes, et il s'établit une sorte
d'opinion publique qui tend à faire considérer une association
quelconque comme une entreprise hardie et presque illicite[4].

         [Note 4: Cela est surtout vrai lorsque c'est le pouvoir
         exécutif qui est chargé de permettre ou de défendre les
         associations suivant sa volonté arbitraire.

         Quand la loi se borne à prohiber certaines associations et
         laisse aux tribunaux le soin de punir ceux qui
         désobéissent, le mal est bien moins grand; chaque citoyen
         sait alors à peu près d'avance sur quoi compter; il se juge
         en quelque sorte lui-même avant ses juges, et s'écartant
         des associations défendues, il se livre aux associations
         permises. C'est ainsi que tous les peuples libres ont
         toujours compris qu'on pouvait restreindre le droit
         d'association. Mais s'il arrivait que le législateur
         chargeât un homme de démêler d'avance quelles sont les
         associations dangereuses et utiles, et le laissât libre de
         détruire toutes les associations dans leur germe ou de les
         laisser naître, personne ne pouvant plus prévoir d'avance
         dans quel cas on peut s'associer, et dans quel autre il
         faut s'en abstenir, l'esprit d'association serait
         entièrement frappé d'inertie. La première de ces deux lois
         n'attaque que certaines associations, la seconde s'adresse
         à la société elle-même et la blesse. Je conçois qu'un
         gouvernement régulier ait recours à la première, mais je ne
         reconnais à aucun gouvernement le droit de porter la
         seconde.]

C'est donc une chimère que de croire que l'esprit d'association,
comprimé sur un point, ne laissera pas de se développer avec la même
vigueur sur tous les autres, et qu'il suffira de permettre aux
hommes d'exécuter en commun certaines entreprises, pour qu'ils se
hâtent de le tenter. Lorsque les citoyens auront la faculté et
l'habitude de s'associer pour toutes choses, ils s'associeront aussi
volontiers pour les petites que pour les grandes. Mais s'ils ne
peuvent s'associer que pour les petites, ils ne trouveront pas même
l'envie et la capacité de le faire. En vain leur laisserez-vous
l'entière liberté de s'occuper en commun de leur négoce: ils
n'useront que nonchalamment des droits qu'on leur accorde; et, après
vous être épuisés en efforts pour les écarter des associations
défendues, vous serez surpris de ne pouvoir leur persuader de former
les associations permises.

Je ne dis point qu'il ne puisse pas y avoir d'associations civiles
dans un pays où l'association politique est interdite; car les
hommes ne sauraient jamais vivre en société sans se livrer à quelque
entreprise commune. Mais je soutiens que, dans un semblable pays,
les associations civiles seront toujours en très-petit nombre,
faiblement conçues, inhabilement conduites, et qu'elles
n'embrasseront jamais de vastes desseins, ou échoueront en voulant
les exécuter.

Ceci me conduit naturellement à penser que la liberté d'association
en matière politique n'est point aussi dangereuse pour la
tranquillité publique qu'on le suppose, et qu'il pourrait se faire
qu'après avoir quelque temps ébranlé l'État, elle l'affermisse.

Dans les pays démocratiques, les associations politiques forment
pour ainsi dire les seuls particuliers puissants qui aspirent à
régler l'État. Aussi les gouvernements de nos jours considèrent-ils
ces espèces d'associations du même oeil que les rois du moyen-âge
regardaient les grands vassaux de la couronne: ils sentent une sorte
d'horreur instinctive pour elles, et les combattent en toutes
rencontres.

Ils ont, au contraire, une bienveillance naturelle pour les
associations civiles, parce qu'ils ont aisément découvert que
celles-ci, au lieu de diriger l'esprit des citoyens vers les
affaires publiques, servent à l'en distraire, et, les engageant de
plus en plus dans des projets qui ne peuvent s'accomplir sans la
paix publique, les détournent des révolutions. Mais ils ne prennent
point garde que les associations politiques multiplient et
facilitent prodigieusement les associations civiles, et qu'en
évitant un mal dangereux ils se privent d'un remède efficace.
Lorsque vous voyez les Américains s'associer librement, chaque jour,
dans le but de faire prévaloir une opinion politique, d'élever un
homme d'État au gouvernement, ou d'arracher la puissance à un autre,
vous avez de la peine à comprendre que des hommes si indépendants ne
tombent pas à tous moments dans la licence.

Si vous venez, d'autre part, à considérer le nombre infini
d'entreprises industrielles qui se poursuivent en commun aux
États-Unis, et que vous aperceviez de tous côtés les Américains
travaillant sans relâche à l'exécution de quelque dessein important
et difficile, que la moindre révolution pourrait confondre, vous
concevez aisément pourquoi ces gens si bien occupés ne sont point
tentés de troubler l'État ni de détruire un repos public dont ils
profitent.

Est-ce assez d'apercevoir ces choses séparément, et ne faut-il pas
découvrir le noeud caché qui les lie? C'est au sein des associations
politiques que les Américains de tous les états, de tous les esprits
et de tous les âges prennent chaque jour le goût général de
l'association, et se familiarisent à son emploi. Là, ils se voient
en grand nombre, se parlent, s'entendent, et s'animent en commun à
toutes sortes d'entreprises. Ils transportent ensuite dans la vie
civile les notions qu'ils ont ainsi acquises, et les font servir à
mille usages.

C'est donc en jouissant d'une liberté dangereuse que les Américains
apprennent l'art de rendre les périls de la liberté moins grands.

Si l'on choisit un certain moment dans l'existence d'une nation, il
est facile de prouver que les associations politiques troublent
l'État et paralysent l'industrie; mais qu'on prenne la vie toute
entière d'un peuple, et il sera peut-être aisé de démontrer que la
liberté d'association en matière politique est favorable au
bien-être et même à la tranquillité des citoyens.

J'ai dit dans la première partie de cet ouvrage: «La liberté
illimitée d'association ne saurait être confondue avec la liberté
d'écrire: l'une est tout à la fois moins nécessaire et plus
dangereuse que l'autre. Une nation peut y mettre des bornes sans
cesser d'être maîtresse d'elle-même; elle doit quelquefois le faire
pour continuer à l'être.» Et plus loin j'ajoutais: «On ne peut se
dissimuler que la liberté illimitée d'association en matière
politique ne soit, de toutes les libertés, la dernière qu'un peuple
puisse supporter. Si elle ne le fait pas tomber dans l'anarchie,
elle la lui fait pour ainsi dire toucher à chaque instant.»

Ainsi, je ne crois point qu'une nation soit toujours maîtresse de
laisser aux citoyens le droit absolu de s'associer en matière
politique, et je doute même que, dans aucun pays et à aucune époque,
il fût sage de ne pas poser des bornes à la liberté d'association.

Tel peuple ne saurait, dit-on, maintenir la paix dans son sein,
inspirer le respect des lois, ni fonder de gouvernement durable,
s'il ne renferme le droit d'association dans d'étroites limites. De
pareils biens sont précieux sans doute, et je conçois que, pour les
acquérir ou les conserver, une nation consente à s'imposer
momentanément de grandes gênes; mais encore est-il bon qu'elle sache
précisément ce que ces biens lui coûtent.

Que, pour sauver la vie d'un homme, on lui coupe un bras, je le
comprends; mais je ne veux point qu'on m'assure qu'il va se montrer
aussi adroit que s'il n'était pas manchot.



CHAPITRE VIII.

    Comment les Américains combattent l'individualisme par la doctrine
    de l'intérêt bien entendu.


Lorsque le monde était conduit par un petit nombre d'individus
puissants et riches, ceux-ci aimaient à se former une idée sublime
des devoirs de l'homme; ils se plaisaient à professer qu'il est
glorieux de s'oublier soi-même et qu'il convient de faire le bien
sans intérêt, comme Dieu même. C'était la doctrine officielle de ce
temps en matière de morale.

Je doute que les hommes fussent plus vertueux dans les siècles
aristocratiques que dans les autres, mais il est certain qu'on y
parlait sans cesse des beautés de la vertu; ils n'étudiaient qu'en
secret par quel côté elle est utile; mais, à mesure que
l'imagination prend un vol moins haut, et que chacun se concentre en
soi-même, les moralistes s'effraient à cette idée de sacrifice, et
ils n'osent plus l'offrir à l'esprit humain; ils se réduisent donc à
rechercher si l'avantage individuel des citoyens ne serait pas de
travailler au bonheur de tous, et, lorsqu'ils ont découvert un de
ces points où l'intérêt particulier vient à se rencontrer avec
l'intérêt général, et à s'y confondre, ils se hâtent de le mettre en
lumière; peu à peu les observations semblables se multiplient. Ce
qui n'était qu'une remarque isolée devient une doctrine générale, et
l'on croit enfin apercevoir que l'homme en servant ses semblables se
sert lui-même, et que son intérêt particulier est de bien faire.

J'ai déjà montré, dans plusieurs endroits de cet ouvrage, comment
les habitants des États-Unis savaient presque toujours combiner leur
propre bien-être avec celui de leurs concitoyens. Ce que je veux
remarquer ici, c'est la théorie générale à l'aide de laquelle ils y
parviennent.

Aux États-Unis, on ne dit presque point que la vertu est belle. On
soutient qu'elle est utile, et on le prouve tous les jours. Les
moralistes américains ne prétendent pas qu'il faille se sacrifier à
ses semblables, parce qu'il est grand de le faire; mais ils disent
hardiment que de pareils sacrifices sont aussi nécessaires à celui
qui se les impose qu'à celui qui en profite.

Ils ont aperçu que, dans leur pays et de leur temps, l'homme était
ramené vers lui-même par une force irrésistible et, perdant l'espoir
de l'arrêter, ils n'ont plus songé qu'à le conduire.

Ils ne nient donc point que chaque homme ne puisse suivre son
intérêt, mais ils s'évertuent à prouver que l'intérêt de chacun est
d'être honnête.

Je ne veux point entrer ici dans le détail de leurs raisons, ce qui
m'écarterait de mon sujet; qu'il me suffise de dire qu'elles ont
convaincu leurs concitoyens.

Il y a longtemps que Montaigne a dit: «Quand, pour sa droicture, je
ne suyvray pas le droict chemin, je le suyvray pour avoir trouvé par
expérience, qu'au bout du compte c'est communément le plus heureux
et le plus utile.»

La doctrine de l'intérêt bien entendu n'est donc pas nouvelle, mais
chez les Américains de nos jours elle a été universellement admise;
elle y est devenue populaire: on la retrouve au fond de toutes les
actions; elle perce à travers tous les discours. On ne la rencontre
pas moins dans la bouche du pauvre que dans celle du riche.

En Europe, la doctrine de l'intérêt est beaucoup plus grossière
qu'en Amérique, mais en même temps elle y est moins répandue et
surtout moins montrée, et l'on feint encore tous les jours parmi
nous de grands dévoûments qu'on n'a plus.

Les Américains, au contraire, se plaisent à expliquer, à l'aide de
l'intérêt bien entendu, presque tous les actes de leur vie; ils
montrent complaisamment comment l'amour éclairé d'eux-mêmes les
porte sans cesse à s'aider entre eux, et les dispose à sacrifier
volontiers au bien de l'État une partie de leur temps et de leurs
richesses. Je pense qu'en ceci il leur arrive souvent de ne point se
rendre justice: car, on voit parfois aux États-Unis, comme ailleurs,
les citoyens s'abandonner aux élans désintéressés et irréfléchis qui
sont naturels à l'homme; mais les Américains n'avouent guère qu'ils
cèdent à des mouvements de cette espèce; ils aiment mieux faire
honneur à leur philosophie qu'à eux-mêmes.

Je pourrais m'arrêter ici et ne point essayer de juger ce que je
viens de décrire. L'extrême difficulté du sujet serait mon excuse.
Mais je ne veux point en profiter, et je préfère que mes lecteurs,
voyant clairement mon but, refusent de me suivre que de les laisser
en suspens.

L'intérêt bien entendu est une doctrine peu haute, mais claire et
sûre. Elle ne cherche pas à atteindre de grands objets; mais elle
atteint sans trop d'efforts, tous ceux auxquels elle vise. Comme
elle est à la portée de toutes les intelligences, chacun la saisit
aisément et la retient sans peine. S'accommodant merveilleusement
aux faiblesses des hommes, elle obtient facilement un grand empire,
et il ne lui est point difficile de le conserver, parce qu'elle
retourne l'intérêt personnel contre lui-même et se sert, pour
diriger les passions, de l'aiguillon qui les excite.

