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Title: Le féminisme français II - L'émancipation politique et familiale de la femme
Author: Turgeon, Charles Marie Joseph, 1855-1934
Language: French
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*** Start of this LibraryBlog Digital Book "Le féminisme français II - L'émancipation politique et familiale de la femme" ***


by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)



LE
Féminisme
Français

II

_L'Émancipation politique et familiale
de la Femme_

PAR

Charles TURGEON

Professeur d'Économie politique à la Faculté de Droit
de l'Université de Rennes

[Illustration]

PARIS
Librairie de la Société du Recueil général des Lois et des Arrêts
FONDÉ PAR J.-E. SIREY, ET DU JOURNAL DU PALAIS
Ancienne Maison L. LAROSE et FORCEL
_22, rue Soufflot, 5e arrondt._
L. LAROSE, Directeur de la Librairie

1902



AVANT-PROPOS

_Non content d'émanciper et de grandir_ individuellement _la femme en
réclamant pour elle une plus large accession aux trésors de la
connaissance humaine, non content même de l'émanciper et de la grandir_
socialement _en poursuivant son admission aux métiers et aux professions
du sexe masculin, le féminisme entend qu'elle exerce une influence plus
agissante et plus efficace sur les affaires de l'_État _et sur la
direction du_ foyer.

_C'est ainsi que l'_émancipation individuelle _et_ sociale _conduit
logiquement à l'_émancipation politique_ et_ familiale. _Devenue plus
libre de s'instruire et de travailler, pourvue d'une culture
intellectuelle plus soignée, investie de fonctions économiques plus
indépendantes et plus rémunératrices qui la rehausseront infiniment à
ses propres yeux et à ceux des hommes, il n'est pas possible que la
femme ne cherche à accroître et à étendre son action dans la double
sphère du gouvernement civique et du gouvernement domestique. La
laisserons-nous faire?_

_Dès maintenant, à côté de l'_émancipation intellectuelle; pédagogique,
économique _et_ sociale, _dont nous nous sommes occupé dans nos
premières études, les «femmes libres» inscrivent au cahier de leurs
revendications l'_émancipation électorale, civile, conjugale _et_
maternelle;--_et c'est, conformément à notre plan général[1], l'ordre
même que nous suivrons en ce livre. Dès maintenant, pour parler avec
plus de clarté, le féminisme dénonce avec humeur: 1º l'inégalité_
électorale _qui accorde tout au citoyen et rien à la citoyenne; 2º
l'_inégalité _civile qui assujettit la capacité de la femme mariée à
l'autorisation préalable du mari; 3º l'_inégalité conjugale _qui
enchaîne dans les liens du mariage légal l'épouse à l'époux; 4º
l'_inégalité maternelle _qui soumet les enfants à la puissance du père
plus étroitement qu'à celle de la mère. Dès maintenant, même,
d'excellents esprits ne se font pas faute de déclarer que_ la condition
de la femme dans la cité et dans la famille _est susceptible, en plus
d'un point, d'amélioration et de progrès. Devons-nous appuyer ou
combattre ces nouveautés?_

[Note 1: Voir nos premières études sur le féminisme: l'_Émancipation
individuelle et sociale de la femme_, pp. 6 et suiv.]

_C'est sur quoi nous nous expliquerons, en cette seconde série d'études
qui complète et achève la première, avec le souci persévérant de
subordonner le préjugé à la justice et de séparer, d'un geste net et
franc, la mauvaise herbe du bon grain._

        Rennes, 6 juin 1901.



LIVRE I

ÉMANCIPATION ÉLECTORALE DE LA FEMME



CHAPITRE I

Pourquoi la femme serait-elle exclue des prérogatives de la puissance
virile


       SOMMAIRE

       I.--THÉORIE SURANNÉE DE L'«OFFICE VIRIL».--SES ORIGINES ET
       SES MOTIFS.

       II.--LE TÉMOIGNAGE DE LA FEMME.--DROIT ANCIEN, DROIT
       NOUVEAU.

       III.--LA FEMME TUTRICE.--EXTENSION DÉSIRABLE DE SA CAPACITÉ
       ACTUELLE.

       IV.--DROIT ACCORDÉ AUX COMMERÇANTES D'ÉLIRE LES JUGES DES
       TRIBUNAUX DE COMMERCE.--SA RAISON D'ÊTRE.

       V.--DROIT REVENDIQUÉ PAR LES PATRONNES ET LES OUVRIÈRES DE
       PARTICIPER A LA FORMATION DES CONSEILS DE
       PRUD'HOMMES.--SCRUPULES INADMISSIBLES.


C'est un fait d'expérience que l'émancipation économique entraîne tôt ou
tard l'émancipation politique. Une fois en possession d'un rôle social
plus libre et plus actif, la femme ne manquera point de réclamer sa part
des prérogatives électorales. Déjà même le féminisme la revendique pour
elle. A ses assises internationales de 1900, la Gauche féministe,
excluant toute mesure transitoire susceptible d'affaiblir la portée de
sa manifestation, a voté, par acclamation unanime, la déclaration
suivante: «Le Congrès émet le voeu que les droits civils, civiques et
politiques soient égaux pour les deux sexes[2].»

[Note 2: Congrès de la Condition et des Droits des Femmes: séance du
samedi soir 8 septembre 1900.]

Point de doute que cette motion catégorique ne rende plus d'un esprit
perplexe. «Si vous rabaissez trop la condition des hommes, diront les
uns, les hommes se marieront moins.»--«Si vous ne relevez pas la
condition des femmes, répliqueront les autres, les femmes ne se
marieront plus.» Qu'on se rassure: hommes et femmes se marieront
toujours. Ce n'est pas l'accession des femmes au droit de suffrage qui
empêchera le commerce des sexes d'être la douce attraction que l'on
sait. La femme changée en homme par la politique, par l'instruction, par
la liberté, est une métamorphose qu'il ne faut pas vouloir, sans doute,
parce qu'elle serait monstrueuse, mais dont il serait peu sérieux de
s'effrayer outre mesure, parce qu'elle n'éloignera jamais des fins
suprêmes de la nature qu'une minorité imprudente et détraquée. Il suffit
donc de combattre la chimère et l'outrance, pour empêcher qu'elles
n'entament et ne pervertissent la masse des honnêtes femmes. C'est un
devoir auquel nous ne manquerons point. De là notre constante
préoccupation de séparer ce que nous tenons pour un droit, de ce qui
nous en paraît l'excès ou l'abus. Cela fait, l'extension des droits
civiques au sexe féminin n'attentera point gravement aux grâces
souveraines de l'amour.

D'ailleurs, si l'inégalité est la loi de la vie, l'égalité est le rêve
de l'humanité. Cet idéal est noble et bon, pourvu qu'il consiste, non
pas à rabaisser ce qui est en haut, mais bien à élever ce qui est en
bas; car il nous permet alors, sans niveler les supériorités éminentes,
d'établir entre les conditions, entre les classes, entre les sexes, un
certain équilibre d'estime et de justice, qui empêche les forts de
grandir sans mesure et sans frein, et les faibles de diminuer jusqu'à
l'effacement et de décroître jusqu'au néant. Nous aurions tort,
conséquemment, de nous épouvanter d'une évolution lente, mais continue,
qui tend à introduire plus d'équité dans les relations civiles et
politiques des hommes et des femmes. Et c'est à retracer ce progrès
ininterrompu des moeurs et des lois que nous allons premièrement nous
attacher.


I

Fidèles à l'esprit de l'ancien droit, les auteurs du Code Napoléon ont
refusé de faire participer la femme à la puissance publique. Était-ce de
leur part méfiance instinctive ou pensée de subordination mortifiante?
Pas précisément: témoin ce passage du Discours préliminaire, où Portalis
déclare contraire à l'équité toute loi de succession qui rétablirait, au
profit des héritiers mâles, les anciens privilèges de masculinité. Les
rédacteurs du Code civil n'étaient donc pas si hostiles qu'on le croit à
l'idée de l'égalité juridique des sexes. Mais ils n'admettaient point
que la pudeur permît aux femmes de se mêler à la vie des hommes: _In
coetibus hominum versari_, comme Pothier disait autrefois.

Ce n'est donc point dans un esprit d'exclusion jalouse et despotique,
mais par raison de convenance, par délicatesse, en un mot, par respect,
que nos aïeux fermèrent au sexe féminin l'accès des fonctions publiques,
conformément à la vieille règle romaine: _Feminæ ab omnibus officiis
civilibus et publicis remotæ sunt._ Les rédacteurs du Code civil ont été
féministes à leur manière. Mais vous pensez bien que ce n'est pas la
bonne,--toute marque de déférence étant considérée aujourd'hui par les
dames de la nouvelle école comme un signe d'inégalité blessante.

«Qu'à cela ne tienne! diront les gens portés aux représailles, enlevons
nos gants et gardons notre chapeau!»--Nous avons mieux à faire. Outre
qu'il serait affligeant de renoncer à la politesse, il nous paraît
opportun et juste de renoncer simplement à la théorie surannée des
«offices virils.»

Nous entendons par là certaines prérogatives, généralement peu
enviables, qui ont été réservées au sexe masculin de temps immémorial.
Sur la frontière indécise qui sépare le domaine civil du domaine
politique, la tradition a placé un certain nombre de droits qui; que
_privés_ par nature, ont été qualifiés _publics_ par définition et
tenus, comme tels, pour inaccessibles aux femmes. Ce sont les «offices
virils», dont l'idée remonte à l'antiquité romaine. Par application de
cette doctrine, il était défendu, hier encore, à la femme de figurer en
qualité de témoin dans un acte public, comme il lui est défendu à
l'heure actuelle,--à moins d'être la mère ou l'aïeule d'un
mineur,--d'exercer la tutelle ordinaire ou de faire partie d'un conseil
de famille. Et par analogie, la jurisprudence l'écarté pareillement des
fonctions de curatrice et de conseil judiciaire.

Quel est l'esprit de ces exclusions traditionnelles? Ont-elles pour but
de grandir le rôle de l'homme et d'abaisser la condition de la femme?
Les anciens auteurs leur assignent plutôt comme motifs «l'honneur et la
continence du sexe.» Il leur semble qu'à se mêler trop activement des
choses de la vie extérieure, 1er femmes auraient plus à perdre qu'à
gagner. En tout cas, quelle que soit la pensée qui ait inspiré la
théorie de l'office viril, pensée de suspicion dédaigneuse ou de
déférence amicale, son résultat certain a été de diminuer l'influence
des femmes dans la société en renfermant leur activité dans la maison.

Ces incapacités ont-elles aujourd'hui encore quelque raison d'être?
Étudions-les une à une.


II

A l'encontre du témoignage de la femme, on a fait valoir cette
considération que les témoins, ayant pour mission de solenniser un acte,
sont des mandataires de la société revêtus d'un caractère officiel et
investis d'une fraction de la puissance publique. Le droit qu'ils
exercent relève donc, de la capacité politique; et à ce titre, la femme
ne saurait y prétendre.

Que cette idée ait été celle de nos législateurs, il y a vraisemblance.
Certaines déclarations des rédacteurs de 1804 nous le font croire[3].
Mais n'ont-ils pas été victimes d'une illusion? Le témoin instrumentaire
n'est pas une sorte de fonctionnaire, dépositaire d'une parcelle de la
souveraineté nationale, mais une simple caution chargée d'assurer
l'exactitude d'une déclaration reçue par un officier public. Comment
voir en son intervention une mission d'ordre politique? Ce n'est pas le
témoin qui rédige l'acte au bas duquel il appose sa signature; ce n'est
pas le témoin qui lui confère la forme authentique ou qui lui imprime la
force exécutoire. Son rôle est externe: il atteste un fait. La solennité
des actes est l'oeuvre des notaires ou des officiers de l'état civil,
chargés par la loi de les rédiger sur la foi des affirmations produites
par le témoin. L'«office» que celui-ci remplit n'est donc point d'ordre
public ou politique, mais seulement d'ordre civil, d'ordre privé.
Pourquoi en exclure les femmes, qui, dans le domaine de la réalité, ont
généralement de bons yeux pour «en connaître» et assez de langue pour
«en témoigner?»

[Note 3: Paul VIOLLET, _Les témoins mâles_. Nouvelle Revue historique de
droit français et étranger: 1890, nº 5, pp. 715 et suiv.]

A défaut de cet argument de droit, il est un argument de fait qui aurait
suffi à déterminer les législateurs de 1897 à valider et à généraliser
le témoignage féminin.

Puisque les femmes en étaient venues à prendre pour une injure ce qui
n'était qu'un hommage, notre loi aurait eu grand tort de leur refuser le
droit d'être témoins dans les actes de la vie civile. En se plaçant
uniquement au point de vue de l'égalité, les anciennes exclusions ne se
comprenaient guère. Si le bon Pothier repoussait le témoignage des
femmes, c'est qu'il les considérait comme incapables de toute fonction
civique, et que le contact trop fréquent des hommes, que suppose la vie
publique, lui paraissait choquant ou périlleux pour leurs grâces et
leurs vertus. Mais du moment qu'elles tiennent à traiter d'égal à égal
avec les hommes, il n'y avait plus de raison d'exclure leur sexe de ce
modeste office, qui consiste à jouer le rôle de témoin dans les actes
civils et notariés.

Vous en doutez? Voici une Française majeure dirigeant un commerce, un
domaine ou une industrie, ayant sous ses ordres des ouvriers et des
commis, des domestiques et des employés; voici une artiste, peintre ou
sculpteur, une femme de lettres appartenant à l'élite de la société, une
doctoresse en médecine ou en droit, directrice d'école normale, membre
du Conseil supérieur de l'Instruction publique, honorée des palmes
académiques et peut-être décorée de la Légion d'honneur:--et malgré tous
ses titres, cette femme, admise à jouer dans la vie un rôle utile ou
prépondérant, ne serait point recevable à figurer comme témoin devant
les officiers de l'état civil dans les actes de naissance, de mariage ou
de décès, ni à certifier devant notaire, par sa signature, l'identité
d'un comparant, d'un testateur, par exemple, fût-ce son ami ou son
voisin! Ce que le premier passant venu peut faire légalement, cette
femme considérable ne le pourrait pas? Avouez que l'inconséquence serait
un peu forte.

Cela n'est que choquant: voici qui devient bouffon. Dans certains cas,
la sage-femme ou la doctoresse en médecine reçoit de la loi l'injonction
formelle de déclarer la naissance d'un enfant sous peine d'amende ou
même de prison. Mais ne croyez point qu'elle eût pu affirmer, comme
témoin, le fait même que le Code l'oblige à dénoncer comme déclarante.
Il fallait faire appel à deux mâles quelconques, au commissionnaire et
au cabaretier du coin, qui, sans rien savoir le plus souvent de
l'événement qu'ils attestaient, appuyaient complaisamment l'acte de
naissance de toute la solennité de leur témoignage aveugle. Du côté de
la barbe est l'infaillibilité!

A vrai dire, des esprits chagrins, élargissant la question, se demandent
avec anxiété si les femmes sont assez véridiques pour être crues sur
parole. De fait, il leur est difficile de raconter exactement les choses
qu'elles ont faites ou qu'elles ont vues. Il est rare qu'elles soient
simplement et entièrement sincères. Une certaine fausseté n'est-elle pas
d'obligation mondaine? Est-ce trop dire même que, chez beaucoup d'âmes
féminines, la dissimulation est passée en habitude ou devenue un art
duquel on tire vanité? Écoutez une conversation de salon entre femmes:
que de politesses feintes! que d'amabilités mensongères! M. Lombroso
attribue précisément à ce défaut de franchise, la répugnance des anciens
peuples à recevoir en justice le témoignage des femmes[4]. D'après la
loi de Manou, «la seule affirmation d'un homme sans passion est décisive
en certains cas, tandis que l'attestation d'une foule de femmes, même
honnêtes, ne saurait être admise à cause de la volubilité de leur
esprit.» Aujourd'hui encore, paraît-il, le code ottoman décrète que «la
déposition d'un homme vaut celle de deux femmes.» Mais là, comme
ailleurs, on nous assure que la valeur de la femme est en hausse[5].

[Note 4: LOMBROSO, _La Femme criminelle_, chap. VII, p. 137-138.]

[Note 5: Voir _La Femme devant le Parlement_, par M. Lucien LEDUC, pp.
55 et 56, note 4.]

Au surplus, il serait injuste de prétendre que toutes les femmes sont
fausses. Notre vieille législation elle-même n'a jamais professé
vis-à-vis du sexe féminin une suspicion aussi malveillante et aussi
grossière. Jamais elle n'a contesté à la femme, par exemple, le droit de
témoigner devant la justice criminelle et devant la justice civile,
c'est-à-dire de déposer sur des faits intéressant la fortune, l'honneur
et la vie des citoyens. Et alors voyez cette nouvelle inconséquence: si
l'attestation d'une femme était jugée suffisante pour envoyer un homme à
l'échafaud, comment expliquer que sa signature fût jugée insuffisante
pour confirmer la déclaration d'un contractant ou d'un disposant?

La justice pénale ne peut se passer de la première, a-t-on dit, tandis
que les officiers de l'état civil peuvent se passer de la
seconde.--Peut-être; avouons cependant qu'en fait de témoignage, il n'y
a pas de motif légitime pour maintenir une si grande différence entre
les deux cas. C'est ce que notre Parlement a compris. La loi du 7
décembre 1897 ne fait qu'une réserve: le mari et la femme ne peuvent
être témoins dans le même acte. Au cas où ils y figureraient l'un et
l'autre, leurs deux témoignages seront considérés comme n'en formant
qu'un seul. Et pourtant, si la valeur de la femme possède une valeur
propre, elle doit avoir, semble-t-il, une autorité distincte. Notre
législation a craint, sans doute, les ententes frauduleuses et les
connivences coupables entre les époux. Et cette diminution atteignant le
mari comme la femme, le féminisme ne saurait en prendre ombrage.

L'admission du témoignage des femmes est donc une affaire gagnée. Est-ce
là une si grande victoire? Jouer le rôle de témoin dans la rédaction des
actes publics et privés n'a rien d'extrêmement glorieux. Les hommes le
tiennent moins pour un honneur que pour un dérangement et parfois un
ennui. Mais puisque les dames voyaient en cette gêne un privilège
enviable, pourquoi les en aurions-nous privées? Le Code avait jugé que
cet office ne constituait point, par lui-même, une fonction assez
honorifique ou assez urgente pour distraire les femmes de leurs devoirs
domestiques: du moment, toutefois, que les plus susceptibles
s'offensaient d'être exclues de cette corvée, la loi ne pouvait
persister plus longtemps à les en affranchir.

La femme a donc le droit de témoignage; et nous devrons croire à la
parole de l'«être perfide!» Attendons-nous donc à lire dans les «Notes
mondaines» des journaux à la mode, qui rendent compte avec complaisance
des grands mariages, les noms de femmes plus ou moins titrées, choisies
comme témoins des époux à côté des traditionnels magistrats, généraux ou
académiciens. Par contre, les femmes devront déférer dorénavant à
l'invitation des officiers publics qui voudraient en appeler à leur
témoignage. Il sera loisible aux gens facétieux de faire certifier, en
cas de besoin, leur signature et leur identité par les deux plus jolies
filles de leur voisinage.

En résumé, personne n'a essayé de conserver aux hommes le privilège dont
le Code civil les avait investis, et qui n'avait plus de raison d'être.
Ce privilège était même beaucoup moins une faveur qu'une charge.
Seulement la femme «nouvelle» n'aime pas à être traitée en enfant gâtée;
et puisqu'elle voulait être témoin comme les hommes, on a bien fait de
lui donner cette marque de considération morale. La seule chose qui
puisse attribuer quelque prix à cette concession, c'est que la tradition
en avait fait--à tort, suivant nous,--une dépendance et un attribut de
la capacité politique et, qu'admise à témoigner, la femme pourra
souhaiter plus logiquement d'être admise à voter.


III

Du moment que la femme ne doit plus être écartée, en tant que femme, des
«offices virils», il faut pour le moins, après lui avoir accordé le
droit peu enviable, d'être témoin, lui accorder le droit plus important
d'être tutrice. En soi, la tutelle n'est pas une charge publique, mais
une institution destinée à suppléer l'autorité paternelle. Elle a pour
objet l'éducation de l'enfant et l'administration de sa fortune. Elle
repose sur une fiction de paternité. Ses attributs sont d'ordre purement
privé. Pourquoi en écarter la femme? Habituellement les tuteurs sont
d'excellents hommes d'affaires, mais d'assez pauvres éducateurs.
L'enfant trouverait mieux, chez une tutrice, les qualités qui sont la
raison même de la tutelle, à savoir la tendresse dans la protection.
Aujourd'hui les femmes ne peuvent exercer cette fonction, qui leur
conviendrait si bien, qu'à la condition d'être mères ou aïeules du
pupille. Cependant il est fréquent qu'une soeur, une tante, une cousine
même, soit, de toute la parenté, la plus attachée aux orphelins
survivants, la plus désireuse de se dévouer à leur éducation, la plus
capable d'administrer leur fortune. En refusant aux femmes, autres que
les ascendantes, le droit d'exercer les fonctions tutélaires, la loi
française leur inflige vraiment une incapacité injustifiée.

En cela, notre Code, loin d'innover, a subi, trop servilement peut-être,
l'influence des anciens principes. Par tout le monde chrétien,--et chez
nous particulièrement,--la condition légale de la femme est dominée
encore par la conception latine qui, pour mieux préserver la modestie et
la décence du sexe féminin, a contribué jusqu'à nos jours à l'éloigner
des contacts et des compromissions de la vie extérieure. Rien de plus
logique, étant donné ce point de vue, que de lui fermer l'accès des
charges onéreuses et des postes difficiles. D'autant mieux que la
tutelle est parfois obligatoire, les hommes n'ayant pas toujours la
faculté de la décliner sans excuse valable; et il a paru excessif
d'imposer cette même obligation aux femmes qui ont moins la liberté de
leurs mouvements, le goût et l'habitude des affaires. Ce n'est donc pas
dans un esprit d'exclusion malveillante, mais plutôt par déférence
sympathique, que l'article 442 du Code civil les a écartées de la
tutelle, comme aussi des conseils de famille.

Maintenant que les femmes sont moins confinées qu'autrefois dans leur
intérieur et qu'elles inclinent à prendre les prévenances de l'homme
pour des précautions intéressées de geôlier, on pourrait, sans
inconvénient, les admettre à siéger dans les assemblées de famille et
leur permettre d'assumer les devoirs de la tutelle, en leur laissant
toutefois la faculté de décliner ces charges et ces responsabilités.
Soyons sûrs qu'en leur ménageant ces facilités d'exemption, elles
n'abuseront pas des droits nouveaux qui leur seront conférés; car elles
auront tôt fait de reconnaître qu'ils constituent moins des prérogatives
honorables que des fardeaux pénibles et des obligations graves. Mais du
moins la tante, la bonne tante qui contribue si souvent à élever ses
neveux et nièces, pourra être tutrice des petits qui se sont habitués à
la regarder et à la chérir comme une seconde mère. Et de ce fait, notre
loi servira utilement les fins de la nature.


IV

Où la femme contemporaine,--qui n'aime plus guère à filer la laine dans
la paix et l'ombre du foyer,--se plaît encore à dénoncer la «loi de
l'homme», c'est en matière d'élections professionnelles. Ouvrière ou
patronne, elle entend participer à l'élection des prud'hommes qui ont
mission de trancher les différends du travail; industrielle ou
négociante, elle prétend prendre part à l'élection des juges consulaires
qui siègent dans les tribunaux de commerce. Et pourquoi pas?

En cent industries considérables, telles que la couture, la lingerie,
les modes, les fleurs, les confections, il n'y a que des femmes,
ouvrières ou patronnes. En mille autres fabrications, dans les
manufactures de tabac, dans les imprimeries, dans les grands magasins,
la femme travaille en compagnie de l'homme, comme caissière, employée ou
manoeuvre. Obligée de mener à ses côtés une sorte d'existence virile, on
ne comprend plus que la loi civile ou commerciale lui impose une
condition différente. Nous trouvons bon qu'ouvrière, elle vive de son
travail et tienne ses engagements, que patronne, elle supporte la
responsabilité de sa direction et fasse honneur à sa signature et à ses
échéances, que, dans toutes les conditions, elle paie sa part d'impôts:
bref, nous la traitons en homme pour tout ce qui est charge fiscale et
obligation civile. Pourquoi la maintenir, relativement à ses droits, en
une subordination inconséquente?

N'oublions pas que l'expérience de la vie pratique l'a rendue aussi
habile et aussi vaillante, et parfois plus économe, plus ingénieuse,
plus commerçante que bien des hommes. Souvenons-nous encore que
l'instruction l'a dotée d'une culture moyenne que bien des ouvriers ou
des marchands pourraient lui envier. Égale au sexe fort en lumières, en
activité, en responsabilité, pourquoi ne jouirait-elle pas, au point de
vue professionnel, des mêmes prérogatives et des mêmes garanties?
Pourquoi lui refuserait-on les mêmes droits pour agir, les mêmes armes
pour lutter, les mêmes appuis et les mêmes secours pour se défendre?

Disons tout de suite qu'en matière commerciale, l'égalité est faite.
Depuis la loi du 23 janvier 1898, les femmes commerçantes sont admises à
concourir aux élections des tribunaux de commerce. C'est justice. Du
jour où le législateur avait étendu aux élections consulaires le
principe du suffrage universel et considéré le droit de vote comme une
conséquence légale de la patente, la raison exigeait qu'il en accordât
l'exercice aux commerçants patentés des deux sexes, indistinctement.
Plaidant devant des juges, à l'élection desquels elles n'avaient pas
participé, les femmes étaient placées dans un état d'infériorité
choquante. Choisis seulement par les hommes, les magistrats risquaient
même d'être soupçonnés de partialité vis-à-vis de leurs électeurs
masculins. Une fois le principe de l'élection admis, les juges de tous
devaient être élus par tous.

L'égalité entre le commerçant et la commerçante a soulevé pourtant
d'étranges objections. On s'est ému à la pensée que la gardienne du
foyer pût quitter son comptoir, à de rares intervalles, pour déposer
dans l'urne son bulletin de vote. Le scrupule était plaisant. Les hommes
ne tiennent guère à l'honneur d'élire leurs juges: dix pour cent des
électeurs inscrits consentent, non sans peine, à se déranger pour le
renouvellement des tribunaux de commerce. C'eût été tout profit pour la
magistrature consulaire, si l'admission des femmes au scrutin avait
réveillé le zèle endormi des commerçants. Cet espoir a été déçu.
L'expérience toute fraîche de la nouvelle loi a montré que les femmes
préfèrent, autant que les hommes, la maison de famille à la salle de
vote.

D'abord, les commerçantes ont mis bien peu d'empressement à se faire
inscrire sur les listes; puis, au jour du scrutin, l'abstention a été
générale. Même à Paris, il n'est guère que les dames de la Halle qui
aient pris à coeur de déposer leur bulletin dans l'urne: ce qui prouve
qu'en dehors de quelques personnalités bruyantes, pour lesquelles le
féminisme est une profession ou une distraction, les Françaises, qui
sont simplement femmes, se soucient médiocrement des revendications,
même légitimes, autour desquelles on mène si grand tapage.

Ce n'est pas une raison de leur refuser ce qui leur est dû. Créancière,
la femme a le droit de voter dans l'assemblée des créanciers, pour
accorder, ou non, le bénéfice du concordat au débiteur failli;
actionnaire d'une compagnie ou d'une société, la femme a le droit de
participer à l'élection du conseil d'administration; et commerçante,
elle n'aurait pas le droit d'élire les juges qui tiennent en leurs mains
sa fortune et son honneur? Pourquoi trouverait-on si extraordinaire
l'électorat consulaire de la femme, quand on trouve si naturelle la
participation des institutrices à l'élection de leurs assemblées
professionnelles?

Je sais l'objection: l'éligibilité suivra l'électorat. L'un ne va point
sans l'autre. Erreur! Les électeurs qui n'ont pas quarante ans ne sont
pas éligibles au Luxembourg; les électeurs qui n'ont pas vingt-cinq ans
ne sont pas éligibles au Palais-Bourbon. Si tout le monde a le droit
d'être représenté, tout le monde n'a pas le droit d'être représentant.
Et c'est heureux! On sait que la femme magistrat nous inspire peu de
confiance. L'impartialité n'est pas son fort, la justice n'est pas son
fait. Contentons-nous, pour le moment, d'admettre les commerçantes à
choisir leurs juges sans les admettre personnellement à juger.
L'expérience des dernières élections montre que ce droit de vote n'a
rien qui puisse effrayer les hommes.


V

Il y a même raison d'admettre les femmes à la nomination des Conseils de
prud'hommes. Cette juridiction de famille est saisie fréquemment de
litiges qui intéressent les ouvrières. Sur 3858 affaires jugées par
elle, en une seule année, 1360 ont concerné des femmes[6]. Ici donc, les
réclamations féminines sont d'accord avec l'équité, le bon sens et
l'utilité générale; et nous les appuyons de toutes nos forces.

[Note 6: _La Femme devant le Parlement_, par Lucien LEDUC, p. 76.]

Sait-on qu'en 1892, la Chambre des députés, remaniant la loi sur les
Conseils de prud'hommes, s'était laissée aller à voter l'électorat des
femmes? Mais après les avoir admises à élire, concurremment avec les
hommes, les membres de ce tribunal professionnel, certains
parlementaires trop pressés se demandèrent pourquoi les femmes ne
seraient pas aussi valablement élues. A cette question, la majorité
répondit par une distinction prudente et sage: «Électeurs, oui;
éligibles, non.» Toutefois, le motif qui détermina surtout nos députés
est le plus amusant du monde. «Proclamez, fut-il dit, non pas seulement
l'électorat, mais encore l'éligibilité des femmes; faites qu'un beau
jour certaines dames ou demoiselles soient élues: comment
appellerez-vous ces nouveaux juges? Des femmes prud'hommes ou des
prud'hommes femmes? Des prud'femmes ou des femmes prudes?» M. Floquet
lui-même, qui présidait les débats, se déclara très embarrassé pour
trouver un titre à la loi nouvelle. Et l'éligibilité des femmes fut
enterrée sous les plaisanteries. Nos députés ont, vraiment, beaucoup
d'esprit.

L'égalité a pris sa revanche au cours de la législature suivante. Si le
Sénat entre dans les vues de la Chambre des députés, les femmes pourront
bientôt juger les différends qui intéressent le travail. Souhaitons
qu'enfermé dans ces questions d'ordre professionnel, leur esprit de
justice, dont beaucoup d'hommes se méfient, donne pleine satisfaction
aux justiciables des deux sexes!

Quoi qu'il en soit, le Moyen Age, qui fut souvent plus libéral que notre
époque, ne s'était pas arrêté à nos scrupules de fond ou de forme. Les
tisserandes de «couvre-chefs» avaient une représentation
professionnelle, et les patronnes qui la composaient s'appelaient bel et
bien «preudofemmes[7]». Sans même les admettre à juger, il faudrait du
moins les admettre à voter, puisque les femmes employées dans
l'industrie peuvent, depuis la loi du 21 mars 1881, se constituer
librement en syndicats ouvriers ou patronaux. Au moment où l'on
s'apprête à leur ouvrir de plus en plus largement nos bureaux de
bienfaisance, nos commissions scolaires et nos administrations
hospitalières, on ne comprendrait pas qu'on hésitât plus longtemps à
leur concéder le droit d'intervenir dans le choix de leurs juges
professionnels. Nous opposera-t-on que, pour maintenir l'harmonie dans
les familles, il importe de laisser la femme en dehors des luttes
électorales? Mais ce souci de paix sociale n'a pas empêché notre
Parlement d'accorder aux commerçantes l'électorat consulaire; et s'il
n'y a pas d'inconvénient à ce que la patronne exerce le même droit que
le patron, on ne voit point qu'il y ait péril à ce que l'ouvrière exerce
le même droit que l'ouvrier.

[Note 7: LEROY-BEAULIEU, _Le Travail des femmes au XIXe siècle_, pp. 12
et suiv.]

Plus généralement, toutes celles qui apportent à la société leur labeur
quotidien dans l'industrie, le commerce ou l'agriculture, nous
paraissent également qualifiées pour élire les mandataires chargés de
représenter leurs intérêts et de résoudre leurs différends. Il serait
juste autant que rationnel de leur accorder l'électorat aux Conseils de
prud'hommes, et même aux Chambres d'agriculture dont la création est à
l'étude. Sur nos 17 435 000 paysans, on compte 7 500 000 femmes, dont
beaucoup dirigent une exploitation rurale. Dans l'industrie, on trouve
20 patronnes sur 100 patrons, 35 ouvrières pour 100 ouvriers. Pourquoi
ces femmes seraient-elles privées du droit de participer, avec les
hommes, à l'élection de leur représentation professionnelle?

«Faites-leur cette grâce, nous dit-on enfin, et vous éveillerez en elles
d'autres ambitions plus graves.»--Cet aveu nous livre le secret des
résistances, que beaucoup d'esprits timorés opposent aux revendications
les plus légitimes de la femme. A les entendre, l'électorat
professionnel serait la préface et comme l'avant-goût de l'électorat
politique. Les féministes, à vrai dire, y comptent bien. Ces craintes
des uns et ces espérances des autres nous sont une transition à la
grosse question des droits civiques de la femme: et l'étude de ce
problème irritant nous entraînera forcément à d'assez longs
développements.



CHAPITRE II

Vicissitudes et progrès du suffrage féminin


       SOMMAIRE

       I.--POSITION DE LA QUESTION.--TRADITIONS JURIDIQUES ET
       RELIGIEUSES HOSTILES A L'ÉLECTORAT POLITIQUE DES
       FEMMES.--LA RÉVOLUTION A-T-ELLE ÉTÉ FÉMINISTE?--OLYMPE DE
       GOUGES ET SA DÉCLARATION DES «DROITS DE LA FEMME ET DE LA
       CITOYENNE.»

       II.--APPELS DE QUELQUES FRANÇAISES AU POUVOIR JUDICIAIRE ET
       AU POUVOIR LÉGISLATIF.--LES EXPÉRIENCES AMÉRICAINES.--LES
       INNOVATIONS ANGLAISES.


En ce qui concerne le rôle politique de la femme, j'ai deux idées très
arrêtées que je tiens à énoncer sur-le-champ. C'est d'abord, chez moi,
une conviction solidement assise que la femme devrait être électeur au
même titre que l'homme; ensuite, et si désirable que soit le droit de
voter que je réclame pour elle, j'ai la ferme assurance qu'elle n'est
pas près de l'obtenir en notre libre et galant pays de France.


I

Reconnaissons tout de suite que le suffrage des femmes est une de ces
nouveautés hardies qu'il est naturel de trouver dangereuses et
révolutionnaires, parce qu'elles se heurtent à l'opposition immémoriale
des hommes. «C'est dans l'intérêt de l'ordre et des bonnes moeurs,
lisons-nous dans le beau livre de M. Gide sur la _Condition privée de la
femme_, que tous les législateurs ont, comme d'un commun accord, refusé
à la femme toute participation aux droits politiques. De tout temps,
l'instinct des peuples a senti que la femme, en sortant de l'ombre et de
la paix du foyer pour s'exposer au grand jour et aux agitations de la
place publique, perdrait quelque chose du charme qu'elle exerce et du
respect dont elle est l'objet[8].» Telle est bien, en effet, l'objection
traditionnelle: elle est d'ordre moral. Les stoïciens de l'ancienne Rome
l'invoquèrent unanimement pour fermer aux femmes l'accès de la vie
publique. Le jurisconsulte Ulpien trouvait inconvenant qu'elles
exerçassent des offices virils, _ne virilibus officiis fungantur
mulieres_. Une telle liberté s'accorderait mal avec la pudeur de leur
sexe, _ne contra pudicitiam sexui congruentem alienis causis se
immisceant_[9]. Non qu'elles manquent de jugement, ajoutait le
jurisconsulte Paul, _non quia non habent judicium_; mais la coutume
s'oppose à ce qu'elles remplissent les charges civiques, _sed quia
receptum est ut civilibus officiis non fungantur_[10].

[Note 8: _De la condition privée de la femme_, p. 7.]

[Note 9: Loi 1, § 5, Digeste: _De postulando_, liv. III, tit. I.]

[Note 10: Loi 12, § 5, Digeste: _De judiciis_, liv. V, tit. I.]

Le christianisme n'enseigne pas autre chose. D'après saint Paul, les
femmes doivent être exclues des affaires publiques; elles n'ont point à
élever la voix dans les assemblées: «Qu'elles écoutent en silence et
avec une pleine soumission, leur dit l'apôtre sans le moindre
ménagement. Je ne leur permets pas d'enseigner ni de dominer sur les
hommes; car Adam a été formé le premier, et c'est Ève qui fut cause de
la prévarication[11].» On peut donc opposer au suffrage des femmes et la
tradition romaine et la tradition ecclésiastique. Païens et chrétiens,
juristes et canonistes, professent sur le rôle politique de la femme les
mêmes sentiments peu aimables, les mêmes idées de méfiance et
d'exclusion.

[Note 11: _Ire Épître à Timothée_, II, 11 et suiv.]

Et les modernes ne pensent guère autrement que les anciens. Certes, on
ne peut pas dire que les scrupules juridiques et, encore moins, les
objections religieuses aient embarrassé beaucoup les hommes de la
Révolution; et pourtant, malgré leur fièvre d'émancipation, ils se
montrèrent peu favorables à l'accession des femmes à la vie publique. Je
ne vois guère que le généreux Condorcet qui, dans son _Essai sur la
constitution et les fonctions des Assemblées provinciales_, paru en
1788, ait réclamé le vote politique des femmes. En tout cas, nos
féministes actuels ne peuvent s'autoriser des «grands ancêtres de 93.»
Un décret spécial de la Convention interdit expressément les clubs et
sociétés populaires de femmes. L'excentrique Olympe de Gouges, plus
renommée par sa beauté que par ses oeuvres, avait réuni autour d'elle un
petit cercle de femmes «patriotes», et c'est en leur nom qu'elle
adressait aux représentants de la Nation ses discours et ses brochures.
Cette agitée fut la première des féministes. Elle avait de la bravoure
et aimait la franchise. Elle ne ménageait point ses contemporaines, dont
«la plupart, disait-elle, ont le coeur flétri, l'âme abjecte, l'esprit
énervé et le génie malfaiteur.» Mais elle rêvait justement de les
relever de ces infériorités morales et intellectuelles, en réclamant
pour son sexe l'éducation qu'on donnait aux jeunes gens. «Qu'on nous
mette des hauts-de-chausse, écrivait-elle, dès 1788, en l'un de ses
romans, et qu'on nous envoie au collège: vous verrez si on ne fera pas
de nous des milliers de héros.» Plus tard, elle exposa, dans une
brochure dédiée à la reine, toutes les doléances féminines. En 1791,
s'adressant directement à l'Assemblée nationale, elle l'invita à
compléter son oeuvre par la «Déclaration des Droits de la femme et de la
citoyenne.» Et à ce propos, elle développa, en dix-sept articles, les
«droits naturels, inaliénables et sacrés de son sexe.»

Voici un échantillon de cette profession de foi qui, une fois admis les
principes de la Constitution nouvelle, se recommandait par la plus
parfaite logique: «La femme naît libre et égale à l'homme en droits; les
distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l'utilité
commune.--Le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans
la nation, qui n'est que la réunion de l'homme et de la femme.--La loi
doit être l'expression de la volonté générale; toutes les citoyennes,
comme tous les citoyens, doivent concourir à sa formation
personnellement ou par leurs représentants.--Elle doit être la même pour
tous. Toutes les citoyennes et tous les citoyens, étant égaux à ses
yeux, doivent être également admissibles à toutes les dignités, places
et emplois publics, selon leur capacité et sans autres distinctions que
celles de leurs vertus et de leurs talents.--La femme a le droit de
monter à l'échafaud; elle doit avoir également celui de monter à la
tribune[12].» La Révolution ne lui accorda que l'égalité devant la
guillotine: arrêtée le 20 juillet 1793, Olympe de Gouges mourut
courageusement.

[Note 12: LAIRTULLIER, _Les Femmes célèbres de 1789 à 1793_, t. II, pp.
98 et suiv.]

En somme, la Constituante seule a fait mention des femmes dans le
dernier article de sa Constitution, et ç'a été pour remettre le dépôt de
son oeuvre à «la vigilance des pères de famille, aux épouses et aux
mères.» Les femmes révolutionnaires se virent rebutées même par la
Commune de Paris. A une de leurs députations le doux Chaumette criait du
haut de la tête: «Depuis quand est-il permis aux femmes d'abjurer leur
sexe, d'abandonner les soins pieux de leur ménage et le berceau de leurs
enfants, pour venir, dans la tribune aux harangues, usurper les devoirs
que la nature a départis à l'homme seul[13]?»

[Note 13: LAIRTULLIER, _op. cit._, t. II, p. 179.]


II

Depuis lors, les femmes ont sollicité vainement leur inscription sur les
listes électorales. En 1880, quelques fortes têtes refusèrent de payer
leurs contributions, «laissant aux hommes, qui s'arrogent le privilège
de gouverner, d'ordonner et de s'attribuer le budget, le privilège de
payer les impôts qu'ils votent et répartissent à leur gré.» A cette
protestation ironique, le Conseil de préfecture de la Seine répondit, le
plus sérieusement du monde, que les droits politiques n'étaient point le
corrélatif nécessaire de l'obligation fiscale. En 1885 et en 1893,
nouvelles réclamations, nouveaux refus. Une citoyenne entêtée se pourvut
en Cassation, invoquant le principe du suffrage universel et la
Constitution de 1848, aux termes de laquelle, «sont électeurs, tous les
Français âgés de vingt et un ans et jouissant de leurs droits civils et
politiques.» Cette formule masculine, disait-elle, n'est pas exclusive
du sexe féminin, conformément à cette vieille règle d'interprétation:
_Pronunciatio sermonis in sexu masculino ad utrumque sexum plerumque
porrigitur_. La Cour de cassation rejeta le pourvoi, en s'appuyant sur
l'esprit de la loi et la pratique constante du suffrage viril[14].

[Note 14: Cassation: Chambre civile, 16 mars 1885, DALLOZ, 1885, I,
105;--21 mars 1893, DALLOZ, 1893, I, 555.]

Battues devant les autorités judiciaires, les femmes se sont tournées,
de guerre lasse, du côté du pouvoir législatif. Sans obtenir du
Parlement la reconnaissance de leurs droits politiques,--et elles ne
l'obtiendront pas de sitôt!--leur persévérance, toutefois, a été
partiellement récompensée. On a vu, en effet, qu'une loi du 23 janvier
1898 avait conféré aux femmes commerçantes le droit d'élire les juges
des tribunaux de commerce; et en 1901, la Chambre des députés leur a
concédé une faculté analogue pour les élections des conseils de
prud'hommes. Mais il est à craindre que ce projet ne reste en détresse
au Sénat. A part cette double démonstration, dont la dernière est
platonique, les féministes françaises n'ont pas encore,--les
malheureuses,--de victoires positives à inscrire sur leur drapeau.

Comment ne pas les plaindre, quand on songe que certaines femmes
américaines possèdent et exercent les droits politiques depuis un quart
de siècle? Et si heureux ont été les résultats de cette réforme
libérale, que la représentation du Wyoming a décidé d'en faire part au
monde entier. Lisez plutôt: «Attendu que, sans l'aide d'une législation
violente et oppressive, sans causer aucun dommage, le suffrage féminin a
contribué à bannir de l'État la criminalité, le paupérisme et le vice;
qu'il a assuré la paix et l'ordre dans les élections et donné à l'État
un bon gouvernement; que, depuis vingt-cinq ans de suffrage féminin,
aucun comté de l'État n'a dû établir de refuge pour les pauvres; que les
prisons sont à peu près vides, et qu'à la connaissance de tous, aucun
crime n'a été commis dans l'État, si ce n'est par des étrangers:--par
ces motifs, le parlement de Wyoming décide que les résultats de son
expérience seront transmis à toutes les assemblées législatives des
nations civilisées, en les engageant à octroyer à leurs femmes les
franchises politiques dans le plus bref délai possible[15].»

[Note 15: Maurice LAMBERT, _Le Féminisme_, p. 26.]

Ce manifeste est à méditer. Est-il croyable que l'immixtion des femmes
dans les affaires publiques ait eu de si admirables effets, sans que la
pudeur de leur sexe en ait été sérieusement atteinte? Que faut-il donc
penser de la vieille maxime: _Verecundia sexus non permittit mulieres se
virorum immiscere coetibus_? Ce qui fut nécessaire aux femmes
d'autrefois serait-il inutile aux femmes d'aujourd'hui? Après tout, le
temps marche si vite qu'il est difficile d'admettre que le monde reste
en place.

Sait-on qu'à l'heure actuelle, dans la plus grande partie de
l'Australie, les femmes jouissent de l'électorat politique, et que
citoyens et citoyennes y votent sur un pied de complète égalité? que,
plus près de nous, en Angleterre, les femmes sont électeurs pour les
conseils de comté qui correspondent à nos conseils généraux, électeurs
et même éligibles pour les conseils de district qui rappellent nos
conseils d'arrondissement? Sans aller jusqu'au droit de représentation
parlementaire, pourquoi n'admettrait-on pas chez nous, comme de l'autre
côté de la Manche, la coopération de la femme lettrée aux commissions
scolaires, et même la participation de la femme contribuable aux
élections municipales? Bien plus, le mercredi 3 février 1897, le
Parlement anglais s'est prononcé, à une majorité de 71 voix, en faveur
de l'admissibilité des femmes à l'électorat politique.

Je sais bien que l'Angleterre n'est pas un pays de suffrage universel ni
de service militaire obligatoire, et que ces différences de situation ne
permettent pas d'étendre à la France, par simple analogie, l'initiative
qu'ont prise nos voisins d'Outre-Manche. Ajoutons que la Chambre des
Lords ne semble point partager les vues de la Chambre des Communes. Mais
si la question de l'électorat féminin n'est pas encore résolue en
Europe, elle a cessé, du moins, d'être un problème de philosophie
sociale pour entrer dans les réalités vivantes de la politique.



CHAPITRE III

Le suffrage universel et l'électorat des femmes


       SOMMAIRE

       I.--TACTIQUE HABILE DES ANGLO-SAXONNES.--EN FRANCE, LE
       SUFFRAGE UNIVERSEL NE REMPLIT PAS SA DÉFINITION.--POURQUOI
       LES FRANÇAISES DEVRAIENT ÊTRE ADMISES À VOTER.

       II.--EXCLURE LA FEMME DU SCRUTIN EST IRRATIONNEL ET
       INJUSTE.--ÉGALITÉ POUR LES HOMMES, INÉGALITÉ POUR LES
       FEMMES.

       III.--L'EXEMPTION DU SERVICE MILITAIRE JUSTIFIE-T-ELLE
       L'INCAPACITÉ POLITIQUE DU SEXE FÉMININ?--QUE LE VOTE SOIT
       UN DROIT OU UNE FONCTION DE SOUVERAINETÉ, LES FEMMES
       PEUVENT Y PRÉTENDRE.


I

La question de l'émancipation politique des femmes a été fort bien posée
par les Anglaises et les Américaines; et c'est une raison de plus pour
qu'elle fasse son chemin. Les Anglo-Saxonnes ont distingué d'abord entre
l'électorat et l'éligibilité, se bornant sagement à réclamer le droit de
voter sans prétendre, pour l'instant, au droit de représentation. En
effet, beaucoup de ceux qui inclinent à laisser les femmes participer
largement à nos élections, éprouvent, par contre (et c'est mon cas),
toutes sortes de répugnances à les voir jouer un rôle actif dans nos
assemblées délibérantes. Ensuite, procédant par une gradation
méthodique, le féminisme anglo-américain s'est attaché à démontrer que
les femmes ont intérêt et qualité pour prendre part aux élections
communales; puis, ce premier droit acquis, il a revendiqué leur
coopération aux élections provinciales; enfin, ce second point gagné, il
s'est appliqué à réclamer le droit de voter pour les assemblées
législatives. La question en est là. Savez-vous plus habile tactique et
plus adroite diplomatie? Et il y a des gens qui prétendent que les
femmes n'ont pas l'esprit politique!

Notons, en outre, que cette marche progressive, ce sens pratique des
difficultés et des résistances, ce goût de l'action prudente et mesurée,
n'a pas empêché la femme anglo-saxonne d'apercevoir que la commune, la
province et l'État ne sont, au fond, que trois circonscriptions plus ou
moins larges de la société politique, et que le droit d'électorat pour
la première emporte logiquement le droit d'électorat pour les deux
autres. Qu'il s'agisse donc de nos élections municipales,
départementales ou législatives, la femme française n'a qu'un seul et
même argument à présenter, un argument très simple, mais très fort,
puisqu'elle le tire du principe le plus démocratique, le plus égalitaire
de notre constitution républicaine: j'ai nommé le suffrage universel,
qui gouverne aujourd'hui presque toutes nos élections politiques.

Beaucoup en gémissent; mais combien peu le discutent encore?
Imagine-t-on pourtant une institution plus mal nommée? Peut-on la dire
universelle sans dérision ou sans duperie, lorsqu'elle exclut la moitié
des membres de la société? En réalité, notre prétendu suffrage universel
d'aujourd'hui n'est qu'un suffrage restreint, un privilège viril, un
monopole masculin. Avons-nous donc de bons motifs pour en réserver
exclusivement la jouissance au sexe fort? Pas du tout; et voilà bien où
l'argumentation féministe est embarrassante.

Si discutable qu'il soit en théorie, le suffrage universel est considéré
aujourd'hui comme la base des gouvernements démocratiques. Taine en a
formulé très heureusement la raison d'être dans les termes suivants:
«Que je porte une blouse ou un habit, que je sois capitaliste ou
manoeuvre, personne n'a le droit de disposer sans mon consentement de
mon argent ou de ma vie. Pour que cinq cents personnes réunies dans une
salle puissent justement taxer mon bien ou m'envoyer à la frontière, il
faut que, tacitement ou spontanément, je les y autorise; or, la façon la
plus naturelle de les autoriser est de les élire. Il est donc
raisonnable qu'un paysan, un ouvrier, vote tout comme un bourgeois ou un
noble; il a beau être ignorant, lourd, mal informé, sa petite épargne,
sa vie sont à lui et non à d'autres; on lui fait tort, quand on les
emploie sans le consulter de près ou de loin sur cet emploi[16].»

[Note 16: H. TAINE, _Du Suffrage universel et de la manière de voter_;
Paris, 1872, in-12, p. 8.]

Si telle est bien l'idée fondamentale du suffrage universel, qui ne voit
qu'elle est aussi démonstrative en faveur du droit électoral des femmes
qu'en faveur du droit électoral des hommes? Qu'il s'agisse, en effet, de
la commune, du département ou de l'État, il n'est pas juste que les
femmes en supportent les charges sans être appelées à les consentir,
sans participer conséquemment à l'élection de ceux qui les établissent;
il n'est pas juste qu'elles soient privées du droit de défendre leur
épargne et la vie de leurs enfants, parce qu'elles portent une robe au
lieu d'une blouse ou d'un habit.

Lorsqu'une femme paie dans une commune les taxes syndicales, on l'admet
à concourir à l'élection du syndicat; lorsqu'elle détient le nombre
réglementaire d'actions fixé par les statuts, elle a le droit de séance
et de vote aux assemblées générales de la Compagnie du Nord ou de la
Banque de France[17]. Et la femme possédant quelque fortune propre et
inscrite au rôle des contributions, la veuve ou la célibataire maîtresse
de sa personne et de ses biens, réclamera vainement,--fût-elle fixée
dans la commune depuis plus de vingt ans,--son inscription sur les
listes électorales! N'est-il donc pas de la plus élémentaire équité que
cette femme, qui participe a toutes les charges de sa ville, concoure de
même à la nomination du conseil qui l'administre?

[Note 17: Gabriel ALIX, _L'électorat municipal et provincial des
femmes_. Réforme sociale du 1er novembre 1896, p. 625.]

Française, elle est justiciable du Code civil et du Code pénal;
commerçante, elle doit faire honneur à sa signature sous peine de
faillite; locataire, elle doit payer exactement son loyer sous peine de
saisie; contribuable, elle doit supporter sa part des impôts sous peine
de poursuite. Soumise, en un mot, aux obligations et aux charges
sociales, pourquoi serait-elle déclarée inadmissible aux droits
électoraux qui en sont le correctif et la compensation? Puisque nous la
considérons comme pleinement responsable de ses actes au point de vue
privé, pourquoi serait-elle traitée en incapable par la loi politique?
Pourquoi la société lui imposerait-elle des devoirs sans lui conférer,
par une juste réciprocité, les droits que les hommes peuvent invoquer en
retour? «Puisque vous trouvez notre argent bon à prendre, diront-elles,
vous devez prendre aussi notre avis. C'est un des premiers principes de
votre droit public que nul n'est obligé de payer ses contributions, s'il
ne les a d'abord librement discutées et consenties par l'intermédiaire
de ses représentants. Faites donc que nous votions, ou nous refusons de
payer nos impôts.» Qu'est-ce que les hommes peuvent bien répondre à
cette argumentation pressante?

Diront-ils (c'est le raisonnement réactionnaire) que le suffrage
universel est une institution malfaisante, exécrable, et qui n'existe
pas encore dans tous les pays d'Europe? que, si en France on l'a concédé
aux hommes, ce n'est pas une raison pour en investir les femmes, et
qu'eu égard aux jolies conséquences qu'il a produites, il serait folie
de l'étendre et sagesse de le restreindre? C'est un peu la façon de
penser de M. Brunetière, qui ne voit aucune nécessité à remettre une arme
chargée aux mains de qui ne sait point la manier.

Certes, je me déciderais facilement à refuser tout droit politique aux
femmes, si je pouvais croire que le suffrage universel fût une
institution de passage, une fausse divinité que les peuples brûleront
après l'avoir idolâtrée. Mais puisqu'il n'est pas douteux que l'avenir
est à la démocratie, comment s'imaginer qu'il ne soit pas au suffrage
universel? Si absurde et si déplorable qu'il puisse paraître, le vote
populaire est l'instrument nécessaire,--et d'ailleurs perfectible,--des
sociétés futures. Et le jour même où la France a proclamé le suffrage
universel de nom, sans le rendre universel de fait, il était à prévoir
que la logique, qui est la raison des simples et la loi déterminante des
foules, l'étendrait graduellement à tous les hommes et à toutes les
femmes, hormis seulement les interdits et les indignes.

Et cette idée est en marche. Qu'elle progresse plus lentement dans
l'ancien monde que dans le nouveau, à cela rien d'étonnant. Les
Anglaises même voteront chez elles bien avant que les Françaises votent
chez nous. Il n'est point de pays plus attaché que le nôtre à ses
habitudes et à ses préjugés. Mais quelque lenteur qu'une idée mette à se
vider de son contenu, il est inévitable que la _chose_ tende à
s'accorder avec le _mot_. Je crois donc, avec M. Faguet, que, suivant la
loi générale du développement logique, le suffrage universel remplira
tôt ou tard sa définition et sera un jour le «suffrage de tous[18]».
C'est une question de temps.

[Note 18: Émile FAGUET, _Mesdames au vote!_ Écho de la semaine du 28
novembre 1897, p. 522.]


II

Si encore la loi française avait établi des distinctions parmi les
électeurs du sexe masculin, on comprendrait, à la rigueur, qu'elle
écartât les femmes du scrutin. Mais au point de vue politique, le savant
et l'ignorant jouissent des mêmes privilèges: citoyens, leur titre est
de même valeur; égaux, leur vote a le même poids. Tous les hommes se
valent devant l'urne et devant la Constitution. C'est pour en arriver là
que nous avons fait nos Révolutions! Or, estimant l'inégalité
négligeable entre les hommes, pouvons-nous la juger suffisante à l'effet
d'exclure toutes les femmes des droits que nous réputons «inaliénables
et imprescriptibles»? Reconnaissant pour notre égal le plus médiocre, le
plus obtus de nos frères, avons-nous le droit de repousser la plus
distinguée, la plus illustre de nos soeurs? Admettant toutes les
incapacités masculines, sommes-nous excusables d'exclure toutes les
capacités féminines? «Comment! disait une femme de tête, c'est moi qui
paye l'impôt foncier, et ce sont mes fermiers qui votent[19]?»

[Note 19: Mlle Pauline DE GRANDPRÉ, _Les élections_. Revue
encyclopédique du 28 novembre 1896, p. 862.]

Les Américaines ont su mettre à profit ces anomalies avec une ingénieuse
finesse. A l'Exposition de Chicago, une lithographie tirée à des
milliers d'exemplaires, représentait Miss Frances Willard, la très
populaire et très zélée présidente de l'Association de tempérance,
entourée d'un peau-rouge, d'un idiot, d'un forçat et d'un fou furieux,
avec cette légende explicative: «La femme américaine et ses égaux en
politique.» On ne saurait se trouver en plus mauvaise compagnie. Le
nègre vote à toutes les élections, et la femme blanche ne le peut pas
encore! Voilà qui doit révolter l'amour-propre des Américaines.

Pour revenir à l'Europe, une femme peut être reine de Grande-Bretagne ou
reine de Hollande, et la plus fine, la plus intelligente, la plus
instruite des Françaises n'aurait pas le droit d'exprimer une opinion
politique! Il est vrai qu'en France, d'après la loi salique, les femmes
seraient exclues du trône; et Mrs Fawcet voit précisément dans l'hommage
rendu à la capacité féminine par la Constitution anglaise, et aussi dans
l'éclat du long règne de la reine Victoria qui en a été la conséquence,
une explication des développements rapides du féminisme en Angleterre.
Mais, bien que vivant en République, nos Françaises ont, grâce à Dumas
fils, un argument plus spirituel à faire valoir en faveur du suffrage
féminin: «Quand je pense, disait ce grand prédicateur de théâtre, que
Jeanne d'Arc ne pourrait pas voter pour les conseillers municipaux de
Domrémy dans ce beau pays de France qu'elle aurait sauvé[20]!»

[Note 20: Lettre d'Alexandre Dumas à Mme Maria Cheliga Loewy. _Revue
encyclopédique_ du 15 décembre 1895.]

Sans sortir du présent, il reste étrange que, dans un pays où le premier
rustre venu est électeur, notre mère, notre soeur et notre femme ne le
soient pas. En leur infligeant cette incapacité électorale, notre loi
les assimile, ni plus ni moins, au failli, à l'aliéné et au criminel. Et
l'on comprend que, sous le coup de cette interdiction de voter, les plus
fières s'approprient, à notre endroit, cette déclaration féministe que
Beaumarchais a mise dans la bouche de Marceline: «Leurrées de respects
apparents, dans une servitude réelle, traitées en mineures pour nos
biens, punies en majeures pour nos fautes, nous n'obtenons de vous
qu'une considération dérisoire[21].»

[Note 21: Préface du _Mariage de Figaro_.]

Aussi bien connaissons-nous des esprits aristocratiques qui, tout en
nourrissant les plus fortes préventions contre le suffrage universel,
inclinent aux revendications du féminisme politique. Tel M. Paul
Bourget, qui écrivait, à la date du 15 novembre 1893, à une des femmes
les plus distinguées du Canada: «Je n'aperçois pas une bonne raison pour
priver les femmes du droit de vote en des pays où l'on professe la
théorie, qui paraîtra insensée à nos descendants, du suffrage universel.
Du moment qu'un illettré vote comme un lettré, un domestique comme son
maître, un paysan comme un bourgeois, puisqu'il n'est tenu compte ni des
différences d'éducation, ni de celles de capacité, ni même de l'intérêt
général, pourquoi la femme du paysan, celle du domestique et celle du
bourgeois, n'auraient-elles pas voix au chapitre, au même titre les unes
que les autres et que leurs maris. Leurs suffrages ne seraient ni plus
incompétents ni plus imprudents, et peut-être leur amour pour leurs
enfants et leur sens de l'économie domestique les rendraient-elles plus
sages sur certains points: les lois d'éducation, par exemple, et les
impôts.»

On ne saurait mieux dire. Comme l'homme, la femme fait partie d'une
société civile et politique. Intéressée au bon ordre, à la paix, à la
fortune de l'État, il est illogique et injuste de lui imposer les
charges publiques sans lui reconnaître les prérogatives électorales.
Citoyenne par les devoirs qu'on lui impose, elle mérite de l'être par la
reconnaissance des droits qu'on lui refuse.

Et notez que cette reconnaissance du droit de suffrage ne serait, au
fond, qu'une restitution. Le passé fut plus libéral que le présent. En
vertu du principe terrien, les femmes nobles prenaient part anciennement
aux élections provinciales et même à la nomination des États généraux.
L'électorat féminin ne serait donc pas une si grande nouveauté,
puisqu'il ne ferait que renouer et élargir une véritable tradition
historique[22].

[Note 22: LABOULAYE, _Recherches sur la condition civile et politique
des femmes_, p. 443, note 3.--Lucien LEDUC, _La Femme devant le
Parlement_, p. 283, notes 2 et 4.]


III

«Vous oubliez, me dira-t-on, que la femme est affranchie du service
militaire, et que son exclusion des droits politiques est précisément la
rançon de cette exemption. Si l'homme seul est électeur, c'est que seul
il est soldat. Puisque vous aimez la logique, ayez le courage
d'enrégimenter les femmes!»--Ce n'est pas nécessaire. On voudra bien
d'abord remarquer que cette objection n'a qu'une portée toute
momentanée: le service militaire obligatoire pour tous les hommes
n'existe ni en Angleterre ni en Amérique. En France même, il n'a pas
toujours été la loi du recrutement. Bien plus, rien ne s'oppose à ce que
l'ancien système de l'armée professionnelle remplace un jour ou l'autre,
quand la situation extérieure le permettra, le système actuel de la
nation armée. Le temps n'est pas loin où les jeunes gens, qui pouvaient
se payer un remplaçant, conservaient néanmoins leur pleine capacité
électorale. Aujourd'hui encore, les prêtres, les professeurs, les
instituteurs, les diplômés de certaines écoles, sont soustraits à la
presque totalité du service militaire, sans que leur droit de suffrage
en soit amoindri.

Est-ce que, par ailleurs, l'impôt du sang n'est point compensé, du côté
des femmes, par les charges si lourdes de la maternité? Bonaparte disait
un jour à la veuve du philosophe Condorcet: «Je n'aime pas que les
femmes s'occupent de politique.»--«Vous avez raison, général; mais dans
un pays où on leur coupe la tête, il est naturel qu'elles aient envie de
savoir pourquoi.» La Française d'aujourd'hui pourrait ajouter: «Dans un
pays où l'on prend les enfants aux mères pour les envoyer se faire tuer
aux frontières ou dans les colonies, les femmes ont bien le droit de
savoir pourquoi.» On leur dit: «Ne vous plaignez pas de votre incapacité
politique: vous ne payez pas l'impôt du sang.» Elles ont une bonne
réponse à faire: «Nous le payons dans la personne de ceux qui nous sont
le plus chers, fils, frères, époux et amis: ce qui n'est pas moins dur
que de l'acquitter par soi-même. Si nous sommes dispensées du service
militaire, nous sommes condamnées en revanche à toutes les douleurs de
l'enfantement. Si nous ne faisons pas la guerre, nous faisons des
soldats!» On comprend maintenant le mot de Michelet: «Qui paie l'impôt
du sang? La mère.» Inutile de transformer toutes les femmes en
vivandières pour leur permettre de revendiquer valablement l'exercice du
droit électoral.

Et maintenant, nous pouvons aborder, en manière de conclusion, cette
vieille controverse d'école: le vote est-il une _fonction_ ou un
_droit_? A vrai dire, cela m'est bien égal.

Si l'on tient l'électorat pour une fonction publique, la loi doit en
investir seulement les plus dignes et les plus capables de l'exercer; et
partant notre constitution politique a le devoir, et de la conférer
sur-le-champ aux femmes instruites qui ne peuvent que l'honorer par leur
caractère et leur talent, et de l'enlever bien vite à tant d'hommes
ignorants ou malhonnêtes qui en font le plus sot usage ou le plus
honteux trafic.

Si l'on admet, au contraire, que l'électorat soit un droit, alors nul
membre du corps social ne saurait en être dépossédé. Tant que le
gouvernement a été l'apanage de quelques privilégiés, on pouvait
comprendre que les femmes ne fussent point recevables à en revendiquer
le bénéfice; mais du jour où la volonté générale a remplacé la volonté
monarchique, du jour où les pouvoirs politiques sont devenus l'émanation
et l'expression du consentement populaire, la souveraineté, procédant de
tous, doit appartenir à tous.

Et alors, de deux choses l'une: ou l'électorat est une fonction de
souveraineté, et cette fonction ne doit être conférée qu'aux personnes
capables de l'exercer, hommes _ou_ femmes; ou bien l'électorat est un
droit de souveraineté, et ce droit doit être reconnu à tous ceux qui
composent la volonté générale, hommes _et_ femmes.

Car il n'y a pas moyen de prétendre que la souveraineté soit d'essence
masculine. Sa nature est double: elle est, en quelque sorte, mâle et
femelle. En d'autres termes, la souveraineté ne découle pas
exclusivement, soit des hommes, soit des femmes, mais du peuple entier,
de tous les membres de la nation, de l'ensemble des hommes et des
femmes. D'un mot, elle est bisexuelle. Cela étant, la conclusion
s'impose: tous souverains, tous électeurs!



CHAPITRE IV

Plaidoyer en faveur de la femme électrice


       SOMMAIRE

       I.--A-T-ELLE INTÉRÊT A VOTER?--LA POLITIQUE DÉMOCRATIQUE
       INTÉRESSE LES FEMMES AUTANT QUE LES HOMMES.--LE BULLETIN DE
       VOTE EST L'ARME DES FAIBLES.

       II.--EN FAVEUR DES DROITS POLITIQUES DE LA FEMME.--SA
       CAPACITÉ.--SA MORALITÉ.--SON ESPRIT CONSERVATEUR.

       III.--OPINIONS DE QUELQUES HOMMES CÉLÈBRES.--RÉSISTANCES
       INTÉRESSÉES.--LES FEMMES SONT-ELLES TROP SENTIMENTALES, ET
       TROP DÉVOTES POUR BIEN VOTER?


I

Tout concourt à justifier le _droit_ des femmes au suffrage politique.
Reste à savoir si elles ont vraiment _intérêt_ à l'exercer. On nous
objectera sans doute, à ce propos, que l'exercice des droits électoraux
ne saurait être mis au rang des béatitudes; que jouer un si petit rôle
officiel est de médiocre conséquence; qu'il y a de plus grandes joies et
de plus pures jouissances sur la terre que d'introduire, de temps en
temps, un bulletin dans l'urne sous l'oeil soupçonneux de trois citoyens
vigilants appelés scrutateurs; que ce plaisir est si peu du goût de tout
le monde que beaucoup d'hommes,--et des meilleurs,--y renoncent sans
privation, sans souffrance; qu'en fin de compte, voter ne fait pas le
bonheur. Vienne donc le jour où toutes les femmes seront électrices, il
y aura quelques politiciennes de plus, et pas une mécontente de moins.

On nous dira encore, avec une grâce insinuante, que, dépourvue du droit
de suffrage et placée même sous puissance de mari, la femme est
maîtresse, quand elle le veut, d'exercer une certaine influence sur les
affaires de sa ville ou de son pays. Souveraine de ce petit royaume
qu'on appelle le ménage, elle n'est point dénuée de tout moyen d'agir
sur les déterminations et le vote de son mari; et ce pouvoir modeste,
sans éclat, mais sans responsabilité, fait d'une femme intelligente et
fine l'Égérie du foyer. Grâce à cette influence discrète, la femme
moderne, sans rien sacrifier de ses devoirs d'épouse et de mère, remplit
un peu, dans les affaires politiques, l'office d'un monarque
constitutionnel: elle règne, mais ne gouverne pas. Qu'elle reste donc la
maîtresse de la maison et le bon génie de la famille: c'est le voeu de
ceux qui professent le culte de la femme et le mépris de la politique.

Le malheur est (ce sera notre réponse) que la femme d'aujourd'hui n'a
plus autant qu'autrefois le droit et le moyen de se désintéresser des
choses de la politique. Depuis que le peuple émancipé a pris en main la
direction de ses propres affaires, depuis que le suffrage universel a
subordonné notre fortune, notre famille, notre vie, à cette force
anonyme, irrésistible, irresponsable, qui est le nombre et qui s'affirme
par une simple majorité si souvent précaire et instable, la politique
est devenue la préoccupation et le devoir de tous. Est-ce qu'une femme
de tête ou de coeur peut rester indifférente à la question de savoir si
l'impôt dévorera le fruit de son travail, si une législation
révolutionnaire confisquera ses biens héréditaires, si la puissance
redoutable de l'État empiétera sans cesse sur les droits de la famille?
Les Françaises auraient grand tort, en vérité, de se reposer sur leurs
maris ou sur leurs pères du soin de conjurer ces périls. Un seul
exemple: l'immense majorité des femmes de France était hostile à la
laïcisation des écoles, et leurs hommes l'ont faite.

D'ailleurs, il ne faut pas croire qu'en toute chose l'intérêt des deux
sexes soit identique. Actuellement, l'ouvrier et l'ouvrière de
l'industrie ont des intérêts, non seulement distincts, mais absolument
contraires. «Nous avons aujourd'hui mille raisons de voter, diront les
femmes. D'abord, c'est par milliers que nous travaillons de nos mains
pour gagner notre vie. Est-il donc inutile de plaider nous-mêmes la
cause de notre labeur, de notre sexe, et de manifester nos opinions, nos
besoins, nos griefs, par ce même bulletin de vote que la loi a mis
précisément en ce but aux mains des hommes? Est-il superflu de prendre
la défense de notre épargne contre vos gaspillages financiers, la
défense de nos enfants contre votre pédagogie stupide, la défense de nos
consciences contre votre intolérance sectaire?» A cela, point de
réponse.

Aurons-nous enfin le triste courage de refuser le droit de voter à la
femme parce qu'elle a le malheur d'être plus faible que l'homme? Ce
serait aggraver une inégalité de nature par une injustice de la loi.
Voter est aujourd'hui le seul moyen légal d'affirmer ses droits et de
défendre ses intérêts. Plus la personne humaine est menacée, plus elle a
besoin d'être protégée. Dans notre société, le bulletin de vote est
l'arme des faibles et des opprimés. Dénier au sexe féminin le droit de
suffrage, c'est lui refuser le droit de légitime défense. L'expérience
politique et parlementaire atteste que les législateurs font surtout les
lois pour ceux qui font les législateurs. L'_intérêt_ conspire donc avec
le _droit_ en faveur de l'électorat des femmes.


II

Si chère que nous soit la logique, notre intention toutefois n'est point
de lui sacrifier l'intérêt public. Que l'on nous démontre que le vote
des femmes est préjudiciable à la _nation_ ou à la _famille_, et nous
renoncerons sans regret à leur émancipation électorale.

Invoquant d'abord l'intérêt national, on nous assure que les femmes sont
moins capables que les hommes d'exercer le droit de suffrage. Elles
n'ont point l'intelligence des affaires, ni le discernement réfléchi, ni
le sang-froid. De complexion nerveuse et sensible, elles s'émeuvent plus
facilement et plus vivement que nous. Les mouvements populaires, le
fanatisme religieux ou politique, l'enthousiasme, l'effroi, la colère,
exercent sur leur âme des ébranlements soudains, des entraînements
regrettables. Esclaves de leurs nerfs, elles n'émettront que des votes
de sentiment ou de passion. C'est pourquoi, si favorable qu'il fût à la
femme, Michelet estimait que «la politique lui est généralement peu
accessible,» parce qu'il y faut «un esprit généralisateur et très mâle.»

Nous pourrions répondre de suite que les femmes ont montré souvent un
véritable talent de gouvernement, et que, pour ne parler que du passé,
des reines comme Élisabeth d'Angleterre, Marie-Thérèse d'Autriche et la
grande Catherine de Russie ont fait assez belle figure dans le
monde[23]. Stuart Mill[24] prétendait même que toutes les femmes mises à
l'épreuve du pouvoir s'étaient montrées à la hauteur de leur tâche. Mais
ne citons pas avec trop de complaisance l'administration de quelques
grandes souveraines: on nous répondrait par le mot de la duchesse de
Bourgogne à Mme de Maintenon: «Savez-vous, Madame, pourquoi une reine
gouverne mieux qu'un roi? C'est que, sous une reine, c'est d'ordinaire
un homme qui dirige, tandis que, sous un roi, c'est généralement une
femme.»

[Note 23: APPLETON, _De la situation sociale et politique des femmes
dans le droit moderne_, p. 15.]

[Note 24: Stuart MILL, _L'Assujettissement des femmes_, traduction
Cazelles, pp. 117 et suiv.]

Mettons que l'observation soit juste: elle n'est pas, après tout, si
désavantageuse pour le sexe féminin. «L'orgueil de l'homme repousse le
mérite, dit Joseph de Maistre, et l'orgueil de la femme l'appelle.»
Quelle excellente disposition pour bien voter! Seriez-vous donc si
surpris que le suffrage des femmes fût plus éclairé, plus prudent et
plus pratique que le nôtre?

Ne faisons pas les fiers. Si les femmes ne sont pas, à l'heure qu'il
est, plus intelligentes que les hommes, elles sont peut-être plus
instruites. Je veux bien que, dans les classes prétendues dirigeantes,
nous tenions encore la prééminence de la culture et du savoir; mais, en
revanche, dans les classes populaires, il est bien difficile de refuser
à l'ouvrière plus de finesse, plus d'ouverture d'esprit, plus de largeur
de coeur qu'à l'ouvrier. La paysanne elle-même a l'intelligence plus
éveillée, plus meublée, plus cultivée que le paysan. A la ville et
surtout à la campagne, tandis que le _maître_ commande, la _maîtresse_
inspire et gouverne; en sorte que, dans les masses profondes du suffrage
universel, notre loi a exclu précisément du vote la partie la plus
clairvoyante de la population française. Voulons-nous donc avoir un
corps électoral plus éclairé? Comprenons-y les deux sexes. L'adjonction
des femmes, c'est l'«adjonction des capacités.»

De plus, la femme du peuple est d'une moralité supérieure à celle des
hommes de sa condition. Nous avons eu déjà l'occasion de citer les
statistiques criminelles, qui établissent que le nombre des délinquants
mâles dépasse considérablement le chiffre des condamnations encourues
par les femmes. A quelles gens le pays doit-il faire appel, de
préférence à tous autres, lorsqu'il s'agit de choisir les législateurs,
sinon aux membres de la société qui respectent le mieux les lois
établies? Or, tandis que nous fermons l'accès du scrutin aux femmes
honnêtes et vertueuses, nous y admettons,--hormis seulement les
criminels,--tous les hommes sans foi ni loi, tous les débauchés, tous
les alcooliques. C'est de l'insanité pure. Qu'on ne dise point, après
cela, que le suffrage des femmes est contraire à la tranquillité
publique, car nous serions trop manifestement autorisé à user du même
argument contre le suffrage des hommes et même à réclamer l'abolition du
régime parlementaire qui permet à nos faiseurs de politique de mener
autour de nous un si scandaleux tapage.


III

Les hommes sont donc mal fondés à se prévaloir contre les femmes
d'incapacité intellectuelle ou d'incapacité morale. Et comme elles ont
le sens de l'ordre et le goût de la bonne administration, veuillez
croire qu'elles tiendront un moindre compte des couleurs, des
manifestes, des vociférations ou des vocalises d'un candidat que de sa
valeur propre et de son honnêteté personnelle. Transportant aux affaires
de l'État leurs qualités de bonnes ménagères, elles n'auront pas de
peine à se montrer plus fidèles au scrutin, plus libres dans leur choix
et surtout plus scrupuleuses, plus sévères que nous sur les questions
d'honneur et de probité, si bien qu'il se pourrait que la bonne
politicienne nous guérît du mauvais politicien.

C'était l'espérance d'Émile de Girardin qui saluait dans l'électorat des
femmes «l'avènement d'une politique plus haute, plus profonde et plus
large, de moins en moins révolutionnaire, et de plus en plus sociale.»
L'_Égale de l'homme_, d'où j'extrais cette idée, fut une réponse à
l'_Homme-Femme_ d'Alexandre Dumas; et l'on peut croire que l'opuscule de
Girardin ne fut pas étranger à la conversion du grand dramaturge qui,
après avoir persiflé les revendications féministes, les exalta soudain
dans les _Femmes qui tuent_ et les _Femmes qui votent_. Et nous avons
aujourd'hui pour garant de leurs prévisions le progrès des moeurs
politiques dans les heureux pays où fleurit, par exception, l'électorat
féminin. Rendant compte des résultats de la loi du 12 décembre 1869 qui,
dans l'État de Wyoming, a reconnu aux femmes le droit de vote en matière
politique, le juge John Kingman conclut que «l'influence générale du
suffrage féminin a été d'élever le niveau moral et intellectuel de la
société et d'assurer l'élection des hommes les plus capables[25].» Et je
vous prie de croire que les femmes de là-bas ne négligent rien pour
faire triompher la candidature qu'elles soutiennent. «Elles ont sur nous
tant d'avantages!» disait un journaliste américain[26].

[Note 25: Ed. VILLEY, _Le Mouvement féministe contemporain_, p. 15.]

[Note 26: OSTROGORSKI, _La Femme au point de vue du droit public_, pp.
71 et s.]

Faut-il craindre, par ailleurs, que leur sentimentalisme et leur
dévotion ne les entraînent à des votes et à des choix inconsidérés?
«Elles seront mauvaises gardiennes de l'honneur national, a-t-on dit.
Faites qu'une guerre soit juste et nécessaire: elles y refuseront leur
adhésion[27].» De fait, les femmes se sont associées en grand nombre aux
ligues de la paix. Leur coeur, si riche de pitié, se soulève
naturellement contre les horreurs de la guerre. Beaucoup de
féministes,--et des plus notoires,--sont de chaleureux adeptes de la
cause humanitaire. Mais, à tout prendre, lorsqu'il s'agit de déchaîner
la guerre, mieux vaut un coeur timide qu'un coeur léger. Bienheureux les
pacifiques! Il n'y a pas trop de mains sur la terre pour élever
au-dessus des peuples jaloux et querelleurs le rameau d'olivier.

[Note 27: DUVERGER, _De la Condition politique et civile des femmes_, p.
62.]

Apôtre de la paix internationale, la femme servirait également la cause
de la paix intérieure. D'esprit conservateur, ayant le sens de l'ordre
et le goût de l'économie, la bonne ménagère française répugnerait à la
violence des partis extrêmes; et comme son éducation chrétienne la voue
très généralement à la défense des traditions sociales, elle fournirait
par ses votes un appoint considérable à la politique modérée.

«Vous y êtes! interrompront certaines gens; elles ne nommeront que des
curés ou des congréganistes.»--Et après? Si vous leur accordez le droit
de vote, c'est, j'imagine, pour les laisser libres de voter à leur
convenance et non point pour leur imposer je ne sais quel mandat
impératif. Le prêtre et l'évêque ne sont point, d'ailleurs, si déplacés
dans une assemblée délibérante: tout ce qui touche au culte et aux
oeuvres d'éducation et d'assistance rentre au premier chef dans leur
compétence et leur mission. Que si la soutane d'un candidat cachait, par
hasard, plus d'ambition et d'égoïsme que de dévouement à la chose
publique, la clairvoyance des électrices aurait tôt fait de le découvrir
et leur confiance ne tarderait pas à se porter sur de plus dignes et de
plus méritants. Il n'est pas si facile qu'on le croit de conquérir l'âme
des dévotes. Beaucoup, dans le nombre, sont indépendantes et frondeuses:
demandez à MM. les Curés! Les meilleures chrétiennes n'excluront point
les laïques et ne voteront qu'à bon escient. Mme Marguerite Durand
estime même que, si les femmes se montrent trop accessibles aux
influences religieuses, ce sera pour un temps si court que l'Église, qui
a la vie longue, ne tient pas, chez nous, à en faire l'expérience[28].»
A qui fera-t-on croire, en tout cas, que leurs suffrages seraient moins
libres que ceux de nos cantonniers et de nos ivrognes? Et puis, il n'est
guère possible que leurs choix soient pires que les nôtres.

[Note 28: Voir la _Fronde_ du vendredi 14 septembre 1900.]

Je n'ai point, du reste, la simplicité de penser que l'esprit sectaire
puisse s'accommoder de mes idées et se ranger à mes conclusions.
«L'habileté avant la justice,» voilà le mot d'ordre de ceux qui placent
l'intérêt de parti au-dessus des droits de la personne humaine. «Quand
la Française aura nos opinions politiques, disent-ils, nous lui
permettrons de voter. Pas avant!» On me pardonnera de ne point discuter
cette manière de voir: je la tiens pour aussi décisive que misérable;
car elle subordonne cyniquement la cause des faibles à l'utilité égoïste
des forts.



CHAPITRE V

Objections des poètes et des maris


       SOMMAIRE

       I.--SI LA VIE PUBLIQUE RISQUE DE GÂTER LES GRÂCES DE LA
       FEMME.--VAINES APPRÉHENSIONS.

       II.--SI L'ÉLECTORAT DES FEMMES RISQUE DE DÉSORGANISER LA
       SOCIÉTÉ DOMESTIQUE--CRAINTES EXCESSIVES.

       III.--COMMENT CONCILIER LES DROITS POLITIQUES DE LA FEMME
       AVEC LES DROITS POLITIQUES DU MARI?--DU PEU DE GOUT DES
       FRANÇAISES POUR L'ÉMANCIPATION ÉLECTORALE.


En justice et en raison, les femmes ont le _droit de_ voter; les femmes
ont _intérêt_ à voter; les femmes ont _qualité_ pour voter. Que peut-on
bien encore leur opposer? Deux objections curieuses: celle des poètes et
celle des maris.


I

Les premiers vous diront avec des larmes dans la voix: «De grâce, ne
laissez pas les femmes s'approcher de l'urne électorale: vous allez nous
les gâter. Ce sont des êtres charmants, des créatures délicates, qui
perdraient leurs grâces et leurs qualités à se mêler des affaires
publiques. Qu'elles restent neutres en politique pour conserver leur
empire et leur souveraineté sur les hommes!»

A ces galants scrupules, Alexandre Dumas avait une plaisante réponse:
«Croyez-vous, disait-il, que la bicyclette les rende gracieuses[29]?» Ce
n'est pas le scrutin, d'ailleurs, qui en fera des hommes. L'exercice du
droit de citoyen n'a rien de bien rude. Il n'est pas nécessaire, pour y
exceller, d'un long et pénible entraînement. Serait-ce donc qu'en se
rendant à la mairie, une ou deux fois tous les trois ou quatre ans, pour
déposer dans l'urne un petit carré de papier, les femmes risquent de
prendre des allures de portefaix? Certes, une telle métamorphose serait
haïssable, si le vote la rendait possible. Mais il n'est pas croyable
qu'à choisir entre les radicaux ou les modérés et à voter pour Pierre ou
pour Paul, les femmes perdent les grâces de leur sexe.

[Note 29: Lettre à Mme Maria Chéliga.]

Aussi des gens plus graves, jugeant cette raison insuffisamment
raisonnable, ont repris le vieil argument, suivant lequel il n'est pas
bon que la femme soit mêlée au mouvement et au sans-gêne de la vie
publique. Comment concilierait-elle ses devoirs de retenue, de modestie,
de pudeur, avec les compromissions et les brutalités d'une campagne
électorale? Est-ce dans les réunions publiques qu'elle apprendra le beau
langage, l'urbanité, la douceur, toutes qualités qui sont l'honneur de
son sexe? Parviendra-t-elle à bannir des luttes politiques la violence
et la grossièreté que nous y mettons? N'y perdra-t-elle pas, au
contraire, la décence que nous lui envions? Il est plus sûr pour elle de
réserver aux siens «les trésors de sa douce et sage parole, les soins,
le dévouement et les consolations dont la famille a besoin[30].»

[Note 30: DUVERGER, _De la Condition politique et civile des femmes_, p.
58.]

Loin de nous la pensée de conseiller aux femmes de faire le coup de
poing dans les réunions publiques. Mais on peut être électeur «sans
descendre, comme dirait M. Prudhomme, dans l'arène des partis.» Une
salle de vote n'est pas nécessairement un mauvais lieu. Le contact des
électeurs est-il si odieux et si démoralisant? Une mondaine évaporée
n'est-elle pas plus brouillée avec son foyer que ne le sera jamais une
femme admise au scrutin? Que si l'on conservait des craintes pour la
«respectabilité» des électrices, rien n'empêcherait de les admettre à
voter par correspondance ou par procuration, à moins encore qu'on
affecte au scrutin deux salles distinctes, l'une pour les dames, l'autre
pour les hommes.

Mais c'est faire bien des façons pour une chose toute simple. En
Amérique et en Australie, là où l'intervention des femmes dans les
élections politiques est de fait et de droit, leur participation au vote
n'occasionne ni embarras ni scandale. Elles s'acheminent au scrutin pour
déposer leur bulletin de vote, comme elles vont chez le percepteur
acquitter leur feuille d'impôts ou chez le banquier toucher leurs
coupons de rente, le plus tranquillement du monde. Et tous les partis
reconnaissent que leur influence a été profitable au bien public. On
leur fait particulièrement honneur des améliorations apportées à la loi
des pauvres, à la répression de l'alcoolisme, à l'administration des
hôpitaux, des asiles, des prisons, des écoles et des établissements
pénitentiaires. Pourquoi l'extension du vote électoral aux femmes
françaises ne nous vaudrait-il pas les mêmes bénéfices?

Impossible, du reste, d'enfermer les femmes d'aujourd'hui dans un
gynécée et de les condamner à filer la laine sous le manteau de la
cheminée. Si l'on voulait interdire à leur sexe la fréquentation des
hommes dans les lieux publics comme au bon vieux temps, ce n'est pas la
salle de vote qu'il faudrait leur fermer, mais aussi et surtout les
magasins, les usines, les bureaux, les postes et les télégraphes, toutes
les fonctions industrielles et commerciales. Autant supprimer leur
liberté d'aller et de venir, leur droit de vendre et d'acheter!

Il ne s'agit point, par contre, de déchaîner imprudemment le suffrage
universel parmi les femmes, comme on l'a déchaîné brusquement, en 1848,
parmi les hommes. On pourrait les admettre d'abord, par mesure
d'acheminement, au vote municipal, quitte à étendre peu à peu leur
capacité électorale. Mais quelles que soient les dispositions
transitoires admises, nous ne pouvons souscrire à celle qui consisterait
à réserver le droit de suffrage aux femmes veuves ou célibataires. Ce
privilège offenserait la raison et la justice. Il ne faut point que les
beaux titres d'épouse et de mère deviennent une cause de défaveur et
d'infériorité. A trop avantager les femmes de condition indépendante qui
jouissent, dans la vie, d'une plus grande somme de libertés civiles, on
courrait le risque de discréditer le mariage. Et puis, les pères et les
mères ne sont-ils pas plus intéressés que quiconque à la bonne gestion
des affaires publiques? Comprendrait-on que les droits politiques
fussent l'apanage exclusif des veufs et des vieux garçons? Plus
rationnel assurément serait l'attribution d'un double suffrage aux chefs
de familles, hommes ou femmes. En un pays où la population décroît, il
serait fou d'avantager le célibat.


II

Nous arrivons au gros argument des maris. Il ne faut pas désorganiser la
société domestique sous prétexte de mieux organiser la société
politique. «Puisque la femme a un maître, a écrit Jules Simon, elle ne
peut avoir dans l'État les droits de citoyen.» Et encore: «La famille a
un vote: si elle en avait deux, elle serait divisée; elle périrait.» En
effet, l'expérience de chaque jour atteste combien les discussions
politiques creusent entre les hommes de profondes et regrettables
divisions. N'appréhendez-vous point que, les mêmes causes produisant les
mêmes effets, la politique n'introduise dans les ménages des
dissentiments et des querelles qui, en exaspérant les incompatibilités
d'humeur, ne manqueraient point de dissocier et de rompre bien des
unions?

Supposez que l'un des conjoints soit royaliste ou conservateur, et
l'autre radical ou socialiste; faites-les voter, à titre égal, aux mêmes
élections: la paix du foyer en sera-t-elle affermie ou troublée?
Imaginez-vous la gaieté de leurs conversations? Les voyez-vous
s'exercer, en tête-à-tête, aux libertés publiques, en épuisant l'un
contre l'autre toutes les richesses du langage parlementaire? N'est-il
pas à craindre, même, que ces disputes conjugales ne se poursuivent
jusqu'à la mairie, devant l'urne, sous les yeux du public? Entre époux
quelque peu animés de l'esprit de contrariété, la vie ne sera plus
tenable. Le divorce a déjà trop d'aliments pour qu'il soit prudent de
lui fournir le prétexte inépuisable des dissentiments électoraux. La
politique est ce qui nous divise le plus; ne l'installons pas au foyer!
«Le vote des femmes ne simplifierait pas nos difficultés, écrit Marion,
il les doublerait[31].» Et la paix des ménages en serait gravement
troublée. Voulez-vous introduire dans le Code le divorce pour
incompatibilité d'humeur électorale?

[Note 31: _La Psychologie de la femme_, p. 302.]

Franchement, nous ne croyons pas à cette aggravation des hostilités
entre mari et femme par la malfaisance de la politique. De nos jours,
les époux sont divisés sur des questions autrement graves que celles du
choix d'un maire ou d'un député. Combien de fois leur dissentiment porte
sur les idées fondamentales de la destinée, sur la foi à une autre vie,
sur les devoirs de religion? Car il n'est pas rare de voir un
libre-penseur épouser une dévote; et c'est à l'occasion de l'éducation
des enfants surtout que les divergences religieuses peuvent s'aigrir et
s'envenimer. Eh bien! si graves que soient ces oppositions de vues et de
croyances, si troublants que soient ces malentendus de conscience et ces
antagonismes de doctrine, on trouve moyen de s'arranger. Les femmes vont
tranquillement à la messe, tandis que les maris vaquent à leurs
affaires. Leur serait-il plus difficile de voter, l'un pour les
radicaux, l'autre pour les conservateurs, sans se meurtrir ou
s'invectiver?

D'autant mieux que, s'il est possible d'empêcher les femmes de voter, il
n'est pas au pouvoir de la loi de les empêcher de penser. En réalité,
elles se sont occupées et s'occuperont toujours de politique; elles s'en
occupent et s'en préoccupent même de plus en plus; elles lisent les
journaux, discutent les événements et, faute de pouvoir exercer quelque
influence sur leur direction par un libre suffrage, les ambitieuses et
les habiles recourent à l'intrigue pour assurer le triomphe de leurs
idées ou de leurs amis. Au lieu de politiquer tortueusement dans les
coulisses, n'y aurait-il pas avantage à ce qu'elles puissent manifester
leurs opinions au grand jour?

On paraît craindre que la coquetterie des femmes ne soit un nouvel
élément à la corruption électorale. Mais la beauté ne court pas les
rues. On redoute les influences féminines, celles du regard, de la
toilette, le contact de deux mains se rencontrant dans l'urne; on
tremble à la seule pensée que les résultats d'un scrutin puissent
dépendre du pli d'une lèvre et de la grâce d'un sourire. Mais à qui
fera-t-on croire que le suffrage masculin n'obéit présentement qu'à la
droite et saine raison? On assure que les femmes prendront conseil de
leur confesseur, de leur époux ou de leur ami, c'est-à-dire d'un homme
dont elles doubleront le suffrage. Mais nos électeurs d'aujourd'hui
sont-ils insensibles aux influences de leurs parents, aux sollicitations
de leurs voisins? Les promesses ou les faveurs n'ont-elles jamais prise
sur leurs déterminations? J'ai l'idée que si, avant le scrutin, les
femmes cherchent à éclairer leur conscience, elles songeront moins que
les hommes, étant plus honnêtes, à vendre leur vote.

On nous dit encore que l'électorat des femmes ne serait sans danger
qu'au cas où l'union morale serait complète, et que, revendiqué comme
arme de combat, il ne peut tendre qu'à les séparer de leurs pères, de
leurs frères et de leurs maris. Ou les femmes voteront pour nous, et
leur suffrage sera inutile, ou bien elles voteront contre nous, et c'en
sera fait de la paix sociale. Mais si l'harmonie des esprits était
parfaite et le gouvernement sans défaut, le vote masculin lui-même
serait superflu. Et quant à croire à une coalition monstrueuse de la
totalité des femmes contre la totalité des hommes, c'est du pur
enfantillage. Au surplus, toutes les objections que l'on élève
actuellement contre l'électorat féminin--invasion de la politique dans
les ménages, rivalités des individus et des classes, agitation,
opposition, corruption,--on les a formulées jadis contre le suffrage
universel des hommes. Et finalement, puisque le vote personnel est une
nécessité de la démocratie, il est logique, il est juste de fournir à la
femme, comme à l'homme, le moyen de défendre ses intérêts et ses droits.

Faisons remarquer, par ailleurs, à ceux qui, redoutant l'ingérence des
femmes dans la politique, prophétisent les pires extravagances, qu'il
n'est pas impossible que l'émulation des vues, des ambitions et des
efforts mette plus d'équilibre dans la société, sans soulever pour cela
plus de conflits dans la famille. Car, après tout, il n'est pas juste de
présumer qu'en matière électorale le mari et la femme seront
nécessairement en désaccord, et que, par suite, la politique soit la
plus grande ennemie du mariage. Bien qu'admises à voter, les femmes ne
cesseront point de plaire et d'aimer. Jamais l'amour de la politique ne
fera renoncer une Française à la politique de l'amour.


III

Mais si l'amour persiste, que deviendra le respect de l'autorité
maritale?--Je réponds: l'union de l'homme et de la femme est une
alliance; et, comme toute alliance, elle ne doit comporter ni domination
qui asservit, ni sujétion qui annihile. Chacun des deux alliés garde sa
personnalité, sa conscience, son moi. L'épouse n'est point le satellite
de l'époux, ni son reflet, ni son ombre, ni son écho,--toutes
expressions qui ont été employées par les «antiféministes» pour
signifier l'absorption nécessaire de la femme par le mari. Après comme
avant le mariage, la femme est une personne devant l'État comme devant
Dieu. En épousant un homme, elle n'abdique point son individualité. Le
mari qui la traiterait en inférieure commettrait un crime de
lèse-humanité. Bien qu'elle soit autre que lui, elle ne cesse point
d'être, en raison et en religion, une âme égale à la sienne.

Que l'homme se persuade donc que, s'il est et doit rester le chef de la
famille, il n'est pas et ne peut pas être, en politique, le maître
absolu de sa femme. Ne laissons ni décapiter la puissance maritale ni
annuler la personnalité féminine. De même que l'autorité morale du père
n'est pas un obstacle au suffrage des fils qui ont atteint l'âge de la
majorité, ainsi le mariage est incapable de faire perdre à l'épouse ses
droits de citoyenneté. Nulle contradiction, conséquemment, à la laisser
voter: le droit du mari électeur n'est point, en soi, la négation du
droit de la femme électrice. Et qu'on ne voie point là un vote en partie
double, sous prétexte que les époux ne font qu'un. Car cette unification
ne saurait aller jusqu'à la suppression de la personnalité de l'épouse.
L'union des vies n'est pas la confusion des âmes.

Que si, enfin, la femme a omis, pendant des siècles, de revendiquer ses
droits électoraux, laissant à son compagnon la vie publique, gardant
pour elle les occupations domestiques, cachant au foyer, par modestie ou
par fierté, ses trésors de courage, de tendresse et de bonté, il serait
injuste de triompher contre elle de son silence et de son inaction.
Lentement elle a pris conscience de son rôle et de son pouvoir;
lentement elle s'est aperçue qu'elle portait le monde, qu'elle
l'enfantait, qu'elle relevait, et que son influence ne répondait
qu'insuffisamment à sa puissance. Dès les premiers pas qu'elle a
hasardés au dehors, convaincue de sa force autant que frappée de son
inexpérience, elle a pensé que, si elle chancelait, c'est qu'elle était
demeurée trop longtemps immobile et enfermée. Et elle s'est mise avec
ardeur à cultiver son intelligence, à exercer sa liberté. Aujourd'hui,
les plus hardies manifestent la volonté de participer à la vie sociale
et d'agir sur la vie politique autrement que par les fils qu'elles
donnent à la communauté; et elles appuient leurs prétentions du plus
démonstratif des arguments, en montrant, par leurs efforts et leurs
succès dans les examens qu'elles subissent et dans les emplois virils
qu'elles envahissent, des aptitudes sérieuses pour la plupart des rôles
que l'homme s'était jusqu'ici réservés.

En ce qui concerne la France, toutefois, il serait excessif de dire que
le mouvement est général. Beaucoup d'esprits estiment que nos moeurs
politiques sont trop basses et trop rudes pour qu'il soit expédient d'y
associer les femmes. Et quand nous leur répliquons que l'accession de
celles-ci au corps électoral lui apporterait un élément de lumière et de
sagesse, ils refusent de nous croire, alléguant, non sans raison, que la
très grande généralité des femmes ne réclame pas le suffrage politique.
L'observation est juste. Pressées par les exigences de la vie, les
Françaises aspirent moins à l'émancipation politique qu'à l'émancipation
économique. Elles ont volontiers le «travail agressif»; elles se
flattent de nous expulser de nos positions les plus solides, sans se
douter que leur coopération électorale serait plus utile à leur
cause,--et à la chose publique,--que l'envahissement, souvent
inconsidéré, des professions masculines.



CHAPITRE VI

A quand le vote des Françaises?


       SOMMAIRE

       I.--HOSTILITÉ DES UNS, INDIFFÉRENCE DES AUTRES.--OU EST LA
       FEMME FORTE DE L'ÉVANGILE?

       II.--L'ÉLECTORAT DES FEMMES ET LEUR ÉLIGIBILITÉ.--DU RÔLE
       POLITIQUE DE LA FEMME DE QUARANTE ANS.

       III.--DANGERS DE LA VIE PARLEMENTAIRE.--POINT DE FEMMES
       DÉPUTÉS.--LE DROIT D'ÉLIRE N'IMPLIQUE PAS NÉCESSAIREMENT LE
       DROIT D'ÊTRE ÉLU.


Nous persistons à croire que les femmes ont une place à prendre dans
notre droit public, sans amoindrissement pour les hommes, sans dommage
pour elles-mêmes. Et chose curieuse, cette nouveauté, que nous jugeons
la plus raisonnable, la plus utile, la plus légitime, est précisément,
comme nous venons de le dire, la moins désirée par les deux sexes!


I

De cette indifférence, il est deux raisons. D'une part, les partis
politiques qui disposent en ce moment du pouvoir, si convaincus qu'ils
soient du bon droit des femmes, en redoutent les effets pour eux-mêmes.
Faire voter les Françaises, n'est-ce point livrer la République aux
catholiques? Et à cette perspective terrifiante, comme nous disait une
fine dévote,--«toutes les loges maçonniques frémissent d'épouvante.»
D'autre part, les conservateurs, paralysés par des siècles de préjugés
et d'apathie, hésitent à prendre en main la cause de l'électorat
féminin. Ils sont animés de si farouches préventions contre le suffrage
universel qu'ils n'ont point le courage d'en tirer toutes les
conséquences, dussent-ils les premiers bénéficier de celles-ci. Méfiance
de la gauche, pusillanimité de la droite, tel est le secret du peu de
goût que nos hommes politiques témoignent pour le suffrage féminin.

Mais on sent bien, de part et d'autre, que les femmes ne pourront pas
être traitées longtemps comme une quantité négligeable. Leur refuser le
droit de vote, c'est renier les principes de la Révolution, dont se
réclame le parti avancé, ou trahir les intérêts de la conservation
sociale, auquel se voue le parti modéré. Et comme pour réussir à gauche
ou à droite, il faut, suivant le mot de Mirabeau, que «les femmes s'en
mêlent,» nous voyons les partis en présence rivaliser de coquetterie et
multiplier les avances pour les attirer et les convertir à leurs idées.
Nos conservateurs attendront-ils que les femmes françaises aient cessé
d'être chrétiennes, pour revendiquer en leur faveur le droit de
participer aux élections communales, départementales et législatives?
Mon avis est qu'ils ne feraient point une si mauvaise affaire en
étendant la capacité politique de leurs mères, de leurs femmes et de
leurs soeurs.

S'il leur faut des voix plus autorisées que la mienne, qu'ils veuillent
bien prêter l'oreille aux déclarations des plus hauts représentants du
clergé catholique à l'étranger, moins timorés en cela,--étant plus
libres,--que leurs «éminentissimes collègues» de l'épiscopat français.
C'est le cardinal Vaughan, primat d'Angleterre, qui acquiesce
expressément à la coopération des femmes aux affaires publiques; c'est
le célèbre prélat américain, Mgr Ireland, archevêque de Saint-Paul, qui
terminait une conférence faite à Paris par ces mots: «Il ne faut pas
désespérer du monde si les femmes obtiennent le droit de suffrage[32].»

[Note 32: _Journal des Débats_ du 20 juin 1892.]

Nous qui réclamons pour la femme toute la justice et rien que la
justice, nous sommes convaincu que, pour peu que les Françaises
veuillent fermement être électrices, elle le seront. Le voudront-elles?
Tout est là. Il serait pénible de constater que la discipline catholique
les a domestiquées et amollies à ce point, qu'elles ne puissent relever
la tête aussi fièrement que les Anglo-Saxonnes et tenter de nous sauver
de nos misères en se libérant de leur inertie et de leur infériorité.
C'est trop déjà que des républicains libéraux comme Jules Simon aient pu
s'étonner de l'inconcevable résignation, avec laquelle les chrétiennes
de Franco ont accepté la politique des décrets et des laïcisations. Où
sont donc les femmes fortes de l'Évangile?


II

Par un dernier scrupule que nous tenons à dissiper, d'aucuns inclineront
peut-être à refuser aux femmes l'électorat politique dans la crainte
qu'il ne soit un acheminement à leur éligibilité. «A peine mises en
possession du droit de vote, dit-on, elles réclameront le droit de
représentation. Dès qu'elles seront électrices, elles voudront être
élues. Leur ouvrirez-vous débonnairement les mairies, les conseils
généraux, le Parlement, toutes les fonctions officielles du
gouvernement?»

Les Américaines n'en doutent pas. Il est quelques États où elles siègent
déjà dans les assemblées communales; et l'on ne voit pas, pour le dire
en passant, qu'elles s'acquittent de leurs devoirs plus mal que les
hommes. On nous certifie même que leur présence n'a produit que de bons
effets: plus d'ordre, plus de tenue chez leurs collègues masculins, plus
d'exactitude aux séances, plus de fermeté dans la répression de
l'ivresse et de la débauche[33]. Ainsi Mgr Ireland nous assure que, dans
l'État de Wyoming, une femme ayant été élue maire, tous les cabarets du
district furent, dès le lendemain, fermés par son ordre[34]. Voilà un
bel exemple d'audace que je prends la liberté de recommander à nos
magistrats municipaux. On comprend maintenant que l'élection d'une femme
à la présidence de la République paraisse aux féministes d'Amérique la
chose la plus naturelle du monde.

[Note 33: VILLEY, _op. cit._, pp. 14 et 15.]

[Note 34: _Journal des Débats_ du 20 juin 1892.]

Sans nourrir des espérances aussi hardies, le féminisme de France n'est
pas exempt de toute ambition politique. Non contentes de s'asseoir, en
élèves studieuses, sur les bancs des écoles supérieures ou même de
participer, en citoyennes utiles, à l'élection des juridictions
professionnelles et des assemblées locales, certaines dames,--peu
nombreuses du reste,--brûlent déjà de siéger au Parlement. Il faut à ces
fortes têtes la tribune de la Chambre des députés. Quant au Sénat, c'est
une trop vieille institution pour qu'elle puisse exciter leur envie.
L'ambitionner serait avouer son âge. Il sera temps de revendiquer cette
douce retraite lorsqu'on aura blanchi sous le harnais politique.

En revanche, il serait urgent, paraît-il, d'inoculer un peu de gravité
féminine à notre Chambre des députés, si nous voulons opposer un
contre-poids efficace à son esprit aventureux et dépensier. Est-ce que
les femmes ne seront pas plus ménagères des deniers publics? Elles
seraient sûrement plus décoratives. Une assemblée, qui eût compté parmi
ses membres Mme Récamier ou Mme de Staël, en aurait été grandement
embellie et honorée. N'a-t-on pas dit que la France, avec sa
sensibilité, son enthousiasme et ses engouements idolâtres suivis
d'accablements désespérés, était une nation «femelle»? Raison de plus
pour admettre les femmes à la représentation nationale. Attendons-nous
donc à voir un jour, dans l'agitation incohérente d'une campagne
électorale, quelque noble ambitieuse se présenter comme champion du
«féminisme parlementaire».

Sera-t-elle jeune et jolie? On en peut concevoir quelque doute, cette
fonction ne convenant guère, d'après les féministes eux-mêmes, qu'à la
femme de quarante ans. Jusque-là, les servitudes du sexe et les devoirs
de la maternité retiennent l'épouse à la maison. Mais à quarante ans, la
femme arrive au tournant de la vie. C'est, pour elle, l'âge critique,
l'âge mûr, l'âge où l'on baille, l'âge où l'on s'ennuie. A ce moment,
les petits ayant pris leur volée, rien ne l'empêchera, nous assure-t-on,
de se consacrer tout entière aux affaires de son pays.

Cette conception du rôle politique de la femme sur le «retour» est
nouvelle. On sait d'ailleurs que dans notre société actuelle organisée
«par les hommes et au profit des hommes», la femme est appréciée surtout
comme épouse et comme mère. Si elle n'a, pour beaucoup, qu'une valeur de
beauté pendant la première moitié de sa vie, il lui est loisible
d'acquérir, dans la seconde, une valeur propre d'intelligence et
d'activité sociale. Et voilà un fruit mûr pour la députation.

Mme Edmond Adam a traité ce point avec une particulière autorité. «Ce
qui m'a toujours choqué chez l'homme, dit-elle, c'est le profond dédain
avec lequel il traite les femmes qui ont atteint la maturité.» Et elle
remarque avec malice que c'est pourtant à cet âge qu'elles gouvernent le
mieux leur maison, leur industrie, leur commerce, et leur mari
par-dessus le marché. Voici sa conclusion: «Veuillez reconnaître,
Messieurs les maîtres, qu'une femme qui ne tient plus à plaire et qui
n'est plus absorbée par les soins de la famille, est encore bonne à
quelque chose, qu'elle peut rendre des services sociaux, produire au
point de vue de l'art, du métier, de l'industrie, et que ce temps,
qu'elle peut employer en dehors du ménage, représente au moins les deux
tiers du temps qui lui est ordinairement accordé de vivre, ce qui vaut
la peine d'en parler[35].»

[Note 35: _Revue encyclopédique_ du 28 novembre 1896, p. 842-843.]


III

Que valent ces considérations variées en faveur de l'éligibilité de la
femme quadragénaire? Pas grand'chose.

Il est vrai que, passé l'âge critique, les femmes ont chance de vivre
plus longtemps que les hommes, et qu'alors, par une métamorphose assez
générale, l'instinct maternel fait place en leur coeur à une raison
tranquille, sérieuse et prudente, à toutes les qualités requises pour la
direction d'une famille. En vieillissant, leur esprit acquiert de la
netteté, de l'étendue, de la pondération, de la sûreté. Elles se donnent
moins au sentiment qu'à la réflexion; et par là, elles se rapprochent
vraiment de la constitution masculine. Pourquoi leur refuserions-nous, à
cet âge de sagesse où elles deviennent plus aptes à remplir les offices
virils, le droit de jouer un rôle politique susceptible de tourner à
l'avantage du pays?

Nous voyons à cela quelques inconvénients.

D'abord, il est excessif de prétendre que la femme de quarante ans soit
toujours une force disponible et mûre pour la politique. On oublie les
malaises, les sujétions, les affaiblissements du retour d'âge, et les
soucis, les préoccupations de l'intérieur, les grands fils à établir,
les petits-enfants à gâter, la famille à présider, à soutenir, à
conseiller. Est-ce là une vie de loisirs et de liberté? Par ailleurs,
même en admettant que la vocation parlementaire s'éveille exactement
chez la femme à quarante ans révolus, on n'imagine guère qu'elle puisse
s'improviser à jour fixe femme d'État, pas plus que «préfète» ou
«avocate», ingénieur ou médecin. Il faut à toutes ces fonctions une
longue préparation qui n'est point compatible avec les tâches
sacrées,--et combien absorbantes!--qui incombent à l'épouse et à la
mère. Vous représentez-vous cette ménagère héroïque piochant le budget
en allaitant son nouveau-né? Hélas! elle devra choisir entre ceci ou
cela. A elle aussi, la bifurcation s'imposera de bonne heure. Ou elle
délaissera la politique, ou elle négligera sa maison. Toute femme
ambitieuse, ayant le sentiment ou l'illusion de sa supériorité et
voulant se faire un nom dans les affaires publiques, sera perdue pour le
mariage.

Et voilà bien ce qui nous inquiète le plus dans l'invasion de nos
fonctions par les femmes intellectuelles. Obligé de reconnaître que les
nécessités économiques les portent vers des emplois et des métiers qui
ne semblent pas toujours faits pour elles, nous avons souscrit sans trop
de réticences, comme on peut s'en souvenir, à l'élargissement de leur
activité sociale. Mais dès qu'il nous apparaît avec évidence qu'une
profession aurait pour conséquence inévitable de les éloigner de leur
royaume naturel, de les détourner de leur office sacré, alors notre
devoir est de leur en fermer la porte. Voilà pourquoi nous hésiterions à
ouvrir le Parlement aux femmes. Si elles y pénètrent, elles feront le
siège de toutes les fonctions administratives les moins conformes à
leurs fonctions domestiques. Ainsi donc, point de femme éligible. On
peut dire cette fois, avec M. Faguet, que «toute politicienne de plus
serait une mère de moins[36].»

