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Title: Napoléon et Alexandre Ier (1/3) - L'alliance russe sous le premier Empire
Author: Vandal, Albert, 1853-1910
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Napoléon et Alexandre Ier (1/3) - L'alliance russe sous le premier Empire" ***

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http://dp.rastko.net. This file was produced from images
generously made available by the Bibliothèque nationale
de France (BnF/Gallica)



                             NAPOLÉON
                                ET
                          ALEXANDRE Ier

                           TOME PREMIER



L'auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de reproduction
et de traduction en France et à l'étranger.

Ce volume a été déposé au ministère de l'intérieur (section de la
librairie) en décembre 1890.

[Illustration: Napoléon 1er. _d'après Parent_]
[Illustration: Alexandre 1er. _d'après Isabey_]
Miniatures du Cabinet de Mr. le Comte de Rochechouart

E. Plon Nourrit & Cie Editeurs Imp Chardon-Wittmenn Heliog Dujardin.



                             NAPOLÉON
                                ET
                          ALEXANDRE Ier



               L'ALLIANCE RUSSE SOUS LE PREMIER EMPIRE


                                 I


                        DE TILSIT A ERFURT

                                PAR

                           ALBERT VANDAL

                        _Troisième Édition_

                          [Illustration]



                               PARIS

                          LIBRAIRIE PLON
               E. PLON, NOURRIT ET Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
                        RUE GARANCIÈRE, 10

                                1893



                            AVANT-PROPOS


Pendant toute la durée de son règne, Napoléon poursuivit au dehors un
but invariable: assurer par une paix sérieuse avec l'Angleterre la
fixité de son œuvre, la grandeur française et le repos du monde. Pour
atteindre ce but, le principal moyen de politique qu'il employa, à
l'époque décisive de sa carrière, fut une alliance avec Alexandre Ier,
empereur de Russie. Si l'accord essayé à Tilsit se fût consolidé et
perpétué, il est probable que l'Angleterre eût succombé, que la France
et l'Europe se fussent assises dans une forme nouvelle; la rupture avec
la Russie ranima la coalition expirante, entraîna Napoléon à de
mortelles entreprises et le perdit. Comment se forma l'alliance? quelles
en furent les vicissitudes? comment vint-elle à s'altérer et à se
dissoudre? pouvait-elle durer? Ces questions dominent l'histoire
européenne de 1807 à 1812, entre Tilsit et Moscou: leur étude forme
l'objet de notre ouvrage.

L'alliance russe n'était pas une tradition de notre politique. Au
dix-huitième siècle, certains monarques, certains hommes d'État en
avaient eu le désir et comme le pressentiment; parfois l'entente avait
paru s'opérer; mais, si la nature avait situé les deux États pour être
alliés, la politique avait accumulé entre eux des intérêts discordants.
Les contrées du Levant, objet des convoitises moscovites, étaient le
marché privilégié de la France, et notre gouvernement se faisait un
devoir d'en écarter tout compétiteur. L'introduction de la Russie sur la
scène européenne dérangeait aussi le système politique du Nord et de
l'Orient, tel que l'avait composé la prudence de nos rois et de nos
ministres. Pour prendre à revers la maison d'Autriche, ils avaient
cherché jadis des auxiliaires à Stockholm, à Varsovie, à Constantinople;
la Russie, en poussant ses progrès aux dépens de la Suède, de la Pologne
et de la Turquie, combattait nos alliés, et le cabinet de Versailles,
sans les soutenir avec efficacité, ne sut point les sacrifier à une
puissance qui eût pu nous en tenir lieu. De son côté, pour apprendre la
politique, l'administration, la guerre, le gouvernement des Tsars
s'était mis à l'école de l'Allemagne: subissant l'influence des
instructeurs qu'il s'était choisis, il prenait son point d'appui tour à
tour à Berlin et à Vienne; si la Russie policée se sentait portée vers
nous par d'instinctives affinités, elle imitait nos mœurs, s'imprégnait
de nos idées, aimait notre esprit sans rompre avec nos adversaires, et
elle savait distinguer soigneusement ses sympathies de ses alliances.

Après 1789, Catherine II se fit l'un des moteurs de la coalition: son
but était moins d'étouffer le mouvement révolutionnaire que de détourner
l'attention de la Prusse et de l'Autriche; en occupant contre nous les
puissances germaniques, elle s'assurait la main libre en Pologne, en
Orient, et se donnait le loisir d'y achever son œuvre. Moins politique
et plus ardent, son fils Paul jeta la Russie au plus fort de la mêlée;
elle en sortit fatiguée de ses alliés et pleine d'admiration pour
l'adversaire. Paul Ier se réconcilia avec la République par goût pour
Bonaparte, et ce fougueux rapprochement marque la première de ces unions
personnelles où les chefs des deux peuples crurent se comprendre et
s'aimer, sans que les gouvernements sussent nettement déterminer les
rapports respectifs. Après la mort de Paul, Alexandre Ier recommença la
guerre au nom des principes; fils d'empereur légitime et élève de La
Harpe, il haïssait dans Napoléon à la fois l'usurpateur et le despote,
et, combattant la Révolution disciplinée par un homme, pensait servir en
même temps la cause des rois et celle de la liberté.

En France, les partisans de l'alliance russe restaient rares et isolés.
Leur voix s'opposait timidement aux deux doctrines nettement affirmées,
soutenues avec vivacité, qui se partageaient l'opinion et le
gouvernement. Une école fort accréditée vantait l'alliance prussienne;
elle s'attachait à cette monarchie de Brandebourg qui avait su, sous
Frédéric II, se servir des idées en vogue, se parer d'irréligion,
flatter Voltaire et se concilier ce grand maître de l'opinion; elle
montrait notre auxiliaire naturelle dans la puissance qui fomentait
contre nous la haine de l'Allemagne et qui jadis, sous Louis XIV, avait
donné le signal de la première coalition ourdie contre la France.
D'autre part, l'alliance autrichienne avait formé, de 1756 à 1789, la
doctrine officielle et la tradition du cabinet. Après s'être attardé à
lutter contre la maison d'Autriche, à l'heure même où ce système
séculaire avait perdu sa raison d'être, le gouvernement des Bourbons
avait su à la fin s'en dégager. Sagement novateur, il avait compris que
la France et l'Autriche, parvenues à leur développement normal et à leur
pleine maturité, pouvaient s'associer utilement pour se modérer l'une
l'autre, faire prévaloir une politique conservatrice et assurer la
stabilité européenne. Ce principe, il est vrai, fut faussé dans
l'application, compromis par des défaillances, discrédité par des
revers; néanmoins, l'ancienne monarchie avait su, avant de périr,
orienter notre politique dans une voie prudente, et nous avait laissé ce
bienfait pour adieu. Après sa chute, lorsque l'ordre nouveau parut se
fonder sous la main d'un grand homme, Talleyrand se fit auprès de
Napoléon le défenseur des anciens principes, de l'alliance autrichienne,
et essaya, par-dessus la Révolution, de renouer la chaîne brisée des
traditions. Sa pensée nous paraît avoir été juste et sagace, mais son
erreur fut de croire que Napoléon pouvait se l'approprier, choisir ses
alliances, s'arrêter dès à présent à un système, et de vouloir soumettre
à des règles permanentes une politique dont le caractère et la fatalité
étaient de n'en accepter aucune.

Napoléon avait tout conquis, sauf la paix. Derrière chaque ennemi
vaincu, il retrouvait l'Angleterre en armes, préparant contre lui de
nouvelles coalitions. Pour arracher la paix à l'Angleterre et la donner
au monde, il sentait le besoin de gagner une amie sûre qui lui
assurerait l'obéissance du continent, tandis qu'il appliquerait tous ses
moyens à la lutte sur les mers. Cette alliance indispensable, il la
recherchait, la demandait de toutes parts, et partout ne rencontrait que
déloyauté. Le combat de l'Europe contre la France restait un duel sans
merci, une guerre de castes, en attendant qu'elle devînt la révolte des
peuples contre l'omnipotence d'un maître. La Prusse flattait Napoléon et
le trahissait tour à tour. Avec Vienne, le rapprochement semblait plus
impossible encore. A plusieurs reprises, imposant silence à ses
préventions personnelles, l'Empereur s'était adressé à l'Autriche et
n'avait essuyé que des refus. Fière d'un long passé de gloire et de
hauteur, cette cour aristocratique par excellence se dérobait à toute
transaction définitive avec l'empereur révolutionnaire: elle cédait à
ses armes sans cesser de le haïr, et plus tard, en essayant avec
l'Autriche d'un rapprochement intime, en épousant l'une de ses
princesses, Napoléon ne se rallia qu'en apparence ce faubourg
Saint-Germain de l'Europe. D'ailleurs, avec quelque puissance que ce
fût, la difficulté de s'unir était d'autant plus grande que l'Empereur,
ayant eu à les combattre toutes et à les vaincre, devait chercher son
alliée parmi ses ennemies de la veille et ne pouvait s'attacher l'une
d'elles qu'après l'avoir tout d'abord frappée et meurtrie.

Avec la Russie, par un phénomène qui s'est reproduit plusieurs fois, ce
fut l'acharnement de la lutte qui prépara la réconciliation. Les deux
nations ne se connaissaient plus; se retrouvant sur vingt champs de
bataille, elles apprirent à s'estimer en se battant corps à corps. Eylau
prépara le rapprochement, Friedland le détermina, et Napoléon, dans
cette journée, conquit l'alliance russe à la pointe de l'épée.

Pour arrêter sa marche triomphante, Alexandre vint à lui, et les
souverains conférèrent à Tilsit. Ces deux hommes, que rapprochait le
hasard des événements, l'un supérieur, l'autre remarquable, offraient un
parfait contraste, et c'est le grand intérêt de leurs rapports que de
voir, dans le contact intime qui s'établit entre eux, dans l'action
toute personnelle qu'ils cherchent à exercer l'un sur l'autre, les deux
caractères se révéler tout entiers, avec leurs particularités
extraordinaires et leurs dissemblances profondes. À Tilsit, il semble
que le génie de deux races se rencontre et s'oppose. Napoléon
personnifie le génie latin dans sa plus forte expression, dans sa
rayonnante clarté, dans son alerte vigueur, dans son goût pour les
conceptions harmoniques et précises, et chez lui, l'imagination, quelque
exubérante qu'elle soit, se subordonne toujours aux règles de la
logique. Alexandre tient des races du Nord le goût des aspirations
hautes, indéterminées et brumeuses, développé en lui par une éducation
toute spéculative. Attrayant, mystérieux et décevant, il découvre de
généreuses intentions et trop souvent l'impuissance d'agir, s'égare dans
l'irréel, passe sa vie à changer d'idéal, combattu entre des sentiments
divers qui tiennent ses décisions en suspens, nuisent à la netteté, à la
franchise de son caractère, et laissent toujours au travail de sa pensée
quelque chose de flottant et d'inachevé. Napoléon, c'est l'action;
Alexandre, c'est le rêve.

À Tilsit, Napoléon se donne immédiatement un but déterminé et pratique:
comme les hommes sont surtout pour lui des moyens, s'il s'attache à
Alexandre, c'est dans l'espoir de le dominer et de l'employer. À ce
moment, l'âme désemparée d'Alexandre s'offre sans difficulté à cette
prise. Éperdu et consterné, le Tsar ne demandait que la paix: il
s'étonne de trouver un vainqueur qui le console de sa défaite et lui
fait espérer d'une alliance tous les avantages qu'il eût retirés d'une
victoire; il cède alors à la fortune, à l'ascendant de l'Empereur,
embrasse sa cause avec la sincérité relative et passagère dont il est
susceptible, et se flatte un instant que Napoléon, l'entraînant dans une
voie semée d'enchantements, va l'associer aux prodiges d'une destinée
surhumaine.

Cette alliance venait trop tard pour qu'elle pût porter tous ses fruits
et remplir l'attente d'Alexandre. Dans la campagne que Friedland avait
terminée, en face de cette valeur russe qui trouvait dans le climat et
la nature de précieux auxiliaires, qui se retrempait en touchant le sol
de la patrie, Napoléon avait dû faire appel à tous les moyens de guerre
et de diversion. Pour vaincre la Russie, il l'avait entourée d'ennemis,
avait relevé sur ses frontières ceux qu'elle croyait avoir
définitivement abattus: il avait tiré la Pologne du tombeau et réveillé
la Turquie d'une longue léthargie. Après avoir évoqué ces forces, il ne
crut pouvoir les rejeter au néant: à Tilsit, il conserva une Pologne
sous le nom de grand-duché de Varsovie; s'il tenta les convoitises
orientales d'Alexandre, il ne leur sacrifia point tout à fait la
Turquie, laissa aux deux peuples qui s'étaient fiés en lui l'espoir de
sa protection: c'était se replacer vis-à-vis de la Russie dans la
situation où s'étaient mis parfois Louis XV et Louis XVI, amis de cette
puissance, soutiens de ses adversaires.

Chez Napoléon, à défaut d'embarrassantes traditions, des motifs divers
expliquent cette conduite. Avant d'avoir obtenu la paix générale, il
jugeait dangereux de se dessaisir d'aucun de ses avantages. Une Pologne
en armes lui restait utile pour brider la Prusse et surveiller
l'Autriche. D'autre part, permettre dès à présent aux Russes d'étendre
leurs frontières aux dépens de la Turquie, c'était jeter cet empire dans
les bras de l'Angleterre, rouvrir l'Orient à l'influence, aux intrigues,
aux armes de nos ennemis. Puis, la Russie nous serait-elle longtemps
fidèle? La subite inclination d'Alexandre était-elle autre chose qu'un
engouement éphémère? Autour du Tsar tout restait ennemi: le commerce
regrettait les produits anglais; la société, cette grande puissance
d'alors, se montrait irréconciliable: elle menait contre nous la guerre
des salons, plus dangereuse parfois que celle des champs de bataille,
continuait d'intriguer avec toutes les aristocraties d'Europe, agissait
sur le monarque, le menaçait dans son pouvoir et dans sa vie, et
Napoléon, se rappelant la subite disparition de Paul Ier, les
revirements successifs d'Alexandre, hésitait à s'engager à fond avec un
gouvernement mobile, sans lendemain, qui pouvait à toute heure lui
échapper. Il conservait enfin contre la Russie certaines défiances de
principe. Avec quelque inquiétude, il considérait cette masse obscure et
redoutable, portant en elle l'inconnu, ce peuple qui «grossissait d'un
demi-million d'âmes par année[1]», ce flot d'hommes montant à l'horizon;
il se demandait si la Russie, rompant ses digues, ne viendrait pas
quelque jour submerger l'Europe, et lors même qu'il jugeait nécessaire
d'employer cette force, il pensait à la contenir. Il avait donc conçu
l'espoir de faire alliance avec Alexandre Ier plus qu'avec l'empire de
Russie, et, isolant le monarque de sa cour et de sa nation,
l'éblouissant, le subjuguant, lui offrant des satisfactions
d'amour-propre et de sentiment, de l'avoir tout à lui sans abandonner à
l'État moscovite des avantages irrévocables: laissant beaucoup espérer à
la Russie, il s'était réservé de ne céder à ses exigences que le moins
et le plus tard qu'il pourrait.

[Note 1: Paroles de Napoléon, d'après des documents inédits.]

Peu à peu, il est vrai, la force des circonstances l'obligea de livrer à
ses alliés plus que n'avaient conquis Pierre le Grand et Catherine: au
Nord, une province qui complétait l'empire et couvrait sa capitale; en
Orient, des avantages assez considérables pour que la Russie, si elle
les eût conservés, eût pu résoudre à son profit le problème qu'elle n'a
fait que perpétuellement agiter; mais Alexandre, promptement revenu de
son enthousiasme, ressaisi par des doutes, servi par une ombrageuse
finesse, avait percé le jeu dilatoire de l'Empereur, et nos concessions,
magnifiques, mais tardives, ne suffisaient plus à fixer la confiance et
à cimenter l'union.

En même temps, la puissance impériale débordait sur le monde, redoublant
l'inquiétude de tous les États. Ce serait, il est vrai, mal connaître
Napoléon que de voir dans ce progrès à outrance simple fureur de
prendre, délire d'une ambition folle de conquêtes. Certes, les projets
de Napoléon furent aussi démesurés que grandioses. Il prétendit à la
fois ressusciter le passé et devancer l'avenir.--Devenu César, il rêva
d'être Charlemagne; il voulut ramener transitoirement à l'unité romaine
les États épars de l'Occident, et en même temps, se saisissant des
peuples, les arrachant à leurs souvenirs, à leurs traditions, les
soumettant à une autorité régénératrice, mais imposée, les précipiter
violemment dans la voie de leurs destinées futures. Mais ces conceptions
ne naissaient pas en lui spontanément; elles n'y apparaissent, pour
ainsi dire, qu'à l'état d'idées réflexes, suscitées par les nécessités
de sa lutte contre l'Angleterre. Pour réduire cette insaisissable
ennemie, il doit chercher de tous côtés des moyens de guerre indirecte,
prendre des sûretés et des gages, s'emparer de toutes les positions d'où
il pourra inquiéter, menacer, léser l'Angleterre; il doit opposer
partout la terre à l'Océan, et si cette obligation constante ne justifie
point ses fautes, les écarts prodigieux de sa politique et de son
ambition, elle les explique et en donne la raison première. Le but qui
s'impose à lui, Napoléon le poursuit par des procédés conformes à son
génie, tour à tour impétueux et subtil. Il introduit de force ou insinue
son autorité chez tous les États qui l'environnent: débiles et vieillis,
ces États tombent en poussière dès que sa main les touche; son
imagination créatrice lui inspire alors d'élever sur ces ruines un ordre
plus régulier, de tirer des avantages permanents de nécessités
temporaires; voyant l'Europe crouler à son contact, il n'échappe pas à
la tentation de la reconstruire sur un plan nouveau. C'est ainsi
qu'allongeant sa domination sur les côtes de la mer du Nord et de celle
du Midi, pour en interdire l'approche au commerce insulaire, il se
laisse aller à réorganiser l'Allemagne et l'Italie. S'il touche à
l'Espagne, pour son malheur et le nôtre, c'est qu'il voit en elle une
arme contre l'Angleterre. Dans les ports de la péninsule dorment les
restes d'une force navale imposante. Pour lutter contre l'éternelle
rivale, l'ancienne monarchie se cherchait en Espagne des flottes
auxiliaires, des moyens de guerre maritime qui suppléaient à
l'insuffisance des nôtres, et elle s'était fait de ce royaume un arsenal
de rechange. À son tour, Napoléon veut utiliser l'Espagne: il l'enlace,
la domine; puis, frappé de la faiblesse et des hontes de son
gouvernement, il conçoit peu à peu l'inique et funeste projet de la
ravir à sa dynastie et d'établir les Bonapartes partout où ont régné les
Bourbons. Enfin, aspirant à se frayer au travers de la Turquie une route
vers ces régions de l'Inde où l'Angleterre est allée au loin placer son
trésor et a cru le rendre inaccessible, il médite, chemin faisant, de
réédifier l'Orient et de soumettre à nos lois la Méditerranée tout
entière.

Cependant, avant d'entamer ou de préparer chacune de ces entreprises, il
se retourne vers l'Angleterre, propose la paix, s'offre à transiger.
L'Angleterre lui répond en poussant contre lui une nouvelle masse
d'ennemis. Il triomphe encore; sorti de cette épreuve où il a dû
remettre au jeu tous les résultats acquis, peut-il s'arrêter et cesser
de vaincre? À l'ennemi abattu, notre rivale en substitue un autre,
renouvelle sans cesse nos adversaires et éternise la querelle. Un
général ne s'arrête point dans le fort du combat, à l'heure où les
troupes sont mêlées, où les manœuvres se croisent, où le terrain reste
disputé dans toutes ses parties, et le règne de Napoléon n'est qu'une
bataille de douze ans, livrée aux Anglais à travers le monde. Chacune de
ses campagnes n'est pas une action distincte et séparée, après laquelle
il eût pu poser les bornes de sa domination et fermer l'ère sanglante:
ce sont les parties indissolublement unies d'un seul tout, d'une guerre
unique, où notre nation finit par tomber aux pieds de l'Europe après
l'avoir pénétrée et transformée, où la France a succombé, où l'idée
française a vaincu.

Seulement, s'il est du devoir impérieux de l'histoire de n'apprécier que
dans leur ensemble cette crise de l'humanité et l'œuvre de l'homme qui y
joua le principal rôle, de rendre à l'une et à l'autre leur véritable
caractère, cette vue supérieure des choses échappait nécessairement aux
princes contemporains. À mesure que la France, démesurément accrue,
pesait davantage sur l'Europe, chacun d'eux se sentait plus menacé dans
son indépendance, dans sa sécurité, et ceux mêmes qu'un penchant fugitif
ou une association momentanée d'intérêts avait rapprochés de Napoléon
revenaient vite à préparer contre lui la résistance et la révolte. Avec
la Russie, néanmoins, l'alliance se fût prolongée peut-être, si les
craintes vagues de cette puissance, moins directement opprimée que les
autres, ne se fussent concentrées sur un objet précis, s'il n'y eût eu,
dans le contact qui s'établissait entre les deux empires à travers
l'Allemagne envahie, un point sensible et douloureux. Ce fut le
grand-duché de Varsovie. La campagne de 1809 contre l'Autriche eut pour
conséquence l'extension du duché, et ce progrès, faisant craindre à la
Russie une complète restauration de la Pologne, la souleva contre un
péril moins réel qu'imaginaire.

Cette guerre de 1809, fatale à l'alliance, peut-être Alexandre eût-il pu
la prévenir; s'il eût, ainsi que Napoléon l'en conjurait à Erfurt, tenu
à l'Autriche un langage sévère, peut-être eût-il arrêté cette puissance
prête à pousser contre nous ses armées reconstituées. Plus tard, lorsque
la cour de Vienne se fut dévoilée et que les hostilités eurent éclaté,
en remplissant son devoir d'allié, en s'associant franchement à la
lutte, le Tsar eût pu en modifier les résultats, réserver ses intérêts,
intervenir aux négociations de paix avec l'autorité de services rendus à
la cause commune. Sa conduite fut faible et sans loyauté. Il n'osa
refuser son concours à Napoléon et ne le lui prêta qu'en apparence,
rassura sous main l'Autriche en faisant mine de la combattre, retint
l'élan de ses armées, et laissa les Polonais paraître seuls à nos côtés
sur le champ de bataille déserté par les Russes. Puis, lorsque les
soldats de Poniatovski eurent forcé par leurs services la reconnaissance
de Napoléon et reçu le prix de leur valeur, il ne sut que se plaindre au
lieu de s'expliquer.

Napoléon continuait pourtant de croire à l'utilité, à la nécessité d'un
accord au moins apparent avec la Russie: pour reformer le lien qu'il
sentait se dénouer, il essaya de bonne foi un double effort, demanda au
Tsar la main de l'une de ses sœurs et lui offrit des garanties contre le
rétablissement de la Pologne. Les deux négociations qui s'ensuivirent,
menées simultanément, marquent la crise suprême de l'alliance. Les
hésitations, les exigences d'Alexandre firent manquer l'une et l'autre;
il prétendit dicter l'arrêt de mort définitif de la Pologne en termes
qui révoltèrent l'orgueil de Napoléon, permit en même temps à sa mère de
refuser la main de la grande-duchesse Anne, et laissa le conquérant,
déçu, irrité, recevoir des mains de l'Autriche cette fille d'empereur
qu'il avait demandée à la Russie. Après avoir provoqué cette évolution,
le Tsar en aggrava les conséquences en les préjugeant; il interpréta le
mariage autrichien comme un revirement total de la politique
napoléonienne, comme la contre-partie de Tilsit, y découvrit une
arrière-pensée d'offensive envers la Russie, et renonçant peu à peu aux
bénéfices, aux obligations de l'alliance, ne songea plus qu'à se
remettre en posture de défense. La responsabilité de la rupture retombe
ainsi pour une grande part sur ce monarque. N'oublions pas cependant que
l'usurpation commise par Napoléon au détriment des Bourbons d'Espagne,
avec la guerre maudite qu'elle provoqua dans la péninsule, ayant porté
atteinte à la sécurité de toutes les dynasties légitimes, augmenté en
1808 les terreurs de l'Autriche, fourni à cette puissance le motif et
l'occasion d'une nouvelle prise d'armes, avait été la cause première de
cette campagne de 1809 qui engendra celle de 1812. L'entreprise
d'Espagne se rattache par un lien étroit, facilement saisissable, à tous
les événements qui entraînèrent Napoléon à sa perte. C'est le point de
départ d'une succession fatale, le premier anneau d'une chaîne
ininterrompue, de même que le partage de la Pologne, en faisant redouter
continuellement aux Russes une résurrection de leur victime, en les
troublant par une crainte obsédante comme un remords, se retrouve à
l'origine de tous les mouvements qui jetèrent leur politique hors de ses
voies naturelles. Reconnaissons ici cette justice providentielle qui se
dégage tôt ou tard des événements, sait rejoindre et frapper les
coupables. Si Napoléon et la Russie reprirent une lutte funeste qui
ensanglanta le monde, qui mena nos troupes dans Moscou en flammes et
plus tard, par un formidable reflux, attira dans Paris les armées du
Tsar, qui anéantit la puissance de Napoléon et fit peut-être manquer à
la Russie la royauté de l'Orient, ce fut moins l'effet d'une opposition
véritable d'intérêts, d'injures réelles et réciproques, que la
conséquence indirecte d'abus de pouvoir respectivement commis aux dépens
des faibles. En 1812, Napoléon porta la peine d'avoir en 1808
arbitrairement disposé de l'Espagne, et la Russie d'avoir participé un
demi-siècle plus tôt au démembrement de la Pologne.

À partir des premiers mois de 1810, l'alliance n'est plus qu'un voile
trompeur, recouvrant une hostilité latente. Des deux parts, on
s'observe, on s'épie, on se suspecte; sans vouloir la guerre avec une
préméditation consciente, on la rend inévitable à force de la prévoir et
de s'y préparer. Les deux souverains s'intitulent encore alliés et amis;
ils se flattent parfois du regard, se caressent de la parole, mais ce
n'est que pour se donner mutuellement le change, prolonger entre eux une
fausse sécurité et rassembler à loisir les moyens de se nuire.
Cependant, dans la voie des manœuvres hostiles, Alexandre est toujours
en avance. C'est lui qui, le premier, borde silencieusement sa frontière
d'armées menaçantes, met en jeu contre nous les ressorts de sa
diplomatie, cherche partout des ennemis à la France. Seulement, chacune
de ces mesures qui présument à tort les intentions de l'Empereur,
celui-ci les justifie rétrospectivement, pour ainsi dire, sinon en fait,
au moins en apparence, en multipliant ces actes d'arbitraire, ces coups
d'État internationaux auxquels il n'a que trop habitué l'Europe: il
redouble ainsi les alarmes de la Russie, l'engage à des démarches plus
compromettantes et, de son côté, rapproche la rupture. Enfin, cédant à
ses terreurs, Alexandre appelle et provoque la crise: par crainte d'une
attaque, il veut la prévenir, admet le rôle d'agresseur et croit
possible de surprendre Napoléon.

Sur cette intention d'offensive, le doute n'est plus permis: les
témoignages abondent, précis, concluants; on les verra se succéder dans
leur ordre et leur gradation. Dans l'hiver de 1811, dix-huit mois avant
le passage du Niémen par la Grande Armée, Alexandre songe à franchir ce
fleuve, à envahir et à transformer le duché de Varsovie, à créer une
Pologne russe pour l'opposer à cette Pologne française dont il se croit
menacé, à soulever la Prusse, à corrompre l'Autriche, à essayer avant
1812 tout ce qu'il devait réaliser après, à reformer contre la France la
ligue européenne.

Sur le point de tenter ce coup d'audace, il se trouble et s'arrête. Les
Polonais, dont il a espéré changer le cœur et surprendre la fidélité,
refusent de le comprendre et de le suivre; puis, si l'armée française
qui garde l'Allemagne est encore inférieure aux forces dont il dispose,
si le meilleur de nos troupes combat et meurt en Espagne, le prestige de
Napoléon reste intact, et le nom seul du grand capitaine immobilise la
Russie prête à déborder de ses frontières. Par une détermination qui
devait être le salut de son empire, Alexandre renonce à l'offensive,
conçoit l'idée d'une guerre où la Russie combattra chez elle, repliée
sur elle-même, réfugiée dans ses déserts, et se décide à attendre une
attaque que son attitude rend inévitable. En effet, par cela seul que la
Russie s'est levée en armes et tend vers nous la pointe de son épée,
elle paralyse Napoléon et l'empêche de finir son œuvre. Le Nord hostile,
c'est la soumission de l'Espagne entravée, c'est un débouché rouvert aux
produits de la Grande-Bretagne, c'est notre rivale défaillante reprenant
courage, c'est la crise où s'épuisent la France et l'Europe indéfiniment
prolongée. Napoléon subit l'inexorable loi qui le condamne à briser tout
ce qui n'est pas sujet ou allié: n'ayant pu vaincre les Anglais avec
l'aide de la Russie, il est conduit à les frapper à travers cet empire:
entre Napoléon et Alexandre, il n'est plus de milieu entre l'alliance et
la guerre.

Avant de décider la guerre, Napoléon hésite une dernière fois. Au
printemps de 1811, il se consulte, s'interroge, cherche un moyen de
transaction et ne le trouve pas. Pour éviter la rupture, il faudrait
rappeler nos troupes en deçà de la Vistule, de l'Oder et de l'Elbe,
retirer notre bras étendu jusqu'à Dantzig et Varsovie. Mais sacrifier la
Pologne, c'est remettre la Russie hostile en contact avec l'Allemagne
frémissante, c'est rendre au Tsar la facilité et la tentation d'exécuter
les desseins offensifs que Napoléon a pénétrés et connus; reculer d'un
pas, c'est s'exposer à tout perdre. Napoléon constate l'impossibilité de
s'entendre; à partir de l'été de 1811, il se résout à la guerre, la fixe
à l'année suivante, et juge qu'elle s'imposera alors à lui comme une
nécessité inéluctable, à moins que l'immensité de ses préparatifs
n'amène la Russie à se rendre avant le combat et à recevoir la loi. S'il
ne cherche plus à négocier une transaction, il ne rejette pas l'espoir
d'imposer à l'adversaire une capitulation anticipée, en dressant à ses
yeux un terrifiant appareil. Et alors, c'est ce déploiement de forces
devant lequel l'imagination s'étonne, c'est vingt peuples contribuant à
former notre armée, c'est le Midi se conjurant contre le Nord, et le
cours des grandes invasions remontant vers sa source. Cependant, le
péril grandissant n'émeut plus Alexandre, l'âme du jeune empereur s'est
affermie dans les épreuves; le génie de son peuple, fait de résignation
et de patience, d'orgueil national et de courageuse ténacité, se
retrouve en lui tout entier et l'élève à hauteur du rôle auquel son
destin l'entraîne. Loin de s'humilier, il prononce plus fièrement ses
exigences; la guerre s'engage alors, et les destins s'accomplissent.
Napoléon avait cru que son entreprise devait réussir parce qu'elle
résultait logiquement de son système, parce qu'il l'avait fortement
conçue et préparée, parce que ses moyens étaient innombrables et son
génie sans bornes. Dans son arrangement de l'avenir, il avait tout
calculé, tout prévu, sauf ce qui échappe aux appréciations humaines, à
savoir, la force de résistance que puise en elle-même l'âme croyante
d'un grand peuple. Il avait pensé qu'il lui suffirait de vaincre la
Russie pour la soumettre; il la vainquit en effet, mais la trouva plus
forte après ses revers, inexorable, opiniâtre, sacrifiant ses foyers
pour sauver la patrie, attendant sans défaillance que la nature vînt la
secourir et la venger; en se flattant de l'atteindre et de la courber
comme il avait fait fléchir sous le joug tant de gouvernements et de
peuples, le conquérant présuma trop de ses forces, de sa fortune,
poursuivit l'inaccessible et rencontra l'abîme.

                               -----

Dans le récit de ces tragiques événements, l'histoire manquerait à son
caractère si elle ne se dégageait des tendances et des sympathies
présentes, quelque légitimes qu'elles soient: elle manquerait à son but,
si elle ne cherchait dans le passé des avis et des leçons. Entre la
France et la Russie, l'éloignement matériel est la raison et la
condition de l'entente. La politique de conquêtes à deux, inaugurée à
Tilsit, glorifiée à Erfurt, en supprimant les masses intermédiaires, en
rapprochant les deux empires, devait inévitablement les constituer
rivaux et aboutissait à créer entre eux une cause primordiale de
mésintelligence. «Le monde est assez grand pour nous», disait Napoléon à
Alexandre. Il se trompait, car il est du propre des ambitions déchaînées
de se chercher et de se combattre, dussent-elles, pour se trouver un
champ clos, se donner rendez-vous des extrémités de l'univers. Si le
système d'envahissements respectifs, suggéré par Napoléon à Alexandre,
fut imposé à l'empereur des Français par les circonstances, il n'en
demeure pas moins condamné par ses résultats. Un avenir plus normal,
plus fécond, semble s'ouvrir aujourd'hui aux destinées des deux peuples,
telles que les ont associées le parallélisme des intérêts et la
rencontre des sympathies. En s'unissant dans une politique de sagesse et
de fermeté prudente, elles pourront assurer l'indépendance du continent,
après avoir vainement cherché à s'en partager l'empire, et il paraît
réservé à ces deux pôles de l'Europe d'exercer sur elle une influence
modératrice, d'en tenir ou d'en replacer les éléments divers dans un
juste équilibre.

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L'histoire de l'alliance franco-russe pendant le premier empire se
trouve en grande partie dans les archives de Paris et de
Saint-Pétersbourg. En particulier, les documents conservés aux archives
nationales, dans le fonds de la secrétairerie d'État, présentent une
importance majeure: ce sont les correspondances adressées à l'Empereur
par ses envoyés à la cour de Russie. Auprès d'un monarque qu'il traitait
en ami plus encore qu'en allié, Napoléon ne se fit point représenter par
des agents diplomatiques ordinaires et n'accrédita, à partir de 1807,
que des personnages de son entourage immédiat: ce furent certains des
membres les plus en vue de son état-major, les généraux Savary, de
Caulaincourt et de Lauriston. Les deux premiers furent admis dans
l'intime familiarité d'Alexandre Ier; en même temps, ils restaient en
communications constantes et directes avec leur souverain; de loin, ils
lui rendaient compte comme ils l'eussent fait aux Tuileries ou à
Saint-Cloud, avec la même abondance et la même ponctualité. Aussi leur
correspondance ne se compose-t-elle pas seulement de _dépêches_ au sens
habituel du mot, adressées au ministre des relations extérieures et
conservées dans les archives du département. Par chaque courrier partait
une lettre particulière pour l'Empereur, où nos envoyés consignaient par
le menu leurs impressions. De plus, après chacune de leurs conversations
avec le Tsar,--et ces entretiens se répétaient presque
journellement,--ils l'écrivaient mot pour mot, sans y rien changer, en
lui laissant la forme de dialogue, et ces sortes de procès-verbaux,
annexés à leurs lettres en manière de pièces justificatives, désignés
sous le titre de _Rapports_, nous font parvenir l'écho textuel des
propos échangés: c'est l'empereur Alexandre et l'ambassadeur de France
que nous entendons parler, à quatre-vingts ans de distance, sans rien
perdre de ces particularités de pensée et de langage qui sont souvent
révélatrices des caractères. Enfin, au maître qui voulait tout savoir et
tout régler, on ne laissait rien ignorer de ce qui pouvait intéresser sa
politique ou piquer sa curiosité. Aux lettres et aux rapports se
joignaient souvent des feuilles de _nouvelles_; on y voit figurer la
chronique de la cour, les incidents de la vie mondaine, les _on dit_,
les bruits de ville et de salon, et ces pages légères, où réapparaît une
société tout entière, avec ses passions grandes et petites, avec ses
aspects familiers, complètent et éclairent parfois d'un jour assez vif
les pièces purement politiques.

La collection formée par l'ensemble de ces témoignages n'est pas
demeurée jusqu'à ce jour entièrement inexplorée, Thiers s'en est servi
pour le grand ouvrage qui a établi sur d'inébranlables bases sa gloire
d'historien[2]. Il nous a paru néanmoins, ces documents étant offerts
aujourd'hui aux investigations prolongées et minutieuses, qu'une étude
nouvelle pourrait les prendre pour point d'appui, mettre le lecteur en
contact plus direct avec eux, détacher un plus grand nombre d'extraits
qui ont par eux-mêmes leur valeur, trouver place enfin après le tableau
d'ensemble resté présent à toutes les mémoires. Comme complément aux
correspondances de Russie, nous avons lu, tant aux archives nationales
qu'au dépôt des affaires étrangères, les pièces de tout ordre concernant
les relations de l'Empereur avec les autres cours, principalement avec
l'Autriche, la Prusse, la Turquie et les États du Nord. Cette étude
parallèle nous a paru indispensable comme moyen de contrôle et de plus
sûre information: c'est souvent à Vienne et à Berlin que l'on doit
chercher le secret des rapports entre la France et la Russie[3].

[Note 2: BIGNON, _Histoire de France depuis le dix-huit brumaire_,
et Armand LEFEBVRE, _Histoire des cabinets de l'Europe pendant le
Consulat et l'Empire_, n'ont pu se servir des papiers de la
secrétairerie d'État; ils ont consulté et cité souvent les
correspondances conservées au ministère des affaires étrangères. Leurs
ouvrages n'en restent pas moins l'une des bases de l'histoire
diplomatique pour la période napoléonienne.]

[Note 3: Afin d'éviter de trop nombreuses références aux sources,
disons que les pièces citées en tout ou en partie dans notre premier
volume, sans indication spéciale, sont tirées des archives nationales,
AF, IV, 1697, lorsqu'elles sont adressées directement à l'Empereur, ce
que nous mentionnons au bas des pages. Les extraits de la correspondance
entre le ministère des relations extérieures et nos agents en Russie
proviennent des archives des affaires étrangères, Russie, vol. 144 à
146.]

Une visite aux archives du ministère des affaires étrangères de
Saint-Pétersbourg, où notre ambassadeur en Russie, M. de Laboulaye, nous
a fait l'honneur de nous présenter, et où nous avons reçu le plus
gracieux accueil, nous a permis de comparer sur certains points la
version moscovite à la version française. Nous avons pu consulter, non
seulement les rapports des ambassadeurs de Russie à leur cour, mais une
partie de la correspondance échangée directement entre l'empereur
Alexandre et ses ministres ou représentants.

Il nous a été donné, en outre, de puiser à différentes sources privées.
M. le comte Charles Pozzo di Borgo, avec une obligeance dont nous lui
sommes reconnaissant, a bien voulu détacher pour nous quelques parties
de ces archives de famille dont il fait lui-même un si fructueux usage;
il a mis notamment à notre disposition les pièces relatives à la mission
de Pozzo di Borgo à Vienne en 1806 et 1807. D'autre part, une précieuse
bienveillance nous a mis à même de connaître un certain nombre d'écrits
laissés par l'un des hommes qui ont été le mieux initiés au secret des
deux empereurs et chez lequel un inébranlable dévouement n'a jamais fait
tort à une impartiale sagacité. Le caractère, le mérite et le rôle de ce
personnage font de ce qu'il a laissé un monument de grande valeur. Qu'il
nous soit permis d'adresser ici, à tous ceux qui ont bien voulu nous
prêter leur utile concours, le témoignage de notre gratitude.

Les documents imprimés, recueils de pièces diplomatiques,
correspondances, Mémoires, abondent depuis quelque temps sur la période
impériale. Une haute et libérale inspiration nous promet prochainement
le plus précieux de tous. En attendant que cette publication soit venue
satisfaire un besoin de l'histoire, d'autres nous en ont donné un
avant-goût et n'ont excité que davantage notre curiosité[4]. À
l'étranger, la plupart des papiers laissés par les ministres dirigeants
de la coalition ont déjà vu le jour. À Berlin, à Vienne, les archives
d'État ont livré en partie leurs secrets. En Russie, l'initiative
publique et privée nous a valu récemment des pièces d'un singulier
intérêt et poursuit d'importantes publications[5]. Nous avons essayé de
mettre à profit ces documents nombreux, mais épars, en les éclairant par
le témoignage auquel il faut essentiellement s'attacher et toujours
revenir, lorsqu'il s'agit de pénétrer une politique où tout se lie, se
coordonne et marche d'ensemble, la correspondance générale et déjà
publiée de Napoléon[6].

[Note 4: Qu'il nous suffise de citer, parmi les plus récentes, les
belles publications de M. G. Pallain sur Talleyrand, celle de M. Pierre
Bertrand, l'ouvrage du baron Ernouf sur Maret, duc de Bassano.]

[Note 5: M. le professeur Tratchevski a entrepris, sous les auspices
de la _Société impériale d'histoire de Russie_, une grande publication
de textes français et russes sur les relations des deux puissances
pendant le Consulat et l'Empire. Le premier volume, paru en 1890,
comprend les années 1800 à 1803. M. de Tatistcheff a publié dans la
_Nouvelle Revue_ (15 mai à 15 juin 1890), avec d'autres documents tirés
des archives de Paris et de Saint-Pétersbourg, les lettres d'Alexandre
Ier à Napoléon, de 1801 à 1808.]

[Note 6: _Correspondance de Napoléon Ier_, publiée par ordre de
l'empereur Napoléon III et par les soins d'une commission présidée, pour
la partie postérieure au 1er septembre 1807, par S.A.I. le prince
Napoléon. Paris, Plon, 32 volumes in-8°.]

Dans nos appréciations sur les hommes, notre effort constant a été de
nous abstraire de toute préoccupation étrangère à l'histoire. Certes,
nous ne prétendons pas que cette impartialité soit allée jusqu'à nous
mettre en garde contre le souvenir des grands bienfaits et le prestige
des grandes actions. Peut-on parler d'Alexandre Ier sans se rappeler que
ce monarque, vainqueur de la France en 1814 et 1815, obéissant aux
inspirations d'une âme élevée et d'un esprit prévoyant, s'est fait l'ami
de la nation qu'il venait de combattre et a su la défendre contre de
meurtrières rancunes? D'autre part, les merveilles rencontrées à chaque
pas, sous le règne de Napoléon, renouvellent sans cesse l'admiration
pour le génie qui les accomplit ou les suscita, dont le pouvoir magique
exalta au suprême degré les qualités d'honneur, de bravoure,
d'obéissance et de dévouement qui sont bien celles de notre race, pour
celui qui, après avoir réconcilié notre nation avec elle-même, en fit
une armée de héros et éleva pour un temps le Français au-dessus de
l'homme. Sans doute, en face de ces triomphants spectacles,
l'incertitude du lendemain, l'angoisse du péril imminent laisse à notre
satisfaction, à notre orgueil, quelque chose d'inquiet et de haletant: à
ces splendeurs, si éblouissantes qu'elles soient, nous préférons encore
le tableau qu'offrit la France à d'autres périodes de son histoire,
alors qu'elle joignait la sérénité à la force, la foi dans l'avenir à la
pleine possession du présent, à l'avantage des mâles vertus celui des
longues traditions, alors qu'elle n'avait pas éprouvé le malheur le plus
difficilement réparable qui puisse frapper un peuple, la perte d'une
dynastie tutélaire et consacrée par les siècles. Mais comment ne point
tressaillir aux souvenirs de l'époque héroïque, de celle qui serait
incomparable entre toutes, si la grandeur de l'homme pouvait suppléer à
la majesté des antiques institutions! Pour Napoléon, la légende a
précédé l'histoire. Celle-ci poursuit aujourd'hui lentement son œuvre,
et nous ne pensons pas que la colossale figure qui apparaît au seuil du
siècle ait rien à redouter d'un libre et minutieux examen. Néanmoins,
notre sujet ne comportait pas sur Napoléon une appréciation d'ensemble,
et notre but n'a pas été de l'essayer; peu de plumes sont à hauteur
d'une telle tâche; d'ailleurs, pour emprunter une expression à l'un des
hommes qui ont le plus combattu, haï et admiré Bonaparte, le juger,
serait vouloir juger l'univers[7]. Notre désir, plus modeste, répondant
mieux à l'infirmité de nos forces, se réduit à faire connaître la
politique extérieure de Napoléon sous le rapport spécial que nous avons
entrepris d'étudier, à en dégager les mobiles et les moyens, à lui
restituer sa physionomie propre, telle que la composèrent le caractère
de l'homme et les nécessités extraordinaires de la situation: essayer de
montrer le génie dans sa vérité, dans son activité, sans rien dissimuler
de lui, en laissant à ses œuvres le soin de le juger, de l'expliquer et
de le célébrer, tel est, ce nous semble, l'unique hommage qui puisse lui
être dignement présenté: c'est le seul que nous voulions lui rendre.

Paris, juillet 1890.

[Note 7: POZZO DI BORGO, _Correspondance diplomatique_, I, VIII.]



                           NAPOLÉON
                              ET
                         ALEXANDRE Ier



                     CHAPITRE PRÉLIMINAIRE

                  AUTRICHE, PRUSSE OU RUSSIE


Après une ébauche d'alliance pendant le règne de Paul Ier, Napoléon et
la Russie se retrouvent ennemis.--Austerlitz.--À la fin de 1806, la
guerre devient une lutte corps à corps.--Napoléon pénètre sur le terrain
des intérêts propres de la Russie.--Ses vues sur l'Orient.--Son
principal moyen pour diviser ses adversaires.--Le partage de l'empire
ottoman.--Premières insinuations à Alexandre Ier.--Ce monarque résiste à
la séduction.--Politique nouvelle de la Russie.--Le sultan
Sélim.--Napoléon essaye de ranimer en Orient le conflit entre
l'Autriche, la Prusse et la Russie.--Projet célèbre de
Talleyrand.--Était-il réalisable?--Écrasement de la Prusse.--Ouvertures
successives à l'Autriche.--Proposition de paix et d'alliance à la
Prusse.--Frédéric-Guillaume refuse de ratifier l'armistice.--Napoléon
entre en pays slave.--La Pologne s'insurge.--La Turquie se
ranime.--Napoléon offre à l'Autriche de s'entendre avec lui sur la
Pologne et sur l'Orient.--L'Autriche tient entre ses mains le sort des
relations futures entre la France et la Russie.--Mission de Pozzo di
Borgo à Vienne.--Il est reçu par l'empereur François et par l'archiduc
Charles.--Une audience point compromettante.--L'Autriche refuse de
s'engager; raisons de son attitude.--Les Russes dans les
Principautés.--Premières opérations en Pologne; Pultusk.--Napoléon
redouble d'activité guerrière et diplomatique.--Diversion turque et
persane.--Appel aux musulmans; l'archichancelier Cambacérès et les
orientalistes français.--Langage tenu à l'Europe; mouvement d'opinion à
créer.--Message au Sénat.--Politique conservatrice.--Napoléon et la
diplomatie secrète de Louis XV.--Rapport de Talleyrand.--Contraste entre
les déclarations officielles du ministre et ses confidences intimes.--Il
ne croit pas à la possibilité de faire vivre la Turquie.--Napoléon
autorise quelques insinuations à l'Autriche au sujet d'un partage
éventuel de l'empire ottoman.--Sa conversation avec le baron de
Vincent.--Réponse froide et évasive de Stadion.--Eylau.--Situation
critique.--Un mot de Jomini.--Napoléon veut vaincre par les
négociations.--Dernière proposition à la Prusse.--Rêve d'alliance
russe.--Caractère d'Alexandre.--Ses entours.--Instabilité
gouvernementale en Russie.--Le lien de l'intérêt matériel attache la
Russie à l'Angleterre.--Phrase significative de Napoléon.--Ouvertures
indirectes.--Le cinquante et unième bulletin de la Grande Armée.--Mise
en demeure adressée à l'Autriche.--Langage correspondant de Pozzo à
Vienne.--Au lieu d'une alliance, l'Autriche offre une médiation.--Plan
de Stadion.--La crise orientale continue.--Échec des Anglais devant
Constantinople.--Déception à Londres, à Saint-Pétersbourg et à
Vienne.--Le futur congrès.--Talleyrand croit à la paix générale;
Napoléon comprend la nécessité de combattre encore et de vaincre.--_La
paix sur le tambour_.--Hostilité irréconciliable de la
coalition.--Convention de Bartenstein.--Friedland.--L'armée russe hors
de combat.--Lettre de Bennigsen.--Commission donnée au grand-duc
Constantin.--Réponse d'Alexandre.--Il se décide brusquement à la paix;
quels motifs le déterminent.--Sa rencontre avec la cour de
Prusse.--Attrait subit qui le pousse vers Napoléon.--L'idée de
l'alliance naît dans son esprit.--Appels indirects de
l'Empereur.--Alexandre propose l'entrevue.--La veille de la rencontre
aux deux quartiers généraux.--Intentions respectives de Napoléon et
d'Alexandre.



I


Après avoir conquis l'Italie et l'Allemagne, vaincu trois fois
l'Autriche, supprimé momentanément la Prusse, Napoléon se trouva en face
de la Russie. Naguère, il avait ébauché avec elle un essai d'alliance,
interrompu par la mort de Paul Ier; il l'avait vaincue à Austerlitz,
quand elle était descendue en Allemagne pour s'opposer à sa fortune:
l'année suivante, après Iéna, obligé, pour se défendre, d'avancer
encore, il pénétrait sur le terrain des intérêts propres et des
ambitions traditionnelles de la Russie. Le 28 novembre 1806, il
dépassait la Prusse conquise et entrait en terre slave: de Berlin, il
transportait son quartier général à Posen, au seuil de la Pologne; le
1er décembre, il adressait à Sélim III, sultan de Turquie, d'énergiques
appels, lui montrant l'occasion propice pour s'insurger contre l'ennemi
éternel de l'Islam, et rendre à l'empire des Ottomans sa splendeur
première[8].

[Note 8: _Correspondance de Napoléon_, 13138.]

Cette double action marque dans la carrière de Napoléon une étape
importante et son entrée de vive force dans un monde nouveau; c'est
l'instant où il rencontre, au delà de l'Allemagne soumise, l'Europe
orientale, cette zone de peuples qui s'échelonnent des rives de la
Baltique jusqu'à celles du Bosphore, et qui, divers par l'origine, la
religion, la race, se sont trouvés réunis depuis un siècle par un péril
commun, l'extension continue de la Russie. Cette grande ennemie les a
tour à tour molestés et opprimés, pliés à son joug ou à son ascendant,
et c'est en cet état que Napoléon les retrouve, mais sa venue leur rend
l'espoir et pose à nouveau le problème de leur sort: comme si sa
destinée était de rouvrir et de porter à leur crise aiguë toutes les
querelles du passé, tandis qu'il déclare par le blocus continental une
guerre sans merci au despotisme maritime des Anglais, il remet en
question sur la Vistule et le Danube l'œuvre de Pierre le Grand et de
Catherine II.

Consul et empereur, Napoléon avait toujours observé avec attention les
troubles du Nord, ceux de l'Orient, et le travail qui s'opérait dans ces
régions. «Depuis dix ans, écrivait-il en 1806, je suis les affaires de
Pologne[9].» Mais la Pologne, partagée, occupée, comprimée, sans
gouvernement ni représentation propres, ne lui avait offert jusqu'alors
aucune prise; il ne pouvait prétendre à agir sur elle qu'après l'avoir
matériellement touchée. Il n'en était point de même pour la Turquie et
les pays d'alentour. Un instant, lors de l'expédition d'Égypte, Napoléon
avait choisi l'Orient pour objectif; dans les années qui suivirent, il y
vit surtout un moyen de diversion et de transaction: c'était sur ce
terrain qu'il espérait diviser nos ennemis, dissoudre la coalition en
lui ravissant l'un de ses membres, s'attacher l'une des cours
principales, quelle qu'elle fût, conquérir enfin cette grande alliance
dont il avait besoin pour maîtriser le continent et vaincre
l'Angleterre.

[Note 9: _Correspondance de Napoléon_, 11350.]

En Occident, la haine de la France révolutionnaire, la peur de la France
conquérante réunissaient contre nous toutes les puissances et faisaient
taire leurs rivalités; pourquoi se disputer l'Italie ou l'Allemagne,
quand l'ennemi commun détenait cette double proie? En Orient, si la
lutte des intérêts s'était ralentie, elle n'avait point cessé et pouvait
redevenir aiguë. Depuis un demi-siècle, on avait vu s'accomplir dans ces
contrées de graves événements; on en prévoyait de décisifs: le partage
de la Pologne avait paru préparer et annoncer le démembrement de la
Turquie. Affaibli, diminué, miné dans ses fondements, cet empire
s'effritait et se dissolvait: les provinces n'obéissaient plus à la
capitale, les pachas se rendaient indépendants, les peuples se
soulevaient, et la monarchie des sultans n'offrait plus qu'un assemblage
de souverainetés hostiles et disparates, au-dessous desquelles s'agitait
la mêlée confuse des nationalités chrétiennes. Pour déterminer la chute
de cette ruine, il semblait que le moindre choc dût suffire, et c'était
une croyance universellement répandue que la Turquie ne survivrait point
à la tourmente qui s'abattait sur l'Europe. Parmi les États voisins,
certains avaient longtemps désiré le partage, bien qu'ils n'osassent le
précipiter aujourd'hui, craignant d'introduire en Europe une nouvelle
cause de trouble et de confusion; plusieurs le redoutaient, mais se
réservaient d'en profiter et d'empêcher surtout qu'il n'en résultât pour
autrui un surcroît de grandeur et de fortune. Point de cabinet, point
d'homme d'État qui n'eût ébauché un projet de morcellement et qui ne le
tînt en réserve pour l'opposer au besoin à des prétentions rivales; sans
se heurter avec violence, les convoitises s'attendaient et se
suspectaient. Dans le conflit latent qui existait à ce sujet entre
Pétersbourg, Vienne, Berlin et Londres, Napoléon avait reconnu la
fissure de la coalition, et sa politique s'appliquait à y pénétrer comme
un coin pour la creuser et l'élargir. Cette idée de partager la Turquie,
qui flotte dans l'air, il s'en saisit et la formule, non pour la
réaliser encore, mais pour en faire, selon les cas, un appât ou un
épouvantail; tour à tour, il l'approuve, la condamne, et, suivant la
puissance avec laquelle il s'entretient et qu'il veut séduire, se montre
pressé de détruire la Turquie ou jaloux de la conserver.

En 1801 et 1802, pendant son premier rapprochement avec la Russie,
s'adressant au tsar Paul, à Alexandre Ier ensuite, il appelle leur
attention sur l'état précaire et chancelant de la Turquie, annonce
l'inévitable écroulement de cet empire, et montre dans le partage de ses
dépouilles le lien qui doit réunir la France et la Russie. Il s'efforce
de réveiller, de stimuler à Pétersbourg des convoitises traditionnelles,
et, pour parler aux Russes, s'approprie le langage de Catherine II:
«Parlez de Catherine II, dit-il à Duroc envoyé en mission à
Saint-Pétersbourg après la mort de Paul Ier, comme d'une princesse qui
avait prévu la chute de l'empire turc et qui avait senti qu'il n'y
aurait de prospérité pour le commerce russe que lorsqu'il se ferait par
le Midi[10].» Alexandre Ier reste sourd à ces paroles tentatrices et
résiste à la séduction: ajournant toute conquête matérielle en Orient,
tout partage, il préfère retourner à la lutte contre la France et veut
que la Russie serve de réserve à la coalition. Napoléon reprend alors la
question orientale sous une autre forme, et s'en fait une arme contre la
Russie. Naguère ennemi et contempteur des Ottomans, il revient à eux,
veut être leur ami et s'efforce de les mettre en garde contre une
ambition qui, pour se voiler de modération, n'en demeure pas moins
active et persévérante.

[Note 10: TRATCHEVSKI, p. 115. Dans ses conversations avec l'envoyé
russe à Paris, le premier consul montrait l'empire turc prêt à tomber de
lui-même, «de manière qu'il ne restait plus qu'à en recueillir les
débris». _Id._, 484, 485.]

Si la Russie semblait avoir renoncé momentanément à la politique
envahissante de Catherine, elle s'était bornée en fait à en modifier les
moyens. On a dit que son système consiste à être tour à tour le plus
grand ennemi ou le plus grand ami de la Turquie[11]. Paul Ier, puis
Alexandre à ses débuts, avaient donné la préférence au second rôle sur
le premier: pour dominer en Orient, ils avaient substitué à la forme
brutale de la conquête la forme savante du protectorat. L'expédition
d'Égypte, en soulevant les Turcs contre nous, les avait jetés dans les
bras de la Russie; celle-ci en avait profité pour les soumettre à une
alliance despotique et faire la loi dans leur empire. Semant l'intrigue
dans le Divan, achetant les ministres, traitant avec les pachas,
agissant sur les peuples, elle avait insinué partout son autorité.
L'influence que nous lui avons vu de nos jours exercer dans le Levant ne
saurait se comparer à celle qu'elle s'y était acquise au début de ce
siècle, alors qu'elle garantissait seule les privilèges des Principautés
roumaines, régnait despotiquement sur la mer Noire, faisait passer ses
vaisseaux devant le Sérail, communiquait librement par les Détroits avec
la Méditerranée, tenait dans chaque île de l'Archipel un consul qui en
était devenu le vice-roi, groupait autour de ses agents des milliers de
protégés désignés sous le nom significatif de Gréco-Russes, occupait
Corfou, travaillait la Morée et l'Albanie, cernait, opprimait, dominait
de toutes parts la Turquie, et étendait sur cet empire son ombre sans
cesse grandissante.

[Note 11: Ce mot a été prêté à M. de Boutenief, ambassadeur de
Russie à Constantinople sous l'empereur Nicolas.]

Cependant, alors que tout autour de lui s'assujettissait et se vendait à
la Russie, alors que lui-même affectait la soumission, le sultan Sélim
sentait son abaissement et brûlait de secouer un joug qui lui pesait: il
tournait parfois un regard plein d'espoir vers la puissance française,
qui montait à l'horizon. A partir de 1804, Napoléon s'appliqua à
cultiver et à fortifier en lui ces tendances; il faisait appel à sa
dignité, à son énergie: «As-tu cessé de régner? lui écrivait-il le 30
janvier 1805.... Réveille-toi, Sélim; appelle au ministère tes amis;
chasse les traîtres, confie-toi à tes vrais amis... ou tu perdras ton
pays, ta religion et ta famille[12].» Par ces paroles enflammées, par un
travail continu de diplomatie, il espérait soustraire progressivement
les Turcs à la tutelle du Nord, puis, à un moment donné, les déterminer
à une action vigoureuse et les jeter sur le flanc de nos ennemis,
reprenant à son profit la vieille politique de la monarchie.

[Note 12: _Corresp._, 8298.]

Cette diversion, dont la décadence militaire des Ottomans diminuait la
valeur, n'était pourtant que l'un des services qu'il attendait de
l'Orient: ce qu'il voulait toujours de ces régions, c'était un moyen de
rompre le concert de nos ennemis. Au dix-huitième siècle, l'Autriche et
la Prusse s'étaient émues tour à tour des progrès de la Russie sur le
Danube, et s'étaient efforcées d'y mettre obstacle; depuis la
Révolution, le péril français les avait distraites du péril moscovite,
sans leur en dérober entièrement la vue. Serait-il impossible de
réveiller leurs défiances, de les porter au comble, de rattacher à nous
les puissances germaniques par le sentiment d'un danger commun? Napoléon
ne jugeait pas cette tâche irréalisable. De 1804 à 1807, la pensée de
provoquer avec la Prusse, avec l'Autriche surtout, une entente sur
l'Orient, inspire périodiquement son action diplomatique, elle en forme
un des traits essentiels, le plus original peut-être et le plus habile.
Talleyrand, qui tient le portefeuille des relations extérieures, s'en
fait l'interprète; elle se formule dans ses dépêches, dans ses
circulaires, mais apparaît avec non moins de relief dans les lettres de
l'Empereur, dans ses conversations, et rien ne permet d'établir que
cette vue d'ingénieuse politique appartienne au ministre plus qu'au
souverain[13]. En 1805, Napoléon fait écrire à l'empereur d'Autriche,
déjà presque en guerre avec la France, «qu'on ne peut plus se battre
raisonnablement que pour l'empire de Constantinople[14]», et montre en
Orient le point de contact et de réunion entre l'intérêt des deux États.
En toute circonstance, il s'attache à prouver que la politique du Tsar,
en préparant l'asservissement graduel de la Turquie, nuit à l'Allemagne,
au continent tout entier, autant qu'à la France, et tandis qu'Alexandre
Ier se présente contre lui comme le champion de l'indépendance
européenne, il se pose en défenseur de l'équilibre oriental contre les
visées usurpatrices de la Russie.

[Note 13: Voy. notamment BAILLEU, _Preussen und Frankreich von_ 1795
_bis_ 1807, II, 322, 360.]

[Note 14: _Corresp._, 9038.]

À un moment, la pensée de Talleyrand dépasse celle de l'Empereur et s'en
distingue. C'était en 1805, au lendemain d'Ulm, à la veille
d'Austerlitz; Napoléon marchait sur Vienne, et Talleyrand, établi à
Strasbourg avec sa chancellerie, pensait, en diplomate prévoyant, aux
conditions de la paix future et aux moyens de la rendre durable.
Héritier des dernières et des plus saines traditions du cabinet de
Versailles, il désirait sincèrement la réconciliation de la France et de
l'Autriche, et voyait dans l'alliance de ces deux empires un gage de
repos et de stabilité. Mais la France et l'Autriche ne cesseraient
d'être rivales qu'en perdant tout point de contact, c'est-à-dire de
conflit: il fallait donc que l'Autriche fût à jamais éloignée de nous,
mais il importait que, bannie de l'Italie, rejetée de l'Allemagne, elle
reçût une compensation pour tant de dommages, qu'elle sortit de la lutte
apaisée, consolée, relevée à ses propres yeux, et l'Orient seul pouvait
offrir à ses ambitions une carrière nouvelle. En la poussant dans ces
régions, en l'amenant à s'y réfugier et à s'y refaire une fortune, la
France gagnerait l'inestimable avantage de la mettre en état d'hostilité
constante avec la Russie: regardant désormais vers l'Est, l'Autriche
cesserait de nous faire face; elle s'adosserait au contraire à nous pour
s'opposer à la Russie et l'écarter du Danube.

Entrant dans le détail des moyens, Talleyrand proposait d'offrir à
l'Autriche les Principautés roumaines, la Bessarabie, de la laisser
atteindre les embouchures du Danube: son territoire, ainsi prolongé en
ligne droite jusqu'à la mer Noire, interposé entre le reste des
possessions ottomanes et la Russie, formerait barrière contre cette
puissance. Au prix de quelques provinces, la Turquie retrouverait
l'indépendance et la tranquillité; quant à la Russie, endiguée du côté
de l'Orient européen, elle reporterait ailleurs sa force d'expansion,
opérerait un mouvement analogue à celui de l'Autriche, se rejetterait
elle-même vers l'Est, s'enfoncerait de plus en plus dans les profondeurs
de l'Asie et, tôt ou tard, s'y heurterait à l'Angleterre, maîtresse des
Indes. Ce double déplacement organiserait le conflit entre nos
adversaires, préviendrait toute coalition nouvelle, assurerait la
sécurité de nos conquêtes et résoudrait «le problème de la paix la plus
durable que la raison puisse permettre d'espérer».

Talleyrand développa ces vues dans un mémoire célèbre[15] et les
condensa ensuite dans un projet de traité: ces deux pièces montrent en
lui l'un des politiques qui eurent «le plus d'avenir dans l'esprit»,
suivant l'expression qu'il appliquait au duc de Choiseul[16]. L'Empereur
mérite-t-il toutefois le reproche de n'avoir point rédigé la paix de
Presbourg conformément aux conseils de son ministre? Il jugeait
d'abord,--et l'avenir devait lui donner raison,--qu'une réconciliation
avec Alexandre Ier n'était pas impossible, et ne voyait point avantage à
créer entre la France et la Russie une opposition d'intérêts définitive.
De plus, le projet de Talleyrand, qualifié par son auteur lui-même de
«roman politique[17]», n'était point susceptible de réalisation
immédiate, car l'Autriche ne sentait pas encore sa vocation orientale et
se fût dérobée à nos propositions. Ulcérée de ses défaites, considérant
la paix comme une trêve, ne renonçant que des lèvres à ses provinces
d'Allemagne et d'Italie, elle eût redouté nos présents et refusé de
s'exiler aux extrémités de l'Europe; elle eût craint surtout de se
compromettre avec la Russie, dont la bienveillance lui apparaissait,
dans son malheur, comme sa sauvegarde et son refuge. Napoléon apprécia
donc le projet de Talleyrand à sa juste valeur, lorsqu'il se borna à en
approuver l'esprit, à y voir une indication pour l'avenir et la règle de
ses rapports futurs avec l'Autriche tant que durerait la lutte avec la
Russie. Il prévoyait, désirait l'évolution de l'empire des Habsbourg
vers l'Est, mais jugeait impossible de la déterminer brusquement, ne
l'admettait point d'ailleurs sans un agrandissement parallèle de la
France, et, pour le moment, se bornait à la préparer. Aux conférences de
Presbourg, il fit faire aux plénipotentiaires autrichiens quelques
insinuations, éludées d'ailleurs, au sujet de conquêtes combinées à
entreprendre en Orient, pour le cas où la monarchie ottomane se
dissoudrait d'elle-même[18]: en attendant, il s'efforçait toujours
d'intéresser le cabinet de Vienne aux événements du Danube, lui
remontrait la nécessité d'appuyer la Turquie défaillante et de réserver
ainsi le sort futur de l'Orient.

[Note 15: Analysé par MIGNET, _Notices historiques_, I, 199, par
THIERS, VI, 342, par M. RAMBAUD, _Histoire de Russie_, 567; cité en
extrait par M. PALLAIN, _Correspondance de Talleyrand et de Louis
XVIII_, XX, XXI; publié _in extenso_ par M. Pierre BERTRAND dans la
_Revue historique_ (janvier-mars 1889) et dans son ouvrage intitulé:
_Lettres inédites de Talleyrand à Napoléon_, 156-174.]

[Note 16: _Mémoire sur les colonies_, lu à l'Institut le 15 messidor
an V.]

[Note 17: BAILLEU, II, 360.]

[Note 18: WERTHEIMER, _Geschichte OEsterreichs und Ungarns in ersten
Jahrzehnt des_ XIX _Jahrhunderts_, I, 372.]

En 1806, à mesure que les dispositions de la Prusse deviennent plus
équivoques et qu'une nouvelle campagne s'annonce, le langage de Napoléon
à l'Autriche devient plus clair, plus pressant. En octobre, lorsqu'il a
pris déjà le commandement de son armée, il s'efforce d'obtenir la
neutralité de cette puissance en Allemagne en lui offrant de traiter
avec elle «sur la base de la conservation et de la garantie de l'empire
ottoman[19]». Le comte de Stadion, principal ministre de l'empereur
François, répond à notre ambassadeur «par monosyllabes[20]», et
l'Autriche concentre sur notre flanc droit, en Bohême, une menaçante
armée d'observation; le coup de foudre d'Iéna déconcerte son mauvais
vouloir. L'armée prussienne disparue, avant de marcher à la rencontre
des Russes, Napoléon se retourne de nouveau vers l'Autriche, lui enjoint
de disperser ses rassemblements de troupes, mais lui renouvelle en même
temps ses propositions, la somme d'être notre ennemie ou notre alliée:
«Le moment _est plus unique_ que jamais, écrit Talleyrand, car d'un jour
à l'autre des négociations peuvent s'ouvrir avec la cour de Berlin et
avoir des conséquences telles qu'il ne serait plus possible de revenir à
un système d'alliance avec l'Autriche[21].» En effet, las des
atermoiements de cette dernière, Napoléon se retourne vers la Prusse
qu'il vient d'abattre, et tente de l'entraîner dans son orbite: il offre
au roi Frédéric-Guillaume III de lui rendre ses États, si ce prince
consent à garantir avec nous et contre la Russie «l'indépendance et
l'intégrité de la Porte Ottomane[22]». Mais déjà Frédéric-Guillaume
s'est jeté dans les bras de la Russie et a appelé dans la Pologne
prussienne les armées du Tsar; il n'est plus libre, il refuse de
ratifier l'armistice conclu en son nom. L'Empereur s'abandonne alors à
son destin, continue d'avancer vers l'Est, réveille de redoutables
questions, provoque lui-même la crise dont il n'a fait jusqu'à présent
que surveiller les approches, et, touchant l'Europe orientale de son
épée, la fait tressaillir et se lever.

[Note 19: Talleyrand à La Rochefoucauld, ambassadeur à Vienne, 20
septembre 1806. Tous les extraits cités dans ce chapitre de lettres
échangées entre le prince de Bénévent et nos ambassadeurs en Autriche
sont tirés des archives des affaires étrangères, Vienne, vol. 379 et
380.]

[Note 20: Talleyrand à La Rochefoucauld, 7 octobre 1806.]

[Note 21: Talleyrand à La Rochefoucauld, 24 octobre. Cf. Armand
LEFEBVRE, _Histoire des cabinets de l'Europe pendant le Consulat et
l'Empire_, II, 352.]

[Note 22: BAILLEU, II, 577.]

À la vue de nos troupes, la Pologne s'insurge. Les Français sont
accueillis en libérateurs; Posen, Varsovie leur dressent des arcs de
triomphe. La noblesse sort de ses châteaux, où elle porte, depuis onze
ans, le deuil de la patrie, et s'offre à Napoléon; les costumes
d'autrefois, les emblèmes proscrits, les couleurs de la Pologne
reparaissent: il semble que ce soit la résurrection d'un peuple.

En Turquie, l'explosion préparée se produit. En novembre 1806, le
général Sébastiani a été envoyé comme ambassadeur à Constantinople, avec
ordre d'amener la Porte à faire acte d'indépendance formel envers la
Russie. Sélim a déjà prévenu en partie nos désirs; il a prescrit la
fermeture des Détroits et restreint les privilèges des protégés: à
l'arrivée de l'ambassadeur, il abolit virtuellement le protectorat
moscovite sur les Principautés, en destituant leurs princes sans la
permission du Tsar. Aussitôt l'ambassadeur de ce monarque, Italinski,
proteste et tempête; il somme la Porte d'avoir à rétablir les hospodars
déposés et parle de départ immédiat.

Terrifié par ces menaces, travaillé par les intrigues de l'Angleterre,
le Divan cède d'abord et révoque le firman de déposition; mais déjà la
Russie, alléguant l'ensemble de ses griefs, a jeté une armée en Moldavie
et la pousse sur Bucharest: en se saisissant des Principautés, elle
tient à s'assurer un gage contre la défection définitive de la Turquie,
et voit dans cette occupation une mesure conservatoire de son influence.
Cependant la Turquie, façonnée de longue date à la soumission, flotte
entre plusieurs partis, lorsque l'annonce de nos victoires en Prusse et
de notre marche triomphante finit son indécision. Les ministres, timides
ou corrompus, hésitent encore; mais le souverain et le peuple veulent
des mesures de vigueur; ils l'emportent. La guerre est déclarée: Sélim
envoie au quartier général français un ambassadeur chargé de négocier un
traité avec Napoléon; le fanatisme religieux, la haine de l'étranger se
réveillent, font passer à travers l'empire ottoman un souffle belliqueux
et rapprochent pour un instant les membres épars de ce grand corps. Si
les populations chrétiennes s'agitent, si les révoltés serbes
s'enhardissent et attaquent Belgrade, les pachas à demi indépendants du
Danube se confédèrent pour marcher contre les Russes; ceux d'Albanie et
de Bosnie, naguère nos ennemis, demandent secours à notre armée de
Dalmatie; des troupes régulières s'assemblent à Constantinople, l'Asie
envoie ses réserves, et l'ébranlement de la Turquie répond à
l'effervescence polonaise[23].

[Note 23: _Correspondance de Turquie_, 1806, archives des affaires
étrangères. _Mémoire de Pozzo di Borgo sur les causes de la rupture
entre la Russie et la Porte_. Archives Pozzo di Borgo.]

Napoléon envisagea d'abord ce double et tumultueux mouvement en général
et en chef d'armée; il y discerna des moyens de guerre et, sans
s'exagérer leur importance, les appropria immédiatement à son usage. Il
organisa les levées polonaises en corps réguliers; de Varsovie, il fit
rayonner l'insurrection dans les provinces. En Turquie, il se mit en
correspondance réglée avec Sélim, lui offrit un traité, une armée, des
officiers qui serviraient d'instructeurs aux troupes ottomanes. Non
content de s'adresser au souverain, il voulut parler aux peuples, alla
jusqu'à faire composer par des orientalistes français, sous la direction
de l'archichancelier Cambacérès, une exhortation rédigée en turc et en
arabe, et ordonna de la répandre à dix mille exemplaires dans les
contrées du Levant. Cet appel aux musulmans était présenté sous forme de
prosopopée; c'était le _muezzin_ que l'on faisait parler, le crieur dont
la voix tombe d'heure en heure du haut des minarets pour rappeler Dieu
aux hommes et leur ordonner la prière. On mettait dans sa bouche de
pathétiques objurgations; on lui faisait retracer les progrès de la
Russie depuis un siècle, montrer en elle l'adversaire acharné de
l'Islam, et convier tous les croyants à une lutte suprême[24]. Par de
tels moyens, Napoléon espérait remuer de grandes masses d'hommes, les
pousser sur le Danube et le Dniester, attirer de ce côté une partie des
troupes russes, et affaiblir d'autant les armées qu'Alexandre nous
opposerait sur la Vistule. Mais ces forces nationales qu'il évoquait,
pourraient-elles plus tard se coordonner, acquérir consistance, se
solidifier en États régulièrement constitués? La Pologne pouvait-elle
revivre, la Turquie pouvait-elle se régénérer? S'animaient-elles
seulement d'une vie factice, ou allaient-elles reprendre une place
permanente dans le système européen et le modifier à notre avantage?
Problèmes d'incalculable portée, mystérieux et complexes, dont Napoléon
hésitait encore à aborder ou à préjuger la solution.

[Note 24: Archives des affaires étrangères, Turquie, suppléments.]

Il tient aux Polonais un langage bienveillant, mais énigmatique, déclare
qu'il n'a jamais reconnu le partage, mais que la Pologne ne peut
attendre son salut que de la Providence et d'elle-même, qu'elle doit
d'abord prouver sa vitalité en s'armant tout entière et en se signalant
dans la lutte. Par moments, de vastes et ingénieux projets fermentent
dans son esprit. Dès novembre, à Berlin, lorsqu'il offrait sincèrement à
Frédéric-Guillaume une suspension d'armes et une réconciliation, il
avait pris ses mesures pour que les provinces polonaises appartenant à
ce prince, restant inoccupées pendant la trêve, pussent reprendre leur
autonomie; il destinait ces pays, accrus peut-être de la Galicie, à
former dans la monarchie prussienne restaurée l'élément prédominant; la
Prusse, écartée du Rhin, repoussée même au delà de l'Elbe, mais
fortifiée sur la Vistule, deviendrait plus slave qu'allemande; elle
succéderait au rôle que notre ancienne politique réservait à la Pologne,
et qui consistait à appuyer la Turquie au Nord, à former rempart contre
la Russie; c'eût été appliquer à la Prusse le système recommandé par
Talleyrand à l'égard de l'Autriche, la rejeter dans l'Est, la dépayser
en quelque sorte, et lui faire changer de politique en même temps que
d'intérêt. Frédéric-Guillaume repousse nos offres: Napoléon songe alors
à se passer de lui, à le détrôner, à prononcer la déchéance de sa
dynastie, et à placer sous un autre sceptre l'état germano-polonais
qu'il est tenté de constituer. On a retrouvé le préambule du décret par
lequel il eût annoncé au monde que la maison de Hohenzollern avait cessé
de régner, et le motif principalement invoqué était «l'indispensable
nécessité qu'entre le Rhin et la Vistule il existât une puissance
inséparablement unie d'intérêts avec l'empire ottoman, qui fasse
constamment cause commune avec lui, et contribue, dans le Nord, à sa
défense, pendant que la France ira l'embrasser au sein même des
provinces ottomanes[25]».

[Note 25: BAILLEU, II, 581.]

Toutefois, si Napoléon ne recule pas en principe devant les conséquences
extrêmes de sa victoire, il ne les admet encore qu'à titre d'hypothèse.
En fait, il sent qu'il n'est point libre et qu'un intérêt majeur
enchaîne ses résolutions. L'Autriche reste postée sur notre droite, avec
sa force encore imposante et ses troupes toutes fraîches; sa situation
la met en mesure, si les Russes nous résistent sur la Vistule et
balancent la fortune, de nous prendre en flanc, si les Russes se
replient et nous attirent dans l'intérieur de leur pays, de nous prendre
à revers; l'intervention d'un nouvel ennemi peut mettre en péril la
Grande Armée triomphante, mais éloignée de sa base d'operations,
affaiblie par ses victoires mêmes, par le prodigieux élan qui l'a portée
d'un bond aux rives de la Vistule. C'est donc l'Autriche qu'il importe
toujours et plus que jamais de ménager, de se concilier. Or, la crise
turco-polonaise offre cette singularité qu'elle est susceptible, sous
certains rapports, de ramener l'Autriche à notre alliance, sous
d'autres, de la rejeter vers nos adversaires. La renaissance d'une
Pologne sur sa frontière peut lui inspirer de vives alarmes, peut-être
des déterminations hostiles, en l'inquiétant pour ses possessions de
Galicie; d'autre part, la brusque irruption des Russes sur le Danube,
leur entrée dans ces provinces roumaines d'où sa politique s'est fait un
principe de les écarter, est de nature à réveiller son attention sur un
péril trop négligé. Il importe donc de la rassurer au sujet de la
Pologne, d'entretenir et d'aviver ses craintes en Orient. Napoléon ne
perdra plus de vue ce double objet. À peine établi à Posen, il s'adresse
à l'empereur François en termes conciliants; s'il lui propose, par
insinuations d'abord, puis en termes formels, d'abandonner la Galicie,
il lui offre une ample compensation en Silésie, dans cette belle
province que Marie-Thérèse a perdue et pleurée, et encore ne prétend-il
pas imposer à l'Autriche cet échange; il lui laisse l'entière liberté de
son choix, affirme qu'il ne prendra aucun parti sans son assentiment,
remet entre ses mains la destinée future de la Pologne[26]. En même
temps, Talleyrand fait renouveler à Vienne l'offre de se concerter sur
l'Orient[27], et c'est cet accord que le ministre des relations
extérieures, avec une habileté convaincue, va s'efforcer pendant
plusieurs mois de réaliser. Napoléon le laisse agir; s'il ne partage
point ses préférences de principe pour l'Autriche, s'il conserve contre
cette cour d'invincibles défiances, s'il la tient au fond pour
irréconciliable et n'attend guère de sa part une conversion sincère, il
sent l'extrême besoin de conjurer actuellement son hostilité; d'une
nécessité militaire il consent à faire un système politique; envisageant
les événements de Varsovie et de Constantinople surtout dans leurs
rapports avec Vienne, il subordonne toute décision sur la Pologne, sur
la Turquie même, à la pensée de s'assurer dans le présent la neutralité
de l'Autriche et, s'il est possible, son alliance dans l'avenir.

[Note 26: _Corresp._, 11339.]

[Note 27: Dépêche du 9 décembre 1806, Archives des affaires
étrangères, Vienne, 379.]

Dans le même moment, par une coïncidence remarquable, c'était vers
l'Autriche que se portaient les regards de la Russie, son principal
espoir et l'effort de sa politique. Comme Napoléon, Alexandre Ier
sentait le besoin d'une grande alliance. Depuis Austerlitz, il ne
croyait plus que ses forces, si imposantes qu'elles fussent, pussent
suffire par elles-mêmes à contre-balancer la valeur de nos troupes, le
génie et la fortune de leur chef. La Prusse, réduite à quelques lambeaux
de territoire, ne lui offrait plus qu'un concours insignifiant: il ne
s'agissait plus de combattre avec elle, mais pour elle, et quelque
ardeur que mît Alexandre à la secourir et à la venger, il hésitait
parfois à affronter seul une campagne plus redoutable que les
précédentes, où l'enjeu ne serait plus seulement le prestige des armes
russes, mais l'intégrité de l'empire et la conservation des conquêtes
antérieures. Il sentait vaguement que si l'Autriche, seule en état de
lui fournir une assistance efficace, ne saisissait point cette occasion
de s'unir à lui et de compléter l'accord européen, il serait forcé, tôt
ou tard, de traiter avec nous, d'écouter Napoléon, toujours disposé à
négocier séparément avec ses adversaires, d'isoler l'intérêt russe de
l'intérêt général et de sauvegarder le premier aux dépens du second.
Répugnant encore à ce parti, il espérait se l'épargner en triomphant
diplomatiquement à Vienne, et toute la force persuasive de son
gouvernement s'employait à obtenir la coopération de l'Autriche. Il
semblait donc que l'Autriche, par sa situation et la position respective
des belligérants, tînt entre ses mains le sort de l'Europe, celui des
rapports futurs entre la France et la Russie; en se portant vers l'une
ou vers l'autre, elle prolongerait la lutte, en changerait le caractère
et les chances; son abstention pourrait amener les deux adversaires,
hésitant devant un combat corps à corps, à se rapprocher et à
s'entendre.



II


Tandis que Napoléon faisait porter à l'Autriche par un nouvel
ambassadeur, le général Andréossy, ses explications et ses offres,
Alexandre Ier comptait tout d'abord, pour déterminer son ancienne
alliée, sur son représentant auprès d'elle, le comte Razoumovski,
diplomate remuant, bien posé à Vienne, agissant sur la cour par la
société. Néanmoins, la gravité des circonstances parut comporter une
mission extraordinaire; on la confia à un personnage dont le nom se
trouve mêlé à toutes les luttes de ce temps. Le Corse Pozzo di Borgo
était allé chercher jusqu'à Pétersbourg un terrain où combattre
librement contre son glorieux compatriote, devenu pour lui un ennemi
abhorré; il s'était fait Russe, et c'était en cette qualité qu'il menait
aujourd'hui sa guerre contre Napoléon, et devait rendre plus tard à la
France accablée de précieux services. L'empereur Alexandre, remarquant
en lui des talents hors de pair, le jugea propre à activer la plus
importante négociation que la Russie eût alors à conduire.

Adroit, audacieux, profondément dévoué à la cause qu'il avait embrassée,
Pozzo savait mettre «l'intrigue au service des principes[28]»: dans sa
manière de traiter, il apportait une verdeur de langage et de pensée qui
pourrait avoir raison de la débilité autrichienne; il excellait à
déchirer les voiles, à préciser les situations, à montrer le parti
qu'elles commandaient; il ne ménageait point les vérités hardies à ceux
mêmes qu'il voulait convaincre et servir; il fut souvent le confident de
la coalition, il n'en fut jamais le courtisan. Avec cela, fort connu à
Vienne, possédant à fond le personnel mondain et diplomatique de cette
résidence, il pourrait mettre à profit ses relations cosmopolites pour
concerter ses attaques avec celles des autres représentants, et
paraissait mieux que quiconque à même de porter la parole au nom de
l'Europe tout entière. Enfin, la haine qui stimulait son ardeur
naturelle, son âpre envie de réussir, semblaient le meilleur garant de
son succès: on ne crut mieux faire que de confier à l'adversaire
personnel de Napoléon le soin de déterminer le mouvement tournant qui
devait surprendre l'Empereur abordé de front par les Russes et mettre en
péril sa fortune aventurée.

[Note 28: Victor CHERBULIEZ, _Revue des Deux Mondes_ du 1er mai
1890.]

Pozzo arriva à Vienne le 13 décembre, peu de jours après Andréossy. Il
apportait une longue missive du général baron de Budberg, ministre des
affaires étrangères de Russie, pour le comte Stadion; il apportait deux
lettres de l'empereur Alexandre, l'une pour l'empereur François, l'autre
pour l'archiduc Charles, dont l'avis passait pour décisif en tout ce qui
concernait l'emploi des armées autrichiennes. La première était conçue
en termes pressants et solennels: «Le sort du monde, disait le Tsar à
François Ier, dépendra en grande partie de la résolution que Votre
Majesté va prendre[29].» La seconde était un appel flatteur à
l'intervention de l'archiduc, auquel on voulait ouvrir une nouvelle
carrière de gloire. Pozzo tint d'abord avec Stadion plusieurs
conférences; après divers ajournements, le ministre finit par dire, en
enveloppant son refus de chaleureuses protestations, que l'Autriche, vu
l'insuffisance de ses armements, la restauration imparfaite de ses
forces, l'épuisement de ses finances, ne pouvait entrer immédiatement en
lice: il donnait des espérances et déclinait tout engagement. Mécontent
de cette réponse, Pozzo alla droit à l'empereur et à l'archiduc Charles,
fut reçu par eux, et il a fait de cette double audience un récit
caractéristique:

[Note 29: Adolf BEER, _Zehn Jahre œsterreichischer Politik_, 472.
Cet auteur donne le texte de la lettre à l'Empereur et de celle à
l'archiduc Charles, 472-474.]

«M. le comte de Razoumovski et moi, écrivait-il à sa cour, nous fûmes
présentés à l'Empereur. Je remis la lettre de Sa Majesté Impériale.
L'Empereur me dit: «J'en sais le contenu, j'ai examiné l'affaire et lu
tout ce que vous avez remis par écrit à Stadion. Il vous aura dit que je
ne peux pas me battre à présent.» Je répondis que j'avais reçu cette
communication avec peine, parce que je savais que S. M. l'Empereur, mon
maître, pensait que le moment actuel offrait des avantages qui seront
perdus peut-être à jamais, et que le temps que Sa Majesté voulait
attendre, au lieu de diminuer les difficultés, les augmenterait de
beaucoup. L'Empereur ajouta: «J'ai la plus grande confiance dans les
sentiments de votre maître; je serai toujours son ami de cœur, il pense
si noblement!» Je répliquai que cette juste et heureuse réciprocité ne
pouvait que contribuer au bien des deux empires, mais que pour la rendre
utile, elle avait besoin d'efforts et de coopération réelle. Sa Majesté
dit alors: «Il me faut gagner du temps; je manque de beaucoup de choses;
l'empereur Alexandre sait lui-même dans quel état il m'a laissé il y a
un an. Si je me déclare, il faut m'attendre à avoir toutes les forces de
Bonaparte sur les bras; je risque d'être écrasé, et alors ce serait pire
pour votre maître, il ne resterait plus personne sur qui compter.»
J'observai que cette hypothèse était impossible et que, pour s'en
convaincre, on n'avait qu'à jeter les yeux sur la situation des armées.
Alors, Sa Majesté répéta: «Je me suis souvent battu avec les alliés sans
succès; dans ce cas, il ne faut compter que sur soi.» Alors, le comte
Razoumovski prit la parole et dit: Si Sa Majesté ne croyait pas que
Bonaparte l'obligerait à se déclarer et l'attaquerait en cas de
résistance. L'Empereur répliqua: «Dans ce cas, il faut se battre, ça va
sans dire, et en désespéré; on se bat mieux dans ces extrémités.» Je dis
que j'espérais que Sa Majesté n'aurait jamais attendu les extrémités; ce
à quoi il répondit: «Je suis franc, je me battrai le plus tard
possible.»

«Ma conversation avec l'archiduc Charles a été plus monotone. Il dit, en
se prosternant jusqu'à terre, que c'était une grande bonté à Sa Majesté
Impériale d'avoir bien voulu se rappeler de lui, que Sa Majesté étant
soldat lui-même, il prenait intérêt à tous ceux de sa profession. Je
répondis qu'en effet, c'était en général une grande recommandation
auprès de Sa Majesté Impériale que ce titre honorable, mais que Son
Altesse en avait encore de plus particulières à l'estime de mon maître
par la réputation brillante et méritée qu'il s'était acquise par ses
victoires;--alors encore une grande révérence. Je voudrais que Sa
Majesté fût persuadée que c'est à l'armée seule qu'est dû tout ce
mérite. Je dis que Sa Majesté ne pouvait pas ignorer combien les talents
et le courage de Son Altesse avaient influé sur la bonne conduite de
l'armée, et que c'étaient ces grands motifs et cette conviction qui
avaient déterminé Sa Majesté Impériale à comprendre au nombre des grands
moyens pour le salut des deux empires et de l'Europe en général,
l'emploi de ces mêmes talents. Alors, comme je voulais entrer en
matière, il me coupa la parole en me disant: «Je ne peux pas..... Sa
Majesté l'Empereur..... Ce n'est pas à moi», d'un ton tout embarrassé.
Pour surprendre son hésitation, je lui demandai s'il avait des nouvelles
de l'armée. Il me dit qu'on lui mandait qu'il y avait eu une canonnade
sur les bords du Narew, sans conséquence; que, jusqu'alors, le corps de
Davoust seul avait passé la Vistule. Je profitai de la tournure de la
conversation pour lui dire que notre armée fixait dans ce moment toute
l'attention et occupait les forces de Bonaparte, et que Son Altesse
Royale, à la tête des Autrichiens, pouvait... Alors, nouvelle
interruption et embarras, en répétant que l'Empereur son frère est le
seul à qui l'on pouvait parler de choses pareilles, et tout de suite,
avec de profondes révérences, il nous congédia, M. de Razoumovski et
moi[30].»

[Note 30: Lettre à Budberg, 14-26 décembre 1806, Archives Pozzo di
Borgo.]

Ainsi l'archiduc se dérobait; l'empereur avouait son impuissance, en la
déplorant; le ministre paraissait bien disposé, mais se disait retenu et
paralysé par des difficultés d'ordre intérieur; et Pozzo, éconduit de
toutes parts, constatait avec douleur l'impossibilité présente
d'entraîner l'Autriche. Devait-il en induire que cette puissance se
disposait à écouter nos offres, à trahir définitivement la cause
commune? Il ne lui faisait point l'injure d'un tel soupçon, et, s'il eût
pénétré le mystère des propos qui s'échangeaient dans le cabinet de M.
de Stadion entre ce ministre et Andréossy, il n'eût été que mieux
rassuré. L'Autriche avait accueilli nos propositions comme celles de la
Russie, avec une politesse évasive; elle se refusait à l'échange de la
Galicie contre la Silésie, sans écarter pour l'avenir l'idée d'une
alliance; donnant de bonnes paroles à Pozzo, elle en faisait porter
d'autres à Napoléon par un envoyé spécial, le baron de Vincent, dirigé
sur Varsovie, où l'Empereur venait d'établir son quartier général; en un
mot, elle entendait ne s'engager nulle part et ne se brouiller avec
personne[31].

[Note 31: Pozzo à Budberg, 14-26 décembre 1806. Archives Pozzo di
Borgo.--Andréossy à Talleyrand, 14 décembre 1806.]

Pozzo découvrit très vite, sous les excuses données, les causes réelles
et diverses de cette attitude. Dans plusieurs entretiens, Stadion
s'était exprimé avec aigreur sur la rupture de la Russie avec la Porte
et l'occupation des Principautés: il jugeait cette mesure inopportune,
car elle détournait de la lutte contre la France une partie des forces
moscovites, dangereuse, car elle risquait d'entraîner la Russie malgré
elle dans un système de conquêtes désavantageuses à l'Autriche.
Vainement, en vertu d'instructions formelles, Pozzo avait-il affirmé le
désintéressement de la Russie, son désir d'exercer seulement une
pression sur la Porte, par la saisie temporaire des Principautés, et de
l'arracher à l'influence française; il était certain que le réveil de la
question orientale donnait quelque ombrage à l'Autriche et, la plaçant
entre deux dangers, entre deux craintes qui la tiraient en sens
contraire, contribuait à la tenir immobile. Là n'était point cependant
le motif principal qui occasionnait son inertie calculée. En fait,
l'Autriche restait de cœur avec nos ennemis: elle désirait leur
triomphe, se fût unie à eux si elle l'eût osé, mais ne croyait pas à
leur succès, redoutait Napoléon et appréhendait que le conquérant, au
moindre signe prématuré d'hostilité, ne se retournât contre elle et
n'achevât sa ruine avant de se porter contre d'autres adversaires.
L'archiduc ne voulait point compromettre, dans une lutte avec Napoléon,
une réputation militaire lentement acquise et soigneusement préservée;
l'empereur tremblait pour sa couronne et l'existence de son État,
l'aristocratie viennoise pour sa sécurité et ses richesses, et la
peur,--Pozzo n'hésitait pas à trancher le mot,--imposait silence à la
haine: «Il est certain, écrivait-il, que les dispositions secrètes du
cabinet sont contre la France; c'est un mouvement de la nature
impossible à contenir, produit par les pertes et les torts qu'ils ont
soufferts; mais la peur glace leurs cœurs; on se garde d'avouer ce motif
honteux, mais il est la cause dominante de leur conduite[32].» Pour
déterminer l'Autriche à agir, il n'est qu'un moyen: résister
victorieusement à nos armes et montrer que Napoléon peut être mis en
échec. «Les mesures que Sa Majesté Impériale prend de son côté, ajoutait
Pozzo en s'adressant au Tsar, sont l'étoile polaire de cette cour et le
thermomètre de son courage[33].» Les yeux fixés sur le théâtre des
opérations, sur les plaines de Pologne, sur ce réseau de rivières,
Vistule, Bug, Narew, entre lesquelles les armées évoluent et se
cherchent, l'Autriche attend que des rencontres suffisamment décisives
soient venues lui donner une indication, justifier ses craintes ou
réveiller ses espérances, et sa conduite finale dépendra des événements
de la guerre.

[Note 32: 14-26 décembre 1808. Archives Pozzo di Borgo. Cette
dépêche a été citée dans l'ouvrage russe sur _la Famille Razoumovski_,
par A. VASSILTCHIKOFF, IV, 279. Andréossy écrivait de son côté: «La cour
de Vienne voudrait se mettre en mesure de n'offenser ni la France ni la
Russie, bien qu'évidemment elle soit plus portée vers cette dernière
puissance.» 14 décembre 1806. Cf. ADAIR, _Historical memoir of a mission
to the court of Vienna in_ 1806, 157-169.]

[Note 33: 8-20 mars 1807. Archives Pozzo di Borgo.]

Les Russes avaient pris position en arrière de Varsovie. En décembre,
Napoléon marcha contre eux, força leur ligne de défense, les battit à
Czarnowo, à Golymin, à Soldau; de savantes manœuvres devaient lui livrer
leur armée tout entière, mais la nature du terrain, la saison ennemie,
la pluie, la neige, le dégel contrariaient l'élan de nos troupes; nos
soldats avançaient difficilement sur un sol détrempé; l'obscurité de ces
tristes régions leur dérobait la vue des mouvements de l'adversaire;
Lannes le rencontra en forces à Pultusk et ne put que le contenir.
Combattant à l'aveugle, Napoléon préféra suspendre ses opérations et mit
son armée en quartiers d'hiver. Les Russes de Bennigsen, abandonnant une
partie de leur artillerie, purent néanmoins se replier sans avoir été
sérieusement entamés, et c'était pour eux presque un triomphe que
d'avoir, dans cette rencontre avec Napoléon, échappé à un désastre[34].

[Note 34: THIERS, VII, 300-323.]

Devant une résistance qui, s'annonçant opiniâtre, pouvait donner du cœur
à l'Autriche et grossir le nombre de nos adversaires, Napoléon sentit la
nécessité de développer tous ses moyens de guerre et de négociation. Il
voulut, sur toutes les frontières de la Russie, prolonger une ligne
continue d'attaques, de diversions, enserrer le grand empire dans un
cercle d'ennemis. Tandis qu'il lui opposait sur la Vistule un front de
défense redoutable et préparait pour le printemps une reprise
d'offensive, tandis qu'il organisait plus fortement les corps polonais,
il essayait de propager la révolte dans les provinces russes de Volhynie
et de Podolie, d'y former des bandes d'insurgés. Cette Pologne
d'avant-garde servirait de lien entre la Grande Armée et les forces
ottomanes, qui devaient s'avancer sur le Dniester et remonter au Nord en
débouchant de la vallée du Danube, après avoir chassé les Russes des
Principautés. Pour activer ce mouvement, Napoléon lance de toutes parts
des agents, des observateurs, établit à Widdin un centre de
correspondance, cherche à nouer des rapports directs avec les pachas de
Bulgarie, avec les Serbes; il songe à transporter son armée de Dalmatie
sur le bas Danube; trente-cinq mille Français appuieront les bandes
musulmanes dans leur marche en avant, donneront un noyau solide à cette
masse flottante. Sur la mer Noire, Napoléon veut que les Turcs aient une
flotte destinée à insulter les côtes de la Russie, à assaillir la
Crimée, et montre à Sébastopol l'un des points vulnérables du colosse.

L'Asie même doit coopérer à nos mouvements. Des émissaires pratiquent
les pachas d'Arménie et les poussent contre la région du Caucase; une
alliance avec la Perse se prépare: il faut que cette monarchie, diminuée
graduellement par la Russie, enlacée d'intrigues, se ressaisisse,
reprenne conscience d'elle-même, comprenne que l'heure est propice pour
réparer ses pertes: dans la lutte qui s'organise contre l'empire du
Nord, la Turquie doit former notre droite, et la Perse notre extrême
droite[35].

[Note 35: _Corresp._, 11651-69-71, 11734-38. Talleyrand à
Sébastiani, 20 janvier 1807. Cf. l'étude de M. BOPPE sur la _Mission de
l'adjudant-commandant Mériage à Widdin_. (Annales de l'Ecole des
sciences politiques, 15 avril 1886.)]

Mais la question d'Orient reste surtout pour Napoléon une arme
politique: plus que jamais, il veut s'en servir pour retourner contre la
Russie la coalition dont cette puissance le menace. Il met l'Orient à
l'ordre du jour de l'Europe. S'adressant à tous les États, directement
aux neutres, à l'Autriche surtout, indirectement aux ennemis, tels que
la Prusse et l'Angleterre même, il leur montre qu'il combat pour tous en
empêchant la Russie de se frayer à travers la Turquie un chemin vers la
Méditerranée. Pour intéresser, pour convaincre, il varie ses moyens, met
en activité tous les ressorts qui peuvent agir sur les gouvernements et
émouvoir l'opinion; il fait parler la diplomatie et la presse, inspire
des dépêches, des circulaires, rédige des proclamations, suscite des
ouvrages et commande des articles. En même temps qu'il multiplie les
formes de sa pensée, il les condense dans un document solennel. Le 17
février 1808, le Sénat est convoqué à Paris et reçoit un message adressé
de Varsovie, appuyé d'un rapport du ministre des relations extérieures;
le message est à la fois un discours à la France et un manifeste à
l'Europe: «Qui pourrait, dit-il, calculer la durée des guerres, le
nombre de campagnes qu'il faudrait faire un jour pour réparer les
malheurs qui résulteraient de la perte de l'empire de Constantinople, si
l'amour d'un lâche repos et les délices de la grande ville l'emportaient
sur les conseils d'une sage prévoyance? Nous laisserions à nos neveux un
long héritage de guerres et de malheurs. La tiare grecque relevée et
triomphante depuis la Baltique jusqu'à la Méditerranée, on verrait, de
nos jours, nos provinces attaquées par une nuée de fanatiques et de
barbares. Et si, dans cette lutte trop tardive, l'Europe civilisée
venait à périr, notre coupable indifférence exciterait justement les
plaintes de la postérité et serait un titre d'opprobre dans
l'histoire[36].»

[Note 36: _Corresp._, 11722.]

Avec une éloquence plus sobre, le rapport du ministre reprend et
développe la même pensée: Napoléon y tient indirectement un langage qui
étonne de sa part. Il reprend et s'approprie, pour les besoins de sa
cause, cette politique conservatrice que la monarchie à son déclin a eu
l'honneur de formuler, et que son action défaillante n'a su faire
prévaloir. Impérieusement, à la face du monde, il répète ce que les
agents secrets de Louis XV murmuraient à l'oreille des puissances, ce
que leur disaient Louis XVI et Vergennes; le conquérant affirme
aujourd'hui la nécessité de maintenir les droits acquis, les
souverainetés existantes, de refréner les ambitions perturbatrices. Avec
une haute raison, il montre dans le partage de la Pologne, dans cette
première atteinte au droit public, le principe et la source des maux qui
affligent l'Europe; la destruction de la Turquie, si on la laisse
s'accomplir, préparera de plus grandes calamités; c'est pour sauver cet
empire, dont la préservation est d'intérêt général, pour le rétablir
dans son intégrité et son indépendance, que la France verse aujourd'hui
son sang, combat à trois cents lieues de ses frontières: l'Europe doit
reconnaître en elle le champion de sa cause et le défenseur de ses
droits[37].

[Note 37: _Moniteur_ du 18 février 1807.]

Le rapport est signé de Talleyrand, et nul doute que le ministre n'en
ait inspiré le fond et la forme. Mais ce politique avisé, cet
incomparable rédacteur était-il aussi convaincu qu'habile et disert?
Croyait-il vraiment à la possibilité de maintenir la Turquie, en faisant
de cet empire rétabli dans la plénitude de ses droits l'un des
fondements de l'Europe reconstruite? À consulter les témoignages épars
de sa pensée, on surprend une discordance singulière entre ses
communications officielles et ses confidences privées.

Le 31 janvier 1807, Talleyrand écrivait à M. d'Hauterive, chef de
division au ministère, demeuré à Paris, pour lui annoncer l'envoi du
message et du rapport; il lui fournissait en même temps des indications
sur la manière de créer un mouvement d'opinion en faveur du principe
proclamé par l'Empereur, de donner aux esprits l'impulsion nécessaire.
«Je vous envoie, disait-il, un article que vous ferez insérer dans l'un
des petits journaux; vous en ferez faire un autre dans le même sens pour
un autre journal. Il faut que ces articles soient insérés le lendemain
du jour de la séance du Sénat, et le jour même où les pièces officielles
seront insérées dans le _Moniteur_. Vous comprenez qu'il ne faut pas
différer l'insertion d'un seul jour, afin de ne pas laisser prendre aux
journaux une fausse direction.»--«Le principal objet, avait écrit
Talleyrand dans un passage précédent, est de faire sentir que
l'Empereur, en faisant tout pour rétablir la paix, a dû ne vouloir
qu'une paix solide et durable... C'est pour l'affermir que l'Empereur
veut l'existence de l'empire ottoman; il la veut pour empêcher que
d'autres ne s'enrichissent de ses dépouilles et ne deviennent
formidables à leurs voisins; il la veut pour conserver à notre commerce
du Midi la première, la seule source de sa prospérité. La conservation
de l'empire ottoman devient, sous ce rapport, le premier de nos
intérêts, et Sa Majesté ne peut point l'abandonner[38]...»

[Note 38: Archives des affaires étrangères, Turquie, suppléments. La
lettre suivante est tirée de la même source.]

Ce langage porte l'accent de la sincérité. Seulement, six jours
auparavant, le 25, Talleyrand avait écrit confidemment à d'Hauterive,
qui lui rendait compte des mesures prises pour assurer la composition de
l'appel destiné à réchauffer le zèle des musulmans: «Vous faites très
bien de suivre les directions officielles que vous a données M.
l'archichancelier. Du reste, je ne crois pas que quelque chose puisse
relever la puissance ottomane: elle est, à mon sens, perdue, et la
question est de savoir quelle portion en aura la France dans le partage
qui nécessairement doit être fait de nos jours. Je trouve tout bien,
parce que je trouve toute diversion excellente, quelque peu importante
qu'elle soit. Aveuglément ou non, ni l'Autriche, ni la Prusse, ni la
Turquie même, ni l'Angleterre, ne veulent plus de l'empire ottoman.»

Ainsi, le ministre ne jugeait point qu'une pensée conservatrice à
l'égard de la Turquie pût jamais servir de lien entre l'Empereur et
l'une des puissances. Fidèle à son projet de 1805, il estimait que ce
résultat ne pourrait être obtenu qu'au prix de vastes remaniements en
Orient, combinés de manière à créer entre la France et l'une de ses
rivales une solidarité d'intérêts actifs et à associer leurs ambitions.
Et cette fois encore, malgré ses déclarations officielles, Napoléon ne
répugnait pas aux vues de son ministre. Il avait choisi la défense de la
Turquie comme terrain d'entente offert à d'autres puissances: c'était à
ses yeux un moyen plus qu'un but; mais, s'il lui était prouvé qu'il
rallierait mieux l'une des cours européennes en lui proposant de
partager plutôt que de maintenir la Turquie, il ne se refuserait pas à
entrer dans cette voie, et cette pensée, rencontrée dans son esprit dès
le début de sa carrière, retrouvée au début de 1807, rendra moins
surprenante son évolution de Tilsit. Actuellement, dans l'état de ses
relations avec la Russie, c'est à l'Autriche seule qu'il peut
s'adresser, et la nécessité de la gagner devient plus pressante à mesure
que croissent les difficultés de notre situation militaire. Jusqu'à
présent, l'Autriche est demeurée sourde à nos sollicitations, à nos
raisonnements, mais peut-être l'appât d'un profit matériel, d'un
agrandissement territorial, la laissera-t-il moins insensible. Napoléon
permet donc à Talleyrand de tenter les convoitises orientales de cette
puissance, et tandis qu'il semble ériger en dogme politique l'intégrité
de la Turquie, il autorise quelques insinuations à l'Autriche au sujet
d'un partage éventuel de cet empire.

M. de Vincent, envoyé par l'Autriche en porte-parole et en observateur,
était arrivé à Varsovie le 8 janvier 1807, muni d'une lettre amicale et
vague de son maître pour l'empereur Napoléon. Celui-ci l'accueillit
bien, traita avec lui les différentes questions en cause, annonça
l'intention de rendre au roi de Prusse tous ses États, sauf les
provinces situées sur la rive gauche de l'Elbe, de ne point restaurer la
Pologne, puis, allant au point principal, parla de l'Orient, du péril
que faisaient courir de ce côté à l'empire des Habsbourg l'ambition, le
progrès constant de la Russie, le pouvoir d'attraction qu'elle exerçait
sur ses coreligionnaires du Levant: «Un jour viendra, dit-il, où je
paraîtrai devant Vienne avec cent mille hommes pour défendre cette
capitale contre l'invasion des Russes[39].» En attendant, il ne
s'opposait point à ce que l'Autriche prît ses sûretés et sauvegardât ses
intérêts. Le baron de Vincent ayant prononcé le nom de la Serbie et de
Belgrade, la réponse fut que l'on verrait sans déplaisir l'Autriche
mettre la main sur cette position d'importance majeure; seulement, comme
il y avait lieu de ménager encore les susceptibilités ottomanes, il ne
fallait point qu'elle s'établît officiellement à Belgrade; elle pourrait
s'y glisser subrepticement, déguisant ses soldats en Turcs ou en
Serbes[40]. À la lettre de l'empereur François, Napoléon répondit par
une autre où il était dit «que la puissance russe, non fondée sur une
armée plus ou moins forte, mais sur une influence bien prononcée à
l'égard des Grecs, devait un jour resserrer les liens entre l'Autriche
et la France[41]».

[Note 39: BEER, _Zehn Jahre œsterreichischer Politik_, 268.]

[Note 40: _Id._]

[Note 41: _Corresp._, 11670.]

Dans un long entretien, Talleyrand se chargea de fournir à M. de Vincent
le commentaire de cette phrase. Sans cesser d'exprimer des vœux pour la
conservation de la Turquie, il ne se refusa pas à prévoir le cas où l'on
reconnaîtrait d'un commun accord que cet empire ne pouvait plus
subsister; il indiqua la nécessité de se concerter dès à présent en vue
de cette hypothèse, fit allusion aux prétentions que l'Autriche aurait à
faire valoir, laissa entendre que la France serait disposée à les
favoriser, et que les paroles de l'Empereur devaient être considérées à
cet égard comme une avance: «J'ai fait remarquer au baron de Vincent,
écrivait-il à Andréossy, que la lettre de l'empereur Napoléon entrait
plus en matière sur les questions qui intéressent les deux gouvernements
que celle de l'empereur d'Autriche. J'appuie sur cette observation,
parce que le premier mot de M. de Vincent était que nous ne faisions
point un pas et que nous restions en arrière. La lecture raisonnée de la
lettre de l'empereur Napoléon a prouvé le contraire. Elle nous a même
placés, pour rendre trivialement mon idée, dans la position de deux
personnes qui se rencontrent et dont l'une fait à peine un signe de
tête, que l'autre a déjà marché deux pas en avant. La dernière a mieux
témoigné sans doute l'intention et le désir d'un rapprochement.

«Après l'analyse de ces deux lettres, faite avec soin et avec détail
dans ce sens, j'ai dit à M. de Vincent que la politique de l'Empereur
n'était point comme celle du cabinet de Vienne, qu'elle ne variait point
suivant les circonstances; qu'elle était uniforme et constante; que la
cour de Vienne, au contraire, après avoir parlé de l'alliance, en avait
aussitôt éloigné l'époque en faisant naître des obstacles chimériques de
la guerre qui s'est élevée entre la France et la Prusse. J'ai ajouté que
l'Empereur persévérait dans les dispositions qu'il avait manifestées
pour un rapprochement plus intime entre les deux empires. J'ai même été
plus loin. J'ai fait remarquer à M. le baron de Vincent que les affaires
de l'empire ottoman étaient le véritable nœud des difficultés actuelles,
et je lui ai proposé de faire un traité éventuel dont l'objet serait,
s'il y a moyen de conserver l'empire des Turcs, d'en garantir
l'indépendance et l'intégrité, ou de s'entendre et de se concerter sur
ce qu'il y aurait à faire de ses débris pour l'intérêt des deux
puissances, si, dans une supposition contraire, il était prouvé qu'il
n'est pas plus possible de le conserver dans son entier que de réparer
une glace qui se serait brisée en un grand nombre de morceaux[42].»

[Note 42: Talleyrand à Andréossy, 26 janvier 1807. Cf. la lettre de
Talleyrand à Napoléon, du 4 avril 1807, P. BERTRAND, 410.]

Cette grave communication trouva la cour de Vienne sous l'impression des
derniers événements militaires. Les bulletins russes en avaient
singulièrement altéré l'aspect; d'affaires honorables, ils avaient fait
des succès marqués; à propos de Pultusk, ils avaient entonné un chant de
triomphe, et ces nouvelles inattendues avaient provoqué à Vienne une
explosion de joie et d'ardeur belliqueuse. Le parti de la guerre
relevait la tête, montrait Napoléon presque vaincu et l'occasion
favorable pour déterminer sa défaite; l'empereur paraissait moins
timide, l'archiduc Charles semblait ébranlé; Pozzo reprenait espoir et
renouvelait ses efforts. Néanmoins, le cabinet ne cédait pas encore à
l'entraînement, il éprouvait seulement avec plus de force la tentation
de s'y livrer. Avec cette tendance, il devait plus que jamais éviter de
se lier avec nous, sans cesser de nous ménager, et réserver ses
déterminations. Il répondit à nos offres nouvelles en style de
chancellerie. M. de Stadion rédigea une note ambiguë, embarrassée, où la
pensée se voilait sous de savantes réticences. On y démêlait pourtant
une théorie à laquelle l'Autriche semblait s'être fixée sur les affaires
d'Orient; en principe, elle ne voulait, ne demandait rien, et
n'interviendrait que dans le cas où l'agrandissement d'autres puissances
l'obligerait à réclamer des compensations et à rétablir l'équilibre; en
attendant, elle refusait de produire aucune prétention et se dérobait à
toute initiative[43].

[Note 43: Archives des affaires étrangères, Vienne, 380.]

La note autrichienne ne trouva plus Napoléon à Varsovie; elle dut être
dirigée vers les bivouacs de la basse Vistule et n'allait parvenir à sa
destination qu'après un grand événement de guerre. Une subite irruption
des Russes vers Thorn et Dantzig avait obligé l'Empereur à lever ses
quartiers d'hiver et à se remettre en campagne. En attaquant sa gauche,
les ennemis lui tendaient le flanc; il espérait les surprendre en
flagrant délit d'imprudence et leur infliger un désastre. Un incident
fortuit, l'interception d'un ordre, déjoua ce projet; prévenu à temps,
Bennigsen suspendit son mouvement et se déroba en combattant; vivement
poursuivi, il fit front en avant de Kœnigsberg et risqua une bataille:
ce fut Eylau. Dans cette journée où la guerre atteignit des horreurs qui
n'ont point été dépassées, où les deux armées s'entre-tuèrent sans se
voir, sous un ciel obscur, voilé de neige, et ne réussirent qu'à
accomplir en vain des miracles d'héroïsme, Napoléon sentit plus
sérieusement chanceler sa fortune. Après douze heures de carnage,
l'ennemi avait à peine reculé, et il fallut que l'aube du lendemain
éclairât ses positions désertes pour montrer que le champ de bataille
nous restait. Habituée à d'autres victoires, la Grande Armée comptait
silencieusement ses blessures; malgré sa confiance en elle-même et dans
son chef, une angoisse douloureuse l'oppressait. Autour de Napoléon, on
ne se méprenait point sur le péril grandissant; on calculait l'effet que
produirait en Europe cette journée meurtrière et indécise, et l'on
sentait l'heure propice aux traîtreuses surprises; sans connaître le
secret des négociations entamées avec l'Autriche, chacun se demandait si
cette ennemie mal réconciliée n'allait point surgir sur nos derrières.
Pendant la bataille, le Suisse Jomini, qui servait dans nos rangs, mais
suivait les péripéties du combat avec son flegme d'étranger, s'était
écrié, en voyant nos colonnes fondre sous le canon et les Russes rester
immobiles, sans profiter de leurs avantages: «Ah! si j'étais Bennigsen!»
Le soir, au bivouac, il tint un autre langage: «Ah! dit-il, si j'étais
l'archiduc Charles!»

Dans cette situation critique, Napoléon fut à hauteur de lui-même,
actif, ingénieux, plein de force d'âme et de ressources. Après avoir
fait mine de poursuivre l'ennemi et, par quelques marches en avant,
affirmé plutôt que prouvé sa victoire, il se replia sur la Vistule et se
cantonna dans une position défensive, tandis qu'il pressait le siège de
Dantzig, pour assurer ses derrières, et appelait à lui ses réserves. En
même temps, il se mit à traiter de toutes parts: ne se sentant pas
actuellement le plus fort, il voulut être le plus adroit, demanda aux
négociations cette victoire que la guerre lui faisait attendre, et se
livrant à de multiples tentatives pour désunir ses adversaires déclarés
ou secrets, se rattacher l'un d'eux, briser le faisceau de forces qui le
tenait en échec, espéra par ce moyen ressaisir et maîtriser la fortune.

Attendant toujours la réponse de l'Autriche, ne la voyant point venir,
il se tourna d'abord vers la Prusse. Six jours après la bataille, il
détachait l'un de ses aides de camp, le général Bertrand, auprès de
Frédéric-Guillaume, et offrait de nouveau à ce monarque de lui restituer
ses États, pourvu qu'il consentît à se séparer de la Russie et à épouser
notre système. «Cette démarche, disaient les instructions du général
Bertrand, doit être aigre et douce[44]»; il faut laisser prévoir à la
maison de Brandebourg la possibilité d'une déchéance, d'un
anéantissement total, mais montrer qu'un moyen de salut lui reste et
consiste à se jeter dans nos bras, à contracter avec nous une «éternelle
amitié[45]»; sous peine de périr, la Prusse doit accepter notre
alliance. Sans s'émouvoir des menaces, sans céder à la persuasion,
Frédéric-Guillaume refusa d'abandonner ses alliés, et l'officier chargé
de porter cette réponse remarqua que l'Empereur, en la lisant,
dissimulait mal son impatience et ses préoccupations. «Il avait la
contenance, écrivait-il, d'un homme dont l'esprit était inquiété
furieusement, ce qui, en le rendant distrait, lui faisait répéter
souvent la même chose[46].»

[Note 44: _Corresp._, 11810.]

[Note 45: _Id._]

[Note 46: BAILLEU, II, 586 à 588.]

Quelques jours après, Napoléon recevait enfin la note autrichienne. Il
la lut, la relut, cherchant en vain à pénétrer la pensée qui se cachait
sous un texte rendu obscur à dessein: «Je n'y comprends rien,
écrivait-il avec impatience à Talleyrand, et je ne sais quelle réponse
vous faire... Que veut la maison d'Autriche? Je ne sais pas. Veut-elle
traiter pour garantir l'intégrité de la Turquie? J'y consens. Veut-elle
un traité par lequel, la Russie venant à acquérir un accroissement de
puissance ou de territoire en Turquie, les deux puissances feraient
cause commune pour obtenir l'équivalent? Cela peut encore se faire.
Enfin, la maison d'Autriche veut-elle gagner quelque chose dans tout
ceci? se mettre du côté de celui qui lui donnera de l'avantage? Que
veut-elle? Je ne sais rien de tout cela[47].» Il ordonnait néanmoins à
Talleyrand de continuer les pourparlers avec M. de Vincent, de chercher
à le pénétrer, de renchérir au besoin sur nos offres précédentes,
d'aller jusqu'à proposer une part de la Silésie sans conditions; le
premier but à atteindre est de prolonger l'immobilité de l'Autriche.

[Note 47: _Corresp._, 11918]

Toutefois, si l'Empereur ne désespère pas d'entretenir les hésitations
de cette cour, il ne conserve plus guère d'illusions, en admettant qu'il
s'en fût jamais fait, sur la possibilité de contracter avec elle des
liens sérieux et durables, de prendre à Vienne son point d'appui. Où le
trouvera-t-il donc? Devant ce problème de plus en plus menaçant, une
idée nouvelle entre en lui et se glisse dans son esprit. L'armée russe
vient de lui tuer plusieurs milliers de soldats, quelques-uns de ses
meilleurs officiers; il souffre de ces pertes cruelles, pleure vraiment
sur ces braves, sur le sacrifice de tant de vies précieuses; mais
ressent-il contre l'auteur de ces maux un âpre désir de vengeance et un
redoublement d'ardeur guerrière? Point, il l'admire. Il apprécie
maintenant la Russie à sa juste valeur et songe que cette puissance
pourrait mieux qu'aucune autre, s'il parvenait à se la rallier, l'aider
à tenir l'Europe sous ses lois et à la soulever contre l'Angleterre. Le
sens suprême de son intérêt, cette passion de l'utile qui n'empêche pas,
mais domine dans son âme tous autres mouvements, lui inspire le désir de
s'approprier l'instrument qui vient de le blesser, et c'est au lendemain
d'Eylau que renaît dans son esprit l'idée de l'alliance russe.

Mais cette alliance n'est-elle pas un rêve, une insaisissable chimère?
Comment passer avec la Russie de la guerre à l'intimité, d'une lutte
acharnée à un concert de mesures? Jadis, il est vrai, le premier consul
a entretenu avec le tsar Alexandre une correspondance directe et presque
amicale: distinguant chez ce monarque des idées libérales et
philosophiques qui lui donnent une physionomie à part parmi les princes
de son temps, Bonaparte a essayé de flatter ses aspirations, de caresser
ses rêves; il a cru pouvoir un instant le dominer moralement et le
tenir; mais Alexandre, ondoyant et versatile, lui a glissé entre les
mains, s'est éloigné, et son hostilité systématique n'a plus désarmé. Sa
protestation contre l'enlèvement du duc d'Enghien a eu le caractère
d'une prise à partie personnelle et injurieuse. Dans l'été de 1806, il a
refusé de ratifier le traité conclu à Paris par M. d'Oubril, et a rompu
la paix déjà signée. Aujourd'hui, il laisse soulever contre nous les
passions de son peuple et n'épargne rien pour donner à la guerre un
caractère national et religieux. D'ailleurs, son amour-propre saigne
encore au souvenir d'Austerlitz. Après cette journée, les Russes et leur
souverain, poursuivis, éperdus, sur le point d'être enveloppés, n'ont dû
leur salut qu'à une évasion tolérée par le vainqueur: Alexandre
pardonnera-t-il jamais à Napoléon cette clémence plus insupportable que
la défaite? À supposer qu'il se prête loyalement à un essai de
réconciliation, ce prince aux impressions mobiles, au rêve changeant,
échappera-t-il longtemps aux influences qui le circonviennent? N'a-t-il
point pour favoris, pour amis personnels, les principaux artisans de la
coalition de 1805? Autour de lui, la France n'aperçoit que des ennemis:
famille impériale, ministres, dignitaires, généraux, cour, noblesse,
armée, tout passe pour être assujetti, livré à l'Angleterre. On sait au
moins que la Russie tient à notre rivale par le plus solide des liens,
celui de l'intérêt matériel: depuis près d'un siècle, grâce à des
traités périodiquement renouvelés, la Grande-Bretagne s'est acquis, en
fait, le monopole du trafic avec l'empire moscovite, en achète les
produits, y déverse les siens; le commerce avec les Anglais est devenu
indispensable à la Russie; c'est l'une des fonctions de sa vie, et il en
est résulté entre les deux États une persistance de rapports amicaux,
une tradition d'intimité qu'il ne dépend peut-être d'aucune volonté
humaine, fût-ce celle de l'autocrate, de rompre brusquement. Rejetée en
dehors de ce qu'elle considère comme sa voie naturelle, la Russie
sentira toujours l'invincible tentation d'y rentrer, fût-ce au prix
d'une secousse violente, d'un changement de règne, et l'exemple du passé
démontre que cette hypothèse n'a rien d'invraisemblable.

En ce temps, l'autorité du Tsar, toute despotique qu'elle fût, ne se
présentait pas avec le caractère d'immuable fixité qu'elle a paru
revêtir par la suite. Quatre révolutions de palais ou de caserne,
accomplies en soixante ans, lui avaient donné l'apparence d'un pouvoir
mouvant, précaire, dépourvu de cette consistance qui fait le crédit
politique des États. «A Pétersbourg, disait l'un de nos envoyés, les
souverains sont plus qu'ailleurs sur un volcan[48]», et c'est l'un des
traits les plus singuliers de nos anciennes relations avec la Russie que
l'instabilité de son gouvernement ait été considérée par tous nos
souverains, depuis Louis XV jusqu'à Napoléon, comme l'un des principaux
obstacles à l'alliance. En 1807, Napoléon se rappelait 1801: maître
alors de l'esprit de Paul Ier, il voyait déjà dans la Russie un
instrument à son service, s'apprêtait à s'en saisir, lorsque le pouvoir
avec lequel il traitait s'était évanoui subitement, et sa main n'avait
rencontré que le vide. Le souvenir de cette déception pesait sur ses
jugements à l'égard de la Russie et le mettait en garde contre un retour
prématuré de confiance.

[Note 48: TRATCHEVSKI, 501.]

Il se demandait toutefois si la Russie de 1807, qu'il combattait sans la
connaître, ressemblait trait pour trait à celle de 1801, si le pouvoir
du Tsar n'avait point gagné en sérieux, en solidité, en autorité réelle;
si, d'autre part, le souverain et ses ministres, instruits eux-mêmes par
l'expérience, ne saisiraient point avec empressement l'occasion qui leur
serait offerte de fortifier une paix utile par une alliance brillante.

Ne saurait-on leur remontrer qu'il n'existait entre les deux empires
aucune divergence essentielle d'intérêts, que seules les nécessités de
la lutte nous avaient conduits à attaquer directement la Russie, à
l'inquiéter sur ses frontières, à ranimer ses ennemis, que la Pologne et
la Turquie ne présentaient pour nous qu'une utilité relative et
perdraient leur prix à nos yeux dès que la Russie aurait consenti à les
remplacer avec un incontestable surcroît d'avantages dans notre système
d'alliances? Le préjugé du Tsar résisterait-il à ce langage, à une
explication cordiale et de bonne foi? En agissant personnellement sur ce
prince, Napoléon ne saurait-il le ramener, le changer, et, s'emparant de
cet esprit malléable, le marquer à une autre empreinte? En somme, il
inclinait à essayer de l'alliance russe, sans cesser de la considérer
comme une aventure, et son nouveau penchant, en même temps que son
doute, se trahit et se résume dans cette phrase écrite à Talleyrand, le
14 mars: «Je suis d'opinion qu'une alliance avec la Russie serait très
avantageuse, si ce n'était pas une chose fantasque, et qu'il y eût
quelque fond à faire sur cette cour[49].»

Quel moyen d'approcher pacifiquement la Russie et d'entrer en matière
avec elle? Depuis quelque temps, des négociations se poursuivaient
conjointement avec la Russie et la Prusse par l'intermédiaire du
cabinet, mais ne pouvaient mener à rien, puisqu'il devait s'agir, au
contraire, d'isoler le Tsar de ses alliés et de l'aborder directement.
Napoléon ordonna d'entamer quelques pourparlers avec Bennigsen; ce
général répondit qu'il avait mission de combattre, non de négocier[50].
Réduit à employer des voies détournées, Napoléon fit placer dans les
journaux des notes sur l'immensité des pertes subies par les Russes, sur
la barbarie de prolonger une lutte sans objet réel, sur le désir de paix
qui s'éveillait dans l'armée du Tsar et à Pétersbourg[51]: il voulait
agir sur Alexandre par l'opinion, s'adresser aussi à la sensibilité d'un
monarque philanthrope.

[Note 49: _Corresp._, 12028.]

[Note 50: RAMBAUD, 544.]

[Note 51: _Corresp._, 11890.]

Vingt jours après Eylau, dans un bulletin remarquable, il revient et
insiste sur le spectacle d'horreur que présentait le lieu du combat.
Pendant près d'une semaine après la bataille, il a visité chaque jour le
champ de carnage, reconnaissant l'emplacement des divisions aux cadavres
entassés, faisant relever les blessés couchés dans la neige, les
consolant de paroles magiques, secourable et bienfaisant, dans
l'attitude où il a voulu lui-même que la peinture le fixât pour la
postérité[52], et son âme s'est sincèrement émue à l'aspect de ces
scènes où la guerre se dépouillait de son prestige et se montrait
affreuse. L'impression qu'il a ressentie, il s'efforce de la
communiquer. Dans son bulletin, il accumule les détails frappants,
recherche l'effet, compose un tableau: «Qu'on se figure, sur un espace
d'une lieue carrée, neuf ou dix mille cadavres, quatre ou cinq mille
chevaux tués, des lignes de sacs russes, des débris de fusils et de
sabres, la terre couverte de boulets, d'obus, de munitions, vingt-quatre
pièces de canon auprès desquelles on voyait les cadavres des conducteurs
tués au moment où ils faisaient des efforts pour les enlever: tout cela
avait plus de relief sur un fond de neige[53]»; et le passage se termine
par ces mots: «Ce spectacle est fait pour inspirer aux princes l'amour
de la paix et l'horreur de la guerre.» Ce rappel à l'humanité, répandu
dans toute l'Europe, ne s'adressait-il point particulièrement à
l'adversaire principal, à celui qui portait surtout le poids et la
responsabilité de la lutte, et le bulletin d'Eylau n'est-il pas une
première ouverture de paix à l'empereur de Russie?

[Note 52: Il fit mettre le sujet au concours, et ce fut à cette
occasion que Gros composa son célèbre tableau.]

[Note 53: Cinquante et unième bulletin de la Grande Armée.]

Cependant, avant de donner suite à un projet hasardeux, problématique,
présentement irréalisable, Napoléon voulut voir si la combinaison
recherchée depuis six mois avait perdu toute chance de succès. Une
dernière fois, il se retourna vers l'Autriche, la mit en demeure de
parler net et de se prononcer. C'était quelques semaines après Eylau: la
Grande Armée se refaisait, nos approvisionnements étaient assurés; en
France, la conscription se levait, deux armées de réserve étaient en
voie de formation; en Italie, quatre-vingt mille hommes, qui seraient
quatre-vingt-dix mille au printemps, se massaient sur l'Adige, prêts à
passer la frontière au premier signal, et cette situation, qui nous
donnait barre sur l'Autriche, permettait à l'Empereur de lui tenir un
langage d'une impérieuse franchise. Il ne déguisa rien, laissa voir le
travail qui s'opérait en lui et présenta la question telle qu'il se la
posait à lui-même; il écrivit à Talleyrand: «La tranquillité de l'Europe
ne sera stable que lorsque la France et l'Autriche, ou la France et la
Russie, marcheront ensemble. Je l'ai proposé plusieurs fois à
l'Autriche, je le lui propose encore. Vous pouvez dire à M. de Vincent
que vous êtes autorisé à signer tout traité éventuel sur ces bases[54].»
Que l'on se décide donc à Vienne et que l'on ne se méprenne point sur la
solennité de l'instant; il s'agit d'une dernière ouverture; l'Empereur
est résolu, si l'on se dérobe encore, à se pourvoir ailleurs et à
chercher parmi ses ennemis mêmes son allié de demain.

