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Title: L'Illustration, No. 0005, 1er Avril 1843
Author: Various
Language: French
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*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "L'Illustration, No. 0005, 1er Avril 1843" ***

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L'Illustration, No. 0005, 1er Avril 1843

N° 5. Vol. I.--SAMEDI Ier AVRIL 1843
Bureau, rue de Seine. 33.

        Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr.
        Prix de chaque N°, 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75 c.

        Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an, 32 fr.
        pour l'étranger.     --    10       --     20      --     40



SOMMAIRE.

1er Avril.--M. de Lamartine, poète orateur. _Portrait._--Courrier de
Paris: Les Flûtes et les Violons; le Bal et la Charité; M. Ponsard et
Lucrèce; Soirée chez Bocage; l'Empereur et le Joaillier; le Galop de
Melpomène; Simple lettre.--Un Repas homérique.--Vente de la Galerie
Aguado. _Gravure._--Beaux-Arts: Salon de 1843. _Salle des
Sculptures._--Manuscrits de Napoléon: Deuxième lettre sur l'Histoire de
la Corse.--Chronique musicale: Théâtre-Italien; l'Orphéon; Salle de la
Sorbonne. _Portraits de Lablache et de madame Grisi. Séance générale de
l'Orphéon. Une scène de don Pasquale, au Théâtre-Italien._--La Vengeance
des Trépassés, nouvelle, par F. G., première partie, avec une _Gravure._
--Revue d'Horticulture. _Deux Gravures_. Miscellanées: L'Habit et le
Moine.--_Deux gravures_ Ouverture du Tunnel de la Tamise. _Quatre
Gravures. Caricature._--Bulletin bibliographique.
--Annonces.--Observations météorologiques.--Modes: Orfèvrerie.
_Gravure._--Problème d'échecs.--Rébus.


Premier Avril.

Voici le printemps! Avril nous rit de toutes parts; dans les jardins il
verdoie, il se mire au bord de l'eau, il embaume nos marchés, et dans
les salons où l'on danse encore et jusque sur les pauvres fenêtres des
plus humbles rues, avril en fleurs se rit de la comète. Saluons le mois
d'avril, et comme lui narguons la queue de sa majesté flamboyante. Cette
fois-ci encore nous nous serons trop hâtés de chanter:

        Arrive donc, implacable comète;
        Finissons-en: le monde est assez vieux.

C'est la lune qui est vieille. Charles Fourier eut raison une fois, ô
lune! Ce fut contre toi, quand il osa t'appeler un vieux soleil usé,
qui, n'étant plus bon pour le jour, ne sert plus que la nuit. Mais la
terre! «Notre terre est un petit astre bien vigoureux, capable de
fournir encore une longue carrière.»

Dans les champs déjà les trois labours sont donnés, et dès l'aube on
entend de toutes parts retentir dans les fermes des voix saines, fortes
et confiantes.--«Allons, enfants! après ce bon fumage, voici le moment
de semer les orges sur ce sol riche et ameubli. Le 15 avril passé, il ne
serait plus temps. Toi, l'aîné, taille les ruches. Vous, hors d'ici,
petites, allez écheniller les haies et les arbres des vergers. Allons,
Blaise, hardi! voici le moment ou jamais de labourer les jachères.
Vas-tu rester encore tout le jour les bras pendants à penser à ta
bergère? Bine les topinambours, Blaise; sarcle les lins et les pastels,
les gaupes, les camelines. Allons, Blaise, et les camomilles, les
pavots, les moutardes? Sus, venez, venez tous; il ne fait plus froid; il
ne fait pas encore chaud: vite et ferme à l'ouvrage!»

A la ville, le même jour, mais pas à la même heure, à Paris, par
exemple, et dans la Chaussée d'Antin, au fond de quelque élégant boudoir
à peine ouvert à midi sur un jardin dont la pelouse renaissante et les
arbres aux bourgeons dorés font enfin songer à la villa lointaine,
désertée en octobre pour l'hiver de Paris: «Que l'air est doux ce matin,
amie. Voici pourtant la belle saison; où la passerons-nous cette année?
Y a-t-on pensé?--Déjà tes idées champêtres! Dans un mois ou deux, à la
bonne heure.--Mais enfin, alors?... Un mois est sitôt passé! Moi,
d'abord, votre Suisse m'ennuie, me tue, et je n'y veux pas retourner;
non, je n'y retournerai pas.--Et moi, le seul nom de votre château
héréditaire me fait bâiller, et votre Bretagne sauvage me prend sur les
nerfs!--Nous irons pourtant.--Ce sera donc avant d'aller aux eaux?--Aux
eaux, madame!... Ah! mon Dieu... votre santé n'a jamais été plus
florissante. Irons-nous donc encore aux eaux cette année?--Je l'ignore,
mais j'y irai.--Hé bien! madame, alors... oh! alors, Claire, du moins,
partons dès demain pour la Bretagne, ou bien je n'aurai eu, comme
toujours, aucun vrai plaisir cette année: je n'aurai pas été une semaine
entière un peu avec toi.--Mais c'est donner une idée fixe, une
monomanie! Hors vous, qui songe à quitter Paris aux premiers jours
d'avril?--Il me semble, quand on a montré toutes ses parures...--Et ma
coiffure de camélias au coeur de diamants?--Tu as fané toutes tes
robes.--Et mon corsage garni de violettes de Parme?--Tiens, mets un
châle, Claire, et regarde: au jardin les pruniers sont en fleurs; on ne
va plus au bal.--On va encore au théâtre, et toujours à...--Achève...
j'entends; on n'ose pas dire: Et toujours à l'église. Vois-tu, Claire;
je gage que là-bas, autour de la nouvelle pièce d'eau, du grand balcon
du château nos lilas vont être superbes.--Et ici, les derniers
concerts!--C'est vrai. Eh bien! restons; restons encore quelques jours.»

Et cependant, dans quelque atelier bruyant des faubourgs Saint-Antoine
ou Saint-Marceau: «Tiens, voilà Vivarais! Te voilà donc de retour,
vieux? Et ta jambe de bois, comment te porte-t-elle? Sois le bienvenu,
Vivarais!... Vivarais, sais-tu la grande nouvelle?--Non, j'arrive; ouf!
Mais, avez-vous déjeuné?--Comment, tu ne sais rien?--Qu'y a-t-il?--Ce
qu'il y a! Mais, en ta qualité de blessé de juillet, c'est toi qui
aurais dû nous l'apprendre. Le programme de l'Hôtel-de-Ville, mon
ami.--Que voulez-vous dire?--Oui, Vivarais! ce fameux programme que tu
as si longtemps réclamé partout à cor et à cri, il est affiché, mon
ami!--Où ça?--Sur la place de la Concorde, gravé sur l'obélisque en
beaux caractères romains et en bon français, visible depuis ce matin
seulement, mon vieux!--Faut que j'aille voir ça--Vas-y, mon enfant; va,
cours, et reviens vite; nous t'attendons pour déjeuner.»

Et voilà Vivarais parti, clopin-clopant; il passe en courant à
l'Hôtel-de-Ville, et, dans son élan, tire sa casquette, sans trop
regretter sa bonne jambe qu'il perdit là. Il arrive au Louvre et fait
sonner fièrement sur le pavé sa jambe de bois déjà usée, en donnant un
regret à ses frères morts qu'il n'y voit plus. Le voilà qui traverse les
Tuileries; il s'arrête devant le Spartacus, mais la brise printanière et
le frais parfum des feuilles naissantes font doucement diversion à ses
pensées politiques, et déjà il arrive sur la place, il est au pied de
l'obélisque. Voyez avec quelle émotion religieuse il en regarde toutes
les faces, et comme il cherche partout, et de tous ses yeux, quelque
chose à lire; mais il n'y voit gravés qu'inintelligibles hiéroglyphes,
étranges figures, oiseaux muets, mystérieux animaux qui semblent se
moquer de lui. Il s'informe aux passants du programme; on lui rit au
nez.--«Ce que vous cherchez, ça sera plutôt à la colonne de la
Bastille, lui dit un gamin; c'est là qu'on a mis tous les morts de
juillet.--L'infatigable boiteux y court; on le renvoie à la colonne
Vendôme; de là à l'Arc-de-triomphe de l'Étoile; de l'Arc-de-triomphe au
Panthéon. Il reprend enfin, essoufflé et rendu, le chemin de l'atelier,
commençant à comprendre qu'on s'est joué de lui, et se souvenant trop
tard qu'on et au premier avril. Il entre en jurant, et tous de
rire.--«Nous avons déjeuné, Vivarais; mais il te reste, pour ta part, un
bon poisson d'avril.»

Et Vivarais, moitié riant, moitié grondant, déjeune dans un coin, seul
et triste, se demandant tout bas pourquoi cet usage, et quelle peut être
l'origine de cette mauvaise plaisanterie. En effet, pourquoi dit-on
poisson d'avril plutôt que poisson de mai, de juin ou de juillet?

On a donné de ce dicton plusieurs explications historiques plus ou moins
raisonnables qui sont connues de tout le monde, mais ne serait-ce pas
plutôt à la nature même, et aux promesses charmantes, et si souvent
menteuses, des premiers beaux jours, qu'il faudrait demander le mot de
cette énigme? Tant de fois le brusque retour de l'hiver vient désoler
alors nos campagnes, trop promptes à s'épanouir. Que de boutons à fruits
meurent à _la lune rousse!_ Que de fleurs s'y laissent prendre, et que
de poitrines délicates! C'est bien avril qui pourrait chanter:

        Hélas! que j'en ai vu mourir de jeunes filles!

Sait-on que ce gentil mois, si gai, mais si perfide, a ravi à lui seul,
et à notre seule France, Jeanne de Navarre, madame de Montpensier,
Gabrielle d'Estrée, madame de Sévigné, la duchesse de Longueville,
madame de Maintenon, madame de Caylus, Diane de Poitiers, etc., etc.
Avril fera-t-il jamais naître assez de fleurs pour en parer tant de
tombes? C'est en ce mois que mourut aussi la Laure de Pétrarque.

Mais nous voici bien loin de la comète. Que nous voulait-elle? Ces
souvenirs lui importent fort peu; c'est de l'avenir qu'elle nous aura
parlé en passant. Que nous criait cette échevelée? Voilà comme nous
sommes: nous ne comprenons jamais les prophéties qu'après l'événement.
Certes, une comète de cette condition, et qui arrive si brusquement sans
se faire annoncer, et qui est douée d'une si belle queue, devait
pourtant avoir quelque chose de particulier à apprendre à la terre.
Attendons.



M. de Lamartine.

POÈTE ET ORATEUR.

Né à Mâcon, le 21 octobre 1790, M. A. de Lamartine est maintenant dans
sa cinquante-troisième année, et le chantre des _Méditations_, qui, aux
applaudissements unanimes de la France, se révélait, en 1820 comme un
génie plein de mélodieuse rêverie, est devenu un des orateurs les plus
brillants de la tribune politique. Nous essaierons de caractériser en
quelques mots ces deux phases de la vie de M. de Lamartine dans
lesquelles il a été assez heureusement doué du ciel pour obtenir à peu
près une égale renommée.

Les _Méditations_ et les _Harmonies_, que le poète publia de 1820 à
1829, et qui marquent son premier pas dans la carrière, sont peut-être
celles de ses oeuvres, qui, après avoir été le plus goûtées par les
contemporains, obtiendront aussi au plus haut degré, devant le tribunal
sans appel, la prédilection de la postérité. Cela tient à plusieurs
causes: d'abord, ces odes et ces élégies sont, pour ainsi parler, une
nouvelle corde ajoutée à la lyre française, et dont l'inventeur a tiré
tous les sons qu'elle peut rendre. Les imitateurs qui viendront après,
auraient-ils même une valeur égale à celle de leur modèle, ne
parviendront jamais à faire vibrer avec un égal bonheur cette harpe
éolienne aux sons fugitifs, un peu monotones, et qui, pleine de charmes
et de fraîcheur dans la nouveauté, ne tarderait pas à se fatiguer
elle-même en fatiguant ses auditeurs. Nous ne sommes pas un peuple
rêveur: nonobstant ce défaut ou cette qualité du génie national, M. de
Lamartine nous a dotés d'une poésie admirablement rêveuse; il a su nous
imposer et imposer à la langue son propre génie; ce sera là sa gloire,
et d'autant plus solide qu'elle ne pourra pas avoir d'héritiers. En
outre, les travaux lyriques de M. de Lamartine sont ce qu'il a produit
de plus achevé sous le rapport du style, et, on ne peut trop le répéter
aux poètes, il n'y à qu'une chose qui fasse vivre leurs vers, c'est la
perfection de la forme. Dans les _Méditations_, surtout dans les
secondes de 1823, et dans les _Harmonies_, si la phrase n'atteint pas
complètement à cette précision, à ce nerf, à ce naturel et à cette
splendide clarté qui sont le cachet indélébile des maîtres français,
poètes ou prosateurs, et quelle que soit la différence des sujets qu'ils
traitent, il ne faut s'en prendre qu'à la nature même du génie du poète
lyrique, et qu'à ce crépuscule de la pensée qui est chez lui un attrait
de plus. Mais, malgré ces nuages dans lesquels le sylphe aime à
envelopper son vol, la phrase est pleine, sonore, arrêtée; elle a un
corps et un beau corps. Le temps peut passer sur ce marbre, il ne
l'altérera pas sensiblement. Au contraire, dans les publications
postérieures de M. de Lamartine, dans _Joceleyn_, qui parut, comme on
sait, en 1835, et surtout dans _la Chute d'un Ange_, publiée trois ans
après, l'imagination est toujours aussi élevée; elle a pris peut-être
même plus d'étendue, de force et de grandiose, mais le vers se relâche,
s'amollit, se déforme. L'opinion publique n'a pas adopté _la Chute d'un
Ange_, où l'on a vu généralement une infidélité de l'auteur à la pureté
spiritualiste: il est toutefois peu de poèmes dont l'inspiration soit
aussi vaste que celle de cet ouvrage ressuscitant pour nous les temps
anté-historiques et la civilisation gigantesque de l'Orient. Mais
précisément parce qu'on importait dans notre génie, si l'on peut
s'exprimer de la sorte, une conception digne du génie oriental, si
antipathique au nôtre, il fallait avec d'autant plus de soin travailler
notre langage et respecter ses lois. Rien n'est plus difficile que ces
sortes de mélanges, que ces traités d'échange entre deux natures
ennemies, quoiqu'ils aient été familiers à tous nos maîtres, et que la
langue du XVIIe siècle s'en soit formée, mais pour qu'ils s'opèrent avec
bonheur, il faut toujours que le caractère propre de la langue qu'on
tente d'enrichir soit respecté, et on ne doit jamais, sous prétexte de
lui donner des qualités nouvelles, détruire celles dont elle brille
naturellement. Cette prescription d'une rigoureuse observance est le
plus souvent oubliée dans la _Chute d'un Ange_. Tout y flotte, aucun
contour ne s'y arrête, le vers y coule comme une nappe d'eau uniforme,
et c'est ce qui fait que, faute d'art dans l'écrivain, une des plus
grandes conceptions du poète est pour ainsi dire perdue.

M. de Lamartine entra dans les affaires par la diplomatie. De 1824 à
1829, il fut successivement attaché à la légation de Toscane, secrétaire
d'ambassade à Naples, puis à Londres. Il revint ensuite à Florence avec
le titre de chargé d'affaires, et lorsque la révolution de juillet
s'accomplit, il allait partir pour Athènes en qualité de ministre
plénipotentiaire. Là se termine sa carrière diplomatique, qu'il refusa
de continuer sous le nouveau gouvernement. Son intention n'était pas
cependant, comme il le dit lui-même, «de perdre le jour à pleurer
inutilement le passé» En 1831, il se présenta devant les collèges
électoraux de Toulon et de Dunkerque, près desquels sa candidature
échoua. En 1832, il partit pour l'Asie, où il éprouva la douleur la plus
cruelle qui puisse atteindre un homme sur la terre: il y perdit sa fille
unique. Un an et quelques mois après, il revint en France, et publia son
_Voyage en Orient_, curieux et poétique agenda, où il avait consigné
jour par jour ses réflexions, ses sensations, et jusqu'à ses vues
politiques. C'est en 1834 qu'il devint définitivement homme public: il
entra à la Chambre comme député de Bergues, ville du département du
Nord. Depuis, il a reçu le mandat des électeurs de Châlons-sur-Saône, et
il n'a plus quitté la députation. D'abord chef d'un petit groupe connu
sous le nom de _parti social_, qui, par quelques côtés, s'inspirant du
saint-simonisme, n'avait en réalité d'autre doctrine qu'une vague
aspiration vers un ordre social appliquant rigoureusement la loi
évangélique, M. de Lamartine passa depuis dans les rangs des
conservateurs, qu'il a récemment quittés pour ceux de l'opposition. Mais
il demeure toujours isolé, tant par le caractère propre de son
intelligence, que par certaines vues toutes particulières sur la
politique extérieure, qu'il a puisées dans ses voyages et dans ses
études diplomatiques. Les principales qualités de l'esprit poétique de
M. de Lamartine se retrouvent dans son éloquence: plus d'abondance que
de variété, plus d'élévation que de véritable audace, mais toujours et
dans toutes les questions la générosité native de l'esprit. Dès que
l'orateur se lève pour parler, quelles que soient d'ailleurs les
dispositions de la Chambre, elle est prête à l'écouter. C'est qu'il y a
en lui une rare distinction, et que tout dans sa parole, dans son geste,
dans sa tenue, dans les grandes lignes de son visage, l'exprime
parfaitement. On l'a quelquefois comparé à Byron, comme lui poète et
orateur: les deux génies sont totalement dissemblables. L'auteur de
_Child-Harold_, tête de fer, voix de bronze, énergique jusque dans la
grâce, puissant jusque dans ses faiblesses, audacieux et emporté
jusqu'au délire, ne peut se comparer justement avec le génie méditatif
du chantre d'Elvire. Au physique, Byron était beaucoup plus petit et
d'une figure plus passionnée que M. de Lamartine; mais j'imagine
aisément que la tenue parlementaire de Byron, dans les rares séances
qu'il a faites à la chambre des lords, avait quelque conformité avec
celle de M. de Lamartine; il devait y avoir une dignité analogue, une
froideur apparente assez semblable. L'éloquence de M. de Lamartine puise
sa principale inspiration dans un sentiment très juste et assez vif des
droits du peuple à l'amélioration morale et matérielle de sa vie. C'est
là, au fond, toute sa politique intérieure. Pour la faire apprécier
comme il convient, il nous suffira de citer le début d'un petit écrit
qu'il a publié sur les caisses d'épargne, et quelques passages d'un
discours qu'il a prononcé à l'Académie de Mâcon: on y pourra voir en
quelque sorte le résumé de la pensée oratoire de M. de Lamartine, noble
esprit, plus riche, peut-être, en impressions qu'en vues précises et
profondes, mais qu'un naturel instinct guide vers la lumière morale,
même lorsqu'il ne la voit pas. Voici le début de l'écrit sur les caisses
d'épargne:

«Pendant que nous consommons notre siècle, notre vie et nos forces dans
les luttes stériles d'opinion, pendant que nous poursuivons à travers
les révolutions la forme introuvable d'un gouvernement parfait, pendant
que nous cherchons curieusement dans quelle proportion exacte le pouvoir
et la liberté doivent se combiner dans nos lois, n'oublions-nous pas que
ces hautes questions n'intéressent que le plus petit nombre parmi les
hommes; et que pour un homme qui prend une part passionnée à ces
discussions d'où dépendent ses droits politiques, il en est cent, il en
est mille qui n'en comprennent pas même le sens; pour qui l'égalité
n'est qu'une chimère, la liberté un vain mot, le pouvoir qu'on lui offre
une dérision de son impuissance; en un mot n'oublions-nous pas la partie
la plus nombreuse, la plus souffrante et la plus faible de l'humanité,
les prolétaires?...

«Nous donc, propriétaires ou négociants..., nous devons leur consacrer,
devant Dieu comme devant les hommes, une part de ce loisir que la
société nous a fait, une part de cette aisance que la propriété nous
assure, une part de ces lumières qu'une instruction plus étendue nous a
données...; nous devons les convier à l'aisance, aux bonnes moeurs, à
l'instruction, à la propriété.»

M. de Lamartine disait encore à l'Académie de Mâcon:

«Nous ne sommes pas de cette école d'économistes implacables qui
retranchent les pauvres de la communion des peuples, comme des insectes
que la société secoue en les écrasant, et qui font de l'égoïsme et de la
concurrence seuls les législateurs muets et sourds de leur association
industrielle. Nous croyons, nous, et nous agissons suivant notre foi,
que la société doit pourvoir, guérir, vivifier; qu'il n'y a de richesse
légitime que celle qu'aucune misère imméritée n'accuse...
Découvrira-t-on les moyens de réaliser partout cette solidarité
secourable de tous avec tous? Quant à moi, je n'en doute pas: la société
n'a jamais manqué d'inventer ce qui lui était nécessaire. Le grand
inventeur de la société, ce n'est pas le génie! le grand inventeur de la
société, c'est l'amour!...»

Voici encore un passage remarquable d'un discours sur la manière dont il
faut, suivant l'orateur, comprendre la liberté de l'enseignement:

«Vous ne trouverez ici, disait-il à Mâcon, aucune de ces préventions
jalouses ou étroites qu'on s'efforce de répandre aujourd'hui contre
l'Université, tantôt au nom de la liberté d'enseignement, tantôt au nom
des susceptibilités religieuses. La liberté d'enseignement, nous la
voulons pour tout le monde, mais nous la voulons aussi pour l'État... Le
dernier des individus, en France, pourrait élever une maison
d'éducation, et l'État ne le pourrait pas! La présomption de dignité, de
moralité, de capacité, serait pour l'individu isolé et sans garantie! La
présomption d'indignité, d'immoralité, d'incapacité serait pour l'État!
Un ravalerait la sublime mission d'élever la jeunesse et de former
l'esprit humain jusqu'au niveau d'une vulgaire industrie! Les maîtres de
la génération future seraient des industriels en enseignement, des
industriels en science, des industriels en morale peut-être, et vous
appelleriez cela émanciper la famille et sanctifier l'enseignement!...
Nous disons, nous, que ce serait livrer la famille à la spéculation, et
mettre l'esprit humain, l'âme du peuple, au rabais. Non, l'enseignement,
quel qu'il soit, donné par des individus, par des corporations et par
l'État, ne sera jamais impunément une industrie. L'enseignement est une
fonction; c'est le dégrader que de le faire descendre de cette hauteur
jusqu'à je ne sais quel vil commerce des doctrines, des âmes et des
intelligences. Respectons-le d'avantage dans tous ceux qui s'y
consacrent; respectons-le surtout dans l'Université!»



Courrier de Paris.

LES FLÛTES ET LES VIOLONS.--LE BAL ET LA CHARITÉ.--M. PONSARD ET
LUCRÈCE.--SOIRÉE CHEZ BOCAGE.--L'EMPEREUR ET LE JOAILLIER.--LE GALOP DE
MELPOMÈNE.--SIMPLE LETTRE.