[Note 36: _Mesdames au vote!_ Écho de la Semaine du 28 novembre 1897, p.
522.]

«Faites mieux, dira-t-on, fermez la salle de vote: l'air qu'on y respire
n'est pas plus sain que celui du Parlement.»--Permettez: les deux
situations ne sont pas comparables. Rien de plus absorbant, de plus
démoralisant que la députation, tandis que le vote est un acte
individuel et momentané. Il y a fonction continue dans le premier cas,
et simple visite intermittente à la mairie dans le second. Et comme
l'électorat des femmes n'implique point, dans notre pensée, leur
éligibilité, l'exercice du droit de suffrage sera inoffensif, étant
désintéressé. Point de danger qu'elles soient entraînées aux excès et
aux bassesses de la vie parlementaire, puisqu'il ne leur sera point
donné de faire tourner leur vote au profit de leurs ambitions et de
leurs intérêts personnels.

Notez bien que, si nous écartons les femmes du Parlement, ce n'est point
parce que nous les jugeons indignes de lui, mais parce que nous le
jugeons indigne d'elles, tant le niveau moyen de notre représentation
nationale nous paraît inférieur! Nous avons le pressentiment que leur
sexe se trouverait mal des compromissions et des chocs de la politique
militante. Qui ne sait l'action déprimante et malsaine qu'elle exerce
sur les hommes? Serait-il prudent d'y exposer la décence et l'honneur
des femmes? Pour ma part, je verrais à regret nos mères, nos filles, nos
soeurs, entrer dans la cage aux fauves d'une assemblée législative ou
descendre dans la fosse aux ours d'un conseil municipal. Nos moeurs
démocratiques sont telles qu'une honnête femme ne saurait s'y mêler sans
souffrance et sans amoindrissement.

Joignez que la grossièreté est contagieuse et que, les femmes étant
loquaces, ardentes, opiniâtres, nos dames parlementaires seraient tenues
de hurler avec les loups, au risque de s'attirer les plus vertes
répliques. Au Congrès des socialistes allemands tenu à Stuttgard en
octobre 1898, les femmes prirent part aux discussions avec vigueur et
fracas. A un moment, elles menèrent un si terrible tapage que, pour les
faire rentrer dans le silence, un congressiste dut leur crier à pleins
poumons: «Allez-vous bientôt finir votre sabbat, sorcières?» En
démocratie, avec le mépris grandissant de la politesse et des
bienséances, les fonctions publiques deviendront de moins en moins
accessibles aux honnêtes femmes. Un doux poète canadien, M. Louis
Fréchette, leur a dit gentiment:

        «Le poids d'un tel fardeau sur de frêles épaules
                Pourrait bien les faire ployer.
        Mesdames, croyez-moi, ne changeons pas de rôles:
                Restez les anges du foyer[37].»

[Note 37: _Le Coin du feu_, Revue de Montréal, décembre 1893.]

Il n'y a qu'un remède à la grossièreté qui envahit nos moeurs
politiques: laissons voter les femmes. Elles sont très capables d'exiger
de leurs candidats qu'ils respectent la civilité puérile et honnête.

On insiste: «Elles voteront pour elles et non pour nous. Vous ne leur
ferez pas comprendre qu'elles peuvent être électrices sans pouvoir être
élues.»--A cela, nous avons une réponse décisive. Sous un régime de
suffrage universel, le droit de participer à l'élection des assemblées
politiques n'entraîne pas nécessairement le droit de s'y faire élire. Si
le principe de la souveraineté du peuple exige que tous les membres de
la nation puissent se faire représenter dans ses conseils, il ne réclame
aucunement que tous les électeurs puissent s'élever eux-mêmes à toutes
les fonctions représentatives. Tandis que tous les citoyens doivent
avoir la faculté et le moyen de voter, il est bien évident que tous ne
sont pas en situation ni en droit d'être députés, sénateurs, ministres
ou Président de République.

Ne réclamons donc pour les femmes que ce qui leur est dû. A outrepasser
la limite des revendications permises, on compromettrait, du reste, les
plus légitimes et les plus désirables réformes. Et puis, on verra plus
tard! Si notre Parlement s'assagit et se civilise, si surtout il
devenait un jour la véritable représentation des intérêts généraux de la
nation, croyez-vous que quelques femmes de mérite et de talent n'y
feraient pas bonne figure et bonne besogne?

Et maintenant, à quand la Française électrice? Pas tout de suite. Nos
conservateurs, qui pourraient bénéficier de ses votes, sont trop
poltrons et trop énervés pour élargir en sa faveur le suffrage universel
qu'ils détestent; et nos démocrates, qui idolâtrent celui-ci à condition
d'en profiter, se garderont bien de mettre le bulletin de vote aux mains
des femmes par peur des couvents et des curés.

Mais,--pour conclure,--qu'on veuille bien retenir ceci, que la logique
des idées est irrépressible; qu'elle agit lentement, mais
inévitablement, sur l'esprit des foules; qu'il répugne à la simple
raison que toute une catégorie de personnes réputées habiles à choisir
librement des mandataires pour la direction de leurs affaires privées,
soit déclarée inapte à élire des mandataires pour l'administration des
affaires publiques, de telle sorte que la plénitude de la capacité
civile se heurte en un même individu à la plus complète incapacité
politique.

Qu'on veuille bien encore observer qu'il apparaîtra de plus en plus
clairement à la conscience du grand nombre que la femme, ayant en soi sa
fin et sa dignité, est une personne qui ne doit pas être soumise à des
lois qu'elle ne fait pas, à des impôts qu'elle ne vote pas, à un
gouvernement qu'elle ne consent pas; qu'en l'excluant de nos comices
électoraux, il n'est pas vrai que la loi soit l'expression de la volonté
générale, ni que les gouvernants soient la représentation légitime des
gouvernés; bref, que, dans notre pays de suffrage universel où l'homme
le plus médiocre est mieux traité que la femme la plus distinguée, rien
n'est moins «universel» que le principe électif de notre démocratie
républicaine.

Et choquée de ces illogismes criants, blessée de ces inégalités
injustifiables, l'opinion publique finira bien un jour par se dire
qu'après la suppression des privilèges de rang, de caste et de
naissance, il lui reste à abolir la dernière aristocratie survivante,
l'aristocratie de sexe. Qu'importe que les esprits qui s'ouvrent
prématurément à ces idées ne soient aujourd'hui qu'une infime minorité?
Demain, grâce à la toute-puissance de la logique que rien n'arrête, ils
seront légion. «Les majorités ne sont que la preuve de ce qui est,
écrivait à ce propos Alexandre Dumas; les minorités sont souvent le
germe de ce qui doit être et de ce qui sera [38].»

[Note 38: _Les Femmes qui tuent et les Femmes qui votent_, p. 115.]

Lors même que l'avenir, faisant retour à la sagesse, renoncerait aux
incohérences aveugles du suffrage d'aujourd'hui pour confier aux plus
dignes et aux plus capables la mission de choisir les représentants de
la nation, le féminisme politique aurait encore sa raison d'être et
devrait réclamer l'accession des femmes d'élite au corps électoral. Mais
ce serait trop beau: l'avenir n'est pas aux privilèges du suffrage
restreint.

Le courant égalitaire est trop violent pour revenir en arrière. A-t-on
jamais vu les eaux d'un fleuve remonter vers leur source?

En tout cas, le dilemme suivant reste entier: ou le suffrage universel
est une ineptie dangereuse, et l'on ne comprend pas qu'il soit étendu à
tous les hommes, même les plus niais; ou bien le suffrage universel est
un principe admirable et un immense bienfait, et alors il est
inconcevable qu'on en ferme l'accès à toutes les femmes, même les plus
éminentes.



LIVRE II

ÉMANCIPATION CIVILE DE LA FEMME



CHAPITRE I

La crise du mariage


       SOMMAIRE

       I.--ON SE MARIE TARD, ON SE MARIE MOINS, ON SE MARIE
       MAL.--CALCULS ÉGOÏSTES DES JEUNES GENS.--CALCULS ÉGOÏSTES
       DES JEUNES FILLES.--CALCULS ÉGOÏSTES DES PARENTS.

       II.--LE FLIRT.--SON CHARME.--SON DANGER.

       III.--INSTRUCTION ET CÉLIBAT.--POURQUOI LA JEUNE FILLE
       «NOUVELLE» DOIT FAIRE UNE FEMME INDÉPENDANTE.--ANGLAISES ET
       FRANÇAISES.

       IV.--MÉNAGES OUVRIERS.--DIMINUTION DES MARIAGES ET DES
       NAISSANCES DANS LA CLASSE POPULAIRE.--LES TENTATIONS DE
       L'AMOUR LIBRE.

       V.--RAISONS D'ESPÉRER.--BONNES ÉPOUSES ET SAINTES
       MÈRES.--LE FÉMINISME PARISIEN ET L'ANTIFÉMINISME
       PROVINCIAL.


C'est une heureuse nécessité pour la femme, aussi bien que pour l'homme,
de préférer les douces fins de l'amour et les intérêts suprêmes de
l'existence aux calculs et aux soucis de la politique. A l'entrée de la
vie libre et agissante, l'apprentissage terminé ou l'instruction reçue,
lorsque l'heure est venue de gagner son pain et d'assurer son avenir, ce
qu'il faudrait aux jeunes filles sérieuses qui n'ont pas le désir
d'exposer leur vertu à d'inquiétantes aventures, c'est moins un sénateur
ou un député à élire, qu'un brave homme à épouser. Mieux vaut courir à
deux les chances périlleuses de l'existence que de traîner son
indépendance et son isolement à travers le monde, sans consolateur et
sans appui. Mais contrariées par les hasards du sort, pressées par les
exigences de leur condition ou déclassées par leur éducation même, nos
demoiselles trouveront-elles un compagnon sortable à l'heure opportune?
Cette question est de nature à faire battre douloureusement bien des
coeurs.

Actuellement, le mariage présente des difficultés que nos pères n'ont
pas connues. On se marie tard, on se marie moins, on se marie mal.


I

C'est un fait constant que nos contemporains de France se marient tard.
L'âge des chimères est passé très généralement quand ils entrent en
ménage. Il s'ensuit que la raison, plus que l'amour, préside aux unions
d'aujourd'hui. Est-ce un bien? Est-ce un mal?

Il est assez rare, au moins, que les nouveaux époux éprouvent l'un pour
l'autre une folle passion. Le romanesque ne s'épanouit que dans les
coeurs jeunes et dans lès âmes tendres. Un mariage d'inclination n'est
possible qu'entre gens qui ne connaissent point trop la vie. Il faut
être un peu écervelé pour croire à l'éternité de l'amour. La sagesse
consiste à ne demander à ce monde que le bonheur qu'il peut donner.
Celui-là seul a chance d'être heureux en ménage qui, disposé à se
contenter d'une félicité relative, rencontre chez son conjoint le même
caractère indulgent et les mêmes ambitions modestes. Seulement cette
modération est un fruit de l'expérience, et les jeunes gens n'en ont
guère. Est-ce pour ce motif qu'ils ont pris l'habitude de réfléchir si
longtemps avant de se marier?

Des unions tardives, aujourd'hui si nombreuses, il est de meilleures
explications. C'est d'abord l'encombrement des carrières. Que de
difficultés pour se faire de bonne heure une «situation»! Avec
l'obligation du service militaire et le stage préparatoire aux
professions libérales, un jeune homme ne peut guère songer que vers la
trentaine à fonder une famille, s'il veut avoir l'assurance de la
nourrir et de l'élever convenablement.

Ces préoccupations n'ont rien, en soi, que de parfaitement honorable. Le
malheur est qu'on les exagère. Au lieu même de songer aux enfants à
naître, jeunes gens et jeunes filles ne songent souvent qu'à eux-mêmes.
Dans leurs soucis, le présent tient plus de place que l'avenir; et leurs
inquiétudes familiales se transforment en calculs égoïstes. D'aucunes,
qui se sentent au coeur le besoin d'aimer, ne reculeraient point sans
doute devant un mariage modeste et accepteraient de faire le bonheur
d'un honnête homme plus riche de courage que d'argent, si la crainte de
l'opinion, la peur du monde et de ses critiques, n'avaient pris sur les
âmes faibles un empire tyrannique. Telle femme qui, dans l'intimité du
ménage, abdique toute coquetterie et toute vanité, se prend à souffrir
d'une robe mal taillée, quand elle aperçoit sur sa voisine un corsage
fait à la dernière mode.

Et, circonstance aggravante, les parents encouragent fréquemment cette
faiblesse. Dés qu'ils voient leur fille chargée des devoirs sacrés de la
maternité et privée peu à peu des douceurs et des gâteries dont ils ont
entouré sa jeunesse, ils la plaignent comme une sacrifiée et accusent
tout bas le mari de l'avoir rendue malheureuse.

Où est la simplicité de nos grands-parents? Les appétits de jouissance
nous font prendre en terreur ou en aversion les obligations essentielles
de l'existence. Combien peu savent modérer leurs désirs! Combien perdent
jusqu'à l'habitude d'équilibrer leur budget! À mesure que les dépenses
augmentent, les revenus diminuent. Plus grands sont les besoins, plus
chère est la vie. Nos jeunes bourgeois ont de si grands goûts qu'ils
appréhendent de voir un jour la misère s'asseoir à leur foyer; et ils
s'attardent dans l'isolement égoïste du célibat. Les mariages précoces
deviennent de plus en plus rares. Nos petits-neveux auront quelque peine
à fêter leurs noces d'or.

De braves gens leur disent: «Mariez-vous! c'est la loi de nature.» Ils
répondent: «Attendons! c'est la loi de sagesse.» Et l'opinion est ainsi
faite qu'elle leur permet de satisfaire à la fois la prudence et
l'instinct. Il faut bien que jeunesse se passe! Ceux qui connaissent les
tristes dessous de la vie, assure-t-on, n'en feront pas moins
d'excellents maris. Avec trop de retenue, un grand garçon devient un
grand nigaud.

C'est stupide; c'est immoral. Et tandis que l'opinion ferme les yeux
avec indulgence sur la conduite du jeune homme, elle les ouvre avec
méfiance sur les moindres actions de la jeune fille. On surveille ses
démarches, on suspecte ses relations, on lui impose la réserve et
l'ignorance, alors qu'on accorde à l'«autre» la liberté jusqu'à la
licence. Tolérance aveugle pour celui-ci, sévérité rigoureuse pour
celle-là: voilà l'équité du monde!


II

En attendant qu'on se marie le plus tard possible pour faire une fin
honorable, on se livre dans la belle société à un flirt étourdissant.
Triste compensation! Si l'on marivaude davantage, on s'épouse moins. Où
est le profit? Comme nos esthètes mystiques cultivent la piété sans la
foi, ainsi nos élégants et nos élégantes poursuivent l'émotion sans
l'amour. On sait que le propre du flirt est de rester à moitié chemin du
désir, de tempérer les attachements du coeur par le détachement de
l'esprit, de jouer avec le tendre amour comme on joue avec une rose dont
l'éclat nous attire et le parfum nous grise, au risque de se piquer les
doigts aux épines. Il n'est point de jeu plus passionnant pour une
coquette. Songez donc: se laisser courtiser sans espérance, sourire aux
compliments sans les payer de trop graves complaisances, provoquer les
galanteries en refrénant les audaces, goûter les joies de la séduction
en se moquant du séducteur, en deux mots, s'offrir sans se donner: voilà
ce qui s'appelle «flirter». Entre parenthèses, pourquoi ne dirions-nous
pas «fleureter»? Le mot serait plus joli, étant moins anglais. A-t-on
oublié que nos pères faisaient leur cour en contant fleurettes?

Mais ces petits exercices ont leur danger. Non pas, j'imagine, que le
flirt soit un passe-temps désagréable entre jeunes femmes qui ont de la
grâce et jeunes hommes qui ont de l'esprit. Je conseillerai toutefois
aux mères de famille de le surveiller du coin de l'oeil. A ce jeu
captivant, plus d'une joueuse risque de perdre sa fraîcheur d'âme,
surtout lorsque le partenaire est un peu lourd; et cette espèce n'est
pas rare.

Et puis, il ne faut pas badiner avec le flirt. Cette parodie de l'amour
peut se transformer, grâce aux familiarités du «cyclisme» et du
«lawn-tennis», en sentiment sérieux. Il est si facile de dépasser les
limites, assez mal tracées, de ce badinage mondain! Un beau jour, le
coeur se trouve pris, et la comédie de l'amour, commencée dans un éclat
de rire, se terminera, comme un drame de passion, dans les sanglots et
les larmes.

Mais les fortes têtes vouées au féminisme se flattent d'échapper à ces
défaillances puériles et de pratiquer largement envers les hommes
l'indépendance du coeur. Amantes de la science, elles ne connaîtront
point les trahisons et les douleurs des amours humaines. Pauvre vieux
mariage! Il est impossible que le flirt le remplace, et il est douteux
que l'instruction le favorise.


III

A la vérité, ce qu'on appelle pompeusement l'«ascension intellectuelle
de la femme» semble incompatible avec les obligations de l'épouse et de
la mère. Dès l'enfance, on initie la future compagne de l'homme aux
connaissances les plus indigestes. On accable de mépris la bonne et
tendre éducation de famille. Il est tout simple qu'après plusieurs
années d'un pareil entraînement cérébral, ces demoiselles préfèrent les
exercices de la pensée à toutes les autres joies de la vie, et surtout
les libertés douteuses du célibat aux devoirs austères de la famille.
Quand elles ont pris goût à l'étude et à l'indépendance, la moindre
obligation leur apparaît comme un amoindrissement d'elles-mêmes. Ne leur
parlez point de mariage: une créature, qui tient à son autonomie, ne
saurait accepter d'être la servante d'un homme, une repasseuse, une
cuisinière, une gardeuse d'enfants. Car la femme dans le mariage reste,
à leurs yeux, le type de la bonne à tout faire. Une de ces orgueilleuses
célibataires écrivait à M. Hugues Leroux: «J'ai vingt-huit ans. Je ne
suis pas mariée; je n'ai pas voulu l'être. Je m'aperçois qu'un peu
d'argent, un peu de culture, la passion de la musique, le goût du
voyage, la certitude que les hommes ne sont pas une humanité supérieure
ni les femmes une humanité inférieure, forment comme la chaîne d'un
paratonnerre qui met à l'abri d'un coup de foudre[39].» C'est entendu:
l'Extrême-Gauche féministe nourrit peu d'inclination pour le mariage.

[Note 39: _Nos filles_, IX: Simplicité et snobisme. Le _Figaro_ du jeudi
7 octobre 1897.]

Quant aux jeunes filles qui aspirent simplement et sincèrement à fonder
une famille, elles n'y apportent plus, elles aussi, les mêmes
dispositions d'esprit que leurs devancières. Elles ont l'intelligence
plus curieuse, plus précoce, mieux renseignée sur des choses qu'il était
de règle jadis de leur celer jusqu'au mariage. Les conversations de
salon, la lecture des journaux, le commerce de leurs frères, les bruits
qui circulent autour d'elles, joints à tout ce qu'elles entrevoient et à
tout ce qu'elles devinent, les ont déniaisées avant l'âge des justes
noces. Notre monde est peu favorable à la conservation de l'innocence.
Les petites «oies blanches» se font rares.

En même temps que le milieu ouvre prématurément l'intelligence des
jeunes filles, l'instruction qu'elles reçoivent les rend plus confiantes
en elles-mêmes, et aussi plus personnelles, plus combatives, plus
ambitieuses. Que peut bien être le mariage aux yeux de ces petites
délurées? Basé sur l'esprit de soumission au mari et de dévouement aux
enfants, il choque leurs idées d'indépendance et de domination. C'est en
vain que le sacrement garde officiellement son aspect de sacrifice et
que, même à la mairie, la nouvelle mariée est remise aux mains de
l'époux avec des engagements d'obéissance. Les droits du mari font rire,
à l'heure qu'il est, bien des femmes. Le nombre croît tous les jours,
même dans les meilleurs ménages, de celles qui, secrètement convaincues
de l'égalité des époux, s'embarrassent fort peu de l'autorité du chef de
famille.

Symptôme curieux: le mariage est envisagé par la plupart des jeunes
filles comme un état de liberté. Elles n'y voient que l'affranchissement
de la tutelle maternelle, le droit de sortir seules et de faire acte de
maîtresses de maison.

A ce propos, je ne sais guère de contraste plus frappant que celui de la
jeune fille française et de la jeune fille anglaise: la première,
retenue dans la famille, surveillée par le père; couvée par la mère; la
seconde, libre de ses mouvements, de ses sorties, de ses amitiés, de son
coeur. Survient le mariage: changement de rôles. La jeune fille anglaise
passe sous la dépendance du mari; elle devient la gardienne du foyer,
les moeurs l'assujettissant à un rôle modeste. Devenue femme, au
contraire, la jeune fille française conquiert mille et mille libertés;
si bien qu'on peut dire que les jeunes filles anglaises se rangent en se
mariant, tandis que les nôtres ne songent, en prenant un mari, qu'à
s'émanciper de leur mieux. Cette aspiration atteste éloquemment que le
joug marital, en France, n'est pas très pénible à supporter. Elle sert à
expliquer, du même coup, pourquoi le féminisme s'est développé beaucoup
plus rapidement en Angleterre que dans notre société française.

En somme, la jeune femme se dédommage chez nous de la contrainte que les
moeurs imposent à la jeune fille. Combien peu envisagent, en se mariant,
les responsabilités et les charges du futur ménage, les peines et les
devoirs de la future famille! Quelle mère a le courage d'avertir sa
fille des épreuves qui l'attendent? Sans l'éloigner du mariage, qui
reste la condition normale de la femme, on ne devrait pas lui laisser
l'idée qu'on se marie seulement pour s'amuser. Combien de demoiselles ne
prennent un mari que par espoir de jouissance et de liberté? C'est une
fâcheuse illusion. Car, les déceptions venues, la mésintelligence éclate
et les divorces se multiplient.


IV

Si des classes riches, où se manifestent ces préoccupations de luxe et
ces velléités d'indépendance, nous descendons aux classes laborieuses,
les symptômes d'anarchie et de décomposition ne nous paraîtront ni moins
nombreux, ni moins tristes. Il est vrai que, soustraites par leur misère
même aux calculs des ménages plus fortunés, les petites gens de la ville
et des champs se marient plus souvent par convenance personnelle et par
simple attraction. En revanche, ces unions sont fréquemment troublées
par l'inconduite de la femme ou la brutalité du mari. Que de ménages
ouvriers qui affichent le mépris le plus lamentable de la dignité
humaine! Que de prolétaires avinés qui crient volontiers: «Mort aux
tyrans!» et battent leur femme sans miséricorde! Je ne sais rien de plus
triste et de plus cruel que la condition de l'ouvrière obligée de
disputer à l'ivrognerie du mari, par des prodiges de patience, de
câlinerie ou de fermeté, l'argent du ménage et le pain des enfants, trop
heureuse si, en le poursuivant de cabaret en cabaret, elle réussit par
instants à ramener son homme à la conscience de ses devoirs!

Constatation plus grave encore: les unions illégitimes se multiplient
dans les basses classes. Après s'être dispensé des formalités
religieuses, on se désintéresse des formalités légales. Toutes ces
solennités sont coûteuses ou gênantes: à quoi bon s'imposer un
dérangement inutile? Et l'on s'habitue, dans le peuple, à s'accoupler
sans cérémonie.

Ce désordre tend même à se généraliser par suite de l'émigration des
campagnes vers les villes. Pour ne citer qu'un chiffre, 655 000 jeunes
gens des deux sexes ont, pendant dix ans, de 1882 à 1891, quitté leur
village pour aller chercher fortune dans les grands centres[40]. Combien
de ces déracinés ont grossi le nombre des déclassés, des malades, des
mendiants, des criminels et des prostituées? Cet exode est une cause
incessante de démoralisation: moins de mariages, moins de naissances. Un
enfant est un malheur qu'on essaie de prévenir systématiquement. D'où il
suit que, les campagnes se dépeuplant et les villes se dépravant, la
natalité rurale diminue sans que la natalité urbaine augmente.

[Note 40: Henri LANNES, _Revue politique et parlementaire_ de février
1895.]

Or, voici qu'aux pauvres femmes déçues et ulcérées, qui pleurent leurs
espérances évanouies et leur indépendance perdue, le féminisme
révolutionnaire se présente avec des paroles de liberté, leur montrant
l'affranchissement de la passion comme l'idéal et la condition même de
l'affranchissement de leur sexe. Point de femme libre sans l'amour
libre. Et de fait, l'émancipation absolue de l'être féminin est
incompatible avec les anciennes moeurs et les anciennes institutions,
qui servent encore de soutien à la famille contemporaine. Et qui oserait
dire que, tombant sur des âmes aigries et mûres pour la révolte, ces
mauvaises semences ne lèveront pas en moissons de haine et d'anarchie?

Femmes de France, sachez donc où l'on vous mène: bien que l'abolition du
mariage vous fasse encore hausser les épaules, veuillez retenir qu'elle
est l'aboutissement logique du féminisme avancé. On vous dira que le
mariage est une invention de la tyrannie masculine; qu'en affirmant la
«suprématie du mâle sur la femelle», il assure la domination du fort sur
le faible; qu'en liant la femme pour la vie à son seigneur et maître, il
est destructif de la spontanéité des sentiments, il viole les droits de
la personne humaine et condamne l'épouse domestiquée au mensonge et à
l'asservissement. On vous dira que ce contrat inique et absurde,
dernière survivance de la barbarie antique qui faisait de la femme une
proie, un bétail, une chose, a été fort habilement consacré par le Code
et fort complaisamment béni par l'Église; qu'en nature et en raison, la
femme n'appartient pas à l'homme, mais à elle-même; que, si la loi et la
religion l'ont injustement livrée à un despote, elle a toujours le droit
de se reprendre; qu'ayant un coeur, elle peut en user; qu'ayant une
intelligence et une volonté, elle doit les exercer; en un mot, que le
mariage est indigne d'un être libre. Vous devinez la conclusion: il est
temps que les jeunes filles ne se laissent plus traîner à l'autel comme
des brebis à l'abattoir. A elles de proclamer l'émancipation de l'amour!


V

Puisque nous sommes obligé de constater que, soit dans les milieux
élégants et mondains, soit dans les agglomérations populaires et
urbaines, l'opinion devient hostile ou indifférente aux antiques formes
du mariage; puisque, du haut en bas de l'échelle sociale, les liens de
la famille légitime tendent à se relâcher ou à se rompre, devons-nous en
conclure que l'institution du mariage court des risques sérieux?

A notre avis, il serait excessif de parler d'un «krach» du mariage, tant
que notre bourgeoisie provinciale, catholique ou protestante, restera
fermement attachée à la tradition chrétienne. Qu'il y ait crise, soit!
Mais prononcer le mot de faillite, c'est trop dire. Entre le luxe
démoralisant de l'aristocratie d'argent et l'avilissement inconscient
des malheureux, au-dessous des somptuosités de la surface et au-dessus
des bas-fonds de la misère, il existe, à Paris même et dans les grandes
villes, une réserve immense de familles honnêtes, fortes et unies, où,
grâce à la survivance des moeurs d'autrefois, la femme reste la
gardienne des coutumes, du respect des ancêtres, de l'esprit même de la
race. Vouée à toutes les tâches de fidélité, elle se dit qu'«étant la
plus aimable, elle doit être, en même temps, suivant le mot de Portalis,
la plus vertueuse.»

Là où le foyer apparaît comme un sanctuaire, c'est que la femme en est
demeurée la chaste prêtresse, attentive à développer et à perpétuer ce
que l'homme crée, c'est-à-dire le sang et les qualités de la famille, le
génie et la conscience de la nation. Or, ils sont légion, dans notre
France bourgeoise et rurale, les braves gens qui, indifférents aux
revendications féministes, suivent instinctivement la loi de la vie et
continuent de croître et de multiplier. Comme les autres, ils ont leurs
difficultés et leurs épreuves; mais ils les affrontent avec résolution
et les supportent avec courage. Si parfois l'on se querelle de mari à
femme, le désaccord est sans fiel, sans haine, sans rancune. Ceux même
qui se disputent du matin au soir se réconcilient du soir au matin. Ce
sont encore ces ménages simples, francs, robustes, moins exempts de
rudesse que de mélancolie, qui nous offrent les plus nobles exemples de
soumission au devoir quotidien.

Les petites maîtresses, auxquelles le moindre froissement de l'existence
arrache des cris lamentables et dont les entrailles se refusent à porter
la vie, véritables courtisanes qui usurpent devant la loi et devant
l'Église l'auguste nom d'épouses, devraient prendre pour modèle ces
femmes vaillantes, de condition modeste, qui, dans leurs flancs,
vigoureux et féconds, portent avec joie l'espérance de la future
humanité et, fidèles au mari, dévouées aux enfants, savent être épouses
et mères et se tuent à la peine, obscurément, allègrement,
religieusement, par esprit de devoir et par amour du sacrifice. Le monde
les ignore, et elles soutiennent le monde. Elles sont dignes de
vénération, et le féminisme extrême s'en moque ou s'en offusque. Quand
on a tant de droits individuels à exercer, tant de devoirs sociaux à
remplir, est-il séant de s'enfermer étroitement au foyer et de
circonscrire son activité aux vulgaires occupations du ménage, de borner
son ambition à la pratique des traditionnelles vertus de famille? Le
féminisme avancé n'a guère que du dédain pour la femme d'intérieur qui,
du reste, le lui rend bien.

Cela même est tout à fait rassurant. Vivre en toute indépendance avec
intensité et avec fracas, afficher et ébruiter son existence au lieu de
la transmettre, telle est la préoccupation suprême des féministes à la
mode. Ces créatures ont perdu le sens de la modestie. Elles sont
indiscrètement orgueilleuses; elles ne peuvent se résigner à vivre comme
tout le monde; et cette soif de paraître et ce besoin de briller sont
tout naturellement surexcités par l'air malsain et surchauffé de Paris.

Mais en province, dans cette bourgeoisie laborieuse où la famille est
plus honnête et plus unie, où l'on prend la vie comme elle vient, de
bonne grâce, au jour le jour, sans aigreur, sans rancoeur, le féminisme
excessif des intellectuelles et des névrosées n'a pas la moindre raison
d'être. Comment pourrait-il s'acclimater dans un air aussi pur, dans un
milieu aussi sain? Il faut à cette plante maladive l'atmosphère chaude
des salons et le fumier des grandes villes. Qu'il pousse et fructifie à
Paris, rien de plus naturel: la corruption ambiante facilite sa
germination et son épanouissement. Mais dans le terroir épais et lourd
de nos provinces, au grand soleil, au plein vent, dans le sillon profond
où les fortes générations de France jettent gaiement la graine féconde
qui doit nourrir le monde, cette fleur de décadence n'a aucune chance de
lever et de grandir. On a donc eu raison de dire que la bonne terre de
province, où font souche nos familles bourgeoises et rurales, ne
convient pas du tout à la culture du féminisme «libertaire». Là est le
salut.



CHAPITRE II

Pour et contre l'autorité maritale


       SOMMAIRE

       I.--DES POUVOIRS DU MARI SUR LA FEMME.--CE QU'ILS SONT EN
       DROIT ET EN FAIT.--L'HOMME S'AGITE ET LA FEMME LE MÈNE.

       II.--A QUOI TIENT L'AFFAIBLISSEMENT DU PRESTIGE
       MARITAL.--BONTÉ, NAÏVETÉ, VULGARITÉ OU PUSILLANIMITÉ DES
       HOMMES.--QU'EST DEVENUE L'ÉLÉGANCE VIRILE?

       III.--LA PUISSANCE DU MARI EST D'ORIGINE
       CHRÉTIENNE.--DOCTRINE DE LA BIBLE ET DES PÈRES DE
       L'ÉGLISE.--ÉGALITÉ SPIRITUELLE ET HIÉRARCHIE TEMPORELLE DES
       ÉPOUX.

       IV.--DÉCLARATIONS DE LÉON XIII.--LE DOGME CHRÉTIEN A
       INSPIRÉ NOTRE DROIT COUTUMIER ET NOTRE DROIT MODERNE.


Sans aller jusqu'à l'union libre qui les écoeure, sans même acquiescer
au divorce qui les effraie, beaucoup de femmes mariées honnêtes et
éclairées, des bourgeoises sérieuses, des mères de famille, des
chrétiennes même, commencent à réclamer à leur profit la revision de
leur constitution matrimoniale. Elles acceptent pleinement le mariage
indissoluble, convaincues que celui-ci est encore la seule source de
bonheur pour leur sexe. Elles se plaignent seulement des pouvoirs
excessifs que la loi accorde au mari sur leur personne et sur leurs
biens; elles protestent contre l'autorité maritale et réclament la libre
disposition de leur fortune. Ces revendications portent, comme on le
voit, sur deux points connexes qui sont: 1° les pouvoirs du mari sur la
femme; 2° les pouvoirs du mari sur la dot. Pour plus de clarté, nous les
discuterons séparément.


I

C'est un propos courant chez les femmes que l'autorité maritale est un
pouvoir abusif; que l'homme, en se mariant, n'a qu'un but: former,
façonner, dresser la compagne de son choix, détruire en elle les
manières et les habitudes qui lui déplaisent, insuffler à son idole une
âme conforme à la sienne, bref, la faire ou la refaire à son image et à
sa ressemblance.

Pour jouer ainsi au créateur, il faut que l'homme puisse traiter la
femme de main de maître. C'est pourquoi les lois, qu'il a faites à son
profit exclusif, l'ont armé des prérogatives redoutables de la puissance
maritale. Si l'on en croyait ces dames, Shakespeare aurait exprimé dans
la «Mégère apprivoisée» le rêve secret de tous les maris, lorsqu'il met
dans la bouche de Petruchio ces paroles impérieuses: «Catherine, allons!
n'ayez pas l'air grognon. Je veux être maître de ce qui m'appartient.
Catherine est mon bien. Elle est ma maison, mon mobilier, mon champ, ma
grange, mon cheval, mon âne, ma chose.» L'esprit masculin rapporte tout
à soi, et l'autorité maritale ramène tout à l'homme. Que devient, à ce
compte, la dignité de la femme? Ainsi compris et pratiqué, le mariage
est la domestication de la femme par le mari.

Cela, je le nie absolument. Prenons le mariage tel qu'il est, dans
l'immense majorité des cas: est-ce que la femme est si asservie et le
mari si despotique? Est-ce que, dans la vie réelle, la toute-puissance
est nécessairement du côté de la barbe? Est-il si rare que l'épouse
fasse la loi à son homme? De fait, en bien des ménages, la femme exerce
tous les attributs du pouvoir et cumule tous les avantages de la
souveraineté. Elle est un maire du palais qui régente, d'une main ferme,
son roi fainéant. Et cela est si vrai que M. Jean Grave,--dont on
connaît l'âme anarchiste si prompte à s'alarmer des moindres abus
d'autorité,--ne prend pas au sérieux la puissance maritale; il la juge
plus nominale que réelle[41]. Combien il a raison!

[Note 41: _La Société future_, chap. XXII, p. 328.]

A qui fera-t-on croire que les «prérogatives masculines» sont
universellement oppressives pour la femme? Le mari d'aujourd'hui est
devenu si conciliant, si débonnaire, son autorité
s'est,--particulièrement dans la classe riche,--si adoucie et si
relâchée, qu'il serait vraiment excessif de prétendre que l'épouse
végète et tremble et plie sous un joug intolérable. En combien de foyers
le mari n'a-t-il gardé que le simulacre du pouvoir, image du monarque
constitutionnel qui règne et ne gouverne pas? Nos moeurs conjugales sont
ainsi faites, en bien des milieux, que les femmes pourraient prendre
officiellement la couronne sans que leur empiétement cause la moindre
révolution. Elles exercent déjà la réalité du commandement. Elles ont
usurpé la place du maître. Elles prennent toutes les décisions, elles
tranchent toutes les questions avec un ton de souveraineté qui n'admet
pas de réplique, ne laissant au père de leurs enfants que la ressource
d'agréer leurs volontés impératives. L'homme s'agite et la femme le
mène.

Oui; l'autorité maritale est, plus souvent qu'on ne pense, une pure
fiction décorative. Savez-vous comment les Normands, qui passent pour
avoir l'esprit fin et clairvoyant, définissent le mariage: «Une femme de
plus et un homme de moins.» Chez eux, l'épouse s'appelle la
«bourgeoise», ou encore la «maîtresse»; et je vous prie de croire
qu'elle ne se laisse pas marcher sur le pied. En général, il n'est plus
guère de Françaises qui se soumettent docilement à l'adoration aveugle
du principe masculin en la personne du fiancé ou du mari. Mme Necker a
eu raison de dire: «Ce qui prouve en faveur des femmes, c'est qu'elles
ont tout contre elles, et les lois et la force, et que, cependant, elles
se laissent rarement dominer[42].»

[Note 42: _Opinions des femmes sur la femme._ Revue encyclopédique du 28
novembre 1896, p. 840.]


II

Ce changement dans les idées et dans les moeurs tient à deux causes: à
la bonté et à la faiblesse de l'homme. Je vous prie, Mesdames, de ne
point jeter les hauts cris: ceci n'est pas un paradoxe.

Avec la meilleure foi du monde, les femmes s'imaginent détenir le
monopole de la bonté. Pure exagération! Nous admettons qu'elles sont
plus tendres que nous, étant plus impressionnables et plus sensibles. Et
en cela, elles marquent sur notre sexe une véritable supériorité. Mais
la bonté n'est pas impossible aux hommes. Il y a mieux: quand un homme
se mêle d'être bon, il l'est pleinement, il l'est sottement. Dites d'un
de vos amis dans un salon: «Ah! quel brave garçon! C'est la crème des
hommes!» Il est rare qu'il ne se trouve pas quelque femme pour vous
répliquer: «Ne m'en parlez pas: il est si bon qu'il en est bête! Sa
femme le mène par le bout du nez.» Ce qui prouve deux choses: d'abord,
que certaines femmes ne sont pas dignes des excellents maris qu'elles
ont et qu'elles bousculent; ensuite, qu'une trop grande bonté chez
l'homme est, aux yeux du beau sexe, un signe de faiblesse et
d'abdication.

On me dira peut-être que le mari est un niais de se laisser régenter par
sa femme.--Pas toujours. Il est des cas où, la lutte étant impossible,
la soumission vaut mieux dans l'intérêt des enfants. Lorsqu'une femme
autoritaire a usurpé irrémédiablement le pouvoir marital et pris, envers
et contre tous, l'habitude du commandement, le mari fait preuve de haute
sagesse et d'abnégation admirable,--tant que cet effacement, bien
entendu, est compatible avec les intérêts et la dignité de la
famille,--en acceptant un rôle modeste et une attitude subalterne. Il
faut que la douceur ait son représentant au foyer. Puisque la mère
tranche du maître, il est désirable que le père joue, auprès des
enfants, le rôle de mansuétude et de conciliation qu'elle abdique
malheureusement. Et même, lorsque cette fonction de paix et d'union est
remplie avec tact par un homme d'esprit, elle donne, aux yeux du public,
à celui qui s'y résigne et s'y dévoue un charme qui rehausse infiniment
sa valeur personnelle. «Bienheureux les doux, car ils posséderont la
terre!»

Mais il arrive souvent que la bonté dégénère en mollesse et en
pusillanimité. Malheur aux maris qui, non contents d'être bons comme le
pain blanc, sont tout en pâte, tout en mie! Ceux-là sont destinés, les
pauvres! à être mangés. Avec l'habitude de l'homme moderne de ne vivre
que pour la femme, de n'agir que par la femme, avec la hantise de la
beauté et l'adoration de la chair qui ont pris possession des têtes les
plus intellectuelles, il faut s'attendre à voir se multiplier le
mari-vassal qui, pris d'une sorte de crainte révérentielle en présence
de son idole, l'interroge du regard, et avant de parler, pour savoir
s'il doit ouvrir la bouche, et avant de se taire, pour savoir s'il doit
la fermer. Et cet innocent est convaincu que la femme n'est pas encore
assez libre, assez souveraine; il a comme un remords de se tenir debout
devant elle; il prosternerait volontiers aux pieds de sa «maîtresse»
toute sa dignité, toute sa volonté, toute sa virilité.

Certes, il est bon d'avoir l'âme chevaleresque et de prendre à coeur les
intérêts de la femme. Mais il ne faudrait pas que, pour remplir cette
galante mission, l'homme renonçât à toute fierté, à toute autorité.
Défendez les droits de la femme, si vous voulez, mais ne sacrifiez pas
les nôtres. N'ayez pas surtout la mauvaise idée de briser son prétendu
joug en nous forgeant des chaînes plus lourdes et plus humiliantes. Ces
exagérations nous aliéneraient les sympathies et le respect des femmes,
au lieu de nous les conquérir.

A qui revient, en effet, la responsabilité du mouvement féministe? A
l'homme, sans doute. Il y a sur ce point une belle unanimité contre
nous. Mais lequel de nos actes l'a motivé? Ici, l'on ne s'entend plus.
Les uns invoquent les progrès de la démocratie hostile à tous les
privilèges et follement éprise d'égalité. D'aucuns avancent qu'appelée à
produire les preuves de sa légitimité, la suprématie de l'homme a paru
aux femmes trop mince et trop discutable pour mériter les droits qu'on
lui confère. Suivant d'autres, enfin, la véritable cause du mouvement
d'émancipation auquel nous assistons, serait moins le mauvais usage de
notre puissance que la volontaire abdication de notre autorité. Et c'est
l'avis de beaucoup de femmes distinguées. «Il n'en coûterait point à
notre sexe d'être soumis, disent-elles, s'il avait l'assurance d'être
efficacement protégé. Mais dans la classe riche comme dans la classe
pauvre, la puissance virile est incapable de nous donner la sécurité ou
l'agrément.» Qu'est-ce à dire?

Depuis que le machinisme a mis fin au vieux système patriarcal,
l'ouvrier a trouvé moins facile de pourvoir à l'entretien de sa femme;
et avouant son impuissance à la faire vivre, il a souffert qu'elle
quitte le ménage et entre à la fabrique. De là, une atteinte grave au
prestige du mari. Dans les milieux bourgeois ou élégants, l'homme n'a
pas mieux su jouer son rôle et soutenir son personnage. Absorbé dans la
préoccupation de ses aises, il s'est laissé envahir par la vulgarité, la
rudesse, la grossièreté; il est sans goût et sans grâce; il est plat,
lourd, maussade, inélégant. Ce pitoyable souverain a renoncé même à
relever son titre par la distinction et l'éclat du costume; il s'habille
d'une façon ridicule. Par une coïncidence digne de remarque, il a perdu
les façons galantes d'autrefois en même temps qu'il perdait le goût des
chamarrures somptueuses. Est-il possible que la femme considère l'homme
comme un héros, s'il renonce aux apparences, aux manières d'un héros?

La guerre des sexes a-t-elle donc pour cause l'invasion de la triste
redingote et du veston déplaisant? Point d'autorité possible, après
tout, si elle n'est rehaussée par le prestige de la couleur et
l'élégance des formes. C'est la loi de nature. Est-ce que, chez nos
frères les animaux, le mâle ne se met pas en frais de coquetterie pour
en imposer à la femelle? Et nous nous étonnons que les femmes marquent
une si vive inclination pour le pantalon rouge et les épaulettes de nos
officiers! Quel malheur que les pauvres civils ne puissent revêtir leurs
anatomies d'étoffes esthétiques et variées! S'ils manquent d'autorité,
c'est qu'ils manquent de panache.

Il n'est qu'une conclusion à ces récriminations mi-sérieuses,
mi-plaisantes: soyons justes, bons, chevaleresques, mais sans faiblesse
et sans platitude. Veillons à garder notre prestige; n'abdiquons point
notre autorité. Les femmes ne nous sauraient aucun gré d'un aussi lâche
abandon. Au surplus, la puissance maritale, bien comprise, peut leur
être utile autant qu'à nous. Il ne s'agit que de s'entendre sur son
principe et ses limites. C'est à quoi nous allons nous appliquer sans
jactance et sans partialité.


III

En ce qui concerne la puissance du mari sur la femme, notre législation,
simple reflet des idées religieuses, est la consécration laïque du
mariage chrétien.

Au sens évangélique, le mérite spirituel d'un homme n'est pas supérieur
à celui de la femme. Si hautes que soient les fonctions auxquelles notre
sexe est appelé, si merveilleuses que soient ses entreprises et ses
oeuvres, il se peut que l'humble besogne d'une pauvre servante vaille
mille fois plus aux yeux de Dieu que les découvertes d'un savant ou les
exploits d'un héros. La sainteté est la seule chose qui compte au
tribunal du Christ. Au point de vue de la conscience, il ne saurait y
avoir de différence entre l'homme et la femme; car tous deux, pris
individuellement, participent de la même manière aux bienfaits de la
création et de la rédemption, aux trésors de la grâce et aux promesses
du salut. On connaît la belle parole de saint Paul: «Vous êtes tous
enfants de Dieu par la foi en Jésus-Christ. Il n'y a plus ni Juif ni
Grec; il n'y a plus ni esclave ni homme libre; il n'y a plus ni homme ni
femme; car vous êtes tous un en Jésus-Christ[43].» Ainsi, mariée ou
veuve, esclave ou libre, la femme vaut l'homme; et c'est par
l'affirmation de cette égalité de valeur spirituelle que le
christianisme l'a relevée dans l'esprit des peuples civilisés.

[Note 43: _Épître aux Galates_, III, 26 et 28.]

Mais ce relèvement s'est accompli doucement, sans secousse, sans
bouleversement, sans faire violence à la nature, sans rompre brusquement
avec les coutumes humaines, en conservant à la femme sa vocation
d'auxiliaire et au mari la suprématie de direction. Le christianisme a
toujours répugné à l'égalité terrestre des époux; il la remet à plus
tard, ou mieux, il ne l'admet qu'entre les âmes, en ce qui regarde
l'oeuvre du salut et la conquête du ciel. C'est à quoi saint Pierre fait
allusion en ces termes: «Vous, maris, demeurez avec vos femmes en toute
sagesse, les traitant avec honneur comme le sexe le plus faible,
puisqu'elles hériteront comme vous de la grâce qui donne la vie[44].»

En outre, pour ce qui est de la société ecclésiastique et de la société
civile, l'Église tient l'égalité absolue pour un péril. De fait, elle a
toujours repoussé l'ingérence des femmes dans le sacerdoce, se
rappelant,--bien que le concours des premières chrétiennes ait contribué
puissamment à la diffusion de l'Évangile,--que le Christ ne leur a pas
dit comme aux hommes: «Allez! Enseignez les nations!» Le prince des
Apôtres se préoccupait lui-même de modérer leur zèle. «Soyez soumises à
vos maris, leur disait-il, afin que, s'ils ne croient point à la parole,
la conduite de leurs femmes les gagne sans la parole, lorsqu'ils
viendront à considérer la pureté de vos moeurs jointe au respect que
vous aurez pour eux. Telle Sarah, dont vous êtes les filles, obéissait à
Abraham, l'appelant son seigneur[45].»

[Note 44: _Ire Épître de saint Pierre_, III, 7.]

[Note 45: _Ibid._, III, 1, 2 et 6.]

A cette hiérarchie dans le ménage, qui implique la prééminence de
l'homme et la subordination de la femme, les docteurs assignent les plus
lointaines origines. En ordonnant que la femme soit voilée, pour mieux
marquer la suprématie de l'homme, saint Paul s'exprime ainsi: «Adam a
été créé le premier; ensuite, ce n'est point Adam, mais Eve qui a été
séduite par le serpent.» Aux yeux des canonistes, ces deux raisons
établissent l'infériorité temporelle du sexe féminin.

Retenons, d'abord, le récit de la création. Après avoir tiré le corps
d'Adam du limon de la terre, Dieu dit: «Il n'est pas bon que l'homme
soit seul; donnons-lui une aide semblable à lui.» On a bien lu? Une
«aide», c'est-à-dire une auxiliaire. Puis Dieu prend une côte d'Adam
pour en former la femme. Et le premier homme s'écrie: «Voilà l'os de mes
os, la chair de ma chair!» Et le texte ajoute: «Elle s'appellera
_Virago_ parce qu'elle a été tirée de l'homme; c'est pourquoi l'homme
quittera son père et sa mère et s'attachera à sa femme; et ils seront
deux en une seule chair.»

Ces fortes images expriment admirablement les rapports des sexes, tels
que Dieu les a voulus. L'homme sort des mains du Créateur, et la femme
sort de l'homme par une opération divine. Ils ont même origine: l'acte
d'un Dieu. Ils ont même destinée sur la terre et même récompense après
la mort. Leur dignité, leur valeur, leur spiritualité est égale. Nulle
différence de corps ni d'âme, puisqu'ils sont vraiment une seule chair
ceux qui n'ont qu'un même coeur. Et se retrouvant en Ève, Adam ne
pouvait manquer de l'aimer. «Que le mari rende donc à sa femme la bonne
volonté qui lui est due, écrit saint Paul, et que la femme en use de
même envers son mari.» Car ils s'appartiennent devant Dieu. «La femme
n'a pas son propre corps en sa puissance, mais il est en celle du mari;
et le mari de même n'a pas en sa puissance son propre corps, mais il est
en celle de la femme[46].» Seulement, l'apôtre ajoute: «La femme vient
de l'homme et non l'homme de la femme[47].» Créée de Dieu, la femme
conserve donc l'individualité de son être et la responsabilité de sa
conscience; elle possède la plénitude de la nature humaine. Mais, sortie
de l'homme, elle doit à son époux une affectueuse subordination. Égaux
devant Dieu, les deux sexes ont été marqués d'un signe distinct et
investis d'une vocation différente.

[Note 46: _Ire Épître aux Corinthiens_, VII, 3 et 4.]

[Note 47: _Ibid._, XI, 8.]

La chute originelle n'a fait qu'aggraver ces distinctions et ces
disparités. Adam a péché par Ève, l'amour de la femme ayant prévalu en
son coeur sur la loi du Créateur. Satan, au dire des théologiens, savait
l'homme moins crédule et partant moins faillible; aussi s'adressa-t-il à
la femme. Celle-ci, en persuadant le premier homme, enseigna le mal; et
c'est pour ce motif que l'apôtre saint Paul interdit aux femmes
d'enseigner dans l'Église. Donnée à l'homme pour l'aider dans le bien,
la femme l'induit en tentation et l'entraîne au péché. Destinée à être
son auxiliaire, elle devient son mauvais génie. Et Dieu porte contre
elle cette sentence: «Tu seras sous la puissance de ton mari, et il te
dominerai[48].» La révolte des sens et les turpitudes de la chair, les
chaînes de l'amour et les douleurs de l'enfantement, tels seront les
châtiments.

[Note 48: _Genèse_, III, 16.]

Heureusement que le mal, qui, suivant le mot de Tertullien, «était entré
dans le monde par la femme comme par une porte ouverte,» devait être
réparé par la Vierge de qui naîtrait le Sauveur des hommes. Témoin cette
parole de Jéhovah au serpent: «Je mettrai l'inimitié entre toi et la
femme, entre sa race et la tienne; elle t'écrasera la tête et tu
chercheras à lui mordre le talon[49].» Dès lors, à la femme régénérée,
l'homme devra le respect et la justice; car elle est le coeur de la
famille, si l'homme en est la tête. Il ne faut pas séparer ce que
l'Éternel a uni. «Dieu, suivant saint Jean Chrysostome, ne charge point
l'homme de tout le fardeau de la vie et ne fait pas dépendre de lui seul
la perpétuité du genre humain. La femme aussi a reçu un grand rôle, afin
qu'elle soit estimée.» Saint Paul avait déjà dit, avec sa netteté
habituelle: «Il n'y a point de femme sans l'homme, ni d'homme sans la
femme, et tous deux viennent de Dieu[50].»

[Note 49: _Ibid._, III, 13.]

[Note 50: _Ire Épître aux Corinthiens_, XI, 11-12.]

Cette doctrine des Pères impose une borne à l'orgueil masculin et couvre
d'un rempart la faiblesse féminine. Saint Jean Chrysostome en induit les
attributions diverses des deux sexes: «Le partage est sagement établi,
de manière que l'homme vaque aux affaires du dehors et la femme à celles
du dedans; dès que cet ordre est interverti, tout se trouble, tout est
bouleversé.» Saint Paul en a tiré de même les règles qui doivent
présider aux rapports des époux. Après avoir reconnu que «l'homme est le
chef de la femme, comme Jésus-Christ est le chef de l'Église,» et que
«l'homme est l'image de la gloire de Dieu, tandis que la femme est la
gloire de l'homme[51],» le grand Apôtre veut que «la femme obéisse au
mari comme au Seigneur,» et aussi que «le mari aime sa femme comme le
Christ aime son Église[52].» Et ailleurs: «Que la femme soit soumise à
son mari, comme il convient. Et vous, maris, aimez vos femmes, et ne
soyez point rigoureux envers elles[53].»

[Note 51: _Ibid._, XI, 3 et 7.]

[Note 52: _Epître aux Ephésiens_, V, 22-25.]

[Note 53: _Epître aux Colossiens_, III, 18 et 19.]


IV

De saint Pierre à Léon XIII, la doctrine des papes sur la dignité
spirituelle et le rôle auxiliaire de la femme n'a point varié. Sans
doute, l'homme s'est efforcé bien souvent de faire tourner sa suprématie
en domination. Mais contre les abus de la puissance maritale, l'Église
n'a jamais cessé de protester avec fermeté. Je n'en veux pour preuve
qu'un fragment de sermon, d'une curieuse forme populaire, que j'emprunte
au franciscain Berthold de Ratisbonne, qui vivait au XIIIe siècle. Pour
mieux initier son auditoire aux obligations du mariage chrétien, le
frère missionnaire suppose qu'un assistant lui adresse cette objection:
«Frère Berthold, tu prétends que les femmes doivent être soumises à leur
mari; donc je puis faire de la mienne ce que bon me semble et la traiter
comme il me plaît?»--«Non, non, réplique le moine, si tu veux entrer
dans le royaume des cieux! Ton couteau est à toi: t'en serviras-tu pour
te percer la gorge? Ton jambon est à toi: en manges-tu le vendredi?
Ainsi de ta ménagère: elle est à toi, tu es à elle; mais vous ne devez
point offenser ensemble la loi divine, car vous seriez bannis du
Paradis[54].»

[Note 54: _Sermons du franciscain Berthold_, édition Gabel, t. III, pp.
1 et suiv.]

Avec plus d'élévation de langage, le grand pape Léon XIII ne conçoit pas
autrement les devoirs respectifs des époux. On lit dans l'Encyclique du
10 février 1880: «L'homme est le prince de la famille, le chef de la
femme; mais celle-ci, chair de sa chair, os de ses os, ne doit pas le
servir comme une esclave; elle est sa compagne soumise, mais respectée.
Si l'homme s'applique à imiter le Christ et si la femme sait imiter
l'Église, leur tâche, à tous deux, sera rendue facile par le secours de
l'amour divin qui les soutiendra.»

Ces idées ont passé successivement dans notre législation coutumière et
dans notre législation civile. Pothier, notre vieux jurisconsulte
classique, tenait pour «contraire à la bienséance publique que l'homme,
constitué par Dieu le chef de la femme, _vir est caput mulieris,_ ne fût
pas le chef de la communauté des biens.» Et plus près de nous, un
commentateur du Code civil, Marcadé, formule l'esprit de nos
institutions matrimoniales en termes à peu près identiques: «L'épouse
doit soumission au mari, selon le précepte de saint Paul: _Mulieres
viris suis subditae sint_.» Le dogme chrétien a donc inspiré l'ancien et
le nouveau droit français.

Que faut-il penser de cette législation traditionnelle? L'excellent
Condorcet n'hésitait pas à la regarder comme un abus de la force. «Parmi
les progrès de l'esprit humain les plus importants pour le bonheur
général, nous devons compter l'entière destruction des préjugés, qui ont
établi entre les deux sexes une inégalité de droits funeste à celui même
qu'elle favorise.» A parler franchement, l'égalité absolue appliquée aux
droits respectifs des époux me paraît d'un optimisme chimérique, et je
vais, sans plus tarder, m'en expliquer de mon mieux.



CHAPITRE III

Point de famille sans chef


       SOMMAIRE

       I.--L'ARTICLE 213 DU CODE CIVIL.--SON FONDEMENT
       RATIONNEL.--POURQUOI LES FEMMES S'INSURGENT CONTRE
       L'AUTORITÉ MARITALE.--CURIEUX PLÉBISCITE FÉMININ.

       II.--LE FORT ET LE FAIBLE DES MARIS.--LA MAÎTRISE DE LA
       FEMME VAUDRAIT-ELLE LA MAÎTRISE DE L'HOMME?--LA
       FEMME-HOMME.

       III.--L'ÉGALITÉ DE PUISSANCE EST-ELLE POSSIBLE ENTRE MARI
       ET FEMME?--POINT D'ORDRE SANS HIÉRARCHIE.--L'ÉGALITÉ DES
       DROITS ENTRE ÉPOUX SERAIT UNE SOURCE DE CONFLITS ET
       D'ANARCHIE.

       IV.--RÉPARTITION NATURELLE DES RÔLES ENTRE LE MARI ET LA
       FEMME.--PUISSANCE DE CELLE-CI, POUVOIR DE CELUI-LÀ.--LA
       VOLONTÉ MASCULINE.--A PROPOS DU DOMICILE MARITAL.--LA
       «MAÎTRESSE» DE MAISON.

       V.--LE SECRET DES BONS MÉNAGES.--PAR QUELLES FEMMES
       L'AUTORITÉ MARITALE EST ENCORE AGRÉÉE ET OBÉIE.--AVIS AUX
       HOMMES.


I

Sans que nous soyons animé d'une dévotion superstitieuse à l'égard de
notre loi écrite, il nous est impossible de ne point reconnaître qu'elle
a du bon. D'après l'article 213 du Code civil, «le mari doit protection
à sa femme, la femme obéissance à son mari.» De ces deux obligations
corrélatives, dont l'une est la condition de l'autre, Portalis, un des
rédacteurs du Code Napoléon, donne l'interprétation suivante: «Ce ne
sont point les lois, c'est la nature même qui a fait la loi de chacun
des deux sexes. La femme a besoin de protection parce qu'elle est plus
faible; l'homme est plus libre parce qu'il est plus fort. La prééminence
de l'homme est indiquée par la constitution même de son être qui ne
l'assujettit pas à autant de besoins. L'obéissance de la femme est un
hommage rendu au pouvoir qui la protège, et elle est une suite de la
société conjugale qui ne pourrait subsister si l'un des époux n'était
subordonné à l'autre.»

Ainsi, d'après le texte même de l'article 213 et le commentaire du plus
autorisé de ses auteurs, le devoir d'obéissance n'est imposé à la femme
qu'en vue du devoir de protection imposé au mari; ou, plus clairement,
si le mari a le droit d'être obéi, c'est parce que la femme a le droit
d'être protégée. Nos obligations de défense sont donc la condition et la
mesure de nos pouvoirs de commandement.

Cela est-il si déraisonnable? Nous reconnaissons que la soumission
risque d'être pénible, lorsqu'elle est requise au profit d'un mari que
la femme juge moins intelligent qu'elle, ou moins noble, ou moins riche,
ou seulement moins distingué; nous voulons bien qu'il lui soit difficile
de voir en cet inférieur un guide, un conseil, un appui.--Mais, Madame,
à qui la faute? Il fallait mieux choisir. N'accusez pas le Code, mais
vous-même, ou plutôt papa et maman, qui n'ont point su trouver pour leur
fille un prince charmant.

Que l'obéissance soit quelque peu mortifiante pour une femme qui se sent
supérieure à son seigneur et maître; qu'elle soit, au contraire,
naturelle et facile et douce pour l'épouse qui trouve en l'époux de son
choix une certaine prééminence intellectuelle et morale: encore une
fois, cela est vraisemblable. Par malheur, pour faire bon ménage, la
supériorité, même évidente, de l'homme ne suffit pas. Il faut encore que
sa compagne la reconnaisse et l'accepte; et cette clairvoyance modeste
et cette soumission sage sont moins communes qu'on ne le pense.

Nous n'en voulons pour preuve qu'un plébiscite organisé en 1896 par une
revue de famille. Interrogées sur cette question de la sujétion légale
de la femme mariée, 6 512 lectrices ont répondu; et, sur ce total, 963
seulement ont acquiescé au devoir d'obéissance que notre loi leur
impose. Il s'en est trouvé 5 549 pour protester contre l'observation de
l'article 213. Mais, tandis que 740 ont préconisé la rébellion ouverte
(scènes, cris, larmes, évasion du domicile conjugal) pour se soustraire
à une aussi affligeante humiliation, les autres, au nombre de 2 934, ont
recommandé les moyens diplomatiques (souplesse, ruse, ténacité, feinte
douceur et longue patience) pour atteindre le même but. Sans prendre au
pied de la lettre cette consultation plus ou moins sérieuse, il s'en
dégage néanmoins une certaine répugnance à l'obéissance et,
corrélativement, une aspiration vague et hasardeuse à l'émancipation
conjugale qui n'est pas faite pour nous rassurer sur l'état d'âme des
femmes mariées [55].

[Note 55: _Annales politiques et littéraires_ du 9 août 1896, p. 86.]


II

C'est le moment de confesser avec humilité que, même en exceptant les
monstres (ces dames nous feront-elles la charité de tenir ceux-ci pour
une minorité?) le caractère des hommes n'est point exempt d'aspérités,
de brusquerie, de rudesse, d'âpreté même, qui peuvent blesser les
délicatesses et les susceptibilités féminines. Mais sous ces apparences
rébarbatives, sous cette raideur de verbe et d'allure, sous cette écorce
dure et sèche, est-il donc impossible de trouver un fond de loyauté, de
franchise, de sincérité, de noblesse, de générosité, capable de faire
oublier, avec un peu d'amour, les rugosités de l'enveloppe? Nous sommes
impatients et autoritaires: c'est entendu. Si nous supportons
vaillamment l'infortune, en revanche, nous faiblissons étrangement
devant la douleur physique. Une fièvre nous abat, un malaise nous
effraie. Ce nous est un supplice d'entendre gémir ou pleurer autour de
nous. Quel homme pourrait veiller au chevet d'un enfant ou d'un malade
comme la mère de famille ou la soeur de charité?

Mais l'homme ne reprend-il point sa supériorité dans les longs efforts,
dans les labeurs pénibles du corps et de l'esprit? Nous ne sommes point
parfaits, soit! Mais les femmes le sont-elles? Que celles qui
inclineraient trop facilement à voir en l'homme un être égoïste et
méchant, prennent la peine d'observer qu'il travaille, qu'il peine,
qu'il lutte pour le foyer. Même dans le peuple, sont-ils si rares ceux
qui, sûrs de trouver chez eux un ménage propre et réjouissant, une femme
avenante et gaie, préfèrent leur famille à l'auberge et au cabaret?

Voudrait-on, par hasard, intervertir les rôles et remplacer la maîtrise
de l'homme par la maîtrise de la femme? Le remède serait pire que le
mal. Une femme autoritaire ne l'est jamais à demi. C'est un tyranneau
domestique. Rien de plus déplaisant que cette créature d'humeur
dominante et de caractère impérieux, qui usurpe, en son intérieur, le
rôle du père. Ses éclats de voix et ses grands airs blessent comme une
anomalie. Nous associons si étroitement la douceur à la grâce féminine,
la rudesse et l'emportement lui sont si contraires, qu'une parole dure
et brutale dans la bouche d'une femme nous choque autant qu'un blasphème
sur les lèvres d'une dévote. Et pourtant, c'est une tristesse de le
dire, il y a des femmes revêches et acariâtres. La moindre contradiction
les offense et les irrite. Personnelles, orgueilleuses, violentes, on
les voit ramener insensiblement à elles toutes les choses du ménage,
tous les intérêts de la famille, apostrophant les domestiques, secouant
les enfants, maltraitant le mari.

Le pauvre homme, chassé peu à peu de toutes ses attributions, décapité
de son prestige, commandé comme un inférieur, humilié devant les siens,
quand il n'est pas malmené en public, prend souvent le parti héroïque de
se taire et de s'effacer en considération des enfants qu'une rupture
blesserait pour la vie, trop heureux si son silence n'est pas interprété
comme une injure et sa longanimité prise pour de la pure sottise!
Devenue maîtresse absolue de son intérieur, madame tranche, gronde,
crie. C'est un frelon dans la ruche. Donnez-lui toutes les qualités que
vous voudrez, de l'ordre, de la décision, de l'économie; supposez-la
charitable aux pauvres, secourable aux malheureux: son esprit de
domination contre nature lui fera perdre tous ses mérites aux yeux du
monde. Et c'est justice; car elle fait le malheur des siens. S'en
rend-elle compte? On peut en douter. Son moi s'épanouit avec une sorte
d'inconscience. Admettons qu'elle opprime son mari et tyrannise ses gens
sans le vouloir, sans le savoir. Il n'en reste pas moins que découronnée
des grâces de la douceur, cette femme, moins rare qu'on ne le pense, a
quelque chose d'hybride: on dirait un être hors nature qui n'est plus
«Madame» et n'est pas encore «Monsieur». C'est la femme-homme. Dieu vous
en garde!

Et le féminisme avancé tend précisément à multiplier ce type
insupportable. Voici une jeune fille à marier: elle a tous ses brevets;
elle parle couramment l'anglais ou l'allemand, et à peu près le
français; elle excelle dans la musique et cultive l'aquarelle. Tous les
sports lui sont familiers: elle valse à ravir, monte comme un hussard,
nage comme un poisson et pédale infatigablement sur tous les chemins.
Mais la jeunesse passe et Mademoiselle s'ennuie. Il faudrait lui trouver
un bon mari; c'est, à savoir, un brave garçon qui sache tenir un ménage,
surveiller la cuisine, soigner les enfants et, au besoin, raccommoder
les bas. Où trouverez-vous cet imbécile? Plus la jeune fille se virilise
imprudemment, moins elle se mariera facilement.

«Vous vous méprenez, me dira-t-on, sur les tendances du féminisme
conjugal. Il ne s'agit point de subordonner l'homme à la femme, pas plus
que la femme ne doit être subordonnée à l'homme. Ce que nous demandons,
c'est l'égalité.»--Je n'en disconviens pas; mais est-elle possible? La
chose paraîtra douteuse à quiconque voudra bien rechercher l'esprit de
ce nivellement de puissance entre les époux.


III

D'après les idées nouvelles, les époux sont deux unités indépendantes,
moins unies que juxtaposées. Entre ces deux souverains autonomes,
comment l'entente, la paix, la vie seraient-elles durables. C'est un
fait d'expérience qu'entre deux forces également éprises de leur
liberté, les conflits aboutissent à la guerre intestine. Le dualisme n'a
jamais produit que la lutte et le désordre. En politique, il conduit les
peuples au schisme et à la sécession; appliqué au mariage, il
multiplierait entre les époux les causes de rupture et les occasions de
divorce. Voyez-vous ces deux êtres rivaux ayant mêmes droits devant la
loi et attachés l'un à l'autre par une même chaîne? «L'amour la rendra
légère,» nous dit-on.--Mais l'amour passe et, privés de ce doux trait
d'union, il est à prévoir que les conjoints, demeurés face à face sans
vouloir désarmer, finiront par se tourner le dos pour mieux sauvegarder
leur très chère indépendance.

Il n'y a pas d'ordre possible sans une certaine hiérarchie. Mettez que
les père et mère aient sur leurs enfants les mêmes prérogatives: si
l'accord cesse, c'est la confusion, le conflit aigu, la guerre
s'installant au foyer; c'est la vie commune rendue impossible; c'est la
paix du ménage irrévocablement troublée. Quand deux individus, qui se
croient égaux en droit et en force, se disputent et se heurtent, le duel
est terrible. Pour éviter les coups et les violences, il n'est plus
qu'un moyen: se séparer.

Mme Arvède Barine a très bien vu ce danger. «Comment le mariage
pourrait-il subsister quand personne, dans un ménage, n'aura le dernier
mot? quand deux époux seront deux puissances égales, dont aucune ne
pourra contraindre l'autre à capituler?» C'est une belle chose de se
révolter contre les servitudes du mariage sans amour; mais, pour se
prémunir contre les collisions inévitables de l'égalité conjugale, il
faut être prêt à se réfugier dans l'union libre. Là, du moins, dès qu'on
ne s'entend plus, on se lâche sans cérémonie.

Le «féminisme matrimonial» marque donc, de la part de la femme, une
tendance à oublier son sexe pour établir entre les conjoints, non pas
l'union à laquelle les convie naturellement leur diversité, mais une
égalité séparatiste, un isolement hautain, dont ne sauraient bénéficier
ni la confiance ni l'amour. Il n'y a pas à s'y méprendre: c'est une
guerre de sécession qui commence. Que le rêve des libertaires vienne à
se réaliser, et le mariage sera le rapprochement ou plutôt le conflit de
deux forces égales, avec plus d'orgueilleuse raideur chez la femme et
moins d'affectueuse condescendance du côté de l'homme. Et quand ces deux
forces, rapprochées par une inclination passagère, se heurteront en des
luttes que nulle autorité supérieure ne pourra trancher, il faudra bien
rompre, puisque personne ne voudra céder. Pauvres époux! pauvres
enfants! pauvre famille!

A ce triste régime égalitaire, le mari gagnera-t-il, du moins, de voir
diminuer ses charges et ses responsabilités? Pas le moins du monde.
L'esprit de la femme est ainsi fait qu'elle gardera les honneurs et les
réalités du pouvoir, sans vouloir en assumer les ennuis et les dommages.
Dés qu'une opération entreprise par son initiative aura mal tourné,
soyez sûrs qu'elle en rejettera tous les torts sur le mari. «Tu me
l'avais conseillée.»--«Allons donc!»--«Il fallait m'avertir, alors!»
Toute l'équité féminine tient en ces propos ingénieux. Les femmes
veulent être maîtresses de leurs actes, avec l'espoir d'en garder tout
le profit, s'ils réussissent, et d'en répudier toute la responsabilité,
s'ils échouent.

L'égalité de puissance entre mari et femme? j'en nie la possibilité
même. C'est l'équilibre instable. Allez donc bâtir là-dessus une maison
et une famille! En toute association conjugale, il y a communément un
des époux qui suggestionne l'autre, et l'intimide et le gouverne. N'en
soyons point surpris: cette hiérarchie des forces est voulue par la
nature. Il est des caractères doux et faibles dont c'est le partage, et
souvent même l'agrément, d'obéir. Aux autres, c'est-à-dire aux
énergiques, aux sanguins, aux violents, appartient le commandement. Si
vous le leur refusez, ils le prennent, en accompagnant, au besoin, leur
ordre souverain d'un geste décisif. Ce sont les dépositaires de 1'
«impératif catégorique».

Tout est pour le mieux, quand le plus puissant des deux, mari ou femme,
est en même temps le plus capable et le plus digne. Mais combien il est
déplaisant de voir l'intelligence réduite en tutelle, et quelquefois en
servage, par la volonté tranchante d'un conjoint qui tient son autorité
du tempérament plus que de la raison! Et pourtant, si cet intérieur
n'est rien moins qu'idéal, encore peut-il se soutenir et durer,
puisqu'il a un maître. En réalité, l'union la plus malheureuse est celle
où ni le mari ni la femme ne veulent céder. C'est une lutte de tous les
instants.

Et voilà précisément où nous conduirait l'égalité des droits entre les
époux! Malheur au ménage où il n'y a ni meneur ni mené, ni volonté
prééminente ni volonté subordonnée, où les deux conjoints ont la
prétention de commander toujours et de ne jamais obéir! On s'y dispute
d'abord, on se sépare ensuite. La rupture est fatale. Ainsi l'égalité
des époux, fondée sur l'égalité des droits, nous mènerait directement à
des conflits douloureux et à un divorce inéluctable. Sans doute, cette
égalité de puissance serait d'une réalisation difficile, parce que
l'inégalité est partout dans les forces, dans les tempéraments, dans les
caractères. Mais là où elle parviendrait à opposer les époux l'un à
l'autre, elle aboutirait à l'anarchie. Je la tiens conséquemment pour
deux fois malfaisante, en ce qu'elle contrarie la nature et en ce
qu'elle dissout la famille.


IV

Quels sont donc, en raison et en justice, les principes qui doivent
présider aux relations respectives des époux?

La femme n'est ni supérieure ni inférieure à l'homme; elle n'est pas
davantage son égale: elle est autre. Et puisque la loi a pour objet de
garantir à chacun les moyens de développer régulièrement sa
personnalité, afin de lui permettre de remplir utilement sa
destinée,--aux différences de complexion organique qui distinguent
naturellement l'homme de la femme, doit correspondre une différence de
fonction engendrant une différence de droit entre les époux.

Or, considérés en leur condition normale qui est le mariage, l'homme et
la femme n'y tiennent point de la nature mêmes rôles et mêmes
attributions. Au sexe fort, la charge des lourds travaux, de la défense
commune et des relations extérieures; au sexe féminin, l'administration
du ménage et le gouvernement du foyer: telle est l'organisation
rationnelle de la famille. Celle-ci est une sorte de petit État, qui ne
se comprend pas sans un ministre des affaires étrangères et sans un
ministre de l'intérieur. L'ordre est à ce prix. Confinée dans les choses
de la maison, la femme mariée n'en exerce pas moins un rôle si
essentiel, qu'en élevant ses enfants on peut dire qu'elle forme les
hommes et prépare l'avenir de la nation. C'est en cela même qu'elle est,
suivant le mot de Sénèque, toute-puissante pour le bien, ou pour le mal,
_mulier reipublicae damnum aut salus_.

Mais, si net que soit le partage des fonctions entre les deux pouvoirs
masculin et féminin, des conflits sont possibles. Qui aura le dernier
mot? Il ne nous paraît pas vraisemblable qu'en un sujet si pratique, le
monde entier se soit trompé en attribuant la prééminence au mari. Dans
les questions domestiques, si menues et si compliquées, qui doivent être
tranchées rapidement et à toute heure sous peine de chaos, il ne suffit
pas de déclarer que le mari sera maître en ceci et la femme souveraine
en cela, chacun ayant sa part d'autorité limitée minutieusement par le
contrat ou par la loi. Il y a mille questions connexes et indivisibles
qui surgissent chaque jour entre les époux et qui ne relèvent pas, en
elles-mêmes, de l'un plutôt que de l'autre. En ces matières mixtes, le
principe de la séparation des pouvoirs n'est plus de mise, sans compter
qu'ici la séparation du commandement affaiblirait la famille. N'est-il
pas écrit que toute maison divisée contre elle-même périra? Il faut donc
au gouvernement conjugal un «président du conseil»; et, pour ce poste
prééminent, l'universelle tradition désigne le mari. Nous pensons
qu'elle est sage.

Pourquoi? Parce que la volonté de la femme est moins ferme que celle de
l'homme. Sans doute, cette raison psychologique a parfois été fort
exagérée. «La femme est plutôt destinée à l'homme, et l'homme destiné à
la société; la première se doit à un, le second à tous.» Cette pensée
d'Amiel est excessive. Si la nature faisait un devoir à la femme de se
perdre dans le rayonnement de l'homme de son choix, il s'ensuivrait que,
hors du mariage, elle ne compte pas: conclusion cruelle pour celles qui
n'ont point rencontré d'homme au cours de leur vie solitaire. Sont-elles
si coupables, si inutiles, les isolées, les dédaignées, qui n'ont pu
connaître les joies et les épreuves du mariage? Et puis, même mariée, la
femme a mieux à faire que d' «absorber sa vie dans l'adoration
conjugale». Et pourvu que l'homme ait un peu de coeur ou d'esprit, il ne
lui demandera point un pareil anéantissement. Concevoir la femme comme
un simple reflet de l'homme, obliger l'épouse à marcher obscurément dans
l'ombre de son seigneur et maître, c'est témoigner vraiment à la
personnalité féminine une médiocre confiance et une plus médiocre
estime.

Par bonheur pour le sexe féminin (c'est une remarque déjà faite), la
bonté,--pas plus que la justice,--n'est étrangère au sexe masculin. Je
dirai plus: un homme doux et fort, brave et bon, me paraît le plus bel
exemplaire de l'humanité supérieure. Mais, observation intéressante: les
femmes nous sont plus reconnaissantes de la fermeté que de la douceur.
George Éliot a écrit qu' «elles n'aiment pas à la passion l'homme dont
elles font tout ce qu'elles veulent,» parce qu'elles sentent bien qu'on
ne s'appuie que sur ce qui résiste.

En réalité, la femme veut moins fermement que l'homme. Même quand elle
échappe à l'empire des mobiles passionnels, des impressions et des
impulsions instinctives, même quand elle obéit à des motifs conscients,
raisonnés, réfléchis, elle a besoin d'une volonté amie qui la soutienne.
Au cas où ses idées et ses décisions ne lui sont pas inspirées par son
milieu, par l'opinion ambiante, par la coutume, par la tradition, elle
va souvent les demander à un parent, à un prêtre, à un confident. Les
plus fortes ont besoin d'être aidées. A de certains moments, il leur
faut un appui moral, une volonté, une autorité qui décide pour elles.
C'est surtout quand le père vient à disparaître, qu'elles sentent et
qu'elles confessent leur faiblesse. Alors, elles rendent hommage à la
puissance maritale. Les plus vaillantes, observe Marion, «font le grand
effort de vouloir par elles-mêmes, de conduire seules toute leur maison,
toute leur vie; mais c'est là une suprême fatigue, et elles en font
l'aveu touchant dans l'intimité, pendant que le monde admire leur
courage[56].» A défaut du mari, combien de mères sont impuissantes à
diriger leurs grands enfants? Qui n'a reçu leurs confidences éplorées?
L'autorité de l'homme a du bon. Seulement, le principe posé, il faut
avoir le courage d'en tirer les conséquences. Prenons un exemple.

[Note 56: _Psychologie de la femme_, p. 229-230.]

Beaucoup s'offensent de ce que la loi française oblige les femmes à
n'avoir qu'un domicile: celui du mari. L'article 214 du Code civil
dispose, en effet, que «la femme est obligée d'habiter avec le mari, et
de le suivre partout où il juge à propos de résider.» Mais du moment que
celui-ci est le chef du ménage, il faut bien que l'épouse demeure sous
son toit et loge à la même enseigne. C'est logique et c'est décent.
D'autant plus que la loi ajoute, à titre de compensation, que «le mari
est obligé de la recevoir et de lui fournir tout ce qui est nécessaire
pour les besoins de la vie, selon ses facultés et son état.»

Voudrait-on, par hasard, imposer au mari le domicile de sa femme? Mais
la question serait moins résolue que renversée. Après avoir subordonné
l'épouse à l'époux, on assujettirait l'époux à l'épouse. C'est le
système des représailles. Nous n'en voulons point. Les conjoints
pourront-ils se choisir deux domiciles distincts? Mais ce serait là
vraiment une séparation de corps anticipée. Sans compter qu'un ménage
divisé contre lui-même est condamné à périr. L'éloignement des parents
détruirait immanquablement l'unité du foyer. Enfin les enfants
seront-ils domiciliés chez le père ou chez la mère? Et pour n'avantager
ni l'un ni l'autre, auront-ils, eux aussi, un domicile séparé? Pauvres
petits!

Conclusion: la loi a été sage en fixant au domicile du mari le domicile
de la mère et des enfants. C'est là, en effet, qu'est le centre des
intérêts et des affaires, le centre de la clientèle et de la famille.
Certes, nous n'ignorons point que la femme a souvent d'excellentes
raisons de fuir le domicile marital. Mais lorsque sa vie ou son honneur
est en danger, les tribunaux n'hésitent pas à lui permettre de chercher
ailleurs un asile plus sûr et plus moral. Quant à la forcer, _manu
militari_, à réintégrer le domicile conjugal, il est avéré que ce droit
n'est exercé par les maris qu'avec une extrême discrétion, et appuyé par
la police qu'en des cas d'une extrême rareté.

Ce régime hiérarchique implique-t-il la diminution et la déchéance de
l'épouse? Certaines femmes se plaignent d'être enfermées,
«cristallisées» dans leurs devoirs d'intérieur par l'accablante autorité
du mari. La tradition leur pèse. Elles se révoltent, quand on a
l'imprudence de leur rappeler qu'aux beaux temps de la République, la
matrone romaine, l'épouse selon le coeur des patriciens, gardait la
maison et filait la laine.

Pourquoi, ce rôle serait-il devenu risible ou déshonorant? Point de vie
de famille possible sans un foyer habitable. Pour attirer et retenir
l'homme et les enfants au logis, il faut qu'ils soient sûrs d'y trouver
la concorde et la paix, le ménage rangé et la vaisselle luisante,
l'ordre et la propreté qui sont la parure, pour ne pas dire le luxe des
maisons pauvres; et c'est à la femme d'y pourvoir. Sa fonction naturelle
est de veiller à la discipline de l'intérieur, à l'entretien du foyer, à
la bonne tenue des enfants, à la régularité des repas, à l'exactitude et
à la décence de la vie de famille. Elle doit être la fée du logis. Il
n'est pas possible qu'à respirer chaque jour ce bon air, l'homme le plus
désordonné ne prenne peu à peu de meilleures habitudes. On sait que
l'épargne est la première condition de l'aisance; et si le père apporte
l'argent, il incombe à la mère de le conserver. Femme sans ordre, ménage
sans pain.

M. Lavisse disait naguère en termes excellents: «Il faut à la maison
ouvrière la dignité de la femme modestement bien élevée. Quand cette
dignité, une dignité douce, bien entendu, qui ne se montre pas, qui se
laisse seulement sentir, une dignité de violette,--est accompagnée de
grâce et de patience, elle est très puissante[57].» C'est qu'au fond du
coeur le Français, citadin ou paysan, bourgeois ou manoeuvre, est fier
de sa femme. Il lui rend justice et honneur, quand elle le mérite.

[Note 57: Discours prononcé à la distribution des prix de l'orphelinat
des Alsaciens-Lorrains, _Journal des Débats_ du 22 juin 1896.]

Dans nos intérieurs, la mère est vraiment souveraine; et son autorité
bienfaisante s'étend sans difficulté au mari, aux enfants et aux aides,
parce que là, dans l'intimité du foyer, elle s'exerce dans son domaine
naturel. En France, la femme est, par fonction et par définition, la
«maîtresse de maison». Vienne le jour où, poussée par des idées
d'indépendance excessive, elle se répandra au dehors sous prétexte de
mieux épanouir son individualité, que deviendra, je le demande, le foyer
déserté? Une ruine inhabitable où la famille négligée, désunie, ne
trouvera ni le repos ni le bon exemple.


V

Voulez-vous connaître le secret des bons ménages? Chacun des époux reste
à sa place, le mari commandant sans en avoir l'air, la femme obéissant
sans en avoir conscience. Ils sont si étroitement liés qu'ils ne font
qu'un coeur et qu'une âme. Ils réalisent le mariage parfait. N'oublions
pas que les conjoints doivent se donner l'un à l'autre, sans
restriction, sans distinction. Le mariage est un engagement bilatéral,
un échange, un don mutuel. Aucun des époux ne devient la chose, le
domaine de l'autre, ou, s'il le devient, c'est à charge de réciprocité.
Si donc on tient absolument à ce que le mariage engendre une sorte de
droit d'appropriation, il importe d'ajouter qu'il fait du mari une
propriété de la femme comme il fait de la femme une propriété du mari.
«Elle est à lui, il est à elle,» disait le franciscain Berthold. En
résumé, ils s'appartiennent l'un l'autre, à la vie, à la mort, _ad
convivendum, ad commoriendum_.

Cela étant, un bon ménage suppose une alliance de bonnes volontés qui se
respectent, se ménagent, se supportent, se conseillent et s'aiment
réciproquement, un échange continu de concessions mutuelles et de mutuel
appui, une association si étroite d'esprit, de coeur et d'activité qu'au
besoin l'un des conjoints pourrait remplacer l'autre, sans trouble, sans
froissement, sans conflit. Ce ménage idéal est aussi puissamment armé
qu'il est possible pour supporter le poids de la vie. Et je veux croire
que les femmes françaises ne se refuseront point, de gaieté de coeur, à
le prendre pour modèle; sinon, elles tourneraient le dos au bonheur.

Sans doute, nous avons revendiqué et conquis successivement tant de
libertés, bonnes ou mauvaises, qu'il serait puéril de nous étonner que
certaines femmes agitées veuillent prendre part au partage. Mais faut-il
en conclure que le sexe tout entier s'apprête à réclamer, à son tour,
toutes les libertés que nous avons prises? Que non pas! J'ose dire que
l'immense majorité des femmes françaises se contente ou s'accommode de
nos institutions matrimoniales existantes. Elles ne réclament, ainsi que
nous le verrons plus loin, que des tempéraments ou des corrections de
détail très acceptables.

Il y a d'abord les femmes qui ont reçu une forte éducation religieuse,
femmes des plus dignes et des plus respectables, qui remplissent
courageusement leurs devoirs d'épouse et de mère à tous les degrés de
l'échelle sociale. Celles-là ne sont point travaillées de si grandes
velléités d'indépendance, et elles sont innombrables en nos provinces de
France. Ces bonnes chrétiennes n'ont aucun goût pour les revendications
audacieuses et les plébiscites tapageurs; ou, si elles prennent part à
ces derniers, c'est pour adresser à leurs soeurs plus turbulentes un
rappel à l'ordre comme celui-ci: «Je pense que le Code a grandement
raison de dire que la femme doit obéissance à son mari, puisque
Notre-Seigneur Jésus-Christ l'a dit avant le Code et a imposé cette
obéissance aux femmes chrétiennes, bien avant que Napoléon l'ait imposée
aux femmes françaises. Celles-ci donc n'ont pas lieu de se montrer
surprises ou humiliées d'un article qui ne les oblige devant la loi qu'à
ce à quoi elles sont déjà obligées devant Dieu[58].» C'est le langage de
la sagesse chrétienne. Et comme notre législation du mariage n'est
vraiment que la consécration civile de la vieille conception dogmatique,
il se trouve qu'en cette matière délicate la religion est le plus ferme
appui de la loi.

[Note 58: _Annales politiques et littéraires_ du 9 août 1896, p. 86.]

A côté de ces femmes religieuses d'esprit et de coeur qui obéissent par
principe, il en est d'autres qui, moins attachées aux commandements de
l'Église, obéissent pourtant sans contrainte, sans regret, par habitude.
C'est le cas de toutes celles qui ont le bonheur d'appartenir à des
familles unies dont le chef est aimé estimé, respecté. Façonnées par
l'exemple, elles obéissent à leur mari comme elles ont vu leur mère
obéir à leur père, le plus naturellement du monde, avec une docilité
confiante dont elles ne se sentent aucunement diminuées.

Enfin, sans être dévotes ni routinières, il est des femmes qui ont le
secret d'obéir, non plus par devoir religieux ou par soumission
héréditaire, mais bien par calcul diplomatique et suprême habileté.
Elles se sont dit que le plus facile moyen de se plier à un
commandement, c'est encore de se faire ordonner précisément ce qu'on
désire. Cette tactique n'exige que de la souplesse, et beaucoup de
femmes y excellent.

On voit que les maris de France ont chance de conserver leurs droits à
la direction de leur famille. Mais qu'ils n'en prennent point orgueil:
ce n'est pas d'hier que les femmes gouvernent les gouvernants. Le vieux
Caton s'en plaignait amèrement. Pour n'avoir rien d'officiel, leur
suggestion est décisive, leur influence prépondérante. Laissant à
l'homme l'apparence du pouvoir et la responsabilité de l'action, elles
restent ses inspiratrices pour le bien ou pour le mal. Se souvenant du
mot de Mme de Staël: «Un homme peut braver l'opinion, une femme doit s'y
soumettre,» elles ne s'affichent point, elles s'insinuent. Si nous
faisons les lois, elles nous les imposent en faisant les moeurs. Dans la
vie privée, la femme française est toute-puissante, quand elle le veut.
Aussi bien ne réclame-t-elle point tant de droits, se sachant en
possession de tant de privilèges! Et si l'on excepte une minorité
bruyante, le plus grand nombre ne se soucie point de l'égalité conjugale
dans la crainte de s'aliéner les faveurs masculines. A cette question:
«Quelle est la base unique du bonheur des femmes?» Mme Campan répondait:
«La douceur de leur caractère.» Et Mme de Maintenon, qui se connaissait
en diplomatie, ajoute dans ses _Mémoires_: «Pour les femmes, la douceur
est le meilleur moyen d'avoir raison[59].»

[Note 59: _Opinions de femmes sur la femme._ Revue encyclopédique du 28
novembre 1896, p. 840.]

Quoi qu'on puisse penser de l'autorité maritale (et nous persistons à
croire qu'elle est souvent plus apparente que réelle), les hommes ont un
sûr moyen de la conserver et même de la raffermir. Se faire une
conscience plus nette du devoir de protection déférente qui leur incombe
vis-à-vis des femmes; se montrer dignes des prérogatives masculines par
l'action et la volonté, par l'énergie et le sang-froid, par la loyauté,
l'honneur et la bonté; travailler, peiner, souffrir sans trop de
plaintes et sans trop de défaillances; opposer à la vertu, à la
vaillance, à la fierté des femmes, une fierté, une vaillance, une vertu
suréminentes: voilà le secret d'être maître chez soi sans
amoindrissement pour personne.

Ce n'est point par l'emportement et la violence, en criant haut et en
gesticulant fort, que nous maintiendrons notre suprématie. La primauté
du verbe et du poing est méprisable. L'autorité de la loi ne sauverait
pas même l'autorité de l'homme, le jour où celle-ci serait sérieusement
menacée. Nous ne resterons supérieurs en droit à la femme que si nous
savons lui rester supérieurs en fait, c'est-à-dire en valeur et en
caractère. A bon entendeur, salut!

Au reste, comme l'abus se glisse dans les meilleures choses, il nous
suffira que l'autorité maritale soit aux mains d'un incapable ou d'un
indigne pour que nous lui apportions (on le verra bientôt) toutes les
restrictions nécessaires.



CHAPITRE IV

A propos de la dot


       SOMMAIRE

       I.--LE MAL QU'ON EN DIT.--LES MARIAGES
       D'ARGENT.--RÉCRIMINATIONS FÉMINISTES ET SOCIALISTES.

       II.--PEUT-ON ET DOIT-ON SUPPRIMER LA DOT?--LE BIEN QU'ELLE
       FAIT.--LA FEMME DOTÉE EST PLUS FORTE ET PLUS LIBRE.

       III.--MARIAGE SANS DOT, MARIAGE SANS FREIN.--FILLES À
       PLAINDRE ET PARENTS À BLÂMER.--ÉDUCATION À MODIFIER.


I

A toute époque, la dot a servi de prétexte aux plus violentes attaques
contre nos institutions matrimoniales. Aujourd'hui plus que jamais, par
un effet de ce penchant à l'exagération qui se remarque en toute société
mal équilibrée comme la nôtre, il n'est personne qui ne puisse lire ou
entendre les plus folles ou les plus furieuses diatribes contre les
mariages d'argent. Il semble que l'union de l'homme et de la femme ne
soit plus en France qu'une juxtaposition de fortunes, un arrangement
commercial, une combinaison mercantile, une simple affaire; car, si
l'homme fait la chasse à la dot, la femme fait la chasse à la position:
deux calculs qui se valent. N'est-ce pas se vendre également que de
chercher dans un mari les avantages de son rang ou de briguer chez une
jeune fille la grosse somme et les espérances? Et l'on va jusqu'à dire
que les parents, qui subordonnent le mariage de leurs enfants à de
pareilles préoccupations, méritent le nom d' «entremetteurs». Le monde,
en d'autres termes, a fini par commercialiser l'acte le plus sacré de la
vie, le don de soi-même, que l'amour seul a le privilège de justifier et
d'ennoblir.

On est étonné de retrouver ces jugements sommaires et excessifs sous la
plume d'écrivains sérieux. «La peste du foyer moderne, écrit M.
Lintilhac, c'est l'épouse dotée. La dot dégrade l'épouseur d'abord. Elle
déprave l'épouse ensuite.» D'autres font remarquer, par un rapprochement
plein de délicatesse, que le mari est «l'Alphonse patenté du foyer».
Prendre une maîtresse qui vous plaît et l'entretenir, est un cas
pendable. Prendre une femme qui vous déplaît et se faire entretenir par
elle, est au contraire d'une moralité courante. Qui expliquera cette
contradiction? Ce que l'opinion tient pour un déshonneur en dehors des
justes noces, paraît le plus simple du monde après la cérémonie. Aussi
Mme de Marsy, la distinguée présidente du «Ladie's Club» de Paris,
traite la dot de «coutume humiliante pour la femme» et en réclame
instamment l'abolition pure et simple, cette abolition lui paraissant
«un premier pas vers le bonheur[60].»

[Note 60: Lettres citées par M. Joseph Renaud dans la _Faillite du
mariage_, p. 70-71.]

Cette suppression absolue s'imposerait d'autant plus à notre époque,
qu'au sentiment des outranciers du féminisme révolutionnaire, la dot
transforme le mariage en un pur trafic esclavagiste. On nous dira, par
exemple, qu'il n'est rien de plus immoral que de renoncer, moyennant
finances, à son honneur et à sa liberté, que c'est une chose abominable
d'acheter l'amour et la maternité au prix du sacrifice de sa personne et
de sa dignité. On ira jusqu'à trouver «la condition de la matrone plus
abjecte que la profession de la courtisane, puisque celle-ci ne prête
que son corps et peut toujours se reprendre, tandis que l'honnête femme
se livre tout entière et pour jamais[61].» D'où il faudrait conclure que
la plus vertueuse des mères de famille est, par le fait de sa dot, moins
digne de respect que la dernière des dévergondées.

[Note 61: Benoît MALON, _Le Socialisme intégral_, t. I, chap. VII, pp.
361-363.]

C'est de l'extravagance pure. Sans tomber en ces excès de langage, les
jeunes filles de bonne maison ne sont pas rares qui pensent opposer à
l'institution de la dot de plus sérieuses et plus réelles objections.
Témoin cette confidence qui nous fut faite: «Je ne suis pas assez riche
pour me marier. Les jeunes gens d'aujourd'hui savent compter. Nos petits
talents, nos petits mérites, l'instruction, la beauté même, ne servent
pas à grand'chose. Il n'est pas jusqu'à notre nom qui ne soit pour nous
une étiquette négligeable, puisque nous le perdons en nous mariant.
Combien nos frères sont plus heureux! S'ils n'épousent plus des
bergères, ils ont la ressource, quand ils sont titrés, d'anoblir des
fermières ou des marchandes.»

Enfin de bons esprits, s'inspirant de l'intérêt général, proposent
d'abolir la dot sous prétexte que cette suppression ranimerait toutes
les forces épuisées du pays. Ils nous assurent que, débarrassés du souci
d'amasser la dot de leurs enfants, les époux auront toute facilité de se
payer le luxe d'une nombreuse famille, et que le mariage, affranchi des
considérations d'argent, redeviendra, au grand profit de la morale,
l'union désintéressée de deux âmes et de deux vies. Voulez-vous résoudre
la crise du mariage? C'est bien simple: supprimez la dot.


II

Mais, au fait, est-il si facile de supprimer la dot? Cette institution
n'est pas seulement l'oeuvre de la loi; elle est entrée profondément
dans nos moeurs. Et s'il est aisé de modifier le Code, il n'est pas
aussi simple de corriger un peuple de ses mauvaises habitudes. L'usage
est une citadelle inexpugnable: la dot s'y est installée depuis des
siècles; nulle réforme législative ne l'en délogera de sitôt. Le temps,
qui fait les coutumes, peut seul les défaire; et le temps n'est jamais
pressé. Nous ne croyons point à la disparition prochaine de la dot.

Il y a mieux. La dot est-elle une si grande coupable? Je sais bien qu'il
est de bon ton de l'attaquer au nom du pur amour; je sais encore qu'elle
rend trop rares les mariages d'inclination et trop fréquents les
mariages d'argent, au détriment de l'idéalisme sentimental cher aux âmes
tendres qui voudraient unir les plus dignes aux plus belles. Mais,--sans
rappeler que la dot permet quelquefois aux laides de se relever de leur
disgrâce imméritée,--on ne réfléchit pas assez qu'elle a plus fait que
toutes les lois d'émancipation pour la dignité, pour la liberté, pour
l'autorité de la femme mariée. L'homme qui accepte une dot en se mariant
aliène une part de sa puissance. Comptable des deniers de sa femme, il a
les mains liées. Dans une de ses comédies, Plaute prête à l'un de ses
personnages cette apostrophe fameuse: «Pas de dot! pas de dot! Avec sa
dot, une femme vous égorge. Je me suis vendu pour une dot.» C'est
pourquoi Solon, désireux d'accomplir de grandes choses, abolit la dot,
assujettit la femme au mari et la cloîtra dans le gynécée. Et du coup
l'Athénienne perdit sa liberté.

L'apport d'un patrimoine propre à la société conjugale investit
naturellement l'épouse d'un certain pouvoir de contrôle sur les actes du
mari; il lui confère, en outre, un peu de cette considération qui
s'attache à la fortune. D'autre part, la femme dotée ne peut plus être
traitée comme une charge, comme un passif pour le ménage. Ayant versé
son enjeu à la partie, elle a le droit de se dire personnellement
intéressée aux pertes et aux gains. En augmentant sa coopération
effective, la dot contribue donc à accroître le prestige et l'autorité
de la femme.

Cela est surtout visible dans la petite bourgeoisie commerçante. Là,
vraiment, l'égalité est faite entre mari et femme. Ayant grossi de son
bien le fonds commun, participant de ses deniers aux charges du ménage
et aux opérations du négoce, elle en tire argument pour surveiller la
gestion du mari. Aussi bien est-elle, au sens plein du mot, son
associée. Elle est dans le secret des affaires et participe aux travaux
du magasin; elle tient les écritures et apure les comptes; elle préside
à la caisse, prépare les inventaires, discute le budget, réduit souvent
les dépenses et trouve le moyen de faire des économies. Plus d'une
s'entend merveilleusement au commerce. Combien même sont l'âme de la
maison?

La dot permet donc à la femme de s'occuper plus activement et plus
directement des intérêts de la famille, en l'autorisant à surveiller
l'administration de son conjoint. Elle lui fournit un argument, un
appui; un rempart pour se mieux défendre contre les empiétements
possibles de la puissance maritale.


III

Oui, la dot a du bon. Qui ne sait que, dans la société actuelle,
l'argent est le grand libérateur? A ce propos, M. Jean Grave, dont on
connaît les aspirations anarchistes, exprime cette idée que les
protections de la loi sont plus à la portée des femmes riches que des
femmes pauvres, les premières ayant la faculté de se libérer, moyennant
finances, des liens mêmes du mariage[62]. Les poursuites en divorce et
en séparation sont,--je n'ose dire moins lentes, car elles ne sont
rapides pour personne,--mais plus faciles pour celle qui paie bien que
pour celle qui paie mal. Que de démarches, que d'ennuis pour obtenir
l'assistance judiciaire! Combien illusoire et dangereuse est l'action
d'une femme pauvre contre un mari sans le sou qui peut la quitter à
volonté et la rouer de coups à l'occasion!

[Note 62: _La Société future_, ch. XXII, p. 339.]

Actuellement, la dot est la meilleure garantie du respect de la
personnalité féminine. Elle permet à la femme de choisir un peu son
époux. Qu'on la supprime, et l'épouse retombera plus faible et plus
misérable sous la loi de l'homme. Prise pour elle seule, apportant au
ménage ses grâces à entretenir et son appétit à satisfaire, êtes-vous
sûr que le mari ne la tiendra jamais pour un passif, pour une charge
sans compensation? Supprimez la dot, et la femme sera plus étroitement
liée au mari. Comment s'en séparer, puisque, n'ayant rien apporté, elle
n'aurait rien à reprendre? Supprimez la dot, et la femme sera plus
strictement assujettie au mari; car celui-ci, pourvoyant seul aux
dépenses du ménage, voudra augmenter ses pouvoirs en proportion de ses
obligations. Ne devra-t-elle pas tout subir, puisqu'il la nourrira? De
ce jour, confesse M. Jules Bois lui-même, «elle n'a plus de sort, plus
de vie propre, je la vois plus dénuée de destinée que le chien de la
maison qui saura bien, mis à la porte, vivre dans la rue[63].» A mariage
sans dot, femme sans force et mari sans frein.

[Note 63: _L'Ève nouvelle_, p. 156-157.]

Comme on le voit, la dot confère à la femme mariée plus d'autorité, plus
de sécurité, plus d'indépendance. Beaucoup me répondront que c'est
acheter bien cher un mari et que, pour en avoir un de quelque qualité,
il faut y mettre un prix de plus en plus élevé. Comment, d'ailleurs, ne
serait-on pas attristé de voir un si grand nombre de filles agréables et
méritantes aspirer vainement au mariage, faute d'argent à offrir aux
épouseurs? Rien de plus mélancolique que l'histoire de la demoiselle
sans dot qui vieillit sans être recherchée. Ses amies, plus fortunées,
se marient les unes après les autres: elle seule n'est point demandée.
Chaque hiver, ses parents la traînent de salon en salon. Les jeunes gens
la font danser volontiers, car elle est spirituelle et touchante; mais
ils épousent les autres, celles qu'on ne regarde pas et dont la richesse
fait passer la laideur ou la sottise. Comme elle ne manque point de
sérieux et de réflexion, elle sait le peu qu'elle vaut et la solitude
qui l'attend, et elle s'attriste. Puis vient l'arrière-saison. Les
inconnus l'appellent «madame»; et cette appellation respectueuse la fait
pleurer, car elle n'a ni mari à gronder, ni enfants à chérir et à
caresser. Et insensiblement le vide et l'oubli se font autour d'elle.
C'est une vie perdue. Il faut une grande âme pour ne point s'en aigrir.
De fait, beaucoup de vieilles filles se résignent à la sainteté avec
grâce et mélancolie. Je les admire.

Mais à qui la faute? Beaucoup moins à l'institution de la dot qu'à
l'éducation disproportionnée que les parents ont la détestable habitude
de donner à leurs filles. On les pare, on les fête, on les gâte; on leur
inculque des goûts de luxe et des habitudes de frivolité, qu'elles
seront incapables de satisfaire plus tard. Et lorsqu'elles sont devenues
mariables, on est tout surpris d'apprendre que la famille ne peut offrir
qu'une dot plus ou moins maigre, insusceptible de soutenir le train de
vie auquel le père et la mère les ont accoutumées. Si encore
mademoiselle avait le courage, en se mariant, de faire peau neuve, de
couper court à la dépense, de se contenter, par exemple, de deux
toilettes par an, au lieu de s'en donner deux par saison! Mais coquette
on l'a faite, coquette elle restera. Combien de dots passent en bijoux
et en colifichets, au lieu de subvenir, suivant leur définition, aux
charges du ménage? Lorsqu'un jeune homme à marier dénombre les magasins
en flânant par les rues les plus commerçantes de sa ville, et qu'il
observe qu'en moyenne sept boutiques sur dix concernent la toilette et
le luxe de la femme, il ne peut s'empêcher de se dire que celle-ci coûte
trop cher à vêtir et à orner, et qu'avec les modestes revenus de son
travail il lui serait impossible de payer les robes et les chapeaux de
Madame.

Sans proscrire l'instruction qui doit être plus soignée aujourd'hui
qu'autrefois, la première chose à faire pour une fille qui veut trouver
un mari, c'est de revenir bravement à l'ancienne simplicité, de remettre
en honneur les travaux domestiques, de se préparer à une vie sérieuse,
vaillante et dévouée, d'instaurer en son coeur un idéal d'honneur et de
vertu qui fasse dire d'elle aux épouseurs: «Voilà une jeune fille qui
sera courageusement attachée à son ménage et à ses devoirs! Elle est
digne d'être la mère de mes enfants.» Il n'y a de vie conjugale,
honorable et sûre, que celle qui repose sur un travail méritoire,
conforme à la condition de chacun. Que les parents élèvent leurs filles
en conséquence, et le mariage sans dot ne tardera pas à refleurir dans
nos classes aisées.

Les femmes sont donc mal venues à se plaindre de la dot: leur
coquetterie l'a rendue de plus en plus nécessaire. Avec des goûts plus
modestes et des aspirations moins élevées, les jeunes filles se
marieraient plus aisément.

Cela est si vrai que la dot elle-même excite de moins en moins les
appétits des jeunes gens de la bourgeoisie, tant le mariage leur fait
peur! Nos demoiselles (on ne saurait trop le répéter) ne sont pas assez
pratiques, simples, sérieuses. Ourler des mouchoirs ou surveiller une
omelette, une crème, un rôti, semble tout à fait indigne d'une créature
intelligente. En dehors des «talents d'agrément», dont les candidats au
mariage ont raison de faire peu de cas, qu'est-ce qu'elles savent?
qu'est-ce qu'elles font? La vérité nous oblige même à dire que, dans un
certain monde, la plupart ne sont bonnes qu'à s'amuser. Dressées au
plaisir, elles entendent vivre pour le plaisir. Habituées à tuer le
temps sans profit pour elles-mêmes et pour les autres, elles considèrent
la vie comme un carnaval sans fin. Or, nos jeunes gens savent ce qu'une
mondaine évaporée coûte à la bourse du mari, ce que le plaisir apporte
aux âmes vaines de tentations et de chagrins, ce que la dignité du foyer
y perd, ce que le dévergondage des moeurs y gagne. Ils se disent
qu'entre le coût de la vie et le taux de leurs appointements l'équilibre
serait vite rompu, que longs et infructueux sont les débuts d'une
carrière libérale et que bon nombre d'emplois publics nourrissent
maigrement leur homme; et à ces jeunes gens qui ont plus d'esprit de
calcul que de chaleur d'âme, le mariage devient un épouvantail. Encore
une fois, à qui la faute, sinon moins à la dot qu'aux femmes elles-mêmes
qui l'ont rendue nécessaire afin d'entretenir leur luxe et de soutenir
leur vanité?

Au surplus, la dot n'est guère attaquée que par celles qui n'en ont pas.
Quant aux femmes pourvues de ce précieux avantage, elles ont aujourd'hui
la prétention d'en jouir pour elles seules, de l'administrer, dépenser,
dévorer même, si le coeur leur en dit, sans l'autorisation du mari.
N'est-il pas juste que l'épouse qui apporte la galette, comme dit le bon
peuple, la garde ou la mange? Nous touchons ici à une question
subsidiaire des plus actuelles et des plus irritantes, que nous n'avons
ni le moyen ni l'intention d'éluder.



CHAPITRE V

Du régime de communauté légale


       SOMMAIRE

       I.--UNE REVENDICATION DE L'«AVANT-COURRIÈRE».--POURQUOI LES
       GAINS PERSONNELS DE LA FEMME SONT-ILS AUJOURD'HUI À LA
       MERCI DU MARI?--LA COMMUNAUTÉ LÉGALE EST NOTRE RÉGIME DE
       DROIT COMMUN.

       II.--REMÈDES PROPOSÉS.--ABOLITION DE L'AUTORITÉ
       MARITALE.--SÉPARATION DES BIENS JUDICIAIRES.--SUBSTITUTION
       DE LA DIVISION DES PATRIMOINES À LA COMMUNAUTÉ LÉGALE.

       III.--POURQUOI NOUS RESTONS FIDÈLES À LA COMMUNAUTÉ DES
       BIENS.--CE VIEUX RÉGIME FAVORISE L'UNION DES ÉPOUX.--POINT
       DE SOLIDARITÉ SANS PATRIMOINE COMMUN.--MÉFIANCE ET
       INDIVIDUALISME: TEL EST L'ESPRIT DE LA SÉPARATION DE BIENS.

       IV.--LA COMMUNAUTÉ LÉGALE PEUT ET DOIT ÊTRE
       AMÉLIORÉE.--RESTRICTIONS AUX POUVOIRS TROP ABSOLUS DU
       MARI.--CE QU'EST LA COMMUNAUTÉ DANS LES PETITS MÉNAGES
       URBAINS OU RURAUX.

       V.--LA SÉPARATION EST UN PRINCIPE DE DÉSUNION.--POINT DE
       NOUVEAUTÉS DISSOLVANTES.--DERNIÈRE CONCESSION.


On pense bien que notre intention n'est pas de traiter cette grosse
question en juriste minutieux. Une pareille étude serait ici fastidieuse
et déplacée. M. d'Haussonville, qui se récuse à ce sujet avec trop de
modestie, a raison de dire que c'est la partie «la moins récréante de
tout le Code.» Aussi bien aurons-nous suffisamment rempli notre dessein,
si nous parvenons à faire comprendre, sans trop d'efforts, aux personnes
les moins versées dans les choses du droit, ce qu'exige actuellement une
protection plus efficace des intérêts pécuniaires de la femme mariée.


I

Une association féministe constituée pour défendre les intérêts généraux
du sexe faible, l'_Avant-Courrière_, dont Mme Schmahl est l'habile et
zélée présidente, a pris en main une revendication très sérieuse et très
pratique à laquelle la sympathie publique semble désormais acquise. Il
s'agit du droit pour les femmes mariées de disposer des gains provenant
de leur travail personnel. Cette innovation intéresse six millions de
femmes, dont plus de quatre millions d'ouvrières. Je n'en sais point de
plus équitable ni de plus urgente.

Il n'est aucune femme qui soit moins à l'abri des abus de la puissance
maritale que la femme ouvrière. Qu'est-ce qui n'a connu un de ces petits
ménages où le mari, bon ouvrier tant qu'il est à jeun, fête copieusement
le lundi, et parfois même le mardi, pour marquer sans doute combien il
est affranchi de la superstition du dimanche? Tout l'argent de la
semaine passe en ces bombances hebdomadaires, pendant qu'au logis la
mère et les petits meurent de faim et tremblent de peur; car chacun sait
que l'argumentation d'un ivrogne est toujours frappante. Et à ce père de
famille, incapable ou indigne de gérer le petit pécule qui doit faire
vivre la maison, le Code civil laisse le maniement absolu des ressources
du ménage. Bien plus, vouant le salaire de la semaine à un gaspillage
certain, il interdit à la femme d'y mettre la main, fût-ce pour le
disputer au cabaretier. Et c'est le pain de la famille!