La doctrine de l'intérêt bien entendu ne produit pas de grands
dévouements; mais elle suggère chaque jour de petits sacrifices; à
elle seule, elle ne saurait faire un homme vertueux, mais elle forme
une multitude de citoyens, réglés, tempérants, modérés, prévoyants,
maîtres d'eux-mêmes; et, si elle ne conduit pas directement à la
vertu, par la volonté, elle en rapproche insensiblement par les
habitudes.

Si la doctrine de l'intérêt bien entendu venait à dominer
entièrement le monde moral, les vertus extraordinaires seraient sans
doute plus rares. Mais je pense aussi qu'alors les grossières
dépravations seraient moins communes. La doctrine de l'intérêt bien
entendu empêche peut-être quelques hommes de monter fort au-dessus
du niveau ordinaire de l'humanité; mais un grand nombre d'autres qui
tombaient au-dessous la rencontrent et s'y retiennent. Considérez
quelques individus, elle les abaisse. Envisagez l'espèce, elle
l'élève.

Je ne craindrai pas de dire que la doctrine de l'intérêt bien
entendu me semble, de toutes les théories philosophiques, la mieux
appropriée aux besoins des hommes de notre temps, et que j'y vois la
plus puissante garantie qui leur reste contre eux-mêmes. C'est donc
principalement vers elle que l'esprit des moralistes de nos jours
doit se tourner. Alors même qu'ils la jugeraient imparfaite, il
faudrait encore l'adopter comme nécessaire.

Je ne crois pas, à tout prendre, qu'il y ait plus d'égoïsme parmi
nous qu'en Amérique; la seule différence, c'est que là il est
éclairé et qu'ici il ne l'est point. Chaque Américain sait sacrifier
une partie de ses intérêts particuliers, pour sauver le reste. Nous
voulons tout retenir, et souvent tout nous échappe.

Je ne vois autour de moi que des gens qui semblent vouloir enseigner
chaque jour à leurs contemporains, par leur parole et leur exemple,
que l'utile n'est jamais déshonnête. N'en découvrirai-je donc point
enfin qui entreprennent de leur faire comprendre comment l'honnête
peut être utile?

Il n'y a pas de pouvoir sur la terre qui puisse empêcher que
l'égalité croissante des conditions ne porte l'esprit humain vers la
recherche de l'utile, et ne dispose chaque citoyen à se resserrer en
lui-même.

Il faut donc s'attendre que l'intérêt individuel deviendra plus que
jamais le principal, sinon l'unique mobile des actions des hommes;
mais il reste à savoir comment chaque homme entendra son intérêt
individuel.

Si les citoyens, en devenant égaux, restaient ignorants et
grossiers, il est difficile de prévoir jusqu'à quel stupide excès
pourrait se porter leur égoïsme, et l'on ne saurait dire à l'avance
dans quelles honteuses misères ils se plongeraient eux-mêmes, de
peur de sacrifier quelque chose de leur bien-être à la prospérité de
leurs semblables.

Je ne crois point que la doctrine de l'intérêt, telle qu'on la
prêche en Amérique, soit évidente dans toutes ses parties; mais elle
renferme un grand nombre de vérités si évidentes, qu'il suffit
d'éclairer les hommes pour qu'ils les voient. Éclairez-les donc à
tout prix; car le siècle des dévouements aveugles et des vertus
instinctives fuit déjà loin de nous, et je vois s'approcher le temps
où la liberté, la paix publique et l'ordre social lui-même ne
pourront se passer des lumières.



CHAPITRE IX.

    Comment les Américains appliquent la doctrine de l'intérêt bien
    entendu en matière de religion.


Si la doctrine de l'intérêt bien entendu n'avait en vue que ce
monde, elle serait loin de suffire; car il y a un grand nombre de
sacrifices qui ne peuvent trouver leur récompense que dans l'autre;
et, quelque effort d'esprit que l'on fasse pour prouver l'utilité de
la vertu, il sera toujours malaisé de faire bien vivre un homme qui
ne veut pas mourir.

Il est donc nécessaire de savoir si la doctrine de l'intérêt bien
entendu peut se concilier aisément avec les croyances religieuses.

Les philosophes qui enseignent cette doctrine disent aux hommes que,
pour être heureux dans la vie, on doit veiller sur ses passions et
en réprimer avec soin l'excès; qu'on ne saurait acquérir un bonheur
durable qu'en se refusant mille jouissances passagères, et qu'il
faut enfin triompher sans cesse de soi-même pour se mieux servir.

Les fondateurs de presque toutes les religions ont tenu à peu près
le même langage. Sans indiquer aux hommes une autre route, ils n'ont
fait que reculer le but; au lieu de placer en ce monde le prix des
sacrifices qu'ils imposent, ils l'ont mis dans l'autre.

Toutefois, je me refuse à croire que tous ceux qui pratiquent la
vertu par esprit de religion n'agissent que dans la vue d'une
récompense.

J'ai rencontré des chrétiens zélés qui s'oubliaient sans cesse afin
de travailler avec plus d'ardeur au bonheur de tous, et je les ai
entendus prétendre qu'ils n'agissaient ainsi que pour mériter les
biens de l'autre monde; mais je ne puis m'empêcher de penser qu'ils
s'abusent eux-mêmes. Je les respecte trop pour les croire.

Le christianisme nous dit, il est vrai, qu'il faut préférer les
autres à soi, pour gagner le ciel; mais le christianisme nous dit
aussi qu'on doit faire le bien de ses semblables par amour de Dieu.
C'est là une expression magnifique; l'homme pénètre par son
intelligence dans la pensée divine; il voit que le but de Dieu est
l'ordre; il s'associe librement à ce grand dessein, et, tout en
sacrifiant ses intérêts particuliers à cet ordre admirable de toutes
choses, il n'attend d'autres récompenses que le plaisir de le
contempler.

Je ne crois donc pas que le seul mobile des hommes religieux soit
l'intérêt; mais je pense que l'intérêt est le principal moyen dont
les religions elles-mêmes se servent pour conduire les hommes, et je
ne doute pas que ce ne soit par ce côté qu'elles saisissent la foule
et deviennent populaires.

Je ne vois donc pas clairement pourquoi la doctrine de l'intérêt
bien entendu écarterait les hommes des croyances religieuses, et il
me semble, au contraire, que je démêle comment elle les en
rapproche.

Je suppose que, pour atteindre le bonheur de ce monde, un homme
résiste en toutes rencontres à l'instinct, et raisonne froidement
tous les actes de sa vie; qu'au lieu de céder aveuglément à la
fougue de ses premiers désirs, il ait appris l'art de les combattre,
et qu'il se soit habitué à sacrifier sans efforts le plaisir du
moment à l'intérêt permanent de toute sa vie.

Si un pareil homme a foi dans la religion qu'il professe, il ne lui
en coûtera guère de se soumettre aux gênes qu'elle impose. La raison
même lui conseille de le faire, et la coutume l'a préparé d'avance
à le souffrir.

Que s'il a conçu des doutes sur l'objet de ses espérances, il ne s'y
laissera point aisément arrêter, et il jugera qu'il est sage de
hasarder quelques uns des biens de ce monde pour conserver ses
droits à l'immense héritage qu'on lui promet dans l'autre.

«De se tromper en croyant la religion chrétienne vraie, a dit
Pascal, il n'y a pas grand'chose à perdre; mais quel malheur de se
tromper en la croyant fausse!»

Les Américains n'affectent point une indifférence grossière pour
l'autre vie; ils ne mettent pas un puéril orgueil à mépriser des
périls auxquels ils espèrent se soustraire.

Ils pratiquent donc leur religion sans honte et sans faiblesse; mais
on voit d'ordinaire, jusqu'au milieu de leur zèle, je ne sais quoi
de si tranquille, de si méthodique et de si calculé, qu'il semble
que ce soit la raison bien plus que le coeur qui les conduit au pied
des autels.

Non seulement les Américains suivent leur religion par intérêt, ils
placent souvent dans ce monde l'intérêt qu'on peut avoir à la
suivre. Au moyen âge, les prêtres ne parlaient que de l'autre vie;
ils ne s'inquiétaient guère de prouver qu'un chrétien sincère peut
être un homme heureux ici-bas.

Mais les prédicateurs américains reviennent sans cesse à la terre,
et ils ne peuvent qu'à grande peine en détacher leurs regards. Pour
mieux toucher leurs auditeurs, ils leur font voir chaque jour
comment les croyances religieuses favorisent la liberté et l'ordre
public, et il est souvent difficile de savoir, en les écoutant, si
l'objet principal de la religion est de procurer l'éternelle
félicité dans l'autre monde ou le bien-être en celui-ci.



CHAPITRE X.

    Du goût du bien-être matériel en Amérique.


En Amérique, la passion du bien-être matériel n'est pas toujours
exclusive, mais elle est générale; si tous ne l'éprouvent point de
la même manière, tous la ressentent. Le soin de satisfaire les
moindres besoins du corps et de pourvoir aux petites commodités de
la vie y préoccupe universellement les esprits.

Quelque chose de semblable se fait voir de plus en plus en Europe.

Parmi les causes qui produisent ces effets pareils dans les deux
mondes, il en est plusieurs qui se rapprochent de mon sujet, et que
je dois indiquer.

Quand les richesses sont fixées héréditairement dans les mêmes
familles, on voit un grand nombre d'hommes qui jouissent du
bien-être matériel, sans ressentir le goût exclusif du bien-être.

Ce qui attache le plus vivement le coeur humain, ce n'est point la
possession paisible d'un objet précieux, mais le désir imparfaitement
satisfait de le posséder et la crainte incessante de le perdre.

Dans les sociétés aristocratiques, les riches, n'ayant jamais connu
un état différent du leur, ne redoutent point d'en changer; à peine
s'ils en imaginent un autre. Le bien-être matériel n'est donc point
pour eux le but de la vie; c'est une manière de vivre. Ils le
considèrent, en quelque sorte, comme l'existence, et en jouissent
sans y songer.

Le goût naturel et instinctif que tous les hommes ressentent pour le
bien-être, étant ainsi satisfait sans peine et sans crainte, leur
âme se porte ailleurs et s'attache à quelque entreprise plus
difficile et plus grande, qui l'anime et l'entraîne.

C'est ainsi qu'au sein même des jouissances matérielles les membres
d'une aristocratie font souvent voir un mépris orgueilleux pour ces
mêmes jouissances, et trouvent des forces singulières quand il faut
enfin s'en priver. Toutes les révolutions, qui ont troublé ou
détruit les aristocraties, ont montré avec quelle facilité des gens
accoutumés au superflu pouvaient se passer du nécessaire, tandis que
des hommes qui sont arrivés laborieusement jusqu'à l'aisance,
peuvent à peine vivre après l'avoir perdue.

Si, des rangs supérieurs, je passe aux basses classes, je verrai des
effets analogues produits par des causes différentes.

Chez les nations où l'aristocratie domine la société, et la tient
immobile, le peuple finit par s'habituer à la pauvreté comme les
riches à leur opulence. Les uns ne se préoccupent point du bien-être
matériel parce qu'ils le possèdent sans peine; l'autre n'y pense
point parce qu'il désespère de l'acquérir et qu'il ne le connaît pas
assez pour le désirer.

Dans ces sortes de sociétés l'imagination du pauvre est rejetée vers
l'autre monde; les misères de la vie réelle la resserrent; mais elle
leur échappe et va chercher ses jouissances au dehors.

Lorsque, au contraire, les rangs sont confondus et les priviléges
détruits, quand les patrimoines se divisent et que la lumière et la
liberté se répandent, l'envie d'acquérir le bien-être se présente à
l'imagination du pauvre, et la crainte de le perdre à l'esprit du
riche. Il s'établit une multitude de fortunes médiocres. Ceux qui
les possèdent ont assez de jouissances matérielles pour concevoir
le goût de ces jouissances, et pas assez pour s'en contenter. Ils ne
se les procurent jamais qu'avec effort et ne s'y livrent qu'en
tremblant.

Ils s'attachent donc sans cesse à poursuivre ou à retenir ces
jouissances si précieuses, si incomplètes et si fugitives.

Je cherche une passion qui soit naturelle à des hommes que
l'obscurité de leur origine ou la médiocrité de leur fortune
excitent et limitent, et je n'en trouve point de mieux appropriée
que le goût du bien-être. La passion du bien-être matériel est
essentiellement une passion de classe moyenne; elle grandit et
s'étend avec cette classe; elle devient prépondérante avec elle.
C'est de là qu'elle gagne les rangs supérieurs de la société et
descend jusqu'au sein du peuple.

Je n'ai pas rencontré, en Amérique, de si pauvre citoyen qui ne
jetât un regard d'espérance et d'envie sur les jouissances des
riches, et dont l'imagination ne se saisît à l'avance des biens que
le sort s'obstinait à lui refuser.

