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Title: L'Illustration, No. 0010, 6 Mai 1843
Author: Various
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "L'Illustration, No. 0010, 6 Mai 1843" ***

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L'Illustration, No. 0010, 6 Mai 1843

Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr.
Prix de chaque N°, 75 c.--La collection mensuelle br., 12 fr. 75 c.

Ab. pour les Dep.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an, 32 fr.
pour l'étranger--10--20--40

N° 10. Vol. I.--SAMEDI 6 MAI 1843.
Bureaux, rue de Seine. 33.



SOMMAIRE.

Les Fêtes de la Saint-Philippe.--Présentation du Corps diplomatique; la
sérénade de tambours; salves d'artillerie; les Champs-Élysées; feu
d'artifice.--Grande médaille des chemins de fer.
Gravure.--Inauguration du chemin de fer d'Orléans. Médaille;
embarcadère de Paris; passerelle pris Trousseau; carte du chemin de fer;
passage sous la route, à la Cour de France; viaduc de Villemoisson;
viaduc sur l'Orge; débarcadère d'Orléans.--Inauguration du chemin de
fer de Paris à Rouen. Rôtissage du boeuf; transport du boeuf; repas des
ouvriers à Maisons; profil de la voiture des princes; intérieur de la
voiture; carte du chemin de fer; pont de Maisons; tunnel de Rolleboise;
tunnel de Tourville.--Bulletin bibliographique.--Annonces.--Incendie du
théâtre du Havre. Vue du théâtre.--Un vieux soldat. Gravure.
--Rébus.



Les Fêtes de la Saint-Philippe.

RÉCEPTION AUX TUILERIES.

[Illustration: (Présentation du Corps diplomatique.)]

Le canon gronde, les cloches sonnent, les voûtes des temples
retentissent; trente-quatre millions d'habitants célèbrent la fête d'un
seul homme. Quel honneur! mais aussi quelle fatigue et quels ennuis! A
pareil jour, permis à un simple citoyen du nom de Philippe d'oublier le
reste du monde et d'abriter derrière le mur de la vie privée les saintes
joies de la famille; quant au souverain, il ne s'appartient pas: la
félicitation officielle le réclame; la harangue l'attend, toute
boursouflée d'élogieuses hyperboles; son devoir est de l'entendre
jusqu'au bout et de trouver pour chaque orateur des formules de
remerciements qui seront lues et commentées par la nation tout entière.
On jugera de ce qu'il lui faut de patience et de mémoire par cette
simple énumération:

Le 30 avril au soir, le roi, entouré de sa famille, reçoit dans la salle
du Trône:--l'archevêque de Paris, à la tête du clergé
diocésain:--l'évêque de Versailles et ses grands-vicaires;--les membres
du corps diplomatique;--le conseil d'État, précédé par le
garde-des-sceaux, son président-né;--l'administration de la liste civile
et celle du domaine privé. Après ces réceptions, le roi et la famille
royale se rendent dans la salle des maréchaux, où les détachements de la
garde nationale et de la troupe de ligne sont admis à offrir leurs
compliments à S. M. à l'occasion de sa fête. Le lendemain, à onze heures
le roi reçoit ses aides-de-camp, ses officiers d'ordonnance et ceux des
princes de la famille royale; à onze heures et demie, le conseil des
ministres et MM. les maréchaux de France--A midi, le roi, en uniforme
(habituellement celui d'officier-général de la garde nationale) se rend,
avec la reine, les princesses, les princes, également en uniforme, dans
la salle du Trône, où il reçoit successivement:--les grandes députations
de la Chambre des Pairs et de la Chambre des Députés ayant à leur tête
le chancelier et le président de la Chambre;--les députations de la cour
de cassation et de la cour des comptes, conduites par les chefs de ces
deux compagnies;--le conseil royal de l'instruction publique;--le
premier président de la cour royale, à la tête de sa compagnie;--les
membres des cinq académies qui forment l'Institut de France;--le préfet
de la Seine,--le préfet de police;--le conseil de préfecture de la Seine
et le corps municipal de la ville de Paris;--les sous-préfets de
Saint-Denis et de Sceaux, et les conseils municipaux de la
banlieue;--l'Académie royale de médecine;--les députations du tribunal
de première instance et du tribunal de commerce de la Seine;--les juges
de paix de Paris;--la chambre de commerce;--les membres des corps royaux
des Ponts et Chaussées et des Mines;--les fonctionnaires et professeurs
de l'école royale polytechnique;--les professeurs du Collège de
France;--le conseil de perfectionnement du conservatoire des arts et
métiers;--les consistoires de l'église réformée et de la confession
d'Augsbourg;--le consistoire central du culte israélite;--les délégués
des colonies;--la chambre, des notaires de Paris;--la chambre syndicale
des agents de change;--la chambre des commissaires-priseurs;--la chambre
syndicale des courtiers de commerce;--la société royale et centrale
d'agriculture;--le préfet et le conseil de préfecture de
Seine-et-Oise;--les corps municipaux de Versailles et autres villes du
département;--les officiers-généraux, supérieurs et autres, qui ne font
point partie de la garnison de Paris, et ceux des fonctionnaires civils
ou militaires qui n'appartiennent à aucun des corps admis aux réceptions
du jour.