Il y a mieux encore: forcée de travailler de son côté pour entretenir le
foyer et nourrir les enfants, la femme touche une rémunération
laborieusement gagnée. Nombreuses sont les ouvrières dont le salaire est
nécessaire pour équilibrer le budget de chaque semaine.

Mais ne croyez point qu'étant son oeuvre, ce gain personnel sera son
bien. Dans un accès de mauvaise humeur, le mari peut le réclamer comme
sien. Et tel est effectivement son droit. On a vu des hommes, forts de
l'autorité que leur accorde la loi, faire main-basse sur les gains de
leur femme, pour l'obliger à réintégrer le domicile conjugal, d'où les
violences l'avaient chassée. Battre sa femme et l'affamer ensuite, c'est
trop. Comment expliquer de pareilles infamies?

Voici la clef de ce petit mystère d'iniquité.

On sait que la population ouvrière ne recourt presque jamais à
l'intervention coûteuse du notaire avant de se présenter devant Monsieur
le maire et Monsieur le curé. A quoi bon, d'ailleurs, un contrat de
mariage pour qui n'apporte au ménage que son coeur et ses hardes? Or, en
l'absence de conventions matrimoniales écrites, c'est le régime de la
communauté légale qui détermine les relations pécuniaires de la femme et
du mari. Si bien qu'on a pu dire que la communauté légale est, par une
présomption du Code, le contrat de mariage de ceux qui n'en font point.
Hormis les époux riches ou aisés qui adoptent expressément un régime
différent, la communauté légale est donc aujourd'hui la règle des
ménages français.

On voit par là que la question qui nous occupe est d'ordre général. Elle
n'intéresse pas seulement l'ouvrière forcée de travailler pour subvenir
aux besoins de son intérieur, mais encore la femme mariée qui exerce,
sans y être contrainte par la nécessité, la profession d'employée,
d'institutrice, d'artiste ou d'écrivain. Cette femme est-elle maîtresse
de son gain? Peut-elle en disposer?

Non, si elle est mariée sous le régime de la communauté, qui, en
l'absence de contrat de mariage, est le régime de droit commun imposé
légalement aux époux. Et notons qu'en France, où la propriété est
morcelée, il n'est que 32 mariages sur 100 dans lesquels les époux
prennent soin de «passer par-devant notaire» des conventions
matrimoniales. Restent 68 unions pour 100 dans lesquelles les conjoints,
s'étant mariés sans contrat, sont réputés communs en biens. A Paris, on
compte environ 285 contrats pour 1 000 mariages dans les quartiers
riches, tandis que la moyenne atteint à peine le chiffre de 60 pour 1
000 dans les quartiers pauvres[64].

[Note 64: _La femme devant le Parlement_ par Lucien LEDUC, p. 97, note
2.]

Il suit de là que le régime de communauté, présumé par la loi en
l'absence de contrat, gouverne la très grande majorité des familles
françaises. Et par ce régime, le mari est institué «seigneur et maître»
des biens de la communauté. Et par «biens communs» on entend tout ce qui
doit alimenter, par destination, le budget domestique et, au premier
chef, les salaires gagnés par les deux époux. Le mari a donc le droit de
toucher lui-même le produit du travail de sa femme, de le dissiper, de
le manger, de le boire. Il lui est loisible pareillement de disposer à
son gré des meubles du ménage, de les engager, de les vendre, de les
briser. Placé par la loi à la tête de la communauté, le mari ouvrier est
un petit monarque absolu. Rien de mieux, quand il est digne de sa
toute-puissance; mais s'il en abuse?


II

Remarquons tout de suite que l'abolition pure et simple de l'autorité
maritale serait un remède pire que le mal. Tant que le mariage sera une
association, tant qu'il sera préféré à l'union libre, il lui faudra une
cohésion qui suppose une hiérarchie, une force d'unité qui suppose un
chef. Que ce chef soit le mari ou la femme, peu importe; mais ce sera
nécessairement l'un des deux. Et puisque la femme n'a pas encore réclamé
le commandement pour elle et l'obéissance pour l'autre, il est naturel
de conserver à l'époux la puissance maritale, sauf à garantir l'épouse
contre les excès qui peuvent en résulter. Comment y parvenir?

La femme, dira-t-on, a un moyen efficace de se soustraire à la tyrannie
dépensière du mari: c'est la séparation de biens judiciaire. Si elle
souffre trop de la gestion malhonnête ou malhabile de son époux, qu'elle
s'adresse au tribunal: celui-ci, après examen, disjoindra les
patrimoines et la réintégrera dans la direction de sa fortune.--Joli
remède, en vérité! Sans doute, les biens une fois séparés, la femme aura
la disposition exclusive de ses propres salaires. Mais pour en arriver
là, que d'ennuis, que de démarches, que d'interruptions de travail, que
de journées perdues, que de dérangements, que de scènes, que de périls!
D'abord, une instance en séparation de biens équivaut, en l'espèce, à
une déclaration de guerre à laquelle le mari répondra souvent par la
violence. Ensuite, la séparation de biens implique une procédure lente
et compliquée qui, pour être gratuite, doit être précédée elle-même de
l'assistance judiciaire. Voyez-vous une ouvrière réduite, pour se
défendre contre son homme, à s'empêtrer longuement dans cet appareil de
protection? Joignez que la séparation de biens est de peu d'utilité à
qui n'a pas de biens. En réalité, la séparation judiciaire ne fonctionne
avantageusement qu'au profit des époux plus ou moins fortunés. Elle
accable les pauvres plus qu'elle ne les aide.

Comment donc restituer à la femme la libre disposition des fruits de son
travail? Il est une solution radicale qui agrée fort aux féministes:
elle consisterait à faire de la séparation de biens le droit commun des
familles françaises. Au lieu de la prononcer par jugement dans les cas
désespérés, elle dériverait de la loi elle-même et, comme telle, serait
préventive. Sous ce régime, tous les époux mariés sans contrat
conserveraient le maniement de leur fortune personnelle.

Il est remarquable que tous les groupes féministes, depuis
l'extrême-droite jusqu'à l'extrême-gauche, font des voeux, plus ou moins
absolus, en faveur de la séparation de biens. Une féministe chrétienne
nous assure que, si les hommes, connaissant mieux la loi, usaient de
tous les droits qu'elle leur confère, «la société conjugale serait
inhabitable pour la femme[65].» C'est pourquoi, à l'heure qu'il est, le
séparatisme conjugal l'emporte dans tous les Congrès à d'écrasantes
majorités. D'où vient ce mouvement d'opinion? Des pouvoirs souverains
que le Code civil donne au mari sur la communauté.

[Note 65: Rapport de Mlle Maugeret sur la situation légale de la femme.
_Le Féminisme chrétien_, mai 1900, p. 144.]

Sous ce régime, en effet, les époux sont trop inégalement traités. Le
mari peut presque tout, la femme presque rien. Celle-ci n'est pas même
investie d'un droit de contrôle sur la gestion de celui-là; ce qui a
fait dire que la femme est associée moins actuellement qu'éventuellement
à son mari. Il faudra qu'elle accepte la communauté, lors de la
dissolution du mariage, pour consolider ses droits sur le patrimoine
commun. «Remarquez, je vous prie, s'écrie Mme Oddo Deflou, l'immoralité
d'une disposition qui condamne la femme à attendre, pour réaliser ses
espérances, que son mari soit mort.[66] Le régime de communauté est un
«trompe-l'oeil». Au lieu d'associer les époux, il sacrifie les intérêts
de la femme aux caprices de l'homme.

[Note 66: Rapport lu au Congrès des OEuvres et Institutions
féminines, en 1900.]

Par contre, la séparation de biens est le régime le plus favorable à
l'indépendance de la femme, celle-ci conservant en ce cas la gestion et
la jouissance de sa fortune. Aussi ne peut-elle s'en prévaloir
aujourd'hui qu'à la condition de le stipuler expressément dans son
contrat de mariage. Grâce à quoi, l'autorité maritale est réduite à son
minimum de puissance. Madame peut s'obliger sur tout son patrimoine pour
tout ce qui concerne l'entretien de ses biens. Mais hors de là, elle
doit obtenir encore l'autorisation maritale pour disposer, à titre
onéreux ou gratuit, de ses immeubles, de ses valeurs et même de son
mobilier,--l'aliénation d'un meuble n'étant valable, d'après la
jurisprudence, qu'autant qu'elle est nécessitée par les besoins de
l'administration. En plus de cette réserve, le mariage exerce sur les
droits de l'épouse cette autre conséquence inévitable, que les charges
du ménage se répartissent entre les époux, d'après une proportion
déterminée par le contrat ou fixée, à son défaut, par la loi au tiers
des revenus de la femme.

L'épouse, d'ailleurs, est toujours libre de laisser à son conjoint la
gestion de sa fortune, et cette délégation confiante est de règle dans
les bons ménages. Mais le mari ne peut invoquer aucun droit de mainmise
sur les biens de la femme pour empêcher celle-ci de reprendre, à son
gré, leur administration.

Clair, simple, franc, sans embûches pour les tiers, sans tentations
d'usurpation pour les époux, ce régime contractuel a pour lui,
ajoute-t-on, une présomption de faveur décisive: c'est, à savoir, son
expansion continue à travers le monde civilisé. Admise comme régime
légal de droit commun, la séparation de biens consacrerait (c'est le
voeu des féministes) l'«autonomie de la femme mariée». Au lieu d'être la
loi exceptionnelle de quelques-uns en vertu d'une convention
matrimoniale expresse, on souhaite conséquemment qu'elle devienne, en
vertu d'une prescription législative, la loi générale de tous les
ménages qui se forment sans contrat.


III

Et pourtant, toutes ces considérations ne parviennent pas à nous
détacher de notre vieux régime de communauté.

Les conjoints séparés de biens sont désunis pécuniairement. La division
des patrimoines suppose la méfiance. En faire la règle générale des
mariages, c'est relâcher les liens de la vie commune et, par suite,
affaiblir l'unité du foyer domestique. Pour être secourable aux femmes
mal mariées, convient-il d'édicter une loi nuisible aux bons ménages?
Imaginez-vous deux époux portant le même nom, habitant le même toit,
ayant même chambre, même lit, même vie, et se tenant l'un à l'autre ce
joli langage: «Nous avons marié nos personnes, car cela est de petite
conséquence; quant à marier nos patrimoines, en vérité, cela serait trop
grave. Nos biens resteront propres. Corps et âme, nous nous sommes
donnés tout entiers: n'est-ce pas assez? Pour ce qui est de nos fortunes
particulières, c'est-à-dire propres à chacun de nous, il sera défendu à
Monsieur de mordre dans le morceau de Madame et à Madame de grignoter la
portion de Monsieur.» Et ce régime de méfiance serait la loi commune des
époux français! Il est la prudence même: c'est convenu. Est-il, par
contre, suffisamment conjugal? Lorsqu'on s'entend bien entre mari et
femme, la communauté vaut mieux que la distinction des biens. Alors le
pécule domestique figure une pomme indivise qu'il est doux de conserver
ou même de croquer ensemble. L'union des bourses complète et affermit
l'union des coeurs.

Notez que ceux qui s'inspirent de l'intérêt particulier de la femme,
beaucoup plus que de l'intérêt général de la famille, ne peuvent
substituer au régime légal de communauté que le régime dotal ou la
séparation de biens. Quant au régime dotal, il met les deux conjoints en
suspicion. Il protège la dot et contre la femme et contre le mari. Il
fait des biens dotaux une masse indisponible sur laquelle aucun des
époux n'a le droit de porter la main. Par excès de prudence, il tient la
femme pour incapable de gérer sa fortune et le mari pour indigne de
suppléer sa femme. C'est un régime de méfiance mutuelle et
d'inaliénabilité gênante. Beaucoup d'hommes refusent de l'accepter, et
le féminisme a la sagesse de ne le point recommander.

Toutes ses préférences vont à la séparation de biens. Bien de plus
simple en apparence: à chaque époux son patrimoine. Aujourd'hui, la loi
suppose qu'en l'absence de conventions, les époux mettent en commun la
propriété de leurs biens mobiliers et les revenus de leurs biens
fonciers. N'est-il pas plus vraisemblable de supposer qu'en l'absence de
conventions, «chacun entend garder ce qui lui appartient?» Vienne, après
cela, le divorce, la séparation ou la mort: les fortunes seront vite
partagées, n'ayant jamais été confondues. Plus de liquidations onéreuses
et interminables. «Comme on n'aura jamais rien embrouillé, il n'y aura
rien à débrouiller[67].»

[Note 67: Rapport déjà cité de Mme Oddo Deflou sur le régime des biens
de la femme mariée.]

Mais nous ne pouvons nous résoudre à renoncer au régime de communauté
par amour de la simplification. Dans la pensée d'un grand nombre de
féministes, la séparation de biens est liée à une conception
matrimoniale que nous ne pouvons faire nôtre, et qui consiste à alléger
les époux de toutes les obligations susceptibles de les attacher l'un à
l'autre. On veut faire du mariage une sorte de manteau de voyage que
l'homme et la femme puissent librement, à tout moment de la route,
rejeter d'un simple coup d'épaule, afin de courir plus à l'aise où bon
leur semble et avec qui leur plaît.

Quoi qu'on dise, il est plus vraisemblable, et en tout cas plus moral,
de croire que les époux, en se mariant, veulent se donner réciproquement
ce qu'ils ont de biens mobiliers. Pourquoi leur prêter des vues
égoïstes, des pensées soupçonneuses et des desseins restrictifs? Point
d'union vraie sans vie commune et, partant, sans patrimoine commun.
Ériger le régime de séparation en loi générale, c'est présumer la
contrariété, la rivalité des intérêts, le désaccord et la désunion des
volontés, tandis que la communauté légale suppose l'entente des esprits
et favorise la communion des âmes par le rapprochement des fortunes.

On s'offre à nous citer «nombre de couples unis, soit de la main droite,
soit de la main gauche, dont l'accord et l'affection sont réels et
profonds, quoique les fortunes soient distinctes.» On se demande même si
ces couples ne sont pas justement heureux, parce que leurs biens sont
séparés, la séparation de biens ayant ce mérite d'introduire dans le
commerce conjugal un peu de ce désintéressement que l'on appelle avec
pompe «les lettres de noblesse de l'amour.»--Nous répondrons à Mme Oddo
Deflou que les exemples, dont elle s'autorise, sont impuissants à
prouver que la séparation l'emporte, en thèse générale, sur la
communauté. Plus étroits seront les liens qui attachent les époux l'un à
l'autre, plus inséparables, plus indivisibles même seront les intérêts
qui les enchaînent, et plus conforme sera leur union aux voeux de la
nature et aux fins supérieures de la famille qui sont, non pas de
diviser, mais de marier et de fondre, autant que possible, deux êtres en
un seul. N'oublions pas que la famille est le noyau essentiel, la
cellule fondamentale des sociétés; que ce n'est pas l'individu, mais le
couple humain, qui assure au monde le renouvellement et la perpétuité.
Il est donc anticonjugal et antisocial à la fois de distendre ou
d'affaiblir les liens pécuniaires des conjoints.

Cela est si vrai que la communauté absolue, la communauté intégrale, là
communauté universelle de tous les biens mobiliers et immobiliers serait
le régime idéal des époux. Cela est si vrai, même pour les partisans de
la division des patrimoines, que «les bons ménages ont toujours vécu et
vivront toujours en communauté (c'est Mme Oddo Deflou qui l'avoue), et
que la séparation de biens, fût-elle devenue le régime légal, ne sera
pour eux qu'un vain mot.» Oui, la communauté des volontés, des
aspirations, des vies et des biens, unanimement tendue vers un même but,
voilà le mariage idéal! Cela étant, n'est-il pas d'une souveraine
imprudence de dissocier par avance les personnalités et les intérêts?

On croit se tirer d'affaire par cette boutade: «La loi n'est faite que
pour les mauvais ménages; les bons n'en ont pas besoin.»--On oublie que
la loi est faite pour tout le monde, pour tous les époux, pour tous les
ménages, et que les dispositions qu'elle prend au profit des mauvais
peuvent tourner au dommage des bons. Il en est d'une loi imprévoyante
comme de l'alcool mis à la portée de tous les passants: elle induit en
tentation les âmes faibles, de même que le cabaret attire et empoisonne
les désoeuvrés et les imprudents. Devenue légale, la séparation
deviendrait, quoi qu'on dise, un redoutable agent de désunion et
d'égoïsme. Singulier esprit de législation que celui qui consiste à
légiférer pour des cas particuliers, en vue de situations
exceptionnelles, pour des gens devenus souvent malheureux par leur
propre faute, au risque de troubler, par les innovations que l'on
décrète, la paix des bons ménages et l'ordre même des familles!

N'affaiblissons point, par des mesures de division préventive, les
pensées de solidarité qui doivent présider au mariage! Moins étroitement
enchaînés seront les coeurs, moins intimement confondus seront les
patrimoines, et moins fort et moins durable sera le foyer. _Duo in
unum_! telle est la perfection conjugale. Socialement parlant, toute
mesure préméditée qui s'éloigne de ce but est mauvaise, au lieu que tout
ce qui s'en rapproche est louable. Présumer entre époux la séparation de
biens, c'est tourner le dos à l'idéal du mariage. Qu'est-ce, après tout,
que cette séparation, sinon le divorce des intérêts, facilitant,
préparant, appelant le divorce des personnes? C'est pourquoi je m'étonne
que le féminisme catholique se soit laissé entraîner,--par surprise,
sans doute,--à ces nouveautés fâcheuses.

On semble croire que le régime de communauté ne peut jamais tourner
qu'au préjudice de la femme, qu'il est pour les maris un instrument
d'usurpation et une source d'enrichissement malhonnête, et que ceux qui
ont le triste courage d'en user sont de vulgaires fripons. Lisez ceci:
«La critique la plus sanglante que l'on puisse faire, c'est précisément
de montrer qu'un ménage qui vit suivant la loi ne peut jamais être un
bon ménage, et qu'aucun mari, je ne dirai pas galant homme, mais
simplement honnête homme, ne consentirait à se prévaloir des
prérogatives qu'elle lui confère.» Comme s'ils n'étaient pas légion,
dans nos provinces et nos campagnes, les braves gens qui font
fructifier, avec zèle et probité, l'avoir commun que la loi a confié à
leur honneur et à leur activité! Non, tous les chefs de communauté ne
sont pas les escrocs ou les filous qu'on imagine. En exerçant, même à la
lettre, les pouvoirs qu'ils tiennent de la loi, ils ont conscience
d'être les économes fidèles et les loyaux défenseurs de la fortune
commune.

N'oubliez donc pas que, dans l'état présent des choses, la femme
elle-même est grandement intéressée au maintien de la communauté.
Aujourd'hui, les professions les mieux rétribuées, les métiers les plus
lucratifs, sont aux mains des hommes; et tous les revenus qui en
proviennent tombant dans le fonds commun, la femme en recueille la
moitié. On dirait vraiment que le partage de la communauté se solde
toujours par un déficit, que la femme n'en retire aucun avantage, et que
tout ce qu'elle apporte à la caisse est immanquablement dévoré par le
mari!

«La tutelle de l'homme, assure-t-on, est trop onéreuse;» et l'on
invoque, en ce sens, «les aspirations de toutes les femmes
éclairées.»--Mais ces autorités nous sont suspectes, convaincu que nous
sommes que, dans certains milieux, on ne tient pour femmes éclairées,
pour femmes supérieures, que les indépendantes et les frondeuses, dont
c'est l'état d'esprit,--inquiétant et injuste,--de souffrir de toutes
les prééminences masculines, fussent-elles les plus nécessaires à la
famille et les plus profitables à l'épouse. Ne prêtons pas seulement
l'oreille aux doléances des malheureuses qui souffrent du régime de
communauté: elles ont le verbe haut et la récrimination amère, tandis
que les femmes qui tirent profit de notre droit commun n'en soufflent
mot. Qu'il y ait de mauvais maris: c'est entendu. Mais il serait étrange
qu'il n'y eût point de mauvaises femmes! Trouvez-vous équitable de faire
porter à un sexe tout entier le poids des fautes de quelques-uns?
Défendons plutôt le mariage contre l'individualisme qui l'envahit.
Repoussons la séparation de biens qui divise; gardons la communauté qui
unit. Et enfin, comme toute chose humaine est indéfiniment perfectible,
recherchons les côtés faibles ou dangereux de notre régime légal pour
les amender avec justice et impartialité.


IV

Loin de nous, en effet, l'idée que la communauté française soit un
régime idéalement parfait. Durant le mariage, la femme commune n'est
qu'une associée éventuelle, sans autorité et presque sans contrôle. D'où
ce mot de Stuart Mill: «Je n'ai aucun goût pour la doctrine en vertu de
laquelle ce qui est à moi est à toi, sans que ce qui est à toi soit à
moi[68].» Oui, le Code civil donne au mari des pouvoirs presque absolus
sur la communauté; et il se rencontre des hommes qui en profitent pour
grever de dettes les biens communs sans cause suffisamment justifiée.

[Note 68: _L'assujettissement des femmes_, traduction française de
CAZELLES, p. 115.]

On ne manque point, bien entendu, de développer d'une façon saisissante
les suites dommageables et douloureuses que peuvent entraîner, pour la
femme, les fautes d'un mari incapable et les excès d'un mari indigne.
Personne ne saurait les voir d'un oeil indifférent. Voici ce qu'en dit
très littérairement Mme Oddo Deflou: «A la ruine de cette prétendue
communauté sur laquelle elle n'a pas plus de pouvoirs qu'une étrangère,
à l'effondrement des plus légitimes espérances que, dans sa naïveté de
jeune fille, elle avait basées sur la vie à deux, la femme assiste les
mains liées, et je ne connais pas de spectacle plus navrant que son
désespoir impuissant, si ce n'est celui des efforts timides et inutiles
qu'elle tente parfois pour se sauver du naufrage.» Et puis, sait-elle ce
qui se passe, surtout quand les affaires vont mal? «Croit-on qu'elle ait
alors grand courage à grossir par ses privations une bourse qu'elle ne
voit pas; à économiser, quand elle ignore ce que devient le fruit de ses
économies; à composer, sou par sou, un petit pécule, alors que près
d'elle des sommes importantes sont peut-être jetées par les fenêtres du
plaisir et de la débauche?» Si sombre qu'elle soit, cette peinture est
vraie, à condition qu'on n'en fasse point une règle générale. Mais ces
situations exceptionnelles sont-elles sans remède?

Retenons, d'abord, que la future épouse, qui a peur de ne point
s'accommoder de la communauté légale, a un moyen très simple de s'y
soustraire préventivement, grâce au principe de la liberté des
conventions matrimoniales. Libre à elle de se placer par contrat sous un
autre régime. Que si elle omet de le faire, il est inexact que la
communauté légale, qui la régit à défaut de stipulations contraires,
sacrifie, autant qu'on le dit, ses intérêts et ses droits. Pour rétablir
l'équilibre entre les époux, notre législateur s'est appliqué à corriger
l'excès de puissance du mari par des responsabilités graves, et l'excès
de dépendance de la femme par des privilèges considérables; de telle
sorte que la communauté éveille l'idée d'un patrimoine indivis destiné à
un partage équitable.

On se plaint de ce que le régime de communauté ne lie pas assez
étroitement la femme au mari, la première n'étant pas immédiatement
associée au second, mais ayant seulement l'espoir de le devenir. _Non
socia, sed sperat fore_, disaient nos vieux auteurs. Mais ce reproche ne
s'explique guère de la part de gens qui appellent de tous leurs voeux la
séparation de biens. Et si le Code suspend, au cours du mariage, la
vocation et les droits de la femme, s'il évite de la traiter comme
l'associée du mari jusqu'à la dissolution de l'union conjugale, c'est
pour mieux sauvegarder ses intérêts en lui permettant de répudier la
communauté, quand celle-ci est onéreuse, ou de l'accepter lorsqu'elle la
juge avantageuse. Est-il juste de retourner contre le régime de
communauté les précautions qu'il édicte en faveur de la femme?

Que si l'on objecte maintenant que ces garanties sont insuffisantes ou
tardives et que, pendant le mariage, la femme est impuissante à conjurer
les gaspillages du mari, nous pouvons répondre qu'elle a le moyen de se
délier les mains en demandant la séparation de biens judiciaire. On nous
répliquera que c'est un remède coûteux et lent, souvent illusoire,
toujours douloureux: je l'accorde. Aussi bien suis-je acquis, par
avance, à tous les amendements possibles qui, sans nuire à l'unité de
direction du ménage et sans ouvrir la porte à des discussions
tracassières, accorderont à la femme un certain contrôle sur les
opérations du mari et obligeront celui-ci, dans la liquidation de la
communauté, à rendre compte, au moins à grands traits, de la cause et de
l'étendue des dépenses faites ou des engagements pris. Pour nous, le
progrès n'est pas dans la suppression de la communauté; mais, celle-ci
maintenue, fortifiée, agrandie même, s'il est possible, nous
souscririons volontiers à un amoindrissement rationnel de l'autorité
maritale. Et comme l'étude de ces restrictions désirables nous
entraînerait trop loin, nous nous contenterons d'indiquer par un exemple
l'esprit qui doit les animer.

Pourquoi tout acte grave, qui intéresse le présent et l'avenir de la
famille, ne serait-il pas consenti par l'un et l'autre des époux?
Pourquoi, par une conséquence nécessaire, n'accorderait-on pas à la
femme certains pouvoirs sur les biens communs? Pourquoi n'associerait-on
point plus étroitement les deux conjoints dans la gestion de la
communauté? Celle-ci n'exige pas nécessairement le monopole du
gouvernement au profit du mari. La propriété du patrimoine restant
commune aux époux, rien n'empêche d'admettre la femme à certaines
attributions conservatrices. Loin donc d'instituer la séparation de
biens comme régime de droit commun, nous croyons plus conforme à
l'esprit du mariage de convier la femme à un partage d'autorité et de
remanier nos lois de façon qu'elles confèrent, en certains cas, des
prérogatives identiques aux deux époux, cumulativement.

Ainsi, d'après le Code portugais, le mari n'est que le gérant du
patrimoine commun. De là une sorte d'égalité de puissance, bien faite
pour réjouir le coeur des féministes. Mais par cela même qu'elle tempère
l'autorité du mari en respectant la communauté, cette égalité ne se
résout pas en individualisme nuisible à l'harmonie conjugale; car il est
stipulé que, pour les actes de grande importance, les époux ne peuvent
agir l'un sans l'autre. C'est l'égalité dans la plus étroite solidarité.
Ni le mari ni la femme ne peut aliéner ou hypothéquer un bien commun
sans le concours de son conjoint; et l'époux qui s'oblige sans
l'assentiment de l'autre, n'engage que sa part dans la communauté. Ce
système ingénieux provoque et garantit une réciprocité d'égards, un
échange de confiance, qui ne peut que resserrer les liens de
l'association conjugale.

Et cette mesure, ayant l'avantage de renforcer la situation de la femme
commune, permettrait peut-être, du même coup, d'alléger ou même de
supprimer sans inconvénient l'hypothèque légale qu'elle possède sur les
biens de son mari, et dont souffre grandement le crédit du ménage. C'est
pourquoi nous proposons que les biens communs ne puissent être aliénés
qu'avec le consentement des deux époux. Cette innovation serait, tout à
la fois, une protestation contre la communauté actuelle où l'homme est
le maître, contre le régime dotal où les deux époux ensemble ne le sont
pas, et contre la séparation de biens où chacun l'est à sa manière, sans
entente et sans union.

Pour ce qui est enfin des petites gens des campagnes et des villes qui,
faute de contrat, sont placées sous le régime de communauté légale, nous
ne voyons pas en quoi la séparation leur serait profitable. N'ayant rien
en se mariant qu'un maigre mobilier, l'avoir commun ne comprend guère
que les revenus du travail quotidien, les économies de chacun et les
petites acquisitions du ménage. Cette modeste communauté sera vraiment
sans danger si nous parvenons à protéger, comme on le verra plus loin,
les salaires et les gains personnels de la femme contre les gaspillages
du mari. Cela fait, il est difficile de contester que ce régime soit
excellemment approprié aux besoins et aux intérêts de la classe moyenne,
de la classe rurale et de la classe ouvrière. Point d'union véritable
entre les époux, s'il n'existe au moins entre le mari et la femme une
bourse commune. Ce lien de coopération dans la bonne et la mauvaise
fortune est l'âme même du mariage. Pourquoi le supprimer? Cette
communauté d'épargne et d'accumulation fait merveille dans les
campagnes; c'est elle qui remplit les bas de laine de nos ménages
paysans. Il serait injuste, il serait dangereux de disjoindre totalement
les intérêts pécuniaires de la femme et du mari. Formées par le travail
de chacun, les économies de la famille doivent appartenir indivisément à
tous deux.

Sans doute, la communauté peut se solder par des pertes, au lieu de se
résoudre en bénéfices. Mais la femme ayant le droit de renoncer à la
communauté lorsque celle-ci est obérée, quel dommage peut-elle souffrir?
Sans doute encore, le mari sera le gérant de cette modeste communauté;
mais puisque nous lui enlevons la faculté d'aliéner les biens communs
sans le consentement de sa femme, puisque nous revendiquons même pour
celle-ci (nous nous en expliquerons tout à l'heure) le droit de recevoir
et de placer, hors la présence et sans le concours du mari, les gains
provenant de son travail, quel risque peut-elle courir? Ce qui reste
alors de la puissance maritale ne saurait léser gravement les intérêts
de la femme mariée.

Et dans ce système, du moins, la séparation reste ce qu'elle doit être:
un régime d'exception. Cela étant, point de changement dans le droit
commun des époux de France. Nous diminuons les pouvoirs de l'homme sur
la communauté sans décapiter l'autorité maritale, sans diviser la
famille contre elle-même; nous instituons, l'une à côté de l'autre, deux
autorités qui se soutiennent mutuellement, la femme surveillant,
contrôlant et complétant même, en certains cas, la puissance du mari;
plus brièvement, nous préférons l'entente des volontés et l'union des
pouvoirs à la séparation des bourses et des biens.


V

Pour calmer les appréhensions que la division des patrimoines éveille en
notre esprit, on nous assure que la femme remettra souvent aux mains du
mari l'administration de sa fortune, et qu'elle ne reprendra l'exercice
de ses droits qu'autant que son mandataire aura perdu sa
confiance.--Mais c'est en vain; car ces délégations et ces reprises de
pouvoirs donneraient lieu à des marchandages, à des intimidations, à des
discussions qui mettraient en péril la paix du ménage. Quel homme, un
peu soucieux de sa dignité, consentirait à accepter une autorité aussi
précaire? Le gouvernement d'un foyer ne doit pas être le prix des
complaisances, des faiblesses et des capitulations. Consenti par intérêt
comme une récompense, retiré par caprice comme une punition, il serait
une cause d'abaissement pour la moralité conjugale.

Et puis (nous y revenons), ériger la séparation de biens en régime de
droit commun, n'est-ce pas faire entendre qu'en règle générale le mari
est un agent de désordre, un instrument de dissipation et de ruine? Et
nous maintenons que cette généralisation outrageante est l'injustice
même. Pourquoi imposer la séparation de biens aux femmes dont les maris
sont laborieux, rangés, économes, bons travailleurs et bons
administrateurs? Au surplus, la séparation de biens n'est pas un régime
aussi simple qu'on l'imagine. Pour éviter que les meubles des époux se
mêlent et se confondent en une masse indivise, un inventaire est
nécessaire. Pense-t-on que les petites gens recourront à cette formalité
coûteuse? Ce serait pure naïveté. Et à défaut d'un état estimatif qui
les sépare et les individualise, les modestes patrimoines mobiliers de
la femme et du mari deviendront chose commune aux yeux des tiers.

Il n'est que les ménages aisés qui soient à même de pratiquer la
séparation de biens. Et ne croyez pas que la paix domestique puisse y
gagner! Que si, en effet, la femme obtient la libre disposition de sa
fortune, le mari conserve, de son côté, la libre disposition de la
sienne. On ne veut pas, j'imagine, que celui-ci entretienne la famille à
lui seul et trouve bon que sa douce moitié garde tout son bien pour
elle. Du jour où les ressources provenant du travail et les économies
amassées par l'épargne de l'un et de l'autre ne seront plus mises en
commun, il faudra bien pourtant que les conjoints contribuent aux
charges du ménage. A cet effet, un prélèvement sur leurs gains ou leurs
revenus respectifs sera nécessaire pour faire vivre la maison. Sera-t-il
d'un tiers? ou plus? ou moins? Quelle sera la forme ou la quotité de
cette contribution? La fixerez-vous à forfait et immuablement pour tous
les ménages? Ne craignez-vous point qu'elle soit trop faible pour les
uns et trop forte pour les autres? En logique et en équité, elle devrait
être proportionnée à la consistance, généralement inégale, de l'avoir
respectif des époux; mais comment l'adapter aux variations incessantes,
aux fluctuations inévitables de la fortune personnelle des conjoints? Et
si l'un est riche et l'autre pauvre! Enfin croit-on que chacun paiera
toujours sa quote-part avec régularité? Est-ce trop dire que ce
règlement de compte soulèvera périodiquement des difficultés et des
disputes sans nombre? Non, la séparation de biens n'est pas aussi simple
qu'on le pense.

Tout cela nous confirme en cette idée qu'au lieu de séparer les époux en
opposant leurs intérêts, il importe plutôt de resserrer leur union
conjugale en resserrant leur union économique. Dans la classe laborieuse
où l'on se marie sans contrat, la vie est inséparable du travail et de
l'économie. C'est donc dissocier la vie commune que de séparer l'avoir
masculin de l'avoir féminin. Si l'on veut perpétuer dans les ménages peu
fortunés le sentiment de la prévoyance et de la solidarité, il convient
d'assurer à l'activité et à l'épargne des deux époux un même stimulant,
l'idée de communauté,--_individua vitae consuetudo_.

Au reste, depuis un siècle, sous l'influence des vieilles coutumes qui
furent le berceau de notre communauté légale, nous nous sommes habitués
à cette indivision, à cette mutualité des intérêts entre époux. Elle
constitue historiquement notre régime national; elle est devenue la base
de notre ordre familial; elle s'accorde le mieux avec nos traditions et
nos moeurs. Elle constitue même un régime démocratique; car, si la
séparation de biens et le régime dotal peuvent convenir aux classes
riches ou aisées, la communauté des épargnes et des acquisitions sert
mieux les intérêts des petites gens, en élargissant le crédit de la
femme et du mari par la concentration des économies et la formation d'un
pécule domestique.

Il demeure que, dans son acception populaire, la communauté légale est,
comme l'a dit en excellents termes M. Goirand, «une sorte de mise en
commun des ressources des époux en vue de satisfaire aux charges du
ménage; c'est la constitution d'une sorte de patrimoine familial dans
lequel le chef puise à son gré pour satisfaire aux besoins de chacun;
c'est, au plus haut degré, la confusion, l'identification des intérêts
entre les époux au profit de l'oeuvre commune[69].» Et par cela même
qu'elle unit étroitement les intérêts pécuniaires des époux, la
communauté a semblé à nos coutumes d'abord, à notre législation ensuite,
le seul régime qui fût en harmonie parfaite avec le mariage dont c'est
le propre d'unir deux personnes et deux vies. L'indivision des biens
complète et parfait l'unité des vues et le rapprochement des âmes.
Gardons, en l'amendant, notre vieux régime de communauté: tout compte
fait, il nous sera utile et bienfaisant.

[Note 69: Cité par M. Lucien LEDUC dans _La Femme devant le Parlement_,
p. 165.]

Ce qui ne veut pas dire, hélas! que nos législateurs aient la sagesse de
le conserver, même avec les corrections désirables que nous avons
proposées plus haut ou que nous proposerons plus bas. S'il faut s'en
affliger, peut-on en être surpris? L'individualisme envahit le monde:
pourquoi n'usurperait-il pas le foyer? Nous luttons avec obstination
contre le courant des mauvaises moeurs. Nous portons au vieux mariage
français un attachement passionné. Nous croyons fermement que, sans
l'esprit de communauté,--qui n'est que l'esprit de solidarité,--c'en est
fait de l'esprit de famille. Et en même temps que certaines femmes
l'attaquent furieusement en haine de l'autorité maritale, qualifiée par
elles de «désordre public[70]», des hommes se rencontrent, surtout dans
la classe riche, qui s'en détournent peu à peu dans l'espoir de mieux
secouer le joug de leurs femmes, dont le luxe immodéré dévore le
patrimoine commun.

[Note 70: Voir notamment le rapport déjà cité de Mme Oddo-Deflou.]

Comment la séparation de biens, avec un tel concours d'alliés, ne
l'emporterait-elle point sur la communauté, même adoucie et remaniée? Si
donc une transformation doit s'opérer dans la loi qui gouverne les
ménages français, nous souhaitons au moins qu'on substitue à la
communauté actuelle, non pas la séparation toute seule, toute froide et
toute nue, mais la communauté réduite aux «acquêts», qui entre de plus
en plus dans les habitudes contractuelles des classes bourgeoises. En
d'autres termes, il faut que les revenus des biens, les gains du travail
et le produit des économies de chaque conjoint constitue l'avoir indivis
du ménage. C'est notre dernière concession. Point de maison
véritablement unie sans un lien, si minime soit-il, d'épargne, de
coopération, de mutualité pécuniaire entre les époux.



CHAPITRE VI

Protection des salaires et des gains de l'épouse commune en biens


       SOMMAIRE

       I.--PROJET DE RÉFORME.--DROIT POUR LA FEMME DE DISPOSER DE
       SES SALAIRES ET DE SES GAINS.--INTERVENTION NÉCESSAIRE DU
       TRIBUNAL.--UNE AMÉLIORATION FACILE A RÉALISER.

       II.--DROIT POUR LA FEMME DE DÉPOSER SES ÉCONOMIES A LA
       CAISSE D'ÉPARGNE.--INNOVATION INCOMPLÈTE.--L'ÉPOUSE DOIT
       AVOIR, A L'EXCLUSION DE L'ÉPOUX, LE DROIT DE RETIRER SES
       DÉPÔTS.

       III.--ABANDON DU FOYER PAR LE MARI.--DROIT POUR LA FEMME DE
       SAISIR-ARRÊTER LES SALAIRES DE SON HOMME.--DROIT RÉCIPROQUE
       ACCORDÉ AU MARI A L'ENCONTRE DE LA FEMME COUPABLE.

       IV.--ÉTRANGE REVENDICATION.--LE SALARIAT CONJUGAL.--EST-IL
       POSSIBLE ET CONVENABLE DE RÉMUNÉRER LE TRAVAIL DE LA FEMME
       DANS LA FAMILLE?


Tandis que, d'une part, le régime dotal, soupçonneux et restrictif,
semble fait pour les classes riches où la femme apporte une dot plus ou
moins considérable qu'il a paru naturel de lui réserver, pourvu qu'elle
en manifeste la volonté par une clause expresse de son contrat de
mariage; tandis que, d'autre part, la communauté conventionnelle
d'acquêts convient particulièrement aux classes moyennes de la
bourgeoisie commerçante qui, privées de gros capitaux, associent
surtout, en se mariant, leur travail, leur industrie et leurs économies
à venir; en revanche, la communauté légale des biens est le régime le
mieux approprié aux classes laborieuses, urbaines et rurales,
ordinairement dénuées de fortune patrimoniale et pour lesquelles, avec
un petit mobilier destiné à garnir le foyer naissant, la main-d'oeuvre
quotidienne est la principale et souvent la seule source de revenus.
C'est à bon droit qu'elle est devenue notre régime légal. Restons-lui
fidèles; et si les protections actuellement établies en faveur de la
femme commune en biens sont insuffisantes, tâchons de les accroître et
de les perfectionner. Telle a été notre conclusion.


I

Or, en plus des améliorations déjà proposées, il en est une sur laquelle
tous les féministes sont d'accord, et qui, à notre sentiment, mérite de
passer sans retard dans nos lois. Une des personnalités les plus
distinguées de l'enseignement juridique, M. Glasson, a pu dire que «si
la législation du Code civil protège efficacement la femme lorsque le
ménage possède une certaine fortune, elle n'est pas faite pour la femme
de l'ouvrier[71].» Il convient donc de l'adapter équitablement aux
intérêts des travailleurs.

[Note 71: _Le Code civil et la question ouvrière_, p. 58.]

La première mesure de protection à prendre au profit de la femme du
peuple, honnête, courageuse et prévoyante, c'est de lui donner les
moyens de défendre ses gains propres contre le gaspillage du mari. Tel
est l'objet d'une proposition de loi en date du 9 juillet 1894, due à
l'initiative de M. Goirand, député des Deux-Sèvres, et adoptée le 27
février 1896 par la Chambre des députés. En voici la disposition
essentielle: «Quel que soit le régime adopté par les époux, la femme a
le droit de recevoir sans le concours de son mari les sommes provenant
de son travail personnel et d'en disposer librement.»

Ce projet ne substitue point la séparation de biens à la communauté. Il
se borne à limiter le droit d'administration maritale et à conférer à la
femme sur les fruits de son travail les mêmes droits que le mari exerce
sur les autres biens de la communauté. Cette innovation ne fait donc
point échec aux droits des tiers, puisqu'elle se contente de transporter
à la femme sur ses bénéfices personnels les pouvoirs d'administration
dont le mari mésuse pour le malheur de la famille. Elle mérite la plus
entière approbation.

Mais comment la femme pourra-t-elle invoquer ce droit de libre
disposition sur ses salaires propres et ses gains professionnels?
L'admettrons-nous à les toucher de plein droit? ou bien
l'obligerons-nous à solliciter de la justice l'autorisation de les
recevoir? Dans le premier cas, sa prérogative sera légale; dans le
second, elle sera judiciaire. La Chambre des députés s'est appropriée la
première solution, qui est plus simple et plus rapide. Par contre, ceux
qui pensent qu'il ne faut mettre le mari en suspicion, réduire ses
droits et démembrer ses pouvoirs, qu'autant que la nécessité en est
absolument démontrée, n'hésitent point à exiger l'intervention préalable
du tribunal. Est-il possible de poser en principe que tous les maris
sont d'abominables dissipateurs? C'est pourquoi deux maîtres éminents,
MM. Jalabert et Glasson, font dépendre d'un jugement l'extension de la
capacité féminine. Sans demander la séparation de biens, la femme devra
donc obtenir de la justice le droit de toucher elle-même les produits de
son travail, en prouvant que le mari met en péril, par son inconduite,
les intérêts du ménage. Ainsi le droit de la femme est subordonné à la
constatation d'un point de fait dont l'examen, pour être impartial, doit
être confié nécessairement aux tribunaux.

J'inclinerais volontiers à cette solution s'il m'était démontré, qu'en
ménageant les susceptibilités des maris, elle protège efficacement les
intérêts des femmes. Malheureusement, l'épouse devra, pour faire siens
ses gains professionnels, intenter une action en justice. Il lui faudra,
dans tous les cas, si simplifiée que soit la procédure, si réduites que
soient les dépenses et les lenteurs, obtenir des magistrats une
séparation de biens partielle, une petite séparation judiciaire à
l'usage des pauvres gens. C'est un procès à plaider, une lutte à
soutenir, d'où peuvent surgir des conflits violents au foyer conjugal.
Atténuez tant que vous voudrez les frais et les délais: vous ne
supprimerez pas la mauvaise volonté du mari, vous ne sauvegarderez point
la paix du ménage. Votre loi de protection,--qui est une loi de classe,
une loi d'exception,--aura le défaut d'attendre que le mal soit déclaré
pour y porter remède. Faisons mieux: prévenons l'abus et supprimons les
procès.

Très bien, nous dit-on. Rien de plus aisé que d'organiser en faveur de
l'ouvrière un système de préservation anticipée qui, laissé à la
discrétion des parties intéressées, n'aura point la gravité d'une
disposition légale séparant de plein droit les salaires et les gains de
tous les époux français. A cette fin, M. le professeur Cauwès a proposé
les mesures de précaution suivantes: avant le prononcé de l'union, sur
l'interpellation de l'officier de l'état civil, la femme pourra déclarer
que, bien que n'ayant point fait de contrat, elle entend se réserver la
faculté de toucher elle-même le produit de son travail, à condition de
contribuer pour sa part aux charges du ménage. L'acte de célébration
mentionnera la réserve de la femme et l'acquiescement du mari, et sa
publicité préviendra suffisamment les tiers. Dans la pensée de son
auteur, ce procédé de défense préventive aurait pour avantage de
réserver à la femme ses moyens d'existence, sans qu'il lui soit besoin
de dresser à grands frais un contrat de mariage par-devant notaire[72].

[Note 72: Paul CAUWÈS, _De la protection des intérêts économiques de la
femme mariée_, pp. 17, 18 et suiv.]

Nous objecterons simplement que cette déclaration de la femme risque de
troubler, dès la première heure, l'harmonie du ménage, qu'inspirée par
un désir d'indépendance ou par une pensée de défiance et d'hostilité
vis-à-vis du futur mari, elle a le malheur d'éveiller et de consacrer
les sentiments égoïstes des époux dès le premier jour de leur
association conjugale. Sans doute, on peut répondre que ces précautions
individualistes ne seront pas imposées par une loi impérative à toutes
les unions, mais seulement abandonnées à la libre volonté des parties,
et que la pensée étroite et jalouse qu'elles manifestent est la suite
nécessaire de toute séparation de biens: ce qui n'a pas empêché le
législateur de permettre aux époux de stipuler par contrat de mariage ce
régime de division soupçonneuse. Pourquoi ce qui est permis en grand
devant notaire ne serait-il pas licite, en petit, devant le maire,
puisque cette demi-séparation contractuelle n'atteindrait que les
salaires personnels et les bénéfices propres de la femme ouvrière?

Au fond, suivant nous, cette réforme n'aurait qu'un avantage assez
minime: celui de rendre accessible aux classes pauvres le principe de la
liberté des conventions. Et j'ai l'idée que la femme ouvrière
repousserait presque toujours cette mesure de protection préventive,
soit parce qu'à la veille des noces, en ce temps des illusions fraîches
et vivaces, elle aura pleine confiance en l'honnêteté de son futur
époux, soit parce qu'elle appréhendera que son fiancé ne prenne ses
désirs d'indépendance pour une manifestation de méfiance prématurée, ou
même pour une déclaration de guerre intempestive. Et à défaut de cette
réserve faite expressément devant l'officier de l'état civil,
sera-t-elle déchue du droit de réclamer plus tard, si l'inconduite du
mari l'y contraint, la libre disposition des sommes provenant de son
travail?

Si l'on veut protéger efficacement la femme et, en même temps, la
dispenser de plaider, c'est-à-dire de mettre en mouvement l'appareil
énorme, coûteux et lent de la justice humaine, il n'est que de lui
accorder de plein droit, sans instance préalable, sans procès, sans
jugement, le droit de toucher ses gains personnels, lorsque son intérêt
lui conseillera de les sauvegarder contre les dilapidations de son mari.
Cette solution, adoptée par la Chambre des députés, est la plus
pratique, la plus franche, la plus économique. Nous faisons des voeux
pour que le Sénat la consacre, à son tour, le plus tôt possible. Point
besoin conséquemment d'ériger la séparation de biens, qui n'est que le
divorce des patrimoines, en régime de droit commun. Une innovation plus
modeste suffit: que la loi reconnaisse seulement à la femme le droit de
toucher le produit de son travail et d'en disposer librement, et cette
restriction apportée à la toute-puissance, parfois malfaisante, du mari,
amendera suffisamment la situation pénible que le Code Napoléon a faite
imprudemment à la femme ouvrière.


II

Toutefois cette réforme partielle en impliquerait une autre, non moins
urgente. Maîtresse de ses salaires, la femme mariée le sera-t-elle de
ses économies? La logique et la prudence le voudraient ainsi. D'où il
suit que la femme, qui jouit maintenant de la faculté de se faire ouvrir
un livret personnel par les Caisses d'épargne sans l'assistance de son
mari, devrait avoir également, à l'exclusion de celui-ci, le droit de
retirer les sommes qu'elle a précédemment déposées. Or, la loi du 9
avril 1881 n'a pas osé faire échec, sur ce point, au pouvoir marital.
C'est une inconséquence fâcheuse.

Quel est aujourd'hui le droit d'une ménagère économe? Opérer des
versements et reprendre ses dépôts sans l'assistance du mari. Mais il
n'y a point là une extension de la capacité juridique de la femme mariée
aussi large qu'on pourrait le croire, le mari conservant sur les apports
effectués ses droits de chef de la société conjugale. La femme n'a donc
pas la libre disposition de l'épargne dont elle a eu l'initiative
méritoire. Veut-elle retirer son argent? L'article 6 de la loi de 1881
distingue: elle peut le faire sans le concours du mari; elle ne le peut
pas contre son opposition. Et cette faculté de veto risque d'être, aux
mains d'un homme peu scrupuleux, un moyen d'intimidation vexatoire ou
même de spéculation malhonnête.

Bien plus, l'article 16 de la loi du 20 juillet 1895 a confirmé au mari
le droit de toucher seul le montant du livret ouvert au nom de sa femme,
si son régime matrimonial l'y autorise; et c'est le cas de la communauté
légale qui, en l'absence de contrat de mariage, gouverne la plupart des
ménages français. Conséquence: la femme commune en biens est libre de
placer ses économies en son nom, et son seigneur et maître a le droit de
les reprendre à volonté. Pour rester maîtresse de son livret, il faut
que le mari en ignore l'existence. C'est inviter la femme à le lui
celer. De fait, elle parvient souvent à se faire délivrer un carnet en
son nom de jeune fille. Avait-elle besoin de cet encouragement à la
dissimulation?

Singulier moyen de favoriser l'épargne et d'améliorer la condition des
ouvrières! Voici une brave femme mariée à un ivrogne, à un paresseux, à
un débauché: jour par jour et sou à sou, elle amasse l'argent du terme
ou la réserve destinée à l'imprévu des mauvais jours. Qu'elle ne s'avise
pas de porter son petit magot à la Caisse d'épargne: il n'y serait pas
en sûreté. Son mari pourrait, avec la complicité de la loi, se
l'approprier à tout instant. Est-il sage de condamner une femme à cacher
ses laborieuses économies, sans possibilité d'en tirer le plus minime
intérêt, pour les soustraire à la rapacité d'un époux indigne?

L'épargne du pauvre est sacrée. Les femmes ont raison de demander à la
loi de la mieux défendre. Que leur servirait de pouvoir toucher leurs
salaires, si elles n'ont pas le droit de toucher leurs économies? En
cela, leurs revendications sont essentiellement conservatrices. Et nous
les appuyons d'autant plus volontiers que plus souvent la femme du
peuple fait preuve de vertus domestiques qui la placent bien au-dessus
de la femme du monde. Autant la première sait épargner l'argent du
ménage, autant la seconde excelle généralement à le dépenser. Mieux que
personne, l'ouvrière réalise l'adage célèbre d'Aristote: «L'affaire de
l'homme est d'acquérir, celle de la femme est de conserver.» La
protéger, c'est à la fois défendre les enfants et sauvegarder la
famille. Accordons-lui donc, à l'exclusion du mari, le droit de retirer
librement les dépôts qu'elle a confiés à la Caisse d'épargne. On a
souvent comparé celle-ci à une tirelire: n'est-il pas juste que la
ménagère, qui l'a remplie, ait seule la faculté de l'ouvrir? Ne
permettons pas au mari de s'en emparer, de la briser, de la vider. Ce
qu'il faut constituer au profit de la femme du peuple, c'est un «pécule»
inviolable.

Mais il reste entendu que les biens acquis par la femme avec ses gains
personnels, comme aussi le total de ses économies particulières,
continueront d'appartenir à la communauté. Si donc, entre mari et femme,
nous admettons, dans une certaine mesure, la _séparation des pouvoirs_,
nous ne voulons à aucun prix de la _séparation des patrimoines_. A ce
propos, reconnaissons qu'en fait, eu égard aux formalités gênantes dont
la pratique a entouré l'opposition maritale, le nombre des comptes
ouverts aux femmes mariées par les Caisses d'épargne est devenu
considérable, tandis que celui des remboursements obtenus par les maris
est resté infime. Ajoutons enfin que la loi du 20 juillet 1886 sur la
Caisse nationale des retraites pour la vieillesse, et la loi du ler
avril 1898 relative aux Sociétés de secours mutuels, ont permis à la
femme d'effectuer des versements sans l'autorisation du mari. Elles nous
sont un témoignage encourageant de l'état d'âme de nos législateurs,
puisqu'elles nous les montrent désireux de protéger efficacement la
femme ouvrière contre les dissipations d'un époux indigne.


III

Mais il est une faute maritale plus grave que l'inconduite et le
gaspillage: c'est l'abandon. La laisserons-nous sans réparation? La
commission parlementaire, chargée d'examiner la proposition de M.
Goirand, ne l'a pas voulu. Elle a fait agréer par la Chambre des députés
une disposition additionnelle, dont l'idée première appartient à MM. les
professeurs Jalabert et Glasson. «En cas d'abandon par le mari du
domicile conjugal, la femme peut obtenir du juge de paix l'autorisation
de saisir-arrêter et de toucher des salaires ou des émoluments du mari
une part en proportion de ses besoins et du nombre de ses enfants. Le
même droit appartient au mari, en cas d'existence d'enfants, si la femme
ne subvient pas spontanément, dans la mesure de ses facultés, aux
charges du ménage.»

En cas d'abandon, le mari peut donc être partiellement destitué des
droits qu'il a normalement sur ses gains personnels. Et pour permettre à
la femme de les saisir sans trop de frais ni trop de lenteurs, le projet
en question organise une procédure simple, expéditive et peu coûteuse.
Nous ne ferons à ce projet qu'une critique. Il ne soumet le mari aux
poursuites de la femme que dans le cas où il abandonne le domicile
conjugal, tandis que la femme est exposée aux poursuites du mari dès
qu'elle refuse de supporter sa part des charges du ménage. Cette
distinction blesse le sentiment d'égalité. Que d'abord les déserteurs,
mari ou femme, commettant même faute, subissent même traitement: c'est
justice. Et ensuite pourquoi ne pas permettre à la femme de
saisir-arrêter une portion des salaires du mari qui refuse de prendre sa
part des charges de la famille? Les mêmes responsabilités appellent les
mêmes sanctions; les mêmes défaillances exigent les mêmes corrections.

Qu'opposerait-on au droit de saisie-arrêt exercé par la femme?

En contractant mariage, l'homme s'impose le devoir de subvenir aux
besoins de sa compagne, aux frais de nourriture, d'entretien et
d'éducation des enfants. Que le mari vienne à manquer à ces obligations
sacrées, qui lui sont imposées par les articles 203, 212 et 214 du Code
civil, et la femme, dont les salaires sont ordinairement minimes, sera
dans l'impossibilité d'y pourvoir. Est-ce que le Code civil ne doit pas
contraindre l'homme, qui faillit à ses devoirs, à faire un emploi moral
de ses gains? Par définition, la loi est la conscience de ceux qui n'en
ont pas. En manquant d'ailleurs à ses obligations de chef de la famille,
le mari coupable a volontairement abdiqué ses droits de chef de la
communauté. On aurait tort de laisser le commandement à qui donne
l'exemple de l'inconduite et de la lâcheté.

Qu'opposerait-on, maintenant, au droit de saisie-arrêt exercé par le
mari?

Les époux se doivent mutuellement secours et assistance. Leurs devoirs
sont réciproques. La femme doit contribuer, pour sa part, aux charges
communes. Or, s'il y a des maris qui compromettent par leurs excès les
ressources de la famille, il est des femmes qui ne se font point faute
de les gaspiller par leurs folies. L'équité veut donc que l'homme et la
femme ne puissent soustraire leur gain propre à sa destination ménagère,
et que les deux époux aient pareillement le droit de se rappeler l'un et
l'autre au premier devoir du mariage. La réciprocité est ici de stricte
justice. On ne saurait armer la femme en désarmant le mari. Donnons donc
à l'un et à l'autre même secours et même sanction.

Tout au plus doit-on restreindre, comme l'a fait la Chambre des députés,
le droit de saisie-arrêt du mari au cas où il y a des enfants, pour ce
motif qu'en l'absence de postérité, les salaires du mari suffisent
généralement à son entretien, et qu'il serait contraire à la dignité de
l'homme de réclamer, à son profit personnel, une part des salaires de la
femme. En fait, le droit de saisie-arrêt sera souvent d'un exercice
difficile. Comment atteindre l'époux coupable? Quel moyen de mettre la
main sur les gains d'un mari qui se dérobe? Quel père oserait toucher sa
part des profits d'une mère qui se vend?


IV

Sur tous les points qui précèdent, nous estimons que les revendications
du féminisme sont d'une parfaite justice et d'une réalisation facile. Où
le dissentiment commence entre lui et nous, c'est lorsqu'il oppose les
époux l'un à l'autre, sans autre but que de séparer leurs intérêts
pécuniaires au risque de désunir leurs coeurs et leurs vies. Si âpres
sont, en de certains milieux, ces pensées de division et d'indépendance,
que plusieurs Cercles d'études féministes ont mis à l'ordre du jour de
leurs délibérations l'évaluation par la loi et la rémunération par le
mari des travaux domestiques de la femme. Il ne s'agit plus de garantir
à celle-ci les gains qu'elle réalise en dehors du ménage, mais de lui
assurer le paiement des services ménagers qu'elle rend au père et aux
enfants.

Cette idée est, sans contredit, la chose la plus neuve et la plus
extravagante qui ait été proposée pour rajeunir et améliorer le mariage.
Renchérissant sur la séparation de biens, jugée sans doute insuffisante,
les congressistes de Londres ont discuté sérieusement, en 1899, «la
question du salaire de la femme par le mari.» On a pu lire, en 1900, au
programme de la Gauche féministe, un article ainsi conçu: «Évaluation du
travail ménager de la femme.» Nous ne rions pas: «Le travail de la femme
dans la famille doit être évalué.» Comment? Les uns prennent pour base
«le taux des salaires professionnels, pour les différents travaux de la
maison;» les autres parlent d'attribuer à la femme, en rétribution de
ses fonctions ménagères, «la propriété exclusive de la moitié des objets
mobiliers qui garnissent le foyer[73].» Mais cette évaluation est
arbitraire, le travail de la femme variant en qualité et en quantité,
selon la situation sociale du ménage. C'est pourquoi, jusqu'ici, la
question a été ajournée, faute de solution pratique.

[Note 73: _La Fronde_ du 7 septembre 1900.]

Je crois bien! Si vous indemnisez la femme de son travail domestique,
refuserez-vous au mari toute récompense pour les besognes qu'il
accomplit à la maison et pour les gains qu'il est seul, en bien des cas,
à réaliser au dehors? Sinon, que deviendrait l'égalité? Conçoit-on qu'en
plus du ménage qu'il soutient, l'homme soit obligé de payer sa femme
comme une mercenaire? Nous avions cru jusqu'à ce jour que le travail
industriel de l'homme et le travail ménager de la femme avaient pour
destination commune de faire vivre la famille; que celui de l'épouse
était la contre-partie et la compensation de celui de l'époux, avec
cette différence que la ménagère fournit sa contribution en prestations
manuelles, tandis que le mari verse à la communauté l'argent de ses
gains professionnels.

Seulement, vous n'évaluerez jamais avec exactitude et, par suite, avec
justice le travail de la femme dans son ménage. A vrai dire, lorsqu'une
ouvrière remplit fidèlement ses devoirs d'épouse et de mère, lorsqu'elle
sait pratiquer, à force d'économie, l'art difficile de partager un sou
en quatre, son travail n'a pas de prix. Et j'ajoute que ce n'est pas à
elle que la pensée serait jamais venue de s'en faire payer par son mari.
D'autre part, il y a de mauvaises ménagères. Dédommagerez-vous le mari
de ce qu'elles n'ont pas fait, ou bien le forcerez-vous à les rémunérer
de ce qu'elles auraient dû faire? Toutes vos évaluations seront
fautives, à moins que la femme ne soit payée par le mari à l'heure ou à
la journée, comme la domestique gagée par le maître. Ce serait plus
logique et plus simple. Mais quel amoindrissement du rôle de l'épouse et
des fonctions augustes de la mère!

Franchement, je ne sais rien de plus fou et de plus dégradant que ce
mercantilisme conjugal. S'imagine-t-on un mari qui abrite, habille et
nourrit sa femme, obligé légalement, par surcroît, à la rémunérer de ses
services quotidiens? A-t-on réfléchi qu'en ce cas la logique et l'équité
réclameraient encore que Monsieur eût le droit et le pouvoir de forcer
Madame à les lui rendre. «Puisque je paye, dira-t-il, servez-moi. Il
m'en faut pour mon argent!» Ce serait la domesticité étendue au mariage.
Et à ce régime de contrainte salariée, la femme aurait plus à perdre
qu'à gagner. Car, si la loi actuelle oblige le mari à subvenir aux
besoins de sa compagne, je ne sais aucun moyen légal de contraindre la
femme à s'occuper convenablement de son ménage. Qu'elle engage une
domestique incapable de faire la cuisine, qu'elle abandonne ses enfants
à une nourrice grossière ou inhumaine, qu'elle coure les magasins ou
pédale sur les grands chemins au lieu de surveiller son intérieur, le
mari ne peut user que de persuasion pour la ramener à une plus juste
conception de ses devoirs.

Et c'est au moment même où l'on dénonce si amèrement les mariages
d'argent, qu'on nous propose de convertir les relations les plus
sacrées, celles des mari et femme, celles des père et mère, en simple
affaire commerciale! Voyez-vous deux époux tenant un compte-courant de
leurs services réciproques et balançant avec ponctualité, l'un contre
l'autre, leurs dépenses et leurs recettes? On ne songe pas qu'il est
impossible de monnayer la tendresse et le dévouement, et que le
dévouement qui ne se donne pas sans compter n'est plus le dévouement, et
que l'amour qui se vend et s'achète au jour le jour n'est qu'une vile
prostitution. Ne parlons donc pas de la rémunération des services que
les époux se rendent réciproquement pour leur bien-être mutuel. Ce
serait la ruine de toutes les vertus conjugales. Ne rabaissons point au
niveau d'un calcul égoïste et d'un marchandage quotidien les
innombrables devoirs domestiques, que mille et mille générations de
femmes nobles et pures se sont honorées de remplir avec une tendre et
courageuse abnégation. Si jamais ce genre de spéculation s'installait au
foyer, l'affection en sortirait bien vite, chassée par les discussions
de salaire. C'est corrompre le mariage que d'en faire une société
marchande et de transformer deux époux solidaires en deux mercenaires
rivaux et soupçonneux.

Le salariat de la femme n'est pas même la contre-façon misérable de la
dot, puisque les apports des époux sont fixés, une fois pour toutes,
avant le mariage et restituables à sa dissolution. Et puis, chose
essentielle, la dot de la femme, comme le travail du mari, dont elle est
l'équivalent et la compensation, est affectée, par définition, à un but
commun qui est le soutien du ménage et l'éducation des enfants. Mais
investir la femme d'un droit de créance destiné à la rémunérer de tous
les soins dont elle condescend à entourer son mari et ses petits, c'est
la regarder comme étrangère à la famille et créer, pour la durée du
mariage, des intérêts contraires et des vues antagoniques là où toute
législation bien inspirée doit tendre à fonder une étroite communauté
d'efforts, de dévouement, de confiance et d'affection.

Revenons, pour conclure, aux réformes sérieuses. D'accord avec les
différents groupes féministes, nous avons revendiqué, sous certaines
conditions, pour la femme mariée: 1° le droit de disposer des salaires
et des gains provenant de son travail; 2° le droit de retirer, à
l'exclusion du mari, les économies qu'elle a déposées à la Caisse
d'épargne; 3° le droit de saisir-arrêter, en certains cas, les salaires
de l'époux coupable.

Mais ces réformes sont-elles suffisantes? Il arrive souvent, dans les
ménages peu fortunés, que sans délaisser le foyer domestique, le mari
plonge les siens dans la misère par son inconduite habituelle ou son
ivresse incurable. En cet état des moeurs ouvrières, est-il admissible
que l'époux indigne conserve intégralement ses droits et ses pouvoirs de
chef de la famille? Cet ordre d'idées nous amène à la grosse question de
l'incapacité légale de la femme mariée.



CHAPITRE VII

L'incapacité civile de la femme mariée


       SOMMAIRE

       I.--EN QUOI CONSISTE CETTE INCAPACITÉ LÉGALE?--SES
       ATTÉNUATIONS.--SA RAISON D'ÊTRE.--VIENT-ELLE DE
       L'INEXPÉRIENCE OU DE L'INFÉRIORITÉ DU SEXE FÉMININ?

       II.--FONDEMENT RATIONNEL.--UNITÉ DE DIRECTION DANS LE
       GOUVERNEMENT DE LA FAMILLE.--CONVIENT-IL D'ABOLIR
       L'INCAPACITÉ CIVILE DE LA FEMME MARIÉE?

       III.--ÉLARGISSEMENT DÉSIRABLE DE LA CAPACITÉ DES
       FEMMES.--SUPPRESSION DE L'AUTORISATION MARITALE DANS LES
       CAS DE DIVORCE, DE SÉPARATION DE CORPS ET MÊME DE
       SÉPARATION DE BIENS.--UN DERNIER VOEU.--LA PUISSANCE
       MARITALE EST-ELLE UNE FONCTION INAMOVIBLE?


L'égalité civile des deux sexes cesse dans les rapports conjugaux: en
s'engageant dans les liens du mariage, la femme aliène une partie de ses
droits et se soumet à une sorte d'incapacité temporaire. «Mais (c'est
une remarque de Paul Gide) cette incapacité, si même elle mérite ce nom,
n'est pas inhérente au sexe; elle n'a point sa cause dans la nature
physique ou morale de la femme, mais dans la puissance maritale,
c'est-à-dire dans un fait extérieur et accidentel[74].»

[Note 74: Paul GIDE, _Étude sur la condition privée de la femme_, p.
465.]


I

En quoi consiste l'incapacité légale de la femme mariée? En ceci que la
femme ne peut valablement procéder à des actes juridiques sans y être
autorisée par son mari ou par la justice. Veut-elle intenter une action
devant un tribunal ou y défendre, veut-elle conclure un acte
extra-judiciaire, donner, aliéner, hypothéquer, acquérir à titre onéreux
ou gratuit: la loi française exige, pour la validité de tous ces actes
de la vie civile, «le concours du mari dans l'acte ou son consentement
par écrit[75].»

Exceptionnellement, trois causes peuvent restreindre les prérogatives du
mari et augmenter, plus ou moins, les droits de la femme. D'abord,
celle-ci a pu se réserver expressément, dans son contrat de mariage, la
gestion de son patrimoine personnel. Même en l'absence de cette clause,
elle a pu obtenir contre l'époux dissipateur la séparation de biens
judiciaire et rentrer dans l'administration de sa propre fortune. Enfin,
elle a pu employer sa dot à des opérations commerciales, en vertu d'une
autorisation générale qui lui restitue en matière de négoce sa pleine
capacité civile[76].

[Note 75: Code civil, articles 215, 217, 218, 219 et 1124.]

[Note 76: Code civil, articles 223, 1449, et 220.]

Ajoutons que si, en principe, la femme est incapable de contracter sans
autorisation du mari, elle n'est pas discrétionnairement abandonnée à
l'autorité de son époux, puisqu'elle peut être habilitée par la justice
au refus injustifié de ce dernier, et que, même pour certains actes qui
impliquent une volonté entièrement libre et spontanée, tel que le
testament, elle n'est soumise à aucune autorisation, ni maritale ni
judiciaire. Il est donc difficile de voir dans la puissance du mari un
droit d'omnipotence tyrannique.

Telle qu'elle a été organisée par le Code civil, l'incapacité légale de
la femme mariée semble donc dériver du fait même du mariage. Elle
commence et finit avec lui. Beaucoup en demandent la suppression. Si
hardie que paraisse cette revendication, on voudra bien remarquer que
l'_autorisation_ et l'_autorité_ du mari sont deux choses distinctes,
que celle-ci est le principe de celle-là, et qu'on peut tendre à
restreindre la première, qui ne concerne que les intérêts pécuniaires de
la femme, sans abolir la seconde, qui s'exerce sur sa personne même. Une
loi qui supprimerait absolument l'autorité maritale serait une loi de
combat, tandis qu'une réforme qui s'en prend seulement à l'autorisation
maritale peut être une réforme de progrès.

Au surplus, l'antique conception de l'incapacité de la femme mariée a
lentement évolué, et ce n'est pas aujourd'hui un mince problème que de
découvrir sa véritable raison d'être. Les motifs anciennement allégués
ne nous suffisent plus. Et cela même atteste un grave changement dans
les idées et les moeurs.

Dira-t-on que l'incapacité civile de l'épouse n'est qu'une suite de
l'incapacité naturelle de la femme, de cette légèreté incorrigible, de
cette inexpérience incurable,--_imperitia aetatis et fragilitas
sexus_,--dont parlaient avec dédain nos vieux auteurs? Mais notre loi
tient une fille majeure pour aussi capable qu'un homme adulte; et il
serait inconvenant de prétendre que le mariage a le fâcheux effet de la
dépouiller, du jour au lendemain, de sa liberté consciente et de sa
volonté réfléchie, à tel point qu'il serait impossible à une femme de
passer aujourd'hui, sans l'assistance de son mari, le même acte
juridique que, fille, elle pouvait passer la veille en toute liberté.

Verra-t-on dans cette incapacité spéciale une conséquence de la
dépendance nécessaire de la femme qui doit, en toute chose, obéir à son
mari, seigneur et maître du ménage? Il est de fait que nos anciennes
coutumes ne mettaient pas en doute la suprématie de l'époux et la
subordination de l'épouse, et que cette idée traditionnelle de la
prééminence du sexe masculin fut présente à l'esprit des législateurs de
1804. Portalis, le premier d'entre eux, se moque des «vaines disputes
sur la préférence ou l'égalité des sexes[77].» Le Premier Consul
n'aurait point manqué de leur rappeler, au besoin, qu'«un mari doit
avoir un empire absolu sur les actions de sa femme.» On connaît de lui
ce mot cruel: «Il faut que la femme sache qu'en sortant de la tutelle de
sa famille, elle passe sous celle de son mari.» C'est l'esprit du vieux
droit quiritaire. Mais comment expliquerons-nous que l'autorisation de
la justice puisse suppléer parfois à l'autorisation du mari? Si
l'incapacité de la femme mariée est un hommage rendu à la puissance
maritale, on ne conçoit pas qu'un tribunal puisse en relever l'épouse
contre le gré de l'époux. Dépendance ou fragilité du sexe, voilà qui ne
satisfait guère l'esprit des modernes.

[Note 77: Séance du Conseil d'État du 16 ventôse an XI. LOCRÉ, t. II, p.
396.]

Portalis, d'ailleurs, ajoutait ceci: «L'obéissance de la femme est une
suite nécessaire de la société conjugale, qui ne pourrait subsister, si
l'un des époux n'était subordonné à l'autre.» Avant lui, Cambacérès
avait pris soin d'expliquer que l'égalité de puissance et la diversité
des opinions sur les plus petits détails entraveraient perpétuellement
l'administration commune[78]. Ici transparaît déjà l'esprit nouveau. La
tendance actuelle incline à voir dans l'incapacité de la femme un moyen
de prévenir les conflits de volonté par la prédominance du mari,
naturellement désigné pour ce rôle d'arbitre souverain par sa
connaissance des affaires et son expérience de la vie. L'autorisation
maritale s'explique donc suffisamment par la nécessité d'assurer l'unité
de direction dans la gestion des intérêts de la famille. Si donc
l'épouse est incapable, ce n'est plus en considération de la suprématie
de l'homme, ni en vue de l'inexpérience de la femme, mais en faveur du
ménage et des enfants.

[Note 78: FENET, I, p. 156.]


II

Il semble bien que nos législateurs soient entrés récemment dans ces
vues. Une loi du 6 février 1893 a rendu à la femme séparée de corps sa
pleine liberté civile. Jusqu'à cette époque, l'incapacité de l'épouse
survivait à la séparation de corps qui relâche les liens du mariage sans
les briser; il en résultait pour la femme l'obligation très humiliante
et très dure de mendier l'autorisation et de subir la puissance d'un
homme, auquel rien ne la rattachait plus, ni l'affection, ni l'intérêt.
De là des scènes pénibles qui rendaient illusoire tout espoir de
réconciliation,--sans compter que certains maris trafiquaient
odieusement de leur autorisation nécessaire.

Afin de couper court à ces abus, le nouvel article 311 du Code civil a
décidé que la séparation de corps a pour effet, comme le divorce, de
«rendre à la femme le plein exercice de sa capacité civile, sans qu'elle
ait besoin de recourir à l'autorisation de son mari ou de justice.»
Cette solution nouvelle prouve assez que l'incapacité de la femme mariée
dérive, aux yeux des modernes, non pas du mariage qui subsiste, mais de
la vie commune qui est interrompue par la séparation de corps.

Comment, du reste, parler sérieusement aujourd'hui de la supériorité de
l'homme et de l'infériorité de la femme? Sur dix maisons de petit
commerce qui prospèrent, neuf le doivent à l'intelligente coopération de
la femme. La prédominance du sexe fort s'est imposée d'abord; on l'a
justifiée ensuite. Elle a commencé par être un fait; elle a fini par
être un droit. Et ce droit lui-même s'est épuré. Il en a été du
gouvernement domestique comme du gouvernement politique: leur fondement
a varié. Présentement, l'autorité ne se légitime plus par l'intérêt de
celui qui l'exerce, mais bien par l'utilité de celui qui la subit. Loin
d'être un instrument de domination, la puissance du mari, comme celle du
père, comme celle du «prince», est tenue pour un instrument de
protection qui ne se justifie que par ses bienfaits.

Convient-il maintenant d'abolir radicalement l'incapacité de la femme
mariée? En ce sens, M. Michelin, député de Paris, a déposé sur le bureau
de la Chambre, le 27 octobre 1895, une proposition tendant à laisser aux
époux le soin de régler souverainement leur capacité respective par une
clause de leurs conventions matrimoniales. L'innovation serait grave,
puisque l'article 1388 du Code civil interdit aux futurs époux de
déroger par contrat de mariage aux «droits qui appartiennent au mari
comme chef.»

Y a-t-il donc avantage à n'admettre la subordination d'un époux à
l'autre, dans le gouvernement des intérêts pécuniaires, qu'autant
qu'elle sera contractuelle, c'est-à-dire volontaire? Aucun. Voyez-vous
des fiancés discutant leurs attributions hiérarchiques et leurs droits
de prééminence avant d'entrer en ménage? Quelle pomme de discorde ou
quel marché de dupe! Le plus épris sera toujours enclin à sacrifier ses
intérêts et le plus habile toujours porté à défendre et à exagérer les
siens. D'ailleurs il serait puéril de convier les futurs époux à régler
préventivement leur puissance ou leur sujétion. Dès aujourd'hui, et
malgré la loi, la division des pouvoirs ne se fait qu'après la
cérémonie, tacitement, au cours du mariage, sans accord préalable. Car
il ne suffit pas, on le sait, que le mari soit, de droit, le chef de la
famille pour être, en fait, le maître obéi et incontesté.

En outre, nous tenons pour dangereux de dissocier par anticipation les
intérêts des époux, en accordant à chacun d'eux, dans l'administration
séparée de leur fortune, une indépendance absolue. Mieux vaut s'efforcer
de ramener à l'unisson toutes les contrariétés possibles en exigeant,
dans certains cas, le concours de leurs deux volontés. C'est pourquoi
nous avons proposé plus haut que tout acte, qui intéresse gravement la
fortune commune, soit consenti expressément par l'un et l'autre des
époux.


III

En ce qui concerne spécialement l'autorisation maritale, puisqu'elle ne
repose plus sur la suprématie du sexe fort ni sur l'imbécillité du sexe
faible, nous ne voyons pas qu'elle soit sacrée, inéluctable, intangible.
N'ayant qu'un but, qui est d'assurer l'unité de direction nécessaire à
la bonne administration du ménage, le pouvoir qu'elle implique pourrait
très bien être remis aux mains de la femme, lorsque celle-ci fait preuve
de prudence et d'habileté. Il arrive souvent qu'une autorisation
générale relève l'épouse commerçante de toute incapacité: pourquoi
refuserait-on au mari la faculté d'habiliter sa femme aux actes de la
vie civile, en lui donnant le mandat, au cours du mariage, de gérer la
fortune commune et de diriger les affaires du ménage? On ne voit point
que ce qui fonctionne si bien en matière commerciale puisse engendrer de
moins heureuses conséquences en matière civile. Il conviendrait donc
d'étendre les cas d'autorisation générale, en stipulant que celle-ci
sera toujours révocable. Bien plus, lorsque le mari est absent ou
interdit, la raison veut que la femme soit dispensée de toute
autorisation préalable. Pourquoi entraver son action par la nécessité de
recourir à l'autorisation supplétive du tribunal? Lorsqu'une femme fait
preuve d'honnêteté et d'habileté, elle mérite un peu moins de défiante
sollicitude et de gênante protection.

L'incapacité de la femme devrait même cesser totalement là où commence
l'indignité du mari. Lorsque celui-ci est pourvu d'un conseil
judiciaire, condamné à la prison, mis en faillite ou en liquidation,
lorsqu'il déserte le foyer ou déshonore la famille, en tous ces cas de
déchéance morale ou pénale, la femme devrait être relevée de son
incapacité et placée à la tête du ménage. N'est-elle pas, par
définition, le suppléant, le substitut de l'époux incapable ou indigne?
On cite notamment des cas d'abandon monstrueux où le mari, ayant passé
la frontière, se rit de la mère et des enfants, reste sourd à toutes les
sommations et inaccessible à toutes les procédures. Quand le chef de la
famille forfait à ses devoirs, la révocation est de rigueur. C'est une
sorte de mauvais prince qu'il faut déposer au plus vite.

Enfin, il nous paraît que la séparation de biens judiciaire devrait
conférer à la femme la même capacité que la séparation de corps. Pour
justifier la différence que la loi du 6 février 1893 a maintenue, on
allègue que la communauté d'existence disparaît dans la séparation de
corps et subsiste dans la séparation de biens. Soit! Et pourtant,
lorsqu'il s'agit d'une simple question d'ordre pécuniaire, n'est-il pas
contradictoire de soumettre la femme séparée de biens, pour les actes de
disposition qui excèdent ses pouvoirs d'administration, à l'autorisation
d'un mari reconnu judiciairement incapable de diriger les affaires
communes?

En un mot, sans abolir radicalement l'autorisation maritale, nous
faisons des voeux pour l'élargissement de la capacité civile de la
femme. Allons plus loin: est-ce assez de suspendre ou même de supprimer,
dans certains cas limités l'_autorisation_ maritale? Ne convient-il
point de s'attaquer au principe d'où elle découle, c'est-à-dire à
l'_autorité_ maritale elle-même?

Pourquoi pas? Si la raison veut que, dans le mariage, l'homme ait le
gouvernement des affaires et des personnes de la famille, elle n'exige
point qu'il la garde, au préjudice de la mère et des enfants, quand il
s'en montre indigne. En ce cas, l'intérêt de tous commande qu'on lui
enlève la direction du foyer pour la transmettre à la femme. Lorsqu'un
cocher heurte son attelage à toutes les bornes et verse sa voiture dans
toutes les ornières, n'est-ce point prudence et sagesse de lui enlever
les guides? On voudra bien remarquer qu'il ne s'agit plus seulement,
dans notre pensée, de libérer l'épouse d'une suprématie malfaisante,
mais de dépouiller le mari de tous les pouvoirs dont il mésuse, pour les
confier expressément à la femme. Ce serait une petite révolution de
palais que l'inconduite du «seigneur et maître» justifiera plus d'une
fois. Quand un ministre gouverne mal, on le relève de ses fonctions, et
l'administrateur déchu redevient un administré subalterne. Pourquoi
l'époux incapable ou malhonnête ne subirait-il pas le même sort? La
puissance maritale serait-elle donc une qualité intransmissible, une
fonction inamovible? Soutiendrait-on, sous notre démocratie, que la
puissance maritale est semblable à la puissance royale, dont les femmes
étaient écartées par la loi salique?

Conformément à nos idées, une loi du 24 juillet 1889 a déclaré que
l'autorité paternelle ne peut tourner, aux mains d'un père indigne, en
mauvais traitements ni en spéculations infâmes. Après avoir protégé
l'enfant, pourquoi ne point protéger la femme? On n'hésite plus
aujourd'hui à transporter la puissance paternelle à la mère: pourquoi ne
point transmettre la puissance maritale à l'épouse? L'autorité du mari
est-elle plus sacrée que celle du père? Autre analogie: l'article 124 du
Code civil permet à la femme, en cas d'absence de son mari, d'opter pour
la continuation de la communauté et de prendre en mains l'administration
des biens. Pourquoi un jugement de déchéance, prononcé contre le mari
convaincu d'imbécillité ou d'indignité, ne pourrait-il pas investir la
femme d'un même droit d'option et d'un même pouvoir de direction?[79] Le
gouvernement du ménage doit appartenir au plus digne. Nous accorderions
donc à la femme une action en déchéance de la puissance maritale contre
l'époux coupable ou dément, avec faculté pour le juge de transmettre à
la demanderesse tous les droits qui appartiennent au défendeur en sa
qualité de chef de la famille.

[Note 79: Paul CAUWÈS, _De la protection des intérêts économiques de la
femme mariée_, p. 20.]

Confucius disait fort irrévérencieusement: «L'homme est à la femme ce
que le soleil est à la lune. Il dirige et elle obéit; et c'est ainsi que
règne l'harmonie.» D'accord. Mais lorsque le soleil brûle au lieu
d'éclairer, n'est-il pas naturel qu'on lui préfère la douceur du clair
de lune? C'est pourquoi toutes les fois que le gouvernement du mari
devient stupide ou malfaisant, nous proposons de transporter ses
pouvoirs aux mains plus sages et plus honnêtes de la maîtresse de
maison. Il n'est point de règle humaine qui ne comporte des exceptions
inévitables.

En dernière analyse, ce qu'il faut réprimer chez l'homme, c'est l'excès
de pouvoir et l'abus du droit. Les esprits modérés nous feront peut-être
l'honneur de convenir que les nombreux amendements, dont nous venons de
les entretenir, atteignent ce but en relevant la capacité civile de la
femme sans décapiter tous les maris de leurs prérogatives nécessaires.
Quant aux féministes intransigeants, il est à croire qu'ils trouveront
ces améliorations insignifiantes et parfaitement inutiles. Pourquoi
s'attarder à des corrections de détail? A quoi bon retoucher notre loi
matrimoniale? Le mal étant plus profond, le remède doit être plus
radical. En 1900, tandis que la Gauche féministe discutait la question
de la communauté légale, un congressiste, peu satisfait des demi-mesures
proposées, fit remarquer qu'il était insuffisant de briser «quelques
barreaux de cette prison qu'on appelle le mariage.» Couper seulement les
liens qui nous entravent les pieds, en respectant ceux qui nous
enchaînent la tête et les bras, est une préoccupation de naïf ou une
besogne de poltron. C'est à l'institution matrimoniale elle-même que les
esprits vraiment libres doivent, paraît-il, s'attaquer résolument. Et
l'homme courageux, dont je parlais tout à l'heure, réclama l'abolition
pure et simple du mariage. Suivons-le sur ce terrain.



LIVRE III

ÉMANCIPATION CONJUGALE DE LA FEMME



CHAPITRE I

L'amour conjugal


       SOMMAIRE

       I.--TRADITIONS CHRÉTIENNES DU MARIAGE.--SON FONDEMENT:
       DEVOIR OU PLAISIR?--IL NE DOIT SE CONFONDRE NI AVEC LA
       PASSION QUI AFFOLE, NI AVEC LE CAPRICE QUI PASSE.

       II.--L'AMOUR-PASSION: SES VIOLENCES ET SES DÉCEPTIONS.--LE
       MARIAGE SANS AMOUR: SON ABAISSEMENT ET SES TRISTESSES.

       III.--INSTINCT MUTUEL D'APPROPRIATION.--RITES SOLENNELS DE
       CÉLÉBRATION.--L'AMOUR CONJUGAL EST MONOGAME.--QUE PENSER DE
       L'INDISSOLUBILITÉ DU MARIAGE?

       IV.--C'EST UNE GARANTIE PRISE PAR LES ÉPOUX CONTRE
       EUX-MÊMES.--L'ACCORD DES ÂMES NE SE FAIT QU'A LA
       LONGUE.--EXEMPLES PRIS DANS LA VIE RÉELLE.--A QUAND L'AMOUR
       SANS LIEN?


I

Le Livre fameux de Stuart Mill, l'_Assujettissement de la femme_, repose
sur cet axiome que «le mariage est, à présent, le seul esclavage reconnu
par les lois.» Cette parole a trouvé de l'écho un peu partout, même en
France. On nous affirme que, d'après le Code civil, la femme est la
servante du mari. Il y a deux lois dans notre loi, dit-on: l'une pour
les hommes, l'autre pour les femmes.

Et notre société contemporaine accepte cette inégalité criante! A qui la
faute, sinon à l'atavisme chrétien, à l'héritage obscur des ancêtres
qui, prolongeant en nous leur vie morale, sentent et pensent, à notre
insu, dans nos âmes ébranlées vainement d'un désir confus d'intégral
affranchissement? Qui nous débarrassera de la servitude des idées
religieuses? Après s'être émancipés du joug de la foi, les incroyants
auront-ils le courage de s'affranchir des scrupules de la morale
«sacramentelle»[80]? Et de fait, un certain féminisme s'applique
passionnément à déchristianiser l'institution matrimoniale.

Il nous semblait pourtant qu'en épurant et en sanctifiant le mariage, la
religion du Christ n'avait point amoindri et maltraité la femme. Il est
vrai que Jésus ne permet à ses fidèles ni la polygamie ni le divorce. On
lit dans l'Évangile selon saint Mathieu: «Au commencement, Dieu a créé
un homme et une femme, un seul couple. C'est pourquoi l'homme quittera
son père et sa mère et s'attachera à sa femme. Ils ne seront plus deux,
mais une seule chair. Donc, que les hommes ne séparent point ce que Dieu
a uni. Le mari qui abandonne sa femme pour en épouser une autre et la
femme qui abandonne son mari pour en épouser un autre, commettent un
adultère[81].» Cette parole a restitué au mariage, dans l'intérêt des
deux époux, l'honneur et la sécurité.

[Note 80: Joseph RENAUD, _La Faillite du mariage_, p. 44.]

[Note 81: _Saint Mathieu_, XIX, 3-10.]

Par ailleurs, en admettant même que le christianisme n'ait rien de
divin, il faudrait reconnaître au moins qu'il a valu à la femme, en la
personne de Marie, mère de Jésus de Nazareth, d'incomparables hommages
et la glorification magnifique de la pureté féminine et de la dignité
maternelle. Aussi Marie est devenue le modèle de la femme et la
protectrice bénie de la famille chrétienne. Et s'autorisant de ce grand
exemple, saint Paul a proclamé que «les femmes se sauveraient par leurs
enfants[82].»

[Note 82: _Épître à Timothée_, II, 15.]

Plus tard, l'ancienne chevalerie, qui s'obligeait par serment à défendre
le bon renom des dames, avait en particulière dévotion «la très douce
Mère de Dieu». De là une littérature qu'on a justement appelée
«marianique», où les chevaliers-poètes célébraient leur «chère Dame», la
«benoîte» Vierge Marie. Mais on sait que ce culte de la femme ne fut pas
toujours aussi mystique ni aussi épuré. Il n'en reste pas moins que ç'a
été le grand honneur de l'Église de maintenir le droit de la femme à la
liberté, au respect et à la vertu, à l'encontre de la corruption des
moeurs et des passions sensuelles des princes. «Pendant tout le moyen
âge, écrit le comte de Montalembert, le pontificat des Pères de la
chrétienté se passa en luttes continuelles, afin de garder
l'indissolubilité du mariage contre les prétentions déraisonnables des
grands seigneurs féodaux.» Et ces luttes pourraient bien recommencer
contre les partisans du libre amour et de la libre jouissance!

«Toutes les questions sur le droit des femmes, sur les relations entre
maris et femmes, n'existent que pour les personnes qui ne voient dans le
mariage qu'un plaisir.» Cette parole de Tolstoï jette sur les équivoques
du «féminisme conjugal» une clarté directe et franche. Il y a un abîme
entre le sensualisme, né du désir charnel, qui ne voit rien au-delà des
joies de la possession, et l'esprit des noces légitimes qui assigne à
l'union des corps et des âmes la préoccupation suprême des enfants à
naître et de la famille à fonder. Tandis que la passion s'acharne
exclusivement à la poursuite d'une sensation actuelle et fugitive, le
mariage subordonne celle-ci à l'avenir de la race et au peuplement du
foyer. En deux mots, on ne se marie pas seulement pour le plaisir, on ne
se marie pas uniquement pour le présent. Le mariage ne doit se
confondre, ni avec la passion sensuelle qui affole, ni avec la
capricieuse amourette qui passe. Il veut plus de raison et aspire à plus
de durée.


II

Et d'abord, il n'est pas désirable que la passion préside au mariage,
parce que les sens y ont plus de part que le coeur. La passion, en
effet, est fantasque et violente: elle ressemble à un orage. Elle fait
même plus de blessures qu'elle ne cause de joies. Elle est absorbante,
ombrageuse, inquiète, dominatrice; elle veut posséder l'objet aimé tout
entier, sans que celui-ci ait le droit de retenir quoi que ce soit de
lui-même; elle est jalouse des amis, des livres, des bêtes, auxquels le
partenaire adoré--et persécuté--a le malheur de donner un peu de son
coeur. Les femmes ne sont pas rares qui éprouvent cette fièvre d'amour.
Ce sont des malades dangereuses. Quiconque est pris et serré dans l'étau
d'une passion aveugle est un être à plaindre. S'il ne s'arme d'un
courage surhumain pour secouer le joug qui l'étouffe, il tombera de
défaillance en défaillance, de l'amour à la faiblesse, de la faiblesse à
la lâcheté, jusqu'à l'abandonnement de soi-même, jusqu'à la dégradation
de tout son être: c'est un suicide lent.

Que s'il veut réagir, se révolter, se reprendre, quelles luttes et
quelles souffrances! Je ne voudrais pas souhaiter, même à un ennemi, le
mariage d'une affection douce avec un amour-passion. C'est l'union de
deux choses inconciliables. Liez une créature ardente et fébrile, tout
feu, tout flamme, tout désir, avec une autre capable seulement de
tendresse raisonnable, où entrent surtout la condescendance amicale et
l'instinct protecteur, et vous aurez un ménage d'enfer. Sans doute,
entre gens qui s'aiment d'une flamme égale et modérée, les disputes ne
sont pas rares. Mais entre un amoureux fou et un amoureux sage, il y a
discord mental, incompatibilité absolue, déchirement continuel. Ils
vivent ensemble sans se comprendre, ils respirent le même air sans
s'accommoder l'un à l'autre. Ce sont des étrangers qui couchent dans le
même lit, sans pouvoir se communiquer leurs pensées, sans pouvoir
connaître et goûter leur âme. De l'un à l'autre, point d'entente
possible: ils s'enferment en eux-mêmes, se torturent, se martyrisent
jusqu'au jour de la séparation inévitable. Ce qui fait que bon nombre de
mariages d'inclination tournent mal, c'est précisément que la passion y
préside exclusivement, soit d'un côté, soit de l'autre, ou même des deux
à la fois; et la passion ne fonde rien de solide, parce qu'étant faite
surtout de désir, elle est incohérente et folle. Je le répète: la
passion est une fièvre délicieuse et pernicieuse, dont il est souvent
plus facile de mourir que de guérir.

Non qu'il faille, grand Dieu! se marier sans amour. Ne laissons pas
s'aggraver le discrédit où déchoit insensiblement le vrai, l'honnête, le
pur amour, l'amour conjugal! Le mariage n'est pas seulement l'union de
deux vies, de deux bourses, mais avant tout l'union de deux coeurs.
Sinon, il ne mériterait pas d'être défendu. Se marier sans amour, quelle
misère! Comme si l'amour n'était pas le sourire de la vie! Il n'est que
son rayonnement pour éclairer la beauté des choses. Si tant de gens
passent à côté des merveilles de l'univers sans les voir ni les sentir,
n'est-ce point que leur âme solitaire ne s'est jamais éclairée de cette
lumière intérieure, qui rend plus présentes et plus chères aux coeurs
aimants les splendeurs de la nature et de la vie? Il suffit d'aimer pour
trouver le ciel plus bleu, l'air plus léger, la terre plus clémente,
plus parée, les hommes meilleurs et les femmes plus parfaites. Ayez le
coeur en joie, et vous verrez le monde en fête. L'amour est un magicien
charmant qui anime, colore, et embellit l'existence. Ne le bannissons
point du mariage.

Mais cet amour doit être plus réfléchi que la passion, et plus sérieux
qu'une amourette. A l'homme et à la femme qui veulent fonder une
famille, il faut une affection mutuelle, profonde, solide. On ne se
marie pas seulement pour soi, on se marie aussi pour l'autre. Sans
réciprocité consentie et partagée, le mariage est lésionnaire et
malheureux. On ne se marie pas davantage pour six mois ou pour six ans,
mais pour toujours. Il s'agit là d'une liaison à vie, et non d'un
caprice passager. Sans desseins de long avenir, sans promesses de durée,
sans garanties de fidélité, le mariage est fragile et précaire. Enfin,
avant toute autre considération, le mariage doit être contracté en vue
des enfants à naître et du foyer à fonder. Cessons donc de le regarder
comme le dénouement d'une intrigue habile ou le couronnement d'un simple
désir. Qu'il ne soit ni la fin d'un long célibat pour les hommes, ni la
fin d'un roman aventureux pour les femmes, ni surtout l'aboutissement et
l'assouvissement de la passion pour les uns ou les autres! Le mariage
est le commencement d'une famille; il lui faut des gages d'avenir et des
assurances de perpétuité.


III

C'est pourquoi, peut-être, l'amour conjugal ne suppose pas seulement
l'instinct de possession, mais encore l'instinct d'appropriation. Il
faut que les époux se sentent bien l'un à l'autre, pour aujourd'hui et
pour demain, sans réserve, sans partage, sans retour, et maintenant et
toujours. Et ce sentiment de confiance et de sécurité doit être
réciproque. Là est l'essence et l'honneur du mariage chrétien.

Autrefois l'homme cherchait à réaliser cette assurance par la force, à
son profit exclusif. On sait que, dans les temps anciens, la femme fut
généralement attribuée à l'homme par droit de conquête ou par droit
d'achat. Butin vivant soumis aux violences du rapt ou proie charnelle
exposée sur les marchés d'esclaves, elle dut subir servilement, durant
de longs siècles, la loi du vainqueur ou de l'acquéreur devenu son
souverain maître.

Aujourd'hui les deux époux se donnent et s'appartiennent l'un à l'autre.
Qu'on ne s'offense point de ce langage: George Sand a écrit elle-même
que «l'amour est un esclavage volontaire auquel la femme aspire par
nature.» Et l'homme, pareillement. Quiconque est porté vers le mariage
par des sentiments honnêtes, se sent las de son indépendance et prêt à
aliéner une part de soi-même au profit de l'être aimé. C'est avec joie
qu'il se donne et qu'il se lie. Et comme il ne s'agit point là d'une
relation fortuite et brève, mais d'une convention à vie, les deux futurs
conjoints ont une si pleine conscience de la gravité de l'acte décisif
qui va les attacher l'un à l'autre, qu'ils aiment à l'entourer d'éclat
et de splendeur. Ils sentent en même temps leur tendresse si supérieure
aux caprices de l'instinct, ils voient si bien que leur mariage n'est
pas seulement la conjonction de deux organismes, mais aussi l'union plus
complète et plus durable de deux existences, qu'ils souhaitent de
prendre à témoin de leur amour le ciel et la terre et de solenniser leur
consentement par quelque noble consécration publique. Les rites qui,
dans presque toutes les civilisations humaines, notifient et
sanctionnent les noces légitimes de l'homme et de la femme, ne sont donc
point une artificielle improvisation des lois civiles et religieuses;
ils sont nés bien plutôt d'un entraînement spontané, d'une impulsion
générale; et bien qu'ils aient été jadis avilis par des usages
sacrilèges, ils ne sont pas moins l'expression d'un mouvement du coeur
et d'un besoin de nature. Si l'on demande maintenant pourquoi les époux
manifestent, en s'unissant, ce voeu d'unité et cette préoccupation de
perpétuité qui sont de l'essence du mariage, nous tirerons du coeur
humain lui-même une observation importante.

L'amour est monogame. Il ne se partage point; il se donne tout entier.
Notre coeur est ainsi fait qu'il n'a jamais qu'une seule affection en un
même moment. Il lui serait impossible de mener de front deux passions.
L'amour est exclusif. Ce qui ne veut point dire que son objet ne puisse
varier successivement. Seulement, quand un nouvel amour détrône et
expulse le premier, celui-ci est comme effacé, annihilé, aboli. Il ne
compte plus. Encore une fois, il est contre nature que deux affections
également amoureuses puissent se juxtaposer en une même âme. L'amour
véritable répugne au partage. Tout ou rien, voilà sa devise. Mais le
coeur humain s'arrange très bien des affections successives. Il est
volage. Et si troublants sont ses transports et si prestigieux ses
artifices, qu'il se persuade naïvement que son amour actuel est son
premier, son unique amour.

Nous montrerons plus loin que c'est le malheur du divorce de favoriser
puissamment ces étranges illusions, et de servir de la sorte les fins de
l'amour libre. Faites que les unions monogamiques puissent être
librement dissoutes par consentement mutuel, au gré des parties
intéressées, ainsi que se font déjà les divorces en divers pays du
monde, et la famille stable d'aujourd'hui aura vécu. Alors tous les
amants seront époux. Pour combien de temps? Cela dépendra de l'amour qui
les unit. «Le mauvais de la famille actuelle, a-t-on dit, ce n'est pas
la monogamie, qui est la forme la plus digne de l'union des sexes, mais
plutôt la quasi-indissolubilité légale[83].»

[Note 83: B. MALON, _Le Socialisme intégral_, t. I, chap. VII, p. 373.]

Cette parole d'un socialiste modéré nous montre assez que, pour le
moment, l'attribut du mariage le plus menacé est la perpétuité. Et
pourtant le respect des liens matrimoniaux est de nécessité publique.
Toute société est directement intéressée à la stabilité des familles; et
le mariage indissoluble a précisément pour but de lui assurer la
continuité, la durée, la solidité, sans lesquelles nul peuple ne saurait
vivre et prospérer. Les liens volontaires qu'il consacre ne sont point
faits pour les bons ménages qui se soutiendraient naturellement sans
leur appui, mais pour les médiocres qui sont légion, et dont
l'ébranlement et la dissolution jetteraient autour d'eux le scandale, le
trouble et la confusion. Au fond, le mariage est une garantie que les
époux prennent contre eux-mêmes dans l'intérêt des enfants et,
conséquemment, dans l'intérêt de la société elle-même.


IV

A bien y réfléchir même, on ne tarde guère à se convaincre que tous les
gens mariés ont besoin de cette «assurance» préventive. Je ne crois pas
faire injure aux meilleurs ménages en affirmant qu'à la suite d'un
froissement grave ou d'un désaccord passager, ils ont été tentés plus
d'une fois, au fond du coeur, de se déprendre et de se désunir.

Supposons un mariage qui réunisse toutes les conditions de bonheur:
est-on sûr qu'il sera heureux? Non. Les femmes se trompent qui lui
demandent avidement, non pas seulement la sécurité, la dignité, mais
encore la plénitude des joies terrestres. S'il faut mettre de l'amour
dans le mariage, c'est à condition de n'en point chasser la raison et de
songer à l'avenir autant qu'au présent, aux enfants autant qu'à
soi-même. Pourquoi faut-il que beaucoup de jeunes filles soient élevées
et entretenues dans cette idée que l'époux est fait pour leur donner la
félicité, que leur béatitude dépend d'un homme, et que celui-ci doit
réunir à cette fin toutes sortes de mérites introuvables? Avec les
qualités qu'on exige du mari rêvé, un dieu ne serait pas capable de
faire un époux sortable. Quand les femmes se persuaderont-elles qu'on ne
réalise point à volonté le bonheur de qui que ce soit, même en l'aimant
de tout son coeur, pour cette bonne raison que notre bonheur vient de
nous-mêmes beaucoup plus que des autres?

En réalité, il n'est pas de ménage qui n'ait,--un peu plus tôt ou un peu
plus tard,--ses préoccupations, ses tourments, ses épreuves. Les
meilleurs époux ne sont mariés véritablement qu'après plusieurs années
de vie commune, non exempte de froissements d'amour-propre. Les
prémisses du mariage sont un trompe-l'oeil; la légendaire «lune de miel»
n'est qu'une comédie galante qu'on se joue l'un à l'autre. L'harmonie de
deux âmes ne s'improvise point. On peut s'aimer dès la première
rencontre; on ne s'accorde qu'à la longue. Le coup de foudre peut
rapprocher les coeurs; il ne fond point les caractères. L'«unisson»
suppose un stage de concessions réciproques et de bienveillante
condescendance.

Cela étant, est-ce trop dire que peu de ménages se condamneraient aux
obligations du support mutuel, s'ils pouvaient, à tout instant, sortir
du mariage par une porte largement ouverte sur le monde? En tout cas, à
se croire et à se sentir liés pour la vie, il leur est plus facile de se
plier aux devoirs de leur condition et d'acheter, au prix de quelques
sacrifices préalables, un peu de paix et de bonheur pour l'avenir.

Voici, par exemple, une mère de famille entendue à tous les soins
domestiques, appliquée à l'administration de son intérieur, tenant son
rang avec dignité, sans effacement ni ostentation, respectée de tous et
faisant honneur à son mari. Aux premiers temps de sa vie nouvelle, il
lui est peut-être échappé dans l'ombre, sinon des larmes, du moins bien
des soupirs. Mais à mesure que s'écoulent les jours et les années, à
mesure que se forment plus de liens et que se nouent plus d'obligations,
son âme s'ouvre mieux à la véritable conception des devoirs de ce monde;
et pendant qu'elle se dépense pour le bonheur des siens et court,
vigilante et affairée, d'un berceau à l'autre, elle se dit que les
petites pensionnaires sont folles qui rêvent la vie tout en bleu ou tout
en rose; que le seul moyen de couper court aux vaines imaginations,
c'est de remplir simplement son devoir, et qu'on fait son bonheur sur la
terre moins en cherchant sa félicité propre qu'en travaillant activement
à celle des autres.

A ce propos, parlons un instant de la femme intelligente mariée à un
mari vulgaire. C'est l'histoire de Mme Bovary; et ce que le
chef-d'oeuvre de Flaubert a suscité de tentations dans l'âme aigrie des
femmes qui se jugent supérieures à leur mari, les confesseurs pourraient
seuls le dire! Afin de se libérer du contact journalier d'un lourdaud
stupide, l'idée est venue plus d'une fois à ces vaniteuses de rompre
leur chaîne, de fuir le foyer, d'abandonner les enfants. Puis la crise
de révolte passée, quand la raison et la sagesse ont repris le dessus,
quand l'esprit de devoir l'a emporté, Dieu aidant, sur l'esprit
d'orgueil, elles se sont apaisées, assagies, et elles sont restées à la
maison, l'âme triste, mais soumise et résignée.

Croyez-vous donc que, sans le lien matrimonial, elles ne seraient pas
parties, préférant le libre amour à la vulgarité du devoir quotidien?
Supprimez l'attache légale, et les époux rendus à leurs passions, à
leurs caprices, à leurs faiblesses, se disperseront comme une gerbe
déliée au premier vent d'orage. Et ce que je dis de la femme supérieure
à son mari, je le dis pareillement du mari supérieur à sa femme. Ce
second cas n'est pas plus rare que le premier. Croyez-vous que cet homme
ne sente point, par instants, une furieuse envie de rompre les entraves
d'une communauté pénible? Heureusement les attaches conjugales le
retiennent; puis l'habitude l'apaise, le berce, l'endort. Et finalement,
les enfants ont le bonheur de grandir entre le père et la mère.

En vérité, je le répète, il n'est peut-être pas un seul ménage, si bien
assorti qu'on le suppose, qui, à de certains moments de contradiction et
de mauvaise humeur, n'ait souhaité de revenir en arrière, regimbant sous
le frein qui le lie. Mais on s'est fait lentement l'un à l'autre. Aux
frottements de la vie commune, les aspérités se sont émoussées. Et peu à
peu le mariage a rapproché, uni, mêlé, fondu si complètement les deux
unités conjugales que, si différentes qu'elles fussent l'une de l'autre,
elles ont fini par s'entendre, se concilier, s'harmoniser. La paix est
faite. Quelque chose est passé de Lui en Elle et d'Elle en Lui. Ils ne
peuvent plus se déprendre, se détacher sans souffrance. Cette fois ils
sont bien mariés. Et la société compte une assise de plus: voilà le
grand bienfait social du mariage!

Et maintenant, un temps viendra-t-il où les unions conjugales se
formeront par pure affection, sans alliage d'orgueil, de caprice,
d'égoïsme ou d'intérêt? Les ménages de colombes deviendront-ils une
règle sans exception? Tourtereaux et tourterelles construiront-ils leurs
nids sans le moindre calcul d'ambition, sans aucune préoccupation
d'argent, sans nul souci du lendemain? L'humanité est-elle destinée à
roucouler unanimement? Il n'en coûte rien de l'espérer. Ce jour-là
seulement on pourra, sans inconvénient, émanciper la foi conjugale de
toutes les chaînes de sûreté que les traditions, les moeurs et les lois
ont forgées entre les époux. Plus de conjoints, tous amants!

On verra même bientôt que des hommes pressés, qui sont tout miel et tout
amour,--j'ai suffisamment désigné les anarchistes et les
socialistes,--voudraient dès maintenant libérer les époux de tout
assujettissement respectif; car il faut bien reconnaître que l'humanité
mettra quelque temps à s'élever à l'idéale perfection dont nous parlions
tout à l'heure. Ces messieurs appréhendent qu'à serrer si fortement le
lien civil des mariages, on ne brise le lien spontané des libres
affections, et qu'en appesantissant sur nos épaules le joug des
contraintes légales, on affaiblisse en nous l'attraction mystérieuse des
âmes.

N'ayons cure de ces tendres scrupules. L'amour vrai ne souffre point des
précautions prises pour en assurer la continuité. Il est inévitable
qu'une société civilisée prenne des garanties en faveur des enfants et,
pour cela, qu'elle mette chaque couple en garde contre lui-même,
protégeant ainsi le mari et la femme contre l'inconstance et la
fragilité de leurs propres sentiments. Oui, les sanctions légales et
religieuses sont l'aveu de notre faiblesse, le soutien de notre
infirmité; et tant que les pauvres humains resteront ce qu'ils sont,
faillibles, capricieux et volages, il sera de nécessité sociale de
mettre un peu chaque ménage sous les verrous. Attendons patiemment
qu'ils soient devenus parfaits pour démolir les serrures.



CHAPITRE II

La réforme du mariage


       SOMMAIRE

       I.--RÉCRIMINATIONS FÉMINISTES CONTRE LES MOEURS ET CONTRE
       LES LOIS.--SONT-ELLES FONDÉES?--LA «LOI DE
       L'HOMME».--EXAGÉRATIONS DRAMATIQUES.

       II.--JUGEMENT PORTÉ SUR L'OEUVRE DU CODE CIVIL.--S'IL FAUT
       LA DÉTRUIRE OU LA PERFECTIONNER.--AMÉLIORATIONS DÉSIRABLES.

       III.--ENTRAVES EXCESSIVES.--CE QUE DOIT ÊTRE L'INTERVENTION
       DES PARENTS.--SOMMATIONS DITES «RESPECTUEUSES».--MARIAGES
       IMPROVISÉS.--FIANÇAILLES TROP COURTES.

       IV.--UNE PROPOSITION EXTRAVAGANTE.--LE «CONCUBINAT LÉGAL».


Il est d'habitude chez les féministes de récriminer amèrement contre le
mariage. Leurs doléances sont de fait et de droit; elles accusent à la
fois les moeurs et les lois. Nous les suivrons dans cette double
argumentation lamentable.


I

L'histoire du mariage n'est, paraît-il, que le martyrologe des femmes.
Quoi de plus navrant que la vie d'une femme malheureuse en ménage? Elle
s'est mariée par coquetterie ou par amour, séduite par le brillant
avenir d'un esprit fort ou seulement par l'élégance soignée d'un joli
garçon. Son ignorance du monde ne lui permettait point d'apercevoir
l'insignifiance de l'un ou l'égoïsme de l'autre; et elle s'est laissé
prendre au miel des paroles caressantes et des prévenances attentives.
Et une fois le mariage consommé, l'amoureux a disparu et le maître est
resté. Plus de tendres propos, plus de douces fleurettes. Et après les
désenchantements du coeur et les angoisses de la maternité, sont venus
les soucis journaliers d'une vie médiocre, les regrets de l'indépendance
perdue, les calculs étroits du ménage, mille combinaisons laborieuses
pour «faire durer la livre de beurre un jour de plus ou payer la viande
et le sucre quelques sous de moins.» Et la fraîche beauté de la jeune
mariée s'en est allée et, avec elle, la paix, le contentement et la
gaieté.

Qu'opposerons-nous à ce triste tableau, sinon qu'il serait injuste d'en
conclure que tous les maris sont des tigres ou des ânes? On doit se
dire, après tout, que les femmes mal mariées ne sont pas la majorité,
même en France; que l'homme n'est pas toujours le tyran et qu'il est
souvent la victime; que le cas n'est pas rare où la frivolité prodigue
et la sécheresse cruelle d'une femme ont brisé et avili toute une
existence masculine; qu'ils sont nombreux les commerçants, les employés,
les fonctionnaires que pressent et assiègent les inquiétudes et les
soucis du ménage à soutenir et du budget à équilibrer; bref, que la loi
du travail s'impose à l'homme comme à la femme et que, pour mieux en
supporter l'écrasant fardeau, il n'est que d'associer leurs vies et
d'unir leurs forces et leurs dévouements. S'il y a des femmes
malheureuses, il y a des maris qui souffrent tout autant. A qui la
faute? Ces époux mal assortis devaient s'unir avec plus de
circonspection.

