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Title: Napoléon et Alexandre Ier (3/3) - L'alliance russe sous le premier Empire
Author: Vandal, Albert, 1853-1910
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Napoléon et Alexandre Ier (3/3) - L'alliance russe sous le premier Empire" ***

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generously made available by the Bibliothèque nationale
de France (BnF/Gallica)



NAPOLÉON
ET
ALEXANDRE Ier



TOME TROISIÈME



L'auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de reproduction
et de traduction en France et dans tous les pays étrangers, y compris la
Suède et la Norvège.

Ce volume a été déposé au ministère de l'intérieur (section de la
librairie) en janvier 1896.



DU MÊME AUTEUR:

Napoléon et Alexandre Ier. L'alliance russe sous le premier Empire.

I. _De Tilsit à Erfurt. 3e édition_. Un volume in-8° avec portraits.
Prix. 8 fr.

II. 1809. _Le second mariage de Napoléon; Déclin de l'alliance. 3e
édition_. Un volume in-8°. Prix 8 fr.
(Couronné _deux fois par l'Académie française_, _grand prix Gobert_.)

Louis XV et Élisabeth de Russie. 2e édition. Un volume in-8°. Prix. 8
Fr.
(Couronné par _l'Académie française_, _prix Bordin_.)

Une Ambassade française en Orient sous Louis XV: _La Mission du marquis
de Villeneuve_ (1728-1741). _2e édition_. Un volume in-8°.
Prix. 8 fr.



PARIS. TYPOGRAPHIE DE E. PLON, NOURRIT ET Cie, 8, RUE
GARANCIÈRE.----957.



NAPOLÉON
ET
ALEXANDRE Ier
L'ALLIANCE RUSSE SOUS LE PREMIER EMPIRE


III


LA RUPTURE

PAR

ALBERT VANDAL

OUVRAGE COURONNÉ DEUX FOIS PAR L'ACADÉMIE FRANÇAISE
GRAND PRIX GOBERT, 1893 ET 1894



PARIS
LIBRAIRIE PLON
E. PLON, NOURRIT et Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
RUE GARANCIÈRE, 10

1896



NAPOLÉON ET ALEXANDRE Ier



CHAPITRE PREMIER

LA RUSSIE SE PRÉPARE À ATTAQUER.


Sous le voile de l'alliance officiellement maintenue, Alexandre Ier
prépare contre Napoléon une campagne offensive.--Son grief
apparent.--Son grief réel.--Appel secret aux Varsoviens par
l'intermédiaire du prince Adam Czartoryski; Alexandre veut restaurer la
Pologne à son profit et se faire le libérateur de
l'Europe.--Encouragements qu'il puise dans le spectacle de l'oppression
générale.--Aspect des différents États.--Le duché de Varsovie.--Misère
dorée.--Napoléon a mis partout contre lui les intérêts matériels.--La
Prusse: le Roi, le cabinet, les partis, l'armée, l'esprit public.--La
Suède: débuts de Bernadotte comme prince royal: traits
caractéristiques.--Le Roi et les deux ministres dirigeants.--L'intérêt
économique rapproche la Suède de l'Angleterre.--Situation sur le Danube:
la paix des Russes avec la Porte paraît prochaine.--L'Autriche:
l'Empereur, l'Impératrice, l'opinion publique, l'armée.--Puissance de la
société.--La coalition des femmes.--Influence et prestige de la colonie
russe.--Metternich craint d'encourir la disgrâce des salons.--L'empereur
orthodoxe et les Slaves d'Autriche.--L'Allemagne française.--Le
vice-empereur.--Rigueurs du blocus.--Exaspération croissante.--Réveil et
progrès de l'esprit national.--Sociétés secrètes.--Autres foyers
d'agitation.--Alexandre fait prendre des renseignements sur l'état des
esprits en Italie.--La France: splendeur et malaise.--Crise
économique.--Fidélité des masses à l'Empereur.--L'imagination populaire
reste possédée de lui et esclave de son prestige.--Les classes moyennes
et élevées se détachent.--Conspiration
latente.--L'Espagne.--L'Angleterre.--Alexandre médite de consommer son
rapprochement économique avec nos ennemis.--Réponse de Czartoryski par
voies mystérieuses.--Objections du prince; ses méfiances.--Garanties
réclamées et questions posées.--Seconde lettre d'Alexandre.--Il promet à
la Pologne autonomie et régime constitutionnel.--Il fait l'énumération
détaillée de ses forces.--Raisonnements qu'il emploie pour convaincre et
séduire les Polonais.--Condition à laquelle il subordonne son entrée en
campagne.--Efforts pour gagner ou neutraliser l'Autriche.--La diplomatie
secrète d'Alexandre Ier.--Il offre à l'Autriche la Valachie et la moitié
de la Moldavie en échange de la Galicie.--Tentatives auprès de la Prusse
et de la Suède.--Travail en Allemagne.--Tchernitchef à
Paris.--Galanterie et espionnage.--Le Tsar accrédite un envoyé spécial
auprès de Talleyrand.--Autre branche de la correspondance
secrète.--Affaire Jomini.--Projet de former en Russie un corps d'émigrés
allemands.--Ensemble de manoeuvres.--Rapports d'Alexandre avec le duc de
Vicence.--Il donne le change à cet ambassadeur sur ses desseins et ses
armements.--Comment il accueille l'annexion des villes hanséatiques et
la saisie de l'Oldenbourg.--Le canal de la Baltique projeté par
l'Empereur.--Alexandre affirme et répète qu'il n'attaquera
jamais.--Langage des salons.--L'ambassade russe en France.--Occupations
extra-diplomatiques du prince Kourakine.--Cet ambassadeur maintenu à son
poste en raison de sa nullité.--Protestation officielle au sujet de
l'Oldenbourg.--Coalition d'influences hostiles autour
d'Alexandre.--Continuité du plan poursuivi par nos ennemis à travers
toute la période de la Révolution et de l'Empire: ils ne renoncent
jamais à l'espoir de renverser intégralement la puissance française et
de tout reprendre.



I

Au commencement de 1811, Alexandre Ier se disposait à marcher contre
Napoléon sans avoir dénoncé l'alliance qui unissait officiellement leurs
destinées. Pour préparer cette surprise, il s'autorisait d'un grief et
d'une présomption. Le grief était précis, patent, brutal: c'était
l'incorporation à l'empire français de l'Oldenbourg, apanage d'un prince
étroitement apparenté à la maison de Russie. Cette spoliation sans
excuse, témérité ou inadvertance de despote, donnait droit au Tsar
d'ouvrir les hostilités, mais n'eût pas suffi à l'y résoudre. Il se
laissait emporter à la guerre par la persuasion où il était que
Napoléon, ayant créé et agrandi le duché de Varsovie, voulait en faire
une Pologne nouvelle, qui attirerait à soi les provinces échues à la
Russie lors du triple partage et finirait par désagréger cet empire. Là
était le motif inavoué, la blessure intime, l'objet profond du litige:
«La véritable cause qui engage deux hommes à se couper la gorge,
écrivait Joseph de Maistre, n'est presque jamais celle qu'on laisse
voir[1].»

[Note 1: _Oeuvres complètes_, XI, 513.]

Sans doute, ce serait rétrécir la grande querelle que de l'enfermer dans
les limites de l'État varsovien: elle était partout et embrassait
l'Europe. Le développement monstrueux de la puissance française, le
progrès d'une frontière mobile qui se déplaçait et avançait sans cesse,
la saisie récente de la Hollande et des villes hanséatiques,
l'allongement du territoire d'empire jusqu'au seuil de la Baltique,
l'esclavage imposé à la Prusse, les exigences croissantes du blocus
continental, dénotaient un plan d'universel asservissement contre lequel
Alexandre se sentait tenu de réagir; mais le duché de Varsovie était
l'avant-garde dans le Nord de cette France en marche continue, la tête
de colonne, la pointe acérée qui effleurait le flanc de la Russie et
menaçait de le déchirer. À ce contact torturant, Alexandre avait fini
par perdre patience: il se jetait au péril pour n'avoir plus à
l'attendre, prétendait restaurer à son profit la Pologne de peur que
Napoléon ne la refît contre lui, et c'était dans ce but qu'il venait
d'offrir très secrètement aux Varsoviens, à l'insu de son chancelier et
par l'intermédiaire du prince Adam Czartoryski, de transformer leur
étroit duché en royaume uni à son empire, s'ils voulaient se joindre aux
deux cent mille Russes qu'il avait silencieusement rassemblés et
s'élancer avec eux à la délivrance de l'Europe.

Dans les semaines qui suivirent cet appel mystérieux, sa pensée mûrit et
se précisa: toutes ses démarches, tous ses mouvements se fondèrent sur
l'hypothèse d'une guerre offensive. Certes, l'audace était grande de
s'attaquer au conquérant qui avait brisé cinq coalitions, et qui,
débarrassé depuis deux ans de toutes guerres continentales hormis celle
d'Espagne, semblait pour la première fois s'affermir et s'installer dans
sa toute-puissance. Mais cette guerre d'Espagne, implacable et
vengeresse, absorbait la majeure partie de ses forces: elle l'avait
obligé à dégarnir l'Allemagne. Là, l'empereur Alexandre ne rencontrera
devant lui que quarante-six mille Français d'abord, soixante mille
ensuite. Napoléon, il est vrai, semble n'avoir qu'un signe à faire pour
que trente mille Saxons, trente mille Bavarois, vingt mille
Wurtembergeois, quinze mille Westphaliens «et autres troupes
allemandes[2]» se joignent à ses Français: de tous les points de
l'horizon, d'autres corps viendront à la rescousse; depuis l'Elbe
jusqu'au Tage, depuis la mer du Nord jusqu'à la mer Ionienne, l'Empereur
dispose de toutes les armées régulières et prélève sur chaque peuple un
tribut de soldats. Cependant, lorsque Alexandre regarde à la base de
cette puissance sans précédent dans l'histoire, lorsque sa vue plonge
dans les dessous de l'Europe en apparence immobilisée et soumise, il
discerne en beaucoup de lieux un mécontentement qui s'exaspère, une
disposition à la révolte qui lui promet des alliés; à considérer
successivement les États qui s'échelonnent depuis ses frontières jusqu'à
l'Atlantique, il se découvre partout des motifs d'entreprendre et
d'oser.

[Note 2: _Note des forces qui peuvent se trouver en présence_,
jointe par Alexandre à sa lettre au prince Adam. _Mémoires de
Czartoryski_, II, 254.]

En face de lui, à portée de sa main, le duché de Varsovie s'offre
d'abord; c'est là que doit s'amorcer l'entreprise et s'appliquer le
levier; c'est là aussi que se rencontre le principal obstacle. Non qu'il
s'agisse de difficultés matérielles et militaires. Les deux cent mille
Russes n'ont qu'un pas à faire pour enlever de vive force le duché et
écraser ses cinquante mille soldats. Les places de la Vistule ne sont
que d'archaïques forteresses, sans défense contre l'artillerie moderne.
Dantzick, il est vrai, soutient et flanque le duché, mais Napoléon a
réduit la garnison de cette place à quinze cents Français, détachement
laissé dans le Nord en sentinelle perdue. Cependant, la résistance du
grand-duché, si courte qu'on la suppose, ralentirait l'invasion,
détruirait l'effet moral qu'Alexandre attend d'une descente inopinée en
Allemagne. Il importe que l'obstacle s'abaisse de lui-même, par un
soudain coup de théâtre; que les Varsoviens viennent à la Russie
librement, impétueusement, et donnent à nos autres vassaux le signal de
la révolte.

Or, à Varsovie, tout semble français, lois, institutions, habitudes,
sentiments, inclinations. Ailleurs, Napoléon domine par la contrainte et
ne dispose que des corps; à Varsovie, il règne sur les coeurs. Les
habitants célèbrent avec enthousiasme le culte du héros: ils l'aiment
pour ses bienfaits, à raison même des preuves de dévouement qu'ils lui
ont prodiguées: ils le vénèrent surtout parce qu'ils voient en lui le
restaurateur désigné de l'unité nationale. Comment, en un instant et par
un coup de baguette, changer la religion de quatre millions d'hommes?

Alexandre ne désespère pas d'opérer ce miracle. L'unanimité apparente
des Varsoviens recouvre un fond de divisions. Le parti russe n'a jamais
renoncé à la lutte et mine le terrain: il compte dans ses rangs des
personnages dont le nom seul est une force; il se ramifie au sein de
maisons illustres qui passent pour entièrement dévouées à la France:
«Souvent les pères et les enfants, écrit un agent, ont dans ce pays-ci
des opinions fort opposées[3].» L'espoir d'un grand secours extérieur
suffira peut-être à intervertir la situation respective des partis et à
déplacer l'influence.

[Note 3: Bignon, ministre résident de France à Varsovie, à
Champagny, 9 mai 1811. Tous les extraits que nous citons dans ce volume
de la correspondance entre nos agents à l'étranger et le ministre des
relations extérieures sont tirés des archives des affaires étrangères.]

Puis, les souffrances matérielles des Varsoviens offrent matière à
exploiter. Ce peuple exubérant et vantard, qui se campe en crâne
attitude et le poing sur la hanche, est au fond malheureux et dénué
entre tous. Le luxe des états-majors, les uniformes chamarrés qu'ils
arborent, ne sont que de brillants oripeaux dorant la misère. À
Varsovie, tout est sacrifié à l'armée et surtout à l'aspect extérieur de
l'armée, à ses embellissements, à la passion du panache; dans le duché,
deux régiments de hussards coûtent autant à équiper et à entretenir que
quatre ailleurs[4]. L'armée dévore l'État, et l'État, déplorablement
administré, ne réussit qu'imparfaitement à faire vivre les troupes; le
payement de la solde est en retard de sept mois. Autre cause de pénurie:
le duché, exclusivement continental, resserré entre la Russie, la Prusse
et l'Autriche, manque des débouchés maritimes dont jouissait l'ancienne
Pologne. Les nobles, possesseurs du sol, ne peuvent plus exporter par
Riga ou par Odessa les fruits de leurs terres, vendre leurs céréales et
faire en grand le commerce des blés. La source de leurs revenus s'est
tarie; ces seigneurs «marchands de grains[5]» s'endettent, et l'usure
les dévore, au sein d'improductives richesses. Partout, la détresse est
extrême, la disette de numéraire effrayante[6]. Si les Varsoviens
supportent ces maux, c'est qu'ils y voient un état essentiellement
transitoire, un acheminement à des jours meilleurs, où la Pologne
respirera plus librement dans ses frontières élargies. Sans argent et
presque sans pain, ils vivent littéralement d'espérances: malgré le
stoïcisme qu'ils affectent, ils trouvent ce régime dur, se plaignent
parfois que Napoléon tarde à exaucer leurs voeux et les fasse
cruellement attendre, et l'empereur Alexandre se dit que cette nation
impulsive et de premier mouvement ne résistera pas à ses avances
lorsqu'il présentera aux Polonais leur idéal tout réalisé, en même temps
qu'il leur promettra plus de bien-être sous un régime définitif. Si leur
défection s'opère, tout devient relativement facile. La ligne de la
Vistule est immédiatement atteinte, occupée, franchie, et les Russes,
laissant Dantzick à leur droite, pénètrent en Allemagne sans avoir
rencontré un ennemi ni fait usage de leurs armes.

[Note 4: Bignon à Champagny, 23 juillet 1811.]

[Note 5: Bignon à Champagny, 27 avril 1811.]

[Note 6: Correspondance du ministre de France à Varsovie en 1811 et
1812. Lettres de Davout et de Rapp à l'Empereur durant la même période;
archives nationales, AF, IV, 1653, 1654, 1655. _Mémoires de Michel
Oginski_, III, 23-24.]

En Allemagne, ils trouveront tout de suite un allié, un auxiliaire
ardent. La Vistule dépassée, ils toucheront au territoire prussien, et
nulle part le joug ne pèse plus intolérablement qu'en Prusse. Depuis
quatre ans, Napoléon tient cet État à la torture: il le tenaille
d'exigences politiques, militaires, financières, commerciales, et les
projets de destruction totale qu'on lui suppose font prévoir et accepter
généralement en Prusse l'idée d'une lutte pour la vie. Sans doute, il
faut distinguer entre le gouvernement et la nation. Le gouvernement est
faible et lâche: la Reine n'est plus là pour inspirer des résolutions
énergiques; elle est morte consumée de regrets, minée par le chagrin, et
ses serviteurs désolés ont cru voir la patrie elle-même descendre au
tombeau sous les traits de leur reine aimée, moralement assassinée. Chez
le Roi, l'excès du malheur a brisé tout ressort; il vit à Potsdam dans
une morne stupeur, et des factions en lutte s'agitent autour de ses
incertitudes. Le chancelier Hardenberg suit une politique équivoque;
pour obtenir l'acquiescement de Napoléon à son retour au pouvoir, il a
fait amende honorable et s'est courbé bien bas. Dans le conseil, il ne
manque pas d'hommes pour recommander une alliance avec le vainqueur: ils
voudraient que l'on méritât ses bonnes grâces à force de soumission et
de repentir. Le Roi ne repousse pas tout à fait ces avis et pourtant
reste de coeur avec la Russie; il correspond avec Alexandre, supplie le
Tsar de ne point l'abandonner: il lui fait signe et parfois semble
l'appeler. On peut craindre, néanmoins, qu'à l'instant décisif il
n'hésite et faiblisse, mais la nation montrera plus de coeur et saura le
contraindre.

En Prusse, sous le coup des souffrances et des humiliations, par
l'ardent travail des sociétés secrètes, un esprit public s'est formé,
composé d'aspirations libérales et de rancunes patriotiques: la haine de
la France, exaltée jusqu'au fanatisme, sert de lien entre toutes les
classes: désormais, la nation pense, vit et peut agir par elle-même:
elle a ses chefs, ses meneurs, Scharnhorst, Gneisenau, Blücher, d'autres
encore, qui forment à Berlin le parti de l'audace: placés tout près du
pouvoir, pourvus de postes importants dans l'administration et l'armée,
se tenant en communication avec Pétersbourg, ils n'attendent que
l'apparition des Russes à proximité de l'Oder pour livrer un assaut
violent aux hésitations du souverain: suivant toutes probabilités, ils
l'emporteront alors sur les hommes qui prétendent ériger la
pusillanimité en règle d'État.

La Prusse soulevée fournira-t-elle une aide efficace? Au premier abord,
on pourrait en douter. Qu'attendre de ce royaume amputé, de cet État
invalide, encore saignant de ses blessures, épuisé par la rançon énorme
qu'il paye au vainqueur, bloqué et surveillé de toutes parts? À l'est,
les places de l'Oder, Stettin, Custrin, Glogau, retenues en gage par
Napoléon, gardées par quelques régiments français et polonais,
contiennent et brident la Prusse; au nord, Hambourg fortement occupé
pèse sur elle; à l'ouest, Magdebourg est une arme de précision braquée
contre Berlin; à l'ouest encore et au sud, les Westphaliens et les
Saxons observent la Prusse et la couvent comme une proie; enfin, la
surface du royaume est sillonnée et rayée de routes militaires où la
France s'est réservé droit de passage pour ses troupes, où circulent des
détachements inquisiteurs. C'est toutefois sous cet opprimant réseau que
se continue en Prusse la réforme administrative et sociale, commencée
par Stein, et que s'achève la réorganisation de l'armée.

Dans son affaissement, le Roi a eu le mérite de ne jamais répudier les
traditions militaires de sa maison: Iéna ne l'a point dégoûté du métier
de ses pères; il est resté roi-soldat, amoureux de son armée et lui
donnant tous ses soins. S'il a dû, par manque d'argent et pour obéir à
la convention qui limite ses forces à quarante-deux mille hommes,
congédier une grande partie de ses troupes, il a gardé les cadres. La
réparation des places, la réfection du matériel et de l'armement se
poursuivent sans relâche. Les hommes congédiés demeurent à la
disposition de l'autorité, qui sait où les retrouver; la Prusse s'est
conservé malgré tout une armée de soldats de métier, invisible,
disséminée dans les rangs de la nation, mais prête à répondre au premier
appel. Puis, le système des _krumpers_ ou jeunes soldats qui passent à
tour de rôle quelques semaines sous les drapeaux et restent assujettis
ensuite à des exercices périodiques, permet d'ajouter aux effectifs, en
cas de besoin, des éléments peu redoutables par eux-mêmes, mais
susceptibles de bien se battre dès qu'ils se trouveront soutenus et
encadrés. À force de dissimulation et de mensonge, la Prusse s'est mise
en état de réunir rapidement cent mille hommes, et l'empereur Alexandre
demeure au-dessous de la vérité lorsqu'il fixe à cinquante mille le
nombre des Prussiens qui combattront tout de suite avec ses Russes. Il
compte aussi sur des soulèvements populaires, sur des explosions
spontanées, sur la levée en masse que Scharnhorst travaille à organiser.
Les garnisons françaises de l'Oder, bloquées par l'insurrection, ne
pourront empêcher les troupes régulières de s'unir aux masses
moscovites: l'armée d'invasion, forte maintenant de trois cent mille
hommes par l'adjonction successive des Polonais et des Prussiens,
arrivera sans coup férir à Berlin, portée et soutenue par l'élan de tout
un peuple[7].

[Note 7: Sur l'état de la Prusse, voyez spécialement, parmi les
ouvrages allemands, HAÜSSEr, _Deutsche Geschichte_, III,
485-526;--DUNCKER, _Aus der Zeit Friedrichs der Grossen und
Friedrich-Wilhelms III_, partie intitulée: _Preussen während der
französischen Occupation_;--le tome II de l'histoire de _Scharnhorst_,
par LEHMANN;--les _Mémoires de Hardenberg_, publiés par RANKE, V. Cf.
LEFEBVRE, _Histoire des cabinets de l'Europe_, IV; la correspondance de
Prusse aux archives des affaires étrangères, les lettres, rapports et
documents de toute nature conservés aux archives nationales, AF, IV,
1653 à 1656.]

Cette pointe audacieuse ne pourrait toutefois s'accomplir qu'à la
condition pour la Russie de se garder ses flancs libres, de n'avoir à
craindre sur sa droite et sur sa gauche aucune diversion. Deux États, la
Suède et la Turquie, se faisaient pendant sur les côtés du vaste empire:
il était essentiel que l'un et l'autre fussent immobilisés. En
particulier, il importait que le Tsar, quand il appellerait à lui toutes
ses forces pour les jeter sur la Vistule, pût dégarnir de troupes la
Finlande récemment conquise et mal assimilée, sans l'exposer à un retour
offensif de la Suède. Était-il assez sûr des Suédois pour abandonner à
leur loyauté la province qu'il leur avait ravie? Sur quoi reposait sa
confiance?

En décembre 1810, Bernadotte avait donné trois fois sa parole d'honneur
de ne jamais se déclarer contre la Russie, et la haine qu'il portait à
Napoléon semblait le garant de sa sincérité Mais Bernadotte n'était pas
maître absolu en Suède et n'avait pas réussi du premier coup à s'emparer
de l'État. En cet hiver de 1811, on le voyait plus occupé à se faire une
popularité facile qu'à établir son influence dans les conseils de la
couronne. Il avait appelé à lui sa femme, son fils, montrait aux Suédois
toutes leurs espérances réunies, dans un touchant tableau de famille:
chaque jour, c'étaient des politesses reçues et rendues, des fêtes, des
réunions où Bernadotte accueillait complaisamment les hommages et ne
s'effrayait pas des adulations un peu fortes, se contentant de prendre
un air modeste quand on faisait figurer Austerlitz, dans une série
d'inscriptions flatteuses, sur la liste des batailles qu'il avait
gagnées[8]. Il se montrait beaucoup en public, passait les troupes en
revue et visitait les provinces, voyageait et paradait, plaisant aux
foules par sa tournure de bel homme et son exubérante cordialité. Le
malheur était que cette prodigalité de soi-même nuisait à son prestige
auprès des classes élevées et le détournait d'occupations plus
sérieuses. Il parlait intarissablement, agissait peu: dans son cabinet
ouvert à tout venant, il écoutait chacun et ne décourageait personne:
«Ses journées sont des audiences sans fin, dans lesquelles il parcourt
un cercle de phrases qui s'adaptent à tout, aux plans de guerre, de
finance, d'administration, de police, qu'on vient lui offrir et dont il
s'entretient avec un abandon et une bonté véritablement
inépuisables[9].» Il n'est pas jusqu'aux formes de son affabilité qui ne
choquent les Suédois de haut rang, habitués à trouver chez leurs princes
plus de dignité et de réserve: «Par exemple, il a le tic de prendre et
de secouer fortement la main de quiconque a l'honneur de
l'approcher[10].» Quand on lui soumet quelques observations au sujet de
ces familiarités déplacées, il répond que la nature l'a fait
irrémédiablement aimable, expansif, accueillant; que c'est en lui
propension héréditaire et trait de famille: «Je tiens cela de ma
mère[11]», dit-il. Ses amis lui voudraient une bienveillance moins
universelle et moins banale, plus de correction dans la tenue, plus
d'application aux affaires, surtout plus de fermeté et de décision. On
se répète qu'il n'a pas su profiter de l'enthousiasme soulevé par sa
venue pour imposer partout le respect et l'obéissance, qu'il a manqué
l'occasion de donner un chef à la Suède et de ressusciter l'autorité.

[Note 8: Alquier, ministre de France, à Champagny, 24 janvier 1811.]

[Note 9: Alquier à Champagny, 18 janvier 1811.]

[Note 10: _Id._]

[Note 11: Alquier à Champagny, 18 janvier 1811.]

Où donc trouver, à défaut d'un pouvoir incontesté, l'influence
effective? Avec qui l'empereur Alexandre peut-il, en dehors de
Bernadotte, traiter et s'entendre? Le Roi touche au dernier degré de
l'affaiblissement sénile; sa parole n'est plus qu'un balbutiement
confus, et le seul sentiment qui paraisse subsister en lui est une
admiration tremblante pour l'empereur des Français. La Reine est en
horreur à la nation et universellement décriée. Parmi les membres du
conseil, deux seulement possèdent la confiance du Roi et disposent de
cette machine à signer: le premier est l'adjudant général Adlercreutz,
auteur de la révolution qui a placé la couronne sur le front de Charles
XIII; le second est un parent du premier, le baron d'Engeström, chargé
du département de l'extérieur: «On n'est pas à ce point,--dit de lui un
rapport à l'emporte-pièce,--dénué d'esprit, de talent et de caractère.
Mais, indépendamment du crédit de l'adjudant général, il a pour garant
de sa stabilité l'impuissance dans laquelle est le Roi désormais de
juger de l'incapacité de son ministre et de revenir sur un aussi mauvais
choix. M. d'Engeström s'est aussi étayé d'un moyen toujours sûr auprès
d'un vieillard débile, celui d'une complaisance assidue et d'une
domesticité officieuse qui s'étend à tous les détails dans l'intérieur
du monarque. D'ailleurs, il possède un don qui doit rendre plus intimes
ses rapports avec le Roi. Ce malheureux prince est dans un tel
affaiblissement moral qu'il ne parle point, même d'objets d'une
indifférence assez notoire, sans verser des larmes. Le ministre pleure
avec lui, car il a pour pleurer une facilité que je n'ai vue à
personne, et qui, contrastant avec sa taille gigantesque et ses formes
d'Hercule, en fait un homme complètement ridicule[12].»--«C'est au
_duumvirat_ composé d'Engeström et d'Adlercreutz,--ajoute le diplomate
auquel nous empruntons ces traits,--que le prince royal a bien voulu
abandonner une autorité qui devrait résider dans ses mains.» À dire plus
vrai, les ministres maîtres du Roi ne possèdent eux-mêmes qu'une ombre
d'autorité: ils se font les serviteurs de l'opinion et suivent «ce feu
follet[13]» dans ses divagations capricieuses. Les vices d'une
constitution qui a ruiné systématiquement l'action de l'exécutif, la
périodicité d'assemblées où la vénalité s'étale au grand jour, les excès
d'une presse licencieuse et corrompue, le relâchement de tous les
ressorts administratifs, tiennent la Suède dans un état d'anarchie
légale et ne laissent place qu'au règne turbulent des partis.

[Note 12: Alquier à Champagny, 18 janvier 1811.]

[Note 13: Parole citée dans l'ouvrage de M. TEGNER sur _Le baron
d'Armfeldt_, III.]

Il existe un parti russe, recruté principalement dans la noblesse,
riche, assez puissant, mais ne formant qu'une minorité dans la nation:
beaucoup de Suédois sentent encore leur coeur déborder d'amertume au
souvenir de la Finlande et aspirent à la reconquérir. Ce qui rassure
Alexandre, ce qui fonde en définitive son espoir, c'est que le jeu des
intérêts matériels, suprême régulateur des mouvements d'un peuple,
détache de plus en plus la Suède de Napoléon et l'amène à ses ennemis.
En Suède, la noblesse et le haut commerce détiennent en commun
l'influence, ou plutôt ces deux classes n'en font qu'une, car elles
s'allient fréquemment par des mariages, jouissent des mêmes
prérogatives, vivent à peu près sur un pied d'égalité et se sentent
solidaires. Les nobles, les grands propriétaires, dont la richesse
consiste en forêts et en mines, ont besoin de la classe marchande pour
exporter leurs bois, leurs fers, leurs cuivres, pour les transformer en
argent, et le commerce, entraînant à sa suite «une aristocratie
mercantile», tend invinciblement à se rapprocher de l'Angleterre,
centre des grandes affaires et des transactions profitables[14]. La
déclaration de guerre aux Anglais, extorquée par Napoléon au
gouvernement suédois, n'a été qu'un simulacre; elle a suffi néanmoins
pour mettre la nation en émoi, pour déterminer un courant d'opinion
nettement antifrançais. Donc, au moment où la Russie et l'Angleterre se
rapprocheront, où la jonction des deux puissances s'opérera, il est à
croire que les Suédois ménageront la première par égard et sympathie
pour la seconde.

[Note 14: Alquier à Champagny, 18 janvier 1811; cette dépêche
contient un tableau très frappant de la situation en Suède.]

Dès à présent, il y aurait peut-être un moyen de les gagner; ce serait
de leur désigner la Norvège comme compensation à la Finlande et de la
leur laisser prendre. Alexandre recule encore devant ce parti, parce
qu'il tient à ménager le Danemark, possesseur de la Norvège; trompé par
la partialité de certains témoignages, il croit que cet incorruptible
allié de la France aspire à s'émanciper d'une protection tyrannique:
dans la supputation des forces qu'il se juge en mesure de nous opposer,
il porte en compte un corps de trente mille Danois. Au pis aller, il
pense que le Danemark se tiendra tranquille et inerte comme la Suède,
les deux États se contenant l'un par l'autre: le Nord scandinave lui
apparaît, dans ses différentes parties, neutre ou rallié.

La situation était différente sur l'autre flanc de la Russie, en Orient,
où la guerre avec les Turcs continuait: guerre molle, il est vrai,
languissante, qui repassait alternativement d'une rive à l'autre du
Danube. L'empire turc, épuisé d'hommes et d'argent, à demi disloqué par
l'insubordination des pachas provinciaux et leurs velléités
d'indépendance, paraissait hors d'état d'exécuter une sérieuse
diversion: il continuait néanmoins à occuper une partie des forces
russes, et Alexandre avait hâte de se débarrasser de cet ennemi moins
dangereux qu'incommode. Depuis 1808, les négociations ont été plusieurs
fois entamées, rompues, reprises: aujourd'hui, elles se poursuivent
officiellement en Moldavie et secrètement à Constantinople, où Pozzo di
Borgo s'efforce d'intéresser la diplomatie anglaise à la cause
moscovite; elles aboutiront vraisemblablement dans le cours de l'année.
Alexandre pourrait même s'accommoder tout de suite avec les Turcs, s'il
consentait à leur restituer les Principautés moldo-valaques, à leur
abandonner cet enjeu de la lutte; mais ce sacrifice ne concorde pas
encore avec l'ensemble de sa politique. Non qu'il persiste à
s'approprier intégralement les Principautés: s'il s'obstine à les
arracher au Sultan, c'est pour s'en faire avec l'Autriche objet de
trafic et d'échange.

Sans la complicité déclarée ou secrète de l'Autriche, la grande
entreprise restait une aventure. Lorsque les Russes s'avanceraient en
Prusse, ils tendraient le flanc à l'Autriche, dont les troupes
n'auraient qu'à déboucher de la Bohême pour tomber sur l'envahisseur et
lui infliger un désastre. Or, depuis 1810, les relations de l'Autriche
avec Napoléon faisaient l'étonnement et le scandale de l'Europe.
L'empereur François Ier lui avait donné sa fille; Metternich avait vécu
cinq mois près de lui, se plaisant dans sa société et se livrant sans
doute à de louches compromissions. Revenu à Vienne, il avait fermé
l'oreille à toutes les paroles de la Russie: il venait d'éconduire
Schouvalof et d'autres porteurs de propositions. Cependant, fallait-il
désespérer, en revenant à la charge, en recourant aux grands moyens, de
surprendre le consentement de l'Autriche à la combinaison projetée et de
l'attirer dans l'affaire, d'obtenir qu'elle contribuât à réédifier la
Pologne par l'échange de la Galicie contre des territoires bien
autrement utiles et intéressants pour elle?

L'Autriche devait peu tenir à la Galicie; le traité de Vienne lui en
avait enlevé la meilleure part: les districts qu'elle avait conservés
semblaient destinés tôt ou tard à rejoindre les autres, à se laisser
entraîner dans l'orbite d'une Pologne indépendante. La Galicie ne se
rattachait plus que par un fil au corps de la monarchie: la cour de
Vienne refuserait-elle de le couper, si on lui offrait ailleurs des
avantages précis, certains, magnifiques? Et c'est ici que les
Principautés trouvaient merveilleusement leur emploi. Alexandre s'était
décidé à n'en garder pour lui-même qu'une portion: la Bessarabie,
c'est-à-dire la bordure orientale et extérieure de la Moldavie, et de
plus la moitié de la Moldavie elle-même, les territoires s'étendant
jusqu'au fleuve Sereth, affluent septentrional du Danube: le gros
morceau, comprenant l'autre moitié de la Moldavie et la Valachie
entière, serait abandonné dès à présent à l'empereur François et
servirait à payer son concours, sans préjudice des perspectives
illimitées qu'une guerre heureuse contre la France rouvrirait à ses
ambitions. L'Autriche repousserait-elle ce marché, si l'on savait à
propos faire jouer auprès d'elle tous les ressorts de la politique et de
l'intrigue?

Que de prises offre encore cette monarchie! À Vienne, ce n'est pas une
volonté unique et raisonnée qui régit l'État: c'est une oligarchie
d'influences diverses, de passions et de préjugés, qui fait mouvoir et
tiraille en tous sens cette pesante machine. L'Empereur est faible,
timide, borné, livré aux subalternes, adonné aux minuties; quand ses
ministres s'efforcent tant bien que mal de réparer l'édifice branlant de
la monarchie, de réformer l'administration et d'assurer le crédit
public, il s'amuse à des puérilités ou s'imagine restaurer les finances
en rognant sur ses dépenses d'intérieur et en économisant sur sa
cave[15]. En politique, il a peu d'idées, mais des regrets, des
souvenirs, des rancunes; malgré la déférence craintive qu'il témoigne au
mari de sa fille, il «n'a perdu de vue ni les Pays-Bas, ni le Milanais,
ni l'empire d'Allemagne, ni le titre fastueux d'empereur romain[16]». La
crue incessante de la puissance française l'épouvante, et il répète ce
mot qui est sur toutes les lèvres: «Où est-ce que cela finira[17]?»
L'Impératrice, Marie-Louise-Béatrice d'Este, vit dans la société des
personnes «les plus exaspérées contre la France[18]». Continuellement
souffrante, elle s'agite néanmoins, intrigue, tracasse, comme si la
surexcitation de ses nerfs et son mal même lui faisaient un besoin du
mouvement sans trêve, et on la voit, de sa main preste et maigre, tisser
infatigablement contre Napoléon la coalition des femmes. A la cour, dans
les administrations, dans le public, l'accès de ferveur napoléonienne
qu'avait suscité le mariage avec Marie-Louise est tombé, les espérances
qu'avait fait naître cet événement ne s'étant pas réalisées. On
s'attendait à des avantages solides, à des restitutions de provinces, on
n'a obtenu que des égards, mêlés d'impérieuses exigences, et le
désappointement qui s'en est suivi a produit une réaction. L'armée à peu
près reconstituée sent renaître ses haines: un indestructible espoir de
revanche la ressaisit. Dans la dernière guerre, elle a été moins battue
qu'à l'ordinaire; cela suffit pour lui faire croire qu'elle a été
presque victorieuse; à entendre certains officiers, «l'archiduc Charles
a manqué d'établir son quartier général à Saint-Cloud, d'ajouter à la
monarchie la Lombardie, l'Alsace et la Lorraine[19]». Aux yeux des
soldats, le Français redevient l'adversaire désigné, celui sur lequel on
voudrait essayer sa force et frapper: quand les officiers leur
demandent: «Voulez-vous faire la guerre contre les Russes?--Non,
répondent-ils.--Contre les Prussiens?--Non.--Contre les
Anglais?--Non.--Contre les Français?--Oh! très volontiers[20].»

[Note 15: Otto à Maret, 3 juillet 1811: «Il a dit avant-hier à un
homme de la cour: «Vous ne trouverez pas dans ma cave une seule
bouteille de bourgogne ni de champagne.»]

[Note 16: _Id._, 20 octobre.]

[Note 17: _Id._, 9 janvier.]

[Note 18: _Id._, 14 avril 1812.]

[Note 19: Otto à Champagny, 2 février 1811. En relatant ce propos,
Otto ajoute: «Le général Kerpen m'a dit, il y a quelques jours: «Il faut
avouer que l'armée autrichienne est la première armée du monde.»--«Vous
nous rendez bien fiers, monsieur le baron.»]

[Note 20: Le baron de Bourgoing, ministre de France en Saxe, à
Champagny, 29 septembre 1810.]

Cependant, ce n'est à Vienne ni l'armée, ni le grand public, ni la cour,
qui impriment le mouvement et suggèrent les décisions. La grande
puissance, celle devant qui tout le monde s'efface et s'incline, c'est
la société: un composé de coteries aristocratiques, auxquelles se joint
une brillante colonie d'étrangers. Nul n'échappe à l'influence des
rapports de société, à l'empire des convenances, à la tyrannie des
préjugés mondains. Le gouvernement de l'Autriche ressemble à un salon,
de haute et aristocratique compagnie; il en a l'aspect élégant, les
corruptions, la frivolité et les dédains. La galanterie s'y mêle à tout,
les affaires se mènent au son des orchestres, se traitent sous
l'éventail, et là, comme en tout salon bien ordonné, ce sont les femmes
qui donnent le ton et président: «Malgré la grande austérité de moeurs
du souverain,--écrit un diplomate,--elles ont plus d'influence qu'elles
n'en eurent autrefois à Versailles[21].» Les unes dirigent l'opinion par
«leurs charmes et leur complaisance», les autres par la force des
situations acquises: derrière la milice des jeunes et jolies femmes
apparaît la réserve imposante des douairières, «qui joignent au souvenir
de leurs anciens exploits un grand nom, beaucoup de caractère et l'art
de faire et de défaire les réputations[22]».

[Note 21: Otto à Champagny, 24 juillet 1811.]

[Note 22: _Id._, 2 février.]

Or, à Vienne plus qu'en aucun lieu du monde, les femmes ont la France et
son gouvernement en exécration. Les triomphes du peuple révolutionnaire
ont froissé leurs intérêts, diminué leur bien-être, meurtri leur
orgueil: elles les jugent une calamité et plus encore une inconvenance;
elles s'honorent d'une hostilité irréconciliable parce que la France a
oublié son passé de grande dame pour se jeter aux bras d'un parvenu, et
que Bonaparte n'est pas du monde. Au contraire, elles aiment et suivent
la Russie, parce qu'elles y voient la puissance libératrice et
vengeresse, parce que les Russes de Vienne, c'est-à-dire le groupe dont
le comte Razoumovski est le chef, régentent la mode et gouvernent les
vanités. Dans une ville où la cour se montre peu et vit mesquinement, où
la noblesse est appauvrie d'argent et folle de plaisirs, la maison
toujours ouverte de Razoumovski, cet hôtel «qui ressemble au palais d'un
souverain[23]», le salon de la princesse Bagration et celui de ses
émules donnent à la société un centre et un point de ralliement: la
coterie russe domine et entraîne toutes les autres par le prestige de
son faste et sa remuante activité.

[Note 23: _Id._, 30 janvier.]

Metternich, malgré les attaches qu'on lui prête avec la cour des
Tuileries, est obligé de composer avec ces puissances, et c'est
merveille que de voir cet homme d'État équilibriste pencher
alternativement des deux côtés, sans jamais perdre pied, et donner de
l'espoir à tout le monde. Il sait, suivant les heures, changer de milieu
et de langage: on le voit successivement en affaires avec la France et
en coquetterie avec la Russie. Après avoir conféré le matin avec le
comte Otto, représentant de l'Empereur, il dîne chez Razoumovski: le
matin même, à côté du cabinet où il donne ses audiences, il fait répéter
le ballet qui se dansera le soir à l'hôtel Razoumovski et où sa fille
doit jouer le principal rôle; les diplomates qui viennent de
l'entretenir n'en peuvent croire leurs oreilles, quand les échos de la
chancellerie leur apportent le soupir mélodieux des violons ou le rythme
entraînant d'un air de valse[24]. Metternich participe lui-même aux
divertissements qu'organise la colonie russe, et figure dans des
tableaux vivants. Cette frivolité est en partie chez lui calcul
politique, mais aussi le goût et le besoin de la société, la passion de
la femme, l'attirent invariablement où l'on s'amuse et où l'on aime:
Otto reconnaît lui-même que ses remontrances ne tiendront pas devant «un
regard de la princesse Bagration[25]». Sans parler de tous les arguments
qui peuvent agir sur un ministre peu considéré et besogneux, Metternich
résistera-t-il aux influences mondaines, quand elles s'uniront pour
faire valoir auprès de lui l'appât tentateur que l'empereur de Russie
compte présenter à l'Autriche?

[Note 24: Otto à Champagny, 30 janvier et 2 février 1811.]

[Note 25: Otto à Champagny, 6 février 1811. «La princesse Bagration,
écrivait le 2 février notre ambassadeur, se livre avec tant d'ardeur à
la politique qu'elle a été successivement la bonne amie de trois
ministres des affaires étrangères.»]

Si l'Autriche se montre réfractaire à la tentation, on l'immobilisera
par la terreur. La Russie peut lui faire beaucoup de mal et lui créer
dans son intérieur de graves embarras. Les Hongrois, en démêlés
constants avec leur souverain, cherchent un point d'appui au dehors pour
résister à l'arbitraire autrichien, et leurs regards se tournent vers
le Nord. Parmi les millions de Slaves qui peuplent la monarchie,
beaucoup pratiquent la religion grecque: la similitude de croyance est
un lien qui les rattache au Tsar de Moscou[26]. Père commun de tous les
orthodoxes, Alexandre n'a qu'à élever la voix pour provoquer contre
l'Autriche des soulèvements nationaux et l'envelopper d'insurrections.
Mais il est probable que l'Autriche n'obligera pas à user contre elle de
ces moyens extrêmes et peu séants entre monarchies légitimes: elle
préférera s'entendre à l'amiable, accepter le troc qui lui sera offert.
A supposer qu'elle répugne à se jeter d'emblée dans une nouvelle
coalition, elle s'engagera tout au moins à une neutralité bienveillante;
ses troupes, rangées au bord de ses frontières, resteront l'arme au pied
et feront la haie sur le passage des Russes, quand ceux-ci traverseront
l'Allemagne du Nord pour achever la libération de la Prusse et
accéléreront le pas jusqu'à l'Elbe.

[Note 26: «Jusque dans les cabanes des paysans grecs, écrit Otto le
17 juillet 1811, on trouve les images de Catherine et d'Alexandre,
devant lesquelles on a soin d'allumer tous les samedis une petite bougie
et, en cas de nécessité, un copeau de bois résiné.»]

Sur l'Elbe, un corps français apparaît enfin et se tient en faction,
appuyant sa gauche à la mer, son centre à Hambourg, sa droite à
Magdebourg; c'est le 1er corps, celui de Davout, avec ses trois
divisions, ses quinze régiments d'infanterie, ses huit régiments de
cavalerie, ses quatre-vingts pièces d'artillerie. Derrière ce rempart de
troupes commence l'Allemagne proprement française: les départements
réunis, c'est-à-dire le littoral hanséatique et ses annexes, le royaume
de Jérôme-Napoléon, le duché de Berg, administré directement au nom de
l'Empereur, un chaos de seigneuries et de villes humblement soumises;
plus bas, en tirant vers le sud, les principaux États de la
Confédération, la Bavière, le Wurtemberg, le duché de Bade, les grands
fiefs de l'Empire. Dans tous ces pays, les forces organisées, les
ressources de l'État sont sous la main du maître: les rois obéissent à
ses agents diplomatiques ou à ses commandants militaires: entre la mer
du Nord et le Mein, la grande autorité est Davout, revenu depuis peu à
son quartier général de Hambourg: il commande, avec le 1er corps, la 32e
division militaire, comprenant tous les territoires annexés: en fait,
c'est un gouverneur général des pays au delà du Rhin et un vice-empereur
d'Allemagne. Sous sa main rude et ferme, les peuples n'osent bouger,
mais conspirent sourdement, car leurs souffrances augmentent sans cesse,
et la mesure paraît comble.

En quelque endroit que l'on jette les yeux, ce n'est que détresse et
langueur. Hambourg vivait de son port: la fermeture de l'Elbe a ruiné
cette grande maison de commerce: les magasins sont vides ou inutilement
encombrés, les comptoirs déserts, les banques et les établissements de
crédit s'écroulent avec fracas: symptôme caractéristique, le nombre des
propriétés mises en vente et qui ne trouvent pas acquéreur s'accroît
tous les jours, suivant une proportion régulière et désolante[27].
Ailleurs, sur le littoral et dans l'intérieur des terres, en Westphalie,
en Hanovre, en Hesse, en Saxe, l'interruption du commerce, les entraves
apportées à la circulation des denrées, l'accumulation des règlements
prohibitifs ont suspendu la vie économique. Les douanes et la fiscalité
françaises, introduites ou imitées de tous côtés pour assurer
l'observation du blocus, font le tourment des peuples. C'est une
Inquisition nouvelle, qui frappe les intérêts et s'attaque à la bourse:
elle a ses procédés d'investigation minutieux et vexatoires, ses
espions, ses délateurs, ses jugements sommaires, ses autodafés:
périodiquement, à Hambourg, à Francfort, elle brûle par grandes masses
les marchandises suspectes, en présence des habitants que consterne
cette destruction de richesses.

[Note 27: _Bulletins de police_, janvier à mars 1811. Archives
nationales, AF, IV, 1513-1514.]

Ces vexations matérielles accélèrent la renaissance de l'esprit
national. L'Allemagne s'est réveillée sous la douleur: les meurtrissures
de sa chair lui ont rendu le sentiment et la conscience d'elle-même.
Maintenant, il y a de sa part effort continu pour remonter à ses
origines et à ses traditions, pour réunir tous ses enfants par des
souvenirs et des espoirs communs, pour créer l'unité morale de la
nation, pour refaire une âme à la patrie, avant de lui restituer un
corps. C'est le travail des Universités et des salons, des milieux
intellectuels et pensants, de la littérature et de la philosophie, du
livre et du journal. La presse, quoique étroitement surveillée, vante le
passé pour faire ressortir les humiliations du présent, commence une
guerre d'allusions: reprenant les formules françaises, elle proclame à
mots couverts «l'unité et l'indivisibilité de la Germanie[28]», et ses
appels voilés, se répondant de Berlin à Augsbourg, d'Altona à Nuremberg,
montrent que partout les haines se comprennent et s'entendent. Les
sociétés secrètes, nées en Prusse, se ramifient au dehors, envahissent
la Saxe et la Westphalie, remontent le cours du Rhin, pénètrent jusqu'en
Souabe: elles portent en tous lieux leurs initiations occultes, leurs
signes de ralliement, le symbolisme de leurs formules et de leurs rites,
qui tendent à susciter une horreur mystique de l'étranger et qui
instituent en Allemagne une religion de la Haine. Ainsi se préparent les
esprits à l'idée d'un soulèvement général. Sans doute,--c'est un agent
russe qui en fait justement la remarque[29],--la Germanie ne sera jamais
une Espagne: cette lourde et patiente nation n'ira pas, comme la sèche
et colérique Espagne, s'insurger d'elle-même et s'attaquer à
l'usurpateur d'un élan frénétique. La nature de son sol, son tempérament
s'y opposent. L'Allemagne ne prendra pas l'initiative: elle peut
recevoir l'impulsion. Au contact des armées russes et prussiennes, les
tentatives de 1809 se renouvelleront sans doute, se multiplieront; des
Schill, des Brunswick-Oels vont renaître et se lever en foule, organiser
des bandes qui inquiéteront les flancs et les derrières de l'armée
française: par les cheminements souterrains qu'ont pratiqués les
sociétés secrètes, on verra se répandre au loin et fuser
l'insurrection[30].

[Note 28: Otto à Maret, 10 février 1811.]

[Note 29: _Recueil de la Société impériale d'histoire de Russie_,
XXI, 113-114.]

[Note 30: Sur l'état de l'Allemagne, voy., outre les ouvrages
précédemment cités pour la Prusse, KLEINSCHMIDT, _Geschichte des
Koenigreichs Westphalen_, 340-366; RAMBAUD, _L'Allemagne sous Napoléon
1er_, 425-479; les correspondances de Saxe, Westphalie, Bavière,
Wurtemberg, aux archives des affaires étrangères. Aux archives
nationales, AF, IV, 1653-1656, les lettres de Davout et de Rapp, avec
leurs annexes, sont une précieuse source d'informations.]

Les gouvernements, à l'exception des pouvoirs purement français,
résisteront difficilement à la poussée des peuples. Ils semblent
eux-mêmes à bout de résignation. Chez les rois et princes du Sud, à
Munich, à Stuttgard, à Carlsruhe, le souvenir des bienfaits reçus, des
agrandissements obtenus, s'efface de plus en plus; ces princes
voudraient moins de territoires et plus d'indépendance: la continuité
d'exigences persécutrices, l'horreur de descendre peu à peu «au rang de
préfets français», peut les jeter à tout moment en des résolutions
extrêmes: parmi ces souverains, il en est un tout au moins, celui de
Bavière, qui parle de faire comme Louis de Hollande et de quitter la
place, de déserter ses États, de fuir pour échapper à l'homme qui rend
intenable le métier de roi et de «mettre la clef sous la porte[31]».

[Note 31: Rapport de l'agent français Marcel de Serres, transmis par
Davout le 30 septembre 1810. Archives nationales, AF, IV, 1653. Cf. les
_Mémoires de Rapp_, nouvelle édition, 154.]

Le mécontentement ne s'arrête pas aux limites de l'Allemagne: il les
dépasse de toutes parts. Sur le littoral, il se prolonge et redouble
d'intensité en Hollande; là, une nationalité tenace résiste à
l'absorption et ne veut pas mourir. Au sud de l'Allemagne, les vallées
des Alpes recèlent un brasier de haines, l'ardent Tyrol, qui a eu en
1809 ses héros et ses martyrs. Les Alpes franchies, si l'observateur
descend dans les plaines lombardes, s'il parcourt cette Italie que
Bonaparte a naguère transportée et ravie, il constate que l'enthousiasme
est mort et l'affection éteinte. Le pouvoir nouveau, par ses rigueurs
méthodiques, fait regretter parfois les abus qu'il a détruits: il pèse
trop lourdement sur le présent pour qu'on s'aperçoive du travail
initiateur et fécond par lequel il jette les semences de l'avenir. Dès
l'automne de 1810, Alexandre a fait prendre des renseignements sur
l'état des esprits en Italie[32]; il a pu constater l'impopularité du
régime français, la résistance à la levée des impôts, au système
continental, à la conscription surtout, et s'ajoutant aux atteintes du
mal universel, l'indignation des consciences catholiques contre le
monarque tyran du Pape et tourmenteur de prêtres. A l'extrémité de la
Péninsule, Murat s'irrite du joug: il s'échappe en propos suspects et
commence à regarder du côté de l'Autriche[33]. D'un bout à l'autre de
l'Europe centrale, Napoléon a perdu l'empire des âmes; son pouvoir
universellement subi, illimité, écrasant, est pourtant précaire, car il
ne repose plus que sur la force.

[Note 32: Archives de Saint-Pétersbourg.]

[Note 33: Voy. spécialement à ce sujet la lettre écrite le 30 août
1811 par le duc de Bassano au comte Otto. Archives des affaires
étrangères, Vienne, 389.]

Au delà de l'Italie et de l'Allemagne, derrière un glacis composé
d'États feudataires et de départements annexés, la France elle-même
apparaît. Au premier abord, elle présente un aspect incomparable de
splendeur et de force, cette France admirée et haïe: ce qu'on voit en
elle, c'est une nation merveilleusement disciplinée, superbement
alignée, manoeuvrant comme un régiment, dressée et entraînée aux tâches
héroïques: une administration ponctuelle, sûre d'elle-même et se sentant
soutenue: de grandes institutions se consolidant ou s'ébauchant et
dessinant sur l'horizon leurs lignes majestueuses; des oeuvres d'utilité
publique ou de magnificence partout entreprises; nulle initiative
individuelle, mais l'impulsion donnée d'en haut aux talents, aux
dévouements, aux arts de la paix comme aux travaux de la guerre:
l'émulation continuellement suscitée et entretenue, devenue le principal
moyen de gouvernement: la vie publique organisée comme un grand
concours, avec distribution périodique de palmes et de récompenses, qui
stimulent l'ambition de se distinguer et l'ardeur à servir.

Cependant, sous cette magnifique ordonnance, un sourd et profond malaise
se découvre. D'abord, la France souffre matériellement: les impôts sont
lourds, s'aggravent d'année en année, s'attaquant à toutes les formes de
la richesse et surtout de la consommation: le plus dur de tous, l'impôt
du sang, épuise les générations et en tarit la sève. Le commerce se
meurt: l'industrie, qui s'est crue maîtresse du marché européen par la
suppression de la concurrence anglaise, a pris quelque temps un fiévreux
essor; puis l'excès de la production et une folie de spéculations
hasardeuses ont amené une crise. Aujourd'hui, à Paris et dans les
principales villes, les faillites se succèdent, les maisons les plus
solides manquent tour à tour: c'est l'effondrement du marché et la
panique des capitaux[34]. Les manufactures, les grands établissements
métallurgiques ferment leurs ateliers: l'industrie lyonnaise est dans la
désolation; à Avignon, à Rive-de-Gier, on craint des troubles; à Nîmes,
les rapports de police signalent trente mille ouvriers sans travail[35];
il y en aura tout à l'heure vingt mille au faubourg Saint-Antoine. A
côté de la détresse matérielle, c'est la gêne et la compression morales:
toute spontanéité de pensée et d'expression interdite, un silence
étouffant, une nation entière qui parle bas, par crainte d'une police
ombrageuse, tracassière, tombant dans l'ineptie par excès de méfiance et
faux zèle. C'est sur ce fond de mécontentements et d'angoisses que
s'élève l'édifice éblouissant de l'administration et de la cour: le
monde officiel et militaire, animé, brillant, gorgé d'or qu'il dépense à
pleines mains, dans une fièvre de jouir: le luxe et les embellissements
de la capitale, les grands corps de l'État se superposant dans une
gradation imposante, les deux noblesses, l'ancienne et la nouvelle,
groupées autour du trône: enfin, dominant tous ces sommets, l'Empereur
dans son Paris, moins accessible que par le passé, s'entourant d'hommes
d'ancien régime, aimant à avoir des courtisans de naissance pour le
servir et l'encenser, s'immobilisant parfois dans une attitude
hiératique, s'isolant matériellement de son peuple de même que sa pensée
s'isole dans le désert de ses conceptions surhumaines. Sa sévérité
croissante, son despotisme inquiet, son front orageux indisposent et
éloignent: le temps est proche où un agent russe écrira: «Tout le monde
le redoute: personne ne l'aime[36].»

[Note 34: Sur ce _krach_ de 1811, voy., indépendamment de la
_Correspondance impériale_ (XXVIII, _passim_) et des _Mémoires de
Mollien_, III, 288-289, la collection des _Bulletins de police_,
archives nationales, AF, IV, 1513 et suiv. _Bulletin_ du 18 janvier
1811: «Les gens les plus sages dans le commerce sont effrayés de
l'avenir. La crise est telle que chaque jour tout banquier qui arrive à
quatre heures sans malheur s'écrie: «_En voilà encore un de passé!_»]

[Note 35: _Bulletin_ du 16 mars.]

[Note 36: _Recueil de la Société impériale d'histoire de Russie_,
XXI, 271.]

Parole dictée par la haine et souverainement injuste, si on prétend
l'appliquer à l'ensemble de la nation. Malgré tout, les masses urbaines
et rurales, dans leur plus grande partie, demeurent inviolablement
fidèles à l'homme qui leur est apparu au lendemain de la Révolution
comme le grand pacificateur, qui a surexcité en même temps leurs plus
nobles instincts et leur a largement dispensé l'idéal. La France
populaire reste à celui qui l'a prise, fascinée, émerveillée: elle ne
comprend pas le présent et l'avenir sans Napoléon: elle souffre par lui
et ne l'accuse point. Ce qui est vrai, c'est que les classes moyennes et
élevées se détachent. À mesure qu'elles s'éloignent de la Révolution,
elles goûtent moins le bienfait de l'ordre rétabli et se prennent à
regretter la liberté proscrite: elles s'affligent de voir la paix
religieuse, cette grande oeuvre du Consulat, compromise à nouveau,
l'arbitraire se développant à outrance et renaissant sous mille formes.
Ce qui est plus vrai encore, c'est que ces classes, inquiètes
d'excessifs triomphes, ont la sensation de vivre en plein rêve, sous le
coup de l'inévitable réveil, et que déjà les habiles, les avisés,
songent à se ménager l'avenir par une infidélité prévoyante. Depuis deux
ans et demi, il existe une conspiration latente de quelques grands
contre le maître, prête à saisir l'occasion d'un revers au dehors, d'un
malheur national, pour exécuter le geste imperceptible et félon qui
précipitera le colosse ébranlé. Alexandre le sait, car il entretient
depuis 1809 une correspondance tour à tour directe et indirecte avec
Talleyrand, l'un des moteurs de l'intrigue[37]. Il sait que la famille
impériale compte ses mécontents et ses révoltés, car il possède dans son
dossier de renseignements une lettre que lui a écrite le roi Louis et
qui surpasse en amertume contre l'Empereur les plus âpres pamphlets[38].
Par des propos recueillis, par des lettres interceptées, il connaît les
allures sourdement frondeuses des classes éclairées, la fatigue des
fonctionnaires, la lassitude des populations, l'atonie et l'épuisement
du corps social tout entier. Puis, derrière la France pliant sous le
poids de sa propre grandeur, derrière cette nation surmenée, il voit
l'Espagne qui s'attache à elle et la ronge, l'Espagne atroce et sublime,
défendant pied à pied son sol imprégné de sang et gonflé de cadavres,
ses villes en ruine, ses sanctuaires dévastés, massacrant en détail les
troupes d'occupation et s'exterminant elle-même dans une guerre
affreuse. Il sait que Napoléon a cinq armées en Espagne et n'en peut
venir à bout: enfin, au fond de la Péninsule, au sud du Portugal, il
aperçoit Wellesley et ses Anglais toujours debout, couvrant Lisbonne,
immobilisant Masséna, et l'opiniâtreté britanique, retranchée et terrée
dans les ouvrages de Torres-Vedras, mettant des bornes à l'impétuosité
française.

[Note 37: Voy. le tome II, p. 46.]

[Note 38: Archives de Saint-Pétersbourg.]

Si Napoléon détient matériellement l'Europe à l'exception de ses
extrémités, l'Océan lui échappe: l'Angleterre entoure les côtes de ses
flottes, emprisonne les escadres françaises dans leurs ports, oppose au
blocus décrété à Berlin et à Milan un contre-blocus, et cerne l'immense
empire de mers ennemies. Le continent ne lui est fermé qu'en apparence:
son commerce, déjouant les sévérités du blocus, s'infiltre toujours en
Europe par le Nord, par la Russie qui lui reste entr'ouverte. Les
denrées coloniales dont l'Angleterre s'est fait l'unique acquéreur, sont
reçues dans les ports russes, pourvu qu'elles s'y présentent à bord de
bâtiments américains, employés et assujettis à ce service. Parmi ces
produits, les uns se débitent sur place, les autres traversent le vaste
empire: après qu'ils ont paru s'y absorber et s'y perdre, on les voit
réapparaître sur la frontière occidentale, ressortir par Brody, devenu
un vaste centre de contrebande, et se répandre clandestinement en
Allemagne. Alexandre continue à favoriser ce commerce et ce transit
interlopes. Bien plus, il a dessein, dans tous les cas, de développer
encore et de régulariser ses relations économiques avec l'Angleterre,
car il y voit le seul moyen de mettre fin à la crise économique dont
souffrent ses peuples et de recréer la fortune publique. Que la guerre
éclate ou non, il est résolu, dès que l'occasion lui paraîtra propice, à
ouvrir ses ports aux bâtiments anglais eux-mêmes, à l'invasion en masse
des produits britanniques, et désormais cette intention demeurera
constamment à l'arrière-plan de sa pensée[39].

[Note 39: Nous en trouverons l'aveu dans un rapport rédigé par le
comte de Nesselrode à la suite d'une conversation avec l'empereur
Alexandre, rapport analysé par nous et cité au chapitre VIII.]

Quant au rapprochement politique avec Londres, il juge inutile de le
précipiter; pourquoi se démasquer trop tôt, pourquoi brusquer la paix
officielle et l'alliance, alors qu'il existe entre les parties les plus
actives des deux nations un accord spontané et virtuel? Les
représentants du Tsar dans la plupart des capitales, les Russes établis
à l'étranger, les membres de cette société nomade qui s'est dispersée
aux quatre coins de l'Europe, s'associent d'eux-mêmes aux agents secrets
que l'Angleterre entretient auprès des différentes cours, et c'est ce
travail en commun qui prépare, dispose et réunit les éléments d'une
sixième coalition. Sans doute, la terreur qu'inspire Napoléon est si
grande qu'elle peut empêcher l'effet de ce concert. Tous ces chefs
d'État, tous ces ministres qui parlent de se lever contre lui, tremblent
devant sa face: dès qu'il se montre, dès qu'il gronde et menace, une
épouvante atroce les serre aux entrailles: le spectacle qu'offre partout
l'Europe, à ce moment de l'histoire, c'est le combat de la haine et de
la peur, et bien hardi serait celui qui affirmerait dès à présent
laquelle des deux doit l'emporter sur l'autre. Cependant, Alexandre
s'est dit qu'un seul coup, rapidement et audacieusement porté,
détruirait le prestige du conquérant, anéantirait l'idée qu'on se fait
de son pouvoir, produirait dans les esprits une révolution qui se
traduirait par l'universelle prise d'armes. Napoléon sera vaincu dès
l'instant où chacun aura la certitude qu'il peut l'être. L'enlèvement du
grand-duché, la transformation en ennemi de cette vedette fidèle,
l'écrasement des postes français entre la Vistule et l'Elbe,
l'apparition des Russes au coeur de l'Allemagne, peuvent fournir cette
démonstration, et c'est pourquoi Alexandre attend «avec la plus vive
impatience», suivant sa propre expression[40], la réponse de
Czartoryski, qui va lui ouvrir ou lui fermer les chemins. Il espère, il
croit que, s'il réussit dans son effort pour tirer à soi la Pologne,
pour détourner l'Autriche de Napoléon et lui soustraire définitivement
la Suède, ces éclatantes désertions entraîneront tout à leur suite; que
les rois, les ministres, les peuples, les armées, s'insurgeant contre le
despote qui pèse insupportablement sur l'Europe, voleront au-devant du
Tsar libérateur.

[Note 40: Lettre insérée dans les _Mémoires de Czartoryski_, II,
253.]



II

A l'extrême fin de janvier, un agent déguisé quittait Pulawi, résidence
des Czartoryski dans le duché de Varsovie, et se dirigeait vers la
frontière russe. Il la franchit avec mille précautions, évitant les
chemins fréquentés, «les endroits surveillés[41]», et arriva à Grodno.
Là, il remit un pli au gouverneur de la ville, M. Lanskoï; cette lettre
en contenait une autre, adressée à l'empereur de toutes les Russies:
c'était la réponse de Czartoryski aux premières ouvertures d'Alexandre:
elle fut transmise très mystérieusement au Palais d'hiver. L'effroi
inspiré par Napoléon à tous les souverains obligeait les plus puissants,
comme les plus humbles, à tramer leurs révoltes dans l'ombre et à se
faire conspirateurs[42].

[Note 41: _Mémoires de Czartoryski_, II, 270.]

[Note 42: La réponse de Czartoryski et la seconde lettre
d'Alexandre, dont nous citons ci-après de nombreux extraits, ont été
publiées à la suite des _Mémoires du prince Adam Czartoryski_, II, 255 à
278.]

La réponse de Czartoryski abondait en objections. Le projet actuellement
en cause était pourtant celui dont il avait fait l'espoir et le but de
sa vie. Suivant une tradition, en 1805, à Pulawi, lui et les siens
s'étaient jetés aux pieds d'Alexandre et l'avaient supplié à genoux de
leur rendre une patrie. Mais en 1805 la Pologne inerte et partagée,
isolée de tout secours, ne pouvait attendre sa renaissance que d'un
mouvement spontané et d'une inspiration miséricordieuse d'Alexandre.
Depuis lors, un grand espoir s'était levé pour elle du côté de
l'Occident; Napoléon l'avait atteinte et touchée: il l'avait tirée à
demi du tombeau; il avait fait du duché la pierre d'attente d'une
reconstitution totale. Les habitants des provinces varsoviennes, en se
détournant de lui pour répondre aux appels de la Russie, n'allaient-ils
pas compromettre leur destinée au lieu de l'assurer? Se détacher de
Napoléon, n'était-ce point jeter un défi à la fortune? Puis, les offres
d'Alexandre étaient-elles sincères? Fallait-il y voir autre chose qu'un
moyen de circonstance et un appât trompeur? Le Tsar tiendrait-il ses
engagements au lendemain du succès, en admettant qu'il pût vaincre?
Toutes ces craintes percent chez Czartoryski, à travers les réticences
et les ambiguïtés de son langage; on sent en lui de douloureux combats,
une lutte entre le patriotisme et la reconnaissance: lorsqu'il raisonne
ses convictions et ses espérances, elles le poussent vers Napoléon, mais
son coeur le ramène et le retient du côté d'Alexandre.

Sans repousser le projet, sans l'accueillir d'emblée, il le discute: il
indique comment, selon lui, l'entreprise peut devenir moins
irréalisable. Il ne repousse pas en principe le raisonnement fondamental
d'Alexandre: après avoir constaté l'attachement enthousiaste et très
naturel que les Varsoviens ont voué à l'empereur des Français, il
convient que tout sentiment cède dans leurs coeurs au désir passionné de
recouvrer une patrie complète et viable; peut-être se donneront-ils au
premier qui leur offrira tout de suite ce que Napoléon leur laisse
entrevoir dans un nuageux avenir, mais encore faut-il qu'aucun doute ne
subsiste en eux sur la sincérité et l'étendue de ces offres, sur
l'entière satisfaction de leurs voeux. En conséquence, il ne suffit pas
que l'empereur Alexandre promette et même décrète en principe le
rétablissement du royaume; il est de toute nécessité que ce prince fasse
savoir de quoi se composera le royaume restauré, quel sera son sort,
quels seront ses rapports avec la Russie, et qu'il prenne des
engagements détaillés. Czartoryski revient plusieurs fois sur cette
idée, en termes dénotant une persistante méfiance: se rendant compte que
le duché peut aujourd'hui jeter entre les deux empereurs le poids qui
emportera la balance, il pose nettement des conditions et réclame des
garanties.

Sur trois points, il désire que l'empereur de Russie daigne s'expliquer
et précise ses intentions magnanimes. Ce généreux bienfaiteur est-il
disposé à reconstituer la Pologne telle qu'elle existait avant les
partages, avec toutes ses provinces? Garantira-t-il aux Polonais non
seulement l'autonomie sous son sceptre, mais la liberté politique, un
régime représentatif et constitutionnel? La constitution du 3 mai 1791
«est gravée dans leurs coeurs en caractères ineffaçables». En effet,
elle a marqué un grand effort de la Pologne sur elle-même, une tentative
de sa part pour se régénérer et supprimer les vices mortels de son
ancien état politique: en décrétant le statut qui organisait la liberté
tout en réprimant l'anarchie, la Pologne s'est montrée digne de vivre,
au moment même où les trois puissances copartageantes s'apprêtaient à
lui porter les derniers coups. La remise en vigueur de la constitution
du 3 mai semble la seconde des garanties à solliciter. En troisième et
dernier lieu, il paraît indispensable d'assurer à la Pologne ressuscitée
des débouchés commerciaux, un régime économique qui procure à ce peuple
exténué par les privations, inerte et languissant, un peu de soulagement
matériel et d'air respirable. Sous ces trois conditions, il n'est pas
interdit d'espérer que les Varsoviens sacrifieront les devoirs de la
reconnaissance à l'intérêt supérieur de la restauration nationale.

A supposer ce résultat acquis, le succès de l'entreprise n'en
demeurerait pas moins problématique, car elle se heurterait à l'homme
qui possède le génie et la force, à celui qui, depuis quinze ans,
commande à la victoire. Parmi les chances de réussite qu'Alexandre
énumère, Czartoryski en relève plus d'une qui lui semble douteuse.
Est-il si facile d'assaillir brusquement Napoléon et de le surprendre?
S'il «fait le mort» aujourd'hui, n'est-ce pas avec intention et pour
tendre un piège à ses ennemis? En admettant que «sa léthargie» soit
réelle, sera-t-il possible de mettre jusqu'au bout son attention en
défaut? Son ambassadeur en Russie, le général de Caulaincourt, ne
possède-t-il pas de multiples moyens d'investigation et de surveillance?
L'empereur Alexandre a-t-il songé à se précautionner du côté de
l'Autriche, à s'assurer de cet indispensable facteur? Est-il sûr de
retrouver sur le champ de bataille toutes les forces que ses généraux et
ses administrateurs font figurer dans leurs rapports? S'est-il mis à
l'abri de tout mécompte? «J'ai vu si souvent en Russie cent mille hommes
inscrits sur le papier, et n'en faisant, au dire de tout le monde, que
soixante mille effectifs!... Le temps des marches, la possibilité de
distraire les troupes des endroits menacés, de les faire arriver au jour
et aux lieux marqués, auront-ils été exactement calculés? Votre Majesté
Impériale aura affaire à un homme vis-à-vis duquel on ne se trompe pas
impunément.»

Au lieu de simples assurances, Czartoryski voudrait des explications,
des éclaircissements, des certitudes: il les demande avec une hardiesse
respectueuse, enveloppant son questionnaire de remerciements attendris,
de compliments et d'hommages. Finalement, sous les réserves indiquées,
il se déclare prêt à servir la grande idée; il va se rendre à Varsovie,
voir quelques personnes, procéder par tâtonnements discrets, en
attendant de nouvelles directions. Mais les dernières lignes de sa
lettre trahissent encore une fois le trouble de son âme, montrent que la
confidence inattendue dont il a été honoré a jeté en lui plus d'émotion
que de ravissement: «Je ne saurais exprimer, dit-il, tout ce qui se
passe en moi, de combien d'espérances et de craintes je suis
continuellement agité. Quel bonheur ce serait de travailler à la fois à
la délivrance de tant de nations souffrantes, à la félicité de ma patrie
et à la gloire de Votre Majesté! Quel bonheur de voir réunis tous ces
différents intérêts que le sort avait paru rendre à jamais contraires!
Mais souvent il me paraît que c'est trop beau, trop heureux pour pouvoir
arriver, et que le génie du mal, qui semble toujours veiller pour rompre
des combinaisons trop fortunées pour l'humanité, parviendra aussi à
déranger celle-ci.»

       *       *       *       *       *

Si peu encourageante que fût cette réponse, Alexandre n'y trouva
nullement motif à désespérer. Sa résolution était trop ferme pour
reculer devant le premier obstacle. Après un jour et deux nuits de
réflexions, il reprend la plume, fait une seconde lettre à Czartoryski
et s'y montre décidé, tant que l'impossibilité ne lui en sera pas
clairement démontrée, à aller de l'avant: «C'est avant-hier soir,
écrit-il, que j'ai reçu, mon cher ami, votre intéressante lettre du
18/30 janvier, et je m'empresse de vous répondre tout de suite. Les
difficultés qu'elle me présente sont très grandes, j'en conviens: mais,
comme je les avais prévues en grande partie, et que les résultats sont
si majeurs, s'arrêter en chemin serait le plus mauvais parti.»

Ceci posé, il s'attaque successivement aux objections de Czartoryski et
s'efforce de les détruire. En fait de garanties, il les accorde toutes.
«Les proclamations sur le rétablissement de la Pologne doivent précéder
toute chose, et c'est par cette oeuvre que l'exécution du plan doit
commencer.» La Pologne nouvelle comprendra, avec le duché, les provinces
livrées à la Russie par les trois partages et même, s'il est possible,
la Galicie autrichienne: ses limites à l'est seront la Dwina, la
Bérézina et le Dnieper. Alexandre ne craint pas d'entailler largement
les frontières de la Russie pour refaire place à une vaste Pologne,
hardiment dessinée. Il lui promet autonomie complète, gouvernement,
armée, administration indigènes: sans se prononcer positivement sur la
constitution du 3 mai, dont le texte lui est mal connu, il offre «dans
tous les cas une constitution libérale telle à contenter les désirs des
habitants». L'union avec l'empire voisin sera purement personnelle: le
souverain changera suivant les lieux de prérogatives et d'attributions,
autocrate en Russie, roi constitutionnel à Varsovie.

Passant aux probabilités de succès que comporte actuellement une guerre
contre la France, Alexandre prétend les faire reposer sur des données
certaines, précises, nullement hypothétiques. Dans sa première lettre,
il s'est borné à dire: «Le succès n'est pas douteux avec l'aide de Dieu,
car il est basé, non sur un espoir de contre-balancer les talents de
Napoléon, mais uniquement sur le manque de forces dans lequel il se
trouvera, joint à l'exaspération générale des esprits dans toute
l'Allemagne contre lui.» Et il a opposé dans une sorte de tableau
synoptique, aux cent cinquante mille Français ou alliés que Napoléon
réunira avec peine en Allemagne, deux cent mille Russes, cent trente
mille Polonais, Prussiens et Danois, sans compter deux cent mille
Autrichiens, cités pour mémoire. Maintenant, puisque Czartoryski ne se
contente pas d'une affirmation générale et réclame des détails
convaincants, on va les lui fournir. Alexandre s'ouvre plus complètement
et se livre à d'instructifs aveux, qui montrent à quel point le projet
d'attaque a été étudié et creusé. Il établit, pièces en main, qu'il est
demeuré au-dessous de la vérité quand il a parlé de deux cent mille
Russes en chiffres ronds, qu'il en possède deux cent quarante mille cinq
cents bien comptés, prêts à entrer en campagne, appuyés par une réserve
de cent vingt-quatre mille hommes. Il fait passer sous les yeux de
Czartoryski les trois armées qu'il a rangées l'une derrière l'autre; il
en décompose devant lui les éléments constitutifs et les lui fait
toucher du doigt, chacun se présentant à tour de rôle et répondant à
l'appel:

«L'armée, dit-il, qui doit appuyer et combattre avec les Polonais, est
tout organisée et se trouve composée de huit divisions d'infanterie
faisant chacune 10,000 hommes, entièrement complètes: ce sont les
divisions nos. 2, 3, 4, 5, 14, 17, 23, et une division de grenadiers;
quatre divisions de cavalerie, formant chacune 4,000 chevaux: ce sont
les divisions nos 1, 2, 3 et 2e de cuirassiers; ce qui fait un total de
96,000 hommes; de plus, quinze régiments de Cosaques qui forment 7,500
chevaux; en tout, 106,500.

«Tout ce qui est non combattant en est décompté.

«Cette armée sera soutenue par une autre composée de onze divisions
d'infanterie, nos 1, 7, 9, 11, 12, 15, 18, 24, 26, une division de
grenadiers et la division des gardes, et de quatre divisions de
cavalerie, nommément nos 4, 5, 1re des cuirassiers et celle de la
cavalerie de la garde. En sus, dix-sept régiments de Cosaques. Total,
134,000 hommes.

«Enfin, une troisième armée, composée des bataillons et escadrons de
réserve, est forte de 44,000 combattants, renforcée de 80,000 recrues,
tous habillés et exercés depuis plusieurs mois aux dépôts.»

Après avoir exposé ses ressources militaires, le Tsar dévoile son plan
diplomatique. Il livre le secret de la manoeuvre par laquelle il compte
gagner ou au moins neutraliser l'Autriche: «Je suis décidé, dit-il, à
lui offrir la Valachie et la Moldavie jusqu'au Sereth, comme échange de
la Galicie.»--«Il ne me reste plus, ajoute-t-il, qu'à vous parler des
craintes que vous avez élevées que Caulaincourt n'ait percé le mystère
dont il s'agit. L'avoir pénétré est impossible, car même le
chancelier[43] ignore notre correspondance. La question a été plus d'une
fois débattue avec ce dernier, mais je n'ai pas voulu que personne sût
que je m'occupe déjà de ces mesures.» Quant aux apprêts militaires, à
supposer que Caulaincourt en surprenne quelque chose, Alexandre leur
attribuera un caractère purement défensif: il saura d'ailleurs en
atténuer et en dissimuler l'importance.

[Note 43: Le comte Roumiantsof, ministre des affaires étrangères
depuis 1807 et chancelier depuis 1809.]

Ainsi, tout a été de sa part prévu, calculé, combiné: toutes les chances
ont été tournées en sa faveur. C'est maintenant aux Varsoviens à
décider s'ils veulent ou non permettre l'accomplissement du projet. Pour
enlever leur adhésion, Alexandre s'efforce de leur démontrer
mathématiquement que leur intérêt est de marcher avec lui et de déserter
la cause française. A cet effet, dans une suite d'alinéas placés en
regard et en opposition, il met en parallèle les deux hypothèses, celle
où les soldats et les habitants du duché resteront fidèles à la France,
celle où ils embrasseront le parti contraire.

Dans le premier cas, leur immobilité obligera les Russes à se tenir sur
la défensive: «Cela étant, il se peut que Napoléon ne veuille pas
commencer, du moins tant que les affaires d'Espagne l'occuperont et
qu'une grande partie de ses moyens s'y trouve. Alors les choses
continueront à rester sur le pied sur lequel elles se trouvent
maintenant, et la régénération de la Pologne conséquemment se trouvera
ajournée à une époque plus éloignée et très indéterminée.» A supposer
même que Napoléon prenne l'initiative des hostilités et proclame le
rétablissement du royaume, cette reconstitution sera tout d'abord
incomplète, puisqu'il faudra arracher les provinces polonaises de Russie
à la puissance qui les détient actuellement et qui les défendra jusqu'à
la mort. Par suite, ces provinces et le duché deviendront le théâtre
d'une lutte furieuse, dévastatrice, qui les couvrira de sang et de
ruines, qui en fera un champ de désolation, et ces guerres reprendront
avec plus d'acharnement à la mort de Napoléon, «qui n'est pourtant pas
éternel.--Quelle source de maux pour la pauvre humanité, pour la
postérité!»

Qu'on suppose maintenant la seconde hypothèse, qu'on en suive le
développement. La volte-face des Varsoviens permet à l'empereur russe
d'agir et de prendre les devants sur son adversaire. Après avoir déclaré
très nettement que, dans l'état actuel des choses, il ne se fera pas
l'agresseur et «ne commettra pas cette faute», Alexandre ajoute: «Mais
tout change de face si les Polonais veulent se joindre à moi. Renforcé
par les 50,000 hommes que je leur devrai, par les 50,000 Prussiens qui
alors peuvent, sans risquer, s'y joindre de même, et par la révolution
morale qui en sera le résultat immanquable en Europe, je puis me porter
jusqu'à l'Oder sans coup férir.» Par conséquent, le théâtre de la guerre
se trouvera reporté du premier coup au delà de la Pologne; la
renaissance de ce peuple s'opérera instantanément, sans secousse, sans
dommage pour son territoire. Tels seront les résultats certains de la
jonction entre les deux peuples slaves; au nombre des résultats
probables, on doit compter la subversion totale de la puissance
française, l'universelle délivrance, la reconstitution d'une Europe dans
laquelle la Pologne reprendra pacifiquement sa place. A cette nation si
durement éprouvée, Alexandre fait entrevoir un avenir de calme et de
prospérité, la possibilité de guérir ses blessures, de développer ses
ressources, de refleurir sous l'égide d'un puissant empire qui la
protégera sans l'opprimer; il multiplie les retouches pour orner des
plus riantes couleurs le tableau qu'il compose. Seulement, en échange
des merveilles promises, il demande à son tour des garanties et des
gages, n'entend pas s'aventurer à la légère: «Si cette coopération des
Polonais avec la Russie doit avoir lieu», il tient à en recevoir des
assurances et des preuves _indubitables_: c'est à Czartoryski de les lui
fournir, de recueillir des engagements, de colliger des signatures parmi
les chefs de l'armée, parmi les principaux personnages que leur
naissance ou leurs services placent à la tête de la nation. En
l'excitant à cette oeuvre d'enrôlement, Alexandre lui recommande encore
de procéder avec précaution et mystère, de dépister les soupçons de la
police française, et sa lettre se termine par cette effusion: «Tout à
vous de coeur et d'âme pour la vie. Mille choses, je vous prie, de ma
part à vos parents, à vos frères et soeurs.»



III

Après avoir réitéré ses avances et posé ses conditions à la Pologne,
Alexandre commença ses tentatives auprès de l'Autriche. A Vienne, la
marche qu'il suivit rappelle un précédent fameux: il semble voir
réapparaître la diplomatie secrète de Louis XV, de célèbre et piquante
mémoire. Pendant toute une partie de son règne, Louis XV avait
correspondu avec ses envoyés auprès de différentes cours, à l'insu de
ses ministres mystifiés, par l'intermédiaire du premier commis Tercier;
Alexandre trouve son Tercier en la personne d'un certain Koschelef,
sénateur et membre du département des affaires étrangères: c'est ce
fonctionnaire qu'il désigne pour faire passer ses directions
personnelles à son ambassade en Autriche et pour recevoir les réponses;
il l'accrédite en cette qualité par lettre autographe au comte
Stackelberg, son ministre à Vienne: «Vous correspondrez avec moi
directement, lui dit-il, et vous adresserez vos lettres et courriers,
dans les occasions délicates, à M. de Koschelef, qui jouit de toute ma
confiance. Le chancelier ne saura rien de leur contenu[44].» Le
chancelier Roumiantsof, il est vrai, sentait comme son maître la
nécessité de renouer avec l'Autriche pour le cas d'une guerre contre la
France. Seulement, désirant autant que possible éviter ce conflit,
répugnant à toute idée d'agression, il entendait donner aux accords avec
Vienne un caractère purement défensif et se contenterait même d'une
assurance de neutralité. Alexandre veut plus: c'est pourquoi, par ses
démarches occultes, il va tout à la fois doubler et dépasser l'action de
sa diplomatie officielle.

[Note 44: _Mémoires de Metternich_, II, 419.]

Le 11 février, Roumiantsof adressait à Stackelberg, avec l'approbation
apparente du Tsar, une longue instruction. Il signalait avec angoisse
les empiétements continus de la puissance napoléonienne; suivant lui, le
seul moyen d'y mettre un terme serait que l'Autriche prît l'engagement
de ne jamais se déclarer contre la Russie, si celle-ci avait à soutenir
une lutte contre la France. Pour déterminer la cour de Vienne, le
chancelier ne jugeait pas à propos de lui offrir des territoires sur le
bas Danube; acharné à la poursuite de son rêve oriental, le vieil homme
d'État ne se résignait pas à sacrifier les résultats si péniblement
acquis, si chèrement achetés; puis, ignorant le projet de reconstitution
polonaise, il ne savait pas que son maître aurait besoin de la Galicie
et devrait indemniser les détenteurs actuels de cette province; il se
contentait de faire espérer à l'Autriche, dans l'hypothèse où Napoléon
provoquerait la guerre et serait vaincu, de fructueuses reprises en
Italie et en Allemagne[45].

[Note 45: MARTENS, _Traités de la Russie_, III, 80.--BEER,
_Orientalische Politik Oesterreich's_, 250.]

Toute différente est une contre-instruction «écrite d'un bout à l'autre
de la main de l'Empereur[46]» et destinée à s'acheminer secrètement vers
Vienne, sans passer sous les yeux du chancelier[47]. En termes voilés,
mais suffisamment expressifs, elle révèle la combinaison polonaise et
s'efforce de prouver que l'intérêt de l'Autriche lui commande de s'y
prêter. Le raisonnement employé est celui-ci: l'empereur Napoléon, si on
ne le prévient, proclamera lui-même tôt ou tard le rétablissement
intégral de la Pologne; par conséquent, l'Autriche perdra dans tous les
cas ses possessions galiciennes; mieux vaut pour elle les sacrifier à
l'intérêt européen qu'aux convenances d'un despote, s'entendre à leur
sujet avec le gouvernement russe, qui lui fournira d'amples
dédommagements. Ces compensations sont dès à présent indiquées: ce
seront les Principautés moldo-valaques dans leurs plus belles parties.
Sur ces bases, on pourra conclure un traité. Il n'emportera pas de soi
et immédiatement rupture avec la France. Toutefois, une disposition
spéciale reconnaîtrait à la Russie le droit de fixer l'instant où la
guerre devrait éclater. En proposant cette clause, Alexandre marquait
bien son intention de se réserver l'initiative; il cherchait à obtenir
de l'Autriche l'engagement de marcher à sa suite, quoi qu'il fît, et
d'obéir à son signal[48].

[Note 46: MARTENS, III, 79.]

[Note 47: Stackelberg disait à Metternich que l'empereur Alexandre
aurait déjà éloigné son chancelier, si cette démarche n'était pas une
déclaration de guerre contre la France. (_Mémoires de Metternich_, II,
418.) Roumiantsof nous ayant donné des gages et restant partisan de
l'alliance, son maintien en fonction servait à mieux cacher le projet de
rupture.]

[Note 48: MARTENS, III, 78-79.]

L'instruction occulte fut signée le 13 février. Quelques jours après,
l'agent des transmissions secrètes, Koschelef, s'ouvrait verbalement au
comte de Saint-Julien, ministre à Pétersbourg de l'empereur François. Au
nom du Tsar, il mettait la Moldavie jusqu'au Sereth et la Valachie
entière à la disposition de l'Autriche, en y ajoutant tout ce que cette
puissance voudrait s'approprier en Serbie[49]; ces offres positives,
réalisant l'une des promesses faites à Czartoryski et supposant
l'abandon de la Galicie par l'Autriche, constituaient irrécusablement
pour le grand projet une tentative d'exécution.

Comme préliminaires indispensables de l'entreprise, il ne restait plus
qu'à affermir les résolutions de la Prusse et à entretenir la neutralité
bienveillante de la Suède. Dès janvier, le ministre de Russie à Berlin,
Lieven, se mit en devoir de lier plus étroitement les deux cours[50]. Le
mois suivant, il fut chargé de choisir une personne sûre, telle que
madame de Voss, grande maîtresse de la cour, ou l'aide de camp Wrangel,
pour faire passer une lettre toute confidentielle du Tsar au roi
Frédéric-Guillaume. Alexandre y démontrait par les arguments les plus
forts «la nécessité pour la Prusse de s'unir à la Russie et non pas à la
France[51]».

[Note 49: BEER, 250, d'après le rapport de Saint-Julien du 10/22
février 1811.]

[Note 50: MARTENS, _Traités de la Russie avec les puissances
étrangères_, VII, 16 et suiv.]

[Note 51: _Id._]

À la Suède, il n'en demandait pas tant: il ne voulait que la préparer au
spectacle de grands événements dont elle n'aurait rien à craindre et
pourrait tirer avantage. Sa confiance en Bernadotte n'était pas
suffisamment établie pour qu'il s'ouvrît à lui du projet: il cherchait
seulement à cultiver les bonnes dispositions du prince par une
correspondance directe, à intéresser ses haines et ses ambitions par des
demi-aveux, par des appels voilés: «Observez, disait-il au ministre de
Suède Stedingk en parlant de Napoléon, comme l'opinion qui l'a élevé et
soutenu jusqu'à présent est changée, comme tous les esprits sont
exaspérés, en Allemagne surtout. S'il avait quelque revers, vous le
verriez tomber. Les grands succès sont suivis souvent de grandes
infortunes. Il sortit autrefois de la Suède un Gustave-Adolphe pour
affranchir l'Allemagne; qui sait s'il n'en sortira pas un second?»

Stedingk répondit que la Suède avait surtout besoin, après ses malheurs,
de calme et de paix. Alexandre se garda de le contredire, mais fit
observer que la guerre contre Napoléon pourrait s'imposer à tous les
gouvernements soucieux de leur indépendance. Là-dessus, il avoua qu'il
mettait son armée au complet, donna des détails sur ses préparatifs,
énuméra ses chances de succès; puis, craignant peut-être d'en avoir trop
dit, il ajouta: «Au reste, je suis entièrement de votre avis de ne rien
entreprendre légèrement et de se tenir tranquille tant que Napoléon
voudra bien le permettre; mais en tous les cas il me paraît du plus
grand intérêt pour nous dans le Nord d'être bons amis, et je vous prie
de témoigner au Roi et au prince royal que c'est mon projet et que je
ferai tout pour cela[52].»

[Note 52: Dépêche de Stedingk du 18/30 janvier 1812. Archives du
royaume de Suède. Une partie des rapports de Stedingk a été publiée à la
suite de ses _Mémoires_.]

Dans les États officiellement unis à la France et inféodés à son
système, on ne pouvait procéder que par un sourd travail de détachement:
on agissait sur les rois par leurs entours, sur les ministres par leurs
femmes, sur les pouvoirs par l'opinion. Ce n'était pas seulement à
Berlin que le ministre de Russie s'environnait de nos ennemis et leur
donnait le mot d'ordre; dans les cours secondaires de l'Allemagne, dans
les royaumes de la Confédération, même jeu, mêmes incitations: en
Bavière, selon le rapport d'un voyageur, le ministre de Russie
Bariatinski s'est fait le chef d'un «parti anglo-russe, dans lequel il a
fait entrer madame de Montgelas (femme du premier ministre). On cherche
à jeter tous les soupçons possibles dans l'esprit du Roi, par rapport
aux dispositions qu'on suppose à la France contre lui...... on travaille
le peuple pour lui faire croire que la Bavière n'a pas un si grand
besoin de l'alliance de la France, et qu'avec la protection de la Russie
et de l'Angleterre elle peut se passer d'autres secours[53].» En se
livrant à ce manège, les agents russes n'obéissaient pas aux
instructions officielles de leur cour, dictées par Roumiantsof et
toujours prudentes: ils cédaient à leurs propres inspirations, à leurs
haines invétérées, et l'empereur Alexandre n'avait qu'à les laisser
faire pour être servi selon ses intimes désirs. D'ailleurs, Koschelef
était là pour les aiguillonner au besoin, pour faire signe à tous les
gouvernements qui aspiraient à secouer le joug ou résistaient
ouvertement à nos armes: c'est lui qui va ménager les premiers rapports
entre son maître et les Cortès insurrectionnelles de Cadix, qui
encouragera la résistance des Espagnols par l'espoir d'une grande
diversion[54].

[Note 53: Rapport cité de Marcel de Serres.]

[Note 54: En mars 1812, Alexandre avouait au Suédois Loewenhielm
«qu'il était depuis longtemps en relations secrètes avec le conseil de
régence de Cadix». Loewenhielm surprenait en même temps un autre fait de
diplomatie occulte et le signalait ainsi dans sa correspondance: «Depuis
le départ du général de Suchtelen (envoyé de Russie en Suède), j'ai
appris que, par suite des défiances de l'Empereur, il se trouve muni de
deux instructions, une de la main même de l'Empereur, et l'autre du
chancelier, qui ignore l'existence de la première.» C'était toujours le
même agent qui servait d'intermédiaire à la plupart des «négociations
secrètes». Toutefois, lorsque Alexandre employait Koschelef à tromper
Roumiantsof, l'ombrageux monarque n'accordait à Koschelef lui-même
qu'une portion de sa confiance. Dépêches de Loewenhielm en date du 12
mars 1812; archives du royaume de Suède.]

A Paris même, au siège de la puissance française, était-il impossible de
s'ouvrir des accès? Derrière l'ambassadeur Kourakine dont l'intelligence
baissait tous les jours sous le poids de l'âge et des infirmités,
derrière ce fantôme de représentant, Alexandre entretenait un mystérieux
chargé d'affaires, dépourvu de tout titre dans la hiérarchie
diplomatique. C'était ce jeune comte Tchernitchef, colonel aux gardes,
que nous avons vu servir en 1809 et 1810 d'intermédiaire à la
correspondance directe des deux empereurs et commencer en France un
travail d'espionnage. Le 4 janvier 1811, après une mission équivoque en
Suède, il s'était glissé de nouveau à Paris sous couleur d'apporter à
l'Empereur une lettre de son maître, en réalité pour s'enquérir et
observer. À Paris, il avait trouvé toute une agence de renseignements
militaires montée de longue date par les secrétaires de l'ambassade, à
l'aide d'employés subalternes de l'administration française, d'infimes
commis, achetés à prix d'argent. Tchernitchef devait reprendre à son
compte et développer ce service, mais un peu plus tard: actuellement, sa
grande affaire était toujours l'espionnage mondain; il s'y livrait avec
ardeur, bien que la police eût l'oeil sur lui et soupçonnât ses menées.

Il s'était installé en plein centre du Paris vivant et bruyant, dans un
hôtel garni de la rue Taitbout, à deux pas du boulevard et de Tortoni,
rendez-vous des nouvellistes et des oisifs. Il vivait en garçon, sans
état de maison, servi par un domestique allemand et un moujik qui le
suivait comme son ombre, mais sortant beaucoup, fort répandu dans le
monde, sachant se faufiler dans tous les milieux et y prendre pied.
Comme Paris a eu de tout temps le goût des personnalités exotiques et
l'amour du clinquant, la vogue dont bénéficiait le brillant étranger,
lors de ses précédents voyages, ne faisait que s'accroître. Sans doute,
son élégance n'était pas du meilleur aloi. Ce jeune homme trop bien mis,
paré et parfumé à outrance, gardait en lui je ne sais quoi d'apprêté et
de mielleux qui repoussait certaines intimités; mais ses regards
langoureux, ses manières tour à tour doucereuses et entreprenantes
continuaient à lui réussir auprès des femmes: ses bonnes fortunes
n'étaient plus à compter, et, s'il faut en croire la chronique, l'une
des princesses de la famille impériale, la belle Pauline Borghèse, ne se
montrait nullement insensible à ses hommages.

Sachant parler aux femmes, il savait les faire parler et en tirait
d'utiles renseignements: c'était l'une de ses principales sources
d'informations. Puis il avait le don de flairer, dans le monde et la
haute administration, les consciences d'accès facile, les hommes chez
lesquels nos vicissitudes politiques avaient désorienté ou détruit le
sens moral, et qui formaient le résidu impur de la Révolution; il
s'adressait à eux de préférence, fréquentant aussi les salons de la
colonie étrangère, où se rencontraient bon nombre d'individus qui
servaient la France par nécessité ou par intérêt, sans que leur coeur
eût changé de patrie. Les membres du corps diplomatique le traitaient en
collègue, et lorsqu'il réussissait à se faire admettre dans l'intimité
de leur cabinet, il «louchait» adroitement sur les papiers dont le
bureau était couvert, surprenait à la dérobée quelques bribes de
correspondance[55]. Enfin, dans ses évolutions à travers la société
parisienne, on le voyait tourner autour des jeunes gens qui sortaient
des écoles militaires pour entrer dans les régiments; il cherchait à se
lier avec nos officiers de demain, à gagner leur amitié, à s'ouvrir
ainsi des vues sur toutes les parties de l'armée. En un mot, il était
devenu à Paris l'oeil du Tsar, un oeil vigilant, indiscret, au regard
aigu et plongeant: il se faisait aussi la main de son maître, qui
l'employait à nouer des rapports plus étroits avec certains personnages
de particulière importance[56].

[Note 55: Il se vante lui-même d'un exploit de ce genre dans son
rapport du 10 mai 1811, t. XXI du _Recueil de la Société impériale
d'histoire de Russie_, p. 170. Tous les rapports adressés par
Tchernitchef tant à l'Empereur qu'au chancelier ont été publiés dans ce
volume.]

[Note 56: Sur les faits et gestes de Tchernitchef, voy. le dossier
spécial que conservent les archives nationales, F, 7, 6575, et les
pièces publiées du procès de l'employé Michel et de ses complices,
Paris, 1812.]

Depuis que Talleyrand s'était mis à Erfurt en relations mystérieuses
avec l'empereur Alexandre et avait salué en lui l'espoir de l'Europe, le
Tsar avait jugé à propos d'instituer auprès de cette puissance un
représentant spécial: ce rôle avait été dévolu à un jeune diplomate de
grand avenir, le comte de Nesselrode, secrétaire de l'ambassade russe en
France. Peu de temps après l'entrevue, Nesselrode s'était présenté à
Talleyrand et lui avait dit en propres termes: «Je suis officiellement
employé auprès du prince Kourakine, mais c'est auprès de vous que je
suis accrédité. J'ai une correspondance particulière avec l'Empereur, et
je vous apporte une lettre de lui[57].» Depuis lors, il voyait
régulièrement Talleyrand, obtenait de lui des révélations précieuses
sur l'état des esprits en France, sur les projets de Napoléon, et
transmettait ces notions, à l'insu de ses chefs hiérarchiques, au
secrétaire d'empire Speranski, qui en faisait profiter son maître: cette
correspondance était encore une branche de la diplomatie secrète.

[Note 57: Ce texte est emprunté à une importante étude que M. le
général Schildner doit publier prochainement sur Alexandre Ier. Nous
avons dû la communication de l'ouvrage à la gracieuse obligeance de
l'auteur et de M. Serge de Tatistchef.]

Au commencement de 1811, Alexandre crut devoir stimuler à nouveau le
zèle informateur de Talleyrand par un appel direct: Nesselrode était
auprès de lui ambassadeur en titre: Tchernitchef fut choisi comme envoyé
extraordinaire: il eut à remettre au prince de Bénévent une lettre
personnelle de l'empereur Alexandre. Le contenu n'en a pas été divulgué:
on sait toutefois que Talleyrand parut grandement satisfait du message,
et qu'il paya sa dette de reconnaissance par un bon conseil: «Son
Altesse, écrivait Tchernitchef, s'expliqua généralement avec moi en vrai
ami de la Russie, appuyant surtout sur le désir qu'elle avait de nous
voir, dans les circonstances actuelles, faire notre paix avec les Turcs
le plus promptement possible: reste à savoir si elle a été sincère[58].»

[Note 58: Rapport du 9/21 janvier 1811, volume cité, 59.]

Tchernitchef pratiquait aussi certains membres du haut état-major. Dès
l'automne précédent, c'était lui qui avait fait dire «par quelques
femmes[59]» à Bernadotte, avant le départ de ce dernier pour la Suède,
que l'empereur de Russie voyait de bon oeil son élévation et le tenait
en spéciale estime: il avait ainsi jeté les premières semences du
rapprochement. Aujourd'hui, il menait un siège en règle autour d'un
général fort réputé pour ses connaissances techniques, le Suisse Jomini,
très imprudemment froissé par une suite de passe-droits: il s'agissait
de l'enlever subrepticement à la France, de l'attirer au service de la
Russie et de subtiliser ainsi à l'Empereur un de ses plus savants
spécialistes.

[Note 59: Alquier à Champagny, 18 janvier 1811, d'après l'aveu de
Bernadotte lui-même.]

Dans les intervalles de loisir que lui laissaient ses opérations en
France, Tchernitchef reportait ses regards sur l'Allemagne, qu'il avait
traversée tant de fois et qu'il connaissait à fond. Il songeait à y
tirer parti des mécontentements individuels et méditait un projet qu'il
ferait agréer en principe à l'empereur Alexandre. L'idée maîtresse de ce
plan était d'appeler en Russie un grand nombre d'officiers allemands
actuellement sans emploi, impatients de porter les armes contre Napoléon
et avides de revanche. On les tirerait des pays où ils languissaient
désoeuvrés: en leur adjoignant d'autres éléments cosmopolites, on
composerait une légion étrangère à la solde du Tsar, un corps d'émigrés
de toute provenance, une armée de Condé européenne. Au moment de la
rupture, cette troupe s'embarquerait à bord de vaisseaux anglais, se
ferait jeter à Hambourg ou à Lubeck, avec des armes, des munitions, des
chevaux, et viendrait révolutionner l'Allemagne. Tchernitchef traitait
cette affaire par correspondance avec le comte de Walmoden, Hanovrien
réfugié à Vienne, homme de tête et de main, prêt à guerroyer partout et
avec tout le monde, pourvu que ce fût contre la France. Employé en 1809
par les Autrichiens à préparer des soulèvements en Allemagne, Walmoden
s'était gardé dans ce pays de nombreuses relations et offrait maintenant
de mettre au service de la Russie ces éléments d'agitation tout formés;
son intermédiaire avec Tchernitchef était un baron de Tettenborn[60].
Ainsi, les menées qui se poursuivent sur les points les plus divers se
tiennent toutes, se relient par des fils tendus à travers l'Europe, par
la correspondance et les voyages d'émissaires dont le travail souterrain
se laisse reconnaître à certains affleurements, et que de connivences
secrètes, que de compromissions occultes on découvrirait encore, s'il
était permis de soulever dès à présent tous les voiles et de scruter
toutes les consciences! En somme, des agents de toute sorte, officiels
ou officieux, dûment ou tacitement autorisés, recevant de Pétersbourg le
mot d'ordre ou le devançant, avivent sans relâche contre l'Empereur
l'exaspération des peuples, tentent la fidélité de ses généraux et de
ses ministres, surprennent le secret de ses bureaux, exploitent à ses
dépens des colères légitimes et de criminelles défaillances, des haines
saintes et des passions inavouables: tous s'efforcent, en prévision de
l'heure où il devra faire face aux armées russes projetées hors de leurs
frontières, à organiser derrière lui, dans son dos, des révoltes, des
diversions, des intrigues, et à l'enlacer de trahisons.

[Note 60: Rapport de Tchernitchef du 5/17 avril 1811, volume cité,
110 à 125.]



IV

Pour que ce grand complot réussît, il importait que le secret fût gardé
jusqu'au dernier jour, que Napoléon fût entretenu dans une trompeuse
quiétude. Il n'était guère possible de dissimuler l'hostilité des
diplomates russes dans presque toutes les parties de l'Europe; mais,
comme elle avait existé de tout temps et s'était manifestée sans
vergogne au lendemain même de Tilsit, il n'y avait là rien de bien
nouveau et de particulièrement significatif; Alexandre mettait ces
écarts sur le compte d'agents qui méconnaissaient leur devoir et
cédaient à de vieilles habitudes d'opposition. Dans les rapports qui
subsistaient entre les deux souverains par l'intermédiaire de leurs
ambassades, il avait soin de conserver une apparence de sérénité et de
grands ménagements. S'étant fait fort de donner le change au duc de
Vicence[61], il s'acquittait merveilleusement de cette tâche, d'après la
connaissance qu'il s'était acquise du caractère de notre ambassadeur au
cours d'une longue intimité. Ayant eu pendant trois ans le loisir de
l'étudier, il le savait plein de zèle et de dévouement, mais n'ignorait
pas que ses qualités mêmes faisaient parfois tort à sa clairvoyance:
cette âme chevaleresque croyait difficilement au mal: ce coeur noble et
aimant attribuait volontiers aux autres la belle loyauté qu'il portait
en lui-même.

[Note 61: On sait que Caulaincourt avait reçu en 1808 le titre de
duc de Vicence.]

En décembre 1810, dans les jours qui précédèrent la publication de
l'ukase destructif du commerce français en Russie, Caulaincourt fut
l'objet d'attentions et de prévenances redoublées. A un bal chez
l'Impératrice mère, Alexandre le distingua particulièrement. Après
l'avoir entretenu avec bienveillance, «il appela--raconte l'ambassadeur
dans son rapport à Napoléon--le comte de Romanzof[62] qui passait par
là. Je voulus me retirer. L'Empereur dit: «Restez, général,
l'ambassadeur de France n'est jamais de trop entre nous.» La
conversation continua: l'Empereur était fort gai et causant. Comme elle
avait duré fort longtemps, soit avec moi, soit avec le chancelier en
tiers, celui-ci fit la plaisanterie de dire, en voyant le ministre
d'Autriche et quelques autres qui étaient près de là et nous
observaient, qu'ils auraient pour rien matière à une longue dépêche de
conjectures. M. de Saint-Julien n'ayant pas désemparé de là depuis une
heure et paraissant fort attentif, je continuai la plaisanterie en
disant qu'il y en avait qui gagnaient d'autant mieux leur argent qu'ils
n'avaient pas même une distraction. L'Empereur reprit chaudement et d'un
ton fort amical qu'il était bien aise qu'on vît le prix qu'il mettait à
l'alliance de Votre Majesté et qu'on sût qu'il n'en voulait pas
d'autre[63].»

[Note 62: Dans les documents cités, nous maintenons la forme donnée
au nom du comte Roumiantsof.]

[Note 63: 116e rapport, envoi du 17 janvier 1811. Tous les rapports
de Caulaincourt à l'Empereur cités dans ce volume sont conservés aux
archives nationales, AF, IV, 1699.]

Au commencement de janvier, le sénatus-consulte prononçant la réunion du
littoral hanséatique et faisant pressentir celle de l'Oldenbourg, fut
connu en Russie. Le jour où la nouvelle arriva, Caulaincourt dînait au
palais: «Savez-vous que vous avez encore de nouveaux départements?» lui
dit simplement l'Empereur. Caulaincourt alla au-devant des objections:
conformément à ses instructions, il essaya de justifier le fait
accompli par la nécessité où s'était trouvé l'Empereur de fermer
hermétiquement au commerce anglais les principaux ports de l'Allemagne:
au reste, cette extension de nos frontières tournerait finalement à
l'avantage de tout le monde et surtout de la Russie. Dans les pays
annexés, la France allait accomplir une grande oeuvre d'utilité
internationale: entre Lubeck et Hambourg, à la base du Holstein,
l'Empereur ferait ouvrir un canal de jonction entre les deux mers, le
canal de la Baltique à la mer du Nord: grâce à ce couloir de
communication, les navires sortant de la Baltique ou y entrant
n'auraient plus à doubler la presqu'île du Jutland et l'archipel danois:
ils pourraient s'épargner les lenteurs et les périls d'un long circuit;
le commerce de la Russie avec l'Occident et en particulier avec la
France s'en trouverait grandement facilité[64]. «Certes,--répondit
Alexandre sans ajouter d'autre réflexion,--ce ne sera pas la Russie qui
rompra les relations amicales entre les deux pays[65].»

[Note 64: Champagny à Caulaincourt, 14 décembre 1810.]

[Note 65: 119e rapport de Caulaincourt, envoi du 17 janvier.]

Peu de jours après, il apprit positivement la saisie de l'Oldenbourg.
Après avoir offert au prince régnant de conserver ses États enclavés
désormais dans l'Empire ou d'accepter Erfurt en échange, Napoléon avait
brutalement préjugé sa décision: nos troupes avaient occupé le pays
d'Oldenbourg et poussé dehors l'administration ducale. Cette fois,
l'irrégularité inouïe du procédé ne permettait plus au Tsar de garder le
silence: son honneur lui commandait de protester. Il le fit très
nettement, en termes pleins de convenance et de dignité, mais sut donner
à ses plaintes une conclusion pacifique. On vient d'attenter, dit-il, au
traité de Tilsit, à l'article qui a remis en possession de leurs
domaines les princes d'Allemagne alliés à la famille impériale de
Russie. Pourquoi ce coup d'arbitraire? pourquoi cette violence
caractérisée et gratuite? «Il est évident que c'est à dessein de faire
une chose offensante pour la Russie. Est-ce pour me forcer à changer de
route? On se trompe bien: d'autres circonstances aussi peu agréables
pour mon empire ne m'ont pas fait dévier du système et de mes principes:
celle-ci ne me fera pas donner plus à gauche que les autres. Si la
tranquillité du monde est troublée, on ne pourra m'en accuser, car j'ai
tout fait et je ferai tout pour la conserver[66].»

[Note 66: 120e rapport de Caulaincourt, envoi du 27 janvier.]

L'offense qu'il avait reçue l'obligeait de témoigner à l'ambassadeur de
France quelque froideur: il cessa de l'inviter à dîner pendant quinze
jours. Au bout de ce laps, il jugea que l'exclusion avait assez duré et
qu'il pouvait décemment reprendre avec Caulaincourt des relations
intimes et familières, qui lui serviraient à mieux dissimuler ses plans.
L'ambassadeur reparut au palais: on le vit, comme par le passé,
s'asseoir fréquemment à la table impériale, en hôte de fondation.
Pendant le repas, Alexandre parlait de la France avec intérêt, mettait
la conversation sur Paris, ses embellissements; il disait «en connaître
si bien les édifices par les descriptions que, s'il y faisait un jour un
voyage, il s'y reconnaîtrait». Après dîner, il emmenait l'ambassadeur
dans son cabinet; là, il se plaignait doucement, comparant aux procédés
dont il était victime la conduite qu'il avait toujours tenue et qu'il
voulait invariablement suivre: «Ce ne sera pas moi qui manquerai en rien
aux traités, qui dérogerai au système continental. Si l'empereur
Napoléon vient sur mes frontières, s'il veut par conséquent la guerre,
il la fera, mais sans avoir un grief contre la Russie. Son premier coup
de canon me trouvera aussi fidèlement dans le système, aussi éloigné de
l'Angleterre que je l'ai été depuis trois ans. Je vous en donne ma
parole, général. S'il veut sacrifier les avantages réels de l'alliance,
la tranquillité du monde à d'autres calculs qui, certes, ne valent pas
ces avantages, nous nous défendrons, et il trouvera que le dévouement de
la Russie à la cause du continent tenait à son désir de maintenir la
tranquillité de tous, autant qu'à l'intérêt général, qui me porte encore
vers ce but, et nullement à la faiblesse[67].»

[Note 67: 121e rapport de Caulaincourt, envoi du 4 février.]

Au bout de quelque temps, il affirmait de nouveau que «si nous rompions
la paix, ce ne serait pas lui qui y aurait donné lieu, et que l'Europe
ne lui reprocherait pas d'avoir manqué à ses engagements et trahi la
cause du continent». Dans un autre entretien, il se montrait plus
précis, plus explicite encore: «Mandez à l'Empereur, disait-il, que je
tiens toujours à lui et à l'alliance, s'il tient aussi à cette alliance
et à moi. Mandez-lui bien que ce ne sont pas les Russes qui veulent la
guerre, qui veulent aller à Paris, puisque ce ne sont pas eux qui
marchent et qui sont sortis de leurs frontières. Ici, nous ne voulons
que paix et tranquillité, et si l'Empereur, comme il l'assure, ne vient
pas nous chercher, il peut compter que la paix du monde ne sera pas
troublée, car je ne sortirai pas de chez moi et je serai fidèle à mes
engagements jusqu'au dernier moment[68].»

[Note 68: 123e rapport, envoi du 10 février.]

Quant aux griefs qu'alléguait la France, il les traitait de pures
chicanes. D'après lui, l'ukase du 31 décembre 1811, dont Caulaincourt se
plaignait avec quelque vivacité, était une mesure d'ordre purement
intérieur, un acte parfaitement licite; c'était une sorte de loi
somptuaire, destinée à empêcher la noblesse russe de se ruiner en achats
de productions étrangères: il fallait éviter que l'argent des
particuliers fût tiré et drainé au dehors. En tout, d'ailleurs, la
Russie ne faisait qu'user de ses droits. C'était son droit et même son
devoir que de prendre certaines précautions militaires, quelques mesures
de défense, quand elle voyait l'empereur Napoléon entretenir à côté
d'elle l'agitation polonaise, faire voiturer à travers l'Allemagne des
caisses de fusils à destination de Varsovie. Alexandre ne disconvenait
pas qu'en présence de ces menaces il avait ordonné de fortifier les
lignes de la Dwina et du Dnieper, mais il montrait ces ouvrages aussi
éloignés de la frontière que Paris l'était de Strasbourg: «Si l'Empereur
fortifiait Paris, l'accuserait-on avec fondement de faire des ouvrages
offensifs[69]?»

[Note 69: 129e rapport, envoi du 21 mars.]

Quant à l'activité qui se manifestait au ministère de la guerre, il
fallait y voir un travail tendant à réorganiser certains corps, sans
accroître leurs effectifs. A l'heure où il avouait au ministre de Suède
qu'il venait de créer treize régiments nouveaux, Alexandre jurait à
Caulaincourt «qu'il n'avait pas une baïonnette de plus dans les
rangs[70]». Et il revenait à son thème favori: «S'il faut enfin se
défendre contre _lui_, nous nous battrons avec regret, mais moi et tous
les Russes nous mourrons les armes à la main pour défendre notre
indépendance. Je ne puis trop le répéter, il ne tient qu'à l'Empereur
que les choses reprennent leur cours accoutumé, puisque rien n'est
changé ici et qu'on y a toujours le même désir de vivre en bonne
intelligence avec ses voisins et surtout en alliance avec vous[71].»

[Note 70: Dépêche de Stedingk, 30 janvier 1811, archives de
Stockholm, et 125e rapport de Caulaincourt, envoi du 4 mars.]

[Note 71: 123e rapport, envoi du 10 février.]

Ces assurances, il ne se bornait plus à les renouveler périodiquement,
il en faisait le sujet constant et le fond de ses entretiens avec
l'ambassadeur: il les replaçait à chaque rencontre, à tout propos: en
quelques semaines, il les répéta jusqu'à douze fois bien comptées, et
toujours avec une abondance et une recherche d'expressions heureuses,
pittoresques, frappantes, avec des mines émues et des caresses de
langage, avec un charme incomparable de geste et de diction.

Caulaincourt se laissait prendre à la musique de cette voix qui savait
moduler sur le même air des variations infinies. Il ajoutait foi aux
paroles que lui prodiguait cette bouche dont le sourire avait une grâce
ineffable, et il ne s'apercevait pas que le haut du visage démentait
involontairement l'expression des lèvres: que les yeux ne souriaient
jamais, ces yeux d'un bleu terne et voilé: que le regard immobile,
presque effrayant par sa fixité, ne se posait jamais sur l'interlocuteur
et semblait s'absorber dans la contemplation d'un mystérieux
fantôme[72]. Ainsi, avec je ne sais quoi de douloureux et d'inquiet,
Alexandre se livrait à l'obsession du grand projet qu'avaient mis en lui
des terreurs et des ressentiments trop justifiés, de ce projet qui
répondait à ses profondes méfiances et aussi à quelques-uns des
instincts les plus généreux de sa nature, qui conciliait ses ambitions
avec sa magnanimité, et c'était au moment où il s'en occupait le plus
qu'il se proclamait pur de toute arrière-pensée. Sa politique,
disait-il, était au grand jour; nul plus que lui n'avait l'horreur des
chemins détournés, des sentiers tortueux: «Je ne cache rien, général, et
je n'ai rien à cacher[73]», répétait-il à satiété; mais cette insistance
même eût dû avertir l'ambassadeur et le tenir sur ses gardes: il est bon
de se méfier de qui vante à tout propos sa droiture et sa franchise.

[Note 72: _Mémoires de la comtesse Trembicka_, I, 261.]

[Note 73: 124e rapport de Caulaincourt, envoi du 4 mars.]

Pour mieux duper, Alexandre consentait à passer pour dupe. Il laissait
dire autour de lui, par la partie la plus ardente de la société, que sa
patience et son aveuglement passaient toutes bornes; qu'il se préparait
par son inertie somnolente un amer réveil. Qu'attend-il, répétaient à
l'envi les salons, pour ouvrir les yeux sur les desseins de Napoléon,
pour répudier une alliance perfide, pour répondre aux sollicitations,
aux offres de concours qui lui viennent d'Angleterre? «Il faudra qu'un
boulet français tombe dans la Néva pour que cet entêté d'empereur et ce
sot de chancelier voient qu'on ne peut se sauver que par
l'Angleterre[74].» Alexandre se mettait peu en peine de ces propos et y
trouvait son compte. Par son ordre, les personnes attachées au
gouvernement s'exprimaient en termes discrets, mesurés, conciliants: les
bruits de guerre qui circulaient périodiquement ne trouvaient aucun écho
au palais et à la chancellerie; dans ces milieux soigneusement dépourvus
de toute sonorité et comme étoupés, ils venaient s'amortir et
s'éteindre.

[Note 74: Feuille de _Nouvelles et On dit_, jointe par Caulaincourt
à son envoi du 27 mars.]

Le langage de la mission russe à Paris répondait à ces précautions.
L'agent de confiance, Tchernitchef, comprenait et secondait à merveille
les intentions de son maître; s'il croyait fermement à la nécessité de
prendre les devants sur l'adversaire, il n'en répétait pas moins à
Napoléon que le constant désir de Sa Majesté Russe «était de conserver
et de resserrer de plus en plus l'alliance et l'amitié qui existaient
entre les deux empires....; qu'elle était fermement résolue de
persévérer dans le système continental[75]». Quant à Kourakine, il avait
paru superflu de l'initier au secret et de lui recommander la prudence:
pour qu'il ne donnât point l'éveil par de téméraires paroles, on n'avait
qu'à le laisser à ses inclinations pacifiques, à sa pesante inertie.

[Note 75: Rapport du 9/21 janvier 1811 (date rétablie), volume cité,
54.]

La chronique de Paris, qui revenait à Pétersbourg sous forme de
nouvelles à la main, continuait à s'occuper de lui, mais le montrait se
confinant de plus en plus dans la partie honorifique de ses fonctions,
égayant toujours le public par la mise en scène ridiculement fastueuse
qu'il organisait autour de ses moindres actions, par son goût pour les
minuties de l'étiquette, par sa vanité colossale et naïve, par la manie
qu'il avait de se faire peindre à tout propos et représenter en pied,
entouré d'attributs et d'emblèmes destinés à symboliser ses exploits
diplomatiques. Dans les intervalles de répit que lui laissait sa goutte,
il présidait à des réceptions et à des fêtes, se posait en protecteur
des arts, visitait les ateliers de peinture, intervenait à la Comédie
française et «jugeait les différends entre mesdemoiselles Bourgoing et
Volnay pour les rôles de même emploi qu'elles se disputaient[76]». La
surveillance de son ambassade absorbait le reste de son temps: il la
gouvernait comme une famille, bourru et paternel tour à tour avec ses
subordonnés, affectant beaucoup de rigueur sur le chapitre des moeurs
sans prêcher d'exemple, grondant fort les jeunes secrétaires qui
cédaient aux entraînements de Paris et finissant par payer leurs
dettes[77]. A le voir occupé de tels soins, qui croirait à Paris qu'une
cour représentée par cet ambassadeur débonnaire pût penser à mal et
nourrir d'agressifs desseins? Par son insignifiance même, le vieux
prince était précieux: c'était une sorte de mannequin doré, à figure
souriante et béate, bon à présenter au gouvernement français comme un
trompe-l'oeil pour cacher les projets qui se machinaient par derrière.
Alexandre disait de lui, assez haut pour que ses paroles revinssent au
duc de Vicence: «Kourakine est un vieil imbécile, mais l'empereur
Napoléon sait qu'il veut l'alliance. Tout autre à sa place, il croira
qu'il vient pour finasser. Comme mes intentions sont droites, j'aime
mieux une bête qui ne se conduit pas de manière à en faire douter qu'un
homme d'esprit qui les ferait soupçonner[78].»

[Note 76: _Nouvelles et On dit de Pétersbourg_, envoi du 4 mars
1811.]

[Note 77: _Bulletins de police_. Archives nationales, F, 7, 3719.]

[Note 78: Feuille de _Nouvelles et On dit_, envoi du 27 mars.]

Cependant, comme Kourakine était chargé de transmettre les
communications officielles, les notes de cabinet à cabinet, il parut
indispensable de le mettre quelque peu en mouvement à propos de
l'Oldenbourg: Alexandre tenait à ce que sa protestation laissât trace
écrite. D'abord, Kourakine fut chargé de voir le ministre des relations
extérieures et de réclamer verbalement. M. de Champagny se montra assez
embarrassé pour défendre l'injustifiable; il soutint que le duc
d'Oldenbourg avait été l'objet d'un traitement de faveur, puisqu'on lui
avait proposé un transfert de souveraineté, au lieu de le médiatiser
comme ses voisins. En fin de compte, Champagny allégua la nécessité
politique et la raison d'Empire: successeur de Charlemagne, l'empereur
Napoléon possédait un droit de haute souveraineté sur tous les
territoires germaniques et les répartissait au gré de ses conceptions
profondes. Devant un argument de cette force, le gouvernement russe
prescrivit à Kourakine de déposer une note de protestation, conçue en
termes très mesurés. Champagny refusa par ordre de la recevoir, et une
scène étrange s'engagea entre l'ambassadeur et le ministre, le premier
voulant à toute force que le second ouvrît l'enveloppe et lût la pièce,
l'autre repoussant le papier avec une égale énergie et se défendant d'y
toucher. De guerre lasse, Kourakine finit par laisser le pli tout
cacheté sur le bureau ministériel[79]. Sa cour jugea alors à propos de
communiquer la protestation à toutes les puissances et de lui donner une
publicité européenne: c'était pour elle un moyen d'affirmer à la fois
son droit et la modération qu'elle mettait à le soutenir.

[Note 79: BOGDANOVITCH, _Histoire de la guerre patriotique_ (1812),
traduction allemande de Baumgarten, I, 12 à 17. Cf. BERNHARDI,
_Geschichte Russlands_, t. II, et POPOF, _Relations de la Russie avec
les puissances européennes avant la guerre de 1812_, _Revue du ministère
de l'instruction publique russe_, CLXXVII.]

La note rappelait que la suppression de l'État d'Oldenbourg n'avait pu
s'opérer «sans blesser toute justice», sans porter atteinte aux droits
les mieux établis de la Russie, qui se croyait tenue d'en faire
expressément réserve. Après ces phrases hardies, la protestation
tournait court et finissait par un éloge de l'alliance[80]. Rédigée en
ces termes, la pièce était à double fin: elle pouvait, suivant les
circonstances, servir de préliminaire à la rupture ou à une négociation.
Pour le cas où l'empereur Alexandre surprendrait la fidélité des
Polonais, où il donnerait suite à son projet d'attaque, la notification
préalable de ses griefs l'aurait mis en règle vis-à-vis de l'opinion;
l'Europe s'étonnerait moins de lui voir donner pour sanction à sa
plainte l'ouverture des hostilités. Si les Polonais refusaient de le
suivre et l'obligeaient à rester en paix, il pourrait invoquer les
phrases de la fin pour entrer avec Napoléon en accommodement, pour
réclamer une indemnité et s'assurer peut-être des garanties d'avenir.

[Note 80: Le texte de la protestation a été publié par BIGNON, dans
son _Histoire de France depuis le dix-huit brumaire_, X, 52-54.]

Actuellement, c'est toujours le premier parti qui prévaut dans sa
pensée. Ses confidences familières montrent à quel point persiste en lui
la colère provoquée par les actes récents et les dernières arrogances de
la politique française[81]. De plus, des influences hostiles le
circonviennent et l'entraînent. Depuis quelque temps, un grand effort se
poursuit pour l'arracher plus complètement à l'ascendant modérateur de
Speranski, aux conseils pacifiques du chancelier. Cette oeuvre réunit
les personnages et les partis les plus divers: la mère de l'Empereur,
plusieurs de ses proches, les amis d'ancienne date auxquels il rend
progressivement sa confiance, les Russes de vieille roche qui aspirent à
émanciper moralement leur pays et à secouer la tutelle de l'esprit
français, les membres de l'émigration allemande et les missionnaires des
sociétés secrètes, les absolutistes et les révolutionnaires, les adeptes
d'un patriotisme étroit et les cosmopolites, les hommes qui veulent
rendre la Russie à elle-même et ceux qui veulent en faire l'instrument
de la libération universelle[82]. Dans la guerre à entreprendre, les
premiers montrent la fin d'un système de faiblesse et une résurrection
de la fierté nationale. Les seconds rappellent au Tsar que l'Europe
l'attend et le désire, que tous les opprimés espèrent en lui: à ce
prince d'esprit mobile et d'imagination ardente, ils proposent un rôle
nouveau et grandiose: ils sont arrivés à lui faire croire, à lui faire
dire dans ses épanchements intimes que sa mission consiste «à protéger
l'humanité souffrante contre les envahissements de la barbarie[83]». Et
tous s'accordent à lui répéter que l'instant est venu, que les
circonstances permettent de porter enfin la guerre chez l'éternel
agresseur, «qu'un moment pareil ne se présente qu'une fois[84]». C'est à
cette conclusion qu'aboutissent l'Allemand Parrot et l'émigré français
d'Allonville, le premier s'autorisant d'une longue intimité d'âme avec
Alexandre pour s'adresser à sa conscience et à son coeur, le second
s'armant de considérations purement militaires et techniques[85]. Tous
les donneurs d'avis, tous les faiseurs de mémoires abondent dans le même
sens. L'expérience n'a pas instruit ces hommes, le malheur ne les a pas
assagis: ce qu'ils conseillent encore une fois, dans l'impatience et
l'enivrement de leurs haines, c'est l'éternelle manoeuvre qu'ils ont vue
aboutir en 1805 à Austerlitz, en 1809 à Wagram: c'est de saisir le
moment où Napoléon détourne son attention de l'Europe centrale et
regarde ailleurs pour jeter contre lui une masse d'assaillants, et la
disproportion entre les forces respectivement en ligne, l'aspect de
l'Allemagne où les Français n'auront à opposer qu'un corps à une armée,
encourage toujours Alexandre à prévenir Napoléon, à marcher hardiment
pour le surprendre.

[Note 81: Stedingk écrivait le 28 janvier: «Je connais quelqu'un
auquel il a dit: «Je suis las des vexations continuelles de Napoléon.
J'ai deux cent mille hommes de bonnes troupes et trois cent mille de
milices à lui offrir, et nous verrons.» On m'a assuré, et je n'en doute
pas, que des propos pareils lui échappent dans ses sociétés
particulières qui ne sont pas composées des personnes les plus
discrètes.» Archives du royaume de Suède.]

[Note 82: SCHILDNER, 236.]

[Note 83: _Id._]

[Note 84: Paroles d'Alexandre lui-même à Czartoryski, _Mémoires du
prince_, II, 252.]

[Note 85: La _Correspondance de Parrot avec Alexandre_ a été publiée
dans la _Deutsche Revue_, 1894-1895. Pour d'Allonville, voyez
BOGDANOVITCH, I, 73.]



CHAPITRE II

PROJETS DE L'EMPEREUR.