D'un autre côté, je n'ai jamais aperçu chez les riches des
États-Unis ce superbe dédain pour le bien-être matériel qui se
montre quelquefois jusque dans le sein des aristocraties les plus
opulentes et les plus dissolues.

La plupart de ces riches ont été pauvres; ils ont senti l'aiguillon
du besoin; ils ont longtemps combattu une fortune ennemie, et,
maintenant que la victoire est remportée, les passions qui ont
accompagné la lutte lui survivent; ils restent comme enivrés au
milieu de ces petites jouissances qu'ils ont poursuivies quarante
ans.

Ce n'est pas qu'aux États-Unis, comme ailleurs, il ne se rencontre
un assez grand nombre de riches qui, tenant leurs biens par
héritage, possèdent sans efforts une opulence qu'ils n'ont point
acquise. Mais ceux-ci même ne se montrent pas moins attachés aux
jouissances de la vie matérielle. L'amour du bien-être est devenu le
goût national et dominant; le grand courant des passions humaines
porte de ce côté, il entraîne tout dans son cours.



CHAPITRE XI.

    Des effets particuliers que produit l'amour des jouissances
    matérielles dans les siècles démocratiques.


On pourrait croire, d'après ce qui précède, que l'amour des
jouissances matérielles doit entraîner sans cesse les Américains
vers le désordre des moeurs, troubler les familles et compromettre
enfin le sort de la société même.

Mais il n'en est point ainsi: la passion des jouissances matérielles
produit dans le sein des démocraties d'autres effets que chez les
peuples aristocratiques.

Il arrive quelquefois que la lassitude des affaires, l'excès des
richesses, la ruine des croyances, la décadence de l'État,
détournent peu à peu vers les seules jouissances matérielles le
coeur d'une aristocratie. D'autres fois, la puissance du prince ou
la faiblesse du peuple, sans ravir aux nobles leur fortune, les
force à s'écarter du pouvoir, et, leur fermant la voie aux grandes
entreprises, les abandonnent à l'inquiétude de leurs désirs; ils
retombent alors pesamment sur eux-mêmes, et ils cherchent dans les
jouissances du corps l'oubli de leur grandeur passée.

Lorsque les membres d'un corps aristocratique se tournent ainsi
exclusivement vers l'amour des jouissances matérielles, ils
rassemblent d'ordinaire de ce seul côté toute l'énergie que leur a
donnée la longue habitude du pouvoir.

À de tels hommes la recherche du bien-être ne suffit pas; il leur
faut une dépravation somptueuse et une corruption éclatante. Ils
rendent un culte magnifique à la matière, et ils semblent à l'envi
vouloir exceller dans l'art de s'abrutir.

Plus une aristocratie aura été forte, glorieuse et libre, plus alors
elle se montrera dépravée, et, quelle qu'ait été la splendeur de ses
vertus, j'ose prédire qu'elle sera toujours surpassée par l'éclat de
ses vices.

Le goût des jouissances matérielles ne porte point les peuples
démocratiques à de pareils excès. L'amour du bien-être s'y montre
une passion tenace, exclusive, universelle, mais contenue. Il n'est
pas question d'y bâtir de vastes palais, d'y vaincre ou d'y tromper
la nature, d'épuiser l'univers pour mieux assouvir les passions d'un
homme; il s'agit d'ajouter quelques toises à ses champs, de planter
un verger, d'agrandir une demeure, de rendre à chaque instant la vie
plus aisée et plus commode, de prévenir la gêne, et de satisfaire
les moindres besoins sans efforts et presque sans frais. Ces objets
sont petits, mais l'âme s'y attache: elle les considère tous les
jours et de fort près; ils finissent par lui cacher le reste du
monde, et ils viennent quelquefois se placer entre elle et Dieu.

Ceci, dira-t-on, ne saurait s'appliquer qu'à ceux d'entre les
citoyens dont la fortune est médiocre; les riches montreront des
goûts analogues à ceux qu'ils faisaient voir dans les siècles
d'aristocratie. Je le conteste.

En fait de jouissances matérielles, les plus opulents citoyens d'une
démocratie ne montreront pas des goûts fort différents de ceux du
peuple, soit que, étant sortis du sein du peuple, ils les partagent
réellement, soit qu'ils croient devoir s'y soumettre. Dans les
sociétés démocratiques, la sensualité du public a pris une certaine
allure modérée et tranquille, à laquelle toutes les âmes sont tenues
de se conformer. Il y est aussi difficile d'échapper à la règle
commune par ses vices que par ses vertus.

Les riches qui vivent au milieu des nations démocratiques visent
donc à la satisfaction de leurs moindres besoins plutôt qu'à des
jouissances extraordinaires; ils contentent une multitude de petits
désirs, et ne se livrent à aucune grande passion désordonnée. Ils
tombent ainsi dans la mollesse plutôt que dans la débauche.

Ce goût particulier que les hommes des siècles démocratiques
conçoivent pour les jouissances matérielles n'est point
naturellement opposé à l'ordre; au contraire, il a souvent besoin de
l'ordre pour se satisfaire. Il n'est pas non plus ennemi de la
régularité des moeurs; car les bonnes moeurs sont utiles à la
tranquillité publique et favorisent l'industrie. Souvent même il
vient à se combiner avec une sorte de moralité religieuse; on veut
être le mieux possible en ce monde, sans renoncer aux chances de
l'autre.

Parmi les biens matériels, il en est dont la possession est
criminelle; on a soin de s'en abstenir. Il y en a d'autres dont la
religion et la morale permettent l'usage; à ceux-là on livre sans
réserve son coeur, son imagination, sa vie, et l'on perd de vue, en
s'efforçant de les saisir, ces biens plus précieux qui font la
gloire et la grandeur de l'espèce humaine.

Ce que je reproche à l'égalité, ce n'est pas d'entraîner les hommes
à la poursuite des jouissances défendues; c'est de les absorber
entièrement dans la recherche des jouissances permises.

Ainsi, il pourrait bien s'établir dans le monde une sorte de
matérialisme honnête qui ne corromprait pas les âmes, mais qui les
amollirait et finirait par détendre sans bruit tous leurs ressorts.



CHAPITRE XII.

    Pourquoi certains Américains font voir un spiritualisme si exalté.


Quoique le désir d'acquérir les biens de ce monde soit la passion
dominante des Américains, il y a des moments de relâche où leur âme
semble briser tout à coup les liens matériels qui la retiennent, et
s'échapper impétueusement vers le ciel.

On rencontre quelquefois dans tous les États de l'Union, mais
principalement dans les contrées à moitié peuplées de l'ouest, des
prédicateurs ambulants qui colportent de place en place la parole
divine.

Des familles entières, vieillards, femmes et enfants, traversent
des lieux difficiles et percent des bois déserts, pour venir de
très-loin les entendre; et, quand elles les ont rencontrés, elles
oublient plusieurs jours et plusieurs nuits, en les écoutant, le
soin des affaires et jusqu'aux plus pressants besoins du corps.

On trouve çà et là, au sein de la société américaine, des âmes
toutes remplies d'un spiritualisme exalté et presque farouche, qu'on
ne rencontre guère en Europe. Il s'y élève de temps à autres des
sectes bizarres qui s'efforcent de s'ouvrir des chemins
extraordinaires vers le bonheur éternel. Les folies religieuses y
sont fort communes.

Il ne faut pas que ceci nous surprenne.

Ce n'est pas l'homme qui s'est donné à lui-même le goût de l'infini
et l'amour de ce qui est immortel. Ces instincts sublimes ne
naissent point d'un caprice de sa volonté: ils ont leur fondement
immobile dans sa nature; ils existent en dépit de ses efforts. Il
peut les gêner et les déformer, mais non les détruire.

L'âme a des besoins qu'il faut satisfaire; et, quelque soin que l'on
prenne de la distraire d'elle-même, elle s'ennuie bientôt,
s'inquiète et s'agite au milieu des jouissances des sens.

Si l'esprit de la grande majorité du genre humain se concentrait
jamais dans la seule recherche des biens matériels, on peut
s'attendre qu'il se ferait une réaction prodigieuse dans l'âme de
quelques hommes. Ceux-là se jetteraient éperduement dans le monde
des esprits, de peur de rester embarrassés dans les entraves trop
étroites que veut leur imposer le corps.

Il ne faudrait donc pas s'étonner si, au sein d'une société qui ne
songerait qu'à la terre, on rencontrait un petit nombre d'individus
qui voulussent ne regarder que le ciel. Je serais surpris si, chez
un peuple uniquement préoccupé de son bien-être, le mysticisme ne
faisait pas bientôt des progrès.

On dit que ce sont les persécutions des empereurs et les supplices
du cirque qui ont peuplé les déserts de la Thébaïde; et moi je pense
que ce sont bien plutôt les délices de Rome et la philosophie
épicurienne de la Grèce.

Si l'état social, les circonstances et les lois ne retenaient pas si
étroitement l'esprit américain dans la recherche du bien-être, il
est à croire que, lorsqu'il viendrait à s'occuper des choses
immatérielles, il montrerait plus de réserve et plus d'expérience,
et qu'il se modérerait sans peine. Mais il se sent emprisonné dans
des limites dont on semble ne pas vouloir le laisser sortir. Dès
qu'il dépasse ces limites il ne sait où se fixer lui-même, et il
court souvent, sans s'arrêter, par delà les bornes du sens commun.



CHAPITRE XIII.

    Pourquoi les Américains se montrent si inquiets au milieu de leur
    bien-être.


On rencontre encore quelquefois dans certains cantons retirés de
l'ancien monde, de petites populations qui ont été comme oubliées au
milieu du tumulte universel et qui sont restées immobiles quand tout
remuait autour d'elles. La plupart de ces peuples sont fort
ignorants et fort misérables; ils ne se mêlent point aux affaires du
gouvernement, et souvent les gouvernements les oppriment. Cependant,
ils montrent d'ordinaire un visage serein, et ils font souvent
paraître une humeur enjouée.

J'ai vu en Amérique les hommes les plus libres et les plus éclairés,
placés dans la condition la plus heureuse qui soit au monde; il m'a
semblé qu'une sorte de nuage couvrait habituellement leurs traits;
ils m'ont paru graves et presque tristes jusque dans leurs plaisirs.

La principale raison de ceci est que les premiers ne pensent point
aux maux qu'ils endurent, tandis que les autres songent sans cesse
aux biens qu'ils n'ont pas.

C'est une chose étrange de voir avec quelle sorte d'ardeur fébrile
les Américains poursuivent le bien-être, et comme ils se montrent
tourmentés sans cesse par une crainte vague de n'avoir pas choisi la
route la plus courte qui peut y conduire.

L'habitant des États-Unis s'attache aux biens de ce monde, comme
s'il était assuré de ne point mourir, et il met tant de
précipitation à saisir ceux qui passent à sa portée, qu'on dirait
qu'il craint à chaque instant de cesser de vivre avant d'en avoir
joui. Il les saisit tous, mais sans les étreindre, et il les laisse
bientôt échapper de ses mains pour courir après des jouissances
nouvelles.

Un homme aux États-Unis bâtit avec soin une demeure pour y passer
ses vieux jours, et il la vend pendant qu'on en pose le faîte; il
plante un jardin, et il le loue comme il allait en goûter les
fruits; il défriche un champ, et il laisse à d'autres le soin d'en
récolter les moissons. Il embrasse une profession, et la quitte. Il
se fixe dans un lieu dont il part peu après pour aller porter
ailleurs ses changeants désirs. Ses affaires privées lui
donnent-elles quelque relâche, il se plonge aussitôt dans le
tourbillon de la politique. Et quand, vers le terme d'une année
remplie de travaux, il lui reste encore quelques loisirs, il promène
çà et là dans les vastes limites des États-Unis sa curiosité
inquiète. Il fera ainsi cinq cents lieues en quelques jours, pour se
mieux distraire de son bonheur.

La mort survient enfin et elle l'arrête avant qu'il se soit lassé de
cette poursuite inutile d'une félicité complète qui fuit toujours.

On s'étonne d'abord en contemplant cette agitation singulière que
font paraître tant d'hommes heureux, au sein même de leur abondance.
Ce spectacle est pourtant aussi vieux que le monde; ce qui est
nouveau, c'est de voir tout un peuple qui le donne.

Le goût des jouissances matérielles doit être considéré comme la
source première de cette inquiétude secrète qui se révèle dans les
actions des Américains, et de cette inconstance dont ils donnent
journellement l'exemple.