«Vous en parlez d'un coeur léger, me dira-t-on. Vous oubliez que les
infortunes de la femme sont aggravées et sanctionnées par les lois. Les
hommes ayant fait le Code de leur seule autorité, il est inévitable
qu'ils l'aient conçu et fabriqué à leur seul avantage. Au vrai, le Code
Napoléon n'est pas la loi, mais leur loi.»

Rappelons-nous, en effet, la _Loi de l'homme_, cette pièce de M. Paul
Hervieu qui a remporté un si beau succès auprès des dames: on ne saurait
trouver un exemple plus curieux des inégalités et des injustices
accumulées contre la femme par notre législation draconienne. Toute
épouse qui n'a pas en main les preuves flagrantes et brutales requises
pour assurer le divorce, est absolument désarmée. Que si, n'écoutant que
sa dignité, elle se résigne à une séparation amiable, le mari peut s'y
opposer et la contraindre au besoin à réintégrer le domicile conjugal.
Donne-t-il son consentement: à défaut d'un contrat prudent, l'épouse qui
s'éloigne n'a aucun moyen de reprendre sa dot. Et enfin, quand il
s'agira de marier les enfants nés de cette triste union, en cas de
dissentiment entre les époux séparés de fait et non de droit,
l'acquiescement du père l'emportera sur le refus de la mère. Telles sont
les infamies, nous dit-on, qui se peuvent commettre sous le couvert de
la loi de l'homme, en un siècle qui se vante de sa civilisation. Le Code
français livre la femme au mari pieds et poings liés. Et l'on prétend
que le sexe fort ne s'est pas taillé la part du lion?

Nous répondrons que, n'en déplaise aux âmes dramatiques, tout cet
assemblage d'énormités est accidentel et systématique. Qu'à la rigueur,
une femme désolée de s'être mal mariée ou une fille navrée de ne point
l'être, s'en prenne aux lois et à la société, la première du mauvais
ménage qu'elle a fait, la seconde du bon ménage qu'elle aurait pu faire:
rien de plus naturel. Au lieu de s'accuser soi-même, il est bien plus
simple d'accuser tout le monde. Seulement, dans la vie réelle, ces cas
sont de pures anomalies. Ce n'est point par les accidents qu'il faut
juger d'une loi, mais par les situations communes et normales. Rien de
plus simple et de plus injuste que d'imaginer des exceptions cruelles
qui révoltent les coeurs tendres. Et puis, renversez les rôles, donnez à
l'épouse la totalité des droits qui appartiennent présentement à
l'époux: la tyrannie n'aura fait que changer de tête. Comme l'a dit M.
Brunetière à M. Paul Hervieu lui-même, «si la _Loi de la Femme_ se
substituait à la _Loi de l'Homme_, que croyez-vous qu'il y eût de changé
dans le monde[84]?»

[Note 84: Réponse au discours de réception de M. Paul Hervieu à
l'Académie française.]


II

En réalité, notre Code civil ne mérite ni la colère des uns, ni
l'admiration des autres. Nous croyons même qu'il occupera dans
l'histoire de la condition féminine un rang honorable. Avant lui,
certains vieux auteurs poussaient la rudesse masculine jusqu'à déclarer
la femme «battable», mais pour un juste motif et à condition de ne point
l'estropier. En maintes coutumes, l'exhérédation des filles était
partielle ou totale. D'ordinaire, les soeurs n'étaient point admises à
partager l'héritage paternel avec leurs frères. Dans le droit féodal, la
noblesse n'admettait pas qu'aux enfants, qui avaient même part dans leur
affection, les parents pussent laisser même part dans leur succession.
Les mâles étaient privilégiés. Ç'a été une des meilleures inspirations
du Code de généraliser l'égalité roturière et de reconnaître aux filles,
comme aux garçons, la plénitude de la capacité héréditaire, en
n'accordant toutefois à l'un ou à l'autre époux survivant, mari ou
femme, qu'une vocation subalterne que la loi du 9 mars 1891 a justement
améliorée. En tout cas, notre législation successorale a tenu la balance
égale entre les deux sexes. La loi réparatrice, que nous venons de
citer, a même eu pour objet d'empêcher la veuve d'être plongée dans la
misère par la mort du mari qui lui assurait, de son vivant, le luxe ou
l'aisance.

Ce n'est pas une raison de soutenir que notre vieux Code civil est un
monument intangible. Nous avons déjà reconnu que, dans les relations
respectives des époux, il a exagéré les pouvoirs du mari sur la personne
et sur les biens de la femme. Ses rédacteurs n'ont point échappé à
l'esprit de l'époque et à l'influence de Napoléon, qui affirmait
cavalièrement que «la femme est la propriété, de l'homme comme l'arbre à
fruits est celle du jardinier.»

A ces exagérations de pouvoir, nous avons proposé d'importantes
restrictions, convaincu que la civilisation d'un peuple se mesure au
degré de justice et d'humanité dont la loi des hommes entoure la
condition des femmes. Là ou la faiblesse est une cause de déchéance, on
peut être sûr que le législateur, étouffant le cri de la pitié, n'a obéi
qu'à son égoïsme; ce qui revient à dire que là où la femme est méprisée,
l'homme lui-même est méprisable. «Rappelez-vous, disait Fouché à Mme
Récamier, qu'il faut être douce quand on est faible.»--«Et qu'il faut
être juste quand on est fort,» répliqua celle-ci. Ces deux paroles
méritent de vivre dans la mémoire des hommes et des femmes.

Investis de fonctions également nécessaires à l'espèce, les époux
doivent jouir, non pas de prérogatives identiques qui engendreraient la
confusion, mais de droits équivalents qui assurent l'ordre dans la
famille en donnant satisfaction à l'équité. Point d'égalité niveleuse,
mais une juste «péréquation». Certains féministes, hélas! n'y songent
guère. En 1896, dans son assemblée générale annuelle, la Ligue pour le
Droit des femmes avait discuté les «divers modes de contrats de
mariage,» et Mme Pognon, qui présidait, venait de formuler ainsi la
conclusion: «Le Code est mauvais; donc il faut le brûler et en refaire
un autre.»--«Non pas, réclama un assistant. Il faut le brûler et ne
point le refaire.» Et la séance fut levée sur cette parole anarchique.

Il n'est donc pas superflu de recommander aux femmes de rester femmes,
de ne point modifier, déformer, dénaturer leur sexe par des nouveautés
malséantes, mais de s'appliquer simplement à améliorer le sort de celles
qui peuvent souffrir d'une législation quelque peu vieillie, en
corrigeant, en amendant, en complétant le Code civil, au lieu de le
jeter au feu avec de grands gestes et de grandes phrases. Signalons à ce
propos l'existence d'un «féminisme matrimonial» dont les vues sont
dignes d'approbation. Mme Clotilde Dissard en a fort bien exprimé
l'esprit dans la _Revue féministe_: «Nous pensons que la véritable unité
sociale, c'est le couple humain. L'idéal que nous poursuivons, c'est
l'organisation plus parfaite, plus achevée de la famille, la coopération
plus harmonieuse de l'homme et de la femme à l'oeuvre commune, la
division des fonctions suivant les aptitudes de chaque sexe, naturelles
ou acquises par l'éducation.» Nous tâcherons de ne point oublier ce
principe en étudiant les droits et les devoirs respectifs des époux.


III

Lorsqu'une institution n'est plus d'accord avec les moeurs, il faut, de
toute nécessité, ou réformer les moeurs ou modifier l'institution.
Recherchons d'abord les modifications susceptibles de rajeunir le vieux
mariage monogame, quitte à rechercher, en finissant, si la réforme
morale ne serait pas plus désirable et plus efficace que la réforme
légale.

On se plaint de ce que certains mariages se concluent trop
laborieusement, et que d'autres,--les plus nombreux,--s'improvisent trop
légèrement: deux griefs qui ne manquent point de gravité.

On parle surtout de multiplier les facilités de se marier. Vous savez de
quelles précautions la bourgeoisie française entoure le mariage de ses
enfants. Il ne suffit point qu'un jeune homme et une jeune fille
s'agréent mutuellement pour que l'union se fasse sans plus de cérémonie;
il faut encore que les convenances de la famille soient satisfaites. Et
celle-ci pèse avec soin les situations, les fortunes, les espérances,
non moins que les qualités et les inclinations des personnes en cause.
Chez nous, la jeune fille est l'objet de la sollicitude inquiète et
jalouse de ses parents. Ne convient-il pas de la protéger contre les
épouseurs avides qui rôdent sournoisement autour du cher trésor?

Rien de pareil en Amérique, du moins dans les classes moyennes. Jeunes
gens et jeunes filles se fréquentent librement pour mieux se connaître;
et comme ils n'ignorent rien de la vie, la famille ne se mêle pas de
leurs petites affaires de coeur. Point de dot d'ailleurs à la charge des
parents qui, ayant moins d'obligations envers leurs enfants, sont moins
tentés de les accabler de leur sollicitude. C'est pourquoi le mariage
est une opération toute simple qui ne regarde guère que les intéressés.

On ne se dit pas qu'une fois mariée, l'Américaine renonce difficilement
à ses habitudes de club et de libre mouvement pour se vouer modestement
aux soins du ménage. Indépendante elle reste après comme avant, malgré
le sacrement. La vie domestique lui pèse. L'ouvrière elle-même, au dire
de Mme Bentzon, exige de son mari qu'il s'occupe du «baby».

Mais, sans s'inquiéter de savoir si la Française émancipée copiera les
gestes de ce joli modèle, on nous propose de libérer les justes noces
des autorisations sévères qui en défendent l'accès. Un député en
soutane, le bon abbé Lemire,--désireux d'amener au mariage un plus grand
nombre de jeunes gens que les facilités de l'amour libre entraînent trop
souvent vers les unions irrégulières,--s'emploie de son mieux à aplanir
les obstacles et à émonder les formalités qui encombrent la cérémonie
nuptiale. A quoi l'on pourrait objecter que, si complaisante que soit la
loi, le mariage ne sera jamais aussi facile que le concubinage. Ceux qui
aiment leurs aises répugneront toujours à se lier pour la vie, fût-ce
avec accompagnement d'encens, de fleurs et de musique. Il ne faut pas,
évidemment, que la célébration des unions légitimes soit hérissée de
conditions trop difficultueuses. Par contre, à diminuer toutes les
garanties de sagesse et de réflexion, on ne fera peut-être que permettre
aux emballés de commettre plus facilement des sottises. La fondation
d'une famille est un acte plus grave qu'une amourette. On ne saurait
trop y réfléchir avant, si l'on ne veut pas trop le regretter après. Et
les parents, qui ont charge d'âmes, ont bien le droit de dire leur mot
en cette affaire. Pour favoriser le mariage, gardons-nous d'affaiblir
l'esprit de famille. Ces réserves faites, nous reconnaissons volontiers
que l'influence des parents gagnerait à s'interposer adroitement, sous
forme d'observations affectueuses et insinuantes. La jeunesse est plus
touchée d'une remontrance douce et tendre que d'une injonction
tranchante et vexatoire.

Notre loi française s'est-elle conformée à ces vues conciliantes et
diplomatiques? Dans l'article 148, qui est toujours en vigueur, le Code
civil dispose que «le fils qui n'a pas atteint l'âge de vingt-cinq ans
et la fille qui n'a pas atteint l'âge de vingt et un ans accomplis, ne
peuvent contracter mariage sans le consentement de leurs père et mère.»
Et l'ancien texte des articles 151 et 152 ajoutait que, «depuis la
majorité fixée par l'article 148 jusqu'à l'âge de trente ans pour les
fils et de vingt-cinq ans accomplis pour les filles,» l'assentiment des
père et mère doit être sollicité par trois «actes respectueux»
renouvelés successivement de mois en mois. On voit que le Code Napoléon
a pris soin d'édicter des mesures de protection plus longues pour les
garçons que pour les filles, par appréhension probable (ô l'injurieuse
inégalité!) de la coquetterie et de la séduction dangereuses du sexe
féminin.

Nous n'hésitons pas à reconnaître que ces formalités préventives étaient
véritablement trop sévères et trop minutieuses. La sagesse et l'habileté
font une loi aux parents (nous y insistons) de n'exercer leur autorité
que sous forme d'avis et de conseils. Dans les affaires de coeur, la
persuasion vaut mieux que la contrainte. Lorsque l'opposition des père
et mère va jusqu'au veto impératif, l'expérience démontre qu'elle fait
plus de mal que de bien. Rien de plus pénible surtout que ces sommations
ironiquement dénommées «respectueuses», qui équivalent à une déclaration
de guerre et n'ajournent la rupture que pour la rendre définitive.
Pourquoi ne pas les supprimer? La loi du 20 juin 1896 n'est pas allée
jusque-là. Des trois actes respectueux, elle a maintenu le premier; et
le nouvel article 151 stipule qu'un mois après, «il pourra être passé
outre au mariage.»

La même loi de 1896 a introduit, par ailleurs, d'heureuses
simplifications. On n'ignore point que la multiplicité des formalités
exigées à la mairie, la nécessité des papiers à produire et des
démarches et des publications à faire, créent, surtout pour la jeune
fille du peuple et son fiancé, des difficultés inextricables dont ils
trouvent plus simple de sortir en se passant du maire et du curé. Les
membres de la Société de Saint-François Régis, qui s'occupe du mariage
des indigents, en savent quelque chose: simplifier les formalités
légales, c'est supprimer une des causes du concubinage. Notre
législation matrimoniale a été faite pour la classe moyenne beaucoup
plus que pour la classe pauvre. Dans le peuple, où l'on fait moins de
façons pour se mettre en ménage, il est bon que le mariage soit
facilement accessible. Pour les ouvriers et les ouvrières, dont la
plupart des parents ne s'occupent guère, la production de certaines
pièces est souvent gênante ou impossible. La loi du 20 juin 1896 a
restreint les exigences formalistes du Code, en diminuant les actes à
fournir pour le cas fréquent du prédécès des ascendants.

Ces simplifications ne sont pas du goût de tout le monde. «Qu'on les
multiplie, nous dit-on, et nos enfants se marieront à la légère!»--A
quoi je répliquerai que l'intervention impérieuse des parents n'est pas
toujours, hélas! une garantie de clairvoyance et de réflexion. Dans la
bourgeoisie, le mal vient surtout de ce que les fiançailles
d'aujourd'hui ne sont plus dignes de ce nom. La période en est trop
courte. Rarement la jeune fille est mise à même de choisir en pleine
indépendance d'esprit, en pleine connaissance de cause. On la marie
hâtivement. Et pourtant, plus de prudence avant assurerait plus de
constance après. Et aussi plus de liberté consciente de la part de la
fiancée entraînerait plus de reconnaissance affectueuse de la part du
fiancé. Sans doute, il ne faut pas se flatter de supprimer tous les
accidents conjugaux. Mais faisons-nous bien tout ce qu'il faut pour les
réduire au minimum? Que d'unions improvisées! Que de mariages «bâclés»!
Ce ne sont pas les visites aux parents, au notaire, au tapissier, qui
permettent aux fiancés de s'étudier et de se connaître. En fait, quand
arrive le jour des noces, trop d'époux s'ignorent l'un l'autre.

Et que de femmes en ont souffert! Pourquoi s'étonner que des
protestations s'élèvent de toutes parts contre cet usage déraisonnable
de notre société française, qui cloître et isole nos demoiselles à
marier, et abrège, autant que possible, la préface si charmante et si
instructive des fiançailles? Je ne puis qu'admirer une jeune fille qui,
mettant le bonheur dans le devoir, dans la noblesse de la vie, dans les
vraies affections,--car il n'est que là!--nourrit la prétention de se
marier à son gré, c'est-à-dire d'épouser l'homme de son choix, et veut
être aimée pour sa personne et non pour son argent, comme elle entend
aimer son mari pour lui-même et non pour sa situation.

«C'est une tête romanesque,» diront les gens pratiques.--Mon Dieu! les
âmes élevées et tendres ont presque toujours un grain de poésie--ou de
folie, comme on voudra. Où est la femme généreuse et fière qui ne soit
un peu romanesque? Une jeune fille sentimentale n'est pas nécessairement
chimérique. Elle veut un homme à son goût: c'est son droit. Donnons-lui
donc le moyen de le choisir et le temps de l'étudier, et pour cela
prolongeons les fiançailles, qui sont le prologue nécessaire des
mariages sérieux.


IV

Ces retouches et ces corrections ne suffisent point à l'esprit novateur
qui tourmente ou affole un trop grand nombre de nos contemporains. C'est
ainsi que des hommes ont réclamé la création d'un «concubinat légal.» Il
faut dire quelques mots de cette étrange proposition.

Et d'abord, on a parlé de créer à côté du mariage, pour ceux qui
trouvent cette union trop rigide et trop gênante, une sorte d'union
parallèle, un type légal plus simple et plus souple, quelque chose comme
l'ancien «concubinat» des Romains. On se flatte, par cette restauration
d'une institution païenne, de régulariser, de légaliser, de relever dans
l'opinion publique, le concubinage mal famé qui fleurit dans
l'atmosphère malsaine des mauvaises moeurs parisiennes.

Disons tout de suite que cette expérience n'a pas tourné précisément à
l'honneur de l'ancienne Rome. Puis, la reconstitution de cette espèce de
sous-mariage ne me paraît pas d'esprit très démocratique. Fractionner
l'institution conjugale, c'est appeler forcément la comparaison entre le
mariage d'en haut et le mariage d'en bas. Les Romains n'ont jamais
traité avec la même faveur la concubine et la matrone. Il y aura le
mariage des honnêtes gens et celui des autres. Enfin à quoi bon investir
ce dernier d'une sanction légale? Nous savons le peu de considération
dont le faux ménage est entouré: on le tolère, on le plaint, beaucoup
lui jettent l'anathème. A coup sûr, ce n'est pas l'estampille de l'État
qui le réhabilitera dans l'esprit des Français.

J'estime pourtant que, parmi ces unions irrégulières, contractées sans
l'intervention des autorités religieuse et civile, il en est qui
méritent le respect. De longues années de vie commune et de fidélité
réciproque ont lié si fortement ces unions libres, qu'il ne leur manque
plus que le sceau officiel du mariage légal. Mais alors ces faux ménages
auraient tort de se plaindre des privilèges attachés à l'union
régulière. Libre à eux d'en solliciter la consécration. Pourquoi
refuseraient-ils d'élever leurs enfants naturels à la dignité d'enfants
légitimes? Pourquoi hésiteraient-ils â se reconnaître pour mari et femme
devant le représentant de la loi? De deux choses l'une: si le mariage
leur fait envie, qu'ils se marient. Le mariage civil n'a rien qui puisse
effrayer une conscience incrédule. Que si, au contraire, le mariage leur
répugne, rien ne les force à s'unir devant M. le Maire. Accessible à
tous, le mariage n'est obligatoire pour personne. Les récriminations des
mécontents n'ont donc pas la moindre raison d'être. Cherchons autre
chose.



CHAPITRE III

Du devoir de fidélité et des sanctions de l'adultère


       SOMMAIRE

       I.--RÔLE DE L'ÉGLISE ET DE L'ÉTAT.--MARIAGE CIVIL ET
       MARIAGE RELIGIEUX.--QU'EST-CE QUE L'UNION LIBRE?

       II.--CE QU'IL FAUT PENSER DU DEVOIR DE
       FIDÉLITÉ.--RÉPRESSION DU DÉLIT D'ADULTÈRE: INÉGALITÉ DE
       TRAITEMENT AU PRÉJUDICE DE LA FEMME ET À L'AVANTAGE DU
       MARI.--THÉORIE DES DEUX MORALES.

       III.--IDENTITÉ DES FAUTES SELON LA
       CONSCIENCE.--CONSÉQUENCES SOCIALES
       DIFFÉRENTES.--CONVIENT-IL D'ÉGALISER LES PEINES?

       IV.--A PROPOS DE L'ARTICLE 324.--S'IL EST VRAI QUE LE MARI
       PUISSE TUER IMPUNÉMENT LA FEMME ADULTÈRE.--SUPPRESSION
       DÉSIRABLE DE L'EXCUSE ÉDICTÉE AU PROFIT DU MARI.

       V.--AUTRES MODIFICATIONS PÉNALES EN FAVEUR DE LA JEUNE
       FILLE DU PEUPLE.--LA QUESTION DE LA PROSTITUTION.--RÉFORME
       LÉGALE ET RÉFORME MORALE.


I

Une fois l'union décidée et toutes ses conditions de validité remplies,
l'Église et l'État ne doivent apporter à sa célébration ni entraves ni
lenteurs. La solennité du mariage civil et religieux gagnerait même à
être plus simple, plus recueillie, plus égalitaire. Le prêtre et le
maire ne sont, après tout, que des témoins enregistreurs. Les
théologiens n'enseignent-ils pas que les futurs époux s'administrent
l'un à l'autre le sacrement de mariage, en échangeant devant l'autel
l'expression publique de leur consentement irrévocable? A ce compte, le
prêtre, qui bénit les mariés, ne noue pas de ses mains les liens
conjugaux: il en proclame seulement, au nom du Christ, l'inviolabilité
et l'indissolubilité; il reçoit et atteste les promesses échangées; il
solennise et sanctifie le pacte conclu.

Même rôle extrinsèque de la part du représentant de l'État. Il
sanctionne la volonté qu'on lui déclare; il consacre l'engagement qu'il
reçoit; il régularise, il légalise, il socialise (c'est le mot propre)
le mariage consenti par les époux. L'union civile--comme l'union
religieuse, d'ailleurs,--est une garantie prise par la société contre la
faiblesse et l'inconstance humaines, en vue de la consolidation de la
famille et de la filiation des enfants.

De là deux conséquences fort importantes: d'une part, l'État ne peut
s'abstenir d'interposer son autorité dans la législation des mariages;
et d'autre part, cette intervention de la puissance publique n'est
obligatoire pour personne.

Que l'État ne puisse se désintéresser du mariage sans abdiquer le
premier de ses devoirs sociaux, c'est ce qui éclate aux yeux de tous
ceux qui tiennent le foyer familial pour le nid de l'enfant, pour le
véritable berceau de l'humanité, pour la pierre angulaire de l'édifice
social. On peut trouver qu'à cette intervention l'État met trop de
formes et trop de temps; on peut souhaiter qu'à la célébration devant le
maire il substitue quelque déclaration précise, reçue et authentiquée
par l'officier de l'état civil, dans le genre des déclarations de
naissance et de décès; mais on ne saurait supprimer la légalisation, la
socialisation des mariages, sans jeter l'incertitude et la confusion
dans la constitution des familles, ce qui est le plus grand mal social
qui se puisse imaginer.

Si, en revanche, deux êtres veulent s'unir sans l'assistance de
l'État--ou de l'Église,--c'est leur droit. Les mariés ne vont point
demander au maire la permission de se marier. Libre à eux de légaliser,
ou non, leur union devant l'autorité civile; libre à eux de solenniser,
ou non, leur union devant le prêtre, le pasteur ou le rabbin: sauf à
supporter, eux et leurs enfants, toutes les conséquences sociales de
leur abstention. L'amour est libre.

Que veulent donc les partisans de l' «union libre»? Faire du libre amour
une règle normale, alors qu'il n'est présentement qu'une exception assez
mal vue, une condition irrégulière qui ne va pas sans discrédit, sans
infériorité, aux yeux de l'opinion et de la loi, puisque les amants sont
flétris du nom de «concubins» et leurs enfants «naturels» placés
au-dessous des enfants légitimes. L'union libre est donc la négation du
mariage légal. Dans cette doctrine, l'État n'a rien à voir dans le
rapprochement des sexes. Que les gens se marient à l'église, au temple
ou à la synagogue, si le coeur leur en dit, ces «singeries» sont sans
conséquence; car il est à espérer que le progrès des lumières triomphera
aisément des préjugés stupides et des superstitions aveugles. Mais la
puissance publique ne doit pas appliquer aux choses du coeur son
appareil coercitif. Songez donc: réglementer l'amour, c'est le tuer.

La «sécularisation» du mariage, dont tant de libres-penseurs se
félicitent, n'a fait qu'aggraver l'asservissement des mariés, en
alourdissant leurs chaînes de tout le poids des sanctions légales. Il
est urgent de les briser. Plus de procédure pour s'unir, plus de
procédure pour se désunir. Toutes les conséquences juridiques du mariage
civil doivent disparaître,--et le devoir de soumission de la part de la
femme, et le devoir de protection de la part de l'homme, et le devoir de
fidélité que le Code impose à l'un et à l'autre. Plus d'obligations,
plus de pénalités, plus de chaînes, plus de verrous. Tous les enfants
seront «naturels». Cessant d'être un délit, l'adultère cessera d'être
punissable. Et l'union des parents, libérée de toute contrainte sociale,
durera ce que dure l'amour, ce que dure l'immortelle ou la rose,
l'espace d'une vie ou d'un matin. Laissez faire l'instinct; laissez
faire la nature. Pour être heureux, le «commerce» des sexes ne veut
point d'entraves. On voit que l'union libre est une application imprévue
du libre-échange.


II

Pour l'instant, la première condition du mariage monogame est la
fidélité. Le Christianisme en a fait un devoir de conscience pour les
époux, et les Codes français l'ont érigée en obligation légale qui
comporte, comme nous le verrons tout à l'heure, deux ordres de
sanctions: une sanction civile et une sanction pénale. Dans le système
de l'union libre, au contraire, l'adultère est considéré comme la chose
la plus logique et la plus naturelle du monde. L'amour étant le seul
lien des époux, lorsque le coeur se refroidit et que l'indifférence ou
la satiété l'envahit, on se trompe, on se quitte, et tout est dit. Pour
des amants aussi peu liés l'un à l'autre, la fidélité conjugale n'est
pas gênante.

Il faut même avouer que le relâchement des moeurs a introduit dans
certains milieux les pires tolérances.

C'est pourquoi les sceptiques et les viveurs ne s'effraient plus guère
du mariage. Ils le trouvent acceptable, parce qu'il est fréquemment
«irrégulier» et que l'adultère en est devenu la «soupape de sûreté». Ils
chanteraient volontiers les bienfaits de l'infidélité respective des
époux. N'est-ce pas elle qui a fait du mariage,--surtout à Paris,--«une
simple courbette, une convenance, une formalité de dix-huitième
importance et facilement négligeable?» C'est le poète Jean Lorrain qui
parle avec ce joyeux détachement. Son idée est qu'il faut supprimer le
mariage dans la capitale, où «l'on ne s'épouse plus,» et le conserver
pour la province qui ne peut vivre que dans ce «guêpier».

En somme, remarquent les mondains et les célibataires, si le mariage
règne officiellement, l'union libre nous gouverne officieusement. Est-ce
donc une si terrible prison qu'une association qui, bien que légale et
sacramentelle, ouvre ses portes avec la plus extrême facilité? En sort
qui veut, et quand il veut, et comme il veut. Les ménages à trois ou à
quatre sont des merveilles de condescendance mutuelle et de sociabilité
charitable. «A quoi bon démolir la Bastille? conclut d'un air narquois
M. Émile Gebhart; le mariage n'est pas gênant[85].»

[Note 85: Lettres citées par M. Joseph Renaud, _op. cit._, p. 79-80.]

Tel n'est pas l'avis des femmes. A les entendre, toute la législation de
l'adultère serait entachée d'une monstrueuse partialité, et, de ce chef,
les risques que le mariage fait courir à l'épouse seraient bien plus
graves que ceux qu'il fait courir au mari. Que faut-il penser de ces
doléances? Un examen sommaire de nos lois civiles et pénales nous
permettra d'indiquer les inégalités commises, les améliorations
réalisées et de peser finalement le pour et le contre des réformes
proposées.

Le Code Napoléon déclare que «les époux se doivent mutuellement
fidélité.» Et pourtant, il n'y a pas longtemps que, dans les procès en
séparation de corps pour cause d'adultère, la femme ne pouvait invoquer
l'infidélité du mari que s'il avait installé sa complice dans la maison
commune, sans que la même restriction fût admise en faveur de l'épouse.
La loi du 27 juillet 1884, corrigeant l'ancien article 230 du Code
civil, a rétabli l'égalité civile entre les conjoints, en édictant que
«la femme pourra demander le divorce pour l'adultère du mari,» sans plus
exiger que celui-ci ait entretenu sa concubine au domicile conjugal. Et
il en va de même pour la séparation de corps.

Mais si l'égalité est rentrée dans la loi civile, l'inégalité persiste
dans la loi criminelle. En effet, d'après les articles 337 et 339 du
Code pénal, les deux époux coupables du délit d'adultère ne sont pas
soumis à la même sanction, la femme étant traitée pour la même faute
plus sévèrement que le mari. En cela, on peut relever deux inégalités
pour une: inégalité dans les conditions du délit, puisque l'infidélité
de la femme est punissable, en quelque endroit qu'elle ait été commise
et lors même qu'elle serait restée à l'état de fait isolé,--tandis que
le mari, qui manque à la foi jurée, n'est incriminé qu'autant qu'il a
entretenu des relations suivies avec sa complice et qu'il l'a introduite
au foyer domestique; inégalité dans la peine encourue, puisque le mari
n'est passible que d'une amende, alors que la femme peut être condamnée
à la prison.

Pourquoi cette double iniquité? dira-t-on. En admettant même que
l'adultère mérite une répression pénale, parce qu'il n'atteint pas
seulement l'époux trompé, mais aussi l'ordre familial inséparable de
l'ordre public, il est incompréhensible que la loi distingue deux sortes
d'adultère, l'adultère de l'homme et l'adultère de la femme, et qu'il
châtie le second plus durement que le premier. Comme si les mêmes
devoirs ne comportaient pas les mêmes sanctions! Notre Code pénal
admet-il donc deux morales? Voilà bien, dit-on, cette législation bottée
et éperonnée, édictée par les forts au détriment des faibles!


III

Gardons-nous de toute exagération.

Je suis de ceux qui pensent qu'au point de vue de la conscience, ce qui
est mal de la part de la femme l'est aussi de la part de l'homme, et
réciproquement. J'estime qu'il n'y a point deux morales, l'une pour le
sexe faible, l'autre pour le sexe fort, ou, plus clairement, que la
morale, comme la justice, doit être la même pour les deux moitiés de
l'humanité; que ce qui est bien ou mal, honnête ou malhonnête, ne peut
varier suivant les sexes; que ce qui est faute pour l'un doit être faute
pour l'autre; qu'en un mot, comme l'a écrit M. Jules Bois, «il n'y a pas
de péché exclusivement féminin.» Une seule morale pour les deux sexes,
voilà la vérité. Mais le monde est loin de l'accepter. Que de gens ont
des trésors d'indulgence pour la femme médisante, coquette ou menteuse,
tandis que ces jolis défauts sont tenus chez les hommes pour des vices
déshonorants! Par contre, toute faiblesse de coeur avouée ou affichée
fait déchoir la femme mariée et lui enlève le droit au respect et à la
considération, tandis que l'homme à bonnes fortunes se fait gloire de
ses conquêtes, c'est-à-dire de sa dégradation.

Cette double morale, fort à la mode dans les milieux mondains, est un
outrage à la logique et à l'honnêteté. Aussi n'hésitons-nous pas à
reconnaître que les conditions constitutives du délit d'adultère
devraient être les mêmes pour les deux époux, l'introduction du complice
dans la maison commune devenant, pour l'un et pour l'autre, une simple
aggravation de l'offense commise. Mais si l'infraction à la loi morale
est aussi grave de la part de l'époux que de la part de l'épouse, est-il
également vrai de dire que le dommage social et aussi le dommage
individuel sont identiques, soit que la femme trompe son mari, soit que
le mari trompe sa femme? Nous avons sur ce point des doutes et des
scrupules. Ce n'est pas sans raison que le Code pénal réprime
inégalement l'adultère de l'un et l'adultère de l'autre. En tout cas,
certains écrivains féministes ont le plus grand tort de regarder
l'adultère de la femme comme une faiblesse sans conséquence.

N'admettant point l'identité des fonctions, comment pourrions-nous
admettre, en deux situations dont les conséquences diffèrent, l'identité
des sanctions et l'identité des peines? A quelque indulgence que l'on
soit enclin, il est bien difficile de ne pas traiter l'épouse infidèle
comme une sorte de voleuse domestique, qui introduit un sang étranger
dans la famille. Et d'autre part, si l'adultère est, devant la
conscience, un égal délit pour les deux sexes, est-il si difficile de
soutenir que le préjudice domestique et la souffrance morale, qui en
proviennent, pèsent plus douloureusement sur l'homme que sur la femme?

On va crier, j'en suis sûr, à l'égoïsme et à la partialité. Il est
naturel, dira-t-on, que le vigneron s'acharne à défendre sa vigne.
Permettez: je ne réclame aucun privilège masculin. Le mari qui trompe sa
femme est aussi coupable, moralement parlant, que la femme qui trompe
son mari. Mais il est de fait que la faute de celle-ci a des suites
dommageables plus blessantes et plus irréparables que la faute de
celui-là. Et cela étant, on conçoit que le législateur, qui s'inspire
plutôt de l'intérêt social que de la morale pure, en ait tenu compte
dans ses pénalités.

«L'homme, qui fait les lois, écrit M. Jean Grave, n'a eu garde d'oublier
de les faire à son avantage[86].»--Il n'est point d'objection plus
courante. Tous les jours les femmes nous accusent d'avoir confectionné
les Codes à notre image et à notre profit. Quelle ingratitude! De par la
loi civile, l'époux assume la paternité des enfants nés au cours du
mariage. Et cette obligation onéreuse n'a pour fondement qu'un acte de
foi aveugle en la fidélité de sa faillible «moitié». C'est une lettre de
crédit qu'il endosse, les yeux fermés, quel que soit le nombre des
échéances; un blanc-seing qu'il souscrit, en se réservant seulement,
pour certains cas limitativement énumérés par la loi, le droit de
désavouer les abus trop criants que sa femme pourrait en faire. De quel
côté est la confiance?

[Note 86: _l La Société future_, p. 338.]

Mais voyez la suite. Mariée au dernier des hommes, l'épouse la plus
vertueuse n'est pas entourée seulement de la compassion, de la sympathie
et du respect des honnêtes gens; elle a une assurance qui lui est la
meilleure des consolations et la plus douce des joies: elle peut se
dire, en embrassant ses enfants, qu'ils sont véritablement siens, parce
qu'elle est sûre qu'ils sont bien d'elle, la chair de sa chair, le sang
de son sang, l'âme de son âme.

A une infidèle, au contraire, l'honnête homme, en plus de toutes les
dérisions auxquelles il est en butte (car le mari trompé n'est en notre
société que risible et ridicule), est condamné à douter de la légitimité
de sa postérité. Cet enfant qui porte son nom, et dont la loi lui
attribue la paternité, est-il de lui ou d'un autre? Fondé ou non, ce
soupçon est pour une âme droite la plus atroce des tortures. Et rien ne
peut le détruire. Toutes les protestations de la femme coupable sont
impuissantes à rendre la sécurité de l'affection à un coeur dans lequel
un pareil doute est entré. Puisqu'elle a menti une fois à toutes ses
promesses, pourquoi ne mentirait-elle pas encore et toujours? Et ce
soupçon cuisant risque de détacher un père de ses véritables enfants, en
brisant une à une toutes les fibres de l'amour paternel. D'un mot, la
femme adultère risque d'introduire l'enfant d'un autre parmi les enfants
du mari. Et du même coup l'unité de l'a famille est brisée.

J'entends bien que la femme adultère n'eût point failli sans le concours
d'un homme dont elle est souvent la victime. C'est l'évidence même.
Aussi le Code pénal a-t-il fait preuve de clairvoyance et de sage raison
en frappant plus sévèrement l'amant de l'épouse que la concubine du
mari. D'après l'article 338, le complice de la femme encourt une
pénalité plus forte que la femme elle-même. Et cela est juste; car, dans
l'état de nos moeurs, le complice de la femme est presque toujours
l'auteur de sa chute. A l'inverse, l'article 339 n'édicte aucune peine
contre la complice du mari. Et cela encore est équitable,--la concubine,
que le mari a installée dans la maison conjugale, n'étant le plus
souvent qu'une fille séduite. Voilà donc deux inégalités favorables au
sexe féminin: ne sont-elles pas la compensation des inégalités
favorables à l'homme?

Somme toute, l'adultère est un délit social. Mais comme sa répression ne
va point sans bruit ni scandale, la loi, dans l'intérêt des familles,
s'est déchargée du soin des poursuites sur l'époux offensé; et celui-ci
n'en abuse point. Quant à savoir si les pénalités encourues doivent être
les mêmes pour l'un et pour l'autre des époux coupables, nous
consentirions finalement, dans une pensée de condescendance et d'union,
à les égaliser sous forme d'amende plutôt que de prison, bien qu'une
peine plus sévère puisse (nous le maintenons) se justifier contre la
femme adultère, et par l'atteinte plus grave qu'elle porte à la famille,
et par la souffrance plus cruelle qu'elle inflige au mari?

Et l'inégalité fameuse de l'article 324? Nous y arrivons.


IV

Nombreux sont les littérateurs qui professent une indulgente pitié pour
la femme adultère. Le «Tue-la!» d'Alexandre Dumas fils leur crève le
coeur. Sans égard pour les services que le grand dramaturge a rendus
plus tard à la cause de leur émancipation, des femmes auteurs se sont
jetées sur lui comme des furies. Sans traiter à fond ce problème délicat
dont les aspects sont infinis, nous nous arrêterons seulement à la
question la plus actuelle et la plus chaudement discutée du droit
inter-conjugal,--sans la prendre au tragique,--à celle qui nous paraît
le mieux refléter, pour l'instant, les préjugés excessifs des femmes et
les résistances déraisonnables des hommes.

C'est une opinion très accréditée dans le public que le Code autorise
positivement les maris à occire leurs femmes, quand elles se conduisent
mal, et refuse méchamment aux femmes le droit de supprimer leurs maris,
quand ils manquent à leur devoir. Un socialiste sentimental, Benoît
Malon, l'affirme expressément: «Surprise en flagrant délit d'adultère,
la femme peut être tuée impunément[87].» Mme Marie Dronsart elle-même
semble croire que notre Code pénal autorise «le mari à tuer sa femme
dans certains cas» et que «l'assassinat légal est resté inscrit dans
notre loi au profit des hommes[88].»

[Note 87: _Le Socialisme intégral_, t. I, chap. VII, p. 359.]

[Note 88: _La Mouvement féministe_. Le Correspondant du 10 octobre 1896,
p. 130.]

Disons tout de suite que nos lois ne s'ont pas coupables d'une aussi
excessive partialité. Le préjugé populaire est venu d'un certain article
324 du Code pénal où une excuse légale est accordée aux maris qui,
surprenant leur femme en flagrant délit dans la maison conjugale,
poussent jusqu'au meurtre l'expression de leur surprise et de leur
mécontentement. Ce texte n'assure point l'impunité, mais l'indulgence au
coupable. Et cette indulgence n'est point plénière, mais partielle; elle
abaisse la peine sans supprimer la répression. Nos législateurs de 1810
ont pensé qu'un accès de fureur, aussi explicable, méritait quelque
compassion et diminuait la gravité du crime sans décharger complètement
l'inculpé.

Mais si la femme, dans une situation identique, se débarrasse de son
mari par un mauvais coup, le Code pénal refuse de l'excuser. Elle n'est
point admise à invoquer les transports d'une colère invincible, afin
d'innocenter la brusquerie de son premier mouvement. Pourquoi cette
inégalité de traitement? Serait-ce que, mû par un scrupule de galant
homme, le législateur s'est refusé à croire que la douceur inaltérable
des femmes fût capable d'emportement subit et de vivacité mortelle?
Toujours est-il que, dans le cas de flagrant délit d'adultère constaté
dans la maison conjugale, le mari outragé qui tue sa femme est
excusable, tandis que la femme outragée qui tue son mari ne l'est point.
Nous prions encore une fois les âmes sensibles de retenir que cette
excuse atténue seulement le crime, sans l'effacer, et mitigé
conséquemment la peine, sans la supprimer.

Vous pensez bien que cette solution boiteuse n'est pas faite pour plaire
aux féministes. A quoi bon représenter la justice avec une balance à la
main, s'il faut qu'elle ait deux poids et deux mesures? Comprend-on une
loi qui, pour le même fait, se montre douce à l'époux et inexorable à
l'épouse? Un homme offensé tue sa femme, et le Code prend en compassion
les transports de sa jalousie. Une femme outragée tue son mari, et le
sang versé retombera sur sa tête sans la plus minime atténuation. En
d'autres termes, pour qui sait lire entre les textes, l'indignation
meurtrière de l'homme est digne d'indulgence, tandis que l'indignation
homicide de la femme est indigne de pitié. Serait-ce que la vie de
Monsieur est plus précieuse que celle de Madame? Serions-nous moins
humains que nos ancêtres qui permettaient au mari de battre et de
châtier sa femme, mais raisonnablement, «pourvu que ce fût sans mort et
sans mutilation?»

Il n'y a point deux morales. Ou la même excuse pour les deux époux, ou
aucune excuse pour personne. C'est au dernier parti que s'est rangé, en
1895, le groupe austère de la «Solidarité des femmes,» en demandant à la
Chambre, par voie de pétition, d'abroger purement et simplement
l'article 324 du Code pénal. Ces dames auraient pu réclamer, à titre de
réciprocité, le bénéfice de l'excuse légale pour la mise à mort du mari
coupable; mais cette égalité compatissante ne convenait point à ces
femmes héroïques. Elles tiennent pour intempestives toutes brutalités
mortelles; elles invitent les conjoints mal mariés à s'en tenir au
divorce. «Ne vous tuez plus. A quoi bon? Séparez-vous. Pourquoi le
vitriol, le poignard ou le revolver, quand il est si simple de rompre le
lien conjugal?» Le malheur est que la colère ne raisonne point, et qu'en
dépit du divorce les crimes passionnels ne diminuent guère.

Qu'on efface donc le privilège de l'article 324! Point d'excuse pour les
femmes, plus d'excuse pour les hommes. C'est justice. Mais qu'on ne s'y
trompe pas: le châtiment de l'adultère n'en sera aucunement aggravé. Dès
maintenant nos jurés acquittent tout le monde. Sans distinction entre
les deux sexes, sans distinction entre les mariages légitimes et les
unions irrégulières, le meurtrier, qui s'est emporté contre son conjoint
jusqu'au crime, leur paraît digne de la plus entière absolution. Dès
qu'un homme ou une femme a supprimé ou endommagé gravement son prochain
sous le coup d'émotions vives, dites passionnelles, ils se refusent à
condamner le coupable. Rien de plus démoralisant que ce parti pris
d'innocenter quiconque tue par amour déçu. C'est à se demander si, dans
les relations des sexes, la vie humaine ne sera pas livrée à la
discrétion des passions d'autrui. Verrons-nous l'homicide accepté par
les moeurs comme le moyen le plus naturel de vider les querelles des
mauvais ou des faux ménages? Mais n'accusons pas trop notre jury: le
meurtre par jalousie ou par vengeance de coeur n'a-t-il pas été célébré,
encouragé, glorifié dans les livres et les journaux?

Pour en revenir à l'excuse ouverte aux maris par l'article 324, on fera
bien de la supprimer. Elle ne sert à rien. Cela fait, on ne pourra plus
répéter que les hommes ont, de par la loi, le privilège énorme de se
venger sur leurs femmes des trahisons et des offenses graves qu'elles
leur infligent. La répression ne sera pas plus sévère pour les uns que
pour les autres, grâce à l'universelle faiblesse du jury qui s'étend
indistinctement aux coupables des deux sexes; et, les féministes auront
la joie d'avoir réalisé, en un point, l'égalité de droit entre les
époux.

Convenons, en effet, pour conclure, que la différence de situation faite
aux époux par l'article 324 est inexplicable. En admettant que les
conséquences de leur adultère soient différentes (ce qui peut légitimer,
au point de vue social, une différence de pénalité), il est certain que,
dans les rapports des conjoints, l'offense étant aussi grave et
l'indignation aussi naturelle d'un côté que de l'autre, l'excuse devrait
être la même. Et pourtant, on apprendra avec surprise, et peut-être avec
tristesse, que la Commission parlementaire, chargée d'examiner la
pétition dont j'ai parlé plus haut, a eu la cruauté de refuser au sexe
faible l'égalité pénale qu'il réclame à si bon droit. Nos députés
tiennent à l'excuse de faveur écrite dans l'article 324. On voit bien
que les femmes ne sont pas électeurs!


V

Ne quittons pas le Code pénal sans nous associer à deux réformes faciles
que M. le comte d'Haussonville a proposées dans l'intérêt de la jeune
fille du peuple, et sans nous expliquer sur la question délicate de la
prostitution, que le féminisme soulève avec instance et discute avec
âpreté.

D'une part, il conviendrait de mettre d'accord le Code civil et le Code
pénal. La jeune fille, à qui le premier défend de prendre un mari avant
quinze ans, peut, d'après le second, prendre un amant à partir de treize
ans. L'attentat sur un enfant n'est puni qu'au-dessous de cet âge;
au-dessus de treize ans,--le cas de violence excepté,--le consentement
de la victime est présumé: ce qui a fait dire à M. d'Haussonville que la
jeune fille réputée «inapte à être épouse» par la loi civile est tenue
pour «apte à être amante» par la loi pénale. Il serait donc logique et
prudent de modifier l'article 331 du Code pénal, et de prolonger jusqu'à
l'âge de quinze ans les mesures de défense en faveur de la jeune fille
du peuple, pour mieux la protéger, s'il est possible, contre la
brutalité masculine et les grossesses prématurées[89].

[Note 89: Comte D'HAUSSONVILLE, _Salaires et misères de femmes_, p.
XII-XIII.]

D'autre part, l'excitation des mineures à la débauche est insuffisamment
réprimée par notre législation actuelle. Nous voulons parler surtout du
trafic odieux qui consiste à raccoler les jeunes filles pour les livrer
à la prostitution en pays étranger. D'après la jurisprudence, cette
exploitation abominable, qu'on a justement flétrie du nom de «traite des
blanches», ne tomberait pas sous le coup de l'article 354 du Code pénal.
Rien de plus simple et de plus urgent que de frapper, par un texte plus
large et plus sévère, tous ceux qui favorisent «le commerce de la
prostitution»[90].

[Note 90: Comte D'HAUSSONVILLE, _eod. op._, p. XIV.]

Nos mauvaises moeurs appellent ici une observation d'ordre plus général.

Au premier rang des droits de la femme, il faut placer, sans contredit,
le droit au respect, non seulement parce qu'il est le principe de tous
les autres, mais encore parce qu'il est la reconnaissance de la
personnalité et de la dignité féminines. Or, ce droit primordial, les
femmes honnêtes de Paris et des grandes villes ne l'ont pas toujours. Je
veux dire que, dans la capitale surtout, l'ouvrière, cette fée
travailleuse qui dépense chaque jour tant d'activité, de courage et
d'intelligence, n'a pas la liberté d'aller et de venir, de se rendre à
l'atelier et de rentrer chez elle sans être suivie ou accostée par les
désoeuvrés et les fainéants, outragée, souillée par les propositions où
les plaisanteries des viveurs de haut ou de bas étage. Oui, ce qui
manque à la Parisienne (toutes celles qu'importunent les passants,
bourgeoises ou couturières, vous le diront), c'est le respect. Car la
galanterie, lorsqu'elle est grossière et vile, est une injure à
l'honnêteté des femmes, une provocation à l'inconduite et au désordre.
Ce n'est vraiment pas assez de purger les trottoirs des filles de joie
qui les encombrent à de certaines heures, il faudrait faire une chasse
impitoyable aux débauchés de toute condition sociale qui poursuivent les
jeunes filles, à la sortie des ateliers, de leurs malpropretés cyniques.

Nous devrions être sans pitié pour les insulteurs de femmes.

A plus forte raison, nous ne voulons point de la liberté pour la
débauche, que celle-ci vienne de l'homme ou de la femme. Expliquons-nous
plus clairement.

L'abolition de la prostitution réglementée est un sujet pénible, sur
lequel femmes «nouvelles» aiment à s'étendre en vitupérations indignées.
Nous ne les blâmerons pas de cet acte de courage. «La réglementation de
la prostitution, écrit l'une d'elles,--et non des moindres,--avec ses
bastilles, ses hôpitaux-prisons, sa mise hors la loi des plus pauvres,
des plus misérables d'entre nous, n'est-elle pas le dernier et le plus
solide maillon qui rive encore l'Ève nouvelle à l'esclavage ancien[91]?»

[Note 91: Rapport lu par Mme Avril de Sainte-Croix au Congrès de la
Condition et des Droits de la femme. _La Fronde_ du 7 septembre 1900.]

Phrases en moins, il nous semble que cette question est d'une extrême
simplicité, et qu'il est assez facile, grâce à une distinction qui
s'impose, de l'éclaircir et même de la résoudre. Cette question, en
effet, a deux faces: elle intéresse à la fois la morale et l'hygiène. En
ces matières délicates, on voudra bien nous comprendre à demi-mot.

Au point de vue moral, nous admettons que «le fait de prostitution
privée ne relève que de la conscience et ne constitue pas un délit[92]»;
que frapper la prostituée sans inquiéter le prostituant, c'est frapper
souvent la victime sans atteindre le complice; que l'intervention de
l'État, à l'effet de garantir la qualité de la chose livrée, supprime du
même coup la liberté de la femme et la responsabilité de l'homme, et que
c'est un outrage à l'unité de la morale que de tolérer chez celui-ci ce
que l'on réprime chez celle-là,--la malheureuse qui se vend ayant
souvent, à la différence du mâle qui l'achète, l'excuse de la misère et
de la faim.

[Note 92: Voeu exprimé en 1900 par le Congrès des OEuvres et
Institutions féminines.]

En conclurons-nous, comme le font les Congrès féministes, que «toutes
les mesures d'exception à l'égard de la femme doivent être abrogées en
matière de moeurs?» Dans ce système, le rôle de l'État consisterait
seulement à ouvrir «des dispensaires gratuits et accessibles à tous, où,
chaque jour, les filles pourraient venir, si bon leur semble, demander
au médecin un bulletin de santé[93].»

[Note 93: Rapport déjà cité. _La Fronde_ du 8 septembre 1900.]

Malheureusement, il n'est pas permis à l'État de se désintéresser du
grave danger que les prostituées font courir à la santé publique. Nous
applaudissons d'avance à toutes les mesures susceptibles de diminuer
cette cause de contamination. Que l'on punisse donc sévèrement le
proxénétisme! Que l'on refrène impitoyablement la traite des blanches!
Mais toutes ces précautions n'empêcheront pas la prostituée de
constituer un péril public. La question de morale ne doit pas nous faire
oublier la question de salubrité. Or, la police sanitaire rentre, au
premier chef, parmi les attributions de l'État. Lorsqu'il s'agit de
lutter contre les progrès de la peste ou du choléra, il n'est pas
d'objection qui tienne contre les mesures coercitives jugées nécessaires
pour arrêter l'invasion du fléau. Alors le salut de la communauté
l'emporte sur toutes les considérations de liberté individuelle.
Laisserez-vous donc les prostituées empoisonner librement les
agglomérations urbaines?

On nous dit que la visite médicale n'offre aucune garantie décisive,
qu'elle n'est pas un remède sûr à la contagion. Peut-être; mais si elle
ne supprime pas le mal, elle le diminue. Dès qu'un enfant est atteint de
la diphtérie, on l'isole, sans le guérir toujours. Ce point, d'ailleurs,
regarde les médecins et les hygiénistes; et il en est peu qui soient
hostiles à la réglementation. Au Congrès de 1900, Mme la doctoresse
Edwards Pilliet, chargée d'étudier la prostitution au point de vue de
l'hygiène, a fait la déclaration très loyale que voici: «Comme médecin,
je ne peux pas penser qu'on ne doive pas supprimer de la circulation
quelqu'un qui est atteint d'une maladie contagieuse. Je n'ai donc pu
conclure comme femme sur ce qui m'était imposé comme médecin.»

Il n'y a vraiment qu'un moyen de supprimer la réglementation, c'est de
supprimer la prostitution. On trouvera sans doute que ce remède héroïque
est au-dessus des forces morales de l'humanité. Il appartient donc à
l'État d'améliorer, d'adoucir, d'alléger, autant que possible, les
mesures douloureuses de préservation publique auxquelles sont astreintes
les filles perdues. Quant à les abolir, l'intérêt général s'y oppose.

En tout cas, on voudra bien retenir qu'en réglementant la prostitution,
l'État n'agit pas en moraliste, mais en hygiéniste soucieux des
fonctions de sécurité qui lui incombent, et qu'en séquestrant une femme
jugée dangereuse pour la santé publique, il n'entend nullement punir une
faute, mais seulement conjurer un fléau qui est la conséquence--et aussi
le châtiment--- du désordre et de la débauche. D'où il suit que, si
l'expérience venait à démontrer que la prostitution libérée n'est pas
plus périlleuse pour la société que la prostitution réglementée, il
faudrait abolir la «police des moeurs»; mais, en l'état des choses, et
après enquête auprès des spécialistes, il ne nous paraît pas que cette
preuve soit faite.

Toutefois, en admettant qu'il soit impossible d'émanciper la
prostitution, ne pourrait-on pas la soumettre à une surveillance
efficace, sans assujettir les malheureuses qui la subissent à un
internement innommable? Les forteresses, où elles sont casernées dans
les villes, jouissent d'une «tolérance» que toute âme honnête doit juger
intolérable. Le christianisme a relevé la femme de son ancien
abaissement et lui a donné la royauté domestique. En condamnant la
polygamie, il l'a arrachée à la réclusion et à la servitude. Or, la
prostitution embastillée est un reste de la débauche païenne. Pourquoi
n'essaierions-nous pas d'en purger nos lois et nos moeurs? Est-il donc
impossible de libérer les prostituées de la claustration abominable que
l'on sait, sans qu'il soit besoin d'affranchir la prostitution du
contrôle policier qu'exige la santé publique? A tout le moins, ayons
plus de compassion pour la femme tombée et plus de sévérité pour son
complice et son séducteur!

Il résulte de tout ce qui précède que notre législation est susceptible
de nombreuses améliorations. Mais ne croyons pas qu'à elles seules elles
puissent tout sauver. Veut-on, pour finir, connaître notre conviction
intime: c'est que les meilleures réformes ne parviendront à relever le
mariage que si, en même temps, nous relevons nos moeurs. Et comme il
nous semble démontré par ailleurs que le relâchement continu du lien
matrimonial, en précipitant la ruine de la famille et l'abaissement du
pays, entraînerait dans sa chute tout ce qui fait la force et la dignité
de la femme, il reste que, sous peine de déchéance, nous devons nous
corriger nous-mêmes.

Aux maux du mariage, il n'y a qu'un remède: l'idée du devoir. Et surtout
exerçons notre esprit de réforme, non pas aux dépens du mariage, mais en
faveur du mariage. Le véritable intérêt de la femme, comme celui de
l'enfant, comme celui de la société tout entière, n'est point dans
l'abolition, mais dans la régénération du mariage. L'institution est
admirable; c'est nous qui l'avons déformée ou pervertie. Maintenons
intangible son principe qui est l'unité: _Duo in unum_! Ce qu'il faut
modifier, ce sont les habitudes du mariage moderne. Sachons le
débarrasser de cette enveloppe parasite qui l'étouffe; pour se
renouveler, il a besoin, comme le platane, de changer d'écorce. Tel, en
effet, qu'il se pratique aujourd'hui, le mariage ne répond plus à
l'esprit de son institution. Beaucoup n'y associent que deux égoïsmes au
lieu de deux loyales et courageuses volontés. C'est un merveilleux
instrument de vertu et de vie dont nous nous servons mal. N'attaquons
pas le mariage, mais la façon dont on se marie en France. Ne lui
imputons pas les fautes qui viennent de nos propres défaillances.
Certains maris, dont l'honnêteté ne vaut pas cher, émettent
l'outrecuidante prétention que la femme leur doit la fidélité sans
pouvoir l'exiger en retour. A ce compte, l'épouse ne serait pas
seulement l'inférieure, mais la victime de l'homme. C'est le contre-pied
de l'idéal conjugal.

Soyons plus justes, plus moraux, plus chastes, si nous voulons demeurer
dignes du vieux mariage chrétien qui a fait la force et l'honneur de nos
pères. Réformer les lois, c'est bien; réformer nos moeurs, c'est mieux.
Point de législation efficace, si la moralité ne la soutient et ne la
vivifie. Pour un peuple, la vertu est une promesse d'avenir et un gage
de succès et de grandeur. Marchons-nous vers cet idéal?



CHAPITRE IV

La littérature «passionnelle» et le féminisme «antimatrimonial»


       SOMMAIRE

       I.--SYMPTÔMES DE DÉCADENCE.--MAUVAIS LIVRES, MAUVAISES
       MOEURS.--CE QUE LA FEMME «NOUVELLE» CONSENT À LIRE.--CE
       QU'Y PERDENT LA CONVERSATION, LA DÉCENCE ET L'HONNÊTETÉ.

       II.--THÉÂTRE ET ROMAN: EXALTATION DE LA FEMME, ABAISSEMENT
       DE L'HOMME.--LA FEMME ROMANTIQUE D'AUTREFOIS ET LA
       FÉMINISTE ÉMANCIPÉE D'AUJOURD'HUI.--ANARCHISME INCONSCIENT
       DE CERTAINES JEUNES FILLES.--LE CHÂTIMENT QUI LES ATTEND.

       III.--LE MARIAGE EST UNE GÊNE: ABOLISSONS-LE!--L'AMOUR
       SELON LA NATURE OU LA MONOGAMIE SELON LA LOI--ON COMPTE SUR
       LE DIVORCE POUR RUINER LE MARIAGE.


On pense bien que toutes les réformes qui ont pour objet, dans la pensée
de leurs auteurs, de rajeunir et de faciliter le mariage, sont
accueillies avec un sourire de pitié par les féministes avancés, dont
c'est l'idée fixe de subordonner l'émancipation de la femme à
l'abolition de nos vieilles institutions matrimoniales. Ils se
félicitent de tout ce qui afflige ou effraie les premiers, des
difficultés de la vie qui rendent les unions plus hasardeuses ou plus
tardives, du relâchement des moeurs qui tend nécessairement à
déconsidérer les noces légitimes, du nombre croissant des célibataires
des deux sexes, qu'ils regardent comme une recrue possible pour l'union
libre. Bref, ils se réjouissent de tous les germes de dissolution qui
s'attaquent au mariage. Or, parmi les causes de démoralisation qui
travaillent la société actuelle, il n'en est pas de plus actives et de
plus funestes que les suivantes: 1º la multiplication et le succès des
mauvais livres; 2º les progrès du divorce, autrement dit, les
imprudences de la loi; 3º la propagande acharnée des doctrines
révolutionnaires. Ce que sont aujourd'hui ces trois influences
combinées, ce qu'elles ont d'insidieux et de malfaisant, et ce qu'elles
peuvent faire perdre à la femme, à la famille, à la société, c'est sur
quoi nous devons nous expliquer, dans les chapitres qui suivent, avec la
plus entière franchise.


I

Dans nos milieux riches et mondains, le mariage a souffert
particulièrement du dévergondage d'une certaine littérature devenue
florissante, et que nous appellerons «passionnelle». Qu'on envisage
celle-ci dans le fond ou dans la forme, c'est-à-dire dans les thèses
étranges qu'elle soutient ou dans les libertés de style dont elle abuse,
on ne peut s'empêcher de constater avec tristesse que son action a été
profondément avilissante.

Pour nous attacher d'abord à la forme, on n'ignore point que la femme de
tous les temps a marqué de l'inclination pour les récits d'amour. Le
roman est son livre de prédilection. Bien que ce goût soit explicable de
la part d'une créature faite surtout de sensibilité et d'imagination, il
ne va pas cependant sans de graves périls pour sa vertu et,
conséquemment, pour la nôtre. Les femmes ont, dans toute société, la
garde des bienséances et des délicatesses; leur pudeur est l'obstacle
naturel à l'envahissement du vice et de la grossièreté. Faites qu'elles
se relâchent de cette haute police sur nos moeurs et sur nos manières,
et il est à craindre que la corruption et la brutalité ne l'emportent
peu à peu sur le bon goût et le bon ton.

Or, s'il est contestable que le roman soit, eu égard au grossissement de
ses descriptions, le miroir fidèle d'une époque, il n'est pas douteux,
en revanche, qu'il tende, par l'agrément du style et l'intérêt de la
fiction, à faire la société telle qu'il la peint. Ses inventions
deviennent, pour beaucoup de gens, des modèles qu'il faut suivre, des
types qu'il faut copier. Fussent-elles imaginaires, les mauvaises moeurs
décrites par un habile homme (il n'est pas besoin pour cela de grand
talent) prennent peu à peu, aux yeux des femmes qui ont le loisir de
lire et de rêver, un attrait de périlleuse suggestion, un goût de fruit
défendu, qui troublent l'âme et énervent l'honnêteté. L'oisiveté aidant,
rien de plus naturel que la tentation inspirée par un livre immoral
aboutisse à l'imitation des défaillances et des chutes qu'il décrit. Une
mauvaise lecture offre les dangers d'une mauvaise liaison. A toutes deux
on peut appliquer le proverbe: «Dis-moi qui tu hantes et je te dirai qui
tu es.»

Pour ce qui est des femmes d'aujourd'hui, de celles du moins qui vivent
au sein de la richesse désoeuvrée, et à Paris plus particulièrement, ce
n'est pas une exagération d'affirmer qu'elles sont de moins en moins
soucieuses du choix de leurs lectures. Effarouchées d'abord par la
littérature réaliste, blessées même dans leur délicatesse, dans leur
pudeur, par les rudesses et les malpropretés du roman naturaliste, leur
premier mouvement fut de les rejeter avec dégoût. Puis la curiosité
l'emportant peu à peu sur la répugnance, beaucoup sont revenues à cette
grossière nourriture, les unes par forfanterie, les autres par
faiblesse, le plus grand nombre par imitation, par mode, par «snobisme».
Forcée de parler de tout, une femme du monde n'est-elle pas obligée de
tout connaître? Enfin, l'accoutumance est venue qui a triomphé des
derniers scrupules; et, comme la bouche la plus délicate se fait
graduellement aux boissons violentes, ainsi la femme oisive, sous
prétexte de littérature, s'est habituée à dévorer les oeuvres les plus
pimentées, sans scrupule, sans révolte, sans rancoeur.

Maintenant, le nombre est grand de celles qui affrontent et supportent
avec impassibilité les récits les plus répugnants, les descriptions les
plus osées. Combien même en sont devenues friandes? Et encouragés par
cette tolérance et cette complicité, nos romanciers et nos conteurs ont
redoublé de dévergondage et de sensualité. Il n'est plus guère que nos
grand'mères que les livres du jour déconcertent et offensent. Habituées
au respect de soi-même, elles ne comprennent pas qu'un auteur, même sous
couleur de réalisme et de satire, manque impunément aux plus
élémentaires convenances et outrage avec succès l'honnêteté et la
décence. Mais elles sont si vieilles! et leurs filles si viriles! Pour
une jeune femme dans le mouvement, rougir est une faiblesse. Rien ne
l'émeut, rien ne l'étonne. Elle se sent à l'aise devant les pires
audaces, et tient la sainte pudeur pour de la vaine pruderie.

Cette licence des lectures ne pouvait manquer d'abaisser et de corrompre
trois choses qui donnent à la vie son charme et sa dignité: la grâce de
la conversation, la sûreté des relations et l'honnêteté des moeurs.

On nous assure que le monde où l'on s'amuse et aussi le monde où l'on
s'ennuie, prennent de fâcheuses habitudes de langage. Si l'on recule
devant l'effronterie trop crue, si la malpropreté du mot «propre» sonne
encore mal aux oreilles, en revanche, on se rattrape sur les allusions
transparentes, on s'exerce aux sous-entendus équivoques, on s'ingénie
aux périphrases risquées. Ainsi la conversation côtoie toutes les
souillures. Par intervalles même, l'accent devient vulgaire et le geste
malséant; les locutions nouvelles du boulevard ou de la rue
s'épanouissent sur des lèvres aristocratiques. A la grâce décente et
fine d'autrefois, on préfère, dans bien des salons, une hardiesse
négligée qui déconcerte les timides et encourage les audacieux. Il
semble que la société dorée prenne plaisir à s'encanailler.

Et il est facile de deviner ce que les relations des deux sexes peuvent
perdre à ces libertés. L'hommage discret des hommes ne va qu'aux femmes
qui, par la dignité de leur tenue, commandent le respect à leurs
admirateurs. Celles qui ont la faiblesse de se prêter aux familiarités
excessives de certaines causeries sont condamnées ensuite à les subir.
Pourquoi se surveiller devant une dame qui tolère et provoque les plus
libres propos? A qui ne s'effarouche point de tout connaître, pourquoi
se faire scrupule de tout dire? L'imprudente, qui accepte de tout
entendre, permet à l'homme de tout oser. C'est pourquoi la politesse
s'en va. Plus de mesure dans les compliments, plus de réserve dans les
flatteries, plus de retenue dans l'adoration. A l'ancienne galanterie
française, faite surtout d'esprit et de légèreté, ont succédé les
impatiences et les gaillardises d'un flirt impérieux.

Avec de pareilles habitudes, nos mondaines s'acheminent, sans le savoir,
à des moeurs purement «libertaires». Le dévergondage est prompt à
descendre des lèvres au coeur. Combien de jeunes femmes ont fini par
perdre, à ce jeu dangereux, le goût et l'amour de la famille, le sens du
bien et du mal, la conscience de leurs devoirs et de leur dignité? Ne
leur parlez pas de la morale, des obligations légales, des commandements
de Dieu: elles ont la prétention de briser tous les liens pour épancher
à coeur-joie leur petite personnalité. Ce sont des émancipées déjà mûres
pour le libre amour. L'adultère ne les effraie point, à condition que
cette revanche, qu'elles prennent contre les servitudes du mariage, se
passe avec correction, sans vulgarité, sans banalité. Ces âmes de chair
et de boue, qui prônent l'indépendance amoureuse, âmes inconscientes et
sensuelles, impatientes de toute règle et avides de jouissance, sont
foncièrement anarchistes.

Elles sont une minorité, nous voulons le croire. Mais cette minorité
peut grossir. Dieu veuille qu'elle ne fasse point de recrues parmi notre
bourgeoisie laborieuse qui compte tant de femmes admirables, dont c'est
la fonction sacrée de garder, au milieu de nous, le dépôt des vertus de
famille et de l'honnêteté conjugale! Celles-là sont encore légion,--la
légion sainte. Sachons honorer, comme elles le méritent, nos petites
bourgeoises de France! Si elles ne dirigent pas notre société, elles la
soutiennent.


II

Quant aux thèses soutenues au théâtre ou dans les livres, elles sont le
plus souvent hostiles au mariage.

La littérature dramatique, notamment, traverse en ce moment une crise de
pessimisme et d'outrance, qui ne respecte rien de ce que nos pères ont
respecté. Nos salles de spectacle retentissent des âpres discussions du
féminisme. Le drame leur prête toute son aigreur, toute sa violence.
Plus de comédie, plus de vaudeville ou d'opérette, sans un couplet sur
les «droits de la femme». Avec un désintéressement admirable, nos
auteurs dramatiques dénoncent les lois et combattent les conventions,
dont la «douce victime» souffre sous le joug de l'homme. D'un
«fait-divers» où éclaté brusquement le détraquement passionnel de
quelques névrosés, ils tirent des conclusions générales qui font frémir.
Ils nous dépeignent les ménages contemporains sous de si sombres
couleurs, ils nous montrent des maris si atroces ou si jobards, ils nous
font un tableau si lamentable de ces pauvres femmes crispées qui,
réduites à griffer ou à mordre pour se défendre contre leur bourreau,
clament leur martyre à tous les échos d'alentour en se tordant les mains
désespérément, ils nous présentent l'institution conjugale comme un
instrument de torture si épouvantable, que, s'il survit quelque chose de
cette production horrifique, la postérité pourra croire que tous les
époux de notre temps se trompaient avec noirceur ou se disputaient avec
rage.

Et notez qu'en général ils ne valent ni plus ni moins que ceux d'hier ou
d'avant-hier. Seulement, notre époque a la spécialité de pousser leurs
misères au tragique. Il y a toujours eu des querelles et des
mésaventures de ménage; mais ce que nos pères voyaient jaune, nous le
voyons rouge. Le revolver a remplacé le bâton. Quand les relations entre
mari et femme deviennent trop difficiles, au lieu de se tourner le dos,
on se tue. Nous devenons funèbres.

Ce qui n'empêche pas un cercle nombreux d'applaudir avec exaltation les
tirades larmoyantes ou furibondes du «féminisme théâtral». Des hommes
surtout se font remarquer par la chaleur de leur enthousiasme. Et
cependant, nous ne voyons défiler, dans toute cette littérature de cour
d'assises ou de tribunal civil, que des révoltées ou des malades
médiocrement intéressantes. Non qu'il faille jamais rire des larmes
d'une femme. Ainsi que le bon La Fontaine,

        Je ne suis pas de ceux qui disent:
        «Ce n'est rien: C'est une femme qui se noie.»

Encore est-il que ces dames nous font, avec la complicité de nos
écrivains, trop de scènes échevelées ou criardes. Combien leurs
problèmes de coeur sont minces et factices, combien leurs déclamations
élégantes et leurs querelles sonores paraissent fausses ou excessives,
lorsqu'on les compare aux lourdes obligations de la femme du peuple qui,
vaillante et résignée, sans récrimination et sans pose, avec simplicité
et bonne humeur, s'use à travailler pour soutenir le ménage et élever
honnêtement ses nombreux enfants! Parce qu'une mondaine énervée par le
plaisir et l'oisiveté ne peut, sans déconsidération, afficher au grand
jour ses amours irrégulières, tromper son mari à son aise, émanciper son
coeur à son gré et «exercer ses sens» en toute liberté; parce qu'une
femme, incomprise et vaniteuse, n'a point trouvé dans l'époux de son
choix le trésor de perfections que sa folle imagination croyait y
découvrir; parce qu'une fille maussade, égoïste, fervente de bicyclette
et de photographie, vieillit et dessèche sur place, faute de trouver un
mari qui consente à subir docilement ses caprices,--voilà des
malheureuses prises de rage contre le mariage et la société. Pourquoi
les plaindrions-nous?

Au lieu de bousculer toutes les conventions avec de grands gestes et de
grandes phrases, au lieu de s'en prendre furieusement à la «loi de
l'homme», elles devraient se demander si le mal ne vient pas
d'elles-mêmes, de leur soif immodérée de plaisir, de leur conception
fausse de la vie. Mais non! Les femmes en possession d'un mari aimable
(on nous accordera qu'il y en a quelques-uns) ne sont guère plus sages
ni plus clairvoyantes. Songent-elles à se réjouir de leur privilège?
Connaissent-elles leur bonheur? Par moments, tout au plus. C'est que le
mariage, même heureux, ne tarit pas la source des infortunes humaines.
Qu'on se dise, au contraire, que la vie est une épreuve, et
immédiatement tout change, tout s'éclaire. S'amuser devient un emploi
inférieur du temps que nous traversons. Notre destinée prend un sens,
qui est le travail méritoire pour soi et utile pour les autres. Et du
coup le mariage considéré comme une source de devoirs, et non comme une
occasion de plaisirs, redevient un admirable moyen de moralisation
réciproque.

Au surplus, qu'est-ce qu'une crise de féminisme aigu, sinon, dans bien
des cas, une forme de neurasthénie délirante, une violente crise de
nerfs? Un médecin de mes amis me déclarait même que pour guérir de cette
maladie, beaucoup de femmes devraient être douchées. Nos pères auraient
dit tout simplement, les monstres! qu'elles méritent d'être fouettées.
Mais si efficace qu'il puisse être, ce vieux traitement répugnerait à la
douceur de nos âmes. Nous avons fait nôtre le joli proverbe indou: «Ne
frappez pas une femme même avec une fleur»! Et puis, les chères
créatures n'aiment plus être battues. Mon docteur avait raison: mieux
vaut, de toute façon, les asperger que les meurtrir. L'hydrothérapie a
du bon.


III

Parmi les moyens d'action du «féminisme antimatrimonial» (je reprends
ici tout mon sérieux), il faut citer, à côté du théâtre, la littérature
romanesque. Son procédé de dénigrement systématique est bien simple: il
consiste à diminuer l'homme en lui prêtant tous les défauts et à grandir
la femme en lui donnant tous les beaux rôles. Le nombre est considérable
des romans parus depuis vingt ans qui se sont conformés, plus ou moins
consciemment, à ce programme d'injuste partialité.

Que nous sommes loin des récits d'autrefois où l'homme avait toutes les
qualités d'un héros, l'esprit, le courage, l'élégance, à tel point que
c'était un délice de l'épouser! Maintenant la jeune école nous en fait
un être pusillanime ou féroce, à la tête vide ou à l'âme sèche, sans
nerfs, sans muscles, sans coeur, un fantoche ou un polisson. Dans les
choses de l'amour surtout, on nous le montre capricieux, inconstant,
cruel, incapable d'affection délicate et de tendresse persévérante, ne
cherchant dans la femme qu'une satisfaction d'amour-propre ou une
sensation de volupté. Les femmes de lettres, en particulier, ont dressé
contre le sexe fort un réquisitoire en règle. A les entendre, l'amour
des hommes n'a qu'une saison. La fidélité leur pèse. Lors même qu'ils
seraient mariés à la femme la plus dévouée du monde, ils n'hésiteraient
point à l'abandonner pour la première perruche rencontrée sur le
boulevard, quitte à lui revenir sans honte quand l'âge ou les infirmités
ne lui permettront plus de vagabonder,--comme l'enfant retourne à sa
bonne lorsque la fatigue arrive ou que le soir tombe.

Entre nous, mesdames, êtes-vous bien sûres que tous les hommes soient
aussi plats et aussi vils? Franchement, c'est trop généraliser que
d'imputer au sexe tout entier les fautes et les turpitudes de quelques
exemplaires abominables. J'accorde que, dans les affaires de sentiment,
l'homme est inférieur à la femme. L'affection, chez lui, semble
généralement plus courte et plus brusque. Oui, nous sommes brefs en
amour. Mais y a-t-il à cela quelque déshonneur? Hercule ne peut pas
toujours filer aux pieds d'Omphale. L'homme se doit à la famille, à la
science, à la civilisation, à l'humanité. Que deviendrait la société,
que deviendrait la femme elle-même, s'il désertait le travail viril qui
assure aux vivants le nécessaire et le superflu, le pain et le confort,
pour s'attarder et s'alanguir en adorations perpétuelles et mériter, par
ses effusions persévérantes, le titre de parfait amant? La nature ne l'a
pas voulu; et en cela, elle a sacrifié, comme toujours, le plaisir
individuel à l'intérêt de la race.

Du reste, quand les femmes, que possède le démon de l'égalité, seront
devenues ingénieurs, médecins, fabricants de meubles ou de savon, elles
apprendront par expérience qu'il est impossible de mener toujours de
front le travail et l'amour. Le souci de leur profession abrégera leurs
élans de coeur. Elles n'auront plus le loisir d'être tendres du matin au
soir, ni même du soir au matin. Travaillant comme l'homme, elles
aimeront comme l'homme, rapidement et par intermittences. Au lieu de
nous élever jusqu'à elles, elles se seront abaissées jusqu'à nous. Et,
tout compte fait, l'humanité en souffrira; car elle aura gagné peu de
chose à leur émancipation économique et perdra beaucoup à
l'amoindrissement de leurs facultés aimantes. Et pour nous disputer
notre supériorité de travail, les imprudentes auront compromis leur
supériorité d'amour!

En même temps qu'il s'acharne contre les hommes pour les noircir et les
défigurer, le féminisme littéraire embellit, exalte, magnifie l'«Ève
nouvelle» avec une partialité aveugle et une conviction intrépide. Il
proclame, il exalte les «droits de la femme». Se couvrant des vocables
obscurs de liberté et d'égalité qui ont servi déjà tant de fois à
masquer l'erreur et le sophisme, il professe avec véhémence que la
«lutte des sexes» est inévitable, puisque la libre expansion de chacun
est le premier des devoirs. Il revendique pour le coeur féminin l'
«intégralité du bonheur» à rencontre des préjugés et des lois. Il
glorifie l'énergie et l'âpreté de la volonté, les conquêtes de la
science et de la puissance des femmes sur l'égoïsme et la brutalité des
hommes.

C'est en effet l'habitude de ces récits étranges de nous présenter des
jeunes filles ou des jeunes femmes décidées à vivre leur vie, résolues à
aimer qui leur plaira. Ne dépendre de personne, vouloir, savoir, pouvoir
par elles-mêmes et par elles seules, voilà leur rêve. On a remarqué déjà
que cet état d'âme diffère grandement de celui des femmes romantiques.
Certes, George Sand prônait bien la souveraineté sacrée de l'amour, la
rébellion du coeur et de la beauté contre la malfaisance des intérêts et
le pharisaïsme des Codes. Mais il y avait du lyrisme dans cette
revendication des droits de la passion. Les héroïnes des romans de 1830
traversent le monde les yeux levés vers les étoiles, confiantes dans les
doux songes qui peuplent leur imagination, allant irrésistiblement vers
l'amour qui ouvre sous leurs pas une voie triomphale. Ces créatures ne
sont que tendresse, enthousiasme et poésie. Elles vivent leur rêve et
brûlent leur vie.

Tout autre nous apparaît la jeune fille d'aujourd'hui qu'un souffle
d'émancipation féministe a touchée. C'est une raisonneuse. Elle ne
s'attarde pas aux mirages de l'avenir, elle n'a point d'illusions. Ses
yeux hardis regardent le monde en face, et elle suit son chemin d'un pas
vif et sûr. Ce n'est point une créature sentimentale, mais un être
d'orgueil froid et décidé. Elle a le sentiment lucide des rivalités, des
difficultés de la vie, et la ferme résolution de les affronter et de les
vaincre. Si elle réclame encore le droit à l'amour, elle revendique
avant tout sa place au soleil. Son âme déborde d'individualisme
militant, qu'elle entend bien affirmer en face des circonstances
adverses et des traditions hostiles. Elle se dit avec une clairvoyance
aiguë des choses du monde: «Mon origine modeste, ma petite fortune, ma
beauté médiocre, la rapacité des hommes, la médiocrité des âmes, tout me
condamne au célibat. Soit! Je travaillerai, je ferai mon existence. Mais
je ne renonce pas au bonheur; je n'étoufferai ni un élan de mon coeur,
ni un appel de mes sens; je ne sacrifierai pas ma jeunesse aux
convenances, aux exigences de ce tyran cruel qu'on appelle le monde. Je
suis trop raisonnable pour faire la fête, mais je veux être assez libre
pour vivre pleinement ma vie. Je prendrai un métier et, si le coeur m'en
dit, j'aimerai qui je voudrai, à mes risques et périls. Puisqu'il m'est
interdit de trouver l'amour dans le mariage, eh bien! je le chercherai
ailleurs!» Cette profession de foi audacieuse n'est pas éloignée de
l'idéal anarchiste, suivant lequel l'homme ne pourra se dire libre que
le jour où il sera devenu, d'après la formule d'un écrivain libertaire,
«un bel animal, sans foi ni loi, jouissant de la vie dans la plénitude
de ses fonctions[94].»

[Note 94: Adolphe RETTÉ, _La Plume_, octobre 1898.]

En réalité, la «femme nouvelle», que certains romanciers des deux sexes
nous dépeignent avec complaisance, n'est qu'une simple révoltée.
L'individualisme anarchique s'est installé dans son coeur. En
sera-t-elle plus heureuse? Une de ces viriles créatures avoue tristement
que «ses jours passent sans soleil.» En vain l'amant qu'elle s'est donné
s'humilie devant elle et se soumet à ses caprices,--car c'est le rêve de
toutes les femmes gonflées d'orgueil de subjuguer, de dompter,
d'asservir l'homme; vainement elle contemple son triomphe et gouverne
son esclave: elle n'a trouvé ni la paix ni le bonheur. Et voilà bien le
châtiment! Astreintes aux lourdes obligations de la profession
indépendante qu'elles auront choisie, ces femmes ne tarderont pas à
exaspérer leurs nerfs, à fatiguer, à épuiser leur corps. Insoucieuses de
la solidarité conjugale et des simples joies de la vie domestique, elles
se replieront sur elles-mêmes avec chagrin ou s'useront avec angoisse
aux heurts et aux conflits de la vie. Il n'est pour goûter sur terre un
peu de félicité, que de se délivrer de soi-même d'abord, et d'accepter
ensuite avec courage le travail, le devoir, l'épreuve, la souffrance.
Avec les rigueurs économiques du temps présent, l'action est rude et la
vie amère. C'est bien assez que les hommes se ruent à la bataille. Que
«celle à qui va l'amour et de qui vient la vie» se garde donc, autant
que possible, de se meurtrir les mains et le coeur en des efforts et des
luttes qui ne conviennent pas à son sexe.

Pour revenir à la littérature, loin de remplir ce rôle superbe de
direction morale que de nobles écrivains leur assignent, le théâtre et
le roman se sont entremis trop souvent, depuis vingt ans, en faveur des
idées de révolte et de démoralisation. L'anarchie intellectuelle, qui
règne dans la classe mondaine et lettrée, n'a pas d'autre cause; et le
mariage, tout le premier, en a gravement souffert.

Et pourtant, nous avons besoin en France, plus que jamais, qu'on nous
prêche le mariage et qu'on nous rappelle avec instance que, si nous
préférons encore la civilisation spiritualiste au matérialisme barbare,
il faut renoncer aux caprices de la vie facile et de la passion
sensuelle qui mènent à l'amour libre, pour s'attacher fermement au lien
exclusif et indissoluble de la monogamie chrétienne.

Au fond, savez-vous pourquoi tant de gens s'en prennent si furieusement
au mariage?--Parce qu'il les gêne. «Il est fait pour nous, disent-ils,
et nous ne sommes pas faits pour lui. Subordonnons les institutions aux
hommes et non les hommes aux institutions. Nous ne devons pas nous
conformer aux lois, mais celles-ci doivent se conformer à nos besoins et
à nos instincts. La nature est antérieure au mariage; celui-ci doit se
modeler sur elle, et non l'asservir et la déformer[95].»

[Note 95: Joseph RENAUD, _La faillite du mariage_, pp. 24, 48 et 49.]

Or, il est entre le mariage actuel et la maternelle nature un désaccord
absolu: le mariage est éternel, tandis que l'amour est passager. S'aimer
toujours! Quelle sotte illusion! Sans doute l'habitude de la vie commune
ne va point sans quelques charmes d'accoutumance, de sympathie et
d'amitié. Mais l'amour, enclos dans la prison du mariage, ne tarde guère
à y mourir de tristesse et d'ennui. «Pour avoir eu de la joie pendant
deux ans, voici les époux, par expiation de ce bonheur fugitif,
contraints de le regretter pendant quarante autres. Officiellement, il
leur est défendu de goûter plus que ce minimum.» Combien il est facile
de broder sur ce thème sentimental! Disjoints par la loi, et libérés de
tout scrupule, les conjoints, qui se reprennent, pourront recommencer
leur vie et connaître de nouvelles ivresses. Si les fleurs du premier
amour se sont fanées une à une, n'est-il pas dans le palais d'Eros
d'autres jardins parfumés? Il est cruel, il est absurde, ce principe
matrimonial qui condamne «à n'aimer qu'une fois et à aimer
toujours![96]»

[Note 96: _La faillite du mariage_, pp. 55, 56 et 57.]

Nulle part cette thèse ne s'étale avec plus de crudité passionnée que
dans l'_Évangile du Bonheur_ de M. Armand Charpentier. Voici, d'après
l'auteur lui-même, l'esprit et le résumé de l'oeuvre: «L'amour entre
deux êtres est-il éternel? Non. Le mariage est-il éternel? Oui.
Conclusion: à un moment donné, mariage et amour ne sont plus synonymes.
Autrement dit, le lien subsiste entre les conjoints, tandis que sa
raison d'être a disparu. Le mariage, tel qu'on le comprend, est
contraire à toute logique, à tout bonheur. Il est l'une des plus grosses
et des plus criminelles erreurs sur lesquelles l'humanité vit depuis ses
origines.»

A cela, quel remède? La «liberté de l'amour» pour la femme comme pour
l'homme. Lisez plutôt: «Si l'on s'élève quelque peu au-dessus des
préjugés courants, il convient de louer, sans réticence, la princesse de
Caraman-Chimay, car elle a accompli l'un des actes les plus nobles dont
une femme puisse se rendre digne.

Au lieu de s'engourdir, comme tant d'autres, dans l'éternel mensonge de
l'adultère, elle a affirmé hautement et devant tous: 1° son droit à
l'amour; 2° sa liberté dans le choix de l'amant.» En somme, c'est la
conviction de M. Charpentier que Clara Ward a, de toute façon, servi la
cause émancipatrice de son sexe mieux que ne sauraient le faire les
conférences ou les romans féministes. Et pour généraliser un aussi bel
exemple, le moyen est bien simple: «La douleur résidant dans l'éternité
du lien, il suffira de rendre le pacte révocable à volonté, autrement
dit, de faciliter le divorce[97].»

[Note 97: Lettre à M. Joseph Renaud. _La faillite du mariage_, pp. 59,
60 et 61, _passim_.]



CHAPITRE V.

Où mène le divorce


       SOMMAIRE

       I.--LES MÉFAITS DU DIVORCE.--L'ESPRIT
       INDIVIDUALISTE.--STATISTIQUE INQUIÉTANTE.--LE MARIAGE A
       L'ESSAI.

       II.--PLUS D'INDISSOLUBILITÉ POUR LES ÉPOUX, PLUS DE
       SÉCURITÉ POUR LES ENFANTS.--LE DROIT AU BONHEUR ET LES
       DEVOIRS DE FAMILLE.--APPEL À L'UNION.

       III.--LE DIVORCE ET LES MÉCONTENTS QU'IL A
       FAITS.--NOUVEAUTÉ DANGEREUSE, SUIVANT LES UNS; MESURE
       INSUFFISANTE, SUIVANT LES AUTRES.--LA LOGIQUE DE
       L'ERREUR.--DIVORCE PAR CONSENTEMENT MUTUEL.--DIVORCE PAR
       VOLONTÉ UNILATÉRALE.--SUPPRESSION DU DÉLIT D'ADULTÈRE.

       IV.--EN MARCHE VERS L'UNION LIBRE.--PLUS D'INDISSOLUBILITÉ,
       PLUS DE FIDÉLITÉ.--UN CHOIX À FAIRE: IDÉES CHRÉTIENNES,
       IDÉES RÉVOLUTIONNAIRES.


Le divorce est un bel exemple de l'influence que la littérature peut
exercer sur les moeurs et sur les lois. Sous prétexte de faire entrer
dans le mariage plus de bonheur et plus de justice, nos écrivains les
plus renommés n'ont cessé, pendant des années, de protester contre son
indissolubilité avec une persévérance infatigable. A la scène et dans
les livres, ils ont prêté leur voix, leur talent, leur crédit, aux
doléances des maris trompés, aux réclamations des femmes trahies,
appelant la pitié du public sur ces créatures lamentables obligées de
traîner leur vie douloureuse irrévocablement rivées l'une à l'autre par
une loi inexorable. De guerre lasse, nous avons rompu leur chaîne. Le
divorce a été rétabli, les uns le considérant comme un moyen extrême de
remédier à quelques infortunes touchantes, les autres, en plus grand
nombre, le regardant avec transport comme le plus mauvais tour qu'il fût
possible de jouer à l'«infâme cléricalisme.»

On connaît la suite: le divorce est entré immédiatement dans nos moeurs.
À l'heure qu'il est, nos tribunaux ont peine à répondre aux demandes qui
s'élèvent de tous côtés, de la classe pauvre aussi bien que de la classe
riche. Car c'est la gravité particulière du divorce d'ébranler le
mariage du haut en bas de l'échelle sociale,--à la différence de la
littérature perverse, qui distille seulement ses poisons lents aux âmes
oisives et fortunées. Sans qu'il entre dans notre pensée de traiter à
fond cette thèse fameuse, il nous faut montrer cependant combien la
rupture des unions légitimes est un ferment de dissolution grave qui,
ajouté à ceux qui nous travaillent d'autre part, menace de corrompre nos
moeurs et de ruiner nos foyers.


I

Les bons ménages n'ont point d'histoire. Vivant heureux, ils vivent
cachés et silencieux. On ne parle jamais d'eux, on les ignore. Et
pourtant ils sont innombrables. Le bonheur ne fait point de bruit, pas
plus que le bruit ne fait le bonheur. Et tandis qu'une ombre discrète et
douce s'étend sur ces foyers paisibles, les gens mal mariés, étalant
leurs travers et leurs vices, prennent le public à témoin de leurs
infortunes et mènent grand tapage autour de leurs peines de coeur et de
leurs défaillances de conduite. Et cette minorité bruyante, dolente et
violente, s'est si bien agitée qu'elle a fini par rallier à sa cause une
majorité dans les Chambres françaises. C'est ainsi que le divorce est
rentré dans nos lois en 1884. Il a suffi de cette argumentation
théâtrale dont les romanciers sentimentaux excellent à enguirlander les
faits-divers de l'adultère et de la passion, pour décider nos hommes
politiques à démanteler le foyer familial en rompant le lien conjugal.

Car,--impossible de le nier,--la loi qui a rétabli le divorce est une
conquête de l'individualisme sur l'esprit social. Oubliant que toute
institution d'utilité générale peut avoir exceptionnellement ses
victimes, comme le progrès a les siennes, nous ne savons plus résister à
la misère des accidents particuliers ni même préférer l'intérêt
prééminent de la collectivité à l'intérêt, pourtant très inférieur, des
souffrances individuelles. C'est à croire que, si de nos jours les
révolutionnaires pullulent, rien n'est plus rare, en revanche, qu'un
véritable socialiste, pour peu que l'on restitue à ce vocable sa pure
signification étymologique. Je veux dire que nous n'avons point l'âme
sociale; que nous subordonnons de moins en moins les parties au tout;
que nous perdons peu à peu l'habitude de mettre le bien général du pays
au-dessus des aspirations, des doléances, des revendications
particulières; qu'en résumé, un individualisme orgueilleux, avide et
indiscipliné nous ronge et nous dissout. Que voilà bien notre maladie
secrète et honteuse! Toutes les forces de l'homme moderne n'aspirent
qu'à la souveraineté du moi et, par une suite nécessaire, à
l'affaiblissement et à la ruine de toutes les autorités sociales, de
toutes les institutions sociales. Et c'est pourquoi notre pays, plus
qu'aucun autre, se meurt d'anarchisme inconscient. Le rétablissement du
divorce en est un exemple saisissant,--notre législateur n'ayant pas
hésité, pour rompre les chaînes de quelques époux mal assortis, à
ébranler les assises les plus profondes de la famille française.

Voici des chiffres inquiétants.

Chaque année, les statistiques officielles enregistrent la progression
constante du nombre des divorces. C'est ainsi que le chiffre des
demandes s'est élevé de 4 640, en 1885, à 7 456, en 1890. Et presque
toutes ont trouvé gain de cause auprès des juges. Sur plus de 40 000
actions intentées de 1884 à 1892, 35 000 environ ont été accueillies
favorablement par les tribunaux. Et depuis, le mouvement ascensionnel a
poursuivi son cours. Au tribunal de la Seine, plus particulièrement, les
procès en divorce augmentent incessamment. En décembre 1898, on l'a vu
désunir, en une seule audience, 98 ménages.

D'après la loi du 27 juillet 1884, le divorce peut être prononcé pour
quatre causes, qui sont: 1° la condamnation à une peine afflictive et
infamante; 2° l'adultère; 3° les excès ou sévices; 4° les injures
graves. Mais la jurisprudence ayant attribué au mot «injure» un sens
large, qui efface toute limitation dans le nombre des causes de divorce,
on peut dire que celui-ci est possible, dans le système actuel, toutes
les fois qu'un époux manque gravement à ses devoirs envers l'autre. De
là, des facilités fâcheuses de rupture et de désunion.

Pour toute la France, il y a eu 6 419 divorces judiciairement prononcés
en 1894, 6 743 en 1895, 7 051 en 1896, 7 460 en 1897. Mais depuis trois
ans, ces chiffres tendent à diminuer légèrement. On a compté seulement 7
238 divorces en 1898, et le total est tombé à 7 179 en 1899. L'année
1898 marquera-t-elle un arrêt définitif dans la progression du nombre
des divorces? Ou bien cette diminution doit-elle être attribuée moins au
relèvement de la moralité conjugale qu'à la sévérité restrictive de
certains juges, dont les féministes avancés dénoncent la bigoterie et le
cléricalisme. Quoi qu'il en soit, il résulte des chiffres précédents
que, depuis le rétablissement du divorce jusqu'à la fin du XIXe siècle,
c'est-à-dire en seize années, la justice française a désuni
officiellement et irrémédiablement plus de 90 000 unions légitimes. On
comprend que cette oeuvre de dissolution commence à effrayer la
magistrature.

Que si maintenant nous comparons le total des ruptures (séparations et
divorces réunis) au total des mariages, nous constaterons, pour la seule
année 1890, le chiffre inquiétant de 29 unions dissoutes sur 1 000
unions contractées. Pour le seul département de la Seine, la proportion
s'est élevée, la même année, à 75 pour mille; et chose attristante à
dire, dans plus de la moitié des cas, les époux divorcés avaient des
enfants. On voit par là combien l'air de Paris est malsain pour la paix
des ménages et l'union des familles. Joignez que les séparations de
corps diminuent tandis que les divorces augmentent. Dans les milieux
ouvriers des grandes villes, notamment, ce n'est plus assez de que
séparer: on veut rompre à toujours. En 1885, il y avait eu 2 122
séparations prononcées; en 1892, ce chiffre est tombé à 1 597.
Impossible de mieux démontrer que le divorce entre de plus en plus dans
nos moeurs, en favorisant notre égoïsme, notre inconstance et nos goûts
de jouissance et d'indépendance anarchique.

Comment s'étonner, après cela, que notre population reste stationnaire,
et que les naissances ne suffisent plus guère qu'à couvrir les décès?
Non pas qu'on se marie moins: si l'état civil avait enregistré, en 1895,
282 918 mariages, au lieu de 286 662 en 1894, le nombre des unions
légitimes s'est légèrement relevé en 1899. Ainsi, la nuptialité
française, après avoir marqué une tendance à la baisse, est en légère
progression depuis quelques années. En revanche, les enfants naturels
augmentent: 76 522 ont vu le jour en 1893. Stagnation des mariages et
accroissement du concubinage, affaiblissement de la natalité légitime et
multiplication des bâtards, voilà qui éclaire d'un jour effrayant notre
décadence morale.

Si, au moins, le divorce avait diminué,--comme on s'en flattait,--les
adultères et les crimes passionnels! Point. La déception a été complète.
On dit qu'Alexandre Dumas ne pouvait s'en consoler. A quoi bon se tuer
lorsqu'il est si facile de se désunir? De 546, en 1881 (trois ans avant
le rétablissement du divorce), les poursuites en adultère ont monté à
938, en 1890, après six ans d'application de la loi nouvelle. Et combien
de trahisons conjugales se terminent dans le sang? Le couteau, le
vitriol et le revolver n'ont jamais servi si fréquemment et si
furieusement les rancunes des époux mal assortis. Et cependant, il y a
quelque chose de plus triste encore que cette violence sanguinaire:
c'est l'acceptation et l'exploitation de l'adultère par les coupables
eux-mêmes. Des gens de la belle société tiennent pour une incorrection
que l'époux outragé tire vengeance de l'époux infidèle. Les cris
retentissants d'autrefois: «Tue-la! tue-le! tue-les!» sonnent mal à
leurs oreilles indulgentes. Ils regardent la faute de la femme et
l'inconduite du mari comme un prêté pour un rendu. Il semble que, dès
qu'elle est réciproque, l'immoralité soit plus facilement excusable.
Dans un certain monde, l'infidélité d'un époux ne cause même plus à son
conjoint une blessure d'amour-propre. Se fâcher est du dernier commun.
On se trompe, et l'on ferme les yeux. A quoi bon sévir? A quoi bon même
se séparer? L'oubli est d'une suprême distinction. Et l'on pousse la
dépravation jusqu'à l'insensibilité. A force d'inconscience, nos
élégants viveurs ont perdu le sens de la moralité.

Pour en revenir au divorce, c'est chose connue qu'il ne devait être,
dans la pensée de ses auteurs, qu'une solution extrême offerte à des
situations cruelles, à des infortunes exceptionnelles. Est-ce trop dire
qu'il est maintenant envisagé de plus en plus comme la solution normale
des unions civiles? Mme Arvède Barine, qui s'attriste comme nous de
cette constatation, compare le divorce à «la divinité tutélaire qui
préside à la cérémonie nuptiale, et dont l'ombre plane sur la mairie
pour encourager les indécis et consoler les mélancoliques[98].» Comment
hésiter à franchir le seuil de la maison conjugale lorsqu'il est si aisé
d'en sortir? Et des gens audacieux réclament le mariage à l'essai. Nous
n'en sommes pas loin!

[Note 98: _La Gauche féministe et le mariage._ Revue des Deux-Mondes du
ler juillet 1896, p. 131.]

Par le fait du divorce, les unions légitimes ont tendance à devenir des
engagements à terme, un bail temporaire, quelque chose comme un stage
d'épreuve. Si, après quelques mois ou quelques années d'expérience, le
couple ne se convient pas ou ne se convient plus, on en sera quitte pour
quelques scènes violentes jouées en public, et chacun reprendra sa
liberté avec l'assentiment de la justice et des lois. On entre par la
grande porte en se réservant de fuir par la petite. Sans les résistances
de l'Église catholique, les progrès énormes, que le divorce a faits dans
nos moeurs, nous entraîneraient rapidement à ce qu'on a justement appelé
la «polygamie successive». Sans doute, nos divorcées ne sont pas
comparables encore à ces matrones romaines dont parle Sénèque, et qui
comptaient le nombre de leurs années par le nombre de leurs maris. Ainsi
pratiqué, le divorce équivalait à l'union libre. Avouons cependant qu'en
s'acclimatant chez nous plus rapidement qu'on ne l'imaginait, il menace
gravement le mariage lui-même.


II

Le grand malheur du divorce (outre qu'il est un parjure, c'est-à-dire la
violation des serments échangés) vient de ce que la déchirure qu'il
produit est irréparable. A la différence de la séparation de corps, qui
laisse l'avenir ouvert à la réconciliation, il coupe, il tranche--et ne
recoud jamais. Et pourtant, n'est-ce pas à l'abri des foyers
indestructibles que se forment les familles unies? et n'est-ce pas
l'ensemble des familles unies qui constitue les nations fortes? Dans un
pays comme le nôtre, où la nature est si douce, si démente, si riche, si
tentatrice, chez un peuple au sang chaud, à l'âme ardente, aux
sensations vives, n'était-il pas à craindre qu'en supprimant
l'indissolubilité du mariage, on excitât les mauvais désirs, l'appétit
du changement, les convoitises basses et inavouables, toute cette fange
d'immoralité où l'homme ne saurait s'abaisser sans une irrémédiable
déchéance?

Or, quoi qu'on dise et quoi qu'on fasse, le mariage est devenu, par
l'effet du divorce, quelque chose comme un «concubinage légal»
régulièrement constaté et éventuellement résoluble. Que l'un des
stipulants s'avise de manquer à ses promesses et de violer ses
engagements,--la belle affaire! Bonnes gens, consolez-vous! Le bail est
résiliable. S'il vous arrive d'en souffrir, rompez le contrat et
liquidez l'association.

Et les enfants! Impossible de parler du divorce sans que ce cri vous
monte aux lèvres. Voici deux époux mal assortis, d'humeur contraire, de
goûts opposés. Rien de plus naturel, hélas! rien de plus humain qu'ils
rêvent d'une rupture définitive, espérant trouver peut-être, dans une
nouvelle union le bonheur qu'ils ont vainement cherché dans la première.
Mais ils ont des enfants: que deviendront ces épaves du mariage? Car
voilà bien les victimes du divorce!

Admissible, à la rigueur, dans les unions stériles, parce qu'il
intervient alors entre deux êtres complètement libres, le divorce est un
grand malheur lorsqu'il désunit deux époux qui ont une postérité, car
celle-ci en souffre. Qu'est-ce, lorsque la mère divorcée se remarie,
sous le fallacieux prétexte de donner un meilleur père à son enfant? Et,
en effet, le second mari ne sera point sans exercer une autorité de fait
sur le pauvre petit. Faites ensuite que le premier reparaisse et,
s'adressant à son ancienne épouse, s'efforce de lui reprendre son fils
ou sa fille: voyez-vous la situation cruelle de l'enfant, que se
disputent cet homme et cette femme qui ne sont plus conjoints et qui
sont restés ses parents? Et quel rôle va jouer le second mari dans ce
conflit? Un rôle atroce ou ridicule. Pour ces gens, la vie est un enfer.
Je ne sais point de conflits plus douloureux.

Mais les fervents du libre amour ne s'embarrassent guère de ces misères
et de ces souffrances. Si vous leur dites que l'indissolubilité du
mariage est fondée même sur des raisons biologiques,--puisque lès petits
des hommes n'atteignant que très tard leur développement complet, il
importe que les parents restent unis pour y pourvoir jusqu'au bout,--on
vous fera cette réponse stupéfiante que, passé la première enfance, les
petits humains requièrent moins de soins qu'on ne le croit, et qu'en
tout cas «les lycées officiels ne laissent plus aujourd'hui à la famille
qu'un rôle secondaire[99].»

[Note 99: Joseph RENAUD, _op. cit._, p. 146.]

Ce raisonnement de célibataire fera sourire les mères et les proviseurs.
Quoi de plus malheureux qu'un petit être abandonné des siens et remis
comme un fardeau gênant en des mains mercenaires, si honnêtes, si
dévouées qu'elles puissent être? De par la nature, le père et la mère se
doivent au bonheur de la frêle créature qu'ils ont mise au monde.

Et qu'on ne dise pas que cet excès de sensibilité pour le plus faible va
contre la marche de l'émancipation humaine, que les époux, eux aussi,
ont droit à la liberté et au bonheur, et qu'on ne saurait les forcer de
sacrifier ce trésor inaliénable à leurs obligations de tendresse et de
protection envers l'enfant, en les condamnant au terrible supplice d'une
union forcée, sans paix et sans amour. Ce langage est anarchique. Pour
nous qui, plaçant le devoir au-dessus du bonheur, subordonnons la
jouissance égoïste des individus à l'intérêt supérieur de la famille et
de sa descendance, notre choix est fait. Loin de sacrifier l'enfant aux
parents, nous maintenons que les parents doivent se sacrifier pour
l'enfant. C'est, notamment, l'obligation des époux mal assortis de ne se
soustraire à la vie commune qu'à toute extrémité, lorsque leur personne
est exposée à des violences ou à des sévices graves, ou encore, lorsque
la moralité des enfants est soumise à des contacts avilissants et à des
exemples détestables.

Et maintenant, la séparation et le divorce sont-ils plus profitables aux
femmes qu'aux maris? Il semble bien qu'on doive, sur la foi des
statistiques, répondre affirmativement à cette question, puisque la
justice intervient plus souvent sur la demande de l'épouse que sur les
instances de l'époux. Serait-ce que les maris sont d'humeur plus
endurante et plus résignée? ce qui est possible; ou bien que les femmes
leur sont supérieures en vertu et en moralité? ce qui n'est pas douteux.
En tout cas, par un reste de galanterie désintéressée, certains hommes
se laissent condamner sans se défendre. S'ils ont des griefs, ils les
taisent; et la femme triomphe. Douloureuse victoire, lorsque l'union,
rompue ou relâchée, a donné naissance à des enfants dont la mère aura la
garde et la responsabilité! Savez-vous surtout mission plus lourde et
plus grave, pour une femme divorcée ou séparée, que la charge d'un ou de
plusieurs garçons à élever et à établir? La mère ne reconquiert tout ou
partie de son indépendance qu'au prix d'une aggravation de soucis, de
tourments, de devoirs. Plus mince encore est le profit du divorce, si
l'on envisage le dommage qu'il cause au sexe féminin tout entier, en
affaiblissant, en discréditant le mariage, que nous considérons comme
l'abri tutélaire de la mère et de l'enfant.

Il est donc à souhaiter que les tentations de révolte et de désunion
soient combattues, refoulées, étouffées, autant qu'il est possible, par
la conscience des parents. En songeant aux intérêts et aux droits de
l'enfance, en se rappelant qu'eux-mêmes ne sont pas sur terre pour
l'unique satisfaction de leurs aises, pour l'unique plaisir de leurs
sens, en se disant qu'à chercher en de secondes noces, aussi aléatoires
que les premières, une égoïste félicité, ils porteraient un préjudice à
peu près certain à ce dépôt redoutable et sacré,--l'enfant,--que les
lois mystérieuses de l'existence ont remis entre leurs mains, les époux
éviteront peut-être plus facilement la suprême et irréparable déchirure
du divorce, qui n'allège momentanément leurs épreuves qu'en blessant,
pour la vie, les pauvres innocents auxquels ils doivent amour, et
protection.


III

Malheureusement, ces scrupules ne touchent guère les partisans de
l'union libre. Peu leur importe de vivre, d'homme à femme, sur la foi
d'un traité constaté par le maire et béni par le curé. Leur farouche
individualisme s'irrite de ces précautions cérémonieuses. Bien que le
divorce soit une brèche faite au foyer conjugal, il ne leur agrée point;
de sorte que, par un effet propre à toutes les demi-mesures qui
s'arrêtent à la moitié du chemin, cet expédient tant vanté ne contente,
ni ceux qui voudraient détruire la famille, ni ceux qui voudraient la
sauver. Il blesse en effet l'indissolubilité sacramentelle, sans
satisfaire l'indépendance passionnelle. Et pourtant, lors du vote de la
loi du 27 juillet 1884, c'était l'idée de beaucoup de gens que le
divorce rajeunirait le mariage. Suivant eux, la loi Naquet avait tout
réparé, tout renouvelé, tout modernisé. A l'heure qu'il est, cette
opinion «centre-gauche» ferait sourire. En réalité, le divorce ne
contente plus personne. «Il est dangereux,» disent les timorés. «Il est
insuffisant,» répliquent les intransigeants.

De ces deux tendances d'esprit, quelle est la plus agissante et la plus
forte?

Il n'est pas douteux que les méfaits du divorce effraient de nombreux
esprits qui, après avoir accepté son rétablissement sans grand scrupule,
se demandent maintenant avec inquiétude, à la vue de l'effrayante
multiplicité des ruptures légales, si cette épidémie n'est pas de celles
dont un peuple peut mourir doucement, mais sûrement. Et nous entendons
des libéraux, des modérés, que cette expérience a déçus, nous dire d'un
ton désolé: «Décidément, il eût mieux valu repousser le divorce
qu'affaiblir le mariage. Pourquoi ne s'est-on pas contenté d'introduire
dans le Code civil, suivant l'esprit du droit canon, des nullités de
mariage plus nombreuses et plus accessibles, dont l'application à des
cas précis et limités n'aurait pas été susceptible, à la différence du
divorce, d'une extension indéfinie? Pourquoi surtout ne s'est-on pas
contenté, en 1884, de remanier et de compléter le régime de la
séparation de corps, en renforçant ses effets, de manière à alléger plus
efficacement le lien conjugal, sans le rompre irrévocablement? Pourquoi
a-t-on attendu jusqu'en 1893 pour rendre l'époux victime plus
indépendant de l'époux coupable, sans ruiner toutefois l'indissolubilité
conjugale?»

Ces regrets sont vains. Mieux vaudrait, assurément, démolir le divorce
que démolir le mariage. Mais le mal est fait, l'impulsion est donnée, et
l'on n'entrevoit point la possibilité de remonter, de sitôt, le courant
qu'une loi imprévoyante a déchaîné sur là société française. La seule
chose qui puisse être tentée avec quelque efficacité, c'est de lutter
contre le flot grandissant des doctrines licencieuses, qui prétendent
tirer du principe imprudemment réintégré dans nos codes toutes les
conséquences pernicieuses qu'il renferme. Terrible est la logique des
idées; et celle du divorce nous mènerait loin, si les moralistes de
bonne volonté ne lui barraient le chemin.

Or, aucun moyen n'est plus propre à préserver les hommes des surprises
et des catastrophes, que de les renseigner exactement, et sur les
risques du chemin qu'ils ont pris à l'aventure, et sur les dangers de la
pente où des indications mensongères ont entraîné leurs pas. Qu'on sache
donc que telle est la pression du divorce sur nos moeurs, qu'elle nous
mènerait insensiblement, si nous n'y prenions garde, à l'abolition du
mariage et à la reconnaissance légale de l'union libre. Voyez plutôt les
conséquences que les féministes échauffés en déduisent et les
réclamations hardies qu'ils en tirent.

Le divorce, déclarent-ils, est une libération incomplète, un débouché
inaccessible, une issue trop étroite, hérissée de formalités coûteuses
et de difficultés décourageantes. Élargissons cette porte basse, afin
que les époux la franchissent aisément.