Napoléon au commencement de 1811.--Maître de tout en apparence, il sent
l'inefficacité des moyens employés jusqu'à ce jour pour réduire
l'Angleterre et conquérir la paix générale.--Le blocus demeure inutile
tant qu'il ne sera pas universel et complet.--Impuissance de Masséna
devant Torres-Vedras.--Le Nord préoccupe Napoléon et l'empêche de porter
un coup décisif en Espagne.--Crainte d'un rapprochement entre la Russie
et l'Angleterre.--Méfiance progressive: indices révélateurs: l'ukase
prohibitif.--Colère de Napoléon: paroles caractéristiques.--Les Polonais
de Paris.--Mme Walewska et Mme Narischkine.--Napoléon décide de préparer
lentement et mystérieusement une campagne en Russie.--Comment il conçoit
cette gigantesque entreprise.--Quelle est à ses yeux la condition du
succès.--Dix-huit mois de préparation.--Projet pour 1811; projet pour
1812.--Mode employé pour recréer en Allemagne une force
imposante.--L'armée de couverture.--Envoi de troupes à
Dantzick.--Précautions prises pour dissimuler l'importance et le but de
ces préparatifs.--Napoléon reste militairement et diplomatiquement en
retard sur Alexandre.--Les puissances que l'on se dispute.--Rapports
avec la Prusse.--L'Autriche et les Principautés.--Rapports avec la
Turquie.--Première brouille entre Napoléon et le prince royal de
Suède.--Bernadotte se rapproche de la France.--Raisons intimes de ce
retour.--Demande de la Norvège.--Protestations simultanées à l'empereur
de Russie.--Bernadotte sera à qui le payera le mieux, sans être jamais
complètement à personne.--L'Empereur décline toute conversation au sujet
de la Norvège.--Audience donnée à l'aide de camp du prince.--Bernadotte
réitère ses instances et ses promesses.--Napoléon refuse de s'allier
prématurément à la Suède.--Ses rapports avec la Russie durant cette
période.--Mélange de dissimulation et de franchise.--Offre d'indemniser
le duc d'Oldenbourg.--Réquisitoire violent et emphatique contre
l'ukase.--Pourquoi Napoléon affecte de prendre au tragique cette mesure
purement commerciale.--Demande d'un traité de commerce.--Grief secret et
prétention fondamentale de l'Empereur: la question des neutres et du
blocus domine à ses yeux toutes les autres: il évite encore de la
soulever.--Sa longue et remarquable lettre à l'empereur
Alexandre.--Contre-partie; lettre au roi de Wurtemberg.--Raisons
profondes qui portent l'Empereur à envisager comme probable une guerre
dans le Nord et à y voir le couronnement de son oeuvre.--Napoléon égaré
par le souvenir de Rome et de Charlemagne.--Il renoncerait pourtant à la
guerre si la Russie rentrait dans le système continental, mais il
n'admet pas la paix sans l'alliance.--Alexandre et Napoléon cherchent
respectivement à s'assurer, le premier pour 1811, le second pour 1812,
l'avantage du choc offensif.



I

Dans le comble de puissance où quinze ans de triomphes ininterrompus
l'avaient mis, Napoléon ne jouissait pas de sa prospérité et de sa
gloire. L'année nouvelle se levait pour lui radieuse de promesses; la
délivrance attendue de l'Impératrice lui faisait espérer un fils; jamais
les rois n'avaient montré autant de soumission apparente, et pourtant
lui-même éprouvait les atteintes de l'universel malaise. Un danger vague
lui semblait peser sur l'avenir: dans l'air encore immobile et calme, il
sentait passer la lourdeur des orages prochains.

Son grand esprit ne s'abusait point sur les dangers que créait la
prolongation de la guerre maritime, sur les charges, les vexations, les
maux horribles dont elle accablait les peuples. D'après son propre aveu,
tout l'esprit de son gouvernement s'en trouvait faussé: nul ne posséda à
un égal degré l'instinct des principes de modération ferme et de justice
qui seuls assurent sur les hommes un empire durable, et il se voyait
jeté hors de ses voies par les entraînements de son système extérieur,
poussé dans la tyrannie, obligé de mettre partout le despotisme à la
place de l'autorité. Il ne lui échappait pas qu'un monde de haines et de
souffrances s'amassait autour de lui, que le nombre de ses ennemis
grossissait sans cesse et qu'ils ne désespéraient jamais de l'abattre,
tant que l'Angleterre resterait en armes. Or, cette guerre qui
entretenait le mal d'insécurité dont avait toujours souffert sa
grandeur, il ne savait plus comment la finir: il se demandait en vain où
trouver, où chercher cette paix dont il avait besoin autant que le plus
humble de ses sujets, et parfois on l'entendait dire «très vite, à voix
basse et avec une sorte d'impatience, que si les Anglais tenaient encore
quelque temps, il ne savait plus ce que cela deviendrait, ni que
faire[86]».

[Note 86: Rapport de Tchernitchef, 9/21 janvier 1811, volume cité,
54.]

Les moyens qu'il avait imaginés pour réduire sa rivale, malgré leur
colossal développement, malgré leur rigueur et leur précision,
n'avançaient plus à rien: aux deux extrémités de l'horizon, cette
puissance démesurément accrue rencontrait enfin sa limite. Le Nord ne se
fermait pas aux produits britanniques, et cette brèche au blocus en
annulait tous les effets: l'Angleterre souffrait sans périr. Au sud, en
Portugal, l'Angleterre ne se laissait pas arracher de cette pointe
extrême du continent où elle avait pris terre et s'était
inébranlablement fixée. Masséna tâtait en vain les lignes de
Torres-Vedras, ne réussissait pas à découvrir le point faible, le côté
vulnérable de la position ennemie; il envoyait le général Foy à Paris
réclamer du secours, exposer la situation, demander aide et conseil: il
s'avouait impuissant, et le succès plusieurs fois annoncé, attendu,
escompté, se dérobait toujours.

On s'est demandé pourquoi, en ce temps où l'Empereur ignorait les
intentions offensives d'Alexandre, il n'avait point fait masse de ses
armées et porté un grand effort en Espagne, pourquoi il n'avait pas
donné assez d'hommes au prince d'Essling pour jeter les Anglais à la mer
et terminer au moins cette partie de la tâche. C'est que, sans lui
montrer encore le péril tout formé, le Nord le préoccupait déjà et le
paralysait. Il savait qu'une réconciliation de la Russie avec nos
ennemis amènerait tôt ou tard une prise d'armes en leur faveur, créerait
une diversion bien autrement redoutable pour lui que la prolongation de
la guerre espagnole, l'obligerait à préparer une grande expédition dans
le Nord, à frapper de ce côté le coup suprême et à vaincre les Anglais
dans Moscou. Or, si les desseins du Tsar sur la Pologne lui échappaient,
il lui semblait bien que la Russie, après l'avoir suivi quelque temps et
s'être acheminée dans son sillage, après s'être ensuite arrêtée et
immobilisée, virait de bord maintenant, s'éloignait de lui
insensiblement et s'orientait vers l'Angleterre.

Le refus de frapper les marchandises coloniales d'un tarif écrasant et
de confisquer les bâtiments fraudeurs lui était apparu comme un premier
indice. Peu après, sans apercevoir le groupement d'armées qui s'opère
par ordre d'Alexandre, il apprend que les Russes construisent beaucoup
d'ouvrages sur la Dwina et le Dniester. Travaux de défense, sans doute,
et parfaitement licites; néanmoins, si les Russes mettent tant de soin à
couvrir leur frontière, n'est-ce point pour se prémunir contre les
conséquences d'une défection qu'ils préméditent? Après qu'ils auront
fait la paix avec la Turquie, «voudraient-ils la faire avec
l'Angleterre? Ce serait incontinent la cause de la guerre[87].» Si
Napoléon s'empare à ce moment de l'Oldenbourg, c'est peut-être à dessein
d'éprouver et de tâter la Russie, de voir si elle ne saisira point le
premier prétexte pour rompre. En attendant que le mystère s'éclaircisse,
il n'augmente pas encore ses forces en Allemagne, laisse Davout isolé,
se borne à réorganiser le premier corps sans y ajouter un homme, à
accélérer les envois d'armes dans le duché de Varsovie[88]. Il continue
toujours à s'occuper de l'Espagne, presse Masséna d'en finir, ordonne
aux autres chefs de corps de lui prêter main-forte et de l'aider à
briser l'obstacle. Il reporte alternativement sa pensée du nord au sud
et des Pyrénées vers la Vistule, ne sait de quel côté il dirigera les
troupes que l'appel d'une nouvelle conscription va rendre disponibles.

[Note 87: _Corresp._, 17187.]

[Note 88: _Id._, 16994, 16995, 17283.]

Dans cet état de doute et d'expectative, la nouvelle de l'ukase
prohibitif lui arrive soudain et l'avertit: c'est pour lui le signal
d'alarme. L'ukase est spécialement dirigé contre le commerce français:
il ferme le marché russe à nos produits et ordonne de brûler ceux qui
réussiraient à s'y introduire: c'est une rupture éclatante sur ce
terrain économique où devait surtout s'affirmer l'alliance. Nos ennemis
vont accueillir cet acte comme une avance indirecte de la Russie, comme
un premier gage; à cette heure, sans doute, on exulte à Londres, et la
colère de l'Empereur éclate. Il profite d'une audience donnée au corps
diplomatique pour témoigner aux représentants de la Russie, à
Tchernitchef surtout, une froideur presque insultante: «Au lieu de
Russie, dit-il le soir, j'ai beaucoup parlé Pologne aujourd'hui[89].»
Les membres de la colonie polonaise de Paris poussent aussitôt des cris
de joie: ils affichent leurs espérances dans le salon de madame
Walewska, qui les laisse se grouper autour d'elle: à cet instant, par
une coïncidence singulière, deux Polonaises, Marie-Antonovna Narishkine
et Marie Walewska, exerçaient dans le même sens sur les deux empereurs
l'ascendant de leur charme, le pouvoir de leur douceur, et plaidaient
tendrement la cause de leur patrie[90].

[Note 89: Rapport de Tchernitchef du 9/21 février 1811, volume cité,
147.]

[Note 90: Rapport de Tchernitchef du 9/21 février 1811: «Les femmes
aussi jouent un grand rôle dans ce moment, surtout depuis l'arrivée de
madame Walewska que Napoléon a beaucoup connue pendant la dernière
campagne; la faveur de cette dame se soutient beaucoup; elle a eu les
petites entrées à la cour, distinction qu'aucune autre étrangère n'a
reçue; elle a amené avec elle un petit enfant que l'on dit être provenu
des fréquents voyages qu'elle faisait de Vienne à Schoenbrunn: aussi en
prend-on un soin infini.» Volume cité, 149.

Envoi de Caulaincourt du 17 janvier: «Madame N... est plus que jamais la
dame des pensées: l'Empereur y passe au moins une heure tous les soirs:
en un mot, elle est mieux traitée que jamais. Le retour du prince
Gagarine, qui est revenu de Moscou et que le public désigne comme son
amant, n'a rien changé.»]

Mais Napoléon, s'il se décide à se faire arme de la Pologne contre la
Russie, se résoudra par d'autres motifs. En ce moment même, on procède
d'après ses ordres, au département de l'extérieur, à un travail qui doit
établir, par la vérification et le rapprochement des dates, si l'ukase a
précédé ou suivi l'instant où la nouvelle du sénatus-consulte portant
réunion du littoral germanique est parvenue en Russie. Le résultat de
cette enquête est concluant[91]; le sénatus-consulte a été connu le 2
janvier: l'ukase, longuement et mystérieusement élaboré, a été signé le
31 décembre; ce n'est donc pas une réponse à un acte dont la Russie
pouvait s'offusquer: c'est une mesure d'hostilité spontanée et
préconçue. Quelque temps après, l'éclat donné par les Russes à leur
protestation au sujet de l'Oldenbourg, cette manière de saisir l'Europe
et de la faire juge de leur cause, confirme et aggrave les soupçons de
l'Empereur. Plus de doute, la Russie tend chaque jour davantage à se
séparer de lui et à s'échapper de l'alliance: «Voici, se dit-il en
propres termes, une grande planète qui prend une fausse direction, je ne
comprends plus rien à sa marche; elle ne peut agir ainsi que dans le
dessein de nous quitter; tenons-nous sur nos gardes et prenons les
précautions commandées par la prudence[92].» Alors, après trois nuits
sans sommeil, trois nuits de réflexion profonde, durant lesquelles il
met en balance les frais qu'occasionnera un grand armement et
l'opportunité de l'effectuer, il décide de dépenser cent millions
d'extraordinaire et de se mettre en mesure[93].

[Note 91: Il figure aux archives nationales sous forme de lettre
adressée par Champagny à l'Empereur, AF, IV, 1699.]

[Note 92: Rapport de Tchernitchef, 5/17 avril (date rétablie) 1811,
volume cité, 70.]

[Note 93: Ce fait fut révélé par Napoléon lui-même au prince de
Schwartzenberg, dans une conversation citée par HELFERT, _Maria Louise_,
p. 199.]

Ce n'est pas qu'il juge nécessaire de pousser hâtivement ses préparatifs
et de parer à des éventualités urgentes. D'après ses prévisions, rien ne
presse: il faut que tout commence, mais tout doit s'opérer posément,
tranquillement, avec précaution et surtout avec mystère. L'évolution de
la Russie vers l'Angleterre se poursuivra vraisemblablement comme elle a
commencé, c'est-à-dire pas à pas, par successives étapes; elle ne
s'achèvera guère avant le milieu ou la fin de l'année, et il sera facile
d'ajourner le conflit jusqu'en 1812. La guerre au Nord n'apparaît pas à
Napoléon imminente, mais plus probable dans l'avenir, plus difficilement
évitable. L'idée qu'il s'en fait, vague jusqu'alors et imprécise, se
formule nettement; les contours se déterminent, les arêtes principales
s'accusent, les grandes lignes se dégagent, et tout un plan d'action
surgit dans sa pensée, subtil, profond, colossal, exécutable à distance
d'une année.

S'il doit faire cette guerre, il entend la porter et même la commencer
en territoire ennemi; c'est à ce prix seulement qu'elle est susceptible
de résultats grandioses et mérite d'être faite. Les désastres infligés
aux Russes en Allemagne ou en Pologne, Austerlitz et Friedland par
exemple, ont humilié l'orgueil du Tsar et de sa noblesse: ils n'ont pas
atteint la puissance moscovite dans ses oeuvres vives et limité vraiment
sa force d'expansion. Ce qu'il faut aujourd'hui, c'est un Austerlitz ou
un Friedland en Russie, un coup porté assez profondément pour permettre
d'imposer aux vaincus, comme conditions de la paix, l'abandon de leurs
facultés offensives, le recul de leurs frontières, un déplacement vers
l'Est, un exil aux confins de l'Asie. Comment Napoléon obtiendra-t-il ce
succès décisif, une fois entré en Russie? Quel sera sur place son plan
d'opérations et de manoeuvres? Sa pensée ne sonde pas encore cet avenir.
Confiant dans ses inspirations stratégiques et tactiques, il se croit
sûr de vaincre en Russie pourvu qu'il réussisse à y entrer, à y insérer
d'emblée quatre ou cinq cent mille hommes, et pourvu que ces masses
soient suffisamment munies, équipées, outillées, approvisionnées, pour
qu'elles puissent vivre et agir plusieurs mois dans un pays fait de
vastes espaces peu peuplés et d'obscures immensités. Du premier coup, il
va droit à la grande difficulté, celle de pousser par un glissement
insensible la puissance française jusqu'aux abords de la Russie, de l'y
précipiter ensuite avec tout son attirail, avec toutes ses ressources,
de faire en sorte que nos armées débouchent en Lithuanie aussi fraîches
et bien pourvues que si elles sortaient de Strasbourg ou de Mayence,
d'assurer les subsistances, les transports, le ravitaillement, dans une
région où il faudra tout amener avec soi et dont l'accès s'ouvre à huit
cents lieues de nos frontières. S'il parvient à résoudre ce problème par
un miracle d'organisation et de prévoyance, il considère qu'il aura tout
gagné: à ses yeux, dès qu'il s'agit de s'attaquer à la Russie, le secret
de la victoire réside intégralement dans l'art des préparations, et lui
qui a improvisé tant de guerres avec des éléments créés d'urgence, croit
n'avoir pas trop d'une année, de dix-huit mois peut-être, pour
rassembler cette fois ses moyens, pour les élever à un degré de
perfection sans exemple, pour les porter sur place, pour les faire
arriver à pied d'oeuvre intacts et tout montés, pour préparer
méthodiquement et méticuleusement l'invasion.

Mais les Russes le laisseront-ils poursuivre jusqu'à complet achèvement
cette oeuvre de persévérance et de longueur? Pourquoi ne
chercheraient-ils pas à nous prévenir, à se jeter avant nous sur la
Pologne et l'Allemagne encore inoccupées? A cet égard, Napoléon n'a pas
de craintes immédiates, et voici comment il envisage l'avenir. Ignorant
totalement ce qui se passe en face de la frontière varsovienne, il croit
que les seules forces mobiles et véritablement actives dont dispose la
Russie sont retenues sur le Danube: il estime qu'Alexandre, occupé par
la Turquie comme lui-même l'est par l'Espagne, ne songera à consommer sa
défection qu'après s'être débarrassé de cette entrave. Mais la paix avec
les Turcs paraît assez prochaine: au point où en sont les choses, il
semble que ce soit affaire de quelques mois: la paix peut se conclure
dès que l'ouverture de la prochaine campagne aura fourni aux Russes
l'occasion d'un succès marqué, c'est-à-dire au printemps; dans le
courant de l'été, les troupes russes reflueront probablement vers les
frontières occidentales de l'empire, occuperont les lignes de défense,
les camps retranchés qui s'y ébauchent, et se placeront ainsi en
imposante posture. C'est sans doute l'instant que s'est désigné le Tsar
pour renouer avec l'Angleterre et nous fausser définitivement compagnie.
Si Napoléon attend de son côté cette époque pour porter ses troupes en
Allemagne et commencer les apprêts d'une guerre vengeresse, il est à
craindre que les Russes, à l'aspect de nos mouvements, ne résistent pas
à la tentation de mettre à profit leur avantage momentané, de franchir
leurs frontières, de briser ou au moins de fausser le grand appareil
militaire qu'ils verront s'avancer contre eux. Donc il est indispensable
que pour l'époque prévue nos premiers mouvements soient exécutés, que la
France ait dans l'Allemagne du Nord des forces suffisantes non pour
attaquer les Russes, mais pour leur interdire toute attaque, pour les
empêcher de rien entreprendre, pour les dominer et les barrer. Napoléon
décide qu'avant la fin du printemps le corps de Davout se sera
transformé sans bruit en une armée de quatre-vingt mille hommes,
composée de ses meilleures troupes; que cette armée, placée sous le plus
sûr et le plus solide des chefs, renforcée des contingents allemands,
aura allongé ses colonnes jusqu'aux approches de Stettin et de l'Oder,
afin de pouvoir, à la première alerte, arriver sur la Vistule avant les
Russes. Il décide que Dantzick, abondamment pourvu d'hommes et de
munitions, sera devenu un premier centre de résistance et une grande
forteresse d'arrêt. Par conséquent, lorsque les Russes remonteront du
sud au nord-ouest et se tourneront vers l'Allemagne française, ils
apercevront devant eux un double obstacle, qui se sera insensiblement
redressé: Dantzick d'abord, donnant un point d'appui à la Pologne
varsovienne; plus loin l'armée de Davout postée sur les deux rives de
l'Elbe: ils retrouveront en face d'eux une partie importante de la
puissance française, alors qu'ils la croient tout entière détournée vers
l'Espagne et engouffrée dans la Péninsule. Cette reprise par leur
adversaire de l'avantage stratégique les emprisonnera à l'intérieur de
leurs frontières: Napoléon les immobilisera sur la pointe de son épée,
tendue au travers de l'Allemagne et insinuée jusqu'à la Vistule[94].

[Note 94: Ce plan est exposé dans une lettre de l'Empereur à Davout,
24 mars 1811, _Corresp._, 17516.]

Ainsi tenue en respect, la Russie n'osera vraisemblablement démasquer
ses projets et jeter bas un simulacre d'alliance. L'empereur Alexandre
va se troubler, hésiter, équivoquer; il ouvrira des négociations:
Napoléon en fera autant de son côté: «Il est probable, écrit-il à
Davout, que nous nous expliquerons et que nous gagnerons du temps de
part et d'autre[95].» Pendant ce temps, à l'abri de nos troupes
d'Allemagne déployées en rideau protecteur, nos forces de seconde et de
troisième ligne se formeront; derrière les quatre-vingt mille hommes de
Davout, l'Empereur en réunira quatre fois autant; sur le Rhin, en
Hollande, dans la France du Nord, à Mayence, à Wesel, à Utrecht, à
Boulogne, derrière les Alpes, dans la haute Italie, des camps
s'établiront, d'énormes réceptacles d'hommes et de munitions, dont le
contenu se répandra peu à peu sur l'Allemagne. Ces masses rejoindront en
temps voulu l'armée de Davout, se grouperont derrière elle et à ses
côtés, referont la Grande Armée sur des proportions formidablement
accrues, se prépareront elles-mêmes à attaquer, et la position de
défense prise dans le nord de l'Allemagne se transformera en base
d'offensive. En même temps, non content de lever tous ses vassaux,
Allemands du Nord et du Sud, Suisses, Italiens, Illyriens, Espagnols,
Portugais, l'Empereur s'adressera aux États qui conservent une
indépendance nominale, Prusse, Autriche, Turquie et Suède. Tandis
qu'Alexandre se flatte d'immobiliser deux de ces puissances et de
s'attacher les autres, Napoléon se croit sûr de les enrégimenter toutes
quatre. Ainsi, au commencement de 1812, en admettant que ses
négociations avec Alexandre n'aient point abouti et qu'il n'ait pas
obtenu de la Russie des garanties expresses de fidélité, il se trouvera
disposer contre elle de toute l'ancienne Europe, mais de l'Europe mise
sur pied d'avance et militairement organisée, disciplinée, embrigadée,
mobilisée, concentrée, formée en une seule et immense colonne d'assaut.

[Note 95: _Corresp._, 17516.]



II

Les premiers ordres pour renforcer le corps de Davout furent donnés à la
fin de janvier et complétés ensuite par une série de dispositions.
L'opération n'allait pas s'accomplir brusquement, brutalement: il ne
s'agissait pas de jeter d'un coup au delà du Rhin une force
considérable, qui attirerait l'attention. C'est par une infiltration
continue d'hommes et de matériel dans les cadres déjà existants que se
recréera notre armée d'Allemagne. Le premier corps s'accroîtra
insensiblement, sans que sa forme extérieure et ses éléments
constitutifs soient d'abord modifiés. Les unités qui le composent,
divisions, régiments, bataillons, vont simultanément grossir, par lente
addition de substance; puis, lorsqu'elles seront parvenues à une
surabondance d'effectifs, elles vont se dédoubler, se multiplier,
essaimer autour d'elles d'autres groupes, d'autres unités, et peu à peu,
au lieu d'un simple corps, l'armée de quatre-vingt mille hommes
apparaîtra, munie de tous ses organes.

Le 21 janvier, l'Empereur annonce à Davout un seul régiment français et
quatre régiments hollandais: cette infanterie sera répartie entre les
trois divisions du 1er corps, les divisions incomparables, celles de
Friant, Morand et Gudin, que l'on déchargera ensuite de leur trop-plein
par la formation d'une quatrième, confiée au général Dessaix[96]. En
même temps, comme la conscription de 1812 aura versé dans les dépôts
cent mille recrues, les bataillons actuels de dépôt, dont l'instruction
s'achève, pourront se mettre en route et rejoindre les régiments
d'Allemagne. Les régiments un peu maigres prendront ainsi du corps,
comprendront quatre bataillons, puis cinq, au lieu de trois, et dans le
courant de l'été, par suite de cette pléthore, l'armée se formera à cinq
divisions, de quatre régiments chacune et de deux brigades. La cavalerie
se sera antérieurement augmentée par l'envoi aux escadrons de guerre de
détachements puisés dans tous les dépôts de même arme, sans création de
régiments nouveaux: elle se sera complétée en chevaux par des remontes
opérées sur place.

[Note 96: _Corresp._, 17289.]

Quant au matériel, Napoléon s'occupe déjà à l'expédier, en prenant pour
base de ses calculs ce que sera l'armée de l'Elbe dans six mois, non ce
qu'elle est actuellement. Il fait partir l'artillerie régimentaire et
divisionnaire, les parcs de réserve, au total cent quatre-vingts bouches
à feu. Il organise le génie et lui fournit quinze mille outils;
s'absorbant dans de minutieuses supputations, il compte que Davout aura
besoin de six cents voitures d'artillerie et de deux cent vingt-quatre
caissons d'infanterie, pour porter avec soi cinq cent
quatre-vingt-quatre mille cartouches, tandis qu'une réserve de trois
millions de cartouches s'entassera dans les magasins de Hambourg et de
Magdebourg. Avec une sollicitude particulière, il perfectionne le
service du train, celui des équipages militaires, car il y voit, dans
une guerre lointaine, les auxiliaires indispensables de la victoire. Ces
éléments divers vont se former par prélèvements opérés sur toutes les
ressources de l'intérieur, franchir le Rhin par groupes isolés, par
détachements à peine visibles, et s'introduire furtivement en
Allemagne[97].

[Note 97: _Corresp._, 17289, 17336, 17355, 17372, 17382, 17384,
17414, 17441, 17469, 17493, 17494, 17503, 17512, 17513, 17519, 17533.
Cf. la réponse de Davout et autres pièces conservées aux archives
nationales, AF, IV, 1653.]

Pour faciliter leur marche, Napoléon fait reconnaître par des officiers
d'état-major et aménager les voies de communication. En Allemagne, les
chemins sont généralement mauvais: n'importe, on en créera d'autres.
Entre Wesel et Hambourg, à travers la Westphalie et le Hanovre, une
large route militaire va s'ouvrir, une sorte de voie romaine, qui
attestera aux générations futures le passage des Français et la grandeur
de leurs oeuvres. Les autorités de la Westphalie et du grand-duché de
Berg procéderont à ce travail. Davout est chargé de pourvoir au
placement de ses effectifs futurs, d'assurer par avance les vivres,
l'habillement, la solde, de régler son budget, de fortifier Hambourg, de
convertir cette ville ouverte en une vaste place d'armes. Qu'il se mette
en mesure de toutes façons, mais que ces préparatifs s'opèrent dans le
plus absolu silence: agir sans parler, telle est la recommandation qui
accompagne invariablement les ordres donnés et accuse à chaque instant
la pensée dominante de l'Empereur.

Il couvre d'une ombre encore plus épaisse les mouvements destinés à
recomposer la garnison de Dantzick et à en décupler l'effectif. D'abord,
il fait rejoindre les quinze cents soldats qu'il a dans la place par
six bataillons polonais, par deux bataillons saxons, par le régiment
français qui occupe Stettin; Davout l'y remplacera «par un très beau
régiment» de la division Friant, en ayant soin de tenir «le meilleur
langage envers la Russie[98]», en s'abstenant de la moindre confidence
au gouvernement de Varsovie: «Tout ce qu'on dit aux Polonais, ils le
répètent et le publient de toutes les manières[99].» Un peu plus tard,
l'Empereur fait filer sur Dantzick, par Magdebourg et la Prusse, des
compagnies de canonniers, de mineurs, de sapeurs, puis un régiment
westphalien de deux mille quatre cents hommes, un régiment de Berg; il
demande pour la même destination un régiment à la Bavière, un autre au
Wurtemberg, et de tous les points de l'Allemagne des détachements se
dirigent vers le poste à réoccuper, mais ils s'y rendent sans
précipitation, en amortissant le bruit de leurs pas. Avec eux,
l'Empereur fait affluer à Dantzick des canons, des mortiers, des affûts,
des fusils, tous les engins de résistance, et de plus un équipage de
ponts, matériel d'attaque qu'il dispose là pour l'avenir et par
provision[100]. Mais le gouverneur Rapp reçoit impérativement l'ordre de
surveiller ses propos, de «couper sa langue[101]»: il devra ne faire
aucun étalage des ressources de tout genre qui vont lui arriver et
s'entasser dans la place.

[Note 98: _Corresp._, 17415.]

[Note 99: _Id._]

[Note 100: _Id._, 17212, 17323, 17415, 17488, 17490, 17491, 17505,
17510, 17515, 17520.]

[Note 101: _Id._, 17516.]

Cependant, Napoléon sent l'impossibilité de dissimuler complètement aux
Russes cette agglomération de forces à proximité de leur frontière;
renonçant à nier le fait, il travestit l'intention. Il ordonne de
préparer pour Kourakine une note explicative, nourrie d'allégations
spécieuses et de contre-vérités: elle dira qu'une grande escadre
anglaise s'avance dans la Baltique, qu'on lui suppose le dessein
d'attaquer Dantzick; en conséquence, l'Empereur se juge obligé de
mettre la place en état de défense, d'y réunir quelques milliers
d'hommes, et se fait un devoir d'en prévenir la Russie, afin que
celle-ci ne s'alarme point d'un armement dirigé contre l'ennemi
commun[102].

[Note 102: _Corresp._, 17492, 17523. Cf. les lettres de Champagny à
l'Empereur en date des 19 et 28 mars. Archives nationales, AF, IV,
1699.]

La même note avoue que des fusils ont été achetés en France pour le
compte du roi de Saxe, souverain de Varsovie, agissant dans la plénitude
de ses droits; «mais le nombre n'en est que de vingt mille, au lieu de
soixante mille qu'on a supposé». Dans la réalité, les amas d'armes que
Napoléon dispose à l'usage des paysans polonais, destinés au besoin à se
lever en masse, sont autrement considérables. Ses agents lui ont
découvert à Vienne cinquante-quatre mille fusils, que l'Autriche est
prête à céder: le roi de Saxe reçoit avis de les acheter et de les
attirer à Dresde; c'est l'Empereur qui les payera. L'Empereur forme
lui-même sur le Rhin deux dépôts d'armes, réunit à Wesel trente-quatre
mille fusils, tirés de Hollande, à Mayence cinquante-cinq mille, tirés
de France; sans les porter encore au delà du fleuve, il les fait mettre
en magasin, en caisses, «emballés et prêts à partir».--«Ordonnez,
écrit-il au ministre de la guerre, que cette opération se fasse avec le
plus de mystère possible, de sorte qu'aux premiers jours de mai, si
j'avais besoin d'avoir ces soixante-seize mille armes, elles pussent
partir vingt-quatre heures après que je l'aurais ordonné[103]», ce qui
les ferait arriver à destination au bout de quelques semaines. Napoléon
ne suppose jamais qu'avant l'été il puisse avoir besoin d'armer la
population varsovienne et même de mettre sur pied, dans le duché, les
troupes régulières, non plus que de posséder à Dantzick les quinze mille
hommes auxquels il donne sourdement l'impulsion.

[Note 103: _Corresp._, 17371.]

Son activité diplomatique retardait encore sur ses mouvements
militaires. Les quatre puissances qui lui semblaient ses auxiliaires
désignés, Prusse, Autriche, Turquie et Suède, n'avaient pas, comme nos
armées, de grands espaces à parcourir pour entrer en ligne: elles
étaient toutes portées, limitrophes de l'ennemi à atteindre: il était
inutile et même dangereux d'engager avec elles des négociations dont
l'écho pourrait retentir à Pétersbourg et précipiter la rupture.
D'ailleurs, Napoléon était persuadé que ces alliances se feraient
presque d'elles-mêmes et par la force des choses; que la Prusse et
l'Autriche, dominées par son prestige, viendraient docilement à son
appel; qu'une sorte de fascination les lui amènerait; que la tradition
lui ramènerait la Turquie et la Suède. Aujourd'hui, il essayait
simplement, par une pression plus ou moins forte sur les quatre
puissances, de composer à chacune une attitude conforme à ses desseins.

A la Prusse, il ne demandait que l'immobilité. La Prusse était sur le
chemin entre la France et la Russie: si elle s'agitait et armait, on
pourrait croire à Pétersbourg qu'elle se levait à notre instigation et
que Napoléon voulait s'en faire une avant-garde; il importait donc
qu'elle s'effaçât de la scène le plus longtemps possible et se fît
oublier. Mais les convenances de notre politique cadraient mal avec les
angoisses de la Prusse. La cour de Potsdam, avertie par les appels
d'Alexandre que la rupture entre les deux empereurs approchait et mieux
instruite à cet égard que Napoléon lui-même, vivait dans l'épouvante:
elle craignait de devenir la première victime de la guerre, quelque
parti qu'elle prît, et de périr broyée dans le choc qui se préparait.
Pour défendre sa misérable existence, elle armait frauduleusement et en
cachette, rappelait en partie les réserves. Au service de qui
emploierait-elle ces forces? Irait-elle où l'appelaient ses voeux et ses
haines? S'élancerait-elle vers la Russie? Au contraire, cédant à
d'inéluctables nécessités, se laisserait-elle dériver vers la France?
C'était ce qu'elle ignorait elle-même. Le chancelier Hardenberg passait
par des alternatives diverses: négociant simultanément avec Napoléon et
Alexandre, il était tour à tour sincère et faux dans ses protestations à
l'un et à l'autre; il trompait toujours quelqu'un, mais ce n'était pas
la même puissance; il y avait des évolutions dans sa duplicité[104]. En
tout cas, il jugeait indispensable de renouveler fréquemment à Paris
d'humbles demandes d'alliance, des offres de concours, pour mériter
l'indulgence de l'Empereur et l'amener à fermer les yeux sur des
armements illicites. Mais l'Empereur dédaignait encore de prêter
l'oreille aux sollicitations de la Prusse; d'autre part, dès qu'il
remarquait chez elle quelque mouvement suspect, quelque levée excédant
le chiffre réglementaire, il la rabrouait durement et, d'un ton
courroucé, lui enjoignait de rentrer dans l'ordre, se bornant à lui
faire entrevoir, pour prix de sa sagesse, la perspective d'un accord
futur et éventuel.

[Note 104: DUNCKER, ouvrage cité, 343-365. MARTENS, _Traités de la
Russie_, VII, 15 et suiv. Correspondance de Prusse, aux archives des
affaires étrangères, janvier à avril 1811.]

Il évitait également de brusquer son alliance avec l'Autriche, mais
croyait nécessaire d'imprimer à cet État un mouvement propre à inquiéter
les Russes sur le Danube, à leur donner plus d'occupation en Orient et à
les y enfoncer davantage. Partant de ce principe que la cour de Vienne
voyait avec chagrin l'annexion imminente des Principautés et y mettrait
volontiers obstacle, pourvu qu'elle fût quelque peu soutenue et
encouragée, il provoquait avec elle à ce sujet un échange de vues: il
témoignait le regret d'avoir souscrit naguère à un tel accroissement de
l'empire russe, se montrait aujourd'hui dans des dispositions
différentes, demandait à Metternich et à l'empereur François ce qu'ils
comptaient faire, jusqu'où ils oseraient aller pour empêcher un résultat
funeste à leurs intérêts, et ne leur ménageait pas les expressions de sa
bienveillance. Son jeu était clair: il voulait que l'Autriche se mît en
avant et prît une initiative que les stricts engagements d'Erfurt lui
interdisaient à lui-même: il voulait qu'elle protestât contre la
conquête des Principautés et appuyât au besoin ses notes diplomatiques
par quelques démonstrations militaires. Ces démarches auraient pour
résultat de ranimer le courage des Ottomans par l'espérance d'un
secours, de les inciter à mieux défendre leurs provinces, à refuser la
paix, à prolonger une guerre destinée, d'après les calculs de Napoléon,
à retenir les Russes loin de lui et à retarder leur réapparition en
masse sur les frontières de la Pologne[105].

[Note 105: _Corresp._, 17387, 17388. Cf. la lettre du 26 mars au
sujet de la Serbie, où les Russes venaient d'occuper Belgrade.
_Corresp._, 17518.]

Avec la Turquie elle-même, il évitait de passer des accords destructifs
de ceux qui le liaient toujours à la Russie, de garantir au Sultan
l'intégrité de son empire et la récupération des Principautés. Ses
efforts tendaient simplement à faire succéder entre les deux États, à
une froideur marquée, une reprise de confiance. Il écrivait au ministre
des relations extérieures: «Mandez à M. de Latour-Maubourg--c'était
notre chargé d'affaires à Constantinople--de se rapprocher le plus
possible de la Porte, de faire en sorte, sans se compromettre, que le
nouveau Sultan m'écrive et m'envoie un ministre: de mon côté, je lui
répondrai, je renouerai mes relations et j'enverrai un ministre[106].»
Ainsi, les voies s'ouvriront à un rapprochement. Sans rappeler encore à
lui la Turquie, Napoléon s'occupe à la placer sur le chemin du retour;
ce qu'il cherche à obtenir des Ottomans, c'est qu'ils se mettent à sa
disposition, sans lui demander dès à présent d'engagements formels, et
attendent son bon plaisir.

[Note 106: _Corresp._, 17365.]

Il eût voulu agir de même avec la puissance qui correspondait à la
Turquie dans la partie opposée de l'Europe, avec cette Suède qui devait
son importance à sa position topographique plus qu'à ses forces.
Actuellement, il n'exigeait d'elle qu'un service plus exact contre
l'Angleterre, une soumission absolue, sans préjuger ce qu'il aurait
peut-être à lui demander contre les Russes et à faire pour elle. Mais
les intérêts contradictoires entre lesquels se débattait la Suède, ses
passions, ses souffrances, ne lui permettaient point une obéissance
purement gratuite, une attente résignée. Chaque jour, son indiscipline
cause à Napoléon de nouvelles impatiences: il lui faut en même temps se
défendre contre des empressements intempestifs, contre d'importunes
sollicitations. Le caractère de l'homme qu'il a laissé se placer à
Stockholm sur les marches du trône complique singulièrement le problème
des relations. Désireux de ne pas se brouiller complètement avec la
Suède et de ne point s'allier prématurément à elle, il aura fort à faire
pour atteindre ce double but, et ses rapports avec Bernadotte, assez
accidentés durant cette période, donnent plus particulièrement la mesure
de ses intentions actuelles à l'égard de la Russie.



III

Parti de Paris avec la trahison au coeur, Bernadotte n'avait pas résisté
à mal parler de son ancien chef, dès qu'il s'était trouvé en présence de
l'émissaire chargé par la Russie de provoquer ses confidences: la
profession d'ingratitude qu'il avait faite devant Tchernitchef[107], en
décembre 1811, avait été l'explosion de ses véritables sentiments. En
prenant l'engagement d'honneur de ne jamais nuire à la Russie, il avait
obéi aussi à une pensée politique, à un instinct sagace, qui lui
montrait la sécurité future de la Suède liée à une réconciliation avec
sa grande voisine de l'Est et qui la détournait de toute tentative
contre la Finlande pour lui faire reporter ses ambitions sur la Norvège.
Toutefois, mû par le désir de plaire au Tsar et de prévenir chez lui
tout retour d'hostilité, entraîné d'ailleurs par le torrent de son
imagination, il avait laissé son expression dépasser sa pensée: il avait
présenté comme une volonté ferme ce qui n'était en lui qu'une tendance.
Au fond, son système n'était pas fait: son esprit mobile et fantasque
demeurait sujet à de brusques oscillations. S'il avait touché du premier
coup au point où l'empereur russe voulait l'amener, il ne s'y était pas
fixé encore: il allait s'en éloigner bientôt et n'y reviendrait que par
un long circuit.

[Note 107: Voy. le tome II, 514-519.]

Dans les semaines qui avaient suivi ses premiers épanchements avec la
Russie, fatigué de nos exigences en matière de blocus, outré du ton
autoritaire et tranchant sur lequel notre représentant à Stockholm,
l'ex-conventionnel Alquier, formulait ces réquisitions, il l'avait pris
d'assez haut avec son ancienne patrie. Que la contrebande s'organisât de
toutes parts, que la guerre avec les Anglais demeurât «une misérable
jonglerie[108]», c'était, disait-il, à quoi nul ne pouvait remédier. A
la moindre demande nouvelle, il se rebiffait; parlait-on au gouvernement
royal de prêter à la France quelques marins ou bien un régiment qui
servirait dans notre armée, conformément à une tradition datant de
l'ancien régime, il refusait d'appuyer ces propositions: «Quel avantage,
disait-il au baron Alquier, trouverais-je à envoyer un régiment se
mettre en ligne avec ceux de la France?--Mais celui de former des
officiers à la première école de l'Europe.--Apprenez, monsieur, que
l'homme qui a formé par ses leçons et son exemple une multitude
d'officiers particuliers et généraux en France peut suffire à
l'instruction et au perfectionnement de ses armées[109].»

[Note 108: Expression d'Alquier, lettre à Champagny du 19 novembre
1810.]

[Note 109: Alquier à Champagny, 6 janvier 1811.]

A ces rodomontades, la réponse de l'Empereur ne s'était pas fait
attendre. Retrouvant Bernadotte tel qu'il l'avait toujours connu,
c'est-à-dire effrontément hâbleur, rétif et peu maniable, il s'était
détourné de lui, se refusait à toute correspondance directe, rappelait
les aides de camp français du prince et le mettait en quarantaine[110].
En janvier 1811, les rapports ne tenaient plus qu'à un fil, lorsqu'on
vit Bernadotte, par une de ces volte-faces dont il était coutumier, se
rejeter impétueusement vers la France.

[Note 110: _Corresp._, 17218 et 17229. Correspondance de Suède, aux
archives des affaires étrangères, décembre 1810 et janvier 1811.]

Chez lui, ce revirement peut s'expliquer d'abord par un vulgaire intérêt
d'argent. Dans son établissement nouveau, il avait dû faire abandon des
dotations constituées au maréchal d'Empire et au prince de Ponte-Corvo.
D'autre part, le million que l'Empereur lui avait fait remettre
comptant, lors de son départ, s'était promptement fondu, et les États de
Suède, vu la pénurie du royaume, n'avaient alloué à l'héritier
présomptif de la couronne, à sa femme et à son fils, que de maigres
pensions. Voyant arriver la fin de ses ressources, Bernadotte se prenait
à regretter d'avoir trop peu ménagé le monarque à la main large dont la
munificence pourrait utilement l'assister, et il est à remarquer que ses
premières offres de soumission coïncidèrent avec une lettre dans
laquelle il se recommandait à la générosité impériale et sollicitait une
indemnité pour ses dotations perdues.

Puis, l'influence de la princesse royale, qui avait alors rejoint son
mari, s'exerçait au profit de la France. A mesure qu'elle s'était
avancée dans le Nord, Désirée Clary s'était senti envahir par un
insupportable ennui. Sans cesse sa pensée se reportait vers ce Paris
brillant et aimé, vers ce milieu de prédilection où elle voulait se
garder la faculté de revenir et de se retremper, et ses efforts
tendaient à empêcher une rupture qui l'eût confinée dans son royal
exil[111]. Enfin, Bernadotte lui-même, malgré toutes les peines qu'il se
donnait pour plaire aux Suédois, avait le sentiment d'avoir
incomplètement répondu à leur attente: s'ils l'avaient élu, c'était avec
l'espoir d'obtenir par ce choix et tout de suite un bienfait éminent, un
avantage insigne, tel que l'appui de la France pour reprendre la
Finlande ou se saisir d'un équivalent. Or, comme présent d'arrivée,
Bernadotte ne leur avait apporté jusqu'à ce jour que la déclaration de
guerre aux Anglais, mesure essentiellement impopulaire. Voyant s'épuiser
le crédit que lui avait ouvert la confiance publique, il éprouvait le
besoin de ne plus retarder la satisfaction des Suédois, de leur payer sa
bienvenue, et il se rendait compte que seul l'empereur des Français
pouvait lui en fournir les moyens.

[Note 111: Correspondance de Tarrach, ministre de Prusse en Suède,
avec son gouvernement. Cette correspondance, décachetée probablement par
la poste française des villes hanséatiques, figure à moitié déchiffrée
aux archives des affaires étrangères.]

Ce n'était pas que l'objet de ses convoitises se fût déplacé. Si
incohérents et désordonnés que parussent ces mouvements, ils tendaient
invariablement au même but: sa politique tourbillonnait autour d'une
idée fixe. S'interdisant par principe de songer à la Finlande, il
pensait de plus en plus à la Norvège. Il en avait déjà touché mot à
Pétersbourg, mais il savait que la Russie, à supposer qu'elle favorisât
jamais la spoliation du Danemark, ne s'exécuterait que plus tard et à
échéance assez longue, à l'approche ou à la suite d'un grand
bouleversement. Au contraire, Napoléon disposait du présent: il n'avait
qu'un geste à faire pour que la cour de Copenhague, faible et soumise,
s'inclinât devant sa volonté et cédât aux Suédois la Norvège au prix de
quelque dédommagement en Allemagne. Justement, la Norvège s'agitait et
paraissait lasse du joug danois. Profitant de l'occasion, Bernadotte ne
tarda pas davantage à s'ouvrir au représentant de l'Empereur.

Le 6 février, au cours d'une conversation avec Alquier, il lui mit
brusquement sous les yeux une carte: «Voyez, dit-il, ce qui nous
manque.--Je vois, répondit Alquier, la Suède arrondie de toutes parts,
excepté du côté de la Norvège: est-ce donc de la Norvège que Votre
Altesse veut parler?--Eh bien, oui, c'est de la Norvège, qui veut se
donner à nous, qui nous tend les bras et que nous calmons en ce moment.
Nous pourrions, je vous en préviens, l'obtenir d'une autre puissance que
de la France.--Peut-être de l'Angleterre?--Eh bien, oui, de
l'Angleterre; mais quant à moi, je proteste que je ne veux la tenir que
de l'Empereur. Que Sa Majesté nous la donne, que la nation puisse croire
que j'ai obtenu pour elle cette marque de protection, alors je deviens
fort, je fais dans le système du gouvernement le changement qu'il faut
nécessairement opérer, je commanderai sous le nom du roi et je suis aux
ordres de l'Empereur[112].» Puis, ce furent des serments: Bernadotte
jura «sur son honneur» de fermer le royaume au commerce des Anglais; au
besoin, il irait chercher et vaincre chez elle cette orgueilleuse
nation; contre la Russie, il offrait cinquante mille hommes au
printemps, soixante mille en juillet, à condition de les commander en
personne.

[Note 112: Alquier à Champagny, 7 février 1811. Cette dépêche a été
publiée en partie par le regretté M. Geffroy dans ses études sur _Les
intérêts du Nord scandinave pendant la guerre d'Orient. Revue des Deux
Mondes_, 1er novembre 1835.]

Ces propositions formelles ne l'empêchaient nullement, à la même époque,
à quelques jours d'intervalle, de renouveler au Tsar ses assurances de
sympathie et de bon vouloir. En réponse à une lettre dans laquelle
Alexandre réclamait son amitié, il lui écrivait: «Oui, Sire, je
deviendrai l'ami de Votre Majesté, puisqu'elle veut bien me dire que
c'est d'âme qu'elle veut l'être[113].» Soyons unis, faisons pacte
d'éternelle concorde et de bon voisinage, disait-il au Tsar, à l'heure
même où il offrait à Napoléon de reconnaître pour ennemis tous les
adversaires présents et futurs de la France.

[Note 113: Voy. l'_Étude sur la Suède et la Norvège_, publiée
d'après des documents authentiques, dans l'_Univers pittoresque_, 1838.]

Qui trompait-il alors? Qui se réservait-il de trahir en fin de compte?
Son ancien maître ou son récent ami? En faisant droit à sa demande et en
acceptant sa parole, Napoléon eût-il obtenu de sa part, en cas de guerre
avec la Russie, une obéissance absolue? C'est au moins très douteux:
Bernadotte avait le génie de l'indiscipline; il l'avait prouvé dans tout
le cours de sa carrière, où Napoléon l'avait trouvé à chaque occasion
coopérateur tiède et lieutenant infidèle. S'il tenait tant à la Norvège,
c'était précisément parce que cette facile conquête, en consolant
l'amour-propre national, le dispenserait de marcher en Finlande, de
rouvrir ainsi et de perpétuer le conflit avec la Russie, de s'engager à
fond contre elle. Tout ce que l'on peut présumer, c'est que Napoléon, en
lui livrant la Norvège, eût conjuré en partie l'effet de ses mauvais
sentiments, gagné sa neutralité et peut-être une apparence de concours.
Dans ses appréciations sur la politique actuelle du prince, Alquier
allait plus loin: cet agent zélé, mais ardent et passionné, ne sut
presque jamais démêler les véritables intentions de Bernadotte à
travers la déconcertante variété de ses attitudes et de ses poses; après
l'avoir signalé comme capable de toutes les félonies, il le croyait
aujourd'hui disposé à nous revenir de bonne foi et montrait l'occasion
unique pour reprendre possession de la Suède.

Napoléon en jugea autrement. D'abord, cette façon de réclamer à
brûle-pourpoint un accord positif et de lui forcer la main, ne fut
nullement de son goût; il voulait que Bernadotte attendît notre heure,
au lieu de nous imposer la sienne. Quant à la condition même de
l'arrangement, l'idée de spolier le Danemark, dans les termes absolus où
elle était exprimée, révolta ses sentiments de justice, de
reconnaissance et d'honneur: ce tout-puissant avait le respect des
faibles, quand il trouvait en eux honnêteté et droiture. D'ailleurs, et
jusqu'à plus ample informé, il se refusait à voir dans la requête du
prince l'expression d'une pensée raisonnée et mûrie, à laquelle la
majorité des Suédois se rallierait peu à peu et qui deviendrait un
système national. Demeurant dans ses rapports avec la Suède sous
l'empire d'une erreur fondamentale, il estimait que cet État ne pouvait
avoir qu'une politique, la politique d'hostilité et de revanche contre
la Russie: il se figurait que s'il en venait lui-même à rompre avec
Alexandre, il n'aurait qu'à montrer aux Suédois la Finlande et à la leur
désigner du bout de son épée, pour les voir s'élancer sur cette proie et
se jeter dans la mêlée, quels que pussent être les sentiments personnels
de Bernadotte. Par conséquent, il jugeait parfaitement inutile de
s'arrêter quant à présent aux idées plus ou moins folles qui pouvaient
éclore dans l'esprit du prince et traverser ce cerveau mal équilibré, de
prendre au sérieux ses divagations, de discuter avec ses lubies: ce
n'était pas là un élément à faire entrer dans nos calculs.

«Monsieur le duc de Cadore, écrivit Napoléon à Champagny, j'ai lu avec
attention les lettres de Stockholm. Il y a tant d'effervescence et de
décousu dans la tête du prince de Suède que je n'attache aucune espèce
d'importance à la communication qu'il a faite au baron Alquier. Je
désire donc qu'il n'en soit parlé ni au ministre de Danemark ni au
ministre de Suède, et je veux l'ignorer jusqu'à nouvel ordre[114].»

[Note 114: _Corresp._, 17386. Cf. la lettre de Champagny à Alquier
en date du 26 février 1811.]

Il prévint seulement le Danemark, sans lui dire pourquoi, de mettre la
Norvège à l'abri d'une surprise. En même temps, il traçait pour Alquier
toute une ligne de conduite. Ce ministre ne ferait point de réponse
immédiate à l'ouverture du prince et serait censé n'avoir reçu à ce
sujet aucune direction. Au bout de quelque temps, il pourrait glisser
dans la conversation très doucement, «sans que cela eût l'air de venir
de Paris[115]», que l'idée de s'approprier la Norvège était purement
chimérique et tout à fait en dehors de la tradition nationale, qu'il y
avait là un contresens politique, que l'intérêt de la Suède était
ailleurs: «C'est par ces considérations générales que le baron Alquier
doit répondre, disait l'Empereur, et aussi par des considérations tirées
de mon caractère et de mon honneur, qui ne me feront jamais permettre
qu'un de mes alliés perde quelque chose à mon alliance[116].» A
l'avenir, le mieux serait que notre ministre se dérobât à de trop
fréquents contacts avec l'Altesse suédoise, qu'il ne s'exposât plus à
d'embarrassantes confidences et à des discussions fâcheuses. On ne peut
acquiescer aux demandes du prince, et d'autre part la contradiction ne
ferait qu'irriter ses désirs. Au contraire, cet esprit déréglé, si on
l'abandonne à lui-même, finira peut-être, après s'être agité dans le
vide, par se poser et s'assagir.

[Note 115: _Corresp._, 17386.]

[Note 116: _Id._]

Vers le même temps, Napoléon permit à l'un des aides de camp français de
Bernadotte, le chef d'escadron Genty de Saint-Alphonse, rappelé comme
les autres, de retourner en Suède, et il le reçut avant son départ. Dans
cette audience, il s'exprima en homme qui savait à quoi s'en tenir sur
les véritables sentiments du prince, mais son langage fut empreint de
tristesse et de regret plus que de colère, conserva le ton d'une
remontrance paternelle: «Croyez-vous, dit-il, que j'ignore qu'il dit à
qui veut l'entendre: «Dieu merci, je ne suis plus sous sa patte», et
mille autres extravagances que je ne veux pas répéter? Il ne sait pas
que cela retombe sur lui, et qu'il y a des gens toujours prêts à tirer
parti de ses inconséquences. Assurément, il m'a assez fait enrager
pendant qu'il était ici: vous en savez quelque chose, puisque vous êtes
son confident. Mais enfin tout cela est passé: j'avais cru que dans la
nouvelle sphère où il se trouve placé, sa tête se serait calmée et qu'il
se serait conduit plus prudemment.»

Genty de Saint-Alphonse, à qui la leçon avait été faite, ne manqua pas
de défendre chaleureusement son prince; il s'étendit sur les services
que la Suède était prête à nous rendre en toute occurrence, et notamment
contre la Russie. Mais ce zèle de fraîche date parut suspect à
l'Empereur, à tout le moins intempestif: «Vous me parlez toujours des
Russes, disait-il; mais moi, je ne suis pas en guerre avec les Russes:
si cela arrivait, eh bien, nous verrions alors: aujourd'hui ce n'est
qu'à l'Angleterre qu'il faut faire la guerre.»

Il posa pourtant beaucoup de questions sur l'armée suédoise, s'enquit de
son organisation, de sa valeur; il finit par indiquer le plan de
conduite qui, suivant lui, s'imposait au prince: à l'extérieur comme au
dedans, ne point se compromettre en d'inutiles intrigues, attendre
l'heure propice et se réserver: «Il faut qu'il aille droit son chemin,
et qu'à la première occasion il donne de la gloire militaire à son pays.
Tous les partis se tairont et se rallieront autour d'un prince qui
rehausse la gloire de son pays. Or, le prince a tout ce qu'il faut pour
cela; il sait commander une armée, il pourra faire de belles
choses[117].» C'était lui présenter à mots couverts, comme le meilleur
moyen de fixer sa popularité et de consolider sa position, une brillante
entreprise au delà de la Baltique, contre l'ennemi traditionnel: à
Bernadotte qui désirait s'approprier frauduleusement la Norvège, il
montrait la Finlande à reconquérir de haute lutte, mais ne lui faisait
entrevoir ce but que dans une lointaine et brumeuse perspective.

[Note 117: Le compte rendu de la conversation se trouve dans une
lettre adressée le 19 février 1811 par Genty de Saint-Alphonse à
Bernadotte, et dont copie figure aux Archives nationales avec la mention
suivante: «Cette lettre est écrite au prince royal de Suède par son aide
de camp, M. Genty. La personne qui en était chargée ne devant partir que
samedi (demain), on a eu le temps de la soustraire, d'en tirer une copie
et de la recacheter et remettre en place sans qu'il y parût en rien.»
AF, IV, 1799.]

Ces fins de non-recevoir déçurent Bernadotte, sans le décourager. Il
crut devoir insister, s'acharner, d'autant plus qu'un événement
intérieur venait de mettre effectivement à sa charge les destinées de la
Suède. Le Roi, plus malade et plus faible, l'avait institué régent.
Investi désormais des prérogatives souveraines, sentant croître sa
responsabilité en même temps que son pouvoir, Charles-Jean se rattachait
plus anxieusement à l'idée de procurer aux Suédois quelque bénéfice
immédiat qui fît taire toute opposition; pour obtenir de quoi les
contenter, il s'adressait à l'Empereur, suprême dispensateur des biens
de ce monde, le priait, le sollicitait de toutes manières, se retournait
vers lui sans cesse, la main obstinément tendue.

Pour faire admettre ses prétentions, il n'était sorte de moyens auxquels
il n'eût recours. Afin de les rendre plus acceptables, il les réduisit.
Après avoir demandé la Norvège entière, il n'en réclama plus que la
partie septentrionale, l'évêché de Trondjem avec ses dépendances. Puis,
c'étaient des prévenances, des cajoleries, des attentions sans nombre.
Il offrit des marins, un régiment tout équipé: il promit de faire
séquestrer les marchandises anglaises; il promit contre le commerce
interlope des rigueurs exemplaires: pendant près de trois mois, il ne
s'arrêta pas de promettre[118]. Entre temps, il laissait entendre que la
Russie mettait tout en oeuvre pour l'attirer à elle: il faisait dire à
M. Alquier que l'empereur Alexandre lui offrait une rétrocession
partielle de la Finlande, ce qui était faux[119]: en se montrant
assailli de propositions qu'il n'avait pas reçues, il espérait piquer la
France d'émulation et provoquer une surenchère.

[Note 118: Alquier à Champagny, 12, 20, 22 et 27 mars, 30 mai.]

[Note 119: La correspondance du ministre suédois en Russie,
conservée aux archives de Stockholm et dont nous avons eu connaissance,
ne mentionne aucune proposition de ce genre.]

Mais ce manège laissait l'Empereur parfaitement insensible. Les
stimulants employés par le prince n'avaient pas plus le don de
l'émouvoir que ses verbeuses protestations. Il répugnait toujours à lui
octroyer la Norvège; surtout, tant qu'il aurait intérêt à ménager la
Russie et à temporiser avec elle, il était résolu à ne point traiter
avec Bernadotte. Se défiant d'un homme aussi peu maître de sa pensée et
de sa langue, il l'eût considéré aujourd'hui comme le plus compromettant
des alliés: entre eux, il y avait dissentiment sur l'époque plus encore
que sur l'objet de l'entente à conclure. Dans ses instructions à son
représentant en Suède, Napoléon défend toujours de rien accorder dans le
présent, sans rien refuser positivement pour l'avenir. Il recommande
d'entretenir les espérances des Suédois en les tournant du bon côté,
c'est-à-dire vers la Finlande; mais Alquier ne saurait apporter à cette
oeuvre trop de discrétion et de mesure. L'essentiel est actuellement de
ne fournir à la Russie aucun sujet d'alarme: que notre ministre démente
tout bruit de rupture entre les deux empereurs: qu'il vive bien avec son
collègue russe. Sans prêcher aux Suédois l'oubli et le pardon des
injures, qu'il les détourne de toute revendication précipitée, de toute
initiative hors de saison: «Calmer au lieu d'exciter, désarmer au lieu
d'armer[120]», voilà quelle doit être sa tâche.

[Note 120: _Corresp._, 17386.]



IV

S'abstenant encore de tout engagement latéral, Napoléon pouvait se
retourner vers la Russie et se montrer à elle, avec une apparence de
vérité, invariable dans sa ligne, constant dans ses voies, libre de
toute alliance, à l'exception de celle qu'il avait contractée aux jours
heureux de Tilsit et d'Erfurt[121]. Cette alliance, il exprime
continuellement le désir de la maintenir, de la restaurer, de lui rendre
sa force et sa splendeur premières. Ceci posé, il ne craint pas de
s'attaquer hardiment aux différends soulevés et en fait l'objet d'une
ardente controverse. Offrant d'indemniser le duc d'Oldenbourg et
demandant à la Russie, si elle ne juge pas qu'Erfurt soit un équivalent
acceptable, d'en désigner un autre, il s'arme en même temps de ses
propres griefs et en signale âprement la gravité. Ce qui caractérise son
langage, c'est un mélange de droiture et de rouerie, ce sont des aveux
d'une brutale franchise éclatant au milieu des artifices d'une politique
d'assoupissement. Cachant ses apprêts militaires, cherchant par tous les
moyens à accréditer l'opinion qu'il ne se prépare pas encore à la
guerre, il déclare pourtant et très haut qu'il la fera, qu'il la fera
sur-le-champ, si l'empereur Alexandre signe la paix avec les Anglais, et
il ne dissimule pas que tous les symptômes relevés depuis quelques mois
sont de nature à lui faire craindre cette infraction aux lois de
l'alliance. Par ces avertissements, par ces menaces, il espère intimider
la Russie, ralentir ou même suspendre sa marche vers l'Angleterre et
peut-être la ramener dans le droit chemin.

[Note 121: Voy. notamment son instruction du 17 février pour le duc
de Vicence. _Corresp._, 17366.]

C'est surtout l'ukase qui lui fournit matière à déclamations
passionnées. A l'entendre, cette mesure l'a atteint dans ses parties les
plus sensibles, dans sa sollicitude pour le bien-être de ses sujets,
pour leur honneur surtout et leur dignité. On peut même croire qu'il
exagère à dessein un mécontentement très réel, qu'il outre l'expression
de sa colère: c'est un moyen d'échapper aux reproches que la Russie est
en droit de lui adresser à propos de l'Oldenbourg[122]. Pour rejeter
dans l'ombre l'affaire où il s'est mis et se sent dans son tort, il
tire avec violence au premier plan celle où il a incontestablement
raison; il la grossit et l'amplifie, force la note, enfle la voix: il
attaque pour n'avoir pas à se défendre; pour étouffer les plaintes de la
Russie, il se plaint et crie plus fort qu'elle. En mars, il fait envoyer
au duc de Vicence, à l'adresse du cabinet de Pétersbourg, un fulminant
réquisitoire contre l'ukase, dont il a fourni lui-même les éléments: il
y a multiplié les interjections sonores, les exclamations emphatiques,
les phrases à effet, et semble avoir pris, pour composer cette tirade
diplomatique, les leçons de Talma.

[Note 122: Cette idée se montre très nettement dans un projet
d'instruction rédigé le 12 février 1811 pour le duc de Vicence. Archives
nationales, AF, IV, 1699.]

«Plaignez-vous, Monsieur,--écrit par ordre Champagny à Caulaincourt,--de
la conduite de la Russie et surtout de cet ukase si peu amical du 19/31
décembre. Peut-on en effet concevoir un état de paix et surtout un état
d'alliance pendant lequel une des deux nations alliées brûle tous les
produits de l'autre qui lui parviennent? Quel effet un pareil _autodafé_
peut-il produire? Nous prend-on donc pour une nation sourde à la voix de
l'honneur? Ceux qui conseillent ces mesures à l'empereur de Russie sont
des hommes perfides qui abusent de son caractère. Ils savent bien que
brûler les étoffes de Lyon, c'est aliéner les deux nations l'une de
l'autre, et que la guerre ne tiendra plus qu'à un souffle.

«... Ainsi, plus de relations commerciales entre les deux empires.
Est-ce là un état de paix et d'alliance? Était-ce ainsi que pensait
l'empereur de Russie à Tilsit? Sont-ce là les sentiments qui l'ont
conduit à Erfurt? L'empereur Alexandre sait bien ce qui peut plaire et
réussir en France. Il n'a été porté aux mesures qu'il a prises que parce
qu'on l'a aigri en le trompant. Que de mal peut faire cet ukase! Partout
il a été considéré comme une mesure hostile. Qu'on ne le défende pas en
disant que chacun a le droit de faire chez soi ce qui lui plaît. Si on
insultait les Russes à Paris, si on bernait cette nation sur nos
théâtres, si de part et d'autre on travaillait avec acharnement à
détruire tout ce qu'il peut y avoir dans l'un et l'autre pays de
commerce et d'industrie, dira-t-on qu'on ne fait qu'user d'un droit
légitime? Et ce n'est pas seulement pendant la paix, mais au sein d'une
intime alliance, qu'on se porte à de pareils excès! L'Empereur me disait
qu'il aimerait mieux qu'on lui donnât un soufflet sur la joue, que de
voir brûler les produits de l'industrie et du travail de ses sujets.
Non, la haine seule a conseillé de tels procédés. La nation française
est fibreuse et ardente; elle est délicate sur l'honneur; elle se croira
déshonorée lorsqu'on brûlera ce qui vient d'elle[123].»

[Note 123: Archives des affaires étrangères, Russie, 152.]

L'instruction ajoute que l'Empereur, fortement irrité, ne fera pourtant
pas la guerre à raison de l'ukase. Il se contentera d'appliquer aux
Russes la loi du talion et de brûler leurs marchandises, sans toucher
aux rapports politiques. Mais pourra-t-il soutenir l'alliance dans
l'esprit de ses peuples justement exaspérés? Pourra-t-il résister au
soulèvement et aux tempêtes de l'opinion? «Les grandes puissances et
surtout les grandes nations sont plus promptement entraînées par des
motifs d'honneur que par des motifs d'intérêt. Aussi l'Empereur est-il
surtout alarmé de cette animosité réciproque qui doit naître du simple
spectacle des marchandises françaises qu'on brûlera en Russie et des
marchandises russes qu'on brûlera en France. Quoi de plus propre à
exciter les deux nations l'une contre l'autre, et serait-il au pouvoir
de ceux qui les gouvernent d'arrêter les effets d'une aveugle
indignation?» Sous la pression du sentiment public, l'Empereur se
verra-t-il dans la nécessité de rompre avec un État qu'il croyait s'être
indissolublement attaché, qu'il s'était plu à fortifier de ses mains?
«Le prix de cet éminent service serait-il donc pour l'Empereur d'être
forcé de faire la guerre à la Russie pour sauver son honneur et pour
éviter le reproche d'avoir souffert, dans ce haut point de gloire où il
s'est élevé, ce que Louis XV endormi dans les bras de madame Dubarry
n'aurait pas supporté!»

Malgré cette indignation grandiloquente, Napoléon connaissait trop son
intérêt et ses facultés actuelles pour demander l'abrogation de
l'ukase. Il sentait que l'empereur Alexandre ne se soumettrait jamais,
sur une injonction venue de l'étranger, à rapporter une mesure de
législation intérieure, que cette exigence accélérerait inopportunément
la rupture. Il ne demande donc qu'une chose, c'est que les prescriptions
de l'ukase demeurent inobservées en ce qu'elles ont de plus révoltant,
c'est que l'ordre donné de brûler nos marchandises reste à l'état de
lettre morte: «Obtenez, Monsieur, continue l'instruction, l'assurance
secrète que ce brûlement ne sera pas exécuté sur les marchandises
françaises. L'Empereur a besoin d'être tranquillisé sur ce point, pour
asseoir sur une base fixe sa politique fortement ébranlée par un acte
aussi peu amical.»

La Russie veut-elle nous donner une satisfaction plus complète? Elle le
peut sans recourir à une rétractation humiliante. Le pacte de Tilsit
avait rétabli les rapports économiques sur le pied où ils existaient
avant la guerre, en attendant la confection d'un traité de commerce qui
les fixerait définitivement. C'est à cette clause que l'ukase a
contrevenu en prohibant les importations françaises, mais il dépend
d'Alexandre de rentrer dans la légalité en se prêtant à négocier enfin
et à conclure le traité de commerce expressément prévu. Ce traité
entraînera de part et d'autre un remaniement des tarifs en vigueur, sans
que le gouvernement russe ait à revenir par mesure individuelle et
spéciale sur les dispositions de l'ukase. «L'Empereur se montrera facile
sur le traité de commerce. Il admettra, par exemple, cette clause: les
draps, soieries, bijouteries et objets de luxe pourront être introduits
en Russie: 1° s'ils sont de fabrique française; 2° à la condition
d'exporter une pareille valeur en bois, chanvre, fer, or et autres
productions de la Russie.» Quelques-unes de nos industries retrouveront
ainsi un débouché dans le Nord, sans que les deux nations, prises dans
leur ensemble, fassent aucun gain l'une sur l'autre, le chiffre des
importations restant rigoureusement proportionné à celui des
exportations; la balance du commerce ne se rompra jamais au détriment de
la Russie, mais la France ne demeurera plus sous le coup d'une
injurieuse exclusion.

C'est à entamer la négociation commerciale que doivent tendre
pratiquement les efforts de l'ambassadeur. Qu'il insiste à la fois près
du ministère et du souverain, en termes différents: avec le premier, il
ne saurait faire usage avec trop de véhémence des arguments et des
termes que lui fournit l'instruction; avec le Tsar, il doit se placer
sur un autre terrain, montrer une indignation contenue, mais surtout
faire appel aux sentiments, aux souvenirs qui peuvent avoir conservé
quelque empire sur l'esprit de ce monarque: «En conversant avec
l'empereur Alexandre, parlez aussi à son coeur, intéressez son honneur
et sa sensibilité. Dites-lui que le souverain qu'il place dans une
position pénible est celui qui, de son propre aveu, l'a si bien servi,
celui à qui il a dit à Tilsit et dans ce jour qu'il regardait comme
l'anniversaire de Pultava: «Vous avez sauvé l'empire russe.»

La corde sentimentale est toujours celle que Napoléon cherche à faire
vibrer dans ses rapports personnels avec Alexandre. Il n'entend pas
interrompre sa correspondance directe avec lui, et le 28 février charge
Tchernitchef de lui porter une longue lettre: elle est conçue avec un
art d'autant plus profond qu'il se dissimule sous des apparences de
rondeur. Tout en prodiguant les assurances et les raisonnements propres
à tranquilliser, Napoléon articule nettement ses griefs et ne fait nul
mystère des conséquences qu'entraînerait un rapprochement avec les
Anglais; mais tout est dit si simplement, avec tant de naturel, avec un
mélange si heureux de douceur et de fermeté, qu'il faudrait être bien
porté au doute et à la méfiance pour chercher des intentions suspectes
au delà de ces paroles.

La lettre débute sur un ton d'affectueuse tristesse: «Je charge le comte
de Tchernitchef de parler à Votre Majesté de mes sentiments pour elle.
Ces sentiments ne changeront pas, quoique je ne puisse me dissimuler que
Votre Majesté n'a plus d'amitié pour moi. Elle me fait faire des
protestations et toute espèce de difficultés pour l'Oldenbourg, lorsque
je ne me refuse pas à donner une indemnité équivalente et que la
situation de ce pays, qui a toujours été le centre de la contrebande
avec l'Angleterre, me fait un devoir indispensable, pour l'intérêt de
mon empire et pour le succès de la lutte où je suis engagé, de la
réunion de l'Oldenbourg à mes États. Le dernier ukase de Votre Majesté,
dans le fond, mais surtout dans la forme, est spécialement dirigé contre
la France... Toute l'Europe l'a envisagé ainsi, et déjà notre alliance
n'existe plus dans l'opinion de l'Angleterre et de l'Europe: fût-elle
aussi entière dans le coeur de Votre Majesté qu'elle l'est dans le mien,
cette opinion générale n'en serait pas moins un grand mal.

«Que Votre Majesté me permette de le lui dire avec franchise: elle a
oublié le bien qu'elle a retiré de l'alliance; et cependant qu'elle voie
ce qui s'est passé depuis Tilsit...» Ici, Napoléon rappelle avec force
comment il a sacrifié à la Russie nos plus anciens alliés, comment il
lui a livré la plus belle province de la Suède, livré la Valachie et la
Moldavie, «acquisition immense, le tiers de la Turquie d'Europe».--«Des
hommes insinuants et suscités par l'Angleterre, continue-t-il, fatiguent
les oreilles de Votre Majesté de propos calomnieux. Je veux, disent-ils,
rétablir la Pologne. J'étais maître de le faire à Tilsit: douze jours
après la bataille de Friedland, je pouvais être à Vilna. Si j'eusse
voulu rétablir la Pologne, j'eusse désintéressé l'Autriche à Vienne;
elle demandait à conserver ses anciennes provinces et ses communications
avec la mer, en faisant porter ses sacrifices sur ses possessions de
Pologne. Je le pouvais en 1810, au moment où toutes les troupes russes
étaient engagées contre la Porte. Je le pourrais dans ce moment encore,
sans attendre que Votre Majesté terminât avec la Porte un arrangement
qui sera conclu probablement dans le cours de cet été. Puisque je ne
l'ai fait dans aucune de ces circonstances, c'est donc que le
rétablissement de la Pologne n'était pas dans mes intentions. Mais si je
ne veux rien changer à l'état de la Pologne, j'ai le droit aussi
d'exiger que personne ne se mêle de ce que je fais en deçà de l'Elbe.
Toutefois, il est vrai que nos ennemis ont réussi. Les fortifications
que Votre Majesté fait élever sur vingt points de la Dwina, les
protestations dont le prince Kourakine a parlé pour l'Oldenbourg et
l'ukase le prouvent assez. Moi, je suis le même pour elle, mais je suis
frappé de l'évidence de ces faits et de la pensée que Votre Majesté est
toute disposée, aussitôt que les circonstances le voudront, à s'arranger
avec l'Angleterre, ce qui est la même chose que d'allumer la guerre
entre les deux empires. Votre Majesté abandonnant une fois l'alliance et
brûlant les conventions de Tilsit, il serait évident que la guerre
s'ensuivrait quelques mois plus tôt ou quelques mois plus tard. Le
résultat doit être, de part et d'autre, de tendre les ressorts des deux
empires pour nous mettre en mesure. Tout cela est sans doute bien
fâcheux. Si Votre Majesté n'a pas l'intention de se remettre avec
l'Angleterre, elle sentira la nécessité pour elle et pour moi de
dissiper tous ces nuages.... Je prie Votre Majesté de lire cette lettre
dans un bon esprit, de n'y voir rien qui ne soit conciliant et propre à
faire disparaître de part et d'autre toute espèce de méfiance et à
rétablir les deux nations, sous tous les points de vue, dans l'intimité
d'une alliance qui depuis près de quatre ans est si heureuse[124].»

[Note 124: _Corresp._, 17395.]

Ainsi, retour au passé par un accord sur les points en litige, telle
était l'oeuvre à laquelle Napoléon invitait Alexandre. Cependant, à
supposer qu'on lui eût concédé un traité de commerce et que l'on eût
terminé l'affaire d'Oldenbourg par l'acceptation d'une indemnité, se
fût-il déclaré et estimé pleinement satisfait? Ne tenait-il pas en
réserve une prétention secrète et persistante? N'avait-il pas, comme
Alexandre, son grief caché, plus grave que tous les autres? On le
retrouve en lui, pour peu que l'on pénètre dans les replis de sa pensée
et les profondeurs de sa politique.

Ce qu'il reprochait aux Russes dans son for intérieur, c'était moins de
fermer leurs frontières à nos articles que d'ouvrir leurs ports aux
marchandises britanniques, à ces produits coloniaux que leur
apportaient de prétendus neutres et dont l'Angleterre devait se défaire
à tout prix, sous peine de banqueroute et d'ignominieux désastre.
Seulement, en sauvant nos ennemis par cette tolérance, Alexandre éludait
plutôt qu'il n'enfreignait ouvertement les stipulations de l'alliance.
Celles-ci, en le constituant ennemi de nos rivaux, l'avaient astreint à
proscrire leurs bâtiments; elles ne lui interdisaient point de recevoir
les neutres. Napoléon, il est vrai, avait raison et cent fois raison
d'affirmer qu'il n'existait plus de neutres, depuis que l'Angleterre ne
délivrait ses permis de circulation qu'aux bâtiments résignés à naviguer
pour son compte, à exporter les denrées lui appartenant, à devenir ses
agents, ses auxiliaires et ses complices: cette thèse s'appuyait sur
l'exacte appréciation des faits, mais ne pouvait s'autoriser d'un texte
formel. Comme l'Empereur n'avait point réussi l'année précédente à la
faire admettre d'Alexandre par la persuasion et le raisonnement, il
s'abstenait aujourd'hui d'y revenir; il ne voulait pas exiger encore ce
qu'il ne se sentait pas en état d'imposer[125]. Il ne découvrirait sa
prétention suprême qu'après avoir regagné assez de terrain en Allemagne,
après avoir repris position assez fortement en face de la Russie, pour
que cette cour pût envisager toutes les conséquences d'un refus et ne
point le risquer à la légère. Actuellement, en prolongeant la discussion
sur des objets d'importance secondaire, il se donnait le temps
d'exécuter ses armements: il préparait aussi les voies, par une
négociation préliminaire, à un arrangement plus complet, pour le cas où
les réflexions et les dispositions futures d'Alexandre le rendraient
possible.

[Note 125: Voy. notamment à ce sujet la lettre confidentielle du
ministre des relations extérieures à notre ambassadeur en Russie, datée
du 19 novembre 1811.]

On ne saurait donc dire que toute bonne foi soit encore bannie de ses
rapports avec la Russie. Il négocie avec quelque sincérité, mais il
négocie sans conviction. Il se doute bien que le Tsar s'est trop détaché
de lui pour lui revenir jamais de plein coeur, entièrement, résolument,
et pour s'assujettir aux servitudes que comporterait le renouvellement
de l'alliance. Puis il se rend compte que l'Angleterre continue malgré
tout à partager et à lui disputer l'Europe: il la sait douée d'un
pouvoir occulte et comme magnétique, cette grande et odieuse Angleterre;
il sent là l'irrésistible aimant qui ramène à soi et attire toutes les
puissances l'une après l'autre, aussitôt que lui-même cesse de les tenir
sous sa dépendance matérielle ou morale. La Russie ne lui appartient
plus; il en conclut qu'elle est bien près de passer à l'ennemi, de
s'unir à nos adversaires; qu'il en sera d'elle finalement comme de la
Prusse en 1806 et plus tard de l'Autriche. Qu'on lise sa lettre du 2
avril au roi de Wurtemberg, on y trouvera cette idée déduite des
circonstances et supérieurement développée.

Instruit de nos armements, requis d'y participer, le roi de Wurtemberg
avait formulé hardiment quelques objections et signalé le péril d'un
nouveau conflit. Napoléon le tient en assez haute estime pour
condescendre à s'expliquer avec lui, à lui ouvrir en partie sa pensée.
Il rappelle que «l'Empereur seul, en Russie, tenait à l'alliance contre
l'Angleterre». Or, il résulte d'indices significatifs que ce souverain
ne résiste plus aux passions hostiles qui l'enveloppent, à la pression
de l'air ambiant, et peut-être a-t-il trop cédé déjà pour qu'il puisse
se reprendre, à supposer que ses yeux se dessillent un jour et
perçoivent le danger: «Entre grandes nations, ce sont les faits qui
parlent, c'est la direction de l'esprit public qui entraîne. Le roi de
Prusse laissait aller à la guerre, quand la guerre était loin: il aurait
voulu la retarder quand il n'en était plus le maître, et il pleurait
avec le pressentiment de ce qui allait arriver. Il en a été de même de
l'empereur d'Autriche; il a laissé s'armer la landwehr, et la landwehr
n'a pas été plus tôt armée qu'elle l'a entraîné à la guerre. Je ne suis
pas éloigné de penser qu'il en arrivera de même à l'empereur Alexandre.
Ce prince est déjà loin de l'esprit de Tilsit: toutes les idées de
guerre viennent de la Russie. Si l'Empereur veut la guerre, la direction
de l'esprit public est conforme à ses intentions: s'il ne la veut pas et
qu'il n'arrête pas promptement cette impulsion, il y sera entraîné
l'année prochaine malgré lui; et ainsi la guerre aura lieu malgré moi,
malgré lui, malgré les intérêts de la France et ceux de la Russie. J'ai
déjà vu cela si souvent que c'est mon expérience du passé qui me dévoile
cet avenir. Tout cela est une scène d'opéra, et ce sont les Anglais qui
tiennent les machines. Si quelque chose peut remédier à cette situation,
c'est la franchise que j'ai mise à m'en expliquer avec la Russie.... Si
je ne veux pas la guerre et surtout si je suis très loin de vouloir être
le Don Quichotte de la Pologne, j'ai du moins le droit d'exiger que la
Russie reste fidèle à l'alliance, et je dois être en mesure de ne pas
permettre que, finissant la guerre de Turquie, ce qui probablement aura
lieu cet été, elle vienne me dire: «Je quitte le système de l'alliance,
et je fais ma paix avec l'Angleterre.» Ce serait, de la part de
l'Empereur, la même chose que me déclarer la guerre, car, si je ne
déclare pas moi-même la rupture, les Anglais, qui auront trouvé le moyen
de changer l'alliance en neutralité, trouveraient bien celui de changer
la neutralité en guerre. Conserverons-nous la paix? J'espère encore que
oui; mais il est nécessaire de s'armer[126]...»

[Note 126: _Corresp._, 17553.]

Au fond et quoi qu'il en dise, désire-t-il que cette crise puisse être
évitée? Il est loin d'en méconnaître la gravité et les dangers: il ne
ressent plus l'attrait de la guerre et de ses grandes tragédies: il juge
qu'il a couru assez de risques, cueilli assez de lauriers, et éprouve
parfois comme une crainte de compromettre ce trésor de gloire. Mais il
se dit que nul arrangement, si satisfaisant qu'on le suppose, ne vaudra
pour les fins suprêmes de sa politique une campagne victorieuse qui
rejettera les Russes au loin et les retranchera de l'Europe, qui l'y
laissera par conséquent maître de tout, sans contestation et pour
toujours. Alors, désespérant de retrouver des alliés sur le continent et
d'y rallumer la discorde, l'Angleterre sentira l'inutilité de prolonger
la lutte et s'inclinera domptée. La source des guerres se sera tarie; la
paix du monde en sera la suite; la France se reposera enfin dans son
omnipotence et sa gloire.

A l'appui de ces motifs de circonstance, Napoléon se découvre aussi et
se crée des raisons permanentes, invoque des nécessités d'avenir. Comme
toujours, son imagination construit une théorie à l'appui des exigences
momentanées de son système; il l'édifie belle et somptueuse, faite de
données réelles et d'intuitions prophétiques, et il en subit lui-même
les séductions. Il sent que l'avenir est aux grands empires, aux
agglomérations énormes. Il a vu, tandis qu'il s'emparait de l'Europe,
l'Angleterre se dédommager sur le monde, conquérir et gouverner les
mers, faire main basse sur toutes les colonies, se donner prise sur les
plus lointains continents. En même temps, la Russie se renforce chaque
année des cinq cent mille âmes dont le nombre de ses habitants
s'augmente, et peu à peu monte sur l'horizon cet Océan de populations
rudes et pauvres, cette inépuisable réserve d'hommes, qui peut un jour
se déverser sur l'Europe et la submerger. Si fière qu'elle soit de sa
civilisation raffinée et de son antique primauté, l'Europe se sentira
petite un jour, humble et menacée, entre les deux colosses qui
grandissent à ses côtés. Pour refouler l'un et abattre l'autre, ne
doit-elle point profiter de l'instant où le destin des combats l'a
placée sous un chef unique et lui a imposé le remède de la dictature?
Héritier des Césars, Napoléon n'est-il pas tenu de reprendre et
d'assumer leur fonction, de réprimer à la tête de ses légions les
barbares du Nord, d'élever contre eux des barrières, sous forme d'États
tout guerriers, constitués gardiens des frontières, et de recréer les
confins militaires de l'Europe? N'est-ce point là pour lui l'oeuvre
finale, le couronnement de l'édifice, la tâche de prévoyance suprême,
celle qui assurera la sécurité des générations à venir et le règne
paisible de son fils[127]?

[Note 127: _Documents inédits._ Cf. au tome VI des _Commentaires de
Napoléon Ier_ la note XII, 117-118.]

Tout l'y porte: son tempérament de Méridional, qui lui fait assimiler le
Nord à la barbarie; sa conception à la fois latine et carlovingienne de
ses devoirs d'empereur, jusqu'à ce retour à la politique d'ancien régime
qui tente depuis quelques années son esprit et flatte son orgueil. Pour
faire comme les Bourbons, il a contracté en 1810 alliance matrimoniale
avec l'Autriche: il a pris femme à Vienne et ne s'est pas aperçu que
s'unir par le sang, lui soldat couronné, à l'Autriche humiliée et
meurtrie, c'était épouser la trahison. Maintenant, la tradition du
cabinet de Versailles, venue jusqu'à lui au travers de la Révolution et
reprenant empire sur son esprit, lui conseille d'écarter cette Russie
dont l'intrusion dans le cercle des grandes puissances a dérangé
l'ancien système de l'Europe, tel que l'avait combiné la prudence de nos
rois et de nos ministres. Louis XV pendant la plus grande partie de son
règne, Louis XVI à certains moments, leurs conseillers les plus réputés,
ont cru à la nécessité de mettre des bornes à la poussée moscovite, de
lui opposer un faisceau d'États, de l'endiguer avec la Suède, la Pologne
et la Turquie, remises sur pied et étroitement associées. Ils se sont
obstinés vainement à cette oeuvre, mais Napoléon se croit sûr de réussir
là où ils ont échoué: il se juge assez fort pour ressusciter des
cadavres et jeter sur des États inertes ou décomposés le souffle de vie.
Sa politique, dont les prévisions plongent au plus profond de l'avenir,
rétrograde ainsi par ses moyens et se propose d'impossibles
restaurations: elle obéit au mirage romain, qui l'abuse et l'égare, et
s'inspire en même temps de la tradition des derniers Bourbons dans ce
qu'elle a de plus usé: sa grande entreprise se fonde sur la combinaison
de deux anachronismes: «Il est des temps et des cas, écrivait un de ses
ministres, le sage Mollien, où l'anachronisme est mortel[128].»

[Note 128: _Mémoires de Mollien_, III, 290.]

Tel était le travail d'esprit qui le poussait, dès les premiers mois de
1811, à considérer une lutte probable avec la Russie comme sa grande et
sa suprême affaire, à diriger vers ce but tous ses calculs, toutes ses
pensées, à reporter insensiblement du sud-ouest au nord-est l'appareil
de ses forces. Cependant, comme il se subordonnait toujours à des
considérations pratiques et savait refréner au besoin le vol de son
imagination, il se fût arrêté si l'empereur Alexandre eût recommencé à
lui prêter une aide efficace contre l'Angleterre. Au fond, il ne demande
rien qu'il ne soit en droit d'exiger d'après le pacte convenu, rien qui
ne soit conforme à la lettre ou à l'esprit des traités. Seulement, ce
droit très réel qu'il invoque, il se l'est créé à lui-même, il se l'est
forgé à coups d'épée: les traités d'alliance, les obligations de
concours qu'il a imposées, ont été pour les vaincus une conséquence de
la défaite, une forme de la contrainte, et la contrainte ne maintient
ses effets qu'à condition d'agir sans cesse et de renouveler ses prises.
Il y a conflit insoluble entre le droit napoléonien et le droit naturel
des États à s'orienter suivant leurs intérêts momentanés ou leurs
inclinations, et le premier, fondé uniquement sur la victoire, portant
en lui ce vice irrémissible, ne peut se soutenir que par la permanence
et la continuité de la victoire. Napoléon redemande aujourd'hui ce qu'il
a obtenu en 1807, au lendemain de Friedland, et il est résolu à
reprendre la guerre s'il ne peut se conserver autrement les avantages et
les sûretés qu'elle lui a valu: il reste ainsi conséquent avec lui-même,
droit et sincère dans les grandes lignes de sa politique, mais varie ses
procédés d'après les circonstances, s'y montre tantôt impétueux et
violent, tantôt caressant et séducteur, souvent astucieux, rusé, et
d'une dissimulation profonde. Comme il soupçonne avec raison
qu'Alexandre le trompe et ne rentrera jamais de bonne foi dans
l'alliance, il se prépare à marcher dans le Nord l'année prochaine,
lentement, insidieusement, à se glisser avec toutes ses forces et à se
raser jusqu'aux frontières de la Russie, pour se dresser subitement
contre elle, s'élancer et frapper. Tous ses efforts tendent à s'assurer
la faculté et l'avantage du choc offensif, et il ne se doute pas que le
Tsar, plus engagé qu'il ne le croit dans les voies de la révolte, a
formé le même dessein et se juge dès à présent en mesure de le réaliser.
Il veut prévenir l'adversaire; en fait, il est prévenu. Cette guerre
avec la Russie qu'il prévoit à l'échéance de douze ou quinze mois, elle
est devant lui, menaçante, prête à le saisir, et il ne la voit pas: il
ignore qu'Alexandre est en avance sur lui d'une année et d'une armée.



CHAPITRE III

LE MOYEN DE TRANSACTION.


Les armées russes se rapprochent de la frontière.--Marche vers le duché
de Varsovie.--Points de concentration.--L'armée du Danube détache
plusieurs de ses divisions.--Précautions prises pour assurer le secret
de ces préparatifs.--La frontière étroitement gardée.--Les
réserves.--Bruits répandus à Pétersbourg et dans les provinces
polonaises.--Avis décourageants de Czartoryski.--La fidélité des chefs
varsoviens ne se laisse pas entamer.--L'Autriche se dérobe a une
alliance et même à une promesse de neutralité.--L'influence de
l'archiduc Charles s'exerce dans un sens hostile à la Russie: moyen
imaginé pour le convertir ou le neutraliser.--Diplomatie
féminine.--Insinuation de Stackelberg au sujet d'une entrée possible des
Russes en Galicie.--Metternich se fait autoriser à formuler une réponse
comminatoire.--Déceptions successives d'Alexandre.--Il suspend
l'exécution de son projet.--Incertitudes, tendances diverses.--Le
chancelier Roumiantsof préconise une politique de rapprochement avec la
France.--Il croit avoir trouvé un moyen de solution.--Idée de demander à
Napoléon, en compensation de l'Oldenbourg, quelques parties du
territoire varsovien.--Alexandre se prête à un essai de conciliation sur
cette base.--Caractère insolite de la négociation qui va s'ouvrir.--Le
souverain et le ministre russe ne veulent s'exprimer qu'à demi-mot et
par périphrases.--On propose une énigme à Caulaincourt, en lui
fournissant quelques moyens de la déchiffrer.--Le Tsar confie à
Tchernitchef une lettre pour l'Empereur: dignité et habileté de son
langage.--La métaphore du comte Roumiantsof.--Caulaincourt obtient son
rappel et reste à Pétersbourg en attendant l'arrivée de son successeur,
le général comte de Lauriston.--Jeu caressant d'Alexandre.--Départ de
Tchernitchef pour Paris.



En mars, les troupes russes se mirent en position d'exécuter le grand
projet et de recueillir, si elle venait à eux, la Pologne transfuge.
L'armée destinée à entrer la première en action se tenait sur la Dwina,
précédée de fortes avant-gardes: elle s'ébranla vers le sud-ouest, vers
les provinces de Lithuanie et de Podolie, contiguës au duché de
Varsovie: elle venait à grandes étapes, largement déployée, cheminant
sous le couvert des forêts épaisses et des collines sablonneuses. En
arrière, les troupes de Finlande suivaient le mouvement, quittaient peu
à peu leurs garnisons, filaient le long du littoral pour se rapprocher
de la Courlande et passer de là en Pologne. A proximité de la frontière,
des points de concentration avaient été indiqués: Wilna, Grodno, Brzesc,
Bialystock[129]. Des magasins, des dépôts d'approvisionnements et de
munitions se formaient, les autorités préparaient des logements et des
vivres pour les masses annoncées. Sur le Niémen et le Bug, on réunissait
des embarcations, des bateaux plats, tout un matériel propre à faciliter
le passage[130]. Le quartier général paraissait devoir s'établir à
Slonim, au sud de Wilna: les généraux Essen, Doctorof, Kamenski,
commanderaient les corps principaux: ils avaient été au préalable mandés
à Pétersbourg et y avaient reçu des instructions[131].

[Note 129: Correspondance du résident de France à Varsovie, mars et
avril 1811, _passim_; correspondance de Suède, mêmes mois; dépêches de
Stedingk, janvier à juin 1811, archives du royaume de Suède;
renseignements transmis par Davout et Rapp, archives nationales, AF, IV,
1653.]

[Note 130: Feuille de renseignements transmise par Davout le 31
mars. Archives nationales, AF, IV, 1653.]

[Note 131: Dépêche de Stedingk, 16/28 janvier. Alquier écrivait de
Stockholm le 25 février, d'après un récit venu de Russie: «Il y a des
indices (je cite les propres mots du narrateur) que depuis quelque temps
il a été fait au général Moreau des propositions pour l'engager à venir
prendre le commandement de l'armée russe.» Le fait pouvait être
controuvé et était au moins fort exagéré; il n'en est pas moins curieux
de voir mises en circulation, dès 1811, toutes les idées qui devaient se
réaliser en 1813.]

En même temps que cette grande descente vers le sud, un mouvement
s'opérait du sud au nord, concordant avec le premier et venant à sa
rencontre. L'armée du Danube, tournée jusqu'alors contre les Turcs,
hivernait en Moldavie; plusieurs de ses divisions levèrent leurs
cantonnements, et, pivotant sur elles-mêmes, faisant face en arrière, se
mirent à remonter vers la Podolie et la Volhynie, pour se joindre aux
forces qui arrivaient du nord et se placer à leur gauche. Dans ses
lettres à Czartoryski, Alexandre n'avait parlé qu'à titre éventuel du
prélèvement à opérer sur les troupes d'Orient: «L'armée de Moldavie,
avait-il dit, pourra détacher aussi quelques divisions, sans pour cela
être empêchée de se tenir sur la défensive[132].» Dépassant ses
promesses, il s'affaiblissait sur ses ailes pour se fortifier au centre,
quitte à compromettre la Finlande et à retarder sa paix avec les Turcs.
L'armée «destinée à combattre avec les Polonais» s'augmentait de corps
supplémentaires, d'effectifs imposants, et, se rangeant par divisions
depuis la Baltique jusqu'au Dniester, se mettait en ligne.

[Note 132: _Mémoires de Czartoryski_, II, 273.]

Toutes ces opérations s'entouraient du plus profond mystère. Souvent,
les troupes ne suivaient pas les routes ordinaires, les grandes voies de
communication: marchant par bataillons ou même par compagnies, divisées
en détachements innombrables, éparpillées sur de vastes espaces, elles
se glissaient «par des chemins détournés qui n'avaient jamais été des
routes militaires[133]». Les précautions les plus rigoureuses avaient
été prises pour clore hermétiquement et murer la frontière, pour fermer
les accès et barricader les issues, pour se défendre contre tout
espionnage. Sous couleur de renforcer le cordon des douanes et de mieux
assurer l'observation des règlements prohibitifs, des corps de Cosaques
avaient été disposés le long des limites. Ils exerçaient une
surveillance continuelle: des piquets de cavalerie gardaient toutes les
entrées, reliés entre eux par des patrouilles qui circulaient nuit et
jour: jusqu'à une distance assez grande dans l'intérieur des terres, des
postes s'échelonnaient sur les routes «de verste en verste», examinant
et arrêtant les passants, compulsant leurs papiers, vérifiant leur
qualité[134]: c'était à l'abri de cet épais rideau que la Lithuanie, la
Volhynie et la Podolie se remplissaient de troupes.

[Note 133: Dépêche de Bignon, résident de France à Varsovie, 11
mai.]

[Note 134: Dépêche du même, 5 juin, d'après un témoin oculaire.]

En arrière de ces provinces, l'armée de soutien se complétait et
s'apprêtait à marcher. Aucun moyen n'était négligé pour renforcer ses
effectifs: les troupes sédentaires se transformaient en contingents
mobiles, les bataillons de forteresse en bataillons de ligne. Du fond
de l'empire, d'autres masses surgissaient, des réserves se levaient.
Dans les dépôts, il y avait affluence prodigieuse de recrues, effort
incessant pour les dégrossir et les former, pour faire des soldats.
Bientôt, malgré le secret ordonné, des bruits à sensation commencèrent à
circuler dans la capitale: les régiments des gardes, disait-on,
n'attendaient plus qu'un signal pour se mettre en route et devaient
marcher avec la deuxième armée: le grand-duc Constantin se rendait en
Finlande pour inspecter les troupes en partance; enfin, l'Empereur
lui-même allait se porter sur la frontière, relever et poser sur son
front la couronne de Pologne. Le public de Pétersbourg se prononçait
hautement en faveur de cette solution, qui répondait aussi aux
espérances suscitées en Lithuanie: là, beaucoup de grands propriétaires
désiraient une réconciliation entre la Pologne et la Russie: plusieurs
d'entre eux, des membres de familles illustres, des patriotes éprouvés,
avaient été appelés à Pétersbourg, bien traités, caressés, à demi
prévenus[135]. Leur tête se montait, leur imagination s'exaltait en
faveur du projet; quelques-uns allaient jusqu'à fixer la date de
l'exécution: l'Empereur choisirait le 3 mai, anniversaire du jour où,
vingt ans plus tôt, la Pologne mourante s'était donné le statut libéral
et sensé sous lequel elle aspirait à revivre[136].

[Note 135: Dépêche de Bignon, 27 avril.]

[Note 136: _Id._]

Ce fut au moment où cette effervescence se manifestait à l'intérieur de
l'empire qu'arrivèrent du dehors les plus décourageantes nouvelles. Les
réponses de Czartoryski à la seconde lettre du Tsar ne se bornaient pas
à poser des objections et à prévoir des difficultés: elles étaient
purement négatives. D'après leur contenu, d'après les résultats de
l'enquête opérée par le prince, les commandants de l'armée varsovienne,
les principaux magnats, ceux dont l'opinion entraînerait la masse,
demeuraient réfractaires à la séduction et se montraient incorruptibles:
leur fidélité à Napoléon ne se laissait pas entamer. Le texte de ces
réponses ne nous est point parvenu, mais Alexandre y fait allusion dans
une communication ultérieure à Czartoryski: «Vos précédentes lettres,
dit-il, m'ont laissé trop peu d'espoir de réussite pour m'autoriser à
agir, à quoi je n'aurais pu me résoudre raisonnablement qu'ayant quelque
probabilité de succès[137].»

[Note 137: Lettre du 1er avril 1812. _Mémoires et Correspondance de
Czartoryski_, II, 279.]

L'imprudence d'agir lui fut concurremment démontrée par l'attitude de
l'Autriche. A Pétersbourg, on s'était aperçu très vite que cet empire se
dérobait à une alliance: il n'est même pas certain que l'instruction
secrète du mois de février, tendant à ce but, ait été expédiée, les
dispositions de Metternich et de son gouvernement la rendant
inutile[138]. Alexandre s'était rabattu alors sur un autre plan. Il ne
solliciterait plus de l'Autriche qu'une connivence passive et lui
demanderait uniquement d'assister indifférente à ce qui se passerait
autour d'elle, de se laisser faire au besoin une douce violence, de ne
point refuser les Principautés, si le gouvernement russe les lui mettait
dans la main en même temps qu'il ferait occuper la Galicie pour le
compte de la Pologne restaurée. Au nom du Tsar, Koschelef maintenait
l'offre de la Moldavie jusqu'au Sereth et de la Valachie entière.
Alexandre ayant écrit une lettre personnelle à l'empereur François pour
obtenir de lui une promesse de neutralité et sonder ses dispositions,
Stackelberg fut chargé d'en fournir verbalement le commentaire[139].

[Note 138: Voyez sur ce point MARTENS, volume cité, 79.]

[Note 139: BEER, _Orientalische Politik Oesterreich's_, p. 250.
_Mémoires de Metternich_, II, 417. MARTENS, 78.]

La colonie russe de Vienne appuyait ces démarches de toute son énergie.
La milice des femmes avait été mise sur pied, et un objet spécial
s'offrait à son activité. Le grand ennemi de la Russie à Vienne était
l'archiduc Charles, qui jouissait dans le public et dans l'armée d'une
considération hors ligne: le glorieux vaincu de Wagram s'était
sincèrement réconcilié avec son vainqueur et poussait l'Autriche vers la
France. Pour changer ses dispositions ou au moins le neutraliser, on
entreprit de le marier, en lui donnant pour femme une princesse toute
dévouée à la Russie. L'impératrice Élisabeth Alexievna, femme
d'Alexandre Ier, avait une soeur qui vivait auprès d'elle, la princesse
Amélie de Bade. Ce fut cette Allemande adoptée par la Russie que les
meneurs de l'intrigue destinèrent à opérer la conversion de l'archiduc,
et aussitôt des influences de toute sorte se mirent en mouvement pour
enchaîner cet Hercule aux pieds d'une Omphale un peu mûre.

L'impératrice de Russie lia partie avec l'impératrice d'Autriche:
celle-ci, qui avait la passion de faire des mariages[140], entra de
grand coeur dans l'affaire, à laquelle on sut intéresser également la
landgrave de Bade et la reine de Bavière. Cette ligue de femmes fit
représenter à l'archiduc Charles par son confesseur qu'il avait besoin
d'une compagne pour égayer son intérieur morose et rompre l'ennui d'un
célibat prolongé. La grande difficulté était d'obtenir le consentement
de l'empereur François à un mariage dont son terrible gendre pourrait
s'offusquer. Pour triompher de ses craintes, on le prit par les
sentiments: on lui affirma que l'archiduc Charles avait conçu pour la
princesse Amélie une passion violente, et l'excellent prince se laissa
convaincre qu'il ferait le malheur de son cousin en s'opposant à l'union
projetée. Il promit de consentir, mais à une condition, c'était que l'on
trouverait moyen d'assurer aux futurs conjoints, peu fortunés l'un et
l'autre, une situation matérielle en rapport avec leur rang: lui-même ne
pouvait s'en charger, «ayant trop d'enfants à établir[141]». Il n'y
avait qu'une chance de le satisfaire, c'était un recours au duc Albert
de Saxe, dont le prince Charles était le neveu et l'héritier. Le duc
Albert était vieux et riche: il avait une maîtresse qui le gouvernait;
on fit agir cette dame, après s'être adressé à elle par l'intermédiaire
d'un officier pour qui elle avait eu autrefois des bontés, et le
résultat de ces opérations diverses fut que le duc promit d'assurer le
sort de son neveu par un avancement d'hoirie. Ainsi, les obstacles
s'aplanissaient l'un après l'autre, et l'affaire semblait en bon chemin;
mais déjà, avant que le gouvernement autrichien se fût décidé à la
rompre sur un mot venu des Tuileries, une réponse fort sèche de
Metternich aux ouvertures politiques de la Russie l'avait rendue
actuellement sans objet[142].

[Note 140: «J'aime, disait-elle, que tout le monde se marie.» Otto à
Champagny, 17 avril.]

[Note 141: Otto à Maret, 8 mai.]

[Note 142: Sur l'ensemble de l'affaire, voyez la correspondance
d'Otto, mars à juillet 1811.]

Les propositions de Koschelef, la lettre du Tsar, avaient mis Metternich
en éveil: à quelques jours de là, il eut avec Stackelberg une
conversation qui le laissa rêveur. L'envoyé russe, après lui avoir
confié qu'il possédait le secret de son maître et montré comme preuve
«une lettre écrite en entier» de la main d'Alexandre, fit allusion à
certaines éventualités: «Dans le cours de mon entretien avec lui,
écrivait Metternich à son souverain, j'ai remarqué certaines tournures
de phrases qui me firent supposer qu'un jour, étant données certaines
circonstances, l'occupation de la Galicie pourrait bien s'effectuer sans
notre consentement[143].» Cette étrange révélation émut d'autant plus
Metternich qu'elle évoqua en lui un souvenir. Il se rappela qu'en 1805
l'empereur Alexandre, désespérant d'entraîner la Prusse dans la
troisième coalition, avait eu l'idée d'assaillir inopinément cette
puissance, avec laquelle il entretenait les meilleurs rapports: il eût
marché sur Varsovie, chef-lieu alors de province prussienne, et restauré
à son profit la Pologne, avant de se porter en Moravie contre l'armée
française. Ce précédent éclairait d'une lueur singulière les
insinuations actuelles, donnait tout lieu de supposer que l'empereur
Alexandre caressait aujourd'hui un projet du même genre et nourrissait
l'espoir d'y entraîner l'Autriche, dût-il au besoin lui forcer la main:
c'était là un de ces brusques écarts de pensée, une de ces fugues
d'imagination dont l'histoire du mobile souverain offrait trop
d'exemples: «La marche excentrique du cabinet russe, écrivait
Metternich, ne nous autorise-t-elle pas à admettre _comme possible ce
qui paraît l'impossibilité même_[144]?»

[Note 143: _Mémoires de Metternich_, II, 418.]

[Note 144: _Id._, 419.]

Metternich ne crut pouvoir se mettre trop résolument en travers d'une
aventure dont l'Autriche éprouverait un dommage sensible, immédiat,
direct, et n'aurait à tirer que de problématiques avantages; il se fit
autoriser à prévenir Stackelberg que toute violation de territoire
serait considérée «comme une déclaration de guerre», à signifier au
besoin que la concentration des troupes russes près de la Galicie et de
la Bukovine, dont le bruit arrivait à Vienne, finirait par obliger
l'empereur d'Autriche à mobiliser lui-même ses armées et à les mettre
sur le pied de guerre[145].

[Note 145: _Mémoires de Metternich_, II, 418-419.]

Ainsi, en se hasardant d'attaquer, Alexandre se fût heurté aux forces de
l'Autriche en même temps qu'à l'armée varsovienne. Il n'était pas au
bout de ses mécomptes. A la même époque, il aperçut distinctement au
nord l'évolution de Bernadotte, qui semblait lui tourner le dos et
s'orienter vers la France: les agaceries du prince royal à l'adresse de
son ancien chef, ses mines provocantes, son intimité avec Alquier, le
mot d'ordre donné partout aux diplomates suédois de se mettre au mieux
avec leurs collègues français, ne pouvaient échapper à la perspicacité
des agents russes. Alexandre en conçut un assez vif dépit, qui se
manifesta par des communications aigres-douces au cabinet de Stockholm,
et il cessa momentanément de compter sur la Suède[146].

[Note 146: TEGNER, _Le baron d'Armfeldt_, III, 306.]

En Prusse, où le cabinet persistait dans son double jeu, le Roi montrait
plus de bon vouloir que d'énergie: le fond de sa pensée était qu'il se
perdrait irrévocablement en risquant une prise d'armes, à moins que la
Prusse, soutenue en arrière par les Russes, ne fût en même temps appuyée
et épaulée sur sa gauche par l'Autriche. Or, il savait que l'Autriche
répugnait essentiellement à entrer dans une coalition nouvelle: même,
sur la foi de rapports exagérés, il croyait que Metternich et son maître
s'étaient livrés sans réserve à Napoléon et ne demandaient qu'à trahir
activement la cause européenne; il le faisait dire à Pétersbourg par des
intermédiaires secrets, conseillait instamment la prudence[147]. Dans
plusieurs parties de l'Allemagne, à côté des haines persistantes contre
la France, il était facile de démêler un contre-courant d'opinion
défavorable à la Russie. L'ukase prohibitif en était la cause; en
fermant l'empire à toutes les importations par terre, cet acte rigoureux
n'avait pas seulement lésé la France: il préjudiciait gravement au
commerce et à l'industrie germaniques, qui perdaient un de leurs
principaux débouchés. Dans les régions industrielles, comme la Saxe,
cette rupture économique avait été accueillie avec colère: elle
suscitait des plaintes, des récriminations vives, et attirait au Tsar
une sorte d'impopularité[148]. De tous côtés, Alexandre voyait se lever
des résistances imprévues et apercevait des obstacles qui lui barraient
la route.

[Note 147: MARTENS, VII, 15.]

[Note 148: Le bulletin de police du 18 juin 1811 contient l'extrait
suivant d'une correspondance d'Allemagne: «Les manufacturiers de la Saxe
sont forcés de congédier des centaines d'ouvriers à la fois. Les
bâtiments où sont établies les fabriques deviendront des hospices pour y
nourrir les pauvres aux frais de l'État ou des maisons de force pour les
infortunés qui deviendront voleurs par nécessité. Les Saxons pouvaient
devenir les rivaux des manufacturiers anglais, mais cet espoir a
disparu, et nous ne pouvons nous relever qu'autant que l'ukase russe,
qui défend l'introduction des marchandises de fabrique étrangère, serait
rapporté.»]

Sous le coup de ces déceptions simultanées, il y eut dans le mouvement
de sa pensée arrêt et recul: à un brusque élan vers l'offensive succéda
une reprise de fluctuations et d'incertitudes. Sans renoncer à son
projet, il en suspendit l'exécution, quitte à y revenir en meilleure
occurrence. Ses communications avec Czartoryski s'interrompirent ou au
moins s'espacèrent: le prince reçut avis de n'avoir plus à compter sur
une explosion immédiate. «J'ai dû, lui écrivait plus tard Alexandre, me
résigner à voir venir les événements et à ne pas provoquer par mes
démarches une lutte dont j'apprécie toute l'importance et les
dangers[149]....» Il ajoutait cependant que ni les idées qui l'avaient
occupé, «ni la résolution de les mettre en oeuvre quand les
circonstances s'y prêteront[150]», ne l'avaient abandonné. Les
dispositions militaires ne furent point révoquées: l'armée continua à se
déployer en ordre de bataille; la Russie resta le bras levé, sans
frapper, et s'immobilisa dans cette attitude.

[Note 149: 1er avril 1812. _Mémoires et Correspondance de
Czartoryski_, II, 279.]

[Note 150: _Id._, 280.]

Ayant rassemblé ses forces, Alexandre y trouvait l'avantage de s'être
mis à couvert contre une agression et une surprise, pour le cas où il
prendrait envie à Napoléon d'exécuter ce que lui-même avait rêvé. Les
armements opérés, lorsqu'ils seraient connus de l'Empereur, le
rendraient moins prompt peut-être à risquer une attaque; par ce fait,
n'étaient-ils point susceptibles de procurer dès à présent à la Russie
un certain bénéfice, une plus grande liberté d'allures? A l'abri de ses
armées fortement établies sur la frontière, Alexandre ne pourrait-il
donner suite à l'une de ses idées favorites, rouvrir entièrement ses
ports aux navires et aux importations britanniques, et, dans le duel
engagé entre la France et l'Angleterre, proclamer officiellement sa
neutralité? Suivant certains témoignages, il en eut la velléité, et
songea à s'affranchir d'un reste d'alliance, sans commencer la
guerre[151].

[Note 151: Voy. à ce sujet les dépêches du résident de France à
Varsovie, en date des 30 et 31 mars 1811.]

Son chancelier cherchait cependant à le ramener dans d'autres voies, qui
le rapprocheraient de la France. Ignorant toujours jusqu'au premier mot
du roman ébauché entre Alexandre et Czartoryski, Roumiantsof voyait avec
peine l'évolution vers l'Angleterre, qui se poursuivait sous ses yeux;
il blâmait les infractions commises à la règle continentale,
s'affligeait de ce relâchement progressif et aspirait de toutes ses
forces à une réconciliation avec l'empereur des Français, à une reprise
de cette alliance qui existait toujours sur le papier, qui avait valu à
la Russie la Finlande et qui lui permettrait de garder les Principautés.
Il suppliait son maître de ne point se dérober systématiquement à tout
accord, de tenter quelque chose, et l'avortement du projet conçu en
dehors de lui, à son insu, rendait autorité à ses conseils.

Quel serait, suivant lui, le terrain d'entente? Comment faire droit aux
griefs respectifs? Le principal de ceux qu'alléguait la France était
l'ukase du 31 décembre 1810: sur ce point, il ne serait pas très
difficile d'accorder quelques satisfactions de forme à Napoléon, qui
paraissait disposé à s'en contenter, et d'admettre certains
adoucissements qui ôteraient à la mesure le caractère d'une
démonstration hostile, sans porter atteinte au régime économique de
l'empire. D'autre part, comme Napoléon n'insistait plus sur la saisie
des bâtiments qui naviguaient sous pavillon américain pour le compte de
l'Angleterre, cette question ne se posait pas actuellement; il n'y avait
qu'à la laisser dormir. Quant aux griefs de la Russie, le débat très
légitimement soulevé par elle au sujet de l'Oldenbourg servait à masquer
le grand reproche: l'extension menaçante et les encouragements donnés
par Napoléon au duché de Varsovie. Roumiantsof était le premier à
reconnaître et à proclamer l'importance de la question polonaise. Il
l'avait vue, par ses développements successifs, brouiller les deux
empires: il savait que tous les efforts tentés en 1809 et en 1810 pour
la résoudre à l'amiable n'avaient fait que la compliquer, à tel point
que la chancellerie russe s'était abstenue depuis lors d'y revenir et
d'y toucher. Roumiantsof jugeait que ce silence avait assez duré, que la
crise actuelle permettait de le rompre: c'était le côté avantageux d'une
situation déplorable: le bien naît quelquefois du mal porté à l'extrême.
Dans le cas présent, l'injustifiable procédé dont le Tsar avait eu à
souffrir ne lui offrait-il pas un moyen providentiel de réintroduire au
débat la question de Pologne et peut-être de la trancher à son profit?
En s'emparant de l'Oldenbourg, Napoléon s'était donné un tort
incontestable et public vis-à-vis de son allié: celui-ci était
essentiellement fondé à exiger une réparation. Napoléon semblait
d'ailleurs le reconnaître, puisqu'il se montrait disposé à octroyer au
duc une compensation territoriale, invitant seulement la Russie à la
désigner et à la spécifier. Cette indemnité offerte en principe,
pourquoi ne lui demanderait-on pas de la découper en territoire
polonais, de détacher une portion de l'État varsovien pour en composer
un nouvel apanage au prince dépossédé, qui s'y ferait le prête-nom de la
Russie, et d'accorder ainsi une garantie effective contre le
rétablissement de la Pologne? Là était, suivant Roumiantsof, le vrai
moyen de transaction, le noeud de l'accord à conclure et le gage pour
son gouvernement d'une sécurité durable.

En effet, tout pas rétrograde imposé au duché, toute atteinte portée à
son intégrité, toute distraction de territoire opérée à ses dépens, si
minime qu'elle fût, détruirait sa force d'expansion et de rayonnement,
marquerait pour lui le signal d'une irrémédiable décadence. Ce qui
faisait le prestige de cet État d'occasion et de rencontre, ce qui
groupait autour de lui tant de dévouements et d'enthousiasmes, c'était
qu'il apparaissait à tous comme destiné à s'accroître et à s'étendre,
comme une Pologne en voie de reconstitution progressive. Si Napoléon
consentait à le diminuer au lieu de l'agrandir, il infligerait à ces
espérances un écrasant démenti: il enlèverait à la principauté
varsovienne l'unique soutien de son existence. Le mouvement de
décroissance imprimé au duché ne s'arrêterait plus: il irait se
continuant, s'accélérant, et aboutirait finalement à rejeter dans le
néant une création éphémère: toute pierre ôtée à cet édifice suffirait à
en rompre l'équilibre instable et en déterminerait tôt ou tard
l'écroulement. Quand le duché succomberait, au milieu des révolutions
dont l'avenir était gros, la Russie serait là pour en recueillir les
débris; s'étant donné prise sur lui en se faisant adjuger dès à présent
quelques parcelles de son territoire, elle se trouverait en mesure de
tirer à soi et d'absorber le reste.

Alexandre ne méconnut point les avantages de cette combinaison. S'il
réussissait à écarter le péril polonais, ce résultat ne serait pas trop
chèrement payé de quelque sursis à l'exécution d'autres projets, de
quelque ralentissement dans sa marche vers l'Angleterre. Mais
réussirait-il à obtenir de Napoléon une concession aussi féconde en
conséquences? S'il se prêta à la solliciter, on peut croire que ce fut
surtout par acquit de conscience. Tenant à se dire qu'il n'avait rien
négligé pour s'épargner une lutte avec le plus formidable adversaire que
la Russie eût jamais rencontré devant elle, il permit à Roumiantsof
d'entamer l'affaire, se réservant d'y mettre au besoin et très
discrètement la main.

Aussi bien, la négociation à mener ne pouvait ressembler à aucune autre.
En suivant la méthode ordinaire, en énonçant nettement ses désirs, la
Russie s'exposerait à un grave péril. Il était à craindre que Napoléon,
malgré les sentiments conciliateurs qu'il affectait, ne nourrît au fond
de l'âme de mauvais et perfides desseins. En ce cas, le despote sans
scrupules s'emparerait de demandes trop clairement articulées pour
accuser la Russie à la face du monde de visées spoliatrices, de
prétentions attentatoires à l'intégrité et à l'existence d'un État
indépendant: il la mettrait dans son tort aux yeux de l'Europe; tout au
moins la perdrait-il irrévocablement dans l'esprit des Varsoviens, et
l'empereur Alexandre, malgré ses déboires, ne renonçait jamais
complètement à capter ce peuple. Par conséquent, on ne crut à
Pétersbourg pouvoir procéder avec trop de prudence, de circonspection et
de mystère. On jugea indispensable de ne s'exprimer qu'à demi-mot, par
un murmure à peine intelligible, pour se garder la faculté de démentir
au besoin ses propres paroles et d'affirmer qu'on n'avait rien dit. Tout
se passera donc par insinuations légères, par sous-entendus et
réticences, le but de la Russie étant de suggérer un mode de solution,
sans l'indiquer positivement, et de se faire proposer ce qu'elle
n'entend point demander. Dans le fatras de documents que nous livre à
cette époque la correspondance des deux cours, il faut s'attacher à un
tout petit mot noyé çà et là dans des flots de rhétorique, à quelques
incidentes, à quelques tournures de phrase révélatrices, pour découvrir
le secret d'Alexandre ou plutôt de son ministre, pour comprendre à quoi
vise et tend leur politique. La négociation qui porte en elle le sort
futur des deux empires se fait humble et cachée, se glisse furtivement
parmi des discussions de pure forme, longuement et fastidieusement
entretenues; nous la verrons se faufiler à travers un amoncellement de
paroles creuses et de dissertations stériles.

D'abord, des insinuations préparatoires furent faites au duc de Vicence.
Lorsqu'il se plaignait de l'ukase, on lui répondait sur un ton modéré et
conciliant, mais Roumiantsof et même l'Empereur faisaient observer
«qu'il faudrait s'entendre en même temps, ou peut-être avant, sur
d'autres points... qu'il fallait faire la part de la politique avant
celle du commerce[152]». L'ambassadeur, s'autorisant de ces
déclarations, abordait-il le différend politique, pressait-il les Russes
d'accepter Erfurt en échange de l'Oldenbourg ou d'indiquer un autre
équivalent, Alexandre restait dans le vague, se bornant à demander
justice, réparation, sécurité, soutenant que c'était à la France de
parler et d'offrir; mais Roumiantsof s'avançait un peu plus. Suivant
lui, «la porte était toujours ouverte pour s'entendre quand on voudrait
proposer une indemnité convenable et juste tant pour le duc d'Oldenbourg
que pour la Russie, avec laquelle cette affaire paraissait maintenant
devoir se traiter directement... Erfurt n'était une indemnité réelle
sous aucun rapport et ne pouvait convenir ni au prince, ni à la Russie,
_qui ne pouvait en désirer une et en accepter qu'une qui eût dans sa
situation même la garantie de sa tranquillité et qui pût être protégée
et assurée pour l'avenir_[153].» Pour que le nouvel établissement du
prince trouvât sa sécurité dans sa position, il devait nécessairement
toucher et s'appuyer au seul empire intéressé à le défendre: or, parmi
les innombrables territoires dont Napoléon disposait, il n'en était
qu'un qui confinât à la Russie: c'était le duché de Varsovie.

[Note 152: Caulaincourt à Champagny, 27 mars.]

[Note 153: _Id._, 6 avril.]

Le cabinet de Pétersbourg mettait ainsi notre ambassadeur sur la voie et
lui fournissait quelques moyens de déchiffrer l'énigme. Dans le même
temps, l'occasion s'offrit de s'adresser directement à l'empereur des
Français. Sa lettre au Tsar en date du 28 février, confiée à
Tchernitchef, venait d'arriver et nécessitait un retour. Alexandre
prépara immédiatement sa réponse: il la ferait naturellement rapporter
par Tchernitchef, n'ayant que de trop bonnes raisons pour réintroduire à
Paris ce fin observateur, cet agent perspicace et futé. Dans sa
communication à l'Empereur, il n'entendait se permettre aucune allusion
à un morcellement de l'État polonais, mais une rédaction habilement
nuancée ne pourrait-elle induire Napoléon à y penser et lui en faire
venir l'idée?

Alexandre rédigea très soigneusement sa lettre, d'après un brouillon
écrit de sa main et plusieurs fois remanié[154]. Sur tous les points en
contestation, il acceptait et soutenait vaillamment la controverse,
attaquait au besoin pour se mieux défendre, sans se départir jamais
d'une exquise courtoisie, et, dans la polémique engagée entre les deux
souverains, ne se montrait nullement inférieur à son rival. Avec
beaucoup de dignité, il réitérait ses plaintes au sujet de l'Oldenbourg,
se justifiait de l'ukase, rappelait les services rendus par lui à la
cause commune, indiquait en passant que les travaux de fortifications et
les armements opérés dans le duché exigeaient de sa part certaines
mesures de même ordre. Enfin, après s'être montré en tout fidèle
observateur des traités, il terminait ainsi: «Loin d'être frappé de la
pensée que je n'attends que le moment de changer de système, Votre
Majesté, si elle veut être juste, reconnaîtra qu'on ne peut pas être
plus scrupuleux que je l'ai été dans le maintien du système que j'ai
adopté. Au reste, ne convoitant rien à mes voisins, aimant la France,
quel intérêt aurais-je à vouloir la guerre? La Russie n'a pas besoin de
conquêtes et peut-être ne possède que trop de terrain. Le génie
supérieur que je reconnais à Votre Majesté pour la guerre, ne me laisse
aucune illusion sur la difficulté de la lutte qui pourrait s'élever
entre nous. D'ailleurs, mon amour-propre est attaché au système d'union
avec la France. L'ayant établi comme un principe de politique pour la
Russie, ayant dû combattre assez longtemps les anciennes opinions qui y
étaient contraires, il n'est pas raisonnable de me supposer l'envie de
détruire mon ouvrage et de faire la guerre à Votre Majesté, et si elle
la désire aussi peu que moi, très certainement elle ne se fera pas. Pour
lui en donner encore une preuve, j'offre à Votre Majesté de m'en
remettre à elle-même sur la réparation dans l'affaire d'Oldenbourg;
qu'elle se mette à ma place et que Votre Majesté fixe elle-même ce
qu'elle aurait désiré en pareil cas. Votre Majesté a tous les moyens
d'arranger les choses de manière à unir encore plus étroitement les deux
empires et à rendre la rupture impossible pour toujours. De mon côté, je
suis prêt à la seconder dans une intention pareille. Je répète que si la
guerre a lieu, c'est que Votre Majesté l'aura voulue, et, ayant tout
fait pour l'éviter, je saurai alors combattre et vendre chèrement mon
existence. Veut-elle, au lieu de cela, reconnaître en moi un ami et un
allié? Elle me retrouvera avec les mêmes sentiments d'attachement et
d'amitié qu'elle m'a toujours connus[155].»

[Note 154: Archives de Saint-Pétersbourg.]

[Note 155: Lettre publiée par Tatistchef, _Alexandre Ier et
Napoléon_, 547-552.]

Ainsi, Alexandre disait en substance à Napoléon: J'accepte d'avance ce
que vous m'offrirez, si vous consentez à vous mettre à ma place et à
faire ma part en conséquence. Il était impossible d'apporter, dans le
règlement d'une affaire épineuse, plus d'abandon apparent et de
délicatesse. Au fond, la manoeuvre était des plus adroites. Que
désirerait en effet Napoléon s'il se trouvait à la place d'Alexandre,
c'est-à-dire s'il voyait en face de lui un État agressif et militant,
dressé contre ses frontières comme une perpétuelle menace? Son voeu
serait indubitablement que cette cause d'angoisse fût écartée, que ce
brandon de discorde fût supprimé; c'était donc l'inquiétant duché qu'il
convenait de sacrifier en partie à de justes appréhensions.

Se bornant à susciter chez Napoléon ce raisonnement, Alexandre n'en
disait pas davantage. Il fallait pourtant, si l'on voulait enlever à
Napoléon un prétexte trop commode pour se refuser à comprendre, que l'on
s'exprimât de façon un peu moins obscure et qu'en fin de compte
quelqu'un prononçât à Paris le nom du duché, en l'accolant à celui de
l'Oldenbourg. Tchernitchef fut chargé de risquer le mot dans les
conversations qu'il ne manquerait point d'avoir avec l'empereur des
Français. Ce ne fut pas Alexandre, ce fut Roumiantsof qui lui en donna
commission, et encore le ministre évita-t-il de se découvrir
entièrement. Sachant qu'il avait affaire à un jeune homme d'entendement
prompt et d'esprit éveillé, il se servit d'une comparaison, sans
défendre à Tchernitchef de la replacer: après lui avoir expliqué que le
désir de l'Empereur était d'associer «dans une convention générale les
affaires d'Oldenbourg et de Pologne, ainsi qu'un nouveau traité de
commerce avec la France», il ajouta: «Si l'on pouvait parvenir à mettre
les affaires de la Pologne ainsi que celles de l'Oldenbourg dans un même
sac, les y bien mêler ensemble et puis le vider, l'alliance entre les
deux empires en deviendrait bien solide, plus intime et plus sincère
qu'autrefois, et cela en dépit des Anglais et même des Allemands[156].»

[Note 156: _Recueil de la Société impériale d'histoire de Russie_,
XXI, 84.]

Dans les jours qui précédèrent et suivirent cette confidence, Alexandre
reprit de plus belle avec Caulaincourt son système de prévenances et de
cajoleries. L'ambassadeur avait enfin obtenu son rappel, après trois ans
d'épuisant labeur, et devait partir dans deux mois; il serait remplacé
par le général comte de Lauriston, aide de camp de l'Empereur et Roi. En
termes charmants, Alexandre lui témoigna un vif regret de le perdre,
tout en faisant l'éloge de son successeur, qu'il avait connu et apprécié
à Erfurt. Dans sa lettre du 28 février, Napoléon lui avait dit: «J'ai
cherché près de moi la personne que j'ai supposé pouvoir être la plus
agréable à Votre Majesté et la plus propre à maintenir la paix et
l'alliance entre nous[157]... Je suis fort empressé d'apprendre si j'ai
rencontré juste.» A cette question, Alexandre répondait affirmativement
et de la meilleure grâce.

[Note 157: _Corresp._, 17935.]

Lorsqu'il parlait de l'Empereur, il relevait maintenant d'un ton ses
protestations ordinaires, ses assurances d'un attachement mal apprécié
et d'une tendresse méconnue: «J'ai pu remarquer, écrivait le duc de
Vicence, le retour pour Sa Majesté de ce ton affectueux, de ces
expressions amicales, je puis même dire de cette effusion de coeur qui
se montrait si fréquemment autrefois.»--«Donnez-moi de la sécurité,
répétait Alexandre, montrez-moi amitié autant que j'en ai témoigné et
que je désire en témoigner, jamais l'Empereur ni ses alliés n'auront à
se plaindre de moi.»--«Le même jour, ajoute le duc dans son rapport,
l'Empereur me rencontra à pied au Cours dans le moment où toute la ville
s'y promenait. Il m'accosta et m'engagea comme de coutume à
l'accompagner. Il ne causa que de choses indifférentes. Comme le public
nous remarquait beaucoup, il me dit en riant: «Aujourd'hui les
diplomates et les marchands ne parleront, j'espère, que de paix. Elle
est, votre maître doit le savoir, général, mon premier voeu[158].»

[Note 158: 134e rapport de Caulaincourt à l'Empereur, envoi du 23
avril.]

Tandis qu'Alexandre démentait ainsi les bruits de rupture et
d'inconciliable dissentiment, Tchernitchef s'éloignait de Pétersbourg au
galop de son leste équipage: «l'éternel postillon», ainsi que l'appelait
Joseph de Maistre[159], s'était si bien habitué aux courses rapides que
la traversée de l'Europe en deux semaines n'excédait pas ses forces. Il
retournait à Paris plein de zèle et d'entrain, avec mission de désigner
en termes allégoriques une base d'accommodement et de négocier par
métaphores. Malheureusement, à l'heure où la pensée d'Alexandre opérait
cette régression, où il ne se refusait plus à un dénouement pacifique,
ses troupes continuaient d'avancer vers la frontière, en vertu d'ordres
antérieurs: l'impulsion, qui s'arrêtait au centre, se faisait sentir aux
extrémités et y plaçait tout en attitude hostile. Forcément, le bruit de
cette marche finirait par éclater au dehors, se propagerait en Europe et
se répercuterait jusqu'à Paris, où il exaspérerait les défiances de
l'Empereur et le mettrait en alarme. A l'instant où le péril s'éloigne,
Napoléon va l'apercevoir: il va se le figurer immédiat et pressant, se
croire sous le coup d'une attaque, répondre instantanément au défi et
précipiter le mouvement de ses troupes: par une coïncidence fatale, il
va en même temps recevoir l'offre conciliatrice et sentir la menace.