Si le bal touche à sa fin, si le violon et le cornet à piston, ces
agents provocateurs de la valse et de la contredanse, commencent à
rentrer dans leur étui, en revanche le concert se montre partout et se
multiplie. Le concert triomphe et règne sans partage au temps de la
semaine sainte et des jours de pénitence, et nous en approchons. Comme
certain demi-dieu de la mythologie, il prend toutes les formes et tous
les tons: tantôt simple romance et tantôt capricieuse cavatine; agile
concerto ou formidable symphonie, flûte, basson, violoncelle, hautbois,
piano, harpe, soprano et baryton, contralto et ténor; vous avez beau
faire, vous ne lui échapperez pas; il s'affiche au coin des rues et vous
guette au passage. Suspendu aux vitres des magasins de musique, il vous
saute aux yeux. Vous vous croyez en sûreté chez vous; allons donc! le
concert vous poursuit à domicile. Le concert se cache, vous enveloppe,
arrive par la petite poste, et abuse de la candeur de votre
portière.--Monsieur, une lettre!--Et vous prenez la lettre avec
empressement. Est-ce l'amitié qui m'écrit? Est-ce la fortune, est-ce
l'amour? Stephen s'est-il rappelé son serment? Mariana m'envoie-t-elle
le doux mot que j'espère? Faut il compter sur une joie, faut-il se
préparer à un chagrin? Le coeur bat, la main tremble; on rompt le
cachet, et l'on trouve... un billet de concert enveloppé dans un
prospectus. Damnation! comme dit M. Alexandre Dumas. Vous espériez de
douces heures illuminées d'un regard et d'un sourire, et c'est M.
Krokausen, première guimbarde de S. A. S. le prince
Linck-Kolh-Sickingen-Selbitz, qui vous invite à venir l'entendre. Vous
croyez au souvenir d'un ami absent et regretté, et c'est l'annonce de
l'arrivée à Paris de mademoiselle
Inès-Faral-Badajoz-y-Ségovia-y-Caraguez, première castagnette de S. M.
Catholique, accompagnée d'il signor
Paolo-Dolcè-Pulicenella-Roucoulantini, premier mirliton de la chapelle
du roi de Naples.

Ainsi les concerts nous inondent, ou plutôt nous dévorent. Ils pullulent
comme les Maringouins dans les nuits de Venise, et nous n'avons pas de
moustiquaires! Paris est envahi, assiégé, occupé par une innombrable
armée d'instruments à cordes et d'instruments à vent. On n'imagine pas
combien d'archets courent en ce moment de la première à la quatrième
corde; combien de bouches souillent dans le cuivre dans l'ébene, dans
l'ivoire; combien de mains gambadent et caracolent sur les touches du
piano sonore; combien de gosiers roucoulent depuis _ut_ jusqu'à _si_.
Pendant un mois, nous allons ressembler à une nation de musiciens et de
chanteurs. C'est la saison où les fidèles vont en pèlerinage aux maisons
Pleyel, Herz et Erard. O musique! voix mélodieuse, céleste harmonie, tu
mérites en effet ce culte et ces autels. C'est toi, fille d'Orphée et
d'Amphion, qui touches les âmes les plus dures et adoucis les esprits
les plus sauvages. Oui, tu es divine et toute-puissante quand tu parles
par la voix de Mozart et de Beethoven, dans ces magnifiques concerts où
l'archet d'Habeneck commande; oui, tu es délicieuse et adorable quand tu
t'appelles Malibran ou Rubini, Thalberg ou Bériot. Mais qui te délivrera
de tous ces gosiers faux, de tous ces maigres violons, de tous ces
pianos assommants, de toutes ces flûtes aigrelettes, de tous ces
hautbois criards, de toutes ces clarinettes clapissantes, qui te
compromettent et t'outragent, sous le prétexte qu'ils ont fait
l'admiration du schah de Perse et charmé le Grand Mogol?

D'ici à Pâques, il n'y aura plus que les concerts et les sermons où il
sera de bon ton de se faire voir: le matin, à l'église, pour entendre
l'abbé Coeur ou l'abbé de Ravignan; le soir, chez Erard ou chez Herz,
pour savourer quelque duo mondain ou quelque quatuor amoureux. Vivent
les jours de sainteté! Qu'irait-on faire ailleurs? Les théâtres sont
fermés ou soumis à un régime qui sent le jeûne et les Quatre-Temps. Ils
ne servent plus à l'appétit public que de maigres vaudevilles, des
opéras de pénitents et des drames en retraite; les théâtres ont trop
d'habileté et de savoir-vivre pour hasarder les pièces opulentes, les
pièces curieuses, entre le dimanche de la _Passion_ et le dimanche des
_Rameaux_. D'ailleurs, nos jolies femmes, nos femmes élégantes, nos
_lionnes_, sont ingénieuses et ne manquent jamais de moyens d'occuper
leurs heures et de se distraire. Vous les croyez désoeuvrées, se mirant
nonchalamment dans leur miroir, d'un petit air ennuyé ou boudeur, point
du tout; elles ont mille affaires en tête; c'est une grave dissertation
sur la couleur d'un chapeau et une quête pour les orphelins de
l'arrondissement; c'est une souscription pour un père de famille qui a
éprouvé des malheurs et un nouvel attelage bai-brun. Et puis n'ont-elles
pas la catastrophe de la Guadeloupe? La Guadeloupe est d'un grand
à-propos pour occuper ces dames. Il faut les voir! Quel zèle ravissant!
quelle humanité charmante! quel délicieuse sensibilité! Les plus jolis
sourires excitent et éveillent la bienfaisance endormie; les plus
blanches et les plus nobles mains tendent la sébile pour le soulagement
de cette grande infortune. On dresse des listes de dames patronnesses; on
organise des loteries philanthropiques; on médite des matinées musicales
pour contrarier le tremblement de terre et relever les ruines qu'il a
faites; on brode de la tapisserie, de la soie et du velours; on tresse
des bourses et des pantoufles; on prodigue le dessin au crayon noir ou
rouge et l'aquarelle... contre l'incendie.

Pour toutes ces choses-là, Paris est la ville adorable, la ville sans
pareille. Visitez l'Europe, faites le tour du monde, passez sous tous
les degrés de latitude, nulle part vous ne verrez pratiquer la
philanthropie avec autant de grâce et de légèreté, et faire une bonne
action en même temps que goûter un plaisir. Les femmes de Paris
excellent à exercer ce cumul. J'en sais une, des plus spirituelles et
des plus adorées: il y a quelques semaines, un peu avant l'épouvantable
chute de nos frères de la Pointe-à-Pitre, je lui reprochais son air
triste et son regard ennuyé. «Que voulez-vous, dit-elle; je suis lasse
de vos valses et de vos fêtes; il me faudrait un petit malheur pour me
distraire.» Quinze jours après, je la revis; son teint s'était animé,
son oeil avait toute sa flamme, sa bouche souriait agréablement. «Eh
bien! me dit-elle, vous allez souscrire pour cette pauvre Guadeloupe!
Vous m'apporterez cela demain, au bal de madame d'Harv...» J'appris
bientôt la cause de cette résurrection de son teint et de son humeur:
depuis quinze jours, elle se trouvait à la tête de douze bals et d'un
tremblement de terre, de trois veuves et d'un cachemire vert, de quatre
orphelins et d'une chasse au courre, d'une course au clocher et de cinq
vieillards aveugles; c'était la femme la plus heureuse du monde.

Il y a deux mois qu'on le dit, qu'on le raconte et qu'on l'imprime, les
uns tout bas et d'un style mystérieux, les autres à haute voix et à
coups de trompette. Il est venu! Il se révèle! Nous l'avons enfin
trouvé.--Quoi donc?--Le poète que nous attendions.--Quoi donc
encore?--Le chef-d'oeuvre qui doit remettre le dix-neuvième siècle dans
sa véritable voie poétique. Le chef-d'oeuvre s'appelle _Lucrèce_, le
poète se nomme Ponsard.--Voilà le bruit qui courait par toute la ville.
Et déjà avant d'être né, avant d'avoir vu le jour, avant d'avoir dit un
mot, M. Ponsard et Lucrèce étaient livrés aux éloges et aux railleries,
à l'adoration et à l'insulte.

Brutus a eu l'idée spirituelle de mettre fin à ces disputes anticipées
sur une tragédie dont tout le monde parlait sans la connaître: Brutus
s'est donc engagé à montrer chez lui la fameuse Lucrèce, ou plutôt à la
faire entendre. Or, Brutus, c'est Bocage; l'acteur original et hardi que
M. Ponsard a chargé de punir le crime de Sextus et de chasser les
Tarquins. Lundi dernier, le champ clos s'est ouvert dans un vaste et
élégant appartement de la rue des Marais; plus de cent auditeurs avaient
été conviés, sans distinction d'opinions ni de bannières. Tel journal,
admirateur prématuré de _Lucrèce_, se trouvait assis à côté du
_Charivari_, qui ne lui a pas épargné les épigrammes; la chambre
élective s'incarnait dans la personne de cinq ou six honorables: la
pairie avait M. Viennet pour échantillon; le ministère de l'Instruction
publique se montrait sous l'habit de M. Nisard; Samson était
l'ambassadeur du Théâtre-Français; l'Académie souriait du sourire
bienveillant et paternel que lui prêtait M. Tissot; la poésie, le roman,
le premier-Paris, le feuilleton, émaillaient les fauteuils et les
banquettes du salon. Un jeune homme placé derrière Bocage, attirait
l'attention par son air distingué, doux, modeste et réfléchi; c'était M.
Ponsard.

Bocage a récité, de sa voix animée, les cinq actes de la tragédie déjà
fameuse. Nous n'imiterons pas l'exemple des indiscrets qui trahissent le
mystère des oeuvres lues à huis-clos, et se hâtent de colporter partout
et de souiller la fleur de leur virginité. Laissons à d'antres ce rôle
de Sextus; c'est au second Théâtre-Français, c'est à la représentation
publique, qu'il appartient de dévoiler les beautés de _Lucrèce_ et ses
charmes encore cachés. Du moins annoncerons-nous le succès complet de la
lecture; les amis étaient transportés, les railleurs se sentaient
désarmés et remettaient l'épigramme au fourreau; la Chambre des Députés
approuvait: la pairie battait des mains; le ministère de l'Instruction
publique donnait son approbation magistrale; le roman était ému; la
poésie ne se sentait pas d'aise; le fait-Paris paraissait heureux
d'échapper un instant à la question des sucres, par des routes si
harmonieuses et si pures; la Comédie-Française se mordait les lèvres
d'avoir laissé échapper cette Lucrèce; le feuilleton oubliait de prendre
son air sévère et caustique; et l'Académie félicitait M. Ponsard de la
pureté de son style, de la netteté de ses idées, et du parfum grec et
romain exhalé de son oeuvre et partout répandu.

On a fini par de la musique et de la danse; Collatin a dansé avec
Tullie, et Sextus avec Lucrèce; j'ai vu Tarquin et Brutus se faire
vis-à-vis et se donner la main à la chaîne des dames. Soirée charmante,
soirée toute parfumée de poésie, soirée qui m'a donné des songes
harmonieux. Bocage en a fait les honneurs avec une rare courtoisie et
une franchise pleine de bon ton. Ceux qui, se rappelant les terribles
drames et les noires tragédies où bocage a joué tant de jeux sombres et
féroces, étaient venus, croyant descendre dans quelque souterrain décoré
de têtes de morts, et tout au plus éclairé d'une lampe sépulcrale;
ceux-là ont souri en voyant un riche appartement splendidement illuminé,
dont l'hôte gracieux et prévenant exerçait avec politesse une
hospitalité accompagnée de sourires au lieu de coups de poignards;
tandis que les sorbets, le punch et le Champagne tenaient la place de la
lame de Tolède et du poison des Borgia.

M. Biennais est mort; j'entends dire: Qu'est-ce que M. Biennais? M.
Biennais appartient à l'histoire de l'Empire. Son nom ne figure ni sur
la liste des maréchaux ni sur l'état des grands officiers de S. M.
l'Empereur et roi; M. Biennais n'était pas général et n'était pas
chambellan; M. Biennais n'a fréquenté ni la cour ni le champ de
bataille. Qu'était-il donc, encore un coup? Joaillier de Napoléon. C'est
lui qui a préparé la couronne de diamants pour ce vaste front impérial:
que dis-je? M. Biennais fit crédit de la couronne à César. Ce fut à
l'avènement du consulat: le jeune général était pauvre; il n'avait pour
richesse que sa gloire et ses lauriers d'Italie. Shylock et Eléazar
n'auraient pas prêté un denier sur de tels gages; Biennais donna l'or et
l'argent ciselés. Le héros orna magnifiquement sa maison, grâce à cette
confiance de Biennais. On sait que plus tard le consul fit de belles
affaires, et que l'Empereur remboursa largement le joaillier; mais il ne
lui en garda pas moins un souvenir reconnaissant. «Biennais m'a fait
crédit, disait-il, dans un temps où les banqueroutes politiques étaient
fréquentes; le consulat pouvait être obligé de déposer son bilan tout
comme un autre.»

Ces jeunes et nobles fronts que Biennais avait parés d'or, de perles,
d'améthystes et de saphirs, fronts hardis de héros et d'empereurs,
fronts souriants d'impératrices et de reines, fronts où la victoire
posait sa couronne, où l'amour tressait sa guirlande, tout est mort
depuis longtemps; il ne restait plus que le joaillier, qui vient de
rejoindre sa clientèle, aujourd'hui livide et découronnée.

Un des comédiens les plus amusants et les plus burlesques de Paris a
donné un bal, il y a trois jours. En homme qui sait vivre, X... a convié
tous ses camarades chantants, dansants, déclamants, sans distinction
d'entrechats ni de poignards, depuis le théâtre de la Gaieté jusqu'à
l'Opéra, et du Vaudeville au Théâtre-Français. Une des jeunes gloires de
la tragédie classique figurait en tête de la liste; X... lui avait écrit
particulièrement un billet respectueux, comme il convient; une queue
rouge aux prises avec une Hermione, ou quelque princesse de la même
maison. La jeune héroïne était bien tentée d'aller goûter un peu de
cette danse, car, pour être Melpomène, on n'en aime pas moins le galop:
cela délasse des soucis de la grandeur. Malheureusement, un certain
comte qui compose à lui seul, en ce moment, le conseil privé de la
princesse, opposa un refus formel, sous prétexte que; la dignité de
Melpomène serait compromise. Il fallut donc renoncer au galop qu'on se
promettait. Le jour même X... reçut les mots suivants, tracés par la
main tragique:

«Mon cher X..., le comte ne veut pas que j'aille ce soir à ton bal; je
n'irai donc pas à cause de lui, mais je le préviens que dans quinze
jours tu pourras en donner un autre.

«Ton affectionné camarade,

...


UN REPAS HOMÉRIQUE.

Depuis _Les infiniment petits_, si spirituellement chantés par notre
grand poète national, on a tant de fois et si souvent dit que notre
époque était mesquine, étriquée; que nous perdions dans la contemplation
de petites choses, dans la discussion de petits intérêts, dans le choc
de petites ambitions, tout sentiment du grandiose et du sublime; on a
tant critiqué, et non sans raison, les petites tendances de notre
individualisme, le cercle étroit, l'horizon borné de notre politique,
qu'il y a justice à tenir compte de tout ce qui semble revêtir quelque
apparence de grandeur et de solennité.

Les chemins de fer ouvrent pour le monde une ère nouvelle. Sans demander
à l'avenir quelles relations, quelle communauté de sentiments et d'idées
ces voies de rapide communication établiront un jour entre les peuples,
considérons seulement les avantages dont ils dotent le présent. Ils
provoquent les grandes associations de capitaux, qui seules peuvent
permettre de tenter et de mener à bien aujourd'hui les grandes
entreprises. Ils transportent sous nos yeux, en un seul convoi, plus de
voyageurs que cent voitures et cinq cents chevaux des messageries
royales n'en transporteraient péniblement en un temps cinq fois plus
long, et la France a payé cet avantage par une si cruelle et si
douloureuse expérience, qu'elle doit, plus qu'aucune autre nation, y
tenir et se l'assimiler.

Les chemins de fer appellent et réunissent sur le même point des masses
de travailleurs; ils les associent dans une commune pensée, dans un but
commun, et c'est là une préparation pacifique à une sage organisation du
travail et à ces institutions des caisses de retraite appelées de tant
de voeux, et qui doivent assurer aux classes laborieuses, aux vétérans
de l'industrie, une vieillesse heureuse et honorable.

Ce sont les chemins de fer qui ont donné à notre pays le premier
spectacle des grandes solennités industrielles nationales, provoquées
par leur inauguration. Les compagnies des chemins de fer d'Orléans et de
Rouen annoncent, pour les premiers jours de mai, à l'occasion de leur
ouverture, des fêtes que l'on dit féeriques. Il ne s'agit de rien moins
que d'un banquet de 2,000 convives qu'un seul convoi transporterait à
Orléans et ramènerait à Paris au bruit des instruments et des fanfares.

_L'Illustration_ ne laissera rien perdre à ses lecteurs de ces fêtes, de
ces réunions éclatantes; mais elle leur doit compte, dès aujourd'hui,
d'un festin dont le chemin de fer de Rouen a été le prétexte, et qui
rappelle les plus fabuleux repas de l'antiquité.

Parmi les nombreux travaux d'art qu'a nécessités le chemin de fer de
Paris à Rouen, un des plus importants était celui du tunnel de
Tourville. Pour en hâter le terme, le directeur avait promis qu'à peine
le tunnel terminé, les ouvriers seraient réunis autour d'une table où un
boeuf entier serait servi tout rôti, entouré d'un monceau de pommes de
terre.

Le tunnel a été terminé même avant l'époque prescrite, et le directeur
des travaux a tenu fidèlement sa parole. Un boeuf qui, tout dépouillé,
pesait encore 150 kilogrammes, a été embroché avec une broche
monstrueuse forgée exprès pour la circonstance. La broche, suspendue à
des chaînes qu'un cabestan faisait manoeuvrer, a majestueusement tourné
son rôti gigantesque devant un fourneau immense dressé à l'aide de rails
entre lesquels brûlait plus de coke qu'il n'en aurait fallu pour faire
marcher une locomotive. A peu de distance, dans de vastes chaudières,
cuisaient les pommes de terre.

Quand tout a été prêt, un wagon, espèce de large plateforme, s'est
avancé. Avec le secours du cabestan, le boeuf y a été installé, flanqué
de dix hectolitres de patates; et le rôti, cinq grands tonneaux de
bière, les convives, tout cela est parti ensemble, remorqué par une
machine, au bruit de mille cris joyeux.

Deux cent cinquante ouvriers ont pris place autour de la table sur
laquelle s'élevait, majestueux et fumant, ce rôti homérique; quatre
officiers de bouche, vulgairement appelés garçons bouchers, ont monté
sur la table et ont découpé cette pièce monstrueuse, qui a été le plat
de résistance de ce festin improvisé. L'ingénieur du chemin de fer et
plusieurs notabilités de Rouen ont présidé cette réunion, dans laquelle
les ouvriers anglais et français ont oublié toute rivalité nationale en
présence de ce rosbif merveilleux.

On peut voir de ce fait le côté prosaïque et grossier, nous ne le
contestons pas; mais il y a autre chose: le banquet, avec son boeuf
rôti, avec ses tonneaux au lieu de bouteilles, avec ses joies brutales
si vous voulez, n'en a pas moins un caractère élevé. Ce n'est pas
seulement le travail qui a été en commun là, c'est la récompense aussi
qui a été commune; c'est une image incomplète, peu attrayante sans
doute, mais enfin c'est une image des bienfaits de l'association; et
soyons bien sûrs que rien de ce qui touche à ce grand bienfait de
l'association des travailleurs ne peut nous être indifférent
aujourd'hui.

Et tant il est vrai qu'un bon esprit anime presqiue toujours les hommes
réunis, ces braves gens, quand il n'ont plus eu devant eux que les os
disséminés du héros de la fête et les tonneaux vides et la table
dévastée, alors ils ont songé aux malheureux de la Pointe-à-Pitre, et
ils ont fait une quête dont le produit ira porter bonheur à quelque
famille ruinée.



VENTE DE LA GALERIE AGUADO.

C'était une grande solennité pour les artiste, que le démembrement de la
riche collection formée par M. Aguado, marquis de Las Marismas. Tous
connaissent, tous avaient admiré cette galerie, la seule qui possédait
des échantillons de toutes les écoles, la première qui nous eut mis à
même d'apprécier les maîtres de Castille et d'Andalousie. La nouvelle de
la vente avait mis en émoi non-seulement les amateurs parisiens, mais
ceux de Vienne et de Florence, de Naples et de Saint-Pétersbourg. Les
gouvernements du Nord et du Midi avaient des représentants dans le
_grand salon_ du musée Aguado. Du 20 au 28 mars, une foule considérable
s'y est amoncelée, et a suivi avec une avide curiosité les péripéties des
enchères.

Les premières vacations ont été froides. Vous savez la méthode usitée
dans les ventes de tableaux: on débute par les toiles médiocres, pour
arriver progressivement aux chef-d'oeuvre. Les copies, les compositions
équivoques ou mal venues sont en quelque sorte envoyée en tirailleurs;
puis, quand les amateurs se sont animés au feu des escarmouches
préliminaires, on lance sur eux la réserve des originaux et des
peintures capitales. Aussi, les premiers jours, des tableaux de Claudio
Coello, Procaccini, Biscaino, Llanno, ont-ils été adjugés aux prix
modiques de 200, 76, 10 et 22 fr. On a même vu vendre _un portrait_ du
Tintoret, 316 fr.; un _saint François d'Assise_, d'Augustin Carrache,
505 fr.; un _Christ mort_, de Carlo Dolci, 43 fr., et l'_Espérance_, de
Vélasquez. 29 fr.

Ce rabais n'a rien de singulier: la galerie Aguado s'était recrutée à la
hâte, et le propriétaire avait réuni le bon grain et l'ivraie, sauf à
les séparer ensuite. Il avait eu parfois le bonheur d'accaparer des
toiles de premier ordre; d'autres fois aussi, il avait été induit en
erreur par des spéculateurs de mauvaise foi. Enlevé inopinément, il n'a
pas en le temps d'achever le triage de ses tableaux. Les différences
qu'on remarque entre le catalogue de 1839 et celui de 1843 constatent
d'ailleurs qu'il s'était occupé de l'épuration de sa galerie. Diverses
compositions, que la première rédaction assignait audacieusement au
Corrège, au Dominiquin, etc., sont indiquées postérieurement comme
l'ouvrage de leurs élèves: l'une d'elles le _Génie de l'architecture_, a
été adjugée à 175 fr. Le _Jésus remettant à saint Pierre les clefs du
Paradis_, donné en 1839 pour un Murillo, est devenu un Alonzo Cano en
1843, comme il a été vendu 535 fr., il est permis de supposer qu'il
n'était ni l'un ni l'autre.

La marche qu'a suivie la vente fait honneur au discernement des
acheteurs. Leur légitime méfiance ne les a point empêchés de rendre
justice aux qualités incontestables de certaines oeuvres; le patronage
des grands noms ne leur a pas fermé les yeux sur la médiocrité réelle de
certaines autres. Ils ont su se garantir à la fois de l'engouement et de
la crédulité; et l'on peut, sauf quelques, exceptions, juger du mérite
des tableaux par le prix d'adjudication.

Né en Espagne, M. Aguado avait accordé une place importante aux peintres
de sa patrie. On ne comptait pas dans sa collection, moins de
cinquante-neuf Murillo, parmi lesquels la _Mort de sainte Claire_, la
plus belle conception de ce maître: la sainte est étendue sur un grabat,
entourée de religieux vêtus de bure, au fond d'une cellule sombre et
nue; Jésus-Christ et la Vierge s'avancent pour recevoir son âme,
escortés d'une procession de vierges radieuses. Là sont les souffrances
terrestres, les ténèbres, les privations, les misères fatales ou
volontaires; ici resplendissent les joies célestes, le calme éternel, la
glorieuse indemnité. Ce tableau, qui, par le sujet et les dimensions, ne
pouvait convenir qu'à un musée, est resté aux héritiers de M. Aguado au
prix de 19,000 fr.

L'_Annonciation_, de Murillo, s'est vendue 27,000 fr.; la _Madone dans
sa gloire_, 17,900 fr.: le _saint François d'Assise en prière_, figure
d'un coloris vigoureux et d'un admirable effet, a été adjugé au prix de
13,100 fr.; deux toiles moins importantes, la _Jeune fille aux poissons_
et l'_Enfant à la tourte_, ont monté à 6,900 et 3,250 fr. Les autres
peintures attribuées à Murillo étaient d'une origine trop suspecte pour
atteindre un prix élevé. Un _portrait d'homme_, signé _Bertholomeus
Estebanus Murillo fecit_, 1652, a été payé 315 fr.

Des dix-sept Vélasquez de la galerie, un seul portrait connu sous le nom
de _la Dame à l'éventail_, a été vivement disputé et vendu 12,750 fr.;
les autres, bien qu'on y reconnût parfois la touche large et énergique
du maître, ont été adjugés à des prix très-inférieurs: la _Jeune femme
et le Nègre_, à l,200 fr.; le _portrait de la comtesse de Neubourg_ à
900 fr.; un _portrait d'Infante_, à 1,080 fr.; le _portrait en pied d'un
Corregidor_, à 1,600 fr.