Et d'abord, il faut que le mariage puisse être dissous par le
consentement mutuel des époux. Une fois admis que les obligations du
mariage sont purement humaines, la logique exige que les deux volontés,
qui suffisent à les former, suffisent également à les dénouer. «Le
divorce actuel est d'ordre restrictif!» Voilà, pour MM. Paul et Victor
Margueritte, son grand défaut. Pourquoi l'a-t-on décapité de sa vraie
cause qui est l'incompatibilité d'humeur? Depuis que la loi a sécularisé
les justes noces, les «faillis du mariage» ne peuvent rester associés à
perpétuité. «L'heure sonnera de l'affranchissement complet, logique et
humain du divorce.» Un «congé» silencieux, rapide, à bon marché, sans
atermoiements, sans papier timbré, s'il est possible, voilà l'idéal.
«Brisons les fers des époux mal assortis qui cessent de se comprendre et
de s'aimer. Leur conscience, leurs coeurs, leurs chairs ne peuvent être
asservis. La route est large: qu'elle soit libre[100]!»

[Note 100: Paul et Victor MARGUERITTE, _Mariage et divorce_. La Revue
des Revues du 1er décembre 1900, p. 469.]

Ainsi donc, dès que deux conjoints s'accordent pour se tourner le dos,
la rupture s'impose. En fait, ajoute-t-on, ce genre de divorce existe
déjà, puisqu'il peut se réaliser par une simple supercherie des
intéressés, tel qu'un flagrant délit d'adultère concerté d'avance ou
quelque sévice publiquement reçu après entente. Il suffira donc de le
rendre officiel, aisé, prompt et sûr, en substituant le divorce par
consentement au divorce par complicité. Aussi facilement que le maire
nous marie, aussi facilement le juge devra nous désunir. Que cette
simple raison lui suffise: «Nous ne nous aimons plus, séparez-nous.» De
même qu'au moment du mariage, l'autorité n'a point exigé des futurs
conjoints les preuves de leur amour, ainsi la justice ne saurait leur
imposer, au moment du divorce, la démonstration de leur indifférence ou
de leur antipathie. M. Naquet nous déclare avec hauteur que «le divorce
par consentement mutuel, c'est la loi naturelle[101].»

[Note 101: Lettre à M. Joseph Renaud, _op. cit._, p. 152.]

D'autres vont plus loin et souhaitent que le mariage puisse être annulé
sur le seul désir de l'un ou de l'autre conjoint. N'est-ce pas la
conclusion d'une pièce célèbre, les _Tenailles_, de M. Paul Hervieu?
Rien de plus logique. Si l'on veut que le mariage cesse d'être un piège,
et qu'il devienne la grande route que l'on suit à deux librement,
volontairement, joyeusement, il n'est que de permettre à chacun de
secouer le joug à son gré. Sinon, l'union légitime restera ce qu'elle
est parfois, un attelage d'ennemis.

Ne dites pas qu'à ce compte le caprice de l'un fera la loi de l'autre,
et qu'il est contraire à tous les principes d'équité qu'un contrat,
solennellement formé par l'échange de deux volontés, puisse être rompu
par la volonté d'un seul. Ces scrupules juridiques n'embarrassent guère
les gens de lettres. N'ajoutez pas que la liberté est une cause
d'inconstance et d'incertitude; ne rappelez pas ces pensées si vraies de
Chateaubriand: «L'habitude et la longueur du temps sont plus nécessaires
au bonheur, et même à l'amour, qu'on ne pense. On n'est heureux dans
l'objet de son attachement, que lorsqu'on a vécu beaucoup de jours, et
surtout de mauvais jours avec lui. On ne s'attache qu'au bien dont on
est sûr; on n'aime point une propriété que l'on peut perdre.» On vous
répondra qu'il est absurde de décréter l'amour, la constance et le
dévouement à perpétuité; qu'il est absurde que «l'étau paralyse tout
souhait d'évasion.»

Et le divorce devenu plus accessible, le mariage sera moins vil. Et l'on
nous cite certains cas douloureux, certaines situations
compliquées,--assez rares,--que le divorce par la volonté d'un seul peut
dénouer rapidement. On a une telle foi dans l'excellence de la liberté,
que, pour remédier à quelques exceptions cruelles, on ouvre à tous les
ménages la porte de la maison commune, en leur conseillant d'en sortir
pour une simple incompatibilité d'humeur. Quelle imprudence! Faciliter
la désunion: voilà ce qu'on nous offre pour restaurer le mariage!

Mais on ne s'arrête point, comme on voudrait, à moitié chemin du
divorce. Dans la pièce que nous citions plus haut, M. Paul Hervieu fait
dire à l'un de ses personnages: «Quand un mari et une femme sont
capables de s'entendre sur le divorce, ils en auraient déjà moins
besoin. C'est pour ceux qui sont incapables de tout accord, même de
celui-là, que le divorce aurait dû être inventé.» Seulement, voyez la
conséquence: dès que le divorce est tenu pour un principe de libération
offert au caprice de chacun des époux, dès que la répudiation est
abandonnée à la volonté d'un seul, la société est entraînée, par une
pente irrésistible, à la reconnaissance de l'union libre. Se démarier au
gré de l'un ou de l'autre, qu'est-ce donc; sinon le droit individuel de
s'aimer pour un temps et de rompre à son bon plaisir? Cette déduction
inévitable,--qui est pour le commun des honnêtes gens la condamnation du
divorce,--est saluée avec joie par l'anarchisme aristocratique comme la
fin du mariage. Les _Tenailles_, notamment, ont été applaudies à la
Comédie française à raison même de leurs prétentions libertaires.
«Débarrassons-nous de ce qui nous gêne!» tel est le mot d'ordre de la
belle société qui, au-dessus de tous ses devoirs, place le droit
imprescriptible de s'amuser.

Il est bien entendu, par ailleurs, que l'interdiction qui empêche
l'époux adultère de se marier avec son complice devra disparaître de la
jurisprudence du divorce. Est-il, en effet, restriction plus
stupéfiante? Une femme a trompé son homme parce qu'elle ne l'aimait pas,
et elle ne pourra pas épouser son amant parce qu'elle l'aime!
Interdiction pour elle de substituer un mariage d'amour à un mariage
sans amour. L'État, qui s'est prêté complaisamment à la célébration de
celui-ci, refusera de solenniser celui-là. Quoi de plus absurde et de
plus cruel? La loi ne doit pas séparer artificiellement deux
partenaires, que la bonne nature convie aux jeux de l'amour et du
hasard.

La logique du divorce est-elle épuisée? Pas encore. La spirituelle
Sophie Arnould disait que «le divorce n'est que le sacrement de
l'adultère.» Est-ce pour faire mentir ce mot célèbre, qu'un législateur,
M. Viviani, a déposé, en juin 1891, sur le bureau de la Chambre, un
projet de loi tendant à supprimer le délit d'adultère? Pour lui, tout
manquement à la fidélité conjugale est une offense purement morale, un
simple abus, de confiance dont le divorce est la sanction naturelle et
suffisante. Et cela encore est logique. Vous qui croyez que le mariage
est la base de la famille, comme la famille est la base de la société,
vous direz sans doute que supprimer les peines édictées contre
l'adultère, c'est lui accorder le bénéfice d'une encourageante impunité,
c'est l'excuser et presque l'autoriser, et que, si les entraînements
aveugles de la passion peuvent expliquer les violations de la foi
conjugale, on ne saurait absoudre celles-ci par une disposition
générale, sans ébranler profondément les assises du foyer domestique. Et
pourtant, qu'on ne s'y trompe pas: c'est le devoir de fidélité qu'on
cherche à effacer de nos lois, après en avoir banni l'indissolubilité.
Du moment que le Code civil tient le mariage pour un contrat résoluble,
pour un pacte résiliable, n'est-il pas inconséquent de punir ceux qui
cherchent à bénéficier, par un adultère, de l'annulation qui leur a été
promise? Comprend-on une loi qui permet aux époux de s'évader du
mariage, et qui les frappe de pénalités pour l'acte même qui leur en
ouvre la porte?

Et voilà pourquoi le divorce semble déjà aux esprits «avancés» une
concession insuffisante, une demi-mesure, un «procédé orléaniste,» comme
disait le terrible Raoul Rigaud; voilà pourquoi encore les mêmes gens
voient dans l'adultère une simple offense privée sans conséquence
publique, un coup de canif insignifiant à la loi du contrat, une
peccadille,--tandis que les anarchistes de lettres, poussant la logique
jusqu'au bout, le représentent comme un acte de courage, un acte de
vertu, une libération sublime qui élève l'homme et la femme au-dessus
des lois, au-dessus des conventions et des préjugés, et prépare la
revanche de la Nature contre la Société. Où nous mène cette tolérance
relâchée des uns, cette immoralité audacieuse des autres? Il est facile
de le deviner. Elles ouvrent directement la voie aux libertaires des
deux sexes qui ont pour devise: «La femme libre dans l'union libre.» On
sait du reste que ce système est en faveur chez nos frères les animaux,
qui se piquent rarement d'une fidélité durable. Et qu'est-ce que la
famille humaine, sinon un type d'animalité supérieure?

Au surplus, si nous voulons savoir ce qu'il faut conclure de toutes ces
aggravations habilement déduites du divorce actuel, les hardis
jouisseurs, qui prêchent à la femme l'émancipation de l'amour, ne se
feront pas faute de nous le dire. Écoutons-les.

La loi du mariage est une convention vieillie et surannée, ou mieux, un
préjugé barbare, étroit, tyrannique, dans lequel les époux, emprisonnés
comme en un filet, se débattent avec une rage impuissante. Il ne suffit
plus que le divorce en ait élargi les mailles et desserré les noeuds.
Bénie soit l'idée libératrice qui permettra enfin aux deux sexes de
s'affranchir de ce régime accablant! Revenons à la simplicité de nos
origines, à cette morale primitive, toute nue, qui consiste uniquement à
satisfaire ses passions amoureuses, sans réticence, sans honte, sans
remords. Contre le droit de libre existence, de libre amour, de libre
plaisir, il n'est ni promesses ni scrupules qui tiennent. Devant la
bonne nature, les devoirs conjugaux n'existent pas. L'être humain, mâle
ou femelle, n'en a véritablement qu'un seul, qui est de conquérir et de
conserver sa pleine indépendance envers et contre tous. Que ceux qui ont
encore le souci de leur dignité reprennent donc leur liberté
imprudemment aliénée, car elle est inaliénable! Dès qu'un époux est
fatigué de l'autre, l'association doit être dissoute et liquidée. Le
mariage, qui s'oppose à cette solution bienfaisante, est une servitude
abominable. Il n'en faut plus! Démolissons au plus vite ce vieux régime
cellulaire où des milliers d'êtres, conjoints malgré eux, étouffent et
agonisent. N'est-il pas juste que l'humanité jouisse au moins de la
liberté des bêtes?


IV

Ici, l'homme doit choisir entre les principes du mariage chrétien ou les
errements de l'amour païen. Point de moyen terme logique et durable.

Ou le mariage est l'échange de deux volontés, l'association de deux
âmes, le don mutuel de deux êtres libres consenti loyalement de part et
d'autre en vue de la création d'une famille, le rapprochement de deux
destinées, l'union de deux coeurs pour le bonheur et l'adversité, la
richesse et la misère, la santé et la maladie, la vie et la mort et,
comme disent les chrétiens, pour l'autre vie au-delà même de la
mort;--et alors, loin de violer la foi jurée et de reprendre leur
liberté, les époux ne doivent avoir qu'une préoccupation: s'engager avec
cette confiance en l'éternité de l'amour qui fait toute la grandeur du
mariage, remplir leurs promesses jusqu'au bout, fuir tout ce qui risque
de refroidir ou d'ébranler leur accord, rechercher tout ce qui peut
unifier et parfaire leur union, tant pour leur bonheur propre que pour
celui de leurs enfants.

Ou le mariage n'est qu'un pacte révocable, un lien sans perpétuité, un
bail résiliable, une convention à terme, que les époux peuvent rompre à
volonté pour une incompatibilité d'humeur, pour un simple discord
mental, pour ces contrariétés de goût et ces différences d'esprit qui ne
sont, selon le mot de Chateaubriand, que «le penchant de notre
inconstance et l'inquiétude de notre désir;»--et alors il ne faut plus
parler de famille, car on ne fonde rien de noble, rien de solide sur un
rapprochement éphémère, né des caprices désordonnés de la passion et
soumis à toutes les vicissitudes des appétits et de l'inévitable
satiété. Et à mesure que s'allégera le fardeau des obligations
conjugales, on verra se multiplier le nombre des mauvais ménages,
puisqu'il est d'expérience qu'un lien se forme à la légère qui se rompt
à volonté, et que plus on divorce aisément, plus on se marie
étourdiment. Dès qu'il sera entendu que le mariage n'est qu'un lien
provisoire, un engagement à temps, une vente à l'essai, on ne cessera
d'en poursuivre l'abrégement et la réduction. A l'exemple du service
militaire, nous aurons successivement le service matrimonial de cinq
ans, de trois ans, de deux ans, jusqu'au jour où il paraîtra plus simple
et plus logique de ne point s'engager du tout. Et notre société
s'acheminera de la sorte vers la reconnaissance légale du libertinage, à
la plus grande joie des hommes et pour le plus grand malheur des femmes.

Qu'on ne nous accuse point de pessimisme exagéré: les moeurs américaines
nous sont un argument et un avertissement,--et aussi les moeurs
parisiennes!

Finissons. Le divorce, qui est un premier pas dans la voie du féminisme
antimatrimonial, n'a satisfait personne. Les récriminations sont plus
vives aujourd'hui qu'auparavant. Avec sa porte ouverte sur l'avenir, le
mariage paraît encore trop sévère et trop gênant. C'est pourquoi l'on
travaille à lui enlever, un à un, tous ses caractères essentiels. Déjà
l'indissolubilité a disparu de nos lois; et sans la religion, elle
serait peut-être disparue de nos moeurs. Des écrivains ont tourné en
raillerie la fidélité. D'autres ont fait l'éloge de l'infécondité. Que
ces théoriciens aventureux réussissent à convaincre les tristes humains
que nous sommes, et le mariage aura vécu. Car il serait injurieux et
hypocrite de conserver cette noble appellation à l'union innommable qui
s'ensuivra. Il n'était qu'un moyen de spiritualiser la famille de chair,
qui est la cellule essentielle de l'humanité, c'était de la fonder sur
l'idée du devoir mutuellement stipulé et perpétuellement respecté par
les époux. Est-il possible que le monde abandonne cette formule de vie
et de supérieure dignité, pour une formule abjecte d'union
intermittente, qui entraînerait rapidement l'abaissement de la femme et
la ruine de la civilisation?

Il faut avoir perdu, semble-t-il, la notion du bien et du mal pour
proposer froidement de remplacer le devoir par le plaisir, et la
conscience par la concupiscence. L'abolition du mariage et
l'émancipation de l'amour n'en figurent pas moins au programme de nos
diverses écoles révolutionnaires; et de ce chef, la famille française
court les plus graves dangers. Tandis que la mauvaise littérature
empoisonne les milieux riches, tandis que le divorce dissout les mauvais
ménages en ébranlant les bons, la propagande anarchiste et socialiste en
faveur de l'union libre risque d'envahir peu à peu les couches profondes
du peuple et de contaminer le prolétariat tout entier. Cette forme du
féminisme est donc particulièrement redoutable; et je tiens à montrer
qu'elle ne tend à rien moins qu'à ruiner la famille ouvrière.

Et rien de plus logique, cette fois encore, que l'esprit de destruction
qui anime les partis révolutionnaires. Le seul groupement qui leur
importe, c'est le groupement «collectiviste», suivant les socialistes,
ou le groupement «communaliste», suivant les anarchistes. Les uns et les
autres tiennent la famille pour un largissement insuffisant de
l'individu. Le particularisme et l'autonomie du foyer leur semble un
obstacle à l'indivision et à la socialisation des biens. Et c'est
pourquoi l'union libre, qui dissout la communauté domestique, ferait
bien mieux leur affaire.



CHAPITRE VI

Les doctrines révolutionnaires et l'abolition du mariage


       SOMMAIRE

       I.--MARIAGE ET PROPRIÉTÉ.--LEUR ÉVOLUTION PARALLÈLE.--LA
       RÉVOLUTION LES SUPPRIMERA L'UN ET L'AUTRE.--POURQUOI?

       II.--S'IL EST VRAI QUE LE MARIAGE ASSERVISSE LA FEMME AU
       MARI.--L'ÉPOUSE EST-ELLE LA PROPRIÉTÉ DE L'ÉPOUX?

       III.--POINT DE RÉVOLUTION SOCIALE SANS RÉVOLUTION
       CONJUGALE.--APPEL ANARCHISTE AUX JEUNES FEMMES.--APPEL
       SOCIALISTE AUX VIEILLES FILLES.


Dans l'esprit des doctrines révolutionnaires qui se propagent au milieu
de nous, il ne suffit point à la «femme nouvelle» de secouer le joug de
la domination patronale et de la supériorité masculine: rien ne serait
fait si elle n'échappait à l'autorité maritale. Son émancipation
intellectuelle et sociale doit avoir pour complément nécessaire
l'émancipation conjugale. N'allez pas croire qu'un anarchiste ou un
socialiste, plus ou moins marié civilement, tienne beaucoup à la
prééminence que lui assure le Code civil: vous le connaîtriez mal. Sans
hésiter, il se frappe la poitrine et crie aux femmes qui languissent
sous le joug matrimonial: «Sus aux maris! Votre ennemi, c'est votre
époux!» Comment le sexe féminin ne serait-il pas touché d'un si noble
désintéressement?


I

Cette attitude s'explique aisément. Notre droit des personnes, fondé sur
l'idée d'obligation, et notre droit des biens, fondé sur l'idée
d'appropriation, ont suivi au cours des temps la même évolution. Les
époux d'aujourd'hui se peuvent même dire l'un à l'autre: «_Ma_ femme,
_mon_ mari,» comme ils disent des choses qui sont leur propriété: «_Ma_
dot, _mon_ champ, _ma_ maison,»--bien que les droits _personnels_, comme
disent les juristes, ne puissent être assimilés aux droits _réels_, dont
les conséquences sont plus étendues et plus énergiques. Or, étant donné
que les anarchistes et les socialistes excluent les biens matériels de
l'appropriation individuelle, il ne leur est pas permis d'admettre, sans
inconséquence, que les époux s'appartiennent mutuellement, corps et âme,
à toujours, en vertu d'un droit exclusif et irrévocable, stipulé
respectivement et placé solennellement sous la garantie de la loi.

A la vérité, le Mariage et la Propriété se sont développés
parallèlement, en s'élevant de la jouissance commune à la possession
privative. «Dans les sociétés inférieures, écrit M. Jean Grave, la femme
a toujours subi, de par sa faiblesse physique, l'autorité du mâle; ce
dernier lui a toujours plus ou moins imposé son amour. Propriété de la
tribu d'abord, du père ensuite, pour passer sous l'autorité du mari,
elle changeait ainsi de maître sans qu'on daignât consulter ses
préférences[102].»

[Note 102: La Société future, chap. XXII: _La femme_, p. 327.]

Une très remarquable profession de foi libertaire intitulée «Unions
libres»,--dont l'auteur anonyme ne serait autre, paraît-il, que M. Élie
Reclus[103],--confirme ces tristes commencements de l'humanité en termes
d'une sérénité hautaine qui révèlent le savant. «Rapt, meurtre,
esclavage, promiscuité brutale, tels furent les débuts de l'institution
matrimoniale, débuts peu glorieux, mais dont nous n'avons aucune
honte:--plus bas nous avons commencé, plus haut nous espérons
monter[104].»

[Note 103: Revue encyclopédique du 28 novembre 1896. _Les hommes
féministes_, p. 828.]

[Note 104: _Souvenir du 14 octobre 1882._ Unions libres, p. 3-4.]

Puis, la moralité s'épurant, la société se disciplinant, on vit peu à
peu la polyandrie et la polygamie,--que j'appellerais volontiers le
communisme sexuel,--disparaître des pays civilisés. En même temps que
les biens cessent d'être communs, les femmes cessent d'être communes; en
même temps que la propriété privée se constitue et se généralise, on
voit apparaître partout le mariage monogame avec ses liens de filiation
certaine, avec la transmission d'un nom patronymique et la dévolution de
l'héritage paternel aux enfants. Désormais, le christianisme aidant, la
distinction du mien et du tien s'étendra aux personnes et aux choses.
Car le mariage n'est pas seulement l'union de deux êtres, de deux
destinées, de deux vies, mais aussi un règlement de biens, un contrat
d'affaires, une constitution de patrimoine; et par ce côté pécuniaire,
il touche de plus près encore à la propriété. Si bien que M. Gabriel
Deville, dont j'aime à citer la pensée socialiste, a pu déclarer que
«l'utilité du mariage résulte de la structure économique d'une société
basée sur l'appropriation individuelle.» Et un peu plus loin: «Le mode
de propriété transformé, et après cette transformation seulement, le
mariage perdra sa raison d'être[105].»

[Note 105: _Le Capital de Karl Marx._ Aperçu sur le socialisme
scientifique, p. 43.]

Avis à ceux de nos compatriotes qui ont le bon esprit de tenir au régime
de l'appropriation privée et de lui attribuer le mérite d'avoir tiré, à
la fois, les personnes et les biens de la confusion et de la promiscuité
du collectivisme primitif: ils doivent se dire que, la propriété abolie,
c'en est fait de la famille et du mariage. Car il n'est point de famille
sans foyer; et qu'est-ce que le foyer, sinon la maison paternelle et
quelque coin de terre soustraits, au profit d'un ménage, à l'indivision
universelle? A vrai dire, le foyer est le noyau de tout patrimoine et
comme la matrice même de la propriété. Quant au mariage, comment le
maintenir sans inconséquence après avoir supprimé tout droit privatif
sur les choses? Comment permettre à l'homme d'accaparer la femme, et à
la femme d'accaparer l'homme, quand on refuse à un citoyen la possession
exclusive d'une masure entourée d'un verger ou d'un champ? Que notre
droit soit plus plein, plus entier, plus dominateur sur les choses que
sur l'être auquel nous avons uni notre destinée; que le mot «propriété»,
appliqué au droit que les époux ont l'un sur l'autre, soit violent et
inexact: cela est de toute évidence. Un fait reste néanmoins: c'est à
savoir que les sociétés humaines ont suivi la même voie pour
soustraire,--non sans peine,--les biens à l'indivision communiste et les
personnes à la promiscuité sexuelle. En somme, il y a eu progrès
parallèle dans l'évolution du mariage et de la propriété.

Et c'est pourquoi, aujourd'hui encore, on ne peut s'attaquer à la
propriété sans s'attaquer plus ou moins au mariage: ce qui nous fait
dire que, la fidélité conjugale étant la conséquence d'un droit privatif
de l'époux sur son conjoint, lorsqu'on supprime tout droit individuel
sur les choses, on est amené forcément à supprimer tout droit individuel
sur les personnes. Saint-Simon et Fourier n'ont point échappé à cette
logique des idées: leur communisme se complète du libre amour. De même,
avec une belle unanimité, les anarchistes et les socialistes
d'aujourd'hui appellent de tous leurs voeux l'abolition du mariage et
l'avènement de l'union libre. Sous quels prétextes? C'est ce que nous
allons voir.


II

Le mariage, nous dit-on, est un reste des violences primitives. Tandis
que la «rapine, prenant assiette et consistance, devint propriété, peu à
peu le rapt se consolida en mariage[106].» Malgré toutes les
atténuations du progrès, l'«oppression» de la femme mariée est une
survivance de l'esclavage antique. «Exagérons-nous, se demande l'auteur
des _Unions libres_, en disant que la femme est toujours une captive? De
par le Code civil, en quoi consiste le mariage, chez nous autres
Français? Devant le public assemblé et les représentants de la lot, par
une déclaration solennelle, la fille met son corps, sa fortune, sa vie
et son honneur en la possession d'un homme, tenu désormais à donner sa
protection,--terme très vague,--en retour de l'obéissance,--terme très
net,--qui lui est acquise. Cette personne n'aura plus la libre
possession de sa personne[107].» L'idée n'est pas neuve. Nous lisons
dans un _Catéchisme du genre humain_ publié au commencement de la
Révolution, que «le mariage est la propriété de la femme par l'homme,
propriété aussi injuste que celle des terres;» et son auteur y réclame,
en conséquence, «le partage des biens et la communauté des femmes.»

[Note 106: _Unions libres_, p. 8-9.]

[Note 107: _Eod. op._, p. 19.]

Il est donc de l'essence du mariage, suivant la doctrine
révolutionnaire, d'assujettir l'épouse à l'époux. Non que cette
institution fasse peser sur toutes les femmes une autorité également et
nécessairement déprimante. L'écrivain libertaire, que nous avons déjà
cité, en convient avec franchise: «Nous reconnaissons hautement que,
dans les mariages contractés sous les auspices de l'autorité civile, il
est des unions qui sont aussi heureuses que possible; il en est
plusieurs qui font notre admiration, plusieurs que nous nous proposons
d'imiter.» Seulement, cette concession faite, il affirme «qu'il n'est
amitié véritable, qu'il n'est grand amour qu'entre égaux; que la
contrainte aboutit à la révolte et la subordination à
l'insubordination.» Et plus loin il ajoute: «Nous supposons comme
démontrée l'entière et complète équivalence des deux facteurs de la
famille[108].»

[Note 108: _Unions libres_, p. 20 et 22.]

Mais qui en doute? Oui, dans le mariage qu'ils contractent et dans la
famille qu'ils fondent, l'homme et la femme, sans jouer le même rôle,
remplissent une fonction d'égale importance. Socialement parlant, ils
équivalent. Et même, selon le plan chrétien, l'équation conjugale doit
se fondre, sous l'action de l'amour mutuel et de l'estime réciproque, en
une véritable unité: _Duo in unum!_

Il est vrai que le Code prescrit l'obéissance à la plus faible, la
protection au plus fort. Mais ceci est la condition et la mesure de
cela. Faites que dans la société conjugale personne ne veuille céder, et
la vie commune devient impossible. Point de ménage, point de famille,
sans une hiérarchie tempérée par la confiance et l'amour. 11 ne faut pas
confondre l'autorité avec la tyrannie, ni la puissance tutélaire du mari
avec le despotisme jouisseur d'un pacha. La loi religieuse et la loi
civile ne permettent point de pareils excès de pouvoir. Que des hommes
indignes s'en rendent coupables, c'est possible.

Mais, de grâce, n'imputons pas à la loi les méfaits de ceux qui la
violent! Lorsqu'un époux outrage ou maltraite l'autre, la justice doit
intervenir en faveur de la victime.

Qu'on ne dise pas davantage que le mari est le «propriétaire» de sa
femme. Malgré leur évolution parallèle, le mariage et la propriété
n'engendrent ni mêmes effets ni mêmes pouvoirs. Si les époux se doivent
l'un à l'autre, en vertu de leurs engagements réciproques, respect,
amour et fidélité, si même la monogamie chrétienne suppose, de conjoint
à conjoint, une obligation contractuelle qui les lie indissolublement
pour la vie, le droit privatif qui s'ensuit, tant au profit du mari sur
la femme qu'au profit de la femme sur le mari, n'a rien de commun avec
le domaine absolu qu'un propriétaire a sur son mobilier ou son jardin.
L'éminente dignité de la personne humaine s'oppose à une aussi
injurieuse assimilation. Toutes les législations chrétiennes distinguent
les droits personnels des droits réels. L'homme et la femme peuvent
s'obliger, mais ils ne sont pas susceptibles de propriété. C'est donc
commettre un grave excès de langage, auquel les lois, les idées et les
usages donnent un égal démenti, que de prétendre, comme l'école
révolutionnaire s'obstine à le faire avec complaisance, que le droit du
mari sur la femme et le droit du chasseur sur son chien sont les
manifestations d'une seule et même _potestas habendi_.

Et puis n'oublions pas que les droits, dont les époux disposent l'un sur
l'autre, sont réciproques. Le mariage est un échange de promesses et
d'obligations. Pas plus que la femme, le mari n'a la libre disposition
de lui-même. Les conjoints sont liés par un mutuel serment. On peut donc
dire, en un certain sens et à défaut de mot plus précis, que, créanciers
et débiteurs l'un de l'autre, ils ne s'appartiennent plus, puisqu'ils se
sont donnés à toujours. Et cette aliénation solennelle, de leur liberté,
de leur corps, de leur vie, est le seul moyen de fonder la famille. Car
c'est par ce don irrévocable de l'époux à un être de son choix, par
cette foi jurée qui les unit à perpétuité, que le bon vieux mariage se
distingue du pur libertinage, où les amants de rencontre se donnent et
se reprennent, sans cérémonie, au hasard des passions du moment.


III

D'autres publicistes révolutionnaires ont le mariage en haine, parce
qu'en perpétuant la famille, «il imprime à la classe possédante, comme
dit M. Gabriel Deville, son caractère héréditaire et développe ainsi ses
instincts conservateurs.» Point de révolution effective, point
d'indépendance durable, avec cette pratique des unions consacrées par
les autorités civiles et religieuses, qui discipline et soutient la
société contemporaine. «Si, par contre, on cessait de mépriser les
filles qui se laissent faire un enfant, si on traitait l'enfant né hors
mariage comme l'enfant légitime, la liberté des relations sexuelles
s'étendrait au détriment du mariage.» Et cette barrière emportée,
famille et propriété se dissoudraient facilement dans le collectivisme
de l'amour et des biens.

Comme on peut le voir, le divorce n'est, aux yeux des socialistes et des
anarchistes, qu'une brèche insuffisante faite à la citadelle bourgeoise.
Il n'y laisse tomber qu'un trop mince rayon de lumière. Qu'on se hâte
donc d'en ouvrir les portes toutes grandes. Lorsque deux personnes sont
liées l'une à l'autre par les noeuds multiples des intérêts et des
habitudes, l'amour cessant, beaucoup hésitent à les rompre et n'essaient
même pas de se reprendre. Si l'indissolubilité du mariage n'existe plus
en droit, elle se maintient en fait, assez pour étayer toute notre
organisation sociale. Et c'est un grand malheur[109].

Plus optimiste est M. Jean Grave. Il espère bien que par la fissure du
divorce,--et ceci est la confirmation des craintes que nous avons
exprimées,--le mariage se videra de tout ce qui fait sa force. La
famille légale «a reçu le coup fatal du jour où le législateur a dû
enregistrer les cas où elle pouvait être dissoute.» Quoi de plus
naturel, d'ailleurs? «Deux individus, après s'être aimés un jour, un
mois, deux ans,» peuvent se prendre d'une haine à mort: pourquoi
enchaîner ces malheureux pour la vie, «quand il est si simple de tirer
chacun de son côté[110]?»

[Note 109: GABRIEL DEVILLE, _Le Capital de Karl Marx_, pp. 42 et 43.]

[Note 110: JEAN GRAVE, _La Société future_, chap. XXII: La femme, pp.
332 et 333.]

Mais cette brèche pratiquée dans la prison conjugale ne suffit pas à nos
hardis novateurs: mieux vaut la démolir. Il est vrai que le relâchement
progressif des moeurs en arrache tous les jours quelques pierres, à la
grande joie de M. Jean Grave. Déjà, si nous l'en croyons, la vogue du
mariage religieux est en baisse. M. le Curé perd de son prestige. «Sauf
quelque grue qui veut étaler sa toilette blanche ou l'héritier qui veut
se concilier les bonnes grâces de parents à héritage, peu de personnes
éprouvent le besoin d'aller s'agenouiller devant un monsieur qui se
déguise en dehors des jours de carnaval.» Et après ce gracieux
épanchement d'esprit anticlérical, l'écrivain anarchiste constate avec
la même satisfaction que l'écharpe de M. le Maire n'est pas tenue en
plus grand respect. «Quant à la sanction légale, si l'on voulait faire
le recensement parmi la population de nos grandes villes, on trouverait
bien que tous les ménages ont passé par la mairie; mais, en examinant
d'un peu près, on pourrait s'apercevoir que les trois quarts ont rompu,
sans tambour ni trompette, les noeuds légaux pour en former d'autres
sans aucune consécration officielle.» D'où cette conséquence, dont notre
auteur se félicite; que «l'opinion publique commence à trouver l'union
librement consentie aussi valable que l'autre[111].» Encore un peu de
temps, et elle se fera respecter en pénétrant définitivement dans les
moeurs. Ce jour-là, mariage, héritage et propriété s'effondreront sans
retour. Et la société «nouvelle» sera fondée.

[Note 111: _La Société future_, pp. 331 et 332.]

Laquelle? Qui l'emportera de l'anarchisme ou du collectivisme? On ne
sait. Un point certain, c'est qu'unis pour détruire, les
révolutionnaires auront peine à s'entendre pour reconstruire, les uns
tirant à droite vers l'autonomie absolue de l'individu, les autres
tirant à gauche vers la dictature absolue du prolétariat. Ce
dissentiment irréductible nous présage quelques durs moments à passer.
Et dire que ces gens aperçoivent également le parfait bonheur à
l'extrémité des routes contraires sur lesquelles ils s'efforcent
d'entraîner la multitude!

En attendant, socialisme et anarchisme se disputent la conquête de la
femme. Il est entendu qu'elle ne saurait s'affranchir que par la
révolution sociale. Au nom des anarchistes, M. Jean Grave nous déclare
vertement que «ceux qui lui font espérer son émancipation dans la
société actuelle mentent effrontément[112].» Au nom des socialistes, M.
Benoît Malon nous assure, avec plus de politesse, que «la femme et le
prolétaire, ces deux grands opprimés collectifs de l'ordre actuel,
doivent unir leurs efforts, car leur cause est commune, comme sera
commun leur triomphe[113].»

[Note 112: _Ibid._, chap. XXII, p. 339.]

[Note 113: _Le Socialisme intégral_, t. I, chap. VII, p. 369.]

Mais cette révolution, qui doit faire le bonheur de la femme,
sera-t-elle anarchiste ou socialiste? Cruelle énigme. Dans les deux
camps révolutionnaires, on redouble de prévenances et de promesses à
l'égard du beau sexe. L'anarchisme surtout se met en frais de rhétorique
pour convaincre les jeunes filles et les jeunes femmes. «Eh! ma belle,
écoutez-moi donc. Ce que nous poursuivons, c'est notre bonheur et le
vôtre, c'est l'épanouissement de l'individu tout à la joie de vivre et
d'aimer dans la libre nature, c'est l'avènement de l'Harmonie et de
l'Amour entretenus par la liberté et la mutuelle confiance. Alors, fière
et libre, l'égale de l'homme, non plus femelle, mais femme, tu seras,
dans toute la beauté du terme, sa compagne. Le veux-tu? Eh bien! sois
avec nous[114].» Cet appel lyrique sera-t-il entendu? On peut en douter.
Les femmes vont moins, semble-t-il, à l'anarchie qu'au socialisme. Dans
l'enquête qu'il a menée pour établir la _Psychologie de
l'Anarchiste-Socialiste_, M. Hamon n'a reçu, en réponse à son
questionnaire, que quatre adhésions féminines sur un total de cent
soixante-dix lettres environ,--et pas une n'émanait de femmes
françaises[115]. Cette abstention est peu encourageante.

[Note 114: _La Révolte_, n° 19 du 20 au 27 janvier 1891, p. 1.]

[Note 115: _Psychologie de l'Anarchiste-Socialiste_, p. 23 et p. 273,
note 1.]

Sur un mode non moins lyrique et non moins insinuant, le doux socialiste
Benoit Malon s'adressait de préférence aux «filles non mariées, que le
préjugé cruel et bête croit flétrir du titre de vieilles filles.» Ces
innombrables sacrifiées, victimes des fatalités sociales, ne sont-elles
pas «les plus méritantes»? Qui dira jamais ce que leur célibat fait
perdre «aux hommes, de bonheur, à la société, de dévouement, à la race,
de perfectionnements physiques et moraux?» Et avec émotion, le brave
homme leur criait: «Venez à nous, vous qui souffrez surtout de ne
pouvoir vivre assez pour autrui, venez pour hâter le jour des grandes
réparations où toutes les forces, toutes les beautés affectives de
l'humanité s'épanouiront dans le bonheur et le devoir universalisés;
venez prendre votre place dans l'armée grossissante de l'émancipation
humaine[116].» Mais jusqu'à présent, les vieilles filles préfèrent
entrer en religion.

[Note 116: _Le Socialisme intégral_, t. I, chap. VII, p. 368.]

Au total, quelque séduction que déploient les enjôleurs, l'immense
majorité des femmes résiste à la propagande révolutionnaire. Il faut
pourtant démolir le vieux monde; et comme le mariage est une de ses
colonnes, on s'acharne, de part et d'autre, à l'ébranler. Instrument
d'assujettissement pour la femme, fondement de l'héritage pour la
famille, voilà déjà deux raisons de l'exécrer. Ce n'est pas assez: on le
voue au mépris des grandes âmes, sous prétexte qu'il abreuve les
conjoints de honte et d'ignominie. Il est vénal!

Voulez-vous connaître toutes les conséquences dommageables des unions
actuelles,--ce que Benoît Malon appelait les «nuisances du mariage»: je
les résume.

On ne consulte pas assez les attractions affectives, les affinités de
complexion et de tempérament;--et la sélection de l'espèce en souffre.
Les filles sans dot, condamnées à une virginité solitaire, sont sevrées
de la vie à deux;--et la reproduction de l'humanité en souffre. Les
questions d'argent, de position, de convenance, font généralement du
mariage un maquignonnage plus ou moins déloyal;--et l'honnêteté en
souffre. La femme est domestiquée au profit du mari et maintenue par la
loi dans une infériorité déprimante;--et la liberté en souffre. Les
codes et les moeurs ont creusé entre les enfants naturels et les enfants
légitimes de profondes inégalités de droit, de condition et de
traitement;--et la fraternité en souffre.

Conclusion: il n'est que temps de rendre à l'amour qui console, embellit
et régénère, la souveraineté qu'il doit exercer dans les relations des
sexes;--et la félicité s'épanouira sur le monde.

En toutes ces questions, nos moralistes révolutionnaires sont prodigues
de beaux élans et de saintes colères. On m'en voudrait de n'en point
donner ici quelques échantillons.



CHAPITRE VII

Morale anarchiste et morale socialiste


       SOMMAIRE

       I.--MORALE ANARCHISTE: L'ÉMANCIPATION DU COEUR ET DES SENS;
       LA LIBÉRATION DE L'AMOUR; L'APOLOGIE DE L'INCONSTANCE.

       II.--MORALE SOCIALISTE: LA SUPPRESSION DU MARIAGE; LA
       RÉHABILITATION DE L'INSTINCT; L'AFFRANCHISSEMENT DES SEXES.

       III.--NOCES LIBERTAIRES.--LA SOUVERAINETÉ DU
       DÉSIR.--UNANIMITÉ DES CONCLUSIONS ANARCHISTES ET
       SOCIALISTES EN FAVEUR DE L'UNION LIBRE.

       IV.--NE PAS CONFONDRE L'INDÉPENDANCE DE L'AMOUR AVEC LA
       COMMUNAUTÉ DES FEMMES.--ILLUSIONS CERTAINES ET DÉCEPTIONS
       PROBABLES.


I

Il est bien entendu que, loin d'être la conséquence d' «attirances»
réciproques qui jettent deux êtres dans les bras l'un de l'autre, la
plupart des unions sont subordonnées à des combinaisons de fortune, à
des calculs d'argent. Ce sont des associations d'intérêt machinées
souvent par des parents avides en dehors des futurs conjoints, de telle
sorte que le mariage est réduit, comme dit M. Sébastien Faure, à «un
contrat parcheminé dont les articles sont tout et le signataire à peu
près rien.» Tel se marie pour faire une fin, tel autre pour redorer son
blason; celui-ci pour payer son étude, celui-là pour relever son crédit.
La dot est la grosse affaire du mariage. Il n'est pas jusqu'à l'ouvrier
qui ne recherche une bonne ouvrière, ayant en main un métier lucratif.
Bref, la femme est épousée non pour elle-même, mais pour son apport.

Et que les hommes ne répliquent point qu'aujourd'hui les jeunes filles
sont rares, qui offrent leur main sans s'assurer que le futur mari a le
moyen de prévenir leurs désirs ou du moins de pourvoir à leurs besoins.
On leur répond que là est le mal. Se marier, c'est pour la femme se
vendre contre la table et le logement; et ce trafic est un avilissement.
Les mariages d'inclination sont des contes bleus. De part et d'autre, on
ne se recherche, on ne s'unit que par intérêt. Le mariage est un marché
qui ne va point sans marchandage. Et voici la conclusion très grave
qu'en tire l'écrivain anarchiste déjà cité: «Puisque, au lieu de se
donner sans condition, sans calcul, sans arrière-pensée, suivant
l'impulsion naturelle des affinités instinctives, chacun des deux
conjoints compare ce qu'il vend à ce qu'il achète et ne consent à donner
qu'à la condition de recevoir,--neuf fois sur dix le mariage n'est, à
proprement parler, qu'une forme spéciale et respectée de la
prostitution[117].»

Et sur ce point, le socialisme ne pense ni ne parle autrement que
l'anarchisme. Pour M. Gabriel Deville, «le mariage n'est, dans son
ensemble, que la prostitution par devant le maire,» puisqu'au sens
élémentaire du mot, la prostitution consiste «dans la subordination des
rapports sexuels à des considérations financières[118].»

[Note 117: _La Douleur universelle_, chap. VI, p. 318.]

[Note 118: _Le Capital de Karl Marx_, p. 43-44.]

Mais laissons ces gros mots. Il est trop vrai que la vie est fréquemment
l'occasion d'unions mercantiles où l'esprit de lucre étouffe l'esprit de
famille. Ne défendons point ce qui est indéfendable. Est-il démontré,
pour cela, que les mariages de passion soient toujours les plus sages? A
qui fera-t-on croire que les mariages de convenance soient
nécessairement inconvenants, et ceux de raison absolument
déraisonnables?

Car, enfin, il faut bien en se mariant songer au lendemain, aux
obligations de la vie, aux besoins de la famille, à l'avenir, aux
enfants. L'amour, le fol amour, est l'imprévoyance même; il hypnotise,
endort et aveugle les plus sensés. Point de sagesse qui tienne contre
les sophismes de la passion et les emportements du coeur et des sens.
Combien les parents ont raison de songer, pour leurs enfants trop
enclins à les oublier, aux réalités de l'existence et aux charges du
ménage! S'aimer ne dispense point de vivre. Pourquoi incriminer
violemment ceux qui se préoccupent de pourvoir en même temps à ceci et à
cela? Il est évident que, si l'humanité n'était pas condamnée aux soucis
du pain quotidien, on ne comprendrait point de si vulgaires calculs.
Lorsque la Révolution sociale nous assurera les bienfaits de la poule au
pot et de ses accessoires, lorsque, d'un coup de sa baguette magique,
elle emplira nos assiettes et nos verres à chaque repas, alors seulement
nous pourrons vaquer, sans distractions mesquines, aux plaisirs
désintéressés du pur amour. Jusque-là, notre vie sentimentale sera
forcément traversée de viles préoccupations d'argent.

Et d'ailleurs, les mariages d'inclination, pas plus que les mariages
d'intérêt, ne trouvent grâce devant les tendres scrupules de nos grands
réformateurs. Se marier, même sans dot, c'est se lier, et partant se
diminuer. Qu'une alliance soit conclue, fût-ce sous l'impulsion la plus
spontanée du coeur, devant M. le Curé ou seulement devant M. le Maire,
le pacte conclu et l'obligation créée font dégénérer l'amour en
servilité.

Ici encore, anarchistes et socialistes poursuivent les mêmes fins.

On a pu lire dans la _Freiheit_, la feuille la plus exaltée du parti
libertaire, qui a été longtemps dirigée par le compagnon Most, ce
programme des merveilles de la Commune à venir: «Il est évident que la
femme, réellement affranchie aussi bien que l'homme, dispose de son
libre arbitre de la manière absolue. L'amour s'est affranchi de la
prostitution; le mariage renonce à la bénédiction de l'Église ainsi
qu'au sceau de l'État; il est uniquement basé sur les sentiments et les
inclinations de ceux qui forment les communautés sexuelles; la famille
en arrivera insensiblement à faire place à de plus vastes associations
d'humains fraternisant ensemble[119].» Et donc, plus de mariage
religieux, plus de mariage civil, plus de sacrement, plus de contrat.
C'est aussi l'idéal de l'auteur des _Unions libres_, qui déclare avec
fierté que «l'amour méprise et refuse tout autre répondant que
lui-même.» Plus de liens, plus de cautions. C'est «une utopie que de
minuter la sincérité sur papier timbré[120].»

Du reste, le mariage transforme à la longue les amants les plus
passionnés en «compagnons de chaîne,» comme dit M. Jean Grave. Sans
parler des espérances déçues, l'habitude, l'indifférence, la satiété,
l'ennui, ne tardent pas à disjoindre les coeurs que la loi a unis pour
la vie[121]. On se néglige, on se dispute. L'homme devient un bourru
malfaisant et la femme un vrai démon. Le mariage tue l'amour.

[Note 119: _La Freiheit_, n° du 24 mai 1881.]

[Note 120: _Souvenir du 14 octobre 1882._ Unions libres, p. 24.]

[Note 121: _La Société future_, _eod. loc._, p. 336-337.]

Il faut voir M. Sébastien Faure prendre en pitié le prosaïsme énervant
des unions régulières! De quoi parle-t-on entre époux? Des domestiques,
des affaires, du loyer, des enfants, de la lessive à faire et à sécher,
de la pluie et du beau temps, des cheminées qui fument, d'une médecine à
prendre ou des notes à payer. Quelle platitude! Plus de propos galants,
plus de conversation amoureuse. Le coeur de la ménagère n'est plus ému
que par «la peur de laisser brûler son rôti.» Préoccupations ridicules!
Existence stupide et froide! Les époux sont les «fonctionnaires du
mariage.» L'obligation de la vie commune les déprime et les avilit.

Que faire pour les sauver d'eux-mêmes? Leur assurer l'indépendance, la
variété des choix et des liaisons, et les rendre à l'amour qu'ils ont
renié et perdu. L'union libre est la condition essentielle de
l'émancipation suprême. La liberté de la pensée n'est point complète
sans la liberté du coeur. De même que l'esprit, l'amour ne doit
connaître ni subir aucune entrave. Vivre avec un conjoint que l'on
n'aime plus, s'engager à l'aimer toujours et promettre de ne jamais en
aimer un autre, surveiller ses sens et maîtriser sa chair, voilà des
assujettissements insupportables dont la barbarie égale l'absurdité. «Le
mari n'a pas seulement juré d'aimer la même femme, il s'est interdit le
droit de désirer les autres que son mariage a plongées dans une sorte de
veuvage, puisqu'il est comme mort pour elles; la femme n'a pas seulement
promis d'appartenir toujours au même homme, elle a pris aussi
l'engagement de se refuser à tous les autres, pour lesquels ses charmes
doivent ne pas exister.» De si cruelles anomalies révoltent et serrent
le coeur de M. Sébastien Faure. Et voyez les suites: défiance, jalousie,
astuce, soupçon, querelle, hypocrisie. «La vie commune devient un
perpétuel mensonge[122].» Notre mariage est une prison, d'où les forçats
ne peuvent s'évader que par l'adultère avec tous ses risques ou par le
divorce avec tous ses ennuis.

[Note 122: _La Douleur universelle_, pp. 320 et 321.]

Dès lors, point de cérémonie nuptiale, ni à l'église ni à la mairie;
point de contrat solennel, ni religieux ni civil; point d'engagements,
point de chaînes. Toutes ces formalités assujettissantes sont
inconciliables avec la libre et parfaite expansion de la femme. Plus
d'alliance conclue ni devant un prêtre, ni devant une autorité
quelconque, pas même devant nos concierges. Il ne faut plus même de
ménage durable. L'inconstance est une loi de nature.

Vous avez bien lu? Je n'invente rien. M. Sébastien Faure tient à nous
faire observer que les «mêmes inconvénients» résultent des unions
légales et illégales, des ménages réguliers et irréguliers. «Ces
dernières unions ne sont, en définitive, que de véritables mariages
auxquels fait défaut la sanction civile et religieuse; car la
cohabitation, la communauté des intérêts, les habitudes ancrées et
surtout la naissance des enfants, par les responsabilités et les devoirs
qu'elle impose au père et à la mère, créent à la longue, entre ceux-ci,
des liens moraux tout aussi forts que les chaînes forgées par la Loi ou
l'Église[123].» Or, tout lien, quel qu'il soit, est «immoralité» et
«folie». Pourquoi? Parce qu'il est «en absolue contradiction avec notre
nature mobile, inconstante, capricieuse.» M. Sébastien Faure s'en
explique avec un sang-froid dépourvu de toute pudeur; et, quelque
blessante que soit sa thèse pour des oreilles honnêtes, il est bon d'en
citer quelques extraits pour montrer où veulent en venir les logiciens
de l'amour libre: «On ne peut pas plus répondre de son coeur que de sa
santé. Notre «moi» se transforme sans cesse; nous ne sommes jamais
identiques à nous-mêmes... La nature, essentiellement électrique, ne
saurait se plier aux rigides exigences d'un contrat de longue haleine;
la nouveauté, toujours attrayante, nous séduit par ses inconnus chargés
de grisantes promesses... Il n'est peut-être pas un sentiment plus
versatile que l'amour, et il est non moins exact que son objet varie
fréquemment... La divine fleur de l'amour parfume toute notre existence,
sans doute; mais ce ne sont pas les rayons des mêmes prunelles qui la
tiennent épanouie, et il est extrêmement rare que ce soient les doigts
chéris de la même enchanteresse qui la cueillent à chaque renouveau...
Le désir ne s'alimente que de variété et la passion ne vit que de désir;
or, le mariage est pour celui-ci une sorte de condamnation à mort... Il
est déraisonnable de garantir solennellement la fixité de nos
sentiments[124].» Ces citations nous remettent en mémoire le jugement
que le compagnon Charles Malato a porté un jour sur le compagnon
Sébastien Faure: «Il serait parfait, s'il consacrait aux questions
d'urgence immédiate le quart du temps qu'il emploie à formuler ses
syllogismes ou à pratiquer l'amour libre. Ah! Faure, quand donc
cesseras-tu d'être le Lovelace de l'anarchie pour en devenir le
Danton[125]?»

[Note 123: _La Douleur universelle_, p. 316, note 1.]

[Note 124: _La Douleur universelle_, pp. 318 et 319.]

[Note 125: _De la Commune à l'Anarchie_, 2e édit., p. 256.]

Au fond, l'union libre est pleinement conforme à l'état de nature qui
est le rêve essentiel de l'anarchie. Les humains doivent s'unir un peu
comme s'accouplent les bêtes, sans lien d'avenir. Deux amoureux se font
des visites et les suspendent, se rapprochent et se quittent: c'est leur
affaire. La société n'a point le droit de s'occuper des choses du coeur.
Est-ce trop dire maintenant que l'émancipation de l'amour tend, par une
pente invincible, à nous ramener à la pure animalité?


II

Et notez que le socialisme n'échappe pas davantage à la logique de
l'erreur, de la négation, de la destruction. On ne saurait même dire
qu'il met plus de retenue dans son langage, ou plus de réserve dans ses
conclusions. En tout cas, le libre amour figure au programme de ses
réformes à venir. Engels, que le collectivisme international vénère
comme un de ses plus illustres docteurs, a écrit ceci: «Quand aura
grandi une génération d'hommes qui, jamais de leur vie, n'auront été
dans le cas d'acheter à prix d'argent, ou à l'aide de toute autre
puissance sociale, l'abandon d'une femme, et une génération de femmes
qui n'auront jamais été dans le cas de se livrer à un homme en vertu
d'autres considérations que l'amour réel, ni de se refuser à leur amant
par crainte des suites économiques de cet abandon,--quand ces gens-là
seront arrivés, ils se moqueront de ce qu'on aura pensé sur ce qu'ils
devaient faire[126].» Je le crois bien! L'amour libre engendre toutes
les licences.

Bebel, une autre tête du socialisme allemand, a prophétisé avec éclat
l'avènement d'une liberté nouvelle, qu'il appelle la liberté de
l'instinct. «L'union de la femme avec l'homme sera un contrat privé,
sans intervention d'aucun fonctionnaire quelconque. La satisfaction de
l'instinct sexuel est chose aussi personnelle à tout individu que la
satisfaction de tout autre instinct naturel.» La liberté de l'amour
comprendra «et la liberté de choisir et la liberté de rompre.» Un lien
antipathique est «immoral,» puisqu'il «contrarie la nature[127].» Tel
est le collectivisme de l'amour; et les livres d'où j'extrais ces idées
ont été traduits à peu près dans toutes les langues.

[Note 126: _L'Origine de la famille, de la propriété privée et de
l'État._ Traduction française de Henri RAVÉ, p. 110.]

[Note 127: _La Femme et le Socialisme_, chapitre consacré à _la femme
dans l'avenir_.]

Au reste, la plupart des socialistes français se montrent non moins
favorables aux libres penchants de la femme émancipée. Ils se refusent à
comprendre que, «pour la femme mariée, l'honnêteté soit censée résider
dans la continence,» et que l'opinion la flétrisse, lorsqu'elle
succombe, «de ce qu'on appelle son déshonneur.» Ils constatent avec
affliction que «le fait pour la femme de se livrer à celui qu'elle aime
et qui la désire, sans que cela ait été préalablement affiché, publié et
contresigné, est un acte des plus tragiques.» M. Gabriel Deville ne s'en
tient pas là: il appelle de ses voeux l'âge heureux où, «librement, sans
crainte de mésestime, filles et garçons pourront écouter leur nature,
satisfaire leurs besoins amoureux et exercer tous les organes dont
l'hygiène exige le fonctionnement régulier[128].»

[Note 128: _Le Capital de Karl Marx._ Aperçu sur le socialisme
scientifique, p. 43.]

Enfin, la presse populaire du parti socialiste ne fait elle-même aucun
mystère de ses sympathies pour l'union libre. Si, autrefois, le mariage
a joué un certain rôle dans l'humanité, il a perdu maintenant tout
caractère d'utilité aux yeux de M. Fournière, qui va jusqu'à déclarer,
dans la _Petite République_, que la famille est un «simple groupe
d'habitude.» L'essentiel est de substituer au joug pesant des mariages
d'aujourd'hui les chaînes légères et fleuries qui, dans l'avenir, seront
l' «unique lien des amants.» S'adressant à la «soeur bien-aimée» qui
brûle de conquérir son indépendance: «Va, lui dit-il sur le mode
lyrique, poursuis ta route héroïque vers le rachat de ton sexe et la
liberté de l'amour. Ta morale, crée-la toi-même!» Somme toute, l'union
libre fait partie de l'évangile révolutionnaire. «La société socialiste
ne reconnaîtra qu'un élément d'union entre les amants, l'amour,--le
reste n'étant qu'une comédie destinée à parer d'un titre légal la
prostitution de l'un ou de l'autre, quelquefois des deux ensemble.» Nous
sommes donc fixés sur l'idéal socialiste. Le monde ne sera vraiment
régénéré qu'en ramenant l'union des sexes à la simplicité toute naïve et
toute nue des âges d'inconscience. Voilà qui ouvre à l'humanité des
perspectives infiniment plus riantes que les obligations austères du
Code civil. Quant aux femmes abandonnées, elles trouveront aisément des
«consolateurs[129].»

[Note 129: _La Petite République_ des 8 et 9 avril 1895.]


III

Nous ne commettrons point l'injustice de confondre toutes les unions
libres avec le libertinage. Il peut s'en trouver, sur le nombre, d'aussi
stables que les mariages les plus réguliers. À celles-là, il ne manque
qu'une chose: la consécration civile et religieuse. L'auteur des _Unions
libres_ a même accompli le prodige de mettre une réelle dignité dans un
acte si contraire aux idées et aux moeurs régnantes. Lorsqu'il maria ses
enfants, il fut donné lecture aux assistants d'une déclaration de
circonstance, où la beauté de la forme rehausse l'indépendance
dédaigneuse de la pensée. En voici le début: «Les jeunes couples,
desquels vous êtes tous ici les parents et amis, se marient,--mais non
devant l'autorité civile, et s'abstiennent de tout contrat, serment ou
instrument officiel. L'acte est insolite, il peut être facilement
incriminé; mais ils ont réfléchi avant de s'y engager.» Et plus loin:
«Le mariage est une coutume vieillie, mais pas encore démodée... Nous
nous dispenserons de cette inutile cérémonie... Qu'on ne dise pas qu'il
faut accepter l'intervention légale, sauf à être confondus avec ceux qui
tournent l'union sexuelle en incontinence... Allons au fond des choses:
à tromper ou être trompé, il n'est point de remède.» Les garanties
qu'édicte la législation actuelle importent peu. «L'amour méprise tout
autre répondant que lui-même.» La déclaration se termine par ces mots:
«Maris, nous comptons qu'on n'aura jamais à nous confondre avec de
vulgaires séducteurs... Femmes, nous déclarons faire résolument et de
propos délibéré ce que tant de filles séduites, nos soeurs malheureuses,
n'ont fait que par faiblesse, par légèreté ou par ignorance[130].»

[Note 130: _Souvenir du 14 octobre 1882._ Unions libres, pp. 1, 21, 22,
23 et 27, _passim_.]

Dans le parti socialiste, également, il est des âmes droites qui
s'effarouchent de la complète «liberté amoureuse» que rêvait Fourier, et
du «gouvernement des choses de l'amour par un sacerdoce androgyne» que
les Saint-Simoniens avaient proposé. Tel ce brave Benoît Malon, qui
assignait bien au mariage futur, comme condition essentielle, «le choix
révocable des intéressés, choix libre et basé uniquement sur les
affinités intellectuelles, morales et physiques,» mais qui limitait le
libre amour «par le devoir moral vis-à-vis du conjoint et par le devoir
positif vis-à-vis des enfants.» Mais l'amour ainsi limité est-il bien le
libre amour?

Au demeurant, selon l'aveu du même auteur, tous les révolutionnaires
admettent que «les unions de l'avenir seront fondées sur le libre choix
affectif, et résiliables, quand le sentiment qui les inspira ne les
soutiendra plus[131].» Cette concession faite, combien de gens,--en
dehors de ces «Volontaires de l'Idée» à l'âme hautaine et au verbe si
fier,--auront le coeur assez pur et assez noble pour fuir
l'incontinence? L'amour libre est si proche du libertinage, que le
commun passera de l'un à l'autre sans hésitation ni scrupule.

[Note 131: _Le Socialisme intégral_, t. I, chap. VII, pp. 371, 372 et
375.]

M. Jean Grave a beau nous vanter «l'entente libre de deux êtres libres,»
et nous montrer tout ce que les relations sexuelles y gagneront en
franchise et en aisance; il a beau nous assurer que, dans le choix
qu'ils feront d'une compagne ou d'un compagnon, l'homme et la femme
émancipés, loin d'obéir aux viles préoccupations de l'existence,
n'interrogeront que leur «idéal éthique et esthétique:» il ne parviendra
pas à nous faire oublier combien les unions privées du frein religieux
et des garanties civiles deviendront précaires et instables. «Lorsque la
femme aime, ajoute-t-il, elle se moque des lois, de l'opinion et de tout
le reste; laissons-la donc s'épancher librement!» Dès qu'elle est prise
de la nostalgie de la boue, n'est-ce pas son droit de se jeter à plat
ventre dans le ruisseau? Mais rassurez-vous, gens de peu de foi: il
n'est pas douteux que, la consécration officielle abolie, «les
associations sexuelles seront plus normales et plus unies.»

C'est trop d'optimisme, en vérité! Où a-t-on vu qu'un noeud se resserre
lorsqu'on le dénoue? Depuis quand la licence engendre-t-elle la
stabilité? Qui peut se flatter de faire de l'ordre avec du désordre?
Pour calmer ces appréhensions, M. Jean Grave nous fait une réponse
admirable: après avoir confessé que «l'homme jeune est porté au
changement et à l'inconstance,» il nous assure que le propre de l'amour
réel est d'«assagir» les amants. «Laissons donc la nature se corriger
elle-même.»

Mais n'est-il pas à craindre que cette bonne mère mette quelque rudesse
dans ses corrections? Rarement deux coeurs s'aiment d'une égale
tendresse. En l'absence de tout lien, le moins épris ne sera-t-il jamais
tenté de «lâcher» son partenaire? Par suite, les dissentiments ne
deviendront-ils pas plus aigus, et les disputes plus aigres, et les
violences plus brutales, et les crimes passionnels plus fréquents? A
cela, on réplique, avec un détachement superbe, que c'est «au plus
aimant de savoir prolonger l'amour qu'il a su inspirer[132].» Voilà,
vous m'avouerez, une bien maigre sûreté pour la femme! Règle générale:
entre époux, le plus aimant est le plus sacrifié. N'est-ce pas le propre
de l'amour de nous rendre esclave de l'être aimé?

[Note 132: _La Société future_, pp. 334-338, _passim_].

Au vrai, si l'on excepte certaines unions estimables, il y a mille
chances que l'amour libre, en aiguisant les convoitises, entraîne le
commun des mortels au pire dévergondage. Impossible d'imaginer
conception plus foncièrement anarchique. Avec elle, plus d'ordre, plus
de paix, plus de foyer. Abandonnée au caprice sensuel, la vie devient
l'instabilité même. On est étonné que le collectivisme n'en soit point
troublé. Mais, pour abolir le mariage et la famille, socialistes et
anarchistes se donnent fraternellement la main. M. Deville nous déclare
que, dans la société de ses rêves, «les rapports sexuels seront des
rapports essentiellement privés, basés sur ce qui seul les rend dignes,
sur l'amour, sur le désir mutuel, aussi durables ou aussi variés que le
désir qui les provoque[133].» Et si un doctrinaire socialiste ramène
toutes les relations de l'homme et de la femme au désir, à une «crise
d'amour» comme disait Emile Henry, il n'y a pas lieu de s'étonner que
les anarchistes renchérissent sur ce thème désordonné. «Démontrer que la
nature, essentiellement capricieuse et fantaisiste, s'oppose, en amour
comme en toutes choses, à des engagements dont la rupture peut être
pénible ou difficile; que le désir est toujours légitime et que rien,
absolument rien, ne contredit à ce qu'il soit satisfait, lorsqu'il est
partagé; dire que les compagnons veulent, avec toutes les libertés,
celle de l'amour, ce qui signifie que, dans la mobilité ou la fixité des
accouplements, chacun ne doit s'inspirer que de ses attirances stables
ou variées, et que (c'est l'auteur qui souligne) _la fidélité n'est pas
plus une vertu que le contraire un vice_: telle est la série de vérités
que nous avons mission de propager[134].» Retenons bien cette
déclaration suggestive: «La nature est essentiellement capricieuse et
fantaisiste... Le désir, est toujours légitime... La fidélité n'est pas
une vertu.» Et c'est sur ce sable mouvant--et brûlant--qu'on se flatte
de fonder une nouvelle société! Autant bâtir sur un volcan.

[Note 133: _Le Capital de Karl Marx_, p. 44.]

[Note 134: _La Plume_, n° 97, 1er mai 1893, p. 205.]


IV

De cette indépendance de l'amour à la communauté des femmes, il n'y a
qu'un pas. Néanmoins l'école anarchiste s'abstient de le franchir: c'est
justice de le remarquer. Bien qu'enseignant avec unanimité que «tout est
à tous,» elle se refuse à mettre la femme en commun à l'égal d'une
marchandise ou d'un bétail. Le journal la _Révolte_ a publié jadis, sur
ce sujet, une déclaration de principes très nette qui mérite d'être
citée. «L'anarchie proclame la femme l'égale de l'homme, reconnaît son
indépendance, sa plus complète autonomie, jusques et y compris les
choses de l'amour. L'union des sexes, en anarchie, n'est subordonnée à
aucune formalité, à aucune réglementation. S'unissent ceux qui se
plaisent mutuellement, dans les conditions qu'ils débattent ensemble,
pour la durée que leur sympathie mutuelle est seule apte à mesurer. Il
n'y a pas de droits de l'homme sur la femme, de la femme sur l'homme;
aucun autre lien que leur consentement mutuel ne les retient. La
confiance et la franchise l'un envers l'autre, dans leurs rapports,
doivent être leurs seules régies. Ces unions seront-elles temporaires?
seront-elles durables? Il en sera ce que seront les individus; à ceux
qui aimeront durablement de savoir se faire aimer de même; aux
sympathies de se découvrir et de se faire accepter. La seule liberté
doit régler les rapports des sexes[135].»

J'ai pourtant l'idée que, si jamais le mariage doit disparaître, l'amour
libre jettera quelque trouble dans les sociétés anarchiques de l'avenir.
A trop laisser faire la nature, c'est naïveté de croire qu'on fondera
l'harmonie entre les hommes. Pour une minorité d'unions durables et
pacifiques, le relâchement des moeurs et l'émancipation des coeurs ne
manqueront point de produire une forte majorité d'unions passagères et
tourmentées, qui n'enfanteront que désordre et confusion. Vainement M.
Sébastien Faure nous promet qu'«au sein de cette application spontanée,
et véritablement libre, de la mystérieuse et harmonique loi d'affinité
des sexes et des individus, la paix et la fraternité s'épanouiront sans
effort, en même temps que s'établira, de génération en génération, la
plus touchante et la plus indestructible solidarité[136].» C'est trop
beau. La passion affranchie est grosse de conflits inévitables.

[Note 135: _La Révolte_, n° 25 du 4 au 10 mars 1893, p. 1.]

[Note 136: _La Plume_, n° 97, 1er mai 1893, p. 205.]

J'en atteste une expérience qui n'a point tourné précisément à l'honneur
de l'anarchisme; je veux parler d'un essai de colonisation libertaire
qui fut tenté, en 1892 et 1893, par le citoyen Capellaro. Très décidés à
fonder un paradis terrestre dans les solitudes vierges du Brésil, trente
compagnons environ avaient secoué la poussière du vieux monde, confiant
leurs économies à Puig Mayol, le caissier, qui commença par filer, comme
un simple bourgeois, avec le fonds social. Sans s'émouvoir de cette
déconvenue, on construisit des abris en commun, on planta des choux en
commun, on engraissa, on occit, on mangea des porcs en commun: c'était
l'âge d'or. Il dura peu. L'idylle fut lamentablement interrompue par les
disputes que les compagnes firent éclater entre les compagnons. On eut,
entre frères, des «histoires de femmes.» Il est écrit qu'Ève troublera
même le paradis anarchiste[137].

[Note 137: J. BOURDEAU, _l'Anarchisme révolutionnaire_. Revue de Paris
du 15 mars 1891.]

M. Melchior de Vogué a prononcé une parole de sagesse le jour où il a
déclaré que «la guerre serait éternellement inévitable, tant qu'il y
aurait entre deux hommes une femme et un morceau de pain.» Même à elle
seule, la femme trouvera toujours le moyen de mettre le monde en feu.
Quant au morceau de pain, c'est bien sec; on réclame aujourd'hui du
beurre, beaucoup de beurre, avec. Ce ne sera pas une petite affaire pour
la Sociale d'assouvir les appétits du corps et les convoitises des sens.
Il est plus facile de déchaîner les passions que de les satisfaire.



CHAPITRE VIII

Où l'union libre conduirait la femme


       SOMMAIRE

       I.--LA FEMME LIBRE DANS L'UNION LIBRE.--POURQUOI SE
       LIER?--LE MARIAGE TUE L'AMOUR.--RÉPONSE: ET L'INCONSTANCE
       DU COEUR? ET LA SATIÉTÉ DES SENS?--POINT DE SÉCURITÉ SANS
       UN ENGAGEMENT RÉCIPROQUE.--ABATTEZ LE FOYER OU DOMPTEZ LA
       PASSION.--LE MARIAGE PROFITE SURTOUT A LA FEMME.

       II.--ÉTRANGE DILEMME DE PROUDHON.--SI LE MARIAGE CHRÉTIEN A
       RÉHABILITÉ LA FEMME.--L'UNION LIBRE ET LES CHARGES DE LA
       VIE.--LES SOUFFRANCES ET LES VIOLENCES DE L'AMOUR-PASSION.

       III.--CRIMES PASSIONNELS.--LES SUICIDES PAR AMOUR PLUS
       NOMBREUX DU CÔTÉ DES FEMMES QUE DU CÔTÉ DES HOMMES, PLUS
       FRÉQUENTS DU CÔTÉ DES VEUFS QUE DU CÔTÉ DES
       VEUVES.--EXPLICATION DE CETTE ANOMALIE.--QUAND LA MORALITÉ
       BAISSE, LE MARIAGE DÉCLINE.


On vient de voir que, sans aller jusqu'à la communauté des femmes et à
la promiscuité des sexes qui en serait la conséquence, les deux écoles
révolutionnaires, qui se disputent le périlleux honneur de refondre
notre société, ne reconnaissent entre l'homme et la femme qu'un seul
lien valable: l'amour soutenu et vivifié par le désir. Anarchisme et
socialisme,--ces deux frères ennemis,--se rencontrent pour donner à la
condition de la «Femme nouvelle» le couronnement de l'union libre.
L'amour-passion est donc prôné, exalté par les hommes, beaucoup plus que
par les femmes. En soi, l'idée n'est pas absolument neuve. Nos
«phalanstériens» de la première moitié du siècle affichaient des
opinions fort osées. Le droit à la passion faisait partie du programme
romantique. George Sand a prêché, de parole et d'exemple, l'émancipation
de l'amour; plusieurs de ses romans sont des plaidoyers en faveur de
l'affranchissement du coeur et des sens. Mais, aujourd'hui, l'idée
s'affermit et se vulgarise. Des cénacles littéraires, elle se répand
dans les masses du prolétariat; elle figure sur les programmes de la
Révolution sociale et trouve faveur auprès du féminisme avancé.
L'Extrême-Gauche du parti réclame avec fracas l'abolition du vieux
mariage. Il n'est que l'union libre qui puisse assurer à la femme «la
pleine et entière disposition de sa personne.» L'«esprit nouveau»
répugne aux liens indissolubles, aux serments éternels. «Il faut que
toute ma vie m'appartienne!» tel est le cri du coeur de la femme
émancipée.

Sans doute, cette fièvre d'indépendance n'atteint chez nous qu'un petit
nombre de femmes exaltées. Encore est-il que nos moeurs conspirent à la
propager. Ici et là, dans le «monde» et dans le peuple en haut et en
bas, l'antique foyer conjugal s'effrite et se lézarde. Chaque jour, une
pierre tombe du respectable édifice sous les coups réitérés que trop de
gens des deux sexes lui portent inconsidérément, sans se dire qu'ils
risquent d'être écrasés sous ses ruines.

Les entreprises violentes des uns, l'imprudence ou l'indifférence des
autres, nous font un devoir d'examiner de plus près les raisons
invoquées en faveur de l'union libre, en nous attachant de préférence
aux suites qu'elle comporte pour la femme et pour l'enfant. Or, parmi
les considérations produites à l'appui d'une si étrange nouveauté, il en
est d'avouables qu'on peut discuter, et d'inavouables qu'il suffit
d'énoncer. La subtilité spécieuse et paradoxale des premières fait même
opposition à la crudité franchement cynique des secondes. Il va sans
dire qu'en les exposant tour à tour, nous nous ferons une loi de ne
point manquer au respect qui est dû au lecteur.


I

C'est un fait établi que le divorce,--encore qu'il ait relâché
grandement le lien matrimonial,--ne suffit plus aux féministes ardents
et logiques. Ces fougueux libérateurs ne se consolent point de ce que la
rupture, la déchirure, qu'il implique, répugnent souvent aux âmes
timorées.

Combien restent liés à leur conjoint, par respect humain, par peur, par
lâcheté, qui s'empresseraient de se reprendre avec allégresse, s'ils
n'avaient à briser avec éclat un noeud maudit? Il ne faut plus que des
époux mal assortis passent leur vie à pleurer, à maudire, à expier
quelques minutes d'entraînement. Il ne faut plus qu'en laissant tomber
devant le maire l'acquiescement fatal, un jeune homme et une jeune fille
soient rivés l'un à l'autre, comme deux forçats à la même chaîne.

Pourquoi s'engager? Libérons l'amour de toute sujétion; émancipons les
époux. Qui peut répondre de son coeur? Rien de plus naturel que de se
dire: «Restons unis tant que nous nous aimerons, cinq ou dix ans, cinq
ou dix jours, cinq ou dix heures. La cohabitation sans affection, c'est
l'enfer. Pourquoi nous épuiser à mettre de l'éternité dans nos
sentiments? L'infini n'est point accessible à des créatures éphémères.
Quelle folie de s'engager à perpétuité! Ces grands mots, «jamais,
toujours», devraient être interdits à toute bouche humaine.»

On ne manque point d'ajouter qu'un contrat rigide tue la tendresse. Nul
n'a qualité pour s'obliger sous serment à adorer une même créature pour
toute la vie. Comme si on pouvait aimer par ordre, par contrainte, par
force! Il n'est point de loi humaine ni divine qui ait le droit de faire
aux époux une obligation de se chérir. Qui oserait donc répondre de son
coeur? «Les anarchistes, déclare M. Élisée Reclus, veulent la
suppression du trafic matrimonial; ils veulent les unions libres, ne
reposant que sur l'affection mutuelle, le respect de soi et de la
dignité d'autrui[138].» L'amour pour l'amour! c'est assez. Le temps doit
finir des mariages d'argent, des spéculations d'ambition, des marchés de
convenance. Le mariage est un contrat sordide ou un guet-apens criminel.
Laissons l'amour s'épanouir en pleine liberté, sans objecter qu'il peut
être volage; car on nous répondrait, comme l'héroïne d'un roman
féministe anglais, que l'inconstance est la manifestation du
développement humain «dans sa plus riche diversité[139].» Respecter ses
instincts, tous ses instincts, c'est se respecter soi-même; et il n'est
pas de devoir plus sacré pour qui veut être vraiment libre. Telle est,
en substance, l'argumentation sur laquelle on fonde l'anarchisme de
l'amour. Libérons Eros, afin de rendre à l'union de l'homme et de la
femme sa poésie, son désintéressement et sa dignité perdue.

[Note 138: _L'évolution, la révolution et l'idéal anarchique_, chap. V,
p. 145.]

[Note 139: _Jude l'obscur_, par Thomas HARDY.]

Ces rêveries appellent de suite une simple observation. Que des gens se
trouvent mieux unis par les liens fragiles de la chair que par un noeud
officiel consacré par le maire et béni par le prêtre, cela est un
raffinement sublime et candide qui, bien que rare, n'a rien d'absolument
impossible. La passion n'est-elle pas la source de mille naïvetés et de
mille duperies? J'admets donc qu'il se puisse rencontrer tels êtres
délicats, romanesques, précieux, éthérés,--pour ne pas dire
évaporés,--capables de préférer l'union libre au mariage, pour être plus
sûrs de tenir la créature qu'ils affectionnent, de leur seul amour, d'un
amour toujours jeune et ardent comme à l'instant du premier aveu.
L'union de ces tendres amants étant révocable à volonté, il faudra bien
que, pour durer, leur liaison soit incessamment soutenue, renouvelée,
ravivée, par l'élan mutuel du coeur et l'ardeur réciproque et partagée
des sens. C'est un état d'âme admirable, mais combien dangereux et naïf!
Si quelques individus de choix ou d'exception, comme on voudra, peuvent
s'arranger d'un régime aussi sublime, une société qui le mettrait en
pratique ne tarderait pas à en périr. Il est surhumain.

On n'oublie qu'une chose: l'inconstance du coeur et la satiété des sens.
L'amour-passion, c'est l'amour-caprice. Il n'obéit qu'à l'appel de
l'instinct. Ses inclinations et ses goûts sont purement anarchistes. Il
nous figure, s'il est permis de parler ainsi, un jeune compagnon très
émancipé, d'humeur changeante, véritable enfant de bohême qui fait ce
qu'il veut et se donne à qui lui plaît. N'ayant ni foi ni loi, aucun
scrupule ne l'arrête, nul danger ne l'émeut. Il va où le désir
l'appelle. C'est une force aveugle, un dieu volage qui eût mis à feu la
campagne et la ville, si la société, pour se défendre de ses coups de
tête, ne lui avait quelque peu rogné les ailes. Ce petit
révolutionnaire, en effet, ne recule point devant la propagande par le
fait. On retrouve sa main dans tous les crimes passionnels. Quand ses
caprices sont combattus ou ses avances repoussées, il joue avec
désinvolture du revolver ou du couteau. Il fallait donc mettre un frein
à ses intempérances de joli garçon. C'est pourquoi le mariage a été
inventé, non pour le supprimer, mais pour l'assagir. Discipliner ses
ardeurs sans éteindre sa flamme, tel est le problème qui se posera
éternellement à toute société désireuse de vivre et de se perpétuer. Et
il faut reconnaître que notre vieille institution monogame ne l'a pas
trop mal résolu, puisqu'elle se maintient, vaille que vaille, contre le
flot sans cesse renaissant de toutes les concupiscences.

Les révolutionnaires des deux sexes auront fort à faire pour la démolir.
Et cependant le règne de l'amour libre sera précaire ou impossible, tant
que le mariage restera en possession des lois et des moeurs. Et c'est
pourquoi nous les voyons s'attaquer avec véhémence à la société qui le
sanctionne et au christianisme qui le consacre. Comprenez-vous leur
tactique? Actuellement, le mariage est une citadelle fermée, à laquelle
la loi et la religion font une double ceinture de défense. Il s'agit
donc de la raser. Et à cet effet, les novateurs prêchent, et aux âmes
confiantes qui brûlent d'y entrer, et aux âmes déçues qui brûlent d'en
sortir, la même doctrine, qui est «l'union libre par le libre amour.» On
ne saurait être plus logiquement révolutionnaire. Impossible de ne pas
voir dans l'affranchissement de la passion une suite directe de ce
dégoût de toute discipline, de cette impatience de tout frein, de cette
horreur de toute règle, de cette exaltation orgueilleuse du moi, qui est
le signe de l'individualisme anarchique. Le libre amour est un fruit de
l'esprit de révolte.

Tirez maintenant les conséquences de cette conception libertaire. Se
ramenant au désir charnel, l'amour est naturellement éphémère. Dès lors,
pourquoi s'épouser à perpétuité? L'entraînement passé, on se tournera le
dos. Le feu éteint, on se dira bonsoir, comme on se sera dit
bonjour,--sans cérémonie. A quoi bon se marier pour se démarier si vite?
Seulement, dans ce système, le mariage devient le roman d'un caprice et
l'histoire d'une sensation. Toute sanction disparaissant, il est
inévitable que les conjoints soient déchargés de toute obligation
respective, et que, se mariant pour le plaisir, ils s'abandonnent l'un à
l'autre sans grande réflexion, sauf à se séparer au premier
dissentiment. On se recherchera par appétit, pour les satisfactions de
la bête; et quand la fièvre du désir sera tombée, quand la désillusion,
qui naît souvent de la fréquentation intime, aura éteint la flamme dont
brûlaient nos amants de rencontre, quand la griserie des sens sera
refroidie, quand le charme de l'attraction passionnelle sera rompu,
Monsieur et Madame se tireront la révérence, en s'avouant, aussi
poliment que possible, qu'ils ont cessé de se plaire.

Avec l'union libre, pas d'avenir, pas de stabilité. Et qui ne voit que
la constitution d'une famille est incompatible avec les fantaisies et
les incohérences de la passion? «On ne bâtit pas sur le sable, écrit Mme
Arvède Barine. Il est parfaitement puéril d'essayer de fonder un ordre
quelconque sur la plus fragile des passions humaines, la seule que la
nature, qui avait ses raisons, ait faite éphémère. Un ambitieux reste
ambitieux, un avare reste avare, un amoureux ne reste pas amoureux. De
sorte qu'il faut, à toute force, qu'on le veuille ou non, aboutir à
l'amour libre.»

Et dès que la société conjugale n'est plus qu'une union de plaisir,--la
bête l'emportant sur l'esprit et les sens prévalant contre la
raison,--tout se gâte, tout s'affaisse, tout s'écroule. Plus de durée,
plus d'ordre, plus d'incorruptibilité. L'alliance de deux passions est
un arrangement précaire et orageux, un feu de paille qui éclate, brûle
et meurt, ne laissant qu'un peu de cendres que le vent soulève et
disperse. «Autant vivre sur une poudrière,» s'écrie Mme Arvède Barine
que je me plais à citer, afin qu'on ne prenne point mes raisonnements
pour l'expression inconsciente des préjugés masculins. Somme toute, un
ménage, d'où l'on a chassé l'idée de devoir, ne saurait vivre en paix et
en sécurité.

Cela étant, le problème apparaît dans toute sa simplicité, et la femme
distinguée, dont je viens d'invoquer le témoignage, l'a encore formulé
en perfection: «Abattre le foyer ou dompter la passion.» Pas de milieu:
il faut choisir entre ceci ou cela, entre l'ordre chrétien ou le
sensualisme libertaire. Au lieu que l'Évangile fait des deux époux un
tout indivisible, une seule âme, un seul coeur, une seule vie,
l'individualisme révolutionnaire s'efforce de maintenir intactes et
indépendantes les deux unités passagèrement rapprochées. Une étoile
double, tel est le symbole du mariage, dont Bossuet a marqué l'idéal, en
disant qu'il est «la parfaite société de deux coeurs unis.» Pour
réaliser cette sublime harmonie, loin d'ériger le plaisir en culte et la
passion en loi,--ce que Bourdaloue appelle dédaigneusement «l'idolâtrie
de la créature»,--il importe d'assurer pour but à l'union conjugale la
fondation d'une famille vertueuse et la formation d'honnêtes gens.

C'est l'honneur du mariage chrétien d'imposer à notre animalité un joug
moral qui la rehausse et la purifie, de faire pénétrer le sentiment du
devoir dans l'acte le plus sensuel et l'idée de dévouement dans
l'instinct le plus égoïste, de dompter, de discipliner notre plus basse
nature par la règle du don irrévocable de soi-même à l'époux choisi pour
la vie.

Bien mieux, avec son cortège de garanties, de promesses, de
restrictions, le mariage est une sûreté pour les deux conjoints, mais
surtout pour la femme. Ne vous récriez pas! Le mariage associe à
perpétuité l'existence et la dignité de l'épouse à l'existence et à la
dignité du mari; il honore, il légitime, il sanctifie la maternité; il
rattache les conjoints l'un à l'autre par un fil légal. Et je répète que
ce lien est plus profitable à la femme qu'au mari; car, étant la plus
faible, elle est plus particulièrement intéressée à enchaîner l'homme à
son sort. A cela, elle gagne la stabilité de sa condition, la sécurité
du lendemain. Le vieux mariage est donc pour elle une assurance contre
les hasards de la vie. Et bien que certaines femmes puissent en
souffrir, il n'est point douteux que ses règles soient bienfaisantes au
plus grand nombre. Est-il sage, est-il prudent, pour satisfaire quelques
exaltées qui étouffent dans la «prison» du mariage, de démolir l'antique
foyer, au risque d'aggraver les souffrances de celles qui vivent
paisiblement, heureusement, sous son abri?


II

On a tôt fait de nous répondre que le crime du mariage est de condamner
la femme à n'être qu'une bête de luxe ou une bête de somme, une «chair à
plaisir» ou une «chair à souffrance», une femme de joie ou une femme de
peine. Mais on a le tort d'oublier que cette conception barbare du rôle
de la femme n'est point chrétienne, qu'elle nous vient du paganisme. Il
faut avoir l'âme despotique des polygames d'autrefois et des Turcs
d'aujourd'hui, pour rabaisser le sexe féminin à cet esclavagisme
honteux. «Des Grecs, les plus policés de leur époque, édictèrent
l'abominable formule: «Ménagère ou courtisane,» que nous avons eu la
mortification d'entendre répéter en plein XIXe siècle, comme le dernier
mot de la science sociale et même révolutionnaire[140].»

[Note 140: _Souvenir du 14 octobre 1882_, Unions libres, p. 15.]

Ces mots de l'auteur des _Unions libres_ font allusion à Proudhon, qui
rêvait de ramener la femme moderne à l'alternative étroite à laquelle
l'antiquité païenne l'avait condamnée. Ou la dépendance de la matrone,
ou la liberté de l'hétaïre: il fallait choisir. Dans l'esprit des Grecs
comme aux yeux des Romains, l'épouse devait être irréprochable. Quant à
l'hétaïre, s'appelât-elle Aspasie, fût-elle la femme la plus cultivée et
la plus célèbre de son temps, elle n'était point admise au mariage ni au
gynécée. Les anciens ne se souciaient nullement d'une émancipée dans
leur maison. Mais le fameux dilemme de Proudhon n'est plus vrai dans nos
sociétés, où le christianisme a réhabilité le célibat. La femme de notre
temps n'est point forcée de choisir entre les sujétions de la maternité
et les asservissements de la prostitution. Rien ne l'oblige à acheter
son indépendance au prix du dévergondage. Il reste seulement
qu'aujourd'hui comme autrefois, en France comme en Grèce ou à Rome, une
bonne ménagère doit sacrifier souvent ses aises à ses devoirs, et qu'à
rechercher la libre jouissance elle perd inévitablement le respect des
honnêtes gens. C'est pourquoi je comprends très bien qu'une fille
«libertaire» manifeste peu de goût pour le mariage: il est impossible à
une femme, qui tient avant tout à son plaisir et à son indépendance, de
faire une bonne épouse et une bonne mère.

Mais, de grâce, qu'on ne dise pas que le mariage chrétien a domestiqué,
avili, déshonoré la femme, alors qu'il l'a réhabilitée! Qu'on veuille
bien réfléchir qu'il n'y avait qu'un moyen de relever le sexe féminin de
la déchéance servile, où la polygamie antique l'avait plongé: c'était de
dissoudre les harems, d'émanciper les esclaves, et ensuite de dire à
l'homme: «Tu choisiras dans ce bétail féminin celle que tu préfères pour
la faire tienne à jamais; tu l'élèveras à ta dignité, tu l'honoreras à
l'égal de toi-même. Elle n'est plus ton inférieure, sans qu'elle soit
pour cela ta pareille. Elle ne te ressemble point, mais elle te
complète. Femme de ton choix et mère de tes enfants, elle partagera ta
condition, tes joies et tes douleurs. Tu lui appartiens autant qu'elle
t'appartient. Elle est la chair de ta chair et l'âme de ton âme. Elle
est ta compagne à la vie, à la mort.» Voilà le langage que le
christianisme a tenu et le prodige que le mariage a réalisé. Où voit-on
que la femme en ait été blessée ou amoindrie? A chaque épouse, la
monogamie indissoluble donne moins un maître qu'un répondant
expressément chargé, vis-à-vis du trésor qui lui a été confié, d'un
devoir de garde, de défense et de protection.

J'entends bien tous les prophètes de la Révolution dire a la femme: «Tu
es la grâce, la beauté, le plaisir! Ton âme est brûlée de la soif
d'apprendre, de connaître, de savoir. Instrument des plus délicates
sensibilités, ton être aspire au plein épanouissement de la vie. Désire
et palpite comme il te plaît! Sois belle, sois libre! Règne et jouis!»

Mais aux heures douloureuses de la vie, combien ce conseil paraîtra
vain, décevant et cruel! Il semble, à entendre ces grands prêcheurs de
liberté, que la femme soit toujours jeune, forte, active, alerte,
efficacement armée pour la lutte, et que son unique fonction sur la
terre soit de filer éternellement le parfait amour. Quel optimisme
enfantin! Quelle méconnaissance des réalités de la vie! On oublie que sa
nature l'assujettit périodiquement à des misères énervantes; que son
organisme frêle et délicat lui inflige mille soucis et lui impose mille
ménagements; que les charges de la maternité, les maladies, les années
ont tôt fait d'épuiser ses forces et de faner ses grâces. De toute
nécessité, il lui faut un appui pour les jours d'épreuve et les années
de vieillesse; et le mariage le lui assure, en l'associant aussi
étroitement que possible à la destinée du mari. Est-ce fortifier une
plante que de briser le tuteur qui la soutient?

Si encore cette libération de l'amour pouvait assurer le bonheur aux
amants dans les années de force et de jeunesse! Mais que de difficultés
pour assouvir sur terre la soif d'aimer, pour goûter la béatitude de
vivre! Point de félicité parfaite sans un amour partagé; et le sera-t-il
toujours? Lors même que cette correspondance affective s'établit entre
deux coeurs, qui oserait dire ce qu'elle durera? De là, entre les
constants et les volages, des froissements, des conflits, des douleurs
inévitables. Il ne suffit pas de se débarrasser de toutes les
conventions mondaines pour s'affranchir de son coeur. Il ne suffit pas
d'être une femme sans préjugés, pour être vraiment libre. Après s'être
libérée de tout ce qui la gêne, elle sera encore esclave de ses
instincts, de ses sens, de l'amour lui-même, dont les chaînes ne sont
pas toujours faites de fleurs. Qui veut aimer doit s'apprêter à
souffrir. Sous la signature d'Étincelle, Mme de Peyronny a écrit cette
mélancolique pensée: «L'amour est comme une auberge espagnole: on n'y
trouve que ce qu'on y apporte. La religion fait des saintes; l'amour ne
fait que des martyres[141].»

Si douloureuse est la question que nous touchons ici, que les écrivains
révolutionnaires n'ont pu s'empêcher de se la poser. «L'amour
cessera-t-il jamais d'être lié à de grandes souffrances?» C'est
l'excellent Benoît Malon qui s'adresse à lui-même cette interrogation
pénible. Et, en effet, le propre de l'amour n'est-il point de donner
plus qu'il ne reçoit? Or, quiconque aime plus qu'il n'est aimé, finit
toujours par en souffrir. D'où il suit que le véritable amour est frère
de la douleur. Il faut en faire son deuil: la Sociale elle-même ne
supprimera point cette sujétion affligeante que Malon tient, fort
sensément, pour une «fatalité naturelle que nulle rénovation ne fera
entièrement disparaître[142].»

[Note 141: _La Femme moderne._ Revue encyclopédique du 28 novembre 1896,
p. 858.]

[Note 142: _Le Socialisme intégral_, t. I, chap. VII, p. 372.]

L'amour-passion, d'ailleurs, qu'il soit partagé ou non, ne se fait point
faute de prendre sa revanche des peines et des tourments qu'il s'inflige
à lui-même. Il est remarquable qu'on ne fait bien souffrir que les gens
qu'on adore follement. L'amour-passion est atroce. Il ne connaît point
l'indifférence, la confiance, la paix unie et reposante. Quand il ne se
dévore pas lui-même, il dévore l'être aimé, et avec rage. La passion est
si voisine de la haine qu'il n'est point rare que l'amour exaspéré
s'emporte jusqu'à tuer. Ainsi s'expliquent les crimes passionnels.


III

A ce propos, les statistiques établissent que le nombre des hommes, qui
s'en rendent coupables, est de quatre à cinq fois supérieur à celui des
femmes. Ce n'est que pour un seul genre de suicide, le suicide par
amour, que la femme, par une sorte de revanche lugubre, l'emporte sur
l'homme. Si l'on en croyait le professeur Lombroso, cette dernière
supériorité tiendrait à ce que l'amour, chez le sexe masculin, obéit à
des mobiles moins désintéressés que chez le sexe féminin. La passion
égoïste pousse l'homme au meurtre; il tue. La tendresse pure conduit la
femme au suicide; elle se tue. Tandis que l'ingratitude et la trahison
de l'amante excitent la vengeance de l'amant, l'abandon et la perte du
bien-aimé n'éveillent chez la femme que douleur et désespoir. Vivre l'un
sans l'autre lui paraît impossible; et, par appréhension de l'existence,
elle se jette dans la mort avec fermeté, presque avec ivresse.

Par contre,--ceci soit dit à l'honneur des hommes,--au lieu que
cinquante maris se tuent après la mort de leur compagne, les douleurs du
veuvage n'opèrent tragiquement que sur quinze femmes. Il reste (c'est la
conclusion de M. Lombroso) que les mêmes créatures, qui se réfugient si
facilement dans la mort pour la perte d'un amant, montrent beaucoup
moins d'empressement à se supprimer lorsqu'elles perdent leur époux.
Cette constatation n'a rien qui doive nous étonner.

Grâce aux garanties du mariage, une veuve conserve la considération et
reprend sa dot. Si le chef de la famille a disparu, le foyer reste
intact. Elle y vivra peut-être plus maigrement que du vivant de son
mari, surtout si elle a des enfants; mais le patrimoine paternel est là
qui soutiendra, l'existence de tous. Si donc un vide s'est creusé dans
la famille, le foyer survit, et la veuve en reste la souveraine.

Dans l'union libre, au contraire, l'amant disparu, tout s'écroule. C'est
la misère noire. La loi, dont on a répudié l'appui, ne vient plus au
secours de l'abandonnée. Les liens de chair, noués en un moment de
fougueuse tendresse, sont rompus sans miséricorde. Isolée, désespérée,
sans ressources, sans défense, incapable de se protéger par sa propre
force contre la malveillance de la foule qui la guette et contre les
tentations qui l'assiègent, la pauvre survivante ne croit plus à la
possibilité de vivre et prend la résolution d'en finir. Qu'on supprime
toutes les sûretés conjugales, qu'on abolisse le mariage, et, avec
l'union libre généralisée, on verra les suicides passionnels se
multiplier lamentablement. C'est grâce au mariage que la veuve se
résigne à vivre. Si grande, au contraire, est la détresse des victimes
de l'amour libre, qu'elles lui préfèrent la mort. Conclusion: pour la
femme, pour la mère, la sécurité vaut mieux que l'indépendance.

Et maintenant, détruisez l'institution matrimoniale, si vous le pouvez:
croyez-vous que les ménages seront plus unis, plus heureux, plus
honnêtes? Croyez-vous que les trottoirs des boulevards extérieurs seront
moins encombrés? Pouvez-vous affirmer que vos femmes émancipées ne
mettront jamais le libre amour aux enchères publiques? Pouvez-vous
assurer que la femme, privée des garanties du mariage, sera moins
assujettie, moins exploitée, moins vénale, moins bête de somme ou moins
bête de luxe? Verrons-nous les filles de joie se ranger et les
souteneurs se convertir? Si le libertinage déborde dans les grandes
villes, n'est-ce point précisément que le mariage y est de moins en
moins honoré, de moins en moins pratiqué? Vous nous jetez au visage
toutes les plaies conjugales, mais elles sont vôtres. Nos moeurs
deviennent anarchiques parce que votre esprit révolutionnaire s'est
glissé entre l'homme et la femme, parce que les époux sont portés de
plus en plus à n'accepter de leur union que les plaisirs, à répudier
leurs devoirs, à méconnaître leurs obligations. Ils ont perdu le sens du
mariage chrétien. Ayez donc la franchise de les reconnaître pour vos
disciples, car ils vous font honneur! Ils se libèrent de toutes leurs
charges, ils trahissent tous leurs engagements. Démolissez donc la
dernière digue qui protège la famille contre l'envahissement des
mauvaises moeurs; et quand le vice aura submergé la pierre sacrée du
foyer domestique, la loi de la force reprenant son empire dans les
relations sexuelles, on verra la femme humiliée, meurtrie, opprimée,
avilie, retomber dans cette misère où le christianisme l'avait trouvée.
Que si (je le veux bien) les plus fières, les plus vaillantes, les plus
fortes échappent à cette ignominie, la masse redeviendra nécessairement
ce que le passé l'a connue: «chair à souffrance ou chair à plaisir,»
comme vous dites; et, pour la honte de l'humanité, la femme ne sera plus
(tranchons le mot) qu'une lamentable femelle.



CHAPITRE IX

Les scandales et les méfaits, du libre amour


       SOMMAIRE

       I.--REVENDICATIONS INNOMMABLES.--CE QUE SERA L'«UNION
       FUTURE».--LA LIBERTÉ DE L'INSTINCT--LA RÉHABILITATION DU
       LIBERTINAGE.--LA FEMME DEVENUE LA «FILLE».

       II.--LES CHAÎNES DU MARIAGE.--PLUS D'ENGAGEMENTS SOLENNELS
       SI LA VIE DOIT ÊTRE UN PERPÉTUEL AMUSEMENT.

       III.--SUS AU MARIAGE! SUS À LA FAMILLE!--CITATIONS
       DÉMONSTRATIVES.--LES DESTRUCTIONS RÉVOLUTIONNAIRES.

       IV.--DERNIERS GRIEFS.--LES «NUISANCES DE L'UNION LIBRE»--LE
       MARIAGE PEUT-IL DISPARAÎTRE?--APPEL AUX HONNÊTES GENS.


Il est rare que l'homme s'arrête à mi-chemin d'une idée fausse, surtout
lorsqu'elle lui permet de donner carrière à ses appétits sensuels.
L'union libre nous en est un exemple. Non contents de plaider
subtilement en sa faveur, certains écrivains, libérés de tout scrupule
et résolus aux pires audaces, revendiquent, avec une crudité cynique,
l'émancipation des sens et la liberté de l'instinct. Avec ces
publicistes,--anarchistes pour la plupart,--qui poussent l'idée du libre
amour jusqu'à ses conséquences les plus effrénées, la discussion est
inutile. Il suffit d'exposer, même avec discrétion, leurs sophismes et
leurs paradoxes, pour que ceux-ci éveillent dans l'âme des honnêtes
femmes tout le mépris et toute la rancoeur qu'ils méritent.


I

On connaît le mot de Saint-Just: «Ceux-là sont époux qui s'aiment et
aussi longtemps qu'ils s'aiment.» Les partisans du libre amour,--gens de
peu de scrupule,--prennent cette formule à la lettre. Voici le programme
qu'ils assignent à l'«union future» de leurs rêves.

Il faut, premièrement, qu'on y pénètre et qu'on en sorte à volonté, sans
tracas, avec la plus entière facilité. L'union libre sera donc
«multiforme». C'est une demeure que chaque couple se construira selon
ses goûts, un refuge, un abri, que chaque conjoint pourra modifier ou
abandonner à sa guise. Ensuite, il est bien entendu que «toutes les
manifestations de l'amour seront également respectables, même les plus
imprévues.» Et puisque le temps présent nous offre déjà de bons exemples
de «bonheur à trois,» il va sans dire que «la polygamie ou la polyandrie
consentie sera parfaitement admissible.»

Dans ce monde nouveau, la femme est émancipée, comme il convient,
jusqu'à la licence. Elle a «le droit de n'être mère que lorsqu'elle le
veut; elle ne se laisse pas imposer, malgré elle, le fardeau de la
maternité.» Et comme la transmission de la vie doit être volontaire, on
va jusqu'à revendiquer pour elle «le droit officiel à
l'avortement»[143]. On nous affirme même qu'en restaurant les temples,
que les anciennes époques de beauté avaient élevés a Éros et à Vénus, il
s'établira peu à peu une «Science de l'Amour», grâce à quoi l'«Union
future», cessant d'être un mystère douloureux, ne répandra sur les
humains que des joies ineffables[144]. Plus prosaïquement, un romancier
coutumier de toutes les audaces, M. Paul Adam, a émis cette conclusion
dénuée de lyrisme, que «l'amour n'a pas une importance autre que le
manger et la marche,» et que «les peuples finiront par reconquérir le
droit de reproduction[145].»

[Note 143: _La Faillite du mariage et l'Union future_, par M. Joseph
RENAUD, pp. 187, 190, 193, 194, 195, 201 et 205.]

[Note 144: _La Faillite du mariage et l'Union future_, pp. 178, 181 et
183.]

[Note 145: _L'Année de Clarisse_, chap. VIII.]

Que ces idées étranges soient émises par des hommes, on doit en gémir
assurément, sans qu'il faille toutefois en marquer un grand étonnement.
Ces extravagances licencieuses sont une de ces revanches de la Bête
contre l'Esprit, que toutes les époques ont vu se produire avec plus ou
moins de violence et d'éclat. En cela, du moins, notre temps est
particulièrement éprouvé, puisque le dévergondage des moeurs ne le cède
en rien au dévergondage des idées. Et ce qui le prouve bien, c'est que
les revendications les plus osées peuvent se lire en des livres,--rares
encore, Dieu merci!--écrits par des mains féminines. Quant à l'esprit de
cette littérature, nous croyons devoir l'indiquer ici dans sa simplicité
toute nue.

Pour une certaine catégorie de femmes sans préjugés, dont le désir et la
curiosité enfièvrent les sens, l'émancipation consisterait à
s'abandonner librement à ses inclinations amoureuses, afin d'affirmer à
la face du monde qu'on est maître de soi, de son âme, de son coeur--et
du reste. En se donnant volontairement, une femme ne prouve-t-elle pas
qu'elle s'appartient totalement? En conséquence, pourvu qu'elles soient
raisonnées et consenties, les défaillances charnelles sont la marque
d'un être libre, et les faiblesses du coeur elles-mêmes attestent
l'indépendance de l'esprit. On s'élancera donc dans l'amour libre, avec
une décision renseignée, exempte de pudeur, de scrupule et de timidité.

Nous connaissons ce genre de liberté. C'est la liberté cynique du
viveur; et il serait triste, en vérité, que toutes les études, tous les
efforts, toute la culture de la «femme nouvelle» ne servissent qu'à
l'enflammer du désir d'égaler la plus vile et la plus misérable des
libertés masculines, la licence du libertin. Qu'elle vive donc en
garçon,--pardon! en fille,--qu'elle se fasse l'égale de l'homme, non par
en haut, par le travail qui honore, mais par en bas, par l'immoralité
qui dégrade! Seulement qu'elle sache bien que, cela fait, elle ne pourra
plus être la femme qu'on épouse. Qu'apporterait-elle à son mari? Une âme
flétrie et un corps souillé. Et quel honnête homme la voudrait prendre?
Plus de sécurité pour lui, plus de respect pour elle. L'indépendance de
la fille aura tué, en sa personne, la dignité de la femme.


II

Mais le mariage est une gêne, un frein, une entrave. Il contient le
désir, il discipline l'amour. «Mais le mariage veut mâter la nature!»
c'est le gros grief de M. Sébastien Faure; et comme il le développe avec
grâce! Comprenez-vous un jeune homme et une jeune fille qui, s'aimant
pour le bon motif, ont l'insanité de se lier pour toujours? Pauvres
nigauds! «C'est ce «toujours» qui, nouveau d'abord, fatigant bientôt,
obsédant enfin, vous enlèvera la fougue des exubérants désirs, vous
laissera quelque temps à la routinière gymnastique des exercices
matrimoniaux, puis vous fera connaître, avant qu'il soit longtemps, la
satiété des monotones caresses, l'écoeurement des sensations invariées,
le dégoût des mêmes baisers, dans le même décor, sur la même couche,
avec le même complice.» Et quels complices! «Un petit crétin dressé à
rougir des surprises de la chair, des éveils délicieux de la virilité,
de l'affirmation brutale des désirs,--et digne femelle de cet imbécile,
la jeune fille qui, crevant d'ardeurs inassouvies, torture son coeur,
supplicie ses sens, baisse les paupières pour feindre la pudeur.»
J'abrège, et pour cause! Retenons seulement l'apostrophe finale:
«Allons! couple de fous ou de coquins, après ce noviciat de l'hypocrisie
supporté dans le couvent familial, vous êtes dignes de prononcer les
voeux solennels et irrémissibles que reçoit, au nom de la Loi, le
farceur tricolore[146].»

[Note 146: _La Plume_ du 1er Mai 1893, p. 201.]

Je demande pardon au lecteur de cette citation, pourtant expurgée; mais
il n'est pas mauvais qu'il sache de quelle haine on poursuit, dans
certains milieux, le mariage auquel nous devons des siècles d'honneur
familial et de progrès humain. Et à cette fin, il importe de rappeler
encore une fois aux honnêtes gens, qui seraient tentés de l'oublier, que
la passion est une chose et que le mariage en est une autre. Si exquise
que soit la première, le monde ne saurait vivre sans le second.

On peut bien voir dans l'union libre une idylle d'étudiant, un caprice
des sens, un jeu de grâces plein d'embrassades et d'agenouillements. Les
jeunes mariés, d'ailleurs, n'ignorent point le charme de ces premières
caresses. Mais quand ce joli sensualisme s'est refroidi, quand cette
fièvre délicieuse et délirante est tombée, le mariage nous apparaît
alors pour ce qu'il est, à savoir la chose la plus sérieuse du monde, la
plus grave et la plus sainte de la vie, le prolongement de l'amour par
l'estime et l'amitié, l'union de deux consciences et de deux destinées
par la confiance réciproque et le respect mutuel. Et de cette fusion
loyale et tendre, la famille sort comme une fleur de sa tige, versant
sur le monde fraîcheur et rajeunissement. Cela ne vaut-il pas mieux que
les divertissements agités de l'union libre?

Proudhon lui-même s'offensait qu'on voulût rabaisser l'union de l'homme
et de la femme à un simple «roucoulement». Il s'écriait: «Le mariage
n'est pas rien que l'amour; c'est la subordination de l'amour à la
justice.» Sa raison se soulevait contre la souveraineté de la passion et
la déification du désir, si chères à certaines femmes libres[147].

[Note 147: Voyez son livre: _De la justice dans la Révolution et dans
l'Église_.]

Qu'on se moque maintenant, tant qu'on voudra, des préoccupations de
notre bourgeoisie. Pères et mères s'appliquent à préserver leurs enfants
des jeux éphémères de l'amour sensuel, et ils font bien. En les mariant
avec tant de soin, ils songent à l'avenir, et que tout n'y sera point
fleurs et baisers. Ils savent par expérience que la vie commune exige
plus de vertu que de passion; et ils s'emploient, à bon escient, à
mettre leurs fils et leur filles en garde contre les tentations et les
déceptions du coeur, leur rappelant que le mariage, véritable fondement
de la famille humaine, implique plus de devoirs que de plaisirs. C'est
de la sagesse pure. Nous ne sommes pas sur la terre pour nous amuser!


III

A ceux qui demanderaient encore pourquoi les féministes révolutionnaires
visent le mariage avec tant de fureur, nous répéterons que c'est pour
atteindre mortellement la famille. A leurs yeux, le vice de la monogamie
chrétienne n'est pas seulement de brider le désir et de discipliner la
chair, mais encore et surtout de fonder un foyer. Vainement tous ceux
qui ont étudié sérieusement l'histoire de l'humanité, s'accordent-ils à
constater qu'au plus bas échelon de la sauvagerie, les rapports des deux
sexes sont absolument libres; vainement remarquent-ils que la famille
humaine n'est sortie de l'animalité qu'en devenant autoritaire, et
qu'elle ne deviendrait libertaire qu'en retournant à l'animalité par
l'émancipation des sens: on affirme que c'est à la nature qu'il faut
revenir, pour retrouver l'intégralité des jouissances perdues. Et comme,
jusqu'à présent, l'institution familiale a résisté aux efforts des
démolisseurs, comme elle est l'arche sainte où le vieux monde peut
trouver un dernier refuge contre le flot montant des mauvaises moeurs,
on redouble d'acharnement pour l'ébranler et l'abolir. C'est pourquoi la
Révolution a décrété d'en finir avec les prétendues civilisations
monogames.

Voyez avec quel cynisme on traite la vie de famille: on la dénonce comme
une vie de servitude. «A l'âge des turbulences, des caprices et des
folles étourderies,» l'enfant est obligé de se soumettre à une
discipline chagrinante. Quel martyre! «Il faut qu'il prenne des
habitudes de régularité et de soumission, qui meurtrissent ses instincts
invincibles de liberté.» Comprenez-vous cette abomination? Et lorsque
vient «l'âge des floraisons amoureuses,» jeunes gens et jeunes filles,
«impatients d'essayer leurs ailes,» se blessent aux barreaux de «la cage
familiale qui les retient captifs[148].» Et nous ne maudissons pas cette
détention préventive!

[Note 148: Sébastien FAURE, _La Douleur universelle_, pp. 321 et 323.]

Songez en outre que nos chefs de famille sont des «caporaux» ou des
«geôliers». Aujourd'hui, l'individu ne sort d'une prison que pour entrer
dans une autre; il ne se débarrasse du lien familial que pour se mettre
au cou le joug conjugal. La vie d'un moderne est une «odyssée de
servitude». A tout âge, en toute condition, la famille nous écrase de
sujétions, de responsabilités, d'obligations, de contraintes, de corvées
incessantes. Chaque jour, elle nous astreint à un «continuel
renoncement». Si, très exceptionnellement, il se rencontre des êtres qui
trouvent au foyer joie, tendresse et consolation, il reste que
«l'immense majorité des humains en souffre cruellement[149].»
L'institution familiale opprime l'être à toutes les périodes de
l'existence. «Elle le guette dans les entrailles de sa mère, l'attend au
premier vagissement, le suit au berceau, à l'école, au collège, pendant
sa jeunesse, sa maturité, sa vieillesse, et l'accompagne, sans le
quitter, jusqu'à la tombe.» Nul n'est exempt de ses persécutions. «Le
bâtard souffre de la famille parce qu'il n'en a pas; l'autre, parce
qu'il en a une.» La maison paternelle est une école d'asservissement et
d'hypocrisie. «C'est ligotté dans les langes de la famille que l'enfant
contracte des tendances à l'obéissance, des habitudes de servilité.»
C'est là qu'il plie sa pauvre cervelle aux «respects ridicules» et aux
«vénérations grotesques». C'est là qu'appliqué chaque jour à dissimuler
sa conduite et à falsifier son langage, il devient «docteur ès
fourberie». C'est là, enfin, qu'il reçoit les plus tristes exemples et
puise les plus lamentables préjugés; car, «c'est dans la famille,
qu'ayant sous les yeux l'incessant spectacle d'un homme--son
père--couchant toujours avec la même femme--sa mère--et d'une
femme--l'épouse--n'ayant ostensiblement d'amour que pour un seul
homme--le mari,--l'adolescent de l'un et l'autre sexe se fait de l'amour
l'idée la plus fausse et la plus dangereuse, en se persuadant que
l'exclusivisme du coeur est une vertueuse obligation[150].»

[Note 149: _La Douleur universelle_, p. 321.]

[Note 150: _La Plume_ du 1er mai 1893, pp. 203 et 204.]