S. M. reçoit ensuite:--le commandant supérieur et l'état-major de la
garde nationale de la Seine;--les officiers des légions de Paris et de
la banlieue;--les officiers des gardes nationales de Versailles et
autres villes ou communes du département de Seine-et-Oise;--les
officiers composant l'état-major des Invalides;--les généraux et
états-majors de la division et de la place;--les maréchaux-de-camp et
officiers des différents corps de la garnison de Paris;--les généraux et
officiers supérieurs du département de Seine-et-Oise. Enfin, à quatre
heures, le roi reçoit les membres du corps diplomatique.

Pendant cette longue réception, qui ne dure pas moins de cinq heures, le
roi se tient debout, le chapeau à la main, un peu en avant de sa
famille, saluant sans cesse et prenant continuellement la parole, soit
pour adresser quelques mots affables aux personnes qu'il distingue dans
la foule, soit pour répondre aux diverses harangues que prononcent
successivement les présidents de la Chambre des Pairs et de la Chambre
des Députés, les premiers présidents de la cour de cassation, de la cour
des comptes et de la cour royale de Paris, le ministre de l'Instruction
publique au nom du conseil royal, le président de l'Institut, le préfet
de la Seine, les présidents des tribunaux de première instance et de
commerce, le ministre de l'Agriculture au nom du Conservatoire royal des
Arts et Métiers, le préfet de Seine-et-Oise, et le chef du corps
diplomatique.

La veille, S. M. a reçu les félicitations du conseil d'État par l'organe
du ministre de la Justice. Un conflit de préséance entre le conseil
d'État et la cour de cassation, a fait, depuis plusieurs années, décider
que le conseil d'État ne serait pas reçu le jour même, mais la veille de
la Saint-Philippe.

Il est d'usage que les discours prononcés à la réception soient d'avance
communiqués au chef du cabinet du roi, qui les place sous les yeux de S.
M.

Nous n'avons rien à dire de ces pièces d'éloquence que reproduit
textuellement le _Moniteur_, et, après lui, la plupart des journaux
politiques, et qui n'offrent guère que des banalités officielles. La
louange y revêt ses formes consacrées, stéréotypées, pour mieux dire, à
l'usage de tout gouvernement. Quelquefois cependant la réclamation, la
sollicitation, s'y glissent sous les protestations d'amour; c'est le
serpent caché sous les fleurs de rhétorique. Mais de telles
manifestations sont rares et habituellement «la paix du monde,
l'harmonie des pouvoirs de l'État, si nécessaire au bien public, le
maintien de l'ordre, si désirable pour assurer le libre jeu et
l'affermissement de nos institutions, etc.,» toutes choses fort neuves,
comme l'on sait, font tous les frais de ces élucubrations prévues qui
n'offrent guère plus de différence entre elles que les variations d'une
même phrase musicale.

Un grand dîner, auquel sont admis plusieurs centaines de convives,
succède aux réceptions du jour. Pendant ce repas, un concert d'harmonie,
installé dans un vaste kiosque dressé entre les deux parties du jardin
réservé, en face du pavillon de l'Horloge, se fait entendre d'habitude;
mais il n'a pas eu lieu cette année, et, par suite, aucun billet n'a été
délivré aux personnes privilégiées qui d'ordinaire trouvaient place sur
les pelouses du jardin clos, d'où elles jouissaient tout à la fois de
l'audition du concert et de la vue du feu d'artifice.

[Illustration: (Sérénade de Tambours dans la cour des Tuileries.)]