Les Zurbaran ont été en baisse: le plus remarquable _Saint Hugues
changeant le repas des Chartreux_, n'a pu dépasser 1,725 fr. La
bizarrerie du sujet discréditait cette belle peinture. Saint Hugues,
évêque de Lincoln, visitant des moines au réfectoire, imagine de
transformer en tortues le gibier qui leur est servi. Saint Hugues eut pu
mieux employer le don des miracles, et Zurbaran ses pinceaux.

La _Descente de croix_, de Ribéra, peinture d'un effet saisissant, mais
qui avait malheureusement poussé au noir, a été vendue 3,050 fr.; la
_Vierge et l'Enfant Jésus_, du même peintre, tableau d'un ton clair,
traité dans la manière du Corrège, a été adjugé à 3,000 fr.: deux
_chefs-d'oeuvre_, suivant le catalogue, _Pythagore_ et le _Philosophe
cynique_, ont atteint, non sans peine, les prix de 160 et 380 fr. Les
Alonzo Cano ont eu peu de succès. Le plus beau, l'_Atelier de saint
Joseph,_ n'a monté qu'à 800 fr., et quelques-uns sont descendus jusqu'à
430, 182 et 95 fr.

L'école italienne était la partie la plus faible de la galerie; les noms
illustres affluaient sur le catalogue; mais en procédant à la
vérification, on était surpris de la faiblesse des compositions.
L'_Archange saint Michel terrassant le démon_, présenté comme le frère
jumeau de celui du Louvre, a été adjugé pour la somme de 3,500 fr. Un
Raphaël de petite dimension, provenant de la galerie du Palais-Royal, la
_Vierge et l'Enfant Jésus_, a été mis sur table à 10,000 fr., et les
enchères, montant par 100 et 500 fr., se sont élevées jusqu'à 27,250 fr.
Parmi les autres tableaux de l'école italienne, nous citerons une
charmante _Vue de Venise_, de Canaletti, 2,200 fr.; la _Vierge, l'Enfant
Jésus et saint Jean_ du Guide, 5,880 fr.; une _Madone_ du Corrège, 1,600
fr.; _l'Enlèvement d'un berger par une déesse_, de l'Albane, 2,550 fr.;
_les Génies de la Musique_, du Dominiquin, 1,105 fr.; _Andromède_, du
Guerchin, 3,050 fr.; _Deux enfants_, de Léonard de Vinci; 4,000 fr.

Peu de Flamands figuraient dans la collection. Van Dick avait une
_Déposition de croix_, tableau dont nous avons vu, en Belgique et en
Flandre, plusieurs répétitions, qui toutes aspirent au titre d'original.
Celui de M. Aguado, authentique ou douteux, s'est vendu 5,000 fr. Un
joli tableau du même maître, représentant des enfants qui agacent une
lice et ses petits, a été payé 4,000 fr.

Le ministère de l'Intérieur a fait l'acquisition, moyennant 7,400 fr.,
du _Repos de Diane_, de Rubens. Sans être entièrement de sa main, ce
tableau sort évidemment de son atelier: les chairs se distinguent par la
transparence et la vigueur du coloris, et les accessoires que le livret
attribue à Sneyders, sont d'une admirable exécution.

_L'Enfant Jésus jouant avec saint Jean, une jeune fille et un ange_,
portait l'empreinte du talent de Rubens, qui semblait cette fois s'être
inspiré de la manière de Murillo. Ce tableau a été adjugé à 3.000 fr. Le
_Jason vainqueur du dragon_, et l'Ulysse abordant à l'île des
Phéaciens, paysages d'un style grandiose, placés sous l'invocation de
Rubens, étaient dignes de l'émulation des enchérisseurs, et les sommes
de 1,520 fr. et 1,000 fr. ne nous paraissent pas proportionnées au
mérite de ces riches compositions.

Un Téniers, le seul de la galerie, a eu une plus favorable destinée. Il
représente la _Délivrance de saint Pierre par un ange_; mais l'apôtre et
son libérateur sont relégués au fond du tableau, tandis qu'au premier
plan, des soldats revêtus de l'uniforme du dix-septième siècle, jouent
aux dés et boivent de la bière en fumant. Téniers se souciait peu de la
vérité historique, mais en revanche il reproduisait la nature avec une
merveilleuse dextérité. On a payé sa _Délivrance de saint Pierre_ trois
fois plus cher que la _Déposition de croix_ de Van Dick: 15,300 fr.

Les Rembrandt de la collection étaient apocryphes au premier chef; aussi
ont-ils été vendus: _une tête de Vieillard_, 1,300 fr.; _portrait de
deux Enfants_, 1,010 fr.; _deux Mendiants endormis_, 1,310 fr.

[Illustration: (Vente de la galerie Aguado.)]

La dernière vacation a été consacrée aux statues. L'affluence était
nombreuse pour assister à la vente de la _Nymphe couchée_ et de la
_Madeleine_, de Canova. La première de ces statues, d'un dessin pur et
d'un beau travail, n'a été payée que 1,000 fr. La seconde jouit d'une
réputation populaire, et a été souvent reproduite par le moulage; mais
les artistes ne sont pas d'accord avec le public sur la valeur de ce
_chef-d'oeuvre_. C'est sans doute un marbre travaillé avec une rare
habileté de praticien; toutefois la tête manque de grandeur; l'attitude
générale exprime l'abattement physique, et non le repentir et la piété;
le corps appartient moins à une femme belle et forte, amaigrie par les
austérités, qu'à une jeune fille chétive et phthisique. Malgré ces
défauts, la _Madeleine_ est devenue célèbre chez M. de Sommariva, qui
avait su l'exposer dans un jour favorable, entourée de draperies dont
les reflets fauves lui communiquaient une animation factice. Après la
mort du premier acquéreur, qui l'avait payée 6,000 fr., elle avait été
achetée par M. Aguado au prix de 63,000 fr., et vient d'être revendue
59,500 fr. à un noble génois, le duc de Sarraglia.

En 1839, lorsqu'il faisait assurer sa galerie par la compagnie du
Phénix, il estimait 3,039,950 fr. les 383 tableaux qu'il possédait
alors; qu'on juge de ses illusions par le résultat de la vente actuelle:

        École espagnole (230 tableaux).      255,192 fr. 50 c.
        École italienne  (128 tableaux).     236,006     50
        Écoles flamandes (35 tableaux).       54,638     50
        Marbres (50)                          88,999     50

        Total.                               635,436     50

C'est pour réaliser un si mince produit, que s'est opérée la dispersion
de ces oeuvres d'art, dont la réunion avait coûté tant de peines. Cette
galerie dont M. Aguado était fier à juste titre, n'a eu qu'une existence
passagère; mais elle laissera de longs souvenirs dans l'esprit des
artistes, et ils nous sauront gré sans doute d'en avoir dressé l'acte de
décès.



Beaux-Arts.--Salon de 1843.

(Voyez pag. 44 et 56.)

SALLE DES SCULPTURES.

Les maîtres sont absents, comme ceux de la peinture; il semble désormais
qu'il soit de mauvais goût à un artiste éminent d'exposer au Louvre, et
que la distinction de ses tableaux ou de ses statues doive être deux
fois compromise, d'abord par les médiocrités au milieu desquelles le
nouveau chef-d'oeuvre irait prendre place, puis par la vulgarité des
regards bourgeois qui le viendraient niaisement contempler. On
reprochait à l'un de nos grands poètes de ne plus écrire que pour un
petit nombre d'élus ou d'initiés, de ne plus chanter en quelque sorte
qu'à huit clos et dans le saint des saints. Nos grands artistes ont de
même une pente visible à ne plus faire que de la peinture et de la
sculpture intime; si parfois encore ils daignent révéler aux yeux du
commun les nouveaux enfants de leur génie, il faut que le public se
dérange, et se donne la peine de passer chez eux.

        L'un demeure au Marais, et l'autre aux Incurables.

Où sont donc, cette année, MM. Etex et David? Pourquoi MM. Rudde,
Jouffroy, Antonin Moyne et les autres n'ont-ils rien envoyé au Louvre?
Ont-ils tant de commandes officielles, qu'ils n'aient pu trouver le
loisir de faire pour le public la plus mince statuette! L'un, nous
dit-on, couronne de lauriers un buste idéal de M. Victor Hugo, comme il
ferait pour la tête de Raphaël ou de Shakspere; l'autre travaille pour
le compte d'un riche bourgeois, qui veut avoir des aïeux de marbre. Par
suite, la salle des sculptures offre un assez pauvre aspect; comme les
portraits dans le salon carré et les deux galeries, ici les bustes
abondent; les statues sont rares, les groupes encore plus; mais, en
revanche, vous vous croiriez dans une école de dessin d'après la bosse,
tant il y a de têtes sur les tables. Un buste devient un objet de mode;
le portrait se fait bourgeois et mesquin, tout au moins l'on veut être
moulé. Les artistes n'ont malheureusement pas le choix de leurs modèles.
«Qui voudra te peindre, dit une ancienne épigramme, puisque personne ne
peut te voir?» Mais en payant bien, aujourd'hui, quelque difforme que
vous puissiez être, on se fera plaisir de vous peindre au naturel, même
on vous enlaidira encore, si vous le désirez. Puis on vous enverra
figurer au Salon, sur l'autorité de Boileau:

        D'un pinceau délicat l'artifice agréable,
        Du plus affreux objet fait un objet aimable. »

Les anciens étaient avares des portraits, dans la crainte qu'ils avaient
_de multiplier les ouvrages médiocres_. Tout vainqueur aux jeux
olympiques était honoré d'une statue; mais il fallait y avoir remporté
trois couronnes, pour que cette statue fût _iconique_, c'est-à-dire pour
qu'elle représentât l'athlète à qui on l'accordait.

La salle des sculptures offre pourtant quelques oeuvres distinguées, que
nous; examinerons en détail, comme nous avons déjà fait pour les
principales peintures du salon carré.

_M. Simart.--La Philosophie_, statue en marbre.--Nous devons d'abord
remercier M. Simart de n'avoir point chargé son personnage allégorique
de fastidieux attributs, et de nous avoir fait grâce, par exemple, du
scalpel de l'analyse et du flambeau de la réflexion, ne craignant pas
d'ailleurs que nous prissions sa _Philosophie_ pour _le Commerce_ ou la
_Navigation._

Par la simple méditation du visage, par l'inflexion pensive de la tête,
par la pose expressive de la main sur la poitrine, l'artiste a su
personnifier le [Grec], et donner une forme sensible à la réflexion
psychologique. La pensée de M. Simart est austère; sa _Philosophie_
n'est point la vierge mélodieuse de Sunnium, chantée par les poètes, qui
font habiter volontiers la Sagesse dans la lyre; ce n'est point la muse
platonicienne, douce et clémente, amie des beaux discours et des
harmonieuses paroles, mais plutôt la sévère métaphysique allemande, la
déesse un peu boudeuse de _l'objectif_ et du _subjectif_, la Raison
pure. La concentration intérieure est telle, que l'âme, tout entière au
travail psychologique, semble se retirer des traits du visage et la vie
s'y glacer: c'est une statue de la Réflexion plutôt que la Réflexion
même. Nous exagérons à dessein notre critique pour la mieux préciser; la
conception de M. Simart n'en est pas moins belle et profonde; nous
reprochons seulement à l'artiste d'avoir comme attristé cette noble
figure par l'exercice même de la pensée, au lieu d'avoir peint le reflet
de la belle lumière intérieure qu'a célébrée Malebranche, de cette
flamme divine qui ravit si puissamment les yeux de l'âme.

Peut-être devons-nous aussi trouver dans la statue de M. Simart une
certaine exagération de régularité et de pureté classiques: toutes les
lignes sont coupées à angles droits les traits du visage comme les
draperies; il en résulte une sorte d'harmonie _carrée_ qui nous semble
dépasser l'antique proprement dit, et remonter jusqu'à l'Égypte. La
statuaire grecque ne fit à son origine qu'imiter la momie égyptienne, et
ses premières statues, ayant la moitié du corps enfermé dans une gaine,
ressemblaient toutes aux images du Dieu Terme. On dirait de même, à voir
la rigide façon dont la _Philosophie_ est enveloppée, que l'artiste,
dans son amour excessif de l'antique, a voulu faire un Hermes, une Isis
voilée: la critique avait déjà reproché à son _Oreste mourant_ une
affectation de gravité et de stoïcisme; aujourd'hui, M. Simart nous
semble toucher aux extrêmes limites de la simplicité, au-delà desquelles
la statuaire devient de la géométrie pure.

[Illustration: (Salon de 1843.--Vue de la galerie de sculpture.)]

_La Philosophie_ de M. Simart, malgré toutes ces critiques, n'en est pas
moins, à notre sens, une des plus remarquables oeuvres qui aient été
exposées au Louvre depuis plusieurs années.

_M. E.-M. Maindron.--Un jeune Berger piqué par un serpent;_ son chien
lèche sa blessure.--Ce groupe, exposé en plâtre il y a quelques années,
avait dès lors mérité d'unanimes éloges.--M. Maindron, comme chacun
sait, est un sculpteur romantique. Les sculpteurs spiritualistes étaient
déjà une chose assez rare, assez absurde même, au dire des amants
positifs de la Vénus Callipyge; mais quel nom donner à l'audacieux qui
ose introduire sous le marbre la rêverie mélancolique et le vague de la
pensée? René n'est-il pas en sculpture un être impossible, une
incompatibilité? Autant vaudrait essayer de rendre avec du plâtre ou du
marbre la romance du _Saale, les Méditations_ de Lamartine Nonobstant,
M. Maindron semble avoir heureusement trouvé le côté vaporeux, si je
puis dire, de la sculpture. Dans ses statues, tout est sacrifie à
l'expression et à l'effet de la tête: l'artiste affectionne généralement
les formes grêles, soit qu'il y trouve une distinction romantique, soit
que cet appauvrissement de tout le corps lui paraisse devoir mieux faire
ressortir la richesse de la tête; souvent même, sous cette constante
préoccupation du sentiment de la figure, il néglige la correction de
l'ensemble; ainsi, dans le groupe que nous examinons, la cuisse gauche
du berger est projetée d'une façon malheureuse, la chute des épaules a
trop de mollesse, et la nuque est étrangement aplatie; mais, en
revanche, la tête de l'enfant est délicieuse: il y a dans ses paupières
baissées, dans le pli de ses lèvres une douceur charmante, une tristesse
gracieuse; on dirait qu'il éprouve plutôt une peine de coeur qu'une
douleur physique, qu'il rêve plutôt qu'il ne souffre. La tête du chien
est admirable de sentiment; elle a une expression beaucoup plus claire
et plus précise que celle de son maître: il eut été difficile, en effet,
de faire un chien romantique et rêveur, avant le vague à l'âme.--En
somme la nouvelle composition de M. Maindron tient dignement ce que
promettaient sa _Velléda_, son _Christ_, son _saint Grégoire_, toutes
oeuvres déjà si remarquables par le goût, la science de l'ajustement, la
distinction de la fantaisie, et surtout la constante vérité de
l'idéalisation.

M. Protat.-Sara la baigneuse, bas-relief en plâtre.

        «Elle bat d'un pied timide
             L'onde humide,
        Qui ride son clair tableau;
        Du beau pied rougit l'albâtre;
             La folâtre
        Rit de la fraîcheur de l'eau.»

M. Protat nous parait avoir voulu rendre en détail les vers du poète,
sans en perdre une syllabe, à peu près comme M. Niedermayer a essayé de
mettre en musique certaines odes de Lamartine. Tandis que le traducteur
compte ainsi les syllabes, l'idée lui échappe, et, avec toute son
exactitude, il arrive enfin à un contre-sens. Par exemple, pourquoi
s'appesantir sur les deux derniers vers:

        «   La folâtre
        Rit de la fraîcheur de l'eau.»

Pourquoi changer ce rapide sourire en une gaieté prononcée, en un vif
sentiment de joie? L'artiste n'a pensé qu'au rire de Sara; il a oublie
la baigneuse,

        «... La baigneuse blanche
        Qui se penche,
        Qui se penche pour se voir. »

On trouve, d'ailleurs, dans ce bas-relief, l'originalité et la fantaisie
souvent un peu bizarre et chimérique des vignettes de Célestin Nanteuil;
mais on y rencontre aussi les mêmes défauts, l'incorrection et la
vulgarité.--Encore une critique de détail: les deux femmes qui s'en vont
à gauche ont très-peu l'air de chanter leur chanson, et surtout de dire
à Sara:

        «Oh! La paresseuse fille,
        Qui s'habille
        Si tard un jour de moisson!»

_M Dieudonné--Alexandre-le-grand tenant un lion,_ groupe en plâtre.--M.
Dieudonné semble avoir adopté la fameuse maxime de Molière: «Je prends
mon bien où je le trouve;» or, il le trouve partout. Ainsi, il a pris
évidemment la tête du Spartacus et a combiné en un seul le deux lions de
M. Barye et de Puget, empruntant la crinière de l'un et tout le reste de
l'autre. Mais ce que nous reprocherons le plus amèrement à M. Dieudonné,
c'est d'avoir, en l'imitant, gâté et affadi la belle tête du
Spartacus.--Il y avait, dit-on, chez les Thébains une loi contre ceux
qui enlaidissaient leurs originaux.

_M. Dayand.--Diane chasseresse_, groupe en plâtre.--Signalons encore un
plagiat, car on ne saurait appeler autrement d'aussi voisines
imitations. Qu'un poète s'avise d'imiter, qu'un prosateur entreprenne
même de défaire à son bénéfice quatre tout petits vers:

        «Oh! sur le vert platane,
        Et le frais coudriers
               Diane,
        Et ses blancs lévriers!»

il se verra hué, moqué, sifflé, plumé d'étrange sorte; pourquoi donc un
sculpteur se croirait-il davantage en droit d'emprunter à Jean Goujon la
tête, la pose, l'embonpoint même de sa Diane chasseresse? la Diane des
poètes aurait-elle seule le privilège d'inviolabilité? Nous ferons
d'ailleurs à M. Dagand le même reproche qu'à M. Dieudonné: il s'en faut
de beaucoup qu'il ait embelli son original; la tête de Diane s'est
singulièrement épaissie, et, n'était son immortelle jeunesse, elle
aurait bientôt un double menton.--Le cerf est bourré, le chien a l'air
d'un épagneul de boudoir; est-ce là un de ces nobles lévriers que
Jupiter choisit lui-même pour la soeur d'Apollon?

_M. Molchneht.--La Vierge,_ groupe en marbre.--Copie fidèle de
Murillo.--Nous croyons devoir signaler cette imitation; la statuaire
choisit rarement ses modèles dans l'école espagnole.

_M. Foyatier.--Sainte Cécile_, statue en marbre.--L'illustre auteur du
Spartacus reparaît après une longue absence; nous retrouvons dans la
sainte Cécile une belle et savante exécution; les mains surtout sont
ravissantes; néanmoins, pour M. Foyatier, c'est là une oeuvre de peu
d'importance.

_M. Debay._--Quatre figures allégoriques en plâtre, savoir: les
Beaux-Arts, les Sciences, l'Industrie, le Commerce.--Les deux premières
statues ont les yeux relevés à la chinoise, sans doute pour indiquer que
les arts et les sciences sont venus de l'Orient? Il semble pourtant que
la Chine ne méritait guère de fournir cette double personnification. Les
jambes de l'Industrie sont démesurément grosses et nerveuses; aurait-on
voulu signifier par la, comme autrefois l'auteur du _Mercure_, que
l'Industrie devait avoir le jarret solide, pour courir, comme elle fait,
d'un pôle à l'autre?--Ces quatre figures allégoriques ont le défaut
commun de pouvoir changer de noms et d'attributs sans grande difficulté,
de façon que le Commerce, troquant son caducée contre le compas,
s'appellerait volontiers la Science, et réciproquement. Ce n'est pas
ainsi que M. Simart a imaginé sa belle statue de la Philosophie.

(La suite à un autre numéro.)



MANUSCRITS DE NAPOLÉON.
(Suite.--Voyez p. 22 et 38.)

LETTRES SUR LA CORSE A M. L'ABBÉ RAYNAL.

SUITE DE LA LETTRE DEUXIÈME.

RAFFAELLO DA LECA (1455).--Dans cet intervalle, les patriotes ne
restèrent pas oisifs, la faction aragonoise se joignit à eux, et ils
coururent aux armes indignés de l'ineptie de la diète del Lago
Benedetto, qui avoit cru qu'une compagnie de marchands pût être animée
par d'autres mobiles que par l'amour du gain; Raffaëllo da Leca passe
les monts, bat le général Batista Doria et le capitaine Francesco
Fiorentino, et restreint l'Offizio aux seules villes de Bonifazio et de
Calvi; mais, ayant, l'année d'après, eu le malheur de tomber dans les
mains de l'Offizio, il termina par une mort ignominieuse une vie pleine
de gloire. La rage inhumaine d'Antonio Calvo, alors général des troupes
de l'Offizio, ne fut pas assouvie; il fit égorger sous ses yeux
vingt-deux des plus zélés patriotes, avec plusieurs de leurs enfants. On
craignoit les rejetons d'un sang qui avoit de tels pères à venger.

Les larmes que leur sort fit verser à la nation se changèrent bientôt en
haine; toutes les factions semblèrent n'être animées que par
l'indignation et le désir de la vengeance, et chacun s'empressa d'offrir
son bras aux familles de Leca et Della Rocca. Dans ce pressant danger,
l'Offizio expédia Antonio Spinola... Antonio Spinola, de tous les
hommes, étoit le plus dissimulé: ne connoissant d'autre loi que sa
politique, nourri dès son enfance d'intrigues obscures, imbu des
barbares maximes seigneuriales, le coeur inaccessible à la pitié;
Antonio Spinola débarqua dans l'Île à la tête d'un corps de troupes cent
fois moins redoutable que son génie malfaisant. Sa profonde
dissimulation en imposa au peuple, et, par des manières étudiées, il
vint à bout d'effacer les impressions sinistres des derniers événements,
qu'il attribua aux passions particulières des ministres... Il assura que
l'Offizio vouloit vivre en bonne intelligence avec les patriotes, et,
dans la nécessité de prendre des mesures pour consolider l'harmonie, il
invita les chefs Niolinchi et des autres _Pièves_ à se transporter à
Vico, où il étoit. Dans cet état de choses, ils tinrent conseil.
Giocante di Leca, vieillard respecté, le Nestor du bon parti, se leva
pour parler en ces termes:

«Mes infirmités, depuis bien des années, ne m'ont pas permis d'assister
à vos conseils, et j'ignore les maximes que vous avez adoptées pour
règle de votre conduite. Vos pères en avoient une qui étoit gravée dans
leurs coeurs en traits ineffaçables; la vengeance étoit, selon eux, un
devoir imposé par le ciel et par la nature... Si ces fureurs sublimes
règnent encore dans vos coeurs, compatriotes, courons aux armes; mais,
je le vois, cette amertume étoit réservée à mes vieux ans; les méchants
triompheront!.. Vous délibérez, et vous avez à venger, l'un un père,
l'autre un frère; celui-ci un neveu, et tous ensemble les maux qu'a
soufferts la patrie... Mais que répondrez-vous à ces martyrs de la
liberté, lorsqu'ils vous diront: Tu avois des bras, de la force, de la
jeunesse, tu étois libre, et tu ne m'as pas vengé!...En recevant la vie,
ne devîntes-vous pas les garants de la vie de vos pères? eh bien! ils
l'ont tous perdue en défendant vos foyers, vos mères, vous-mêmes; ils
l'ont pour la plupart perdue dans les supplices ou par le poignard de
lâches assassins, et leur mémoire resterait sans vengeance? Sinuccello
della Rocca mourut dans les prisons de Gênes; Vincentello périt comme un
criminel; Raffaëllo, en qui l'on voyoit revivre ce courage inflexible,
cet amour patriotique qui animoient vos pères, vous savez tous comment
il mourut! Oh! défenseurs de la patrie! telle fut la récompense de vos
vertus; mais que votre mort eut été cruelle pour vous, si vous eussiez
prévu qu'elle n'auroit point de vengeurs. _Citoyens, si le tonnerre du
ciel n'écrase pas le, méchant, s'il ne venge pas l'innocence, c'est que
l'homme fort et juste est destiné à remplir ce noble ministère._» Malgré
la véhémence de Giocante, on décida que l'on consentiroit à un
accommodement, si nécessaire dans ce temps de crise, et l'on résolut, de
se rendre à Vico. «Hommes sans vertu! s'écria Giocante, si l'amour de la
patrie, si les devoirs sacrés de la vengeance sont étouffés dans vos
coeurs énervés... au moins veillez à la conservation de vos vies, ne
laissez pas tous ces peuples sans défenseurs; écoutez un instant, et je
cesse de vous importuner. Seul d'entre vos pères je me suis garanti des
embûches des méchants; que cette considération vous fasse réfléchir sur
ce que j'ai à vous dévoiler: aveugles, vous croyez que l'Offizio demande
sincèrement la paix... la paix est sur leurs lèvres, votre supplice est
dans leurs coeurs. Aucun de vous ne reviendra de Vico, vous périrez par
votre faute... Eh! comment pourriez-vous en douter! Ne sont-ce pas les
maximes qui ont toujours fait agir les enfants de Gênes?