Celui qui a renfermé son coeur dans la seule recherche des biens
de ce monde est toujours pressé, car il n'a qu'un temps limité pour
les trouver, s'en emparer et en jouir. Le souvenir de la brièveté
de la vie l'aiguillonne sans cesse. Indépendamment des biens qu'il
possède, il en imagine à chaque instant mille autres que la mort
l'empêchera de goûter, s'il ne se hâte. Cette pensée le remplit de
troubles, de craintes et de regrets, et maintient son âme dans une
sorte de trépidation incessante qui le porte à changer à tout moment
de desseins et de lieu.

Si au goût du bien-être matériel vient se joindre un état social
dans lequel la loi ni la coutume ne retiennent plus personne à sa
place, ceci est une grande excitation de plus pour cette inquiétude
d'esprit: on verra alors les hommes changer continuellement de
route, de peur de manquer le plus court chemin, qui doit les
conduire au bonheur.

Il est d'ailleurs facile de concevoir, que si les hommes qui
recherchent avec passion les jouissances matérielles désirent
vivement, ils doivent se rebuter aisément; l'objet final étant de
jouir, il faut que le moyen d'y arriver soit prompt et facile, sans
quoi la peine d'acquérir la jouissance surpasserait la jouissance.
La plupart des âmes y sont donc à la fois ardentes et molles,
violentes et énervées. Souvent, la mort y est moins redoutée que la
continuité des efforts vers le même but.

L'égalité conduit par un chemin plus direct encore, à plusieurs des
effets que je viens de décrire.

Quand toutes les prérogatives de naissance et de fortune sont
détruites, que toutes les professions sont ouvertes à tous, et qu'on
peut parvenir de soi-même au sommet de chacune d'elles, une carrière
immense et aisée semble s'ouvrir devant l'ambition des hommes, et ils
se figurent volontiers qu'ils sont appelés à de grandes destinées.
Mais c'est là une vue erronée que l'expérience corrige tous les jours.
Cette même égalité qui permet à chaque citoyen de concevoir de vastes
espérances, rend tous les citoyens individuellement faibles. Elle
limite de tous côtés leurs forces, en même temps qu'elle permet à
leurs désirs de s'étendre.

Non-seulement ils sont impuissants par eux-mêmes, mais ils trouvent
à chaque pas d'immenses obstacles qu'ils n'avaient point aperçus
d'abord.

Ils ont détruit les priviléges gênants de quelques uns de leurs
semblables; ils rencontrent la concurrence de tous. La borne a
changé de forme plutôt que de place. Lorsque les hommes sont à peu
près semblables et suivent une même route, il est bien difficile
qu'aucun d'entre eux marche vite et perce à travers la foule
uniforme qui l'environne et le presse.

Cette opposition constante qui règne entre les instincts que fait
naître l'égalité, et les moyens qu'elle fournit pour les satisfaire,
tourmente et fatigue les âmes.

On peut concevoir des hommes arrivés à un certain degré de liberté
qui les satisfasse entièrement. Ils jouissent alors de leur
indépendance sans inquiétude et sans ardeur. Mais les hommes ne
fonderont jamais une égalité qui leur suffise.

Un peuple a beau faire des efforts, il ne parviendra pas à rendre
les conditions parfaitement égales dans son sein; et s'il avait le
malheur d'arriver à ce nivellement absolu et complet, il resterait
encore l'inégalité des intelligences, qui, venant directement de
Dieu, échappera toujours aux lois.

Quelque démocratique que soit l'état social et la constitution
politique d'un peuple, on peut donc compter que chacun de ses
citoyens apercevra toujours près de soi plusieurs points qui le
dominent, et l'on peut prévoir qu'il tournera obstinément ses
regards de ce seul côté. Quand l'inégalité est la loi commune d'une
société, les plus fortes inégalités ne frappent point l'oeil; quand
tout est à peu près de niveau les moindres le blessent. C'est pour
cela que le désir de l'égalité devient toujours plus insatiable à
mesure que l'égalité est plus grande.

Chez les peuples démocratiques les hommes obtiennent aisément une
certaine égalité; ils ne sauraient atteindre celle qu'ils désirent.
Celle-ci recule chaque jour devant eux, mais sans jamais se dérober
à leurs regards, et, en se retirant, elle les attire à sa poursuite.
Sans cesse ils croyent qu'ils vont la saisir, et elle échappe sans
cesse à leurs étreintes. Ils la voient d'assez près pour connaître
ses charmes, ils ne l'approchent pas assez pour en jouir, et ils
meurent avant d'avoir savouré pleinement ses douceurs.

C'est à ces causes qu'il faut attribuer la mélancolie singulière que
les habitants des contrées démocratiques font souvent voir au sein
de leur abondance, et ces dégoûts de la vie qui viennent quelquefois
les saisir au milieu d'une existence aisée et tranquille.

On se plaint en France que le nombre des suicides s'accroît; en
Amérique le suicide est rare, mais on assure que la démence est plus
commune que partout ailleurs.

Ce sont là des symptômes différents du même mal.

Les Américains ne se tuent point, quelque agités qu'ils soient,
parce que la religion leur défend de le faire, et que chez eux le
matérialisme n'existe pour ainsi dire pas, quoique la passion du
bien-être matériel soit générale.

Leur volonté résiste, mais souvent leur raison fléchit.

Dans les temps démocratiques les jouissances sont plus vives que
dans les siècles d'aristocratie, et surtout le nombre de ceux qui
les goûtent est infiniment plus grand; mais, d'une autre part, il
faut reconnaître que les espérances et les désirs y sont plus
souvent déçus, les âmes plus émues et plus inquiètes, et les soucis
plus cuisants.



CHAPITRE XIV.

    Comment le goût des jouissances matérielles s'unit chez les
    Américains à l'amour de la liberté et au soin des affaires
    publiques.


Lorsqu'un état démocratique tourne à la monarchie absolue,
l'activité qui se portait précédemment sur les affaires publiques et
sur les affaires privées, venant, tout à coup, à se concentrer sur
ces dernières, il en résulte, pendant quelque temps, une grande
prospérité matérielle; mais bientôt le mouvement se ralentit et le
développement de la production s'arrête.

Je ne sais si l'on peut citer un seul peuple manufacturier et
commerçant, depuis les Tyriens jusqu'aux Florentins et aux Anglais,
qui n'ait été un peuple libre. Il y a donc un lien étroit et un
rapport nécessaire entre ces deux choses: liberté et industrie.

Cela est généralement vrai de toutes les nations, mais spécialement
des nations démocratiques.

J'ai fait voir plus haut comment les hommes qui vivent dans les
siècles d'égalité avaient un continuel besoin de l'association pour
se procurer presque tous les biens qu'ils convoitent, et, d'une
autre part, j'ai montré comment la grande liberté politique
perfectionnait et vulgarisait dans leur sein l'art de s'associer. La
liberté, dans ces siècles, est donc particulièrement utile à la
production des richesses. On peut voir, au contraire, que le
despotisme lui est particulièrement ennemi.

Le naturel du pouvoir absolu, dans les siècles démocratiques, n'est
ni cruel ni sauvage, mais il est minutieux et tracassier. Un
despotisme de cette espèce, bien qu'il ne foule point aux pieds
l'humanité, est directement opposé au génie du commerce et aux
instincts de l'industrie.

Ainsi, les hommes des temps démocratiques ont besoin d'être libres,
afin de se procurer plus aisément les jouissances matérielles après
lesquelles ils soupirent sans cesse.

Il arrive cependant, quelquefois, que le goût excessif qu'ils
conçoivent pour ces mêmes jouissances les livre au premier maître
qui se présente. La passion du bien-être se retourne alors contre
elle-même, et éloigne sans l'apercevoir l'objet de ses convoitises.

Il y a, en effet, un passage très-périlleux dans la vie des peuples
démocratiques.

Lorsque le goût des jouissances matérielles se développe chez un de
ces peuples plus rapidement que les lumières et que les habitudes de
la liberté, il vient un moment où les hommes sont emportés, et comme
hors d'eux-mêmes, à la vue de ces biens nouveaux qu'ils sont prêts à
saisir. Préoccupés du seul soin de faire fortune, ils n'aperçoivent
plus le lien étroit qui unit la fortune particulière de chacun d'eux
à la prospérité de tous. Il n'est pas besoin d'arracher à de tels
citoyens les droits qu'ils possèdent; ils les laissent volontiers
échapper eux-mêmes. L'exercice de leurs devoirs politiques leur
paraît un contre-temps fâcheux qui les distrait de leur industrie.
S'agit-il de choisir leurs représentants, de prêter main forte à
l'autorité, de traiter en commun la chose commune, le temps leur
manque; ils ne sauraient dissiper ce temps si précieux en travaux
inutiles. Ce sont là jeux d'oisifs qui ne conviennent point à des
hommes graves et occupés des intérêts sérieux de la vie. Ces gens-là
croient suivre la doctrine de l'intérêt, mais ils ne s'en font
qu'une idée grossière, et, pour mieux veiller à ce qu'ils nomment
leurs affaires, ils négligent la principale, qui est de rester
maîtres d'eux-mêmes.

Les citoyens qui travaillent ne voulant pas songer à la chose
publique, et la classe qui pourrait se charger de ce soin pour
remplir ses loisirs n'existant plus, la place du gouvernement est
comme vide.

Si, à ce moment critique, un ambitieux habile vient à s'emparer du
pouvoir, il trouve que la voie à toutes les usurpations est ouverte.

Qu'il veille quelque temps à ce que tous les intérêts matériels
prospèrent; on le tiendra aisément quitte du reste. Qu'il garantisse
surtout le bon ordre. Les hommes qui ont la passion des jouissances
matérielles découvrent d'ordinaire comment les agitations de la
liberté troublent le bien-être, avant que d'apercevoir comment la
liberté sert à se le procurer; et, au moindre bruit des passions
publiques qui pénètrent au milieu des petites jouissances de leur
vie privée, ils s'éveillent et s'inquiètent; pendant longtemps la
peur de l'anarchie les tient sans cesse en suspens et toujours prêts
à se jeter hors de la liberté au premier désordre.

Je conviendrai sans peine que la paix publique est un grand bien;
mais je ne veux pas oublier cependant que c'est à travers le bon
ordre que tous les peuples sont arrivés à la tyrannie. Il ne
s'ensuit pas assurément que les peuples doivent mépriser la paix
publique; mais il ne faut pas qu'elle leur suffise. Une nation qui
ne demande à son gouvernement que le maintien de l'ordre est déjà
esclave au fond du coeur; elle est esclave de son bien-être, et
l'homme qui doit l'enchaîner peut paraître.

Le despotisme des factions n'y est pas moins à redouter que celui
d'un homme.

Lorsque la masse des citoyens ne veut s'occuper que d'affaires
privées, les plus petits partis ne doivent pas désespérer de devenir
maîtres des affaires publiques.

Il n'est pas rare de voir alors sur la vaste scène du monde, ainsi
que sur nos théâtres, une multitude représentée par quelques hommes.
Ceux-ci parlent seuls au nom d'une foule absente ou inattentive;
seuls ils agissent au milieu de l'immobilité universelle; ils
disposent, suivant leur caprice, de toutes choses, ils changent les
lois, et tyrannisent à leur gré les moeurs; et l'on s'étonne en
voyant le petit nombre de faibles et d'indignes mains dans
lesquelles peut tomber un grand peuple.

Jusqu'à présent, les Américains ont évité avec bonheur tous les
écueils que je viens d'indiquer; et en cela ils méritent
véritablement qu'on les admire.

Il n'y a peut-être pas de pays sur la terre où l'on rencontre moins
d'oisifs qu'en Amérique, et où tous ceux qui travaillent soient plus
enflammés à la recherche du bien-être. Mais si la passion des
Américains pour les jouissances matérielles est violente, du moins
elle n'est point aveugle, et la raison, impuissante à la modérer, la
dirige.

Un Américain s'occupe de ses intérêts privés comme s'il était seul
dans le monde, et, le moment d'après, il se livre à la chose
publique comme s'il les avait oubliés. Il paraît tantôt animé de la
cupidité la plus égoïste, et tantôt du patriotisme le plus vif. Le
coeur humain ne saurait se diviser de cette manière. Les habitants
des États-Unis témoignent alternativement une passion si forte et si
semblable pour leur bien-être et leur liberté, qu'il est à croire
que ces passions s'unissent et se confondent dans quelque endroit de
leur âme. Les Américains voient, en effet, dans leur liberté le
meilleur instrument et la plus grande garantie de leur bien-être.
Ils aiment ces deux choses l'une par l'autre. Ils ne pensent donc
point que se mêler du public ne soit pas leur affaire; ils croient,
au contraire, que leur principale affaire est de s'assurer par
eux-mêmes un gouvernement qui leur permette d'acquérir les biens
qu'ils désirent, et qui ne leur défende pas de goûter en paix ceux
qu'ils ont acquis.