[Note 159: _Oeuvres complètes_, t. IV de la _Correspondance_, p.
9.]



CHAPITRE IV

L'ALERTE.


Naissance du roi de Rome.--Anxiété de la population.--Explosion
d'allégresse.--Emotion de l'Empereur.--Premiers bruits de guerre.--Les
Varsoviens signalent au delà de leur frontière quelques mouvements
suspects.--Incrédulité de Davout.--Renseignements venus de Suède et de
Turquie.--Scepticisme de l'Empereur.--Il croit que la Russie arme par
peur et tâche de la rassurer.--En apprenant que plusieurs divisions de
l'armée d'Orient remontent vers la Pologne, il commence à
s'émouvoir.--Mesures de précaution.--Napoléon aimerait mieux éviter la
guerre que d'avoir à la faire tout de suite.--Il se résigne à l'idée
d'une transaction.--Départ de Lauriston.--Nouvelle lettre à l'empereur
Alexandre: appel à la confiance.--Arrivée de Tchernitchef: l'Empereur le
reçoit aussitôt.--Quatre heures de conversation.--Vivement pressé,
Tchernitchef finit par répéter la métaphore du comte
Roumiantsof.--Napoléon se figure d'abord que la Russie lui demande le
duché tout entier.--Mouvement de révolte et de colère.--Dantzick ou
Varsovie.--Contre-propositions de l'Empereur.--Système de
ménagements.--Tchernitchef comblé d'attentions et de gâteries.--Savary
s'avise spontanément de couper court aux investigations de cet
observateur.--Aplomb de Tchernitchef.--Savary joue de la presse.--Le
_Journal de l'Empire_.--Article du 12 avril.--_Les
nouvellistes._--Esménard.--Courroux de l'Empereur; reproches au ministre
de la police; mesures prises contre l'auteur de l'article et le
rédacteur du journal.--Arrivée de Bignon à Varsovie.--Tumulte d'avis
contradictoires.--Poniatowski reçoit communication _par miracle_ des
lettres écrites à Czartoryski par l'empereur Alexandre.--Le projet
d'invasion surpris et éventé.--Les découvertes de Poniatowski confirmées
par l'approche des troupes russes.--Affolement des Polonais.--Alarme
générale.--La guerre en vue.--Activité de l'Empereur.--Les fêtes de
Pâques 1811.--Napoléon prépare l'évacuation du duché et reporte sur
l'Oder sa ligne de défense.--Davout invité à se diriger entuellement sur
ce fleuve.--Mesures prises pour le renforcer et le
soutenir.--Négociations avec l'Autriche, la Prusse, la Suède et la
Turquie.--Napoléon ne renonce pas à éviter la guerre.--Ses efforts
persévérants pour s'éclairer sur les désirs et les prétentions
d'Alexandre.--Lettre inédite à Caulaincourt.--On cherche à faire parler
Tchernitchef.--Chasse du 16 avril.--Visite matinale de Duroc.
--Tchernitchef ne se laisse tirer aucune parole positive.--Changement
dans le ministère.--Le duc de Bassano substitué au duc de
Cadore.--Seconde lettre à Caulaincourt: _si ce que les Russes désirent
est faisable, cela sera fait_.--Napoléon reste en garde: la Prusse et
la frontière russe en observation.--Avis plus rassurants: phénomène
d'optique: l'agitation des Polonais s'apaise.--Napoléon interrompt ses
négociations avec l'Autriche, la Prusse, la Suède et la Turquie.--Il
modère ses préparatifs militaires sans les discontinuer.--Doutes qu'il
conserve sur les causes de l'alerte: il tient passionnément à pénétrer
le secret de la Russie.



I

Depuis quelques jours, l'attente d'un grand événement tenait en émoi
Paris et la France: la grossesse de l'Impératrice touchait à son terme.
Quand le moment parut tout à fait prochain, la vie de la capitale
s'interrompit; les affaires furent suspendues, les ateliers chômèrent,
chacun quitta son travail ou ses plaisirs; inoccupée et désoeuvrée, la
population cherchait à distraire son impatience par des prévisions, des
pronostics, des gageures. A la Bourse, «où les sentiments sont les
intérêts[160]», les transactions ordinaires avaient cessé, mais la
spéculation aventurait de grosses sommes sur le sexe de l'enfant à
naître.

[Note 160: _Bulletins de police_, 7 mars 1811. Archives nationales,
AF, IV, 1514.]

Le 19 mars au soir, l'Impératrice commença à souffrir; le lendemain
matin, la ville entière était sur pied, la foule encombrait les rues,
les places, les quais, les abords des Tuileries, compacte et muette. A
dix heures, le canon se mit à tonner, annonçant l'accouchement: il
devait tirer vingt et une fois pour une fille, cent une fois pour un
fils. Au premier coup, la circulation s'arrêta dans les rues: chacun
resta immobile, figé dans l'attitude prise, dans le geste commencé, et à
chaque détonation nouvelle répondait un battement de coeur de la grande
cité. Les secondes qui s'écoulèrent après le vingt et unième coup
parurent un siècle: enfin, le vingt-deuxième retentit, lança dans l'air
la triomphante nouvelle, annonça à la ville et au monde la naissance
d'un fils de France qui trouvait dans son berceau une couronne de roi et
la promesse de l'Empire. Alors, un formidable cri de «Vive l'Empereur!»
s'échappa d'un million de poitrines. Bientôt, d'un bout à l'autre du
pays, ce furent un enthousiasme presque unanime, une effusion générale.
Pour quelques jours, les dissidences se turent, les querelles
s'apaisèrent, les ennemis cessèrent de se haïr[161]: la confiance se
releva: la majorité des Français croyait encore en l'Empereur, elle se
mit à croire en l'Empire. Tandis que la joie et l'obséquiosité se
manifestaient sous mille formes, par des illuminations spontanées, par
des pièces de circonstance improvisées dans tous les théâtres, par un
déluge d'odes et de cantates, tandis que les congratulations officielles
se succédaient, tandis que l'étiquette obligeait les dames présentées à
la cour à venir chaque matin en grande toilette prendre des nouvelles de
l'Impératrice et s'inscrire au château, tandis que les corps constitués
traversaient Paris en équipages de gala pour porter au maître leurs
félicitations ampoulées, lui, le front rayonnant, les yeux humides, le
verbe familier et vibrant, se montrait largement et simplement heureux.
Il était heureux comme homme, heureux comme chef et fondateur d'État.
Son coeur s'attendrissait devant ce petit être vers qui allaient d'un
élan passionné les tendresses de son âme, faite pour éprouver à un degré
extraordinaire tous les sentiments humains. Puis, en ce berceau sur
lequel l'aigle veillait, il croyait trouver pour sa race et son oeuvre
un gage de perpétuité. Par des largesses, des bienfaits, des pardons, il
ajoutait au bonheur des humbles, augmentait l'allégresse de ces instants
qui tiraient momentanément la France de ses incertitudes et de ses
souffrances, qui l'arrachaient du présent pour la faire vivre dans
l'avenir, un avenir qu'elle voulait se figurer radieux et calme.

[Note 161: Bulletin de police du 20 mars: « A la Halle, deux
portefaix s'étaient pris de querelle et allaient se battre, lorsque le
premier coup de canon a été entendu; ils ont suspendu leur querelle pour
compter les coups, et au vingt-deuxième ils se sont embrassés.» Archives
nationales, AF, IV, 1514.]

Ce fut en ces jours qu'arrivèrent du Nord les premiers bruits
inquiétants. L'ennemi reparaissait à l'horizon: l'ennemi, c'est-à-dire
la guerre, qui avait fait des Français le peuple-roi, et qui leur
apparaissait aujourd'hui, par ses reprises continuelles et ses cruautés
croissantes, comme le principe de leurs maux. La menace était encore à
peine sensible: ce n'était qu'un avertissement lointain, un murmure
d'alarme, venant de ces régions de la Vistule qui marquaient la
frontière stratégique de l'Empire. Les Polonais de Varsovie, malgré le
soin que mettaient leurs voisins à se cacher d'eux, commençaient à
remarquer quelques mouvements suspects. Leurs regards dépassaient avec
peine la frontière étroitement gardée: néanmoins, derrière ce voile, ils
voyaient passer et repasser des ombres menaçantes, des formes d'armées
se dessiner confusément et grandir. Avertis par l'instinct de
conservation, ils sentaient qu'un péril se levait en face d'eux et
appelaient à l'aide. Les autorités ducales s'adressaient à tout le
monde, écrivaient à Dresde, à Dantzick, à Hambourg, informaient la cour
suzeraine, le général Rapp, le maréchal Davout. Le prince Poniatowski,
ministre de la guerre et général en chef de l'armée, envoyait un de ses
aides de camp à Paris prévenir l'Empereur[162].

[Note 162: Correspondance de Serra, résident de France à Varsovie,
février et mars 1811, _passim_. Lettres de Poniatowski, lettres de Rapp,
feuilles de renseignements, avis divers transmis par Davout avec ses
lettres à l'Empereur des 17, 24 et 31 mars. Archives nationales, AF, IV,
carton n° 1653: ce carton contient un volumineux dossier de pièces
relatives à l'alerte d'avril 1811.]

Mais les Polonais avaient tant de fois dénoncé d'irréels périls qu'ils
avaient épuisé l'intérêt et lassé l'attention. On connaissait leur
tempérament impressionnable et nerveux, leur esprit exalté; on savait
que leur imagination se créait volontiers des fantômes, et que ce verre
grossissant décuplait tout à leurs yeux: pour une fois qu'ils voyaient
juste et disaient vrai, ils n'arrivaient plus à se faire croire. Par
acquit de conscience, Davout prescrivait à Rapp, plus rapproché que lui
de la frontière, de s'éclairer et d'envoyer discrètement des officiers
en reconnaissance; mais il se refusait, jusqu'à plus ample informé, à
prendre l'alarme. Il reprochait un manque total de discernement aux
divers chefs varsoviens, à Poniatowski comme aux autres: «Lorsque
j'étais à Varsovie, écrivait-il en invoquant d'anciens souvenirs, on se
servait de lui pour me faire les rapports les plus extravagants[163].»
Malgré l'estime qu'inspirait leur bravoure, les Polonais n'avaient pas
réussi à se rendre populaires dans notre armée; leurs revendications
tapageuses, leur manie de se plaindre à tout propos, leurs continuelles
demandes d'argent importunaient: on avait peine à les prendre au
sérieux, en dehors du champ de bataille.

[Note 163: Davout à l'Empereur, 31 mars 1811. Archives nationales,
AF, IV, 1653.]

Peu à peu, d'autres avis vinrent jusqu'à un certain point corroborer
leurs dires. Ces nouvelles arrivaient à la fois du Nord et du Sud, des
deux pays le mieux placés pour observer ce qui se passait dans l'empire
russe. Notre ministre en Suède signalait sur le bord opposé de la
Baltique, en Finlande, des déplacements de troupes, un défilé d'hommes
et de matériel se dirigeant vers le Sud: il croyait à la reprise de
relations entre la Russie et l'Angleterre, à un va-et-vient
d'émissaires. A la vérité, notre légation de Stockholm ne parlait que
par ouï-dire, d'après des renseignements détaillés et romanesques que
Bernadotte lui faisait complaisamment passer, et il était fort possible
que le prince royal prêtât au Tsar d'agressifs desseins pour se rendre
plus utile à l'Empereur et se vendre plus cher. En Orient, nos agents
invoquaient le témoignage de leurs propres yeux. Notre consul de
Bucharest, qui résidait dans un pays occupé par les Russes et vivait au
milieu d'eux, voyait chaque jour des régiments, des brigades, des
divisions quitter les bords du Danube et se reporter vers les provinces
polonaises. Pour que la Russie s'ôtât ainsi les moyens d'arracher aux
Turcs la cession des Principautés, pour qu'elle renonçât à ses
espérances et à ses poursuites en Orient, il fallait qu'elle se crût
elle-même menacée ou qu'elle eût brusquement déplacé ses ambitions,
qu'elle nourrît d'insidieux projets ou qu'elle eût bien peur.

Cette dernière hypothèse est la seule qui paraisse d'abord
vraisemblable à l'Empereur. Quand on lui parle de projets sur le duché
et de brusque invasion, il accueille ces propos avec un haussement
d'épaules, avec un sourire d'incrédulité: le souverain et le cabinet de
Russie ne l'ont point habitué à de pareils coups de tête: «Ils
n'oseraient», semble-t-il dire. Si la Russie arme, c'est sans doute
qu'elle a eu vent de nos propres préparatifs militaires, si discrets et
rudimentaires qu'ils soient. Observant le grossissement graduel du
premier corps, l'envoi à Dantzick de renforts divers, elle se croit plus
près d'être attaquée et prend précipitamment quelques mesures. Pour
dissiper cette alarme, Napoléon ordonne à Champagny de mentir plus
soigneusement à Kourakine, de répéter avec un grand luxe de détails que
la nouvelle garnison de Dantzick est destinée à empêcher un débarquement
des Anglais[164]. Caulaincourt est chargé de tenir un langage des plus
pacifiques, en attendant que son successeur Lauriston vienne renouveler
les mêmes assurances avec l'autorité d'un homme muni d'instructions
toutes fraîches. Par quelques explications émollientes, Napoléon
s'efforce de calmer une fermentation qu'il juge regrettable, mais encore
superficielle et peu grave.

[Note 164: _Corresp._, 17523.]

Dans les premiers jours d'avril, les armements de la Russie retentirent
si haut qu'il devint impossible d'en méconnaître l'importance. L'écho
nous en arrivait de toutes parts, plus net, plus distinct, forçant
l'attention. Tandis que les Polonais vivaient dans les transes et
renouvelaient leurs signaux de détresse, on voyait clairement de
Stockholm la Finlande se vider de soldats. En Orient, au dire de nos
agents, c'est maintenant le gros de l'armée russe, ce sont cinq
divisions sur neuf, cinq divisions portées au delà de leurs effectifs
réglementaires par des prélèvements opérés sur les autres, qui font
demi-tour, qui reviennent à marches forcées vers la frontière
occidentale de l'empire: et cette volte-face militaire, indice d'un
changement de front politique, apparaît à Napoléon comme le fait
significatif entre tous et suspect.

D'ailleurs, l'Europe entière commence à parler d'une guerre dont la
Russie prendrait l'initiative: nos amis, nos agents s'émeuvent et se
croient tenus d'avertir. À Paris, le ministre de la police passe ses
soirées et brûle ses yeux à lire des rapports inquiétants; le ministre
des relations extérieures trouve dans les correspondances de Dresde, de
Vienne, de Berlin, de Copenhague, la confirmation des faits signalés par
celles du Nord et de l'Orient. Les bruits de guerre transpirent même
dans le public: la Bourse s'émeut, les cours baissent: chacun s'aperçoit
qu'un orage se forme au Nord et monte sur l'horizon. Seule, l'ambassade
française à Pétersbourg conserve une impassible sérénité: elle ne voit
rien, n'entend rien, vit dans un nuage: elle ignore qu'autour d'elle,
dans le vaste empire dont elle a la surveillance, tout se lève et
marche, qu'une impulsion continue se fait sentir, que la Russie porte et
groupe toutes ses forces sur un point de sa frontière, celui qui confine
à la Pologne varsovienne.

Dans ces conditions, une surprise du grand-duché devenait moins
impossible. À supposer toujours que l'empereur Alexandre n'obéit à
aucune intention préméditée d'offensive, résisterait-il à se servir de
ses troupes lorsqu'il les tiendrait sous sa main, lorsqu'il les verrait
toutes rassemblées, rangées en bel ordre, effleurant la faible armée du
duché, qui s'offre comme une proie? La guerre est proche dès que les
armées sont en présence: elle naît alors du moindre incident, d'un heurt
fortuit d'où jaillit l'étincelle incendiaire. Depuis plusieurs mois, on
allait incontestablement à la guerre; on y court aujourd'hui.

Napoléon se décide enfin à prendre quelques mesures de précaution
immédiate. Il accélère la marche des contingents allemands dirigés sur
Dantzick, stimule l'activité des princes appelés à les fournir,
gourmande les retardataires. Davout devra, si les circonstances
l'exigent, se porter «à tire-d'aile» vers l'Oder et la Vistule, par
Stettin, le Mecklembourg et la Poméranie: le premier corps traverserait
tout cet espace «en masse et avec rapidité, marchant comme en temps de
guerre et sur trois colonnes[165]».--«Mais nous n'en sommes pas encore
là», se hâte d'ajouter l'Empereur. Néanmoins, il songe à opérer
d'urgence quelques rassemblements derrière le Rhin et les Alpes.

[Note 165: _Corresp._, 17566.]

Puis, par une répercussion naturelle, les inquiétudes que lui donne la
Russie se traduisent en avances un peu plus marquées aux États qui
peuvent le servir contre elle. Le 5 avril, dans une conversation avec le
prince de Schwartzenberg, ambassadeur d'Autriche, il prononce pour la
première fois le mot d'alliance positive et exprime le désir d'avoir à
sa disposition, en cas de besoin, un corps auxiliaire[166]. Il dédaigne
moins les avances de la Prusse et permet à Saint-Marsan, son
représentant auprès d'elle, d'entrer en conversation[167]. Dans le Nord,
Alquier est invité à prêter une oreille plus attentive aux propositions
de Bernadotte et à découvrir positivement «ce que l'on veut[168]».
Champagny prépare un projet de dépêche pour Latour-Maubourg, notre
chargé d'affaires à Constantinople: cet agent devra s'ouvrir un peu plus
aux ministres de la Porte, en y mettant toujours beaucoup de prudence:
«Nous ne sommes pas en guerre avec la Russie, dit le projet. L'Empereur
ne veut pas cette guerre nouvelle; la Russie la craint sûrement, bien
loin de la désirer. L'alliance existe encore entre les deux
gouvernements, l'apparence doit en être soigneusement conservée. Vous
devez donc bien vous garder d'aucune démarche patente que la Russie
pourrait regarder comme dirigée contre elle. Cependant, préparez le lien
qui devrait unir la France et la Turquie, si la guerre venait à éclater,
et aplanissez dans le silence tous les obstacles qui pourraient
s'opposer à l'intime union des deux puissances [169].» Napoléon veut se
mettre à même de jeter la Turquie, comme la Suède, sur le flanc des
armées russes, s'il leur prend fantaisie de marcher sur Varsovie.

[Note 166: HELFERT, 197-200.]

[Note 167: _Corresp._, 17581.]

[Note 168: _Id._]

[Note 169: Archives des affaires étrangères, Turquie, 221.]

Cette irruption n'en serait pas moins pour lui le pire des contretemps:
elle dérangerait tout l'avenir tel qu'il le compose dans sa pensée, et
la déplaisance qu'il éprouverait à improviser une guerre le pousse à
traiter plus sérieusement avec la Russie. Tant qu'il a cru à la
possibilité de reporter la crise à l'année suivante, c'est-à-dire à une
époque où il aurait en main l'ensemble de ses moyens, il n'a guère admis
qu'une solution radicale et tout à son avantage, une guerre qui
jetterait la Russie à ses pieds ou une capitulation de cette puissance
devant le simple déploiement de nos forces. Aujourd'hui, comme la crise
se produit prématurément et le prend au dépourvu, il ne repousse plus
l'idée d'un dénouement à l'amiable; il incline de son côté à transiger,
à faire droit dans une certaine mesure aux demandes de l'adversaire,
pourvu qu'il n'en coûte pas trop à son orgueil et à sa politique. Ces
aspirations allaient-elles s'accorder avec les velléités de même ordre
nées un peu plus tôt dans l'esprit d'Alexandre, interrompre le conflit
et sauver la paix?



II

Notre nouvel ambassadeur en Russie, le général de Lauriston, avait reçu
le 1er avril ordre de quitter Paris et de se rendre à son poste. Ses
instructions l'autorisaient à dire que l'Empereur ne ferait la guerre
que dans deux cas, si la Russie signait la paix avec les Anglais ou
réclamait des Turcs une extension de territoire au delà du Danube[170].
À peine parti, Lauriston fut rejoint par une lettre que Napoléon lui
donnait mission de présenter à l'empereur Alexandre: c'était un appel
plus pressant à un mouvement d'expansion et de confiance, à une franche
explication où l'on se dirait tout des deux parts, où les prétentions
pourraient se concilier. Napoléon avoue maintenant qu'il arme et
soutient qu'il en a le droit, car «les nouvelles de Russie ne sont pas
pacifiques.--Ce qui se passe, ajoute-t-il, est une nouvelle preuve que
la répétition est la plus puissante figure de rhétorique: on a tant
répété à Votre Majesté que je lui en voulais que sa confiance en a été
ébranlée. Les Russes quittent une frontière où ils sont nécessaires,
pour se rendre sur un point où Votre Majesté n'a que des amis.
Cependant, j'ai dû penser aussi à mes affaires et j'ai dû me mettre en
mesure. Le contre-coup de mes préparatifs portera Votre Majesté à
accroître les siens; et ce qu'elle fera, retentissant ici, me fera faire
de nouvelles levées; et tout cela pour des fantômes. Ceci est la
répétition de ce que j'ai vu, en 1807[171], en Prusse, et en 1809, en
Autriche. Pour moi, je resterai l'ami de la personne de Votre Majesté,
même quand cette fatalité qui entraîne l'Europe devrait un jour mettre
les armes à la main à nos deux nations. Je ne me réglerai pas sur ce que
fera Votre Majesté: je n'attaquerai jamais, et mes troupes ne
s'avanceront que lorsque Votre Majesté aura déchiré le traité de Tilsit.
Je serai le premier à désarmer et à tout remettre dans la situation où
étaient les choses il y a un an, si Votre Majesté veut revenir à la même
confiance. A-t-elle jamais eu à se repentir de la confiance qu'elle m'a
témoignée[172]?».....

[Note 170: _Corresp._, 17571.]

[Note 171: Il voulait dire 1806.]

[Note 172: _Corresp._, 17579.]

Porteur de cette lettre, Lauriston croisa sur les routes d'Allemagne le
colonel Tchernitchef, qui courait en sens inverse. Le 9 avril, le
télégraphe aérien signalait le passage à Metz de l'alerte officier.
Napoléon en fut charmé: Tchernitchef apportait sans doute une réponse à
la lettre du 28 février, et son arrivée pourrait tout éclaircir. On
l'attendait pour le surlendemain, mais sa célérité dépassait toujours
les prévisions: le 10 au matin, il tombait à Paris. Tout en arrivant et
presque au débotté, il se rendit aux Tuileries. Là, il n'eut pas à faire
halte longuement dans le salon d'attente: à peine se fut-il nommé que le
chambellan de service l'introduisit chez Sa Majesté.

Averti par le ministre de la police, l'Empereur savait que ce messager
était aussi un espion. Néanmoins, ayant d'impérieuses raisons pour le
bien accueillir, il vint à lui d'un air riant, témoigna une joyeuse
surprise de le revoir sitôt et le félicita pour ses prodiges d'activité.
«Eh bien,--dit-il ensuite,--à quoi croit-on chez vous, à la paix ou à la
guerre[173]?»

[Note 173: Toutes les citations qui suivent, jusqu'à la page 134,
sont tirées du rapport de Tchernitchef publié dans le tome XXI du
_Recueil de la Société impériale d'histoire_ de Russie, p. 66 à 109. Le
rapport figure dans cette publication sous une date erronée: il est du
mois d'avril.]

Pour réponse, Tchernitchef lui présenta la lettre de l'empereur
Alexandre en date du 25 mars et ajouta que son maître conservait
l'inébranlable désir de restaurer l'alliance. Une longue discussion
s'engagea aussitôt sur les griefs respectifs, après quoi Napoléon
déclara qu'«ayant la ferme conviction qu'il n'aurait rien à gagner que
des coups dans une guerre avec la Russie, il n'avait rien tant à coeur
que de s'arranger à l'amiable avec elle: il allait donc voir si la
lettre de l'empereur Alexandre lui en fournissait les moyens».

Il rompit alors le cachet. À mesure qu'il parcourait la lettre, le
désappointement perçait sur ses traits; dans tout ce que lui disait
Alexandre, il ne trouvait rien de précis et de concluant. En effet, il
était difficile de deviner le sens caché de la lettre, à défaut du
commentaire que Tchernitchef était autorisé à en donner. Arrivé au
passage où le Tsar se plaignait d'un défaut de sécurité, Napoléon
s'écria avec humeur: «Qui est-ce qui en veut à votre existence? Qui
est-ce qui a le projet de vous attaquer?» Il avait déjà dit que le
rétablissement de la Pologne était «le cadet de ses soucis».

Il partit de là pour déplorer les terreurs de la Russie, ses vaines
agitations, qui la portaient à des mouvements mal combinés et
incohérents: ennemis de l'Angleterre, les Russes faisaient son jeu;
ennemis des Turcs, ils suspendaient les hostilités sans signer la paix,
se plaçant vis-à-vis de la Porte et aussi de l'Autriche dans une
situation fausse, bizarre, mal définie; portant intérêt à la Prusse,
ils la compromettaient et l'exposaient au pire destin: enfin, alliés de
la France, ils se mettaient dans le cas de se trouver inopinément en
guerre avec elle. Et se rendait-on compte à Pétersbourg de ce que serait
cette guerre? «Je crois,--dit Napoléon,--que l'empereur Alexandre est
dans l'erreur sur nos moyens: en nous croyant faibles dans ce moment, il
se trompe; j'ai sur lui l'avantage de pouvoir lui faire la guerre sans
retirer un seul homme de mes armées d'Espagne... Cela arrêtera mes
projets pour la marine et me coûtera de l'argent. Mais les six cents
millions qui se trouvent dans mon trésor pourront y suffire... Si vous
ne m'en croyez pas, je suis capable de vous faire conduire sur-le-champ
dans l'aile de mon château qui contient le trésor pour le compter.
Ainsi, la France est en mesure de soutenir la guerre, mais elle n'a ni
les moyens ni l'envie de la commencer: elle ne prendra jamais
l'offensive: «Je donne ma parole d'honneur,--dit Napoléon,--à moins que
vous ne commenciez vous-même, de ne pas vous attaquer de quatre ans.» Il
ne tiendrait qu'à lui pourtant de réunir en peu de mois trois cent mille
Français, d'innombrables alliés: et subitement il fait surgir aux yeux
de Tchernitchef un terrifiant appareil: des camps de cent mille hommes
chacun tout prêts à se former, cent quarante-quatre régiments dont
soixante-dix seulement sont occupés en Espagne, une armée «immense,
gigantesque», sur le point de s'acheminer vers le Nord avec huit cents
pièces d'artillerie. C'est ainsi que tour à tour, par un jeu alterné, il
cherche à rassurer sur ses intentions et à effrayer sur ses moyens, afin
de prouver à la Russie qu'un arrangement reste possible et qu'elle doit
le préférer à la guerre.

«Mais, reprend-il en faisant allusion à cet arrangement, la lettre de
l'Empereur votre maître ne m'indique nul moyen pour y arriver: j'aime
garder mon argent en poche, et j'avoue que je vous attendais avec
impatience, espérant que votre arrivée dissiperait tous les différends
survenus et permettrait de suspendre et d'épargner les frais immenses
que nous coûtent les préparatifs que nous faisons de part et d'autre.
Cependant je vois d'après tout, _mon cher ami_, que malgré la célérité
de vos deux courses, toute votre mission se borne à m'adresser quelques
reproches; nous voilà donc aussi avancés qu'avant votre départ.» Comme
Tchernitchef réitérait ses protestations pacifiques: «C'est très bien,
continua-t-il, cela ne me fait pourtant pas deviner quel peut être le
désir de la Russie.» Sur ce, prenant Tchernitchef par l'oreille,
«démonstration qui prouvait une grande caresse de la part de Sa
Majesté», il lui dit, en appuyant ses paroles de ce geste impérieusement
amical: «Parlons maintenant en vrais soldats, là, sans verbiage
diplomatique.» Et fixant sur le jeune homme un regard interrogateur et
plongeant, il cherchait à lire jusqu'au fond de son âme, à lui arracher
le secret de sa cour.

Quoique tenu en assez gênante posture, Tchernitchef ne livra pas
immédiatement ce secret, ne voulut point révéler à première sommation
les prétentions de la Russie sur l'État varsovien. Comme ce qu'il avait
à dire était grave et risquait d'être mal pris, il ne s'en ouvrirait
qu'après une longue contrainte. Il se récusa d'abord, fit des façons, se
laissa prier: à la fin, jugeant le moment venu de placer l'insinuation
décisive, il l'exprima au figuré et répéta mot pour mot la métaphore de
Roumiantsof: «Comme M. le chancelier, dit-il, m'a constamment témoigné
beaucoup de bonté et de confiance, j'oserai, si Sa Majesté le permet,
lui rapporter le discours qu'il me tint, en conservant même une de ses
expressions, qui était que si l'on pouvait parvenir à mettre les
affaires de la Pologne ainsi que celles d'Oldenbourg dans un même sac,
les y bien mêler ensemble et puis le vider, M. le comte était fermement
persuadé que l'alliance entre les deux empires en deviendrait bien
solide, plus intime et plus sincère qu'autrefois, et cela en dépit des
Anglais et même des Allemands.»

Le mot était lâché. La lumière se fit dans l'esprit de l'Empereur,
instantanée et violente. Il crut même d'abord que la Russie lui
demandait le duché tout entier, qu'elle voulait en échange de
l'Oldenbourg se faire livrer l'ouvrage avancé qui formait la tête de
notre système défensif et la clef de l'Allemagne. A cela, il ne
consentirait jamais! Abandonner le duché! L'imprudence serait grande, la
honte plus grande; plutôt mille fois la guerre, la guerre immédiate,
avec ses chances et ses périls, que de souscrire à une telle exigence!
Ce furent l'orgueil offensé de l'Empereur, sa méfiance en révolte, qui
firent la réponse.

Il s'était levé et marchait maintenant à grands pas, secoué de colère,
et tout en marchant jetait violemment ces paroles: «Non, monsieur,
heureusement nous ne sommes pas encore réduits à cette extrémité; donner
le duché de Varsovie pour l'Oldenbourg serait le comble de la démence.
Quel effet produirait sur les Polonais la cession d'un pouce de leur
territoire au moment où la Russie nous menace! Tous les jours, monsieur,
l'on me répète de toutes parts que votre projet est d'envahir le duché.
Eh bien, nous ne sommes pas encore tous morts; je ne suis pas plus
fanfaron qu'un autre, je sais que vos moyens sont grands, que votre
armée est aussi belle que brave, et j'ai trop livré de batailles pour ne
pas connaître à combien peu de chose tient leur sort; mais, comme les
chances sont égales, dans le cas que le Dieu de la victoire se range de
notre côté, je ferai repentir la Russie, et c'est alors qu'elle pourra
perdre non seulement ses provinces polonaises, mais aussi la Crimée.»

Tchernitchef laissa passer cette bourrasque. Dès qu'il trouva occasion
de placer un mot, ce fut pour donner à ses précédentes paroles une
interprétation restrictive: il s'excusa d'avoir répété à la légère une
réflexion échappée au chancelier: peut-être avait-il mal compris la
pensée de ce ministre, peut-être l'avait-il mal rendue?

Voyant ce recul, Napoléon en conclut que Tchernitchef avait pouvoir de
modifier et d'atténuer la demande: à défaut de l'État polonais, la
Russie voulait tout au moins un territoire adjacent qui mettrait
Varsovie sous sa dépendance, l'importante place qui dominait la Vistule:
«A présent, dit-il d'un ton plus calme, je vous devine; c'est Dantzick
que vous désirez avoir en échange. Il y a de cela un an, seulement six
mois, je vous l'aurais donné; maintenant que j'ai de la méfiance, que je
suis menacé, comment voulez-vous que je vous livre l'unique place sur
laquelle je puisse, dans le cas d'une guerre contre vous, appuyer toutes
mes opérations sur la Vistule? Il faudrait donc que je les reporte
volontairement sur l'Oder, dans le cas que je sois menacé
postérieurement.»

Ainsi, sans juger la seconde idée aussi révoltante que la première, il
avouait très haut les raisons qui la lui faisaient rejeter. Il ne rompit
pas pour cela l'entretien. Tenant à savoir si la crainte d'une
renaissance polonaise restait bien la préoccupation essentielle et le
tourment de la Russie, s'il fallait chercher là le noeud du problème et
la difficulté à résoudre, il s'y prit pour se renseigner d'originale
façon, et le récit de Tchernitchef nous fait assister à un curieux jeu
de scène.

«Napoléon--raconte l'officier dans son rapport au Tsar--me dit là-dessus
avec cet air de rondeur et de bonhomie que Votre Majesté Impériale lui
connaît: «Dites-moi franchement, l'empereur Alexandre et le comte de
Roumianzoff croient-ils sérieusement que j'ai le désir de rétablir la
Pologne?» Je répondis que je ne pouvais pas dire positivement si Votre
Majesté lui supposait cette intention, mais que néanmoins ce qui s'était
passé dans le duché de Varsovie depuis la campagne de 1809 était fait
pour lui donner de l'inquiétude. Me prenant de nouveau par l'oreille, il
me dit alors qu'il voulait absolument connaître ce que j'en pensais,
moi, ajoutant: «N'est-ce pas, vous croyez que je n'attends que la fin de
mes affaires d'Espagne pour effectuer ce projet?» Je répondis que
j'étais trop jeune et trop inexpérimenté pour avoir une opinion à moi,
que de plus mon devoir était de ne juger que par les yeux de l'Empereur
mon maître. Pour lors, me pressant toujours de répondre, Napoléon
s'amusa tout en riant à me tirer l'oreille avec force, en m'assurant
qu'il ne la lâcherait point avant que je l'aie satisfait. Cette
plaisanterie commençant à m'impatienter parce qu'elle me faisait un peu
mal, je lui dis: «Eh bien, Sire, puisque Votre Majesté veut absolument
une réponse, je lui dirai que je ne saurais déterminer si l'exécution
d'un tel projet serait dans ses intérêts ou non; cependant, dans le cas
qu'elle lui parût avantageuse, malgré son alliance avec la Russie, je
n'hésiterai pas à supposer le rétablissement de la Pologne être une de
ses arrière-pensées une fois qu'elle serait libre de toute autre
guerre.»

Devant cet aveu, Napoléon manifesta une sorte de stupéfaction
douloureuse: Il est inconcevable, dit-il, que l'on persiste à
m'attribuer pareil dessein: c'est même «une grande gaucherie»; à force
de me répéter que j'ai cette idée, on finira peut-être par me la faire
venir, on me poussera à tenter l'entreprise. Alors, «si je suis bien
rossé et obligé de rentrer chez moi», au moins la question sera-t-elle
décidée une fois pour toutes; elle le sera aussi dans un autre sens, si
la guerre tourne à mon avantage. Cependant, fallait-il renoncer à tout
espoir de prévenir cette extrémité? N'existait-il pas quelque moyen de
dissiper le malentendu, en dehors des sacrifices territoriaux auxquels
Tchernitchef avait fait allusion en termes sibyllins? A l'énigme qui lui
avait été proposée par deux fois et qu'il craignait d'avoir trop
devinée, Napoléon finit par opposer une série de contre-propositions
fermes: offre d'ajouter à Erfurt autant de territoire allemand qu'il en
faudrait pour constituer au duc d'Oldenbourg un apanage pleinement égal
à la principauté confisquée; offre de reprendre et de signer la
convention portant garantie contre le rétablissement de la Pologne, dans
les termes où elle avait été naguère proposée par la France. En échange
de cette grave concession, Napoléon ne demandait qu'une chose, c'était
que la Russie renonçât à brûler nos produits; après quoi, il proposerait
un désarmement simultané. Il pria Tchernitchef de communiquer ses offres
à qui de droit, sans perdre un instant, et comme il était loin
d'accorder tout ce que la Russie paraissait réclamer, il essaya de
combler la différence par de grands ménagements dans la forme. Jusqu'à
la fin de l'entretien, qui dura en tout quatre heures et demie, il
combla Tchernitchef de paroles amicales et flatteuses, honorant le Tsar
dans la personne de son émissaire.

Les jours suivants, il sembla qu'un mot d'ordre fût tombé de haut dans
les milieux officiels, recommandant de bien traiter l'aide de camp
voyageur, de lui rendre son séjour à Paris agréable et plaisant. Ce fut
dès lors, chez la plupart des personnages appartenant à la cour, un
empressement à lui faire fête. Chacun se mit à l'attirer, à le choyer;
le prince de Neufchâtel le pria d'assister à un concert intime, donné
devant une vingtaine d'élus: la princesse Pauline eut permission de
l'inviter, comme autrefois, «à ses petites soirées».

Ce jeu souple et câlin allait être brusquement dérangé par
l'intervention inopportune d'un ministre. On sait à quel point la
curiosité remuante de Tchernitchef et ses allures de furet inquiétaient
le général Savary, duc de Rovigo. Ce grand maître de la police avait
respiré en voyant Tchernitchef repartir pour la Russie, mais son
soulagement avait été de courte durée: quels n'avaient pas été son émoi,
son indignation, en apprenant que l'officier suspect n'avait fait que
toucher barres à Pétersbourg, comme s'il y fût allé uniquement «pour
changer de chevaux[174]», et qu'il revenait effrontément à Paris
poursuivre ses manoeuvres! La manière dont il y était accueilli, le
bruit fait autour de son arrivée, la bienveillance qu'on lui témoignait
et dont il ne manquerait pas d'abuser, achevèrent de désoler et de
scandaliser l'ombrageux ministre, qui ne connaissait point les dessous
de la politique impériale. Réagissant contre l'universelle faiblesse, il
crut devoir montrer les dents et faire autour de nos secrets militaires
le bon chien de garde.

[Note 174: _Mémoires de Rovigo_, V, 129.]

Tchernitchef fut averti de sa part que trop de curiosité pourrait lui
nuire: qu'il s'amusât de son mieux à Paris, sans se mêler d'autre chose,
tel était le conseil qu'on avait à lui donner. Sentant la pointe,
Tchernitchef paya d'audace, commença par le ministre de la police sa
tournée de visites et se montra à lui fort affecté d'injurieux soupçons.
Pour mettre désormais sa conduite à l'abri de toute interprétation
fâcheuse, il demanda à Savary, avec un air de candeur, de lui tracer un
plan de conduite et de lui indiquer les maisons à fréquenter.

Jouant au plus fin, Savary feignit d'accueillir ses protestations avec
une crédulité débonnaire, prodigua au visiteur «caresses et attentions»,
«l'embrassa à plusieurs reprises[175]», mais dès le lendemain lui
décocha un nouveau trait de sa façon. Cette fois, l'arme qu'il employa
fut la presse. Pour dissiper l'engouement qui se déclarait de plus belle
en faveur du jeune étranger et qui lui rouvrait toutes les portes, pour
rabattre son assurance et le ramener au simple rôle de courrier, il
imagina, par un persiflage inséré en bon lieu, de le disqualifier en
quelque sorte et de le ridiculiser aux yeux du public.

[Note 175: Rapport cité aux pages 128 et suiv.]

L'ex-_Journal des Débats_, transformé en _Journal de l'Empire_, devenait
de plus en plus un _Moniteur_ officieux, moins solennel que l'autre et
plus littéraire. C'était là que l'administration faisait passer des
notes, des allusions propres à orienter l'esprit public; l'expression de
toute pensée libre s'y était effacée devant ce journalisme d'État. Le 12
avril, on put lire en deuxième page un article d'une colonne et demie,
non signé, intitulé: _les Nouvellistes_. Le ton en était humoristique et
plaisant: l'auteur anonyme citait un passage fort piquant des _Lettres
persanes_ sur les nouvellistes du dernier siècle et en faisait
l'application à ceux du temps présent: ces derniers ne se montraient-ils
point les dignes émules de leurs devanciers par leur tendance à émouvoir
inconsidérément l'opinion, par leur manie de tout grossir, choses et
hommes, de pronostiquer sans cesse des événements formidables et de
transformer en personnage de haute marque le plus mince porteur de
lettres?

«Après avoir vingt fois précipité le Nord sur le Midi, ou l'Europe sur
l'Asie, après avoir assemblé plus d'armées en Pologne que toutes les
puissances de la terre n'ont de bataillons, après avoir fait venir de
l'artillerie du Kamtchatka et levé des escadrons de rennes en Laponie,
ils passent de ces prodiges à l'exagération des événements les plus
vulgaires: ils les travestissent de la manière la plus ridicule... Il y
a tel officier étranger dont ils ont mesuré l'importance sur le nombre
de postes qu'il a parcourues depuis six mois; ils ont calculé savamment
que le chemin qu'il a fait en moins d'une année pourrait embrasser deux
ou trois fois le tour du monde; d'où ces messieurs concluent que le
présent est gros de l'avenir, et qu'on ne voyage pas si vite, si loin et
si souvent, sans être chargé de la destinée de deux empires et de cinq
ou six royaumes.

«On pourrait cependant les tranquilliser en leur rappelant une anecdote
connue. Le prince Potemkin, qui, de son temps, donnait aussi de
l'exercice à l'imagination des nouvellistes, avait parmi ses officiers
un major nommé Bawer, l'un des hommes du dernier siècle qui ont le plus
occupé les gazetiers d'Allemagne et les postillons de Russie. On le
voyait sans cesse sur les routes les plus opposées, courant de
l'embouchure du Danube à celle de la Néva, et de Paris aux confins de la
Tartarie. Les politiques de café, témoins de tous ces mouvements,
rêvaient déjà la renaissance de l'ancienne Grèce, le rétablissement du
royaume de Tauride, la conquête de Constantinople, ou même quelques-unes
de ces grandes émigrations du Nord qui jadis couvraient de ruines
l'occident et le midi de l'Europe. Veut-on savoir quelles étaient les
missions secrètes du major Bawer? De retour de Paris, où il venait de
choisir un danseur, le prince l'envoyait chercher de la boutargue[176]
en Albanie, des melons d'eau à Astrakan ou des raisins en Crimée. Cet
officier, passant sa vie sur les grands chemins, craignait de s'y rompre
le cou et demandait une épitaphe: un de ses amis lui fit celle-ci, qui
pourra servir à quelques-uns de ses successeurs:

      «Ci-gît Bawer, sous ce rocher;
          Fouette, cocher.»

[Note 176: Sorte de _caviar_ préparé avec des oeufs de poisson
salé.]

L'article fit grand tapage. Cette manière de présenter l'envoyé d'un
souverain officiellement allié, un colonel en mission, sous les traits
d'un postillon qui s'en faisait accroire, toujours allant, toujours
courant, passant dans un claquement de fouet et un bruit de grelots, fut
jugée en général le comble du mauvais goût et de l'irrévérence. Mais nul
n'en fut plus courroucé que l'Empereur. Ainsi, c'était le chef de sa
police qui prenait sur lui de contrecarrer sa politique de ménagements
et d'exaspérer des susceptibilités déjà trop en éveil. Cette guerre que
tous ses efforts tendaient à éloigner, il allait peut-être l'avoir tout
de suite sur les bras, par la faute et l'ineptie d'un de ses ministres.

Il manda le duc de Rovigo et le tança furieusement: «Voudriez-vous me
faire faire la guerre? lui disait-il. Mais vous savez que je ne la veux
pas, que je n'ai rien de prêt pour la faire[177].» Et derechef ordre fut
donné au duc, en termes absolus cette fois et péremptoires, de rentrer
ses crocs, de laisser Tchernitchef parfaitement tranquille, libre
d'«aller, venir, voir, écouter».--«Il n'y manquait que l'ordre de le
faire informer moi-même», ajoutait plus tard Savary d'un ton boudeur, au
souvenir de sa mésaventure[178].

[Note 177: _Mémoires de Rovigo_, V, 132-135.]

[Note 178: _Id._, 133.]

L'Empereur ne se borna pas à des véhémences de parole et à de
rigoureuses prescriptions pour l'avenir. Au-dessous du ministre qu'il
n'entendait point découvrir aux yeux du public et sacrifier, il voulut
trouver des coupables à punir. Il tint à savoir qui avait rédigé
l'article: on lui nomma Esmenard, aventurier de lettres, retraité dans
l'administration de la police, où il exerçait les fonctions de censeur:
c'était la plume habituée à biffer impitoyablement chez autrui tout
passage suspect qui s'était risquée à tracer, dans une feuille
officieuse, de suprêmes inconvenances. Un fait plus singulier, resté
dans l'ombre à cette époque, achève de caractériser et de juger le
personnage. Esmenard s'employait à démasquer les espions, mais ne
négligeait pas à l'occasion de les servir. Il entretenait des relations
plus que suspectes avec certaines légations et faisait volontiers
commerce de papiers d'État: il paraît avoir conclu avec Tchernitchef
lui-même quelques affaires de ce genre. Seulement, trompant l'agent
russe sur la qualité de la marchandise vendue, il lui annonçait des
documents authentiques et les lui produisait faux[179]. Il vivait ainsi
de méfaits divers, dans une impunité tranquille: ce fut un excès de zèle
qui le perdit, et l'article du 12 avril lui fut fatal. L'Empereur le
cassa aux gages et l'envoya réfléchir à quarante lieues de Paris sur
l'inconvénient de trop bien servir les rancunes ministérielles[180]. Le
rédacteur en chef du journal, Étienne, fut pour trois mois suspendu de
ses fonctions.

[Note 179: On verra plus loin, au ch. VIII, un exemple de ce genre
de trafic.]

[Note 180: Il profita de son exil pour faire un voyage en Italie et
y périt d'un accident de voiture.]

Par ces mesures prises avec éclat, Napoléon comptait atténuer l'effet
que produirait en Russie l'article malencontreux, assurer davantage
celui de ses contre-propositions: il espérait éviter toute altération
plus profonde des rapports, tandis qu'il réfléchirait à tête reposée aux
vagues ouvertures de Tchernitchef et préparerait pour son nouvel
ambassadeur en Russie des instructions appropriées.

Il n'en eut pas le temps. Encore une fois, les événements vinrent le
surprendre et le saisir. Brusquement, il fut assailli par une nuée de
nouvelles plus inquiétantes les unes que les autres; pendant quatre ou
cinq jours, correspondant au milieu d'avril 1811, elles se succédèrent
sans relâche et d'heure en heure, se pressant, s'accumulant, arrivant de
tous les points de l'horizon. En particulier, la correspondance de
Varsovie prenait une gravité inattendue. Notre légation ne se bornait
plus à recueillir des rumeurs grossissantes: elle avait obtenu des
notions décisives, reçu de stupéfiantes confidences, et ses rapports,
concordant avec les mille cris d'alarme qui montaient vers l'Empereur
dans un formidable unisson, portèrent la crise à son point culminant.



III

Depuis un mois, un nouvel agent représentait la France à Varsovie, en
qualité de ministre résident: M. Bignon, précédemment employé à Bade,
avait été désigné pour occuper ce poste d'observation. C'était un petit
homme singulièrement actif, remuant, fureteur, plein d'intelligence et
de zèle, passionné pour le service et la gloire de l'Empereur. En
arrivant dans le pays, il avait été d'abord comme étourdi par un tumulte
de voix confuses et discordantes. Tout le monde lui parlait à la fois:
dans les salons, dans les bureaux, dans les états-majors, chacun
prétendait le mettre au courant des projets russes, mais ces avis
différaient essentiellement. Au milieu de cet assourdissant vacarme,
parmi tant de renseignements contradictoires, M. Bignon avait peine à se
reconnaître, lorsque le premier personnage de l'État, le prince Joseph
Poniatowski en personne, lui fournit des données d'une importance et
d'une précision telles qu'il était impossible à un agent français de ne
s'en point émouvoir.

Le 29 et le 30, deux longues conversations s'étaient engagées entre
Poniatowski et le ministre de France. D'abord, le prince Joseph
s'attacha à bien établir qu'il demeurait en pleine possession de son
sang-froid, qu'il se défendait contre l'exaltation propre à ses
compatriotes et souvent nuisible à la rectitude de leur jugement:
suivant lui, on ne devait point attribuer ses paroles «à ce zèle
indiscret qui grossit le danger pour accélérer le secours et qui,
peut-être, veut amener un éclat en ayant l'air de le craindre[181]».
Cette précaution prise, il entra en matière. D'un ton calme et pénétré,
avec l'accent d'une conviction indéracinable, il dit que le duché avait
été tout récemment à deux doigts de sa perte: que l'empereur Alexandre
avait eu l'intention de l'assaillir, d'y jeter une armée, d'appeler cet
État à se fondre dans une Pologne unie et rivée à la Russie; cette
absorption eût été le premier acte d'une grande guerre contre la France.
Et Poniatowski d'ajouter qu'il ne parlait point par ouï-dire, d'après de
simples présomptions, d'après des indices plus ou moins sûrs: il avait
eu la preuve matérielle de ce qu'il avançait: il l'avait vue et touchée,
tenue entre ses mains. Il savait les desseins de l'empereur Alexandre
avec la même certitude qu'il connaîtrait les intentions de l'empereur
Napoléon «s'il avait lu les lettres de Sa Majesté[182]»: impossible de
faire entendre plus clairement, à moins de le dire en propres termes,
que les instructions données par Alexandre à ses partisans en Pologne
lui avaient été communiquées mot pour mot, et que l'écriture même du
Tsar avait passé sous ses yeux.

[Note 181: Bignon à Champagny, 29 mars 1811.]

[Note 182: Bignon à Champagny, 29 mars 1811.]

Sur l'origine de la découverte, il demeurait aussi réservé qu'il se
montrait affirmatif sur le fait en lui-même. On sentait qu'il ne voulait
point nommer et compromettre l'auteur de ces poignantes révélations. Il
parlait de circonstances providentielles, d'«un miracle[183]», qui
l'avait éclairé sur le péril national. Par qui s'était opéré ce miracle?
On doit se rappeler que les instructions d'Alexandre à l'homme de
confiance chargé de préparer l'entreprise, c'est-à-dire au prince Adam
Czartoryski, comportaient et nécessitaient une certaine dose
d'indiscrétion: le prince Adam avait dû pressentir quelques membres
éminents de la noblesse et de l'armée, puisque tout dépendait de leur
assentiment. Avait-il jugé indispensable de s'ouvrir à Poniatowski
lui-même et de sonder ses dispositions, au risque de tout compromettre?
Avait-il pensé que l'intérêt supérieur de la patrie, dont les destinées
allaient se jouer, lui commandait de consulter l'homme qui en semblait
l'incarnation vivante? La communication avait-elle été volontaire ou
fortuite, directe ou indirecte? Autant de points qui restent dans
l'ombre. Il n'en est pas moins certain que les pièces auxquelles
Poniatowski faisait allusion et dont il avait eu connaissance, étaient
les propres lettres de l'empereur Alexandre à Czartoryski, les deux
lettres en date des 25 décembre et 30 janvier, celles dont le Tsar avait
fait pendant près de trois mois la base et le pivot de sa politique.

[Note 183: _Id._, 30 mars 1811.]

Ce qui ne permet aucun doute, c'est la concordance qui existe entre les
révélations de Poniatowski à Bignon, telles qu'elles se trouvent
relatées dans la correspondance de ce dernier[184], et le contenu des
lettres: il suffit de collationner les deux textes pour que l'analogie
se manifeste en toute évidence: à quelques variantes près, ce sont mêmes
pensées, mêmes expressions. Dans le langage de Poniatowski, tout se
retrouve de ce qu'Alexandre avait indiqué et détaillé au prince Adam:
promesse d'accorder aux Polonais la plus large autonomie et une
constitution libérale, espoir fondé sur la coopération de la Prusse,
perspective d'un soulèvement universel en Europe contre le despotisme
impérial, mise en mouvement de deux armées russes destinées à s'ébranler
l'une après l'autre; enfin, nécessité d'une adhésion préalable et
formelle des chefs varsoviens à leur changement de condition. Au dire de
Poniatowski, cette réserve ressortait des termes de la seconde lettre,
et nous avons vu qu'elle était en effet particulièrement explicite et
comme interprétative de la première: Alexandre, s'y faisant mieux
comprendre, se déclarait prêt à entrer en campagne, mais exigeait que
les Varsoviens lui adressassent au préalable une sorte d'invitation à
venir et à les recevoir sous ses lois.

[Note 184: Dépêches des 29, 30 et 31 mars 1811, avec les pièces
jointes.]

Poniatowski savait que cet appel ne s'était nullement produit, que le
concours espéré par les Russes leur avait fait défaut, que ce mécompte
avait empêché l'exécution immédiate de l'entreprise. Actuellement,
d'après des informations plus récentes, les dispositions d'Alexandre
demeuraient problématiques: il semblait incliner à une politique
d'expectative et d'inertie armée, mais rien n'indiquait qu'il s'y fût
fixé. Le danger, qui avait certainement existé, n'avait pas disparu et
s'était tout au plus éloigné: il pouvait se rapprocher d'un instant à
l'autre et fondre sur Varsovie[185].

[Note 185: Bignon à Champagny, 30 et 31 mars.]

Tout concourait à donner cette impression, la présence dans le pays de
nombreux émissaires lancés par la Russie en avant-garde, un effort
visible pour travailler et égarer l'opinion, le bruit répandu d'une
reconstitution nationale par le bienfait de l'autocrate, enfin et
surtout l'accumulation progressive des forces russes en avant du
grand-duché. Les officiers et chefs de poste qui faisaient sentinelle
sur la frontière, les agents déguisés qui se hasardaient à la franchir,
envoyaient des bulletins terrifiants: à Varsovie, les pouvoirs publics,
le ministère de la guerre, la légation de France étaient assiégés de ces
avis; Poniatowski passait ses jours et ses nuits à en opérer le
dépouillement: il communiquait ensuite à Bignon les pièces mêmes ou leur
analyse. Sans doute, beaucoup de ces récits variaient entre eux et
portaient la trace de l'«exagération polonaise»: le tempérament même de
la nation s'opposait à toute constatation précise: «Il n'est pas,
écrivait judicieusement Bignon, jusqu'à l'espion le plus vulgaire qui,
au lieu de donner simplement la note de ce qu'il a vu, ne fasse un roman
d'armée à sa façon[186].» Néanmoins, comme tous les rapports
s'accordaient en certains points, il était possible de dégager quelques
certitudes approximatives. Suivant toutes probabilités, on avait en face
de soi cent soixante mille hommes, peut-être deux cent mille,--tel était
en réalité le chiffre exact, d'après les aveux mêmes d'Alexandre. Une
partie de ces masses s'était rapprochée de la frontière. Dans les
districts les plus avancés de la Lithuanie, de la Volhynie et de la
Podolie, sur toute la lisière occidentale de ces provinces, les routes
se couvraient de régiments en marche, les moindres hameaux regorgeaient
de troupes, des divisions parcouraient le pays, évoluaient, passaient
d'un point à l'autre, changeant continuellement de place, comme si elles
eussent voulu déconcerter l'observateur par cette mobilité et échapper à
tout dénombrement. Et ces mouvements divers, ondoyants, difficiles à
suivre, surgissant par intervalles de l'obscurité, se confondaient aux
yeux des Polonais dans une vision d'épouvante. Vivant dans un cauchemar,
il leur semblait qu'une ombre menaçante s'était dressée devant eux et
les opprimait; ils la voyaient s'allonger démesurément, s'élever
au-dessus de leur tête, se rapprocher, prendre les traits d'un colosse
qui se laissait tomber sur eux de toute sa hauteur, pour les écraser de
sa masse.

[Note 186: _Id._, 30 avril.]

Par des dépêches presque quotidiennes, Bignon signalait à son
gouvernement ces angoisses et les notait au jour le jour; il
transmettait tous les documents en bloc, sans prendre le temps d'opérer
dans ce fatras un triage et de démêler le vrai du faux, hésitant encore
à formuler une appréciation d'ensemble et à porter un jugement[187].
Quant à Poniatowski, voyant les semaines s'écouler sans amener de
détente, effrayé de sa responsabilité, il ne se bornait plus à informer
notre légation: c'était à l'Empereur même qu'il voulait aller et parler,
dût-il quitter un instant son poste pour chercher du renfort. Il venait
de se faire désigner comme envoyé extraordinaire et complimenteur
officiel à l'occasion de la naissance du roi de Rome; cette mission lui
serait un prétexte pour accomplir à Paris un rapide voyage. En
attendant, il répandait partout l'alarme, et, depuis Varsovie jusqu'à
l'Elbe, l'inquiétude gagnait de proche en proche: la cour de Dresde
s'affolait: à Vienne, il n'était bruit que de l'apparition imminente des
Russes au bord de la Vistule; à Hambourg, l'imperturbable Davout
n'échappait plus aux atteintes de l'émotion ambiante. Il admettait
maintenant la possibilité «d'un événement[188]», demandait des ordres,
traitait moins les craintes des Polonais d'hallucinations et de
rêveries. Au reste, des renseignements de toute provenance s'accordent à
prouver que ces fous ont mieux vu que les sages, que la Russie a réuni
et persiste à diriger contre eux toutes ses forces. Il résulte d'avis
multiples que les troupes rappelées de Finlande et de Turquie ont
rejoint sur le Bug et le Dniester la masse principale, que celles
d'Odessa et de Crimée refluent maintenant dans la même direction: il
n'est pas, suivant quelques rapports, jusqu'à la Sibérie qui n'envoie
ses lointaines réserves[189]. A l'aspect de la puissance russe
continuant à se replier et à se ramasser sur elle-même comme pour
prendre un subit élan, qui pourrait affirmer que l'empereur Alexandre a
totalement abandonné ses projets, qu'il n'est pas à la veille d'un
nouvel entraînement? Le duché et ses entours, les deux rives de la
Vistule, les approches de Dantzick, tous les pays dont se compose notre
première ligne de défense, restent en péril d'invasion.

[Note 187: Bignon à Champagny, 5, 6, 8, 9, 10, 11, 13, 15, 17, 20
avril 1811.]

[Note 188: Davout à l'Empereur, 11 avril. Archives nationales, AF,
IV, 1653.]

[Note 189: Correspondances de Suède et de Turquie, avril 1811:
lettres de Davout, 31 mars, 11, 14, 16, 25, 28, 30 avril, lettres
jointes de Poniatowski, rapport à la cour de Saxe, rapport venu de
Stockholm. Archives nationales, AF, IV, 1653.]



IV

Napoléon prit immédiatement ses dispositions de combat, comme si la
guerre eût dû éclater le lendemain. Trois jours de suite, le lundi de
Pâques 15 avril, le 16, le 17, sans qu'il cesse de vaquer aux devoirs
extérieurs de la souveraineté, de recevoir les ambassadeurs et les
députations qui viennent le féliciter pour la naissance de son fils, il
impose à sa pensée un travail ininterrompu: il prévoit, calcule,
combine, ordonne. En ces jours de fête et de loisir où la population de
Paris se répand dans les rues et jouit du printemps, où la foule
s'amasse aux abords des Tuileries pour apercevoir et saluer
l'Impératrice qui fait sur la terrasse du bord de l'eau sa première
sortie, où les conversations du public roulent sur les solennités
annoncées à l'occasion du baptême, une agitation invisible au dehors,
une fièvre de travail règne dans les ministères et les bureaux. Le
personnel de la guerre et des affaires étrangères est sur pied, occupé
jour et nuit à rédiger des ordres de marche, à préparer des décrets:
d'heure en heure des instructions partent du cabinet impérial, des
courriers s'envolent dans toutes les directions, vers Dantzick,
Varsovie, Hambourg, Dresde et Milan.

Le plus pressant des soins à prendre était de mobiliser et de concentrer
l'armée varsovienne. Il faut que vingt-quatre heures après l'arrivée du
premier courrier tous les ordres soient donnés pour réunir les troupes,
compléter les effectifs, monter la cavalerie, atteler l'artillerie,
mettre les places en état de défense; il faut que l'armée se rassemble
rapidement sur une position bien choisie, en évitant de s'éparpiller et
de s'offrir dispersée aux atteintes de l'adversaire. Que l'on se mette
donc à l'oeuvre, résolument, sans tarder d'un instant, sans s'inquiéter
de la dépense: «Ce n'est pas le moment, écrit Napoléon au roi de Saxe,
où Votre Majesté doit regarder à un million[190].» Surtout, que chacun
conserve son sang-froid et se pénètre bien de cette idée que rien n'est
perdu, quand même les Russes arriveraient à Varsovie: en 1809, les
Autrichiens ont occupé Munich, et la Bavière n'en est pas moins sortie
intacte de cette épreuve.

[Note 190: _Corresp._, 17612.]

Aussi bien, l'Empereur ne se paye point d'illusions: il sait que les
cinquante mille hommes de Poniatowski, appuyés sur des forteresses en
ruine ou sur des ouvrages à peine ébauchés, ne sauraient arrêter
longtemps les masses moscovites: il sait également que Davout ne peut
plus arriver à temps sur la Vistule et couvrir le duché. Au point où en
sont les choses, la ligne de la Vistule est perdue, si l'attaque se
prononce; il convient donc de reporter en arrière notre véritable base
d'opérations, et Napoléon, tout en ordonnant la résistance, prévoit et
prépare l'évacuation de la principauté varsovienne.

L'essentiel est de ne céder que le terrain, de sauver les armes, les
munitions, les administrations, les archives, et de faire en sorte que
l'État tout entier émigré avec l'armée. À mesure que les Russes
avanceront, la grosse artillerie, les objets les plus importants, seront
mis sur bateaux et expédiés à Dantzick par la Vistule. Avec son vaste
système de fortifications et sa garnison déjà imposante, Dantzick leur
ouvre un refuge. Dès à présent, l'Empereur arrête sur l'Oder les convois
d'armes destinés au duché, afin que ce précieux outillage n'aille point
tomber aux mains de l'envahisseur. Quant à l'armée varsovienne, il lui
prescrit de se ménager une ligne de retraite vers l'Allemagne, d'y
échelonner des poudres et des subsistances, afin qu'elle puisse, après
avoir honorablement tenu tête en avant et autour de la capitale, se
replier à pas mesurés et en fière contenance jusqu'à l'Oder: c'est là
que doit commencer réellement et s'asseoir la résistance.

Au premier avis de l'invasion, Davout se portera sur l'Oder avec tout
son monde: il déploiera ses divisions en arrière du fleuve, en les
appuyant aux places de Stettin, Custrin et Glogau: il recueillera
l'armée varsovienne, qui prendra rang dans la sienne et grossira ses
effectifs: à sa droite, deux divisions saxonnes, rapidement mobilisées
et accourues de Dresde, viendront appuyer et prolonger sa ligne; à sa
gauche, la garnison de Dantzick, avec laquelle il aura à se tenir en
communication, lui servira de poste avancé; il pourra ainsi, dès le 1er
juin, opposer près de cent cinquante mille soldats aux deux cent mille
Russes dont les baïonnettes scintillent au bord de la frontière. Pour
des hommes commandés par le duc d'Auerstædt, prince d'Eckmühl, se
trouver trois contre quatre, c'est avoir presque la certitude de
vaincre.

D'ailleurs, Davout sera promptement secouru. Les quatrièmes et sixièmes
bataillons de ses régiments, déjà mis en route, vont lui arriver: des
divisions de cuirassiers s'élanceront à toute bride au delà du Rhin et
de l'Elbe. Dans les vallées du Tyrol et de la haute Italie, un corps de
quarante à cinquante mille hommes, demandé d'urgence à Eugène, va se
former, se tenir prêt à passer les Alpes au 15 mai, à traverser
l'Allemagne du sud-ouest au nord-est, à s'élever rapidement jusqu'à
l'Oder par cette marche oblique. En même temps, l'Empereur lui-même
apparaîtra en Allemagne, amenant un corps qui se rassemble en Hollande,
amenant sa garde, amenant toutes ses forces disponibles, et poussera
droit à l'Oder; là, joignant Davout et le relevant de faction, prenant
le commandement en chef, il franchira le fleuve pour reconquérir le
terrain abandonné, rejeter les Russes en deçà de leurs limites et
châtier leur audace[191].

[Note 191: _Corresp._, 17607 à 17609, 17611 à 17613, 17617, 17619 à
17623.]

Malgré la lucidité d'esprit merveilleuse avec laquelle il concevait tous
ces mouvements, malgré l'aisance souveraine avec laquelle il gouvernait
ses préparatifs, malgré la confiance qu'il essayait d'inspirer aux
autres, Napoléon n'en restait pas moins violemment préoccupé et dans une
certaine mesure déconcerté. Ses projets renversés, la guerre anticipant
d'une année sur ses prévisions, l'avantage et le prestige de l'offensive
passant à l'adversaire, la campagne de 1809 à recommencer dans de pires
conditions et contre un ennemi plus redoutable, voilà ce qu'il
apercevait nettement dans les bulletins d'alarme qui envahissaient son
cabinet. Et cette guerre à brève échéance, en temps et lieu inopportuns,
lui est tellement odieuse qu'il s'obstine encore et plus fortement à
l'espoir de la prévenir, tout en se préparant à y faire face. En dépit
des témoignages qui éclatent à sa vue, il a peine toujours à croire ce
qu'on lui rapporte de l'empereur Alexandre: tant de hardiesse le confond
chez un prince qu'il s'est habitué à considérer comme faible et
irrésolu: «Si la Russie,--se dit-il,--n'avait affaire qu'au grand-duché,
je suppose qu'elle pourrait se divertir d'un coup de main; mais, dans
l'état actuel des choses, elle doit voir cette entreprise sous un point
de vue plus sérieux[192].» Après tout, si l'empereur Alexandre a failli
se jeter sur le duché, c'était peut-être l'excès de la peur qui le
précipitait à cette audace. Le fait qu'au lieu de donner suite à son
extraordinaire projet, il a envoyé Tchernitchef à Paris avec mission
d'entamer quelques pourparlers, prouve qu'il préférerait à la guerre une
garantie de sécurité. Mais en quoi peut consister cette garantie? Que
veut la Russie, que réclame-t-elle en fin de compte? Les timides
énonciations de Tchernitchef sont-elles le premier ou le dernier mot de
sa cour? Alexandre prétend-il réellement se faire céder le duché en
totalité ou en partie? En ce cas, aucun accord n'est possible, et il
faudra se battre. Mais peut-être le Tsar se contenterait-il d'un gage
moins onéreux pour la France? C'est ce qu'il importe d'éclaircir à tout
prix, au plus vite. Et précipitamment, avec une ardeur un peu fébrile,
Napoléon cherche à s'enquérir. Pendant les trois jours où il accumule
sans relâche des dispositions militaires, il tente parallèlement des
démarches interrogatrices, pousse de tous côtés des reconnaissances,
afin de savoir où, comment et sur quelle base il pourra négocier.

[Note 192: Lettre au roi de Saxe. _Corresp._, 17612.]

Dès le début de la crise, le 15 avril, il trace le canevas d'une dépêche
pour son ambassadeur en Russie. Caulaincourt n'a pas encore été déchargé
de ses fonctions par l'arrivée de son successeur: c'est à lui que
s'adressent ces lignes inédites. Il est de toute nécessité que cet
ambassadeur soit tiré de sa quiétude, instruit du danger, et qu'il tire
au clair les véritables désirs de la Russie, afin que l'on puisse, s'il
y a lieu, traiter, s'entendre et ramener le calme.

«Monsieur le duc de Cadore,--écrit Napoléon en revenant premièrement sur
l'incident de presse,--je désire que vous expédiiez aujourd'hui pour la
Russie un courrier par lequel vous ferez connaître au duc de Vicence que
j'ai vu avec indignation l'article du _Journal de l'Empire_ qui semblait
singer M. de Tchernitchef, qu'on assure que cet article a été fait avant
l'arrivée de cet officier, et que l'insertion n'en avait été retardée
que par des circonstances du journal; mais je n'en ai pas moins fait
destituer le sieur Esménard, qui était chargé de la surveillance des
journaux; que je l'ai envoyé à quarante lieues de Paris; qu'il (le duc
de Vicence) pourra donner connaissance de cette notification au grand
chancelier, cependant indirectement et comme une nouvelle. Vous ferez
connaître au duc de Vicence qu'il est mal instruit des nouvelles de
Russie, que de Moldavie et de Finlande les troupes affluent sur la
frontière de Pologne, et qu'il paraît qu'on lui fait mystère de tous ces
mouvements; que cependant il est nécessaire de savoir ce que l'on veut,
parce que cet état de choses qui nous oblige à armer est fort coûteux;
que dans ses dépêches il n'y a rien de positif; que, quant à moi, je ne
me plains en rien de la Russie et je ne veux rien. Aussi je n'ai point
armé comme elle; qu'il faudrait donc savoir ce qu'elle veut pour faire
tant d'armements; que je désire qu'avant de revenir il ait quelques
explications là-dessus et puisse savoir quels moyens il y a de faire
renaître la confiance[193].»

[Note 193: Archives nationales, AF, IV, 910.]

La réponse de Caulaincourt, à la supposer rapide et concluante,
n'arriverait que dans un mois au plus tôt ou six semaines. Un mois,
c'est un délai bien long pour l'impatience de l'Empereur, en ces jours
d'émotion et d'alarme où toute heure perdue risque d'entraîner
d'irréparables conséquences. Est-il nécessaire d'aller chercher si loin
le secret de la Russie? À Paris, quelqu'un le possède suivant toutes
probabilités, mais hésite peut-être à le livrer. Peut-être Tchernitchef,
effrayé de l'accueil fait à ses allusions concernant le duché et
Dantzick, n'a-t-il point osé, dans sa conversation avec l'Empereur,
indiquer ce qu'accepterait finalement son maître, quel serait le minimum
indispensable de concessions et de garanties. En revenant à lui, on
arrivera sans doute, à force de cajoleries et de sollicitations, à lui
tirer des lèvres une proposition à la fois réduite et ferme, qu'il a
reçu ordre apparemment de tenir en réserve et de ne présenter qu'après
beaucoup d'instances.

En ce même jour du 15 avril, Tchernitchef était invité à un dîner
d'apparat au ministère des relations extérieures. Rentrant chez lui à la
fin de la soirée, il fut étonné d'apprendre qu'en son absence le grand
maréchal du palais, le général Duroc, duc de Frioul, avait passé par
deux fois à sa porte. Ce haut émissaire était venu, lui dit-on, d'abord
pour l'inviter à chasser le jour d'après avec Sa Majesté, ensuite pour
lui parler d'affaires. La chasse du lendemain devait avoir lieu dans la
forêt de Saint-Germain et serait particulièrement brillante: on y
verrait figurer «le grand-duc de Wurtzbourg, le roi de Naples, le prince
Borghèse, le prince vice-roi, plusieurs maréchaux et généraux, plusieurs
dames de la cour[194]». Convier Tchernitchef à cette réunion, c'était le
distinguer et lui faire honneur; c'était aussi se ménager avec lui
l'occasion d'entretiens familiers[195].

[Note 194: _Journal de l'Empire_, 19 avril 1811.]

[Note 195: Les détails et extraits qui suivent, jusqu'à la page 152,
sont tirés du rapport de Tchernitchef précédemment mentionné.]

Le lendemain, Tchernitchef fut l'un des premiers au rendez-vous de
chasse, indiqué comme d'habitude dans un pavillon situé en plein milieu
des bois. Les invités, les équipages, la vénerie commençaient à se
rassembler. Le grand maréchal arriva de bonne heure et essaya de remplir
auprès de Tchernitchef la commission dont il n'avait pu s'acquitter la
veille. Il lui dit que l'empereur Napoléon, «supposant ne pas lui avoir
laissé le temps de s'acquitter de toutes les communications que Sa
Majesté Russe avait pu le charger de faire, avait donné l'ordre de
reprendre avec lui la discussion des mêmes objets et d'écouter s'il
n'avait pas quelque proposition à faire». Les vains efforts de Duroc
pour obtenir une réponse furent interrompus par l'arrivée de l'Empereur,
venant à la rescousse: il parut enchanté de revoir Tchernitchef et, pour
commencer, se mit à l'entourer d'une sollicitude quasi paternelle.

«Je fus d'abord désigné--écrivait quelques jours après le jeune
officier--pour être du petit nombre des personnes admises à déjeuner
avec Sa Majesté. À table, me trouvant très pâle, elle me questionna avec
beaucoup d'intérêt sur ma santé, me recommanda de me soigner et en
général m'adressa fort souvent la parole.» Après le déjeuner, on monta à
cheval, les chiens furent découplés, la bête lancée, les appels du cor,
éclatant en joyeuses fanfares, annoncèrent l'attaque, et la compagnie
des chasseurs, souverains, grands dignitaires français et étrangers,
cavaliers en habit vert galonné d'or, dames en élégantes calèches de
poste, se lança dans les profondeurs de la forêt, sous les arceaux de
verdure naissante.

Pendant la chasse, Napoléon interrompit plusieurs fois ses galops
effrénés pour se rapprocher du groupe de cavaliers où se tenait le jeune
Russe et placer avec affectation des remarques qui devaient lui être
agréables. «Je l'entendais--continue celui-ci dans son rapport au
Tsar--dire à très haute voix aux personnes de sa suite qu'on lui avait
préparé un bien grand plaisir pour la journée: c'était de lui faire
monter deux chevaux que Votre Majesté lui avait donnés, prônant fort
longuement leurs qualités et leur bonté. Feignant alors de m'apercevoir,
il vint à moi pour m'en parler et me demanda ce que Votre Majesté avait
fait de ceux qu'il lui avait offerts: sur ma réponse qu'ils se
trouvaient aux haras, il me dit qu'il aurait mieux aimé qu'elle les
montât, parce que cela l'aurait rappelé à son souvenir.»

Peu de temps après cette digression sentimentale, l'Empereur fit de
nouveau halte et, laissant la meute et les piqueurs continuer sans lui
la poursuite, permit à ses invités quelque repos. Tandis qu'à distance
plus ou moins grande, dans les bois environnants, les péripéties de la
chasse se continuaient et se déplaçaient, tandis que tour à tour
retentissaient toutes proches ou mouraient au loin les errantes
sonneries, il piqua droit sur Tchernitchef, qui causait à ce moment avec
le comte de Wrède, et interrompit ce colloque par une brusque et franche
apostrophe: «Ils ont furieusement peur de vous dans le duché,
s'écria-t-il; ils ont la même peur que la Bavière en 1809. On me dit que
vous avez rassemblé cent cinquante mille hommes au bas mot, que chaque
jour une de vos divisions revient de Turquie, que vous préparez un coup
de main; pensez-vous qu'entre grandes puissances on se surprenne comme
on enlève une place? Sans doute, il vous est facile d'envahir le duché;
mais il n'en faudra pas moins ensuite risquer le sort des batailles.»

Puis, coupant court aux dénégations respectueuses de Tchernitchef:
«Pourquoi l'empereur Alexandre ne s'est-il pas d'abord
expliqué?--continua-t-il vivement,--pourquoi a-t-il commencé à armer?...
Maintenant il a rassemblé deux cent mille hommes, j'en mettrai deux cent
mille de mon côté, et voilà certes une nouvelle méthode de négocier un
peu ruineuse...» Il est donc grand temps que tout cela cesse, que
l'empereur Alexandre se décide à entrer en matière et à faire connaître
ses prétentions: «Je ne sais pas ce qui peut vous convenir, c'est à vous
à demander.» Tchernitchef soutint le thème opposé, et la conversation
n'aboutit qu'à une reprise de controverse. «Un événement de la chasse»
la rompit; sans doute, la poursuite se rapprochait, la bête passait à
proximité; et Napoléon, voyant arriver l'hallali, retourne
impétueusement à cette lutte. Dans la suite, il revient encore deux ou
trois fois à Tchernitchef; il lui lance des questions entrecoupées de
mots aimables, de clignements d'oeil souriants, reprend la conversation
par à-coups, par saccades, se rejette ensuite à travers bois, fournit
d'un seul trait des courses à perdre haleine, abat par cet exercice
violent la surexcitation de ses nerfs et rompt le travail de sa pensée.

En somme, durant cette journée de liberté et de plein air, favorable aux
épanchements, on n'avait pu surprendre à Tchernitchef aucune parole
positive. L'Empereur ne se découragea point et revint à la charge, sinon
en personne, au moins par procuration. Le lendemain matin, Tchernitchef
se reposait chez lui, lorsque le grand maréchal se présenta inopinément.
Il lui dit que l'Empereur, «ayant vu avec inquiétude qu'il n'était pas
très bien portant, désirait savoir si d'abord après des voyages aussi
fatigants une chasse à courre de dix-huit lieues ne lui avait pas fait
de mal». Après s'être enquis à ce sujet avec une touchante sollicitude,
Duroc aborda le véritable objet de sa visite; il pria Tchernitchef, en y
mettant encore plus d'insistance que la veille, il l'adjura d'énoncer
«les demandes que Sa Majesté Russe l'avait peut-être chargé de ne faire
qu'après des exhortations pressantes».

À cette amicale mise en demeure, Tchernitchef ne pouvait répondre,
puisqu'il avait reçu défense expresse de compromettre son gouvernement
par de trop claires ouvertures. Ayant touché mot à l'Empereur de
sacrifices territoriaux en Pologne, il avait épuisé son mandat et
n'avait plus pouvoir de revenir à l'objet légèrement effleuré; son
second entretien avec le grand maréchal, comme le premier, se fondit en
discussions vagues.

Voyant que Tchernitchef persiste définitivement dans la réserve dont il
n'est sorti qu'un instant, Napoléon se retourne vers son ambassadeur en
Russie, juge opportun d'adresser à la perspicacité de Caulaincourt un
second, un plus pressant appel. Seulement, la main qu'il emploiera pour
lui écrire ne sera plus la même: il confiera ce soin à un rédacteur
nouveau, transféré subitement d'un poste à un autre dans la haute
administration de l'État. Depuis quelques heures, un coup de théâtre se
préparait dans les régions gouvernementales, et, par un fait sans
exemple dans l'histoire de l'Empire, la crise extérieure aboutissait à
un changement dans le ministère.

Depuis trois ans et demi, Napoléon avait pu expérimenter le zèle,
l'assiduité, les qualités d'esprit du comte de Champagny, duc de Cadore.
Cependant, chez ce ministre surmené, quelques symptômes de lassitude,
quelques défaillances commençaient à se manifester. L'année précédente,
dans le maniement d'affaires aussi délicates que celles de Pologne et de
Suède, Napoléon l'avait jugé au-dessous de sa tâche. Peut-être aussi,
fâché et humilié d'avoir été surpris par les préparatifs militaires de
la Russie, reprochait-il au chef de sa diplomatie d'avoir insuffisamment
stimulé la vigilance de notre ambassade en cet obscur pays. Conservant
pour Champagny beaucoup d'estime et de reconnaissance, il avait cessé
d'apprécier ses services et ne voyait pas en lui le ministre des temps
difficiles. Il résolut de le déplacer sans le disgracier, de lui
réserver l'administration de sa maison, dont la direction moins
absorbante lui serait un repos. En ces instants où la guerre menaçait,
où notre diplomatie aurait peut-être à se faire l'auxiliaire de nos
armées, à réchauffer le zèle de nos alliés, à surveiller, à diriger, à
coordonner leurs mouvements militaires, ce qu'il fallait à l'Empereur
aux affaires étrangères, c'était une sorte de chef d'état-major civil,
un agent de transmission ponctuel et impeccable. Son choix devait se
porter sur l'homme le plus familiarisé avec ses habitudes d'esprit et de
travail, sur celui qui l'assistait depuis tant d'années dans sa besogne
administrative et politique, sur le secrétaire d'État Maret, duc de
Bassano, dont le nom est resté à toutes les époques synonyme de
fidélité.

Les sympathies de M. de Bassano pour les Polonais et leur cause étaient
notoires; aux yeux de ce peuple, dont le dévouement et le loyalisme
pouvaient être mis bientôt à redoutable épreuve, sa nomination
apparaîtrait comme une marque d'intérêt, un encouragement et presque un
gage, sans être un défi jeté à la Russie, car le duc savait à propos
exprimer des sentiments hautement pacifiques. En fait, habitué à taire
ses préférences personnelles, doutant de lui-même plutôt que du maître,
il fournirait moins à celui-ci un conseil qu'un service, le plus
constant, le plus actif, le plus infatigable des services. Sa dévotion à
l'Empereur, sa foi profonde en l'infaillibilité du grand homme, étaient
un sûr garant qu'il n'hésiterait et ne faiblirait jamais dans
l'exécution des ordres reçus, que son langage et ses écrits se
mouleraient exactement sur la pensée souveraine, qu'ils en sauraient
rendre toute l'intensité et aussi en refléter les moindres nuances. Sa
remarquable facilité de rédaction permettait de lui imposer un labeur
surhumain sans l'écraser sous le fardeau. Enfin, par le charme et
l'agrément de sa personne, par l'aménité qui s'alliait en lui à une
sereine assurance, par la belle harmonie de son existence partagée entre
le travail et la représentation, il ajouterait à l'éclat extérieur et au
prestige de la fonction.

La transmission des pouvoirs s'opéra en l'espace d'une matinée. Le 17,
au commencement du jour, après avoir prescrit à Champagny quelques
envois urgents, Napoléon lui notifia sa détermination par une lettre
personnelle, chef-d'oeuvre de tact et de délicatesse, destiné à panser
la blessure qu'il allait faire: «Monsieur le duc de
Cadore,--disait-il,--je n'ai eu qu'à me louer des services que vous
m'avez rendus dans les différents ministères que je vous ai confiés;
mais les affaires extérieures sont dans une telle circonstance que j'ai
cru nécessaire au bien de mon service de vous employer ailleurs. J'ai
voulu cependant, en vous faisant demander votre portefeuille, vous
donner moi-même ce témoignage, afin d'empêcher qu'il reste aucun doute
dans votre esprit sur l'opinion que j'ai du zèle et de l'attachement que
vous m'avez montrés dans le cours de votre ministère[196].» Peu après
l'envoi de cette lettre, la mutation s'opérait: M. Maret recevait le
service des mains de son prédécesseur et prenait possession avec aisance
du cabinet ministériel.

[Note 196: _Corresp._, 17614.]

Sur le bureau, il trouva la lettre commandée l'avant-veille pour le duc
de Vicence, rédigée la veille et prête à partir. Le nouveau ministre la
soumit à l'Empereur: celui-ci en autorisa l'expédition, mais prescrivit
de la confirmer et d'en accentuer la portée par une autre, qui servirait
de _post-scriptum_ à la première.

Cette seconde lettre, le duc de Bassano la fit brève et nette; il la
rédigea sous l'impression immédiate de la conversation qu'il venait
d'avoir avec Sa Majesté et qui l'avait laissé tout imprégné de sa
pensée: en ces lignes, à travers une imperturbabilité voulue et des
affirmations de toute puissance, perce plus manifestement chez
l'Empereur le désir de s'arranger avec la Russie, pourvu qu'elle ne lui
demande point d'insupportables sacrifices: «Il paraît,--écrit le
ministre,--que la cour de Pétersbourg est occupée de deux griefs,
relatifs, l'un à l'affaire du duché d'Oldenbourg, l'autre aux
inquiétudes qu'elle a conçues sur la Pologne. Que faut-il faire pour
rassurer la Russie? Une explication franche aurait mieux valu que des
armements; une explication prompte vaudrait mieux que des préparatifs
ruineux. Vous connaissez assez, Monsieur le duc, la situation de la
France et des armées de l'Empereur pour juger combien peu elle a à
craindre, mais l'Empereur ne peut que s'affliger de voir la bonne
intelligence menacée pour des bagatelles et l'empereur de Russie
abandonner des réalités pour des chimères et se préparer à rompre une
alliance qu'on devait croire à l'abri de toutes les vicissitudes. _Si ce
que désirent les Russes est faisable, j'ai ordre de vous le dire,
Monsieur le duc, cela sera fait_.»

Ayant lancé cette assurance formelle, Napoléon n'avait plus qu'à laisser
venir la réponse et en attendant à rester en garde, tout prêt, si les
Russes prononçaient une attaque, à les recevoir sur la pointe de son
épée. Pendant les semaines suivantes, pendant un mois environ, il
demeura et tint tout le monde sur le qui-vive. Même, l'arrivée à Paris
de Poniatowski, ses confidences directes sur le projet d'offensive,
parurent nécessiter un surcroît de précautions. Les autorités françaises
ou alliées dans le Nord furent invitées à presser l'armement de
Dantzick, à observer continuellement la frontière de Russie et à se
méfier de la Prusse. «Ayez un chiffre avec le gouverneur de
Dantzick,--écrivait l'Empereur à Davout... Il faut qu'il soit très
alerte, qu'il monte une police secrète et sache ce qui se passe du côté
de Tilsit, Riga, sur la frontière, et vous tienne informé de tout. Il
faut surtout qu'il fasse faire le service de sa place avec rigueur, pour
éviter toute surprise[197].» Les officiers d'état-major placés à
Stettin, Glogau, Custrin, en pays suspect, «doivent avoir l'oeil sur
tout»; leur vigilance ne doit pas se relâcher une minute: «ils doivent
dormir le jour et rester debout toute la nuit[198]».

[Note 197: _Corresp._, 17621.]

[Note 198: _Id._, 17622.]

En arrière de ces postes, l'Empereur développe et multiplie ses moyens
de guerre, par l'action combinée de mouvements militaires et
diplomatiques. Sans cesse, il s'efforce de compléter le corps de Davout,
de former ceux qui devront, en cas de besoin, rallier et soutenir cette
puissante avant-garde, et à l'armée de deux cent trente mille hommes
qu'il se met en mesure de réunir avant juillet dans l'Allemagne du
Nord, il s'occupe de composer une aile gauche avec la Suède, une aile
droite avec la Turquie. Ses envois à Stockholm et à Constantinople,
pendant la seconde quinzaine d'avril, si on les compare aux dépêches de
la période précédente, montrent qu'il se sent plus près d'éventualités
extrêmes, signalent le progrès de la crise.

En Suède, il ne s'agit plus de tâter le terrain, mais d'y prendre
position. Alquier reçoit ordre de proposer carrément et de négocier une
alliance, sans la conclure encore: évitant toute allusion à la Norvège,
passant sous silence cet objet cher à Bernadotte, il présentera aux
Suédois la Finlande comme le prix naturel de leur concours dans une
guerre contre la Russie. Au besoin, pour les mieux mettre en état de
faire diversion, la France fournira des subsides: c'est l'Empereur qui
le dit lui-même dans une note jetée en marge de l'instruction[199]. En
ce qui concerne la Turquie, le projet de dépêche préparé le 12 avril par
Champagny et non encore approuvé par l'Empereur, est abandonné comme
insuffisant: M. de Bassano lui en substitue un autre, plus net, plus
précis, plus nerveux. Latour-Maubourg devra réclamer l'envoi à Paris
d'un ambassadeur turc, ayant mission et pouvoir de passer des accords:
«Il est convenable que, dédaignant la pompe orientale, cet ambassadeur
parte sur-le-champ. Il faut qu'il soit autorisé à signer un traité en
forme, avec toutes les dispositions qui lient les gouvernements.»
Napoléon veut avoir à sa portée et sous sa main l'alliance de la
Turquie, afin de la saisir quand il lui plaira. Le traité à signer
serait très avantageux au Sultan: «La France garantirait la Moldavie et
la Valachie à la Porte, et en cas de succès, ce qui n'est pas douteux,
les deux armées se combineraient pour faire rendre la Crimée à la
Porte...--Tout cela, ajoute la dépêche du 27 avril, doit être dit avec
prudence et sans rien compromettre, car l'alliance avec la Russie n'est
pas rompue, et les difficultés peuvent s'aplanir. Mais, avant que le
ministre qu'enverra la Porte arrive, tout sera décidé[200].»

[Note 199: Archives des affaires étrangères, Suède, 295. Cf. la
lettre de Maret à l'Empereur du 20 avril 1811, insérée dans la
correspondance de Turquie, vol. 221.]

[Note 200: Maret à Latour-Maubourg, 27 avril 1811.]

Ces derniers mots prouvent que l'Empereur croyait alors à un dénouement
très bref, qui serait la guerre ou la consolidation de la paix. Ni l'une
ni l'autre de ces deux hypothèses ne se réalisa. Alexandre se montrait
peu pressé de délier la langue de Tchernitchef, et aucune communication
nouvelle n'arrivait du Nord. Par contre, dès le mois de mai, les
nouvelles de la frontière prirent un caractère beaucoup moins alarmant.
À Varsovie, quand était arrivé l'ordre de mobiliser l'armée, l'émotion
avait atteint à son paroxysme: chacun croyait apprendre à tout instant
l'entrée des Russes, s'imaginait déjà entendre leur canon[201].
Aujourd'hui, si les bruits d'une restauration de la Pologne par la main
du Tsar continuaient à circuler, l'état des forces opposées au duché ne
faisait plus croire à l'imminence de l'entreprise. Les agents
d'observation, les guetteurs apostés, ne retrouvaient plus les masses
ennemies sur les points où ils avaient cru les discerner: elles
semblaient s'être dissipées et évanouies: on n'était plus bien sûr
maintenant de les avoir vues, et c'était à se demander si un peuple
entier n'avait pas été le jouet d'une illusion d'optique. Entre Riga et
Brzesc, on continuait à découvrir une ligne de troupes, des divisions
échelonnées, dont il était très difficile de déterminer avec exactitude
la composition, le numéro d'ordre et l'emplacement, mais la frontière
même paraissait se dégager. À Wilna, à Grodno, plus de concentration
menaçante; à Bialystock, où une force imposante avait été signalée, on
constatait, vérification faite, l'existence d'un bataillon. Bignon,
ayant contrôlé les premiers avis à l'aide «d'informateurs plus
sages[202]», ayant procédé très soigneusement à une contre-enquête, en
venait à penser que les Polonais avaient été une fois de plus dupes
d'eux-mêmes, que le péril avait existé surtout dans leur imagination:
Davout arrivait à sa même conclusion, se reprochant d'avoir cédé à un
pessimisme exagéré[203].

[Note 201: Bignon à Maret, 4 mai 1811.]

[Note 202: Dépêche du 28 avril 1811.]

[Note 203: Davout à l'Empereur, 23 avril, 2, 12 et 17 mai. Archives
nationales, AF, IV, 1653.]

En fait, le gros des armées russes restait à proximité du territoire
varsovien. Seulement, comme Alexandre persistait dans les hésitations
dont nous avons montré le début, quelques divisions avaient été
reportées en arrière, éloignées des limites. Puis, chez les troupes qui
s'étaient accumulées dans les provinces frontières, une sorte de
tassement s'était opéré: les corps, ayant pris leurs positions, s'y
tenaient maintenant immobiles, repliés sur eux-mêmes: ils offraient
ainsi moins de prise à l'observation qu'à l'état de mouvement et de
marche. Les Varsoviens, n'apercevant plus en face d'eux un remuement
d'hommes et de matériel qui multipliait les objets à leurs yeux et
prêtait à des grossissements fantastiques, se sentaient quelque peu
délivrés de leurs angoisses: ils respiraient plus librement:
l'oppression diminuait, la fièvre des esprits s'apaisait: l'alerte était
passée[204].

[Note 204: Bignon à Champagny et à Maret, 20, 24, 25, 27, 28, 30
avril, 2, 4, 7, 8, 9, 10, 11, 15, 22 et 27 mai.]

Le premier effet de cette accalmie fut d'arrêter les négociations que
menait l'Empereur à titre de précautions contre la Russie. Il cesse de
répondre aux assurances douteuses de la Prusse: il tient l'Autriche en
suspens. Ayant étendu le bras vers la Suède et la Turquie pour les
reprendre et les tirer à lui, il interrompt son geste, dès que le besoin
immédiat de ces compromettantes alliances ne se fait plus sentir. Il
laisse ses représentants sans ordres, sans instructions, et son silence
leur prescrit tacitement l'inaction.

À Stockholm, nos offres avaient été accueillies avec un enthousiasme
plus apparent que réel: l'objet proposé à Bernadotte ne correspondait
pas à ses véritables désirs, et lorsque le baron Alquier l'avait
provoqué à discuter un plan de diversion en Finlande, il l'avait trouvé
mal préparé sur le sujet, s'exprimant avec gêne, demandant à réfléchir.
Cependant, comme il importait de ne pas décourager la bonne volonté de
l'Empereur, comme une partie du conseil tenait encore pour l'ancienne
politique et regrettait la Finlande, le ministre Engeström avait d'abord
suivi les pourparlers avec une sorte d'ardeur. Au bout de quelques
semaines, voyant que son interlocuteur n'insistait plus, il cessa
lui-même de nourrir la conversation et laissa tomber l'affaire[205].
Avec les Turcs, on s'en tint pareillement aux premières ouvertures:
notre légation n'ayant pas renouvelé ses instances pour l'envoi à Paris
d'un plénipotentiaire, cet ambassadeur ne partit point: les deux
gouvernements restèrent l'un vis-à-vis de l'autre dans une situation mal
définie et sur un pied de demi-confiance.

[Note 205: Correspondance d'Alquier, mai à juin 1811.]

Quant à ses armements, Napoléon ne contremande aucune mesure, mais
informe ses lieutenants qu'il y a lieu de procéder un peu moins
précipitamment, avec plus de mystère et surtout à moins de frais:
«Lorsque vous trouverez de l'économie,--écrit-il à Davout,--à mettre
douze ou quinze jours de plus à faire faire une chose, je pense qu'il
faut adopter ce parti de préférence[206].» Il veut que les corps en
formation s'augmentent incessamment, mais qu'ils se munissent de leurs
organes sur place, les uns en Allemagne, les autres en Italie ou en
France, sans exécuter aucun mouvement qui éveille l'attention[207].

[Note 206: _Corresp._, 17702.]

[Note 207: _Id._, 17726.]

En somme, l'impulsion donnée soudainement aux préparatifs se modère,
mais continue à se faire sentir, méthodique et réglée. Par suite de
l'alerte survenue, un grand pas avait été franchi dans la voie des
mesures guerrières, et il n'était point dans le tempérament et l'humeur
de Napoléon de s'arrêter en ce chemin, dès que les circonstances l'y
avaient engagé à fond. Vis-à-vis de la Russie, il demeure sous une
impression plus prononcée de méfiance et de colère: il en veut amèrement
à cette puissance de lui avoir presque fait peur, sans qu'il se rende un
compte exact de ce qui s'est passé dans l'esprit d'Alexandre. Il n'est
pas éloigné de croire que ce prince a voulu simplement diriger contre
lui une grande démonstration militaire, avec l'espoir de lui forcer la
main par cette pression et de lui arracher un lambeau de la Pologne.
Mais cette hypothèse suffit à le révolter: est-il homme à qui l'on dicte
des conditions à la pointe de l'épée? Si l'on veut négocier, pourquoi
venir «le casque en tête au lieu d'un bâton blanc à la main[208]»? Et
l'apaisement actuel, loin de le confirmer dans la volonté de mettre fin
au litige, l'en détourne au contraire, en lui rendant le loisir de
préparer sa revanche: se reprenant à l'espérance de gagner du temps et
de pouvoir donner à ses préparatifs une formidable ampleur, il revient
progressivement à l'idée de faire la guerre au lieu de l'éviter, de la
faire en 1812, de mener alors une campagne offensive, à la tête de
l'Europe, et de trancher violemment le conflit par la plus grande
expédition des temps modernes. Son ardeur à traiter décroît à mesure que
le danger s'éloigne.

[Note 208: Paroles répétées par Alexandre à Lauriston, d'après un
rapport de Kourakine; lettre particulière de Lauriston au ministre, 1er
juin 1811.]

Cependant, ayant senti l'embarras où le jetterait une rupture trop
prompte avec la Russie, sachant que cette éventualité peut se
reproduire, frappé parfois des risques immenses où l'entraînerait une
entreprise au Nord même longuement et minutieusement préparée, il reste
encore indécis, perplexe, et ne rejette pas tout à fait l'idée d'une
transaction. Sincèrement, il voudrait écarter la question polonaise et
chasser ce fantôme: il le dit à Kourakine, avec un luxe de paroles
obligeantes qui donne au vieil ambassadeur «la force de se promener avec
Sa Majesté pendant deux heures malgré sa goutte[209]». Il le répète avec
une sorte d'impatience à un diplomate russe de passage à Paris, au comte
Schouvalof: «Que me veut l'empereur Alexandre?--lui dit-il.--Qu'il me
laisse tranquille! Croit-on que j'irai sacrifier peut-être deux cent
mille Français pour rétablir la Pologne[210]?» Et il fait justement
observer que le duché dans son état actuel, c'est-à-dire faible et
soumis, lui est plus avantageux qu'une Pologne indépendante et forte,
qui se soustrairait tôt ou tard à sa tutelle. Mais est-il possible de
rassurer la Russie à moins d'un dépècement du duché, condition
inacceptable et déshonorante? Puis, il est une autre question que
Napoléon ne renonce jamais au fond de l'âme à réveiller et à reprendre:
c'est celle des neutres et du blocus. À supposer que l'on trouve moyen
d'aplanir les difficultés présentes, Alexandre consentira-t-il à
décréter des mesures plus efficaces contre les Anglais et suppressives
de leur commerce? Telle est la question d'importance capitale qui
complique toujours aux yeux de l'Empereur et aggrave le problème. Sur
tous les points en suspens, il espère que le duc de Vicence, soit par
réponse aux deux lettres qui lui ont été adressées, soit de vive voix
après son retour, va lui fournir enfin des notions précises: il a hâte
de savoir à quel prix au juste il pourrait s'épargner une guerre avec la
Russie et s'assurer un renouvellement de concours contre l'éternelle
ennemie.

[Note 209: Rapport cité dans la lettre de Lauriston du 1er juin.]

[Note 210: _Recueil de la Société impériale d'histoire de Russie_,
XXI, 415.]



CHAPITRE V

RETOUR DU DUC DE VICENCE.


Contre-coup à Pétersbourg de l'émotion suscitée en Allemagne et en
France.--Alexandre est instruit de nos mouvements militaires et craint
que Napoléon ne prenne l'offensive.--Il se demande encore si une attaque
n'est pas la meilleure des parades.--Mouvement de l'opinion en sens
contraire.--Wellesley donne à l'Europe des leçons de guerre
défensive.--Il fait école.--Le général Pfuhl et son plan.--Peu à peu,
Alexandre incline vers un système purement défensif.--Il voudrait éviter
la guerre sans rentrer dans l'alliance.--Encore le duché de
Varsovie.--Confidence au ministre d'Autriche.--Réponse par allusions et
sous-entendus, aux interrogations du duc de Vicence.--L'empereur
Alexandre et le roi de Rome.--Arrivée de Lauriston.--Gracieux
accueil.--Alexandre compte sur Caulaincourt pour déterminer Napoléon à
lui offrir ce qu'il n'entend pas demander.--Il annonce la résolution de
se défendre à toute extrémité: solennité et sincérité de cette
déclaration.--Émotion de Caulaincourt: ses tristes pressentiments.--Son
retour en France.--Il va trouver l'Empereur à Saint-Cloud.--Sept heures
de conversation.--Caulaincourt se porte garant des intentions pacifiques
d'Alexandre.--Un quart d'heure de silence.--Les deux questions
corrélatives.--Napoléon repousse l'idée de diminuer la garnison de
Dantzick.--Caulaincourt insiste sur la nécessité d'opter entre la
Pologne et la Russie.--La pensée de l'Empereur passe par des
alternatives diverses.--L'infranchissable obstacle.--Caulaincourt
signale les dangers d'une lutte contre le climat du Nord, la nature et
les espaces; il affirme qu'Alexandre se retirera au plus profond de la
Russie et cite les propres paroles de ce monarque.--L'Empereur ébranlé;
son interlocuteur croit avoir cause gagnée.--Napoléon fait le
dénombrement de ses forces; un vertige d'orgueil lui monte au
cerveau.--Il croit que tout se réglera par une bataille.--Suite de la
conversation.--Retour sur l'affaire du mariage.--Dernier mot de
Caulaincourt.--Juste raisonnement et illusions fatales.



I

Alexandre flottait toujours entre plusieurs partis, indécis et troublé.
Les rapports de Tchernitchef et d'autres avis lui avaient appris l'élan
donné à nos préparatifs: il voyait les armées varsovienne et saxonne se
mobiliser à la hâte: il voyait se lever derrière elles la puissance
française. Effrayé en outre de paroles violentes que Napoléon s'était
permises devant le conseil de commerce à l'adresse des États
contrebandiers, il craignait que le conquérant ne fondît à bref délai
sur ses frontières, pour le punir d'avoir armé. Autour de lui, on
croyait à la guerre pour la fin du printemps, pour l'été au plus tard:
l'alarme avait repassé de Paris à Pétersbourg, et le Tsar se demandait
parfois s'il ne ferait pas bien de mettre à profit ce qui lui restait
d'avance, de marcher à la rencontre de l'envahisseur[211].

[Note 211: Dans son grand rapport d'avril, Tchernitchef avait
continué, tout en reconnaissant que la Russie pouvait actuellement
traiter avec l'Empereur, à développer des plans d'agression et de
surprise, celui-ci entre autres: «Prodiguer toutes les assurances et en
général toutes les démonstrations qui tendraient à tranquilliser
Napoléon à notre égard, consentir à désarmer simultanément et faire
faire même quelques marches rétrogrades à nos divisions, sans toutefois
trop les éloigner; enfin l'endormir et l'engager à diriger de nouveaux
efforts sur l'Espagne, ce qui, en le rendant moins redoutable, nous
permettrait d'attendre qu'il fût complètement engagé dans cette nouvelle
lutte pour profiter de la diversion.» En marge du rapport, on trouve
cette annotation de la main d'Alexandre: «Pourquoi n'ai-je pas beaucoup
de ministres comme ce jeune homme?» Vol. cité, 109.]

En avril, un agent prussien qui l'approchait souvent, le
lieutenant-colonel Schöler, ne considérait pas qu'il eût écarté toute
idée d'offensive[212]. Un peu plus tard, le Suédois Armfeldt éprouvait
la même impression. Cet adversaire implacable de Napoléon, cet homme qui
semble n'avoir vécu que pour haïr, était arrivé récemment de Stockholm,
d'où Bernadotte l'avait chassé par crainte de ses intrigues et aussi
pour plaire à l'Empereur. Parfaitement accueilli à Pétersbourg, Armfeldt
tâchait d'y démontrer que «tout était perdu si on se laissait prévenir
par Bonaparte[213]», et constatait avec joie que ses paroles trouvaient
de l'écho: Alexandre lui parlait de l'envoyer prochainement à Londres
négocier la paix et l'alliance avec l'Angleterre, ce qui équivaudrait à
une rupture avec la France[214].

[Note 212: Voyez les rapports de Schöler en date des 30 mars, 5 et
18 avril, mentionnés ou cités par DUNCKER, 353-354.]

[Note 213: TEGNER, _Le baron d'Armfeldt_, III, 300.]

[Note 214: _Id._, 301.]

Ainsi, Alexandre ne décourageait pas totalement les partisans de
l'offensive. Cependant, il en sentait mieux chaque jour les
inconvénients et le danger. Il savait que son projet, vaguement
soupçonné dans les différentes cours, avait suscité partout un blâme
universel, et que l'opinion européenne ne le suivrait pas dans cette
aventure. S'essayant encore par moments à gagner, à convertir
l'Autriche, dont il jugeait la bienveillance indispensable[215], il
n'obtenait que de froides et évasives paroles. De plus, des raisons
purement stratégiques, développées autour de lui avec une véhémence
croissante, l'inclinaient à chercher le salut dans une défensive
préméditée et systématique.

[Note 215: Dépêche à Stackelberg, 2 juin 1811. Archives de
Saint-Pétersbourg.]

L'idée de faire aux Français une guerre à la Fabius, de se dérober à
leur choc, d'attendre pour les combattre qu'ils fussent épuisés par les
marches et les privations, de leur opposer alors un terrain hérissé de
défenses, des remparts plutôt que des hommes et derrière ces remparts
d'inaccessibles espaces, hantait depuis longtemps certains esprits: elle
avait été préconisée auprès d'Alexandre par des Allemands, comme
Wolzogen; par des Russes, comme Barclay de Tolly, le futur ministre de
la guerre: au lendemain d'Eylau, Barclay avait dit: «Si je commandais en
chef, j'éviterais une bataille décisive et je me retirerais, de sorte
que les Français, au lieu de trouver la victoire, finiraient par trouver
un second Poltawa[216].» Ces conseils étaient demeurés toutefois isolés
et timides, jusqu'au jour où un grand événement de guerre en avait
démontré la valeur. En ce printemps de 1811, la campagne de Portugal
s'achevait, et l'on commençait à bien connaître les détails de ce duel
poursuivi aux extrémités de l'Europe occidentale entre Masséna et
Wellesley. Masséna n'avait rien fait de grand, parce que le général
anglais, après avoir reculé devant lui, après avoir laissé les Français
s'aventurer dans les déserts rocheux du Portugal et les _sierras_
brûlantes, avait fini par leur opposer, au bout de cette voie
douloureuse, un front couvert d'ouvrages et de redoutes, contre lequel
s'était brisé l'élan affaibli de nos troupes. En art militaire, la manie
d'imitation est plus fréquente que partout ailleurs, la mode plus
impérieuse. Désormais, il n'y avait plus qu'une voix dans les
états-majors européens pour déclarer que Wellesley avait trouvé le
secret de résistance si longtemps cherché, la recette de victoire, et
qu'il convenait d'appliquer en tous lieux sa méthode.

[Note 216: BOGDANOVITCH, I, 93.]

À Pétersbourg, cette doctrine se formulait sous la plume d'un Allemand
au service de la Russie, le général Pfuhl, officier studieux et érudit,
stratégiste de cabinet, qui brillait dans la théorie et faiblissait dans
la pratique. Pfuhl avait rédigé un plan de campagne fondé sur les
données fournies par la guerre de Portugal, combinées avec certaines
règles classiques. Il s'agirait d'attirer les Français le plus loin
possible de leur base d'opérations et de les recevoir dans des lignes de
défense fortement établies. En particulier, dans l'espace vide qui
s'ouvre entre le Dnieper et la Dwina et sépare ces deux fleuves
protecteurs, une sorte de réduit central, un camp retranché de
dimensions colossales, un Torres-Vedras russe, s'élèverait et boucherait
la trouée. La principale armée de l'empire reculerait peu à peu jusqu'à
ce poste, viendrait s'y immobiliser et s'y défendrait obstinément,
tandis qu'une seconde armée, moins nombreuse et plus mobile,
inquiéterait et harcèlerait l'adversaire. Ce n'était pas encore le
système de la retraite à outrance, du recul continu; c'était le système
de la défensive sur le front de bataille combiné avec celui des attaques
de flanc. Quant à la Prusse, on ne lui demanderait qu'une coopération
passive: elle aurait à livrer sans combat sa capitale et ses provinces,
à s'effacer devant l'invasion, à se retirer et à s'enfermer tout
entière, armée, gouvernement, administration, dans celles de ses places
qui avoisinaient la mer. Transformées en camps retranchés, ces places
immobiliseraient une partie des troupes françaises: ce seraient autant
de Torres-Vedras prussiens, appuyant de loin celui que les Russes
feraient surgir en avant de leurs deux capitales, à grande distance de
leur frontière[217]. Le principal inconvénient du plan proposé par Pfuhl
était de diviser les forces de la résistance et d'offrir notamment les
armées russes en deux masses séparées aux coups de l'envahisseur.
Néanmoins, Alexandre sentait quelque disposition à l'adopter, parce que
ce plan donnait une forme précise et presque scientifique à la
conception défensive qui commençait de prévaloir en lui. Dès la fin de
mai, il cédait visiblement à l'instinct sauveur qui lui montrait la
Russie inexpugnable chez elle et hors d'atteinte[218].

[Note 217: BOGDANOVITCH, I, 72-95. _Mémoires de Wolzogen_, 55 et
suiv.]

[Note 218: Voyez sa lettre au roi de Prusse, arrivée à Berlin du 26
au 28 mai, citée par DUNCKER, 361-362.]

Il tenait, d'autre part, à rester en conversation avec la France, à ne
pas interrompre les pourparlers. Au fond, voyant la guerre de plus près,
il en sentait mieux l'horreur et ne voulait point rejeter toute idée
d'apaisement. Il s'estimerait satisfait si Napoléon, au prix de quelques
mouvements rétrogrades des Russes, consentait à éloigner le danger de
ses frontières, à désarmer Dantzick, le duché de Varsovie et la ligne de
l'Oder, sans trop le presser pour la terminaison des différends: il
s'accommoderait d'un état mal défini qui lui épargnerait les risques
formidables d'une lutte et qui le dispenserait en même temps de remplir
les obligations contractées, qui lui fournirait prétexte pour consommer
plus tard son rapprochement économique avec l'Angleterre.

Quant à finir totalement la querelle avec la France, à supposer que la
chose fût souhaitable, où en était le moyen? Les contre-propositions
transmises par Tchernitchef paraissaient d'inefficaces palliatifs.
Restait, il est vrai, la solution chère à Roumiantsof, celle qui
consistait à morceler le duché de Varsovie. Alexandre n'en admettait pas
d'autre, mais il continuait à admettre celle-là, et certaines de ses
confidences en font preuve. Parlant un jour au comte de Saint-Julien,
ministre d'Autriche, de l'Oldenbourg et du dédommagement à trouver, il
finissait par lui dire «d'un air de réticence»:--«Je sais bien un
équivalent qui pourrait nous convenir[219]»;--et Saint-Julien, après
avoir cherché à bonne source l'explication de ce propos, écrivait à sa
cour que le Tsar ne ferait point difficulté d'accepter «la partie du
duché de Varsovie située sur la rive droite de la Vistule».

[Note 219: ONCKEN, _Oesterreich und Preussen im Befreiungskriege,
II, 611_.]

Alexandre, il est vrai, se hâtait d'ajouter, au sujet du mystérieux
équivalent: «Il n'en peut pas être question encore.» En effet, après
l'accueil qu'avaient reçu les insinuations de Tchernitchef, il jugeait
plus inopportun que jamais de notifier trop clairement des prétentions
dont Napoléon pourrait se faire contre lui une arme empoisonnée. Dans
ses entretiens avec notre ambassadeur, il va réitérer vaguement sa
demande, mais il cherchera moins à se faire comprendre qu'à ne pas se
compromettre: il continuera à s'exprimer par allusions à peine
formulées, à négocier du bout des lèvres: il couvrira sa pensée d'un
voile assez transparent pour qu'elle se laisse entrevoir, assez épais
pour que nul ne puisse la distinguer pleinement et la dénoncer.

Le 5 mai, Caulaincourt le pressa de s'expliquer, conformément aux ordres
expédiés de Paris les 15 et 17 avril: reprenant les paroles mêmes du
ministre français, l'ambassadeur dit en propres termes: «Si ce que les
Russes désirent est faisable, cela sera fait.» Alexandre répondit
d'abord en protestant de sa modération: «Quant au désir de s'expliquer
et de s'entendre, cette tâche avait depuis longtemps été remplie par
lui: c'était nous qui ne répondions à rien et qui demandions chaque jour
la même chose, comme si lui n'avait pas déjà répondu sur tout depuis
trois mois, depuis un an, comme si quelque chose dans tout cela
dépendait de lui, tandis que tout dépend de l'empereur
Napoléon.»--«Personne, reprenait-il, n'a servi aussi loyalement que moi
ses intérêts, personne n'a aimé aussi franchement sa gloire, et personne
ne peut encore lui témoigner une plus franche, une plus utile amitié. Le
temps est venu de le reconnaître: j'ai été tout coeur pour lui, quelles
que fussent les circonstances: qu'il soit enfin juste pour moi[220].»

[Note 220: Caulaincourt à Maret, 7 mai 1811.]

Caulaincourt répéta que l'Empereur et Roi était sincèrement disposé à
satisfaire la Russie, mais qu'encore fallait-il savoir «comment et où:
qu'on ne s'était jamais expliqué là-dessus». Alexandre commença alors
par réclamer l'observation pure et simple des traités, ce qui eût
impliqué le retour du prince dépossédé dans ses États, prétention de
pure forme et que nul ne prenait au sérieux. Au bout de quelque temps,
comme s'il se fût laissé graduellement forcer la main, il admit le
principe d'une indemnité «juste et convenable». Pour indiquer celle
qu'il avait en vue, sans avoir à la désigner, il procéda par voie
d'élimination. «Erfurt tout seul, disait-il, était notoirement
insuffisant.» D'autre part, «ce qu'on voudrait y ajouter devant être
pris sur des États qui tous étaient sous la protection de la France, ce
n'était pas à lui à les spolier». Enfin, «la Russie ne pouvait
certainement prendre cet équivalent sur la Prusse, parce qu'il n'y
aurait ni justice ni raison à rendre, pour l'amour du duc d'Oldenbourg,
ce pays encore plus malheureux qu'il ne l'était, et qu'il ne pouvait
être de l'intérêt de la Russie d'augmenter encore la faiblesse de la
Prusse». La Prusse et les États secondaires de l'Allemagne ainsi
écartés, restait le grand-duché: Alexandre se garda bien d'en prononcer
le nom, si ce n'est pour dire «qu'il n'enviait rien à cet État pas plus
qu'à ses autres voisins»; c'était jouer sur les mots, car on eût livré
le duché à la Russie en le concédant partiellement au duc d'Oldenbourg.
Après avoir ainsi équivoqué, après avoir déclaré encore une fois qu'«il
attendait justice pour son proche parent, pour l'oncle d'un allié tel
que lui», Alexandre sauta de là aux affaires de Pologne, insistant sur
l'urgence de mettre fin aux agitations et aux espérances de ce peuple,
cherchant évidemment à rapprocher et à lier les questions. La plupart de
ses paroles, il est vrai, étaient accompagnées de telles circonlocutions
et de si pudiques réticences, il se défendait si bien de vouloir dicter
le choix de l'Empereur, que Caulaincourt ne paraît pas avoir
expressément compris que la garantie sollicitée contre la Pologne se
confondait et s'identifiait avec l'indemnité réclamée pour le duc
d'Oldenbourg. Il emporta seulement de cet entretien et de plusieurs
causeries avec le chancelier la conviction absolue, profonde, que les
deux questions devaient se trancher concurremment, sinon l'une par
l'autre; que la solution de la première emporterait par elle-même ou au
moins dégagerait de toute difficulté le règlement de la seconde.

Durant toute cette période, Alexandre sut garder, avec un tact parfait,
l'attitude convenable à un ami justement froissé, méconnu et menacé, qui
se tient à l'écart par dignité et néanmoins ne demande qu'à revenir,
pourvu qu'on fasse vers lui le premier pas. Il traitait notre
ambassadeur avec égards, avec distinction, mais ne dissimulait point que
les attaques de la presse française contre Tchernitchef, que les paroles
de l'Empereur au conseil de commerce l'avaient blessé au coeur. Il
s'exprima en fort bons termes sur la naissance du roi de Rome, manifesta
la part qu'il prenait au bonheur de la France, sans dépasser certaines
limites. Pour célébrer l'événement, Caulaincourt avait eu l'idée de
donner un grand bal, une fête qui ferait époque dans les fastes de
Pétersbourg, et de réunir toute la société dans son hôtel splendidement
décoré à l'intérieur et à l'extérieur. L'autorité russe lui prêta
obligeamment son concours pour les dispositions à prendre, mais le Tsar
fit savoir qu'il ne pourrait assister à la fête dans les circonstances
présentes: si on le priait officiellement, il accepterait l'invitation,
mais, à moins qu'il ne vînt d'ici là quelque chose «d'amical et de
rassurant, il serait malade le jour de la fête». «Quelle figure
ferais-je, disait-il à Caulaincourt, aux yeux de l'Europe, de ma propre
nation, en allant danser chez l'ambassadeur de France pendant que les
troupes françaises marchent de toutes parts?... Donnez la fête sans moi,
ne me priez pas. Toutes les facilités pour qu'elle soit belle et
au-dessus de tout ce qui a été fait et de ce que les étrangers peuvent
faire, vous les avez eues. Ou bien attendez quelques jours. Que
l'Empereur me prouve par ce qu'il dira à Kourakine ou à Tchernitchef,
par ce qu'il fera, qu'il tient réellement à moi et à l'alliance, et
j'irai avec un grand empressement chez vous, car je n'ai d'autre désir
que de donner à l'Empereur et à votre pays des marques d'amitié. De mon
côté, je vous assure qu'il ne me restera pas une arrière-pensée, pas un
souvenir sur les circonstances actuelles, et que je replacerai tout, dès
que vous le voudrez franchement, dans l'état d'alliance et
d'amitié[221].»

[Note 221: 135[e] rapport de Caulaincourt à l'Empereur, envoi du 8
mai 1811.]

Sur ces entrefaites, M. de Lauriston arriva à Pétersbourg. Il fut
grandement, magnifiquement reçu. En lui donnant audience pour la
première fois, Alexandre se plaignit avec quelque vivacité de
l'effervescence guerrière qu'on signalait en Saxe, mais il entremêla ses
doléances de paroles flatteuses: galamment, il exprima le désir de voir
madame de Lauriston rejoindre son mari et prendre séjour en Russie: son
arrivée prouverait que l'ambassadeur avait l'espoir de se fixer pour
longtemps dans le pays et apparaîtrait comme un signe de paix[222].

[Note 222: Lauriston à Maret, 12 mai 1811.]

Les jours suivants, tandis que le duc de Vicence faisait ses préparatifs
de départ, Alexandre vit plusieurs fois les deux ambassadeurs, celui qui
entrait en charge et celui dont la mission s'achevait: il les reçut
ensemble ou séparément. À Lauriston, il répéta ce qu'il avait dit à
Caulaincourt, et même le nouveau représentant semble avoir mieux compris
que l'ancien, à certaines nuances d'expression, à certains jeux de
physionomie, qu'on en voulait à l'intégrité de l'État varsovien: faisant
timidement allusion à l'opportunité de céder quelques terres en Pologne,
il écrivait: «Je pense que si l'empereur Napoléon a cette intention,
cela remplirait le double but de la compensation et de la convention
pour la Pologne[223].»

[Note 223: Lettre particulière à Maret, 1er juin 1811.]

Tandis qu'Alexandre tâtait ainsi M. de Lauriston et lui laissait
soupçonner ses désirs, il le comblait de menues faveurs: invitations à
la parade du dimanche, invitations fréquentes à dîner, conversations en
tête à tête. De son côté, comme si elle eût saisi et voulu servir les
intentions du maître, la société ne montrait à l'ambassadeur de France
que souriants visages[224]. Et tout de suite le charme opéra: la grâce
de cet accueil, la simplicité enjouée du monarque, son parler plaisant
et joli, le talent avec lequel il savait faire couler la conviction dans
l'esprit de son interlocuteur, produisirent sur Lauriston leur effet
accoutumé. Nouveau venu dans la politique, cet officier général se prit
à croire Alexandre beaucoup moins détaché de la France et de son
empereur qu'il ne l'était en réalité.

[Note 224: Lauriston écrivait à Maret le 17 juin: «Je ne peux assez
me louer de la manière affable avec laquelle je suis reçu et traité dans
toutes les maisons où je vais. La saison de la campagne disperse la
société; néanmoins, en parcourant les maisons de campagne, je pourrai
faire, pour ainsi dire, une provision de connaissances pour l'hiver.»]

Son premier mouvement avait été d'écrire à Paris: «L'empereur Alexandre
ne veut pas la guerre, il ne la fera que si on l'attaque[225]»; et cette
assertion devenait de jour en jour plus exacte. Mais Lauriston allait
plus loin, n'admettait pas que la Russie eût jamais nourri des
intentions agressives. Parti de Paris avant que les découvertes de
Poniatowski y fussent connues, il ne lui en était revenu que de faibles
échos. Puis, quel moyen de résister aux preuves d'innocence et de
candeur qu'Alexandre lui plaçait ingénieusement sous les yeux? On avait
l'air de l'initier à tous les secrets de l'état-major: on lui montrait
une carte où l'emplacement des corps russes était marqué à une assez
grande distance de la frontière; on lui proposait d'envoyer son aide de
camp procéder à une vérification sur les lieux. Au reste, Alexandre
convenait parfaitement qu'il avait fait appel à toutes ses forces
disponibles, qu'il avait voulu se mettre à l'abri d'une surprise, qu'il
se trouvait en mesure depuis plus longtemps que nous d'ouvrir la
campagne; mais le fait d'avoir laissé passer le moment où il aurait pu
attaquer avec avantage ne constituait-il pas sa meilleure justification,
n'apportait-il pas à l'appui de ses intentions purement défensives un
témoignage irréfragable? «Je suis prêt, disait-il, je n'ai plus de
mouvements à faire, et cependant je n'attaque pas. Pourquoi? Parce que
je ne veux pas la guerre. Je me mets seulement en état de défense.
J'arme Bobruisk, Riga, Dunabourg: est-ce là une agression? N'est-ce pas
déclarer positivement que je veux me défendre, et rien que cela[226]?»

[Note 225: Lauriston à Maret, 29 mai.]

[Note 226: Lauriston à Maret, 29 mai.]

Quant à se défendre, il le ferait, disait-il, avec toute l'opiniâtreté
dont il était capable, avec l'énergie du désespoir, et cette partie de
ses discours n'était pas seulement un jeu de scène, un procédé de
politique et de diplomatie: elle s'inspirait d'une conviction réfléchie
et profonde. À mesure qu'Alexandre s'affermissait dans la volonté de ne
point provoquer la lutte, il s'établissait inébranlablement dans la
résolution qui devait faire sa grandeur morale et sa gloire, dans
l'intention de soutenir la guerre jusqu'au bout, jusqu'à complet
épuisement de ses forces, si on lui imposait cette épreuve. Il se
battrait alors «à toute outrance[227]», bien décidé, si la fortune
trahissait ses premiers efforts, à se retirer jusque dans les provinces
les plus reculées de la Russie pour continuer la résistance, à
s'ensevelir au besoin sous les ruines de son empire. Mais l'annonce de
ces stoïques déterminations ne réussirait-elle pas à impressionner
l'Empereur, à lui arracher un grand acte de condescendance en Pologne ou
au moins un ensemble de mesures pacificatrices? Alexandre s'en ouvrit
donc, avec une force singulière d'expressions, à M. de Lauriston et
surtout au duc de Vicence. Ce dernier allait rentrer à Paris et y
reprendre auprès de son maître son service de grand écuyer: il aurait
occasion de l'approcher à toute heure, de l'entretenir, de le
convaincre. Dès à présent, il avait dépouillé son caractère
d'ambassadeur: ce n'était plus qu'un ami commun des deux souverains; nul
ne semblait mieux désigné pour porter de l'un à l'autre un message à la
fois intime et solennel. Les termes dans lesquels Alexandre le fit
dépositaire de ses suprêmes confidences le frappèrent et l'émurent
profondément.

[Note 227: Lettre à Czartoryski, 1er avril 1812. _Mémoires et
Correspondance de Czartoryski_, II, 282.]

Sans les confier au papier, il les enferma et les grava dans sa mémoire,
afin de les répéter textuellement à l'Empereur, lorsqu'il lui rendrait
compte de sa mission, et nous les trouverons alors dans sa bouche.

Il quitta Pétersbourg le 15 mai. Lorsqu'il parut pour la dernière fois à
la cour et fit ses visites d'adieu, chacun put remarquer sur son visage
pâli, sur ses traits fatigués et creusés, une expression de mélancolie
profonde[228]. Bien que son ambassade lui eût valu à la fin de pénibles
déboires, bien que le climat de Pétersbourg eût altéré sa santé, il
s'était pris d'affection pour cette Russie où il avait à la fois goûté
de hautes satisfactions et traversé de multiples épreuves; c'est un
penchant de l'âme humaine que de s'attacher aux lieux où elle a connu la
souffrance et la joie, où elle a beaucoup agi, beaucoup lutté,
c'est-à-dire, en somme, beaucoup vécu. Caulaincourt aimait Alexandre
pour les bontés qu'il en avait reçues, et il lui avait voué une
reconnaissance sincère: il aimait les élégances de la vie russe et
regrettait cette société de hautes allures et d'esprit affiné,
intéressante et charmeresse, dont il avait peu à peu conquis l'estime et
forcé les sympathies. Puis, ayant fait de l'alliance l'oeuvre maîtresse
et l'honneur de sa vie, il la voyait avec douleur se dissoudre et
s'anéantir, pour céder la place à un inconnu plein de périls: le
pressentiment de l'avenir, le regret de tant d'efforts dépensés en pure
perte, l'assombrissaient au moment du départ: il en fut obsédé durant
les journées et les nuits sans fin de l'interminable trajet. Il se
gardait cependant de pensées par trop décourageantes, qui débiliteraient
son énergie. Sa mission n'était pas terminée: un dernier devoir lui
restait à remplir: ce serait de dire à l'Empereur la vérité tout entière
telle qu'elle lui apparaissait, de l'informer, de l'éclairer, de
l'avertir: il ne faillirait pas à cette obligation, au risque de
déplaire, et sacrifierait au besoin sa fortune à sa conscience.

[Note 228: La comtesse Edling écrit dans ses _Mémoires_:
«Caulaincourt, en recevant son audience de congé, éprouva une émotion si
extraordinaire que tout le monde en fut étonné.» P. 50.]



II

Il arriva à Paris le 5 juin au matin. Il trouva une ville tout entière
aux apprêts des réjouissances publiques qui allaient accompagner la
célébration du baptême: les maisons se pavoisaient, s'enguirlandaient de
feuillage, se paraient d'emblèmes. On nettoyait et on débarrassait les
rues par lesquelles passerait le cortège: Paris faisait sa toilette des
grands jours. Aux Tuileries, aux Champs-Élysées, sur la Seine, des jeux,
des feux d'artifice, des illuminations se préparaient. Caulaincourt ne
fit que traverser ce décor de fête et se rendit immédiatement à
Saint-Cloud, où Leurs Majestés avaient pris résidence pour quelques
semaines; il y était avant onze heures.

L'Empereur, qui achevait de déjeuner, le fit entrer dans son cabinet,
l'y rejoignit bientôt et l'accueillit fraîchement. Sans lui adresser de
reproches ni d'éloges, il reprit immédiatement ses griefs contre
Alexandre: il les recensa avec amertume, rappela l'abandon où les Russes
l'avaient laissé en 1809, leurs exigences tracassières en 1810, les
infractions au blocus, les armements commencés de longue date, enfin les
faits récents, les faits d'hier, l'ensemble de mouvements qui dénotaient
un plan d'hostilité et d'agression: «Alexandre est faux, finit-il par
dire en éclatant, il arme pour me faire la guerre[229].»

[Note 229: Le récit de la conversation entre l'Empereur et
Caulaincourt, ainsi que le texte même des paroles reproduites, est
intégralement tiré de la précieuse collection de documents inédits et
privés auxquels nous avons déjà fait de larges emprunts dans les tomes I
et II. On en reconnaîtra facilement la provenance, que nous ne sommes
pas autorisé à indiquer précisément.]

Avec un grand courage, Caulaincourt plaida l'innocence d'Alexandre et la
loyauté de ses intentions. Il arrivait tout imbu des raisonnements que
le séduisant monarque lui avait présentés avec art, en les enveloppant
d'effusions flatteuses et de paroles enchanteresses: sur tous les
points, il opposa la théorie russe à la théorie française. Il énuméra
les services rendus par Alexandre et les dénis de justice, les
provocations directes ou indirectes, les offenses caractérisées et les
coups d'épingle dont ce prince à l'âme chevaleresque avait eu à
souffrir.