On ne m'aurait point pardonné, j'en suis sûr, de retrancher quelque
chose de ce réquisitoire odieux. L'anarchisme de l'amour y apparaît dans
toute sa crudité. On en connaît l'esprit, on en voit le but. Sus au
mariage légal! Sus à la famille juridique! Nos révolutionnaires ne se
dissimulent point, du reste, qu'«ils touchent ici à un des préjugés les
plus profondément ancrés dans l'opinion publique.» Abattre la famille
leur paraît bien «la partie la plus malaisée de leur glorieuse tâche.»
Mais ils se disent que «la famille est la photographie en miniature de
la société tout entière,» qu'on y retrouve «mêmes principes idiots,
mêmes préjugés inhumains, même hiérarchie meurtrière,» et que, par
suite, «quiconque veut révolutionner la société ne peut logiquement
respecter la famille[151].»

[Note 151: _La Plume_, _eod. loc._, p. 203.]

Ce raisonnement est exact. Oui, notre famille est en petit ce que notre
société est en grand. Il n'est pas besoin d'une très vive clairvoyance
pour découvrir en elle la cellule vivante, le noyau élémentaire, le
centre embryonnaire qui communique à l'ensemble la vie, la durée, la
résistance et le renouvellement. Groupement d'affection, communauté
d'origine, association d'intérêts, la collectivité familiale est le type
exemplaire de la nation elle-même, qui suppose la fusion du sang et le
mélange des races, l'identité des besoins et des aspirations. L'esprit
de nationalité participe même de l'esprit de famille; car la maison
paternelle est une petite patrie microscopique, dont la grande famille
nationale n'est que l'image agrandie et multipliée. Toutes deux sont
fondées sur la conservation d'un patrimoine de traditions, d'idées, de
sentiments, qui se transmet de génération en génération. Toutes deux
impliquent l'appropriation et l'hérédité; toutes deux se soutiennent par
la solidarité des membres qui les constituent; toutes deux se gouvernent
par le principe d'autorité; toutes deux se donnent des constitutions qui
stipulent des droits et des devoirs réciproques. La charte organique de
notre gouvernement démocratique n'est qu'une sorte de contrat de
mariage, qui a fixé les pouvoirs respectifs du Peuple et de la
République, officiellement et volontairement unis l'un à l'autre.

Dès lors, si l'unité souveraine doit être l'individu libéré de toute
obligation, il faut que famille et société disparaissent. Et le foyer
étant la pierre angulaire de la nation, et l'esprit de famille étant
l'aliment de l'esprit de patrie, on ne saurait démolir sûrement la
société actuelle, qu'en détruisant le centre familial d'où elle procède
et le mariage qui en est le noeud légal et sacramentel. Et voilà
pourquoi toute entreprise révolutionnaire, qui s'attaque à la société,
doit logiquement s'attaquer à la famille, parce que «cet instrument de
torture, comme dit élégamment M. Sébastien Faure, assume et
quintessencie les vices, les mensonges, les coquineries, les tyrannies
de l'ordre social tout entier[152].»

[Note 152: _La Plume_, _eod. loc._, p. 201.]


IV

A ce langage haineux et subversif, c'est peine perdue d'opposer la
morale et la religion, que les esprits émancipés tiennent aujourd'hui
pour deux vieilles choses très suspectes de radotage. Mieux vaut s'en
tenir aux raisons d'ordre positif tirées de la vie réelle. Reprenons-les
pour conclure.

L'union libre est un principe de faiblesse et d'insécurité. Dans les
faux ménages, précaires et instables, que le caprice de la passion aura
formés et que le caprice de la passion pourra défaire, les moindres
litiges risqueront de tourner en dissentiments et en ruptures.

L'union libre est un principe de division et de conflits. La femme étant
devenue l'égale de l'homme, et l'autorité de la mère pouvant contredire
et infirmer en toute matière l'autorité du père, la direction des
affaires et le gouvernement des enfants susciteront mille querelles qui
rendront la vie commune intolérable.

L'union libre est un principe de violence et d'oppression. A défaut du
mariage qui protège les époux en liant légalement leurs destinées l'une
à l'autre et en équilibrant leurs droits respectifs par leurs devoirs
mutuels, la force, redevenue la règle souveraine des rapports sexuels,
maintiendra ou rompra despotiquement les noeuds de chair que la passion
sensuelle aura formés.

L'union libre est un principe d'avilissement. Dépourvue de toute
garantie légale à l'encontre de son compagnon, la femme retombera
misérablement sous la main de l'homme. Loin d'affranchir le sexe faible,
l'abolition du mariage ne peut manquer de l'asservir aux appétits et aux
brutalités du sexe fort. L'histoire atteste que plus l'idéal conjugal
s'abaisse, plus la condition de la femme s'aggrave; que plus l'amour se
dégrade, plus la femme déchoit. La passion émancipée, c'est
l'indépendance dans l'abjection. Dieu garde la femme d'une si lamentable
extrémité! La civilisation elle-même risquerait d'en périr. Car, là où
la femme n'est point respectée, il est impossible que l'humanité soit
respectable. «Le moyen le plus efficace de perfectionner l'homme, a dit
Joseph de Maistre, c'est d'ennoblir et d'exalter la femme.»

Plus d'illusion possible: le féminisme conjugal est né d'une réaction
furieuse de l'individualisme révolutionnaire contre la solidarité
chrétienne, qui associe les époux dans un coeur-à-coeur immuable. Plus
de malentendu possible: l'idéal de la famille à venir n'est point dans
l'indépendance orgueilleuse ni dans le nivellement égalitaire. Que la
femme s'unisse à l'homme, au lieu de lutter contre lui! Qu'elle s'appuie
sur son compagnon, au lieu de ne compter que sur elle seule! La paix est
fille de l'ordre, et celui-ci ne se comprend point sans hiérarchie ni
subordination, sans confiance ni respect.

Laissons donc les ennemis du mariage prêcher, tant qu'ils voudront,
l'émancipation de l'amour. Que ces révoltés excitent la femme à relever
la tête et à secouer le joug, à aimer qui les aimera, à aimer qui leur
plaira. Qu'ils impriment à leurs revendications un caractère
antireligieux et antifamilial, une direction agressive et
révolutionnaire. Il est à espérer que ces excès de langage et de
conduite ne feront que détourner de leur féminisme malfaisant toutes les
femmes honnêtes, qui ont le souci de leur dignité et la conscience des
intérêts supérieurs de la famille, et qu'au lieu d'entamer leurs âmes,
un pareil débordement de violences et d'incongruités les avertira du
péril et les prémunira même contre les tentations et les défaillances;
si bien que, tant par l'emportement inconsidéré de ses adversaires que
par la vigilance de ses défenseurs, l'institution du mariage pourra être
sauvée.

Et si un jour, par impossible, le mariage cessait d'être une institution
légale, si l'union libre, s'insinuant dans les moeurs et dans les codes,
devenait la règle de fait et de droit, ne croyons pas que les principes
d'indissolubilité, de fidélité, de fécondité, qui sont l'âme du mariage
chrétien, disparaîtraient de ce monde. La religion aidant, il y aura
toujours de braves gens qui demeureront inébranlablement attachés aux
«justes noces» qu'auront pratiquées leurs ancêtres; et, quelle que soit
la démoralisation ambiante, ils formeront, au milieu de la dissolution
générale, le dernier rempart de la famille, une élite vertueuse, une
race d'élection, une sorte d'aristocratie de l'amour et du devoir.

Oui, quoi qu'on pense et quoi qu'on dise de la «faillite» du mariage,
l'union durable et sainte, l'union pour la vie, l'union loyale et
confiante, sans trahison et sans rupture, le mariage, en un mot, restera
le plus haut idéal qu'il soit donné au couple humain de poursuivre et
d'atteindre sur la terre. Il est la pierre angulaire, ou encore l'arche
véritable de la famille; et, au même titre que ce groupe naturel et
indestructible, il ne saurait pas plus disparaître que la vie même dont
il assure le mieux la transmission. Étroitement lié à l'honneur du mari,
à la dignité de la femme et à l'avenir de l'enfant, le mariage est lié,
par cela même, aux destinées de l'espèce.

C'est pourquoi nous avons la conviction que, si vigoureusement qu'ils
manient la cognée révolutionnaire, les bûcherons de la Sociale
s'épuiseront en vains efforts contre l'arbre auguste et magnifique qui
abrite, depuis des siècles, l'humanité civilisée. Ils pourront lui faire
de larges blessures; mais ils n'empêcheront point sa sève remontante de
pousser tôt ou tard de nouveaux rejetons. Pourquoi même ne pas espérer
qu'instruits par les destructions violentes dont l'imminence effraie les
plus optimistes, les hommes désabusés reviendront en masse chercher sous
ses rameaux la paix et la sécurité perdues?

Pour nous, simples et braves gens, qui prenons la vie pour ce qu'elle
vaut, c'est-à-dire pour une source d'épreuves et pour une occasion
d'efforts, de mérites et de vertus, disons-nous, en attendant l'avenir,
que le vieux mariage chrétien,--cette union réfléchie, assortie, conclue
suivant l'esprit de nos pères, non comme une folle gageure, mais comme
un pacte solennel qui doit fonder un foyer et soutenir une famille,--est
l'assise sacrée sur laquelle reposent les destinées et les espérances de
notre société française; disons-nous que le mariage est un frein moral
susceptible de protéger les époux contre leurs faiblesses, et partant la
garantie la plus solide pour les enfants auxquels nous aurons donné le
jour; qu'à part quelques abus ou quelques dommages inhérents à toutes
les choses humaines,--ce que les outranciers du féminisme appellent
tragiquement «les crimes du mariage»,--il nous met du moins à l'abri de
l'instabilité de nos caprices et de nos passions; qu'en tout cas, les
accidents individuels ne prouvent rien contre sa règle généralement et
socialement bienfaisante; que les infortunes qu'on lui impute viennent
moins souvent des lois qui le sanctionnent, que des révoltes dirigées
contre son principe et des brèches faites à son inviolabilité; que les
devoirs qu'il nous impose ne vont pas sans des avantages d'ordre, de
dignité, de repos et de considération; qu'après tout l'homme et la femme
n'ont pas seulement sur terre des appétits à satisfaire et des libertés
à exercer, mais encore des obligations à remplir, des deuils et des
souffrances à supporter, et qu'il n'est point finalement de moyen plus
sûr et plus doux de vivre sa courte vie, que de la vivre à deux en
s'appuyant loyalement l'un sur l'autre jusqu'au bout du chemin.



CHAPITRE X

Hésitations et inconséquences du féminisme radical


       SOMMAIRE

       I.--TACTIQUE ADOPTÉE PAR LA GAUCHE FÉMINISTE.--LE MARIAGE
       DOIT ÊTRE RÉNOVÉ ET L'UNION LIBRE AJOURNÉE.

       II.--CE QUE DOIT ÊTRE LE MARIAGE NOUVEAU: «UNE ASSOCIATION
       LIBRE ENTRE ÉGAUX»--ABSOLUTION DE TOUTES LES SUPÉRIORITÉS
       MARITALES.

       III.--EXTENSION DU DIVORCE.--VOEUX SIGNIFICATIFS ÉMIS PAR
       LE CONGRÈS DE 1900.--AUX PRISES AVEC LA LOGIQUE.

       IV.--LES ENTRAÎNEMENTS DE L'ERREUR.--LA PEUR DES MOTS.--A
       MI-CHEMIN DE L'UNION LIBRE.--INCONSÉQUENCE OU
       TIMIDITÉ.--CONCLUSION.


Il serait peu généreux et peu équitable d'attribuer au féminisme tout
entier des doctrines qui sont prêchées surtout par des hommes. Pour
quelques femmes audacieuses qui embrassent avec passion les plus folles
idées, il en est mille, même dans les groupes d'Extrême-Gauche, qui
répugnent secrètement à l'union libre. Non qu'elles acceptent le mariage
avec toutes ses conséquences. Elles font même tant de brèches à son
principe, qu'emportées par la logique de l'erreur et de la destruction,
elles préparent, sans le savoir, les voies à l'émancipation de l'amour,
vers laquelle les allégements successifs du lien conjugal tendent
invinciblement. Et c'est un spectacle plein d'enseignements qui prouve,
une fois de plus, que tout ce qui affaiblit le mariage tourne, qu'on le
veuille ou non, au profit du libre amour. On nous excusera, d'y arrêter
nos regards avant de clore cette étude, la leçon qui s'en dégage nous
confirmant expressément dans nos vues et nos appréhensions.


I

Malgré les secousses politiques et sociales qui ont bouleversé tant de
choses et amoncelé tant de ruines au cours des derniers siècles, la
famille est restée debout, impassible, immuable. Rien de plus curieux
que la tactique adoptée par la Gauche féministe pour réduire cette
majestueuse forteresse, qui résiste à la morsure du temps et
l'ébranlement des révolutions. On ne songe point à l'emporter d'assaut.
Impossible d'abattre «cette vieille maison ingrate et inhospitalière»,
qui abrite actuellement la famille légitime. Il suffira donc de la
transformer, de l'aménager, d'en faire «une maison spacieuse et
souriante, image exacte de cette société de demain, où tous les êtres
auront une part égale de soleil, de bonheur et de pain.» C'est M.
Viviani, le rapporteur général de la section de législation du Congrès
de 1900, qui parle ainsi. Et à cette phrase caressante et fleurie, on
reconnaît le féminisme socialiste, un féminisme à la fois très avancé et
très opportuniste, qui sait cacher sous d'habiles réticences les vues et
les tendances les plus audacieuses.

Adversaire de la famille telle qu'elle est constituée, ce groupe
important veut que le mariage soit «une association libre où les époux
auront des droits égaux.»

Mais, dira-t-on, cette libre association, c'est l'union libre, ni plus
ni moins! Estimant que cette dernière formule sonnait trop mal aux
oreilles, et désireux de n'effaroucher personne, on a sans doute changé
le mot et conservé la chose.--Pas tout à fait. On a la prétention de
fonder un ordre familial nouveau, où rien ne subsistera de la «tyrannie
ancienne», mais où l'on entend recueillir, pour les vivifier, «les rares
vertus que la famille laisse encore fleurir,» telles que la fidélité
respective des époux et la soumission respectueuse des enfants.

Conséquemment, cette association libre ne comportera point le droit de
répudiation. Elle est quelque chose de plus qu'un louage de services
susceptible d'être dénoncé par l'un ou l'autre des époux, lorsque surgit
un désaccord ou arrive l'heure de la lassitude. On ne se mariera donc
point comme on fait un bail, pour trois, six ou neuf ans, avec droit de
résiliation pour chacune des parties. M. Viviani, dont je reproduis la
pensée aussi fidèlement que possible, estime avec raison que la
répudiation serait plus profitable au mari qu'à la femme, et que
celle-ci, placée sous une perpétuelle menace de renvoi, deviendrait
souvent, pour éviter la misère, «la servante de tous les bas caprices
masculins.»

L'union libre elle-même est inacceptable pour l'heure présente. La femme
du peuple doit s'en garder comme d'un piège et d'une duperie. Quand la
beauté se fane et que la jeunesse finit, rien ne la protège plus contre
l'abandon ou les rigueurs de l'amant. Trop fragile est le lien
volontaire de la parole donnée. Bien folle serait la femme qui
consentirait à appuyer sur cette fondation tremblante tout son avenir,
tout son bonheur, toute sa vie. En repoussant l'union libre, M. Viviani
ne pense qu'«à la misérable poussière humaine, à toutes les femmes sans
argent, sans foyer, sans garantie.» Mais l'union libre est-elle moins
précaire pour les autres? Riches ou pauvres ne peuvent en recueillir que
des humiliations atroces. Elle ne sera jamais profitable qu'au mâle.
L'union libre, c'est le _féminisme des hommes_. Aussi je ne comprends
pas que le distingué rapporteur la repousse pour aujourd'hui et se
déclare «bien près de l'accepter» pour demain, c'est-à-dire pour cet
avenir, plus ou moins lointain, où le socialisme de ses rêves aura fait
merveille--ou faillite[153].

[Note 153: Congrès international de la Condition et des Droits des
Femmes; séance du vendredi soir 7 septembre. Voir la _Fronde_ du 10
septembre 1900.]


II

Que faut-il penser de cette conception de la société conjugale, qui
n'est pas encore l'union libre et qui n'est plus le vieux mariage? Nous
la tenons pour un système bâtard, inconséquent, instable. Par les vues
dont elle procède et par les fins où elle tend, elle peut très bien
ébranler l'antique foyer qui nous abrite; mais elle est incapable de
fonder une maison durable et une famille forte. Faites entrer dans le
mariage l'idée de bonheur à la place de l'idée de devoir, substituez la
liberté des époux à l'obligation qui les lie, l'égalité des droits à
l'autorité qui les discipline et les coordonne,--et ces ferments
nouveaux vont tout corrompre et tout dévorer. Vous aurez beau lutter
contre la logique des idées: elle se développera irrésistiblement. Et la
force qui les anime et les pousse vous emportera, quoi que vous fassiez,
jusqu'à l'union libre. On ne s'arrête pas à mi-chemin de l'erreur.
Lorsque celle-ci nous presse et nous talonne, il faut avoir le courage
et l'énergie de rétrograder vers les sommets; faute de quoi, on
s'effondre jusqu'en bas. Voyez plutôt.

L'«association libre», préconisée par la Gauche féministe, implique
l'égalité des droits entre mari et femme. «Tous nos voeux, déclare M.
Viviani, réclament l'abolition de la puissance maritale.» Et encore:
«Nous voulons faire disparaître de la famille tous les vestiges de la
puissance maritale.» Et le Congrès a voté la suppression pure et simple
de toutes les lois qui édictent la soumission de la femme au mari. Ce
qui emporte l'abolition de l'article 213 du Code civil: on n'admet pas
que le mari doive protection à sa femme, ni surtout que la femme doive
obéissance à son mari. De cette façon, la «douce et candide fiancée» ne
tombera plus dans le mariage comme en une embûche. Elle conservera tous
ses droits. Souveraine par la grâce, elle sera l'égale de l'homme devant
la loi. Libre à elle de remettre aux mains de son mari la direction
morale et matérielle de la famille; mais au lieu de tenir leurs pouvoirs
de la «brutalité» du Code, les hommes les devront seulement à la
condescendance et à la «tendresse» des femmes.

Cela est gracieusement ingénu. Si pourtant des conflits surgissent entre
ces deux volontés égales,--et ils peuvent éclater à tout instant pour
une question des plus graves ou des plus vaines,--qui les tranchera?
Soyons sans inquiétude: il y a des juges en France, nous dit-on. Comme
en une «société commerciale» où la résistance irréfléchie d'un associé
peut causer un «préjudice», les tribunaux décideront[154]. Rétablir la
paix dans les ménages, quelle belle mission pour nos magistrats!

[Note 154: Discours précité de M. Viviani.]

Le malheur est que le mariage est quelque chose de plus qu'une «société
commerciale». Impossible de faire tenir dans les limites d'un contrat
ordinaire cette communauté de joies et d'épreuves, d'espérances et de
deuils, de devoirs et d'efforts, qui est la famille. Vainement vous
manderez en hâte le juge de paix pour départager les époux en cas de
conflit: croyez-vous que ce ménage à trois puisse être uni et durable?
Ériger la magistrature en providence des familles, quelle imprudence!
L'intervention de cette puissance au coeur sec et aux mains rudes ne
fera qu'envenimer, exaspérer les querelles et les dissentiments. L'époux
contraint de céder par arrêt de justice rentrera au foyer,--pas pour
longtemps,--l'âme haïssante et ulcérée. Demandez aux magistrats
eux-mêmes: tout ménage où l'autorité judiciaire s'introduit avec son
appareil coercitif, est un ménage perdu. En général, le dualisme du
pouvoir n'a jamais engendré que rivalités et dissensions. Faites donc de
la famille une sorte de monstre à deux têtes également puissantes, et
vous pouvez être assurés que, malgré la médiation ou l'arbitrage du
tribunal, les disputes de prééminence multiplieront les
mésintelligences, les ruptures et les divorces. Et ce faisant, l'égalité
des droits entre époux précipitera la ruine du mariage et l'avènement de
l'union libre.

D'autant que, pour parfaire l'égalité entre époux, on s'acharne à
détruire tout ce qui marque la supériorité du mari. Ainsi la Gauche
féministe a émis le voeu que la femme française qui épouse un étranger,
ou la femme étrangère qui épouse un Français, ait le droit de conserver,
par une déclaration faite au jour de son mariage devant l'officier de
l'état civil, sa nationalité d'origine. N'est-il pas «immoral» que la
femme soit condamnée à prendre toujours la nationalité de son mari? Et
pour procurer à la femme la satisfaction orgueilleuse de conserver la
plénitude de son individualité, on n'hésite pas à sacrifier les intérêts
de la famille, dont le patrimoine doit être régi par une seule et même
législation sous peine de conflits inextricables. Concevez-vous un
ménage dont la femme, restée Anglaise, sera gouvernée par la législation
anglaise, et le mari, resté Français, sera gouverné par la législation
française? Et les enfants suivront-ils la nationalité du père? Si oui,
c'est un hommage rendu à la primauté virile. Si non, seront-ils
mi-anglais, mi-français? Vous verrez que, par horreur de la prééminence
paternelle, on leur réservera le droit de trancher cette question à leur
majorité.

Ainsi encore, la Gauche féministe a émis le voeu que la femme mariée,
«afin de sauvegarder son individualité, sa liberté et ses intérêts,
garde son nom patronymique, au lieu d'adopter celui du mari.» Remarquez
qu'aucune loi n'oblige l'épouse à prendre le nom de l'époux. L'usage le
veut ainsi, et non la législation. Mais Mme Hubertine Auclert n'admet
pas qu'une femme «se fasse estampiller comme une brebis sous le vocable
de l'homme qu'elle épouse[155].» Et quel nom donnera-t-on aux enfants?
Si nous revenons au matriarcat, comme on nous l'assure, ils devront
suivre la filiation et recevoir le nom de leur mère, bien que l'histoire
atteste que la famille monogame ne s'est fortement constituée, que du
jour où la filiation est devenue certaine et l'état civil régulier par
la transmission du nom paternel, avec toutes les obligations qui
s'ensuivent au profit de la mère et des enfants.

[Note 155: Congrès international de la Condition et des Droits des
Femmes. Séance du samedi matin 8 septembre 1900.]

Ainsi enfin, le féminisme avancé demande que la femme puisse obtenir du
juge de paix «l'autorisation d'avoir une résidence séparée de celle du
mari.» On ne veut pas que l'épouse soit astreinte à suivre partout son
époux, lorsqu'il plaît à ce dernier de changer capricieusement le siège
de ses affaires ou le lieu de son habitation. Le juge de paix, ce
médiateur familial qui est appelé à jouer le rôle de confesseur laïque,
devra peser les raisons du mari et les résistances de la femme, et au
besoin permettre à celle-ci, par exemple, de rester à Paris si le
conjoint préfère s'installer en province. Est-ce qu'il n'est pas
contraire à l'égalité d'imposer toujours à la femme le domicile du
mari?[156] Laissez donc aller l'un à droite et l'autre à gauche, et
l'égalité sera sauvée, et l'union rompue. Et les enfants suivront-ils
papa ou maman? Triste ménage! Triste système!

[Note 156: Séance du samedi soir 8 septembre 1900.]

Si le féminisme s'obstine à opposer l'épouse au mari et les enfants au
père, il est à prévoir que la famille à venir, divisée contre elle-même,
retombera peu à peu à sa primitive faiblesse. Un des congressistes de
1900, M. Le Foyer, a fait cette déclaration dénuée d'artifice: «Nous
avons à assurer l'abdication de ce roi conjugal qu'est le mari, et
l'avènement de cette citoyenne qu'est la femme; en un mot, nous avons à
faire du mariage une république.» C'est entendu. Mais si jamais la
république, ainsi comprise, s'installe au foyer, tenons pour sûr que la
famille, disloquée par l'égalité absolue, se débattra douloureusement
dans la confusion et l'anarchie.


III

Et cependant, il ne suffit pas que le mariage nouveau soit une «société
entre égaux»: on veut qu'il devienne une «association libre». Mais
comment concilier cette liberté avec la fidélité? Pour ceux qui fondent
l'union conjugale sur l'idée du devoir, cette question n'existe pas.
Libres avant le mariage, les époux ne le sont plus après. Une fois liés
l'un à l'autre, ils doivent tenir leur serment. Point de mariage sans
foi jurée; et lorsqu'on s'est obligé réciproquement pour la vie, on ne
peut reprendre sa liberté sans faillir à l'honneur. Les époux, qui se
sont promis fidélité, doivent respecter leurs engagements jusqu'au bout.
Les honnêtes gens n'ont qu'une parole. Et pour donner plus de poids à ce
serment mutuel, la loi civile a fait du mariage un contrat solennel, et
la loi religieuse l'a élevé à la dignité de contrat sacramentel.

La Gauche féministe n'ose pas attaquer le devoir de fidélité, par
tactique peut-être plus que par principe, de peur qu'on lui prête
l'intention de détruire dans la famille les sentiments qui font sa
force. M. Viviani, personnellement, ne trouve «aucune raison dans son
esprit et dans son coeur» pour infirmer et abolir une promesse qui est
dans la nature des choses. Le devoir de fidélité subsistera donc, mais
allégé de toutes les sanctions du Code pénal contre l'adultère. De plus,
il ne saurait s'agir entre époux d'un voeu perpétuel de fidélité,
s'enchaîner à toujours étant trop manifestement contraire à la liberté
individuelle, à la possession de soi-même.

Cela fait, le féminisme radical s'acheminera doucement du mariage légal
à l'union libre. Car s'il est prudent de ne point effrayer les
bourgeois, il convient de ne pas se séparer des camarades qui, plus
hardis et plus conséquents, sont toujours prêts à prendre les habiles
pour des réactionnaires. Et ces frères terribles ne se feront pas faute
de stimuler les indécis. «Vous avez peur des mots, leur dira, par
exemple, le groupe avancé des Amis de la science. L'union libre est au
bout de la route que vous avez prise. Encore quelques pas, et vous y
êtes. Pourquoi vous arrêter en si beau chemin?» Appliquée au mariage, la
liberté ne vaut pas mieux que l'alcoolisme. Une fois qu'on en a pris, on
n'en saurait trop prendre. Il faudra, coûte que coûte, qu'elle se vide
de tout son contenu, pour le malheur de ceux qui s'en griseront.

Déjà la Gauche féministe est unanime pour ajouter le divorce par
consentement mutuel aux quatre causes de rupture prévues par le Code
civil, et qui sont: 1º l'adultère; 2º les excès où sévices; 3º les
injures graves, 4º la condamnation à une peine afflictive et infamante.
Or, cette extension du divorce est une première atteinte, et combien
grave! au devoir de fidélité, puisqu'elle permet aux époux de se relever
de leur parole, d'un commun accord. Et comment s'y soustraire? Une fois
admis que le mariage est un contrat comme un autre, ce que le
consentement a fait, le consentement peut le défaire. Suffisante pour
les unir, la volonté des époux doit suffire pour les désunir.

Et l'enfant? Il semble bien que ce tiers innocent et faible devrait
faire obstacle au divorce des parents. Lorsqu'on se marie, la volonté
des époux est souveraine, l'enfant n'existant pas encore. Mais lorsqu'on
divorce, la volonté des parents n'est plus aussi libre. Un lien de chair
a pu se former entre le mari et la femme: sacrifierez-vous l'enfant à
leurs aises ou à leurs passions? C'est là que nous pouvons toucher du
doigt la logique cruelle du divorce.

Dirons-nous que, les enfants ayant droit non seulement à la nourriture,
mais à la famille, le fait de leur existence doit rendre le divorce de
leurs parents impossible?--Mais, répondra-t-on, pourquoi condamner
ceux-ci à l'enfer conjugal? Subordonner le divorce par consentement
mutuel à l'inexistence des enfants, c'est accorder aux unions stériles
un privilège et un encouragement. N'est-il pas à craindre même que des
époux, plus attachés à leur indépendance qu'à leur devoir, ne
s'arrangent pour écarter préventivement l'obstacle qui les empêcherait
de sortir du mariage?

Dirons-nous que le tribunal devra s'assurer, avant d'accueillir la
demande des époux, qu'il est donné satisfaction aux droits et aux
intérêts de leurs enfants?--Mais si rationnel qu'il paraisse de charger
la justice de défendre ces mineurs qui, par définition, sont incapables
de se défendre eux-mêmes, on ne voudra point que l'avenir des enfants
enchaîne la liberté des parents. Laissez aux magistrats le pouvoir de
subordonner souverainement le divorce des père et mère à l'obligation
d'élever et d'entretenir convenablement les enfants, et c'en est fait,
dira-t-on, du divorce par consentement mutuel? «Rappelez-vous, s'est
écrié M. Viviani, l'opposition presque religieuse que certaines chambres
civiles font, dès aujourd'hui, au divorce incomplet que nous avons
conquis.» Il serait, d'ailleurs, impossible aux ménages pauvres
d'établir qu'en se désunissant, les intérêts de l'enfant seront
suffisamment sauvegardés; et le divorce par consentement mutuel
deviendrait le privilège des riches.

Dirons-nous que le sentiment des enfants sera consulté, la dignité
humaine ne permettant pas qu'on en dispose comme d'une chose, ou qu'on
les sépare comme un mobilier.--Mais en joignant au consentement des
époux la consultation des enfants, on soumettrait les parents à une
épreuve souvent ridicule, s'il s'agit d'enfants en bas âge, et toujours
douloureuse, s'il s'agit d'adolescents. Au lieu d'interroger les
préférences secrètes des enfants, il est plus simple de s'en remettre au
tribunal du soin d'attribuer leur garde à celui des parents qu'il jugera
le plus digne.

Dirons-nous que, si l'attribution des enfants à l'époux innocent se
comprend lorsque le divorce a été prononcé, pour cause déterminée,
contre l'époux coupable justement puni par le rapt légal que le tribunal
lui inflige, en revanche, le divorce par consentement mutuel s'oppose à
ce qu'ils soient adjugés à l'un plutôt qu'à l'autre, puisque la désunion
est poursuivie, en ce cas, d'un commun accord, sans articulation de
motifs; qu'il vaut mieux conséquemment tenir compte des sentiments des
enfants, sitôt que leur âge le permettra, afin que le divorce, qui met
un terme au malheur des père et mère, ne consomme pas du même coup le
malheur des fils et des filles.--Mais l'affection de ceux-ci peut être
mal placée; leur plus vive inclination pour «papa» ou pour «maman»
risque d'être inconsidérée. Au cas où les parents s'en disputent la
garde (et la question est particulièrement délicate s'il s'agit d'un
rejeton unique), il est inévitable que le tribunal intervienne, _ex æquo
et bono_, pour décider souverainement du sort de l'enfant,--sans
recourir toutefois au jugement de Salomon.

Ces déductions fortement enchaînées serrent le coeur. Une fois pris dans
l'engrenage, l'enfant ne peut plus y échapper: il est sacrifié. De la
part des époux, le divorce par consentement mutuel est un acte de pur
égoïsme; car il prouve que ceux-ci mettent leur satisfaction et leur
plaisir au-dessus des intérêts sacrés de leur descendance née ou à
naître. L'enfant est la grande victime du divorce.

Mais poursuivons. Aux parents qui veulent rompre le lien matrimonial par
consentement bilatéral, la Gauche féministe n'impose qu'une simple
condition de forme. «Les époux devront exprimer par trois fois, devant
le président du tribunal civil, à trois mois d'intervalle les deux
premières fois-, à six mois d'intervalle la troisième fois, leur volonté
de se séparer.» A vrai dire, ce laps de temps et ces déclarations
réitérées sont des épreuves salutaires, destinées à provoquer la
réflexion des époux au seuil du divorce; sans compter que, dans cet
intervalle, une grossesse de la femme peut survenir qui modifie leurs
projets. Et pourtant, des âmes impatientes trouvent ces conditions de
durée trop longues et trop dures, estimant qu'il est inique de prolonger
pendant un an le «supplice des époux» qui aspirent au divorce
contractuel. Pourquoi imposer à la désunion volontaire une forme de
consentement que la loi n'exige pas pour l'union elle-même? Puisqu'il
est loisible de se marier après deux bans publiés deux dimanches
consécutifs, pourquoi les époux n'auraient-ils pas le droit de se délier
aussi rapidement qu'ils se sont liés?

On oublie que la publication des bans est la manifestation officielle
d'un consentement qui s'est formé plus ou moins lentement au cours des
fiançailles,--ce que M. Viviani a rappelé, du reste, en fort bons
termes[157]. Par malheur, l'habile rapporteur s'est vu distancé et
débordé sur d'autres points infiniment plus graves, tant la poussée des
idées d'indépendance est irrésistible! Après le divorce par consentement
mutuel, le Congrès a voté le divorce par consentement unilatéral. Il
fallait s'y attendre.

[Note 157: Voir le compte rendu sténographique de la _Fronde_ du 10
septembre 1900.]

Vainement M. Viviani est-il intervenu, non sans quelque embarras, pour
montrer que le droit de répudiation serait moins profitable à la femme
qu'au mari, et que celui-ci ne manquera point d'en user, lorsque l'heure
de la lassitude aura sonné, pour se débarrasser de sa femme infirme ou
vieillie. Rien ne fit. La majorité déclara, par la bouche de Mme Pognon,
que personne ne doit être forcé de vivre avec un conjoint, pour lequel
on ne se sent plus ni amour ni estime. De quel droit empêcherait-on une
femme, déçue et trompée une première fois, de chercher à se refaire un
renouveau de bonheur? «Nous ne voulons pas que le mariage soit un
bagne.»

Et sur cette parole, le Congrès a émis le voeu que «le divorce demandé
par un seul fût autorisé au bout de trois années, quand la volonté de
divorcer aura été exprimée trois fois à une année d'intervalle.» Et
voilà comment cette «association libre», qui doit remplacer le mariage
légal, est emportée, par la force inéluctable des choses, jusqu'à la
répudiation, dont pourtant les féministes les plus qualifiés avaient
affirmé ne point vouloir. Cette brèche faite, tout ce qu'il y a
d'honneur et de sécurité dans le mariage va fuir immanquablement; car
cette lézarde compromet toute la solidité du vieil édifice.

Voyez plutôt. Il est inadmissible, en droit, qu'un contrat formé par la
volonté de deux parties puisse être rompu par la volonté d'une seule;
sinon, plus de contrat possible. Eh bien! ce principe élémentaire de
justice, d'égalité, d'ordre, de sûreté, est aboli dans l'union
conjugale. Ce qui revient à dire que le mariage, qui a été regardé
jusqu'ici comme le plus sacré des contrats, n'a pas même aux yeux de
certains féministes, l'existence et la validité du plus vulgaire contrat
privé. Pourquoi se lier, si le mariage n'oblige plus? Dès que la liberté
individuelle est la loi des époux, il n'est plus d'engagement qui
tienne. Une seule règle subsiste: «Il n'appartient à aucune puissance
humaine d'enchaîner un époux à sa misère.» Le mot a été prononcé. Mais
qu'on y prenne garde: une fois ce point de départ admis, le mariage est
voué fatalement à se fondre et à s'abîmer dans l'union libre.

On voit par ce qui précède que cette évolution entraîne déjà certains
esprits. Rien ne l'arrêtera. Ainsi, on demandera que la folie dûment
constatée soit admise comme un cas de divorce. La Gauche féministe s'est
prononcée en ce sens, sous prétexte qu'il n'est pas possible de
contraindre une femme à sacrifier sa jeunesse, son bonheur et sa vie à
un mari dément ou idiot. C'est en vain que M. le docteur Fauveau de
Courmelles a insinué que la folie n'était pas absolument héréditaire, et
qu'en tout cas, si elle provenait parfois de l'inconduite ou du
libertinage, elle était plus souvent occasionnée par l'excès de travail
d'un père surmenant ses forces pour nourrir sa famille. C'est en vain
que Mme la doctoresse Edwards Pilliet a fait remarquer, en excellents
termes, que la folie n'est pas incurable, et que permettre à une femme
de se remarier pendant l'internement de son mari, c'est condamner le
fou, s'il vient à guérir, à une rechute certaine, par la constatation
désolante de son isolement et de son abandon.

Et puis, a-t-on réfléchi que, si l'on ouvre la porte du divorce à la
folie, toutes les maladies, toutes les infirmités vont y passer? Car, au
sens médical, la folie est un cas pathologique comme un autre, avec
cette atténuation que, lorsqu'un époux tombe en démence, on l'enferme,
ce qui délivre son conjoint des pénibles obligations de la vie commune.
Combien d'autres infirmités sont plus horribles et plus répugnantes!
Admettrez-vous que la maladie soit une cause légale de désunion? Mais
que de fois on devient infirme ou dément sans l'avoir voulu!

Il est affligeant de penser que des gens, qui se sont unis pour la bonne
et la mauvaise fortune, peuvent songer de sang-froid à rompre leur lien,
dès que l'un d'entre eux vient à perdre la raison ou la santé. En cas de
maladies, héréditaires ou non, le divorce s'aggraverait d'une lâcheté.
Que l'on relève les médecins de l'obligation du secret professionnel en
ce qui concerne le mariage, qu'on leur reconnaisse le droit de dire la
vérité aux parents ou même aux futurs époux qui la sollicitent: soit!
Mais autoriser un conjoint à quitter le foyer domestique, lorsque la
femme ou le mari le remplit de ses plaintes et l'attriste de ses
souffrances, ce serait faire servir la loi à des fins égoïstes,
malhonnêtes et barbares.

Vous ne pouvez pas empêcher, a dit Mme Pognon, que le mari d'une folle
ou la femme d'un fou «se crée une autre existence et demande le bonheur
à un nouvel amour.»--C'est vrai. Mais si la loi ne peut empêcher cette
trahison, elle ne doit pas l'encourager; et en autorisant le divorce
contre un époux dont le seul tort est d'être malade, elle favoriserait
précisément la désertion et la cruauté. Jusqu'ici le divorce avait été
invoqué, à titre de peine, contre l'époux coupable: de grâce, ne le
faisons pas servir au châtiment immérité de l'époux innocent et
malheureux! A toutes ces raisons, la Gauche féministe est restée sourde.
La folie, d'après elle, doit être un cas de divorce. Et l'on ne voit pas
pourquoi il en serait différemment des maladies incurables[158].

[Note 158: Congrès international de la Condition et des Droits des
femmes. Séance du samedi matin 8 septembre, d'après le compte rendu
sténographique de la _Fronde_ du lundi 10 septembre 1900.]

Au cours de la discussion, une dame s'est écriée d'un ton aigu: «Est-il
donc si gai de vivre avec un fou, un alcoolique ou un malade?»--Non,
madame, cette vie n'est pas gaie. Le devoir, du reste, est rarement gai.
Mais s'il n'apporte pas avec lui cette jouissance égoïste et sensuelle,
à laquelle on rabaisse aujourd'hui l'idée du bonheur conjugal, il nous
donne, en revanche, lorsqu'il est fièrement accepté et courageusement
accompli, une estime, une fierté, un contentement de soi, c'est-à-dire
des joies graves et austères, dont les grandes âmes sentent le prix et
qu'elles tiennent pour une suffisante récompense. N'est-ce donc rien que
de pouvoir se dire qu'en dépit des épreuves et des souffrances, on a
suivi la voie droite où les plus nobles représentants de l'humanité ont
marché avant nous? N'est-ce rien que d'être salué par les honnêtes gens
comme un martyr ou une victime du devoir? Le mariage sans vertu, voilà
ce qu'on nous prépare. Le temps est loin où Mme de Rémusat réclamait
pour les femmes «le droit au devoir.» A l'heure qu'il est, certaines
dames réclament le droit au plaisir. Entre ces deux formules, il y a
toute la distance qui sépare le mariage légal que l'on délaisse, de
l'union libre où l'on tend.

Il est bien entendu, d'autre part, que, si le divorce a été prononcé
pour cause d'adultère, le mariage sera permis entre les complices. En
effet, puisque le divorce ne doit plus être la punition de l'époux
coupable, rien ne s'oppose à ce qu'on permette à celui-ci, à titre de
dédommagement et de récompense, d'épouser la maîtresse ou l'amant qui
aura motivé le divorcé en participant à l'adultère. C'est pourquoi la
Gauche féministe réclame instamment l'abrogation de l'article 298 du
Code civil, qui pousse la cruauté jusqu'à interdire le mariage entre
complices.

Réalisant nos prévisions, elle poursuit également, avec une impitoyable
logique, l'abolition de toutes les prescriptions du Code pénal
«relatives à la répression du délit d'adultère,» que celui-ci ait été
commis par la femme ou par le mari. Toute trahison conjugale est une
affaire privée, une question d'ordre intime, un incident d'alcôve, qui
ne regarde point la société. Elle ne constitue pas même «un abus de
confiance, au sens pénal du mot,» pour parler comme M. Viviani.
Autrement dit, l'adultère ne peut être érigé en faute sociale, en délit
public, puni comme tel par le Code pénal. Il faut le considérer
seulement comme une faute conjugale, engendrant un simple délit civil et
donnant ouverture au divorce. Qu'on ne parle donc point d'atteinte à
l'ordre public! Ç'a été l'erreur de toutes les sociétés chrétiennes de
croire qu'elles étaient intéressées à la fidélité des époux, et de
traiter conséquemment l'adultère comme un acte délictueux qui mérite une
répression pénale. Il n'est que temps de supprimer toutes ces atteintes
à la liberté conjugale. Et de fait, le Congrès de la Gauche féministe a
voté, par acclamation, l'abolition du délit d'adultère.

La bigamie elle-même, qui n'est qu'un adultère prolongé, sera seulement
considérée comme un faux en écriture publique, passible des pénalités de
droit commun. Ce qu'on punira chez le bigame, ce n'est pas la violation
de la foi conjugale, qui n'est qu'une indélicatesse d'ordre privé, mais
le fait délictueux d'avoir fait régulariser son adultère par l'officier
de l'état civil. La loi ne frappera pas le bigame, mais le faussaire.


IV

Tel est le travail de destruction, auquel M. Viviani a prié galamment
les femmes d'associer «leur fine et gracieuse enveloppe.» Mais, arrivé à
ce point d'émancipation, le «mariage libre» touche de si près à l'amour
libre, qu'il est impossible que le premier ne rejoigne pas le second.
Leur principe est le même: la liberté. La discussion ne porte que sur
les plus extrêmes conséquences. Point de doute que la dialectique des
audacieux ne finisse par triompher de la timidité des inconséquents.
Comment résister aux pressions et aux entraînements de la logique?

Déjà un vigoureux théoricien de l'union libre, M. Le Foyer, a proposé au
Congrès de la Gauche féministe deux motions déduites avec vigueur et
précision. Voici la première: «Si l'un des époux se rend coupable
d'inexécution volontaire d'une ou plusieurs des dispositions constituant
le régime légal ou conventionnel du mariage, l'autre époux pourra
demander le divorce.» Du moment, en effet, que la société n'a rien à
voir à la célébration et à la dissolution du mariage, l'adultère n'étant
qu'un délit purement civil et le divorce un accident d'ordre privé, on
est amené à décider que les époux sont maîtres de subordonner la
formation et la résiliation de leur union à telles conditions qu'ils
jugent convenables. Puisque le mariage relève exclusivement de la
souveraineté individuelle, le principe de la liberté des conventions,
qui s'applique à leurs biens, doit être étendu à leurs personnes. C'est
pourquoi il est permis de trouver, qu'en refusant de discuter ce voeu,
le Congrès de 1900 a fait preuve d'illogisme ou de pusillanimité.
Lorsqu'on vient d'admettre que l'inexécution involontaire des
obligations conjugales pour cause de folie peut être un cas de divorce,
il y a inconséquence manifeste à refuser d'attacher le même effet à
l'inexécution volontaire des clauses du contrat, celle-ci constituant
une violation de la foi conjugale mille fois plus grave, puisqu'elle est
consciente et réfléchie.

Poursuivant son idée,--sans succès, d'ailleurs,--M. Le Foyer a soumis au
Congrès le voeu additionnel suivant: «Que la loi ne régisse
l'association conjugale quant aux personnes, conformément à ce qui
existe déjà pour les biens, qu'à défaut de conventions spéciales, que
les époux peuvent faire comme ils le jugent à propos.» A cela le Congrès
n'avait rien à répondre, ayant admis la répudiation, c'est-à-dire la
dissolution du mariage par la volonté d'un seul.

Voici, en substance, l'argumentation de M. Le Foyer. Il est irrationnel
qu'un contrat, qui est l'oeuvre de deux consentements, puisse être
détruit par le caprice de l'un ou de l'autre époux. N'est-il pas plus
sensé de permettre aux futurs conjoints d'insérer dans leur pacte
matrimonial une clause comme celle-ci: «Nous nous reconnaissons à chacun
le droit de demander, à un moment donné, la rupture de notre union, sans
que l'autre puisse y faire opposition?» Une fois admise la liberté des
conventions entre époux, le divorce par volonté unilatérale devient
rationnel, les intéressés y ayant acquiescé par avance. Et voyez de quel
élargissement la liberté conjugale va bénéficier du même coup! Si nous
avons, en France, plusieurs mariages quant aux biens, il n'y en a qu'un
seul quant aux personnes: ce qui ne va pas sans assujettissements
pénibles pour les époux qui diffèrent d'âge ou de caractère, de
mentalité ou de tempérament. Le mariage d'aujourd'hui est un domicile
étroit, «une maison toujours bâtie sur le même modèle, où l'on ne peut
se loger à sa guise.» Et il arrive que plus nous allons, plus nombreux
sont les conjoints qui cherchent à «s'évader de cette prison», plus
nombreux sont les ménages qui préfèrent même «coucher hors des murs». Le
mariage ne sera vraiment l'«association libre» que vous réclamez, que si
elle comprend «plusieurs types de mariages, un certain nombre de maisons
modèles adaptées aux diverses exigences, aux diverses aptitudes, où
chacun puisse s'installer commodément. Au lieu de légiférer pour des cas
particuliers, qu'on nous donne vite une union «souple et libérée». Et la
loi, qui n'a été qu'un instrument de domination pour le passé et qui
doit être un instrument d'émancipation pour l'avenir, aura fondé la
«liberté conjugale».

Ce langage est la logique même. Mais cette logique est effrayante. J'en
atteste ce court dialogue emprunté aux débats du Congrès de 1900: il met
à nu toutes les licences effrénées de l'union libre.

M. VIVIANI.--Supposons que les futurs époux aient le droit de faire tel
contrat qui leur plaira, relativement à leur personne: la femme
pourra-t-elle stipuler qu'elle aura un domicile séparé de celui de
l'homme?

M. LE FOYER.--Parfaitement.

M. VIVIANI.--L'homme et la femme pourront-ils se donner réciproquement
la permission, non seulement d'avoir un domicile séparé, mais encore de
vivre chacun avec une autre personne?

M. LE FOYER.--Parfaitement.

M. VIVIANI.--L'homme et la femme pourront-ils s'accorder l'un à l'autre
le droit d'admettre, en participation, à leur héritage respectif les
enfants qu'il leur plaira d'avoir hors mariage?

M. LE FOYER.--Parfaitement.

M. VIVIANI.--L'homme et la femme auront-ils la faculté de se réserver
leur liberté personnelle et de convenir que, dans un délai de trois ou
cinq ans, chacun pourra répudier son époux?

M. LE FOYER.--Je n'y vois pas d'inconvénient, pourvu que cette clause
soit acceptée par les deux conjoints.

Et M. Viviani de s'emporter en un fort beau langage contre «une pareille
conception du mariage!»--ce dont nous ne saurions trop le féliciter.
«Faites entrer cette liberté dans le contrat de mariage, et la femme
sera sacrifiée, lorsque viendra l'heure de la disgrâce et de la
lassitude, qui envahira plus tôt le coeur de l'homme que le coeur de la
femme, celle-ci vieillissant plus rapidement que celui-là.» Et le
Congrès a refusé de passer outre.

En cela, du reste, la Gauche féministe n'a obéi qu'à des répugnances
parfaitement légitimes, sans pouvoir se flatter d'avoir cédé à des
arguments valables. Ceux qui introduisent la liberté dans le mariage,
sont condamnés à la voir dérouler inexorablement toutes ses conséquences
jusqu'à l'union libre. M. Le Foyer voudrait même que celle-ci fût
reconnue et sanctionnée par la loi; mais il a rencontré sur ce point une
âme plus libertaire encore que la sienne. Par cette raison que les lois,
ayant toujours servi à réprimer les peuples, ne sauraient jamais devenir
un instrument de libération pour les individus, un congressiste a fait
observer très justement que, lorsqu'on s'élève contre les lois du
mariage, il est «contradictoire de recourir aux sanctions légales pour
libérer l'union conjugale[159].» La conclusion s'impose: supprimons
toutes les lois matrimoniales: la liberté des conventions suffit à tout.
Et M. Viviani de se récrier avec feu: «Vous oubliez qu'il faut donner à
la femme plus de garanties qu'à l'homme, et que, tant que la mère ne
pourra vivre par elle-même, il faudra,--bien loin de briser le
mariage,--en faire une citadelle vivante ou elle puisse s'enfermer avec
son enfant!»

[Note 159: Congrès de la Condition et des Droits des femmes. Séance du
samedi matin 8 septembre.--Voir le compte rendu sténographique de la
_Fronde_ du mardi 11 septembre 1900.]

Et conquise par ces nobles paroles, la Gauche féministe s'est refusée à
réclamer l'abolition du mariage. Seulement, pour mettre le comble à ses
contradictions, elle s'est empressée de voter l'abolition de la
séparation de corps. Là pourtant, M. Viviani avait plaidé fort
habilement les circonstances atténuantes. Elle est bien inoffensive,
cette pauvre séparation de corps! Songea donc qu'à l'heure actuelle, il
suffit qu'elle existe depuis trois ans, pour qu'on la puisse transformer
en divorce; et qu'en outre, le Sénat est saisi d'un projet déjà voté par
la Chambre, qui rend cette transformation obligatoire, en enlevant à
chacun des époux le droit de s'y opposer. Pourquoi effrayer le Parlement
par des voeux inopportuns? Mais sacrifiant la prudence à l'irréligion,
ces dames se sont obstinées à proscrire la séparation de corps. Cette
demi-mesure offense leur radicalisme superbe. C'est en vain que les
femmes catholiques leur diront: «L'Église nous fait un devoir de
repousser le divorce: laissez-nous la séparation qui nous agrée et nous
suffît.»--«Elle nous déplaît!» répondent les femmes libres.--«Mais le
divorce blesse notre conscience!»--«Tant pis! réplique-t-on; il
satisfait la nôtre. Souffrez en silence ou divorcez comme tout le
monde.» Voilà comment, dans les milieux avancés, on comprend la liberté
des catholiques. Aux uns l'indépendance poussée jusqu'à la licence, aux
autres la contrainte poussée jusqu'à la violation de la liberté de
conscience. Ou la honte du divorce, ou l'enfer de la vie commune: plus
de milieu. C'est de l'intolérance pure. Méfions-nous du fanatisme
sectaire des femmes athées! Il pourrait bien être plus vexatoire,--étant
plus orgueilleux,--que l'intransigeance naïve des dévotes.

Résumons-nous. Avec l' «égalité des droits,» c'est la discorde qui
s'assied au foyer des époux. Avec la «liberté des personnes», c'est
l'anarchie qui envahit la famille. Et du même coup, nous avons démontré
que les outrances du féminisme révolutionnaire ne se lisent plus
seulement aux pages de certains livres, mais qu'elles s'infiltrent peu à
peu en des âmes féminines. Pour demain, sinon pour aujourd'hui, l'union
libre devient leur secret idéal. Les unes y penchent; les autres y
courent. Quelle imprévoyance!

Poursuivez, mesdames, votre oeuvre de nivellement et d'émancipation.
Brisez, les uns après les autres, tous les liens du mariage, pour mettre
à l'aise les couples qui en souffrent. Continuez à ébranler l'arbre par
le pied, sous prétexte de venir au secours de quelques branches malades
ou gâtées. C'est toute l'histoire du divorce: achevez son oeuvre. La
logique vous y condamne; les hommes vous y convient. Certaines
déductions vous font peur qui les satisfont grandement. Croyez-vous que
le mariage ne leur pèse pas plus qu'à vous? Chaque licence que vous
réclamez est tout profit pour le sexe fort. Combien de maris
s'applaudiront du relâchement des liens conjugaux! A jeter bas tous les
remparts du mariage, soyez assurées que beaucoup vous aideront
activement. Et vous n'aurez pas à vous louer de ces alliés résolus et
entreprenants; car, pour dix braves gens qui prônent l'union libre en
toute droiture d'intention, par pur amour de la liberté, il est cent
viveurs qui accoureront à la rescousse avec des mobiles infiniment moins
honorables. Et ne dites plus, pour vous défendre de certaines
conséquences extrêmes qui vous épouvantent ou vous écoeurent, que le
mariage est une citadelle où la femme doit se retrancher désespérément:
ces scrupules seraient tardifs et vains. Sous prétexte de faire entrer
dans le mariage plus d'air et plus de lumière, vous en ouvrez toutes les
portes, vous en livrez à l'ennemi toutes les approches, vous en
démantelez, pierre par pierre, toutes les défenses et toutes les
murailles. La maison conjugale de vos rêves n'est plus une forteresse,
mais un moulin où l'on entre et d'où l'on sort sans gêne, sans scrupule,
sans remords. Malheur à celles qui se contenteront d'un abri aussi
précaire et aussi chancelant! Ainsi compris, le mariage n'est plus le
foyer immuable et auguste où les époux s'installent pour la vie; c'est
un passage ouvert à tous les vents, où l'on ne se hasarde qu'avec l'idée
d'en sortir. Cela fait, l'union libre pourra prendre aisément possession
des âmes et des moeurs; et il n'est pas douteux que, dans la dépravation
qui nous gagne et nous ronge, beaucoup de gens la pousseront jusqu'au
libertinage. Et ce sera le châtiment des femmes. Avis aux chrétiennes de
France qui sont légion: l'union libre, c'est le _féminisme des mâles_.
Je les adjure de défendre leur sexe contre le retour offensif de cette
barbarie abominable.



LIVRE IV

ÉMANCIPATION MATERNELLE DE LA FEMME



CHAPITRE I

Du rôle respectif des père et mère


       SOMMAIRE

       I.--LE «FÉMINISME MATERNEL».--PHILOSOPHIE
       CHRÉTIENNE.--DIVISION DES TACHES ET SÉPARATION DES
       POUVOIRS.

       II.--QUELLES SONT LES INTENTIONS ET LES INDICATIONS DE LA
       NATURE?--DISSEMBLANCES PHYSIQUES ENTRE LE PÈRE ET LA
       MÈRE.--DIFFÉRENCIATION DES SEXES.

       III.--DISSEMBLANCES PSYCHIQUES ENTRE L'HOMME ET LA
       FEMME.--HEUREUSES CONSÉQUENCES DE CES DIFFÉRENCES POUR LES
       PARENTS ET POUR LES ENFANTS.--LA PATERNITÉ ET LA MATERNITÉ
       SONT INDÉLÉBILES.

       IV.--ÉGALITÉ DE CONSCIENCE ENTRE LE PÈRE ET LA MÈRE,
       SUIVANT LA RELIGION.--ÉQUIVALENCE DES APPORTS DE L'HOMME ET
       DE LA FEMME DANS LA TRANSMISSION DE LA VIE, SELON LA
       SCIENCE.--N'OUBLIONS PAS L'ENFANT!


Le «féminisme maternel» soulève une série de questions qui, étroitement
liées à celles qu'agite le «féminisme conjugal», intéressent au premier
chef l'avenir de l'humanité. Convient-il d'émanciper la mère, comme on
veut émanciper l'épouse? Quels sont ses droits vis-à-vis du père? De
quelle autorité doit-elle être investie sur la personne et sur les biens
de ses enfants? Quels pouvoirs lui appartiennent? Quels devoirs lui
incombent? Tous ces points mettent naturellement aux prises le féminisme
chrétien et le féminisme révolutionnaire. Pour éclaircir le débat, il
n'est que d'exposer les doctrines traditionnelles du premier et les
hardiesses novatrices du second; et après avoir confronté, chemin
faisant, leurs solutions respectives, il nous sera plus facile de
conclure.


I

D'après la philosophie chrétienne, l'homme et la femme, appelés aux
mêmes fins dernières, participant aux fruits de la même rédemption, sont
égaux devant Dieu. Séparez-les pourtant: en l'un ou en l'autre,
l'humanité n'est pas complète. C'est le couple qui la constitue. Et même
lorsque l'union est conclue par les époux et bénie par le prêtre, tout
n'est pas fini. L'oeuvre matrimoniale commence.

Dans la pure doctrine catholique, la solution naturelle et le fruit
parfait du mariage, c'est l'enfant. Et cette doctrine remonte aux
premières traditions bibliques. Dieu, ayant tiré la femme de l'homme,
les unit l'un à l'autre et leur dit: «Croissez et multipliez.» Pour un
chrétien, prendre femme ne va point sans le dessein très ferme de fonder
une famille. Saint Jean Chrysostome a donné aux fidèles de son temps
l'explication de cette haute conception du mariage: «Comprenez-vous le
mystère? D'un seul être, Dieu en a fait deux; puis de ces deux moitiés
réunies, il en a tiré un troisième!»

L'enfant est le lien de chair qui, unissant définitivement le père et la
mère, fait de la famille une indissoluble trinité. Et en lui donnant la
vie, les parents continuent et complètent la création primitive; si bien
qu'on peut dire qu'ils collaborent à l'oeuvre divine. Et puisque Ève est
sortie d'Adam, et que l'homme a été promu le chef de la femme, la
puissance du père devra primer logiquement celle de la mère. Ou mieux,
par une sorte de séparation des pouvoirs, l'autorité respective des
parents devra s'exercer, pour le bien des enfants, sans empiétement ni
conflit, dans le domaine propre que la Providence leur a spécialement
assigné. De là un partage d'attributions, une spécialisation des tâches,
qui, loin d'affaiblir le foyer, met chacun des époux à la place qu'il
faut, pour le plus grand profit de la famille.

Cette théorie ne saurait déplaire, ni aux économistes qui regardent la
division du travail comme une loi générale de l'humanité, ni aux hommes
publics, pour qui l'art de balancer et de modérer les pouvoirs, les uns
par les autres, est le dernier mot de la sagesse politique. Ce qui
achèvera peut-être de les satisfaire tout à fait, c'est que
l'organisation théologique des pouvoirs de la famille, telle que nous
venons de l'exposer succinctement, est, de l'aveu même des savants les
moins suspects de partialité cléricale, en parfaite conformité avec les
vues et les indications de la nature.


II

En effet, les dissemblances physiques, intellectuelles et morales des
deux unités du couple humain éclatent à tous les âges de leur existence;
et les différences d'aptitude et de vocation, qui en découlent,
procèdent si bien de l'instinct,--plutôt que de l'éducation,--qu'elles
se marquent, dès la plus tendre enfance, dans les goûts, dans les
attitudes, dans les jeux, le petit homme recherchant le grand air, le
bruit, le mouvement poussé jusqu'à l'exaltation de la vie physique,
tandis que sa petite soeur s'applique doucement, dans un coin, avec de
menus gestes et de patientes précautions, à parer, instruire ou gronder
sa poupée. C'est ainsi que nos garçons se préparent, sans le savoir, aux
luttes et aux labeurs qui attendent le futur chef de famille, et que nos
filles s'exercent inconsciemment à l'activité soigneuse et douce des
tâches maternelles.

Vienne l'âge, et ces dissemblances physiques vont s'accuser avec un
relief de plus en plus saisissant. D'un côté, la rondeur délicate des
formes, la souplesse du corps et la grâce de l'allure, la finesse de la
peau, la caresse du regard, la douceur de la voix, l'adresse des
mains,--tout prédispose la femme à la vie calme du foyer, aux soins de
l'enfance, aux délicates besognes de la maternité. Sa faiblesse est
faite pour attirer, bercer, consoler toutes les faiblesses. D'autre
part, une taille élevée, une structure puissante, une démarche plus
ferme, une force musculaire plus résistante, plus de gravité dans la
parole, plus de sûreté dans le regard,--et aussi, très généralement,
plus de barbe au menton,--prédestinent l'homme aux rudes travaux, aux
longs efforts et aux grandes entreprises. Au lieu que tout ce qui
constitue la femme, en bien ou en mal, procède de l'extrême sensibilité
de son système nerveux et, conséquemment, de la vivacité des impressions
qu'elle reçoit, on remarque chez l'homme plus de vigueur et plus de
calme, plus d'assurance et plus de solidité.

Les intentions de la nature sont évidentes: elle n'a point fait l'homme
et la femme pour les mêmes rôles. Il suffirait presque de comparer le
squelette de l'un avec le squelette de l'autre, pour réfuter le paradoxe
de l'égalité absolue des aptitudes et des fonctions entre les sexes.
Tandis que l'homme est taillé pour la lutte, pour les démarches
extérieures, pour l'action robuste et violente, la femme est faite pour
les douces et patientes occupations du foyer. A lui, les oeuvres de
force; à elle, les oeuvres de tendresse et de bonté. Et ce que la nature
a voulu, l'homme et la femme ne peuvent le contredire sans dommage et
sans souffrance; car, de même que l'homme déchoit par l'imitation de la
femme, il n'est pas possible que la femme ne se nuise gravement, en
s'ingéniant à rivaliser avec l'homme dans tous les domaines de l'esprit
et de la vie.

Nul moyen, d'ailleurs, que cette différenciation des sexes, aperçue et
constatée par les meilleurs esprits de l'antiquité, tels que Platon,
Xénophon, Aristote, Cicéron, Columelle, soit le simple résultat d'une
habitude, d'un artifice d'éducation, puisque, du petit au grand, nous la
retrouvons chez les animaux, courbés plus matériellement que nous sous
le joug des lois naturelles. Et plus on s'élève dans l'échelle des
êtres, plus le contraste s'accentue entre le mâle et la femelle, plus le
sexe de chacun s'accuse par des dissemblances de forme et de fonction.
Là, au contraire, où la femme est assujettie, contre nature, au labeur
écrasant des hommes, cette confusion des tâches engendre la misère et la
barbarie. Point de progrès dans l'espèce humaine sans la division du
travail.


III

Joignez que les dissemblances physiques sont le signe extérieur des
dissemblances psychiques, qui distinguent et individualisent les deux
moitiés de l'humanité.

La femme aperçoit mieux les détails que les ensembles; elle se laisse
diriger par des affections particulières, par les mouvements secrets du
coeur, plutôt qu'elle ne se dirige elle-même d'après un raisonnement
suivi et des maximes générales. Son jugement décèle plus de subtilité
que de profondeur, plus de finesse, plus de vivacité, plus de
précipitation même que de froide et lente raison.

Par contre, ce qui domine surtout au coeur de l'homme, c'est
l'amour-propre, l'ardeur, l'audace, un désir de protection, un besoin de
commandement, un appétit de supériorité qui le porte au courage, à
l'ambition, à l'action ouverte et soutenue, à l'orgueil, à la
domination.

Ces disparités de caractère et de tempérament sont si constantes et si
manifestes, que la grande voix de l'humanité les proclame depuis le
commencement des temps. C'est ainsi que l'art s'est toujours plu à
personnifier le travail par un homme, et à représenter la douce paix
sous les traits d'une vierge. Un mâle visage est devenu dans la
statuaire le symbole du mouvement, de l'effort, de la lutte. C'est ainsi
encore que, dans toutes les langues, les grands fleuves, le Nil, le
Rhin, le Danube, le Rhône, sont du genre masculin, tandis que, par une
allégorie pleine de sens, le langage désigne les villes, les cités,
réunions des familles et des foyers, par des vocables féminins.

Et le mariage de la force virile avec la grâce féminine engendre
l'harmonie conjugale, pour le progrès de l'espèce et le charme des
sociétés humaines. Par l'ascendant qu'elle sait prendre sur le coeur de
l'époux, l'épouse calme en lui l'ardeur de l'action, la fièvre et
l'inquiétude du succès. Elle lui assure la paix au logis et lui procure
la douceur du foyer, sans quoi il n'est pour l'homme ni repos, ni
bonheur, ni moralité. En revanche, par le prestige qu'il exerce sur
l'esprit de l'épouse, l'époux saura la prémunir contre la légèreté et la
mollesse, qui sont les fruits ordinaires de la tendresse et de la
nervosité.

Sans appui masculin, la femme s'abandonnerait souvent à l'exaltation, à
la frivolité; car il est d'évidence que la vivacité de ses impressions
la porte au changement et à l'exagération. Voyez la mode: excentrique et
instable du côté des femmes, elle est plus simple et plus fixe chez les
hommes. Inversement, c'est le propre de l'action des femmes de polir
notre grossièreté, de modérer nos emportements, de colorer d'un vernis
de douceur notre enveloppe dure et sèche. Comme deux compagnons de route
qui s'appuient l'un sur l'autre, les deux sexes échangent, par un
contact journalier, la délicatesse de l'un contre la fermeté de l'autre,
grâce à quoi ils se tempèrent, s'équilibrent et s'améliorent
réciproquement. De même que la tête ne peut vivre sans le coeur, ni le
coeur sans la tête, et qu'intervertir leurs fonctions ou interrompre
leurs relations serait une oeuvre de mort et la pensée d'un fou, ainsi,
dans l'organisation du genre humain, l'homme et la femme ne peuvent
vivre l'un sans l'autre,--sans qu'ils aient besoin d'empiéter l'un sur
l'autre. Ce sont deux êtres complémentaires qui doivent s'associer pour
leur mutuelle perfection. Et comme la grâce de la femme modère et
adoucit l'exagération de force si naturelle au caractère masculin, de
même l'énergie virile soutient et relève l'excès de modestie et de
timidité ordinairement propre au caractère féminin.

Et les enfants, bien entendu, sont les premiers à recueillir les fruits
de cette fusion harmonieuse. Pour les petits, «papa» aurait la main trop
rude; pour les grands, «maman» aurait la main trop faible. L'enfant
a-t-il de bons instincts: la direction paternelle risquerait d'être trop
raide. L'enfant a-t-il de mauvais penchants: la loi de la mère serait
trop douce. Mariez ces deux natures, ces deux tempéraments, et aussitôt
le gouvernement domestique se pondère et se complète.

Mais, pour que les enfants tirent de cette précieuse combinaison tous
les bienfaits qu'elle recèle, encore faut-il qu'elle soit durable et
inviolée. Au risque de nous répéter, nous maintenons que l'union
conjugale n'est point l'union physique d'un moment. A la différence des
animaux, que rapproche accidentellement le hasard d'un caprice ou
l'entraînement de l'instinct, les humains, qui se marient, ont des vues
plus complexes et de plus longs desseins. Ils s'associent pour la vie.
Ils fondent une famille. La protection et l'éducation des enfants ne
peuvent se comprendre sans l'unité et la stabilité du foyer. La
constance et l'indissolubilité du mariage, voilà donc l'idéal pour les
parents et leur descendance. Les fautes ou les infortunes individuelles
ne prouvent rien contre l'excellence de cette loi générale. Bien plus,
en devenant père, en devenant mère, l'homme et la femme revêtent un
caractère indélébile. Confirmé et soutenu par l'enfant, le lien
matrimonial ne peut être dénoué ou rompu que par _fiction_. La famille
ne se compose point d'êtres indépendants les uns des autres. Confondus
dans le mystère de la génération, père, mère, enfant, sont les fractions
inséparables de cette première unité sociale.


IV

Et retenons bien que, devant la conscience et devant la nature, la
paternité ne saurait l'emporter sur la maternité, ni en valeur ni en
vertu. Il est donc impossible d'admettre que le père doive toujours
commander et la mère toujours obéir. Du moment que la paternité ne se
comprend point sans la collaboration de la femme, la loi religieuse et
la loi naturelle sont fondées à nous faire un devoir d'admettre la mère
à un certain partage de l'autorité du père, la fermeté de celui-ci
s'unissant à la tendresse de celle-là pour l'heureuse formation des
enfants.

Mais qui dit partage des pouvoirs, ne dit pas opposition et
contradiction des volontés. Au sein de la famille idéale, trois éléments
concourent à l'éducation de l'enfance: l'autorité qui dirige, l'amour
qui persuade et la piété filiale qui obéit. Plus l'union morale du père
et de la mère est étroite, plus leur entente est parfaite, et plus ils
ont chance de façonner la jeune âme, qu'ils ont mission d'élever, à leur
image et à leur ressemblance.

A un autre point de vue, la science semble admettre, conformément aux
enseignements de la religion, que la masculinité n'est point, par
elle-même et par elle seule, une supériorité décisive. Nous n'ignorons
pas que, parmi les partisans de la sélection sexuelle, les uns voient
dans l'homme une femme qui a poursuivi et consommé son évolution, tandis
que les autres regardent la femme comme un homme inachevé, dont les
fonctions de maternité ont arrêté le développement normal. D'aucuns
tiennent même les femelles pour des exemplaires dégénérés d'une
masculinité primordiale. Mais, Dieu merci pour la femme! de nouvelles
recherches ont mis en lumière l'équipollence physiologique des apports
masculin et féminin dans la transmission du sang et la propagation de
l'espèce. Il y a, semble-t-il, dans les premiers capitaux de vie hérités
du père et de la mère, une parfaite identité de puissance et une égale
part de coopération. D'où il suit que, pour l'oeuvre de reproduction,
pour le soutien de la race, le féminin balance le masculin, et que, dans
le mystère de la génération, le père et la mère se complètent et
s'équivalent.

Ainsi donc, envisagée au point de vue supérieur des destinées de la
famille humaine, et regardée comme la collaboratrice nécessaire de
l'homme dans la transmission des qualités physiques et morales de
l'espèce, la femme ne doit être placée ni au-dessous ni au-dessus de son
compagnon. Il ne saurait plus être question, malgré les déclamations de
quelques misogynes, de la rabaisser à la condition misérable qu'elle
occupa aux premiers âges de l'humanité, de la traiter comme une sorte
d'animal domestique soumis à la pleine propriété de l'homme.

Il ne convient pas davantage de l'ériger en personnalité indépendante,
ayant son but en elle-même et travaillant, sur les conseils d'un
individualisme exalté, à se hausser au-dessus de l'homme. D'où qu'il
vienne, l'égoïsme est haïssable et destructeur des intérêts supérieurs
de la race. Point d'oppression du côté de l'homme, point d'indépendance
du côté de la femme. Les fonctions normales de l'un et de l'autre sont
également nécessaires à la famille et à l'espèce. Ils ne sont point nés
pour vivre séparés comme deux voisins jaloux, comme deux puissances
rivales. Si les sexes ont été créés dissemblables, c'est apparemment
pour se rapprocher, se parfaire et se perpétuer. Que chacun s'enferme
dans son moi solitaire, sous prétexte de liberté, et les fins suprêmes
de la nature seront sacrifiées aux vues étroites et stériles de
l'individu. L'union dans la solidarité de l'amour pour le renouvellement
de la vie, tel est le voeu suprême de la nature. N'oublions pas
l'enfant!



CHAPITRE II

Éducation maternelle


       SOMMAIRE

       I.--VERTU ÉDUCATRICE DE LA MÈRE.--SES QUALITÉS
       ADMIRABLES.--SES TENDRESSES EXCESSIVES--FAIBLESSE DE LA
       MÈRE POUR SON FILS, FAIBLESSE DU PÈRE POUR SA FILLE.

       II.--LES PARENTS AIMENT MAL LEURS ENFANTS.--L'ÉDUCATION
       DOIT SE CONFORMER AUX CONDITIONS NOUVELLES DE LA VIE.

       III.--ÉDUCATION DES FILLES PAR LES MÈRES.--SUPÉRIORITÉ DE
       L'ÉDUCATION MATERNELLE SUR L'ÉDUCATION PATERNELLE.

       IV.--CE QU'UNE MÈRE TRANSMET À SES FILS.--L'ENFANT EST LE
       CHEF-D'OEUVRE DE LA FEMME.


Me sera-t-il permis de vanter les qualités ménagères et les vertus
maternelles de la femme? Certaines «intellectuelles» s'imaginent que
l'homme ne célèbre leurs aptitudes domestiques que pour mieux rabaisser
leurs capacités cérébrales. Il faut pourtant bien observer,--sans qu'il
entre dans ma pensée de diminuer leurs autres talents,--que la maternité
est la vocation suprême de leur sexe, et que l'enfance est un petit
monde qu'elles gouvernent avec une compétence particulière.


I

Tous ceux qui se sont occupés un peu d'éducation, savent qu'il n'est pas
inutile d'inculquer à l'enfance le préjugé du devoir, avant de lui en
montrer la raison. Il faut d'abord la rendre familière avec certains
mots, qui opèrent ensuite, d'eux-mêmes, sur son esprit. L'Église en agit
de la sorte pour le catéchisme: elle l'emmagasine dans le cerveau des
enfants avant qu'ils le comprennent. Et c'est à la mère surtout que
revient ce rôle de suggestion morale, qui est le principe même de
l'éducation. C'est à elle qu'il incombe de former l'âme de ses enfants
après avoir formé leur petit corps. Des aptitudes que ses garçons et ses
filles ont reçues en naissant, il lui appartient de faire des qualités.
La nature lui donne des fleurs simples, pour qu'elle en fasse des fleurs
doubles. A cette horticulture des âmes candides et ingénues, l'homme
n'entend rien.

Aucune pédagogie, d'ailleurs, ne vaudra l'éducation maternelle. Il est
des familles, sans doute, et dans la classe pauvre et dans la classe
riche, où la maternité est insuffisamment ou indignement représentée.
Mais celui qui, s'armant de ces exceptions désolantes contre la
généralité des femmes, oserait dire, sans distinction, du mal des mères
françaises, mériterait qu'on lui coupât la langue. Hormis une certaine
faiblesse, sur laquelle nous insisterons tout à l'heure, je n'en sais
point de plus tendres, de plus dévouées, de plus enveloppantes. Ces
bonnes et saintes mères, qui abritent craintivement leur couvée contre
leur coeur, n'ont point à redouter la comparaison avec les femmes
électriques de la Grande-Bretagne et du Nouveau-Monde. Le nid français
vaut bien l'auberge américaine.

«Voilà précisément le grand malheur!» m'objecteront les partisans de
l'«athlétisme» et de la colonisation. Nos mères nous font de leurs bras
une douce chaîne qui nous retient au foyer. Il faudrait aux garçons une
éducation moins amollissante. Au lieu de préparer à la France de
vigoureux gaillards pour les luttes de l'avenir, la bonne maman énerve
et affadit ses petits de prévenances, de gâteries et de caresses. Et
comme ils ne sont point des ingrats, la déférence affectueuse, dont ils
l'entourent, ressemble à une religion. Ils tiennent à vivre près d'elle
comme les dévots près de leur idole. Les rapports, qui les lient l'un à
l'autre, sont ceux du lierre avec le vieil arbre ou le vieux mur: ils
voudraient tomber et mourir ensemble. Faute d'avoir été suffisamment
armés pour la conquête ou pour la résistance, rares sont les jeunes gens
qui ont le courage de briser les entraves de l'amour maternel.

A ce propos, M. Demolins, dans son livre fameux: _A quoi tient la
supériorité des Anglo-Saxons_, s'est montré très sévère, très dur même,
pour les femmes françaises. Il les regarde comme «un des principaux
obstacles au relèvement de notre pays,» incriminant à la fois leur coeur
et leur esprit. Leur coeur: parce qu'«elles aiment mal leurs enfants»,
les aimant moins pour eux que pour elles-mêmes; leur esprit: parce
qu'elles sont moins accessibles, «moins ouvertes que l'homme aux choses
nouvelles,» et qu'il est plus facile de convaincre dix pères que de
convaincre une mère.

Il y a du vrai dans ces doléances. Oui, les Françaises ont leurs enfants
en adoration. Le fils surtout est l'objet de toutes leurs complaisances.
A peine a-t-il l'âge de raison, qu'elles lui ouvrent leur coeur; et
devenu grand, elles s'en font un confident, un ami. Aussi, dès que les
nécessités de la vie les y contraignent, c'est un chagrin pour l'enfant
et une désolation pour la mère de se séparer.

Mais on remarquera que le père professe généralement pour sa fille une
affection aussi tendre et aussi exclusive. Il la veut près de lui. Il la
défend le plus longtemps possible contre les épouseurs, tenant le
mariage pour un enlèvement cruel. Et lorsqu'il s'agit enfin de la
confier à un gendre, il choisira un bon jeune homme dans son voisinage,
à sa porte, afin de ne point mettre trop de distance entre lui et son
cher trésor.


II

Au fond de cette tendresse excessive de la mère pour le fils et du père
pour la fille, nous devons avouer qu'il y a un grain de déraison et
d'égoïsme. Aujourd'hui que les nécessités d'une carrière rémunératrice
peuvent forcer les enfants à s'éloigner au bout de la France ou plus
loin même, aux colonies d'outre-mer, ces affections timorées ont le
grand malheur de se mettre en travers de leurs projets et de leurs
initiatives. Outre qu'à donner aux enfants des goûts sédentaires et des
habitudes craintives, on risque de les immobiliser en des positions
subalternes et chétives, les pères et les mères devraient se dire que
l'amour, digne de ce nom, s'élève jusqu'à l'oubli de soi-même; que
ceux-là aiment vraiment leurs enfants, qui les préparent à accepter
courageusement la vie, là où les appellent leur destinée, leur vocation,
l'intérêt de leur avenir. Puisqu'il faut créer une France au dehors,
ayons donc le courage de façonner nos garçons à ce rôle de conquête, et
aussi nos chères demoiselles, si nous voulons que le colon hardi et
vaillant trouve, au moment de s'embarquer, une compagne assez résolue
pour le suivre.

Voilà le seul reproche qu'on puisse adresser à la famille française.
Qu'elle soit plus énergique et plus désintéressée, qu'elle aime ses
enfants pour eux-mêmes, et elle redeviendra cette parfaite éducatrice
des anciens temps, qui a donné à la France d'autrefois tant de pionniers
admirables.

Lorsque les conditions de la vie viennent à changer, lorsque les temps
sont,--comme le nôtre,--difficiles et hasardeux, c'est une obligation
pour les parents de modifier, en conséquence, la direction et l'esprit
de l'éducation qu'ils doivent à leurs enfants. Or, s'il est toujours
nécessaire d'inculquer à nos fils les qualités essentielles et les
vertus nécessaires, s'il est toujours bon de les former aux sentiments
délicats, aux bonnes manières, à la vieille politesse française, il faut
prendre garde, en revanche, d'amollir leur caractère, d'anémier leur
volonté, se rappelant que la douceur et l'urbanité comptent moins
aujourd'hui pour faire sa vie, que la force morale, l'esprit
d'entreprise et le goût de l'action robuste et persévérante. A les
envelopper de trop de soins, nous risquons de tuer en eux l'énergie
virile, d'en faire des êtres demi-passifs, soumis, dociles, mais faibles
et timorés. Mieux vaut préparer nos enfants pour l'avenir, que de
préparer l'avenir de nos enfants; mieux vaut leur donner la force de
conquérir le bonheur par eux-mêmes, que de mettre un facile bonheur à
portée de leurs mains débiles; mieux vaut les armer d'une volonté fière,
que de satisfaire leurs volontés capricieuses.

Ne parlons pas surtout d'ingratitude et de révolte, lorsque nos fils,
montrant peu de goût pour l'existence toute faite et toute unie que nous
leur offrons à nos côtés, osent rêver d'une vie plus large, plus libre,
plus pleine, dussent-ils, pour la réaliser, quitter la maison et courir
le monde! Certes, il serait plus doux à notre coeur, et plus conforme à
notre instinct d'autorité, de les enlacer de notre tendresse tutélaire
jusqu'aux années extrêmes de notre vieillesse. Mais il est plus noble de
se dire que nos enfants ne sont pas une propriété comme une autre, notre
bien, notre chose, une continuation, une survivance, un reflet de
nous-mêmes, et qu'ils devront tôt ou tard, nous disparus, mener une vie
indépendante; que nous aurions tort, conséquemment, de les traiter
toujours, même en leur maturité, comme de petits enfants, parce qu'ils
sont nos chers enfants; qu'au lieu de les assouplir, de les absorber, de
les plier à nos manières, à nos habitudes, à nos aises, il est plus sage
de leur inculquer le goût du travail personnel, l'estime de l'activité
libre, le plaisir, l'orgueil, la passion de l'effort individuel; qu'au
lieu de nous charger,--au prix de quels sacrifices!--de faire leur
situation, l'intérêt de leur avenir exige qu'ils la fassent eux-mêmes.

Réservons donc notre autorité pour les cas exceptionnellement graves.
Par nos conseils plus que par nos ordres, entraînons-les à l'action
virile. Il n'est que l'apprentissage précoce des risques et des
responsabilités de la vie pour faire des héros. Et à ceux qui nous
objectent qu'il ne dépend ni des mères ni des pères de transformer «les
poussins en aiglons,» nous répondrons, avec une femme d'esprit, Mme de
Broutelles, que «si par bonheur il se trouve quelque aiglon dans notre
nichée, c'est déjà beaucoup de ne point lui rogner les ailes.» J'ajoute
qu'il serait criminel, dans tous les cas, de faire de nos garçons des
poules mouillées.


III

Est-ce une raison d'enlever les enfants à leurs mères? Aucunement,
puisqu'en fait de tendresse amollissante, nous savons que bon nombre de
pères sont femmes. Pour ce qui est de la jeune fille, d'ailleurs, j'ai
déjà revendiqué pour la mère le droit de la former et même de
l'instruire, toutes les fois qu'elle le peut. L'entrée dans l'âge adulte
est généralement plus difficile pour les filles que pour les garçons. On
sait combien sont brusques et variables les phases critiques de leur
transformation physique et morale. Personne ne saurait mieux que la mère
surveiller et diriger la formation d'un organisme aussi fragile,
l'éclosion d'une âme aussi tendre.

On sait pourtant qu'il est question d'introduire de singulières
nouveautés dans l'éducation des filles. Des dames ont proposé d'inscrire
la «dogmatique de l'amour» dans les programmes de l'instruction
congréganiste. Et Mgr l'archevêque d'Avignon, considérant «la grandeur
et la sainteté de l'amour humain, de l'amour conjugal,» ne voit aucun
inconvénient à ce qu'on «mette la jeune fille en face de la vérité, pour
lui en inspirer le respect et lui montrer les grands devoirs qu'elle lui
impose.»

Je sais pertinemment que ces hardiesses inquiètent bien des femmes, qui
se disent, à bon droit, que le soin de certaines révélations
n'appartient qu'à la mère. La plus impeccable maîtresse apportera-t-elle
tout le tact désirable à expliquer aux petites pensionnaires, que
«l'exercice normal des sens n'est pas un péché, mais une fonction?» Il
peut être sage de ne point ajourner au mariage certaines lumières,
certaines connaissances; il ne suffît pas toujours que l'esprit vienne
aux filles par les yeux et par les oreilles que les plus innocentes
ouvrent curieusement sur tout ce qui les environne. Mieux vaut parfois
mettre leur esprit en face des réalités. Mais qui sera juge du moment,
si ce n'est la mère? Prenons garde de défraîchir avant le temps la
candeur de la jeunesse. Les filles précoces me font peur. S'il est bon
de combattre la pruderie, qui n'est que l'hypocrisie du désir inavoué,
ne déflorons pas la pudeur, cette fleur rougissante de décence et de
retenue, qui pare si joliment le front des vierges de quinze ans.

En revanche, certains parlent sérieusement d'enlever les garçons à leurs
mères? Les pédagogues de la «société future» prétendent même que nos
fils s'élèveront tout seuls, et qu'à pousser en liberté, comme les
arbustes en plein vent, ils retrouveront d'eux-mêmes toutes les énergies
morales et physiques de la primitive humanité. Un système aussi commode
rencontre toutefois bien des sceptiques. Ces petits sauvages, revenus à
l'état de nature, sont faits pour n'inspirer qu'une demi-confiance. Le
temps n'est pas venu de renoncer à l'éducation.

Alors, confierons-nous les garçons aux pères? Pétris par de fortes
mains, ils deviendront des hommes,--à moins qu'ils ne deviennent tout
simplement des brutes. Je me méfie de l'éducation paternelle, pour
plusieurs raisons. D'abord, tous ceux qu'absorbe le souci des affaires,
n'ont point le temps d'éduquer, de dresser, de discipliner Messieurs
leurs fils. Quand un de ces braves gens entre à la maison, c'est pour
s'y reposer. Le loisir lui manque, et la vocation aussi. Il n'est pas
assez religieux, et la croyance est le soutien de toute éducation. Il
n'est pas assez patient, et l'égalité d'humeur est une condition
essentielle de dignité et de respect. Il n'est pas assez tendre, et la
tendresse seule ouvre et conquiert les âmes. Souvent même, il n'est pas
assez ferme; le moindre malaise de l'enfant l'affole et l'induit en
toutes sortes de faiblesses et de capitulations.

Et enfin, il affiche en matière d'éducation, des idées fausses. A qui
n'est-il pas arrivé d'entendre un père affirmer d'un ton catégorique:
«Il n'y a qu'un moyen d'élever les enfants. Quand j'aurai un fils, je
ferai ceci, je ferai cela. J'ai mon plan.» Autant de mots, autant
d'erreurs. L'éducation ne se résout pas comme un problème d'algèbre.
Elle n'a rien de systématique. Elle doit varier ses procédés, ses
méthodes, suivant le tempérament, le caractère, la santé, l'intelligence
des enfants. Et la mère excelle à cette oeuvre d'adaptation délicate,
parce que, mieux que le père, elle connaît ses fils et ses filles.

On n'élève pas un enfant malgré lui ou sans lui. Pour nous rendre
maîtres de sa volonté, il faut qu'il se livre, qu'il se confie, qu'il
s'abandonne. Et seule la mère peut lui dire: «Mon enfant, donne-moi ton
coeur.» Elle seule sait frapper à la porte au bon moment, et attendre
avec douceur qu'on la lui ouvre. Tous ceux qui aiment l'enfance et
ambitionnent, non pas de la dresser sur un modèle artificiel et d'après
une règle uniforme, mais d'assouplir, d'élargir, d'ennoblir ses qualités
diverses, tous ceux-là reconnaissent qu'il n'y a, pour la préparer
utilement à la vie, qu'un moyen vraiment efficace, qui consiste à se
pencher sur chaque âme en particulier, à l'interroger sans rudesse, à la
scruter sans violence, pour y verser peu à peu avec mesure et discrétion
la lumière, la confiance et l'amour. Or, je ne sais que la mère qui soit
capable et digne d'exercer auprès de l'enfance une si délicate fonction.
L'homme aurait ici la main trop dure, l'esprit trop raide et le coeur
trop sec. C'est un pitoyable éducateur. Laissons, comme dit la chanson,

        «Les oiseaux à leur nid, les enfants à leur mère.»


IV

Sait-on bien, au reste, tout ce qu'une mère, digne de ce nom, donne et
transmet à ses fils? Nous touchons là aux vertus les plus admirables de
la maternité.

J'ai dit que nul ne saurait la remplacer auprès des enfants. Il y a
plus: l'esprit humain ne concevrait pas de quels miracles sont capables
l'amour désintéressé, la joie du sacrifice; la tendresse éprise de
dévouement, si le coeur des mères n'existait pas. Et cette vie du coeur
a sa raison d'être dans les fonctions essentielles de la femme, qui la
retiennent auprès des berceaux, auprès des petits, dans le cercle intime
des relations familiales, loin des occupations et des dissipations
extérieures. Et cela même explique pourquoi la femme est naturellement
plus mère qu'épouse, tandis qu'il est habituel à l'homme d'être plus
époux que père, surtout lorsque la femme est jeune et l'enfant
nouveau-né.

La femme a si bien l'instinct éducateur, qu'elle est maternelle avant
d'être mère. Qui ne sait la sollicitude passionnée, avec laquelle la
petite fille s'occupe de ses frères et soeurs plus jeunes, les porte,
les surveille, les pouponne ou les régente? La femme est l'intermédiaire
obligé entre l'homme et l'enfant. Pour élever celui-ci, l'homme est trop
haut, trop raide, trop rude. Il n'est que la femme pour se plier à la
taille des petits, pour manier avec souplesse leur conscience naissante,
pour s'insinuer doucement dans leur âme si fragile et si délicate. Elle
seule comprend l'enfant et s'en fait comprendre à demi-mot.
S'intéressant toujours aux personnes plus qu'aux idées, «prenant peu de
part aux événements généraux,» comme l'avoue Mme Guizot, leur place est
marquée là où l'humanité a besoin de toutes les forces vives de la
pitié, de la bonté, du dévouement, de la charité. Bref, le penchant des
femmes à sympathiser et à s'attendrir les rend incomparables pour la
formation morale de l'enfance. Et c'est par là qu'elles méritent la
reconnaissance et l'admiration des hommes.

Au-dessus de la femme d'esprit, de la femme de talent, de la femme de
lettres, même de la femme de grande beauté, le monde devrait placer la
femme de caractère, la femme de coeur, la simple et tendre mère. «Une
belle femme est un bijou, une bonne femme est un trésor,» a dit
Napoléon. Si l'on songe aux découragements et aux révoltes que les
oeuvres d'une George Sand ont semés dans les esprits, on ne saurait
hésiter à lui préférer l'humble et obscure mère de famille, qui prépare
à l'humanité de fortes âmes, de beaux et robustes rejetons. Une mère
s'honore moins à penser, à écrire, à travailler pour son compte, qu'à
transmettre à ses fils la vie du corps et de l'intelligence, l'étincelle
sacrée qui doit les animer et les éclairer d'abord, afin qu'ils puissent
à leur tour animer et éclairer les autres. Et Dieu merci! la plupart
excellent à former des hommes. Lamartine, Guizot, Bonaparte lui-même,
ont reconnu qu'ils devaient, en grande partie, leur avenir et leur
grandeur aux vertus de leurs mères. Combien même d'écrivains et
d'artistes leur ont été redevables de la flamme auguste qui resplendit
dans leurs oeuvres?

On a dit qu'il y a un nom de femme au fond de toute gloire. Si ce n'est
pas toujours celui de la femme légitime, c'est souvent celui de la mère.
Ou plutôt, le nom de la mère ne figure pas dans les oeuvres des fils,
car son influence est obscure, silencieuse, cachée; elle l'a exercée
humblement pendant leur enfance, dont elle a été le refuge, le soutien
et la consolation; elle l'a exercée secrètement même avant leur
naissance, puisqu'elle fut l'habitacle, le sanctuaire de leur corps et
de leur intelligence. L'amante n'est que le prétexte et l'occasion du
chef-d'oeuvre des poètes et des artistes. La mère en est la source
première; elle participe à leurs travaux et à leurs créations; elle
collabore aux plus beaux produits de leur pensée, puisque ses enfants
sont la chair de sa chair et l'âme de son âme. Elle leur a donné son
sang, prodigué sa vie, insufflé l'ardeur mystérieuse qui fait battre
leur coeur et leur cerveau.

Heureux, trois fois heureux, celui qui eut pour mère une femme de grand
coeur et de haute élévation morale, car elle fut l'ange gardien de sa
vie! Si nécessaire que soit aux enfants l'influence du père, surtout aux
années de la fougueuse jeunesse, pour en assouplir et discipliner les
élans, l'empreinte de la mère, encore qu'elle se grave plus doucement
sur l'âme de ses fils, est plus profonde peut-être et plus ineffaçable.
Au lieu que l'homme ne coopère à la transmission de la vie qu'en
passant, par fièvre et par plaisir, la mère donne à l'enfant, à la suite
de cette brève minute créatrice, de longs mois de gestation douloureuse
et de dévouement inlassable. Elle le forme et le nourrit de sa
substance, avant de le nourrir et de le fortifier de son lait. C'est
pourquoi nous tenons pour une des plus belles inspirations du
catholicisme d'avoir su honorer, à côté de Dieu le Fils, la Vierge Mère
qui, en le portant dans son sein, fut associée véritablement aux
souffrances et aux mérites de la rédemption. Et c'est pourquoi encore la
dévotion à Marie est, par une suite nécessaire, le plus bel hommage
qu'on puisse rendre à la maternité.

Ainsi donc, le flambeau de l'intelligence humaine se transmet, de
génération en génération, par la main pure des mères autant que par la
forte main des pères. Et si elles songeaient que tout ce qui resplendit
sur le monde, belles pensées, vers sublimes, nobles et grandes actions,
est un fruit de leurs entrailles; si elles se disaient que toutes les
femmes qui ont écrit ou rimé, ont donné peu de chose à l'humanité en
comparaison des mères obscures de nos grands poètes, de nos grands
artistes, de nos grands savants, en comparaison de celles d'un
Lamartine, d'un Guizot ou d'un Pasteur; si elles se disaient que la mère
des plus puissants cerveaux qui aient honoré l'espèce humaine, fut, soit
une femme rare, une femme supérieure, soit une femme modeste et sainte,
et dans tous les cas une femme qui, littérairement parlant, ne produisit
rien;--alors, elles sacrifieraient moins aux joies égoïstes du travail
indépendant, et elles se résigneraient tout simplement à soigner et à
parfaire ce chef-d'oeuvre des chefs-d'oeuvre qui s'appelle l'enfant. Une
romancière italienne d'un sens exquis, Mme Neera, écrivait récemment que
«la femme a été vouée par la nature à cette tâche sublime de sacrifier
son intelligence à l'homme qui doit naître d'elle.»



CHAPITRE III

Paternité légitime et maternité naturelle


       SOMMAIRE

       I.--LE PATRIARCAT D'AUTREFOIS ET LA PUISSANCE PATERNELLE
       D'AUJOURD'HUI.--L'INTÉRÊT DE L'ENFANT PRIME L'INTÉRÊT DU
       PÈRE DANS LES LOIS ET DANS LES MOEURS.--DÉCADENCE FÂCHEUSE
       DE L'AUTORITÉ FAMILIALE.--DEUX FAITS
       ATTRISTANTS.--IMPRUDENCES FÉMINISTES.

       II.--RÉGIME DU CODE CIVIL.--PRÉPONDÉRANCE NÉCESSAIRE DU
       PÈRE.--LE FAIT ET LE DROIT.--INDIVISION DE PUISSANCE DANS
       LES BONS MÉNAGES.--LA MÈRE EST LE SUPPLÉANT LÉGAL DU
       PÈRE.--INÉGALITÉS À MAINTENIR OU À NIVELER.

       III.--ENCORE LE MATRIARCAT.--SON PASSÉ, SON
       AVENIR.--PRIORITÉ CONJECTURALE DU DROIT DES MÈRES.--LE
       MATRIARCAT EST INSÉPARABLE DE LA BARBARIE.--IL SERAIT
       NUISIBLE AU PÈRE, À LA MÈRE ET À L'ENFANT.

       IV.--HONTE ET MISÈRE DE LA MATERNITÉ NATURELLE.--MORTALITÉ
       INFANTILE.--DE LA RECHERCHE DE LA PATERNITÉ NATURELLE:
       RAISONS DE L'ADMETTRE; DIFFICULTÉS DE L'ÉTABLIR.--RÉFORMES
       PROPOSÉES.--LA CAISSE DE LA MATERNITÉ.


Pour remplir son auguste ministère, la mère est-elle armée de pouvoirs
suffisants sur la personne de ses enfants? Cette question soulève contre
le Code civil les protestations les plus acrimonieuses du féminisme
militant. Voyons donc brièvement comment la loi a compris et a organisé
la puissance paternelle, ce que les moeurs l'ont faite, d'où elle vient
et où elle tend, et surtout les améliorations et les réformes qu'elle
comporte dans l'intérêt de la mère et de l'enfant.


I

Parler aujourd'hui de «puissance paternelle», c'est employer un grand
mot qui n'a pas grand sens. Cette puissance, d'abord, a cessé
d'appartenir exclusivement au père, puisque la mère la possède également
et l'exerce à son défaut. Ensuite, cette puissance n'en est
véritablement pas une; car elle est loin de constituer maintenant ce
qu'on est convenu d'appeler le «patriarcat», sorte de royauté
domestique, sans partage et sans contre-poids, qui jadis faisait du père
le magistrat suprême de la famille. Dans l'esprit de nos lois, les
droits des parents sont la contre-partie nécessaire des lourds devoirs
qui leur incombent. Ils n'ont de puissance que pour faire face aux
obligations dont ils ont la charge et qui tiennent toutes en ce mot:
l'éducation de l'enfant. La puissance paternelle est donc moins un
pouvoir avantageux institué dans l'intérêt du père, qu'une tutelle
onéreuse imaginée dans l'intérêt de l'enfant.

Nos anciennes provinces du midi, qui avaient conservé le droit romain,
et qu'on appelait, pour ce motif, «pays de droit écrit», étaient restées
fidèles à la vieille et rigide _patria potestas_. Il en résultait que,
dans cette partie de la France, la puissance paternelle n'appartenait
jamais à la mère. Les provinces du nord, au contraire, «pays de
coutume», comme on disait, partant de l'idée d'une protection due à
l'enfant, y conviaient également les deux époux. Pour elles, la
puissance paternelle était de fait plutôt que de droit; elle dépendait
des moeurs plus qu'elle ne relevait des lois.

Notre Code civil s'est référé, sans aucun doute, aux principes du droit
coutumier, puisqu'il fait passer l'autorité paternelle aux mains de la
mère, lorsque le père est dans l'impuissance de l'exercer. Et c'est
pourquoi certains rédacteurs voulaient donner pour titre à leur projet:
«De l'autorité des père et mère.» Si le mot «puissance paternelle» est
resté, c'est qu'il avait reçu la consécration de l'usage. Mais qu'on ne
s'y trompe pas: ce vocable exprime des idées moins favorables au père
qu'à l'enfant. Témoin ce passage de l'«Exposé des motifs», où
apparaissent clairement les tendances des hommes qui présidèrent à la
rédaction du Code: «L'enfant naît faible, assiégé par des besoins et des
maladies; la nature lui donne ses père et mère pour le _défendre_ et le
_protéger_. Quand arrive l'époque de la puberté, les passions
s'éveillent, en même temps que l'intelligence et l'imagination se
développent. C'est alors que l'enfant a besoin d'un _conseil_, d'un
_ami_, qui défende sa raison naissante contre les séductions de tout
genre qui l'environnent.»

Depuis lors, notre législation s'est enrichie de lois nouvelles,
inspirées de plus en plus visiblement par l'intérêt de l'enfant; si bien
qu'on a pu dire que l'histoire de la puissance paternelle n'est qu'une
succession d'efforts tentés pour la réduire et la paralyser. Aujourd'hui
le droit des fils et des filles l'emporte sur le droit des pères et des
mères. Après avoir gouverné longtemps la société domestique sans limite
et sans contrôle, la puissance paternelle n'est plus qu'un pouvoir de
protection, la première des tutelles, une autorité instituée par la
nature et corrigée, atténuée, adoucie graduellement par la loi au profit
des enfants.

Et les moeurs conspirent avec les lois pour affaiblir la puissance
paternelle. Nombreuses sont les familles dans lesquelles l'autorité des
père et mère est tombée à rien. Les parents ne savent plus commander;
les enfants se déshabituent d'obéir. Le respect s'en va, tué par
l'individualisme orgueilleux du siècle. Tout ce qui représente une
supériorité personnelle et sociale, même la primauté si naturelle du
père sur son fils, est vu avec défiance ou hostilité. On ne veut plus
être dominé, gouverné, surveillé. Si nous avons encore des
administrateurs et des administrés, des employeurs et des employés, il
n'y a plus de «maîtrise». Nous perdons le sens de l'autorité. L'instinct
d'égalité et d'indépendance ombrageuse nous tient si fort au coeur, que
nous ne savons plus guère supporter--et encore moins honorer,--le
patronat, la tutelle ou même la prééminence de la paternité. Les parents
faiblissent ou abdiquent; les enfants s'émancipent ou se révoltent. Ce
n'est que dans les familles très attachées à la religion de leurs pères,
et qui gardent fidèlement le dépôt des vieilles et fortes traditions,
que le respect se retrouve, avec ce qu'il met de délicatesse dans
l'hommage et de dignité dans la soumission. L'idée d'autorité, si
nécessaire à la société, demeure enracinée dans la vie chrétienne, et
c'est par là seulement qu'elle se prolonge et se perpétue dans la vie
nationale: tant il est vrai que l'esprit chrétien est l'âme et la
suprême sauvegarde de l'esprit social! N'a-t-on pas dit avec raison que
le Christianisme est la plus grande école d'autorité qui soit sur la
terre?

Rien de plus regrettable, à notre sentiment, que l'affaiblissement de
l'autorité dans la famille. La faute en est-elle au Code civil? Du tout.
Ce n'est pas de la loi que les parents tirent la raison première de leur
autorité; encore que le législateur doive en faciliter l'exercice, il
est incapable d'en conférer le principe. Celui-ci a sa racine dans la
nature même des choses, dans le fait de la transmission du sang et de la
vie. Et c'est au relâchement des habitudes familiales, à l'oubli des
traditions du foyer, et surtout à l'exaltation de la liberté de l'enfant
au préjudice des droits du père, qu'il faut s'en prendre de l'anarchie
qui envahit la famille française. Nos moeurs domestiques sont
indulgentes, faibles, molles. On espérait que la tendresse remplacerait
avantageusement le respect. Erreur: le fils s'habitue à traiter le père
comme un vieux camarade affectueux et complaisant. Il faut même oser
dire que, dans bien des cas, ce qu'on aime surtout du père de famille,
c'est sa mort, afin de recueillir son héritage.

Chez les ouvriers, au contraire, la puissance tourne souvent en
brutalité. C'est un autre malheur. Nul doute que l'État n'ait le devoir
de surveiller les parents indignes. En somme, les pères et les mères
marquent une tendance fâcheuse à perdre le sentiment de leur dignité,
tantôt en s'emportant jusqu'à la violence, tantôt en abdiquant jusqu'à
la lâcheté.

Qui en souffre? L'enfant. Pour plus de précision, citons deux faits dont
le féminisme ne manque pas de tirer parti contre la famille actuelle:
l'un concerne la classe riche; l'autre, la classe pauvre. Ce sont des
exceptions, si l'on veut, mais des exceptions trop fréquentes.

«L'enfant de l'émancipatrice,» comme dit Mme la doctoresse
Edwards-Pilliet, n'aura rien de commun avec l'enfant qu'on fait
aujourd'hui. Il sera, nous assure-t-on, un petit être parfait de corps
et d'esprit, beau comme un dieu, le chef-d'oeuvre de l'amour. Sachons
reconnaître, en effet, que la reproduction de l'espèce est abandonnée
aux influences les plus défavorables. Combien d'unions décidées par les
père et mère, où l'inclination mutuelle des futurs époux a peu de part?
Alors, dès qu'un poupon vient au monde, la mère s'en décharge à la
maison sur une nourrice mercenaire, quand elle ne l'expédie pas en hâte
au fond d'une campagne, l'abandonnant sans surveillance à un ménage de
paysans durs, grossiers et malpropres. A deux ou trois ans, lorsque le
bébé devient amusant et décoratif, on le reprend, on le décrasse, on le
pare comme une poupée, on lui obéit comme à un souverain, on l'exhibe
comme une idole. Puis, à sept ou huit ans, lorsque le petit despote,
profitant de la mauvaise éducation qu'il reçoit, devient mauvais et
insupportable, on l'interne bien vite chez les bonnes Soeurs, si c'est
une fille, ou chez les bons Pères, si c'est un garçon. Et les parents ne
s'en occuperont plus que pour lui procurer, en temps voulu, un riche
parti, ce qu'on appelle «un beau mariage».

A cette façon d'élever les enfants,--qui est malheureusement trop
fréquente dans la classe riche,--Mme la doctoresse Edwards-Pilliet
oppose une méthode plus maternelle, qu'elle nous a exposée avec une
hardiesse savoureuse que j'essaierai de ne point trop affaiblir.
N'oublions pas que c'est un médecin qui parle. «D'abord, avant de créer
l'enfant, nous commencerons par y penser et, à cet effet, nous
essaierons de prendre un collaborateur qui soit notre complément, au
point de vue intellectuel et moral. L'enfant, que nous aurons ainsi
obtenu, sera déjà supérieur à l'autre, ayant été fait avec goût et avec
amour. Ensuite, nous lui donnerons le sein nous-mêmes, et nous aurons du
lait, car toutes les femmes en ont qui veulent en avoir. Puis, quand
nous aurons fait cet enfant aussi bien que nous sommes capables de le
faire, nous le garderons sous notre oeil maternel, nous l'élèverons,
nous l'éduquerons aussi complètement que possible. Et cela fait, nous
aurons formé un être utile, homme ou femme, et c'est tout ce que nous
pouvons désirer[160].»

[Note 160: Voir la _Fronde_ du jeudi 13 septembre 1900.]

Très bien. Mais est-il si nécessaire d'émanciper la femme, pour mettre
en action ce programme de maternité tendre et tutélaire? Je sais de très
bonnes chrétiennes qui répugnent, autant qu'il se peut concevoir, aux
idées d'indépendance que professe le féminisme avancé, et dont c'est la
joie de suivre à la lettre, vis-à-vis de leurs enfants, la loi d'amour
et de dévouement. Pas besoin de révolutionner le sexe pour rappeler les
mondaines et les égoïstes, déjà trop complètement émancipées, à la
pratique du devoir maternel. Mieux vaut s'appliquer à réveiller leur
conscience distraite ou assoupie; mieux vaut ranimer en leur coeur la
flamme de tendresse qui couve sous les cendres, afin de leur apprendre à
mieux goûter la grâce et l'orgueil d'être mère.

L'enfant est-il mieux traité dans les ménages ouvriers? Point. On
inculque aujourd'hui aux classes laborieuses une conception si fausse de
la famille, qu'elles en sont venues à professer sans rougir, que, si
l'enfant ne rapporte pas, il doit au moins ne rien coûter. Le rapport de
la Commission supérieure du commerce relatif à l'application, pendant
l'année 1899, de la loi sur le travail des enfants, des filles mineures
et des femmes dans les établissements industriels, nous fait cet aveu:
«Le Gouvernement ne peut pas obtenir l'application stricte de l'article
2 de la loi de 1892, qui interdit l'emploi des enfants au-dessous de 13
ans.» A cela, il est une excuse: la famille ouvrière a souvent besoin,
pour vivre, du concours pécuniaire de tous les siens, même des plus
petits.

Mais voici des chiffres qui éclairent tristement la question: le même
rapport officiel atteste que les 1 458 établissements de bienfaisance,
qui ont été inspectés au cours de l'année 1899, fournissent un total de
56 369 enfants qui ne coûtent rien, ou presque rien, à leurs parents.
Même en faisant la part des orphelins, combien nombreux reste le
contingent des abandonnés! Dans les milieux urbains, trop de ménages
pauvres se déchargent sur les oeuvres d'assistance de leurs devoirs de
paternité. Où l'enfant travaille, et on le surmène; ou il ne travaille
pas, et on le délaisse. Comment s'étonner qu'avec de pareilles moeurs,
l'enfant, devenu grand, refuse de venir en aide à ses vieux parents? Il
traitera leur vieillesse comme ils ont traité son enfance, avec la même
dureté ou la même indifférence. La famille ouvrière offre au féminisme
chrétien une admirable occasion de dévouement et d'apostolat. Saura-t-il
la saisir?

En tout cas, il appartient de rappeler aux parents riches et aux parents
pauvres qui paraissent l'oublier, que la puissance paternelle n'est
autre que l'autorité mise par la loi aux mains des père et mère, afin de
leur permettre d'assurer la formation de leurs enfants. Que nos
législateurs n'oublient pas, de leur côté, que c'est encore prendre les
intérêts de l'enfance et ceux de la société elle-même, que de fortifier
l'autorité des parents qui méritent ce nom. L'enfant gâté est le premier
à souffrir de sa mauvaise éducation, et le fils irrespectueux fait
rarement un bon citoyen. «Plus il y a de liberté dans l'État, remarque
Montesquieu, plus il faut d'autorité dans la famille.» Aussi
trouvons-nous inopportune, sinon même inconsidérée, cette proposition de
la Gauche féministe tendant à remplacer partout, dans nos lois, les mots
_puissance paternelle_ par ceux de _protection paternelle_[161]. Si la
protection de l'enfant est le but, l'autorité des parents est le moyen.
On ne saurait vraiment sauvegarder le droit des faibles en désarmant
leurs défenseurs naturels. C'est à quoi pourtant le féminisme radical
travaille de son mieux, en allégeant peu à peu le lien de sujétion qui
subordonne les enfants aux parents. Nous en donnerons deux exemples.

[Note 161: Congrès de la Condition et des Droits des femmes: séance du
samedi soir 8 septembre 1900.]

Ainsi, la Gauche féministe a demandé «que tout mineur, établissant qu'il
peut vivre du produit de son travail, puisse être émancipé de droit à
partir de sa dix-huitième année, par simple ordonnance rendue sur sa
demande par le juge de paix de son domicile, sans qu'il soit besoin de
remplir d'autres formalités.» Mais pourquoi rompre si vite le lien qui
unit l'enfant à ses père et mère? Pourquoi permettre à ce jeune
individualiste de fuir le toit paternel et d'abandonner les parents qui
l'ont élevé? Car l'enfant émancipé est maître de son salaire; et si
nombreuses sont à cet âge les tentations de dépense et de dissipation,
qu'il est à craindre que la famille ne soit frustrée souvent des gains
de l'enfant prodigue. Combien de fils et de filles, même dans un état
d'aisance relative, laissent aujourd'hui leurs parents mourir
misérablement à l'hôpital, plutôt que d'entourer leurs vieux jours de
soins décents et honorables? Est-ce donc l'indifférence et l'égoïsme des
ingrats que le féminisme veut encourager?