CHAPITRE XV.

    Comment les croyances religieuses détournent de temps en temps
    l'âme des Américains vers les jouissances immatérielles.


Aux États-Unis, quand arrive le septième jour de chaque semaine, la
vie commerciale et industrielle de la nation semble suspendue, tous
les bruits cessent. Un profond repos, ou plutôt une sorte de
recueillement solennel lui succède, l'âme rentre enfin en possession
d'elle-même, et se contemple.

Durant ce jour, les lieux consacrés au commerce sont déserts; chaque
citoyen, entouré de ses enfants, se rend dans un temple; là, on lui
tient d'étranges discours qui semblent peu faits pour son oreille.
On l'entretient des maux innombrables causés par l'orgueil et la
convoitise. On lui parle de la nécessité de régler ses désirs, des
jouissances délicates attachées à la seule vertu, et du vrai bonheur
qui l'accompagne.

Rentré dans sa demeure, on ne le voit point courir aux registres de
son négoce. Il ouvre le livre des saintes Écritures; il y trouve des
peintures sublimes ou touchantes, de la grandeur et de la bonté du
Créateur, de la magnificence infinie des oeuvres de Dieu, de la
haute destinée réservée aux hommes, de leurs devoirs et de leurs
droits à l'immortalité.

C'est ainsi que, de temps en temps, l'Américain se dérobe en quelque
sorte à lui-même, et que, s'arrachant pour un moment aux petites
passions qui agitent sa vie et aux intérêts passagers qui la
remplissent, il pénètre tout à coup dans un monde idéal où tout est
grand, pur, éternel.

J'ai recherché dans un autre endroit de cet ouvrage, les causes
auxquelles il fallait attribuer le maintien des institutions
politiques des Américains, et la religion m'a paru l'une des
principales. Aujourd'hui que je m'occupe des individus, je la
retrouve et j'aperçois qu'elle n'est pas moins utile à chaque
citoyen qu'à tout l'État.

Les Américains montrent, par leur pratique, qu'ils sentent toute la
nécessité de moraliser la démocratie par la religion. Ce qu'ils
pensent à cet égard sur eux-mêmes est une vérité dont toute nation
démocratique doit être pénétrée.

Je ne doute point que la constitution sociale et politique d'un
peuple ne le dispose à certaines croyances, et à certains goûts dans
lesquels il abonde ensuite sans peine; tandis que ces mêmes causes
l'écartent de certaines opinions et de certains penchants, sans
qu'il y travaille de lui-même, et pour ainsi dire sans qu'il s'en
doute.

Tout l'art du législateur consiste à bien discerner d'avance ces
pentes naturelles des sociétés humaines, afin de savoir où il faut
aider l'effort des citoyens, et où il serait plutôt nécessaire de le
ralentir. Car ses obligations diffèrent suivant les temps. Il n'y a
d'immobile que le but vers lequel doit toujours tendre le genre
humain; les moyens de l'y faire arriver varient sans cesse.

Si j'étais né dans un siècle aristocratique, au milieu d'une nation
où la richesse héréditaire des uns et la pauvreté irrémédiable des
autres, détournassent également les hommes de l'idée du mieux, et
tinssent les âmes comme engourdies dans la contemplation d'un autre
monde; je voudrais qu'il me fût possible de stimuler chez un pareil
peuple le sentiment des besoins, je songerais à découvrir des moyens
plus rapides et plus aisés de satisfaire les nouveaux désirs que
j'aurais fait naître, et, détournant vers les études physiques les
plus grands efforts de l'esprit humain, je tâcherais de l'exciter à
la recherche du bien-être.

S'il arrivait que quelques hommes s'enflammassent inconsidérément à
la poursuite de la richesse et fissent voir un amour excessif pour
les jouissances matérielles, je ne m'en alarmerais point; ces traits
particuliers disparaîtraient bientôt dans la physionomie commune.

Les législateurs des démocraties ont d'autres soins.

Donnez aux peuples démocratiques des lumières et de la liberté, et
laissez-les faire. Ils arriveront sans peine, à retirer de ce monde
tous les biens qu'il peut offrir; ils perfectionneront chacun des
arts utiles, et rendront tous les jours la vie plus commode, plus
aisée, plus douce; leur état social les pousse naturellement de ce
côté. Je ne redoute pas qu'ils s'arrêtent.

Mais tandis que l'homme se complaît dans cette recherche honnête et
légitime du bien-être, il est à craindre qu'il ne perde enfin
l'usage de ses plus sublimes facultés, et, qu'en voulant tout
améliorer autour de lui, il ne se dégrade enfin lui-même. C'est là
qu'est le péril et non point ailleurs.

Il faut donc que les législateurs des démocraties et tous les hommes
honnêtes et éclairés qui y vivent, s'appliquent sans relâche à y
soulever les âmes et à les tenir dressées vers le ciel. Il est
nécessaire que tous ceux qui s'intéressent à l'avenir des sociétés
démocratiques, s'unissent, et que tous de concert fassent de
continuels efforts pour répandre dans le sein de ces sociétés le
goût de l'infini, le sentiment du grand et l'amour des plaisirs
immatériels.

Que, s'il se rencontre parmi les opinions d'un peuple démocratique,
quelques unes de ces théories malfaisantes qui tendent à faire
croire que tout périt avec le corps; considérez les hommes qui les
professent comme les ennemis naturels de ce peuple.

Il y a bien des choses qui me blessent dans les matérialistes. Leurs
doctrines me paraissent pernicieuses, et leur orgueil me révolte. Si
leur système pouvait être de quelque utilité à l'homme, il semble
que ce serait en lui donnant une modeste idée de lui-même. Mais ils
ne font point voir qu'il en soit ainsi; et, quand ils croient avoir
suffisamment établi qu'ils ne sont que des brutes, ils se montrent
aussi fiers que s'ils avaient démontré qu'ils étaient des Dieux.

Le matérialisme est chez toutes les nations une maladie dangereuse
de l'esprit humain; mais il faut particulièrement le redouter chez
un peuple démocratique, parce qu'il se combine merveilleusement
avec le vice de coeur le plus familier à ces peuples.

La démocratie favorise le goût des jouissances matérielles. Ce goût,
s'il devient excessif, dispose bientôt les hommes à croire que tout
n'est que matière; et le matérialisme, à son tour, achève de les
entraîner avec une ardeur insensée vers ces mêmes jouissances. Tel
est le cercle fatal dans lequel les nations démocratiques sont
poussées. Il est bon qu'elles voient le péril, et se retiennent.

La plupart des religions ne sont que des moyens généraux, simples et
pratiques, d'enseigner aux hommes l'immortalité de l'âme. C'est là
le plus grand avantage qu'un peuple démocratique retire des
croyances, et ce qui les rend plus nécessaires à un tel peuple qu'à
tous les autres.

Lors donc qu'une religion quelconque a jeté de profondes racines au
sein d'une démocratie, gardez-vous de l'ébranler; mais conservez-la
plutôt avec soin comme le plus précieux héritage des siècles
aristocratiques; ne cherchez pas à arracher aux hommes leurs
anciennes opinions religieuses, pour en substituer de nouvelles, de
peur que, dans le passage d'une foi à une autre, l'âme se trouvant
un moment vide de croyances, l'amour des jouissances matérielles ne
vienne à s'y étendre, et à la remplir tout entière.

Assurément, la métempsychose n'est pas plus raisonnable que le
matérialisme; cependant, s'il fallait absolument qu'une démocratie
fît un choix entre les deux, je n'hésiterais pas, et je jugerais que
ses citoyens risquent moins de s'abrutir en pensant que leur âme va
passer dans le corps d'un porc, qu'en croyant qu'elle n'est rien.

La croyance à un principe immatériel et immortel, uni pour un temps
à la matière, est si nécessaire à la grandeur de l'homme, qu'elle
produit encore de beaux effets lorsqu'on n'y joint pas l'opinion des
récompenses et des peines, et que l'on se borne à croire qu'après la
mort le principe divin renfermé dans l'homme s'absorbe en Dieu ou va
animer une autre créature.

Ceux-là même considèrent le corps comme la portion secondaire et
inférieure de notre nature; et ils le méprisent alors même qu'ils
subissent son influence; tandis qu'ils ont une estime naturelle et
une admiration secrète pour la partie immatérielle de l'homme,
encore qu'ils refusent quelquefois de se soumettre à son empire.
C'en est assez pour donner un certain tour élevé à leurs idées et à
leurs goûts, et pour les faire tendre sans intérêt, et comme
d'eux-mêmes, vers les sentiments purs et les grandes pensées.

Il n'est pas certain que Socrate et son école eussent des opinions
bien arrêtées sur ce qui devait arriver à l'homme dans l'autre vie;
mais la seule croyance sur laquelle ils étaient fixés, que l'âme n'a
rien de commun avec le corps et qu'elle lui survit, a suffi pour
donner à la philosophie platonicienne cette sorte d'élan sublime qui
la distingue.

Quand on lit Platon, on aperçoit que dans les temps antérieurs à
lui, et de son temps, il existait beaucoup d'écrivains qui
préconisaient le matérialisme. Ces écrivains ne sont pas parvenus
jusqu'à nous, ou n'y sont parvenus que fort incomplètement. Il en a
été ainsi dans presque tous les siècles: la plupart des grandes
réputations littéraires se sont jointes au spiritualisme. L'instinct
et le goût du genre humain soutiennent cette doctrine; ils la
sauvent souvent en dépit des hommes eux-mêmes, et font surnager les
noms de ceux qui s'y attachent. Il ne faut donc pas croire que dans
aucun temps, et quel que soit l'état politique, la passion des
jouissances matérielles et les opinions qui s'y rattachent pourront
suffire à tout un peuple. Le coeur de l'homme est plus vaste qu'on
ne le suppose; il peut renfermer à la fois le goût des biens de la
terre et l'amour de ceux du ciel; quelquefois il semble se livrer
éperduement à l'un des deux; mais il n'est jamais longtemps sans
songer à l'autre.

S'il est facile de voir que c'est particulièrement dans les temps de
démocratie qu'il importe de faire régner les opinions spiritualistes;
il n'est pas aisé de dire comment ceux qui gouvernent les peuples
démocratiques doivent faire pour qu'elles y règnent.

Je ne crois pas à la prospérité non plus qu'à la durée des
philosophies officielles, et, quant aux religions d'État, j'ai
toujours pensé que si parfois elles pouvaient servir momentanément
les intérêts du pouvoir politique, elles devenaient toujours tôt ou
tard fatales à l'Église.

Je ne suis pas non plus du nombre de ceux qui jugent que pour
relever la religion aux yeux des peuples, et mettre en honneur le
spiritualisme qu'elle professe, il est bon d'accorder indirectement
à ses ministres une influence politique que leur refuse la loi.

Je me sens si pénétré des dangers presque inévitables que courent
les croyances quand leurs interprètes se mêlent des affaires
publiques, et je suis si convaincu qu'il faut à tout prix maintenir
le christianisme dans le sein des démocraties nouvelles, que
j'aimerais mieux enchaîner les prêtres dans le sanctuaire que de les
en laisser sortir.

Quels moyens reste-t-il donc à l'autorité pour ramener les hommes
vers les opinions spiritualistes ou pour les retenir dans la
religion qui les suggère?

Ce que je vais dire va bien me nuire aux yeux des politiques. Je
crois que le seul moyen efficace dont les gouvernements puissent se
servir pour mettre en honneur le dogme de l'immortalité de l'âme,
c'est d'agir chaque jour comme s'ils y croyaient eux-mêmes; et je
pense que ce n'est qu'en se conformant scrupuleusement à la morale
religieuse dans les grandes affaires, qu'ils peuvent se flatter
d'apprendre aux citoyens à la connaître, à l'aimer et à la respecter
dans les petites.



CHAPITRE XVI.

    Comment l'amour excessif du bien-être peut nuire au bien-être.


Il y a plus de liaison qu'on ne pense entre le perfectionnement de
l'âme et l'amélioration des biens du corps; l'homme peut laisser ces
deux choses distinctes, et envisager alternativement chacune
d'elles; mais il ne saurait les séparer entièrement sans les perdre
enfin de vue l'une et l'autre.

Les bêtes ont les mêmes sens que nous et à peu près les mêmes
convoitises: il n'y a pas de passions matérielles qui ne nous soient
communes avec elles, et dont le germe ne se trouve dans un chien
aussi bien qu'en nous-mêmes.