Napoléon écoutait tout, sans dissimuler une impatience croissante.
Parfois, quand la réponse était trop facile, il la jetait en manière de
vive interruption. Il ne permit pas à Caulaincourt de dire que la Russie
avait été insuffisamment payée de son concours illusoire pendant la
guerre d'Autriche. Enfin, lorsque l'ancien ambassadeur traita de «conte
ridicule», imaginé par les Polonais, le plan d'offensive qui avait
certainement existé et qu'il n'avait pas pénétré, l'Empereur devint tout
à fait aigre et cassant: «Vous êtes dupe, dit-il, d'Alexandre et des
Russes: vous n'avez pas su ce qui se passait. Davout et Rapp me tenaient
mieux au courant.» Sans se laisser décontenancer par cette apostrophe,
Caulaincourt continua et acheva son exposé: sa conclusion, qui eût été
erronée de tous points quatre mois auparavant, était aujourd'hui fondée.
Jugeant mieux le présent que le passé, il put affirmer avec vérité que
l'empereur Alexandre ne commencerait pas la guerre et désirait l'éviter.
En termes catégoriques, il se porta garant et caution de cette
disposition: s'animant lui-même, il alla jusqu'à dire: «Je suis prêt à
me constituer prisonnier et à porter ma tête sur le billot, si les
événements ne me justifient pas.»

Ces paroles furent dites avec un tel accent de conviction qu'elles
portèrent le trouble et l'incertitude dans l'esprit de l'Empereur. Il ne
répondit point, s'arrêta de parler et se mit à arpenter son cabinet,
réfléchissant et songeant. Caulaincourt le voyait aller et venir, en
proie à une préoccupation profonde; il voyait s'éloigner dans
l'enfoncement de la pièce ses épaules carrées, revenir et repasser son
front large, dévoré de pensées. Quel flot de sentiments contradictoires
s'agitait alors et battait dans son âme? Songeait-il qu'il vivait l'une
des heures décisives de son règne? Il marchait toujours, étranger à
tout objet extérieur, absorbé en lui-même, et les minutes s'écoulaient,
interminables et pesantes.

Un quart d'heure se passa ainsi, dans un complet silence. À la fin,
sortant de sa rêverie, Napoléon se rapprocha de son interlocuteur et lui
dit ces mots qui posaient nettement le problème, dans ses deux termes
essentiels et corrélatifs: «Vous croyez donc que la Russie ne veut pas
la guerre, qu'elle resterait dans l'alliance et rentrerait dans le
système continental, si je la satisfaisais sur la Pologne?»

Caulaincourt répéta ce qu'avaient exprimé ses dépêches, à savoir qu'un
grand sacrifice aux dépens de la Pologne assurerait la paix et
contribuerait à revivifier l'alliance, s'il était soutenu par toute une
politique de modération. En quoi devait consister ce sacrifice?
Caulaincourt, qui ne l'avait qu'imparfaitement démêlé à travers les
confidences très vagues d'Alexandre, ne put le dire avec précision et se
contenta de poser le principe. Il ajouta qu'à son avis l'évacuation
partielle de Dantzick et des places prussiennes causerait à Pétersbourg
un premier soulagement et provoquerait une détente. Mais l'idée de
diminuer dès à présent nos moyens de défense et de guerre, avant tout
accord définitif, ne fut nullement du goût de l'Empereur. Il la releva
vertement, et aussitôt s'engagea entre lui et son contradicteur un
dialogue animé, par brèves attaques et fermes ripostes.

«Les Russes ont donc peur?» dit Napoléon, comme si la terreur inspirée
par le seul aspect de ses armées flattait et délectait son orgueil: «les
Russes ont donc peur?»--«Non, mais ils préfèrent la guerre à une
situation qui n'est plus la paix.»--«Croient-ils me faire la
loi?»--«Non.»--«Cependant, c'est me la dicter que d'exiger que j'évacue
Dantzick, pour le bon plaisir d'Alexandre.»--«Alexandre ne désigne rien
sans doute pour qu'on ne dise pas qu'il menace; cependant il énumère
tout ce qui s'est passé depuis Tilsit. J'ai pu voir ce qui inquiétait,
je puis donc dire ce qui tranquilliserait.»--«Bientôt il faudra que je
demande à Alexandre la permission de faire défiler la parade à
Mayence?»--«Non, mais celle qui défile à Dantzick l'offusque.....»--«Les
Russes sont devenus bien fiers: on veut me faire la guerre?»--«Non, ni
la guerre, ni la loi; mais on ne veut pas la recevoir.»--«Les Russes
croient-ils me mener comme ils menaient sous Catherine II leur roi de
Pologne? Je ne suis pas Louis XV; le peuple français ne souffrirait pas
cette humiliation.»

Ce n'était pas la première fois qu'il évoquait, à propos de la Pologne,
la figure de l'indolent monarque qui avait laissé s'accomplir sous ses
yeux le crime du partage et qui en portait la peine devant l'histoire:
on eût dit que ce souvenir de honte l'obsédait, le hantait. Il répéta
deux ou trois fois sa phrase sur Louis XV, avec une animation
grandissante: puis, allant droit à Caulaincourt et le serrant de près,
dardant sur lui le double jet de flamme de ses yeux: «Vous voudriez donc
m'humilier?» dit-il.--«Votre Majesté, répliqua tranquillement l'autre,
me demande les moyens de maintenir l'alliance, je les lui indique. Il
faut se replacer autant que possible dans la situation où l'on était au
lendemain d'Erfurt. Si vous voulez rétablir la Pologne, alors, c'est une
autre affaire.»--«Je vous ai déjà dit que je ne voulais pas rétablir la
Pologne.»--«Alors, je ne comprends pas à quoi Votre Majesté a sacrifié
l'alliance avec la Russie.»--«C'est elle qui l'a rompue parce que le
système continental la gênait.» Caulaincourt fit observer que l'Empereur
avait donné le premier l'exemple d'une infraction aux lois du blocus, en
organisant le système des licences. À cette riposte, qui atteignait le
point faible de son argumentation, l'Empereur se sentit touché et jugea
le coup adroitement porté; il sourit, et prenant Caulaincourt par
l'oreille: «Vous êtes donc amoureux d'Alexandre?» lui dit-il.--«Non,
mais je le suis de la paix.»--«Et moi aussi, mais je ne veux pas que les
Russes m'ordonnent d'évacuer Dantzick.»--Aussi n'en parlent-ils point:
mais autre chose est d'exprimer un voeu et de formuler une exigence.»

En disputant sur Dantzick, on restait à côté du point essentiel et
brûlant. Napoléon se rendait compte que l'empereur Alexandre, sous ses
phrases énigmatiques et ses réticences, cachait une arrière-pensée
persistante, une ambition inexprimée; qu'il y avait un dessous à
l'affaire: «Vous êtes dupe, dit-il à Caulaincourt; je suis un vieux
renard; je connais les Grecs.» _Caulaincourt_: «Votre Majesté me
permet-elle une dernière observation?» _L'Empereur_: «Parlez... (avec
impatience) mais parlez donc!» Et son geste, sa voix, l'interrogation de
son regard commandaient une réponse franche et nette.

Reprenant alors la question principale, Caulaincourt la présenta avec
plus de force et d'ampleur, quoique toujours en termes généraux: il la
montra telle qu'il la discernait. D'après lui, l'instant était arrivé où
l'Empereur devait opter entre deux partis bien tranchés, également
soutenables, mais exclusifs l'un de l'autre.

Le premier consistait à rassurer la Russie, à reconquérir cette alliée
de premier ordre en lui accordant un gage effectif et public contre le
rétablissement de la Pologne, quitte à désespérer les habitants de ce
pays et à nous les aliéner sans retour; il appartenait à l'Empereur, en
sa sagesse, de décider quelle serait la garantie à fournir. Un second
parti pouvait être adopté: ce serait, au contraire, de reprendre et de
pousser à bout l'oeuvre de restauration à demi accomplie en 1807 et en
1809, de reconstituer entièrement la Pologne. On ferait en ce cas la
guerre aux Russes, mais on la leur ferait avec un but, pour un objet
parfaitement défini et qui en vaudrait la peine. Réintégrée dans ses
anciennes limites, remise au rang de grande puissance, la Pologne
deviendrait notre point d'appui dans le Nord et y modifierait à notre
profit la distribution générale des forces. Chacun de ces systèmes avait
ses avantages et ses inconvénients, mais l'heure avait sonné où il
fallait embrasser franchement l'un ou l'autre et s'y fixer; entre eux,
il n'était plus de place pour une solution intermédiaire et équivoque.
Cette alternative rigoureuse, Caulaincourt l'avait déjà posée au cours
de sa correspondance, et ses paroles ne furent que la paraphrase de ces
lignes remarquables écrites dans l'une de ses dernières dépêches: «Il
faut que l'Empereur choisisse entre la Pologne et la Russie, car les
choses en sont venues au point que ne pas désenchanter l'une, c'est
perdre l'autre[230].»

[Note 230: Caulaincourt à Maret, 8 mai 1811.]

«Quel parti prendriez-vous? dit l'Empereur.--Alliance, prudence et
paix.--La paix! il faut qu'elle soit durable et honorable. Je ne veux
pas d'une paix qui ruine mon commerce comme celle d'Amiens. Pour que la
paix soit possible et durable, il faut que l'Angleterre soit convaincue
qu'elle ne retrouvera plus d'auxiliaires sur le continent... Il faut que
le colosse russe et ses hordes ne puissent plus menacer le Midi d'une
irruption.» Et l'Empereur suivit avec feu ce raisonnement, qui
l'emportait à la guerre et l'entraînait au Nord, pour y retrouver et y
reconstituer les frontières de l'ancienne Europe.

«Votre Majesté penche donc pour la Pologne?» dit simplement
Caulaincourt. Ces paroles arrêtèrent net l'Empereur dans son belliqueux
essor et le rejetèrent dans ses perplexités. En effet, cette barrière
qu'il songeait à relever contre la Russie, ce ne pouvait être que la
Pologne: débile et inconsistante barrière, rempart de sable, puisqu'il
s'agissait d'un peuple auquel avaient manqué toujours la stabilité et la
cohésion: était-ce sur cette base fragile qu'il convenait d'échafauder
une combinaison gigantesque? L'Empereur se reprit donc avec vivacité,
comme si sa pensée eût opéré un mouvement de recul: «Je ne veux pas la
guerre, dit-il, je ne veux pas la Pologne, mais je veux que l'alliance
me soit utile. Elle ne l'est plus depuis qu'on reçoit les neutres; elle
ne l'a jamais été.» Caulaincourt recommença son plaidoyer en faveur
d'Alexandre; il affirma de nouveau la sincérité de ce prince, la
noblesse de ses sentiments; il le fit avec tant de conviction et de
chaleur que l'Empereur finit par lui dire, moitié souriant, moitié
fâché: «Si les dames de Paris vous entendaient, elles raffoleraient
encore plus de l'empereur Alexandre. Ce qu'on leur a raconté de ses
manières, de ses galanteries à Erfurt, leur a tourné la tête: avec tout
ce que vous dites, on ferait de beaux contes aux Parisiens.»

Ces éloges donnés à son rival l'agaçaient visiblement; il se contenait
pourtant, et ses hésitations ne semblaient pas prendre fin.
L'ambassadeur se crut autorisé à poursuivre l'oeuvre de raison et de
salut à laquelle il s'était voué. Longuement, il expliqua que tous les
actes de l'Empereur depuis 1808 faisaient craindre à la Russie de
nouveaux bouleversements: «Mais quoi! s'écria Napoléon, quels desseins
me suppose-t-on? Que puis-je désirer? La France n'est-elle pas assez
grande?» D'ailleurs, n'avait-il pas donné aux Russes des preuves non
équivoques de son bon vouloir et de sa munificence? N'était-ce rien que
toutes ces provinces, tous ces territoires réunis à leur empire par la
vertu et le bienfait de son amitié? Caulaincourt répliqua que ces
cadeaux n'avaient pas été assez désintéressés ni bénévoles pour qu'on
nous en sût beaucoup de gré: «On ne tient pas compte des choses que
commande la nécessité.» La conversation s'égara ainsi en discussions
rétrospectives, se prolongea pendant des heures, s'éparpilla sur tous
les objets qui tenaient de près ou de loin à la politique des dernières
années; mais une pente irrésistible la ramenait toujours à la difficulté
centrale.

Napoléon voulut prouver qu'il avait tout fait pour rassurer Alexandre au
sujet de la Pologne, que les objections systématiques ou captieuses
étaient venues de l'autre côté. Il fit allusion au traité de garantie
négocié en 1810: «On n'a discuté que sur les mots: je n'ai voulu changer
que la rédaction.--Mieux eût valu rejeter la convention, répondit
Caulaincourt, que de proposer des changements qui avaient trop prouvé
qu'après avoir voulu donner cette sécurité, on avait, dans l'intervalle
d'un courrier à l'autre, changé de politique et qu'on avait d'autres
projets.--Alexandre a fait le fier, il n'a plus voulu de la convention,
c'est lui qui l'a refusée. Convenez franchement que c'est lui qui veut
faire la guerre.--Non, Sire, j'engagerai ma tête à couper qu'il ne
tirera pas le premier coup de canon et ne dépassera jamais ses
frontières.--Alors nous sommes d'accord, car je n'irai pas le
chercher.--Soit, mais il faut s'expliquer et trouver un moyen de faire
revivre la confiance.» C'était ce moyen que Caulaincourt ne pouvait ou
n'osait énoncer positivement, que Napoléon devinait et ne voulait
admettre. La conversation se replaçait ainsi au point qu'il lui semblait
interdit de dépasser, où elle tournait interminablement sur elle-même,
sans avancer d'une ligne.

S'écartant à nouveau de l'obstacle, Napoléon se mit à parler des Russes,
de la nation et des différentes classes. Il parut croire que la
noblesse, corrompue et égoïste, incapable d'abnégation et de discipline,
obligerait le souverain à signer la paix après une ou deux batailles
perdues et dès que l'invasion l'aurait touchée: «Votre Majesté est dans
l'erreur», interrompit hardiment Caulaincourt, et il indiqua que le
patriotisme des Russes primait en eux tout autre sentiment, qu'il les
réunirait contre nous en masse compacte et les exalterait jusqu'à
l'héroïsme.

Placé sur ce terrain, il s'y tint opiniâtrement, refusant de le quitter
avant de l'avoir parcouru en tous sens et épuisé; ses paroles prirent
alors une gravité exceptionnelle, la valeur d'un avertissement
prophétique. Il osa dire que Napoléon s'abusait dangereusement sur la
Russie et méconnaissait les facultés défensives de ce peuple. Avec un
bon sens et une fermeté vraiment dignes de mémoire, il montra ce que
serait une guerre dans le Nord, et il en dévoila à l'avance les sombres
horreurs. «En Russie, dit-il, on ne se fait aucune illusion sur le génie
de l'adversaire et ses prodigieuses ressources; on sait que l'on aura
affaire au grand gagneur de batailles, mais on sait aussi que le pays
est vaste, qu'il offre de la marge pour se retirer et céder du terrain;
on sait, Sire, que ce sera déjà vous combattre avec avantage que de vous
attirer dans l'intérieur et de vous éloigner de la France et de vos
moyens. Votre Majesté ne peut être partout; on ne frappera que là où
elle ne sera pas. Ce ne sera point une guerre d'un jour. Votre Majesté
sera obligée au bout de quelque temps de revenir en France, et tous les
avantages passeront alors de l'autre côté. Il faut compter de plus avec
l'hiver, avec un climat de fer, par-dessus tout avec le parti pris de ne
jamais céder.»

Sur ce dernier point, tout ce que Caulaincourt avait vu et entendu, tout
ce qu'il avait recueilli et appris ne lui laissait aucun doute: il put
se montrer inébranlablement affirmatif. Comme suprême argument, il cita
les paroles mêmes que l'empereur Alexandre lui avait laissées pour
adieu. Voici ce que ce prince lui avait dit: «Si l'empereur Napoléon me
fait la guerre, il est possible, probable même qu'il nous battra si nous
acceptons le combat, mais cela ne lui donnera pas la paix. Les Espagnols
ont été souvent battus; ils ne sont pour cela ni vaincus ni soumis; ils
ne sont pourtant pas si éloignés de Paris, et ils n'ont ni notre climat
ni nos ressources. Nous ne nous compromettrons pas, nous avons de
l'espace derrière nous, et nous conserverons une armée bien organisée.
Avec cela, on n'est jamais forcé, quelque revers que l'on éprouve, de
recevoir la paix; on force son vainqueur à l'accepter. L'empereur
Napoléon a fait cette réflexion à Tchernitchef après Wagram; il a
reconnu lui-même qu'il n'eût jamais consenti à traiter avec l'Autriche,
si celle-ci n'avait su se conserver une armée: avec plus de
persévérance, les Autrichiens eussent obtenu de meilleures conditions.
Il faut à l'Empereur des résultats aussi prompts que ses pensées sont
rapides: il ne les obtiendra pas avec nous. Je profiterai de ses leçons:
ce sont celles d'un maître. Nous laisserons notre climat, notre hiver
faire la guerre pour nous. Les Français sont braves, mais moins
endurants que les nôtres; ils se découragent plus facilement. Les
prodiges ne s'opèrent que là où est l'Empereur: il ne peut être partout;
d'ailleurs, il sera nécessairement pressé de s'en retourner dans ses
États. Je ne tirerai pas l'épée le premier, mais je ne la remettrai que
le dernier au fourreau. Je me retirerai au Kamtchatka plutôt que de
céder des provinces ou de signer dans ma capitale conquise une paix qui
ne serait qu'une trêve.»

À mesure que Caulaincourt parlait, une attention étonnée et croissante
se peignait sur les traits de l'Empereur: il écouta jusqu'au bout, sans
perdre un mot; à la fin, comme si le voile de l'avenir se fût déchiré
devant ses yeux, comme si un rapide éclair eût illuminé le précipice
ouvert sous ses pas, il parut ému, frappé jusqu'au fond de l'âme.
Caulaincourt eut le sentiment d'avoir produit un grand effet et crut
avoir cause gagnée. Loin d'en vouloir à qui lui disait si crûment la
vérité, l'Empereur semblait au contraire apprécier cette franchise. Son
attitude avait changé: son visage, dur jusqu'alors et fermé, devenait
ouvert, bienveillant. Malgré l'heure avancée, bien que le milieu de la
journée fût déjà largement dépassé, il incita Caulaincourt à parler
encore; il voulait en savoir davantage; il posa mille questions sur
l'armée russe, sur l'administration, sur la société; il se fit conter
les intrigues de salon, les amours, et sa curiosité s'amusait de ces
détails, comme si son esprit eût eu besoin de se délasser avant de se
reprendre au grand problème et de l'attaquer encore. Pour la première
fois, il remercia Caulaincourt de son zèle, de son dévouement; il eut
pour lui des paroles aimables et familières.

Profitant de cet épanchement, infatigable au bien, le duc renouvela ses
efforts avec plus d'insistance: il supplia l'Empereur d'écouter les
conseils de la sagesse: «Vous vous trompez, Sire, lui dit-il, sur
Alexandre et les Russes: ne jugez pas la Russie d'après ce que d'autres
vous en disent; ne jugez pas l'armée d'après ce que vous l'avez vue
après Friedland, effondrée et désemparée; menacés depuis un an, les
Russes se sont préparés et affermis: ils ont calculé toutes les chances,
même celles de grands revers; ils se sont mis en mesure d'y parer et de
résister à outrance.»

Napoléon convint que les ressources de la Russie étaient grandes, mais
il ajouta que ses forces à lui étaient immenses. Peu à peu, il se mit à
en faire l'énumération. Il les montra couvrant l'Europe depuis la
Vistule jusqu'au Tage, réparties sur tous les points stratégiques,
prêtes à s'agglomérer; il montra l'Empire inépuisable en hommes, cent
vingt départements versant annuellement leurs contingents dans des
cadres sans cesse élargis, les dépôts se remplissant de recrues à mesure
qu'ils se vidaient pour fournir de nouveaux bataillons de guerre: puis,
au centre de ces masses continuellement augmentées, il montra ce qui lui
restait de ses anciens régiments, ses premiers compagnons, les vieux,
les invincibles, ceux d'Italie et d'Égypte, ceux d'Austerlitz et d'Iéna,
ces soldats à toute épreuve, cet acier humain, trempé au feu de cent
batailles, cette phalange sacrée d'où rayonnaient l'ardeur à bien faire
et la contagion de l'héroïsme. Enfin, autour de ses Français, il appela
en imagination tous ses alliés, tous ses peuples, il les fit accourir de
tous les points de l'horizon: il appela les Lombards d'Eugène et les
Napolitains de Murat, les Espagnols et les Portugais, Marmont avec ses
Croates, l'Allemagne et ses dix-huit contingents, Jérôme avec ses
Westphaliens, les régiments de Hanovriens et de Hanséates qui se
formaient sous Davout, Poniatowski et ses Polonais; il se composait
ainsi une armée sans pareille dans l'histoire, il la faisait défiler
devant lui et la passait en revue, calculant les effectifs, comptant les
bataillons, les escadrons, les batteries, les divisions, les corps, et,
à mesure qu'il poursuivait ce prodigieux dénombrement, le sentiment de
sa force l'envahissait et l'enivrait, un vertige d'orgueil lui montait
au cerveau. Sa parole vibrait, ses yeux étincelaient, et son regard, son
geste semblaient dire: «Qu'est-il d'impossible avec tant d'hommes et de
tels hommes?» Devant cette poussée graduelle et cette explosion de
triomphante confiance, Caulaincourt sentit s'écrouler son espoir: il eut
conscience d'avoir reperdu le terrain péniblement gagné: il vit se
rapprocher cette guerre qu'il croyait avoir éloignée, dont il
appréhendait l'issue fatale, et une angoisse patriotique lui serra le
coeur.

En effet, l'Empereur lui dit au bout de quelque temps: «Bah! une bonne
bataille fera raison des belles déterminations de votre ami Alexandre et
de ses fortifications de sable.» Ces derniers mots étaient une allusion
aux dunes du Dnieper et de la Dwina que les Russes façonnaient en
ouvrages défensifs. Napoléon ajouta qu'au reste il n'entreprendrait
point la guerre, mais qu'Alexandre la provoquerait certainement; ce
versatile monarque avait rouvert son esprit aux suggestions de
l'Angleterre; on lui avait mis en tête des idées de conquête et de
prééminence qui flattaient sa vanité, des ambitions sournoises: «Il est
faux et faible.»--_Caulaincourt_: «Il est opiniâtre, il cède facilement
sur certaines choses, mais il se trace en même temps un cercle qu'il ne
dépasse point.»--_L'Empereur_: «Il est faux: il a le caractère
grec.»--_Caulaincourt_: «Sans doute, il ne m'a pas toujours dit tout ce
qu'il pensait; mais ce qu'il m'a dit s'est toujours vérifié, et ce qu'il
m'a promis pour Votre Majesté, il l'a toujours tenu.»--_L'Empereur_:
«Alexandre est ambitieux: il a un but dissimulé en voulant la guerre; il
la veut, vous dis-je, puisqu'il se refuse à tous les arrangements que je
propose. Il a un motif secret; n'avez-vous pas pu le pénétrer? Je vous
dis qu'il a d'autres motifs que ses craintes au sujet de la Pologne et
que l'affaire de l'Oldenbourg.--Cela et votre armée à Dantzick
suffiraient à expliquer ses alarmes; il partage d'ailleurs les
inquiétudes que donnent à tous les cabinets les changements qu'a faits
Votre Majesté depuis Tilsit et notamment depuis la paix de
Vienne.--Qu'importe à Alexandre? Cela n'est pas chez lui. Ne l'ai-je pas
engagé à prendre de son côté? Ne lui ai-je pas dit de prendre la
Finlande, la Valachie, la Moldavie? Ne lui ai-je pas proposé de partager
la Turquie? Ne lui ai-je pas donné trois cent mille âmes en Pologne
après la guerre d'Autriche?--Oui, mais ces appâts ne l'ont pas empêché
de voir que Votre Majesté a placé depuis lors des jalons pour des
changements en Pologne, ce qui est chez lui.--Vous rêvez comme lui. Je
n'ai fait de changements que loin de ses frontières. Quels sont donc ces
changements en Europe qui l'effrayent tant? Que font-ils à la Russie qui
est au bout du monde? Ce sont ces mesures que vous blâmez qui ôteront
tout espoir aux Anglais et les forceront à la paix.»

Il exprima ces idées sous vingt formes diverses, abondant, prolixe,
s'abandonnant à sa passion et à sa verve, comme s'il eût perdu la notion
du temps. Le jour tombait; au dehors, dans le parc, les feux mourants du
soir doraient encore la cime des grands arbres, mais l'obscurité
envahissait la salle, et l'Empereur parlait toujours, esquissant à
larges traits toute sa politique, montrant le but à atteindre,
l'Angleterre à frapper au travers de toute puissance qui reprendrait
parti pour elle et lui ferait un rempart. Il revenait aussi aux
questions qui formaient plus spécialement l'objet de l'entretien; il les
traitait pêle-mêle et sans ordre, sautait de l'une à l'autre, pressait
et tâtait Caulaincourt de toutes manières, répétant les mêmes questions
pour voir s'il obtiendrait les mêmes réponses, cherchant à saisir son
interlocuteur en flagrant délit de contradiction ou d'erreur. Parfois,
devant une objection vivement présentée, il s'interrompait, retombait
dans ses réflexions, gardait le silence pendant plusieurs minutes. Il y
avait dans son argumentation des arrêts et des reprises, des reculs et
de brusques élans, qui trahissaient le va-et-vient de sa pensée. Il
cherchait à envisager le différend sous toutes ses faces, remontait à
ses origines, comme pour en mieux pénétrer le caractère et en découvrir
l'issue.

Il dit tout d'un coup, après une pause prolongée: «C'est le mariage
autrichien qui nous a brouillés: Alexandre a été fâché que je n'aie pas
épousé sa soeur.» Étrange assertion, puisque la cour de Russie avait
décliné la proposition d'alliance matrimoniale, et que Caulaincourt le
savait mieux que personne, ayant été chargé de transmettre le refus.
Vis-à-vis même de cet intermédiaire et de ce confident, Napoléon
voulait-il se donner l'air, par un raffinement d'amour-propre, d'avoir
préféré spontanément l'Autrichienne à la Russe? En quelques mots,
Caulaincourt lui remémora les faits: «J'avais oublié ces détails», dit
l'Empereur d'un ton dégagé; et il ajouta cette observation très juste:
«Il n'en est pas moins certain qu'on a été fâché à Pétersbourg du
rapprochement avec l'Autriche.»

Quand tout eut été rappelé et dit de part et d'autre, l'Empereur se
résuma et essaya encore une fois de conclure: «Je ne veux ni la guerre
ni le rétablissement de la Pologne, répéta-t-il pour la dixième fois,
mais il faut s'entendre sur les neutres et sur les autres
différends.»--_Caulaincourt_: «Si Votre Majesté le veut réellement, cela
ne sera pas difficile.»--_L'Empereur_: «En êtes-vous
sûr?»--_Caulaincourt_: «Certain; mais il faut des choses
proposables.»--_L'Empereur_: «Mais quoi encore?»--_Caulaincourt_: «Votre
Majesté sait aussi bien que moi et depuis longtemps quelles sont les
causes du refroidissement; elle sait mieux que moi ce qu'elle peut faire
pour y remédier.»--_L'Empereur_: «Mais quoi? que propose-t-on?»

Caulaincourt expliqua, en ce qui concernait le commerce, qu'il fallait
prendre en considération les intérêts économiques de la Russie, se
contenter de quelques adoucissements au tarif, tolérer l'admission des
neutres, établir en commun un système de licences. Il fallait aussi
s'entendre sur Dantzick, améliorer et garantir la situation de la
Prusse; il fallait enfin faire au duc d'Oldenbourg un sort qui ne le mît
pas sous notre dépendance, qui n'en fît pas, comme il l'eût été à
Erfurt, un préfet français... Mais Napoléon jugea inutile d'en écouter
davantage. Il s'était aperçu que Caulaincourt tranchait toutes les
questions dans le sens russe et le jugeait définitivement endoctriné par
Alexandre. Ce qu'on lui soumettait, c'était moins le plan d'un
arrangement transactionnel qu'une liste de concessions. Il dit à
Caulaincourt que son successeur Lauriston était chargé de traiter en
détail et de régler, s'il était possible, les questions pendantes; que
lui-même devait avoir besoin de repos.

Malgré ce congé, Caulaincourt voulut insister encore et demanda la
permission de présenter une suprême observation.

«--Parlez! lui fut-il répondu.

«--La guerre et la paix sont entre les mains de Votre Majesté. Je la
supplie de réfléchir pour son propre bonheur et pour le bien de la
France qu'elle va choisir entre les inconvénients de l'une et les
avantages bien certains de l'autre.

«--Vous parlez comme un Russe, dit Napoléon, redevenu sévère.

«--Non, Sire, comme un bon Français, comme un fidèle serviteur de Votre
Majesté.

«--Je ne veux pas la guerre, mais je ne puis pas empêcher les Polonais
de me désirer et de m'appeler.»

Il ajouta que les Polonais des provinces russes, les Lithuaniens en
particulier, partageaient l'impatience de leurs compatriotes varsoviens:
ils le sollicitaient, lui faisaient signe de loin, prêts à lui donner
pour allié, si la guerre s'engageait, tout un peuple en révolte. Dans ce
tableau, Caulaincourt vit une illusion de plus et s'attacha à la
dissiper. Avec une assurance que l'événement devait trop justifier, il
déclara que les Polonais de Lithuanie s'étaient pour la plupart
accommodés du régime russe; ils hésiteraient à se compromettre avec
nous, à se livrer aux chances et aux vicissitudes d'un avenir incertain,
«à se remettre en loterie»--«D'ailleurs, continua audacieusement
Caulaincourt, Votre Majesté ne peut se dissimuler qu'on sait trop
maintenant en Europe qu'elle veut des pays plus pour elle que pour leur
intérêt propre.

«--Vous croyez cela, monsieur?

«--Oui, Sire.

«--Vous ne me gâtez pas, répondit l'Empereur d'un ton piqué; il est
temps d'aller dîner.» Et il se retira.

L'entretien avait duré sept heures. Jamais Napoléon n'avait entendu un
tel langage; jamais le danger vers lequel il marchait ne lui avait été
si clairement signalé. Cependant, dans les appréciations de
Caulaincourt, il faut faire la part de l'erreur et de la vérité.
L'ancien ambassadeur s'abusait gravement lorsqu'il montrait l'empereur
russe prêt à rentrer de bonne foi dans le système inauguré à l'époque
des entrevues. Lui-même était obligé de convenir qu'Alexandre
n'exclurait jamais de ses ports le commerce anglais sous pavillon
américain, ce qui était pour Napoléon le point essentiel à obtenir. Le
sacrifice même de la Pologne n'eût pas déterminé chez Alexandre un élan
de coeur, un rappel de confiance qui se fût traduit par une reprise de
coopération effective contre les Anglais et que Napoléon avait
d'ailleurs rendu bien difficile par les excès, les audaces, les
frénésies de sa politique. À plus forte raison l'Empereur ne fût-il
point parvenu à ses fins par des concessions moins radicales; néanmoins,
il eût évité le conflit violent, la collision fatale, s'il eût consenti
à ployer son orgueil et à modérer les exigences de son système, s'il eût
admis la paix sans l'alliance, car à cette époque l'empereur Alexandre,
qui ne voulait plus l'alliance, ne voulait certainement pas la guerre. À
la vérité, comme Napoléon n'avait point la faculté de lire dans l'âme de
l'autre empereur, il pouvait objecter à Caulaincourt que le passé ne lui
répondait guère de l'avenir; il pouvait raisonner ainsi: On m'assure, on
me répète de tous côtés,--et des faits matériels viennent à l'appui de
cette assertion,--que l'empereur Alexandre a nourri contre moi des
projets d'attaque, qu'il n'y a renoncé que devant d'imprévues
difficultés d'exécution; qui me garantit qu'il ne retombera pas dans les
mêmes errements si je lui en rouvre l'occasion, si je démantelle ma
frontière par la destruction de la Pologne varsovienne, si même je
retire mes avant-gardes du Nord et si je ramène mes troupes en Espagne?
Toutefois, à supposer que le mouvement très réel qui entraînait la
Russie vers l'Angleterre l'eût porté tôt ou tard à lier partie avec nos
rivaux, mieux eût valu cent fois pour nous attendre la guerre, laisser
l'ennemi sortir de ses frontières et s'enferrer, que de l'aller chercher
dans ces déserts du Nord où plus d'une fortune illustre avait déjà
trouvé son tombeau. Où Caulaincourt s'était montré admirable de haute
sagesse et de clairvoyance, c'était lorsqu'il avait montré les
difficultés et les dangers d'une campagne offensive, les désastres qui
nous attendaient dans cette voie, et cet intrépide avertissement
suffirait à fonder sa gloire. L'Empereur avait souvent raison contre lui
sur le terrain politique: il avait tort sur le terrain militaire, où le
sentiment de sa puissance, exalté jusqu'au délire, obscurcissait son
jugement et troublait sa vue. S'il était autorisé à croire qu'une
guerre avec la Russie résultait presque nécessairement de la situation
anormale et violente où les deux empires s'étaient respectivement
placés, son malheur, son égarement furent de ne pas voir que, parmi tous
les périls auxquels pouvaient se trouver exposées sa fortune et la
grandeur de la France, il n'en était point de plus terrible qu'une
guerre en Russie.



CHAPITRE VI

L'AUDIENCE DU 15 AOÛT 1811.


Conclusions que tire l'Empereur de son entretien avec le duc de
Vicence.--Il ne croit plus à l'imminence des hostilités et ralentit ses
préparatifs.--Il soupçonne plus fortement Alexandre de vouloir un
lambeau de la Pologne, mais réserve jusqu'à plus ample informé ses
déterminations finales.--Baptême du roi de Rome.--Coups de sifflet au
Carrousel: placards séditieux.--Tchernitchef relève ces
symptômes.--L'Empereur à Notre-Dame.--Discours au Corps législatif:
allusions à la Pologne.--Lauriston rappelé à la fermeté.--Difficulté de
trouver un moyen de se rapprocher et de s'entendre.--Les préparatifs de
guerre se développent en silence.--L'Europe moins inquiète.--La
diplomatie et la société en villégiature.--Stations thermales de la
Bohême.--Tableau de Carlsbad.--Madame de Recke et son barde.--Opérations
de Razoumowski.--La discussion continue à Pétersbourg.--Le dissentiment
entre les deux empereurs devient moins aigu et plus profond.--Influence
d'Armfeldt.--Alexandre prend le parti de ne plus traiter: il adopte à la
même époque le plan militaire de Pfuhl.--Ses raisons pour se dérober à
tout arrangement et perpétuer le conflit.--Il décline la médiation
autrichienne et prussienne.--Procédés évasifs et dilatoires.--Napoléon
s'aperçoit de ce jeu et constate en même temps de nouvelles infractions
au blocus.--Explosion de colère.--La journée du 15 août aux
Tuileries.--Audience diplomatique: la salle du Trône.--Prise à partie de
Kourakine.--Napoléon déclare qu'il ne cédera jamais un pouce du
territoire varsovien.--Son langage coloré et vibrant: ses comparaisons,
ses menaces.--Kourakine tenu longtemps dans l'impossibilité de placer un
mot.--Coup droit.--Trois quarts d'heure de torture.--_Travail avec Sa
Majesté_.--Napoléon fait composer sous ses yeux un mémoire justificatif
de sa future campagne: importance de cette pièce: elle fait l'historique
du conflit et met supérieurement en relief le noeud du
litige.--Pernicieuse logique.--Raisons qui empêchent Napoléon de faire
droit aux désirs soupçonnés de la Russie.--Le duché de Varsovie et le
blocus.--La guerre est à la fois décidée et ajournée.--Napoléon se fait
une règle de prolonger avec Alexandre des négociations fictives, de
préparer lentement ses alliances de guerre et de donner à ses armements
des proportions formidables: il fixe au mois de juin 1812 le moment de
l'irruption en Russie.



I

Sans produire le résultat désiré par le duc de Vicence, le mémorable
entretien du 5 juin ne fut pas dépourvu d'effet. Si l'Empereur avait
réagi avec violence contre le trouble passager où l'avaient jeté les
paroles de son grand écuyer, il n'arrivait pas à s'en dégager
totalement. On le vit quelque temps pensif, préoccupé, partagé entre des
impulsions contradictoires. En somme, sur le point essentiel, sur la
question de savoir à quel prix pourrait se rétablir l'entente, la
conversation ne l'avait pas tout à fait éclairé. Il croyait de plus en
plus que la Russie exigeait, comme condition _sine quâ non_ d'un
arrangement, l'abandon partiel du grand-duché, mais il n'en était pas
absolument sûr[231]. Tant qu'il n'aurait pas à cet égard une certitude,
il réserverait ses déterminations finales. Sans relever les insinuations
faites à Caulaincourt et à son successeur, il attend qu'elles se
reproduisent ou se modifient.

[Note 231: Voy. sa lettre à Maret, du 22 juin 1811. _Corresp._,
17839.]

Sur un point, il tirait dès à présent de l'entretien une conclusion
formelle: les affirmations de Caulaincourt l'avaient à peu près
convaincu que la Russie n'attaquerait pas dans le courant de cette
année. Par conséquent, il avait plus de temps devant lui pour s'apprêter
à la guerre, si elle devait nécessairement avoir lieu, pour réunir aussi
et peser tous les éléments d'appréciation. Jugeant que les circonstances
décidément «moins urgentes[232]» laissent plus de latitude à ses
mouvements et de jeu à sa pensée, il s'abstient de tout acte irrévocable
et même ralentit légèrement ses préparatifs militaires. Dès le 5 juin,
c'est-à-dire au lendemain du jour où il a reçu le duc de Vicence, il
expédie certains contre-ordres, retient en France plusieurs détachements
dirigés vers l'Allemagne. Les jours suivants, il révoque quelques
commandes de troupes faites à ses confédérés, reporte sur l'Espagne une
partie de son attention, envisage le Nord d'un oeil moins hostile[233].
Cette détente n'échappa pas à son entourage: elle rendit à Caulaincourt,
qui se voyait traiter avec des alternatives de bienveillance et de
froideur, un douteux et fugitif espoir[234].

[Note 232: _Corresp._, 17774.]

[Note 233: _Id._, 17783.]

[Note 234: _Documents inédits_.]

Ce fut durant cette accalmie que s'accomplit la cérémonie du baptême;
elle devait concorder avec l'ouverture de la session législative,
retardée à cause des fêtes, et avec la réunion du concile national,
destiné à consacrer la mainmise de l'État sur le gouvernement de
l'Église. L'Europe attendait avec anxiété ces divers événements, car ils
fourniraient à l'Empereur l'occasion de parler publiquement et de lancer
quelques-unes de ces paroles qui éclairaient l'avenir.

Le baptême se fit le 9 juin. À cinq heures du soir, le roi de Rome fut
conduit solennellement à l'église métropolitaine, où l'attendaient les
grands corps de l'État, les autorités de la capitale, les députations,
cent archevêques et évêques. L'Empereur se rendit lui-même à Notre-Dame
avec l'Impératrice dans la voiture du sacre, précédé et suivi de ses
grands officiers et officiers. La foule contemplait ce spectacle avec
curiosité, avec admiration; mais l'enthousiasme suscité par la naissance
du prince commençait à tomber. Depuis quelque temps, la crise économique
sévissait sur Paris avec un redoublement d'intensité: plus de travail au
faubourg Saint-Antoine, des ateliers déserts, des métiers abandonnés,
des groupes d'ouvriers errants par les rues, désoeuvrés et sombres. Le
contraste de ces misères avec le déploiement des splendeurs officielles,
avec l'or et l'argent inutiles qui brillaient à profusion sur les
costumes et les livrées, sur les harnais et les voitures, éclatait trop
vivement pour ne point provoquer des réflexions haineuses et des
murmures de colère. Depuis plusieurs jours, la police avait à arracher
des placards séditieux apposés la nuit dans les quartiers
populaires[235]. Le 9, quand le cortège impérial quitta les Tuileries et
déboucha sur la place du Carrousel en passant sous l'Arc de triomphe,
les acclamations furent beaucoup moins nourries qu'à l'ordinaire; même,
deux ou trois coups de sifflet partirent stridents. C'est du moins ce
que nous apprend Tchernitchef dans un venimeux rapport[236]: le jeune
Russe, se tenant à l'affût des mauvaises nouvelles, attentif à instruire
son maître de tous les indices qui pourraient encourager ou réveiller
ses dispositions hostiles, prenait plaisir à lui faire savoir que
l'exaspération contre le despote gagnait en profondeur, et que Napoléon
était moins sûr de Paris.

[Note 235: Bulletins de police, 17 et 28 mai. Archives nationales,
AF, IV, 1515.]

[Note 236: 17 juin, volume cité, p. 178.]

Est-ce à cet accueil de la population qu'il faut attribuer la tristesse
de l'Empereur en ces jours de triomphe? Pendant toute la cérémonie du 9,
on le vit sombre, distrait, taciturne, et ce fut seulement à la fin de
l'office qu'un éclair perça ces nuages. Après l'accomplissement des
pratiques rituelles, l'Empereur prit des bras de l'Impératrice l'enfant
de France, enveloppé de ses voiles, pour le présenter au peuple. Le jour
tombait; dans l'obscurité croissante, les lustres du choeur, les gerbes
de lumière, les milliers de cierges brillaient d'un éclat plus intense,
mettaient au fond de la nef un amoncellement d'étoiles, et soudain
l'Empereur apparut dans cette gloire, debout, surhumain, tenant et
exaltant dans ses bras son blanc fardeau. À cet instant, une subite
émotion l'envahit, un resplendissement de joie et d'orgueil transfigura
sa face, tandis que le chef des hérauts d'armes entonnait le: _Vive
l'Empereur!--Vive le roi de Rome!_ et que toute l'assistance officielle
répétait ce cri frénétiquement, faisant passer dans l'immense vaisseau
un ouragan d'acclamations[237]. Une semaine fut ensuite consacrée aux
fêtes données par la ville, aux divertissements populaires. Le 16, trois
jours avant la réunion du concile, l'Empereur présida la séance
d'ouverture du Corps législatif. Son discours fut comme à l'ordinaire un
exposé de sa politique: l'Angleterre en faisait naturellement les frais:
c'était elle, c'étaient ses suggestions perfides qui avaient occasionné
les bruits de guerre dont l'Europe avait été récemment troublée, dont la
prospérité publique avait eu à gémir:

«Les Anglais, disait l'Empereur, mettent en jeu toutes les passions.
Tantôt ils supposent à la France tous les projets qui peuvent alarmer
les autres puissances, projets qu'elle aurait pu mettre à exécution
s'ils étaient entrés dans sa politique: tantôt ils font un appel à
l'amour-propre des nations pour exciter leur jalousie: ils saisissent
toutes les circonstances qui font naître les événements inattendus des
temps où nous nous trouvons: c'est la guerre sur toutes les parties du
continent qui peut seule assurer leur prospérité. _Je ne veux rien qui
ne soit dans les traités que j'ai conclus. Je ne sacrifierai jamais le
sang de mes peuples pour des intérêts qui ne sont pas immédiatement ceux
de mon empire._ Je me flatte que la paix du continent ne sera pas
troublée[238].»

[Note 237: Rapport cité de Tchernitchef, p. 178. Cf. THIERS, XIII,
106, et le _Moniteur_ du 11 juin, rendant compte de la cérémonie.]

[Note 238: _Corresp._, 17813.]

Les phrases précédant l'expression de ce voeu s'appliquaient à la
Pologne et promettaient implicitement que la France ne partirait pas en
guerre pour la gloire et le plaisir de libérer un peuple. C'était comme
un écho très affaibli des paroles que l'Empereur avait prononcées
solennellement en 1809, alors qu'il désirait épouser la soeur
d'Alexandre[239]. Pour le cas peu probable où la Russie se contenterait
aujourd'hui de telles satisfactions, il n'entendait pas les lui refuser.

[Note 239: Voy. t. II, 195.]

Lauriston fut chargé de faire ressortir en Russie le caractère pacifique
du discours, concordant avec un ensemble de symptômes rassurants, et
d'insister sur l'urgence d'un arrangement: «Faites comprendre à
Lauriston,--écrivait l'Empereur au duc de Bassano,--que je désire la
paix, et qu'il est bien temps que tout cela finisse promptement.
Mandez-lui que, l'arrivée de Caulaincourt et ses dernières lettres
faisant espérer que l'Empereur revient à des dispositions différentes,
et que tout ceci n'est que le résultat d'un malentendu, si la Russie ne
fait plus de mouvements, je n'en ferai plus; que j'avais demandé à la
Bavière et à Bade de nouveaux régiments, et que je viens de contremander
cette demande; que j'ai arrêté le départ de canons qui étaient destinés
pour les places de l'Oder; que, quant aux convois en ce moment en chemin
et dont on pourrait apprendre l'arrivée à Dantzick, il faut qu'on
remarque la distance, qui explique que ce sont des mouvements effectués
d'après des ordres donnés il y a deux mois[240].»

[Note 240: _Corresp._, 17832]

Ces mouvements, Napoléon n'admet pas un instant qu'on les lui reproche,
car ils ont été la conséquence de l'attitude adoptée au printemps par la
Russie. À l'aspect des colonnes s'avançant vers le duché en masses
profondes, la France s'est trouvée dans le cas de légitime défense: son
droit d'armer était positif, indéniable, et il ne semble pas que
Lauriston l'ait suffisamment fait valoir. Lisant les premières dépêches
de cet envoyé, Napoléon s'aperçoit qu'il a du premier coup subi
l'ascendant d'Alexandre et mal résisté à la séduction: dans la
controverse, il s'est montré faible et mou, il n'a pas usé de ses
avantages, il n'a pas su faire justice de raisonnements captieux: lui
aussi, si l'on n'y met ordre, va se laisser enjôler, «enguirlander», et
tout de suite Napoléon lui fait adresser par le duc de Bassano un sévère
rappel à la fermeté, l'injonction d'avouer très haut et de justifier nos
armements, au lieu de se jeter dans des dénégations vagues, embarrassées
et d'ailleurs contraires à l'évidence: «Dites à Lauriston,--écrit
l'Empereur au ministre,--qu'il comprend mal ma position, que la Russie
sait tout cela; que je l'ai dit à tous les Russes, parce qu'il faudrait
être bien aveugle pour ne pas voir toutes mes routes chargées de
convois, de détachements en marche, de convois militaires, et qu'on ne
peut pas dépenser vingt-cinq millions par mois sans que tout soit en
mouvement dans un pays; mais que ces mouvements, je ne les ai ordonnés
qu'après que la Russie m'eut fait connaître qu'elle pouvait changer et
saisir le premier moment favorable pour commencer les hostilités.

«Dans votre lettre à Lauriston, ajoutez: L'Empereur trouve fort
extraordinaire que vous vous soyez trouvé si à court de discussion dans
cette circonstance...... L'Empereur n'a pas armé lorsque la Russie
armait en secret: il a armé publiquement et lorsque la Russie était
prête, d'après ce que dit l'empereur Alexandre lui-même. L'Empereur n'a
pas fait de manifeste[241] ni de querelle aux yeux des cours de
l'Europe; il n'a pas même fait de réponse; enfin l'Empereur ne demande
pas mieux que de remettre les choses dans l'état où elles étaient. Il
l'a proposé; mais au lieu d'envoyer quelqu'un pour négocier, on dit des
choses peu solides. L'intention de l'Empereur n'est donc pas que vous
niiez les armements et que vous mettiez la Saxe dans une position
embarrassante, mais que vous demandiez avec instance qu'on fasse cesser
cet état violent, non par des récriminations, mais par des explications
sincères et en cherchant des moyens d'arrangement, _si on peut en
trouver_[242].»

[Note 241: Allusion à la protestation publique des Russes au sujet
de l'Oldenbourg.]

[Note 242: _Corresp._, 17832.]

Cette restriction, cette formule essentiellement dubitative livre la
pensée vraie de l'Empereur. Il ne désire point la guerre par dessein
préconçu: au fond, il ne demanderait pas mieux que de l'éviter et
saurait gré à qui la lui épargnerait. Seulement, il entrevoit de moins
en moins la possibilité d'échapper à la rupture par un accord
transactionnel. La pensée de faire droit pleinement aux désirs de la
Russie et de démembrer le duché lui demeure odieuse: «Partez bien de ce
principe, fait-il écrire à Lauriston, qu'il faudrait que les armées
russes nous eussent ramenés sur le Rhin pour nous faire souscrire à un
démembrement aussi déshonorant[243].»--«Cela serait déshonorant,
reprend-il avec force, et pour l'Empereur l'honneur est plus cher que la
vie.» Mais il se rend compte également qu'à défaut de cette satisfaction
impossible, la Russie ne reprendra jamais confiance, qu'il reste bien
peu d'espoir de tourner la difficulté et de trouver un biais: qu'en un
mot, en dehors de ce qu'il ne veut pas faire, il n'y a rien de
praticable. C'est pourquoi, malgré ses assurances pacifiques, malgré ses
protestations relativement sincères, l'obsession de la guerre inévitable
pour l'année prochaine le possède toujours et le domine, continue à
inspirer la plupart de ses actes. Après avoir un instant suspendu les
envois de troupes en Allemagne, il les reprend très vite. Sans doute,
il diminue plutôt qu'il n'augmente ses forces de première ligne: pour
répondre à l'une des préoccupations d'Alexandre, il cesse d'accroître la
garnison de Dantzick, arrête sur l'Oder un des régiments destinés à
occuper cette place, fait opérer quelques marches rétrogrades à une
portion de la brigade westphalienne commandée pour le même service; mais
ces précautions ont pour but de masquer des mouvements plus importants
qui s'accomplissent en arrière. Les bataillons de dépôt rejoignent
définitivement l'armée de Davout et y insinuent trente mille hommes de
plus: autour de l'Allemagne, Napoléon organise avec plus de soin et sur
des proportions plus vastes les masses de renfort. Sur la rive gauche du
Rhin, sur le versant méridional des Alpes, il substitue de véritables
armées à des formations hâtives et partant incomplètes[244]. Il veut se
mettre en mesure, à l'heure opportune, de verser sur l'Allemagne un
déluge de soldats et de le pousser en torrent jusqu'aux frontières de la
Russie.

[Note 243: _Id._]

[Note 244: _Corresp._, juin et juillet 1811, _passim_.]



II

Cette préparation lente et méthodique frappait moins les regards que le
fiévreux travail de la période précédente. En Allemagne, en Autriche, en
Pologne même, dans tous les pays qui avaient craint de devenir le
théâtre et l'enjeu de la lutte, on crut que décidément la guerre
s'éloignait. Dans les chancelleries, dans le conseil des souverains, à
l'affolement produit par l'imminence de la crise et l'embarras des
résolutions à prendre, succédait un calme relatif. La politique chômait;
la diplomatie prenait ses vacances: le grand monde se répandait dans les
villes d'eaux de la Bohême, pour y jouir des splendeurs d'un merveilleux
été. Il n'était pas jusqu'aux Russes de Vienne, jusqu'à ces infatigables
artisans de discorde qui ne parussent désespérer d'une rupture
immédiate. Après avoir pendant tout le printemps poussé furieusement à
la guerre et cherché à y entraîner l'Autriche, ils quittaient
momentanément la place et s'en allaient, suivant le mot de notre
ambassadeur, «noyer leur amertume dans les eaux de Baden, de Carlsbad et
de Toeplitz[245]». Mais ce déplacement ne suspendait pas leur activité;
il leur permettait au contraire, à l'aide de nombreux renforts arrivés
de Russie et d'auxiliaires trouvés sur place, de renouveler leur guerre
de partisans, d'ouvrir une campagne d'été, propre à réveiller et à
nourrir le mécontentement de l'Empereur.

[Note 245: Otto à Maret, 1er juin 1811.]

La Bohême se trouvait sur le chemin de toutes les nouvelles et de toutes
les intrigues. Depuis le mariage de Marie-Louise, la partie
intransigeante de la noblesse autrichienne avait émigré à Prague: elle
avait fait de cette ville son refuge et son retranchement. Puis, les
agents secrets que l'Angleterre versait continuellement sur l'Europe,
après avoir atterri en Suède, après s'être faufilés en Prusse,
cheminaient à travers la Saxe et la Bohême pour gagner Vienne, où ils
allaient travailler la société et pervertir l'opinion: avant de pousser
jusqu'à ce terme de leur voyage, ils prenaient langue à Carlsbad ou à
Toeplitz. C'était là aussi qu'affluaient des divers pays germaniques,
comme en un point central, comme en un parloir périodiquement ouvert,
les émissaires du _Tugendbund_, les dépositaires du secret patriotique,
les membres de ces mystérieuses confréries qui composaient en Allemagne,
parmi l'affaissement de tous les pouvoirs constitués, la seule force
active et belligérante.

Nos représentants en Autriche et en Saxe, observateurs désignés,
traçaient alors un tableau assez piquant des stations thermales de la
Bohême, de ces rendez-vous d'élégance et d'intrigue, où l'opposition
contre nous prenait toutes les formes, depuis les plus violentes
jusqu'aux plus puériles, et s'amusait de satisfactions sentimentales, en
attendant mieux: «Depuis la fâcheuse aventure de Schill, écrivait un
agent de surveillance, les chevaliers et chevalières _de la Vertu_ ont
continué à travailler à la restauration de l'antique Germanie; et comme
rien ne doit être négligé pour faire le bien, ils ont envoyé dans les
diverses parties de l'Allemagne des missionnaires habiles qui, tantôt
par leur éloquence, tantôt par des ouvrages mystiques, s'efforcent de
faire germer les graines répandues pendant la dernière guerre. Les dames
mêmes se chargent de ces missions honorables, et la comtesse de Recke
s'est acheminée à Carlsbad pour y présider le _club de la Vertu_ et
relever la colonne d'Arminius. Les membres de cette société se
reconnaissent par des signes convenus, et ont, principalement dans le
Nord, des moyens de communication. Pour conserver les formes antiques de
son pays, Mme de Recke est accompagnée d'un _barde_, qui, suivant le
sentiment unanime du club, est l'homme le plus éloquent et le plus grand
poète de son siècle. Issu de la colonie française de Berlin, il n'a
contre lui que son nom; il s'appelle _Didier_, ci-devant chanoine de
Magdebourg. Le génie fécond de ce nouveau Tyrtée enchante, transporte et
enivre tous ceux qui ont la permission d'assister aux séances.

«Des odes, des apologues, des chants de guerre varient les plaisirs des
auditeurs. Pour donner une juste idée de la finesse de ses allusions, on
se borne à citer ici la fable du _Tigre_, où, après mille incidents plus
ingénieux les uns que les autres, le tigre finit par manger le lion,
l'éléphant, les léopards et les ours. L'auteur fait entendre que ce
tigre n'est autre chose que l'empereur Napoléon lui-même. Communément la
séance se termine par un chant de guerre de la composition de M. le
chanoine. La dernière ode, le martyre de la bienheureuse reine de
Prusse, ayant été applaudie avec extase, il s'est écrié: «Que ne puis-je
la chanter à la tête de deux cent mille hommes!» Mme de Recke a une
telle horreur de tout ce qui est français, qu'elle a fait voeu, dit-on,
de ne plus parler notre langue[246].»

[Note 246: Archives des affaires étrangères, correspondance de
Vienne, 390.]

Autour de ce singulier cénacle se groupaient des officiers prussiens,
«prêts à tout sacrifier aux mânes de leur reine», «des mouchards
anglais», des émigrés français, d'anciens chefs de chouans, tous
s'animant les uns les autres, chuchotant et gesticulant, s'insurgeant en
paroles contre le «puissant dominateur de l'Europe». Leur horreur de la
France était telle que la venue annoncée d'un de nos diplomates, du
respectable baron de Bourgoing, ministre impérial à Dresde, faisait
s'envoler toute une partie de cette bande, comme à l'approche d'un
pestiféré. La présence d'un de nos officiers provoquait des
manifestations scandaleuses: «Sa décoration de la Légion d'honneur
donnait des vapeurs aux femmes qui se vantaient d'avoir montré du
caractère, c'est-à-dire d'avoir été à son égard aussi grossières qu'il
est possible[247].» Dans ce milieu où bouillonnaient tant de passions,
on juge si l'arrivée du comte Razoumowski, chef de la faction russe à
Vienne, fit sensation, lorsqu'il parut avec ses amis comme un général au
milieu de ses troupes, plein d'audace et de jactance, se donnant pour
mission de coaliser tous les mécontentements et de les mener haut la
main à une action commune.

[Note 247: Otto à Maret, 3 août 1811.]

Il arriva avec une suite et un équipage de souverain, s'établit à
Franzbrunn, près d'Egra, poste dominant d'où il surveillerait toutes les
stations de la Bohême et centraliserait les intrigues[248]. Ses
opérations commencèrent aussitôt, régulièrement organisées. Tout un
personnel d'agents secondaires travaillait sous ses ordres; il eut ses
employés, ses bureaux: deux secrétaires à cheval étaient occupés
journellement à porter sa volumineuse correspondance; dans chacun des
«bains» du voisinage, il avait établi un homme à lui, un distributeur de
paroles, et aucun voyageur ne quittait la Bohême sans rapporter dans son
pays ce mot d'ordre: agir sur les gouvernements par l'opinion et les
disposer à de prochaines prises d'armes, «la guerre contre la France
devant être l'état habituel de tout gouvernement bien ordonné[249]». Des
princes et princesses de sang royal, des souverains en disponibilité, ne
dédaignaient point d'assister Razoumowski dans son oeuvre de propagande
fanatique. Ses principaux coadjuteurs étaient l'électeur de Hesse,
dépossédé de ses États et réfugié en Bohême, le prince Ferdinand de
Prusse, et les jeunes duchesses de Courlande, qui savaient «allier avec
beaucoup d'abandon la galanterie à la politique[250]».

[Note 248: Il amenait avec lui, ajoute le rapport précité, «deux
secrétaires, quatre cuisiniers, de nombreux domestiques, vingt-deux
chevaux et quatre fourgons chargés d'équipages. Les habitants, peu
habitués à cette magnificence, auraient désiré lui donner une garde
d'honneur; mais, faute de mieux, ils ont placé aux deux portes de sa
maison quatre superbes sentinelles en peinture, dont deux Russes et deux
Cosaques.»]

[Note 249: Otto à Maret, 1er juin]

[Note 250: _Id._, 3 août 1811.]

Pendant quelques semaines, l'audace entreprenante de ces personnages fut
telle que nos agents crurent voir se former à Carlsbad un véritable
congrès de mécontents, d'où pourrait sortir «le feu d'une nouvelle
coalition[251]». Ce qui les rassurait relativement, c'était le manque
d'accord entre les divers groupes d'étrangers. La plupart abhorraient la
France, mais tous se détestaient entre eux. Les Prussiens méprisaient
les Saxons; ceux-ci faisaient bande à part, se distinguaient par leur
tiédeur pour la cause commune et échappaient à peu près aux atteintes de
la «fièvre germanique[252]». Les Russes fréquentaient de préférence les
membres de l'aristocratie viennoise, et cet exclusivisme leur faisait
tort auprès des autres Allemands. Néanmoins, leurs exhortations, leurs
pronostics, tenaient en haleine les espérances et les colères,
encourageaient le zèle guerroyant des sociétés secrètes, maintenaient
parmi les peuples d'Allemagne un levain d'agitation et de révolte.

[Note 251: _Id._, 10 juillet.]

[Note 252: _Id._, 3 août.]

À Pétersbourg, les bruits de guerre immédiate s'étaient à peu près
dissipés: la discussion avec la France baissait d'un ton, mais
continuait, s'éternisait, monotone et stérile. C'était toujours de part
et d'autre reprise des mêmes plaintes, répétition des mêmes arguments.
Parfois, on variait, on renforçait un peu les expressions, sans changer
le fond et la substance des raisonnements, et deux grands gouvernements
semblaient se livrer à cet exercice de rhétorique qui consiste à répéter
interminablement les mêmes choses sous des formes différentes. Seul, par
désir de conciliation, Roumiantsof s'efforçait d'introduire dans le
débat quelques éléments nouveaux, cherchait toujours une base d'accord.
Envisageant la question du duché sous un point de vue nouveau, il
laissait entendre à Lauriston que, sans toucher à l'intégrité matérielle
de cet État, on pourrait le transformer et anéantir en lui tout esprit
d'expansion: on pourrait lui enlever son autonomie, son gouvernement et
ses institutions propres, son administration indigène, le dénationaliser
en quelque sorte et le réduire à la condition de simple province
saxonne[253].

[Note 253: Lauriston à Maret, 18 juillet 1811.]

Mais Alexandre ne parlait plus de la Pologne. Il laissait le chancelier
s'épuiser à la recherche de vains expédients et ne le suivait plus dans
cette voie: moins pacifique, plus entier et plus exigeant sous son
masque d'impassible douceur, il s'était juré de ne fermer le conflit
qu'au cas où Napoléon lui accorderait le gage éclatant qu'il avait en
vue. Ce résultat vainement attendu de la mission Tchernitchef, il avait
pensé que le retour du duc de Vicence à Paris et ses instances
pourraient le produire. Après le départ de l'ambassadeur, on l'avait vu
en proie à une impatience et à une émotion mal dissimulées, calculant la
durée du voyage et le temps nécessaire pour le retour d'un courrier,
comptant les jours, presque les heures. Au commencement de juin, il
avait compris que Caulaincourt arrivait à Paris et s'était senti au
moment décisif. Depuis, plusieurs semaines s'étaient écoulées, sans
apporter de réponse satisfaisante, et rapprochant ce silence d'autres
indices, Alexandre l'interprétait comme un refus[254]. Voyant que
Napoléon n'entrait pas dans la voie des concessions caractérisées, il ne
voulait plus traiter, renonçait à présenter des moyens d'apaisement et
de concorde: la démarche à la fois énigmatique et pressante qu'il avait
tentée par l'intermédiaire de Caulaincourt avait épuisé sa bonne
volonté.

[Note 254: Napoléon avait dit à Kourakine «qu'il aurait cédé deux
districts du duché de Varsovie, en donnant une compensation au roi de
Saxe, et même la ville de Dantzick et son territoire, si l'empereur
Alexandre l'eût demandé et n'eût pas fait des armements menaçants».
Alexandre cita ce propos à Lauriston, en ajoutant «que ce _si_ voulait
tout dire et qu'il le comprenait». Lettre particulière de Lauriston à
Maret, 1er juin 1811. D'autre part, _une personne_ haut placée en France
et se disant bien informée faisait avertir par Tchernitchef Sa Majesté
Russe que Napoléon n'avait nul dessein «de se raccommoder sincèrement
avec elle». Rapport du 17 juin, vol. cité, 175. La _personne_ en
question n'était-elle pas celle à qui le Tsar avait fait remettre une
lettre autographe au commencement de l'année?]

Une influence étrangère contribuait à dissiper ses dernières
hésitations. Tous les témoignages de première main s'accordent à
signaler durant cette période la faveur croissante du Suédois Armfeldt
et son rôle dans les événements. Peu à peu, les bienfaits, les
encouragements, les marques d'intérêt venaient le trouver et le
mettaient hors de pair: son crédit tout intime ne laissait plus de place
aux conseils officiels de Roumiantsof et reléguait au second rang
Speranski lui-même.

Le Suédois avait gagné la confiance du maître par l'indépendance même de
ses allures: Alexandre se piquait de détester les flatteurs, et le
meilleur moyen de lui faire agréer un avis était de le lui présenter
avec quelque rudesse; on donnait ainsi à cet autocrate, qui rougissait
de l'être, l'illusion de commander à des hommes libres. Armfeldt lui
parlait haut et ferme: «Très éloigné, dira de lui bientôt un observateur
perspicace[255], de ce caractère et de ce langage serviles qui
caractérisent le peuple esclave, le baron d'Armfeldt a surtout frappé et
conquis l'Empereur par sa franchise et sa hardiesse à lui opposer le
tableau de ce qu'il pouvait être à celui de ce qu'il était.» Avec une
insistance presque cruelle, il faisait sentir au Tsar l'infériorité de
sa position présente, les dégoûts dont Napoléon l'abreuvait,
l'humiliation et le danger de céder toujours, la nécessité de se
reprendre et de résister, sous peine de n'être plus qu'un fantôme
d'empereur: il lui adressa un long mémoire portant cette épigraphe «_To
be or not to be_[256].»

[Note 255: Le comte de Loewenhielm, 5 avril 1812; archives du
royaume de Suède.]

[Note 256: TEGNER, III, 301.]

Sensible à ces âpres mises en demeure, Alexandre s'imprégnait des idées
qu'on lui versait dans l'esprit, mais il les appliquait conformément à
son caractère et à son génie propres, plus portés d'ordinaire aux
ténacités inertes qu'aux brusques initiatives. Il se fixait à une
politique toute de dénégations, à un système évasif et dilatoire, à une
intransigeance voilée, sans se dissimuler qu'il provoquait ainsi et
finirait par s'attirer la guerre. Après s'y être préparé le premier,
après avoir été sur le point de la commencer, après s'être prêté ensuite
à quelques tentatives pour l'éviter, il revenait à y voir, comme au
printemps, le dénouement certain et obligé du conflit, avec cette
différence qu'il entendait désormais se faire attaquer au lieu
d'attaquer, laisser venir à lui l'adversaire, au lieu de le devancer.

En effet, à l'instant même où il cède en politique aux suggestions
belliqueuses d'Armfeldt, il choisit définitivement, comme guide et
conseiller militaire, Pfuhl le temporisateur. Il adopte officiellement
son plan: il prescrit d'organiser des lignes de défense conformément aux
données admises et charge l'Allemand Wolzogen de préparer cette
oeuvre[257]. S'il incline encore à faire précéder le grand recul par une
pointe en Pologne, c'est à seule fin de désorganiser autant que possible
les moyens de l'envahisseur: il ne s'agit plus là que d'une offensive
strictement limitée, destinée à faire commencer de plus loin la retraite
dévastatrice et la résistance fuyante: il s'agit surtout d'une offensive
purement stratégique. Politiquement, Alexandre est résolu à éviter toute
mesure violente, tout éclat, jusqu'à ce que les Français se soient
avancés assez loin en Allemagne, assez près de ses frontières, pour le
mettre en état de légitime défense. Ce qu'il veut avant tout, c'est se
donner aux yeux de l'Europe l'apparence du droit et les dehors de la
longanimité. Tous ses efforts vont tendre à perpétuer le conflit, mais à
le perpétuer sans en avoir l'air, en rejetant sur son rival la
responsabilité et l'odieux de la rupture.

[Note 257: _Mémoires de Wolzogen_, 57. Une note publiée dans la
collection des archives Woronzof, XVI, 390, fixe également au mois de
juin l'adoption du plan défensif. Loewenhielm définira ainsi les
résolutions d'Alexandre: «Ne rien accorder à la France et attirer
l'ennemi dans des lignes de défense établies.» Dépêche du 3 mars 1812,
archives du royaume de Suède. Armfeldt écrivait qu'il espérait bien que
Bonaparte viendrait «donner dans le piège». TEGNER, III, 384.]

Dans ce but, il évite désormais toute allusion au duché de Varsovie;
celant au plus profond de son âme le grief réel, il n'allègue que le
grief apparent, la réunion de l'Oldenbourg, et joue avec un art consommé
de cette affaire, où il a incontestablement le beau rôle et peut se dire
l'offensé. D'un ton triste et doux, il continue à se plaindre de
l'outrage: il réclame vaguement une satisfaction. Si la France le serre
de plus près et le conjure d'énoncer ses désirs, il se borne à demander
la réparation du préjudice causé, la réintégration du duc dans le
patrimoine familial. Lui parle-t-on d'équivalent et de compensation, il
ne dit ni oui ni non: il promet d'expédier à Kourakine les pouvoirs
nécessaires pour conclure un accord et se garde de les envoyer: il se
dit invariablement prêt à terminer l'affaire et n'en fournit jamais les
moyens[258]. En même temps, il a soin d'affirmer très haut, de publier
que la saisie de l'Oldenbourg, si pénible qu'elle lui ait été, ne
constitue pas à ses yeux un _casus belli_, qu'il ne revendiquera jamais
les armes à la main les droits de sa maison. Par conséquent, si Napoléon
renforce ses effectifs, glisse de nouvelles troupes en Allemagne,
prépare ses instruments d'agression, c'est sans cause valable, c'est par
pur délire d'ambition et d'orgueil, c'est pour soumettre au joug un
empire qui ne demande qu'à vivre en paix avec lui et à demeurer son
allié.

[Note 258: Correspondance de Lauriston, juillet et août 1811.]

En prenant cette attitude, le Tsar gagnait aussi l'avantage de pouvoir
éconduire les puissances intéressées à empêcher le conflit et à proposer
leur entremise pacificatrice, car, ne voulant pas d'accord, il ne
voulait point de médiateur. Lorsque tour à tour la Prusse et l'Autriche,
sortant d'une quiétude momentanée et reprenant l'alarme, le conjurent
d'accepter leurs offices, il feint l'étonnement: il ne sait de quoi on
lui parle: qu'est-il besoin de conciliateurs, puisqu'il n'est pas
question de guerre? «Sa Majesté Impériale,--fait-il écrire à Vienne,--a
cru d'autant plus devoir décliner l'intervention d'une puissance tierce
qu'en l'acceptant elle aurait nécessairement fait supposer un état de
mésintelligence entre les cours de Pétersbourg et des Tuileries,
mésintelligence qui n'existe pas, puisque Sa Majesté Impériale persiste
invariablement dans ses anciens sentiments et ses relations politiques
avec la France, qui de son côté ne cesse de lui donner l'assurance de
son amitié[259].»

[Note 259: Dépêche à Stackelberg, 27 octobre 1811. Archives de
Saint-Pétersbourg.]

Cependant, le litige discrètement entretenu fournira motif au Tsar pour
fermer les yeux de plus en plus sur la contrebande et rouvrir finalement
ses ports au commerce régulier de l'Angleterre: c'est l'une de ses
grandes raisons pour se soustraire à un arrangement qui l'emprisonnerait
à nouveau dans l'alliance[260]. Si Napoléon supporte ce détachement plus
complet et, voyant que les Russes ne bougent de leurs positions
défensives, arrête lui-même et rappelle ses armées, Alexandre ne l'ira
pas chercher: mais il est infiniment plus probable que le conquérant
poussera à bout ses projets destructeurs, commencera la guerre et
l'invasion. Cette guerre, Alexandre l'acceptera alors avec une
tranquille vaillance, résolu à la faire acharnée, terrible, éternelle,
en s'aidant du climat et de la nature, et il se dit qu'il aura
préalablement remporté un grand avantage moral et gagné son procès
devant l'opinion européenne. Son calcul était juste, puisque son jeu
subtil et patient, sans faire illusion totalement aux contemporains, a
trompé pendant quatre-vingts ans la postérité et l'histoire.

[Note 260: Nous en trouverons plus loin l'aveu dans sa bouche même.]

Il ne trompa pas Napoléon. En voyant la Russie se dérober à toute
explication, l'Empereur en conclut qu'elle ne voulait point
d'accommodement, parce qu'elle désespérait d'obtenir l'objet réel de ses
convoitises. Ainsi, il a vu clair, il a deviné juste: comme compensation
à l'Oldenbourg, on tenait à obtenir une fraction du duché et on n'admet
pas autre chose. Ce qu'on attendait de lui, c'était qu'il livrât sa
première ligne de défense, qu'il frappât lui-même ce peuple polonais
dont il avait éprouvé le dévouement, qu'il lui infligeât une nouvelle
mutilation. L'an passé, en lui proposant le fameux traité, on ne lui
avait demandé que de ratifier le partage: on voudrait aujourd'hui le lui
faire recommencer, et cette prétention le courrouce. En même temps, les
nouvelles du Nord lui apprennent qu'avec la belle saison le commerce
anglais dans la Baltique, à peine déguisé sous pavillon américain,
reprend sur des proportions infiniment accrues. Les navires fraudeurs ne
se bornent plus à se glisser un à un et subrepticement à Riga ou à
Pétersbourg: ce sont de véritables flottes marchandes, des convois de
cent cinquante bâtiments à la fois, qui abordent aux ports de Russie: on
les y reçoit impudemment, on les laisse déverser sur le littoral
d'opulentes cargaisons, et ce trafic, en permettant à l'Angleterre
d'écouler une partie des produits qui l'encombrent et l'oppressent,
l'empêche de périr de surabondance et de pléthore[261]. Voilà donc à
quoi tendaient les prétendues alarmes de la Russie, ses terreurs
simulées, ses plaintes, les querelles qu'elle nous cherchait: en
admettant qu'elle n'ait pas eu l'intention formelle de faire la guerre,
elle voulait se ménager un prétexte pour reprendre avec les Anglais des
relations profitables, tout en nous arrachant une concession humiliante
et funeste. Son jeu est clair désormais, «son système se déroule[262]»,
et ces constatations achèvent de décider l'Empereur. Cédant à une
brusque colère, obéissant aussi à une pensée politique et au désir de se
rallier l'opinion, il éprouve le besoin de dénoncer publiquement ses
griefs, de démasquer aux yeux de toute l'Europe les intentions
d'Alexandre, de proclamer que les Russes veulent un lambeau de la
Pologne et ne l'obtiendront jamais.

[Note 261: _Corresp._, 18082.]

[Note 262: _Id._ Cette idée ressort en outre très clairement de la
dépêche de Maret à Lauriston en date du 30 août 1811 et de sa lettre
confidentielle du 19 novembre.]

L'occasion lui en fut fournie le 15 août, jour de sa fête. Chaque année,
il faisait célébrer cette date par des réjouissances populaires et par
la tenue aux Tuileries d'une grande assemblée. Le cérémonial habituel du
dimanche s'observait en cette occasion avec un surcroît de solennité, et
l'Empereur présidait en personne à ces représentations grandioses, qu'il
machinait comme des scènes d'opéra, avec cortège, défilé, figurations
somptueuses, et qui remettaient périodiquement sous les yeux du public
l'apothéose de sa puissance. C'était une série de spectacles
magnifiquement et ponctuellement réglés: à l'heure de la messe, la
sortie des grands appartements, l'apparition successive des pages, aides
et maîtres des cérémonies, écuyers, préfet du palais et chambellans, de
l'aide de camp de service, des cinq grands officiers de la couronne, de
l'Empereur enfin, suivi du grand aumônier, des princes et colonels
généraux: c'était l'Impératrice s'acheminant de son côté avec les
princesses et tous ses services; parfois, la conjonction des deux
cortèges, leur déploiement sur le grand escalier, la traversée lente des
salons et des galeries, l'arrivée à la chapelle, où le peuple était
admis à contempler Leurs Majestés: sur les divers points du parcours,
des détachements de la garde échelonnés, des grenadiers présentant les
armes, des tambours battant aux champs, des rangées d'uniformes et de
costumes de cour se détachant sur le décor luxueux des appartements, sur
les ors et les marbres, sur la pourpre des tentures: l'appareil le plus
propre à frapper les yeux, à émouvoir les esprits, à rehausser de faste
et de splendeur le culte tout viril qui se rendait au souverain[263].
Après la messe, il y avait souvent parade militaire dans la cour du
château: avant ou après la messe, il y avait invariablement audience
dans les grands appartements et réception du corps diplomatique. Les
ambassadeurs et ministres étrangers étaient introduits dans la salle du
Trône; eux seuls avaient droit d'y venir, avec les ministres secrétaires
d'État, avec un certain nombre de privilégiés, et c'était dans cette
partie du château auguste entre toutes que Napoléon, après s'être montré
à eux dans l'environnement de sa pompe impériale, accueillait leurs
hommages.

[Note 263: Voy. le tableau si frappant et d'une si rigoureuse
exactitude que M. Frédéric Masson a tracé de ces scènes dans un article
de la _Vie contemporaine_, 1er février 1894.]

Le 15 août 1811, l'audience diplomatique eut lieu avant la messe. À
midi, tandis qu'au dehors des salves d'artillerie signalaient la
solennité du jour, l'Empereur fit son entrée dans la salle et prit place
sur le trône. Successivement, les princes grands dignitaires, les
cardinaux et les ministres, les grands officiers de l'Empire, les grands
aigles de la Légion d'honneur et autres dignitaires furent admis à lui
présenter leurs voeux[264]. Après eux, le corps diplomatique parut,
précédé par un maître et un aide des cérémonies, introduit par le grand
chambellan. Il se déploya en cercle autour du trône, ses membres se
plaçant par ordre d'ancienneté dans leur poste. Le prince Kourakine
figurait à son rang, moins mal portant qu'à l'ordinaire, resplendissant
comme un soleil dans ses habits constellés de décorations et de
pierreries, formant groupe avec le prince de Schwartzenberg et
l'ambassadeur d'Espagne.

[Note 264: _Moniteur_ du 17 août.]

L'Empereur descendit du trône. Lentement et par deux fois, il fit le
tour du cercle, s'arrêtant çà et là pour jeter un mot, une question,
pour se faire nommer les étrangers qui avaient sollicité l'honneur de
l'approcher: ce jour-là, la liste des présentations comprenait, avec un
général bavarois et un colonel suisse, trois «citoyens des
États-Unis[265]». Ces diverses opérations prirent un certain temps. Dans
la salle, la chaleur était étouffante: par cette radieuse journée
d'août, une lumière blanche et crue tombait des hautes fenêtres, faisait
flamber d'un éclat aveuglant les broderies massives des uniformes,
ajoutait au malaise que causaient à chacun la longueur de la séance, la
foule et la presse, l'angoisse de la comparution devant l'arbitre de
toutes les destinées, devant le maître et le juge. Quand les formalités
d'usage eurent été entièrement accomplies, il parut que le cercle
touchait à sa fin: une grande partie de l'assemblée s'était écoulée déjà
dans les salons voisins: il ne restait dans la salle du Trône, avec le
corps diplomatique, que quelques ministres et «cordons rouges»; on
attendait le moment où l'Empereur allait faire prévenir l'Impératrice et
se rendre à la chapelle, pour entendre la messe et le chant du _Te
Deum_, lorsqu'on le vit se rapprocher du groupe dont faisait partie
Kourakine[266].

[Note 265: _Id._]

[Note 266: Les éléments du récit qui suit ont été puisés à
différentes sources: lettre de Maret à Lauriston, 25 août 1811; pièces
conservées aux archives des affaires étrangères (Russie, 153), sous le
titre: _Relation tirée des notes de l'ambassadeur d'Autriche_ et
_Rapport d'un ministre d'un prince de la Confédération_; extraits du
rapport de Kourakine, cités par Bogdanovitch, I, p. 31 et suiv.; rapport
du ministre prussien Krusemarck, analysé et publié en partie par
Duncker, 374-375, d'après les archives de Berlin. Tous ces documents
concordent sur les points essentiels.]

«Vous nous avez donné des nouvelles, prince», dit-il d'un air avenant.
Il s'agissait de bulletins récemment communiqués par l'ambassade russe
et portant avis d'une rencontre en Orient, aux environs de Rouchtchouk,
entre les troupes que la Russie avait laissées sur le Danube, sous le
commandement de Kutusof, et l'armée ottomane. L'affaire avait été chaude
et indécise: les deux partis s'attribuaient la victoire. Kourakine vanta
la valeur de ses compatriotes: Napoléon rendit hommage à ces braves
gens, mais fit observer que les Russes n'en avaient pas moins été forcés
d'évacuer Rouchtchouk, leur tête de pont au delà du Danube, et qu'ils
avaient ainsi perdu la ligne du fleuve. En effet, suivant lui, on ne
pouvait se servir défensivement d'un fleuve qu'à la condition de se
garder le moyen d'opérer sur les deux rives: à Essling, il s'était
estimé vainqueur parce qu'il avait conservé Lobau, qui lui donnait accès
sur la rive gauche et prise sur l'armée autrichienne. Il développa ce
thème avec abondance, avec sa maîtrise habituelle, et fit, devant ses
auditeurs émerveillés, tout un cours de tactique.

Renonçant à lui disputer l'avantage sur ce terrain, Kourakine convint
que les Russes avaient dû reculer, faute d'effectifs suffisants pour
maintenir leur position, et il attribua cette pénurie d'hommes à un
manque d'argent, qui avait obligé le Tsar à rappeler dans l'intérieur
de ses États une partie des troupes employées contre la Turquie. C'était
là que l'attendait l'Empereur, qui lui dit aussitôt, avec une bonhomie
narquoise: «Mon cher ami, si vous me parlez officiellement, je dois
faire semblant de vous croire ou ne pas vous répondre du tout: mais si
nous parlons confidentiellement, je vous dirai que vous avez été battus,
que vous l'avez été parce que vous manquiez de troupes, et que vous en
manquiez parce que vous avez envoyé cinq divisions de l'armée du Danube
à celle de Pologne, et cela, non par embarras de vos finances, qui s'en
seraient mieux trouvées de nourrir ces troupes aux dépens de l'ennemi,
mais pour me menacer.»

Les mouvements opérés par les Russes en avant de Varsovie devinrent
alors le sujet de la conversation. Avec vivacité, Napoléon fit sentir
que ces marches précipitées l'avaient d'autant plus ému qu'elles lui
avaient paru inexplicables: «Je suis comme l'homme de la nature, dit-il,
ce que je ne comprends pas excite ma défiance.» Il s'est donc vu dans
l'obligation de se mettre lui-même sur ses gardes; des deux côtés, on
s'est piqué, on s'est armé, on s'est livré à de vastes déplacements de
troupes qui continuent encore, et voilà les deux nations sur pied, en
face l'une de l'autre, prêtes à s'entr'égorger, sans s'être jamais dit
pourquoi.

En effet, à qui fera-t-on croire que l'Oldenbourg soit le vrai motif de
la querelle? Entre grandes puissances, on ne se bat pas pour
l'Oldenbourg. D'ailleurs, la France a offert une indemnité; elle l'a
offerte «entière et complète», elle a réitéré à dix reprises ses
propositions, sans obtenir de réponse. Il y a donc autre chose: il y a
chez les Russes une arrière-pensée, et brusquement, violemment, Napoléon
tire le voile, met à découvert le fond mystérieux du litige. Il dit: «Je
ne suis pas assez bête pour croire que ce soit l'Oldenbourg qui vous
occupe: je vois clairement qu'il s'agit de la Pologne. Vous me supposez
des projets en faveur de la Pologne; moi, je commence à croire que c'est
vous qui voulez vous en emparer, pensant peut-être qu'il n'y a pas
d'autre moyen d'assurer de ce côté vos frontières.» Mais il importe
qu'à cet égard toute illusion cesse, que la Russie sache à quoi s'en
tenir, et ici l'Empereur s'anime terriblement. «Ne vous flattez pas»,
s'écrie-t-il, «que je dédommage jamais le duc du côté de Varsovie. Non,
quand même vos armées camperaient sur les hauteurs de Montmartre, je ne
céderai pas un pouce du territoire varsovien: j'en ai garanti
l'intégrité. Demandez un dédommagement pour l'Oldenbourg, mais ne
demandez pas cent mille âmes pour cinquante mille, et surtout ne
demandez rien du grand-duché. Vous n'en aurez pas un village, vous n'en
aurez pas un moulin. Je ne pense pas à reconstituer la Pologne;
l'intérêt de mes peuples n'est pas lié à ce pays. Mais si vous me forcez
à la guerre, je me servirai de la Pologne comme d'un moyen contre vous.
Je vous déclare que je ne veux pas la guerre et que je ne vous la ferai
pas cette année, à moins que vous ne m'attaquiez. Je n'ai pas de goût à
faire la guerre dans le Nord; mais si la crise n'est point passée au
mois de novembre, je lèverai cent vingt mille hommes de plus: je
continuerai ainsi deux ou trois ans, et si je vois que ce système est
plus fatigant que la guerre, je vous la ferai... et vous perdrez toutes
vos provinces polonaises.»

Ainsi, en s'acharnant à une prétention inadmissible, la Russie s'expose
à une lutte aussi désastreuse que celles où ont succombé la Prusse et
l'Autriche: faut-il donc que le même esprit d'aveuglement et de vertige
s'empare successivement de tous les États et les entraîne aux abîmes?
«Car», poursuit l'Empereur en changeant subitement de ton et en
affectant une modestie pleine d'impertinence, «soit bonheur, soit
bravoure de mes troupes, soit parce que j'entends un peu le métier, j'ai
toujours eu des succès, et j'espère en avoir encore, si vous me forcez à
la guerre.»--«Vous savez», ajoute-t-il, «que j'ai de l'argent et des
hommes.» Et aussitôt des visions à faire frémir, une fantasmagorie de
chiffres, un concours prodigieux d'armées s'évoquent à sa voix: «Vous
savez que j'ai huit cent mille hommes, que chaque année met à ma
disposition 250,000 conscrits, et que je puis par conséquent augmenter
mon armée en trois ans de sept cent mille hommes qui suffiront pour
continuer la guerre en Espagne et pour vous la faire. Je ne sais pas si
je vous battrai, mais nous nous battrons. Vous comptez sur des alliés:
où sont-ils? Est-ce l'Autriche, à qui vous avez ravi trois cent mille
âmes en Galicie? Est-ce la Prusse? La Prusse se souviendra qu'à Tilsit
l'empereur Alexandre, son bon allié, lui a enlevé le district de
Bialystock. Est-ce la Suède? Elle se souviendra que vous l'avez à moitié
détruite en lui prenant la Finlande. Tous ces griefs ne sauraient
s'oublier: toutes ces injures se payent: vous aurez le continent contre
vous.»

Devant ce débordement d'effrayantes paroles, Kourakine restait
interloqué, douloureusement ému de cette prise à partie qui le mettait
en cause et en spectacle. Il s'essayait pourtant à remplir son devoir, à
défendre de son mieux son pays et son maître. Mais comment parler devant
un prince qui transformait toute conversation en monologue? On voyait
l'ambassadeur s'épuiser en vains efforts pour placer quelques mots: on
le vit pendant près d'un quart d'heure rester la bouche ouverte, sans
que l'intarissable verve de son interlocuteur lui permît de commencer la
phrase qu'il avait sur les lèvres[267].

[Note 267: _Documents inédits_.]

À la fin, il profita d'un moment où Napoléon reprenait haleine pour
sortir de cette position ridicule, pour affirmer que l'empereur de
Russie restait «l'allié le plus fidèle de la France et même l'ami de son
souverain».--«C'est le même langage», interrompit Napoléon, «que vous
tenez à Pétersbourg à mon ambassadeur; mais que me servent des paroles
que les faits démentent et que vous démentez vous-même par la
protestation contre l'incorporation de l'Oldenbourg?»--«Est-ce donc»,
continua-t-il, «pour plaire aux Anglais que vous l'avez faite?» Et il
montra au loin l'Angleterre dominant l'horizon, tenant le fil de toutes
les intrigues, tirant et ramenant à elle la Russie. À l'appui de ce
tableau, il rappela les facilités rendues au commerce britannique, le
développement inouï de la contrebande, et fortement il insista sur ces
griefs, qui le remplissaient d'amertume.

Dans les rares instants de répit que lui laissait l'Empereur, Kourakine
se bornait à dire que son maître n'avait rien tant à coeur que de
terminer le litige. Pour faire justice de ces allégations sans preuve,
Napoléon lui lança tout à coup une question catégorique et le mit au
pied du mur: «Quant à s'arranger, dit-il, j'y suis prêt: avez-vous les
pouvoirs nécessaires pour traiter? Si oui, j'autorise de suite une
négociation.»

Force fut à l'ambassadeur d'avouer qu'il n'avait point «la latitude
nécessaire pour conclure un arrangement»; il se hâterait toutefois de
faire connaître à Pétersbourg les désirs exprimés par Sa Majesté et ne
doutait point qu'ils ne fissent faire un grand pas à l'entente. Mais le
vague et l'embarras de cette réponse avaient une fois de plus éclairé
l'Empereur: «Écrivez, reprit-il avec scepticisme, je n'ai rien contre,
mais votre cour sait depuis longtemps ce que je viens de vous dire: je
l'ai dit à Tchernitchef, au général Schouvalof, et mes ambassadeurs
n'ont cessé depuis quatre mois de vous le répéter.»

Il le répéta encore lui-même, longuement, insatiablement, avec des
expressions à effet subitement dardées, avec un grand luxe d'images et
de métaphores. Pourquoi, disait-il, au moment où la Russie se trouvait
le plus fortement engagée sur le Danube, s'est-elle retournée et dressée
contre la Pologne? «Vous faites comme le lièvre qui a reçu du plomb; il
se lève sur ses pattes et s'agite affolé, s'exposant à recevoir en plein
corps une nouvelle décharge.» Pourquoi prolonger un état incertain, qui
n'est ni la guerre ni la paix? «Quand deux gentilshommes se querellent,
quand l'un, par exemple, a donné un soufflet à l'autre, ils se battent
et puis ensuite se réconcilient: les gouvernements devraient agir de
même, faire carrément la guerre ou la paix.» Mais non, la Russie préfère
se dérober à toute solution, elle semble vouloir éterniser le malaise
général, et c'est ce que l'Empereur, à grands coups d'arguments et de
répétitions, s'efforce de faire sentir à tous les diplomates qui
l'écoutent, au public européen qui l'entoure. Conservant une certaine
modération dans les termes et affectant le calme de la force, traitant
l'ambassadeur avec une sorte de bienveillante pitié, il continue à
frapper son gouvernement par-dessus sa tête: tout en rendant justice à
la bonne volonté de Kourakine, il l'accable d'une dialectique
inexorable. Enfin, après l'avoir tenu trois quarts d'heure à la torture,
il le laissa aller, et le pauvre prince se retira consterné, rouge et
suant à grosses gouttes, suffoquant d'émotion, étouffant dans son bel
habit doré, répétant «qu'il faisait bien chaud chez Sa Majesté».
Cependant, comme il faut que tout entretien diplomatique se termine par
un appel à la concorde, les dernières paroles de l'Empereur avaient été
pacifiques: il avait exprimé l'espoir que la guerre et ses calamités
pourraient encore être évitées, si la Russie voulait s'expliquer
autrement que par énigmes. Mais que pouvaient ces vagues tempéraments
contre l'âpreté belliqueuse de toute son argumentation, contre l'éclat
menaçant de ses discours et cette subite décharge de sa colère?



III

Le lendemain 16 août, retourné à Saint-Cloud, Napoléon se fit apporter
toutes les pièces de la correspondance avec la Russie, depuis l'entrevue
du Niémen. En même temps, le ministre secrétaire d'État au département
des relations extérieures, le duc de Bassano, était appelé à un _travail
avec Sa Majesté_: cela consistait à recueillir par écrit les réflexions
que suggérait à l'Empereur telle ou telle question, d'après ses éléments
et ses pièces, à enregistrer ensuite la décision prise. Le ministre
tenait la plume, arrondissait la phrase, tempérait parfois l'expression:
la pensée venait du maître. Il éprouvait le besoin de la mettre ainsi en
forme positive et dogmatique, afin de voir plus clair dans ses propres
idées, dans les raisons qui le déterminaient; c'était comme un rapport
qu'il se faisait à lui-même et dont les conclusions fixaient sa
volonté[268].

Cette fois, le problème à résoudre était celui-ci: «La situation de la
France avec la Russie est-elle de nature à ce qu'on doive craindre une
guerre, qu'il faille lever une nouvelle conscription et autoriser les
dépenses que les ministres de la guerre proposent[269]?»

[Note 268: Voy. plusieurs exemples de _Travail avec l'Empereur_ dans
ROEDERER, t. III, p. 562 et suiv.]

[Note 269: Le résultat du _Travail avec l'Empereur_ figure, sous
forme de volumineux mémoire, aux archives des affaires étrangères,
Russie, 153. BIGNON, X, 89 et suiv., et ERNOUF, 301-305, en ont publié
des extraits.]

La veille, parlant à Kourakine, Napoléon avait déclaré _ab irato_ qu'il
connaissait les exigences de la Russie et ne s'y prêterait jamais.
Maintenant, il reprend la question et en délibère avec lui-même, de
sang-froid et à tête reposée. Avec son habituelle acuité de perception,
il va droit au noeud de l'affaire; il le débarrasse de toute ambiguïté,
l'extrait des incidents entassés à plaisir pour le couvrir et le
masquer: il le dégage et l'isole, le fait saillir en plein relief.
Longuement, méthodiquement, il reprend toutes les déductions qui
l'amènent à croire que la Russie en veut à l'intégrité de l'État
varsovien. Doit-il ou non souscrire à cette prétention? C'est ce qu'il
examine ensuite. Il pèse le pour et le contre, met en balance les
arguments qui militent en faveur de l'un et de l'autre parti; aveugle et
rigoureux logicien, il aboutit enfin, par une suite de raisonnements
serrés, à se prononcer pour la négative, à préférer le conflit violent
et la guerre, et nous avons ainsi un mémoire justificatif de sa campagne
de 1812, dicté par lui-même.

Tout d'abord, il pose en principe qu'une guerre avec la Russie serait
chose inopportune et fâcheuse; elle détournerait nos forces de l'Espagne
et nous obligerait à y laisser tout inachevé; elle occasionnerait une
effroyable consommation d'hommes, d'argent, et «ne produirait jamais des
avantages égaux aux sacrifices qu'elle aurait exigés». Il est donc à
désirer qu'elle puisse être évitée. Peut-elle l'être? Pour répondre à
cette question, l'Empereur retrace à grands traits l'historique de ses
rapports avec Alexandre Ier depuis l'alliance, se reporte par la pensée
à Tilsit, repasse par Erfurt, saisit dès 1809 le conflit en germe et
démontre irréfutablement que «la véritable difficulté de la position
actuelle» provient de la conduite tenue par les Russes avant et pendant
la dernière campagne contre l'Autriche, de leurs défaillances
diplomatiques et militaires.

Si l'empereur Alexandre, comme Napoléon l'en avait conjuré, avait parlé
ferme à Erfurt et menacé l'Autriche, celle-ci eût senti la réalité de
l'alliance franco-russe: elle eût craint d'affronter en même temps les
deux grandes monarchies et eût renoncé à la guerre: aucun changement ne
se serait opéré sur les frontières de la Russie; la Galicie n'eût pas
changé de maître. «Si, la guerre ayant eu lieu, la Russie y avait pris
part, comme elle le devait, au moment même et en y employant des forces
considérables, elle serait entrée la première dans cette province, et
les troupes du duché de Varsovie n'y auraient paru qu'en auxiliaires. Le
contraire arriva. Les troupes du duché de Varsovie firent la conquête de
la Galicie orientale, les habitants de cette province prirent les armes
contre l'ennemi, et elle se trouva à la paix dans une telle situation
qu'elle ne pouvait être rendue à l'Autriche et que Sa Majesté fut
obligée de stipuler sa réunion au duché de Varsovie.» La Russie s'est
donc trouvée en présence d'une Pologne à demi reconstituée, qui excitait
ses inquiétudes. Les garanties données ou offertes--cession d'un
district de la Galicie, envoi des troupes varsoviennes en Espagne,
traité stipulant le non-rétablissement du royaume de Pologne--ont paru
insuffisantes, et la Russie est restée en alarme, prête à saisir la
première occasion pour porter atteinte à un ordre de choses dont elle
était responsable et qu'elle jugeait néanmoins incompatible avec sa
sécurité.

Le prétexte dont elle s'est emparée a été l'incorporation de
l'Oldenbourg à l'empire français. «Les arrêts du conseil britannique
forcèrent Sa Majesté à réunir à la France les villes hanséatiques, pour
fermer les ports du Nord au commerce de l'Angleterre. Le duché
d'Oldenbourg fut compris dans cette réunion. La Russie intervint pour le
duc d'Oldenbourg. Le pays d'Erfurt fut offert en indemnité. La Russie la
refusa; au lieu d'en demander une autre, elle fit une protestation,
procédé sans exemple dans l'histoire des puissances alliées. Elle
commença sa protestation par des réserves, et elle la finit par
l'expression du désir de conserver l'alliance: ce qui signifiait assez
clairement qu'elle voulait faire beaucoup de bruit de l'affaire de
l'Oldenbourg sans pousser les choses à bout et en laissant un moyen
d'arrangement.

«Ses projets commençaient à se développer. On vit qu'ils se dirigeaient
contre le duché de Varsovie, dont l'existence et l'agrandissement
l'alarmaient, et qu'ils tendaient, sinon à une réunion totale du duché
aux provinces polonaises russes, du moins à une réunion partielle qui
conduirait incessamment à son entière destruction. Le refus d'accepter
Erfurt comme indemnité avait été motivé sur ce que ce pays n'était pas
contigu à la Russie: or, le seul pays contigu à la Russie sur lequel Sa
Majesté pouvait avoir quelque influence est le duché de Varsovie. Des
insinuations verbales faites par le colonel Tchernitchef et par le comte
Roumiantsof avaient fait comprendre que l'affaire d'Oldenbourg
s'arrangerait, lorsque l'on s'entendrait sur les affaires de la Pologne.
On conçut très bien alors comment la Russie était intervenue dans
l'affaire d'Oldenbourg; comment, en faisant sa protestation, elle avait
exprimé de nouveau son attachement à l'alliance; comment enfin, en
refusant Erfurt, elle n'avait pas fait connaître ce qu'elle désirait.

«Si elle se trouvait blessée, pourquoi ne faisait-elle pas la guerre? Si
elle voulait des indemnités plus ou moins considérables, pourquoi
n'ouvrait-elle pas des négociations? Toute discussion entre des
gouvernements ne peut cependant finir que de l'une ou l'autre de ces
manières; mais la Russie voulait des choses qu'elle n'osait pas avouer.
Elle voulait la cession de 5 à 600,000 habitants du duché en indemnité
de l'Oldenbourg. Cette conséquence de la protestation, des insinuations,
du silence même de la Russie, est évidente.

«Tout porte donc à penser que la paix pourrait être maintenue, si l'on
voulait céder 5 à 600,000 âmes du duché de Varsovie à l'empire russe, et
Sa Majesté est dans l'opinion que s'il existait dans le duché une nation
à part de 5 à 600,000 âmes dont elle eût le droit de disposer, et
qu'elle pût, sans manquer à l'honneur, réunir à la Russie, cette cession
serait préférable à la guerre. Mais toutes les parties du duché ont la
même origine, sont composées des mêmes éléments. Elles appartiennent
toutes au même peuple, qui, quoique partagé, existe toujours dans ses
droits. À mesure qu'un des membres qui en avait été séparé est réuni à
un autre, il se confond avec lui pour faire un corps de nation. Telle
est l'existence actuelle du duché de Varsovie. Ce qui tendrait à le
diviser tendrait à le détruire; la Russie ne l'ignore point; elle sait
très bien que si elle parvenait à faire faire une marche rétrograde au
duché, il n'en resterait pas là; que lorsqu'il aurait perdu 5 à 600,000
habitants, sa perte totale s'ensuivrait à la première circonstance
favorable: que lorsqu'il verrait ses intérêts abandonnés par celui qui
lui donna l'existence, elle pourrait espérer de l'attirer à elle; que
quoique les Polonais ne puissent quitter sans regret les lois
paternelles et libérales du roi de Saxe, ils seraient portés à faire ce
sacrifice pour acquérir une situation définitive, car le plus grand
malheur pour une nation, c'est l'incertitude sur son avenir; qu'enfin il
suffirait que l'existence du duché de Varsovie fût attaquée dans un de
ses éléments quelconques et qu'il cessât de compter sur la protection de
la main puissante par laquelle il existe, pour porter tout ce qui reste
de la Pologne vers la Russie.

«Ces raisonnements sont justes. Il est constant que la cession de 5 à
600,000 habitants entraînerait celle de tout le duché. La question doit
donc être posée d'une autre manière. Il faut examiner s'il convient à la
France d'agrandir la Russie du duché tout entier.

«Cet agrandissement porterait les frontières de la Russie sur l'Oder et
sur les limites de la Silésie. Cette puissance que l'Europe, pendant un
siècle, s'est vainement attachée à contenir dans le Nord, et qui s'est
déjà portée par tant d'envahissements si loin de ses bornes naturelles,
deviendrait puissance du midi de l'Allemagne; elle entrerait avec le
reste de l'Europe dans des rapports que la saine politique ne peut pas
permettre, et en même temps qu'elle obtiendrait de si dangereux
avantages par sa nouvelle position géographique, elle aurait acquis en
peu d'années, par la possession de la Finlande, de la Moldavie, de la
Valachie et du duché de Varsovie, une augmentation de 7 à 8 millions de
population, et un accroissement de force qui détruirait toute proportion
entre elle et les autres grandes puissances. Ainsi se préparerait une
révolution qui menacerait tous les États du Midi, que l'Europe entière
n'a jamais prévue sans effroi et que la génération qui s'élève verrait
peut-être accomplir.

«Sa Majesté est donc décidée à soutenir par les armes l'existence du
duché de Varsovie, qui est inséparable de son intégrité. L'intérêt de la
France, celui de l'Allemagne, celui de l'Europe, l'exigent; la politique
le commande, en même temps que l'honneur en ferait plus particulièrement
un devoir à Sa Majesté.»

La seconde partie du mémoire traite du litige commercial et économique.
L'Empereur rappelle l'ukase prohibitif du commerce français. Il insiste
sur l'ouverture des ports russes aux marchandises coloniales et y voit
la négation même des règles du blocus. Si graves que soient ces mesures,
elles ne sauraient pourtant, prises en elles-mêmes, constituer un motif
valable de rupture: «il faudrait plaindre les États qui se battraient
pour des intérêts partiels du commerce.» Mais les faits incriminés ont
une valeur essentielle à titre d'indications et de symptômes; ils
marquent une évolution progressive de la Russie vers l'Angleterre, ils
trahissent chez elle une partialité pour nos ennemis, un désir de
rapprochement qui conduira peu à peu les deux États à une réunion
complète, et l'Empereur est résolu à ne pas attendre cet aboutissement
inévitable de la politique russe pour «soutenir ses droits par les
armes. Si la France, pour éviter la guerre, préférait laisser la Russie
faire la paix avec l'Angleterre, elle ne parviendrait point à son but.
Une paix faite par un allié avec l'ennemi commun, non seulement sans un
accord préalable, mais en violation des traités, amènerait promptement
une mésintelligence ouverte qui porterait bientôt la Russie à
s'abandonner sans réserve à l'Angleterre. Nous la verrions mêlée dans
ses intrigues, et la guerre serait le résultat inévitable et prochain
d'une position si singulière.»

Ainsi, sous quelque point de vue que l'on envisage le différend, la
guerre est au bout: tous les raisonnements de l'Empereur, toutes les
parties de son discours, comme autant d'avenues convergentes, ramènent à
la même conclusion: nécessité de la guerre. Cette guerre, Napoléon
entend plus que jamais la faire offensive. Mais l'état actuel de ses
préparatifs, retardés par leur grandeur même, s'oppose encore à cette
initiative. Puis, les négociations avec l'Autriche, avec la Prusse, avec
toutes les puissances qu'il importe d'enrôler dans nos rangs, sont
restées à l'état d'ébauche. Enfin, la saison est trop avancée pour
permettre en 1811 une série d'opérations fructueuses. Dans le Nord, où
la grande difficulté pour l'envahisseur est de se pourvoir en
subsistances et surtout en fourrages, la saison propice aux hostilités
est la fin du printemps: alors, l'épanouissement d'une végétation
tardive, mais exubérante, «fait naître le fourrage sous les pieds des
chevaux[270]»: la cavalerie, l'artillerie, les équipages militaires
trouvent sur place à se ravitailler, sans recourir à de difficiles et
dispendieux transports. C'est à cette époque que la Prusse orientale et
la Pologne, avec leurs plaines fertiles et leurs vastes prairies, se
formeront pour nous en dépôt d'approvisionnements créé par la nature, en
grenier d'abondance.

[Note 270: Paroles de Napoléon lui-même. _Recueil de la Société
impériale d'histoire de Russie_, XXI, 374.]

Par tous ces motifs, décidant la guerre, Napoléon décide en même temps
et encore une fois de la différer: il en fixe l'époque au mois de juin
1812. Tous ses efforts d'ici là ne tendront plus qu'à gagner du temps.
Mettant une sourdine à sa colère, il va exprimer de nouveau et sans
relâche à la Russie le désir de traiter, bien certain qu'on ne le
prendra pas au mot et qu'il peut impunément multiplier ses invites. Sous
le couvert de ces démonstrations pacifiques, il poussera à fond ses
armements et ses levées. Simultanément, sa diplomatie reprendra contact
avec l'Autriche et la Prusse, avec la Suède et la Turquie, afin qu'il
n'ait plus, au moment décisif, qu'à cueillir des alliances parvenues à
maturité. Ainsi, sans bruit et sans éclat, tout se préparera pour la
grande entreprise. Enfin, lorsque toutes nos forces seront en ligne,
lorsque nos alliances seront formées, lorsque Napoléon verra arriver
l'heure marquée dans ses profonds calculs, il donnera brusquement le
signal: après avoir mis près d'un an à tendre et à bander les ressorts
de sa puissance, il les lâchera brusquement, donnera l'impulsion aux
cinq cent mille hommes réunis sous sa main, viendra à leur tête aborder
impétueusement la Russie. Voilà le plan grandiose et félin qui s'est
esquissé dans son esprit dès le début de l'année et auquel il s'arrête
définitivement en août 1811; il le fixe alors sur le papier: il
l'indique en quelques mots dans le mémoire du 16 août, avec les actions
diverses que ce plan comporte et le dénouement foudroyant auquel elles
doivent aboutir: c'est comme une règle de conduite qu'il se trace par
écrit, pour plus de méthode, et à laquelle nous le verrons
rigoureusement s'astreindre.

Les considérations développées, dit le mémoire, «n'ont laissé aucun
doute à Sa Majesté sur la question dont elle cherchait la solution». En
conséquence, elle a prescrit trois séries d'opérations parallèles. Elle
a ordonné de continuer les négociations avec la Russie; elle a ordonné
que «des négociations soient ouvertes avec l'Autriche et avec la Prusse,
afin que, si d'ici à six mois la Russie persiste dans son système
ironique de se plaindre sans cesse et de ne s'expliquer sur rien, Sa
Majesté puisse établir un nouveau système d'alliances par des traités
qui ne seraient signés qu'à l'expiration de ce terme». Enfin, Sa Majesté
a ordonné que «dès à présent les armées soient mises sur le pied de
guerre, afin que le mois de juin arrivant, époque où la saison devient
favorable aux opérations militaires dans les pays où Sa Majesté devrait
porter ses armes, elle soit en mesure, si elle est forcée à la guerre,
de venger la foi des traités qu'on ne jura jamais en vain, de défendre
le duché de Varsovie et de le consolider en ajoutant à son étendue et à
sa puissance».

On remarquera que l'Empereur, dans cette dernière partie du mémoire,
affecte encore de s'exprimer sur la guerre en termes dubitatifs; il
termine même en paraphrasant la maxime qu'il qualifie de banale: «_Si
vis pacem, para bellum._» Mais quelques réticences voulues, quelques
phrases de pure forme sauraient-elles prévaloir contre l'ensemble du
texte et l'orientation générale des idées? Dans un document destiné à
rester, un souverain n'avoue jamais qu'il va délibérément et de parti
pris à la guerre, lors même qu'il la veut et la décrète intimement. Au
reste, tout projet humain, fût-il conçu par le plus volontaire des
hommes, laisse une part à l'inconnu et aux contingences de l'avenir.
Napoléon ne jugeait pas tout à fait impossible que la Russie, épouvantée
par nos préparatifs, consentît au dernier moment à rentrer dans
l'alliance sans conditions ni garanties. Seulement, il se réservait en
ce cas d'exiger des sacrifices proportionnés aux efforts et aux dépenses
que les Russes lui auraient occasionnés: il n'entendait pas faire pour
rien une immense et coûteuse expédition jusqu'au seuil de leur empire.
Non content de les assujettir à ses volontés sur tous les points en
litige, il leur retirerait les avantages concédés à Erfurt, les
priverait de la Moldavie et de la Valachie, les réduirait pour longtemps
à un état d'impuissance et de nullité, et certains passages de son
mémoire ne laissent aucun doute sur cette intention de les traiter en
vaincus, lors même qu'ils viendraient à lui et s'humilieraient au seul
contact du fer. Au fond, il n'admet plus qu'une solution par les armes,
une capitulation de l'adversaire sous le coup ou sous la menace
immédiate de la défaite. C'est en ce sens que les journées des 15 et 16
août 1811 inscrivent une date décisive dans l'histoire de la rupture:
elles marquent l'instant où Napoléon renonce à toute idée de
transaction, où il se promet d'imposer purement et simplement la loi par
la pression de ses armées, et ajourne en même temps à l'échéance de dix
mois cette grande contrainte.



CHAPITRE VII

SUITE DES PRÉPARATIFS.


Réponse d'Alexandre aux paroles de l'Empereur.--Nouvelles demandes
d'explications.--Instances à la fois pressantes et vagues.--Ce que ni
l'un ni l'autre des deux empereurs ne veulent dire.--Coup d'oeil sur nos
préparatifs et nos positions militaires.--Dantzick.--L'armée
varsovienne.--Les contingents allemands.--L'armée de Davout.--L'armée
des côtes.--Camps de Hollande et de Boulogne.--Oudinot et Ney.--L'armée
d'Italie.--La garde.--Entassement d'hommes et de matériel.--Minutieux
efforts de l'Empereur pour assurer les vivres, le ravitaillement, les
transports: moyens employés pour vaincre la nature et les
espaces.--Universelle prévoyance.--Napoléon excessif en tout.--Il ruse
tour à tour et menace.--Il se laisse volontairement espionner.--Travail
parallèle d'Alexandre.--Formation des armées russes en deux groupes
principaux.--Barclay de Tolly et Bagration.--Alexandre cherche à
reprendre la libre disposition de son armée d'Orient en hâtant sa paix
avec la Porte.--Service demandé à l'Angleterre.--Napoléon incite les
Turcs à continuer la guerre.--Causes de sa lenteur à s'assurer de
l'Autriche, de la Prusse et de la Suède.--Dangers de cette
politique.--Bernadotte rentre en scène.--Départ de la princesse
royale.--L'été à Drottningholm.--Contrebande effrénée; rapports avec
l'Angleterre.--Langage de la France: modération relative.--Le baron
Alquier part spontanément en guerre contre la Suède.--Note
injurieuse.--Réplique sur le même ton.--Scène extraordinaire entre
Alquier et Bernadotte.--Déplacement de l'irascible ministre.--Mise en
interdit de Bernadotte.--Il reprend sa marche vers la Russie.--Erreur de
Napoléon sur la Suède.--Alternatives de rigueur et de longanimité.--Une
crise s'annonce en Allemagne; elle peut avancer la guerre et en changer
les conditions.



I

À l'apostrophe lancée au prince Kourakine, Alexandre fit le 25
septembre, par communication diplomatique, une réponse calme et digne,
où il se défendait énergiquement d'avoir jeté un regard de convoitise
sur aucune partie de la Pologne varsovienne[271]. Mettant à profit le
vague et l'obscur de ses insinuations antérieures, il protestait contre
l'interprétation qu'on prétendait leur donner; il affectait de n'avoir
jamais désiré ce qu'il n'avait pu obtenir.

[Note 271: BOGDANOVITCH, I, 33.]

Napoléon prit acte de ces déclarations, mais répliqua aussitôt: Puisque
vous ne voulez rien de la Pologne, que voulez-vous? Entrez en matière
sur les intérêts de la maison d'Oldenbourg, parlez net; nous sommes
prêts à vous écouter. Et périodiquement, de mois en mois, il invitait le
cabinet de Pétersbourg à sortir de sa réserve, à lui envoyer un
négociateur spécial ou à munir Kourakine des pouvoirs nécessaires pour
faire un arrangement[272]. À ces demandes, Alexandre répondait par ses
plaintes ordinaires, par des doléances sans conclusion, et délayait en
phrases évasives ses refus de traiter. Ces fins de non-recevoir prévues
n'empêchaient nullement l'Empereur de renouveler ses avances en vue d'un
accord dont il ne spécifiait pas les bases. Ainsi se maintenait entre
les deux souverains un conflit stagnant. Tous deux évitaient de se
dévoiler et de trancher la grande équivoque. La véritable question en
jeu était maintenant celle du blocus, mais Alexandre n'en parlerait
jamais le premier, et Napoléon était résolu à n'en parler qu'à la tête
de cinq cent mille hommes. Le duc de Bassano faisait à Lauriston cet
aveu: «Je vous le dis encore pour vous seul, Monsieur, l'affaire
d'Oldenbourg est peu de chose pour la Russie et pour nous. Les intérêts
du commerce et du système continental sont tout... Cette explication ne
vous autorise point à aborder ces questions et à sortir de la mesure qui
vous est prescrite[273].» Le ministre recommandait à l'ambassadeur, il
est vrai, de s'éclairer discrètement sur les dispositions que
témoignerait le cabinet de Pétersbourg «si ces questions étaient
abordées[274]»; mais l'Empereur, malgré cette formule interrogative, se
rendait parfaitement compte que la Russie, ayant répudié presque
ouvertement et trahi le système continental, n'y rentrerait jamais de
plein gré, qu'il faudrait l'y ramener d'autorité, et il rassemblait sans
relâche, coordonnait, multipliait à l'infini ses moyens d'invasion.

[Note 272: _Corresp._, 17394, 18242, 18245.]

[Note 273: Lettre confidentielle du 19 novembre 1811.]

[Note 274: _Id._]

Ce travail se poursuit d'un bout à l'autre de l'Europe française. Au
nord, l'avant-poste de Dantzick devient presque une armée, composée de
bataillons français, polonais, westphaliens, hessois et badois. Dantzick
n'est plus seulement une place munie de toutes ses défenses et se
suffisant à elle-même: c'est «le grand dépôt pour toute la guerre du
Nord[275]», un magasin abondamment pourvu, un atelier de construction et
de réparation. Il y a là des fonderies, des usines, des chantiers en
activité, car il importe que la Grande Armée, lorsqu'elle passera sous
Dantzick pour entrer en Russie, trouve dans la ville de quoi compléter
ses munitions et refaire son matériel. Sur la droite de Dantzick,
Napoléon augmente l'armée varsovienne, n'admet plus de différence entre
les états portés sur le papier et les effectifs réels: il vient en aide
à l'administration locale et lui fait passer des subsides, tout en lui
reprochant de mésuser de ses ressources[276].

[Note 275: _Corresp._, 18140.]

[Note 276: _Id._, 18300, 18477.]

En arrière de la Vistule, les garnisons de l'Oder reçoivent des renforts
et se composent désormais de troupes exclusivement françaises. Dans la
région de l'Elbe, Davout commande maintenant à quatre divisions.
Napoléon lui en forme peu à peu une cinquième. Surtout, fidèle à ses
procédés, il grossit les divisions déjà existantes par une lente
infusion de détachements divers: dans ces moules tout formés, il fait
couler insensiblement la matière humaine. Davout a 72,000 hommes
d'infanterie; 13,000 sont en route pour le rejoindre: ils porteront les
compagnies à l'effectif de 150 hommes, les bataillons à 900, les
régiments à 4,500[277]. Autour de Davout et en arrière, les princes de
la Confédération sont invités «à remonter leur cavalerie et à préparer
leur contingent[278]». L'Empereur donne une attention particulière aux
troupes saxonnes, aux divisions westphaliennes, et les tient prêtes à
marcher aux côtés de notre armée d'Allemagne.

[Note 277: _Id._, 18170, 18175, 18187, 18208, 18215, 18226. Cf. les
réponses de Davout, aux Archives nationales, AF, IV, 1654-1656.]

[Note 278: _Corresp._, 18333.]

En Hollande et dans la France du Nord, une autre armée de quatre
divisions était en train de se former. Échelonnée sur le littoral depuis
le pas de Calais jusqu'à l'Ost-Frise, s'appuyant aux camps de Boulogne
et d'Utrecht, elle regardait la mer et semblait faire face aux Anglais:
pour mieux donner le change, Napoléon l'avait nommée: _corps
d'observation des côtes de l'Océan_. En réalité, elle était destinée à
passer en Allemagne par un changement de front, par une conversion à
droite, et à former deux corps de la Grande Armée. Vers la fin de
l'année, les troupes massées autour d'Utrecht et de Nimègue viendront se
poster entre Munster et Osnabrück et y attendront de nouveaux ordres:
celles de Boulogne se dirigeront sur Mayence.

L'Empereur songe d'abord à relier les premières, lors de leur entrée en
Allemagne, au corps de Davout, et à constituer au maréchal une armée de
deux cent mille hommes, comprenant neuf divisions[279]. Mais Davout
s'alarme de ce surcroît de charge et de responsabilité: dans une lettre
remarquable, qui fait honneur à sa modestie autant qu'à sa connaissance
profonde des vrais principes du commandement, il rappelle à l'Empereur
que le maniement direct de neuf divisions excède les forces d'un seul
homme[280]. Napoléon se rend à ces raisons; il décide de donner aux
troupes de Hollande un commandant en chef spécial et d'en faire une
puissante unité sous les ordres d'Oudinot, duc de Reggio; il confiera à
Ney, duc d'Elchingen, les masses qui arriveront de Boulogne.

[Note 279: _Id._, 18218, 18285.]

[Note 280: Lettre du 4 novembre 1811. Archives nationales, AF, IV,
1656.]

Dès à présent, de tous les points du territoire, les conscrits
rapidement éduqués affluent dans les camps des Pays-Bas, s'y mêlent à
de vieux soldats, achèvent de se former à leur contact. Le matériel se
réunit à la Fère, Metz, Mayence, Wesel, Maëstricht, afin que les deux
corps le prennent en passant. D'un mouvement analogue, toutes les forces
disponibles de l'Italie remontent vers le centre de formation établi au
pied des Alpes, entre Brescia et Vérone: là s'établit, sous Eugène, une
troisième armée, destinée à déboucher en Allemagne par Ratisbonne et à
prendre rang dans la grande colonne d'invasion. Chaque corps se compose
individuellement ses états-majors, son personnel administratif, ses
services auxiliaires, ses parcs, se complète en munitions et en chevaux.
Indépendamment des cinq brigades de cavalerie légère affectées aux corps
d'Allemagne, Napoléon en crée huit autres, sans fixer encore leur
destination: il crée cinq divisions de grosse cavalerie, deux en
Hanovre, une à Bonn, une à Mayence, une à Erfurt, la dernière sur le
Mincio. Quant à la réserve générale de l'armée, elle est tout indiquée;
ce sera la garde. Répartie dans le triangle compris entre Paris,
Bruxelles et Metz, la garde rappelle à soi les détachements et les
cadres envoyés en Espagne, grossit et enfle sur place, arrive à un
complet et magnifique épanouissement. Avec ses grenadiers, voltigeurs,
tirailleurs, fusiliers, chasseurs, flanqueurs, avec ses vélites royaux
et ses bataillons italiens, l'infanterie comprend maintenant quatre
divisions; la cavalerie en forme deux, l'artillerie possède deux cent
huit pièces[281], mais les régiments ne quittent pas encore leurs
garnisons ordinaires et leurs quartiers de paix. Ainsi, sur des points
divers, sous des dénominations différentes, se constituent toutes les
parties de la Grande Armée future: Napoléon confectionne séparément les
pièces de l'organisme, en attendant qu'il les ajuste, qu'il les soude
les unes aux autres, qu'il les monte et les dresse en un formidable
appareil[282].

[Note 281: _Corresp._, 18281, 18333, 18365, 18400, et en général
toute la _Correspondance impériale_ depuis août 1811 jusqu'à février
1812. Désormais, il n'est presque plus de jour qui s'écoule sans être
marqué par l'expédition d'un ou de plusieurs ordres.]

[Note 282: _Corresp._, 18337, 18355-18356.]

Comme les guerres précédentes et surtout celle d'Espagne ont dévoré en
partie ses meilleurs régiments, il veut suppléer à la qualité par la
quantité, vaincre et écraser par le nombre. Sur tous les points de
réunion, il entasse régiments sur régiments, fait des brigades et des
divisions avec des éléments de toute sorte, puissamment amalgamés et
pétris; il croit n'avoir jamais assez d'hommes, assez de contingents: il
attire ses plus lointaines ressources, envoie au prince Eugène des
Dalmates et des Croates, promet à Oudinot d'autres Croates, qui
combattront à côté de bataillons suisses, fait venir à Paris et passe en
revue deux régiments de Slaves à demi sauvages, de _haydoucks_ qui
guerroyaient naguère contre le Turc sur les confins de l'Autriche. Il
jette en Allemagne des bataillons portugais, d'autres en Hollande, et çà
et là, dans les différents corps, des régiments espagnols apparaissent,
décimés par la désertion et grelottant de fièvre, dépaysés et
emprisonnés dans nos rangs.

Puis, c'est une accumulation d'artillerie. Comptant moins sur les
hommes, Napoléon veut avoir plus de canons; il en a déjà six cent
quatre-vingt-huit, avec quatre mille cent quarante-deux voitures
d'artillerie[283]; il en aura davantage. Sachant aussi qu'en Russie son
grand ennemi sera la nature, qu'il engage contre elle un duel
redoutable, il tient à munir ses soldats de tout ce qu'il faut pour la
vaincre, pour s'ouvrir des chemins, aplanir les routes, supprimer les
espaces, créer des communications, franchir les fleuves. Il donne au
corps du génie des proportions inusitées: il tient à posséder trois
équipages de ponts, servis par un corps spécial et par les marins de la
garde: il en fait rassembler lui-même les différentes pièces, les
énumérant et les citant par leur nom, afin que l'on n'en oublie aucune:
par ses soins, chaque équipage devient un mécanisme parfait et délicat
comme un ressort d'horlogerie. Pour mieux assurer le bien-être et
l'endurance de ses troupes, pour les mettre à l'abri du dénuement et des
intempéries, il leur compose des réserves d'habillement, un rechange
complet d'habits, de linge et de chaussures. Il n'oublie pas de
commander «vingt-huit millions de bouteilles de vin, deux millions de
bouteilles d'eau-de-vie: total, trente millions de liquide, ce qui
abreuverait toute une armée pendant une année[284]» Enfin, pour voiturer
l'effrayant fardeau d'approvisionnements que l'armée doit traîner à sa
suite, il recourt à tous les modes connus de transport et de locomotion:
il multiplie le nombre des véhicules; il en invente de nouveaux,
commande des caissons d'un modèle perfectionné, recrute des chevaux de
trait par milliers, lève des bataillons de boeufs, organise un immense
matériel roulant, destiné à suivre nos colonnes, à s'enfoncer avec elles
dans les profondeurs de l'Est.

[Note 283: _Corresp._, 18281.]

[Note 284: _Corresp._, 18386. Cf. le n° 18404.]

Jamais sa pensée n'a tant embrassé, ne s'est montrée à ce point féconde
et créatrice: jamais il n'a mêlé une science aussi raffinée du détail à
d'aussi larges conceptions d'ensemble, et c'était pourtant cette
universelle prévoyance qui l'acheminait plus sûrement aux désastres. Son
tort, si invraisemblable que le fait paraisse, fut l'excès même de ses
précautions: ce fut de ne vouloir rien laisser aux chances de l'imprévu
dans l'expédition qui en comportait le plus, de mettre trop de prudence
dans sa grande aventure, de raisonner à outrance ses témérités et de
prétendre en assurer mathématiquement le succès. Il donnait ainsi à
l'oeuvre géante une complexité qui la disproportionnait encore davantage
aux facultés humaines. L'armée qu'il se composait, énorme, surchargée et
épaissie d'éléments hétérogènes, lourde d'impédiments, réussirait moins
aux tâches d'élan et d'entrain où excellaient naguère ses souples
armées: elle offrirait plus de prise aux accidents de guerre ou de
climat qui pourraient la désagréger dès le début ou la frapper
d'impotence: l'une des raisons qui firent échouer l'entreprise fut la
grandeur même et la perfection des préparatifs.

Par un jeu double et fortement calculé, Napoléon dissimulait certains
de ces préparatifs et montrait les autres. On a vu avec quel soin il
cachait l'introduction de nouveaux groupes en Allemagne et celait ses
efforts pour loger des instruments d'agression aux portes mêmes de la
Russie. Il voulait faire croire qu'il ne donnait encore à aucune partie
de ses troupes une direction offensive, qu'il ne marquait point par des
jalonnements déjà imposants ses futures positions d'attaque. Par contre,
il avouait hautement qu'en présence de l'attitude inexplicable
d'Alexandre, il se croyait tenu d'armer, qu'il armait à force, que tout
se levait dans l'intérieur de ses États, et que la France, s'il fallait
en venir finalement à la guerre, l'engagerait avec un ensemble de moyens
dont elle n'avait jamais disposé. «L'Empereur ne veut point la guerre,
il fait tout pour l'éviter, mais il a dû se mettre en état de ne point
la craindre[285]»: tel était le langage prescrit à sa diplomatie.
Lui-même citait des chiffres à effrayer l'imagination: il disait à des
auditeurs bien placés pour transmettre au loin ses paroles: «Non, je
suis sûr que l'empereur Alexandre ne se fait aucune idée de toutes les
forces que je puis employer contre lui; l'ayant connu personnellement et
ne pouvant m'empêcher de l'aimer et de rendre justice à ses bonnes
qualités, j'en suis réellement très fâché pour lui[286].» L'effet de ces
menaces indirectes serait peut-être de faire trembler la Russie et de
vaincre son obstination: peut-être la verrait-on, à l'instant où nos
armées s'ébranleraient, s'abattre misérablement devant elles et se plier
aux plus dures exigences. Dans tous les cas, ainsi avertie, elle se
sentirait moins disposée à risquer une attaque, à nous prévenir sur la
Vistule.

[Note 285: Lettre de Maret à Latour-Maubourg, 14 septembre 1811.]

[Note 286: Conversation avec le ministre de Prusse, rapportée par
Tchernitchef le 12 janvier 1812, volume cité, 282.]

C'était dans le même but que l'Empereur continuait à fermer
systématiquement les yeux sur les intrigues de Tchernitchef, dont il
ignorait d'ailleurs toute l'étendue. Il se doutait bien que le jeune
officier, resté depuis le mois d'avril à Paris où il semblait avoir élu
définitivement domicile, rôdait autour des bureaux de la guerre: mais où
serait le mal s'il attrapait au passage quelques renseignements,
quelques états de situation, propres à lui faire vaguement connaître
l'immensité de nos moyens? Les notions qu'il transmettrait à sa cour, à
la suite de ces découvertes, ne la porteraient guère aux aventures.
Malgré les airs inquiets et les mines déconfites de Savary, Napoléon
laissait agir Tchernitchef, quitte à l'arrêter lorsque les choses
iraient trop loin et à le prendre sur le fait.

À demi instruit de nos apprêts, Alexandre ne restait pas inactif. À vrai
dire, il ne pouvait plus guère augmenter ses armées, ayant fait appel
depuis longtemps à tous ses effectifs disponibles: il venait encore
d'avouer à l'ambassadeur d'Autriche que les corps étaient «au parfait
complet[287]». Il se reposait avec quelque confiance sur ses vingt-sept
divisions, ses cinq cent quatorze bataillons, ses quatre cent dix
escadrons, ses cent cinquante-neuf compagnies d'artillerie, ses seize
cents bouches à feu[288]: «mais, disait-il, il ne faut pas s'endormir
pour cela: je mets à profit le temps qu'on me laisse[289].»

[Note 287: ONGKEN, rapport de Saint-Julien publié à la suite du tome
II, p. 611 et suiv.]

[Note 288: BOGDANOVITCH, I, 37.]

[Note 289: ONGKEN, _loco citato_.]