«Sans religion, sans vertu, sans foi, sans pitié, n'ont-ils pas tout
sacrifié à leurs projets?... Tout est vain; la politique de Spinola
l'emporte... Triomphe! tu tiendras bientôt dans tes filets ces hommes
foibles; ton génie, encore à demi illustre, va surpasser de beaucoup
ceux des Montalto (1), des Lomelline(2), des Frégoso(3), des
Grimaldi(4), des Calvo, et chargé de louanges et de lauriers par tes
dignes compatriotes, tu vas offrir au monde le spectacle odieux du crime
heureux, Spinola, perfide Spinola! O Dieu! n'est-il aucun d'entre vous
qui, transporté d'une noble fureur, aille enfoncer son stylet dans le
sein de ce traître avant qu'il ait consommé son crime!... Mon fils, où
es-tu? Hélas! il périt en défendant son père... Raffaëllo, mon neveu,
Raffaëllo, où es-tu? O souvenir déchirant! son sang arrose encore la
terre qui vous porte... O vieillesse, tu ne m'as laissé qu'une
prévoyance stérile et des larmes impuissantes! Jeunes gens, voyez mes
cheveux, il sont blanchi dans le malheur; le malheur m'a appris à
apprécier les hommes. Ah! si les âmes de ces infortunés qui périrent par
la trahison de vos ennemis pouvoient revenir du sein de l'Éternel...
Dieu! si les miracles sont indignes de ta puissance, celui-ci est digne
de ta bonté!»

Le spectacle touchant de cet illustre vieillard prosterné à genoux ne
fut pas capable de les détourner de leur fatale résolution; que peut la
sagesse humaine lorsque la destinée doit s'accomplir!... Giocante,
consterné, abandonna... l'île. Ces infortunés arrivés à Vico, se
laissèrent séduire par les manières de Spinola, et, invités à un grand
festin, ils furent assassinés au milieu du repas. Cent vingt-sept des
plus beaux villages devinrent aussitôt la proie de Spinola; les flammes
les consumèrent.

Giocante et Paolo della Rocca retournèrent dans l'Île. Les peuples,
indignés, coururent en foule se ranger sous leurs drapeaux. Spinola
mourut alors; il mourut de rage de voir tourner si mal des affaires pour
lesquelles il s'était couvert d'infamie.

TOMMASINO DI CAMPO FREGOSO (1464).--Dans leur antipathie frénétique, les
peuples élevèrent Tommasino di Campo Fregoso, et, par l'exaltation de ce
seigneur génois, ils humilièrent plus sensiblement l'Offizio. Ainsi,
Monsieur, après onze ans, l'Offizio vit toute sa puissance échouer au
moment où il croyoit avoir, par un assassinat, assuré à jamais sa
domination.

Les Génois, qui depuis tant d'années avoient médité notre destruction,
faillirent périr eux-mêmes; et, déchirés par les diverses factions, ils
ne trouvèrent point de meilleur expédient que de se réfugier dans le
sein du duc de Milan; ils pouvoient dire avec Thémistocle: Nous
périssions si nous n'eussions péri.

L'Offizio céda les forteresses qu'il possédoit aux Milanais, qui firent
de vains efforts pour accroître son autorité. Giocante di Leca, Paolo
della Rocca, Sambucucco, Dajanda, Vinciguerra, Carlo della Rocca,
Colombano, Giovan Paolo, Carlo da Casta, à différentes années et sous
différents titres, furent à la tête du gouvernement; mais, après seize
ans, convaincue qu'elle ne pouvoit rien gagner sur un peuple comme
celui-là, la duchesse de Milan céda à Tommasino les forts qu'occupoient
ses troupes. A force de patience et d'heureux succès, Tommasino parvint
à supplanter tous ses rivaux. Giocante et Paolo étoient affaissés par
l'âge; Carlo della Rocca et Colombano furent assassinés par ses plus
intimes partisans; Carlo da Casta, battu, fut réduit au silence; il sut
se faire un parent de Giovan Paolo. Tommasino, fils d'un Corse, joignoit
à un grand nombre de parents, à une fortune considérable, les qualités
qui captivent la multitude; mais, depuis, ayant oublié qu'il ne devoit
sa fortune qu'au peuple, et voulant trancher du prince, on le chassa en
criant _é Genoves!_ Il comprit alors que ses affaires étoient
désespérées; il céda à l'Offizio ses prétentions, et le recommanda à ses
partisans.

(1: Christofaro da Montalto, un des ministres de la Maona, appelle en
1401 les principaux Corses à un pourparler; c'étoit un piège qu'il leur
tendoit. Il en fit périr une partie, et retint les autres en otage.

(2: Andrea Lomellini, qui étoit à la tête de la compagnie de la Maona,
en 1404, se montra digne de ses prédécesseurs par le barbare traitement
qu'il fit éprouver à Attale.

(3: C'est, entre autres, de Galazzo di Campo Fregoso que vouloit parler
Giocante: ayant appelé les caporaux pour se liguer avec eux contre les
seigneurs, il les fit arrêter pour profiter de la consternation répandue
parmi ceux de leur parti, et il se mit en campagne à la tête d'une
armée.

(4: Bartholommeo Grimaldi, quelques années après, proposa une pareille
entrevue. Un nommé Sozzarello seul fut assez dupe pour s'y rendre; il
n'a plus reparu.

Gherardo, frère du seigneur de Piombino, séduisit nos insulaires par sa
magnificence; mais, né dans les plaisirs. Gherardo ne put souffrir les
incertitudes de la guerre, et il se retira chez son frère.

GIOVAN PAOLO (1487)--L'Offizio revint alors avec de plus fortes
espérances, mais vingt ans n'avoient pas suffi pour calmer l'indignation
qu'avoient inspirée ses forfaits; Giovan Paolo, mis à la tête des
patriotes, courut aux armes. Giovan Paolo, enfant, avoit échappé au
massacre de Vico; encore teint du sang de ses pères, il présenta pendant
seize ans un front redoutable. L'Offizio consterné, réduit aux seuls
ports de Calvi et de Bonifacio, fut plusieurs fois sur le point
d'abandonner son entreprise; mais Giovan Paolo dut succomber lorsqu'il
se trouva privé de ses principaux appuis. Son fils fut fait prisonnier
en allant voir, à Vico, une femme qu'il aimoit. Rinuccio di Leca, son
compagnon d'armes, avoit un fils prisonnier à Gênes; Fieschi, général
des troupes de l'Offizio, passa en Corse, et proposa à Rinuccio une
entrevue, afin de renouveler leur connoissance; car ils avoient été
élevés ensemble à la cour de Milan. L'expérience avoit instruit
Rinuccio; il refusa, craignant quelque piège. Alors Fieschi se présente
seul à sa demeure et l'accable de mille marques d'une tendre amitié. «Tu
t'es défié de moi, lui dit-il; les années ont effacé cette étroite
liaison qui confondit nos premières affections et nos jeunes âmes; mais,
dans mon âme, les impressions se conservent. Nous étions alors à
l'aurore des passions; que de beaux tableaux nos jeunes imaginations
nous traçoient dans l'avenir! quel plaisir pur nous goûtions! nous
sentions tous les délices d'une amitié réciproque.

«--Fieschi, répondit Rinuccio, vous me rappelez des temps qui seront
toujours chers à mon coeur, et qui ne s'effaceront jamais de ma mémoire;
mais, devant voir en vous un ennemi qui, sans droit, ravage cette patrie
infortunée, je ne voulois point y reconnoitre les traits qui, pendant
dix ans, furent ceux de mon ami; votre confiance, votre âme noble est
au-dessus de la mienne... Pardonnez, Fieschi, vous avez passé votre vie
dans les délices de Gênes, et moi, depuis le moment où je vous quittai,
je fus toujours dans les factions, dans les guerres, dans les inimitiés,
qui nécessairement rendent l'homme farouche et ferment son coeur aux
doux épanchements. J'ai vu le fils trahir le père; j'ai vu
l'hospitalité, la sainte suspension des traités ne servir qu'a cacher
les trames les plus horribles; votre nation nous en a donné tant
d'exemples, que je vous fis un moment l'injustice de me souvenir moins
de votre caractère que de votre patrie; mais il m'est bien doux de vous
retrouver, et vous me voyez glorieux de la victoire que vous remportez
sur moi. Puisque l'Offizio vous envoie commander ses armées, il a donc
changé de système, il s'en trouvera mieux; les trahisons ne font
qu'aigrir les âmes, et si elles préparent des triomphes, ils sont de
courte durée.»

Tels étoient les discours qu'ils se tenoient; Fieschi étoit dans la
fleur de l'âge, grand, beau; la sérénité, la douceur étoient peintes
dans sa physionomie, et l'onction de son discours achevoit de lui
captiver tous les coeurs. Il fit une douce impression sur celui de
Rinuccio, qui se reprochoit de s'être laissé vaincre en générosité et
d'avoir pu calomnier un vieil ami... Celui-ci attendit le moment avec
impatience, il courut dans le camp de Fieschi; il y étoit attendu, les
ordres étoient donnés pour le recevoir... et pour l'arrêter. Conduit
dans une obscure prison, de là dans le château d'Evisa, il y passa
quelques semaines, et, après que son premier mouvement dut être calmé,
Fieschi se présenta à lui. «Il ne tient qu'à vous, lui dit-il,
d'améliorer le sort de votre patrie et de votre famille; vous et votre
fils vous vivrez dans les honneurs; vous goûterez les charmes de la paix
et les avantages que doit vous procurer votre immense fortune. L'Offizio
prendra pour base de son gouvernement le pacte del Lago Benedetto;
devenez son appui, livrez-lui vos châteaux et faites abandonner par vos
partisans l'armée de Giovan Paolo.»

Rinuccio étouffoit d'indignation, sa voix étoit éteinte; il ne répondit
que par un regard terrible et un morne silence... Fieschi ne se
découragea pas, il lui tint toute espèce de discours; il finit par
s'attendrir; il lui dit qu'il ne faisoit dans cette affaire qu'obéir,
qu'il n'étoit que l'instrument, qu'il plaignoit son malheur... «Fieschi,
dit Rinuccio, je suis près de ma mort; car je comprends bien que n'ayant
pu me gagner, il faudra se défaire de moi; mais souviens-toi que je
porte à l'autre monde une conscience intacte; les miens pleureront et
vengeront ma mémoire; les hommes de bien me citeront quelquefois; tu ne
sens pas combien cette idée est consolante! Fieschi, tu vivras longtemps
et heureux, ta mort sera lente; mais à ton convoi funèbre: «Joie à la
société, s'écrieront les spectateurs, elle est délivrée d'un méchant
homme!» Rinuccio avait pressenti juste; il ne tarda pas à mourir de faim
et de misère.

Peu de temps après, Giovan Paolo dut céder à Ambrogio Négri, et sa
catastrophe mérita une statue à ce vainqueur génois.

RINUCCIO DELLA ROCCA (1502).--Rinuccio della Rocca, formé à l'école de
Giovan Paolo, hérita de ses projets. On voyoit revivre en lui les vertus
inflexibles des anciens républicains. Il opéra six révolutions; souvent
battu, jamais découragé, il sembloit avoir étouffé tous les sentiments
pour les sacrifier tous à la patrie. Richesse, douceur de la vie, amour
paternel, rien ne put arrêter en sa course cet indomptable ennemi de
l'Offizio; le malheur qui le poursuivit dans ses vieux jours rend sa
mémoire plus intéressante; vaincu, proscrit, errant sur les rochers, il
fut inébranlable, et il mourut sans jamais rien faire d'indigne de lui.

OFFIZIO DE SAN-GIORGIO.--Ainsi, Monsieur, à force d'intrigues et
d'assassinats, l'Offizio parvint à régner. Le sang de tant de martyrs ne
servit qu'à teindre la pourpre des protecteurs de Saint-Georges. Paolo
della Rocca, Giocante di Leca, Vinciguerra, Giovan Paolo, Rinuccio, ne
brilloient plus à la tête de la nation: on avoit péri, on s'étoit exilé.
L'Offizio, au comble de ses voeux, régna sans contradiction; une longue
expérience lui avoit appris à connoître l'amour de ces peuples pour la
justice et la liberté; il donna donc pour instruction à ses ministres de
rendre la première avec exactitude, et leur accorda la seconde en
prenant les conventions del Lago Benedetto pour pacte conventionnel de
sa souveraineté, et après tant de calamités, les Corses vécurent heureux
de leur tranquillité.

Ils commencèrent à perdre de vue l'idole chérie de l'indépendance, et au
lieu de l'enthousiasme qui les transportoit autrefois aux noms sacrés de
patrie et de liberté, des larmes seules exprimoient ce que ces noms
chéris leur faisoient éprouver. La peste vint achever la dépopulation.
En moins de deux ans, une grande partie de ceux qui avoient survécu à la
liberté descendit dans la tombe. Dans l'état de faiblesse où l'on se
trouvent, l'Offizio comprit qu'on ne pouvoit plus s'opposer à ses
projets, et résolut de plier ces hommes indomptables sous le joug de la
servitude; les conventions del Lago Benedetto tombèrent dans l'oubli...
Ensanglantées, jonchées des cadavres de ses habitants, nos montagnes ne
retentissoient alors que de gémissements. Les Corses voyoient
l'esclavage s'avancer à grands pas, et dans leur grande foiblesse ils
n'y trouvaient point de remède. Ainsi l'infortuné timonier prévoit le
flot qui va l'engloutir, et le prévoit en vain. Le roi d'Alger, Lazzaro,
Corse de nation, qui avoit conservé dans ce haut rang le même amour pour
sa patrie, ne pouvant la délivrer, la vengeoit en détruisant le commerce
de l'Offizio; mais rien ne pouvoit adoucir le sort des Corses. Ils
vivoient sans espérance, lorsque Sampiero de Batelica, couvert de
lauriers qu'il avoit conquis sous les drapeaux français, vint faire
ressouvenir ses compatriotes que leurs oppresseurs étoient ces mêmes
Génois qu'ils avoient tant de fois battus. Sa réputation, son éloquence,
les ébranloient, et à l'arrivée de Thermes, que le roi Henri II expédia
avec dix-sept compagnies de troupes pour en chasser l'Offizio, les
Corses s'armèrent du poignard de la vengeance, et, réduits à la seule
ville de Calvi, les protecteurs de Saint-Georges reconnurent, mais trop
tard, que quelque accablés qu'ils fussent, ces intrépides insulaires
pouvoient mourir, mais non vivre esclaves.

SAMPIERO DI BASTELICA.--Le sénat de Gênes, fidèle au plan qu'il s'étoit
tracé, avoit sans cesse travaillé et contre l'Offizio et contre les
Corses. Il voyoit avec plaisir s'entr'égorger des peuples qu'il vouloit
soumettre, et s'affoiblir une compagnie qui lui donnoit ombrage; mais,
dans ces circonstances, il sentit qu'il falloit la secourir puissamment,
ou se résoudre à voir recueillir par les François le fruit de tant de
peines et d'intrigues. Il offrit donc ses galères et ses troupes, et
sollicita l'empereur Charles V, son protecteur, qui lui envoya aussitôt
une armée et des vaisseaux. Vains préparatifs! Les Corses triomphèrent;
le grand Andréa Doria vit périr dix mille hommes de ses troupes sous les
murs de San Fiorenzo. L'immortel Sampiero battit les Génois sur les
rives du Golo, à Petreta; mais s'étant brouillé avec de Thermes, le roi
de France l'appela à sa cour. Dès ce moment nos affaires déclinèrent, et
ne furent plus rétablies que par son retour. Après diverses
vicissitudes, l'Offizio alloit être expulsé à jamais, lorsque par le
traité de Cateau Cambresis, les François évacuèrent l'Île. Les Corses
firent leur paix; les pactes conventionnels del Lago Benedetto furent
renouvelés de part et d'autre; l'Offizio promit de gouverner
conjointement avec la nation et de gouverner avec justice. Gouverner
avec justice n'étoit pas ce que vouloit la politique du sénat qui,
voyant les Corses sur le point de s'attacher sérieusement, d'oublier
leur ressentiment et de céder à leur fatalité une portion de leur
indépendance, voyoit se renverser tous ses projets. La circonstance
d'ailleurs étoit favorable; il obligea les protecteurs de Saint-Georges
à lui céder la possession de l'Île. Outré de ce changement qui s'étoit
fait sans son consentement, le peuple soupire après l'arrivée de son
libérateur Sampiero. Cet homme ardent avoit juré dans son coeur la ruine
des tyrans et la délivrance de son pays. Voyant la France trahir ses
promesses, il dédaigne les emplois que ses services militaires lui ont
mérités, et parcourt les différents cabinets pour susciter des ennemis
aux oppresseurs et des amis aux siens... Mais les rois de l'Europe ne
connoissent de justice que leur intérêt, d'amis que les instruments de
la politique. Il s'embarque pour l'Afrique; il est accueilli par le bey
de Tunis, qui lui promit du secours; il gagne la confiance de Soliman,
qui lui promet assistance. Soliman avoit l'âme noble et généreuse; il
devint le protecteur de Sampiero et de ses infortunés compatriotes. Tout
se dispose en leur faveur; bientôt le croissant humiliera jusque dans
nos mers la croix ligurienne!--Gênes cependant suit d'un oeil inquiet
les courses de son implacable ennemi, et ne pouvant l'apaiser, elle
cherche à lui lier les mains par l'amour de ses enfants et par l'amour
de sa femme, douces affections qui maîtrisent l'âme par le coeur, comme
le sentiment par la tendresse... Sampiero aime tendrement sa femme
Vannina, qu'il a laissée à Marseille avec ses enfants, ses papiers et
quelques amis... C'est Vannina que les Génois entreprennent de séduire
par l'espoir de lui restituer les biens immenses qu'elle a en Corse et
de faire un sort si brillant à ses enfants, que son mari même s'en
trouvera satisfait. Ainsi la patrie vivra tranquille sous leur
gouvernement et elle vivra tranquille au milieu de ses terres, de ses
parents, contente de la considération de ses enfants, et ne sera plus
exposée à mener une vie errante en suivant les projets d'un époux
furibond. Mais pour cela il faut aller à Gênes, donner aux Corses
l'exemple de la soumission au nouveau gouvernement, et de la confiance
dans le sénat. Vannina accepte: elle enlève tout, jusqu'aux papiers de
son mari, et s'embarque avec ses enfants sur un navire génois. Ils
étoient déjà arrivés à hauteur d'Antibes, lorsqu'ils sont atteints par
un brigantin monté par les amis de Sampiero, qui s'emparent du bâtiment
où est la perfide et la conduisent à Aix avec ses enfants.

La nouvelle du crime de Vannina élève dans le coeur de l'impétueux
Sampiero la tempête et l'indignation; il part, comme un trait, de
Constantinople; les vents secondent son impatience. Il arrive enfin en
présence de sa femme. Un silence farouche résiste obstinément à ses
excuses et aux caresses de ses enfants. Le sentiment aigre de l'horreur
a pétrifié sans retour l'âme de Sampiero. Quatre jours se passent dans
cette immobilité, à la fin desquels ils arrivent dans leur maison de
Marseille. Vannina, accablée de fatigue et d'angoisse, se livre un
moment au sommeil; à ses pieds sont ses enfants, vis-à-vis est son mari,
cet homme que l'Europe estime, en qui sa patrie espère, et qu'elle vient
de trahir... Ce tableau remue un instant Sampiero, le feu de la
compassion et de la tendresse semble se ranimer en lui. Le sommeil est
l'image de l'innocence! Vannina se réveille, elle croit voir de
l'émotion sur la physionomie de son mari; elle se précipite à ses pieds:
elle en est repoussée avec effroi.

«_Madame_, lui dit avec dureté Sampiero, _entre le crime et l'opprobre,
il n'est de milieu que lu mort._»

L'infortunée et criminelle Vannina tombe sans connoissance. Les horreurs
de la mort s'emparent, à son réveil, de son imagination: elle prend ses
enfants dans ses bras. «Soyez mes intercesseurs; je veux la vie pour
votre bien. Je ne me suis rendue criminelle que pour l'amour de vous!»

Le jeune Alphonse va alors se jeter dans les bras de son père, le prend
par la main, l'entraîne auprès de sa mère, et là, embrassant ses genoux,
il les baigne de larmes, n'a que la force de lui montrer du geste
Vannina, qui, tremblante, égarée, retrouve cependant sa fierté à la vue
de son mari, et lui dit avec courage: «_Sampiero, le jour où je m'unis à
vous, vous jurâtes de protéger ma foiblesse et de guider mes jeunes
années; pourriez-vous donc souffrir aujourd'hui que de vils esclaves
souillassent votre épouse? Et puisqu'il ne me reste plus que la mort
pour refuge contre l'opprobre, la mort ne doit pas être plus avilissante
que l'opprobre même... Oui, monsieur, je meurs avec joie, vos enfants
auront pour les élever l'exemple de votre vie et l'horrible catastrophe
de leur mère; mais Vannina, qui ne vous fut pas toujours si odieuse,
mais votre épouse mourante ne demande de vous qu'une grâce, c'est de
mourir de votre main!_»

La fermeté que Vannina mit dans ce discours frappa Sampiero sans aller
jusqu'au coeur. La compassion et la tendresse qu'elle eut dû exciter
trouva une âme fermée désormais à la vie de sentiment....... Vannina
mourut.......

Elle mourut par les mains de Sampiero.

Peu de temps après ce terrible événement, Sampiero débarque au golfe de
Valinco, avec vingt-cinq hommes, et trouve bientôt une armée; il bat les
ennemis à Vescovato, à Rostino, où Antonio Négri périt avec deux mille
des siens. Après avoir été forcé de se retirer devant l'armée de
Stéphano Doria, il la détruit par l'habileté de ses manoeuvres; il bat,
à Borgo, les secours que le roi d'Espagne envoyoit à la république.
Enfin, sous cet intrépide général, les Corses touchoient au moment
d'être libres, mais, par un lâche assassinat, Gênes se délivra de cet
implacable ennemi.

Dans la tombe d'Épaminondas s'ensevelit la prospérité de Thèbes; dans
celle de Sampiero s'ensevelit le patriotisme et l'espérance des Corses.
Son fils Alphonse, trop jeune pour soutenir son parti avec éclat, se
retira en France après deux ans de guerre. Un grand nombre d'insulaires
le suivirent et abandonnèrent une patrie qui désormais ne pouvoit plus
vivre libre.

Les Génois ne trouvèrent plus de contradicteurs, leur politique leur
réussit dans tous ses points. La Maona, les Adorne, les Fregoso
s'étoient ruinés, et les Corses, affoiblis par leurs victoires mêmes,
furent obligés de se soumettre; ils perdirent pour longtemps la
liberté... Les infortunés! ils reconnoissent pour maîtres les meurtriers
de Sinuccello, de Vincentello, de Sampiero, ceux qui ordonnèrent les
massacres à Montalto, à Calvi, à Spinola.