D'où vient donc que les animaux ne savent pourvoir qu'à leurs
premiers et à leurs plus grossiers besoins, tandis que nous varions
à l'infini nos jouissances et les accroissons sans cesse?

Ce qui nous rend supérieurs en ceci aux bêtes, c'est que nous
employons notre âme à trouver les biens matériels vers lesquels
l'instinct seul les conduit. Chez l'homme, l'ange enseigne à la
brute l'art de se satisfaire. C'est parce que l'homme est capable de
s'élever au-dessus des biens du corps, et de mépriser jusqu'à la
vie, ce dont les bêtes n'ont pas même l'idée, qu'il sait multiplier
ces mêmes biens à un degré qu'elles ne sauraient non plus concevoir.

Tout ce qui élève, grandit, étend l'âme, la rend plus capable de
réussir à celle même de ses entreprises où il ne s'agit point
d'elle.

Tout ce qui l'énerve, au contraire, ou l'abaisse, l'affaiblit pour
toutes choses, les principales comme les moindres, et menace de la
rendre presque aussi impuissante pour les unes que pour autres.
Ainsi, il faut que l'âme reste grande et forte, ne fût-ce que pour
pouvoir, de temps à autre, mettre sa force et sa grandeur au service
du corps.

Si les hommes parvenaient jamais à se contenter des biens
matériels, il est à croire qu'ils perdraient peu à peu l'art de les
produire, et qu'ils finiraient par en jouir sans discernement et
sans progrès, comme les brutes.



CHAPITRE XVII.

    Comment, dans les temps d'égalité et de doute, il importe de
    reculer l'objet des actions humaines.


Dans les siècles de foi, on place le but final de la vie après la
vie.

Les hommes de ces temps-là s'accoutument donc naturellement, et,
pour ainsi dire, sans le vouloir, à considérer pendant une longue
suite d'années, un objet immobile vers lequel ils marchent sans
cesse, et ils apprennent, par des progrès insensibles, à réprimer
mille petits désirs passagers, pour mieux arriver à satisfaire ce
grand et permanent désir qui les tourmente. Lorsque les mêmes hommes
veulent s'occuper des choses de la terre, ces habitudes se
retrouvent. Ils fixent volontiers à leurs actions d'ici bas un but
général et certain, vers lequel tous leurs efforts se dirigent. On
ne les voit point se livrer chaque jour à des tentatives nouvelles;
mais ils ont des desseins arrêtés qu'ils ne se lassent point de
poursuivre.

Ceci explique pourquoi les peuples religieux ont souvent accompli
des choses si durables. Il se trouvait qu'en s'occupant de l'autre
monde, ils avaient rencontré le grand secret de réussir dans
celui-ci.

Les religions donnent l'habitude générale de se comporter en vue de
l'avenir. En ceci elles ne sont pas moins utiles au bonheur de cette
vie qu'à la félicité de l'autre. C'est un de leurs plus grands côtés
politiques.

Mais à mesure que les lumières de la foi s'obscurcissent, la vue des
hommes se resserre, et l'on dirait que chaque jour l'objet des
actions humaines leur paraît plus proche.

Quand ils se sont une fois accoutumés à ne plus s'occuper de ce qui
doit arriver après leur vie, on les voit retomber aisément dans
cette indifférence complète et brutale de l'avenir qui n'est que
trop conforme à certains instincts de l'espèce humaine. Aussitôt
qu'ils ont perdu l'usage de placer leurs principales espérances à
long terme, ils sont naturellement portés à vouloir réaliser sans
retard leurs moindres désirs, et il semble que du moment où ils
désespèrent de vivre une éternité ils sont disposés à agir comme
s'ils ne devaient exister qu'un seul jour.

Dans les siècles d'incrédulité il est donc toujours à craindre que
les hommes ne se livrent sans cesse au hasard journalier de leurs
désirs, et que, renonçant entièrement à obtenir ce qui ne peut
s'acquérir sans de longs efforts, ils ne fondent rien de grand, de
paisible et de durable.

S'il arrive que, chez un peuple ainsi disposé, l'état social
devienne démocratique, le danger que je signale s'en augmente.

Quand chacun cherche sans cesse à changer de place, qu'une immense
concurrence est ouverte à tous, que les richesses s'accumulent et se
dissipent en peu d'instants au milieu du tumulte de la démocratie,
l'idée d'une fortune subite et facile, de grands biens aisément
acquis et perdus, l'image du hasard, sous toutes ses formes, se
présente à l'esprit humain. L'instabilité de l'état social vient
favoriser l'instabilité naturelle des désirs. Au milieu de ces
fluctuations perpétuelles du sort, le présent grandit; il cache
l'avenir qui s'efface, et les hommes ne veulent songer qu'au
lendemain.

Dans ces pays où, par un concours malheureux, l'irréligion et la
démocratie se rencontrent, les philosophes et les gouvernants
doivent s'attacher sans cesse à reculer aux yeux des hommes l'objet
des actions humaines; c'est leur grande affaire.

Il faut que se renfermant dans l'esprit de son siècle et de son
pays, le moraliste apprenne à s'y défendre. Que chaque jour il
s'efforce de montrer à ses contemporains, comment au milieu même du
mouvement perpétuel qui les environne, il est plus facile qu'ils ne
le supposent de concevoir et d'exécuter de longues entreprises.
Qu'il leur fasse voir que, bien que l'humanité ait changé de face,
les méthodes à l'aide desquelles les hommes peuvent se procurer la
prospérité de ce monde sont restées les mêmes, et que, chez les
peuples démocratiques, comme ailleurs, ce n'est qu'en résistant à
mille petites passions particulières de tous les jours, qu'on peut
arriver à satisfaire la passion générale du bonheur, qui tourmente.

La tâche des gouvernants n'est pas moins tracée.

Dans tous les temps il importe que ceux qui dirigent les nations se
conduisent en vue de l'avenir. Mais cela est plus nécessaire encore
dans les siècles démocratiques et incrédules que dans tous les
autres. En agissant ainsi, les chefs des démocraties font non
seulement prospérer les affaires publiques, mais ils apprennent
encore, par leur exemple, aux particuliers l'art de conduire les
affaires privées.

Il faut surtout qu'ils s'efforcent de bannir autant que possible le
hasard du monde politique.

L'élévation subite et imméritée d'un courtisan, ne produit qu'une
impression passagère dans un pays aristocratique, parce que
l'ensemble des institutions et des croyances, forcent habituellement
les hommes à marcher lentement dans des voies dont ils ne peuvent
sortir.

Mais il n'y a rien de plus pernicieux que de pareils exemples,
offerts aux regards d'un peuple démocratique. Ils achèvent de
précipiter son coeur sur une pente où tout l'entraîne. C'est donc
principalement dans les temps de scepticisme et d'égalité, qu'on
doit éviter avec soin que la faveur du peuple, ou celle du prince,
dont le hasard vous favorise ou vous prive, ne tienne lieu de la
science et des services. Il est à souhaiter que chaque progrès y
paraisse le fruit d'un effort, de telle sorte qu'il n'y ait pas de
grandeurs trop faciles, et que l'ambition soit forcée de fixer
longtemps ses regards sur le but avant de l'atteindre.

Il faut que les gouvernements s'appliquent à redonner aux hommes ce
goût de l'avenir, qui n'est plus inspiré par la religion et l'état
social, et que, sans le dire, ils enseignent chaque jour
pratiquement aux citoyens que la richesse, la renommée, le pouvoir,
sont les prix du travail; que les grands succès se trouvent placés
au bout des longs désirs, et qu'on n'obtient rien de durable que ce
qui s'acquiert avec peine.

Quand les hommes se sont accoutumés à prévoir de très-loin ce qui
doit leur arriver ici bas, et à s'y nourrir d'espérances, il leur
devient malaisé d'arrêter toujours leur esprit aux bornes précises
de la vie, et ils sont bien prêts d'en franchir les limites, pour
jeter leurs regards au-delà.

Je ne doute donc point qu'en habituant les citoyens à songer à
l'avenir dans ce monde, on les rapprochât peu à peu, et sans qu'ils
le sussent eux-mêmes, des croyances religieuses.

Ainsi, le moyen qui permet aux hommes de se passer, jusqu'à un
certain point, de religion, est peut-être, après tout, le seul qui
nous reste pour ramener par un long détour le genre humain vers la
foi.



CHAPITRE XVIII.

    Pourquoi, chez les Américains, toutes les professions honnêtes
    sont réputées honorables.


Chez les peuples démocratiques, où il n'y a point de richesses
héréditaires, chacun travaille pour vivre, ou a travaillé, ou est né
de gens qui ont travaillé. L'idée du travail comme condition
nécessaire, naturelle et honnête de l'humanité s'offre donc de tout
côté à l'esprit humain.

Non-seulement le travail n'est point en déshonneur chez ces peuples,
mais il est en honneur, le préjugé n'est pas contre lui, il est pour
lui. Aux États-Unis, un homme riche croit devoir à l'opinion
publique de consacrer ses loisirs à quelque opération d'industrie,
de commerce, ou à quelques devoirs publics. Il s'estimerait mal famé
s'il n'employait sa vie qu'à vivre. C'est pour se soustraire à cette
obligation du travail que tant de riches Américains viennent en
Europe: là ils trouvent des débris de sociétés aristocratiques parmi
lesquelles l'oisiveté est encore honorée.

L'égalité ne réhabilite pas seulement l'idée du travail, elle relève
l'idée du travail procurant un lucre.

Dans les aristocraties, ce n'est pas précisément le travail qu'on
méprise, c'est le travail en vue d'un profit. Le travail est
glorieux quand c'est l'ambition ou la seule vertu qui le fait
entreprendre. Sous l'aristocratie cependant, il arrive sans cesse
que celui qui travaille pour l'honneur n'est pas insensible à
l'appât du gain. Mais ces deux désirs ne se rencontrent qu'au plus
profond de son âme. Il a bien soin de dérober à tous les regards la
place où ils s'unissent. Il se la cache volontiers à lui-même. Dans
les pays aristocratiques, il n'y a guère de fonctionnaires publics
qui ne prétendent servir sans intérêt l'État. Leur salaire est un
détail auquel quelquefois ils pensent peu, et auquel ils affectent
toujours de ne point penser.

Ainsi, l'idée du gain reste distincte de celle du travail. Elles ont
beau être jointes au fait, la pensée les sépare.

Dans les sociétés démocratiques, ces deux idées sont au contraire
toujours visiblement unies. Comme le désir du bien-être est
universel, que les fortunes sont médiocres et passagères, que chacun
a besoin d'accroître ses ressources ou d'en préparer de nouvelles à
ses enfants, tous voient bien clairement que c'est le gain qui est
sinon en tout, du moins en partie ce qui les porte au travail. Ceux
mêmes qui agissent principalement en vue de la gloire s'apprivoisent
forcément avec cette pensée qu'ils n'agissent pas uniquement par
cette vue, et ils découvrent, quoi qu'ils en aient, que le désir de
vivre se mêle chez eux au désir d'illustrer leur vie.

Du moment où, d'une part, le travail semble à tous les citoyens une
nécessité honorable de la condition humaine, et où, de l'autre, le
travail est toujours visiblement fait, en tout ou en partie, par la
considération du salaire, l'immense espace qui séparait les
différentes professions dans les sociétés aristocratiques disparaît.
Si elles ne sont pas toutes pareilles, elles ont du moins un trait
semblable.

Il n'y a pas de profession où l'on ne travaille pas pour de
l'argent. Le salaire qui est commun à toutes, donne à toutes un air
de famille.

Ceci sert à expliquer les opinions que les Américains entretiennent
relativement aux diverses professions.

Les serviteurs américains ne se croient pas dégradés parce qu'ils
travaillent; car autour d'eux tout le monde travaille. Ils ne se
sentent pas abaissés par l'idée qu'ils reçoivent un salaire; car le
président des États-Unis travaille aussi pour un salaire. On le paie
pour commander, aussi bien qu'eux pour servir.

Aux États-Unis, les professions sont plus ou moins pénibles, plus ou
moins lucratives, mais elles ne sont jamais ni hautes ni basses.
Toute profession honnête est honorable.



CHAPITRE XIX.

    Ce qui fait pencher presque tous les Américains vers les
    professions industrielles.


Je ne sais si de tous les arts utiles l'agriculture n'est pas celui
qui se perfectionne le moins vite chez les nations démocratiques.
Souvent même on dirait qu'il est stationnaire, parce que plusieurs
autres semblent courir.