Il essayait d'améliorer l'organisation militaire de l'empire, de
simplifier et d'assouplir les rouages, de renforcer les réserves. Par
ses ordres, on préparait de nouveaux appels, la levée de quatre hommes
sur cinq cents parmi les jeunes gens en âge de servir; mais ces
contingents ne seraient en état de paraître devant l'ennemi qu'après de
longs mois d'instruction. Actuellement, l'état-major s'occupait surtout
à disposer, conformément au plan imaginé par Pfuhl, les troupes sur
pied. Les armées de la frontière, rangées jusqu'alors l'une derrière
l'autre, se mêlaient pour se distribuer ensuite en deux groupes
principaux, placés sur la même ligne. Le premier se formait autour de
Wilna, en arrière du Niémen: il composerait l'armée principale, celle
qui reculerait vers le camp retranché de Drissa et en ferait le centre
de la résistance; le ministre de la guerre, Barclay de Tolly, prendrait
sous sa direction immédiate ce grand rassemblement. Le second groupe se
formait au sud de Wilna, près de Prouzany, derrière le Bug; ce serait
l'armée chargée de tenir la campagne et de harceler l'ennemi,
d'effleurer continuellement son flanc droit, de fatiguer les Français
par une guerre d'escarmouches et de surprises, de les obliger à
combattre toujours, sans jamais leur offrir l'occasion de vaincre. Le
commandement de cette deuxième armée, réservé d'abord au général Lavrof,
serait confié finalement à l'impétueux Bagration; une troisième, sous
Tormassof, se tiendrait en réserve et serait utilisée suivant les
circonstances. C'était dans cet ordre que l'on comptait affronter la
guerre défensive, sans préjudice des efforts à tenter, au début des
hostilités, pour entamer momentanément le duché de Varsovie ou la Prusse
orientale et déconcerter l'adversaire par cette rapide incursion[290].

[Note 290: _Mémoires de Wolzogen_, 77-79.]

Dans leur groupement nouveau, les armées russes remettaient en ligne
sous une autre forme les deux cent cinquante à deux cent quatre-vingt
mille hommes que le Tsar avait mobilisés dès le début de l'année.
C'était à peu près tout ce qu'il pouvait opposer à l'invasion, obligé
qu'il était de maintenir des corps assez importants en face de la Perse,
dans le Caucase, sur le littoral de la mer Noire, dans le pays des
Cosaques et en Finlande. Pour accroître les forces disponibles, il n'y
avait qu'un moyen: achever la guerre de Turquie, reprendre ainsi la
libre disposition des troupes que Kutusof commandait sur le Danube et
qui se montaient encore, malgré les distractions opérées, à plus de
quarante mille hommes. Alexandre s'y employait activement, s'efforçait
de précipiter à leur terme les négociations avec la Porte et voyait dans
cette oeuvre de diplomatie le complément indispensable de ses mesures
stratégiques.

Pour amener les Turcs à la paix, il se résignait à de nouveaux
sacrifices. En janvier et février, il avait voulu se faire céder les
Principautés entières pour en repasser la majeure partie à l'Autriche,
qu'il espérait séduire. Éconduit à Vienne, il renonçait à trafiquer des
deux provinces, consentait à restituer aux Turcs ce qu'il avait offert
aux Autrichiens, c'est-à-dire la Valachie entière et une moitié de la
Moldavie, en gardant toujours pour lui la Bessarabie et la portion du
territoire moldave comprise entre le Pruth et le Sereth. Résolu à
négocier sur ses bases, il se mit en quête d'un intermédiaire qui pût
instruire officieusement la Porte de ses concessions et les faire
valoir, préparer et ménager un accord. L'idée lui vint de s'adresser à
l'Angleterre: préjugeant son rapprochement avec elle, il lui fit
demander par communication secrète de le traiter d'avance en allié et de
le servir à Constantinople, où Pozzo di Borgo travaillait déjà depuis
une année à lui assurer le bon vouloir de la mission britannique. Le
cabinet de Londres se préparait à accréditer auprès du Sultan un
ministre, M. Liston, en place d'un simple chargé d'affaires; à la
sollicitation d'Alexandre, Liston fut chargé de transmettre et d'appuyer
les propositions de la Russie[291]. Il devait arriver à son poste vers
la fin d'octobre; c'était alors que la négociation s'entamerait,
aboutirait peut-être, et débarrasserait le Tsar de l'importune
diversion. La paix avec les Turcs aurait en outre l'avantage d'améliorer
les relations avec l'Autriche et conduirait peut-être à obtenir de cette
puissance, à défaut d'un concours sur lequel il ne fallait plus compter,
une neutralité strictement garantie.

[Note 291: Ce fait a été révélé par Alexandre lui-même à l'envoyé
suédois Loewenhielm. Correspondance inédite de Loewenhielm, mars à mai
1812; archives du royaume de Suède.]

Sentant que le principal effort de la diplomatie russe se tournait vers
l'Orient, Napoléon s'appliquait à le contrecarrer. Dès le 14 septembre,
il faisait insinuer aux Turcs qu'un accommodement avec leur ennemi
serait désormais une défaillance sans excuse, car le secours était
proche. Sans leur dire encore que sa rupture avec Alexandre devenait
inévitable, il ne leur défendait pas de le croire: «Si le Divan,
écrivait Maret à Latour-Maubourg, était persuadé que la guerre aura
lieu, et s'il faisait, d'après cette opinion, de nouveaux efforts pour
la continuer lui-même avec vigueur, ne détruisez point ses dispositions
et laissez-lui penser tout ce qui pourra donner plus d'énergie à ses
opérations militaires.» Le 21 septembre, Latour-Maubourg était invité à
renouveler la demande faite au printemps, à réclamer l'envoi en France
d'un plénipotentiaire ottoman, avec mission de négocier «un arrangement
et un accord d'opérations».

Pour effacer toute trace de mésintelligence, Napoléon descend aux plus
petits moyens. Au temps de l'intimité avec Alexandre, il avait négligé
de répondre à la lettre par laquelle le sultan Mahmoud lui avait notifié
son avènement, et ce manque de procédés avait fait à l'orgueil musulman
une cuisante blessure. Aujourd'hui, si l'on revient à Constantinople sur
cet incident, Latour-Maubourg pourra dire que l'Empereur a parfaitement
répondu au message du Sultan, qu'il lui a écrit de Vienne pendant la
dernière campagne, mais que la lettre est tombée sans doute aux mains de
partis ennemis ou s'est égarée au milieu du désordre inséparable d'une
grande guerre. À l'appui de cette fable, le chargé d'affaires présentera
un duplicata de la lettre soi-disant perdue, une pièce qu'on lui expédie
de Paris pour les besoins de la cause. Dans cette copie d'un original
qui n'a jamais existé, l'Empereur s'astreint à toutes les formules de la
phraséologie orientale; il dit à Mahmoud: «Je prie Dieu, très haut, très
excellent, très puissant, très magnanime et invincible empereur, notre
très cher et parfait ami, qu'il augmente les jours de Votre Hautesse et
les remplisse de gloire et de prospérité, avec fin très heureuse[292]»;
et il exprime le voeu de voir l'union des deux empires, «qui fut
l'ouvrage des siècles», redevenir inaltérable.

[Note 292: Archives des affaires étrangères, Turquie, 222.]

S'étant promis pareillement de reprendre les pourparlers avec
l'Autriche, la Prusse et la Suède, il n'y mettait aucune précipitation,
car il craignait toujours que des liaisons positives et difficiles à
cacher n'avertissent la Russie de ses volontés hostiles. Ayant décidé en
principe de faire traîner jusqu'en janvier 1812 la conclusion de ses
alliances avec les deux cours germaniques, il ne recommençait pas même à
poser des jalons, s'en tenait avec l'Autriche aux paroles échangées
pendant les premiers mois de l'année, défendait toujours à la Prusse
d'armer, fût-ce même en sa faveur, l'invitait durement à n'attirer
l'attention sur elle par aucune démarche inconsidérée, à ne point se
mêler, humble et faible qu'elle était, à la querelle des grands. Quant à
la Suède, dont il craignait encore plus les emportements, il entendait
ne la mander qu'à la dernière heure; apprenant que Bernadotte continuait
à rassembler des troupes par provision et à tout événement, il blâmait
ces mesures, conseillait impérieusement de les suspendre[293]. Il
voulait que depuis la Baltique jusqu'au Danube, personne ne bougeât qu'à
son commandement: à Vienne, à Berlin, à Stockholm, on devait attendre
patiemment l'heure de sa bienveillance, sans chercher à la devancer,
sans donner l'alarme à Pétersbourg par un empressement inopportun. Mais
ce système de ménagements perfides envers la Russie lui préparait
d'assez sérieux mécomptes, l'exposerait à manquer des alliances
insuffisamment préparées. Si l'Autriche montrait un calme relatif, les
deux autres États s'agitaient, l'un par ambition et malaise, l'autre par
peur, et ne se jugeaient plus en position d'attendre. Les nonchalances
voulues de notre politique, ses lenteurs calculées, vont nous mettre en
péril de perdre la Prusse; déjà, elles nous ont aliéné de nouveau la
Suède, qui recommence à se détacher de nous et à s'échapper de notre
orbite.

[Note 293: _Corresp._, 17916.]



II

Depuis l'arrêt de la négociation entamée avec la Suède au printemps et
dans laquelle Napoléon avait offert la Finlande à qui lui demandait la
Norvège, Bernadotte avait renouvelé quelques allusions à l'objet de ses
rêves. Comme l'Empereur continuait à faire la sourde oreille, il s'était
tu: désespérant à peu près d'obtenir de la France ce qui lui tenait au
coeur, comprenant que dans tous les cas Napoléon ne lui laisserait
jamais dicter les conditions de l'alliance, se jugeant par cela même
méconnu et délaissé, il revenait insensiblement à l'idée qui répondait
le mieux à ses rancunes personnelles, celle de demander la Norvège au
Tsar et d'en faire le prix d'un accord actif avec la Russie.

Une circonstance d'ordre intime contribuait alors à l'isoler de la
France. La princesse royale allait le quitter, n'ayant pu s'habituer à
vivre dans le pays où elle devait régner. «Son Altesse périt d'ennui»,
écrivait un diplomate[294]. À Stockholm, elle n'avait su ni s'occuper,
ni plaire; ses journées s'écoulaient dans une oisiveté boudeuse, et les
soirées, où les dames de la cour avaient conservé l'habitude de filer en
devisant paisiblement, lui paraissaient d'une insupportable longueur. Sa
seule ressource était la compagnie d'une dame française, sa grande
maîtresse et sa confidente, madame de Flotte, qui s'ennuyait plus
qu'elle, et dont les doléances achevaient d'assombrir son humeur. Puis,
il y avait entre elle et le couple royal des froissements, des heurts:
la jeune femme ne pouvait comprendre qu'il existât encore dans le monde
une cour où l'on n'eût pas adopté, en ce qui concernait la manière de
passer le temps, le train de vie et jusqu'aux heures des repas, la mode
de Paris, et la violence qu'on lui demandait de faire à ses goûts, à ses
usages, achevait de lui faire prendre en horreur le séjour de
Stockholm[295]. À la fin, n'y pouvant plus tenir, elle allégua une
raison de santé pour s'éloigner, annonça l'intention de faire une cure à
Plombières et partit pour la France en déplacement d'été. Cette
villégiature devait durer douze ans[296]. Privant Bernadotte de la
compagne qui mettait auprès de lui un rappel vivant de la patrie, elle
le laissait plus exposé aux influences ennemies.

[Note 294: Alquier à Champagny, 20 mars 1811.]

[Note 295: Correspondance de Tarrach, 31 mai.]

[Note 296: Voy. l'ouvrage sur _Désirée, reine de Suède et de
Norvège_, par le baron HOSCHILD, p. 62.]

Néanmoins, si sa pensée recommençait à incliner vers la Russie, cette
évolution ne se manifestait encore par aucun signe extérieur: entre les
deux courants qui se la disputaient, sa politique restait en apparence
stationnaire. À cette heure, il semblait que sa grande occupation fût
toujours de soigner sa popularité; jamais on ne l'avait vu plus affable,
plus porté à ériger la banalité en système. Pour atténuer le fâcheux
effet produit sur les dames de la société par le départ de la princesse,
il leur faisait la cour à toutes, réparait par ses empressements les
dédains de sa femme et se montrait aimable pour deux[297]. Il continuait
aussi à visiter les provinces et ne perdait pas une occasion d'éprouver
son prestige. Des troubles éclataient-ils quelque part, il accourait au
plus vite, et à sa vue tout rentrait dans l'ordre: il stupéfiait et
domptait la révolte par ce qu'il appelait lui-même «son éloquence
fulminante[298]».

[Note 297: Correspondance de Tarrach, 7 juin.]

[Note 298: Alquier à Maret, 25 juin 1811.]

Lorsque après ces exploits il retournait au château de Drottningholm, où
la cour passait l'été, il «faisait les délices[299]» du vieux roi, qu'il
honorait dans sa décrépitude; la Reine raffolait de lui: sa verve, ses
beaux contes amusaient tout le monde; sa présence mettait l'entrain,
l'animation, dans le noble et froid palais «où la vie se passait
maintenant en société depuis le matin jusqu'au soir[300]». Cependant,
sous cette apparence de sérénité, d'enjouement même, son esprit inquiet
et toujours en travail fermentait de plus en plus; ses convoitises
déçues s'exaspéraient, se tournaient contre la France en une aigreur qui
finirait tôt ou tard par déborder.

[Note 299: Correspondance de Tarrach, 19 juin.]

[Note 300: Correspondance de Tarrach, 19 juin.]

Il se contraignait encore, à la vérité, avec notre envoyé, et même
raffinait envers lui ses prévenances; il avait offert au baron Alquier
une maison de campagne tout près de Drottningholm, afin que l'on pût se
voir plus facilement et voisiner; il le visitait souvent, s'invita un
jour à dîner chez lui, et cette réunion, pleine de gaieté et d'accord,
fit événement dans la société de Stockholm[301]. Mais ces fallacieuses
attentions, par lesquelles le ministre français se laissait encore
éblouir et leurrer, n'étaient qu'un moyen d'endormir sa vigilance, de
lui faire oublier les infractions à la règle continentale qui se
commettaient de toutes parts.

[Note 301: _Id._]

N'attendant plus grand'chose de la France, Bernadotte était plus résolu
que jamais à ne point faire violence, pour nous complaire, aux intérêts
et aux commodités de son peuple. En réalité, malgré ses promesses cent
fois réitérées, aucune mesure sérieuse n'avait été prise contre le
commerce anglais. Si l'hiver, en suspendant la navigation, avait quelque
peu ralenti les rapports, le retour de la belle saison, en rouvrant la
Baltique, facilitait de nouveau les transactions prohibées et leur
rendait libre cours. Sur vingt points de la côte, la contrebande se
pratiquait au grand jour: la Suède se rendait de plus en plus accessible
et perméable aux produits anglais, qui la traversaient pour s'écouler en
Russie ou s'infiltrer en Allemagne. Entre les deux États officiellement
en guerre, pas un coup de canon n'avait été échangé. L'escadre
britannique, qui faisait sa tournée annuelle dans la Baltique, trouvait
dans les îles suédoises toute espèce de facilités pour se rafraîchir et
se ravitailler. Entre elle et le grand port de Gothenbourg, devant
lequel elle croisait de préférence, c'étaient d'étranges contacts, un
échange continuel de messages: les officiers anglais venaient à terre et
se déguisaient à peine pour paraître dans la ville. Tout dénotait chez
les autorités suédoises une connivence avec nos ennemis ou du moins une
scandaleuse tolérance.

Instruit de ces faits, Napoléon s'en plaignit vivement. Bien qu'il n'eût
jamais attendu de la Suède une docilité exemplaire, l'insubordination de
cet État lui semblait passer toute limite: «Cette cour va trop loin»,
inscrivait-il en marge d'un rapport[302]. Plusieurs notes furent
rédigées sous ses yeux et adressées au chargé d'affaires suédois; elles
étaient âpres, sévères, récapitulaient fortement nos griefs, demandaient
«réparation pour le passé et garantie pour l'avenir[303]».
Indépendamment des relations avec l'ennemi, elles se plaignaient de
sévices exercés sur des matelots français en Poméranie: ce coin de
terre, où l'Angleterre pourrait reprendre pied en Allemagne, attirait
spécialement l'attention de l'Empereur. Toutefois, si acerbe que fût
l'expression de son mécontentement, il avait soin d'y conserver certaine
mesure. Trop inflexible sur son système, trop jaloux de ses droits pour
fermer les yeux sur d'incessantes contraventions, il tenait cependant à
ne pas rompre avec la Suède, à ne point l'éloigner de lui
définitivement, afin de pouvoir la ressaisir à temps et la tourner
contre la Russie. Il gardait donc, jusqu'en ses colères, quelque
retenue, et évitait de jeter entre les deux cours l'irréparable.

[Note 302: Archives des affaires étrangères, Suède, 296.]

[Note 303: Note du 19 juillet 1811. Archives des affaires
étrangères, Suède, 296.]

Malheureusement, le ministre impérial à Stockholm, rappelé enfin à la
clairvoyance et subitement revenu de son optimisme, ne devait pas imiter
cette modération relative; le serviteur allait se montrer plus dur, plus
exigeant que le maître. Lorsque M. Alquier eut appris par les rapports
des consuls et par de multiples renseignements qu'on s'était joué de
lui, lorsqu'il sut, à n'en pouvoir douter, que partout les lois de
blocus étaient effrontément violées, sa colère fut d'autant plus vive
que ses illusions tombaient de plus haut: furieux d'avoir été pris pour
dupe, il fit de nos démêlés avec la Suède sa querelle personnelle. Non
content de témoigner par un brusque changement d'attitude, par des
manières impolies et grossières, son mépris et sa colère, il fit plus et
se décida spontanément à une démarche d'une extrême gravité. De son
chef, sans y avoir été invité ou autorisé par son gouvernement, il
rédigea et adressa au baron d'Engeström une note écrite, une missive
furibonde, où nos griefs étaient repris et commentés avec une virulence
tout à fait en dehors du ton diplomatique. Ce réquisitoire ne se bornait
pas à taxer de fourberie et de mensonge les gouvernants actuels de la
Suède; il les accusait de trahir l'intérêt public et leur présageait le
pire destin: une révolution vengeresse avait châtié les fautes de leurs
prédécesseurs; le retour à une «politique misérable» aurait pour
infaillible effet «de replacer le gouvernement suédois dans la situation
qui a produit la catastrophe du dernier Gustave[304]».

[Note 304: Archives des affaires étrangères, Suède, 296.]

Aucun homme de coeur, aucun ministre soucieux de la dignité nationale
n'eût toléré ces menaces. M. d'Engeström, sortant de son naturel placide
et larmoyant, rendit outrage pour outrage. À la diatribe française, il
répondit par une note dans laquelle il prenait violemment à partie notre
ministre et l'accusait, dans les termes les moins ménagés, de brouiller
à dessein les deux cours, pour quitter une résidence qui lui déplaisait.
«Le climat de ce pays-ci, lui disait-il, peut bien vous être contraire,
vous pouvez former des voeux pour avoir une autre destination, mais il
n'y aurait pas de loyauté à provoquer votre changement par des
assertions dénuées de preuves... Ceux qui pourraient avoir la coupable
pensée de provoquer la discorde finiraient toujours par être démasqués.»
En terminant, il protestait contre un écrit qui, «en attaquant l'honneur
national, offrait l'exemple de la violation la plus inouïe du droit des
gens[305]».

[Note 305: _Id._]

Devant cette réplique, l'indignation et la colère d'Alquier n'eurent
plus de bornes; il refusa de recevoir la note suédoise, la renvoya à
son auteur et rompit avec lui toutes relations. Quelques jours après, le
25 août, il provoquait une explication avec le prince royal. Celui-ci ne
la lui refusa point: il cherchait lui-même une occasion de dire au
représentant de la France tout ce qu'il avait sur le coeur, de publier
et de crier ses griefs: la rencontre de ces deux hommes, également
enfiévrés de passion et de haine, devait inévitablement aboutir à un
choc violent: ce fut l'explosion de l'orage.

La conversation débuta pourtant sur un mode assez doux. Bernadotte
convint que la réponse de M. d'Engeström était raide; il ajouta même,
par un aveu inattendu, qu'à la place de M. Alquier il eût fait comme lui
et refusé de recevoir la pièce. Mais bientôt, avec acrimonie, il se
plaignit de tous les agents français, consuls ou autres, établis en
Suède; à l'entendre, parmi ces hommes «passionnés ou calomnieux», il
n'en était pas un qui ne cherchât, par des motifs plus ou moins
avouables, à envenimer les discussions, à tendre les rapports, à le
dénigrer personnellement aux yeux de l'Empereur; c'était d'eux que lui
venaient tous les traits dont il était continuellement harcelé, qui ne
lui laissaient aucun repos et lui faisaient l'existence insupportable:
«Il est bien extraordinaire, dit-il, qu'après avoir rendu d'aussi grands
services à cette France, j'aie continuellement à me plaindre de ses
agents.»

Alquier commençait de son côté à s'échauffer; il finit par dire: «Vous
vous plaignez étrangement de cette France, Monseigneur; si vous l'avez
bien servie, il me semble qu'elle vous a bien récompensé, et j'oserai
maintenant vous demander ce que vous avez fait pour elle depuis votre
arrivée en Suède, si l'influence de la France s'est accrue par votre
avènement, quelle preuve d'intérêt ou de dévouement vous avez donnée à
l'Empereur depuis près d'une année... Vous prodiguez aux Anglais toutes
les ressources que votre pays peut offrir, et vous n'avez rien voulu
faire en faveur de la France.»

Bernadotte essaya d'abord assez faiblement de défendre sa conduite. Tout
à coup, dédaignant de se justifier et découvrant le fond de sa pensée,
il s'écria: «Au reste, je ne ferai rien pour la France, tant que je ne
saurai pas ce que l'Empereur veut faire pour moi, et je n'adopterai
ouvertement son parti que lorsqu'il se sera lié avec nous par un traité;
alors je ferai mon devoir. Au surplus, je trouve un dédommagement et ma
consolation dans les sentiments que m'a voués le peuple suédois. Le
souvenir du voyage que je viens de faire ne s'effacera jamais de mon
coeur. Sachez, monsieur, que j'ai vu des peuples qui ont voulu détacher
mes chevaux et s'atteler à ma voiture. En recevant cette preuve de leur
amour, je me suis presque trouvé mal. J'avais à peine la force de dire
aux personnes de ma suite: «Mais, mon Dieu! qu'ai-je fait pour mériter
les transports de cette nation, et que fera-t-elle donc pour moi
lorsqu'elle me sera redevable de son bonheur?» J'ai vu des troupes
invincibles dont les hourras s'élevaient jusqu'aux nues, qui exécutent
leurs manoeuvres avec une précision et une célérité bien supérieures à
celles des régiments français, des troupes avec lesquelles je ne serai
pas obligé de tirer un seul coup de fusil, à qui je n'aurai qu'à dire:
«En avant, marche!» des masses, des colosses qui culbuteront tout ce qui
sera devant eux.»

«--Ah! c'en est trop, interrompit Alquier; si jamais ces troupes-là ont
devant elles des corps français, il faudra bien qu'elles nous fassent
l'honneur de tirer des coups de fusil, car assurément elles ne nous
renverseront pas aussi facilement que vous paraissez le croire.»
_Bernadotte_: «Je sais fort bien ce que je dis, je ferai des troupes
suédoises ce que j'ai fait des Saxons, qui, commandés par moi, sont
devenus les meilleurs soldats de la dernière guerre.»

Sans relever cette énormité, Alquier glissa quelques observations sur
l'inutilité qu'il y avait pour la Suède à armer présentement: «Je suis
au contraire, lui dit le prince, plus résolu que jamais à lever de
nouvelles troupes. Le Danemark a cent mille hommes sous les armes, et
j'ignore s'il n'a pas quelque dessein contre moi. D'ailleurs, je dois me
prémunir contre l'exécution du projet entamé par l'Empereur aux
conférences d'Erfurt pour le partage de la Suède entre le Danemark et
la Russie.» Il ajouta que cet avis lui avait été donné de Pétersbourg
«par des femmes, qui savaient et lui écrivaient tout...».--«Mais je
saurai me défendre, reprenait-il avec exaltation; _il_ me connaît assez
pour savoir que j'en ai les moyens. Les Anglais ont voulu se montrer
exigeants avec moi; eh bien, je les ai menacés de mettre cent corsaires
en mer, et à l'instant ils ont baissé le ton.»

Ces fanfaronnades n'étaient que le début d'une sortie plus
extraordinaire que tout le reste. «Au surplus, dit le prince, quels que
soient mes sujets de plainte contre la France, je suis néanmoins disposé
à faire tout pour elle dans l'occasion, quoique les peuples que je viens
de voir ne m'aient demandé que de conserver la paix, à quelque prix que
ce pût être, et de rejeter tout motif de guerre, fût-ce même pour
recouvrer la Finlande, dont ils m'ont déclaré qu'ils ne voulaient pas.
Mais, monsieur, qu'on ne m'avilisse pas, je ne veux pas être avili,
j'aimerais mieux aller chercher la mort à la tête de mes grenadiers, me
plonger un poignard dans le sein, me jeter dans la mer la tête la
première, ou plutôt me mettre à cheval sur un baril de poudre et me
faire sauter en l'air!»

Tandis que le prince, roulant des regards furibonds, proférait ces
extravagances, la porte de son cabinet s'était ouverte; son jeune fils,
âgé de douze ans, avait franchi le seuil et fait quelques pas dans la
pièce. S'apercevant de cette entrée, ménagée ou non, Bernadotte y vit
l'occasion d'un grand jeu de scène; il s'élança vers l'enfant, et
s'emparant de lui d'un geste théâtral: «Voilà mon fils, dit-il, qui
suivra mon exemple; le feras-tu, Oscar?--Oui, mon papa.--Viens que je
t'embrasse, tu es véritablement mon fils.» Alquier ajoute dans son
rapport: «Pendant cette scène si honteuse et si folle, le prince, agité
par la plus forte émotion, avait tous les dehors d'un homme en démence.
J'avais tenté plusieurs fois de me retirer, et toujours il m'avait
retenu. J'étais enfin parvenu à la porte du cabinet, lorsqu'il me dit:
«J'exige de vous une promesse, c'est que vous rendrez compte exactement
à l'Empereur de cette conversation.--Je m'y engage, puisque Votre
Altesse Royale le veut absolument.» Je viens de le faire, Monseigneur,
et je prie Votre Excellence de croire que j'ai fidèlement tenu
parole[306].»

[Note 306: Alquier à Maret, 26 août 1811. Cette dépêche est
consacrée au compte rendu de la conversation et aux conclusions qu'en
tire notre ministre. Divers extraits en ont été cités et analysés par
BIGNON, X, 177-179; GEFFROY, _Revue des Deux Mondes_ du 1er novembre
1855, et THIERS, XIII, 217-219.]

Les derniers mots du prince n'étaient-ils qu'une suprême bravade? À
l'encontre de ce qu'il paraissait désirer, espérait-il qu'Alquier
tairait une partie de la conversation et ne le montrerait pas dans
l'égarement de sa colère? Au contraire, nourrissait-il encore le fol
espoir d'arracher à l'Empereur, par la violence et la menace, cette
promesse d'un grand avantage territorial, ce don de la Norwège qui
tardait tant à venir? Quoi qu'il en soit, ses allusions réitérées ne
permettent aucun doute sur la cause primordiale du ressentiment qui
avait déterminé en lui cet accès de délirante fureur. Si nos exigences
en matière commerciale, si les tracasseries d'Alquier l'avaient
fortement irrité, c'était surtout le dédaigneux silence opposé par
l'Empereur à ses requêtes, à ses avances, c'était cette manière de le
traiter en personnage suspect et négligeable, qui avait particulièrement
ulcéré son amour-propre et déçu ses convoitises: il reprochait moins à
la France de lui trop demander que de ne lui avoir rien accordé encore:
sa rage était surtout celle du solliciteur éconduit ou du moins
indéfiniment ajourné.

Dans l'esclandre survenu à Stockholm, Napoléon sut faire la part des
responsabilités respectives. Engeström dans sa note, Bernadotte dans son
langage avaient porté un défi à toutes les convenances, mais Alquier
s'était attiré ces répliques par son attitude agressive; c'était lui qui
avait pris l'initiative d'un scandaleux débat. Napoléon ne voulut pas le
désavouer publiquement et le disgracier, car la note ministérielle
suédoise avait en quelque sorte interverti les torts; il comprit
toutefois que le maintien de ce ministre à Stockholm devenait
impossible; il l'en fit prestement et discrètement déguerpir.

Au reçu du rapport relatant la conversation du 25 août, le duc de
Bassano invita le baron par retour du courrier à remettre le service
entre les mains d'un chargé d'affaires, à plier bagage, à quitter son
poste sans prendre congé ni voir personne, à repasser le Sund et à
échanger la légation de Stockholm contre celle de Copenhague: ce
transfert était une demi-satisfaction donnée à la Suède, outragée dans
la personne d'un de ses ministres.

Quant à Bernadotte, si las que fût l'Empereur de ses incartades, si
dégoûté qu'il fût du personnage, il dédaigna de relever ses paroles et
le jugea au-dessous de sa colère. Une fois de plus, il se borna à se
détourner de lui comme d'un esprit incohérent, troublé de vaines
agitations, malade d'ambition et d'orgueil, à traiter par l'isolement.
Il fit mander au chargé d'affaires, M. Sabatier de Cabre, de se
conformer au système qui avait été recommandé en vain à Alquier et qui
consistait à éviter avec le prince toute conversation politique.
Quelques semaines après, formulant plus rigoureusement l'interdit, il
écrivait au ministre des relations extérieures: «Vous ferez connaître au
chargé d'affaires, dans ses instructions, que je lui défends de parler
au prince royal; que, si le prince l'envoie chercher, il doit répondre
que c'est avec le ministre qu'il est chargé de traiter. Il doit garder
avec le prince royal le plus absolu silence, ne pas même ouvrir la
bouche. Seulement, si le prince se permettait de s'échapper en menaces
contre la France, comme cela lui est déjà arrivé, le chargé d'affaires
doit dire alors qu'il n'est pas venu pour écouter de pareils outrages et
qu'il se retire[307].»

[Note 307: _Corresp._, 18233.]

M. de Cabre ne se trouva pas dans le cas de pousser les choses aussi
loin, et même Bernadotte lui fit au sujet d'une entente possible, d'un
gage qui le rassurerait sur les intentions de l'Empereur, quelques
insinuations laissées sans réponse; mais on peut croire qu'elles ne
trahissaient plus chez leur auteur que de fugitives hésitations. En
fait, c'était vers Alexandre que ses regards se tournaient désormais:
sans entrer encore en matière avec lui et sans parler d'alliance, il lui
adressait de plus significatifs sourires, cajolait davantage son
envoyé[308]; il se rouvrait ainsi le chemin de Pétersbourg; pour s'y
jeter délibérément, il attendait qu'un acte de violence trop facile à
prévoir de la part de l'Empereur lui servît d'excuse auprès de ses
futurs sujets et levât les derniers scrupules de la nation.

[Note 308: Voy. les dépêches du baron de Nicolay, chargé d'affaires
russe; archives Woronzof, t. XXII, pages 427 et suiv.]

Napoléon apercevait ce changement de direction, mais ne s'en inquiétait
pas outre mesure. Son illusion était toujours de croire qu'il n'aurait
pas besoin de s'entendre avec le prince pour disposer de la Suède; que
celle-ci lui reviendrait spontanément, au jour de la grande explosion;
qu'alors «l'espoir de reconquérir la Finlande porterait la nation tout
entière au-devant des intentions du gouvernement[309]», et que
Bernadotte, entraîné malgré lui, n'aurait plus qu'à se faire le soldat
de l'idée nationale. En un mot, Napoléon s'imaginait que s'il
rencontrait aujourd'hui les Suédois contre lui avec l'Angleterre, il les
retrouverait avec lui contre la Russie, pourvu qu'il ne leur rendît pas
ce retour trop difficile par une scission éclatante. De là, dans ses
rapports officiels avec leur gouvernement, de nouvelles alternatives de
rigueur et de longanimité. Parfois, en présence d'actes attestant une
partialité éhontée pour le commerce et la cause britanniques, la
patience lui échappe: il songe à sévir, à faire occuper la Poméranie,
théâtre des principales infractions, à lancer des notes fulminantes qui
constitueront l'état de guerre[310]: puis, il se ravise, impose silence
à ses ressentiments, laisse s'accumuler ses griefs, se réservant d'en
faire masse plus tard et de demander aux Suédois à titre de réparation,
en même temps qu'il leur offrira son alliance et leur promettra la
Finlande, le droit d'occuper la Poméranie et d'y faire lui-même la
police.

[Note 309: Maret à Alquier, 17 juillet 1811.]

[Note 310: _Corresp._, 18233.]

Sa querelle avec eux ne dégénérait donc pas en rupture ouverte,
n'augmentait pas ostensiblement les complications de l'heure présente et
passait à peu près inaperçue. Il en était autrement d'une crise survenue
soudain en Allemagne. Là, un bruit d'armes retentissait, grossissait
sans cesse, mettait l'Europe en émoi; la Prusse se levait d'un subit
élan; folle de terreur, croyant qu'on en voulait à son existence, elle
semblait saisie d'un vertige de guerre, et ce belliqueux coup de tête
jetait le trouble dans le jeu des deux empereurs, en risquant de les
mettre prématurément aux prises.



CHAPITRE VIII

LES TRIBULATIONS DE LA PRUSSE.


Affolement de la Prusse: projet d'extermination qu'elle suppose à
l'Empereur.--Pièce fausse.--Hardenberg se jette dans les bras de la
Russie et cherche à l'attirer en Allemagne.--Lettre au Tsar.--Envoi de
Scharnhorst.--Armements illicites et précipités: explication donnée à
l'Empereur.--Napoléon ne veut pas détruire la Prusse; caractère spécial
de l'alliance qu'il compte lui imposer.--L'insoumission de la Prusse
dérange toutes ses combinaisons.--Premières remontrances.--Napoléon
détruira la Prusse s'il ne peut obtenir d'elle un désarmement complet et
une obéissance sans réserve.--Continuation des armements.--Mobilisation
déguisée.--Ouvriers-soldats.--Mise en demeure catégorique.--Soumission
apparente.--Crédulité de Saint-Marsan.--Tout le monde ment à
l'Empereur.--La Prusse en surveillance.--Rapports attestant la
continuation des travaux et des appels.--Nouvelles sommations.--La
Prusse à la torture.--Incident Blücher.--Suprême exigence.--Napoléon
fait en même temps ses propositions d'alliance.--Affres de la
Prusse.--Retour de Scharnhorst: résultats de sa mission.--Entrevues
mystérieuses de Tsarskoé-Selo; Alexandre blâme les agitations et les
imprudences de la Prusse.--Modification du plan russe.--La convention
militaire.--Affreuses perplexités de Frédéric-Guillaume.--Motifs qui le
poussent à subir l'alliance française.--Suprême espoir du parti de la
guerre.--L'idée fixe du Roi.--Recours à l'Autriche.--Scharnhorst part
pour Vienne sous un déguisement et un faux nom.--Mission
Lefebvre.--Napoléon perd patience; il incline plus fortement à détruire
la Prusse et à faire un terrible exemple.--Victoire des Russes sur le
Danube.--Projet demandé au prince d'Eckmühl.--Plan
d'écrasement.--Napoléon laisse vivre la Prusse parce qu'il constate chez
elle quelque disposition à se soumettre.--La négociation d'alliance fait
un second pas.--Scharnhorst à Vienne.--Metternich le trompe d'abord et
l'éconduit ensuite.--Déception finale.--La Prusse aux pieds de
l'Empereur.--Ouvertures de Napoléon à Schwartzenberg.--Raisons subtiles
qui déterminent Metternich à hâter ses accords avec la France.--Le
partage de la Prusse.--Réactions successives.--Alexandre revient au
système de la défensive.--Nesselrode en congé.--Son plan de
pacification.--_La clef de voûte_: rôle réservé à l'Autriche.--La paix
doublée d'une coalition latente.--Nesselrode est le reflet de
Talleyrand.--Alexandre livre à Nesselrode le secret de son
inflexibilité.--Il comprend l'avantage de tenter ou au moins de simuler
une démarche de conciliation.--Paix imminente sur le Danube: nécessité
de temporiser.--L'envoi de Nesselrode est annoncé et perpétuellement
ajourné.--Fausse interprétation de certaines paroles de
l'Empereur.--Mauvaise foi réciproque.--Le frère d'armes
d'Alexandre.--Napoléon avoue ses projets belliqueux à l'ambassadeur
d'Autriche.--L'assujettissement de l'Allemagne lui assure le chemin
libre jusqu'en Russie: fatal succès.



I

Avec des alternatives de bonne et de mauvaise foi, la Prusse avait
imploré pendant six mois l'alliance française. Depuis que l'Empereur
avait cessé de lui répondre, la jugeant trop pressée, elle croyait
reconnaître dans ce silence un refus de traiter, l'indice d'une méfiance
impossible à vaincre et de desseins sinistres. L'audace d'un faussaire
l'affermit dans cette erreur. Sa diplomatie avait acquis du
policier-auteur Esménard, dont nous avons signalé les louches trafics et
conté la mésaventure, un prétendu mémoire portant la date du 16 novembre
1810 et attribué au duc de Cadore, alors ministre des relations
extérieures; ce mémoire concluait à la nécessité d'anéantir totalement
la Prusse, présentée comme dangereuse et incorrigible ennemie. Un examen
attentif de la pièce en eût démontré facilement la fausseté. Il n'est
pas certain, au reste, que la chancellerie de Berlin l'ait tenue pour
pleinement authentique, mais sans doute l'accueillit-elle comme un écho
des projets qui se tramaient aux Tuileries, comme une pièce apocryphe
fabriquée sur documents vrais[311]. Rapprochant cette découverte du
mutisme désespérant de l'Empereur, elle arriva à l'affolante conviction
que Napoléon avait jugé et condamné définitivement la Prusse, qu'il
avait rendu contre elle, dans le secret de sa pensée, une sentence sans
appel, et qu'il était résolu à l'effacer de la carte avant de se porter
contre la Russie.

[Note 311: Voyez sur cette affaire la savante dissertation de M.
Alfred STERN, _Abhandlungen und Ackenstücke zur geschichte der
Preussischer Reformzeit_ (1807-1815), p. 93-113, avec textes à l'appui.
La pièce avait été également livrée à Tchernitchef et communiquée par
lui à sa cour. Volume cité, p. 213-214.]

Pour sauver leur pays, les ministres prussiens ne virent qu'un moyen:
appeler les Russes en Allemagne, en mettant à leur disposition toutes
les ressources de la monarchie, et affronter avec leur assistance une
lutte désespérée. Le parti antifrançais l'emporta complètement à Berlin.
Le chancelier Hardenberg, qui avait hésité jusqu'alors et oscillé, se
jeta à corps perdu dans l'alliance russe. Il obtint que le Roi écrivît
au Tsar, le 16 juillet, pour lui offrir un pacte formel sous la
condition que les armées moscovites s'avanceraient jusqu'au centre de la
Prusse, au moindre signe de danger pour elle: à cet égard, on ne se
contenterait pas d'une espérance, on voulait une certitude: la Prusse
promettait et exigeait des engagements positifs. Le réorganisateur de
l'armée, l'illustre général Scharnhorst, partit furtivement pour la
frontière russe: le Tsar fut prévenu de son approche, prié de lui ouvrir
ses États, de l'appeler à Pétersbourg et d'arrêter avec lui un plan de
campagne commun[312].

[Note 312: DUNCKER, _Aus der Zeit Friedrichs der Grossen und
Friedrich-Wilhelms_, III, 365-369.--Voyez aussi l'important ouvrage de
LEHMANN sur _Scharnhorst_, t. II, 350-352.]

En même temps, pour se mettre en mesure de soutenir l'assaut ou au moins
de succomber avec gloire, le gouvernement prussien donna une impulsion
subite et fiévreuse aux armements commencés de longue date: ne tenant
plus aucun compte de la convention limitative de ses forces, il rappela
tous les soldats en congé, tous les _krumpers_ ou jeunes gens qu'une
courte période de service avait dégrossis et préparés au métier des
armes: cent mille hommes environ furent réunis, le matériel et les
approvisionnements rassemblés, les travaux de fortification poussés à la
hâte. Tandis que les places du littoral s'entouraient de camps
retranchés, les principaux corps se groupaient à proximité de ces points
d'appui: il y eut à la fois mobilisation et concentration[313].

[Note 313: DUNCKER, 369-370. LEHMANN, 380-84. STERN, _Abhandlungen
und Ackenstücke_, etc., 93-94.]

Comme il fallait gagner du temps et que l'exécution du plan belliqueux
demeurait subordonnée aux réponses de la Russie, on tâchait de
dissimuler ces mesures à l'aide de savants subterfuges. Néanmoins, le
Roi et ses ministres sentaient qu'un si grand mouvement n'échapperait
pas longtemps au regard de l'Empereur; ils essayèrent donc de le
justifier provisoirement à ses yeux, en lui donnant pour explication le
contraire de la vérité. Le 26 août, Hardenberg dit à Saint-Marsan, notre
ministre en Prusse, que le Roi, croyant depuis l'audience du 15 août à
une rupture entre la France et la Russie et se considérant comme l'allié
désigné de la première, augmentait ses forces pour nous prêter une aide
plus efficace[314]. Ce demi-aveu, doublé d'un hardi mensonge, fut
transmis à Paris dans les premiers jours de septembre: déjà, d'autres
avis avaient fait connaître à Napoléon l'appel des réserves et
l'accélération des travaux.

[Note 314: DUNCKER, 378. Cf. LEFEBVRE, _Histoire des cabinets de
l'Europe_, V, 139-140.]

De tous les événements susceptibles de se produire avant son duel avec
la Russie, aucun ne pouvait lui être plus déplaisant qu'une résurrection
de la puissance prussienne, se dressant entre lui et l'ennemi à
atteindre. Satisfait de la nullité absolue à laquelle il croyait avoir
réduit la Prusse, il ne songeait point à la détruire, et le plan qu'il
s'était tracé à lui-même le 16 août porte témoignage de son intention
d'écouter cette cour, lorsqu'il jugerait le moment opportun, et de
l'admettre à son service. L'alliance qu'il comptait lui accorder et lui
imposer serait toutefois d'un genre particulier. Il ne demanderait pas à
Frédéric-Guillaume une coopération active, la mise à sa disposition
d'armées nombreuses: il se contenterait d'un contingent modeste qu'il
entraînerait dans le Nord moins à titre d'auxiliaire que d'otage. Ce
qu'il voulait de la Prusse, c'était un concours passif, une docilité
inerte. Il lui demanderait de s'ouvrir et de se livrer intégralement à
nos troupes, de se laisser passer sur le corps, de nous abandonner ses
places, ses provinces, ses routes, ses moyens de communication et de
transport, ses ressources de tout genre, avec faculté d'en disposer
librement. Sans prétendre à une dépossession définitive, Napoléon
jugeait qu'une expropriation temporaire importait à la sécurité de sa
marche et de ses opérations. En supprimant momentanément la Prusse, il
se ménagerait une surface parfaitement plane et unie, libre d'obstacles
et d'embûches, pour aller à la Russie et faire couler jusqu'au Niémen,
«comme un fleuve rapide[315]», le torrent de ses troupes.

[Note 315: Instructions à Saint-Marsan, DUNCKER, 401.]

En se remettant sur pied, en reprenant consistance et relief, la Prusse
traversait essentiellement ce projet. Napoléon ne savait à quoi
attribuer cette audace, mais il jugeait que l'effet en serait
souverainement fâcheux, quelle qu'en fût la cause. La Prusse armait-elle
par suite d'un accord avec la Russie et au profit de cet empire: en ce
cas, si nous lui laissions le temps d'achever ses préparatifs, nous
aurions à la combattre l'année prochaine avant d'aborder l'ennemi
principal, et Napoléon, qui méditait une campagne de Russie, eût été
désolé d'avoir à recommencer une campagne de Prusse. La cour de Potsdam
armait-elle sans s'être au préalable concertée avec celle de Russie;
armait-elle simplement par peur, par crainte d'une brusque et traîtresse
surprise; était-elle de bonne foi lorsqu'elle nous offrait ses armées au
prix d'un pacte qui garantirait son existence? En ce cas même, sa
conduite restait pour nous source d'embarras. Napoléon n'aurait que
faire de ces armées qu'on affectait de mettre à ses ordres et dont il
suspecterait toujours la fidélité: elles lui seraient moins un secours
qu'une gêne. De plus, si les Prussiens armaient sans s'être entendus
avec la Russie, celle-ci, en les voyant faire, aurait toutes raisons de
croire qu'ils armaient contre elle et à notre instigation: dans leurs
mouvements, elle verrait l'indice et la preuve de nos dispositions
hostiles: le voile que Napoléon s'efforçait de tendre devant elle se
déchirerait brusquement, et l'empereur Alexandre ouvrirait probablement
le feu, jetterait ses troupes en Allemagne pour y surprendre les nôtres
et celles de nos alliés en flagrant délit de formation. Donc, en
attribuant même à la conduite des Prussiens l'explication la moins
défavorable, leur imprudence attaquait doublement les combinaisons de
l'Empereur: elle risquait d'avancer les hostilités et de les reporter en
Allemagne, alors que Napoléon tenait à les ajourner et par-dessus tout à
les confiner en Russie.

Mesurant le péril d'un rapide coup d'oeil, il résolut d'y couper court
par tous les moyens que lui livrait sa puissance. Il sommerait la Prusse
de désarmer, de se réduire aux effectifs permis; en même temps, pour la
rassurer, il se résignerait à entamer plus tôt qu'il ne l'eût voulu la
négociation d'alliance. Si la Prusse obéissait et mettait bas les armes,
il se conformerait vis-à-vis d'elle à son plan primitif, lui permettrait
de vivre et l'approprierait à ses desseins. Si elle osait lui résister
ou essayait de le tromper, il ne lui laisserait pas le temps de
reconstituer ses forces et d'élever au devant de la Russie une première
ligne de défense: changeant de système, il fondrait instantanément sur
elle et la détruirait; pour se garder un libre passage à travers
l'Allemagne, il arracherait du sol les débris de la monarchie prussienne
et ferait place nette.

Cet enlèvement lui était facile: l'armée de Davout, les garnisons de
Dantzick, Stettin, Custrin et Glogau, les troupes mobilisées du
grand-duché de Varsovie, celles de Saxe et de Westphalie, tenaient plus
étroitement bloqué que jamais le royaume suspect: il suffirait d'un
ordre, d'un geste, pour que ce cercle de fer, se rétrécissant
subitement, broyât la Prusse dans une mortelle étreinte. Sans doute, ce
serait la guerre avec la Russie, la guerre immédiate et furieuse; mais
l'exécution de la Prusse s'opérerait si aisément et avec une telle
promptitude que nos troupes, après avoir accompli ce coup de main,
auraient encore le temps de courir sur la Vistule, de s'y déployer avant
que les Russes aient pu sortir de leurs frontières et forcer l'entrée de
l'Allemagne: la grande lutte s'engagerait plus tôt que ne le souhaitait
l'Empereur, mais au moins le théâtre n'en serait-il pas déplacé.
Napoléon admet maintenant, à titre éventuel et comme pis aller, une
extermination préventive de la Prusse, pour le cas où elle se déroberait
aux injonctions qu'il va lui lancer.

Il s'était transporté avec sa cour à Compiègne, où il préparait un
voyage en Hollande et dans ses possessions d'outre-Rhin. Le 4 septembre,
le baron de Krusemarck, ministre de Prusse auprès de lui, était mandé
d'urgence à Compiègne. D'un ton grave et pénétré, le duc de Bassano lui
tint ce langage: L'Empereur désire sincèrement s'unir à la Prusse; il la
veut pour alliée, mais rien n'est plus propre à altérer ces heureuses
dispositions que les mesures inconsidérées auxquelles on se livre à
Berlin et que Sa Majesté ne saurait tolérer. La Prusse commettrait un
véritable suicide si elle provoquait chez l'Empereur une défiance qui ne
resterait pas inactive. Il n'est qu'un moyen pour elle de se conserver,
c'est de renoncer à tous armements extraordinaires, de regagner ainsi la
bienveillance de l'Empereur et d'en attendre les effets dans une
immobilité absolue. À la même date, M. de Bassano écrivait à
Saint-Marsan de conformer son langage à ces menaçantes
remontrances[316].

[Note 316: Maret à Saint-Marsan, 4 septembre. Dans cette dépêche, le
ministre des relations extérieures fait le récit de sa conversation avec
Krusemarck.]

Sept jours après, le 13 septembre, sur le vu de nouveaux avis qui lui
montrent la Prusse en pleine activité militaire, Napoléon fait expédier
à Saint-Marsan des instructions décisives. Ce ministre devra mettre le
gouvernement royal en demeure de cesser les travaux de fortification et
de rendre à leurs foyers les soldats rappelés; il fournira en même
temps, comme preuve de nos bonnes intentions, l'assurance formelle que
des pouvoirs vont lui être expédiés à l'effet de commencer la
négociation d'alliance. Mais il ne donnera à la Prusse que trois jours
pour se replacer en posture pacifique: tout au plus pourra-t-il accorder
quarante-huit heures de grâce. Passé ce délai, s'il n'a pas obtenu
pleine et entière satisfaction, il quittera Berlin et préviendra de son
départ le maréchal prince d'Eckmühl. À ce signal, l'armée de Davout
s'ébranlera sur-le-champ et tombera de tout son poids sur la capitale et
les provinces prussiennes: Westphaliens, Saxons, Polonais passeront la
frontière en même temps, s'avanceront sur Berlin par mouvements
concentriques, tandis que nos garnisons de l'Oder, se reliant l'une à
l'autre et faisant chaîne, fermeront toute retraite au gouvernement
royal, l'empêcheront de fuir, l'obligeront à se rendre, et ainsi, sans
que la victime ait eu le temps de jeter un cri et d'appeler à l'aide,
elle périra sur place, et la monarchie du grand Frédéric aura cessé
d'exister.

Des ordres éventuels furent expédiés à Davout, à Jérôme; mais en même
temps une lettre confidentielle de Maret à Saint-Marsan indiquait avec
netteté que l'Empereur, bien résolu à détruire la Prusse si elle l'y
obligeait par une attitude équivoque, n'en souhaitait pas moins et très
vivement que cette extrémité pût être évitée: «Vous devez bien
comprendre, disait-elle, que le désir sincère de l'Empereur est que le
désarmement soit consenti, que des pouvoirs soient donnés pour que la
négociation de l'alliance s'ouvre, soit à Berlin, soit à Paris; que vous
soyez dans le cas de rester à votre poste et que la Prusse fasse
connaître à la Russie qu'elle désarme parce qu'elle n'a plus
d'inquiétudes sur le maintien de la paix. Cette déclaration de la Prusse
est nécessaire parce que l'un des inconvénients les plus graves du parti
pris par cette puissance est, dans les circonstances actuelles, que la
Russie puisse penser que les armements se sont faits d'accord avec la
France. Il faut que dans trois jours les impressions que les armements
ont pu donner à la Russie soient dissipées, et elles ne peuvent l'être
que par le désarmement[317].»

[Note 317: Maret à Saint-Marsan, 13 septembre. Divers extraits de la
correspondance de Berlin, conservée aux archives des affaires
étrangères, ont été publiés par M. STERN, _Abhandlungen und
Acktenstücke_, etc.]

À l'heure où le secrétaire d'État traçait ces lignes, on connaissait
déjà à Berlin les observations présentées à Krusemarck. D'autre part, on
n'avait pas encore reçu la réponse d'Alexandre à la demande d'alliance
et de secours effectif. On savait que ce prince avait lu avec émotion la
lettre du Roi, mais Scharnhorst attendait toujours sur la frontière,
avec un frémissement d'impatience, un mot qui lui permettrait de se
glisser en Russie. On ignorait si le Tsar allait lui faire signe et le
mander, régler avec lui l'action commune. Dans cette incertitude, la
Prusse voulut gagner du temps et essaya de ruser; elle résolut
d'annoncer le désarmement tout en continuant d'armer.

Par lettre autographe, Frédéric-Guillaume fit connaître à Napoléon qu'il
renonçait à créer quarante-huit bataillons nouveaux et à renforcer les
régiments de seize hommes par compagnie. Effectivement, cette mesure fut
contremandée, mais la mobilisation se poursuivit sous une autre forme.
Les ouvriers employés aux travaux des places, à la création des camps
retranchés, étaient presque tous d'anciens militaires ou de jeunes
soldats non encore réincorporés; on les avait requis pour ce service
d'État; c'était un moyen de les avoir sous la main et de pouvoir les
enrégimenter au premier signal. Ce mode d'appel fut maintenu. Tout un
monde de paysans, d'hommes du peuple, continua à s'agglomérer autour des
places, à fourmiller sous les murs de Spandau, de Colberg, de Graudentz
et de Neisse; on les y occupait à réparer les ouvrages, à en construire
de nouveaux, à remuer des terres, à élever des remparts, en les
soumettant déjà à la discipline militaire et en les astreignant à des
exercices. La Prusse ressemblait à un vaste atelier, en attendant
qu'elle devînt un camp. Pour se changer en soldats, les travailleurs
n'auraient qu'à jeter la pelle et la pioche, à prendre le fusil, à
échanger leur blouse contre la capote d'uniforme; en un clin d'oeil,
leurs innombrables équipes se transformeraient en escouades, en
compagnies, en bataillons, et feraient une armée, destinée à doubler
celle que la Prusse était légalement autorisée à tenir sous les
drapeaux[318].

[Note 318: Saint-Marsan à Maret, 26 septembre et 16 octobre 1811;
Saint-Marsan à Davout, 4 octobre 1811, archives des affaires étrangères.
Cf. LEUMANN, II, 392-397.]

Cependant la dépêche du 13 septembre arrivait à Saint-Marsan et
stimulait son zèle. Avec éclat, il réclama des mesures efficaces et
complètes, insistant sur la nécessité de cesser les travaux et de
renvoyer les ouvriers, ce qui arrêterait effectivement la mobilisation.
Il ne dissimula pas que la Prusse, en déclinant nos demandes,
s'exposerait à périr[319].

[Note 319: Maret à Saint-Marsan, 13 septembre 1811. Cf. STERN,
340-342.]

La crise devenait aiguë, l'embarras des Prussiens horrible. Ils avaient
appris depuis peu de jours que Scharnhorst avait enfin reçu
l'autorisation de franchir la frontière et de s'acheminer très
mystérieusement vers Pétersbourg; à cette heure, il conférait sans doute
avec le Tsar, il emportait peut-être la promesse d'une coopération sans
réserve. Quand on semblait si près de s'entendre avec les Russes et de
pouvoir compter sur leur arrivée, il en eût par trop coûté au Roi et à
Hardenberg de se livrer à discrétion; ils prolongèrent le jeu infiniment
dangereux qui consistait à promettre sans tenir. Hardenberg déclara que
le Roi se soumettait à tout; on raconta à Saint-Marsan, on publia
qu'ordre avait été donné pour l'abandon des travaux et le licenciement
des hommes. En fait, les travaux furent suspendus à Spandau, ville
située aux portes de Berlin et sous l'oeil de la légation française; sur
tous les points où la vue de notre représentant ne pouvait s'étendre,
ils continuèrent avec un redoublement d'ardeur, par la main
d'ouvriers-soldats. Mais Saint-Marsan avait la confiance facile et la
crédulité opiniâtre; charmé de ce qui se passait à Spandau, il conclut
d'un fait isolé à une mesure d'ensemble, annonça que la Prusse rentrait
dans l'ordre, resta à son poste, reprit avec Hardenberg et le comte de
Goltz, ministre des affaires étrangères, de cordiaux rapports. Le public
de Berlin, qui avait senti planer dans l'air un grand danger, vit avec
joie s'éloigner l'orage, et la capitale prussienne, après quelques jours
d'angoisse et de fièvre, retomba à sa morne langueur[320].

[Note 320: Saint-Marsan à Maret, 21, 24 et 26 septembre. Cf STERN,
342-346.]

À Berlin comme à Pétersbourg, comme partout, notre diplomatie se
laissait abuser: il était moins facile de tromper l'Empereur. Tenant à
savoir si les actes répondaient aux paroles, il mit la Prusse en
surveillance. Pour l'épier, il disposait de multiples moyens. Stettin,
Custrin, Glogau, étaient trois observatoires désignés: les commandants
de ces places furent invités à s'armer de vigilance, à examiner
minutieusement ce qui se passait autour d'eux. Une dépêche circulaire
prescrivit à nos consuls de Colberg, Stettin, Dantzick et Koenigsberg,
de s'enquérir chacun dans son ressort[321]. Davout eut à couvrir la
Prusse entière d'un réseau d'espionnage, à centraliser les
renseignements, à en contrôler l'exactitude, à y ajouter ses
observations personnelles, et l'on pouvait compter sur l'impeccable
soldat, défiant par principe, pour regarder à fond et ne point se payer
d'apparences.

[Note 321: Dépêches identiques du 1er octobre. Archives des affaires
étrangères, Prusse, 248.]

Napoléon part lui-même pour les Pays-Bas, se rapprochant du Nord: il
commence sa tournée par les camps de Boulogne et d'Utrecht, passe aux
embouchures de l'Escaut la revue de sa flotte, s'arrête plusieurs jours
dans la grande place d'Anvers: ensuite, il visite avec l'Impératrice
Amsterdam, Rotterdam, Nimègue, reçoit les hommages contraints des
Hollandais; mais au milieu des pompes officielles, au milieu de journées
que les fêtes et de minutieuses inspections semblent entièrement
remplir, il trouve le temps de se retourner vers la Prusse, jette à
chaque instant sur elle un regard inquisiteur, prête l'oreille à tous
les bruits qui lui viennent de ce côté, attend avec impatience les
résultats de l'enquête ordonnée. Et bientôt, aux diverses étapes de sa
route, des courriers le rejoignent, lui apportant des avis de toute
provenance, lettres du maréchal, rapports militaires, rapports des
consuls, interrogatoires de courriers, bulletins de police, chiffons de
papier noircis à la hâte par les espions qui de toutes parts se tiennent
aux aguets. D'importance et de valeur inégales, ces renseignements
s'accordent tous en un point; c'est que nulle part, sauf à Spandau, les
travaux aux places n'ont cessé et les rassemblements d'hommes n'ont
disparu. À Colberg, on travaille toujours, on travaille à force, comme
si l'on avait hâte de pousser l'oeuvre à terme et de nous mettre en
présence du fait accompli; sur les autres points du littoral, même
activité; en Silésie, où l'on se croit plus loin de nous, des corps
nouvellement formés s'exercent au grand jour: la Prusse élude
évidemment ou suspend l'exécution de ses promesses[322].

[Note 322: Archives des affaires étrangères, _Documents divers_,
Prusse, 248.]

Aussitôt, le duc de Bassano, qui accompagne l'Empereur et le suit comme
son ombre, dépêche à Saint-Marsan courriers sur courriers; il lui écrit
longuement d'Anvers, le 2 octobre: d'Amsterdam, il lui envoie trois
lettres, dont deux le même jour, et dans chacune il adresse à notre
agent de sévères rappels à la clairvoyance, met la Prusse en
contradiction avec elle-même, oppose ses actes à son langage. Quel est
le motif de cette discordance? Est-ce parti-pris de nous induire en
erreur, arrière-pensée perfide? Est-ce simplement incohérence et
faiblesse, impuissance à se décider, hésitation persistante, susceptible
toutefois de céder à une prompte et vigoureuse pression? «Il y a dans
toute la conduite de la Prusse en général et dans celle que tient
particulièrement le cabinet avec vous, une obscurité, un mystère qu'il
est de votre devoir de pénétrer. Ne négligez aucun moyen pour y
parvenir, mais surtout montrez bien qu'on espérerait vainement de nous
abuser et que ce ne sont point des discours, des manifestations qu'on
demande, mais des faits positifs, un désarmement complet, absolu, sans
modifications ni réserves[323].» Si M. de Saint-Marsan obtient ce
résultat, il aura rendu à son maître un signalé service: s'il acquiert
la conviction que la cour de Berlin est systématiquement de mauvaise
foi, au moins l'Empereur saura-t-il à quoi s'en tenir, et la Prusse
subira le sort qu'elle se sera préparé. Mais surtout que notre ministre
cherche et saisisse la réalité sous de vains simulacres, qu'il ne
craigne point de se montrer trop soupçonneux, trop défiant: un nouvel
excès d'optimisme engagerait gravement sa responsabilité, en
compromettant des intérêts essentiels.

[Note 323: Maret à Saint-Marsan, 13 octobre.]

Aiguillonné par ces avertissements et ces reproches, ébranlé dans sa
confiance par d'irrécusables indices, Saint-Marsan se remet en activité.
Il s'est juré de ne plus discontinuer ses réquisitions jusqu'à ce que le
cabinet prussien se soit mis en règle, de ne lui laisser ni trêve ni
repos. Alors commence pour la Prusse un supplice sans nom. Attendant de
jour en jour une lettre de Scharnhorst et un engagement d'Alexandre,
elle ne se résigne pas encore à nous céder franchement, tout en trouvant
que la Russie met bien du temps à se décider et la laisse cruellement à
la gueule du lion. D'autre part, serrée de plus près par nos exigences
et prise à la gorge, elle se débat lamentablement sous l'étreinte: elle
cherche à se dégager en balbutiant des excuses, en alléguant de faux
prétextes, en épuisant toutes les formes et toutes les variétés du
mensonge.

Hardenberg vient dire à Saint-Marsan que le Roi est plus décidé que
jamais à éloigner les ouvriers des forteresses: seulement, il répugne à
priver brusquement de tout travail ces masses d'hommes, arrachées à
leurs occupations habituelles, et craint de les jeter à la misère: en
monarque philanthrope, il voudrait les employer aux travaux de la paix,
à de grands ouvrages d'utilité publique: il songe à leur faire réparer
les chaussées, construire des ponts et creuser des canaux: c'est un
nouveau moyen de les tenir rassemblés et disponibles[324]. Saint-Marsan
répond que ses instructions ne lui permettent pas de «concéder un seul
travailleur», que les ouvriers doivent être renvoyés jusqu'au dernier.

[Note 324: Saint-Marsan à Davout, 4 octobre 1811. Archives des
affaires étrangères, volume cité.]

Hardenberg n'insiste pas et change de système. Pour pallier les
infractions commises à Colberg, il rejette la faute sur le général
Blücher, qui commande dans cette place et n'en fait qu'à sa tête; «ce
vieil enragé» a continué les travaux malgré la défense formelle du Roi,
sacrifiant son devoir à ses passions; mais on l'a relevé de ses
fonctions et mandé à Berlin, où il sera sévèrement admonesté.

Saint-Marsan s'applaudit de voir mettre à bas un de nos adversaires
implacables: l'Empereur lui-même enregistre avec quelque satisfaction le
rappel de Blücher: mais qu'apprend-il bientôt? Suivant les avis que
fournit au duc de Bassano sa police particulière, la disgrâce de Blücher
n'est que de pure apparence. À son arrivée dans la capitale, le Roi l'a
parfaitement accueilli et l'a invité plusieurs fois à diner: on laisse
la populace organiser en sa faveur des manifestations scandaleuses;
quand il a paru «sous les Tilleuls» et s'est montré sur cette promenade
chère aux Berlinois, il a été accueilli par des bravos, des
acclamations, sous l'oeil complaisant de la police: tout ceci n'est sans
doute que le prélude de sa rentrée en scène, de sa promotion à un
commandement supérieur. Et Napoléon fulmine le billet suivant, daté de
Düsseldorf et adressé au duc de Bassano: «Écrivez au comte Saint-Marsan
qu'il doit empêcher le général Blücher d'être employé, et qu'il ne faut
pas, puisqu'on nous a donné cette raison, le justifier ensuite et
montrer par là de la mauvaise foi[325].» En vain Saint-Marsan
explique-t-il que les renseignements fournis au duc sont fort exagérés,
que Blücher a dîné une seule fois chez le Roi, que l'ovation sous les
Tilleuls s'est réduite au salut réglementaire de quelques officiers, que
le général se montre peu et passe ses journées au Casino à jouer au
whist et à jouer petit jeu[326], Napoléon n'en persiste pas moins et
avec toute raison à se défier de la Prusse et de ses hypocrites
complaisances.

[Note 325: _Corresp_., 18234.]

[Note 326: Saint-Marsan à Maret, 10 novembre. STERN, 369.]

Il vient d'apprendre, à la vérité, que les travaux ont réellement cessé
sur plusieurs points: les ouvriers ont quitté les chantiers, mais nul ne
les a vus rentrer dans leurs foyers. Que sont-ils devenus? Un de nos
consuls, celui de Stettin, fournit le mot de l'énigme: il a découvert
que les ouvriers éloignés de Colberg, au lieu d'être renvoyés chez eux,
ont été simplement disséminés dans un rayon de quelques milles autour de
la ville: là, on les tient cantonnés dans les villages, dissimulés dans
les bois, tout prêts à se réunir de nouveau: «Ainsi, d'un coup de
sifflet, le gouvernement prussien est encore le maître d'avoir à Colberg
le même nombre d'hommes qu'auparavant[327].» Comme d'autres
renseignements ne sont ni moins précis ni moins accusateurs, comme il en
est aussi de plus vagues et même de contradictoires, Napoléon veut en
avoir le coeur net, pouvoir condamner la Prusse en pleine connaissance
de cause, s'il la trouve en faute: il fait demander par Saint-Marsan que
le secrétaire de notre légation, M. Lefebvre, soit autorisé à parcourir
toutes les provinces et à visiter toutes les places, à voir de ses yeux
ce qui s'y passe.

[Note 327: Rapport du 20 octobre, archives des affaires étrangères,
volume cité. Cf. DUNCKER, 392.]

Devant ce comble d'exigence, Frédéric-Guillaume eut un mouvement de
révolte. Il tressaillit sous l'outrage et se retrouva pour quelques
heures une âme de roi: se prêter à la vérification demandée, c'était
admettre que l'on pût révoquer en doute sa parole de Hohenzollern et le
soupçonner de parjure: plutôt mourir que d'accepter cette honte! Il
déclara qu'il ne voulait point se dégrader aux yeux de son peuple, aux
yeux de ses troupes, et Hardenberg notifia ce refus par un billet assez
sec[328].

[Note 328: Archives des affaires étrangères, volume cité.]

La nuit passa ensuite sur ce coup de tête, avec son cortège de
réflexions sinistres: le Roi sentait peser sur lui l'armée de Davout:
autour de lui, il apercevait la meute de nos alliés, prêts à la curée:
dans huit jours, s'il résistait, les sonneries françaises retentiraient
à son oreille, et les canons ennemis rouleraient lourdement sur le pavé
de sa capitale. Hardenberg, moins fier encore que lui et plus faux, le
conjura de plier une fois de plus, pour mieux se redresser ensuite; et
le misérable monarque céda, s'humilia, vint à résipiscence. M. Lefebvre
reçut licence d'aller où il voudrait, avec des passeports prussiens,
sous couleur d'inspecter nos consulats; on prit seulement de sournoises
précautions pour lui laisser voir le moins de choses possible, en ayant
l'air de tout lui montrer. Hardenberg redemanda piteusement à
Saint-Marsan son billet et le pria de taire à l'Empereur sa velléité de
désobéissance[329].

[Note 329: Saint-Marsan à Maret, dépêche du 20 octobre, lettre
confidentielle du 23.]

Tandis que le commissaire français commençait sa tournée,
Frédéric-Guillaume errait entre Charlottenbourg et Potsdam, tournant
autour de sa capitale ou piétinant sur place, dévorant ses humiliations,
abreuvé de dégoûts et rongé d'impatience. Hardenberg écrivait à
Pétersbourg, demandant, implorant, réclamant une réponse: pour Dieu, que
l'on consente enfin à parler, à faire connaître si la Prusse peut
compter sur l'entrée des Russes en Allemagne; au contraire, le Roi
doit-il se considérer comme délaissé et s'asservir à des nécessités
cruelles? Quelle que soit la décision à prendre, elle ne saurait tarder
davantage: la Prusse se meurt d'anxiété: «l'incertitude nous tue[330]».

[Note 330: DUNCKER, 391.]

Ce qui ajoutait aux complications et aux périls de l'heure présente,
c'était que Napoléon, afin de mieux éprouver la Prusse et de voir plus
clair dans son coeur, avait enfin expédié à Saint-Marsan les pouvoirs
nécessaires pour traiter de l'alliance: son système consistait toujours
à tranquilliser d'une part, tandis qu'il menaçait de l'autre. Le
ministère prussien était intimement résolu à ne point s'engager avec
nous, tant qu'il lui resterait espoir de signer le pacte en préparation
avec Alexandre. Mais comment éluder nos offres, après les avoir
sollicitées à genoux? comment traîner en longueur une négociation si
ardemment réclamée, sans se condamner soi-même et se convaincre
d'imposture?

À l'annonce des pouvoirs, Hardenberg se fit un masque d'homme satisfait:
enfin, disait-il, l'Empereur consentait à accepter la Prusse pour alliée
et à la tirer d'inquiétude: et l'air de soulagement avec lequel il
prononçait ces paroles, son visage épanoui, son gros rire, contrastaient
avec l'humeur sombre des jours précédents: son contentement allait
jusqu'à «l'hilarité[331]». Le 29 octobre, Goltz et lui se réunirent en
conférence avec Saint-Marsan pour écouter les propositions de la France.
Napoléon offrait à la Prusse de l'admettre dans la ligue du Rhin ou de
signer avec elle une alliance particulière: on y joindrait très
secrètement une convention pour le cas de guerre avec la Russie, et déjà
le cabinet français en traçait les principales lignes. Tout le
territoire prussien serait ouvert à nos troupes et pris par elles en
dépôt, à l'exception de la Silésie, où le Roi pourrait se retirer: ses
troupes disparaîtraient des espaces occupés et se laisseraient consigner
dans deux ou trois places: le contingent auxiliaire serait fixé à vingt
mille hommes, que Napoléon emploierait à sa guise[332].

[Note 331: Saint-Marsan à Maret, 27 octobre.]

[Note 332: Instructions générales et particulières pour le comte de
Saint-Marsan, en date du 22 octobre 1811, publiées par STERN, 350-366.]

Ces conditions furent transmises au Roi, qui ne les jugea pas absolument
inacceptables: il s'était attendu à pis, et dès lors l'idée de subir
l'alliance française lui fit un peu moins horreur. Mais Scharnhorst
annonçait enfin des résultats et prévenait en même temps de son retour
imminent. On résolut de l'attendre pour se décider. Sous divers
prétextes, les conférences avec Saint-Marsan furent suspendues: on gagna
successivement quatre jours, puis deux, vingt-quatre heures enfin.
Pendant ce temps, Scharnhorst se rapprochait de la capitale, s'y faisait
précéder par un rapport et par le texte d'une convention qu'il avait
conclue avec le Tsar sous réserve de la ratification royale, arrivait
enfin lui-même pour rendre compte de sa mission: dans l'acte qu'il avait
signé, dans ses écrits, dans ses paroles, le Roi allait-il trouver une
indication déterminante, une règle et une sûreté pour l'avenir?



II

Scharnhorst avait mis à remplir sa tâche tout son zèle, tout son coeur,
toute son indomptable énergie. Fatigues, dégoûts, misères physiques et
angoisses morales, rien ne l'avait rebuté. S'étant jeté en Russie sous
un nom d'emprunt, il lui avait fallu, pour se mieux dissimuler,
s'écarter des grandes routes, éviter d'employer la poste; il n'avait
atteint Pétersbourg qu'au bout de deux semaines, bien qu'il voyageât
nuit et jour, durement cahoté sur de lourds chariots de paysan. À
Pétersbourg, il était descendu ou plutôt s'était caché chez un ancien
valet de chambre de l'Empereur. Là, il avait eu à attendre huit jours
une audience. Enfin, le 4 octobre, on l'avait mené par des chemins de
traverse au château de Tsarskoé-Selo, où l'Empereur s'était rendu de son
côté mystérieusement. Il y avait eu entre eux plusieurs rencontres,
échange de communications verbales et écrites[333].

[Note 333: Le récit de la mission de Scharnhorst figure dans
DUNCKER, 418-423, et avec plus de détails dans LEHMANN, 402-415.]

Au début, Alexandre s'était montré froid, réservé, peu accessible aux
raisonnements et aux instances. Comme il tenait essentiellement à
retarder sa rupture avec la France jusqu'après conclusion de sa paix
avec les Turcs, les empressements de la Prusse, cette alliance qui lui
venait trop tôt et le tirait au combat, dérangeaient ses calculs. Déjà,
à l'annonce des premiers armements, il avait supplié le Roi et son
conseil de les discontinuer, de ne pas s'exposer témérairement, de ne
point attirer la foudre; il leur conseillait encore d'éviter toute
apparence de concert avec lui, de montrer quelque déférence aux volontés
de l'Empereur. Tout autant qu'à Napoléon, la Prusse lui semblait
incommode et gênante: à l'un et à l'autre, cette malheureuse nation se
rendait à charge par ses agitations, ses mouvements désordonnés, ses
affolements: tous deux cherchaient actuellement à l'immobiliser, en se
réservant de l'employer dans l'avenir.

Alexandre convenait avec Scharnhorst que la guerre était inévitable:
elle serait terrible et déciderait de tout: raison de plus, suivant lui,
pour ne pas engager à contretemps cette suprême partie. Il témoignait
toujours pour le Roi d'une tendre compassion, offrait un traité secret,
promettait de considérer toute invasion du territoire prussien comme une
attaque contre lui-même: seulement, dès que Scharnhorst le pressait de
concerter pratiquement l'action à deux, il se montrait plus disposé à
soulever des difficultés qu'à les résoudre. Il permit pourtant à
Scharnhorst de lui communiquer les idées conçues à Berlin, relativement
à la conduite de la guerre, et développa ensuite celles que Pfühl lui
avait suggérées: le plan prussien et le plan russe furent exposés et
comparés.

D'après le premier, dès que la Prusse serait attaquée, les armées russes
auraient à s'élancer de leurs frontières et à courir sur la Vistule:
elles ne s'arrêteraient pas à ce fleuve, mais le franchiraient: se
déployant entre la Vistule et l'Oder, se liant par leur droite et leur
gauche aux positions prussiennes de Poméranie et de Silésie, appuyant
leurs ailes à deux groupes de forteresses et de troupes alliées, elles
feraient front à l'ennemi et tenteraient hardiment le sort des
batailles: l'exemple du passé les montrait capables de se mesurer en
ligne avec Napoléon, à condition de bien choisir leur terrain et de ne
point retomber dans certaines erreurs de tactique: elles tâcheraient de
recommencer Eylau et d'éviter Friedland. Quant au plan russe, tel qu'il
avait été arrêté en juin, on se rappelle qu'il ne comportait
qu'accessoirement une pointe préalable dans la Prusse orientale et en
Pologne, une sorte de reconnaissance renforcée, à laquelle succéderait
un recul volontaire, un repliement progressif jusqu'aux positions où
l'on attendrait l'ennemi, déjà affaibli par une marche épuisante et
harcelée. Il n'était pas question, à moins de circonstances
exceptionnellement favorables, de jonction entre les armées russes et
prussiennes, celles-ci devant se renfermer dans les places du royaume,
s'y défendre le plus longtemps possible et maintenir sur les côtés de la
route que suivrait la Grande Armée quelques postes hostiles.

Scharnhorst soumit ce plan à une critique raisonnée. En particulier, il
fit sentir qu'accepter _à priori_ la nécessité de la retraite à
l'approche des Français, ce serait leur abandonner tout le plat pays
prussien, avec ses ressources fort appréciables. Quant aux troupes
prussiennes, confinées dans quelques forteresses, isolées et
immobilisées, elles succomberaient tôt ou tard, et la monarchie, après
s'être inutilement dévouée pour la cause commune, n'aurait plus qu'à se
constituer prisonnière. En termes audacieusement nets, Scharnhorst
expliqua que la Prusse ne pouvait se condamner à ce rôle ingrat et
sacrifié, s'assimiler à un poste perdu que l'on abandonne au milieu des
masses ennemies pour retarder leur marche en se laissant détruire. Si le
Tsar persistait dans ses intentions, le Roi n'aurait plus qu'à tenter la
seule voie de salut qui lui resterait ouverte, à écouter les offres de
la France.

À ce langage, Alexandre comprit que la Prusse lui mettait le marché à la
main et ne lui laissait d'autre alternative que de venir à elle ou de
l'avoir pour ennemie. Or, dans la guerre future, où Napoléon disposerait
de masses énormes et posséderait incontestablement l'avantage du nombre,
quatre-vingt à cent mille Prussiens, bien armés, bien munis, enflammés
de patriotisme et de haine, n'étaient nullement pour les Russes un
appoint à dédaigner. Puis, si le Tsar laissait cette force passer à
l'ennemi, cette défection serait d'un fâcheux exemple et pourrait en
entraîner d'autres; elle faciliterait la coalition dont Napoléon
cherchait à envelopper son rival. Devant ces perspectives redoutables,
Alexandre se sentit ému et fléchit; peu à peu, avec hésitation et
regret, il consentit à modifier son plan encore une fois, se laissa
ramener à l'idée de la marche en avant, en se réservant de ne point
dépasser certaines limites. Il ne se refusa plus à signer avec la Prusse
une convention militaire qui lierait les deux armées et associerait dans
une certaine mesure leur fortune. Scharnhorst fut mis en rapport avec le
ministre de la guerre Barclay de Tolly, avec le chancelier Roumiantsof;
dans une série de laborieuses conférences, la convention fut longuement
discutée, établie article par article et, le 17 octobre, enfin
signée[334].

[Note 334: Le texte en a été publié par MARTENS, _Traités de la
Russie_, VII, 24-37. Cf. LEHMANN, 412-415.]

D'après cet acte, si Napoléon, malgré l'attitude correcte et réservée
qu'observeraient les deux puissances, faisait mine d'occuper une partie
quelconque du territoire prussien ou prenait une attitude par trop
menaçante, les armées russes s'ébranleraient et, avec toute la célérité
possible, s'avanceraient sur la Vistule. Elles chercheraient même,
autant que les circonstances s'y prêteraient, à franchir ce fleuve,
mais Alexandre ne prenait à cet égard aucun engagement positif: il avait
fait supprimer de la convention un article qui l'eût obligé à pousser
jusqu'en Silésie une partie de ses troupes. Les Prussiens, fuyant devant
l'envahisseur, se glissant entre ses colonnes, courraient au-devant de
leurs auxiliaires et chercheraient à les joindre: si la rapidité de
l'invasion ne permettait point ce rapprochement, ils se rejetteraient
alors dans les places de la Poméranie ou de la Silésie, où leur
résistance serait facilitée par la proximité des Russes, établis sur la
Vistule.

Afin que ces derniers atteignissent plus rapidement le fleuve,
Scharnhorst avait demandé que les armées du Tsar, actuellement rangées à
cinq marches de la frontière, reçussent d'avance et éventuellement
l'ordre d'entrer en Pologne et en Allemagne, dès que les autorités
prussiennes leur feraient signe et réclameraient leur présence.
Alexandre n'avait jamais voulu reconnaître à des autorités étrangères le
droit de réquisitionner ses troupes: il avait été convenu seulement que
celles-ci se mettraient en marche huit jours au plus tard après que leur
gouvernement aurait été prévenu du danger par le roi de Prusse ou ses
généraux. Une seule portion des États prussiens serait immédiatement
sauvegardée. Dès à présent, un corps de douze bataillons et huit
escadrons serait placé en avant et en dehors de l'alignement, posté sur
l'extrême bord de la frontière, près de l'endroit où la pointe de la
Prusse orientale s'allonge entre la mer et les possessions moscovites.
Aussitôt que les hostilités auraient commencé, ce corps franchirait les
limites, viendrait couvrir Koenigsberg et protégerait contre un coup de
main cette ville importante, menacée à la fois par la garnison française
de Dantzick et les Polonais de Varsovie. À défaut de Berlin, qui serait
abandonné dès le premier moment, Alexandre s'engageait à conserver au
Roi une autre capitale, le berceau de la Prusse, où il pourrait
transférer sa résidence, son gouvernement, et s'abriter de l'invasion.

Telles étaient les concessions que Scharnhorst avait arrachées au
gouvernement russe. Si la convention de Pétersbourg, à laquelle devait
se joindre un traité d'alliance, eût été ratifiée à Berlin, comme
Napoléon aurait incontestablement foncé sur la Prusse restée en armes,
la guerre aurait été avancée de sept mois: les opérations se fussent
engagées sur la basse Vistule: l'Empereur aurait eu à recommencer vers
la fin de 1811 sa campagne de 1807, au lieu de voir l'année suivante
s'ouvrir devant lui les profondeurs de la Russie: ce qu'il craignait
l'eût vraisemblablement sauvé.



III

La convention militaire de Pétersbourg, avec ses réticences et ses
réserves, ne fit pas cesser les hésitations du Roi: elle le jeta au
contraire dans d'affreuses perplexités. En août, s'il s'était jeté vers
Pétersbourg avec quelque résolution, au lieu de se tourner vers la
France, c'était que les dispositions présumées de Napoléon ne lui
laissaient plus le choix. Supposant que l'Empereur ne le voulait point
pour allié et méditait de le détrôner, il n'avait vu d'autre parti à
prendre qu'un recours désespéré à la Russie. Maintenant, les offres
assez précises de la France, en lui rendant l'option, renouvelaient son
embarras: retrouvant la liberté de ses décisions, il semblait incapable
d'en user, et l'on eût dit que choisir entre les deux voies qui
s'ouvraient devant lui, à ce tournant suprême de sa destinée, excédât
ses forces. Il ne croyait guère, il n'avait jamais cru à la possibilité
de résister au vainqueur d'Iéna avec de sérieuses chances de succès.
S'insurger contre l'invincible capitaine, avec l'appui même de quelques
forces russes, ne serait-ce point courir à la mort? D'autre part,
s'assujettir à Napoléon, ne serait-ce point la mort aussi, moins rapide
sans doute, mais lente et ignominieuse? Les propositions de l'Empereur
ne cachaient-elles point un piège, l'intention abominable de se faire
livrer la Prusse pour la frapper ensuite sans défense, après s'être
servi d'elle et l'avoir courbée à une avilissante besogne? N'apercevant
dans chaque direction que sujets d'épouvante, Frédéric-Guillaume
n'arrivait pas à distinguer de quel côté le péril était moindre, à se
faire une opinion, à prendre un parti: «Ce serait presque à tirer au
sort,--disait-il éperdu,--à moins que la Providence ne nous éclaire
particulièrement[335].» Au milieu des combats intérieurs qui le
déchiraient, sa tête se perdait, un vertige le prenait. Tandis que
Saint-Marsan, sur la foi de renseignements trompeurs, le croyait
rasséréné, confiant «et fort gai[336]», l'infortuné monarque écrivait à
Hardenberg, le 31 octobre: «Il me semble que je suis dans un accès de
fièvre chaude: autour de moi, je vois de tous côtés s'ouvrir des
abîmes[337].»

[Note 335: DUNCKER, 402.]

[Note 336: Lettre à Maret, 1er novembre 1811.]

[Note 337: DUNCKER, 402.]

À la fin, malgré les efforts de Hardenberg, qui montrait plus de fermeté
et de suite dans les idées, il laissa entendre qu'il se jugeait condamné
à l'alliance française[338]. Les réponses de la Russie, disait-il,
n'étaient que relativement réconfortantes: cette puissance s'engageait à
couvrir une moitié à peine de la monarchie. Ses troupes marcheraient
sans doute sur la Vistule: marcheraient-elles avec l'activité désirable?
Alexandre s'était laissé forcer la main: ne saisirait-il pas la première
occasion pour se replacer sur le terrain strictement défensif qu'il
avait quitté à son corps défendant? Frédéric-Guillaume faisait valoir
toutes ces considérations, qui étaient assurément d'un grand poids: au
fond, peut-être eût-il été fâché que les Russes se fussent montrés par
trop rassurants et eussent enlevé ainsi toute excuse à sa timidité. À
cet instant critique, c'est surtout dans un vice irrémédiable de son
caractère qu'il faut chercher son principal mobile. Un penchant naturel
porte les esprits faibles et irrésolus, en temps de crise, à préférer le
parti qui leur offre un peu de sécurité immédiate: ils s'estiment
heureux d'obtenir un sursis au péril, un répit dans l'angoisse, et ne
regardent pas plus loin; ils se cherchent un lendemain plutôt qu'un
avenir. L'alliance de Napoléon offrait au Roi cet avantage éphémère, car
il était évident que l'Empereur, après avoir reçu la soumission de la
Prusse, la laisserait vivre ou au moins végéter quelque temps:
Frédéric-Guillaume verrait s'ouvrir devant lui une période de
tranquillité relative. Par ce motif, à l'instant où les plus audacieux
d'entre ses généraux et ses ministres, nantis des engagements russes, se
flattaient de l'amener au but de leurs efforts, il leur glissait des
mains; hissé péniblement par eux jusqu'à un parti d'énergie et de
vigueur, il ne parvenait plus à s'y tenir, retombait au plus bas de la
faiblesse et se laissait choir dans l'alliance française. Le parti de
l'action avait à peu près gagné sa cause à Pétersbourg: il la reperdait
à Berlin.

[Note 338: _Id._, 413-414.]

Ce parti ne se tint pas pour battu et se rattacha à un dernier espoir.
En expliquant les raisons qui le faisaient incliner vers la France, le
Roi avait formulé une réserve; reprenant un de ses thèmes favoris, il
laissait entendre que tout changerait de face à ses yeux si l'Autriche,
à l'exemple du Tsar, consentait à le protéger contre une attaque, à le
soutenir sur sa gauche, et mettait un second étai à sa monarchie
branlante. Hardenberg, qui se croyait des raisons pour ne point
désespérer de l'Autriche, le prit au mot: il proposa d'adresser à Vienne
un suprême appel, et le résultat de fiévreuses controverses fut en somme
l'adoption d'un parti qui laissait tout en suspens, ne préjugeait rien
et retardait encore la décision finale. Les conférences avec
Saint-Marsan furent reprises le 6 novembre. Afin de pouvoir conclure
avec la France, si le besoin s'en faisait absolument sentir, on entama
une discussion plus sérieuse. En même temps, Scharnhorst dut se remettre
en route et filer par la Silésie vers la frontière autrichienne.
Voyageant avec plus de mystère encore que durant sa course précédente,
évitant de s'acheminer directement à son but, déjouant l'espionnage
français par des détours et des crochets, s'affublant d'un faux nom, se
travestissant, se grimant de son mieux, il se glisserait subrepticement
jusqu'à Vienne: là, il dévoilerait franchement aux Autrichiens
l'embarras de la Prusse et l'horreur de sa position, confierait à leur
discrétion les offres russes, dont il ferait sentir à la fois la valeur
et l'insuffisance, et supplierait l'empereur François de consentir à un
pacte de défense mutuelle entre les deux cours germaniques. La solution
n'était plus à Pétersbourg, elle était à Vienne: c'est là que le
chevalier errant de la bonne cause l'irait chercher[339].

[Note 339: LEHMANN, 429-435. DUNCKER, 418-423.]

Frédéric-Guillaume s'était prêté à cette démarche par acquit de
conscience, afin de prouver qu'il n'avait négligé aucun moyen de se
soustraire à l'odieuse alliance. Au fond de l'âme, il n'attendait plus
rien de l'Autriche ni de personne. Son noir pessimisme voyait plus clair
que l'ardeur et l'exaltation de ses entours: il avait trop expérimenté à
ses dépens l'égoïsme des cabinets pour croire que la Prusse, dans sa
profonde détresse, recueillerait autre chose à Vienne que de vaines
condoléances: d'une façon générale, les cruautés du sort l'avaient
déshabitué de croire au bonheur: en tout ce qu'il entreprenait, il se
jugeait poursuivi par un destin contraire et présageait l'issue la moins
favorable.

Si sombres que fussent ses prévisions, elles n'allaient pas jusqu'à lui
faire discerner le péril suspendu depuis quelques jours sur sa tête, le
plus grand, le plus terrible qui eût jamais menacé sa couronne et sa
dynastie. Napoléon, ayant acquis de plus en plus la preuve que la Prusse
le trompait et continuait ses préparatifs militaires, venait enfin de
perdre patience: il s'occupait à réaliser ses menaces.

Les premiers rapports de M. Lefebvre ne l'avaient nullement satisfait.
Arrivé à Colberg, l'inspecteur français avait remarqué chez les
autorités une tendance évidente à se cacher de lui; malgré de savantes
précautions, il avait aperçu des ouvriers au travail, des soldats en
grand nombre, un entassement d'hommes et de matériel, des redoutes
continuant à pousser du sol autour de l'enceinte[340]. Nos agents du
littoral signalaient un effort ininterrompu pour approvisionner et armer
les places. L'un d'eux dénonçait le passage de pesants chariots, traînés
à neuf chevaux; ces véhicules, allant vers Colberg, portaient chacun une
caisse énorme, soi-disant remplie de marchandises, et ces caisses--on en
avait acquis la preuve--contenaient chacune un canon, soigneusement
emballé et rendu invisible sous son enveloppe de bois[341]: ainsi, tout
regard jeté sur la Prusse la surprenait en flagrant délit de fourberie.
De plus, l'empereur Napoléon, qui avait appris la suspension des
pourparlers avec Saint-Marsan et ignorait encore leur reprise, avait
reçu de ces lenteurs une impression parfaitement justifiée d'irritation
et de méfiance. Pour achever de l'exaspérer, la nouvelle d'un important
succès des Russes sur le Danube, en avant de Rouchtchouk, lui arrivait
au même moment: sa colère éclatait en exclamations furibondes contre ces
«chiens, ces gredins de Turcs[342]», qui s'étaient laissé battre; mais
elle tendait à se détourner contre la Prusse, sous l'empire d'un
raisonnement prévoyant. Croyant les Turcs plus battus encore et plus
découragés qu'ils ne l'étaient, jugeant impossible d'empêcher désormais
leur paix avec le Tsar, il craignait que les Russes, débarrassés de la
diversion orientale, ne s'enhardissent à se jeter en Allemagne et à
commencer la guerre en soulevant la Prusse, qui leur tendait
frauduleusement la main. Pour leur enlever ce point d'appui, il songeait
à le supprimer radicalement, à en finir avec la Prusse, puisqu'elle
voulait absolument se perdre: «Je vois, disait-il, tant de mauvaise foi
et d'incertitude dans ce cabinet que je crois qu'il sera impossible
d'empêcher sa ruine[343].» Et, sans s'arrêter encore à une détermination
ferme, il se mettait en mesure de frapper. Comme la Prusse, mieux armée
que deux mois auparavant, opposerait peut-être une résistance un peu
plus sérieuse, il ne voulait plus abandonner l'entreprise aux libres
inspirations de Davout: le 14 novembre, revenu de son voyage, il
invitait le maréchal à préparer d'avance et à lui soumettre un projet
d'opérations dont le but serait d'envahir brusquement la Prusse et de
tout enlever, roi, cour, gouvernement, administration, armée, en un seul
coup de filet[344].

[Note 340: «À peine nous venions de rentrer dans les dunes,--écrit
Lefebvre le 27 octobre,--que nous nous trouvâmes au milieu d'une espèce
de forêt de bois coupé: des ouvriers travaillaient à faire des fascines:
ils étaient en assez grand nombre. Le général Tauenzien (gouverneur de
la place) me parut extrêmement embarrassé de cette découverte. Nous
poussâmes plus loin et nous découvrîmes bientôt d'autres travailleurs
occupés, en assez grand nombre, à former une chaussée qui doit aboutir
d'un côté à la grande route de Colberg, et de l'autre au fort dont j'ai
parlé plus haut... Elle est visiblement destinée au service de cette
redoute... M. le comte de Tauenzien, qui, si j'en ai bien jugé, ne
s'attendait pas à cette découverte, en demeura fort embarrassé. Il dit
quelques mots pour justifier la construction de cet ouvrage; les
expressions ne vinrent pas: il paraissait être à la torture. Nous
traversâmes d'un bout à l'autre cette chaussée fort silencieusement, et
nous rentrâmes à la nuit tombante. J'avais vu tous les travaux
extérieurs, non en détail, car je dois observer que nous n'approchions
qu'à une certaine distance des redoutes. Lorsque les objets commençaient
à être trop visibles et distincts, l'ordre était bien vite donné au
cocher de rebrousser chemin.» Archives des affaires étrangères, Prusse,
249.]

[Note 341: Rapport du consul de Stettin, 28 octobre. Archives des
affaires étrangères, volume cité. Cf. _Corresp._, 18241.]

[Note 342: Rapport de Tchernitchef, 18 décembre, volume cité, p.
266. Napoléon écrivait à Davout: «Les Russes ont eu de grands succès sur
les Turcs, qui se sont comportés comme des bêtes brutes. Je vois la paix
sur le point de se conclure.» _Corresp._, 18259.]

[Note 343: _Corresp._, 18259.]

[Note 344: _Id._]

Le maréchal ne connaissait que sa consigne. Celle-ci étant actuellement
d'aviser aux moyens de détruire un État, cette Prusse qu'il sentait
menteuse, perfide et toujours prête à profiter du moindre insuccès de
nos armes pour nous sauter à la gorge, il appliqua à la tâche prescrite
toutes les forces d'un esprit familiarisé de longue date avec les
violences et les ruses de la guerre. Aucun scrupule ne l'arrêta dans la
poursuite du but proposé à son dévouement et à son patriotisme, et ce
doit être pour nous un sujet d'affliction que l'atrocité des moyens à
employer n'ait point révolté et fait hésiter sa grande âme. Il conçut,
élabora minutieusement et adressa à l'Empereur, le 25 novembre, tout un
plan pour la surprise et l'anéantissement de la Prusse: ce plan était
effroyable.

Au jour fixé, la division Friant avec les chasseurs à cheval de
Bordesoulle, la division Gudin entraînant à sa suite deux divisions de
cuirassiers et plusieurs corps de réserve, les divisions Morand et
Compans avec leurs annexes, entameraient circulairement le territoire
prussien: la première, descendant du Mecklenbourg où elle était
cantonnée, se jetterait sur Stettin et la ligne de l'Oder; la seconde
déboucherait de Magdebourg, cernerait Spandau et ferait main basse sur
Berlin; les deux autres agiraient dans l'espace intermédiaire, des
détachements westphaliens coopérant à tous ces mouvements. Afin de ne
point donner tout de suite trop d'alarme, on ferait dire à Berlin que
les Russes avaient envahi la Pologne, et qu'en conséquence les troupes
françaises empruntaient le sol prussien pour marcher contre eux. «On
chargerait même un officier intelligent de donner verbalement ces
assurances, et, pour mieux y faire croire, cet officier serait trompé
lui-même[345].»

[Note 345: Le projet de Davout, dont nous donnons de larges
extraits, figure aux archives nationales, AF, IV, 1656.]

Le maréchal arriverait alors de sa personne à Stettin, avec une partie
de sa 5e division, celle de Desaix, et présiderait à l'oeuvre de
destruction. «On empêcherait les Prussiens de se rallier. On désarmerait
toutes les troupes, les détachements isolés, et on arrêterait les
convois. Des ordres sévères seraient donnés aux autorités pour empêcher
les congés (les hommes en congé), les recrues et les travailleurs de
rejoindre.» En même temps, le jour même ou le lendemain de notre entrée,
Poniatowski partirait de Thorn avec tous ses régiments, s'élèverait le
long de la basse Vistule et viendrait s'y joindre à la division
Grandjean sortie de Dantzick, de manière à fermer le cercle, à empêcher
toute fuite, à intercepter toute communication entre le centre de la
monarchie, pris et écrasé dans l'étau, et les provinces orientales.

Jusqu'au moment de l'exécution, le plus grand secret serait observé: «Il
ne serait confié qu'à la dernière extrémité, poursuit le maréchal, et à
ceux qui doivent le connaître. Je prendrais la précaution de tromper
même les divisions Friant, Morand, Gudin, Compans, etc., sur le but de
la marche. Ce ne serait que le jour où tout concourrait au plan pour
désorganiser l'armée prussienne, que les troupes connaîtraient le
véritable objet... Les Saxons ne recevraient l'ordre de se mettre en
mouvement pour se porter sur Glogau que le jour à peu près où nous
arriverions sur l'Oder. Jusque-là, tout serait dans le plus grand calme,
et ce calme contribuera beaucoup à faire prendre le change aux
Prussiens. Je proposerais de prendre deux ou trois régiments de
cavalerie saxonne, un ou deux régiments d'infanterie et une ou deux
batteries d'artillerie légère de cette nation pour garder les routes de
Berlin en Saxe, et arrêter tout ce qui voudrait se sauver par là, même
les individus, dont on saisirait les papiers avec le plus grand soin. On
s'emparera de beaucoup de boute-feux, et on saisira des papiers qui
donneront de bons renseignements sur leurs projets. Cette troupe se
mettrait le plus tôt possible en communication avec la colonne du
général Gudin et agirait suivant les circonstances, s'emparerait de
Crossen, etc.

«Je dois poser l'hypothèse où le Roi pourrait être surpris dans Berlin:
sa prise serait si importante que je suppose qu'il ne faudrait pas la
manquer.

«Je demanderai aussi l'intention de Votre Majesté sur tous les ministres
étrangers qui seraient à Berlin: la présence de ces gens-là y est
toujours très nuisible.

«Je propose d'arrêter tous les courriers étrangers venant de ou allant à
Pétersbourg et de saisir leurs dépêches, en y mettant toutes les
convenances possibles.

«Par ce projet, Sire, j'évite de mettre qui que ce soit dans la
confidence; ainsi le prince Poniatowski lui-même n'y serait qu'en
recevant des ordres. Ce n'est pas que je me méfie de lui; je le regarde
comme un homme d'honneur et dévoué à Votre Majesté, mais une lettre peut
traîner, et il y a dans ce pays-là des femmes bien adroites.

«On peut espérer que le résultat sera une désorganisation parfaite, et
que personne en Prusse ne saura ce qu'il a à faire ni l'état des choses,
puisque les courriers seront presque tous interceptés.»

Au besoin, pour éviter de la part des garnisons toute velléité de
résistance, on fabriquerait avec beaucoup de soin un faux traité,
portant que le Roi, décidé à faire étroitement cause commune avec la
France, consentait à nous livrer momentanément les places de sa
monarchie, les ouvrages, les points fortifiés. Sur la présentation de
cette pièce, toutes les portes s'ouvriraient devant nous, toutes les
ressources nous seraient livrées. On ferait croire aux troupes
prussiennes qu'elles allaient être conduites en Silésie et là restituées
à leur maître; ce ne serait qu'après s'être remises entre nos mains
qu'elles connaîtraient leur sort et se sentiraient prisonnières.

«Je sais bien, ajoute le maréchal, qu'aucun mot de ce projet n'a le
cachet de la bonne foi; mais on ne ferait qu'user de représailles envers
le gouvernement prussien. C'est par ce motif que je le propose, et parce
qu'il remplirait les intentions de Votre Majesté, de rendre, le plus
possible, l'initiative profitable. Il peut se faire que Votre Majesté
rejette la plus grande partie des idées comprises dans ce projet,
surtout celles relatives à un faux traité; mais cela peut se modifier.
Ce qui m'a fait naître cette idée, c'est une ruse de cette nature que
les Prussiens ont employée à Mayence: ils ont fabriqué un ordre du
général Custine au commandant de la place de se rendre et de capituler
aux meilleurs conditions, n'ayant plus de secours à attendre. Je sens
que la représaille est un peu forte, mais on peut la modifier dans
l'exécution.»



IV

Par bonheur pour sa gloire, Napoléon écarta ce projet. Peu de jours
après avoir demandé à Davout de lui communiquer ses idées, il avait
appris que le cabinet de Berlin rouvrait les conférences et paraissait
accepter en principe nos conditions; c'était une meilleure note à son
actif. M. Lefebvre, continuant sa tournée, visitant Pillau et Gnudentz
après Colberg, constatait un ralentissement des travaux, moins d'ardeur
à rassembler et à exercer des hommes; il avait même cru remarquer un
affaissement de l'opinion, une disposition des esprits à ne plus
s'insurger contre l'inévitable et à admettre l'idée d'un abandon total à
la France[346]. Pour la première fois, Napoléon trouvait--c'était son
expression même au prince de Schwartzenberg--que la Prusse «semblait
vouloir se bien conduire[347]», et il écrivait à son frère Jérôme «qu'en
cas de guerre elle marcherait sans doute avec nous[348]». Il se résolut
donc encore une fois à ne rien brusquer en Allemagne, à épargner la
Prusse, sans cesser d'avoir l'oeil sur elle; toujours prêt à l'accabler
au moindre mouvement suspect, il reprit ses efforts pour se l'attirer
pacifiquement et fit franchir un deuxième pas à la négociation
d'alliance.

[Note 346: Rapport d'ensemble de Lefebvre, daté de Breslau le 24
novembre 1811. Archives des affaires étrangères, Prusse, 248.]

[Note 347: DUNCKER, 424, d'après le rapport de Schwartzenberg.]

[Note 348: _Corresp._, 18341.]

Le 15 décembre, dans une nouvelle série d'instructions à Saint-Marsan,
le duc de Bassano précisait mieux les conditions de l'entente et la
forme à leur donner. Comme l'Empereur affectait toujours de se
considérer en état d'alliance avec Alexandre et se piquait de ne point
déroger ostensiblement au pacte de Tilsit, les arrangements avec la
Prusse seraient en apparence dirigés contre l'Angleterre. Un traité
spécifierait mieux les devoirs respectifs des deux parties dans la
guerre maritime: cet accord public en dissimulerait un autre, conclu
secrètement, un traité d'alliance éventuelle contre les puissances
limitrophes de la France et de la Prusse: enfin, ce second acte en
recouvrirait un troisième, plus mystérieux encore, celui qui réglerait
la coopération prussienne contre la Russie.

À cet égard, Napoléon admettait certains adoucissements: le contingent
auxiliaire, au lieu d'être dispersé dans les rangs de la Grande Armée,
conserverait autant que possible son individualité: une très faible
garnison prussienne serait tolérée à Potsdam, où le Roi pourrait
maintenir sa résidence. Saint-Marsan devait traiter avec les ministres
prussiens sur ces bases, écouter leurs objections, leur céder au besoin
sur quelques points de détail, et peu à peu, sans y mettre trop de
précipitation, établir avec eux le texte des différents actes qui
seraient soumis ensuite à l'approbation de l'Empereur. Dès à présent,
l'Empereur appela Krusemarck aux Tuileries et lui tint un langage
solennel, définitif, où il dévoilait les deux faces de sa pensée, son
désir sincère de s'entendre avec la Prusse et sa résolution de la
frapper sans pitié, s'il ne pouvait obtenir d'elle un dévouement absolu
et une obéissance ponctuelle. Jamais, dit-il avec force, il n'avait
songé par principe à détruire cet État, à détrôner la dynastie: «J'aime
mieux voir le Roi à Berlin que d'y voir mon propre frère[349].» Les
conditions transmises de sa part étaient l'expression réelle de ses
voeux, mais il ne tolérerait, une fois que la Prusse se serait engagée à
lui, aucune arrière-pensée, aucune défaillance, aucune infraction aux
devoirs contractés. Il n'est pas de ces alliés que l'on quitte et que
l'on reprend, suivant les oscillations de la fortune, et le Roi
s'abuserait dangereusement s'il croyait pouvoir prendre pour modèle
Frédéric II, passant et repassant d'un camp dans l'autre pendant la
guerre de la Succession d'Autriche: malheur à la Prusse si elle
retombait dans un jeu misérable et louche, dans ces errements funestes
qui perdent les royaumes!

[Note 349: DUNCKER, 425, d'après le rapport de Krusemarck.]

Tandis que ce suprême avertissement retentissait à Berlin, où
Saint-Marsan poussait les négociations, la mission de Scharnhorst à
Vienne traînait sans aboutir. Metternich avait d'abord opposé quelques
objections au choix de cet émissaire: Scharnhorst passait pour affilié
aux sectes révolutionnaires qui dissimulaient sous le voile du
patriotisme leurs tendances subversives: la pruderie autrichienne
s'effarouchait de ce contact. Sharnhorst étant tombé à Vienne sur ces
entrefaites, il ne dut qu'au crédit des agents britanniques de pouvoir
aborder le ministre des affaires étrangères. Metternich, ayant tant
fait que de le recevoir, l'accueillit bien au début et crut devoir lui
fournir quelque sujet d'espérance; il avait ses raisons--on verra
lesquelles--pour ne pas décourager trop tôt la Prusse et pour la tenir
en suspens. Il promit d'étudier la question, amusa Scharnhorst pendant
quelques semaines par de doucereuses paroles. Puis, les communications
du gouvernement autrichien se ralentirent, s'espacèrent, et la dernière,
portant la date du 26 décembre, fut une fin de non-recevoir qui rendit
le Prussien «inexprimablement malheureux»: Sa Majesté Impériale
s'excusait sur le délabrement de ses finances et ses embarras intérieurs
de ne pouvoir se compromettre en aucune façon au profit de la
Prusse[350].

[Note 350: DUNCKER, 427. Cf. LEHMANN, II, 434.]

La correspondance que Scharnhorst entretenait avec son gouvernement en
termes convenus avait déjà fait prévoir à Berlin cette suprême
déception. L'événement donnait raison au Roi contre son ministre, et
Hardenberg ne se trouvait plus d'argument contre l'alliance française.
Néanmoins, si grande était l'horreur des Prussiens de s'enrôler sous le
drapeau détesté et de combattre pour l'oppresseur que le premier mois de
1812 s'écoula presque entièrement sans qu'ils se fussent résignés à
franchir le pas. Hardenberg continuait à regarder du côté de Vienne,
attendant, sollicitant un signe qui lui dirait d'espérer: il
ralentissait, interrompait les conférences avec Saint-Marsan, et en même
temps, craignant de lasser la patience de notre ministre, il lui
écrivait des lettres tremblantes, pour l'assurer que ces retards ne
tenaient à aucune mauvaise volonté.

Enfin, après le retour de Scharnhorst, quand l'insensibilité de
l'Autriche se fut clairement démontrée, quand il fut de toute évidence
que l'on avait en vain frappé à cette dernière porte, la Prusse se
soumit, courba le front et accepta le joug. Le 29 janvier 1812,
Saint-Marsan fut prévenu que le Roi et ses ministres renonçaient à
discuter nos exigences: ils admettraient les conditions qu'il plairait à
l'Empereur de leur imposer, espérant toutefois que le magnanime
monarque, dans sa générosité, leur accorderait par mesure spontanée et
gracieuse quelque soulagement. Le Roi désirait que l'effectif de ses
forces militaires ne fût plus limité au chiffre de quarante-deux mille
hommes; que la France, tout en mettant garnison dans Berlin, évitât d'y
faire passer les corps qui marcheraient contre la Russie et épargnât à
la capitale ce surcroît de charge; par-dessus tout, il tenait à obtenir
certaines facilités pour le payement des contributions de guerre restant
à acquitter. Toutefois, aucun de ces avantages n'était réclamé comme la
condition de l'alliance, qui était accordée dans tous les cas; la Prusse
ne négociait plus, elle sollicitait et implorait[351]. Dans les premiers
jours de février, Napoléon la sentit s'abandonner à lui comme matière
inerte et molle; il n'avait plus qu'à étendre la main pour la saisir.

[Note 351: Saint-Marsan à Maret, 29 janvier 1812.]

Il s'occupait alors à s'emparer définitivement de l'Autriche. Avec elle,
les grandes lignes de l'accord avaient été esquissées depuis près d'une
année, mais l'on s'était contenté jusqu'à présent de cette entente à
demi-mot et par clignement d'oeil. Aujourd'hui, Napoléon jugeait
l'instant venu de fixer les relations et d'assurer l'alliance, sans la
signer encore. Le 17 décembre, il s'ouvrit à Schwartzenberg; on avait
assez causé, dit-il à cet ambassadeur: il était temps de traiter, de
formuler avec netteté les engagements respectifs, de faire succéder «au
verbiage[352]» des faits et des conclusions.

[Note 352: Rapport de Metternich à son souverain, 15 janvier 1812.
_Mémoires de Metternich_, II, 442.]

Cette invite à s'expliquer n'était point pour embarrasser
Schwartzenberg, car sa cour venait de le mettre précisément en état de
répondre à nos avances et au besoin de les prévenir: à l'instant où
l'Empereur faisait vers elle un pas plus marqué, elle s'était déjà mise
en chemin pour se rapprocher de lui, et, par un effet bien inattendu de
la misérable Prusse, c'était la mission de Scharnhorst qui avait
accéléré ce mouvement.

À l'invocation suprême qui lui était venue de Berlin, à ce cri de
détresse, Metternich avait pu mesurer l'effroi et le péril de la Prusse:
il avait compris que cette puissance touchait aux résolutions extrêmes:
tiraillée entre les deux empereurs rivaux, elle allait se jeter vers
l'un ou vers l'autre. Or, il importait essentiellement aux Autrichiens
de ne point se laisser surprendre par cette évolution, en quelque sens
qu'elle se fît. Si la Prusse consommait son accord avec la Russie et se
serrait contre elle pour résister à nos exigences, Napoléon
l'attaquerait infailliblement; suivant toutes probabilités, il
l'écraserait du premier coup et la mettrait en pièces. En ce cas,
l'Autriche éprouverait une juste commisération et se trouverait des
larmes pour cette grande infortune; toutefois, après avoir payé ce
tribut aux convenances, n'aurait-elle pas à exercer des reprises sur la
succession de sa voisine? Depuis un siècle, la Prusse s'était formée et
arrondie aux dépens de tout le monde: dans les dépouilles de cet État
fait de rapines, chacun reconnaîtrait et retrouverait son bien:
l'Autriche en particulier ne serait-elle pas fondée à rappeler que la
Silésie lui avait été indûment soustraite par Frédéric II et revenait de
droit à son ancien possesseur? Seulement, pour qu'elle élevât avec
succès cette revendication, il était nécessaire qu'elle se fût placée
auparavant dans les bonnes grâces du suprême distributeur des
territoires et des provinces; un traité d'alliance avec l'Empereur lui
serait un titre pour se présenter au partage de la Prusse. Que si la
Prusse, au contraire, cherchait son salut dans la soumission et
s'unissait à la France, avant que l'Autriche eût pris le même parti,
l'empereur Napoléon, assuré de l'une des deux puissances germaniques,
aurait moins besoin de l'autre et lui ferait des conditions moins
douces: la concurrence prussienne mettrait à plus bas prix l'alliance de
l'Autriche: cette cour se trouverait distancée et prévenue, et c'est
pourquoi, dans la seconde hypothèse autant que dans la première, elle ne
pouvait trop tôt s'accorder avec Napoléon et se mettre en règle aux
Tuileries[353]. Donc, dès le 28 novembre, tandis que Metternich se
préparait à nourrir quelque temps les illusions de Scharnhorst et à
prolonger les incertitudes de la Prusse, il avait invité Schwartzenberg
à prendre les devants auprès de l'Empereur, à entrer franchement en
matière, et c'est ainsi que Napoléon, quand il aborda avec l'ambassadeur
la question de l'alliance, trouva un homme qui se disposait à lui en
parler.

[Note 353: Rapport de Metternich publié dans ses _Mémoires_,
422-435. Cette pièce a été inscrite par erreur sous la date du 28
décembre, mais Metternich lui-même, dans une allusion ultérieure à son
travail, lui attribue celle du 28 novembre.]

Dans la conférence du 17 décembre, on se mit assez facilement d'accord.
L'Autriche ferait cause commune avec nous contre la Russie: elle
fournirait un corps auxiliaire; à ce prix, Napoléon lui garantirait
l'échange facultatif de la Galicie contre les provinces illyriennes,
dans le cas où la renaissance de la Pologne résulterait de la guerre. Il
lui faisait espérer en outre un agrandissement sur le Danube, dans ces
principautés roumaines qu'il considérait comme perdues pour la Turquie,
et plus vaguement une meilleure frontière du côté de l'Allemagne. Quant
à la Silésie, dont le nom avait été légèrement prononcé, elle
reviendrait à l'Autriche, si la Prusse commettait le moindre écart et se
précipitait ainsi dans l'abîme[354]. Informé de cette conférence et de
ses résultats, Metternich laissa à Schwartzenberg toute latitude pour
conclure et le munit de pouvoirs. Napoléon apprit très promptement que
la cour de Vienne, comme celle de Berlin, n'attendait plus pour signer
que son bon plaisir et l'heure marquée par ses convenances.

[Note 354: Rapport de Metternich d'après le compte rendu de
Schwartzenberg, 15 janvier 1812; _Mémoires_, II, 435-440.]

Ainsi, sur ce vaste échiquier de l'Europe centrale où le jeu des
différentes pièces se commandait, tout s'était opéré par réactions
successives. Comme l'empereur de Russie, mû par des considérations
politiques et stratégiques, n'avait osé fournir à la Prusse des
assurances pleinement satisfaisantes et s'aventurer trop loin en
Allemagne, la Prusse aux abois s'était portée vers l'Autriche, en lui
demandant conseil et secours, en cherchant près d'elle le point d'appui
de sa débilité: l'Autriche avait craint aussitôt de la part de ses
voisins un coup de tête qui la mettrait elle-même en fâcheuse posture:
voyant les événements se précipiter et tenant à en profiter, elle
n'avait trouvé d'autre moyen que de s'entendre avec celui qui paraissait
destiné à les gouverner: elle avait pressé le pas vers l'Empereur et
s'offrait à lui humblement.



V

En ne voyant point revenir de Berlin la convention du 17 octobre avec la
ratification royale, Alexandre avait compris que le courage manquait à
Frédéric-Guillaume pour persister dans son projet de révolte et tenter
la fortune des armes. Il ne fit rien pour peser sur les dernières
déterminations de la Prusse. Sans croire encore à une défection
complète, il prenait assez facilement son parti d'une défaillance qui
lui permettait de revenir à son plan préféré, à cette défensive sur
laquelle il fondait tant d'espoir. Il se replaçait à la position
d'immobilité absolue, se bornant à tenir ferme contre les instances
suspectes de Napoléon et à le braver par son mutisme. Cependant, tout le
monde autour de lui ne se résignait pas aussi aisément à l'idée d'une
lutte où la Russie jouerait ses destinées: les suprêmes angoisses de la
Prusse coïncidèrent avec une tentative fort remarquable pour ménager
entre les deux empereurs une reprise d'entretien et faire naître une
chance d'accommodement. Ce fut l'oeuvre individuelle d'un Russe;
l'honneur en revient à ce comte de Nesselrode dont les débuts fort
remarqués montraient l'aurore d'une grande fortune.

Le 23 octobre, Nesselrode était arrivé de Paris à Pétersbourg. Il avait
obtenu permission de quitter pour quelques semaines son poste de
secrétaire et venait en congé. L'emploi occulte qu'il remplissait en
France à côté de ses fonctions officielles, la correspondance qu'il
entretenait avec le favori du Tsar, la nullité même de son chef lui
donnaient une autorité et une importance très supérieures à son grade.
L'empereur Alexandre commençait à voir en lui une réserve pour l'avenir,
un ministre de demain. De son côté, Napoléon lui avait décerné pendant
l'audience du 15 août de publics éloges. Ce concert des deux empereurs
pour apprécier ses talents lui inspira l'ambition d'un grand rôle, le
désir légitime de se placer hors de pair en épargnant à son pays
l'épreuve d'une guerre terrible.

Malgré le loyalisme de ses sentiments, il ne pouvait s'empêcher de
blâmer et de déplorer la conduite d'Alexandre: il sentait que ce prince,
en refusant d'abord de s'expliquer autrement que par énigmes et par
périphrases, en se dérobant ensuite à toute négociation, avait contribué
pour une grande part à créer l'état de choses actuel et engagé gravement
sa responsabilité. Persévérer dans ce système, c'était s'attirer
immanquablement la guerre. Nesselrode en redoutait l'issue. Moins hardi
que son maître, il estimait qu'aucune puissance n'était de force, seule
et sans alliés, à se mesurer contre le colosse. Tandis qu'Alexandre,
éclairé par une intuition prophétique, voyait le salut de la Russie dans
son isolement même, tandis qu'il avait su discerner à merveille ses
véritables et tout-puissants alliés, le temps, le climat, la nature,
l'infini des steppes, Nesselrode ne croyait qu'à l'efficacité des
coalitions européennes et s'en tenait à ce remède usé. Or, bien qu'à
cette époque la Prusse et l'Autriche ne se fussent pas encore remises
aux mains de la France, il se rendait compte qu'actuellement la Russie
n'en pouvait attendre aucun secours: par conséquent, il jugeait de toute
nécessité d'éviter la guerre. Selon lui, puisque Napoléon réclamait
depuis huit mois et avec une persévérance infatigable l'ouverture d'une
négociation, il fallait le prendre au mot, ne serait-ce que pour
vérifier ses intentions et en avoir le coeur net: il fallait traiter
pendant qu'il en était temps encore, traiter tout de suite, en y mettant
quelque bonne grâce, et envoyer à Paris un agent chargé de terminer la
querelle. Nesselrode s'offrait implicitement à remplir ce rôle, à
négocier un traité de rapprochement, un acte de pacification, sur des
bases que les deux empereurs pourraient honorablement accepter.

Quelles seraient ces bases? À ce sujet, Nesselrode développa ses idées
de vive voix devant l'empereur Alexandre et les consigna ensuite dans un
rapport fort intéressant, où l'homme d'État à vues lointaines perce déjà
sous l'ambitieux secrétaire[355]. Passant en revue toutes les parties du
litige, il indiquait en quoi pourraient consister, d'après lui, les
sacrifices à faire et les garanties à obtenir.

[Note 355: C'est le rapport que nous publions à l'Appendice, sous le
chiffre II. Toutes les citations suivantes, jusqu'à la page 293, sont
tirées de cette pièce, où Nesselrode se réfère constamment à sa
conversation préalable avec le Tsar.]

Sur la question des neutres, il n'admettait aucune concession: l'honneur
et l'intérêt de la Russie, disait-il, l'obligeaient également à se
conserver une liberté de commerce relative: cela seul la distinguerait
«de cette foule de faibles alliés, aveuglément soumis aux volontés
arbitraires et capricieuses de la France». Par contre, il estimait que
la Russie devait passer condamnation sur l'affaire de l'Oldenbourg et
abandonner formellement le principe d'une indemnité territoriale. Quant
à la Pologne, on pourrait, en s'autorisant des offres de Napoléon
lui-même, faire insérer dans le traité, sous une forme quelconque, la
clause fameuse de non-rétablissement. Mais Nesselrode, esprit positif,
n'attachait pas plus d'importance qu'il ne convenait à cette
satisfaction platonique. Suivant lui, la Russie devait chercher ailleurs
ses sûretés. Ce qu'il fallait demander à Napoléon, c'était de limiter
matériellement ses facultés offensives: il devrait réduire à un chiffre
d'hommes déterminé l'armée de Poniatowski et la garnison de Dantzick,
s'interdire tout envoi de troupes françaises dans le duché de Varsovie,
évacuer graduellement les places de l'Oder et libérer la Prusse, qui
ferait désormais barrière entre les deux empires. En échange de ce recul
de la puissance française, la Russie consentirait à quelques mesures de
désarmement: point d'inconvénient pour elle à éloigner légèrement ses
armées de la frontière, et Nesselrode conseillait de ne pas élever à ce
sujet trop de difficultés. Mais voici où se montre sa pensée dominante:
«Il y a encore, écrit-il, un point capital qui est presque à envisager
comme la clef de la voûte»: c'est que d'un commun accord entre les deux
souverains l'Autriche soit invitée à entrer dans leur arrangement et à
en garantir les clauses.

Croyant toujours à la vertu des ligues internationales et ignorant que
l'Autriche avait pris son parti de s'abandonner à l'Empereur, Nesselrode
ne voyait de sécurité et d'avenir pour la Russie que dans un
rapprochement avec elle. Or, l'accession de l'Autriche au compromis
franco-russe produirait vraisemblablement ce résultat: elle rétablirait
entre les deux cours une solidarité d'engagements, d'intérêts et de
droits, d'où naîtrait à coup sûr un renouvellement de confiance: on
reprendrait l'habitude de penser et d'agir en commun: au sein de
l'entente à trois se formerait une liaison intime à deux, et la Russie
trouverait tout à la fois, dans la combinaison proposée, l'avantage
d'éviter actuellement la guerre et de préparer pour l'avenir une
coalition nouvelle, qui suivant les cas resterait à l'état latent ou se
manifesterait activement. Si Napoléon contrevenait à l'arrangement,
l'Autriche, qui en aurait garanti le maintien, ne laisserait point sans
doute protester sa signature: elle se sentirait engagée d'honneur à
marcher aux côtés de la Russie: mais peut-être le seul aspect de ces
deux cours fermement unies suffirait-il à faire réfléchir le conquérant
et à le tenir en respect. «Le jour où ces deux puissances oseront pour
la première fois avouer les mêmes principes et faire entendre le même
langage au gouvernement français, sera celui où la liberté de l'Europe
renaîtra de ces cendres; ce sera l'avant-coureur de la résurrection d'un
équilibre politique sans lequel, quoi qu'on fasse, la dignité des
souverains, l'indépendance des États et la prospérité des peuples ne
seront que de tristes souvenirs. C'est ainsi que d'une mesure bien
calculée résulteraient une foule d'avantages, et que Votre Majesté, en
conjurant l'orage, verrait sortir des fruits de sa sagesse les germes
d'un véritable état de paix, qui, s'il est compatible avec l'existence
de l'empereur Napoléon, ne pourrait, dans l'état déplorable où se
trouvent toutes les puissances tant sous le rapport moral que sous celui
de leurs moyens physiques, être obtenu que de cette manière.»

À lire cette partie du rapport, il est impossible d'échapper à un
souvenir: un rapprochement s'impose. Les idées exprimées sont exactement
celles que Talleyrand développait naguère à l'empereur Alexandre pendant
les soirées d'Erfurt et qu'il insinuait à Metternich au lendemain de
l'entrevue. Depuis qu'il avait pris le parti de l'étranger contre
l'ambition napoléonienne, Talleyrand ne voyait d'autre frein à opposer
au grand destructeur qu'une ligue entre les deux empires dont la
puissance avait plus ou moins survécu à l'écroulement de l'Europe. Plus
son maître avait cherché à les désunir, plus il s'était efforcé de les
rapprocher. Dans les rapports qui pourraient se rétablir entre
Pétersbourg et Vienne, l'un et l'autre découvraient, avec une égale
sagacité, le noeud de toute coalition sérieuse; Napoléon cherchait à le
trancher, Talleyrand travaillait sourdement à le reformer, et Nesselrode
fut sans doute l'instrument qu'il se choisit pour une suprême tentative.
L'hypothèse d'une rencontre fortuite de pensée entre ces deux hommes
tombe d'elle-même, si l'on se rappelle les relations étroites que
Nesselrode entretenait par ordre avec le prince de Bénévent, les avis,
les confidences, les enseignements qu'il en recevait: les idées exposées
dans son mémoire prouvent qu'il avait su mettre à profit les leçons de
ce maître et montrent Talleyrand derrière Nesselrode.

Alexandre discuta vivement ces idées et fit difficulté de les agréer. Il
montrait une extrême répugnance à rentrer en négociation. Nesselrode
insista: avec l'audace d'une conviction ardente, il rappela que le
silence d'Alexandre le mettait en fausse et désavantageuse posture, que
l'Europe en comprendrait mal les motifs, que la Russie donnait beau jeu
à Napoléon pour lui faire la guerre, en s'opiniâtrant à ne point
traiter: «Continuer à nous y refuser, dit-il, serait, en mettant les
torts apparents de notre côté, autoriser en quelque sorte ses
préparatifs contre nous.»

Alexandre ne méconnaissait point la valeur de cette argumentation, mais
il énonça en dernier lieu sa grande et secrète objection, sa pensée de
derrière la tête, celle qui depuis un an inspirait en partie sa
conduite: «En vidant, dit-il, les différends actuels par un arrangement,
le grief que la France nous a donné par la réunion de l'Oldenbourg
disparaîtrait.» Or, il tenait à se garder un grief contre la France: il
«voudrait s'en réserver un afin d'en profiter pour rouvrir ses ports
dans telle circonstance où l'empereur Napoléon se trouverait hors d'état
de nous faire la guerre pour cette seule raison».

Nesselrode lui fit cette réponse: «Je pense qu'à cet égard Votre Majesté
pourrait s'en remettre au caractère connu de ce souverain, qui
certainement ne tarderait pas à lui fournir de nouveaux sujets de
plainte et de récrimination. D'ailleurs, ses engagements avec lui ne
sont pas éternels, et si d'ici à quelque temps ils ne produisent pas sur
l'Angleterre l'effet qu'il se flatte vainement d'en obtenir, Votre
Majesté aurait toujours le droit de déclarer à la France qu'elle ne
saurait sacrifier davantage les intérêts de son empire à une idée qu'une
expérience de six ans a prouvé n'être qu'une chimère. Personne ne
saurait voir dans cette déclaration une violation des traités, et si
d'ici à cette époque nous sommes parvenus à consolider nos mesures de
défense et à leur donner l'étendue et la perfection qu'elles doivent
avoir tant que vivra Napoléon, je doute même qu'elle puisse amener la
guerre.»

Finalement, Alexandre fut ou parut convaincu. Il avait alors un motif
particulier et très sérieux pour surmonter ses répulsions, pour
esquisser un geste pacifique, pour entamer ou simuler une négociation,
et Nesselrode avait habilement fait valoir auprès de lui cette raison de
circonstance.

La victoire remportée par les Russes sur le Danube semblait produire
l'effet prévu par Napoléon: le grand vizir, échappé presque seul du
désastre et réfugié à Rouchtchouk, avait fait porter aussitôt à Kutusof
des paroles de paix: il avait ouvert des conférences, tandis qu'il
demandait à Constantinople instructions et pouvoirs. Cette paix que les
Russes avaient espéré surprendre discrètement par l'entremise de
l'Angleterre, elle leur venait ainsi avec éclat: elle leur arrivait
presque assurée, mais l'évidence même de cette solution n'était-elle
point pour la compromettre? Alexandre savait de quel oeil vigilant et
anxieux Napoléon suivait les péripéties de la campagne, quel prix il
attachait à la prolongation d'une lutte qui divisait les forces de la
Russie. En voyant les Turcs s'affoler sous le coup de la défaite et se
jeter éperdument à une négociation, à quelles violences ne se
laisserait-il point emporter pour les détourner de conclure, pour leur
rendre du coeur, pour empêcher une paix éminemment préjudiciable à sa
politique! Il allait peut-être pousser en Allemagne le gros de ses
forces, occuper la Prusse, attaquer ou menacer ouvertement la Russie et,
par ce secours indirect aux Ottomans, déranger gravement les opérations
de la diplomatie moscovite sur le Danube. Ce fut vraisemblablement pour
l'immobiliser, pour prévenir de sa part «des démonstrations
prématurées[356]», pour le mettre dans l'impossibilité morale de marquer
dès à présent un pas de plus vers le Nord, que l'empereur Alexandre se
disposa à un essai de conciliation, à une réouverture des pourparlers:
quel qu'en dût être le résultat, il gagnerait au moins le temps de
terminer sa querelle avec les Turcs et d'assurer son flanc gauche.

[Note 356: Rapport de Tchernitchef en date du 10/22 octobre, volume
cité, 260.]

Nesselrode fut averti que son maître le renverrait prochainement à
Paris, en mission spéciale. Afin qu'il pût se présenter plus dignement
aux Tuileries, on l'avança d'un grade: on lui mit «un galon de plus sur
son habit[357]»; on le nomma secrétaire du cabinet, ce qui lui donnait
rang de ministre plénipotentiaire. En même temps, Alexandre annonçait à
Lauriston que, voulant en finir et mettant de côté toute fausse honte,
il se décidait à parler: il s'expliquerait par la bouche de Nesselrode,
clairement, franchement, articulerait ses demandes de la façon la plus
nette, sans se montrer bien exigeant: «Je veux terminer et je ne serai
point difficile[358]», telles étaient ses expressions. Nesselrode aurait
pouvoir de traiter toutes les questions ensemble ou séparément: «Il aura
toute ma pensée, disait Alexandre; ses instructions seront très
détaillées; on est en train d'y travailler[359].» En effet, Nesselrode
avait reçu ordre de se préparer à soi-même un commencement
d'instructions, dans le sens de son mémoire[360].