_(La suite à un prochain numéro.)_



Chronique Musicale

THÉÂTRE-ITALIEN.

Les chants ont cessé! L'artiste italien est un oiseau voyageur qui
perche à Paris six mois seulement, et, sitôt qu'avril parait, et que le
soleil luit, prend son vol vers l'Angleterre. Madame Persiani même a,
cette année, devancé ce terme fatal: il est vrai que le soleil lui en
avait donné l'exemple. Depuis trois semaines bientôt elle sème dans les
champs d'Albion ces fines et brillantes perles de son gosier, précieuse
semence qui, jetée sur cette terre fertile, se convertit rapidement en
guinées. Madame Grisi, Mario, Lablache, vont bientôt la rejoindre et
partager sa riche moisson. Madame Viardot seule ne les suivra pas:
l'Allemagne, l'harmonieuse Allemagne l'attend et l'appelle, et Vienne a
déjà tressé les couronnes dont elle doit saluer son apparition.

La saison qui vient de finir a été intéressante sous plus d'un rapport.
Mario qui, dans l'opéra sérieux, n'avait abordé jusqu'ici que le genre
larmoyant et le style peu varié des compositeurs de la moderne Italie, a
fait récemment un coup de tête. Il a tenté une invasion dans l'empire
rossinien, et, dès la première marche, en a attaqué une des plus fortes
citadelles: le rôle terrible d'Otello. L'entreprise était hasardeuse; il
y a couru quelques dangers, et peut-être reçu plus d'une blessure; mais
enfin il est entré dans la place, et fera, nous n'en doutons pas, tout
ce qui sera nécessaire pour se maintenir dans sa glorieuse conquête.

Madame Grisi, Tamburini, Lablache, ont soutenu vaillamment leur ancienne
réputation. C'est beaucoup, assurément, et il leur serait difficile de
l'accroître.

Madame Viardot, rentrée au Théâtre-Italien après une absence de deux
années, y a fait admirer aux connaisseurs, dans _Semiramide_, dans le
_Cantatrici Villane_, dans _Tancredi_, dans la _Gazza ladra_, sa voix
énergique et brillante, son exécution originale et hardie, son style
savant et varié. Nous aurons lieu bientôt de nous occuper spécialement
de cette cantatrice éminente, dans un prochain article consacré aux
concerts du Conservatoire. Quels qu'aient été, en effet, ses succès
dramatiques, le Conservatoire n'en a pas moins été le théâtre de ses
plus beaux triomphes.

[Illustration: (Madame Grisi.)]

Nous devons signaler l'apparition de deux cantatrices:
l'une,--mademoiselle Nissen,--très jeune encore, et sur l'avenir de
laquelle on a le droit de fonder les plus brillantes espérances;
l'autre,--madame Brambilla,--inconnue à Paris avant le mois de novembre
dernier, mais dont l'Italie avait depuis longtemps apprécié le chant
simple, large, habilement nuancé et profondément expressif. Madame
Brambilla est élève de madame Pasta, et la rappelle souvent. Quel éloge
en pourrions-nous faire qui valût celui-là!

Deux opéras nouveaux seulement, pendant les six mois qui viennent de
s'écouler, ont été ajoutés au riche répertoire du Théâtre-Italien. Tous
deux sont de M. Donizetti, l'universel et infatigable fournisseur de
toutes les scènes italiennes de l'Europe. _Linda di Chamounix_ ayant été
presque complètement éclipsée par son frère cadet. _Don Pasquale_, c'est
de ce nouveau venu, plus heureux et beaucoup plus brillant, que nous
préférons nous occuper.

[Illustration: (Lablache.)]

_Don Pasquale_ a une perruque blonde, un habit marron à larges
basques,--mode de 1842,--un pantalon à sous-pieds et des bottes vernies;
mais, quoi qu'il fasse, et en dépit de sa moderne mascarade, ce n'est
qu'un revenant qu'on a oublié d'enterrer, et qui, depuis un demi-siècle,
erre comme une âme en peine sur tous les théâtres d'Italie. Il s'est
longtemps appelé _ser Marc Antonio_, et a joui sous ce nom d'une grande
célébrité. Faut-il vous raconter sa très lamentable histoire? Il est
riche, mais il a trois ennemis formidables et impitoyables: la goutte,
un neveu et un médecin. Son médecin se moque de lui, cela est de règle.
Son neveu est amoureux, cela est de règle encore. Pourquoi est-on neveu,
si ce n'est pour être amoureux d'une femme jolie et pauvre, et faire
enrager son oncle, qui veut une nièce riche et laide? _Don Pasquale_ est
comme tous les oncles, et, telle est sa colère quand son neveu lui a
déclaré formellement sa résolution, qu'il imagine, pour punir ce neveu
rebelle et impertinent, de se marier, lui, _don Pasquale_, avec sa
goutte, sa perruque et ses soixante-dix ans.. Mais c'est alors qu'il
tombe de Carybde en Scylla, c'est-à-dire de neveu en médecin.

«Trouvez-moi une femme tout de suite, dit-il au docteur.

--Volontiers, dit le docteur.»

Et il lui amène une femme en effet, une femme affublée d'un voile noir
et d'une robe de pensionnaire, et abondamment pourvue de tous les
ridicules qui accompagnent ordinairement cette robe-là. Son oeil est
baissé, sa démarche guindée, ses propos d'une ineffable niaiserie. Elle
a horreur du bal, du spectacle, et surtout du sexe masculin. Quel
goutteux de soixante-dix ans résisterait à une amorce si habilement
préparée?

«Voilà bien à point mon affaire!» s'écrie-t-il avec enthousiasme.»

Et il l'épouse. Mais, l'acte signé, Norina change aussitôt de manières
et de ton et de langage. Sa taille se déploie, sa tête se redresse, son
oeil lance des éclairs, sa parole devient brève et impérieuse; elle dit:
_Je veux!_ et ce qu'elle veut, c'est toujours et partout le contraire de
ce que veut son mari.

Elle change l'ameublement, elle prend des valets, des laquais, des
servantes. On vous a dit que _don Pasquale_ était riche, d'où vous devez
conclure qu'il est avare.--Elle s'entoure de marchandes de modes et de
couturières; elle achète une voiture et des chevaux... Hélas! qu'est-ce
que tout cela au prix de ce qu'il me reste à dire? Dès qu'une femme a
pris son mari pour victime et qu'elle est une fois en train, ne
savez-vous pas jusqu'où elle peut aller? Bref, le bonhomme est trop
heureux quand on veut bien lui apprendre, au troisième acte, que son
mariage n'était qu'un mariage pour rire, une simple apparence de
mariage, et qu'il peut se débarrasser immédiatement de son épousée du
matin en la cédant à son neveu. Tout finit à la satisfaction générale,
et Norina, au moment où le rideau va tomber, s'avance sur la pointe du
pied, et dit au public d'un air malin et d'un ton narquois:

[Illustration: (Théâtre-Italien.--Une scène de _Don Pasquale_, deuxième
acte.)]

_La morale est qu'il ne faut pas se marier quand on est vieux._

Belle découverte, et à laquelle on était bien loin de s'attendre!

La musique de M. Donizetti... Mais à quoi bon cette critique
rétrospective de chants qu'on ne peut plus entendre et d'accords qui ont
cessé de résonner? Qui quitte sa place la perd. Laissons donc de côté
pour six mois, s'il vous plaît, la musique italienne. Voici venir M.
Balle et la musique anglaise. Déjà la partition est sur le pupitre, et
M. Girard met de la colophane à son archet. Écoutons... Quoi! rien
encore? Eh bien! ce sera pour la semaine prochaine ou pour quelque
autre. Et, en attendant, daignez permettre, ô lecteur, que nous vous
invitions à un petit voyage _impromptu_. Il s'agit de passer la Seine,
d'escalader le pays latin, et de quitter un moment le théâtre pour la
Sorbonne. Le spectacle y sera moins brillant peut-être, mais vous n'y
prendrez pas pour cela moins d'intérêt.


L'ORPHÉON.

C'est le nom qu'a donné Wilhem aux réunions générales des élèves des
écoles de chant fondées et entretenues par la ville de Paris, dont il a
organisé l'enseignement, et qu'il a dirigées jusqu'à sa mort.

L'institution des classes gratuites de chant élémentaire remonte à
l'année 1819. Ce fut M. le baron de Gérando qui, le premier, en eut
l'idée. Il appartenait à cette association de citoyens éclairés, qui,
sous la Restauration, s'étaient imposé la noble tâche de répandre les
bienfaits de l'instruction dans les classes ouvrières, de donner
gratuitement la science aux hommes de bonne volonté qui en sentaient le
besoin, mais qui n'avaient pas le moyen le la paver. Leur but était
surtout de moraliser le peuple en l'instruisant, et la musique parut à
M. de Gérando l'une des voies les plus directe; et les plus sûres pour y
atteindre.

«Dans les champs, disait-il en soumettant sa proposition à ses
collègues, dans les ateliers de nos villes, ne rencontrons-nous pas
chaque jour des ouvriers, des laboureurs qui, au milieu de leurs
pénibles et monotones travaux, chantent aussi, et qui, loin de négliger
leur ouvrage, le font, en chantant, avec plus d'ardeur et de gaieté? Ils
ne rêvent, pour cela, ni aux concerts, ni à l'Opéra; mais, au lieu de
retours sombres et amers, peut-être, sur la dureté de leur condition,
ils sentent soulager le poids de leurs fat igues. Ces simples accords
sont comme une lueur jetée dans les sillons de la vie humaine. Ceux
d'entre nous qui ont visité l'Allemagne, ont été surpris de voir toute
la part qu'a une musique simple aux divertissements populaires et aux
plaisirs de famille, dans les conditions les plus pauvres, et ont
observé combien son influence est salutaire sur les moeurs... La
musique, qui, aux yeux de quelques-uns, n'est que le délassement du
riche, est un utile auxiliaire pour les efforts d'une vie laborieuse.
Non-seulement elle soutient et délasse, mais elle règle les mouvements;
en les rendant plus harmonieux, elle les rend plus faciles. Il est un
grand nombre d'arts dans lesquels les mouvements de l'ouvrier ont besoin
d'une grande régularité; dans tous les arts ils sont d'autant moins
fatigants qu'ils sont mieux cadencés... «L'harmonie est une sorte de
lien entre l'ordre moral et la vie animale; elle est un langage qui
enseigne les sentiments doux et bienveillants; elle porte la sérénité
dans l'esprit, elle accoutume à goûter tout ce qui est ordonné:
l'arrangement, la propreté, l'économie semblent, en quelque sorte,
marcher à sa suite.

«Je ne dirai point l'avantage qu'on en pourrait tirer (des exercices de
chant proposés) dans les cérémonies religieuses: je ne ferai point
sentir avec quelle utilité ils pourraient, dans les heures de repos,
remplacer des plaisirs souvent funestes à la santé et aux bonnes moeurs.
Qui ne les préférerait aux jeux de hasard, aux cris du cabaret? Du moins
ils ne ruineraient aucune bourse et n'exciteraient aucune rixe; et si,
en même temps qu'on s'occupe de rédiger des livres populaires, des
hommes de bien et des gens d'esprit s'occupaient aussi de composer des
chants populaires, combien de sentiments utiles ne pourrait-on pas
propager ainsi, ou entretenir d'une manière insensible?»

La proposition de M. le baron de Gérando fut adoptée par la Société pour
l'instruction élémentaire, et la musique devint l'une des branches de
l'enseignement gratuit qu'on organisait.

Appliquer les procédés de l'enseignement mutuel à la musique vocale,
n'était pas un problème facile à résoudre. Comment donner à deux cents
élevés une leçon simultanée?--En leur faisant travailler le même
exercice--Cela irait tout seul, et serait parfait, si tous avaient
commencé en même temps et se trouvaient de la même force; mais il n'en
est rien. Dans ces écoles, où l'on appelle tout le monde, chaque jour
amène un nouveau venu. Ailleurs, à mesure qu'une classe nouvelle se
forme, on lui assigne un local spécial et une heure particulière. Mais,
dans les écoles gratuites, on ne pouvait disposer que d'une heure et
d'une salle pour toutes les classes à la fois. D'ailleurs l'enseignement
mutuel ne procède point par masses, mais par groupes échelonnés, selon
le degré d'instruction de chaque élève. Ce n'était donc pas une seule
leçon qu'il fallait donner, mais vingt leçons, si la classe était
divisée en vingt groupes, vingt leçons dans le même moment et dans le
même lieu, sans que l'une fit tort à l'autre.

La difficulté, comme on voit, était grande, et pour la vaincre, il
fallait mieux qu'un homme ordinaire. On cherchait cet homme, lorsqu'un
jour M. de Gérando rencontra Béranger. Il lui exposa l'intention de la
Société, son plan et l'obstacle qui l'arrêtait tout court. «J'ai votre
affaire.» dit le chansonnier.

[Illustration: (Grande Salle de la Sorbonne--Séance générale de
l'Orphéon)]

Dès cette époque, en effet, Wilhem et Béranger étaient de vieux amis, et
l'expérience a fait voir depuis combien Wilhem était propre aux
fonctions qu'on allait lui déférer.

Wilhem comprit tout d'abord l'importance de la noble mission qu'on lui
offrait: il l'accepta sans hésitation; il s'y livra tout entier, et ses
efforts ne tardèrent pas à produire les plus heureux résultats. Il
serait trop long sans doute d'entrer ici dans le détail de ses procédés
analytiques, de décrire toutes ses inventions ingénieuses, d'expliquer
tous les moyens qu'il emploie pour simplifier le travail de l'élève,
pour lui aplanir les premières difficultés, pour parler à ses yeux et à
son imagination avant de parler à ses oreilles, pour lui rendre en
quelque sorte les sons palpables et visibles, et faire du tact et de la
vue deux auxiliaires du sens auditif. On peut trouver tout cela dans le
_Manuel musical_ qu'il a publié, et qu'aucun musicien, amateur ou
artiste, ne lira sans intérêt, sans plaisir et sans fruit. Qu'il nous
suffise de dire que le but a été atteint, que le succès a dépassé toutes
les espérances. Entrez 'aujourd'hui dans une des écoles primaires
organisées par l'administration municipale de la ville de Paris, vous y
verrez deux cents enfants,--enfants du peuple, et c'est ce qui double le
charme de ce spectacle,--distribués par groupes progressifs, chacun
desquels se livre, sous la direction de son _moniteur_, à des exercices
musicaux différents, et si bien combinés, que pas un ne gêne les autres,
que tout marche à la fois sans confusion et sans encombre. Puis, quand
vous arriverez aux groupes les plus avancés, vous y trouverez avec
surprise des exécutants de trois pieds de haut qui parcourront sans
hésiter tous les intervalles, qui liront indifféremment sur toutes les
clefs, qui écriront un chant sous votre dictée, ou qui en improviseront
un eux-mêmes, en nommant à mesure toutes les notes qui en devront
représenter les intonations; pour qui, en un mot, l'écriture des sons
appréciables n'aura pas plus de mystères que celle des sons articulés.

Il y a maintenant dans Paris près de cent écoles où la méthode de Wilhem
est en vigueur, et ce n'est pas exagérer peut-être que de porter à dix
mille le nombre des élèves.

De temps en temps, les _moniteurs_ de ces écoles se réunissent pour
exécuter par grandes masses des morceaux d'ensemble choisis ou composés
expressément dans ce but. Ce sont, comme nous l'avons dit en commençant,
ces réunions, partielles ou générales, qu'on nomme _orphéon_ dans le
langage universitaire.

Il y a eu dimanche dernier, dans la salle de la Sorbonne et sous la
direction de M. Hubert, le digne successeur de Wilhem, une séance
solennelle de l'Orphéon. Il y avait la six cents, sept cents exécutants
peut-être, inspirés par le même souffle et animés du même esprit. Un
choeur de Berton, un hymnode Gossec, deux marches instrumentales de
Mozart et de Chérubini, disposées en vocalise, et plusieurs morceaux
écrits par Wilhem, y ont été exécutés avec une exactitude, une
précision, et surtout une délicatesse de nuances qu'on chercherait en
vain dans nos établissements musicaux les plus richement dotés par le
gouvernement ou par le public, au Théâtre-Italien, par exemple, ou à
l'Académie Royale de Musique. Là, cependant, il n'y a pas d'orchestre
qui guide les chanteurs et soutienne leurs intonations;. On n'y emploie
aucun autre aide instrumental que le diapason, qui détermine le point de
départ. Mais combien la voix humaine toute seule, avec les effets qui
lui sont propres, avec ses vibrations pleines et douces, avec son
harmonie calme et solennelle, est plus puissante que tout cet attirail
instrumental qui encombre nos théâtres! Comme elle pénètre! comme elle
remue! De quel repos délicieux elle fait jouir les oreilles, et quel
bien elle fait à l'âme!

Une seconde séance aura lieu demain, 2 avril, et le meilleur conseil que
nous puissions donner à nos lecteurs, c'est de ne rien négliger pour y
être admis.



La Vengeance des Trépassés

NOUVELLE

§ Ier.--Le Couvent.

«Tranquillisez-vous, madame, dit le docteur à l'abbesse: cette chère
enfant est en pleine convalescence; demain ou après elle pourra aller et
venir comme à l'ordinaire et reprendre la suite de ses pieux
exercices.--Vous croyez, docteur?--J'en suis sûr, madame: la fièvre a
disparu; il ne reste qu'un peu d'irritation nerveuse et la faiblesse
naturelle après huit jours de diète.--Allons, je m'en vais transmettre
sur-le-champ cette bonne nouvelle à son oncle l'archevêque. Son Éminence
sera ravie, car ce vertueux prélat vous chérit comme si vous étiez sa
fille; n'est-ce pas, Léonor?--Il est vrai, madame.»

Ce dialogue avait lieu le soir, dans la cellule et au pied du lit de la
novice. Tout à coup une voix jeune et sonore, une voix d'homme, chanta
sous la fenêtre:

        Marinero del onda,
        Ayolé!
        En un arrojo
        Hecha te al golfo...
        Que tu dicha consiste
        En un arrojo.

--Qu'est-ce que cela? demanda l'abbesse d'un air surpris et mécontent.

--Madame, répondit la tourière, qui faisait l'office de garde-malade,
c'est un boléro très à la mode, car je l'ai souvent entendu en allant
par les rues de Madrid. On le chante ordinairement à deux voix.

--Ce n'est pas ce que je veux savoir, mais bien qui ose se permettre de
faire entendre ces airs profanes dans l'enceinte du monastère.

--Madame, c'est le garçon du jardinier qui arrose les myrtes. Je
l'entrevois dans le crépuscule. Il faut lui pardonner, madame; comme il
est tout nouveau céans, il n'est pas encore fait à l'austérité de la
règle.

--Dites-lui de se taire.»

La tourière sortit dans le corridor, ouvrit une fenêtre et cria:
«Sanche, de la part de Madame, taisez-vous.» La voix se tut.

«Voyez, disait l'abbesse au médecin, voyez comme la moindre circonstance
inattendue la trouble et l'agite! la voilà toute rouge! le sang lui
porte à la tête, et ses yeux brillent singulièrement! N'aurait-elle pas
la fièvre?

--Un petit accès, dit le docteur en tâtant le pouls de la malade, ce
n'est rien; cela va passer. Périlla, dit-il à la tourière qui rentrait,
vous aurez soin de lui faire prendre d'heure en heure une cuillerée de
cette potion calmante qui est sur la table.

--Périlla, vous direz à ce garçon que s'il s'avise encore de chanter, il
sera renvoyé.»

L'abbesse et le docteur se retirèrent après avoir souhaité une bonne
nuit à la malade. Quand ils furent seuls sur le grand escalier de pierre
qu'éclairait à peine une lampe suspendue à la voûte: «Croyez-vous, dit à
voix basse l'abbesse, qu'elle soit en état de prononcer ses voeux dans
huit jours?

--Elle les prononcerait dans quatre s'il n'y avait d'autre obstacle que
sa santé.

--Le plus tôt sera le mieux. Elle est orpheline: elle et son frère
n'auraient qu'une fortune médiocre s'ils partageaient leur patrimoine;
mais en le rassemblant tout entier sur la tête de don Gusman, qui
d'ailleurs est l'aîné, ce jeune seigneur aura de quoi soutenir dignement
l'honneur de sa race. Quant à Léonor, avec le nom qu'elle porte et la
protection de son oncle, elle est certaine de faire en religion un
chemin brillant et rapide; elle n'est donc pas à plaindre.

--Je la trouve, au contraire, très-heureuse.

--Le mal est qu'elle ne sente pas son bonheur; mais l'on usera de
contrainte, s'il le faut. Le seul inconvénient à redouter serait une
nouvelle crise, une rechute. Vous comprenez qu'il ne s'agit pas ici
d'une crise physique.

--Je comprends. Mais non; je ne crois pas qu'il y ait danger. Elle me
parait avoir réfléchi sur sa position, et s'être décidée à l'accepter.

--Dieu vous entende! j'aime beaucoup mieux voir les choses nécessaires
s'accomplir de bonne grâce que par violence. Bonsoir, docteur; à demain.

--Bonsoir, madame; je n'y manquerai pas.

--Périlla, dit Léonor aussitôt après leur départ, ma bonne Périlla,
voilà bien des nuits que vous passez à me veiller; vous devez être
fatiguée; il faut vous coucher ce soir. Je suis tout-à-fait bien; je
veux que vous vous reposiez.

--J'en aurais bon besoin, dit Périlla; mais cela ne se peut.

--Pourquoi?

--Et cette potion qu'il faut vous donner d'heure en heure?

--Je la prendrai moi-même. Vous mettrez tout ce qu'il faut sur la petite
table, contre mon lit.

--Et si vous vous endormez?

--En ce cas, je n'aurai pas besoin de calmant: vous ne me réveilleriez
pas pour m'en faire prendre.

--Ah! c'est vrai. Mais si Madame venait à le savoir?

--Qui le lui dira? Personne. D'ailleurs, je prendrais tout sur moi; je
dirais que je l'ai exigé.

--Que vous êtes bonne, mon cher coeur! Mais n'aurez-vous pas peur, la
nuit, toute seule?

--Peur! de quoi?

--Que sais-je? De la religieuse qui est morte hier, et qu'on a mise ce
matin dans les caveaux. Pauvre soeur Dorothée! si jolie, et s'en aller à
vingt ans! quel dommage!

--Quelle était donc sa maladie, Périlla?

--L'amour, mon enfant, l'amour! Elle avait une passion qui l'a consumée.
Hélas! je ne devrais pas vous dire cela!

--Pourquoi donc? dit Léonor étonnée.

--Pourquoi! pourquoi! Suffit. Chacun sait ce qu'il sait; chacun a ses
secrets. Je ne vous demande pas les vôtres.»

Léonor rougit beaucoup; l'excellente Périlla feignit de ne s'en point
apercevoir. «Allons, continua-t-elle en trottant dans la chambre, et
apportant les objets à mesure qu'elle les nommait, voici toutes vos
petites affaires: la cuiller, la soucoupe, le sucrier, la fiole... Vous
aurez soin de secouer la fiole avant de verser. Nos cellules se
touchent; nos lits ne sont séparés que par une cloison; si vous avez
besoin de moi, vous frapperez: j'ai le sommeil très-léger. Bonne nuit,
chère enfant, et bon courage.» Et elle ajouta en embrassant Léonor et en
baissant la voix: «Ne faites pas comme soeur Dorothée, vous, ne vous
laissez pas mourir!

--Comment! s'écria Léonor, vous emportez la lumière?

--Sans doute.

--Et comment prendrai-je ma potion sans voir clair?

--Ah! oui; je n'y songeais pas.

--Et puis... je vous avoue que, dans l'obscurité, je pourrais bien avoir
peur de la morte. Faites-moi une lampe de nuit.

--Et où prendre de l'huile, une mèche? Si j'en vais demander en bas,
cela sera suspect. Non, tout considéré, je vois qu'il faut que je reste.
Pour une nuit de plus ou de moins, il ne faut pas manquer à son devoir.