Au contraire, presque tous les goûts et les habitudes qui naissent
de l'égalité conduisent naturellement les hommes vers le commerce et
l'industrie.

Je me figure un homme actif, éclairé, libre, aisé, plein de désirs.
Il est trop pauvre pour pouvoir vivre dans l'oisiveté; il est assez
riche pour se sentir au-dessus de la crainte immédiate du besoin, et
il songe à améliorer son sort. Cet homme a conçu le goût des
jouissances matérielles; mille autres s'abandonnent à ce goût sous
ses yeux; lui-même a commencé à s'y livrer, et il brûle d'accroître
les moyens de le satisfaire davantage. Cependant la vie s'écoule, le
temps presse. Que va-t-il faire?

La culture de la terre promet à ses efforts des résultats presque
certains, mais lents. On ne s'y enrichit que peu à peu et avec
peine. L'agriculture ne convient qu'à des riches qui ont déjà un
grand superflu, ou à des pauvres qui ne demandent qu'à vivre. Son
choix est fait: il vend son champ, quitte sa demeure, et va se
livrer à quelque profession hasardeuse, mais lucrative.

Or, les sociétés démocratiques abondent en gens de cette espèce; et,
à mesure que l'égalité des conditions devient plus grande, leur
foule augmente.

La démocratie ne multiplie donc pas seulement le nombre des
travailleurs; elle porte les hommes à un travail plutôt qu'à un
autre; et, tandis qu'elle les dégoûte de l'agriculture, elle les
dirige vers le commerce et l'industrie[5].

         [Note 5: On a remarqué plusieurs fois que les industriels
         et les commerçants étaient possédés du goût immodéré des
         jouissances matérielles, et on a accusé de cela le commerce
         et l'industrie, je crois qu'ici on a pris l'effet pour la
         cause.

         Ce n'est pas le commerce et l'industrie qui suggèrent le
         goût des jouissances matérielles aux hommes, mais plutôt ce
         goût qui porte les hommes vers les carrières industrielles
         et commerçantes, où ils espèrent se satisfaire plus
         complétement et plus vite.

         Si le commerce et l'industrie font augmenter le désir du
         bien-être, cela vient de ce que toute passion se fortifie à
         mesure qu'on s'en occupe davantage, et s'accroît par tous
         les efforts qu'on tente pour l'assouvir.

         Toutes les causes qui font prédominer dans le coeur humain
         l'amour des biens de ce monde développent le commerce et
         l'industrie. L'égalité est une de ces causes. Elle favorise
         le commerce, non point directement en donnant aux hommes le
         goût du négoce, mais indirectement en fortifiant et
         généralisant dans leurs âmes l'amour du bien-être.]

Cet esprit se fait voir chez les plus riches citoyens eux-mêmes.

Dans les pays démocratiques, un homme, quelque opulent qu'on le
suppose, est presque toujours mécontent de sa fortune parce qu'il se
trouve moins riche que son père, et qu'il craint que ses fils le
soient moins que lui. La plupart des riches des démocraties rêvent
donc sans cesse aux moyens d'acquérir des richesses, et ils tournent
naturellement leurs yeux vers le commerce et l'industrie, qui leur
paraissent les moyens les plus prompts et les plus puissants de se
les procurer. Ils partagent sur ce point les instincts du pauvre
sans avoir ses besoins, ou plutôt ils sont poussés par le plus
impérieux de tous les besoins: celui de ne pas déchoir.

Dans les aristocraties, les riches sont en même temps les
gouvernants. L'attention qu'ils donnent sans cesse à de grandes
affaires publiques les détourne des petits soins que demandent le
commerce et l'industrie. Si la volonté de quelqu'un d'entre eux se
dirige néanmoins par hasard vers le négoce, la volonté du corps
vient aussitôt lui barrer la route; car on a beau se soulever contre
l'empire du nombre, on n'échappe jamais complétement à son joug, et,
au sein même des corps aristocratiques qui refusent le plus
opiniâtrement de reconnaître les droits de la majorité nationale, il
se forme une majorité particulière qui gouverne[6].

         [Note 6: Voir la note à la fin du volume.]

Dans les pays démocratiques, où l'argent ne conduit pas au pouvoir
celui qui le possède, mais souvent l'en écarte, les riches ne savent
que faire de leurs loisirs. L'inquiétude et la grandeur de leurs
désirs, l'étendue de leurs ressources, le goût de l'extraordinaire,
que ressentent presque toujours ceux qui s'élèvent, de quelque
manière que ce soit, au-dessus de la foule, les pressent d'agir. La
seule route du commerce leur est ouverte. Dans les démocraties, il
n'y a rien de plus grand ni de plus brillant que le commerce; c'est
lui qui attire les regards du public et remplit l'imagination de la
foule; vers lui toutes les passions énergiques se dirigent. Rien ne
saurait empêcher les riches de s'y livrer, ni leurs propres
préjugés, ni ceux d'aucun autre. Les riches des démocraties ne
forment jamais un corps qui ait ses moeurs et sa police; les idées
particulières de leur classe ne les arrêtent pas, et les idées
générales de leur pays les poussent. Les grandes fortunes qu'on voit
au sein d'un peuple démocratique ayant, d'ailleurs, presque toujours
une origine commerciale, il faut que plusieurs générations se
succèdent avant que leurs possesseurs aient entièrement perdu les
habitudes du négoce.

Resserrés dans l'étroit espace que la politique leur laisse, les
riches des démocraties se jettent donc de toutes parts dans le
commerce; là ils peuvent s'étendre et user de leurs avantages
naturels; et c'est, en quelque sorte, à l'audace même et à la
grandeur de leurs entreprises industrielles qu'on doit juger le peu
de cas qu'ils auraient fait de l'industrie s'ils étaient nés au sein
d'une aristocratie.

Une même remarque est de plus applicable à tous les hommes des
démocraties, qu'ils soient pauvres ou riches.

Ceux qui vivent au milieu de l'instabilité démocratique ont sans
cesse sous les yeux l'image du hasard, et ils finissent par aimer
toutes les entreprises où le hasard joue un rôle.

Ils sont donc tous portés vers le commerce, non seulement à cause
du gain qu'il leur promet, mais par l'amour des émotions qu'il leur
donne.

Les États-Unis d'Amérique ne sont sortis que depuis un demi-siècle
de la dépendance coloniale dans laquelle les tenait l'Angleterre; le
nombre des grandes fortunes y est fort petit, et les capitaux encore
rares. Il n'est pas cependant de peuple sur la terre qui ait fait
des progrès aussi rapides que les Américains dans le commerce et
l'industrie. Ils forment aujourd'hui la seconde nation maritime du
monde; et bien que leurs manufactures aient à lutter contre des
obstacles naturels presque insurmontables, elles ne laissent pas de
prendre chaque jour de nouveaux développements.

Aux États-Unis, les plus grandes entreprises industrielles
s'exécutent sans peine, parce que la population tout entière se mêle
d'industrie, et que le plus pauvre aussi bien que le plus opulent
citoyen unissent volontiers en ceci leurs efforts. On est donc
étonné chaque jour de voir les travaux immenses qu'exécute sans
peine une nation qui ne renferme pour ainsi dire point de riches.
Les Américains ne sont arrivés que d'hier sur le sol qu'ils
habitent, et ils y ont déjà bouleversé tout l'ordre de la nature à
leur profit. Ils ont uni l'Hudson au Mississipi, et fait communiquer
l'Océan atlantique avec le golfe du Mexique, à travers plus de cinq
cents lieues de continent qui séparent ces deux mers. Les plus
longs chemins de fer qui aient été faits jusqu'à nos jours sont en
Amérique.

Mais ce qui me frappe le plus aux États-Unis, ce n'est pas la
grandeur extraordinaire de quelques entreprises industrielles; c'est
la multitude innombrable des petites entreprises.

Presque tous les agriculteurs des États-Unis ont joint quelque
commerce à l'agriculture; la plupart ont fait de l'agriculture un
commerce.

Il est rare qu'un cultivateur américain se fixe pour toujours sur le
sol qu'il occupe. Dans les nouvelles provinces de l'ouest
principalement, on défriche un champ pour le revendre, et non pour
le récolter; on bâtit une ferme dans la prévision que, l'état du
pays venant bientôt à changer par suite de l'accroissement de ses
habitants, on pourra en obtenir un bon prix.

Tous les ans un essaim d'habitants du nord descend vers le midi, et
vient s'établir dans les contrées où croissent le coton et la canne
à sucre. Ces hommes cultivent la terre dans le but de lui faire
produire en peu d'années de quoi les enrichir, et ils entrevoient
déjà le moment où ils pourront retourner dans leur patrie jouir de
l'aisance ainsi acquise. Les Américains transportent donc dans
l'agriculture l'esprit du négoce, et leurs passions industrielles se
montrent là comme ailleurs.

Les Américains font d'immenses progrès en industrie, parce qu'ils
s'occupent tous à la fois d'industrie; et pour cette même cause ils
sont sujets à des crises industrielles très-inattendues et
très-formidables.

Comme ils font tous du commerce, le commerce est soumis chez eux à
des influences tellement nombreuses et si compliquées, qu'il est
impossible de prévoir à l'avance les embarras qui peuvent naître.
Comme chacun d'eux se mêle plus ou moins d'industrie, au moindre
choc que les affaires y éprouvent, toutes les fortunes particulières
trébuchent en même temps, et l'État chancelle.

Je crois que le retour des crises industrielles est une maladie
endémique chez les nations démocratiques de nos jours. On peut la
rendre moins dangereuse, mais non la guérir, parce qu'elle ne tient
pas à un accident, mais au tempérament même de ces peuples.



CHAPITRE XX.

    Comment l'aristocratie pourrait sortir de l'industrie.


J'ai montré comment la démocratie favorisait les développements de
l'industrie, et multipliait sans mesure le nombre des industriels;
nous allons voir par quel chemin détourné l'industrie pourrait bien
à son tour ramener les hommes vers l'aristocratie.

On a reconnu que quand un ouvrier ne s'occupait tous les jours que
du même détail, on parvenait plus aisément, plus rapidement et avec
plus d'économie à la production générale de l'oeuvre.

On a également reconnu que plus une industrie était entreprise en
grand, avec de grands capitaux, un grand crédit, plus ses produits
étaient à bon marché.

Ces vérités étaient entrevues depuis longtemps, mais on les a
démontrées de nos jours. Déjà on les applique à plusieurs industries
très-importantes, et successivement les moindres s'en emparent.

Je ne vois rien dans le monde politique, qui doive préoccuper
davantage le législateur que ces deux nouveaux axiomes de la science
industrielle.

Quand un artisan se livre sans cesse et uniquement à la fabrication
d'un seul objet, il finit par s'acquitter de ce travail avec une
dextérité singulière. Mais il perd, en même temps, la faculté
générale d'appliquer son esprit à la direction du travail. Il
devient chaque jour plus habile et moins industrieux, et l'on peut
dire qu'en lui, l'homme se dégrade à mesure que l'ouvrier se
perfectionne.

Que doit-on attendre d'un homme qui a employé vingt ans de sa vie à
faire des têtes d'épingles? et à quoi peut désormais s'appliquer
chez lui cette puissante intelligence humaine, qui a souvent remué
le monde, sinon à rechercher le meilleur moyen de faire des têtes
d'épingles!

Lorsqu'un ouvrier a consumé de cette manière une portion
considérable de son existence, sa pensée s'est arrêtée pour jamais
près de l'objet journalier de ses labeurs; son corps a contracté
certaines habitudes fixes dont il ne lui est plus permis de se
départir. En un mot, il n'appartient plus à lui-même, mais à la
profession qu'il a choisie. C'est en vain que les lois et les moeurs
ont pris soin de briser autour de cet homme toutes les barrières, et
de lui ouvrir de tous côtés mille chemins différents vers la
fortune; une théorie industrielle plus puissante que les moeurs et
les lois, l'a attaché à un métier, et souvent à un lieu qu'il ne
peut quitter. Elle lui a assigné dans la société une certaine place
dont il ne peut sortir. Au milieu du mouvement universel, elle l'a
rendu immobile.

À mesure que le principe de la division du travail reçoit une
application plus complète, l'ouvrier devient plus faible, plus borné
et plus dépendant. L'art fait des progrès, l'artisan rétrograde.
D'un autre côté, à mesure qu'il se découvre plus manifestement que
les produits d'une industrie sont d'autant plus parfaits et d'autant
moins chers que la manufacture est plus vaste et le capital plus
grand, des hommes très-riches et très-éclairés se présentent pour
exploiter des industries qui, jusque-là, avaient été livrées à des
artisans ignorants ou malaisés. La grandeur des efforts nécessaires
et l'immensité des résultats à obtenir les attire.