[Note 357: Paroles d'Alexandre à Lauriston, d'après la lettre de ce
dernier en date du 10 janvier 1812.]

[Note 358: Lauriston à Maret, 18 et 27 novembre 1811.]

[Note 359: _Id._, 16 et 22 novembre 1811.]

[Note 360: Archives de Saint-Pétersbourg.]

Si ingénieux que fût son plan de pacification, il n'en était pas moins
chimérique. Napoléon n'aurait jamais souscrit à un accord qui n'eût pas
ramené et emprisonné la Russie dans le système continental. De plus,
tenant l'Autriche, il se fût estimé bien naïf de la remettre lui-même en
rapport avec Alexandre. Mais il n'eut pas à décliner les propositions de
Nesselrode. À supposer qu'il y ait eu un instant chez le Tsar désir réel
de traiter, ce ne fut qu'une fugitive velléité. Les influences les plus
opposées concoururent d'ailleurs à la dissiper. Armfeldt et son groupe
la taxaient d'insigne faiblesse. Roumiantsof aspirait de tout son coeur
à la paix, mais n'admettait pas que la réconciliation s'opérât par un
autre intermédiaire que lui-même: jaloux de Nesselrode, en qui il
flairait un aspirant ministre, un candidat à sa succession, il paraît
avoir déconseillé son envoi. Alexandre se laissa facilement détourner
d'une tentative à laquelle il se prêtait à contre-coeur. Très vite, il
devint de toute évidence que l'annonce de la négociation n'était plus
qu'un leurre, un vain simulacre, destiné à empêcher une diversion
française au profit de la Turquie. En novembre et en décembre, on
continua d'entretenir continuellement Lauriston de la mission projetée;
on la lui présentait comme chose décidée et certaine; seulement, on la
retardait sans cesse, on l'ajournait sous divers prétextes. Nesselrode
semblait toujours à la veille de partir et ne partait jamais[361].

[Note 361: Correspondance de Lauriston, novembre et décembre 1811,
janvier 1812, _passim_.]

Pendant plus de deux mois, Alexandre amusa ainsi notre ambassadeur,
espérant apprendre à tout moment la conclusion de la paix sur le Danube
et le succès de sa manoeuvre. Cependant la paix ne se fit point, le
sultan Mahmoud et son Divan ayant montré une fermeté inattendue et
s'étant refusé à céder la partie orientale des Principautés. L'affaire
manquant d'elle-même, le jeu imaginé pour empêcher Napoléon de la
traverser devenait sans objet: le Tsar chercha et trouva un prétexte
pour retirer sa promesse de traiter.

Dans une conversation tenue aux Tuileries avec le Prussien Krusemarck et
dont l'écho revint en Russie, Napoléon avait dit, le 16 décembre[362],
qu'il verrait arriver Nesselrode avec plaisir: seulement, avait-il
ajouté, il considérait qu'une mission d'apparat serait une faute. Ce
langage répondait parfaitement à sa pensée. Il désirait que Nesselrode
revînt auprès de lui en parlementaire officieux, en causeur, afin de
pouvoir entamer par son intermédiaire une négociation traînante qui
aiderait à passer l'hiver et faciliterait l'ajournement des hostilités
jusqu'à l'époque marquée pour l'explosion: il ne voulait point qu'une
ambassade solennelle vînt lui présenter une sorte d'ultimatum dont le
rejet précipiterait la guerre. Sa réserve n'avait porté que sur la forme
de la mission: Alexandre affecta de croire qu'elle avait porté sur le
fond; s'autorisant de cette interprétation fausse, il déclara aussitôt
que sa dignité lui interdisait d'envoyer un messager de paix auprès d'un
souverain mal disposé à le recevoir: il ajouta avec vérité que ses
agents lui signalaient le redoublement de nos préparatifs, l'ébranlement
prochain de nos troupes, qu'en conséquence il ne s'abaisserait pas à
demander la paix sous le coup d'une menace grossissante et qu'il
renonçait à envoyer Nesselrode.

[Note 362: Voy. le rapport de Tchernitchef en date du 31 décembre/12
janvier, volume cité, p. 280-287. Cf. THIERS, XIII, 306, et ERNOUF,
307-308. Ces deux auteurs interprètent les paroles de l'Empereur chacun
suivant un système préconçu.]

De son côté, Napoléon avait compris depuis longtemps qu'Alexandre
n'avait plus l'intention de faire partir le jeune diplomate, qu'il ne
l'avait peut-être jamais eue: une fois de plus, les deux empereurs en
vinrent à se convaincre respectivement de leur mauvaise foi et
s'affermirent dans la volonté de combattre. Alexandre donnait «sa parole
de chevalier» au baron d'Armfeldt de ne jamais composer avec Bonaparte:
il présentait le Suédois à l'Impératrice comme son futur compagnon de
guerre, son frère d'armes: «J'espère, disait-il, me rendre digne de
lui[363].» Napoléon disait à Schwartzenberg, en parlant des Russes: «Ces
fous veulent me faire la guerre; je la leur ferai au printemps avec cinq
cent mille hommes[364].» Et l'instant était venu où il lui fallait
enfin, pour se mettre en état d'agir au printemps, grouper ses armées,
battre le rappel de ses alliés et pousser vers le Nord la totalité de
ses forces. Les voies lui sont ouvertes: l'assujettissement complet de
l'Allemagne lui donne la route entre le Rhin et le Niémen, entre Mayence
et Wilna: il peut accéder librement au territoire russe et s'y enfoncer.
C'est en vue de ce résultat qu'il nous a fait assister pendant six mois
à de savantes temporisations et à des manoeuvres profondément calculées,
qu'il a tour à tour calmé et violenté la Prusse, circonvenu lentement
l'Autriche, rusé partout, rusé toujours, avec une tenace opiniâtreté:
étrange et douloureux spectacle que de le voir s'acharnant à la
poursuite d'un avantage qui le perdra, dépensant à l'obtenir une somme
incroyable d'efforts, se frayant patiemment passage jusqu'au bord de
cette Russie où doit s'engloutir sa fortune et assurant avec une
incomparable habileté sa marche à l'abîme.

[Note 363: TEGNER, III, 389.]

[Note 364: DUNCKER, 424, d'après le rapport de Schwartzenberg.]



CHAPITRE IX

MARCHE DE LA GRANDE ARMÉE.


La Grande Armée doit se composer d'une agglomération d'armées.--Position
des différentes unités.--Proportions colossales.--Concentration à
opérer: péril à éviter.--Plan de l'Empereur pour réunir ses forces et
les pousser graduellement vers la Russie.--Ses efforts minutieux pour
assurer le secret des premiers mouvements.--Marches de
nuit.--Instruction caractéristique à Lauriston.--Système de
dissimulation renforcée et progressive.--Accumulation de
stratagèmes.--Tchernitchef devient gênant: sa mise en
observation.--Conversation et message de l'Élysée.--Napoléon formule
enfin ses exigences en matière de blocus.--Sincérité relative de ses
propositions: leur but principal.--Départ de
Tchernitchef.--Perquisition.--Le billet accusateur.--Concurrence entre
le ministère de la police et celui des relations extérieures: rôle du
préfet de police.--Découverte et arrestation des coupables.--Dix ans
d'espionnage et de trahison.--Procès en perspective.--Napoléon refrène
sa colère.--Effarement de Kourakine: comment on s'y prend pour
l'empêcher de donner l'alarme.--Passage des Alpes par l'armée
d'Italie.--Universel ébranlement.--Traité dicté à la Prusse.--Alarme à
Berlin; arrivée des Français.--Prise de possession.--Le pays de la
haine.--Marche au Nord.--Échelons successifs.--Rôle réservé au
contingent prussien.--Traité avec l'Autriche.--Appel à la Turquie:
Napoléon espère revivifier et soulever l'Islam.--Rôle réservé à la
cavalerie ottomane.--L'Empereur se résigne à négocier avec
Bernadotte.--Ouvertures à la princesse royale.--Saisie antérieure de la
Poméranie suédoise: conséquences de cet acte.--Premiers
mécomptes.--Arrivée et déploiement de nos armées sur la Vistule.--Départ
projeté et différé.--Lutte contre la famine.--Conversation avec
l'archichancelier.--Opposition de Caulaincourt à la guerre: efforts
persistants et infructueux de Napoléon pour le ramener et le
convaincre.--État d'esprit de l'Empereur.--Son langage à Savary et à
Pasquier.--Les deux plans de campagne: Napoléon subit déjà l'attraction
de Moscou.--Sa raison victime de son imagination.--Rêves
vertigineux.--Au delà de Moscou.--L'Orient.--L'Égypte.--Les
Indes.--Conversation avec Narbonne.--Vision d'une lointaine et suprême
apothéose.



I

En février 1811, les éléments destinés à constituer la Grande Armée se
trouvaient formés, sans être encore réunis. Ils s'étendaient de
Dantzick à Paris, du Texel à Vienne, répartis entre l'Allemagne, le nord
de la France et de l'Italie. Tandis qu'à l'angle nord-ouest de cet
immense carré la garnison de Dantzick atteignait au chiffre de
vingt-cinq mille hommes, tandis que le duché de Varsovie s'épuisait à
mettre sur pied soixante mille combattants, l'armée de Davout, établie à
la base de la péninsule danoise, comptait cent mille Français, soldats
d'élite, renforcés par plusieurs groupes d'Allemands divers: elle allait
devenir le premier corps de la Grande Armée. Entre l'Elbe et le Rhin, la
Confédération avait levé cent vingt-deux mille hommes: avec les Saxons,
les Bavarois, les Wurtembergeois, les Westphaliens, avec les brigades de
Berg, de Hesse et de Bade, avec les troupes fournies par le collège des
rois et celui des princes, Napoléon avait matière à former trois corps
entiers, les 6e, 7e et 8e, ainsi que plusieurs divisions et brigades
auxiliaires. Le 2e corps se composerait avec les trois divisions
d'Oudinot et ses deux brigades de cavalerie, massées à l'entrée de la
Westphalie; le 3e, avec les cinquante mille hommes de Ney, groupés
autour de Mayence. Au sud de l'Allemagne, derrière le rideau des Alpes,
l'armée d'Italie, qui s'intitulerait le 4e corps, se tenait rangée: il y
avait là, avec plusieurs divisions françaises, la garde royale
italienne, les troupes de ligne et légères du royaume cisalpin, le
régiment croate, le régiment espagnol Joseph-Napoléon, le régiment
dalmate, des chasseurs français et italiens, en tout quatre-vingt mille
hommes sous les ordres d'Eugène, à qui Junot servirait de guide et de
conseiller. À l'intérieur de la France, la Garde, les grands parcs
d'artillerie, les réserves de matériel et les neuf mille chariots
destinés au transport des vivres, n'attendaient qu'un ordre pour partir.
Dans l'intervalle des différents groupes, de grandes masses de cavalerie
flottaient: elles se formeraient en unités spéciales, essentiellement
mobiles et maniables.

Il s'agissait maintenant, par un mouvement de concentration qui
porterait sur les forces d'un continent presque entier, de fondre et
d'amalgamer en un tous ces éléments divers, d'en faire une seule et
prodigieuse armée, de ranger cette armée entre le Rhin et l'Elbe, en
face de la Russie, et de la pousser ensuite jusqu'au seuil de cet empire
en une ligne mouvante qui roulerait transversalement sur l'Allemagne.
Travail sans précédent, qui exigeait de l'Empereur un effort presque
surhumain de calcul, d'ordre et de combinaison. La conjonction des
différents corps devait s'opérer avec une précision infaillible, tous
les moyens d'acheminement et de subsistance devaient être préparés et
assurés à l'avance, car la moindre erreur, le plus petit mécompte,
suffirait à créer partout l'encombrement, la confusion, le désarroi, et
à remplacer cette affluence de foules disciplinées par une Babel en
armes. Et ce qui mettait le comble aux difficultés de l'entreprise,
c'était qu'elle devait s'accomplir à aussi petit bruit que possible et
en sourdine. En effet, il dépendait encore des Russes, s'ils pénétraient
à temps nos projets, de fondre avec l'avantage du nombre sur nos
avant-postes de la Vistule, de dévaster le pays destiné à fournir notre
approvisionnement d'entrée en campagne et de refouler l'invasion
approchante.

La crainte de ce contretemps hantait Napoléon à toute heure. Pour le
prévenir, il résolut d'envelopper du plus profond mystère les
préparatifs et les débuts de l'opération. Quatre cent mille hommes
allaient se lever et commencer leur marche en quelque sorte sur la
pointe des pieds. Toutes les mesures seraient prises pour organiser le
silence: on aurait soin d'assourdir et d'ouater tous les ressorts prêts
à entrer en jeu. Le mouvement de concentration une fois démasqué, on le
poursuivrait avec une rapidité foudroyante, afin de mettre l'ennemi le
plus tôt possible en présence du fait accompli. Puis, à mesure que nos
troupes avanceraient vers le Nord, l'Empereur s'efforcerait d'atténuer
par son langage le caractère menaçant de cette approche. Il ferait dire
à Pétersbourg que l'attitude suspecte et incompréhensible de la Russie
l'obligeait à ébranler lui-même ses forces et à les porter en ligne,
mais qu'il n'en restait pas moins résolu à écouter toute proposition
dictée par un esprit d'apaisement: il affecterait de plus en plus un
ardent désir de négocier, et ses déclarations, ses instances pacifiques
suivraient la même progression que le mouvement de ses armées.

Le plan adopté pour la concentration et la marche en avant fut le
suivant. L'armée d'Italie, étant la plus éloignée, partirait la
première, franchirait les Alpes, et, s'élevant à travers la Bavière,
pousserait droit devant elle jusqu'à Bamberg, au centre de l'Allemagne,
à mi-chemin entre le Rhin et l'Elbe: là, elle obliquerait à droite pour
continuer sa route vers le Nord-Est et la Russie. Les 2e et 3e corps, le
6e (Bavarois), le 7e (Saxons), le 8e (Westphaliens), réglant leur
mouvement sur celui de l'armée d'Italie, arriveraient à hauteur sur sa
gauche et se mettraient en ligne avec elle, tandis que le 1er corps,
celui de Davout, s'élancerait rapidement jusqu'à l'Oder, afin que les
Russes, s'ils prenaient l'offensive, vinssent immédiatement butter
contre cet obstacle. La liaison des autres colonnes opérée, elles se
dirigeraient d'ensemble vers la frontière ennemie, allant plus ou moins
vite, suivant les circonstances, mais toujours graduellement et par
échelons, se portant d'abord sur l'Elbe, s'avançant ensuite de l'Elbe à
l'Oder, s'acheminant enfin à pas sourds vers la Vistule, faisant halte
autant que possible sur chacun de ces grands fleuves pour reprendre
haleine et rectifier leurs distances, se servant d'eux comme d'assises
superposées pour affermir et régulariser leur marche ascensionnelle vers
le Nord. Le corps de Davout continuerait à les précéder et à les
couvrir: il se tiendrait toujours en avance d'un échelon, c'est-à-dire
d'un fleuve, pareil à un rempart mobile à l'abri duquel s'accomplirait
l'ensemble du mouvement. Notre diplomatie seconderait pendant ce temps
les opérations militaires: elle terminerait nos accords avec la Prusse
et l'Autriche au moment précis où l'armée traverserait la première et
passerait devant la seconde, afin que les deux puissances s'incorporent
à un point nommé du grand parcours. Nos forces se compléteraient ainsi
tout en marchant, et, après s'être alignées enfin à la gauche de Davout
sur la Vistule, elles n'auraient plus qu'à attendre l'apparition de
l'Empereur et la belle saison pour franchir le dernier pas, atteindre
le Niémen, toucher la Russie et dresser contre elle un amoncellement
d'armées[365].

[Note 365: Voy. la _Correspondance impériale_, février, mars et
avril 1811, et le lucide exposé de Thiers, t. XIII, liv. XLIII.]

Les premiers ordres furent expédiés du 8 au 10 février, soit par
l'Empereur lui-même, soit par le prince major général. Pour assurer le
secret, il n'est sorte de précautions auxquelles Napoléon n'ait recours.
Les voltigeurs, tirailleurs et canonniers de la Garde, qui tiennent
garnison aux environs de Paris et doivent se rendre à Bruxelles pour s'y
former en division avec d'autres détachements, se mettront en route de
nuit et sans traverser la ville[366]; ces braves vont partir pour la
plus grande expédition du siècle comme pour une furtive équipée. Le
général Colbert, qui ira prendre en Belgique le commandement de ses
chevau-légers, disparaîtra sans «faire d'adieux à personne[367]». Les
grenadiers de la Garde seront dirigés nuitamment de Compiègne sur Metz,
sans connaître le but de leur marche. Procéder avec une muette activité,
tel est le mot d'ordre qui, dépassant la France, court d'un bout de
l'Allemagne à l'autre, arrive jusqu'à l'Elbe, où il avertit Davout de se
mettre en garde contre toute indiscrétion[368].

[Note 366: _Corresp._, 18490.]

[Note 367: _Id._]

[Note 368: _Id._, 18494.]

C'est surtout en ce qui concerne l'armée d'Italie que le système adopté
se précise et se raffine. Junot, chargé d'aller prendre cette armée à
Vérone pour la conduire au delà des Alpes, est invité à s'échapper de
Paris «en gardant le plus profond mystère sur son départ et sur sa
destination, de sorte que ses aides de camp mêmes et ses domestiques ne
sachent pas où il va[369]». Le mouvement commencera le 20 au plus tard,
le 18, s'il est possible: d'ici là, les troupes se tiendront cachées et
blotties dans les vallées du Trentin et de la haute Lombardie; mais des
détachements de sapeurs, des équipes de montagnards, iront en avant
déblayer les cols encombrés de neige, tenir les voies toutes prêtes,
afin que, l'armée une fois lancée, rien n'arrête son mouvement et
qu'elle tombe en Allemagne en même temps que le bruit de son
approche[370].

[Note 369: _Id._, 18489.]

[Note 370: _Corresp._, 18488, 18492, 18495.]

Grâce à cette célérité discrète, la concentration sera fort avancée,
lorsque l'écho de nos premiers pas retentira en Russie. Il importe que
pour cette époque notre ambassadeur à Pétersbourg soit en mesure de
réfuter jour par jour les craintes que l'on ne manquera pas d'exprimer,
qu'il ait réponse à tout et ne reste jamais à court d'explications,
qu'il soit fourni en abondance d'arguments spécieux, bien imaginés,
propres à faire illusion. Le 18 février, une longue instruction
ministérielle lui est adressée. Cette pièce dénote chez le gouvernement
français une fécondité d'artifices inépuisable; elle suggère à Lauriston
des expédients divers, suivant que nos troupes parcourront tel ou tel
stade de leur carrière, met une gradation dans la duplicité: c'est tout
un cours de dissimulation progressive, se déroulant à travers quinze
pages d'une fine écriture: jamais la diplomatie n'aurait été plus
audacieusement réduite à l'art de farder la vérité, si cette fausseté
n'avait trouvé à l'avance son pendant dans l'hypocrisie caressante avec
laquelle Alexandre avait préparé en 1811 la surprise de Varsovie et
l'envahissement de l'Allemagne[371].

[Note 371: Le système du baron Fain, dans son _Manuscrit de_ 1812,
de Bignon et d'Ernouf, attribuant jusqu'au bout à l'Empereur un désir
sincère de traiter et d'éviter la guerre, est aussi insoutenable que
celui de Thiers, tendant à rejeter sur Napoléon tous les torts et à
dégager la responsabilité d'Alexandre.]

Au début, lorsque la nouvelle de nos marches se répandra à l'état de
vague rumeur, Lauriston commencera par tout nier, par nier
imperturbablement: «Vous devez, lui écrit le ministre, ignorer
absolument le mouvement du Vice-Roi jusqu'à ce qu'on annonce
positivement que son armée est à Ratisbonne. Vous direz alors que vous
ne le croyez pas possible, que vous supposez qu'il s'agit de quelques
bataillons composés des conscrits des départements romains et de la
Toscane, qui traversent la Bavière et vont à Dresde. Vous pourrez
ajouter que vous aviez en effet connaissance d'un mouvement de cette
espèce de cinq à six mille hommes. Vous vous expliquerez de manière à ne
pas vous compromettre. Il est probable que vous pourrez ainsi gagner
cinq à six jours et peut-être davantage.

«Quand on parlera du mouvement des troupes qui sont à Mayence et à
Münster, vous n'en conviendrez pas d'abord et vous pourrez aussi gagner
plusieurs jours. Vous direz ensuite qu'il est nécessaire d'avoir une
réserve dans le Nord, et que, dans un moment où le blé est cher, on a
jugé utile d'éloigner un certain nombre de consommateurs des environs de
Paris pour les envoyer dans des pays où les grains sont abondants. Vous
pourrez après cela faire entendre que tant qu'on ne passe pas l'Oder,
dont les places sont occupées par les troupes françaises, il n'y a lieu
à aucune observation: que ces mouvements sont des mouvements intérieurs,
et non pas des mouvements hostiles.

«Lorsqu'il ne sera plus possible de nier le mouvement du Vice-Roi, vous
direz encore que Sa Majesté centralise ses forces, que la Russie a
depuis longtemps centralisé les siennes, en négociant et sans vouloir la
guerre; que Sa Majesté ne veut pas la guerre davantage, mais qu'elle
négocie dans la même attitude que la Russie.

«Vous devez mesurer vos paroles de manière à gagner du temps, avoir
chaque jour un langage différent, et n'avouer une chose que quand, par
les dépêches qui vous seront communiquées, on vous prouvera qu'elle est
connue.

«Sa Majesté a le droit de réunir ses troupes et son artillerie sur la
ligne de l'Oder, de même que l'empereur Alexandre a eu le droit de
réunir les siennes sur les bords du Niémen et du Borysthène et sur les
limites du duché de Varsovie. Les armées russes sont depuis un an sur
les frontières de la Confédération, c'est-à-dire sur celles de l'Empire,
tandis que les armées de l'Empereur sont encore bien loin des frontières
russes.»

C'est au moment où nos colonnes de tête franchiront l'Oder pour se
couler dans les régions de la Vistule, que les soins devront redoubler
en vue de prévenir une irruption ennemie. Après avoir bien établi que
les Français ne dépassent pas leur droit en occupant des contrées
soumises à leur protectorat et qu'ils restent chez eux à Varsovie,
l'ambassadeur pourra dire qu'au contraire les Russes, s'ils faisaient un
pas en dehors de leurs frontières, s'ils envahissaient le sol de nos
alliés, commettraient un acte d'hostilité flagrante et anéantiraient
tout espoir de paix: «Le jour où un seul Cosaque mettrait le pied sur le
territoire de la Confédération, la guerre serait déclarée.» Mais que
Lauriston soit «avare» de ces avertissements: la menace ne doit percer
que très discrètement dans son langage; mieux vaut recourir encore, s'il
est possible, au miel de la persuasion. Ce qu'il faut dire et répéter
avec une persévérance inlassable, sur tous les tons, sous les formes les
plus variées, c'est que l'Empereur veut le maintien de la paix et le
raffermissement de l'alliance, c'est qu'il conservera jusqu'au bout
l'intention et l'espoir de traiter.

À l'appui de ces allégations, Lauriston réclamera de nouveau l'envoi de
Nesselrode, afin que dès à présent la négociation s'amorce: il promettra
au besoin que nos troupes ne traverseront pas la Vistule; enfin, comme
suprême expédient, il pourra parler et convenir d'une entrevue des deux
souverains, en se donnant toutefois l'air d'agir par inspiration
spontanée et sans ordres, en réservant ainsi à l'Empereur la faculté
d'esquiver la rencontre: «Cette dernière ressource, dit l'instruction,
ne doit être employée qu'à la dernière extrémité et au moment où les
Russes marcheraient sur la Vistule; c'est ce mouvement qu'il faut tâcher
d'empêcher ou de retarder en proposant une entrevue, sans engager
l'Empereur en rien.» En un mot, pourvu que l'ambassadeur ne compromette
que lui-même et ne lie pas son gouvernement, toute latitude lui est
laissée dans l'accomplissement de sa tâche temporisatrice. «Gagner du
temps», telle est l'expression qui revient à chaque instant sous la
plume du ministre: il la répète à satiété, jusqu'à cinq fois en
quelques lignes; il l'ajoute sur le texte recopié par surcharges de sa
main; il croit n'avoir jamais assez fait comprendre que l'ambassadeur ne
doit reculer devant aucun moyen, devant aucune supercherie, pour
faciliter la marche silencieuse et rampante de nos troupes jusqu'à leur
indispensable base d'offensive, jusqu'à ces pays de la Prusse orientale
et de la basse Pologne dont l'Empereur veut se faire un tremplin pour
s'élancer en Russie.



II

Étant donnée cette accumulation de stratagèmes, la présence à Paris d'un
agent russe à l'oeil trop bien ouvert, d'un informateur trop zélé,
présentait des dangers: Tchernitchef devenait gênant. L'Empereur se
décida à le faire mettre en observation. Comme il craignait toujours le
zèle impatient de Savary et sa lourdeur de main, il préféra confier ce
soin au ministre des relations extérieures, à son fidèle Maret, familier
par état avec les ménagements diplomatiques. Maret s'adressa à son ami
le baron Pasquier, préfet de police; celui-ci prêta l'un de ses plus
habiles découvreurs, l'officier de paix Foudras, qui organisa tout un
service de surveillance, dont les rapports étaient transmis aux
relations extérieures. Seulement, le duc de Rovigo, sentant que
l'affaire venait à maturité et ne voulant pas qu'elle lui échappât lors
de son éclosion, continua malgré tout à l'envelopper d'une ombrageuse
sollicitude, à la couver; il fit passer de son côté des directions et
des ordres à la préfecture de police, si bien que cette administration
eut à surveiller Tchernitchef à la fois pour le compte de deux
ministères. Tous les procédés d'investigation policière furent employés
contre lui: on installa dans l'hôtel où il logeait un pseudo-locataire,
chargé de l'épier jour et nuit; un homme expert dans l'art de
débrouiller le mystère des serrures à secret eut à explorer son
coffre-fort[372].

[Note 372: _Mémoires de Pasquier_, I, 518; _Mémoires de Rovigo_, V,
208-220.]

Au bout de quelques jours, on acquit la conviction qu'il venait de se
procurer un tableau retraçant avec une précision effrayante toute
l'organisation nouvelle de l'armée. Devant ce rapt audacieux, Napoléon
se sentit indignement et impudemment trahi: on ne se trouvait plus en
présence de quelques indiscrétions coupables, mais partielles; il y
avait quelque part un homme, un Français, un misérable, qui instruisait
de tout l'ennemi de demain et faisait marché de son pays.

Napoléon se décida à sévir, à chercher et à punir le traître. Rendant la
main à Savary, il lui donna toute permission d'agir, sans retirer à
Maret le droit de poursuivre son enquête, et laissa ainsi s'établir
entre les deux ministres une sorte d'émulation et de concurrence.
Toutefois, il n'entendait frapper les complices de Tchernitchef qu'après
le départ de ce dernier, afin de n'avoir pas à le comprendre dans les
poursuites, ce qui eût prématurément compliqué nos démêlés avec la
Russie. Pour le faire déguerpir, il s'avisa d'un moyen destiné à
renforcer encore son système de dissimulation. Il réexpédierait
Tchernitchef à Pétersbourg avec un message intime et direct pour
l'empereur Alexandre. Par un de ces jeux où se complaisait sa finesse
madrée, il emploierait l'espion russe à mieux tromper la Russie, à
porter une proposition de négocier plus précise, plus développée que les
précédentes, et qui néanmoins serait surtout une ruse de guerre.

Le 25 février, il se le fit amener par le duc de Bassano au palais de
l'Élysée. Là, pendant deux heures, il parla posément, modérément, comme
s'il eût étudié à l'avance ses expressions[373]. Traitant bien
Tchernitchef, il lui fit pourtant comprendre, par certaines allusions,
qu'il n'ignorait rien de ses pratiques et qu'on n'avait pas réussi à lui
en imposer. Sachant aussi que nos préparatifs d'action seraient connus à
Pétersbourg lorsque le jeune officier arriverait dans cette capitale, il
ne chercha pas à les nier: il les avoua très haut, mais mit un art
consommé à établir que la guerre n'en résulterait pas nécessairement.

[Note 373: Le compte rendu très détaillé de la conversation, avec
les paroles mêmes de l'Empereur, se trouve dans le rapport de
Tchernitchef publié sans date par la _Société impériale d'histoire de
Russie_, volume cité, 125-144.]

Encore une fois et dans les termes les plus énergiques, les plus
solennels, il affirma qu'il n'avait nullement le dessein préconçu de
restaurer la Pologne. Ce qui l'avait mis dans la nécessité d'armer,
c'étaient les justes motifs de défiance qu'on lui avait fournis, c'était
surtout le silence systématique que l'on opposait à toutes ses demandes
d'explications et de pourparlers. «Il y a plus de quinze mois, dit-il,
que je me tue à demander que l'on envoie des instructions au prince
Kourakine; mais, comme on n'en a rien fait parce qu'il paraît ne point
jouir de la confiance de son gouvernement, pourquoi ne voit-on pas
arriver le comte de Nesselrode? J'ai appris son envoi à Paris avec
plaisir, j'espérais que nous commencerions enfin à nous occuper
sérieusement à terminer nos différends; voici cependant quatre mois
qu'on nous l'annonce, et il n'arrive pas. Pourquoi est-ce qu'il y a de
cela un an, lorsque l'empereur Alexandre vous envoya ici pour la
dernière fois, ne vous a-t-on point muni de pouvoirs? _Malgré que vous
ne soyez ici que pour les renseignements militaires_, vous connaissez
assez la marche des affaires, vous aviez montré de l'intelligence, et à
cette époque les choses étaient si simples qu'elles auraient pu être
arrangées sur-le-champ. Ma politique est si ronde, je mets si peu de
dissimulation dans ma conduite, que dans le fond peu m'importe le choix
du négociateur, et si l'on veut, on peut m'envoyer M. de Markof même
(c'était le diplomate qui sous le Consulat s'était posé en ennemi
personnel du général Bonaparte), pourvu qu'on veuille bien délier la
langue et entamer les négociations.» Pour déterminer la Russie à parler,
il a tout essayé, il n'a laissé échapper aucune occasion: sa
conversation de l'an passé avec le comte Schouvalof qu'il a saisi au
passage, son discours du 15 août au prince Kourakine n'avaient point
d'autre but. Il espérait que tant et de si pressants efforts auraient
enfin raison d'un parti pris d'inertie, d'une inconcevable réserve. Mais
non: rien ne lui a réussi: on a persisté à se draper dans un dédaigneux
silence; on a continué à se taire, en continuant d'armer. Alors, obligé
de supposer des prétentions inavouées ou des desseins hostiles, il a dû
mettre en mouvement les masses dont il dispose. Il est en train
actuellement de couvrir l'Allemagne de ses troupes, de réoccuper des
positions depuis longtemps dégarnies: efforts immenses, coûteux, mais
non disproportionnés à ses ressources, car il possède encore dans ses
caisses trois cents millions intacts. Cependant, cette surabondance de
moyens, qui fait sa sécurité, ne le pousse nullement à désirer la
guerre: il ne fera rien pour la précipiter. Donc, si les Russes de leur
côté ne la veulent point par intention préméditée, si leurs mouvements
suspects ont été uniquement inspirés par les craintes qu'ils ont conçues
au sujet de la Pologne et que ses franches explications doivent
dissiper, tout peut être encore réparé ou prévenu, et Napoléon,
aboutissant à des conclusions fermes, propose un accord sur les trois
bases suivantes:

1° Stricte observation par la Russie du blocus continental et exclusion
des neutres, mitigée par un système de licences analogue à celui qui se
pratique en France;

2° Traité de commerce respectant le tarif russe dans ses dispositions
essentielles, mais faisant disparaître ce que cet acte «renferme de
choquant et de désagréable pour le gouvernement français»;

3° Arrangement par lequel la Russie finirait l'affaire d'Oldenbourg et
effacerait le fâcheux effet de sa protestation, soit en déclarant
qu'elle ne veut rien pour le prince médiatisé, soit en acceptant une
indemnité qui ne pourrait en aucun cas se composer de Dantzick ou d'une
fraction quelconque du territoire varsovien.

Suivant Napoléon, il serait facile de s'entendre sur ces bases. La
rentrée de la Russie dans le système continental ne serait qu'un retour
au devoir primordial de l'alliance. Quant aux questions de l'Oldenbourg
et du tarif, les griefs allégués, s'il n'existait pas derrière eux autre
chose, étaient-ils de nature à motiver une guerre qui ferait couler des
torrents de sang et renouvellerait le deuil de l'humanité? L'Empereur
verrait avec une profonde douleur se rompre pour de telles chicanes une
alliance qui lui avait été dictée par son coeur autant que par sa
raison, par un penchant déterminé pour Alexandre, par une sympathie
qu'il ne peut malgré tout arracher de son âme, qu'il aimait à croire
partagée et qui lui semblait devoir assurer la perpétuité de l'accord.
«J'avoue, disait-il, qu'il y a de cela deux ans, je n'aurais jamais cru
à la possibilité d'une rupture entre la Russie et la France, du moins de
notre vivant, et comme l'empereur Alexandre est jeune et moi je dois
vivre longtemps, je plaçais la garantie du repos de l'Europe dans nos
sentiments réciproques: ceux que je lui ai voués sont toujours restés
les mêmes; vous pourrez l'en assurer de ma part et lui dire que, si la
fatalité veut que les deux plus grandes puissances de la terre se
battent pour des peccadilles de demoiselle, je la ferai (la guerre) en
galant chevalier, sans aucune haine, sans nulle animosité, et, si les
circonstances le permettent, je lui offrirai même à déjeuner ensemble
aux avant-postes. La démarche à laquelle je me suis décidé aujourd'hui
sera encore marquée sur mes tablettes à la décharge de ma conscience;
vous ayant fait connaître mes véritables sentiments, je vous envoie vers
l'empereur Alexandre comme mon plénipotentiaire et dans l'espoir que
l'on pourrait encore s'entendre et se dispenser de verser le sang d'une
centaine de mille braves, parce que nous ne sommes pas d'accord sur la
couleur d'un ruban.»

Cette affectation de désinvolture et de légèreté lui servait à masquer
la gravité des prétentions qu'il avait émises; elles étaient bien cette
fois l'expression réelle de ses désirs et faisaient apparaître un éclair
de sincérité à travers tous ses subterfuges. Enfin, il venait de sortir
et de formuler son exigence fondamentale, celle qui portait sur
l'exclusion des neutres. À supposer que la Russie y eût fait droit et
eût accepté l'ensemble de ses propositions, aurait-il renoncé à son
expédition et décommandé la guerre? On peut le croire, car Alexandre eût
cédé alors sur tous les points essentiels, moyennant quelques
satisfactions de pure forme: il eût adhéré pleinement au blocus et se
fût remis au service de notre cause, sans compensation pour lui-même ni
sûreté.

Napoléon aurait agréé cette soumission pure et simple, à condition
qu'elle eût été entourée des plus expresses garanties; mais à son défaut
il n'admettait d'autre issue au conflit que la guerre. C'est ce
qu'indiquait le duc de Bassano à Lauriston, dans une nouvelle dépêche:
«L'Empereur, disait-il, ne se soucie pas d'une entrevue. Il se soucie
même fort peu d'une négociation qui n'aurait pas lieu à Paris. Il ne met
aucune confiance dans une négociation quelconque, à moins que les quatre
cent cinquante mille hommes que Sa Majesté a mis en mouvement et leur
immense attirail ne fassent faire de sérieuses réflexions au cabinet de
Pétersbourg, ne le ramènent sincèrement au système qui fut établi à
Tilsit, et ne replacent la Russie dans l'état d'infériorité où elle
était alors[374].» Cet aveu superbe et brutal ne voulait pas dire que
l'Empereur tenait à éviter une négociation, puisque l'envoi de
Tchernitchef avait précisément pour but d'en provoquer une: il
signifiait que cette négociation ne serait jamais aux yeux de l'Empereur
chose sérieuse et susceptible de résultats, à moins que la Russie ne
reprît dès à présent son rôle de vaincue et ne se replaçât dans la
position où elle était au lendemain de Friedland, alors qu'elle
s'estimait heureuse d'acheter la paix au prix d'une alliance empressée
et déférente. Napoléon n'excluait pas absolument cette hypothèse, mais
ne lui laissait dans ses prévisions qu'une part minime. Jugeant
Alexandre trop fier, trop révolté, pour s'humilier avant d'avoir subi de
nouveaux désastres, il espérait seulement que ce prince, sans accepter
toutes nos conditions, n'oserait répondre à une proposition formelle et
enveloppée de moelleuses paroles, par une rupture et une agression
immédiates. Sans doute allait-il par respect humain, peut-être aussi par
espoir d'arriver à un compromis, rouvrir le débat, formuler des
contre-propositions: ainsi s'engagerait et se prolongerait une vague
controverse, «une sorte de négociation[375]», à la faveur de laquelle
nos armées se glisseraient jusqu'à leurs positions d'attaque et y
attendraient la saison propice à l'offensive. C'est en ce sens que les
ouvertures faites à Tchernitchef, sans être par elles-mêmes mensongères
et fictives, avaient moins pour objet d'éviter que d'ajourner la guerre.

[Note 374: Maret à Lauriston, 25 février.]

[Note 375: Maret à Otto, 3 avril.]

Afin de mieux accréditer le jeune homme comme son porte-parole, Napoléon
lui fit remettre une lettre pour l'empereur Alexandre, lettre courte,
simplement polie, mais dans laquelle il se référait expressément à ses
assurances verbales: «J'ai pris le parti, disait-il, de causer avec le
colonel Tchernitchef sur les affaires fâcheuses survenues depuis quinze
mois. Il ne dépend que de Votre Majesté de tout terminer. Je prie Votre
Majesté de ne jamais douter de mon désir de lui donner des preuves de la
considération distinguée que j'ai pour sa personne[376].»

[Note 376: _Corresp._, 18523.]

Muni de la lettre impériale, qui équivalait à un congé, Tchernitchef fit
ses préparatifs de départ et ne resta plus que quelques heures à Paris,
juste le temps de se procurer l'état de situation de la Garde, acheté
comptant. Le 26 février, il montait dans sa chaise de poste. Avant de
s'éloigner, mis en défiance par les allusions de l'Empereur et se
sentant surveillé, il avait cru devoir détruire un grand nombre de
papiers. Cette précaution n'était pas superflue; en effet, à peine
avait-il quitté son appartement que la police y faisait irruption, sous
la conduite de l'officier de paix préposé en chef à sa surveillance, et
procédait à une visite domiciliaire. En explorant, en sondant tous les
recoins, on ne découvrit que des lambeaux de lettres, des chiffons
lacérés; mis bout à bout, ces débris ne présentèrent aucun sens suivi ou
ne révélèrent que d'insignifiantes correspondances. Dans la cheminée de
la chambre à coucher, un monceau de cendres s'élevait, provenant de
papiers brûlés. Pour fouiller ces cendres, on eut à déplacer un tapis
de pied posé devant le foyer; sous l'étoffe, un billet apparut, s'étant
glissé là au moment de l'holocauste et ayant échappé aux flammes; il
portait ces lignes:

«Monsieur le comte, vous m'accablez par vos sollicitations. Puis-je
faire plus que je ne fais pour vous? Que de désagréments j'éprouve pour
mériter une récompense fugitive! Vous serez surpris, demain, de ce que
je vous donnerai; soyez chez vous à sept heures du matin. Il est dix
heures, je quitte ma plume pour avoir la situation de la grande armée
d'Allemagne, en résumé, à l'époque de ce jour. Il se forme un quatrième
corps qui est tout connu, mais le temps ne me permet pas de vous le
donner en détail. La garde impériale fera partie intégrante de la Grande
Armée. À demain, à sept heures du matin. _Signé_ M. [377].»

[Note 377: Cette pièce, les particularités et citations suivantes
sont tirées du dossier de l'affaire, conservé aux archives nationales,
F7, 6575, et du compte rendu des débats devant la cour d'assises.]

Ce billet renouvelait la preuve de la trahison et mettait sur la trace
du coupable: c'était le fragment accusateur avec lequel une police qui
sait son métier arrive à reconstituer tout l'ensemble d'un crime.

Les agents portèrent leur capture au préfet de police. Celui-ci, se
souvenant que l'affaire lui avait été originairement recommandée par le
ministère des relations extérieures, crut devoir au duc de Bassano la
primeur des résultats obtenus; il se disposa à lui envoyer les originaux
des pièces saisies. Toutefois, par prudence et sentiment des convenances
hiérarchiques, il voulut se mettre à couvert du côté de son supérieur
direct, le duc de Rovigo, et se réserva de lui envoyer des copies. Le 28
février, M. Pasquier préparait cette double expédition, lorsqu'il fut
surpris par le ministre de la police en personne, entrant dans son
cabinet sous couleur de lui faire «une visite d'amitié». En fait, ayant
eu vent des saisies opérées, Savary venait réclamer les pièces comme son
bien et confisquer la découverte.

Dans cette occurrence délicate, M. Pasquier se conduisit en
fonctionnaire correct et en habile homme: il remit les originaux à
Savary, qui avait droit de les revendiquer, mais ne sacrifia pas tout à
fait l'autre ministre et lui fit passer les copies, par une interversion
des plis préparés. Et le soir, lorsque Savary se présenta d'un air
triomphant à l'Élysée, où il y avait cercle de cour, pour rendre compte
à l'Empereur, il trouva Sa Majesté déjà prévenue par le ministre des
relations extérieures, qui lui avait transmis, sans perdre un instant,
les copies reçues de la préfecture. L'Empereur présenta le paquet au duc
de Rovigo: «Tenez, lui dit-il d'un ton narquois, voyez cela; vous
n'eussiez pas trouvé cette cachotterie de l'officier russe; les
relations extérieures ne l'ont pas manqué[378].»

[Note 378: _Mémoires de Rovigo_, V, 213. Cf. les _Mémoires de
Pasquier_, I, 518-519, et ERNOUF, 345-347.]

Fort dépité, mais ne perdant pas contenance, Savary répliqua qu'il
possédait mieux que les copies, à savoir les originaux, et qu'il les
tenait à la disposition de Sa Majesté. Puis, ardent à saisir sa
revanche, à rejoindre et à distancer son collègue dans la lutte de
vitesse qui s'était engagée entre eux, il remit aussitôt et pour son
compte les agents de la police en quête, en chasse, prit en main
l'instruction et la poussa avec une extrême célérité; ayant annoncé à
l'Empereur les pièces authentiques de l'affaire, il s'était juré de lui
transmettre en même temps des noms et de lui désigner les coupables.

Le billet saisi ne fournissait qu'une initiale, la lettre M. Derrière
cet M... mystérieux, qui lui servait de signature, quel nom, quelle
personnalité se cachait? Ce ne pouvait être qu'un homme initié
professionnellement aux secrets de notre situation militaire. Les
premières recherches faites aux bureaux de la guerre et à
l'administration de la guerre--ces services formaient sous l'Empire deux
départements ministériels séparés--n'aboutirent à aucun résultat. On eut
alors l'idée de recourir au prince major général, qui avait eu entre les
mains les états de situation et chez lequel on avait pu les copier. L'un
de ses principaux collaborateurs civils dirigea les soupçons sur un
nommé Michel, qu'il avait naguère employé.

Ce Michel fut retrouvé à l'administration de la guerre, où il occupait
une place de commis écrivain à la direction de l'habillement: c'était la
plus belle main du ministère, mais un homme de réputation équivoque,
«adonné au vin» et menant une existence au-dessus de ses ressources
connues. On se procura adroitement une page de son écriture, et la
comparaison de cette pièce avec le billet ne laissa plus de doute sur
l'identité de l'auteur. Une heure après, Michel était amené au ministère
de la police; terrassé par l'évidence, il reconnut son billet et ne nia
point avoir entretenu des relations avec Tchernitchef par
l'intermédiaire d'un nommé Wustinger, Viennois d'origine, suisse et
concierge de profession, employé en cette qualité à l'hôtel Thélusson,
où résidait l'ambassade russe.

Pour aller au fond du mystère, il restait à s'assurer de cet homme; mais
on ne pouvait l'arrêter chez lui, à l'ambassade, où il était couvert par
le droit des gens et participait au bénéfice de l'exterritorialité. Pour
l'attirer hors de cet inviolable asile, la police lui tendit un piège.
Par une ruse classique, elle obligea Michel à lui écrire de sa prison,
comme s'il eût été encore en liberté, pour lui donner rendez-vous dans
un café où ils avaient habitude de se rencontrer. L'Allemand obéit sans
défiance à cet appel; à peine eut-il mis le pied dans le café désigné
qu'il fut appréhendé au corps et conduit à la Force. En même temps, les
aveux progressifs de Michel, les perquisitions opérées chez lui
amenaient l'emprisonnement de plusieurs autres employés, soupçonnés de
l'avoir aidé dans ses crimes. Les déclarations des individus arrêtés, se
corroborant et s'éclairant l'une l'autre, mirent au jour toute la trame,
découvrirent le travail de corruption organisé de longue date par les
agents russes dans les principales administrations de l'État.

L'origine de ces pratiques remontait à huit ou neuf ans. Sous le
Consulat, le chargé d'affaires d'Oubril, s'étant trouvé fortuitement en
rapport avec Michel, qui était employé alors au bureau des mouvements,
avait flairé en lui une âme vile et une conscience à vendre. Après
l'avoir ébloui par un don d'argent, il l'avait circonvenu, tenté,
perverti, et finalement avait tiré de lui quelques renseignements
militaires. La rupture de 1804, la guerre qui s'en était suivie, avaient
suspendu ces intelligences, mais les agents russes avaient mis à profit
chaque paix, chaque reprise des relations, pour renouer le fil brisé, et
l'alliance même de 1807 n'avait pas interrompu cette tradition. Au cours
des deux missions qui s'étaient succédé depuis lors, celle du comte
Tolstoï et celle du prince Kourakine, on s'était souvenu de Michel; pour
le retrouver, le moyen était des plus simples: si les ambassadeurs et
les secrétaires passaient, le suisse de l'ambassade restait, Wustinger
demeurait à son poste, et l'une des fonctions de l'inamovible concierge
était de rétablir périodiquement le contact avec Michel, qu'il ne
perdait jamais de vue. Les ambassadeurs n'avaient point participé en
personne à ce commerce, semblaient même l'avoir ignoré; mais toujours
quelqu'un s'était trouvé auprès d'eux pour le prendre à son compte:
d'abord Nesselrode, puis un autre agent du nom de Kraft. Enfin,
Tchernitchef était survenu. Jaloux de se distinguer et de faire mieux
que les autres, il avait cru devoir, à côté de l'espionnage en quelque
sorte officiel qui fonctionnait par les soins de l'ambassade, organiser
le sien, monter sa contre-police: il s'était fait mettre en relation
avec Michel et, renouvelant le système suivi jusqu'alors, l'avait porté
à la perfection du genre.

Michel, passé à la direction de l'habillement, ne savait plus
grand'chose par lui-même, mais il avait porté la corruption dans
d'autres bureaux et s'était ménagé des accès indirects à la source des
renseignements. Dans l'ordre du crime, il s'était même signalé par un
coup de maître. Deux fois par mois, on dressait au ministère de la
guerre, à l'intention de l'Empereur seul, un livret indiquant en grand
détail la force et l'emplacement de toutes les armées, de tous les
corps, jusqu'au plus infime détachement et à la dernière compagnie. Ce
document mystérieux et sacro-saint, qui portait la fortune de la France,
Michel avait réussi à en prendre connaissance avant l'Empereur. Le
livret une fois préparé, un garçon de bureau du ministère, le nommé
Mosès, était chargé de le porter chez un relieur et de l'y faire
cartonner, afin que Sa Majesté, à qui on le présenterait ensuite, pût le
feuilleter commodément. Cette course devait s'accomplir dans un délai
rigoureusement mesuré. Séduit par quelques «écus de cinq francs», Mosès
pressait le pas et gagnait le temps de faire une station chez Michel,
auquel il communiquait le volume.

Michel avait aussi détourné de ses devoirs le commis Saget, attaché au
bureau des mouvements, et un jeune expéditionnaire du nom de Salmon.
Saget fournissait la matière des documents destinés à l'officier russe,
Salmon était employé à les copier, et ainsi s'était établie au profit de
l'étranger, sous la direction de Michel, toute une officine de
soustractions frauduleuses.

Tchernitchef payait le procureur de renseignements par sommes plus ou
moins fortes, assez irrégulièrement versées: il le payait surtout
d'espérances, osant lui promettre la bienveillance personnelle du Tsar
et une pension qui le mettrait pour toujours à l'abri du besoin, mêlant
à ces vilenies un nom auguste. Parfois, Michel se montrait assailli de
remords et d'angoisses: sentant la gravité de ses forfaits et redoutant
les suites, il cherchait à se dégager. L'autre renforçait alors ses
moyens de séduction, ou bien, découvrant le fonds de brutalité et de
violence qui se cachait en lui sous de mielleux dehors, il le prenait de
très haut avec l'employé, rappelait durement que le malheureux ne
s'appartenait plus et dépendait de qui pouvait le perdre; de hautaines
menaces, des exigences torturantes commençaient le supplice du traître,
prisonnier de son crime. Si les renseignements ne venaient pas assez
vite à son gré, Tchernitchef relançait Michel jusque dans son lointain
domicile, rue de la Planche; mais les rendez-vous avaient lieu
d'ordinaire à l'ambassade, chez Wustinger: c'était dans une chambre de
domestique que l'élégant officier se rencontrait avec le sordide
plumitif et prolongeait de bas marchandages.

Au sortir de ces répugnantes conférences, il visait plus haut; après
s'être attaqué aux membres subalternes de l'administration, il tâchait
de savoir quels étaient, parmi les fonctionnaires d'un ordre élevé, ceux
qui faisaient d'excessives dépenses et éprouvaient des besoins d'argent.
Il avait offert sans succès quatre cent mille francs à un chef de
division; il s'était efforcé de glisser des espions au quartier général
de la Grande Armée. Au ministère de l'intérieur, au ministère des
manufactures et du commerce, on releva la trace de semblables
tentatives, et plus la police développait ses recherches, plus on
s'apercevait que la trame s'étendait loin, qu'elle avait poussé en tous
sens ses mystérieuses ramifications.

Ces faits furent consignés dans deux rapports présentés à l'Empereur par
le ministre de la police, en date des 1er et 7 mars, avec pièces à
l'appui[379]: Savary avait centralisé tous les documents entre ses mains
et réclamé, en vertu de ses prérogatives professionnelles, jusqu'à
«quelques bribes» antérieurement recueillies par le ministère des
relations extérieures. Sa crainte était toujours que le chef de ce
département ne s'attribuât en haut lieu le mérite de la découverte
initiale et ne prétendît l'avoir opérée par des moyens spéciaux et
personnels, en dehors de ceux dont disposait la police ordinaire. Pour
parer à ce danger, Savary éprouva le besoin de bien établir dans l'un de
ses rapports que les premiers résultats étaient exclusivement dus à la
préfecture de police, c'est-à-dire à une administration dépendant de lui
et placée sous son autorité. Ainsi fut-il amené à louer l'activité du
préfet et son zèle méritoire, à vanter ses succès, à le couvrir de
fleurs, quoiqu'il lui gardât un peu de rancune pour ses complaisances
extra-hiérarchiques, et ce fut en fin de compte M. Pasquier qui
recueillit le principal profit de l'affaire: il obtenait de son chef
direct des éloges intéressés, sans préjudice des droits qu'il s'était
ménagés à la reconnaissance d'un autre ministre, favori et confident de
l'Empereur.

[Note 379: Archives nationales, F7, 6375.]

Napoléon tenait désormais de quoi prouver que la Russie, au temps même
de leur apparente intimité, l'avait traité en suspect et en ennemi,
qu'elle avait perpétué contre lui une sourde et injurieuse hostilité. Il
s'armerait de cette découverte en temps opportun et s'en ferait un grief
de plus contre Alexandre. Il voulait un scandale retentissant, dont
toute l'Europe s'entretiendrait: point de procédure expéditive, point de
commission militaire siégeant à huis clos; un grand appareil judiciaire,
des magistrats, des jurés, des pièces à conviction largement étalées, la
lumière d'un débat public et contradictoire, le grand jour des assises.
Le parquet de Paris fut saisi et invité à procéder régulièrement. Pour
placer Michel sous le coup d'une condamnation capitale, on le
poursuivrait en vertu de l'article 76 du code pénal, prononçant la peine
de mort contre «quiconque aura pratiqué des machinations ou entretenu
des intelligences avec les puissances étrangères, pour leur procurer les
moyens d'entreprendre la guerre contre la France[380]». Ses complices
seraient prévenus de participation au même crime et punis suivant leur
degré de culpabilité.

[Note 380: L'abolition de la peine de mort en matière politique est
venue en 1848 modifier cet article.]

Vu la lenteur des formalités judiciaires, la cour d'assises n'aurait à
prononcer sur Michel et ses coaccusés que dans un mois ou six semaines,
au milieu d'avril, et c'était bien ce que voulait l'Empereur. Désirant
un éclat, il entendait le retarder jusqu'au moment où ses troupes
auraient atteint la Vistule et s'y seraient fortement établies, où il
aurait moins besoin de ménager la Russie. Actuellement, toute
divulgation dans le public fut évitée: les journaux se turent; le bruit
de l'affaire ne dépassa pas les milieux politiques et administratifs, où
l'on en causa avec indignation, mais à voix basse.

Ce demi-silence fut percé tout à coup par une plainte larmoyante.
L'ambassadeur Kourakine, dont la candeur avait ignoré les trames ourdies
sous son toit et que nul n'avait averti des captures opérées par la
police, ne comprenait rien à la disparition de son concierge; il se
demandait pourquoi Wustinger, sorti de l'hôtel dans la journée du 1er
mars, n'était pas rentré: il n'était point éloigné de croire à quelque
crime d'ordre privé, à un enlèvement, à une séquestration, à un drame
noir dont son fidèle serviteur aurait été victime. À grands cris, il
réclamait cet accessoire indispensable de son hôtel, et son effarement,
son agitation, mêlaient à de douloureux incidents un épisode burlesque.
Dans une note éplorée, il suppliait M. de Bassano d'avertir la police et
de la mettre en mouvement, afin qu'elle procédât aux recherches
nécessaires; il envoyait le signalement de l'absent, pressait le duc de
commencer sans retard ses démarches et dès à présent, préjugeant son
concours, lui en rendait grâce[381].

[Note 381: Note du 2 mars, archives des affaires étrangères, Russie,
154.]

Impatienté de ces doléances, Napoléon se sentit tenté d'abord de fermer
la bouche à Kourakine en lui mettant brusquement sous les yeux toute
l'affaire. En réplique à l'ambassadeur, il ordonna de préparer une note
portant plainte officielle contre Tchernitchef et stigmatisant sa
conduite. Il dicta lui-même cette note, la fit âpre et très belle,
vibrante d'une indignation justifiée. «Sa Majesté, écrivit-il, a été
péniblement affectée de la conduite de M. le comte Tchernitchef; elle a
vu avec étonnement qu'un homme qu'elle a toujours bien traité, qui se
trouvait à Paris, non comme un agent politique, mais comme un aide de
camp de l'empereur de Russie, accrédité par une lettre auprès de
l'Empereur, ayant un caractère de confiance plus intime même que celui
d'un ambassadeur, ait profité de ce caractère pour abuser de ce qu'il y
a de plus sacré parmi les hommes. Sa Majesté se flatte que l'empereur
Alexandre sera aussi péniblement affecté qu'elle de reconnaître dans la
conduite de M. de Tchernitchef le rôle d'un agent de corruption,
également condamné par le droit des gens et par les lois de l'honneur.
Sa Majesté l'Empereur se plaint que, sous un titre qui appelait la
confiance, on ait placé des espions auprès de lui et en temps de paix,
ce qui n'est permis qu'à l'égard d'un ennemi et en temps de guerre; il
se plaint que les espions aient été choisis, non dans la dernière classe
de la société, mais parmi les hommes que leur position attache aussi
près du souverain[382].»

[Note 382: _Corresp._, 18541.]

Après avoir jeté sur le papier ces virulentes paroles, Napoléon
réfléchit. Un tel langage sentait la poudre: il risquait de dénoncer
l'imminence des hostilités et de contrarier l'oeuvre d'ensommeillement à
laquelle l'Empereur vouait tous ses soins, et l'on sait avec quelle
incroyable intensité d'attention, lorsqu'il s'était proposé un but, il
lui rapportait et lui sacrifiait tout. Il se ravisa donc et se retint,
suspendit l'expression de sa colère: la note ne fut pas remise et resta
en portefeuille. Le duc de Bassano, assiégé par Kourakine de visites et
de questions, affecta d'abord de ne rien savoir quant au sort de
Wustinger. Après quelques jours, prenant un air de confidence et de
gravité, posant un doigt sur ses lèvres, il dit au prince en substance:
Votre concierge n'est pas perdu; on a dû l'arrêter, parce qu'il se
trouve impliqué dans un complot dirigé contre la sûreté de l'État et
qu'il a été pris en flagrant délit. La justice est saisie et informe;
ses opérations se poursuivent méthodiquement, silencieusement, avec la
discrétion convenable; respectons ce mystère: aussitôt que j'aurai des
renseignements sûrs, je ne manquerai pas à vous les communiquer[383].

[Note 383: Rapport de Kourakine à Roumiantsof, 6 mars, Archives des
affaires étrangères, Russie, 154.]

En entendant ces paroles, Kourakine faillit tomber de son haut.
Épouvanté à l'idée d'avoir recélé chez lui un conspirateur, il n'osa
insister et répondit par des considérations de philosophie domestique
qui étaient presque des excuses[384]. Un peu plus tard, le duc de
Bassano lui glissa en douceur que le nom de Tchernitchef se trouvait
fâcheusement mêlé à l'affaire, que certaines charges avaient été
relevées contre lui; le ministre français ajoutait qu'il n'admettait que
difficilement chez un homme portant l'épaulette un tel oubli de ses
devoirs: jusqu'à plus ample informé, il voulait croire à une erreur.
Ainsi se gardait-on de livrer à Kourakine la vérité d'un seul coup et
tout entière; on la lui versait goutte à goutte, avec d'infinis
ménagements; on évitait au vieillard une émotion trop vive, un choc qui
se répercuterait à Pétersbourg et pourrait avancer la rupture. Grâce à
ces soins, les avertissements de l'ambassadeur ne viendraient pas
troubler l'impression apaisante que devaient produire, s'ajoutant aux
paroles lénitives de Lauriston, le message apporté par Tchernitchef et
la lettre de l'Empereur.

[Note 384: «Je fis à ce sujet, écrivait-il dans le rapport précité,
des réflexions que le ministre français trouva justes parce qu'il a
aussi une maison nombreuse, c'est qu'il est bien difficile de pouvoir
compter sur la fidélité de tous les gens dont on se sert et qui sont
sans cesse autour de nous.»]



III

Tandis que cette suprême adjuration s'élevait vers la Russie, les
mouvements militaires commençaient à s'exécuter, et de toutes parts
l'impulsion donnée opérait. Le 23 février, l'armée d'Italie prend son
élan et monte à l'assaut des Alpes: elle s'engage au milieu des neiges
où la hache des sapeurs a fait brèche, franchit les cols, et en neuf
colonnes, neuf torrents, dévale du haut des monts. Junot conduit en
personne par le Brenner la colonne du centre, la brigade Delzons, et
entre à Inspruck au milieu de ces régiments de choix, «magnifiques et
bien disposés[385]». Il presse en même temps la marche des autres
colonnes, les fait passer rapidement sur la Bavière, force les étapes,
abrège les haltes, et en quelques journées pousse ses avant-gardes
jusqu'auprès de Ratisbonne.

[Note 385: Le duc d'Abrantès au major général, 3 mars. Archives
nationales, AF, IV, 1642.]

Cette descente en Allemagne devient le signal de l'universel
ébranlement. Tout s'anime, tout se lève à la fois et marche. Au nord,
l'armée de Davout, après s'être ramassée sur elle-même et pelotonnée,
se jette sur l'Oder, avec le 1er corps de cavalerie; plus bas, les
Wurtembergeois, commandés par leur prince royal, les Westphaliens, sous
Jérôme, les Bavarois, sous Vandamme, quittent ensemble leur place et
commencent à se mouvoir, en un fourmillement de peuples. Oudinot
échelonne son corps sur les chemins qui de Münster conduisent à
Magdebourg; Ney pousse le sien sur Erfurt et Leipsick, et dès cette mise
en route, malgré l'entrain du départ, l'inégalité de valeur entre les
éléments qui composent la Grande Armée se révèle, les disparates
s'accusent. Ney s'enorgueillit dans un rapport de ses vieux bataillons:
chez d'autres, il trouve que la présence de recrues trop nombreuses nuit
à l'aspect d'ensemble. Oudinot signale des régiments alanguis et
faibles, un régiment suisse qui compte trois cent quatre-vingt-trois
malades, d'autres rongés de fièvre, et attribue ces maux à l'état
d'atroce détresse dans lequel lui sont arrivés les conscrits
réfractaires, amenés dans les rangs en prisonniers, la chaîne aux pieds.
Dès qu'Oudinot et Ney ont pris leur direction, d'autres corps se mettent
à leur suite et emboîtent le pas: le 2e de cavalerie, les divisions de
cuirassiers faisant partie du 3e, commencent à dépasser le Rhin. Sur
toute la ligne du fleuve, à Wesel, à Cologne, à Bonn, à Coblentz, à
Mayence surtout, grand centre de ralliement, vaste entrepôt d'hommes et
de matériel, l'affluence et la presse augmentent. Sur le pont de Castel,
au devant de Mayence, c'est un défilé continuel de corps se poussant les
uns les autres, un roulement ininterrompu de canons et de caissons.
Après le déversement des premières masses sur la rive gauche, d'autres
s'annoncent: déjà les colonnes de la Garde paraissent à l'horizon, la
1re division de la jeune Garde devant passer à Düsseldorf, la 2e à
Mayence. Et soudain le grand quartier général, réuni à Mayence,
s'ébranle à son tour et part; le 29 février, le prince de Neufchâtel a
expédié l'ordre à tout ce qui le compose, «officiers de l'état-major
général, officiers et troupes de l'artillerie et du génie, parc, train
d'artillerie, train des équipages, administrations, inspecteurs et
sous-inspecteurs aux revues, ordonnateurs et commissaires des guerres,
payeur général, services administratifs, compagnie d'élite du quartier
général, gendarmerie, compagnies d'ambulances, etc.», de se porter le 5
mars sur Fulda, en une seule colonne dont le général Guilleminot reçoit
le commandement[386]. Sur d'autres points, les réserves d'artillerie, le
grand parc avec ses soixante bouches à feu, entament à leur tour
l'Allemagne. Derrière les différents corps en marche, ce sont des
fractions de corps retardataires qui pressent le pas sur les chemins
fatigués et s'efforcent de rejoindre, le 3e régiment portugais qui court
après la division Legrand, un régiment illyrien et un régiment suisse
errant à la recherche du duc d'Elchingen, un va-et-vient de détachements
allant prendre et ramener des convois arriérés, trois cent trente
voitures d'artillerie passant au grand trot, le service des estafettes
qui s'organise et transmet journellement à l'Empereur les nouvelles de
l'armée, des hôpitaux qui se forment et déjà regorgent de malades, des
dépôts de remonte qui réquisitionnent les chevaux par milliers, des
officiers courant la poste pour regagner leur troupe et faisant la nuit
le coup de pistolet avec les maraudeurs et les brigands embusqués sur la
route, et déjà des traînards, des isolés, par bandes grossissantes, se
mêlant à la cohue des chariots et à l'enchevêtrement des convois. Autour
des places, des maisons s'abattent, des faubourgs entiers s'écroulent,
démolis par le génie pour démasquer les remparts et mieux assurer le tir
des batteries, car Napoléon a tout prévu, même une retraite et une
guerre défensive. Cependant, les corps de première ligne marchent
maintenant en se serrant les coudes, et l'immense bande va son train,
s'augmentant de tout ce qu'elle rencontre devant elle, englobant au
passage les contingents allemands. Les Wurtembergeois se placent sous
les ordres de Ney; les Westphaliens s'intercalent entre le 2e et le 3e
corps; les Bavarois prennent rang à la gauche de l'armée d'Italie; les
Saxons, postés autour de Dresde sous le commandement de Reynier, iront à
leur tour au flot qui passe. Et ce concours d'armées s'écoule par toutes
les routes, déborde sur les campagnes, envahit les villes, les villages,
les foyers, effare et désole les populations, fait retentir depuis le
littoral hanséatique jusqu'à la Bohême la rumeur d'une mer montante et
emplit l'Allemagne antérieure tout entière[387].

[Note 386: Archives nationales, AF, IV, 1642.]

[Note 387: Rapports de Berthier à l'Empereur, correspondance de
Berthier avec les chefs de corps, février et mars 1812. Archives
nationales, AF, IV, 1642. Ces documents donnent tout le détail de la
marche.]

La ligne de l'Elbe, largement dépassée par Davout, fut bientôt atteinte
par les autres corps. Oudinot prit contact avec elle à Magdebourg, Ney à
Torgau; les Westphaliens y arrivaient par Halle, l'armée d'Italie et ses
annexes s'en approchaient de biais, par la basse Bavière. Pour aller
plus loin, on devait désormais traverser la Prusse: il convenait que
tout fût officiellement réglé avec elle.

Napoléon avait retardé jusqu'au dernier moment la conclusion de
l'alliance, certain de mieux dicter la loi à la Prusse quand il la
tiendrait resserrée entre toutes ses années et plus étroitement
garrottée. Le 23 février, le duc de Bassano manda enfin le baron de
Krusemarck et, lui présentant le traité, l'invita à signer. Krusemarck
savait que sa cour accédait en principe à toutes nos exigences, mais il
n'avait point reçu de pouvoirs spéciaux à l'effet de conclure: il en fit
l'observation. Le duc répondit que Sa Majesté Impériale, peu formaliste
de sa nature, ne saurait admettre une objection de ce genre; la
situation ne souffrait aucun retard: nos troupes avaient pris leur
essor, et nulle considération n'était capable de les arrêter; elles
allaient entrer en Prusse de gré ou de force: mieux valait pour la
Prusse se laisser occuper de bonne grâce et en vertu d'un traité que
d'avoir à subir une contrainte. Torturé d'hésitations, Krusemarck se
débattit faiblement, puis céda: le 24 février, après une nuit passée en
conférence, le traité fut signé à cinq heures du matin[388]. Il
contenait toutes les stipulations réclamées par l'Empereur, à de très
légères modifications près. Les objets à réquisitionner par nos troupes,
évalués de gré à gré, viendraient en déduction des sommes restant à
acquitter sur l'ancienne contribution de guerre et diminueraient
d'autant la dette du royaume.

[Note 388: DUNCKER, 439-440.]

Le 2 mars, avant que ce dénouement fût connu à Berlin, le roi
Frédéric-Guillaume, étant en train de dîner, reçut avis que la division
Gudin, formant la droite du 1er corps, envahissait le territoire
prussien. En présence de cette irruption qu'aucun arrangement ne
semblait autoriser encore, le Roi et son conseil crurent un instant
qu'ils s'étaient humiliés en pure perte, que Napoléon n'avait pas
accepté leur soumission et allait broyer la Prusse. Dans un accès de
désespoir, ils songèrent à essayer un semblant de résistance, à périr
avec honneur. Des mesures furent prises pour appeler aux armes la
garnison de la capitale, celles de Spandau et de Potsdam: à six heures,
on devait battre la générale dans les rues de Berlin; à cinq heures, la
nouvelle du traité arriva[389]. Cet acte sauvait après coup et pour la
forme la dignité prussienne: la cour de Berlin fut heureuse d'avoir un
motif pour revenir à une humble et plate résignation. Le 5 mars, le
traité fut ratifié, malgré la rigueur de ses clauses, car chacun sentait
«qu'il fallait en passer par là ou par la fenêtre[390]».

[Note 389: DUNCKER, 442-443.]

[Note 390: Correspondance interceptée de Tarrach.]

Un grand bruit d'hommes en marche, un fracas d'armes et de sonneries,
éclataient déjà à l'horizon: le corps d'Oudinot, débouchant de
Magdebourg, s'enfonçait en plein coeur de la monarchie, et le 28 mars sa
plus belle division, choisie à dessein pour en imposer, arrivait sur
Berlin avec quatre mille hommes de cavalerie. Le Roi vint recevoir le
maréchal à Charlottenbourg et accepta d'assister à une revue de nos
troupes, commandée pour le jour même. Les régiments eurent à s'aligner
sur le terrain tout en arrivant; pour beaucoup d'entre eux, l'étape
avait été rude; quelques-uns avaient fait dix lieues dans la matinée:
néanmoins, l'Empereur ayant recommandé au 2e corps de se faire honneur
devant les Prussiens par sa belle tenue, chacun prit à coeur de se
conformer à cet ordre. D'un mouvement unanime, les dos courbés par la
fatigue se redressent, les poitrines se bombent, les armes rapidement
astiquées reluisent; bataillons et escadrons se présentent superbes,
dans une tenue irréprochable, «comme à une parade préparée depuis une
semaine[391]», et donnent à la cour, à la population prussienne,
l'émerveillement d'un incomparable spectacle de discipline et de
force[392].

[Note 391: Saint-Marsan à Maret, 31 mars.]

[Note 392: _Id._ Cf. _Le maréchal Oudinot, duc de Reggio, d'après
les Souvenirs inédits de la maréchale_, 153-154.]

L'entrée à Berlin eut lieu le soir même, tandis que le Roi, après avoir
reçu à sa table le maréchal et l'état-major, retournait à Potsdam; on
lui avait permis de conserver dans cette résidence quinze cents
Prussiens, et, par grâce supplémentaire, quatre-vingts invalides à
Spandau. À Berlin, la dépossession fut complète. Oudinot et son corps ne
firent que passer, mais après eux vinrent des troupes d'occupation:
elles relevèrent tous les postes, s'établirent dans tous les bâtiments
publics, à l'exception du palais royal: dans les rues, on ne voyait que
nos uniformes, on n'entendait que notre langue; françaises devenaient
l'administration, la police, et Berlin apparut bientôt «comme une ville
étrangère à la Prusse[393]».

[Note 393: Saint-Marsan à Maret, 5 mai.]

Le corps d'Oudinot poursuivait sa route vers Francfort-sur-l'Oder, sans
commettre «de désordre marquant[394]», celui de Davout continuant à
s'allonger sur le littoral. À droite, le 3e corps et les Westphaliens
s'étaient précipités sur le Brandebourg et la Marche; l'armée d'Eugène
atteignait la Silésie, à travers le royaume saxon, en sorte que la
Prusse eut un instant sur le corps tout le poids de l'armée. La liste
des objets à fournir par elle en nature était écrasante: aux termes
d'une convention annexée au traité, elle devait «quatre cent mille
quintaux de froment, deux cent mille de seigle, douze mille cinq cents
de riz, dix mille de légumes secs, deux millions deux cent mille
quintaux de viande, deux millions de bouteilles d'eau-de-vie, deux
millions de bouteilles de bière, six cent cinquante mille quintaux de
foin, trois cent cinquante mille de paille, dix mille boisseaux
d'avoine, six mille chevaux de cavalerie légère, trois mille de
cuirassiers, six mille d'artillerie ou d'équipages, plus trois mille six
cents voitures attelées et des hôpitaux pour quinze mille malades[395]».
C'était la mise en coupe réglée de toutes les ressources d'un pays, et
le prélèvement de ce tribut vint augmenter l'exaspération sourde qui
nous avait accueillis en Prusse.

[Note 394: _Id._, 31 mars.]

[Note 395: DE CLERCQ, II, 359-362.]

Là, dès ses premiers pas, l'armée avait rencontré une population plus
foncièrement hostile, s'était sentie enveloppée d'une atmosphère de
haine. En Westphalie et en Hanovre, l'esprit public distinguait encore
entre les Français et leur gouvernement: on détestait la politique de
l'Empereur et son administration, on pardonnait beaucoup à la verve
joviale de nos troupiers, à l'humeur sociable de nos officiers, et
souvent ceux-ci étaient reçus dans l'intérieur des familles en hôtes
moins subis qu'agréés[396]. En Prusse, rien de pareil. Le nom seul de
Français y était un titre à l'exécration. Dans les châteaux où les
conduisait leur billet de logement, nos officiers n'arrivaient pas à
dérider les visages: les propriétaires obligés de les recevoir, des
nobles pour la plupart, ruinés par la guerre précédente, se refusaient à
entrer en communication avec eux, et si parfois les langues se
déliaient, c'était pour exprimer l'âpre espoir de revanche qui couvait
au fond des coeurs. Chez le peuple, la haine perçait sous la peur.
Tandis qu'à Berlin les autorités s'épuisaient en bassesses, aucun de nos
soldats ne pouvait s'aventurer aux environs de la ville sans être
assailli d'outrages, poursuivi d'épithètes ignobles, frappé parfois et
attaqué. Les détachements qui traversaient les villages voyaient se
fixer sur eux des regards lourds de haine; sur leur passage, les poings
se levaient à demi, les bouches crachaient l'injure[397]. En Poméranie,
les paysans remarquèrent dans les rangs du 1er corps des régiments de
Hanséates, Allemands comme eux et marchant à contre-coeur: ils se mirent
aussitôt à faciliter parmi ces troupes, à provoquer la désertion: tout
fuyard était sûr de trouver chez eux un asile et du pain. Ainsi tenté,
l'un des régiments allemands fondit à tel point qu'il fallut le placer
chaque soir, au lieu d'étape, dans un cercle de patrouilles françaises
et d'embuscades, le traîner dans cette geôle mouvante[398]. Davout fit
des exemples terribles, força le sens et exagéra la rigueur des lois
martiales. On fusillait sur un soupçon; quiconque s'écartait des rangs
s'exposait à périr. Un homme fut condamné à mort et exécuté sur place
pour être resté quelques heures en arrière, le maréchal ayant pensé
«qu'il était très présumable» que cet homme avait «voulu déserter[399]».

[Note 396: Les _Souvenirs manuscrits du général Lyautey_, qu'il nous
a été permis de consulter, donnent à ce sujet de curieux détails.]

[Note 397: Archives nationales, AF, IV, 1691.]

[Note 398: Davout à Berthier, 23 mars. Archives nationales, AF, IV,
1642.]

[Note 399: Lettre précitée du 23 mars.]

Ainsi passait la Grande Armée, retenant violemment à soi les éléments
une fois pris dans cet engrenage de fer, mais retenant aussi la plupart
d'entre eux par un lien plus puissant que la force matérielle, par
l'irrésistible prestige qui se dégageait d'elle et du nom rayonnant à sa
tête, par le sentiment inspiré à tant d'hommes si violemment divers de
participer ensemble à quelque chose de grand et de figurer sous le plus
glorieux drapeau qui eût flotté sur le monde. Et en dépit de tout ces
hommes marchaient, marchaient toujours, et la montée vers le Nord
continuait, s'accélérait, malgré la saison rigoureuse, malgré les
chemins plus mauvais, malgré la difficulté d'avancer à travers les
sables et les tourbières de la Prusse. Au commencement d'avril, tandis
que Davout projetait ses avant-gardes jusqu'à mi-chemin entre l'Oder et
la Vistule, le gros de l'armée se posait sur le premier de ces fleuves
et venait le border depuis Stettin jusqu'à la haute Silésie.

Il fallait maintenant, pour se conformer au tracé général du mouvement,
pousser Davout très doucement sur la Vistule et l'y relier aux forces
d'avant-garde, en évitant autant que possible de donner l'alarme. Il
n'était pas moins important que le maréchal, s'aventurant dans la zone
essentiellement périlleuse, s'établît de suite et fortement sur les deux
rives du fleuve, qu'il prît tous ses avantages stratégiques, qu'en même
temps d'autres corps fussent mis à portée de le secourir. En
conséquence, dans le courant de mars, Davout reçut l'ordre d'atteindre
le cours inférieur de la Vistule à Thorn, d'appuyer sa gauche à
Dantzick, de lui faire occuper solidement le delta du fleuve, l'île de
Nogat et le fertile district d'Elbing, de se lier par sa droite aux
Polonais de Poniatowski, concentrés eux-mêmes entre Varsovie et Plock et
adossés à ces deux places: de développer du premier coup une ligne de
bataille imposante. D'autre part, la masse principale, qui le suivait,
fut dédoublée: les corps westphaliens, bavarois et saxons, moins
fatigués que les nôtres, parce qu'ils étaient partis de moins loin,
durent les devancer, presser le pas, se porter sur l'espace compris
entre l'Oder et la Vistule, accompagnés par les corps de cavalerie
indépendante qui de toutes parts prenaient la tête; les Bavarois
s'établiraient à Posen, les Saxons et les Westphaliens à Kalisch; ces
trois contingents composeraient une seconde ligne en arrière de Davout
et des Polonais, ligne de soutien: quant aux corps de Ney, d'Oudinot et
d'Eugène, ils resteraient actuellement en troisième ligne sur l'Oder, où
ils seraient rejoints par les divisions de la Garde et les
réserves[400].

[Note 400: _Corresp._, 18584, 18587, 18588, 18593, 18599, 18605,
18608.]

Les divers mouvements prescrits se trouveraient exécutés aux environs du
15 avril. À ce moment, si les Russes se jetaient en avant de leurs
frontières, Davout serait en état de tenir tête. En même temps, au
premier signal d'alarme, les trois corps allemands s'élanceraient à la
rescousse sur la Vistule, où ils composeraient avec les Polonais un
grand groupement, sous les ordres du roi Jérôme: Ney, Oudinot, Eugène et
la Garde arriveraient de leur côté à toute vitesse, à marches forcées,
et en peu de jours l'armée entière se trouverait agglomérée sur la
Vistule, faisant corps et faisant front. Si les Russes n'exécutaient
aucun mouvement, les différentes unités resteraient jusqu'en mai sur les
positions qui leur étaient actuellement assignées; elles s'y
occuperaient à se reposer et à se refaire. Dans la première quinzaine de
mai, la seconde ligne, formée par les corps allemands, puis la
troisième, composée des corps tirés de France et d'Italie, se
serreraient insensiblement sur la première, comprenant Davout et les
Polonais, viendraient la doubler, la tripler, rangeraient enfin sur la
Vistule et opposeraient aux Russes, dont ils ne seraient plus séparés
que par l'étroit territoire d'entre Vistule et Niémen, l'ensemble de
leurs effectifs actuels: neuf corps, trois cent quatre-vingt-douze
bataillons, trois cent quarante-sept escadrons, dix mille soixante-huit
officiers, six mille cinq cent soixante-cinq chevaux d'officiers,
soixante-cinq mille huit cent quarante-trois chevaux de troupe,
vingt-cinq mille neuf cent trois chevaux du train, au total trois cent
quatre-vingt-sept mille trois cent quarante-trois hommes,
quatre-vingt-dix-huit mille trois cent onze chevaux, avec neuf cent
vingt-quatre canons, non compris les grands parcs de l'armée et
déduction faite de toutes non-valeurs[401].

[Note 401: Tableau récapitulatif présenté le 10 mars à l'Empereur
par le major général. Archives nationales, AF, IV, 1642.]

À l'extrémité gauche de la ligne, le contingent prussien se tiendrait
prêt à entrer dans le rang. Les troupes qui le composaient avaient été
poussées jusqu'au bout de la Prusse orientale, entre Dantzick et
Koenisberg; soutenues et surveillées par Davout, elles garderaient pour
nous ce coin de terre si précieux par son importance stratégique, sans
que Napoléon ait trop tôt à y montrer des Français[402]. Lors de
l'ébranlement final, la Grande Armée prendrait les Prussiens en passant
et s'agrégerait ces vingt mille hommes. Avec eux et la division
Grandjean, qui formait actuellement la garnison de Dantzick, l'Empereur
créerait un dixième corps, réservé au duc de Tarente.

[Note 402: _Corresp._, 18608.]

Pour renforcer la droite et donner plus d'ampleur au front de bataille,
il venait de faire signe à l'Autriche et de l'appeler en ligne. Les
arrangements définitifs furent passés à Paris avec Metternich, sans
discussion sérieuse: le traité d'alliance, signé le 14 mars, mettait à
notre disposition trente mille Autrichiens, conférait à leur
gouvernement le droit de troquer ce qui lui restait de la Galicie contre
partie égale des provinces illyriennes, lui faisait entrevoir de plus
notables avantages, non spécifiés encore, et garantissait l'intégrité de
l'empire ottoman: le but de cette dernière clause était surtout de
révoquer formellement la donation d'Erfurt, d'interdire aux Russes toute
conquête dans les Principautés et de donner cette satisfaction à
l'intérêt autrichien[403]. Le traité signé, les deux cours se mirent en
étroite confidence. Napoléon en profitait pour faire passer à Vienne des
instructions militaires, pour surveiller l'acheminement vers Lemberg des
effectifs promis. Le commandement des Autrichiens était réservé au
prince de Schwartzenberg, à cet officier général qui depuis deux ans et
demi faisait fonction d'ambassadeur en France. Restant actuellement près
de l'Empereur, Schwartzenberg recevrait de lui en temps opportun le mot
d'ordre, le signal du départ: il courrait alors rejoindre ses troupes
et, bien stylé, bien averti, prendrait toutes ses mesures pour qu'au
moment où la Grande Armée déboucherait en avant de la Vistule, les
Autrichiens vinssent se serrer contre elle, s'opposant aux provinces
ennemies de Volhynie et de Podolie. Par l'adjonction des contingents
prussien et autrichien, Napoléon compléterait le corps de bataille à
quatre cent cinquante mille hommes et à onze cents bouches à feu.

[Note 403: Voy. le texte du traité dans DE CLERCQ, II, 369-372.]

Élargissant encore son étreinte, déployant son action depuis l'extrême
nord jusqu'à la pointe sud-orientale de l'Europe, il jugeait le moment
venu de ressaisir enfin la Suède et de s'attacher étroitement la
Turquie: l'une et l'autre devaient coopérer aux mouvements de la Grande
Armée à la façon de deux ailes séparées, qui agiraient par diversions
indépendantes et se jetteraient sur les flancs de la Russie. Dès
janvier, notre diplomatie avait accentué son langage à Constantinople. À
partir de février, Napoléon se démasque complètement aux yeux des
Osmanlis: il leur avoue ses projets, propose des engagements respectifs
et irrévocables. Le 15 février, des instructions pressantes sont
adressées à Latour-Maubourg, réitérées en mars et en avril; on lui
expédie des pouvoirs, un projet de traité, des articles secrets. Ce que
l'Empereur attend des Turcs contre la Russie, c'est plus qu'une guerre
ordinaire: c'est une guerre nationale et religieuse, une levée et une
irruption en masse, un appel à toutes les forces et à toutes les
réserves de l'Orient; ce qu'il veut déterminer à sa droite, c'est
l'ébranlement d'un monde. Il espère qu'à sa voix la puissance ottomane
va ressusciter, revenir à l'âge héroïque où les sultans conduisaient
eux-mêmes leurs peuples au combat et jetaient périodiquement l'Asie sur
une partie de l'Europe. Il faut que le sultan Mahmoud s'oblige
formellement à sortir de Constantinople et à prendre le commandement de
ses troupes; il faut que l'étendard du Prophète soit déployé, que cent
mille hommes au moins soient avant le 15 mai jetés sur le Danube.

Le gros de cette masse, après avoir franchi le fleuve et réoccupé les
Principautés, poussera droit devant soi en territoire ennemi, tandis
qu'un corps de quarante mille hommes, composé surtout de cavalerie, se
détachera vers le nord et viendra rejoindre notre armée au centre de la
Russie. Et déjà l'imagination de l'Empereur lui fait apercevoir, au
cours de son expédition, un nuage de cavalerie s'élevant à sa droite et
rasant la steppe, le scintillement des lances illuminant l'horizon,
l'éclat des cimeterres, l'envolée des burnous, et l'avant-garde de
l'Islam se ralliant à lui dans une charge impétueuse. Les spahis, les
Arabes, les agiles cavaliers du désert, ajouteront avantageusement à
l'universalité et à la bigarrure de ses armées; il les emploiera au
service d'avant-postes, à la guerre d'escarmouches. «La cavalerie
ottomane, écrit-on de sa part à Constantinople, pourra utilement
s'opposer aux Cosaques. Sa Majesté fait cas de sa valeur, et l'appel
qu'il lui adresse est un signalé témoignage de sa confiance[404].»

[Note 404: Maret à Latour-Maubourg, 8 avril.]

Au prix d'une coopération ardente et effrénée, Napoléon promet aux Turcs
de leur faire restituer, avec les Principautés, la Crimée, le littoral
de la mer Noire, tout ce qu'ils ont perdu depuis un siècle. Pour les
mieux animer, il écrit à leur sultan, il leur annonce l'envoi d'un
ambassadeur, le général Andréossy, qui leur sera un second Sébastiani.
Il reprend contact avec eux par tous les moyens possibles: dans un
langage de feu, il leur montre l'occasion unique pour venger en une fois
toutes les injures de leur race.

Avec la Suède, la difficulté de s'aboucher était plus grande, puisque
d'âpres dissentiments n'avaient laissé subsister qu'un simulacre de
relations, par l'intermédiaire de chargés d'affaires passifs et muets.
Comme la Suède ne lui revenait pas d'elle-même, Napoléon sentit enfin la
nécessité de provoquer chez Bernadotte un retour et un repentir; il fit
tenter auprès de lui une démarche d'ordre intime. La princesse royale de
Suède, après avoir passé l'été à Plombières, était venue à Paris et
s'était installée au Luxembourg, chez sa soeur Julie, reine d'Espagne. À
plusieurs reprises, lors de ses grandes colères contre la Suède,
Napoléon avait jugé ce séjour inconvenant et fait dire à la princesse de
s'en retourner[405]. Chaque fois, elle s'était obstinée à rester; chaque
fois aussi, sa colère un peu calmée, l'Empereur avait fermé les yeux sur
l'inexécution de ses ordres, indulgent à celle qui lui rappelait un doux
roman de sa jeunesse[406]. En février 1812, la retrouvant à Paris, il
songea à s'en servir. Le duc de Bassano la vit, lui confia un ensemble
de demandes et d'offres: demande à la Suède d'une armée contre la
Russie, offre de la Finlande et d'un subside de douze millions, sous
forme d'un achat de marchandises coloniales[407]. La princesse s'engagea
à transmettre ces propositions et prit à coeur de les faire agréer.

[Note 405: _Corresp._, 18230.]

[Note 406: Voy. Fr. MASSON, _Napoléon et les femmes_, 13-24.]

[Note 407: Archives des affaires étrangères, Suède, 297. Cf. ERNOUF,
337.]

Malheureusement, peu de jours avant cet essai de conciliation, Napoléon
s'était résolu à l'acte le plus propre à en contrarier l'effet.
Lorsqu'il avait entrepris de pousser ses troupes en Allemagne, il avait
appris que les habitants, les autorités de la Poméranie suédoise
pactisaient toujours avec les Anglais et favorisaient leur commerce. Au
moment de nous aventurer si loin, était-il prudent de laisser derrière
nous ce coin de territoire hostile, cet étroit passage, cette poterne
par où nos ennemis pourraient se réintroduire en Allemagne? Cédant à ses
méfiances, cédant aussi à un de ces mouvements d'exaspération qu'il ne
savait plus maîtriser, Napoléon avait voulu se garantir avant tout
contre le mauvais vouloir de la Suède, quitte à lui proposer ensuite
amitié et pardon. Le 19 janvier, il avait donné ordre à Davout d'occuper
la Poméranie aussitôt qu'on serait assuré d'y saisir «une grande
quantité de marchandises coloniales[408]». Davout avait exécuté
sur-le-champ cet ordre à échéance indéterminée et mis la main sur la
province suspecte.

[Note 408: _Corresp._, 18447.]

Cette saisie n'excédait pas nos droits, rigoureusement interprétés. En
1810, la Suède n'avait obtenu la restitution de la Poméranie qu'à la
condition de se fermer hermétiquement aux produits anglais; par la
violation de ses promesses, elle avait aboli les obligations contractées
vis-à-vis d'elle. La confiscation de la Poméranie n'en était pas moins
une mesure impolitique et souverainement regrettable: elle provoqua à
Stockholm un sursaut d'indignation, acheva de nous aliéner les esprits,
fournit à Bernadotte l'occasion de consommer et de publier la défection
déjà résolue au fond de son âme. Pour se détacher avec éclat de la
France, il se fût contenté d'un prétexte; on lui fournissait un motif,
et la raison à faire valoir était trop bonne, l'injure infligée à son
peuple trop flagrante pour qu'il tardât à s'en armer. Avant que le
message de la princesse fût parvenu à Stockholm, on apprenait à Paris
que le gouvernement suédois, en réponse à l'occupation de la Poméranie,
déclarait sa neutralité, ce qui impliquait reprise des rapports
officiels avec l'Angleterre et abandon public du système français. Peu
après, on fut informé qu'un envoyé suédois venait de partir pour
Pétersbourg en mission extraordinaire; l'annonce de la neutralité
n'était qu'un voile à l'abri duquel Bernadotte poussait à terme son
évolution hostile et passait à l'ennemi.

Cette désertion était pour l'Empereur un premier mécompte:
l'affaissement de la Turquie en faisait craindre un second. Les Ottomans
montraient peu d'empressement à nous obéir: depuis qu'à Tilsit
l'Empereur les avait abandonnés et reniés, ils n'avaient plus foi en
lui, et les atermoiements dont sa diplomatie avait usé depuis un an
vis-à-vis d'eux n'étaient pas pour relever leur confiance. D'après les
dépêches de Latour-Maubourg, on craignait que la reprise signalée des
pourparlers avec la Russie, la réouverture d'un congrès à Bucharest,
n'aboutissent à la paix; on n'osait faire partir Andréossy, dans la
crainte qu'il n'arrivât à Constantinople que pour assister à cette
défaite diplomatique. Napoléon recueillait ainsi les fruits d'un système
où il avait prétendu allier les contraires, ménager la Russie jusqu'au
bout tout en se cherchant des points d'appui contre elle. Reconnaissant
que les voies nous avaient été mal préparées à Stockholm et à
Constantinople, il aimait mieux s'en prendre à son ministère qu'à
lui-même: «Ma diplomatie, disait-il, eût dû faire pour moi la moitié de
la campagne, et à peine y a-t-elle songé[409].» Il ne jugeait pas
pourtant le mal irréparable: il espérait encore que les Suédois
reviendraient de leur aveuglement, que nos appels galvaniseraient la
Turquie, que cette puissance pousserait une armée au delà du Danube,
enverrait sa flotte contre la Crimée, pèserait même sur la Perse,
toujours en guerre avec Alexandre, pour la disposer à plus d'activité:
qu'en un mot, tous les peuples qui avaient souffert de l'ambition des
Tsars, sentant leur intérêt et s'armant pour la revanche, viendraient
compléter, depuis le cercle polaire jusqu'à la Caspienne,
l'investissement de la Russie.

[Note 409: _Documents inédits_.]

En attendant, penché sur ses cartes, entouré de rapports, il suivait de
loin la progression de ses armées, dirigeait de Paris leur mouvement
jour par jour, étape par étape: il les voyait arriver sur la Vistule par
grandes ondes successives, s'étendre d'un bout à l'autre des
emplacements désignés. Derrière ce déploiement, il formait une immense
colonne de réserves, dont la tête touchait à l'Oder et dont la base
s'appuyait au centre de la France: entre l'Oder et l'Elbe, un corps ou
plutôt une armée de soixante mille hommes, confiée au duc de Bellune, un
autre corps pour Augereau, un contingent danois, préposé à la garde des
côtes; entre l'Elbe et le Rhin, une seconde masse, composée avec la
conscription de 1812; enfin, dans l'intérieur de l'Empire, outre cent
trente bataillons de dépôt, des cohortes de garde nationale
militairement organisées, un arrière-ban de cent vingt mille hommes
échappés à la conscription et pris à leurs foyers pour un service
régional[410]. En y joignant les trois cent mille Français ou alliés que
l'Empereur conservait en Espagne, les levées supplémentaires qu'il
exigeait des princes allemands et de la Suisse, il arrivait à disposer
de douze cent mille soldats et à mettre en armes une humanité tout
entière.

[Note 410: THIERS, XIII, 433, 452-453.]



IV

Il avait songé d'abord à quitter Paris dans la première quinzaine
d'avril[411]: il se ferait accompagner de l'Impératrice jusqu'à Dresde,
où rendez-vous serait pris avec Leurs Majestés Autrichiennes; après une
courte entrevue, qui resserrerait les liens entre les deux familles
impériales, il arriverait en mai sur la Vistule et s'y tiendrait prêt à
ouvrir la campagne, bien que son désir fût toujours de retarder les
hostilités jusqu'en juin, jusqu'à l'époque où l'épanouissement de la
végétation septentrionale assurerait la subsistance des cent mille
chevaux qui marchaient avec l'armée.

[Note 411: Maret à Otto, 16 mars. Après la signature de l'alliance
avec l'Autriche, la correspondance entre le ministre des relations
extérieures et notre ambassadeur à Vienne prend une activité et une
ampleur qui en font une importante source d'informations.]

À la fin de mars, sans recevoir encore de réponse au message de
l'Élysée, il apprit par voies indirectes que l'empereur Alexandre
annonçait l'intention «de ne faire aucun mouvement hostile jusqu'à ce
que le premier coup de canon eût été tiré sur ses frontières[412]».
L'aspect de la ligne du Niémen où rien ne bougeait, où les troupes
russes restaient inertes et comme figées, confirmait cet avis. Napoléon
en conclut qu'il avait plus de temps devant lui: il résolut de passer à
Dresde deux ou trois semaines, au lieu de quelques jours, d'y réunir un
véritable congrès de souverains où il présiderait l'Europe. En
attendant, il pouvait prolonger son séjour à Paris jusqu'en mai, et
cette faculté lui parut une bonne fortune: un mois lui suffisait à peine
pour en finir avec certaines difficultés d'ordre intérieur qui le
retenaient en arrière.

[Note 412: Maret à Otto, 1er avril.]

À Paris, l'hiver était exceptionnellement animé et brillant. L'Empereur
l'ayant désiré tel, chacun s'était conformé à ce voeu interprété comme
un ordre; chez les dignitaires, c'était une émulation à recevoir: les
fêtes se succédaient, soirées, concerts, bals chez l'archichancelier et
le prince de Neufchâtel, bals masqués chez le comte Marescalchi, bals
dans les ministères et les ambassades[413]. L'imminence des hostilités
ne faisait qu'accroître dans certains milieux cette animation. Chez
l'aristocratie ralliée, chez la jeunesse du faubourg Saint-Germain, la
guerre était populaire: cette brillante élite, entrée depuis peu au
service et commençant à peupler les états-majors, voyait avec plaisir
s'annoncer une campagne qui lui donnerait sa part de gloire, qui lui
permettrait d'égaler les vieux soldats de la Révolution, les héros
plébéiens: ce serait sa guerre à elle: s'y préparant ouvertement, elle
voulait la faire commodément et avec luxe, se commandait de somptueux
équipages qui encombraient les routes d'Allemagne et se figurait
l'expédition de Russie «comme une grande partie de chasse de six
mois[414]». Quel contraste entre cette ardeur et la désolation des
autres classes! Là, c'étaient de plus pesantes angoisses, un
redoublement de maux: la disette déclarée dans plusieurs provinces: à
Paris, le pain rare et hors de prix; en Normandie, des séditions
d'affamés, où le sang avait coulé. Les levées nouvelles suscitaient des
résistances plus marquées, des mutineries, des désordres: dans chacun
des cent vingt départements, des colonnes de gendarmerie mobile
poursuivaient les conscrits réfractaires et faisaient la chasse aux
hommes: de tous les points du territoire, à travers les adulations
officielles, montaient vers l'Empereur le sourd murmure des générations
exténuées et la plainte des mères.

[Note 413: _Mémoires de Pasquier_, I, 516.]

[Note 414: PRADT, _Ambassade dans le grand-duché de Varsovie_, 64.]

Parmi tant de causes de souffrance, la disette le préoccupait surtout.
Il la redoutait, l'ayant vue naguère, au temps de la Révolution, pousser
dans la rue et jeter à la révolte un peuple de désespérés. Pendant les
mois de mars et d'avril, il batailla contre elle à coups de
prescriptions et de décrets, limita enfin d'autorité le prix du blé et
fit sa loi du _maximum_[415]. Quant aux autres maux de la France, il ne
s'aveuglait pas sur leur gravité, mais comptait leur appliquer son
remède habituel, la victoire. Il se disait qu'une guerre heureuse au
Nord serait la fin des guerres, le terme d'un état contre nature,
critique, violent, impossible à soutenir longtemps: qu'elle lui
permettrait, en procurant la paix générale, de laisser respirer la
France et le monde.

[Note 415: Voy. PASQUIER, I, 497-509.]

C'est ainsi qu'il la présentait aux hommes dont il aimait à prendre
l'avis ou du moins à se rallier l'opinion. Devant Cambacérès, qui
produisait timidement quelques objections, il développa tous ses
arguments en faveur de la guerre: la Russie détachée de nous opprimait
tout le système européen: tôt ou tard, elle fondrait sur l'Empire: mieux
valait la prévenir que de l'attendre: mieux valait pour la France et
pour l'Empereur, alors qu'il était en pleine vigueur de corps et d'âme,
en plein bonheur, tenter l'effort décisif et suprême, plutôt que de
s'abandonner aux lâches douceurs d'une paix précaire. Par ces raisons,
il réduisit l'archichancelier au silence, sans emporter sa
conviction[416].

[Note 416: THIERS, XIII, 458-461.]

Avec Caulaincourt, il s'entretenait périodiquement. Le blâme de ce
galant homme qu'il aimait et estimait, cette opposition qui n'intriguait
point et ne se manifestait que devant lui, mais s'exprimait alors avec
une verte franchise, le gênait et le troublait. Sachant apprécier à leur
valeur les forces morales, il n'aimait pas à sentir auprès de lui cette
conscience en révolte: son désir eût été de la ramener non par la
contrainte, mais par la discussion et le raisonnement: c'était à ses
yeux «comme une puissance qu'il aurait eu grand intérêt à
convaincre[417]».

[Note 417: _Documents inédits_.]

Il appelait Caulaincourt, l'invitait à parler, à parler librement, à
produire toutes ses objections, afin de pouvoir les saisir corps à corps
et les réfuter. Si l'autre lui reprochait de ne plus vouloir en Europe
que des vassaux et de tout sacrifier «à sa chère passion,--la guerre»,
il ne se fâchait pas trop, se contentant de tirer l'oreille à
l'audacieux ou de lui donner «une petite tape sur la nuque, quand les
choses lui paraissaient un peu fortes[418]». Il prolongeait ensuite,
nourrissait la dispute, le combat de paroles, toute lutte lui semblant
une occasion de vaincre. Affirmant qu'il ne voulait pas la guerre et ne
désespérait point de l'éviter, il reconnaissait toutefois que des
intérêts essentiels pourraient lui en faire une nécessité. C'étaient
alors de profonds aperçus sur sa politique et son système. On le
méconnaissait, disait-il avec vérité, en lui supposant l'intention de
conquérir pour conquérir, d'ajouter sans cesse de nouveaux territoires à
son empire déjà trop étendu. Toutes les réunions qu'il avait opérées,
toutes ses prises successives, toutes ses guerres n'avaient eu d'autre
but que de réduire l'Angleterre. Il n'avait qu'une ambition, mais
ardente, tenace, invariable, nécessaire: c'était d'obliger les Anglais à
une capitulation qui rétablirait l'indépendance des mers et instituerait
la paix européenne. Pour obtenir cette paix, il ne devait reculer devant
aucune entreprise, si démesurée qu'elle parût: que lui parlait-on de
modération, de sagesse, de «géographie raisonnable»! Était-elle faite
pour lui, la sagesse du vulgaire? À l'extraordinaire situation que le
passé lui avait léguée devaient s'appliquer des moyens sans analogues
dans l'histoire et le régime ordinaire des peuples. Au point où en
étaient les choses, il ne pouvait souffrir qu'aucune puissance favorisât
nos ennemis sous le voile d'une alliance trompeuse ou d'une neutralité
partiale: chacun devait marcher avec lui ou s'attendre à un traitement
de rigueur: malheur à qui refusait de le comprendre et de le suivre!

[Note 418: _Id._]

Il s'expliquait ainsi longuement, intarissablement, dépensant toutes les
forces persuasives de son intelligence, recourant aussi aux moyens de
séduction et de grâce, se faisant enjôleur, captieux, charmant, avec des
ruses et des délicatesses de femme. «Jamais femme, écrivait quelqu'un
qui le connaissait bien, n'eut plus d'art pour faire vouloir, pour faire
consentir à ce qu'elle désirait», et nul succès ne le flattait autant
que ces conquêtes d'âmes. Caulaincourt cependant le laissait dire,
respectueux, mais ferme, et finalement un mot, une phrase hardie,
faisait sentir à Napoléon qu'il n'avait rien gagné sur l'esprit de son
interlocuteur. Celui-ci répétait toujours que «ce qui se préparait
serait un malheur pour la France, un sujet de regret et d'embarras pour
Sa Majesté, et qu'il ne voulait pas avoir à se reprocher d'y avoir
contribué». L'Empereur alors, déçu et dépité, lui tournait le dos, lui
battait froid pendant quelques jours, sans aigreur pourtant et sans
colère; mais la foule servile des courtisans soulignait cette
demi-disgrâce. Les pronostics de Caulaincourt étaient signalés par eux
comme les rêves d'une imagination chagrine: le duc était taxé de tiédeur
et de modérantisme, à la façon de Talleyrand. Dans certains salons, on
représentait des tableaux vivants, où le sage avertisseur figurait sous
les traits d'un automate dont les ressorts étaient mus par la main de
l'«enchanteur boiteux».

Napoléon n'approuvait pas cet optimisme béat, cette confiance frivole.
S'il allait délibérément à la guerre où l'entraînaient les fatalités de
son caractère et de sa destinée, il ne l'envisageait pas moins comme la
plus formidable partie qu'il eût encore risquée: il se montrait grave et
sérieux. Il dit à Savary: «Celui qui m'aurait évité cette guerre
m'aurait rendu un grand service, mais enfin la voilà; il faut s'en
tirer[419].» À Pasquier, qui lui signalait les dangers de la situation
intérieure, il répondit: «C'est une difficulté de plus ajoutée à toutes
celles que je dois rencontrer dans l'entreprise la plus grande, la plus
difficile que j'aie encore tentée: mais il faut bien achever ce qui est
commencé[420].»

[Note 419: _Mémoires de Rovigo_, V, 226.]

[Note 420: _Mémoires de Pasquier_, I, 525.]

Pour dissiper certaines craintes, il promettait de conduire les
opérations avec prudence et lenteur, de ne pas s'aventurer trop vite et
trop loin. Au fond, sur la manière de conduire cette guerre, après qu'il
l'aurait commencée par une soudaine irruption, il n'était pas fixé. Deux
plans se disputaient sa pensée, et il les laissait alternativement
paraître dans son langage. Il comptait fermement trouver la principale
force militaire de la Russie en ligne derrière le Niémen, la disloquer
du premier coup et la saccager. Ce résultat obtenu, que ferait-il si les
Russes prolongeaient leur résistance? Après les avoir refoulés au delà
de la Dwina et du Dnieper, s'arrêterait-il? Se bornerait-il à s'établir
et à hiverner sur les positions conquises, à préparer méthodiquement une
seconde campagne, en se couvrant de la Pologne remise sur pied? Au
contraire, profiterait-il de l'élan imprimé à ses troupes pour les
pousser jusqu'à Moscou, pour atteindre ce coeur de la Russie et y
plonger le fer? Il l'ignorait encore, se déciderait sur les lieux,
selon les circonstances, suivant les vicissitudes de la campagne[421].
Il disait quelquefois avoir adopté le premier plan et se le figurait
peut-être, mais déjà une intime prédilection l'attirait vers le second,
car ce parti éclatant et funeste fascinait son imagination, répondait
mieux à son besoin de frapper vite, de frapper puissamment, et de hâter
par une paix rapidement imposée à la Russie la soumission de
l'Angleterre.

[Note 421: Voy. dans le premier sens ses conversations avec
Metternich à Dresde (_Mémoires de Metternich_, I, 122), avec Cambacérès,
d'après THIERS, XII, 459-460; dans le second sens, ses conversations
avec Narbonne (_Souvenirs contemporains d'histoire et de littérature_,
par VILLEMAIN, 175-176) et avec Pradt (_Histoire de l'ambassade dans le
grand-duché de Varsovie_, 154).]

L'Angleterre cependant, à l'aspect même de la Russie tombée, pourrait ne
pas fléchir tout de suite et prolonger sa résistance. Soit: mais
l'Empereur alors ne trouverait plus d'obstacle à rien; tout lui
deviendrait facile; les voies se rouvriraient d'elles-mêmes aux
extraordinaires projets qu'il avait conçus naguère pour assaillir et
dompter sa rivale. Et parfois, plongeant par la pensée au plus profond
des espaces, dépassant toutes limites, il en venait à regarder par delà
la Russie, à chercher plus loin où poser ses colonnes d'Hercule. Pur
délire d'imagination, rêves d'une ambition démente, dira-t-on, si l'on
mesure cet homme et son temps à la taille ordinaire de l'humanité. Mais
ne s'était-il pas placé lui-même et n'avait-il pas élevé ses Français au
niveau d'entreprises inaccessibles au commun des mortels? Ne les
avait-il pas habitués à vivre et à se mouvoir dans une atmosphère de
merveilles, mis de plain-pied avec le prodigieux et le surnaturel? Et
tous ne s'étonnaient pas lorsqu'il parlait de faire entrer encore une
fois et plus complètement le rêve dans la réalité.

L'écroulement de la puissance russe découvrirait l'Asie et nous rendrait
contact avec elle. À Moscou, Napoléon retrouverait l'Orient, ce monde
qu'il avait touché naguère par un autre bout, et dont l'impression lui
était restée profonde, inoubliable. En Orient, en Asie, il ne
rencontrerait devant lui qu'empires branlants et sociétés en
décomposition: à travers ces ruines, serait-il impossible à l'une de ses
armées d'atteindre ou de menacer les Indes, par l'une ou l'autre des
voies qu'il avait en d'autres temps sondées du regard et marquées?
Établi en Russie, il dominerait et surplomberait la mer Noire, la région
du Danube, l'empire ottoman, avec son prolongement asiatique. Si les
Turcs se refusaient aujourd'hui au rôle prescrit, punirait-il cette
défection en se reportant plus tard contre eux? Pour en finir avec cette
barbarie, descendrait-il de Moscou sur Constantinople? Reprendrait-il
librement les projets de conquête, de partage, de percée à travers
l'Asie, qu'il avait dû en 1808 mesurer d'après les convenances et les
ambitions d'Alexandre[422]? Il n'avait jamais perdu de vue l'Orient
méditerranéen, vers lequel un invincible attrait le ramenait toujours;
en 1811, alors qu'il semblait tout entier détourné vers le Nord, des
voyageurs munis d'instructions lui envoyaient des renseignements
topographiques sur l'Égypte et la Syrie, sur ces positions qu'il lui
faudrait ressaisir s'il voulait se frayer la route directe des
Indes[423]. Pour frapper ou menacer l'Inde anglaise, préférerait-il la
voie que Paul Ier s'était offert jadis à lui tracer? Après avoir vaincu
la Russie et l'avoir enchaînée de nouveau à sa fortune, ferait-il du
Caucase la base d'une expédition extra-européenne? Il disait à Narbonne:
«Aujourd'hui, c'est d'une extrémité de l'Europe qu'il faut reprendre à
revers l'Asie, pour atteindre l'Angleterre. Vous savez la mission du
général Gardane et celle de Jaubert en Perse: rien de considérable n'en
est apparu, mais j'ai la carte et l'état des populations à traverser,
pour aller d'Érivan et de Tiflis jusqu'aux possessions anglaises dans
l'Inde. C'est une campagne peut-être moins rude que celle qui nous
attend sous trois mois. Supposez Moscou pris, la Russie abattue, le Tsar
réconcilié ou mort de quelque complot de palais, peut-être un trône
nouveau et dépendant (la Pologne), et dites-moi si pour une grande armée
de Français et d'auxiliaires partis de Tiflis, il n'y a pas d'accès
possible jusqu'au Gange, qu'il suffit de toucher d'une épée française
pour faire tomber dans toute l'Inde cet échafaudage de grandeur
mercantile[424].»

[Note 422: Voyez à ce sujet le curieux entretien que le prince
Eugène eut pendant le congrès de Vienne avec la comtesse Edling, et que
celle-ci rapporte dans ses _Mémoires_, 175-176.]

[Note 423: Archives nationales, AF, IV, 1687. Cf. _Corresp._,
17037-38, 17191.]

[Note 424: _Souvenirs contemporains d'histoire et de littérature_,
175-176.]

Qu'aucun de ces projets ait pris en lui forme arrêtée et précise, c'est
ce que l'on ne saurait admettre. Pratiquement, toutes ses volontés se
tendaient et se concentraient vers un but unique: entrer en Russie et y
faire la loi. Nul doute néanmoins que ces conceptions vertigineuses ne
l'aient hanté: ses confidences réitérées, les échos de son entourage,
son tempérament même et ses habitudes d'esprit en font foi; il était
dans sa nature d'envisager toujours, à travers l'entreprise en cours, un
mystérieux au delà, d'infinies perspectives; il ne se reposait de
l'action que dans le rêve. Cependant, pour donner à l'expédition de
Russie un couronnement digne d'elle, à défaut d'un coup de force, un
coup de théâtre suffirait peut-être. Suivant quelques témoignages,
Napoléon réservait à l'avenir d'extraordinaires surprises de mise en
scène et, dès à présent, en disposait les accessoires. Dans la longue
file de voitures qui composaient son équipage personnel et
s'acheminaient vers l'Allemagne, après les deux cents chevaux de main et
les quarante mulets de bât, parmi les vingt calèches ou berlines et les
soixante-dix caissons attelés de huit chevaux[425], un mystérieux
fourgon aurait pris rang: là, invisibles aux regards, eussent reposé les
ornements impériaux, la pourpre semée d'abeilles, la couronne et le
globe, le sceptre et l'épée. En quel lieu, en quelle scène de théâtral
triomphe Napoléon se fût-il proposé de faire apparaître et figurer ces
insignes? Voulait-il, dans une cérémonie grandiose, décerner la couronne
de Pologne à l'un de ses proches, qui la tiendrait de lui en fief, et
après avoir soumis le Midi et le centre du continent, recevoir
solennellement l'hommage du Nord? Voulait-il prendre enfin le titre dont
ses soldats l'avaient salué plusieurs fois dans l'exaltation de la
victoire, chercher au seuil de l'Orient la couronne de Charlemagne et
faire surgir sur le Kremlin de Moscou, dans le décor des basiliques
byzantines et des fantasques architectures, sur les degrés de
l'_Escalier rouge_ d'où les Tsars se montraient au peuple, un empereur
d'Occident, un empereur romain? Autant de suppositions que nul aveu de
sa part ne permet de vérifier; le fait même dont on s'autorise pour lui
prêter ces desseins n'est point établi[426]. C'était toutefois une
croyance répandue que, dans le secret de son imagination, l'entreprise
commençante devait aboutir pour lui à une consécration suprême, à un
investissement nouveau qui l'élèverait sans conteste au-dessus des chefs
de l'humanité et ferait apparaître à l'Europe du haut de la Russie
conquise, dans le grandissement d'une lointaine et magique apothéose,
l'Empereur divinisé.

[Note 425: Baron DENNIÉE, _Itinéraire de l'empereur Napoléon pendant
la campagne de 1812_, p. 15.]

[Note 426: Sur ce point obscur et mystérieux, voy. la note portée à
l'Appendice, sous le chiffre II.]



CHAPITRE X

ALEXANDRE ET BERNADOTTE.


Impassibilité d'Alexandre pendant nos premières marches.--Nos ennemis
craignent de sa part une défaillance.--Ils désirent un secours.--Arrivée
à Pétersbourg d'un envoyé extraordinaire de Suède.--Bernadotte veut se
faire l'artisan de la rupture définitive et le promoteur d'une dernière
coalition.--Son plan d'opérations diplomatiques et militaires; son
arrière-pensée.--Le comte de Loewenhielm.--Demande de la
Norvège.--Scrupules passagers d'Alexandre: sa conscience
capitule.--Envoi de Suchtelen en Suède.--Négociation en partie
double.--Défiance réciproque.--La politique de l'Empereur; la politique
du chancelier.--Arrivée du message de l'Élysée.--Agitation mondaine:
lutte des partis.--Alexandre demeure inébranlable, mais il se sert des
propositions françaises auprès de Loewenhielm pour l'amener à réduire
ses exigences.--Bernadotte joue pareillement auprès de Suchtelen des
offres transmises par la princesse royale.--Bizarre incident.--Les deux
traités.--Duel de générosité.--L'accord conclu.--Alexandre fait sa
réponse aux propositions françaises et signifie ses
exigences.--Ultimatum du 8 avril.--Sommation d'évacuer la Prusse et les
pays situés au delà de l'Elbe avant tout accord sur le fond du litige:
ce qu'offre la Russie en échange.--Conciliation impossible.--Efforts de
nos ennemis pour se débarrasser de Spéranski.--Causes profondes et
motifs déterminants de sa disgrâce.--La soirée et la nuit du 17 mars;
l'exil.--Alexandre se livre complètement à l'émigration
européenne.--Ardeur furieuse de nos adversaires.--Toujours
Armfeldt.--Opérations de Bernadotte.--Les soirées au palais royal de
Stockholm.--Bernadotte presse Alexandre d'entamer les
hostilités.--Départ d'Alexandre pour Wilna; sa dernière entrevue avec
Lauriston.--Il incline encore une fois à pousser ses troupes en avant;
incident fortuit qui le ramène et le fixe au système de l'absolue
défensive.--La fatalité pèse déjà sur l'Empereur.



I

«Il ne faut pas se tromper soi-même, disait Alexandre en apprenant la
marche de nos troupes en Allemagne: je serai probablement dans un mois
ou six semaines en guerre ouverte avec la France[427].» Et sans
forfanterie ni violence de langage, il attendait le choc, sérieux,
triste parfois, mais impassible et calme, doucement intraitable. Malgré
cette attitude, nos adversaires, qui l'entouraient et le surveillaient à
toute heure, redoutaient l'instant où les préparatifs militaires de la
France apparaîtraient dans leur monstrueux développement; que se
passerait-il alors dans l'âme d'Alexandre? À l'aspect de tant d'armées
et de peuples unis contre lui, au bruit de l'Europe en marche, venant
contre ses frontières, ne céderait-il pas à un accès de découragement
pareil à celui qui l'avait jeté une première fois dans les bras de
Bonaparte? N'allait-il pas s'humilier, capituler, renouveler le scandale
de Tilsit, dont le souvenir hantait nos ennemis? Ce qui ajoutait à leurs
craintes, c'était de retrouver auprès d'Alexandre un représentant
autorisé des idées de paix et de conciliation. Roumiantsof était
toujours là, se refusant à désespérer d'un rapprochement. Dans les
milieux aristocratiques et mondains, l'opinion ne s'était pas
définitivement affermie et se cherchait un guide. Chez beaucoup de
Russes, la haine qu'inspirait Napoléon s'était transformée en une sorte
de superstitieux effroi et d'horreur sacrée: ils se demandaient si cet
être «apocalyptique» n'était point de ceux contre lesquels il est
interdit à l'homme de lutter. Puis, le système inauguré en 1807, quelque
opposé qu'il fût au sentiment public, n'avait pu subsister plusieurs
années sans se rattacher des intérêts, des ambitions, des espérances; un
groupe de ralliés, très lent à se constituer, s'était formé pourtant
autour de notre ambassade et suivait ses impulsions. Les partisans de la
guerre ne se jugeaient pas entièrement maîtres du terrain et désiraient
un secours.

[Note 427: Dépêche du comte de Loewenhielm, 21 février 1812.
Archives de Stockholm.]

Ce renfort arriva sous la forme de l'envoyé suédois dont le départ avait
été signalé en France. Le 18 février, l'aide de camp général comte de
Loewenhielm se présentait à Pétersbourg, apportant des lettres écrites à
l'empereur par le roi Charles XIII[428] et le prince royal de Suède.
Bernadotte, levant hardiment le drapeau de la révolte contre
l'omnipotence napoléonienne, venait au Tsar; il voulait être sa force et
son secours, son principal lieutenant, son conseiller, et lui soumettait
un vaste plan d'opérations diplomatiques et guerrières.

[Note 428: Charles XIII avait repris pour la forme l'exercice de la
souveraineté.]

Avant tout, il demandait qu'un envoyé russe partît sur-le-champ pour
Stockholm, avec mission de signer un pacte offensif et défensif. Offrant
ainsi au Tsar l'alliance de la Suède, il se faisait fort de lui en
amener d'autres, de partager l'Europe, de ravir au conquérant une partie
de ses auxiliaires présumés et d'égaliser tout au moins les chances de
la lutte. Le traité russo-suédois servirait de point de départ à une
ligue destinée à tenir en échec celle que Napoléon était en train de
former, à une contre-coalition. D'abord, Bernadotte se disait prêt à
servir de trait d'union entre la Russie et l'Angleterre. En même temps,
sa diplomatie se mettrait en campagne à Constantinople. Depuis le siècle
dernier, les Turcs reconnaissaient entre leur empire et la Suède un
parallélisme d'intérêts qui les rendait spécialement accessibles aux
conseils de cette puissance. Profitant de cet avantage, le représentant
suédois auprès de la Porte s'emploierait à ménager la paix et même une
alliance entre Ottomans et Russes. Par cet accord, on enserrerait toute
la partie sud-orientale de la monarchie autrichienne, dont les liaisons
avec Napoléon étaient encore inconnues: on tiendrait et on briderait
l'Autriche, en la menaçant d'une diversion sur ses frontières
méridionales. Tandis que le sud-est du continent se trouverait ainsi
retourné contre nous ou au moins immobilisé, tandis que dans le Nord les
troupes du Tsar soutiendraient l'attaque des Français et même la
devanceraient, évitant toutefois une action générale et se bornant à
user l'ennemi, Bernadotte se chargerait de fondre en Allemagne sur nos
lignes de communication, de prendre la Grande Armée à revers et de
dégager la Russie. Il lui suffirait de quatre-vingt à cent vingt mille
soldats aguerris pour opérer cette descente. En Allemagne, les peuples
du littoral semblaient particulièrement las de souffrir: plus loin, la
Prusse n'attendait qu'une main secourable pour briser sa chaîne: à la
vue de Bernadotte, tous les opprimés viendraient à lui et imiteraient
sa défection: «Le Roi, disait l'instruction remise à Loewenhielm, espère
que cet honorable exemple donné au monde réveillera enfin tant de
courages qui sont assoupis et qui n'attendent que le moment du réveil
pour développer l'énergie dont ils sont capables[429].»

[Note 429: Instruction secrète et particulière pour le comte de
Loewenhielm, 4 février 1812. Archives de Stockholm.]

L'exécution de ce plan demeurait subordonnée toutefois à une condition
essentielle, sur laquelle Bernadotte ne pouvait fléchir ni transiger,
car elle renfermait le secret et l'espoir invariable de sa politique; il
fallait que le Tsar garantît préalablement aux Suédois l'acquisition de
la Norvège. Même, ce ne serait pas assez que les Suédois reçussent
licence expresse de s'approprier cette province; il était indispensable
qu'Alexandre les aidât matériellement à s'en emparer, qu'il leur prêtât
main-forte. Bernadotte reliait habilement ce concours à la diversion
projetée en Allemagne. Voici, d'après lui, comment on devait procéder.
Dès que Français et Russes seraient aux prises, Alexandre détacherait de
ses troupes quinze à vingt-cinq mille hommes et les ferait passer en
Suède; là, ils se réuniraient à trente-cinq ou quarante mille Suédois, à
un contingent britannique. Subitement, cette masse tomberait de tout son
poids sur le Danemark, envahirait l'île de Seeland, bloquerait
Copenhague. Par la menace et au besoin par la violence, le roi Frédéric
VI serait contraint de livrer la Norvège; il serait du même coup détaché
de l'alliance napoléonienne, enrôlé de force dans la ligue
antifrançaise, et c'est en prenant ses États pour point de départ que
Bernadotte se porterait à volonté vers l'Elbe ou l'Oder, déboucherait
sur les derrières de la Grande Armée[430].

[Note 430: Instruction secrète et particulière du comte de
Loewenhielm.]

Au fond, était-il intimement résolu à exécuter cette dernière partie de
son plan? Nanti de la Norvège, irait-il risquer une pointe aventureuse
en Allemagne, entamer contre Napoléon une lutte directe et se rendre
tout retour impossible? On peut croire, d'après certains indices, qu'il
entendait se servir des Russes plutôt que les servir sans réserve. Dans
l'acquisition de la Norvège, il voyait moins un moyen de se mêler dès le
début et matériellement à la guerre que de s'en désintéresser tout
d'abord et de n'y intervenir qu'à coup sûr. Réfugiée désormais et
fortement établie dans la péninsule Scandinave, sans autre point de
contact avec l'Europe continentale que les déserts de Laponie, la Suède
se trouverait à peu près hors d'atteinte: protégée par les flottes de
l'Angleterre, elle participerait à son invulnérabilité: elle pourrait
attendre commodément le résultat du duel franco-russe et se faire
respecter du vainqueur, quel qu'il fût. Seulement, pour que l'empereur
Alexandre se prêtât à ce dessein, il ne fallait rien moins que de lui
faire espérer un ensemble de mirifiques avantages. Ces promesses
auraient en outre pour effet de le disposer plus sûrement à la guerre,
de le rendre sourd aux derniers appels de Napoléon; elles
précipiteraient le désordre général dont Bernadotte avait besoin pour
pêcher en eau trouble et saisir sa proie. La rupture définitive entre la
France et la Russie était indispensable au succès de son plan, et c'est
pourquoi il comptait s'en faire l'artisan le plus actif. Sur cette
intention perturbatrice, certaines paroles du chancelier de cour
Wetterstedt, son confident, ne laissent aucun doute: «Dans l'état actuel
des choses, disait Wetterstedt au conseil des ministres, le plus grand
malheur qui pût frapper la Suède ne serait pas de voir éclater la
guerre, mais de trouver chez nos voisins une obéissance continue aux
ordres de la France. Je répète encore une fois que, quelle que soit la
résolution qu'on ait à prendre, on ne doit compter sur la coopération de
la Russie qu'après que la guerre aura éclaté entre cette puissance et la
France[431].» Le comte de Loewenhielm, d'après ses instructions écrites
et verbales, définissait ainsi le double objet de sa mission en Russie:
«l'acquisition de la Norvège et l'éloignement d'un rapprochement
inattendu avec la France[432].»

[Note 431: _Souvenirs du comte Gustave de Wetterstedt_, publiés par
M. H.-L. FORSELL, dans le _Recueil des actes de l'Académie de Stockholm_,
1886.]

[Note 432: Dépêche du 23 mars 1812. La _Correspondance de
Loewenhielm_, conservée à Stockholm, est un des documents les plus
curieux de cette époque: nous en avons dû la communication à M. Odhner,
le savant directeur des archives du royaume, grâce à l'obligeante
entremise de M. R. Millet, alors ministre de France en Suède.]

Il se mit immédiatement à l'oeuvre. C'était un habile homme, souple à la
fois et résolu, sachant, suivant les cas, affecter une franchise et une
rondeur toutes militaires ou aller à son but par de sinueux détours. Une
absence totale de scrupules le rendait particulièrement apte à la
mission de haute immoralité qu'il avait à remplir, puisqu'il devait
décider Alexandre à dépouiller un État faible, inoffensif, ami et client
traditionnel de sa maison. Loewenhielm se doutait bien qu'il aurait à
combattre quelques résistances, à triompher de certaines pudeurs; mais
sa pratique des cours lui avait appris que la conscience des souverains
résiste rarement à qui sait l'acheter d'un bon prix: d'ailleurs, un
maître en fait de corruption et d'intrigues, Armfeldt, lui avait préparé
les voies[433].

[Note 433: Dépêche de Loewenhielm, 22 février 1812.]

Admis en présence du monarque, Loewenhielm crut devoir user d'abord de
quelques formules préparatoires, de quelques circonlocutions; il
expliqua comment la Suède avait besoin de se refaire une existence
stable par une augmentation de forces et de territoire. Alexandre le
voyait venir et voulut brusquer ses aveux: il lui dit d'un ton
engageant: «Parlez-moi avec franchise. Mes sentiments doivent vous être
connus.--Sire, répondit l'agent suédois, un soldat sait mal s'entendre
aux détours de la diplomatie. Je n'ai que ma franchise et mon zèle pour
le bien de ma patrie, qui désormais marchera de pair avec les intérêts
de votre empire.--Eh bien, tranchez le mot.--Sire, c'est donc la Norvège
qui fait l'objet des vues dont le Roi ne peut se départir sans oublier
le premier devoir de tout gouvernement, celui d'assurer l'indépendance
et la sûreté de l'État[434]...»

[Note 434: Dépêche du 21 février 1812.]

«--Je verrai toujours avec plaisir ce qui fait le bonheur de la Suède»,
dit l'Empereur, se bornant pour le moment à cette vague approbation.
Même, lorsqu'on lui parla de porter ses armes contre le Danemark, il fit
des réserves; son esprit paraissait dans le trouble, sa conscience à la
torture: son agitation se trahissait par «des allées et venues[435]».
Sans trop insister pour cette fois, Loewenhielm détailla tous les
avantages d'une coopération de la Suède contre la France, et ce qui lui
fit plaisir, ce fut de constater que l'idée de la guerre semblait ancrée
à fond dans l'esprit de son interlocuteur. En cette disposition
belliqueuse, Alexandre devait mieux sentir le prix de l'alliance avec
Bernadotte et finirait par en subir les conditions.

[Note 435: Dépêche du 21 février 1812.]

En effet, les jours suivants, Loewenhielm reconnut, à divers indices,
que ses paroles tentatrices avaient porté. Il sut que l'Empereur s'était
exprimé sur son compte dans les termes les plus gracieux; les familiers
du palais lui témoignaient un empressement sans bornes, et nul présage
n'était plus encourageant que «la politesse et les prévenances de ces
messieurs, qui sont autant de thermomètres ambulants de la faveur[436]».
Le 23 février, Loewenhielm fut averti officiellement que Sa Majesté
adhérait en principe aux conditions posées: l'ancien ministre de Russie
en Suède, le général baron de Suchtelen, allait se rendre incessamment à
Stockholm, pour négocier et signer le traité.

[Note 436: _Id._]

Cette marche, quoique conforme aux désirs primitivement exprimés par la
cour de Suède, ne répondait guère à ceux de Loewenhielm. Ayant si
heureusement amorcé la négociation, il tenait à en accaparer l'honneur
jusqu'au bout et à la terminer de sa main. Puis, il craignait la lenteur
de Suchtelen, son manque d'entrain; c'était un vieillard d'allures
pesantes, timide en affaires, nullement expéditif, un savant et un
«antiquaire» égaré dans la politique: entre ses mains, la conclusion ne
pouvait que languir[437]. Or, Loewenhielm sentait le besoin de battre le
fer pendant qu'il était chaud et de ne pas laisser se refroidir les
dispositions d'Alexandre. Il prit sur lui de rester à Pétersbourg, se
fit envoyer des pouvoirs et offrit aux Russes d'ajuster avec eux les
termes de l'arrangement, sans préjudice des efforts que se donnerait
Suchtelen pour arriver aux mêmes fins. Le Tsar agréa cette négociation
en partie double; ce fut alors entre les deux plénipotentiaires, dont
l'un agissait à Pétersbourg, l'autre à Stockholm, une lutte de vitesse:
mais Loewenhielm avait pris l'avance et entendait la garder.