--Vous pourriez, dit timidement Léonor, me laisser la lampe; vous n'en
avez pas besoin pour vous mettre au lit.»

Périlla réfléchit un instant: «Écoutez, dit-elle, je descends dire mes
prières à la chapelle; pendant ce temps, gardez la lampe: dans un quart
d'heure je viendrai la prendre.

--Je n'ai rien à lire en cachette, répondit Léonor, qui devinait la
pensée de la complaisante tourière. Je voudrais que ma cellule restât
éclairée la nuit, voilà tout.

--Et si vous alliez vous endormir et mettre le feu?

--Je sens que je ne dormirai pas. Je voudrais, pour chasser l'ennui de
l'insomnie, lire dans _la Vie des Saints_ que vous m'avez prêtée.
Périlla, chère Périlla, laissez-moi la lampe, je vous en prie!

--Belle imagination! lire, vous appliquer, pour ramener la fièvre! Non,
tenez, faisons mieux: vous aurez la lampe et la garde-malade; je vous
donnerai à boire; nous lirons, nous causerons; je vous conterai des
histoires, et la nuit se passera tout doucement, vous verrez.

--Et moi, je ne veux pas que cela soit ainsi, dit Léonor en se dépitant:
je veux que vous dormiez; je veux que vous me laissiez la lampe, je le
veux!

--Allons, allons, mon cher coeur! et si vous voulez être raisonnable,
savez-vous ce que je vous donnerai? un joli petit canari, de ceux de
soeur Saint-Ange!

--Eh bien, allez me le chercher.

--Oh! patience, enfant gâté. Il faut qu'il soit éclos; la serine est
encore sur ses oeufs.

--Et, à mon tour, savez-vous ce que je vous donnerai, et tout de suite,
si vous voulez me faire le plaisir que je vous demande? la grande boîte
de confitures sèches que mon oncle m'a envovée hier.

--Ah! pour cela, non, mon cher coeur. Je ne voudrais pas vous priver de
vos confitures. Votre saint oncle entend que vous les mangiez pendant
votre convalescence.

--Je déteste les confitures. Je vous assure que je n'y toucherai pas, et
que, si vous ne les voulez prendre, elles seront perdues.

--Perdues! mon cher coeur, perdues! Jésus! perdre de si bonnes choses,
et qui auront coûté si cher!»

Ici la voix du jardinier se fit entendre de nouveau:

        Marinero del onda,
        Ayolé!

Périlla courut à la fenêtre: «Mais, Sanche, taisez-vous donc, si vous ne
voulez être chassé demain du couvent.» Et elle murmurait en refermant la
fenêtre: «C'est extraordinaire le goût de ce garçon pour la musique!
Enfin, mon cher coeur, il faut céder à toutes vos volontés. Je vous
laisse la lampe. Ne l'approchez pas tant de votre lit, que vous
n'enflammiez les rideaux Voilà votre volume de _la Vie des Saints,_ ne
lisez pas trop, si vous m'en croyez. Attendez, que je relève vos
oreillers, que je reborde votre couverture. Là... êtes-vous bien? Ne
manquez pas de frapper à la cloison dès qu'il vous faudra quelque chose.
Bonsoir, mon cher coeur; je dors tout debout.

--Et la boîte, que vous oubliez.

--Demain, demain!» cria la tourière en bâillant et en refermant la
porte. Léonor l'entendit entrer dans sa cellule et se coucher.

Elle sauta lestement à bas de son lit, courut à un grand coffre placé
dans un coin de la cellule, et en tira un costume de ville qu'elle
revêtit à la hâte. C'étaient les habits qu'elle portait le jour de son
entrée au couvent. Sa toilette terminée, elle s'assit près de la table
et se mit à tourner les feuillets de _la Vie des Saints_ avec
distraction et impatience, comme une personne préoccupée d'un tout autre
soin que la lecture. De temps en temps elle s'arrêtait pour écouter, et,
n'entendant rien, elle se remettait à tourner les pages du livre Une
cloche sonna, et le vaste silence des corridors fut troublé par le bruit
de quelques portes qui s'ouvraient et se fermaient. Les voilà qui
descendent à Matines, pensa Léonor. Un quart d'heure après, elle
distingua contre sa porte le frôlement léger et discret d'une main qui
paraissait chercher le loquet avec précaution. Un homme entra; il était
nu-pieds, vieux, mal vêtu, et ployait sous le poids d'un fardeau
considérable enfermé dans un long drap blanc, qui, de ses épaules,
traînait jusqu'à terre. C'était le jardinier du couvent. Il déposa son
fardeau sur le lit, et dit si bas qu'à peine Léonor pouvait saisir ses
paroles: «Voilà, mademoiselle, le corps de soeur Dorothée; aidez-moi,
s'il vous plaît. Don Christoval vous attend au jardin. Dépêchons nous.»

Léonor tremblait, mais le vieillard conservait tout son sang-froid. La
religieuse défunte, enveloppée dans son suaire, fut arrangée sur le lit
de la novice. «Qui la reconnaîtrait, à la voir ainsi, soupirait José;
elle était si charmante! Voilà pourtant comme vous deviendrez,
mademoiselle!... Faut-il lui laisser les mains jointes et liées de son
chapelet?» Léonor lui fit signe de ne rien déranger à la toilette
sépulcrale de Dorothée; puis, se ravisant: «Donnez-moi son chapelet,
dit-elle; il me portera bonheur!» José défit le chapelet entortillé dans
les doigts de la morte; mais en achevant de le dégager, un des bras
qu'il tenait levés s'échappa et alla retomber contre la cloison.
Aussitôt la voix de Périlla se fit entendre: «Vous avez frappé, Léonor?
avez-vous besoin de moi? J'y vais.» Léonor surmonta sa terrible angoisse
et répondit: «Qu'avez-vous, Périlla? pourquoi m'éveillez-vous?--Mais
c'est vous, mon cher coeur, qui avez frappé.--C'est donc en rêvant. Je
suis très-bien; laissez-moi me rendormir.»

La tourière garda le silence. Le secours de José n'était plus
nécessaire, il s'évada. Léonor, à genoux, la figure cachée sur le bord
de la couchette, les mains jointes par-dessus la tête, commença à prier
avec ferveur pour le repos de l'âme de Dorothée, pour elle-même et pous
implorer le pardon de Dieu. La prière ramena un peu de calme dans son
coeur. Lorsqu'elle releva la tête, il lui parut que celle de la
trépassée avait changé de position. Le cadavre avait été couché sur le
dos; maintenant la tête de Dorothée était inclinée du côté de Léonor, et
cette face pâle semblait la regarder de ses yeux éteints, à travers ses
paupières mal fermées par la mort. Léonor immobile et prosternée la
considérait avec stupeur. A la clarté de cette lampe fumeuse, les traits
de la nonne défunte prenaient tour à tour une expression de tristesse
sévère et de douloureuse compassion. De cette bouche entr'ouverte, de
ces lèvres décolorées, Léonor s'imaginait entendre sortir des reproches
et des avertissements: Oseras-tu bien consommer ton crime et le porter
jusqu'au sacrilège, toi, la nièce et presque la fille d'un prélat
renommé pour sa sainteté; toi, à demi consacrée au Seigneur? Arrête, il
en est temps encore! ne te rends pas un sujet de scandale pour l'Église;
pour ta famille, un sujet de honte et de désespoir. Mieux vaut à mon
exemple, mourir de ton amour et conquérir la vie éternelle, que,
succombant à une passion terrestre, perdre ton honneur en ce monde et
ton âme dans l'autre.

Ainsi, durant cette veillée funèbre, le cadavre de Dorothée parlait à
l'imagination de Léonor.

Mais une autre voix lui soufflait à l'oreille: Il est trop tard pour
réfléchir; tu es trop avancée pour reculer. Puisque de toute façon ton
honneur est perdu, sache, au moins saisir le bonheur. A qui est heureux,
qu'importe le reste de l'univers?

Et l'on chanta dans le jardin:

                          Marinero del onda,

A cette voix, Léonor se leva résolument, prit la lampe sur la table, et
mit le feu à un coin du linceul qui pendait hors du lit Elle regarda la
flamme bleuir, s'emparer de l'aliment qui lui était offert avec une
sorte d'incertitude et de timidité; puis, plus hardie, s'avancer
éclatante et prendre enfin possession de sa proie. Léonor, épouvantée
d'elle-même et de son forfait, s'élança dans le corridor, descendit en
courant l'escalier sans bien avoir la conscience de ce qu'elle faisait,
et se précipita dans le jardin. Elle tomba presque évanouie dans les
bras de don Christoval. Il l'entraîna vers une petite porte donnant sur
la campagne, dont le jardinier s'était procuré la clef. Là, ils
trouvèrent un cheval attaché à un arbre; Don Christoval le monta; José
plaça devant lui Léonor plus morte que vive, et une minute après ils
avaient disparu dans l'obscurité de la nuit.

José rentra dans le couvent pour donner l'alarme.


§ II.-La maison isolée.

Don Sébastien, l'ami d'enfance et le confident de don Christoval,
habitait avec sa famille un vieux castel situé dans une des gorges de la
Montagne Noire. C'est là que don Christoval avait préparé un asile à
Léonor et comptait la tenir cachée jusqu'à ce qu'il eût fléchi le
courroux de l'archevêque et l'eut fait consentir au mariage de sa nièce.
Tout était disposé chez don Sébastien pour recevoir les amants fugitifs:
maîtres et domestiques, tout le monde resta sur pied; mais ce fut en
vain. La nuit s'ecoula et l'aurore parut sans apporter aucune nouvelle
de Christoval et de Léonor. D'abord on s'inquiéta, puis on supposa que
quelque circonstance imprévue avait forcé d'ajourner l'entreprise.

La vérité était que, dans les ténèbres de cette nuit épaisse et
orageuse, don Christoval s'était trompé de route et s'était engagé dans
un autre défilé de la montagne. Il galopa longtemps sans reconnaître son
erreur, et quand il s'en aperçut, il n'était plus possible d'y remédier.
Au point du jour, ils trouvèrent quelques misérables cabanes de
chevriers; Léonor y dormit quelques heures et répara ses forces épuisées
par la fatigue et le besoin de nourriture. Don Christoval s'étant
informé quelle était la ville ou bourgade la plus voisine, on lui
répondit que c'était la colonie de _Carlota_, éloignée seulement de
quelques lieues. Les deux amants, afin d'éviter la grande chaleur, se
décidèrent à passer une partie de la journée chez leurs rustiques hôtes
dont la franchise et la simplicité leur plaisaient infiniment. Le fils
aîné de ces bonnes gens avait une très-jolie voix; le temps se passa
agréablement à chanter et à causer. Vers les quatre heures, les
voyageurs se remirent en route, bien reposés, munis de provisions telles
que les chevriers les avaient pu fournir, et non sans un vif regret de
quitter sitôt leurs nouveaux amis.

Ils cheminaient dans le fond d'une gorge très-resserrée, suivant un
sentier si peu battu, que la plupart du temps il s'effaçait sous l'herbe
et la bruyère. De grands arbres séculaires se courbaient sur leurs têtes
et les protégeaient contre le soleil; à chaque instant ils pouvaient se
rafraîchir dans des cours d'eau limpide et torrentueuse qui descendaient
du sommet de la montagne, et ils respiraient avec délices l'air chargé
d'odeurs aromatiques, surtout de celle des genêts, qui de toutes parts
éblouissaient la vue, comme des bouquets d'or étages sur de longues
tiges d'émeraude.

Ils devisaient de leur amour, de l'espoir de fléchir l'oncle archevêque
et de la crainte de n'y point réussir. En ce cas, Léonor voulait venir
demeurer dans cette vallée perdue, auprès des bons chevriers; se
réfugier du monde dans la nature. Don Christoval souriait et s'accordait
complaisamment à son idée, en homme chez qui la poésie de la jeunesse
commence déjà à se retirer devant les réalités de l'expérience. Ensuite
Léonor songeait à l'incendie du couvent et aux malheurs qui en seraient
résultés; elle pleurait et se frappait la poitrine. Don Christoval avait
bien de la peine à la consoler, en lui remontrant que le jardinier avait
dû empêcher facilement les suites du feu. Les nonnes en auraient été
quittes pour un peu d'effroi et la perte de quelques meubles sans
valeur.

Tout à coup la vallée s'ouvrit et déboucha sur une grande pelouse unie,
mais si grande, qu'à l'horizon l'oeil ne découvrait aucun autre objet.
Il est vrai que c'était à la brune; les étoiles commençaient à
scintiller au ciel. Ils firent halte au bord de cette plaine, et à force
de regarder, ils virent s'allumer dans l'éloignement et rayonner
plusieurs points lumineux. Rien n'est plus doux que ces lueurs qui se
lèvent dans le crépuscule, comme un phare intelligent, qui invite de
loin le voyageur annuité et le remet dans son chemin. La nature, qui,
pendant le jour, attire l'homme dans ses solitudes, semble, la nuit,
supporter sa présence avec peine et le renvoyer dans la société des
autres hommes; elle n'accueille volontiers que les malheureux.

Christoval et Léonor se persuadèrent qu'ils voyaient les lumières de
_Carlota_. Ils se dirigèrent de ce côté, à pied, Christoval menant son
cheval par la bride, pour goûter plus longtemps les charmes d'une belle
soirée d'été. Mais, au bout d'une demi heure de marche, ils ne
trouvèrent qu'une grande maison isolée au milieu de cette plaine.
C'était un bâtiment de pierre, à un seul étage; les fenêtres, assez
élevées au-dessus du sol, étaient toutes grillées, comme celles d'une
forteresse ou d'une prison. Quelques unes étaient éclairées, mais des
rideaux de soie rouge arrêtaient la vue. Don Christoval tira une chaîne
qui pendait à droite de la porte cochère; une cloche retentit, et
bientôt après un guichet s'ouvrit dans l'épaisseur de la porte. «Qui
êtes-vous? Que voulez-vous? demanda une voix d'homme passablement
brusque et rébarbative.--Des voyageurs égares, et nous, demandons
l'hospitalité pour cette nuit.--Passez votre chemin, dit l'homme; vous
serez mieux à la belle étoile.» Et il referma soudain le guichet.

Don Christoval irrité ne put s'empêcher de frapper quelques coups contre
cette porte impitoyable; tout ce qu'il y gagna fut de se meurtrir les
main contre les énormes clous dont elle était parsemée. Il fit avec
Léonor le tour de ce logis, pour voir s'il serait accessible de quelque
côté; il n'y découvrit point d'autre issue, et, ayant voulu s'approcher
des fenêtres, il se trouva qu'un fossé assez profond régnait au pied du
mur et enserrait la maison, sauf devant la grand'porte. Tandis que,
incertains du parti qu'ils prendraient, ils considéraient attentivement
une de ces croisées flamboyantes dans l'obscurité, ils entendirent les
sons d'un luth; on joua la ritournelle d'un air à trois temps, et une
voix de fémine, qui semblait partir de ce salon, chanta avec un goût
exquis:

        Marinero del onda,
        Ayolé!
        En un arrojo
        Hecha te al golfo,
        Que tu dicha consiste
        En un arrojo.
                                                                  F. G.

_(La suite à une prochaine livraison.)_



Revue d'Horticulture.

Plusieurs souverains font de l'horticulture leur délassement habituel:
le roi de Bavière et le roi de Belgique sont d'habiles horticulteurs. Le
roi de Prusse, au moment où nous écrivons, dépense trois millions de
notre monnaie, pris sur sa fortune personnelle, pour faire aux habitants
de Berlin la galanterie d'une serre monstre, destinée à leur servir de
promenade d'hiver. De savants botanistes, réunis avec de célèbres
praticiens convoqués à cet effet de toutes les parties de l'Allemagne,
forment à Berlin un congrès qui délibère sur la manière de dépenser ces
trois millions le plus judicieusement possible.

En France, la plus attrayante des subdivisions de l'horticulture, la
floriculture, obtient une préférence marquée. Nous n'avons pas, comme
l'aristocratie anglaise et allemande, d'immenses terres à perdre en
jardins paysagers; bien des parcs, jusqu'aux portes de Paris, ont été
convertis en champs de pommes de terre ou de betteraves: nous avons vu
Tivoli disparaître; le parc de Monceaux ou Monseaux, l'un des mieux
dessinés de France, envahi par les constructions, ne sera bientôt plus
qu'un souvenir; peu à peu il en sera de même à peu près partout. Mais, à
quelque degré de morcellement que doive descendre la propriété,
l'amateur de fleurs, doué seulement d'un peu d'aisance, trouvera
toujours bien assez d'espace pour y asseoir son parterre et son
accessoire indispensable, la serre ou l'orangerie.

Dans les villes, le citadin le plus étranger à la vie champêtre, le plus
complètement ignorant en horticulture, aime à s'entourer de fleurs; une
_jardinière_ élégante, garnie de fleurs en tout temps, fait partie
obligée d'un meuble de salon. Sur tous les points de la France, les
sociétés d'horticulture étendent leur influence, les anciennes
s'étendent, les nouvelles se multiplient: celles de Lille, Strasbourg,
Rouen, Nantes, Angers, Orléans, n'ont rien à envier aux plus célèbres
réunions du même genre en Angleterre, si ce n'est les fonds énormes dont
celles-ci disposent, et qui font défaut trop souvent au zèle et au
talent des horticulteurs français.

Le goût pour les _plantes de collection_, qui parfois devient une
passion véritable, a passé de Belgique en Hollande et de Hollande en
Angleterre, d'où il nous est revenu. Les plantes de collection sont
celles dont un seul genre, souvent même une seule espèce, donnent
naissance à des centaines de fleurs toutes distinctes les unes des
autres. Telles sont, parmi les plantes bulbeuses, les tulipes, les
jacinthes, les crocus, les amaryllis; parmi les plantes à racines
tuberculeuses, les renoncules, les anémones, les pivoines, les dahlias;
parmi les plantes de serre tempérée, les camélias, les pélargoniums, les
mézembrianthemes, les cactus; parmi les arbustes, les rosiers, les
azalées, les rhododendrums.

Tous les ans, des voyageurs botanistes vont, aux frais des amateurs
opulents et des principales maisons commerciales d'horticulture,
explorer, au péril de leur vie, les parties les plus impénétrables des
forêts des deux mondes, pour grossir le catalogue des plantes connues,
pour conquérir à l'horticulture quelques nouvelles fleurs. Les graines
que ces voyageurs envoient en Europe donnent lieu quelquefois à de
précieuses acquisitions. Nous devons, à ce sujet, une mention
particulière à deux végétaux récemment introduits en Europe, et qui tous
deux fixent en ce moment, à divers titres, l'attention du monde
horticole; l'un se nomme _Paulownia imperialis_, l'autre
_Daubentonia-Tripetiana_; ils semblent destinés l'un et l'autre à
devenir aussi vulgaires dans nos bosquets que nos arbres d'ornement les
plus répandus; ils supportent aisément les hivers ordinaires sous le
climat de Paris. Donnons une idée de leur importance relative.

Le _Paulownia imperialis_, nommé _kiri_ dans la langue du Japon, son
pays natal, offre sur la plupart de nos arbres d'ornement l'avantage de
réunir à un feuillage large, épais, et du plus beau vert, une fleur à la
fois gracieuse et parfumée. Sous le rapport du feuillage, rien de ce que
nous possédions avant lui ne peut supporter la comparaison avec le
Paulownia; ses feuilles sont plus larges, d'un vert plus vif que celles
même du _Biguonia catalpa_, celui de tous les arbres antérieurement
connus qui offre avec le Paulownia le plus d'analogie. Comme tous les
arbres de récente introduction, le Paulownia est et sera probablement
longtemps encore épargné par les insectes d'Europe, qui ne sont point
habitués à vivre à ses dépens, circonstance qui n'est pas sans
importance, puisqu'elle garantit l'intégrité de son feuillage et par
conséquent de son ombrage.

[Illustration: (Paulownia imperialis)]

La fleur du Paulownia, disposée à peu près comme celle du marronnier
d'Inde, mais en thyrse moins serré et moins régulier, ressemble beaucoup
à celle de la digitale pourprée; sa couleur, un peu indécise, se
rapproche plus du bleu que du violet; son odeur, sans être assez forte
pour entêter, est douce et des plus agréables; l'effet des thyrses de
fleurs s'élevant au-dessus des masses de feuillage est aussi gracieux
que pittoresque. Le Paulownia tiendra donc dans nos bosquets une place
très distinguée; il n'y sera pas plus difficile à naturaliser que ne le
fut dans le dernier siècle le Catalpa, apporté des forêts d'Amérique.

En attendant que le Paulownia donne des graines mûres pour servir à la
propagation, le moindre tronçon de sa racine, mis en terre de bruyère,
et traité dans la serre à boutures avec des soins intelligents, donne
une multitude de bourgeons, dont chacun peut être détaché et devenir un
arbre. Sa croissance est d'une rapidité qui tient du prodige.
L'expérience n'a pas encore appris à quelle hauteur il s'arrêtera sous
le climat de l'Europe; au Japon, c'est un arbre de treize à quatorze
mètres d'élévation.

Le nom de M. Neumann restera lié en France à l'histoire de
l'introduction du Paulownia imperialis parmi les arbres qui décorent nos
bosquets; c'est aux travaux de cet habile horticulteur qu'on doit la
vulgarisation des procédés de culture et de propagation de cet arbre
magnifique.

Le _Daubentonia-Tripetiana_, obtenu de graine, pour la première fois en
Europe, par M. Tripet-Leblanc, est sur les bords de la Plata, son pays
natal, un arbre de cinq à six mètres de hauteur. A Paris, il parait ne
pas devoir dépasser les dimensions d'un grand arbuste. Sa fleur, d'un
beau rouge, est disposée en grappes pendantes, comme celles du Robinier
ou du Cytise; son feuillage offre beaucoup d'analogie avec celui du
Robinier. Depuis bien longtemps nos parterres et nos bosquets, où la
place du Daubentonia-Tripetiana est désormais marquée, n'avaient fait
aucune acquisition aussi remarquable. Ajoutons que M. Tripet-Leblanc a
voulu que ce fût une acquisition toute française, et qu'il a refusé
même, aux dépens de ses intérêts d'argent, les offres les plus
brillantes pour céder aux spéculateurs anglais cet arbuste encore
inconnu, qui ne nous serait revenu qu'au poids de l'or.

Revenons aux plantes de collection. Un volume ne suffirait pas à donner
seulement une idée sommaire des innombrables variétés de forme et de
couleur qu'elles peuvent offrir. Bornons-nous à rappeler, à ce sujet, un
fait, le plus curieux peut-être qui se soit jamais produit en
horticulture, un de ces faits qui ouvrent aux espérances de l'amateur
des chances illimitées, nous voulons parler de l'hybridation. M. Knight,
l'un des plus illustres promoteurs de l'horticulture dans la Grande
Bretagne, a reconnu, en se livrant à des expériences de physiologie
végétale, qu'à l'exemple des races d'animaux, les races végétales,
particulièrement celles dont les fleurs réunissent les organes des deux
sexes, peuvent, en se croisant, se modifier pour ainsi dire à l'infini.

Poursuivant avec persévérance les conséquences et les applications de ce
principe, devenu bientôt fécond entre les mains des horticulteurs de
tous les pays, M. Knight réalisa des merveilles que nous voyons chaque
jour se multiplier sous nos yeux. Ainsi, les _Dahlias à fleurs
parfaites_, formées de cornets tous d'égales dimensions dans chaque
rangée concentrique, disposés avec une irréprochable symétrie; les
_Pélargoniums_ aux mille broderies éclatantes; les _calcéolaires,_ dont
les corolles semblent nuancées au pinceau; les _Camélias_ si supérieurs
de nos jours à leur type primitif à fleur simple, tous ces végétaux et
des milliers d'autres sont des produits de l'hybridation, du croisement
des races végétales. De récents perfectionnements viennent d'être
apportés à l'art d'obtenir des croisements hybrides; il est impossible
de prévoir où ces hybridations doivent s'arrêter. Déjà, pour plusieurs
fleurs de collection, pour les _Dahlias_, par exemple, les variétés
récemment acquises l'emportent tellement sur les premières, que
celles-ci sont successivement reformées, et cessent de figurer dans les
collections. Il en est de même d'un grand nombre de rosiers; s'ils
devaient tous être maintenus, après les avoir comptés par centaines, il
faudrait les compter par milliers.