Ainsi donc, dans le même temps que la science industrielle abaisse
sans cesse la classe des ouvriers elle élève celle des maîtres.

Tandis que l'ouvrier ramène de plus en plus son intelligence à
l'étude d'un seul détail, le maître promène chaque jour ses regards
sur un plus vaste ensemble, et son esprit s'étend en proportion que
celui de l'autre se resserre. Bientôt il ne faudra plus au second
que la force physique sans l'intelligence; le premier a besoin de la
science, et presque du génie pour réussir. L'un ressemble de plus en
plus à l'administrateur d'un vaste empire, et l'autre à une brute.

Le maître et l'ouvrier n'ont donc ici rien de semblable, et ils
diffèrent chaque jour davantage. Ils ne se tiennent que comme les
deux anneaux extrêmes d'une longue chaîne. Chacun occupe une place
qui est faite pour lui, et dont il ne sort point. L'un est dans une
dépendance continuelle, étroite et nécessaire de l'autre, et semble
né pour obéir comme celui-ci pour commander.

Qu'est-ce ceci sinon de l'aristocratie?

Les conditions venant à s'égaliser de plus en plus dans le corps de
la nation, le besoin des objets manufacturés s'y généralise et s'y
accroît, et le bon marché qui met ces objets à la portée des
fortunes médiocres, devient un plus grand élément de succès.

Il se trouve donc chaque jour que des hommes plus opulents et plus
éclairés, consacrent à l'industrie leurs richesses et leurs
sciences, et cherchent en ouvrant de grands ateliers, et en divisant
strictement le travail, à satisfaire les nouveaux désirs qui se
manifestent de toutes parts.

Ainsi, à mesure que la masse de la nation tourne à la démocratie, la
classe particulière qui s'occupe d'industrie devient plus
aristocratique. Les hommes se montrent de plus en plus semblables
dans l'une, et de plus en plus différents dans l'autre, et
l'inégalité augmente dans la petite société, en proportion qu'elle
décroît dans la grande.

C'est ainsi que, lorsqu'on remonte à la source, il semble qu'on voie
l'aristocratie sortir par un effort naturel du sein même de la
démocratie.

Mais cette aristocratie-là ne ressemble point à celles qui l'ont
précédée.

On remarquera d'abord, que ne s'appliquant qu'à l'industrie et à
quelques unes des professions industrielles seulement, elle est une
exception, un monstre dans l'ensemble de l'état social.

Les petites sociétés aristocratiques que forment certaines industries
au milieu de l'immense démocratie de nos jours, renferment comme les
grandes sociétés aristocratiques des anciens temps, quelques hommes
très-opulents et une multitude très-misérable. Ces pauvres ont peu de
moyens de sortir de leur condition et de devenir riches, mais les
riches deviennent sans cesse des pauvres, ou quittent le négoce après
avoir réalisé leurs profits. Ainsi, les éléments qui forment la classe
des pauvres sont à peu près fixes; mais les éléments qui composent la
classe des riches ne le sont pas. À vrai dire, quoiqu'il y ait des
riches, la classe des riches n'existe point; car ces riches n'ont pas
d'esprit ni d'objets communs, de traditions ni d'espérances communes.
Il y a donc des membres, mais point de corps.

Non-seulement les riches ne sont pas unis solidement entre eux, mais
on peut dire qu'il n'y a pas de lien véritable entre le pauvre et le
riche. Ils ne sont pas fixés à perpétuité l'un près de l'autre; à
chaque instant l'intérêt les rapproche et les sépare. L'ouvrier
dépend en général des maîtres, mais non de tel maître. Ces deux
hommes se voient à la fabrique et ne se connaissent pas ailleurs, et
tandis qu'ils se touchent par un point, ils restent fort éloignés
par tous les autres. Le manufacturier ne demande à l'ouvrier que son
travail, et l'ouvrier n'attend de lui que le salaire. L'un ne
s'engage point à protéger, ni l'autre à défendre, et ils ne sont
liés d'une manière permanente, ni par l'habitude, ni par le devoir.
L'aristocratie que fonde le négoce ne se fixe presque jamais au
milieu de la population industrielle qu'elle dirige; son but n'est
point de gouverner celle-ci, mais de s'en servir.

Une aristocratie ainsi constituée ne saurait avoir une grande prise
sur ceux qu'elle emploie; et parvînt-elle à les saisir un moment,
bientôt ils lui échappent. Elle ne sait pas vouloir et ne peut agir.

L'aristocratie territoriale des siècles passés était obligée par la
loi, ou se croyait obligée par les moeurs, de venir au secours de
ses serviteurs et de soulager leurs misères. Mais l'aristocratie
manufacturière de nos jours, après avoir appauvri et abruti les
hommes dont elle se sert, les livre en temps de crise à la charité
publique pour les nourrir. Ceci résulte naturellement de ce qui
précède. Entre l'ouvrier et le maître, les rapports sont fréquents,
mais il n'y a pas d'association véritable.

Je pense, qu'à tout prendre, l'aristocratie manufacturière que nous
voyons s'élever sous nos yeux, est une des plus dures qui aient paru
sur la terre; mais elle est en même temps une des plus restreintes
et des moins dangereuses.

Toutefois, c'est de ce côté que les amis de la démocratie doivent
sans cesse tourner avec inquiétude leurs regards; car, si jamais
l'inégalité permanente des conditions et l'aristocratie pénètrent de
nouveau dans le monde, on peut prédire qu'elles y entreront par
cette porte.

FIN DU TOME TROISIÈME.



NOTE, PAGE 316.

Il y a cependant des aristocraties qui ont fait avec ardeur le
commerce, et cultivé avec succès l'industrie. L'histoire du monde en
offre plusieurs éclatants exemples. Mais, en général, on doit dire
que l'aristocratie n'est point favorable au développement de
l'industrie et du commerce. Il n'y a que les aristocraties d'argent
qui fassent exception à cette règle.

Chez celles-là, il n'y a guère de désir qui n'ait besoin des
richesses pour se satisfaire. L'amour des richesses devient, pour
ainsi dire, le grand chemin des passions humaines. Tous les autres y
aboutissent ou le traversent.

Le goût de l'argent et la soif de la considération et du pouvoir se
confondent alors si bien, dans les mêmes âmes, qu'il devient
difficile de discerner si c'est par ambition que les hommes sont
cupides, ou si c'est par cupidité qu'ils sont ambitieux. C'est ce
qui arrive en Angleterre où l'on veut être riche pour parvenir aux
honneurs, et où l'on désire les honneurs comme manifestation de la
richesse. L'esprit humain est alors saisi par tous les bouts et
entraîné vers le commerce et l'industrie qui sont les routes les
plus courtes qui mènent à l'opulence.

Ceci, du reste, me semble un fait exceptionnel et transitoire. Quand
la richesse est devenue le seul signe de l'aristocratie, il est bien
difficile que les riches se maintiennent seuls au pouvoir et en
excluent tous les autres.

L'aristocratie de naissance et la pure démocratie sont aux deux
extrémités de l'état social et politique des nations; au milieu se
trouve l'aristocratie d'argent; celle-ci se rapproche de
l'aristocratie de naissance en ce qu'elle confère à un petit nombre
de citoyens de grands priviléges; elle tient à la démocratie en ce
que les priviléges peuvent être successivement acquis par tous; elle
forme souvent comme une transition naturelle entre ces deux choses,
et l'on ne saurait dire si elle termine le règne des institutions
aristocratiques, ou si déjà elle ouvre la nouvelle ère de la
démocratie.



TABLE.


PREMIÈRE PARTIE.

_Influence de la Démocratie sur le Mouvement intellectuel aux
États-Unis._

    CHAPITRE I.--De la méthode philosophique des Américains.         1

    CHAPITRE II.--De la source principale des croyances chez les
      peuples démocratiques.                                        10

    CHAPITRE III.--Pourquoi les Américains montrent plus d'aptitude
      et de goût pour les idées générales que leurs pères les
      Anglais.                                                      21

    CHAPITRE IV.--Pourquoi les Américains n'ont jamais été aussi
      passionnés que les Français pour les idées générales en matière
      politique.                                                    31

    CHAPITRE V.--Comment, aux États-Unis, la religion sait se servir
      des instincts démocratiques.                                  35

    CHAPITRE VI.--Des progrès du catholicisme aux États-Unis.       53

    CHAPITRE VII.--Ce qui fait pencher l'esprit des peuples
      démocratiques vers le panthéisme.                             57

    CHAPITRE VIII.--Comment l'égalité suggère aux Américains l'idée
      de la perfectibilité indéfinie de l'homme.                    61

    CHAPITRE IX.--Comment l'exemple des Américains ne prouve
      point qu'un peuple démocratique ne saurait avoir de l'aptitude
      et du goût pour les sciences, la littérature et les arts.     67

    CHAPITRE X.--Pourquoi les Américains s'attachent plutôt à la
      pratique des sciences qu'à la théorie.                        79

    CHAPITRE XI.--Dans quel esprit les Américains cultivent les
      arts.                                                         93

    CHAPITRE XII.--Pourquoi les Américains élèvent en même temps
      de si petits et de si grands monuments.                      103

    CHAPITRE XIII.--Physionomie littéraire des siècles
      démocratiques.                                               107

    CHAPITRE XIV.--De l'industrie littéraire.                      119

    CHAPITRE XV.--Pourquoi l'étude de la littérature grecque et
      latine est particulièrement utile dans les sociétés
      démocratiques.                                               121

    CHAPITRE XVI.--Comment la démocratie américaine a modifié
      la langue anglaise.                                          125

    CHAPITRE XVII.--De quelques sources de poésie chez les nations
      démocratiques.                                               139

    CHAPITRE XVIII.--Pourquoi les écrivains et les orateurs
      américains sont souvent boursouflés.                         153

    CHAPITRE XIX.--Quelques observations sur le théâtre des peuples
      démocratiques.                                               157

    CHAPITRE XX.--De quelques tendances particulières aux historiens
      dans les siècles démocratiques.                              167

    CHAPITRE XXI.--De l'éloquence parlementaire aux États-Unis.    175


DEUXIÈME PARTIE.

Influence de la Démocratie sur les sentiments des Américains.

    CHAPITRE I.--Pourquoi les peuples démocratiques montrent un
      amour plus ardent et plus durable pour l'égalité que pour la
      liberté.                                                     185

    CHAPITRE II.--De l'individualisme dans les pays démocratiques. 195

    CHAPITRE III.--Comment l'individualisme est plus grand au sortir
      d'une révolution démocratique qu'à une autre époque.         201

    CHAPITRE IV.--Comment les Américains combattent l'individualisme
      par des institutions libres.                                 205

    CHAPITRE V.--De l'usage que les Américains font de l'association
      dans la vie civile.                                          213

    CHAPITRE VI.--Du rapport des associations et des journaux.     223

    CHAPITRE VII.--Rapport des associations civiles et des
      associations politiques.                                     231

    CHAPITRE VIII.--Comment les Américains combattent l'individualisme
      par la doctrine de l'intérêt bien entendu.                   243

    CHAPITRE IX.--Comment les Américains appliquent la doctrine
      de l'intérêt bien entendu en matière de religion.            251

    CHAPITRE X.--Du goût du bien-être matériel en Amérique.        257

    CHAPITRE XI.--Des effets particuliers que produit l'amour des
      jouissances matérielles dans les siècles démocratiques.      263

    CHAPITRE XII.--Pourquoi certains Américains font voir un
      spiritualisme si exalté.                                     269

    CHAPITRE XIII.--Pourquoi les Américains se montrent si inquiets
      au milieu de leur bien-être.                                 273

    CHAPITRE XIV.--Comment le goût des jouissances matérielles
      s'unit chez les Américains à l'amour de la liberté et au soin
      des affaires publiques.                                      281

    CHAPITRE XV.--Comment les croyances religieuses détournent de
      temps en temps l'âme des Américains vers les jouissances
      immatérielles.                                               289

    CHAPITRE XVI.--Comment l'amour excessif du bien-être peut
      nuire au bien-être.                                          299

    CHAPITRE XVII.--Comment, dans les temps d'égalité et de doute,
      il importe de reculer l'objet des actions humaines.          303

    CHAPITRE XVIII.--Pourquoi, chez les Américains, toutes les
      professions honnêtes sont réputées honorables.               309

    CHAPITRE XIX.--Ce qui fait pencher presque tous les Américains
      vers les professions industrielles.                          313

    CHAPITRE XX.--Comment l'aristocratie pourrait sortir de
      l'industrie.                                                 321

FIN DE LA TABLE.





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