[Note 54: _Corresp._, 11977]

Au même temps, à l'insu de Napoléon, un mouvement non moins remarquable
s'opérait chez Alexandre. Ému des proportions que prenait la lutte,
n'accordant pas une entière confiance aux bulletins de Bennigsen,
apprenant d'autre part que les Autrichiens hésitaient toujours, le Tsar
comprenait que cette pusillanimité l'enfermait dans un cercle vicieux:
on ne se déclarerait point à Vienne avant que les armes russes eussent
remporté un avantage indiscutable, et la Russie était impuissante à
prendre nettement le dessus sans un secours effectif de l'Autriche.
Cette situation laissait-elle d'autre issue à la crise qu'un
rapprochement avec la France au détriment de l'Europe? Alexandre, à la
vérité, envisageait encore cette extrémité avec une sorte d'horreur; il
n'était nullement résigné à se séparer d'une cause qu'il avait embrassée
avec une conviction ardente, quoique momentanée, mais il sentait que les
circonstances pourraient l'y contraindre. Cette menace qui pesait sur
l'avenir, il la signalait à l'Autriche, afin d'arracher cette puissance,
s'il était possible, «aux spéculations de la lenteur[55]», mêlait à ses
instances auprès d'elle un avertissement, et le langage de Pozzo à
Vienne servait de pendant à celui que l'Empereur plaçait dans la bouche
de Talleyrand. Le 13 mai, dans un entretien avec Stadion, l'émissaire
russe déclarait «que la pente naturelle des événements menait son
maître, d'une manière évidente, à prendre un parti définitif; que si,
d'un côté, l'Autriche s'obstinait à ne pas vouloir donner la promesse de
réunir ses armes à celles de Sa Majesté Impériale, et, de l'autre,
Bonaparte offrait pour la paix des conditions et des avantages,
inefficaces à la vérité pour le rétablissement de l'indépendance
générale de l'Europe, mais proportionnés à ceux que Sa Majesté Impériale
pouvait raisonnablement espérer d'obtenir par la guerre isolée du
moment, la continuation de cette même guerre aurait cessé d'avoir un
objet utile, et qu'ainsi la paix se ferait sans la participation de
l'Autriche, qui resterait exclue d'un système établi dans des
circonstances qu'elle seule aurait rendues aussi défavorables; que tout
délai à l'avenir était sans raison et même sans excuse, d'autant plus
que si nous avions le malheur de perdre une bataille, la cour de Vienne
serait encore plus effrayée, et cette disgrâce deviendrait plus grande,
parce qu'elle nous ferait perdre entièrement l'espoir de sa
coopération[56]».

[Note 55: Pozzo à Stadion, 30 décembre 1806-11 janvier 1807.
Archives Pozzo di Borgo.]

[Note 56: Pozzo à Budberg, 18-30 mars 1807. Archives Pozzo di
Borgo.]



III


Avant de recevoir cette double et plus pressante sommation, avant même
Eylau, l'Autriche s'était arrêtée à un parti qui la rapprochait des
événements, sans l'y mêler encore de façon compromettante. Aux partis
qui se disputaient son alliance, elle avait décidé d'offrir sa
médiation: elle émit discrètement d'abord, puis en termes officiels,
l'idée d'un congrès où tous les belligérants, y compris l'Angleterre,
seraient appelés à se rencontrer sous ses auspices.

Stadion avait été l'instigateur de cette mesure et y voyait un moyen de
ménager l'entrée de l'Autriche dans la coalition; il disait à Pozzo
«qu'après avoir tout essayé, la tournure qu'il avait prise, c'est-à-dire
l'offre de la médiation et le désir de s'immiscer dans les affaires sur
le motif de la paix, était la seule qui pouvait se concilier avec la
différence des opinions ici, c'est-à-dire entre l'archiduc et
l'empereur; s'il existait un moyen de leur faire prendre part à la
guerre, c'était ou le refus de Bonaparte de consentir à une négociation
générale, ou les incidents qui pourraient arriver pendant cette
négociation[57]». Dans le premier cas, l'obstination de l'empereur des
Français fournirait contre lui un argument décisif; dans le second, au
cours d'une discussion générale, l'Autriche serait amenée à épouser les
revendications de nos adversaires, à y joindre les siennes, à s'engager
peu à peu, et, insensiblement, elle glisserait de la médiation dans la
guerre. Dès à présent, Stadion proposait de mettre sur pied toutes les
armées de la monarchie, de les porter sur la frontière de Pologne et de
les tenir prêtes à tout événement: il rêvait le rôle que l'un de ses
successeurs devait jouer avec succès en 1813, et le nom de Prague,
désigné dans les notes autrichiennes comme lieu du futur congrès, achève
d'accuser l'analogie des deux époques. L'empereur François, il est vrai,
retenu par l'archiduc Charles, qui «possédait toute la force négative de
l'empire[58]», n'admettait pas dans son entier le plan du ministre: se
laissant attirer vers la guerre sans la préméditer avec une froide
résolution, il se refusait encore à appuyer une démarche pacifique par
un grand déploiement de forces, et, lorsqu'il offrait ses bons offices,
son but immédiat était surtout d'empêcher que la Russie et la Prusse ne
traitassent directement avec la France, que l'Autriche ne fût exclue
d'un débat et d'une paix qui régleraient à nouveau le sort de l'Europe.
Présente à la négociation, la cour de Vienne pourrait y soutenir ses
intérêts, s'y faire payer de ses services, et peut-être réussirait-elle,
sans tirer l'épée, à se relever de la déchéance que ses désastres lui
avaient fait encourir. Dans tous les cas, son rôle nouveau lui offrait à
la fois un prétexte pour prolonger son inaction militaire et un moyen
d'en sortir opportunément. Dans la position d'attente qu'elle s'était
choisie, elle serait mieux établie pour suivre les péripéties de la
crise et se régler d'après leur tournure tant en Turquie qu'en Pologne,
car le conflit soulevé par les Russes sur le Danube continuait de
l'inquiéter, et cette épine incommode ajoutait à l'embarras de ses
mouvements[59].

[Note 57: Pozzo à Budberg, 14-26 janvier 1807. Archives Pozzo di
Borgo].

[Note 58: _Id._, 14-26 décembre 1806.]

[Note 59: Pozzo à Budberg, 14-26 janvier, 22 février-4 mars, 8-20
mars 1807. BEER. _Zehn Jahre œsterreichischer Politik_, 270-283.]

Durant quelques semaines, elle crut que de ce côté tout souci allait
cesser. Le différend turco-russe paraissait sur le point de tourner
court, sous la pression violente de l'Angleterre. L'ambassadeur de cette
puissance à Constantinople, sir Arbuthnot, après avoir vainement essayé
par ses remontrances d'arrêter le Divan dans la voie des mesures
guerrières, était allé chercher, comme suprême argument, la flotte
britannique qui croisait dans l'Archipel; revenu avec elle, il lui avait
fait franchir les Dardanelles, l'avait établie dans la mer de Marmara,
devant Constantinople, et du haut de ses trois-ponts l'Angleterre
sommait le Divan de désavouer tout ce qu'il avait fait, de répudier
l'alliance française, de chasser Sébastiani, de renouveler ses traités
avec la Russie, de livrer en gage les châteaux des Détroits et la flotte
ottomane; une menace de bombardement appuyait cette injonction. Que la
Porte capitulât, la situation de l'Orient redeviendrait ce qu'elle était
un an auparavant; toute hypothèse de remaniement territorial serait
écartée; la Russie, satisfaite d'avoir renouvelé sa main-mise sur le
gouvernement ottoman, retirerait ses troupes des Principautés, et
l'Autriche, délivrée de ce voisinage alarmant, se sentirait moins gênée
pour embrasser la cause des coalisés.

Personne en Europe, pas même Napoléon, ne croyait à la résistance de la
Turquie; on s'était tellement habitué à la voir plier, s'affaisser sous
le moindre choc, qu'une fermeté persistante de sa part devait paraître
invraisemblable et prodigieuse. Ce miracle, le nom de Napoléon et le
zèle de ses agents l'opérèrent. Confiants dans la protection du grand
empereur, les Ottomans ne voulurent point démériter d'un tel allié; ils
écoutèrent Sébastiani et le conseiller d'ambassade Rufin leur montrant
que le danger était plus apparent que réel, que toute résistance
déconcerterait l'agresseur, et que le meilleur moyen d'éviter le combat
était de l'offrir. S'ils négocièrent, ce fut pour gagner le temps de
s'armer: sur les conseils, sous la direction de notre ambassadeur,
Constantinople s'entoura de défenses improvisées, se hérissa de
batteries; puis, rompant les pourparlers, démasquant trois cents bouches
à feu, la Turquie se présenta en ordre de bataille. Venus pour menacer
plutôt que pour agir, Arbuthnot et l'amiral Duckworth hésitèrent à
transformer une démonstration en attaque: le succès d'une opération de
vive force devenait singulièrement douteux, et, d'ailleurs, convenait-il
à l'Angleterre de s'aliéner irrévocablement la Turquie en frappant sa
capitale? La flotte s'éloigna donc et repassa les Dardanelles,
maltraitée dans sa retraite par le feu plongeant des batteries
ottomanes[60]. L'insuccès de cette tentative retentit dans toute
l'Europe: à Vienne, la déception ne fut pas moins vive qu'à Pétersbourg
et à Londres. La question orientale, que l'on avait crue prête à se
fermer, restait ouverte, et l'Autriche y vit une raison de plus pour ne
rien précipiter et s'en tenir au système d'intervention progressive
qu'elle s'était lentement formé.

[Note 60: Sur l'échec des Anglais devant Constantinople, voir
spécialement JUCHEREAU DE SAINT-DENYS, _Révolutions de Constantinople
en_ 1807 _et_ 1808, I, 59-93, et Armand LEFEBVRE, _Histoire des cabinets
de l'Europe pendant le Consulat et l'Empire_, III, 45-56.]

Sa médiation fut envisagée par Napoléon avec défaveur; il avait compris
que le congrès rapprocherait nos adversaires et préparerait entre eux de
nouveaux accords: ce serait la coalition délibérante, en attendant
qu'elle redevînt agissante. Toutefois, fidèle à son principe de ne
jamais repousser une offre pacifique, désireux d'ailleurs de ne fournir
à l'Autriche aucun prétexte de rupture, il accepta les propositions de
cette cour, dès qu'elles eurent été clairement formulées. Il prescrivit
seulement à Talleyrand de gagner du temps et de traîner en longueur les
discussions préalables. Surtout, il entendait rester maître de l'instant
où les hostilités seraient suspendues, et ne se décider à cet égard que
d'après les circonstances: en mars, après Eylau, il avait paru désirer
un armistice; en mai, sa tendance était de l'ajourner[61]. À ce moment,
Dantzig succombait; la Vistule, définitivement dégagée d'ennemis,
assurait notre base d'opérations; le printemps approchait, réchauffait
le sol glacé de la Pologne, rendait aux armées la liberté de se mouvoir,
et Napoléon espérait, avant que l'Europe se fût assemblée en congrès,
imposer une solution à la pointe de l'épée, surprendre à l'un des
belligérants une paix suivie d'alliance, et trancher le nœud de la
coalition sans lui laisser le temps de se resserrer. Nourrissant avec
plus de force, à mesure que les dispositions de l'Autriche devenaient
plus équivoques, l'idée d'un rapprochement avec la Russie, il comptait
qu'une grande victoire en ferait surgir l'occasion et, finissant
momentanément la querelle, provoquerait chez l'ennemi une défaillance
dont notre politique saurait profiter.

[Note 61: Sur toute cette négociation, voy. la correspondance de
Napoléon avec Talleyrand (mars-mai 1807). Les lettres de l'Empereur sont
dans les tomes XIV et XV de la _Correspondance_; celles du ministre,
dans l'ouvrage de M. BERTRAND.]

La Russie, de même que la Prusse, avait accepté la médiation
autrichienne, mais du bout des lèvres, et les deux puissances, qui
demandaient plus à la cour de Vienne que de les aider à faire la paix,
s'étaient ménagé des échappatoires: la Prusse subordonnait son
assentiment définitif à l'adhésion de l'Angleterre, la Russie à la
connaissance des bases sur lesquelles Napoléon consentirait à traiter.
D'ailleurs, les pourparlers qui continuaient directement entre le
quartier général français et les deux gouvernements ennemis, à travers
les avant-postes, avaient abouti à un résultat relatif, qui ne rendait
pas indispensable l'entremise de l'Autriche. De part et d'autre, le
principe du congrès avait été admis; on était même tombé d'accord sur
quelques points préliminaires. La réunion des plénipotentiaires se
tiendrait à Copenhague; nos alliés, tels que l'Espagne et la Turquie, y
seraient appelés. Comme base de négociation, Napoléon proposait un
système de compensation portant sur l'ensemble des conquêtes opérées par
les deux masses belligérantes, ce qui nous permettrait de recouvrer nos
colonies et de faire rendre à la Porte les Principautés contre abandon
d'égale partie des territoires prussiens. La Russie et la Prusse avaient
paru adhérer à ce principe; la réponse de l'Angleterre se faisait
attendre, mais ne pouvait tarder.

En présence de ces symptômes favorables, Talleyrand concevait l'espoir
d'une paix générale. Il préférait cette solution, la meilleure en
principe assurément, à celle que Napoléon jugeait être la seule
pratique, à cette capitulation isolée, «à cette paix sur le tambour»,
suivant l'expression de Pozzo[62], qu'il voulait arracher à l'un de ses
adversaires. À cet égard, une divergence d'opinion caractéristique
existait entre le souverain et le ministre, et certains témoignages la
rendent perceptible. Le 4 juin, Talleyrand fait rédiger pour l'Empereur
un rapport sur l'état des négociations: la minute de cette pièce,
chargée par le ministre de ratures et d'additions, atteste qu'il y a mis
toute sa pensée; il résume l'ensemble de la situation et la peint sous
un jour avantageux. Avec finesse, il déduit les raisons qui le font
croire à la résignation des différentes cours. À Londres, un changement
de ministère vient de s'opérer; le nouveau cabinet, dirigé par MM.
Canning et Castlereagh, appuyé sur une majorité factice, suspect à
l'opinion, doit désirer d'offrir au peuple anglais la paix avec la
France comme don d'avènement; la Prusse, dans l'état où nos victoires
l'ont mise, accueillera comme le salut toute transaction, quelle qu'elle
soit; la Russie ne demande qu'à se retirer, sans sacrifices essentiels,
d'une guerre qui dévore ses armées et épuise ses ressources. L'Empereur
n'a donc qu'à laisser les puissances venir à lui, à accepter leur
soumission; il peut attendre la paix, sans avoir à la conquérir sur le
champ de bataille, et l'on sent percer chez Talleyrand la crainte qu'un
succès plus décisif que les précédentes rencontres, s'il doit se
produire, ne rende l'Empereur plus entier, plus exigeant, et n'éloigne
la pacification totale. Le ministre redoute à l'égal d'un malheur un
triomphe trop prononcé de nos armes; avec d'adroits ménagements, sur un
ton caressant et flatteur, il s'efforce de retenir Napoléon et le
dissuade de vaincre. Après avoir indiqué les moyens de patience qui
doivent, suivant lui, conduire à un accord, il ajoute: «Il n'y a point
en ce moment de voie plus courte pour arriver à la paix, si ce n'est que
Votre Majesté la force, comme Elle le peut, par une nouvelle victoire.
Mais Votre Majesté préférera de la devoir à des moyens plus doux,
quoique peut-être un peu plus lents, et qui donneront un résultat à la
fois plus complet et plus sûr. En effet, que la Prusse et la Russie
soient forcées de faire seules la paix, sans qu'elles puissent reprocher
à l'Angleterre de les avoir abandonnées, l'Angleterre conservera sur
elles toute son influence. Elle y gagnera de pouvoir faire sa paix
particulière avec moins de sacrifices et par conséquent avec plus de
désavantage pour nous, ou, si elle poursuit la guerre dans de nouvelles
conditions, elle pourra espérer de trouver encore des alliés sur le
continent[63].»

[Note 62: Archives Pozzo di Borgo.]

[Note 63: Les archives des affaires étrangères (Prusse, vol. 240) ne
possèdent que la minute de cette pièce: on ne saurait donc dire si elle
a été présentée à l'Empereur; elle n'en indique pas moins les tendances
du ministre.]

Ce raisonnement eût été irréprochable, si l'Angleterre eût été prête à
céder, si la Russie et la Prusse, sincères dans leurs assurances,
eussent été disposées à signer une paix acceptable pour Napoléon, un
traité qui se fût borné à limiter les résultats de la campagne présente,
sans remettre en question ce que la France avait acquis par quinze ans
de combat et d'héroïsme. Malheureusement, il n'en était point ainsi, et
l'Empereur, lorsqu'il jugeait indispensable de vaincre avant tout,
d'abattre l'une de ses ennemies pour la relever ensuite et se
l'attacher, pénétrait mieux que son ministre l'arrière-pensée des
puissances et leur infatigable déloyauté: Talleyrand avait raison en
théorie, Napoléon dans le fait. Aussi bien, à ce moment même, loin de
vouloir transiger, ainsi qu'elle s'en donnait les airs, la coalition se
jurait secrètement à elle-même de rester intraitable et de ne poser les
armes qu'après avoir diminué de toutes parts la puissance impériale; la
Prusse, acharnée à l'espoir d'une revanche, demeurait l'âme de la ligue
formée contre nous, et la Russie s'en faisait toujours l'instrument.

Avant de se livrer aux idées de paix qui le hantaient quelquefois,
Alexandre Ier, par scrupule et point d'honneur, s'était décidé à tenter
un dernier effort. Il était venu rejoindre son armée, s'était rencontré
avec Frédéric-Guillaume et la reine Louise, avait cédé à leurs
instances, et, le 26 avril, au village de Bartenstein, une convention
nouvelle avait été passée entre la Russie et la Prusse. Les deux
puissances s'associaient plus étroitement et s'engageaient à ne jamais
traiter l'une sans l'autre. Avec un désintéressement chevaleresque,
Alexandre s'interdisait toute prétention territoriale et reconnaissait
le principe de l'intégrité ottomane; ne s'occupant que de ses alliés, il
promettait à la Prusse non seulement la restitution de tout ce qu'elle
avait perdu, mais «un arrondissement» avec une meilleure frontière. La
confédération du Rhin serait dissoute, l'Allemagne soustraite à notre
influence et constituée dans une forme nouvelle, sous la direction de la
Prusse et de l'Autriche. L'Italie serait remaniée d'accord avec les
cours de Londres et de Vienne, celle-ci devant recouvrer dans tous les
cas le Tyrol et la ligne du Mincio; il s'agissait d'effacer de
l'histoire non seulement les conséquences d'Iéna, mais celles d'Ulm et
d'Austerlitz[64].

[Note 64: Voir le texte de la convention dans GARDEN, _Recueil des
traités de paix_, X, 407.]

Napoléon n'admettrait jamais ces conditions; les poser à l'avance,
c'était renouveler contre lui une déclaration de guerre. En élargissant
ainsi la question, en dressant une première liste de revendications
européennes, susceptible de s'étendre par la suite, Alexandre et
Frédéric-Guillaume se flattaient d'entraîner dans leur cause toutes les
puissances. La convention devait être présentée à la signature des cours
de Stockholm, de Londres et de Vienne; dans la pensée de ses auteurs,
son but était surtout de forcer le concours actif de l'Angleterre, qui
faisait attendre les secours d'hommes et d'argent qu'elle avait promis,
et de lever les hésitations de l'Autriche. À Vienne, les agents russes
et prussiens redoublaient d'importunité; le texte nouveau à la main, ils
subordonnaient, dans une certaine mesure, l'acceptation de la médiation
à l'entrée de l'Autriche dans l'accord de Bartenstein. On consentait à
traiter par son entremise, sous la condition qu'elle se lierait à
l'avance, s'interdirait toute impartialité dans le débat et s'obligerait
à la guerre après un simulacre de négociation. La convention d'avril
était une suprême tentative pour reformer, étendre, fortifier la
coalition, et opposer à Napoléon, dans le futur congrès, un accord
préalable de toutes les puissances, destiné à préparer une reprise
générale d'hostilités.

Les atermoiements de l'Autriche et le génie militaire de Napoléon firent
échouer cet effort. Au lieu d'accéder à l'acte de Bartenstein,
l'empereur François envoya au quartier général des alliés le général
Stutterheim, chargé de faire espérer son adhésion. Stutterheim n'avait
pas encore quitté Vienne lorsque la nouvelle d'un choc décisif retentit
dans cette capitale: Napoléon avait enfin rencontré l'occasion si
longtemps attendue de ressaisir pleinement l'avantage. Les Russes
l'avancèrent de quelques jours en tentant pour la seconde fois un
mouvement offensif. La belle contenance du maréchal Ney leur en imposa
presque aussitôt et les fit reculer, mais l'Empereur avait eu le temps
de concentrer ses forces: il fondit sur l'ennemi, le combattit à
plusieurs reprises, cherchant toujours à le tourner et à l'envelopper;
il le surprit enfin le 14 juin à Friedland, entassé dans un ravin,
acculé à l'Alle. Friedland, ce fut Eylau réussi, la victoire accablante
que Napoléon poursuivait depuis six mois, et qui deux fois lui avait
échappé. Aucune ombre ne ternit l'éclat de cette belle journée, date
claire et lumineuse de notre histoire: la fortune de Napoléon se
dégageait des nuages qui l'avaient un instant obscurcie et de nouveau
resplendissait. Les résultats furent immenses: trente mille Russes
avaient été tués, blessés ou pris: une nombreuse artillerie tomba entre
nos mains; Kœnigsberg, la place d'armes de la coalition, ouvrit ses
portes; le roi de Prusse s'enfuit à Memel: de ses États, il ne lui
restait qu'une ville. En même temps, l'Autriche était déjouée dans ses
desseins hostiles, l'Allemagne contenue, le Midi raffermi dans
l'obéissance, la France rassurée; l'Europe tout entière, après quelques
doutes, recommençait de croire à la continuité fatale de nos succès, et
dans Napoléon reconnaissait l'invincible.

L'armée russe fuyait dans le plus grand désordre, emportée par le
torrent de la défaite. Toutes les positions derrière lesquelles elle eût
pu se reformer et reprendre pied lui échappaient successivement; après
la ligne de l'Alle, celle de la Pregel, celle du Niémen. Près de Tilsit,
situé au bord du Niémen et sur la rive gauche, le prince Murat et notre
avant-garde eurent un singulier spectacle: une horde de barbares à face
asiatique, Kalmouks et Sibériens, sans fusils, s'entourant d'un nuage de
flèches, tourbillonnait dans la plaine et nous opposait un vain
épouvantail: c'était l'armée de réserve annoncée par la Russie et amenée
par le prince Lobanof. Une division de cuirassiers se déploya, chargea,
et l'avant-garde de l'Asie s'évanouit[65]. Nos troupes entrèrent à
Tilsit, et l'armée ennemie disparut derrière le fleuve, se masquant d'un
rideau de cavalerie légère.

[Note 65: _Corresp._, 12775. Mémoires de Roustam, publiés dans la
_Révue rétrospective_, nos 8-9.]

Au lendemain de Friedland, le 15 juin, Bennigsen avait écrit au Tsar,
retiré sur la frontière russe, une lettre dans laquelle il rendait
compte de sa défaite et signalait l'urgence, pour arrêter la poursuite,
d'entamer une négociation. En même temps, afin de faire dire ce qu'il
n'osait écrire, il s'adressa au grand-duc Constantin, frère d'Alexandre,
le pria de se rendre auprès du maître et de lui exposer la situation
sous son véritable jour: «Demandez-lui, dit-il, s'il ne veut pas arrêter
l'effusion du sang; ce n'est plus un combat, mais une véritable
boucherie.» Le grand-duc ayant répondu qu'il transmettrait fidèlement
ces expressions et n'irait pas au delà: «Dites-lui tout ce que vous
voudrez, reprit Bennigsen, pourvu que je puisse faire arrêter le
carnage[66].» C'était reconnaître l'impossibilité de prolonger la lutte
et s'avouer hors de combat.

[Note 66: Le chargé d'affaires Lesseps au ministre des relations
extérieures, 22 août 1807. Pour l'indication des sources, voy.
l'Avant-propos.]

L'empereur Alexandre répondit à Bennigsen, le 16 juin, par une lettre
sévère, douloureuse; il lui reprochait la perte de belles troupes
inutilement sacrifiées, redemandait son armée, autorisait enfin une
offre de suspension d'armes; le prince Lobanof partit aussitôt pour
Tilsit, précédé d'un parlementaire; le feu cessa entre les avant-postes,
et des communications s'établirent entre les deux armées.

Il semblait toutefois que le Tsar ne se résignât à interrompre les
hostilités qu'avec un déchirement d'âme, contraint par la nécessité,
sans préjuger ses résolutions définitives. «Vous devez sentir,
écrivait-il à Bennigsen, tout ce qu'il m'en coûte de passer par ce
parti[67].» Il n'admettait pas encore que la paix fût une suite
nécessaire de l'armistice, et avait voulu que les pourparlers ne fussent
ouverts qu'au nom du général en chef, afin de ne point engager le
gouvernement.

[Note 67: _Mémoires de Hardenberg_, V, 516]

Cependant, ce qui lui arrivait de toutes parts, ce qu'il voyait, lui
faisait mieux connaître l'étendue du désastre. Point de régiment qui ne
fût décimé et démoralisé; certains avaient perdu quatre cents hommes sur
cinq cent vingt; la discipline avait péri, le soldat ne se battait plus
et pillait, exerçant ses ravages sous les yeux mêmes de l'Empereur; la
résistance de la Russie, inébranlable jusqu'alors, s'abattait d'un seul
coup: ce mur tombait en poussière. Parmi les généraux, Barclay de Tolly
seul parlait de continuer la guerre, de se retirer et d'attirer l'ennemi
dans l'intérieur de l'empire; les autres n'échappaient pas à ce
découragement qui saisit les plus braves au lendemain d'un grand effort
inutile. Dans l'entourage du Tsar, un travail actif s'opérait pour le
déterminer à la paix: le grand-duc Constantin s'en faisait l'ardent
promoteur; il remontrait à son frère en termes véhéments la nécessité
d'en finir et a raconté lui avoir tenu le langage suivant: «Sire, si
vous ne voulez pas faire la paix avec la France, eh bien, donnez un
pistolet bien chargé à chacun de vos soldats et commandez-leur de se
brûler la cervelle, vous obtiendrez le même résultat que celui que vous
offrira une nouvelle et dernière bataille, qui ouvrira infailliblement
les portes de votre empire aux troupes françaises exercées aux combats
et toujours victorieuses[68].» Les ministres ne combattaient plus ces
avis, et les plus hostiles à la France, tels que Budberg, recommandaient
de traiter. Alors, en présence de cette universelle défaillance, éperdu,
épouvanté, voyant la Russie sans armée et la frontière ouverte,
Alexandre prit son parti, le prit complet et sans réserve; dépassant les
conseils qu'on lui donnait, quittant le système dans lequel il avait mis
son honneur jusqu'alors à persévérer, il passa brusquement à l'extrême
de l'autre; après s'être résigné le dernier à la paix, il fut le plus
ardent à la vouloir. Il montra désormais une impatience surprenante à se
mettre en rapport direct avec Napoléon, et on le vit, s'arrêtant dans sa
retraite, rebrousser chemin et reprendre la direction de Tilsit.

[Note 68: Lesseps au ministre des relations extérieures, 22 août
1807.]

Au village de Szawl, il rencontra la cour prussienne, qui errait
désolée, réduite au roi Frédéric-Guillaume, à son ministre Hardenberg, à
quelques officiers et fonctionnaires. Les souverains et leurs ministres
tinrent conseil; on récrimina contre l'Autriche, contre l'Angleterre; on
tomba d'accord sur la nécessité de s'entendre avec la France, sans
convenir des moyens. Sur ces entrefaites, arriva la nouvelle de
l'armistice signé le 22 à Tilsit au nom de la Russie; c'était une
première défection envers la Prusse, puisque les deux cours avaient pris
l'engagement, à Bartenstein, de ne jamais séparer leur fortune. La
Russie s'était bornée à stipuler que les hostilités seraient
interrompues pendant cinq jours entre Français et Prussiens, afin de
laisser aux derniers le temps de conclure eux-mêmes une suspension
d'armes. Frédéric-Guillaume fit aussitôt partir pour Tilsit le maréchal
de Kalckreuth, chargé de régulariser la situation; mais Alexandre, sans
attendre le résultat de cette démarche, se remit en route et continua de
se rapprocher du Niémen, entraînant la cour de Prusse, qui le suivait
d'un pas haletant; le 23, il était à moins d'une journée du fleuve; le
24, à une lieue, presque en vue de nos avant-postes; il avançait
toujours, attiré et comme fasciné.

C'est qu'en effet, de jour en jour, presque d'heure en heure, des
paroles plus douces, plus encourageantes, lui arrivaient de l'autre côté
du fleuve. Le 19, Napoléon s'est établi à Tilsit; les hostilités avaient
cessé depuis la veille, et déjà Lobanof avait conféré une heure avec le
prince de Neufchâtel. Le lendemain de son arrivée, l'Empereur a envoyé
le grand maréchal Duroc s'aboucher avec Bennigsen et l'entretenir
longuement; d'autres officiers français se sont présentés au quartier
général russe: Murat s'est mis en rapport avec le grand-duc Constantin,
qui a fait sa conquête en lui donnant d'emblée de l'Altesse. Les
Français ont tenu un langage singulièrement engageant, affectant de
traiter la Russie moins en ennemie vaincue qu'en amie égarée, qu'il
s'agit de ramener dans sa voie véritable; c'est à la suite de ces propos
qu'Alexandre a admis l'armistice individuel, sans adjonction de la
Prusse, et le principe d'une négociation de paix à ouvrir «dans le plus
court délai[69]»; sa réponse est arrivée le 21 au soir au quartier
général, qui a reçu mission de la transmettre à Tilsit[70]. Pourtant
l'espoir du Tsar ne va pas encore au delà d'une paix qui assurerait
l'intégrité de l'empire: il est prêt à évacuer les Principautés, à
abandonner les îles Ioniennes, espérant obtenir à ce prix des conditions
moins écrasantes pour la Prusse[71]. Mais voici que le prince Lobanof,
revenu à Tilsit le 22 pour y signer l'armistice, est reçu par l'empereur
des Français en personne, qui l'accueille avec faveur, l'invite à sa
table, boit à la santé de l'empereur Alexandre et, inaugurant son
système de séduction, jette dans la conversation que la Vistule pourrait
bien être la frontière naturelle de la Russie[72]. Victorieux et
irrésistible, Napoléon eût été en droit de tout refuser à la Russie; il
lui laisse beaucoup espérer, pourvu que l'on s'entende seul à seul et
sans se préoccuper d'intérêts étrangers aux deux empires. Il ne parle
pas encore, à la vérité, d'explication intime et directe entre les
souverains et ne prononce pas le mot d'entrevue; ayant jadis, à la
veille d'Austerlitz, proposé un colloque aux avant-postes et sa demande
étant demeurée sans réponse, il met son orgueil à ne point la réitérer
aujourd'hui, à se laisser provoquer; il se borne à tenter Alexandre par
d'attirantes insinuations et amicalement lui fait signe. Alexandre n'y
tient plus; cédant à un mouvement intense de curiosité et d'espoir, il
risque une démarche positive, et Lobanof est renvoyé à Tilsit, le 24,
avec des instructions écrites. On y lit cette phrase surprenante sous la
signature du prince qui venait de nous faire une guerre de deux ans:
«L'alliance de la France et de la Russie a toujours été l'objet de mes
désirs, et je suis convaincu que seule elle peut garantir le bonheur et
le repos de l'univers»; et le Tsar continue: «Un système entièrement
nouveau doit remplacer celui qui a existé jusqu'ici, et je me flatte que
nous nous entendrons facilement avec l'empereur Napoléon, _pourvu que
nous traitions sans intermédiaires_[73].» C'était proposer l'entrevue.
Napoléon ne s'y refusa pas, redoubla de bienveillance envers Lobanof,
qu'il retint longtemps dans son cabinet, envoya Duroc complimenter
l'empereur Alexandre, qui était arrivé tout près du fleuve et venait
s'offrir, et ce fut pendant ces allées et venues que les conditions de
la conférence furent arrêtées; on se rencontrerait le lendemain 25, à
une heure, dans un pavillon élevé sur le fleuve qui séparait les
armées[74].

[Note 69: Termes de l'acte d'armistice.]

[Note 70: Lettre de l'officier prussien Schladen, _Mémoires de
Hardenberg_, V, 518-521.]

[Note 71: Lettre du prince Kourukine à l'impératrice mère.
TATISTCHEFF, _Nouvelle Revue_ du 1er juin 1890.]

[Note 72: Le prince Lobanof à l'empereur Alexandre, 22 juin.
TATISTCHEFF, _loc. cit_.]

[Note 73: TATISTCHEFF, _loc. cit._]

[Note 74: _Corresp._, 12821-12827.]

Dans les instants qui précédèrent l'entrevue, Alexandre et Napoléon
reçurent l'un et l'autre, de leurs agents à l'extérieur, des avis qui
achevèrent de préparer leurs résolutions. Alexandre savait déjà que
l'Angleterre avait négligé d'accéder à la convention de Bartenstein,
qu'elle faisait même difficulté de garantir un emprunt à contracter par
la Russie pour la continuation de la guerre, qu'elle jugeait le
placement aléatoire et exigeait des avantages proportionnés aux risques
à courir. Le Tsar apprit un peu plus tard, par des dépêches concluantes
du comte Razoumovski, que tout espoir fondé sur la coopération de
François Ier devait être tenu définitivement pour illusoire, tant que la
Russie n'aurait point par elle-même décidé le sort de la guerre;
l'Autriche ne s'engagerait qu'à coup sûr. Ce marchandage d'une part, cet
égoïsme de l'autre, provoquèrent chez Alexandre un mouvement plus
prononcé d'impatience et de dégoût, dissipèrent ses derniers scrupules,
le détachèrent plus complètement de la cause européenne. Puisqu'on
laissait la Russie s'exposer seule pour le salut de tous, pourrait-on
lui reprocher une défection, si éclatante fût-elle? pourrait-on se
plaindre qu'après avoir tout essayé en vain, elle n'ait pris conseil que
de sa sécurité et de ses intérêts propres, recherché son avantage
particulier, préféré un adversaire magnanime à d'inutiles amis? En
venant franchement à Napoléon, elle obtiendrait peut-être de participer
aux faveurs qu'il déversait si généreusement sur ceux qui savaient le
comprendre et le servir, et l'idée de féconder une paix nécessaire par
une alliance profitable prenait forme dans l'esprit d'Alexandre[75].

[Note 75: VASSILTCHIKOFF, IV, 367-381.]

On remettait en même temps à Napoléon, dans la journée du 24, deux plis
de provenance différente. Le premier contenait une série de dépêches du
général Andréossy: il en résultait que l'Autriche n'avait jamais voulu
traiter sérieusement avec nous et n'avait attendu qu'une occasion
vraiment propice pour «tenter le sort de la guerre[76]». La seconde
communication était un avis de Constantinople, portant qu'une révolution
avait éclaté dans cette ville le 27 mai, que les janissaires avaient
détrôné Sélim, l'avaient égorgé (ce dernier fait était controuvé), que
la Turquie retombait dans l'impuissance et le désordre.

[Note 76: _Corresp._, 12813]

Par ce que mandait Andréossy, l'Empereur fut affermi dans ses défiances
et dans ses préventions contre l'Autriche; il s'écarta d'elle plus
résolument et sentit davantage la tentation de transporter en Russie les
offres dédaignées à Vienne. D'autre part, la disparition de Sélim, le
seul homme qui eût pu ranimer la Turquie et la faire concourir à nos
desseins, privait notre politique du point d'appui qu'elle s'était
cherché au delà du Danube; elle justifiait notre défection à l'égard des
Ottomans, permettait de les abandonner sans scrupule et sans regret, de
se ménager à leurs dépens une alliance plus efficace. Avec la Russie,
comme naguère avec l'Autriche, l'Orient restait le terrain d'entente: il
convenait toutefois de s'y placer autrement pour négocier avec la
première que pour converser avec la seconde; au lieu de mettre en avant
le principe de l'intégrité ottomane et de n'admettre le partage qu'à
titre subsidiaire, il importait désormais de placer cette hypothèse en
première ligne, de la rapprocher, de se montrer prêt à la réaliser.
Napoléon reprendrait donc directement avec Alexandre l'entretien entamé
jadis par intermédiaires, et Tilsit devait marquer moins un complet
revirement qu'une nouvelle évolution de sa politique, de cette politique
ondoyante et souple, qui revenait à son point de départ après un long
circuit, qui savait, avec une adroite mobilité, tourner sur elle-même,
se replacer dans la même position à mesure que les circonstances se
retrouvaient identiques, et présenter toujours aux événements une face
appropriée.

Admettant, il est vrai, le cas où Alexandre éluderait ses offres et se
montrerait insaisissable, où la Russie ne traiterait que pour se donner
le temps de reprendre haleine, Napoléon n'entendait renoncer
prématurément à aucun de ses avantages; il mandait à Sébastiani de se
concilier le nouveau gouvernement ottoman, quel qu'il fût, d'entretenir
l'ardeur des musulmans: «Si d'ici à un mois, faisait-il écrire à
l'ambassadeur, je m'aperçois qu'on ne veut pas négocier de bonne foi, je
passerai le Niémen, et ma jonction sera bientôt faite avec le grand
vizir[77].» Néanmoins, sentant derrière lui le France impatiente de
repos et à peine remise de ses inquiétudes, pressé de se montrer à elle,
apercevant devant lui le morne et vaste empire qui déployait au loin ses
horizons fuyants, hésitant à pénétrer dans cet inconnu, il désirait
sincèrement que l'entente se fît avec Alexandre et lui permît de fixer
l'avenir. Non qu'il crût à une identité permanente d'intérêts entre les
deux empires, non qu'il voulût, stipulant dès à présent une parfaite
réciprocité d'avantages, admettre comme système immuable un partage
d'autorité et d'influence entre la France et la Russie régnant d'accord
sur le inonde. À vrai dire, il n'avait point de système, mais un but,
qui était de vaincre l'Angleterre et de conquérir la paix générale. De
toutes les puissances, la Russie lui semblait la mieux placée pour
l'assister dans cette tâche; elle pourrait l'y aider par sa situation
géographique, à la fois continentale et maritime, par sa force, par
l'immensité de ses moyens; elle lui offrait prise par son désarroi
présent; il allait à elle, afin de lui proposer de lutter à deux contre
l'Angleterre et lui offrir, comme prix de cette alliance, l'espoir de
partager avec nous l'empire de l'Orient.

[Note 77: _Corresp._, 12819.]



                         CHAPITRE PREMIER

                              TILSIT


Le radeau du Niémen.--L'attente d'Alexandre.--Première entrevue.--Bonne
grâce et manières charmantes de l'empereur de Russie.--Un mot de
Napoléon.--Armistice avec la Prusse.--Impression de Napoléon sur
Alexandre; il règle d'après le caractère de ce prince toute sa politique
avec la Russie; plan de séduction qu'il imagine.--Profession de foi
d'Alexandre.--Est-il sincère?--Effet produit sur lui par
Napoléon.--Raisons qui le déterminent à embrasser actuellement le
système de la France.--Ses arrière-pensées.--1807 et 1812.--Caractère de
l'accord intervenu à Tilsit.--Seconde entrevue.--Le roi
Frédéric-Guillaume.--Napoléon exige le renvoi de Hardenberg.--Le Tsar à
Tilsit.--La Prusse propose le démembrement de la Turquie.--Occupation
des premières journées.--Visite aux troupes, revues.--Splendeurs
militaires.--Coup de théâtre.--Le partage de l'Orient.--Napoléon et
Catherine II.--Réserve posée par l'Empereur; moyens qu'il emploie pour
se soustraire à tout engagement positif.--Le Tsar promet sa visite à
Paris.--Nature des espérances qu'il conçoit.--Son secret
désir.--Désignation des plénipotentiaires; les princes de Talleyrand et
Kourakine.--Suite de la négociation directe entre les deux
empereurs.--Emploi de leurs journées.--Le roi de Prusse en tiers dans
leurs promenades.--Le dîner, la soirée.--Intimité des deux
empereurs.--Sujets de leurs entretiens.--Alexandre se met à l'école de
Napoléon.--Jugement sur le futur Louis XVIII.--La reine
Hortense.--Correspondance échangée à Tilsit.--L'Europe
occidentale.--L'Allemagne française.--La Silésie.--Le grand-duché de
Varsovie.--Rôle que l'Empereur réserve à la Pologne dans ses
combinaisons.--Le traité de Tilsit contient le principe de sa propre
destruction.--La rive gauche de l'Elbe.--Le royaume de
Westphalie.--Désespoir de la Prusse.--Suprême tentative.--Arrivée de la
reine Louise.--Visite de Napoléon à la maison du meunier.--Le dîner chez
l'Empereur.--Joie de la reine, suivie d'une amère déception.--La seconde
soirée.--La reine de Prusse et le prince Murat.--Départ.--Traité avec la
Prusse.--La convention de Kœnigsberg.--_Un chef-d'œuvre de
destruction_.--Droit pour la Russie d'intervenir.--Stipulations
concernant l'Angleterre et la Turquie.--Double médiation.--La ligue
continentale.--Partage éventuel de l'empire ottoman.--Les îles
Ioniennes.--_L'air noté_.--Signature des trois actes.--Fête
militaire.--Napoléon décore le premier grenadier de Russie.--Séparation
des empereurs.--L'œuvre de Tilsit.



I


Au milieu du Niémen, un radeau avait été établi à l'aide de barques
juxtaposées: l'art industrieux de nos soldats y avait élevé «une
maisonnette très joliment meublée[78]», comprenant deux pièces, dont
l'une devait recevoir les empereurs et servir à leur conférence, dont
l'autre était destinée à leur état-major. Des branchages, des guirlandes
fleuries cachaient la nudité des murs; au fronton, les chiffres de
Napoléon et d'Alexandre figuraient entrelacés. Attirée par ces apprêts,
par l'annonce de l'entrevue, notre armée au repos distinguait peu à peu
sur l'autre rive, peu de jours avant hostile et déserte, où seuls
quelques Cosaques voltigeaient le long de la grève sablonneuse, des
groupes nombreux et brillants. L'empereur de Russie venait d'arriver,
suivi de son frère, des généraux Bennigsen et Ouvarof, du prince Lobanof
et de plusieurs aides de camp: il s'était arrêté et se reposait dans une
auberge à demi ruinée. Un officier entra: «Il vient», dit-il, et annonça
qu'un grand mouvement se voyait sur la rive française, que les soldats
faisaient la haie et acclamaient leur chef, qui passait au galop entre
leurs rangs pour s'approcher du fleuve. Alexandre s'embarqua
sur-le-champ; dans le même instant, un canot se détachait de l'autre
bord, et Napoléon s'y reconnaissait à son uniforme traditionnel, au
petit chapeau légendaire[79]. Le canon tonnait; au cri français de: Vive
l'Empereur! répondaient les acclamations plus graves et rythmées des
soldats de Russie. On saluait les souverains, on saluait aussi la paix;
chez tous ces hommes acharnés depuis huit mois à se haïr et à se
combattre, la nature reprenait ses droits; un immense espoir de repos,
d'apaisement, soulevait en même temps des milliers de cœurs et faisait
souhaiter que la réconciliation des deux monarques vînt enfin procurer
la sécurité de l'univers.

[Note 78: Budberg à Soltykof, 16-28 juin 1807. Archives de
Saint-Pétersbourg.]

[Note 79: TATISTCHEFF, _Nouvelle Revue_ du 1er juin 1890.]

Lorsque l'empereur Napoléon, arrivé le premier au radeau, reçut le tsar
Alexandre, il se trouva en présence d'un monarque de trente ans, d'une
figure avenante et remarquablement agréable, d'élégantes manières, chez
lequel l'habitude de l'uniforme corrigeait ce que pouvait avoir
d'excessif la souplesse et la flexibilité slaves. Alexandre était
charmant dans la tenue sobre et un peu grave des gardes Préobrajenski,
habit noir à parements rouges, agrémenté d'or, avec la culotte blanche,
l'écharpe, le grand chapeau à trois cornes, surmonté de plumes blanches
et noires[80]. Il vint gracieusement à Napoléon et, d'un élan spontané,
les deux empereurs s'embrassèrent; ils se mirent ensuite à causer
familièrement.

[Note 80: TATISTCHEFF, _loc. cit._]

Pour plaire à première vue, l'un des secrets d'Alexandre était de
prendre dès le début un ton simple, amical, confiant; il avait l'air
d'admettre d'emblée son interlocuteur dans son intimité. La tête
légèrement penchée, un joli sourire aux lèvres, il s'exprimait en termes
d'une aisance parfaite, et dans sa bouche le français se modulait à la
russe, avec des inflexions caressantes, avec une douceur presque
féminine[81]. Napoléon fut charmé de ces manières auxquelles les
souverains d'ancienne race ne l'avaient pas habitué. Il avait vu
s'incliner devant lui les rois d'Allemagne, mais leur attitude était
celle de vassaux craintifs; au lendemain d'Austerlitz, il avait vu
l'empereur d'Autriche s'approcher de son bivouac, mais le descendant des
Habsbourg portait au front l'amertume de sa défaite: réduit à implorer
la paix, il laissait voir, par sa tenue et son langage, ce que cette
démarche coûtait à son orgueil. À Tilsit, Napoléon rencontrait pour la
première fois un vaincu aimable, qui répondait à ses avances: il se
sentit encouragé à les poursuivre, et la bonne grâce témoignée de part
et d'autre créa une sympathie réciproque. Entre les deux monarques
officiellement en guerre, le rétablissement de la paix fut sous-entendu
et la possibilité d'un accord étroit aussitôt envisagée.

[Note 81: LAMARTINE, _Histoire de Russie_, II, 143]

Toute alliance naît de haines partagées. À ce moment, Alexandre avait
deux objets d'aversion: l'Angleterre, qui l'avait mal secondé,
l'Autriche, qui s'était dérobée à ses instances. On assure que son
premier mot à l'Empereur fut celui-ci: «Sire, je hais les Anglais autant
que vous.--En ce cas, aurait répondu Napoléon, la paix est faite.» À
cette profession d'animosité commune contre l'Angleterre, Napoléon donna
un pendant à l'adresse de l'Autriche. Quand l'intimité fut plus
complète, quand on en vint aux plus libres confidences, il témoigna le
désir d'un accord à deux, exclusif, jaloux, sans alliance «collatérale»,
suivant le mot d'un homme d'État russe[82], et formulant sa pensée avec
une brutalité crue: «J'ai souvent couché à deux, dit-il, jamais à
trois.» Le tiers incommode auquel il faisait allusion, c'était
l'Autriche: Alexandre trouva le mot «charmant[83]».

[Note 82: Le comte Roumiantsof. Archives de Saint-Pétersbourg.]

[Note 83: Rapport de Savary du 6 août 1807.]

Un seul scrupule retenait le Tsar et contrariait ses épanchements. Au
sortir de l'entrevue, il allait retrouver, au pauvre village de
Pictupœhnen, Frédéric-Guillaume et les Prussiens, qui demeuraient
nominalement ses alliés. Avec eux, la signature de l'armistice restait
en suspens: Napoléon y mettait des conditions rigoureuses; il exigeait
que les dernières places conservées par les troupes de
Frédéric-Guillaume en Silésie et en Poméranie lui fussent remises avec
leurs garnisons: il voulait que l'armistice fût encore une capitulation,
succédant à tant d'autres. Si l'empereur Alexandre ne rapportait pas à
la Prusse un adoucissement de son sort, quelle réponse ferait-il aux
questions anxieuses de Frédéric-Guillaume? Ne lirait-il pas au moins sur
le visage du roi de muets et navrants reproches? Il pria Napoléon
d'épargner à la Prusse, réduite à merci, une humiliation inutile, et
obtint que l'armistice serait signé sur-le-champ, sans remise des
places[84].

[Note 84: _Mémoires de Hardenberg_, III, 475.]

Ce point réglé, rien ne s'opposait plus à ce que les négociations pour
la paix et l'alliance fussent menées bon train et avec un égal
empressement. Pour les faciliter, Napoléon offrit au Tsar de s'établir à
Tilsit: il s'y trouverait chez lui, y viendrait avec une partie de sa
garde: un quartier de la ville serait mis à sa disposition,
Frédéric-Guillaume étant admis à jouir du même privilège. Alexandre
accepta ces propositions, s'en montra reconnaissant, fut de plus en plus
expansif, cordial, et l'entretien se prolongea près de deux heures.
Toutes les questions y furent légèrement abordées, et l'on reconnut
qu'aucune d'elles ne mettrait obstacle à l'entente. Alexandre les traita
avec tact, avec une ouverture et une liberté d'esprit qui furent
remarquées de son interlocuteur et achevèrent de lui plaire: «Je viens
de voir l'empereur Alexandre, écrivait le soir même Napoléon à
Joséphine, j'ai été fort content de lui! C'est un fort beau, bon et
jeune empereur; il a de l'esprit plus qu'on ne pense communément[85].»

[Note 85: _Corresp._, 12825.]

À travers ce peu de lignes, il est aisé de lire tout l'espoir que
Napoléon fondait maintenant sur l'empereur Alexandre. D'un rapide coup
d'œil, il avait embrassé ce caractère sous toutes ses faces. Et d'abord,
Alexandre lui était apparu de nature affectueuse et tendre, très
sensible aux égards, donnant et demandant beaucoup à l'amitié. Puis,
c'était une imagination vive, qu'il serait facile d'enflammer: prompt à
s'éprendre d'idées, pourvu qu'elles fussent belles et séduisantes, il
s'attachait moins à les préciser, à les traduire sous forme de réalités
qu'à s'enivrer de leur éclat; esprit brillant, mais incomplet, il était
propre surtout à recevoir des impressions, à s'assimiler les pensées
qu'on lui suggérait, à les parer de poésie et de splendeur, à leur
rendre un culte contemplatif, et semblait né pour rêver plutôt que pour
agir. Par chacun de ces côtés, Napoléon reconnut que le jeune empereur
lui offrait prise; il le jugea accessible de toutes parts à l'ascendant
de son impérieux génie. Dès lors, son parti est pris: d'une main
délicate et sûre, il touchera tous les ressorts qui doivent faire vibrer
l'âme d'Alexandre et s'emparera de ce prince, afin de tenir en lui la
Russie. Ce qu'il veut, c'est à la fois dominer son esprit et prendre son
cœur: aux rapports qui vont s'établir, il donnera moins le caractère
d'une alliance au sens ordinaire du mot que celui d'une liaison
personnelle et intime, fondée sur un attachement d'homme à homme, et ce
lui sera un moyen de laisser à l'accord quelque chose d'indéterminé et
de mystérieux; on s'entend à demi-mot entre amis qui se goûtent
mutuellement et bannissent toute défiance. En politique, les paroles,
les actes de l'Empereur s'inspireront invariablement des tendances
morales et des particularités d'âme remarquées chez Alexandre: jeter en
avant des idées générales, les développer avec une incomparable magie de
pensée et de langage, relever, ennoblir toutes les questions, montrer en
elles des aspects humanitaires, sentimentaux, philosophiques, les
transporter dans une région haute et nuageuse, éviter autant que
possible d'en dégager dès à présent les côtés matériels et pratiques,
traiter tout en grand, poser des principes et laisser à l'avenir le soin
d'en tirer l'application, parler au futur plus qu'au présent, s'épargner
ainsi des engagements prématurés et peut-être dangereux; lorsqu'il
deviendra indispensable de fournir à Alexandre de réelles satisfactions,
les accorder à l'homme plus qu'au souverain, les ménager de manière à
contenter son amour-propre, ses aspirations personnelles et momentanées
plus que les intérêts permanents de son peuple, lui faire espérer
d'autres avantages, plus vastes encore, lui laisser toujours à désirer,
le tenir en un mot dans une expectative pleine de charme, dans une
attente constamment renouvelée, dans un songe enchanteur qui lui ôtera
la faculté de raisonner et de se reprendre: tel fut le plan auquel
Napoléon devait s'attacher avec une suite, une constance, une habileté
extraordinaires, et auquel il semble s'être fixé dès l'instant de sa
rencontre avec l'empereur de Russie.

De son côté, Alexandre a raconté en ces termes sa première impression:
«Je n'ai jamais eu plus de préventions contre quelqu'un que je n'en ai
eu contre _lui_, mais après trois quarts d'heure de conversation avec
lui, elles ont toutes disparu comme un songe[86].» La première fois
qu'il reçut après l'entrevue un diplomate français, il l'accueillit par
ces paroles: «Que ne l'ai-je vu plus tôt... le voile est déchiré et le
temps de l'erreur est passé[87]!» Convient-il d'ajouter une entière
confiance à ces ferventes et soudaines professions de foi? Dès le moment
où il eut la révélation de Napoléon, Alexandre fut-il aussi complètement
à lui qu'il s'en donna l'apparence? se laissa-t-il vraiment subjuguer et
séduire? abjura-t-il toutes ses préventions contre l'homme redoutable
qu'il avait combattu avec tant d'âpreté et dans les bras duquel une
subite défaillance l'avait inopinément conduit?

[Note 86: Rapports de Savary du 9 octobre 1807.]

[Note 87: Le chargé d'affaires Lesseps au ministre des relations
extérieures, 19 août 1807.]

Alexandre avait l'enthousiasme prompt et variable; son cœur généreux et
son esprit inquiet le firent s'attacher à des objets divers, quoique
toujours nobles et relevés; s'acheminant tour à tour dans des voies
différentes, il s'y engagea d'abord avec ardeur, puis s'arrêta lassé,
non sans marquer son passage par des traces fécondes, car il rencontrait
le bien en poursuivant l'idéal. Il eut successivement la religion du
progrès, celle du passé, se prit d'un égal amour pour les idées
libérales, pour l'autorité ensuite, envisagée sous une forme mystique et
tutélaire. Napoléon fut-il l'une de ses passions, suivant et précédant
tant d'autres? Il fut à coup sûr l'une de ses curiosités, l'un de ses
étonnements. Placé en présence de cet universel génie, qui se mettait en
action devant lui et déployait pour lui plaire ses multiples ressources,
il en fut frappé comme d'un phénomène unique, extraordinaire; il
l'admira d'abord comme une force de la nature, l'étudia avec un intérêt
soutenu, absorbant, puis éprouva pour lui ce goût qui attache
invinciblement à ce que l'on veut comprendre et pénétrer. Il faut
ajouter que son éducation, ses impressions primitives ne le mettaient
point spécialement en défense contre le prestige du héros
révolutionnaire; moins attaché que les autres souverains de son temps
aux principes et aux passions d'autrefois, moins d'ancien régime, si
l'on peut dire, il se dégageait plus facilement de leurs préventions, et
les nouveautés grandioses, de quelque ordre qu'elles fussent, avaient le
don de le capter. Qu'il ait subi l'ascendant d'une nature supérieure et
cette prise que Napoléon exerçait si fortement sur les hommes, c'est ce
que ses épanchements intimes, appuyant ses témoignages publics, laissent
clairement apercevoir. Il n'échappa pas à la puissance de ces yeux qui
dardaient sur lui un regard si pénétrant, au charme de cette bouche qui
lui souriait avec tant de grâce et le caressait de paroles infiniment
flatteuses; il ne résista pas à l'action de ce langage qui savait tout
embellir et transformer, qui peuplait le monde de merveilles, et nul
doute que la grandeur de l'homme n'ait été pour beaucoup dans l'attrait
qui le poussa vers le monarque.

D'ailleurs, dans ce que Napoléon lui avait dit ou laissé entendre, tout
était pour lui plaire et le ravir. Il était venu en vaincu, encore
meurtri de sa défaite, de ses illusions détruites, agité, il est vrai,
de nouveaux et ambitieux désirs, mais osant à peine se les avouer, et
voici que le vainqueur, le consolant et le relevant de ses disgrâces,
dépassant du premier coup son attente, lui offrait part à une fortune et
à une gloire sans exemple. S'il essayait d'échapper à cet éblouissement
et repassait de sang-froid dans sa mémoire les paroles recueillies, il
n'y trouvait rien qui pût blesser l'intérêt présent de la Russie; il n'y
découvrait que motifs d'espérer pour elle et de se réjouir, et la raison
lui semblait justifier son entraînement. Pour s'unir à la Russie et
l'associer à sa destinée, que demandait en somme Napoléon? D'abord qu'on
renonçât à contester sa suprématie sur le midi et le centre de l'Europe,
qu'on reconnût les changements opérés tant en Allemagne qu'en Italie;
Alexandre était résigné d'avance à ce sacrifice. D'autre part, Napoléon
ne lui proposait pas de participer à de plus profonds bouleversements.
Questionné sur deux points, il avait déclaré ne point vouloir détruire
la Prusse ni rétablir la Pologne. S'il écartait l'Autriche de ses
combinaisons, répondant en cela aux désirs d'Alexandre, il n'annonçait
aucun projet contre l'existence même de cet empire, indispensable à la
sécurité de la Russie. Ce qu'il réclamait avec force, c'était qu'on
l'aidât à assurer le repos du monde par la paix maritime, à menacer les
Anglais, au besoin à les combattre, à soulever contre eux le continent.
Certes, une rupture avec Londres porterait atteinte à la prospérité
matérielle de l'empire, troublerait profondément et déconcerterait la
nation; mais Alexandre envisageait les rapports de la Russie avec
l'Angleterre d'un point de vue plus élevé que son peuple: révolté par
l'égoïsme des insulaires, il jugeait de plus que leur despotisme pesait
aussi lourdement sur l'Océan que celui de Napoléon sur la terre; il
estimait que la Russie, puissance baltique, trouverait son compte à
combattre leurs prétentions, à limiter leurs prérogatives; en revenant à
l'idée entrevue par Catherine II, saisie avec ardeur par Paul Ier,
d'assurer les droits des neutres et l'égalité des pavillons, il
reprendrait une tradition intermittente de la politique moscovite et se
consolerait de n'avoir point affranchi le continent en poursuivant avec
nous l'indépendance des mers. En échange de ce service, Napoléon
semblait promettre à la Russie des profits sérieux, brillants surtout et
flatteurs, et l'Orient était le terrain où elle aurait naturellement à
les demander et à les recevoir. Sans doute, l'Empereur n'annonçait rien
de positif, mais ses regards, le ton de ses discours, son air, en
disaient plus que ses paroles, et, pour se manifester par de précieux
témoignages, sa bonne volonté paraissait n'attendre qu'une occasion.
Alexandre estimait donc de plus en plus qu'une saine politique lui
recommandait de s'unir actuellement au vainqueur, de lui prêter contre
l'Angleterre un concours «non seulement apparent, mais sincère[88]»,
afin d'obtenir de lui des avantages qui payeraient la Russie de ses
pertes et compenseraient ses désastres.

[Note 88: Conversation d'Alexandre avec le major de Schœler,
émissaire du roi de Prusse, publiée par HASSEL, _Geschichte der
Preussischen Politik,_ 1807 _bis_ 1815, I, 400.]

Est-ce à dire qu'il se livrât sans réserve au génie qui avait juré sa
conquête? Il y avait chez lui, au milieu de ses enthousiasmes, au milieu
de ses idéales et flottantes aspirations, une subtile finesse, même,
suivant le mot d'un homme qui l'approcha de près et le jugea bien, un
«acquit de dissimulation souveraine[89]»; il était fils d'une race de
Slaves, mais de Slaves élevés à l'école de Byzance. À Tilsit, subissant
le charme, il ne s'y abandonna pas tout entier, garda une part de
lui-même pour l'observation et la méfiance. Dans cette âme à la fois
mobile et complexe, les sentiments les plus divers se superposaient
alternativement, pour ainsi dire, plutôt qu'ils ne se substituaient tout
à fait les uns aux autres: celui qui l'emportait un jour ne détruisait
pas entièrement celui qui avait prévalu la veille, le refoulait
seulement, et, sous l'engouement qui portait aujourd'hui Alexandre vers
l'alliance napoléonienne, on eût retrouvé un reste de crainte et de
suspicion. Si réelle qu'elle fût, sa confiance gardait quelque chose de
fragile, d'instable, et s'abandonnant avec délices aux séductions de
l'heure présente, il laissait certains doutes planer sur l'avenir.

[Note 89: Le général de Caulaincourt.]

Croyait-il, par exemple, que l'alliance, lorsqu'elle aurait produit les
résultats dont elle était promptement susceptible, peut-être la paix
maritime, au moins l'extension de la Russie en Orient, dût être
indéfiniment prolongée? Fallait-il, suivant lui, reconnaître la loi de
l'avenir dans un accord de principe entre la Russie se désintéressant
des affaires occidentales et la France débordant sur le monde? À cet
égard, il évitait de s'interroger. En descendant au fond de sa pensée,
on y eût retrouvé la crainte que la sécurité permanente de la Russie ne
pût se concilier avec l'excès de la puissance française. Il ne renonçait
pas absolument à rétablir l'Europe dans ses droits, à rejeter la France
dans de plus étroites limites, mais n'attendait plus la réalisation de
ce vœu que d'un concours problématique de circonstances: «Changent les
circonstances, disait-il confidentiellement, la politique aussi pourra
changer[90].» En attendant, il emploiera d'une part à rétablir ses
forces, de l'autre à se ménager d'égoïstes satisfactions, le temps qu'il
ne saurait plus consacrer à la défense commune, travaillera pour
lui-même après s'être épuisé en efforts stériles au profit d'autrui,
quitte ensuite, lorsqu'il aura pris ses avantages et ses sûretés, à voir
s'il doit rester l'allié de Napoléon ou redevenir celui de l'Europe. Il
se peut, à la vérité, que l'ambition du conquérant se découvre à bref
délai insatiable et dévorante, qu'elle menace la puissance même qu'elle
semble vouloir prendre pour auxiliaire: contre de tels périls, Alexandre
se tiendra sur ses gardes; sitôt qu'ils lui apparaîtront, l'alliance se
rompra d'elle-même, au cours de son activité, mais la Russie y aura
gagné tout au moins d'avoir suspendu quelques années la marche
terrifiante des armées françaises, d'avoir détourné ce torrent, d'avoir
obtenu le temps de fortifier ses frontières, de réparer ses pertes, de
se remettre en posture de défense. Après ce répit, s'il lui faut engager
une lutte suprême, elle se trouvera mieux préparée à la soutenir; sans
recourir alors à l'inutile moyen des coalitions, ne s'appuyant que sur
elle-même, sur sa puissance restaurée, sur le sentiment de son droit,
elle attendra l'envahisseur, lui opposera sa masse redoutable et «vendra
chèrement son indépendance[91]». En 1807, Alexandre ne souhaitait pas
encore, mais prévoyait par instants 1812.

[Note 90: Conversation avec Schœler, HASSEL, 390.]

[Note 91: Conversation avec Schoeler, HASSEL, 386.]

Toutefois, les nuages qui passaient sur son esprit n'assombrissaient
point son visage. Auprès de Napoléon, il se montrait parfaitement calme,
rayonnant de satisfaction, plein d'espoir, affectait une foi sans bornes
dans la perpétuité de l'accord: il entrait dans les vues du grand homme,
admettait tous ses plans, s'inclinait devant sa supériorité, se
déclarait disposé à le seconder, prêt à l'aimer, et ce jeu caressant,
qui répondait à son caractère, à son penchant actuel, au plaisir qu'il
éprouvait de bonne foi à cultiver des relations attrayantes, faisait
aussi partie de sa politique. Vraiment séduit, il se montrait plus
conquis encore qu'il ne l'était en réalité, son but étant de procurer à
l'Empereur des impressions et des satisfactions qui lui fussent
nouvelles. Napoléon avait vaincu l'Europe, il ne l'avait point
persuadée; il avait soumis les rois à son joug, sans les plier à son
ascendant moral, et, parmi tous ses triomphes, l'amitié d'un grand
souverain était le seul succès qui lui manquât.

En la lui offrant, Alexandre pensait contenter en lui un secret et
orgueilleux désir, prendre dans ses sentiments une place à part et se
ménager plus aisément sa confiance: «Flattez sa vanité, disait-il aux
Prussiens en leur recommandant son système; c'est mon loyal intérêt pour
votre roi qui me fait vous donner ce conseil[92].» On doit chercher en
partie dans cette arrière-pensée et dans cette illusion le secret des
hommages à la fois délicats et passionnés qu'Alexandre prodiguait à
Napoléon. Sans doute, le désir de charmer était chez lui inné,
continuel, et la conquête de Napoléon devait particulièrement tenter
Alexandre _«le séduisant[93]»_. Il s'y vouait par goût, par une
instinctive tendance, mais aussi parce qu'il y voyait un moyen de mieux
servir et ménager l'intérêt de son État[94]. Il se trouvait de la sorte
que les deux souverains avaient adopté le même système l'un vis-à-vis de
l'autre: Napoléon voulait s'attacher Alexandre, mais la volonté de
plaire était égale chez le Tsar, et si l'on cherchait à préciser le
véritable caractère des rapports inaugurés à Tilsit, en les dégageant de
l'appareil émouvant et grandiose qui était venu les environner, on
pourrait les définir: un essai sincère d'alliance momentanée, doublé
d'une tentative de séduction réciproque.

[Note 92: Conversation avec Schœler, HASSEL, 385.]

[Note 93: _Réminiscences sur Napoléon Ier et Alexandre Ier_, par la
comtesse de Choiseul-Gouffier, p. 11.]

[Note 94: Dans une note autographe sur les instructions à donner au
nouvel ambassadeur de Russie à Paris, le comte Pierre Tolstoï, Alexandre
écrivait: «Il faut dire entre autres choses que, la paix de Tilsit ayant
délivré la Russie du danger dont la menaçait son ennemi le plus
dangereux, la politique exige que nous cherchions à tirer le meilleur
parti possible de ce nouvel état de choses, et que c'est en cherchant à
resserrer les liens qui unissent les deux empires qu'on peut se flatter
de tourner à notre avantage les rapports nouvellement établis entre la
Russie et la France.» Archives de Saint-Pétersbourg.]



II


On se revit le 26, sur le radeau du Niémen. Le roi de Prusse vint à
cette seconde conférence et fut présenté par Alexandre à Napoléon; son
attitude forma avec celle du Tsar un contraste déplaisant.
Frédéric-Guillaume était naturellement dépourvu de grâce et d'aisance:
le malheur le rendait plus gauche encore, et il ne sut faire à triste
fortune bon visage. Son air morne, ses yeux fixés à terre, son langage
hésitant, tout dénotait en lui une insupportable contrainte. Derrière ce
visage fermé, Napoléon soupçonna une âme d'autant plus difficile à
ramener qu'elle était honnête et convaincue: il jugea et condamna
définitivement la Prusse dans la personne de son roi; sans espoir de la
rattacher à son système, obligé de la conserver, puisque l'alliance
russe était à ce prix, il ne songea plus qu'aux moyens de la réduire à
l'impuissance et, ne pouvant la frapper à mort, voulut l'empêcher de
vivre.

Son langage au Roi fut dur et hautain: à peine une allusion aux
conditions de la paix; il appuya sur les défauts qu'il avait remarqués
dans l'administration et l'armée prussiennes, donna à Frédéric-Guillaume
quelques conseils, mit une insistance blessante à lui remontrer son
métier de roi. Puis il renouvela une prétention cruelle. Avant la
guerre, le baron de Hardenberg, ministre dirigeant de Prusse, avait
manqué à la France en refusant audience à son envoyé; pour venger cette
injure, Napoléon refusait maintenant de traiter avec lui, ce qui était
imposer son renvoi, le frapper d'incapacité politique et l'exclure des
conseils de son souverain. Frédéric-Guillaume discuta cette exigence; il
n'avait personne, disait-il, pour remplacer Hardenberg. Napoléon n'admit
point cette excuse, cita des noms, et entre autres, par une erreur
singulière, celui du baron de Stein, le futur régénérateur de la
monarchie prussienne. Après un entretien pénible, on se sépara très
froidement, et Frédéric-Guillaume, retournant sur la rive droite,
entendit Napoléon et Alexandre se donner rendez-vous pour le soir même à
Tilsit[95].

[Note 95: HARDENBERG, III, 465-466, 480.]

L'entrée du Tsar en ville se fit avec la pompe que permettaient le lieu
et les circonstances, au milieu d'un bel appareil militaire. L'armée
française avait effacé en elle les traces de la lutte, resplendissait
d'un éclat martial. L'Empereur et sa maison montèrent à cheval pour
recevoir le Tsar à son débarquement. Lorsque Alexandre approcha du
rivage, où un beau cheval arabe, richement harnaché, lui avait été
préparé, les troupes rendirent les honneurs, les drapeaux s'inclinèrent;
soixante coups de canon furent tirés. Sur le chemin que les deux
empereurs devaient parcourir à travers la ville, des détachements de la
garde, infanterie et cavalerie, étaient massés; tous les régiments
étaient représentés, dragons, chasseurs, grenadiers, et avant que
Napoléon les lui nommât, Alexandre reconnaissait ces uniformes que la
victoire avait rendus populaires, ces soldats qui portaient dans leur
tenue et leur regard l'orgueil de leurs triomphes. De leur côté, les
Français admiraient la haute mine du monarque russe, la grâce inimitable
avec laquelle il saluait de l'épée[96]. Chevauchant côte à côte et
causant, les deux souverains arrivèrent à la maison que le Tsar avait
habitée pendant son précédent séjour à Tilsit, avant Friedland: «Vous
êtes chez vous», lui dit l'Empereur. Mais Alexandre ne mit pas encore
pied à terre; par une flatterie délicate, il continua d'avancer entre
les troupes formant la haie, afin de mieux voir la garde impériale,
rangée sur toute la longueur de la rue[97].

[Note 96: LAMARTINE. _Histoire de Russie_, II, 143.]

[Note 97: _Mémoires de Roustam, Revue rétrospective_, no 8-9.]

On dîna chez l'Empereur, et l'on ne se sépara qu'à neuf heures. À tout
instant, Alexandre était informé de quelque gracieuseté nouvelle:
c'était l'échange des prisonniers, commencé de suite et que l'on
activait, c'était l'envoi de courriers aux commandants de nos troupes
dans l'Allemagne du Nord, afin qu'ils eussent à respecter les domaines
du duc de Mecklembourg, allié à la famille impériale de Russie, enfin,
«tous les honneurs et attentions imaginables[98]». De son côté,
Alexandre traitait en allié, en ami, le souverain dont il n'avait pas
encore officiellement reconnu le titre impérial et que les dépêches de
ses ministres continuaient d'appeler, avec un formalisme imperturbable,
«le chef du gouvernement français[99]».

[Note 98: Budberg à Soltykof, lettre citée p. 57.]

[Note 99: _Id._]

Cependant, si bien établies que fussent les relations personnelles entre
les deux souverains, ils n'avaient qu'effleuré l'objet destiné à sceller
leur accord: dans leurs premières causeries, l'Orient était demeuré à
peu près hors de cause. On prévoyait dans cette partie de l'Europe de
profonds remaniements; on connaissait la catastrophe de Constantinople,
on en ignorait les détails, on hésitait à en préjuger les conséquences.
Sur le partage de la Turquie, le premier mot ne fut dit à Tilsit ni par
la France ni par la Russie: la Prusse osa le prononcer.

Toujours relégué à Pictupoehnen, ignorant s'il resterait ministre, le
baron de Hardenberg passait son temps à ébaucher des projets
d'accommodement; pour ménager à la fois la satisfaction du vainqueur et
celle du vaincu, pour sauver la Prusse et contenter Napoléon, il faisait
appel à toutes les ressources de son esprit, remontait aux précédents et
consultait l'histoire. Au dix-huitième siècle, la Prusse avait inauguré
en Europe et pratiqué avec un incontestable succès la politique des
partages: elle avait trouvé dans les démembrements successifs de la
Pologne une mine inépuisable de profits; même, afin de s'assurer la main
libre sur la Vistule, elle avait imaginé en 1788 de suggérer à
l'Autriche et à la Russie un premier partage de la Turquie. Si les
circonstances avaient totalement changé, le moyen n'en restait pas moins
bon, éprouvé: la Turquie ne s'offrait-elle pas toujours pour attirer et
détourner les ambitions qui s'acharnaient sur l'Europe, pour assouvir
les puissants, dédommager les vaincus, et ne saurait-elle payer pour
tout le monde? Hardenberg fonda sur l'anéantissement de cet empire une
vaste combinaison: il s'agissait de remanier l'Europe orientale et
centrale dans toutes ses parties, de déterminer un échange de
possessions et un chassé-croisé de souverains. La Russie prendrait une
partie des Principautés, la Bulgarie, la Roumélie et les Détroits;
l'Autriche, remise en possession de la Dalmatie, y joindrait la Bosnie
et la Serbie; la France aurait la péninsule hellénique et les îles.
Russie, Autriche et Prusse renonceraient aux provinces qu'elles avaient
arrachées en dernier lieu à la Pologne, et cet État, retrouvant ses
membres épars, reprendrait vie sous le gouvernement du roi de Saxe:
transporté à Varsovie, ce prince abandonnerait le domaine de ses pères à
la Prusse, à laquelle serait rendu en outre tout ce qu'elle avait
possédé en Allemagne, si bien qu'une campagne désastreuse se solderait
en fin de compte pour la monarchie de Brandebourg par un agrandissement.
Au milieu des plus accablants revers qui eussent frappé un État, la
Prusse ne démentait pas ses traditions, ne renonçait point à ses
procédés: accablée et agonisante, elle cherchait encore dans la
destruction d'autrui le rétablissement de sa propre fortune[100].

[Note 100: HARDENBERG, III, 461-463.]

Le projet de Hardenberg, rédigé sous forme de mémoire, approuvé par le
Roi, transmis à titre d'instruction au maréchal de Kalckreuth, qui avait
signé l'armistice et continuait de résider à Tilsit, fut communiqué à
Alexandre et appuyé par le ministre Budberg. Le Tsar se borna à en
prendre acte; les élucubrations _in extremis_ de la Prusse le touchaient
peu, venant d'un ministre condamné et d'un roi sans États, et c'était de
Napoléon seul qu'il attendait le mot qui devait donner carrière à son
ambition. Cette parole vivement attendue, l'Empereur allait enfin la
laisser échapper dans une circonstance frappante et solennelle: il
rencontra ou sut se ménager l'occasion d'un coup de théâtre, éclatant au
milieu de l'une de ces mises en scène imposantes qu'il excellait à
déployer.

Depuis l'établissement du Tsar à Tilsit, il lui faisait les honneurs de
notre armée, disséminée et installée autour de la ville. Le bonne heure,
les souverains sortaient de Tilsit, à cheval, brillamment escortés; dans
la campagne égayée par les sonneries matinales, ils rencontraient de
toutes parts les campements de nos troupes; en peu de jours, nos soldats
avaient su s'improviser des abris: avec ce goût naturel, actif à
s'ingénier, qui leur est propre, ils avaient même enjolivé de leur mieux
ces demeures passagères, les avaient parées d'ornements rustiques
enlevés aux villages environnants. Napoléon parcourait les quartiers
avec son hôte; il lui faisait voir les hommes de près, s'offrait à leur
culte familier, témoignait pour leur bien-être une sollicitude qui
frappait l'autre empereur. Puis, on galopait jusqu'à un espace
découvert, propice aux manœuvres; là, d'autres troupes étaient massées,
rangées avec ordre; leurs longues lignes immobiles, scintillantes
d'acier, se dessinaient à l'horizon; les maréchaux prenaient le
commandement de leurs corps, un nombreux état-major se groupait autour
des empereurs et la revue commençait.

Alexandre portait à ces spectacles une attention passionnée; comme tous
les princes de sa race, il aimait les beaux régiments, les manœuvres
correctement exécutées, et rien ne lui plaisait autant que de voir
évoluer devant lui les troupes de pied bien alignées, passer les masses
tourbillonnantes de la cavalerie: c'était ce que le prince Adam
Czartoryski appelait sa «paradomanie»[101]. L'armée française lui
offrait alors inépuisable matière à satisfaire ses goûts; elle n'était
pas seulement la plus brave, la plus aguerrie, la mieux disciplinée de
l'Europe, mais la plus riche en couleurs, en aspects variés, la plus
pittoresque et la plus splendide. Alexandre ne se lassait point
d'admirer ces troupes sans pareilles, leur tenue et leur entrain: avec
une bonne grâce aisée, il leur rendait justice et ne ménageait point les
éloges à ceux qui l'avaient vaincu. Il se faisait présenter les colonels
des régiments qui l'avaient particulièrement frappé: «Vous êtes bien
jeune pour tant de gloire[102]» disait-il à l'un d'eux. Les plus petits
détails l'intéressaient et émerveillaient son frère. Le grand-duc
Constantin, avec l'assentiment du Tsar, devait demander à l'Empereur de
lui prêter l'un de ces tambours-majors au costume galonné d'or sur
toutes les coutures, au panache extravagant, qu'il avait vu parader en
tête de nos régiments, afin que cet instructeur d'un nouveau genre
apprît à ses confrères de Russie les exercices et «singeries» qu'il
exécutait avec son bâton de commandement[103]. Ce trait n'évoque-t-il
pas tout un tableau et ne fait-il pas, pour un instant, repasser à nos
yeux nos régiments vainqueurs, tels qu'ils défilaient tour à tour devant
le double état-major impérial, allègres et superbes, dans le chatoiement
des uniformes et le fracas des instruments?

[Note 101: _Mémoires du prince Adam Czartoryski_, I, 109.]

[Note 102: _Mémoires du duc de Padoue_, I, 118.]

[Note 103: Archives des affaires étrangères, Russie, 1810.]

Au milieu d'une de ces revues, on apporta à l'Empereur des dépêches
diplomatiques. Il les ouvrit, les parcourut, puis se tournant vers
Alexandre d'un air inspiré: «C'est un décret de la Providence,
s'écria-t-il, qui me dit que l'empire turc ne peut plus exister[104].»
Les dépêches, qu'il fit lire au Tsar, étaient du général Sébastiani, son
ambassadeur à Constantinople; elles racontaient en détail l'événement du
27 mai, montraient les soldats mécontents et la populace s'unissant
contre le sultan réformateur, Sélim assiégé dans son palais, se
résignant promptement à l'arrêt du destin, déposant la couronne avec la
docilité dont tant de ses prédécesseurs lui avaient donné l'exemple, et
la Turquie, après s'être un instant ressaisie sous un chef éclairé,
descendant d'elle-même dans l'abîme. Napoléon était l'allié du Sultan;
il n'était point celui de la Turquie, avec laquelle il n'avait signé
aucun traité. Il déclara que la chute de Sélim le dégageait de tous
liens avec cet empire, mettait sa conscience à l'aise, le laissait libre
d'accomplir les grands projets auxquels sa propre inclination et son
amitié pour Alexandre le conviaient également. Et la pensée des deux
empereurs, dépassant l'appareil guerrier qui se déployait autour d'eux,
les campagnes de Pologne, les pâles horizons du Nord, s'élança vers de
plus lumineuses régions, vers l'Orient et Constantinople, terre promise
de l'ambition des Tsars.

[Note 104: Rapport de Savary du 4 novembre 1807.]

Dans les jours qui suivirent, avec cette éloquence familière, imagée,
vibrante, qui lui était naturelle et qui n'était qu'à lui, Napoléon
parla continuellement de l'Orient. Il évoqua ce monde captivant, qu'il
avait vu et jugé en Égypte, ces contrées qui lui étaient apparues riches
de tous les dons de la nature et que l'homme laissait inexploitées, ces
Turcs dont il se servait à l'occasion, dont il appréciait parfois les
vertus guerrières, mais dont le gouvernement impuissant et désordonné
lui était odieux, parce qu'il répugnait à son esprit épris de la force
et de la règle: «L'Empereur n'aime pas les Turcs, écrivait plus tard un
de ses ministres, il les trouve des barbares[105].» Faisant toucher du
doigt à Alexandre cet empire en dissolution, il lui montrait la facilité
d'en recueillir les débris: cette conquête serait en même temps,
disait-il, œuvre d'humanité et de civilisation: la présence des Turcs
déparait l'Europe régénérée, mettait une tache d'ombre sur le continent
éclairé de lumières nouvelles. Et ces ardentes professions n'étaient pas
seulement un jeu éblouissant, destiné à séduire Alexandre par de
décevantes perspectives; Napoléon portait réellement en lui les
aspirations qu'il exprimait avec tant de force. Si sa conduite à l'égard
de la Turquie variait suivant les nécessités de sa politique, s'il
abandonnait ou soutenait cet État au gré de ses convenances, une idée
persistante, quoique vague et lointaine, se retrouvait en lui depuis le
début de sa carrière et demeurait à l'horizon de sa pensée: c'était
celle d'une grande mission à remplir en Orient et d'une société entière
à recomposer. À coup de victoires, il avait refait, façonné l'Europe à
sa guise; mais son œuvre était-elle complète tant que l'Orient restait à
organiser, tant que cette noble partie de l'ancien monde demeurait à
l'état d'informe chaos? Ignorant, comme la plupart de ses contemporains,
l'état réel et la distribution des races sur le sol de la Turquie, il
discernait pourtant l'une d'elles, parce qu'elle lui apparaissait avec
l'auréole d'un lumineux passé, et la pensée de ressusciter la Grèce, en
la rattachant à son empire, avait plus d'une fois hanté son esprit
profondément imbu des souvenirs et des passions classiques: «La Grèce,
disait-il plus tard, attend un libérateur, il y a là une belle couronne
de gloire à cueillir[106].» Pressentant pour les peuples du Levant une
destinée nouvelle, il voulait l'avancer, afin de la régler par lui-même,
et là, comme partout, son génie impatient rêvait d'accélérer l'histoire.

[Note 105: Champagny à Caulaincourt, 9 mars 1808.]

[Note 106: _Mémorial_, 10-12 mars 1816.]

Alexandre l'écoutait avec ravissement; au contact de cette pensée
exubérante et forte, son imagination s'exaltait; la passion de l'Orient
rentrait dans son âme, et il se sentait saisi par d'ambitieuses
réminiscences. Dans la bouche de Napoléon, il reconnaissait l'écho des
accents qui avaient bercé sa jeunesse; le plan de partage redevenait
pour lui ce «projet grec» qui avait enchanté son aïeule; il l'appelait
encore de ce nom[107], par habitude, par tradition, et les paroles du
conquérant français, ranimant en lui tous les souvenirs du règne de
Catherine, le replaçaient à cet âge héroïque de la Russie moderne.

[Note 107: HARDENBERG, III, 494.]

Cependant, lorsque Napoléon avait montré l'instant venu de reprendre les
traces de la grande impératrice, d'entamer la délivrance de l'Orient, il
posait une réserve: c'était à l'avenir, disait-il, qu'il appartenait de
mûrir et d'achever cette œuvre. On ne devait s'occuper aujourd'hui que
de rétrécir le territoire ottoman, de refouler, «de comprimer[108]» vers
l'Asie un peuple étranger à l'Europe, de lui enlever quelques-unes des
provinces qu'il molestait encore et ne gouvernait plus. Aller plus loin,
procéder à un partage total, serait une opération grosse de difficultés
et de périls; elle risquerait de provoquer entre la France et la Russie
un contact funeste à leur harmonie: il était des positions que l'on ne
voulait point se disputer et que l'on ne pouvait s'abandonner. Il ne
semble pas que le sort futur des provinces centrales de la Turquie et
surtout de Constantinople ait été sérieusement discuté; lorsque cette
question se souleva plus tard entre les deux empereurs, elle leur
apparut toute nouvelle, et ni l'un ni l'autre ne firent allusion à de
précédents débats; à Tilsit, ils s'attachaient à ce qui pouvait les
réunir et non à ce qui les eût divisés. Or, dans l'Orient européen, en
admettant l'hypothèse d'un partage restreint, il était des contrées dont
l'attribution ne pouvait offrir matière à dispute: leur position
décidait de leur sort. Napoléon les montrait du doigt sur la carte et
taillait le domaine respectif des deux puissances dans les possessions
diminuées de la Turquie. La Russie ambitionnait depuis un siècle les
principautés moldo-valaques et les occupait militairement aujourd'hui;
elles constitueraient son lot. Au besoin, si l'on franchissait le
Danube, une portion de la Bulgarie pourrait partager le sort des
Principautés. Quant à la France, elle trouverait autour de ses
possessions d'Illyrie matière à s'étendre, et Napoléon indiquait tantôt
la Bosnie et l'Albanie, qui donneraient plus d'épaisseur et de
consistance à la Dalmatie, cette mince province allongée sur la côte
adriatique, tantôt l'Albanie, l'Épire, la Grèce, qui la prolongeaient au
sud. Toutefois, si les deux souverains prévoyaient d'idéales conquêtes,
ils n'en déterminaient pas rigoureusement la valeur et l'étendue; ils ne
traçaient point de frontières. Quand on s'était bercé d'hypothèses
multiples, sans en préciser aucune, on revenait à des généralités vagues
et fuyantes, et l'entretien se prolongeait sans conclure.

[Note 108: Lettre du comte Roumiantsof rappelant les paroles de
Napoléon à Tilsit, 26 novembre 1807. Archives de Saint-Pétersbourg.]

C'est qu'en effet, si Napoléon inclinait à morceler la Turquie, s'il
étudiait dès à présent les moyens d'opérer cette spoliation[109], son
parti n'était pas arrêté: «Mon système sur la Turquie chancelle,
écrivait-il à Talleyrand, et est au moment de tomber; pourtant, je ne
suis pas décidé[110].» Cette matière était celle où il jugeait le plus
nécessaire à la fois de tenter les convoitises de la Russie et d'éviter
avec elle tout engagement positif. Conservant ses défiances de principe
contre cette puissance, il hésitait encore à la rapprocher du but
éternel de ses ambitions. De plus, si l'on précipitait le partage, cette
suprême commotion, ajoutant de nouvelles causes de dissentiment à toutes
celles qui divisaient les puissances, reculerait indéfiniment la paix
générale, dont Napoléon sentait le besoin et éprouvait l'ardent désir;
ce serait une querelle aiguë, interminable, venant se greffer sur celle
que quinze ans de victoires françaises n'avaient point résolue. Sans
doute, si l'Angleterre, malgré les efforts que la Russie tenterait
auprès d'elle, demeurait intraitable, il conviendrait de recourir à des
moyens extraordinaires pour faire face aux nécessités d'une lutte sans
exemple; afin de s'attacher plus complètement la Russie, de l'entraîner
à des mesures actives contre l'ennemi commun, de frapper celui-ci sur un
terrain nouveau, Napoléon ne reculerait pas devant l'entreprise
orientale; il la regarderait en face, s'y résoudrait franchement,
l'entamerait à condition de la diriger et saurait en faire sortir le
triomphe définitif de sa politique; mais il était résolu à n'admettre ce
parti extrême qu'en cas d'absolue nécessité, après avoir mieux assuré sa
domination sur l'Europe, pénétré les intentions de l'Angleterre et
éprouvé la bonne foi d'Alexandre. En attendant, il se flattait qu'une
espérance, à défaut d'une promesse, suffirait à satisfaire ce monarque
et à le retenir sous le charme.

[Note 109: Il faisait écrire le 8 juillet à Marmont, commandant
l'armée de Dalmatie, d'examiner quelles ressources offriraient les
provinces occidentales de la Turquie «pour une puissance européenne qui
posséderait ces pays», et de rédiger un mémoire sur les moyens de s'en
emparer. _Voyages du duc de Raguse_, II, 389.]

[Note 110: _Corresp._, 12886.]

Après quelques jours, il suspendit la conversation, prétextant sa hâte
de rentrer à Paris, où de grands devoirs le rappelaient; d'autres
affaires, à régler de suite, absorberaient le temps que l'on avait
encore à passer ensemble; il convenait de renvoyer l'accord définitif
sur le partage à une seconde entrevue, dont il formerait l'objet
exclusif. L'empereur Alexandre avait promis à son allié de le visiter à
Paris: c'était là que les deux souverains, dégagés d'immédiates
préoccupations, pourraient reprendre à loisir le grand dessein, fixer le
sort d'un monde et s'en répartir le gouvernement[111].

[Note 111: Voy. à l'Appendice, sous le chiffre I, les instructions
de Caulaincourt.]

Alexandre était trop ébloui et comme étourdi par les impressions que
Napoléon lui faisait éprouver à toute heure, par les images inattendues
et captivantes qui passaient en foule à ses yeux, pour qu'il songeât,
retrouvant la pleine possession de lui-même, à réclamer dès à présent
une solution et à exiger un contrat. Dans ce qui lui avait été dit, il
ne retenait qu'une chose: loin d'opposer aux convoitises de la Russie
une fin de non-recevoir, Napoléon les encourageait à se produire, à
s'affirmer, leur annonçait sous peu une satisfaction quelconque.
Alexandre s'attachait désormais à cette espérance avec ardeur, avec
passion, sans la préciser encore et sans lui donner une extension
démesurée. On doit même se demander si la perspective d'un véritable
partage de la Turquie, d'une vaste répartition de territoires à opérer
de concert avec Napoléon, le séduisait autant qu'on l'a cru
généralement. Il semble bien que parfois une arrière-pensée se fit jour
dans son esprit. Était-il prudent, se demandait le monarque russe,
était-il d'une politique avisée d'engager le règlement définitif de la
question orientale, alors qu'il fallait s'associer pour cette œuvre avec
une ambition qui effrayait le monde? si considérable qu'elle fût, la
part de la Russie ne demeurerait-elle pas toujours inférieure à celle
que s'arrogerait la France par le droit de la toute-puissance, et le
plus sage n'était-il point, tout en tirant des dispositions de
l'Empereur un profit immédiat et fort appréciable, de ne pas
compromettre trop gravement l'avenir?

Alexandre n'éprouvait point d'ailleurs ce besoin de prendre à l'infini,
cet appétit d'annexions qui avait tourmenté certains princes de l'autre
siècle. S'il rêvait de conquêtes, c'était surtout de conquêtes morales,
et son ambition n'était pas à hauteur de son amour-propre. Après s'être
flatté de charmer et de ravir l'Europe, en se montrant à elle sous les
traits d'un arbitre bienfaisant, il se proposait maintenant de plaire à
ses sujets, de frapper leur imagination et, par suite, de rallier leur
esprit incertain. Ses projets de réforme, cette guerre aux abus qui
devait faire son honneur, avaient suscité contre lui une opposition
mondaine, irritante et parfois dangereuse: malgré ses nobles et
gracieuses qualités, sa popularité restait incertaine; pour la fixer, il
brûlait de procurer à la Russie un avantage prochain, sensible,
longtemps convoité, qui atténuerait l'amertume des désastres subis et
consolerait l'orgueil de la nation. Mais, pour que ces vues fussent
remplies, point n'était besoin de se lancer dans une carrière sans fin
de conquêtes et d'aventures. La prise en Orient de quelques territoires
bien choisis, de tout ou au moins d'une notable partie de ces
principautés moldo-valaques que Catherine avait rêvé d'incorporer à son
empire, suffirait à contenter la Russie, à clore dignement la crise
actuelle, et Alexandre ne renonçait pas à obtenir cet agrandissement
restreint, quoique considérable encore, sans qu'il y eût partage,
c'est-à-dire accroissement parallèle de la France. Ce qu'il espérait
vaguement, c'était que Napoléon, condamnant l'empire ottoman sans se
reconnaître encore la faculté d'exécuter cet arrêt, laisserait la Russie
prendre quelques provinces en avancement d'hoirie sur la succession
future de la Turquie.

Affectant donc un grand zèle pour le partage, Alexandre ne pressait pas
Napoléon de l'entamer, et lorsque celui-ci, témoignant d'un scrupule,
émit le désir que la Russie essayât d'une négociation avec les Turcs,
avant que l'on eût à concerter contre eux des mesures extrêmes, le Tsar
ne repoussa pas cette idée: il jugeait facile d'arracher à la Porte une
paix avantageuse et des cessions, puisque la France, qui avait soutenu
jusqu'alors cette puissance, retirait son bras et se détournait d'elle;
même se flattait-il que Napoléon favoriserait ses prétentions et
trouverait avantage à laisser affaiblir un empire qu'il se réservait
d'attaquer et de dépecer par la suite. «Je n'attends pas trop grande
opposition à mes vues, écrivait Alexandre, puisqu'elles sont de
l'intérêt de l'empereur des Français et répondent assez aux vues qu'il a
sur l'empire ottoman[112].» Finalement, on convint en principe, dans les
premiers jours de juillet, que la Russie ouvrirait une négociation de
paix avec la Porte sous la médiation de la France; on dresserait en même
temps, pour le cas où la Turquie refuserait ou se trouverait hors d'état
de traiter, un plan de partage qui constaterait l'ordre d'idées dans
lequel on s'était placé et l'abandon par la France de son ancienne
alliée; mais ce projet, rigoureusement secret, ne recevrait aucune suite
avant que l'on se fût revu et parfaitement entendu.

[Note 112: Instructions au comte Tolstoï. Dans sa note pour la
rédaction de cette pièce, Alexandre exprime l'idée qu'au lieu d'offrir à
Napoléon la Bosnie et l'Albanie, ce qui eût été provoquer le partage, il
convient de lui rappeler seulement qu'au cas où il voudrait exécuter
cette opération, il serait de son intérêt que la Russie restât dès à
présent en possession des Principautés. Archives de Saint-Pétersbourg.]



III


Lorsque le mirage de l'Orient, déployé magnifiquement à l'horizon, eut
tout embelli aux yeux d'Alexandre, disposé davantage ce monarque à la
bonne grâce et à la condescendance, Napoléon reprit et traita vivement
les affaires dont le règlement était indispensable pour constituer dès à
présent entre les deux empires l'état de paix et d'alliance: il
entendait faire préciser ses avantages à défaut de ses obligations.
Envisageant d'abord l'Europe en général, puis la Turquie en particulier,
on avait posé quelques bases; il restait à constater l'accord par des
stipulations écrites.

Pour cette tâche, il semblait que les deux souverains dussent trouver en
leurs ministres des auxiliaires désignés, et de fait, dès les premiers
jours de leur réunion, ils avaient respectivement nommé leurs
plénipotentiaires. Celui de France était tout indiqué: ce fut M. de
Talleyrand, appelé en hâte de Koenigsberg. Alexandre proposa M. de
Budberg, qui tenait toujours le portefeuille. Napoléon fit à ce choix
quelques objections; il craignait que le baron de Budberg, après s'être
fait l'instrument d'une politique hostile à la France, n'entrât pas de
bonne foi dans la pensée nouvelle de son maître; de toute façon, ce nom
allemand lui inspirait quelque défiance. Alexandre fit remarquer que M.
de Budberg, né dans les provinces baltiques, était Russe de la même
manière «qu'un Alsacien était Français[113]»; néanmoins, par un comble
d'égards, il n'insista pas, exclut de la négociation son propre
ministre, et choisit comme plénipotentiaire le prince Kourakine, son
nouvel ambassadeur à Vienne, qui se trouvait au quartier général; on lui
adjoignit le prince Lobanof. Kourakine était un vieux courtisan,
parfaitement docile, mais dépourvu d'initiative et d'activité: le 2
juillet, il n'avait encore tenu avec notre représentant qu'une seule
conférence et, dans une lettre dolente, s'excusait sur ses infirmités de
faire attendre Talleyrand[114]. En réalité, la discussion entre les
plénipotentiaires ne porta que sur des points de détail ou de rédaction,
et tout objet d'importance demeura du ressort exclusif des empereurs.

Cette négociation directe ne ressemblait à aucune autre: rien d'apprêté,
point d'appareil solennel, point de conférences à jour fixe, point de
témoins importuns chargés de tenir la plume: «Je serai votre secrétaire,
avait dit Napoléon à Alexandre, et vous serez le mien[115].» On se
voyait et l'on conférait à toute heure: des digressions variées,
attrayantes, des confidences à coeur ouvert rompaient la monotonie des
conversations d'affaires et apprenaient aux deux empereurs à se mieux
comprendre, en les faisant se connaître et s'apprécier davantage.

[Note 113: HARDENBERG, III, 488.]

[Note 114: Archives des affaires étrangères, Prusse, 210.]

[Note 115: HARDENBERG, III, 490.]

Ils avaient pris des habitudes réglées et communes. D'ordinaire, ils se
retrouvaient dans le milieu de la journée, chez l'un ou chez l'autre. Si
le rendez-vous était chez l'Empereur, on causait de longues heures dans
son salon, debout, en parcourant la pièce à grands pas; parfois, on
passait dans un cabinet voisin où les cartes étaient étalées; on
étudiait la configuration de cette Europe qu'il s'agissait de remanier.
Comme délassement à ces laborieuses séances, on avait la promenade, la
visite aux troupes, les excursions à cheval aux environs de Tilsit. Le
tête-à-tête se rompait alors, et le roi de Prusse reparaissait en tiers
entre les deux empereurs. Frédéric-Guillaume s'était résigné enfin à
habiter Tilsit, ou, du moins, à y passer une partie de ses journées; il
s'y était établi en modeste appareil, avait pris logis dans la maison
d'un meunier[116]. S'ils l'écartaient de leurs conférences, Napoléon et
Alexandre ne pouvaient l'exclure de leur société; ils l'invitaient à les
accompagner pendant leurs sorties quotidiennes, et les trois souverains
partaient côte à côte, précédant leurs suites confondues.

[Note 116: HARDENBERG, III, 480.]

A peine hors de la ville, Napoléon mettait son cheval au galop et
prenait le train fougueux qui lui était habituel. Alexandre, adroit et
gracieux à tous les exercices du corps, se maintenait à son allure; le
triste Frédéric-Guillaume, cavalier moins habile, embarrassé de sa
personne, «pouvait à peine suivre, ou bien heurtait et gênait sans cesse
Napoléon[117]». Les Prussiens en souffraient visiblement, et leur
attitude douloureuse faisait contraste avec la belle humeur qui régnait
dans le reste de l'état-major. Entre Français et Russes, la cordialité
s'était vite établie, et si, parmi nos ennemis de la veille, quelques
généraux, Platof entre autres, refusaient tout contact avec nous, les
officiers attachés à la personne du Tsar imitaient et exagéraient sa
conduite. Quant à son frère Constantin, il s'était mis sur un pied
d'intimité avec Murat, avec le maréchal Berthier et le général de
Grouchy; il leur parlait de Paris, promettait de les y aller voir, leur
jurait amitié pour la vie: «Je voudrais, disait-il plus tard, qu'ils
fussent bien persuadés de mon estime et de mon attachement; témoin de
leur mérite et de leur valeur, j'ai été à même de les apprécier. Il est
impossible de les aimer plus que moi, et je me rappellerai toute ma vie
les moments agréables que j'ai passés avec eux[118].»

[Note 117: _Mémorial_, 16 juin 1816.]

[Note 118: Le chargé d'affaires Lesseps au ministre des relations
extérieures, 22 août 1807.]

Après la promenade, Napoléon et Alexandre ne se quittaient plus de la
journée. On dînait chez l'Empereur; à ce moment, la présence de
Frédéric-Guillaume ramenait quelque contrainte et jetait une ombre sur
la réunion. Aussi les deux amis «rompaient-ils la société[119]» d'assez
bonne heure; mais cette séparation n'était souvent qu'une feinte,
destinée à les débarrasser d'un hôte importun. Ils se retrouvaient dans
la soirée chez le Tsar, où ils «prenaient le thé[120]»; ils
prolongeaient leur conversation jusqu'à minuit et au delà, sortaient
ensemble, et parfois les militaires de tout rang qui remplissaient le
soir les rues de Tilsit, rencontrant deux promeneurs qui causaient en
marchant et se tenaient familièrement par le bras, s'étonnaient de
reconnaître les empereurs de France et de Russie[121].

[Note 119: _Mémorial_, 16 juin 1816.]

[Note 120: _Id._]

[Note 121: _Mémoires de Roustam, loc. cit._]

Dans ce contact de tous les instants, c'était Napoléon qui dirigeait
toujours et dominait l'entretien; il le renouvelait avec une inépuisable
fécondité de pensée et de paroles. Se livrant à son goût pour les
monologues à effet, il trouvait en tout matière à développements, à
aperçus originaux ou profonds. Alexandre le laissait parler, savait
l'écouter, et cette attention était d'autant plus facile au jeune
monarque que les sujets abordés étaient les plus dignes de le captiver:
c'étaient la politique, l'administration, la guerre. Napoléon faisait le
récit de ces premières victoires qui avaient émerveillé le monde, des
campagnes d'Italie, d'Égypte, et, remarquant que cette dernière frappait
au plus haut point l'imagination du Tsar, il lui en redisait le roman.
Puis, sur un ton de bonhomie, il dévoilait les secrets et les procédés
du métier: il montrait que l'art de vaincre n'est pas un inaccessible
mystère, qu'à la guerre la présence d'esprit et le sang-froid déjouent
parfois les calculs profonds de l'adversaire: le tout, disait-il, est
d'avoir peur le dernier[122]. Alexandre l'écoutait dévotement, gravait
dans sa mémoire ce qu'il entendait et ne l'oublierait plus, «bien
décidé, racontait-il plus tard, à en profiter dans l'occasion[123]». Il
voulait aussi apprendre de Napoléon comment se mène un peuple et se
dirige un État; et l'Empereur répondait avec bonne grâce à cette
curiosité, mettait à nu les ressorts de sa puissance, expliquait la
structure de son gouvernement, découvrait le jeu intérieur de cette
«immense machine» dont l'Europe n'était admise à contempler que
l'imposant dehors. Il rappelait par quels moyens il avait recréé une
administration, une société, une nation, refait une France à l'aide
d'éléments épars et discordants. Descendant aux détails, il passait en
revue les hommes qu'il employait, indiquait leurs origines, leurs
passions, leurs aptitudes diverses, ce qu'il demandait à chacun d'eux et
savait en extraire, quel prix il attachait à les laisser en place, à
assurer la stabilité de leurs fonctions, comment il préférait passer sur
leurs défauts plutôt que de renoncer à utiliser leurs qualités, aimant
mieux les assouplir que de les briser[124].

[Note 122: _Mémoires de la comtesse Edling_, 85.]

[Note 123: _Id_., 86.]

[Note 124: Paroles rappelées par Alexandre dans ses conversations
avec Caulaincourt: correspondance de cet ambassadeur, 1807-1808,
_passim_.]

Puis, l'entretien s'élevait à nouveau, s'égarait parfois sur le terrain
des pures spéculations. On discutait des différentes formes de
gouvernement et de leur valeur respective. Alexandre découvrait alors
une forte dose «d'idéologie[125]». Autocrate par état, il se montrait
libéral par principe et allait jusqu'à se dire républicain; le soldat
couronné avait à défendre contre lui la vertu du droit héréditaire. Dans
tout sujet abordé, si abstrait qu'il fût, Napoléon s'appliquait surtout
à saisir le côté pratique, à toucher le point qui devait intéresser son
interlocuteur et lui plaire. On parlait un jour de la presse.
L'Empereur, qui se servait de cette arme d'une main habituée à ne point
ménager l'adversaire, se rappela qu'Alexandre avait eu à souffrir
d'attaques personnelles et en conservait un déplaisant souvenir: «Il ne
faut pas parler du passé, lui dit-il, mais je vous assure qu'à l'avenir
il ne sera pas dit un mot qui puisse vous choquer en rien, car, quoique
la presse soit assez libre, cependant la police a une influence
raisonnable sur les journaux[126].»

[Note 125: _Mémorial_, 10-12 mars 1816.]

[Note 126: Rapport de Caulaincourt du 30 avril 1808.]

Pour répondre à ces attentions, Alexandre affectait un complet
détachement des hommes et des choses d'ancien régime. Très franchement,
il avouait sa visite à Mittau pendant la dernière campagne, sa démarche
auprès du chef de la maison de Bourbon, mais ajoutait qu'il avait
reconnu ce prince «pour l'homme le plus nul et le plus insignifiant qui
fût en Europe[127]». Napoléon abondait dans ce sens, et l'on convenait
que le futur Louis XVIII manquait de toutes les qualités propres à faire
un souverain. Par contre, Alexandre se montrait plein d'une sympathique
curiosité pour la nouvelle dynastie qui régnait sur la France: il
voulait que Napoléon lui parlât de sa famille, de son intérieur, de ses
émotions intimes. L'Empereur rappelait alors la perte qu'il venait de
faire, la mort du fils aîné de Louis, de l'enfant qu'il laissait nommer
«le petit Napoléon»; il insistait sur le chagrin de la mère, montrait
que la reine Hortense occupait une grande place dans ses affections, et
l'empereur Alexandre, quelques mois plus tard, se permettait une
délicate allusion à ces entretiens: «Faites mon compliment à l'Empereur,
disait-il à notre envoyé, sur les couches de la reine Hortense. Je suis
fort aise que ce soit un garçon[128]. L'Empereur m'a souvent parlé
d'elle à Tilsit, et de l'enfant qu'elle a perdu: c'est une perte
cruelle. Je sais que c'est une femme de beaucoup de mérite et dont il
fait grand cas[129].»

[Note 127: Paroles rappelées au chargé d'affaires Lesseps; lettre de
ce dernier en date du 23 août 1807.]

[Note 128: Cet enfant devait devenir l'empereur Napoléon III.]

[Note 129: Rapport de Caulaincourt du 21 mai 1808.]

Après s'être donné ces témoignages mutuels d'attachement et de
confiance, les deux souverains se trouvaient mieux préparés à reprendre
leur travail, à concilier leurs intérêts; insensiblement, ils revenaient
à la politique, aux affaires, et la causerie redevenait conférence. À ce
moment même, Napoléon évitait que les opinions parfois divergentes se
choquassent trop vivement. Quelle que fût la question en jeu, il ne la
serrait pas de près, se bornait à jeter des idées en avant, à suggérer
des modes divers de solution. Puis, le soir ou le lendemain, il faisait
passer à Alexandre une note concise, fortement rédigée, dans laquelle il
précisait le point en litige, formulait nettement sa prétention,
résumait ses arguments et les mettait en saillie. La discussion, en
reprenant de vive voix, se plaçait ainsi d'emblée sur un terrain mieux
défini et circonscrit à l'avance. Néanmoins, l'entente ne s'opérait pas
toujours. Alors, réfléchissant à nouveau sur la question, Napoléon
cherchait un moyen de transaction, un _mezzo termine_, disait-il, et en
faisait l'objet d'une note nouvelle et définitive[130]. Lorsque les
souverains se revoyaient, ils trouvaient le désaccord atténué et
achevaient de l'aplanir. Grâce à ce procédé de correspondance, appuyant
la négociation verbale, les affaires marchaient, les solutions
intervenaient, les articles de traité s'ajoutaient les uns aux autres,
et l'œuvre d'alliance prenait forme concrète.

[Note 130: Les notes de Napoléon figurent, les unes dans la
Correspondance, les autres dans le recueil de pièces joint aux _Mémoires
de Hardenberg_; les réponses d'Alexandre ont été publiées pour la
plupart par M. DE TATISTCHEFF, _Nouvelle Revue_, 1er juin 1890]

Un premier ordre de questions avait été promptement réglé: par quelques
stipulations générales, Alexandre reconnaissait explicitement ou
tacitement, garantissait même toutes les conquêtes et toutes les
créations de son allié antérieures à la guerre de 1806. Il consentait
que la France, établie par la République dans ses limites naturelles,
les dépassât de toutes parts et trônât au milieu d'États feudataires:
que Louis-Napoléon régnât en Hollande, Murat dans le duché de Berg, que
la Suisse restât vassale, que l'empereur des Français fût protecteur et
chef de la confédération du Rhin. Non content d'admettre l'existence de
cette ligue, il lui reconnaissait le droit d'extension indéfinie: «Sa
Majesté l'empereur de Russie, disait l'article 15 du traité de paix,
promet de reconnaître, sur les notifications qui lui seront faites de la
part de Sa Majesté l'empereur Napoléon, les souverains qui deviendront
ultérieurement membres de la Confédération, en la qualité qui leur sera
donnée par les actes qui les y feront entrer[131].» Dans le Midi,
Alexandre consentait que notre alliance pesât sur l'Espagne, que la
France, débordant au delà des Alpes, s'étendît sur le Piémont,
s'allongeât sur la rive ligure; que le grand empire eût pour
prolongement le royaume cisalpin, qu'il eût pour fiefs les autres États
d'Italie; que Joseph-Napoléon, roi de Naples, nous gardât l'extrémité de
la Péninsule; que la Dalmatie établît la France aux confins du Levant.
L'Autriche, passée sous silence dans le traité, demeurait exclue de
l'Allemagne, resserrée dans les limites que la paix de Presbourg lui
avait imposées. En un mot, tous les pays situés au sud des frontières
septentrionales de l'Autriche, au sud de la Saxe et de la Thuringe, à
l'ouest du Rhin et même de la frontière hollandaise, étaient maintenus
dans l'état où nos victoires les avaient placés; c'était abandonner à
Napoléon l'empire de l'Occident.

[Note 131: DE CLERCQ, _Recueil des traités de la France_, II, 211.]

Cette démarcation opérée, la tâche des deux empereurs devenait moins
lourde: trois questions seulement, touchant aux intérêts propres et
essentiels de la Russie, restaient à débattre et à trancher: le sort de
la Prusse, les mesures à concerter contre l'Angleterre, les articles à
rédiger au sujet de la Turquie.

La question de la Prusse renfermait celle de l'Allemagne du Nord tout
entière et celle de la Pologne. Du Rhin au Niémen, l'invasion française,
roulant son flot, avait tout abattu ou soulevé sur son passage; elle
avait effacé les frontières, brisé les trônes, courbé plusieurs peuples;
elle en avait ranimé d'autres et les avait entraînés à sa suite, sans
leur rendre une existence assurée et stable. Sur le sol qu'elle avait
bouleversé, où rien ne subsistait que des éléments informes, des débris
et des germes, quel ordre nouveau allait surgir? Napoléon avait promis à
Alexandre de rétablir une Prusse, mais s'était réservé de la refaire et
de la façonner à sa guise; comment concilierait-il le maintien de cet
État avec les créations qu'il jugeait indispensables à sa propre sûreté?

Il conçut tout d'abord un système d'ensemble, et sa première pensée fut
de projeter sur l'Allemagne, à travers toute la longueur de cette
région, du Rhin à la Vistule, une zone d'États qui dépendraient de la
France. Ce seraient d'abord le grand-duché de Berg, accru des
possessions westphaliennes de la Prusse, puis les domaines de Hesse, de
Brunswick et de Nassau, groupés sous un autre régime; ensuite la Saxe,
ralliée à notre politique et érigée en royaume; plus loin la Silésie,
arrachée à Frédéric-Guillaume et donnée à un prince français[132];
enfin, à l'extrémité de cette ligne continue, une principauté à créer:
le grand-duché de Varsovie, que l'on composerait avec les provinces
polonaises de la Prusse. Grâce à cette juxtaposition d'États divers,
mais rattachés l'un à l'autre par des rapports étroits et par le lien
d'une sujétion commune, l'influence ou, pour mieux dire, l'autorité de
l'Empereur se prolongerait sans interruption à partir de nos frontières
jusqu'à celles de la Russie. La zone française couperait en deux
l'Allemagne et même l'Europe centrale: intercalée entre des masses
hostiles ou douteuses, Prusse et Autriche, elle les tiendrait séparées,
les empêcherait de se réunir et disloquerait la coalition en divisant
ses membres.

[Note 132: HARDENBERG, III, 402.]

Dans cette hypothèse, la Prusse perdait moins en longueur qu'en
épaisseur; on lui rendrait quelques possessions en deçà de l'Elbe[133];
par contre, elle ne récupérerait au delà de ce fleuve que le
Brandebourg, la Poméranie, la vieille Prusse, les provinces stériles et
sablonneuses du Nord; elle serait réduite à une mince bande de
territoire, resserrée et appliquée contre la mer. Encore Napoléon se
réservait-il de garder sur le littoral, au moins provisoirement, tous
les points de quelque utilité pour la lutte contre l'Angleterre.
Détenant le Hanovre, attirant le Danemark dans son alliance, continuant
d'occuper les villes hanséatiques, Stettin, les côtes du Mecklembourg,
la Poméranie suédoise, il érigerait Dantzig en ville libre et y
installerait son influence. Le rétablissement tant à Dantzig qu'à
Varsovie de souverainetés autonomes, mais protégées virtuellement par la
France, reliées l'une à l'autre par la Vistule, où la navigation serait
déclarée libre, mettrait le cours de ce fleuve sous nos lois et
compléterait l'investissement de la Prusse.

[Note 133: HARDENBERG, III, 494.]

En rendant l'existence à quelques parties de la Pologne, Napoléon
voulait-il préparer pour l'avenir, malgré ses assurances, la
résurrection de ce royaume? Pendant la guerre, on a vu avec quel soin il
avait évité de prendre parti sur la question et de se compromettre avec
les Polonais par aucun engagement; d'ailleurs, ce qu'il avait vu d'eux
lui semblait peu propre à inspirer confiance dans l'esprit politique de
ce peuple, dans son aptitude à revivre; il était donc de bonne foi quand
il écartait devant Alexandre toute idée de restauration véritable.
Seulement, son génie pratique n'entendait point rendre au néant, se
priver d'approprier à son usage les éléments belliqueux qu'il avait
évoqués sur la Vistule. En les combinant avec d'autres, empruntés à
l'Allemagne, ne pourrait-il composer un corps politique et militaire
assez fort pour faire l'un des boulevards de l'Empire? Sans doute, cet
État hybride, mi-parti slave, mi-parti germanique, manquerait de la
cohésion que lui eût donnée une nationalité homogène, un ensemble de
traditions et d'aspirations communes; cette création factice serait
peut-être éphémère, mais Napoléon entendait moins construire pour
l'avenir que satisfaire aux besoins d'une époque de crise où l'Empire
avait à se défendre et à se garder sur toutes ses faces. Son projet
d'accoler le grand-duché à des éléments hétérogènes, tels que la Saxe et
la Silésie, donne le véritable caractère et la mesure de ses desseins
sur la Pologne. Sans prétendre reconstituer la victime du triple partage
à l'état de puissance permanente et stable, il veut en Europe, je ne dis
pas une nation, mais une armée polonaise, parce qu'il y voit l'une des
grand'gardes de la France; il veut l'installer dans un poste assez vaste
et assez fortement appuyé pour qu'elle puisse briser ou au moins
ralentir l'élan de nos ennemis; il veut faire du grand-duché un
établissement analogue à ces provinces frontières, organisées
militairement, à ces _marches_ que créait Charlemagne pour couvrir ses
immenses possessions et en garder les approches. Soutenu en seconde
ligne par les forteresses de l'Oder, en troisième ligne par celles de
l'Elbe supérieur, l'État de Varsovie se reliera étroitement à notre
système défensif, tiendra la Prusse en respect, menacera au besoin
l'Autriche; et la Russie elle-même, si elle doit un jour se détacher de
notre alliance et rentrer dans la coalition, ne pourra faire un pas vers
l'Allemagne sans se heurter à la pointe de l'épée française, prolongée à
travers la Saxe, la Silésie et la Pologne jusqu'aux confins de son
empire.

Cependant, Napoléon sentit bientôt l'impossibilité de faire prévaloir ce
système dans toute sa rigueur; il laissa se rompre pur le milieu la
chaîne d'États qu'il comptait tendre entre le Rhin et la Vistule. Après
avoir admis Frédéric-Guillaume à Tilsit, après avoir reconnu à Alexandre
le droit d'intercéder en faveur de ce prince, pouvait-il lui imposer,
avec tant d'autres sacrifices, la perte accablante de la Silésie? Rendue
au roi de Prusse, la Silésie ne reprendrait pas dans ses mains toute sa
valeur: resserrée et étranglée à son extrémité supérieure entre le
royaume de Saxe et la province de Posen appartenant au grand-duché,
traversée par une route militaire qui mettrait en communication ces deux
États, elle ne tiendrait plus à la monarchie de Brandebourg que par un
lambeau de territoire, et s'en détacherait au premier choc. D'ailleurs,
Napoléon se réservait d'imposer à la Prusse des charges pécuniaires qui
lui permettraient de la tenir longtemps sous le joug, de lui arracher au
besoin de nouvelles cessions. Par ces motifs, il renonça à exiger la
Silésie; seulement, en retour de cette condescendance, il retira sa
proposition de rendre quelques territoires en deçà de l'Elbe; les pays
situés entre ce fleuve et le Rhin lui seraient entièrement livrés, les
uns devant servir à accroître le grand-duché de Berg, apanage de Murat,
les autres à constituer un royaume véritable, celui de Westphalie, pour
le prince Jérôme-Napoléon[134].

[Note 134: _Corresp_., 12846, 12849. HARDENBERG, III, 498.]

Comme l'Empereur n'avait parlé que légèrement de la Silésie et formulé
d'une manière assez nette ses offres de restitution sur la rive gauche
de l'Elbe, Alexandre avait pu, dans ce langage inégalement précis,
retenir ce qui répondait à ses vœux, écarter le reste. Le 4 juillet, par
une note accompagnée d'une lettre fort tendre, il rappelait à Napoléon
sa promesse, affectant de la considérer comme ferme et non
conditionnelle. Il sentait néanmoins la difficulté de faire passer cette
interprétation; pour qu'on l'admît plus facilement, il l'appuyait de
propositions séduisantes: puisqu'il fallait trouver un trône au prince
Jérôme, ne pourrait-on lui donner celui de Varsovie et lui ouvrir des
droits à celui de Saxe, par le moyen d'un mariage[135]? Napoléon
repoussa vivement ce parti; il y découvrait plus d'inconvénients que
d'avantages. Organisant au cœur de l'Europe un système défensif dirigé
en partie contre la Russie, il ne voulait point que cette pensée se
dévoilât; il entendait bien toucher indirectement l'empire du Nord, non
lui faire sentir le contact. Or, placer sur la Vistule un de ses frères,
c'était y mettre officiellement la France, l'établir par conséquent sur
les frontières de la Russie, créer une source de conflits entre deux
puissances qui ne pouvaient rester amies qu'à la condition de demeurer
matériellement séparées: «Appeler le prince Jérôme au trône de Saxe et
de Varsovie, répondit Napoléon à Alexandre dans une note fortement
motivée, c'est presque, dans un seul instant, bouleverser tous nos
rapports... La politique de l'empereur Napoléon est que son influence
immédiate ne dépasse pas l'Elbe, et cette politique, il l'a adoptée
parce que c'est la seule qui puisse se concilier avec le système
d'amitié sincère et constant qu'il veut contracter avec le grand empire
du Nord[136].» Que la Saxe conserve donc son antique dynastie et que
celle-ci soit appelée également à régner sur le grand-duché de Varsovie,
mais que la Prusse se retire définitivement au delà de l'Elbe et
reconnaisse dans ce fleuve une infranchissable limite.

[Note 135: Quel eût été ce mariage dont il fut question entre les
deux empereurs? La note d'Alexandre ne nous est point parvenue, et
Napoléon, dans sa réponse, ne s'exprime pas clairement. Il s'agissait,
nous semble-t-il, d'unir le prince Jérôme à la fille aînée du roi de
Saxe: toutefois, l'insuffisance des documents ne nous permet point de
rien affirmer. Voy. le n° 12849 de la _Correspondance_.]

[Note 136: _Corresp._, 12849.]

Alexandre n'osa plus insister directement, mais fit reprendre la
question par ses plénipotentiaires. Pour la première fois, un débat
assez sérieux s'éleva entre les représentants respectifs, ceux de Russie
réclamant pour la Prusse au moins deux cent mille âmes sur la rive
gauche de l'Elbe, demandant aussi que l'on rendît à ce royaume quelques
parcelles de ses anciennes possessions en Pologne, «afin d'établir une
continuité d'États depuis Kœnigsberg jusqu'à Berlin[137]». Sur le
premier point, Napoléon demeura inflexible et n'admit à ses exigences
qu'un tempérament hypothétique; il consentit à un article secret où il
serait dit que «si le Hanovre, à la paix avec l'Angleterre, venait à
être réuni au royaume de Westphalie, alors des États sur la rive gauche
de l'Elbe, jusqu'à concurrence de quatre cent mille âmes, seraient
restitués à la Prusse[138]». Dans le Nord, il ne se refusa pas dès à
présent à élargir légèrement les frontières nouvelles de la Prusse, de
manière que cet État eût «depuis Kœnigsberg jusqu'à Berlin, partout une
étendue de plus de cinquante lieues[139]». Cette double et minime
concession fut son dernier mot, irrévocablement prononcé dans une note à
l'empereur de Russie.

[Note 137: _Corresp._, 12863.]

[Note 138: _Id._]

[Note 139: _Corresp._, 12863.]

La cour prussienne était tenue au courant par le Tsar de toutes les
phases de la négociation. Promptement remise de l'alarme que lui avait
causée la demande de la Silésie, elle avait repris un peu de confiance
et s'était rattachée obstinément à l'idée de recouvrer quelques
possessions sur la rive gauche de l'Elbe, Magdebourg surtout, cette
place qui valait une province. Quand la désolante vérité lui fut connue,
sa douleur fut extrême et s'accrut d'une déception. Pour comble de
disgrâce, elle n'était admise à plaider sa cause que par procuration; il
lui fallait produire ses raisons et ses plaintes par l'intermédiaire
d'Alexandre, dont l'obligeance commençait à se lasser. Avec
Frédéric-Guillaume, Napoléon évitait toujours de parler affaires, et la
tristesse taciturne du Roi semblait de moins en moins propre à faciliter
une explication. Vainement le suppliait-on de se surmonter, de témoigner
quelque empressement; il restait sombre et digne, comme s'il eût mieux
aimé subir son sort que de solliciter un pardon. Le maréchal de
Kalckreuth, il est vrai, continuait à faire officiellement figure de
représentant prussien, mais n'avait jamais su soutenir ni même apprécier
la situation. Ce vieux soldat d'ancien régime, brave et léger, croyait
que la guerre se faisait encore comme au siècle passé, sans haine, avec
une modération courtoise, que la défaite était une mésaventure sans trop
graves conséquences, que la Prusse, après des revers inouïs, se tirerait
de peine en cédant «quelques églises catholiques[140]». Napoléon et
Talleyrand le laissaient à ses illusions, le payaient de compliments et
de politesses; on causait avec lui, on ne négociait point. Pour suppléer
à son insuffisance, le Roi lui avait tardivement adjoint le comte Goltz,
avec mission de voir Napoléon et, s'il était possible, de le fléchir;
mais le nouveau plénipotentiaire avait vainement prié Talleyrand et
Duroc de lui obtenir une audience; le ministre et le grand maréchal
s'étaient mutuellement renvoyé l'infortuné solliciteur: le 7 juillet,
après avoir écrit deux fois à Talleyrand, Goltz attendait encore une
réponse, l'Empereur demeurait invisible, et la Prusse se sentait
condamnée sans avoir été entendue[141].

[Note 140: HARDENBERG, III, 453.]

[Note 141: Les lettres de Goltz figurent aux archives des affaires
étrangères, Prusse, 240.]

Pour sortir à tout prix de cette situation désespérante, l'idée d'une
tentative suprême traversa l'esprit des ministres prussiens. Quelque
difficile qu'il parût d'approcher Napoléon, l'impérieux vainqueur
refuserait-il d'écouter une personne auguste, qui viendrait l'implorer
en s'armant d'un charme universellement reconnu? Depuis quelque temps,
la beauté, la grâce célèbre de la reine de Prusse entraient en compte
dans les calculs de la diplomatie européenne. Son ascendant sur
Alexandre avait contribué, disait-on, à attirer et à retenir ce monarque
dans l'alliance prussienne. Avant Iéna, le parti de la guerre s'était
abrité derrière le prestige de la reine pour entraîner la nation dans
une désastreuse aventure, et c'était alors que Napoléon, déclarant une
guerre personnelle à cette princesse, la lui avait faite dans le
_Moniteur_, sans ménagements ni pitié. Aujourd'hui, après d'accablantes
douleurs, retirée à Memel, Louise de Prusse suivait de ce morne séjour,
avec une tristesse anxieuse, les débats qui devaient décider du sort de
son peuple. Quand on lui demanda d'intercéder pour lui, de traiter avec
le vainqueur qui avait frappé en elle la souveraine et la femme, elle
eut d'abord un mouvement de révolte, puis comprit, se résigna, se
déclara prête à l'épreuve qu'on exigeait d'elle. Sa visite à Tilsit fut
officiellement annoncée: «La belle reine de Prusse, écrivait Napoléon à
Joséphine le 6 juillet, doit venir dîner avec moi aujourd'hui[142].»

[Note 142: _Corresp._, 12861. La plupart des citations qui suivent
sont empruntées à l'ouvrage allemand de M. ADAMI, _Louise de Prusse_.
Cet auteur s'est servi de deux relations émanées de personnes attachées
à la cour, 243-257. Voy. aussi les _Souvenirs de la comtesse Voss_,
305-309. Nous indiquons au fur et à mesure les sources françaises.]

Elle fit son entrée à Tilsit en carrosse de cour et reçut les honneurs
militaires. Deux dames l'accompagnaient, les comtesses Voss et
Tauenzien. La première, grande maîtresse à la cour pendant cinquante
ans, personnifiait l'étiquette: elle offrait de plus le type complet des
manières et du goût germaniques; ses toilettes «faisaient mal aux
yeux[143]». Malgré l'émotion qui étreignait son cœur, la Reine était
divinement belle, avec la grâce un peu languissante de son maintien et
l'élégance vaporeuse de sa toilette, en crêpe blanc brodé d'argent, au
front un diadème de perles. Elle descendit à l'humble logis du roi
Frédéric-Guillaume. Là, ministres, officiers, de s'empresser autour
d'elle, chacun de lui prodiguer des avis, des encouragements, chacun de
lui faire la leçon: «Ah! de grâce, disait la pauvre femme, laissez-moi
un peu de calme, que je rassemble mes idées[144].»--«L'Empereur vient»,
cria-t-on tout à coup. Il arrivait en effet, en grand et bruyant
appareil, à cheval, une courte cravache à la main, escorté de ses
maréchaux et de tout son état-major; le roi et les princes s'avançaient
pour le recevoir.

[Note 143: Archives nationales, AF, IV, 1691. Lettres interceptées.]

[Note 144: _Ach, jetzt! bitte ich, schweigen Sie, dass ich zur Ruhe
komme und meine Gedanken sammeln kann_. ADAMI, 253.]

«La reine est là-haut», dit-il après avoir salué, comme s'il eût voulu
marquer par ces paroles que sa visite était uniquement pour elle, et il
s'engagea dans l'étroit et incommode escalier menant à l'appartement de
la souveraine. «Que ne ferait-on pour atteindre un tel but», dit-il
galamment quand la reine s'excusa de l'avoir obligé à cette ascension.
Elle lui demanda comment il supportait le climat du Nord, puis, de
suite, avec une hardiesse émue, aborda l'objet de son voyage, pleura les
malheurs de la Prusse, cruellement punie d'avoir provoqué le dieu de la
guerre, de s'être laissé aveugler par les souvenirs glorieux de
Frédéric; elle s'efforçait de donner à la scène un caractère touchant,
élevé, pathétique même: «on eût dit mademoiselle Duchesnois dans la
tragédie[145]», a dit irrévérencieusement l'Empereur. Lui, par contre,
faisait de son mieux pour ramener l'entretien au ton du badinage; à
cette lutte, il ne fut pas le plus fort,--c'est lui-même qui l'a
reconnu. Il complimentait la reine sur sa toilette: «Est-ce du crêpe, de
la gaze d'Italie?»--«Parlerons-nous de chiffons, répondit-elle, dans un
moment aussi solennel?» Elle resta maîtresse de la conversation, exprima
tout ce qu'elle voulait dire, demanda des restitutions en Westphalie,
dans le Nord, surtout Magdebourg: «Vous demandez beaucoup, finit par
dire l'Empereur, mais je vous promets d'y songer.» Et il la quitta sur
cette parole d'espérance.