[Note 437: Dépêches des 24 et 25 février.]

Il se heurtait pourtant à certaines difficultés. La plus sérieuse
provenait d'une suspicion mutuelle chez les deux contractants. C'est le
châtiment des complices qui s'associent pour une oeuvre douteuse que de
ne pouvoir s'accorder une pleine confiance, fortifiée d'estime:
s'entendant pour molester autrui, ils craignent toujours d'être
eux-mêmes dupes de leur partenaire. En apparence, il n'était témoignage
d'attachement et de tendre amitié que ne se rendissent Alexandre et
Bernadotte. Lorsqu'ils parlaient l'un de l'autre devant leurs envoyés
respectifs, les épithètes de «noble, généreux, magnanime», revenaient à
tout propos dans leur bouche. Charles-Jean vantait la belle loyauté de
l'empereur russe, sa franchise chevaleresque, les mâles résolutions qui
allaient faire de lui le sauveur de l'Europe; que ne donnerait-il pour
voir de près l'objet de sa vénération? Une entrevue comblerait ses
voeux. Sans s'engager prématurément à cette rencontre, Alexandre
s'attendrissait devant un portrait de Bernadotte que lui avait remis
Loewenhielm et le fixait avec ravissement, en attendant qu'il pût
contempler l'original[438]. Cependant, au travers de leurs effusions,
tous deux s'observaient en dessous et du coin de l'oeil avec une secrète
appréhension. Alexandre craignait toujours que l'ancien maréchal ne se
laissât ramener à Napoléon par un rappel de patriotisme et d'honneur ou
simplement par l'appât d'une surenchère. Bernadotte se souvenait
qu'Alexandre avait été l'allié et l'ami de Napoléon: c'était l'homme des
variations inattendues, des brusques revirements; n'allait-il point, à
la veille même de la guerre, s'accommoder avec l'Empereur aux dépens de
ses voisins? Et Bernadotte se voyait déjà renié, prestement sacrifié:
tout autant que le Tsar, il craignait de payer les frais d'une
réconciliation _in extremis_. Chacun d'eux cherchait donc à s'emparer de
l'autre, à le tenir le plus tôt et le plus solidement possible, mais
hésitait à se livrer soi-même; ce double sentiment leur inspirait à la
fois l'impatience et la peur de conclure, accélérait tour à tour et
ralentissait la négociation.

[Note 438: Dépêche de Loewenhielm, 25 février.]

Alexandre consentait bien à procurer aux Suédois la Norvège; il désirait
toutefois que cette conquête suivît et rémunérât leur descente en
Allemagne au lieu de la précéder, qu'elle fût la récompense et non la
condition de leurs services. De son côté, Bernadotte tenait
essentiellement à se faire payer d'avance, et Loewenhielm dût se montrer
inflexible sur le principe qu'il avait posé, celui d'une coopération
préalable des Russes à l'entreprise contre Copenhague. Alexandre en
passa finalement par cette exigence; il promit d'agir contre le
Danemark, mais encore voulait-il y mettre quelques formes. Au lieu
d'entrer inopinément chez le roi Frédéric et de lui soustraire une
province par brusque effraction, ne pourrait-on lui adresser un avis
préalable, essayer du raisonnement et de la douceur, persuader à
l'infortuné souverain de se laisser dépouiller pour le bien de la cause
générale et le salut de l'Europe? On lui garantirait un dédommagement en
Allemagne, dès que ce pays serait délivré du joug, et Alexandre montrait
sur la carte les États qu'il destinait à la consolation du Danemark,
l'Oldenbourg entre autres, «qu'il sacrifierait volontiers malgré la
parenté[439]»; quelle révélation dans ce mot, et combien Napoléon
avait-il raison de ne voir qu'un prétexte dans le zèle obstiné
d'Alexandre pour la cause de son oncle!

[Note 439: Dépêches de Loewenhielm du 24 février et du 3 mars 1812.]

Force fut à Loewenhielm de prendre en considération les scrupules du
Tsar et d'accéder à la marche proposée; il s'en excusa auprès de son
gouvernement en termes d'un hautain scepticisme. Il regrettait toutes
ces pruderies, disait-il, mais une sorte d'hommage platonique au droit
et à la justice était une formalité dont les souverains n'avaient pas
encore su s'affranchir: «Quelque peu que les principes de la justice
soient en général admis dans les stipulations des puissances, les
souverains ont toujours cherché à en colorer leurs vues, et il n'y a que
l'empereur des Français dont la bonne foi plus audacieuse se soit mise
au-dessus de cet usage[440].»

[Note 440: Dépêche du 3 mars.]

Il y avait une autre cause de lenteur: c'était l'opposition sournoise de
Roumiantsof à l'accord en préparation avec la Suède, au pacte qui
exclurait toute possibilité de rapprochement avec la France. Le
chancelier cajolait l'envoyé suédois, se disait pleinement guéri de ses
illusions, rallié de coeur au système actuel de son souverain, aussi
ennemi que lui de Napoléon et de la paix; mais Loewenhielm ne se méfiait
pas moins de «ce nouveau converti, à chaque pas près d'être
relaps[441]». Même, il reconnut bientôt que la ferveur de fraîche date
dont Roumiantsof faisait étalage n'était rien moins que sincère, et que
ce ministre suivait toujours en secret son ancienne religion politique.
Désigné par ses fonctions pour discuter officiellement les termes du
traité, Roumiantsof soulevait des objections à chaque article et
trouvait moyen de répondre à toute réquisition par quelque phrase vague
et «très entortillée[442]». Heureusement pour Bernadotte, l'aide de camp
diplomate avait su se ménager des accès familiers auprès de l'Empereur,
le droit de s'adresser à lui directement, et chacun de ces recours
aboutissait pour l'épineuse affaire à un pas de plus en avant[443].
Alexandre Ier, voyant nos armées couvrir l'Allemagne, voyant nos
colonnes avancer toujours, dépasser l'Elbe, puis l'Oder, et s'allonger
jusqu'à proximité de la Vistule, sentait mieux l'urgence d'un secours,
le besoin de saisir la main qu'on lui tendait, de prendre Bernadotte
pour guide et pour «boussole» dans la tourmente[444]. Il stimulait,
aiguillonnait son vieux ministre, multipliait les ordres «précis et
clairs[445]», si bien que vers le milieu de mars la négociation parvint
à maturité.

[Note 441: Dépêche du 24 février.]

[Note 442: _Id._]

[Note 443: _Id._]

[Note 444: Dépêche de Loewenhielm du 11 mars.]

[Note 445: Dépêche de Loewenhielm du 11 mars.]

Ce fut à ce moment qu'arrivèrent les propositions formulées par Napoléon
le 25 février et dont Tchernitchef était porteur. Cet envoi fit
sensation et émut fortement Loewenhielm, qui y vit pour la constance
d'Alexandre l'épreuve décisive. Sans doute, le versatile souverain
semblait s'être fait une âme nouvelle, toute d'énergie et de fermeté.
Néanmoins, le message confié à Tchernitchef pouvait faire renaître en
lui la tentation de traiter: ses résolutions tiendraient-elles devant
une offre positive, assez modérée dans la forme, présentée par son
adversaire sur la pointe de l'épée et appuyée par la marche en Allemagne
de quatre cent mille hommes?

Alexandre commença par communiquer à Loewenhielm, en témoignage de
confiance, les propositions françaises; il lui fit lire, avec des
annotations de sa main, le copieux rapport où Tchernitchef avait
reproduit textuellement la conversation de l'Élysée; il ajouta, en
matière de commentaire, une profession d'incrédulité à l'égard des
sentiments exprimés par Bonaparte: «Je considère tout cela, dit-il fort
justement, comme des efforts pour gagner du temps parce qu'on n'est pas
encore prêt, mais je ne me laisserai pas tromper[446].»

[Note 446: Dépêche de Loewenhielm du 25 mars.]

Si précieuses qu'elles fussent, ces paroles n'eurent pas le don de
rassurer entièrement Loewenhielm. Il croyait à la faiblesse des hommes
en général et à celle d'Alexandre en particulier; les antécédents de ce
prince lui faisaient peur. Puis il n'ignorait pas que les partisans de
la paix, profitant de la circonstance, se remettaient en mouvement. Dans
divers cercles, dans plusieurs salons, la fermentation était extrême: on
cherchait tous les moyens d'arriver à l'Empereur et de le circonvenir;
des femmes aimables se dévouaient à cette oeuvre, se mettaient en frais
de séduction auprès du galant monarque et tâchaient de l'amollir.
«L'Empereur, écrivait Loewenhielm avec angoisse, est assiégé de toutes
parts[447].» Lauriston, souriant et calme, annonçant imperturbablement
la paix, dirigeait discrètement les travaux d'approche; le comte de
Bray, ministre de Bavière, s'était institué son premier auxiliaire et
son aide de camp: l'appui plus ou moins déguisé de Roumiantsof leur
ménageait des intelligences dans la place, et chaque jour les
assaillants devenaient plus hardis, leurs efforts plus pressants.

[Note 447: Dépêche du 5 avril.]

Observant cette crise et «la position volcanique de l'empire»,
Loewenhielm crut devoir réveiller le zèle du parti belliqueux et
soulever «toute la partie bien pensante du public[448]». Sans souci de
son caractère diplomatique, il se jeta à corps perdu dans la mêlée des
intrigues; il n'hésita pas à prendre pour associés Armfeldt et sa bande,
les éternels fauteurs de troubles. En agissant ainsi, écrivait-il à son
roi, il ne faisait que se conformer aux usages et aux moeurs politiques
de la Russie: «Dans un pays livré comme celui-ci à l'intrigue et où le
champ est aussi vaste que les désirs ambitieux de ceux qui sont en
scène, il est difficile de remplir sa tâche sans suivre les affaires
dans leur marche la plus tortueuse, et si j'osais me livrer à un
proverbe populaire, je dirais qu'ici plus qu'ailleurs on est forcé de
hurler avec les loups[449].» Conformément à ce principe, l'envoyé de
Bernadotte se fit le moteur et le lien de toutes les menées
antifrançaises, «le principal ouvrier du parti de la guerre[450]».

[Note 448: Dépêches du 20 février et du 3 mars.]

[Note 449: Dépêche du 23 mars.]

[Note 450: _Id._]

Les instances de ce parti s'adressaient à un prince beaucoup moins
vacillant qu'on ne le supposait; elles prêchaient un converti. Alexandre
ne se bornait pas à repousser l'idée d'un acquiescement pur et simple
aux volontés de l'Empereur; depuis longtemps, on l'a vu, il n'admettait
plus de transaction. Si Napoléon voulait tout obtenir, Alexandre était
intimement résolu--il en avait fait plusieurs fois l'aveu--à ne rien
Accorder.

Seulement, avec son habituelle finesse, il comprit le parti qu'il
pourrait tirer des propositions françaises pour s'assurer à meilleur
compte l'alliance de la Suède. Tout en réitérant devant Loewenhielm ses
protestations d'énergie, il lui glissa qu'il différerait quelques jours
de répondre au message. «On veut, lui dit-il d'un ton dégagé, me hâter
de répondre à la lettre de Napoléon, mais je n'en suis pas si pressé et
je crois qu'il n'y a pas de mal à le faire attendre[451].» Ce retard
suffisait à entretenir dans l'esprit de Loewenhielm une inquiétude
utile: tant que le refus n'aurait pas été officiellement signifié, le
Tsar pouvait se raviser, fléchir et succomber. La menace d'un
accommodement avec la France demeurait suspendue sur la tête de
Loewenhielm et le déterminerait sans doute à baisser ses prétentions.

En effet, le Suédois n'eut plus qu'une pensée: hâter la signature. Il
céda sur plusieurs points assez importants, qui restaient en litige, et
le 28 mars on tombait d'accord. On s'occupait à polir la rédaction des
articles, lorsque Roumiantsof rentra fort inopportunément en scène, armé
d'une observation imprévue. Un devoir de convenance, disait-il, exigeait
que l'instrument préparé fût envoyé à Stockholm et signé dans cette
ville par Suchtelen, désigné primitivement à cet effet; c'était pour le
chancelier un moyen de gagner quelques jours, et ce retard pouvait tout
compromettre. Quelle déception amère, quelle mésaventure pour
Loewenhielm, qui avait cru tenir son traité et voyait se rouvrir devant
lui d'inquiétantes perspectives[452]!

Dans cette passe dangereuse, il paya d'audace: il connaissait le chemin
qui menait au cabinet de l'Empereur et le prit dès le lendemain. Aux
premiers mots du prince, ses appréhensions s'évanouirent: «Du moment,
lui dit Alexandre, que vous avez les pleins pouvoirs nécessaires pour
conclure et signer, je signerai ici; personne n'est plus jaloux que moi
de terminer notre alliance[453].» Et il laissa entendre que l'expédient
dilatoire imaginé par le chancelier n'était nullement de son goût. Il
affecta toutefois, avec un tact parfait, de ne pas mettre en doute le
bon vouloir de son ministre. Si Roumiantsof soulevait des difficultés de
protocole, c'était chez lui pur formalisme et habitude de carrière: «Que
voulez-vous? Il a ses vieilles formes diplomatiques, qui m'ennuient
souvent. On reste toujours ce qu'on est. Un cordonnier reste cordonnier;
un diplomate, diplomate. Mais nous sommes militaires et nous aimons à
aller vite et loyalement en besogne.» Loewenhielm s'en fut sur-le-champ
porter à Roumiantsof, avec le plus profond respect, l'expression de la
volonté souveraine. «L'Empereur est bien le maître», dit le ministre
d'un ton vexé; mais il se ressaisit aussitôt, reprit son masque officiel
et, faisant à mauvaise fortune bon visage, se répandit en assurances sur
son «désir à lui de terminer avec toute la diligence possible». Le 5
avril, le traité était mis au point et signé.

[Note 451: Dépêche du 25 mars.]

[Note 452: Dépêche du 28 mars.]

[Note 453: _Id._]

Loewenhielm s'applaudissait de ce dénouement et se croyait au bout de
ses tracas: il avait compté sans un incident bizarre qui allait encore
une fois tout remettre en question. Tandis qu'il se précipitait à son
but, le vieux Suchtelen, arrivé à Stockholm et gracieusement accueilli
par le prince royal, s'était piqué au jeu; il avait rompu avec ses
habitudes de lenteur et déployé une activité inattendue. Il était
parvenu de son côté à mettre rapidement sur pied un traité et l'avait
signé le 9 avril, presque au moment où Loewenhielm parachevait le sien,
à quatre jours d'intervalle. Dans leur ardeur à se saisir et leur
crainte de se manquer, Alexandre et Bernadotte s'étaient enlacés d'un
double lien. Mais cette surabondance d'engagements n'allait-elle pas
nuire? Le texte des deux traités n'était pas identique, et ce qu'il y
avait de plus étrange dans cette disparité, c'était que l'accord passé à
Stockholm par l'envoyé russe d'après les pleins pouvoirs et les
instructions de son maître, était beaucoup moins favorable à la Russie
que l'acte conclu à Pétersbourg par l'envoyé extraordinaire de Suède.
Tandis que le premier obligeait le Tsar à payer l'entretien et le
transport des divisions russes destinées à opérer contre Copenhague, le
second laissait ces débours à la charge de la Suède.

Si surprenante que paraisse au premier abord cette différence, elle
s'explique aisément. Loewenhielm s'était désisté de ses exigences sous
l'impression que lui avaient causée les ouvertures de Napoléon à la
Russie. Suchtelen avait obéi à un sentiment analogue. Il était à
Stockholm quand Bernadotte avait reçu de son côté les offres venues de
Paris par l'intermédiaire de la princesse royale. Bernadotte avait joué
de ces propositions vis-à-vis de Suchtelen avec autant d'habileté
qu'Alexandre en avait mis à exploiter auprès de l'agent suédois le
message de l'Élysée: il avait obtenu le même succès. Par crainte de voir
Bernadotte retomber dans les liens de la France, Suchtelen avait fait
les concessions auxquelles Loewenhielm avait souscrit par peur d'un
rapprochement entre les deux empereurs, et cette piquante similitude
donnait la mesure de la confiance que s'accordaient réciproquement les
nouveaux alliés. Mais comment concilier désormais des prétentions qui
s'appuyaient de part et d'autre d'un texte formel? Entre les deux
traités, lequel choisir? Lequel devait être tenu pour bon et valable? La
difficulté eût été sérieuse, si Bernadotte n'eût senti que le comble de
l'adresse était de fixer la reconnaissance d'Alexandre par un trait de
munificence. Il jugea à propos de se montrer grand, libéral, magnifique;
il renonça spontanément aux avantages que lui conférait le traité de
Stockholm pour s'en tenir au traité de Pétersbourg[454]. Touché de ce
beau mouvement, Alexandre ne voulut pas demeurer en reste de bons
procédés avec un allié si délicat. Il refusa le présent de Bernadotte,
déclara que la Russie et la Suède subviendraient chacune à l'entretien
de leur contingent, et l'issue de ce duel de générosité fut que l'on
convint de spolier le Danemark à frais communs[455].

[Note 454: Communication de Loewenhielm au chancelier de l'empire,
14 mai.]

[Note 455: Communication du chancelier de l'empire à Loewenhielm, 31
mai. Archives de Stockholm.]

Alexandre ne se sentait plus seul en face de Napoléon: son traité avec
la Suède l'enhardit à repousser plus fièrement nos exigences, à
signifier enfin les siennes. Il fit le 8 avril sa réponse au message de
l'Élysée: ce fut l'objet d'une note qui devait être expédiée à
l'ambassadeur Kourakine et remise par lui au cabinet français, avec une
lettre polie et brève pour l'empereur des Français[456]. La note était
censée exprimer les conditions auxquelles le Tsar, après s'être dérobé
si longtemps à toute explication, se prêterait aujourd'hui à traiter:
elle spécifiait que l'acceptation pure et simple de ces bases pourrait
seule «rendre un arrangement encore possible». Si la Russie se décidait
après quinze mois à rompre le silence, il était entendu que ce premier
mot serait aussi le dernier; son envoi constituait au plus haut point un
ultimatum.

[Note 456: Cette pièce figure aux archives des affaires étrangères,
Russie, 154.]

Dans la note du 8 avril, Alexandre ne parlait point de la Pologne,
tenant toujours à couvrir d'un voile les intentions qu'il avait eues sur
l'État de Varsovie. Déplaçant et élargissant le débat, il substituait à
un grief personnel un grief général, européen, intéressant ses voisins
autant que lui-même: la réoccupation par les Français de l'Allemagne
septentrionale. Comme condition nécessaire et préalable de toute
entente, l'ultimatum exigeait l'évacuation intégrale de la Prusse,
l'évacuation de la Poméranie suédoise, la réduction de la garnison de
Dantzick, l'abandon de toutes les autres places, de tous les points
stratégiques occupés par nos troupes au delà de l'Elbe; il fallait que
la Grande Armée fît demi-tour, qu'elle dégageât l'Allemagne, qu'elle
cessât de peser sur le Nord et de tenir la Russie sous la menace de
l'invasion. Nulle prétention n'eût été plus légitime, si l'empereur
Alexandre se fût offert en même temps à terminer les différends qui
depuis un an avaient nécessité les armements et les mouvements
respectifs. Ce que la Russie réclamait de Napoléon, en le sommant
d'abandonner toutes les positions d'où il pouvait entreprendre la lutte
avec avantage, c'était un véritable désarmement. Or, entre États prêts à
en venir aux mains et pourtant désireux de prévenir l'effusion du sang,
on ne désarme qu'après avoir déterminé les conditions de l'accord et
s'être lié par des engagements formels. En échange de l'évacuation
requise, la Russie nous offrait-elle de trancher dès à présent et
définitivement les questions pendantes, conséquemment d'assurer la paix?
En aucune façon. Qu'offrait-elle donc? Elle proposait, après que
Napoléon aurait «irrévocablement et par mesure préliminaire» replié sa
puissance en deçà de l'Elbe, d'entrer en négociation pour un traité de
commerce, d'examiner les moyens de nuire au commerce anglais, de
reconnaître la réunion de l'Oldenbourg, moyennant une indemnité
territoriale pour le duc dépossédé. Mais en quoi consisterait cet
équivalent? Où serait-il situé? Quelles facilités seraient accordées à
notre commerce? Quelles mesures de rigueur seraient prises contre
l'Angleterre? Tous ces points, qui formaient le fond même du débat,
restaient en suspens; ils feraient l'objet de pourparlers ultérieurs
dans lesquels le cabinet de Pétersbourg se réservait une pleine liberté
d'appréciation: que la France évacuât d'abord, on verrait ensuite à
s'entendre. Sur une seule question, la Russie se prononçait dès à
présent et tout à notre désavantage: elle déclarait qu'elle ne pourrait
en aucun cas considérer le commerce soi-disant neutre comme une
dépendance du commerce anglais et l'exclure de ses ports.

Ainsi, exiger de Napoléon un engagement sans réciprocité, un recul
humiliant, indépendant de toute concession à faire par l'autre partie,
présenter en retour de très vagues espérances, accompagnées d'explicites
réserves, voilà à quoi se réduisait l'offre conciliante d'Alexandre. Il
était par trop évident que ce prince, réclamant à nouveau, et cette fois
dans les termes les plus impérieux, un gage de sécurité, ne voulait rien
promettre en échange. Il avait posé ces conditions en sachant qu'elles
n'avaient aucune chance d'être agréées, et que Napoléon y répondrait
vraisemblablement à coups de canon: mais, fatigué et énervé de
l'attente, jugeant ses préparatifs parvenus à un degré infranchissable
de maturité, il trouvait inutile de retarder plus longtemps l'explosion
de la crise. Sortant de sa résistance inerte et passive, il en venait à
une démarche d'éclat; sous couleur de formuler des contre-propositions
pacifiques, il manifestait l'incompatibilité des exigences respectives
et provoquait la rupture ouverte.



II

L'ultimatum russe, succédant au traité avec la Suède, était un succès
capital pour nos ennemis: ils venaient d'en remporter un autre dans
l'intérieur même du gouvernement. S'ils n'avaient point réussi à faire
renvoyer Roumiantsof auquel l'Empereur tenait par habitude, par l'effet
d'une longue accoutumance à sa personne et à ses services, ils étaient
parvenus à écarter le seul homme qui maintînt encore en haut lieu, avec
le chancelier, un reste de sympathies françaises et comme un souvenir du
passé.

Le rôle de Michaël Mikailovitch Spéranski dans les préliminaires de la
guerre n'a pas été entièrement éclairci. Maître de l'administration
intérieure, il mettait aussi la main aux affaires du dehors: sa
correspondance avec Nesselrode en fait foi, et il paraît bien que cet
homme de paix, tout entier à sa mission civilisatrice, avait conseillé
jusqu'au bout une politique de ménagements. Aujourd'hui, il ne semblait
plus en son pouvoir d'empêcher la guerre: on craignait qu'il ne la fît
tourner court, pour reprendre sa tâche de réorganisation
intérieure[457]. Or, ce que voulait le parti dominant, c'était la lutte
à outrance, sans trêve ni merci.

[Note 457: TEGNER, III, 373.]

Pour atteindre Spéranski, ce parti se trouvait les voies ouvertes.
Depuis qu'Alexandre s'était détaché de l'alliance napoléonienne, il
goûtait moins les idées, les imitations françaises, dont Spéranski se
faisait l'ardent promoteur: il écoutait davantage ceux qui lui
montraient dans toutes ces nouveautés «le poison de la Russie[458]»,
qui prétendaient le ramener à un étroit absolutisme; il laissait les
passions rétrogrades se manifester avec plus de hardiesse, avec plus
d'impétuosité, et ce torrent de réaction emporterait tôt ou tard le
ministre innovateur. Puis, inflexible sur les principes, ne voyant que
son but et y allant avec un aveuglement d'apôtre, Spéranski avait
froissé sur son passage et ameuté contre lui une foule d'intérêts. Les
membres de la hiérarchie officielle, les _tchinovniks_, exécraient
l'homme qui avait établi des concours à l'entrée des carrières et fait
une part au mérite dans la distribution des emplois. Ce même homme
voulait simplifier le chaos des lois, introduire dans l'administration
régularité et méthode, et le désordre, le laisser-aller étaient choses
trop commodes, trop profitables, trop lucratives, pour qu'on ne
s'insurgeât pas violemment contre qui portait la main sur cette
institution nationale. Le mécontentement descendait jusqu'aux classes
d'ordinaire résignées et muettes. L'embarras des finances ayant obligé à
surélever les impôts, le peuple murmurait; sans pénétrer la cause de ses
maux, il s'en prenait au parvenu, au «fils de pope», qui changeait tout
et bouleversait les bases de l'État, et l'impopularité du ministre
rejaillissait sur le souverain. Alexandre Ier, sentant le besoin à la
veille du grand combat de rallier autour de lui toutes les forces vives
de la Russie et de refaire l'unité morale d'une société profondément
divisée, se demandait quelquefois si le sacrifice de Spéranski n'était
pas nécessaire pour sceller entre son peuple et lui un pacte de
réconciliation. Il hésitait cependant, résistait encore: à son âme
ombrageuse, torturée de doutes, soupçonnant tout le monde, il était si
doux d'avoir trouvé un ami en qui elle crût pouvoir se fier pleinement
et se reposer.

[Note 458: Joseph DE MAISTRE.]

Le crédit de Spéranski n'était qu'ébranlé: pour l'abattre, une grande
intrigue fut combinée. Armfeldt s'en fit naturellement le chef: il se
ligua avec des Russes en faveur croissante auprès du maître, le ministre
de la police Balachof, le violent Araktchéef. On se procura des lettres
écrites par Spéranski: celui-ci avait le grand tort, dans sa
correspondance intime, de s'exprimer en termes déplacés et inconvenants
sur le monarque auquel il devait tout et qui l'honorait d'une affection
sincère: il le dépeignait frivole et vaniteux, amoureux de sa figure,
consacrant à de futiles occupations le temps qu'il devait au travail
d'État: il lui donnait des sobriquets empruntés à Voltaire[459].
Spéranski avait certainement trahi l'amitié: il n'avait pas trahi la
patrie. On l'en accusa pourtant: on prétendit qu'il entretenait avec
Lauriston des intelligences suspectes. L'opinion, qui s'enfiévrait de
plus en plus à l'approche du péril et voyait partout des traîtres,
accueillit, propagea ces bruits: des avis sinistres, des billets
dénonciateurs affluèrent au palais; Spéranski avait commis des fautes:
on lui prêta des crimes[460].

[Note 459: SCHILDNER, 240. Cet auteur a consulté des documents de
première main qui jettent une lumière nouvelle sur les causes
déterminantes de la disgrâce.]

[Note 460: TEGNER, III, 376-379.]

Tandis que l'orage s'amoncelait, il poursuivait son infatigable labeur,
passait dix-huit heures par jour à son bureau, fréquentait peu le monde:
son délassement était de se faire lire le soir une tragédie de Corneille
ou de Racine, parfois un chapitre de _Don Quichotte_; il y avait
cependant, dans cette vie toute cérébrale, une place pour le coeur;
Spéranski avait une fille et l'adorait. Par moments, il sentait
vaguement le péril: pour échapper aux haines et aux jalousies qui le
guettaient, il demandait que ses attributions fussent diminuées,
cherchait à se faire petit, à donner moins de prise; il avait exprimé le
désir de quitter volontairement le service.

On ne lui en laissa pas le temps. Quant on eut mis sous les yeux du Tsar
les lettres où Spéranski s'était permis sur sa personne des propos
outrageants, Alexandre crut tout, et son premier mouvement fut de
frapper sans pitié. Toutefois, un scrupule qui l'honore le fit recourir
à celui qu'il considérait comme son directeur spirituel, au professeur
Parrot, dont il appréciait le sens droit, la belle franchise, le
désintéressement. Mandé près de lui le soir du 16 mars, Parrot le trouva
dans un état d'exaspération violente, pleurant de rage et de douleur,
parlant de faire fusiller Spéranski[461]. Parrot demanda vingt-quatre
heures pour réfléchir sur le cas et prononcer un avis. Pendant ces
vingt-quatre heures, la destinée du réformateur s'accomplit: Alexandre
s'était tout à la fois décidé de lui-même et repris: il avait senti que
des accusations n'étaient pas des preuves, qu'il n'avait pas le droit,
pour venger ses injures personnelles, de traiter Spéranski en criminel
d'État: il se bornerait à le frapper de disgrâce et d'exil[462].

[Note 461: SCHILDNER, 242.]

[Note 462: Les citations et détails qui suivent sont empruntés
principalement à l'ouvrage de Korf sur Spéranski et à un ensemble de
textes russes qui nous ont été communiqués par M. le vicomte E.-M. de
Vogüé, de l'Académie française.]

Le 17 mars au soir, Spéranski fut mandé comme à l'ordinaire au palais
pour travailler avec l'Empereur. On le vit traverser le salon d'attente,
où se tenait, avec l'aide de camp de service, le prince Nicolas
Galitsyne, et entrer chez Sa Majesté. Trois heures se passèrent. Quand
la porte du cabinet impérial se rouvrit, Spéranski reparut pâle et
défait, les yeux pleins de larmes, avec des gestes précipités et
incohérents qui trahissaient une sorte d'égarement: à Galitsyne qui
cherchait à le retenir et à le réconforter, il dit seulement: «Adieu,
prince», et sortit. Dans le même moment, l'Empereur se montrait sur le
seuil de son cabinet, et profondément ému lui-même, les traits altérés,
jetait ces mots: «Adieu encore une fois, Michaël Mikailovitch.»

Que s'était-il passé entre ces deux hommes? L'entretien resta longtemps
mystérieux; ce fut Alexandre qui plus tard souleva le voile: il dit à
Novossiltsof que Spéranski n'avait jamais été traître, mais seulement
coupable d'avoir payé sa confiance et son amitié par l'ingratitude la
plus noire, la plus abominable; qu'en même temps ses écarts et ses
imprudences l'avaient mis en suspicion grave auprès du public: aussi,
ajouta-t-il, lui ai-je dit en l'éloignant de ma personne: «En tout
autre temps, j'aurais employé deux années pour vérifier avec la plus
grande attention tous les renseignements qui me sont parvenus concernant
votre conduite et vos actions. Mais le temps, les circonstances ne me le
permettent pas en ce moment. L'ennemi frappe à la porte de l'empire, et
dans la situation où vous ont placé les soupçons que vous avez attirés
sur vous par votre conduite et les propos que vous vous êtes permis, il
m'importe de ne pas paraître coupable aux yeux de mes sujets, en cas de
malheur, en continuant de vous accorder ma confiance, en vous conservant
même la place que vous occupez. Votre situation est telle que je ne vous
conseillerai même pas de rester à Pétersbourg ou dans la proximité de
cette ville. Je joue gros jeu, et plus il est gros, d'autant plus vous
risqueriez en cas de non-réussite, vu le caractère du peuple auquel on a
inspiré de la haine et de la méfiance pour vous[463].» Spéranski avait
choisi pour lieu d'exil Nijni-Novgorod.

[Note 463: SCHILDNER, 243-244.]

Au sortir du palais, il passa chez l'employé Magnitzky, son ami et son
collaborateur intime, et ne trouva qu'une femme en pleurs, dont le mari
venait d'être enlevé par la police et expédié à Wologda. Il rentra chez
lui; le ministre de la police y était déjà, avec ses hommes, se
préparant à apposer les scellés: à la porte, une voiture de poste propre
aux longs parcours, une _kibitka_, attendait le proscrit, pour l'emmener
à Nijni. Spéranski obtint la permission de placer quelques papiers sous
une enveloppe à l'adresse de l'Empereur, ne voulut point réveiller sa
fille, fit seulement le signe de la croix sur la porte de la chambre où
elle dormait, et laissa pour elle un court billet. En pleine nuit, la
rapide voiture l'emporta, et le lendemain, à la première heure,
Pétersbourg apprenait sa disparition.

Ce fut alors une explosion de joie furieuse et de haine: on s'abordait
en se félicitant, en s'embrassant: l'homme néfaste était tombé: «c'était
une première victoire sur les Français[464].»

[Note 464: _Id._, 244.]

Le public crut à la grande trahison de Michaël Mikailovitch et s'imagina
qu'il avait voulu livrer à Napoléon les secrets de la défense: l'affaire
Spéranski parut le pendant de l'affaire Michel. Cependant, comme un
drame plus poignant s'annonçait à l'horizon, on oublia bientôt le
disparu, les passions qui s'étaient soulevées autour de lui, la place
qu'il avait tenue; l'exil est souvent un tombeau. Pendant quelques
jours, Alexandre se montra triste, et comme désemparé: «Êtes-vous
malade, Sire? lui demanda Galitsyne.--Non. Si on t'avait coupé ta main
droite serais-tu tranquille?» On l'entendit répéter plusieurs fois,
comme s'il eût voulu refouler un doute par trop pénible à son coeur:
«Non, Spéranski n'est pas un traître.» Il l'avait sacrifié à des
ressentiments légitimes et surtout aux exigences de l'opinion: c'était
un gage qu'il avait voulu donner à sa noblesse, à son peuple; mais
lui-même s'était du même coup livré plus complètement aux étrangers qui
l'enfermaient désormais dans un cercle ardent de haines: à Bernadotte, à
l'accusateur en chef Armfeldt, à Stein qui accourait de Prague, à
Loewenhielm, aux Italiens Paulucci et Serra-Capriola, à l'émigré
Vernègues, à tous ces affamés de vengeance qui venaient faire la guerre
à Napoléon avec le sang de la Russie.

L'audace de ces hommes ne connut plus de bornes, dès qu'ils furent
débarrassés de Spéranski, et ils se remirent à leur besogne de
machinations internationales avec une ardeur furibonde. Les passions,
les inimitiés qui nous divisent actuellement paraissent pâles et
mesquines à côté de ces haines forcenées, à côté de ces colères
grandioses qui absorbaient toute une vie. Armfeldt avait monté d'un bout
à l'autre de l'Europe une diplomatie occulte. Il faisait appel aux
patriotes allemands, aux Français qu'une honorable fidélité au malheur
retenait loin de leur pays, aux irréconciliables de l'émigration; mais
il s'adressait aussi à tous les déçus, à tous les envieux, aux
aventuriers en disponibilité, aux traîtres qui avaient manqué leur coup,
et, remuée par lui, cette vermine recommençait à grouiller. Il écrivait
à d'Antraigues et s'efforçait de réveiller le zèle de ce conspirateur
lassé[465]; il écrivait à Dumouriez, qui lui répondait en proposant pour
modèle de la lutte future «la guerre des Scythes contre Darius[466]». Le
vieux Serra-Capriola, ministre à Pétersbourg de l'ex-roi des
Deux-Siciles, se chargeait d'agiter l'Italie. Loewenhielm obtenait à
l'envoyé des Cortès insurrectionnelles un accès officiel en Russie,
reliait les efforts de l'Espagne aux opérations du Nord[467]. Bernadotte
était le plus enragé à nous nuire. Tout en faisant aux ouvertures de
Napoléon une réponse vaguement conciliante, car il jugeait bon de lui
«débiter des phrases qui le laisseraient dans le doute[468]», il
entreprenait contre nous les multiples opérations dont il avait par
avance tracé le programme. Il pressait le rapprochement entre la Russie
et la Grande-Bretagne, tâchait de moyenner à Constantinople une paix
d'où pourrait sortir une guerre des Turcs contre la France; il
travaillait à Berlin, travaillait à Vienne; pour agir sur l'Autriche, il
faisait écrire à l'archiduc Charles, parlant à l'amour-propre de ce
prince et cherchant à tenter ses ambitions: «Si les choses vont comme il
y a lieu de l'espérer, il y aura trois ou quatre trônes vacants ou à
créer...; celui de l'Italie paraît fait pour fixer son
attention.»--«Enfin, disait Bernadotte, j'ai tâché de le monter: je ne
sais quel en sera l'effet[469].»

[Note 465: _Un agent secret sous la Révolution et l'Empire, le comte
d'Antraigues_, par Léonce PINGAUD, p. 377.]

[Note 466: TEGNER, III, 383.]

[Note 467: Dépêches de Loewenhielm, 24 mars, 5 avril.]

[Note 468: Rapport de Suchtelen, 30 mars 1812. _Recueil de la
Société impériale d'histoire de Russie_, XXI, 433.]

[Note 469: Rapport de Suchtelen du 30 mars, volume cité, 434.]

Celui qu'il s'efforçait encore plus de monter et d'exaspérer, c'était
Alexandre lui-même. Il ne le trouvait jamais assez ardent contre
Napoléon, cherchait à l'enflammer davantage, ne laissait s'écouler aucun
jour sans attiser le feu. Suchtelen était toujours à Stockholm,
parfaitement traité. Le prince se laissait voir, aborder par lui à toute
heure, sauf les jours «où il faisait ses dévotions[470]». Le soir,
Suchtelen était admis au cercle intime qui se tenait chez la Reine.
L'aspect de la réunion était simple et presque patriarcal. Autour d'une
table ronde, la Reine et quelques dames travaillaient. Le Russe avait sa
place marquée entre le Roi et la Reine, qui l'entretenaient avec bonté:
au bout de quelque temps, le prince arrivait, et la conversation prenait
un tour plus vif. Avec sa belle faconde, Bernadotte parlait de Napoléon,
arrangeant à sa façon ses souvenirs personnels et les venimeux
commérages qui lui arrivaient de Paris: point de fables qu'il n'imaginât
pour peindre «l'homme» dans sa perfidie, sa noirceur, son extravagance.
Il en faisait un furieux, un malade, parfois un assassin. À l'entendre,
des stylets s'aiguisaient dans l'ombre contre l'empereur Alexandre et
contre lui-même: il prétendait savoir qu'on s'était adressé «à la secte
des Illuminés à Paris pour qu'ils travaillassent leurs confrères en
Russie, aussi bien qu'en Suède, afin que les deux coups fussent portés
en même temps[471]»; que le projet avait été dénoncé par un membre de la
secte, saisi d'horreur. Et il faisait supplier l'empereur Alexandre de
veiller à la conservation de sa précieuse existence. Quant à lui, il
était «bien au-dessus de la peur: il mourrait content pourvu qu'il eût
payé sa dette à la Suède et contribué de sa part à sauver le Nord: il
consentait à être frappé de la dernière balle qui partirait de l'armée
de Napoléon dans sa retraite pour repasser le Rhin».

[Note 470: Id., 435.]

[Note 471: Dépêche de Suchtelen, 10 avril, volume cité, 435.]

Peu après, mêlant de colossales inventions à quelques bribes de vérité,
il prêtait à Napoléon des projets dont l'insanité devait encourager ses
ennemis: «L'autre jour, disait-il à Suchtelen, je vous ai parlé de ses
projets sur Constantinople et l'Égypte. On m'en dit bien d'autres
aujourd'hui. On m'écrit qu'il compte finir en deux mois avec la Russie,
qu'ensuite il va sur Constantinople, où il parle de transférer son
siège, pour de là gouverner la Russie et l'Autriche, comme tout le
reste. Ensuite il veut attaquer la Perse, s'établir à Ispahan, où il
n'aura pas affaire à des gens qui raisonnent, et en trois ans au plus,
enfin, marcher sur Delhy et attaquer les Anglais dans l'Inde. Voilà ce
qu'on m'écrit, et il n'y a aucune extravagance de sa part à laquelle je
ne puisse croire[472].» Plus pratiquement, il fournissait de temps à
autre sur le caractère de Napoléon, sur les particularités de son
tempérament, sur les moyens de le combattre et de le déconcerter, des
notions utiles, résultat d'une observation sagace[473]: il montrait
aussi le fort et le faible de nos armées, signalait, avec leurs
terribles élans, leur impressionnabilité, leurs découragements soudains:
il suppliait de «se battre en ligne le moins possible», d'affamer et
d'exténuer nos troupes, de les énerver par des surprises, des
embuscades, des escarmouches, de prendre les officiers, lorsque l'on
réussirait à cerner quelque détachement, et de massacrer les hommes, et
par des conseils proprement infâmes ce Français d'hier recommandait de
ne point faire quartier aux soldats de France[474].

[Note 472: Dépêche de Suchtelen, 10 avril, volume cité, 444-445.]

[Note 473: Il disait, en parlant de l'Empereur, «qu'il n'y avait
qu'un seul cas où l'on pourrait le trouver en défaut, c'est quand il
était bien battu; qu'alors il perdait la tête, et que, si on savait en
profiter, il serait capable de tout abandonner ou de se faire tuer; mais
qu'il fallait bien saisir le moment, puisqu'une fois revenu à lui, il
retrouve des ressources où personne ne les soupçonnerait.» Vol. cité,
438. C'était annoncer à l'avance, avec une remarquable perspicacité, les
défaillances de Napoléon en 1812 et 1813, les abattements subits de ce
grand nerveux et ses dépressions d'âme: c'était aussi prophétiser la
merveilleuse campagne de 1814.]

[Note 474: SOLOVIEF, 227.]

Malgré tant d'efforts pour porter Alexandre au paroxysme de
l'exaltation, pour fortifier sa confiance, nos ennemis ne s'estimeraient
absolument sûrs de lui qu'après le premier coup de canon, lorsque le
carnage aurait repris. Loewenhielm exprimait cette idée avec un cynisme
féroce: «On ne peut être sûr, disait-il, de la marche non interrompue
des choses que du jour où le sang aura derechef commencé à couler[475].»
C'est pourquoi, d'accord avec Bernadotte et d'après ses instructions, il
poussait Alexandre à brusquer les hostilités, à ne pas attendre que les
Français eussent touché la frontière russe, à les devancer dans la
Prusse orientale et la Pologne.

[Note 475: Dépêche du 23 mars.]

Ce point était le seul sur lequel Alexandre se montrât encore indécis et
perplexe. Il mettait en balance les avantages présumés de l'initiative
avec le préjudice moral qui pourrait en résulter pour lui. Sa phrase
favorite était toujours: Je ne veux pas être l'agresseur. Il se
préparait seulement à quitter Pétersbourg pour se rendre à Wilna, où il
formerait son quartier général et prendrait le commandement de ses
troupes. Bientôt, il considéra que son départ ne pouvait plus être
différé. Le 21 avril, après avoir assisté à un service solennel dans
l'église de Notre-Dame de Kazan, il traversa la ville à la tête d'un
état-major cosmopolite et prit le chemin de Wilna, escorté par les voeux
et les hommages de la population. Peu de jours auparavant, il avait
réuni à sa table un grand nombre d'officiers et leur avait dit: «Nous
avons pris part à des guerres contre les Français comme alliés d'autres
puissances, et il me semble que nous avons fait notre devoir. Le moment
est venu de défendre nos propres droits, et non plus ceux d'autrui.
Voilà pourquoi, croyant en Dieu, j'espère que chacun de vous accomplira
son devoir, et que nous ne diminuerons pas la gloire que nous avons
acquise[476].»

[Note 476: SCHILDNER, 245.]

Ce langage était simple et grand. Dans ses adieux à l'ambassadeur de
France, Alexandre montra moins de franchise. Le 10 avril, il avait
invité Lauriston à dîner; il lui annonça qu'il allait faire simplement
«une tournée», éprouvant «le besoin de voir ses troupes[477]»: il
espérait revenir bientôt: d'ailleurs, en quelque lieu qu'il fût, «à
Pétersbourg, sur la frontière ou bien à Tobolsk», on le trouverait
toujours prêt à restaurer l'alliance, pourvu qu'on n'exigeât de lui
aucun sacrifice incompatible avec l'honneur. Mais son émotion en disait
plus que ses paroles: elle dénonçait l'idée d'une séparation définitive
et trahissait en lui, malgré l'immutabilité de sa résolution, l'angoisse
du redoutable avenir: sa voix était entrecoupée et sourde: «des larmes
lui roulaient dans les yeux[478].» Au moment de se mettre en route, il
fit annoncer officiellement à Lauriston «qu'à Wilna comme à Pétersbourg,
il serait toujours l'ami et l'allié le plus fidèle de l'empereur
Napoléon, qu'il partait avec la ferme intention et le désir le plus
sincère de ne pas faire la guerre, et que si elle avait malheureusement
lieu, on ne pourrait lui en attribuer la faute[479]». Ces protestations
ne l'empêchaient pas, à peu d'heures d'intervalle, de déclarer à ses
confidents étrangers qu'elle s'engagerait certainement, cette lutte
nécessaire, car il n'était pas homme à reculer au dernier moment et à
faire des excuses sur le terrain. Même, cédant aux impatiences
belliqueuses qui bouillonnaient autour de lui, il parut enfin disposé à
mettre en mouvement ses troupes, dès que les nôtres auraient moralement
fait acte de guerre contre lui en franchissant la Vistule: «Si les
Français, dit-il à Loewenhielm, passent un certain point (ce point est
la Vistule), je marche en avant de mon côté[480].» Écrivant à
Czartoryski, il n'excluait pas la possibilité d'une pointe au delà même
de la Vistule et d'une entrée à Varsovie[481].

[Note 477: Lauriston à Maret, 11 avril.]

[Note 478: _Id._]

[Note 479: Lauriston à Maret, 11 avril.]

[Note 480: Dépêche de Loewenhielm, 18 avril.]

[Note 481: _Mémoires de Czartoryski_, II, 281.]

Cette suprême velléité d'offensive stratégique ne tint guère: ce qui la
fit tomber, ce fut l'annonce de l'alliance franco-autrichienne. En
signant le traité du 12 mars, Napoléon et François Ier s'étaient promis
que cet acte demeurerait secret aussi longtemps que possible: une fausse
manoeuvre d'un agent autrichien en décida autrement. L'empereur François
avait alors pour représentant à Stockholm le comte de Neipperg, celui-là
même qui devait faire oublier Napoléon à Marie-Louise et se glisser
ainsi dans l'histoire. Instruit du traité, Neipperg crut en devoir
communication officielle au gouvernement suédois: de Stockholm, la
nouvelle retentit en Russie, où elle produisit la plus douloureuse
impression. Il y avait longtemps qu'autour du Tsar on avait cessé de
faire fonds sur la Prusse: on savait que cette monarchie en servage ne
s'appartenait plus: son assujettissement définitif à la France avait
causé moins de surprise et de colère que de pitié. Au contraire, on
avait espéré jusqu'au bout que l'Autriche, plus libre de ses
mouvements, n'irait pas s'enchaîner d'elle-même: le langage mielleux de
Metternich et de ses agents avait entretenu cette illusion. On avait
tout prévu, sauf la défection de l'Autriche: le coup n'en fut que plus
sensible. Sans provoquer chez Alexandre aucune défaillance, aucune idée
de capitulation et de paix, l'amère nouvelle lui fit craindre que ses
troupes, s'aventurant dans la Pologne varsovienne, ne fussent prises en
flanc par les Autrichiens, et elle le fixa au système de l'absolue
défensive: arrivé à Wilna, il décida de demeurer sur place et d'attendre
l'attaque que hâterait vraisemblablement son ultimatum[482]. La
résolution qui devait sauver la Russie--car une prise de contact sur la
Vistule avec des forces supérieures l'eût jetée à un désastre--fut
arrêtée définitivement par Alexandre à la dernière heure, à raison d'une
circonstance indépendante de sa volonté et que Napoléon avait ménagée:
tout ce qui devait, dans la pensée du conquérant, rendre infaillible le
succès de sa grande entreprise, concourut à le perdre.

[Note 482: BOGDANOVITCH, I, 60; SCHILDNER, 246.]



CHAPITRE XI

L'ULTIMATUM RUSSE.


Bonne foi et candeur de Kourakine.--Il blâme son gouvernement.--Il
continue à désirer la paix et à célébrer l'alliance.--Procès de haute
trahison.--Discours du procureur général.--Interrogatoire des prévenus;
responsabilités inégales.--Le verdict.--Condamnation de Michel et de
Saget.--Protestation de Kourakine contre les termes de
l'accusation.--Arrivée de l'ultimatum.--Kourakine à Saint-Cloud.--Colère
et inquiétude de l'Empereur.--Alerte passagère.--Napoléon veut à tout
prix détourner les Russes de l'offensive pour la prendre lui-même à son
heure.--Proposition d'armistice éventuel.--Envoi de Narbonne à Wilna;
caractère et but de cette mission.--Démarche à effet auprès de
l'Angleterre.--Le gouvernement français se donne l'air d'accepter une
négociation avec Kourakine sur la base de l'ultimatum; l'ambassadeur est
ensuite remis de jour en jour, dupé et mystifié de toutes manières.--Ses
yeux commencent à s'ouvrir.--Réquisitions pressantes.--Symptômes
alarmants.--Exécution de Michel.--Nouvel enlèvement de
Wustinger.--Départ de Schwartzenberg.--Kourakine s'aperçoit qu'on
l'abuse et qu'on le joue; un subit accès d'exaspération le jette hors de
son caractère.--Il réclame ses passeports; cette démarche équivaut à une
déclaration de guerre.--Contre-temps également fâcheux pour les deux
empereurs.--Départ de Napoléon et de Marie-Louise pour Dresde.--Note du
_Moniteur_.--Napoléon confie au duc de Bassano le soin d'apaiser
Kourakine et de lui faire retirer sa demande de passeports.--Nouvelle
conférence.--Crise de larmes.--Le duc feint d'entrer en matière; il
soulève une difficulté de procédure: question des pouvoirs.--Le ministre
échappe à l'ambassadeur et part pour l'Allemagne.--Kourakine retenu à
son poste.--Napoléon est parvenu à éloigner momentanément la rupture.



I

Entre les deux gouvernements qui voulaient la guerre sans se l'avouer
l'un à l'autre et rivalisaient de duplicité, un homme restait de bonne
foi: c'était l'ambassadeur russe en France, celui-là même auquel allait
incomber la charge de produire l'ultimatum et de le maintenir dans toute
sa rigueur. Le prince Kourakine n'avait jamais cessé de désirer avec
ardeur la fin des différends. Souffrant de se voir privé «d'ordres,
d'instructions, de lumières[483]», il blâmait, en son for intérieur, le
silence évasif dans lequel la chancellerie russe persistait depuis tant
de mois et rejetait sur elle une partie des torts. Depuis le début de
l'année, il passait par des découragements profonds et de subits
réconforts. En février, voyant s'ébranler nos armées, il en avait conclu
que Napoléon avait irrévocablement décidé la guerre. Un peu plus tard,
il s'était repris à l'espérance; apprenant le discours tenu par
l'Empereur à Tchernitchef et l'envoi de ce messager, il avait cru à la
sincérité de cette démarche: il était, qu'on nous passe l'expression,
tombé dans le panneau, et avait supplié son maître de ne point négliger
cette suprême chance de paix, d'entamer «la négociation qui lui avait
été si souvent proposée[484]». En attendant, il continuait à recevoir la
société parisienne, à donner de beaux bals, de grands dîners où il
buvait solennellement «à l'alliance».

[Note 483: Rapport du 5 janvier 1812. _Recueil de la Société
impériale d'histoire de Russie_, XXI, 354.]

[Note 484: Lettre particulière du 25 avril, volume cité, 360.]

Au milieu d'avril, un incident pénible vint le rejeter dans ses
angoisses et le blesser cruellement. Il présumait, d'après ce qui lui
avait été dit, que l'affaire d'espionnage dans laquelle Tchernitchef se
trouvait impliqué n'aboutirait point à un éclat, que le gouvernement
français prendrait à coeur de l'étouffer. Quelles ne furent pas sa
surprise, sa douloureuse stupeur, en apprenant un soir par la _Gazette
de France_, sans que personne eût daigné l'avertir au préalable,
l'ouverture d'un procès où la Russie était en quelque sorte jugée par
contumace!

La cour d'assises de la Seine s'était assemblée le 13 avril pour statuer
dans l'affaire de haute trahison: elle lui consacra trois audiences.
Quatre inculpés seulement comparurent devant elle: Michel, Saget, Salmon
et Mosès, dit Mirabeau: les autres employés arrêtés avaient bénéficié
d'une ordonnance de non-lieu, faute de charges suffisantes. Quant à
Wustinger, bien qu'il eût été le lien de toute l'intrigue, on avait
pensé que sa qualité d'étranger et ses attaches avec l'ambassade russe
ne permettaient point de le faire passer en jugement; toutefois, comme
ses déclarations étaient indispensables pour éclairer la justice et
qu'il n'offrait point des garanties suffisantes de comparution, on
l'avait retenu en prison jusqu'au jour de l'audience; c'est en état
d'arrestation qu'il allait déposer à titre de «témoin nécessaire». Au
banc de la défense figuraient diverses illustrations du barreau. Le
procureur général Legoux occupait en personne le siège du ministère
public, assisté de deux avocats généraux.

Après lecture de l'acte d'accusation, le procureur général prit le
premier la parole: la procédure des assises l'y autorisait alors. Dans
un exposé préliminaire, il mit en relief les principaux faits de la
cause. Son discours offre un exemple du genre emphatique et redondant
qui fleurissait en ces années; l'époque des grandes actions était aussi
celle des grandes phrases. M. Legoux rendit hommage au libéralisme de
l'Empereur, qui eût pu soustraire les accusés à leurs juges naturels, en
invoquant l'intérêt supérieur de la défense nationale, et qui n'avait
point usé de cette faculté. Faisant l'historique de la trahison, il ne
manqua pas d'en dramatiser les débuts. Le premier corrupteur d'employés,
le chargé d'affaires d'Oubril, fut représenté sous les traits d'un démon
tentateur, errant à travers Paris et cherchant sur qui exercer son
activité malfaisante. Un hasard met Michel en sa présence: «Un jour, ils
se rencontrent sur le boulevard, et M. d'Oubril remarque un papier que
Michel tenait à la main. L'agent de la Russie paraît frappé de la beauté
de l'écriture; lui-même avait quelque chose à faire copier; il en charge
Michel, et, quoique ce travail soit peu considérable et son objet
insignifiant, le copiste en est récompensé magnifiquement et au delà de
toute attente--par un billet de mille francs[485]! «Alléché par cette
générosité qui eût dû lui sembler suspecte, Michel prête l'oreille à des
suggestions captieuses et se laisse dire qu'il est en position de rendre
quelques services: premier crime, impardonnable crime chez un
fonctionnaire que d'écouter ce langage! Michel met ainsi le pied dans la
voie scélérate et se condamne désormais à y persévérer, à y marcher sans
relâche, à la parcourir jusqu'au bout. Ces services qu'on lui demande,
il ne tarde pas à les rendre; il les renouvelle, il les multiplie, il
les accumule, et voici les divers agents de la Russie se repassant l'un
à l'autre ce vil instrument, l'employant tour à tour, et chacun d'eux,
avant de quitter Paris, léguant Michel à son successeur comme un
précieux dépôt.

[Note 485: Les extraits cités du discours sont empruntés au compte
rendu officiel du procès, publié dans les journaux et ensuite sous forme
d'opuscule séparé.]

Moins fort en histoire qu'en jurisprudence, le procureur s'embrouille
dans ce va-et-vient compliqué d'ambassadeurs et de chargés d'affaires,
confond les noms et les dates, mais recouvre quelques inexactitudes
matérielles sous des flots d'éloquence. Il a des métaphores audacieuses
et des indignations fleuries, des antithèses et des cliquetis de mots à
la Fontanes. À travers le déroulement de ses périodes, on voit «le
corrompu se faisant corrupteur», Michel débauchant ses collègues et
organisant le trafic des consciences; on le voit s'élevant peu à peu
jusqu'au comble de l'impudence, osant porter un regard sacrilège sur le
livret mystérieux et magique qui donne à l'Empereur le don d'ubiquité et
«le transporte, pour ainsi dire, au milieu de ses camps». Derrière
l'employé séduit, Tchernitchef apparaît constamment; c'est lui qui a
inspiré et commandé cette longue série d'infidélités; le solennel
magistrat se plaît à lancer de mordantes épigrammes contre «l'homme de
cour», qui n'a pas craint de se souiller à d'ignobles contacts; il
l'appelle «le plus indiscret comme le plus entreprenant des diplomates»,
et toujours, par habitude de métier, en même temps qu'il désigne Michel
et ses coaccusés à la vindicte des lois, il met aussi la Russie en cause
et semble requérir contre elle.

Il fait allusion aux «puissances jalouses», qui s'efforcent d'entraver
dans l'ombre l'essor du génie et «d'intercepter les destinées du monde».
Vaines tentatives, machinations impuissantes! La Providence veille
visiblement sur l'Empereur et ses braves soldats: c'est elle qui a
permis que «la trahison finît par se trahir elle-même», par se livrer
avec une inconcevable témérité, et le billet de Michel étourdiment
oublié par Tchernitchef est communiqué soudain à l'auditoire, lu dans
son entier, et fait surgir aux yeux l'infamie toute nue. Enfin, dans une
péroraison chaleureuse, l'organe du ministère public exhorte les jurés,
si la suite du procès les met en présence de faits indubitables et
prouvés, à faire leur devoir, tout leur devoir, car leur verdict
retentira à travers l'Europe et vengera la France d'indignes manoeuvres.

Foudroyés par cette éloquence, les prévenus répondirent d'une voix
accablée à l'interrogatoire du président. Les témoins défilèrent
ensuite; Wustinger vint le premier, et, comme il gardait rancune à
Michel pour l'avoir attiré dans un guet-apens, il le chargea de son
mieux. Au reste, le misérable commis était abandonné de tout le monde;
son sort ne semblait pas faire question. Lorsque le procureur général
eut à requérir l'application des lois, lorsqu'il répondit aux
plaidoiries des avocats, il prit tout au plus la peine de réclamer
contre Michel le châtiment suprême; préjugeant son supplice, il
n'offrait à son repentir que des consolations d'outre-tombe.

Au contraire, le sort des autres accusés fut vivement disputé à la
prévention par la défense. Les débats n'établirent pas péremptoirement
qu'il y eût eu chez Saget, Salmon et Mosès trahison consciente, qu'ils
eussent connu l'usage parricide que Michel faisait des documents remis
par eux entre ses mains. En conséquence, à la suite d'un verdict
pleinement affirmatif contre Michel, affirmatif contre Saget seulement
sur le fait d'avoir, à prix d'argent, accompli «des actes de son emploi
non licites et non sujets à salaire[486]», Michel fut condamné à mort,
avec confiscation de ses biens: la peine encore subsistante de
l'exposition et du carcan fut prononcée contre Saget, avec adjonction
d'une amende: Salmon et Mosès furent acquittés.

[Note 486: Art. 177 du code pénal.]

L'issue de ce triste procès, qui fit sensation dans tous les milieux
parisiens, acheva d'irriter le prince Kourakine, déjà profondément
offusqué par les termes de l'accusation et la tournure donnée aux
débats. À mesure qu'il avait lu dans les journaux le compte rendu des
audiences, la colère et l'indignation s'étaient peintes sur ses traits,
habituellement débonnaires et placides. À la fin, après avoir pris
connaissance du verdict et de l'arrêt, récapitulant toutes les
particularités de «l'odieuse affaire[487]», il arriva à une conclusion
propre à le révolter. Le parquet avait poursuivi Michel et la cour
l'avait condamné pour avoir procuré à un État étranger, l'empire de
Russie, «les moyens d'entreprendre la guerre contre la France»: c'était
reconnaître et proclamer implicitement que la Russie avait cherché ses
moyens, qu'elle avait nourri des plans d'agression; l'ambassadeur de
cette puissance, commis au soin de veiller sur l'honneur et la
réputation de son pays, laisserait-il passer de telles assertions?
Kourakine estima qu'«un devoir sacré» l'obligeait à soulever un incident
diplomatique et à lancer une note de protestation; il la fit autant
qu'il put solide et véhémente[488]. L'imputation calomnieuse ayant été
publique, il jugeait que le démenti devait l'être et demandait à faire
passer dans les journaux une note rectificative. Naturellement, cette
satisfaction lui fut refusée, et le prince demeura fort embarrassé de sa
personne et de son rôle, partagé entre le désir de soutenir sa dignité
et la crainte de provoquer une irréparable scission, se demandant s'il
n'aurait point prochainement à quitter Paris, s'effrayant fort à l'idée
d'un voyage pénible et d'un rapatriement difficile, réunissant néanmoins
des moyens de transport, songeant déjà à faire filer en Allemagne une
partie de son personnel, préparant le déménagement de sa maison, en
attendant qu'il opérât celui de sa volumineuse personne.

[Note 487: Lettre particulière du 23 avril, volume cité, 362.]

[Note 488: La note, qui porte la date du 14 avril, est conservée aux
archives des affaires étrangères, Russie, 154.]

Il vaquait tristement à ces soins lorsque arriva le 24 avril à Paris un
jeune homme du nom de Serdobine, qu'on lui expédiait de Pétersbourg en
courrier et qui lui tenait de très près, étant l'un des enfants naturels
que le prolifique ambassadeur avait semés partout sur son passage. Celui
qu'il appelait paternellement «son Serdobine[489]» lui apportait le
texte de l'ultimatum à présenter. Cette communication lui causa un vif
émoi, mêlé de satisfaction et d'orgueil. Enfin, après l'avoir tenu si
longtemps dans une humiliante inertie, sa cour lui confiait une affaire
capitale à traiter: cette manière de le remettre en activité consolait
son amour-propre. De plus, sans réfléchir à l'énormité des prétentions
russes, il ne jugeait pas impossible de les faire accepter par la
France, qui s'était toujours déclarée prête à écouter toute explication
catégorique. Prenant au sérieux son rôle de conciliateur, il résolut d'y
consacrer ce qui lui restait de forces. Toutefois, puisque son
gouvernement lui enjoignait de parler haut et ferme, il se conformerait
ponctuellement à cet ordre. S'étant rendu chez le duc de Bassano, après
avoir fait provision d'énergie, il présenta l'évacuation de la Prusse
comme une condition primordiale et essentielle, sur laquelle il n'y
avait même point à discuter: «C'était seulement après que cette demande
aurait été accordée qu'il serait permis à l'ambassadeur de promettre que
l'arrangement pourrait contenir certaines concessions, dont était
formellement excepté le commerce des neutres, auquel la Russie ne
pourrait jamais renoncer.» Dans une note remise quelques jours après,
Kourakine répéta par écrit ces expressions[490], mais déjà Napoléon,
instruit de ses communications verbales, l'avait appelé en audience
particulière au château de Saint-Cloud, le 27 avril.

[Note 489: Lettre particulière du 23 avril, volume cité, 362.]

[Note 490: Archives des affaires étrangères, Russie, 154.]

Dans cet entretien, Napoléon suivit d'abord son premier mouvement, tout
d'indignation. Ainsi, c'est une retraite humiliante qu'on prétend lui
imposer d'emblée et avant tout accord: la Russie l'a-t-elle déjà battu
pour le traiter de la sorte? Lorsqu'elle daigne enfin parler, son
premier mot est une insulte. Il s'exprimait par phrases hachées,
saccadées, haletantes: «Quelle est donc la manière dont vous voulez vous
arranger avec moi? Le duc de Bassano m'a déjà dit que vous voulez me
faire avant tout évacuer la Prusse. Cela m'est impossible. Cette demande
est un outrage. C'est me mettre le couteau sur la gorge. Mon honneur ne
me permet pas de m'y prêter. Vous êtes gentilhomme, comment pouvez-vous
me faire une proposition pareille? Où a-t-on eu la tête à
Pétersbourg?... J'ai autrement ménagé l'empereur Alexandre, quand il est
venu me trouver à Tilsit, après ma victoire de Friedland... Vous agissez
comme la Prusse avant la bataille d'Iéna: elle exigeait l'évacuation du
nord de l'Allemagne. Je ne puis aujourd'hui consentir davantage à celle
de la Prusse: il y va de mon honneur[491].»

[Note 491: Toutes les citations jusqu'à la page 393, à l'exception
de celles qui font l'objet d'une référence spéciale, sont tirée» des
rapports de Kourakine en date des 27 et 28 avril, 2 et 9 mai 1812, t.
XXI du _Recueil de la Société impériale d'histoire de Russie_, 362-410.]

Ce courroux se mêlait d'une vive contrariété et d'une inquiétude réelle.
L'âpreté de l'ultimatum semblait en effet dénoncer chez les Russes
l'intention de brusquer la rupture. Un instant même, d'après certains
avis, Napoléon crut que l'empereur Alexandre, comme il en avait eu
effectivement la pensée, avait donné ordre à ses troupes de passer le
Niémen et de marcher à la rencontre des nôtres; que les hostilités
s'engageaient, que l'on se fusillait déjà sur la Vistule et la Passarge.
Et il voyait avec dépit son plan d'offensive subitement traversé, ses
combinaisons échouant au moment d'aboutir, l'ennemi ravissant à la
Grande Armée sa base d'opérations.

Il était tellement ému de cet accident possible qu'il songea, pour
enrayer à tout prix le mouvement des Russes, à un moyen d'un empirisme
désespéré. Changeant de ton avec Kourakine et mettant une sourdine à sa
colère, il prononça devant lui le mot d'armistice. On signerait à Paris
une trêve éventuelle, pour le cas où les hostilités auraient commencé;
elle séparerait les armées aux prises et neutraliserait le territoire
entre le Niémen et la Passarge, laissant aux gouvernements le temps de
se reconnaître et de négocier encore. Kourakine, beaucoup moins
intrépide qu'il n'en avait l'air, accueillit avec joie cette ouverture.
Napoléon n'en prenait pas moins à toute occurrence ses dispositions de
départ et de combat: il n'attendait qu'un avis de Davout, un signe du
télégraphe aérien pour quitter immédiatement Paris; il traverserait
l'Allemagne d'un trait, ne s'arrêterait nulle part, brûlerait la
politesse aux souverains assemblés sur son passage et, allant «presque
aussi rapidement qu'un courrier[492]», arriverait sur la Vistule pour
recevoir et rendre le choc.

[Note 492: Maret à Otto, 3 avril.]

Cette alerte ne dura guère: au bout de quelques jours, des nouvelles
plus rassurantes arrivèrent du Nord. Nos agents, nos observateurs ne
pouvaient répondre que les Russes n'attaqueraient point: ce qui était
certain, c'était qu'ils n'étaient pas encore sortis de leur territoire
et s'y tenaient l'arme au pied: la Russie ne soutenait pas jusqu'à
présent par ses actes l'arrogance de ses discours.

Dans cette attitude, Napoléon croit découvrir chez Alexandre un signe
d'hésitation et de trouble. Il continue à se méprendre sur les
intentions de son rival: tandis qu'Alexandre est inébranlablement résolu
à la guerre, mais non moins résolu désormais à ne la faire que chez lui,
en deçà de ses frontières, Napoléon le croit toujours partagé entre des
velléités d'attaque et une secrète appréhension du combat. Et tout de
suite il se reprend à l'espoir de mettre à profit ces dispositions, de
ruser, d'atermoyer encore, de détourner jusqu'au bout les Russes de
l'offensive, afin de la prendre lui-même en temps voulu et de tomber sur
l'ennemi avec toutes ses forces. Après avoir été jusqu'à proposer un
armistice pour suspendre les premières hostilités, il juge possible
maintenant de les retarder par une nouvelle et fausse négociation.

Mais sur quelle base et par quel intermédiaire négocier? La base
proposée par la Russie, à savoir l'ultimatum, est inadmissible, et
d'ailleurs cette sommation catégorique ne laisse aucune prise à la
controverse. D'autre part, avec Kourakine, chargé par sa cour d'une
commission positive et tout plein de son sujet, on ne peut parler que de
l'ultimatum et subsidiairement de l'armistice. Qu'à cela ne tienne:
l'Empereur déplacera le lieu des pourparlers, afin d'en changer l'objet.
Il dirigera à toute vitesse sur Wilna, où il suppose que l'empereur
Alexandre va se placer, un envoyé extraordinaire, un porteur de paroles
pacifiques, qui sera censé avoir reçu son message avant l'arrivée à
Paris de l'ultimatum. L'envoyé pourra donc ignorer cette pièce et
écarter du vague débat qu'il a mission de rouvrir, cet élément de
discorde. Napoléon s'évite ainsi d'opposer aux paroles impérieuses de la
Russie une réponse nécessairement négative et qui accélérerait la
guerre; pour n'avoir pas à se fâcher, il feint de n'avoir rien entendu.

Par une faveur du hasard, l'agent le plus propre à faire agréablement
figure auprès d'Alexandre se trouvait déjà porté à mi-chemin de la
Russie. Napoléon avait envoyé à Berlin le plus brillant de ses aides de
camp, le comte de Narbonne, pour surveiller l'exécution du traité avec
la Prusse. Parmi les recrues qu'il avait récemment opérées dans le
personnel de l'ancienne cour, il n'était point d'acquisition plus
précieuse que cet ancien ministre de Louis XVI, entré en 1810 dans la
maison de l'Empereur avec le grade de général. Ayant vécu en pleine
société du dix-huitième siècle, M. de Narbonne en conservait, malgré ses
cinquante ans et son front chauve, les vives allures et la grâce
cavalière; son esprit était fin, agile, tout en traits et en saillies;
son rapide passage au pouvoir l'avait initié à la pratique des grandes
affaires, qu'il traitait élégamment, avec aisance et avec tact. Officier
par devoir de naissance et vocation première, ministre par occasion, il
avait été et restait surtout homme du monde, le type de l'homme du monde
intelligent et cultivé, ayant sur tout des vues et des ouvertures,
excellant à effleurer brillamment les questions plutôt qu'à les
approfondir et à les maîtriser; nul n'était plus propre que ce courtisan
expérimenté, que ce parfait et spirituel gentilhomme, à remplir une
mission où il y aurait moins à négocier qu'à causer et surtout à plaire.

Il reçut immédiatement l'ordre de quitter Berlin pour se rendre à Wilna.
Sans lui avouer en toutes lettres que sa mission n'était qu'une feinte,
ses instructions le lui laissaient très suffisamment entrevoir. Arrivé à
Wilna, il aurait à s'y faire garder le plus longtemps possible, en ayant
l'oeil ouvert sur les mouvements des armées russes et en se procurant
avec discrétion des renseignements militaires. Dans ses entretiens avec
l'empereur Alexandre, il dirait, répéterait que l'empereur Napoléon
conservait le désir et l'espoir d'un arrangement à l'amiable, et il s'en
tiendrait à ces généralités; c'était surtout l'ensemble de son attitude,
le tour et le ton de son langage qui devaient persuader, ramener un peu
de confiance, provoquer une détente. Sans se hasarder sur le terrain des
discussions pratiques et serrer de trop près les questions, il
prodiguerait les assurances propres à tenir la Russie inerte et
engourdie pendant nos derniers mouvements, calmerait au besoin l'ardeur
guerrière d'Alexandre par des propos charmeurs, par des paroles
assoupissantes, et doucement, insensiblement, lui verserait ce
narcotique.

Toutefois, afin de donner à sa mission plus d'apparence, le duc de
Bassano lui expédia un mémoire à l'adresse du chancelier Roumiantsof,
une note officielle[493]. Comme entrée en matière, le ministre français
faisait savoir que l'Empereur s'était décidé à une suprême tentative
auprès de l'Angleterre et l'avait encore une fois mise en demeure de
traiter. En effet, à la veille d'une nouvelle guerre sur le continent,
Napoléon avait jugé que cette sorte d'invocation platonique à la paix
générale serait d'un effet utile et grandiose. En notifiant sa démarche
à la Russie, ne donnait-il pas la preuve qu'il s'estimait toujours en
état d'alliance avec elle, qu'il ne considérait nullement comme périmé
l'article du traité de Tilsit interdisant aux deux puissances de
négocier séparément avec l'Angleterre? Le reste de l'exposé ministériel
reprenait nos griefs avec force, mais affirmait qu'il ne tenait qu'à la
Russie de donner aux différends une terminaison pacifique: toute la
pensée apparente du mémoire se résume en cette phrase: «Quelle que soit
la situation des choses, au moment où cette lettre parviendra à sa
destination, la paix dépendra encore des résolutions du cabinet russe.»

[Note 493: Cette pièce, ainsi que l'instruction envoyée à Narbonne,
figure aux archives des affaires étrangères, Russie, 154.]

Comme suprême sanction à ces paroles, Napoléon écrivit au Tsar une
lettre à la fois ferme et courtoise, sans négliger d'y mettre une pointe
de sentiment. Il ne méconnaissait pas la gravité de la situation, mais
affirmait son obstiné désir de paix, sa fidélité aux souvenirs du passé
et son intention de rester l'ami d'Alexandre, alors même que le malheur
des temps l'obligerait à traiter en ennemi l'empereur de Russie: «Votre
Majesté, disait-il, me permettra de l'assurer que, si la fatalité devait
rendre une guerre inévitable entre nous, elle ne changerait en rien les
sentiments que Votre Majesté m'a inspirés et qui sont à l'abri de toute
vicissitude et de toute altération[494].»

[Note 494: _Corresp._, 18669.]

La lettre pour Alexandre et la note pour Roumiantsof, écrites à Paris le
3 mai, transmises aussitôt à Narbonne, furent antidatées avec intention
du 25 avril; à cette époque, il était parfaitement admissible que le
texte portant expression des volontés russes ne fût pas encore parvenu à
Saint-Cloud: ainsi devenait plus vraisemblable cette ignorance voulue de
l'ultimatum sur laquelle l'Empereur fondait toute sa manoeuvre.



II

L'envoi de Narbonne ne faisait pas cesser tous les embarras que nous
avait causés la Russie en se déclarant à l'improviste. Aussi bien,
tandis que le général volerait à Wilna, que dire à Kourakine, qui
restait en face de nous, son ultimatum à la main, et réclamait à tout
instant une réponse? Assurément, si la mission de Narbonne réussissait,
il était à présumer que le gouvernement russe tempérerait le zèle de son
représentant et lui recommanderait moins d'insistance; mais, jusqu'à
l'arrivée de ces instructions modératrices, comment faire prendre
patience à l'obstiné questionneur? L'Empereur et son ministre se
résolurent à un système d'ajournements et de faux-fuyants: faisant fond
sur la faiblesse de Kourakine, sur le caractère de cet inoffensif
personnage, ils jugèrent possible d'abuser impunément de sa candeur, de
le traîner de jour en jour, d'heure en heure, sous les plus
invraisemblables prétextes, et aussitôt allait commencer pour
l'infortuné vieillard une longue série de mystifications.

Dans ses entretiens avec lui, le duc de Bassano ne se plaçait plus sur
le terrain d'une résistance absolue à l'article premier de l'ultimatum.
L'Empereur lui-même avait déclaré qu'il ne se refusait pas en principe à
évacuer la Prusse, pourvu que la demande lui en fût faite sous une forme
compatible avec sa dignité, respectueuse de son honneur, pourvu que le
retrait de ses troupes lui fût présenté comme l'un des termes et non
comme la condition préalable de l'arrangement. Kourakine, toujours
intraitable sur le fond, se prêta à chercher un tempérament dans la
rédaction. Voici ce qu'il imagina: on signerait tout de suite une
convention préliminaire, qui servirait de base à une entente ultérieure
et définitive. Par le premier article de cette convention, l'empereur
des Français s'engagerait dès à présent et de la façon la plus formelle
à évacuer la Prusse, à réduire la garnison de Dantzick; par les articles
subséquents, la Russie s'obligerait à négocier ultérieurement sur les
autres objets en litige. Ainsi, dans le dispositif matériel de
l'arrangement, se trouverait établie, entre les concessions faites de
part et d'autre, une sorte de corrélation apparente et de balancement,
propre à en atténuer la disparité réelle. Le duc de Bassano parut agréer
cette idée et pria Kourakine de préparer à tête reposée une série
d'articles.

Croyant tenir la solution pacifique à laquelle il aspirait de toute son
âme, Kourakine se mit aussitôt à l'oeuvre, prit la plume et rédigea de
son plus beau style un projet de convention. À son grand étonnement, un
jour, puis deux, puis trois s'écoulèrent, sans qu'il eût à faire usage
de son chef-d'oeuvre. Lorsqu'il se rendait chez le ministre, celui-ci
était invariablement absent: on eût dit qu'il avait oublié la grande
affaire et l'existence de l'ambassadeur. Kourakine se préparait à lui
rafraîchir la mémoire par une communication pressante, quand le 2 mai au
matin, se promenant dans son jardin et humant l'air frais des premières
heures, il vit se présenter à lui un employé du ministère, venu pour lui
exprimer tout le plaisir que Son Excellence éprouverait à le voir.
Réconforté par cet appel, le prince s'y rendit sur-le-champ: il accourut
tel qu'il était, «en bottes et en surtout, sans être coiffé», sans
prendre le temps de passer son uniforme constellé d'ordres et
d'insignes, ce qui dénotait chez lui une précipitation tout à fait
contraire à ses habitudes et une curiosité haletante.

Le duc l'accueillit de la manière la plus affable. Il avait désiré le
voir, disait-il, afin de lui communiquer d'excellentes nouvelles, reçues
la veille de Pétersbourg, et il commença à lui lire la dépêche par
laquelle Lauriston rendait compte de ses entretiens avec le Tsar, avant
le départ pour Wilna. Afin de mieux prouver que rien ne pressait et que
l'on était encore fort loin d'une rupture, M. de Bassano citait les
paroles du monarque russe, toutes de douceur et de conciliation, et il
se servait de cette monnaie libéralement dispensée par Alexandre à nos
agents pour payer lui-même l'ambassadeur de ce prince: ce qui est
particulièrement digne d'attention,--fit-il observer,--c'est que
l'Empereur n'a pas dit à notre représentant un seul mot concernant
l'évacuation de la Prusse.--Quoi d'étonnant à cela, reprit Kourakine,
puisque mon maître a fait de moi l'intermédiaire unique et le canal de
cette négociation décisive? Et il attendait avec impatience l'instant où
le débat allait se rouvrir, où son projet de traité, qu'il portait
toujours dans sa poche, pourrait paraître au jour et s'exhiber. À son
vif déplaisir, le duc termina l'entretien sans avoir fait aucune
allusion à cette pièce.

Trois jours passèrent encore; il n'était plus question du traité, et
Kourakine, ébranlé dans son optimisme, moins crédule qu'on ne l'avait
supposé, se sentait envahi d'un trouble croissant: il en venait à
concevoir les doutes les plus forts sur la sincérité du gouvernement
français, d'autant plus qu'il craignait maintenant que l'Empereur, en
partant pour l'armée, ne se dérobât à toute reprise de discussion.

Renonçant à la course précipitée que ne lui semblaient plus commander
les dispositions de la Russie, Napoléon avait repris son projet
d'acheminement graduel vers le Nord, par l'Allemagne, par Dresde, où il
conduirait Marie-Louise à ses parents et convoquerait l'assemblée des
souverains. Le temps que lui prendraient ces opérations, sa volonté
d'arriver sur la Vistule et d'ouvrir la campagne en juin, ne lui
permettaient guère de prolonger son séjour à Paris au delà du
commencement de mai. Une seule considération le retenait encore: il ne
voulait pas sortir de sa capitale le premier et attendait, pour partir,
d'avoir appris que l'empereur Alexandre s'était rendu à Wilna et avait
pris position à proximité de la frontière. En prévision de cette
nouvelle, on procédait, au château de Saint-Cloud, aux préparatifs du
grand déplacement, et ces dispositions, malgré le secret ordonné,
commençaient à retentir au dehors.

À mesure que le bruit du départ prend plus de consistance, Kourakine
s'émeut davantage, sent mieux le besoin d'arracher une réponse. Le 6 mai
au matin, n'y pouvant plus tenir, il se rend à l'hôtel des relations
extérieures, rue du Bac, et n'est point reçu: il revient à quatre heures
et demie, promène péniblement à travers les escaliers et les
antichambres sa lourde impotence, force enfin la porte du ministre et le
saisit.

De nouveau, il se vit opposer une bonne grâce évasive: le duc lui avoua
qu'il était encore sans ordres de l'Empereur, sans pouvoirs pour achever
la négociation: mais, disait-il, pourquoi s'affecter si fort de ce
retard, pourquoi tant d'alarmes?

«Rien ne presse, ajoutait-il sur un ton de nonchalance, nous avons le
temps et tous les moyens de nous entendre.» Doucement, il plaisantait
l'ambassadeur sur son manque de sang-froid et tâchait de le
tranquilliser. Embarrassé par ce flux de molles et caressantes paroles,
Kourakine éprouvait de grandes difficultés à placer les véhémentes
objurgations qu'il avait préparées: comment se fâcher avec un homme
aussi poli? Il finit pourtant par exprimer, avec toute la force dont il
était capable, l'étonnement profond où le jetait la quiétude du
ministre: celui-ci ignorait-il l'extrême péril de la situation? Les
troupes françaises continuaient d'avancer, les armées allaient se
trouver en présence, et de ce contact naîtrait indubitablement la
guerre, à moins qu'on n'y mît obstacle par un accord urgent. Erreur que
tout cela, reprenait le duc avec une inaltérable sérénité: «nos troupes
sont encore sur la Vistule, les vôtres n'ont pas dépassé leurs
frontières.--Mais l'Empereur va partir.--Il est possible que le départ
de l'Empereur ait lieu bientôt: mais l'époque n'en est pas encore
fixée.»

Kourakine releva avec terreur l'aveu du ministre: «Quand l'Empereur sera
parti et que vous aurez également quitté Paris à sa suite, que les
communications seront interrompues entre vous et moi, quel sera donc mon
destin à Paris, et à quel avenir dois-je m'attendre?» Et l'angoisse se
peignait sur ses traits.--«Vous êtes toujours dans vos inquiétudes,
reprit le duc de Bassano. Rien n'est encore décidé. L'Empereur votre
maître est à Pétersbourg, et ses troupes sont derrière les frontières.
L'Empereur Napoléon est à Paris, et ses armées n'ont pas passé la
Vistule. Il y a du temps et l'on pourra s'arranger.--Mais voilà plus
d'une semaine que vous attendez les ordres de l'Empereur. Je ne puis
rester dans une pareille incertitude sur vos réponses. Mettez-vous à ma
place. Considérez les responsabilités majeures où je me trouve envers
l'Empereur mon maître, envers ma patrie, envers le public éclairé et
impartial de tous les pays, qui juge les événements politiques et la
conduite de ceux qui y contribuent. Je ne puis me contenter de
semblables délais, et surtout lorsque nous avons à prévenir une guerre
tellement imminente. Quand verrez-vous donc l'Empereur?

«--Demain, j'aurai avec lui un travail extraordinaire, avant et après le
conseil des ministres.

«--À quelle heure serez-vous de retour chez vous?

«--Pas avant huit heures du soir.

«--En ce cas, je ne pourrai vous voir demain, mais au moins ce sera,
j'espère, après-demain jeudi.

«--Non, ne venez pas jeudi. J'aurai ce jour-là mon travail ordinaire
avec l'Empereur, et il y aura spectacle à Saint-Cloud, où le corps
diplomatique sera invité.

«--Ce sera donc vendredi, mais j'espère au moins que pour ce jour-là
vous aurez vos ordres et que je pourrai enfin de mon côté vous produire
mes deux projets de convention et d'armistice, que chaque jour je prends
avec moi et qui sont déjà usés et troués dans ma poche... Donnez-moi des
réponses sur les articles que je vous ai proposés, quelles qu'elles
soient; mais que je puisse donner à ma cour un résultat quelconque de la
communication que j'ai faite de ces articles.»

Tout ce que put obtenir Kourakine, ce fut la promesse d'un nouvel
entretien pour le vendredi 9 mai, sans l'annonce positive d'une réponse.

Rentré chez lui, au sortir de cette décevante conférence, l'ambassadeur
tomba dans un abîme de réflexions amères. Quand il se fut remémoré
toutes les épreuves par lesquelles il avait passé depuis quinze jours,
ses dernières illusions tombèrent. La lumière se fit pleinement dans son
esprit: la mauvaise foi du cabinet français lui apparut insigne,
évidente, palpable: il se sentit outrageusement joué, en présence de
gens bien décidés à ne pas traiter, à cacher sous une ombre de
négociation des projets d'attaque et de surprise.

À cette constation désolante, d'autres causes s'ajoutèrent pour le
pousser à bout. Depuis quelque temps, son séjour à Paris ne lui valait
que mortifications. Il n'en avait pas fini avec les tracas que lui
avaient causés l'intrigue de Tchernitchef et le procès de ses
complices. Cette déplorable affaire avait une suite inattendue,
indépendamment de son épilogue naturel. Le 1er mai, l'échafaud s'était
dressé en place de Grève; Michel avait été conduit au supplice, et sa
tête était tombée sous le couperet de la guillotine[495]. Saget avait
subi en même temps sa peine infamante, mais cette double expiation
n'avait point épuisé la colère du gouvernement impérial et suspendu ses
rigueurs. Non seulement les deux acquittés, Salmon et Mosès, après un
simulacre de mise en liberté, avaient été arrêtés à nouveau par mesure
de haute police et réincarcérés comme prisonniers d'État, mais Wustinger
avait éprouvé le même sort, malgré sa qualité d'employé à l'ambassade
russe. Au sortir de l'audience où il avait figuré comme simple témoin,
on l'avait relaxé d'abord et rendu à son maître; celui-ci s'était
applaudi de cette réparation tardive, tout en s'étonnant un peu que
Wustinger lui eût été renvoyé sans un mot d'excuse et que ce concierge
intermittent eût reparu à l'hôtel Thélusson «comme tombé des nues[496]»;
il s'apprêtait à le congédier par égard pour la France, lorsque la
police lui avait épargné cette peine. Au bout de quelques jours,
l'élargissement de Wustinger ne semblant pas compatible avec l'ordre
public, il avait été ressaisi, enlevé par les agents en pleine rue de
Bourgogne, remis en lieu sûr, et depuis lors Kourakine protestait en
vain contre cette récidive dans l'arbitraire.

[Note 495: _Journal de l'Empire_, n° du 2 mai 1812.]

[Note 496: Note du 6 mai, archives des affaires étrangères, Russie,
154.]

De plus, par la faute du gouvernement français, il éprouvait maintenant
des difficultés à remplir les devoirs les plus positifs de sa charge. On
retardait ses courriers, c'est-à-dire l'expédition de ses rapports: il y
avait, à n'en pas douter, un parti pris de l'isoler, de le mettre en
état de blocus, afin qu'il ne pût signaler à son gouvernement la
situation réelle et le manège perfide de la France. Enfin, chez toutes
les personnes tenant à la cour, chez les ministres des puissances
alliées à l'Empereur, il remarquait des allures plus qu'équivoques, une
disposition à se cacher de lui, à lui faire mystère de tout. Le 30
avril, à Saint-Cloud, il s'était rencontré à la table du duc de Frioul
avec le prince de Schwartzenberg: en cette occasion, l'ambassadeur
d'Autriche avait paru lui témoigner une ouverture de coeur qu'expliquait
leur longue intimité; il n'avait jamais été plus prévenant, plus
affectueux, et voici qu'au lendemain de ces effusions Kourakine
apprenait le subit départ de Schwartzenberg, allant prendre le
commandement du corps destiné à opérer contre la Russie. Tout le monde
s'accordait donc à le duper, à le berner: c'était un mot d'ordre donné
que de se faire un jouet de lui et de le tromper indignement. Alors,
sous l'impression de ces trop légitimes griefs, sous le coup de
multiples et cuisantes blessures, l'amour-propre exaspéré du pauvre
homme se révolta, en même temps qu'un sentiment plus haut, la passion de
venger son maître outragé en sa personne, envahissait son âme. La colère
des faibles est souvent aveugle en ses mouvements et déconcertante par
ses effets: celle de Kourakine le porta à un belliqueux coup de tête.
Brusquement, le pusillanime vieillard se transforme en un foudre de
guerre. Jusqu'alors, l'idée seule d'une rupture avec Napoléon le faisait
trembler de tous ses membres: maintenant, c'est lui qui va la précipiter
et pousser les choses à l'extrême.

Le 7 mai, avant d'avoir revu le duc de Bassano, à la veille de la
conférence promise, il lance une note enflammée: il y fait connaître que
tout ajournement nouveau le mettra dans l'obligation de quitter Paris:
en vue de cette éventualité, il réclame dès à présent ses
passeports[497]. De sa propre initiative, il se résout à la démarche la
plus grave dont un ambassadeur puisse assumer la responsabilité, à celle
qui précède immédiatement et annonce le recours aux armes. Par un
affolement subit et trop explicable, l'adversaire convaincu de la guerre
se trouvait amené à la déclarer.

[Note 497: Archives des affaires étrangères, Russie, 154.]

Cette bombe éclatant à l'improviste avait de quoi troubler à l'égal les
gouvernements français et russe dans leurs secrets calculs. La tactique
d'Alexandre tendait à provoquer la guerre, sans la déclarer, et à faire
prononcer par son adversaire l'irréparable signal. La démarche inopinée
de Kourakine, dont le public comprendrait mal les motifs, risquait
d'intervertir les rôles: elle ne pouvait que compromettre et mécontenter
le Tsar. D'autre part, elle attaquait et mettait en péril tout le
système de temporisation imaginé par l'empereur des Français. Si
Napoléon avait rusé avec Kourakine au lieu de repousser franchement son
ultimatum, c'était à seule fin de retarder l'instant où les prétentions
apparaîtraient inconciliables et le conflit patent. Par malheur, en
ménageant trop peu la dignité et la patience de Kourakine, en le
soumettant à un régime vraiment intolérable, on s'était précipité dans
l'inconvénient que l'on voulait éviter; tendue à l'excès, la corde avait
cassé: on s'était attiré un acte qui consommait et signalait la rupture.
Si Kourakine quittait Paris, l'empereur Alexandre aurait toutes raisons
pour éconduire lui-même Narbonne, s'estimer en état de guerre, pousser
ses troupes en avant et les jeter sur le pays compris entre le Niémen et
la Vistule.

Le seul moyen pour Napoléon d'obvier à ce danger était d'apaiser
Kourakine, de l'amadouer, de lui faire rétracter sa demande de
passeports. Quelque indispensable que fût ce travail, l'Empereur n'y
pouvait procéder en personne. Il venait enfin d'apprendre qu'Alexandre
avait quitté Pétersbourg pour Wilna, et cette résolution commandait la
sienne. Il se décida à partir, en laissant derrière lui son ministre des
relations extérieures pour faire entendre raison à Kourakine et l'amener
à résipiscence.

Le 5 mai, il s'était montré à l'Opéra, avec l'Impératrice; c'étaient ses
adieux aux Parisiens, qui ne devaient plus le revoir triomphant et
heureux. Le 9, de grand matin, le départ se fit de Saint-Cloud: dans la
journée, des centaines, des milliers d'équipages sortirent bruyamment de
Paris, s'empressant à la suite de Leurs Majestés et couvrant les routes.
Pendant plusieurs jours, entre Paris et la frontière, la circulation est
interrompue; tous les moyens ordinaires de transport sont monopolisés,
tous les chevaux de poste réquisitionnés, un grand fracas met les
populations en émoi: c'est l'Empereur qui passe, magnifiquement escorté.
Mais il tient encore à faire croire qu'il entreprend un voyage de pur
apparat et de convenance, doublé d'une tournée militaire. Le 10 mai, le
_Moniteur_ publiait la note suivante, sous la date de la veille:
«L'Empereur est parti aujourd'hui pour aller faire l'inspection de la
Grande Armée, réunie sur la Vistule. Sa Majesté l'Impératrice
accompagnera Sa Majesté jusqu'à Dresde, où elle espère jouir du bonheur
de voir son auguste famille.» Napoléon partait officiellement pour
Dresde, pour Varsovie, et subrepticement pour Moscou.

L'entretien convenu entre Maret et Kourakine eut lieu peu d'heures après
ce départ, dans la journée du 9. L'ambassadeur se présenta au
rendez-vous affermi dans ses résolutions, fort de sa conscience en
repos, mais le coeur navré de ce que le soin de sa dignité l'avait
obligé à faire. En apercevant le duc: «Vous voyez, dit-il, à quoi vous
m'avez réduit.» Et il rappela sa demande de passeports.--«Mais comment,
interrompit le ministre, avez-vous pu prendre une résolution aussi
précipitée, une résolution qui entraîne sur vous la responsabilité de la
guerre? Avez-vous eu pour cela des ordres de l'Empereur votre
maître?--Non, je n'ai pu les avoir. L'Empereur mon maître ne pouvait
prévoir ni supposer tout ce qui m'est arrivé et ces retards de plus de
quinze jours que vous avez laissés s'écouler sans répondre aux
communications dont j'étais chargé.» Alors, en termes tour à tour
affectueux et sévères, le duc essaya de le raisonner, de le sermonner,
de lui faire comprendre la redoutable portée de son acte. La guerre
était possible, disait-il, mais non certaine; il le savait mieux que
personne, comme ministre et confident de l'Empereur, et c'était au
moment où l'on pouvait conserver les plus sérieuses espérances de paix
que l'ambassadeur de Russie prenait sur lui de les anéantir d'un trait
de plume. Avait-il donc songé, cet ambassadeur si bien intentionné
jusqu'alors, au poids dont il allait charger sa conscience, aux
reproches que seraient en droit de lui adresser son souverain, son pays,
l'Europe, l'humanité? Ces réflexions, Kourakine se les était faites et
avait passé outre; néanmoins, à l'aspect des effrayantes perspectives
que son interlocuteur déployait à ses yeux, le sentiment de sa
responsabilité l'étreignit davantage et l'accabla. Ce surcroît d'épreuve
excédait ses forces: sa face s'empourpra, des sanglots lui montèrent à
la gorge, et il fondit en larmes[498].

[Note 498: Lettre du duc de Bassano à l'Empereur, en date du 10 mai.
Archives des affaires étrangères, Russie, 154.]

Le duc, témoin impassible de cette explosion, se préparait à en
profiter, lorsque Kourakine, par un suprême effort de volonté, se roidit
contre son émotion et se ressaisit. Il refusa de retirer sa demande de
passeports à moins que la France ne rompît un injurieux silence.
Récapitulant ses griefs, énumérant ses sujets de plainte, il serrait le
duc entre les deux termes de cette alternative: répondre à ses notes ou
le laisser partir.

Si infranchissable que parût le cercle où le ministre français se voyait
enfermé, il trouva moyen d'en sortir, découvrit une échappatoire. Il se
montra prêt à discuter enfin l'arrangement. Seulement, avant de répondre
sur le fond, il souleva une difficulté de forme, posa une question
préalable: Vous offrez, dit-il à Kourakine, de signer un accord sur les
bases proposées par la Russie? Soit; l'Empereur ne s'y refuse point.
Mettons-nous donc à l'oeuvre, entrons en matière, et avant tout, pour
faire bonne et valable besogne, remplissons les formalités qu'exige en
pareil cas la procédure diplomatique. La première et la plus
essentielle, entre négociateurs prêts à s'aboucher, est de se
communiquer respectivement leurs pouvoirs. Êtes-vous muni d'un acte
authentique et spécial qui vous autorise à conclure et signer un
arrangement? En ce cas, veuillez exhiber et me communiquer ces pouvoirs.

Kourakine dut confesser qu'il ne les possédait point: le duc s'en
doutait et prenait sciemment son adversaire au dépourvu. La cour de
Russie avait si peu la pensée de traiter sérieusement, elle avait si peu
prévu l'acceptation de ses exigences qu'elle avait négligé de conférer à
son représentant les pouvoirs nécessaires pour passer un acte qui
constaterait l'entente: elle s'était bornée à lui en annoncer
l'expédition ultérieure et éventuelle. La manoeuvre du gouvernement
français était donc habilement conçue et dégageait sa position. On lui
reprochait un défaut de sincérité; il ripostait en obligeant Kourakine à
découvrir chez son propre cabinet un manque de bonne foi ou tout au
moins d'empressement.

À la vérité, Kourakine pouvait répondre--et il ne s'en fit pas faute dès
qu'il fut revenu de la stupéfaction où l'avait jeté cette diversion
inopinée--que son caractère d'ambassadeur lui donnait essentiellement
qualité pour recevoir et constater l'adhésion de la France aux bases
proposées. S'il n'était point investi des pouvoirs nécessaires pour
signer un contrat en forme, il s'offrait quand même à le passer.
Supposant malgré tout la bonne foi de son gouvernement, jugeant les
autres d'après lui-même, il ne mettait pas en doute et garantissait
l'approbation de son maître. Toujours sincère, émouvant à force
d'honnêteté, il supplia, il adjura le duc, avec l'accent d'une
conviction profonde, de ne plus s'arrêter à de misérables arguties, à de
dangereuses chicanes: «Puisqu'il en est temps encore, disait-il, ne
perdons pas un instant; négocions à fond et franchement; arrêtons un
projet d'arrangement, et je signerai sous réserve d'une ratification qui
viendra sûrement: en agissant ainsi, nous aurons bien servi nos maîtres
et nos pays.--Non pas, reprenait le duc, nous ne serions pas à deux de
jeu. J'ai mes pleins pouvoirs, vous n'avez pas les vôtres. Plus d'une
année nous avons demandé que vous en fussiez revêtu. Avant que vous le
soyez, comment voulez-vous que je puisse négocier avec vous? Je ne puis
nullement accéder à ce mode de procéder.» Et tenant tout en suspens, il
rejetait sur la Russie la responsabilité des retards dont se plaignait
l'ambassadeur, déniait à celui-ci le droit de s'en offusquer et de
réclamer ses passeports.

Cette controverse occupa la journée du 10 mai. Le soir, désespérant de
vaincre un parti pris de déloyauté, revenant à l'idée de trancher dans
le vif, Kourakine se jura de retourner le lendemain chez le ministre, à
seule fin de rompre définitivement et d'exiger ses passeports. La nuit
passa sur cette résolution sans la changer. Au matin, Kourakine se
préparait à prendre pour la dernière fois le chemin de l'hôtel de la rue
du Bac, lorsqu'il apprit par un billet assez embarrassé du ministre que
celui-ci avait quitté Paris dans la nuit pour rejoindre l'Empereur.
Après avoir opposé une fin de non-recevoir qui lui avait permis d'éluder
à la fois une réponse à l'ultimatum et la remise des passeports, le duc
avait jugé opportun de se soustraire par un départ à de nouvelles
réquisitions: entre l'ambassadeur et lui, il était en train de mettre
deux cents lieues de pays. Et Kourakine restait en face du vide,
désorienté, accablé, une fois de plus mystifié, mais placé dans
l'impossibilité de se venger par le coup d'éclat qu'il méditait, car
l'éloignement allait permettre à l'Empereur de lui faire attendre
indéfiniment son congé et les moyens matériels de partir. Pour le
moment, il se voyait condamné à rester, rivé à son poste, ambassadeur
malgré lui. Il prit la résolution d'abriter son chagrin et ses
humiliations dans une maison de plaisance qu'il avait louée pour la
belle saison: au lieu de partir pour la Russie, il partit pour la
campagne. Établi au pavillon de Coislin, près de Saint-Cloud, il
apercevait de ses fenêtres l'impériale résidence où il avait été comblé
naguère de distinctions et d'honneurs, et une profonde mélancolie
s'emparait de lui lorsqu'il comparait à ce triomphant passé sa détresse
actuelle[499].

[Note 499: Voy. aux archives des affaires étrangères ses lettres
particulières au duc de Bassano.]

À travers de multiples péripéties, Napoléon était parvenu à ses fins. Il
retardait le dénouement de la crise, sans chercher à le modifier: il
comprimait le cours des événements, se réservant de le déchaîner à son
heure. En retenant Kourakine, il sauvait l'apparence de la paix: il
rendait possible l'accalmie momentanée qu'il espérait créer par l'envoi
de Narbonne: tandis qu'il s'essayait à renouer en Russie le fil de la
négociation, il l'empêchait de se briser à Paris: il évitait que le fait
brutal et matériel de la rupture n'éclatât derrière lui, dans son dos,
tandis qu'il irait tenir à Dresde de solennelles assises, recevoir
l'hommage et le serment des rois, et gagnerait à pas comptés les
frontières de la Russie. Pour obtenir ce résultat, aucun scrupule ne
l'avait arrêté: artifices, caresses, violences, procédés despotiques et
raffinements de duplicité, tous les moyens lui avaient été bons: jamais
le jeu compliqué de la diplomatie, ses roueries et ses petites habiletés
ne s'étaient plus bizarrement enchevêtrés aux conceptions d'une
politique effrénée qui avait entrepris encore une fois de bouleverser
l'Europe et de la remanier à jour fixe.



CHAPITRE XII

DRESDE.


À travers l'Allemagne.--Arrivée à Dresde.--Installation de
l'Empereur.--Tableau de la cour saxonne.--Affluence de souverains.--La
reine de Westphalie.--Arrivée de l'empereur et de l'impératrice
d'Autriche.--Belle-mère et belle-fille.--Fête du 19 avril.--Aspect de
Dresde pendant le congrès.--Vie de famille.--L'Empereur se remet au
travail.--Lettre de Kourakine réclamant à nouveau ses
passeports.--Manoeuvre de la dernière heure.--Ordre expédié à Lauriston
de se rendre à Wilna et d'y entretenir un fallacieux espoir de paix.--La
journée des souverains à Dresde.--Le lever de l'Empereur.--La toilette
de l'Impératrice.--L'après-midi.--Goûts et occupations de l'empereur
François.--Le dîner.--Cérémonial napoléonien.--Napoléon et Louis
XVI.--La soirée.--Le jeu des souverains et le cercle de cour.--Jalousie
des dames autrichiennes.--Mme de Senft.--Le duc de
Bassano.--Caulaincourt.--Mots de l'Empereur.--Ses conversations avec
l'empereur François.--Il se met en frais de galanterie auprès de
l'impératrice d'Autriche et ne réussit pas à la gagner.--Intimité
apparente.--Les cours au spectacle.--Parterre de rois.--Napoléon comparé
au soleil.--Le roi de Prusse.--Le _Kronprinz_.--Hiérarchie établie entre
les souverains.--Concours de bassesses.--Apogée de la puissance
impériale.--Spectacle sans pareil dans l'histoire.--Napoléon se montre
davantage en public; promenade à cheval autour de Dresde.--Visite à
l'église Notre-Dame.--L'empereur Alexandre dans une église catholique de
Lithuanie.--La veillée des armes.--Retour de Narbonne; il rend compte de
sa mission.--Explosion printanière; approche de la saison favorable aux
hostilités.--Dernier appel à la Suède et à la Turquie.--Napoléon décide
de soulever la Pologne.--Il songe à Talleyrand pour l'ambassade de
Varsovie; raisons qui le portent à ce choix, incidents qui l'y font
renoncer.--Nouvelle disgrâce de Talleyrand.--L'abbé de Pradt.--Choix
funeste.--Objets proposés au zèle de l'ambassadeur.--Napoléon cherche à
gagner encore quelques jours.--Son départ de Dresde.--L'assemblée des
souverains se disperse.--Propositions inattendues de Bernadotte: motif
et caractère de ce revirement.--Mauvaise foi du prince royal.--Il
s'efforce de ménager un accord entre la Russie et la Porte.--Congrès et
traité de Bucharest.--La paix sans l'alliance.--L'amiral
Tchitchagof.--Projet d'une grande diversion orientale.--Alexandre espère
ébranler le monde slave et le précipiter sur l'Illyrie et l'Italie
françaises.--L'idée des nationalités se retourne contre la
France.--Demi-trahison de l'Autriche.--Duplicité de la Prusse et des
cours secondaires de l'Allemagne.--Universel mensonge.--Avertissements
de Jérôme-Napoléon, de Davout et de Rapp.--Pronostic de
Sémonville.--Parmi les Français, les grands se lassent et s'inquiètent:
la confiance des humbles reste absolue et ardente.--Lettre d'un
soldat.--L'armée croit aller aux Indes.



I

Pour aller à Dresde, l'Empereur et l'Impératrice prirent par Châlons et
Metz, franchirent le Rhin à Mayence, puis, se détournant légèrement vers
le sud, passèrent à proximité du Wurtemberg et de la Bavière. Sur tout
leur parcours, l'Allemagne avait échelonné des princes, courbés dans une
attitude d'adoration. On trouva à Mayence ceux d'Anhalt et de
Hesse-Darmstadt; à Wurtzbourg, le roi de Wurtemberg et le grand-duc de
Bade obtinrent quelques instants d'entretien; à Bamberg, pendant qu'on
relayait, les ducs Guillaume et Pie de Bavière présentèrent leurs
hommages. Napoléon voyageait avec le faste et l'appareil d'un potentat
d'Asie; des populations entières avaient été réquisitionnées pour
aplanir devant lui et réparer la route; pendant la nuit, de grands
bûchers, dressés de place en place, s'allumaient à mesure qu'avançaient
les voitures impériales et répandaient sur leur passage une clarté
d'incendie.

Comme la longueur des étapes se réglait d'après les convenances et la
santé de l'Impératrice, le jour de l'arrivée à Dresde n'avait pu être
rigoureusement fixé. Cette incertitude troublait fort le roi et la reine
de Saxe, qui craignaient d'être surpris par leur visiteur et de ne
pouvoir à temps se porter à sa rencontre. Le 15 mai, ils prirent le
parti de s'établir dans la petite ville de Freyberg, située à huit
lieues en avant de Dresde[500]. Le soir venu, le Roi ne voulait point se
coucher; pour le décider à prendre un peu de repos, il fallut que son
ministre des affaires étrangères, le baron de Senft, passât la nuit sur
une haise à l'entrée de son appartement, prêt à l'avertir au premier
signal[501]. Pourtant, la nuit, puis la matinée du lendemain,
s'écoulèrent sans alerte; dans l'après-midi seulement, les équipages
impériaux furent annoncés et presque aussitôt arrivèrent. Après de
rapides effusions, les deux cours se confondirent; Français et Saxons se
répartirent côte à côte dans les mêmes voitures, la course fut reprise,
et l'entrée à Dresde se fit le soir même, aux flambeaux, au son de
toutes les cloches, au bruit des salves d'artillerie dont les montagnes
d'alentour se renvoyaient les échos en interminables roulements.

[Note 500: Serra, ministre de France à Dresde, à Maret, 15 mai
1812.]

[Note 501: _Mémoires du comte de Senft-Pilsach_, ministre des
affaires étrangères de Saxe, p. 106.]

L'Empereur fut conduit au château royal, à la Résidence, comme disent
les Allemands: là, tous les princes de la famille de Saxe se trouvèrent
réunis pour lui souhaiter la bienvenue. Sur l'escalier d'honneur, des
gardes suisses faisaient la haie, armés de hallebardes, portant le
tricorne à plume blanche et la perruque à trois marteaux, tout habillés
de taffetas jaune et violet. Cette tenue plus galante que martiale fit
sourire nos jeunes officiers, qui trouvèrent aux gardes de Sa Majesté
Saxonne un air de «scaramouches[502]». À travers ce décor, l'Empereur
fut conduit aux appartements qui lui avaient été réservés, les plus
beaux, les plus vastes du palais, ceux qu'avait naguère habités et
embellis Auguste II, l'électeur-roi de fastueuse mémoire.

[Note 502: _Journal du maréchal de Castellane_, I, 92.]

Le lendemain, on chanta un _Te Deum_ solennel pour remercier le ciel de
sa venue: il y eut présentation de la cour et du corps diplomatique. Le
ministre de Russie, M. de Kanikof, parut avec ses collègues: comme
l'Empereur l'accueillit bien et affecta même de le distinguer, quelques
assistants y virent un symptôme de paix; d'autres, plus avisés, dirent
que le conquérant, tout en se préparant à l'attaque, rentrait encore ses
griffes et «faisait patte de velours[503]».

[Note 503: Sur le détail des journées à Dresde, nous avons pu
consulter le _Journal inédit_ du grand maître de la cour de Saxe, que M.
Frédéric Masson a bien voulu nous communiquer.]

Dans la même journée, l'Empereur revit ses hôtes saxons et put les
observer de plus près. Il retrouva le Roi tel qu'il l'avait connu à
Dresde en 1807, à Paris en 1809, c'est-à-dire parfaitement docile, plein
de prévenances, et leur intimité sembla tout de suite reprendre et se
fortifier. À vrai dire, il eût été difficile de découvrir la moindre
affinité de caractère entre le violent empereur et le monarque pacifique
qui le recevait à Dresde. Paternel et digne, bienveillant sans
familiarité, Frédéric-Auguste s'était concilié à la fois le respect et
l'affection de ses peuples; n'ambitionnant point d'autre gloire, il se
fût contenté de régner en paix sur des sujets faciles à gouverner. Il se
déchargeait volontiers du poids des affaires sur un favori doux et âgé
comme lui, le comte Marcolini; son bonheur eût été de se livrer sans
contrainte aux exercices d'une dévotion minutieuse, entremêlés de
quelques distractions idylliques et champêtres[504]. Mais il avait
compris que la sécurité et l'avenir de son État étaient au prix d'un
accord étroit avec le dominateur de l'Allemagne; il l'avait donc choisi
pour inspirateur et pour guide, et, sans l'interroger, sans chercher à
pénétrer ses projets, suivait en tout ses impulsions avec une déférence
discrète.

[Note 504: Il écrivait à Marcolini, au cours d'un voyage: «J'ai été
régalé du matin au soir par le chant des rossignols. Ils abondent, même
dans les plus misérables villages. Ils seraient bien mieux placés dans
mon jardin de Pillnitz, où vous savez que nous n'avons jamais pu en
établir.» Bourgoing, ministre de France en Saxe, à Maret, 8 mai 1811.]

La Reine, d'un physique disgracieux et de réputation équivoque, aidait
son mari à organiser les réceptions, les fêtes, et n'y apportait par
elle-même aucun agrément. Les princes frères du Roi, tout entiers à leur
famille, à leurs pratiques de piété, à leurs jardins, offraient le
modèle des vertus privées, sans aucune des qualités qu'eût exigées leur
rang; Napoléon les jugea du premier coup indignes de l'occuper: il se
borna à leur faire passer la parade, pour ainsi dire, et à leur adresser
quelques questions sur le degré d'avancement de leur instruction
militaire[505]. Quant aux autres membres de la cour, il les trouva
pleins d'une admiration craintive, empressés à lui faire fête autant que
le leur permettaient des ressources assez bornées.

[Note 505: _Mémoires de Senft_, 172.]

Foncièrement attachés au passé, dont ils gardaient l'esprit, les usages
et la politesse, les Saxons cédaient néanmoins aux circonstances, se
livraient au glorieux parvenu sans l'aimer et se laissaient entraîner
par lui, avec quelque effarement, dans un tourbillon d'occupations et de
plaisirs qui dérangeait leurs habitudes tranquilles. Dans ce monde d'un
autre âge, aux tons effacés, aux nuances discrètes et fanées, Napoléon
allait trancher plus que partout ailleurs par l'exubérance de son génie,
l'éclat cru de son esprit et de son langage, son luxe flambant et neuf.

Il avait accepté l'hospitalité des souverains saxons, mais il voulait
être chez lui dans leur palais, y tenir maison et table ouverte. C'était
une cour entière qu'il avait emmenée, les principaux dignitaires de son
état-major, sa maison militaire, un service complet de chambellans,
d'écuyers et de pages, un préfet du palais, et de plus l'accompagnement
ordinaire de l'Impératrice aux jours de solennité, grande maîtresse et
grand chambellan, premier écuyer, chevalier d'honneur, trois
chambellans, trois écuyers, trois dames du palais. Les noms les plus
illustres de l'ancienne et de la nouvelle France figuraient ensemble
dans ce cortège, un Turenne, un Noailles, un Montesquiou, à côté d'une
Montebello. En même temps, se faisant suivre d'un personnel démesurément
nombreux, de tout un service d'appartement et de bouche, l'Empereur
avait ordonné de transporter à Dresde son argenterie, le splendide écrin
de l'Impératrice, les joyaux de la couronne, tout ce qui pouvait
rehausser matériellement et parer le rang suprême. Dans son nouveau
séjour, il voulait devenir le centre rayonnant vers lequel se
tourneraient tous les regards, toutes les curiosités, et faire lui-même
les honneurs de Dresde aux princes étrangers qu'il y avait conviés en
foule.

Les princes de la Confédération du Rhin commençaient à se présenter, à
se succéder dans un interminable défilé. Dès le matin du 17, on avait vu
arriver ceux de Weymar, de Cobourg, de Mecklembourg, et le grand-duc de
Wurtzbourg, primat de la Confédération. Dans la soirée, la cour de Saxe
eut à recevoir la reine Catherine de Westphalie, appelée par invitation
spéciale de l'Empereur. Napoléon avait pris en affection cette princesse
si charmante, si vivante, qui aimait si franchement son mari et faisait
une heureuse exception par ses allures prime-sautières, par la sincérité
de ses sentiments, dans le milieu compassé des cours: l'attention qu'il
avait eue de la mander frappait d'autant plus qu'il avait écarté de la
réunion, avec un soin rigoureux, les autres membres de sa famille.

Eugène avait traversé Dresde peu de jours auparavant, mais n'avait fait
qu'y paraître et y plaire: il avait reçu ordre de rejoindre ses troupes
au plus vite. Jérôme n'avait pas eu permission de quitter son quartier
général. Pour Murat, la prohibition avait été plus nette encore et plus
sensible. Bien que le roi de Naples, arrivant d'Italie, semblât
naturellement appelé à passer par la Saxe pour se rendre en Pologne,
l'Empereur lui avait imposé un itinéraire dont le tracé aboutissait
directement à Dantzick et s'éloignait de la capitale saxonne. À
l'entendre, s'il avait agi de la sorte, c'était par égard pour son
beau-père: l'empereur d'Autriche regrettait toujours ses possessions
d'Italie: la vue d'un prince établi en ce pays par nos armes pourrait
affliger ses yeux: pourquoi lui gâter la joie qu'il éprouverait à revoir
sa fille? Dans la réalité, le motif de l'exclusion était tout autre, et
Napoléon ne se privait pas de l'indiquer à ses familiers, lorsqu'il
voulait être franc. Tel qu'il connaissait Murat, il jugeait dangereux
pour ce roi de promotion récente tout contact avec des souverains
d'ancienne souche et particulièrement avec la maison d'Autriche: «Sa
tête va tourner, disait-il, si l'empereur François lui adresse quelques
paroles aimables[506].» Ravi de ces avances, flatté dans sa vanité de se
voir recherché par le descendant de quarante-deux empereurs, Murat se
laisserait aller sans doute, avec l'intempérance habituelle de sa
langue, à des confidences compromettantes, à des propos qui
l'engageraient: ainsi se créerait entre l'Autriche, aspirant au fond à
rentrer en Italie, et Murat, aspirant à s'y faire une position
indépendante, une intelligence suspecte, que Napoléon tenait
essentiellement à empêcher. Se défiant à l'égal des souverains qu'il
avait placés sur le trône et de ceux qu'il y avait laissés, il
n'admettait pas que trop d'intimité s'établît entre les uns et les
autres.

[Note 506: _Documents inédits_.]

L'empereur et l'impératrice d'Autriche arrivèrent dans l'après-midi du
19 et reçurent les mêmes honneurs que Napoléon lui-même, avec cette
différence que le couple saxon ne se porta point au-devant d'eux.
Établis au palais, ils se préparaient à visiter l'empereur des Français,
quand celui-ci, les prévenant, se fit annoncer. Quelques instants après,
il arrivait avec Marie-Louise, avec toute sa suite, et les deux cours se
trouvèrent en présence.

Cette première entrevue fut cérémonieuse et guindée. Embarrassé et
gauche, conscient de son infériorité, François Ier restait sur la
réserve et ne s'attendrit qu'en recevant dans ses bras celle qu'il
nommait «sa chère Louise». L'air de santé et de bonheur qui brillait sur
les traits de Marie-Louise parut causer à l'impératrice autrichienne
plus de surprise que de satisfaction. Cette princesse s'était préparée à
s'apitoyer sur le sort de sa belle-fille, mariée au despote exécré, et
éprouvait une déception à ne pouvoir la plaindre. Quant à Napoléon, il
constata avec désappointement que les souverains autrichiens ne
s'étaient fait accompagner d'aucun de leurs proches. Il eût aimé, durant
son séjour en Saxe, à marcher environné d'un cortège d'archiducs; il
avait fait exprimer à Vienne le plaisir qu'aurait Marie-Louise à se
retrouver avec ses frères et regretta qu'on eût négligé d'obtempérer à
ce voeu. Il marqua surtout quelque étonnement de ne pas voir l'héritier
présomptif de la couronne, l'archiduc Ferdinand, et comme sa belle-mère
s'excusait de ne l'avoir point amené en alléguant les seize ans du jeune
prince, sa timidité d'adolescent craintif et un peu sauvage, son
éloignement pour le monde: «Vous n'avez qu'à me le donner pendant un an,
dit vivement l'Empereur, et vous verrez comme je vous le
dégourdirai[507].»

[Note 507: Bulletin transmis de Vienne le 3 juillet par le
secrétaire d'ambassade La Blanche. Tous les échos de l'entrevue
retentissaient à Vienne.]

Le soir, il y eut par extraordinaire grand couvert chez le roi de Saxe:
pour cette fois, Napoléon avait voulu laisser à ses hôtes le plaisir de
recevoir à leur table et de fêter les souverains. Après le repas, servi
par les grands officiers de la couronne de Saxe, l'illustre assemblée se
rendit dans les appartements de la Reine, et là, se groupant autour des
fenêtres ouvertes, qui donnaient sur l'Elbe, put contempler le spectacle
de Dresde illuminée. Formée de pylônes et d'arcs resplendissants,
l'illumination couvrait l'esplanade située au devant du château et
prolongeait sur le beau pont qui vient y aboutir une flamboyante allée.
Un peu plus loin, un pont de radeaux, établi pour la circonstance,
offrait une décoration non moins brillante, qui se reflétait sur le
fleuve et semblait poser à la surface des eaux une autre ligne de feux,
d'un éclat discret et pâli. Sur les quais, sur les terrasses, la foule
se pressait pour jouir du spectacle, et de la ville entière, où les rues
illuminées traçaient de clairs sillons, montait un bruit de peuple en
fête[508].

[Note 508: _Gazette universelle_ d'Augsbourg, 29 mai. _Journal de
l'Empire_, 2 juin.]

Depuis l'arrivée des souverains, la charmante capitale de la Saxe ne se
reconnaissait plus. D'ordinaire, l'aspect en était calme et reposant;
dans les rues s'ouvrant sur de fraîches perspectives de verdure et de
montagnes, peu de monde, point de voitures: des chaises à porteurs,
doucement balancées, où se laissaient entrevoir les dames de la ville,
poudrées et attifées à la mode d'autrefois: le dimanche, pour égayer ces
solitudes, des choeurs d'écoliers en manteau court, chantant des
cantiques[509]. En ce lieu privilégié de la nature, embelli par l'art, à
peu près épargné par la guerre, la vie était oisive et molle, les moeurs
retardaient sur le siècle, Dresde avait eu pourtant cette année même sa
révolution: dans la toilette d'apparat des femmes, le manteau de cour
avait remplacé les paniers[510]: à cela près, on se serait cru de
cinquante ans en arrière, et le style ancien des monuments, leur grâce
vieillie, les courbes onduleuses de leurs lignes, la profusion
d'ornements en rocaille qui s'enroulaient sur leurs façades,
complétaient l'illusion. Et voici que Napoléon avait choisi cette ville
pour y donner l'une de ces pompeuses représentations qu'il excellait à
monter, pour y jeter une invasion de magnificences, un monde d'étrangers
de tout ordre, de tout rang et de tout pays.

[Note 509: _Journal de Castellane_, I, 95.]

[Note 510: _Id._]

Peu de troupes, à la vérité: nos colonnes côtoyaient Dresde sans y
entrer: l'Empereur lui avait épargné le fardeau de trop nombreux
passages: seuls, quelques détachements de la Garde promenaient par les
rues leur air vainqueur et leur splendide tenue, fraternisant avec les
beaux grenadiers de Saxe, en habit rouge à revers jaunes. Mais le fracas
des entrées, les chaises de poste roulant sur le pavé et amenant
d'insignes personnages, les carrosses dorés sortant pour les visites de
cérémonie, l'affluence et le luxe des équipages, des costumes, des
livrées, mettaient partout un tumulte et un éblouissement: c'étaient des
arrivées à sensation se succédant à toute heure, le comte de Metternich
prenant les devants sur ses maîtres, le prince de Hatzfeldt se
présentant comme envoyé extraordinaire de Prusse et sollicitant pour le
Roi la permission de venir, le duc de Bassano prenant possession de
l'hôtel Salmour avec sa chancellerie, le prince de Neufchâtel
établissant au palais Brühl les bureaux de la Grande Armée: sur les pas
de ces puissants, une irruption de suivants, de commis, de solliciteurs,
encombrant les antichambres, campant sur les escaliers: Dresde en proie
à une cohue affairée et brillante: un grand gouvernement et trois ou
quatre cours s'installant, s'entassant dans la calme cité.

Que de bruit, d'agitation, de mouvement! Partout des apprêts de fête:
dans les rues, sur les places, des décorations s'élevant à la hâte: six
cents ouvriers appropriant la salle de l'Opéra italien à une
représentation de gala; et dominant le bruit de ces préparatifs,
dominant le bourdonnement des foules, retentissant à toute heure, la
voix du canon; cent coups pour l'arrivée de Leurs Majestés
Autrichiennes, cent coups au commencement du _Te Deum_ et encore trois
salves de douze coups pour marquer les différentes phases de la
cérémonie, pendant que les gardes saxonnes, rangées autour de l'église,
exécutaient des feux de mousqueterie. Enfiévré par ce fracas, par
l'éclat et la diversité des spectacles, le peuple emplissait les rues,
se déplaçait par brusques oscillations, suivant qu'un objet nouveau
attirait ou détournait son attention. Il s'amassait aux abords des
palais, dès qu'un mouvement dans les cours, un signe quelconque semblait
annoncer la sortie ou la rentrée d'un cortège et promettre la vue des
grands de ce monde. Parfois cette attente n'était pas déçue: par les
grilles ouvertes de la Résidence, une élégante calèche sortait, précédée
de piqueurs, enveloppée de gardes; elle menait à la promenade les deux
impératrices, les deux Marie-Louise, la belle-fille et la belle-mère,
affectant un touchant accord: la première épanouie et radieuse, la
seconde gracieuse et frêle, dissimulant sous un costume hongrois, à plis
bouffants et épais brandebourgs, la maigreur de sa taille et son buste
émacié. La foule regardait passer avec ravissement ces souriantes
visions, sans que sa curiosité en fût pleinement satisfaite. On
cherchait des yeux, on désirait voir l'être extraordinaire qui était
l'âme de tous ces mouvements. Mais l'Empereur jusqu'à présent ne se
montrait guère en public; comme s'il eût voulu laisser à la réunion un
caractère d'intimité presque familiale, il vivait avec ses hôtes ou se
tenait enfermé dans ses appartements: on le disait absorbé par un labeur
incessant, en train de préparer avec ses ministres et ses alliés les
destinées de l'Europe: «Sa Majesté, écrivait une correspondance de
Dresde, paraît extrêmement occupée[511].»

[Note 511: Passage cité par le _Journal de l'Empire_, n° du 31 mai.]

En effet, Napoléon s'était remis tout de suite à sa besogne de souverain
et de généralissime. Affermissant la Grande Armée sur la Vistule,
pressant l'arrivée des effectifs retardataires, il travaillait surtout à
organiser l'armée de seconde ligne, celle qui devait garder l'Allemagne
et fournir des renforts à l'invasion; il déterminait le nombre, la
composition, l'emplacement des corps. En même temps, il stimulait son
ministre des relations extérieures à surveiller le fonctionnement de nos
alliances, à conclure celles qui n'étaient pas encore formées, à
regagner le temps perdu auprès de la Suède et de la Turquie. Dès que
Berthier l'avait quitté, après lui avoir demandé des centaines de
signatures, le duc de Bassano se présentait et lui apportait des lettres
d'ambassadeurs, des rapports diplomatiques, des bulletins de
renseignements arrivés de toutes les parties de l'Europe.

Une de ces pièces attira l'attention de l'Empereur et le contraria. Par
lettre en date du 11 mai, Kourakine renouvelait en termes pressants sa
demande de passeports et n'admettait point que le gouvernement français
se fût soustrait, par un départ impromptu, au devoir de lui
répondre[512]. Napoléon ne jugeait nullement le moment venu d'acquiescer
à sa requête. Afin de tromper l'impatience du vieux prince, il se borne
à lui faire expédier des passeports pour quelques membres de sa maison
et «pour ses enfants naturels», non pour lui-même. Puis, un peu ému de
ces instances persécutrices, il se retourne vers Alexandre et essaye
encore une fois de parlementer, dans sa préoccupation constante
d'endormir et d'immobiliser la Russie. Tel avait été, on ne l'a pas
oublié, l'objet de la mission confiée à Narbonne. À l'heure qu'il est,
cet aide de camp doit être arrivé à Wilna, mais il n'a pas encore donné
de ses nouvelles. On ignore s'il a été reçu par l'empereur Alexandre,
s'il a réussi à faire renaître dans l'esprit de ce prince un fallacieux
espoir de paix. Pour le cas où cette démarche ne suffirait point,
Napoléon se décide à la doubler par une autre: c'est la quatrième qu'il
tente dans le même but depuis le commencement de l'année. Après avoir
employé d'abord Lauriston, c'est-à-dire son ambassadeur en titre, après
avoir eu recours ensuite à Tchernitchef, en troisième lieu à Narbonne,
il revient à Lauriston, à la voie ordinaire et officielle.

[Note 512: Archives des affaires étrangères, Russie, 154.]

Le 20 mai, un courrier part de Dresde à destination de Pétersbourg, avec
une longue dépêche pour l'ambassadeur. Au reçu de ce message, M. de
Lauriston demandera à l'office russe des affaires étrangères les moyens
de se rendre au quartier général du Tsar, pour lequel il se dira porteur
de communications graves et urgentes. Si ce recours direct au souverain,
qui est presque de droit pour un ambassadeur, ne lui est pas accordé, il
prendra acte du refus et attendra de nouvelles directions. Si sa demande
est accueillie, il partira sur-le-champ pour Wilna et y entamera un
dernier semblant de négociation. Le terrain sur lequel il doit se placer
lui est soigneusement indiqué. À cet instant, Napoléon ne peut plus
feindre d'ignorer l'ultimatum blessant d'Alexandre, vu le temps écoulé
depuis l'envoi de cette pièce. Il affecte seulement de croire que les
prétentions de la Russie lui ont été inexactement transmises, que
Kourakine a dénaturé la pensée de sa cour en lui donnant une forme
comminatoire, qu'il a été au delà de ses instructions en demandant ses
passeports; ce sont les bévues de cet ambassadeur «honnête homme, mais
trop borné[513]», qui ont créé un dangereux malentendu. Lauriston devra
demander des explications, sans insister pour qu'elles soient trop
nettes: il dira surtout qu'un accommodement reste possible, que tout
peut s'arranger encore, pourvu qu'on y mette un peu de bonne volonté; en
conséquence, la Russie doit s'abstenir de tout acte irrévocable et
précipité. Par cette manoeuvre de la dernière heure, Napoléon gagnerait
plus sûrement quelques semaines, le temps d'atteindre l'époque où les
progrès de la végétation dans le Nord lui donneraient licence d'entrer
en campagne, le temps aussi d'organiser et de présider sa cour de
souverains.

[Note 513: Paroles de Napoléon dans ses entretiens ultérieurs avec
Balachof, citées par Tatistchef, 595.]



II

Il avait réglé sa vie à Dresde suivant un mode pompeux et strict. Le
matin, à neuf heures, il tenait d'ordinaire un lever; les princes
allemands y faisaient assidûment acte de présence et venaient à l'ordre.
L'Empereur passait ensuite chez l'Impératrice et assistait à la
Toilette. On sait quelle place occupait dans les usages des cours cette
représentation fastueuse, où la souveraine, entourée de ses femmes qui
achevaient de la parer, admettait en sa présence quelques privilégiés.
Après le lever de l'Empereur, la toilette de Marie-Louise offrait
l'occasion d'une seconde assemblée. L'impératrice d'Autriche y venait
souvent, et la vue des merveilleux atours préparés pour sa belle-fille,
des écrins ouverts, des coffrets débordant de diamants et de perles,
excitait sa jalousie. Admirant ces trésors, elle souffrait de n'en pas
avoir de pareils, réduite qu'elle était par le malheur des temps à une
pénible économie. Marie-Louise, dès qu'un objet paraissait plaire
particulièrement à sa belle-mère, se hâtait de le lui offrir, et l'autre
impératrice acceptait ces cadeaux avec un mélange de satisfaction et de
dépit, ravie de les posséder, humiliée de les recevoir[514]. À deux pas
de là, Napoléon causait avec la reine de Westphalie, avec les princes;
c'était l'un des moments de la journée où il parlait et laissait parler
avec le plus d'abandon. Dans le fond de la salle, les courtisans
commentaient à voix basse ses moindres propos et en tiraient de grandes
conséquences: ils se livraient à de discrets pronostics sur les
événements à venir et signalaient les fortunes naissantes.