Bien plus, la Gauche féministe a réclamé «qu'un prélèvement, dont la
quotité est à fixer, soit effectué de droit sur le salaire de l'enfant
mineur, pour être déposé, en son nom, à la caisse d'épargne et lui être
remis à son émancipation ou à sa majorité[162].» Sans doute, il peut
arriver que des familles abusent de leurs enfants. Mais plus nombreux
sont les parents qui se saignent aux quatre membres, pour régaler les
mioches d'une douceur ou envoyer cent sous au grand fils qui crie famine
au régiment. Ne laissons pas croire aux enfants qu'ils n'ont aucun
devoir envers leur famille. A vrai dire, dans un grand nombre de ménages
ouvriers, la famille tout entière doit unir ses efforts et ses
ressources contre la misère commune. L'épargne est un luxe qui n'est pas
à portée de toutes les bourses. S'il est facile aux gens qui gagnent
beaucoup d'argent de mettre un louis sur un louis, que de sacrifices
l'ouvrier doit s'imposer pour mettre deux sous sur deux sous! Quand
vient le chômage, notamment, ce n'est pas trop des petits gains de toute
la famille pour arriver à joindre les deux bouts. Parler d'épargne au
profit de l'enfant lorsque le travail manque et que la huche est vide,
c'est porter atteinte à l'esprit de solidarité qui doit unir les enfants
aux parents, surtout dans la mauvaise fortune.

[Note 162: Congrès de la Condition et des Droits des Femmes: séance du
samedi soir 8 septembre 1900.]


II

Non content de relâcher le lien de subordination et d'obéissance qui
soumet les fils et les filles à l'autorité des parents, le féminisme
intransigeant s'applique, plus hardiment et plus ardemment encore, à
égaliser les pouvoirs du père et de la mère sur la personne et les biens
de l'enfant: ce qui est une autre façon de les affaiblir.

L'économie du Code civil est toute simple. L'article 372 place l'enfant
sous l'autorité collective du père et de la mère. Mais bien que commune
aux deux parents, cette autorité est réservée au père, qui «l'exerce
seul pendant le mariage,» comme dit l'article 373. Tant que le mari est
vivant et capable d'agir, le droit maternel reste en suspens et
sommeille en quelque sorte. La mère peut donner son avis sans pouvoir
l'imposer. L'autorité maritale, à laquelle l'épouse est soumise, fait
obstacle temporairement à l'exercice de l'autorité familiale qui
appartient à la mère. C'est pourquoi la puissance de celle-ci est,
pendant le mariage, un attribut sans réalité, un honneur latent, un
titre nu.

On s'en plaint fort. Mais quel moyen de faire autrement? Reconnaître
simultanément aux père et mère l'exercice d'une même puissance indivise,
c'eût été introduire dans les ménages une cause perpétuelle de
discussions et de conflits. L'indivision du pouvoir engendre la
confusion et le désordre. Il fallait donc attribuer la prépondérance à
quelqu'un; et la loi a désigné le père, déjà investi de l'autorité
maritale. N'était-il pas logique, naturel, avantageux même pour la
communauté, que le chef du ménage fût en même temps le chef de la
famille, afin qu'une même direction fût imprimée au gouvernement
domestique?

A l'heure qu'il est, ce privilège est violemment battu en brèche, avec
un parti pris d'égalisation et de nivellement qui nous inquiète.

«Durant le mariage, le père et la mère ont les mêmes droits sur la
personne et les biens de leurs enfants communs[163].» Cette déclaration,
à laquelle se rallient, presque unanimement, tous les groupes
féministes, emporte la suppression absolue de la prééminence maritale et
paternelle. Nous ne pouvons y souscrire. C'est, à nos yeux, une
détestable conception que celle qui institue, dans la famille, deux
puissances latérales, deux forces equipollentes, deux têtes égales en
pouvoir et en droit. A cette famille, fondée sur le dualisme des époux,
l'unité de direction fera défaut; et divisée contre elle-même, comment
veut-on qu'elle soit heureuse et florissante? Supposez que les volontés
de la femme et du mari s'entrechoquent: qui les départagera? Il faudra
nécessairement recourir à une puissance extérieure érigée en tribunal
des conflits matrimoniaux. De là ce voeu émis par le Centre et par la
Gauche féministes «que les tribunaux prononcent dans tous les cas de
conflit pouvant surgir, entre le mari et la femme, à l'occasion de
l'exercice de la puissance maritale ou paternelle[164].»

[Note 163: Voeu émis, en 1900, par le Congrès des oeuvres et
institutions féminines.]

[Note 164: _La Fronde_ du 11 septembre 1900.]

Mais, si l'intervention de la justice se comprend lorsque le désaccord,
qui lui est déféré, soulève un point de droit ou une question d'argent,
elle ne nous paraît ni pratique ni décente, lorsque le litige qui met
les époux aux prises est d'ordre moral ou de nature intime. Voyez-vous
la magistrature appelée à trancher les nombreux dissentiments qui
éclatent, dans les ménages, à l'occasion des enfants? Cet arbitrage, si
habile et si discret qu'on le suppose, ne fera qu'envenimer les
querelles en leur donnant plus d'aigreur et plus d'éclat. Rien de plus
dangereux pour la paix des ménages que l'intervention d'un tiers, juge
ou confesseur, dans les affaires confidentielles de la famille.

Et maintenant suivons de plus près la pensée du Code civil: nous
trouverons peut-être qu'elle est moins dure à la femme qu'on le suppose.
A la vérité, nous ne savons qu'un cas où le consentement de la mère soit
aussi nécessaire que celui du père: c'est l'adoption de leur enfant par
un tiers; et les adoptions étant très rares, l'exercice en commun du
droit de puissance est donc exceptionnel. Sans doute, l'assentiment de
la mère est requis pour le mariage des enfants; encore est-il donné au
père de passer outre à l'opposition maternelle, si l'union projetée a
son agrément.

Ne récriminons pas outre mesure contre ces inégalités nécessaires! Cette
prédominance de la volonté paternelle ne s'affirme que dans l'hypothèse
d'un désaccord absolu; et la loi n'intervient alors que pour résoudre un
conflit aigu et douloureux. C'est dans le même esprit de transaction que
la loi du 20 juin 1896 dispose, dans l'article 152 du Code civil, que
«s'il y a dissentiment entre des parents divorcés ou séparés de corps,
le consentement de celui des deux époux, au profit duquel le divorce ou
la séparation aura été prononcée et qui aura obtenu la garde de
l'enfant, suffira.» Hors de là, dans la vie normale, les père et mère
exercent à la fois leur autorité, se consultant, se concertant,
s'appuyant l'un sur l'autre au lieu de se contredire et de se disputer.
Qui ne sait que les discussions, qui éclatent devant les enfants,
discréditent rapidement la puissance des parents? «Puisqu'ils ne sont
pas d'accord, se disent les petits, il en est un qui se trompe. Mais
lequel a tort? lequel a raison? Est-ce papa? est-ce maman?» Et le doute
leur vient, et la confiance se perd, et le respect s'en va.

Ce n'est que dans les familles où le pouvoir paternel et le pouvoir
maternel coexistent harmonieusement, que l'enfant estime et affectionne
véritablement ses père et mère. Point n'est besoin, pour cela, d'une
autorité dure et tranchante, tracassière et hautaine. Pour se faire
respecter, il n'est pas nécessaire de se faire craindre. Ce qu'il faut
développer chez l'enfant, c'est l'obéissance volontaire, et non
l'obéissance forcée, apeurée, humiliante et humiliée. L'autorité douce
et insinuante trouve aisément le chemin du coeur et y laisse des traces
ineffaçables. Là où règne l'entente entre les parents, l'enfant prend
sans le savoir une bonne, une grande, une exquise idée de la famille. Et
plus tard, le jeune homme, qui aura gardé le souvenir d'une maison
d'enfance heureuse et respectée, éprouvera invinciblement le besoin de
la rebâtir pour son compte. «Le désir de créer une famille, a dit M.
Faguet, n'est pas autre chose que le désir de faire revivre celle où
l'on a vécu.»

Mieux vaut donc, à tout point de vue, que l'autorité soit exercée en
commun sur les enfants, par une sorte d'indivision confiante et
affectueuse, qui s'établit d'elle-même dans les bons ménages. Mais, le
père disparu, la mère hérite de ses droits, et la puissance paternelle
devient entre ses mains une puissance maternelle. Ce déplacement de
pouvoir s'opère, suivant la jurisprudence, lorsque, pour une raison ou
pour une autre, le mari est dans l'impossibilité de remplir son rôle de
chef de famille: ce qui peut arriver par suite de mort, de folie ou
d'absence. Cessant alors d'être paralysée par le droit du père, la
puissance, qui résidait en la personne de la mère, reprend sa force et
son empire.

Rien de plus rationnel. Nul n'est plus digne ni plus capable que la mère
de recueillir les pouvoirs tombés des mains du mari. Sa tendresse et son
dévouement suppléeront à son inexpérience, et les conseils, que la loi
place auprès d'elle, empêcheront que sa bonté ne dégénère en faiblesse.
Les droits de la paternité sont comparables à une magistrature
domestique, à laquelle la prudence exige d'adjoindre un suppléant
éventuel. La mère est le «substitut» naturel du père.

C'est pourquoi, en cas de déchéance du père pour cause
d'indignité,--déchéance totale attachée par la loi du 24 juillet 1889 à
certaines condamnations pénales, déchéance partielle créée par la loi du
5 avril 1898 pour le fait, hélas! trop fréquent, de mauvais traitements
infligés à l'enfant,--la mère est naturellement indiquée pour recueillir
la puissance paternelle. Encore est-il que, dans les milieux populaires,
les parents peuvent être de même violence et de même immoralité. Aussi
la mère ne profitera pas nécessairement de la déchéance du père. La loi
a prudemment réservé aux juges la faculté de décider, en fait, si
l'exercice de l'autorité doit être attribué à la mère dans l'intérêt de
l'enfant. S'ils voient quelque inconvénient à cette dévolution de
puissance, ils prononceront l'ouverture de la tutelle. De même,
l'article 302 du Code civil attribue les enfants à l'époux qui a obtenu
le divorce ou la séparation, comme étant le plus digne de les élever.
Mais le tribunal reste maître de les confier à la garde d'un tiers, ou
même de les laisser à l'époux coupable, si les circonstances l'exigent:
tel le cas d'enfants en bas âge qui ne peuvent être élevés que par la
mère.

Une fois investie de la puissance paternelle, la mère dispose, en
principe, de tous les droits et de tous les pouvoirs du père. Par
exception, le droit de faire incarcérer l'enfant récalcitrant ne passe
pas complètement entre ses mains. D'abord, la mère n'a jamais le droit
d'agir par voie d'initiative propre; il lui faut obtenir, par voie de
réquisition, l'agrément préalable du président. La loi exige, en outre,
qu'elle sollicite l'approbation et rapporte l'assentiment des deux plus
proches parents paternels de l'enfant. Enfin, elle perd entièrement son
droit en se remariant, sous prétexte que la mère remariée est soumise à
l'influence du second mari qui peut être hostile aux enfants du premier
lit, tandis que le père est beaucoup moins exposé aux suggestions de sa
seconde femme,--ce qui n'est pas toujours exact[165]. Il va sans dire
que ces restrictions excitent l'indignation des féministes égalitaires.
Est-ce que l'amour, dit-on, ne suffit pas à mettre les mères en garde
contre les abus de puissance?

[Note 165: Articles 380, 381 et 383 du Code civil.]

Autre cause de protestation,--et très juste, celle-là: lorsqu'un mariage
est conclu entre personnes appartenant à des cultes différents, il
arrive souvent que la femme stipule, en son contrat de mariage, que les
enfants à naître seront élevés dans sa propre religion. Or, il est admis
que cette convention n'est pas civilement obligatoire, et que la femme
est désarmée contre la mauvaise foi du mari qui manque aux engagements
qu'il a souscrits. Et pourtant, outre le respect de la foi jurée qu'il
est sage d'imposer aux malhonnêtes gens, le contrat de mariage n'est-il
pas la charte de la famille, la loi constitutionnelle des époux? Et qui
ne voit qu'on ne saurait maintenir la concorde dans les unions mixtes,
qu'en assurant la stabilité d'une convention dont le but a été,
précisément, de régler à l'avance et à l'amiable une des causes les plus
graves de mésintelligence et de conflit?

Certaines âmes susceptibles s'offensent encore du droit accordé au père
par l'article 391, de donner à sa femme survivante un conseil spécial,
«sans l'avis duquel elle ne pourra faire aucun acte relatif à la tutelle
de ses enfants.» On dénonce de même, comme une injustice criante,
l'article 381 qui réserve au mari, tant que dure le mariage, la
jouissance des biens appartenant à ses enfants mineurs. Mesure de
suspicion, dans le premier cas; privilège de masculinité, dans le
second: voilà deux inégalités dans lesquelles on s'obstine à voir un
abaissement pour la mère et une diminution pour son sexe. On ne se dit
pas que les droits de puissance paternelle entraînent aujourd'hui plus
de charges que de profits; que, dans le cours habituel de la vie, ils
sont exercés cumulativement par les deux époux, avec une condescendance
mutuelle qui exclut toute idée de prépondérance pour le père et
d'infériorité pour la mère; que la loi n'a institué un pouvoir majeur
aux mains du mari que pour trancher les conflits possibles d'attribution
et unifier, en cas de dissentiment, le gouvernement des personnes et
l'administration des biens; qu'on est mal venu à dénoncer les droits du
père sur l'éducation et la fortune des enfants à un moment où les
moeurs, conspirant avec les lois pour enlever aux parents la direction
de la famille, tendent de plus en plus généralement à affaiblir et à
découronner la puissance paternelle.

Mais je doute que les femmes éprises d'égalité se rendent à ces
respectueuses remontrances. Elles poursuivront impérieusement leur
chemin, fouillant d'un air soupçonneux les moindres articles de nos
lois, échenillant toutes les broussailles du Code, pour en débusquer les
odieux privilèges masculins. Il en est même qui, reprenant un mot
célèbre à leur profit, diraient volontiers de leur sexe: «Qu'est-il?
Rien. Que doit-il être? Tout.» Celles-là ont coutume d'opposer
imprudemment le matriarcat du passé à la puissance paternelle
d'aujourd'hui. Que faut-il penser de cette prétention?


III

Des littérateurs pourvus d'érudition,--ou seulement d'imagination,--se
plaisent à opposer la parenté par les femmes, ou matriarcat, à la
parenté par les hommes, ou patriarcat, sous prétexte que c'est du jour,
où le sexe masculin substitua violemment celui-ci à celui-là, que
daterait l'asservissement et la dégradation du sexe féminin. Dès lors,
les mâles s'attribuèrent un droit exclusif sur les femmes, sur les
enfants et sur les choses. Mariage, famille et propriété sont sortis des
mêmes appétits d'appropriation absolue au profit des hommes. Pour
émanciper véritablement la femme, il faut donc avoir le courage de
revenir au matriarcat primitif. Nous avons déjà vu que le féminisme
tirait parti de ce problème historique pour établir l'égalité
intellectuelle de la femme[166]. On s'en prévaut maintenant pour
démontrer l'antériorité et la supériorité familiales de la mère.

[Note 166: Voyez notre premier volume: _Émancipation individuelle et
sociale de la femme_, p. 78.]

Voici comment on raisonne: il n'y a présentement que deux solutions au
mariage, une solution illégale et une solution légale.

La solution illégale, c'est l'adultère, qui ne va pas sans de gros
risques et de graves accidents.

La solution légale, c'est le divorce, qui n'est point exempt de
souffrances et de scandales.

Tout cela est insuffisant. Plus de trahison occulte et hypocrite, plus
même de rupture judiciaire et tapageuse. Il n'est qu'une solution
logique à la crise du mariage, c'est la suppression même du mariage. M.
Paul Adam, par exemple, estime qu'il vaut mieux «soutenir franchement
que le mariage, institution utile pour les philosophies périmées, est la
survivance du rapt.» Et il conclut en prêchant la maternité sacrée,
c'est-à-dire le droit pour la mère de donner son nom à l'enfant, sans
que mention soit faite du père putatif[167]. C'est le matriarcat! Le
mariage aboli, on ne voit pas trop, en effet, ce que ferait le père dans
la famille. Alors une seule relation reste possible, celle de la mère et
de l'enfant. L'homme est affranchi de toute responsabilité à leur égard,
puisque sa paternité redevient mystérieuse, inconnue, anonyme. Comme
dernière conséquence, la société pourvoira par l'impôt à l'entretien des
mères et des enfants.

[Note 167: _Revue Blanche_ du 1er mai 1897.]

Franchement, ce régime n'a pu être inventé que par l'égoïsme sensuel des
hommes; car on voit bien ce que ceux-ci peuvent y gagner. Mais la femme
sans mari? Mais les enfants sans père? Quelle misère!

Et cependant, pour qui sait voir de loin, telle est bien la dernière
étape du mouvement révolutionnaire. Si jamais la femme devient
fonctionnaire, avocat, juge, député ou sénateur, le féminisme
radical-socialiste n'en sera point assouvi,--au contraire. Débarrassé de
toutes les revendications d'ordre politique ou professionnel, il
réclamera plus nettement qu'aujourd'hui l'abolition de la famille
monogame et propriétaire. Nous touchons là au dernier terme de la
libération de l'amour; et l'indépendance logique des sexes nous y mène.

Il n'est donc point superflu de rappeler brièvement ce qu'a pu être le
matriarcat dans le passé, et de conjecturer ce qu'il pourrait être dans
l'avenir.

Comme nous le disions tout à l'heure, le matriarcat sert aux écrivains
féministes pour nous convaincre que le sexe féminin a été, non moins que
le sexe masculin, un facteur de progrès et de civilisation. Une fois
démontré que, dans les premières sociétés humaines, si obscures, si mal
connues, et dont il est de mode de nous parler avec tant de
complaisance, des femmes ont existé qui, reines par l'intelligence, ont
régné véritablement sur les hommes, il n'est que juste d'accorder aux
deux sexes une attestation _ex æquo_ de puissance cérébrale.

Par malheur, dans tous les siècles dont l'histoire nous a transmis le
souvenir, la suprématie des hommes s'affirme par la prééminence de la
force physique et de la force intellectuelle, tandis que les traces de
ce qu'on appelle le matriarcat n'apparaissent,--et combien rares et
confuses!--qu'aux premières lueurs de l'existence humaine. En admettant
même que le matriarcat ait précédé généralement le patriarcat, cette
priorité ne prouverait qu'une chose, à savoir que l'autorité, jadis
exercée par les femmes, a passé de très bonne heure aux hommes, et que
les pouvoirs éminents de la mère sont tombés rapidement aux mains du
père, par une sorte de déchéance qui ne ferait qu'affirmer la
supériorité de l'esprit masculin.

Mais le matriarcat a-t-il bien existé? Le rôle de chef de famille a-t-il
été dévolu primitivement à la mère? Beaucoup de savants en doutent, et
non des moindres. Fustel de Coulanges, Sumner Maine, Westermarck,
Posada, tiennent pour le patriarcat. Ceux même qui admettent que la
filiation féminine a réglé d'abord les relations de parenté, sont loin
d'en induire la prédominance sociale de la femme: tel Sir John Lubbock,
pour qui le matriarcat n'est point synonyme de souveraineté familiale.

Sans traiter à fond cette question obscure, il est un point certain,
c'est qu'aux âges les plus lointains de l'histoire, la violence et la
guerre nous apparaissent traînant après elles un cortège d'oppressions
et de servitudes. Dans les luttes perpétuelles que les tribus se
livraient les unes aux autres, le vainqueur s'arrogeait un pouvoir
absolu sur la personne, le patrimoine et la vie de ses prisonniers.
Maître de tuer sa captive et même de la manger, puisque le cannibalisme
a précédé l'esclavagisme, il se croyait, à plus forte raison, le droit
d'en faire sa femme, de l'enfermer et de revendiquer pour lui seul les
enfants qu'elle lui donnait. Les premières familles masculines sont nées
vraisemblablement d'un fait de guerre, et du droit de capture qui en
était la conséquence. Mais, par une corrélation naturelle, l'homme,
ayant le droit de disposer de sa captive, se réserva le droit de la
nourrir et de la protéger, comme fait un propriétaire vis-à-vis du
bétail qui lui est profitable. Et les femmes libres de la tribu,
obligées de se suffire à elles-mêmes, en vinrent peut-être à envier la
condition assujettie des prisonnières, pour se soustraire à la misère et
à l'insécurité, tant la maternité indépendante et isolée est une source
de souffrance et d'humiliation!

Quant à croire qu'antérieurement à ces rapts et à ces enlèvements, il
exista une phase de suprématie féminine où les femmes, révoltées par la
promiscuité primitive, auraient imposé aux hommes leur domination et
fondé la prééminence de la mère,--c'est une pure conjecture. Hérodote
tient pour une «singularité» que les Lyciens se nomment d'après leurs
mères, et non d'après leurs pères. On a prétendu, il est vrai, que
l'indication de la filiation maternelle figure souvent sur les tombeaux
étrusques, et que, d'après Jules César, la famille maternelle aurait
existé chez les anciens Bretons.

Mais ces faits de généalogie matriarcale n'ont rien qui nous embarrasse.
Ils s'expliquent tout simplement par l'extrême difficulté de connaître
le père. Là où le mariage n'existe pas, il ne peut être question que de
la descendance maternelle. A défaut d'un père certain, l'enfant doit se
contenter forcément du nom de sa mère. Et le jour où le fil légal, qui
unit le père à la mère et aux enfants, serait rompu, il n'est pas
douteux que la parenté féminine reprendrait son ancienne prépondérance.
Aujourd'hui encore, chez les peuplades sauvages, l'ignorance du devoir
paternel est à peu près complète. Souvent même la mère est seule chargée
de la subsistance de l'enfant. Eu égard à l'instabilité, à l'incertitude
ou à l'inexistence des liens conjugaux, la parenté ne s'établit
conséquemment que du côté féminin.

Mais au lieu d'y voir un témoignage en faveur des droits de la mère, il
faut tenir ce matriarcat pour un signe de sauvagerie et d'avilissement.
Sous ce régime, l'homme n'accorde à la femme ni autorité, ni influence;
il ne voit en elle qu'une esclave utile, une auxiliaire nécessaire à la
reproduction ou même un simple instrument de plaisir. Si la coutume
fait, ici ou là, porter à l'enfant le nom de la mère, on aurait tort
d'en conclure que celle-ci tient le premier rang dans la famille et dans
la société. Sinon, comment expliquer que l'antiquité ait manifesté une
prédilection générale pour le principe masculin? Bien que les anciennes
mythologies divinisent l'homme et la femme, elles ne manquent jamais
d'attribuer une certaine suprématie au dieu sur la déesse. Dans les
ménages de l'Olympe, le sexe fort l'emporte sur le sexe faible. Et cette
primauté révèle chez les civilisations antiques une préférence non
douteuse pour le principe mâle. N'est-ce pas du cerveau de Jupiter qu'un
mythe ancien fait sortir Minerve, la déesse de la sagesse et de la
science? Lors donc que la mère donne son nom aux enfants, il ne faut
voir, en cette prépondérance de la filiation utérine, qu'un signe de
dépravation et de barbarie.

Dès que le chaos se débrouille et que la promiscuité des sexes
disparaît, dès que la famille monogame se constitue, le père en est le
chef. Qu'il s'agisse de l'Égypte ou de la Chine, de la Grèce ou de Rome,
des Indous ou des Arabes, le droit paternel prévaut partout sur le droit
maternel. Et la prédominance despotique du mâle ne va point, hélas! sans
la subordination humiliante de la femme.

L'existence problématique ou, pour le moins, exceptionnelle du
matriarcat ne saurait donc faire présumer l'inintelligence et
l'incapacité générales des premiers hommes. Réfléchissons que la
maternité est aussi patente que la paternité est mystérieuse. La
première a l'évidence d'un fait, tandis que la seconde ne résulte que
d'une présomption. Cela étant, aux époques lointaines du monde où la
sauvagerie, qui fut généralement «le premier état de l'homme[168],»
rapprochait les deux sexes de l'animalité inférieure, alors que la
polygamie et la polyandrie rendaient la filiation incertaine et la
famille instable ou même impossible,--un seul lien pouvait être établi
sûrement, matériellement, par le seul fait de la naissance: le lien qui
unissait l'enfant à la mère. D'où il advint peut-être que la femme, chef
unique de la famille, réunit tous les pouvoirs et assuma toutes les
charges. De là ce vague matriarcat qu'on entrevoit dans l'enfance de
certaines sociétés humaines. A défaut du père, resté nécessairement
inconnu, la mère groupa instinctivement sous sa loi tous ses enfants,
comme la poule, dans la promiscuité du poulailler, abrite ses poussins
sous ses ailes. La suprématie du père n'apparut que plus tard, avec le
patriarcat, lorsque la famille fut plus étroitement unie par les liens
d'un mariage même rudimentaire, et que, la paternité pouvant être plus
ou moins rationnellement présumée, il fut possible d'assigner au père
des droits et des devoirs qui ont perpétué jusqu'à nos jours son
autorité prééminente.

[Note 168: Adolphe POSADA, _Théories modernes sur les origines de la
famille_. Appendice II, p. 137.]

En tout cas, les rares survivances matriarcales, que l'on signale encore
de nos jours, ne se rencontrent que chez des tribus plus ou moins
sauvages. Et quant au passé, il paraît certain que la primauté du père
est complète, dès qu'on arrive aux âges connus de la vie des peuples
civilisés. Le matriarcat n'est donc, à nos yeux, qu'une institution de
simple barbarie; et les féministes auraient tort d'en triompher. Depuis
les temps historiques, la direction du foyer et la présidence de la
famille ont appartenu à peu près généralement aux hommes, parce que sans
doute ceux-ci ont uni la plus grande force à la plus grande
intelligence, mais aussi parce que le mariage a permis de consolider, de
certifier, de légaliser le lien qui unit le père aux enfants. Il reste,
en définitive, que le matriarcat est inséparable du concubinage et que,
si la promiscuité primitive l'a fait naître, la promiscuité anarchique
le ramènerait.

Pour en finir, les rapports de parenté ne peuvent être basés, dans toute
civilisation qui commence, que sur un fait précis, matériel,
indiscutable: la maternité. Il est naturel que la femme y joue un rôle
exclusif. On ne connaît alors que la famille utérine. Puis, la
supériorité physique et la prépondérance sociale de l'homme s'affirmant
de plus en plus, la parenté par les femmes s'efface graduellement devant
la parenté par les mâles, jusqu'au moment où le mariage, unissant ces
deux principes, fonde la famille telle qu'elle existe de nos jours.

Et maintenant le matriarcat tournerait-il au profit et à l'honneur de la
femme? Gardons-nous d'y voir un patriarcat renversé; car il mettrait à
la charge de la mère un poids écrasant d'obligations, pendant que le
père, affranchi de toute responsabilité, libre de toute préoccupation,
vaquerait, d'un air conquérant, à ses affaires et à ses plaisirs. Ce
régime fait songer à l'indifférence, à l'ingratitude, à l'égoïsme volage
du coq de nos basses-cours. Le matriarcat des poules est-il chose si
enviable? Ces honorables mères de famille ont tous les embarras, tous
les soucis de leur couvée, tandis que le mâle flâne, heureux et fier, au
milieu de ses femelles, comme un pacha dans son harem.

Au fond, le matriarcat serait nuisible à la mère, au père et à l'enfant.

Il n'est que le mariage pour attacher le père à sa descendance.
N'oublions pas que l'amour maternel est en avance de neuf mois sur
l'amour paternel. Celui-ci même n'éclate point soudainement au coeur de
l'homme; sa croissance est lente et progressive. Séparez le père de
l'enfant: et contrariés et refroidis, les sentiments du premier à
l'égard du second ne s'épanouiront que rarement en tendresse et en
dévouement. Pour qu'ils s'aiment, il faut qu'ils s'approchent et se
reconnaissent. Rien n'est donc plus propice que le mariage pour
développer et affermir l'affection paternelle, en associant étroitement
et indissolublement la vie du père à celle de l'enfant. Relâchez, au
contraire, la filiation légale qui rattache l'existence de l'un à
l'existence de l'autre: et la mère seule restera chargée, pour ne pas
dire écrasée, du fardeau de la famille. Ce que l'on appelle
l'émancipation de la mère, je le tiens plutôt pour l'émancipation du
père,--à moins que la femme, devenue souveraine, ne fasse marcher
l'homme à la baguette!

D'autre part, le matriarcat pourrait bien tarir au coeur des femmes les
sources de l'amour et de la pitié, en y développant à l'excès l'instinct
de domination et l'orgueil du commandement. Et que deviendraient les
hommes? Expulsés de leurs fonctions et de leurs prérogatives,
tomberaient-ils à la charge des femmes? Sans initiative, sans vigueur,
sans pouvoir, ces mâles dégénérés seraient-ils asservis ou entretenus
par leurs despotiques femelles? Mais qu'ils soient mis à la chaîne ou à
l'engrais, leur dégradation morale serait inévitable. De toute façon, le
matriarcat ne va point sans l'avilissement du sexe masculin et
l'appauvrissement de toutes les forces sociales.

Et pourtant, ce n'est pas le père qui aurait le plus à souffrir du
matriarcat; il y trouverait plutôt la liberté de ses aises et l'impunité
de ses appétits: ce qui ne le ferait point, il est vrai, croître en
mérite et en honnêteté. Tous les attentats contre le mariage retombent
moins encore sur sa tête que sur celle de l'enfant. A mesure que la
famille légitime se disloque ou se pervertit, on voit les crimes contre
l'enfance,--avortements, abandons, infanticides,--augmenter en nombre et
en atrocité. L'enfant est la victime désignée du matriarcat. Si même
celui-ci était d'une application générale (ce que je ne veux pas
croire), il entraînerait, à bref délai, la fin de la famille et la
décadence de l'espèce. Qu'on n'objecte point que la mère sera toujours
la mère et que, la famille légitime disparue, la famille naturelle
prendra sa place: quelle illusion! La maternité naturelle? Parlons-en.
Elle n'est le plus souvent qu'un long calvaire pour la mère et qu'un
long martyre pour l'enfant.


IV

Dans l'union hors mariage, la femme court tous les risques d'un acte qui
laisse à l'homme toute sécurité. Car, si la recherche de la maternité
est admise, celle de la paternité est interdite[169]. Est-il équitable
que l'un puisse se glorifier de ses «bonnes fortunes», tandis que
l'autre doit cacher sa faute et dévorer sa honte dans le silence et
l'abandon? Est-ce donc ce triste régime que l'on voudrait généraliser?
Le matriarcat naturel n'engendre pour la femme que souffrance,
humiliation et misère. Là où n'existe plus le lien matrimonial, la
paternité étant aussi mystérieuse que la maternité est évidente, le père
est toujours plus enclin à désavouer l'enfant qu'à le reconnaître. La
maternité naturelle livre donc la femme à toutes les séductions, à tous
les égoïsmes, à toutes les lâchetés de l'homme sensuel et brutal.
Inséparable de l'union libre, elle est une cause fréquente de reniement,
de cruauté, de bassesse et d'avilissement. Voyez la mère naturelle
d'aujourd'hui: n'est-elle pas, en bien des cas, la plus lamentable des
victimes? Et si affligeante est sa condition, si souvent immérité est
son abandon, qu'il faudrait sans retard, s'il est possible, améliorer
son sort et sauver son enfant.

[Note 169: Articles 340 et 341 du Code civil.]

Comment résoudre ce problème délicat?

L'amour paternel ne se développe sûrement que dans le mariage, au profit
des enfants légitimes qui sont la joie et l'honneur des époux. Né d'un
commerce que la loi refuse de sanctionner et que les moeurs réprouvent,
l'enfant naturel ne peut compter que rarement sur l'affection de son
père. Celui-ci, oubliant le précepte coutumier: «Qui fait l'enfant doit
le nourrir,» se dérobe le plus souvent aux obligations que la paternité
lui impose, heureux de s'abriter derrière l'article 340 du Code civil:
«La recherche de la paternité est interdite.» Que fait la mère? Abusée
par les promesses trompeuses d'un débauché, déshonorée aux yeux du
monde, incapable de subvenir à l'entretien de l'enfant comme aussi d'y
faire participer son séducteur, elle dissimule, autant qu'elle peut, sa
grossesse et son accouchement, et abandonne le nouveau-né aux soins de
l'Assistance publique pour mieux cacher sa faute et sa honte, si même,
ouvrant l'oreille aux suggestions terribles du désespoir, elle ne
supprime point criminellement le fruit de ses entrailles! Quant à celles
que l'amour maternel détourne de l'infanticide, et qui s'acharnent
vaillamment à nourrir et à élever leur enfant, combien se trouvent
réduites par les extrémités de la misère au suicide ou à la
prostitution?

En France, le chiffre annuel des naissances illégitimes varie de 70 000
à 75 000; Et sur ce nombre, les enfants naturels reconnus par leurs
pères ne constituent qu'une infime minorité: ils ne dépassent pas 5 000.
Voilà donc 65 000 ou 70 000 nouveau-nés qui tombent chaque année à la
charge exclusive des mères! Qu'on s'étonne, après cela, que les Cours
d'Assises acquittent systématiquement les malheureuses qui étouffent
leurs enfants! Le grand coupable, c'est le père qui manque à tous ses
devoirs. Joignez que la mortalité infantile sévit surtout sur les
enfants nés hors mariage. Pour l'ensemble des enfants de moins d'un an,
on compte 155 décès sur 1 000 naissances légitimes, et 274 décès sur 1
000 naissances naturelles. La loi de l'homme est cruelle.

Puisque tels sont les fruits de l'irresponsabilité paternelle,
dira-t-on, supprimons-la! Et, à cette fin, rendons à la mère et à
l'enfant le droit de rechercher et d'établir la paternité
naturelle.--C'est une des revendications féministes les mieux
accueillies par le public. «Protégez la femme contre l'homme, écrivait
Dumas fils il y a vingt ans, et protégez-les ensuite l'un contre
l'autre. Mettez la recherche de la paternité dans l'amour, et le divorce
dans le mariage.» Nos législateurs ne se pressent point de résoudre ce
grave problème.

Le 4 juin 1793, Cambacérès disait à la Convention: «Il ne peut pas y
avoir deux sortes de paternité, une légitime, une illégitime.» Cela est
de toute évidence, si l'on entend par là qu'il n'y a qu'une seule et
même façon de faire des enfants. M. Georges Brandès, l'illustre critique
danois, se plaçait à ce point de vue simpliste, lorsqu'il écrivait: «De
nos jours, il y a deux sortes de naissances et une sorte de mort. Les
naissances sont légitimes ou illégitimes, la mort est toujours légitime.
Dans l'avenir on ne connaîtra, je l'espère, qu'une manière de naître
ainsi que de mourir[170].» Il faudrait pour cela que le mariage fût
aboli et que l'humanité revînt tout simplement à l'état de nature; et ce
ne sera pas encore pour demain. En attendant, le féminisme radical fait
des voeux pour que les enfants dits «naturels» jouissent des mêmes
droits civils que les enfants dits «légitimes[171].»

[Note 170: Revue encyclopédique du 28 novembre 1896: _Les Hommes
féministes_, p. 829.]

[Note 171: Congrès international de la Condition et des Droits des
Femmes: séance du samedi soir 8 septembre 1900.--Voir la _Fronde_ du
mercredi 12 septembre 1900.]

Il n'en est pas moins vrai que le père d'un enfant né, soit du mariage
légitime, soit de l'union libre, est obligé, en conscience, de le
nourrir et de l'élever au même titre que la mère. S'il y a deux sortes
de naissances, il n'y a qu'une morale. D'ailleurs, le nombre des
avortements, des infanticides, des abandons d'enfant, se multiplie; et
nul ne peut rester indifférent à cette douloureuse situation.

Et donc, lorsque le père refuse de se faire connaître, il faut le
démasquer. Bien qu'il soit louable d'ouvrir largement les crèches et les
refuges aux nourrissons délaissés, la justice exige que les intéressés
puissent se retourner préalablement contre le coupable auteur de cette
misère, pour le contraindre au devoir d'assistance et d'éducation qu'il
déserte lâchement. C'est surtout à l'enfant, que le poids de la
bâtardise écrase, qu'il importe d'accorder le droit de réclamer son
père. Et à défaut de la mère, disparue, morte ou empêchée, il
appartiendra à l'État, investi de la tutelle des enfants abandonnés, de
rechercher ou de poursuivre, en leur nom, le père naturel qui se cache
et se dérobe à ses obligations. L'immunité, dont celui-ci jouit dans
notre société française, est un scandale et un fléau. «C'est une
question qu'il faudrait traiter entre hommes, disait M. le professeur
Terrat au Congrès des femmes catholiques, car c'est une honte pour nous
d'avoir fait et de conserver une loi d'une si odieuse injustice[172].»
Toute société est mal constituée qui énerve et affaiblit le sentiment de
la responsabilité, en empêchant que l'acte accompli au préjudice
d'autrui se retourne un jour contre son auteur. Jamais une conscience
droite n'admettra qu'on sacrifie à l'impunité d'un malhonnête homme,
l'intérêt et l'avenir de ses deux victimes, le droit de la mère et celui
de l'enfant.

[Note 172: _Le Féminisme chrétien_ du mois de mai 1900, p. 135.]

Non point qu'à l'homme revienne toujours l'initiative de l'acte
irréparable. Il est plus d'une femme envers qui la séduction est facile.
Souvent les deux complices n'auront fait que suivre leur instinct ou
leur inclination. Mais de cette égalité de nature doit résulter
justement une égalité de droit. Pareil ayant été leur penchant l'un pour
l'autre, pareille doit être la responsabilité de l'un et de l'autre.
Devant l'enfant né de leur rencontre, leurs obligations sont identiques;
et le père, non plus que la mère, ne saurait légitimement s'y
soustraire. Ouvrons donc aux victimes le droit de rechercher la
paternité du coupable. Cette faculté réparatrice ne sera dure que pour
le malhonnête homme, qui recule devant les conséquences de son
imprudence ou de son libertinage.

En soi, cette argumentation est décisive. Combien de drames et de romans
nous ont montré une fille-mère, honnête et fière, cherchant vainement à
se réhabiliter, et mourant victime de la lâcheté d'un homme et des
sottes malveillances de la foule? Ces prédications sentimentales n'ont
pas été vaines. Il n'est personne, au sortir de ces spectacles ou de ces
lectures, dont le coeur n'ait fait écho à la malheureuse abandonnée
criant à son séducteur: «Voilà ton enfant! Tu lui as donné la vie:
aide-moi à la lui conserver!»

Par malheur, la recherche de la paternité n'est pas, dans la réalité,
aussi simple qu'on le suppose. Sur la scène et dans les livres, la
fille-mère est toujours une merveille de grâce, de tendresse et de
vertu. En admettant que, dans la vie, cette petite perfection puisse se
rencontrer par hasard, il faut prévoir, en revanche, les calculs des
intrigantes qui, se faisant une arme de leurs faiblesses ou de leurs
séductions, essaieraient de s'introduire dans les familles les plus
honnêtes. Que la recherche de la paternité soit permise, et les plus
audacieuses réclamations d'état risquent de se produire devant les
tribunaux. Quel honnête homme pourrait se flatter d'être à l'abri des
revendications mensongères et des manoeuvres habiles d'une femme
impudente? Laisserez-vous aux filles publiques la liberté de spéculer
sur le fruit de leur honteux commerce? Ajouterez-vous foi aux
déclarations de paternité faites par une prostituée? A cela, une femme
d'un optimisme admirable répondait naguère, dans un journal féministe,
qu' «il n'était pas à craindre que des femmes attribuassent la paternité
de leur enfant à un homme qu'elles n'avaient jamais approché[173].»
C'est trop de bonté d'âme. Comment croire et affirmer que des filles ou
des femmes d'une adroite perversité n'exploiteront jamais contre la
naïveté de la jeunesse, des légèretés, des imprudences, des familiarités
sans conséquence, pour lui infliger une paternité flétrissante qui ne
sera point son fait? Prenez garde d'ouvrir la porte au chantage et à la
calomnie!

[Note 173: Feuilleton de la _Fronde_ du 24 mars 1898.]

D'autant plus que, s'il est facile de rechercher la paternité, il est
impossible de la prouver. L'enlèvement, le viol, la séduction même, sont
des événements dont l'extériorité tombe sous les sens. Mais, pour
éclaircir le mystère de la conception, il faut bien s'en rapporter à la
mère. Et à une condition encore: c'est qu'elle ne prodigue point ses
faveurs à trop de monde; sinon «la confusion de parts», comme disent les
juristes, ne serait pas facile à éclaircir pour la femme elle-même.

La paternité est donc à peu près impénétrable. On ne la prouve pas: on
la suppose. Le mariage lui-même n'établit la paternité légitime que par
fiction; il la fait présumer. Hors des justes noces, il n'y a plus ni
signe légal, ni signe matériel, qui permette de convaincre un homme d'un
fait caché, dont la certitude échappe à toute investigation. C'est le
secret de la femme. Cela étant, est-il prudent de croire toutes les
filles-mères sur parole? N'oublions pas que c'est pour couper court aux
scandales et aux diffamations que suscitèrent sous l'ancien régime
certaines revendications de paternité, que le Code Napoléon a interdit
la recherche de la filiation naturelle. Si donc nous l'admettons à
nouveau, il faudra prendre de sérieuses garanties contre les pièges, les
ruses et les stratagèmes des intrigantes et des dévergondées, afin de ne
point faire payer aux honnêtes gens la protection méritée par quelques
intéressantes créatures. C'est pourquoi la recherche de la paternité
devrait avoir pour effet, à notre sentiment, moins de procurer à
l'enfant une filiation certaine, que d'assurer à la mère une créance
alimentaire pour le nourrir et l'élever.

Telle est l'idée qui semble dominer aujourd'hui dans les milieux
féministes. On y parle moins d'imposer au père une reconnaissance
forcée, avec tous les liens de droit et les avantages successoraux qui
s'y rattachent, que d'organiser à sa charge une «responsabilité
pécuniaire» comprenant les frais d'entretien et d'éducation de l'enfant,
ainsi que sa préparation à une profession conforme à la condition de la
mère. En outre, le Congrès des oeuvres et institutions féminines de
1900, qui représentait le Centre féministe, a pris, contre le chantage
possible, une mesure de répression ainsi conçue: «Les actions
introduites de mauvaise foi seront punies d'un emprisonnement de 1 an à
5 ans et d'une amende de 50 francs à 3 000 francs.»

Et pour plus de sûreté, le projet de loi soumis au Parlement n'admet la
recherche de la paternité naturelle qu'à titre exceptionnel. Voici
comment l'article 340 du Code civil serait modifié: «La recherche de la
paternité est interdite. Cependant, la paternité hors mariage peut être
judiciairement déclarée: 1º dans le cas de rapt, d'enlèvement ou de
viol, lorsque l'époque du rapt, de l'enlèvement ou du viol légalement
constatée se rapportera à celle de la conception; 2º dans le cas de
séduction accomplie à l'aide de manoeuvres dolosives, abus d'autorité,
promesse de mariage ou fiançailles, à une époque contemporaine de la
conception, et s'il existe un commencement de preuve par écrit
susceptible de rendre admissible la preuve par témoins.» Nous
admettrions même la recherche et la démonstration de la filiation
adultérine, tant vis-à-vis du père que vis-à-vis de la mère, sous la
seule réserve que la pension alimentaire due à l'enfant serait payée sur
les biens propres de l'un ou de l'autre, sans pouvoir jamais être
poursuivie sur la communauté.

Quelque projet que l'on adopte,--ou plus restreint ou plus large,--il
est curieux de remarquer que la recherche de la paternité ne satisfait
pas toutes les femmes. Mme Pognon est de ce nombre; et c'est avec une
vaillance hautaine qu'elle a fait valoir ses scrupules au Congrès de la
Gauche féministe. Jugeant les autres femmes d'après elle-même, elle a
déclaré que, si jamais elle s'était trouvée dans le cas d'être
abandonnée par un homme qu'elle aurait aimé, sa fierté l'aurait empêchée
de le traîner devant un tribunal, comme aussi sa dignité aurait reculé
devant la révélation publique des secrets de son coeur. Un pareil
langage lui fait honneur. Mais on peut répondre que ces scrupules
délicats n'empêchent point les femmes d'étaler journellement devant la
justice, au cours des procès en divorce, leurs querelles de ménage et
leurs secrets d'alcôve.

Plus forte est l'objection que Mme Pognon a développée contre les
résultats pratiques de la recherche de la paternité naturelle. «Vous
n'aurez rien fait pour la mère, quand vous aurez trouvé le père.» Il est
de fait que, dans la classe ouvrière des grands centres urbains, où
l'esprit du vieux mariage chrétien décline tous les jours, des femmes
mariées se rencontrent souvent qui, bien que chargées de famille, ne
peuvent rien obtenir du mari tenu par la loi pour le père légitime de
leurs enfants. «J'en connais, disait Mme Pognon, qui ont passé des
années à courir après leur mari, pour se faire payer la pension que le
tribunal leur avait accordée.» Voyez ce qui se passe en matière de
divorce: combien de fois l'époux coupable parvient-il à se dérober à la
dette alimentaire qui lui incombe vis-à-vis de la femme? Que de
poursuites vaines! Que de procédures infructueuses! Jamais vous ne
forcerez un ouvrier à nourrir et à élever un enfant qu'il ne veut pas
reconnaître. Qui sait même si la condition des filles-mères n'en sera
pas aggravée? Aux demandes de secours qu'elles pourront faire aux âmes
charitables, combien seront tentées de leur répondre: «Cherchez le père:
il paiera!»

C'est pourquoi Mme Pognon a réclamé la création d'une «caisse de la
maternité»,--la déclaration de naissance devant suffire pour donner le
droit à la mère, mariée ou non, de toucher chaque mois la pension de son
enfant. Et après avoir émis le voeu que «la recherche de la paternité
soit autorisée», le Congrès, entrant dans les vues de sa présidente, a
voté, à l'unanimité, le principe de cette fondation[174].

[Note 174: Voir la _Fronde_ des 11 et 12 septembre 1900.]

L'idée, sans doute, procède d'une intention excellente. Et pourtant la
forme qu'on lui a donnée nous inquiète.

Qu'il soit bon de prélever sur les ressources de la commune, du
département ou de l'État, les fonds nécessaires pour venir au secours
des familles indigentes chargées d'enfants, nul ne le contestera. Mais
pourquoi créer une caisse ouverte à toutes les femmes, «quelle que soit
leur situation et sans qu'aucune enquête puisse être faite à ce sujet?»
Pourquoi étendre son bénéfice aux femmes riches comme aux femmes
pauvres? Est-il admissible que les contribuables, qui élèvent leurs
enfants, paient pour une mère qui a le moyen d'élever les siens? Mme
Kergomard avait cent fois raison d'objecter que «toutes les fois qu'une
femme peut nourrir son enfant par son travail, elle le doit.» Et elle le
fait aujourd'hui; mais le fera-t-elle demain, si nous abolissons en son
coeur le sentiment des responsabilités les plus sacrées?

On a parlé d'assurance. Une caisse de prévoyance contre les risques et
les frais de la maternité sauvegarderait pleinement, assure-t-on, la
dignité de la femme. Mais combien de mères seraient dans l'impossibilité
de payer régulièrement les primes? Si donc l'assistance est nécessaire,
ne l'accordons qu'aux pauvres. Et que les mères ne nous fassent pas
oublier les pères! Quand la femme vient à mourir, les enfants légitimes
tombent à la charge du mari. Un homme pauvre n'a pas toujours le moyen
d'élever une famille: refuserez-vous de le secourir? Comme on l'a
proposé, la «caisse de la maternité» serait mieux appelée «caisse de
l'enfance».

Au fond, la conception de cette caisse nous semble procéder de l'esprit
socialiste. Si l'enfant doit être nourri aux frais de la communauté,
c'est qu'il appartient à la société autant qu'à sa famille. Cela étant,
Mme Hubertine Auclerc était dans la pure logique de l'idée en
préconisant «un impôt paternel, prélevé sur tous les hommes, et destiné
à servir à la mère une pension suffisante pour élever son enfant.»
Pourquoi même l'enfant n'appartiendrait-il pas exclusivement à la mère?
Pourquoi rechercher la paternité naturelle? Pourquoi s'inquiéter d'une
loi difficile à faire, dont le texte subtil traîne depuis des années
devant les Chambres? Pourquoi mettre tant d'insistance à réclamer pour
le bâtard le nom paternel? «Est-ce une honte pour la mère de donner son
nom à l'enfant et pour l'enfant de recevoir celui de sa mère?» C'est Mme
Pognon qui parle ainsi; et son langage est conforme à la nouvelle morale
féministe.

Les partis avancés ne peuvent qu'y applaudir. A quoi bon chercher le
père, en effet, si l'enfant doit être soustrait aux parents et élevé par
les soins de l'État en des couveuses socialistes? A quoi bon chercher le
père, si le patriarcat, déchu de ses prérogatives abusives et surannées,
doit céder le pas à la tendre souveraineté du matriarcat? A quoi bon
chercher le père si, enfin, le mariage devant tomber en désuétude comme
toutes les superstitions du passé, l'union libre est appelée à
réhabiliter, à glorifier prochainement la fille-mère,--la vraie femme
des temps nouveaux,--en lui imputant à honneur et à vertu ce que
l'opinion de nos contemporains tient encore pour une irréparable faute?

Et tel est bien l'esprit des doctrines révolutionnaires. Pour remédier
au mal social dont nous souffrons, il n'est que de revenir à la
«Maternité sacrée», c'est-à-dire au droit pour la mère de donner son nom
à l'enfant, sans que mention soit faite du père putatif. L'impôt
assurera des ressources à la procréation, proportionnellement au nombre
des nouveau-nés. Au voeu d'une certaine école, la Commune et l'État sont
appelés à prendre un jour la suite des obligations du père. Et cette
solution est inéluctable. Là où le mariage ne régularise plus les
relations entre les deux sexes, l'impossibilité de connaître le père
implique naturellement l'impossibilité de fonder une famille. A qui
seront attribués les enfants? A la mère ou à la communauté? Car je
n'imagine pas qu'on restaure certaine pratique primitive, qui attribuait
l'enfant à celui des hommes de la tribu, avec lequel il avait le plus de
ressemblance. Ce serait trop simple. Seulement, le fardeau des enfants
sera bien lourd pour la femme. Qu'à cela ne tienne! La société s'en
chargera.

A vrai dire, les écoles révolutionnaires se montrent assez indifférentes
à la querelle du patriarcat et du matriarcat. Au contraire de Proudhon
qui voulait ramener le mariage actuel en arrière, jusqu'à la rigide
puissance du père de famille romain, on sait que les socialistes et les
anarchistes réclament l'abolition pure et simple de la famille. Celle-ci
a fait son temps. La famille païenne était fondée sur le mépris et
l'asservissement de la femme. La famille chrétienne implique la
suspicion et la subordination de l'épouse. Par bonheur, le progrès des
moeurs a successivement adouci nos idées. Il appartient à la démocratie
révolutionnaire de poursuivre l'évolution commencée. Libérons l'épouse,
émancipons la mère. Plus de mariage, plus de famille. Les enfants
appartiendront à la communauté. Ils seront nourris, élevés et entretenus
aux frais du public[175]. Pas besoin de s'inquiéter des droits du père
ou de la mère, puisque la collectivité les remplacera. Est-ce que l'État
ne fera pas un père de famille idéal? Cela mérite réflexion.

[Note 175: Benoît MALON, _Le Socialisme intégral_, t. I, p. 372.]



CHAPITRE IV

Idées et projets révolutionnaires


       SOMMAIRE

       I.--LA QUESTION DES ENFANTS.--RÉHABILITATION DES
       BÂTARDS.--TOUS LES ENFANTS ÉGAUX DEVANT L'AMOUR.--OPTIMISME
       RÉVOLUTIONNAIRE.

       II.--DOCTRINE SOCIALISTE: L'ÉDUCATION DEVENUE «CHARGE
       SOCIALE.»--TOUS LES NOURRISSONS A L'ASSISTANCE
       PUBLIQUE.--LE COLLECTIVISME INFANTILE.

       III.--DOCTRINE ANARCHISTE: L'ENFANT N'APPARTIENT A
       PERSONNE, NI AUX PARENTS, NI A LA COMMUNAUTÉ.--QUE PENSER
       DU DROIT DES PÈRE ET MÈRE ET DU DROIT DE LA SOCIÉTÉ?--LA
       VOIX DU SANG.

       IV.--LE DEVOIR MATERNEL.--NÉGATIONS LIBERTAIRES.--RETOUR A
       L'ANIMALITÉ PRIMITIVE.--LES NOURRICES VOLONTAIRES.

       V.--OU EST LE DANGER?--LA LIBERTÉ DU PÈRE ET LA LIBERTÉ DE
       L'ENFANT.--UN DERNIER MOT SUR LES DROITS DE LA
       FAMILLE.--HISTOIRE D'UN CONGRÈS.--LA PATERNITÉ SOCIALE DE
       L'ÉTAT.


I

Si blessant que soit le libre amour pour les hommes délicats et les
filles bien nées, il est un point qui achèvera, j'en suis sûr, de les
révolter contre la licence de la passion et l'anarchisme du coeur: c'est
la question des enfants.

Le mariage aboli, que deviendront-ils? Certes, la filiation maternelle
ne cessera point d'être visible, puisque le fait de l'accouchement la
révèle. Encore est-il que les écritures de l'état civil sont nécessaires
pour en conserver la preuve et en perpétuer le souvenir; et ces
registres indiscrets ne sont bons, paraît-il, qu'à être brûlés.

Quant à la filiation paternelle, il est impossible de l'établir dès
qu'il n'existe aucun lien légal entre le père et la mère. Qui en fera
foi en dehors du mariage? La paternité n'existera que pour ceux qui
voudront bien l'accepter. Quelle insécurité pour la mère? Qui la
protégera contre les lâchetés, les abandons et les reniements? Le
mariage lie le père à ses devoirs, en le liant à la mère et à l'enfant.
Rompez cette attache, et le père, pour peu qu'il tienne à ses aises,
lâchera «maman» et «bébé». En tout cas, il est d'évidence qu'à défaut du
mariage, il sera singulièrement malaisé d'établir la filiation
paternelle. Rien de plus commode pour l'homme qui voudra se dérober à
ses devoirs les plus sacrés. A la vérité, les enfants n'auront qu'à
rechercher leur père, si le coeur leur en dit. Mais pourquoi
s'inquiéteraient-ils de cette bagatelle? Avec une imperturbable
sérénité, l'école anarchiste leur prêche à cet égard le désintéressement
et l'indifférence.

Les «Volontaires de l'Idée» devraient même, à en croire certains
doctrinaires anarchistes, s'élever au-dessus des préjugés mondains et se
marier, dès maintenant, sans passer par l'église et par la mairie. Ne
dites point, par exemple, à l'auteur déjà cité des «Unions libres,» que
la loi méconnue se vengera sur les enfants issus de cette libre union,
en les qualifiant de bâtards et en les excluant, à ce titre, des
partages de famille. «Cela est incontestable, répond-il. Mais puisque
l'héritage est privilège, on n'a pas à le rechercher ni pour soi, ni
pour les siens, encore moins à lui sacrifier une conviction. Et pour ce
qui est de l'état civil, quel mal à ce qu'on qualifie d'enfants naturels
ceux qui ne sont autre chose?»

Il est incontestable que les enfants légitimes et illégitimes naissent à
la vie de la même façon, le plus _naturellement_ du monde. Seulement,
l'union libre étant officiellement illégitime, il est loisible à
l'opinion de donner aux enfants naturels l'appellation de «bâtards»,
tant qu'il lui plaira. A cela, un père libertaire voudrait que son fils,
dominant l'injure, toujours bienveillant et tranquille, répondît avec un
sourire doux et fier: «Libre à vous de prononcer «bâtard» le mot que mon
père et ma mère prononcent «enfant de l'amour». Je ne suis point bâtard
par accident, mais parce qu'on l'a bien voulu. Des parents, les miens,
ont compris que ce nom cesserait d'être un opprobre, dès que d'honnêtes
gens n'en auraient pas honte; ils m'ont voulu bâtard pour en diminuer le
nombre[176].»

[Note 176: _Souvenir du 14 octobre 1882._ Unions libres, pp. 25 et 26.]

Voilà, certes, un langage qui n'est point banal; mais il nous révèle un
optimisme bien étrange. Supprimons, par hypothèse, l'intervention de M.
le Maire: les enfants ne naîtront pas autrement que par le passé; et il
est probable que nous n'aurons pas changé grand'chose à la condition des
familles. J'ai l'idée que les «honnêtes gens» ne manqueront jamais de
donner à leur union une certaine publicité, une certaine consécration,
ceux-ci la plaçant sous la bénédiction du prêtre, ceux-là sous
l'attestation des parents, des amis et des voisins, à l'effet de la
distinguer des unions passagères et clandestines, qui ne sont que
libertinage et inconduite. Cela étant, il y aura toujours dans le
langage humain un mot, doué d'une signification plus relevée, pour
qualifier l'enfant issu de noces réputées honorables, et un mot, plus ou
moins flétrissant, pour désigner l'enfant né d'un commerce tenu pour
inconvenant ou ignominieux. Tant que le monde conservera la notion de la
décence et de la pudeur, tous les ménages honnêtes auront à coeur, pour
eux et pour leur descendance, de ne pas être confondus avec les couples
indignes, qui n'entretiennent que des relations instables de vice et de
prostitution. Je crois ce sentiment indestructible. Et c'est pour y
donner satisfaction que la loi civile est intervenue partout, séparant
officiellement le mariage des uns du concubinage des autres.

Ce n'est point même la suppression du mariage civil et du mariage
religieux, qui tarirait absolument du coeur des parents les trésors
d'affection et de dévouement, que la nature y a libéralement déposés.
J'aime à croire que, sous un régime d'union libre, beaucoup d'enfants
seraient, comme aujourd'hui, nourris et élevés à frais communs par le
père et la mère. Dieu merci! la tendresse maternelle et paternelle est
si instinctive à l'âme humaine, qu'elle ne saurait jamais être abolie
entièrement par l'égoïsme, si desséchant qu'on le suppose. L'auteur de
l'apologie des «Unions libres», dont j'ai déjà cité plusieurs fragments,
en triomphe dans une jolie page sur l'enfant «innocent et suave, le doux
et prodigieux miracle de la Nature.» Se demandant quel est le mystère de
son pouvoir: «C'est que, dit-il, faible, désarmé, incapable de se
défendre, impuissant à se suffire, le petit être ne vit que par votre
bonté, ne subsiste que par votre faveur.» Et le grave auteur induit du
seul fait de l'existence des enfants, que «ce n'est point le droit du
plus fort, mais le droit du plus faible qui l'emporte dans
l'humanité[177]».

[Note 177: _Souvenir du 14 octobre 1882._ Unions libres, pp. 6 et 7.]

Ces sentiments sont généreux. Encore faut-il songer aux marâtres et aux
indignes, qui brutalisent ou abandonnent leur progéniture. Et je ne puis
croire que l'habitude des unions libertaires, la rupture de tous les
liens civils et religieux, le relâchement de toutes les obligations
divines et humaines, l'extension de ces maximes anarchistes: «Fais ce
que veux! Aime qui voudras!» soient de nature à diminuer le nombre de
ces intéressantes victimes. J'admets que l'enfant est la plus forte
chaîne qui puisse rattacher un homme à une femme. Mais cette chaîne est
lourde. Élever une famille ne va point sans peines, sans charges, sans
frais, sans assujettissement. Et c'est pour empêcher les égoïstes et les
lâches de se dérober à ce pesant fardeau, que la religion et la loi sont
intervenues pour les retenir dans leurs devoirs. L'individualisme, au
contraire, s'effarouche de toute sujétion, rougit de tout lien,
s'épouvante de toute chaîne. Il veut être son maître et s'efforce de
secouer tous les jougs. Mais alors, pour s'appartenir véritablement, les
enfants sont de trop! Encore une fois, que deviendront-ils?


II

Les socialistes ne sont pas embarrassés. Dans toutes les questions que
soulève l'avenir, ils font intervenir la collectivité,--une excellente
femme, un peu fée, omnisciente et omnipotente, la providence des
mécréants,--qui pourvoira, comme en se jouant, à toutes les difficultés
humaines.

Il est donc entendu, dans le monde socialiste, qu'à défaut de parents,
la communauté prendra les nouveau-nés sous son aile. M. Deville déclare
même que «l'entretien des enfants» doit être soustrait au «hasard de la
naissance», pour devenir, comme l'instruction, une «charge
sociale[178].»

[Note 178: Gabriel DEVILLE, _Aperçu sur le Socialisme scientifique_
publié en tête du _Capital de Karl Marx_, p. 43.]

La société se «chargera» conséquemment d'élever tous les «mioches».
Chacun pourra, comme Jean-Jacques Rousseau, envoyer les siens aux
Enfants trouvés. Inutile de dire qu'en ce temps-là, l'Assistance
publique sera la plus douce, la plus dévouée, la plus tendre des mères.
Pour faire de l'humanité une seule famille, il n'est que de mettre nos
enfants en commun. A ce compte, les célibataires eux-mêmes, devenus un
peu les pères des enfants des autres, seront associés, par un miracle de
solidarité collective, aux bienfaits et aux joies de la paternité. Je ne
plaisante pas: M. Sébastien Faure déclare très sérieusement que «c'est
en ce sens, et seulement dans celui-là, que l'humanité entière,
définitivement reconstituée, ne formera qu'une vaste famille étroitement
unie[179].» Après cela, vieux garçons et vieilles filles feraient preuve
d'un bien mauvais caractère, s'ils ne se vouaient, corps et âme, à la
«mutualité communiste».

[Note 179: La _Plume_ du 1er mai 1893, p. 205.]

Il est vrai qu'Aristote, s'élevant contre la confusion des femmes et des
enfants, se refusait à comprendre que tous les citoyens pussent déclarer
à l'occasion d'un seul et même objet: «Ceci est à moi sans être à moi.»
Conçoit-on tous les grands Français disant, avec unanimité, de tous les
petits Français: «Ce sont mes fils, ce sont mes filles?» On oublie qu'il
est au-dessus des forces de l'homme de supprimer les liens de famille,
d'abolir l'atavisme et l'hérédité, les ressemblances et les affections.
Combien les enfants mal doués et mal venus seraient à plaindre sous un
régime de communisme familial! D'un enfant de génie chacun dirait:
«C'est le mien!» Et d'un infirme ou d'un idiot: «C'est le vôtre!» Je ne
sais que l'affection des pères et des mères qui puisse adoucir le sort
des petits déshérités de la nature. Est-ce que le coeur humain s'attache
aussi fortement aux choses communes qu'aux choses privées? Mais
j'oubliais que, par un miracle de la Révolution sociale, les hommes de
l'avenir auront le coeur si large, qu'ils pourront y faire entrer tous
les nouveau-nés de France et de Navarre,--et l'universel féminin, par
dessus le marché!


III

Rien de plus simple, on le voit, que de donner une famille à ceux qui
n'en ont pas. Ici, toutefois, le féminisme anarchiste ne s'accorde pas
tout à fait avec le féminisme socialiste. Il n'a qu'une demi-confiance
dans le biberon officiel et s'effarouche des vertus impérieuses de
l'Assistance publique. L'uniformité régimentaire lui semble aussi
mauvaise pour les poupons que pour les adultes.

A qui donc appartiendra l'enfant? A personne. C'est un bien indivis. La
dissolution de la famille est le couronnement de toutes les
émancipations. Plus de dépendance patronale, grâce au collectivisme de
la production et de la propriété; plus de dépendance masculine, grâce à
l'égalité des sexes et à l'intégralité de l'instruction; plus de
dépendance maritale, grâce à l'abolition du mariage et à
l'affranchissement de l'amour; plus de dépendance paternelle, grâce à la
destruction du foyer et au communisme des enfants. Lorsqu'on est en goût
de liberté, on n'en saurait trop prendre.

Ainsi, d'après M. Jean Grave, «l'enfant n'est pas une propriété, un
produit, qui puisse appartenir plus à ceux qui l'ont procréé,--comme le
veulent les uns,--qu'à la société,--comme le prétendent les
autres[180].» A la vérité, l'enfant est insusceptible d'appropriation
privée ou publique. Il n'est ni la chose du père ou de la mère, ni la
chose de la Commune ou de l'État. C'est un être sacré placé en dehors et
au-dessus de tous les biens. Seulement je me sépare de l'écrivain
anarchiste sur le point de savoir qui sera chargé de donner des soins à
l'enfant. Où M. Jean Grave ne veut voir qu'une faculté, je mets une
obligation.

[Note 180: _La Société future_, chap. XXIII: L'enfant dans la société
nouvelle, p. 341.]

A la charge de qui? De la société? On vient de voir que c'est le rêve
socialiste de donner pour père aux enfants «Monsieur tout le monde».
Mais les anarchistes repoussent l'intervention d'une collectivité
autoritaire, véritable monstre anonyme, dont les griffes pèseraient
lourdement sur toutes les vies, depuis le berceau jusqu'à la tombe. Leur
société, d'ailleurs, est inorganique et, comme telle, impropre à toute
fonction de tutelle et de paternité. M. Jean Grave nous en avertit:
«Étant donné que les anarchistes ne veulent d'aucune autorité; que leur
organisation doit découler des rapports journaliers entre les individus
et les groupes, rapports directs, sans intermédiaires, naissant sous
l'action spontanée des intéressés et se rompant aussitôt, une fois le
besoin disparu,--il est évident que la société n'aurait, pour la
synthétiser, aucun comité, aucun corps, aucun système représentatif
pouvant intervenir dans les relations individuelles.» Et un peu plus
loin: «Il y a bien, en anarchie, une association d'individus combinant
leurs efforts en vue d'arriver à la plus grande somme de jouissances
possible, mais il n'y a pas de société, telle qu'on l'entend
actuellement, venant se résumer en une série d'institutions qui agissent
au nom de tous. Impossible donc d'attribuer l'enfant à une entité qui
n'existe pas d'une façon tangible. La question de l'enfant appartenant à
la société se trouve ainsi tout naturellement écartée[181].» En somme,
la société anarchique n'est qu'une sorte d'indivision vague, instable et
confuse. Il serait donc absurde de confier de petits êtres de chair qui
veulent être allaités, soignés, entretenus et élevés, à un ensemble
flottant et insaisissable, à une masse anonyme sans tête, sans bras et
sans coeur.

[Note 181: _La Société future_, chap. XXIII, p. 342.]

Fût-elle même autoritaire, fortement organisée; impérieusement
centralisée selon le mode collectiviste, la société ne me paraîtrait pas
recevable davantage à usurper la place des parents naturels, à exercer
les fonctions écrasantes d'une paternité universelle. Son rôle ne doit
être et ne peut être que supplétif. Qu'elle recueille les enfants
abandonnés, rien de mieux; mais qu'elle se garde d'empiéter sur les
attributions de la famille, qui est mieux placée, mieux douée pour la
formation des générations nouvelles! C'est pourquoi, en refusant aux
pères et aux mères un droit absolu de propriété sur la personne de leurs
enfants, il convient de leur accorder expressément des pouvoirs
d'autorité suffisants pour qu'ils puissent remplir les devoirs, les
obligations et les charges qui leur incombent au profit de leur
postérité. Fils et filles ne sont donc point la chose, le bien, le
domaine des parents: c'est entendu. Mais ils restent leurs enfants.

Jamais vous n'empêcherez un père et une mère de dire des descendants
qu'ils se sont donnés: «Mon fils, ma fille!» Si différente que soit
l'autorité paternelle de la propriété privée, on conviendra que les
parents ont plus de droits sur leurs enfants que le premier venu du
voisinage. Les ayant faits, ils sont chargés de les nourrir. Et c'est
méconnaître les intentions de la nature que de leur refuser un pouvoir
de protection, de conseil, de direction, qui, dans l'état normal des
choses, est tempéré par un fond de tendresse généreuse et compatissante.
Les parents sans entrailles sont, Dieu merci! des exceptions. On ne
saurait poser en règle générale que l'autorité paternelle est plus
nuisible qu'utile au développement de l'enfance. On ne fera croire à
personne que les pères d'aujourd'hui soient barbares et féroces. Les
droits de la paternité ne sont que la juste contre-partie de ses
devoirs. Et en quelles mains débonnaires sont-ils souvent placés!
Combien peu savent se faire respecter? La fermeté, la dignité s'en va.
L'autorité familiale s'est peu à peu amollie, pour ne pas dire aplatie.
Que de parents sont devenus les esclaves de leurs enfants! Que de jeunes
gens se moquent de leur vieux bonhomme de père et envoient promener leur
vieille bonne femme de mère! Osera-t-on dire que ces petits messieurs et
ces grandes demoiselles gagneront, à ce relâchement de la discipline
familiale, de se faire une vie plus noble, plus heureuse et plus utile?

Et pourtant, le féminisme anarchique presse les pères et les mères
d'abdiquer leurs vaines prérogatives. Il mettra, par exemple, dans la
bouche d'un père s'adressant à ses filles et à ses gendres, le jour de
leur union, des paroles comme celles-ci: «Notre titre de parents ne nous
fait en rien vos supérieurs et nous n'avons sur vous d'autres droits que
ceux de notre profonde affection. Restés libres, vous n'en êtes devenus
que plus aimants. Encore aujourd'hui, vous êtes vos propres maîtres.
Nous n'avons point à vous demander de promesses et nous ne vous faisons
point de recommandations[182].» Cela est d'un détachement et d'une
confiance admirables.

[Note 182: _Souvenir du 14 octobre 1882._ Unions libres, pp. 29 et 30.]

Non qu'il soit sage au père de s'immiscer rudement dans les affaires de
coeur de ses filles majeures et de ses grands garçons. Mais une sottise
est si vite commise, fût-ce en âge de raison! Comment, dès lors, en
vouloir aux parents de chercher à éclairer leurs enfants sur les suites
possibles d'un entraînement ou d'une liaison? Ils peuvent invoquer, en
ce cas, et leur droit et leur devoir. Car, ici, l'intervention familiale
est dictée moins par une manie de commandement que par une vue
clairvoyante des véritables intérêts des descendants. Il ne s'agit point
d'opposer obstinément le veto des vieux aux inclinations des jeunes. Une
fois majeurs, ceux-ci doivent être maîtres de disposer de leur coeur. A
eux, le dernier mot. Mais interdire aux parents le droit d'en appeler de
la passion aveugle à la raison avertie, mais leur faire un crime
d'adresser à leur fils ou à leur fille des représentations prudentes et
de sages remontrances, mais les obliger à laisser faire et les réduire
au rôle de témoins impassibles et indifférents, lorsqu'il s'agit d'actes
susceptibles de compromettre l'avenir, le bonheur, la vie même de ce
qu'ils ont de plus cher au monde,--c'est vraiment leur imposer une
abstention au-dessus de leur force, une abstention contre nature. Nous
ne croyons pas qu'on obtienne de sitôt d'un père ou d'une mère qu'ils
foulent aux pieds leurs obligations de tendresse, de sollicitude et
d'affectueuse protection. Il faudrait, pour cela, leur arracher le
coeur. Où est la puissance humaine capable d'étouffer en nous la voix du
sang?


IV

Une fois le père dépossédé de sa puissance, il restera la mère qui,
semble-t-il, a bien aussi quelques droits sur l'enfant. Elle l'a porté
dans son sein et nourri de son lait; elle lui a communiqué son sang, son
souffle, sa vie. Pendant neuf mois, elle a fait corps avec lui. Il est
sien. Et grâce au fait matériel de la naissance, il peut être facilement
revendiqué par elle _erga omnes_. M. Jean Grave veut bien le
reconnaître: «Plus que la société, plus que le père qui, somme toute, ne
peut s'affirmer comme tel que par un acte de confiance,--plus que
quiconque, la mère seule a quelque raison d'arguer de ses droits sur
l'enfant.» Elle sera donc libre de le conserver[183]. Il semble même que
l'école anarchiste soit favorable au matriarcat. «Si jamais révolution
troubla les esprits, dit-on, ce fut assurément celle qui substitua le
patriarcat aux institutions matriarcales[184].» Sans revenir à nouveau
sur ces institutions hypothétiques (on a vu que beaucoup d'historiens
n'y croient pas), il est constant que, durant de longs siècles, la
filiation paternelle l'a emporté sur la filiation maternelle dans la
détermination de l'état civil de l'enfant. Et tandis que nous voulons
aujourd'hui que celui-ci soit,--grâce au mariage,--le fils du père aussi
bien que le fils de la mère, l'esprit féministe tend à exagérer le
matriarcat, au préjudice des influences paternelles, sous prétexte que
la femme en sera grandie et libérée.

[Note 183: _La Société future_, p. 347.]

[Note 184: _Souvenir du 14 octobre 1882._ Unions libres, p. 11.]

Mais point d'honneur sans charge. En éliminant le père du gouvernement
de la famille, on aggrave inévitablement les responsabilités de la mère
qui, seule chargée du fardeau de ses petits, ne manquera point le plus
souvent d'en être écrasée. Émancipée du côté du mari, la femme sera donc
plus gravement assujettie du côté des enfants.

Émile Henry, que l'attentat de l'hôtel Terminus a rendu tristement
célèbre, a bien voulu s'inquiéter de cette situation. «Dans la société
actuelle, nous dit-il ingénument, l'idée de famille est fondée sur
l'union continue et parfois perpétuelle de l'homme et de la femme, en
vue de la procréation et de l'éducation des enfants. Nous, les
anarchistes, nous ne voyons dans le rapprochement des sexes qu'une crise
d'amour. C'est la recherche naturelle et réciproque de l'homme et de la
femme. Cela ne crée aucun devoir. Le mâle, après qu'il a fécondé la
femelle, ne lui doit plus rien. S'il veut demeurer avec elle, tant
mieux; mais ce sera en vertu de l'amour qu'elle continue de lui
inspirer, et non en vertu de je ne sais quel lien insupportable. Aucun
devoir ne découle de la procréation, qui n'est qu'un acte momentané. La
femme n'a pas même le devoir de l'allaitement vis-à-vis du petit qu'elle
a engendré. Si la nature ne l'attache point à son produit rien ne
saurait la retenir près de l'enfant[185].» Ce régime est proprement
celui des bêtes qui vaguent dans les champs et dans les bois. Rien n'est
plus conforme à la «nature» que l'amour cynique. Je ne sais même qu'un
gros mot pour qualifier convenablement un pareil dévergondage: c'est la
«chiennerie» universelle.

[Note 185: Document publié par le _Journal des Débats_ du mardi soir 10
juillet 1894.]

Ainsi comprise, l'union libre nous ramènerait à cette animalité
primitive dont Jean-Jacques Rousseau nous a donné une si charmante
peinture: «Dans l'état primitif, n'ayant aucune espèce de propriété, les
mâles et les femelles s'unissaient fortuitement, selon la rencontre,
l'occasion et le désir: ils se quittaient avec la même facilité. La mère
allaitait d'abord ses enfants pour son propre besoin; puis, l'habitude
les lui ayant rendus chers, elle les nourrissait ensuite pour le leur.»
Cette aimable pastorale n'est-elle pas mille fois supérieure à la triste
monogamie des modernes? Plus de devoirs pour le père, plus d'obligations
pour la mère. «Fais ce que tu veux!» L'enfant poussera comme il pourra.
Le développement de la nature humaine ne saurait se concevoir, au dire
d'Émile Henry, que par «la libre éclosion de toutes les facultés
physiques, morales et cérébrales.»

Rien n'oblige donc les individus à se charger de leur progéniture. Mais
à défaut de la société politique, qui sera dissoute, et de la famille
juridique, qui sera abolie, à quelles personnes reviendra le soin de les
élever? M. Jean Grave répond le plus sérieusement du monde: «A ceux qui
aimeront le plus l'enfant.» Que de gens, en effet, sont au supplice
d'avoir tout le jour des marmots dans les jambes, et combien répondent à
leurs criailleries par des brutalités! Qu'ils abandonnent leur
marmaille: cela vaudra mieux pour tout le monde. Il en est d'autres, par
contre, pour qui c'est un bonheur de choyer, de dorloter, de pouponner
les bambins: laissez-leur donc la joie d'élever les enfants des autres.
Au lieu de payer des poupées de carton à nos petites demoiselles,
pourquoi ne pas leur donner tout de suite un bébé en chair et en os à
mailloter et à entretenir? Nul doute qu'on ne puisse former des
bataillons de «nourrices volontaires», qui se dévoueront aux nouveau-nés
«par goût et par amitié». L'amour de l'enfance fera des prodiges. «Plus
de mercenaires rechignant sur le travail;» plus de pédagogues
«tortionnaires»; plus de salariés «sans conviction». Dans la société
anarchique, «chacun se partageant la besogne au mieux de ses tendances
et de ses aptitudes et y trouvant sa propre satisfaction,» les bonnes
âmes auront toutes facilités de devenir les «parents intellectuels» des
petits abandonnés[186].

[Note 186: _La Société future_, chap. XXIII: L'enfant dans la société
nouvelle, pp. 343, 344, 345, 350, _passim._]

Que si tant de bonté vous étonne, on vous répondra que, les difficultés
sociales étant aplanies, «le caractère des individus se modifiera
certainement» sous la libre action des affinités naturelles. Sur la
terre libérée des soucis de l'existence, la solidarité s'épanouira
d'elle-même; «une plus grande sincérité régnera dans les relations
humaines.» Toute contrainte cessant, l'«affection» sera le lien des
hommes. «Au lieu d'être une charge pour ceux qui l'adopteront, l'enfant
ne sera plus qu'une jolie petite créature à aimer et à cajoler.»
Décidément, nous aurions mauvaise grâce à nous inquiéter des générations
à naître. Pour un père qui se dérobera, dix suppléants s'offriront à le
remplacer. Et avec quel zèle! Les substituts volontaires ne manqueront
point. Ce sera le miracle de l'anarchie de susciter les plus admirables
vocations. «Nul doute, affirme M. Jean Grave, que les individus ne
s'acquittent à merveille de leur tâche[187].»

[Note 187: _La Société future_, _eod. loc._, pp. 343-344.]

Toutefois, malgré sa robuste confiance, l'écrivain libertaire laisse
percer, ici ou là, quelques inquiétudes.

N'est-il pas à craindre que, profitant d'un régime d'absolue liberté,
des parents «idiots ou abrutis», (c'est aux chrétiens que ce discours
s'adresse), fassent «des crétins de leurs enfants.» Cela est infiniment
grave; car protestants et catholiques n'enseigneront vraisemblablement
point le catéchisme anarchiste à leur progéniture. Ce qui rassure un peu
M. Jean Grave, c'est que cette insanité «sera rendue impossible par la
force même des choses.» N'oubliez pas que les États et les Églises
seront supprimés; que, ces retranchements opérés, les individus jouiront
pleinement de toutes les béatitudes de la science et de la vie; qu'il
est donc inadmissible que l'idée saugrenue puisse venir à des parents
«obscurantistes» de façonner des enfants «ignorantins»; qu'en tout cas,
ceux-ci n'hésiteraient point à échapper à l'influence de leurs indignes
ascendants, pour se livrer aux nobles éducateurs qui sauront mieux
respecter l'«intégral développement» de leur petite personne. Mais il
faut tout prévoir. Si donc il arrivait, par hasard, que des parents
oppresseurs eussent la mauvaise pensée de nourrir l'esprit de leur
descendance d'absurdités rétrogrades, on se réserve de leur faire sentir
que «la loi du plus fort est facilement déplaçable[188].» Est-ce bien
logique, M. Grave? Comment? Voilà des amants de la liberté qui
proclament le droit pour chacun de faire ce qui lui plaît, et qui
viennent dire aux catholiques, aux protestants, aux socialistes, à tous
leurs adversaires: «Vous aurez mille facilités d'accomplir ce que nous
voulons; vous aurez les coudées franches pour développer, de toute
façon, la solidarité telle que nous l'entendons. Mais s'il vous convient
d'induire vos enfants en d'autres idées, sachez que le poing nous
démange à la pensée de pareils abus. Vous ferez de petits anarchistes,
ou nous vous casserons les reins.» Libertaires en théorie, autoritaires
en action, les compagnons ne reconnaissent-ils donc qu'une
autonomie,--la leur?

[Note 188: _La Société future_, _eod. loc._, pp. 353 et 355.]


V

On trouvera peut-être que nous avons accordé une bien large place à
l'exposé des idées du féminisme révolutionnaire. A quoi bon s'occuper si
longuement de pures utopies, qui ne prendront jamais corps dans
l'humanité à venir?--Qu'en sait-on? L'esprit d'indépendance et de
révolte fait au milieu de nos sociétés d'inquiétants progrès. Tout ce
qui tend à affaiblir l'autorité de la famille et à ruiner le droit des
parents trouve peu à peu créance dans les esprits. En veut-on un
exemple?

Par définition, la puissance paternelle n'est, de l'avis unanime des
jurisconsultes, que le droit pour les père et mère de pourvoir à
l'éducation de leurs enfants. Or, par défiance injurieuse, ou mieux par
usurpation violente, le radicalisme jacobin conteste aujourd'hui ce
droit suprême aux pères et aux mères de famille. Qu'on attache au devoir
moral des parents une certaine sanction juridique: nous l'admettons
volontiers. C'est ainsi que la loi du 28 mars 1882 a organisé un procédé
spécial de coercition, pour les forcer à donner au moins l'instruction
primaire à leurs enfants. Encore est-il qu'ils doivent être libres de
choisir les maîtres auxquels ils délèguent leurs pouvoirs. Cela est
tellement évident que si, nous, pères de famille, nous pouvions élever
et instruire personnellement nos enfants, nul, je pense, n'aurait l'idée
de nous l'interdire. L'État enseignant n'est donc, en principe, que le
mandataire des parents.

Mais ce rôle ne suffit plus aux représentants de la politique
révolutionnaire. A la liberté du père, on oppose hypocritement la
«liberté de l'enfant». Et cette formule n'est qu'un mot vide de sens, si
l'on entend par là qu'il appartient à un petit être sans force, sans
lumière et sans expérience, de choisir l'enseignement qui lui convient.
Seulement, derrière le sophisme de la liberté de l'enfant, se cache
sournoisement une prétention sectaire, celle d'accaparer l'enfant. On ne
veut le soustraire à l'influence de la famille que pour le placer plus
étroitement sous une autre contrainte. Et cependant, observe M.
Brunetière, «s'il est désarmé contre ce qu'on appelle les préjugés
paternels, à plus forte raison combien ne le serait-il pas contre ceux
d'un maître du dehors?»

Au fond, nos modernes jacobins se moquent du droit de l'enfant autant
que du droit du père. Ils n'ont qu'une pensée: substituer à l'autorité
familiale instituée par la nature et fondée sur l'amour, le maître sans
âme, impersonnel et irresponsable, qui est l'État. Eux aussi
admettent,--mais avec moins de franchise que les socialistes,--que
l'enfant appartient à tous avant d'appartenir aux siens. A de telles
prétentions, ouvertes ou dissimulées, les parents n'ont qu'une réponse à
faire: il y a entre l'enfant et ses père et mère un lien de chair, un
lien de sang, qu'il est criminel de trancher par la force. Nous arracher
nos fils et nos filles, c'est nous prendre notre vie. Il n'est point de
vol qui soit plus odieux et plus cruel. Toute violence faite au coeur
des pères et des mères est un attentat contre les droits les plus sacrés
de l'humanité.

Pour revenir à la mère, que peut-elle gagner à ces idées despotiques?
Une aggravation de sujétion et de misère. L'avènement du collectivisme,
en particulier, lui réserve une existence extrêmement dure. Rendue à la
liberté de l'amour, délivrée du devoir de fidélité, unie à l'homme par
un bail à temps, et non plus par une convention à vie, elle devra
renoncer aux charmes et aux sûretés du foyer domestique. Revendiqués par
l'État, les enfants appartiendront moins à la mère; élevés aux frais de
l'État, les enfants s'attacheront moins à leur mère. Car la piété
filiale est un fruit de l'esprit de famille; et celui-ci ne pourrait
subsister longtemps sous un régime qui se propose d'abolir le mariage.

Viennent donc les ans avec leurs disgrâces et leurs infirmités: et la
mère, devenue étrangère au père et indifférente à ses fils et à ses
filles, ne pourra compter que sur le secours des institutions banales de
l'Assistance publique. Au lieu du foyer d'aujourd'hui, la solitude et
l'abandon; au lieu d'une vieillesse douce et tranquille au milieu des
siens, une fin morne et lugubre dans quelque asile de l'État. Dès qu'on
supprime la famille, la mère est condamnée à mourir tristement dans un
lit d'hôpital. Voilà l'effrayante destinée que les écoles
révolutionnaires préparent à la femme de l'avenir! Les épouses et les
mères seraient bien imprudentes de prêter l'oreille et d'ouvrir leur
coeur à de si funestes doctrines.

Ici, de bonnes âmes nous accuseront peut-être d'avoir mis à la charge du
féminisme des tendances et des idées qui ne sont point siennes. Il ne
suffit pas qu'une nouveauté hardie figure au programme socialiste ou
s'étale dans un livre anarchiste, pour en conclure que les femmes, même
avancées, y sont acquises d'esprit et de coeur. Aussi bien devons-nous
reconnaître que la question de la maternité a suscité un schisme grave,
dont il est facile d'induire, avec quelque certitude, l'état d'âme des
groupes rivaux qui marchent à l'avant-garde du féminisme français.

Au congrès de 1896, la citoyenne Rouzade avait réclamé «un budget
spécial pour cette fonction qu'on appelle la maternité.» Providence
nourricière des petits et des grands, l'État doit assurer, disait-elle,
une pension honorable à «toute femme ayant charge d'enfants.» Mais cette
motion, parfaitement logique dès qu'il n'y a plus de mariage et de
légitimité, fut assez mal accueillie. Traiter les filles-mères comme des
fonctionnaires parut quelque peu audacieux. Cette sorte de prime à la
production ne manquerait point, d'ailleurs, d'encourager les naissances
irrégulières, au grand profit de ces messieurs des boulevards
extérieurs, qui pratiquent déjà si habilement «l'art de se faire des
rentes (le mot deviendrait tout à fait exact) en traitant les femmes
comme elles le méritent».

Ces intéressants personnages ne bénéficieraient pas moins, semble-t-il,
de l'abolition de la prostitution réglementée, que le même congrès eut
la générosité imprudente de voter. En même temps, le célibat
ecclésiastique était signalé à l'attention particulière des dames
présentes comme «une cause très préjudiciable à l'ordre moral.» C'est
alors que M. Robin, l'ancien directeur de Cempuis, renchérissant sur les
déclarations les plus saugrenues, considérant notamment que «Dieu, c'est
le mal,» qu'«il n'y a rien à faire avec la morale chrétienne», et que
«la prostitution ne sera supprimée que par la liberté de l'amour,»
réclama instamment «l'abolition de toute espèce de lois relatives à
l'union des sexes».

Cette proposition fit bondir la moitié de la salle. Ce fut un beau
tapage. Et depuis cet événement, il semble que le parti féministe se
soit partagé en deux camps, «les jupes de soie» et «les jupes de laine,»
autrement dit les bourgeoises modérées et les révolutionnaires
intransigeantes. Tandis que les premières s'attardent à pérorer sur le
mariage, sur le divorce, sur la communauté, sur l'adultère, les secondes
ne s'embarrassent point de ces subtilités juridiques qui ne doivent
avoir aucune place dans leur société à venir. Pour les adeptes du
féminisme intégral, les questions de sexe n'ont plus de sens. Aux temps
heureux de la Révolution sociale, l'union libre résoudra tous les
antagonismes. Qu'on ne s'inquiète donc point des enfants: on évitera
d'en faire, s'il le faut. A ce propos, M. Robin, qui ne recule devant
aucune audace, se proclama nettement malthusien, au grand scandale des
mères présentes. Et le congrès se subdivisa, du coup, en «féministes
purs» et en «robinistes impurs».

Par suite, les modérées se contentèrent d'exprimer le voeu que, «de sa
naissance à sa majorité, l'enfant, mis à la charge de la société, tant
au point de vue de son entretien que de son éducation, fût constamment
protégé et surveillé, autant dans l'intérêt de la société que dans le
sien propre[189].» C'est la négation formelle du droit des parents sur
leur progéniture. Mais, du moment que la famille est appelée à
disparaître, il faut bien que l'État la remplace; et c'est pourquoi le
féminisme, d'accord en cela avec le socialisme, met tous les enfants à
la charge de l'Assistance publique.

[Note 189: _Journal des Débats_ des 10, 11, 12 et 13 avril 1896.]

Si jamais la société pouvait, suivant ce triste voeu, décharger les
mères des soins, des épreuves, des tribulations même qui les attachent à
leurs enfants, les sources de la tendresse humaine seraient bientôt
appauvries et desséchées. L'élevage des enfants par l'État éteindrait
vite au coeur des pères et des mères le dévouement et l'amour,
c'est-à-dire nos plus belles vertus. Le jour où, effaçant toute
responsabilité paternelle et maternelle, une loi aura décrété que les
enfants naîtront comme ils pourront, et que l'État, prenant la place des
parents, se chargera de les recueillir et de les élever, ce jour-là et
l'imprévoyance des femmes et la licence des hommes n'auront plus de
frein. C'est pourquoi nous ne verrions pas sans inquiétude (c'est une
observation déjà faite) la création d'une «caisse de la maternité»
alimentée par les deniers des contribuables. Sous prétexte de venir en
aide aux mères pauvres, cette forme de l'assistance énerverait chez
l'homme et chez la femme le sentiment des devoirs et des responsabilités
de la famille. Mais on s'inquiète peu de cet amoindrissement des
facultés affectives.

Reste à savoir si la société pourrait faire face aux devoirs de
paternité universelle que, d'accord avec le socialisme, un certain
féminisme met à sa charge. Que les divorces se multiplient et passent en
habitude,--et nous savons que l'union libre n'est que le divorce
pratiqué à volonté,--les enfants trouveront-ils auprès de la Commune ou
de l'État les soins affectueux, la protection tendre et dévouée, dont
ils jouissent aujourd'hui dans la famille? Rien qu'au point de vue
financier, l'Assistance publique plie déjà sous le faix de ses
obligations. Pour que les communautés de l'avenir assument le rôle de
tuteur, de nourrisseur, d'éleveur d'enfants, il leur faudrait, outre des
ressources considérables, des trésors d'affection, de désintéressement,
de sacrifice et d'amour, qui ne jaillissent que de l'âme des parents. Si
parfait qu'on suppose le mécanisme d'une crèche municipale ou d'un
refuge départemental, jamais il ne remplacera le coeur d'une mère.
Malgré les brèches que le vent du siècle a creusées dans les vieux murs
du foyer domestique, la famille française constitue un abri, un soutien,
une défense, dont il serait inepte et criminel de priver l'enfance.
Nulle part on ne trouvera pour celle-ci un asile plus sûr, plus chaud,
plus gai, plus confortable. Ne la sevrons point cruellement du lait
vivifiant de l'amour maternel! Quelque perfectionnée qu'on la suppose,
l'Assistance publique ne sera jamais qu'une nourrice sèche, très sèche,
trop sèche. Mais soyons tranquilles: ce n'est pas demain que les parents
abandonneront leurs enfants à cette marâtre. Remplacer le père par un
fonctionnaire et la maternité par une administration, quelle idée! Si
jamais quelque dictature révolutionnaire exigeait violemment des
familles françaises le corps et l'âme de leurs fils et de leurs filles,
j'espère bien qu'un même cri d'indignation soulèverait toutes les
poitrines: «Sus aux voleurs d'enfants!»



CHAPITRE V

Le féminisme et la natalité


       SOMMAIRE

       I.--CONSÉQUENCES EXTRÊMES DU FÉMINISME «INTÉGRAL».--SES
       CRAINTES D'UN EXCÈS DE PROLIFICITÉ.--PAS TROP D'ENFANTS,
       S'IL VOUS PLAÎT!--RARÉFACTION HUMAINE A PRÉVOIR.

       II.--DIMINUTION DES NAISSANCES.--LE FÉMINISME INTELLECTUEL
       ET LA STÉRILITÉ INVOLONTAIRE OU SYSTÉMATIQUE.--LE DROIT A
       L'INFÉCONDITÉ.--LUXE ET LIBERTINAGE.

       III.--CALCULS RESTRICTIFS DE LA NATALITÉ.--INQUIÉTANTES
       PERSPECTIVES.--OU EST LE REMÈDE?

       IV.--COUP D'OEIL RÉTROSPECTIF.--QUELLE EST LA FIN SUPRÊME
       DU MARIAGE?--NOS DEVOIRS ENVERS L'ENFANT.--APPEL AUX MÈRES.


Nous n'avons pas encore épuisé toutes les conséquences malfaisantes du
«féminisme intégral». Non content de poursuivre la ruine du mariage, il
ne se gêne pas de porter la main sur l'auguste maternité pour la flétrir
et la découronner. Après les libérations de l'amour, le débordement des
mauvaises moeurs est inévitable. Socialement parlant, là où le mariage
cesse, le libertinage commence. La femme, qui proclame l'émancipation du
coeur, est une malheureuse désorbitée que n'arrête plus guère le respect
d'elle-même. La maternité l'effraie. Elle a peur de l'enfant. C'est
l'ennemie de la race.


I

Là encore, le féminisme révolutionnaire nous fournit de curieuses
indications sur les déviations affligeantes du sentiment familial, en
des âmes que l'individualisme orgueilleux et sensuel a touchées et
perverties. Voici, d'abord, le singulier scrupule qui tourmente M. Jean
Grave: dans une société vraiment libre, où «tous ne demanderont qu'à
épancher leurs sentiments affectifs[190],» où l'être humain pourra
«satisfaire à tous ses besoins», où les pères et mères n'auront plus «ni
capital à débourser ni privations à s'imposer pour élever leur
progéniture,» dans ce Paradis reconquis, n'aurons-nous pas à redouter
une multiplication excessive de l'espèce? Ayant cessé d'être une charge,
la reproduction ne sera plus qu'un plaisir. Et comme nulle obligation
n'est imposée aux parents anarchistes de prendre souci de leur
descendance, l'homme n'aura plus «aucune raison de craindre un
accroissement de famille.» Et vous voyez la conséquence: les enfants
vont pulluler «comme les petits lapins.» Nos ressources suffiront-elles
pour nourrir cette surabondance de population?

[Note 190: _La Société future_, p. 340.]

A cette question inquiétante, M. Jean Grave, qui ne manque pas
d'imagination, oppose d'abord tous les progrès de l'agriculture
anarchiste. Avec un outillage perfectionné, avec une connaissance plus
approfondie de la nature des terres, avec une application plus savante
des engrais, «l'humanité a de la marge devant elle avant de s'encombrer
de ses enfants.» Et puis, dans le monde nouveau, chacun pourra se
déplacer, émigrer, voyager «le plus facilement du monde,» sans frais et
probablement sans accidents. Les poupons eux-mêmes s'élèveront tout
seuls. Vous en doutez? «Quelles facilités ne trouverait-on pas dans une
société future où les produits ne seraient plus sophistiqués par des
trafiquants rapaces, où la nourriture des animaux choisis pour
l'allaitement de l'enfance serait appropriée à sa destination, où les
animaux eux-mêmes seraient placés dans des conditions de bien-être qui
en feraient des animaux robustes et sains?[191]» Heureux bétail! Heureux
poupons! Plus d'anémie, plus de phtisie, plus de maladie. Un
ruissellement de bon lait, une abondance intarissable de toutes choses,
la plénitude de la vie et de la joie: tel est l'avenir que nous promet
la divine anarchie! Si, après cela, nos arrière-petits-neveux ne sont
pas contents, il faudra vraiment désespérer de satisfaire le coeur
humain.

[Note 191: _La Société future_, pp. 343, 349, 355.]

Pourquoi M. Jean Grave, après avoir tracé ce joli tableau, nous
rappelle-t-il que «la souffrance de l'enfantement et les incommodités de
la grossesse seront toujours là pour apporter un frein modérateur à la
prolification?» Après avoir fait le bonheur des mioches, il ne lui en
coûtait pas davantage de faire le bonheur des mères. Mais les
générations futures s'acquitteront de ce soin. «Nos vues, dit-il en
manière de conclusion, sont trop courtes pour que nous puissions faire
les prophètes.» Il est de notoriété, en effet, que l'esprit anarchiste
est l'esprit le plus positif qui se puisse imaginer; les citations, qui
précèdent, attestent suffisamment qu'il ne se paie ni de mots ni de
chimères.

M. Kropotkine tient pourtant, sur le même sujet, un langage évasif qui
prête aux plus fâcheuses interprétations. «Émanciper la femme, c'est
s'organiser de manière à lui permettre de nourrir et d'élever ses
enfants, si bon lui semble (nous savons que l'anarchisme ne saurait
logiquement l'y obliger), tout en conservant assez de loisirs pour
prendre sa part de vie sociale[192].» Ainsi donc, la femme aura peu
d'enfants pour les avoir beaux et forts, suivant les procédés de
sélection scientifique. Elle se privera même de cette joie, si la
maternité lui fait peur. Elle n'allaitera ses petits que si le coeur lui
en dit, l'anarchisme s'abstenant de lui en faire une obligation. Il lui
faut du «loisir». Le bonheur individuel n'est-il pas l'idéal suprême?

En réalité, tous les systèmes révolutionnaires préparent et escomptent
une diminution de la natalité. Si l'enfant tient une si petite place
dans les programmes socialistes ou anarchistes, c'est qu'il ne jouera,
pense-t-on, qu'un rôle de plus en plus effacé dans les unions libres de
l'avenir. On peut lire déjà, dans certains livres et certains journaux,
cet aveu effronté qu'«on ne se marie plus pour avoir des enfants.» A
quoi bon s'inquiéter, par conséquent, d'une postérité aussi
accidentelle[193]? Le libre amour, avec ses passions émancipées et ses
réticences habiles, nous prépare une véritable raréfaction humaine. A
qui prend la vie pour un amusement, les enfants sont une gêne, un
fardeau, une sujétion. On en fera donc le moins possible. Après nous, la
fin du monde! Et puis, la maternité n'est-elle pas le «patriotisme des
femmes»? Et le patriotisme est une duperie; il n'en faut plus! _Ubi
bene, ibi patria._

[Note 192: _La Conquête du pain._ Le travail agréable, p. 164.]

[Note 193: _La Petite République_ des 8 et 9 avril 1895.]

Que si donc les unions libres se multiplient selon l'esprit et le voeu
des écoles révolutionnaires, nous pouvons conjecturer sûrement que la
population diminuera en nombre et en vigueur. A un affaiblissement de la
moralité correspond toujours un affaiblissement de la natalité. Et
lorsque l'enfant naîtra, par accident, d'un commerce purement
passionnel, comment croire qu'il trouvera des soins aussi dévoués, une
sollicitude aussi compatissante, qu'entre les mains de braves gens unis
en justes noces devant Dieu et devant les hommes? S'il naît un enfant
naturel, l'expérience atteste que sa vie est plus menacée que celle de
l'enfant légitime. On a vu que les avortements, les infanticides et les
mauvais traitements sont pour beaucoup dans la mortalité infantile, et
qu'ils sont presque toujours le fait de parents affranchis de tout
préjugé et libres de tout scrupule. Que dire de ces dévergondées sans
coeur, sans entrailles, sans moralité, qui, se contentant du lien
fragile des «faux ménages», répugnent à la maternité parce qu'elle
épaissit la taille, alourdit la marche et interrompt la fête? Ces folles
émancipées n'entendent point devenir filles-mères; et cela, moins à
cause des rigueurs de l'opinion publique dont elles se moquent comme
d'une guigne, que des souffrances et des charges de la maternité qui,
pourtant, lorsqu'elle est vaillamment acceptée, purifie les pires
souillures et relève les plus viles créatures.


II

Pour le moment,--qu'il le veuille ou non,--le féminisme avancé conspire
également à la diminution du nombre des enfants; et c'est le grief le
plus grave que l'on puisse formuler contre lui. La natalité faiblit: là
est le péril d'aujourd'hui. Les économistes sont vraiment bien bons de
se préoccuper d'une trop rapide propagation de l'espèce humaine: la
femme «nouvelle» n'entend point devenir une mère «lapine».

Le pourrait-elle, d'abord? C'est douteux. Nos filles savantes ne nous
préparent guère de robustes mères de famille. Chétives ou infécondes,
voilà ce qu'en fera souvent le surmenage intellectuel. Mais n'est-il pas
à craindre surtout que la maternité les effraie ou les importune? Est-ce
trop dire que beaucoup déjà ne se sentent plus grand coeur à cette
sainte besogne?

A force d'envisager les questions de morale d'un point de vue
rigoureusement individualiste, nous risquons d'avilir et d'amoindrir en
nous l'esprit de famille. Combien de gens «cultivés» effacent
délibérément de leur vie ce qui en est l'unique raison: l'enfant?
Combien de lettrés pensent tout bas de la paternité ce que Pétrarque en
disait tout haut, avec le dédain vaniteux de l'égoïsme intellectuel?
«Qu'ils prennent femme ceux qui s'imaginent tirer grand honneur de leur
postérité. Pour nous, ce n'est point du mariage que nous attendons la
perpétuité de notre nom, mais de notre propre esprit. Nous ne la
demandons pas à des enfants, mais à des livres.»

Dans le même esprit, certaines femmes d'aujourd'hui revendiquent le
droit de disposer de leur personne. Mlle Chauvin, par exemple, n'admet
pas que «toutes les femmes soient condamnées à exercer, de mère en
fille, toujours la même profession, celle d'épouse et de mère[194].» Et
lorsque, d'aventure, elles se sont mariées, que de fois, pour parler
comme Lady Henry Sommerset, «elles saluent d'un soupir de regret
l'enfant non désiré!» Combien «reçoivent le petit importun avec un
sanglot au lieu d'un baiser?» Chez les riches, comme chez les pauvres,
la maternité est «l'incident le plus triste de la vie des femmes.» Et la
noble Anglaise de conclure qu'elle ne doit pas leur être «imposée», et
que, pour s'appartenir en pareil cas, l'épouse doit conquérir
l'«indépendance personnelle[195].» Stuart Mill, qui redoutait une
multiplication excessive de la population, avait bien raison de compter
sur le féminisme pour l'enrayer et la réduire.

[Note 194: Revue encyclopédique du 28 novembre 1896. _La Femme moderne
par elle-même_, p. 853.]

[Note 195: _Op. cit._, p. 889.]

De ce langage équivoque à la franche revendication pour la femme mariée
du «droit à la stérilité», il n'y a pas loin; et le féminisme mondain
s'y achemine inconsciemment. Les unes, considérant le mariage comme une
duperie, refusent d'aller jusqu'au bout dans la voie du sacrifice. Les
autres, supputant les charges et les humiliations de la médiocrité,
calculent et fixent préventivement le chiffre de leur postérité. Où est
le moyen, d'ailleurs, de mener de front les «obligations» du monde et
les «corvées» de la famille? Le premier devoir d'une femme «comme il
faut» n'est-il pas de se faire voir à toutes les réunions où s'affiche
la belle société? C'est pourquoi les reines du monde où l'on s'amuse
sacrifient, sans scrupule, les intérêts de la race aux superfluités
ruineuses de la mode et des salons. On se donnera moins d'enfants, mais
on pourra se payer de plus riches toilettes et de plus belles parures.

Si grave même est en quelques âmes la perversion du sentiment social,
qu'il leur paraît tout simple d'insinuer que la femme, qui se refuse à
être mère par quelque moyen que ce soit, est digne d'une indulgence
plénière. Ainsi, on a poussé les subtilités de la casuistique jusqu'à
plaider les circonstances atténuantes en faveur des enfantements
prématurés. N'est-ce pas le malheur des grossesses de déformer la
taille? Et nos «chères belles» en sont si péniblement affectées, que de
prétendus honnêtes gens osent à peine leur reprocher d'y remédier par un
crime. Cette inconscience fait trembler. Sans le vouloir et, peut-être,
sans le savoir, ce joli monde s'accorde, d'esprit et de coeur, avec les
écoles les plus subversives.


III

Chose triste à dire: j'ai peur que certaines vues restrictives de
stérilité égoïste ne s'insinuent peu à peu même dans les ménages
réguliers. Pour comprendre ici toute ma pensée, on voudra bien lire
entre les lignes.

A mesure que l'esprit humain deviendra plus instruit et plus éclairé, à
mesure que les lois de la vie et de la reproduction seront mieux
connues, il est à croire que la naissance des enfants et le peuplement
de la terre seront assujettis plus étroitement à notre volonté. Au lieu
d'être abandonnée à la merci d'un hasard aveugle ou aux caprices
d'impulsions inconscientes, la génération sera soumise de plus en plus
au contrôle de notre libre jugement. Tranchons le mot: un jour
viendra,--et je le crois proche,--où n'auront d'enfants que ceux qui, de
propos délibéré, voudront bien en faire.

Et il se pourrait que cette volonté fût de moins en moins active et
générale. Avec l'excitation des mauvaises moeurs qui, dans les grandes
villes surtout, inclinent la population à des habitudes physiologiques
désordonnées, avec l'horreur croissante de certaines gens pour les
soins, les tracas, les dépenses, les soucis d'une famille à nourrir et à
élever,--n'est-il pas à redouter que la perversité humaine, servie par
la science, ne se fasse un jeu d'appauvrir le pays de nouvelles
existences? N'est-il pas à prévoir que le goût du bien-être, du luxe et
du confort, l'attachement aux jouissances personnelles, les calculs de
l'amour-propre et les tentations de la vie facile, inclineront les âmes
à sacrifier l'avenir au présent et la vie des enfants à l'égoïsme des
parents? L'abaissement de la natalité française est déjà, pour la plus
large part, le résultat d'une limitation systématique et d'une
infécondité volontaire. Que les restrictions préventives se propagent,
et notre population ne cessera de décroître, inévitablement.

Oui! plus nous irons, et plus les variations de la production humaine
seront soumises à la souveraineté du libre arbitre individuel. Si donc
les naissances augmentent ou diminuent, c'est que, les distractions et
les surprises exceptées, nous l'aurons consciemment et délibérément
voulu. A l'avenir, si habile que soit la nature à déjouer les calculs de
la prudence conjugale, la conception sera de moins en moins
accidentelle, de plus en plus raisonnée. Dès lors, ceux qu'affole la
passion des jouissances et qu'épouvante la pensée du sacrifice, ne
seront-ils point tentés trop souvent de cueillir la fleur du plaisir en
supprimant préventivement le fruit du devoir? Je le crains fort. Et cet
égoïsme n'ira point, bien entendu, sans offenser plus ou moins gravement
la moralité. _Vitio parentum rara juventus!_ Et c'est pourquoi les
siècles futurs seront, vraisemblablement, l'occasion de grandes vertus
et de grands crimes. Encore une fois, avec la diffusion de
l'instruction, qui sert à propager dans les deux sexes le mal comme le
bien, il est à conjecturer que les restrictions de la natalité seront de
plus en plus volontaires. Et qu'on ne se récrie point: elles le sont
déjà. Conseillées ou imposées par l'un, acceptées ou subies par l'autre,
il n'est pas rare même qu'elles soient concertées entre mari et femme.
Des gens graves et pudiques font les étonnés: qu'ils entrent dans un
ménage normand ou beauceron, et on leur dira, à demi-mot, qu'on a peu
d'enfants, parce qu'on serait désolé d'en avoir beaucoup. Si les
confesseurs pouvaient parler, ils nous édifieraient sur ce chapitre
délicat.

Alors une grave question se pose: puisque la volonté de l'homme (et je
n'excepte point la volonté de la femme, au contraire), ne cesse de
s'exercer, avec plus d'assurance et d'efficacité, sur la transmission de
la vie et la reproduction de l'espèce, comment pourrons-nous sauver
notre patrie d'une dépopulation qui la diminue et d'une dépravation qui
l'abaisse? Je ne sais qu'un remède; et c'est encore le vieux mariage
chrétien avec ses sanctions légales et son frein religieux. Voulez-vous
fonder une famille: mariez-vous, sinon soyez chaste. Ou le mariage
fécond, ou le célibat vertueux. Honnête et prolifique, l'union bénie par
le prêtre et enregistrée par le maire est la seule qui soit douée, à la
fois, de noblesse morale et d'efficacité sociale.

Mais ce remède n'est-il point au-dessus de nos forces? La discipline,
qu'il suppose, n'est-elle pas trop pure, trop austère pour les âmes
débilitées de nos contemporains? Il est des malades qui ne veulent point
guérir. En tout cas, n'oublions pas qu'une nation irrémédiablement
démoralisée est vouée à une décadence prochaine.


IV

Résumons-nous. Les partisans de l'union libre reconnaissent à l'homme et
à la femme le droit de chercher le bonheur ici-bas aux dépens de
l'enfant. Pour eux, le mariage ne doit être qu'une communauté de
jouissances, une association de plaisir assortie par l'amour. Ne
permettre à deux êtres, brûlants de passion, de s'unir et de vivre que
pour l'enfant, leur semble une abomination. Est-il juste, s'écrient-ils,
de subordonner l'adulte à l'embryon, le papillon à la chenille, la fleur
à la graine, l'individualité formée au germe qui, peut-être, ne le sera
jamais? «Deux amants, écrit Mme Camille Pert, doivent-ils briser leur
vie, étouffer leurs aspirations, s'astreindre à un joug insupportable,
uniquement à cause de cet être qui est né d'eux par hasard?»

Assurément, hommes et femmes ne se marient que pour être heureux l'un
par l'autre. L'espoir d'une félicité mutuelle les anime, les échauffe et
les rapproche. Au fond du mariage, il y a une aspiration ardente vers le
bonheur. Mais à côté de la volupté cherchée, il y a autre chose dans
cette promesse solennelle échangée devant Dieu et devant les hommes. Il
y a une pensée d'avenir et de perpétuité; il y a l'auguste dessein de
transmettre la vie, de se prolonger dans le temps, de continuer la
création, de fonder une famille. La naissance de l'enfant est donc la
fin suprême du mariage.

«L'enfant est une lourde charge, dit-on encore; il est l'occasion de
mille tourments, de mille sacrifices, de mille chagrins.».--C'est vrai;
mais la nature a pris soin d'alléger ce fardeau et d'adoucir ces peines,
en mettant la gaieté dans le regard espiègle et ingénu des enfants, la
candeur sur leur front, la plus charmante musique sur leurs lèvres, la
souplesse et la grâce dans leurs mouvements. Ils sont l'amusement, la
joie et la vie du foyer, en attendant qu'ils deviennent l'orgueil et la
consolation de leurs parents vieillis. Voyez les ménages sans enfants:
leur tristesse fait songer aux nids abandonnés, qui ne connaîtront
jamais le babil et la chaleur des jeunes couvées. Point de bonheur
complet sans le doux lien de chair que font, autour du cou des père et
mère, les bras caressants du nouveau-né. L'union des époux est comme
scellée, rajeunie, renouvelée par la naissance des chers petits.