[Note 145: _Mémorial_, 16 juin 1816]

La journée ne fut qu'une suite d'attentions à l'adresse de la reine. À
tout instant, de grands personnages, des maréchaux, des princes,
arrivaient en messagers à la maison du meunier: c'était Bessières
apportant la grâce d'un prisonnier; c'était Berthier qui venait à
l'heure du dîner chercher la reine et la conduire chez son maître. À
table, elle fut placée entre les deux empereurs, à la droite de
Napoléon, qui avait lui-même le roi de Prusse à sa gauche. Se tournant
parfois vers ce monarque, le vainqueur lui adressait d'assez mauvaise
grâce quelques consolations, repoussées avec dignité, puis, revenant à
la reine, entamait avec elle d'amicales disputes: «Savez-vous que mes
hussards ont été sur le point de vous prendre?--J'ai peine à le croire,
Sire, puisque je n'ai pas vu de Français.--Mais pourquoi vous exposer
ainsi? Que ne m'attendiez-vous à Weimar!--Vraiment, Sire, je n'en avais
aucune envie.»

Au reste, Napoléon demeurait d'une politesse raffinée et continuait de
suivre son système; à défaut de concessions, il ne ménageait pas à la
reine les prévenances, la payait de menus soins; il lui offrit une rose
au lieu de Magdebourg. Après le dîner, il poursuivit longuement la
conversation et jugea tout à fait la reine femme d'esprit, de tête,
d'une grande séduction. Parfaitement sûr de lui, certain qu'il ne se
laisserait jamais gagner par cette impression, il ne résista pas à s'y
abandonner. S'il mit un soin extrême à éviter toute parole qui pût lui
être opposée comme un engagement, s'il ne promit rien, ses amabilités,
qui permettaient de tout espérer, encouragèrent la reine à continuer, à
redoubler ses frais, et de la sorte il se mit mieux à même de goûter les
agréments de cette rencontre avec une femme belle, distinguée par
l'esprit, attentive à lui plaire. En un mot, il se montra sous le charme
et laissa la reine, qui avait déployé toute la puissance de ses attraits
sans rien abdiquer de sa dignité, partir en croyant qu'elle avait cause
gagnée. Puis, quand elle se fut retirée, l'impitoyable politique se
retrouva tout entier: il manda tranquillement Talleyrand, exprima la
volonté d'en finir, ordonna que le traité fût signé au plus vite, sans
aucun adoucissement, ce qui ne l'empêchait point de se montrer enchanté
de la reine et de rendre sur son compte le meilleur témoignage: «La
reine de Prusse est réellement charmante, écrivait-il à Joséphine; elle
est pleine de coquetterie pour moi, mais n'en sois point jalouse: je
suis une toile cirée sur laquelle tout cela ne fait que glisser. Il m'en
coûterait trop cher pour faire le galant[146].»

[Note 146: _Corresp_., 12875]

La pauvre reine était rentrée tout heureuse: «Venez, venez, disait-elle
à ses dames, que je vous raconte.» Elle croyait si bien au bon effet de
sa présence, qu'elle se déclarait prête à la prolonger. «Si on le juge
nécessaire, disait-elle, je m'établirai tout à fait à Tilsit.» Elle
revint pendant la nuit à Pictupoehnen, où ses récits jetèrent la joie,
mais il avait été convenu qu'elle retournerait le lendemain à la ville,
Napoléon ayant réitéré son invitation. Le lendemain, on allait partir,
les équipages étaient avancés, on n'attendait plus que la reine, qui
achevait de se parer, lorsqu'elle parut enfin, en costume splendide et
théâtral, rouge et or, un turban de mousseline posé sur ses cheveux,
mais les yeux rougis de larmes, le visage décomposé: un billet du roi,
qui était demeuré à Tilsit, venait d'anéantir toutes ses espérances:
«Les dispositions, disait l'infortuné monarque, sont bien changées, et
les conditions effrayantes.» Le comte Goltz arrivait au même instant;
l'Empereur l'avait enfin reçu dans la matinée, mais s'était montré
inexorable, avait laissé entendre que son langage à la reine n'avait été
«que phrases de politesse», que la maison de Prusse devait s'estimer
heureuse de recouvrer une couronne, alors qu'elle avait failli tout
perdre et ne devait son salut qu'à l'intercession d'Alexandre; après
quoi il avait renvoyé Goltz à Talleyrand, et celui-ci, tirant de son
portefeuille un projet de traité tout préparé, laissant à peine au
ministre prussien le temps d'en prendre connaissance, le lui avait
présenté comme un acte qu'il s'agissait de signer et non plus de
discuter. L'Empereur, avait ajouté le prince de Bénévent, voulait
reprendre prochainement le chemin de ses États, et son intention était
qu'en deux jours tout fût terminé.

Révoltée de cet arrêt, la reine dut cependant revenir à Tilsit; il
fallut qu'elle subît à nouveau les compliments de Berthier, les
politesses de Talleyrand, qu'elle reprît sa place à table aux côtés de
l'homme qu'elle haïssait. Lui se remit à causer «chiffons»:--«Comment
donc, la reine de Prusse porte un turban? Ce n'est pas pour faire la
cour à l'empereur de Russie, qui est en guerre avec les Turcs?--C'est
plutôt, je crois, répondit Louise, pour faire ma cour à Roustam.» Et
elle regardait le mamelouk de l'Empereur, droit derrière le siège de son
maître[147]. La soirée fut pour elle un supplice, avec la contrainte et
les derniers efforts de séduction qu'elle dut s'imposer, quand son cœur
débordait d'amertume. Par moments, elle ne fut pas maîtresse de ses
sentiments. Le prince Murat s'empressait fort autour d'elle: «À quoi,
disait-il, se distrait Votre Majesté à Memel?--À lire.--Que lit Votre
Majesté?--L'histoire du passé.--Mais l'époque présente offre aussi des
actions dignes de mémoire.--C'est déjà trop pour moi que d'y
vivre[148].» Napoléon a raconté qu'au moment du départ, lorsqu'il
descendait pour reconduire la reine, elle lui avait dit d'un ton
sentimental et pénétré: «Est-il possible qu'ayant eu le bonheur de voir
d'aussi près l'homme du siècle et de l'histoire, il ne me laisse pas la
liberté et la satisfaction de pouvoir l'assurer qu'il m'a attachée pour
la vie...--Madame, je suis à plaindre, répondit-il gravement, c'est un
effet de ma mauvaise étoile[149].» Un récit prussien affirme que la
reine se serait exprimée plus vivement: «Sire, eût-elle dit, vous m'avez
cruellement trompée», et un sourire «satanique» eût été la seule réponse
à ce reproche. Il est certain que devant Duroc, qui la mit en voiture et
la visita le lendemain, elle ne ménagea pas les expressions de son
ressentiment. Elle se plaignit aussi à Alexandre d'avoir été victime
d'un manque de foi, mais fut dans l'impossibilité de rappeler aucune
parole positive de l'Empereur. Son erreur, commune à plusieurs de ses
émules en grâce et en beauté, avait été de croire que de passagers
hommages rendus à ses charmes répondaient à une impression irrésistible
et profonde, emportaient soumission à son empire. Brusquement détrompée,
elle se crut trahie, partit ulcérée, mesurant enfin toute l'étendue de
son infortune, emportant l'inguérissable blessure dont elle devait
mourir: «Si l'on ouvrait mon cœur, disait-elle en s'appropriant un mot
de Marie Tudor, on y lirait le nom de Magdebourg.»

[Note 147: Roustam s'est bien gardé d'omettre cette anecdote dans
ses Mémoires. Cf. ADAMI, 256.]

[Note 148: Archives nationales, AF, IV, 1691.]

[Note 149: _Mémorial, loc. cit._]

Le traité avec la Prusse fut signé le 9 juillet et ratifié le 12, après
quelques discussions de détail, sans qu'aucune des clauses principales
eût été modifiée. Frédéric-Guillaume perdait un tiers de ses États, tout
ce qu'il avait possédé dans l'Allemagne occidentale et en Pologne; il
s'engageait à fermer ses ports au commerce de l'Angleterre; de plus, par
un article séparé, il promettait, au 1er décembre 1807, de déclarer la
guerre à cette puissance, si elle n'avait pas consenti antérieurement à
signer avec nous une paix conforme «aux vrais principes du droit
maritime[150]»; la Prusse vaincue abdiquait toute liberté d'action et
s'enchaînait au vainqueur.

[Note 150: DE CLERCQ, II, 223.]

Au prix de cette soumission, Frédéric-Guillaume rentrerait-il au moins à
bref délai en jouissance de ses États amoindris? À cet égard, les
articles du traité semblaient formels; mais Napoléon n'en avait point
fini avec la Prusse, et lui ménageait un surcroît d'infortune. Le 12
juillet, une convention fut signée à Kœnigsberg entre le prince de
Neufchâtel et le maréchal de Kalckreuth pour l'évacuation des États
prussiens. Nos troupes devaient se retirer graduellement, par échelons,
à des époques convenues; seulement, l'article 4 stipulait que cette
clause ne recevrait son exécution «que dans le cas où les contributions
frappées sur le pays auraient été acquittées[151]»; c'était subordonner
la libération de la Prusse au payement d'une dette dont le montant non
spécifié pourrait dépasser ses ressources, dont la liquidation exigerait
de longs délais et risquait de soulever d'interminables difficultés. Par
ce moyen, Napoléon se réservait de différer indéfiniment l'évacuation,
de prolonger le supplice de la Prusse, de lui arracher peut-être de
nouveaux sacrifices, de poursuivre ses conquêtes en pleine paix. Combiné
avec la convention du 12 juillet, le traité du 9 devenait un
«chef-d'œuvre de destruction[152]», et le corollaire donné à l'acte
principal en rendait les stipulations purement éventuelles dans ce
qu'elles avaient de favorable à la Prusse.

[Note 151: _Id_., 224.]

[Note 152: C'est l'expression que Pozzo di Borgo applique au traité
que la Prusse, acharnée à sa vengeance, voulut nous infliger en 1815 et
dont nous préserva en partie l'empereur Alexandre. _Correspondance
diplomatique du comte Pozzo di Borgo_, 207.]

Pour cet État, l'unique espoir de recouvrer promptement et intégralement
les provinces non cédées résidait dans la garantie de la Russie.
L'article 4 du traité de paix convenu entre les deux empereurs
mentionnait les restitutions promises à la Prusse et ajoutait que
Napoléon renonçait à garder cette part de ses conquêtes «par égard pour
Sa Majesté l'Empereur de toutes les Russies[153]». S'armant de cette
clause, Alexandre pourrait réclamer l'affranchissement de la Prusse
comme l'exécution d'un engagement contracté envers la Russie. Napoléon,
il est vrai, n'avait épargné aucun effort pour séparer définitivement et
brouiller les deux puissances. Il avait offert à Alexandre une part des
dépouilles de la Prusse. Non content de lui faire accepter le district
de Bialystock, en Pologne, qui devait changer de maître dans tous les
cas, il avait été, alléguant le principe des frontières naturelles,
jusqu'à le presser de prendre Memel avec la bande de territoire que la
maison de Brandebourg possédait au delà du Niémen, et le Tsar avait dû
repousser plusieurs fois ce cadeau presque offensant, tant il ménageait
peu sa délicatesse. Malgré ce refus, comme Alexandre, après avoir appuyé
de son mieux les doléances de la Prusse, affectait maintenant de se
montrer dégagé vis-à-vis d'elle, Napoléon espérait qu'on ne le
rappellerait pas trop tôt à l'exécution du traité: néanmoins l'article 4
autorisait une intervention de la Russie, qui risquait de créer entre
les alliés de Tilsit, si elle venait à se produire, un premier
dissentiment.

[Note 153: DE CLERCQ, II, 208.]

Là n'était pourtant que le moindre danger des stipulations qui avaient
paru régler du Rhin à la Vistule la forme des États et la répartition
des territoires. Il se pouvait qu'Alexandre soutint encore la Prusse par
point d'honneur, par remords, par intérêt aussi, mais c'était sur le
duché de Varsovie que se concentrerait plutôt sa défiante attention.
Vainement Napoléon avait-il imposé à cet État des limites étroites et un
nom qui ne renfermait ni souvenirs ni promesses; vainement avait-il
évité de le placer sous sa dépendance directe; vainement en avait-il
détaché certaines parcelles pour rectifier avantageusement les
frontières de la Russie; il était difficile que cette puissance ne
reconnût point à bref délai dans le duché l'embryon d'une Pologne
renaissante, destinée à se reformer contre elle, à se redresser
vengeresse, à redemander ses provinces. À Tilsit, il semble qu'Alexandre
ait écarté cette crainte: il avait attesté sa foi dans la loyauté de son
allié en proposant de confier à un prince français le sort du
grand-duché; néanmoins, pour dissiper cette confiance, affectée ou
réelle, il suffirait d'un incident, d'une imprudence, d'un avantage
conféré ou promis aux Polonais en dehors de ceux que le traité leur
avait parcimonieusement mesurés. Or, était-il au pouvoir de Napoléon
lui-même d'arrêter et de circonscrire l'expansion d'une force qu'il
aurait probablement à utiliser? Sans doute, si la paix générale,
succédant de près au pacte entre les deux empereurs, venait immobiliser
les États dans leur forme et leurs limites présentes, rendre la fixité à
l'Europe agitée depuis quinze ans d'un mouvement furieux, solidifier,
pour ainsi dire, cette masse en fusion, la Russie continuerait peut-être
à envisager avec quelque sécurité sa frontière de l'Ouest, où elle
n'apercevrait qu'une Pologne incomplète, défigurée, entravée dans son
développement. Mais la paix maritime pouvait tarder: en ce cas, tout
resterait instable et mouvant; l'Angleterre continuerait à troubler
l'Europe, chercherait et réussirait à y provoquer de nouvelles prises
d'armes; pour les prévenir ou les punir, Napoléon serait entraîné à
opérer de plus profonds bouleversements: les frontières continueraient à
se modifier, à se déplacer sans cesse, et, dans ce perpétuel remaniement
du monde, la principauté de Varsovie trouverait motif et matière à
s'accroître. On la verrait exercer un pouvoir d'attraction sur les
éléments de même race qui l'entouraient; elle rendrait à Napoléon des
services qu'il faudrait payer; l'Empereur ne saurait décourager
totalement les espérances d'un peuple dont la bravoure resterait un
instrument à son service, et, sans vouloir le rétablissement de la
Pologne, il se donnerait les airs de le préparer. À partir de cet
instant, c'en serait fait de la confiance affirmée à Tilsit, et le Tsar
ne reconnaîtrait plus un ami dans le protecteur de ces Polonais qui se
montreraient à lui comme l'avant-garde de l'invasion. Inutile donc de
chercher ailleurs qu'à Varsovie la cause principale de mésintelligence
qui risquait de remettre aux prises la France et la Russie, malgré
l'intimité actuelle de leurs rapports. Dès 1807, la Pologne nous la
montre, latente encore, mais destinée tôt ou tard à se manifester: en
créant le grand-duché, conception défensive dans l'esprit de l'Empereur,
mais appelée presque inévitablement à prendre un aspect offensif, le
traité de Tilsit avait introduit dans l'alliance franco-russe un germe
de mort et posé le principe de sa propre destruction.



IV


Les articles concernant l'Angleterre et la Turquie furent établis de
manière à présenter une visible corrélation. L'action de l'un et l'autre
empereur, pacifique ou guerrière suivant les cas, s'exercerait
parallèlement sur des terrains différents, chacun d'eux agissant au
profit de son allié, et les services que la Russie nous rendrait contre
l'Angleterre auraient pour pendant les secours que nous aurions à lui
prêter en Orient, à cette différence près qu'Alexandre contractait de
positifs engagements et que Napoléon n'en prenait que d'éventuels.

Tout d'abord, Alexandre s'oblige à offrir au cabinet de Londres sa
médiation pour le rétablissement de la paix entre la France et
l'Angleterre: il emploiera tous ses soins à procurer cette œuvre
désirable. Si l'Angleterre consent à conclure la paix, en reconnaissant
«que les pavillons de toutes les puissances doivent jouir d'une égale et
parfaite indépendance sur les mers[154]», en rendant toutes les
conquêtes faites sur la France ou ses alliés depuis 1805,--il s'agit des
colonies françaises, espagnoles et hollandaises,--Napoléon lui
restituera le Hanovre. Au 1er novembre 1807, si l'Angleterre n'a point
accepté la médiation de la Russie ou si, l'ayant acceptée, elle n'a
point consenti à traiter sur les bases précitées, le cabinet de
Pétersbourg lui adressera une dernière sommation; au 1er décembre, si
cette mise en demeure n'a point produit d'effet, l'ambassadeur russe
prendra ses passeports et la guerre commencera.

[Note 154: DE CLERCQ, II, 214.]

À ce moment, l'alliance franco-russe déploiera l'irrésistible puissance
de ses moyens. Non contents d'employer toutes leurs forces contre
l'ennemi commun, les deux empereurs obligeront l'Europe entière de
s'associer à leur cause; ils n'admettront plus de neutres sur le
continent, puisque la Grande-Bretagne n'en reconnaît point sur les mers.
Jusqu'à présent, une grande puissance, l'Autriche, et trois États de
second ordre, mais avantageusement situés pour la lutte maritime, la
Suède, le Danemark et le Portugal, sont demeurés neutres ou fidèles à
l'Anglais. Les cours de Stockholm, de Copenhague et de Lisbonne seront
sommées d'avoir à fermer leurs ports au commerce insulaire, à rappeler
de Londres leur ambassadeur, à déclarer la guerre: sur leur refus, on
procédera immédiatement contre elles par voie de mesures coercitives. La
Suède, dont le roi affiche envers Napoléon une hostilité poussée jusqu'à
la manie et dont les possessions de Finlande offrent à l'ambition
d'Alexandre une proie tentante, sera traitée avec une particulière
rigueur: non seulement la Russie et la France feront marcher contre
elle, mais le Danemark sera contraint de l'attaquer. Quant à l'Autriche,
pour l'entraîner dans la querelle commune, on n'ira pas jusqu'à lui
faire la guerre, on se contentera «d'insister avec force». Usant tour à
tour de pression matérielle et morale, Napoléon et Alexandre
n'épargneront rien pour organiser contre l'Angleterre la ligue
européenne, et feront en sorte que leur alliance se transforme en
coalition[155].

[Note 155: Articles 4 à 6 du traité secret.]

Durant la période antérieure à ces mesures extrêmes, tandis que le
cabinet de Pétersbourg s'efforcera d'amener l'Angleterre à une
transaction, Napoléon s'emploiera pareillement à procurer la paix entre
la Russie et la Porte. Il offre sa médiation au Tsar, qui l'accepte, et
la proposera aux Ottomans. Par ses soins, un armistice sera conclu sur
le Danube, et la condition principale en est dès à présent spécifiée, la
Russie devant évacuer les Principautés sans que les troupes du Sultan
soient admises à y rentrer. Toutefois, si l'Empereur avait tenu à ce que
cette clause figurât dans le traité patent, afin de ménager
l'amour-propre des Turcs et de garder leur confiance, il avait laissé
entendre de vive voix à Alexandre qu'il n'attachait pas un très grand
prix à son exécution et n'insisterait pas avec force sur le retrait des
troupes moscovites[156].

[Note 156: Cette sorte d'engagement verbal est rappelé dans les
instructions d'Alexandre Ier à son ambassadeur Tolstoï. Archives de
Saint-Pétersbourg.]

Après suspension des hostilités, les négociations pour la paix se
poursuivront dans un lieu à désigner, et la France, présidant au débat,
aura pour tâche de concilier les prétentions respectives. Cependant,
«si, par une suite des changements qui viennent de se faire à
Constantinople, la Porte n'acceptait point la médiation de la France, ou
si, après qu'elle l'aura acceptée, il arrivait que dans le délai de
trois mois après l'ouverture des négociations, elles n'eussent pas
conduit à un résultat satisfaisant, la France fera cause commune avec la
Russie contre la Porte Ottomane, et les deux hautes parties
contractantes s'entendront pour soustraire toutes les provinces de
l'empire ottoman en Europe, la ville de Constantinople et la province de
Roumélie exceptées, au joug et aux vexations des Turcs[157]».

[Note 157: DE CLERCQ, II, 214.]

On le voit, le partage de l'empire ottoman demeurait subordonné à
l'issue d'une négociation que la France, par sa qualité de médiatrice,
appuyée de son redoutable prestige, serait à même de diriger,
d'accélérer ou de prolonger, de rompre ou de faire aboutir. Par cette
réserve, Napoléon se gardait la faculté de discuter, de graduer, de
doser ses concessions à la Russie suivant les services qu'il aurait à
réclamer d'elle, suivant les nécessités de la lutte avec l'Angleterre.
Au lieu de faire opérer à sa politique orientale une brusque évolution,
il se mettait simplement en mesure de la modifier, si les circonstances
l'y obligeaient, et se donnait plusieurs mois pour prendre un parti. Par
suite, il est vrai, l'empereur Alexandre a affirmé que Napoléon, dans
les entretiens de Tilsit, était allé plus loin et avait fait à la Russie
la promesse ferme d'un agrandissement sur le Danube. Mais il est à
remarquer que cette interprétation ne fut donnée aux paroles impériales
que près de quatre mois après l'entrevue, lorsque Alexandre eut vu plus
clair dans ses propres ambitions, senti grandir et se fixer ses
convoitises. A supposer cependant que Napoléon ait laissé se créer un
malentendu favorable à sa politique, il s'était muni, pour le dissiper
au besoin, d'un argument difficile à réfuter et qui n'était autre que le
texte même du traité, l'instrument écrit, appelé seul à faire foi entre
les deux empereurs. Aux revendications intempestives ou prématurées
d'Alexandre, il pourrait toujours répondre, comme il devait le faire un
jour: «On me répète que je ne suis plus sur l'_air de Tilsit;_ je ne
connais que l'_air noté_, c'est-à-dire la lettre du traité[158].»

[Note 158: Champagny à Caulaincourt, 2 avril 1808.]

Remarquons enfin que les conditions du partage, pour le cas où il aurait
lieu, étaient mal déterminées. Le point seul de Constantinople était
formellement mis hors de cause; le terme de Roumélie, employé pour
désigner les contrées qui seraient laissées à la Porte avec sa capitale,
était singulièrement élastique; on pouvait le restreindre aux
territoires groupés immédiatement autour de Constantinople, l'étendre à
toutes les provinces centrales de la Turquie européenne, désignées dans
le vocabulaire ottoman sous le nom de Roumélie. D'autre part, le traité
ne défendait point que le partage comprît certaines positions
insulaires: un article spécifiait que les Bourbons de Naples, si la paix
générale leur enlevait la Sicile, recevraient «une indemnité telle que
les îles Baléares ou l'île de Candie ou toute autre de même
valeur[159]». Dès à présent, Napoléon s'adjugeait une précieuse parcelle
de l'Orient maritime, la rade de Cattaro et les Sept Iles[160]: il
pourrait en faire un acheminement à de plus vastes acquisitions, s'il
lui fallait lutter et conquérir encore, y trouver un objet d'échange et
de compensation dans ses débats avec l'Angleterre, si cette puissance ne
refusait plus de «procurer à l'humanité le bienfait de la paix[161]».

[Note 159: DE CLERCQ, II, 213.]

[Note 160: La note par laquelle Napoléon réclamait Cattaro et les
îles Ioniennes a été publiée dans les Mémoires de Hardenberg, V,
528-30.]

[Note 161: Expression de l'art. 4 du traité secret.]

Toutes les dispositions concertées entre les deux empereurs furent
réparties dans trois actes: le traité de paix, destiné à être
immédiatement publié, des articles séparés et réservés, enfin un traité
d'alliance secret. Ces actes se complétaient et s'éclairaient
mutuellement: de leur ensemble ressortait le système adopté par les deux
empereurs pour régler en commun les affaires du monde. Indépendamment de
la double action prévue tant à l'égard de l'Angleterre que de la
Turquie, le traité secret stipulait une alliance générale, offensive et
défensive: «Sa Majesté l'empereur des Français, roi d'Italie, et Sa
Majesté l'empereur de toutes les Russies s'engagent à faire cause
commune, soit par terre, soit par mer, soit enfin par terre et par mer,
dans toute guerre que la France et la Russie seraient dans la nécessité
d'entreprendre ou de soutenir contre toute puissance européenne. Le cas
de l'alliance survenant et chaque fois qu'il surviendra, les hautes
parties contractantes régleront par une convention spéciale les forces
que chacune d'elles devra employer contre l'ennemi commun et les points
où ces forces devront agir; mais, dès à présent, elles s'engagent à
employer, si les circonstances l'exigent, la totalité de leurs forces de
terre et de mer[162].»

[Note 162: Le traité patent a été publié par M. DE CLERCQ, II,
207-212; le même auteur n'a pu qu'analyser partiellement les articles
séparés et le traité secret. Ce dernier acte a été publié, d'après la
minute parafée par les plénipotentiaires et conservée dans nos archives
diplomatiques, par M. Fournier: _Napoléon Ier, Leipsick et Prague_,
1888, II, 250-52. Il a été réédité, d'après l'instrument officiel
conservé aux archives de Saint-Pétersbourg, par M. de TATISTCHEFF,
_Nouvelle Revue_, 1er juin 1890. Nous croyons devoir reproduire en
appendice, sous le chiffre I, les trois actes, afin de présenter pour la
première fois dans leur ensemble les stipulations intervenues à Tilsit
entre la France et la Russie.]

Les traités furent signés le 7 juillet et ratifiés le 9. Malgré le vague
de certains articles, Alexandre se montrait parfaitement heureux, tout
entier à la joie des avantages entrevus; à mesure que la réunion
approchait de son terme, l'amitié des deux empereurs devenait plus
démonstrative encore, et ils voulaient que leur satisfaction se
communiquât autour d'eux. Il y eut distribution et échange de
décorations, convenus à l'avance entre les souverains: Alexandre avait
dressé de sa main la liste des nouveaux grands aigles de la Légion
d'honneur, ce furent le grand-duc Constantin, les princes Kourakine et
Lobanof, le baron de Budberg. Le nouveau roi de Westphalie, le grand-duc
de Berg, les princes de Neufchâtel et de Bénévent reçurent le cordon de
Saint-André. De part et d'autre, les principaux chefs, les officiers
renommés furent complimentés en termes flatteurs; les troupes mêmes ne
furent pas oubliées, et l'on voulut que la réconciliation des armées
servît de symbole à celle des peuples. Entre la garde impériale
française et le bataillon des Préobajenski, établis côte à côte dans
Tilsit, les meilleurs rapports existaient. Quand les deux troupes durent
fraterniser solennellement et par ordre, leur réunion se fit d'un élan
naturel. Un jour, des tables se dressèrent sur les promenades de Tilsit,
sous des berceaux de verdure: un festin plantureux fut servi aux soldats
des deux gardes: Napoléon avait fait venir de Varsovie, de Dantzig, de
plus loin encore, des vivres et du vin. Le soir, la gaieté pétulante de
nos Français triompha de l'ivresse morne des soldats du Nord; échangeant
leurs coiffures, leurs signes distinctifs, travestis et confondus, ils
défilèrent joyeusement devant une fenêtre où se tenaient les empereurs,
et la nuit se prolongea en jeux bruyants, avec accompagnement d'une
canonnade effrénée[163].

[Note 163: _Mémoires de Roustam, Revue rétrospective_, 8-9.]

Le 8 juillet, Napoléon fit à Alexandre sa visite d'adieu. Après avoir
causé longtemps, les deux empereurs descendirent ensemble. Devant la
maison, le bataillon des Préobajenski était sous les armes et rendait
les honneurs; c'est alors que Napoléon demanda au Tsar la permission de
décorer le premier grenadier de Russie. On fit sortir des rangs un vieux
brave du nom de Lazaref. L'Empereur portait sur son uniforme la croix de
la Légion d'honneur, mais le matin, prévoyant et ménageant un effet, il
avait recommandé qu'on ne la fixât pas trop solidement[164]. Il la
détacha, la mit sur la poitrine de Lazaref, et le vieux soldat, à la
russe, lui baisa la main, puis le pan de son habit, tandis que partait
des rangs une grande acclamation.

[Note 164: _Id._]

Le lendemain, les empereurs se séparèrent et Alexandre repassa le
Niémen. Tandis que l'embarcation s'éloignait, Napoléon, resté sur la
rive, faisait de la main à son allié des signes d'amitié et d'au revoir.
À dix heures du soir, il partit lui-même pour Kœnigsberg, après avoir
expédié les ordres qui devaient accélérer la remise des îles Ioniennes
entre nos mains et l'armistice avec la Turquie.

Les scènes de Tilsit, grand spectacle de réconciliation et d'apaisement,
produisirent sur tous ceux qui en furent témoins une impression
ineffaçable, d'autant plus forte qu'elle fut presque unique dans ce
temps de luttes et d'orages. En France, la joie de la paix fut plus vive
encore que l'orgueil du triomphe. Subitement, le ciel parut s'être
rasséréné; après avoir cru à l'éternelle durée des guerres, on entrevit
un avenir plus doux, et l'on jugea que l'Empereur, scellant l'œuvre de
ses victoires par une entente avec le puissant monarque du Nord,
marquait enfin la volonté et le pouvoir de s'arrêter. Illusion que ne
saurait partager l'histoire! Tant que durait la guerre maritime, source
lointaine et parfois invisible d'où découlaient toutes les autres, il
était dans la destinée de l'Empereur de ne s'allier que pour combattre
et de pousser sans relâche dans la carrière des conquêtes. Si nos
ennemis du continent étaient une fois de plus vaincus et dispersés,
l'Angleterre restait là pour leur offrir un point de refuge et de
ralliement, pour solder la révolte, encourager la défection, et aussi
longtemps que cette tête de la coalition resterait intacte, les membres
dispersés tendraient toujours à se rapprocher et à se rejoindre. La
Prusse morcelée, l'Autriche humiliée, tant d'États frappés, soumis,
contraints, ne se résigneraient pas à leur sort; nos vassaux sentiraient
la tentation d'échapper à une lourde tutelle, nos amis resteraient
incertains, et l'on a vu que l'alliance russe elle-même ne pourrait que
difficilement résister à la prolongation de la crise générale. Tilsit
n'avait point fixé le sort du monde, il n'avait même pas fixé l'alliance
avec la Russie. Si les deux monarques s'étaient juré amitié, concours
réciproque, inaltérable confiance, s'ils avaient abordé dans un esprit
d'union les graves problèmes qui les avaient divisés jusqu'à ce jour,
ils n'en avaient, à vrai dire, résolu aucun: la question de la Prusse
n'était fermée qu'en apparence, celle de Pologne subsistait grosse de
périls; pour l'Orient, le traité avait fait naître l'espoir plutôt que
la certitude d'une solution; dès qu'il s'agirait de mieux préciser les
intérêts respectifs, tels que les avaient engagés les rivalités du passé
et surtout les nécessités de la dernière lutte, on risquait de les
retrouver hostiles et dissidents. Ce nuage sur l'avenir n'échappait
point à Napoléon: il sentait que l'Angleterre disposait encore de mille
moyens pour ruiner l'édifice fragile de ses alliances; qu'il suffirait à
cette ennemie de prolonger une résistance passive, de ne point céder,
pour retrouver des auxiliaires, des complices; qu'il fallait la
poursuivre sans trêve, l'abattre sans retard, sous peine de lui voir
remettre en question les résultats glorieusement acquis; que la France
ne pouvait attendre la paix, mais devait la conquérir. Aussi, profitant
de la ferveur première d'Alexandre, avait-il organisé à Tilsit le plus
formidable système de guerre qu'il eût encore imaginé pour avoir raison
de la ténacité britannique. Mais ce système portait en lui d'immenses
périls: entraînant l'Empereur à un redoublement de rigueurs, à exaspérer
les vaincus, à violenter les neutres, il rendrait de nouvelles armes à
l'Angleterre et, poussant l'oppression jusqu'à ses dernières limites,
devait justifier et préparer contre nous l'insurrection générale.
Néanmoins, Napoléon quittait Alexandre avec espoir et satisfait de son
œuvre; pour la première fois, il avait contracté une grande alliance,
trouvé un second dans la lutte qu'il menait contre l'insolente nation;
avec cette aide, dût-elle n'être que passagère, il comptait tout
entreprendre et se flattait de tout accomplir. Pourvu qu'Alexandre lui
restât momentanément fidèle, que le charme ne se rompît pas trop tôt,
que le Tsar continuât de suivre à Pétersbourg l'impulsion donnée à
Tilsit, Napoléon se promettait de courber promptement l'Angleterre ou de
la briser: «La paix générale est à Pétersbourg, disait-il après
l'entrevue, les affaires du monde sont là[165].» La réconciliation avec
la Russie n'assurait point l'universel repos, mais l'alliance pouvait le
procurer: si Tilsit ne finissait rien, Napoléon y voyait le moyen de
tout terminer.

[Note 165: _Documents inédits._]



                            CHAPITRE II

                 UNE RECONNAISSANCE DIPLOMATIQUE


Le général Savary détaché temporairement auprès de l'empereur
Alexandre.--Double objet de son envoi: il doit entretenir la confiance
d'Alexandre et étudier les dispositions de la société
russe.--Instructions de l'Empereur; mot de Talleyrand.--Voyage pénible;
universelle malveillance.--Gracieux accueil du Tsar.--Ses conversations
répétées mot pour mot dans les rapports du général.--Les soirées de
Kammennoï-Ostrof.--L'impératrice Élisabeth.--Simplicité
d'Alexandre.--Les deux cours.--Situation de l'Impératrice
mère.--L'audience d'une minute.--Saint-Pétersbourg l'été; les
Îles.--Savary éconduit de toutes parts.--Mortifications qu'on lui
inflige.--Il envoie une première série d'informations; portraits des
ministres russes et des représentants étrangers.--Le prince Adam
Czartoryski et Joseph de Maistre.--L'empereur Alexandre essaye de
diminuer les répugnances de la société pour l'envoyé français.--_L'objet
de ses délassements_.--L'empereur Napoléon et _les belles
Russes_.--Agitation croissante dans les salons.--Savary craint un
attentat contre le Tsar; il s'institue officieusement son ministre de la
police.--Rôle de madame Narischkine.--Efforts pour amener Alexandre à
_épurer_ le ministère et à éloigner les mécontents: paroles
caractéristiques de ce monarque.--Opérations mondaines de Savary; son
humeur batailleuse.--Résultats de son enquête.--Ses appréciations sur
l'empereur Alexandre, l'impératrice régnante, l'impératrice mère.--Le
musée de Pavlovsk.--Le grand-duc Constantin.--Tableau de la
noblesse.--Luxe et pénurie; raisons historiques du désordre des
fortunes; danger qui en résulte pour l'alliance.--Qualités que devra
posséder l'ambassadeur de Napoléon.--La question commerciale et
économique.--Napoléon désigne comme ambassadeur le général de
Caulaincourt; moyens d'influence qu'il met à sa disposition.--Il
continue vis-à-vis d'Alexandre son système de séduction
personnelle.--Échange de cadeaux; correspondance intime et
directe.--Quelle conclusion tire Napoléon des rapports de Savary.



I


Après un rapide séjour à Dresde, Napoléon était revenu en France jouir
de sa gloire et s'adonner pour quelques instants au gouvernement
intérieur de ses États. Quelque occupé qu'il fût de ce soin, sa pensée
se reportait souvent, et non sans inquiétude, vers le jeune monarque qui
venait de disparaître dans les profondeurs de la Russie. Rendu à
lui-même, Alexandre ne se laisserait-il pas ressaisir par des influences
contraires à la France, et son amitié de fraîche date résisterait-elle à
l'épreuve de la séparation? Afin de conserver sut lui l'ascendant
nécessaire, Napoléon voulut qu'aucune solution de continuité n'intervînt
dans leurs rapports. Le rétablissement des relations diplomatiques,
l'envoi d'ambassades respectives, avait été décidé, mais cette opération
exigeait quelque temps, des formalités. En attendant qu'elle fût
accomplie, Napoléon résolut de détacher auprès d'Alexandre l'un de ses
aides de camp et de l'accréditer à Pétersbourg en mission temporaire.
Cet envoyé, dépourvu de tout caractère officiel, recommandé seulement
par ses épaulettes d'officier général, prendrait peut-être dans
l'intimité du Tsar une place à laquelle pouvait difficilement prétendre
un ambassadeur qualifié, dont l'étiquette fixait rigoureusement et
limitait les prérogatives. L'aide de camp choisi fut le général Savary,
qui avait assisté à l'entrevue et s'était trouvé plusieurs fois en
rapport avec Alexandre: un chargé d'affaires, M. de Lesseps, lui fut
adjoint pour l'expédition des affaires. A titre d'introduction, Savary
reçut une lettre de son maître pour le Tsar: «Je prie Votre Majesté,
disait l'Empereur, de le recevoir avec cette bonté qui lui est
particulière et d'ajouter une entière confiance à ce qu'il lui dira de
ma part[166].»

[Note 166: _Corresp_., 12910.]

A vrai dire, il ne s'agissait pas encore de négocier, de régler les
questions abordées ou effleurées à Tilsit, mais d'entretenir la
confiance, de faire durer, en la renouvelant constamment, l'impression
qu'avait produite sur le monarque russe le contact avec Napoléon. Vivant
depuis dix ans auprès de l'Empereur, le voyant à toute heure, formé à le
servir et à le comprendre, Savary transmettrait mieux que personne la
pensée du maître, sur laquelle il s'était habitué à modeler la sienne;
il en rendrait non seulement le sens, mais la forme, avec ces tournures
originales qui la caractérisaient si fortement, apparaîtrait ainsi comme
un rappel vivant des heures d'intimité passées à Tilsit et mettrait
toujours auprès d'Alexandre quelque chose de Napoléon.

Sa mission avait un autre objet. Si l'empereur de Russie paraissait nous
appartenir, son gouvernement, ses ministres, ses conseillers officiels
ou privés, les chefs de la noblesse, les directeurs de l'opinion, tout
ce qui à Pétersbourg pouvait influer sur la marche des affaires, sous un
prince indulgent, tout ce qui pouvait servir, contrarier ou changer ses
intentions, n'avait point figuré à Tilsit ni signé au pacte d'alliance.
La Russie suivrait-elle l'évolution de son souverain? Au contraire,
persisterait-elle envers nous dans une hostilité qui tiendrait
continuellement en péril l'union et même la paix? Était-il possible
d'agir sur elle, de la gagner en tout ou en partie? Avant de juger ce
que l'on devait en attendre, il était nécessaire de la connaître, et
l'on ne possédait sur son compte que des notions surannées, vagues ou
contradictoires. Savary fut envoyé en reconnaissance. Il dut considérer
de près la société russe, étudier les factions, les coteries, démêler le
jeu des intrigues, examiner les moyens de créer un parti français,
apprécier l'esprit de l'armée, et transmettre sur tous ces points des
détails circonstanciés: Napoléon avait besoin de ces renseignements pour
apprécier l'alliance à son juste prix et régler en conséquence sa marche
ultérieure. Les talents d'observation, de pénétration, que Savary avait
toujours déployés et qui plus tard devaient faire de lui un excellent
chef de police, le rendaient particulièrement propre à ce rôle
d'explorateur. Il dut toutefois l'aborder avec tact, s'insinuer dans la
confiance des Russes, les observer sans en avoir l'air, évitant tout ce
qui pourrait donner à ses investigations un caractère de surveillance et
d'espionnage. D'un mot, Talleyrand lui traça sa conduite: «Tâchez, lui
dit-il, de savoir beaucoup en demandant peu[167].»

[Note 167: Lettre de Savary au ministre des relations extérieures, 9
septembre 1807.]

Savary passa le Niémen avec une suite d'officiers et de secrétaires. Les
Français traversèrent d'abord l'étroite bande de territoire prussien que
n'avaient pas occupé nos armées, parlant haut, commandant en maîtres,
menant grand tapage de vainqueurs. À la frontière de Russie, il leur en
fallut rabattre. Pour commencer, on les assujettit à la formalité des
passeports, bien que Savary eût pris soin de décliner toutes ses
qualités[168]. Lorsqu'il put continuer son chemin, il s'aperçut vite que
la population russe nous considérait toujours en ennemis: partout des
visages fermés ou malveillants, un mutisme impénétrable ou des paroles
de haine. Obéissant à l'impulsion précédemment donnée, ignorant Tilsit,
fonctionnaires et prêtres ne cessaient d'exciter contre nous le
sentiment national et religieux. Comme Alexandre n'avait pas encore
songé à révoquer l'ordre donné d'appeler la malédiction du ciel sur les
Français, ennemis du Tsar, ennemis de Dieu, on continuait de prier
officiellement dans toutes les églises pour notre extermination. À
mesure que nos voyageurs approchaient de la capitale, l'hostilité
prenait un caractère plus sensible, plus injurieux. Entré dans
Pétersbourg, Savary eut quelque peine à s'y procurer un logement,
personne ne se souciant de le recevoir et de l'héberger[169].

[Note 168: _Life of general_ sir Robert WILSON, from
autobiographical Memoirs, Journal, etc. London, 1862, II, 319-20.]

[Note 169: Tableau de Saint-Pétersbourg à l'époque du 23 juillet au
5 août, envoyé par Savary le 6 août 1807. Archives nationales, AF, IV,
1007. _Mémoires de Savary, duc de Rovigo_, III, 149.]

Pour se retrouver en pays ami, il lui fallut passer le seuil du palais
impérial. Arrivé le 23 juillet, il fut reçu par Alexandre le soir même.
Après quelques mots aimables à l'adresse de l'envoyé: «Comment se porte
l'Empereur?» dit Alexandre, et tout de suite, avec cette aisance
souveraine qui faisait partie de ses moyens de séduction, sur un ton
d'amicale et confiante causerie, il se mit à parler de Tilsit, de ces
jours dont le souvenir semblait posséder et bercer sa pensée. Savary a
consigné par écrit cette conversation, en lui laissant la formé de
dialogue, ainsi qu'il devait faire pour tous ses entretiens avec
Alexandre, et ce tour donne à ses récits une vie singulière, ressuscite
les personnages. Alexandre avait reçu la lettre de Napoléon et la
lisait; il posa quelques questions sur le voyage de l'Empereur, et
bientôt: «Il m'a donné à Tilsit des marques d'attachement que je
n'oublierai jamais. Je suis bien sensible aux témoignages d'amitié qu'il
me donne aujourd'hui, et lui sais gré du choix qu'il a fait de vous pour
me les apporter.»

Après un moment de silence, en fixant le général: «Eh bien! reprit-il,
plus j'y pense, et plus je suis content de l'avoir vu; je crains
toujours d'oublier un seul mot de l'énorme quantité de choses qu'il m'a
dites dans un si court intervalle de temps. C'est un homme
extraordinaire, et il faut reconnaître, messieurs, que, quoique nous
ayons quelque droit à votre estime, vous avez une supériorité marquée et
qu'il faudrait être insensé pour vous la contester. Au reste, j'espère
que cela est bien fini: j'ai une parole et je la tiendrai.--Avez-vous
quelques instructions avec cette lettre?

RÉPONSE.--Non, Sire, je n'ai ici aucun caractère et je n'ai pour
commission que de faire mes efforts pour être agréable à Votre Majesté.

L'EMPEREUR.--Avez-vous entendu parler du choix que veut faire l'Empereur
pour envoyer près de moi?

RÉPONSE.--Non, Sire. Beaucoup de personnes ambitionnaient cette faveur,
mais l'Empereur n'avait encore rien prononcé. Il m'a recommandé de dire
à Votre Majesté qu'il avait un long voyage à faire, son Corps législatif
à ouvrir, ses communications avec le Sénat, son administration
intérieure et son Conseil d'État qu'il n'avait pas présidé depuis
longtemps, et que probablement ces soins l'occuperaient exclusivement au
moment de son arrivée, mais qu'au premier instant de repos, il
chercherait quelqu'un qui pût convenir à Votre Majesté et qui fût tout à
fait dans les principes du grand événement de Tilsit.

L'EMPEREUR.--Fort bien, je recevrai avec plaisir tout ce qui viendra de
lui et parlera comme lui, c'est-à-dire qui sera toujours dans sa manière
de voir qui est la mienne... entendez-vous, qui est la mienne[170].»

[Note 170: Rapports du 6 août 1807.]

Après cette affirmation catégorique, l'audience dura encore quelques
instants; quand elle fut terminée, le grand maréchal Tolstoï s'approcha
de Savary, et, au nom de l'empereur, «qui, disait-il, n'aimait pas les
cérémonies», l'invita à dîner pour le lendemain.

Savary dîna au Palais d'hiver le 24, et quelques jours après à
Kaminennoï-Ostrof, résidence d'été de Sa Majesté. Les convives étaient
peu nombreux, quelques ministres, deux ou trois grands officiers de la
maison de l'empereur. Peu de minutes avant qu'on servît, l'impératrice
paraissait, suivie de sa sœur la princesse Amélie de Bade. Élisabeth
Alexievna était fort jolie et vraiment souveraine par la grâce
incomparable de sa taille et de sa démarche. Quand Catherine II l'avait
choisie pour en faire la femme du grand-duc Alexandre, jamais couple
plus charmant ne s'était offert à l'adoration des peuples, et pourtant
cette union, qui semblait promettre à Élisabeth le bonheur, ne lui avait
donné qu'une couronne. Ame romanesque et fière, elle n'avait point su
fixer l'adolescent inquiet auquel on l'avait mariée, et s'était refusée
à admettre le partage; incomprise et délaissée, elle s'était alors
repliée sur elle-même, cachait ses véritables sentiments sous une
apparence d'impénétrable froideur, mettait une sorte d'orgueil à vivre
comme une étrangère à la cour de son mari et à y passer ignorée.
D'ailleurs, dédaignant l'intrigue, elle évitait, sinon d'avoir, au moins
d'exprimer une opinion, affectait une docilité indifférente, cédait sur
tout et ne réservait que son cœur. Elle accueillit l'envoyé français
avec une politesse souriante et vide, et sa sœur imita cette attitude
composée. Pourtant, Savary crut remarquer chez les deux princesses une
nuance dans la résignation, et la contrainte lui parut moins visible
chez la souveraine que chez son inséparable compagne.

A table, Savary était placé à côté et à la droite de l'empereur. La
conversation était générale; Alexandre la dirigeait de préférence sur
des sujets militaires, sur ses troupes, sur notre armée et les emprunts
qu'il comptait lui faire. Une parfaite aisance régnait parmi les
convives, et le ton familier de ces scènes faisait mieux ressortir
l'élégance et la splendeur du cadre. La salle était magnifiquement
décorée; la table, chargée de massive argenterie, offrait un luxe de
fleurs qui donnait l'illusion d'un autre climat; la livrée, vêtue de
rouge, avait grand air, et, debout derrière le siège des deux Majestés,
des esclaves africains, avec leur visage d'ébène et leur costume à la
turque, mettaient chez le Tsar un souvenir et comme une vision de
l'Orient[171].

[Note 171: Rapports du 6 août. Cf. WILSON, II, 354.]

Après le dîner, l'impératrice se retirait de bonne heure; à
Kammennoï-Ostrof, elle passait sur la terrasse, d'où sa vue se reposait
sur de fraîches verdures, des eaux tranquilles, et découvrait au loin
l'horizon embrasé des soirs du Nord. Autour de l'empereur, on restait
entre hommes; il allait alors à Savary, le détachait du cercle,
s'emparait de lui, l'emmenait dans le jardin, où la soirée se passait en
conversations familières. On parlait du voyage que Napoléon avait promis
de faire à Pétersbourg: «Je sais qu'il craint le froid, disait
Alexandre, mais malgré cela, je ne le tiens pas quitte de venir me voir;
il aura un appartement que je lui ferai chauffer au même degré qu'en
Égypte.» Auparavant, lui-même irait à Paris; il voulait rendre visite à
son allié, «causer encore avec lui, le voir chez lui, et toutes ses
grandes institutions».--«Rien ne peut rendre, ajoute Savary, comment
l'empereur Alexandre parle de ce voyage et avec quel plaisir. Il a déjà
calculé qu'il arrivera en vingt jours à Paris et qu'il ne visitera nos
grandes garnisons comme Metz et Strasbourg qu'à son retour. Il parle de
cela comme d'une pensée favorite qu'il a toujours bercée.» Puis,
Alexandre faisait allusion aux bruits du jour, aux nouvelles qui
arrivaient d'Orient, laissait l'entretien glisser sur le terrain de la
politique, et ne résistant pas à parler de l'objet qui lui tenait
surtout au cœur, l'effleurait légèrement: «L'Empereur, disait-il, lors
de l'événement arrivé à Constantinople, a eu la bonté de me dire qu'il
se regardait comme tout à fait dégagé avec cette puissance, et, par une
extrême bonté de sa part, m'a fait espérer..... Vous a-t-il parlé de
cela?

RÉPONSE.--Je crois comprendre Votre Majesté dans ce moment. Elle me fait
l'honneur de m'entretenir d'une chose de laquelle il m'a été parlé, mais
sans aucune instruction.

LE TSAR.--L'Empereur, qui juge mieux que personne, a paru voir aussi que
l'empire de Constantinople ne pouvait longtemps encore occuper une place
parmi les puissances de l'Europe. Nous avons beaucoup parlé de cela, et
j'avoue que si cette puissance doit s'écrouler un jour, la position de
la Russie lui fait espérer d'hériter d'une partie de sa dépouille.
L'Empereur a la bonté de me comprendre là-dessus, et je m'en rapporte
entièrement à lui quand il croira le moment arrivé... Je compte beaucoup
sur l'attachement qu'il m'a témoigné... Je ne presserai pas ce
moment...[172]» Et, sans insister davantage, se bornant à ce discret
rappel, Alexandre revenait vite à de moins délicats sujets. Il parlait
des autres puissances, de leur attitude qu'il blâmait, de leurs
représentants à Pétersbourg qu'il n'épargnait pas, réservait pour la
France toutes ses sympathies, pour notre envoyé toutes ses faveurs, et
Savary se retirait flatté, ravi de cet accueil, enchanté de l'aimable
monarque qui l'admettait à ses plus libres confidences.

[Note 172: Rapports du 6 août 1807.]

Ces triomphantes soirées eurent, hélas! de cruels lendemains. Savary
s'était vite aperçu qu'Alexandre Ier ne tenait pas à proprement parler
une cour. Son intérieur ressemblait à celui d'un particulier riche,
vivant avec ses amis, entouré d'un cercle qu'il s'était choisi et
n'étendait pas; chez lui, peu de réceptions officielles, jamais de
dîners de cérémonie, parce qu'il lui eût fallu, dans ce cas, «être assis
sur un siège élevé et représenter comme un souverain[173]». Si le
général, s'étonnant de cette simplicité, demandait où trouver à
Pétersbourg le faste, la solennité, l'appareil souverain, avec le
prestige et l'ascendant qu'ils exercent, on lui répondait de les
chercher auprès de l'impératrice douairière.

[Note 173: Joseph de MAISTRE, _Mémoires politiques et correspondance
diplomatique_, publiés par BLANC, 269.]

Marie Féodorovna, femme de Paul Ier et mère d'Alexandre, après la nuit
tragique qui l'avait faite veuve, avait conservé en Russie une position
sans précédent. Son fils, en montant sur le trône, avait voulu qu'elle
gardât le rang, les dotations, les privilèges honorifiques, qui lui
avaient été attribués; de plus, détestant le cérémonial, n'aimant que
l'intimité ou la pompe toute militaire des revues et des défilés, il
avait dédoublé en quelque sorte les fonctions de la souveraineté et, se
réservant le soin des affaires, avait laissé à sa mère la partie
d'extérieur et d'apparat. Marie Féodorovna convenait parfaitement au
rôle que son fils lui abandonnait. Si le temps était loin où elle était
apparue à la cour de Catherine II dans tout l'éclat de la jeunesse,
belle et «blanche[174]», l'âge et le malheur n'avaient fait que
rehausser son prestige. Elle s'imposait maintenant par l'aspect digne de
sa vie, par sa piété un peu théâtrale envers le passé, par le souvenir
des épreuves qui avaient blessé son cœur sans altérer la sérénité de son
front; on la révérait aujourd'hui, après l'avoir tour à tour admirée et
plainte. D'une bienfaisance toujours en éveil, elle gouvernait les
bonnes œuvres, régnait sur les pauvres et s'était fait, dans les États
de son fils, un empire à elle, fondé sur l'amour et la reconnaissance.
Avec cela, née pour la cour, habile à distinguer et à maintenir les
rangs, aimant l'étiquette et l'introduisant dans les moindres détails de
la vie, supportant sans fatigue de longues heures de représentation qui
harassaient ses dames d'honneur, elle excellait à faire paraître la
souveraineté sous sa forme la plus imposante et y mettait son orgueil.
Elle avait donc continué à faire figure d'impératrice en exercice,
recevant, trônant, s'entourant d'une maison nombreuse à laquelle celles
de ses quatre plus jeunes enfants, qui vivaient à ses côtés, formaient
autant de satellites. C'était auprès d'elle seulement que l'on voyait un
service de dames, de chambellans, d'écuyers, de pages, la splendeur des
grandes réceptions et le cérémonial des présentations officielles.
Aussi, tout ce qui à Pétersbourg voulait une cour et ne pouvait s'en
passer, ne la rencontrant plus que chez l'impératrice mère, venait l'y
chercher; naturellement et sans effort, Marie Féodorovna avait retenu à
elle les hommages, l'assiduité, le culte qui se rend aux personnes
royales, et le pouvoir de la veille avait gardé tous les fidèles que
celui du jour dédaignait d'attirer. C'était la Tsarine douairière que
l'on allait remercier pour toute nomination obtenue, pour toute grâce
conférée, alors même qu'elle n'y avait pris aucune part; les officiers
nouvellement promus ou décorés venaient s'incliner devant elle et lui
baiser la main[175]. Bien qu'elle résidât d'ordinaire au château de
Pavlovsk, à douze lieues de Pétersbourg, les grands ne laissaient jamais
passer quinze jours sans faire acte de présence à son cercle, et
Alexandre lui-même s'y montrait deux fois par semaine. L'ancienne
cour,--c'était de ce nom que l'on désignait l'impératrice mère et son
entourage,--demeurait ainsi la grande puissance sociale et mondaine de
la Russie et, à ce titre, sans exercer l'autorité, conservait
l'influence[176].

[Note 174: _Mémoires de_ CZARTORYSKY, I, 163.]

[Note 175: «On ne va rien dire à l'impératrice régnante, écrivait
Savary, et quand un étranger fait une observation à ce sujet, on lui
répond _que ce n'est pas d'usage_... Dans les cérémonies publiques,
l'impératrice mère prend le plus souvent le bras de l'empereur;
l'impératrice régnante ne marche qu'après elle et seule. En voiture elle
a toujours la droite du fond--l'impératrice régnante à sa gauche, et
l'on a vu quelquefois l'empereur sur le devant. Il est arrivé
fréquemment dans les cérémonies militaires, et je l'ai vu, que, les
troupes étant sous les armes et l'empereur à cheval, la cérémonie ne
commençait pas parce que l'impératrice mère n'était point arrivée.»
Archives nationales, AF, IV, 1697.]

[Note 176: Notice sur la cour de Russie, jointe par Savary à ses
rapports du 6 août 1807. Notes sur la cour de Russie et
Saint-Pétersbourg, par le même, mémoire conservé aux archives
nationales, AF, IV, 1697. Cf. _Mémoires de_ CZARTORYSKI, I, 275, 384, et
_Réminiscences sur Alexandre Ier et Napoléon er_, par la comtesse de
CHOISEUL-GOUFFIER, 355.]

En politique, le rôle de l'ancienne cour aurait pu se comparer à celui
d'une chambre haute dans les gouvernements constitutionnels. Lente à se
décider et à évoluer, gardienne des traditions, elle modérait le
mouvement de l'État; elle empêchait sans agir, et, pour qu'une mesure
restât sans effet, il suffisait souvent qu'elle ne l'approuvât point.
Or, elle n'avait pas encore ratifié la paix avec Napoléon, et la
présence d'un envoyé français demeurait pour elle chose non avenue.
Savary s'en aperçut vite aux dépens de son amour-propre. «Le 30, dit-il,
je fus présenté à l'impératrice mère, au palais de Tauride; l'accueil
fut froid et ne dura pas tout à fait une minute[177].»

[Note 177: Rapports du 6 août 1807.]

Ce fut pour le général le signal des déboires. Il était arrivé à
Pétersbourg en plein été; mais la belle saison ne suspendait pas la vie
mondaine et ne faisait que la déplacer. La Russie officielle,
c'est-à-dire l'ensemble des familles qui depuis un demi-siècle
occupaient les fonctions de cour et d'État, désertait alors la capitale,
mais restait à ses portes et s'établissait aux Îles. Dans ce site où
l'imposante Néva, divisée en innombrables bras, se fait gracieuse et
riante, enlace entre ses replis des pelouses et des bois, les résidences
d'été, palais ou pavillons, s'étaient logées de toutes parts. Là,
ministres, personnages influents, hommes de cour et de plaisir, femmes à
la mode, élisaient domicile et restaient groupés. Aux Îles, on se voyait
beaucoup; tout présentait un aspect de luxe et d'entrain; le jour,
d'élégants équipages à quatre, six et huit chevaux sillonnaient les
allées; le soir, les villas resplendissaient de lumières, et des
concerts de trompes de chasse, improvisés sous bois, jetaient au loin
leurs profondes fanfares. Aux réceptions pompeuses de la ville
succédaient les réunions sans apprêt, les dîners à huit, dix ou douze
personnes, la promenade dans les beaux jardins du comte Strogonof,
situés en terrasse sur un bras du fleuve. Cette vie d'épanouissement et
de grand air semblait offrir à Savary une occasion propice pour examiner
de près la société russe et la surprendre dans son laisser-aller
familier; il essaya consciencieusement de s'y ménager des accès.

Il s'inscrivit chez les principaux personnages; on ne lui rendit pas sa
politesse. Il revint à la charge, réitéra ses visites et se vit
opiniâtrement refusé. Comme si un rapide mot d'ordre eût circulé, la
société russe se murait dans ses préjugés de caste, dans ses passions
nationales, et refusait tout contact avec un étranger qui était son
vainqueur et qui n'était pas de son monde[178].

[Note 178: Rapports et lettres de Savary, août-septembre 1807. Cf.
WILSON, II, 315-56. Voy. aussi l'ouvrage de M. PINGAUD, _Français et
Russes_, 483.]

Les femmes se montraient les plus hostiles. Françaises par les goûts et
l'éducation, mais Françaises d'autrefois, elles ne nous reconnaissaient
plus dans le peuple révolutionnaire qui s'imposait désormais par la
force et la violence. Séduisantes pour la plupart, instruites, exerçant
sur les hommes qui les entouraient le prestige d'une culture supérieure,
elles savaient, en peu de mots qui portaient, désigner Savary à
l'animadversion générale, et de lèvres gracieuses, où notre parler
prenait d'ordinaire un charme un peu mièvre, tombaient sèchement des
arrêts sans appel. Pendant les premières semaines de son séjour, Savary
ne réussit pas à se faire ouvrir une seule maison; quand il dînait chez
l'empereur, il voyait les autres convives l'abandonner le soir pour
aller dans le monde, et lui s'en revenait tristement, disait-il, à la
compagnie de son secrétaire[179].

[Note 179: _Mémoires du duc de Rovigo_, III, 153.]

La malveillance qu'on lui témoignait ne s'attachait pas seulement à son
caractère, mais s'étendait à sa personne. Son rôle dans l'exécution du
duc d'Enghien, rappelé, commenté, fournissait contre lui un argument
décisif, décourageait de rares bonnes volontés, et contribuait aux
mortifications qu'on lui infligeait en tous lieux. Paraissait-il à la
promenade, il voyait tous les regards se porter sur lui avec une
insistance blessante. S'il parcourait les rues de Pétersbourg, il
remarquait à la devanture des libraires des pamphlets où sa nation, son
empereur et lui-même étaient bafoués, des libelles
contre-révolutionnaires, toute la littérature de l'émigration. Afin de
tromper son dépit et son ennui, il en fut réduit pour quelque temps à
prendre le rôle d'un voyageur obscur et solitaire, à visiter
consciencieusement Pétersbourg, faisant à travers les églises, les
galeries et les palais de cette majestueuse capitale, la promenade
ordinaire des étrangers[180].

[Note 180: _Mémoires du duc de Rovigo_, III, 153.]

«Comment trouvez-vous Pétersbourg, général? lui dit l'empereur Alexandre
au bout de quelques jours.--Étonnant, Sire, et l'Italie n'offre rien de
comparable.--Comment passez-vous votre temps? Je sais que vous ne vous
amusez pas. Vous avez donc vu peu de monde jusqu'à présent?--Sire,
j'avoue à Votre Majesté que sans sa bonté et celle du grand-duc, je ne
serais pas encore sorti de mon appartement.--Cela changera
bientôt[181]», reprit l'empereur, et, pour faciliter à Savary la
patience, il lui conseilla d'aller visiter Cronstadt. Peu de temps
après, de brillantes réunions eurent lieu au château de Péterhof pour la
fête de l'impératrice mère. Alexandre eut soin d'y afficher le général
français par les plus flatteuses distinctions, le tint toujours à ses
côtés, donnant tacitement l'ordre de reconnaître en lui l'hôte autorisé
de la Russie et le représentant d'un allié.

[Note 181: Rapports du 6 août 1807.]

L'intervention du prince eut quelque effet. «Les visages ont pris un air
plus riant, écrivait Savary, quelques portes se sont ouvertes.[182]» Au
bout d'un mois et demi de quarantaine, il fut reçu dans certaines
maisons, s'y trouva avec des Russes haut placés, put les observer, et,
le 23 septembre, une première note, après une sommaire et franche
constatation des tendances hostiles de la société, transmettait une
suite d'appréciations sur quelques personnages en vue[183]. Savary s'est
rencontré avec le prince Adam Czartoryski, de réputation européenne,
chargé des affaires étrangères avant Austerlitz, «aujourd'hui sénateur
et membre du Conseil; on ajoute dans le public: ami de l'empereur. Il a
une conduite inexplicable, a l'air de ne se mêler de rien, et l'opinion
le place presque partout. On ne sait ce qu'il veut; il voit peu de
monde...» Et Savary ajoute, en marge, cette note qui surprend: «Je l'ai
trouvé fort au-dessous de sa réputation. C'est un homme de l'opinion
duquel on doit peu se soucier.» Jadis, le prince formait avec MM.
Kotchoubey, Strogonof et Novossiltsof le conseil intime de l'empereur,
ce que l'on appelait le Comité de salut public; que sont devenus les
autres membres de ce cénacle? Kotchoubey est ministre de l'intérieur,
mais sa position est ébranlée; Novossiltsof reste à craindre; toujours
ami de l'empereur, il est libéral à l'anglaise et ne rêve que d'importer
en Russie les institutions britanniques: «il en est ridicule», ajoute
Savary. Parmi les meilleurs officiers de l'empereur, le prince Lobanof,
désigné pour le portefeuille de la guerre, est à nous; l'amiral
Tchitchagof, ministre de la marine, «est un jeune homme instruit dans sa
partie; il n'est ni Anglais ni Français; c'est un bon Russe»; le comte
Roumiantsof, ministre du commerce, et le général de Budberg, ministre
des affaires étrangères, paraissent acquis à la France, avec la
différence qui sépare un partisan de la veille d'un ami du lendemain. En
arrière de ces ministres de premier plan, dans le groupe de portraits
esquissés par Savary, apparaissent vaguement les titulaires des autres
portefeuilles, figures effacées, et à l'écart se tient le héros de la
dernière campagne, le prince Bagration, «homme sombre, ambitieux et
n'aimant pas les Français».

[Note 182: Lettre au ministre des relations extérieures, 23 août
1807.]

[Note 183: _Id_. Nous avons publié cette pièce dans la _Revue
d'histoire diplomatique_, 1er juillet 1890.]

Ce n'est point d'ailleurs parmi les Russes qu'il faut chercher les
meneurs de la société. «Le corps diplomatique, dit Savary, la régente à
son gré; il en dirige l'esprit et les plaisirs.» Or, le corps
diplomatique est la citadelle de l'opposition. Les ambassadeurs
d'Angleterre et d'Autriche mènent campagne contre nous; les agents des
autres cours agissent sous leurs ordres, et ceux mêmes des États que
Napoléon croit avoir enchaînés à sa politique, nous sont ouvertement ou
perfidement hostiles. Il y a plus: on voit à Pétersbourg des ombres de
diplomates, représentant des fantômes d'États, certains envoyés de
souverains détrônés par Napoléon, se faire écouter et rendre des
oracles. Des figures d'un autre âge, comme le vieux duc de Serra
Capriola, ambassadeur de Naples depuis trente-cinq ans[184], tiennent en
échec l'envoyé du vainqueur de l'Europe; qu'est-ce donc quand parmi ces
ministres de rois _in partibus_ se trouvent des adversaires d'un mérite
redoutable? «On rencontre ici, dit Savary, un comte de Meister (Joseph
de Maistre) qui prétend toujours être ministre de Sardaigne. C'est un
homme d'esprit et un habitué de la maison de l'ambassadeur d'Autriche et
de celui d'Angleterre. Il serait peut être mieux à Mittau qu'ici, s'il
s'obstine à vouloir être ambassadeur du roi de Cagliari.»

[Note 184: Il avait épousé la fille d'une dame russe qui recevait
beaucoup et que l'on appelait la _belle-mère du corps diplomatique_.]

Ces premières informations ne satisfirent Napoléon qu'imparfaitement. Il
attendait un tableau, et on lui envoyait une série de croquis. Il
demanda à Savary des observations plus complètes et surtout plus
profondes; jetant un regard interrogateur sur le lointain et obscur
empire du Nord, il se demandait si la réunion de seigneurs groupés
autour du trône composait à elle seule toute la nation pensante et
agissante, si cette Russie mondaine n'en masquait pas une autre, moins
attachée à ses préjugés, où notre influence pourrait trouver son point
d'appui. «Veuillez faire connaître, ordonnait-il d'écrire à Savary, s'il
existe une autre société, plus loin du trône, mais plus près du
peuple[185].» À cette question, Savary pouvait répondre hardiment, comme
il le fit, par la négative. À part un groupe de marchands, la Russie ne
possédait point de classe moyenne; la noblesse reposait directement sur
le peuple, masse en apparence inerte, inacessible à toute influence du
dehors et où rien ne se distinguait des forces internes qui
sommeillaient dans son sein. C'était l'aristocratie seule qu'il
importait de connaître, afin de se mettre en mesure de la combattre ou
de la rallier, et c'était elle que Savary s'obstinait avec raison à
vouloir pénétrer et observer.

[Note 185: Champagny, ministre des relations extérieures, à Savary,
17 septembre 1807.]

Dans le siège qu'il menait autour d'elle, l'empereur Alexandre
continuait à le seconder. Ce prince procédait maintenant par démarches
individuelles, agissait sur les personnes de son entourage et sur «les
dames auxquelles il donnait quelques soins».--«Il m'est revenu par une
voie entièrement sûre, ajoute Savary, différentes petites anecdotes
galantes qui le concernent et dans lesquelles il a eu l'occasion de
montrer toute la sincérité de son attachement pour Votre Majesté. C'est
au point qu'il a rompu en visière avec une personne pour laquelle il
avait des bontés dont il recevait le retour, parce qu'elle osa lui
parler de tout ce qui s'était passé entre lui et l'empereur des
Français[186].» De son côté, Savary s'adressait aux femmes que
l'influence du séduisant monarque avait déjà ébranlées, et ce fut auprès
de l'une d'elles qu'il rencontra son plus brillant succès.

[Note 186: Lettre à l'Empereur du 9 septembre 1807.]

Parmi les beautés de Pétersbourg, le Tsar avait particulièrement
remarqué madame Alexandre Narischkine, la gracieuse et poétique Marie
Antonovna, et le culte qu'il lui rendait depuis plusieurs années était
tendre et persistant, sans se montrer exclusif. Admis chez le mari de
cette dame, Savary fut bien accueilli par elle, la trouva favorablement
disposée et jugea possible de la mettre tout à fait dans nos intérêts au
prix de quelques menus services. Il suffirait de lui procurer les moyens
de s'assurer, sur le terrain de l'élégance et de la mode, une
supériorité décidée sur ses rivales. Paris seul pouvait les fournir.
Malgré tout, les regards des Russes se tournaient encore vers cette
capitale du luxe et du goût, et quelques-uns pardonnaient à la France en
faveur de Paris. Avec un empressement intéressé, Savary songea aussitôt
à faire venir de cette ville tout ce qui pourrait plaire à madame
Narischkine et s'institua son fournisseur. Il en écrivit à Duroc, à
Caulaincourt, mais ce fut surtout un jeune officier français, M. de
Saint-Chamans, qu'il chargea de la commande; rien ne devait se faire
naturellement qu'avec la permission de l'Empereur.

L'idée plut à Napoléon; il trouva seulement que Savary avait manqué de
discrétion et mis trop de monde dans la confidence: «Tout ce qui tient à
la vie privée d'un souverain, lui fit-il mander par Champagny, doit être
un objet sacré[187].» L'affaire étant d'État, il ne fallait pas craindre
de s'en ouvrir directement à l'Empereur, et ce fut lui qui voulut se
charger de la commission. Après la mercuriale ministérielle, qui sauvait
le principe, il écrivit personnellement à Savary, avec une amicale
brusquerie: «Je ne vous connaissais pas aussi galant que vous l'êtes
devenu. Toutefois, les modes pour vos belles Russes vont vous être
expédiées. Je veux me charger des frais. Vous les remettrez en disant
qu'ayant ouvert, par hasard, la dépêche par laquelle vous les demandiez,
j'ai voulu en faire moi-même le choix. Vous savez que je m'entends très
bien en toilettes[188].»

[Note 187: Champagny à Savary, 27 septembre 1807.]

[Note 188: _Corresp_., 13190.]

On ne sait si ces prévenances étaient nécessaires pour gagner
définitivement Marie Antonovna; de plus sérieux motifs la dirigeaient.
En fait, elle n'aimait pas beaucoup la France et point la politique,
mais elle aimait tendrement Alexandre et croyait servir ses vœux, ses
intérêts, sa sécurité même, en se faisant notre alliée. Son concours ne
nous fut pas inutile; à plusieurs reprises, Savary fit passer au Tsar
d'utiles avis par celle qu'il appelait, en style de guerrier
sentimental, «l'objet de ses délassements»; de plus, madame Narischkine
assista de bonne grâce le général dans ses opérations mondaines et
contribua à augmenter le nombre des salons où il était admis.

La société russe était entamée; par contre, l'ardeur de nos adversaires
en redoubla. Jusqu'alors, maîtres incontestés de la place, ils s'étaient
bornés à une défensive dédaigneuse; l'attaque se prononçant, leur
résistance s'organisa. La guerre des salons fut ouverte; les cercles qui
nous étaient fermés--ils restaient de beaucoup les plus
nombreux--prononcèrent l'anathème sur les autres; il suffisait qu'une
maison accueillît les Français pour que le vide se fit autour d'elle. En
même temps, l'opinion se déchaînait contre Alexandre; le ton des
conversations, de frondeur qu'il était, se montait jusqu'à la violence;
des propos graves s'échangeaient; on parlait d'amener à tout prix un
changement de politique, fût-ce au prix d'un changement de règne, et
Savary, instruit de ces clameurs, se demandait s'il n'y fallait point
voir le symptôme avant-coureur d'une catastrophe. Les souvenirs de 1801
l'obsédaient, et, ses habitudes scrutatrices le portant à voir partout
des complots, il craignait pour Alexandre le sort de Paul Ier.
Considérant que son devoir envers Napoléon l'obligeait de veiller à la
sécurité d'un monarque ami, il s'y appliquait consciencieusement. Il
lisait l'histoire de Russie, afin d'y retrouver le récit des révolutions
passées, se demandait comment elles auraient pu être prévenues,
suppliait Alexandre de se faire suivre, excitait la vigilance de son
entourage et s'instituait officieusement son ministre de la police[189].
Il alla jusqu'à lui dénoncer des propos imprudents ou coupables tenus
dans son armée, et la manière dont fut reçu cet avertissement le poussa
à tenter une démarche qu'il jugeait susceptible de résultats décisifs.
En achevant d'éclairer Alexandre sur les dangers de la tolérance, ne
pourrait-il l'amener à un grand acte de vigueur, à remanier son conseil,
à épurer la haute administration, à éloigner les meneurs du parti
hostile? Ce coup d'autorité materait l'orgueilleuse société qui refusait
de se rendre.

[Note 189: _Mémoires de Rovigo_, III, 175 et suiv., 191 et suiv.]

Savary tâta d'abord le terrain auprès de madame Narischkine; là, ses
insinuations furent parfaitement accueillies. On le supplia de parler à
l'empereur, d'être net et pressant: «Rappelez-vous, lui disait-on, que
vous pouvez tout lui dire et qu'il vous écoutera[190].» Savary montrant
quelque scrupule à prendre l'initiative d'une telle explication: «Eh
bien! dit la dame, on vous parlera, et nous verrons si vous avez envie
de le servir... Tâchez au moins, ajoutait-elle, de le rendre un peu plus
méchant[191].»

[Note 190: Rapport du 23 septembre 1807.]

[Note 191: _Id._]

Le surlendemain, Savary, à cheval et en grand uniforme, accompagnait
l'empereur à une revue; pendant le défilé, Alexandre lui fit signe de se
placer immédiatement à ses côtés, puis: «Vous dînez avec moi
aujourd'hui, lui dit-il, et ne partez pas le soir, j'ai à vous
entretenir.» Dans la conversation annoncée, Savary fut provoqué à dire
tout ce qu'il savait. Il signala alors avec véhémence le mauvais langage
des salons, l'agitation croissante, l'action pernicieuse de certains
hommes, la nécessité de les frapper pour prévenir leurs desseins et les
empêcher de corrompre plus longtemps l'opinion publique: «Cette opinion,
ajouta-t-il, n'est point à mépriser du tout. Elle couve quelque chose,
et il est d'autant plus urgent d'être en garde contre elle et d'aller
crever le nuage avec l'épée, que, si on ne l'observe pas, elle finira
par gagner tellement tous les esprits que, lorsque le moment de remplir
les engagements de Votre Majesté sera arrivé, elle trouvera tous les
ressorts détendus, jusque dans les membres du gouvernement... Il me
semble donc que Votre Majesté aurait beaucoup à gagner en éloignant les
hommes trop prononcés dans l'opposition et en les remplaçant par
d'autres dont les principes connus aideraient à l'exécution de ce que
Votre Majesté se propose, sans quoi il est possible qu'avant peu
l'intrigue, la faction même et les cris de tout le commerce ne vous
forcent encore à balancer entre l'Angleterre et nous. Je vous avoue,
Sire, que je prévois ce moment...»

Ici, le Tsar l'interrompit et, lui prenant le bras: «Général, dit-il, le
choix est tout fait et rien ne peut le changer. Ne discutons pas
là-dessus et attendons les événements.» Alors, en termes émus, il invita
Savary à ne point voir la Russie dans quelques fauteurs d'intrigues, à
mépriser leurs menées et à leur opposer seulement le calme et le dédain.
Il travaillait, disait-il, à mettre tout sur un autre pied, mais devait
user de ménagements et ne rien précipiter; il avait à vaincre un
ensemble de préjugés, à refaire l'éducation d'un peuple: le changement
qu'il méditait ne pouvait s'opérer qu'à la longue. Il affirmait
d'ailleurs qu'aucune intrigue ne l'ébranlerait et ne l'empêcherait
d'aller à son but: il fit aussi allusion à l'espèce d'opposition que
l'on essayait de créer entre sa mère et lui, et s'animant par degrés:
«J'aime mes parents beaucoup, finit-il par dire, mais je règne et je
veux que l'on ait pour moi des égards.»--«En disant cela, ajoute Savary,
l'empereur paraissait s'échauffer; il s'arrêta tout à coup avec des yeux
fixes, puis, me prenant par la main et me la serrant, il continua: «Vous
voyez, général, que j'ai bien de la confiance en vous, puisque je vous
entretiens de l'intérieur de ma famille. Je compte sur votre discrétion
et sur votre attachement pour moi[192].»--Cette explosion de sensibilité
paraissait sincère, mais elle termina l'entretien, auquel l'empereur ne
donna point d'autre conclusion, et Savary reconnut que rien ne pourrait
le décider à trancher dans le vif et à sévir contre une opposition où se
retrouvaient beaucoup d'hommes demeurés chers à son cœur.

[Note 192: Rapport du 23 septembre 1807.]

Sa tentative d'assaut ayant échoué, Savary revint à son travail de
cheminement. Il s'y montrait infatigable. Fidèle à sa consigne, qui
était de s'immiscer à tout prix dans la société, il ne se décourageait
point des rebuffades; refusé à la porte «d'une beauté de Pétersbourg»,
il se présentait une seconde, puis une troisième fois, et se voyait reçu
à la quatrième[193]. S'il se rencontrait avec des adversaires, il
acceptait la lutte et s'y comportait en brave. Durant cette période,
nous le voyons batailler sans cesse, le verbe haut, toujours prêt à la
riposte, relevant vertement chaque allusion malveillante, faisant
respecter d'autorité son souverain et sa nation, et s'il supplée trop
souvent au tact par l'aplomb, s'il a parfois le mauvais goût de déclamer
des tirades révolutionnaires à la table de diplomates d'ancien régime,
nous l'entendons aussi rabattre la jactance de nos ennemis par des mots
qui font plaisir. Un Anglais parlait de l'Égypte perdue par nous: «C'est
que l'Empereur n'y était pas, reprit vivement le général; s'il eût
envoyé une de ses bottes, c'eût été assez pour vous mettre en fuite.»
Étonnant par la singularité de ses manières, par son langage tour à tour
brusque et fleuri, il intéressait aussi et finissait par s'imposer de
toutes parts[194].

[Note 193: WILSON, II, 359.]

[Note 194: Correspondance de Savary, septembre, octobre, novembre
1807, _passim_. Cf. les _Mémoires du feld-maréchal comte de Stedingk,
ministre de Suède en Russie_, II, 354, 376, 403, 404.]

Pour diminuer les préventions de l'impératrice mère et de sa cour, le
moyen qu'il employa ne fut pas mal choisi. Il demanda à visiter l'un des
grands établissements de charité que Marie Féodorovna avait créés,
qu'elle administrait elle-même et aimait à présenter comme des modèles
du genre; il s'extasia très haut sur ce qu'on lui montrait, et apprit
bientôt que son approbation avait été goûtée. À quelque temps de là,
bien qu'il n'eût pas lui-même ses entrées au cercle de l'impératrice
mère, il eut l'art d'y faire présenter un jeune officier français, M. de
Montesquiou, qui fut admis malgré sa qualité et à cause de son nom; par
cette brèche, s'il ne passa pas lui-même, il put jeter un coup d'œil sur
l'intérieur de la place et y nouer quelques relations. Il se trouva
ainsi posséder jusque dans les milieux les plus hostiles non certes un
parti, mais des intelligences, ne ramena pas les dissidents, mais put
reconnaître les positions à conquérir, leurs points faibles, les
facilités d'attaque, fixer en un mot ses notions sur l'état de la
société russe et les moyens de la conquérir; après cinq mois de séjour,
un travail d'ensemble intitulé: «Notes sur la cour de Russie et
Saint-Pétersbourg», vint transmettre à l'Empereur les résultats de son
enquête[195].

[Note 195: Archives nationales, AF, IV, 1697. Nous avons publié
cette pièce dans la _Revue d'Histoire diplomatique_, 1er juillet 1890.]



II


«Un voyageur qui arrive à Saint-Pétersbourg, dit Savary dans son
rapport, y remarque quatre choses bien distinctes, savoir: la cour, la
noblesse, le corps des négociants, et le peuple qui est esclave.»
Passant d'abord en revue la cour, il n'ajoute que peu de détails à ceux
précédemment donnés sur l'empereur Alexandre, croit de plus en plus à la
sincérité de ses sentiments. Il s'arrête un instant devant l'énigmatique
figure qu'offre l'impératrice Élisabeth et dont nul n'a encore pénétré
le mystère. «Depuis quatorze ans, dit-il, que l'impératrice régnante est
ici, son caractère est encore inconnu de ceux mêmes qui la voient le
plus habituellement. Elle s'observe tellement dans le monde, qu'elle ne
laisse échapper aucune parole, aucun regard qui puisse la faire juger.»
Savary la croit très fine et d'un jugement exercé, et «comme elle
s'occupe beaucoup, dit-il, de choses sérieuses, lit beaucoup, raisonne
bien de nos bons auteurs, et s'exalte l'imagination par la lecture de
nos auteurs tragiques», il pense qu'il serait plus facile «de la saisir
par l'esprit que par le cœur». Mais à quoi bon s'attacher à surprendre
le secret de cette âme qui veut rester impénétrable et voilée? Moins que
jamais l'impératrice aspire à jouer un rôle, et nous n'avons pas plus à
espérer son appui qu'à craindre son hostilité. «Une politesse de loin en
loin, un cadeau fait avec grâce la maintiendront dans la ligne de
l'empereur son mari.»

C'est l'impératrice mère et son salon qu'il importe de gagner à tout
prix. Par quels procédés cette conquête peut-elle s'opérer? Sur ce
point, Savary évite de se prononcer et de rien préciser. D'après lui,
l'entreprise peut être tentée; il faut qu'elle le soit, mais elle est
assez importante et assez délicate pour que l'Empereur la prenne
personnellement en main; son infaillible sagesse lui suggérera les
moyens de la mener à bonne fin. Savary a cru remarquer pourtant que
l'impératrice Marie se montrait extrêmement sensible aux égards. Toute
marque de déférence lui est précieuse, les moindres présents sont par
elle religieusement conservés, lorsqu'ils représentent une attention,
une prévenance, et elle vit entourée d'objets qui tous évoquent un
souvenir et dont les uns parlent à son cœur, les autres à son
amour-propre. Son château de Pavlovsk est le temple du passé; visitant
en touriste cette belle résidence, Savary y a vu le cabinet de
l'empereur Paul conservé tel qu'il se trouvait au moment de sa
mort[196]. Dans les jardins, on lui a montré, auprès de mausolées et
d'urnes funéraires élevés par l'impératrice à la mémoire de ses parents
décédés, des arbres qui ont leur histoire et qui, plantés par Marie
Féodorovna au moment de la naissance de chacun de ses enfants,
consacrent le souvenir de ses joies intimes. Il a remarqué aussi un
musée de présents royaux, un service de Sèvres envoyé par Louis XVI et
ornant les petits appartements de l'impératrice, des tapisseries, don de
Louis XV à Catherine II, et il a acquis la certitude que des cadeaux de
même nature seraient accueillis avec reconnaissance, venant de l'homme
extraordinaire qui fixe l'attention du monde, pourvu qu'ils soient de
bon goût, offerts discrètement, et qu'ils puissent passer dans une
certaine mesure pour un hommage délicat. «C'est l'élégance dans le
choix, dit-il, et la grâce dans la manière de donner qui font surtout le
prix de telles choses. Cela produirait un effet d'autant meilleur qu'il
y a ici, et particulièrement à cette cour (celle de l'impératrice mère),
des gens persuadés que sous l'empereur Napoléon nos fabriques et
manufactures ne font rien d'aussi beau que ce qu'elles faisaient sous
les rois. On a l'air de croire que nous avons traité les arts et métiers
en Turcs et en Arabes.»

[Note 196: Cf. _Mémoires de la comtesse Edling_, 98-99.]

Après avoir attardé son lecteur à Pavlovsk, Savary le mène faire une
rapide excursion au château de Strelna, résidence du grand-duc
Constantin. Ce prince paraît entièrement français; comme il n'aime que
le militaire et les plaisirs faciles, Napoléon est son dieu et Paris son
paradis. Il aspire à revoir l'un et à connaître l'autre. En attendant,
il vit seul à sept lieues de Pétersbourg, avec son régiment de houlans,
et là, par un phénomène d'hérédité qui reparaît périodiquement dans la
dynastie des Romanof, il reproduit à peu près les goûts et les
occupations de son aïeul Pierre III; comme lui, il joue au soldat avec
frénésie. Son château est tenu comme une forteresse; on y observe dans
toute leur rigueur les détails du service des places. L'appartement du
prince est un arsenal, sa bibliothèque ne se compose que d'ouvrages
relatifs à l'armée, et les yeux fixés sur la grande nation militaire de
l'Occident, il y cherche perpétuellement un sujet d'études minutieuses
et de petites imitations. Pour orner ses jardins, il a fait élever par
des prisonniers français un camp de Boulogne en miniature; les musiques
de sa cavalerie ne jouent plus que des airs français, et c'est au son du
_Chant du départ_ que ses houlans défilent la parade. Éloignant
d'ailleurs les sympathies par son humeur fantasque, Constantin
Pavlovitch est peu populaire dans l'armée, qui lui reproche d'être plus
militaire que belliqueux, et d'autre part cette recrue, malgré son rang
dans la famille impériale, ne semble guère propre à nous ramener la
société polie de Pétersbourg.

Cette dernière, qui se compose exclusivement de la noblesse, fournit à
Savary le sujet d'un tableau détaillé, très vivant, très mordant. Sa
sévérité va-t-elle jusqu'à l'injustice? Nous serions tenté de le croire,
si le témoignage d'hommes placés mieux encore que lui pour bien voir,
mais appartenant à des milieux tout différents, s'inspirant de principes
et de passions tout autres, ne concordait avec le sien; son rapport
apparaît comme le développement impitoyable, peut-être exagéré, mais
logique, de certaines observations consignées par le prince Adam
Czartoryski dans ses Mémoires, par Joseph de Maistre dans sa
correspondance[197]. Néanmoins, nous ne ferons pas difficulté de
reconnaître que Savary, en tenant sous sa plume ceux qui l'avaient tant
de fois éconduit, s'est trop souvenu de ses propres mésaventures. Sans
pénétrer à fond cette société inquiète et complexe, où luttaient tant
d'aspirations diverses, où tant d'idées fermentaient sous les passions
et les frivolités mondaines, il s'est attaché à en relever les travers
saillants, ceux qui paraissaient à première vue et s'accusaient en
relief; puis, les envisageant dans leurs rapports avec la politique, il
les signale avec véhémence à l'attention de l'Empereur.

[Note 197: Voy. notamment, pour le premier, I, 366; pour le second,
dans le volume de _Mémoires politiques et correspondance diplomatique_,
les pages 99, 324-325.]

Dans la société russe telle qu'elle se composait alors, Savary distingue
deux parts: l'une comprend quelques familles d'une situation établie,
d'une honorabilité irréprochable, d'un lustre traditionnel; l'autre,
plus nombreuse, plus remuante, se montre à notre émissaire comme une
réunion de grands seigneurs ruinés, avides de luxe et pauvres d'argent,
chez lesquels le sens moral n'a pas toujours résisté aux embarras
pécuniaires et à la pratique dégradante des expédients.

Cette pénurie s'expliquait historiquement. Catherine II, par calcul,
Paul, par caprice, avaient laissé s'établir une pratique détestable, en
vertu de laquelle le prince ne récompensait pas seulement les services
de la noblesse, mais les payait au sens strict du mot; il les payait en
argent, en domaines, en hommes. Sous Catherine, après chaque expédition
heureuse contre la Turquie, le partage des terres conquises s'opérait
entre les généraux et les officiers; la Russie faisait la guerre pour le
butin autant que pour la gloire; «nous sommes restés un peu Asiatiques à
cet égard», disait ingénument un ministre. Quand les dépouilles des
vaincus ne suffisaient plus, Catherine employait les domaines de la
couronne à gorger de richesses ceux qui la servaient bien; sa facilité
de main, sa générosité dissipatrice, étaient demeurées proverbiales.
Paul, désordonné et excessif en tout, outra encore ce système; il
donnait «trois mille paysans comme il eût fait d'une bague[198]».
Encouragés par ces libéralités sans mesure, voyant dans le trésor
impérial une inépuisable réserve, la noblesse russe avait donné carrière
à ses instincts de dépense et d'ostentation. Une fureur de jouir et de
paraître, une fièvre de plaisirs s'était emparée d'elle, et la plus
jeune capitale de l'Europe en était devenue la plus fastueuse. À la fin
du dix-huitième siècle, aux heures sombres où la tourmente
révolutionnaire passait sur l'Europe, Pétersbourg demeurait le point
lumineux où s'était réfugié tout le brillant de l'ancienne société, où
la vie demeurait facile et insouciante du lendemain, l'hospitalité
somptueuse, où l'on faisait assaut de prodigalités grandioses.

[Note 198: Rapport de Savary du 4 novembre.]

Tout à coup, au milieu de ce tourbillon où la société russe se laissait
emporter, la source des profits s'était tarie. Appelé au trône,
Alexandre y avait apporté des intentions réformatrices, le désir honnête
de restaurer les finances de l'État et aussi de mettre fin à un usage
avilissant; il avait suspendu toutes gratifications sur le trésor
impérial, et aux demandes de secours répondait en conseillant
l'économie. Mais l'impulsion était donnée, et les mœurs furent plus
fortes que la volonté du monarque. La noblesse ne sut pas modérer son
train, continua de vivre grandement, portes ouvertes, dans ses palais
parés de tous les raffinements du luxe, au milieu d'un peuple de clients
et de parasites, et bientôt, la munificence impériale ne réparant plus
les brèches qui se creusaient sans cesse aux fortunes, une gêne
universelle se glissa sous ces apparences dorées. En 1807, Pétersbourg,
la capitale aux dehors splendides, était une ville de débiteurs, et
Savary cite à cet égard des détails caractéristiques. «J'en connais
plusieurs, dit-il en parlant des Russes, titrés, couverts de diamants
les jours de représentation et occupant des charges éminentes dans
l'État, auxquels il arrive fréquemment qu'un boulanger refuse au moment
du dîner de fournir le pain nécessaire. On voit ici à cet égard des
choses qu'on ne voit nulle autre part, des hommes qui ont des millions
de dettes et qui n'ont d'autre ressource que de s'en mettre à la mode,
que de s'en flatter et d'en tirer vanité.--Une femme titrée de
Saint-Pétersbourg raconte comme une chose à laquelle elle met peu
d'importance, qu'elle a cent cinquante mille roubles de dettes, et quand
on l'invite à un bal paré et qu'elle n'a pu s'y rendre, il est ordinaire
de l'entendre s'excuser en disant que le préteur n'a pas voulu lui
confier ses diamants pour la nuit. Ce qu'il y a de plus singulier, c'est
que tout cela ne fait aucun tort à ces femmes dans le monde, toutes
étant à peu près dans le même cas.»

Dans ce désordre des fortunes réside en partie le péril pour le système
nouveau et pour Alexandre. Si la faction anglaise a pu facilement
ameuter l'opinion contre le signataire des traités de Tilsit, c'est
qu'elle s'adressait à des mécontents d'ancienne date. Parmi eux,
plusieurs ont épuisé leurs dernières ressources; l'horreur de leur
situation les rend prêts à tout, et une révolution qui leur rouvrirait
auprès d'un monarque nouveau le chemin des honneurs profitables, leur
apparaît comme le moyen de salut. Qu'un chef audacieux se présente pour
les mener à l'assaut du pouvoir, il trouvera en eux des soldats tout
préparés, et Savary, qui sait ses auteurs, reconnaît ces ennemis
intéressés du souverain dans les vers célèbres:

/*
      Un tas d'hommes perdus de dettes et de crimes
      Que pressent de ses lois les ordres légitimes,
      Et qui, désespérant de les plus éviter,
      Si tout n'est renversé, ne sauraient subsister.
*/

Mais le remède ne saurait-il se trouver dans le mal? Par ses faiblesses,
qui la rendent dangereuse, l'aristocratie russe offre sur elle une prise
facile. Si elles disposent certains de ses membres aux entreprises
désespérées, elles la laissent aussi sans défense contre les appels du
plaisir, l'éblouissement des fêtes données à propos et le prestige des
grandes situations mondaines. À l'aide de tels moyens, ne peut-on la
séduire et la fasciner? Qu'un ambassadeur de France s'établisse avec
fracas à Pétersbourg, qu'il mène grand train et fasse étalage
d'opulence, qu'il ouvre toutes grandes les portes de son hôtel, que ses
fêtes soient de celles dont on parle et auxquelles il faut avoir
assisté, les convictions politiques ne tiendront pas devant l'attrait du
plaisir, et l'on verra les seigneurs russes se presser dans les salons
de notre envoyé; celui-ci pourra gagner les uns et les plier à son
ascendant, pénétrer les autres, surveiller à la fois et gouverner la
société.

Ce système a été employé par plusieurs puissances tour à tour et avec
succès; il est de tradition dans le pays, et c'est l'Angleterre qui le
met aujourd'hui en pratique. Elle a si bien compris la nécessité de
tenir à Pétersbourg maison ouverte qu'elle y a dédoublé son ambassade:
un ministre de second rang, sir Stuart, fait les affaires; l'ambassadeur
en titre, lord Gower, a surtout pour fonction de représenter. «Un grand
indolent qui n'aime pas son métier», dit de lui l'empereur Alexandre;
mais ce membre hautain de l'aristocratie britannique, d'une nonchalance
superbe, possède les plus beaux chevaux de Pétersbourg, les plus luxueux
équipages, la meilleure table, un train supérieur à celui de certains
souverains d'Allemagne, et la noblesse, subjuguée par ses manières,
éblouie de son faste, attirée par ses réceptions, vient docilement
recevoir de sa bouche les leçons de l'Angleterre. Quand l'empereur
Alexandre, se conformant aux stipulations de Tilsit, rompra avec
Londres, le départ de la mission britannique opérera une révolution dans
les habitudes de la société et la laissera déconcertée; c'est ce moment
de désarroi qu'il faudra saisir pour l'attirer à nous, en prenant la
direction de ses plaisirs et en lui offrant aussitôt un nouveau point de
ralliement. Il est donc indispensable qu'à cette époque la France ait à
Pétersbourg un représentant définitif, puissamment établi dans sa
charge; que cet envoyé ne soit pas seulement un agent consciencieux et
habile, mais un homme de grande allure, d'un nom ancien, s'il se peut,
et retentissant, d'une situation personnelle hors de pair; qu'il soit
surtout un maître de maison incomparable et ne craigne point de rival
dans l'art de faire magnifiquement figure. S'il est pourvu de toutes ces
qualités, notre représentant parviendra peut-être à recueillir en partie
l'héritage politique de nos rivaux, en succédant à leur ambassadeur dans
sa royauté mondaine. Non qu'il y ait lieu d'espérer un triomphe absolu;
un parti d'opposition subsistera toujours, bien prononcé, irréductible,
mais la masse indécise et flottante, celle qui suit l'impulsion et se
laisse entraîner où l'on dîne et où l'on danse, viendra chercher le mot
d'ordre au palais de France après l'avoir pris longtemps à celui
d'Angleterre.

Il y aurait un autre moyen de substituer notre influence à celle de
notre ennemie: ce serait d'introduire en Russie un commerce français.
Savary a pu se rendre compte à quel point les relations d'intérêt et de
négoce établies entre la Grande-Bretagne et la Russie contribuaient à
l'intimité politique des deux États, et il fournit à ce sujet des
détails curieux. Il a vu le commerce avec l'Angleterre entré de plus en
plus dans les mœurs de la Russie; c'est lui qui peuple la Néva de voiles
et de chalands, qui répand l'activité dans ses ports et anime ses quais;
sur douze cents bâtiments que l'on voit entrer par an dans le grand
fleuve, plus de six cents portent pavillon britannique. À Pétersbourg,
le corps des marchands tout entier doit son aisance aux transactions
avec l'Angleterre; une grande partie d'entre eux est de nationalité ou
d'origine britannique; pour les autres, qu'ils soient Allemands ou
Russes, l'intérêt leur a fait une seconde patrie et les a naturalisés
Anglais. Les nobles eux-mêmes sont tributaires de la Grande-Bretagne;
c'est elle qui, achetant le bois de leurs vastes domaines, leur sert la
partie la plus régulière de leurs revenus; de plus, elle les a
accoutumés à voir en elle le pourvoyeur attitré, traditionnel,
indispensable, de toute une partie des objets nécessaires à leur vie.
Les produits de son industrie sont partout en Russie; ils affluent
chaque printemps par cargaisons immenses, et pour ceux qu'écartent des
droits rigoureux ou prohibitifs, l'Angleterre les confectionne sur place
par la main d'ouvriers à elle, émigrés volontaires, et fabrique en
Russie des produits anglais. Elle fournit aux nobles le drap de leurs
vêtements, le mobilier de leurs maisons, la vaisselle qui décore leurs
tables, jusqu'au papier, aux plumes et à l'encre dont ils se servent, et
se rendant maîtresse de leurs goûts, de leurs habitudes, de leurs
commodités, a su tisser des liens ténus, mais innombrables et
résistants, qui enlacent la Russie et la tiennent prisonnière.
Cependant, après que la rupture politique aura momentanément suspendu
ses envois, sera-t-il impossible à la France de remplacer ses produits
par les nôtres et de succéder à son monopole? Savary ne le pense pas et
conseille d'entreprendre cette œuvre, mais il ne se dissimule guère que
les moyens à employer, envoi d'articles choisis, création d'une
factorerie française, établissement de maisons recommandables, ne
sauraient opérer que graduellement et à la longue. La conquête
économique d'un empire doit être l'ouvrage du temps, et un marché ne
s'enlève pas comme une place de guerre. La France ne peut donc espérer
de combler immédiatement le vide immense que l'interruption du négoce
avec l'Angleterre va produire en Russie, et d'éviter à ce pays une
période de souffrances. Cette crise marquera pour l'alliance l'épreuve
aiguë; c'est alors que se produira contre nous la révolte des intérêts,
le choc furieux des mécontentements; c'est à ce moment que l'énergie
deviendra particulièrement nécessaire à l'empereur Alexandre et qu'il
sera à propos de la lui insuffler. Seul, l'empereur Napoléon, par ses
communications directes avec ce prince et l'ascendant qu'il exercera sur
lui, pourra le raidir contre des obsessions de toute sorte, l'amener aux
rigueurs nécessaires, briser ainsi indirectement l'opposition du
commerce, chasser l'intrigue de la cour et faire triompher
définitivement la France en Russie. Un recours à l'Empereur, un appel à
sa toute-puissance, l'espoir dans un miracle de son génie, telle est la
conclusion à laquelle aboutit Savary dans cette matière comme en
d'autres, et rien ne laisse mieux voir combien était limitée sa
confiance en tous moyens humains et rationnels.

Dans les rapports du général, Napoléon puisa les éléments de plusieurs
décisions. Le choix d'un ambassadeur pour Pétersbourg le préoccupait
extrêmement. Sentant la nécessité de donner à sa représentation dans
cette capitale un caractère exceptionnel, il s'était d'abord arrêté au
parti suivant: un diplomate de carrière, possédant à fond la pratique et
le maniement des affaires, M. de La Forest, ancien ministre à Berlin,
serait accrédité comme ambassadeur; en même temps, l'Empereur tiendrait
toujours à Pétersbourg l'un de ses aides de camp, attaché à la personne
même du Tsar et appelé a remplacer Savary dans la familiarité de ce
monarque. Cette résolution avait même transpiré, lorsque la nécessité
reconnue par Napoléon d'agir non seulement sur l'empereur, mais sur la
société, l'amena à changer d'avis et à concentrer sur l'ambassadeur tout
le relief de la représentation; dès lors, la nomination d'un seul envoyé
et un changement de personne devenaient nécessaires.

Napoléon possédait un homme que son nom et ses traditions de famille
rattachaient à l'ancienne France et qui, cependant, avait donné au
nouveau régime les preuves d'un dévouement sans réserve; c'était son
grand écuyer, le général de division de Caulaincourt. Esprit distingué,
cœur généreux et droit, Caulaincourt portait à l'Empereur un attachement
chevaleresque, l'avait servi avec honneur dans différentes missions,
dont l'une l'avait déjà conduit en Russie, et plus tard, à l'heure des
épreuves, devait se grandir encore par cette fidélité au malheur qui est
le privilège des âmes nobles. En même temps, ce galant homme se
souvenait de ses origines, aimait à les rappeler par son langage, sa
tenue, ses manières; ses goûts naturellement relevés le portaient vers
l'élégance et le luxe; il recherchait l'atmosphère des cours, et aucune
gloire ne pouvait lui être plus sensible que celle de réconcilier la
France impériale avec l'une des aristocraties de la vieille Europe.
Napoléon jugea que nul personnage de sa cour ou de son état-major
n'était mieux propre à remplir, non seulement avec dignité, mais avec
éclat, le premier poste de la diplomatie française. «J'envoie décidément
Caulaincourt[199]»; ce fut en ces termes qu'il annonça son choix à
Savary le 1er novembre 1807. Quelques jours après, M. de Caulaincourt,
malgré ses vives résistances, était désigné d'autorité pour aller à
Pétersbourg, avec le titre d'ambassadeur extraordinaire, 800,000 francs
de traitement, 250,000 francs pour frais d'installation, un personnel
choisi de secrétaires et d'attachés, l'ordre de faire grand en toutes
choses, de déployer un faste dominateur et d'entreprendre la conquête
mondaine de la Russie.

[Note 199: _Corresp_., 13318.]

Napoléon s'occupa de préparer les voies à son ambassadeur et,
personnellement, chercha à plaire en Russie. Grands et petits moyens,
rien ne fut épargné. Pour diminuer les souffrances du commerce,
l'Empereur s'offrit à lui acheter des bois de mâture et à faire mettre
trois vaisseaux français en construction sur les chantiers de Russie. Il
promit à l'armée du Tsar cinquante mille fusils d'un nouveau modèle,
ouvrit nos ports aux _cadets_ désireux de perfectionner leur éducation
navale. En même temps, il parut disposé à pourvoir aux amusements de
Pétersbourg. Savary lui ayant fait connaître que l'ouverture d'un
théâtre français ferait plaisir: «Talleyrand, répondit-il, enverra des
acteurs et des actrices[200].»

[Note 200: _Corresp_., 13190. Talleyrand, en sa qualité de grand
chambellan, était chargé de la surintendance des théâtres.]

Il voulut aussi que les relations avec les différentes cours de Russie
devinssent suivies et spécialement courtoises. S'il dédaigna envers les
deux impératrices les procédés de séduction un peu vulgaires dont avait
parlé Savary, il tint à ce que son frère Jérôme et sa nouvelle
belle-sœur, la reine Catherine de Westphalie, parente de Marie
Féodorovna, annonçassent leur mariage à cette princesse en termes
déférents. Vis-à-vis d'Alexandre, il se réserva d'agir lui-même et
d'exercer son charme fascinateur. Un échange de courtoisies s'était
établi déjà entre les deux souverains: Alexandre envoyait à l'Empereur
des pelisses estimées quatre-vingt mille roubles chacune et s'intitulait
son _fourreur_; Napoléon répondait par des cadeaux de porcelaines de
Sèvres, choisies sur les indications de Savary et d'après les goûts du
Tsar. De plus, jugeant que des témoignages d'abandon et de confiance le
mèneraient mieux à gouverner l'esprit de ce prince, en le rendant maître
de son cœur, il se mit à lui écrire directement et souvent; dans ses
lettres, il mêlait avec tact au langage de la politique et des affaires
des assurances d'attachement, exprimait en termes sobres et pénétrants,
sans protestations exagérées, son désir de voir s'affermir entre
Alexandre et lui une amitié réelle, une amitié d'hommes, simple et
solide, et prolongeait ainsi à distance l'intimité de Tilsit[201].

[Note 201: Voy., pour la fin de 1807, les lettres de Napoléon dans
la _Correspondance_, _t_. XVI, et les réponses d'Alexandre publiées par
M. de TATISTCHEFF dans la _Nouvelle Revue_, 15 juin 1890.]

Malgré l'espoir qu'il fondait sur ce commerce et les autres moyens
d'ascendant qu'il s'était choisis, Napoléon avait trop le sentiment des
réalités pour leur attribuer une efficacité certaine. Les constatations
peu rassurantes de Savary fixaient dans son esprit les doutes qu'il
n'avait cessé de concevoir sur la solidité de l'alliance russe; résolu
plus que jamais à essayer franchement du système ébauché à Tilsit, il
jugeait que l'imprudence de s'y abandonner sans réserve lui était
péremptoirement démontrée. Il croyait peu cependant à l'imminence d'un
attentat contre le Tsar; parmi les chefs de l'opposition, il n'en
distinguait aucun dont l'audace fût à hauteur d'un tel forfait,
ordonnait même à Savary de suspendre ses avertissements, les jugeant
plus dangereux qu'utiles, mais n'en découvrait pas moins un grave péril
dans les dispositions de la société russe; ce qu'il craignait d'elle
était une influence pernicieuse sur l'esprit d'Alexandre, où il
distinguait, malgré tout, un reste d'incertitude et de défiance. En
somme, la Russie n'était qu'à demi conquise; sans doute, la position
principale, culminante, c'est-à-dire l'empereur, était à nous, mais,
située entre des masses hostiles qui s'étaient fortement retranchées, se
défendaient bien et ne se laissaient que difficilement entamer, elle
formait entre nos mains une possession aventurée, en l'air, pour parler
le langage des opérations militaires, et toujours exposée aux
entreprises de l'ennemi. Le retour de la Russie aux errements du passé
apparaissait de plus en plus à Napoléon comme une hypothèse à prévoir et
comme un élément essentiel à faire entrer dans ses calculs. Cette
conviction, à laquelle les observations de Savary donnaient une base
précise, devait exercer sur sa politique une influence très appréciable,
et ses rapports avec Pétersbourg s'inspireront d'une double pensée,
conserver d'une part l'alliance de la Russie, la mettre en activité et
lui faire porter tous ses fruits, mais en même temps se tenir
constamment en garde contre une défection nouvelle de cette puissance.



                           CHAPITRE III

                    RUPTURE AVEC L'ANGLETERRE


La Russie offre sa médiation à Londres; fin de non-recevoir qui lui est
opposée.--L'Angleterre aux écoutes.--Elle ne surprend qu'en partie le
secret de Tilsit.--Napoléon et l'Angleterre également résolus à ne point
respecter la neutralité et l'indépendance du Danemark.--Le ministère
britannique devance Napoléon.--Bombardement de Copenhague; capture de la
flotte.--Impression produite sur Napoléon par cette catastrophe.--Son
habileté à tirer parti même des circonstances les plus défavorables.--Il
veut profiter de l'attentat commis par les Anglais pour soulever contre
eux le continent et hâter l'exécution du plan de Tilsit.--Appels
adressés à la Russie.--Entrée de l'Autriche dans la ligue
continentale.--Raisons qui portent Alexandre Ier à ménager momentanément
l'Angleterre.--_Un postillon d'intrigues et de corruptions_.--Sir Robert
Wilson à la table du Tsar.--Comment se forme une légende.--Illusions du
cabinet de Saint-James.--La politique russe s'accentue sous l'influence
du comte Roumiantsof; antécédents et caractère de ce ministre.--Raisons
d'ordre économique qui ont retardé le conflit des intérêts russes et
anglais en Orient.--Paroles tentatrices de Wilson.--Son activité
mondaine, ses succès de salon.--Savary utilement servi par ses instincts
scrutateurs et policiers; mésaventure qu'il ménage à Wilson.--Colère et
douleur d'Alexandre; ses paroles sur l'émancipation des serfs.--Wilson
éconduit.--Manifeste de guerre.--Véritables causes de la rupture entre
la Russie et l'Angleterre.--Alexandre met Napoléon en demeure de lui
livrer les Principautés.



I


Le premier acte qu'imposaient au Tsar les stipulations de Tilsit était
l'offre de sa médiation entre la France et l'Angleterre. Alexandre fit
faire cette démarche à Londres; il lui fut répondu, le 29 août, que Sa
Majesté Britannique désirait avant tout connaître «les principes justes
et équitables sur lesquels la France entendait négocier»; elle demandait
aussi qu'on lui communiquât les articles secrets du traité de
Tilsit[202]. Cette seconde prétention, incompatible avec les engagements
pris envers Napoléon, rejetait en fait la médiation russe; elle
trahissait en même temps la pensée dont le cabinet anglais se sentait,
depuis un mois, assailli et troublé.

[Note 202: Rapports de Savary du 9 septembre 1807. Dépêches du baron
Jacobi-Klocst, ministre de Prusse à Londres, 3 et 25 août 1807, HASSEL,
342. _Mémoires du comte de Stedingk_, II, 334-335, 338.]

Dès que l'Angleterre avait appris l'entrevue succédant à l'armistice,
dès qu'elle avait eu vent de négociations intimes entre les deux
souverains, elle avait compris que leur réconciliation ne pourrait
s'opérer qu'à ses dépens; ses craintes s'étaient éveillées, et sa
curiosité s'était mise aux aguets. Sa police, active et corruptrice,
était présente à Tilsit; elle s'était glissée au quartier général des
deux armées. L'oreille attentive, elle recueillit quelques échos des
paroles et des promesses échangées; seulement, comme il arrive
d'ordinaire à qui se tient indiscrètement aux écoutes, elle ne
recueillit que des lambeaux de phrases et d'idées, ne put transmettre à
Londres que des renseignements vagues et d'autant plus inquiétants. Les
efforts de l'Angleterre pour découvrir la vérité ne lui en dévoilèrent
qu'une partie et, pour le reste, la réduisirent aux conjectures; elle
sut qu'un accord se tramait contre elle, sans en connaître exactement la
portée[203].

[Note 203: ALISON, _History of Europe from the French revolution to
the Restoration of the Bourbons_, VII, p. 243.]

Afin de mieux s'éclairer, il ne lui était pas interdit de recourir aux
précédents historiques et de consulter le passé pour pénétrer le
présent. 1807 offrait de frappantes analogies avec 1801. Alors,
l'Angleterre s'était déjà trouvée seule en présence de la France
victorieuse de l'Europe. Après Marengo et Hohenlinden, comme plus tard
après Iéna et Friedland, les puissances continentales, lasses de
continuer au profit d'autrui une guerre dont elles payaient tous les
frais, avaient laissé tomber leurs armes, capitulé tour à tour, et
c'était la Russie qui s'était séparée le plus franchement de la cause
britannique. Bonaparte avait songé aussitôt à se faire de cette
puissance une arme contre les Anglais; toutefois, il n'avait osé exiger
qu'elle se retournât immédiatement contre ses alliés de la veille; il
s'était borné à la réunir aux autres riverains de la Baltique, Suède et
Danemark, dans une ligue destinée à formuler, à affirmer et à soutenir
au besoin par la force ces droits des neutres dans lesquels l'Angleterre
voyait la négation de son despotisme sur les mers. La neutralité armée
conduisait à une rupture avec Londres, mais permettait à la Russie de
colorer sa défection d'un motif d'intérêt général, de l'accomplir
graduellement, et ménageait la transition. À Tilsit, il était naturel de
penser que Napoléon avait eu recours au même procédé, et l'Angleterre ne
se résignait pas à admettre qu'Alexandre eût mis dans son évolution plus
de brusquerie et moins de scrupules que Paul Ier. D'après ses
prévisions, le seul engagement imposé au Tsar était d'accéder à une
ligue d'apparence défensive, destinée en fait à préparer l'emploi contre
l'Angleterre de forces navales imposantes[204]. Encore était-il probable
que la Russie, dans une telle coalition, se bornerait à un rôle de
seconde ligne, consistant à peser sur la Suède et surtout à laisser agir
le Danemark.

[Note 204: Dépêche de Jacobi, 18 août 1807, HASSEL, 345; STEDINGK,
II, 345-36.]

En 1801, si la Russie avait proclamé avec hauteur l'indépendance des
mers, c'était le Danemark qui s'était fait le soldat de cette cause;
pour elle, il avait versé son sang et risqué sa capitale. Aujourd'hui,
avec ses vingt vaisseaux de haut bord, ses équipages exercés et braves,
sa population de matelots, il semblait destiné à reprendre ce rôle,
pourvu que le Tsar, son antique protecteur, l'encourageât ou au moins
cessât de le retenir. Si la connivence d'Alexandre était indispensable à
la formation d'une ligue de la Baltique, il était vraisemblable que le
Danemark en serait le membre le plus actif et le plus prompt. En mettant
d'emblée ce royaume hors de combat, l'Angleterre avait chance de
déconcerter les autres membres de l'association projetée, de prévenir
peut-être leur hostilité; elle considéra qu'il fallait frapper à
Copenhague pour anéantir dans leur germe les projets de Tilsit.

Cette vue était incomplète, car elle n'embrassait pas dans toute leur
étendue les engagements souscrits par Alexandre, mais elle était
singulièrement pénétrante et juste. En effet, la possibilité d'un effort
naval était le premier résultat que Napoléon attendait de sa réunion
avec la Russie. Maître de la terre, il se retournait encore une fois
vers la mer, où se tenait son insaisissable rivale, où il avait juré de
la chercher, et il revenait contre elle à ses projets d'attaque directe
où s'était naguère complu son génie. Ce serait une erreur grave,
nuisible à l'intelligence de sa politique, que de voir dans le système
de blocus inauguré par son décret de Berlin le seul mode de lutte admis
désormais par lui contre l'Angleterre. Dans les dix mois qui suivent
Tilsit, s'il poursuit, d'une part, et développe l'application du _blocus
continental_ dans ses plus extrêmes rigueurs, d'autre part, il étudie
sans relâche et successivement de vastes combinaisons maritimes qu'il
destine à frapper la puissance britannique dans ses parties vitales.

Parmi ces plans, le premier en date, celui qui se présenta tout de suite
à son esprit, s'appliquait aux mers du Nord. Avec les côtes de la
Manche, de la mer du Nord proprement dite, de la Baltique, Napoléon
comptait former un immense front d'attaque contre l'Angleterre, le
garnir de puissants moyens de guerre navale, flottes, flottilles, corps
de débarquement, puis, par une série de manœuvres concertées, menacer,
harceler l'ennemi, préparer enfin et faciliter une descente[205]. Or,
dans la distribution projetée des forces françaises ou alliées, la
marine danoise, la seule qui comptât dans la Baltique, tenait une place
importante et formait notre aile droite. La cour de Copenhague, il est
vrai, malgré ses sympathies françaises, hésitait encore à se prononcer
et essayait d'une neutralité dans laquelle elle voyait sa sauvegarde.
Mais l'Empereur n'admettait plus un tel rôle, et le traité secret de
Tilsit, on s'en souvient, avait décidé que le Danemark, de gré ou de
force, deviendrait notre allié; la volonté d'exercer sur cet État une
contrainte matérielle ressort d'ailleurs avec évidence des mouvements
prescrits par l'Empereur à sa diplomatie et à ses troupes[206]. Donc, il
faut le reconnaître, les successeurs de Pitt, en poussant contre
Copenhague une expédition destinée à subjuguer le Danemark et à lui
ravir sa flotte, ne firent que deviner et devancer Napoléon; ils ne
firent que briser, avant qu'il s'en saisît, l'arme dont il avait décidé
de s'emparer. Seulement, leur attentat, par le mélange de perfidie et de
brutalité avec lequel il fut exécuté, par l'universelle sympathie
qu'inspira la victime, par la grandeur de la catastrophe, est demeuré
l'exemple le plus cruel de l'insuffisance qu'opposent, hélas! en temps
de crise, ces barrières appelées le droit des gens, la foi des traités,
le respect des neutres, au déchaînement des grandes forces politiques.

[Note 205: _Corresp_., 12848, 12874, 12879, 12911.]

[Note 206: _Corresp_., 12962, 12974.]

Dans les derniers jours de juillet, l'expédition anglaise était en mer;
au commencement d'août, une escadre de trente-sept vaisseaux enveloppait
l'île de Seeland, où débarquait une année; on sait par quels actes
l'amiral Gambier et le général Cathcart signalèrent leur présence. Le
1er septembre, après une suite de sommations arrogantes et de courageux
refus, une ligne de batteries incendiaires ouvrait le feu contre
Copenhague; au bout de cinq jours de bombardement, une partie de la
ville était en flammes, des centaines de victimes avaient péri;
Copenhague cédait alors, ouvrait ses portes, livrait son arsenal,
laissait emmener la flotte, et ne sauvait que l'honneur. Le
prince-régent s'était retiré dans le Holstein; ce fut de là qu'il
écrivit à Napoléon pour lui offrir une alliance désormais inutile et
nous appeler à le venger[207].

[Note 207: Voy. THIERS, VIII, 188-199; LEFEBVRE, III, 136-145;
ALISON, VII, 249-256.]

Ce désastre surprit l'Empereur et le courrouça; depuis la mort de Paul
Ier, assure-t-on, il ne s'était point livré à de tels mouvements de
colère. Cette explosion n'a rien qui doive surprendre. Et d'abord, si
Napoléon avait pu croire un instant que l'Angleterre, abandonnée par la
Russie, se résignerait à traiter, l'exploit sinistre de sa flotte
infligeait à ces prévisions le plus outrageant démenti; il signifiait
que les déceptions successives de l'Angleterre avaient surexcité son
ardeur, loin de l'abattre, que Tilsit n'était, à ses yeux, qu'un
incident de la grande lutte dont elle ne voulait pas entrevoir le terme,
que son énergie sans scrupule ne désarmait point. De plus, la flotte
danoise capturée, l'élément essentiel de la première combinaison formée
pour conquérir la paix, au cas où l'Angleterre nous la refuserait,
faisait défaut; par suite, le projet entier manquait de base et
s'écroulait. Mais l'un des traits caractéristiques de Napoléon était une
facilité prodigieuse à évoluer suivant les circonstances, à modifier et
à renouveler continuellement ses desseins d'après la marche variable des
événements. Habile à tirer parti de tout, même des revers, enveloppant
de son regard les faits accomplis sous toutes leurs faces, il
s'attachait toujours à leur découvrir un côté par lequel il pût s'en
emparer et les tourner à ses fins; c'est ainsi qu'à maintes reprises une
conjoncture fâcheuse, funeste même, devenait pour lui le point de départ
d'une opération triomphante. Vaincu indirectement à Copenhague, il voit
dans la destruction de la marine danoise un moyen de remplir l'autre
partie de ses desseins, de fermer le continent aux Anglais. Dénonçant à
l'Europe entière l'horreur de leur conduite, il la fera sentir
spécialement à la Russie, déterminera ainsi cette puissance à tenir
toutes ses promesses, à en avancer même l'exécution, à se déclarer le
plus tôt possible contre la Grande-Bretagne; en même temps, il se
servira de la Russie pour exercer une contrainte sur d'autres États,
pour peser sur la Suède, sur l'Autriche même, pour les amener contre les
agents, les nationaux, les produits de l'ennemi, à des mesures
d'exclusion et de rigueur. C'est au Tsar qu'il destine la tâche de
soulever le nord et même le centre du continent, tandis que lui-même, se
chargeant du Midi, enlaçant l'Espagne, occupant le Portugal, poursuivra
jusqu'au fond de la péninsule ibérique l'influence et le commerce de nos
rivaux. Puisque ceux-ci s'affirment une fois de plus maîtres de l'Océan,
il s'armera de leur criminelle victoire pour leur interdire la terre et
les bannir de la société européenne.

Dès le 28 septembre, dans une lettre à Alexandre, il indiquait
l'expédition de Copenhague comme la réponse significative des Anglais
aux ouvertures de la Russie: «Il me semble, ajoutait-il, qu'il nous sera
facile de les chasser de tout le continent; une déclaration commune
produirait cet effet[208].» Le 13 octobre, dans une longue dépêche à
Savary, M. de Champagny, qui a succédé à Talleyrand au ministère des
relations extérieures, détaille les engagements pris par la Russie et
rappelle qu'au 1er décembre elle doit avoir fermé ses ports et commencé
la guerre, «Les ports du Portugal et de la Suède, continue le ministre,
devront aussi être fermés de gré ou de force. La nature des choses veut
que la France se charge de fermer ceux du Portugal, et la Russie ceux de
la Suède... Les deux cours devront agir de concert auprès du cabinet de
Vienne pour lui faire embrasser la cause commune[209].» Cette dernière
demande allait devenir promptement sans objet. Prévoyant une mise en
demeure, l'Autriche aima mieux se l'épargner en prévenant nos désirs;
sur de simples insinuations, elle rappela de Londres son ambassadeur. Le
7 novembre, Napoléon ordonnait à Savary de communiquer cette nouvelle à
l'empereur Alexandre; elle était de nature à piquer d'honneur ce
monarque et à stimuler son zèle, pour le cas où il ne se serait pas
encore mis en règle. «Il serait honteux pour la Russie, disait Napoléon,
après un événement qui la touche de si près, d'être restée en arrière;
mais j'espère que lord Gower est déjà chassé[210].»

[Note 208: _Corresp._, 13191.]

[Note 209: Archives des affaires étrangères. Russie. 144.]

[Note 210: _Corresp._, 13339.]



II


Le passage du Sund par les vaisseaux de Gambier avait été connu à
Pétersbourg dans le courant d'août; bientôt après, les bulletins
terrifiants des opérations anglaises se succédèrent coup sur coup et
produisirent une émotion croissante. Dès que l'on sut le bombardement de
la ville et les premiers incendies, Alexandre fit remettre à Gower une
note de protestation; en même temps, il faisait part à Savary de son
indignation. Aux premières ouvertures du général, il répondit qu'il
était prêt à prendre contre l'Angleterre les mesures que l'Empereur lui
indiquerait; il n'attendait qu'un signal[211].

[Note 211: _Corresp._ de Savary, août-septembre 1807, _passim_. Cf.
STEDINGK, II, 334-35.]

Ces assurances étaient-elles absolument sincères? Ce qui en ferait
douter au premier abord, c'est certaine différence entre le langage
affecté publiquement envers l'Angleterre et celui qu'on lui tenait en
secret, entre le ton des notes diplomatiques et celui des conversations
de cabinet. M. de Budberg laissait entendre à lord Gower que le Tsar
n'avait point perdu l'habitude de considérer l'Angleterre comme sa
meilleure alliée[212], et les rapports d'Alexandre lui-même avec un
agent irrégulier de cette cour semblaient confirmer plutôt que démentir
de telles confidences.

Depuis quelque temps, Savary signalait la présence à Pétersbourg «d'un
postillon d'intrigues et de corruptions[213]»; c'était un jeune officier
anglais du nom de Wilson. On le comptait au nombre de ces agents qui
formaient ce qu'on pourrait appeler la diplomatie errante de la
coalition; sans résidence fixe, sans caractère permanent, ils se
déplaçaient sans cesse, allaient d'une capitale à l'autre, réchauffaient
partout le zèle de nos adversaires; ils pouvaient être, suivant les cas,
approuvés ou désavoués, laissés au rôle de simples porte-parole ou
élevés à celui de négociateurs autorisés; leurs menées conservèrent
toujours entre les puissances d'invisibles liens, alors que Napoléon
tranchait de son épée le nœud des coalitions.

[Note 212: STEDINGK, II, 370 et suiv.]

[Note 213: Lettre à l'Empereur du 21 octobre 1807.]

De bonne race, intelligent, instruit, sir Robert Wilson avait fait la
guerre avec honneur, toujours contre nous, et conquis sur le champ de
bataille son grade de colonel. Pourtant, à considérer les portraits qui
nous ont été laissés de lui au physique et au moral, à voir ce visage
d'une finesse presque féminine, ce profil mince, ce regard à la fois
pénétrant et charmeur, à lire les rapports de nos agents sur son compte
et aussi le journal tenu par lui-même de son séjour à Pétersbourg,
véritable courrier mondain où se mêlent à la politique des récits de
fêtes et de piquantes appréciations sur les femmes, on reconnaît un
homme habitué à trouver dans l'intrigue de cour et de cabinet son
élément naturel. Il s'y plongeait en ce moment avec délices, car c'était
encore un moyen de nuire à son ennemi abhorré. Bonaparte personnifiait
tout ce qu'il détestait, la France, la Révolution, le triomphe des
forces populaires sur les droits de la naissance et de l'éducation; il
portait au conquérant une haine implacable, faite de patriotisme amer et
de préjugés de caste, haine d'Anglais et d'aristocrate. Après avoir fait
avec les Prussiens la campagne de 1806, celle de 1807 au quartier
général de l'empereur Alexandre, envoyé aujourd'hui en Russie comme
porteur de dépêches diplomatiques, il venait y reprendre la lutte contre
nous sur un autre terrain et la menait activement dans les salons de
Pétersbourg.

Bien accueilli partout, choyé par nos ennemis, il s'était posé hardiment
en antagoniste de Savary, qu'il appelait «l'exécuteur du duc
d'Enghien[214]». Adroit, alerte, toujours en mouvement, il contrecarrait
le général en tout, le suivait, ou le précédait dans ses visites, afin
de prévenir ou de défaire son œuvre. Savary allait-il voir madame
Narischkine? Il se croisait à la porte avec l'Anglais. Quelque autre
dame ouvrait-elle son salon à l'envoyé français et à «sa clique», Wilson
lui adressait de ce chef une verte réprimande et ne tolérait point
pareille défaillance; il faisait bonne garde autour de la Russie
«fashionable[215]», s'appliquant à la défendre contre les Français et à
lui épargner la souillure de leur contact. Fort insinuant, il pénétra
jusqu'à la cour, où l'empereur le reçut avec une amicale familiarité, en
ancien compagnon d'armes, dîna même à Kammenoï-Ostrof, et, par une
rencontre assez étrange, son récit de cette scène ressemble trait pour
trait à celui de Savary après sa première soirée au palais. Il y eut
pour l'Anglais mêmes honneurs, mêmes prévenances, même place auprès du
souverain que pour le Français; l'impératrice parla un peu plus au
premier qu'au second, et ce fut la plus notable différence[216]. Voici
qui est encore plus singulier: à quelques jours de là, Wilson, dans une
conversation avec M. d'Alopéus, ministre de Russie en Suède, fit
allusion à certaines paroles plus que rassurantes que l'empereur lui
aurait adressées; Alexandre serait allé jusqu'à dire qu'il verrait avec
plaisir les troupes anglaises prolonger leur séjour dans l'île de
Seeland, autour de Copenhague. Ce propos, transmis par Wilson à ses
chefs et à ses amis de Londres, répété par eux dans la suite à titre de
particularité historique, rapproché du langage tenu par M. de Budberg, a
permis d'édifier une légende, celle d'Alexandre trahissant Napoléon au
lendemain de Tilsit et rassurant d'avance les Anglais sur ses
intentions, avant de leur opposer un simulacre de guerre[217].

[Note 214: _Life of general sir Robert Wilson_, II, 319.]

[Note 215: Wilson, II, 362.]

[Note 216: _Id._, II, 354-355.]

[Note 217: WALTER SCOTT, _Histoire de Napoléon_, VI, 24.]

L'attribution au Tsar d'un tel rôle ne repose, hâtons-nous de l'ajouter,
que sur des données inexactes ou faussement interprétées. En premier
lieu, le langage de M. de Budberg ne saurait être tenu pour l'expression
de la pensée impériale; Alexandre avait retiré sa confiance à ce
ministre et s'apprêtait à le remplacer. Quant aux paroles répétées par
Wilson, Alexandre les démentit avec colère quelques semaines plus tard,
non pas devant Napoléon ou ses agents, qui ne les connurent jamais, mais
devant l'Angleterre et ne s'adressant qu'à elle. Wilson, sommé de
s'expliquer, essaya de se tirer d'embarras en observant que le propos
tombé de la bouche impériale, recueilli par lui, confié à d'Alopéus et
reporté par ce dernier au Tsar, n'avait pu revenir à son auteur, après
un tel circuit, qu'étrangement dénaturé; il n'insista pas sur sa
première interprétation[218]. Néanmoins, nous ne ferons pas difficulté
d'admettre qu'Alexandre ait tenu alors, dans ses rapports particuliers
avec l'Angleterre, un langage pacifique et presque amical; mais il
serait téméraire, suivant nous, d'y chercher une arrière-pensée perfide
envers la France.