[Note 514: _Mémoires de Mme Durand_, 140. Cf. la lettre du duc de
Bassano à Otto en date du 27 mai 1812.]

Dans l'après-midi, Napoléon rendait visite tous les deux ou trois jours
à son beau-père et lui consacrait quelques instants. Lui parti, tandis
que les impératrices visitaient ensemble les musées de Dresde et les
sites ravissants du voisinage, l'empereur François, dépaysé et
désoeuvré, atteignait difficilement la fin de la journée. Les
occupations d'État le tentaient peu: la politique lui avait semblé de
tout temps une source de dégoûts; c'était lui qui disait naguère à son
ministre Cobenzl: «Lorsque je vous vois entrer dans mon cabinet, la
pensée des affaires dont vous allez m'entretenir me serre le coeur.»
D'autre part, il n'avait pas à Dresde ses familiers ordinaires, les
favoris de bas étage dont les plaisanteries épaisses le réjouissaient et
qui s'ingéniaient à lui trouver des distractions, des passe-temps, à
flatter les caprices de son imagination puérile. Il ne pouvait, comme à
Vienne, employer de longues heures à imprimer soigneusement des cachets
sur une cire de choix ou à faire la cuisine[515]. Cherchant des objets
de curiosité et d'intérêt à sa portée, il sortait à pied, flânait par
les rues, paterne et bienveillant avec la foule qui le saluait
dévotement: on le voyait tromper son ennui par de longues stations dans
les boutiques, faire bourgeoisement des emplettes[516].

[Note 515: Feuille de renseignements transmise par Otto le 22
décembre 1811: «On raconte qu'à Schlosshof (résidence impériale en
Hongrie) l'Empereur costumé en cuisinier était occupé avec Stift (son
médecin) à faire du sucre d'érable, quand la députation officielle de la
Diète vint engager Sa Majesté à se rendre à Presbourg.»]

[Note 516: _Mémoires de Mme Durand_, 140.]

Le soir, les souverains se retrouvaient pour le dîner, qui avait lieu de
fondation chez l'empereur des Français. On se réunissait à l'avance dans
ses appartements. Là, s'il faut en croire une tradition, dans sa manière
d'opérer son entrée et de se faire annoncer, Napoléon affectait une
simplicité grandiose qui l'isolait de toutes les puissances accourues à
sa voix et l'élevait au-dessus d'elles. Ses invités étaient annoncés par
leurs titres et qualités: c'étaient d'abord des Excellences et des
Altesses sans nombre, Altesses de tout parage et de toute provenance,
anciennes ou récentes, Royales ou Sérénissimes,--puis les Majestés:
Leurs Majestés le roi et la reine de Saxe, Leurs Majestés Impériales et
Royales Apostoliques, Sa Majesté l'impératrice des Français, reine
d'Italie. Lorsque toutes ces appellations sonores avaient retenti à
travers les salons, l'auguste assemblée se trouvait au complet et le
maître pouvait venir. Alors, après un léger intervalle de temps, la
porte s'ouvrait de nouveau à deux battants, et l'huissier disait
simplement: L'Empereur.

Il entrait gravement, le front épanoui ou soucieux suivant les jours,
saluait à la ronde, distribuait quelques paroles, et l'on se formait en
cortège pour aller à table. Un officier de sa maison, dont l'appartement
donnait sur la galerie où passaient les souverains, vit plusieurs fois
le défilé et le décrit ainsi: «Napoléon, son chapeau sur la tête,
marchait le premier; à quelques pas derrière lui s'avançait l'empereur
d'Autriche, donnant le bras à sa fille, l'impératrice Marie-Louise, ce
qui pourrait expliquer pourquoi ce monarque avait la tête nue; les
autres rois et princes qui faisaient partie de ce cortège, au milieu
duquel se trouvaient aussi la reine et les princesses de Saxe, suivaient
les deux empereurs chapeau bas[517].» Seule, l'impératrice d'Autriche
manquait à cette figuration; alléguant sa faible santé, elle se faisait
d'ordinaire conduire directement à la salle du repas dans un fauteuil
roulant, et cette manière d'échapper au cérémonial napoléonien semblait
une protestation.

[Note 517: Lieutenant-colonel BAUDUS, _Études sur Napoléon_, 338.]

À table, les convives étaient peu nombreux: en dehors des souverains,
quelques princes de la Confédération, quelques grands dignitaires
français, invités à tour de rôle. Le service était magnifiquement réglé,
correct et rapide, «la chère exquise[518]»; sur la table, une
efflorescence de cristaux, de hautes pièces d'orfèvrerie d'un travail
rare, une architecture d'argent et de vermeil, le merveilleux service
dont la ville de Paris avait fait cadeau à Marie-Louise lors de ses
noces. L'empereur Napoléon, servi par ses pages, présidait au repas avec
aménité. À cette heure, ses traits se déridaient toujours: il devenait
expansif et causeur, se trouvant bien avec ses hôtes et savourant le
bonheur de vivre en famille avec la maison d'Autriche. Par ce contact,
il pensait se rattacher plus étroitement aux dynasties légitimes et
s'assimiler aux Bourbons, à la lignée de rois avec laquelle il se
découvrait maintenant des liens inattendus. C'est à Dresde, dit-on,
qu'évoquant un jour les souvenirs de la Révolution, il déclara que les
choses eussent pris un autre cours si _son pauvre oncle_ avait montré
plus de fermeté. Le pauvre oncle, c'était Louis XVI: Napoléon était
devenu son petit-neveu par alliance en épousant Marie-Louise et
s'honorait volontiers de cette parenté rétrospective.

[Note 518: Bulletin de Vienne transmis le 3 juillet par La
Blanche.]

Après le dîner, il y avait d'ordinaire grande réception. Les portes de
la Résidence s'ouvraient aux personnes présentées à la cour, à celles
qui composaient le service des souverains; elles arrivaient à la file,
emplissaient les appartements d'honneur, et là, dans les hautes salles
d'une ornementation massive, sous les plafonds aux peintures
allégoriques, sous les ors brunis par le temps, sous les constellations
de lustres, c'était un rassemblement de toutes les grandeurs actuelles,
une étincelante diversité de costumes et d'uniformes, un luxe inouï de
bijoux et de parures. Dans la galerie principale, des tables de jeu
étaient dressées pour les souverains: ils s'y asseyaient tour à tour et
jouaient avec gravité, procédant à cet amusement d'apparat comme à une
fonction de leur rang. Autour d'eux, le cercle se formait: les
assistants se tenaient en attitude respectueuse, droits sur leurs pieds,
harassés bientôt par la longueur de ces solennelles parades[519].

[Note 519: _Mémoires de Senft_, 169. Cf. BAUSSET, II, 60.]

On causait peu: on s'observait beaucoup. Les dames qui avaient
accompagné l'impératrice d'Autriche contemplaient avec curiosité nos
Françaises, examinaient leur maintien, notaient les détails de leur
toilette, jalousaient l'élégance et la somptuosité de leur mise, car
Napoléon voulait que les femmes de sa cour portassent sur elles en robes
de brocart lamé d'or et d'argent, en corsages cuirassés de pierreries,
en multiples rangs de perles, en diadèmes aux feux scintillants, les
richesses dont il comblait leurs maris: auprès d'elles, les nobles
Viennoises se jugeaient pauvrement vêtues et se comparaient à des
«Cendrillons[520]». Parfois, un mot murmuré à mi-voix, une réflexion
aigre marquait leur dépit. Ce n'était pourtant pas que les Françaises
fissent sentir leur avantage par aucune arrogance. Le personnel de cour
amené par Napoléon se montrait d'une politesse grave, correct dans sa
tenue, mesuré dans son langage; on le sentait stylé et dressé de main de
maître. Ce n'était plus la grâce pimpante de l'ancien régime, cette
légèreté aimable où se mêlait souvent un peu de fatuité et de
suffisance. Napoléon n'admettait pas qu'aucune vivacité d'allures
dérangeât l'uniformité majestueuse de ses entours et rompît
l'alignement.

[Note 520: Bulletin transmis le 6 juillet, de Vienne.]

Les seigneurs allemands imitaient cette réserve: les princes eux-mêmes
cherchaient à se confondre dans la foule, à n'être plus que courtisans.
Quelques personnages pourtant attiraient l'attention. Le grand-duc de
Wurtzbourg, honoré par l'Empereur d'une amitié particulière, se faisait
remarquer par ses assiduités auprès de la duchesse de Montebello; le
bruit avait couru qu'il ne croirait pas déroger en épousant cette
charmante Française. Le baron de Senft affichait bruyamment son zèle
napoléonien, et sa femme forçait encore la note, avec un délirant
enthousiasme. Cette dame s'était rendue célèbre par ses manques de tact.
Ayant habité Paris, où son mari avait été longtemps ministre de Saxe,
elle s'y était prise d'un goût exclusif pour nos moeurs, notre esprit,
nos modes, et depuis son retour exaspérait les Allemands en établissant
à tout propos des comparaisons à leur désavantage. En acceptant le
portefeuille des affaires étrangères, le baron avait mis pour condition
que le Roi «pardonnerait à son épouse les propos souvent très peu
mesurés qu'elle était en possession de se permettre[521]». Mme de Senft
abusait largement de «cette espèce d'absolution anticipée[522]».
Aujourd'hui, d'ailleurs, mari et femme semblaient d'accord pour
multiplier les formes de l'adulation et les varier à l'infini: ils en
inventaient de puériles. On racontait qu'ils avaient dressé leur petite
fille, une enfant de huit ans, à embrasser «avec rage» le portrait de
l'Empereur, en s'écriant: «Je l'aime tant[523]!» C'était ce que
Napoléon, écoeuré par tant de platitude, appelait depuis longtemps «la
nigauderie allemande».

[Note 521: Bourgoing à Champagny, 11 août 1810.]

[Note 522: Bourgoing à Champagny, 11 août 1810.]

[Note 523: _Journal de Castellane_, I, 94.]

Ses ministres, ses grands officiers étaient eux-mêmes accablés
d'hommages, proportionnés au degré de faveur où on les supposait auprès
du maître. Le duc de Bassano avait autour de lui une véritable cour:
c'était à qui vanterait sa supériorité d'esprit, son inaltérable bonne
grâce, et de fait ce ministre, naturellement aimable, s'attachait à
plaire quand il n'eût eu qu'à paraître pour obtenir tous les suffrages.
Caulaincourt, duc de Vicence, fixait les regards par sa haute taille, sa
belle prestance, son extérieur sympathique et ouvert: on lui témoignait
toutefois plus de considération que d'empressement. Son opposition à la
guerre était connue, et cet homme intrépide, qui ne craignait pas de
contredire le maître du monde, était considéré comme un phénomène rare,
curieux, un peu inquiétant, à regarder de loin. Cependant, comme il
causait un soir dans l'embrasure d'une fenêtre avec le duc d'Istrie,
l'empereur d'Autriche s'approcha de lui et, sur un ton d'amicale
remontrance, se prit à lui expliquer que l'empereur Alexandre voulait
certainement la guerre, puisqu'il avait décliné la médiation
autrichienne[524].

[Note 524: _Documents inédits_.]

Mais soudain le murmure discret des conversations se taisait: Napoléon
s'était levé et commençait sa tournée. À son approche, une attente
anxieuse, un mélange indéfinissable de curiosité et de terreur faisait
battre précipitamment les coeurs et s'emparait surtout des femmes. Leurs
nerfs vibraient affolés: leur émotion se traduisait par des signes
physiques. Les hommes placés derrière elles voyaient leurs épaules nues
s'empourprer toutes à la fois et cette ligne de blancheurs subitement
rougir.

Avec ce dandinement voulu qui lui servait à modérer l'impétuosité de sa
démarche, Napoléon passait devant les groupes, s'arrêtant çà et là,
distribuant le blâme ou l'éloge, traitant chacun suivant ses mérites. Un
soir, après une conversation qu'il eut avec Catherine de Westphalie, on
vit la pauvre reine s'éloigner les yeux rougis de larmes: l'Empereur lui
avait dit à l'adresse de Jérôme des paroles dures, reprochant à ce roi
commandant de corps des négligences dans le service[525]. Aux
personnages autrichiens dont les passions antifrançaises semblaient
irréductibles, il ne ménagea point les traits acérés, les reparties
cinglantes. Mais qu'il excellait à séduire et à enchanter ceux dont les
tendances amies ou les hésitations lui avaient été signalées et dont il
voulait achever la conquête! Comme le feu de son regard s'éteignait
soudain! Comme sa voix caressait et prenait un charme enjôleur! Avec
quel art il savait trouver le mot juste, pénétrant, flatteur, qui lui
attachait une âme par les liens de la vanité comblée! Quand on lui
présenta la comtesse Lazanska, qui avait dirigé l'éducation de
Marie-Louise, il la remercia de lui avoir formé une épouse aussi
accomplie. Avec les militaires autrichiens, il eut des façons de
camaraderie, des gestes d'une brusquerie amicale qui les ravirent: «Il
m'a frappé sur l'épaule», disait le général Klenau, éperdu de joie et de
reconnaissance[526].

[Note 525: Voy. la conversation dans le _Journal de la reine
Catherine_, publié par DU CASSE, _Revue historique_, XXXVI, 330-332.]

[Note 526: Bulletin transmis le 3 juillet, de Vienne.]

Après avoir fait le tour du cercle, Napoléon s'emparait de son beau-père
et l'emmenait au fond de la galerie. Là, tandis que l'assemblée se
tenait à distance, tandis que la réception se prolongeait en sa
splendeur morne, aux sons d'une musique grêle que dirigeait le maestro
Paër, lui, parleur infatigable, arpentait en causant la largeur de la
pièce, recommençait vingt fois le même tour, entraînant dans sa marche,
dominant et écrasant de sa supériorité celui qu'il avait appelé jadis,
dans un jour de colère, «le chétif François[527]».

[Note 527: _Correspond._, 15500.]

D'abord, sa verve, sa fougue, ses brusques et triviales saillies,
avaient étourdi et glacé François. Peu à peu, à force de soins et
d'apparente rondeur, Napoléon arrivait à dissiper ce malaise. Abordant
dans la conversation tous les sujets, traitant de politique extérieure
et intérieure, il affectait de conseiller tout à la fois et de consulter
son beau-père, de l'initier à ses plus intimes desseins, de tomber
d'accord avec lui sur des points importants, mystérieux, et de mettre
entre eux un secret. Et le monarque autrichien savait quelque gré au
grand homme de confidences qui le relevaient à ses propres yeux et
l'amenaient à moins douter de lui-même: «Nous sommes convenus, disait-il
tout fier après ces causeries, de plusieurs choses dont Metternich
lui-même n'a aucune connaissance[528].» Sans renoncer à ses doutes, à
ses arrière-pensées, il répondait à son terrible gendre sur un ton moins
gêné, avec une sorte d'expansion qui créait entre eux l'apparence d'une
intimité vraie.

[Note 528: Bulletin transmis le 18 juillet, de Vienne.]

L'impératrice d'Autriche se roidirait-elle davantage contre la
séduction? Depuis son arrivée, elle n'avait pas démenti sa réputation de
princesse intelligente et ambitieuse, de goûts plus relevés que son mari
et d'esprit plus affiné. Passionnée d'art et de littérature, elle en
parlait avec agrément, plaçait volontiers son mot sur les gros ouvrages
de métaphysique qui se publiaient en Allemagne, sans négliger la
politique. Petite, assez jolie, constamment malade, mais soutenue par
ses nerfs, elle s'intéressait à tout, se mêlait à tout, avec une
activité dont on ne l'eût pas crue capable. À la voir, il semblait que
la moindre occupation dût l'épuiser: dès qu'un objet excitait sa passion
ou seulement sa curiosité, elle devenait infatigable[529]. L'an passé,
elle avait déjà visité Dresde, en se rendant aux eaux de Carlsbad, et
s'y était attiré de nombreuses sympathies. Dans la brillante assemblée
d'aujourd'hui, elle faisait renaître les mêmes sentiments de respectueux
intérêt. On admirait ses connaissances variées, son enjouement; on lui
savait gré de se montrer aimable malgré ses maux: on la plaignait de
toujours souffrir, et lorsqu'au cours d'une conversation où elle
discutait avec feu ou s'abandonnait à une fébrile gaieté, une toux sèche
brisait subitement sa voix, chacun s'attendrissait sur son sort et
craignait de la perdre[530]. L'empereur François l'aimait beaucoup et
l'écoutait parfois, tout en la craignant un peu, car il trouvait «que sa
femme avait trop d'esprit pour lui[531]». En somme, c'était une
puissance que cette mignonne impératrice, une puissance qu'il importait
à Napoléon de se concilier ou au moins de désarmer. D'ailleurs, les
résistances et les préventions qu'il sentait de ce côté le piquaient au
jeu: il s'était juré de les vaincre: c'était pour lui affaire de
politique et surtout d'amour-propre.

[Note 529: Notre représentant à Dresde citait d'elle le trait
suivant, à propos d'une visite qu'elle avait faite au musée dans son
fauteuil roulant: «Au bout de quelque temps, elle s'est levée avec une
sorte de vivacité et a parcouru à pied près des deux côtés de la
galerie, examinant avec soin les principaux chefs-d'oeuvre qu'elle
renferme, sans paraître fatiguée ni d'être debout, ni d'entendre les
longues explications que lui donnait le verbeux vieillard qui préside à
la galerie.» Bourgoing à Maret, 12 juillet 1811.]

[Note 530: Voy. la correspondance d'Otto et de Bourgoing, 1810 et
1811.]

[Note 531: Otto à Maret, 20 octobre 1811.]

Il eut pour Marie-Louise d'Este des attentions en dehors de son
caractère, des soins obstinés, une recherche de prévenances. Lorsqu'elle
consentait à accepter sa main pour aller à table, il s'effaçait devant
elle et donnait quelquefois en ces circonstances le pas à l'empereur
François. Assis à ses côtés, on le voyait rapprocher son fauteuil pour
l'entretenir de plus près. Il semblait prendre plaisir à sa présence et
à sa conversation, cherchait les occasions de la rencontrer, se plaçait
sur son passage, et parfois le château de Dresde offrait ce curieux
spectacle: la chaise à porteurs dans laquelle l'Impératrice se faisait
voiturer à travers l'interminable palais, arrêtée au détour d'une
galerie; elle-même accoudée au rebord de la portière, et devant elle
l'Empereur, s'appuyant sur une canne à la manière de l'autre siècle,
arrondissant ses gestes et s'ingéniant à trouver des mots aimables,
imitant les façons des hommes de Versailles qu'il avait appelés à sa
cour, et faisant, selon sa propre expression, «le petit Narbonne[532]».

[Note 532: Abbé DE PRADT, _Histoire de l'ambassade dans le
grand-duché de Varsovie_, p. 57.]

Il en fut pour ses frais d'amabilité auprès de l'Impératrice et manqua
cette conquête. Trop d'amers souvenirs écartaient de lui
Marie-Louise-Béatrice pour qu'elle renonçât de coeur aux hostilités et
se rendît. Fille de la maison d'Este, pouvait-elle oublier sa parenté
détrônée et son pays natal, cette douce Italie où il lui prenait envie
parfois de retourner et de chercher la santé, passée aux mains de
l'usurpateur? En Autriche, elle avait connu pendant la campagne de 1809
toutes les misères et toutes les humiliations de la défaite, la fuite
précipitée, l'exil dans une ville de province, et ces disgrâces avaient
ajouté aux blessures de son âme vindicative et ardente. Puis, s'étant
entourée à Vienne de nos ennemis notoires, elle tenait à honneur de ne
point renier ses affections. À Dresde, se pliant aux nécessités et aux
convenances de la situation, elle ne dépassa jamais cette limite. Aux
avances de l'Empereur, elle répondit quelquefois par des mots d'une
dignité un peu haute, par des mouvements d'impatience à peine
perceptibles qui passèrent pour des traits d'héroïsme. Après l'entrevue,
il fut impossible de lui surprendre une parole impliquant adhésion au
système français: quand on lui parlait politique, elle répondait
littérature[533].

[Note 533: Otto à Maret, 5 juin 1812.]

Cette sourde révolte n'apparaissait qu'aux yeux exercés à démêler, sous
le masque impassible que la vie de cour impose aux visages, les moindres
nuances du sentiment. Aux autres, l'intimité entre les deux familles
souveraines paraissait parfaitement établie. Les ministres respectifs ne
manquaient d'ailleurs aucune occasion de la proclamer. Le duc de Bassano
et le comte de Metternich faisaient savoir simultanément à Vienne que
leurs maîtres avaient appris à se connaître, par conséquent à s'estimer
et à s'apprécier; que leur confiance réciproque ne laissait rien à
désirer[534]. Les journaux enregistraient cet accord et en relevaient
avec attendrissement les symptômes. Lorsque les deux cours réunies se
montrèrent enfin au public et parurent au théâtre, une feuille fort
répandue célébra le spectacle «auguste et touchant» qu'offrait «la
réunion de tant de têtes couronnées ne formant qu'une seule
famille[535]».

[Note 534: Maret à Otto, 27 mai; Metternich au même, 23 mai.
Archives des affaires étrangères.]

[Note 535: _Journal de l'Empire_, n° du 7 juin.]

En cette occasion, le parterre de rois se retrouva au complet, tel qu'il
avait figuré à Erfurt, avec cette différence que le couple autrichien se
partageait la place d'Alexandre. Derrière l'orchestre, une rangée de
fauteuils avait été disposée pour les souverains. Les deux impératrices
étaient placées au centre, l'empereur Napoléon à la droite de
Marie-Louise d'Este, François Ier à la gauche de sa fille: sur les
côtés, les rois et les princes, échelonnés d'après l'ordre des
préséances: derrière eux, sur des banquettes, les dames du palais. Les
autres dames de la cour et de la ville, accompagnées des dignitaires,
chambellans et officiers, occupaient les premières loges, et leurs
claires toilettes, se détachant sur un fond brillant d'uniformes,
ajoutaient à l'élégance et à la splendeur du tableau. Le 20, il y eut
représentation de gala, où six mille personnes avaient été conviées. On
donna quelques scènes de l'opéra à la mode, le _Sargines_ de Paër, dont
la vogue survivrait à la fortune du conquérant. La représentation, qui
devait s'achever par une cantate en l'honneur de Napoléon, débuta par
une sorte d'apothéose: la pièce principale figurait le soleil, un soleil
d'opéra, qui se mit à fulgurer et à tournoyer au fond du théâtre,
accompagné de cette inscription: _Moins grand et moins beau que
lui._--«Il faut que ces gens-là me croient bien bête», dit Napoléon en
haussant les épaules, cependant que l'empereur d'Autriche, d'un
hochement de tête bénin, approuvait l'allégorie et s'associait à
l'intention[536].

[Note 536: _Documents inédits_. Cf. le _Journal de Castellane_, I,
94-95.]



III

Un dernier visiteur venait de s'annoncer: le roi de Prusse, informé que
l'Empereur le verrait volontiers, approchait de Dresde. Il arrivait en
médiocre appareil, suivi de gens tristes, graves, compassés, d'autant
plus formalistes qu'ils sentaient l'infériorité de leur position,
«extrêmement ennuyeux, écrivait la reine de Westphalie, et fous
d'étiquette[537]». À la frontière, on avertit officieusement
Frédéric-Guillaume de renoncer, pour son entrée, à un traitement
d'égalité avec Leurs Majestés Françaises et Autrichiennes: une
hiérarchie s'établissait entre les souverains, et Frédéric-Guillaume
n'était que roi[538]. L'accueil qu'il reçut de la population lui adoucit
cette amertume; elle lui fit une ovation discrète[539]. Dans cette
lamentable Prusse, tombée si bas, mais où couvait une flamme ardente de
patriotisme et de haine, beaucoup d'Allemands commençaient à distinguer
l'espoir et l'avenir de leur patrie.

[Note 537: _Journal de la Reine, Revue historique_, XXXVI, 334.]

[Note 538: _Mémoires de Senft_, 170.]

[Note 539: Serra, ministre de France en Saxe, à Maret, 8 juin 1812.
Serra avait remplacé Bourgoing, mort en 1811.]

Depuis longtemps, Napoléon n'avait pas d'expressions assez méprisantes
pour caractériser la cour de Prusse. Il la citait comme un type de
duplicité et d'ineptie. Quant au Roi, il le comparait à un sous-officier
ponctuel et borné: le grand guerrier reprochait à Frédéric-Guillaume sa
manie militaire, son goût pour les minuties du métier, cette passion du
détail aux dépens de l'ensemble qui est un signe d'inintelligence: il
l'appelait, lorsqu'il parlait de lui, «un sergent instructeur, une
bête[540]». Toutefois, ayant intérêt à consoler un peu la Prusse et à
obtenir d'elle plus qu'un concours uniquement dicté par la peur, il se
violenta pour bien recevoir le Roi, lui fit visite le premier, lui
accorda une demi-heure, et l'entrevue se passa convenablement.

[Note 540: _Documents inédits_.]

Le prince royal étant arrivé le lendemain, Napoléon sut gré à son père
de le lui présenter et y vit une marque de déférence. Le jeune prince
passait pour ennemi du _Tugendbund_ et hostile à toute agitation
révolutionnaire: c'était une note favorable à son actif. Napoléon
l'accueillit avec affabilité, parut satisfait de lui, et le duc de
Bassano, dans une dépêche officielle, décerna au _Kronprinz_ un brevet
de bonne tenue: «Ce prince, dit-il, qui pour la première fois est entré
dans le monde, s'y conduit avec prudence et avec grâce[541].»

[Note 541: Otto à Maret, 27 mai.]

La présence des Prussiens ne changea rien à la vie que l'on menait à
Dresde: c'étaient toujours mêmes occupations, mêmes plaisirs à heure
fixe. Le 24, comme distraction extraordinaire, il y avait eu concert au
théâtre du palais, avec nouvelle cantate. À Erfurt, où Napoléon était
chez lui et avait tout réglé suivant ses goûts, il avait donné le pas à
la tragédie et l'avait imposée quinze soirs de suite à ses hôtes. À
Dresde, conformément aux préférences et aux habitudes de la cour
saxonne, la musique tenait le premier rang: la _chapelle_ du Roi
figurait aux réceptions et aux spectacles profanes comme à la Messe
solennelle du dimanche[542]: une musique grave, presque religieuse,
accompagnait en sourdine tous les mouvements des cours et le déroulement
des cérémonies.

[Note 542: _Journal de Castellane_, fragments inédits.]

Sous ces apparences décentes et dignes, sous les politesses d'apparat
qui s'échangeaient entre les souverains, sous les témoignages de
courtoisie que se rendaient leurs ministres, un fait brutal et
saisissant perçait de plus en plus: c'était un progrès continu dans la
servilité, un concours de bassesses, un empressement plus marqué à
s'incliner devant celui en qui les rois sentaient leur maître. On
cherche maintenant à lire dans ses yeux un désir, une volonté, pour s'y
conformer aussitôt: chaque voeu qu'il exprime fait loi. Il n'a qu'à
parler pour que la Prusse ouvre à nos troupes ses dernières places,
Pillau et Spandau, pour que l'Autriche promette l'abandon plus complet
de ses ressources. Les ministres auxquels ces exigences sont poliment
signifiées négocient pour la forme, résolus d'avance à obéir: il semble
que d'un tacite accord les souverains reconnaissent désormais au-dessus
d'eux une autorité suprême, une dignité légalement reconstituée, et
Napoléon est vraiment en ces jours empereur d'Europe. C'est lui
l'héritier de Rome et de Charlemagne, l'empereur romain «de nation
française», pour faire suite aux Césars de race germanique; mais la
prééminence souvent honorifique de l'ancien empire s'est transformée
dans ses mains en une écrasante réalité. Et plus l'entrevue se prolonge,
plus cette réalité ressort, se dégage, apparaît et resplendit. Certes,
nous savons que cette magique résurrection n'est qu'un miracle passager
du génie, faisant violence aux lois de l'humanité et de l'histoire.
Déjà, l'excès de la grandeur impériale en a préparé la chute. Les
désastres sont proches; ils pèsent sur l'avenir. Néanmoins, qu'il nous
soit permis un instant de borner nos regards au présent. Avant d'aller
plus loin, arrêtons-nous sur cette cime et jouissons du spectacle. Car
c'est un âpre et merveilleux plaisir que de voir ces empereurs et ces
rois élevés à détester la France, ces représentants des dynasties qui
l'ont à travers les siècles jalousée et haïe, ces monarques fils et
petit-fils d'ennemis, ces descendants de Frédéric et ces successeurs des
Ferdinand et des Léopold, s'abattant devant l'homme qui portait si haut
la gloire et les destins de notre race, et lui les tenant sous son pied,
humiliés, prosternés, anéantis, le front dans la poussière.

À terre, ils se disputaient encore les lambeaux d'un pouvoir qu'il leur
laissait par grâce: ils prolongeaient leurs rivalités, leurs
compétitions, se dénonçaient mutuellement, et chacun s'efforçait de
tirer à soi quelque avantage aux dépens des autres. L'Autriche et la
Saxe prirent Napoléon pour arbitre dans une querelle de frontières: il
prononça sur le litige et se fit juge des rois. Puis, c'étaient
d'humbles suppliques, des recours à sa munificence, des demandes
d'argent. En cette matière, Napoléon eut la main facile; il avança un
million de plus à la Saxe, accorda à la Prusse quelques licences
commerciales pour qu'elle se fît un peu d'argent, prit provisoirement à
son compte la solde du contingent autrichien: aux rois qu'il avait
ruinés, il ne refusa pas ces aumônes. À leurs ministres, à leur suite,
il distribua des diamants, des portraits enrichis de pierreries, des
boîtes d'or et d'émail que la plupart des destinataires se hâtèrent de
convertir en espèces sonnantes: trois semaines durant, sur la foule
agenouillée des courtisans, sur la plèbe des princes, il laissa tomber
ses largesses.

Dans les derniers temps de son séjour, il s'offrit plus complaisamment à
la curiosité publique. Il traversa Dresde pour visiter l'un des musées
qui font l'ornement de cette capitale. Le 25, une battue de sangliers
ayant été organisée dans le domaine royal de Moritzbourg, les souverains
s'y rendirent en voiture découverte, et Napoléon attira seul
l'attention, bien qu'il fût «en habit de chasse très simple[543]»--il
avait décidé que ses habits de chasse dureraient deux ans.--Un autre
jour, il sortit du palais à cheval, avec une suite brillante, passa sur
la rive droite de l'Elbe et fit le tour de Dresde par le dehors, par les
hauteurs qui ceignent et dominent la ville.

[Note 543: _Journal de l'Empire_, 7 juin.]

Il allait au pas, précédant son état-major aux resplendissantes
broderies, seul et bien en vue, sur son cheval blanc à housse écarlate
chargée d'or, et sa silhouette caractéristique se détachait du groupe.
Des cavaliers saxons, des cuirassiers blancs à cuirasse noire formaient
son escorte: une foule immense l'accompagnait, composée d'Allemands qui
sentaient l'avilissement de leur patrie, et tous cependant, quelque
haine qu'ils eussent cent fois jurée à l'oppresseur, se laissaient
prendre et courber par ce qu'il y avait de grand, de magnifique et de
dominateur en cet homme. Lentement, il parcourut les crêtes, contemplant
le spectacle qui s'offrait à ses regards, ces vallonnements gracieux et
ces souriantes campagnes, ces coteaux striés de vignobles, ces maisons
de plaisance parées de printanière verdure, ces domaines aux treilles
opulentes et aux terrasses fleuries, plus loin les sommets boisés des
Alpes saxonnes et leurs lignes dentelant l'horizon, tout ce cadre
harmonieux et pittoresque où repose Dresde, enlacée de son fleuve,
épandue sur les deux rives, environnée de jardins, de forêts et de
montagnes. Il s'arrêtait aux points de vue célèbres, se laissant
approcher et contempler, prolongeant à loisir sa triomphale promenade. À
la fin, rencontrant un sanctuaire fort vénéré, l'église Notre-Dame, il y
entra et y demeura quelques instants, ce qui émut fortement le pieux
peuple de Saxe[544]. Était-ce là l'unique but de l'Empereur? Une
inspiration plus haute avait-elle guidé ses pas? En ces heures qui
étaient pour lui la veillée des armes, sentait-il un instinctif besoin
de se recueillir et d'aller où l'on prie? Qui sondera jamais les
profondeurs de cette âme?

[Note 544: Extrait d'un rapport communiqué à Serra par le général
chef de la police militaire à Dresde. Archives des affaires étrangères,
Saxe, 82. Cf. le _Journal de l'Empire_, n° du 8 juin.]

À la même époque, dans l'église catholique d'un village de Lithuanie, un
prêtre célébrait la Messe de grand matin. En descendant de l'autel, il
vit au fond de l'église un officier portant l'uniforme russe, qui
demeurait agenouillé, appuyait son visage sur ses mains et semblait
s'absorber dans une méditation profonde. Le prêtre s'approcha;
l'officier, relevant alors la tête, montra les traits d'Alexandre[545].
Établi depuis quelques semaines à Wilna, le Tsar parcourait fréquemment
les campagnes environnantes et entrait parfois dans les églises, seul et
sans escorte. Que venait-il faire dans ces lieux de prière étrangers à
son culte? Flatter les Polonais de Lithuanie qu'il s'efforçait toujours
de regagner à sa cause? Témoigner pour leur foi et leurs traditions une
déférence qui leur plairait? Sans doute, mais pourquoi ne pas croire
aussi qu'il venait affermir et réconforter son âme, à la veille des
suprêmes épreuves? Élevé à l'école des philosophes, attaché jusqu'alors
à un idéal purement terrestre, il éprouvait depuis quelque temps des
aspirations nouvelles, le besoin de porter plus haut ses regards, et
pensait peut-être que les différences de culte sont des murailles
élevées de main d'homme et qui ne montent pas jusqu'au ciel. Quoi qu'il
en fût, avant de risquer leur destinée dans le jeu terrible des combats,
l'un et l'autre empereur cherchaient à mettre Dieu dans leur parti ou du
moins à se fortifier aux yeux des peuples d'un concours surhumain.

[Note 545: Comtesse DE CHOISEUL-GOUFFIER, _Réminiscences_, 27-28.]



IV

Le 26 mai, on vit arriver diligemment de Wilna à Dresde l'aide de camp
Narbonne, accourant pour rendre compte de sa mission. Il reprit son
service le soir même et parut au cercle de cour: son grand air,
l'agrément de sa personne y firent sensation: son nom circula de bouche
en bouche, et les détails de son voyage, dont il ne lui avait pas été
recommandé de faire mystère, furent promptement connus.

Il n'était resté à Wilna que deux jours. Arrivé le 18 mai, il avait
trouvé une ville regorgeant de troupes, entourée de camps; chez les
Russes, un ton réservé, mais parfaitement poli, «de la dignité sans
jactance[546]». L'empereur Alexandre l'avait reçu le jour même et
patiemment écouté. Aux vagues assurances que l'aide de camp avait à lui
donner, il avait répondu par des affirmations également générales, par
ses éternelles protestations. Il avait dit textuellement: «Je ne tirerai
pas l'épée le premier, je ne veux pas avoir aux yeux de l'Europe la
responsabilité du sang que fera verser cette guerre.» Il avait ajouté
que les plus justes sujets de plainte n'avaient pu le décider encore à
rompre ses engagements et à écouter les Anglais: «J'aurais dix agents
anglais pour un chez moi, si je l'avais voulu, et je n'ai encore rien
voulu entendre[547]. Quand je changerai de système, je le ferai
ouvertement. Demandez à Caulaincourt. Trois cent mille Français sont sur
ma frontière; l'Empereur vient d'appeler l'Autriche, la Prusse, toute
l'Europe aux armes contre la Russie, et je suis encore dans l'alliance,
j'y reste obstinément, tant ma raison se refuse à croire qu'il veuille
en sacrifier les avantages réels aux chances de cette guerre. Mais je ne
ferai rien de contraire à l'honneur de la nation que je gouverne. La
nation russe n'est pas de celles qui reculent devant le danger. Toutes
les baïonnettes de l'Europe sur mes frontières ne me feront pas changer
de langage. Si j'ai été patient et modéré, ce n'est point par faiblesse,
c'est parce que le devoir d'un souverain est de n'écouter aucun
ressentiment, de ne voir que le repos et l'intérêt de ses peuples.» À la
fin, déployant une carte de la Russie et indiquant du doigt l'extrémité
la plus reculée de son empire, celle qui se confond avec la pointe
orientale de l'Asie et confine au détroit de Behring, il avait ajouté:
«Si l'empereur Napoléon est décidé à la guerre et que la fortune ne
favorise point la cause juste, il lui faudra aller jusque-là pour
chercher la paix[548].»

[Note 546: _Documents inédits_.]

[Note 547: Trente-six jours avant, le 12 avril, il avait fait faire
à l'Angleterre, par l'intermédiaire de Suchtelen, de formelles
propositions de paix et d'alliance. Voy. ie t. XI de MARTENS, récemment
paru, n° 412.]

[Note 548: _Documents inédits_. Tous les ouvrages et Mémoires
contemporains rapportent les paroles d'Alexandre en termes approchants.]

Tout cela avait été exprimé gravement, posément, avec une douceur fière
qui avait vivement impressionné Narbonne. Quant à indiquer un moyen
quelconque d'éviter cette guerre dont il se proclamait innocent, quant à
reprendre la négociation sur de nouveaux frais, Alexandre s'y était
formellement refusé. D'après lui, la Russie avait parlé; ses griefs
étaient patents, publics, connus de toute l'Europe: «C'était se moquer
du monde que de prétendre qu'il y en avait de secrets: aujourd'hui, les
conversations ne menaient plus à rien: si l'on voulait réellement
négocier, il fallait le faire par écrit et dans les formes officielles.»
C'était une allusion à l'ultimatum, une façon discrète et détournée de
maintenir cet acte impérieux.

Le même jour, Narbonne se vit confier une lettre de Roumiantsof en
réponse à celle du secrétaire d'État français: le chancelier se référait
aux instructions données à Kourakine, sans s'expliquer sur leur teneur.
Le soir, Narbonne dîna à la table du Tsar, qui lui fit remettre ensuite
son portrait, formalité en usage pour clôturer une mission. Le
lendemain, sans qu'il eût le moins du monde témoigné l'intention de
partir, «un maître d'hôtel lui apporta, de la part de l'Empereur, les
provisions de voyage les plus recherchées: les comtes Kotschoubey et
Nesselrode lui firent des visites d'adieu: enfin un courrier impérial
vint obligeamment lui annoncer que ses chevaux de poste étaient
commandés pour six heures du soir[549]». Il était impossible de lui
signifier plus poliment et plus expressément son congé. En somme, on lui
avait laissé tout juste le temps de remplir son message et de réciter sa
leçon: après quoi, avec une exquise douceur de formes, on l'avait remis
d'autorité en voiture et prestement éconduit.

[Note 549: ERNOUF, 362, d'après les _Mémoires de la comtesse de
Choiseul-Gouffier_.]

Ainsi, Napoléon n'avait point réussi par l'intermédiaire de Narbonne à
entamer une négociation uniquement destinée à retarder les hostilités;
il n'était guère à prévoir que Lauriston réussirait mieux dans sa
tentative. Mais le résultat espéré par l'Empereur se produisait
spontanément, malgré l'insuccès de ses stratagèmes, puisque les armées
russes se tenaient immobiles sur la frontière et attendaient l'invasion.
Pendant ce délai suprême, le printemps du Nord, tardif et brusque,
faisait explosion: sur le sol encore détrempé par le dégel, la verdure
croissait rapidement. Encore deux ou trois semaines, et «les seigles
commençant à monter en épis fourniront à la nourriture des
chevaux[550]», et la nature nous donnera le signal d'agir. Napoléon se
sent tout près du but, et son impatience de le saisir augmente. Il a
hâte maintenant de quitter Dresde, d'échapper à l'atmosphère
artificielle des cours, de respirer au milieu de ses troupes un air plus
pur, de donner l'essor à ses projets. Fixant son départ au 28, il se
rapproche déjà en esprit de la Grande Armée par un ensemble de
prescriptions minutieuses: il fait diriger sur Elbing, un peu au delà de
la Vistule, l'équipage de pont qui lui servira à passer le Niémen: «Tout
mon plan de campagne, écrit-il le 26 mai à Davout, est fondé sur
l'existence de cet équipage de pont aussi bien attelé et mobile qu'une
pièce de canon[551].» Il prend ses mesures pour que les forces déployées
sur la Vistule puissent, au moment de son apparition, passer
instantanément de l'ordre en bataille à l'ordre en colonne, se
concentrer pour l'attaque et lui mettre dans la main quatre cent mille
hommes, formés en un seul groupe où tous les corps se serreront coude à
coude. En même temps, toujours mécontent et plus préoccupé de ce qui se
passe à droite et à gauche de sa ligne d'opérations, en Turquie et en
Suède, il mande à Latour-Maubourg d'empêcher à tout prix la paix
d'Orient et permet, malgré ses répugnances, que Maret active les
pourparlers auxquels Bernadotte à l'air de se prêter: à ses deux ailes
qui restent en arrière, il fait encore une fois signe de rallier. En
dernier lieu, il songe à organiser la tumultueuse levée qui doit former
son avant-garde, à se servir de l'État varsovien pour insurger la
Pologne russe. C'est l'opération qu'il a réservée pour la fin, sachant
qu'elle ferait éclater ses desseins et ne lui permettrait plus de
dissimuler. Après avoir jusqu'à présent retenu de toutes ses forces
l'ardente Pologne, il va lui lâcher la bride.

[Note 550: Maret à Latour-Maubourg, 25 mai 1812.]

[Note 551: _Corresp._, 18725.]

Sur sa demande, le roi de Saxe avait signé un décret qui consacrait
l'autonomie du duché en déléguant les pouvoirs souverains au conseil des
ministres. Cette autorité dont le roi allemand se démettait, il
importait qu'un représentant français, un ambassadeur extraordinaire, un
légat de l'Empire s'en saisît, afin d'imprimer un grand mouvement à
toutes les parties de la population. La tâche était ardue, car Napoléon
ne voulait pas encore prononcer les paroles fatidiques qui lui eussent
rallié toutes les énergies: La Pologne est rétablie dans l'intégrité de
ses droits et de ses limites. Se défiant un peu des Polonais et de
leurs tendances anarchiques, désirant ménager les Autrichiens qui
n'avaient pas formellement renoncé à la Galicie, tenant même à ne point
rendre trop difficile sa paix future avec la Russie, il ne savait pas
jusqu'où il pousserait l'oeuvre d'émancipation et n'entendait à cet
égard rien préjuger. Il s'agissait donc d'exciter chez les Polonais de
belliqueux transports au nom d'un idéal mal défini, d'introduire en même
temps parmi eux un peu d'ordre, d'union et de discipline, de faire
marcher pour la première fois d'ensemble et d'accord cette incohérente
nation.

Où trouver l'homme propre à cette oeuvre? Un général ne conviendrait
pas: il aurait la vigueur et l'entrain: l'adresse, le tour de main lui
feraient défaut. Un simple diplomate de carrière ne posséderait pas
l'envergure et l'ampleur nécessaires. Il fallait un personnage qui
s'imposât par son rang, son caractère, son prestige, qui sût dominer les
factions de son autorité et aussi mettre le doigt avec dextérité sur les
ressorts les plus délicats, jouer des femmes, flatter la vanité des
hommes de guerre, modérer leurs jalousies, donner partout l'impulsion
sans afficher son pouvoir: un homme possédant la pratique des grandes
affaires et rompu en même temps à toutes les roueries du métier
politique, un manipulateur habile de passions et de consciences, pour
tout dire en un mot, un intrigant de haute allure. Napoléon avait pensé
à Talleyrand. Confier au prince de Bénévent l'ambassade de Varsovie, ce
serait à la fois employer utilement une grande intelligence et éloigner
de Paris une remuante ambition. Depuis 1808 et 1809, où Talleyrand avait
spéculé d'accord avec Fouché sur la mort possible du maître au delà des
Pyrénées, sur la balle espagnole, et préparé dans la coulisse un
gouvernement de rechange, Napoléon n'aimait pas à laisser derrière lui,
durant ses absences, ce personnage trop prévoyant. Mieux vaudrait cette
fois le sauver autant que possible de lui-même: une haute charge à
l'étranger, en satisfaisant le besoin d'activité et les appétits
matériels de ce grand besogneux, le mettrait peut-être à l'abri de
dangereuses tentations. «Il regrette de n'être plus ministre, disait de
lui Napoléon, et intrigue pour avoir de l'argent. Ses entours, comme
lui, en ont toujours besoin et sont capables de tout pour en
avoir[552].» Il préférait en somme replacer Talleyrand dans le
gouvernement et l'y emprisonner, plutôt que de le laisser en dehors,
inoccupé, désoeuvré, côtoyant et convoitant le pouvoir. Avant de quitter
Paris, il avait annoncé au prince ses intentions sur lui, mais lui avait
fait un devoir de la plus stricte discrétion.

[Note 552: _Documents inédits_.]

Talleyrand ne parla point: seulement, escomptant aussitôt sa charge
future et les maniements de fonds qu'elle occasionnerait, sachant qu'il
n'y avait point de change direct entre Paris et Varsovie, il n'eut rien
de plus pressé que de se faire ouvrir de larges crédits sur certaine
banque de Vienne[553]. Le bruit s'en répandit dans cette ville, où il
fit soupçonner le projet d'ambassade: il revint à Paris, arriva aux
oreilles de Napoléon et le mit en fureur. Dans la précaution prise par
le prince et exploitée par ses ennemis, Napoléon vit un manquement au
secret ordonné, une désobéissance indirecte, une infraction coupable,
peut-être pis encore; il jugea que Talleyrand s'était rendu
définitivement impossible. Renonçant à l'emmener dans le Nord et
craignant de le laisser à Paris, il songea d'abord à trancher la
difficulté en l'exilant: des influences s'entremirent et le firent
renoncer à ce dessein, mais ne l'empêchèrent point de frapper le prince
d'une nouvelle et plus complète disgrâce.

[Note 553: _Id._ Cf. ERNOUF, 378.]

À défaut de Talleyrand, il prit sa caricature. L'abbé de Pradt,
archevêque de Malines, avait accompagné Leurs Majestés à Dresde, en
qualité de grand aumônier: on l'y voyait chaque dimanche officier
pontificalement dans l'église catholique, tandis que l'Empereur, ayant à
ses côtés la reine de Westphalie, assistait à la cérémonie en correcte
attitude, sans songer que la présence à l'autel de ce prélat indigne
outrageait la sainteté du lieu. Il connaissait pourtant l'abbé de
Pradt, en qui il n'avait jamais eu à récompenser qu'une obséquiosité
turbulente, servie par un esprit brillant et un style à facettes. Il
l'avait vu perpétuellement occupé à chercher le vent, tournant avec la
fortune et se faisant gloire ensuite d'avoir prémédité ses traîtrises:
plusieurs fois, il l'avait surpris la main dans de ténébreuses
machinations et lui avait prédit un jour que sa manie d'intriguer le
conduirait sur l'échafaud. Mais l'un de ses principes était que les
défauts d'un homme, aussi bien que ses qualités, peuvent être utilement
employés. À Varsovie, l'abbé trouverait occasion de déployer pour le bon
motif ses talents d'agitateur et d'intriguer en grand. De plus, hanté à
cette époque par le souvenir des Bourbons, l'Empereur se rappelait que
naguère, sous la monarchie, des ambassadeurs d'Église avaient réussi à
gouverner l'anarchie polonaise: en l'abbé de Pradt, il voulut avoir et
crut trouver son abbé de Polignac. Fort recommandé par Duroc son parent,
l'archevêque de Malines fut officiellement déclaré ambassadeur à
Varsovie. Il eut à se composer précipitamment une suite, à s'entourer
d'un personnel brillant, à se monter un train de maison fastueux et à
partir d'urgence. En fait, nul n'était moins propre à remplir une
mission de haute confiance que ce prêtre sans conscience, sachant
observer, décrire et critiquer, mais totalement dépourvu de sens
pratique et d'esprit de conduite; agent infidèle, brouillon, maladroit
et poltron, l'une des pires erreurs que Napoléon ait commises dans le
choix et le discernement des hommes.

À titre d'instruction, on lui remit un long mémoire que l'Empereur avait
inspiré et qu'il compléta par de vives explications[554]. Divers objets
étaient assignés à l'activité de l'ambassadeur: il aurait à employer en
partie les ressources du duché au ravitaillement de la Grande Armée, à
créer un service et une agence de renseignements militaires, mais
surtout à faire de Varsovie un point de ralliement pour les Polonais de
tout pays, un centre d'action et de propagande, un foyer
d'incandescentes passions dont la flamme porterait au loin et
déterminerait l'embrasement.

[Note 554: Cette pièce figure sous le n° 18734 de la
_Correspondance_.]

D'abord, il conviendrait qu'une proclamation à effet, suggérée par
l'ambassadeur aux ministres, convoquât la représentation nationale, la
Diète, et donnât l'éveil. Dès sa réunion, la Diète mettra bruyamment à
l'ordre du jour la grande question, se fera adresser un rapport tendant
au rétablissement de l'ancien royaume. Sans s'approprier par un vote les
conclusions de ce rapport, elle s'y conformera en fait et, tenant la
réunion des frères séparés pour virtuellement accomplie, se constituera
en confédération générale de la Pologne, c'est-à-dire en association
pour le mouvement et la lutte, en grand conseil de la nation armée. À
son image, des sous-comités d'action, des foyers d'agitation locale, se
formeront de toutes parts: chaque palatinat aura le sien. On enverra une
députation à l'Empereur: «L'Empereur répondra aux députés en louant les
sentiments qui animent les Polonais. Elle (Sa Majesté) leur dira que ce
n'est qu'à leur zèle, à leurs efforts, à leur patriotisme, qu'ils
peuvent devoir la renaissance de la patrie. Cette mesure, que l'Empereur
se propose de garder, indique assez à son ambassadeur l'attitude qu'il
doit avoir et la conduite qu'il doit tenir.»

Mais l'ambassadeur, sans s'expliquer officiellement sur l'avenir, aura à
inspirer toutes les paroles, tous les actes destinés à susciter une
immense espérance, à enfiévrer l'opinion. C'est ici que l'instruction,
suivant un mot de l'abbé, se transforme en «cours de clubisme[555]»;
avec détails, elle explique comment on s'y prend pour remuer un peuple
jusqu'en ses profondeurs, pour créer, entretenir et renouveler sans
cesse l'agitation, pour chauffer à blanc les esprits. «Il faut des actes
multipliés. Il faut tout à la fois des proclamations, des rapports à la
Diète, des motions des députés, et, s'il est possible, autant de
discours, de déclarations et manifestes particuliers qu'il y aura
d'adhésions individuelles à la Confédération. Il faut enfin qu'on ait à
publier chaque jour des pièces de tous les caractères, de tous les
styles, tendant au même but, mais s'adressant aux divers sentiments et
aux divers esprits. C'est ainsi qu'on parviendra à mettre la nation tout
entière dans une sorte d'ivresse.»

[Note 555: _Ambassade dans le grand-duché de Varsovie_, p. 69.]

Ce patriotique délire aura pour effet de faire courir aux armes tous les
habitants du duché, mais le but principal serait manqué si cette
effervescence s'arrêtait aux frontières. Il importe essentiellement
qu'elle les dépasse, que les pays voisins prennent feu à son contact,
que la levée en masse se prolonge dans les provinces russes. Aussi
l'ambassadeur est-il invité à faire répandre à profusion et colporter en
Lithuanie, en Podolie, en Volhynie, dans toutes les parties de
l'ancienne Pologne, la Galicie autrichienne exceptée, les écrits, les
proclamations, les libelles, toutes les pièces incendiaires. Entraînée
par ces appels, la noblesse polonaise de Russie se formera en bandes
guerroyantes, en une vaillante et agile cavalerie, en une sorte de
chouannerie à cheval, destinée à opérer sur les flancs et les derrières
de l'ennemi, à le harceler sans cesse, à le «placer dans une situation
semblable à celle où s'est trouvée l'armée française en Espagne et
l'armée républicaine dans le temps de la Vendée». Cette guerre de
partisans partout provoquée, la tâche de l'ambassadeur ne sera qu'à
moitié remplie; il lui faut à la fois faire oeuvre de révolutionnaire et
d'organisateur: après avoir déterminé l'universel soulèvement, régler ce
tumulte, discipliner, coordonner, administrer l'insurrection, faire
concorder ses rapides chevauchées avec les mouvements de la Grande
Armée, assurer enfin l'unité d'impulsion et de manoeuvres sans laquelle
il n'est point d'effort fructueux et de coopération efficace.

Dans cette multiple besogne, tout devait s'entamer à la fois et se
poursuivre sans interruption, mais il importait que l'explosion n'eût
pas lieu prématurément et que la Pologne ne partît pas trop tôt. Tant
qu'il resterait un espoir d'inspirer aux Russes un doute sur l'imminence
des hostilités, Napoléon n'entendait point le négliger. En conséquence,
l'ambassadeur se bornerait d'abord à établir fortement son crédit et
son influence, à s'attirer les hommes importants, à faire de sa maison
«un centre où toutes les classes, tous les intérêts viendraient
aboutir»; il se mettrait ainsi en main tous les ressorts de la grande
entreprise, mais attendrait pour presser la détente un signal ultérieur.
Par surcroît de précaution, il fut convenu que le décret royal, qui
instituait le conseil des ministres en comité exécutif et annonçait par
là de grandes nouveautés, ne serait point publié avant le 15 juin. À
cette date, l'Empereur serait sur la Vistule: alors, tandis qu'il
prendrait le commandement de ses troupes et les pousserait en avant, les
événements préparés à Varsovie s'accompliraient et suivraient leur
cours: la mise en branle de la Pologne coïnciderait exactement avec les
premiers pas de la Grande Armée, sans les devancer d'un jour.

Dans l'après-midi du 28 mai, Napoléon fit solennellement ses adieux aux
cours réunies à Dresde. Pendant la nuit suivante, un grand bruit
retentit dans le palais; les membres de la maison militaire, aides de
camp, officiers d'ordonnance, écuyers, aides de camp des aides de camp,
débouchaient de toutes parts dans le vestibule d'honneur et descendaient
les escaliers en hâte. Napoléon sortit de ses appartements, s'arrêta un
instant dans la salle des gardes pour recevoir une dernière fois les
souhaits et les hommages de Frédéric-Auguste, puis, après avoir embrassé
tendrement Marie-Louise, brusqua sa mise en route. Avant cinq heures du
matin, sa berline de poste roulait sur le pavé et une escorte toute
militaire s'élançait à sa suite, avec un fracas de chevaux et
d'armes[556].

[Note 556: _Journal_ du grand maître de la cour.]

Le roi de Prusse partit le 30 pour retourner à Potsdam, infiniment
satisfait--fit-il dire à toute l'Europe par circulaire
diplomatique--«des journées précieuses[557]» qu'il avait passées à
Dresde. Marie-Louise resta jusqu'au 4 juillet, puis se rendit à Prague,
où l'Empereur lui avait permis de séjourner quelques semaines auprès de
ses parents. Là, pour la consoler et la distraire, on donnerait en son
honneur des bals, des fêtes, des réceptions brillantes: on la mènerait
en excursion à Carlsbad, on lui ferait visiter les mines de Frankenthal,
les galeries illuminées pour la circonstance, les grottes endiamantées
de scintillements métalliques[558]. L'Empereur son père allait la
combler de bénédictions, l'Impératrice lui prodiguerait des caresses un
peu forcées, et finalement, après beaucoup d'effusions, on se
séparerait, entre belle-mère et belle-fille, plus fraîchement que l'on
ne s'était retrouvé. La reine de Westphalie avait quitté Dresde une
heure après l'Impératrice, pour retourner à Cassel; le grand-duc de
Wurtzbourg prit la route de Toeplitz, et la compagnie des souverains se
dispersa en peu de jours. À Dresde, le silence et l'apaisement se
firent, mais les yeux gardaient encore l'éblouissement de ce qu'ils
avaient vu. Il semblait qu'un météore eût subitement traversé l'espace,
laissant derrière lui une ardente traînée de pourpre et de lumière.
Cependant, cet éclat pâlissait peu à peu, s'éteignait: la réflexion
succédait à l'extase, et quelques-uns en venaient à se demander si le
prodige entrevu était autre chose qu'un fulgurant mirage: «un beau
rêve», soupirait le bon roi de Saxe, qui tremblait parfois pour la
fortune surhumaine à laquelle il avait attaché la sienne, «un beau rêve,
mais trop court[559]».

[Note 557: Archives des affaires étrangères, Prusse, 250.]

[Note 558: Voy. sur ces fêtes BAUSSET, II, 60 et suiv.]

[Note 559: Serra à Maret, 5 juin 1812.]



V

Le duc de Bassano resta à Dresde jusqu'au 30 mai. À la veille de
rejoindre l'Empereur sur la route du Nord, il reçut une visite qui ne
laissa pas de lui être agréable. C'était celle du consul Signeul, choisi
pour intermédiaire des négociations traînantes qui se poursuivaient avec
Bernadotte. Depuis près de deux mois, Signeul faisait la navette entre
la Suède et le siège du gouvernement français; reparaissant aujourd'hui
après une dernière course, il se disait en état de nous satisfaire
pleinement. Comme si la fortune, avant d'abandonner Napoléon, eût tenu à
le combler de ses plus décevantes faveurs, la seule résistance qui se
fût levée contre lui, en dehors de la Russie, semblait plier et
s'anéantir: Bernadotte venait à résipiscence et demandait à rentrer dans
le rang. Signeul, s'autorisant d'une note autographe du prince,
indiquait des bases positives de réconciliation et d'entente. Fidèle à
sa pensée persistante, Bernadotte ne parlait pas de la Finlande et
désirait seulement qu'on lui octroyât la Norvège, offrant de céder en
compensation aux Danois la Poméranie suédoise et de leur payer douze
millions. Si l'on accédait à ses voeux, il se déclarerait pour nous,
faisant bon marché de tout engagement antérieur; il signerait un traité
d'alliance, pousserait contre la Russie cinquante mille hommes, se
mettrait aux ordres de Napoléon et prendrait en tout ses directions: il
s'obligerait au besoin à ne jamais marier son fils sans la permission de
l'Empereur[560].

[Note 560: Lettre du duc de Bassano à l'Empereur, 30 mai 1812.
Archives des affaires étrangères, Suède, 297.]

Chez tout autre que Bernadotte, cette évolution inattendue aurait eu de
quoi surprendre. Elle a d'ailleurs intrigué les historiens: son
véritable caractère et ses motifs ont donné lieu à des appréciations
diverses. Était-elle sincère? Bernadotte revenait-il à nous de bonne
foi? Doit-on supposer, au contraire, qu'en rouvrant une négociation avec
la France au lieu de tenir ses engagements avec la Russie, il voulait
simplement gagner du temps et se mettre en mesure d'attendre, pour
prendre effectivement parti, l'issue de la guerre ou au moins des
premières rencontres? Bien que cette explication soit beaucoup plus
vraisemblable que la première, la vérité, telle qu'elle se dégage des
documents suédois, est un peu différente. Si Bernadotte se ménageait de
notre côté une porte de rentrée, ce n'était pas uniquement par suite des
appréhensions que lui inspiraient nos forces. Ces raisons ne l'avaient
pas empêché, deux mois plus tôt, de braver l'Empereur et de conclure
avec ses ennemis. Ce qu'il redoutait aujourd'hui, c'était que la Russie
n'osât affronter la lutte et ne lui faussât compagnie, et cette terreur
venait de lui être communiquée par son envoyé à Pétersbourg, le comte de
Loewenhielm, d'après certaines présomptions que l'événement devait
démentir, mais qui avaient jeté dans l'esprit de cet envoyé un trouble
subit: une dépêche affolée de Loewenhielm, en date du 17 avril, donne la
clef du mystère.

On a déjà signalé l'émoi qu'avait causé au Tsar l'avis de l'alliance
franco-autrichienne. L'épreuve lui avait été sensible, et Loewenhielm,
qui s'en aperçut aussitôt, crut devoir avertir son gouvernement; il
écrivit d'urgence à son roi: «L'Empereur est excessivement affecté de la
nouvelle de l'alliance de l'Autriche. On s'attendait bien à lui voir
jouer un rôle, mais on ne croyait point à une alliance offensive et
défensive. L'Empereur paraît plus résigné que jamais et plus décidé à
suivre le parti que lui dictent à la fois l'honneur et la sûreté; mais
il est intérieurement abattu de la ligue générale qu'il voit s'établir
autour de lui et dont il commence à craindre les effets.» Sous le coup
de ces inquiétudes, la constance actuelle d'Alexandre ne finirait-elle
point par céder à l'influence dissolvante de Roumiantsof et à ses
conseils pusillanimes? Cette défaillance, qui ne devait point se
produire, Loewenhielm avait l'air de l'admettre et semblait presque la
prédire: «Il est hors de doute, continuait-il, que le chancelier va
reprendre le dessus en se voyant soutenu dans ses idées favorites de
négociation avec la France, et il ne manquera pas de prévaloir sur la
marche infiniment plus noble et mâle de l'Empereur[561].»

[Note 561: Archives du royaume de Suède.]

D'ailleurs, dans certains cercles de Pétersbourg, la perturbation était
grande: on se demandait si l'Empereur, en persistant dans une politique
guerrière, ne conduisait pas la Russie aux abîmes, et si la noblesse ne
devait pas sauver l'État par un recours aux moyens extrêmes: «Dans ce
moment encore,--reprenait Loewenhielm,--Votre Majesté ne saurait qu'avec
peine s'imaginer jusqu'à quel point va la liberté du langage dans un
pays aussi despotique que celui-ci. Plus l'orage devient menaçant, plus
on doute de l'habileté de celui qui tient le gouvernail... L'Empereur,
instruit de tout, ne peut manquer de savoir combien il a cessé d'avoir
la confiance de sa nation. Il doit même exister un parti en faveur de la
grande-duchesse Catherine, épouse du prince d'Oldenbourg, à la tête
duquel se trouve, dit-on, le comte Rostopschine. Voilà, Sire, ce qu'on
croit être le motif du chagrin de l'Empereur, d'autant plus que Sa
Majesté aime cette princesse de préférence. Avec la facilité qu'a eue
cette nation à se prêter aux révolutions, son penchant à être gouvernée
par des femmes, il ne serait pas étonnant qu'on profitât de la crise
actuelle de l'empire pour se porter à un changement.»

Les bruits dont Loewenhielm se faisait l'écho arrivèrent même à
Stockholm par d'autres voies[562]: pendant quelques jours, dans la
capitale suédoise, on craignit à tout instant d'apprendre que l'empereur
Alexandre avait fait sa soumission ou qu'une crise intérieure avait
plongé la Russie dans le chaos et la jetait sans défense aux pieds de
son adversaire.

[Note 562: Tarrach à Goltz, Sabatier de Cabre à Maret, 21 avril
1812.]

Ces perspectives firent frémir Bernadotte et son conseil. Si la Russie
s'effondrait subitement et se rendait avant le combat, la Suède restait
en l'air, exposée au pire destin: nul doute que Napoléon ne se retournât
furieusement contre elle et ne lui fît payer cher sa défection,
obligeant peut-être les Russes à l'écraser de leurs forces. Ajoutons que
l'Angleterre n'avait pas encore accédé au traité russo-suédois et
élevait des difficultés[563]. Dans cette passe critique, où il en venait
à douter de tous ses alliés, Bernadotte sentit le besoin de se ménager
un recours en grâce auprès de Napoléon, un préservatif contre sa colère,
et c'est ainsi que Signeul eut ordre de courir à Dresde avec des
propositions en apparence formelles.

[Note 563: Voy. ERNOUF, 338.]

Dans la réalité, cet empressement était fictif; Bernadotte ne voulait en
aucune façon se rattacher à nous par des engagements immédiats et
irrévocables: son seul but était de réserver l'avenir et de parer à
toutes les éventualités, jusqu'à ce que l'horizon se fût éclairci à
Pétersbourg. Ce qui le prouve, c'est que Signeul--il dut en faire l'aveu
au duc de Bassano--ne possédait pas de pouvoirs en règle. Cet agent
aventureux et peu considéré, interlope comme la négociation dont il
était chargé, s'offrait bien à signer tout de suite un papier
quelconque, se disant sûr d'obtenir la ratification du prince; mais
celui-ci avait évité de le munir d'une procuration formelle. Bernadotte
se ménageait ainsi la faculté, suivant les cas, de désavouer l'acte
conclu par Signeul ou de le faire valoir auprès de Napoléon comme preuve
de son repentir. Il ne se détachait pas effectivement de la Russie, mais
se donnait l'air devant nous de la renier et de la trahir, en prévision
du cas où cette puissance s'abandonnerait elle-même.

Ce qui achève de montrer sa duplicité, c'est que le cours de ses
intrigues hostiles n'était nullement suspendu; protestant de ses bonnes
intentions, il continuait à nous faire tout le mal possible. En
Allemagne, ses agents secondaient toujours les tentatives de la Russie
pour paralyser l'effet de nos alliances. Ayant promis au Tsar un plus
grand service et s'étant fait fort de disposer les Turcs à la paix, il
s'y employait avec un surcroît d'activité. L'un de ses aides de camp, le
général baron de Tavast, traversait la Baltique pour se rendre d'abord à
Wilna; après s'y être concerté avec l'empereur Alexandre, il devait se
diriger en toute hâte vers l'Orient, courir à Bucharest, lieu des
négociations, et leur donner l'impulsion décisive qui aboutirait à un
accord[564].

[Note 564: Sabatier de Cabre à Maret, 21 avril. Suchtelen à
l'empereur Alexandre, 30 mars et 10 avril.]

Tavast arriva trop tard pour se faire honneur de ce résultat; en Orient,
le dénouement était proche. Pour annuler autant que possible les
conséquences du traité franco-autrichien, Alexandre avait senti la
nécessité de s'accommoder coûte que coûte avec la Turquie et de
désarmer cet ennemi, au moment où Napoléon lui en suscitait un autre.
Par courrier précipitamment expédié, Kutusof avait été invité à ne rien
négliger pour conclure; il était autorisé à réduire encore ses
prétentions, à ne plus réclamer que la ligne du Pruth, c'est-à-dire la
Bessarabie, sans aucune parcelle de la Moldavie. Alexandre, il est vrai,
ne faisait pas gratuitement cette dernière concession; conformément au
voeu exprimé par Bernadotte, par Armfeldt, par tous nos ennemis, il
désirait que la paix fût doublée et fortifiée d'une alliance, que la
Turquie s'unît à lui politiquement et militairement. Cet auxiliaire que
Napoléon s'appropriait toujours en espérance, on espérait le retourner
contre lui et le rabattre sur le flanc droit de l'Empire[565].

[Note 565: SOLOVIEF, _Alexandre Ier_, 222, d'après la correspondance
entre l'Empereur et Kutusof.]

Le grand vizir suivait de près les négociations, établi sur le Danube à
proximité de Bucharest et investi de pleins pouvoirs. Il n'avait plus
avec lui qu'un débris d'armée; suivant quelques témoignages, la misère,
les maladies, les désertions avaient réduit ses troupes à quinze mille
hommes: la Turquie était réellement à bout de forces. À ces justes
raisons de traiter s'en ajoutaient d'inavouables: la Russie et
l'Angleterre semaient l'or à pleines mains; le drogman de la Porte,
Moruzzi, s'était mis à leur solde et exploitait habilement contre nous
les défiances de la Turquie. Pour nous discréditer tout à fait auprès
d'elle, la chancellerie russe usa, dit-on, d'un dernier moyen: on assure
qu'elle tira de ses archives et fit produire au congrès, comme argument
final, la lettre du 2 février 1808 par laquelle Napoléon avait appelé le
Tsar au partage de l'Orient[566]. La mission de Narbonne à Wilna
achevait d'ailleurs de déconcerter les ministres de la Porte. Vainement
notre diplomatie les avertissait-elle que cette démarche était de pure
forme; Napoléon fut pris en cette occasion à son propre piège. Les Turcs
s'imaginèrent qu'il n'était pas décidé à rompre avec la Russie,
puisqu'il négociait encore avec elle: craignant une brusque
réconciliation entre les deux empereurs, un second Tilsit dont ils
payeraient les frais, ils ne songèrent plus qu'à se mettre à couvert de
cette terrifiante éventualité en terminant leur querelle avec la
Russie[567].

[Note 566: ERNOUF, 323, d'après une note de Maret.]

[Note 567: Correspondance de Latour-Maubourg, mai 1812, _passim_.]

Kutusof profita de ces dispositions: pour aller plus vite, il n'insista
point sur l'alliance, disjoignit les deux questions et se borna à
conclure la paix; elle fut signée à Bucharest le 28 mai, sous réserve de
la ratification des souverains. Le traité rendait à la Turquie les deux
principautés, après en avoir détaché la Bessarabie, qu'il incorporait à
l'empire russe, auquel il accordait de plus quelques avantages
territoriaux en Asie; il consacrait vaguement l'autonomie des Serbes
sous la suzeraineté du Sultan, renouvelait implicitement le protectorat
mal défini du Tsar sur les principautés roumaines et même sur l'ensemble
de la chrétienté orthodoxe du Levant. En général, les articles portaient
la trace de la précipitation avec laquelle ils avaient été dressés:
ambigus et mal rédigés, ils ouvraient une source de contestations pour
l'avenir; les plénipotentiaires russes s'étaient moins préoccupés
d'établir avec précision les droits de leur maître que d'assurer
l'entière disponibilité de ses forces.

Cette paix bâclée était pour Napoléon un échec grave, contre-balançant
ses triomphes diplomatiques. Toutefois, la paix sans l'alliance ne
satisfaisait qu'à demi Alexandre et Bernadotte: «Kutusof, écrivait le
premier, a négligé un objet bien important[568].» Mais serait-il
impossible de reprendre en sous-oeuvre et par une autre main la tâche
inachevée? Avant même la signature du traité, Alexandre avait désigné
l'amiral Tchitchagof pour remplacer Kutusof à la tête de l'armée du
Danube. Tchitchagof était un homme d'imagination et d'entreprise;
admirant Napoléon, ayant étudié ses procédés, allant jusqu'à singer sa
tenue et ses gestes, il croyait à la nécessité de le combattre avec ses
propres armes, à coups de bouleversements. Avant de rejoindre le
quartier général de Jassy, il fit agréer au Tsar et au chancelier un
projet colossal et singulier, qui tendait à organiser contre nous, par
le moyen de l'Orient turc et surtout chrétien, une grande diversion.

[Note 568: SOLOVIEF, 223.]

Les pourparlers avec la Porte continuaient, à l'effet d'obtenir la
ratification du traité: ils s'étaient transportés de Bucharest à
Constantinople. Pourquoi n'en pas profiter et remettre sur le tapis la
question de l'alliance, en faisant luire aux yeux du Sultan l'espoir
d'acquérir la Dalmatie et les îles Ioniennes? À défaut d'une coopération
active, ne pourrait-on tout au moins obtenir des Turcs un concours
passif, une connivence inerte, un droit de passage sur leur territoire,
et se faire prêter leurs sujets chrétiens pour les lancer sur nos
provinces d'Illyrie? Les chrétiens du Danube et des Balkans, Moldaves,
Valaques, Serbes, Bosniaques, Monténégrins, surexcités par la lutte de
huit ans à laquelle ils venaient d'assister, restaient debout, en proie
à une fermentation belliqueuse. Tchitchagof demanderait au Sultan la
permission de recruter parmi eux des bandes d'auxiliaires, d'appeler à
lui ces tumultueuses levées, de les enrégimenter, de s'en faire une
armée de peuples à la tête de laquelle il franchirait le Danube comme
allié de la Porte, traverserait obliquement la Péninsule, tomberait du
haut des Alpes illyriennes sur la Dalmatie française et percerait
jusqu'à l'Adriatique. Après avoir occupé le littoral et surpris Trieste,
il contournerait par le nord le golfe de Venise, s'engagerait dans le
massif des Alpes, tendrait la main aux Tyroliens révoltés, aux Suisses
opprimés, pendant qu'une flotte anglo-russe attaquerait l'Italie par le
sud et soulèverait le royaume de Naples. En un mot, il s'agissait de
rejeter dans les États du conquérant la guerre qu'il transportait à huit
cents lieues de ses frontières, et tandis que cet autre Annibal
s'élançait à de lointaines entreprises, d'exécuter contre lui une
manoeuvre à la Scipion. L'amiral reçut ordre positif d'agir d'après ces
données, de faire sentir et goûter aux Turcs les beautés de son
plan[569]. Ce qu'il éviterait de leur dire, c'était qu'il était
autorisé, pour mieux animer les races chrétiennes et surtout les
peuplades slaves, à leur parler d'émancipation, à exalter les
aspirations qui commençaient à sourdre confusément en elles, à leur
faire entrevoir la création d'un empire slave, sous la protection et
l'égide de la Russie. L'idée des grandes agglomérations nationales, née
des événements déchaînés sur le monde par la Révolution française et
issue d'une transformation de ses propres principes, devenait ainsi, en
Orient comme en Allemagne, une arme aux mains de nos adversaires;
lorsque le panslavisme apparaît pour la première fois dans les
conceptions de la politique russe, c'est comme moyen de contre-battre la
puissance de Napoléon et de détourner le choc de ses armées.

[Note 569: _Mémoires de Tchitchagof_, publiés dans la _Revue
contemporaine_ du 15 mars 1855. SOLOVIEF, 223. Dans une lettre
autographe du 12 avril, destinée à l'agent anglais Thornton, qui se
trouvait en Suède, Alexandre développait tout le plan de diversion, en
réclamant le concours des escadres et de l'argent britanniques. MARTENS,
XI, n° 412.]

Il est douteux qu'Alexandre et Roumiantsof se soient fait totalement
illusion sur le côté chimérique et romanesque de l'entreprise, sur ses
chances de succès, sur la possibilité notamment d'organiser chez les
Turcs, avec leur adhésion et sous leurs yeux, une insurrection de leurs
sujets chrétiens. Mais la menace seule d'un tel soulèvement ne
saurait-elle conduire à un résultat pratique et fort désirable, signalé
plusieurs fois par Bernadotte? Les _rayas_ de la région danubienne
avaient en Autriche des frères par le sang; aux diverses races
chrétiennes de la Turquie septentrionale répondaient, de l'autre côté de
la frontière, des groupes congénères; l'impulsion donnée aux premières
se communiquerait aux seconds. Par les Moldo-Valaques, il serait facile
d'émouvoir les Roumains de Transylvanie; par les Slaves de Turquie, les
Slaves d'Autriche. En créant sur les flancs de l'Autriche de multiples
foyers d'agitation, en faisant courir sur le pourtour extérieur de ses
possessions orientales une traînée de poudre, on se mettrait en mesure
de porter l'incendie dans l'intérieur de ses États et de la faire
trembler pour son existence: on l'empêcherait de prêter à Napoléon un
secours effectif.

Pendant la fin de mai et le courant de juin, les négociations pour une
alliance russo-turque se poursuivirent à Constantinople, vivement
secondées par les agents suédois et anglais. Tchitchagof affermissait sa
position sur le Danube, base de ses opérations futures: tenant en
haleine les Serbes et les Monténégrins, se ménageant des intelligences
avec les mécontents de Dalmatie en vue de la grande attaque contre les
possessions françaises, il armait en même temps les Valaques, se
disposait à les jeter sur la Transylvanie avec une partie de ses Russes,
préparait contre l'Autriche un mouvement tournant[570].

[Note 570: Correspondance d'Otto, d'Andréossy et de Latour-Maubourg,
juin et juillet 1812, _passim_.]

Mais déjà le besoin de cette diversion se faisait moins sentir. Dès la
fin d'avril, une communication de bon augure était arrivée à Wilna.
Metternich, avant même de conduire ses souverains au rendez-vous de
Napoléon, avant les serments et les effusions de Dresde, avait pris soin
d'attester clandestinement le mensonge de ces scènes. S'étant décidé à
notifier au cabinet russe l'alliance franco-autrichienne, il avait
accompagné cet avis des commentaires les plus propres à en atténuer la
portée. Il laissait entendre que sa cour ne prendrait pas trop au
sérieux les engagements contractés avec la France, que le corps
auxiliaire agirait le moins possible et ne dépasserait pas sensiblement
la frontière; si la Russie voulait comprendre la position de l'Autriche
et ne pas lui tenir rigueur, les deux puissances pourraient rester
secrètement amies, tout en ayant l'air de se combattre[571].

[Note 571: MARTENS, _Traités de la Russie avec l'Autriche_, III,
87.]

La chancellerie russe prit acte de ses paroles, mais demanda que
l'Autriche fournît un gage de ses intentions, une garantie, et
s'engageât expressément à limiter son action. Des pourparlers
s'entamèrent très mystérieusement dans ce but. Pendant leur durée, pour
peser sur les déterminations de l'Autriche, Alexandre laissa Tchitchagof
continuer dans le Sud sa campagne d'agitation et de propagande; il fit
savoir à Vienne qu'il possédait les moyens d'insurger les Magyars et
n'hésiterait pas à s'en servir, si on lui en faisait une nécessité. Ces
menaces, exploitées par les salons et les coteries russes de Vienne,
agirent sur la société et par elle sur le gouvernement; ce fut la raison
majeure qui décida l'Autriche à entrer plus avant dans la voie des
compromissions occultes.

Par plusieurs communications successives, Metternich donna l'assurance
formelle que le corps auxiliaire ne serait renforcé en aucun cas et ne
serait pas même complété, qu'on trouverait moyen de ne fournir à
Napoléon que vingt-six mille hommes au lieu de trente mille, que
l'Autriche ne s'engagerait jamais à fond dans la querelle et tiendrait
au repos le gros de ses forces, se réservant de l'employer à de
meilleurs usages. Pour prix de cette demi-trahison, l'Autriche exigeait
que la guerre fût strictement localisée et qu'en dehors du point où les
troupes autrichiennes auraient malheureusement à entamer le territoire
russe, à la droite de la Grande Armée, il ne fût commis aucun acte
d'hostilité sur toute l'étendue des frontières respectives: c'était
demander aux Russes de s'interdire toute contre-attaque du côté de la
Hongrie et de la Transylvanie. Alexandre admit ce second terme de
l'entente et renonça à la diversion orientale, que d'ailleurs
l'impétuosité de l'attaque française eût rendue impraticable. Entre
Vienne et Pétersbourg, un accord purement verbal, mais formel, fut
conclu sur ces bases; il y eut échange de promesses, parole donnée de
part et d'autre. Par un pacte semblable à celui qu'elles avaient passé à
demi-mot en 1809, les deux cours s'obligèrent à se ménager mutuellement,
à mesurer leurs coups et à se tenir, au cours d'une guerre illusoire, en
secrète connivence[572].

[Note 572: MARTENS, III, 87, 89. SOLOVIEF, 223-224.]

Cette défaillance de l'Autriche n'était pas un fait isolé: chez la
plupart de nos alliés, la défection couvait, attendant son heure. Le roi
de Prusse, après avoir signé l'alliance, avait écrit au Tsar une lettre
d'excuses. Malgré la guerre, les rapports vont continuer, par
l'intermédiaire de représentants occultes, régulièrement accrédités:
«C'est ainsi, dit la Prusse, que l'on doit procéder entre États
longtemps amis et destinés à le redevenir[573].» Dans les royaumes de la
Confédération, créés et agrandis par Napoléon, la duplicité est égale.
En Bavière, l'envoyé russe Bariatinski constate que «depuis le Roi
jusqu'au bourgeois, excepté quelques jeunes officiers qui croient être
ou devenir des héros, toutes les classes répugnent également à une
guerre probable avec la Russie[574]». Le Roi se dit «dans une position
atroce»; le prince royal se fait honneur d'avoir décliné le commandement
des troupes; cette guerre, ajoute-t-il, «est contre mes principes; voilà
pourquoi je ne veux pas la faire, quoique j'aime avec passion mon
métier[575]». Quand le Tsar rappellera ses agents de toutes les cours en
apparence «francisées[576]», le ministre bavarois Montgelas refusera à
Bariatinski des passeports pour la Russie; si Bariatinski en veut pour
aller aux eaux et faire une cure, on va les lui donner; mais qu'il reste
à proximité, à Carlsbad par exemple, car on ne se sépare que
transitoirement, avec l'espoir de se retrouver[577]. De tous les points
de l'Allemagne, à de rares exceptions près, Alexandre reçoit les mêmes
assurances de secrète sympathie; on le blâme pourtant, on juge qu'il
s'expose témérairement et sans motifs, mais on ne peut s'empêcher de
faire des voeux pour son succès.

[Note 573: SOLOVIEF, 215.]

[Note 574: MARTENS, VII, 112.]

[Note 575: _Id._]

[Note 576: Joseph DE MAISTRE, _Correspondance_.]

[Note 577: En Wurtemberg, le ministre Zeppelin déclare à M.
d'Alopéus que «Sa Majesté ne se regarderait jamais comme étant en guerre
avec la Russie». MARTENS, VII, 124.]

Ainsi, dans le vaste circuit que nous venons d'opérer, en partant de
Stockholm, en suivant les intrigues suédoises à Constantinople, en
revenant par Vienne et Munich jusqu'au coeur de l'Europe, nous avons vu
se former autour de la Grande Armée un réseau d'hostilités latentes,
prêtes à se manifester dès qu'éclateront les traîtrises du sort et les
rébellions de la fortune. C'est la contre-partie des adulations
prodiguées au triomphateur de Dresde; c'est l'envers de ce rayonnant
tableau. Les rois ne prêtent à Napoléon qu'un concours forcé: ils
renient tout bas des engagements arrachés par la violence; l'amour et le
dévouement s'affichent dans leur bouche, la trahison est dans leur
coeur; ils jurent d'être amis et ne sont qu'esclaves; vienne l'occasion
de briser leurs chaînes, ils la saisiront sans scrupules, certains de se
trouver avec leurs peuples en communauté de passions et de haines.

Les lieutenants de l'Empereur, les maréchaux et chefs de corps, les
administrateurs et fonctionnaires qui suivaient l'armée, sentaient
vaguement le péril: en traversant l'Allemagne, ils s'étaient aperçus
qu'ils marchaient sur un sol miné, où la moindre secousse déterminerait
l'explosion. Les commandants de place, les gouverneurs, jusqu'aux rois
français que Napoléon avait préposés à la garde de l'Allemagne, ne
cessaient depuis un an de l'avertir. Jérôme lui avait écrit pendant
l'automne de 1811 une lettre admirable de clairvoyance[578]. La
correspondance de Rapp, gouverneur de Dantzick, est pleine d'aveux
significatifs. Rapp s'inquiète des haines qu'il sent s'amasser autour de
lui, bien qu'il ne fasse aux habitants «que le mal nécessaire». Au bout
de quelque temps, il n'y tient plus et, dépassant ses attributions
militaires, envoie un rapport politique dont voici les conclusions:
«Partout les esprits paraissent montés, et l'exaspération est générale:
c'est au point que si nous faisions une campagne malheureuse (ce qui ne
sera jamais à présumer), depuis le Rhin jusqu'en Sibérie tout s'armerait
contre nous. Je ne suis pas alarmiste et je n'aime pas à passer pour
voir en noir, mais ce que j'avance est positif[579].» Davout lui-même,
le stoïque Davout, ne peut se défendre de certaines appréhensions: il se
souvient qu'en 1809 tout a chancelé et voudrait que l'on méditât cette
leçon.

[Note 578: _Correspondance du roi Jérôme_, V, 247-249.]

[Note 579: 18 novembre 1811. Archives nationales, AF, IV, 1656.]

Napoléon s'impatiente et s'irrite de ces avis: il adresse à Rapp une
mercuriale sévère et le renvoie à son rôle de soldat. Il voit lui-même
le danger, mais n'admet pas que les autres l'aperçoivent et le
signalent, car il se juge certain de le surmonter, grâce à son
invincible fortune, grâce surtout aux mesures qu'il a si soigneusement
accumulées pour assurer le succès de la campagne. Cependant, si dans ses
préparations tout a été merveilleusement combiné et conçu, l'exécution
laisse à désirer. Vu le nombre et l'extrême complication des moyens
qu'il met en oeuvre, il ne peut plus tenir la main en personne à
l'accomplissement de ses ordres: tant d'objets à embrasser dépassent son
étreinte, toute prodigieuse qu'elle soit. Les intermédiaires qu'il
emploie ne possèdent ni son autorité ni sa vigilance: l'inattention des
subalternes, l'insouciance des soldats, le désordre et parfois
l'infidélité d'une administration qui échappe à la surveillance par son
immensité même, occasionnent des mécomptes; sur certains points, c'est
déjà l'encombrement, la cohue: la discipline se relâche, les moyens de
transport et de ravitaillement se font attendre: l'armée dédaigne
d'entretenir en bon état ceux qu'elle possède, les hommes négligent leur
équipement et laissent dépérir leur monture, et beaucoup de corps
arriveront devant l'ennemi avec des chevaux hors d'usage, des
approvisionnements incomplets, des services mal organisés, des effectifs
insuffisamment exercés[580].

[Note 580: Les _Mémoires inédits de M. de Saint-Chamans_, qui
doivent prochainement paraître, contiennent à ce sujet des détails
caractéristiques.]

Dans le commandement, de fâcheux tiraillements se produisent. Davout et
Berthier sont en querelle ouverte; Davout est aigri, Murat mécontent,
Junot exténué de corps et d'esprit. Combien d'autres, parmi les chefs,
marchent désormais d'un pas alourdi et traînant, sans l'entrain et la
vigueur d'autrefois! Devenus trop riches et trop grands, ils ne
ressentent plus l'attrait des dévouements aveugles: ils réfléchissent et
jugent. L'écho des sourdes oppositions de l'intérieur leur arrive,
altérant leur confiance. Ils savent que des hommes tels que Cambacérès,
Mollien, Decrès, Lavalette, blâment l'entreprise: ils ont entendu dire
que non seulement Caulaincourt, mais d'autres officiers connaissant bien
la Russie, ont fait part à l'Empereur de leurs craintes, et que l'un
d'eux, le colonel de Ponthon, l'a supplié à genoux de s'arrêter: ces
récits courent les quartiers généraux, confirment des doutes que le
simple bon sens suffit à faire naître. Jusque dans l'état-major
impérial, des propos inquiétants circulent: on se répète bien bas un mot
de Sémonville, de cet ex-conventionnel devenu sénateur et si connu pour
son flair de l'avenir qu'un gouvernement paraît condamné dès que
Sémonville s'en détache. Se trouvant à Genève, chez le préfet Capelle,
il avait dit, en voyant passer les soldats qui s'en allaient à l'armée:
«Pas un n'en reviendra: ils vont à la boucherie[581].» Et calculant
qu'un seul désastre serait l'écroulement de tout et mettrait fin à la
grande aventure, il avait osé ajouter que l'expédition de Russie rendait
des chances aux Bourbons.

[Note 581: _Documents inédits_.]

Ces pressentiments et ces arrière-pensées ne pénètrent pas encore dans
la masse de nos troupes. À mesure qu'on descend des sommets, la
confiance, l'ardeur, l'inlassable dévouement reparaissent. D'un bout à
l'autre de l'innombrable armée que les ordres de l'Empereur retiennent
encore sur la Vistule, court dans les rangs inférieurs un frémissement
continu, une impatience d'agir. Officiers de fortune qui ont leur chemin
à faire, jeunes nobles qui ont leur réputation à établir, tous
souhaitent également que la campagne s'ouvre. Ils ont l'ambition des
grades, des distinctions, des exploits fructueux: ils ont soif
d'honneurs et de profits.

Puis, la prise de Napoléon sur ces âmes neuves est si forte qu'elle ne
laisse place à aucune réflexion, et c'est lui malgré tout, c'est son
prestige qui tient ensemble toutes les parties de cet assemblage
disparate, qui fait taire les dissidences et imprime par moments aux
coeurs un élan unanime. Même les contingents les plus hostiles, ces
Prussiens, ces Espagnols, ces Slaves de l'Adriatique violemment
incorporés, subissent maintenant son ascendant; ils le haïssent et
pourtant le suivent, car ils éprouvent comme une fierté de combattre
sous un tel chef et savent qu'un mot approbatif de lui les marquera pour
jamais d'un signe d'honneur. Quant aux soldats de France, troupiers
chevronnés ou conscrits d'hier, sortis du peuple, ils restent comme lui
inébranlablement fidèles à l'homme qui a ensorcelé leur imagination: en
échange de leur sang, ils attendent tout de lui, récompenses inouïes,
avenir de triomphes et de félicités. C'est une croyance répandue parmi
eux que la Russie n'est qu'un passage vers d'autres régions, qu'on ira
plus loin, que Napoléon va les mener jusqu'au fond de la fabuleuse Asie,
dans un monde féerique où ils n'auront qu'à se baisser pour faire
provision de trésors et ramasser des couronnes. Et leur foi en ces
lendemains reste absolue, indestructible; elle s'exprime par de naïfs
témoignages. Après les réticences perfides des rois alliés, après les
observations des ministres et des généraux, après les rapports sombres
de certains chefs, après les pronostics des mécontents de haute marque,
voici la lettre d'un soldat: c'est un fusilier au 6e régiment de la
Garde, premier bataillon, quatrième compagnie: il écrit à ses parents:

«Nous entrerons d'abord en Russie où nous devons nous taper un peu pour
avoir le passage pour aller plus avant. L'Empereur doit y être arrivé en
Russie pour lui déclarer la guerre, à ce petit empereur: oh! nous
l'aurons bientôt arrangé à la blanche sauce! Quand il n'y aurait que
nous, c'est assez. Ah! mon père, il y a une fameuse préparation de
guerre: nos anciens soldats disent qu'ils n'en ont jamais vu une
pareille: c'est bien la vérité, car on y conduit des vives et grandes
forces, mais nous ne savons pas si c'est pour la Russie. L'un dit que
c'est pour aller aux Grandes Indes, l'autre dit que c'est pour aller en
_Égippe_, on ne sait pas lequel croire. Pour moi, cela m'est bien égal:
je voudrais que nous _irions_ à la fin du monde.» Le même soldat
écrivait dans une autre lettre: «Nous allons aux Grandes Indes: il y a
treize cents lieues de Paris[582].»

[Note 582: Ces lettres nous ont été communiquées par M. Maurice
Levert, qui les a publiées en partie dans la _Revue de la France
moderne_.]

L'Inde, cet aimant magique qui jadis entraînait à la conquête des mers
les grands chercheurs d'aventures, brille vaguement aujourd'hui aux yeux
de nos soldats et leur fait entrevoir, par delà l'obscure et mystérieuse
Russie, un pays de lumière et d'or, des perspectives ensoleillées et de
lointains Édens. Telles sont les visions qui les bercent dans leurs
campements de la Vistule, quand ils reposent sur la terre humide, sous
la bise d'un printemps triste comme nos hivers. Et le matin, quand le
réveil en musique éclate sur le front de bandière des régiments, avec
son fracas d'instruments et de sonneries, tous ces grands enfants
gaulois se relèvent joyeux, avec une gaieté d'alouette. Vivement, ils se
mettent à la besogne du jour, aux occupations qui préparent et précèdent
le grand départ annoncé: ils vont à l'avenir pleins d'espérance,
insouciants du péril, persuadés qu'un guide infaillible les mène à la
victoire et qu'un dieu les conduit.



CHAPITRE XIII

LE PASSAGE DU NIÉMEN.


PREMIÈRE PARTIE

L'IRRUPTION[583].


Napoléon à Posen.--Enthousiasme de la population.--Réponse à
Bernadotte.--Séjour à Thorn.--Derniers préparatifs.--Préoccupation
dominante de l'Empereur: la question du pain.--Dispositif
d'attaque.--Napoléon met ses armées en campagne avant de déclarer la
guerre.--Son exaltation belliqueuse.--Le _Chant du départ_.--Rencontre
avec Murat; comédie sentimentale.--Marche dévastatrice à travers la
Prusse orientale et la basse Pologne; encombrement des routes; premiers
désordres.--Manifeste guerrier.--Supercherie de la dernière
minute.--Nouvelles de Pétersbourg.--L'empereur de Russie a refusé de
recevoir l'ambassadeur de France.--Napoléon rejoint la colonne de
tête.--Sa proclamation aux troupes.--Il s'élance aux avant-postes et
atteint le Niémen.--Il voit la Russie.--Déguisement.--Reconnaissance à
cheval.--Accident.--Sombres pressentiments.--Arrivée des troupes.--La
journée du 23 juin.--La nuit.--Atterrissage silencieux.--Les premiers
coup de feu.--Lever du soleil.--Féerique spectacle.--Enthousiasme des
troupes; gaieté et activité de l'Empereur.--Incident de la
Wilya.--Établissement à Kowno.--Quarante-huit heures de
défilé.--L'invasion commence.

[Note 583: Les éléments de notre récit ont été puisés à des sources
inédites, que nous indiquerons au fur et à mesure, ainsi que dans
l'innombrable quantité d'ouvrages et de _Mémoires_ laissés par les
contemporains: les principaux, après l'ouvrage célèbre de Ségur, sont
ceux de Baudus, Berthezène, Boulard, Bourgoing, Castellane, Chambray,
Denniée, Dupuy, Fezensac, Grouchy, Gourgaud, Labaume, Marbot, Roguet et
Soltyk.]



I

De Dresde, Napoléon courut d'un trait à Posen. Dès qu'il eut apparu sur
le sol polonais, l'enthousiasme naquit à sa vue et se propagea, comme si
l'image de la patrie ressuscitée eût marché à ses côtés. À Posen, ce fut
un délire, une tempête de cris et de hourras, une population entière
acclamant son entrée et célébrant par anticipation ses triomphes. Le
soir, une immense couronne de laurier, tout en feu, s'alluma sur la
flèche de la principale église et apparut comme un phare rayonnant, qui
portait au loin l'espérance et la lumière. Les soldats, les bourgeois,
les autorités, la noblesse, les femmes vinrent tour à tour complimenter
le libérateur. Il accueillit ces hommages avec plus ou moins
d'affabilité, doux aux humbles, sévère aux grands, qu'il menait d'une
main rude: «Il n'a pas fait de progrès depuis 1806», dit une femme du
monde[584]. Ce fut à ce moment qu'il reçut les dernières propositions de
Bernadotte. Le duc de Bassano s'était hâté de les lui transmettre et
semblait d'avis de ne les point dédaigner. Mais Napoléon, qui observait
depuis un an les évolutions de Bernadotte et le vagabondage de sa
politique, comprit une fois de plus que cet ambitieux voulait moins se
livrer que se réserver: «Qu'il marche, dit-il, lorsque ses deux patries
le lui ordonnent; sinon, qu'on ne me parle plus de cet homme[585]!»
Rencontrant une dernière fois sur son chemin l'ex-maréchal d'Empire, qui
le sollicitait sans bonne foi et lui offrait un marché équivoque, il
laissa tomber cette réponse et passa.

[Note 584: _Souvenirs d'un officier polonais_ (Brandt), publiés par
le baron ERNOUF, p. 230.]

[Note 585: ERNOUF, 341, d'après les souvenirs personnels du duc de
Bassano.]

Il s'était fait annoncer à Varsovie, sans avoir réellement l'intention
de visiter cette capitale. En y répandant le bruit de sa venue, en
l'accréditant dans tout le Nord, il comptait électriser de plus en plus
les Polonais, tenir en haleine et sur le qui-vive les corps français et
alliés placés dans le grand-duché. Surtout, il avait pour but de faire
croire aux Russes que la principale attaque s'opérerait en avant de
Varsovie, vers leurs provinces de Grodno et de Volhynie, afin d'attirer
de ce côté leur attention et leurs forces[586]. Tandis que ses ennemis,
prenant le change sur ses véritables desseins, accumuleraient fa plus
grande partie de leurs troupes en face de Varsovie et de notre droite,
il prononcerait son mouvement plus au nord, par sa gauche. Faisant
longer le littoral de la Baltique à la masse principale de l'armée, il
la porterait de la basse Vistule sur Koenigsberg, la pousserait ensuite
sur le Niémen, franchirait ce fleuve aux environs de Kowno, et
déboucherait subitement en Lithuanie. Wilna était son premier objectif;
c'était en ce point qu'il comptait opérer sa brèche, percer la ligne
russe, la diviser en plusieurs tronçons qu'il écraserait les uns après
les autres, décidant ou au moins préjugeant par ces coups de foudre le
sort de la campagne.

[Note 586: _Id._, 385. _Corresp._, 18769, 18780, 18800.]

Il incline donc à sa gauche, au sortir de Posen, et, quittant le chemin
de Varsovie, atteint la Vistule à Thorn. Déjà son grand et son petit
quartier général, formant à eux seuls presque une armée, l'ont précédé
dans cette ville, qu'ils emplissent d'animation, de bruit et de
mouvement. À Thorn, Napoléon est en un point stratégique important et au
centre de ses troupes; il les retrouve enfin et les voit, réparties
autour de lui dans d'innombrables cantonnements; tout près de Thorn et
un peu en arrière est sa Garde; en avant de lui, à ses côtés, sur sa
droite et sur sa gauche, partout, la Grande Armée. À gauche, les corps
de Ney, d'Oudinot, de Davout, le corps en formation de Macdonald,
occupent les deux rives de la basse Vistule et s'échelonnent jusqu'à la
mer; à droite de Thorn, à sept heures de marche, Eugène est établi avec
l'armée d'Italie et les Bavarois; il se relie aux Polonais de
Poniatowski, qui s'appuient eux-mêmes aux trois corps placés sous le
commandement du roi Jérôme et groupés autour de Varsovie. Renforcée par
quatre corps exclusivement composés de cavalerie, cette chaîne d'armées
se complète à ses deux extrémités par les contingents de Prusse et
d'Autriche, arrivés à leur poste; elle se prolonge sans interruption sur
deux cents lieues de terrain et oppose à l'ennemi un demi-million
d'hommes.

Sans mettre encore en mouvement aucune partie de ces masses, Napoléon
avise aux mesures qui précèdent immédiatement l'entrée en campagne, aux
précautions dernières. Il rapproche ses réserves, porte au grand complet
ses effectifs et ses munitions. Il fait verser dans les caissons, puis
des caissons dans les gibernes, les millions de cartouches qu'il a
entassés dans les magasins de la Vistule. La question des subsistances
est toujours ce qui le préoccupe le plus; il sent là l'extrême
difficulté et le grand danger. Aussi décide-t-il que toutes les troupes,
au moment de prendre contact avec l'ennemi, devront être pourvues de
vivres pour vingt à vingt-cinq jours. Afin d'atteindre le chiffre
réglementaire, les chefs de corps sont invités à saisir dans le pays
occupé tous les blés qu'il contient, à les convertir aussitôt en
farines. Avec une activité méthodique, l'Empereur surveille lui-même et
hâte ce travail. Sur vingt points différents, à Plock, à Modlin, à
Varsovie, sur toute la ligne de la Vistule, il fait moudre, «moudre à
force[587]», et répartit entre les corps les amas de farine ainsi
obtenus, sans préjudice des innombrables réserves de vivres que des
myriades de voitures traîneront à la suite de l'armée.

[Note 587: _Corresp._, 18765.]

Quand commence la première semaine de juin, ces suprêmes préparatifs
s'achèvent ou paraissent s'achever. D'autre part, dans les pays que nos
troupes auront à parcourir avant d'atteindre le Niémen, le printemps a
fait son oeuvre; l'herbe déjà haute, épaisse et drue, nous promet un
abondant approvisionnement de fourrages, et la Prusse orientale étend au
devant de nous une immense nappe de verdure. Ainsi, les temps sont
venus: voici l'heure propice pour agir, cette heure que Napoléon s'est
fixée depuis dix mois et qu'il s'est ménagée par un long effort de
patience, de ruse et d'activité discrète. Il a enfin atteint le but si
opiniâtrement poursuivi: il est parvenu, sans que les Russes aient
interrompu et dérangé son travail par une attaque intempestive, à
dresser contre eux, à porter sur place, à monter de toutes pièces, à
pousser jusqu'au dernier degré de perfection un appareil guerrier qu'il
juge suffisant à briser tous les obstacles. Au point où il en est, il a
barres sur l'ennemi; il le domine partout de ses forces avantageusement
postées, successivement accrues; il peut fondre sur lui avec tous ses
moyens. Que les destins s'accomplissent donc! Que la Grande Armée
s'ébranle et prenne l'offensive! Après avoir longtemps contenu et bridé
l'élan de ses troupes, l'Empereur leur rend la main; il a tout ralenti
jusqu'à présent: il précipite tout désormais.

Il arrête les dispositions suivantes: les corps de gauche, celui de
Davout en tête, vont se porter rapidement et se concentrer sur l'espace
compris entre le delta de la Vistule et le pays de Koenigsberg, marcher
ensuite au Niémen et le passer. Le centre, c'est-à-dire l'armée
d'Eugène, se joindra au mouvement de ces corps, suivra la même direction
et fera masse avec eux. Projetant ainsi en avant sa gauche et son
centre, l'Empereur «refusera» sa droite et la tiendra momentanément
immobile. Poniatowski avec les Polonais, le roi de Westphalie avec ses
trois corps, donnant lui-même la main aux Autrichiens de Schwartzenberg,
resteront aux environs de Varsovie, dans une position d'observation et
d'attente. Si l'armée de Bagration qui leur fait face, en voyant se
prononcer l'irruption de notre gauche, essaye de l'interrompre par une
diversion et opère une contre-attaque, si elle fonce sur Varsovie, les
troupes de Jérôme seront là pour la recevoir et la contenir, tandis que
l'Empereur, la laissant «s'enfourner[588]», franchira le Niémen et
repoussera les autres forces russes, pour se rabattre ensuite sur elle,
tomber sur ses derrières, la prendre ou l'exterminer. Si l'armée de
Bagration, obéissant à une autre inspiration, se met à remonter le
fleuve-frontière pour se joindre aux troupes qui nous en disputeront le
passage et couvriront Wilna, Jérôme prendra lui-même l'offensive dès que
cette évolution se sera nettement dessinée. Il franchira le Niémen près
de Grodno, se jettera à la poursuite de Bagration, se mettra sur ses
talons, le prendra en queue ou en flanc, essayera de fermer le cercle où
l'Empereur veut envelopper la gauche des Russes, et, se liant au
mouvement d'ensemble avec la totalité de ses forces, viendra coopérer à
l'invasion.

[Note 588: _Corresp._, 18785.]

Les ordres de marche furent expédiés aux chefs de corps par le prince
major général; l'Empereur y ajouta pour Davout, pour Eugène, pour
Jérôme, des instructions qui dévoilaient pleinement sa pensée[589]. À
cet instant où il tire irrévocablement l'épée, aucun incident nouveau
n'a surgi entre lui et la Russie; diplomatiquement, la situation n'a pas
changé depuis le retour de Narbonne. L'empereur Alexandre n'a pas fait
savoir s'il ratifiait on non le coup de tête du prince Kourakine, s'il
s'appropriait la déclaration de rupture émanée de cet ambassadeur.
Napoléon ignore encore comment a été accueilli à Wilna le comte de
Lauriston, si ce représentant a été reçu et écouté, si le Tsar a prêté
l'oreille à ses insinuations pacifiques: preuve ultime et évidente que
cette démarche avait pour but d'ajourner et non d'éviter la guerre.
Napoléon marche à l'ennemi parce qu'il est prêt, parce qu'il se juge en
possession de tous ses avantages, en mesure de trancher victorieusement
le différend que lui et son adversaire ont de longue date renoncé à
dénouer. Toutefois, ordonnant la guerre, il ne la déclare pas encore;
afin d'entretenir plus longtemps les Russes, s'il est possible, dans une
trompeuse sécurité, afin de rendre plus accablante la surprise qu'il
leur ménage, il évitera jusqu'au moment final de s'avouer officiellement
en état de rupture avec eux; avant de publier ses griefs et de lancer
son manifeste, il attendra que ses troupes aient gagné plusieurs
marches, qu'elles soient sur l'ennemi en quelque sorte et touchent la
frontière.

[Note 589: _Corresp._, 18768 à 18772.]

Il resta encore quelques jours à Thorn, inspectant les troupes en
partance, visitant les magasins, les hôpitaux, améliorant l'organisation
des services, donnant partout le dernier coup d'oeil. Avant que la Garde
quittât ses cantonnements, il voulut en voir les différents corps et les
passa minutieusement en revue. Il aimait à retrouver ces mâles figures
de soldats, ces poitrines de fer, ces braves qui brûlaient devant lui
d'une ardeur contenue, immobiles à la parade, irrésistibles dans
l'assaut. Leur tenue et leur air lui firent plaisir: malgré les fatigues
et les misères de la route, l'enthousiasme éclatait sur les visages; il
y avait un éclair dans tous les yeux. Un commandant d'artillerie
s'approcha de Sa Majesté et lui dit: «Avec de pareilles troupes, Sire,
vous pouvez entreprendre la conquête des Indes[590].» L'Empereur parut
satisfait du compliment. Sobre de phrases, il fut en ces jours prodigue
de grâces.

[Note 590: _Mémoires militaires du général baron Boulart_, 241.]

Il voulut donner de sa bouche aux régiments de la Garde l'ordre de
marche, les mit en route et les vit partir[591]. Et cet incessant
défilé, ces fiers uniformes, ces roulements ininterrompus du tambour,
ces appels de fanfares, ces belles troupes qui l'acclamaient, ces
départs d'officiers dont chacun portait un ordre destiné à remuer et à
soulever des masses humaines, tout cet immense mouvement qui s'opérait
autour de lui, par lui, l'animaient et l'enfiévraient. À présent que le
sort en est irrévocablement jeté, il se livre tout entier à ses
instincts guerriers; il se retrouve uniquement soldat, le plus grand et
le plus ardent soldat qui ait existé; il ne rêve plus que victoires et
conquêtes. Le soir, après avoir expédié des ordres tout le jour et
s'être à peine reposé, il ne dormait que par intervalles, passait une
partie de son temps à se promener dans les salles voûtées de l'ancien
couvent où il avait pris résidence, activant par la marche le mouvement
et l'élan de sa pensée, s'exaltant à l'idée de conduire tant d'hommes au
combat et de déterminer ce branle-bas des nations. Une nuit, les
officiers de service qui couchaient auprès de son appartement furent
stupéfaits de l'entendre entonner à pleine voix un air approprié aux
circonstances, un de ces refrains révolutionnaires qui avaient mis si
souvent les Français dans le chemin de la victoire, la strophe fameuse
du _Chant du départ_:

      Et du Nord au Midi la trompette guerrière
      A sonné l'heure des combats.
      Tremblez, ennemis de la France...[592].

[Note 591: _Id._, 240-241.]

[Note 592: _Souvenirs d'un officier polonais_, 232.]

Il quitta Thorn le 6 juin, tandis que de toutes parts les corps de
gauche se levaient et commençaient leur marche. Son impatience était
telle qu'il anticipa sur l'heure fixée par lui-même pour se mettre en
route; ses voitures n'étant pas prêtes, il monta à cheval et fit à franc
étrier une partie de l'étape, laissant sa maison militaire le suivre
comme elle pourrait, dans l'effarement d'un départ précipité. Les jours
d'après, comme il allait plus vite, en son rapide équipage de poste, que
ses lourdes colonnes, il jugea qu'il aurait le temps, sans se mettre en
retard sur elles, de visiter Dantzick, situé désormais en arrière de
notre ligne d'opérations, et d'inspecter cette grande place d'armes; ce
crochet lui prendrait tout au plus la moitié d'une semaine. Avec les
autorités de Dantzick, avec les membres de l'état-major, fidèle à son
système de dissimulation, il parla encore de négociations, de paix
possible; plus franc avec Rapp, gouverneur de la ville, il lui avoua que
la guerre commençait et stimula son activité[593].

[Note 593: _Documents inédits_. Cf. les _Mémoires de Rapp_,
169-173.]

À Dantzick, il retrouva Davout et ne rendit pas suffisamment justice à
cet admirable organisateur. Il se rencontra aussi avec Murat, et
l'entrevue des deux beaux-frères fut à ses débuts froide et pénible.
Chacun d'eux avait contre l'autre des griefs justifiés et ne se privait
point depuis quelque temps de les énoncer. Mécontent de n'avoir pas été
appelé au rendez-vous des souverains, Murat répétait qu'on se plaisait à
l'amoindrir et à l'humilier, qu'au reste on ne voulait en lui qu'un
vice-roi de Naples, un instrument de domination et de tyrannie, mais
qu'il saurait se soustraire à d'intolérables exigences. Napoléon lui
reprochait un penchant de plus en plus marqué à désobéir, des écarts de
conduite et de langage, des velléités et des accointances suspectes. Il
l'accueillit avec un visage sévère, avec des paroles acerbes, et lui
tint tout d'abord rigueur; puis, changeant subitement de ton, il prit à
la fin le langage de l'amitié blessée et méconnue; il s'émut, se
plaignit, fit à l'ingrat une scène d'attendrissement, invoqua les
souvenirs de leur longue affection et de leur confraternité militaire.
Le Roi, qui avait le coeur sur la main, qui était prompt à toutes les
générosités, ne sut point résister à cet appel; il s'émut à son tour,
pleura presque, oublia tout pour quelque temps et fut reconquis. Et le
soir, devant ses intimes, l'Empereur s'applaudissait d'avoir
supérieurement joué la comédie: pour ressaisir Murat, il avait fait tour
à tour et fort à propos,--disait-il,--«de la fâcherie et du sentiment,
car il faut de tout cela avec ce _Pantaleone_ italien». «Au
fond,--continuait-il,--c'est un bon coeur; il m'aime encore plus que ses
_lazaroni_: quand il me voit, il m'appartient; mais loin de moi, comme
les gens sans caractère, il est à qui le flatte et l'approche. Il subit
l'ascendant de sa femme, une ambitieuse; c'est elle qui lui met en tête
mille projets, mille sottises; il en est à rêver la souveraineté de
l'Italie entière, et c'est ce qui l'empêche de vouloir être roi de
Pologne. N'importe au reste! J'y mettrai Jérôme, je lui ferai là un beau
royaume; mais il faudrait pour cela qu'il fît quelque chose, car les
Polonais aiment la gloire.»

Donnant ensuite à la conversation un tour plus général, il se plaignit
de tous les rois qu'il avait faits, des faibles, disait-il, des
vaniteux, qui comprenaient mal leur rôle. Ils ne recherchaient que les
agréments du rang suprême et en méconnaissaient les devoirs; ils
imitaient les princes légitimes au lieu de les faire oublier. Pourquoi
ce besoin de briller, cette manie de viser au grand, cette passion de
luxe, d'ostentation et de dépense? «Mes frères ne me secondent pas»,
répétait l'Empereur avec amertume. Il leur donnait pourtant le bon
exemple. Son incessant labeur, sa stricte économie devraient leur servir
de modèle: l'avait-on jamais vu détourner au profit de ses plaisirs une
seule parcelle des sommes que réclamaient les besoins de l'État et
l'utilité générale? Il s'étendit beaucoup sur ce sujet et termina par
ces mots admirablement justes: «Je suis le roi du peuple. Je ne dépense
que pour encourager les arts, pour laisser des souvenirs glorieux et
utiles à la nation. On ne dira pas que je dote des favoris et des
maîtresses: je récompense les services rendus à la patrie, rien de
plus[594].»

[Note 594: _Documents inédits_.]



II

En avant de l'Empereur, entre Dantzick et Koenigsberg, à travers la
Prusse orientale et les districts septentrionaux de la Pologne, les sept
corps d'armée en marche cheminaient à longues étapes. À leur gauche, la
vaste lagune que forme à cet endroit la Baltique, le Frische Haff, était
encombrée de flottilles, car les plus pesants convois, les équipages de
pont, l'artillerie de siège, faisaient le trajet par eau. Le pays à
parcourir par nos troupes était fertile et gras, mais fastidieux et
monotone; à perte de vue des landes vertes, coupées de bois et de
marécages, des prairies immenses, des forêts de sapins et de bouleaux,
déroulant indéfiniment à l'horizon leurs lignes sombres; des rivières
aux bords incertains; des villages de bois, partout semblables. Malgré
la célérité ordonnée, il y avait dans la marche des temps d'arrêt, des
flottements et des reculs, car l'énorme amas de bagages que l'armée
tirait après elle embarrassait ses mouvements. Les convois de vivres et
de munitions s'enchevêtraient à chaque instant les uns dans les autres,
commençaient à mettre en arrière de nos colonnes un chaos roulant. Pour
compléter l'approvisionnement d'entrée en campagne, les troupes
fouillaient et épuisaient la contrée. L'Empereur avait voulu que tout se
fît régulièrement et par voie d'achats; les soldats n'y regardaient pas
de si près et prenaient; ils vidaient les greniers, enlevaient le chaume
des toitures pour en faire la litière de leurs chevaux, traitant le pays
allié en pays conquis. Les fourrages étaient saisis sans ménagement ni
méthode. La cavalerie, qui passait la première, s'emparait de tous les
foins récoltés ou sur pied; l'artillerie et le train se voyaient réduits
à couper les blés, les orges et les avoines en herbe, ruinant la
population et fournissant aux animaux une nourriture détestable.
Obligés une partie du jour à se disperser en fourrageurs, les hommes
prenaient des habitudes de débandade et d'indiscipline, et du premier
coup se manifestait l'impossibilité de tenir en ordre et dans le rang
cette multitude de toutes races et de toutes langues, où chaque régiment
menait avec soi un troupeau et traînait une queue interminable de
charrois, cette armée qui ressemblait à une migration.

Nos alliés allemands s'écartaient des chemins et pillaient
outrageusement. En beaucoup d'endroits, c'étaient déjà des excès, des
viols d'habitations, des cultures détruites, des villages mis à sac, des
familles jetées à la misère, sans abri et sans pain; avant la guerre,
toutes les abominations de la guerre. Le contingent wurtembergeois se
signalait entre tous par ses méfaits; il avait perdu sa direction, se
jetait de droite et de gauche, vagabondait entre les autres corps,
portant partout le ravage, le désordre et l'obstruction, «interrompant
tous les systèmes de l'armée[595]». Il fallut faire un exemple, infliger
à cette troupe la flétrissure d'une citation sévère à l'ordre du jour.
Nos Français se montraient plus forts contre les épreuves et les
tentations de la guerre, mais déjà perçaient chez les jeunes soldats des
symptômes de lassitude et d'ennui. Ils ne comprenaient pas pourquoi on
leur imposait l'obligation de porter sur eux tant de vivres et
murmuraient contre ce surcroît de charge. Ils s'irritaient aussi contre
un pays où tout fuyait et se cachait devant eux; ils trouvaient la
Prusse et surtout la Pologne laides, sales, misérables; ils supportaient
mal l'incommodité des gîtes, la fraîcheur des nuits succédant à la
lourde chaleur des jours, l'humide brouillard des matins. Toutefois,
prompts à s'illusionner, ils se consolaient du présent en se peignant
l'avenir sous de plus riantes couleurs; ils espéraient encore trouver au
delà du Niémen un sol meilleur, un monde différent, plus clément au
soldat, et ils souhaitaient la Russie comme une terre promise[596].

[Note 595: _Corresp._, 18809.]

[Note 596: _Mémoires de Boulart_, 240-241; _Souvenirs d'un officier
polonais_, 231-234; _Mes campagnes_, par PION DES LOCHES, 279-280;
PEYRUSSE, _Mémorial et Archives_, 77; _Souvenirs manuscrits du général
Lyautey_; _Mémoires inédits de Saint-Chamans_; ces derniers sont
caractéristiques pour cette partie de la marche.]

Le 13 juin, la tête de colonne, sous la conduite de Davout, dépassait
Koenigsberg et atteignait Insterbourg, situé à mi-chemin entre la
capitale de la Prusse orientale et le Niémen. Les autres corps
suivaient, retardés par l'encombrement des routes. Le même jour,
l'Empereur accourt de Dantzick à Koenigsberg, pour activer et
régulariser le mouvement. En même temps qu'il cherche à s'éclairer sur
la position de l'ennemi, il ralentit un peu la marche de l'avant-garde
et presse celle des autres colonnes; il resserre et condense son armée,
afin de la mieux tenir en main et de rendre irrésistible le choc de
cette masse qu'il va précipiter d'un seul coup sur les frontières de la
Russie. Enfin, sur le point de donner à ses troupes l'impulsion suprême,
celle qui les portera au delà du Niémen, il fait rédiger les actes par
lesquels il va décréter solennellement et promulguer la guerre.

La hautaine sommation d'évacuer la Prusse avant tout accord sur le fond
du litige, la demande de passeports présentée par Kourakine, lui
fournissaient des motifs très suffisants. Après avoir volontairement
laissé dormir ses griefs, il les relève aujourd'hui, s'en empare, s'en
arme; il ramasse le gant et répond au défi. Mais sous quel prétexte,
après avoir considéré à dessein les démarches qu'il incrimine comme le
fait personnel d'un ambassadeur malavisé, va-t-il les attribuer au
gouvernement russe lui-même, sans que ce gouvernement se soit expliqué,
et les prendre pour l'expression préméditée d'une volonté hostile? La
Russie venait de lui faciliter indirectement cette interprétation
nouvelle. Elle n'avait point fait mystère des conditions posées dans son
ultimatum; ses agents à l'étranger en avaient été instruits; ils en
avaient parlé, sur un ton d'ostentation et de jactance; ils en avaient
précisé le sens et souligné la portée. La presse s'emparait de ces
dires; les journaux anglais reproduisaient, commentaient, approuvaient
les exigences d'Alexandre, et toute l'Europe savait que le Tsar
prétendait nous imposer, comme préliminaire indispensable d'une
négociation, l'affranchissement de l'Allemagne et le retrait de nos
troupes. Cette publicité donnée à l'injure la constate et l'aggrave, la
rend insupportable, et c'est ce que le duc de Bassano, qui a rejoint le
quartier général, doit faire ressortir dans une note de rupture,
adressée à la Russie et communiquée à tous les cabinets de
l'Europe[597].

[Note 597: Archives des affaires étrangères, Russie, 154.]

En même temps que ce manifeste de guerre, le duc signait un rapport,
mélange de sophismes et de vérités, qui résumait nos dernières relations
avec la Russie et constituait contre elle un fulminant réquisitoire. Ce
rapport sera adressé au Sénat, lu en séance solennelle, inséré au
_Moniteur_ avec pièces justificatives, commenté dans les journaux:
Napoléon dénonce avec fracas ses raisons de combattre et fait la France,
comme l'Europe, juge de son droit. Dans des lettres destinées également
à la publicité, M. de Bassano écrivait le même jour à Kourakine que
l'Empereur accédait enfin à sa demande et permettait l'envoi de ses
passeports; il écrivait à Lauriston de réclamer les siens et de quitter
le territoire russe.

Ces pièces et ces lettres, signées à Koenigsberg le 16 juin, reçurent
une date antérieure et fausse, celle du 12, et Thorn fut indiqué comme
le lieu de leur expédition. Cette supercherie de la dernière minute
avait pour but de faire croire que l'Empereur n'avait prononcé son
mouvement au delà de la Vistule qu'après avoir appris l'outrageant éclat
donné par les Russes à leurs sommations, qu'il avait fallu ce surcroît
d'insulte pour le déterminer à la guerre et triompher de son obstination
pacifique. De plus, cette manière d'antidater les pièces avait
l'avantage d'augmenter l'intervalle apparent entre l'annonce et le fait
même de la guerre; elle masquerait aux yeux du public la fougueuse
précipitation de notre offensive. En réalité, les Russes ne recevraient
nos communications qu'à l'instant même où l'Empereur paraîtrait en armes
sur leur territoire pour se faire justice; ils seraient frappés en même
temps qu'avertis.

Quittant Koenigsberg, l'Empereur se jette alors au milieu de ses
colonnes, qui de toutes parts reprennent ou continuent leur marche. Il
les passe en revue au fur et à mesure qu'il les rencontre. Par son
ordre, les régiments s'alignent devant lui dans les rues des villages,
les tambours battent aux champs, les musiques jouent, et ces scènes
toujours émouvantes ragaillardissent les coeurs[598]. L'Empereur arrive
ainsi jusqu'à l'avant-garde, jusqu'au corps de Davout, que la Garde
vient de rejoindre et suit de près. Là, il se trouve avec la partie la
plus belle, la plus saine, la plus robuste de son armée, au milieu
d'incomparables troupes que l'indiscipline naissante des autres corps
n'a pas effleurées. Mais le service des subsistances laisse encore à
désirer, et ses défectuosités causent quelques désordres. Napoléon
s'applique à l'améliorer, à le rendre parfait, et ce soin lui devient
une obsession: «Dans ce pays-ci, écrit-il à ses lieutenants, le pain est
la principale chose[599].» Pour assurer dès à présent la régularité des
distributions et se faire pour l'avenir une abondante provision de pain,
il multiplie les manutentions; par ses ordres, des fours de campagne se
construisent et s'allument de tous côtés, servis par des légions de
soldats-ouvriers; ils se déplacent avec les corps, les précèdent aux
lieux de bivouac, fonctionnent tout le jour et pendant la nuit
incendient l'horizon. L'Empereur dirige lui-même l'établissement de ces
ateliers mobiles, les visite, les inspecte, veille à ce qu'ils soient
constamment alimentés. En même temps, marchant désormais avec les corps
d'avant-garde, prenant la tête du mouvement, il règle et accélère
l'allure, force le pas. Il couche le 17 à Insterbourg, le 19 à
Gumbinnen, raccourcissant chaque jour de moitié la distance qui le
sépare du Niémen.

[Note 598: _Notice sur la vie militaire et privée du général marquis
de Caraman_, contenant ses lettres à sa femme, p. 114.]

[Note 599: _Corresp._, 18818.]

À Gumbinnen, un courrier de notre ambassade en Russie se présenta au
quartier général. Il venait en droite ligne de Pétersbourg et apportait
la nouvelle que l'empereur Alexandre, non content d'éconduire Narbonne,
avait refusé de recevoir Lauriston et lui avait interdit de venir à
Wilna; le Tsar avait ainsi violé les règles de la politesse
internationale et le droit reconnu des ambassadeurs, en même temps qu'il
attestait encore une fois sa volonté d'échapper à toute reprise de
discussion. Napoléon nota ce suprême grief et le mit en réserve, résolu
de s'en servir à l'occasion, si les Russes, après le début des
hostilités, rouvraient la controverse et venaient à lui contester son
droit d'offensé.

Il arriva le 21 de grand matin à Wilkowisky. Là, il n'avait plus à
parcourir que sept lieues environ, à travers un pays de bois, de sables
et de collines, pour arriver au Niémen. Il fit halte quelques heures à
Wilkowisky, tandis qu'autour de lui les soixante-quinze mille hommes de
Davout couvraient le sol, et ce fut dans cette humble bourgade,
misérable amas de chaumières, qu'il dicta l'ardente proclamation par
laquelle il appelait ses soldats à la «seconde guerre de Pologne[600]».

[Note 600: _Corresp._, 1885, d'après l'original conservé au dépôt de
la guerre.]

Cette proclamation fut envoyée à tous les chefs de corps, avec ordre de
la faire lire sur le front des régiments lorsque ceux-ci auraient
atteint le Niémen et s'ébranleraient pour le franchir: en cet instant
solennel, elle parlerait mieux aux imaginations et ferait passer dans
les rangs une flamme d'enthousiasme. Napoléon employa le reste de la
journée à prendre les mesures nécessaires pour que le lendemain 23 son
armée fût tout entière établie et massée derrière les ondulations
boisées qui bordent la rive gauche. Il régla minutieusement cette
suprême étape; il indiqua à Davout, à Oudinot, à Ney, au duc de Trévise,
qui commandait l'infanterie de la Garde, leur direction et leur
destination; le mouvement devait commencer au petit jour, à la première
heure, et s'exécuter rondement, afin que chacun arrivât successivement
au point indiqué et que tout le monde fût exact au grand rendez-vous.
Mais lui-même, emporté par son ardeur, n'attend pas pour partir que la
nuit se soit écoulée et que les troupes aient rompu leurs bivouacs. Il
ne marchera plus cette fois avec elles; il prend les devants et se
détache.

Avant le soir, il s'engageait dans la vaste forêt de pins qui couvre les
approches du cours d'eau. Il soupa au presbytère d'un petit village
perdu et interrogea le curé: «Pour qui priez-vous, lui demanda-t-il,
pour moi ou pour les Russes?--Pour Votre Majesté.--Vous le devez,
reprit-il, comme Polonais et comme catholique.» Et il fit remettre au
prêtre deux cents napoléons[601]. À onze heures, il remontait en
voiture, suivi de près par ses compagnons habituels de voyage et de
guerre, Duroc, Caulaincourt, Bessières, mais laissant derrière lui le
reste de sa maison, son quartier général, ses équipages. Un seul
officier d'état-major, le futur maréchal de Castellane, aide de camp du
comte de Lobau, put accompagner cette course, en faisant vingt-huit
lieues sur le même cheval. Entouré d'une faible escorte, mais protégé
par les divisions de cavalerie qui de toutes parts battent et explorent
le pays, l'Empereur dépasse les masses d'infanterie échelonnées sur la
route, dépasse les colonnes de tête, dépasse les grand'gardes, se porte
et se jette en avant, poussant droit au Niémen, impatient de voir le
fleuve et de marquer le point de passage.

[Note 601: _Journal de Castellane_, I, 104.]

Par son ordre exprès, aucun parti de cavalerie française, aucun
détachement de nos troupes ne s'était encore montré sur la rive même.
Plusieurs officiers, entre autres le général Haxo, y avaient été envoyés
pour en relever les contours, mais ils avaient dû remplir cette mission
dans le plus grand secret et en se cachant. L'Empereur, espérant que les
Russes ne nous savaient pas si près, se flattant toujours de tromper
leur vigilance jusqu'au moment du passage et d'exécuter par surprise
cette gigantesque opération, ne voulait point que la vue de l'uniforme
français leur révélât intempestivement l'approche et l'imminence du
péril: «Il faut, avait-il dit, que le premier homme d'infanterie que
verra l'ennemi soit un pontonnier[602].» Seuls, quelques escadrons de
lanciers et de chevau-légers varsoviens se tenaient en vedettes sur la
rive gauche et la gardaient; leur présence ne décelait rien de suspect,
car ils se trouvaient sur leur propre territoire, ils occupaient ces
positions depuis plusieurs mois, et les officiers russes de Kowno, qui
inspectaient l'horizon du bout de leurs lorgnettes, s'étaient de longue
date habitués à les voir.

[Note 602: _Corresp._, 18839.]

Dans la nuit du 22 au 23 juin, un de ces régiments, le 3e de
chevau-légers, bivouaquait à une lieue et demie en arrière du Niémen,
hors de vue, sur le bord de la route qui de Wilkowisky vient aboutir à
la rivière, en face même de Kowno. À cette époque de l'année et
particulièrement sous cette latitude, la nuit est courte: c'est une
obscurité passagère entre deux longs crépuscules, qui voilent à peine la
nature d'une ombre transparente. À deux heures du matin, le jour
paraissait déjà, indécis et blême, sans tirer de leur sommeil les
cavaliers qui dormaient pesamment à terre, auprès de leurs lances en
faisceaux. Soudain, un grand bruit de grelots et de r