Mais l'enfant ne doit pas être accueilli seulement comme une
bénédiction. C'est un dépôt sacré, source de nombreuses et graves
obligations. Puisqu'il n'existerait pas si les parents ne lui avaient
donné la vie, puisqu'il est leur oeuvre, le fruit de leur coopération,
l'héritier de leur sang, rien de plus juste qu'ils en répondent;
d'autant mieux qu'ils ont pris l'engagement formel, devant eux-mêmes, de
le chérir et de l'élever. L'abandonner serait une lâcheté; le négliger,
une faute; le haïr, un crime. Dès que l'enfant paraît au jour, les époux
ne s'appartiennent plus. Un devoir nouveau les lie l'un à l'autre,
devoir voulu par anticipation, accepté dès le début du mariage, consenti
sous serment devant l'autorité civile et l'autorité religieuse. Sans
eux, l'enfant ne serait pas né; sans eux, l'enfant ne pourrait pas
vivre. A eux de compléter l'existence qu'ils ont créée. Ils l'ont
promis: c'est le devoir. Tant pis si la passion satisfaite s'est
refroidie, si la vie commune est douloureuse! Les époux n'ont pas le
droit de sacrifier un innocent à leur plaisir. On ne doit se résigner à
une séparation qu'à la dernière extrémité. Ayons le respect de l'enfant!
Ayons pitié de l'enfance!

Dans un discours fameux prononcé au Reichstag le 6 février 1892, un des
chefs du socialisme allemand, Bebel, a dit fort justement: «Là où se
portera la femme pour le grand mouvement social, là sera la victoire.»
Aujourd'hui donc, la femme a une option décisive à exercer, une
détermination très grave à prendre. D'un côté, le féminisme
révolutionnaire lui ouvre des perspectives infinies d'indépendance et
d'égalité. De l'autre, la tradition sociale lui prêche l'accord,
l'union, la paix avec l'homme dans la diversité des rôles et des
fonctions. Qui écoutera-t-elle? Qui suivra-t-elle? Nous n'avons point
qualité pour répondre. A elle de choisir! L'avenir du monde est aux
mains des femmes.



LIVRE V

PRÉVISIONS ET CONCLUSIONS



CHAPITRE I

Les risques du féminisme


       SOMMAIRE

       I.--OU EST LE DANGER?--PREMIER RISQUE: LE SURMENAGE
       CÉRÉBRAL.--A QUOI BON TOUT ENSEIGNER ET TOUT
       APPRENDRE?--LES EXIGENCES DES PROGRAMMES ET LES EXIGENCES
       DE LA VIE.

       II.--DOLÉANCES DES MAÎTRES.--APPRÉHENSIONS DES
       MÉDECINS.--EXAGÉRATIONS À ÉVITER.

       III.--LE CÉLIBAT DES INTELLECTUELLES.--SES PÉRILS ET SES
       SOUFFRANCES.


Au cours de ce long ouvrage,--où notre constante préoccupation a été de
rendre accessible à tous une question qui ne saurait être indifférente à
personne,--on a pu se convaincre que le féminisme, tel seulement qu'il
se manifeste en France, est vraiment «tout un monde»[196]. Il s'étend à
toutes les manifestations de la vie sociale; il touche à tous les
domaines de la pensée humaine,--psychologie, pédagogie, droit,
politique, morale, économie; et si grave est l'enjeu des problèmes qu'il
soulève entre les sexes et entre les époux, que nous avons vu les écoles
philosophiques les plus diverses et les partis politiques les plus
opposés en évoquer l'examen et en revendiquer la solution. Dès
maintenant, le Christianisme et la Révolution se disputent la femme,
assurés qu'ils sont que la victoire est acquise d'avance à ceux qui
auront l'habileté de conquérir ses bonnes grâces et son appui dans les
luttes de l'avenir.

[Note 196: Voyez l'_Avertissement au lecteur_ de notre premier volume,
p. III.]

Arrivé au terme de notre tâche, nous voudrions, avant de clore cette
double série d'études, non pas rappeler, même succinctement, les
questions innombrables que nous y avons tour à tour abordées et
résolues,--ce qui nous entraînerait en des redites inutiles et
fastidieuses,--mais seulement remémorer, en les soulignant, les
principaux dangers qu'un féminisme excessif et imprévoyant peut faire
courir à la femme de demain. Ils sont inhérents aux trois choses qui
tiennent le plus au coeur des féministes contemporains: nous avons nommé
l'_instruction_, le _travail_ et l'_indépendance_. Plus clairement, ce
que nous redoutons surtout pour la femme «nouvelle», c'est le surmenage
intellectuel, la concurrence économique et l'orgueil individualiste. Ces
risques nous semblent si graves que nous tenons, avant de finir, à les
mettre une dernière fois en pleine lumière.


I

On sait que les questions relatives à l'éducation des filles et à la
condition des femmes sont au premier rang de nos préoccupations
sociales; cela est si vrai que le roman et le théâtre s'en sont emparés.
De là un mouvement logique et en un certain sens, irrésistible, qui se
manifeste autour de nous, et qu'il ne faut ni craindre ni regretter.
N'est-ce pas le propre de la vie de faire germer et fleurir indéfiniment
la nouveauté sur les ruines du passé? Nous serions vraiment de pauvres
philosophes et d'étranges démocrates, si nous fermions les yeux et les
oreilles aux spectacles et aux bruits du temps présent.

Or, c'est un fait certain que, par le progrès des moeurs devenues plus
douces et des lois devenues plus équitables, la condition des femmes
s'est améliorée et tend, d'année en année, à s'améliorer davantage. Par
suite, beaucoup de Françaises souhaitent de remplir un rôle plus actif
dans la société, de tenir une place plus large dans la famille, de mener
une vie plus libre dans le monde; et à notre avis, tant que la modestie
de leur sexe n'en souffre point, ni leur santé non plus, on aurait tort
de refouler de tels sentiments, de combattre de si naturelles
aspirations. Après avoir chanté leurs mérites, le moment est venu de
reconnaître leurs droits. Libres et responsables comme nous, mais
absolument distinctes de nous, nous avons conséquemment réclamé pour
elles, suivant la formule même de M. Legouvé, «l'égalité dans la
différence».

Conformément à ce principe, nous n'avons pas hésité à réfuter vivement
l'opinion impertinente, d'après laquelle les femmes sont de grands
enfants frivoles, souvent malades, incapables de pensée suivie, vouées
aux tâches subalternes de l'esprit. S'il est rare qu'elles soient douées
d'une intelligence virile, elles possèdent en revanche des qualités
propres, qui nous ont fait dire qu'elles sont _autres_ que les hommes,
sans être _inférieures_ aux hommes. Les perfectionnements des deux sexes
ne sauraient donc être _pareils_, mais seulement _parallèles_.

Que la jeune fille puisse invoquer le «droit à la connaissance» et
réclamer une instruction plus complète et plus soignée, nous y avons
souscrit de grand coeur. Mais il reste entendu que ce droit a des
limites, et que cette instruction, par exemple, ne sera pas «intégrale».
En général, les travaux méthodiques, exigés pour la formation complète
de l'esprit, conviennent mal à sa nature et à son rôle. Il serait fou de
viser à faire de toute femme une institutrice, une savante, d'autant
mieux que l'érudition lui sied moins que la grâce. Mme de Girardin
disait malicieusement: «En France, toutes les femmes ont de l'esprit,
sauf les bas-bleus.» Et de fait, la conversation d'une illettrée aura
parfois plus de charme que celle d'une maîtresse d'école.

Joignez que les têtes féminines les mieux cultivées ne sont pas toujours
les plus raisonnables. Voyez les «vierges fortes»,--pour employer un mot
de M. Marcel Prévost: l'instruction à haute dose, qu'elles ont reçue,
les a-t-elle toujours perfectionnées? Ce qu'elles écrivent n'offre-t-il
point, généralement, quelque chose d'étrange, d'incomplet, d'inquiétant?
Les idées qu'elles affirment sont-elles lucides et pondérées? N'y
sent-on pas comme une âme tourmentée, enfiévrée, désorbitée?

C'est que les qualités propres à l'esprit féminin procèdent moins d'une
culture intensive que d'un fond naturel. Elles lui viennent
spontanément, comme à l'alouette son gazouillement et sa légèreté. A
vouloir élever les femmes sur le modèle des hommes, on risquerait
d'insinuer en leur intelligence plus de prétention que de force, plus
d'orgueil que de sagesse, plus de pédantisme que d'élévation. Il y a
longtemps que Fénelon a dit, avec son admirable bon sens, qu' «une femme
curieuse et qui se pique de savoir beaucoup, est plus éblouie
qu'éclairée par ce qu'elle sait.» Elle ne vise qu'à devenir un «bel
esprit»; elle n'a que du dédain pour les bourgeoises qui préparent des
conserves, surveillent le blanchissage et soignent leur jardin et leur
basse-cour; et comme elle a vite pris l'habitude de lire sans cesse,
elle néglige toutes ses affaires et souvent sa propre toilette.

Combien d'études, même sérieuses, sont inutiles à la très grande
majorité des femmes? Est-il une créature plus à plaindre que la jeune
fille chèrement pourvue des grâces superflues d'une éducation de
pensionnat, et qui, une fois mariée, n'aura pas la moindre femme de
chambre à son service? A quoi lui serviront les arts d'agrément? et le
piano? et l'aquarelle? et son bagage littéraire? et son brevet
supérieur? Vienne son premier-né, et il lui faudra se contenter de la
musique, dont ce petit souverain la régalera jour et nuit. Et si, par
bonheur, il lui reste au coeur quelque douce flamme, si l'instruction
inutile, qu'elle a reçue, n'a pas appauvri et desséché en elle
l'instinct maternel, elle aura vite fait d'oublier avec joie ses
partitions, ses pinceaux et ses livres.


II

Pourquoi alors accabler nos jeunes filles de connaissances érudites qui
ne sauraient être d'aucun secours dans la vie? C'est une belle chose de
faire pénétrer dans l'éducation féminine ce qu'on appelle «le large et
vivifiant courant de la science moderne;» c'est une tâche peu commune
d'enseigner aux écolières «à prendre conscience de leur âme qui
sommeille, à développer leurs énergies latentes, afin de les rendre
capables de penser l'action juste et de la vouloir.» Certes, un pareil
programme n'est pas banal. Est-ce une raison pourtant d'introduire,
pêle-mêle et avec effort, dans la cervelle des jeunes patientes, les
notions confuses de toutes les sciences humaines? Or, voici, d'après les
confidences d'une maîtresse, à quel supplice sont présentement soumis
les professeurs de nos lycées de filles: «Il n'est pas rare de les voir
faire, dans une même journée, le commentaire d'une églogue de Virgile,
l'analyse du système de Kant, l'exposé des transformations du substantif
dans la langue d'oïl et le tableau du régime parlementaire des Anglais
au XVIII e siècle, ou expliquer le rôle du système nerveux périphérique,
la structure de l'aéromètre de Nicholson, les relations métriques entre
les côtés d'un triangle et la formation des carbures d'hydrogène,--_et
reliqua_!»

Sûrement, l'esprit de Molière n'habite pas ces maisons d'enseignement.
De quel rire notre grand comique eût cinglé, lui vivant, cette pédagogie
cruelle! Et notez que je ne plains qu'à moitié les professeurs: si ces
dames sont surmenées, c'est leur rôle, après tout, et presque leur
devoir. Ma compassion va surtout aux élèves condamnées à les écouter,
les malheureuses!

Il n'est donc pas mauvais de rappeler, en passant, que le maître a pour
fonction d'élaguer, de simplifier, de clarifier les programmes touffus
et indigestes qui menacent d'écraser toute la jeunesse. Savoir se
borner, telle est la première qualité du professeur, la plus précieuse
et la plus rare. Et si désirable qu'il soit de faire instruire et
éduquer les femmes par les femmes, j'ai déjà exprimé la crainte que peu
de maîtresses satisfassent à cette condition essentielle d'un bon
enseignement, la pente naturelle de l'esprit féminin devant les incliner
beaucoup plus à la minutie détaillée de l'analyse, qu'aux vues larges et
supérieures de la synthèse. Que si même les errements d'aujourd'hui
devaient se généraliser, attendons-nous à ce qu'ils produisent une
génération de jeunes femmes anémiées par la fièvre et dévorées par la
névrose. Les médecins sont unanimes à déclarer que la tension excessive
du cerveau a, sur l'organisme féminin, les plus graves répercussions.
Quelle menace pour l'avenir de la race! Surmener la jeune fille, c'est
par avance épuiser la mère. Si donc nous continuons, comme les
exagérations du féminisme intellectuel nous y poussent, à déprimer, à
débiliter le tempérament de nos écolières par l'obligation d'un travail
de tête exagéré, nous risquons de compromettre, de ruiner même, par
anticipation, la santé des femmes. «Ce qu'il y a de très important,
disait encore le tendre Fénelon, c'est de laisser affermir les organes
en ne pressant pas l'instruction.»

Qu'on se rappelle donc une bonne fois que le but suprême de toute
éducation, c'est de préparer des êtres utiles à l'humanité. Or, l'homme
sera médecin, avocat, ingénieur, fonctionnaire ou soldat. Sa vie
s'écoulera au dehors, se dispersera et se dépensera dans les occupations
extérieures de sa carrière ou de son métier. Le travail le dispute et
l'enlève à la famille. En lui, le professionnel l'emporte sur l'homme
d'intérieur. «A la femme, au contraire, sauf exception, il ne sera
jamais demandé que d'être une femme, c'est-à-dire une jeune fille, une
épouse et une mère.» Et le charmant poète Auguste Dorchain, auquel
j'emprunte cette citation, exprime absolument notre pensée, en ajoutant:
«Que tout, dans son éducation, soit donc combiné pour que la Française
se réalise pleinement sous ces trois aspects. Et pour cela, que faut-il?
Que son éducation soit avant tout esthétique, morale et, dans la plus
large acception du mot, religieuse.»

N'en déplaise au «féminisme intégral», mieux vaut faire de nos filles
des intelligences ouvertes à toutes les nobles pensées, mais aussi et
surtout des âmes prudentes et modestes, convaincues que le peu qu'elles
savent n'est rien auprès de ce qu'elles ignorent,--plutôt que des têtes
bourrées d'érudition vaine, des êtres artificiels que leur fatuité
pédante rendrait insupportables et que leur égoïsme savant rendrait
dangereux ou inutiles. Et ce faisant, nous aurons préparé plus
efficacement l'avenir et le bonheur de nos enfants.


III

Lors même qu'à force de talent, de chance ou d'énergie, une femme a
réussi, avec ses seules ressources, à s'assurer une vie indépendante et
honorable, franchement, son isolement nous fait peur. Car il n'y a pas à
le nier: elle est hors de sa fonction véritable, hors de sa destinée.
Mme Émile de Girardin la comparait à un rosier stérile. Et, en réalité,
pour se faire un nom dans une carrière libérale, elle doit s'arracher le
coeur et faire taire le cri de ses entrailles. Quel sacrifice! Et si,
renonçant au mariage, elle n'a point la force de renoncer à l'amour,
quel sera cet amour sans dignité, sans sûreté, sans lendemain? La femme
éminente que je citais tout à l'heure a fait à cette question effrayante
une réponse qui ne l'est pas moins: «La terreur de l'enfant, qui
resterait à sa charge, glace ses baisers.»

C'est pourquoi nous avons entendu certaines féministes exaltées clamer,
d'une voix furieuse, qu'il est injuste que l'homme ait les plaisirs de
l'amour et la femme les douleurs de la maternité. Libre aux naïves et
aux stupides de se résigner encore à enfanter: c'est leur affaire. Mais
une «intellectuelle», digne de ce nom, doit imposer silence au cri
obscur de l'instinct. L'horreur de l'enfant est une conséquence
naturelle du féminisme intransigeant.

A tout prendre, je préfère à ces divagations le célibat ingénu, triste,
farouche, des vierges froides et têtues qui repoussent, comme une
souillure, tout contact avec l'homme. Et pourtant, elles devraient se
dire qu'aucun livre, aucun chef-d'oeuvre, aucune science ne pourra
jamais faire d'une jeune fille une véritable femme; car c'est là, comme
le remarque une Italienne spirituelle, Mme Neera, «un privilège que Dieu
a transmis directement à l'homme»: ce dont je voudrais, pour ma part,
qu'il se montrât plus conscient, plus reconnaissant et plus fier.

Ainsi donc, soit par le surmenage cérébral et la ruine de la santé
qu'elles supposent chez les meilleures, soit par l'appréhension de la
maternité et la peur de l'enfant qu'elles impliquent chez les pires,
l'étude immodérée et l'émancipation excessive des femmes sont un vol
commis au préjudice de l'humanité future. Voilà pourquoi les progrès du
féminisme, lorsqu'ils outrepassent les limites de la raison, nous
semblent périlleux et inquiétants.



CHAPITRE II

Où allons-nous?


       SOMMAIRE

       I.--DEUXIÈME RISQUE: L'ÉMANCIPATION ÉCONOMIQUE.--LA
       CONCURRENCE FÉMININE EST UN DROIT INDIVIDUEL.--IL FAUT LA
       SUBIR.

       II.--CE QUE LA FEMME PEUT FAIRE.--CE QUE L'ÉTAT DOIT
       PERMETTRE.--BALANCE DES PROFITS ET DES PERTES.

       III.--L'INDÉPENDANCE PROFESSIONNELLE DE LA FEMME LUI
       VAUDRA-T-ELLE PLUS D'HONNEUR ET DE CONSIDÉRATION?--LES
       REPRÉSAILLES POSSIBLES DE L'HOMME.

       IV.--CONTRE LE FÉMINISME INTRANSIGEANT.--EN QUOI SES
       EXTRAVAGANCES PEUVENT NUIRE À LA FEMME.

       V.--ENCORE LA QUESTION DE SANTÉ.--PAR OU LE FÉMINISME
       RISQUE DE PÉRIR.


Après le surmenage cérébral, la concurrence sociale de l'homme et de la
femme nous semble un des risques les plus redoutables du féminisme
contemporain. Bien que la question économique et la question politique
se tiennent par plus d'un côté, et quelque téméraire qu'il soit
d'escompter à l'avance l'évolution probable d'un mouvement aussi
complexe que le mouvement féministe, nous inclinons à croire que
l'émancipation politique produirait plus de bien que de mal, et qu'en
sens inverse, l'émancipation économique fera peut-être plus de mal que
de bien.

C'est pourquoi nous avons dès maintenant revendiqué, pour la femme
majeure, l'exercice du droit de suffrage, dont les Anglaises et les
Américaines jouissent déjà en tout ce qui concerne les affaires
communales et provinciales. Mais il nous a fallu constater, en même
temps, que les Français d'aujourd'hui sont peu désireux d'en octroyer
l'exercice aux femmes, et que les Françaises elles-mêmes se montrent peu
empressées d'en réclamer la jouissance aux hommes: méfiance d'un côté,
pusillanimité de l'autre, que les progrès de l'instruction et la marche
des idées ne manqueront pas de vaincre tôt ou tard. N'est-ce pas un fait
d'expérience que l'émancipation intellectuelle mène tout droit à
l'émancipation politique?

On a vu plus haut les raisons qui nous font augurer des bons effets de
l'électoral féminin. Veut-on connaître maintenant celles qui nous font
redouter l'envahissement graduel, et presque fatal, de nos emplois
industriels par les femmes du peuple et de nos professions libérales par
les femmes de la bourgeoisie? Aussi bien faut-il que celles-ci sachent,
par avance, où les excès inconsidérés du féminisme économique peuvent
les conduire; et qu'à s'y jeter à corps perdu, elles risquent de
trouver, au bout du chemin, des réalités douloureuses, qui ne
ressemblent guère aux rêves qu'elles caressent ni aux conquêtes qu'elles
ambitionnent.


I

Le censeur Metellus Numidicus disait au peuple romain assemblé: «Si la
nature avait pu nous donner l'existence sans le secours de la femme,
nous serions délivrés d'une compagne fort importune.» Cette boutade
insolente nous prouve que la misogynie n'est pas chose nouvelle. Que
penserait aujourd'hui ce terrible homme, s'il lui était donné de voir
aux États-Unis la formidable invasion de toutes les carrières viriles
par les femmes américaines? Il partagerait, j'imagine, le pessimisme
d'un de nos contemporains, d'esprit très positif, qui nous assure que,
«sitôt que la femme sera proclamée civilement l'égale de l'homme, il n'y
aura plus d'égalité, l'homme alors devenant définitivement
esclave[197].»

[Note 197: J. BOURDEAU, _L'Évolution de l'esclavage_. Feuilleton du
_Journal des Débats_ du 2 avril 1897.]

Triste présage! Où allons-nous donc? Quoique notre pays soit moins
immédiatement menacé que les pays anglo-saxons, M. Émile Bergerat
annonçait récemment à ses compatriotes abrutis par l'absinthe, énervés
par l'inconduite ou stupéfiés par le tabac, le jeu et la politique, que
«la femme nouvelle est en train d'usurper la France[198].» Est-il
possible que notre République démocratique se transforme, un jour ou
l'autre, en un royaume d'amazones? Après avoir écrasé le serpent, la
femme doit-elle encore écraser l'homme? Le sexe fort court-il vraiment
de sérieux dangers? Est-il à prévoir qu'à force d'envahir les ateliers,
de s'insinuer dans les magasins et les bureaux et de s'installer dans
les professions libérales, le féminisme victorieux évincera les hommes
des situations éminentes qu'ils occupent depuis des siècles, et que, de
chute en chute, le roi de la création tombera misérablement au rôle de
roi fainéant?

[Note 198: _Revue illustrée_ du 1er mars 1897, p. 162.]

Un fait n'est pas niable, à savoir que la femme d'Occident marque une
tendance de plus en plus nette à devenir, comme on l'a dit, «l'antithèse
absolue de la femme d'Orient.» Est-ce une raison pour que les nouveautés
intellectuelles auxquelles l'Européenne aspire,--études universitaires
et carrières libérales, égalité des sexes dans la famille, dans
l'industrie, dans l'État,--lui donnent, comme elle l'espère, honneur et
profit, bonheur et santé? Faisons la balance des profits et des pertes,
que l'homme et la femme peuvent retirer d'un mouvement d'opinion qui
tend à égaliser leurs droits et leurs fonctions; et demandons-nous
premièrement si la société elle-même y trouvera son compte.

Pour celle-ci, assurément, le bénéfice serait nul et le préjudice
certain, au cas où les revendications féminines en viendraient,
d'exagération en exagération, à violenter l'ordre fondamental des
choses. La dissemblance des sexes est de nécessité naturelle. En
s'efforçant de réaliser entre l'homme et la femme une croissante
identité d'attributions, on méconnaîtrait cette loi générale, d'un
caractère vraiment scientifique, d'après laquelle le progrès normal des
organismes supérieurs est lié à la division de mieux en mieux comprise
et pratiquée des efforts et des travaux. Mais nous pouvons être sûrs que
dame Nature ne se laissera pas violer impunément: quand le féminisme
aura dépassé la limite des libertés permises, elle saura bien rappeler à
l'ordre, avec une rudesse souveraine, les extravagantes qui s'en seront
écartées. Encore est-il que, sans outrepasser ces frontières extrêmes,
il ne serait pas bon que la concurrence, après s'être établie entre les
hommes et les peuples, se glissât entre les sexes pour les désunir. Le
«chacun pour soi» n'a point fait assez de bien dans nos sociétés, pour
qu'on trouve excellent qu'il divise les familles et les ménages.

Quant à l'homme, il n'aurait qu'à se louer, d'après M. Georges
Brandès,--le critique danois bien connu,--du «flot psychique» qui pousse
les femmes vers les positions viriles. Ce mouvement le délivrera «des
fatigues physiques et de l'affaissement moral occasionné par sa position
actuelle de soutien unique et surmené de la famille, trop souvent
victime d'une épouse exigeante, vaniteuse ou stupide[199].» Mais un si
beau résultat suppose évidemment que toutes les femmes de l'avenir
seront parfaites. En êtes-vous bien sûr, M. Brandès? Pour l'instant,
l'homme risque très certainement d'être évincé, peu a peu, de certaines
positions lucratives, qu'il a occupées jusqu'ici en maître indiscuté. Et
comme l'entrée en scène de sa rivale permet de conjecturer pour lui, en
plus d'un cas, une aggravation des difficultés de la vie, on conviendra
qu'il n'a point tort de trouver cette perspective peu réjouissante.
Est-ce une raison d'interdire aux femmes de nous disputer nos métiers et
nos professions? Cette prohibition serait inhumaine. Nous ne
consentirons jamais à ériger en délit le travail féminin qui empiète sur
les positions masculines. Imagine-t-on une loi martiale bannissant les
femmes de tous nos emplois, sous le prétexte outrecuidant que, seuls,
nous sommes capables d'y faire bonne figure? Nous maintenons qu'en règle
générale, elles ont le droit et le moyen de les remplir aussi bien que
notre sexe.

[Note 199: _Revue encyclopédique_ du 28 novembre 1896, p. 829.]

Entre nous, faut-il une si haute capacité, une si sublime intelligence,
des lumières si rares pour faire un avocat disert, un médecin estimable,
un bon avoué, un huissier exact ou un parfait notaire? Est-il si
difficile de se créer une place honorable dans les carrières dites
«libérales»? Faut-il une vocation insigne et des dons particuliers pour
faire un agent de change ou un commissaire priseur? Évidemment non; des
qualités très moyennes nous suffisent pour occuper honnêtement ces
ordinaires fonctions. Ne dites donc point que les femmes sont indignes
de les briguer, sous prétexte qu'elles sont incapables de les remplir.
La vérité est que beaucoup d'entre elles s'en acquitteraient avec autant
d'application, de savoir et d'habileté que leurs maris. Nous avons
l'idée, somme toute, que la femme ne rabaisserait aucune de nos
professions, de même qu'elle aurait beaucoup de peine à voter plus mal
que nous.


II

Mais n'exagérons point les profits possibles de son immixtion dans nos
emplois. La moyenne des femmes pourra s'élever utilement aux fonctions
d'importance secondaire qui lui procureront, sinon la gloire, dont il
est facile de se passer, du moins le pain, qui leur est nécessaire pour
vivre; et la plupart n'ambitionnent rien de plus. A côté de quelques
intrigantes qui bataillent pour la notoriété, les autres, qui sont
légion, ne combattent que pour l'existence. Et c'est ce qui fait
précisément que la société n'est point recevable à décliner leur requête
et, encore moins à railler leurs doléances. Aussi bien conclurons-nous à
nouveau que leur refuser les moyens de s'instruire, c'est leur refuser
et les moyens de travailler et les moyens de vivre. En admettant même
que la culture plus soignée de leur intelligence soit, pour le plus
grand nombre, une très faible chance de réussite industrielle et
d'élévation sociale, l'État n'est fondé, ni en justice ni en raison, à
leur fermer telles ou telles écoles, à leur interdire tels ou tels
emplois, à inscrire impérativement sur les portes qui donnent accès aux
différentes carrières: «Compartiment des hommes, compartiment des
femmes! Ici, les messieurs; ailleurs, les dames!»

Hormis les restrictions d'utilité générale,--et par là nous entendons
les exceptions nécessaires qui s'appuient sur un intérêt social de
premier ordre,--dès qu'une femme a l'espoir de faire son chemin et de
gagner sa vie en une position quelconque, si bien tenue qu'elle soit par
les hommes, il serait cruel de lui dire: «Vous n'entrerez pas ici. Cette
propriété est gardée. Défense vous est faite de braconner sur le domaine
réservé au sexe masculin!» Car elle serait en droit de nous répondre:
«Je veux vivre; et, à cet effet, j'ai le droit de travailler librement,
à mes risques et périls, sous la seule sanction de ma responsabilité
personnelle. Or, je me sens des goûts pour tel métier, des aptitudes
pour telle fonction. Si vous m'en fermez l'accès, faites-moi des rentes.
Si vous me refusez une situation indépendante, mariez-moi. Si vous
m'empêchez de travailler, nourrissez-moi. Une dot ou du pain, s'il vous
plaît!»

Encore une fois, qu'une élite parvienne seulement à supplanter le sexe
fort dans les professions ouvertes à la concurrence féminine, il y a
probabilité; que les nouveaux emplois sollicités par la femme soient
maigrement rémunérateurs pour elle, il y a vraisemblance. Et pour cause:
les hommes s'écrasent aux portes des carrières surabondamment pourvues.
Tant pis pour les femmes qui s'obstineront à en forcer l'entrée! Elles
ne pourront s'en prendre qu'à elles-mêmes des déceptions qui les
attendent. Mais l'État n'a pas le droit de les exproprier préventivement
de ce qu'elles croient être leur gagne-pain.

Et puis, toute force sociale en disponibilité finit toujours par se
créer un emploi. Qui oserait affirmer qu'après bien des tâtonnements,
bien des épreuves, bien des souffrances, les femmes, en quête de
nouvelles destinées, ne trouveront pas, dans les civilisations à venir,
des occupations imprévues,--dont nos incessants progrès industriels nous
donnent déjà, sinon une idée nette, du moins un vague
pressentiment,--grâce à quoi leur activité débordante pourra s'épancher
librement vers d'utiles et larges débouchés, pour leur profit et pour le
nôtre?


III

Quant à savoir maintenant si l'émancipation économique rapportera à la
femme autant de considération et d'honneur que d'argent comptant, il y a
pour le moins discussion. Si, d'un côté, on tient pour un profit certain
le développement de son indépendance et de sa fierté, de son instruction
et de son influence, c'est-à-dire un accroissement du vouloir et du
pouvoir, il convient, d'autre part, d'inscrire à son passif tout ce
qu'elle pourra perdre, hélas! en tranquillité, en grâce, en bonté. Pour
être plus homme, qui sait si elle ne sera pas moins femme? Elle pourra
se flatter sans doute d'être une activité productrice capable, autant
que son compagnon, de «faire de l'argent»; mais, devenue par cela même
sa rivale plus ou moins acharnée, n'est-il pas à craindre que celui-ci
ne lui marchande ou ne lui refuse les égards, les prévenances, les
indulgences, qu'il accordait jadis à sa douceur aimable et pacifiante?

Et ce sera perte nette pour son sexe. Que si, en effet, contrairement à
la tradition, qui nous la montre se mouvant partout dans un cercle
d'action différent de celui des hommes, elle s'efforce sans mesure
d'envahir leur domaine et d'empiéter sur leurs attributions séculaires,
il est à prévoir, qu'en même temps qu'elle oubliera sa faiblesse pour
s'élever, son compagnon se souviendra de sa force pour la rabaisser?

En aucun pays, le culte chevaleresque de la femme n'a pénétré aussi
profondément le coeur de l'homme. Nul étranger n'égale, vis-à-vis des
dames, cette politesse prévenante, cette bonne grâce empressée des
Français, que nos pères ont désignée du joli nom de «galanterie». Il
n'est pas un peuple où la femme ait été,--je ne dis pas mieux
comprise,--mais plus fêtée qu'en France, plus admirée des artistes, plus
chantée par les poètes, plus flattée dans son amour-propre, plus excusée
dans ses faiblesses, plus obéie dans ses caprices, plus recherchée pour
sa grâce et sa beauté, «plus entourée, comme dit Mme Marie Dronsard, de
tendresse audacieuse et de respect ému[200],»--en un mot, plus aimée.

[Note 200: _Le Mouvement féministe._ Le Correspondant du 10 septembre
1896, p. 862.]

Or, est-il si difficile d'observer que, déjà ces prévenances deviennent
moins générales? Les hommes s'effacent-ils toujours devant les portes
pour laisser la préséance aux dames? Soulèvent-ils toujours leur
chapeau, en s'introduisant dans un compartiment occupé par quelque
voyageuse? Offrent-ils toujours aux femmes leur place d'intérieur dans
les tramways et les omnibus? Le nivellement fait son chemin dans les
relations de la vie. A part les vieux messieurs réactionnaires qui
continuent les traditions polies de notre race, les nouvelles
générations s'habituent, sans le moindre scrupule, à la règle facile de
l'égalité des sexes. J'ai entendu des dames aux cheveux blancs se
plaindre du sans-gêne de nos jeunes gens, qui paraissent s'inquiéter
comme d'une guigne de mériter la réputation, autrefois si enviée,
d'hommes bien élevés. Éviter à une voisine un courant d'air, une
mauvaise place, un dérangement, une fatigue, leur est de nul souci. Le
soin de leur chère petite personne l'emporte sur tout sentiment de
déférence respectueuse ou d'obligeance serviable.

S'il faut se plaindre de cette indifférence, on aurait grand tort de
s'en étonner. Il y a d'abord la concurrence, qui tend à effacer
l'ancienne ligne de démarcation entre les deux sexes. Les femmes se
flattant d'usurper nos positions, des hommes se trouvent qui les
défendent rudement: quoi de plus naturel? À Dieu ne plaise que nous
excusions en quelque façon l'inconvenant charivari, dont les élèves de
l'École des beaux-arts ont salué l'entrée des femmes dans les ateliers!
Si même cette concurrence n'avait pour effet que de renvoyer aux
professions manuelles certains gaillards plus pourvus de vanité que de
talent, il faudrait la bénir. Mais comment voulez-vous qu'ils voient
d'un bon oeil l'introduction de rivales, qui leur disputeront les
récompenses officielles? Où l'antagonisme éclate, la galanterie cesse.

Et c'est de bonne guerre, après tout! Vous réclamez l'égalité absolue,
Mesdames: vous l'aurez. Impossible de prendre une part égale des profits
et des libertés de notre sexe, sans subir une égale part de nos
désagréments et de nos risques. Pas moyen d'être à l'honneur, sans être
à la peine, à la lutte. Vos mères tenaient pour des charges douces et
sacrées d'élever les enfants et de gouverner la maison; et ces devoirs
excitent votre pitié, offensent votre superbe individualisme. La vie
extérieure vous tente; les occupations viriles vous attirent. Mais à
disputer au sexe fort les carrières et les offices qu'il occupe en
monopole, à l'évincer des places où il gagne le pain de la famille, il
faut que vous sachiez que vous courez au devant des représailles, et que
votre concurrence risque de tourner en conflit.

Habitué à ne plus voir en la femme son complément, sa collaboratrice,
son associée, mais une rivale qui s'applique à le supplanter dans ses
fonctions et à l'expulser de son domaine, forcé de vous combattre
puisqu'il vous répugne d'être protégées, et condamné à vous rendre coup
pour coup puisqu'il vous sied de lui déclarer la guerre, l'homme vous
fera regretter peut-être de l'avoir traité en ennemi au lieu de l'avoir
accueilli en allié. Que peuvent devenir, je vous le demande, dans cette
âpre mêlée pour la vie, et cette urbanité séculaire, qui s'efforçait de
vous faire oublier votre faiblesse et votre subordination par les égards
rendus à la maîtresse du logis et à la mère de famille, et cette
courtoisie prévenante, qui s'appliquait à écarter de vos pas les soucis
et les misères, à parer votre personne, à embellir votre vie? Vous ne
voulez plus être défendues, servies, honorées, gâtées: très bien.
Provoqués imprudemment en combat singulier, vos chevaliers servants
d'autrefois vous tireront la révérence et se mettront en garde. Que
celles qui vont au devant des coups ne s'étonnent donc point de recevoir
quelques horions! A qui brûle de le combattre, l'homme aurait tort
vraiment de faire des grâces et de prodiguer les fleurs et les bonbons.


IV

On pense bien que ce petit discours s'adresse surtout, dans notre
pensée, à ce bataillon de femmes, d'humeur conquérante, qui nourrissent
la prétention d'imposer aux hommes leurs vues, leurs goûts, leurs
caprices; à ces libres créatures, éprises d'une rage de domination, qui,
pour de vagues raisons de vanité blessée, de cabotinage exaspéré ou même
de méchanceté pure, ont pris en haine le sexe masculin tout entier.
Entre nous, j'ai peine à les croire redoutables. Elles ont beau déclarer
la guerre ouverte entre l'Homme et la Femme et prêcher la révolte en
termes effrontés, comment les prendre au sérieux? Qu'elles sachent
pourtant qu'une réaction est possible: la misogynie fait des progrès
parmi les lettrés, et certains d'entre eux ont la main lourde. A ce
féminisme dément et pervers, au féminisme qui pédale, canote, fume,
cavalcade, au féminisme nigaud qui compromet par ses extravagances les
plus utiles réformes, nous devons, en toute occasion, prodiguer rudement
les rappels à l'ordre et à la bienséance.

Comment conserver son sang-froid en voyant des femmes,--que je veux
croire intelligentes,--repousser avec un dédain blessant les politesses
des hommes, par ce motif qu'elles sont le signe d'une tutelle injurieuse
exercée sur leur prétendue faiblesse? Certaine école féministe en est
venue à ne pas comprendre qu'une femme, qui se respecte, puisse se
laisser complimenter par un honnête homme. N'a-t-on pas incriminé Mme
Pognon d'avoir fait appel à la vieille galanterie française, pour
ramener au silence les auditeurs irrespectueux du Congrès féministe de
1896? Afin de nous encourager sans doute à la courtoisie, Mme Potonié
Pierre, qui ne redoutait point l'égalité du verbe et du poing, tenait
toutes nos marques de condescendance pour des manifestations de mépris,
interprétant les moindres égards rendus à son sexe comme un signe de
servage et l'affirmation d'une infériorité sociale. Quoi d'étonnant,
après cela, que certains mâles, amis de leurs aises, prennent la femme
au mot et lui prodiguent l'égalité qu'elle désire? Si même au lieu de
coups de chapeau, ils échangent avec leurs voisines, dans une réunion
publique, des coups de coude ou des coups de parapluie, celles-ci
devront, pour être logiques, les en remercier, comme d'un touchant
hommage à leur indépendance virile et batailleuse.

Aux femmes qui seraient tentées de l'oublier, rappelons donc que,
vis-à-vis du sexe masculin, elles ne sont vraiment fortes que par leur
faiblesse; qu'il est de leur intérêt d'agréer nos ménagements et nos
politesses; et qu'à souffrir d'être gâtées par ces vilains hommes, elles
conserveront sur eux leur influence et leur empire plus sûrement qu'en
réclamant contre eux une égalité chimérique.

Certains écrivains semblent craindre qu'une fois affranchie légalement
de ses traditionnelles sujétions, la femme aura tôt fait d'accabler
l'homme de sa prééminence. C'est même une opinion très répandue que les
relations publiques et privées ne peuvent être transformées par
l'évolution du féminisme, qu'au préjudice des maîtres d'aujourd'hui.
Mais, à notre avis, ce pessimisme est vain. Nous sommes convaincu, au
contraire, que la femme émancipée souffrira beaucoup plus que nous de
ses libertés conquises. Humble servante, en théorie, n'est-elle pas
aujourd'hui, pour peu qu'elle sache le vouloir avec intelligence, la
souveraine maîtresse de l'a famille et de la maison? Supposez qu'elle
brise les liens légaux dont elle sait si bien, quand elle est habile,
nous faire des chaînes: est-elle sûre qu'on lui laissera partout la
préséance? A se poser en rivale, elle risque de ne plus être traitée en
amie. Faites donc que toutes ses obligations actuelles soient rompues ou
relâchées, que tous ses actes soient émancipés, que toute sa
personnalité soit libérée,--faute de pouvoir s'appuyer, comme à présent,
sur l'époux que notre loi civile constitue, pour la vie, son pourvoyeur
et son gardien,--elle aura perdu ce qui fait en notre société son
honneur et sa sécurité. Aux femmes que la bicyclette ou le vagabondage
des moeurs mondaines arrache à leur mari, à leurs enfants, à leurs
devoirs, il faut avoir le courage de répéter que deux calamités les
guettent: l'irrévérence des hommes et l'exaspération des nerfs. Ce qui
menace la femme, dont c'est le rêve de s'affranchir et de se
«masculiniser» outre mesure, c'est l'abaissement moral et la
dégénérescence physique. Au bout du féminisme excentrique, il y a la
déconsidération et la névrose.


V

Nous voici ramenés encore une fois à l'inévitable question de santé. Il
n'en est point qui intéresse davantage l'avenir de la femme, ni qui
marque mieux les limites intangibles que les outrances du féminisme ne
doivent point dépasser. Or, de même que l'émancipation intellectuelle
met en péril le développement normal de la jeune fille, ainsi encore
l'émancipation économique risque de détourner la jeune femme de sa
vocation naturelle et d'appauvrir les sources mêmes de la natalité.

Et d'abord, les prétentions féminines aux tâches et aux emplois des
hommes sont grosses de périls pour la santé des femmes. Tout en
souscrivant à leurs revendications, pour ce qu'elles ont de rationnel et
d'humain, tout en reconnaissant que certaines exigences économiques leur
font parfois une nécessité de marcher sur nos brisées,--on ne peut
s'empêcher de trembler pour leur complexion plus délicate et plus
fragile que la nôtre. Qu'elles choisissent bien leur voie! Plus d'une
occupation virile leur serait meurtrière. Qu'elles ne se flattent point
d'avoir, en tout et partout, la force de nous imiter, de nous suppléer,
de nous évincer sans dommage! Pour ne parler que des fonctions
libérales, douces en apparence et si enviables en fait, sont-elles
nombreuses les têtes féminines capables de résister aux fatigues, à
l'énervement des recherches et des travaux intellectuels? La plupart des
carrières scientifiques et professorales, par l'application continue,
par la tension cérébrale et même l'endurance corporelle qu'elles
supposent, exigent de quiconque veut s'y élever et s'y maintenir une
certaine robustesse générale, un solide équilibre mental, une très forte
santé physique et morale. Que de vies l'effort intellectuel a brisées
prématurément parmi nous! Que sera-ce parmi les femmes? Ne
risquent-elles point de payer d'un épuisement prématuré l'ambition
d'égaler et d'imiter le sexe fort? N'ont-elles rien à craindre du
surmenage?

Un exemple, en passant: il concerne une fonction à laquelle, pourtant,
nous avons montré que la femme semble appelée par de nombreuses
convenances sociales. De l'avis des médecins allemands, «une femme ne
peut pas affronter les fatigues médicales sans de sérieux dangers pour
sa santé: son organisme est trop délicat pour des travaux aussi rudes et
aussi prolongés.» Et Mme Arvède Barine, à laquelle j'emprunte ce
témoignage, ajoute: «Je dois dire que les lettres des médecins, que j'ai
sous les yeux, sont presque unanimes à mettre le public en garde contre
l'influence pernicieuse du travail cérébral à haute dose pour les jeunes
filles. Qu'elles ne commencent au moins qu'après vingt ans, écrit l'un
d'eux. Autant dire qu'elles doivent renoncer aux carrières
libérales[201].» Les médecins français que j'ai pu consulter ne pensent
pas autrement.

[Note 201: _Progrès du féminisme en Allemagne._ Feuilleton du _Journal
des Débats_ du 2 décembre 1896.]

Et ce n'est rien d'étudier en vue d'une profession virile: il faut plus
tard l'exercer. Pour une femme dont la tête et le corps résisteront
vaillamment aux fatigues et aux veilles, combien tomberont le long du
chemin ou n'apporteront au mariage qu'une fécondité appauvrie, une
constitution débilitée, pour le plus grand malheur des enfants? Sans
compter que le féminisme intégral se soucie peu des devoirs encombrants
de la maternité; et c'est là le troisième péril qu'il fait courir à
l'humanité future.



CHAPITRE III

Femmes d'aujourd'hui et femmes de demain


       SOMMAIRE

       I.--TROISIÈME RISQUE: L'ORGUEIL INDIVIDUALISTE.--DU DEVOIR
       MATERNEL.--L'ÉCUEIL DU FÉMINISME ABSOLU.--LES TENTATIONS DE
       L'AMOUR LIBRE.

       II.--CE QU'EST LA PUISSANCE DE LA FEMME SUR L'HOMME.--LA
       «GRANDE FÉMINISTE» DE L'AVENIR.--UNE CRÉATURE A
       GIFLER.--AVIS AUX HONNÊTES FEMMES.

       III.--CE QU'ELLES DOIVENT DÉFENDRE: LA FAMILLE, LE MARIAGE
       ET L'ENFANT--POURQUOI?

       IV.--DERNIER CONSEIL.--APPEL EN FAVEUR DE LA PAIX
       DOMESTIQUE ET DE LA PAIX SOCIALE.--PAX NOBISCUM!


Après le _surmenage intellectuel_, qui risque d'épuiser prématurément en
la jeune fille les énergies et les grâces de la vie, après la
_concurrence économique_, dont l'âpreté croissante peut compromettre
gravement le repos et la dignité de la femme, nous redoutons pour
l'épouse l'_orgueil individualiste_, qui dessèche et tarit toutes les
sources de l'amour et du sacrifice.


I

En affirmant que la femme est quelqu'un au même titre que l'homme, et
que nous devons respecter en elle, comme en nous-même, la personnalité,
la dignité humaine, notre intention n'est point de déposséder le mari,
et encore moins le père, de tous leurs pouvoirs traditionnels. Nous
convenons seulement qu'ils ne sont pas des monarques absolus; que, sans
être supprimée, leur autorité peut être adoucie; et qu'enfin, s'ils ont
charge d'âmes, ils ne sauraient jamais opérer de mainmise sur les âmes.
En un mot, l'exercice de leurs droits est inséparable, à nos yeux, de
l'accomplissement de leurs devoirs. C'est pourquoi, en vue d'élargir les
prérogatives de l'épouse et de la mère, nous n'avons pas hésité à
tempérer, à restreindre même l'autorité maritale et paternelle, toutes
les fois que les revendications de la femme nous ont paru d'accord avec
les intérêts de la famille.

Faut-il aller plus loin? Des esprits, qui se piquent d'être
scientifiques, nous assurent que l'évolution de l'industrie et la
division du travail, la rapidité des communications et surtout les
progrès de l'instruction, auront pour effet certain de déraciner peu à
peu l'homme et la femme du sol et du foyer; que la bonne vie familiale
d'autrefois est condamnée à disparaître un jour sous la poussée des
forces dissolvantes qui travaillent le monde; que la dislocation de la
communauté domestique est fatale; qu'en résumé, suivant un aphorisme
tranchant répété à satiété, si «la famille est le centre du monde
actuel, l'individu sera l'unité sociale du monde futur.» Certes, ceux
qui partagent ces vues doivent craindre l'avènement de l'union libre et,
avec lui, un nouvel esclavage pour la femme, puisqu'il est d'expérience
que des moeurs sans règle conduisent au chaos, à la sauvagerie et à
l'exploitation odieuse des faibles par les forts.

Mais, heureusement, ces prévisions attristantes ne tiennent pas un
compte suffisant des résistances inévitables de la nature.
L'émancipation de la femme a des limites qui ne seront point franchies
sans souffrance et sans dommage. Après être sorti imprudemment de sa
sphère traditionnelle, le sexe féminin sera, tôt ou tard, impérieusement
ramené à ses fonctions conjugales et maternelles. Il n'en est point
d'ailleurs de plus élevées, puisque de ce double rôle dépendent la
conservation et l'élévation de l'espèce humaine. Au père d'assurer des
ressources à la famille; à la mère d'en surveiller l'emploi. Il serait
fou de tourner leur collaboration nécessaire en concurrence jalouse.
Compagne des bons et des mauvais jours, ménagère économe et diligente,
soutien et consolation des enfants, l'épouse doit être, en plus, une
éducatrice accomplie. Nous dirions même volontiers que le but de
l'éducation féminine consiste surtout à préparer les jeunes filles à la
maternité réelle ou suppléante.

Que pourrait bien être, en effet, une société dépossédée du saint idéal
de la mère? C'est même du point de vue élevé de la maternité, qu'il nous
est le plus facile d'apercevoir que les occupations viriles ne peuvent
être, toutes indistinctement, le fait des femmes. Mettons-les à nos
places: elles n'y seront pas absolument déplacées. Intellectuellement
parlant, nous ne les croyons nécessairement impropres à aucun service
administratif ou privé. Beaucoup même y seraient peut-être plus
ponctuelles que les hommes, plus attentives, plus zélées (je n'ose dire
moins nerveuses ou moins maussades,--le public ayant trop à se plaindre
des demoiselles du téléphone!) Ouvrons-leur donc, par hypothèse, tous
nos métiers. Alors une question se pose: comment feront-elles leur
métier de femmes? Il est loisible à une fille majeure d'occuper une
fonction masculine; à une mère, non. Qui gardera le foyer? Qui veillera
sur les enfants? Aujourd'hui, une femme se fait une position en se
mariant, car elle épouse véritablement la position du mari. Mais forcée
de se créer elle-même une position indépendante, occupée aux devoirs de
sa charge, assujettie aux exigences de sa clientèle, comment
pourra-t-elle fonder, allaiter, soigner, élever une famille?

On répond à cela que l'homme et la femme feront une paire d'excellents
amis. Et des écrivains éthérés ont célébré, en style charmant, tout ce
qui peut résulter de beau, de bon et de sain d'un commerce idéal entre
les deux sexes. Une Italienne de distinction, qui signe ses livres du
pseudonyme de Neera, écrit ceci: «On dirait presque que les personnes
d'esprit et de coeur très subtils préfèrent l'amitié à l'amour
proprement dit, par ce même raffinement de sensation qui rend
quelquefois préférable aux fleurs des plates-bandes le parfum des
plantes nuisibles, dans certains jardins remplis d'ombre et de mystère.»
Voilà certes un sentiment qui n'est pas à la portée du vulgaire! Si ces
«amitiés très nobles» ont le don d'élever les hommes et les femmes
au-dessus de la matière, il faut tout de même reconnaître qu'en se
généralisant, elles ne serviraient guère les fins de la nature.

Et ce qu'il y a de pis, c'est que l'amour platonique a moins de chances
que l'amour libre de régner sur les âmes à venir. Pour une originale qui
ne se mariera point du tout, il en sera vingt plus positives qui se
marieront de temps en temps. L'union libre et stérile est la fin
inéluctable du féminisme absolu; et cette perspective réjouit et
enchante l'individualisme anarchique. Qu'est-ce, après tout, que le
féminisme «intégral», sinon l'anarchisme des femmes? De là une plaie
possible et redoutable, sur laquelle M. Émile Faguet a mis fortement le
doigt. «Toute femme exerçant une profession masculine, a-t-il dit, sera
une quantité perdue pour la propagation de l'espèce; car elle cessera
d'être la femme dont la société a besoin pour se perpétuer, dont la
nation a besoin pour s'augmenter, ou pour ne pas diminuer, ou pour ne
pas périr.» Le féminisme est donc lié dans ses progrès,--comme dans ses
origines,--au célibat féminin. Et l'on imagine aisément combien la
moralité risque d'en souffrir,--un célibat féminin aggravé, généralisé,
émancipé, comme on s'en flatte, ne pouvant que difficilement rester
vertueux et chaste. Conclusion à méditer: «La nation forte, la nation
d'avenir sera, parmi les nations, celle où les femmes n'exerceront point
de métier, si ce n'est le leur. L'accession des femmes aux emplois
masculins est d'abord le signe, puis devient la cause d'une formidable
dégénérescence nationale[202].»

[Note 202: Émile FAGUET, _La Femme devant la science_. Feuilleton du
_Journal des Débats_ du jeudi 12 décembre 1895.]


II

Au fond des plus ardentes revendications féministes, on sent percer
vaguement un insatiable besoin d'activité et d'influence. Mais où
voit-on que l'une et l'autre manquent aux femmes honnêtes? Que la
société d'aujourd'hui nous réserve certaines carrières, soit! Elle n'en
sollicite pas moins nos contemporaines à l'action. Sans parler des
livres qu'elles inspirent, des fleurs de poésie qu'elles sèment sur
leurs pas, des arts qu'elles soutiennent de leur grâce et qu'elles
encouragent et récompensent de leur suffrage, est-ce que toute oeuvre
humaine ne laisse pas transparaître un nom de femme? Est-ce qu'en toute
maison fortunée, en tout ménage bien tenu, dans l'ordre, la paix et la
joie du foyer, on ne retrouve pas l'activité vigilante de l'épouse et la
tendresse attentive de la mère? Est-ce qu'en toute vieillesse
tranquille, on ne reconnaît pas le dévouement d'une fille, comme aussi
dans toute enfance heureuse, les caresses d'une aïeule? La femme est la
gardienne de nos moeurs, l'éducatrice des petits, la consolation des
affligés. Son coeur s'ouvre à tous les élans de charité, et sa main à
toutes les oeuvres d'assistance. Rien ne se fait de grand et de bon,
dans la famille et dans là société, d'où sa pensée soit absente. Elle
est capable de toutes les initiatives, de toutes les générosités, de
tous les héroïsmes;--et l'on prétend qu'elle ne sera utilement agissante
qu'en ouvrant un cabinet d'affaires ou de consultations!

Et ces dames se remuent, s'agitent, se groupent, se syndiquent, afin
d'accroître et d'étendre leur prépondérance. Elles s'imaginent de très
bonne foi que leur union fera leur force, que leur action concertée
multipliera leur prestige et leur influence, sans se douter que l'homme,
qui se laisse conquérir volontiers par le charme d'une femme, ne
manquera pas de réagir instinctivement contre les tentatives
d'intimidation d'un comité hostile. Je ne sais qui a dit que, pour en
arriver à ses fins, la femme doit être seule. Sa puissance est en raison
inverse du nombre. Elle est faite, des pieds à la tête, pour l'action
individuelle, pour l'ascendant individuel, pour le triomphe individuel.
Là où, seule, elle peut vaincre, une coalition a mille chances d'être
battue; car celle-ci n'est plus qu'une machine de guerre, contre les
entreprises de laquelle la combativité de l'homme se réveille et se
hérisse. Le féminisme syndical n'augmentera point si facilement qu'on le
croit l'action et la prééminence de la femme.

Mais c'est peine perdue d'opposer la femme de nos jours à la femme des
temps nouveaux. Celle-ci prendra sûrement nos raisonnements en pitié.
Très libre dans ses manières, dans ses relations, dans ses habitudes,
entourée d'hommes qui ne seront jamais que des camarades, rebelle au
mariage, ennemie de toutes les conventions sociales, guérie de toutes
les illusions de jeunesse, froide, sèche, dure, amoureuse d'elle-même,
égoïste et méprisante, telle on nous dépeint déjà la «grande féministe»
de l'avenir. Il ne faudra point lui parler d'amour familial ou de
dévouement domestique: une femme de son espèce ne saurait être que la
noble amie d'un sublime esthète ou d'un grand homme.

En vérité, une créature aussi bouffie d'orgueil et d'ambition ne
mériterait que des «gifles», comme disait Sarcey. Si la femme du XXe
siècle doit ressembler à ce type singulier, la vie sera gaie! Plus de
ménage tenable, plus de famille possible. A moins que cette anarchie ne
finisse, comme tous les bouleversements sociaux, par l'intervention du
maître, c'est-à-dire par la victoire brutale du sexe fort sur le sexe
faible. Nous avons parlé plus haut de la possibilité d'une réaction
masculine: à constater certains faits, à lire certains livres, on la
croirait presque commencée. Déjà les ouvriers syndiqués repoussent les
femmes de l'usine et de l'atelier. C'est un concert unanime, à gauche et
à droite, pour les renvoyer à leur pot-au-feu et à leurs mioches. Et
dans les classes lettrées, s'il est encore des écrivains pour prôner, à
l'exemple d'Ibsen, l'émancipation féminine, il en est d'autres qui, à la
suite de Strindberg, prêchent la croisade sainte contre l'éternelle
Dalila; et c'est un emportement furieux contre 1'«être perfide». Bref,
chez certains hommes, la misogynie est en progrès.

Et si jamais les hostilités éclatent et se généralisent entre les deux
sexes, on peut conjecturer que la lutte sera cruelle et inique, comme le
sont inévitablement les grands mouvements de passion. En cette bataille
lamentable, toutes les haines se croiseront: haine de la femme nouvelle
contre l'homme, contre la maîtrise de la force brutale, contre la
tyrannie persévérante du mâle; haine exaspérée de l'homme contre la
femme indépendante, contre les effronteries des demi-vierges, contre les
ambitions comiques de ces lettrées prétentieuses que Nietzsche appelait,
injurieusement, «des vaches écrivassières aux mamelles gonflées
d'encre.» A entendre ces dames et ces demoiselles en voie de libération,
le devoir d'obéissance est un «esclavage avilissant». Impossible à ces
fières créatures de voir un homme, sans qu'elles se sentent «supérieures
à lui en lumières et en vertus.» L'existence d'un mari leur «pèse sur la
poitrine comme un rocher.» Du côté des hommes, mêmes récriminations
farouches. La plus élémentaire prudence nous conseillerait, paraît-il,
de tenir à distance ces «félins perfides», qui cachent leurs griffes
sous les gants blancs. Devenir maîtresse de sa destinée n'est pour la
femme, en rupture d'obéissance, qu'un moyen de devenir maîtresse de
notre propre liberté.

Au total, l'union des sexes n'est plus, dans un certain monde, qu'un
prétexte à des sensations agréables, à moins que les conjoints ne
voient, l'un dans l'autre, un instrument malheureusement nécessaire de
procréation et d'avilissement. Pourquoi faut-il, je vous le demande, que
la nature ait exigé la collaboration de l'homme et de la femme pour
assurer la reproduction de l'espèce? Et puis, à quoi bon faire des
enfants? On s'y résignerait peut-être «si tous les nouveau-nés étaient
garçons», dira Monsieur, «si tous les nouveau-nés étaient filles», dira
Madame. Ô l'harmonieuse famille! Adieu le doux et simple unisson des
bons ménages!

«Vous exagérez,» dira-t-on.--Pas beaucoup. Que les sceptiques veuillent
bien se reporter aux pages où nous avons établi qu'après l'émancipation
intellectuelle, pédagogique, sociale et politique,--à laquelle nous
croyons équitable de souscrire en une sage mesure,--les féministes les
plus hardis et les plus exaltés réclament, sans le moindre scrupule,
l'abolition de la puissance paternelle et maritale, la suppression du
mariage monogame et de la famille légitime: ils y verront qu'en
affichant ces revendications extrêmes, l'anarchisme féminin nous menace,
tant par les sophismes qu'il étale que par les réactions qu'il
encourage, d'anéantir tout ce que la loi, la religion, la morale, la
civilisation, ont fait depuis des siècles pour élever notre pauvre
humanité au-dessus des appétits de la brutalité animale, pour corriger
l'instinct par le devoir, pour ennoblir le père et honorer la mère, pour
discipliner la chair et spiritualiser la bête.

C'est pourquoi tous ceux qui ont à coeur la paix publique et le progrès
humain, estimeront sans doute qu'il est nécessaire de rappeler une
dernière fois à la femme honnête, à la femme chrétienne, à nos mères, à
nos soeurs, que le devoir leur incombe,--plus qu'aux hommes,--de
défendre les saintes traditions de la famille française contre le
dévergondage des idées et des moeurs, et de crier avec nous au féminisme
tenté de franchir la limite des revendications permises: «Tu iras
jusqu'ici, mais pas plus loin!»


III

De grâce, Mesdames, faites bonne garde autour du mariage, autour de
l'enfant; défendez le foyer, défendez la famille.

La famille! Chose inconcevable: nos diverses écoles révolutionnaires
n'ont à la bouche que le mot «solidarité»; et elles conspirent, avec une
effrayante unanimité, à décrier, à détruire la famille qui est le
berceau des premières affections, la source vive de cette tendresse
d'âme qui seule est capable de sauver l'homme de la dureté et de la
barbarie. Mais il suffit que la pierre du foyer soit le premier
fondement de la morale, la raison d'être du patrimoine, la clef de voûte
de la propriété, pour qu'ils s'acharnent à l'ébranler. Ils devraient se
dire, pourtant, que le respect de la famille est le soutien des devoirs
plus généraux qui nous lient à tous nos frères en souffrance; qu'un
peuple n'est qu'un groupement de familles, comme l'humanité elle-même
n'est que l'ensemble des peuples, et que ces vastes unions ne sauraient
être fortes, prospères et bienfaisantes, si l'unité première, qui en est
l'âme, se disloque et se désagrège.

Mais non! Faute peut-être d'avoir goûté les joies du foyer, faute
d'avoir connu la douce affection d'une bonne mère et la forte et
paternelle direction d'un brave homme, ils s'appliquent furieusement à
effacer de la conscience publique le respect des parents et les
obligations de la piété filiale. Ils savent maintenant que, pour
renverser l'ordre social, il ne suffit pas de renverser le gouvernement.
Les prétendants et les ministres ne manqueront jamais en France. Dès que
l'un tombe, quelque autre se relève. Seulement la famille ne se refait
pas comme un ministère. Et comme cette vieille puissance domestique est
le dernier refuge de l'autorité sociale, on la tient pour la grande
ennemie qu'il faut à tout prix miner et abattre, en aiguisant contre
elle l'ironie des gens d'esprit, en troublant la paix des ménages, en
exaltant la passion, en ridiculisant la vertu, en excusant l'adultère,
en prônant le divorce, en obscurcissant dans l'âme des époux et des
enfants la notion de leurs devoirs respectifs, en affaiblissant chez
tous le respect de la foi jurée, le respect du mariage, le respect de la
vie, le respect de l'amour.

Et les femmes se prêteraient complaisamment à ces démolitions
anarchiques? Je ne veux pas le croire. Car tout serait perdu,--la
morale, la patrie et l'honneur. Si, par hasard, ces grandes choses
cessaient de leur tenir au coeur, qu'elles songent du moins à
elles-mêmes et à leurs enfants. Qu'elles sachent que jamais l'union
libre ne pourra faire le bonheur des femmes et des mères. Tous les
révolutionnaires du monde ne parviendront pas à démontrer que la
félicité consiste, pour celles-ci, à retourner en arrière, à la
polygamie païenne, à ces époques de naturalisme barbare où le mâle et la
femelle se prenaient et se quittaient au gré de la passion ou de
l'instinct. L'union sexuelle met face à face un fort: l'homme,--et deux
faibles: la femme et l'enfant. Or, le mariage a été créé pour l'enfant,
auquel il donne un père «certain», et aussi pour la femme, qu'il a, non
sans peine, arrachée à la dégradation de la sauvagerie primitive en la
constituant reine du foyer. Oui, le mariage est tout profit et tout
honneur pour la femme. C'est à quoi, encore une fois, nous prions
instamment les Françaises de réfléchir.

En tout cas, le mariage est beaucoup moins avantageux pour l'homme.
C'est un frein très dur qui bride toutes les convoitises de l'instinct
et du plaisir, qui refoule et comprime tous les appétits de changement
et de nouveauté. A vrai dire, la monogamie est, pour le sexe fort, un
instrument de perpétuel renoncement. Lié pour toujours à la femme de son
choix, l'époux doit s'interdire, s'il est honnête homme, d'effleurer du
moindre désir les femmes des autres. Il n'est que la polygamie qui lui
permette l'assouvissement de ses passions et lui assure la pleine
satisfaction de ses caprices. Parlez-moi d'un pacha: voilà un véritable
souverain. Lui, au moins, est le maître de son harem. Dans la
chrétienté, plus d'autocratie maritale. Qui dit mariage, dit partage. Là
où la famille monogame existe, le roi de la création a renoncé à la
monarchie absolue. Élevant la femme jusqu'à lui, il s'est contenté d'un
dualisme constitutionnel qui associe l'épouse au gouvernement du foyer
et à la dignité du pouvoir.

Et maintenant, dénouez le lien matrimonial, rompez le noeud sacramentel,
supprimez les obligations civiles, relevez les époux de leurs serments:
et l'homme, délivré du mariage qui le gêne, retournera bien vite au
plaisir, aux libres amours, aux jouissances despotiques, méprisantes et
méprisables. C'est faire le jeu du mâle que d'affaiblir la discipline
conjugale. Le jour où, de relâchement en relâchement, l'union des sexes
ne sera plus qu'une association temporaire, l'homme aura reconquis sa
souveraineté absolue; et la femme, déchue de son ancienne grandeur,
s'apercevra, mais un peu tard, que la liberté ne profite qu'aux forts et
aux brutes.

Dieu veuille donc qu'elle ferme l'oreille aux doctrines de ceux en qui
s'oblitère et défaille le sens moral! Préconisée surtout par des hommes,
exclusivement avantageuse aux hommes, l'union libre est, comme l'a écrit
M. Jules Bois, «une duperie bien plus cruelle que le mariage le moins
bien assorti[203].» Puissent les femmes s'en tenir au vieux mariage! Là
est, pour elles, la sécurité, l'honneur, le salut. Et j'imagine que
cette résolution leur sera facile à prendre, si elles veulent bien se
rappeler, qu'à part quelques respectables exceptions, le libre amour
n'est préconisé que par des viveurs ou des dévergondées.

[Note 203: Lettre citée par M. Joseph Renaud dans la _Faillite du
mariage_, p. 159.]

Souhaitons enfin que les mères sachent défendre leurs enfants contre les
entreprises des partis révolutionnaires, dont c'est le mot d'ordre de
substituer les prétendus droits de l'État au droit sacré des parents sur
la personne de leurs fils et de leurs filles. Et défendre l'enfant,
n'est-ce pas encore défendre le mariage et la famille? Or, il nous
paraît impossible, qu'en réponse aux voleurs sournois ou effrontés qui
rôdent autour de nos berceaux, les mères françaises ne sentent tout à
coup, lorqu'elles contemplent leur fils endormi sous les rideaux blancs,
un même cri de colère et de passion leur monter instinctivement du coeur
aux lèvres: «Cher petit corps, fruit béni de mes entrailles, tu n'es pas
leur enfant, mais le mien. Ton père et moi, nous t'avons donné la vie
pour perpétuer la nôtre. Tu es notre joie et notre parure. Nous t'avons
fait, par la grâce de Dieu, à notre image et à notre ressemblance; et
sur ton visage, notre paternité s'est gravée comme un sceau. Quelque
chose de nous transparaît sur ton front, dans tes yeux, dans tes gestes,
dans ton sourire. Nous vivons pour t'aimer, pour t'aider, pour faire ton
bonheur. Moi qui te parles, je donnerais tout mon sang pour t'épargner
une larme. Car tu es mon chef-d'oeuvre, toi, dont le corps est ma chair,
toi, dont mon sang et mon lait sont la vie. Qui oserait se glisser entre
ton père et moi pour nous prendre ton âme? Tu n'es pas un trésor
abandonné par hasard sur le bord du chemin, une chose sans maître que le
premier venu puisse ramasser en passant. Je ne veux pas que l'État te
traite comme un vil métal qu'on jette au creuset pour le frapper au coin
d'une effigie commune. Nous avons mis en toi toutes nos complaisances,
toutes nos ressemblances, et j'entends que tu les gardes ainsi qu'un
dépôt sacré. Plus tard, lorsque la patrie te demandera ton sang,
j'espère, mon fils, que, devenu homme, tu le donneras bravement, sans
hésiter, sans compter, avec joie, avec orgueil. Mais si jamais la
société révolutionnaire, cette marâtre anonyme au sein aride, osait
porter une main impie sur ta frêle adolescence, tout mon sang crierait
vers elle: «Mon enfant n'est pas orphelin. Je suis sa mère: je le garde.
Qui l'aimerait davantage? Lui dérober son âme, c'est m'arracher la
mienne. Je ne vous le livrerai point. Je ne le dois pas, je ne le peux
pas!»


IV

Il faut finir. _Droit au respect, droit à la vérité, droit à la science,
sans exception ni restriction; droit au travail, droit au suffrage,
droit à l'autorité familiale elle-même, dans la mesure où ces droits
s'accordent avec l'intérêt social et l'unité du gouvernement
domestique!_ tel est l'élargissement de puissance et de dignité que nous
avons revendiqué pour la femme. Mais, en revanche, nous croyons avoir
démontré que, poussé plus loin, le féminisme la découronnerait des
privilèges de son sexe et affranchirait l'homme de ses devoirs de
traditionnelle protection. Les Françaises commettraient donc une grave
imprudence en épousant tous ces excès. Elles n'y gagneraient aucun
profit honnête et perdraient, du même coup, bien des honneurs
appréciables.

Jamais, en effet, la femme n'a tenu tant de place qu'aujourd'hui dans
nos hommages et dans nos préoccupations. Il semble même que notre
société soit organisée principalement pour son plaisir et pour son
avantage. Cela est vrai surtout de la femme riche qui gouverne le monde
comme une reine. Les hommes l'adulent et l'exaltent. On la célèbre en
prose et en vers. Elle est l'idole des artistes et des poètes. Le roman
et le théâtre nous attendrissent sur ses qualités, sur ses malheurs et
jusque sur ses défauts. C'est pour parer sa beauté et satisfaire ses
caprices que nos plus précieuses industries tissent la laine, le lin et
la soie. La mode va au-devant de ses désirs et multiplie pour elle ses
créations et ses nouveautés. On rencontre partout son influence, dans
les intrigues de la politique, dans les cénacles littéraires, dans les
succès de salon et d'académie. Rien ne se fait sans qu'on la consulte.
Elle inspire les oeuvres, elle dispense la renommée, elle consacre ou
renverse les réputations, elle élève ou affolle ou pervertit les hommes.
Tout conspire à son ornement, à sa puissance et à sa glorification. Son
empire est souverain. Est-il croyable que, lasse des honneurs où l'ont
portée l'esprit chrétien, le sentiment chevaleresque et la politesse des
moeurs, elle aspire à descendre?

Que s'il lui plaît,--ce dont je la louerai fort,--de mener une vie plus
sérieuse, plus agissante et surtout plus bienfaisante, sans s'exposer à
être moins fêtée et moins honorée, qu'elle nous permette de lui indiquer
un champ largement et indéfiniment ouvert à ses besoins d'expansion, à
sa fièvre de mouvement et d'apostolat. Au lieu de s'acharner à établir
entre les deux sexes une égalité absolue, une égalité chimérique, ne
serait-il pas logique, autant que désirable, que la femme heureuse,
intelligente et fortunée, s'efforçât de diminuer les inégalités qui la
séparent de ses soeurs indigentes et déshéritées?

Vous voulez l'égalité, Mesdames? Commencez donc par la réaliser entre
les femmes, avant de la poursuivre contre les hommes. Puisque l'égalité
est un si grand bienfait, faites-en d'abord la charité à votre sexe. Ne
soyez point méprisantes pour celles qui peinent, ni indifférentes pour
celles qui souffrent. Tendez affectueusement votre main blanche et fine
à l'apprentie, à l'ouvrière, à la paysanne. Compatissez à leurs
épreuves, secourez leur misère, partagez leurs chagrins. Sans abdiquer
votre autorité sur vos domestiques, rendez-la plus douce, plus calme,
plus digne. Faites-vous aimer de vos inférieures; c'est le meilleur
moyen de vous en faire respecter. Multipliez les oeuvres d'assistance:
ouvrez des crèches, des asiles, des patronages. Visitez les pauvres,
visitez les malades. Prenez soin des orphelins et des veuves. Que votre
sollicitude s'étende à toutes les souffrances! Que votre pitié pénètre
dans les prisons, dans les hôpitaux, dans les mansardes! Vous, femme du
monde, soyez l'amie de la femme du peuple. Faites-lui l'aumône de votre
aristocratique bonté; rendez l'amour pour la haine. Rapprochez les
distances, dissipez les préjugés, désarmez l'envie. Les mères sont
faites pour se comprendre et s'estimer. Et lorsque plus d'égalité
régnera entre les femmes, combien vous sera-t-il plus aisé de la
revendiquer,--si vous y tenez,--entre les sexes!

Même alors, Mesdames, quelles que soient vos aspirations de liberté, ne
renoncez point (c'est ma dernière prière) à cette rayonnante bonté
féminine qui nous console des tristesses et des horreurs de la vie
présente. Entre les peuples, l'antagonisme s'avive, la lutte s'exaspère;
lutte pour la suprématie du côté des forts, lutte pour l'existence du
côté des faibles. Les petits États en appellent vainement à la justice
et à la pitié du monde civilisé. Les grandes nations poursuivent leurs
fins ambitieuses par le fer et par le feu. Sur tous les continents, la
force écrase le droit. C'est l'universel triomphe de la mauvaise foi. Et
pendant ce temps-là, des hommes se lèvent au-dedans du pays, qui,
attisant la haine et soufflant la révolte, fondent le bonheur du peuple
sur la discorde et la violence, et menacent de jeter à bas notre société
pour la refaire à leur image et à leur ressemblance. En ce triste monde
qui retentit du bruit des grèves incessantes et du tumulte furieux des
guerres, au milieu des clameurs du prolétariat révolutionnaire, dans le
fracas des régiments en marche et des canons qui roulent vers les
frontières, dans le concert formidable des lamentations de ceux qui
tombent et des malédictions de ceux qui souffrent, au milieu des
plaintes et des blasphèmes, des cris de colère et des appels de
vengeance qui se croisent à travers l'espace, troublant les vaillants,
terrifiant les timides, déconcertant les sages, affligeant, navrant,
désespérant toutes les âmes,--une seule voix parle encore de compassion
et d'amour. Et cette voix, Mesdames, c'est la vôtre.

Que les menaces de guerre ne remplacent point sur vos lèvres les paroles
de grâce et de bonté! Vous êtes le sourire de la terre. Déjà nous
souffrons de trop de divisions: n'y joignez pas ce conflit suprême qui
s'appelle le «divorce des sexes». Que la paix soit avec nous! Que la
paix soit entre nous! Retenez et méditez le conseil d'ami que vous donne
M. Jules Lemaître, et dont nous faisons notre conclusion, assuré qu'en
le suivant à la lettre, vous travaillerez plus sûrement à votre bonheur
et à celui de votre entourage, qu'en émancipant à outrance votre
personnalité: «Le meilleur moyen pour la femme de s'élever et de se
maintenir en dignité, ce n'est pas de faire l'homme, c'est, au
contraire, d'être très femme, non par le caprice, la coquetterie, mais
par l'acceptation totale des fonctions bienfaisantes de son sexe, par
cette faculté de dévouement et ce don de consolation qui sont en elle;
de prendre très au sérieux son ministère féminin et d'en chérir les
devoirs[204].» Veut-on, pour terminer, que nous enfermions en une
formule brève l'esprit essentiel de ce livre? _Reconnaître à la femme
tous ses droits, ne l'émanciper d'aucun de ses devoirs_, tel est pour
nous, le premier et le dernier mot du féminisme honnête et sage.

[Note 204: Opinions à répandre: _Féminisme_, p. 161.]



BIBLIOGRAPHIE FÉMINISTE[205]

[Note 205: Cette bibliographie,--la première qui ait été faite sur ce
sujet,--n'a pas la prétention d'être complète.]

ÉTUDES, DISCOURS ET OUVRAGES PUBLIÉS OU TRADUITS EN LANGUE FRANÇAISE AU
COURS DES CINQUANTE DERNIÈRES ANNÉES DU XIXe SIÈCLE.

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Adhémar (Mme la Vesse d').--_La nouvelle éducation de la femme dans les
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Aftallon (Albert).--_Les lois relatives à l'épargne de la femme mariée._
(Thèse.) 1 vol. in-8. Pédone, 1898.--_La Femme mariée, ses droits et ses
intérêts pécuniaires._ 1 vol. in-8. Pédone, 1899.

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Chaughi (René).--_Immoralité du mariage_. Brochure in-16. Namur, Louis
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Chauvin (Mlle Jeanne).--_Étude historique sur les professions
accessibles aux femmes_. 1 vol. in-8. Giard et Brière, 1892.

Chéliga (Mme Marya).--_Les hommes féministes_.--_Évolution_ _du
féminisme_. Revue encyclopédique du 28 novembre 1896.--_Le mouvement
féministe en France_. Revue politique et parlementaire du 10 août
1897.--_Almanach féministe de 1900_. 1 vol. in-12. Cornély, 1900.

Choisy (Gaston).--_Le féminisme en Europe_. Revue bleue de mars 1900.

Coulon (Henri).--_Le divorce et la séparation de corps_. 5 vol. in-8.
Marchal et Billard, 1890-1896.--_Jésus et la femme._ 1 vol. in-12.
Ollendorff, 1895.--_De la réforme du mariage: modifications aux régimes
matrimoniaux_. 1 vol. in-8. Marchal et Billard, 1900.

Crocq (le docteur).--_La femme normale et la femme criminelle._ 1 vol.
in-8. Namur, 1896.

Daste (Eugène).--_De la recherche de la paternité hors mariage._ 1 vol.
in-8. Chevalier-Marescq, 1873.

Daubié (Mlle Julie).--_La femme pauvre au XIXe siècle_. 1 vol. in-8.
Guillaumin, 1866.--_L'émancipation de la femme._ 1 vol. in-8. Thorin,
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Deloze (Xavier).--_Théorie de la puissance maritale_.1 vol. in-8.
Chevalier-Marescq, 1867.

Deraismes (Maria).--_L'ancien devant le nouveau_. 1 vol. in-12.
Librairie internationale, 1868.--_Ève contre Monsieur Dumas fils_. 1
vol. in-12. Dentu, 1872.

Deschanel (Émile)._--Le bien et le mal qu'on a dit des femmes_. 2 vol.
in-32. Hetzel, 1855 et 1856.

Desmarest (Henri).--_La femme future_. 1 vol. in-18. Édition du livre
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Destable (Substitut du procureur général).--_De l'évolution féministe
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Didon (le R. P. Henri).--_Indissolubilité et divorce_. 1 vol. in-12.
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Dissard (Mme Clotilde).--_Opinions féministes_ à propos du Congrès
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Dora d'Istria (Mme).--_Des femmes, par une femme._ 2 vol. in-8.
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Drioux (Substitut du procureur général).--_Le mouvement féministe et le
socialisme._ (Discours.) Brochure in-8. Orléans, Morand, 1896.

Dronsard (Mme Marie).--_Le mouvement féministe, les causes de son
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vol. in-8. Ibid., 1880.--_La recherche de la paternité._ 1 vol. in-12.
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Dupanloup (Mgr Félix).--_M. Duruy et l'éducation des filles._ Brochure
in-8. Douniol, 1867.--_La femme chrétienne et française: dernière
réponse à M. Duruy._ Brochure in-8. Ibid., 1868.--_La femme studieuse._
1 vol. in-16. Ibid., 1869.--_Femmes savantes et femmes studieuses._
Brochure in-8. Ibid., 1867.--_Le mariage chrétien._ 1 vol. in-16. Ibid.,
1868.--_Controverse sur l'éducation des filles._ 1 vol. in-8. Plon et
Cie, 1875.

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F. A. B.--_La femme et sa vocation._ 1 vol. in-12. Fischbacher, 1898.

Flornoy (Eugène).--_L'action sociale de la femme._ La Quinzaine du 16
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femme dans les emplois publics._ Bruxelles, 1893.--_Le témoignage de la
femme._ Bruxelles, 1896.--_Les salaires de la famille ouvrière._
Bruxelles, 1896.--_La femme contre l'alcool._ Bruxelles, 1896.--_La
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Gasparin (la comtesse Agénor de).--_La femme et le mariage._ 1 vol.
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Gasparin (le comte Agénor de).--_Les réclamations des femmes._--1 vol.
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Gerritsen (M. et Mme C.-V.).--_La femme et le féminisme._ 1 vol. in-4.
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Girardin (Émile de).--_L'égale de l'homme._ 1 vol. in-12. Calmann-Lévy,
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Giraud (Léon).--_Le roman de la femme chrétienne._ Préface de Mlle
Hubertine Auclert. 1 vol. in-12. Ghio, 1880.--_Les femmes et les
libres-penseurs._ Brochure in-12. Périnet, 1880.--_Essai sur la
condition des femmes en Europe et en Amérique._ 1 vol. in-12. Ghio,
1883.--_La femme et la nouvelle loi sur le divorce._ Brochure in-8.
Pedone-Lauriel, 1885.--_La vérité sur la recherche de la paternité._ 1
vol. in-8. Pichon, 1888.

Giraud-Teulon (Alexis).--_Les origines du mariage et de la famille._ 1
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Gourdault (Jules).--_La femme dans tous les pays._ 1 vol. in-8. Jouvet,
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Labouchère. 1 vol. in-18. Bibliothèque de la Vie moderne, 1896.

Gréard (Octave).--_L'enseignement secondaire des filles._ 1 vol. in-8.
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Guerrier (Paul).--_Le respect de la femme dans la société moderne._ 1
vol. in-18. Savine, 1895.

Guilleminot (A.).--_Études sociales: femme, enfant, humanité._ Préface
du Dr Georges Martin. 1 vol. in-18. Giard et Brière, 1896.

Hauser (H.).--_Le travail des femmes aux XVe et XVIe siècles._ Brochure
gr. in-8. Giard et Brière, 1897.

Haussonville (comte d').--_Salaires et misères de femmes._ l vol. in-18.
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Hepworth-Dixon (Miss Ella).--_Une femme moderne._ Traduction française
de G. Labouchère. 1 vol. in-18. Bibliothèque de la Vie moderne, 1896.

Héricourt (Jenny d').--_La femme affranchie._ 2 vol. in-12. Dentu, 1860.

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La Quinzaine du 16 août 1901.

Kauffmann (Mme Caroline).--_Questionnaire sur plusieurs sujets
féministes._ Brochure in-8. Henri Richard, 1900.

Krug (Charles).--_Le féminisme et le Droit civil français._ (Thèse.) 1
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Laboulaye (Édouard).--_Recherches sur la condition civile et politique
des femmes._ 1 vol. in-8. Durand, 1843.

Lacour (Léopold).--_L'humanisme intégral._ 1 vol. in-18. Bibliothèque
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naturelle._ 1 vol. in-8. Pedone-Lauriel, 1893.--_Le mouvement féministe
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septembre 1894.

Lafont de Sentenne (Substitut du procureur général).--_Des droits du
mari sur la correspondance de sa femme._ (Discours.) Brochure in-8.
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Lambert (Maurice).--_Le féminisme et ses revendications._ Brochure in-8.
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Lamy (Étienne).--_La femme de demain._ 1 vol. in-16. Perrin, 1901.

Lampérière (Mme Anna).--_Le rôle social de la femme: devoirs, droit,
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Leduc (Lucien).--_La femme devant le Parlement._ (Thèse.) 1 vol. in-8.
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Lefebvre (le professeur Charles).--_Leçons d'introduction à l'histoire
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Legouvé (Ernest).--_Histoire morale des femmes._ 1 vol. in-8. Saudré,
1848. La septième édition a été augmentée d'un appendice sur
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Le Senne (Napoléon-Madeleine).--_Droits et devoirs de la femme devant la
loi française._ 1 vol. in-8. Hennuyer, 1884.

Letourneau (Charles).--_L'évolution du mariage et de la famille._ 1 vol.
in-8. Vigot, 1888.

Le Roux (Hugues).--_Nos filles: qu'en ferons-nous?_ 1 vol. in-18.
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Lourbet (Jacques).--_La femme devant la science contemporaine._ 1 vol.
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Margueritte (Paul et Victor).--_Femmes nouvelles._ (Roman.) 1 vol.
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Marie du Sacré-Coeur (Soeur).--_La régénération de la France par la
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les nécessités de l'apostolat._ 1 vol. in-16. Rondelet, 1898.--_La
formation catholique de la femme contemporaine._ 1 vol. in-18. Ibid.,
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Martial (Lydie).--_Qu'elles soient des épouses et des mères._ 1 vol.
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Maryan (M.) et Béal (G.).--_Le féminisme de tous les temps._ 1 vol.
in-8. Bloud, 1901.

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Mill (John-Stuart).--_L'affranchissement des femmes._ Traduction
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Morché (Henri).--_Le droit de la femme sur les produits de son travail._
(Thèse.) 1 vol. in-8. Angers, Burdin, 1901.

Morisot-Thibault.--_De l'autorité maritale._ 1-vol. in-8.
Chevalier-Maresch, 1899.

Moysen (Paul).--_La femme dans le droit français._ 1 vol. in-8.
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Musée social.--_L'industrie de la couture et de la confection à Paris._
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Nadaillac (marquis de).--_L'évolution du mariage._ Le Correspondant du
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Pelletan (Eugène).--_La famille, la mère._ 1 vol. in-8. Librairie
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Pert (Camille).--_Le livre de la femme._ 1 vol. in-16. Société
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Posada (Adolphe).--_Théories modernes sur les origines de la famille et
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Regnal (Georges).--_Ce que doivent être nos filles._ 1 vol. in-18.
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Réval (G.).--_Les Sévriennes._ (Roman.) 1 vol. in-18. Société d'éditions
littéraires et artistiques, 1900.--_Un lycée de jeunes filles._ (Roman.)
1 vol. in-18. Ollendorff, 1901.

Richer (Léon).--_La femme libre._ 1 vol. in-12. Dentu, 1877.--_Le Code
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Rivet (Gustave).--_La recherche de la paternité._ Préface par Alexandre
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Ryckère (Raymond de).--_La femme en prison et devant la mort._ 1 vol.
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Sagnol (Johannès).--_L'égalité des sexes._ Brochure-in-8. Librairie
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Schirmacher (Mlle Kaethe).--_Le féminisme aux États-Unis, en France,
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Secrétan (Charles).--_Le droit de la femme_, 1886.

Simon (Jules).--_L'ouvrière._ 1 vol. in-8. Hachette, 1861.--_La
famille._ Brochure in-18. Degorce-Cadot, 1869.

Simon (Jules et Gustave).--_La femme du XXe siècle._ 1 vol. in-18.
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Starcke (C. N.).--_La famille dans les différentes sociétés._ 1 vol.
in-8. Giard et Brière, 1899.

Talmeyr (Maurice).--_Les femmes qui enseignent._ Revue des Deux-Mondes
du 1er juin 1897.

Terrisse (Marie).--_A travers le féminisme._ 1 vol. in-12. Fischbacher,
1895.

Thullé (le docteur).--_La femme: essai de sociologie physiologique._ 1
vol. in-8. Delahaye et Lecrosnier, 1885.

Thuriet (Substitut du procureur général).--_Des réformes demandées par
le parti féministe dans la législation pénale._ (Discours). Brochure
in-8. Dijon, Darantière, 1896.

Un vieux bibliophile.--_Manuel de bibliographie biographique et
d'iconographie des femmes célèbres de tous les siècles et de tous les
pays._ 1 vol. gr. in-8. Nilsson, 1894.

Vachon (Marius).--_La femme dans l'art._ 1 vol. in-4. Rouam, 1893.

Valbert (G.).--_L'émancipation des femmes._ Revue des Deux-Mondes du 1er
novembre 1880.--_L'enseignement des jeunes filles en France, à propos
d'un livre allemand._ Revue des Deux-Mondes du 1er janvier 1886.--_Ce
que pensent les professeurs allemands de l'admission des femmes dans les
Universités._ Revue des Deux-Mondes du 1er avril 1897.

Vallier (Joseph).--_Le travail des femmes dans l'industrie française._
(Thèse.) 1 vol. in-8. Grenoble, 1899.

Varigny (Charles de).--_La femme aux États-Unis._ 1 vol. in-18. Colin,
1893.

Viallefont (Substitut du procureur général).--_De la femme avocat._
(Discours.) Brochure in-8. Agen, 1898.

Villey (le professeur Edmond).--_Le mouvement féministe contemporain._
(Discours.) Brochure in-8. Caen, Lanier, 1895.

Wagner (C).--_Auprès du foyer._ 1 vol. in-18. Colin, 1898.

Westermarck (Édouard).--_L'origine du mariage dans l'espèce humaine._
Traduction française de Henry de Varigny. 1 vol. in-8. Guillaumin, 1895.



REVUES ET JOURNAUX

_L'Avant-Courrière._--Feuille des revendications féministes fondée en
1893 par Mme Jeanne Schmahl.

_Le Droit des Femmes._--Journal fondé en 1869 et publié pendant
vingt-trois ans sous la direction de M. Léon Richer.

_Le Féminisme chrétien._--Revue fondée en 1896 par Mme Marie Maugeret.

_La Femme._--Publication fondée par Mlle Sarah Monod et dirigée par Mlle
Sabatier.

_La Femme socialiste._--Feuille mensuelle fondée en 1901 par Mme
Élisabeth Renaud.

_La Fronde._--Journal quotidien fondé en 1897 par Mlle Marguerite
Durand.

_L'Harmonie sociale._--Feuille hebdomadaire fondée en 1897 par Mme Aline
Valette.

_Le Journal des Femmes._--Revue dirigée par Mme Maria Martin.

_La Ligue._--Organe belge du Droit des femmes, fondé à Bruxelles en 1893
par Mlle Marie Popelin.

_Le Pain._--Publication fondée en 1898 par Mme Paule Vigneron.

_La Revue féministe_, fondée en 1895 par Mme Clotilde Dissard.



TABLE DES MATIÈRES PAGES AVANT-PROPOS 1

LIVRE I
ÉMANCIPATION ÉLECTORALE DE LA FEMME

CHAPITRE I
Pourquoi la femme serait-elle exclue des prérogatives de la puissance
virile?

I.--Théorie surannée de l'«office viril».--Ses origines et ses motifs. 3

II.--Le témoignage de la femme.--Droit ancien, droit nouveau.          5

III.--La femme tutrice.--Extension désirable de sa capacité actuelle. 10

IV.--Droit accordé aux commerçantes d'élire les juges des tribunaux de
commerce.--Sa raison d'être.                                          12

V.--Droit revendiqué par les patronnes et les ouvrières de participer à
la formation des conseils de prud'hommes.--Scrupules inadmissibles.   15

CHAPITRE II
Vicissitudes et progrès du suffrage féminin

I.--Position de la question.--Traditions juridiques et religieuses
hostiles à l'électorat politique des femmes.--La Révolution a-t-elle été
féministe?--Olympe de Gouges et sa «Déclaration des droits de la Femme
et de la Citoyenne».                                                  18

II.--Appels de quelques Françaises au pouvoir judiciaire et au pouvoir
législatif.--Les expériences américaines.--Les innovations anglaises. 22

CHAPITRE III
Le suffrage universel et l'électorat des femmes

I.--Tactique habile des Anglo-Saxonnes.--En France, le suffrage
universel ne remplit pas sa définition.--Pourquoi les Françaises
devraient être admises à voter.                                       25

II.--Exclure la femme du scrutin est irrationnel et injuste.--Égalité
pour les hommes, inégalité pour les femmes.                           30

III.--L'exemption du service militaire justifie-t-elle l'incapacité
politique du sexe féminin?--Que le vote soit un «droit» ou une
«fonction» de souveraineté, les femmes peuvent y prétendre.           33

CHAPITRE IV
Plaidoyer en faveur de la femme électrice

I.--A-t-elle intérêt à voter?--La politique démocratique intéresse les
femmes autant que les hommes.--Le bulletin de vote est l'arme des
faibles.                                                              36

II.--En faveur des droits politiques de la femme.--Sa capacité.--Sa
moralité.--Son esprit conservateur.                                   39

III.--Opinions de quelques hommes célèbres.--Résistances
intéressées.--Les femmes sont-elles trop sentimentales et trop dévotes
pour bien voter?                                                      41

CHAPITRE V
Objections des poètes et des maris

I.--Si la vie publique risque de gâter les grâces de la femme.--Vaines
appréhensions.                                                        45

II.--Si l'électorat des femmes risque de désorganiser la société
domestique.--Craintes excessives.                                     48

III.--Comment concilier les droits politiques de la femme avec les
droits politiques du mari?--Du peu de goût des Françaises pour
l'émancipation électorale.                                            52

CHAPITRE VI
A quand le vote des Françaises?

I.--Hostilité des uns, indifférence des autres.--Où est la femme forte
de l'Évangile?                                                        55

II.--L'électorat des femmes et leur éligibilité.--Du rôle politique de
la femme de quarante ans.                                             57

III.--Dangers de la vie parlementaire.--Point de femmes députés.--Le
droit d'élire n'implique pas nécessairement le droit d'être élu.      60

LIVRE II
ÉMANCIPATION CIVILE DE LA FEMME

CHAPITRE I
La crise du mariage

I.--On se marie tard, on se marie moins, on se marie mal.--Calculs
égoïstes des jeunes gens.--Calculs égoïstes des jeunes filles.--Calculs
égoïstes des parents.                                                 68

II.--Le flirt.--Son charme.--Son danger.                              70

III.--Instruction et célibat.--Pourquoi la jeune fille «nouvelle» doit
faire une femme indépendante.--Anglaises et Françaises.               72

IV.--Ménages ouvriers.--Diminution des mariages et des naissances dans
la classe populaire.--Les tentations de l'amour libre.                75

V.--Raisons d'espérer.--Bonnes épouses et saintes mères.--Le féminisme
parisien et l'antiféminisme provincial.                               77

CHAPITRE II
Pour et contre l'autorité maritale

I.--Des pouvoirs du mari sur la femme.--Ce qu'ils sont en droit et en
fait.--L'homme s'agite et la femme le mène.                           82

II.--A quoi tient l'affaiblissement du prestige marital?--Bonté,
naïveté, vulgarité ou pusillanimité des hommes.--Qu'est devenue
l'élégance virile?                                                    84

III.--La puissance du mari est d'origine chrétienne.--Doctrine de la
Bible et des Pères de l'Église.--Égalité spirituelle et hiérarchie
temporelle des époux.                                                 88

IV.--Déclarations de Léon XIII.--Le dogme chrétien a inspiré notre droit
coutumier et notre droit moderne.                                     92

CHAPITRE III
Point de famille sans chef

I.--L'article 213 du Code civil.--Son fondement rationnel.--Pourquoi les
femmes s'insurgent contre l'autorité maritale.--Curieux plébiscite
féminin.                                                              95

II.--Le fort et le faible des maris.--La maîtrise de la femme
vaudrait-elle la maîtrise de l'homme?--La femme-homme.                97

III.--L'égalité de puissance est-elle possible entre mari et
femme?--Point d'ordre sans hiérarchie.--L'égalité des droits entre époux
serait une source de conflits et d'anarchie.                         100

IV.--Répartition naturelle des rôles entre le mari et la
femme.--Puissance de celle-ci, pouvoir de celui-là.--La volonté
masculine.--A propos du domicile marital.--La maîtresse de maison.   103

V.--Le secret des bons ménages.--Par quelles femmes l'autorité maritale
est encore agréée et obéie.--Avis aux hommes.                        109

CHAPITRE IV
A propos de la dot

I.--Le mal qu'on en dit.--Les mariages d'argent.--Récriminations
féministes et socialistes.                                           114

II.--Peut-on et doit-on supprimer la dot?--Le bien qu'elle fait.--La
femme dotée est plus forte et plus libre.                            117

III.--Mariage sans dot, mari sans frein.--Filles à plaindre et parents à
blâmer.--Éducation à modifier.                                       119

CHAPITRE V
Du régime de communauté légale

I.--Une revendication de l'«Avant-Courrière».--Pourquoi les gains
personnels de la femme sont-ils aujourd'hui à la merci du mari?--La
communauté légale est notre régime de droit commun.                  125

II.--Remèdes proposés.--Abolition de l'autorité maritale.--Séparation de
biens judiciaire.--Substitution de la division des patrimoines à la
communauté légale.                                                   127

III.--Pourquoi nous restons fidèles à la communauté des biens.--Ce vieux
régime favorise l'union des époux.--Point de solidarité sans patrimoine
commun.--Méfiance et individualisme: tel est l'esprit de la séparation
de biens.                                                            131

IV.--La communauté légale peut et doit être améliorée.--Restrictions aux
pouvoirs trop absolus du mari.--Ce qu'est la communauté dans les petits
ménages urbains ou ruraux.                                           137

V.--La séparation est un principe de désunion.--Point de nouveautés
dissolvantes.--Dernière concession.                                  142

CHAPITRE VI
Protection des salaires et des gains de l'épouse commune en biens

I.--Projet de réforme.--Droit pour la femme de disposer de ses salaires
et de ses gains.--Le tribunal devra-t-il intervenir?--Une amélioration
facile à réaliser.                                                   148

II.--Droit pour la femme de déposer ses économies à la Caisse
d'épargne.--Innovation incomplète.--L'épouse doit avoir, à l'exclusion
de l'époux, le droit de retirer ses dépôts.                          152

III.--Abandon du foyer par le mari.--Droit pour la femme de
saisir-arrêter les salaires de son homme.--Droit réciproque accordé au
mari à rencontre de la femme coupable.                               153

IV.--Étrange revendication.--Le salariat conjugal.--Est-il possible et
convenable de rémunérer le travail de la femme dans la famille? 157

CHAPITRE VII
L'incapacité civile de la femme mariée

I.--En quoi consiste cette incapacité légale?--Ses atténuations.--Sa
raison d'être.--Vient-elle de l'inexpérience ou de l'infériorité du sexe
féminin?                                                             163

II.--Fondement rationnel.--Unité de direction dans le gouvernement de la
famille.--Convient-il d'abolir l'incapacité civile de la femme mariée?
                                                                     166

III.--Élargissement désirable de la capacité des femmes.--Suppression de
l'autorisation maritale dans le cas de séparation de biens.--Un dernier
voeu.--La puissance maritale est-elle une fonction inamovible?       168

LIVRE III
ÉMANCIPATION CONJUGALE DE LA FEMME

CHAPITRE I
L'amour conjugal

I.--Traditions chrétiennes du mariage.--Son fondement: devoir ou
plaisir?--Il ne doit se confondre ni avec la passion qui affole, ni avec
le caprice qui passe.                                                173

II.--L'amour-passion: ses violences et ses déceptions.--Le mariage sans
amour: son abaissement et ses tristesses.                            176

III.--Instinct mutuel d'appropriation.--Rites solennels de
célébration.--L'amour conjugal est monogame.--Que penser de
l'indissolubilité du mariage?                                        179

IV.--C'est une garantie prise par les époux contre eux-mêmes.--L'accord
des âmes ne se fait qu'à la longue.--Exemples pris dans la vie
réelle.--A quand l'amour sans lien?                                  182

CHAPITRE II
La réforme du mariage

I.--Récriminations féministes contre les moeurs et contre les
lois.--Sont-elles fondées?--La «loi de l'homme».--Exagérations
dramatiques.                                                         187

II.--Jugement porté sur l'oeuvre du Code civil.--S'il faut la détruire
ou la perfectionner.--Améliorations désirables.                      190

III.--Entraves excessives.--Ce que doit être l'intervention des
parents.--Sommations dites «respectueuses».--Mariages
improvisés.--Fiançailles trop courtes.                               192

IV.--Une proposition extravagante: le «concubinat légal».            197

CHAPITRE III
Du devoir de fidélité et des peines de l'adultère

I.--Rôle de l'Église et de l'État.--Mariage civil et mariage
religieux.--Qu'est-ce que l'union libre?                             199

II.--Ce qu'il faut penser du devoir de fidélité.--Répression du délit
d'adultère: inégalité de traitement au préjudice de la femme et à
l'avantage du mari.--Théorie des deux morales.                       202

III.--Identité des fautes selon la conscience.--Conséquences sociales
différentes.--Convient-il d'égaliser les peines?                     205

IV.--A propos de l'article 324.--S'il est vrai que le mari puisse tuer
impunément la femme adultère.--Suppression désirable de l'excuse édictée
au profit du mari.                                                   209

V.--Autres modifications pénales en faveur de la jeune fille du
peuple.--La question de la prostitution.--Réforme légale et réforme
morale.                                                              213

CHAPITRE IV
La littérature «passionnelle» et le féminisme «antimatrimonial»

I.--Symptômes de décadence.--Mauvais livres, mauvaises moeurs.--Ce que
la femme «nouvelle» consent à lire.--Ce qu'y perdent la conversation, la
décence et l'honnêteté.                                              221

II.--Théâtre et roman: exaltation de la femme, abaissement de
l'homme.--La femme romantique d'autrefois et la féministe émancipée
d'aujourd'hui.--Anarchisme inconscient de certaines jeunes filles.--Le
châtiment qui les attend.                                            225

III.--Le mariage est une gène: abolissons-le!--L'amour selon la Nature
ou la monogamie selon la Loi.--On compte sur le divorce pour ruiner le
mariage.                                                             228

CHAPITRE V
Où mène le divorce

I.--Les méfaits du divorce.--L'esprit individualiste.--Statistique
inquiétante.--Le mariage à l'essai.                                  237

II.--Plus d'indissolubilité pour les époux, plus de sécurité pour les
enfants.--Le droit au bonheur et les devoirs de famille.--Appel à
l'union.                                                             243

III.--Le divorce et les mécontents qu'il a faits.--Nouveauté dangereuse,
suivant les uns; mesure insuffisante, suivant les autres.--La logique de
l'erreur.--Divorce par consentement mutuel.--Divorce par volonté
unilatérale.--Suppression du délit d'adultère.                       246

IV.--En marche vers l'union libre.--Plus d'indissolubilité, plus de
fidélité.--Un choix à faire: idées chrétiennes, idées révolutionnaires.
                                                                     254

CHAPITRE VI
Les doctrines révolutionnaires et l'abolition du mariage

I.--Mariage et propriété.--Leur évolution parallèle.--La Révolution les
supprimera l'un et l'autre.--Pourquoi?                               259

II.--S'il est vrai que le mariage actuel asservisse la femme au
mari.--L'épouse est-elle la propriété de l'époux?                    262

III.--Point de révolution sociale sans révolution conjugale.--Appel
anarchiste aux jeunes femmes.--Appel socialiste aux vieilles filles. 265

CHAPITRE VII
Morale anarchiste et morale socialiste

I.--Morale anarchiste: l'émancipation du coeur et des sens; la
libération de l'amour; l'apologie de l'inconstance.                  271

II.--Morale socialiste: la suppression du mariage; la réhabilitation de
l'instinct; l'affranchissement des sexes.                            278

III.--Noces libertaires.--La souveraineté du désir.--Unanimité des
conclusions anarchistes et socialistes en faveur de l'union libre.   280

IV.--Ne pas confondre l'indépendance de l'amour avec la communauté des
femmes.--Illusions certaines et déceptions probables.                284

CHAPITRE VIII
Où l'union libre conduirait la femme

I.--La femme libre dans l'union libre.--Pourquoi se lier?--Le mariage
tue l'amour.--Réponse: et l'inconstance du coeur? et la satiété des
sens?--Point de sécurité sans un engagement réciproque.--Abattez le
foyer ou domptez la passion.--Le mariage profite surtout à la femme. 289

II.--Étrange dilemme de Proudhon.--Si le mariage chrétien a réhabilité
la femme.--L'union libre et les charges de la vie.--Les souffrances et
les violences de l'amour-passion.                                    295

III.--Crimes passionnels.--Les suicides par amour plus nombreux du côté
des femmes que du côté des hommes, plus fréquents du côté des veufs que
du côté des veuves.--Explication de cette anomalie.--Quand la moralité
baisse, le mariage décline.                                          299

CHAPITRE IX
Les scandales et les méfaits du libre amour

I.--Revendications innommables.--Ce que sera l'«union future».--La
liberté de l'instinct.--La réhabilitation du libertinage.--La femme
devenue la «fille».                                                  303

II.--Les chaînes du mariage.--Plus d'engagements solennels si la vie
doit être un perpétuel amusement.                                    305

III.--Sus au mariage! sus à la famille!--Citations démonstratives.--Les
destructions révolutionnaires.                                       307

IV.--Derniers griefs.--Les nuisances de l'union libre.--Le mariage,
peut-il disparaître?--Appel aux honnêtes gens.                       311

CHAPITRE X
Hésitations et inconséquences du féminisme radical

I.--Tactique adoptée par la Gauche féministe.--Le mariage doit être
rénové et l'union libre ajournée.                                    317

II.--Ce que doit être le mariage nouveau: «une association libre entre
égaux».--Abolition de toutes les supériorités maritales.             319

III.--Extension du divorce.--Voeux significatifs émis par le Congrès de
1900.--Aux prises avec la logique.                                   323

IV.--Les entraînements de l'erreur.--La peur des mots.--A mi-chemin de
l'union libre.--Inconséquence ou timidité.--Conclusion.              333

LIVRE IV
ÉMANCIPATION MATERNELLE DE LA FEMME

CHAPITRE I
Du rôle respectif des père et mère

I.--Le «féminisme maternel».--Philosophie chrétienne.--Division des
tâches et séparation des pouvoirs.                                   342

II.--Quelles sont les intentions et les indications de la
nature?--Dissemblances physiques entre le père et la
mère.--Différenciation des sexes.                                    343

III.--Dissemblances psychiques entre l'homme et la femme.--Heureuses
conséquences de ces différences pour les parents et pour les
enfants.--La paternité et la maternité sont indélébiles.             345

IV.--Égalité de conscience entre le père et la mère, suivant la
religion.--Équivalence des apports de l'homme et de la femme dans la
transmission de la vie, selon la science.--N'oublions pas l'enfant!  348

CHAPITRE II
Éducation maternelle

I.--Vertu éducatrice de la mère.--Ses qualités admirables.--Ses
tendresses excessives.--Faiblesse de la mère pour son fils, faiblesse du
père pour sa fille.                                                  351

II.--Les parents aiment mal leurs enfants.--L'éducation doit se
conformer aux conditions nouvelles de la vie.                        354

III.--Éducation des filles par les mères.--Supériorité de l'éducation
maternelle sur l'éducation paternelle.                               356

IV.--Ce qu'une mère transmet à ses fils.--L'enfant est le chef-d'oeuvre
de la femme.                                                         359

CHAPITRE III
Paternité légitime et maternité naturelle

I.--Le patriarcat d'autrefois et la puissance paternelle
d'aujourd'hui.--L'intérêt de l'enfant prime l'intérêt du père dans les
lois et dans les moeurs.--Décadence fâcheuse de l'autorité
familiale.--Deux faits attristants.--Imprudences féministes.         364

II.--Régime du Code civil.--Prépondérance nécessaire du père.--Le fait
et le droit.--Indivision de puissance dans les bons ménages.--La mère
est le suppléant légal du père.--Inégalités à maintenir ou à niveler.
                                                                     372

III.--Encore le matriarcat.--Son passé, son avenir.--Priorité
conjecturale du droit des mères.--Le matriarcat est inséparable de la
barbarie.--Il serait nuisible au père, à la mère et à l'enfant.      379

IV.--Honte et misère de la maternité naturelle.--Mortalité
infantile.--De la recherche de la paternité naturelle: raisons de
l'admettre; difficultés de l'établir.--Réformes proposées.--La Caisse de
la Maternité.                                                        387

CHAPITRE IV
Idées et projets révolutionnaires

I.--La question des enfants.--Réhabilitation des bâtards.--Tous les
enfants égaux devant l'amour.--Optimisme révolutionnaire.            399

II.--Doctrine socialiste: l'éducation devenue «charge sociale».--Tous
les nourrissons à l'Assistance publique.--Le collectivisme infantile.
                                                                     403

III.--Doctrine anarchiste: l'enfant n'appartient à personne, ni aux
parents, ni à la communauté.--Que penser du droit des père et mère et du
droit de la société?--La voix du sang.                               405

IV.--Le devoir maternel.--Négations libertaires.--Retour à l'animalité
primitive.--Les «nourrices volontaires».                             409

V.--Où est le danger?--La liberté du père et la liberté de l'enfant.--Un
dernier mot sur les droits de la famille.--Histoire d'un Congrès.--La
paternité sociale de l'État.                                         414

CHAPITRE V
Le féminisme et la natalité

I.--Conséquences extrêmes du féminisme «intégral».--Ses craintes d'un
excès de prolificité.--Pas trop d'enfants, s'il vous plaît!--Remèdes
anarchistes.                                                         422

II.--Diminution des naissances.--Le féminisme intellectuel et la
stérilité involontaire ou systématique.--Le droit à l'infécondité.--Luxe
et libertinage.                                                      425

III.--Calculs restrictifs de la natalité.--Inquiétantes
perspectives.--Où est le remède?                                     428

IV.--Coup d'oeil rétrospectif.--Quelle est la fin suprême du
mariage?--Nos devoirs envers l'enfant.--Appel aux mères. 430

LIVRE V
PRÉVISIONS ET CONCLUSIONS

CHAPITRE I
Les risques du féminisme

I.--Où est le danger?--Premier risque: le surmenage cérébral.--A quoi
bon tout enseigner et tout apprendre?--Les exigences des programmes et
les exigences de la vie.                                             434

II.--Doléances des maîtres.--Appréhensions des médecins.--Exagérations à
éviter.                                                              437

III.--Le célibat des intellectuelles.--Ses périls et ses souffrances.
                                                                     440

CHAPITRE II
Où allons-nous?

I.--Deuxième risque: l'émancipation économique.--La concurrence féminine
est un droit individuel.--Il faut la subir.                          443

II.--Ce que la femme peut faire.--Ce que l'État doit permettre.--Balance
des profits et pertes.                                               447

III.--L'indépendance professionnelle de la femme lui vaudra-t-elle plus
d'honneur et de considération?--Les représailles possibles de l'homme.
449

IV.--Contre le féminisme intransigeant.--En quoi ses extravagances
peuvent nuire à la femme.                                            452

V.--Encore la question de santé.--Par où le féminisme risque de périr.
                                                                     454

CHAPITRE III
Femmes d'aujourd'hui et femmes de demain

I.--Troisième risque: l'orgueil individualiste.--Du devoir
maternel.--L'écueil du féminisme absolu.--Les tentations de l'amour
libre.                                                               457

II.--Ce qu'est la puissance de la femme sur l'homme.--La «Grande
féministe» de l'avenir.--Une créature à giffler.--Avis aux honnêtes
femmes.                                                              461

III.--Ce qu'elles doivent défendre: la famille, le mariage et
l'enfant.--Pourquoi?                                                 465

IV.--Dernier conseil.--Appel en faveur de la paix domestique et de la
paix sociale.--_Pax nobiscum!_                                       470

BIBLIOGRAPHIE FÉMINISTE.                                             475



IMP. FR. SIMON, RENNES (2471-01).





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