[Note 218: Lettre de Wilson à Canning, 29 octobre 1807. WILSON, II,
434 et suiv.]

Aussi bien, Alexandre avait un double motif pour ne point dévoiler
prématurément ses desseins à la cour qu'il s'était obligé à attaquer.
Par le coup qu'elle venait de frapper, l'Angleterre avait montré qu'elle
aimait mieux prévenir qu'attendre une attaque. Sa flotte était dans la
Baltique; une attitude trop prononcée de la Russie pouvait l'amener
devant l'embouchure de la Neva, avec l'intention d'infliger à
Pétersbourg le sort de Copenhague. À Cronstadt, on s'attendit pendant
plusieurs jours à la voir paraître; les forts furent réparés, les
batteries armées, on fit provision de boulets rouges; mais ces
préparatifs, suffisants pour protéger la capitale, laissaient les autres
ports de la Baltique exposés à de graves insultes, tant que l'hiver
n'aurait point dressé devant eux son rempart de glace[219]. D'autre
part, la plus belle flotte de la Russie, commandée par l'amiral
Séniavine, employée au commencement de l'année contre les Turcs et
rappelée aujourd'hui du Levant, remontait lentement vers le Nord en
faisant le tour de l'Europe; divisée en plusieurs fractions, éparse sur
la Méditerranée, elle demeurait à la merci des croisières britanniques,
tant qu'elle n'aurait point achevé son périple. Si elle se déclarait
trop tôt, la Russie s'exposait donc à un désastre presque assuré; elle
faisait plus que brûler, elle livrait ses vaisseaux. Dans ces
conditions, il est naturel de penser qu'Alexandre voulut endormir les
défiances du cabinet de Londres, qu'il déploya envers Wilson et ses
compatriotes le pouvoir de dissimuler dont la nature l'avait si
spécialement doué, suivant la remarque d'un homme d'État
britannique[220], et que, s'il chercha à tromper quelqu'un, ce fut moins
Napoléon que l'Angleterre.

[Note 219: Savary, septembre-octobre 1807, _passim._ STEDINGK, II,
357.]

[Note 220: ALISON, VII, 267.]

Son but fut atteint, car le cabinet de Londres crut à la possibilité
d'éviter une rupture et se garda à son tour de rien précipiter.
S'attachant aux avis rassurants de Gower et de Wilson plus qu'aux notes
de protestation contre le bombardement, il ne vit dans ces dernières que
l'expression d'une colère officielle, s'en émut peu, et se flatta,
moyennant certaines concessions, de conclure avec la Russie, sur
l'affaire danoise, un arrangement qui assurerait l'immobilité du grand
empire. Le Danemark réduit à l'impuissance, il n'en coûtait plus à
l'Angleterre de reconnaître la neutralité de cet État et celle de la
Baltique; au Foreign-Office, on imagina d'offrir au Tsar de prendre
l'une et l'autre sous sa garantie; ce rôle à la fois pacifique et
protecteur plairait peut-être à l'orgueil sentimental d'Alexandre.
Wilson, appelé à Londres en septembre, dut rapporter immédiatement à
Pétersbourg cette proposition, en y ajoutant sur tous les points les
explications les plus satisfaisantes; s'il trouvait les esprits bien
disposés, lord Gower interviendrait officiellement pour signer un
accord. Le leste officier ne fit donc que toucher barre à Londres; après
quelques journées passées à conférer avec M. Canning, il repartait le 2
octobre, voyageant en courrier, et le 17 tombait à Pétersbourg, où ses
amis de la cour et de la ville l'accueillirent à bras ouverts[221].

[Note 221: WILSON, 374.]

Durant son absence, la saison s'était avancée; l'approche de l'hiver
fermait désormais la Baltique aux incursions des Anglais. Quant aux
vaisseaux de Séniavine, ils avaient trouvé asile, quelques-uns dans les
ports d'Italie, la plupart à Lisbonne, et, placés en fait dans la main
de Napoléon, échappaient du moins à la rapacité britannique. En même
temps, la Russie prenait de plus en plus sa voie dans un sens
défavorable à l'Angleterre, moins par l'effet du bombardement de
Copenhague que par une suite naturelle de l'évolution commencée à
Tilsit.

Un changement dans le ministère contribua à cette inflexion plus
prononcée de la politique moscovite. En septembre, le comte Roumiantsof,
qui gouvernait le département du commerce, vit un jour entrer chez lui
l'empereur lui-même, tenant le portefeuille des affaires étrangères;--le
portefeuille demeurait en ce temps, non seulement au figuré, mais au
propre, l'attribut de la fonction ministérielle. Alexandre remit au
comte le précieux fardeau, ou plutôt le lui imposa, malgré une
résistance assez vive[222].

[Note 222: STEDINGK, II, 339.]

Nicolas Roumiantsof était le plus glorieux survivant d'un autre âge.
Distingué depuis longtemps par d'honorables services, possesseur d'une
immense fortune, riche aussi de considération et d'estime, les charges
d'État, si hautes qu'elles fussent, ne pouvaient ajouter à l'éclat de sa
situation, et ce vieillard chargé d'ans et de dignités, ce ministre
grand seigneur, dont la personne et les manières gardaient le parfum du
siècle disparu, eût pu croire déroger plutôt que s'élever en
s'assujettissant davantage au souci journalier des affaires. Il se
laissa tenter toutefois par la fonction offerte, parce qu'il y vit le
moyen de faire prévaloir une politique qui lui était chère et de la
conduire à de triomphantes destinées.

Les hommes d'État russes peuvent se diviser en deux catégories, les
Européens et les Orientaux; les premiers rêvent surtout pour leur
gouvernement le rôle de modérateur et d'arbitre dans les querelles du
continent, les autres estiment que la Russie doit oublier l'Europe pour
ne considérer que ses intérêts propres sur le Danube et la mer Noire.
Roumiantsof était un Oriental; il l'était par tradition et, si je puis
dire, de naissance. Fils du feld-maréchal Roumiantsof, qui avait le
premier porté l'aigle impériale au delà du Danube et cueilli au pied du
Balkan d'immortels lauriers, il gardait le culte de ses grands
souvenirs. De plus, parvenu pendant la plus brillante période du règne
de Catherine à sa pleine maturité, à cet âge où l'homme assoit
définitivement ses principes, où son esprit, son caractère, sa manière
de voir et de juger prennent un pli qui ne se modifie plus, Nicolas
Roumiantsof avait fait sa foi et sa doctrine politiques des idées qui
régnaient alors à la cour de Russie, celles qui avaient produit les
entreprises réitérées contre la Turquie et trouvé dans le _projet grec_
leur plus audacieuse formule. Si la grande impératrice n'avait fait
qu'entrevoir Byzance, si la vie lui avait manqué pour assujettir à son
sceptre les plus belles parties de la monarchie ottomane, la reprise de
ce dessein n'incombait-elle pas à son petit-fils comme un devoir
glorieux? Roumiantsof s'attachait d'autant plus à cette pensée que la
Révolution française, avec son cortège de guerres et de bouleversements,
lui semblait en favoriser l'exécution; au milieu de l'écroulement de
l'ancien monde, il serait plus facile à la Russie de pousser du pied
l'édifice vermoulu qui chancelait en Orient; ce ne serait qu'une
révolution de plus au milieu de tant d'autres, et la plus attendue, la
plus légitime de toutes. Au début du nouveau règne, alors que la Russie
s'épuisait à lutter contre Napoléon au lieu de suivre sur le Danube les
traces de Catherine, Roumiantsof s'était effacé, se confinant dans une
fonction spéciale. L'acte de Tilsit, en marquant un retour vers la
politique orientale, le ramenait naturellement au premier plan et
faisait de lui l'homme indiqué, presque nécessaire. Appelé au pouvoir,
il y apportait des vues plus arrêtées que celles de son maître, dont les
conceptions gardaient quelque chose de nuageux et d'indéfini, plus
d'audace dans ses désirs, plus de rigueur dans ses déductions. Il se
montrait plus enclin qu'Alexandre à l'idée de partager la Turquie et,
dans tous les cas, n'admettait point que la crise actuelle se terminât
sans qu'il en résultât pour son pays une notable extension. Sous son
influence, les vues de la Russie sur l'Orient commencent à se préciser;
des velléités à la fois très ardentes et très vagues tendent à se
transformer en un système méthodiquement conçu, lié dans toutes ses
parties, et dont la rupture avec l'Angleterre forme l'un des éléments
essentiels.

L'Angleterre, il est vrai, avait longtemps fermé les yeux sur les
usurpations orientales de la Russie, et ce n'est pas l'un des spectacles
les moins surprenants du dix-huitième siècle que de voir la future
rivale des tsars applaudir aux victoires de Catherine II, prêter à cette
princesse ses marins, ses officiers, pour concourir à l'anéantissement
des flottes ottomanes, et servir de pilote à la Russie dans les mers du
Levant. L'intérêt commercial expliquait cette conduite. Si la Russie
était l'un des marchés de l'Angleterre, l'Orient demeurait celui de la
France, et nos voisins d'outre-Manche favorisaient leurs clients, les
consommateurs de leurs produits, au détriment de ces Turcs qui
délaissaient les draps de Londres pour ceux du Languedoc. Pourtant, à la
veille de la Révolution, alors que les progrès de la Russie mettaient en
péril l'existence même de l'État turc et que, de son côté, l'Angleterre
se créait un empire en Asie, Pitt eut la vision prophétique d'un choc
entre ces deux forces à marche convergente; il reconnut l'imprudence de
laisser les routes terrestres de l'Inde passer des mains indolentes du
musulman dans celles du Russe ambitieux et dominateur; il essaya
d'ériger la préservation de l'empire ottoman en dogme de la politique
britannique[223]. Mais la nation ne le comprit pas et refusa de le
suivre; les marchands de la Cité s'insurgèrent presque à l'idée d'une
guerre contre la Russie; Pitt ne put agir et ne fut qu'un précurseur.

[Note 223: Voyez Albert SOREL, _l'Europe et la Révolution_, II,
206.]

Après lui, sa doctrine germa sous l'action des circonstances. La
Révolution et l'expédition d'Égypte nous avaient chassés des Échelles;
les Anglais y prirent en partie notre place, s'y trouvèrent en rivalité
avec le commerce moscovite, et tandis qu'en Europe la Grande-Bretagne et
la Russie restaient étroitement unies, dans le Levant, les intérêts se
distinguaient, se mettaient en opposition, et l'antagonisme des deux
États naissait. Si la nécessité de combattre l'influence française les
avait rapprochés sur ce terrain en 1807 et amené le miracle d'une flotte
anglaise menaçant Constantinople au nom du Tsar, cet accord contre
nature, œuvre d'une politique éperdue, ne pouvait durer; l'hostilité
qu'il recouvrait, latente, mais déjà profonde, n'attendait qu'une
occasion pour éclater; Tilsit la lui fournit. Le cabinet de Saint-James
comprit tout de suite que l'Orient formait l'un des objets du contrat
passé entre les deux empereurs, et crut devoir opposer aux prétentions
éventuelles de la Russie une déclaration de principes: le gouvernement
de Sa Majesté, dit Canning au ministre de Russie, ne reconnaîtrait
jamais un arrangement où la Porte serait sacrifiée[224]. Cette
communication frappa vivement Alexandre et Roumiantsof; elle leur
démontrait que le revirement de l'Angleterre était complet, que cette
puissance se mettait désormais en travers de leurs ambitions, et qu'il
leur faudrait tôt ou tard la combattre avant de réaliser aux dépens de
la Turquie les bénéfices attendus.

[Note 224: Savary à l'Empereur, 23 septembre 1807.]

Or, il était d'un intérêt majeur pour la Russie que ce règlement de
comptes avec la Porte se fît sans retard. Les dispositions de Napoléon
lui offraient une occasion extraordinairement favorable pour
l'entreprendre, non seulement en ce qu'elles semblaient admettre une
vaste dépossession de la Turquie, mais aussi en ce qu'elles excluaient
l'Autriche du partage ou au moins l'y réduisaient à un rôle subordonné.
De toutes les puissances, c'était l'Autriche la mieux située pour
contrarier ou balancer les progrès de la Russie. Dans les négociations
de partage qui avaient eu lieu à différentes époques, il avait fallu
toujours, pour conjurer son hostilité ou gagner son concours, tenter sa
cupidité par l'appât de riches compensations, et il demeurait acquis que
toute entreprise à poursuivre en Orient, de compte à demi avec elle, se
solderait pour la Russie par des sacrifices qui neutraliseraient en
partie ses avantages. C'était donc pour Alexandre une chance inespérée,
une véritable bonne fortune que d'avoir saisi Napoléon à Tilsit dans un
moment d'humeur contre la cour de Vienne, de l'avoir trouvé prévenu,
irrité contre elle, prêt à la punir de sa conduite ambiguë pendant la
guerre en lui refusant tout agrandissement sérieux en Orient.
L'Autriche, il est vrai, pourrait s'insurger contre cet arrêt, mais elle
était mal remise du coup que Napoléon lui avait asséné en 1805; sa
réorganisation militaire n'était pas achevée, son immobilité dans de
récentes circonstances avait suffisamment manifesté son impuissance
d'agir, et il serait facile, au prix de quelques concessions à son
amour-propre, de l'amener à fermer les yeux sur ses intérêts sacrifiés.
Donc, pensait la Russie, puisqu'il était impossible d'effectuer aucune
opération importante en Orient, qu'il s'agît d'un partage combiné avec
Napoléon ou de conquêtes isolées à poursuivre avec son assentiment, sans
avoir la guerre avec les Anglais, mieux valait faire cette guerre et
cette opération tout de suite, alors que l'on n'avait pas à craindre
l'intervention d'un tiers incommode, et l'empereur Alexandre inclinait à
resserrer ses liens avec nous, à remplir scrupuleusement ses promesses,
dans l'espoir de résoudre la question d'Orient avec la France seule,
contre l'Angleterre et sans l'Autriche[225].

[Note 225: Conversation de Roumiantsof avec Savary, rapportée par ce
dernier le 9 octobre 1807.]

Ce calcul n'échappait pas complètement à la cour de Londres. Aussi,
après avoir tout d'abord opposé aux exigences possibles de la Russie une
fin de non-recevoir, avait-elle compris le danger de se maintenir sur un
terrain aussi ferme, et essayait-elle maintenant de prouver à
Pétersbourg que l'Orient lui-même, entre amis d'ancienne date, pourrait
fournir matière à transaction. La question turque était de celles que
Wilson devait aborder et, s'il était possible, traiter à fond pendant
son deuxième voyage; muni d'instructions confidentielles, il avait ordre
de ne rien céder qui pût compromettre l'existence de l'empire ottoman,
mais, ce point mis hors de cause, devait se montrer coulant sur tous les
autres et user envers Alexandre de séductions variées.

Il vit Roumiantsof le 30 octobre. Tout d'abord, il développa la
proposition relative au Danemark et à la Baltique, mais bientôt, comme
si les deux interlocuteurs eussent senti que là n'était point le nœud de
la difficulté, on parla d'autre chose. Wilson affirma que l'Angleterre
était prête aux plus grands sacrifices pour conserver l'amitié du Tsar;
elle ne prétendait point le brouiller avec la France, l'entraîner dans
une nouvelle coalition, ne demandait que sa neutralité et voulait faire
son bien sans qu'il eût à s'en mêler. Prenant alors un ton mystérieux,
l'envoyé déclara que son gouvernement ne traiterait jamais avec Napoléon
avant d'avoir élevé contre l'omnipotence française des barrières
suffisantes; ces sûretés ne pourraient consister qu'en de sérieux
avantages territoriaux pour la Prusse et pour la Russie du côté de
l'Allemagne. Ici, Roumiantsof ne put cacher quelque surprise; pensait-on
que la Russie consentirait à s'étendre dans la direction de la France,
se créant imprudemment des points de contact avec le redoutable empire?
Wilson n'insista pas, et l'on passa en Orient.

Là, disait l'émissaire de Canning, l'Angleterre ne se refuserait à rien
de ce qui serait compatible avec ses principes. Sans doute, elle ne
consentirait jamais à une suppression, à un partage total de la Turquie,
mais elle reconnaissait que la Russie possédait au delà du Danube des
intérêts de premier ordre; loin de les combattre, elle voulait s'en
faire la protectrice, la gardienne, et les soigner à l'égal des siens.
Elle savait que le cabinet de Pétersbourg entretenait une correspondance
avec les Grecs d'Albanie, d'Épire et de Morée; ces fils mystérieux
venaient de se rompre par l'abandon des positions russes dans la
Méditerranée, qui en formaient les points d'attache; l'Angleterre
offrait de les renouer au moyen d'agents à elle, et de se faire
l'intermédiaire du Tsar avec les clients traditionnels de son empire. Ce
n'était pas assez, et sa munificence réservait à Alexandre un magnifique
présent, véritable joyau du Levant, dont la Russie avait pu d'autant
mieux juger la valeur qu'elle l'avait tenu longtemps en son pouvoir: «Je
dois vous dire, déclara Wilson, que l'Angleterre se propose d'attaquer
sans délai et de prendre les îles Ioniennes qui ont été cédées à la
France, ne voulant pas les lui laisser, à quelque prix que ce soit.
Notre intention n'est pas de les garder, mais de forcer la France à vous
les laisser à la paix.» De la sorte, l'Angleterre restituerait à ses
anciens alliés ce que la France venait de leur enlever, et effacerait au
prix de son sang l'une des conséquences de Friedland. La Russie
voulait-elle plus? il ne serait pas impossible de la satisfaire. Elle
occupait la Moldavie, la Valachie, et le bruit public lui prêtait
l'intention de les garder. La Grande-Bretagne pourrait y consentir, ne
voyant pas dans ces mutilations infligées à la Turquie un véritable
démembrement, mais à une condition: c'était que l'on trouverait quelque
moyen de désintéresser l'Autriche, et que tout se ferait d'accord avec
elle. En énonçant cette dernière concession, Wilson croyait peut-être
porter le coup suprême; il ignorait que la réserve dont il
l'accompagnait lui ôtait toute valeur, les Russes considérant que l'un
des avantages essentiels de leur situation présente était de n'avoir pas
à compter avec Vienne. D'ailleurs, à Tilsit, Napoléon avait paru disposé
à offrir d'emblée tout ce que l'Angleterre se laissait péniblement
arracher; il avait même laissé entrevoir de plus brillantes
perspectives. L'incorruptibilité de la Russie était surtout prévoyance,
et si les offres britanniques la touchaient peu, c'était qu'elle
s'attendait de notre part à une surenchère décisive.

Roumiantsof n'opposa donc que le silence aux paroles tentatrices de
Wilson; laissant celui-ci se découvrir, prodiguer ses moyens, épuiser
ses arguments, il se tint constamment sur une défensive impénétrable, et
l'Anglais, malgré la politesse parfaite du ministre, sortit de
l'entretien déçu, troublé, se demandant si son éloquence ne s'était pas
dépensée en pure perte auprès d'un interlocuteur dont le siège était
fait[226].

[Note 226: WILSON, II, 319-362. Cf. le récit de la conversation fait
par Roumiantsof à Savary, rapport de Savary du 4 novembre 1807.]

L'imminence d'une rupture apparut alors à tous les yeux; ceux mêmes de
Gower furent dessillés. Un seul espoir restait à nos ennemis; ils
comptaient sur un soulèvement de l'opinion, assez fort, assez unanime
pour faire reculer l'empereur en l'effrayant sur les conséquences de sa
détermination. Plus remuant que jamais, Wilson s'évertuait à susciter ce
mouvement, et à l'incroyable audace de ses discours, on pouvait se
demander s'il n'était point accouru en Russie pour y souffler la
rébellion: «Il avait l'air, écrivait Savary toujours en proie à ses
sombres pressentiments, d'être venu hâter un événement[227].»

[Note 227: Rapport de Savary du 4 novembre.]

La vie de notre actif adversaire s'employait en conciliabules et en
démarches; le matin, il _travaillait_--c'était son expression--avec les
chefs de la faction anglaise; il passait la journée en compagnie des
officiers aux chevaliers-gardes, pour la plupart viveurs, besoigneux,
qui ne nous avaient point pardonné Austerlitz; le soir, il se montrait
dans toutes les réunions mondaines, dîners, thés, bals, soupers,
attisant la haine contre les Français et distribuant le mot d'ordre. Le
retour de la saison d'hiver, en rouvrant à la société ses lieux
habituels de rendez-vous et de plaisir, lui fournissait l'occasion de
l'y trouver groupée et de la régenter en masse. Au théâtre, on le voyait
parcourir les loges, aller de l'une à l'autre, avec l'air d'un général
qui inspecte ses troupes et les anime au combat. Le 31 octobre, une fête
chez l'une des dames de la cour donna lieu en sa faveur à une sorte de
manifestation. Il eut l'honneur d'ouvrir le bal avec la comtesse Lieven,
grande maîtresse de l'impératrice mère, et la princesse Amélie le
choisit pour cavalier à la polonaise. Cette danse ou plutôt cette marche
majestueuse et lente, sous l'éclat des lustres, au milieu du chatoiement
des uniformes et des parures, devant six cents personnes, les plus
qualifiées de Pétersbourg, prit pour le jeune Anglais les proportions
d'un triomphe. Était-ce celui de l'Angleterre? Wilson s'en flattait et
consignait cet espoir dans son journal[228]. Mais son cri de victoire
était prématuré; grisé par ses succès de salon, il se méprenait sur le
pouvoir de ses intrigues; d'ailleurs, perdant toute mesure, il avait
fourni à ses adversaires les moyens de l'évincer, et son imprudence lui
ménageait une cruelle mésaventure.

[Note 228: «_This completed my English triumph_», WILSON, II, 380.]

Afin de monter davantage les esprits, il avait introduit en Russie, à
plusieurs exemplaires, une brochure intitulée: _Réflexions sur la paix
de Tilsit_. C'était un pamphlet né à Londres; on y trouvait, au milieu
des invectives ordinaires contre la France, des passages positivement
injurieux pour Alexandre. Wilson et Gower se faisant les distributeurs
de cet écrit, il fut bientôt dans toutes les mains; il circulait et
faisait son œuvre, échappant toutefois à la police impériale, partout
présent et toujours insaisissable. Savary, qui surveillait tous les
mouvements de l'Anglais, eut alors l'idée que ses propres facultés de
découvreur pourraient une fois de plus servir la bonne cause; sans
chercher à rivaliser avec Wilson sur le terrain des grâces et de
l'élégance mondaines, il se mit à la poursuite de la mystérieuse
brochure, réussit à s'en procurer un exemplaire, et le lendemain, invité
à dîner chez l'empereur, eut soin de se munir de sa conquête.

«Ces messieurs du parti anglais recommencent donc à causer? lui dit
l'empereur en l'apercevant.--Oui, Sire, et plus que jamais. Cette fois,
cela paraît mériter attention, puisqu'à Pétersbourg même et parmi des
officiers de votre cour on débite des libelles dans lesquels on ose
séparer Votre Majesté de la nation et de son armée. Ces ouvrages
dégoûtants ont été apportés de Londres ici par M. de Wilson et
distribués par lui à MM. Orlof, Novossiltsof, Kotchoubey, Strogonof et
quelques autres.--L'empereur: C'est-à-dire tout le parti anglais. Mais
avez-vous lu vous-même cette brochure?--Oui, Sire, et la voilà. J'ai
cherché à me la procurer pour vous la remettre. Votre Majesté verra
combien il est instant d'empêcher ces messieurs d'aller trop loin pour
qu'elle ne se trouve pas dans la nécessité de punir d'une manière trop
sévère.--L'empereur (avec l'air satisfait): Je vous remercie bien,
général; Romanzof[229] m'avait promis cette pièce, qu'il n'avait pas
encore pu avoir, mais vous avez été plus habile que lui.....»

[Note 229: Le nom de Roumiantsof est ainsi écrit dans les documents
français de l'époque.]

«Je viens de lire cette vile brochure, reprit l'empereur dans la soirée.
Il faut être bien osé pour apporter un pareil ouvrage en même temps que
des dépêches de cabinet. Je vous remercie de me l'avoir confié. Dites-le
à l'Empereur, mais ajoutez-lui que, loin d'y avoir attaché de
l'importance, je foule aux pieds tout ce qu'elle renferme contre lui et
contre moi. J'espère qu'il me jugera assez bien pour être persuadé que
je ne puis être ébranlé.» Puis, ce fut chez Alexandre une explosion plus
douloureuse encore qu'indignée contre les hommes qui avaient reçu et
colporté le libelle, contre ces traîtres qu'il rencontrait partout sur
sa route, contre les agents incapables de le comprendre et de le servir.
«Votre empereur, dit-il, est plus heureux que moi; il a trouvé des
hommes et il en a beaucoup formé. Moi, au contraire, je n'ai pas même
assez de ce qu'on appelle _hommes_ chez vous, pour composer mon
ministère, et, indépendamment de cela, j'ai trouvé mille abus à
réformer, des gens en place indignes d'y être.» Il continua longtemps
sur ce ton, parlant de ses volontés rénovatrices, des entraves que leur
opposait l'état social de la Russie, des habitudes de désordre
introduites sous les gouvernements précédents, de l'ignorance du peuple,
devenu propriété vénale, objet de trafic pour les grands; il ajouta ces
paroles remarquables, où se peint vraiment une âme éprise du progrès et
du bien: «Je veux sortir la nation de cet état de barbarie. Je dis même
plus, si la civilisation était assez avancée, j'abolirais cet esclavage,
dût-il m'en coûter la tête[230].»

[Note 230: Rapport de Savary du 4 novembre 1807.]

II congédia ensuite Savary, en promettant un avertissement sévère aux
coupables, et cette fois sa colère ne fut pas dépourvue de sanction:
«Depuis un moment, écrit le général en marge de son rapport, M. de
Kotchoubey a reçu l'ordre de remettre son portefeuille, M. Novossiltsof
a reçu l'ordre de voyager, et M. Orlof est venu se mettre à genoux aux
pieds de l'empereur en lui avouant que lord Gower lui avait remis
lui-même la brochure.» Cet acte de vigueur précéda immédiatement les
mesures décisives contre l'Angleterre. Wilson avait osé écrire au Tsar;
sa lettre lui revint non décachetée. Quelques jours après, le 7
novembre, une déclaration fulminante était lancée contre son
gouvernement; elle prononçait la suspension des rapports, affirmait à
nouveau les principes de droit maritime contestés à Londres et précédait
immédiatement le début des hostilités.

Ainsi, un mois avant la date fixée par le traité de Tilsit, sans avoir
reçu de Napoléon un rappel positif,--les instructions envoyées à Savary
en novembre, véritable sommation d'agir à l'adresse de la Russie, ne
parvinrent à Pétersbourg que vers la fin du mois,--Alexandre se
déclarait contre l'Angleterre, et par cette violence faite aux
sentiments, aux intérêts matériels de son peuple, donnait à son allié un
gage indiscutable de sa bonne foi. Savary, par l'adresse avec laquelle
il avait su retourner contre nos adversaires les armes discourtoises
dont ils faisaient usage, avait peut-être hâté de quelques jours les
mesures extrêmes; il les avait rendues plus brusques et plus éclatantes.
Ce serait toutefois exagérer son rôle que d'attribuer à son
intervention, si opportunément qu'elle se soit produite, le mérite
d'avoir décidé la rupture. Si l'empereur Alexandre se résout alors à la
guerre, c'est que l'évolution dont nous avons noté en lui les progrès
est désormais parvenue à son terme; l'exécution anticipée de son
engagement avec la France lui apparaît comme la contre-partie
indispensable de la politique d'action, de revendications positives et
pressantes, à laquelle il se fixe irrévocablement en Orient.
Jusqu'alors, s'il s'attachait de plus en plus aux espérances que
Napoléon lui avait fait concevoir, si l'occasion pour les réaliser lui
semblait particulièrement propice, il n'avait osé encore en formuler
l'expression; il attendait que l'Empereur parlât le premier et reprît la
conversation commencée à Tilsit; désirant de vastes agrandissements, il
les subordonnait, dans une certaine mesure, au parti que prendrait
Napoléon sur l'ensemble de la question turque; pour le cas où la France
préférerait ajourner le partage, il ne se refusait pas tout à fait--des
travaux rédigés sous son inspiration en font foi[231]--à se contenter
d'avantageuses rectifications de frontières en Europe et en Asie.
Aujourd'hui, mûries, développées par la réflexion, encouragées par
Roumiantsof, ses convoitises s'accentuent et s'enhardissent; il se
décide à produire des prétentions, et c'est afin de pouvoir réclamer
beaucoup qu'il accorde tout ce qu'il saurait donner, c'est-à-dire un
concours empressé contre l'Angleterre. Ayant payé d'avance, il se
sentira plus fort pour demander que la France paye à première sommation
et, après s'être exécuté correctement, galamment même, se jugera en
droit d'exiger chez Napoléon une parfaite réciprocité. L'attentat contre
le Danemark lui fournissait un juste motif de rupture; il dissipait ses
scrupules et mettait sa conscience à l'aise. Certes, une honorable
indignation, à laquelle se joignait le désir de faire éclater dans tous
ses actes un raffinement de loyauté, contribua à sa décision, mais n'en
fut pas la cause déterminante, et tandis qu'il signait les actes par
lesquels il se constituait ennemi de l'Angleterre, ses regards
cherchaient au loin les rives du Danube plutôt qu'ils ne s'attachaient
aux ruines fumantes de Copenhague.

[Note 231: Instructions données au comte Pierre Tolstoï, nommé
ambassadeur à Paris, 14 septembre 1807. Archives de Saint-Pétersbourg.]

Cette disposition se révèle nettement par les paroles, par les
commentaires dont fut accompagnée la notification à Savary des mesures
prises. Alexandre voulut lui faire savoir toutes les propositions dont
l'avait accablé l'Angleterre, en insistant sur celles qui avaient trait
à l'Orient: «Dites à l'Empereur, ajoutait-il, que l'intrigue est au
comble; on voudrait nous acheter, mais on ne m'aura pas; je mets tout à
la porte au plus vite[232]», et il laissait entendre qu'il aimerait
mieux devoir à Napoléon qu'à l'ennemi commun l'accomplissement de ses
vœux. De son côté, en termes voilés, mais suffisamment expressifs,
forçant le sens des conventions de Tilsit, Roumiantsof s'attachait à
établir une similitude parfaite entre les engagements souscrits par
Alexandre contre l'Angleterre et les promesses de Napoléon relatives à
la Turquie, à traiter concurremment les deux questions. À l'exposé des
moyens que l'on allait employer pour la guerre maritime, il faisait
succéder des aperçus caractéristiques sur l'Orient; d'après lui, la
situation s'aggravait à Constantinople; là, le désordre dans le
gouvernement, l'agitation dans la rue, la violence et la rébellion chez
les milices régnaient à l'état chronique; la Turquie entrait en
décomposition. «Vous voyez, disait le ministre, que l'on va être obligé
d'annoncer dans les journaux que l'empire ottoman est mort et que l'on
invite ses héritiers à se présenter à la succession[233].» L'empereur ne
dédaignait point d'employer les mêmes procédés; après avoir annoncé à
Savary que son parti était pris et qu'il rompait avec l'Angleterre:
«Parlons d'autre chose», lui disait-il, et il l'emmenait brusquement en
Orient; il rappelait alors en quels termes Napoléon avait prononcé à
Tilsit la condamnation de la Turquie, et se plaisait à répéter cet arrêt
tombé de lèvres infaillibles.

[Note 232: Rapport de Savary du 6 décembre 1807.]

[Note 233: Rapport de Savary annexé à sa lettre du 4 novembre 1807.]

Ces insinuations, ces provocations étaient le prélude d'une mise en
demeure véritable. Sans réclamer encore le partage, Alexandre invita
Savary à transmettre de sa part à Napoléon la demande formelle des deux
Principautés; il désirait que la Moldavie et la Valachie fussent réunies
à son empire dans tous les cas, quelle que dût être la décision à
prendre sur le sort de la monarchie ottomane. Cette communication fit
l'objet d'une dépêche écrite par Savary le 18 novembre[234], neuf jours
après le manifeste de guerre contre l'Angleterre, et le rapprochement
des dates achève de démontrer l'étroite corrélation que la Russie
établissait entre ces deux démarches. En même temps, elle prononçait son
attitude sur le Danube; là, faisant échouer les tentatives de
conciliation opérées en vertu du traité de Tilsit, soulevant des
difficultés, ranimant le conflit, elle signifiait son intention de
repousser tout accommodement modéré avec les Turcs, de conserver au
moins une partie de leur empire et de se rémunérer à leurs dépens du
service rendu contre l'Angleterre.

[Note 234: Publiée dans le tome VII, 364-385, de la _Correspondance
de Napoléon Bonaparte_, parue chez Panckoucke (1819-1820).]



                             CHAPITRE IV

                          TURQUIE ET PRUSSE


La situation sur le Danube après Tilsit.--Mission de Guilleminot et
conclusion d'un armistice.--Clauses blessantes pour la Russie; Alexandre
refuse de ratifier l'armistice et maintient ses troupes dans les
Principautés.--Napoléon comprend l'impossibilité d'obtenir
l'évacuation.--Il sent la nécessité de _terminer quelque chose avec la
Russie_.--Ses perplexités.--Il imagine diverses combinaisons
susceptibles de se suppléer l'une l'autre.--Il désire et n'espère pas
une paix qui assurerait à la Turquie l'intégrité presque totale de ses
possessions.--Il consent à abandonner aux Russes les Principautés
moyennant compensation territoriale pour la France.--Raisons qui le
poussent à ajourner le partage de l'empire ottoman.--Ses vues
persistantes sur l'Égypte.--Il songe à prendre sa compensation en
Prusse.--L'évacuation retardée; difficultés financières.--Napoléon veut
mettre définitivement la Prusse dans l'impuissance de nous
nuire.--Caulaincourt chargé de proposer au Tsar les Principautés au prix
de la Silésie.--Frédéric II et Napoléon.--Langage prescrit à
Caulaincourt; l'amputation indiquée comme remède aux souffrances de la
Prusse.--Note dictée par l'Empereur en marge de l'instruction.--A défaut
de la combinaison turco-prussienne, Napoléon ne repousse pas en principe
le partage de l'empire ottoman, mais en rejette la réalisation à une
échéance indéterminée et après une nouvelle entrevue.


Après Tilsit, un officier français, l'adjudant-commandant Guilleminot,
avait été envoyé au quartier général des armées russes en Valachie, afin
d'y ménager entre les belligérants une suspension d'hostilités. Par ses
soins, un armistice fut signé le 24 août à Slobodzéi; s'inspirant de la
disposition exprimée dans l'article 22 du traité, cet acte stipulait
l'évacuation par les Russes des deux Principautés. Mais Alexandre
n'avait jamais pris au sérieux cette obligation et n'attendait que
l'occasion de s'en délier. Volontairement ou non, ses généraux la lui
fournirent en laissant insérer dans la convention d'armistice des
clauses inusitées; la Russie s'engageait non seulement à ramener ses
troupes en deçà du Dniester, mais à restituer le matériel de guerre, les
vaisseaux qu'elle avait pris; elle aurait à rendre non seulement ses
conquêtes, mais ses trophées. S'appuyant sur ce que ces exigences
avaient de blessant pour l'honneur de ses armes, invoquant aussi
quelques incursions opérées par les Turcs au delà du Danube, le Tsar
refusa de ratifier l'armistice; son armée, qui avait déjà commencé un
mouvement rétrograde, reçut l'ordre de réoccuper sur-le-champ ses
positions et de ne plus quitter les deux provinces, sans reprendre
toutefois les hostilités avant le terme convenu. Avec une preste
habileté, la Russie se remettait en possession du gage dont Napoléon,
afin de réserver la liberté de ses propres résolutions, avait voulu la
dessaisir.

L'Empereur apprit cet incident en octobre, avant que la Russie eût rompu
avec l'Angleterre, et s'en montra contrarié. Il expédia à Guilleminot
des ordres sévères, voulut que l'on fît disparaître de l'armistice les
clauses inacceptables, afin d'enlever aux Russes tout prétexte de
différer l'évacuation. Toutefois, les demi-engagements qu'il avait pris
de vive voix à Tilsit ne lui permettaient point d'insister avec force,
et d'ailleurs il ne se faisait guère d'illusions sur la possibilité de
reprendre en sous-œuvre la combinaison avortée. Il comprenait que la
Russie, échappée des liens auxquels le traité de Tilsit avait prétendu
l'assujettir, ne s'y laisserait plus renfermer, et que la procédure
imaginée pour réserver la question d'Orient pendant plusieurs mois, au
moyen d'un armistice qui remettrait tout en état, devenait inapplicable.

De plus, la situation générale, en se prononçant, obligeait Napoléon à
préciser de son côté sa politique. À Tilsit, se flattant que la seule
menace d'une alliance franco-russe ferait fléchir l'Angleterre, il avait
évité de signer avec Alexandre un contrat positif et qui lui eût ôté la
faculté de se reprendre. Mais l'Angleterre avait refusé de traiter; elle
restait debout, indomptée; il était donc indispensable que l'alliance
des deux empires se fixât et que leur action se produisît effectivement.
Napoléon, il est vrai, comptait apprendre prochainement qu'Alexandre
s'était déclaré contre notre ennemie, mais il sentait que, dans ce cas
même, le concours de ce prince n'en demeurerait pas moins conditionnel,
entouré de certaines réserves, et que seule une entente sur la question
turque le rendrait absolu. Dès le mois de novembre, cette vérité lui
apparaissait: «Je sens, écrivait-il, la nécessité de terminer quelque
chose, et je suis prêt à m'entendre là-dessus avec la Russie[235].»
Ainsi ce problème oriental, qui toujours avait tenté son imagination,
qu'il avait soulevé plusieurs fois sans le résoudre, s'imposait à lui et
devenait pressant. Sa fortune, l'entraînant sur des hauteurs de plus en
plus redoutables et mettant son génie à de suprêmes épreuves,
l'obligeait aujourd'hui, au cours d'une lutte dont les conditions
extraordinaires venaient tout compliquer, à trancher le grand litige qui
faisait depuis un demi-siècle l'occupation et le tourment de l'Europe.

Dans le problème à résoudre, la difficulté capitale était de satisfaire
Alexandre sans trop compromettre et même, s'il était possible, en
sauvegardant pleinement les intérêts de la France. Et ceux-ci étaient si
graves et si divers, que Napoléon, devant leur effrayante complexité,
s'arrêtait incertain et presque troublé. Le travail de sa pensée ne
s'opérait que lentement, pas à pas, avec d'infinies précautions: «Cette
affaire est bien intéressante pour moi, écrivait-il, c'est une chose qui
demande bien des combinaisons, sur laquelle il faut marcher bien
doucement[236].» Suivant les dispositions, les exigences, les facilités
qu'il rencontrerait à Pétersbourg, il imaginait des solutions diverses,
susceptibles de se substituer l'une à l'autre et de se concilier,
quoique à des degrés inégaux, avec les principes de sa politique.

[Note 235: _Corresp._, 13253.]

[Note 236: _Id._, 13318.]

La plus simple, la plus facile à réaliser matériellement, eût été une
paix assurant l'intégrité à peu près totale des possessions ottomanes et
par laquelle la Russie se fût contentée de légers avantages dans le
présent, doublés de vastes espérances pour l'avenir. Ce dénouement était
sans contredit le plus conforme aux désirs de Napoléon, et il n'y
renonçait pas d'une manière absolue; toutefois, s'il l'inscrivait le
premier dans l'ordre de ses préférences, il ne s'y arrêtait guère,
convaincu que la Russie le repousserait, ou au moins ne l'admettrait
qu'à regret, conservant au cœur l'amertume d'un grand espoir déçu. Après
avoir fait appel à ses convoitises, il paraissait bien difficile d'en
renvoyer la satisfaction à une échéance indéterminée, et seul un
agrandissement considérable en Orient, obtenu sur-le-champ, semblait
propre à nous attacher définitivement le Tsar et peut-être à nous
ramener l'opinion. D'ailleurs, en continuant d'occuper la Moldavie et la
Valachie, en y maintenant ses troupes malgré la lettre des traités,
Alexandre laissait pressentir sa volonté de conserver au moins cette
portion de la Turquie. Sans savoir encore les intentions positives de la
Russie, Napoléon considérait l'abandon des deux provinces comme une
éventualité fâcheuse, mais presque inévitable, et il s'occupait d'en
faire l'un des éléments d'une seconde combinaison, d'un arrangement
acceptable pour les deux empires.

Dans la poursuite de ce but, une pensée le dominait: il n'admettait
point de conquête pour la Russie sans un avantage au moins égal pour la
France. Les deux empires, disait-il, devaient marcher du même pas. Si
excessive que fût cette conception, alors que l'Empereur avait déjà
largement dépassé son allié dans la carrière des conquêtes, ce serait se
tromper que d'y voir simple passion d'envahir. Napoléon raisonnait
profondément toutes ses ambitions, et c'était l'excès, si je puis dire,
de logique, de calcul, de prévoyance, qui le rendait insatiable. S'il
prétend aujourd'hui opposer à tout progrès de la Russie un accroissement
parallèle, c'est à titre de précaution, et, il faut le dire, de
précaution justifiée contre cet empire. Par les observations recueillies
à Pétersbourg, il sait que, si sincère qu'on la suppose, l'alliance
russe ne tient qu'à la durée des sentiments d'un monarque
impressionnable et mobile, entouré de nos ennemis, exposé lui-même à
tous les accidents qui menacent le trône et la vie d'un Tsar; il sait
aussi que, dans les rapports entre la France et la Russie, tels que les
circonstances les ont établis, il n'est point de milieu entre l'intimité
et la brouille, entre l'alliance et la guerre, et que la cour de
Pétersbourg ne se détachera de nous que pour revenir à nos ennemis[237].
Aussi, sentant la nécessité de donner une large satisfaction à son allié
du jour, veut-il préparer en même temps ses moyens de défense contre
l'adversaire possible du lendemain, et est-ce moins une compensation à
laquelle il prétend qu'une sûreté. Et cette préoccupation, quand il
s'agit de désigner son lot, vient singulièrement restreindre son choix.
Dans la balance de profits qu'il veut établir entre les deux puissances,
il ne fait entrer en compte et ne porte à son actif ni l'Italie, où il
prend les provinces toscanes, ni l'Espagne, qu'il médite déjà de
s'associer étroitement, ni le Portugal, que ses troupes vont atteindre
et que sa politique va dépecer; ce qui lui paraît à exiger, c'est un
accroissement de force dans les contrées où la Russie elle-même peut
agir, où s'opérera le choc des deux empires, s'il doit se renouveler,
c'est-à-dire dans cette zone de territoires qui coupe transversalement
l'Europe du nord-ouest au sud-est et s'étend des rives de la Baltique à
celles du Bosphore. Là, s'il consent que la Russie avance d'un pas,
c'est à la condition que lui-même en fera un autre et marquera un point
sur ce vaste échiquier où les intérêts respectifs sont en jeu et
s'entre-croisent.

[Note 237: Le général Savary écrivait à ce moment, confirmant ses
premières appréciations: «L'empereur et son ministre le comte de
Roumiantsof sont les seuls vrais amis de la France en Russie; c'est une
vérité qu'il serait dangereux de taire. La nation serait toute prête à
reprendre les armes et à faire de nouveaux sacrifices pour une guerre
contre nous.» Archives des affaires étrangères, Russie, 144.]

À Tilsit, quand les deux empereurs, laissant errer leur imagination,
méditaient de profonds remaniements, la Turquie seule était appelée à en
faire les frais. La France, on s'en souvient, prenait dans l'ouest de la
péninsule des Balkans une position assez forte pour contre-balancer
celle de la Russie, établie sur le cours inférieur du Danube. Cependant,
depuis Tilsit, Napoléon avait réfléchi; ses vues s'étaient modifiées, et
les parts ne lui semblaient plus égales. Maîtresse, en fait, de la
Moldavie et de la Valachie, la Russie n'aurait qu'à s'y maintenir pour
se trouver en possession de son lot; la France aurait à conquérir le
sien. Par l'annexion des pays roumains, notre alliée s'adjoindrait des
territoires limitrophes de son État et qui en formaient le prolongement
géographique. Entre nos mains, la Bosnie, l'Albanie, voire l'Épire et la
Grèce, ne seraient que des possessions éloignées, difficiles à relier
aux parties principales de l'empire. La Russie acquerrait des provinces,
la France des colonies; et quelles colonies! Des pays âpres, pauvres,
d'accès difficile, défendus par une race belliqueuse. Il faudrait
combattre pour les conquérir, combattre pour les garder; ces luttes sans
gloire n'aboutiraient qu'à des profits contestables, et Napoléon n'était
pas éloigné de penser que de semblables parcelles de la Turquie ne
valaient pas le sang d'un grenadier de son armée.

La prise de possession de ces contrées aurait un autre inconvénient. La
perte de la Moldavie et de la Valachie n'aboutissait pas nécessairement
à la destruction de l'empire ottoman; la Turquie pouvait vivre amputée;
résisterait-elle à une double mutilation? Quand la Russie lui aurait
enlevé ses provinces danubiennes, si la France l'entamait à son tour et
mordait à plein dans ses possessions de l'Ouest, elle succomberait
presque infailliblement à cette formidable atteinte; elle se
disloquerait d'elle-même et tomberait en pièces, ou, se ranimant pour
une lutte désespérée, viendrait se précipiter sur les envahisseurs, se
briser contre leurs armes et mourir à leurs pieds. Dans l'un et l'autre
cas, les deux empereurs auraient à recueillir la totalité de ses
dépouilles et se verraient appelés à la tâche difficile d'en opérer la
répartition. L'idée d'un partage restreint, admise éventuellement par
l'Empereur à Tilsit, ne lui paraissait plus réalisable; à ses yeux, le
sacrifice des Principautés, compensé par l'attribution des provinces
occidentales à la France, n'offrait point par lui-même une solution; il
préjugeait et entraînait le partage total de la Turquie.

Cette immense opération, l'Empereur la jugeait inévitable tôt ou tard;
pour lui, il ne s'agissait point de savoir si la Turquie pouvait vivre,
mais seulement s'il convenait de hâter violemment sa fin ou de la
laisser mourir. Napoléon reculait encore devant le premier parti, par
des motifs purement politiques. Après la chute de Sélim, il avait cru
que le nouveau gouvernement, faible, divisé, institué en haine de
l'étranger, tiendrait à notre égard une attitude passive ou hostile. Des
nouvelles plus fraîches démentaient cette prévision. À Constantinople,
si la paix entre la France et la Russie avait jeté l'inquiétude, on y
faisait à mauvaise fortune bon visage; les Turcs continuaient à se
proclamer nos amis, recherchaient la protection de l'Empereur,
remettaient leur sort entre ses mains; ils avaient muni leur ambassadeur
à Paris de pleins pouvoirs pour traiter avec la Russie sous notre
médiation; ils n'avaient point renoué avec l'Angleterre. Napoléon
irait-il détruire de ses propres mains une puissance qui se rattachait
désespérément à lui et restait de quelque utilité? Si grave que lui
parût cette considération, c'est ailleurs pourtant qu'il faut chercher
le principal motif qui le détournait de porter la main sur la Turquie.
Pour comprendre le secret de ses répugnances, on doit pénétrer jusqu'à
l'une de ses pensées intimes et profondes, née d'un événement qui avait
fait époque dans l'histoire de ses idées comme dans celle de sa vie.

L'expédition d'Égypte n'avait pas été seulement une aventure héroïque,
inspirée à Bonaparte par des vues égoïstes et le désir de se faire
sacrer grand homme sur le sol des anciens. En 1797, amené par la
victoire des Alpes à l'Adriatique, le jeune général avait aperçu
l'Orient au delà de l'Italie soumise; se penchant sur ce monde nouveau,
il l'avait embrassé d'un rapide coup d'œil, en avait relevé les reliefs,
les positions saillantes, et, frappé des avantages incomparables
qu'offre la situation de l'Égypte, l'avait marquée comme le lot de la
France dans le partage futur de la Turquie. Un an après, il était au
Caire. Il subit alors l'attrait captivant de l'Égypte; cette contrée
privilégiée entre toutes, avec son sol deux fois fécond, son fleuve
nourricier, sa position au confluent de deux mondes, le prestige d'un
passé sans bornes, produisit sur lui une impression ineffaçable, et il
ne devait plus renoncer à l'espoir de remettre en valeur ce merveilleux
domaine, de le rendre à la civilisation en l'assurant à la France. Forcé
de le quitter, il ne l'oublie point; après Marengo, tous ses efforts
tendent un instant à la délivrance de l'Égypte française, et la perte de
notre colonie mêle une amertume à l'ivresse de ses triomphes. Pendant
les années qui suivent, forcé de s'élever dans le Nord, d'y lutter et
d'y vaincre, d'y faire des acquisitions dont la valeur ne lui
apparaissait que relative ou momentanée, il se reportait souvent par la
pensée vers le pays de soleil qui lui était apparu au delà des mers et
qui avait été sa conquête de prédilection.

Désireux de ramener la France sur les bords du Nil, il reconnaissait, en
1807, que les temps n'étaient point venus, et sa politique se bornait à
réserver l'avenir. À cet égard, la prolongation du régime ottoman
servait ses desseins. Le Turc, dont les jours semblaient comptés,
apparaissait sur le Nil moins en possesseur définitif qu'en détenteur
temporaire, conservant pour autrui l'héritage dont il était constitué
gardien. Décréter de mort l'empire ottoman et, par suite, déclarer
l'Égypte bien vacant et sans maître, c'était la livrer au premier
occupant; or, suivant toute apparence, l'Angleterre y serait avant nous.
L'Angleterre était maîtresse de la mer; postée à Malte, en Sicile,
croisant à l'entrée de l'Adriatique, elle tenait toutes les approches de
l'Égypte. Elle couvait des yeux la riche province dont Bonaparte lui
avait montré le chemin; lors de ses différends avec la Porte, si elle
s'était bornée à menacer Constantinople, elle avait tenté d'enlever
l'Égypte. Aujourd'hui, le désir de s'accommoder avec Constantinople et
l'intérêt supérieur qu'elle portait à la conservation de l'empire
ottoman, l'empêchaient de renouveler ce dessein, de donner elle-même le
signal du partage; mais que Napoléon et Alexandre prissent l'initiative
de ce bouleversement, on la verrait, incapable de s'y opposer,
sauvegarder ses intérêts en ravissant la meilleure part de la proie.
Avant que nos troupes eussent atteint Constantinople et Salonique, elle
mettrait la main sur Alexandrie, sur le Caire; elle prendrait en même
temps Chypre, Candie, les Cyclades, peut-être la Morée, les Dardanelles,
toutes les parties maritimes de l'empire, les plus précieuses, les
seules que la France eût véritablement à convoiter. En arrachant
aujourd'hui ces positions à la Turquie, Napoléon s'en privait pour
l'avenir et les abandonnait à l'Angleterre: «C'est la plus forte
objection de l'Empereur, écrivait Champagny, contre le partage de
l'empire ottoman[238].»

[Note 238: Instructions de Caulaincourt.]

D'ailleurs, était-ce bien en Orient qu'il convenait de chercher notre
compensation aux progrès de la Russie? Sans doute, si l'alliance se
rompait, les influences française et moscovite, redevenues ennemies, se
heurteraient violemment sur le Danube et le Bosphore; mais était-ce là
que le Tsar tenterait de nous porter des coups décisifs? Avant tout, il
s'occuperait de soulever l'Europe: cette tâche serait d'une exécution
facile, presque instantanée, et le premier résultat d'une reprise
d'hostilités avec la Russie serait de réunir contre nous les trois
monarchies militaires du continent dans une coalition plus formidable
que les précédentes. À l'apparition des armées russes sur le Niémen, la
Prusse, irréconciliable depuis Iéna et Tilsit, s'élancerait à leur
rencontre et leur servirait d'avant-garde. L'Autriche nous demeurait
foncièrement hostile. Si les blessures saignantes de 1805 ne lui avaient
pas permis de se lever en 1807 et de se jeter sur le flanc droit de la
Grande Armée, elle poursuivait activement la réparation de ses forces.

Quelques années, quelques mois peut-être ne s'écouleraient pas sans
qu'elle ait repris figure de grande puissance. Vienne alors une occasion
aussi favorable que celle dont elle n'avait pu user pendant la campagne
de Pologne, elle se hâterait de la saisir, ferait cause commune avec la
Russie et la Prusse, et ainsi se formerait cette triple alliance que la
diplomatie de Pétersbourg avait vainement tenté de nouer à la veille
d'Austerlitz et au lendemain d'Iéna. Napoléon avait battu l'Autriche et
la Russie sans la Prusse, la Prusse et la Russie sans l'Autriche. S'il
avait à combattre maintenant un contre trois, la lutte deviendrait plus
inégale et aboutirait au plus formidable assaut que l'établissement
impérial eût encore subi.

Mais si, des trois États dont l'hostilité était à craindre, l'un était
préalablement mis hors de combat, réduit à l'incapacité de nuire, rayé
du nombre des puissances actives, la coalition resterait toujours
incomplète et boiteuse, partant moins redoutable; pour la vaincre,
Napoléon n'aurait qu'à recommencer Austerlitz ou à frapper de nouveau le
coup de foudre de Friedland. Depuis Iéna, on s'en souvient, l'idée
d'annuler totalement l'un des membres de la ligue européenne n'était
plus de celles devant lesquelles reculât Napoléon. À Tilsit, forcé
d'adopter un parti mixte envers la Prusse, contrevenant avec regret à ce
précepte du grand Frédéric: «Ne jamais maltraiter un adversaire à demi»,
il ne s'était point mépris sur le danger des restitutions promises à
Frédéric-Guillaume, et l'on a vu avec quel soin méfiant il s'était
ménagé le moyen de les retarder, en les subordonnant au payement d'une
lourde contribution.

Depuis, sa Grande Armée n'avait reculé que d'un pas; il avait retiré ses
troupes en deçà de la Passarge, rendu à Frédéric-Guillaume Kœnigsberg,
mais il gardait le reste du royaume, maintenait le gros de ses forces
entre l'Elbe et la Vistule, l'avant-garde au delà de ce fleuve; se
retranchant derrière la convention du 12 juillet, il faisait dépendre
l'évacuation d'un accord sur le chiffre et le mode de payement de
l'indemnité, et ce règlement de comptes, ses exigences le rendaient bien
difficile. Son commissaire, M. Daru, demandait en principal une somme de
cent cinquante millions, hors de proportion avec les ressources de la
Prusse, ajoutait d'autres réclamations, multipliait les difficultés,
prolongeait systématiquement le débat. En même temps, l'occupation
militaire continuait de peser sur la Prusse avec une rigueur inouïe; nos
agents détenaient partout l'autorité, mettaient le pays sous séquestre,
le pressuraient, épuisaient méthodiquement ses ressources, et comme les
Prussiens, exaspérés de ce traitement, se répandaient en plaintes, en
protestations, laissaient percer un âpre désir de révolte, l'Empereur
sentait redoubler contre leur patrie son hostilité et sa méfiance. Il
songeait maintenant aux moyens d'éluder définitivement l'exécution du
traité; il se demandait par quel procédé se munir contre la Prusse d'une
sûreté permanente et définitive, lorsque les exigences prévues de la
Russie furent pour lui un trait de lumière. Puisque le Tsar, au mépris
des articles par lesquels le morcellement de la Turquie n'avait été
admis que pour le cas où cette puissance refuserait de traiter,
prétendait acquérir d'emblée certaines de ses provinces, pourquoi
s'opposerait-il à ce que l'Empereur, par une dérogation identique au
traité, revînt sur la Prusse, renchérît sur les conditions imposées à ce
royaume et lui infligeât une nouvelle mutilation? Napoléon, invoquant
alors l'inexécution par la Prusse de ses engagements pécuniaires, la
traiterait en débitrice insolvable et procéderait contre elle par voie
d'expropriation; conformément à son idée première de Tilsit, il se
ferait céder la Silésie, après avoir auparavant assuré au Tsar la
Moldavie et la Valachie. Il laisserait son allié prendre les
Principautés; Alexandre le laisserait prendre la Silésie; les deux
monarques se feraient un sacrifice réciproque aux dépens d'autrui, et
une double spoliation rétablirait entre eux l'équilibre.

Perdant la Silésie, la Prusse se verrait rejetée dans les limites de
l'ancien électorat de Brandebourg; la monarchie des Hohenzollern, après
avoir un instant empiété sur tous ses voisins, Suède, Saxe, Autriche,
Pologne, reviendrait languir aux lieux mêmes qui lui avaient servi de
berceau. Refoulée sur les bords de la Baltique, réduite à des provinces
pauvres dont les ressources ne lui permettraient plus l'entretien d'une
armée, elle retomberait au rang de puissance secondaire, assisterait,
désormais impuissante, aux luttes du continent ou ne jetterait dans la
balance qu'un poids insignifiant. Cependant la Silésie, sans se placer
directement sous nos lois, contribuerait à fortifier le système défensif
de l'empire. Suivant toutes probabilités, elle devait être attribuée au
royaume de Saxe et servir à le relier au grand-duché de Varsovie, soumis
au même sceptre; retrouvant la destination que l'Empereur avait songé
tout d'abord à lui donner, elle accroîtrait la puissance de l'État
germano-polonais créé par nous comme une position avancée. Cette fois
encore, la pensée de rétablir une Pologne proprement dite, composée
d'éléments homogènes, ne perce point chez Napoléon. Il ne prétend pas
ressusciter une nation, mais en paralyser une, cette Prusse dont il
prévoit l'éternelle hostilité, et, en même temps, augmenter ses moyens
de défense contre la Russie. Ce qu'il veut s'assurer de plus en plus
contre cette dernière, c'est un point de résistance, «un fort d'arrêt»,
dirait-on aujourd'hui, et peu lui importe de mêler dans la construction
de ce retranchement des matériaux de provenance diverse, en ajoutant à
ceux qu'il a trouvés dans les ruines de la Pologne quelques débris du
royaume prussien.

Trente-cinq années auparavant, un roi de Prusse, profond et astucieux
génie, avait cherché dans les querelles de l'Orient un moyen de
satisfaire son ambition aux dépens d'un peuple infortuné. Catherine II,
victorieuse des Turcs, prétendait imposer à leur empire de cruelles
mutilations; l'Autriche, émue des progrès de sa voisine, s'agitait,
menaçait, armait. Un choc paraissait inévitable entre les deux empires,
lorsque Frédéric II imagina de les réconcilier en leur montrant la
Pologne assez vaste et assez faible pour qu'ils pussent assouvir sur ses
provinces leurs convoitises respectives. L'Autriche chercherait en
Galicie une compensation aux progrès de la puissance moscovite; la
Russie, limitant ses conquêtes en Orient, se dédommagerait avec d'autres
lambeaux de la Pologne, et Frédéric lui-même se payerait de son bon
conseil en s'adjugeant une troisième part de l'État condamné. Cette
suggestion aboutit au premier partage de la Pologne.

En 1807, les desseins de Napoléon à l'égard de la Prusse s'inspiraient
du principe posé naguère par cette puissance elle-même; en faisant de sa
meilleure province un objet d'échange, un appoint dans la distribution
de territoires qui s'opérait du nord au sud du continent, le monarque
français reprenait et appliquait pour son compte cette politique de
partages et de compensations dont Frédéric II avait donné à l'Europe les
premières et inoubliables leçons. La comparaison, il est vrai, est
fautive en un point. Quand Napoléon méditait de frapper à nouveau la
puissance qui, en 1806, l'avait follement provoqué, il se disposait
seulement à faire du droit de la victoire un usage immodéré, usage
d'autant plus abusif qu'il mettait à néant les conditions d'une paix
récente, et que c'était une reprise de châtiment succédant au pardon,
mais Frédéric n'avait même pu alléguer contre la Pologne l'intérêt
supérieur de sa propre défense; il l'avait surprise et spoliée au cours
d'une paix séculaire, par le seul motif qu'il convoitait ses possessions
et la savait impuissante à les défendre. A cette différence près, le
procédé était pareil et la violence égale; c'était toujours le droit de
vivre dénié aux faibles par l'arrêt du plus fort. Par un prodigieux
retour de fortune, par cette justice des révolutions humaines qui n'est
trop souvent que le déplacement de l'injuste, la Prusse vaincue,
terrassée, inerte, recevait dans les plans du vainqueur une destination
analogue à celle que le plus habile de ses rois avait assignée naguère à
la Pologne; en nous fournissant une compensation aux conquêtes
orientales de la Russie, elle éviterait à Napoléon de se dédommager aux
dépens de l'empire ottoman, prolongerait l'existence de cet Etat et
servirait à son tour de rançon à la Turquie.

S'arrétant à cette idée, Napoléon résolut de la communiquer à l'empereur
Alexandre et de lui en démontrer l'excellence; ce dut être le premier
soin de notre nouvel ambassadeur, M. de Caulaincourt, dès son arrivée à
Pétersbourg, et ce fut l'article principal de son instruction
d'ensemble. Cette pièce remarquable, portant la date du 12 novembre
1807, rédigée par M. de Champagny, mais approuvée et revue par
l'Empereur, laisse apercevoir toute la trame de son raisonnement[239].
Mis pleinement au courant de l'évolution opérée dans l'esprit du maître,
Caulaincourt comprendra mieux l'importance d'en assurer les résultats.
Il devra employer à cette œuvre tout son zèle, toute sa force
persuasive. Sans offrir de prime abord les Principautés, il laissera
entendre, si on le provoque, que l'Empereur ne se refuse pas à cette
grave concession, dans son infini désir de complaire à un allié qui est
en même temps son ami. Toutefois, l'acte solennel de Tilsit ne saurait
être modifié à l'avantage exclusif d'une des parties; l'infraction
admise en faveur de la Russie doit en commander une autre au profit de
la France. «Tel sera le principe de la conduite de l'Empereur. Raison,
justice, prudence ne lui permettent pas de prendre un autre parti, et
aucun obstacle ne pourra le détourner de cette voie.»

[Note 239: Nous avons publié l'Instruction de Caulaincourt dans la
_Revue d'histoire diplomatique_, 1er janvier 1890. Nous la donnons à
l'Appendice sous le chiffre II.]

Cette base posée, Caulaincourt indiquera les motifs qui conseillent de
différer le partage et dissuadent l'Empereur de chercher sur
l'Adriatique son dédommagement aux conquêtes russes; dans ces
conditions, la Silésie seule peut lui offrir un juste équivalent. Le
plus difficile sera sans doute de faire agréer au Tsar ce second terme
de la proposition; Caulaincourt devra s'y employer par de franches
explications. Il ne cachera pas que l'Empereur, dans la situation de
l'Europe, ne peut renoncer à aucun de ses avantages, que l'hostilité
persistante de la Prusse justifie contre elle toutes les précautions. La
France continuera donc de l'occuper tant que les Russes resteront en
Moldo-Valachie, à moins que la cession de la Silésie ne vienne nous
conférer une autre garantie. La Prusse se trouve ainsi placée dans
l'alternative de rester indéfiniment captive entre nos mains,
prisonnière de guerre, ou de se rédimer par le sacrifice d'une province.
Entre ces deux partis, il faut s'attacher à prouver que le second n'est
pas le plus désavantageux pour elle, et notre ambassadeur aura la tâche
délicate, passablement étrange, de démontrer que la Prusse souffrira
moins après l'opération dont elle est menacée, que les deux empereurs
doivent l'amputer pour son bien et qu'une sympathie éclairée pour cette
monarchie conseille de lui enlever le rang de grande puissance,
incompatible avec sa position actuelle, pour lui assurer le repos dans
la médiocrité. «La Prusse, dit l'instruction, n'aurait plus qu'une
population de deux millions d'habitants; mais n'y en aurait-il pas assez
pour le bonheur de la famille royale, et n'est-il pas de son intérêt de
se placer sur-le-champ et avec une entière résignation parmi les
puissances inférieures, lorsque tous ses efforts pour reprendre le rang
qu'elle a perdu ne serviraient qu'à tourmenter ses peuples et à nourrir
d'inutiles regrets?»

Si le Tsar accède à l'échange proposé, tout pourra être terminé dès à
présent. Une convention modifiant le traité de Tilsit, sous couleur de
l'interpréter, sera passée entre les deux empereurs; elle demeurera
secrète, mais servira de règle aux conditions de la paix qui sera
conclue entre la Russie et la Porte, sous notre médiation, et à celles
d'un nouvel arrangement à signer entre la France et la Prusse, par
l'entremise du Tsar. Napoléon se chargera de recommander la résignation
au Sultan, Alexandre s'employant dans le même sens auprès de
Frédéric-Guillaume. La question orientale et la question prussienne
seront résolues simultanément et l'une par l'autre.

Quelque tentante que dût être pour Alexandre cette perspective d'une
conclusion immédiate, quelle que fût l'abondance des arguments fournis à
Caulaincourt, quelque assuré que l'on fût de ses efforts, il n'était pas
certain cependant que le gouvernement russe adhérerait à la combinaison
projetée. Napoléon, d'après certains rapports de Savary, estimait que le
Tsar ne portait plus à la Prusse qu'un faible intérêt, mais, se
rappelant l'ardeur avec laquelle Alexandre avait paru à Tilsit
accueillir l'idée du partage, il se demandait si ce prince ne s'était
point juré d'en finir avec le Turc et ne réclamerait pas plus que la
Moldo-Valachie. Cette exigence se produisant, conviendrait-il de la
repousser? Napoléon en jugeait autrement. Il voulait que son idée fût
présentée au Tsar sous une forme positive, pressante, mais cette offre
formelle ne serait pas son dernier mot. Dans le cas où l'empereur
Alexandre insisterait sur le démembrement de la Turquie, Caulaincourt
devait ne point s'y refuser, faire observer seulement que la matière
était assez grave pour nécessiter, conformément au principe posé à
Tilsit, une nouvelle entrevue et une négociation directe entre les deux
souverains. On voit que, si désireux qu'il fût à présent d'éviter le
partage, Napoléon n'en repoussait pas absolument l'idée, mais ne
l'admettait plus qu'à titre subsidiaire, en dernière analyse et comme
suprême expédient. C'est ce qu'il prit soin d'ailleurs d'indiquer en
personne à son ambassadeur; dans le cours de l'instruction, il est un
moment où le secrétaire d'État s'efface, où le maître prend lui-même la
parole; une note portée en marge avec cette mention: «dictée par
l'Empereur», illumine le fond de sa pensée d'un rapide éclair. «Ainsi,
dit-elle, le véritable désir de l'Empereur dans ce moment est que
l'empire ottoman reste dans son intégrité _actuelle_ (par ce mot,
Napoléon excluait les Principautés, déjà séparées en fait de la
domination ottomane), vivant en paix avec la Russie et la France, ayant
pour limites le thalweg du Danube, plus les places que la Turquie a sur
ce fleuve, telles qu'Ismaïl, si toutefois la Russie consent que la
France acquière sur la Prusse une augmentation pareille. _Cependant, il
est possible que l'idée du partage de l'empire ottoman soit décidée à
Pétersbourg. Dans ce cas, l'intention de l'Empereur est de ne point trop
choquer cette puissance sur cet objet, préférant faire ce partage seul
avec elle, de manière à donner à la France le plus d'influence possible
dans le partage, plutôt que de porter les Russes à y faire intervenir
l'Autriche. Il ne faut donc point se refuser à ce partage, mais déclarer
qu'il faut s'entendre verbalement sur cet objet._»

En somme, Napoléon admettait trois modes de solution pour le litige
oriental: en premier lieu, une paix assurant à la Turquie la remise de
toutes ses provinces, y compris les Principautés, si le Tsar consentait
spontanément à ajourner les projets dont on s'était entretenu à Tilsit;
en second lieu, l'abandon à la Russie des Principautés moyennant la mise
à notre disposition de la Silésie, et sur cette base Napoléon se
déclarait prêt à traiter sur-le-champ; enfin, le partage de l'empire
ottoman, sous la condition que les deux empereurs se concerteraient
personnellement sur les moyens de le faire tourner au profit commun de
leurs États. «Telles sont sur ce point important de politique, concluait
l'instruction, les intentions de l'Empereur. Ce qu'il préférerait à
tout, serait que les Turcs puissent rester en paisible possession de la
Valachie et de la Moldavie. Cependant, le désir de ménager le cabinet de
Saint-Pétersbourg et de s'attacher de plus en plus l'empereur Alexandre
ne l'éloigne pas de lui abandonner ces deux provinces moyennant une
juste compensation à prendre dans les provinces prussiennes; et enfin,
quoique très éloigné du partage de l'empire turc et regardant cette
mesure comme funeste, il ne veut pas qu'en vous expliquant avec
l'empereur Alexandre et son ministre, vous la condamniez d'une manière
absolue, mais il vous prescrit de représenter avec force les motifs qui
doivent en faire reculer l'époque. Cet antique projet de l'ambition
russe est un lien qui peut attacher la Russie à la France, et, sous ce
point de vue, il faut se garder de décourager entièrement ses
espérances.»



                            CHAPITRE V

                        DEUX AMBASSADEURS


Qualités désirables chez un ambassadeur de Russie à Paris: Alexandre le
voudrait inaccessible à l'influence des salons.--Le choix du Tsar se
porte sur le comte Pierre Tolstoï.--Mérites et défauts de ce
personnage.--La comtesse Tolstoï.--Le comte se résigne à accepter
l'ambassade et part pour Paris.--Ses instructions en ce qui concerne
l'Orient et la Prusse.--Son passage à Memel; sentiments que lui
inspirent le roi et la reine de Prusse.--Accueil prévenant et flatteur
de Napoléon.--Le prince Murat exproprié pour faire place à l'ambassade
russe.--Froideur de Tolstoï; il se dérobe aux avances de Napoléon.--Son
altercation avec Ney.--Le voyage de Fontainebleau.--Splendeur de la cour
impériale.--Jugement des Russes sur le monde officiel français; Tolstoï
cherche des distractions au faubourg Saint-Germain et les membres de son
ambassade à la Comédie française.--Hostilité préconçue de Tolstoï contre
Napoléon.--Il entame vivement la question prussienne.--Napoléon
développe ses diverses combinaisons.--Il ne refuse pas Constantinople à
la Russie.--Tolstoï croit découvrir chez lui l'intention de détruire
totalement la Prusse.--Ses dépêches effarées.--Scène prétendue entre
l'Empereur et le roi Jérôme.--Fâcheux effet produit à
Saint-Pétersbourg.--Explication avec Savary.--Arrivée de
Caulaincourt.--Audience triomphale.--Dîner intime chez le
Tsar.--Importante conversation.--Débuts de Caulaincourt dans la
société.--Alexandre le comble d'honneurs, se met avec lui en rapports
familiers et continuels.--Épanchements intimes de ce monarque; questions
sur la vie privée de Napoléon.--Noble caractère de Caulaincourt; son
attachement pour Alexandre ne fait pas tort à sa clairvoyance
politique.--Il comprend le danger de la situation et l'expose
franchement à son maître.--Raisons de sentiment et d'intérêt qui
empêchent Alexandre de consentir à une nouvelle mutilation de la
Prusse.--Réveil de la question polonaise; elle primera désormais toute
autre dans les rapports entre la France et la Russie.--Pourquoi le Tsar
ne peut renoncer aux Principautés.--Première crise de l'alliance.



I


Tandis que Napoléon, après avoir réglé le rôle et le langage de
Caulaincourt, se préparait enfin à accréditer en sa personne un
représentant régulier auprès de la cour amie, Alexandre le prévenait
dans cette démarche de politique et de courtoisie. M. de Caulaincourt
devait partir le 10 novembre; le 6, le comte Tolstoï remettait à
Fontainebleau ses lettres de créance: il était qualifié d'ambassadeur
extraordinaire, et c'était la première fois, depuis la Révolution, qu'un
Russe paraissait en France sous ce titre imposant.

Avant de fixer son choix, Alexandre avait passé par les mêmes
perplexités que Napoléon. Si la tâche de cultiver et de faire fructifier
à Pétersbourg l'alliance de Tilsit était parmi les plus délicates que
l'empereur des Français pût confier à l'un de ses sujets, représenter le
Tsar auprès du cabinet des Tuileries n'offrait guère moins de
difficultés; elles étaient, il est vrai, d'un ordre tout différent, et
même pouvait-on dire que l'ambassadeur de Russie en France, pour
réussir, devait fournir avec l'ambassadeur de France en Russie un
parfait contraste. Il fallait que ce dernier fût avant tout homme du
monde; il était nécessaire que le premier ne le fût pas trop. Loin de
conquérir et de gouverner les salons, il devait éviter de les trop
fréquenter. En effet, si l'un des devoirs de notre ministre à
Pétersbourg était de se concilier personnellement l'aristocratie du
pays, afin de la ramener à la France, l'écueil le plus redoutable pour
l'envoyé moscovite était de se lier trop particulièrement à Paris avec
la société d'ancien régime et d'en subir l'influence. Les hôtels du
faubourg Saint-Germain, où l'opposition mondaine tenait discrètement ses
assises, s'ouvraient volontiers devant les ministres étrangers, et
ceux-ci y venaient avec d'autant plus de plaisir que, dans ce milieu,
leurs sympathies, leurs goûts, leurs préjugés se sentaient à l'aise;
c'était là seulement qu'ils retrouvaient, dans la capitale transformée,
le ton et les manières qui régnaient à leur cour et que l'ancienne
France avait apprises à l'Europe. S'il se laissait prendre au charme de
cette société frondeuse, le plénipotentiaire russe risquait de déplaire
à l'Empereur; de plus, il recevrait des impressions défavorables à
l'ordre nouveau, le verrait avec des yeux d'émigré, et sa défiance
systématique aigrirait promptement les rapports. La conduite antérieure
de M. de Markof, qui, se rendant personnellement odieux au Premier
consul par ses fréquentations et ses intrigues, avait hâté la rupture,
offrait à cet égard un fâcheux précédent, et le retour des mêmes faits
semblait d'autant plus à craindre que le corps des diplomates russes
n'offrait aucun partisan avéré de l'alliance napoléonienne.

À défaut d'un ambassadeur bien pensant, Alexandre se réduisit à en
souhaiter un chez lequel la docilité pût suppléer à la conviction, et
cette pensée le conduisit à chercher dans le haut état-major de ses
armées. On pouvait croire qu'un militaire, disposé par métier à
l'obéissance passive, ne discuterait pas ses instructions et les
exécuterait à la manière d'une consigne. Ce fut le lieutenant général
comte Tolstoï, frère du grand maréchal, qui parut offrir à cet égard les
meilleures garanties. Le comte Pierre Tolstoï avait fourni la plus
grande partie de sa carrière à l'armée; son passé et ses opinions ne
permettaient point de le ranger parmi nos amis, mais il ne s'était
jamais affilié à aucune des coteries politiques qui divisaient la
société de Pétersbourg, vivait à l'écart des partis, et cette réserve
semblait de bon augure pour la conduite qu'il tiendrait à Paris. Son
abord était froid, peu engageant, son maintien sévère, mais ses défauts
ne pouvaient-ils, dans les circonstances présentes, devenir des
qualités? Un homme de brillants dehors, un causeur aimable, eût été
immédiatement recherché et peut-être accaparé par les salons; Pierre
Tolstoï paraissait rassurant à cet égard. En même temps, sa tenue
correcte d'officier général, sa réputation de brave militaire, ses
manières simples, sa physionomie ouverte pouvaient plaire à Napoléon,
qui détestait par-dessus tout l'intrigue de cour et de société.
Peut-être ce soldat rigide, pourvu qu'on lui traçât sa ligne avec
précision, réussirait-il mieux qu'un diplomate de carrière à gagner la
confiance de l'Empereur et à s'assurer auprès de lui des accès
familiers.

Le comte Tolstoï reçut dans ses terres l'offre de l'ambassade; il en fut
ému, presque consterné, hésita à assumer cette charge, partagé entre ses
habitudes de soumission et sa répugnance pour un fardeau auquel il se
jugeait impropre. On assure que la comtesse, très hostile à la France,
le supplia de refuser, et que cette opposition domestique troubla fort
un homme façonné à tous les genres d'obéissance[240]. À la fin, se
résignant, Tolstoï accepta l'ambassade comme un service commandé. Dans
les derniers jours d'août, il était à Pétersbourg et officiellement
désigné pour le poste de Paris: «Voilà mon ambassadeur arrivé, dit un
jour le Tsar à Savary; vous allez le voir, c'est un galant homme qui a
toute ma confiance et que j'envoie à l'Empereur, comme l'homme que je
trouve lui mieux convenir. Je vais vous parler avec franchise (prenant
la main du général): vous êtes un de nos amis et il faut que vous me
rendiez service. J'ai le plus grand désir que le comte Tolstoï réussisse
chez vous; j'éprouverais une peine mortelle s'il ne plaisait pas à
l'Empereur, et je serais fort embarrassé pour le remplacer. J'attends
donc de vous, général, que vous écrirez pour lui et que vous lui
faciliterez les moyens de se mettre là-bas, dès en arrivant, comme il
convient pour ne point être désagréable et cependant être rapproché
autant que possible de l'Empereur. Je sais que votre étiquette permet
que tous les ambassadeurs soient invités aux chasses et aux manœuvres de
l'Empereur; je vous avoue que je désire beaucoup cela pour le comte
Tolstoï, parce qu'à la chasse il arrive souvent que l'Empereur, pensant
aux affaires, laisse là les chasseurs pour s'en occuper, et c'est dans
de telles occasions que mon ambassadeur pourra trouver l'occasion de lui
parler. Enfin, il y a mille petits moyens de ce genre qui souvent
resserrent mieux les liaisons que toutes les formes officielles, qui
sont si fatigantes. Écrivez donc à vos camarades et demandez-leur leur
amitié pour Tolstoï. Dites à Duroc et à Caulaincourt[241] que je
recommande beaucoup à mon ambassadeur de les voir souvent, et je compte
sur eux et leur amitié pour lui[242].»

[Note 240: La haute société s'égaye aux dépens de madame de Tolstoï:
grande, maigre, peu d'usage du monde, sans maintien, sans esprit, mais
dominant cependant son mari, c'est ainsi qu'on la peint.» _On dit_ de
Pétersbourg, 13 janvier 1808.]

[Note 241: Alexandre ignorait encore que M. de Caulaincourt allait
être nommé ambassadeur auprès de lui.]

[Note 242: Rapport du 23 août 1807.]

Aux précautions que prenait le Tsar pour ménager à Tolstoï un accueil
favorable, pour lui assurer à l'avance des relations et aussi des
conseils, il est aisé de juger que sa confiance dans l'habileté de son
envoyé n'était point sans limites. Il l'avait choisi faute d'un
meilleur, et, s'il espérait que la personne du comte ne déplairait pas,
il n'entendait guère mettre à l'épreuve ses talents de négociateur. Aux
yeux d'Alexandre, une seule question, celle des rapports avec la
Turquie, restait à trancher avec la France; elle présentait, il est
vrai, une importance capitale, mais il est sans exemple qu'une grande
négociation se soit menée en partie double et à la fois auprès des deux
cours intéressées. Elle ne marche, n'aboutit, qu'à la condition de se
poursuivre sur une scène unique et que tout se passe entre l'un des
gouvernements et le représentant autorisé de l'autre puissance.
Alexandre avait entamé la question d'Orient avec Savary, il comptait que
notre nouvel ambassadeur apporterait réponse à ses ouvertures et
posséderait pleinement le secret de la France; il se persuadait donc que
l'accord se conclurait par l'intermédiaire de cet envoyé et que son
propre agent n'aurait à prendre aucune initiative. Les instructions de
Tolstoï, antérieures à la rupture avec l'Angleterre et aux prétentions
que la Russie s'était jugée en droit d'émettre après cette démarche,
retardaient sur les événements; au sujet des provinces turques, elles ne
prescrivaient à l'ambassadeur que des insinuations. Le principal débat
ainsi soustrait à sa compétence, sa tâche en paraissait considérablement
allégée et simplifiée. Les seules affaires dont il aurait à procurer la
solution se rapportaient à l'exécution des articles du traité non
relatifs à l'Orient et surtout à l'évacuation des provinces prussiennes.

Sur ce point, comme sur les autres, Alexandre ne prévoyait pas de
difficultés sérieuses. Sans doute, il avait été frappé des retards
apportés au retrait de nos troupes; sensible aux souffrances de ce pays,
aux doléances de son gouvernement, il désirait sincèrement abréger les
unes et s'épargner les autres; toutefois, ignorant la connexité que
l'Empereur établissait entre le sort de la Silésie et celui des
Principautés, persuadé qu'il s'agissait seulement pour la Prusse de
subir plus ou moins longtemps une occupation transitoire, il n'entendait
pas se brouiller à ce sujet avec Napoléon. S'il avait donc signalé à
Tolstoï la libération de la Prusse «comme un point auquel il attachait
la plus haute importance», et s'il lui avait recommandé de la hâter par
ses instances, il lui avait prescrit en même temps de garder dans toutes
ses démarches la mesure compatible avec le but essentiel de sa mission,
qui était de cimenter l'accord et la confiance[243].

[Note 243: Instructions de Tolstoï. Archives de Saint-Pétersbourg.]

Cette réserve formellement exprimée dans ses instructions, il semble que
Tolstoï ait omis de la lire, ou que du moins, dérogeant du premier coup
à ses principes d'obéissance militaire, il ait résolu de la considérer
comme non avenue, pour s'attacher exclusivement aux lignes qui la
précédaient. Les soins à prendre pour le rétablissement de la Prusse lui
parurent la grande affaire du moment, la seule véritablement digne de sa
sollicitude. Étranger aux rêves grandioses qui hantaient Alexandre et
Roumianstof, il n'éprouvait point l'effet de captivant mirage que les
contrées du Levant produisent d'ordinaire sur les imaginations russes,
et ce qu'on peut appeler la fièvre orientale ne l'avait pas touché. À
son avis, un péril redoutable menaçait son pays; c'était celui qui
s'était révélé à ses yeux, évident et tangible, pendant la guerre,
contre lequel il avait combattu dans les plaines de Pologne, à savoir
l'extension démesurée de la puissance française en Europe et surtout en
Allemagne. Pour relever au plus vite une barrière entre les deux
empires, pour rendre à la Russie un boulevard, il aspirait à
reconstituer la Prusse, et il quitta Pétersbourg avec la volonté d'y
travailler de son mieux.

Un incident de son voyage acheva de le dévouer à cette œuvre, en y
intéressant ses plus intimes sentiments. Passant à Memel, il y rendit
ses devoirs à la famille royale de Prusse; il put la contempler dans
l'excès de son infortune. Sans pouvoir, sans provinces, sans argent,
Frédéric-Guillaume et la reine Louise assistaient impuissants au martyre
de leurs peuples. À de poignants souvenirs, aux inquiétudes pour
l'avenir, à une lutte contre des prétentions sans cesse renaissantes, le
manque de ressources matérielles s'unissait pour les torturer; c'était
la gêne, presque la pauvreté; afin de leur venir en aide, Alexandre
était obligé de leur faire passer, sous couleur d'attentions et de
souvenirs, des objets d'habillement et des cadeaux utiles: «Ces
malheureux, disait-il, n'ont pas de quoi manger[244].» L'aspect de cette
grandeur humiliée, de ce monarque abreuvé d'amertumes, de cette
souveraine dont la beauté survivait à toutes les épreuves et rayonnait
au sein du malheur, émurent profondément l'âme royaliste de Tolstoï et
lui inspirèrent le plus tendre intérêt. Il y puisa un redoublement de
ferveur pour la cause des Hohenzollern, qui se confondait à ses yeux
avec celle de toutes les dynasties légitimes, et cet ambassadeur de
Russie résolut de s'ériger à Paris en représentant officieux et bénévole
de la Prusse: il eût été difficile d'imaginer chez lui des dispositions
aussi diamétralement opposées à celles qu'eût souhaitées Napoléon.

[Note 244: THIERS, VIII, 436. Le 29 novembre 1807,
Frédéric-Guillaume terminait une lettre à Alexandre par ce
_post-scriptum_: «Que Votre Majesté me permette de lui témoigner toute
ma reconnaissance pour la charmante attention qu'Elle a eue de m'envoyer
les beaux panaches.... HASSEL, 369.]

L'Empereur lui fit grand accueil; c'était une manière de reconnaître
l'hospitalité prévenante dont jouissait Savary; il était d'ailleurs de
notre politique, non seulement de resserrer, mais d'afficher l'alliance
russe. Voici en quels termes M. de Champagny raconte à Savary la
réception de l'envoyé moscovite: «Cette audience, dit-il, qui a eu lieu
le 6 de ce mois, a été remarquable par la grâce et la bonté avec
lesquelles Sa Majesté a reçu l'ambassadeur de Russie. On a remarqué
l'attention délicate qui a porté l'Empereur à mettre sur son habit le
cordon de Saint-André, qu'il a gardé toute la journée, et la cour ainsi
que le public de Fontainebleau, qui est admis au spectacle de la cour,
ont fait le soir, lors de la représentation de _Manlius_, une grande
attention à ce témoignage public et distingué de la considération de
l'empereur Napoléon pour l'empereur Alexandre. M. de Tolstoï a été admis
au cercle particulier de l'Impératrice, ce qui n'est pas l'usage à
l'égard des ambassadeurs ni des étrangers, et a eu l'honneur de faire sa
partie avec Sa Majesté. Il a occupé l'appartement qu'on lui avait
préparé au palais, il jouit de tous les privilèges de la cour, est admis
au lever et ce matin a suivi l'Empereur à la messe. Cela a excité la
jalousie des autres ambassadeurs[245].»

Un cadeau vraiment impérial couronna ces prévenances. Napoléon voulut
pourvoir désormais au logement des ambassadeurs russes dans sa capitale,
et voici, s'il faut en croire un récit qui eut cours à Pétersbourg, la
manière dont il s'y prit: «Murat, dit-il un jour au grand-duc de Berg,
combien vous coûte votre hôtel rue Cérutti?--Quatre cent mille
francs.--Mais je ne parle pas des quatre murs; j'entends l'hôtel et tout
ce qu'il contient, meubles, vaisselle, etc.--Dans ce cas, Sire, c'est un
million qu'il me coûte.--Demain, on vous payera cette somme: c'est
l'hôtel de l'ambassadeur russe[246].»

En réponse à ces distinctions sans précédent, quelle fut l'attitude de
Tolstoï? «Il a été un peu intimidé, écrivait Champagny à propos de la
première audience impériale, comme doit l'être un homme d'un sens droit
qui paraît pour la première fois devant un grand homme d'un génie si
supérieur, mais le ton de bonté et d'affabilité de l'Empereur l'a
bientôt rassuré[247].» Malgré l'optimisme de la prose officielle et ses
explications consolantes, on devine que la froideur du Russe avait mal
répondu à la bienveillance de son interlocuteur. Quelques lignes plus
loin, le ministre en fait presque l'aveu:

[Note 245: Champagny à Savary, 8 novembre 1807.]

[Note 246: Joseph DE MAISTRE, p. 277.]

[Note 247: Champagny à Savary, 8 novembre 1807.]

«Je ne sais, dit-il, s'il a senti tout le prix de l'accueil
extraordinaire que lui a fait l'Empereur autant que l'aurait fait un
homme étant dans la carrière diplomatique et habitué à mettre du prix
aux plus légères circonstances.» Et bientôt, dans une dépêche
postérieure, Champagny est obligé de convenir que l'Empereur n'a point
trouvé en M. de Tolstoï «l'homme qu'il désirait, avec qui il pût
causer[248]». En effet, le mutisme respectueux, mais décourageant, dont
Tolstoï s'était montré affligé à ses débuts, persistait et devenait
chronique. À toutes les avances de Napoléon, il opposait un visage
glacé. Au cercle de cour, l'Empereur s'adressait-il à lui en termes qui
semblaient provoquer une conversation suivie, il balbutiait quelques
réponses pénibles, évitait toute parole qui pût nourrir l'entretien, et
laissait le monarque passer mécontent. D'autres fois, on le voyait
éviter les regards qui venaient à lui, se reculer avec embarras,
s'effacer dans la foule des courtisans, et sa grande préoccupation
semblait être de se dérober à la faveur.

[Note 248: Champagny à Caulaincourt, 2 février 1808.]

Avec les personnages de la cour et du gouvernement, ses manières
n'étaient pas moins étranges. Chez lui, rien qui dénotât l'espoir d'une
intimité durable entre les deux États et le désir d'y contribuer, rien
qui sentît l'ambassadeur d'une puissance amie. On eût dit plutôt d'un
parlementaire envoyé au quartier général ennemi un soir de bataille
malheureuse. Ce messager mesure toutes ses paroles, présente un front
grave, douloureux, impénétrable, et s'efforce avant tout de sauvegarder
sa dignité de vaincu: tel était le modèle d'après lequel Tolstoï
semblait s'être composé un rôle. S'il se livrait à quelques
épanchements, ils étaient plus menaçants que son silence; ses discours
devenaient alors belliqueux et sentaient la poudre. Un jour, après avoir
assisté à une chasse impériale, il revenait en voiture avec le maréchal
Ney et le prince Borghèse. Pendant la route, il ramena la conversation
avec persévérance sur des sujets militaires, puis, s'échauffant, se mit
à vanter les armées russes et fut sur le point de les déclarer
invincibles; il attribuait leurs revers au hasard de circonstances
malheureuses, à des ordres mal interprétés; il finit par laisser percer
l'espoir d'une revanche. Ney, peu endurant de sa nature, releva vivement
ces propos; l'entretien prit un tour véhément, et le bruit d'un duel
possible entre l'ambassadeur de Russie et un maréchal d'Empire se
répandit de toutes parts[249].

[Note 249: Champagny à Caulaincourt, 2 février 1808.]

Ces sorties déplacées, alternant avec une réserve hautaine, trahissaient
de plus en plus chez Tolstoï l'impossibilité de se plier à la conduite
qui lui avait été dictée. Ce soldat ponctuel devenait un diplomate
indiscipliné. Trompant les espérances d'Alexandre, dépassant ses
craintes, non content d'apporter en France toutes les haines, toutes les
rancunes de l'aristocratie russe, il ne prenait point la peine de les
dissimuler et se disposait à apporter dans sa manière d'observer, de
négocier, l'hostilité préconçue qui éclatait dans son attitude.

Ses premières impressions en France, l'esprit de son entourage, loin
d'affaiblir en lui ces tendances, les accrurent. L'ambassade russe ne se
plaisait guère dans sa nouvelle résidence, quelque soin qu'on prît pour
la lui rendre agréable. Insensible à l'aspect de puissance et de force
que présentait la France, car cette grandeur avait été conquise en
partie aux dépens de son pays, elle goûtait peu les attraits de la
société officielle. C'était pourtant l'un des instants où Napoléon se
soit le plus préoccupé de rechercher les pompes mondaines et de tenir
une cour. À Fontainebleau, dont le séjour fut particulièrement brillant
cette année, il y avait un défilé incessant de visiteurs illustres,
d'hôtes princiers, un hommage constant de l'Europe à l'Empereur. La
charmante demeure des Valois, restaurée suivant le goût du jour, décorée
avec un luxe sévère et romain, avait retrouvé toute son animation, et
chaque jour voyait se succéder des plaisirs à heure fixe, réceptions
officielles, représentations théâtrales, fêtes magnifiquement et
militairement ordonnées, parties de chasse où les femmes elles-mêmes
portaient un uniforme réglementaire, coquet et seyant à la vérité, et où
figuraient des escadrons d'amazones arborant chacun leurs couleurs
distinctives[250]. Les Russes admiraient ces spectacles, mais trouvaient
que l'éclat n'en sauvait pas toujours la monotonie, et que la nouvelle
cour n'avait su emprunter à l'ancienne ce qui en faisait le charme
inimitable, l'aisance dans le bon ton. Revenaient-ils à Paris, il leur
semblait que les personnes attachées au gouvernement y étaient en
général peu accueillantes; ils se plaignaient «qu'il n'y eût pas à Paris
deux ou trois maisons ouvertes comme celle de M. le prince de Bénévent,
où l'on soit sûr de trouver du monde, une maîtresse de maison aimable,
prévenante, et un bon souper après le spectacle»; ils trouvaient que
«cela manquait tout à fait à Paris[251]». À défaut d'une société
organisée suivant leurs goûts, ils cherchaient ailleurs leurs plaisirs
et passaient leurs soirées chez mademoiselle George, «l'héroïne de la
légation russe[252]».

[Note 250: Voy. les _Mémoires de madame de Rémusat_, III, 227-245.]

[Note 251: Nouvelles et _on dit_ de Pétersbourg, 29 janvier 1808.]

[Note 252: _Id._]

D'allures plus posées, leur chef ne résistait pas à la tentation de
fréquenter les salons royalistes; là, il n'intriguait pas, mais
écoutait, observait, recevait le ton sans le donner, et les discours
qu'il entendait, roulant d'ordinaire sur l'ambition et le despotisme de
Napoléon, redoublaient ses méfiances contre l'homme et le régime. Se
tenant désormais à l'égard du gouvernement impérial sur un perpétuel
qui-vive, il en vint à flairer un piège dans toutes les paroles qu'il en
recevait et à les interpréter dans le sens de ses préventions. Non
dépourvu de finesse, mais dominé par une haine qui faussait sa
perspicacité, s'il devina vite quelques-unes des intentions de
l'Empereur, il se mit gratuitement à lui en supposer d'autres.

Dès qu'il s'était rencontré avec Champagny, il avait entamé très
vivement la question prussienne. Les réponses évasives du ministre le
mécontentèrent et lui parurent l'indice d'une arrière-pensée. Dans sa
première conversation avec l'Empereur, il aborda le même sujet et se
montra très différent de ce qu'il paraissait d'ordinaire; dépouillant
son embarras pour ne conserver que sa raideur, il demanda carrément
l'évacuation de la Prusse, osant dire que la Russie ne pourrait
s'estimer en paix avec la France tant que la première condition du
traité resterait inaccomplie. Napoléon essaya d'abord de se dérober à
une réponse: Pourquoi, disait-il à Tolstoï avec une familière rondeur,
s'intéresser tant au roi de Prusse, allié incommode et peu sûr? «Il vous
jouera encore de mauvais tours[253].» D'ailleurs, la France se prépare à
évacuer, les troupes sont en marche; mais le général Tolstoï est trop au
courant des choses du métier pour croire que de pareilles opérations
puissent s'exécuter à la minute: «on ne déplace pas une armée comme on
prend une prise de tabac[254].» Tolstoï ne se rendant pas à ces raisons
et insistant davantage, l'Empereur, poussé à bout, désireux d'ailleurs
de pressentir le gouvernement russe et de le préparer à de plus précises
ouvertures, ne se refusa pas à soulever le voile dont s'enveloppaient
ses plans; à grands traits, il esquissa les trois combinaisons
possibles, affirmant qu'il ne disputerait point à la Russie les
satisfactions, fussent les plus éblouissantes, pourvu qu'on le laissât
libre de choisir ses dédommagements.

Tout d'abord, il se déclara prêt à évacuer la Prusse, si la Russie se
retirait des Principautés; l'exécution intégrale et réciproque du traité
était son premier vœu. «Il me dit, expose Tolstoï dans son rapport, que
lui ne voyait aucun avantage pour la France au démembrement de l'empire
ottoman, qu'il ne demandait pas mieux que de garantir son intégrité,
qu'il le préférait même, ne se souciant guère de l'Albanie et de la
Morée, où il n'y a, comme il prétend, que des coups et de l'embarras à
gagner; cependant, que si nous tenions infiniment à la possession de la
Moldavie et de la Valachie, il s'y prêterait volontiers et qu'il nous
offrait le thalweg du Danube, mais que ce serait à condition qu'il pût
s'en dédommager ailleurs. Je le pressai de m'apprendre ce qu'il
entendait par là et où il comptait prendre ses compensations. Il voulut
éluder toute explication là-dessus, mais mes instances devenant toujours
plus pressantes et l'ayant presque mis au pied du mur par l'observation
que, lui connaissant les agrandissements que nous désirons, il était on
ne peut pas plus juste que nous fussions également instruits de ceux
qu'il convoitait, il me dit, après avoir hésité quelque temps et comme
faisant un grand effort: Eh bien, c'est en Prusse. Il consent même à un
plus grand partage de l'empire ottoman, s'il pouvait entrer dans les
plans de la Russie. Il m'autorise à offrir Constantinople, car il assure
n'avoir contracté aucun engagement avec le gouvernement turc, et de
n'avoir aucunes vues sur cette capitale. Cependant, dans cette
supposition, il ne saurait mettre les intérêts de la France tout à fait
de côté ni s'expliquer d'avance sur les vues qu'ils commanderaient.
Ainsi il propose d'évacuer les pays restitués à la Prusse par le traité
de Tilsit, si nous renonçons à nos vues sur la Modalvie et la Valachie.
Dans le cas contraire, il nous accorde le thalweg du Danube contre une
compensation aux dépens de la Prusse. Dans la troisième supposition, qui
annoncerait un entier démembrement de la Turquie européenne, il consent
à une extension pour la Russie jusqu'à Constantinople, cette capitale y
comprise, contre des acquisitions sur lesquelles il ne s'est point
expliqué[255].»

[Note 253: Tolstoï à Roumianstof, 26 octobre-7 novembre 1807.
Archives de Saint-Pétersbourg.]

[Note 254: _Id._]

[Note 255: Tolstoï à Roumianstof, 26 octobre-7 novembre 1807.
Archives de Saint-Pétersbourg. Les rapports de Tolstoï sont écrits en
français, comme toutes les pièces diplomatiques de l'époque. M. le
général Schilder en a publié une partie en russe. (_Archive russe_,
janvier 1890.)]

En jetant brusquement dans l'entretien le nom de Constantinople, avec
des réserves qui laissaient à la proposition quelque chose de vague et
d'incertain, on peut croire que Napoléon avait voulu surtout éprouver et
tenter Tolstoï, essayer sur lui l'effet d'un mot magique; peut-être
aussi voulait-il voir jusqu'où allaient les ambitions de la Russie, si
cette puissance serait disposée à tout admettre de sa part pour obtenir
Constantinople, à lui abandonner l'Europe au prix d'une ville. Mais
Tolstoï, à l'aspect de la radieuse vision que l'on évoquait à ses yeux,
ne tressaillit point; il garda son sang-froid et, s'il transmit à sa
cour les offres impériales, ce fut en y ajoutant un commentaire de sa
façon. Rapportant tout à son idée fixe, il avait surtout relevé dans le
langage de Napoléon ce qui avait trait à la Prusse. Il ne doutait plus
que l'exécution du traité au profit de cette puissance ne fût suspendue
de propos délibéré, et partant de cette donnée juste, son imagination en
tirait des conséquences inexactes ou singulièrement exagérées.
Rapprochant les déclarations de l'Empereur de bruits recueillis à la
légère, admis sans contrôle, il arriva à la conviction que Napoléon
avait arrêté en principe le démembrement total de la Prusse. Cette
prétendue découverte l'émut au plus haut point, et il crut de son devoir
de sonner l'alarme.

Prenant un ton de révélateur, il se hâta de signaler à sa cour non
seulement la Silésie, mais Berlin et le cours de l'Oder comme l'objet
immédiat de nos convoitises. D'après lui, ces pays avaient été destinés
tout d'abord à arrondir le royaume français d'outre-Rhin, l'apanage de
Jérôme; ce projet allait s'exécuter, quand la fermeté de l'envoyé russe
avait fait réfléchir Napoléon; et Tolstoï, à l'appui de son dire, citait
les plus invraisemblables scènes: «_Monsieur Jérôme_, écrivait-il, avait
la promesse positive de Berlin, avec une extension jusqu'à l'Oder pour
son royaume de Westphalie. Au sortir de mon audience particulière,
l'Empereur le fit venir et lui déclara tout net qu'il ne fallait pas y
songer; mais, comme il lui arrive souvent de regimber, il osa insister
et s'appuyer de la parole impériale qu'on lui avait donnée. Il
s'ensuivit entre les deux frères une scène des plus violentes, qui se
termina par le renvoi de Jérôme, obligé de partir ce matin pour
Cherbourg, sous prétexte d'une commission de l'Empereur[256].»

[Note 256: Tolstoï à Roumianstof, 26 octobre-7 novembre 1807.
Archives de Saint-Pétersbourg.]

À défaut d'un frère, au dire de Tolstoï, ce sera un vassal de Napoléon
qui recueillera les dépouilles de la Prusse; le grand-duché de Varsovie
est actuellement désigné pour en recevoir la meilleure part. Le
conquérant achèvera ensuite de reconstituer la Pologne avec les
provinces occidentales de la Russie; l'anéantissement de la Prusse n'est
qu'un moyen pour lui d'atteindre l'empire qu'il traite en allié et
leurre par de fallacieuses promesses. Loin de favoriser la Russie, il
veut la refouler dans ses anciennes limites, en faire une puissance
asiatique, l'exiler dans l'Est, la rejeter sur la Perse et les Indes, en
attendant qu'il puisse la bouleverser de fond en comble. Tout
décomposer, tout abattre autour de lui, afin de régner sur l'Europe en
ruine, tel est son but; il a déclaré que sa dynastie serait bientôt la
plus ancienne du continent, et se tiendra parole[257].

[Note 257: Tolstoï à Roumianstof, 26 octobre-7 novembre, 22
novembre-4 décembre, 27 novembre-9 décembre 1807. Archives de
Saint-Pétersbourg.]

Ce fut à développer ces effrayantes perspectives que Tolstoï consacra
son premier courrier. Il le fit en termes pathétiques, sur un ton de
sincérité parfaite, d'alarme profonde, suppliant qu'à Pétersbourg on
ouvrît les yeux, qu'on prît des mesures de défense et de salut. Non
content d'exprimer ses terreurs dans plusieurs rapports, il en fit
l'objet d'une lettre particulière à Roumianstof, et ses communications,
expédiées précipitamment à Pétersbourg, y devancèrent M. de
Caulaincourt. Ainsi, par un concours de circonstances inattendues et
fâcheuses, l'idée de faire entrer une partie de la Prusse en
compensation avec les provinces roumaines, au lieu d'être transmise à
Alexandre avec les ménagements convenables, à titre de simple
proposition, lui était découverte brutalement; elle lui arrivait par la
bouche d'un ennemi de la France, travestie, amplifiée, présentée sous
l'aspect d'une décision irrévocable, transformée en projet mûrement
médité contre la foi des traités, l'existence d'un État indépendant et
la sûreté de la Russie.

En lisant les dépêches de Tolstoï, Alexandre ne se défendit point d'un
mouvement de surprise et d'émotion. Il interrogea Savary; à ce moment,
le malheur voulut que celui-ci eût été chargé, le cas échéant, de
préparer les voies à la proposition dont Caulaincourt était porteur; il
ne put donc opposer aux questions du Tsar une dénégation absolue. À la
suite de ses demi-confidences, Alexandre se sentit porté à croire que
Tolstoï avait vu juste et que la suppression de la Prusse entrait dans
les vues de Napoléon. Sa pitié envers cette nation se révolta, en même
temps que se réveillaient toutes ses craintes à l'endroit d'un génie
effréné et destructeur: il sentit chanceler sa foi dans l'alliance
française et douta de son œuvre. Il fit écrire aussitôt à Paris pour
rappeler à Napoléon les entretiens de Tilsit, voulut qu'on montrât en
Orient et non ailleurs la compensation désignée de la France et, pour la
première fois, que l'on proposât nettement le partage de la
Turquie[258]. Vainement Savary expliqua-t-il que le projet de l'Empereur
visait uniquement une province et non l'ensemble de la monarchie
prussienne, qu'il demeurait éventuel, subordonné à l'assentiment de la
Russie, destiné à faciliter les desseins de cette cour; Alexandre
demeura sous une impression de méfiance, prévenu contre toute
proposition où la Prusse serait appelée à de nouveaux sacrifices, et
lorsque Caulaincourt arriva enfin à Pétersbourg, le 17 décembre, loin
que le terrain eût été aplani devant ses pas, il se trouva qu'une haine
diligente y avait accumulé les obstacles.

[Note 258: Roumianstof à Tolstoï, 26 novembre 1807. Archives de
Saint-Pétersbourg.]



II


L'accueil fait à M. de Caulaincourt ne se ressentit nullement des doutes
qui assiégeaient l'esprit du Tsar: pour ramener Napoléon, Alexandre eut
recours tout d'abord à un redoublement d'égards et de procédés. Entré
dans Pétersbourg, l'ambassadeur fut conduit au palais Wolkonski, le plus
beau de la capitale après ceux de l'empereur et du grand-duc; là, on lui
fit connaître qu'il était chez lui, et que le Tsar mettait à sa
disposition cette magnifique demeure. «C'est une ville[259]»,
écrivait-il dans le premier élan de son enthousiasme. Le 20 décembre eut
lieu la remise des lettres de créance. Depuis la réception du comte de
Cobenzl, envoyé extraordinaire de Joseph II auprès de la grande
Catherine, Pétersbourg n'avait point assisté à une aussi belle solennité
diplomatique; le même cérémonial fut observé, avec quelques variantes à
notre avantage, et la France officiellement reconnue comme l'héritière
des Césars germaniques. Le Tsar accueillit notre envoyé en ancienne
connaissance, et, par quelques mots familièrement aimables, sauva la
banalité ordinaire des entretiens officiels. Le soir, il y eut spectacle
à l'Hermitage; la salle, construite à l'extrémité du palais, présentait
un amphithéâtre de gradins où la cour entière étalait le luxe de ses
uniformes et de ses parures. Derrière l'orchestre, une rangée de
fauteuils était réservée pour l'empereur, les deux impératrices, les
princes; Caulaincourt, convié par invitation spéciale, fut conduit à
l'un de ces sièges et placé sur la même ligne que la famille impériale,
à côté des grands-ducs, «distinction, dit un récit du temps, dont il n'y
avait pas encore d'exemple, qui frappa toute la cour et disposa les
esprits à voir dans Son Excellence plus qu'un ambassadeur[260]».

[Note 259: Rapport du 20 décembre 1807.]

[Note 260: Archives des affaires étrangères, Russie, 144.]

«Je reçois avec plaisir l'ambassadeur, lui avait dit Alexandre à
l'audience du matin, et je verrai de même le général dans mon
intérieur[261].» Il tint parole et le surlendemain invitait Caulaincourt
à l'un de ces dîners intimes dont Savary avait été pendant quatre mois
le convive assidu. Le nouvel ambassadeur obéit à cet appel avec quelque
appréhension. Mis au courant par Savary des habitudes et aussi des
sentiments du monarque, il savait qu'Alexandre tenait volontiers dans la
soirée ses conférences politiques, et que, d'autre part, les
communications de Tolstoï l'avaient exaspéré: «Le mot n'est pas trop
fort[262]», écrivait-il à Napoléon. Il craignait donc, s'il était appelé
à formuler dès à présent ses propositions, qu'on ne lui fermât la bouche
par une fin de non-recevoir. Après avoir pris conseil de Savary, dont
l'expérience faisait autorité, il résolut de ménager extrêmement
Alexandre, de le tâter seulement par de discrètes insinuations, quitte à
se replier au premier signe de résistance. Son plan ainsi dressé, il se
rendit au Palais d'hiver, où il trouva réunis plusieurs ministres et
généraux, amis et ennemis de la France; il s'entretenait avec le comte
Roumianstof, lorsque l'empereur et l'impératrice parurent, et nous lui
laisserons désormais la parole; il s'exprime ainsi dans son rapport à
Napoléon:

[Note 261: Rapport de Caulaincourt du 23 décembre 1807.]

[Note 262: Lettre du 31 décembre 1807.]

«Avant le dîner, l'empereur me dit: «Général, je vous vois ici avec
plaisir et je m'empresse de vous mettre en possession de tous vos
droits. Nous causerons après le dîner.» L'impératrice me dit plusieurs
choses obligeantes sur mon premier séjour ici, et on passa pour se
mettre à table.

«Pendant le dîner, l'empereur parla de la rapidité avec laquelle Votre
Majesté voyageait et de la vitesse dont elle allait à cheval, que lui
seul et moi la suivions à Tilsit. Il fut ensuite question du prince de
Neufchâtel. Sa Majesté dit que c'était un des hommes qui lui avaient
inspiré le plus d'estime. Elle me demanda si Votre Majesté avait fait
beaucoup de promotions dans l'armée, et elle ajouta qu'on lui avait dit
que Votre Majesté avait renoncé au blanc pour son infanterie; que pour
elle, elle était pour le bleu, que les armées françaises avaient fait
des choses si glorieuses sous cette couleur, qu'elle lui donnait la
préférence.

«Après le dîner, la conversation continua quelques minutes avec moi sur
Pétersbourg et des objets indifférents. L'empereur passa ensuite dans
son cabinet et me fit demander. Il me dit:

L'EMPEREUR.--Jusqu'à l'arrivée des dépêches que porte Faudoas (il
s'agissait des dépêches expédiées par Savary le 18 novembre, confiées au
capitaine de Faudoas et qui transmettaient la demande des Principautés),
nous n'aurons rien de bien important à traiter; mais je veux vous mettre
en possession de tous vos droits.

«(L'empereur me prit par la main, me fit asseoir à sa droite et continua
ainsi:)

«Vous avez toute ma confiance. L'Empereur ne pouvait faire un choix qui
me convînt plus personnellement et qui fût plus convenable pour le pays,
à cause de votre rang près de lui. Mandez-lui que c'est une nouvelle
marque d'amitié qu'il m'a donnée. Je ne vous verrai jamais assez. Dans
les jours d'étiquette, vous serez l'ambassadeur tant que vous voudrez;
dans les autres moments, vous connaissez le chemin de mon cabinet; je
vous y verrai avec plaisir.

L'AMBASSADEUR.--C'est l'honneur que j'apprécie le plus ici, Sire, et le
seul qui puisse me dédommager d'être loin de mon maître.

L'EMPEREUR.--Je sais que vous avez fait un sacrifice en vous éloignant
de l'Empereur, mais La Forest ne convenait point. Je ne pouvais le voir
comme cela. Il fallait ici un officier général et un homme qui ralliât
la société par des formes. L'empereur Napoléon choisit toujours bien.

L'AMBASSADEUR.--Si M. de La Forest était venu, le général Savary serait
resté avec lui ou un autre aide de camp de l'Empereur.

L'EMPEREUR.--Deux personnes ne font pas bien les affaires, ce sont deux
intérêts personnels qui se mettent souvent à la place de celui des
choses. Mes intentions sont droites, je n'ai point d'arrière-pensée dans
mon attachement pour l'empereur Napoléon, je le lui ai prouvé par toutes
mes démarches. Le général Savary a pu vous dire qu'il a trouvé faites
d'avance toutes les choses qu'il avait été chargé de demander. Nous
avons fait en octobre ce qui ne devait être fait qu'en décembre, et le
général Savary doit avoir mandé à l'Empereur que moi et Roumianstof
l'avons toujours prévenu pour la guerre avec l'Angleterre. Je l'aurais
peut-être déclarée plus tôt, s'il n'avait pensé comme moi qu'il fallait
attendre le signal de l'empereur Napoléon. Quant aux Suédois, comme je
vous l'ai dit hier, nous sommes en mesure.»

«Ici, l'empereur s'expliqua brièvement sur les sommations adressées à la
Suède, qui persistait dans son endurcissement, et les préparatifs faits
pour la contraindre. Puis, comme si la pensée qui remplissait son cœur
eût eu hâte de monter à ses lèvres, il reprit presque aussitôt:
«L'Empereur a parlé à Tolstoï de la Prusse. Cela m'a peiné; Savary vous
l'aura dit. Il n'avait jamais été question de la faire entrer en
compensation des affaires de Turquie. C'est l'empereur Napoléon qui a
prononcé à Tilsit le premier mot sur la Valachie et la Moldavie, ainsi
que sur une autre partie de la Turquie. Lui-même a désigné son lot.
Lui-même s'est regardé comme entièrement dégagé par la déposition du
sultan Sélim. Certes, il n'a pas été dit un mot qui pût faire penser que
la pauvre Prusse dût être un équivalent dans cet arrangement que les
révolutions des provinces en question amènent encore plus que l'intérêt
de la Russie. Le général Savary a pu vous dire quel était mon
éloignement pour cet arrangement, que je ne pouvais consentir à partager
de fait les dépouilles d'un malheureux prince que l'Empereur a désigné à
l'Europe et à la France comme rétabli en considération de moi. Il ne
peut d'honneur cesser d'être mon allié tant qu'il n'est pas remis en
possession de ce que lui rend la paix.

L'AMBASSADEUR.--Sire, l'empereur Napoléon porte à Votre Majesté le même
attachement; toutes ses pensées sont pour les intérêts et la gloire de
Votre Majesté. Elle a dû en trouver de nouvelles preuves dans ce qu'il a
dit au comte de Tolstoï, si celui-ci en a rendu un compte fidèle à Votre
Majesté. Elle ne peut avoir de doutes sur ses véritables intentions, car
la stricte exécution du traité de Tilsit est ce que l'Empereur peut
désirer le plus. C'est la première fois qu'il sépare sa cause de celle
d'un de ses anciens alliés. Il fallait que ce fût pour Votre Majesté,
car toutes les raisons qu'elle allègue pour tenir à la Prusse, mon
maître pouvait s'en faire des motifs pour tenir à la Turquie. La
position des deux puissances est la même sous tous les rapports
d'honneur auxquels Votre Majesté semble attacher tant de prix. Je le
répète à Votre Majesté: la pensée de l'empereur Napoléon a cherché dans
cette circonstance les intérêts personnels de Votre Majesté plus que les
siens. Je prie Votre Majesté de peser cette observation.

L'EMPEREUR.--Je vous comprends, ce que vous dites est juste. Avec cette
manière de traiter les affaires, on doit toujours s'entendre. Cette
lettre de Tolstoï m'avait peiné. Je ne puis consentir à un arrangement
de cette nature qui n'est pas conforme aux intentions que l'Empereur m'a
manifestées lui-même.

L'AMBASSADEUR.--Sire, quand M. de Tolstoï aura résidé plus longtemps
près de l'Empereur, il présentera mieux dans leur véritable intention
les ouvertures qui lui seront faites.

L'EMPEREUR.--Voilà ce qui me plaît dans le choix que l'Empereur a fait
de vous. Vous comprendrez mieux qu'un autre ce qu'il veut, et nous nous
entendrons toujours.

L'AMBASSADEUR.--Que Votre Majesté fasse connaître ses intentions à son
ambassadeur, l'Empereur mon maître ne demande pas mieux que de régler sa
marche sur celle de Votre Majesté. L'Empereur est prêt à tout, et sa
pensée la plus chère est pour les intérêts et la gloire de Votre
Majesté. J'ai l'honneur de le lui répéter. Votre Majesté me permet-elle
de revenir sur une partie de cette conversation?

L'EMPEREUR.--Avec plaisir.

L'AMBASSADEUR.--J'avais à cœur, Sire, de faire connaître à Votre Majesté
les véritables intentions de mon maître, et j'ai commencé par là.
Maintenant, je dois aussi répondre relativement à ses intérêts. Les
compensations dont Votre Majesté parle en Turquie sont une conquête à
faire, tandis que par la non-exécution du traité de Tilsit et de
l'armistice qui en a été la conséquence, celles de Votre Majesté sont
faites. Il faudrait se battre pour conquérir et se battre encore pour
conserver. Ces provinces n'ont point de commerce et aucun des avantages
que recueillerait Votre Majesté. Si elle veut peser avec une entière
impartialité tout ce que présente la position de l'une et de l'autre
puissance, elle ne doutera plus que la position de la France
relativement à la Turquie serait la même que celle de la Russie
relativement à la Prusse, si l'attachement de l'empereur Napoléon pour
l'empereur Alexandre ne faisait pencher la balance de son côté.

L'EMPEREUR.--Cela se peut. Vous présentez bien la chose. Mais je m'en
réfère toujours à ce que m'a dit l'empereur Napoléon. J'ai été au-devant
de tout ce qu'il a pu désirer. Ses intérêts ont été la base de ma
conduite. Je n'ai compté les miens pour rien, car je n'ai point de
nouvelles de ma flotte. J'attends donc l'effet de la bonne amitié qu'il
m'a témoignée; il a des preuves de la mienne. Je ne puis entrer dans un
arrangement dont il n'a jamais été question entre nous, et qui
dépouillerait un prince qui a déjà tant perdu. Qu'il soit remis en
possession de tout ce que le traité de Tilsit lui restitue et que
l'Empereur a dit lui avoir remis pour moi. Ensuite, il en arrivera ce
que Dieu voudra. Je ne doute point des intentions de l'Empereur, mais
ici, il faut quelque chose qui prouve à la nation et à l'armée que notre
alliance n'est pas seulement à votre avantage. Il est de votre intérêt
de la nationaliser; je vous parle franchement, ce serait même me servir
personnellement. L'Empereur, d'après ce qu'il m'a dit à Tilsit, n'a pas
des Turcs une opinion qui le fasse tenir à eux. C'est lui qui a fait
notre lot et le sien: quelque chose à l'Autriche pour satisfaire son
amour-propre plutôt que son ambition, telles étaient ses intentions.
Elles ne peuvent avoir changé, puisque j'ai été depuis lors au-devant de
tout ce qu'il a pu désirer. Quant à la conquête à faire pour lui, mes
troupes sont prêtes, s'il revient à ses premières intentions. Ce sont
les Turcs qui ont rompu l'armistice. Si je n'étais pas de bonne foi avec
l'Empereur, j'aurais donc un prétexte de rompre avec eux sans porter
atteinte au traité de Tilsit.

L'AMBASSADEUR.--Les arrangements dont Votre Majesté me parle me semblent
rentrer dans le cercle de ceux que les empereurs se sont réservé de
traiter dans une entrevue. Si les Turcs ont maltraité quelques Valaques,
ce sont encore leurs sujets. La Prusse, de son côté, n'a pas toujours eu
la mesure et les égards que l'état de paix lui commandait, mais ce sont
de ces petits événements qui sont plutôt du ressort de la police que de
la politique et qui ne peuvent influer sur les grands intérêts qui nous
lient.

L'EMPEREUR.--J'ai envoyé des instructions à Tolstoï, comme vous avez pu
le voir par ma conversation avec le général Savary. L'Empereur vous en
enverra sûrement d'après les dépêches de Faudoas. Nous causerons souvent
et nous nous entendrons. Il sera nécessaire que nous concertions ce que
nous ferons au printemps si les Anglais menaçaient nos côtes. Mon armée
est bien réorganisée et en mesure d'agir soit contre les Anglais, soit
contre les Suédois.

L'AMBASSADEUR.--L'Empereur secondera sûrement Votre Majesté de tous ses
moyens, et pour le moment une armée française et danoise sera prête,
s'il est nécessaire, à pénétrer en Scanie pour seconder les opérations
de Votre Majesté.

L'EMPEREUR.--Au revoir. Je suis bien aise d'avoir causé avec vous (et en
me serrant le bras); en s'expliquant ainsi on s'entend toujours[263].»

[Note 263: Rapport du 23 décembre 1807. Ce rapport figure par
extraordinaire aux archives des affaires étrangères, Russie, 144.]

Que démontrait en somme cette causerie, terminée sur un mot de confiance
et d'espoir, et quelles conclusions Caulaincourt était-il à même d'en
tirer? La prudence de son langage, la convenance de son attitude,
avaient paru charmer l'empereur; elles avaient atténué, on pouvait le
croire, les impressions fâcheuses que Tolstoï avait jetées dans l'esprit
du souverain, mais avaient-elles modifié son opinion sur le fond même
des choses? Il était permis d'en douter. Alexandre était apaisé; il
n'était point convaincu. Afin de le sonder sur tous les points,
Caulaincourt avait indiqué légèrement, dans l'ordre qui lui avait été
prescrit, les trois solutions entre lesquelles on aurait à choisir pour
les difficultés orientales. Il avait parlé d'une paix qui laisserait
toutes choses en état; on avait fait la sourde oreille. Par deux fois,
il avait glissé une allusion à l'échange des Principautés contre la
Silésie; il s'était heurté alors à une résistance courtoise, mais
opiniâtre, et il semblait acquis que, de tous les partis à prendre,
celui qu'avait nouvellement imaginé Napoléon était le plus opposé aux
sentiments du Tsar. Enfin, poussé dans ses derniers retranchements,
l'ambassadeur avait admis la possibilité de certains arrangements à
prendre de vive voix entre les deux souverains, ce qui s'appliquait au
partage, et à la manière dont Alexandre avait amené, provoqué cette
vague assurance, il était facile de voir qu'il n'abandonnait rien de ses
prétentions; il voulait démembrer ou au moins mutiler la Turquie et ne
voulait point sacrifier la Prusse; voilà ce qui résultait de ses paroles
et de ses réticences. Caulaincourt se hâta de faire part à Paris de la
résolution qu'il avait cru découvrir dans l'esprit du Tsar, et que son
entretien avec Roumiantsof lui avait d'ailleurs fait pressentir[264]. Il
réservait cependant son appréciation définitive, demandait quelque temps
pour s'éclairer davantage, mieux pénétrer Alexandre et, après avoir subi
une impression, asseoir un jugement.

[Note 264: Lettre à Champagny du 23 décembre 1807.]

D'autres devoirs le détournèrent un instant de ce soin. Il n'avait pas
seulement à négocier, mais à représenter. Bien établi dans la confiance
du souverain, il lui restait à affronter la société. Avant de chercher à
plaire, il voulut frapper les esprits et s'imposer; aussi se montra-t-il
intraitable sur le chapitre de ses prérogatives. À la première réception
du corps diplomatique, il prit hardiment le pas sur l'ambassadeur
d'Autriche, investi d'une préséance séculaire, et cette hardiesse fut
approuvée en haut lieu: «Ces Français, dit Alexandre en souriant, sont
toujours plus lestes que les Autrichiens[265].» Le soir du même jour, à
un grand bal chez l'impératrice mère, on alla au-devant des désirs de
notre envoyé; il eut partout la première place. Il parut à cette fête
dans tout l'éclat de son rang, entouré d'une véritable maison civile et
militaire, et ses débuts firent sensation. Son élégante prestance, ses
manières à la fois très hautes et très courtoises furent appréciées, et
on lui sut gré de ses efforts pour imiter le ton et les allures de
l'ancienne société française. Sans se départir d'une certaine réserve,
la plus grande partie de la noblesse ne lui opposa point, comme à
Savary, une déclaration de guerre préalable et ne se refusa pas à entrer
en relation. Même l'opposition féminine ne se montra pas
irréconciliable, et il parut à l'ambassadeur que la ramener serait
affaire de soins et de prévenances: «Je dansai avec les plus révoltées,
écrivait-il, et le temps fera le reste[266].»

[Note 265: Rapport de Caulaincourt du 26 février 1808.]

[Note 266: Rapport du 26 décembre 1807.]

«Ma position, ajoutait-il un peu plus tard, est convenable avec la
société.» À la cour, il la jugeait «parfaite[267]». En effet, chaque
fête officielle devenait pour lui l'occasion d'honneurs plus marqués et
de nouveaux enchantements. Le 1er janvier, grand bal au Palais d'hiver,
où quatorze mille personnes sont invitées et où les femmes paraissent
dans le costume pittoresque des provinces de la Russie, relevé par une
profusion de perles et de diamants: le souper est servi dans la salle de
l'Hermitage, transformée pour la circonstance en palais de féerie;
Caulaincourt a sa place à la table des souverains, dressée sous une
voûte de cristal étincelant de mille feux. Quelques jours après, bal
intime chez l'empereur; l'ambassade française y est invitée en dépit des
règles ordinaires du cérémonial. Au souper, la table est couverte de
l'un des services de Sèvres envoyé par Napoléon: «L'empereur et les deux
impératrices, écrivait Caulaincourt, ainsi que la princesse Amélie, ont
cherché toutes les occasions d'en faire valoir le goût et les dessins,
et de répéter à l'ambassadeur tout le plaisir qu'on avait à se servir de
quelque chose envoyé par l'Empereur[268].»

[Note 267: Lettre à Champagny du 25 février 1808.]

[Note 268: _Id._, 10 janvier 1808.]

Au lendemain de ces réunions, le Tsar et le général se retrouvaient à la
parade, devant le front des troupes, et Caulaincourt se sentait flatté
dans son orgueil national, en constatant que, par une habitude
invariable après une guerre malheureuse, le vaincu copiait
minutieusement l'allure et la tenue du vainqueur: «Tout à la française,
écrivait-il, broderies aux généraux, épaulettes aux officiers, baudriers
aux soldats au lieu de ceinturons, musique à la française, marches
françaises, exercices français[269].» Pendant la revue, Alexandre
s'adressait constamment à notre envoyé et l'invitait souvent à dîner
pour le soir: plusieurs fois par semaine, Caulaincourt était admis à
cette faveur, et, après le repas, la conversation se prolongeait, sans
témoins importuns, dans le cabinet de l'empereur.

[Note 269: Feuille de nouvelles, janvier 1808.]

Alexandre se montrait alors expansif et charmeur; par un renversement
des rôles, c'était le monarque qui semblait avoir entrepris la conquête
de l'ambassadeur. Pour plaire, il n'épargnait aucun moyen. Connaissant
le culte que Caulaincourt avait voué à Napoléon, il témoignait pour le
grand homme d'une admiration sans bornes, sans oublier de délicats
compliments à l'adresse de l'envoyé: «À propos, général, lui disait-il
tout à coup, vous avez eu de grands succès dans la haute société; vous
avez conquis les plus révoltés... Avec ces manières, tout le monde
deviendra Français[270].» Et Caulaincourt goûtait avec joie ce
témoignage rendu à ses qualités mondaines. Puis, c'étaient de ces
épanchements intimes qui flattent si délicieusement un particulier,
quand ils tombent de lèvres augustes, car ils suppriment les distances
et, ne laissant voir que l'homme dans le souverain, le font pour un
instant l'égal de son interlocuteur. Toutes les fois que l'intérêt de
son État ne lui semblait pas en jeu, Alexandre aimait à se confier, et,
comme ses sympathies allaient très sincèrement à Caulaincourt, dont il
appréciait le tact, la discrétion, la droiture, il le prenait pour
témoin de ses joies et de ses émotions intimes; il lui livrait
volontiers le secret de son cœur. En homme fortement épris, il ne
résistait pas à parler de ses amours, de la femme qui lui avait rendu un
intérieur, «de l'attrait qui le ramenait toujours vers madame N...,
quoiqu'il s'occupât en passant de quelques autres, de la jalousie qui ne
menait à rien et ne sauvait rien, du plaisir de voir grandir de petits
enfants qu'on aimait. «Il y a des moments, ajoutait-il, où on a besoin
de ne plus être souverain; être sûr qu'on est aimé pour soi, que les
soins, les caresses que l'on vous prodigue ne sont pas un sacrifice fait
à l'ambition ou à la cupidité, fait du bien[271].»

[Note 270: Rapport joint à la lettre de Caulaincourt du 31 décembre
1807.]

[Note 271: Rapport joint à la lettre de Caulaincourt du 26 janvier
1808.]

Revenant ensuite à Napoléon, sans changer de sujet: «Je le plains,
disait-il, s'il n'aime pas quelqu'un; cela délasse quand on a bien
travaillé. Il doit avoir besoin de délassements, quoiqu'il ait une trop
forte tête pour être très sentimental[272].» Et il voulait connaître la
vie privée de l'Empereur, se montrait amicalement curieux, questionneur,
et témoignait de s'intéresser au bonheur autant qu'à la gloire de son
allié. Enfin, allant jusqu'à flatter chez Caulaincourt le sentiment le
plus chatouilleux qui soit, l'amour-propre du cœur, instruit que
l'ambassadeur avait laissé en France l'objet d'une tendre inclination et
poursuivait un mariage qui rencontrait des obstacles, il paraissait
approuver son choix et faire des vœux pour son succès: «Et vous aussi,
général, ajoutait-il, vous aurez votre chapitre, ne viendra-t-_elle_
pas[273]?»

[Note 272: Lettre de Caulaincourt à l'Empereur, 4 avril 1808.]