Il nous reste à parler des _Orchidées_, qui tiennent en ce moment le
premier rang parmi les plantes de collection.

Pour forcer les _Orchidées_ à vivre et à fleurir dans la serre, il faut
leur y créer des conditions analogues de climat et de température, et ce
n'est pas toujours chose facile. Une serre pleine d'_Orchidées_ en bon
état de végétation est le chef-d'oeuvre dont l'horticulteur praticien a
le droit d'être le plus fier.

On renonce généralement aujourd'hui à cultiver les _Orchidées_ dans la
terre, où elles ne peuvent que languir; on les assujettit simplement
sur des troncs d'arbres morts, auxquels elles s'accrochent par de
nombreuses racines; puis elles poussent des feuilles, les unes souples,
les autres charnues, aux formes et aux teintes les plus bizarres; c'est
par ces feuilles qu'elles puisent leur nourriture dans un air
excessivement chaud et humide.

[Illustration: (Uncidium papilio.)]

Les _Dendrobiums_ les _Uncidiums_ et les _Stanhopeas_, sont les plus en
faveur des _Orchidées_ au moment où nous écrivons; nous avons figuré la
fleur remarquable d'un des plus beaux _Uncidiums_ connus, l'_Uncidium
Papilio_; ses couleurs rouge-cramoisi, brun-noir et jaune-paille,
vivement tranchées, sont d'un éclat éblouissant.



Miscellanées

L'HABIT ET LE MOINE.

Quel est ce rayonnant mortel à la chevelure ondoyante, à la cravate
merveilleuse, au gilet fastueux, à la taille de guêpe, aux bottes
artistement glacées d'un encaustique irréprochable, qui arpente d'un air
vainqueur, la canne à pomme d'or en main, le bitume de nos
boulevards?--Eh quoi! vous ne le connaissez pas. C'est le vicomte Roger
de Cancale, un de nos dandys les plus lancés, un homme que l'on voit
partout, un type d'élégance, un lion, puisqu'il faut l'appeler par son
nom. A l'aspect de ce brillant personnage, on se demande si c'est un
secrétaire d'ambassade, un jeune membre de la chambre haute, une moitié
d'agent de change ou un courtier industriel. Les gens même qui le voient
habituellement partagent cette incertitude: sa position sociale est un
profond mystère, et nul ne pourrait dire au juste sous quelle latitude
parisienne est retiré son domicile. Ce sont là deux points délicats sur
lesquels maint questionneur indiscret a parfois cherché à le sonder:
mais toujours le noble vicomte a pris soin d'éluder ce chapitre qui ne
semble pas éveiller en lui des sensations fort agréables. Sans doute ces
demandes déplacées lui rappellent quelque fâcheux souvenir, quelque
douloureux secret de famille, qu'il voudrait à jamais bannir de sa
mémoire. Tout ce qu'on a pu savoir de lui, à ses moments d'expansion, et
par phrases incidentes négligemment jetées dans la conversation, c'est
qu'il possède une immense terre dont le revenu suffit, et au-delà, à sa
fastueuse existence.

L'emplacement de cette terre, sous les verts ombrages de laquelle nul ne
s'est jamais reposé, n'est pas non plus très nettement déterminé par le
vicomte. Parfois il lui est arrivé de dire qu'elle était située en
Normandie; mais à d'autres il a confessé qu'il possède dans le midi de
la France un antique et vaste manoir. D'autres enfin jurent leurs grands
dieux qu'il les a engagés maintes fois à venir lui rendre visite dans
ses métairies de Beauce. Est-ce distraction? Est-ce oubli? Ou bien ne
serait-il pas plus naturel de croire que le noble vicomte est à la fois
seigneur châtelain en Beauce, en Normandie et en Provence? Cette
dernière interprétation semble en effet la plus plausible; car au train
qu'il mène, un tel homme doit être au moins millionnaire. Jeune, beau,
noble, riche, élégant, répandu, cet heureux mortel offre donc dans sa
personne le résumé de toutes les félicités terrestres. La seconde des
Parques ne lui ouvre que des jours filés d'or et de soie. Emportée au
courant tumultueux de toutes les voluptés humaines, sa vie n'est qu'une
longue ivresse, un perpétuel enchantement. Il doit être l'arbitre de la
mode, l'âme du grand monde parisien, le désespoir des autres beaux et la
coqueluche des belles. Quelle destinée digne d'envie! Quelle magnifique
existence! O fortuné Cancale! O trop heureux vicomte! _O ter quarerque
beatus!..._

Voilà ce qu'il vous parait être, ô flâneurs ingénus, ô modestes passants
qui, vous croisant avec ce superbe dandy, vous retournez pour l'admirer
et le suivre d'un oeil d'envie. Apprenez maintenant qui il est.

Et d'abord, le fringant héritier du Cancale n'est pas plus vicomte que
vous et moi, bien qu'en disent les fastueuses cartes-porcelaine et son
cachet armorié. Sa vicomté est chimérique; son _de_ même est de pur
agrément, et quant au beau, nom de Cancale, c'est tout simplement celui
du célèbre rocher près duquel il a vu le jour et dont il a cru devoir
faire suivre l'appellation patronymique de ses ancêtres, marchands de
marée de leur métier. Or, si jadis nous avons eu des gentilshommes
verriers, il n'est pas à notre connaissance que jamais il ait existé des
gentilshommes pêcheurs d'huîtres. Continuons cependant de l'appeler
vicomte, puisque aussi bien nous l'avons introduit dans ce titre dont il
s'est emparé et qui dès lors lui appartient, sinon par droit de
naissance, tout au moins par droit de conquête.

Le vicomte donc est employé dans une petite administration parisienne,
aux modiques appointements de 1,200 fr. par an. Cette place, qui
consiste à tenir des registres, est juste à la hauteur de sa capacité et
représente à elle toute seule les nombreuses terres ou métairies qui
sont censées fournir au luxe de notre jeune gentleman.

Dévoré au sein de sa profonde obscurité par l'incurable manie de
briller, et ne se sentant pas la force de volonté ni d'intelligence
nécessaire pour s'élancer hors de sa sphère infime et forcer les regards
de la foule, notre homme a pris un grand parti: il s'est voué corps et
âme à la satisfaction de sa puérile vanité. Il a retourné le proverbe et
s'est dit: «L'habit fait le moine. Être n'est rien, paraître est tout.»
Dès lors il a tendu toutes ses minces facultés vers ce grand but:
_Paraître._

Mais, me direz-vous, comment faire pour briller avec 1,200 fr., un peu
moins que ce qu'avec de l'ordre il faut pour ne pas mourir de faim?
Notre vicomte va vous l'apprendre.

Insinuant, souple, obséquieux, possédant le jargon du monde, doué d'un
aplomb imperturbable, Cancale a su s'introduire dans plusieurs grandes
maisons de Paris. Il y a réussi avec d'autant moins de peine que, dans
l'état actuel de notre société, les salons, sauf quelques bien rares
exceptions, sont littéralement ouverts à tous venants. Là, il n'a pas
tardé à faire la connaissance de quelques jeunes gens riches et titrés
dont il s'est fait le complaisant, et qui, en récompense, l'ont admis
auprès d'eux dans une sorte d'intimité, assez semblable à celle qui
existe entre le caniche et le maître. Mais il est de bonne composition
sur tous les petits échecs d'amour-propre qu'il lui faut souvent essuyer
pour en arriver à ses fins, et se plie merveilleusement au précepte de
l'Évangile; il s'abaisse pour être élevé. A l'aide de ce patronage, il
achève de se lancer et d'en imposer au vulgaire. Peu lui importe d'être
considéré et traité par ses nobles amis comme un être sans conséquence,
une façon d'_homme de compagnie_. Être n'est rien, paraître est tout: il
est fidèle à sa devise.

D'ailleurs ses relations aristocratiques lui valent plus d'un
revenant-bon. Il leur doit d'être admis à des parties de plaisir dont
l'état piteux de sa bourse devait naturellement l'exclure. Il trouve de
temps en temps place dans quelques loges, et fait communément une ou
deux fois par mois une promenade au bois de Boulogne, monté sur un
cheval d'emprunt. C'est dans ces bienheureuses occasions qu'il triomphe
et que son visage rayonnant, tout bouffi de rose et d'arrogance, semble
dire à la foule ébahie: «Regardez-moi; je suis le vicomte de Cancale,
l'homme le plus brillant de Paris!»

Un privilège encore plus précieux que tous ceux-là et qu'il doit
également à ses relations, consiste dans les nombreuses invitations à
dîner qui embellissent son existence. En un mot, plante parasite dans
toute l'acception du terme, il se fait supporter à cause de son
feuillage verdoyant.

Les jours où il n'est pas invité à dîner, il s'achemine, couvert de sa
peau de lion, vers quelqu'une de ces ruelles désertes voisines du
Palais-Royal, et là il se glisse, entre chien et loup, dans une
guinguette souterraine où, à raison de dix-huit sous, il savoure trois
plats au choix, un potage, le dessert et la demi-bouteille de vin. Après
avoir achevé ce repas clandestin, il court au boulevard de Gand,
s'installer, le cure-dents aux lèvres, sur le perron du café de Paris,
qu'il feint ensuite de descendre en chancelant légèrement, comme un
homme qui s'est ingurgité un peu trop d'ai et de bourgogne. Cependant
les passants se disent, en contemplant sa démarche un peu titubante:
«Voilà un de ces heureux du jour, un de ces hommes qui passent leur vie
dans de scandaleuses orgies, qui consomment à leur dîner la substance de
vingt familles! Avec les miettes de sa table, que de pauvres on
nourrirait!»

Le vicomte s'aperçoit de l'effet qu'il produit et ne contribue pas peu à
l'accroître en saluant avec un empressement affecté tous les équipages
qui passent. Il entre ensuite au débit de tabac et achète avec grand
fracas un cigare de 15 centimes, qu'il paie en tirant de sa poche, parmi
nombre de gros et de petits sous, une unique pièce d'or qu'il tourne et
retourne entre ses doigts de manière à la bien montrer aux gobe-mouches
qui l'entourent: telle est l'unique destination de cette pièce
inaliénable. Plutôt que d'y toucher, il se résignerait aux plus dures
privations; elle fait partie de son costume, ni plus ni moins que son
épingle, sa cravate, ses bottes vernies et sa chaîne d'or de chrysocale.

Arrive la sortie de l'Opéra, ou celle des Italiens. Le vicomte court se
poster sous le péristyle du théâtre, pour faire croire qu'il vient
d'assister au spectacle, et se promène de long en large comme un homme
qui attend ses gens. A l'en croire, il ne manque pas une seule
représentation de quelque importance aux théâtres lyriques ni ailleurs.
Cette prétention l'expose parfois à de rudes mystifications.
Dernièrement il arrive, entre onze heures et minuit, dans une nombreuse
réunion.

--Comme vous venez tard! lui dit obligeamment la maîtresse de la maison.

--Je sors des Bouffons, répondit-il en se dandinant avec une grâce
nonchalante.

--La Grisi a-t-elle été belle?

--Adorable!

--Et Lablache?

--Admirable!

--Et Mario?

--Délectable!

--Je crois que vous avez été content?

--Dites enthousiasmé, ému, galvanisé. Quelle soirée délicieuse!

Comme il en était là, arrive un véritable habitué du Théâtre-Italien,
qui annonce que la représentation annoncée a été remise pour cause
d'indisposition.

Il va sans dire que le vicomte fréquente assidûment les courses de
chevaux, où il étonne tous ses voisins par ses connaissances profondes
en matière de _turf_ et de _sport_. Il se faufile parmi les membres du
jockey-club et parie six cents louis sur la tête de _Tandem_ contre
_Arabella_ ou _Farguhar_. Il perd ou gagne sans sourciller, et a de
bonnes raisons pour cela. La perte ne l'appauvrira pas plus que le gain
ne l'enrichira; le tenant est un sien compère, autre lion de même acabit
et de même crinière, qui le soir lui jouera mille louis, s'il est
besoin, en une partie d'écarté. C'est ainsi qu'à peu de frais le vicomte
joint le renom de grand et magnifique joueur à celui de viveur prodigue,
de merveilleux par excellence et de gastronome distingué.

Parlerons-nous de son costume? Cette seule partie de sa monographie
comporterait un long poème. Les ressources de Quinola et de Jonathas
réunies n'approchent pas de celles que le vicomte déploie en ce qui
touche cette portion si essentielle de son être. Il a pour tailleur un
portier qui lui fait des habits d'Human à raison de 60 fr. pièce, et des
pantalons de Roolf, sur le pied de 18 fr. l'un. Il prend les bottes de
Sakoski chez un cordonnier en vieux qui fait le neuf par occasion, et
ses gants de Boivin chez la mercière. Ainsi du reste. Il sait au juste
dans quel quartier, dans quelle rue, dans quelle boutique il trouvera
des bretelles, une cravate, des manchettes, des faux-cols, à vingt pour
cent de réduction. Il fera au besoin tout Paris pour réaliser sur chacun
de ces articles importants une économie de 50 centimes. Nul mieux que
lui n'est au courant de toutes les ventes au rabais et ne sait exploiter
les bonnes occasions avec plus de sagacité et une plus rare prévoyance.
C'est lui qui a inventé les faux-cols en papier et les plastrons de
toile de Hollande adaptés à de grosses chemises d'un horrible madapolam.
De quels soins minutieux il entoure chaque partie de son costume! Une
mère ne veille pas sur son enfant au berceau avec une plus tendre
anxiété, une plus inquiète sollicitude, que le vicomte sur le moindre
accessoire de sa parure. Il ne marche jamais que les coudes; saillants
et les bras détachés du corps, pour ne point user son habit par un
frottement intempestif. A force d'égards, de ménagement, de coups de fer
donnés à propos, il conduit à âge de Burgrave son chapeau de peluche à
longues soies qui joue le castor à s'y méprendre, tout en lui conservant
une certaine fraîcheur, un certain lustre décevant. Il brosse lui-même
ses vêtements et vernit ses bottes pour plusieurs motifs, dont le
premier est que, comme le héros de la chanson de Piis, il est à la fois
sa femme de ménage, son domestique et son portier, ce qui ne l'empêche
pas de déclamer sans cesse contre l'incurie de _ses gens_, en annonçant
qu'au premier jour il prendra le violent parti de les mettre tous à la
porte. C'est dire, à mots couverts, qu'il se voit menacé de coucher à la
belle étoile.

Ce malheur pourra bien lui arriver en effet, pour peu que son
propriétaire se lasse d'attendre les trois termes qui lui sont dus par
le vicomte. C'est rue Jean-Pain-Mollet, ou Jean-Pain-Mollet-_Street_,
comme il dit lui-même pour rehausser cette appellation triviale d'un
léger parfum exotique, qu'est située la demeure grandiose de cet
imposant personnage. A l'inspection de son logis, on ne lui reprochera
certes pas d'être un lion de bas étage; car il habite un cabinet humide
et noir sur le derrière, au cinquième au-dessus de l'entre-sol. On ne
peut pas dire non plus qu'il soit logé en garni; car la mansarde ou
_tabatière_ où il a élu son domicile n'est pas même décorée des meubles
délicats qui ornaient la Chartreuse de Gresset. On n'y voit pour tout
ameublement qu'un lit de sangle recouvert d'une paillasse délabrée et
d'un matelas qui a l'air d'avoir passé au laminoir, une chaise de
cuisine qui réclame instamment le ministère du rempailleur, et une table
boiteuse qui est à la fois buffet, console, guéridon, table de nuit,
table de jeu, table à manger et secrétaire. A la place qu'occuperait la
cheminée, s'il y en avait une, on voit un petit poêle en fonte, pur
objet de luxe; car jamais personne n'a pu découvrir, et pour cause, de
quel bois se chauffe le vicomte. Un miroir à barbe fêlé lui tient lieu
d'armoire à glace. Sur le mur blanchi à la chaux on voit, pour toute
panoplie, deux pipes de terre en sautoir.

C'est dans cet élégant boudoir que le vicomte vient chaque soir se
reposer de son existence tumultueuse de la journée. Triste conclusion,
bien digne de l'exorde! Là, comme Phoebus achevant sa diurne carrière,
il dépouille ses brillants atours et se couvre d'une vieille
souquenille, à moins qu'il ne préfère, attendu la saison, demeurer en
bras de chemise. Qui reconnaîtrait dans ce pauvre hère, à l'aspect
misérable, mélancoliquement assis près d'un grabat, le superbe, le
triomphant, l'insolent dandy de la soirée? Souvent il grelotte, il a
faim; car le dîner en ville a manqué ce jour-la, et il a consacré sa
dernière pièce blanche à l'achat d'une paire de gants-paille. Alors il
prend sa pipe, la bourre convulsivement et s'étourdit, en aspirant les
fumées de l'âcre _caporal_, sur les misères de la vie. C'est là ce qu'il
appelle «fumer le latakié dans un marghilé de cristal.» Cette opération
terminée, il se couche et s'efforce de s'endormir, afin de dîner en se
répétant, pour étouffer ses tiraillements d'estomac: qu'être n'est rien,
paraître est tout, et qu'en somme tout n'est que vanité.

Ainsi vit et mourra cet homme, esclave et éternelle victime du plus sot
de tous les amours-propres. Aussi stupide que frivole, il ne respire que
pour autrui; il n'a qu'une seule idée en tête, celle d'égaler ses
supérieurs et d'humilier ses égaux. Double type de crétinisme et de
servile imitation, il est à la fois l'âne et le singe affublés de la
peau du lion. On ne nous saura point mauvais gré, nous l'espérons,
d'avoir montré l'oreille de l'un et la grotesque face de l'autre.



OUVERTURE DU TUNNEL DE LA TAMISE.

[Illustration: (Entrée extérieure du tunnel.)]

Le samedi 25 mars 1843, le tunnel de la Tamise a été enfin livré au
public. Bien que l'ouverture ne dût avoir lieu qu'à quatre heures de
l'après-midi, une foule immense de curieux s'était rendue dès le matin
sur les deux rives du fleuve, dans les environs du tunnel. A trois
heures, toutes les personnes qui avaient reçu des lettres d'invitation
pour assister à la cérémonie se trouvaient déjà rassemblées à
Rotherhithe (rive droite du fleuve). On remarquait principalement le
lord-maire, lord Dudley Stuart, sir Edward Codrington, sir Robert
Inglis, M. Hume, M. Warburton, M. Roebuck, etc., etc., et sir Isamrard
Brunel, qui a eu la gloire de commencer, de faire exécuter et d'achever
cet admirable travail. Le soleil brillait dans un ciel sans nuages,
chose rare à Londres! des drapeaux flottaient au haut des tours de
l'église voisine, dont les cloches sonnaient à grandes volées; les
fenêtres et les toits des maisons environnantes étaient garnis de
spectateurs.

A peine l'horloge de l'église eut-elle sonné quatre heures, le cortège
se mit en marche dans l'ordre suivant:

Les musiciens;--le porte-étendard;--le commis de la compagnie;--le
solicitor de la compagnie;--l'ingénieur de la compagnie;--l'inspecteur
des travaux;--l'ingénieur en chef sir Isamrard Brunel;--sir Edward
Codrington;--M. HAWES, président de la commission des directeurs;--le
lord-maire;--Benjamin Hawes, Esq.;--lord Dudley Stuart;--les
directeurs;--les trésoriers et les auditeurs;--les propriétaires;--les
invités.

[Illustration: (Grand escalier descendant au tunnel.)]

[Illustration: (Extrémité inférieure de l'escalier.)]

Ce cortège, composé de quatre mille personnes, présenta un étrange
spectacle, lorsqu'il descendit aux sons d'une musique militaire, dans le
vaste puits de 20 mètres de profondeur et de 50 mètres de circonférence
qui conduit à l'entrée du tunnel. Il disparut peu à peu sous la voûte
occidentale, parcourut dans le même ordre les 400 mètres qui séparent la
rive droite de la rive gauche du fleuve, et, après avoir été accueilli à
Wapping par une triple salve d'applaudissements, il revint à
Rotherhithe, sous la voûte orientale. Une heure après, le tunnel était
livré au public. Le prix du péage est un penny, soit 10 centimes.

Dix mille personnes passèrent d'une rive à l'autre, dans la soirée du
samedi. Le dimanche, l'affluence fut si considérable, qu'avant midi les
employés durent requérir l'assistance des agents de la police pour
repousser la foule. Le nombre des individus qui avaient traversé le
tunnel depuis six heures du matin jusqu'à six heures du soir, s'élevait,
dit-on, à 50,000.

Le samedi soir il y eut un grand dîner à la taverne de Londres.--On
porta, pendant ce long et splendide repas, un nombre infini de toasts, à
la reine, au prince Albert, au duc de Wellington, à M. Brune!, au
président, à la prospérité du tunnel, etc.--En Angleterre, tout finit
non pas par des chansons, mais par des _speeches_ (discours) et par des
toasts.

On s'occupait déjà, depuis plus de vingt années, de la construction d'un
pont sous la Tamise, entre Rotherhithe et Limehouse, un mille au-dessous
du tunnel actuel, lorsqu'en 1823, M. Brunel proposa un nouveau projet
qui obtint l'approbation de tous les savants.--En 1824, une société se
forma pour mettre ce projet à exécution, et l'année suivante les travaux
commencèrent.

Ils furent d'abord poussés avec vigueur; mais plusieurs inondations
forcèrent, à diverses reprises, les ouvriers à les suspendre. En 1828,
le fonds social étant épuisé, on les abandonna entièrement, pour ne les
reprendre qu'en 1835, époque à laquelle le gouvernement anglais se
décida à faire les avances nécessaires à leur achèvement. La dernière
inondation eut lieu le 6 mars 1838. Depuis ce jour jusqu'à l'ouverture
du tunnel, aucun accident n'a interrompu les travaux.

Tel qu'il est aujourd'hui, le tunnel coûte déjà 600,000 liv. st. (15
millions de francs), et on calcule qu'il faudra encore dépenser 50,000
liv. st. (1.500.000 fr.) pour construire les deux rampes circulaires que
devront descendre ou remonter les voitures qui traverseront le tunnel.
Jusqu'à ce jour, et provisoirement, les piétons seuls peuvent profiter
de cette merveilleuse voie de communication entre les deux rives de la
Tamise.--Les équipages ne passent pas encore sous les vaisseaux.

Est-il nécessaire de rappeler aux lecteurs de l'_Illustration_ que M.
BRUNEL est un ingénieur FRANÇAIS?



[Illustration: (Papa, laisse-moi regarder!--Tais-toi, je vois le noyau!
En force, Observatoire...)]



Bulletin bibliographique.

_Transeundo_, poésies par EUGÈNE DE CHAMBURE. Paris, 1843, 1 vol. in-18
de 250 pages Ledoyen.

C'est en passant (_transeundo_), c'est à de longs intervalles, dans son
adolescence et dans sa première jeunesse, que M. Eugène de Chambure a
composé le recueil de poésies qu'il publie aujourd'hui quelques-unes des
impressions les plus vives du voyageur, qui avant de continuer sa route,
s'efforce d'apercevoir encore à travers les arbres, le seuil familier
d'où il s'est élancé pour ne plus revenir Si seulement il pouvait
éveiller ou prolonger la rêverie de certains esprits sympathiques, s'il
pouvait obtenir d'eux cette attention fugitive que le passant prête au
murmure voilé d'une source, à l'humble et lointaine chanson d'un pâtre
ou d'un oiseau, ce succès comblerait ses voeux et dépasserait toutes ses
espérances.