[Note 273: _Id._]

L'âme sensible et délicate de Caulaincourt était sans défense contre de
tels procédés. Il était de ceux qui ne résistent pas à une marque
sincère d'intérêt et aiment par réciprocité. Une anecdote, répandue
jadis sur son compte dans la société parisienne, le peint à cet égard.
On racontait que M. de Caulaincourt, fort empressé auprès des femmes et
sachant leur parler, n'en avait négligé qu'une, non la moins aimable;
celle-ci en avait conçu un amer dépit et, depuis lors, n'épargnait point
dans ses propos le brillant officier, coupable envers elle du crime
d'indifférence. Instruit de cette hostilité, Caulaincourt imagina un
moyen de se venger, le plus noble à la fois et le plus piquant.
Désormais, il n'y eut sorte de prévenances, d'attentions, d'hommages
qu'il ne prodiguât à celle qui s'était déclarée son ennemie, et il fit
si bien que la dame, ne se bornant pas à abjurer ses préventions, se
prit pour lui d'un goût très vif et ne le lui dissimula point. Son
triomphe était complet; il ne le fut que trop. En effet, flatté tout à
la fois et touché de la révolution opérée dans un cœur qui maintenant se
donnait à lui sans réserve, il ne put s'empêcher de partager le
sentiment qu'il avait inspiré et aima pour de bon sa conquête. À part
les difficultés du début, cette aventure offre quelque analogie avec les
rapports qui s'établirent entre M. de Caulaincourt et l'empereur
Alexandre. Chargé de plaire et s'y appliquant consciencieusement, le
général réussit fort bien dans cette tâche, mais, en même temps, frappé
des côtés généreux, magnanimes, poétiques même par lesquels le Tsar se
révélait à ses yeux, il lui voua un attachement enthousiaste et durable.
On commettrait toutefois une complète erreur en supposant que son
admiration pour l'homme ait influencé ses jugements sur le chef d'État.
Son zèle vigilant, son sens droit et raffiné, le préservèrent à cet
égard de toute illusion, lui permirent d'apprécier constamment la
politique russe avec une parfaite clairvoyance, et ce fut son honneur
que d'avoir, en toute circonstance périlleuse pour la fortune de
Napoléon, reconnu opportunément et montré le danger. Les étroites
relations qu'il cultiva avec Alexandre lui servirent au contraire à
étudier de près et à bien comprendre ce prince, à agir sur son esprit
avec efficacité, à dissiper souvent ses doutes et à prolonger sa
confiance. Même, s'il prêta au Tsar une délicatesse de conscience encore
supérieure à ce qu'elle était en réalité, si, non content d'apprécier
ses nobles qualités, il fut porté parfois à prendre ses séductions pour
des vertus, cette tendance ne lui fut pas inutile pour mieux pénétrer et
prévoir plus tôt les évolutions d'un prince qui aimait à se montrer
guidé en tout par des considérations d'honneur et de sentiment.

C'est ainsi qu'Alexandre lui étant apparu dans la vie privée,
spécialement en amour, un chevalier,--c'était le mot qu'il se plaisait à
répéter,--il en fut affermi dans l'opinion, très juste au fond, qu'on ne
verrait jamais l'empereur russe sacrifier un allié malheureux, et que la
Prusse resterait pour lui «l'arche sainte[274]». Une réflexion, à la
vérité, se présentait naturellement: si le Tsar tenait par-dessus tout à
assurer la délivrance totale de la Prusse, il disposait d'un moyen très
simple pour atteindre ce but; qu'il renonçât aux provinces turques, et
Napoléon, lié par de formelles déclarations, se trouverait dans
l'impossibilité de garder la Silésie. Mais Caulaincourt jugeait que le
Tsar n'était plus libre de reculer en Orient, et qu'une sorte de contrat
passé avec ses sujets lui faisait une loi d'être exigeant.

[Note 274: Caulaincourt à l'Empereur, 31 décembre 1807.]

Par les propos qu'il avait entendus dans les salons de Pétersbourg, par
la réception qu'il y avait trouvée, l'ambassadeur avait pu constater que
la société russe, dont l'opposition contre le système d'Alexandre se
prononçait jusqu'alors ouvertement, avait changé de tactique. Elle se
recueillait maintenant, se taisait, s'enfermait dans une attitude
expectante, et avant de prononcer un jugement définitif sur l'alliance
française, l'attendait à ses fruits. C'était le Tsar en personne qui
avait négocié cette trêve; préférant composer plutôt que lutter avec les
chefs de l'opposition, il ne leur avait point caché quelles espérances
Napoléon lui avait fait concevoir; il leur avait promis, au prix de leur
résignation, de vastes conquêtes en Orient, et, comme de telles
perspectives avaient le don d'éblouir tous les esprits, l'opinion,
prenant acte des confidences impériales, attendait que l'événement vînt
les vérifier ou les démentir. Si les avantages annoncés se réalisaient,
si la frontière de l'empire s'étendait sans coup férir jusqu'au Danube
ou même le dépassait, à une suspension d'hostilités succéderait une paix
définitive. Au contraire, que le résultat espéré se fît attendre, que la
France laissât douter de sa sincérité, dont Alexandre s'était porté
garant, ce monarque verrait aussitôt se produire contre sa politique et
sa personne même un redoublement d'attaques d'autant plus pénibles qu'il
les sentirait justifiées; il sortirait de cette épreuve convaincu
d'avoir donné dans un piège, peut-être menacé dans son pouvoir et sa
vie, au moins atteint dans son prestige de souverain, amoindri,
compromis aux yeux de ses sujets, et sa légitime susceptibilité ne
pardonnerait pas à l'empereur des Français cette mortelle humiliation.
Caulaincourt jugeait donc que la question, quittant le domaine politique
pour se transporter sur le terrain infiniment plus délicat de
l'amour-propre et du point d'honneur, avait pris une acuité redoutable;
suivant lui, l'instant était venu où il fallait que l'Empereur
s'attachât définitivement Alexandre, sous peine de se l'aliéner à
jamais. Alors, comme son dévouement ne se ménageait pas et parlait avec
franchise, au risque de déplaire, il voulut confier à son maître toute
la vérité, telle qu'elle lui apparaissait; il le fit en termes émus,
courageux et pressants:

«Sire, écrivait-il à l'Empereur le 31 décembre, l'alliance de la Russie
avec Votre Majesté, et surtout la guerre avec l'Angleterre, ont renversé
toutes les idées de ce pays; c'est, on peut le dire, un changement de
religion.» L'ambassadeur explique ensuite qu'Alexandre se juge engagé
d'honneur à procurer aux Russes des avantages en Orient en échange des
sacrifices que leur impose la guerre avec l'Angleterre: «Voilà sa
position, ajoute-t-il, ou pour mieux dire son embarras, car son honneur
de chevalier lui ferme la porte que Votre Majesté lui ouvre pour en
sortir en Prusse... Certes, l'empereur triomphera de tous les obstacles
si son opinion ne change pas, mais, si lui se croit trompé et le
ministre qui a cru attacher son nom à de glorieux avantages dupe de sa
confiance dans ce que l'empereur lui a annoncé, on ne peut calculer les
conséquences de sa réflexion[275].»

[Note 275: Lettre du 31 décembre 1807.]

Un peu plus tard, s'éclairant encore mieux, Caulaincourt reconnut que
les motifs dont s'inspiraient les résistances et les demandes
d'Alexandre n'étaient pas exclusivement d'ordre sentimental. Si le Tsar
nous refusait obstinément la Silésie, c'était moins par compassion ou
sympathie envers la maison de Prusse que par une sollicitude inquiète
pour les intérêts de son empire. Alexandre et Roumiantsof avaient
immédiatement compris que Napoléon destinait la Silésie à renforcer
l'État de Varsovie; subissant malgré tout l'influence des sinistres
pronostics de Tolstoï, prompts d'ailleurs à accueillir des bruits qui
répondaient à leurs secrètes terreurs, ils craignaient que cet avantage
ne devînt pour le grand-duché le prélude d'une complète transformation.
L'idée prêtée par eux à Napoléon de rétablir la Pologne, au lieu d'une
simple velléité, leur apparaissait désormais comme une intention ferme,
prête à se réaliser; leurs soupçons prenaient corps, de vagues
appréhensions se transformaient en mortelles alarmes, et le germe de
mésintelligence introduit entre les deux empires par la création du
grand-duché, mûri rapidement par les circonstances, faisait éclosion. Si
l'empereur de Russie et son ministre parlaient continuellement de la
Prusse, ils pensaient surtout à la Pologne, et c'était dans la crainte
de voir cette dernière renaître de ses cendres, dans une arrière-pensée
destinée à exercer désormais sur leurs rapports avec Napoléon une
influence prépondérante et fatale, qu'il fallait chercher le secret de
leur véhémente opposition au projet sur la Silésie. «La demande de
Berlin effaroucherait peut-être moins[276]», écrivait Caulaincourt, et
ces mots caractérisaient la situation. Quant à la Turquie, si l'empereur
Alexandre tenait grand compte des aspirations de son peuple, il leur
donnait raison, s'y associait pleinement, et une parfaite communauté de
vues, d'espérances, existait sur ce point entre le gouvernement et
l'opinion.

[Note 276: Lettre à l'Empereur du 17 février 1808.]

Le Tsar obéissait donc à des mobiles moins désintéressés que
Caulaincourt ne l'avait d'abord supposé; mais l'ambassadeur n'en avait
pas moins abouti, du premier coup, à des conclusions rigoureusement
exactes. Oui, l'alliance de Tilsit passait par une phase critique et
décisive. Les deux questions qui, depuis un siècle, avaient empêché tout
rapprochement durable entre la France et la Russie, celles d'Orient et
de Pologne, reparaissaient aujourd'hui, concurremment soulevées, et
Napoléon, en essayant de résoudre la première par la seconde, n'avait
fait que la compliquer. Que l'une ou l'autre demeurât en suspens,
prolongeant l'incertitude présente, l'alliance ne se romprait pas
immédiatement, mais ce qui en faisait la substance et la force,
c'est-à-dire la foi d'Alexandre dans les bienfaits de cette union,
disparaîtrait sans retour et ne laisserait subsister qu'une enveloppe
desséchée, prête à tomber au premier choc. Si tout pouvait se réparer
encore, c'était à la condition que Napoléon dissipât les défiances de la
Russie et du même coup contentât ses ambitions; il devenait nécessaire
de la rassurer au sujet de la Pologne, il demeurait urgent de la
satisfaire aux dépens de la Turquie.



                             CHAPITRE VI

                       ÉVOLUTION VERS L'ORIENT


Napoléon apprend qu'Alexandre lui refuse la Silésie et revendique les
Principautés.--Son voyage en Italie; sa visite à Venise.--Vision de
l'Orient.--Napoléon songe plus sérieusement au partage de la Turquie et
veut s'en faire un moyen d'atteindre sa rivale.--Vue prophétique de
l'avenir.--L'Angleterre vulnérable en Asie.--Rêve persistant d'une
expédition contre les Indes.--Trois routes pour accéder aux Indes, celle
de Suez, celle du Cap, celle de l'Asie centrale; Napoléon a essayé de
les employer successivement.--Projets de Paul Ier.--Rapports avec la
Perse.--Un ambassadeur de Feth-Ali au château de Finkenstein.--Traité
qui nous assure le passage à travers la Perse.--Mission
topographique.--Napoléon songe à combiner le partage et
l'expédition.--Véritable caractère de ses projets sur
l'Asie.--Conversations avec Talleyrand.--Système de guerre embrassant le
monde.--Efforts pour soulever et employer contre l'Angleterre tous les
États de l'Europe méridionale: corrélation entre les projets sur
l'Espagne et ceux dont la Turquie est l'objet.--Hésitations de
l'Empereur.--Toujours l'Égypte.--Napoléon veut gagner du temps.--Nouveau
courrier de Caulaincourt; instances plus vives de la Russie.--L'Autriche
invitée éventuellement au partage.--Conversation avec
Metternich.--Importante dépêche à Caulaincourt du 29 janvier 1808: elle
témoigne des irrésolutions de l'Empereur.--Retour de Savary.--Questions
posées à Caulaincourt.--Nécessité temporaire de l'alliance
russe.--L'Angleterre s'affirme intraitable; discours du trône; débats au
Parlement.--Courroux de Napoléon; il se jure d'anéantir l'Angleterre et
fait part à Alexandre de ses conceptions colossales.

Napoléon apprit pour la première fois en décembre 1807, par les rapports
de Savary antérieurs à l'entrée en fonction de Caulaincourt, que
l'empereur Alexandre lui refusait la Silésie. Il avait reçu, d'autre
part, la mise en demeure du 18 novembre et savait que le Tsar affirmait
ses prétentions sur les Principautés. Si Caulaincourt ne réussissait pas
mieux que Savary à faire agréer l'échange proposé, il ne resterait qu'un
moyen pour satisfaire la Russie et indemniser la France, ce serait de
partager en commun la Turquie. Après avoir fait allusion à ce suprême
parti dans ses instructions écrites, dans ses entretiens, en posant ses
réserves et sans dissimuler ses répugnances, Napoléon se résoudrait-il à
l'adopter?

Les dépêches de Savary l'avaient rejoint à Venise. Depuis quelques
semaines, il visitait son royaume transalpin, charmé toujours de revoir
le théâtre de ses premiers exploits, désireux aussi d'inspecter ces
États vénitiens qu'Austerlitz lui avait donnés, et de mettre en valeur
ce nouveau domaine. Il passa à Milan, parcourut rapidement la Lombardie,
semant les institutions utiles, les germes féconds. Venise l'arrêta plus
longtemps: il s'occupa de ranimer cette cité morte, et l'on remarqua
qu'il y fit plus en quatre jours que le gouvernement autrichien en
quatre ans. À Venise, il se retrouvait au seuil de l'Orient; c'était là
qu'en 1797 ces régions lui étaient apparues, qu'elles l'avaient tenté,
qu'il s'était senti initié et intéressé au problème de leur sort[277]; à
dix ans de distance, la même vision révélatrice se reproduisit-elle?
Revenu au bord de l'Adriatique, dont il tenait désormais les deux rives
et, par Corfou, gardait l'entrée, contemplant ce golfe profond qui
s'ouvre sur les mers grecques et dont il voulait faire une rade
française, éprouva-t-il plus vivement le désir d'utiliser cette
précieuse base d'opérations? Céda-t-il de nouveau à l'appel de l'Orient,
et cette attraction contribua-t-elle autant que les exigences russes à
diminuer ses préventions contre la grande entreprise? Nous le croirions
volontiers, car la vue des lieux saisissait fortement son imagination et
parfois décidait de ses projets. Ce qui est certain, c'est que son
esprit se met de nouveau à évoluer vers l'Orient. De Venise, il écrit à
Savary: «Mon premier but, comme le premier sentiment de mon cœur, est de
modifier ma politique de manière à accorder mes intérêts avec ceux de
l'empereur Alexandre[278]», et ces paroles semblent promettre
implicitement l'abandon de la Turquie. D'Udine, il mande à
Marmont:«Envoyez-moi toujours les renseignements que vous pourrez sur la
valeur des différentes provinces de la Turquie d'Europe, sans cependant
vous compromettre en prenant ces renseignements, ainsi que sur la nature
des choses[279]. «Après avoir soulevé à Tilsit la question du partage,
après l'avoir ajournée et réservée en novembre, il y revient
aujourd'hui, ne la tranche pas encore, mais la remet à l'étude et en
délibère avec lui-même.

[Note 277: Voy. l'ouvrage de M. le comte BOULAY DE LA MEURTHE, _le
Directoire et l'expédition d'Égypte_, p. 17 et 18.]

[Note 278: _Corresp._, 13384.]

[Note 279: _Corresp._, 13386.]

Fidèle à son procédé, il n'entendait point s'insurger contre
l'inévitable, mais l'assouplir et le façonner suivant ses vues; il
conserverait ainsi la direction des événements; au lieu de les subir, il
les maîtriserait. La subversion de l'Orient, limitée au partage des
provinces turques, restait grosse de périls, puisqu'elle risquait
d'attirer les Anglais en Égypte, mais la même opération, si on la
poussait jusqu'à ses plus audacieuses conséquences, si on lui donnait un
couronnement gigantesque, loin de profiter à nos rivaux, ne
pourrait-elle devenir contre eux un instrument de ruine et de
destruction?

Les contrées ottomanes, en particulier ces péninsules de Thrace et
d'Asie Mineure qui se rapprochent et s'affleurent par leurs extrémités,
ne possèdent pas seulement une valeur intrinsèque: leur position
géographique double leur importance; elles marquent le point de soudure,
forment le lien terrestre entre l'Europe et l'Asie. Or, c'était dans
cette lointaine Asie que l'Angleterre avait été chercher ses plus
précieuses possessions, que cette puissance maritime avait pris terre et
s'était faite continentale: n'était-ce point là qu'il appartenait au
maître de la terre de la saisir et de la frapper? Aux Indes, l'immensité
des domaines conquis par la Grande-Bretagne nuit à la solidité de son
pouvoir; quelques milliers d'Européens règnent sur des millions
d'indigènes, population molle, d'apparence résignée, mais facile à
émouvoir, agitée d'invisibles remous et de sourds frémissements. Sur
cette base instable, l'édifice de la domination anglaise s'élève
éblouissant et fragile; pour l'abattre, il suffirait de le toucher.
Aussi l'Angleterre a-t-elle reconnu de tout temps la nécessité de
défendre de loin ses possessions indiennes, d'en interdire et d'en
commander les avenues. Les États musulmans qui s'échelonnent depuis la
vallée de l'Indus jusqu'à la Méditerranée, principautés afghanes, Perse,
Turquie même, lui ont toujours apparu comme les remparts indispensables
de son empire oriental, et nous lui avons entendu proclamer de nos jours
qu'aux murs de Constantinople commencent les défenses de l'Inde. Pénétré
de cette vérité, Napoléon songeait à faire de l'Orient turc le point de
départ d'une marche vers les profondeurs de l'Asie. Que la France et la
Russie s'unissent dans un grand effort, que la Turquie soit broyée ou
asservie, la Perse utilisée, que les armées combinées, débouchant de
l'Asie Mineure, viennent prendre position sur les hauts plateaux qui
bordent et dominent le bassin de l'Euphrate, aucun obstacle
insurmontable ne se dressera plus entre elles et les possessions
anglaises. La mer seule, peuplée de vaisseaux ennemis, peut limiter leur
essor: de l'Euphrate à l'Indus, elles n'auront que des populations
barbares à écarter, des distances à franchir, la nature à vaincre, la
terre à parcourir, et peut-être est-il moins difficile à la France
d'aller aux Indes que de franchir le pas de Calais.

Dans sa lutte contre l'éternelle ennemie, l'Empereur avait toujours
combiné deux systèmes, faisant prédominer alternativement l'un ou
l'autre. Tantôt il s'adonnait plus particulièrement à l'idée d'une
descente, voulait saisir l'Angleterre dans son île et la prendre à
l'abordage; tantôt il préférait l'attaquer sur tous les points où elle
avait égrené ses stations navales ou commerçantes; contre cette
puissance diffuse, il rêvait alors, d'agir en tous lieux, mais surtout
dans ces régions de l'Asie où se découvrait pour elle une inépuisable
source de richesses, dans cette colonie qui devenait un empire; depuis
dix ans, il laissait le projet contre l'Inde planer sur l'avenir,
prenant des formes diverses et successives.

En 1797, tandis que le Directoire prépare une descente en Irlande,
Bonaparte organise le corps expéditionnaire d'Égypte, en fait «l'aile
droite de l'armée d'Angleterre», et le destine à nous ouvrir par Suez un
chemin vers le plus bel établissement de nos ennemis[280]. L'Égypte fut
conquise par Bonaparte, mais ravie à ses lieutenants, et le Premier
consul dut chercher d'autres voies pour accéder aux Indes. La Russie
parut un instant les lui offrir. Paul Ier s'était donné à lui, et
déployait à le seconder l'ardeur passionnée qu'il avait mise naguère à
nous combattre: ce monarque caressa l'idée d'une expédition franco-russe
à travers l'Asie[281], et son rêve ne finit qu'avec sa vie. Paul
disparu, la Russie se referme et dresse à nouveau entre nous et l'Asie
sa masse impénétrable. Cependant, Napoléon ne renonce pas encore à ses
projets d'attaque ou au moins de diversion dans les Indes: en 1805,
alors qu'il prépare l'invasion de l'Angleterre et semble concentrer la
puissance française entre Boulogne et Dunkerque, il médite de faire
doubler le cap de Bonne-Espérance à trois escadres et de les pousser
jusqu'aux rivages de la grande péninsule asiatique[282].

[Note 280: BOULAY DE LA MEURTHE, _le Directoire et l'expédition
d'Égypte_, p. 15.]

[Note 281: Voy. notamment RAMBAUD, _Histoire de Russie_, 524-25.]

[Note 282: _Corresp._, 8279.]

Quelques mois plus tard, Trafalgar lui interdit de nouveau l'Océan, mais
voici que la route des Indes semble se rouvrir par terre. La Turquie
revient à notre alliance, et, au delà de l'empire du Grand Seigneur,
d'aventureux agents retrouvent la Perse. Là, le bruit de nos victoires
les a précédés: sur le trône des Sofis, ils aperçoivent un monarque
admirateur de Napoléon et jaloux de se mettre à son école. Le schah
Feth-Ali se déclare l'ami du grand empereur d'Occident, lui envoie des
présents, demande des officiers pour discipliner ses troupes, des fusils
pour les armer, réclame notre secours contre la Russie et offre le sien
contre l'Angleterre. Napoléon comprend aussitôt que la Perse, seul état
à demi policé de l'Asie supérieure, grâce à ses ressources, à ses
routes, à son semblant d'organisation, peut nous frayer le passage et
nous guider jusqu'aux établissements anglais. Ce concours inattendu
stimule son audace; l'idée de gagner les Indes par l'Asie se réveille en
lui et prend corps.

Des relations s'établissent avec la Perse; un ambassadeur de Feth-Ali
part pour l'Europe. Il rejoint Napoléon en Pologne, pendant l'hiver de
1807, au fort de la lutte contre la Russie. L'Empereur le reçoit à son
quartier de Finkenstein, entre deux batailles, au milieu de ses troupes
bivouaquant sur la terre glacée, et cette apparition guerrière évoque,
aux yeux de l'Oriental, l'image de ces conquérants asiatiques qui
n'avaient d'autre capitale que leur camp et qui gouvernaient de leur
tente la moitié de l'univers. De Finkenstein, l'ambassadeur est ramené à
Varsovie: une négociation s'engage; Napoléon suit son idée; il fait
signer au Persan un traité où se remarque la disposition suivante: «S'il
était dans l'intention de S.M. l'empereur des Français d'envoyer par
terre une armée pour attaquer les possessions anglaises dans l'Inde,
S.M. l'empereur de Perse, en bon et fidèle allié, lui donnerait passage
sur son territoire.» En même temps, le général Gardane est envoyé en
Perse, mais cet ambassadeur est surtout le chef d'une mission
topographique chargée d'étudier la configuration du pays, ses
ressources, et les moyens d'y faire cheminer une armée. En trois mois,
ces renseignements devront être pris; Gardane les transmettra alors à
son maître, après avoir fait ratifier le traité qui nous ouvre
l'intérieur de l'Asie[283].

[Note 283: Le texte du traité et les instructions du général ont été
publiés dans l'ouvrage intitulé: «_Mission du général Gardane en Perse
sous le premier empire_», par le comte Alfred DE GARDANE. Paris, 1865,
p. 71-94. Cf. _Lettres inédites de Talleyrand à Napoléon_, publiées par
M. Pierre BERTRAND, février à avril 1807.]

Cependant la Russie cède à nos armes et demande la paix. Les deux
empereurs se rencontrent, se comprennent, s'accordent, mettent en commun
leurs haines et leurs ambitions. Dans cette alliance, Napoléon voit une
raison de plus pour agir en Asie; que ne pourra-t-il dans cette partie
de l'ancien monde, s'il joint aux facilités que lui promet Feth-Ali
celles que lui offrait Paul Ier, s'il dispose à la fois de la Perse et
de la Russie? À Tilsit, il s'ouvre de son dessein à Alexandre, lui parle
de l'expédition projetée et lui demande de s'y associer; quatre mois
plus tard, Caulaincourt était chargé de reprendre cet entretien dès son
arrivée à Pétersbourg[284]. Alexandre et Roumiantsof accueillirent alors
nos propositions avec quelque réserve[285]: plus près des lieux, mieux
placés pour connaître les difficultés de l'entreprise, la barbarie des
peuples, l'immensité des distances, ils ne partageaient guère les
illusions de Paul Ier, mais évitaient de prononcer un refus, et l'on
sentait qu'ils pourraient se prêter à nos vues, sinon par conviction, au
moins par complaisance. Seulement, la Russie ne nous fournirait pas un
concours gratuit; elle voudrait des avantages proportionnés aux risques
à courir et, croyant peu à de problématiques conquêtes au delà des
déserts, demanderait dès à présent des réalités positives; avant d'agir
en Asie, elle se ferait payer en Europe. Napoléon sentait que même
l'abandon des Principautés ne la déciderait pas, qu'il serait nécessaire
de lui accorder, aux dépens de la Turquie, des concessions définitives,
extraordinaires, et peu à peu germait en lui cette pensée dont
l'exécution semblait défier les forces humaines: greffer l'expédition
aux Indes sur le partage de l'empire ottoman.

[Note 284: Voy. à l'Appendice les instructions de Caulaincourt.]

[Note 285: Caulaincourt à Champagny, 31 décembre 1807. Archives des
affaires étrangères, Russie, 144.]

Croyait-il sincèrement à la possibilité d'atteindre les Indes? De nos
jours, la Russie a employé un tiers de siècle pour opérer sa percée à
travers l'Asie et se glisser jusqu'au pied des montagnes à peine
franchissables qui forment le portail de l'Inde. Prévoyant ce mouvement
de la Russie par une intuition prophétique, Napoléon pensait-il le lui
faire exécuter d'un bond, sous son impulsion, à son commandement, guidée
et entraînée par quelques milliers de Français? Si tel était réellement
son espoir, on ne peut que s'arrêter confondu devant cet excès d'audace,
joint à une pénétration si profonde de l'avenir. L'alliance de la Perse,
il est vrai, rendait l'entreprise moins chimérique. Dans notre siècle,
les agents et les soldats du Tsar, obligés d'éviter le territoire
persan, ont dû le contourner par le Nord, s'acheminer à travers les
steppes du Turkestan, et n'ont pu s'approcher de l'Inde qu'après un
prodigieux circuit. En 1808, la Perse, assise sur ce plateau de l'Iran
qui constitue la position maîtresse entre la vallée de l'Euphrate et les
régions de l'Inde, nous ouvrait vers celles-ci une route plus naturelle
et plus directe, celle qu'ont toujours suivie les conquérants et les
marchands. Mais le concours de la Perse eût-il été sincère ou du moins
effectif? Quelles que fussent les dispositions de Feth-Ali, son
gouvernement restait désordonné, mal obéi; l'intrigue en déterminait les
mouvements, la corruption les suspendait. La Perse nous eût-elle admis
sur son territoire, elle en eût refusé l'accès à nos alliés, à ces
Russes dans lesquels elle s'était habituée à voir de dangereux ennemis.

Ces difficultés ne pouvaient échapper à Napoléon, et pourtant, à lire
les instructions de Gardane, si nettes, si détaillées, l'intention de
marquer les étapes d'une marche future apparaît distinctement chez
l'Empereur. Il est toutefois une particularité de son esprit que l'on ne
saurait négliger dans l'appréciation de si invraisemblables projets.
Alors même qu'il se laissait attirer par eux, il était loin d'en
méconnaître le caractère aventureux, romanesque, de s'abuser sur leurs
probabilités de succès. Seulement, comme la force et la passion
calculatrices, par un phénomène peut-être unique, égalaient en lui la
puissance imaginative, dès que l'un de ces desseins fixait son
attention, il aimait à se le représenter sous une forme précise,
concrète, avec des contours arrêtés, des lignes bien définies, et ses
rêves mêmes prenaient une forme mathématique. De ce qu'il ait
sérieusement étudié la traversée de l'Asie, on ne peut inférer avec
certitude qu'il se soit flatté d'introduire l'une de ses armées dans les
Indes, au moins d'un seul élan. Sa véritable pensée,--elle ressort de sa
correspondance complétée par d'autres témoignages[286],--paraît avoir
été moins irréalisable et plus pratique.

[Note 286: _Corresp._, lettres du 2 février 1808, XVI, 586, et du 17
février 1808, n° 13573. Cf. les instructions de Caulaincourt, _in
fine_.]

Lorsqu'il songeait à prononcer un mouvement impétueux de la France et de
la Russie vers les contrées asiatiques, son but immédiat était moins d'y
infliger à l'Angleterre une blessure matérielle qu'une atteinte morale,
d'ébranler son prestige et de détruire sa sécurité; pour que ce résultat
fût obtenu, il n'était point nécessaire que l'arrivée aux Indes
s'effectuât, mais seulement qu'elle devînt moins impossible, et
l'Empereur méditait une démonstration plutôt qu'une attaque. Il
suffirait à nos colonnes de dépasser le Bosphore pour que leur
apparition fît tressaillir l'Asie: à travers les solitudes de ce
continent dépeuplé, dans ces espaces vides où tout retentit, le bruit de
nos pas éveillerait des échos sans fin et se répercuterait jusqu'aux
Indes; il y sèmerait l'espoir chez les peuples, l'épouvante chez leurs
maîtres. L'Angleterre sentirait chanceler son empire; voyant la nation
qui avait reculé les limites du possible se mettre en position de la
frapper mortellement, elle craindrait une attaque dont le nom de
Napoléon doublerait les chances, traiterait pour la prévenir, et son
orgueil succomberait devant cette suprême menace.

Telles étaient les pensées que Napoléon roulait dans son esprit en
revenant d Italie; on peut croire qu'elles l'avaient hanté durant les
longues heures de la route. Le 1er janvier 1808, arrivant aux Tuileries,
sans prendre aucun repos, il s'enferme avec Talleyrand et converse avec
lui cinq heures[287]. S'il avait laissé le prince de Bénévent échanger
le ministère contre la dignité de vice-grand électeur, il aimait
toujours à prendre ses avis, le consacrait aux grandes affaires, après
l'avoir déchargé des autres, et le tenait en réserve pour les
consultations de haute politique. Ses conférences avec lui se répétèrent
plusieurs jours et furent remarquées; il y dévoila son double projet,
celui dont la Turquie serait victime, celui dont les Indes pourraient
devenir l'objet, et, malgré les objections de Talleyrand, laissa voir
que l'un et l'autre le sollicitaient fortement[288].

[Note 287: Tolstoï à Roumiantsof, 29 décembre-9 janvier, 30
décembre-11 janvier 1808, archives de Saint-Pétersbourg.]

[Note 288: _Mémoires de Metternich_, II, 144 à 150, d'après des
conversations tenues avec Talleyrand. Celui-ci disait confidentiellement
à l'envoyé autrichien, le 16 janvier 1808: «L'Empereur nourrit deux
projeté; l'un est fondé sur des bases réelles, l'autre est du roman. Le
premier est le partage de la Turquie, le second celui d'une expédition
aux Indes orientales... Vous savez que de nouveaux bouleversements
n'entrent point dans mes plans; mais rien ne peut influer, sous ce
rapport, sur les déterminations de l'Empereur, dont vous connaissez le
caractère...» Cf. BEER, _Die orientalisclie Politik Oesterreichs_,
171-174, et _Zehn Jahre œsterreischicher Politik_, 303-308.]

Ce n'était là pourtant qu'un côté de plus vastes desseins, l'une des
parties d'un système englobant le monde. D'autres préoccupations, dont
chacune eût pu paraître exclusive et absorbante, se partageaient alors
l'Empereur. À cette heure, il complète et renforce l'occupation du
Portugal, envoie de nouvelles divisions au delà des Pyrénées, insinue
son armée au cœur de l'Espagne, étend sans bruit la main sur ce royaume;
en Italie, après avoir occupé l'Étrurie, Parme, Plaisance, il décrète la
saisie des États romains et entame contre le chef de l'Église une lutte
fatale à sa mémoire. Ces actions multiples, il les mène de front avec
ses méditations sur l'Orient, et, loin que tant d'entreprises commencées
ou préparées se fassent diversion dans son esprit, il les appelle à se
compléter et à s'appuyer réciproquement. À ses yeux, l'identité de but
forme leur lien: il ne les envisage pas isolément, mais voit en elles
autant d'opérations convergentes dont la réunion doit accabler
l'Angleterre et la jeter anéantie à ses pieds. La passion de conquérir
définitivement la paix, par la réduction de l'Angleterre, prend alors
chez lui un caractère plus impérieux et plus despotique; elle surexcite,
féconde, égare tour à tour son génie, lui inspire des combinaisons
toujours ingénieuses et profondes, mais démesurées, lui dicte l'emploi
de moyens extraordinaires, surhumains, qui violent les lois ordinaires
de la politique autant que le droit des nations. Étreignant l'Allemagne,
croyant à la possibilité de s'assurer la Russie qui lui garde le Nord,
il juge l'instant venu d'organiser le midi de l'Europe pour la lutte
contre la puissance maritime et coloniale des Anglais. Dans le Midi,
plusieurs États, par principe ou débilité, se dérobent encore à ce qu'il
attend d'eux, et leur faiblesse les rend accessibles à l'action de sa
rivale. Il faut que ces États reprennent consistance sous sa main, ne se
ferment pas seulement aux ennemis, mais s'emploient contre eux, se
laissent pénétrer, transformer, soulever, qu'ils cèdent à notre
impulsion ou qu'ils disparaissent, car leurs ressources, leurs
populations doivent être utilisées pour la cause commune, et leurs
territoires doivent nous livrer passage jusqu'aux points occupés ou
menacés par l'Angleterre. Déployant la puissance française autour de la
Méditerranée, Napoléon veut lui faire embrasser ce vaste bassin depuis
l'une de ses extrémités jusqu'à l'autre, afin d'en former une seule et
immense base d'opérations, et c'est la même pensée qui le pousse à
diriger son aile droite vers Gibraltar, à prolonger son aile gauche au
delà du Bosphore.

Cependant, s'il se produit en lui un prodigieux effort de conception,
une affluence et comme un bouillonnement d'idées, dans les deux
questions maîtresses, Espagne et Orient, il n'estime point que l'heure
des décisions soit arrivée. Il attend que les événements, se prononçant
davantage, viennent lui fournir des indications plus nettes et lui
donner prise. En Espagne, il flotte entre plusieurs partis, incertain
s'il supprimera la dynastie régnante ou en fera l'instrument de son
pouvoir, s'il démantèlera le royaume en s'emparant des provinces
septentrionales ou essayera de se le concilier en lui assurant un
meilleur régime, s'il poussera ses frontières jusqu'à l'Èbre ou son
autorité indirecte jusqu'à Cadix. Pour l'Orient, il attend que les
dispositions de la Russie soient mieux connues et les premiers courriers
de Caulaincourt arrivés. Avant de sacrifier l'empire ottoman, il veut
savoir si les exigences d'Alexandre lui en font décidément une loi: il
se demande en même temps si la Turquie est apte encore à jouer un rôle
actif dans son système.

Le 12 janvier, il ordonne de poser à Sébastiani une série de questions:
la Porte, dont l'ambassadeur à Paris vient de s'aboucher avec Tolstoï et
se montre pressé d'ouvrir les négociations, signerait-elle une paix qui
lui enlèverait la MoldoValachie? Sa résignation offre-t-elle ce moyen de
satisfaire la Russie? Au contraire, les Turcs recommenceront-ils la
lutte plutôt que de céder les deux provinces, et faut-il, dans tous les
cas, que l'Orient reste en feu? Quelle que soit l'issue de la
négociation, la Porte demeurera-t-elle notre alliée contre l'Angleterre?
Quels moyens de guerre peut-elle nous offrir? Sur tous ces points,
Napoléon veut être exactement renseigné[289]. Il revient enfin à son
objection de principe contre le partage et songe qu'il n'a point réussi
à la lever: la présence des flottes britanniques dans la Méditerranée
gêne, contrarie tous ses plans, et, modérant son essor vers d'idéales
conquêtes, le ramène à des réalités prévues et menaçantes. Il n'est
point certain que la Turquie s'écroule au premier choc, et que l'Asie
nous soit ouverte; il est a peu près certain que l'Angleterre tentera
d'enlever l'Égypte et les Îles, aussitôt que notre attaque aura porté le
premier coup à l'intégrité ottomane. Devant cette perspective redoutée,
Napoléon s'arrête de nouveau, hésite et se fixe provisoirement à l'idée
de ne rien précipiter; le 14 janvier, il laisse Champagny écrire à
Caulaincourt dans le sens des premières instructions données à cet
ambassadeur, revenir sur le projet turco-prussien et repousser encore
pour la France toute compensation orientale: «elle déciderait la
question de l'existence de l'empire turc, et l'Empereur ne veut point en
hâter la ruine».

[Note 289: _Corresp._, 13446. Champagny à Sébastiani, 14 janvier
1808. Archives des affaires étrangères, Turquie, 216.]

Sa véritable intention, à cette date, se trahit dans un _post-scriptum_
annexé à la dépêche ministérielle. En fait, il n'espère plus obtenir la
Silésie en retour des Principautés; son vœu se réduit à réserver aussi
longtemps que possible ses dernières déterminations. Il désire donc que
la négociation se ralentisse, que l'empereur Alexandre et son ministère
ne soient pas appelés à se prononcer catégoriquement, qu'on lui évite
une mise en demeure immédiate d'évacuer la Prusse et de prendre parti
sur la Turquie. L'état présent, si incertain et mal défini qu'il soit,
ne nous est point défavorable; il laisse notre armée en Prusse et la
France maîtresse de l'Europe; il peut se prolonger sans péril, et c'est
afin de tenir tout en suspens que Napoléon fait ajouter pour
Caulaincourt cette observation: «La situation actuelle des choses
convient à l'Empereur, rien ne presse de la changer; il ne faut donc pas
accélérer la détermination du cabinet de Saint-Pétersbourg, surtout si
cette détermination ne devait pas être conforme aux vues de l'Empereur.
Cela s'appliquerait encore plus au partage de l'empire turc en Europe,
mesure que l'Empereur veut éloigner, parce que, dans la circonstance
actuelle, il ne pourrait se faire avec avantage pour lui. Vous devrez
donc chercher à gagner du temps, en y mettant assez d'art pour que ces
délais ne soient point désagréables à la cour de Russie, à laquelle vous
ne pouvez trop faire entendre que la guerre avec l'Angleterre et la paix
à laquelle il faut la forcer doit être le premier objet de l'attention
et des efforts des deux empereurs[290].»

[Note 290: Archives des affaires étrangères, Russie, 146.]

La dépêche du 15 janvier, avec son _post-scriptum_ daté du 18, était
préparée, elle n'était point expédiée, quand arrivèrent les lettres
écrites par Caulaincourt depuis son arrivée jusqu'au 31 décembre. On n'a
pas oublié en quels termes d'une vivacité croissante l'ambassadeur
peignait l'invincible préjugé du Tsar contre le projet touchant la
Silésie, ses défiances réveillées, ses ambitions surexcitées,
l'opportunité de satisfaire les unes et de calmer les autres, en un mot,
l'urgence d'une décision. Cette nécessité de se résoudre, à laquelle
Napoléon essayait d'échapper, devenait pressante. Les observations de
son envoyé le frappèrent: il laissa partir les dépêches précédemment
rédigées, mais promit à Caulaincourt des instructions nouvelles et
positives. En attendant, il autorise l'ambassadeur à faire espérer un
accord, alors même que la France, pour y souscrire, devrait sacrifier
ses principes. «Vous n'avez rien à demander, lui faisait-il écrire, vous
n'avez rien à répondre aux demandes qui vous seront faites; mais, dans
toutes les occasions, vous devez parler de la déférence que veut avoir
l'Empereur pour les vœux de l'empereur Alexandre, qui seuls peuvent le
déterminer à s'écarter de la marche que lui tracent les intérêts de son
empire, et il faut montrer la possibilité de tout concilier pour peu
qu'on veuille s'entendre[291].»

[Note 291: Champagny à Caulaincourt, 18 janvier 1808. Archives des
affaires étrangères, Russie, 146.]

Dans les jours qui suivent, l'Empereur reprend à nouveau la question du
partage, l'examine, la retourne sous toutes ses faces, cherche à
atténuer les inconvénients et les dangers de l'acte redoutable auquel
son destin semble l'entraîner. Les convoitises russes, dont l'âpreté se
révèle, ne l'inquiètent pas moins que les entreprises possibles de
l'Angleterre, et il éprouve le besoin de se couvrir contre ses alliés
autant que de se garder contre ses adversaires. Cette digue qu'il va
abattre devant l'ambition moscovite, s'il détruit la Turquie, ne
saurait-il la reconstituer sous une autre forme? est-il impossible de
satisfaire tout à la fois la Russie et de la contenir?

Napoléon retrouve alors certains avantages à une politique essayée
naguère, préconisée toujours par Talleyrand, et dont Tilsit avait paru
la négation même: en juillet 1807, il a écarté dédaigneusement
l'Autriche de toute participation aux remaniements à venir; en janvier
1808, il s'estime heureux que cet empire existe toujours et puisse lui
servir à contre-balancer la puissance débordante de nos alliés; sa
tendance est maintenant de combiner les deux systèmes entre lesquels il
a oscillé autrefois, le système russe et le système autrichien. Que
l'empereur Alexandre recueille au delà du Danube des avantages assez
brillants pour nous assurer momentanément sa reconnaissance, mais qu'en
même temps la cour de Vienne, invitée au partage, soit appelée à se
tailler un vaste domaine dans les parties centrales de la Turquie, sa
politique, entraînée brusquement en Orient, s'y fixera désormais; là,
ses intérêts, comme les nôtres, se trouveront en opposition avec ceux de
la grande puissance orthodoxe, qui aspirera de plus en plus à grouper
autour d'elle les populations de son culte ou de sa race, et l'on verra
la monarchie des Habsbourg se rejeter vers nous et nous servir
d'auxiliaire. Dès à présent, Napoléon voulut la préparer à ce rôle, et
c'est ainsi qu'envisageant surtout le partage comme un moyen de
complaire à l'empereur Alexandre, il fit confidence de son dessein
éventuel à l'envoyé d'Autriche avant de s'en ouvrir au cabinet de
Russie.

Le 22 janvier, il recevait en audience privée le comte de Metternich,
ambassadeur de François Ier. Après quelques paroles indifférentes, il
«sauta à pieds joints,--c'est l'expression de Metternich,--dans la
question de Turquie». «Des circonstances impérieuses, dit-il, peuvent
seules me forcer à porter atteinte à cette puissance que je devrais
soutenir par tous les moyens; les Anglais peuvent m'y contraindre malgré
moi, et il faut que je les cherche où je les trouve. Je n'ai besoin de
rien, de nul agrandissement; l'Égypte et quelques colonies me seraient
avantageuses, mais cet avantage ne saurait compenser l'agrandissement
prodigieux de la Russie. Vous ne pouvez pas voir non plus cet
agrandissement d'un œil indifférent, et je vois que ce qui doit
essentiellement nous réunir très étroitement, c'est le partage de la
Turquie.» Les paroles de l'Empereur prirent ici une gravité
significative; en termes ambigus, qui dénotaient à la fois des velléités
et des doutes, il laissa échapper un demi-aveu des sacrifices
extraordinaires auxquels l'obligerait peut-être son alliance avec
Alexandre. «Le jour où les Russes», dit-il, puis, se ravisant aussitôt
et «ravalant» ce commencement de phrase: «Quand on sera établi à
Constantinople, reprit-il, vous aurez besoin de la France pour vous
prêter secours contre la Russie; la France aura besoin de vous pour les
contre-balancer.» Il évoqua alors aux yeux de Metternich le péril
moscovite, «déclama sur ce sujet», approuva au contraire les prétentions
de l'Autriche sur la vallée du Danube, prétentions tout à fait justes,
suivant lui, parce qu'elles étaient «fondées sur la géographie»; enfin,
se résumant: «Vous manderez à votre cour, dit-il au comte en manière de
conclusion, qu'il n'est pas encore question du partage de la Turquie,
mais que dès qu'il le sera, vous y serez non seulement admis, mais même
appelés, comme de juste, pour défendre et discuter d'un commun accord
vos intérêts et vos vues[292].»

[Note 292: _Mémoires de Metternich_, II, 151, 154 à 156, 159.]

Prévenu par Talleyrand, Metternich s'attendait à ces ouvertures.
Toutefois, il n'avait pas eu le temps de prendre les ordres de sa cour
et se borna à recueillir la communication impériale. Au reste, Napoléon
n'en demandait pas davantage: il n'imaginait point que l'Autriche pût se
dérober aux espérances qu'il fondait sur elle. Non qu'il crût à la
vivacité, à la spontanéité des convoitises orientales de François Ier:
il n'ignorait pas que l'Autriche, conservatrice par essence, verrait
avec effroi un écroulement nouveau, mais il savait aussi que la
situation géographique de cette puissance lui fait une loi, malgré ses
scrupules, de participer à tout démembrement de la Turquie qu'elle ne
saurait empêcher. L'empire ottoman lui est un voisin commode et peu
redoutable; elle n'aspire guère à l'échanger contre un ou plusieurs
autres, de moins facile composition; seulement, dès qu'une spoliation
nouvelle de cet État lui apparaît inévitable, le seul moyen qui lui
reste d'en diminuer les funestes effets est de s'y associer; elle
pleure, mais elle prend, et elle se console de n'avoir pu sauver les
Turcs en s'enrichissant de leurs dépouilles. C'était sur cette donnée
parfaitement juste que Napoléon fondait ses calculs: aussi avait-il
moins voulu consulter l'Autriche que la prévenir, afin qu'elle ne se
laissât point surprendre par l'événement, qu'elle étudiât de son côté la
question, fixât ses vues, préparât ses moyens; de cette manière, quand
l'heure du suprême débat aurait sonné, elle pourrait s'y présenter avec
compétence, avec autorité, et, s'y rangeant de notre côté, servir
utilement nos intérêts.

Ayant pris ses précautions à Vienne, Napoléon va-t-il enfin aborder avec
la Russie le grand objet? Le 29 janvier, il envoie à Caulaincourt la
réponse promise, mais cette instruction ne conclut pas encore.
L'Empereur s'avance un peu plus; il fait un pas vers les mesures
extrêmes: il permet à Caulaincourt, non seulement d'écouter les Russes
quand ils l'entretiendront du partage, mais de leur demander comment ils
comprennent et veulent exécuter cette opération; toutefois, son langage
ne doit pas impliquer une adhésion formelle. Napoléon sait que, si la
guerre avec l'Angleterre se prolonge, il devra prendre avec la Russie
des arrangements fermes, contenter le Tsar, et il enveloppera alors
cette satisfaction dans un ensemble d'événements destructeurs pour la
puissance britannique, mais il ne s'y résoudra qu'à regret et veut
éloigner autant que possible cette extrémité, parce qu'en la reculant il
espère toujours s'y soustraire. L'Angleterre se montre acharnée à la
lutte; mais son attitude est-elle sincère? Pour l'amener à des
dispositions plus modérées, ne suffirait-il pas de trouver un moyen de
l'approcher et de s'expliquer? Récemment le cabinet de Vienne, avant de
retirer de Londres son ambassadeur, a essayé, par cet agent, d'une
médiation[293]; l'Autrichien s'y est mal pris et a échoué, mais le fil
rompu ne saurait-il se renouer entre des mains plus habiles ou mieux
intentionnées? Dans quelques mois, dans quelques semaines peut-être, il
est possible qu'une négociation se lie, devienne sérieuse, aboutisse et
épargne à Napoléon d'irréparables décisions. Seulement, Alexandre
voudra-t-il, peut-il se prêter à de nouveaux ajournements? Combien de
temps encore, en ne lui parlant plus de la Prusse et en lui parlant du
partage, peut-on le faire patienter et le nourrir uniquement
d'espérances, sans le détacher de nous ni compromettre sa propre
sécurité? Tel est le point sur lequel Savary, arrivé depuis peu de
Pétersbourg, questionné longuement, n'a pu fournir une certitude[294],
sur lequel Caulaincourt est appelé à porter ses investigations. Dans la
lettre du 29, l'Empereur ne commande pas, il interroge, et cette pièce
livre le secret de ses irrésolutions. Sentant peser sur lui la loi
fatale qui le condamne à ne plus s'arrêter, il résiste encore à la subir
et, sur le point de dépasser les limites au delà desquelles la raison et
la prévoyance humaines abdiquent leur empire, attiré par les
entraînements de la lutte jusqu'au bord de l'inconnu, avant d'y
aventurer sa fortune, il hésite et se recueille.

[Note 293: _Mémoires de Metternich_, II, 144.]

[Note 294: _Mémoires du duc de Rovigo_, III, 205.]

«Monsieur l'ambassadeur, écrit Champagny, je vous ai annoncé que
j'aurais à vous faire connaître d'une manière plus particulière les
intentions de l'Empereur sur la direction politique que vous devez
suivre. C'est ce que je fais aujourd'hui. Vous avez très bien exprimé
les intentions de l'Empereur. On ne peut trop dire à la cour de
Pétersbourg, et il faut qu'elle en soit bien persuadée, que le premier
intérêt de la France et le premier vœu de l'Empereur ont pour objet la
stricte exécution du traité de Tilsit, que l'Empereur ne songe pas à
démembrer la Prusse, qu'il n'ambitionne aucune de ses provinces et que,
lorsqu'il demande la Silésie en compensation de la Valachie et de la
Moldavie, qui resteraient aux Russes, c'est beaucoup moins par le prix
qu'il met à l'acquisition de cette province que par l'impossibilité de
trouver ailleurs le juste dédommagement d'un pareil sacrifice. Mais cet
arrangement même, il ne le conclura qu'avec regret et uniquement dans la
vue d'obliger l'empereur Alexandre et de donner à son autorité une force
plus imposante. L'Empereur préférerait de beaucoup que les choses
restassent telles que le traité de Tilsit les a établies.

«Peuvent-elles rester ainsi? Le peuple de Pétersbourg, qui ne sera plus
distrait par le bruit des armes et par la perspective d'un nouvel
agrandissement de l'empire, ne supportera-t-il pas avec plus
d'impatience les privations et les pertes auxquelles l'expose
l'interruption de ses anciennes relations avec l'Angleterre? Ce
mécontentement du peuple ne sera-t-il pas encouragé par les mécontents
de la cour et de l'armée? L'armée entière ne sera-t-elle pas fatiguée de
son inactivité et ne verra-t-elle pas avec un extrême regret s'évanouir
les espérances de fortune que lui offrait une conquête nouvelle? Le
parti anglais ne peut-il pas tirer un grand avantage de ces
dispositions?

«Examinez, Monsieur, s'il est possible que l'Empereur surmonte ces
difficultés. Le moment critique sera le printemps prochain. C'est alors
que l'interruption des relations commerciales avec l'Angleterre se fera
plus vivement sentir. L'empereur Alexandre peut-il, sans changer de
système, ou sans danger d'une révolution, atteindre l'hiver suivant sans
pouvoir dire à ses peuples: «Grâce à mon alliance avec la France, j'ai
accru l'empire de Russie, et si vous avez éprouvé quelques privations,
elles sont bien plus que compensées par l'illustration qui accompagne le
nom russe et par l'acquisition de riches provinces qui augmentent la
richesse de l'empire en même temps que sa puissance»?

«Enfin, combien de temps croyez-vous qu'on puisse conserver la
tranquillité de cet empire, seulement en nourrissant des espérances que
la paix dispenserait de réaliser?

«S'il est vrai que par votre rang, votre représentation et l'impulsion
que vous donnerez au corps diplomatique, qui sera bientôt composé de
personnes dévouées à la France, vous puissiez influer sur l'esprit de la
société de Saint-Pétersbourg qu'on représente comme exerçant elle-même
une grande influence sur la cour et l'armée, vous êtes invité à ne
négliger aucun moyen d'atteindre ce but, et tous ceux qui peuvent vous
être fournis d'ici seront mis à votre disposition.

«Mais ce résultat sera-t-il tel que vous puissiez parvenir à réaliser le
vœu de l'Empereur, de se borner à exécuter le traité de Tilsit, en
maintenant l'alliance de la France et de la Russie jusqu'à la paix avec
l'Angleterre, et sans exposer l'empereur Alexandre au danger d'une
révolution?

«L'Empereur sait bien qu'il conservera cette alliance et assurera à
l'empereur Alexandre la tranquille possession de son trône, soit par
l'abandon de la Valachie et de la Moldavie, soit par le partage de
l'empire turc. Mais cette alliance sera chèrement payée: une nouvelle
scène de bouleversements s'ouvrira en Europe, qui, sans doute, offrira
au génie de l'Empereur des chances qu'il saura faire tourner à son
avantage, mais qui aussi éloignera la paix avec l'Angleterre et
redoublera pour la France et pour l'Europe les calamités d'une guerre si
longtemps prolongée et devenue plus coûteuse et plus inquiétante par des
expéditions de plus en plus lointaines.

«Cependant, dans vos entretiens avec l'empereur Alexandre et le comte de
Roumiantsof, ne rejetez pas absolument l'idée de ce partage:
informez-vous comment on veut le faire, quels sont les moyens
d'exécution, quelles puissances on veut y faire entrer, et ne cachez pas
combien il est peu favorable aux intérêts de la France, qui ne peut y
avoir un lot avantageux, fût-il même très étendu. Faites voir aussi
l'avantage de différer cette mesure jusqu'à la paix avec l'Angleterre,
ou au moins jusqu'au moment où l'on aurait pu lui arracher l'empire de
la Méditerranée, qui la met en état de recueillir dès ce moment les plus
précieuses dépouilles de l'empire ottoman[295].»

[Note 295: Archives des affaires étrangères, Russie, 143.]

La position prise par l'Angleterre sur le chemin de l'Égypte et de
l'Archipel, tel était toujours l'obstacle principal, jugé jusqu'alors
insurmontable, auquel se heurtait l'Empereur. Cependant, un concours de
circonstances favorables, que nous indiquerons tout à l'heure,
commençait à lui inspirer l'espoir de l'écarter. Peu après, à l'extrême
fin de janvier, d'irritantes nouvelles lui arrivèrent de Londres. La
session du Parlement venait de s'ouvrir; le discours du trône, lu et
commenté devant les deux Chambres, respirait une indomptable ténacité,
et les ministres y disaient aux représentants: «Si, comme Sa Majesté en
a la ferme confiance, vous déployez dans cette crise des destinées de
votre pays l'esprit qui caractérise la nation britannique, et si vous
affrontez sans crainte la ligue étrange qui s'est formée contre vous, Sa
Majesté nous ordonne de vous assurer de sa ferme persuasion que, avec
l'aide de la divine Providence, la Grande-Bretagne sortira de cette
lutte avec gloire et succès. Enfin, nous avons l'ordre de vous assurer
que, dans cette lutte si imposante et si terrible, vous pouvez compter
sur la fermeté de Sa Majesté, qui n'a d'autre intérêt que celui de son
peuple[296]...» À cette fière déclaration, Napoléon frémit de colère. Il
releva le défi, se jura d'anéantir l'Angleterre, puisqu'elle voulait une
guerre à mort, et d'ébranler le monde pour l'écraser sous ses débris. Il
prit alors son parti, résolut de s'associer plus étroitement la Russie,
de soulever ce vaste empire, d'ouvrir à l'ambition d'Alexandre des
perspectives illimitées et de lui montrer Constantinople comme une étape
sur la route des Indes.

[Note 296: _Moniteur_ du 2 février 1808.]



                           CHAPITRE VII

                   LA LETTRE DU 2 FÉVRIER 1808


Lettre écrite par Napoléon à Alexandre le 2 février 1808.--Elle respire
la passion des grandes choses.--Est-elle sincère?--L'offre de partager
la Turquie n'est-elle qu'un leurre destiné à éblouir et à distraire
Alexandre?--Nécessité de détourner de l'Espagne et de la Prusse
l'attention du Tsar; la proposition de partage en fournit le moyen.--La
lettre impériale n'a-t-elle point aussi pour but de préparer une action
ultérieure en Orient?--Les plans de Napoléon sur la Turquie et les Indes
mûrissent et se développent graduellement.--Préparatifs en Dalmatie et
en Albanie.--Opérations maritimes.--Napoléon a l'ambition de la
Méditerranée.--Ses efforts pour s'emparer successivement de toutes les
positions qui dominent cette mer.--Importance exceptionnelle qu'il
attribue à la possession de Corfou.--Le vrai chemin de
l'Égypte.--Multiplicité des moyens employés pour assurer la conservation
de Corfou.--Tant qu'ils seront en Sicile et à Malte, les Anglais
resteront maîtres de la Méditerranée.--En décembre 1807, ils retirent de
la Sicile une partie de leurs troupes et les ramènent dans
l'Océan.--Napoléon appelle aussitôt dans la Méditerranée la plus grande
partie de ses forces navales.--Il médite la surprise de la
Sicile.--Nécessité urgente de ravitailler Corfou.--Napoléon croit
pouvoir combiner ces deux opérations dont le succès ferait tomber sa
principale objection contre le partage.--Rapprochement entre les
instructions données au roi Joseph, à l'amiral Ganteaume, et les
propositions faites à Pétersbourg.--Confidence à Decrès au sujet de la
Turquie et de l'Égypte.--Caractère éventuel du projet contre la
Turquie.--Conversation avec Tolstoï pendant une chasse.--Napoléon
subordonne les grands mouvements qu'il médite à la persistance des
hostilités avec l'Angleterre; ses efforts redoublés pour obtenir la
paix; justice que lui rendent à cet égard ses ennemis les plus
acharnés.--Véritable sens de la lettre du 2 février.--Combinaison
d'ensemble à la fois politique et militaire.--Napoléon veut livrer
bataille à l'Angleterre à travers le monde.--Diversion à tenter dans le
Nord: opérations méditées sur les côtes de l'Océan, en Espagne, dans la
Méditerranée, en Afrique: projet final sur la Turquie et les
Indes.--Idées de l'Empereur sur le sort futur de l'Orient.--Instructions
à Caulaincourt.--Napoléon propose une nouvelle entrevue.--Le débat qui
va s'ouvrir à Pétersbourg n'aura qu'un caractère préparatoire et très
vague.--Points réservés.--La Serbie.--Question de Constantinople
distincte de celle des Dardanelles.--Napoléon demande dès à présent la
coopération des escadres russes dans la Méditerranée.--La flotte
européenne.--La mer Noire domaine moscovite.--Carrière ouverte aux
ambitions russes dans le nord de l'Asie.--La tendance de Napoléon est de
pousser la Russie en Asie, l'Autriche dans la péninsule des Balkans,
afin de s'assurer la suprématie en Europe et l'empire de la
Méditerranée.



I


Le 2 février 1808, Napoléon écrivit à l'empereur de Russie la lettre
suivante:

«Monsieur mon frère, le général Savary vient d'arriver. J'ai passé des
heures entières avec lui pour m'entretenir de Votre Majesté. Tout ce
qu'il m'a dit m'a été au cœur, et je ne veux pas perdre un moment pour
la remercier de toutes les bontés qu'elle a eues pour lui et qu'elle a
pour mon ambassadeur.

«Votre Majesté aura vu les derniers discours du parlement d'Angleterre
et la décision où l'on y est de pousser la guerre à outrance. Dans cet
état de choses, j'écris directement à Caulaincourt. Si Votre Majesté
daigne l'entretenir, il lui fera connaître mon opinion. Ce n'est plus
que par de grandes et vastes mesures que nous pouvons arriver à la paix
et consolider notre système. Que Votre Majesté augmente et fortifie son
armée. Tous les secours et assistance que je pourrai lui donner, elle
les recevra franchement de moi; aucun sentiment de jalousie ne m'anime
contre la Russie, mais le désir de sa gloire, de sa prospérité, de son
extension. Votre Majesté veut-elle permettre un avis à une personne qui
fait profession de lui être tendrement et vraiment dévouée? Votre
Majesté a besoin d'éloigner les Suédois de sa capitale; qu'elle étende
de ce côté ses frontières aussi loin qu'elle le voudra, je suis prêt à
l'y aider de tous mes moyens.

«Une armée de 50,000 hommes, russe, française, peut-être même un peu
autrichienne, qui se dirigerait par Constantinople sur l'Asie, ne serait
pas arrivée sur l'Euphrate qu'elle ferait trembler l'Angleterre et la
mettrait aux genoux du continent. Je suis en mesure en Dalmatie; Votre
Majesté l'est sur le Danube. Un mois après que nous en serions convenus,
l'armée pourrait être sur le Bosphore. Le coup en retentirait aux Indes,
et l'Angleterre serait soumise. Je ne me refuse à aucune des
stipulations préalables nécessaires pour arriver à un si grand but. Mais
l'intérêt réciproque de nos deux États doit être combiné et balancé.
Cela ne peut se faire que dans une entrevue avec Votre Majesté, ou bien
après de sincères conférences entre Roumiantsof et Caulaincourt, et
l'envoi ici d'un homme qui fût bien dans le système. M. de Tolstoï est
un brave homme, mais il est rempli de préjugés et de méfiance contre la
France, et est bien loin de la hauteur des événements de Tilsit et de la
nouvelle position où l'étroite amitié qui règne entre Votre Majesté et
moi a placé l'univers. Tout peut être signé et décidé avant le 15 mars.
Au 1er mai, nos troupes peuvent être en Asie, et à la même époque les
troupes de Votre Majesté à Stockholm. Alors les Anglais, menacés dans
les Indes, chassés du Levant, seront écrasés sous le poids des
événements dont l'atmosphère sera chargée. Votre Majesté et moi aurions
préféré la douceur de la paix et de passer notre vie au milieu de nos
vastes empires, occupés de les vivifier et de les rendre heureux par les
arts et les bienfaits de l'administration: les ennemis du monde ne le
veulent pas. Il faut être plus grands, malgré nous. Il est de la sagesse
et de la politique de faire ce que le destin ordonne et d'aller où la
marche irrésistible des événements nous conduit. Alors cette nuée de
pygmées, qui ne veulent pas voir que les événements actuels sont tels
qu'il faut en chercher la comparaison dans l'histoire et non dans les
gazettes du dernier siècle, fléchiront et suivront le mouvement que
Votre Majesté et moi aurons ordonné, et les peuples russes seront
contents de la gloire, des richesses et de la fortune qui seront le
résultat de ces grands événements.

«Dans ce peu de lignes, j'exprime à Votre Majesté mon âme tout entière.
L'ouvrage de Tilsit réglera les destins du monde. Peut-être, de la part
de Votre Majesté et la mienne, un peu de pusillanimité nous portait à
préférer un bien certain et présent à un état meilleur et plus parfait;
mais, puisqu'enfin l'Angleterre ne veut pas, reconnaissons l'époque
arrivée des grands changements et des grands événements[297].»

[Note 297: _Corresp._, pièce non numérotée, t. XVI, p. 586.]

Cette lettre, d'une admirable éloquence, n'exprimait pas l'idée du
partage, mais la sous-entendait; celle écrite le même jour à
Caulaincourt, plus explicite, l'admettait formellement; elle ordonnait à
l'ambassadeur d'aborder la discussion des parts, des avantages
respectifs, des moyens, entrait dans le vif et dans le détail de la
question. Au Tsar, l'Empereur n'avait voulu qu'indiquer l'ensemble du
mouvement et donner l'impulsion. Il l'avait fait avec autant d'habileté
que de grandeur et, sans livrer au monarque russe une seule parole dont
il pût abuser, lui laissait tout comprendre et tout espérer. Dans sa
lettre, son génie se montre sous tous ses aspects, tour à tour familier,
souple, ingénieux, sublime: il flatte d'abord et caresse, puis s'élève,
prend son essor, déploie son vol. À mesure que la lecture se poursuit,
l'élan de la pensée se communique; on est entraîné, on subit
l'irrésistible pouvoir de cet homme, et l'on comprend que plus tard
vingt nations différentes, sans haine, sans passion, sur un signe de sa
main, se soient précipitées derrière lui à la conquête de Moscou. Quand
il parle aujourd'hui de faire refluer l'Europe sur l'Asie, il semble que
l'esprit des grands conquérants d'autrefois, celui qui déplaçait les
peuples, les arrachait du sol et les poussait à de lointaines
migrations, revive en lui et commande par sa bouche: jamais voix d'homme
plus puissante n'a sonné le signal de grands combats et le
renouvellement d'un monde.

Cependant, si la lettre impériale fait passer d'abord à travers l'âme un
frisson d'enthousiasme guerrier, un doute s'élève peu à peu et
embarrasse l'esprit. Jusqu'au dernier moment, nous l'avons vu, Napoléon
avait conservé ses répugnances pour le partage; le 29 janvier, il
hésitait encore, n'accordait rien, et le voici, quatre jours après, qui
prévient les désirs de son allié, dépasse ses espérances, abaisse devant
lui toutes les barrières. L'impression produite par les déclarations
anglaises avait-elle été jusqu'à provoquer en lui un si complet
revirement? L'appel au Tsar était-il sincère? Ne cachait-il pas une
immense duperie? Pressé par la Russie, obligé de plus en plus, à mesure
que l'Angleterre redoublait d'opiniâtreté, à mesure aussi que nos armées
s'enfonçaient en Espagne, de rassurer le Nord et de se le concilier,
partagé entre le sentiment de cette nécessité et ses invincibles
défiances, Napoléon n'a-t-il point cherché, en offrant à son allié
l'apparence d'une concession capitale, à s'épargner de réels sacrifices?
Il aurait alors proposé le partage sans intention de l'exécuter, et son
plan se fût réduit à ceci: par une discussion solennelle sur l'Orient,
il donnerait le change à l'empereur Alexandre, charmerait, éblouirait ce
prince, tandis que lui-même exécuterait son dessein sur l'Espagne, le
seul dont il ait été sérieusement occupé; puis, le sort de la Péninsule
réglé, la Russie et l'Europe mises en présence du fait accompli, il
rétracterait insensiblement ses offres et laisserait s'évanouir le
mirage si magnifiquement évoqué. Sa lettre n'eût été que le chef-d'œuvre
d'un art incomparable, mais fallacieux, et les phrases de la fin, où
vibre la passion des grandes choses, une péroraison à effet. Napoléon
n'eût voulu que donner à la Russie la représentation d'un grand dessein,
agiter devant elle l'appareil d'une feinte négociation, faire passer à
ses yeux l'illusion de villes à conquérir, de territoires, de royaumes à
partager, puis, derrière ce prestigieux décor, poursuivre un projet plus
pratique dans sa perfidie, la spoliation d'une dynastie débile et le
rapt d'une couronne. Faut-il admettre cet artificieux calcul et
reconnaître que le vainqueur de l'Europe s'est réduit, cette fois, à
n'être que le plus habile des metteurs en scène? Au contraire,
croirons-nous que Napoléon, plus grand dans la sincérité de ses
conceptions sans frein, voulait ce qu'il annonçait, qu'il inclinait
réellement, après avoir remanié l'Europe, à transformer l'Orient? Ce
problème se rencontre au point culminant de sa carrière, à l'heure où il
semble s'arrêter incertain sur cette cime, avant de s'égarer dans une
voie fatale.

Il est certain que l'Empereur, dans les premiers jours de février 1808,
avait un besoin impérieux, urgent, d'occuper et de distraire Alexandre:
c'était tout à la fois de l'Espagne et de la Prusse, du midi et du
centre de l'Europe, que l'attention du Tsar devait être détournée. On ne
peut douter qu'à cette époque, peut-être sous l'impression des nouvelles
de Londres, Napoléon ne se soit résolu à prononcer son action en
Espagne, à mieux s'assurer de ce royaume, afin d'en disposer plus
utilement contre l'Angleterre. Préméditait-il déjà tout ce qu'il devait
accomplir en Espagne? Si l'abaissement des Bourbons le frappait de plus
en plus, si leurs misérables querelles semblaient les lui livrer, s'il
sentait la tentation d'intervenir entre un père déconsidéré et un fils
qui n'avait point le courage de ses ambitions pour les éliminer l'un par
l'autre, s'il pensait à un changement de dynastie, nous ne saurions
affirmer qu'il ait écarté dès cet instant la possibilité d'une solution
moins violente, à procurer par des moyens diplomatiques appuyés d'un
grand déploiement de forces, qu'il ait renoncé à l'idée d'un traité qui
eût réuni à la France les provinces du Nord, stipulé le mariage du
prince des Asturies avec une fille de Lucien et asservi davantage la
maison royale. Dans tous les cas, il ne prévoyait pas une résistance
nationale; une lutte avec le peuple révolté, une guerre d'Espagne
n'entrait nullement dans ses calculs, et ce devait être la plus
complète, la plus funeste de ses erreurs. Estimant que l'absorption de
l'Espagne dans son système serait surtout affaire de politique,
d'adresse, de longueur peut-être, il ne jugeait pas cette œuvre
incompatible avec d'autres entreprises, plus vastes encore, mais ne se
préparait pas moins à l'accomplir. Or, pour que la Russie fermât les
yeux sur ce nouvel accroissement de la puissance française, il était
utile de stimuler ses propres ambitions; en lui ouvrant l'espoir de
prendre aux dépens de tous ses voisins, Napoléon s'en réservait à
lui-même la faculté: «Je ne suis jaloux de rien, écrivait-il dans sa
lettre à Caulaincourt, et je demande le réciproque[298].»

[Note 298: Extrait de la lettre à Caulaincourt, publié par M. de
TATISTCHEFF, _Nouvelle Revue_ du 15 juin 1890.]

Ayant laissé d'autre part se créer entre la France et la Russie une
question prussienne, irritante, scabreuse, et ne voulant la résoudre,
Napoléon aspirait à l'écarter. Ce qu'Alexandre demandait implicitement à
Caulaincourt, ce qu'il laissait réclamer par Tolstoï, c'était la
libération de la Prusse. Or, Napoléon était profondément résolu à ne
point laisser échapper cette nation des liens où il la retenait, à ne
point desserrer son étreinte, tant que l'Angleterre resterait en armes.
Sur cet article il ne céderait jamais, n'accorderait pas à Alexandre
l'évacuation, mais répugnait à la lui refuser trop positivement,
craignant de le révolter à la fin et de faire éclater le conflit. Il
désirait donc suspendre le débat et s'épargner de plus pressantes
instances; la proposition de partage lui en fournissait le moyen. En
jetant cet objet sur le tapis, Napoléon rompait une partie mal engagée,
brouillait les cartes, et se mettait en mesure de reprendre son jeu avec
la Russie sur de nouveaux frais. Conviée à une discussion dont
l'importance ferait pâlir à ses yeux tout autre intérêt, cette puissance
cesserait pour l'instant de considérer la Prusse, ne verrait que la
Turquie, ne nous troublerait plus dans la possession de nos sûretés en
Allemagne; en pleine paix, Napoléon pourrait continuer de traiter la
Prusse en pays conquis et retenir contre elle tous les droits de la
guerre; tel était encore et incontestablement l'un des avantages qu'il
attendait de sa lettre.

Ne se proposait-il pas enfin d'en retirer un dernier résultat, celui
qu'il annonçait ouvertement? Réservant l'un des deux points de
difficulté entre la France et la Russie, n'avisait-il pas en même temps
à s'entendre avec Alexandre sur l'autre, c'est-à-dire sur l'Orient, et à
sceller par un gigantesque concert de mesures, fatal à l'adversaire
commun, l'accord des deux empires?

À cette question, il semble que notre exposé de l'évolution opérée chez
l'Empereur, pendant les deux mois précédents, ait répondu par avance. De
l'arrière-plan de sa pensée, nous avons vu le projet de partage monter
peu à peu au premier rang de ses préoccupations. En janvier 1808, nous
le sentons en lui et même nous l'apercevons nettement par échappées,
grâce à des paroles émanées de lui-même ou de ses ministres, grâce aux
révélations de Talleyrand à Metternich et aux propos par lesquels
Napoléon fait pressentir au ministre autrichien la ruine prochaine de la
Turquie. Ainsi l'idée fait son chemin dans l'esprit de l'Empereur,
quoique lentement et avec peine; les instructions du 29 janvier à
Caulaincourt nous la montrent toujours combattue, mais plus pressante,
et enfin quand elle se dévoile le 2 février, il est naturel de penser
que Napoléon, provoqué par l'Angleterre, n'a pas cru devoir en retarder
plus longtemps l'explosion. Ce qui le prouve, c'est que, dans la lettre
à l'empereur Alexandre, nous reconnaissons le projet tel que nous
l'avons surpris en germe quelques semaines auparavant; c'est bien le
même dessein, pris à des états successifs, à des degrés divers de
développement, mais comprenant toujours, à titre caractéristique, deux
éléments essentiels: le partage et l'expédition aux Indes. Et cette
dernière particularité est révélatrice. Si Napoléon n'eût voulu que
leurrer la Russie, il lui eût proposé le partage, qu'il pensait devoir
la combler de joie, et non la marche en Asie, qu'elle goûtait peu,
jugeait irréalisable et périlleuse; par cela seul qu'il met cette
condition et ce correctif au démembrement de la Turquie, il laisse voir
qu'il admet vraiment cette première opération et nous livre un des
motifs de sa condescendance: il consent à jeter bas le vieil édifice
oriental, parce qu'il espère se frayer au milieu de ses ruines un chemin
vers les Indes, atteindre et frapper l'Angleterre à travers la Turquie.

Cette disposition achève de se révéler par les mesures prises autour des
frontières de l'empire ottoman; il y a concordance entre le langage
prescrit par Napoléon à sa diplomatie et les ordres donnés à son armée,
à sa marine; tandis qu'il propose le partage à Pétersbourg, il se met en
position de l'exécuter. Son armée de Dalmatie lui servait d'avant-garde
vers le Levant: à ce moment il la renforce, pourvoit à son équipement,
se tient en communication continuelle avec ses chefs. Il interroge
Marmont sur les points d'atterrissement qu'offre la côte d'Épire[299];
il fait étudier les routes par lesquelles nos troupes pourront
s'introduire sur le sol ottoman et non seulement y côtoyer la mer, mais
s'enfoncer dans l'intérieur. Apprenant qu'un chemin conduit de nos
possessions à Bérat, chef-lieu de l'un des pachaliks d'Albanie: «Il faut
connaître à fond cette route, écrit-il, dont le détail, lieue par lieue,
m'intéresserait beaucoup[300].» Ces instructions, il est vrai, peuvent
s'expliquer par une pensée défensive. Depuis quelque temps, Napoléon
songeait, le cas échéant, à faire traverser l'Albanie turque par un
corps français qui viendrait se poster en face de Corfou et protéger
cette île contre une attaque des Anglais. Mais arrivons à des
témoignages plus probants; des côtes de l'Adriatique, passons sur celles
de la Méditerranée. Là tout s'émeut, tout se prépare; des flottes, des
convois se réunissent; à travers mille difficultés, parfois ralentie,
jamais suspendue, une imposante concentration de forces se poursuit
depuis deux mois. À remonter aux origines de cette action, à en suivre
les péripéties, on voit s'éclairer d'un jour plus vif les plans d'abord
incertains de l'Empereur, ses variations, ses espérances plusieurs fois
déjouées, subitement ranimées, et enfin, dans les premiers jours de
février, lorsque le mouvement s'accélère, se développe, se tourne vers
la Méditerranée orientale, les ordres qui le règlent, rapides et
pressés, font au dessein sur la Turquie de claires allusions, livrent à
cet égard des indices irrécusables, des expressions de plus en plus
significatives, et finalement, en toutes lettres, un aveu.

[Note 299: _Corresp._, 13489.]

[Note 300: _Id._]

Depuis que Napoléon était né aux grandes choses, il méditait la conquête
de la Méditerranée; c'était l'une de ses idées permanentes et
préconçues, non de celles qui ne jaillissaient en lui que sous la
pression des événements. Pour régner sur cette mer qu'il aimait, dont
les flots enveloppaient sa patrie, dont la voix avait bercé ses premiers
rêves, point n'était besoin à ses yeux d'opposer aux Anglais une égalité
de forces navales, de les chercher sur leur élément et de les y vaincre.
De Gibraltar au Bosphore, la mer est sujette de la terre; les golfes où
elle s'emprisonne, les presqu'îles qui la divisent et isolent ses
parties, les promontoires qui la déchirent, les archipels qui la
parsèment, les canaux où elle se resserre, la tiennent dans une étroite
dépendance; pour conquérir le libre Océan, il est nécessaire d'asservir
ses flots sous des escadres triomphantes; la Méditerranée se gouverne du
haut des terres qui la dominent. Parmi ces positions, Napoléon, guidé
par cet instinct topographique, ce «diagnostic des lieux[301]» que nul
n'a possédé à un si haut degré, avait immédiatement reconnu les plus
importantes, les mieux situées, celles qui devaient servir de bases à
son pouvoir, et son but était de se les approprier successivement.

[Note 301: L. DRAPEYRON, _Revue de géographie_, mars 1888: _Le grand
dessein méditerranéen et l'expédition d'Égypte_.]

Dès le début de sa carrière, ce système se dévoile. À peine descendu des
Alpes, il recueille et choisit pour la France, parmi les dépouilles des
États italiens, d'abord les îlots situés au sud de la Sardaigne, puis, à
mesure que nos victoires se succèdent, Gênes, l'Elbe, Ancône, Corfou
enfin et ses compagnes, ces sept îles de la mer Ionienne que Venise
avait su garder jusqu'au jour de sa chute, débris de son empire
oriental, dernières perles de sa couronne. Maître de Corfou, il s'élance
à la conquête de l'Égypte et enlève Malte en passant. À cette poussée de
la France sur la Méditerranée succéda bientôt un recul. La deuxième
coalition fit tomber de nos mains les îles Ioniennes, Malte, Alexandrie,
et mit partout à notre place les Anglais ou leurs alliés. Cependant
Napoléon ne renonce pas à réparer ces pertes et s'y applique
indirectement; de 1805 à 1807, il fait servir chacune de ses victoires
dans le Nord à la reprise de quelque position méditerranéenne; après
Austerlitz, il s'empare de la Dalmatie, chasse les Bourbons de Naples,
borde de ses troupes les côtes de leur royaume; deux ans plus tard, par
Friedland, il rachète Corfou. Le traité de Tilsit, en lui restituant
l'archipel Ionien et la précieuse rade de Cattaro, ramène pour la
seconde fois la France dans le bassin oriental de la Méditerranée.

Aussitôt Corfou devient pour Napoléon l'objet d'une sollicitude sans
égale. Ce poste, remis de mauvaise grâce par les commandants russes, à
peine occupé par quelques détachements français, restait aventuré; il
devait tenter l'avidité des Anglais, et l'on a vu par les ouvertures de
Wilson au cabinet russe que l'une de leurs pensées favorites était
d'enlever les îles. Mais Napoléon a deviné ce projet, avant même que les
confidences de Roumiantsof le lui aient divulgué, et, pour le prévenir,
il multiplie les moyens. De tous côtés, il veut faire affluer dans
Corfou des troupes, des munitions, des approvisionnements; il organise
de loin la résistance, entre dans les plus minutieux détails, ne laisse
rien au hasard de ce qu'il peut lui enlever. À mesure que les semaines
s'écoulent, son attention inquiète redouble; il réitère ses ordres,
aiguillonne, gourmande ses lieutenants, incrimine leur lenteur; le nom
de Corfou revient continuellement sous sa dictée, et cette île de
quelques kilomètres carrés l'occupe plus à elle seule que toutes les
autres parties de son empire[302].

[Note 302: _Corresp._, 13095, 13098, 13116, 13117, 13118, 13126,
13206, 13221, 13223-24, 13232-33, 13240, 13209, 13331, 13337, 13341,
13368. _Correspondance politique et militaire du roi Joseph_, publiée
par A. DU CASSE. 3e édition, t. IV, 25 septembre au 15 décembre 1807.
Voy. aussi la mission du commandant de Clermont-Tonnerre à Corfou, dans
l'ouvrage de M. Camille Rousset intitulé: _Un ministre de la
Restauration, le marquis de Clermont-Tonnerre_, 50 et suiv.]

Ce soin absorbant s'explique dès qu'on le rapproche des plans agités à
Tilsit. Si le partage devait se faire, Corfou serait le pivot sur lequel
tournerait l'opération tout entière, développant ses deux faces, l'une
continentale, l'autre maritime. Attachée aux flancs de la Turquie
européenne, la principale des îles Ioniennes nous plaçait en contact
avec les parties les plus intéressantes de cette contrée, permettait
d'observer l'Albanie, l'Épire et Ali son tyran, de se créer des
intelligences parmi les Hellènes, qui commençaient à frémir sous le joug
et à reprendre conscience d'eux-mêmes; cette Grèce insulaire pourrait
servir à agiter, à soulever l'autre. Ses annexes sur la terre ferme,
Parga, que l'Empereur commandait de fortifier, Butrinto, qu'il
prescrivait d'occuper, nous fournissaient des têtes de pont au delà de
l'Adriatique, des lieux de débarquement désignés; l'ensemble de la
position facilitait le passage d'Italie en Épire, et dans le cas où la
Turquie devrait être brusquement envahie, marquait l'un des points où il
serait le plus facile d'amorcer l'entreprise.

D'autre part, Corfou était une sentinelle avancée sur la route de
l'Égypte, cet objet éternel de regrets et de convoitises. Qu'on jette un
regard sur la carte. L'Italie, s'allongeant dans le sud-est, projette sa
pointe méridionale vers l'Égypte; une ligne droite, prenant son point de
départ au fond du golfe de Tarente et tirée à travers les flots, irait
aboutir aux quais d'Alexandrie. Le pays d'Otrante, de Brindisi, de
Tarente, ce que Napoléon appelait «l'extrémité de la botte[303]» et ce
qui en figure plus exactement le talon, tel est l'endroit où l'Europe
occidentale se rapproche le plus de notre ancienne possession africaine;
c'est là que se rattache aujourd'hui la voie de communication rapide, le
lien commercial qui unit nos contrées par Suez à celles de l'extrême
Asie. Le génie précurseur de Napoléon avait pressenti l'importance de
cette portion de l'État napolitain; c'était de Tarente qu'il comptait
faire partir l'expédition destinée à nous rendre l'Égypte. Mais les îles
Ioniennes bordent et jalonnent à l'est la route que nous aurions à
suivre; elles formaient le complément indispensable de notre position;
leur perte en eût annulé la valeur. Les Anglais à Corfou, c'était
l'Adriatique fermée, le golfe de Tarente étroitement surveillé, le
royaume de Naples pris à revers. Au contraire, restant entre nos mains,
Corfou offrait à notre flotte une première escale, une rade spacieuse où
elle pourrait s'abriter contre l'ennemi et contre la mer, attendre pour
passer l'instant favorable, préparer définitivement ses moyens et
prendre son élan.

[Note 303: DRAPEYRON, article cité.]

Toutefois, si la possession de Corfou nous facilitait l'accès de
l'Égypte, elle ne l'assurait pas, tant que les Anglais conserveraient
Malte et surtout la Sicile. Établis dans cette grande île qui permet
d'intercepter les communications entre les deux bassins de la
Méditerranée, ils pouvaient nous prendre en flanc, nous barrer le
passage, nous prévenir et nous contrarier dans toutes les parties du
Levant. Ayant fait de la Sicile leur place d'armes, leur asile, ils y
tenaient constamment huit à dix mille hommes de troupes éprouvées, une
force prête à rayonner dans toutes les directions. Napoléon les jugeait
maîtres de la Méditerranée tant qu'ils seraient dans l'île; aussi,
lorsqu'il n'entrevoit pas encore la possibilité de les en chasser, en
octobre et novembre 1807, s'efforce-t-il d'ajourner indéfiniment le
partage de la Turquie.

En décembre, il reçut à Milan une nouvelle inattendue; la Sicile se
dégarnissait d'Anglais[304]. La majeure partie de leurs troupes, sous le
commandement du général Moore, s'étaient embarquées à Palerme, et l'on
apprit bientôt qu'elles avaient gagné l'Océan. Cette expédition
allait-elle défendre le Portugal contre nos troupes? Remonterait-elle
jusque dans la Baltique, se portant au secours de la Suède menacée par
les Russes? Quelle que dût être sa destination, il n'en était pas moins
certain que le péril grandissant dans d'autres régions obligeait
l'Angleterre à y faire refluer ses forces et dégageait la Méditerranée.
Avec sa promptitude ordinaire de coup d'œil, Napoléon comprit
immédiatement le parti qu'il pourrait tirer de cette évolution et
résolut d'y répondre par un mouvement en sens inverse. Au lendemain de
Tilsit, alors qu'il comptait sur le concours de la flotte danoise,
c'était dans le Nord qu'il s'était proposé d'employer principalement ses
escadres: le Midi lui offrant aujourd'hui un champ momentanément libre,
il prescrit à sa puissance navale un subit changement de front et décide
de la transporter tout entière dans la Méditerranée. Il conservait une
escadre a Brest, une autre à Lorient, une troisième à Rochefort; le 12
décembre, de Venise, il fait expédier à toutes l'ordre de sortir, de
doubler la péninsule ibérique, de franchir le détroit de Gibraltar et de
rejoindre à Toulon la flotte qu'il possède encore dans ce port, sous les
ordres de l'amiral Ganteaume, et à laquelle doivent se réunir en même
temps six vaisseaux appelés de Cadix[305]. Aussitôt tout entre en
action: les courriers volent, les escadres appareillent, et l'on apprend
le 24 janvier que celle de Rochefort, réussissant la première à tromper
la vigilance des croisières ennemies, fait voile vers Toulon, où
l'attendent les vaisseaux de Ganteaume. L'Empereur veut utiliser cette
première concentration, prélude d'une autre plus importante, et songe
aussitôt à diriger sur la Sicile les forces navales combinées. Le 24
janvier, il adresse à Joseph, roi de Naples, un plan pour la surprise et
la conquête de l'île[306]: c'est une réminiscence et comme une réduction
du grand projet de descente en Angleterre; il s'agit toujours d'assurer
le succès par la coopération momentanée d'une flotte aux mouvements
d'une armée.

[Note 304: Le roi Joseph à l'Empereur, 12 et 19 novembre 1807.]

[Note 305: _Corresp._, 13387. Voy. aussi CHEVALIER, _Histoire de la
marine française sous le Consulat et l'Empire_, p. 281 et suiv.]

[Note 306: _Corresp._, 13480.]

Napoléon s'adonnait avec ardeur aux préparatifs de l'expédition, quand
de fâcheuses nouvelles lui arrivèrent de Corfou. Si le gros des forces
anglaises avait déserté la Méditerranée, des croisières y étaient
demeurées, et l'une d'elles, faisant bonne garde autour des Sept-Îles,
empêchait le ravitaillement[307]. Nos renforts, nos convois étaient
interceptés: au 1er janvier, rien n'était arrivé à destination, et
quelques jours après, le roi Joseph signalait franchement l'insuffisance
des moyens employés pour assurer la défense[308]. Les Anglais pouvaient
reparaître à l'improviste en grand nombre, et le danger devenait
imminent. Aux yeux de Napoléon, la Sicile elle-même était moins
importante que Corfou; la conquête de la première eût tout facilité,
mais la perte de la seconde empêcherait tout. Obviant au plus pressé,
l'Empereur résolut d'abord d'employer au ravitaillement de Corfou les
deux flottes dont il disposait; Ganteaume reçoit l'ordre, aussitôt que
l'escadre de Rochefort aura été signalée devant Toulon, de se porter à
sa rencontre et de la rejoindre au large; il poussera ensuite droit à
Corfou, y jettera son chargement de munitions et d'approvisionnements,
protégera le passage des convois, mettra la place à l'abri de toute
atteinte. En même temps Napoléon écrit au général César Berthier,
gouverneur des Sept-Îles, pour lui annoncer l'arrivée de ce secours et
lui ordonner, s'il est attaqué, de tenir jusqu'à la dernière
extrémité[309]; à Joseph, il écrit de concentrer tous ses efforts sur la
défense de Corfou et ne fait plus d'allusion à la descente en Sicile.

[Note 307: _Id._, 13418.]

[Note 308: Le roi Joseph à l'Empereur, 12, 18 et 23 janvier 1808.]

[Note 309: _Corresp._, 13504.]

À quelques jours de là, sa pensée se modifie encore et s'enhardit: de
nouvelles possibilités lui apparaissent. Puisque la jonction des deux
flottes va nous assurer dans la Méditerranée une supériorité passagère,
mais réelle, pourquoi ne pas associer les deux opérations, aller d'abord
à Corfou, puis en Sicile? Une telle expédition, qui offre toutes les
chances de réussite, serait vraiment d'un effet décisif pour nos projets
sur l'Orient et de nature à fixer nos irrésolutions; elle enlèverait aux
Anglais leur base d'opérations et du même coup assurerait la nôtre;
c'est à la tenter que Napoléon se résout en fin de compte, et il formule
dans ce sens ses dernières instructions. Ganteaume se dirigera d'abord
sur Corfou, puis, après avoir pourvu à la sûreté de ce poste, pénétrant
dans le détroit de Messine, fournira à notre armée de Naples, que Joseph
tiendra toute prête à passer, les moyens de prendre pied en Sicile[310].

[Note 310: _Id._, 13534.]

Ces mesures sont ordonnées le 7 février; elles ont donc été arrêtées
pendant les jours précédents, c'est-à-dire à l'instant où Napoléon
proposait le partage à l'empereur de Russie, et la connexité entre ces
deux mouvements de sa volonté apparaît indéniable. Elle s'accuse jusque
par certains rapprochements d'expression: dans la dépêche à Caulaincourt
du 29 janvier, Napoléon indiquait l'avantage de différer le partage
«jusqu'au jour où l'on aurait arraché aux Anglais l'empire de la
Méditerranée[31l]». Dans ses instructions pour Ganteaume, il signale «la
grande importance d'avoir la Sicile, ce qui change la face de la
Méditerranée[312]». Il considère ainsi la conquête de cette mer comme
désormais réalisable, imminente, et juge que la condition principale à
laquelle il avait subordonné le partage peut se trouver accomplie. En
même temps il tient à Joseph, au sujet de Corfou, un langage de plus en
plus frappant, caractéristique dans son mystère: «Corfou est tellement
important pour moi, lui écrit-il, que sa perte porterait un coup funeste
à mes projets... Souvenez-vous de ce mot: dans la situation actuelle de
l'Europe, le plus grand malheur qui puisse m'arriver est la perte de
Corfou[313].»

[Note 311: Voy. p. 139.]

[Note 312: _Corresp._, 13534.]

[Note 313: _Id._, 13537, 13540.]

Bientôt, il s'explique davantage. Après quelques semaines, quand la
flotte de Ganteaume a ravitaillé les îles Ioniennes, mais a manqué la
Sicile et est venue reprendre haleine à Toulon, ce demi-succès excite
l'Empereur plus qu'il ne le décourage. En mars, dans un aperçu
d'ensemble adressé au ministre Decrès sur la distribution et l'emploi
possible de toutes ses forces navales, lorsqu'il a détaillé les mesures
à prendre dans le Nord, il ajoute: «En même temps j'aurai à Corfou, à
Tarente et à Naples, des préparatifs pour une expédition de Sicile ou
d'Égypte[314].» Puis il reprend et complète sa pensée, n'admet plus
l'alternative entre l'expédition de Sicile et celle d'Égypte, les montre
inséparables et se rattachant toutes deux aux événements dont la Turquie
deviendra le théâtre; après avoir indiqué par quelles manœuvres il
espère masquer aux Anglais ses vues sur l'Océan et la Méditerranée
occidentale, il renonce à leur donner le change du côté de l'Orient,
laisse entendre que l'attaque de l'empire ottoman par terre fera éclater
nos projets maritimes, et il termine par cette phrase: «_Il sera si
évident qu'on en veut à la Sicile et à l'Égypte, les opérations qui se
feront à Constantinople l'indiqueront tellement que les Anglais ne
pourront pas s'y tromper_[315].»

[Note 314: _Id._, 13708]

[Note 315: _Corresp._, 13708.]

Ainsi, la pensée d'envahir la Turquie et de menacer les Indes existait
toujours et plus fortement chez l'Empereur. S'ensuivait-il qu'elle eût
pris en lui la valeur d'une décision irrévocable? Surtout Napoléon
croyait-il que la double opération pût être définitivement arrêtée et
s'accomplir dans les étroits délais que spécifiait sa lettre, avec une
rapidité foudroyante et miraculeuse? Il est plus vraisemblable que l'une
de ses intentions, lorsqu'il écrivait la lettre du 2 février, était au
contraire, tout en se ménageant la possibilité d'un accord ultérieur
avec la Russie, d'échapper à tout engagement prématuré, grâce à un débat
dont l'importance et la complexité fourniraient matière à multiplier les
incidents. Pour calmer l'impatience de la Russie, il la conviait à
discuter dès à présent avec lui l'entreprise qu'il avait imaginée et
tenait en réserve comme suprême moyen contre l'Angleterre, sans juger
que l'exécution dût en être immédiatement poursuivie ou même concertée.
Obsédé plus impérieusement par le rêve qui le hantait depuis plusieurs
mois, il le continuait tout haut devant Alexandre, dans le but
d'enchanter ce monarque, de lui faire tout oublier et tout supporter,
dans le but aussi de préparer avec lui les moyens de transformer en
réalités les plus audacieuses conceptions, mais seulement si l'avenir en
donnait le pouvoir et en démontrait la nécessité.

Aussi bien, dans son principe même, le projet restait incertain; sa mise
à effet dépendait d'un concours de circonstances. Il fallait que les
opérations préliminaires dans la Méditerranée eussent un plein succès,
que l'affaire d'Espagne fût facilement réglée, que l'on pût s'accorder
avec Alexandre sur la répartition des territoires ottomans. Pour le cas
où l'une ou l'autre de ces conditions ferait défaut, Napoléon n'excluait
point de ses rapports avec la Russie les autres moyens d'entente qu'il
avait proposés ou envisagés. Comme toujours, ses combinaisons ont
plusieurs faces, et il les laisse alternativement paraître, suivant les
interlocuteurs auxquels il s'adresse. Dans les premiers jours de
février, tandis qu'il écrit au Tsar, il invite Tolstoï à la chasse et en
profite pour lui parler longuement. S'il se garde de livrer à
l'ambassadeur, dont il se défie, ce qu'il vient de communiquer au
souverain, s'il se borne à l'une de ces conversations abondantes,
prolixes, souvent contradictoires, par lesquelles il excelle à
déconcerter ses interlocuteurs et à masquer sa pensée, il effleure
néanmoins tous les modes de solution et n'en repousse aucun: il pourra
consentir au partage, dit-il, «par complaisance pour l'empereur
Alexandre[316]»; il ne rejette pas l'idée de laisser simplement la
Russie s'étendre jusqu'au Danube, alors même que la France évacuerait la
Prusse: toutefois, il redemande encore la Silésie, mais déclare toujours
et avec une grande énergie qu'il est prêt à y renoncer, à la restituer
sur-le-champ, si la Russie se retire des Principautés[317]. Il ne se
montre invariable qu'en un point, la nécessité de frapper un grand coup
contre l'Angleterre et de l'atteindre en Asie: si l'on ne détruit pas la
Turquie, on pourra se servir d'elle et emprunter pacifiquement son
territoire jusqu'aux confins de la Perse; c'est l'Euphrate qu'il faut
atteindre: «Une fois sur l'Euphrate, rien n'empêche d'arriver aux Indes;
ce n'est pas une raison pour échouer dans cette entreprise parce
qu'Alexandre et Tamerlan n'y ont pas réussi: il s'agit de faire mieux
qu'eux[318].»

[Note 316: Tolstoï à Roumiantsof, 25 janvier-6 février 1808,
archives de Saint-Pétersbourg.]

[Note 317: Prenant son chapeau des deux mains, écrit Tolstoï, et le
jetant à terre, il me tint ce discours trop remarquable pour ne pas être
transcrit mot à mot: Écoutez, monsieur de Tolstoï, ce n'est plus
l'empereur des Français qui vous parle, c'est un général de division qui
parle à un autre général de division: Que je sois le dernier des hommes
si je ne remplis pas scrupuleusement ce que j'ai contracté à Tilsit, et
si je n'évacue pas la Prusse et le duché de Varsovie lorsque vous aurez
retiré vos troupes de la Moldavie et de la Valachie. Comment pouvez-vous
en douter? Je ne suis ni un fou ni un enfant pour ne pas savoir ce que
je contracte, et ce que je contracte, je le remplis toujours.» Tolstoï à
Roumiantsof, 25 janvier-6 février 1808, archives de Saint-Pétersbourg.]

[Note 318: _Id._]

Tout étant dirigé contre l'Angleterre, il était évident, d'autre part,
que la soumission anticipée de cette puissance arrêterait tout,
immobiliserait le bras de l'Empereur prêt à frapper. À l'heure même où
il proposait de donner à la lutte un développement inouï, Napoléon ne
négligeait aucune chance, si frêle qu'elle fût, de prévenir par un
accommodement cette suprême nécessité. Dans le courant de février, le
ministre de Russie à Londres, M. d'Alopéus[319], rappelé par suite de la
rupture, traversait la France pour rentrer dans son pays; apprenant que
ce diplomate a recueilli en Angleterre quelques paroles conciliantes qui
semblent contraster avec le ton des déclarations ministérielles,
Napoléon se hâte de saisir ce fil; par l'intermédiaire du Russe, il
essaye de reprendre la négociation ébauchée par l'Autrichien, et ses
détracteurs obstinés, Tolstoï entre autres, sont forcés de reconnaître
en lui un vrai désir de la paix[320]. La tentative nouvelle ne devait
pas mieux réussir que les précédentes, mais l'Empereur était
parfaitement résolu, si l'Angleterre se montrait disposée à en finir, de
considérer ses offres à la Russie comme non avenues, d'arrêter les
ressorts formidables qu'il s'apprêtait à faire jouer.

[Note 319: Frère du ministre de Russie en Suède.]

[Note 320: «Trouvant dans l'empereur Napoléon, écrit Tolstoï le 6-18
mars 1808, toujours les mêmes dispositions, toujours le même désir de la
paix, j'ai cru devoir profiter de cette dernière ressource» (l'entremise
de M. d'Alopéus); archives de Saint-Pétersbourg. De son côté, M.
d'Alopéus disait, après une conversation avec l'Empereur, «qu'il avait
trouvé que son désir de la paix avec l'Angleterre était assez marqué et
que toutes ses questions l'avaient marqué... Ce n'est pas de même à
Londres, ajoutait le Russe, où non seulement le sieur Canning, mais tout
le ministère sont décidés à la continuation de la guerre...» HASSEL,
498.]

Entourée de ces réserves, éclairée par les témoignages divers qui nous
sont apparus, la lettre au Tsar découvre son véritable sens et prend
toute sa valeur. Si on la rapproche en même temps des mesures ordonnées
par l'Empereur, non seulement au Midi, mais dans les autres parties de
l'Europe, tout s'explique en elle, chaque passage prend une
signification précise, et à travers ses lignes le tracé d'un projet
d'ensemble apparaît dans toute sa grandeur. C'est un plan de subtile et
profonde politique, pouvant aboutir à la plus formidable combinaison de
guerre qui ait jamais surgi d'un cerveau humain. Depuis la Baltique
jusqu'au cœur de l'Asie Mineure, en passant par la mer du Nord, les
côtes de l'Atlantique, la péninsule Ibérique, l'Italie, le Levant,
Napoléon dispose le monde comme un champ de bataille. Sur cette ligne de
plusieurs mille lieues d'étendue, usant d'autorité ou d'habiles
incitations, il appelle, range, met en ordre de combat les peuples
sujets ou alliés, comme autant de corps d'une même armée, assigne à
chacun sa position, son rôle, charge les uns de démonstrations et de
fausses attaques, réserve les autres pour les coups décisifs; il veut
provoquer une succession de mouvements destinés à se répondre, à se
concerter, à s'appuyer mutuellement, jusqu'à ce qu'enfin, tenant
l'Europe rassemblée sous sa main, il la lance, si les circonstances
l'exigent, à un assaut suprême contre la puissance britannique; ce sera
l'acte dernier de la grande lutte, le digne dénouement de ce drame dont
les péripéties se sont appelées Marengo, Austerlitz, Iéna, Friedland et
Tilsit.

Dès à présent, la Russie doit agir vivement au Nord, contre la Suède, et
menacer Stockholm: Napoléon offre au Tsar comme prix de son énergie, non
seulement la Finlande, mais tout ce qui pourra être conquis de ce côté,
et se déclare prêt à l'appuyer. En effet, à ce moment même, il prescrit
à Bernadotte, qui occupe avec son corps les villes hanséatiques, de
s'élever dans le Jutland, afin de se mettre en mesure de passer dans les
îles danoises et de concerter avec le gouvernement de Copenhague
l'attaque de la Scanie, province méridionale de la Suède. Veut-il
réellement anéantir cet État? Un tel projet est loin de sa pensée: «Je
n'ai rien à gagner à voir les Russes à Stockholm[321]», écrira-t-il
bientôt, et le concours qu'il leur prêtera ne sera jamais effectif. Le
mouvement qu'il provoque de leur part n'est qu'une diversion à la fois
politique et militaire, destinée à absorber l'attention de nos alliés et
celle de nos adversaires. Offrant à la Russie dans le Nord
l'agrandissement immédiat qu'elle sollicite en Orient, il donne un
premier aliment à l'avidité conquérante de cette cour; il l'occupe
matériellement contre la Suède, tandis qu'il l'occupe en esprit à
discuter le démembrement de la Turquie. D'autre part, la marche des
Russes vers la péninsule Scandinave, combinée avec la démonstration de
Bernadotte, attirera de plus en plus dans cette direction les forces de
l'Angleterre, les retiendra loin de l'Espagne et de la Méditerranée.

[Note 321: _Corresp._, 13955.]

Tandis que l'Angleterre, n'osant refuser assistance au monarque qui
s'est follement compromis en sa faveur, enverra en Suède ses meilleurs
régiments, l'Espagne, abandonnée à elle-même, dominée et comme fascinée,
tombera dans la main de Napoléon; changeant peut-être de dynastie et à
coup sûr de régime, elle se liera plus étroitement à nous et s'emploiera
contre notre rivale. Dans le même temps, la Méditerranée sera purgée
d'Anglais; de hardis coups de main nous livreront soit la Sicile, soit
certains postes sur la côte septentrionale d'Afrique, et faciliteront de
plus lointaines opérations. Jusque-là, le projet de partage ne sera
qu'un appât présenté à la Russie: il sera en même temps un épouvantail
dressé aux yeux de l'Angleterre, car Napoléon a soin, dans le
_Moniteur_, de laisser entrevoir «quel sera le résultat de la guerre que
l'on a l'imprudence de prolonger. La paix arrivera un jour..., dit-il;
mais alors des événements de telle nature auront eu lieu, que
l'Angleterre se trouvera sans barrière dans ses possessions les plus
lointaines, principale source de sa richesse[322].» Si cette menace n'a
pas raison de l'orgueil britannique, si les coups portés indirectement
dans le Nord, en Espagne, sur la Méditerranée, ne suffisent pas à faire
fléchir l'Angleterre, alors les destins de l'Orient s'accompliront;
c'est de ce côté que se dessinera la manœuvre finale et qu'aura lieu
l'irruption de nos forces.

[Note 322: _Moniteur_ du 2 février 1807.]

Lorsque tout aura été convenu entre la France, la Russie et l'Autriche,
l'armée de Marmont, qui se tient l'arme au pied en Dalmatie, s'ébranlera
vers le sud, puis, s'adossant à l'Adriatique, se renforçant de corps
débarqués, prendra son élan vers Constantinople. Derrière elle, Corfou,
bondée de troupes, de munitions, de vivres, d'approvisionnements, lui
servira de place d'armes et de magasin: «Quand on nous a saisi Corfou,
disait plus tard l'Empereur à Sainte-Hélène, on a dû y trouver des
munitions et un équipement complet pour une armée de quarante à
cinquante mille hommes[323].» Dans les premières provinces à traverser,
l'armée d'invasion ne rencontrera aucune résistance organisée, point de
troupes régulières, des pachas qui s'entre-tuent, des tribus musulmanes
qui ne demandent que la conservation de leurs privilèges, des chrétiens
prêts à s'insurger; l'Albanie n'a pas six mille hommes à nous
opposer[324]. En Macédoine et en Roumélie, les Français opéreront leur
jonction avec les Autrichiens descendus du Nord à travers la Serbie
révoltée, plus loin, avec les Russes accourus des Principautés;
vainqueurs et vaincus d'Austerlitz, réconciliés dans une pensée commune,
poursuivront alors de concert leur marche accélérée. Aux abords mêmes de
sa capitale, la Turquie ne pourra essayer d'une défense sérieuse: son
armée, rassemblée l'année précédente autour d'Andrinople, s'est dissipée
en grande partie après l'armistice, et sa reconstitution exigerait
plusieurs mois. Les alliés arriveront sans coup férir à Constantinople,
où l'émeute aura préparé leur œuvre, détruiront ou expulseront le
gouvernement du Sultan et décapiteront la Turquie.

[Note 323: _Mémorial_, 10-12 mars 1816.]

[Note 324: Lettre écrite le 18 avril 1808 au gouverneur des
Sept-Îles par l'un de ses correspondants en Albanie. Documents relatifs
aux îles Ioniennes et à l'Albanie, dont nous devons la communication à
l'obligeance de M. Auguste Boppe.]

Tandis que ce grand corps achèvera de mourir en d'impuissantes
convulsions, les masses de seconde ligne, les troupes d'occupation, se
mettront en mouvement. Peu à peu la partie occidentale de la péninsule
balkanique, attribuée à la France dans le partage, se couvrira de nos
soldats; leur mission sera de briser les résistances locales et
d'organiser le pays. Cependant la colonne de tête, l'armée tripartite,
poursuivra audacieusement sa pointe en Asie, marchant à la rencontre de
nouvelles troupes russes descendues du Caucase; quand elle aura atteint
l'Euphrate supérieur, mis le pied sur la route de la Perse et de
l'Hindoustan, sa tâche sera momentanément remplie: il s'agit pour elle
de menacer plutôt que de frapper, et c'est sur d'autres points que
l'Empereur se réserve de pousser à fond ses entreprises. Avant que les
troupes européennes aient traversé la Turquie de part en part, notre
flotte de Toulon aura été rejointe par des forces françaises ou alliées
accourues de tous les points de l'horizon. «J'attends d'autres
escadres[325]», écrit l'Empereur à Joseph; ce seront celles de Lorient,
de Brest, de Carthagène, les vaisseaux de l'île d'Elbe, ceux de
Lisbonne, de Cadix. Ainsi se composera une redoutable armée navale,
irrésistible par sa masse; frôlant d'abord les rivages de Tarente, elle
y prendra à son bord un corps expéditionnaire et ira le jeter en Égypte,
où la population nous appelle et espère en nous[326]. L'Angleterre,
visée dans son empire asiatique, se sentira atteinte en Égypte, et verra
les deux routes qui conduisent aux Indes par les États musulmans, celle
de terre et celle de mer, passer simultanément entre nos mains. En même
temps, devant nos ports de la mer du Nord et de l'Atlantique, des
flottes et des flottilles se montreront, exécuteront une série de
démonstrations; l'Irlande, travaillée par nos agents, frémira, et
d'agiles croisières, se glissant sur toutes les mers, iront porter
partout la terreur dans les possessions ennemies. Alors l'Angleterre,
étourdie de tant de chocs, ne sachant où répondre, impuissante à
distinguer les coups réels des attaques simulées, s'épuisant en efforts
stériles, chancellera éperdue au milieu de ce «tourbillon du
monde[327]»; à bout de forces et surtout de courage, elle cessera de
s'opposer aux destinées de la France nouvelle, reconnaîtra son
vainqueur, et la paix définitive sortira de cet immense bouleversement.

[Note 325: _Corresp._, 13561.]

[Note 326: Lettre du consul Drovetti, en date du 8 avril 1808,
archives des affaires étrangères, consulat du Caire.]

[Note 327: Lettre de Napoléon au roi Louis, 27 mars 1808.
_Corresp._, XVI, 589, pièce non numérotée.]

On voit donc que Napoléon entendait traiter sérieusement avec la Russie,
quoique éventuellement et à échéance indéterminée, dans le sens de sa
lettre, et loin que cette intention dût n'être chez lui que passagère,
elle devait, par la suite, prendre plus de consistance, résister aux
premières difficultés de l'affaire espagnole, et ne céder que devant un
ensemble d'événements dont les plus graves furent les plus imprévus.
C'est qu'en effet, comme toujours, si la raison stratégique se retrouve
à la base des projets conçus par Napoléon, si elle les engendre et les
suscite, son imagination découvre en eux des côtés d'éclat et de
grandeur qui les relèvent à ses propres yeux et l'entraînent plus
fortement à les suivre; sa lutte contre l'Angleterre pouvant l'obliger à
frapper la Turquie, cette nécessité réveille et développe en lui le
sentiment d'une œuvre régénératrice à accomplir au delà du Danube et de
l'Adriatique. Animé à la poursuite d'un tel but, peu lui importaient de
nouvelles vies à sacrifier, des crises à soulever, des engagements à
répudier, une politique traditionnelle à démentir. L'idée d'immoler un
antique allié ne l'arrêtait plus: il sacrifiait sans scrupule un
monarque qui voulait être son ami, ce sultan auquel il écrivait en ce
moment même sur un ton d'affection et de confiance, en recommandant
toutefois à son ambassadeur de remettre la lettre discrètement et sans
éveiller l'attention[328]. Ce double jeu lui semblait un simple calcul
de prudence, et, s'il évitait de se compromettre prématurément vis-à-vis
de la Turquie, il n'en agitait pas moins les moyens de la dépouiller.
L'utilité et la grandeur du but l'emportaient à ses yeux sur toute autre
considération, et l'iniquité des moyens disparaissait dans la justice
finale de l'ordre futur qu'il comptait inaugurer, en ramenant sous une
autorité forte, vivifiante, tutélaire, des pays disputés entre de
barbares tyrans, et en faisant régner la paix française dans la plupart
des contrées où Rome avait étendu jadis son despotisme civilisateur.

[Note 328: Archives des affaires étrangères, Turquie, 216.]



II


Sur quelles bases Napoléon songeait-il à fonder le régime nouveau de
l'Orient? En d'autres termes, dans quelles conditions proposait-il au
Tsar d'exécuter le partage? D'après quel principe fixait-il son propre
lot, celui de la Russie, celui de l'Autriche? Par quel procédé
espérait-il concilier des nécessités en apparence contradictoires, faire
tourner l'opération à la satisfaction d'Alexandre et au profit de la
France? La difficulté de répondre à cette question se complique d'une
lacune dans les documents. La lettre à Caulaincourt manque dans la
Correspondance et ne nous est pas intégralement parvenue[329]; c'est
seulement à l'aide des volumineuses réponses de l'ambassadeur, où
celui-ci se réfère sans cesse aux ordres de son maître, en donne
l'interprétation, en reproduit parfois les termes, qu'il devient
possible de reconstituer, sinon le texte complet, au moins le sens de
l'instruction.

[Note 329: L'extrait publié par M. de Tatistcheff (voy. p. 246),
étant destiné à être communiqué au cabinet de Russie qui l'a conservé
dans ses archives, ne fait que développer la lettre au Tsar, sans
indiquer les vues de l'Empereur sur les conditions du partage. D'une
manière générale, les lettres écrites par Napoléon à Caulaincourt,
pendant la mission de ce dernier en Russie, n'ont pas été retrouvées
jusqu'à présent, à de très rares exceptions près.]

À vrai dire, cette lettre, en la supposant littéralement connue, ne nous
éclairerait pas d'emblée sur les intentions de l'Empereur. D'après les
passages qui nous en sont parvenus, il est aisé de comprendre qu'elle ne
contenait rien de tout à fait précis, rien d'absolu, sur la mise en
application du principe posé. Il est douteux que Napoléon eût conçu dès
lors un plan de partage irrévocable et complet; à coup sûr, il ne
l'avait pas communiqué à son ambassadeur, pas plus qu'il ne livrait au
général chargé d'ouvrir le feu, au début d'une affaire, le secret des
opérations destinées à fixer le sort de la journée.

En diplomatie, comme à la guerre, ses habitudes variaient peu. Il
offrait d'abord le combat largement, c'est-à-dire que, s'adressant à la
partie adverse, il l'appelait à débattre la question d'ensemble et sous
toutes ses faces; c'était un moyen de faire produire à l'ennemi toutes
ses vues, livrer tous ses arguments. Laissant ainsi la discussion
s'engager sur toute la ligne, s'étendre, se disperser, il se rendait
compte des dispositions et des facultés d'autrui, de ses propres
avantages, de ce qu'il pourrait tenter et obtenir; alors, au milieu des
idées qui de part et d'autre avaient été jetées en avant, il démêlait un
moyen de solution, s'y attachait avec une détermination soudaine,
invincible, et s'appliquait à le faire prévaloir par l'effort de sa
volonté toute fraîche sur des adversaires déjà fatigués de la lutte.

Dans l'affaire du partage, cette tactique se révèle plus que dans toute
autre. Napoléon assigne à la négociation deux phases bien distinctes.
Dans la première, Caulaincourt aura à entamer une discussion générale et
sans conclusion; il devra aborder toutes les difficultés sans les
résoudre, amener les Russes «à présenter des vues[330]», c'est-à-dire à
montrer le fond même de leurs espérances et de leurs convoitises. Dans
la seconde phase, l'Empereur se découvrira et donnera de sa personne:
présentant une solution toute faite, celle qu'il aura jugée d'après les
indications du débat préliminaire à la fois la plus pratique et la plus
favorable, il s'efforcera de l'imposer, soit dans ses conférences avec
un envoyé russe muni de pleins pouvoirs, soit dans un colloque avec
Alexandre lui-même, attiré à un second Tilsit. Dans sa lettre au Tsar,
il fait allusion à une nouvelle entrevue: à Caulaincourt, il ordonne de
la proposer positivement. Pourvu qu'elle ait lieu à bref délai, il
abandonne à Alexandre le soin d'en fixer le lieu et la date. Que le Tsar
et l'ambassadeur «mettent le compas sur la carte[331]», qu'ils
choisissent un point à égale distance de Pétersbourg et de Paris, que le
monarque russe fasse savoir son intention de s'y trouver à tel jour,
Napoléon accepte d'avance le rendez-vous, promet d'y être exact,
autorise Caulaincourt à prendre en son nom des engagements formels, et
cet empressement atteste une fois de plus sa volonté de diriger par
lui-même la dernière partie de la négociation.

[Note 330: Rapport de Caulaincourt du 29 février 1808.]

[Note 331: _Id._, 26 février 1808. Cf. l'extrait publié par M. de
Tatistcheff.]

Ainsi le débat qui allait s'ouvrir à Pétersbourg n'aurait qu'un
caractère préparatoire. Toutefois, s'il convenait, pour qu'il remplît
son but, de lui laisser une grande latitude, encore importait-il de lui
fixer des limites, de réserver certaines positions. Bien que l'Empereur
se promît de recouvrer par lui-même une partie du terrain que son
représentant aurait abandonné, celui-ci ne pouvait se retirer
indéfiniment, même en combattant, sous peine de laisser concevoir aux
Russes des espérances irréalisables. Il était donc nécessaire, dès à
présent, d'opposer sur quelques points à leurs prétentions une
résistance absolue: ces points, Napoléon les indiquait à Caulaincourt,
et les rapports de l'ambassadeur permettent de les distinguer. Sur
d'autres, il se résignait à des concessions plus ou moins graves; sur
d'autres enfin, il suggérait divers moyens de transaction, se réservant
de choisir entre eux, en temps opportun, ceux qui lui paraîtraient les
plus propres à ménager l'entente définitive.

Chacun des copartageants avait à sa portée des contrées qui s'offraient
naturellement à ses convoitises; il s'en saisirait tout d'abord. Tandis
que la domination française, partant de la Dalmatie, s'allongerait sur
les rivages de l'Adriatique et de la mer Ionienne, à l'autre extrémité
de l'Orient, les Principautés seraient attribuées définitivement à la
Russie, mais lui seraient comptées dans son lot pour une part
proportionnée à leur étendue, à leur extrême importance. Au delà du
Danube, la zone comprise entre ce fleuve et les Balkans semblait le
prolongement des nouvelles acquisitions de nos alliés; Napoléon ne la
leur refusait pas. Mais jusqu'où les laisserait-il venir dans l'Ouest et
au Midi? Sur le Danube, il leur interdisait la Serbie, qui serait
constituée à l'état de principauté autonome ou placée sous la dépendance
de l'Autriche. De Belgrade, l'attention de l'Empereur obliquait vers le
sud-est, dépassait les obscures régions de la Roumélie, champ ouvert aux
compétitions respectives de la Russie et de l'Autriche, se portait
jusqu'aux extrémités de la péninsule, rencontrait les Détroits et
Constantinople. Là surgissait la difficulté capitale. Placée dans un
site incomparable, où Rome s'est transportée naguère pour gouverner plus
commodément le monde, Constantinople semble née pour régner.
L'imagination populaire attachait alors à sa possession une idée de
souveraineté sur toutes les contrées d'alentour. Aux yeux des
contemporains, tandis que le reste de la péninsule se voilait encore
d'épaisses ténèbres, Constantinople, se découvrant dans le rayonnement
de sa gloire passée, de son immuable beauté, portait et renfermait en
elle l'Orient européen tout entier: telle la coupole dorée qui brille au
sommet d'un monument, se montrant la première aux regards, les appelle,
les fascine, semble de loin composer à elle seule l'édifice dont elle
n'est que l'étincelant décor.

C'est une croyance établie que Napoléon n'eût jamais abandonné
Constantinople à la Russie; elle repose sur une tradition confirmée par
certains passages du _Mémorial_. «Constantinople, a dit l'Empereur à
Sainte-Hélène, est placée pour être le centre et le siège de la
domination universelle[332].» Cependant nous avons entendu Napoléon,
dans ses entretiens avec Tolstoï, avec Metternich[333], prévoir et
admettre l'établissement des Russes sur le Bosphore: en 1812, dans une
conversation tenue avec M. de Narbonne, il a reconnu avoir offert
Constantinople à l'empereur Alexandre[334]. La contradiction entre ces
divers témoignages nous paraît s'expliquer chez Napoléon par des états
d'esprit différents et successifs. À Sainte-Hélène, il exprimait ses
idées sous une forme théorique et absolue, sans tenir compte des
nécessités qui avaient pu en modifier l'application: il composait
d'ailleurs ses traits pour la postérité et aimait à se présenter devant
elle comme le défenseur de l'indépendance européenne contre une ambition
sans mesure. Au contraire, sa confidence à M. de Narbonne semble
répondre à l'ordre d'idées tout spécial dans lequel il se trouvait placé
en 1808. Demandant à la Russie un grand effort, songeant à se servir
d'elle pour porter aux Anglais «le coup de massue[335]», il répugnait
moins à payer son concours de faveurs extraordinaires.

[Note 332: _Mémorial_, 10-12 mars 1816.]

[Note 333: Voy. pages 200 et 234.]

[Note 334: _Souvenirs contemporains d'histoire et de littérature_,
par VILLEMAIN, nouvelle édition, Paris, 1858, 178.]

[Note 335: Rapport de Caulaincourt du 29 février 1808.]

Irait-il toutefois jusqu'à lui livrer la position sans rivale qui lui
eût ouvert l'accès de la Méditerranée et donné prise sur toute l'Europe?
Assurément non. Mais la ville de Constantin ne compose pas à elle seule
toute cette position; elle n'en est que l'une des parties. Le passage
entre la mer Noire et la Méditerranée comprend d'abord le Bosphore, puis
s'épanouit en une mer intérieure, devient la Propontide, se resserre
ensuite aux Dardanelles; cette précieuse porte de communication possède
deux serrures, et Napoléon, en se réservant l'une d'elles, pouvait
paralyser l'autre entre les mains de la Russie. L'idée lui était donc
venue de scinder la position en litige et, dans le cas où l'empereur
Alexandre demanderait péremptoirement Constantinople, d'en subordonner
l'acquisition par nos alliés à l'établissement aux Dardanelles d'une
autre puissance, soit la France elle-même, soit l'Autriche[336]. Certes,
Caulaincourt ne devrait pas offrir d'emblée Constantinople; il devait la
refuser d'abord, proposer d'en faire le siège d'un État indépendant et
neutre, assis sur les deux détroits, puis, si la Russie devenait trop
pressante, se replier lentement sur les Dardanelles et y concentrer sa
résistance. Cette tactique amènerait peut-être la Russie à se désister
de ses exigences; peut-être n'était-ce qu'un moyen de lui refuser
indirectement Constantinople, en mettant à l'abandon de cette ville une
condition difficilement admissible. Si le Tsar eût souscrit au moyen
terme proposé, Napoléon eût-il définitivement consenti à le faire
empereur de Byzance? Nous sommes loin de l'affirmer; il est probable que
sa dernière détermination restait en suspens. Un fait seul est certain:
en février 1808, il ne rangeait pas la question de Constantinople au
nombre de celles sur lesquelles il se refusait à transiger et qu'il
plaçait en dehors de toute discussion.

[Note 336: Lettre de Caulaincourt du 16 mars 1808.]

Napoléon ne faisait jamais de concessions gratuites: s'il ne repoussait
pas de prime abord la plus éclatante de toutes, c'était que cette
condescendance, peut-être apparente, pouvait le conduire à de grands, à
d'extraordinaires avantages. L'Égypte était pour lui ce qu'était
Constantinople pour la Russie, la position culminante; il se la
réservait dans tous les cas. Mais cette conquête en nécessitait
d'autres. Afin de protéger notre nouvelle colonie, il serait
indispensable de lui donner pour annexe la Syrie, qui la dominait au
nord, d'acquérir aussi Chypre, Candie, ces avant-postes d'Alexandrie, et
de relier par une chaîne d'îles françaises l'Égypte réduite en province
à la Morée délivrée par nos armes: la France n'aurait plus alors qu'à
achever la conquête de l'Archipel, à mettre la main sur les échelles
d'Asie Mineure, pour dominer à leur point de jonction toutes les routes
maritimes de l'ancien monde et régner sur le principal carrefour du
globe.

Toutefois, Napoléon ne désirait pas que les possessions ottomanes
d'Afrique et d'Asie fissent dès à présent l'objet d'une attribution
précise, parce qu'il n'était point fixé sur les proportions à donner au
remaniement projeté, parce qu'il craignait aussi que la Russie, si la
France obtenait formellement des provinces au delà des mers, ne s'en
autorisât pour restreindre notre lot européen. Ce qu'il désirait,
c'était que l'empereur Alexandre, concentrant son attention sur le
Danube, la mer Noire et Constantinople, nous laissât la main libre en
Égypte, en Syrie, dans les Échelles, nous accordât même dans ces parages
le concours désintéressé de sa marine. La flotte russe de la
Méditerranée n'avait pas encore regagné la Baltique; ses vaisseaux
restaient dispersés entre Trieste, l'île d'Elbe et Lisbonne, inutiles,
endormis sur leurs ancres, et Napoléon voyait avec douleur cette force
demeurer inactive, alors que les ressorts de son énergie se tendaient
principalement vers la lutte sur les mers. Il avait donc chargé
Caulaincourt de demander la mise à ses ordres des vaisseaux moscovites,
le pouvoir d'en disposer suivant ses convenances, de les employer comme
une fraction de nos escadres. Il voulait que cette coopération lui fût
assurée dès à présent, qu'elle précédât tout arrangement définitif, que
la Russie, en nous prêtant sa flotte, favorisât nos opérations
préliminaires autour de Corfou et de la Sicile, qu'elle concourût à la
formation de cette puissante _Armada_ destinée à recueillir les
dépouilles maritimes de la Turquie et qui ne devait quitter Toulon que
pour être maîtresse de la Méditerranée[337]. Que si la Russie, en
échange de tant de services, demandait à son tour la faculté de prendre
hors du continent européen, Caulaincourt ne la lui refuserait pas; il la
lui offrirait seulement loin de nous, dans le nord de l'Asie turque, lui
désignerait Trébizonde, la côte méridionale de la mer Noire, et lui
montrerait de ce côté le champ naturel de son expansion[338].

[Note 337: _Corresp._, 13897.]

[Note 338: Rapports et lettres de Caulaincourt du 26 février au 16
mars 1808. Nous avons publié ces pièces dans la _Revue d'histoire
diplomatique_, 1er juillet 1890.]

Ainsi, que l'Euxin devienne un lac moscovite, pourvu que la Méditerranée
devienne un lac français, telle paraît avoir été la pensée dominante de
Napoléon. Il y ajoutait ce correctif que les deux mers pourraient
toujours être séparées l'une de l'autre; il se réservait la faculté
d'isoler l'Euxin, le cas échéant, et c'était dans cette vue qu'il
proposait la création à Constantinople d'un État intermédiaire,
constitué gardien des Détroits et chargé de les fermer à la Russie. Si
cette puissance voulait à tout prix Constantinople, l'occupation des
Dardanelles, où s'élèverait un établissement destiné à clore la
Méditerranée dans l'Est, remplirait sous une autre forme le but de
l'Empereur. La Russie trouverait alors à Constantinople le terme
magnifique, mais définitif, de sa carrière européenne, et quand elle
aurait rempli sa mission historique et providentielle, relevé et vengé
la Croix sur le Bosphore, fait resplendir sous les voûtes de
Sainte-Sophie les pompes du culte grec, tout auprès de sa conquête, elle
se heurterait à l'avant-garde de l'Occident, postée sur le second
détroit, puissamment retranchée, soutenue par les forces de la France et
de l'Autriche, présentant un plus sérieux obstacle que la faible et
inconsistante Turquie. Devant «ce barrage[339]» elle refluerait;
fortement contenue du côté de l'Europe, elle irait se répandre en Asie,
où Napoléon lui indiquait et lui ouvrait la voie. Ainsi s'explique la
phrase prononcée plus tard devant M. de Narbonne et dont les deux
parties paraissent au premier abord s'exclure: «J'ai voulu refouler
amicalement la Russie en Asie: je lui ai offert Constantinople[340].»
Par un prodigieux détour, par la voie de l'alliance russe, Napoléon se
rapprochait du point où Talleyrand avait voulu le conduire par les
chemins de l'alliance autrichienne. Quelques satisfactions d'orgueil,
d'imagination, qu'il réservât à la Russie, il ne la laisserait pourtant
s'établir que sur le rebord oriental de la péninsule des Balkans; en lui
livrant les embouchures du Danube sans la Serbie, la côte bulgare sans
les parties centrales de la Roumélie, Constantinople peut-être, mais
sans les Dardanelles, il la placerait dans une position stratégiquement
inférieure à celle de l'Autriche, fortement installée au cœur de
l'ancienne Turquie; poussant à la fois les deux empires vers l'Est, il
les rejetterait l'un sur l'autre et finirait par diriger le premier dans
une voie où il se trouverait un jour en contact, c'est-à-dire en lutte
avec l'Angleterre. Ainsi s'établirait un conflit permanent entre les
trois puissances que nous avions à combattre ou à redouter, et le recul
simultané de nos deux rivales du continent, en dégageant le terrain
devant nous, laisserait la France arbitre de l'Europe et reine de la
Méditerranée.

[Note 339: _Mémorial_, 10-12 mars 1816.]

[Note 340: VILLEMAIN, 178.]



                          CHAPITRE VIII

               LES ENTRETIENS DE SAINT-PÉTERSBOURG


Impatience et angoisses d'Alexandre.--Malgré les efforts de
Caulaincourt, la Russie hésite à s'engager contre la Suède.--Excuses
diverses qu'elle allègue.--Les affaires traitées au bal.--La fête de la
bénédiction des eaux.--Défilé des troupes; Alexandre promet de les
employer contre la Suède.--Nouvel ajournement.--Protestations de
l'ambassadeur; moyen terme adopté.--Le baron de Stedingk.--On essaye
d'apaiser les inquiétudes de la Suède.--Brusque irruption des Russes en
Finlande.--Alexandre réclame avec plus de force des concessions en
Orient.--Cadeaux de Napoléon.--Alexandre espère des provinces et ne
reçoit que des armes de luxe et des porcelaines de Sèvres.--Contentement
officiel et déception intime.--Impossibilité de s'entendre sur la
Silésie.--Le péril redouble pour l'alliance.--Arrivée de la lettre du 2
février.--Coup de théâtre.--Ravissement d'Alexandre.--Épanouissement des
visages.--La réflexion ramène la défiance.--Alexandre voudrait obtenir
une renonciation formelle à la Silésie et des garanties contre
l'extension de l'État varsovien.--Artifice de langage.--Alexandre
propose de faire Constantinople _ville libre_.--Conférences entre
Caulaincourt et Roumiantsof au sujet du partage: caractère
extraordinaire de cette négociation.--Distribution de villes, de
provinces, de royaumes.--Première escarmouche au sujet de Constantinople
et des Dardanelles.--Marche prudente et nombreux détours de Roumiantsof:
la bataille s'engage.--Caulaincourt laisse entrevoir la possibilité de
céder Constantinople, se replie sur les Dardanelles et y concentre sa
résistance.--Il en appelle du ministre au souverain.--Changement dans le
langage d'Alexandre: motifs et conseils qui le portent à réclamer
Constantinople et les Détroits; il se fixe à cette prétention avec une
opiniâtre ténacité.--Longues heures de discussion avec Roumiantsof.--Les
Dardanelles restent l'objet du litige.--La _langue de chat_.--Deux
ministres en une seule personne.--Pour obtenir la position contestée, la
Russie nous abandonne l'Égypte et les échelles d'Asie Mineure, nous
offre une route militaire à travers les Détroits, met ses flottes à
notre disposition.--Moyen de transaction suggéré par Caulaincourt: la
France et la Russie auraient chacune leur Dardanelle.--Refus de
Roumiantsof.--Dernière conversation avec Alexandre.--Note de Roumiantsof
et réserves de Caulaincourt.--L'Orient franco-russe.--Lot de
l'Autriche.--Alexandre exige comme condition de l'entrevue un accord
préalable sur les bases du partage.--Ses deux lettres à Napoléon.--Envoi
de cadeaux.--Les marbres de Sibérie au palais de Trianon.--Impression
d'ensemble transmise par Caulaincourt.--Le partage du monde.

L'empereur de Russie attendait avec une anxiété croissante une réponse à
ses appels successivement transmis par Savary et par Caulaincourt.
Pendant les premières semaines de l'année 1808, la tâche de notre
ambassadeur auprès de lui était devenue singulièrement délicate: il
devait, en vertu de ses instructions antérieures, demander à la Russie
de nouveaux gages et ne lui laisser prendre aucun des avantages qu'elle
sollicitait, lui recommander l'activité au Nord, la patience au Midi, et
sans lui permettre d'agir contre la Turquie, hâter ses résolutions
contre la Suède.

Sourd aux remontrances, insensible aux menaces, le roi de Suède avait
définitivement refusé de s'unir aux deux empires et de fermer ses ports
à l'Angleterre. Chez ce monarque à l'âme chevaleresque, à l'esprit mal
équilibré, la fidélité au passé et la haine de l'empereur
révolutionnaire avaient pris les proportions d'une idée fixe. Au milieu
de l'Europe prosternée, il voulait rester debout, et eût cru, en se
pliant aux injonctions de la France ou de ses alliés, transiger avec
l'honneur. Dès que ses dispositions ne laissèrent plus de doute,
Caulaincourt pressa le Tsar de recourir aux moyens annoncés et
d'attaquer la Suède. Alexandre ne s'y refusait pas: vers la fin de 1807,
les corps destinés à envahir la Finlande achevèrent de se grouper et de
s'organiser autour de Pétersbourg. Cependant, l'armée se trouvant au
complet et n'attendant plus qu'un ordre de marche, une certaine
hésitation commença de se manifester chez le gouvernement. Les derniers
préparatifs se poursuivaient avec mollesse, ils s'interrompaient
souvent. Les lenteurs inhérentes à l'administration russe ne suffisaient
pas à expliquer ces retards, et c'était avec raison que Caulaincourt les
attribuait pour partie à d'autres motifs.

Jusqu'alors la rupture avec la Grande-Bretagne avait gardé un caractère
platonique; Alexandre avait déclaré la guerre à nos ennemis, il ne la
leur faisait pas. Envahir la Suède, alliée et cliente du cabinet
britannique, c'était passer de la menace à l'action, se fermer tout
retour en arrière, et Alexandre hésitait à risquer ce pas définitif
avant d'être entièrement rassuré sur nos intentions. Il craignait en
même temps, s'il se hâtait d'occuper la Finlande, que Napoléon ne lui
désignât cette conquête comme un équivalent aux provinces turques et ne
la portât aussitôt à l'actif de la Russie, afin de réduire d'autant la
part de cette puissance sur le Danube et la mer Noire[341].

[Note 341: Lettres et rapports de Caulaincourt, janvier 1808,
_passim._]

La Russie ne se pressait donc pas d'agir, et le comte Roumiantsof, à qui
revenait la charge de résister à nos instances, multipliait avec une
inépuisable fécondité les prétextes d'ajournement. Un jour, c'était le
dégel qui arrêtait le mouvement des troupes; le lendemain, les vivres
faisaient défaut; le surlendemain, le général en chef Buxhoewden avait
fait une chute de cheval qui le condamnait à l'immobilité; puis, la fête
de l'Épiphanie approchait: c'était en ce jour que l'on procédait à la
bénédiction des eaux, et la cérémonie religieuse s'accompagnait
traditionnellement d'une grande revue. Pour rehausser l'éclat de ce
spectacle, il convenait d'y faire figurer les troupes du corps
expéditionnaire; on devait donc les retenir à Pétersbourg jusqu'à la
date solennelle. Contre cette tactique, l'unique ressource de
l'ambassadeur était de recourir au Tsar, qui se piquait de traiter les
affaires avec plus de largeur, et de fait il était rare qu'un entretien
avec lui n'aboutît point à une réduction des délais réclamés par son
ministre[342].

[Note 342: _Id._]

Heureusement, les occasions de s'entretenir avec le souverain ne
manquaient pas à notre envoyé. Non seulement Alexandre admettait plus
que jamais M. de Caulaincourt dans son intérieur, mais les rencontres de
la vie mondaine les mettaient presque chaque soir en présence. L'hiver
s'avançait, Pétersbourg redoublait d'animation, et les fêtes officielles
ou privées se succédaient de plus belle. L'empereur se montrait dans les
unes comme dans les autres, s'y attardait jusqu'à la fin de la nuit, et,
se livrant au plaisir avec l'ardeur de son âge, n'interrompait ses
occupations galantes que pour causer avec l'ambassadeur de France. On le
voyait alors aller à M. de Caulaincourt, l'aborder familièrement et
s'oublier avec lui dans de longues conversations. Les assistants,
attirés par la curiosité, retenus par le respect, formaient à quelque
distance un cercle de spectateurs, et le plus attentif était le ministre
de Suède, le vieux et spirituel baron de Stedingk, qui voyait discuter
sous ses yeux et sans lui le sort de son pays. Au moins cherchait-il à
surprendre sur la physionomie et dans les gestes des deux interlocuteurs
le secret de leurs propos; il voyait l'ambassadeur se montrer pressant,
l'empereur résister d'abord, puis céder, et à la profondeur des
révérences qui accueillaient ses dernières paroles, il jugeait que
l'ennemi de la Suède avait obtenu de nouvelles assurances et que le
péril se rapprochait[343].

[Note 343: _Mémoires de Stedingk_, II, 434.]

Le 6 janvier, par une faveur sans précédent, Caulaincourt accompagna
l'empereur à la bénédiction des eaux; il fut placé à ses côtés pendant
toutes les phases de cette cérémonie essentiellement russe, suivit sur
la glace la procession formée par le clergé, les deux impératrices, la
cour, l'empereur et son état-major. Après la Bénédiction, les troupes
défilèrent; il y avait quarante-sept bataillons, trente-neuf escadrons,
une armée entière: «C'était un coup d'œil superbe, dont je me serais
bien passé[344]», écrivait Stedingk, qui contemplait d'une fenêtre,
spectateur mélancolique, ce redoutable déploiement de forces. «Avez-vous
été content de mes troupes?» dit l'empereur à Caulaincourt après la
revue.--«Oui, Sire, je les ai trouvées superbes[345],» répondit
l'ambassadeur, et il prit prétexte de ce compliment pour demander une
fois de plus que l'emploi de cette armée d'élite ne fût pas plus
longtemps retardé. On lui répondit qu'une déclaration, équivalant à un
manifeste de guerre, allait être lancée, et, cette fois, notre
ambassadeur crut avoir cause gagnée.

[Note 344: _Id._, II, 430.]

[Note 345: Rapport de Caulaincourt du 21 janvier 1808.]

Quelle ne fut pas sa déception, lorsque, se présentant le lendemain chez
le ministre des affaires étrangères pour y prendre copie de la
déclaration, il apprit de sa bouche que tout était remis à quinzaine. Il
se récria, ne se priva point de mettre en opposition les paroles du
maître et celles de Roumiantsof, signala les premières comme la loi
suprême et traita d'«hérétiques[346]» tous ceux qui y contrevenaient.
Alexandre ne voulut point que sa loyauté fût mise en doute, et un moyen
terme fut adopté. Il fut convenu que la déclaration serait dressée
sur-le-champ et qu'un double nous en serait remis; seulement, cette
communication, qui liait la Russie envers la France, devait rester
confidentielle jusqu'au 15 février, époque à laquelle l'acte de rupture
serait signifié à la cour de Stockholm et l'armée entrerait en
Finlande[347]. Par ses lenteurs calculées, la Russie s'était réellement
mise hors d'état d'agir avant l'instant fixé et, d'autre part, recourant
à un procédé d'une habileté peu scrupuleuse, elle ne voulait avertir
définitivement ses voisins qu'au moment de les frapper[348]. On tint
donc jusqu'au bout à Stedingk un langage rassurant, on essaya d'apaiser
les inquiétudes de la Suède, tout en se préparant à la surprendre: «Je
cause tant qu'on veut à Pétersbourg, disait Alexandre, mais cela
n'empêche pas mes troupes d'agir[349].» En effet, l'armée se rapprochait
insensiblement de la frontière; elle la franchit brusquement le 15, et
les hostilités commencèrent, le cabinet impérial se bornant à atténuer
par quelques réticences de langage l'effet de cette soudaine attaque.

[Note 346: Caulaincourt à Champagny, 29 janvier 1808.]

[Note 347: _Id._]

[Note 348: STEDINGK, II, 438. Cf. LEFEBVRE, III, 342-350.]

[Note 349: Rapport de Caulaincourt du 17 février 1808.]

La Russie avait une fois de plus rempli ses promesses. Dans cette
exactitude, elle se découvrit de nouveaux droits à réclamer les
provinces turques, et ses exigences en acquirent plus d'âpreté.
Malheureusement, en ce mois de février, Caulaincourt ne pouvait encore
que conformer son langage aux ordres ambigus qui lui avaient été
expédiés dans le courant de janvier. Durant cette période, dans ses
rapports avec la Russie, Napoléon cherchait à remplacer les concessions
par les attentions: chaque envoi de dépêches s'accompagnait de présents
pour l'empereur Alexandre, choisis avec goût et délicatesse. Alexandre
remerciait avec effusion, mais eût préféré quelques lignes décisives, et
rien n'est si piquant que le contraste entre la satisfaction officielle
qu'il se croyait tenu de témoigner et le désappointement qui perçait
dans ses entretiens intimes.

Le 6 février, un courrier arrive de Paris: il est chargé des dépêches
écrites par Champagny les 15 et 18 janvier et qui recommandent de tenir
tout en suspens; il apporte en même temps pour Sa Majesté Russe une
collection d'armes précieuses. Le lendemain, Caulaincourt vit l'empereur
à la parade. «Vous avez un courrier», lui dit celui-ci; et il continua:
«Je regrette que ce soit aujourd'hui dimanche. Il faut que je dîne en
famille, mais venez demain manger ma soupe.» Le lendemain, pendant le
dîner, l'empereur ne parla que de Paris et de la France. «Il nomma tous
les maréchaux, écrivait Caulaincourt à Napoléon, parla des aides de camp
de Votre Majesté, de l'armée, de l'avantage de ne pas avoir de tableau
d'ancienneté à suivre pour l'avancement, et de pouvoir donner au mérite
seul. Après le dîner, je passai dans son cabinet et lui offris les armes
de Votre Majesté. Il les examina en détail, se récria à chaque instant
sur leur fini, sur leur élégance, me répéta souvent que Votre Majesté le
comblait, et qu'il sentait bien vivement le prix de chacune de ces
marques de souvenir, quoique chaque courrier lui en apportât de
nouvelles. Il me dit ensuite qu'il avait le regret de ne pouvoir rien
lui offrir de cette perfection, puis il ajouta: «Avez-vous reçu une
lettre de l'Empereur?»--«Non, Sire», fut obligé de répondre
Caulaincourt, et aussitôt le front du Tsar se rembrunit. Au cours de
l'entretien, ses plaintes s'échappèrent plusieurs fois: «Je fais pour ma
part, disait-il, tout ce qui est possible; j'ai rempli tous mes
engagements; l'Empereur me trouvera toujours disposé à aller au-devant
de ce qu'il croira utile et même de ce qui lui sera agréable, mais je
m'attendais, je vous l'avoue, à une réponse conforme à ce que m'a dit
l'Empereur à Tilsit[350].» Et quelques jours après, rencontrant
Caulaincourt au bal, le Tsar ajoutait ces paroles: «Je désirerais
pourtant que cela se terminât[351].»

[Note 350: Rapport de Caulaincourt du 9 février 1808.]

[Note 351: Rapport du 14 février 1808.]

Le 20 février, nouveau courrier de France; il apporte, avec la longue et
incertaine dépêche du 29 janvier, un tableau peint sur porcelaine,
chef-d'œuvre de la manufacture de Sèvres. Quand cette pièce unique fut
présentée à la famille impériale, la tsarine Elisabeth, sortant de sa
réserve, en fit délicatement l'éloge. Alexandre voulut renvoyer à
Napoléon la gloire des progrès accomplis par l'art sous son
gouvernement: «Le génie anime tout», fit-il remarquer avec courtoisie.
Puis, prenant le général en particulier: «Eh bien, lui dit-il, vous
parle-t-on de la Turquie? L'Empereur doit avoir pris son parti; il sait
s'il veut ou non tenir ce qu'il m'a dit à Tilsit[352].» N'étant pas
autorisé à satisfaire son ardente curiosité, Caulaincourt put désormais
suivre sur son visage, jour par jour, les progrès de son mécontentement;
il le trouva d'abord «sérieux», ensuite «pensif», puis «rêveur» et même
«sombre[353]».

[Note 352: _Id._, du 20 février 1808.]

[Note 353: Caulaincourt à Champagny, 17 février 1808.]

L'ambassadeur reprenait-il la pensée d'échanger la Silésie contre les
provinces roumaines, Alexandre la rejetait avec plus d'opiniâtreté que
jamais, et la discussion recommençait pour la dixième fois, pénible et
fastidieuse. S'il ne paraissait plus tout à fait impossible de faire
souscrire la Russie à une nouvelle mutilation de la Prusse, encore
faudrait-il que la province sacrifiée ne fût point la Silésie et que la
cour de Kœnigsberg[354] reçût un semblant de compensation; d'ailleurs,
cet expédient ne rétablirait pas la confiance et laisserait un nuage sur
l'avenir. Les dépêches de Tolstoï, qui continuait de voir «tout en
noir[355]» et de dénoncer le péril polonais, les gémissements de la
Prusse, qui accusait le cabinet de Pétersbourg de l'immoler à ses
propres ambitions, achevaient de jeter le trouble dans l'âme
d'Alexandre. Si ses ménagements envers Caulaincourt, sa douceur et son
aménité naturelles l'empêchaient d'exprimer toute sa pensée, Roumiantsof
s'en faisait l'interprète autorisé; il laissait clairement entendre que
nos premières propositions demeuraient inacceptables, que nos procédés
dilatoires n'étaient bons pour personne, qu'ils fournissaient des armes
à nos ennemis; au ton grave, pressant, parfois amer de ses discours, on
sentait que le Tsar se détachait rapidement et que le péril pour
l'alliance devenait extrême. Cependant les semaines, les jours
s'écoulaient sans apporter de réponse concluante, et les intentions de
l'Empereur s'enveloppaient toujours d'un impénétrable mystère[356].

[Note 354: Frédéric-Guillaume et la reine Louise venaient de
s'établir à Kœnigsberg, en attendant que Berlin leur fût rendu.]

[Note 355: Tolstoï à Roumiantsof, 14-26 janvier 1808. Archives de
Saint-Pétersbourg.]

[Note 356: Correspondance de Caulaincourt avec l'Empereur et avec le
ministre des relations extérieures, janvier, février 1808, _passim._]

Enfin, le 25 février, la lettre impériale du 2 arriva à Pétersbourg,
portée par le chambellan Darberg. Ce fut un coup de théâtre. Plus
l'attente avait été longue, impatiente, douloureuse, plus le ravissement
fut extrême. Si l'empereur Alexandre avait témoigné jusqu'alors moins de
goût pour le partage que pour la simple acquisition des Principautés, en
voyant aujourd'hui le rêve doré de ses ancêtres devenir réalité, se
laisser approcher et saisir, il sentit vibrer en lui cette passion
héréditaire qui faisait étinceler les yeux de son aïeule Catherine,
quand elle parlait de l'Orient; il ne sut point maîtriser son émotion
et, devant Caulaincourt, dont le récit nous a transmis toutes les
particularités de cette scène, s'abandonna à un transport de joie.

Caulaincourt s'était rendu au palais, afin d'informer le grand maréchal
Tolstoï qu'il avait à présenter au Tsar une lettre de l'Empereur.
Aussitôt prévenue, «Sa Majesté, écrit l'ambassadeur, me donna l'ordre de
passer chez elle tel que j'étais. Je demandai la permission d'aller
chercher la lettre de Votre Majesté et je l'apportai de suite.

L'EMPEREUR.--Pourquoi ne vouliez-vous point entrer? Il n'y a point de
cérémonie dans mon cabinet. Je ne reçois jamais assez tôt une lettre de
l'Empereur et je vous vois toujours avec plaisir. L'Empereur se
porte-t-il bien? Je pense que nous aurons à causer.

L'AMBASSADEUR.--J'ai l'honneur de remettre à Votre Majesté une lettre de
l'Empereur mon maître.

«L'empereur la prit avec empressement et me dit: «Je vous demande,
général, la permission de la lire. Vous n'êtes point de trop»,
ajouta-t-il parce que je me retirais. L'empereur était sérieux, son
visage s'anima peu à peu; il sourit à la fin de la première page, puis
après il s'écria: «Voilà de grandes choses», et répéta plusieurs fois:
«Voilà le style de Tilsit.» À la phrase: «_Ne cherchons pas dans les
gazettes_», il s'écria: «Voilà le grand homme», me lut cette phrase,
puis continua tout bas jusqu'à la fin. Il me prit ensuite par la main et
me dit en la serrant avec émotion: «Dites à l'Empereur combien je suis
touché de sa confiance, combien je désire le seconder. Vous êtes témoin
de la manière dont je reçois sa lettre, je veux vous la lire.»
L'empereur la lut avec moi; il s'arrêtait à chaque phrase, mais surtout
à celle précitée. Après il me dit: «Général, je vous parle franchement,
cette lettre me fait grand plaisir: c'est le langage de Tilsit.
L'Empereur peut compter sur moi, car je n'ai point changé de ton, vous
le savez[357].»

[Note 357: Rapport de Caulaincourt n° 17. Les rapports de
l'ambassadeur durant cette négociation n'étant pas tous datés, nous les
indiquons par leur numéro d'ordre.]

«Il se mit alors, avec volubilité, à parler des moyens de s'entendre
définitivement, après que Caulaincourt et Roumiantsof auraient tenu des
conférences et préparé les bases de l'accord. Il désirait ardemment
aller à Paris; mais comment n'y rester que quelques jours, et pouvait-il
s'absenter longtemps dans les circonstances présentes? C'était un voyage
qu'il réservait pour l'avenir, une récompense qu'il s'accorderait après
de glorieux travaux. Quant à envoyer un homme de confiance, la
difficulté était de le trouver, «L'Empereur a vu par Tolstoï que je n'en
avais pas; en connaîtriez-vous un ici? J'ai choisi Tolstoï parce qu'il
n'est pas intrigant; eh bien, il ne mène pas les affaires. L'Empereur
n'est pas content de lui: de vous à moi, je m'en aperçois depuis
longtemps.» Il penchait donc pour une entrevue à mi-chemin, il irait
«comme un courrier», afin de se rencontrer plus tôt avec son allié. En
attendant, il voulait que l'on fît connaître à l'Empereur ses
sentiments: «Parlez-lui de ma reconnaissance... Au revoir, général»,
ajouta-t-il en congédiant M. de Caulaincourt; «êtes-vous encore fâché de
votre négligé? Moi, je suis bien aise de vous avoir vu.» Et le rapport
de l'ambassadeur se termine ainsi: «Le soir, au bal, l'empereur me parla
plusieurs fois, me répéta: «J'ai relu plus d'une fois la lettre de
l'Empereur, voilà des paroles de Tilsit.» Je l'assurai qu'on n'en avait
jamais proféré d'autres[358].»

[Note 358: Rapport n° 17.]

Le premier mouvement d'Alexandre avait été l'enthousiasme; le second fut
la réflexion, et celle-ci réveilla la défiance. Le soupçon qui nous
saisit aujourd'hui, quand nous lisons la lettre du 2 février et que nous
songeons aux circonstances dans lesquelles elle fut écrite, au besoin
qu'avait Napoléon de s'épargner une réponse positive au sujet de la
Prusse, de suspendre et de déplacer le débat, Alexandre et Roumiantsof
l'éprouvèrent fortement; ils craignirent (c'est Caulaincourt qui parle)
que «le partage proposé ne fût un moyen de changer la question et de
rester en Silésie, sans que la Russie fût en position de demander
pourquoi[359]». Cette pensée, faisant suite à toutes celles qui, depuis
trois mois, assiégeaient le Tsar, empoisonnait sa joie; elle devint si
absorbante qu'il lui fallut à tout prix un éclaircissement. Roumiantsof
fut chargé de tâter Caulaincourt, de le presser au besoin, et c'est
ainsi que, dans la première conférence entre les deux négociateurs, la
Prusse devint l'objet principal d'un entretien dont la Turquie semblait
appelée à faire tous les frais.

[Note 359: Lettre de Caulaincourt à l'Empereur du 29 février 1808.]

Ce que le ministre russe voulait obtenir, ce qu'il réclamait sans se
lasser, c'était l'assurance que nos offres nouvelles emportaient
renonciation expresse au projet sur la Silésie. Un mot, disait-il, un
mot suffirait. Caulaincourt n'était pas autorisé à le prononcer, et ses
réponses parurent si peu satisfaisantes que le Tsar se crut obligé
d'appuyer en personne les sollicitations de son représentant. Le 1er
mars, l'ambassadeur dînait au palais; il fut naturellement question de
la lettre impériale, et Alexandre, employant cet artifice de langage qui
consiste, au lieu de formuler une demande directe, à supposer accompli
ce que l'on désire, s'exprima de la sorte: «Je suis enchanté qu'il ne
soit plus question de la Silésie. Franchement, cette question du partage
de l'empire ottoman doit annuler tout ce qui a été proposé et dit sur la
Prusse depuis Tilsit, cela rétablit la question telle que l'a consacrée
le traité[360].» À ce rappel, Caulaincourt opposa les nécessités de la
lutte contre l'Angleterre, qui ne permettaient point de remplir encore
les obligations respectivement contractées; il reconnut que l'évacuation
de la Prusse restait en suspens, mais montra les armées russes dans les
Principautés, et son explication se résuma dans une phrase empruntée aux
instructions de son maître: «L'empereur Napoléon demande à Votre Majesté
de ne pas le presser plus qu'il ne la presse[361].»

[Note 360: Rapport n° 18.]

[Note 361: _Id._]

Alexandre dut se contenter de cette réponse, qui semblait renfermer une
promesse d'évacuation à terme, et ne refusa plus de nous suivre en
Orient. Sur ce terrain, abordant d'emblée la question capitale, il se
montra d'une modération inattendue: «Constantinople, dit-il, est un
point important, trop loin de vous et que vous regarderez peut-être
comme trop important pour nous. J'ai une idée; pour que cela ne fasse
pas de difficultés, faisons-en une espèce de ville libre[362].»

Après cette déclaration, qui semblait faciliter grandement la tâche du
négociateur français, Alexandre alla plus loin que Constantinople et se
laissa entraîner au fond de l'Asie. Il admettait l'expédition aux Indes,
malgré ses répugnances premières, et fournirait le nombre de soldats
indiqué par Napoléon. «Je les lui choisirai en ami[363]», disait-il. La
plus grande partie d'entre eux passerait avec nous par Constantantinople
et l'Asie Mineure; d'autres débarqueraient à Trébizonde, sur la mer
Noire, et à Astrabad, au sud de la Caspienne; peut-être ensuite
pourrait-on s'acheminer au but suprême par Hérat et l'Afghanistan. Au
reste, concluait le Tsar, c'était aux deux représentants à convenir des
moyens, à prévoir les difficultés et à les résoudre: lui-même ne voulait
voir Napoléon que pour consacrer l'accord. Il acceptait définitivement
l'entrevue, en Allemagne, à Weimar ou à Erfurt, et ne se ferait pas
attendre au rendez-vous, dût-il «aller jour et nuit[364]».

[Note 362: _Id._]

[Note 363: _Id._]

[Note 364: Rapport n° 18.]

Pour répondre à cette impatience, Roumiantsof et Caulaincourt se mirent
enfin à l'œuvre et, le 2 mars, commencèrent à partager. Il y eut d'abord
entre eux un moment d'hésitation et de réserve; ainsi deux adversaires
en combat singulier, quand les épées se touchent et que les regards se
croisent, s'observent quelque temps et s'attendent, chacun d'eux
espérant que l'autre va s'engager le premier et se découvrir. Cette
tactique avait été prescrite à Caulaincourt par Napoléon, mais il se
trouvait que Roumiantsof l'avait également jugée bonne et ne voulait
point s'en départir. Suivant lui, l'empereur Napoléon ayant pris
l'initiative du projet, c'était à ce monarque qu'il appartenait de faire
connaître ses vues et de fournir des bases à la discussion. Et d'abord,
de quel partage s'agissait-il? Était-ce de celui dont il avait été
question à Tilsit et qui laissait aux Turcs la Roumélie avec
Constantinople? Fallait-il partager toute la Turquie d'Europe? Irait-on
jusqu'à se distribuer les possessions ottomanes d'Asie et d'Afrique? La
réponse de Caulaincourt était invariablement la même; c'était que l'on
devait s'expliquer en vue de toutes les hypothèses, que les instructions
de Napoléon ne précisaient et n'excluaient rien. Enfin, désespérant
d'amener son interlocuteur à l'offensive, Roumiantsof se résigna à la
prendre, et alors commença l'une des plus extraordinaires négociations
dont nos archives aient conservé le secret. Le ministre et l'ambassadeur
causent familièrement, seul à seul: devant eux, une table chargée de
cartes. Ensemble, avec cette politesse raffinée et même sur ce ton
d'aimable légèreté que les diplomates d'autrefois se piquaient de donner
à leurs débats, ils cherchent une solution improvisée aux plus
redoutables problèmes que puisse soulever la politique; ils répartissent
plus de territoires, de provinces, de royaumes que n'eut jamais à en
distribuer congrès solennellement réuni, et rivalisant de courtoisie
dans la forme, d'âpreté dans le fond, jouant serré, mais jouant avec
grâce, se disputent courtoisement les contrées les plus illustres, les
mieux situées et les plus enviées de l'univers.

On raisonna d'abord dans l'hypothèse du partage restreint, et les cartes
furent déployées:

L'AMBASSADEUR.--«Cherchons ce qui vous convient; que désirait l'empereur
à Tilsit? il doit savoir aussi ce que voulait l'empereur Napoléon.

LE MINISTRE.--Il ne s'est jamais expliqué là-dessus d'une manière bien
positive. Il me semble que nous avions la Moldavie, la Valachie et la
Bulgarie; la France la Morée, peut-être l'Albanie, Candie.

L'AMBASSADEUR.--Ce n'est pas tout; que faisait-on du reste? même en
laissant la Roumélie aux Turcs, car c'est de ce système que nous parlons
maintenant, n'est-ce pas, monsieur le comte?

LE MINISTRE.--Oui, nous désirons que vous ayez ce qui est à votre
convenance. L'Autriche n'a rien fait, il lui faut peu de chose si elle
agit, mais il sera bon de s'en servir.

L'AMBASSADEUR.--Mais que lui donnez-vous?

LE MINISTRE.--La Croatie; si c'est trop peu, quelque chose en Bosnie.

L'AMBASSADEUR.--La Bosnie est le véritable chemin de l'Albanie. À vue de
pays, c'est notre lot naturel; mais vous oubliez la Servie.

LE MINISTRE.--On peut la rendre indépendante, lui laisser son
gouvernement sous votre influence et la nôtre.

L'AMBASSADEUR.--Deux grandes influences dans un pays, n'est-ce pas comme
deux maîtresses dans une maison?

LE MINISTRE.--Vous avez raison, cela aurait des inconvénients. On
pourrait donner cette province à un archiduc d'Autriche. L'empereur
Napoléon pourrait le choisir dans une branche cadette, pour que cela ne
revînt jamais à la branche régnante.

L'AMBASSADEUR.--N'avez-vous pas quelques engagements avec les Serviens?

LE MINISTRE.--Point sous ce rapport, seulement de ne point les livrer
aux Turcs et de tâcher de leur obtenir un gouvernement particulier, même
sous l'influence de la Porte, c'est-à-dire de ne point les livrer aux
Turcs pour être massacrés.

L'AMBASSADEUR.--Ce que vous prenez est immense. Toutes ces provinces se
lient entre elles; toute la population vous restera et sera pour vous,
puisqu'elle est chrétienne, tandis que dans les autres la grande
majorité des habitants est composée de Turcs qui suivront par conséquent
le gouvernement ottoman dans sa fuite. Vos provinces seront donc
peuplées et les nôtres désertes[365].»

[Note 365: Rapport n° 19.]

Roumianstof ne releva pas cette objection de son adversaire. Aussi bien
l'un et l'autre ne discutaient encore que pour la forme, à propos d'une
hypothèse qu'ils sentaient sans fondement. Napoléon, en assignant
Constantinople pour point de départ à l'expédition aux Indes, préjugeait
la destruction de la Turquie et le démembrement total. Le débat devait
nécessairement s'élargir, et c'était à ce moment que les convoitises se
heurteraient sérieusement. Le premier, Roumianstof déchira les voiles:
«Si les Turcs, dit-il, sont chassés d'Europe, ce qui me paraît
inévitable si on veut une expédition en Asie, car je doute qu'on
obtienne le passage du Grand Seigneur à qui on aurait coupé d'avance
bras et jambes, et même sans cela, s'ils sont, dis-je, chassés de
Constantinople, ce que je regarde comme contraire à nos intérêts, à
moins qu'elle ne soit donnée à un gouvernement invalide comme celui des
Turcs, cette ville, par sa position, par la nôtre, par tous les intérêts
de notre commerce dont la clef est au Bosphore et aux Dardanelles, nous
revient, ainsi qu'un grand territoire qui comprenne ces points.

L'AMBASSADEUR.--La clef de la mer Noire et celle de la mer de Marmara,
c'est beaucoup pour une porte, monsieur le comte, ce serait déjà
beaucoup d'en avoir une. Ceci, il me semble, ne serait même proposable
qu'en ayant chacun la sienne.

LE MINISTRE.--L'une sans l'autre, ce n'est rien; c'est la géographie et
notre mer Noire, plus encore que notre intérêt politique, qui veulent
que nous ayons Constantinople. Vous en êtes loin et vous aurez d'assez
belles possessions pour n'avoir rien à nous envier[366].»

[Note 366: Rapport n° 19.]

Ces paroles, après lesquelles les deux interlocuteurs se hâtèrent
d'aborder d'autres questions, comme s'ils n'eussent voulu pour cette
fois qu'effleurer un terrain brûlant, se trouvaient en désaccord formel
avec la pensée exprimée par l'empereur Alexandre quelques heures
auparavant. Le ministre se montrait plus exigeant que son maître, plus
Russe que le Tsar: sans faire aucune allusion à l'idée de Byzance ville
libre, il réclamait cette capitale et refusait même de la séparer des
Dardanelles. Avait-il amené l'empereur à son opinion et exprimait-il la
volonté définitive de son gouvernement? Parlait-il seulement en son nom
personnel? Dans ses exigences, peut-être ne fallait-il voir qu'un moyen
de discussion, l'une de ces prétentions que l'on met en avant pour se
donner le mérite d'y renoncer. Si Caulaincourt nourrit d'abord cette
illusion, une autre conférence, tenue le surlendemain, devait la
dissiper complètement: la doctrine du ministre russe allait s'y affirmer
avec plus de précision et d'énergie.

Il s'engagea toutefois avec prudence, voulut préparer le terrain et
débuta par offrir à l'empereur Napoléon «tout ce qui pouvait lui
convenir.

L'AMBASSADEUR.--Qu'entendez-vous par là, monsieur le comte?

LE MINISTRE.--Mais qu'outre la Morée et l'Archipel, par exemple, vous
preniez l'Albanie, dont il n'a pas été question: ce pays est près de
vous et offre des ressources précieuses à votre marine. L'empereur
Alexandre a eu de lui-même l'idée que cela convenait à l'empereur
Napoléon. Outre cela, vous pouvez encore acquérir l'Égypte, même la
Syrie, si c'est à votre convenance.

L'AMBASSADEUR.--L'Albanie n'a jamais pu faire question. Souvent vous me
l'avez nommée, et avant-hier encore, comme une acquisition sur laquelle
vous n'éleviez point de doutes. Ce que vous prétendriez nous offrir sans
l'Albanie serait comme le don de la Valachie sans la Moldavie. Puis vous
nous menez tout de suite en Asie, monsieur le comte. Je ne demande pas
mieux que de vous suivre: cependant marchons pas à pas, classons nos
idées et partageons d'abord l'Europe, car c'est de ce point qu'il faut,
je crois, partir.

LE MINISTRE.--Eh bien, la Valachie et la Moldavie, voilà ce qui nous
convient, en y ajoutant la Bulgarie et peut-être même la Servie; la
France prendrait la Morée, l'Albanie, l'Archipel et une partie de la
Bosnie; l'autre partie et la Croatie seraient pour l'Autriche. Tout cela
dans le cas où la Roumélie et Constantinople resteraient aux Turcs.

L'AMBASSADEUR.--Depuis la dernière fois, vous avez bien augmenté votre
lot, monsieur le comte; si cela traîne, vous mangerez tout. L'Autriche
ne vous remerciera pas du lot que vous lui faites. Je ne sais même trop
que penser du nôtre. Voyez la carte; la Servie est tout à fait hors de
votre géographie.

LE MINISTRE.--L'empereur n'y tient pas; n'en parlons plus sous ce
rapport, si vous ne voyez pas la chose admissible. Alors donnez-la,
comme nous avons dit, à un archiduc d'une branche cadette ou à un prince
quelconque de l'Europe, celui de Cobourg par exemple, si vous voulez, ou
tout autre. Si vous désirez nous obliger, faites-en la dot d'une de nos
grandes-duchesses (celle que vous voudrez), quoique la propriété du
mari, si vous le croyez nécessaire. Étant de la religion grecque, elle
ralliera au prince qu'on lui fera épouser tous les habitants de ce pays:
ils sont plus que fanatiques, et quand j'ai cette idée, je crois servir
la cause de la paix et indiquer le seul moyen de maintenir la
tranquillité parmi ces sauvages. Peut-être même serait-il bon de
stipuler que les enfants seront élevés dans la religion grecque. Je
n'attache au reste aucune importance à cette idée, qui m'est toute
personnelle.

L'AMBASSADEUR.--L'Empereur serait sûrement fort aise de faire quelque
chose qui serait personnellement agréable à la famille impériale; mais
la Servie serait une médiocre dot pour une grande-duchesse avec
l'obligation d'y rester. Mettre ainsi une de ces princesses entre vous
et nous, ne serait-ce pas agir de fait contre vos principes sur les
inconvénients du contact entre grandes puissances et donner lieu
peut-être à quelques difficultés, car vous régnerez de fait où sera
cette princesse. Comme vous voyez, j'abonde dans votre sens; au reste,
vous savez que je n'ai pouvoir ni pour vous refuser ni pour vous
accorder.

LE MINISTRE.--Que ce pays soit donc indépendant, c'est tout ce que nous
voulons dans l'état de choses dont nous parlons[367].»

[Note 367: Rapport n° 20.]

Après cette escarmouche, la bataille allait-elle se livrer? Roumiantsof
commença de s'acheminer à la position principale, mais par d'ingénieux
détours. Nous voulons, disait-il, vous obliger, vous seconder de toutes
nos forces; mais cette coopération, précisément parce qu'elle sera sans
limites, doit entraîner de grands profits, des avantages qui parlent aux
yeux, frappent la nation, la rallient au nouveau système et ne lui
paraissent pas disproportionnés avec les sacrifices exigés d'elle:
«c'est pour vous que nous irons aux Indes; nous n'y avons aucun intérêt
personnel.

L'AMBASSADEUR.--On dirait que vous n'êtes pas en guerre avec
l'Angleterre? Nous voulons aussi vous obliger, monsieur le comte, et
surtout faire quelque chose qui attache votre nation à son maître: voilà
notre but dans cette affaire, croyez-moi! Vous et moi ne pouvons que
jeter des idées en avant, tâcher de prévoir les difficultés pour qu'on
s'entende plus tôt: voilà notre rôle, car je ne puis rien stipuler, vous
le savez. Abordons donc franchement la question.»

Avant de répondre à cette provocation, le Russe essaya encore une fois
d'assurer ses derrières. Ressaisi par une crainte ou un scrupule, il
revint brusquement à la Prusse et fit cette réserve: «Il faudra toujours
s'entendre et s'expliquer sur la Silésie.

L'AMBASSADEUR.--On voit bien que les distances ne sont rien en Russie.
Quel rapport la Silésie peut-elle avoir avec le grand objet dont nous
nous occupons? Je suis fâché que vous n'ayez pas encore fait rédiger vos
vues, nous irions plus vite[368].»

[Note 368: Rapport n° 20.]

Roumiantsof répliqua que le mieux serait de dresser un projet commun,
d'écrire au fur et à mesure que l'accord se ferait, et se décidant enfin
à prononcer son attaque: «Parlons de Constantinople, dit-il: notre lot
est de l'avoir, notre position nous y mène comme au Bosphore et aux
Dardanelles. La Servie doit alors être donnée en toute propriété à
l'Autriche, ainsi qu'une partie de la Macédoine et de la Roumélie
jusqu'à la mer pour que cette puissance nous sépare, d'après le principe
émis dans la note de l'empereur Napoléon à Tilsit que, pour rester amis,
il ne faut pas être voisins. Cet arrangement attachera bien plus que
vous ne pouvez le penser ce pays à votre système, à votre dynastie;
votre cause sera la nôtre. Vous aurez le reste de la Macédoine et la
partie de la Roumélie qui est à l'ouest; en général, tout ce qui vous
conviendra, toute la Bosnie, si vous voulez, en compensation de ce que
l'Autriche aurait en Roumélie et Macédoine pour nous séparer. De plus,
l'Égypte, la Syrie, si cela vous convient.

L'AMBASSADEUR.--La part n'est pas égale. Constantinople à lui seul vaut
mieux que tout ce que vous nous offrez en Europe; vous n'êtes pas
généreux aujourd'hui, monsieur le comte.

LE MINISTRE.--C'est plutôt vous qui auriez tout. Qu'est-ce que c'est que
Constantinople et ce qui l'entoure quand il n'y aura plus de Turcs?
Enfin, comment voyez-vous la chose?

L'AMBASSADEUR.--Constantinople m'effraye, je vous l'avoue. C'est un beau
réveil que d'ouvrir les yeux empereur de Constantinople. De votre
frontière actuelle jusque-là, c'est un empire tout entier. Quelle
position, on peut dire, sur deux parties du monde! Ce sont de ces idées
avec lesquelles il faut se familiariser pour oser en parler.

LE MINISTRE.--La géographie le veut ainsi, autant que l'intérêt de notre
commerce; elle a bien voulu autre chose pour vous. Ce n'est pas aussi
avantageux que vous croyez, c'est loin de nous, ce sera une ville et un
pays sans habitants, mais notre position est telle que nous ne pouvons
pas ne point tenir à Constantinople et aux Dardanelles, à cause de la
mer Noire.

L'AMBASSADEUR.--Je ne comprends pas bien la possibilité de l'acquisition
de Constantinople, mais si on l'admettait, je vous avoue que je ne
consentirais pas à celle des Dardanelles par la même puissance.

LE MINISTRE.--À qui les donneriez-vous donc?

L'AMBASSADEUR.--Je les prendrais pour la France.

LE MINISTRE.--Pourquoi cela? Quel avantage trouveriez-vous à vous
rapprocher autant de nous?

L'AMBASSADEUR.--Si on pouvait vous accorder Constantinople, il faudrait
nécessairement qu'il en résulte de grands, même d'étonnants avantages
pour la France; où les chercher en Europe? Je n'en vois pas! En Asie,
serait-ce l'Égypte, la Syrie? Cela peut-il se comparer? Enfin, vous nous
les offrez, il faut un moyen de communiquer avec ces acquisitions, et je
ne le trouve avec sûreté que par les Dardanelles. Alors encore, je vous
demanderais si vous nous seconderiez pour conquérir ces deux provinces.
Après tout, en me parlant de la Syrie et de l'Égypte, vous avez prétendu
nous obliger, monsieur le comte; de quel prix est cette offre, sans les
Dardanelles?

LE MINISTRE.--L'empereur ne s'est pas expliqué sur cette coopération
particulière, mais vous savez comme il est coulant sur toutes ces
choses, et que tout ce qui prouve le prix qu'il met à cette alliance et
arrange l'empereur Napoléon est facilement adopté par lui. Mais notre
commerce, monsieur l'ambassadeur! Du vivant de l'Empereur on ne
l'inquiétera pas, je veux le croire; mais ensuite quelle sûreté
aura-t-il si vous avez cette clef?

L'AMBASSADEUR.--Votre commerce ne consiste que dans les productions de
votre sol. Toute l'Europe en a besoin, la France comme les autres
puissances. Ce sont leurs bâtiments qui les transportent et non les
vôtres: quel dommage pourriez-vous donc éprouver de notre position aux
Dardanelles? Aucun, je vous assure; c'est la vôtre qui peut gêner tout
le monde, la nôtre personne.

LE MINISTRE.--Voyez tout ce que vous acquérez de cette manière; quelle
influence! et nous, qu'aurons-nous? une ville d'un grand nom et rien de
plus. J'aimerais cent fois mieux le second.

L'AMBASSADEUR.--La comparaison ne nuit pas à Constantinople.

LE MINISTRE.--Les Îles sont pour vous une richesse incalculable, elles
vous donneront d'excellents matelots. L'Égypte et la Syrie, vous en
disposerez pour qui vous voudrez, et nous, qu'aurons-nous pour cela? Si
vous tenez aux Dardanelles, ne pourriez-vous pas nous donner la Servie?

L'AMBASSADEUR.--De cette manière, vous vous mettez dans notre poche en
disant que vous ne voulez pas nous avoir dans la vôtre. Que laissez-vous
à l'Autriche, puisqu'on s'en sert? Voyez la carte, monsieur le comte, la
géographie ne veut décidément pas que la Servie soit à vous. Nous
parlons aussi de l'Asie, c'est là que vous pouvez prendre. Trébizonde
est sous votre main. Voilà une belle acquisition pour le ministre du
commerce; en tout, monsieur le comte, faites cette réflexion: tout ce
que vous acquérez se touche et consolide votre puissance, tout ce que
vous nous proposez est pour la nôtre presque au bout du monde. Vous
serez donc en tout état de cause forts partout et nous faibles.

LE MINISTRE.--Mais jusqu'où viendriez-vous et par où, si vous aviez les
Dardanelles?

L'AMBASSADEUR.--Mais au moins jusqu'à Rodosto; on pourrait prendre pour
frontière la chaîne des montagnes depuis Pristina jusque vers
Andrinople.

LE MINISTRE.--Mon opinion est que nous ne pouvons céder ni
Constantinople ni les Dardanelles. Au reste, je prendrai les ordres de
l'empereur; peut-être sera-t-il plus facile. Nous voulons, soyez-en
certain, vous aider, vous seconder de toutes manières, et que vous ayez
tout ce qui est à votre convenance; nous devons trouver les mêmes
sentiments dans l'empereur Napoléon pour ce qui est à la nôtre[369].»

[Note 369: Rapport n° 20.]

À qui le Tsar, auquel Roumiantsof offrait de s'en référer, donnerait-il
raison? Serait-ce à son ministre, héritier des traditions moscovites
dans toute leur rigueur? Serait-ce à l'ambassadeur, qui pouvait se
réclamer des espérances primitivement données? Admettrait-il au moins le
moyen terme suggéré par la France? Pendant quelques jours, il fut
inabordable: le carême et les dévotions qui en étaient la suite
interrompaient toutes les affaires: la Russie officielle s'était mise en
retraite; que sortirait-il de son recueillement?

Lorsque Alexandre se montra de nouveau à notre envoyé, son abord fut
plus gracieux que satisfaisant.--«Il paraît que vous vous entendez bien
avec Roumiantsof, lui dit-il, et que cela avance.

L'AMBASSADEUR.--Nos opinions sont différentes pour Constantinople et les
Dardanelles, quoique je n'aie rien à accorder ni à refuser. C'était au
reste la première idée de Votre Majesté. Elle pensait qu'il faudrait
peut-être rendre cette ville indépendante.

L'EMPEREUR.--Les choses sont changées. L'Empereur demande une expédition
dont il n'était pas question. On s'entendra, soyez-en sûr; il est des
choses auxquelles je suis obligé de tenir même pour marcher franchement
et continuer votre système[370].»

[Note 370: Lettre de Caulaincourt à l'Empereur du 7 mars 1808.]

Alexandre ne nommait pas Constantinople: il avait encore la pudeur de
ses ambitions, mais on sentait qu'une évolution s'était opérée en lui,
et Caulaincourt apprit bientôt quelles influences l'avaient déterminée.
Malgré le secret promis, quelques avis avaient été demandés, des
conseils avaient été tenus, l'opinion la plus envahissante, celle de
Roumiantsof, y avait toujours prévalu, et les arguments produits avaient
pleinement persuadé l'empereur. Amené peu à peu aux exigences suprêmes,
il s'y tiendrait désormais, parce que le raisonnement et le calcul, plus
encore que la passion, les lui montraient nécessaires. Il s'était
convaincu que l'instant était décisif pour l'avenir de son État. Depuis
cent ans, se disait-il, la Russie désire Constantinople pour sa gloire,
les Détroits pour son intérêt; dans sa marche vers ce double but, la
jalousie des puissances européennes l'a constamment arrêtée. Aujourd'hui
l'Europe n'existe plus; elle est remplacée par un homme qui fait et
défait les empires à son gré, qui tranche par l'épée les problèmes dont
la diplomatie se bornait autrefois à ajourner la solution. Cependant, il
se trouve que ce conquérant ne peut assurer son œuvre et briser
l'Angleterre sans le concours de la puissance moscovite. Sous peine de
manquer à sa destinée, la Russie doit profiter d'une occasion peut-être
unique dans le cours des siècles, arracher à Napoléon ce qu'elle
n'obtiendra jamais après lui de l'Europe reconstituée et s'assurer la
conquête sans égale qui la fera souveraine de l'Orient.

Se sentant soutenu, Roumiantsof demeura intraitable. Les prétentions
respectives furent consignées par écrit, et leur divergence s'accentua.
On se trouva en présence de deux systèmes de partage bien définis, et
dans cet essor de deux grandes ambitions, dans cette marche audacieuse
et pourtant raisonnée de la France et de la Russie à travers le Levant,
les Dardanelles restaient le point de rencontre et de conflit. On
s'était abandonné sans combat d'immenses espaces; autour de ce coin de
terre, autour de cette «langue de chat[371]», comme l'appelait
Roumiantsof en faisant allusion à la forme de la presqu'île de
Gallipoli, l'attaque et la défense réunirent leur effort. Le 9 mars, on
lutta quatre heures: le 10, la discussion reprit, sans se renouveler:
mêmes demandes, mêmes réponses, mêmes arguments. Roumiantsof mettait
toujours en avant des nécessités politiques et économiques, sachant
faire valoir les unes et les autres avec une égale compétence, car il
était resté ministre du commerce tout en devenant ministre des affaires
étrangères: «De cette manière, écrivait tristement Caulaincourt, il est
toujours deux contre un[372].»

[Note 371: Rapport n° 22, 9 mars 1808.]

[Note 372: Lettre de Caulaincourt à l'Empereur du 16 mars 1808.]

Le comte revenait aussi à sa tactique enveloppante, essayait d'ébranler
son adversaire en lui offrant sur tous les autres points des avantages
de plus en plus importants. C'est ainsi qu'après s'être prononcé d'abord
contre la coopération de la Russie à la conquête pour notre compte de
l'Égypte, de la Syrie, des Échelles, il se laissa aller peu à peu à la
promettre, graduant savamment ses concessions. Sa cour, dit-il d'abord,
nous garantirait formellement, sinon l'Égypte et la Syrie, trop
éloignées d'elle, au moins les ports d'Asie Mineure, et ferait de leur
abandon à la France l'une des conditions de sa paix future avec
l'Angleterre.--Mais nous aiderait-elle dès à présent, répliquait
Caulaincourt, à en prendre possession? Roumiantsof refusa en premier
lieu, puis fit une distinction; la Russie ne saurait agir par terre, la
guerre de Suède, la conquête de la Turquie et l'expédition aux Indes
devant occuper toutes ses armées, mais ses forces navales de la
Méditerranée restaient disponibles et pourraient nous être confiées,
ainsi que l'ambassadeur en avait exprimé le désir. Roumiantsof
n'admettait pas cependant qu'un tel prêt pût avoir lieu sans condition
ni réserve; il renvoyait Caulaincourt à traiter ce point avec l'amiral
Tchitchagof: «La marine, disait-il, a un chef particulier; ce chef est
comme le Dieu d'Israël, un dieu jaloux de tous les autres dieux, et
par-dessus le marché un dieu un peu entêté[373].» Au lieu d'aller chez
l'amiral, Caulaincourt eut l'heureuse idée d'aller chez l'empereur: il
en rapporta une décision par laquelle ce prince se dessaisissait
purement et simplement au profit de son allié, pendant la durée de la
guerre, de toute autorité sur ses propres vaisseaux de la Méditerranée.
Alexandre connaissait Caulaincourt et savait qu'un procédé agissait sur
lui plus sûrement qu'une exigence, mais il avait compté sans les
instructions positives qui liaient notre envoyé et paralysaient ses
intentions conciliantes. Sur le point principal, le désaccord subsistait
irrémédiable, le cabinet impérial n'ayant point la volonté ni
Caulaincourt le pouvoir de céder.

[Note 373: Rapport n° 23, 10 mars 1808.]

La Russie essaya pourtant de se donner les airs de la condescendance.
Comme moyen de communiquer par terre avec nos futures possessions de
l'Anatolie, elle nous offrit, à défaut des Dardanelles, une route
militaire qui traverserait la Roumélie, devenue province moscovite,
franchirait le détroit et tiendrait l'Asie constamment ouverte à nos
troupes. Caulaincourt repoussa ce moyen de transaction, mais s'avisa de
lui en substituer un autre. Les deux forts ou châteaux des Dardanelles,
qui tiennent sous le feu de leur artillerie le mince détroit auquel ils
ont donné leur nom, s'élèvent, l'un sur la côte d'Europe, l'autre sur
celle d'Asie; ne pourrait-on donner le premier à la Russie et réserver
le second à la France? Chacun aurait ainsi sa Dardanelle. Roumiantsof
répondit que tout arrangement par lequel son maître n'obtiendrait pas la
position entière, sans restriction d'aucune sorte, serait pire à ses
yeux que la prolongation de l'état présent, qui, au moins, ne préjugeait
point l'avenir et le laissait ouvert à toutes les espérances[374].

[Note 374: _Id._]

Une dernière fois, Caulaincourt voulut en appeler du ministre au
souverain. Il eut avec celui-ci une conversation définitive:

«Roumiantsof m'a lu ses vues, dit Alexandre; j'ai fait peu de
changements et tous à votre avantage. Ma foi, vous avez un beau et bon
lot.

L'AMBASSADEUR.--C'est plutôt celui que Votre Majesté s'est fait, qui est
beau et bon: tout se lie, tout se tient; il a l'avantage de la position
géographique et de la population.

L'EMPEREUR.--Et vous! quel nombre de possessions, sans compter l'Albanie
et la Morée!

L'AMBASSADEUR.--Des morceaux partout, et tous loin de nous.

L'EMPEREUR.--Comment! cela touche à la Dalmatie, à Cattaro, et tient à
l'Italie, à toutes vos possessions.

L'AMBASSADEUR.--Oui, Sire, si Votre Majesté avait les États de
l'empereur d'Autriche et qu'elle nous les donnât. Avec cela nous
toucherions à ces possessions. Sans cela, il n'y a que la mer entre,
tandis que dans le lot de Votre Majesté tout se lie à ce qu'elle a déjà.

L'EMPEREUR.--Il faut faire quelque chose qui dure, qui inspire de la
confiance, qui prouve que notre système actuel est le meilleur. Je vous
l'assure, je suis modéré dans mes prétentions; je ne demande que ce que
l'intérêt du pays me force à exiger, et ce sur quoi je ne puis céder.

L'AMBASSADEUR.--Je demande cependant à Votre Majesté la permission de la
ramener à la première idée qu'elle avait eue, celle d'un gouvernement
indépendant à Constantinople. L'empereur Napoléon sera, soyez-en sûr, de
cet avis.

L'EMPEREUR.--Je n'avais pas envisagé alors l'importance de tout ce que
l'Empereur me demandait. Regardez ce que je vous ai dit sur cela comme
non avenu. Si je fournis une armée pour aller dans l'Inde, il faut qu'il
en résulte des avantages qui dédommagent la Russie de ses sacrifices, il
ne faut donc point laisser de doutes sur la possession de
Constantinople.

L'AMBASSADEUR.--Mais les Dardanelles, Sire? Si Votre Majesté les possède
avec Constantinople, le passage sera moins libre que le Sund, qui a
cependant une puissance différente sur chaque rive.

L'EMPEREUR.--Ne soyons pas voisins; je me rappelle les bons conseils de
l'empereur Napoléon. Je ne puis céder sur ce point, Roumiantsof vous
l'aura dit. Moi ni personne ne pourrait sortir de chez moi ni entrer,
sans votre permission, si vous étiez là. Je suis sans aucun doute sur
les intentions de l'empereur Napoléon, mais je ne veux rien faire qui
laisse de l'inquiétude à l'opinion, ni de l'incertitude entre nous. On
attend depuis longtemps un résultat. Faites qu'il soit digne de
l'Empereur; il faut qu'on voie enfin les avantages que vous nous avez
tacitement promis. Ces échelles du Levant, savez-vous que c'est ce qu'il
y a de plus riche, de plus populeux! Smyrne, quelle richesse! En
général, votre position est superbe sous tous les rapports.

L'AMBASSADEUR.--Votre Majesté parle de notre position; qu'est-elle,
cependant? L'attitude de gens prudents que l'Angleterre force à être
prévoyants; rien de plus! Après tout, pouvons-nous jamais être l'ennemi
de la Russie? Nous sommes trop loin d'elle, Sire, et quand nous nous en
rapprocherons, ce ne sera que pour marcher avec elle. L'ennemi de la
Russie, Sire, c'est l'Autriche. Si le partage a lieu, elle le sera plus
que jamais. La géographie ne peut pas vous en faire un allié; mais,
grâce à nos guerres avec elle, Votre Majesté n'en a rien à redouter
pendant un demi-siècle; la France a donc encore rendu ce service à la
Russie; cet avantage ne peut échapper à la politique, qui calcule tout.
Quand l'impartialité pèsera tout en Russie, Sire, on n'aura jamais un
doute sur les intentions de la France à son égard; jusque-là on sera
plus d'une fois injuste, mais l'empereur Napoléon n'en sera pas moins le
fidèle allié de l'empereur Alexandre. Je reviens à la Turquie, Sire.
Votre Majesté nous offre en Asie ce que nous ne demandons pas et nous
compte ce qu'elle nous offre.

L'EMPEREUR.--Sans l'Asie, vous avez encore le plus beau lot à cause de
votre marine.

L'AMBASSADEUR.--Votre Majesté nous offre une route militaire pour aller
aux échelles du Levant; mais d'où partent ces Échelles? Des Dardanelles
d'Asie probablement; sans cela, quelle sûreté pour cette route? Puis,
elle nous porte réellement en compte ce qu'elle nous offre en Asie pour
ce qu'elle prend en Europe; passe encore si elle nous offrait de nous
aider à en faire la conquête indépendamment de l'expédition des Indes;
de cette manière cela acquerrait peut-être quelque prix!

L'EMPEREUR.--Prenez en Asie tout ce que vous voudrez, excepté ce qui
touche aux Dardanelles: cela ôterait tout le prix à ce que vous nous
donneriez. Quant à cette coopération pour la conquête des Échelles, je
l'avais toujours refusée; je n'avais promis que ma garantie; mais je ne
veux pas vous refuser ce soir tout ce que vous me demandez. Si les bases
que j'ai proposées sont adoptées, que le grand partage ait lieu et que
je sois par conséquent aux Dardanelles et à Constantinople, je
coopérerai avec vous à cette conquête, mais non compris la Syrie et
l'Égypte.

L'AMBASSADEUR.--Votre Majesté y met sûrement une obligeance qui me
pénètre de reconnaissance; mais j'ai l'honneur de lui observer que je ne
fais que causer sur l'Asie pour faciliter les moyens de s'entendre;
j'ignore les intentions de l'Empereur. Je ne puis ni accepter, ni
refuser, ni donner. Je n'ai d'autre mission que de présenter les moyens
de s'entendre et de raisonner dans ce sens. Si j'ai donc dit trop ou
trop peu dans toute la négociation, je prie Votre Majesté d'en rejeter
le blâme sur moi, car l'Empereur ne m'a donné aucune autre instruction
que celles qui sont dans la lettre qu'elle a reçue de lui.

L'EMPEREUR.--Vous faites votre devoir en cherchant à rendre votre lot le
meilleur possible, c'est tout simple. Mais l'Empereur appréciera mes
raisons; j'espère beaucoup puisque voilà une occasion de faire pour moi
ce que son amitié m'a toujours promis[375].»

[Note 375: Rapport n° 24, 12 mars 1808.]

Après des déclarations aussi fermes, il était difficile d'admettre que
la Russie n'eût point dit son dernier mot par la bouche de son
souverain. Notre ambassadeur, se rappelant alors que sa mission se
bornait à pénétrer les vues de la cour copartageante, en s'efforçant de
les ramener à leur expression la plus modérée, jugea inutile de
prolonger le débat et crut l'heure venue de transmettre à Napoléon les
résultats de son travail. Il pria Roumiantsof de rédiger son projet sous
une forme plus détaillée, en ayant soin de spécifier les objections et
réserves qui s'étaient produites de notre part; il en résulta une note
entièrement écrite de la main du ministre, où l'on voyait apparaître
dans leur ensemble, en parallèle et en opposition, avec leurs
différences caractéristiques dans le fond et la forme, les deux plans de
partage, l'un français, l'autre russe, qui s'étaient développés au cours
des conférences[376].

[Note 376: La note de Roumiantsof a été publiée par THIERS, VIII,
449-456.]

Le projet français n'est qu'une esquisse tracée par son auteur d'une
main timide, d'après des instructions sommaires, et réservant sur tous
les points l'approbation du maître. On y voit pourtant la France,
s'élançant de l'Adriatique et de la mer Ionienne, dévorer toute la
partie occidentale de la péninsule jusques et y compris Salonique; la
Russie, partant de sa frontière actuelle, s'approprie d'abord la
Bessarabie, la Moldavie et la Valachie; elle franchit ensuite le Danube,
s'étend sur la Bulgarie, l'Autriche suivant une marche parallèle en
Serbie et en Macédoine. Pour Constantinople, les Dardanelles, la côte
septentrionale de la mer Égée, le projet laisse le choix entre deux
solutions: d'après la première, Constantinople, avec les Dardanelles et
un territoire à fixer, est érigée en principauté autonome; l'Autriche
s'empare des parties maritimes de la Macédoine, à l'exclusion de
Salonique. Dans la seconde hypothèse, la partie russe va se rétrécissant
depuis les Balkans jusqu'au Bosphore, et la ville de Constantinople en
forme l'extrême pointe; la partie française, dépassant Salonique,
s'allonge sur la rive de l'Archipel jusqu'aux Dardanelles, englobe cette
position et vient affleurer la Propontide. L'Autriche est écartée de la
mer, mais regagne en épaisseur ce qu'elle perd en longueur; établie en
Serbie, elle déborde sur les provinces environnantes, Croatie turque,
Bosnie, haute Macédoine; confinée dans l'intérieur des terres, elle y
reçoit une position mieux assurée.

Hors d'Europe, la France prend acte de l'offre qui lui est faite de
l'Égypte, de la Syrie, des échelles d'Anatolie, du secours qu'on lui
propose pour acquérir et conserver ces régions; elle accepte dès à
présent la mise à sa disposition de la flotte moscovite. Par contre, la
Russie pourra prendre en Asie, vers Trébizonde, une compensation soit à
l'abandon de Constantinople, si elle se détermine à y renoncer, soit à
l'établissement de la France aux rives de l'Hellespont.

Dans le projet russe, tout se précise, tout s'accentue; à le lire, il
devient possible de dresser la carte de l'Orient franco-russe, telle que
la rêvaient Alexandre et Roumiantsof. La nouvelle frontière de l'empire,
enveloppant les Principautés, suit d'abord le contour des Carpathes
jusqu'au Danube; elle franchit ensuite ce fleuve, s'appuie quelque temps
à la Serbie, puis s'infléchit au sud-est pour rejoindre le cours de la
Maritza, l'ancien Hémus, qu'elle longe jusqu'à la mer. Se détournant
alors franchement vers l'est, elle borde l'Archipel jusqu'aux
Dardanelles, se continue sur la rive européenne de ce détroit, laissant
la rive asiatique aux Turcs, contourne la Propontide, et, après avoir
englobé Constantinople avec un rayon de quelques lieues en Asie, vient
aboutir à la mer Noire. La part de l'Autriche se juxtapose à celle de la
Russie depuis le Danube jusqu'à l'Archipel, son tracé se modelant à
l'est sur la nouvelle frontière moscovite. Au couchant, toute liberté
est laissée à la France pour délimiter ses possessions et celles de
l'Autriche en Croatie, Bosnie, Serbie et Macédoine, à condition de
respecter le principe de la non-contiguïté des empires français et
russe; il demeure spécifié d'ailleurs, non seulement que Salonique nous
appartiendra, mais que l'Autriche devra nous garantir cette importante
acquisition. La France obtient en totalité l'Albanie, l'Épire, la
Thessalie, la Grèce propre, le Péloponèse, les Îles; au delà des mers,
elle se prolonge en Égypte, en Syrie, sur le rebord occidental de l'Asie
Mineure, et le mémoire énumère complaisamment toutes les facilités que
la Russie nous offre pour nous approprier ces régions: libre usage de sa
flotte méditerranéenne, route militaire coupant les Dardanelles,
garantie des échelles d'Anatolie, enfin, dernière concession du Tsar,
coopération d'une armée de terre à la conquête de ces riches comptoirs.
D'autre part, la Russie refuse Trébizonde et renonce d'avance à tout
prélèvement sur les conquêtes qui pourront être faites en commun dans
les Indes: elle traversera l'Asie à notre intention, sans y rien
prétendre pour elle-même; au lieu de disperser ses ambitions, elle les
concentre sur l'empire nouveau qu'elle aspire à se créer en Europe et
dont Byzance sera capitale.

La dernière partie du mémoire se rapportait à un point essentiel et
délicat: plus qu'aucune exigence territoriale, elle devait déplaire à
Napoléon. On a vu que le plan de l'Empereur repoussait tout engagement
préalable à l'entrevue. Jusque-là, il fallait que tout restât vague,
indéterminé, flottant, quant aux conditions du partage, afin que
Napoléon, se rencontrant avec Alexandre sans avoir enchaîné à l'avance
aucune de ses décisions, pût reprendre, s'il y avait lieu, la question
tout entière, la traiter et la résoudre suivant ses libres inspirations.
Malheureusement, il semblait que l'on eût à Pétersbourg deviné ce calcul
et voulu le déjouer: on acceptait l'entrevue, mais on y mettait une
condition, c'était que Napoléon adhérerait tout d'abord aux principes
énoncés par la Russie et admettrait dans ses traits principaux, sinon
dans ses détails, le projet de partage formulé: la note de Roumiantsof
posait expressément cette réserve. On eût dit que le Tsar eût voulu se
prémunir contre ses propres faiblesses et ne plus se livrer sans défense
aux séductions du génie.

Au reste, ce prince et son conseiller affectaient la plus entière
confiance dans les intentions de l'Empereur: il serait plus juste que
son envoyé n'était traitable, disaient-ils à Caulaincourt sur un ton
d'amical reproche, et ils lui répétaient: «Vous perdrez votre
procès[377].» Alexandre crut néanmoins nécessaire de tenter une démarche
personnelle auprès de Napoléon. Il devait une réponse à la lettre du 2
février: il la rédigea de manière à en faire la ratification expresse et
pressante du mémoire ministériel. Il s'y exprime avec émotion, accentue
la note affectueuse et tendre, mais, au milieu des assurances de son
dévouement et de sa gratitude, sait par deux fois glisser une allusion
aux préliminaires indispensables de l'entrevue. Sa lettre ne laisse
d'ailleurs aucun doute sur sa volonté réfléchie d'applaudir et de
participer au bouleversement du monde, pourvu qu'on lui abandonne
l'objet principal de son ambition, et d'aller chercher jusqu'aux Indes
les clefs de Constantinople. Répondant à l'Empereur point par point, il
cherche à élever sa pensée au niveau des conceptions colossales de son
allié, sans atteindre à une égale splendeur de langage.

[Note 377: Rapport n° 25.]

«Monsieur mon frère, dit-il, la lettre de Votre Majesté du 2 février m'a
replacé au temps de Tilsit, dont le souvenir me restera toujours si
cher. En la lisant, je croyais me retrouver à ces heures que nous
passions ensemble et ne puis assez lui en exprimer tout le plaisir
qu'elle m'a causé. Les vues de Votre Majesté me paraissent aussi grandes
que justes. Il était réservé à un génie aussi supérieur que le sien de
concevoir ce plan si vaste. C'est ce même génie qui en guidera
l'exécution. J'ai exprimé avec franchise et sans réserve au général
Caulaincourt les intérêts de mon empire, et il est chargé de présenter à
Votre Majesté mes idées. Elles ont été discutées à fond entre lui et
Roumiantsof, et, si Votre Majesté y adhère, je lui offre une armée pour
l'expédition des Indes, une autre pour l'aider à s'emparer des Échelles
situées dans l'Asie Mineure. De même, j'écris aux différents commandants
de ma flotte d'être entièrement aux ordres de Votre Majesté. J'espère
qu'elle reconnaîtra dans toute ma conduite le désir constant de lui
prouver toute l'étendue des sentiments que je lui ai voués, de même que
celui de resserrer de plus en plus les liens qui nous unissent et qui
doivent influer sur les destins du monde. Si les idées que je propose à
Votre Majesté sont d'accord avec les siennes, je suis prêt à me rendre à
l'entrevue qu'elle désire avoir avec moi. Je m'en fais une fête
d'avance, et il ne me faut que quinze jours pour arriver à Erfurt, lieu
qui me semble le plus propre pour nous réunir. Le général Caulaincourt
est chargé d'expliquer à Votre Majesté les raisons qui me le font
préférer. J'envisage ce moment comme un des plus beaux de ma vie. La
conquête de la Finlande n'a pas été difficile. Mes armées occupent déjà
les points les plus importants et marchent sur Abo, tandis qu'on
bombarde Sweaborg. Je compte que dans peu tout sera fini de ce côté, et
le moment où l'Angleterre doit fléchir, grâce à toutes les mesures
réunies que prend Votre Majesté, ne me paraît plus éloigné[378].»

[Note 378: Archives des affaires étrangères, Russie, supplément 17.
Nous avons publié cette lettre, ainsi que la suivante, dans la _Revue de
la France moderne_, 1er juin 1890.]

À cette lettre s'en joignit une autre, d'un caractère tout intime; elle
renchérissait encore sur les protestations passionnées de la première.
Alexandre avait voulu répondre d'une manière digne de lui aux
prévenances réitérées de son allié; depuis quelques jours, tout
Pétersbourg admirait, exposés dans l'une des salles du Palais d'hiver,
les produits les plus caractéristiques de l'Asie russe: c'étaient des
marbres rares, des colonnes de porphyre, d'un grain et d'un poli
admirables, des vases massifs de malachite, extraits à grands frais des
carrières de Sibérie; ces objets devaient former les présents
d'Alexandre à Napoléon. «Monsieur mon frère, disait le Tsar dans sa
seconde lettre, je ne puis assez remercier Votre Majesté des différents
envois qu'elle a bien voulu me faire, nommément d'armes magnifiques,
d'un charmant tableau peint sur porcelaine avec deux vases de même et,
en dernier lieu, du superbe ouvrage de l'Institut du Caire[379]. Elle
n'oblige pas un ingrat. J'ose aussi offrir à Votre Majesté quelques
productions de mon pays. Ce ne sont que des blocs de pierre, mais
susceptibles d'être embellis par le goût avec lequel on travaille à
Paris. Qu'elle veuille les accepter comme un souvenir de quelqu'un qui
fait profession de lui être sincèrement attaché.»

[Note 379: Envoyé par Napoléon avec la lettre du 2 février.]

Napoléon voulut que les marbres de Russie, sertis de bronze et d'or,
transformés en meubles précieux, servissent à décorer l'une des salles
du grand Trianon[380]. On les retrouve aujourd'hui dans le palais
désert, où ils perpétuent le souvenir d'une amitié qui s'était proclamée
indestructible comme eux, et qui, après s'être promis de renouveler les
destins du monde, n'a laissé d'elle à la France que ce seul témoignage.

[Note 380: À la cour, à la ville, écrit Thibaudeau, la malachite
devint à la mode. On exécuta à la manufacture impériale de Sèvres des
bustes en porcelaine de l'empereur Alexandre. On les mit en vente et les
bons courtisans s'en pourvurent.» IV, 40.]

Après l'expédition des deux lettres impériales accompagnant la note
Roumiantsof, Caulaincourt ne se contenta point d'adresser à Napoléon le
volumineux rapport ou plutôt le procès-verbal de ses conférences: il
voulut, dans une lettre particulière à l'Empereur, résumer l'impression
qui se dégageait pour lui de ce débat sans précédent et de «la grande
épreuve[381]» à laquelle son maître l'avait soumis. Il le fit avec sa
loyauté de serviteur sans reproche. Ce qui l'a frappé tout d'abord,--et
il croit de son devoir d'y insister,--c'est que la cour de Russie,
malgré l'offre du partage et la joie débordante qu'elle en a ressentie,
continue à se méfier; caresses, présents, promesses, elle accueille tout
avec satisfaction, avec reconnaissance, mais se tient néanmoins sur ses
gardes, depuis qu'elle a cru surprendre dans nos projets sur la Silésie
le secret de la politique napoléonienne, la pensée occulte et perfide de
reconstruire une Pologne avec les débris de la Prusse. Ainsi s'explique
sa persistance à réclamer une garantie au sujet de la Silésie; si
l'Orient lui-même, contrairement aux espérances de Napoléon, n'a pu la
distraire tout à fait de la question prussienne, c'est que celle-ci se
confond plus que jamais à ses yeux avec la question de Pologne.

[Note 381: Lettre de Caulaincourt du 16 mars 1808.]

Caulaincourt persiste néanmoins à croire le Tsar personnellement attaché
à l'Empereur et disposé à la confiance: il abjurerait promptement ses
soupçons, si son ministre ne les renouvelait sans cesse, et s'il ne
subissait, d'autre part, quoi qu'il en dise, l'influence de la cour et
de la société. Pour le tranquilliser, il y aurait un moyen radical, ce
serait d'évacuer la Prusse et surtout le grand-duché: l'ambassadeur
n'ose recommander pareil sacrifice, mais supplie qu'on évite désormais
toute allusion à un remaniement de territoires, qu'on réprime les
manifestations intempestives des Polonais, que l'on s'abstienne de toute
mesure qui puisse, suivant l'expression caractéristique d'Alexandre,
«faire revivre les morts et donner à penser qu'on veut les ressusciter
tout à fait[382]». Grâce à cette prudence, il ne sera peut-être pas
impossible d'assoupir les craintes de la Russie, de les dissiper à la
fin, et ce résultat simplifierait grandement notre tâche à Pétersbourg.
«Dans six mois, l'ambassade sera un canonicat, écrit familièrement
Caulaincourt, s'il n'est plus question de la Silésie et que l'on
s'entende sur le partage de l'empire ottoman[383]», mais il juge la
seconde condition non moins indispensable que la première, et se trouve
ainsi amené à exprimer franchement son opinion sur les moyens de la
remplir.

[Note 382: Rapport n° 24.]

[Note 383: Lettre de Caulaincourt du 2 avril 1808.]

Sa conviction est qu'Alexandre ne cédera jamais sur Constantinople ni
sur les Dardanelles: ce double point réglé à sa satisfaction, tout
deviendra facile. La Russie n'est pas au bout de ses concessions, en ce
qui concerne son concours à nos propres mouvements; maîtresse de
Constantinople et de ses dépendances géographiques, elle ira avec nous
non seulement aux Indes, mais en Syrie, en Égypte, partout où nous
jugerons utile d'employer ses flottes et d'entraîner ses armées. De
plus, elle laissera l'Empereur maître à son gré d'organiser le midi et
le centre de l'Europe; ne réservant que les affaires du Nord, elle lui
abandonnera la direction de toutes les autres, ne troublera point ses
gigantesques opérations, abdiquera toute jalousie, et consentira que le
partage de l'Orient devienne en fait le partage du monde: «Que Votre
Majesté, conclut l'ambassadeur dans sa lettre à Napoléon, réunisse
l'Italie à la France, peut-être même l'Espagne, qu'elle change les
dynasties, fonde des royaumes, qu'elle exige la coopération de la flotte
de la mer Noire et d'une armée de terre pour conquérir l'Égypte, qu'elle
demande les garanties qu'elle voudra, qu'elle fasse avec l'Autriche les
échanges qui lui conviendront, en un mot, que le monde change de place,
si la Russie obtient Constantinople et les Dardanelles, on pourra, je
crois, lui faire tout envisager sans inquiétude[384].»

[Note 384: Lettre du 16 mars 1808.]



                           CHAPITRE IX

                       PREMIER AJOURNEMENT


Napoléon prononce son action en Espagne.--Situation de la
péninsule.--Affolement de la cour.--Symptômes de révolution.--Napoléon
incline de plus en plus à détrôner les Bourbons.--Tout engagement avec
la Russie remis jusqu'après règlement de l'affaire
espagnole.--Confidence de Talleyrand à Metternich.--L'Orient reste pour
Napoléon l'objectif final.--Ses paroles au prince Guillaume de
Prusse.--Mémoire demandé à M. de Champagny sur le partage et les moyens
de l'opérer.--Nécessité d'entretenir la patience de la Russie.--Attitude
de Tolstoï à Paris.--Ses fréquentations.--L'ambassadeur de Russie et
madame Récamier.--Napoléon s'efforce de rassurer Tolstoï et lui fait
espérer l'évacuation de la Prusse.--Il offre à Alexandre, ailleurs qu'en
Orient, des concessions immédiates.--Il le presse itérativement de
s'emparer de la Finlande.--La crise espagnole éclate.--Arrivée des
lettres d'Alexandre et des rapports de Caulaincourt.--L'Empereur recule
l'entrevue, ajourne toute discussion sur l'Orient et part pour
Bayonne.--Nouvelles inquiétantes de Constantinople.--Mouvements brusques
et incohérents de la politique ottomane.--Agitation guerrière.--Napoléon
veut à tout prix empêcher la reprise des hostilités sur le Danube.--Il
prend au nom d'Alexandre l'engagement qu'aucun acte de guerre ne sera
commis avant l'issue des négociations entamées à Paris entre la Russie
et la Porte.--Audace de cette démarche.--Comment sera-t-elle accueillie
à Pétersbourg?--Confiance passagère et sérénité d'Alexandre.--Il se
prépare à partir pour Erfurt.--Succès des Russes en Finlande.--Le Tsar
accepte cette province en cadeau de Napoléon.--Les _belles de
Pétersbourg_.--Annexion de la Finlande.--Faveur qui en rejaillit sur
l'alliance française.--Les chefs de l'opposition dans les salons de
l'ambassade.--Le maréchal Bernadotte suspend son mouvement vers la
Scanie.--Fâcheux effet produit à Pétersbourg.--On apprend le départ de
l'Empereur pour Bayonne; déception d'Alexandre.--Seconde crise de
l'alliance.--Importance politique et stratégique du rôle dévolu à
Caulaincourt.

Tandis que l'on conférait à Pétersbourg, Napoléon agissait en Espagne. À
supposer qu'il n'eût pas été fixé, le 2 février, sur les proportions
qu'il donnerait à son entreprise, sur le mode d'intervention qu'il
choisirait, ses projets avaient vite mûri, développés par les
circonstances: dès le milieu du mois, la situation de la péninsule lui
inspirait plus fortement le désir d'en finir avec les Bourbons, de
brusquer les événements à Madrid et d'y implanter sa dynastie[385].

[Note 385: C'est dans le milieu de février que Thiers, par une étude
et une comparaison attentive des documents, croit pouvoir placer chez
l'Empereur la naissance du plan suivant: déterminer les Bourbons à
s'enfuir, en les terrifiant; les faire arrêter à Séville par notre
flotte; puis, après les avoir ainsi éliminés sans leur permettre de se
transporter en Amérique et de détacher les colonies de la métropole,
établir un prince français sur le trône vacant des Espagnes (VIII,
428).]

Poussées silencieusement au delà des Pyrénées, nos colonnes continuaient
d'avancer, mettaient garnison dans les villes, occupaient les provinces,
dépassaient l'Èbre, sans rencontrer de résistance, mais l'état intérieur
du pays se révélait redoutable. Le sentiment national s'éveillait et
souffrait, l'opinion s'éloignait de plus en plus d'un pouvoir
discrédité, accusé de livrer l'Espagne à l'étranger; les mécontents se
tournaient vers l'infant Ferdinand; les magistrats de la cour suprême,
en acquittant les amis de ce prince prévenus de complot, semblaient
condamner la vieille royauté, et de toutes parts apparaissaient les
symptômes précurseurs d'une crise. Entre la révolution menaçante et
notre armée, dont les intentions lui devenaient suspectes, la cour ne
savait que trembler. Charles IV écrivait à Napoléon des lettres
éperdues, le suppliant de rompre le silence et de faire connaître ses
volontés. Autour de la reine, on agitait des mesures extrêmes et l'on
songeait à fuir. Partout les ressorts du gouvernement se détendaient, le
concours maritime de l'Espagne, destiné à servir de lien entre la
réorganisation de la péninsule et nos entreprises sur la Méditerranée,
nous faisait défaut; appelée à Toulon, l'escadre de Carthagène ne
dépassait point les Baléares, manquait à Ganteaume sur les côtes de
Sicile, et son absence laissait un vide dans nos combinaisons. Irrité de
ces mécomptes, n'attendant plus rien d'une autorité défaillante,
Napoléon réunissait ses armées d'Espagne sous le commandement de Murat
et les poussait sur le chemin de Madrid. Jugeant que la moindre secousse
imprimée au trône chancelant des Bourbons suffirait pour en déterminer
la chute, il s'était résolu à précipiter ce dénouement; puis, quand la
disparition de la dynastie régnante aurait fait place nette, il
franchirait les Pyrénées, apparaîtrait aux Espagnols en arbitre, en
réformateur, irrésistible et bienfaisant, et élèverait parmi eux un
pouvoir qui ne serait qu'une émanation de lui-même. S'il avait paru,
dans les semaines précédentes, surtout préoccupé de l'entreprise
orientale, il ne dissimulait plus à ses entours qu'il comptait donner au
règlement de l'affaire espagnole la priorité sur toute négociation
définitive avec la Russie, et c'était à cette volonté que Talleyrand
faisait allusion dans un nouvel entretien avec Metternich: «La question,
disait-il en parlant du partage, me paraît un peu plus éloignée», et
comme l'Autrichien, mal remis de l'épouvante que lui avait causée
l'annonce de nos projets, se hâtait de saisir au passage cette espérance
d'ajournement: «Ne dites pas ajournée, reprenait Talleyrand avec
vivacité, je vous dis tout au plus moins imminente[386].»

En effet, l'Orient reste pour Napoléon l'objectif final. Le 17 février,
écrivant à son frère Louis, il lui fait entrevoir l'instant où
l'Angleterre, assaillie de tous côtés, «menacée dans les Indes par une
armée française et russe[387]», devra se rendre, et il le presse de
coopérer à ce résultat par un redoublement d'activité maritime. Le 23,
recevant le prince Guillaume de Prusse, qui vient l'implorer pour son
pays, il l'accueille par ces paroles: «L'arrangement de vos affaires
tient sa place parmi les combinaisons de la politique générale qui sont
à la veille de se développer: ce n'est pas une affaire d'argent, mais de
politique... Pendant l'été, ajoute-t-il, les grandes affaires seront
peut-être arrangées.» Et il répète plusieurs fois que «dans ce moment,
Constantinople est le point essentiel vers lequel se dirige sa
politique», ajoutant que «selon les circonstances, il regardera les
Turcs comme ses amis ou ses ennemis[388]».

[Note 386: METTERNICH, II, 161.]

[Note 387: _Corresp._, 13573.]

[Note 388: HASSEL, 451.]

Par son ordre, on rassemblait des renseignements topographiques sur la
Turquie européenne et les facilités d'invasion qu'elle offrait; le
ministère des relations extérieures avait été chargé spécialement de
cette étude. Lorsque Napoléon avait écrit à Alexandre et à Caulaincourt
les lettres du 2 février, il les avait adressées directement à son
ambassadeur, sans emprunter l'intermédiaire du secrétaire d'État; même
il n'avait point jugé à propos de mettre prématurément M. de Champagny
dans la confidence de ce grand acte. On se tromperait étrangement, il
est vrai, en croyant surprendre dans un tel procédé une intention de
diplomatie occulte, le désir de modifier ou de traverser les directions
officielles. Napoléon n'agissait jamais à l'encontre de ses ministres,
il agissait parfois sans eux. Agents passifs et subordonnés de sa
volonté, il ne les appelait à connaître toute sa pensée qu'autant que
cette communication devenait indispensable pour l'accomplissement de
leurs devoirs respectifs. Jugeant que l'affaire du partage devait se
traiter directement entre les deux souverains, relevait de leur
compétence immédiate, il avait voulu lui laisser tout d'abord un
caractère intime et confidentiel, sans affaiblir par l'intervention des
chancelleries l'autorité des paroles préliminaires qui s'échangeraient.
Il ne renonçait pas pour cela à se priver des lumières que pourrait lui
offrir le ministère des relations extérieures; il le consulta
rétrospectivement. Dans le milieu de février, il demandait à Champagny,
dont il appréciait au plus haut point le zèle et le dévouement, un
travail à la fois politique et géographique sur le partage de la Turquie
et les moyens de l'effectuer.

Le ministre, ignorant que le principe même de la question se trouvait
préjugé dans une forte mesure, l'examina longuement, apprécia
l'opportunité de l'opération, résuma consciencieusement dans deux
rapports les arguments pour et contre, évitant de se prononcer et s'en
remettant à la sagesse du maître. À ses développements, il joignit
plusieurs séries de notes dont une partie avait été rédigée par M.
Barbié du Bocage, géographe du département; on y trouvait, d'après les
données assez incomplètes que l'on possédait alors sur la péninsule des
Balkans, le tracé des différentes routes que pourraient suivre des
armées d'invasion parties de l'Adriatique et s'acheminant vers
Constantinople; c'était un recueil d'itinéraires, indiquant les étapes,
les distances, les ressources des pays à traverser, les obstacles à
vaincre. De son côté, M. de Champagny avait nourri son exposé de toutes
les informations qu'il avait pu colliger sur la superficie des
différentes provinces et leur importance respective[389].

[Note 389: Les deux mémoires de Champagny, avec leurs annexes et les
lettres d'envoi à l'Empereur, sont conservés aux archives nationales, A.
F. IV, 1688. À cette époque, M. de Champagny avouait à Tolstoï, qui
continuait de lui exprimer ses craintes au sujet de la Silésie, que
l'Empereur nourrissait «de plus vastes plans». Tolstoï à Roumiantsof,
12-22 février 1807. Archives de Saint-Pétersbourg.]

À l'aide de ces travaux, l'Empereur se mettait en mesure de mieux
discuter avec Alexandre, lorsque l'heure serait venue, les conditions du
démembrement et de la conquête. En même temps, il avisait aux moyens
d'adoucir pour la Russie l'amertume d'un délai qui entrait de plus en
plus dans ses combinaisons. S'il ne revenait pas avec elle sur le
partage, se contentant d'avoir jeté dans l'esprit du Tsar une grande
espérance et attendant de savoir l'effet qu'elle y aurait produit, il se
montrait, sur les autres questions, disposé à la complaisance. Employant
avec la Russie tous les modes de communication, s'adressant par lettres
à l'empereur et verbalement à Tolstoï, il composait son langage à l'un
et à l'autre suivant la différence de leurs passions et de leur
caractère.

C'était une tâche malaisée que de rassurer Tolstoï et de guérir ses
défiances. L'ambassadeur résistait à toutes les séductions. Vainement
l'Empereur l'attirait-il dans sa société privée; vainement cherchait-il
toutes les occasions de le distinguer et de lui faire honneur: le Russe
restait sombre, inquiet, préoccupé. Dans sa conduite, il prenait le
contre-pied de tout ce qu'eût désiré Napoléon. Au lieu de voir une
«société qui fût dans l'esprit du gouvernement[390]», il cherchait
toujours au faubourg Saint-Germain des consolations aux déboires que lui
causait la partie officielle de sa mission; on eût dit qu'il prenait à
tâche de se lier avec les personnes les moins agréables au souverain;
auprès d'elles, il perdait sa froideur, devenait aimable: il alla
jusqu'à être amoureux de madame Récamier, à l'instant où l'Empereur
disait «qu'il regarderait comme son ennemi personnel» tout étranger qui
fréquenterait le salon de cette dame[391]. Pourtant, Napoléon ne lui
tenait pas rigueur de tels procédés; désespérant de le ramener par des
prévenances, il essaya à la fin de le raisonner et sentit la nécessité
de quelques concessions, au moins apparentes, à la politique personnelle
de l'ambassadeur.

[Note 390: Caulaincourt à l'Empereur, 13 janvier 1808.]

[Note 391: Nouvelles et on dit de Pétersbourg du 18 août 1808: «On
dit M. de Tolstoï amoureux de madame Récamier.» Voy. les _Souvenirs de
madame Récamier_, publiés par madame Lenormant, I, 90.]

Jusqu'alors, il ne lui avait promis l'évacuation de la Prusse que
conditionnellement, si la Russie se retirait des Principautés; il
s'était efforcé surtout de lui inculquer la patience, en la lui montrant
la première vertu de son nouvel état: «Vous n'êtes pas diplomate, lui
disait-il, vous voulez faire marcher les affaires comme les brigades et
les régiments; vous voudriez les faire aller au galop; elles doivent
être bien mûries[392].» Vers la fin de février, son langage devient plus
affirmatif; il se dit à la veille d'évacuer la Prusse, parle
spécialement de rendre à Frédéric-Guillaume sa capitale; il laisse même
Daru signer à Berlin un projet d'arrangement financier. Il proteste
aussi devant Tolstoï contre toute idée de rétablir la Pologne, assure
qu'il évacuera le grand-duché aussitôt que la saison lui permettra de
déplacer ses troupes: en juillet au plus tard, ajoute-t-il, tout sera si
bien terminé, réglé, entre la France et la Russie, que les deux cours
n'auront plus à échanger une explication avant quatre ou cinq ans[393].

[Note 392: Tolstoï à Roumiantsof, 25 janvier-6 février 1807,
Archives de Saint-Pétersbourg.]

[Note 393: Tolstoï à Roumiantsof, 8-20 février 1808. Archives de
Saint-Pétersbourg. Cf. le rapport adressé le 19 mars de Pétersbourg à la
cour de Prusse par le major Schœler, qui avait reçu connaissance des
dépêches de Tolstoï. HASSEL. 406.]

À l'empereur Alexandre, il ménage de plus positives satisfactions. Il
lui fait réitérer par Caulaincourt l'offre de la Finlande et l'engage à
prononcer l'annexion de cette province: c'est un acompte qu'il lui
accorde sur de plus vastes conquêtes, un moyen qu'il lui donne de calmer
les impatiences de l'opinion et de traverser l'épreuve redoutable du
printemps. Pour occuper et engager de plus en plus les Russes dans le
Nord, il les entretient de sa coopération, annonce que le corps de
Bernadotte est en marche, qu'il est entré dans le Holstein, et que, sous
peu de jours, si la saison le permet, vingt mille Français avec dix
mille Danois vont entamer la péninsule Scandinave par le Sud, tandis que
les Russes l'aborderont par le Nord, et mettre Stockholm entre deux
feux[394]. Il consacre effectivement quelques soins à cette opération
combinée[395], sans cesser d'observer avec une attention croissante
l'Espagne, où il attend les événements qui vont lui donner le signal
d'intervenir.

[Note 394: Instruction à Caulaincourt, citée par ce dernier en
extrait dans son rapport n° 27, 9 avril 1808.]

[Note 395: _Corresp._, 13592, 13651.]

En mars, la crise espagnole éclate: terrifiée par l'approche de nos
troupes, parvenue au dernier degré de l'épouvante, la cour a pris le
parti de se retirer à Séville et ensuite de s'embarquer pour l'Amérique.
Elle se dispose à s'éloigner, quand le peuple de Madrid, résolu
d'empêcher cette fuite, se révolte contre Charles IV, ou plutôt contre
la reine et son indigne favori. Le 18, l'insurrection se porte sur
Aranjuez, résidence de la cour, s'empare du prince de la Paix, arrache
au vieux roi un acte d'abdication, et proclame Ferdinand. Nos troupes
vont entrer à Madrid, mais se trouveront entre deux pouvoirs qui se
contestent et s'accusent mutuellement; la situation est devenue
franchement révolutionnaire, l'Espagne s'ouvre d'elle-même à notre
intervention, et Napoléon peut entrer en scène.

Il annonce aussitôt, prépare son départ. Toutefois, pour régler ses
mouvements, il a besoin de savoir quel accueil Alexandre a fait à sa
lettre, si ce prince accepte l'entrevue et en a déterminé la date. Que
l'empereur de Russie, le prenant au mot, ait résolu de se rendre
immédiatement à son appel, quelle raison alléguer pour manquer à un
rendez-vous si formellement provoqué, si solennellement offert? Napoléon
prolonge donc son séjour à Paris, impatient et comptant les jours,
calculant que les réponses de Russie sont en chemin et ne peuvent
tarder. Enfin, dans les derniers jours de mars, la double expédition
d'Alexandre et de Caulaincourt lui arrive et le met à l'aise. En
acceptant l'entrevue conditionnellement, le Tsar l'ajournait en fait,
puisqu'il la subordonnait à l'issue de nouveaux pourparlers; Napoléon
s'empare de cette circonstance pour en faire auprès de son allié
l'excuse de son départ. L'entrevue devant se trouver retardée dans tous
les cas, il se juge libre de prolonger le délai, écrit en ce sens à
Caulaincourt, puis, le 2 avril, se met en chemin pour Bayonne, évitant
de se prononcer sur le fond même des propositions russes et remettant
toute discussion. Sans renoncer à ses projets ultérieurs sur l'Orient,
il les exclut pour quelques semaines de sa pensée et les met
momentanément hors de cause.

                                -----

Afin de réserver en entier la question, il voulut empêcher sur le Danube
la reprise des hostilités, que l'armistice non ratifié et d'ailleurs
expiré laissait imminente; des événements de guerre, surgissant de ce
côté, pourraient modifier la situation respective des parties et exercer
sur nos décisions à venir un fâcheux préjugé. Depuis six mois, Russes et
Turcs restaient en présence, l'arme au pied, attendant que Napoléon
conciliât leurs différends ou leur rendît la liberté de se combattre,
mais cette inaction commençait à leur peser, et les nouvelles de
Constantinople, en particulier, devenaient menaçantes.

                                -----

Se conformant à ses instructions de janvier, Sébastiani avait sondé la
Porte au sujet d'une cession des Principautés; il s'était acquitté de ce
devoir avec douleur, se rappelant les jours où il garantissait fièrement
aux Turcs l'intégrité de leur territoire et craignant qu'on ne lui
opposât ses propres paroles. «J'ai éprouvé dans cette circonstance,
écrivait-il, tout ce que les fonctions d'homme public ont de
pénible[396].» Réuni solennellement pour écouter ses communications, le
Divan les accueillit avec une morne stupeur. Sous le calme et la gravité
propres aux Orientaux, l'indignation perçait sur les visages; seuls, nos
ennemis triomphaient, voyant se confirmer leurs sinistres pronostics;
aux yeux des autres ministres, le voile se déchirait, et il ne leur
était plus permis de conserver un doute sur la défection de l'Empereur.
Une réaction se produisit aussitôt contre nous; des paroles de haine et
de colère parvinrent jusqu'aux oreilles de l'ambassadeur; nos amis
furent privés de leurs charges, exilés, suppliciés; on reprit sous main
des négociations avec l'Angleterre. Toutefois, le gouvernement de
Mustapha IV, à la fois violent et faible, n'osa aller jusqu'au bout de
son revirement; craignant nos armes, sentant vaguement un péril suprême
planer sur sa tête, il essaya de le détourner par des ménagements. La
réponse à notre communication fut conçue en termes dignes et non
dépourvus d'habileté; la Porte ne se plaignait point, protestait de son
inaltérable fidélité, mais affirmait sa volonté de ne point céder un
pouce de son territoire; le Sultan écrivit personnellement à Napoléon
pour lui demander de garantir l'intégrité de ses États. Le Divan refusa
en premier lieu, puis se laissa arracher une promesse formelle d'ouvrir
l'Albanie à nos troupes, si les Anglais paraissaient devant Corfou: le
chef du parti antifrançais, porté d'abord au pouvoir, fut promptement
destitué; en quelques jours, par brusques saccades, la politique
ottomane évolua plusieurs fois, tantôt s'éloignant de nous, tantôt
revenant à l'Empereur afin de forcer sa bienveillance, et l'on sentait
dans ces mouvements incohérents le combat de craintes et de tendances
diverses. Les Turcs n'étaient unanimes qu'en un point: la nécessité de
prendre des mesures de défense et de salut. On rassemblait de nouvelles
troupes, on appelait les bandes asiatiques, on parlait de guerre sainte
et de levée en masse; l'armée du Danube s'augmentait, reprenait une
attitude belliqueuse, et, dans cette situation critique, le moindre
incident, la moindre provocation des Russes, renforcés eux-mêmes en
prévision de la grande action prochaine, risquait d'amener un choc
redoutable.

[Note 396: Sébastiani à Champagny, 12 février 1808. Archives des
affaires étrangères. Turquie, 216.]

D'après Sébastiani, l'issue de ce conflit ne saurait être douteuse; les
soldats du Sultan combattraient en braves, en furieux, mais leur ardeur
désordonnée succomberait devant un ennemi supérieur par la discipline,
l'armement et la tactique; il en résulterait pour la Turquie un grand
désastre et une commotion fatale. Le gouvernement s'écroulerait,
l'anarchie se déchaînerait dans la capitale, les provinces se
détacheraient d'elles-mêmes, les Russes, dans l'élan de leur victoire,
arriveraient d'un bond jusqu'à Constantinople et se trouveraient nantis
des plus précieuses parties de l'empire avant que la France ait pu
s'entendre avec eux sur la répartition des territoires orientaux[397].

Ce fut ce danger que Napoléon résolut de conjurer à tout prix. Afin de
contenir la Porte en la rassurant, il agit d'autorité et engagea
Alexandre sans le consulter; se portant fort des intentions de ce
monarque, il fit savoir à Constantinople que la Russie n'agirait point
avant l'issue des négociations qui se poursuivaient à Paris pour la
forme entre Tolstoï et l'ambassadeur turc et que l'on pouvait à volonté
rompre ou laisser traîner[398]. Pour expliquer au cabinet de Pétersbourg
cette mesure audacieuse, il ordonna de lui communiquer, comme pièces
justificatives de sa bonne foi, les dépêches de Sébastiani qui
attestaient l'abandon par la France des intérêts ottomans, mais qui
indiquaient en même temps les conséquences d'une action prématurée des
Russes[399]. Ainsi, résolu plus que jamais d'en finir avec l'Espagne
avant de revenir à l'Orient, il immobilisait tout dans cette partie du
monde et, comprimant de sa main puissante la Russie et la Turquie prêtes
à se heurter, suspendait le cours des événements.

[Note 397: Dépêches de Sébastiani des 12, 15 et 26 février, 4 et 5
mars 1808. Archives des affaires étrangères, Turquie, 316. Cf. LEFEBVRE,
III, 374-380.]

[Note 398: Champagny à Sébastiani, 3 avril 1808, _id._]

[Note 399: Champagny à Caulaincourt, 2 avril 1808, Russie, 143.]

Prenant acte de notre garantie, la Porte se calma et consentit à ne
point donner la première le signal de la lutte. La Russie se
plierait-elle aussi docilement à nos volontés? Quel effet produiraient
sur elle l'ajournement de ses espérances et l'interdiction d'agir?
Croyant toucher au but de son ambition, Alexandre ne le verrait-il pas
sans un amer déplaisir s'éloigner à nouveau? N'interpréterait-il point
le départ de Napoléon comme un prétexte pour se dérober à toute
concession définitive et un premier manque de foi?

Depuis la fin des conférences, aucun nuage n'était venu troubler la
sérénité des rapports entre notre ambassade et le Palais d'hiver; on eût
dit que la France et la Russie, dont l'harmonie avait été un instant
troublée, se reprenaient à s'aimer sans arrière-pensée et goûtaient le
charme d'une seconde lune de miel. Pour mieux faire sa cour à Napoléon,
Alexandre dépassait en certains points les bornes de la condescendance:
il allait jusqu'à interdire aux émigrés restés en Russie de porter la
cocarde blanche et les fleurs de lis, proscrivait le noble et gracieux
emblème de l'ancienne France. Par ces flatteries, il espérait attirer
plus tôt l'Empereur à Erfurt et l'y rendre plus conciliant. Considérant
l'entrevue comme très prochaine, il comptait de son côté les journées,
calculait les distances; il estimait que la réponse de Napoléon serait
connue à Pétersbourg le 15 avril, et qu'au commencement de mai les deux
empereurs pourraient se réunir à Erfurt. Il mettait son plaisir à
s'occuper de son voyage; ses équipages avaient reçu l'ordre de se tenir
prêts: «Quand partons-nous?» disait-il gaiement à Caulaincourt, et il ne
tarissait pas sur la joie qu'il éprouverait à revoir son allié, à
retrouver les enchantements de Tilsit.

En attendant, il activait la guerre contre la Suède. Parfaitement
résolu, depuis que ses troupes avaient franchi la frontière, à
s'approprier la Finlande et la considérant déjà comme son domaine, il ne
laissa point que d'en accepter le don avec reconnaissance. Ce cadeau de
plusieurs centaines de mille âmes, sujettes du roi de Suède, fut offert
et reçu avec une égale désinvolture, à titre d'attention et de
galanterie: «L'Empereur, dit Caulaincourt à Alexandre en se servant des
termes mêmes indiqués par son maître, désire bien que Votre Majesté soit
en possession de la Finlande, et pour l'avantage personnel de Votre
Majesté et pour que les belles de Pétersbourg n'en entendent plus le
canon.»--«Je le remercie, répondit Alexandre, et pour moi et pour les
belles de Pétersbourg; (en riant) je le leur dirai; il est toujours
aimable pour moi[400].»

[Note 400: Rapport de Caulaincourt du 7 mars 1808.]

«L'affaire est en bon train», ajoutait-il. En effet, les premières
opérations en Finlande avaient brillamment réussi. Surpris dans leurs
postes mal gardés, les Suédois n'avaient tenu nulle part: Helsingfors,
Abo, avaient été enlevés sans coup férir, et tandis que des colonnes
volantes se répandaient dans toutes les parties du pays, où elles ne
rencontraient d'autre obstacle que la nature, le gros de l'armée se
concentrait autour de Sweaborg, capitale de la province, entreprenait le
siège de cette place et la réduisait promptement. Le 5 avril, Alexandre
écrivait à Napoléon que la ville, bombardée à outrance, demandait à
capituler, le 10 mai, que l'acte de reddition était signé[401]. Dans
cette correspondance, il s'abstenait avec un tact parfait de revenir sur
la question du partage; ayant exprimé très nettement ses désirs, il
jugeait hors de propos d'y insister et de marquer ainsi un doute sur les
dispositions de son allié; il pensait sans cesse à l'Orient et n'en
parlait plus, se bornant à faire connaître que la Porte lui avait
adressé des propositions d'accommodement direct et qu'il les avait
déclinées. Il évitait aussi toute allusion au sort de la Prusse,
laissant à Tolstoï le soin de traiter cette pénible affaire, d'obtenir
la ratification et même, s'il était possible, l'amélioration de
l'arrangement préparé à Berlin, et ses lettres n'étaient que le bulletin
de ses succès: il voulait en instruire l'Empereur au fur et à mesure
qu'ils survenaient, afin de lui en faire partager la joie, afin de lui
montrer aussi qu'il profitait de ses conseils. Avant même que
l'occupation totale de la Finlande fût un fait accompli, s'autorisant de
nos encouragements et de nos exemples, préjugeant l'acte de cession qui
serait arraché plus tard au roi de Suède, érigeant le droit de conquête
en loi suprême, il avait prononcé la réunion de la province à l'empire
par simple décret, à la manière de Rome et de Napoléon.

[Note 401: Nous avons publié ces deux lettres dans la _Revue de la
France moderne_, 1er juin 1890.]

Cet événement produisit à Pétersbourg une sensation profonde et toute à
notre avantage. Pour la première fois, la valeur de l'alliance française
se révélait par un signe matériel, palpable, évident pour tous.
Alexandre, qui voyait dans la conquête de la Finlande un triomphe
personnel, une première justification de sa politique, ne manqua point
de faire ressortir ce côté de la question: «Vous plaindrez-vous encore
de mon alliance avec la France? disait-il aux mécontents; qu'ont produit
celles avec votre chère Angleterre[402]?» L'argument était irréfutable
et produisit son effet dans les cercles mondains. Sans doute, les
incorrigibles ne désarmèrent point; dans les salons, la politique
continua de provoquer d'aigres controverses, mais le crédit de nos
adversaires se trouva ébranlé et leur nombre diminua. On vit même,
symptôme caractéristique, les chefs de l'opposition, les Czartoryski,
Novossiltsof, Strogonof, se présenter pour la première fois chez notre
ambassadeur, faire acte de présence à ses soirées, et ces démarches
individuelles, plus ou moins sincères, mais vivement commentées,
semblaient le prélude d'une conversion en masse[403].

[Note 402: Caulaincourt à l'Empereur, 5 avril 1808.]

[Note 403: _Id._ Caulaincourt poussait parfois la minutie dans ses
informations jusqu'à reproduire mot pour mot, à la suite de ses
rapports, les propos qui s'échangeaient dans les salons de Pétersbourg.
Nous citons l'une de ces conversations prises sur le vif; on peut la
rapprocher de certaines scènes où l'auteur de _La guerre et la paix_,
avec la puissance évocatrice de son talent, fait parler la société russe
de cette époque.

«Il y a eu une grande discussion chez le grand chambellan Narischkine
sur la Finlande. «Je suis Russe, a dit le mari; quand je vois que
l'empereur met pour toujours Pétersbourg à l'abri d'une insulte et qu'il
réunit à son empire ce que notre grande Catherine n'osait même espérer,
je suis content; cela doit nous faire espérer d'autres avantages.» La
femme, qui est une commère, reprit: «Voilà notre chère grande-duchesse
vengée de ce petit roi de Suède (_Gustave IV avait autrefois brusquement
rompu un projet de mariage avec une fille de Paul Ier_). «Que la France
nous donne ces provinces turques, que tous nos jeunes gens reviennent de
l'armée et que nous ayons la paix; alors, si quelqu'un se plaint encore
de l'Empereur, il devrait le chasser de la cour. Ces Anglais, ils nous
ont toujours laissés là, ils ne pensent qu'à eux.» Quelques personnes
plaignirent la Suède, disant tout bas que la France laissait prendre à
la Russie ce qu'elle ne pouvait l'empêcher d'acquérir, mais qu'on
verrait qu'elle ne lui laisserait pas les provinces turques. Voilà le
dernier retranchement des mécontents, mais leur nombre est beaucoup
diminué.

«La princesse Serge Galitsyne (jeune et jolie, qui a été à Paris et ne
voyait que des artistes et des savants) a dit au ministre de Danemark:
«Vous voilà province française! vous verrez ce qu'il vous en coûtera.
L'Espagne peut vous servir d'exemple.»--«Il valait mieux recevoir les
Anglais, n'est-ce pas»? reprit le ministre de Danemark, «ils ont si bien
secondé leurs alliés.....»

«Madame Golovine, chez laquelle cela se passait, s'est aussi mêlée de la
conversation dans le sens de la princesse; de part et d'autre on s'est
dit de gros mots: «Vous parlez sans cesse de votre admiration pour
l'Empereur, même de votre attachement pour lui», dit le ministre, à la
fin, à la princesse, «croyez-vous que cette manière de penser soit
d'accord avec vos sentiments? L'anglomanie vous a tourné la tête, vous
n'êtes plus Russe.»--«Je sépare l'Empereur de tout ce qui se fait,
répondit-elle; il est dupe de l'empereur des Français et de son
ambassadeur qui nous gouverne; on lui jette de la poudre aux yeux comme
à vous; on nous aveugle avec la Finlande, mais on verra avant peu que
c'est tout ce qu'on veut nous donner. C'est là que j'attends tous nos
amateurs de nouveautés...» Nouvelles de Pétersbourg du 12 au 15 avril
1808.]

Une première déception suspendit ce mouvement. Se fondant sur les
communications réitérées de l'Empereur, Alexandre et son ministère
croyaient fermement et avaient laissé entendre autour d'eux que notre
passage en Scanie allait se produire, que cette coopération faciliterait
l'entière soumission de la Finlande et permettrait de plus audacieuses
entreprises. Aussi bien, Bernadotte s'était avancé avec son corps
jusqu'au point du Holstein le plus rapproché de l'archipel danois;
c'était de là qu'il devait s'élancer à l'attaque des provinces
méridionales de la Suède. Toutefois, si Napoléon, se conformant à ses
promesses, avait envoyé au maréchal tout un plan d'offensive, il ne
l'avait autorisé qu'éventuellement à en faire usage. Considérant la
pointe en Scanie comme une simple diversion destinée elle-même à en
favoriser une autre, celle que les Russes tenteraient contre Stockholm
et les parties centrales du royaume, il y regardait à plusieurs fois
avant d'engager témérairement ses troupes au delà de la Baltique et de
risquer quelques-unes de ses divisions pour une cause qui ne
l'intéressait point directement. Il avait donc recommandé à Bernadotte
de n'agir qu'à coup sûr et en multipliant les précautions: le maréchal
devait franchir les détroits et entrer en Suède, mais seulement au cas
où les Danois lui fourniraient assez de troupes pour rendre infaillible
le succès de l'opération[404]. Naturellement circonspect, Bernadotte
interpréta de tels ordres dans le sens le plus restrictif; il ne fit
passer dans les îles qu'une avant-garde, puis, rencontrant chez les
Danois peu d'empressement et apprenant l'arrivée dans la Baltique de
quelques frégates anglaises, avant-garde d'une escadre, il interrompit
tout à fait sa marche et ne bougea plus de sa position continentale.

[Note 404: _Corresp._, 13672.]

Connu très vite à Pétersbourg, cet arrêt y produisit la plus fâcheuse
impression; on soupçonna à tort un contre-ordre de l'Empereur, et l'on y
vit un premier signe de duplicité. Nerveuse et mobile à l'excès,
l'opinion se reprit aussitôt; on venait à nous, on s'arrêta, et quelques
symptômes de recul se manifestèrent. Alexandre lui-même parut affecté,
et ce fut au milieu de l'émoi causé par cet incident qu'éclata la
nouvelle du départ de l'Empereur pour Bayonne; la France se laissait
décidément attirer vers le Sud-Ouest, lorsqu'on s'était attendu, d'une
part, à la voir s'acheminer au Nord et, de l'autre, aider la Russie à
déborder sur l'Orient.

«Voilà donc l'Empereur parti, dit Alexandre à Caulaincourt; le moment où
je pouvais m'absenter de Pétersbourg avec le moins d'inconvénient
passera, et rien ne sera fini. Je n'avais cependant pas pris la moitié
du compas; je faisais les trois quarts du chemin pour que quelques jours
pussent suffire à l'Empereur et qu'il eût la facilité de s'occuper après
de ses autres affaires. Celles de Turquie sont aussi importantes; qui
sait ce que les Turcs vont faire? Pour complaire à l'Empereur, je n'ai
jamais profité d'aucun de mes avantages contre eux. Maintenant, il
ajourne tout sans rien décider. Qu'en arrivera-t-il[405]?...» Et il
refusa de subordonner à notre assentiment la reprise des hostilités; il
n'agirait pas encore, disait-il, retiendrait ses troupes aussi longtemps
que possible, si les Turcs n'attaquaient point, mais n'entendait pas se
lier les mains et se réservait de fixer lui-même les bornes de sa
condescendance.

[Note 405: Rapport de Caulaincourt du 20 avril 1808.]

La communication des lettres de Sébastiani produisit sur lui un effet
contraire à celui que l'on s'en était promis; il releva dans leur
contenu un esprit de défiance envers la Russie et demanda si la France,
en lui faisant lire ces dépêches, n'avait point voulu le préparer à un
changement de système[406]. Il s'étonnait surtout de ne point savoir si
l'Empereur adhérait à la note Roumiantsof, s'il admettait la part que la
Russie s'était faite, et cette incertitude lui pesait. Comme toujours,
Roumiantsof se montrait plus explicite, plus pressant que son maître; il
accentuait les plaintes, soulignait les reproches, réclamait une réponse
catégorique: «L'Empereur, disait-il, ne peut pourtant nous oublier tout
à fait entre Paris et Madrid[407].» Quant à la société, son retour en
arrière était complet: elle s'était remise dans une position d'hostilité
et de combat.

[Note 406: Caulaincourt à Champagny, 6 mai 1808.]

[Note 407: Caulaincourt à l'Empereur, 28 avril 1808.]

Tout concourait d'ailleurs à troubler, à attrister la Russie, à lui
faire voir le revers de cette alliance qui s'était montrée à elle, peu
de semaines auparavant, sous un jour brillant et favorable. Plus
incertaine que jamais au Midi, la situation se modifie brusquement au
Nord et devient mauvaise. Remis de leur désarroi, les Suédois ont
commencé de se défendre; leurs qualités de bons soldats se sont
retrouvées; dans plusieurs engagements, ils ont ressaisi l'avantage,
infligé à l'amour-propre de leur ennemi de cuisantes blessures: ils
viennent d'enlever l'île de Gothland avec sa garnison, et ce poste,
situé tout près de la côte finlandaise, leur fournit le moyen d'y
reprendre pied, remet en question le sort de la province. Derrière la
Suède, l'Angleterre commence à se montrer, découvrant ses moyens et se
portant au secours de ses alliés. Les dix mille soldats du général
Moore, retirés de Sicile, viennent de débarquer à Gothenbourg. On sait
la flotte britannique dans les eaux danoises; on croit la voir paraître
sur la Baltique; on n'ignore pas que les côtes de l'empire sont
dégarnies de troupes, que l'armée de Finlande, mal commandée, mal
pourvue, dispersée sur un territoire trop étendu, résisterait
difficilement à un retour offensif de l'ennemi; on craint qu'une attaque
combinée des Suédois et des Anglais ne rejette la guerre jusqu'aux
portes de la capitale, et Pétersbourg ne se sent plus en sûreté.

En même temps, la rupture du commerce avec Londres fait sentir ses
effets; les transactions s'arrêtent, les ruines se succèdent, le
papier-monnaie subit une effrayante dépréciation, l'universelle
souffrance ajoute aux embarras du gouvernement et avive en lui la
douleur de ses propres mécomptes. Alexandre sent renaître ses soupçons,
se fortifier ses doutes, et Caulaincourt va avoir à lutter contre un
retour d'inquiétude et de défiance. Désormais, le rôle de notre
ambassadeur se modifie. Il ne s'agit plus pour lui, dans une offensive
brillante, de poursuivre sur le terrain de l'Orient une passe d'armes
diplomatique, destinée à préparer une rencontre plus sérieuse entre les
deux empereurs: son poste devient défensif et prend, sous ce rapport,
une valeur capitale. Tandis que la puissance napoléonienne se détourne
temporairement vers l'Espagne, Caulaincourt doit couvrir ce mouvement,
contenir le Nord, et, empêchant que la Russie ne s'unisse à l'Allemagne
révoltée pour nous surprendre en plein changement de front, assurer la
sécurité de notre évolution.



                            CHAPITRE X

                   L'ENTREVUE SANS CONDITIONS


Revirements successifs dans la pensée et le langage
d'Alexandre.--L'autocrate de Russie et les journaux français.--Mémoire
du prince Adam Czartoryski.--Rentrée en scène de Pozzo di
Borgo.--Efforts de Caulaincourt pour réaliser la conquête mondaine de la
Russie; il sollicite des renforts.--Voyage d'exploration à
Moscou.--L'ambassadeur travaille à s'attirer de plus en plus l'estime et
la confiance d'Alexandre.--Il donne des conseils stratégiques.--Blâme de
Napoléon.--Belle réponse de Caulaincourt.--Napoléon continue à agir sur
Alexandre par le sentiment.--Lettre de condoléance.--Explications
données au sujet de l'Espagne: les événements de Bayonne commentés par
Napoléon lui-même.--Plaidoyer du 8 juillet.--Les affaires d'Espagne
mettent l'alliance à une nouvelle épreuve.--Alexandre dissimule ses
sentiments, approuve et flatte Napoléon.--Il espère hâter par ce moyen
le règlement de la question orientale.--Napoléon rompt le silence, mais
se dérobe encore à tout engagement compromettant: il désire l'entrevue
sans conditions.--Lassitude et énervement d'Alexandre.--Il accepte
l'entrevue sans conditions.--Dernière discussion au sujet de
Constantinople et des Dardanelles.--Se croyant assuré de l'Espagne,
Napoléon revient à ses projets sur l'Orient et les Indes: développement
gigantesque qu'il compte leur donner.--Les flottes de Brest et de
Lorient.--La nouvelle expédition d'Égypte.--Observations de
Decrès.--Napoléon comparé à Dieu.--Activité surhumaine et innombrables
préparatifs.--Annonce d'extraordinaires événements.--Tandis que Napoléon
se croit sur le point d'arracher la paix à l'Angleterre par un ensemble
d'opérations accablantes, l'Espagne se soulève et donne à l'Europe le
signal de la révolte.



I


Alexandre passait par des alternatives d'espoir et de découragement, et
son langage reflétait les ondulations de sa pensée. Parfois, revenant à
son système favori, il cherchait à toucher l'Empereur en affectant pour
la France et pour lui un enthousiasme débordant: il lui faisait
transmettre par Caulaincourt des assurances d'admiration et
d'attachement, y mêlant quelques discrets conseils de modération. «Après
avoir réglé les affaires de Turquie et de l'Inde, disait-il, qui
forceront l'Angleterre à la paix, l'Empereur n'aura plus besoin que de
repos et de bonheur surtout. Il ne peut plus rien désirer. Il me le
disait souvent à Tilsit dans des moments d'épanchement. Quel voeu
peut-on former quand on commande à des Français? Quelle nation! Quelles
lumières! Quelle différence avec celle-ci! Nous avons sauté tous les
échelons. Pierre Ier a été trop pressé de jouir; Catherine n'aimait que
le clinquant. À la paix, en la conservant, on adorera l'Empereur autant
qu'on l'a admiré à la guerre. Quel génie! Mais il lui faut du bonheur,
de la tranquillité, pour jouir de tout ce qu'il a fait, il en faut à
tous les hommes. L'activité de l'esprit de l'Empereur lui en fera sentir
plus tard le besoin. Moi, je désire qu'il soit heureux, car je me suis
attaché à lui à Tilsit... J'aime que nos contemporains mêmes lui rendent
justice. Je vous assure que ceux qui ne pensent pas comme moi sont mal
accueillis par l'empereur Alexandre. Personne n'est plus son admirateur
que moi...[408]»

Au lendemain de ces épanchements, Alexandre montrait de nouveau un front
soucieux, voilé de tristesse: il «battait froid[409]» à l'ambassadeur. À
quelle raison attribuer ce subit changement? Alexandre était susceptible
par nature: ses récents déboires avaient irrité, exaspéré en lui cette
disposition, et il en était venu à ce point de sensibilité où la moindre
piqûre d'épingle fait souffrir comme une blessure. Il suffisait alors
d'un léger incident, d'un article de journal français conçu dans un sens
défavorable à la Russie, pour que le doute rentrât poignant dans son
âme, et Caulaincourt devait employer de longues heures à le calmer, à le
rassurer, tâche délicate et toujours à reprendre, travail de Pénélope où
chaque jour défaisait l'oeuvre de la veille.

[Note 408: Rapport de Caulaincourt du 27 avril 1808.]

[Note 409: Caulaincourt à Champagny, 8 juin 1808.]

En effet, quittant notre ambassadeur, Alexandre retrouvait ses
ministres, ses amis, sa famille, et, autour de lui, chacun semblait
s'être donné le mot pour le détourner de la France. Son cabinet actuel,
choisi cependant parmi les personnages les moins opposés au système de
Tilsit, lui recommandait la prudence et le mettait sur ses gardes. Quant
à ses anciens conseillers, aux confidents de ses premiers rêves et de
ses jeunes enthousiasmes, s'ils semblaient par moments renoncer à la
lutte et quitter la place, ils redoublaient en secret de vigilance et
d'hostilité. Le prince Adam Czartoryski partait pour Vienne, mais, en
s'éloignant, lançait un dernier trait: il faisait passer à l'empereur un
mémoire rédigé avec talent et virulence, où l'avenir était peint sous
les plus noires couleurs. Les agents ordinaires de la coalition se
remettaient à l'œuvre: Pozzo di Borgo avait reparu. Alexandre, il est
vrai, dans ses causeries avec Caulaincourt, s'exprimait fort durement
sur le compte de cet ennemi personnel de Napoléon[410]: il promettait de
l'écarter à nouveau, mais ses assurances n'étaient qu'à moitié sincères.
Renvoyant à Vienne son ancien émissaire dans cette ville, il
l'autorisait à lui faire connaître son avis sur tout ce qui pouvait
intéresser la sécurité ou la gloire de la Russie[411], et Pozzo
s'empressait, avant de partir, de lui adresser un travail d'ensemble sur
la situation. Dans cet écrit, avec son franc-parler, sa verve, sa
passion habituels, il s'attachait à prouver que la Russie, en se fiant à
Napoléon, courait aux abîmes, que l'offre du partage, en la supposant
sincère, n'en était pas moins un piège, que le Tsar, en exécutant cette
périlleuse opération au signal et sous la direction de la France, se
ferait à la fois l'instrument et le jouet d'une ambition sans
scrupules[412].

Alexandre lisait et gardait les mémoires rédigés par les adversaires de
l'alliance; celui de Czartoryski fut retrouvé à sa mort dans ses
papiers[413]. S'ils ne le persuadaient pas encore, ils l'ébranlaient; en
lui renvoyant le reflet démesurément grossi de ses propres défiances,
ils les lui faisaient discerner plus nettement, et ce contact assidu
avec la pensée de nos ennemis, pendant les heures consacrées chaque jour
par le monarque au travail d'État, suscitait en lui d'amères et
dangereuses réflexions.

[Note 410: Rapport de Caulaincourt du 27 avril 1808.]

[Note 411: Archives Pozzo di Borgo.]

[Note 412: _Id._]

[Note 413: Voy. le t. VI du _Recueil de la Société historique
russe_.]

Le soir, Alexandre retrouvait la société assemblée chez l'impératrice
mère, chez les princes, dans les maisons où il avait coutume de
paraître, et l'écho des passions antifrançaises montait jusqu'à lui.
Ayant pris le parti de discuter avec les salons, au lieu de les réduire
au silence, il se trouvait maintenant embarrassé pour répondre à leurs
objections. Assez brave pour tenir tête à l'opinion, il n'était pas
assez convaincu pour ne tenir aucun compte de ses révoltes et ne s'en
point affliger. Pendant quelques semaines, écrivait Caulaincourt, il
avait été heureux, «parce qu'on ne le boudait plus[414]»; il souffrait
aujourd'hui de lire sur les visages, voilées sous les formes du respect,
une tristesse anxieuse ou l'expression d'une pitié plus insupportable
encore.

[Note 414: Caulaincourt à l'Empereur, 4 juin 1808.]

Caulaincourt était là, il est vrai, se multipliant, toujours sur la
brèche, s'appliquant sans relâche à atténuer les mécontentements et, par
suite, leur action fâcheuse sur l'esprit du maître. Pour ressaisir son
ascendant mondain, il ne négligeait aucun des moyens dont peut user un
ambassadeur zélé et magnifique; il n'épargnait ni sa personne ni sa
fortune. Il était parvenu à étonner de son faste une société «où le plus
malaisé particulier allait à quatre chevaux[415]»: on citait son train,
son luxe, sa dépense, ses raffinements[416]. Ses récents mécomptes ne
l'avaient point découragé, et, pour lui emprunter une comparaison,
«après avoir porté quelques semaines en triomphe le drapeau de la
France», il le tenait aujourd'hui «haut et ferme dans la tempête».--«On
venait beaucoup chez moi, écrivait-il, on y reviendra sous peu[417].» Si
sa grandeur même l'empêchait de trop multiplier les avances, s'il lui
fallait attendre la société plutôt que de la rechercher, il lui
adressait, avec mission de la ramener, les membres les plus actifs et
les plus séduisants de son ambassade; il demandait même à son
gouvernement que l'on grossît le nombre de ces auxiliaires; il
sollicitait des renforts: «J'ose rappeler à Votre Majesté, écrivait-il à
l'Empereur, qu'un officier jeune, surtout bien élevé et spirituel,
musicien, chantant agréablement, me serait fort utile pour mettre à la
raison quelques jeunes femmes plus indignées que les autres. Les gardes
fourmillent de jolis jeunes gens qui ont des talents de société:
quelques-uns sont aimables; il faut donc mieux qu'eux ou rien.» Et il va
jusqu'à citer, parmi ses relations de Paris, l'homme qu'il juge le mieux
pourvu des qualités propres à un tel emploi[418] et le plus apte à
«ramener sous notre bannière tout le parti Czartoryski et Kotchoubey,
qui est, il faut l'avouer, celui où s'est réfugié l'esprit mâle et
femelle de la capitales[419]».

[Note 415: _Id._]

[Note 416: «Caulaincourt a donné un souper magnifique où il y avait
sept poires de trois cents francs chacune.» Joseph DE MAISTRE, 325.]

[Note 417: Caulaincourt à l'Empereur, 22 mai 1808.]

[Note 418: M. de Flahaut.]

[Note 419: Caulaincourt à l'Empereur, 28 avril 1808.]

Ses opérations ne se bornent pas à Pétersbourg; il lance l'un de ses
attachés en éclaireur jusqu'à Moscou, où se sont retirés les disgraciés
de tous les règnes et où l'on signale une dangereuse effervescence. Dans
l'état des esprits, une subite explosion, un attentat contre l'empereur,
redevient une hypothèse à prévoir; il importe d'en vérifier la
possibilité, afin de se mettre, le cas échéant, en position d'y parer. À
cet égard, les renseignements pris tant à Moscou qu'à Pétersbourg
parurent rassurants; ils le furent moins sous d'autres rapports: la
noblesse russe ne préparait pas une révolution, mais se rattachait plus
que jamais à l'espoir d'amener un changement de politique. Partout nos
ennemis reprenaient le dessus; ils régnaient dans les salons, y
aiguisaient leurs traits, y lançaient leurs épigrammes, et leur audace
même leur valait de plus nombreux alliés; certains amis de la veille,
tels que le grand-duc Constantin, le grand maréchal Tolstoï, devenaient
hésitants, et leur influence auprès de l'empereur cessait de s'exercer
au profit de la bonne cause.

Caulaincourt revenait alors à l'idée d'agir directement sur le monarque,
«le seul homme, reconnaissait-il avec chagrin, qui soit peut-être un peu
de bonne foi dans le système actuel[420]». À défaut de son esprit,
toujours combattu entre des tendances diverses, ne saurait-on retenir et
fixer son coeur? Alexandre continuait de témoigner pour la personne de
l'ambassadeur beaucoup de goût et de sympathie. Si ces sentiments,
cultivés, développés avec soin, prenaient la force d'un véritable
attachement, s'il s'établissait entre le souverain et l'ambassadeur une
confiance absolue d'homme à homme, les affaires en recueilleraient
indirectement le profit. Alexandre ajouterait foi plus facilement aux
déclarations de notre envoyé, lorsque celui-ci lui affirmerait la
sincérité de notre politique; on croit mieux aux paroles qui passent par
des lèvres amies. Pour servir plus utilement l'Empereur, Caulaincourt
s'attacha à gagner de plus en plus et à mériter l'affection d'Alexandre.

[Note 420: Caulaincourt à l'Empereur, 8 juin 1808.]

Dans cette tâche, il eut à lutter de nouveau contre la société qui, non
contente de traverser ses opérations politiques, le prenait
personnellement à partie, s'efforçait de lui ravir la confiance et
jusqu'à l'estime du maître. Des bruits perfides avaient été répandus sur
son compte, et l'on affectait, contre toute équité, de rattacher son nom
à des souvenirs particulièrement odieux; profitant de sa présence à
Strasbourg en 1804, avec une mission spéciale et distincte, on lui
prêtait un rôle dans l'enlèvement du duc d'Enghien; on montrait en lui
l'un des instruments choisis par Bonaparte pour saisir et frapper une
illustre victime. Caulaincourt crut devoir à l'intérêt public, autant
qu'à son honneur, de dissiper à cet égard tous les doutes qui pouvaient
s'être élevés dans l'esprit d'Alexandre; il provoqua une explication
confidentielle, rétablit, pièces en mains, la vérité des faits, amena
son interlocuteur à s'incliner de bonne grâce devant l'évidence, et fit
justice une fois pour toutes de la calomnie qu'on lui jetait
périodiquement à la face[421].

En même temps, dans ses entretiens d'affaires, il contrariait Alexandre
le moins possible, semblait entrer dans ses vues, ne discutait point la
légitimité de ses prétentions, s'attachait à excuser plutôt qu'à
justifier nos retards. Il alla jusqu'à s'ériger en conseiller militaire
du Tsar et le fit profiter d'une expérience acquise aux côtés de
Napoléon. Il lui adressa des aperçus techniques, des mémoires raisonnés
sur les moyens de couvrir la Finlande et d'assurer cette acquisition, un
plan d'offensive contre la péninsule Scandinave. Alexandre parut
apprécier au plus haut point ces marques de dévouement, et les premiers
effets de sa reconnaissance furent un blâme plus sévère aux meneurs de
l'opposition, l'avis donné à certains d'entre eux «qu'ils feraient bien
de voyager[422]».