M. Eugène de Chambure est trop modeste, en vérité; il obtiendra du
public plus d'attention qu'il ne lui en demande; on ne lira pas
seulement ses poésies en passant, on s'arrêtera longtemps auprès
d'elles, on prendra plaisir à les visiter souvent; car, bien que légères
et fugitives sans doute, les charmes tout particuliers dont elles sont
douées, les feront aimer de tous ceux qui auront le bonheur de les
connaître. M. Eugène de Chambure possède un mérite bien rare
aujourd'hui: s'il imite parfois les formes préférées par certains
maîtres, ses impressions, ses passions sont réelles, ses idées lui
appartiennent en propre. Il a de plus le bon esprit de ne pas se
plaindre de ses malheurs vrais ou imaginaires: il chante l'amour, la
nature et les champs, le lever du soleil, la fraîche matinée, la fin du
jour, la moisson, la rivière qui coule dans les prés, les vergers, etc.
Que M. Eugène de Chambure persévère donc dans la voie où il marche déjà
avec tant de succès, qu'il essaie surtout de rendre, tout à la fois, son
style plus pur et plus vigoureux, et il occupera bientôt, une place
distinguée parmi les poètes vraiment originaux de notre époque.

_Jack O'Lantern_, ou le Feu-Follet; par FENIMORE COOPER. 1 vol. in-8.
Paris, 1843. _Baudry_. 5 fr. (Non traduit.)

Il y a dix ans, l'annonce d'un roman de M. Fenimore Cooper causait une
certaine sensation dans le monde littéraire. En France comme en
Angleterre, comme aux États-Unis, on attendait avec impatience l'oeuvre
nouvelle, on la lisait avec avidité; la critique s'empressait de lui
consacrer de longs articles. Dès que les premières feuilles étaient
imprimées à Londres, on les traduisait à Paris. L'auteur de la _Prairie_
et du _Corsaire Rouge_ devint, sinon aussi estimé, du moins presque
aussi célèbre que l'illustre auteur de _Waverly_.

Aujourd'hui, le romancier américain est bien déchu de son ancienne
popularité: le nombre de ses lecteurs diminue d'année en année; bientôt
même les libraires français ne feront plus les frais d'une traduction.
Ce n'est pas que M. Fenimore Cooper ait perdu le talent qu'il possédait
autrefois, mais le public se lasse de lire perpétuellement la même
histoire. M. Cooper n'a jamais su faire qu'un roman: que la scène se
passe dans les prairies et dans les forêts de l'Amérique ou sur l'Océan;
que son héros s'appelle Bas-de-Cuir ou le Corsaire Rouge, il développe
toujours le même sujet:--une fuite,--une poursuite,--une
surprise.--Reconnaissons-le cependant, M. Cooper a une qualité bien
précieuse pour un romancier, il sait soutenir pendant longtemps
l'intérêt, alors même qu'il n'y a plus d'intérêt possible. Ainsi, dans
la vallée de _Wish-ton Wish_, le lecteur n'ignore pas que les Indiens
entourent la ferme des puritains, qu'ils vont surprendre et attaquer ses
habitants, et cependant cet événement qu'il a prévu lui cause, quand il
arrive, autant d'émotion que la péripétie la plus imprévue.

_Jack O'Lantern_, ou le Feu-Follet, n'ajoutera rien à la réputation de
M. Fenimore Cooper. Cette fois la scène se passe en mer, dans la
Méditerranée. Le héros,--un corsaire français,--s'appelle Raoul Yvard.
Amoureux d'une jeune fille qui se trouve accidentellement à
Porto-Ferrajo, il vient, en 17888, jeter l'ancre avec son lougre, _le
Feu-Follet_, dans le port de cette ville. Est-il Français, est-il
Anglais? allié ou ennemi? les autorités de l'île d'Elbe ne peuvent pas
résoudre ce difficile problème. Sur ces entrefaites arrive une frégate
anglaise, _la Proserpine_. Dès lors le roman ne se compose plus que du
_duel_ de la frégate et du lougre, de l'Angleterre et de la France. Les
incidents de la lutte sont nombreux, mais peu variés. Le lougre
s'enfuit, la frégate le poursuit; les deux adversaires cherchent à se
surprendre et à se détruire par tous les moyens possibles. Enfin la
France succombe, l'Angleterre triomphe, le lougre est coulé à fond:
Raoul Yard, blessé mortellement, expire en regardant une étoile, et sa
maîtresse, désolée, attend la mort d'un vieil oncle pour se retirer dans
un couvent, où elle pourra implorer le ciel jusqu'à son dernier jour en
faveur de l'âme de son bien-aimé. Ajoutons, pour dernier renseignement,
que chacun des trente chapitres de ce roman contient une conversation
aussi ennuyeuse qu'inutile.

_Histoire de France;_ par HENRI MARTIN. Tome X. Paris, 1843. (_Furne_,
libraire-éditeur.)

M. Henri Martin continue, avec un succès toujours croissant, l'important
travail qu'il a eu le courage d'entreprendre, et qu'il aura, nous n'en
doutons pas, la gloire de terminer bientôt. Les neuf premiers volumes de
son _Histoire de France_ s'étendaient depuis les origines de la Gaule
primitive jusqu'au milieu du seizième siècle. D'abord M. Henri Martin
avait raconté en deux volumes les fastes de la Gaule Indépendante, de la
Gaule romaine et des deux dynasties frankes, la formation de la nation
française et de la monarchie féodale des Capétiens. Les tomes III et IV
renfermaient toute l'ère féodale, qui commence avec l'avènement de
Hugues Capet et qui finit à la mort de saint Louis. Une intéressante
étude des arts, de la littérature et des idées du moyen-âge, ajoutée au
récit des faits historiques proprement dits, avait, à l'époque de la
publication de ces deux volumes, valu à son auteur les éloges les plus
flatteurs et les plus mérités. Les tomes V, VI et VII étaient consacrés
à la période intermédiaire, au début de laquelle se dresse de toute sa
hauteur la sombre figure de Philippe-le-Bel, le destructeur du Temple,
le vainqueur des papes, le roi des juristes et des gabeleurs, et que
remplit presque entièrement la vaste épopée des guerres anglaises. M.
Henri Martin nous semble avoir admirablement compris l'importance et le
vrai caractère de Jeanne d'Arc, «la plus sublime apparition qui se soit
montrée sur la terre depuis le Christ.» Le moyen-âge unissait avec le
tome VIII. Enfin les règnes de Louis XI, de François Ier, de son fils,
les guerres d'Italie, l'histoire des découvertes de l'imprimerie et de
l'Amérique, les grandes luttes intellectuelles de la Réforme et de la
Renaissance, un tableau animé et pittoresque de la révolution littéraire
et artistique qu'on appelle la _Renaissance_, tels étaient les nombreux
sujets dont traitait le tome IX.

Le tome X. qui vient de paraître, est le premier des deux volumes que M.
Henri Martin doit consacrer aux guerres de religion. Il commence à la
conjuration d'Amboise, et se termine au traité de Nemours, par lequel
Henri III se met à la discrétion de la Ligue. L'auteur, qui avait déjà
caractérisé le calvinisme dans le tome IX, le suit à l'oeuvre dans le
tome X. Il montre la France hésitant entre le calvinisme, soutenu par
les Anglais et les Allemands, d'une part, et le jésuitisme espagnol et
italien de l'autre, tiraillée entre deux tendances également étrangères
à son génie et à ses destinées nationales, luttant péniblement avec
l'Hôpital pour rester dans la justice et dans la vérité, puis
s'abandonnant honteusement avec Catherine de Médicis, à une sorte
d'éclectisme sanguinaire et parjure. Il distingue toutefois, chez
Catherine, le but des moyens, et tâche d'expliquer la politique de cette
reine qu'on a souvent mal comprise, et qui visait à abattre les
huguenots sans se soumettre à l'influence de Rome et de l'Escurial.
Enfin M. Henri Martin a étudié consciencieusement le problème de la
Saint-Barthélemi; il a tâché de définir les rôles si différents qu'y
jouèrent Catherine et Charles IX.

Le tome XI renfermera la grande guerre de la Ligue et la fondation de la
monarchie des Bourbons.

_La Science de la Vie_, ou Principes de conduite religieuse, morale et
politique, extraits et traduits d'auteurs italiens, par M. VALÉRY. 1
vol. in-8 de vingt-une feuilles trois quarts. Paris, 1842. (_Amyot_,
éd.) 5 fr.

Malgré l'esprit et le sentiment chrétiens qui animent son livre, M.
Valéry le destine «aux lettrés et aux gens du monde, à cette classe qui
s'appelait, sous Louis XIV, les honnêtes gens.» Son but est de les
attirer à la porte du temple, mais il ne veut point passer pour un
prédicateur, car il n'a pu admettre certains scrupules respectables,
sans doute, avec lesquels on ne produirait que des oeuvres sans vie,
sans couleur et sans vérité.

Le premier titre de cette nouvelle publication de l'auteur des _Voyages
artistiques et littéraires en Italie_ a le grand tort d'être trop
ambitieux. Malheureusement pour ses lecteurs, M. Valéry ne leur apprend
pas ce qu'est réellement la _Science de la vie_. Au lieu d'exprimer une
opinion quelconque sur ce grave problème, il se contente d'analyser ou
de traduire, en y ajoutant des notices biographiques: 1° _le Miroir de
la vraie Pénitence_ (Specchio della vera Penitenza), de JACQUES
PASSAVANTI:--2º _la Vie sobre_ (la Vita sobna), de LOUIS CORNARO:--3°
_la Vie civile_ (la Vita civile), de MATTHIEU PALMIERI.--4º _le
Gouvernement de la Famille_ (il Governo della Famiglia) de
PANDOLFINI.--5º _le Courtisan_ (il Cortegiano) du comte BALTHAZAR
CASTIGLIONE;--6° _les Oeuvres diverses de Monsignor Jean della
Casa_;--7° _le Dialogue du Père de Famille_, du TASSE. Ces sept Traités
réunis doivent former une espèce de Manuel pour la conduite de la vie,
car ils concernent: le premier, l'âme et le salut; le second, le corps
et l'hygiène; le troisième et le quatrième, le gouvernement de l'État,
la famille et le ménage; le cinquième et le sixième, les manières et
l'usage.

_Îles Marquises_ ou _Nouka-Riva_, histoire, géographie, moeurs et
considérations générales, d'après les relations des navigateurs et les
documents recueillis sur les lieux, par MM. VINCENDON-DUMOULIN et
DESGRAZ. 4 vol. in-8 de 25 feuilles 1/2, plan et cartes. Paris, 1843,
Arthus-Bertrand. Prix: 7 fr.

Au moment où la France apprit que ses marins venaient de prendre
possession des îles Marquises, MM. Vincendon-Dumoulin et Desgraz
s'empressèrent de réunir, dans un seul Volume, les documents recueillis
jusqu'à ce jour sur cet archipel par les navigateurs de toutes les
nations. Cette compilation, faite à la hâte, mais avec intelligence et
avec goût, se divise en quatre parties. Dans la première, les auteurs
racontent l'histoire des Marquises depuis leur découverte, en 1595, par
l'adelantade Alvaro Mendana de Neira, jusqu'à la prise de possession, au
nom de la France, par le contre-amiral Dupetit-Thouars, au mois de juin
1842. Les second et troisième chapitres sont consacrés à la géographie
de l'archipel des Marquises et à la description des moeurs et des
coutumes de ses habitants. Dans la quatrième partie, intitulée:
_Considérations générales_, MM. Vincendon-Dumoulin et Desgraz examinent
l'utilité que peut avoir pour la France cette nouvelle conquête. Selon
eux, la colonie des Marquises n'a aucune importance comme colonie
agricole; comme établissement commercial, ses ressources seront celles
de tous les points de relâche où les vivres frais abondent: mais, comme
station militaire, elle leur parait utile et avantageuse. MM.
Vincendon-Dumoulin et Desgraz faisaient partie de l'expédition de
_l'Astrolabe_ et de la _Zélée_, et si, pour asseoir leur opinion, ils
ont cherché à s'éclairer de tous les documents transmis par leurs
prédécesseurs, ils ont, toutefois, jugé d'après leurs propres
sensations, en s'aidant, ainsi qu'ils le déclarent eux-mêmes, de leurs
notes particulières et de leurs souvenirs.

_A Memoir of Ireland, native and Saxon_, by O'CONNELL. Vol. 1.
1172-1660. Dublin, 1843.--Histoire de l'Irlande primitive et saxonne, par
O'CONNELL. Vol. 1er (non traduite).

M. O'Connell expose ainsi, dans son introduction, le but de son ouvrage:

«J'ai longtemps senti les inconvénients qui résultaient de l'ignorance
de la nation anglaise sur tout ce qui touche à l'histoire de l'Irlande.
Nous sommes arrivés à une époque où il importe de plus en plus que ces
matières soient examinées et comprises. Pour prouver qu'une pareille,
étude était nécessaire, et pour la rendre plus facile, j'ai écrit le
mémoire suivant. J'ai suivi, dans mon travail, l'ordre chronologique, de
manière, toutefois, à présenter en masse les iniquités commises à
l'égard du peuple irlandais par le gouvernement anglais, avec
l'approbation entière, ou au moins avec l'assentiment de la nation
anglaise. Je l'avoue franchement, mon but principal est de montrer que
la nation anglaise a toujours été la complice des crimes de son
gouvernement.»

M. O'Connell a divisé l'histoire d'Irlande en plusieurs époques: la
première s'étend depuis l'invasion de Strongbow, en 1172, jusqu'à
l'année 1612, c'est-à-dire jusqu'à la soumission complète de l'Île. La
dernière doit embrasser l'espace de temps compris entre le vote de
l'acte de l'émancipation catholique (1829) et la quatrième année du
règne de la reine Victoria (1810). M. O'Connell se propose d'écrire sur
chacune de ces époques un mémoire, corroboré et appuyé par un certain
nombre d'observations, de preuves et d'illustrations. Les preuves et
illustrations contenues dans le volume qui vient de paraître se
composent d'extraits empruntés à divers auteurs et de documents
contemporains. Quant aux observations, elles consistent principalement
en commentaires déclamatoires.

Cet ouvrage de M. O'Connell,--le premier qu'il publie,--se fait
remarquer par les mêmes qualités et les mêmes défauts que ses discours.
Il est tour à tour diffus et Concis, lourd et vif, éloquent et trivial,
grotesque et sublime, mais son auteur demeure toujours le défenseur le
plus intrépide des droits et des intérêts de ses concitoyens,
l'adversaire le plus passionné, le plus invincible de l'Union.

_Des éléments de l'État_, ou cinq questions concernant la religion, la
philosophie, la morale, l'art et la politique; par E.-A. SEGRETAIN, 2
vol. in-18. Bibliothèque des connaissances utiles. Paris, 1842. Paulin.
7 fr. les deux vol.

«La constitution de l'État, telle qu'on peut et qu'on doit l'asseoir de
nos jours, voilà le but de mon ouvrage, dit M. Segretain en terminant
son introduction. L'analyse des _Éléments de l'État_, religion,
philosophie, morale, art et politique, voilà les moyens et le plan; en
même temps on poursuit, par la réalisation de ce but et de ces plans,
une solution de l'éternel problème soumis à la pensée humaine,
c'est-à-dire la conciliation de l'unité et de la multiplicité.»

Ainsi M. Segretain partage son ouvrage en cinq livres: le premier traite
de la question religieuse. Dans cette question, les rapports de l'unité
et de la multiplicité s'établissent principalement entre Dieu, suprême
représentant de l'unité, et la liberté humaine, principal agent de la
multiplicité dans les êtres raisonnables. C'est sous ce point de vue que
M. Segretain les envisage, en recherchant de quelle manière le
catholicisme a institué les relations du libre arbitre et du Créateur.

Cet important problème des rapports de la liberté humaine et de Dieu, M.
Segretain continue à l'étudier dans le livre second, consacré à la
question philosophique. Il essaie de le résoudre par la critique et par
la théorie, par l'examen des trois siècles, qui précèdent le nôtre et
par un essai de métaphysique.

Le livre 3, la question morale, se divise en deux parties: 1° la morale
publique, c'est-à-dire les principes généraux qui règlent la vie d'une
société: 2° la morale personnelle, celle qui regarde plus spécialement
le caractère des hommes, l'étude de leur coeur, de leurs vices, de leurs
vertus. M. Segretain montre comment la question de l'unité et de la
multiplicité se débat en morale, ainsi que dans la religion, entre la
justice, face principale de l'unité divine, et la volonté, agent humain
de la multiplicité.

Dans la question esthétique (livre 4), l'idéal est l'unité, et
l'imagination l'agent de la multiplicité. Les oeuvres d'art ne font en
effet que développer, suivant un mode indéfini, l'éternel modèle de
beauté que chacun de nous porte en sa conscience. Pour traiter ce sujet
au point de vue général de son ouvrage, l'auteur des _Éléments de
l'État_ a étudié nécessairement les rapports de l'idéal et de
l'imagination, et la manière dont celle-ci doit les développer. Dans ses
réflexions sur la science esthétique, et dans l'aperçu historique qui le
suit, M. Segretain tâche «de démêler, dans le tissu des faits, le jeu de
l'imagination développant le» formes changeantes de l'immuable idéal.»

Vient enfin la question publique: en politique, l'unité est représentée
par l'autorité, la multiplicité par la liberté. Comment conclure entre
ces deux adversaires un traité de paix solide et durable? Tel est le
sujet du cinquième livre des _Éléments de l'État_. Sans négliger la
question de la liberté, M. A. Segretain a surtout discuté les moyens de
ramener dans la politique du dix-neuvième siècle, en France,
l'indispensable principe de l'autorité: car ce n'est point avec la
liberté seule que la société se constitue, tandis que l'autorité seule
suffit pour l'établir.

_Contes fantastiques d'Hoffmann_, traduction nouvelle par M. X. MARMIER,
précédés d'une notice sur Hoffmann, par le traducteur. Paris, 1843,
Charpentier. 1 vol. in-18 (460 pages). 3 fr. 50 c.

Il y a dix ans environ, un critique en vogue à cette époque, M.
Loeve-Weimar, traduisit pour la première fois en français les _Contes
fantastiques_ d'Hoffmann. Cette traduction,--malheureusement trop légère
et trop facile,--obtint un tel succès, qu'elle a eu depuis les honneurs
de plusieurs réimpressions. La charmante bibliothèque de M. Charpentier
devait tôt ou tard s'enrichir des oeuvres choisies du célèbre conteur
allemand; aussi cet habile éditeur a-t-il eu l'heureuse idée d'en faire
faire à M. X. Marmier une traduction nouvelle, plus châtiée et plus
exacte que celle de M. Loeve-Weimar. Une notice biographique, écrite par
le traducteur, a été en outre placée en tête de ce joli volume, qui
contient: _le Violon de Crémone, les Maîtres Chanteurs, Mademoiselle de
Scudéri, le Majorat, Maître Martin et ses Ouvriers, le Bonheur au Jeu,
le Choix d'une Fiancée, Marino Falieri, Don Juan_ et _le Voeu_,
c'est-à-dire dix des productions les plus caractéristiques d'Hoffmann.

_Collection des types de tous les corps et les uniformes militaires de
la République et de l'Empire_. Cinquante planches coloriées, comprenant
les portraits de Napoléon, premier consul; de Napoléon, empereur; du
prince Eugène, de Murât et de Poniatowski, d'après les dessins de M.
HIPPOLYTE BELLANGÉ. Trente livraisons composées chacune d'une ou de deux
planches coloriées et d'un texte explicatif. 1 vol. in-8. Paris, 1843.
(Dubochet.) 50 c. la livraison.

Cette curieuse collection est destinée à prendre place, dans toutes les
bibliothèques, à côté des histoires de la Révolution française, de
l'Empire ou de Napoléon, dont elle forme pour ainsi dire le complément
indispensable. Elle se compose de cinquante gravures dessinées par M. H.
Bellangé, et coloriées à l'aquarelle. Une notice explicative, dont la
rédaction a été confiée à un homme spécial, fait connaître l'histoire
des transformations successives de l'uniforme dans les différents corps
de l'armée française, depuis l'infanterie de ligne de 1795, jusqu'aux
élèves de l'École Polytechnique, en 1815; depuis le général de brigade,
jusqu'au timbalier et au tambour de la garde.

_Tableau historique et critique de la poésie française et du théâtre
français au XVIe siècle_, par C.-A. SAINTE-BEUVE. Paris, 1843.
(_Charpentier_, libraire-éditeur.) 1 vol. in-18.

Ce volume, de 500 pages, contient, outre l'ouvrage publié par l'auteur
en 1828, sur la poésie française et le théâtre français, huit portraits
littéraires, qui ont paru depuis dans la _Revue de Paris_ et dans la
_Revue des Deux-Mondes_.



Modes.

ORFÈVRERIE,

Nous ne savons trop pourquoi le caprice est toujours plus disposé à
accueillir les modes étrangères que les modes françaises. Il semble
qu'un mérite, aux yeux de l'élégance parisienne, soit d'arriver
d'outre-mer. L'orfèvrerie, par exemple, dont nous nous occupons
aujourd'hui, justifie tout à fait cette observation.

Cependant, l'orfèvrerie anglaise, dont la mode a rapproché toutes ses
créations, est traitée comme dessins et comme travail avec une grande
négligence, et peu de goût. En général, les formes sont lourdes et ne
reproduisent guère que la ressemblance dénaturée des formes françaises,
que Thomas Germain, Claude Balin, Marteau et Debèche ciselaient et
rétreignaient au dix-huitième siècle avec une grande perfection. Les
Anglais ont compris assez mal ce genre d'une richesse artistique; chez
eux, presque toujours, la richesse est lourde et massive; le caprice
n'est pas motivé, et les ornements manquent de goût.

En France, nous avons pour modèles les maîtres du dix-huitième siècle,
et pour artistes des dessinateurs et des sculpteurs qui, s'ils
s'éloignent des précédents, ne peuvent que perfectionner en faisant de
l'innovation.

Pourquoi donc, lorsque nous avons les éléments d'une supériorité
certaine, les artistes français acceptent-ils une rivalité qui devrait
les blesser?

Il y a peut-être un point fondamental, étranger à l'orfèvrerie
elle-même: c'est une question de luxe. Les grandes fortunes manquent en
France, et celles qui restent font peu de dépenses. Un bel ouvrage ne
serait pas acheté; on ne cite guère que les tables royales pour
lesquelles, depuis longues années, nos grands orfèvres aient fait de
beaux ouvrages. Aussi le bronze étant bien plus à la portée des fortunes
moyennes, ou des idées reçues, a-t-il fait de grands progrès depuis
plusieurs années. L'habileté d'une maison intelligente a, pour ainsi
dire, opéré une révolution, en travaillant le bronze avec une finesse
merveilleuse, sans augmenter les prix accepté pour les ouvrages d'une
exécution relâchée, qui laissent beaucoup à désirer.

[Illustration:]

La ciselure était portée, au seizième siècle, à sa plus grande
perfection, et l'exécution des figures ronde-bosse, par le repoussé,
était regardée comme une des grandes difficultés de l'art. Ce genre de
travail, presque négligé de nos jours, vient de nous être rendu par M.
Morel, dont les ouvrages peuvent rivaliser avec les ouvrages anciens.

M. Morel, par un procédé fort simple, pour lequel il a obtenu un brevet
d'invention, est parvenu à incruster un métal dans un autre métal avec
toute la perfection des plus belles incrustations du seizième siècle,
même dans les détails les plus fins. Les modèles que nous avons sous les
yeux nous semblent des chefs-d'oeuvre de justesse et de dessin. L'artiste
a appelé à son aide tout ce qui pouvait contribuer à la magnificence et
à l'élégance de son oeuvre--des formes pittoresques, des ligures
habilement groupées, des massifs de fleurs disposées en guirlandes
gracieuses; le détail est en même temps artistique et coquet. C'est une
richesse pompeuse qui donne l'idée d'une conception large. L'or et
l'argent heureusement alliés impriment à l'ensemble une physionomie
toute particulière, et ce procédé nous parait destiné à un grand succès.

Ce système, appliqué à l'orfèvrerie en général, sera d'un effet
magnifique en services complets. Nous nous proposons de suivre avec
attention les progrès de cette industrie savante; nous signalerons les
premiers ouvrages importants que nous donnera l'industrie parisienne.
L'innovation a cela de bon, qu'elle fait naître des innovateurs.
L'invention est mère de l'invention.



RÉBUS.

EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS:

Requiescant in pace.



RÉBUS D'UN AVARE.

[Illustration:]

_L'explication à la prochaine livraison._





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "L'Illustration, No. 0005, 1er Avril 1843" ***

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