Cependant cette tactique nouvelle, que Caulaincourt avouait franchement
dans ses rapports et dont il commençait à recueillir les fruits, ne fut
nullement approuvée de l'Empereur. Celui-ci jugeait les conseils donnés
au Tsar peu compatibles avec le rôle d'ambassadeur et témoignant d'une
sollicitude trop marquée pour des intérêts étrangers: «Souvenez-vous,
écrivit-il durement à son envoyé, de rester Français[423]!»

[Note 421: Voy. LEFEBVRE, III, 362.]

[Note 422: Caulaincourt à l'Empereur, 22 mai 1808.]

[Note 423: _Id._]

Cette parole, qui frappa Caulaincourt au coeur, provoqua en lui une
noble révolte; il la releva avec une hardiesse respectueuse et refusa
d'accepter un reproche contre lequel protestait toute sa vie: «J'ose
croire, répondit-il, que Votre Majesté a l'opinion de moi que j'ai fait
mes preuves. Si elle avait daigné penser que sa plume est le burin de
l'histoire, peut-être n'aurait-elle pas abreuvé d'une telle amertume un
serviteur dont elle a éprouvé la fidélité et le dévouement.» Il
justifiait en même temps sa conduite par les résultats qu'elle avait
produits: «Ces détails, auxquels Votre Majesté a trouvé le ton de
conseils, m'ont plus servi que tout autre moyen pour gagner la confiance
de ce souverain et faire diversion aux embarras du moment... Montrer sur
certaines choses du zèle pour son service, c'est toucher ce prince au
coeur. Il me sait trop attaché à Votre Majesté pour ne pas attribuer un
avis qui lui paraît utile à l'intérêt qu'elle lui porte. L'empereur n'a
montré à personne les mémoires ou réflexions que je lui ai remis; je
sais cependant qu'il a donné des ordres sur tout. Je serai, Sire, plus
circonspect à l'avenir. Si je l'ai été moins, c'est qu'il fallait capter
tout à fait la confiance de ce prince, me rendre même un peu nécessaire
pour ne rien perdre dans un moment où tout le monde l'éloignait plus ou
moins de moi..... Quant aux embarras de ma position, Votre Majesté les
connaît mieux que moi; je me borne donc à l'assurer qu'elle ne tousse
pas qu'on ne l'entende ici, et qu'une partie de la société est trop
l'écho de tout le mal qui se pense et se dit en Europe contre la France,
pour qu'on ne doive pas être toujours en garde contre elle et occupé à
déjouer ses menées. La bienveillance de l'empereur pour moi dans ces
derniers temps et sa fermeté ont plus découragé l'opposition que tout ce
qui s'était passé avant. Peut-être méritais-je, sous ce rapport, que
Votre Majesté ne me soupçonnât pas d'avoir douté de sa confiance et de
ses bontés; on veut m'accabler, Sire, mais Votre Majesté me rend justice
au fond de son coeur[424].»

[Note 424: Caulaincourt à l'Empereur, 22 mai 1808.]

En préjugeant de la sorte les sentiments intimes de l'Empereur,
Caulaincourt ne s'abusait point. Suivant une pratique qui lui était
familière, Napoléon avait laissé volontairement son expression dépasser
sa pensée, afin d'impressionner plus fortement l'agent auquel il
s'adressait: en fait, il n'avait jamais cessé d'apprécier à leur juste
valeur les nobles qualités de M. de Caulaincourt, son zèle à toute
épreuve, et, dans l'instant qu'il le reprenait avec une sévérité
cruelle, il récompensait son dévouement en le créant duc de
Vicence[425]. Seulement, ombrageux à l'excès, il n'admettait pas que
l'un de ses officiers se mît en contact trop intime avec un souverain
étranger; surtout, il n'entendait point que Caulaincourt, par ses avis,
fît l'éducation militaire des Russes et développât en eux des facultés
qu'ils pourraient un jour utiliser contre nous.

[Note 425: Informé de cette faveur avant M. de Caulaincourt
lui-même, le Tsar prit plaisir à la lui annoncer: «C'est l'empereur
Alexandre, lui dit-il, qui vous aura appelé le premier _Monsieur le duc
de Vicence_.» Rapport du 20 avril 1808.]

Au reste, il ne renonçait nullement à employer lui-même vis-à-vis
d'Alexandre ces moyens d'influence directe et de sentiment qu'il
interdisait à son envoyé. S'il craignait que d'autres ne fussent pas les
plus forts à ce jeu dangereux et ne se laissassent prendre au charme de
l'aimable monarque, en croyant le captiver, il se sentait assez sûr de
lui-même pour n'avoir pas à craindre de tels entraînements; il savait
que ni caresses ni prévenances ne sauraient le faire dévier d'un pas des
voies inflexibles et mystérieuses par lesquelles il menait sa politique.
Comptant reprendre à Erfurt l'oeuvre de séduction tentée à Tilsit, il la
préparait en maintenant ses rapports avec son allié sur un pied
d'amicale et confiante familiarité.

Quelle que fût la circonstance, il s'attachait à prouver au Tsar qu'il
l'aimait pour lui-même, en dehors de toute préoccupation politique. Il
témoignait de s'associer à ses émotions, à ses chagrins: apprenant
qu'Alexandre venait d'éprouver une grande douleur par la perte de son
unique enfant, la jeune grande-duchesse Élisabeth, il lui écrivait ces
lignes: «Je partage toute la peine de Votre Majesté. Je sens combien son
coeur a dû être affecté de la perte qu'elle vient de faire. Veut-elle me
permettre de lui réitérer l'assurance qu'elle a bien loin d'elle un ami
qui sent toutes ses peines et qui prend part à tout ce qui peut lui
arriver d'avantageux[426]?» Dans d'autres lettres, il se montrait
impatient de la rencontre projetée: «Je désire fort, disait-il, le
moment de revoir Votre Majesté et de lui dire de vive voix tout ce
qu'elle m'inspire[427].» Même, s'il évitait momentanément toute allusion
au partage, craignant qu'on ne lui opposât quelque parole compromettante
quand viendrait l'instant d'entamer le suprême débat, il se prêtait, sur
toutes autres matières, à entrer dans de fréquentes, intimes et
cordiales explications.

[Note 426: TATISTCHEFF, _Nouvelle Revue_ du 15 juin 1890.]

[Note 427: _Corresp._, 13792.]

Ce soin devient surtout sensible à mesure que les affaires d'Espagne
approchent de leur crise. Arrêté à mi-chemin entre Paris et Madrid,
établi à Bayonne, Napoléon y attendait Charles IV et Ferdinand VII, qui
s'étaient laissé attirer à ce rendez-vous. Successivement le jeune
prince, puis le vieux roi et la reine arrivent et viennent s'abandonner
à Napoléon en le prenant pour juge: le dénouement se prépare, la
«tragédie est à son cinquième acte[428]». En ce moment décisif, Napoléon
n'oublie pas la Russie; son attention se reporte périodiquement sur
elle, et plus que jamais il sent le besoin de garder le contact avec
Alexandre. Il tient à lui expliquer les motifs de sa conduite envers
l'Espagne, à lui présenter sous un jour favorable les opérations
destinées à mettre ce royaume entre ses mains; il veut l'habituer peu à
peu à l'idée d'une audacieuse prise de possession. Tantôt, c'est au Tsar
lui-même qu'il s'adresse; tantôt, par de courts billets à Caulaincourt,
il fait la leçon à l'ambassadeur, fournit les explications à donner, les
termes mêmes à employer; nous avons ainsi le bulletin des événements de
Bayonne rédigé par Napoléon lui-même et le commentaire dont il les
accompagne au fur et à mesure de leur développement[429].

[Note 428: _Id._, 13778.]

[Note 429: Ainsi que nous l'avons déjà fait remarquer, nous ne
possédons pas le texte original des lettres de l'Empereur à
Caulaincourt, mais l'ambassadeur en répétait les termes mêmes dans ses
conversations avec Alexandre, qui sont reproduites dans ses rapports.]

Le 29 avril, écrivant à Alexandre, il se borne à lui annoncer la
présence à Bayonne du couple royal et du prince des Asturies: il parle
de leurs différends et, sur un ton presque débonnaire, se plaint du
tracas que lui causent ces déplaisants conflits, sans paraître y
attacher trop d'importance: «Cette querelle de famille, dit-il, et les
symptômes de révolution qui s'annoncent en Espagne, me donnent quelque
embarras, mais je serai bientôt libre pour concerter la grande affaire
avec Votre Majesté[430].» Cependant l'action s'engage, le père et le
fils sont en présence; Napoléon les oppose l'un à l'autre, les confond
l'un par l'autre, les terrifie également, afin de les jeter tous deux à
ses pieds humiliés, prosternés, anéantis, prêts à livrer leurs droits en
échange d'un asile. C'est à ce dénouement qu'il importe de préparer
Alexandre, en discréditant de plus en plus à ses yeux les Bourbons
d'Espagne, en démontrant l'impossibilité de les faire régner;
Caulaincourt est chargé de tenir le langage suivant: «Le fils récrimine
contre le père, le père contre le fils: cela n'avance pas les affaires.
Il sera bien difficile de les mettre d'accord. Le fils heurte les
principes et la morale, le père la nation. L'un ou l'autre calmera
difficilement l'effervescence et pourra en imposer à toutes les passions
que ces événements ont déchaînées. Au reste, l'Empereur regrette
toujours beaucoup que l'entrevue n'ait pas eu lieu comme il l'avait
proposé: il aimerait mieux être à Erfurt qu'à Bayonne[431].»

[Note 430: _Corresp._, 13792.]

[Note 431: Rapport de Caulaincourt du 29 mai.]

Bientôt l'événement préparé se produit; la révolte de Madrid, survenue
le 2 mai, vient le précipiter. Ferdinand VII, épouvanté de l'acte
accompli en son nom, chargé des imprécations paternelles, renonce à tous
ses droits; le pouvoir retourne nominalement au vieux roi, qui se hâte
de le repousser: la couronne d'Espagne est à terre; Napoléon s'en saisit
et va en disposer. Pour se justifier auprès d'Alexandre, son procédé
consiste toujours à se montrer mené, entraîné par les circonstances,
sans qu'il ait prémédité son usurpation. «Le père, dit Caulaincourt par
ordre, ayant déshonoré le fils et le fils déconsidéré le père, il était
impossible que ni l'un ni l'autre en imposât à une nation fière et
ardente, parmi laquelle se développaient tous les germes d'une
révolution. Le plus pressé était donc de sauver ce pays et ses colonies.
Votre Majesté avouera qu'il n'y avait pas d'autre moyen. Quant au retour
de l'Empereur, ce dénouement imprévu pourra peut-être, comme le pense
Votre Majesté, le retarder un peu[432].» Quelques jours s'écoulent
encore: Napoléon se dévoile tout à fait et annonce qu'il réserve à son
frère Joseph la royauté d'Espagne. Il fait dire aussitôt à Pétersbourg
«que le changement de dynastie ne donnait que plus d'indépendance au
pays, que l'Empereur ne gardait rien pour lui, que la France ne
trouverait d'autre avantage que plus de sécurité, en cas de guerre, dans
le gouvernement d'un prince de sa dynastie que dans celle des Bourbons»,
et il insiste à nouveau sur la nécessité où il s'est trouvé «d'arracher
l'Espagne à l'anarchie[433]». Enfin, lorsque Joseph est proclamé, il
reprend sa correspondance avec Alexandre et lui écrit une lettre assez
longue, presque embarrassée, dans laquelle il raisonne, se disculpe,
prévoit les objections, cherche à les détruire, emploie un ton de
discussion qui ne lui est pas habituel; sa lettre est moins une apologie
qu'un plaidoyer.

[Note 432: Rapports envoyés avec la lettre du 17 juin.]

[Note 433: _Id._, 10 juillet.]

«Monsieur mon frère, dit-il, j'envoie à Votre Majesté la constitution
que la junte espagnole vient d'arrêter. Les désordres de ce pays étaient
arrivés à un degré difficile à concevoir. Obligé de me mêler de ses
affaires, j'ai été, par la pente irrésistible des événements, conduit à
un système qui, en assurant le bonheur de l'Espagne, assure la
tranquillité de mes États. Dans cette nouvelle situation, l'Espagne sera
en réalité plus indépendante de moi qu'elle ne l'a jamais été; mais
j'aurai l'avantage que, se trouvant dans une position naturelle et
n'ayant aucun sujet de méfiance du côté de terre, elle emploiera tous
ses moyens au rétablissement de sa marine. J'ai lieu d'être très
satisfait de toutes les personnes de rang, de fortune ou d'éducation.
Les moines seuls, qui occupent la moitié du territoire, prévoyant dans
le nouvel ordre de choses la destruction des abus, et les nombreux
agents de l'Inquisition, qui entrevoient la fin de leur existence,
agitent le pays. Je sens bien que cet événement ouvrira un des plus
vastes champs pour disserter. On ne voudra pas apprécier les
circonstances et les événements; on voudra que tout ait été suscité et
prémédité. Cependant, si je n'eusse considéré que l'intérêt de la
France, j'aurais eu un moyen plus simple, qui eût été d'étendre mes
frontières de ce côté et d'amoindrir l'Espagne; car qui ne sait que les
liens de parenté entrent pour peu de chose dans les calculs de la
politique et deviennent nuls au bout de vingt ans? Philippe V a fait la
guerre à son grand-père. Une province, comme la Catalogne ou la Navarre,
ajoutée à la France, eût été plus pour sa puissance que le changement
qui vient d'avoir lieu, qui en réalité n'est utile qu'à l'Espagne[434].»

C'était à l'aide de tels arguments que Napoléon s'appliquait à défendre
ses mesures spoliatrices et à en atténuer l'impression. Plus tard,
parlant des mêmes faits, mais s'adressant à la postérité, il s'exprimera
en juge, décidera contre lui-même, et, sans cesser d'affirmer avec une
hauteur superbe la grandeur de son but, ne cherchera plus à pallier la
violence inique et malhabile des moyens: il reconnaîtra dans l'affaire
d'Espagne la faute capitale de son règne et la cause de sa chute[435].

[Note 434: _Corresp._, n° 14170.]

[Note 435: _Mémorial_, 14 juin 1816.]



II


En présence d'un acte qui atteignait toutes les anciennes dynasties dans
l'une d'elles, Alexandre se montra plus Russe qu'Européen, plus attentif
à poursuivre ses intérêts propres qu'à sauvegarder le droit des
couronnes. Ce n'était point que cette usurpation, succédant à tant
d'autres, ne redoublât ses alarmes à l'endroit d'une ambition qui ne
songeait qu'à elle et se cherchait sans cesse de nouvelles proies.
Cependant, quelque ébranlée que fût sa foi dans le système essayé à
Tilsit, sa prudence, son amour-propre, son ambition surtout, lui
commandaient d'y persévérer. L'expérience ne serait vraiment concluante
et ne pourrait donner ses fruits qu'à la condition de se prolonger.
Était-ce au moment où la Russie semblait appelée à recueillir le prix de
sa longanimité, où Napoléon, après avoir disposé de l'Espagne, ne
pourrait plus alléguer aucune raison pour se dérober au règlement de
l'affaire orientale, qu'il convenait de se l'aliéner par des
observations et des reproches. Résigné par ces motifs à la
condescendance, Alexandre voulut au moins s'en faire un mérite auprès de
son allié, en y mettant cette bonne grâce qui ne lui coûtait jamais. Ne
pouvant s'insurger contre les événements du Midi, il ne se borna pas à
les ratifier par son silence, mais eut l'air de les approuver, et celant
au plus profond de son âme ses véritables sentiments, sut en afficher
d'autres.

Tant que durèrent les négociations de Bayonne, il évita toute question
déplacée, se contentant des explications qu'on lui donnait et laissant
agir Napoléon; peu favorable d'ailleurs aux Bourbons d'Espagne, il n'eut
pas trop à se contraindre pour s'exprimer sur leur compte d'un ton
dédaigneux ou léger: l'abdication de Charles IV lui parut naturelle chez
un prince qui ne «voulait plus vivre que pour sa Louise et pour son
Emmanuel[436]». Quand le dénouement fut connu, il n'eut pour l'Empereur
que des paroles d'approbation et alla jusqu'à la flatterie: «Je croyais,
disait-il, qu'il avait rempli toutes les pages de l'histoire, mais il
lui en reste une belle pour l'Espagne[437]», et il saluait en lui «le
régénérateur, le législateur[438]» de cette contrée. Lorsque la nouvelle
constitution du royaume lui fut présentée, il la trouva libérale et
digne de son auteur. Toutefois, à certaines précautions de langage, à
certains mots placés avec tact, il était aisé de se convaincre que le
Tsar ne considérait point ses éloges comme purement gratuits: «Je ne
suis ni ne serai jaloux, disait-il, d'aucun des avantages qu'a ou que
peut avoir l'Empereur[439]», mais il avait commencé par indiquer que les
satisfactions devaient être réciproques. Il ne manquait pas, en termes
significatifs, d'insister sur la correction de son attitude, sur «sa
discrétion pendant tout le temps de ces événements[440]», et l'on voyait
qu'il prenait note de ses bons procédés, les laissait s'accumuler, se
réservant de les faire valoir en masse lors de cette explication
décisive sur les affaires d'Orient qu'il réclamait avec une inquiète
persévérance.

[Note 436: La reine et le prince de la Paix. Rapport de Caulaincourt
du 27 avril 1808.]

[Note 437: _Id._]

[Note 438: _Id._, 26 août.]

[Note 439: Rapport de Caulaincourt du 10 juillet 1808.]

[Note 440: _Id._]

Il n'était jamais entré dans la pensée de Napoléon de se soustraire à
cette échéance, sauf dans l'hypothèse d'un accommodement avec
l'Angleterre, mais seulement de la retarder. S'il répugnait encore à
préciser ses engagements avec la Russie, il admettait toujours le
principe du partage pour le cas où la cour de Londres perpétuerait la
lutte. Il comprenait également le danger de mettre à une épreuve trop
prolongée la patience d'Alexandre. Aussi, dès le mois de mai, à peine
maître des négociations de Bayonne et assuré de l'effacement des
Bourbons, considérant que le plus difficile de sa tâche au Midi est
accompli, il reporte sur l'Orient une part de son attention. Un coup
d'œil jeté sur le plan de morcellement dressé par Roumiantsof lui avait
suffi pour le juger inadmissible en bien des points: un examen plus
sérieux ne fit que le fortifier dans cette conviction; néanmoins, il ne
désespérait pas de concilier un jour les prétentions respectives, et dès
à présent, dans le but de raviver les espérances d'Alexandre plutôt que
d'arriver à un accord immédiat, il ne se refusa point à reprendre le
débat.

La note de Roumiantsof et la lettre confirmative d'Alexandre, en posant
comme condition à l'entrevue un accord préalable sur les bases du
partage, l'obligeaient de modifier sa tactique. Au lieu de tout régler
seul à seul avec Alexandre, ainsi qu'il l'avait désiré, il lui fallait
se résoudre à traiter de loin et par intermédiaires. Il essaya d'entrer
dans cette voie. Il initia tout à fait M. de Champagny au secret,
disposa entre ses mains les différentes pièces venues de Pétersbourg, et
lui commanda à leur sujet un travail étendu[441]. Le 22, il fait
annoncer à Caulaincourt l'envoi d'un mémoire ministériel, en réponse à
celui de Roumiantsof[442]. Cependant les jours, puis les semaines
s'écoulent, et l'expédition annoncée se fait attendre. Pourquoi ce
nouveau retard? Approfondissant la question, Napoléon a reconnu une fois
de plus l'impossibilité de la trancher par les armes ordinaires de la
diplomatie, à coup de notes, de dépêches, de propositions et de
contre-projets. Dans une affaire qui engage le sort du monde, il n'admet
décidément d'autre négociateur que lui-même. Peut-être aussi hésite-t-il
à livrer aux Russes une pièce dont ils pourront faire usage contre
lui-même, si l'accord ne se réalise pas et que l'alliance se rompe, à
laisser une preuve écrite de ses intentions destructives. Il revient
donc à son idée première, celle de l'entrevue sans conditions, s'y
attache obstinément, veut l'imposer. Le 31 mai, il écrit à Caulaincourt
de la présenter à nouveau; l'ambassadeur devra remontrer la nécessité de
tout renvoyer à une explication de bonne foi entre les deux souverains,
acceptée en dehors d'engagements qui viendraient restreindre et
contrarier les élans de leur confiance: il leur faut se voir pour
s'entendre, et c'est à leur amitié seule qu'ils doivent remettre le soin
de concilier leurs intérêts[443].

[Note 441: Champagny à Caulaincourt, 2 avril 1808.]

[Note 442: _Corresp._, 13955 Champagny à Caulaincourt, 23 mai 1808.]

[Note 443: Instruction du 31 mai, dont Caulaincourt accuse réception
dans sa lettre du 29 juin 1808.]

À l'heure où cette lettre fut envoyée, elle n'avait plus d'objet.
Répondant victorieusement aux reproches de son maître, Caulaincourt
avait devancé ses ordres; continuant d'agir dans le sens de ses
instructions antérieures, il avait redemandé et obtenu l'entrevue sans
conditions.

Il dut ce succès à la lassitude plutôt qu'à l'empressement d'Alexandre.
Énervé de l'attente, partagé de plus en plus entre le doute et l'espoir,
le Tsar préférait à tout une certitude, et celle de se rencontrer avec
Napoléon au cours de l'année, d'échanger avec lui des explications
catégoriques, donnerait à son impatience un premier soulagement. De
plus, sous le coup du malheur privé qui venait de le frapper, il passait
par une phase plus prononcée de découragement et d'abandon: sa force de
résistance s'en trouvait diminuée. Après les premiers jours de son
deuil, il voulut recevoir Caulaincourt avant tout autre: il lui parla de
son chagrin, lui ouvrit son cœur, puis, revenant aux affaires par un
effort sur lui-même: «Moi, dit-il, j'ai toujours désiré l'entrevue, j'ai
toute confiance en l'Empereur. Il vous écrivait bien de mettre le compas
sur la carte; mais, par ma lettre, il semblait qu'on devait
préalablement s'entendre sur quelques bases, puis il n'y aurait pas eu
d'inconvénient à trouver les grandes discussions terminées en nous
voyant. Les détails étaient encore assez importants pour nous occuper.
Vous a-t-on répondu quelque chose sur ce que vous avez envoyé? Y a-t-il
des difficultés sur la _langue de chat_?

L'AMBASSADEUR.--Trente courriers ne tireront pas au clair ce qui se fera
dans trois jours d'entrevue, et l'on ne finirait pas en deux ans ce qui
se fera en dix jours. Il y a tant de choses scabreuses dans cette grande
affaire, que des souverains seuls peuvent s'entendre. Le comte
Roumiantsof a les bras un peu longs.

L'EMPEREUR.--J'ai désiré l'entrevue. C'est une preuve de l'amitié de
l'Empereur à laquelle j'ai été fort sensible.

L'AMBASSADEUR.--Cette proposition prouvait à Votre Majesté toute la
confiance qu'il met en elle. La manière d'y répondre, si Votre Majesté
me permet de le lui dire, c'est d'accepter l'entrevue sans conditions.
Les intérêts de la Russie se trouvent plus liés à cette affaire que ceux
de la France. En témoignant à l'empereur Napoléon autant de confiance
qu'il en place en elle, Votre Majesté ne fait que répondre à la sienne.
C'est Votre Majesté qui désire ce partage: l'empereur Napoléon y consent
pour lui être agréable. Il ne peut donc sacrifier dans cette
circonstance tous les intérêts de la France et ceux de son ancien allié.
Dans une affaire de cette importance, les discussions diplomatiques
arrêtent plus qu'elles n'avancent.

L'EMPEREUR.--Je crois cela; pour mon compte, j'ai toujours pensé ainsi.
Au reste, j'ai toute confiance; je veux trop tout ce qui peut être
avantageux à l'empereur Napoléon pour qu'il ne pense pas de même à mon
égard, et je le lui ai prouvé. Comment voudriez-vous arranger cela?
Parlez-moi franchement.

L'AMBASSADEUR.--Accepter l'entrevue sans conditions, Sire.

L'EMPEREUR.--Avec plaisir, mais quand[444]?»

Cette question ne laissa pas que d'embarrasser M. de Caulaincourt. Il
ignorait si son maître assignait dès à présent une date à l'entrevue. À
tout hasard, il parla du mois de juin. Alexandre le mit à l'aise en
trouvant l'époque trop rapprochée, en refusant de quitter Pétersbourg
pendant la saison la plus propice aux hostilités: c'était le moment où
l'on aurait à craindre un retour offensif des Suédois, peut-être à
repousser une tentative des Anglais, concordant avec un assaut suprême
des mécontents; pour quitter son poste, un souverain doit-il choisir
l'heure du péril? Suivant Alexandre, le mieux était, puisqu'on avait
laissé passer l'hiver sans donner suite au projet, d'attendre jusqu'à la
fin de l'été, au moins jusqu'en août. Cette époque admise, l'ambassadeur
de France serait autorisé à fixer avec le Tsar la date précise de la
rencontre, Napoléon s'engageant de son côté à se mettre en route dès
qu'il aurait reçu l'avis du départ de son allié. Ce vœu fut
immédiatement consigné dans une note expédiée à Bayonne, et qui débutait
par cette phrase: «L'empereur Alexandre accepte l'entrevue sans
conditions préalables[445].»

[Note 444: Rapport du 21 mai 1808.]

[Note 445: Note annexée au rapport du 21 mai 1808; nous la donnons à
l'appendice, sous le chiffre III.]

Napoléon l'emportait: la Russie lui cédait sur le principe de la
négociation directe, et la retardait assez pour lui permettre d'achever
auparavant la soumission de l'Espagne. Il se hâta d'adhérer à la
proposition venue de Pétersbourg. Toutefois, ne voulant point
qu'Alexandre apportât à Erfurt des illusions qui rendraient tout accord
impossible, il le prévint que le silence gardé sur la note Roumiantsof
ne devait pas être tenu pour un acquiescement à toutes les exigences
territoriales de la Russie: il le lui écrivit, le lui fit répéter par
Caulaincourt, muni d'instructions appropriées, et le Tsar ayant désiré
savoir sur quels points portait la difficulté, Constantinople et les
Dardanelles devinrent l'objet d'une dernière discussion:

«Les bases de M. de Roumiantsof, disait l'ambassadeur, font bien la part
de la Russie, mais ne concilient rien. Constantinople est un point si
important, que sa possession et le débouché des Dardanelles vous
rendraient doublement maîtres de tout le commerce avec le Levant, avec
l'Inde même. Sans rien préciser, les bases du projet de M. de
Roumiantsof ne peuvent être acceptées.

L'EMPEREUR.--Constantinople, par l'éloignement des Turcs, ne sera plus
qu'une ville de province au bout de l'empire. La géographie veut que je
l'aie, parce que si elle était à un autre, je ne serais plus maître chez
moi, et qu'il est cependant sans inconvénient pour les autres,
l'Empereur l'avouera, que j'aie la clef de la porte de ma maison.

L'AMBASSADEUR.--Cette clef est aussi celle de Toulon, de Corfou, du
commerce du monde.

L'EMPEREUR.--Mais on peut faire tel arrangement qui garantirait que
cette route ne sera et ne pourra jamais être fermée au commerce de qui
que ce soit, et en quelque temps que ce soit.

L'AMBASSADEUR.--Si Votre Majesté régnait toujours, cette garantie
pourrait avoir un grand prix; mais la prévoyance veut que, dans une
affaire qui réglera les destinées du monde, l'Empereur prenne toutes les
sûretés possibles pour son empire. Le successeur de Votre Majesté
sera-t-il l'ami, l'allié de la France? Votre Majesté peut-elle le
garantir? M. de Roumiantsof fait le lot de la Russie pour qu'il soit bon
et sûr en tout état de cause. Tout en voulant ce qui peut convenir à
Votre Majesté et lui être utile, l'Empereur ne peut cependant, dans un
arrangement de cette importance, lui sacrifier les intérêts et la sûreté
de la France. Concilier les uns et les autres, ce n'est pas tout
s'approprier.

L'EMPEREUR.--Je ne demande pas mieux que de m'entendre; mais quand vous
avez la plus grande part, et que toutes les conséquences de ce grand
événement seront à votre avantage, il faut bien que j'aie ceux que la
géographie me donne. C'est, d'ailleurs, bien moins que vous ne pensez.
L'Empereur ne peut vouloir les Dardanelles; veut-il les donner à
quelqu'un, quel inconvénient que je les aie?

L'AMBASSADEUR.--Si Votre Majesté les possédait, elle serait aux portes
de Corfou, de Toulon.

L'EMPEREUR.--Bien moins que vous n'êtes aux portes de Portsmouth, et
l'Angleterre à celles de Brest et de Cherbourg.

L'AMBASSADEUR.--Aussi sommes-nous rivaux, même en paix. Peut-être ne
serons-nous jamais amis, certainement pas alliés. Votre Majesté me
permettra de lui répondre que sa comparaison même fournit une raison
contre le projet de M. de Roumiantsof, car elle veut que nous restions
amis. Pour cela, il ne faut que des avantages qui ne nous nuisent pas
réciproquement. En suivant les vues de M. de Roumiantsof, la puissance
réelle dans le Levant serait la Russie, dont les nouvelles acquisitions
se lieraient avec son vaste empire. Il n'y aurait donc plus cet
équilibre qui conserve la paix. La France qui n'acquiert que loin
d'elle, la France aux Dardanelles, à Constantinople même, n'est
redoutable pour personne, parce que c'est une propriété éloignée, une
espèce de colonie, tandis que dans les mains de la Russie, c'est un
établissement formidable.

«Toutes ces raisons prouvent à Votre Majesté qu'une entrevue peut seule
mettre d'accord sur de tels intérêts. Ce sont de ces grandes
transactions dans lesquelles les souverains seuls peuvent s'entendre.

L'EMPEREUR.--Je le crois aussi, mais je ne veux pas placer mon pays dans
une position plus gênante que celle où il se trouve par son voisinage
des Turcs. La France aux Dardanelles, nous perdrions plus que nous
n'aurions gagné[446].»

[Note 446: Rapport de Caulaincourt, 24 juin 1808.]

Malgré l'issue négative de cet entretien, une sorte d'apaisement s'était
fait dans l'esprit d'Alexandre, depuis que l'accord intervenu sur le
mode et l'époque de l'entrevue avait réglé provisoirement la situation
respective des deux cours. Alexandre vivait désormais avec cette pensée
que ses angoisses auraient un terme, qu'il pourrait, à jour fixe,
interroger franchement Napoléon, pénétrer ses intentions, surprendre le
secret d'une politique qui lui apparaissait de plus en plus ondoyante et
fugace; il saurait enfin si l'alliance pouvait devenir une réalité ou
n'était qu'un décevant mirage, et reviendrait d'Erfurt guéri de ses
défiances ou de ses illusions. En attendant, s'il parlait encore de la
difficulté capitale, c'était avec moins d'âpreté, et parfois sur un ton
d'enjouement: «Avez-vous dit à l'Empereur, demandait-il un jour à
Caulaincourt à propos des Dardanelles, que Roumiantsof appelle cela la
langue de chat?»

L'AMBASSADEUR.--Oui, Sire, je ne cache rien à l'Empereur, c'est le moyen
de le bien servir et Votre Majesté aussi[447].» Et Alexandre ne poussait
pas plus loin l'escarmouche. Il affirmait que l'entrevue lèverait tous
les doutes, satisferait tous les intérêts, et peut-être son espoir
n'était-il pas affecté. Peut-être croyait-il que Napoléon produirait
quelque moyen inattendu et infaillible d'entente, que ce génie, auquel
rien ne semblait impossible, ferait le miracle de concilier deux
ambitions également tenaces, jalouses et démesurées.

[Note 447: _Id._, 10 juillet 1808.]

De son côté, s'il réservait ou au moins ensevelissait dans un profond
secret ses volontés définitives sur les conditions du partage, Napoléon
espérait le succès de l'entrevue et en attendait d'immenses résultats.
Fixant davantage ses plans ultérieurs à mesure que les difficultés du
présent semblaient s'aplanir sous ses pas, il marquait en septembre le
moment de la rencontre, en octobre le début des grandes opérations
destinées à bouleverser le monde oriental du Danube à l'Indus.

Pour cette époque, il jugeait que tout serait terminé dans la péninsule,
que cette contrée serait indissolublement liée à son système, qu'elle
deviendrait pour lui un secours au lieu d'un embarras: «L'Espagne sera
tellement organisée avant ce temps, écrivait-il, que mon expédition de
Toulon en sera augmentée de plusieurs vaisseaux[448].» Persistant dans
son aveuglement fatal, affermi dans ses illusions par la triste facilité
avec laquelle les Bourbons s'étaient livrés, il croyait que la
renonciation des deux princes lui avait livré le royaume et s'imaginait
avoir conquis l'Espagne au pied des Pyrénées. Tout au plus pensait-il
que ses troupes auraient à combattre quelques mouvements partiels,
isolés, quelques révoltes de villes, semblables à celle qu'il avait
écrasée jadis dans les rues du Caire, quelques insurrections de
montagnards, pareilles à celle que son armée de Naples avait eu à
réprimer dans les Calabres. Quant à la masse du peuple, il ne doutait
point qu'elle s'inclinât et reconnût le régime nouveau; il tenait déjà
ce résultat pour acquis et l'annonçait avec un optimisme hautain:
«L'opinion de l'Espagne, mandait-il à Cambacérès, se ploie suivant mon
désir[449].» Aussi, dès que Charles IV et Ferdinand l'ont quitté, le
premier pour se rendre à Compiègne, le second à Valençay, s'il reste
encore six semaines à Bayonne, réglant la transmission des pouvoirs,
offrant son frère aux hommages de l'Espagne officielle, organisant un
simulacre de représentation nationale, présidant à l'inauguration du
nouveau règne, il prépare l'entreprise du lendemain tout en pensant
mettre la dernière main à celle de la veille, et déjà l'Espagne l'occupe
moins que l'Orient.

Plus que jamais, il est avide de renseignements sur ces lointaines
contrées: apprenant que l'on conserve à Madrid, chez certains agents du
gouvernement, «une grande quantité de cartes et de papiers sur un voyage
en Égypte, en Afrique, dans l'Asie Mineure, fait depuis 1803[450]», il
ordonne de saisir tous ces documents, où il y aura sans doute des
renseignements utiles; ce sera sa part personnelle dans les dépouilles
de l'Espagne. Il a fait préparer une carte détaillée de l'Égypte; il la
fait imprimer, mais non publier, et veut qu'elle reste «sous les sceaux,
comme secret d'État, afin d'être distribuée dans un événement
extraordinaire[451]». En même temps, il prescrit sur tous les points de
son empire une reprise d'activité et des préparatifs innombrables: à
travers les ordres de plus en plus précis, lumineux, concluants, qui
partent de Bayonne, nous voyons le grand projet ébauché en janvier et
février saillir plus nettement, ses lignes s'accentuer et ses contours
s'affermir.

[Note 448: _Corresp._, 13877.]

[Note 449: _Id._, 13888.]

[Note 450: _Corresp._, 13857.]

[Note 451: _Id._, 13940.]

Sur terre, tout est prêt: la levée de la conscription de 1809 a jeté un
renfort de 80,000 hommes dans nos armées d'Italie et de Dalmatie,
destinées, au premier signal, à entamer la Turquie d'Europe: c'est la
partie maritime de l'entreprise, partie essentielle, qui absorbe surtout
l'attention de l'Empereur et à laquelle il ajoute chaque jour de
nouveaux développements. Il médite maintenant une incursion navale
contre les Indes, concordant avec les vastes opérations qui
s'accompliront par terre: il fait équiper une flotte à Lorient, une
autre à Brest[452]; elles partiront l'une après l'autre, la première
servant d'avant-garde, et doivent jeter 18,000 hommes dans l'Inde,
tandis que l'armée franco-russe arrivera sur l'Euphrate après avoir
détruit la Turquie sur son passage. Entre les deux expéditions de l'Est
et de l'Ouest, destinées à converger au même but en partant des deux
points extrêmes de notre ligne d'opérations, la grande expédition de la
Méditerranée, celle qui comprendra des vaisseaux français, russes,
italiens, espagnols, portugais, montés par des marins de toute
nationalité, composera l'attaque principale. L'Égypte reste son
objectif, car c'est toujours cette contrée que l'Empereur convoite avant
toute autre parmi les dépouilles de la Porte et qu'il s'approprie en
espérance; son désir ne se trahit plus seulement par des allusions, par
quelques mots jetés dans sa correspondance: il s'accuse dans de longues
instructions, où les conditions de l'entreprise, le nombre d'hommes à
employer, la durée des trajets, les points d'atterrissage sont
minutieusement indiqués.

[Note 452: _Id._, 13877.]

Sans doute, l'exécution demeure incertaine, car il est possible que l'on
ne s'entende point avec la Russie sur le partage, et d'ailleurs Napoléon
n'est pas irrévocablement résolu à briser la puissance ottomane. Si l'on
ne va pas en Égypte, on ira à Alger, à Tunis ou en Sicile, mais ces
éventualités demeurent au second plan: «Je vais raisonner, écrit
Napoléon à Decrès en lui détaillant les mesures à prendre pour
l'approvisionnement des troupes et en évaluant les dépenses de
l'expédition, dans l'hypothèse qu'elle serait destinée pour
l'Égypte[453].» À Clarke, ministre de la guerre, chargé de réunir à
Toulon le matériel nécessaire, il adresse cette phrase significative:
«Pour mieux comprendre mon idée, comparez ce que je vous demande à ce
que possédait l'armée d'Égypte à son débarquement[454].» Le 13 mai, il
se dévoile tout à fait; c'est dans une grande dépêche au ministre de la
marine, portant sur la corrélation à établir entre toutes les
entreprises projetées: il indique les dates auxquelles devront
appareiller la flotte de Lorient et celle de Brest, puis continue: «Au
même moment, j'enverrai mon escadre de Toulon prendre 20,000 hommes dans
le golfe de Tarente pour les porter en Égypte... Le concours de ces
opérations, ajoute-t-il, portera l'épouvante à Londres[455].» Après
avoir successivement rêvé, dans le cours de sa carrière, d'assaillir
l'Angleterre dans les Indes par trois routes, par celle de Suez, en
1796, par celle de l'Asie centrale, en 1800, pendant son premier
rapprochement avec la Russie, par celle du Cap, en 1805, il veut
aujourd'hui les employer simultanément, y pousser à la fois ses soldats
ou ses vaisseaux, et recommencer l'expédition d'Égypte dans le même
temps qu'il fera doubler l'Afrique à ses flottes et prononcera sur les
frontières de la Perse l'aventureux mouvement rêvé par Paul Ier.

[Note 453: _Corresp._, 13997.]

[Note 454: _Id._, 13924.]

[Note 455: _Id._, 13877.]

Devant de telles audaces, ses ministres, ses agents, s'arrêtent parfois
interdits et lui laissent entendre que l'exécution de ses ordres dépasse
la raison et le pouvoir de l'homme. Il s'irrite alors, les malmène
durement: «Pour réussir, dit-il, il n'y a pas besoin d'être Dieu, mais
de vaincre les obstacles et partager ma volonté, qui est forte[456].» Ce
qu'il veut, en effet, c'est de communiquer à tout ce qui l'entoure
l'activité brûlante qui l'anime, c'est de faire passer jusqu'au moindre
des Français une parcelle de ce grand feu. Ce qu'il exige, c'est un
concours unanime d'efforts, de dévouements, d'espérances, tendant
directement ou indirectement au même but. Pour atteindre l'Angleterre
aux endroits sensibles, il faut agir comme si l'on voulait la frapper
partout. Il faut se mettre en mesure non seulement à Brest, à Lorient, à
Toulon, à la Spezzia, où s'élève un autre Toulon, dans la rivière de
Gênes, sur tous les points où se formeront et d'où s'élanceront les
expéditions principales, mais en Hollande, à Boulogne, à Dunkerque, au
Havre, à Cherbourg, à Rochefort, à Bordeaux, au Ferrol, à la Corogne, à
Lisbonne, à Carthagène, sur les mille lieues de côte où commande la
France. Que dans tous les ports on active donc les constructions, on
exerce les hommes, on fasse des vaisseaux, on fasse des matelots; que
les flottes chargées par l'ennemi de surveiller nos côtes et de bloquer
nos rades sentent grossir et s'agiter les forces qui leur sont opposées.
Pendant l'été, nos escadres, nos flottilles, seront en état
d'appareillage constant; elles passeront d'un port à l'autre, «feront le
jeu de barres[457]», tiendront l'Angleterre en haleine et «la mettront
sur les dents[458]». À l'approche du moment décisif, les diversions se
prononceront; une nouvelle poussée de nos troupes au Nord, en Scanie,
retiendra l'attention des Anglais sur la Baltique; à Flessingue, il y
aura une flotte, à Boulogne une flottille appuyée sur un camp, tournées
l'une et l'autre vers les îles Britanniques, à Cadix, où sont déjà les
vaisseaux de Séniavine, une accumulation de bâtiments, et partout des
sorties, des manœuvres, des démonstrations, et «une telle confusion de
mouvements que l'ennemi ne puisse pas savoir si tout cela ne doit pas
débarquer chez lui[459]». C'est cette universelle menace qui permettra
de tromper la vigilance des Anglais sur la Méditerranée et peut-être sur
l'Océan, de les prévenir en Égypte, en Asie Mineure, peut-être aux
Indes, de faire tomber au moins les positions qui couvrent leur empire
d'extrême Orient et lui servent d'accès, de mener contre eux cette
campagne écrasante où toutes les armées, toutes les marines de l'Europe
combattront sous nos ordres, et où l'empereur des Français aura le tsar
de Russie comme principal lieutenant.

[Note 456: _Corresp._, 13877.]

[Note 457: _Id._, 13873.]

[Note 458: _Id._]

[Note 459: _Corresp._, 13997.]

Pour ce combat suprême, le poste du commandant en chef, celui de
l'Empereur, est tout désigné; il ira se placer en Italie, au centre du
mouvement, à portée de la Sicile, de la Grèce, de l'Égypte, entre les
deux bassins de la Méditerranée, entre l'Occident qu'il compte soulever
et l'Orient qu'il veut inonder de ses forces. Le 30 juin, il annonce au
vice-roi Eugène qu'il passera les Alpes en octobre ou en novembre[460],
et cet avis confirme une parole précédente de Talleyrand: «Comment
dirigerait-on un pareil mouvement combiné?» lui avait demandé
Metternich.--«Pouvez-vous croire que l'Empereur, avait répondu le
prince, se départirait de cette besogne? Il mènera tout cela
d'Italie[461].»

[Note 460: _Id._, 14144.]

[Note 461: _Mémoires de Metternich_, II, 148.]

Au reste, si l'Empereur ne révèle aux rois feudataires, aux ministres,
aux généraux, aux administrateurs, que la partie du plan à l'exécution
de laquelle chacun d'eux se trouve spécialement préposé, il fait prévoir
à l'Europe d'extraordinaires événements et veut qu'elle s'y prépare. Le
19 juin notamment, dans une dépêche à l'adresse d'un gouvernement ami,
celui de Saxe, il promet la paix, mais au prix d'une dernière crise:
après avoir exposé à sa manière, par la plume de Champagny, la chute des
Bourbons et l'élévation de Joseph, il laisse entendre que ces faits ne
sont qu'un commencement, que l'Angleterre, en lui refusant la paix,
l'oblige à des moyens extrêmes, qu'elle doit se hâter de céder, si elle
veut sauver ce qui reste du vieil édifice européen, et résumant
l'historique de la lutte qu'il dirige contre elle depuis cinq années à
coups de mesures destructives sur le continent, il montre dans ses
entreprises une formidable gradation: «Si les hommes sages, dit la
dépêche, ne parviennent point à dominer dans les conseils britanniques,
l'Angleterre s'expose à des événements encore plus funestes pour elle
que tous ceux qui ont eu lieu et qu'il ne faut attribuer qu'à
l'administration qui a voulu la guerre et à celle qui a la folie de la
perpétuer. Ceux qui peuvent les suivre auront une telle tendance, un tel
développement, que la puissance anglaise sera écrasée ou forcée à
rentrer dans de justes bornes[462]...»

[Note 462: Archives des affaires étrangères, Saxe, suppléments, 6.]

Cependant, à l'heure où Napoléon se livre à ses projets grandioses, leur
laisse prendre une forme de plus en plus nette et presque définitive,
près de lui, mais à son insu, l'insurrection générale de l'Espagne
commence, dément ses prévisions et va déjouer tous ses desseins. Déjà,
derrière le mur des Pyrénées, la lutte est ouverte entre les populations
soulevées et nos troupes trop faibles, réparties sur un territoire trop
vaste, et cette guerre déconcerte nos soldats par son caractère
d'acharnement sans pitié et de fureur perfide. Déjà, de tous les points
de la péninsule, des aides de camp accourent vers l'Empereur; expédiés
par ses généraux en détresse, ils doivent lui apprendre le péril de la
situation et l'urgence d'un secours; mais il leur faut traverser les
villes en révolte, braver la fusillade des partisans embusqués sur leur
passage; les uns périssent, les autres, obligés à de multiples détours,
errent de province en province, rencontrent partout l'incendie,
parviennent difficilement à le traverser et n'apporteront à Bayonne que
des nouvelles déjà vieilles. L'Espagne est en feu, et Napoléon ne sait
que la moindre part de la vérité, et il continue de s'adonner avec une
confiance superbe à ses apprêts d'action lointaine. Le 22 mai, il écrit
cinq fois à Decrès, lui reproche ses lenteurs, ses objections, veut que
pour le 15 août il y ait à Toulon quinze vaisseaux français et que
l'Espagne y ait envoyé sa flotte des Baléares; c'est par Carthagène
qu'il faut prévenir cette dernière; c'est de Carthagène que doit partir
le mouvement. Or, ce même jour, Carthagène s'insurge, massacre les
Français, arbore l'étendard de Saint-Ferdinand, donne l'exemple à toutes
les cités d'Espagne. C'est le 26 mai que Napoléon dresse le plan de la
nouvelle expédition d'Égypte; le 26 mai, la seconde capitale de
l'Espagne, Séville, se prononce, institue un gouvernement, donne un
centre à la révolte. L'avant-veille, Saragosse a acclamé Ferdinand VII;
quelques jours après, c'est Valence qui suit l'exemple; puis viennent
Grenade, Badajoz, la Corogne; au Nord, les Asturies et la Galice d'un
côté, l'Aragon de l'autre, sont debout et marchent pour se rejoindre sur
les derrières de notre armée. À la fin du mois, si Napoléon s'occupe de
l'Espagne, c'est encore pour faire coopérer à la grande oeuvre les
forces militaires et navales de ce royaume; il songe à les pousser sur
Gibraltar, peut-être sur le Maroc, afin de fermer aux Anglais l'entrée
de la Méditerranée; il veut surtout grossir par l'appoint de ressources
locales les flottes de Cadix et de Lisbonne. Il ignore que ses vaisseaux
de Cadix sont assiégés par l'insurrection, qu'ils seront prisonniers
demain, que les troupes régulières du Midi se sont ralliées à ses
ennemis, et que l'Espagne vient de lui déclarer la guerre par la voie de
la _Junte suprême_[463]. Violentée dans ses sentiments, atteinte dans sa
dignité, une nation entière s'est levée; elle va s'attacher aux flancs
du conquérant, retenir son essor, paralyser ses mouvements et engager
contre lui la lutte des peuples, succédant à celle des rois. Déjà
l'exemple des Espagnols remue l'Allemagne, et la maison d'Autriche,
cédant à l'opinion autant qu'à ses propres défiances, se prépare à
commencer la première guerre de l'indépendance germanique. Après une
suite ininterrompue de triomphes qui ont mis le comble à sa gloire sans
lui procurer le repos, Napoléon a cru qu'un dernier effort, colossal et
décisif, le séparait seul de cette paix avec l'Angleterre si violemment
convoitée, de cette paix qui devait fixer sa fortune, asseoir sa
grandeur, couronner son œuvre, et voici que sous ses pieds le sol
tremble, lui manque; les bases mêmes de sa puissance se dérobent et
s'effondrent.

[Note 463: Voy. THIERS, IX, 1 à 43]



                            CHAPITRE XI

                        ESPAGNE ET AUTRICHE


Napoléon comprend tardivement la gravité de l'insurrection espagnole; il
suspend jusqu'au 15 juillet les préparatifs d'expéditions
lointaines.--Effet produit à Vienne par les événements de Bayonne;
mesures de salut public, mobilisation générale; l'Autriche en
armes.--Napoléon ne veut pas la guerre avec l'Autriche et cherche à
l'éviter.--Rôle qu'il réserve à la Russie.--Jeu caressant
d'Alexandre.--Ses premières paroles au sujet de l'Autriche.--L'archiduc
Charles et la couronne d'Espagne.--La Russie reconnaît le roi
Joseph.--Situation incertaine de la péninsule.--Napoléon ne renonce pas
tout à fait à ses projets sur l'Orient et les Indes; instructions pour
la Perse; travail demandé au bibliothécaire Barbier.--La trace des
légions romaines sur l'Euphrate.--Bataille de Médina de Rio-Seco;
importance que Napoléon attribue à cette victoire.--Capitulation de
Baylen.--Immense gravité de ce désastre; toutes les combinaisons de
l'Empereur anéanties.--Courroux et chagrin qu'il en éprouve.--Sa brusque
évolution.--Il prend le parti d'évacuer la Prusse et présente cette
mesure comme une satisfaction donnée à la Russie.--Comment il s'y prend
pour annoncer au Tsar la catastrophe de Baylen.--Les deux courriers de
Rochefort.--Convenance de l'attitude observée par Alexandre.--Les
recrues russes et les soldats de Dupont.--Le Tsar ne veut point menacer
l'Autriche et se borne à de discrets avertissements; raisons de sa
conduite.--Ses paroles et ses actes.--Nouvelle révolution à
Constantinople: meurtre de Sélim: le vizir Baïractar.--Alexandre fixe la
date de l'entrevue.--Il redouble ses cajoleries.--Raideur de
Tolstoï.--Paroles de Napoléon à la chasse.--_Les neiges du Nord et le
beau climat de France._--Alexandre dresse le bilan de l'alliance
franco-russe.--Convention du 8 septembre avec la Prusse.--Alexandre
réclame la libération totale de ce royaume et le partage de la
Turquie.--Lettre tendre et pressante à Napoléon.--Points sur lesquels
portera la discussion à Erfurt.



I


Ce fut à la fin de juin que Napoléon reconnut pour la première fois dans
l'Espagne un obstacle sérieux à ses projets sur l'Orient et sur les
Indes. Prévenu d'abord des mouvements qui s'étaient opérés près de nos
frontières, en Aragon, en Catalogne, dans les Asturies, il n'y avait vu
que des accès de fanatisme local, provoqués par les moines, et soulevant
une multitude prompte aux excès; il avait cru que ses troupes auraient à
combattre en Espagne, non la nation, mais la populace, et que quelques
coups portés avec une preste vigueur feraient tout rentrer dans l'ordre.
Il avait ordonné que des colonnes fussent dirigées sur les points
principaux, et expédié hâtivement des renforts au delà des Pyrénées. Les
premières rencontres furent à notre avantage, mais ces succès mêmes ne
firent que mieux mesurer la violence et l'étendue du mal; derrière les
ennemis qu'elles avaient dispersés, nos troupes en rencontraient
d'autres, ne se trouvaient plus en présence d'émeutes à comprimer, mais
d'un royaume à conquérir, province par province. Au Nord, Bessières se
heurtait à de véritables armées; sur l'Ebre, Saragosse nous arrêtait;
dans le royaume de Valence, Moncey, entouré d'ennemis, n'avançait que
lentement; de Dupont, aventuré en Andalousie, on n'avait que de brèves
et rares nouvelles. Napoléon comprit alors que la soumission de
l'Espagne exigerait un grand déploiement de forces, une campagne
véritable, et pourrait l'obliger à ajourner ses lointaines expéditions.
Il ne contremande pas encore les préparatifs ordonnés, mais leur fait
subir un temps d'arrêt. «Je désire, écrit-il à Decrès le 28 juin,
qu'avant de vous jeter dans des dépenses qui seraient perdues, si
l'expédition de Brest n'avait pas lieu, vous me demandiez de nouveaux
ordres... Les affaires d'Espagne, ajoute-t-il bientôt, ayant pris depuis
un mois une tournure assez sérieuse, il ne sera peut-être plus dans mon
projet de hasarder une si grande quantité de forces sur les mers[464].»

[Note 464: _Corresp._, 14138, 14161.]

Les nouvelles d'Autriche vinrent lui mieux démontrer la nécessité de
cette halte dans la voie où il s'élançait. Malgré ses efforts pour
améliorer ses relations avec la cour de Vienne, celle-ci n'avait rien
abdiqué de ses préjugés et de ses haines. Sa rupture avec l'Angleterre
n'avait été que fictive: les marchandises britanniques continuaient
d'affluer à Trieste. À Vienne, la société restait partie intégrante de
cette coalition qui se maintenait entre toutes les aristocraties de
l'Europe, alors même qu'elle cessait d'exister entre les gouvernements:
la capitale autrichienne demeurait un foyer d'intrigues cosmopolites.
Quant au cabinet, malgré sa faiblesse, ses divisions, il ne se résignait
pas à admettre que la paix de Presbourg eût fixé pour jamais le sort de
la monarchie. Désolé d'avoir manqué en 1807 l'occasion de rétablir sa
fortune, mécontent des autres et de lui-même, sentant son isolement, se
défiant de tout le monde et surtout de la France, il se préparait à une
lutte suprême, l'appelait et la redoutait à la fois, mais jugeait
qu'elle devait inévitablement se produire, soit que l'Autriche eût à la
subir, soit qu'elle eût à la provoquer.

Sa grande occupation, depuis Presbourg, était de refaire et de
transformer les institutions militaires de l'empire d'après un système
emprunté en partie à la France, et qui permettrait de réunir en temps de
guerre des effectifs à hauteur des nôtres. Les ouvertures de Napoléon au
sujet de la Turquie n'avaient engagé à Vienne qu'à plus de précautions:
résolu, s'il le fallait absolument, de coopérer à nos mouvements, se
résignant à prendre quelques provinces ottomanes et les marquant
d'avance[465], on avait rassemblé plusieurs corps sur les confins de la
Serbie, sans cesser d'observer avec angoisse les autres frontières.
Environnée de ruines, voyant un monde s'écrouler autour d'elle,
l'Autriche, par instinct de conservation, se préparait à tout événement
et armait sans relâche, sans savoir au juste contre qui et dans quel
but.

[Note 465: BEER, _Die orientalische Politik Œsterreichs seit_ 1774,
172-173. BEER, _Zehn Jahre oesterreichischer Politik_, 305.]

Les événements d'Espagne, éclatant tout à coup, donnèrent à ses terreurs
un objet précis; la chute des Bourbons retentit à Vienne comme un glas
funèbre. On ne douta plus que l'usurpation du trône d'Espagne ne fût le
début d'une entreprise méditée par Napoléon contre toutes les dynasties
légitimes, que le tour des Habsbourg ne dût suivre celui des Bourbons;
cette pensée, fortifiée par les rapports alarmants que Metternich
expédiait de Paris, par le séjour prolongé de nos troupes en Allemagne,
en Silésie surtout, par le langage batailleur de quelques officiers de
la Grande Armée, produisit une véritable panique et le recours à des
mesures de salut public. L'excès de la peur détermina chez l'Autriche un
brusque sursaut d'énergie et d'audace. D'urgence, elle voulut achever la
reconstitution de ses forces militaires et donna à des mesures
organiques, d'utilité permanente, quelque chose de précipité et de
fiévreux qui en altéra singulièrement le caractère. En un mois,
l'empereur François ordonna la formation d'une réserve destinée à
renforcer l'armée active, déjà portée à trois cent mille hommes, puis la
création d'une armée régionale, comprenant tous les hommes laissés en
dehors du recrutement: au 16 juillet, il fallait que tout fût achevé sur
le papier; ensuite commenceraient des exercices et des manoeuvres
auxquelles la réserve et la milice en entier seraient appelées à prendre
part; sans se contenter d'organiser des forces immenses, on en décrétait
la mobilisation. Pour faciliter ce grand effort aux peuples divers qui
composaient la monarchie, on crut nécessaire d'allumer leurs passions,
de réveiller ou plutôt de créer chez eux un patriotisme commun.
Proclamations, articles de journaux, voyages princiers, rien ne fut
omis; on parla d'un grand péril à conjurer, d'un ennemi toujours
menaçant à repousser: et quel pouvait être cet adversaire, si ce n'était
le vainqueur impitoyable de 1805, le Français détesté? N'était-ce point
lui d'ailleurs que désignait le gouvernement en ordonnant une
concentration de troupes dans la Silésie autrichienne, en face de nos
camps, et des mesures de défense spéciale sur la frontière de l'Ouest?
Le soulèvement de l'opinion se fit donc contre nous; tandis que des
bruits de rupture circulaient, entraînant une baisse rapide des fonds
publics, le cri de: «Mort aux Français!» retentissait de toutes parts,
et la populace commençait d'insulter nos agents; la levée des milices se
fit avec enthousiasme, en tumulte, et brusquement, sans avoir été
menacée ni sérieusement provoquée, l'Autriche prit l'aspect d'un camp
qui se lève[466].

[Note 466: Archives des affaire» étrangères, correspondance de
Vienne, 1808. _Id._, de Bavière. BEER, _Zehn Jahre oesterreichischer
Politik_, 308-337.]

Napoléon apprit avec regret cette effervescence, dont les avis lui
arrivaient de tous côtés, de Vienne, de Dresde, de Munich, de Trieste.
Une guerre avec l'Autriche n'avait jamais été plus loin de sa pensée. Il
avait compté se servir de cette puissance, au lieu de songer à
l'attaquer; mais il comprenait aujourd'hui que la cour de Vienne, en
persistant dans son attitude, alors même qu'elle ne voudrait pas une
rupture, la rendrait inévitable. Ses armements obligeraient la France à
en exécuter d'autres; quand les troupes seraient en présence, quand les
deux puissances se tiendraient mutuellement en observation, les yeux
dans les yeux, on verrait naître à coup sûr quelques-uns de ces
incidents qui, d'importance minime par eux-mêmes, prennent en pareil cas
une gravité redoutable. Il en résulterait d'aigres explications, des
menaces, des démonstrations hostiles, et finalement la guerre, née des
circonstances plutôt que de l'intention préméditée des gouvernements.
Dès à présent, Napoléon se voyait forcé d'admettre comme une éventualité
très fâcheuse, mais peut-être prochaine, une nouvelle campagne contre
l'Autriche coïncidant avec de multiples opérations en Espagne, et
l'emploi dans un but défensif, non seulement de la Grande Armée, mais de
ces forces d'Italie et d'Illyrie qu'il avait réservées pour de plus
lointaines et de plus fructueuses besognes.

Devant la double complication qui surgissait, il sentait le frémissement
d'impatience et de courroux qu'il avait éprouvé en 1805, au camp de
Boulogne, à la veille de passer le détroit, quand il avait aperçu les
signes précurseurs d'une nouvelle coalition et compris que la terre
allait le détourner de l'Océan. En 1808, après avoir conquis l'Europe
jusqu'au Niémen et l'avoir organisée à sa guise, il était revenu à son
œuvre interrompue, à sa lutte directe contre l'Angleterre; il avait
préparé contre cette puissance une action diffuse, mais non moins
formidable que celle rêvée trois ans auparavant, se croyait sûr
d'atteindre notre ennemie, sinon au cœur, au moins dans ses parties
vitales, et, se livrant tout entier à cette pensée, avait longtemps
fermé les yeux sur les symptômes de révolte qui s'annonçaient de toutes
parts. Aujourd'hui, l'illusion ne lui était plus permise: il lui fallait
reconnaître que son œuvre se défaisait une fois de plus sur le
continent, que d'importunes diversions menaçaient à nouveau de lui
arracher l'Angleterre; obligé de renoncer à cette proie, il aurait
peut-être à recommencer ces campagnes d'Italie et d'Allemagne, ces
luttes dont il ne voulait plus, où il avait cueilli assez de gloire, à
reprendre cette carrière de conquêtes éblouissantes, mais stériles, qui
ne terminaient rien et lui faisaient toujours retrouver la guerre au
fond de sa victoire.

Toutefois, au début de juillet, la situation ne paraissait pas
irrévocablement compromise, et il semblait que tout pût se réparer. En
Espagne, les armées improvisées de l'insurrection n'offraient point la
consistance de troupes régulières: une suite d'opérations menées contre
elles avec méthode, avec ensemble, à l'aide de forces suffisantes,
pourrait en avoir presque immédiatement raison, décourager la haine des
séditieux par d'accablants revers et abattre l'ardeur enthousiaste qui
faisait toute leur force: la révolte était-elle autre chose que l'une de
ces flammes subites et passagères qui se développent et s'évanouissent
avec une égale facilité? Pour calmer les esprits et produire
l'apaisement, Napoléon comptait beaucoup sur l'arrivée de Joseph dans sa
capitale, où il apparaîtrait aux Espagnols comme le signe visible et le
garant de leur autonomie. Aussi, calculant que le nouveau roi pourrait
être établi à Madrid avant le milieu de juillet, écrivait-il à Decrès
qu'il ne déciderait qu'au 15 du même mois si les expéditions maritimes
devaient être définitivement abandonnées, ou s'il convenait de reprendre
les préparatifs[467]; à cette époque, on verrait plus clair dans l'état
de la péninsule, et peut-être l'Espagne, ressaisie d'une main ferme au
moment même où elle nous échappait et se retournait contre nous, ne
serait-elle plus une entrave.

[Note 467: _Corresp._, 14133, 14161.]

Rapidement assurée, la pacification de l'Espagne pourrait faire
réfléchir l'Autriche et l'arrêter sur le chemin d'une suprême aventure.
Dès à présent, était-il impossible de provoquer chez elle un retour de
prudence et de sang-froid, de lui inspirer de salutaires réflexions, de
lui découvrir l'abîme qu'elle se préparait? Il serait facile de lui
démontrer que, depuis 1805, en dépit de certaines apparences, ses moyens
contre nous avaient diminué, loin de grandir, et que, dans la redoutable
partie où elle s'apprêtait à risquer son existence, si sa mise au jeu
était devenue plus forte, ses chances n'avaient point suivi la même
progression. Elle possédait plus de troupes que par le passé, plus de
matériel, comptait davantage sur le dévouement et l'élan de ses peuples,
mais la paix de Presbourg avait démantelé son empire et ouvert partout
ses frontières. De plus, différence essentielle, elle combattait, en
1805, adossée à la Russie et tirait de cet empire d'inépuisables
réserves; aujourd'hui, la Russie marchait avec nous et la prendrait à
revers. La cour de Vienne, il est vrai, mal instruite des stipulations
de Tilsit, n'ayant point réussi à pénétrer le véritable caractère de nos
relations avec Alexandre, comptait sur la neutralité de ce monarque et
se flattait même de rencontrer chez lui une bienveillance graduée
d'après le cours des événements militaires; mais ne saurait-on dissiper
ces illusions, amener Alexandre à prononcer son attitude, à publier ses
sympathie?, ses engagements, et à exercer sur l'Autriche une pression
qui la paralyserait? Avant de devenir entre nos mains une puissante arme
d'offensive contre l'Angleterre, la Russie ne pourrait-elle nous être un
précieux moyen de défense contre certaines velléités perturbatrices? Ne
pourrait-elle faire pour nous la police de l'Europe? Ce fut ce rôle
préventif que Napoléon allait lui destiner jusqu'à l'entrevue, et auquel
il voulut dès maintenant la préparer.

Le 28 juin, puis le 9 juillet, il écrivit à Caulaincourt, lui ordonnant
de sonder et, s'il était possible, de ménager les dispositions du Tsar
au sujet de l'Autriche. L'empereur des Français, devait dire notre
envoyé, n'a pu voir qu'avec une profonde surprise les armements dont
toute l'Europe s'entretient; n'ayant rien à démêler avec l'Autriche, il
ne saurait concevoir son but. D'ailleurs, les mesures par elle prises
menacent autant la Russie que la France; l'Empereur en a la preuve, car
il sait que la politique de Vienne agit sous main auprès des insurgés de
Serbie, afin de les soustraire à l'influence moscovite: dans ces
conditions, il est prêt à s'entendre avec Alexandre pour que l'on
adresse au gouvernement de l'empereur François une mise en demeure
commune de s'expliquer. Quant aux événements d'Espagne, il avait
toujours une façon à lui de les présenter, allant jusqu'à s'en faire un
mérite auprès de la Russie. Suivant lui, la chute des Bourbons, avec les
troubles qui l'ont suivie, en attirant vers la péninsule l'attention et
les forces des Anglais, en leur ouvrant un champ de bataille au Midi,
les détourne de porter secours à la Suède, dégage le Nord et facilite de
ce côté les opérations des armées russes; si la soumission de l'Espagne
exige de nous quelques peines, l'Empereur s'en consolera en pensant
qu'elle en épargne d'autres à nos alliés et qu'il se sacrifie pour la
cause commune. Enfin, pour achever de se rendre la Russie favorable,
toujours habile à doser ses concessions suivant les circonstances, il
autorisait Caulaincourt à promettre de nouveau l'entrée de nos troupes
en Scanie, mouvement qui d'ailleurs, nous l'avons vu, concordait avec
l'ensemble de ses desseins[468].

[Note 468: Rapports de Caulaincourt du 24 juillet et du 8 août 1808.
Ces rapports, répondant point par point aux instructions du souverain,
les font connaître dans toutes leurs parties et en rappellent souvent
les expressions mêmes.]

L'empereur Alexandre devança les communications que M. de Caulaincourt
avait à lui faire, et ce fut lui qui parla le premier de l'Autriche. Il
le fit d'abord en termes qui ne laissaient rien à désirer. Toujours
fidèle à la ligne qu'il s'était tracée, il n'entendait fournir à
Napoléon aucun grief avant l'entrevue: loin de là, il découvrait dans
nos embarras une occasion de nous mieux témoigner ses sentiments et, par
suite, d'en exiger le retour; on le vit alors mettre une sorte de
coquetterie à raffiner ses prévenances envers un ami moins heureux, avec
l'espoir de grossir, par cette générosité délicate, la dette de
reconnaissance qu'il voulait faire contracter à l'Empereur.

Dès qu'il eut vent des préparatifs exécutés à Vienne: «L'Autriche,
dit-il au duc de Vicence, ne peut que se perdre si elle se brouille avec
vous. Pour moi, je ne la crains pas, franchement ami et allié de
l'empereur Napoléon, comme je le suis[469].» À quelques jours de là,
apprenant l'arrivée à Trieste d'un bâtiment anglais, porteur d'un
message par lequel les insurgés de Saragosse offraient à l'archiduc
Charles la couronne d'Espagne, il tint à avertir Caulaincourt de cet
incident, en accompagnant sa confidence de paroles qui en rehaussaient
le prix: «Dans l'état d'intimité et d'alliance, dit-il, où je suis avec
l'empereur Napoléon, je me reprocherais une pensée que je ne lui dirais
pas sur ce qui peut l'intéresser, à plus forte raison sur ce que les
autres peuvent projeter. S'il me vient d'autres renseignements, vous
savez la confiance que j'ai en vous; cinq minutes après, vous les
connaîtrez. Je ne sais pas ce que c'est que d'être allié ou ami à
moitié[470].»

[Note 469: Rapport de Caulaincourt du 12 juin 1808.]

[Note 470: Lettre de Caulaincourt du 20 juillet.]

Sa conduite allait-elle répondre à ses assurances? Lorsque Caulaincourt
lui parla d'une remontrance à adresser aux Autrichiens, il émit le désir
de ne rien précipiter. Il ne croyait pas, disait-il, à une attaque de
l'Autriche; un tel acte serait insensé, et la démence ne se présume pas.
Il développa plusieurs fois la même opinion, et, dans cette affectation
de tranquillité, il était aisé de reconnaître un système adopté par lui
pour se soustraire le plus longtemps possible à des démarches qui lui
coûtaient. Cependant, sa réponse définitive fut que l'Empereur pouvait
compter sur lui en toute circonstance, et il était permis de penser
qu'en le pressant un peu, en faisant miroiter de plus en plus à ses
yeux, comme un appât fascinateur, l'espoir du règlement très prochain
des affaires d'Orient, on l'amènerait à tenir au cabinet de Vienne un
langage suffisamment explicite[471]. Pour l'Espagne, il éprouvait moins
de scrupules; afin de nous fournir, à défaut d'un secours matériel, un
appui moral, il se hâta de reconnaître le roi Joseph, ratifiant à la
face de l'Europe la déchéance des Bourbons.

[Note 471: Rapport de Caulaincourt du 24 juillet 1808.]

Ce gage donné par la Russie n'était pas encore connu de Napoléon au 15
juillet, date à laquelle il s'était promis de prendre parti sur les
entreprises d'outre-mer. Il avait appris seulement les premières paroles
d'Alexandre et pouvait en tirer des présomptions plutôt que des
certitudes. L'Autriche continuait d'armer, tout en niant ses armements;
une suite d'observations formulées par le cabinet français n'avait
obtenu que des réponses évasives. En Espagne, la situation s'améliorait,
mais ne se prononçait pas. Nos premières opérations d'ensemble n'avaient
point produit le résultat décisif que Napoléon en attendait, et le
succès retardait sur ses prévisions. Le roi Joseph n'avait pu encore
atteindre Madrid; poursuivant son voyage sur une route bordée de partis
ennemis, obligé à de fâcheuses précautions, entouré de troupes qui
éclairaient et protégeaient sa marche, il n'avançait que pas à pas; le
15, il n'avait point dépassé Burgos. Dans toutes les parties de la
péninsule, la lutte continuait, obscure et confuse. Sur certains points,
nos troupes avaient repris l'ascendant; sur d'autres, de faux mouvements
avaient compromis leur position. En Aragon, en Catalogne, le plat pays
se soumettait, les villes résistaient; Moncey, dans l'Est, Dupont, dans
le Sud, restaient sur la défensive, le second ayant affaire aux milices
aguerries de Castaños; au Nord, un choc était imminent entre Bessières
et l'armée des Asturies et de la Galice, commandée par La Cuesta, qui
s'avançait pour séparer de la France nos troupes aventurées en Espagne
et les isoler de leur base d'opérations. Napoléon attachait une
importance extrême au résultat de cette rencontre, croyait à la
victoire, mais ne la jugeait pas infaillible, et se contentait de
chiffrer nos chances à soixante-quinze pour cent[472].

[Note 472: _Corresp._, 14184, 14191, 14192, 14195.]

Dans cette incertitude, il n'ordonne pas encore la reprise des
préparatifs à Brest, à Lorient, à Toulon, mais ne se détache pas
définitivement de tout ce qu'il a rêvé et médité depuis six mois. Il est
toujours à Bayonne; là, à le voir se plongeant de plus en plus dans
l'entreprise d'Espagne, s'efforçant, par un travail incessant,
prodigieux, de tout réparer, de tout prévoir, de régler tout le détail
de la guerre, il semble que cette fatale diversion l'occupe
exclusivement. Cependant, à de certains indices, il faut reconnaître que
le grand projet habite toujours en lui, l'occupe encore et le possède.
Il continue de songer au moins à l'expédition méditerranéenne, de
pousser l'approvisionnement de Corfou, «de sorte, dit-il, que si l'on
voulait donner là deux ou trois mois de vivres à une escadre, on sût à
quoi s'en tenir[473]». Parfois même, sa pensée s'échappe au delà de la
Méditerranée, sonde les profondeurs de l'Orient, s'arrête sur la vallée
de l'Euphrate, chemin de la Perse et des Indes.

[Note 473: _Corresp._, 14180.]

Les mémoires demandés à la mission Gardane sur la topographie de la
Perse et les moyens de la traverser viennent de lui parvenir: il a
ordonné à Champagny «de les classer avec soin, pour pouvoir les
retrouver dans l'occasion[474]». C'est à Paris, où il compte revenir en
août, qu'il se propose d'étudier la question; en attendant, il veut
qu'on lui prépare les éléments de son travail, qu'on collige d'autres
renseignements, qu'on interroge pour lui la géographie, l'histoire, et
puisqu'il faut remonter jusqu'aux conquérants de l'antiquité pour lui
trouver des modèles, qu'on lui dise par où passaient les Césars romains
quand ils menaient leurs légions à la poursuite du Parthe et à la
conquête de l'Asie. Dictant une instruction à son bibliothécaire
Barbier, au sujet d'un choix de volumes dont il veut faire les
compagnons ordinaires de ses voyages, il prescrit d'ajouter la note
suivante, qui accuse ses préoccupations intimes: «L'Empereur désirerait
également que M. Barbier s'occupât du travail suivant avec un de nos
meilleurs géographes: rédiger des mémoires sur les campagnes qui ont eu
lieu sur l'Euphrate et contre les Parthes, à partir de celle de Crassus
jusqu'au septième siècle, en y comprenant celles d'Antoine, de Trajan,
de Julien, etc.; tracer sur des cartes, d'une dimension convenable, le
chemin qu'a suivi chaque armée, avec les noms anciens et nouveaux du
pays et des principales villes, des observations géographiques du
territoire et des relations historiques de chaque expédition, en les
tirant des originaux[475].»

[Note 474: _Id._, 14124. En même temps, l'Empereur faisait exprimer
à Gardane son étonnement que la Perse n'eût pas encore signé la paix
avec les Russes: «Elle paraissait devoir la désirer d'autant plus,
ajoute la dépêche, qu'elle a à soutenir la guerre contre les Afghans _et
peut-être à s'occuper d'expéditions plus étendues_.» 27 juillet 1808,
archives des affaires étrangères, Perse, vol. 10.]

[Note 475: _Corresp._, 14207. Cf. THIBAUDEAU, III, 565 à 567.]

Cet ordre est du 17 juillet; le même jour, l'Empereur apprenait la
victoire de Médina de Rio-Seco, résultat de la rencontre prévue entre
Bessières et les meilleures troupes de l'insurrection espagnole. C'était
un beau fait d'armes, la dispersion de trente-cinq mille ennemis par
l'élan de trois divisions. Napoléon attribue aussitôt à cet événement
des conséquences majeures: «Jamais bataille, écrit-il avec un
tressaillement d'aise, n'a été gagnée dans des circonstances plus
importantes; elle décide les affaires d'Espagne[476].» En prononçant
cette affirmation, il s'avançait trop, et la journée de Médina ne
tranchait la question qu'à moitié; pour que le succès d'ensemble fût
assuré, il fallait qu'elle eût son pendant dans le Midi, en Andalousie,
que Dupont battît Castaños comme Bessières avait écrasé La Cuesta. C'est
d'ailleurs ce que Napoléon comprit presque aussitôt, et il reporta sur
l'armée d'Andalousie la plus grande part de ses soins; il lui envoyait
des renforts, la pressait d'avancer, attendait anxieusement le bulletin
de ses opérations, espérant une seconde victoire qui viendrait anéantir
les dernières forces régulières de l'Espagne et nous rendrait pour
l'automne la liberté de nos mouvements.

[Note 476: _Corresp._, 14210. Cf. les nos 14212, 14213, 14215 et
14217.]

Ce fut un désastre qu'il apprit, la capitulation de Baylen. Dupont,
obligé de reculer devant les obstacles accumulés sous ses pas par la
nature, le climat, l'ennemi, s'était laissé envelopper, n'avait su ni
manoeuvrer ni utilement combattre, s'était rendu à merci, livrant ses
hommes, ses fusils, ses canons, ses aigles, infligeant à nos armes cette
première flétrissure. Les effets de cette catastrophe se faisaient
immédiatement sentir. Joseph, arrivé à Madrid, mais jugeant impossible
de s'y maintenir, rétrogradait jusqu'à Vittoria; la domination
française, répandue naguère sur toute l'Espagne, refluait jusqu'au pied
des Pyrénées, se réfugiait entre ces montagnes et l'Èbre, assiégée de
toutes parts par le flot montant de l'insurrection. En se retirant, elle
abandonnait Junot en Portugal, l'y laissait isolé, exposé au sort de
Dupont; les deux flottes de Cadix et de Lisbonne, sur lesquelles se
fondaient tant d'espérances, allaient être perdues pour nous, et
l'Angleterre, loin d'attendre l'assaut dont Napoléon la menaçait dans
ses possessions les plus reculées, débarquait une armée en Portugal, une
armée en Galice, s'avançait vers nos frontières méridionales et prenait
l'offensive.

On a tout dit sur l'indignation de l'Empereur à la nouvelle de Baylen et
sur les éclats terribles de sa colère. «J'ai une tache là», disait-il en
mettant la main sur son uniforme[477], et à la pensée d'une défaillance
chez des hommes qui avaient été les vainqueurs d'Iéna et de Friedland,
son honneur de soldat, son orgueil de Français saignaient. Chez lui, le
politique et le chef d'empire n'étaient pas moins frappés. Connaissant
seul les ressorts multiples, mystérieux, compliqués, par lesquels il
agissait sur tant de nations et les faisait servir à ses fins, il
pouvait seul comprendre à quel point la répercussion de l'échec subi en
Espagne les avait tous dérangés et faussés. Seul il pénétrait jusqu'au
fond de son malheur; au delà des effets directs du désastre, visibles
pour tous, il en découvrait d'autres, ignorés du public, mesurait leur
gravité redoutable, et là résidait aussi l'une des causes de cette
fureur et de cette peine, de cette douleur «vraiment forte[478]»
qu'exhalaient toutes ses lettres. Dans la perte des trois divisions de
Dupont, suivie de la retraite sur l'Èbre, il ne voyait pas seulement une
atteinte à la gloire immaculée de nos drapeaux, à son renom
d'invincible, à ce prestige qui faisait partie de sa force, il voyait
encore la ruine de toutes ses combinaisons, tant défensives
qu'offensives. Le résultat de Baylen, c'était d'abord le recul indéfini
de ces vastes opérations dans l'Orient et sur les mers au delà
desquelles apparaissaient la paix avec l'Anglais, la fin de la grande
querelle; c'était aussi la révolte du continent tout entier redevenue
possible, l'établissement impérial menacé dans toutes ses parties.

[Note 477: Nous tenons ce mot du petit-fils de l'un des hommes qui
ont le mieux mérité et possédé la confiance de l'Empereur.]

[Note 478: _Corresp._, 14243. Voy. aussi les nos 14242, 14244, etc.]

À la veille de la capitulation, l'Empereur restait maître de l'Europe;
protecteur impérieux des États secondaires, il comprimait l'Allemagne et
la Prusse par sa Grande Armée, immobilisait l'Autriche par la main de la
Russie, et tenait cette dernière enchaînée à sa fortune en lui
promettant de l'associer à ses desseins sur la Turquie et au partage des
dépouilles. Au lendemain de Baylen, tout changeait de face. Pour
reconquérir la péninsule, il faudrait rappeler d'Allemagne une partie de
nos forces, dégager la Prusse de notre étreinte, c'est-à-dire la rendre
à la tentation de se soulever et de nous attaquer par derrière;
l'Autriche, tout armée, semblait n'attendre qu'une occasion pour
éclater; elle la trouverait dans notre changement de front, et, pour la
retenir, l'aide de la Russie pouvait nous manquer. Dès à présent, le
contre-coup de nos revers se faisait matériellement sentir dans le Nord
et menaçait d'altérer nos rapports avec Alexandre. Les troupes
espagnoles de La Romana, qui formaient l'avant-garde de Bernadotte et
occupaient déjà les îles danoises, en attendant qu'elles pussent
débarquer en Suède, se soulevaient contre nous au bruit des efforts
heureux de leurs compatriotes, passaient à l'ennemi, demandaient à la
flotte anglaise de les rapatrier, voulaient s'associer à l'œuvre de
délivrance. Cette défection privait Bernadotte d'une force indispensable
à l'accomplissement de sa tâche; le mouvement en Scanie, simplement
retardé jusqu'alors, devenait inexécutable, et l'on sait quel prix
Alexandre attachait à cette diversion. De plus, Napoléon, obligé de
suspendre sa marche vers la Turquie, ne pourrait plus offrir à la Russie
l'avantage principal et extraordinaire qu'elle attendait de notre
alliance. Le grand contrat en préparation depuis six mois entre les deux
empereurs ne pourrait se former, faute d'objet, et Napoléon sentait lui
échapper à la fois les moyens de contenir ses ennemis, celui de
s'assurer la fidélité intéressée de son allié.



II


Contraint de changer tous ses plans, Napoléon évolua brusquement, prit
son parti sans hésiter, comme sur un champ de bataille. Avant tout, il
fallait aller au plus pressé, jeter en Espagne assez de troupes pour y
rétablir à tout prix nos affaires et venger nos drapeaux. Napoléon
rappellera donc du Nord trois corps de la Grande Armée pour les porter
de l'Oder sur l'Èbre; avec les autres, il pourrait encore retenir
quelques provinces prussiennes; toutefois, obligé à un sacrifice dans le
Nord, il le fera complet, afin d'en tirer sur d'autres points d'amples
avantages; il évacuera totalement la Prusse, réglera ses différends avec
elle, lui rendra une existence, et cette mesure, commandée en partie par
des nécessités militaires, deviendra pour lui le pivot d'une nouvelle
combinaison politique.

Il communiquera sa décision à Pétersbourg avant de la transmettre à
Kœnigsberg, la présentera comme une marque de confiance personnelle
envers l'empereur Alexandre, s'en fera un mérite auprès de ce prince et
s'en servira pour le retenir dans nos liens. Se rappelant que, depuis
Tilsit, deux questions dominent ses rapports avec Pétersbourg, celle
d'Orient et celle de Prusse, et ne sachant plus comment résoudre la
première, il revient à la seconde, qu'il a laissée sommeiller depuis six
mois, la soulève à nouveau, mais c'est pour la trancher dans un sens
favorable à la Russie et délivrer cet empire de la présence inquiétante
de nos troupes en Silésie et sur l'Oder. Grâce à cette concession, si
souvent réclamée, si ardemment souhaitée, il est probable qu'Alexandre
se prêtera non seulement à en imposer par sa contenance à la Prusse et à
l'Allemagne, mais à peser plus fortement sur l'Autriche et à la
refréner. Par ce moyen, peut-être obtiendra-t-on de cette dernière des
garanties propres à assurer la tranquillité de l'Europe centrale, tandis
que la France prendra ses mesures pour réduire l'Espagne. Puis, quand
arrivera l'heure de statuer sur la question turque, c'est-à-dire le
moment de l'entrevue, Napoléon se décidera suivant les circonstances,
avisant à concilier les prétentions de la Russie avec l'intérêt français
et les exigences nouvelles de la situation.

Pour que ce plan réussît, il fallait que l'exécution en fût menée avec
adresse, tact et ménagement. Sur un prince tel qu'Alexandre la confiance
et les égards pouvaient beaucoup; on le révolterait au contraire, pour
peu qu'on parût lui poser des conditions et lui soumettre un marché. Il
importait donc de ne pas laisser voir une trop étroite corrélation entre
nos concessions et nos demandes, de ne produire les unes qu'après les
autres, et d'assurer aux services que se rendraient les deux empereurs
l'air et le mérite de la spontanéité.

Dans ce but, Napoléon gradua fort habilement ses communications. Il
avait appris Baylen le 2 août, a Bordeaux, alors qu'il remontait de
Bayonne vers Paris, visitant sur sa route nos départements du Sud-Ouest;
le 5, de Rochefort, il dépêche à Caulaincourt un premier courrier qui,
faisant diligence, devancera à Pétersbourg les nouvelles d'Espagne.

Au reçu de cette expédition, Caulaincourt se bornera à informer le Tsar
que l'Empereur a pris le parti de s'accommoder avec la Prusse et de
rendre au roi la jouissance de ses États, qu'ayant conçu cette pensée,
il a cru en devoir à son allié la première confidence, afin de lui
laisser le plaisir d'annoncer à Kœnigsberg l'heureuse nouvelle. Au
besoin, on pourra dire à Alexandre que la France, non contente d'évacuer
la Prusse, retirera en même temps ses troupes de Varsovie, qu'elle va se
replier définitivement sur la rive gauche de l'Elbe et y marquer la
limite de son pouvoir; l'ambassadeur ne devra toutefois donner cette
assurance supplémentaire qu'au cas où il en reconnaîtrait l'utilité; il
ne l'accompagnera, pas plus que la première, d'aucune allusion à
l'Espagne. D'autre part, Caulaincourt se trouvant déjà chargé de
demander un avertissement à l'Autriche et y travaillant avec zèle,
Napoléon le laisse persévérer dans cette voie, sans lui prescrire encore
de plus pressantes instances.

Vingt-quatre heures après, le 6 août, un second courrier part de
Rochefort, à destination de notre ambassade en Russie. Supposant
désormais le malheur d'Espagne connu, Napoléon y relève ce qui doit
toucher particulièrement les Russes, le péril de leur flotte aventurée à
Lisbonne; il témoigne pour le sort des vaisseaux de Séniavine d'une
particulière sollicitude et envoie à leur sujet des informations
rassurantes, trop tôt démenties, hélas! par l'événement. L'ambassadeur
dira que la première pensée de son maître, aux nouvelles du Midi, a été
pour la flotte russe; le général Junot, qui la protège avec son corps
d'armée, se trouve placé dans une situation difficile par suite de la
défection des troupes espagnoles chargées de coopérer à ses mouvements,
mais on va le secourir, et d'ailleurs, le souvenir du mont Thabor répond
de ce que Junot sait faire dans le moment du danger. Sur l'ensemble de
la situation, l'ambassadeur s'exprimera avec calme; il reconnaîtra que
le mal est sérieux, mais ajoutera que l'Empereur reste maître de la
situation et en mesure sur tous les points. Il se contentera encore
d'allusions discrètes aux services que la Russie peut se trouver dans le
cas de nous rendre pour remplir ses devoirs d'alliée; l'Empereur,
dira-t-il, sait tellement ce qu'il doit attendre d'elle qu'il n'en parle
même point dans sa lettre[479].

[Note 479: Lettres et rapports de Caulaincourt des 24, 26 et 28 août
1808, rendant compte de ses démarches d'après les instructions de
l'Empereur.]

C'est seulement le 20 août que Napoléon, rentré à Paris et agissant
lui-même avec vigueur sur la cour de Vienne, fait demander
officiellement à la Russie, par une dépêche de Champagny à Caulaincourt,
des démarches parallèles. Ce qu'il veut de l'Autriche, ce ne sont point
des paroles, de vaines assurances, c'est un acte, un gage de sa loyauté,
une manifestation d'autant plus probante qu'elle coûtera davantage à son
orgueil et à ses préjugés. Que l'empereur François reconnaisse Joseph
pour roi d'Espagne et Murat pour roi de Naples, qu'il souscrive ainsi à
l'échange de couronnes ordonné par Napoléon, qu'il s'y décide
sur-le-champ, de bonne grâce, sans se faire prier, il répudiera par là
toute connivence avec les insurgés et avec l'Angleterre, montrera qu'il
ne craint point d'embrasser hautement notre cause et de se compromettre
avec nous; c'est à cet acte de résignation salutaire que doivent
l'amener les efforts de la Russie, combinés avec les nôtres.

Pour déterminer Alexandre à agir, Caulaincourt devra employer deux
arguments, l'un et l'autre de nature à l'impressionner. D'abord, il
laissera entendre que l'Empereur, s'il n'est promptement rassuré sur les
dispositions de l'Autriche, n'hésitera pas à prévenir l'attaque de cette
puissance, à l'assaillir avec toutes ses forces et à l'écraser, avant de
se tourner contre l'Espagne; or, il est de l'intérêt de la Russie, sous
quelque point de vue qu'on l'envisage, d'éviter une nouvelle
conflagration en Europe. De plus, quelque résolu que soit l'Empereur
d'évacuer la Prusse, pourra-t-il donner suite à ses intentions
bienveillantes, si les armées des archiducs en Bohême, en Moravie, sur
le Danube, continuent de le menacer? En pareil cas, la stratégie
commanderait à la politique, nos troupes resteraient en Silésie, afin de
conserver une position avantageuse sur le flanc de leur futur
adversaire; il dépend donc d'Alexandre, en obligeant l'Autriche à se
remettre en posture pacifique, d'écarter tout obstacle à la délivrance
de l'Allemagne[480].

[Note 480: La dépêche de Champagny du 20 août 1808 a été publiée par
M. R. Bittard des Portes dans la _Revue d'Histoire diplomatique_, 1er
janvier 1890.]

Le premier message de Napoléon, annonçant le projet d'évacuer la Prusse,
parvint à destination, par un prodige de célérité, en dix-sept jours; il
fut accueilli par le Tsar avec autant de joie que de surprise. Depuis
longtemps, Alexandre ne parlait plus de la Prusse; mais que de fois,
dans ses entretiens avec Caulaincourt, le nom de cette puissance
infortunée ne lui avait-il point brûlé les lèvres! Plus que jamais le
maintien de nos troupes à Berlin le troublait comme un remords, leur
présence à Varsovie lui apparaissait comme un danger. Apprenant que la
maison de Hohenzollern allait être rétablie dans ses droits, il en
conclut, sans que Caulaincourt ait eu à lui faire formellement prévoir
cette conséquence, que la Pologne allait être délaissée et abandonnée à
son sort; il éprouva donc un double soulagement. «C'est inappréciable
pour moi», s'écria-t-il, et faisant allusion aux doléances qu'il n'eût
pas manqué d'essuyer à Kœnigsberg, en passant par cette résidence pour
se rendre à l'entrevue, si le sort du couple royal de Prusse n'eût été
antérieurement réglé: «Au moins, dit-il, je ne trouverai pas ces gens-là
au désespoir[481]», et il se montra extrêmement touché que l'Empereur
eût voulu lui épargner cette épreuve.

[Note 481: Lettre de Caulaincourt à l'Empereur, 28 août 1808.]

Pendant les premiers jours, il attribua cette générosité inattendue à un
mouvement de gratitude provoqué, chez Napoléon, par l'empressement qu'il
avait mis lui-même à reconnaître Joseph; il s'applaudissait qu'une
simple démonstration eût déjà produit de tels résultats. Cependant,
d'inquiétantes rumeurs sur notre situation en Espagne, colportées de
salon en salon, grossies par la malignité publique, se précisaient peu à
peu et prenaient corps; on sut bientôt que la France avait perdu une
armée, et le roi Joseph sa capitale. Trop fin pour ne pas saisir entre
ces faits et les concessions de l'Empereur un rapport évident, Alexandre
dissimula cette remarque, et sa reconnaissance, moins sincère, resta
tout aussi expansive. En même temps, la convenance parfaite de son
attitude imposait silence à nos ennemis et empêchait leur joie d'éclater
trop bruyamment; il se montrait affecté de nos revers, écoutait avec
complaisance les explications de Caulaincourt, s'attachait lui-même à
atténuer la gravité de l'événement. S'il revint ensuite sur ce pénible
sujet, ce fut parce qu'une trop grande réserve aurait paru affectée:
parlant de l'Espagne à plusieurs reprises, il le fit avec tact, avec
à-propos, évitant ces consolations accablantes qui aggravent les maux
qu'elles prétendent adoucir, et pansant d'une main légère les blessures
de notre amour-propre. À ses condoléances se mêlait toujours quelque
parole d'espoir et de réconfort. Il attribuait la défaite de Dupont à la
formation hâtive de son armée, au peu de solidité de jeunes troupes qui,
rendues à la France par la capitulation, reprendraient vite leur aplomb
et trouveraient leur revanche. Un jour, assistant à une parade avec
Caulaincourt, il voyait défiler quelques bataillons composés de recrues,
dont la marche et la tournure laissaient à désirer; se penchant alors
vers l'ambassadeur: «Ceux-là, dit-il, sont comme l'armée de Dupont,
mais, dans quelques mois, ils vaudront mieux et frapperont avec ceux de
Dupont là où nos intérêts communs l'exigeront[482].» Et il revenait
toujours à son thème favori: «C'était dans les circonstances difficiles
que l'Empereur le trouverait[483].»

[Note 482: Caulaincourt à l'Empereur, 4 septembre 1808.]

[Note 483: Rapport du 26 août.]

À ces assurances, Caulaincourt avait beau jeu de répondre en montrant
l'occasion propice pour donner à la France un témoignage irrécusable
d'attachement et de sympathie: le meilleur moyen de servir notre cause
en Espagne n'était-il point de parler à l'Autriche un langage sévère.
L'ambassadeur réitéra plusieurs fois cette remarque et n'obtint d'abord
que des réponses où perçait quelque embarras. Aussi bien, en appuyant
sur ce point, il touchait aux parties les plus délicates, les plus
sensibles, de la conscience et de la politique russes.

Certes, Alexandre appréhendait une nouvelle guerre entre la France et la
maison de Habsbourg; il la verrait avec terreur, parce que cette crise
fournirait à l'Empereur un prétexte pour ajourner toute action en
Orient, pourrait entraîner la destruction de l'Autriche et, faisant
disparaître toute puissance intermédiaire, exposer la Russie au contact
redoutable «de la grande domination[484]». Son vœu sincère était donc
que la cour de Vienne fût avertie et contenue. Par malheur, sa foi dans
l'alliance française n'était plus assez robuste pour le dispenser
désormais de tous ménagements envers l'Autriche. Si l'accord avec nous
ne se fixait pas à Erfurt, c'était vers cette puissance qu'il se
retournerait nécessairement; il serait heureux de retrouver l'alliée de
la veille pour en faire l'auxiliaire du lendemain; incommode en Orient,
l'Autriche restait utile, pouvait redevenir indispensable en Europe.
Depuis Tilsit, il y avait eu avec elle refroidissement, mais non
rupture; elle avait fait plusieurs fois des avances: tout récemment,
elle venait de proposer à la Russie de l'aider à obtenir les
Principautés par son entremise à Constantinople[485]. Alexandre avait
décliné poliment ces offres, évitant ce qui pourrait blesser. Dans les
cours étrangères, les agents du Tsar, par tradition et principe
personnel, écoutaient les doléances de leurs collègues autrichiens, leur
prêtaient assistance, agissaient d'accord avec eux, et ce commerce,
contraire en apparence aux intentions de leur maître, servait dans une
certaine mesure ses intérêts en lui rendant plus facile un rapprochement
avec François Ier. C'était par ces rapports indirects avec l'Autriche
que la Russie tenait encore à la coalition. Irait-elle, se livrant à
d'irréparables démarches, briser ce dernier lien, ce fil presque
invisible grâce auquel elle pourrait un jour retrouver et reprendre sa
voie naturelle, s'il lui fallait reconnaître décidément l'inanité et le
danger de l'alliance française? D'ailleurs, en se disant menacé par
l'Autriche, Napoléon ne cherchait-il pas un prétexte pour attaquer et
ruiner cet empire? ses demandes avaient-elles d'autre but que d'engager
irrévocablement la Russie? En lui cédant, cette dernière ne se
laisserait-elle pas entraîner dans une criminelle aventure, prélude de
son propre écrasement? «La destruction de l'Autriche, écrivait Tolstoï,
doit être envisagée comme l'avant-coureur et le moyen de la nôtre[486].»
Ému de ces sombres paroles, assiégé de doutes, partagé entre des
sentiments contradictoires, Alexandre s'arrêta à des demi-mesures: il
essaya de servir la France, sans se compromettre ailleurs, et fit à peu
près ce que nous lui demandions. Napoléon lui soufflant à l'adresse de
l'Autriche des paroles de blâme et de menace, il ne refusa pas de les
transmettre en se les appropriant, mais eut soin de les transposer, de
les baisser d'un ton et de les traduire sous forme d'amicaux et discrets
conseils.

[Note 484: DE MAISTRE, 318.]

[Note 485: MARTENS, _Traités de la Russie avec l'Autriche_, III,
20-22.]

[Note 486: Tolstoï à l'empereur Alexandre, 26 juillet-17 août 1808.
Archives de Saint-Pétersbourg.]

Pourquoi, disait Caulaincourt, ne pas déclarer que l'alliance des deux
cours était indissoluble, universelle, que leur action se concerterait
dans tous les cas, que rompre avec l'une était se mettre en guerre avec
l'autre? Alexandre jugeait l'idée bonne et promettait de s'en inspirer;
il écrirait dans ce sens au prince Kourakine, son ambassadeur à Vienne:
«Je parle à l'Autriche, disait-il quelques jours plus tard, un langage
ferme; je lui fais entendre que j'ai des engagements avec vous auxquels
je tiens par-dessus tout, et que, s'ils ne se mettent pas d'eux-mêmes à
la raison, ils y seront forcés[487].»

[Note 487: Caulaincourt à Champagny, 28 août 1808.]

Voici maintenant l'envers de ces fortes déclarations: c'est le texte
même des lettres adressées à Kourakine. L'avertissement s'y fait timide,
enveloppé: «Nul, écrit Alexandre le 10 juillet, n'est meilleur juge des
intérêts de l'Autriche que le cabinet de Vienne. Mais l'empereur
François connaît ma franchise, il a paru l'estimer. Je ne dissimulerai
donc pas que je crains que ces grandes mesures, au lieu de conserver
l'harmonie, pourraient l'altérer. La réserve va succéder à la confiance,
le soupçon produira des explications, et ces explications conduiront à
la guerre, qu'on a tant d'intérêt d'éviter.

L'armement est fait; il a réveillé l'attention. Il ne reste à souhaiter
que le cabinet de Vienne, marchant dans les principes de sa propre
sagesse, écarte et atténue tout ce que cette mesure peut produire
d'inimitié, et qu'il dirige sa sollicitude à conserver la paix dont il a
recueilli le fruit. Représentez-lui que je le désire avec ardeur. La
paix de Tilsit, que j'ai contractée, ne peut-elle avoir ses
engagements[488]?» Et le Tsar recommande à Kourakine de placer cette
remarque «avec discrétion».

[Note 488: Publié par HASSEL d'après les archives de Vienne, p.
536.]

Caulaincourt avait insisté pour que le prince eût ordre de se déclarer
prêt à prendre ses passeports au premier signe manifeste d'hostilité
contre la France; on se borna à faire prévoir aux Autrichiens le
remplacement de l'ambassadeur par un simple ministre. Le 5 septembre,
Alexandre éprouvait le besoin de leur adresser un second avis: il
excusait leurs craintes, compatissait à leurs embarras, leur parlait le
langage ordinaire de la coalition, tout imprégné de défiance envers
l'Empereur, mais s'attachait à démontrer l'inopportunité et le danger
d'une action immédiate, sans défendre de réserver l'avenir: «Les
affaires en Espagne allant mal, écrivait-il à Kourakine, n'est-il pas
permis de supposer que Napoléon serait charmé de les ajourner quelque
temps et de tomber avec toutes ses forces sur l'Autriche, et anéantir
une des deux seules puissances qui peuvent encore lui donner ombrage en
Europe? Le parti le plus sage pour l'Autriche me paraîtrait donc de
rester spectateur tranquille de la lutte que Napoléon a à soutenir en
Espagne. Il sera toujours temps de prendre ensuite le parti que les
circonstances suggéreront alors. En suivant cette conduite, l'Autriche
m'éviterait la pénible nécessité de prendre fait et cause contre elle,
car je n'y suis tenu qu'autant qu'elle attaquera[489].» Cette fois,
Alexandre énonçait ses engagements avec plus de clarté, mais leur
attribuait une portée restrictive et montrait combien il lui en
coûterait de les tenir. Dans l'affaire de la reconnaissance des nouveaux
rois, s'il ne nous refusa pas son concours diplomatique, il l'enveloppa
des mêmes réticences.

[Note 489: _Id._, 536-537.]

Tout incertain qu'il fût, le langage de la Russie fit d'abord impression
à Vienne. Dans cette capitale, où l'on avait peine à se familiariser
avec l'idée d'une entente sérieuse entre Alexandre et Napoléon, en
apprenant que l'on ne pourrait en aucun cas compter sur le premier,
qu'on risquait même de le rencontrer devant soi, on fut surpris,
décontenancé[490]. Sans doute, le choc ne fut que momentané; il ne fit
pas reculer sensiblement l'Autriche, ne la détermina pas à reconnaître
tout de suite les nouveaux rois, mais prolongea ses hésitations: le
contre-coup des événements d'Espagne ne produisit point l'explosion
redoutée. L'action de la Russie s'était exercée en somme dans un sens
pacifique et contribuait à ajourner la guerre continentale. Par contre,
si l'Empereur avait pu croire que son allié, tout entier au désir de
prévenir de nouvelles complications en Europe, se laisserait distraire
de la Turquie, cette illusion fut de courte durée. Loin de s'apaiser,
les convoitises d'Alexandre prenaient une intensité nouvelle; c'est
qu'en effet, parallèlement à la guerre d'Espagne, la crise d'Orient se
continuait, développant ses péripéties: à l'heure même où s'effondrait
la domination française au delà des Pyrénées, un de ces changements à
vue si fréquents sur la scène mouvante et compliquée de l'Orient venait
réclamer plus vivement l'attention des deux empereurs, semblait
justifier et même commander leur intervention.

[Note 490: Archives des affaires étrangères, correspondance de
Vienne, août-septembre 1808.]

Le sultan Mustapha IV, faible et pusillanime, n'avait pas su se
soustraire à l'humiliante tutelle des soldats révoltés qui l'avaient
placé sur le trône. À Constantinople, ce n'était même plus la milice
tout entière qui faisait la loi, c'en était la partie la plus
indisciplinée et la plus turbulente, les _yamacks_ ou gardiens de
batteries, ramassis d'aventuriers, brigands plus que soldats; retranchés
dans les châteaux du Bosphore, ils tenaient Constantinople sous le joug,
faisaient et défaisaient les ministres, remaniaient et bouleversaient
continuellement le conseil du souverain. Cette anarchie allait provoquer
une réaction des provinces contre la capitale, un effort tenté de
l'extérieur pour rétablir dans Constantinople une autorité capable de
diriger et de réformer l'empire.

Le pacha de Roustchouk, Mustapha-Baïractar, avait dans sa main quatre
mille hommes résolus; à leur tête, il conçoit le projet de délivrer et
de restaurer Sélim III, captif dans le Sérail. Il quitte sa position du
Danube et se dirige vers Constantinople, où il va, dit-il, replacer
l'étendard du Prophète, porté au camp l'année précédente. Devant le
signe révéré, les barrières s'abaissent, les villes s'ouvrent, les armes
s'inclinent, les fronts se courbent. Près d'arriver sur le Bosphore,
Baïractar s'y fait précéder par une poignée d'Albanais résolus qui vont
surprendre et poignarder dans son harem le chef des _yamacks_: ainsi
décapitée, cette milice se dissout d'elle-même. Baïractar est aux portes
de la capitale; sans se laisser désarmer par les flatteries du Sultan,
il pénètre dans la ville avec un millier d'hommes armés et pousse droit
au Sérail. Toutefois, avant de violer le sanctuaire, il hésite un
instant, parlemente, et laisse s'accomplir derrière les murs du palais
une sombre tragédie. Lorsque les arrivants forcent enfin l'entrée de la
seconde cour, le premier objet qui frappe leur vue est le cadavre de
Sélim; en tuant ce prince, Mustapha IV a pensé se rendre lui-même
invulnérable et a cru qu'on n'oserait le renverser du trône, faute d'un
remplaçant à lui donner.

Cet espoir est vain, car la lignée d'Othman n'a pas péri tout entière.
Parcourant le palais, les soldats de Baïractar découvrent, blotti sous
des nattes, le jeune prince Mahmoud; ils se prosternent à ses pieds et
l'acclament empereur, après avoir emprisonné Mustapha; leur chef est
nommé grand vizir et espère régner sous le nom du nouveau padischah.
Mais son gouvernement ne sera qu'une lutte; odieux aux janissaires, qui
détestent en lui le continuateur de Sélim, suspect aux ulémas, qui
combattent tout projet de réforme, révoltant le peuple par son orgueil
et son impitoyable rigueur, Baïractar voit se conjurer contre lui tous
les partis qui s'agitent dans la capitale, et déjà l'on peut prévoir que
ce maître d'un jour, élevé par la violence, succombera sous les coups
d'une nouvelle sédition. Ces crises de plus en plus rapprochées, ces
convulsions périodiques où s'épuise le gouvernement ottoman, le menacent
d'une totale dissolution: il semble que la Turquie, réalisant la
prophétie de Roumiantsof, va devancer l'arrêt de mort suspendu sur sa
tête et périr de ses propres fureurs[491].

[Note 491: Le récit le plus complet de cette révolution a été tracé
par le baron de Schlechta, d'après les sources orientales, dans son
livre _Die Revolutionen in Constantinopel in den Jahren_ 1807 _und_
1808, 113-179. Cf. JUCHEREAU DE SAINT-DENYS, 165-189.]

Les mouvements désordonnés de la capitale se répercutaient aux
frontières. Sur le Danube, tout était confusion et tumulte. Bien que
Baïractar parût personnellement enclin à la paix, l'armée, cédant à une
ardeur indisciplinée, poussait des pointes au delà du Danube, faisait
mine d'attaquer les Russes, toujours immobiles dans leurs cantonnements:
on croyait savoir à Pétersbourg que les hostilités étaient reprises
contre les Serbes, protégés du Tsar et compris dans l'armistice. Se
laisserait-on ainsi assaillir ou au moins insulter impunément? Lorsque
Alexandre s'était implicitement engagé à ne reprendre la lutte qu'après
s'être entendu avec nous, il avait toujours excepté le cas où l'attitude
des Turcs ferait craindre une attaque. Cette circonstance se produisant,
on allait être obligé d'agir, si l'accord entre les deux empereurs ne se
réalisait pas à bref délai. Le cabinet russe prit argument de cette
situation pour réclamer plus impérieusement la solution promise depuis
six mois et toujours attendue. Roumiantsof communiqua lui-même au duc de
Vicence les nouvelles de Constantinople et du Danube, en fit ressortir
la gravité, et Alexandre donna bientôt aux paroles de son ministre une
sanction éclatante. Usant de la latitude que lui avait laissée Napoléon,
il fixa de lui-même la date précise de l'entrevue, fit savoir à
Caulaincourt qu'il serait le 27 septembre à Erfurt, viendrait y chercher
la réponse définitive de l'Empereur: «Je serai exact au rendez-vous»,
dit-il à l'officier français chargé de porter cet avis[492].

[Note 492: Rapport de Caulaincourt du 22 août 1808.]

Pendant les semaines qui précédèrent l'entrevue, Alexandre ne se borna
plus à combler Caulaincourt de prévenances et de caresses: il l'en
accabla. Établi à Kamennoï-Ostrof, il voulut que l'ambassadeur choisît
une résidence d'été à côté de la sienne, afin que ce voisinage
multipliât les occasions de se voir et de s'entretenir. En août, la cour
étant allée passer quelques jours à Péterhof, il fallut que
l'ambassadeur fût du séjour; on l'installa avec sa suite dans l'un des
pavillons semés dans le parc du Versailles moscovite, et durant tout le
voyage il fut le commensal assidu de l'empereur. Le jour de la fête de
la Tsarine douairière, après le souper, quand la famille impériale fit à
travers les jardins illuminés sa promenade traditionnelle, Caulaincourt
était dans la voiture qui suivait immédiatement celle des souverains,
avec les ducs d'Oldenbourg et de Weimar, placé sur le même rang que ces
hôtes princiers de la Russie. En toute circonstance, Alexandre lui
assignait une place à part, au-dessus du corps diplomatique, et voyant
arriver le moment décisif, s'efforçait une dernière fois de flatter
l'orgueil de Napoléon et de mériter sa gratitude[493].

[Note 493: Caulaincourt à Champagny, 9 août 1808.]

À la même époque, Napoléon, revenu à Paris, invitait l'ambassadeur
Tolstoï à l'une de ses chasses, faveur toujours rare et enviée. Sans
connaître encore la date de l'entrevue, il la sentait prochaine; il
voulait, de son côté, préparer l'esprit d'Alexandre, le placer à
l'avance sous une impression favorable; il comptait donc faire entendre
à Tolstoï des paroles qui, communiquées à Pétersbourg, y produiraient
l'espoir et la confiance.

Pour aller au rendez-vous de chasse, indiqué près de Saint-Germain, il
avait pris dans sa calèche l'ambassadeur russe avec ses deux autres
invités, le prince Guillaume de Prusse et le maréchal Berthier: le
prince était à ses côtés, le maréchal et l'ambassadeur sur le devant.
Pendant le trajet, Napoléon se mit à vanter les qualités de l'empereur
Alexandre, parla de l'amitié qu'il lui avait vouée, fit valoir les
avantages que la Russie avait déjà retirés de l'alliance et ceux qu'elle
allait en recueillir. Mais ses paroles se dépensaient en pure perte,
Tolstoï paraissant peu soucieux de les relever et d'en provoquer
d'autres: le visage de l'ambassadeur, sévère, impénétrable, n'exprimait
qu'une froideur respectueuse et un parti pris de défiance. À la fin,
pour le dérider, l'Empereur se mit à le plaisanter sur ses terreurs, sur
les bruits sinistres dont il s'était fait l'écho. L'événement n'en
faisait-il pas justice? Au lieu d'une brouille entre la France et la
Russie, on allait assister à l'imposante consécration de leur accord.
S'animant peu à peu, il laissa échapper des paroles que l'avenir devait
rendre remarquables et auxquelles lui-même se chargerait de donner un
fatal démenti. Pourquoi le soupçonner, disait-il, de vouloir faire la
guerre à la Russie? Qu'irait-il chercher chez elle? Le supposait-on
assez insensé pour s'aventurer dans ses déserts? Une telle entreprise ne
serait-elle pas en contradiction avec la nature des choses, avec le
passé? «L'histoire ne fournit pas d'exemple que les peuples du Midi
aient envahi le Nord; ce sont les peuples du Nord qui inondèrent le
Midi.» Puis, contemplant la campagne ensoleillée, le ciel pur, la beauté
calme et sereine de l'été finissant, jouissant de cet éclat et de cette
douceur: «Ah bah! dit-il, il fait trop froid chez vous. Qui voudra de
votre neige, tandis que vous pouvez désirer notre beau climat?» D'un ton
rogue, Tolstoï répliqua que le présent n'offrait point d'analogie avec
les temps dont parlait Sa Majesté; aussi peu aimable pour ses
compatriotes que pour nous-mêmes, il observa que, «le Nord étant presque
aussi corrompu que la France, celle-ci n'avait rien à craindre de lui».
Mais retrouvant presque aussitôt son orgueil de Russe: «Pour moi,
ajouta-t-il, je préfère ma neige au beau climat de France[494].» S'il
fit de cet entretien l'objet d'un rapport à son gouvernement, ce fut
pour le mettre en garde contre de perfides avances, pour le supplier de
renoncer à un système de condescendance que le caractère de Napoléon
rendait, selon lui, inutile et périlleux.

[Note 494: Tolstoï à Roumiantsof, 28 août-9 septembre 1808. Archives
de Saint-Pétersbourg.]

Quelque contraste qu'offrît la conduite de cet ambassadeur avec celle de
son maître, Alexandre jugeait au fond, comme Tolstoï, que l'ère des
concessions devait se clore; s'il persistait toujours dans l'emploi des
moyens de grâce et de sentiment, ses cajoleries n'avaient d'autre but
que de mieux préparer Napoléon à entendre bientôt des revendications
positives. Ces exigences, il les laissait déjà prévoir. Son langage à
Caulaincourt, sans jamais se départir d'une amicale familiarité, prenait
souvent une gravité significative. À la veille de l'entrevue, il
semblait qu'Alexandre s'occupât à dresser le bilan de l'alliance
franco-russe: dans le compte que l'on s'était mutuellement ouvert, il
montrait à chaque page le nom de la Russie; relevant à son actif de
considérables avances, il en tirait cette conclusion que la France
devait s'acquitter à la fin, s'acquitter d'un seul coup et rétablir la
balance.

Remontant jusqu'à Tilsit, récapitulant l'histoire d'une année, il
énumérait complaisamment les gages de fidélité donnés par lui à la cause
commune, les épreuves que son amitié pour Napoléon avait eu à subir et
auxquelles elle avait victorieusement résisté. «Rien, rien au monde,
disait-il, ne m'a fait changer, vous le savez. Ni les obstacles, ni les
pertes que peut éprouver ce pays n'ont pu et ne pourront jamais me faire
varier. Le général Savary ne peut avoir laissé ignorer à l'Empereur que
je n'ai pas eu besoin d'être pressé pour déclarer la guerre à
l'Angleterre, que la déclaration était déjà préparée et faite quand il
en a parlé et mon parti pris parce que c'était l'époque convenue. Je
n'ai calculé ni les risques que courait ma flotte, ni aucune des raisons
qui pouvaient légitimer un retard. J'avais donné ma parole, je l'ai
tenue. Je ne vous parle de tout cela que pour vous prouver que
l'Empereur peut compter sur moi, et que je tiens aujourd'hui aux
engagements de Tilsit comme il y a un an. Vous voyez ce que souffre ce
pays de l'interruption du commerce, de toutes les mesures que j'ai
prises pour l'empêcher, afin que les Anglais ne puissent en profiter.
Cependant, vous pouvez remarquer comme l'opinion est changée, comme on
vient à vous, et en général comme quelques espérances nationalisent
votre alliance. Il ne tiendra qu'à l'Empereur qu'elle soit éternelle, et
qu'elle donne enfin la paix au monde... Par rapport aux affaires
d'Espagne, je n'ai d'autre désir que de les voir promptement terminées
tout à l'avantage du roi Joseph et comme l'Empereur peut le souhaiter.
Vous avez vu comme Roumiantsof a été à cet égard au-devant de vos
désirs[495], comme nous les avons prévenus[496].»

En regard de tant de services, Alexandre ne faisait figurer à l'actif de
la France que des paroles, des promesses souvent réitérées et dont
l'exécution restait en suspens. Caulaincourt parlait-il de la Finlande,
de cette acquisition qui complétait si heureusement l'unité territoriale
de l'empire, de ce «bras ajouté au corps[497]», rappelait-il
l'occupation des Principautés prolongée au mépris des traités, grâce à
la complaisance de l'Empereur, Alexandre détournait l'entretien,
revenait avec une insistance caressante, mais tenace et plaintive, aux
deux objets principaux sur lesquels il réclamait encore et attendait
satisfaction.

[Note 495: C'était Roumiantsof, en sa qualité de ministre des
affaires étrangères, qui avait expédié au représentant russe à Madrid
l'ordre de reconnaître le nouveau gouvernement.]

[Note 496: Rapport de Caulaincourt du 24 juillet 1808.]

[Note 497: _Id._, 4 avril 1808.]

C'était d'abord la Prusse, dont la délivrance, si formellement promise
par le message du 5 août, ne lui semblait pas s'opérer dans les
conditions annoncées. On venait de recevoir à Pétersbourg le texte de la
convention d'évacuation que Napoléon prétendait imposer à la cour de
Kœnigsberg, et ses clauses avaient douloureusement surpris. Cet acte,
qui allait être signé à Paris le 8 septembre, bien qu'il stipulât la
libération territoriale de la Prusse, n'assurait pas son indépendance.
Napoléon restituerait à Frédéric-Guillaume sa capitale, lui rendrait
graduellement ses provinces, l'administration de ses États, la
perception de ses revenus, mais limitait à quarante-deux mille hommes
l'effectif de l'armée prussienne et conservait, entre autres garanties
pour l'acquittement des sommes dues, les trois forteresses de l'Oder,
Stettin, Glogau, Kustrin. En s'assurant cette ligne stratégique,
Napoléon n'avait-il point voulu se réserver, avec un moyen de prolonger
l'asservissement de la Prusse, une base d'opérations contre la Russie?
Loin d'évacuer le duché de Varsovie, le corps de Davoust s'y
concentrait, et n'était-ce point à l'État érigé comme une menace
permanente contre la Russie que profiterait l'abaissement définitif de
la Prusse, ruinée par une dette que le traité fixait à cent quarante
millions et rendait promptement exigible[498]?

[Note 498: Voy. le texte de la convention dans DE CLERCQ, II,
270-273. Pour la négociation, voy. HASSEL, 236-247.]

«Je vous l'avoue, disait Alexandre à Caulaincourt, j'espérais que ces
arrangements de la Prusse, que l'Empereur annonçait faire pour moi, ne
seraient pas si durs. Tolstoï m'en parle. Vous demandez une somme que
ces gens-là ne pourront jamais payer en si peu de temps; puis, vous avez
joui des revenus de la Prusse depuis Tilsit, vous vous les réservez
jusqu'à l'évacuation et vous ne les précomptez pas. Avec quoi
peuvent-ils vous payer? Après cela, les places que vous gardez! Je vous
parle franchement, on ne peut me soupçonner d'une arrière-pensée, car
j'ai fait plus que témoigner de l'attachement, de la déférence, de la
confiance à l'Empereur, je lui ai prouvé en toutes circonstances que
j'en avais. Tenez, on dira que ces places sont plutôt contre nous que
contre la Prusse, car les domaines[499] sont une garantie plus réelle
que ces places, et d'une chiquenaude donnée à Magdebourg, vous feriez
trembler la Prusse. L'Empereur le sait bien; par conséquent, ce n'est
pas une garantie nécessaire pour le payement. Il faut demander des
choses possibles; avec du temps, ils vous payeront; mais, dans le terme
que vous leur donnez et dans la position où vous les avez tenus depuis
Tilsit, cela me paraît impossible. Si l'Empereur veut décidément
rétablir ces gens-là, comme l'exige la paix de Tilsit, il faut le faire
avec des conditions qu'ils puissent raisonnablement remplir. Sans cela,
il faudra continuellement les chicaner, et les grands seigneurs ne
doivent pas chercher querelle aux petits. Moi, je désire qu'ils vous
satisfassent, mais je crains que ces conditions ne soient une source de
nouveaux chagrins pour eux et d'embarras par conséquent pour l'Empereur,
car il ne peut exiger l'impossible. Faites-leur payer encore ce qu'ils
pourront, mais ne leur imposez pas de conditions humiliantes. L'Empereur
a trop de gloire pour avoir besoin d'humilier qui que ce soit. Ces
gens-là seront à lui, je vous le jure, s'il le veut, s'il veut seulement
ne pas avoir l'air de peser autant sur eux. Je vous parle comme on parle
dans le monde, général. Si l'Empereur a voulu m'obliger, qu'il soit un
peu généreux. Rien, je vous le jure, ne me sera plus agréable; puis,
cela prouvera aussi à tout le monde qu'il fait aussi quelque chose pour
moi, tandis qu'on dit que c'est moi qui fais tout. Je veux faire à
l'Empereur des amis. Rappelez-vous la devise que vous avez mise sur son
buste (_dans l'un des salons de l'ambassade_): Grand dans la guerre,
grand dans la paix, grand dans les alliances.

[Note 499: La convention du 8 septembre donnait hypothèque à la
France, pour le recouvrement de sa créance, sur les domaines de la
couronne de Prusse.]

«S'il retire ses troupes des endroits d'où elles menacent, il donnera de
la sécurité aux puissances; vous inspirerez de la confiance à tout le
monde, car on ne peut se dissimuler qu'on est inquiet de votre séjour
dans le grand-duché, de votre position à Prag[500]. Un peu de modération
servira aussi vos intérêts. La France n'en sera que plus puissante, et
l'Empereur plus grand et plus heureux. Les Anglais, comme tous vos
ennemis, n'auront plus rien à dire alors. Comme je n'ai jamais partagé
les craintes de tout ce monde, je vous en parle avec franchise. Je n'ai
jamais rien voulu obtenir de l'Empereur par ma politique, mais par ma
loyauté. Il voit combien il peut compter sur moi; qu'il fasse pour ce
pays-ci et pour moi quelque chose qui prouve à tout le monde, je vous le
répète, que je compte avec raison sur lui[501].»

[Note 500: Praga, faubourg de Varsovie, formant tête de pont au delà
de la Vistule.]

[Note 501: Rapport de Caulaincourt du 23 septembre 1808.]

Passant alors à l'autre objet de ses désirs et de ses espérances, au
règlement du litige oriental, Alexandre y montrait le véritable noeud de
l'alliance, ce qui la rendrait indissoluble et la marquerait d'un
caractère d'impérissable grandeur. Depuis six mois, il semblait que tout
eût été dit sur le partage de la Turquie; Alexandre savait renouveler le
sujet, y découvrir des côtés inattendus, séduisants et grandioses. Il
revenait bien sur de prétendus engagements, parlait toujours de parole
donnée, mettait aussi en jeu l'intérêt suprême de la France, la
nécessité de réduire l'Angleterre en lui portant aux Indes un coup
décisif, mais ses appels s'adressaient surtout chez Napoléon aux
sentiments les plus hauts qui pussent faire vibrer l'âme d'un
conquérant: s'armant du langage tenu à Tilsit, renvoyant à l'Empereur
ses propres arguments, il répétait: «Ces Turcs sont, comme me le disait
l'Empereur, des barbares sans organisation, sans gouvernement; on ne
sait réellement à quoi cela ressemble. C'est plus que jamais le cas de
donner aux projets de Tilsit, à l'affranchissement réel de ce pays, la
couleur libérale qui appartient à ce grand événement. Notre siècle,
encore plus que la politique, repousse ces barbares en Asie. C'est une
noble et louable action que celle qui affranchira ces contrées; ce n'est
pas de l'ambition. L'humanité veut que ces barbares ne soient plus en
Europe dans ce siècle de lumières et de civilisation[502].»

Enfin, s'exaltant par degrés, s'échauffant au feu de ses propres
discours, il allait jusqu'à des accents belliqueux qui ne lui étaient
pas ordinaires, sonnait la charge contre tous les ennemis de son empire.
L'hiver approchait, disait-il, c'était la saison propice à la reprise
des hostilités contre la Suède; «la glace ferait des ponts partout»,
permettrait de passer le golfe de Bothnie, d'aller à Stockholm, et
l'entreprise du Nord se combinerait à merveille avec les grandes
opérations du Midi. Plus de retards sur aucun point; il fallait agir et
que partout les destins de la Russie s'accomplissent: «En septembre à
Erfurt, en octobre les mouvements, et pendant l'hiver les
résultats[503].»

[Note 502: _Id._, 31 juillet 1808.]

[Note 503: Rapport de Caulaincourt du 12 août 1808.]

Non content de développer ces pensées devant Caulaincourt sous vingt
formes diverses, Alexandre voulut en faire passer à Napoléon
l'expression directe et résumée. Il devait une réponse à la lettre du 8
juillet, dans laquelle l'Empereur avait exposé et défendu sa conduite en
Espagne. De plus, par une instruction postérieure, Caulaincourt avait
été chargé de remercier chaleureusement le Tsar pour la reconnaissance
du roi Joseph, et ce message semblait solliciter de nouveaux
épanchements. Enfin, ayant fixé la date de l'entrevue, Alexandre jugeait
convenable de donner personnellement rendez-vous à son allié; le 25
août, il lui écrivit une dernière lettre et la rédigea en ces termes:

«Monsieur mon frère, j'ai à remercier Votre Majesté pour sa lettre de
Bayonne du 8 juillet, et pour tout ce qu'elle veut bien m'y dire des
affaires d'Espagne. Son ambassadeur m'a rendu compte du contenu de la
lettre qu'il venait de recevoir avant-hier de sa part. Je vois avec
plaisir que Votre Majesté a rendu justice au sentiment qui m'a fait
aller au-devant de ses désirs. Il est naturel et n'est qu'une suite de
l'attachement que je désire lui prouver en toute occasion. Ce que Votre
Majesté se propose de faire pour le roi de Prusse m'a rempli de la plus
vive reconnaissance, et je n'ai pas voulu tarder un moment pour lui
exprimer tout le plaisir qu'elle m'a causé par cette nouvelle. J'ose
encore une fois recommander avec les plus vives instances ses intérêts à
votre amitié pour moi. Quant aux affaires d'Espagne, j'espère que les
troubles que les Anglais se plaisent à y exciter seront calmés sous peu.
Votre Majesté doit connaître déjà les événements de Constantinople. Le
sultan Sélim a péri, Mustapha est enfermé, et Mahmoud, aussi faible de
corps que d'esprit, n'est qu'un fantôme de souverain. Les différents
partis s'entre-déchirent plus que jamais; enfin, il me semble que toutes
ces circonstances ajoutent de nouvelles facilités pour l'exécution du
grand plan et dégagent Votre Majesté de ses derniers liens envers la
Porte. C'est avec la même surprise qu'elle que j'ai appris les armements
incompréhensibles de l'Autriche. J'ai cru lui devoir un avis, et mon
ambassadeur a eu l'ordre de lui représenter tout l'abîme qu'elle se
préparait. Je jouis de l'espoir de revoir Votre Majesté sous peu. À
moins que je ne reçoive d'elle des nouvelles qui s'y opposent, je compte
me mettre en route le 13 septembre, et dans quinze jours, je me
trouverai à Erfurt. J'attends cette époque avec la plus vive impatience
pour lui réitérer tous les sentiments dont je suis pénétré pour
elle[504].»

[Note 504: Archives des affaires étrangères, Russie, supplément 17.
Nous avons publié cette lettre dans la _Revue de la France moderne_, 1er
juin 1890.]

«Vous voyez que je lui dis tout», fit observer Alexandre à M. de
Caulaincourt en lui lisant la minute de cette lettre. En effet, avec une
grand finesse de touche, sur un ton affectueux et enveloppant, il
exprimait très nettement tous ses désirs, rappelait ce qu'il avait fait,
ce qu'il pouvait faire encore, ce qu'il attendait. Par sa lettre, les
bases de la discussion future se trouvaient à l'avance définies et
circonscrites. À Erfurt, quatre questions offriraient matière à débat et
à transaction, celles d'Espagne, d'Autriche, de Prusse et de Turquie. La
solution des deux premières importait essentiellement à la France; les
deux autres touchaient à la sécurité ou à la grandeur de la Russie.
Grâce à cet équilibre des intérêts, il pouvait y avoir entre les deux
empereurs parfaite réciprocité de services et de concessions. Alexandre
nous laissait la main libre en Espagne; il nous offrait contre
l'Autriche une aide plus apparente que réelle, mais dont il savait
habilement faire ressortir la valeur; en retour, il demandait la
reconstitution effective de la Prusse, qui le garantirait contre une
résurrection de la Pologne, et la satisfaction de ses convoitises en
Orient, reprenant à la veille d'Erfurt les prétentions émises avec tant
de persévérance au lendemain de Tilsit. En présence de cette double et
pressante mise en demeure, voilée sous les formes de l'amitié la plus
expansive, à quel parti s'arrêterait définitivement Napoléon,
aujourd'hui qu'il avait perdu l'espoir d'associer et de confondre les
intérêts des deux empires dans un immédiat remaniement de l'univers?



                           CHAPITRE XII

                              ERFURT.


I--LES INTENTIONS DE L'EMPEREUR.--Avant de se tourner vers l'Espagne et
de choisir ses moyens d'entente avec la Russie, Napoléon veut pénétrer
l'Autriche.--La réception diplomatique du 15 août 1808.--Promesses de
l'Autriche.--Seconde conversation avec Metternich.--Fêtes
guerrières.--Message au Sénat.--Napoléon apprend que la date de
l'entrevue est fixée.--Il veut paraître à Erfurt dans le plus imposant
appareil, y réunir des moyens de séduction variés, éblouir et charmer
Alexandre.--Conversations avec Talleyrand: attitude prise par ce
dernier.--Travail demandé à M. d'Hauterive.--Conférences avec
Sébastiani.--Napoléon recule indéfiniment le partage et espère
satisfaire la Russie par la simple promesse des Principautés.--Caractère
de l'accord qu'il veut conclure à Erfurt.--Talleyrand essaye d'attirer
l'empereur d'Autriche à l'entrevue.--Départ de Napoléon et de ses
ministres.--Projet de partage rédigé par M. d'Hauterive et lettre
d'envoi à Talleyrand.

II.--LA RENCONTRE.--Départ d'Alexandre malgré les frayeurs de sa
mère.--Sa manière de voyager.--Spéranski.--Passage à
Kœnigsberg.--L'empereur Alexandre et la comtesse Voss.--Le baron de
Stein.--Napoléon fait communiquer au Tsar une lettre interceptée de ce
ministre.--Le maréchal Lannes envoyé au-devant de l'empereur Alexandre:
l'armée française en Allemagne.--Aspect d'Erfurt: une ville
transformée.--Préparatifs magnifiques, affluence d'étrangers, mesures de
précaution, police secrète.--Les rois de Bavière, de Saxe et de
Würtemberg: lettre éplorée du premier.--Arrivée en masse des princes
allemands: leur attitude obséquieuse et servile.--Leurs
suppliques.--Apparition de Napoléon.--Rencontre avec l'empereur
Alexandre et entrée solennelle; spectacle incomparable.--Principaux
personnages réunis à Erfurt: leur attitude extérieure et leurs
sentiments intimes.--Le baron de Vincent.--Talleyrand.--Sa
défection.--Il veut négocier sa paix particulière avec l'Europe; action
qu'il exerce sur le Tsar.--Alexandre Ier.--Napoléon.--Conversation
significative de l'Empereur sur les affaires d'Espagne: il prépare un
grand effort pour ressaisir Alexandre.

III.--LA DISCUSSION.--On effleure toutes les questions.--La Prusse:
exigence préalable de Napoléon.--La Pologne: promesse que le grand-duché
sera évacué et ne sera pas réoccupé.--Le partage de l'Orient
ajourné.--Alexandre se contente des Principautés; travail qui s'est
opéré dans son esprit.--Démonstration à tenter auprès de
l'Angleterre.--Courrier de Vienne.--L'Autriche refuse de reconnaître les
rois créés par Napoléon: influence considérable de cette décision sur la
marche des conférences.--L'Autriche devient l'objet principal de la
discussion.--Demandes de Napoléon et résistance d'Alexandre.--Erreur
d'Alexandre et de Talleyrand sur les dispositions réelles de la cour de
Vienne.--Scène vive entre les deux empereurs.--Alexandre se refuse à
toute démarche comminatoire envers l'Autriche.--Napoléon déclare qu'il
gardera les places prussiennes.--Aigre discussion.--Un accord incomplet
s'opère à grand'peine.--Concorde apparente des deux souverains:
splendeurs d'Erfurt.--Un geste célèbre.--L'intermède de Weimar.

IV.--L'EXCURSION DE WEIMAR ET LE SÉJOUR D'ERFURT.--Chasse dans la forêt
d'Ettersberg.--La cour de Weimar.--La table des souverains.--_Quand
j'étais lieutenant d'artillerie._--Napoléon pendant le
spectacle.--Wieland amené d'autorité au bal.--Conversation avec Gœthe et
Wieland: but politique de Napoléon.--Visite au champ de bataille
d'Iéna.--Le mont Napoléon.--Leçon d'art militaire.--Vie des deux
monarques à Erfurt.--Le déjeuner de l'Empereur; une cour de beaux
esprits.--L'après-midi: promenades, visites aux troupes.--Ravissement du
grand-duc: ce qu'il rapporte d'Erfurt.--_Le vivat du
couronnement._--Vision de Paris transformé.--Rapports avec
Spéranski.--L'épée de Napoléon au musée de
Saint-Pétersbourg.--Occupations de la soirée.--La Comédie française et
l'alliance russe.--Fugue de mademoiselle Georges à Saint-Pétersbourg;
rôle intime qu'on lui ménage auprès d'Alexandre; ses débuts.--Pièces
représentées à Erfurt.--Peu de goût des Russes pour la tragédie.--Après
le spectacle.--Les salons d'Erfurt; la présidente de Recke et la
princesse de la Tour et Taxis.--Épanchements intimes entre Napoléon et
Alexandre.

V.--PROPOS DE MARIAGE.--Bruit répandu du divorce de l'Empereur et de son
mariage avec une princesse russe.--Après Tilsit, Napoléon songe à se
séparer de Joséphine.--Intrigues de cour; rivalité de la reine Hortense
et de la grande duchesse de Berg.--Fouché met en circulation la nouvelle
du divorce.--Émotion à Saint-Pétersbourg.--Les grandes-duchesses
Catherine et Anne: leur portrait par Joseph de Maistre.--Les _on dit_ de
Pétersbourg.--Droit de _veto_ reconnu à l'impératrice mère.--Lettre
anxieuse de Roumiantsof.--Démarche de Fouché auprès de Joséphine:
première explication entre l'Empereur et l'Impératrice; l'accord s'opère
aux dépens du ministre de la police.--Seconde crise: rapport de Tolstoï
sur la scène des Tuileries.--Efforts de l'impératrice mère pour marier
sa fille Catherine.--Le prince royal de Bavière, le duc d'Oldenbourg.--À
Erfurt, Napoléon voudrait que l'empereur de Russie mît l'une des
grandes-duchesses à sa disposition pour l'avenir.--Comment il fait
entamer la question par Caulaincourt et Talleyrand.--Alexandre consent à
parler.--Caractère des propos qui s'échangent entre les deux
empereurs.--Réticences réciproques: inconvénients et dangers de cette
ouverture.

VI.--LA CONVENTION.--Établissement graduel des clauses de la convention:
rôle respectif des souverains et des ministres.--Articles concernant
l'Angleterre, l'Espagne, la Finlande, les Principautés.--Napoléon
voudrait que la Russie ne réclamât pas la cession des Principautés à
Constantinople avant que l'on connût le résultat des pourparlers avec
l'Angleterre; motifs dont il s'inspire.--Avidité impatiente et défiance
des Russes.--Arrière-pensées qu'ils prêtent à Napoléon.--Grave
divergence de vues.--Transaction.--Article concernant l'Autriche.--La
Turquie mise sous séquestre.--Nouvelles difficultés; on se décide enfin
à signer.--Lettre au roi d'Angleterre.--Différences essentielles dans le
langage tenu par Napoléon et par Alexandre au baron de Vincent.--Encore
la reconnaissance des nouveaux rois: lettre particulière
d'Alexandre.--Napoléon essaye de rassurer et de raisonner la cour de
Vienne.--Supplications de la Prusse.--Napoléon lui fait remise de vingt
millions.--Fin des conférences; séparation des deux empereurs.--Lettre
d'Alexandre à sa mère.--Tristesse de Napoléon.--Résultats
d'Erfurt.--Disparition de toute cause immédiate de conflit entre la
France et la Russie.--Napoléon désirait avec passion que la paix
générale sortît de l'entrevue: comment ce but se trouve manqué.--Étapes
successivement parcourues par Alexandre dans la voie du désenchantement
et de la défiance.--En laissant planer un doute sur ses intentions, ce
monarque encourage les visées belliqueuses de l'Autriche.--Talleyrand
livre à Metternich le secret des dispositions d'Alexandre.--Effet de
cette communication.--La guerre résolue à Vienne.--Influence funeste
qu'une nouvelle crise continentale doit nécessairement exercer sur les
rapports de la France et de la Russie.--Comparaison entre Tilsit et
Erfurt.



I

LES INTENTIONS DE L'EMPEREUR.


Tout absorbé qu'il fût par de pressantes occupations, règlement du sort
de la Prusse, préparatifs contre l'Espagne, Napoléon pensait aux
conditions de son accord futur avec la Russie et ne perdait pas de vue
l'Orient. La catastrophe de Constantinople le toucha; il en tira une
présomption de plus contre la possibilité de faire vivre la Turquie et
de l'appliquer aux besoins de sa politique. Il la condamnait toujours
dans son esprit, mais se reconnaissait impuissant à exécuter dès à
présent la sentence; aussi s'applaudissait-il d'avoir éludé tout
engagement ferme avec la Russie, d'avoir réservé, par six mois de
diplomatie dilatoire, ses dernières décisions.

Examinant de sang-froid la situation, il en tirait d'abord cette
conséquence que toute tentative sur l'Orient devait être ajournée
jusqu'après l'entière soumission de la péninsule. Cette œuvre remplirait
l'automne de 1808: pour en finir avec l'Espagne, Napoléon se donnait
trois mois. Suivant ses calculs, ce laps lui suffirait pour balayer les
armées de la révolte, jeter les Anglais à la mer, arriver à Madrid en
conquérant, y paraître en pacificateur, et achever par des mesures
conciliatrices ce que la victoire aurait commencé: «Avant le mois de
janvier, écrivait-il à Joseph, dans toute l'Espagne, il n'y aura pas un
seul village en insurrection[505].» Il comptait donc, au début de 1809,
retrouver la pleine disposition de ses forces; peut-être pourrait-il
alors, si l'Angleterre ne s'avouait pas vaincue, ramener ses colonnes
des bords de l'Èbre et du Tage sur ceux de l'Adriatique, de la mer
Ionienne, et, après avoir frappé notre rivale en Espagne, l'achever en
Orient. Toutefois, avant de dresser un plan d'opérations pour le présent
et pour l'avenir, avant de se déterminer sur la nature des arrangements
à prendre avec la Russie, il était indispensable de voir plus clair dans
les dispositions de l'Autriche. Sans doute, le cabinet de Vienne n'ayant
pas saisi l'occasion de nos revers pour rompre, son ambassadeur à Paris
tenant un langage correct, la Russie ayant parlé, le conflit ne semblait
plus aussi imminent. Néanmoins, la France pourrait-elle sans témérité
détourner la meilleure partie de ses forces contre l'Espagne, si elle
n'acquérait d'abord la certitude qu'un autre ennemi ne choisirait pas
cet instant pour l'attaquer perfidement par derrière? Quant à
l'entreprise ultérieure sur l'Orient, l'attitude prise à Vienne y
mettait un obstacle plus sérieux que la révolte de la péninsule
elle-même: l'Espagne n'occasionnait qu'un retard, l'Autriche pouvait
devenir un empêchement. Napoléon se reconnaissait donc un intérêt
pressant à pénétrer cette dernière, à savoir au juste ce qu'il devait en
craindre ou pourrait en attendre, et l'un des motifs qui avaient
précipité son retour à Paris était le désir d'entamer avec elle une
explication catégorique; se mettant brusquement en scène, il allait
s'adresser à la cour de Vienne dans la personne de son représentant, et,
tout en s'appliquant de plus belle à l'intimider et à la contenir,
tenter un effort pour la rassurer et la ramener.

[Note 505: _Corresp._, 14275.]

Dans la nuit du 14 août, les ambassadeurs et ministres étrangers furent
avertis que Sa Majesté les recevrait à Saint-Cloud le lendemain, jour de
sa fête. Ces audiences collectives avaient quelque chose de plus
redoutable encore que de solennel: Napoléon en profitait souvent pour
lancer ce que Metternich appelait «ses manifestes oraux[506]», ces
apostrophes fulgurantes qui retentissaient dans toute l'Europe et
préludaient trop souvent au bruit du canon. Le 15 août 1808, le cercle
diplomatique se forma dans l'une des salles du château. En l'absence du
nonce, le comte de Metternich, ambassadeur d'Autriche, était placé au
premier rang; après lui, le comte Tolstoï, puis le ministre de Hollande;
un peu plus loin, le Turc et le Persan, avec leurs robes longues à
l'orientale, mettaient une note exotique dans cette parade d'habits de
cour et d'uniformes corrects. L'Empereur parut, avec sa maison et ses
ministres. Suivant son habitude, il parcourut d'abord le cercle,
recevant les hommages, y répondant en peu de mots, passa vite sa revue
du corps diplomatique, revint ensuite au comte de Metternich et s'arrêta
devant lui: c'était l'instant critique, attendu avec anxiété.

[Note 506: METTERNICH, II, 237.]

Cependant, le visage du maître n'annonçait point l'orage. Quelques
propos indifférents s'échangèrent; puis, tandis que M. de Champagny
«bloquait[507]» par derrière l'ambassadeur autrichien et l'empêchait de
se dérober, Napoléon l'aborda de front et entama avec lui une discussion
très vive, très serrée, mais parfaitement calme et courtoise, sur les
armements de l'Autriche. Il y déploya la vigueur d'une argumentation
offensive qui poussait ferme contre l'adversaire et ne le laissait point
respirer; Metternich se défendait avec habileté, dépensant toutes les
ressources d'un esprit souple, abondant, rompu à la dialectique des
négociations.

[Note 507: METTERNICH, II, 196.]

De part et d'autre, on s'était mis sur un bon terrain: Metternich
soutenait que l'Autriche restait dans son droit et ne menaçait personne
en réorganisant son armée, ce qui était vrai en principe; mais Napoléon
n'avait pas tort en prétendant que la précipitation apportée à cette
œuvre lui donnait un air de menace. Il affirmait d'ailleurs qu'il y
avait eu des préparatifs d'action immédiate, des mouvements de troupes,
des achats de chevaux; il citait des détails techniques, s'exprimait en
homme du métier, incriminant aussi l'impulsion donnée à l'esprit public,
l'appel jeté aux passions populaires. Il énumérait tous ces faits, les
accumulait, en accablait son interlocuteur, sans colère toutefois,
attribuant à l'empereur François plus d'imprudence que de mauvais
vouloir, insistant sur le danger de cette conduite et la nécessité d'y
mettre un terme. On sentait chez lui un effort pour rester maître de ses
paroles, l'intention d'avertir sans blesser; il ne déclamait point, mais
voulait convaincre, s'attachait à détourner l'Autriche d'une voie fausse
et à la remettre dans le chemin de ses véritables intérêts.

Au cours de la conversation, qui dura cinq quarts d'heure, il développa
le raisonnement suivant: À quoi peuvent aboutir les armements de
l'Autriche? Elle ne saurait faire la guerre, car la France et la Russie
sont d'accord, et toute attaque se briserait contre leur alliance. Nous
sommes sûrs, absolument sûrs de l'empereur Alexandre; il interdira à la
cour de Vienne de bouger, et il faudra qu'elle s'incline devant cette
défense; ne vaudrait-il pas mieux pour elle revenir spontanément,
accorder de bonne grâce ce qu'elle devra céder à la contrainte, et
rentrer de plein gré dans le système de la France? Elle retrouverait
ainsi les avantages attachés à notre amitié et dont la continuation de
ses mauvais procédés la priverait sans retour. «L'empereur de Russie,
disait Napoléon, peut-être empêchera la guerre en vous déclarant d'une
manière ferme qu'il ne la veut pas et qu'il sera contre vous; mais si ce
n'est qu'à son intervention que l'Europe doit la continuation de la
paix, ni l'Europe ni moi ne vous en aurons l'obligation; et, ne pouvant
vous regarder comme mes amis, je serai certainement dispensé de vous
appeler à concourir avec moi aux arrangements que peut exiger l'état de
l'Europe[508].»

[Note 508: Dépêche de Champagny à Andréossy, rendant compte de la
conversation de l'Empereur avec Metternich, et publiée dans la
_Correspondance_ sous le n° 14254. Cf. les _Mémoires de Metternich_, II,
194 à 199, et la dépêche du baron de Brockhausen au roi de Prusse, citée
par HASSEL, p. 507.]

C'était à l'Orient que s'appliquaient ces derniers mots; afin que son
interlocuteur ne s'y méprît point, Napoléon mit aussitôt sur le tapis la
conduite des agents autrichiens en Turquie, leurs intrigues contre nous
sur ce terrain, où se rapprochait pourtant et où devrait se confondre
l'intérêt des deux empires. Abordant le fond même du sujet, il ne put
s'exprimer que par allusions, car l'ambassadeur de la Porte était à deux
pas, impassible, mais attentif: il essaya toutefois de rendre ses
paroles très claires sous leur forme enveloppée, et reprit toute la
question du partage par sous-entendus, discussion sans précédent, où
l'on débattit en présence du condamné le genre de mort à lui infliger,
«Est-ce par vos armements, répétait l'Empereur à Metternich, que vous
voulez un jour être de moitié dans nos arrangements? Vous vous trompez:
jamais je ne m'en laisserai imposer par une puissance armée..... Je ne
vous admettrai plus à l'arrangement futur de tant de questions
auxquelles vous êtes intéressés; je m'entendrai seul avec la Russie, et
vous n'en serez que les spectateurs[509].» Cependant, par l'ensemble de
son attitude et de son langage, il laissait voir que ces paroles
devaient être tenues pour un avertissement, pour une menace, plutôt que
pour l'expression d'une volonté irrévocable; que tout pourrait se
réparer, si l'empereur François et son cabinet donnaient des gages,
faisaient preuve d'empressement, proclamaient, attestaient leurs
intentions pacifiques, et il essayait de provoquer chez l'Autriche un
mouvement d'expansion, de franchise, d'abandon, en lui montrant une
place à reprendre dans sa confiance et un rôle à jouer dans ses
combinaisons.

[Note 509: METTERNICH, II, 197.]

La dissertation de l'Empereur fut interprétée par tous les assistants, y
compris les plus prévenus, comme une tentative pacifique, un effort pour
renouer. Le soir, Champagny avait réuni à sa table le corps
diplomatique; après le dîner, M. de Metternich causait avec
l'ambassadeur de Russie et celui de Hollande, ses plus proches voisins à
l'audience: «Que décide le comité diplomatique? dit M. de Champagny en
s'approchant d'eux.--Il décide, repartit Metternich, que l'Europe tient
un nouveau gage de la paix[510].» Tolstoï s'exprima dans le même sens.
Malheureusement, l'attitude de ce dernier, pendant la scène du matin,
avait ôté à l'argumentation impériale quelque peu de sa valeur. Quand il
s'était porté fort de la loyauté et des intentions du Tsar, Napoléon
avait fixé Tolstoï avec insistance, l'appelant tacitement en témoignage,
cherchant à surprendre, à provoquer sur sa figure quelque signe
d'approbation: le Russe était resté de marbre. Cette froideur permettait
à Metternich un doute sur les vrais sentiments d'Alexandre, encourageait
l'Autriche à chercher son salut ailleurs que dans une réconciliation
sincère avec la France.

L'Autriche promit que les troupes rassemblées à Cracovie, près de la
frontière silésienne, seraient dispersées, que les réserves et la
milice, mobilisées pour s'exercer et s'instruire, seraient rendues
prochainement à leurs foyers, que la monarchie reprendrait sous peu son
aspect accoutumé[511]. Au sujet de la reconnaissance du roi Joseph, elle
ne se prononçait pas encore, mais faisait espérer une réponse favorable.

[Note 510: METTERNICH, II, 200.]

[Note 511: Champagny à Andréossy, 26 août 1808. Archives des
affaires étrangères, Vienne, 381. METTERNICH, II, 212.]

Chargé de transmettre ces assurances, Metternich retourna à Saint-Cloud
le 25 août. L'Empereur le reçut en audience particulière dans la soirée,
avant le spectacle; il prit acte des déclarations de l'ambassadeur,
entra de son côté dans des explications rassurantes sur les motifs tout
spéciaux qui l'avaient porté à détrôner les Bourbons d'Espagne, affirma
que cette mesure de sécurité personnelle ne devait pas être considérée
comme une menace pour d'autres dynasties, et conclut à la disparition de
toute difficulté sérieuse entre la France et l'Autriche. On devait
travailler maintenant, ajoutait-il, à faire naître la confiance et à
créer l'intimité; il s'y prêterait volontiers, pourvu qu'on
l'encourageât à entrer dans cette voie. Il se plaignit du peu de bonne
grâce que l'empereur François, sa famille, ses ministres, apportaient
dans leurs relations avec nous. À Vienne, notre ambassadeur était subi
plutôt qu'agréé; la cour, la société, le tenaient à distance; dans les
cercles officiels, on affectait de ne point prononcer le nom de
l'empereur des Français; jamais une parole aimable, jamais une
attention; pourquoi ne pas rompre avec ces fâcheuses traditions? Les
petites choses ont leur importance et mènent aux grandes.

Avec finesse, Metternich éluda la question au lieu d'y répondre; il
affecta de ne point saisir l'idée plus haute qui se cachait derrière les
paroles de Napoléon, les prit à la lettre, réduisit le débat au lieu de
l'élever: «Je vous réponds, Sire, assura-t-il, que je serai bien vite
chargé de la remise de quelques vases, s'ils peuvent servir à consolider
de bonnes relations entre nous.» Pressé plus vivement, il dit à
brûle-pourpoint: «Voulez-vous une alliance?»--«Il faut des préliminaires
à un tel état de choses, répliqua l'Empereur; les traités ne sont rien,
les procédés sont tout.» Et il cita, comme modèle d'union parfaite entre
deux cours, ses rapports avec la Russie, observa qu'il n'aurait tenu
qu'à l'Autriche de se mettre avec nous sur un pied d'égale cordialité,
qu'elle en avait négligé maintes fois l'occasion. Il continua longtemps
sur ce ton d'amical reproche, se montrant plus familier, plus
communicatif que pendant la scène du 15 août; l'audience publique avait
paru un cours dialogué de politique, l'audience particulière, suivant
l'expression de Metternich, ressemblait à «une querelle entre amants».

À la fin, on vint avertir l'Empereur que le spectacle l'attendait depuis
une heure. «C'est vous qui en porterez la faute aujourd'hui», dit-il à
Metternich; puis, résumant la situation générale, il affirma n'y voir
aucun motif de mésintelligence entre les deux couronnes, bien au
contraire. «Il y a un point en Europe, dit-il, qui devrait fixer nos
regards réciproques: vous voyez ce qui se passe à Constantinople; si
vous aviez tenu une conduite différente dans les derniers temps, nous
nous entendrions maintenant, mais, les choses étant placées comme elles
le sont par suite de votre attitude, il faudra que je m'entende avec la
Russie.» Et pourtant la question n'était-elle pas plus autrichienne
encore que française? «Je n'ai de ce côté, continuait l'Empereur, qu'un
intérêt indirect, et peu de chose à prétendre de la Porte.» En
terminant, il eut soin de faire comprendre que son dernier mot n'était
pas dit, que «des procédés, un changement dans les petites choses»,
pourraient profiter à l'Autriche et modifier l'avenir à l'avantage de
cette puissance[512].

[Note 512: METTERNICH, II, 207 à 214.]

Attendant l'effet de ces insinuations, attendant surtout que l'Autriche
ait pris parti sur la reconnaissance de Joseph et répondu formellement à
une demande dont le but était de l'éprouver autant que de la lier, il
enveloppait toujours ses projets d'un nuage impénétrable. Par moments,
il semble encore croire que de multiples et plus décisives opérations
peuvent suivre de très près sa pointe au delà des Pyrénées: «Il est
incalculable, écrit-il à son frère Jérôme, ce qui peut se passer d'ici
au mois d'avril[513].» Autour de lui, tout s'épuise; les ressorts tendus
à l'excès se relâchent, les dévouements hésitent, les intérêts prennent
l'alarme, le mécontentement se fait jour, la France haletante aspire au
repos et le réclame par un murmure déjà perceptible; lui seul reste
infatigable, inexorable, car il sait que le repos doit être universel
pour devenir durable, que la France ne peut prétendre à la paix tant que
l'Angleterre reste en armes. Il s'efforce donc de ranimer chez ses
peuples une ardeur qu'il sent défaillir. En ces mois d'août et de
septembre 1808, il offre en spectacle à la France une série de pompes
guerrières. Les colonnes de la Grande Armée, rappelées du Nord au Midi,
traversent l'empire pour se rendre en Espagne. Napoléon veut que cette
marche soit un triomphe, que l'on célèbre rétrospectivement les
victoires des années précédentes, dont on n'a pas encore revu et acclamé
tous les auteurs; que nos bataillons appauvris, mais toujours allègres
et confiants, trouvent sur leur passage des arcs de verdure, des
banquets, des villes pavoisées, des populations en fête, que des hymnes
soient composés en leur honneur, que l'enthousiasme refroidi se
réchauffe à leur contact. Il les reçoit lui-même à Paris, les passe en
revue, les harangue, et ses paroles semblent leur annoncer, au delà de
l'Espagne qui les attend, de nouvelles peines à affronter et d'autres
palmes à cueillir, peut-être, en des contrées où l'aigle française n'a
jamais pénétré: «Soldats, leur dit-il, vous avez surpassé la renommée
des armées modernes, mais avez-vous égalé la gloire des armées de Rome,
qui, dans une même campagne, triomphaient sur le Rhin et sur l'Euphrate,
en Illyrie et sur le Tage? Une longue paix, une prospérité durable
seront le prix de vos travaux. Un vrai Français ne peut, ne doit prendre
de repos que les mers ne soient ouvertes et affranchies[514].»

[Note 513: _Corresp._, 14282.]

[Note 514: _Corresp._, 14388.]

Le 3 septembre, il convoque le Sénat et lui fait voter l'appel d'une
nouvelle conscription; son langage à cette occasion se ressent des
préoccupations qui assiègent encore sa pensée. Le rapport présenté par
le ministre des relations extérieures pour justifier la nouvelle mesure,
passant en revue l'Europe, se contentait d'une allusion aux désordres de
Constantinople; dans son propre message au Sénat, l'Empereur insiste sur
ces faits, comme s'il voulait attirer l'attention publique vers
l'Orient, la préparer sur ce théâtre à de graves événements. Plus le
grand projet s'éloigne, plus il importe que l'Europe le croie prêt à se
réaliser et que l'Angleterre s'en épouvante. «L'empire de
Constantinople, dit Napoléon, est en proie aux plus affreux
bouleversements. Le sultan Sélim, le meilleur empereur qu'aient eu
depuis longtemps les Ottomans, vient de mourir de la main de ses propres
neveux. Cette catastrophe m'a été sensible[515].»

[Note 515: _Id._, 14923.]

Deux jours plus tard, il apprenait que l'empereur de Russie partirait le
12 septembre pour Erfurt; la lettre d'Alexandre Ier suivait de près
l'avis de Caulaincourt. Napoléon ne pouvait ni ne voulait se dérober à
cet appel. Il écrivit à Alexandre pour accepter le rendez-vous et lui
exprimer le bonheur qu'il éprouverait de leur rencontre; il chargea le
maréchal Lannes d'aller saluer le monarque ami à la limite des pays
occupés par nos troupes (c'était encore la Vistule) et de lui faire
rendre en tous lieux des honneurs extraordinaires. En même temps, il
prit ses mesures pour que l'entrevue fût environnée d'un éclat sans
égal; il voulait se présenter à Erfurt dans l'appareil de sa
toute-puissance, y réunir des attraits variés, frapper, charmer, amuser
Alexandre, éblouir tout à la fois les regards et l'esprit de ce
monarque. Enfin, revenant à la question si passionnément débattue depuis
un an, sans qu'elle eût en fait avancé d'un pas, agitant une dernière
fois le sort de l'Orient, il s'occupa de fixer les résolutions qu'il
porterait à Erfurt.

Il avait coutume, dans les cas graves et spéciaux, de faire appel à
certains personnages d'une compétence reconnue et de s'aider de leurs
lumières. Leurs avis ne déterminaient pas sa décision, mais la
préparaient ou la fortifiaient, en lui permettant d'embrasser la
question sous toutes ses faces, d'en saisir tous les aspects. Avant de
partir, il conféra avec certains de ses ministres, manda dans son
cabinet le général Sébastiani, revenu de Turquie, l'interrogea
longuement sur ce pays, mais le prince de Talleyrand avait été admis en
première ligne à la consultation.

De plus en plus, Talleyrand se posait en modérateur de Napoléon; c'était
un rôle qu'il essayait de jouer et qu'il aimait surtout à affecter.
Jugeant les événements avec sa finesse d'observateur sceptique, il
s'apercevait que la lutte entre Napoléon et l'Europe, par cela même
qu'elle se prolongeait, qu'elle redoublait d'intensité et atteignait à
des proportions sans exemple, devenait de plus en plus périlleuse: il
reconnaissait que de fausses manœuvres en avaient compromis le succès,
et se prenait à douter de l'issue finale. Il commençait donc à détacher
sa fortune d'une destinée qu'il sentait aventurée, songeait à sauver sa
responsabilité, à ménager l'avenir, et, dans ce but, mettait tous ses
soins à distinguer sa ligne politique de celle où l'Empereur persévérait
avec fureur et à outrance. Devant les personnes de son entourage, devant
les ministres étrangers, il blâmait les entreprises tentées ou en
préparation, s'exprimait avec regret, avec sévérité, sur le compte d'une
ambition qui ne connaissait plus de frein et se laissait tenter par les
abîmes. Ce manège, quelque discret qu'il fût, n'échappait pas à
Napoléon: il en était résulté quelque froideur dans ses relations avec
son ancien ministre. Toutefois, préparant une entrevue où il s'agirait
de charmer autant que de négocier, l'Empereur jugeait que M. de
Talleyrand pourrait lui être d'un utile secours pour l'une et l'autre de
ces tâches, se montrer rédacteur habile et causeur séduisant; résolu de
l'emmener à Erfurt, il se servit de lui d'abord pour préparer son
travail.

Il l'initia pleinement au mystère de nos relations avec la Russie,
l'autorisa à retirer de la secrétairerie d'État et à compulser les
rapports de Caulaincourt, la note de Roumiantsof sur le partage, les
divers mémoires de Champagny, les travaux géographiques et statistiques
de Barbié du Bocage[516]. Dans ces pièces, le prince trouverait les
éléments de solutions à proposer; il pourrait au moins s'en inspirer
pour composer son langage avec le souverain et le cabinet de Russie. En
même temps, M. d'Hauterive, l'une des lumières du département, était
appelé à fournir des vues par écrit sur le partage de l'Orient, avec la
hâte que permettait l'immensité d'un tel sujet; il se mit fiévreusement
à l'œuvre et commença par présenter un mémoire de quinze pages.

[Note 516: Les archives nationales conservent la lettre autographe
par laquelle Talleyrand, sur la permission de l'Empereur, demande
communication des pièces, et le certificat attestant qu'elles lui ont
été remises. AF., IV, 1696.]

Vieilli dans l'étude des problèmes de la politique, nourri des principes
sensés et conservateurs de notre ancienne école, disciple de Talleyrand,
M. d'Hauterive détestait l'idée de démembrer la Turquie. D'autre part,
il savait que l'Empereur s'y était attaché avec force; il connaissait
les stipulations de Tilsit, les conférences tenues à Saint-Pétersbourg,
et considérait que ces préliminaires avaient à l'avance préjugé la
question. Il s'efforça donc, avec un zèle qui trahit l'effort, de faire
rentrer dans le cadre de ses principes un projet qui en était la
négation même; par suite de cette discordance, sa conclusion dément ses
prémices, et à la question posée: faut-il détruire la Turquie? il finit
par répondre: oui, après avoir déduit toutes les raisons qu'il aurait
eues d'opiner pour la négative.

Dans une série de verbeux développements, il établit en principe que le
partage est susceptible des conséquences les plus funestes. Est-il
possible de l'éviter? Pour lutter contre l'Angleterre, usurpatrice des
mers, les deux grandes puissances du continent, France et Russie, ont
été conduites à adopter un système parallèle et infini
d'agrandissements; la Turquie, placée sur la voie qu'elles doivent
suivre pour frapper leur ennemie dans l'Inde, est aujourd'hui le premier
État qui doive éprouver les effets de cette obligation d'envahir. La
Turquie est donc condamnée à succomber. M. d'Hauterive émet toutefois le
vœu que le partage puisse être admis «à l'état de simple projet
exécutable seulement dans de meilleures circonstances[517]». Joignant à
son mémoire l'ébauche d'une convention préliminaire, il y indique à
grands traits un mode très simple et sommaire à employer ultérieurement
pour la fixation des parts. La péninsule des Balkans serait coupée en
deux, d'après une ligne tracée du nord au sud, en suivant un degré de
longitude depuis Nicopolis, sur le Danube, jusqu'au point correspondant
sur la mer Égée. Toutes les parties à l'est de cette ligne, y compris
Constantinople et les Dardanelles, seraient abandonnées à la Russie, la
moitié occidentale se partagerait entre la France et l'Autriche, la
première se réservant de fixer le lot de la seconde et s'appropriant,
dans tous les cas, l'Égypte et les Îles. D'Hauterive propose enfin que
le plan de partage, arrêté pour l'avenir et à titre éventuel, soit
notifié à l'Angleterre «comme un acte comminatoire, destiné à une
exécution immédiate, s'il ne produit pas sur elle l'effet de vaincre
l'obstination de son gouvernement à refuser à l'Europe et au monde la
paix dont l'un et l'autre ont besoin».

[Note 517: Archives des affaires étrangères, France et divers États
de l'Europe, 286; _Mémoires et documents_, Russie, 32.]

Ce projet, quelque incertitude qu'il laissât sur l'avenir, ne répondait
plus aux désirs présents de l'Empereur. S'il comptait encore faire
miroiter aux yeux d'Alexandre la perspective du partage, ce ne serait
plus que dans un lointain et brumeux recul; il n'entendait plus
s'obliger même éventuellement à cette opération, se lier par un article
de traité. À cet égard, il semble que ses entretiens avec Sébastiani
aient mûri sa décision. S'il faut en croire un auteur bien informé des
choses du palais[518], Sébastiani aurait été appelé à des conférences
qui se seraient répétées trois jours de suite. Au début, Napoléon s'y
serait montré toujours favorable au principe du partage: il
reconnaissait que la difficulté principale venait de l'Autriche,
s'irritait de cet obstacle, parlait de le briser, de ne laisser
subsister sur les ruines de l'ancienne Europe que deux empires, deux
colosses, France et Russie, environnés chacun de royaumes vassaux. Puis,
descendant de ces cimes vertigineuses, il revenait à l'examen pratique
du projet, dans l'état des choses. Sébastiani lui opposait alors des
considérations techniques, des arguments de militaire à militaire.
Suivant lui, pour frapper la Turquie, la France serait obligée
d'allonger au delà de toute mesure sa ligne d'opérations, par suite, de
l'amincir et de la distendre. Projetée «de Paris à Athènes[519]»,
traversant l'Italie, contournant l'Adriatique, s'enfonçant dans les
obscures contrées de l'Albanie et de la Grèce, cette ligne se trouverait
resserrée et étranglée à son milieu entre la mer et l'Autriche, toujours
en risque d'être coupée, à la merci d'une surprise, d'un caprice déloyal
que les dispositions passées et présentes de la cour de Vienne
laissaient trop pressentir. L'Empereur aurait été frappé de cette
objection et l'eût déclarée irréfutable; se rejetant alors avec vivacité
vers une autre solution, il eût exprimé l'espoir et la conviction de
tout obtenir d'Alexandre par le seul sacrifice des Principautés.

[Note 518: Le général DE SÉGUR, _Histoire de Napoléon pendant
l'année_ 1812, I, 35. Cf. THIBAUDEAU, IV, 33.]

[Note 519: SÉGUR, I, 34.]

En effet, il allait faire de cette concession la base nouvelle de ses
rapports avec l'empereur de Russie. On se méprendrait toutefois en lui
attribuant l'intention de livrer enfin à son allié une satisfaction
immédiate, quoique restreinte, de substituer une réalité à des
espérances. En définitive, il s'arrêta à l'idée de signer un traité qui
promettrait au Tsar les Principautés, sans les lui abandonner dès à
présent, qui nous assurerait à ce prix la main libre en Espagne et le
concours sans réserve de la Russie contre l'Autriche, un acte très vague
dans ce qu'il accorderait, très positif dans ce qu'il exigerait, et ce
fut en ce sens que Talleyrand fut chargé de rédiger une série
d'articles. Napoléon voulait recommencer Tilsit à Erfurt, en accentuant
un peu plus les avantages reconnus à la Russie, sans leur donner encore
un caractère d'absolue certitude.

Talleyrand exécuta les ordres de son souverain. Cependant, instruit des
convoitises russes, sachant, par la lecture de la correspondance de
Caulaincourt, avec quelle ardeur Alexandre et surtout Roumiantsof
semblaient aspirer au partage, il continuait à craindre que de vastes
bouleversements ne résultassent de l'entrevue. Pour les prévenir, il
s'attachait à des moyens indirects et essayait de provoquer une pression
extérieure. C'était toujours en l'Autriche qu'il mettait son espoir; il
eût voulu que François Ier vînt surprendre les deux empereurs à Erfurt,
se fît admettre en tiers à leur délibération, afin d'y soutenir, avec
l'autorité de sa puissance restaurée, la cause de la modération et des
droits existants: «Rien ne peut se faire en Europe, disait Talleyrand à
Metternich, sans que l'empereur d'Autriche offre une gêne ou une
facilité. Moi, je désirerais, dans l'occurrence du moment, voir arriver
l'empereur François comme une gêne[520].»

[Note 520: METTERNICH, II, 223.]

Metternich fut frappé de cette idée et se hâta de la communiquer à sa
cour; puis, comme le temps lui manquait pour recevoir des instructions,
en homme d'initiative et qui ne balance pas à saisir l'occasion au vol,
il prit sur lui de demander à accompagner l'empereur des Français
pendant son déplacement. On lui répondit par un refus, enveloppé des
formes les plus obligeantes. Napoléon craignait que la présence de
l'Autriche à Erfurt ne facilitât un rapprochement de cet empire avec la
Russie; d'ailleurs, dans l'état de nos rapports avec Alexandre, il
fallait que la conférence projetée depuis huit mois fût exclusivement
franco-russe, et qu'un accord intime entre l'Empereur et le Tsar
précédât tout échange d'idées entre les trois grandes monarchies
continentales.

L'heure du départ est arrivée. Le 23 septembre, l'Empereur monte en
voiture à Saint-Cloud. Ses ministres, Champagny avec sa chancellerie,
Talleyrand avec son fidèle La Besnardière, l'ont précédé. Avant de
partir, Talleyrand, qui veut se tenir prêt à toute éventualité, n'a pas
défendu à M. d'Hauterive, resté en arrière, de préparer et de lui
expédier un plan de partage plus complet que sa précédente esquisse,
mais rédigé dans le même sens; il s'agira toujours d'un démembrement à
terme et sous condition. D'Hauterive reprend la plume et jette sur le
papier un nouveau projet. Poursuivi par le désir honnête de rendre à
l'Europe son assiette et de lui assurer une existence normale, il
voudrait que la conférence d'Erfurt posât les fondements de ce grand
œuvre: aux clauses relatives à la Turquie et à l'Angleterre, il mêle
quelques dispositions d'une portée générale, applicables à l'ensemble de
nos rapports avec la Russie. Le 23 septembre, il adressait au prince de
Bénévent, à Erfurt, son projet avec une lettre d'envoi: on y remarquera
qu'à cette date, d'après ce qui s'était traité depuis un an, il croyait
encore à l'impossibilité d'éviter, dans un délai plus ou moins proche,
le partage de la Turquie et un grand effort en Asie.

«Le plan d'exécution, écrivait-il à Talleyrand, et l'expédition de
l'Inde sont des choses éventuelles ou que, du moins, il est d'une bonne
politique, aujourd'hui, d'établir comme telles pour l'époque de leur
réalisation. Dans ma façon de voir, il n'y a aucun doute sur
l'événement. L'empire ottoman sera partagé, et nous ferons une
expédition dans l'Inde. Quelles que soient les suites de ces deux
grandes entreprises, elles sont inévitables; mais il faut tout faire
pour qu'elles ne soient pas prochaines; il faut tout faire pour que le
temps nous soit donné de les faire tourner à l'avantage du continent, et
en même temps, il faut tout faire pour qu'elles soient un grand objet de
crainte réelle et fondée pour l'Angleterre. Le nœud de la difficulté est
là tout entier. C'est sur le point imperceptible de la liaison de ces
deux idées que le génie et l'esprit de l'Empereur doivent trouver la
solution des difficultés actuelles. J'ai tout dit sur cet objet. Je vais
reposer mon esprit et attendre avec une bien vive anxiété des nouvelles
d'Erfurt. Jamais aucun nom n'a produit autant d'impression sur moi que
ce nom barbare. Je n'y pense pas sans crainte et sans espérance: le sort
de l'Europe et du monde, l'avenir de la puissance de la politique et
peut-être de la civilisation européenne y est attache[521].»

[Note 521: Archives des affaires étrangères, _Mémoires et
documents_, Russie, 32.]



II

LA RENCONTRE.


Alexandre avait quitté Pétersbourg le 14 septembre, non sans avoir eu à
subir les larmes et les remontrances de sa mère. À la cour et en ville,
on disait que le Tsar ne reviendrait pas d'Allemagne, qu'il donnait dans
un piège, que Napoléon le ferait conduire et interner en France, comme
les Bourbons d'Espagne, qu'Erfurt serait la répétition de Bayonne. Ces
bruits s'étaient répandus jusqu'à Gatchina, où l'impératrice mère
passait l'été, et lui avaient donné l'alarme. Au moment des adieux, on
assure qu'elle dit au grand maréchal Tolstoï, qui partait avec Sa
Majesté: «Vous répondrez de ce voyage devant l'empereur et devant la
Russie[522].»

[Note 522: Caulaincourt à l'Empereur, 5 novembre 1808.]

Alexandre allait plus vite «qu'aucun courrier», sans nul appareil, avec
une simple calèche[523]. Il n'avait pas emmené sa maison, et n'avait
pour compagnon que le grand maréchal, un aide de camp et son chirurgien.
Son frère Constantin l'avait précédé, ainsi que les personnages qui
devaient composer son escorte à Erfurt: on remarquait parmi eux le
prince Galitsyne, procureur du Saint-Synode, plusieurs aides de camp
généraux et, au milieu de ces grands seigneurs, Nicolas Spéranski, le
fils de pope. Ce jeune homme aux vues originales et profondes, à la
volonté forte, à l'enthousiasme d'apôtre, était devenu subitement le
favori du Tsar et le confident de ses pensées rénovatrices: par lui,
Alexandre espérait opérer dans l'administration et le gouvernement cette
réforme dont le désir l'obsédait, et de son rêve généreux faire sortir
une réalité. En 1808, Spéranski était à l'aurore de sa fortune; il
venait d'être nommé conseiller privé et secrétaire du cabinet. Alexandre
voulait qu'il vît Napoléon, qu'il écoutât ces conversations suggestives
dans lesquelles l'empereur des Français détaillait sa manière de
gouverner, qu'il se mît à cette grande école d'ordre et de méthode.
Spéranski ne devant être à Erfurt qu'un auditeur, c'était sur
Roumiantsof que comptait le Tsar pour l'aider à supporter le poids des
discussions. Quant à Caulaincourt, il était naturellement du voyage:
Alexandre l'y avait gracieusement invité, et Napoléon avait jugé utile
qu'il assistât à l'entrevue.

[Note 523: Caulaincourt à l'Empereur, 23 septembre 1808.
«L'empereur, écrivait encore Caulaincourt à son maître, a décidé qu'il
n'emmènerait ni maison ni cuisine: il compte sur celle de Votre Majesté,
dont il fait chaque jour l'éloge, ainsi que de son vin, même du
champagne, dont il ne buvait jamais avant.» 24 mars 1808.]

La première étape de ce voyage, qui éveillait tant d'espérances, fut
douloureuse. Avant de traiter avec la fortune et le génie, Alexandre ne
put se dispenser de rendre visite au malheur. Passant par Kœnigsberg, il
s'y arrêta deux jours. Dans cette triste capitale, où tout se ressentait
de la misère publique, on essaya pourtant de le recevoir dignement et de
faire encore figure de puissance. Il y eut entrée solennelle, troupes
rangées sur le passage des souverains, dîner de gala au château. La fin
de la seconde journée fut donnée à l'intimité. Frédéric-Guillaume emmena
son hôte dans une maison de campagne qu'il s'était procurée aux
environs: c'était dans cette retraite sans prétentions qu'il venait
donner satisfaction à ses goûts d'existence bourgeoise et se distraire,
au spectacle de la nature, d'accablants soucis. Dans toutes les
occasions, Alexandre montra sa courtoisie ordinaire; il fut attentif
auprès des dames, aimable avec tout le monde: reconnaissant plusieurs de
ses compagnons d'armes de 1807, il eut pour chacun d'eux une parole
gracieuse. La cause de la Prusse, qu'il promit de plaider à Erfurt,
semblait lui inspirer le plus vif intérêt; cependant, il parut en
général que sa fermeté pourrait ne pas répondre à ses bonnes intentions.
Dans sa chronique intime de la cour, la comtesse Voss se fait l'écho de
cette déception, bien qu'elle fût, comme toutes les femmes, du parti
d'Alexandre; elle l'avait trouvé charmant, mais si faible[524]. Seul, le
ministre Stein concevait meilleur espoir: il avait relevé chez Alexandre
des craintes croissantes au sujet de l'ambition napoléonienne et jugeait
que sa pitié s'était sincèrement émue au spectacle des misères de la
Prusse[525].

[Note 524: _Neun und Sechszig Jahre am Preussischer Hofe_, p. 237.]

[Note 525: HASSEL cite, p. 547, une lettre écrite par Stein dans ce
sens: «Il voit, dit le ministre prussien en parlant d'Alexandre, le
danger qui menace l'Europe par l'ambition de Bonaparte, et je crois
qu'il n'aura accepté l'entrevue que pour conserver encore quelque temps
le repos extérieur.»]

Napoléon avait prévu cette impression; c'était un mal inévitable, mais
auquel le hasard venait de fournir un remède. Quelques semaines
auparavant, la police française de Berlin avait saisi, sur un agent
prussien accusé d'espionnage, une lettre de Stein au prince de
Sayn-Wittgenstein. Cette pièce ne prouvait pas seulement que la Prusse
mentait en protestant de son repentir, mais qu'elle essayait de fomenter
le trouble et la révolte dans le nouveau royaume de Westphalie.
L'Empereur lut la lettre saisie avec colère et mépris: «Ces Prussiens,
dit-il, sont de pauvres et misérables gens[526].» Il résolut d'exiger le
renvoi et le bannissement de Stein, de lui faire refuser asile dans les
pays voisins, de le mettre hors la loi européenne; mais en même temps,
habile à profiter de toutes les circonstances, si déplaisantes qu'elles
fussent, il sut tirer parti de sa découverte. Après s'en être servi pour
hâter la signature de la convention du 8 septembre, en menaçant le
prince Guillaume et le ministre de Prusse à Paris, s'ils hésitaient à se
soumettre, de rompre la négociation et d'accabler leur pays de rigueurs
plus que jamais justifiées, il ordonna d'insérer la lettre de Stein dans
le _Journal de l'Empire_, en l'accompagnant d'un commentaire
virulent[527]. Puis, il fit expédier à Caulaincourt la feuille
accusatrice; l'ambassadeur devait la communiquer à Roumiantsof d'abord,
à l'empereur Alexandre ensuite, au cours même de leur voyage, à titre
d'antidote contre les effets de leur séjour à Kœnigsberg. Le Tsar avait
à peine quitté cette ville, lorsqu'il reçut avis de l'incident: il en
fut consterné, comprit tout de suite que la Prusse venait de fournir
contre elle-même une arme terrible: «C'est de l'esprit de vertige, dit
Roumiantsof, et inexplicable[528].»

[Note 526: Napoléon à Soult, 4 septembre 1808, lettre inédite.
Archives nationales, AF, IV, 878.]

[Note 527: Voy. le _Journal de l'Empire (Journal des Débats)_ du 9
septembre 1808.]

[Note 528: Caulaincourt à l'Empereur, 23 septembre 1808.]

Dès qu'il eut passé la Vistule, Alexandre aperçut nos couleurs et nos
uniformes. Un peu plus loin, à Friedberg, il fut complimenté par le
maréchal Lannes, le prit dans sa voiture et entama avec lui une
conversation familière. Lorsqu'un étranger, fût-ce un souverain, se
rencontre avec un Français, c'est de Paris qu'il l'entretient presque
immédiatement: Alexandre ne manqua pas à cette tradition: «Il m'a
beaucoup parlé de Paris, écrivait le maréchal, il m'a même dit que, si
les choses s'arrangeaient comme il l'espérait, il désirerait infiniment
voir cette capitale, pour rester plus longtemps avec l'empereur
Napoléon[529].» Il ne tarissait pas sur son attachement pour ce prince
et montrait pour nos troupes autant d'admiration que de curiosité. Sur
la Vistule, il avait particulièrement remarqué le 26e d'infanterie
légère et le 8e de hussards, «pour la tenue[530]»; à Kustrin, il voulut
s'arrêter quelques heures pour voir une division de cuirassiers en
garnison dans cette ville. On avait eu soin, d'ailleurs, que, parmi nos
régiments, les plus remarquables par leur allure martiale ou la
magnificence de leur équipement pussent lui être montrés aux différentes
étapes de sa route. D'incomparables troupes, échelonnées de ville en
ville, faisaient la haie sur son passage à travers l'Allemagne.

[Note 529: La lettre du maréchal a été publiée par M. R. BITTARD DES
PORTES dans la _Revue d'Histoire diplomatique_, janvier 1890, 143-144.]

[Note 530: Lettre du maréchal Lannes.]

À mesure qu'il approchait du but, le Tsar accélérait sa course. Évitant
Berlin, brûlant Leipzig, il ne s'arrêta plus qu'à Weimar, tout près
d'Erfurt; il voulait s'y reposer quelques heures et «y faire sa
toilette[531]», avant de se rendre au lieu de l'entrevue, où Napoléon
devait l'attendre et le recevoir le 27.

[Note 531: Caulaincourt à l'Empereur, 23 septembre 1808.]

Située à mi-chemin entre le Rhin et l'Elbe, à l'un des carrefours de
l'Allemagne, l'ancienne ville hanséatique d'Erfurt avait dû jadis au
commerce son importance et sa richesse. Puis, son animation avait
disparu avec sa liberté; la vieille cité s'était assoupie sous le
gouvernement d'un prince ecclésiastique, médiatisé plus tard par la
Prusse. Après Iéna, elle était demeurée à la disposition de l'Empereur,
confondue parmi les dépouilles dont il se réservait d'opérer plus tard
la distribution. Elle attendait son sort, ignorant si elle serait
saxonne ou westphalienne, adjugée au prince primat ou abandonnée à un
grand-duc, lorsqu'elle apprit que les puissances de la terre s'étaient
donné rendez-vous dans ses murs, et que les affaires du monde allaient
s'y traiter. Cette nouvelle la troubla tout d'abord. Ville paisible de
bourgeois et de fonctionnaires, Erfurt n'avait pas le goût des
grandeurs, et d'ailleurs sa disposition ne se prêtait guère à sa
nouvelle fortune. Ses rues tortueuses, mal pavées, point éclairées le
soir, ses places irrégulières, semblaient peu propres au déploiement des
cortèges et aux évolutions de la troupe. Ses maisons étroites, à pignons
aigus, à façades pittoresques, où l'art du seizième siècle avait sculpté
ses ornements délicats, si elles avaient suffi naguère à abriter le luxe
tout intime d'une bourgeoisie opulente, ne répondaient pas aux
nécessités des grandes existences de cour. N'importe, le maître avait
parlé: Erfurt cessait de s'appartenir. Il lui fallut se laisser aménager
et transformer, se faire capitale pour quelques jours, s'accommoder aux
honneurs et aux charges de sa destination improvisée.

Ce fut d'abord une prise de possession militaire; des troupes partout:
artillerie à la citadelle, avec le général comte Oudinot, gouverneur de
la place; compagnies d'élite en ville, régiments d'infanterie cantonnés
dans les villages environnants. Les bourgeois regardaient passer ces
belles troupes avec admiration, puis songeaient qu'il faudrait leur
fournir vivres et logement, et cette réflexion tempérait leur
enthousiasme. À l'invasion des soldats succéda celle des employés,
agents et ouvriers: ils parurent en longues files, amenant des convois
d'objets précieux. Par leurs mains, tout se restaurait et
s'embellissait. Le palais du gouvernement échangeait son mobilier
d'autrefois contre un décor dans le style du jour, renouvelé de
l'antique, se parait de bronzes, de vases, de statues; les murs des
appartements, fleuris d'ornements gracieux, disparaissaient sous les
lourdes étoffes et les tapisseries des Gobelins; les portraits des vieux
princes, des duchesses à falbalas, souriant sous la poudre, cédaient la
place aux emblèmes de l'Empire; partout des aigles, partout des abeilles
d'or, semées sur la pourpre des tentures. L'ancien théâtre de la cour,
délaissé et transformé en hangar, brillait à nouveau sous ses dorures
avivées; certaines demeures bourgeoises, désignées pour loger les hôtes
de l'Empereur, recevaient une décoration somptueuse et prenaient figure
de palais[532].

[Note 532: Rapports de police. Archives nationales, AF, IV, 1696.]

À ces apprêts publics s'ajoutaient de mystérieuses précautions. À
Erfurt, comme partout en Allemagne, il y avait des mécontents; leur
nombre grossissait chaque jour, et on les désignait sous le nom
générique de Prussiens, car c'était vers la Prusse que se tournaient
instinctivement leurs regards et leurs espérances. Il importait d'avoir
l'oeil sur eux: il y aurait, pendant l'entrevue, un esprit public à
surveiller, à diriger, et, dans ce but, la police impériale, dont le
rôle grandissait sans cesse dans le gouvernement, avait mis sur pied
toutes ses réserves. Paris avait envoyé un service complet, un autre fut
organisé sur place, recruté dans le pays[533]. On le composa d'agents de
toute sorte, publics et secrets, patentés ou officieux. Des
_observateurs_ notaient les mal pensants, s'enquéraient de leurs
mouvements, se glissaient dans toutes les réunions, écoutaient ce qui se
disait dans les cercles particuliers, dans les cafés, dans les
«casinos». Et chaque jour leur tâche devenait plus lourde, car la
population d'Erfurt doublait, triplait à vue d'oeil. Les vingt auberges
de la ville étaient assiégées, les maisons particulières envahies. À
toute heure, c'étaient de nouvelles arrivées: hier, un groupe de
diplomates, précédant leurs maîtres; aujourd'hui, la Comédie française,
appelée par levée en masse, au nombre de trente-deux sujets; puis des
curieux, des fonctionnaires en congé, des joueurs de profession, des
oisifs venus des eaux d'Allemagne, de Carlsbad et de Toeplitz, de tous
ces lieux de plaisir et de conversation que Metternich appelait «les
cafés de l'Europe[534]»; enfin, au milieu de cette foule bourdonnante et
confuse, des personnages à sensation, des grands seigneurs de toute
provenance, des maréchaux d'Empire, des princes souverains, des rois.

[Note 533: Archives nationales, AF, IV, 1696. Brockhausen au roi de
Prusse, 20 septembre 1808, HASSEL, 512.]

[Note 534: Metternich à Champagny, 3 août 1808. Archives des
affaires étrangères, Vienne, 381.]

Au premier bruit de l'entrevue, il y avait eu grand émoi dans les cours
allemandes. Les plus importantes furent les plus embarrassées. Les
souverains de Bavière, de Saxe, de Wurtemberg, rois par la grâce de
Napoléon, désiraient présenter leurs hommages à leur chef et suzerain,
au protecteur de la Confédération. Seulement, comme le rang de ces
princes leur donnait droit à un traitement spécial, à une place
officielle auprès de Napoléon et d'Alexandre, leur présence ne
risquait-elle point de déplaire aux deux empereurs, qui préféreraient
peut-être la solitude à deux, et de troubler leurs épanchements? Les
rois hésitaient donc, partagés entre le désir de faire leur cour et la
crainte de gêner. À la fin, ils prirent le parti d'écrire à l'Empereur
et de lui poser la question: ils lui exprimèrent leur bonne volonté et
leurs scrupules, sollicitèrent respectueusement leur admission à Erfurt.
Le grand-duc de Bade, retenu par l'âge, essaya de se faire pardonner par
une lettre particulièrement humble, dans laquelle il présentait au
maître «l'hommage d'une profonde vénération», et des «voeux qu'il
formait invariablement pour sa gloire et sa précieuse
conservation[535]». Tel était le ton qui régnait entre l'Empereur et ses
grands vassaux d'Allemagne.

[Note 535: Archives nationales, AF, IV, 1696.]

Napoléon permit aux rois de venir à Erfurt. Les premiers prévenus furent
ceux de Saxe et de Wurtemberg, qui partirent aussitôt. La réponse au
souverain de Bavière ayant tardé quelque peu, ce prince en éprouvait de
mortelles inquiétudes: il écrivit de sa main à notre ambassadeur auprès
de lui le billet suivant: «Le roi de Saxe est à Erfurt depuis hier, et
mon beau-frère, le duc de Bavière, me mande qu'il y va aussi. Serai-je
donc le seul exclu? Je sais que l'Empereur a de l'amitié pour moi, j'ose
même me flatter qu'il me compte parmi ses plus fidèles alliés; cela
n'empêchera pas que, s'il ne m'appelle pas auprès de lui, ne fût-ce que
pour vingt-quatre heures, il me fera perdre nécessairement une partie de
ma considération politique et m'affligera personnellement. Si vous
croyez que ces réflexions ne déplairont pas à Sa Majesté, je vous
autorise, Monsieur Otto, à les lui faire parvenir[536].» Lorsqu'il sut
enfin que l'Empereur l'autorisait à se présenter, Maximilien-Joseph ne
se posséda plus de plaisir: «Jamais Sa Majesté, écrivait Otto, ne m'a
paru plus contente ni plus joyeuse[537].»

[Note 536: Archives des affaires étrangères, Bavière, 184.]

[Note 537: _Id._, Otto à Champagny, 30 septembre 1808.]

Quant aux principicules que l'Allemagne possédait à foison, leur
médiocrité les affranchit de tout embarras: ils parurent sans se faire
annoncer, sachant que leur présence ne tirerait pas à conséquence et
espérant qu'un regard du maître s'abaisserait sur eux. Il en vint de
tous côtés, du Nord et du Sud; ils arrivaient isolément ou par familles,
et on les voit figurer pêle-mêle, à côté de colonels polonais et de
comtesses allemandes, sur la liste des étrangers recherchant la grâce
d'être présentés à Sa Majesté. Et chacun de ces courtisans se double
d'un solliciteur: chacun a sa requête à produire, sa supplique à
présenter. Qui veut une ville, qui une somme, un titre, une faveur
quelconque: nul n'a entendu faire un voyage désintéressé, ni revenir les
mains vides. Le duc d'Oldenbourg revendique quelques lambeaux de
territoire aux dépens de la Hollande; le duc de Weimar demande Erfurt,
le duc de Cobourg demande Baireuth et Culmbach, «avec un arrondissement
qui le fasse joindre au duché de Cobourg». Le duc de
Mecklembourg-Schwérin réclame le titre de grand-duc, celui de
Mecklembourg-Strélitz désire «qu'une parfaite égalité soit observée
entre sa maison et celle de Schwérin.--Le prince de la Tour-et-Taxis
désire une indemnité des revenus qu'il a perdus par le nouvel
arrangement des postes de l'Empire. Le duc Alexandre de Wurtemberg
désire une abbaye en compensation de la perte de ses apanages[538].»

[Note 538: Liste des prétentions des princes allemands, dressée par
M. de Champagny. Archives nationales, AF, IV, 1696.]

Confondus dans la foule des visiteurs, ces princes cherchaient cependant
à s'en distinguer par le luxe un peu suranné de leurs livrées, de leurs
équipages et de leur maison. Les charges, les titres de l'Allemagne
féodale reparaissaient autour d'eux; le nombre était incalculable de
chambellans, de conseillers privés, d'écuyers cavalcadours qui se
trouvaient réunis à Erfurt, tous gonflés de leur importance. Mais se
présentait-il quelque Français, touchant de près ou de loin à
l'état-major impérial, chacun de s'effacer respectueusement, tant était
inné chez ces Allemands le culte de la force. L'ancien régime
s'inclinait devant le nouveau; les princes de maison régnante cédaient
le pas aux ducs créés par Napoléon. Pour se venger de cette humiliation
commune, ils rivalisaient entre eux, ressuscitaient de vieilles
prétentions et de vieilles querelles, et ces comparses remplissaient
bruyamment la scène, attendant que l'apparition des acteurs principaux
les réduisît au silence.

Le 27 au matin, Napoléon arriva brusquement, en voyageur, accompagné du
seul prince de Neufchâtel. De beaux escadrons de sa garde galopaient
autour de sa voiture, et la vue de ces guerriers aux exploits fabuleux,
de cette légende vivante, produisit sur le peuple son effet ordinaire de
saisissement. Napoléon n'avait point voulu de réception officielle; on
avait préparé des arcs de triomphe, il les fit décommander. Il entendait
que tous les honneurs, tous les hommages fussent communs aux deux
empereurs, et se refusait à en distraire prématurément aucune part. Il
prit logement au palais, expédia quelques ordres, écrivit à Cambacérès,
rendit visite au roi de Saxe, puis monta à cheval avec toute sa maison
pour se rendre au-devant de l'empereur de Russie.

À quelque distance de la ville, on aperçut la voiture d'Alexandre venant
en sens inverse, au milieu d'un groupe brillant d'officiers. Les deux
empereurs mirent pied à terre, allèrent l'un à l'autre, s'embrassèrent,
puis causèrent quelques instants avec effusion, en amis heureux de se
retrouver. Par ordre de Napoléon, on avait amené pour Alexandre un
cheval de selle pareil à ceux dont le Tsar se servait d'ordinaire,
harnaché à la russe, avec une housse de fourrure blanche; Alexandre le
prit, Napoléon remonta à cheval; leurs suites se confondirent, et, en
une seule colonne, on se dirigea vers la ville, qui dressait au loin sa
silhouette gothique.

Les troupes étaient massées à l'entrée d'Erfurt, en tenue de parade.
L'artillerie tonnait par salves répétées, les vieilles pièces des
remparts répondaient aux batteries françaises, et, dans l'intervalle des
décharges assourdissantes, le son des cloches s'élevait grave et clair,
s'envolant de toutes les églises, de tous les beffrois. Des hauteurs qui
contournent Erfurt, tribunes naturelles, une foule innombrable de
curieux contemplait l'imposant spectacle qui s'avançait vers la ville.
Au delà des lignes d'acier formées par la cavalerie d'avant-garde, on
distinguait maintenant les splendeurs de l'état-major, l'étincelante
diversité des uniformes, l'or des broderies, les couleurs variées des
grands cordons, depuis le rouge de la Légion d'honneur jusqu'au bleu
pâle de Saint-André, la blancheur neigeuse des panaches; et peu à peu,
en avant du groupe, les deux empereurs se détachaient. Ils s'avançaient
de front. Alexandre, maniant son cheval avec grâce, correct dans l'habit
vert foncé d'officier général russe, tenait la droite; sa taille haute
et svelte dépassait celle de son allié. Lui, cavalier négligent, ramassé
dans sa courte et forte stature, simple dans l'uniforme des chasseurs de
sa garde, attirait pourtant et fascinait tous les regards; auprès de
lui, toute grandeur, toute magnificence rentrait dans l'ombre, car ses
actions immortelles l'environnaient de leur éclat, le désignaient aux
peuples et lui faisaient un magique cortège[539].

[Note 539: THIBAUDEAU, IV, 58 et suiv, _Documents inédits_.]

L'entrée en ville fut solennelle: les tambours battaient aux champs, les
drapeaux s'inclinaient, et, à mesure que le double état-major passait
devant le front des troupes, une clameur s'élevait des rangs: «Vivent
les Empereurs!» Dans la journée, Napoléon et Alexandre se montrèrent
plusieurs fois avec de nombreuses escortes, et la curiosité publique se
satisfit amplement. On cherchait autour de l'Empereur, on voulait voir
ces hommes fameux à tant de titres, ces généraux qui portaient des noms
de victoires, fils du peuple et vainqueurs des rois, ces serviteurs
dévoués que l'imagination populaire ne séparait jamais de Napoléon et
mettait toujours à ses côtés: Lannes, Berthier, Duroc en colonel général
des chasseurs, Caulaincourt qui reprenait ses fonctions de grand écuyer.
Les ministres, les hommes d'État étaient plus difficiles à découvrir au
fond de leur carrosse; on citait les noms de Talleyrand, de Champagny,
de Roumiantsof. Les costumes des dignitaires français, les uniformes
russes étonnaient par leur nouveauté. Des anecdotes circulaient;
l'attitude, les moindres gestes des deux souverains étaient commentés;
on répétait qu'ils n'avaient cessé de se parler amicalement, que leurs
visages exprimaient cordialité et confiance, qu'ils étaient entrés en se
donnant le bras dans la maison réservée à l'empereur Alexandre. Ces
circonstances étaient acceptées comme d'heureux présages et atténuaient
les craintes pour l'avenir. Quand on sut que l'Empereur, pour don de
joyeuse arrivée, exonérait les habitants du logement et de la nourriture
des troupes, le contentement fut sans mélange, et l'aspect de la ville,
suivant le rapport d'un policier prétentieux, «donnait une douce
satisfaction à l'observateur[540]». Le soir, dans la ville illuminée,
garnison et peuple purent se mêler librement sans qu'il en résultât
aucun trouble: la tranquillité fut complète, et l'enthousiasme parut
unanime, chacun demeurant sous l'impression des événements de la journée
et de l'inoubliable grandeur du spectacle[541].

[Note 540: Rapport de police du 29 septembre.]

[Note 541: Rapport du général gouverneur de la place, rapports de
police. Archives nationales, AF, IV, 1696. THIBAUDEAU, _loc. cit._]

Le lendemain, les deux empereurs organisèrent leur vie en commun. Ils
convinrent de se réserver la matinée pour leurs affaires personnelles;
l'après-midi serait consacrée au travail politique, aux réceptions de
monarques et de personnages, à la promenade, la soirée au monde et aux
plaisirs. Le même jour fut signalé par un incident remarquable: on vit
arriver un envoyé extraordinaire d'Autriche, le général baron de
Vincent, apportant une lettre de son maître pour Napoléon, une autre
pour Alexandre, toutes deux affectueuses et vides. Sous prétexte de
cette amicale démarche, il semblait que François Ier, suivant à demi le
conseil de Talleyrand, voulût se rappeler à l'attention des deux
empereurs et intervenir par procuration à leur débat. Napoléon donna
immédiatement audience à M. de Vincent et reçut son message avec
solennité.

C'est l'instant qu'a choisi un peintre officiel pour grouper dans une
scène idéale, dans un tableau conservé au musée de nos gloires, les
principaux personnages d'Erfurt, avec l'attitude que leur ont prêtée la
tradition et la légende. La réception a lieu dans le cabinet de
l'Empereur. Auprès d'une table massive, Napoléon est debout. Son large
front pensif, illuminé de gloire, s'incline légèrement: d'un geste
majestueux, sa main se tend pour recevoir la lettre que M. de Vincent
lui présente, le corps plié en deux par un profond salut. À quelques
pas, l'empereur Alexandre contemple d'un œil satisfait cette scène
d'apaisement: il est posé à souhait pour laisser admirer la finesse de
son profil, son port noble et charmant. Au second plan, entre les deux
monarques, Talleyrand apparaît; son costume sombre, agrémenté de
broderies d'un bleu pâle, met une note discrète au milieu de l'éclat des
uniformes; ses cheveux blanchis par la poudre adoucissent l'expression
heurtée de ses traits et rappellent les grâces d'autrefois; placé
derrière la table, il semble se borner au rôle de secrétaire impassible,
se prépare à écrire sous la dictée des deux empereurs et à prendre acte
de leurs décisions. Au fond de la salle se distinguent les rois, princes
et ministres allemands, puis Duroc, Berthier, Maret, Caulaincourt,
d'autres serviteurs de l'Empereur, le comte Roumiantsof enfin, et le
grand-duc Constantin, dont la face tartare s'accuse dans la pénombre.
Tous ces personnages sont groupés dans des poses diverses, mais de
manière à former autour de Napoléon, qui occupe le milieu de la scène,
saisit et concentre l'attention, un cercle de courtisans. Les visages,
de même que les costumes et les accessoires, sont reproduits avec
fidélité: chaque figure est un portrait. Quant à l'expression des
physionomies, volontairement ou non, l'artiste nous la montre telle
qu'elle se composait pour les scènes d'apparat qui se succédaient à
Erfurt, c'est-à-dire froide, uniforme et solennelle. Chez tous les
assistants règne la même satisfaction de commande, le même air de
contentement officiel, où rien ne transparaît des sentiments intérieurs
qui agitent et soulèvent les cœurs. Essayons toutefois, sous ces dehors
compassés, d'atteindre les âmes: chez ces personnages dont la plupart
vont jouer leur rôle, exercer leur action à Erfurt, essayons de démêler
le jeu ardent des passions, des haines, des convoitises, prêtes à
s'allier ou à se combattre, à s'associer pour l'intrigue ou à se livrer
courtoisement une lutte opiniâtre.

L'envoyé autrichien, qui se courbe dans une attitude de craintive
déférence, ne présente qu'un acte de feinte soumission, accueilli par
l'Empereur avec défiance; Napoléon ne veut plus juger l'Autriche à ses
paroles, mais à sa conduite, et il n'a encore reçu aucun témoignage
probant de ses intentions. M. de Vincent est lui-même un ennemi; notre
ambassadeur à Vienne le signale comme tel et le montre comme l'affidé et
la créature de Stadion, cet incorrigible adversaire[542]. À Erfurt, M.
de Vincent sera surtout un observateur; sa mission est de s'initier au
secret des deux empereurs, de percer le mystère de leurs délibérations,
et de soustraire, s'il est possible, Alexandre à l'influence de
Napoléon. Déjà il a reconnu le terrain et s'est senti encouragé dans sa
tâche en se découvrant, chez les Français eux-mêmes, des auxiliaires et
un allié, le plus précieux de tous.

[Note 542: Andréossy à Champagny, 22 septembre 1808. Archives des
affaires étrangères, Vienne, 381.]

Aussi bien, le prince de Talleyrand, qui s'efface en apparence et se
retire au fond de la scène, aspire à jouer dans l'ombre un rôle
prépondérant et tout personnel. Erfurt est le terrain où va s'engager à
fond le jeu auquel il prélude depuis quelques mois; désormais, il est en
insurrection sourde, mais formelle, contre son maître, et, loin de
servir ses volontés, vient conspirer contre ses desseins. Ce qu'il veut
tout d'abord, c'est négocier sa paix particulière avec l'Europe,
cimenter ses bons rapports avec Vienne, se ménager auprès du Tsar un
crédit destiné à l'assurer contre les risques de l'avenir; à Erfurt, il
inaugurera avec Alexandre les relations qui lui permettront, six ans
plus tard, de faire au monarque russe les honneurs de Paris conquis.

Sa défection s'inspirait aussi de motifs plus élevés. Voyant avec une
juste terreur Napoléon s'engager de plus en plus dans la voie de
l'impossible et s'acheminer vers de suprêmes périls, mais appréciant mal
les nécessités inéluctables qui gouvernaient la politique de l'Empereur,
il jugeait qu'un moyen restait de l'arrêter, de le tempérer, et que
c'était d'encourager les puissances à lui tenir tête. Il se range donc
contre lui aux côtés de l'étranger et trahit sa cause en se flattant de
servir ses intérêts. Prenant le contre-pied de tout ce que l'Empereur
désire et poursuit, il essayera de faire en sorte que l'Autriche ne se
courbe pas trop bas, que l'empereur Alexandre ne se livre pas trop
complètement: il avertira ce monarque, le mettra en garde contre la
séduction, essayera de dissiper à ses yeux le prestige de Napoléon, le
suppliera de ne point sacrifier à ses propres ambitions l'indépendance
de l'Europe; s'il désire que la conférence aboutisse et que l'entente
s'opère entre les deux souverains, il tient à ce que cet accord demeure
incomplet, entouré de précautions, muni de stipulations restrictives: à
ses yeux, l'alliance russe doit devenir pour Napoléon un frein plutôt
qu'un levier. Idée qui eût été juste et profonde, si l'Angleterre eût
été disposée à traiter et que la paix du monde n'eût dépendu que de la
modération de son vainqueur: en fait, idée fausse, jeu coupable et
fatal, puisque l'Angleterre,--elle allait le prouver,--demeurait
inébranlablement résolue à ne point céder tant qu'elle conserverait
l'espoir de diviser le continent et que l'Europe ne se serait pas
rassemblée contre elle sous la main de l'Empereur.

Dès l'arrivée d'Alexandre,--c'est Metternich qui nous l'apprend d'après
d'expresses confidences,--Talleyrand s'est fait recevoir en audience
intime; par un trait d'habile témérité, il s'est livré du premier coup
au Tsar pour gagner sa confiance: il lui a dit ces paroles audacieuses:
«Sire, que venez-vous faire ici? C'est à vous de sauver l'Europe, et
vous n'y parviendrez qu'en tenant tête à Napoléon. Le peuple français
est civilisé, son souverain ne l'est pas. Le souverain de Russie est
civilisé, et son peuple ne l'est pas: c'est donc au souverain de la
Russie d'être l'allié du peuple français[543].»

[Note 543: METTERNICH, II, 248.]

Dans d'autres entretiens, Talleyrand reprend et développe la même
pensée: il montre que la France, saturée de gloire, dégoûtée de
conquêtes, avide de repos, se confie dans la sagesse et la fermeté
d'Alexandre pour lui épargner de nouvelles épreuves et l'implore comme
médiateur entre elle et le génie immodéré qui l'épuise. Cette thèse, il
la fait reprendre auprès du Tsar par intermédiaires; il la place dans
des bouches différentes; déployant tous les moyens que lui suggèrent son
tact raffiné, sa grâce enveloppante, sa connaissance parfaite des hommes
et des choses, il sait enrôler dans son parti les personnages les plus
divers. Chez chacun, il s'adresse au penchant favori, fait vibrer la
passion maîtresse et, s'emparant d'eux, les emploie à ses fins. Il
parvient à se rapprocher de Tolstoï, qui s'est longtemps refusé à ce
contact, approuve ses terreurs, le porte à répéter à son souverain, dans
la chaleur d'entretiens véhéments, tout ce que contenaient ses dépêches.
Il caresse, séduit, endoctrine Roumiantsof, en flattant une vanité qui
est le travers dominant du vieil homme d'État et en l'éblouissant par
l'illusion d'un grand rôle à jouer. Il n'est point jusqu'aux plus zélés
serviteurs de Napoléon qu'il ne sache gagner à ses vues et transformer
en complices inconscients. Entretenant chez les maréchaux, les
dignitaires, un commencement de lassitude et le désir de goûter en paix
les avantages acquis, il fait parvenir à Alexandre l'écho de leurs
doléances; il les a habitués à révérer en lui le génie personnifié de la
politique, et plus d'un croit faire preuve d'un dévouement éclairé
envers l'Empereur en suivant les directions du prince. En un mot, avec
un art consommé et discret, Talleyrand travaille à tisser autour du Tsar
un réseau d'intrigues, à l'attirer insensiblement dans ses liens. À
Tilsit, Napoléon a fait la conquête d'Alexandre; pourquoi ne serait-ce
point Talleyrand qui le captiverait à Erfurt[544]?

[Note 544: METTERNICH, II, 247-48. Cf. les _Réminiscences sur
Napoléon et Alexandre Ier_, par la comtesse de CHOISEUL-GOUFFIER, p.
168.]

Le Tsar, malgré les caresses qu'il reçoit de Napoléon et celles qu'il
lui prodigue, est ému, frappé des paroles qui lui arrivent d'autre part.
Elles lui semblent exprimer,--c'est lui-même qui parle,--l'opinion «de
tout ce qui est sensé en France[545]»; il y voit la confirmation des
doutes qui l'assiègent depuis tant de mois, un argument sans réplique à
l'appui de ses propres défiances. Puisque «les hommes les plus éclairés
et les plus sages de la France eux-mêmes[546]» suspectent et réprouvent
la politique impériale, est-ce à lui d'aplanir les voies à une ambition
qui ne connaît plus de bornes et de l'aider à briser tout obstacle?
L'imprudence d'un tel abandon lui semble dès a présent démontrée. Non
qu'il veuille répudier l'alliance française avant d'en avoir recueilli
les bénéfices; il consentira à en prolonger l'essai, si Napoléon lui
accorde les satisfactions que les services rendus et une longue patience
l'ont mis en droit d'exiger. Seulement, ces avantages si ardemment
convoités, il les attend moins aujourd'hui de la complaisance que des
embarras de son allié. Ce qu'il espère, c'est que la France, occupée par
l'Espagne, tenue en échec par l'Autriche, lui laissera, au prix de
services sans trop grandes conséquences, la main libre sur le Danube,
lui permettra d'y faire son jeu particulier, de terminer glorieusement
les entreprises en cours: ce résultat acquis, il se ressaisira tout
entier et verra à se choisir un parti définitif. Son vœu est donc que la
Russie obtienne toute latitude pour se consacrer momentanément à ses
intérêts propres, et qu'il ne soit point porté à l'indépendance
européenne, durant ce temps, d'irrémédiables atteintes. Possédé de ce
double désir, il s'estime heureux que des difficultés imprévues
entravent la marche de Napoléon, et il se sent de moins en moins disposé
à les écarter. Il n'est plus susceptible de ces élans passagers, mais
enthousiastes, qui le portaient naguère à confondre sa cause avec celle
du grand empereur, à s'associer avec lui dans une étroite communauté de
vues et de mouvements. S'il persiste à affecter la confiance,
l'expansion, la cordialité, si rien n'est changé dans le culte extérieur
qu'il rend à Napoléon, sa foi est bien près de succomber sans retour: il
pratique encore, mais ne croit plus.

[Note 545: Lettre particulière et autographe d'Alexandre à
Roumiantsof, 19 décembre 1808. Archives de Saint-Pétersbourg.]

[Note 546: Alexandre à Roumiantsof, 18 décembre 1808. Archives de
Saint-Pétersbourg.]

Affichant une tranquillité superbe, une aisance parfaite dans ses
rapports avec son allié, Napoléon n'en sent pas moins que des influences
hostiles lui disputent Alexandre; il découvre en lui des soupçons, des
arrière-pensées, le trouve «différent de ce qu'il était à Tilsit». Il
s'en est plaint à Caulaincourt, dès qu'il a revu cet ambassadeur, et lui
a demandé le pourquoi de ce changement. Très courageusement,
Caulaincourt lui a exposé que chacun se croit menacé, et que la Russie
commence à partager les appréhensions générales. «Quel projet me
croit-on donc?--Celui de dominer seul.--On me croit donc de l'ambition?»
reprend l'Empereur avec un sourire; «mais la France est assez grande,
que puis-je désirer? ...Ce sont sans doute ces affaires d'Espagne.» Et
sentant là l'irréparable faute, comme s'il éprouvait le besoin de se
justifier devant les autres et devant lui-même, il reprend la question,
refait à Caulaincourt le récit des entrevues de Bayonne, affirme que la
force des choses l'a entraîné, que se fier à Ferdinand eût été livrer
l'Espagne à nos ennemis, l'ouvrir aux Anglais, séparer de la France
cette alliée naturelle: «Ai-je eu tort? C'est ce que le temps prouvera;
agir autrement, c'eût été relever les Pyrénées: la France, l'histoire me
l'eussent reproché»; au reste, la Russie est mal fondée à lui faire un
crime d'avoir disposé d'un peuple; n'a-t-elle point dans son histoire le
partage de la Pologne? Et plongeant dans la pensée d'Alexandre et de ses
conseillers, il ajoute: «Cela m'occupe loin d'eux; voilà ce qu'il leur
faut, ils en sont donc enchantés[547].»

[Note 547: _Documents inédits_.]

Néanmoins, malgré ce ton hautain et qui veut rester confiant, il se rend
compte que les événements d'Espagne, en le montrant insatiable et en
prouvant qu'il n'est plus invincible, rendent l'espoir à tous ses
ennemis: dans la foule prosternée qui l'entoure, il perçoit des
symptômes de révolte, sent les gouvernements et les peuples frémir sous
sa main, et comprend que les splendeurs d'Erfurt ne sont qu'un voile
jeté sur une situation critique et menaçante. Habitué à vaincre, il
espère une fois de plus triompher de tous les obstacles, ressaisir
Alexandre et enchaîner l'Europe par le bras de la Russie, mais ne se
dissimule point que la lutte sera chaude et serrée, qu'elle exigera
toute sa force et toute son adresse. À voir l'impassible sérénité avec
laquelle il tient sa cour de souverains, on le croirait uniquement
occupé de régner; cependant il se dispose à combattre, prépare ses
moyens, fait appel à toutes les ressources de son génie et vient livrer
à Erfurt sa grande bataille diplomatique.



III

LA DISCUSSION.


Ce fut du 28 septembre au 5 octobre qu'eurent lieu les discussions de
principe, celles qui portèrent sur les bases mêmes de l'accord à
intervenir. Tandis que Talleyrand agissait sous main, voyait tour à tour
Napoléon et Alexandre, tenait avec Roumiantsof d'intimes conférences qui
se prolongeaient fort avant dans la nuit[548], les deux monarques
traitaient seul à seul, faisaient personnellement leurs affaires. La
plupart du temps, ils discutaient en se promenant de long en large dans
le vaste cabinet de l'Empereur. Au début, on se tâta réciproquement sur
tous les points; évitant de s'engager à fond, on essayait de pénétrer
les vues de l'adversaire, de lire dans le jeu d'autrui sans découvrir le
sien: avec précaution, toutes les questions, celles de Prusse, de
Pologne, de Turquie, d'Autriche, furent simultanément abordées.

[Note 548: Rapport de police du 4 octobre: «On s'agitait
principalement de l'entretien que le comte de Roumiantsof a eu avec le
prince de Bénévent deux nuits de suite jusqu'à deux heures du matin.»]

Pour la Prusse, on put voir que la difficulté porterait principalement
sur les trois places de sûreté laissées entre nos mains par la
convention de septembre. Alexandre tenait à l'abandon de ces
forteresses; Napoléon voulait avant tout que la Prusse fît son entière
soumission en ratifiant le traité passé avec elle: lorsqu'elle se serait
remise à sa clémence, il ne refuserait pas de recevoir à Erfurt un
envoyé de Frédéric-Guillaume et réservait son dernier mot. Sans
discontinuer ses instances, Alexandre fit engager la cour de Kœnigsberg
à donner le gage exigé d'elle, afin qu'il pût tenter en sa faveur un
suprême effort[549]. Pour l'état de Varsovie, il réclamait à tout prix
une sûreté; il exprimait franchement ses appréhensions, ses angoisses en
face de cette Pologne renaissante, qui puisait dans la présence de nos
troupes un redoublement de confiance et de force expansive. Napoléon
comprit la nécessité d'un sérieux sacrifice; il promit de retirer ses
troupes; il fit plus, il fournit l'assurance que le grand-duché, dans
aucune hypothèse, ne serait réoccupé. Un tel engagement ne pouvait
former l'objet d'une stipulation écrite; la parole de Napoléon
suffisait, il la donna. Cette satisfaction ne faisait point disparaître
le germe de mésintelligence jeté entre les deux empereurs par la
création du grand-duché, mais elle en retardait le développement.

[Note 549: HASSEL, 275. _Documents inédits_.]

Le partage de l'Orient avait été l'objet assigné depuis huit mois à
l'entrevue. C'était à Erfurt que l'on devait statuer en dernier ressort
sur le destin de la Turquie, s'en répartir les dépouilles, décider qui
serait maître du Danube, qui régnerait sur la Grèce, qui s'approprierait
l'Égypte et les Îles, juger si Constantinople pourrait figurer dans le
lot de la Russie, ou si cette position incomparable devait être à jamais
réservée. Cependant, on a vu que l'Empereur, dans la situation que lui
créaient ses revers d'Espagne et l'attitude de l'Autriche, n'admettait
plus que ces immenses questions fussent tranchées ou même sérieusement
traitées à Erfurt; il voulait mettre présentement le partage hors de
cause et n'offrir à la Russie que les Principautés.

Sur ce point, il ne rencontra pas chez Alexandre une vive opposition.
Aussi bien, le Tsar n'avait jamais exigé la destruction de la Turquie,
et ses vues premières, telles qu'il les avait formulées en novembre
1807, n'allaient pas au delà de la Moldavie et de la Valachie. Depuis un
an, le partage avait été une idée plus napoléonienne que russe. À
Tilsit, c'était l'empereur des Français qui l'avait brusquement
formulée; en février 1808, il l'avait reprise, en lui donnant un
développement inouï. Alexandre s'y était livré alors avec ardeur, avec
enthousiasme, se croyant près de mener son peuple à Constantinople et de
lui faire toucher le but suprême de ses ambitions, mais aujourd'hui,
sous le coup de ses premières impressions d'Erfurt, faisant suite à une
série de mécomptes, il se demandait si toute entreprise à tenter de
concert avec Napoléon n'exposerait pas la Russie au rôle de dupe,
n'aboutirait point pour elle à la plus amère, à la plus éclatante
déconvenue. Spontanément, quoique avec regret, il s'éveillait de son
rêve: craignant d'avoir subi le charme d'une illusion enchanteresse et
décevante, il tendait à l'écarter, en la pleurant toutefois, pour
retourner à de plus prosaïques, mais plus sages réalités. Il revenait à
croire qu'une simple extension de frontières, poursuivie isolément,
produirait des avantages plus certains qu'un vaste système de conquêtes
combinées où Napoléon se ferait à coup sûr la part du lion; Roumiantsof
lui-même se ralliait maintenant à cette idée et s'en instituait le
défenseur; faisant allusion aux projets de partage qu'il croyait
découvrir toujours dans l'esprit de Napoléon: «L'acquisition de la
Moldavie et de la Valachie, écrivait-il à son maître, seuls et sans
coopération, nous est de beaucoup plus avantageuse[550].» La Russie se
trouvait ainsi acquise d'avance à l'idée d'une solution restreinte, et
lorsque Napoléon parla des Principautés, le Tsar ne refusa pas de se
contenter de ce royaume danubien auquel s'étaient longtemps bornées ses
convoitises. On convint donc en principe de réserver la question du
partage, sauf à y revenir dans une nouvelle entrevue, et de ne toucher,
à Erfurt, aux affaires orientales que pour stipuler l'extension de la
Russie jusqu'au Danube, Alexandre se promettant de faire donner à cette
concession une forme indiscutable et précise, Napoléon gardant l'espoir
d'en atténuer ou au moins d'en retarder l'effet par quelques
dispositions restrictives.

[Note 550: Roumiantsof à l'empereur Alexandre, 15-27 décembre 1808.
Archives de Saint-Pétersbourg.]

Le partage se trouvant ajourné, renoncerait-on à poursuivre par d'autres
voies ce qui en eût été le but suprême, à savoir, d'épouvanter et
d'atteindre indirectement l'Angleterre? Pour le moment, on s'interdisait
de s'ouvrir à travers les États ottomans une route vers l'Asie
britannique: ce moyen d'accabler l'ennemi commun se trouvant écarté,
quel autre lui substituer?

À défaut d'une action, on se réduisit à l'idée d'une démonstration.
Malgré le secret dont la France et la Russie avaient depuis un an
enveloppé leurs délibérations, leur dessein avait transpiré, et
d'ailleurs Napoléon l'avait volontairement divulgué dans ses discours.
Le bruit de l'entreprise méditée s'était répandu au loin: on en parlait
dans les provinces les plus reculées de la Turquie, on en parlait à
Londres. L'Angleterre s'était émue, elle craignait pour son commerce du
Levant, pour sa prépondérance dans la Méditerranée, pour son empire
indien; elle étudiait les moyens d'empêcher le partage ou d'en
neutraliser les effets. À l'approche de l'entrevue, son alarme avait
redoublé, une telle rencontre lui semblant le présage d'extraordinaires
événements. Loin de dissiper ses soupçons, les deux empereurs résolurent
de les porter au comble, en leur donnant une base officielle, et se
fixèrent au procédé suivant: ils tenteraient en faveur de la paix une
démarche imposante: écrivant au roi de la Grande-Bretagne une lettre
commune, ils lui offriraient de négocier, l'inviteraient à rendre la
paix aux nations, à reconnaître les changements survenus en Europe;
puis, en termes discrets, mais suffisamment explicites, ils lui
laisseraient entrevoir qu'un refus entraînerait de nouveaux et plus
graves bouleversements. Comme l'attention des Anglais se trouvait
attirée vers l'Orient, ils découvriraient dans ces paroles une menace
pour la Turquie, et peut-être se résigneraient-ils à traiter afin d'en
prévenir l'exécution. Hors d'état d'infliger à l'Angleterre une atteinte
matérielle, Napoléon et Alexandre essayeraient de la frapper moralement,
en dressant à ses yeux un vague épouvantail, et lui feraient apparaître,
à travers le voile d'un langage volontairement énigmatique, le fantôme
d'un grand projet.

Seulement, dans la pensée de Napoléon, cette tentative ne serait
susceptible de résultat qu'autant qu'elle s'accompagnerait de démarches
envers l'Autriche, assez fortes, assez menaçantes, pour ôter à cet
empire toute envie, toute faculté même de rendre à l'Angleterre une
alliée et de renouveler la guerre continentale. Avant de partir pour
l'entrevue, Napoléon avait décidé de demander à Alexandre un mouvement
de troupes russes vers les frontières de la Galicie, une démonstration
militaire, destinée à répondre aux armements de l'Autriche et à en
paralyser les effets. À Erfurt, un incident nouveau, fort grave, en lui
démontrant la nécessité d'être plus exigeant, vint tout à coup
compliquer la négociation et en modifier l'allure.

Au lendemain des premières conférences, une dépêche du général
Andréossy, notre ambassadeur à Vienne, fut remise à Napoléon. Suivant de
près M. de Vincent, elle faisait connaître que l'Autriche démentait par
sa conduite les déclarations de son messager et s'affirmait
irréconciliable. Inquiète du mystère d'Erfurt, imprudente par peur,
l'Autriche refuse l'unique satisfaction qui eût rassuré l'Empereur sur
ses intentions, la reconnaissance des rois d'Espagne et de Naples. Les
assauts réitérés du général Andréossy n'ont pu arracher à M. de Stadion
une réponse favorable: après s'être longtemps retranché derrière des
formules dilatoires, le ministre a fini par déclarer, en évitant
soigneusement le mot de reconnaissance, «que les relations politiques
entre les cours respectives seraient rétablies lorsque les deux rois
seraient arrivés dans leur capitale et auraient notifié leur
avènement[551]»; c'est une fin de non-recevoir prononcée sous la forme
la plus blessante, puisque l'Autriche subordonne sa conduite aux
événements et méconnaît le droit des souverains créés par Napoléon pour
ne s'incliner que devant le fait. D'ailleurs, en dépit de promesses
illusoires, elle pousse ses armements, avec moins de tapage, mais avec
une active persévérance. Aucune mesure n'a été prise pour calmer
l'effervescence populaire; des courriers italiens, traversant le
territoire autrichien, viennent d'être arrêtés et molestés. Au dehors,
la diplomatie viennoise poursuit ses menées: il est certain que les
relations, l'intimité avec l'Angleterre sont plus étroites que jamais. À
Constantinople, les agents impériaux se conduisent «en furibonds[552]»,
excitent violemment les Turcs contre nous; en Sicile, en Espagne, ils
sèment l'intrigue, et sans que l'on puisse dire si l'Autriche obéit à
l'idée raisonnée et préconçue de nous faire la guerre, sa «tendance au
mal[553]» la porte à appuyer partout nos ennemis, à susciter des
diversions en leur faveur, et la tient contre nous en état de
conspiration permanente.

[Note 551: Andréossy à Champagny, 22 septembre 1808. Archives des
affaires étrangères, Vienne, 381.]

[Note 552: _Id._]

[Note 553: _Id._]

Cet avis fit sur l'Empereur un effet immédiat et profond. Son courroux
s'exhala en termes acerbes. Il avait cru un instant que l'empereur
d'Autriche se présenterait en personne à Erfurt: «Je comprends
maintenant, disait-il, pourquoi l'empereur n'est pas venu: il est
difficile à un souverain de mentir en face, il s'est remis de ce soin
sur M. de Vincent[554].» Son émotion et sa fureur s'expliquent, car
l'hostilité de l'Autriche, en se prononçant, le mettait définitivement
en présence de la complication qu'il craignait le plus. L'Autriche
cédant tout à fait aux inspirations de la peur et de la haine,
s'abandonnant sur une pente fatale, une attaque de sa part redevenait
très probable, sinon certaine. Or, une rupture avec elle, c'était l'ère
des coalitions rouverte, la soumission de l'Espagne entravée, la paix du
continent troublée à nouveau, la paix maritime indéfiniment retardée.
Restait-il un moyen d'éviter cette épreuve, plus redoutable qu'aucune
des précédentes? Pour la surmonter, le concours de la Russie nous était
indispensable, mais ne pourrait-il nous l'épargner? L'Autriche
résisterait-elle à une sommation commune des deux arbitres du monde
l'invitant, sous peine d'écrasement immédiat, à rentrer dans le devoir?
Pour obtenir cette démarche, Napoléon se résignait à accentuer ses
concessions: il prononcerait plus expressément, s'il le fallait, le don
des Principautés[555]: en face d'une nécessité suprême, toute
considération lui devenait secondaire. S'assurer l'assistance sans
réserve d'Alexandre pour combattre l'Autriche, si celle-ci nous
attaquait, pour la retenir, s'il en était encore temps, telle fut
désormais la pensée dominante de l'Empereur à Erfurt, le but vers lequel
se tendirent tous les ressorts de sa volonté.

[Note 554: _Documents inédits_.]

[Note 555: Voy. ses paroles à Metternich en 1810. _Mémoires de
Metternich_, II, 361 et 371.]

Il tint à Alexandre le langage suivant: Ce qui fait la confiance de
l'Angleterre et nourrit son ardeur belliqueuse, c'est la perspective de
regagner des auxiliaires sur le continent et d'y voir s'opérer une
nouvelle prise d'armes; observant l'attitude de l'Autriche, le cabinet
de Londres espère trouver à Vienne le pivot d'une cinquième coalition,
qui comprendra l'Espagne, une partie des peuples germaniques, la Turquie
peut-être, et qui donnera à l'Europe entière le signal de la révolte.
Mais que l'Autriche, cédant à une pression combinée des deux empereurs,
soit réduite à s'incliner devant leur volonté pacifique, à désarmer, à
abdiquer toute pensée et tout moyen de guerre, à rompre ses liens avec
Londres, à épouser franchement le système franco-russe, la résistance de
notre rivale perdra son principal point d'appui; isolée, l'Espagne
succombera rapidement; la péninsule pacifiée, l'Angleterre se retrouvera
seule en face de toutes les puissances ralliées autour des deux
empereurs, enchaînées à leur politique, et peut-être sentira-t-elle son
courage défaillir à l'aspect de cette ligue du continent toujours
annoncée et devenue, cette fois, une formidable réalité. Il importe donc
de parler haut, de menacer à Vienne, tout en négociant avec Londres, et
que le contre-coup des résultats obtenus dans la première de ces
capitales retentisse immédiatement au siège de la puissance britannique.
Une note, rédigée sous l'inspiration de Napoléon et destinée à
l'empereur Alexandre, vint exprimer en détail les démarches à poursuivre
auprès de l'ennemi latent, expliquer quel lien étroit les unissait à
celles qui seraient tentées auprès de l'adversaire déclaré, et montrer
comment la soumission de l'Autriche pourrait déterminer la réduction de
l'Angleterre.

«L'Autriche, disait cette note, est la seule puissance du continent dont
les dispositions soient douteuses; il faut que ce doute soit levé; il
faut insinuer à l'Autriche, en lui faisant part des ouvertures de paix
qui seront faites, que si elles sont repoussées, elle doit déclarer la
guerre formellement à l'Angleterre, chasser tous les Anglais qui sont à
Vienne et dans les États héréditaires, ne laisser subsister aucune trace
d'armement, enfin suivre une marche qui ne laisse à l'Angleterre aucune
espérance de la détacher de la cause du continent. Il faut surtout lui
imposer l'obligation de reconnaître les changements qui ont eu lieu en
Espagne; il serait utile que la reconnaissance de cet ordre de choses
faite par la Russie et par l'Autriche fût connue à Londres au moment où
on y recevrait les propositions relatives à la paix. Cette nouvelle,
jointe à celle de la marche des troupes françaises en Espagne, qui déjà
retentit à Londres, serait très propre à accélérer les négociations.
L'Angleterre y aurait cet intérêt de pouvoir encore comprendre le
Portugal dans son _uti possidetis_ et d'épargner à son armée la honte
d'être jetée dans la mer.

«Mais cet effet ne s'opérera qu'autant que l'Angleterre sera bien
persuadée que, pleine de sécurité sur la situation du continent, la
France peut inonder l'Espagne de ses armées et les faire marcher sans
inquiétude jusqu'au détroit de Gibraltar.

«M. le baron de Vincent a été envoyé ici par l'empereur d'Autriche.
Qu'il lui soit déclaré par les deux empereurs qu'ils exigent cette
reconnaissance du nouvel ordre établi en Espagne; qu'il doit l'aller
chercher, que les deux souverains mettent ce prix à la continuation de
leurs relations amicales avec l'Autriche; la reconnaissance devrait être
prononcée dans une note de M. de Stadion au gouvernement anglais, que le
_Moniteur_ publierait et que l'Angleterre recevrait en même temps que
les ouvertures pour la paix.

«Ce serait méconnaître l'état actuel des choses que de ne pas voir que,
sans un système de forces bien unies et d'opérations toujours prêtes à
se combiner, l'Angleterre remplira l'Europe de défiances et
d'incertitudes et entraînera l'Autriche à de fausses démarches qui ne
troubleront pas la paix du continent, mais qui, en Angleterre, serviront
d'appui et de prétexte aux ennemis de la paix. Mais les mesures que l'on
propose, exécutées avec énergie, attestant l'union des deux empereurs et
la fermeté inébranlable de leurs résolutions, amèneront l'Angleterre à
donner la paix à l'Europe, qu'elle n'aura plus l'espérance de
bouleverser[556].»

[Note 556: Archives nationales, AF, IV, 1697.]

Alexandre céderait-il à ce langage véhément? Voudrait-il imposer à
l'Autriche une capitulation préventive, l'obliger à rendre ses armes,
dans la crainte qu'elle ne s'en servît pour une attaque injustifiée?
Alexandre se déclara prêt à souscrire l'engagement de faire cause
commune avec nous si la cour de Vienne prenait l'initiative d'une
rupture; il consentait à renouveler ses efforts pour obtenir la
reconnaissance des nouveaux rois. Puis, en termes très nets, très
fermes, quoique parfaitement courtois et mesurés, il laissa entendre
qu'il n'irait pas plus loin; il ne se prêterait jamais à exercer contre
l'Autriche une violence anticipée, à lui ôter la libre disposition
d'elle-même, à léser ses droits d'État souverain, en modifiant
d'autorité sa ligne politique et en la contraignant à désarmer, alors
qu'elle n'avait point manifesté positivement son intention de troubler
la paix européenne et qu'il fallait incriminer ses tendances plutôt que
ses actes.

Napoléon insista, et le différend prit une importance croissante. Tout
autre débat se trouva suspendu; on parlait moins de la Prusse, on ne
parlait plus de l'Orient. La question des mesures à concerter envers
l'Autriche, brusquement introduite, semblait la seule qui passionnât
désormais les empereurs: elle repoussait au second plan les affaires
effleurées ou à demi tranchées, et faisait dévier les conférences de
leur objet primitif.

Fécond en ressources, tour à tour souple et pressant, usant de séduction
et d'autorité, Napoléon variait ses arguments et ses moyens. Il lut à
Alexandre la lettre d'Andréossy et en donna un commentaire éloquent.
Afin d'attester ses intentions purement défensives, il ne se montrait
pas éloigné de garantir à l'Autriche l'intégrité de son territoire, si
cette puissance consentait à désarmer: il admettait qu'on la rassurât
d'une part, pourvu qu'on la menaçât de l'autre. Si l'on adhérait au
système proposé, disait-il encore, si l'on enlevait aux Autrichiens le
pouvoir de révolutionner l'Allemagne, il se sentirait plus à l'aise pour
évacuer totalement ce pays; il pourrait adoucir le sort de la Prusse et
ne garder qu'une place sur l'Oder, au lieu de trois. Mais ces manœuvres
enveloppantes ne réussissaient pas mieux auprès d'Alexandre que les
attaques directes. Cet empereur, que l'on disait faible, incertain,
irrésolu, montrait une fermeté de caractère étonnante, voilée sous une
inaltérable sérénité. Il écoutait tout patiemment, discutait peu, ne
s'attachait pas à réfuter les arguments multiples et pressants de son
adversaire, laissait passer ce torrent, revenait ensuite à son idée et
s'y attachait avec un doux entêtement.

Cette molle résistance, qui n'offrait point de prise et cédait sous la
pression, puis reprenait insensiblement son niveau, exaspérait
l'Empereur. Au sortir de ces rencontres où son adversaire lui avait ravi
la victoire en lui refusant le combat, quand il se retrouvait avec ses
familiers, il ne ménageait pas Alexandre, s'exprimant en termes amers ou
ironiques, suivant son humeur; il dit un jour à Caulaincourt: «Votre
empereur Alexandre est têtu comme une mule: il fait le sourd sur ce
qu'il ne veut pas entendre[557].» Puis, faisant allusion de nouveau à
l'entreprise néfaste dans laquelle il reconnaissait la source de tous
ses embarras: «Ces diablesses d'affaires d'Espagne, s'écriait-il, elles
me coûtent cher[558]!» Le lendemain, il retournait au combat tout frais,
plein d'ardeur, avec des armes nouvelles; mais son énergie s'usait une
fois de plus contre un insaisissable adversaire.

[Note 557: _Documents inédits._]

[Note 558: _Id._]

À bout de raisons, il éclata en plaintes: L'alliance, disait-il, va
perdre toute son utilité; elle ne saurait en imposer désormais aux
Anglais et procurer la paix générale. Alexandre demeura impassible: sur
lui, les reproches glissaient comme les prévenances. À la fin, Napoléon
eut recours à l'emportement; il se fâcha. Des scènes vives eurent lieu.
Un jour, comme on reprenait l'éternelle question en se promenant dans le
cabinet de l'Empereur, la discussion s'échauffa, et Napoléon, dans un
mouvement d'impatience rageuse, jeta à terre son chapeau et le piétina.
Alexandre s'arrêta aussitôt, le regarda fixement, avec un sourire, se
tut quelques instants, puis, d'un ton calme: «Vous êtes violent, dit-il;
moi, je suis entêté: avec moi, la colère ne gagne donc rien. Causons,
raisonnons, ou je pars[559].» Et il se dirigea vers la porte. Force fut
à l'Empereur de le retenir, de s'apaiser: la discussion reprit sur un
ton modéré, amical même, mais n'avança point, et, cette fois encore,
Alexandre ne se laissa entraîner contre l'Autriche à aucune démarche
comminatoire.

[Note 559: _Id._]

Est-ce à dire qu'il voulût encourager l'Autriche à nous faire la guerre?
En aucune façon. Aussi sincèrement que l'empereur des Français,
Alexandre désirait le maintien de la paix: il souhaitait d'autant plus
éviter une lutte en Allemagne qu'il s'engageait à y participer. Les deux
souverains étaient d'accord sur le but, mais différaient essentiellement
sur les moyens de l'obtenir. Alexandre estimait que des paroles amicales
et rassurantes retiendraient mieux l'Autriche que des menaces: il était
convaincu que cette cour ne voulait pas la guerre, n'armait que par
peur, ne commencerait jamais les hostilités, si on ne la poussait à
bout: «Elle ne sera jamais assez folle, disait-il, pour se faire
l'agresseur et entrer seule dans la lice[560].»

[Note 560: _Documents inédits._]

À ses yeux, le véritable péril ne venait pas de Vienne, mais de la
France, des arrière-pensées offensives et meurtrières qu'il prêtait à
Napoléon envers l'Autriche. Dans les mesures de rigueur qu'on lui
proposait, il voyait l'indice irrécusable de ces intentions, un moyen de
démanteler une monarchie infortunée et de faire tomber ses défenses,
pour l'accabler plus sûrement. Plus on insistait auprès de lui, plus
cette idée s'enfonçait dans son esprit. En conséquence, il jugeait
utile, indispensable, que l'Autriche, loin de se rendre à merci,
demeurât puissamment armée, en possession de tous ses moyens, en posture
assez respectable pour décourager la France de toute velléité
d'agression. Quant à la Russie, elle devait, suivant lui, loin de se
jeter prématurément de notre côté, s'enfermer dans une stricte
impartialité et s'attacher le plus longtemps possible à ne point faire
pencher la balance; il fallait que ni la France ni l'Autriche ne pussent
compter sur sa complicité, dans le cas où l'une ou l'autre nourrirait
des desseins contraires à la paix. Cette attitude maintiendrait entre
les deux parties une certaine parité de situation et de moyens, les
laisserait en présence, également armées, également imposantes, en
mesure de se défendre, non d'attaquer, et de cet équilibre de leurs
forces naîtrait leur commune immobilité. La France et l'Autriche se
tenant ainsi mutuellement en respect, se paralysant l'une par l'autre,
la paix continentale se prolongerait, et, d'autre part, la Russie aurait
le loisir de poursuivre ses opérations sur le Danube, d'arracher à la
Turquie ce que Napoléon lui avait livré de cet empire[561].

[Note 561: Quelque temps après l'entrevue, Alexandre écrivait à
Roumiantsof: «Vous vous rappellerez que dans nos conversations à Erfurt
je croyais toujours que le plus utile serait de produire en Europe un
système qui tendrait à empêcher qu'entre les trois grandes puissances
restantes, la Russie, la France et l'Autriche, aucune des trois ne pût
troubler la paix générale du continent. Ce système n'est possible
qu'autant qu'il existe une balance entre les forces de ces trois
puissances, et la Russie, n'ayant rien à redouter pour elle-même de
l'Autriche, peut par conséquent voir avec une sorte de tranquillité
l'accroissement de sa force comme un moyen de parvenir à l'établissement
du système en question.» Alexandre à Roumiantsof, 18 décembre 1808.
Archives de Saint-Pétersbourg.]

Cette pensée, entretenue, fortifiée chez le Tsar par les suggestions de
Talleyrand[562], reposait sur des appréciations profondément erronées.
Alexandre, aussi bien que le ministre français qui s'était institué son
conseiller, méconnaissait le caractère de Napoléon, les exigences de sa
politique, les dispositions réelles de l'Autriche. Obligé, si
l'Angleterre ne cédait point, d'entamer avec elle une lutte difficile
sur un terrain nouveau, de la combattre en Espagne, Napoléon ne
voudrait, ne pourrait souffrir longtemps derrière lui, dans son dos, une
puissance détachée de son système, révoltée contre ses lois, toujours
tentée de le prendre à revers: tôt ou tard, il se retournerait contre
elle, trancherait de son épée une situation intolérable, et maintenir
l'Autriche dans un état de rébellion et d'hostilité latente était le
plus sûr moyen de faire éclater cette guerre que l'on voulait éviter.

[Note 562: Alexandre à Roumiantsof, 19 octobre et 18 décembre 1808.
Archives de Saint-Pétersbourg.]

Il y avait plus: en admettant que les mesures prises à Vienne eussent
eu, au début, un caractère purement défensif, elles devaient, par la
force des choses, changer de nature et aboutir à une action offensive.
Par des armements hors de toute proportion avec ses ressources, avec ses
facultés pécuniaires, l'Autriche s'était mise sur un pied ruineux: elle
ne saurait s'y perpétuer. Déjà l'empereur François répète tristement:
«L'armée dévore l'État[563]», et, sous peu, ses ministres, ses
administrateurs vont lui révéler le vide effrayant du Trésor, lui
démontrer que l'Autriche ne saurait plus longtemps subvenir à
l'entretien de ses troupes, si l'on ne se met à la solde de l'Angleterre
et si l'on ne nourrit l'armée aux dépens de l'ennemi[564]. Donc, dans
quelques mois, dans quelques semaines peut-être, il faudra que
l'Autriche combatte ou désarme. Entre les deux termes de ce dilemme,
elle choisira le premier: elle aimera mieux courir les risques d'une
suprême aventure, utiliser les moyens immenses qu'elle a rassemblés et
qui ont restauré sa confiance en elle-même, plutôt que de se résigner à
un douloureux avortement et de consacrer sa déchéance. Si l'empereur
Alexandre eût pu lire dans les secrets du cabinet de Vienne, il y eût
découvert ce qu'Andréossy allait mander dans quelques jours, ce que la
sagacité de Napoléon lui faisait pressentir, à savoir, que l'idée
d'attaquer, de tenter la fortune des armes, de chercher une revanche,
prenait rapidement le dessus. Stadion l'avait toujours soutenue: le
prudent archiduc Charles s'y ralliait aujourd'hui, et l'empereur
François lui-même commençait à préférer une crise violente, mais
peut-être salutaire, à un état d'angoisse et d'attente qui épuisait la
monarchie. Une seule crainte troublait l'Autriche et pouvait la retenir,
c'était de voir la Russie s'unir franchement à la France et de périr
broyée sous cette double masse. Que le Tsar laissât planer un doute sur
ses intentions, montrât quelque répugnance à nous suivre, la guerre
serait définitivement résolue à Vienne, et les deux empereurs auraient
tôt ou tard à combattre l'Autriche, s'ils ne s'entendaient dès
aujourd'hui pour la confondre et la désarmer. En proposant ce parti,
violent et impérieux, Napoléon n'en indiquait pas moins l'unique moyen
de conserver cette paix aussi chère à son allié qu'à lui-même; lui seul
restait dans la logique impitoyable de la situation: Alexandre et
Talleyrand, le monarque généreux et le politique subtil, s'en écartaient
l'un et l'autre.

[Note 563: Archives des affaires étrangères, Vienne, 381.]

[Note 564: BEER, _Zehn Jahre œsterreichischer Politik_, 341.]

Toutefois, si Napoléon voyait mieux et plus loin que tous, il se
trompait en croyant qu'Alexandre pût voir comme lui et admettre ses
exigences. Ce qu'il demandait en somme à ce prince, c'était d'annuler
momentanément la puissance autrichienne. Or, l'Autriche remise sur pied,
en forte attitude, n'était-ce point l'unique rempart qui protégeât la
Russie contre l'omnipotence napoléonienne, la seule barrière qui se
dressât entre la frontière moscovite et la France épandue sur l'Europe.
Pour la Russie, désarmer l'Autriche, c'était se découvrir elle-même, se
livrer, renoncer à toute autre garantie que la loyauté de Napoléon. Les
déceptions, les froissements infligés à Alexandre depuis Tilsit ne
permettaient plus ce miracle de confiance. Napoléon portait la peine
d'avoir voilé, durant le cours d'une année, la justice finale et la
grandeur de son but, qui était le repos du monde, sous l'absolutisme de
ses procédés, d'avoir trop peu ménagé les scrupules, les intérêts
propres de son allié, d'avoir violenté les rois et les peuples, et
c'était son châtiment que de n'être plus cru aujourd'hui, alors qu'il
affirmait sincèrement son désir de paix et ses vues purement défensives.
Alexandre ne pouvait lire dans son âme, il lisait dans ses actes, et le
passé l'autorisait à suspecter l'avenir. Mal fondées en réalité, ses
craintes se justifiaient par les apparences, et il ne pouvait plus
raisonnablement accorder ce que Napoléon était contraint de lui
demander. Telle qu'elle se posait aujourd'hui, la question d'un système
commun à adopter envers l'Autriche devenait insoluble, et devant cet
écueil surgi à l'improviste, tout effort pour arriver à une entente
pleine et efficace devait inévitablement se briser.

Huit jours s'étaient écoulés, perdus en stériles disputes, et, sur le
point devenu capital, aucun résultat n'avait été obtenu. Napoléon
comprit enfin qu'il poursuivait l'impossible, qu'il ne gagnerait rien
sur Alexandre et se heurtait à une résistance insurmontable. Il changea
alors brusquement de plan, suivant son habitude, et évolua sur place. Ne
conservant que peu d'espoir d'éviter la guerre avec l'Autriche, tout en
ne la jugeant pas immédiate, il voulut la faire, quand on l'y forcerait,
avec tous ses avantages; il accepta donc d'Alexandre une simple promesse
de concours éventuel; en même temps, afin de restreindre, de localiser
la lutte, d'empêcher que le feu de la révolte ne se communiquât à toute
l'Allemagne, il annonça l'intention de garder toutes ses sûretés; il
conserverait sur la Prusse les trois places de l'Oder aussi longtemps
que le traité du 8 septembre lui en donnerait le pouvoir.

Alexandre s'éleva à nouveau contre cette prétention, et ce fut à son
tour de prendre l'offensive, à Napoléon de déployer sa force de
résistance. Autour de lui, on le pressait, on le suppliait d'abandonner
les places, de donner à la Russie et à l'Europe ce gage de modération:
«C'est un système de faiblesse que vous me proposez là, dit-il en
colère; si j'y accède, l'Europe me traitera bientôt en petit
garçon[565].» Et il repoussa la demande d'Alexandre avec quelque
impatience, en termes émus, presque indignés: «Est-ce mon ami, mon
allié, disait-il, qui me propose d'abandonner la seule position d'où je
puisse menacer le flanc de l'Autriche, si elle m'attaque pendant que mes
troupes seront au midi de l'Europe, à quatre cents lieues de chez
elles?... Au reste, si vous exigez absolument l'évacuation, j'y
consentirai, mais alors, au lieu d'aller en Espagne, je vais vider tout
de suite ma querelle avec l'Autriche[566].» Devant cette perspective qui
l'effrayait par-dessus tout, Alexandre recula: satisfait d'avoir amené
Napoléon à se contenter d'un engagement défensif et secret contre
l'Autriche, croyant par là avoir préservé la paix et atteint son but
essentiel, il admit en retour que Napoléon gardât momentanément les
places de l'Oder, s'en reposant sur l'avenir d'assurer la libération
totale de la Prusse, et la monarchie de Frédéric-Guillaume paya les
frais de l'accord incomplet qui s'établissait si péniblement entre les
deux empereurs.

[Note 565: _Documents inédits_.]

[Note 566: _Id._]

Il restait à mettre par écrit les points convenus: ouvertures à
l'Angleterre, abandon à la Russie des Principautés, concours défensif
contre l'Autriche. Napoléon avait soumis à Alexandre, comme son oeuvre
personnelle, le projet de traité rédigé par Talleyrand, mais cet acte ne
répondait pas entièrement aux dispositions admises, et le Tsar avait
fait dresser de son côte une série d'articles. Avant de comparer ces
deux projets, de les fondre en un traité, les deux souverains
s'arrêtèrent un instant et suspendirent leur travail.

En dehors de leur entourage intime, rien ne transpirait des
dissentiments survenus entre eux: en public, ils continuaient à
s'entourer des soins les plus tendres, semblaient tout entiers à leur
inclination réciproque, au plaisir d'être ensemble. Pour rassurer et
diriger l'opinion, Napoléon lançait chaque matin des billets dans le
genre suivant: à Cambacérès: «Les conférences continuent ici; tout va au
mieux»; au roi Joseph: «Tout prend une bonne tournure»; à Cambacérès:
«Les princes et les étrangers affluent de tous côtés, et les affaires
continuent de marcher à la satisfaction commune»; au roi Murat: «Erfurt
est très brillant[567]». En effet, la réunion atteignait alors à son
plus bel éclat. Les souverains de Bavière et de Wurtemberg, ceux de
Westphalie venaient d'arriver, et le soir, au théâtre, le parterre de
rois était au complet. Le 4 octobre, on donnait l'_Œdipe_ de Voltaire;
quand vint le vers:

      L'amitié d'un grand homme est un bienfait des dieux,

Alexandre se leva, prit la main de Napoléon, assis à ses côtés, et la
serra vivement. Ce geste, dicté par une habile inspiration, accueilli
avec enthousiasme par l'assistance, remarqué par l'histoire, sembla plus
qu'un banal témoignage: on crut y voir la consécration de l'entente et
le solennel renouvellement de l'alliance.

[Note 567: Archives nationales, AF, IV, 876, lettres inédites.]

Pour le surlendemain, les empereurs avaient fait le projet de visiter
dans sa capitale le duc de Saxe-Weimar, leur voisin pour quelques jours.
Pendant leur absence, les deux ministres des affaires étrangères, MM. de
Champagny et Roumiantsof la plume à la main, discuteraient les articles
du traité et en prépareraient la rédaction. À leur retour, les
souverains trouveraient le travail déjà avancé; ils auraient alors à
statuer sur les difficultés survenues entre leurs ministres, à parfaire
l'oeuvre de conciliation. Cette dernière partie de leur rôle ne serait
pas la moins embarrassante: amenés à traduire leur pensée sous une forme
précise, ils verraient plus clair dans les obligations contractées;
certains scrupules, certaines divergences de vues pourraient renaître,
des arrière-pensées se faire jour, et l'intrigue trouver de nouveau
matière à s'exercer. L'excursion de Weimar, acceptée par les empereurs
comme un intermède et un délassement, divise donc l'entrevue d'Erfurt en
deux périodes distinctes, mais d'importance presque égale: dans la
première, on s'était mis d'accord à grand'peine sur quelques principes;
dans la seconde, on aurait à aborder la tache délicate d'en régler
l'application.



IV

L'EXCURSION DE WEIMAR ET LE SÉJOUR D'ERFURT.


Le 6 octobre, Napoléon et Alexandre sortaient d'Erfurt en voiture. À la
limite des États de Weimar, ils furent reçus par le duc, suivi de son
grand veneur, de quatre maîtres des forêts, d'un cortège de gardes et de
piqueurs. Une grande partie de chasse devait ouvrir les fêtes et former
le divertissement de la première journée. L'équipage s'enfonça dans la
forêt de l'Ettersberg; au lieu d'y trouver le calme et la solitude, il y
rencontra le mouvement et la foule. Citadins d'Erfurt et de Weimar,
villageois en costume national, curieux accourus de dix lieues à la
ronde, remplissaient les avenues; on vendait des vivres, des
rafraîchissements: des tribunes s'élevaient pour les spectateurs
privilégiés. Un soleil splendide, illuminant la forêt, relevait la
couleur pittoresque de ces scènes, et le tout offrait, suivant une
relation allemande, «l'aspect d'une joyeuse fête populaire[568]».

[Note 568: Description des fêtes données à LL. MM. les empereurs
Napoléon et Alexandre et à plusieurs autres têtes couronnées à Weimar et
à Iéna par S. A. S. Charles-Auguste, duc de Saxe-Weimar. Weimar, 1809,
p. 8.]

On conduisit les empereurs à un endroit élevé et découvert d'où la vue,
se reposant d'abord sur des futaies dorées par l'automne, découvrait au
loin les horizons verdoyants de la Thuringe. Au fond d'une enceinte
réservée à l'aide de toiles tendues, un pavillon avait été construit:
c'était une galerie oblongue et ouverte; elle avait pour supports, en
guise de colonnes, des troncs d'arbres décorés à leur sommet d'un
feuillage postiche; des guirlandes de fleurs et de fruits complétaient
l'aspect rustique du monument. Les empereurs y prirent place, les rois
les y avaient précédés; puis, sur un signal, l'enceinte de toile
s'abaissa par endroits, et à travers les ouvertures pratiquées, des
cerfs, des daims, des chevreuils s'élancèrent, rabattus des parties
environnantes de la forêt.

Dès que les monarques eurent tiré, un feu roulant de mousqueterie
s'alluma sur le front de la galerie. Éperdues, les bêtes bondissaient
dans l'enceinte, s'offraient aux coups, venaient tomber et mourir devant
les empereurs. Un appel de trompettes et de cymbales saluait
l'apparition de chaque dix-cors. Par moments, la fusillade cessait: on
voyait sortir de dessous bois des traqueurs déguisés en sauvages de
mascarade, affublés de peaux et de feuillage; ils ramassaient les pièces
et les dressaient devant le pavillon en sanglantes pyramides. Quand on
eut abattu quarante-sept cerfs, on cessa cette tuerie à froid, cette
chasse qui n'offrait même point l'image de la guerre, et les souverains
allèrent chercher à Weimar de plus nobles plaisirs[569].

[Note 569: _Récit des fêtes_, p. 7 à 11.]

Weimar est une ville de grand air, malgré ses proportions restreintes;
par endroits, ses places ornées de statues, ses colonnades, le nombre de
ses monuments, leur ordonnance régulière, le déploiement majestueux de
leurs façades, lui donnent un aspect de capitale: c'était alors celle de
l'art et de la pensée germaniques. Le duc Charles-Auguste aimait à
s'entourer de beaux et de grands esprits: il savait les attirer à ses
côtés, les y fixer, et, par cette parure, se piquait de donner à sa
résidence un rang unique au milieu des cités d'Allemagne, de la
distinguer de ses pareilles et d'en faire une Athènes. Sa cour gardait
les traditions et les manières de l'ancien régime; elle accueillit ses
hôtes illustres avec une aisance de bon goût, relevée par un faste digne
d'eux. L'entrée des empereurs et des rois se fit en simples calèches de
chasse; mais les corporations de la ville, bannières déployées,
faisaient la haie sur leur passage. Au château, où la duchesse leur
souhaita la bienvenue, ils trouvèrent une hospitalité prévenante, leurs
suites reçurent un traitement magnifique, et la vieille résidence fit ce
miracle d'héberger dignement cinq cent cinquante visiteurs.

En ce temps, il fallait aller vite en toutes choses. Napoléon ne donnant
à ses hôtes qu'une soirée, on avait voulu accumuler en cet espace de
quelques heures tous les plaisirs à l'usage ordinaire des cours: il
devait y avoir dîner, concert, théâtre et bal. Le temps manqua pour
réaliser ce programme: il fallut passer le concert. Au dîner, la table
des souverains, dressée en forme de fer à cheval, comptait seize
couverts, le moindre convive ayant rang de prince. Pendant le repas,
Napoléon causa beaucoup: il fit admirer l'étendue de son savoir, en
discutant avec le prince primat quelques particularités de l'ancienne
constitution germanique, et comme on s'étonnait d'une érudition aussi
précise, il rappela que jadis, en France, les loisirs de la vie de
garnison lui avaient permis de lire beaucoup et d'étudier; ce fut alors
qu'il commença l'une de ses phrases par ces mots: «Quand j'étais
lieutenant d'artillerie...» À l'instant où il évoquait ce souvenir, il
avait à sa droite l'empereur de toutes les Russies, puis les souverains
de Westphalie et de Wurtemberg, à sa gauche la duchesse de Weimar, les
rois de Bavière et de Saxe; il était servi par ses pages, et derrière
lui, debout contre la muraille, des seigneurs haut titrés, portant les
plus beaux noms d'Allemagne, remplissaient les fonctions de la
domesticité féodale[570].

[Note 570: THIBAUDEAU, IV, 70. _Récit des fêtes_, 11.]

L'aller au théâtre et le retour se firent en gala, dans de grands
carrosses, par les rues illuminées, entre deux rangs d'hommes armés dont
chacun portait une torche. Par une attention pour son hôte, le duc
Charles-Auguste avait fait venir d'Erfurt les comédiens de l'Empereur;
ils donnèrent la _Mort de César_, et Talma parut en conquérant sur la
première scène germanique. Quand l'incomparable tragédien lança le vers:

      Sur l'univers soumis régnons sans violence,

l'allusion s'imposa, et l'on assure qu'un frisson électrique parcourut
l'assistance. Pendant la représentation, Napoléon inspectait la salle,
les visages, les toilettes, les attitudes; il remarqua dans une loge un
vieillard dont la belle tête blanchie et la physionomie fine le
frappèrent; ayant appris que ce vieillard était Wieland, le «Voltaire de
l'Allemagne», il exprima le désir qu'on le lui présentât dans la soirée.

Quelques instants plus tard, dans la grande salle du château, où se
pressait une assistance telle qu'aucune demeure impériale ou royale
n'eût pu en réunir de pareille, Alexandre ouvrait le bal avec la reine
de Westphalie. Le jeune monarque revint plusieurs fois à un plaisir où
triomphaient son élégance et sa bonne mine: «L'empereur Alexandre danse,
écrivait Napoléon à Joséphine, mais moi non: quarante ans sont quarante
ans[571].»

[Note 571: _Corresp._, 14566.]

Parcourant les groupes, il se fit présenter quelques femmes remarquables
par leur beauté ou leur esprit, les laissa charmées d'un regard, d'une
parole. Il parla aux personnages marquants, puis, apercevant Goethe, qui
figurait à son rang de conseiller intime, l'aborda d'un air de
connaissance. Quelques jours avant, sachant le poète à Erfurt, il avait
voulu le voir, lui avait parlé de ses ouvrages avec compétence, avec
admiration, avait discuté avec lui certains passages de _Werther_[572]:
«Voilà un homme», avait-il dit après l'audience. À Weimar, il reprit
l'entretien, le poussa quelque temps, puis demanda Wieland: mais Wieland
n'était pas là; le vieillard s'était retiré après le spectacle et
n'allait plus au bal: il fallut se mettre à sa poursuite, le chercher
jusque chez lui et l'amener d'autorité à l'Empereur.

«Je ne pus faire autrement, raconte Wieland, que de monter dans le
carrosse qui me fut envoyé par la duchesse, et de me rendre au bal dans
mon accoutrement ordinaire, une calotte sur la tête, sans être poudré,
chaussé de bottes en drap, au reste mis avec décence. J'y arrivai à dix
heures et demie. À peine fus-je entré que Napoléon vint à ma rencontre
de l'autre bout de la salle: la duchesse elle-même me présenta à
lui[573].»

[Note 572: Voy. l'opuscule intitulé: _Entrevue de Napoléon Ier avec
Goethe_, par S. SKLOWER. Lille, 1853.]

[Note 573: _Freundesbilder aus Goethe's Leben_, von II. DUNTZER,
cité par SKLOWER, 99.]

L'accueil de l'Empereur au poète fut très particulier; ce ne fut point
celui d'un monarque à un sujet qu'il tient à honorer de quelques
faveurs. Dans le langage, dans l'attitude de Napoléon, rien de
protecteur, nulle trace de cette bienveillance souveraine qui laisse
subsister les distances. Voulant plaire à Wieland et faire sérieusement
connaissance avec cet esprit, par un comble de délicatesse, d'habileté
et de grandeur, il le traita pour ainsi dire en égal, lui parlant d'un
ton simple, intéressé, à la fois éloigné de la hauteur et de la
familiarité; on eût dit la rencontre de deux hommes de condition
semblable, d'un génie supérieur dans des genres différents, qui prennent
plaisir à s'étudier, à échanger leurs vues, et savent qu'ils ont
mutuellement beaucoup à s'apprendre.

On ne regardait plus danser Alexandre: le spectacle était ailleurs. À
distance respectueuse, princes, ministres, dignitaires, formaient autour
de l'Empereur et du poète un cercle de curieux. Par respect pour ce
grand souvenir, Wieland n'a jamais voulu écrire ni raconter en détail la
conversation, mais les assistants en surprirent certaines parties, et
des versions concordantes permettent d'en retracer quelques traits.
Napoléon toucha aux matières les plus diverses, les plus hautes; il
passa de la littérature à l'histoire, aux Grecs, qu'il comprenait mal,
aux Romains, qu'il admirait fort, prit contre Tacite la défense des
Césars, traita aussi des religions et de leur utilité sociale, parla du
christianisme en politique plus qu'en croyant. Sur tous ces points, il
s'exprimait avec chaleur, avec des expressions originales, quoique
toujours graves, s'animant sans s'égayer, ne cherchant nullement à
briller, à éblouir, seulement à mettre en avant des idées et à en
susciter chez son interlocuteur. Il mêlait parfois à de profonds aperçus
des paroles affectueuses, des questions intimes; mais le grand hommage
qu'il rendait à Wieland était de montrer le prix qu'il attachait à
connaître son opinion sur tous les sujets abordés. L'Allemand répondait
en assez mauvais français, exposait ses vues, charmé tout à la fois et
troublé par cette parole acérée qui le pénétrait à fond et scrutait
toutes les parties de son intelligence. Après deux heures d'entretien,
cédant à l'émotion, à la fatigue, il attendait et cherchait à provoquer
un signe de congé: ne le voyant pas venir, il prit bravement son parti
et fit le geste de se retirer: «Allez donc», lui dit amicalement
l'Empereur, et il répéta: «Allez, bonne nuit.» Il revint alors à Gœthe,
causa de nouveau avec lui et se retira enfin, laissant l'assistance sous
l'impression de ces scènes mémorables[574].

[Note 574: SKLOWER, 91-92. Cf. THIERS, IX, 328.]

Dans sa conduite, une pensée politique éclate. Depuis quelque temps, il
s'apercevait qu'un sentiment nouveau et puissant, celui de la
nationalité, s'éveill