_Sérénade de tambours sous les fenêtres des Tuileries._ Hélas! plaignez
la royauté! Voici des harangueurs d'une nouvelle espèce qui viennent
mêler leurs voix bruyantes aux périodes cadencées des orateurs
officiels. Ce ne sont rien moins que les tambours de la garde nationale,
conduits par le plus colossal, le plus brodé, le plus chamarré, le plus
empanaché de leurs tambours-majors, qui régalent d'un roulement
gigantesque les oreilles du souverain à l'occasion de sa fête; ils
appellent cela donner une sérénade. Certes, l'intention est louable,
mais cette galanterie trop espagnole nous semble mériter mieux un autre
nom.

Il n'y a pas de bonne fête, dit-on, sans lendemain et sans gendarmes;
nous ajouterons: et sans tambours. Depuis quelques années surtout, le
roulement a pris chez nous des proportions démesurées. Impossible de s'y
soustraire, que l'on soit roi ou caporal de la garde nationale;
seulement, comme la monarchie a droit à des honneurs tout particuliers,
elle a le privilège de jouir de trois cents tambours au lieu d'un;
heureuse si la solidité de son appareil auditif est en rapport avec la
majesté de son rang et l'étendue de cette flatteuse prérogative! Cette
tyrannie de la peau d'âne tient, nous inclinons à le croire, aux
circonstances politiques. Le tambour-citoyen qui se sent placé à la tête
de la milice nationale, l'un des plus fermes appuis de l'ordre de choses
établi, se considère naturellement comme la colonne du pouvoir: aussi
abuse-t-il de l'aubade en homme fort de son importance et du bruit qu'il
fait dans le monde. Il faut bien se garder de le mécontenter: il a la
tête près des baguettes, et si, par malheur, on avait l'imprudence de le
molester, il battrait en retraite, laissant le gouvernement et les
Chambres se débrouiller comme ils pourraient. Voilà peut-être ce qui
explique comment cette année le roulement-monstre de la cour d'honneur
du Carrousel a été maintenu le 1er mai, tandis que le concert du jardin
a disparu du programme des réjouissances. Une politesse en vaut une
autre, et toute _sérénade_ a un sens. Celle des virtuoses de la basane
signifie très expressément qu'il faut leur donner de quoi boire à la
santé du chef de l'État, pour célébrer dignement sa fête. Cet appel est
compris: le moyen de rester sourd à une demande de cette espèce! et ce
digne corps, en achevant son formidable roulement, se retire chargé des
dons de la munificence royale. Mais si, comme dit le proverbe, ce qui
vient par la flûte s'en retourne par le tambour, il est rare que par
analogie le pécule gagné en abaissant le poignet ne s'en aille pas en
levant le coude, suivant l'expression populaire, avant la fin de la
journée. Mais c'est qu'aussi le tambour est doué d'une soif de
dévouement inextinguible!

_Le canon des Invalides._ Autre genre de concert dont l'imposante voix
domine le fracas de la fête. C'est le coup de tamtam au milieu de
l'orchestration officielle. Le canon des Invalides est comme le
_Moniteur_; il enregistre à sa manière tous les triomphes, toutes les
joies. Ce n'est point pour cela un flatteur; au contraire, il ne sait
que gronder, et cependant sa brutalité ne déplaît pas. C'est par deux
salves de vingt et un coups tirés le matin et le soir, qu'il s'associe
aux réjouissances de la journée du 1er mai. Une compagnie d'Invalides,
choisis parmi les moins manchots, fait le service de la belle batterie
élevée sur l'esplanade de l'hôtel, et prouve, par la précision et la
promptitude de son feu, qu'au besoin, le peu de bras qui lui restent
sauraient encore lancer à l'adresse de l'ennemi une suffisante quantité
d'obus et de boulets de trente-six. Le canon des Invalides tonne
également pendant qu'on tire le feu d'artifice, et son organe majestueux
se détache, grave et sonore, de cet assourdissant vacarme, comme le
bourdon de Notre-Dame, une veille de grande fête, au milieu des grêles
sonneries de toutes les autres paroisses.

Fêtes et jeux des Champs-Élysées.--Nous voici au coeur de la fête, C'est
aux Champs-Élysées que se concentrent les réjouissances municipales;
aussi la foule, toujours avide de plaisirs, s'y porte-t-elle avec
fureur, et Paris n'est plus dans Paris pendant toute une grande journée;
il est tout entier empilé entre la place de la Concorde et la barrière
de l'Étoile. Les divertissements et les jeux offerts la population
justifient-ils cet empressement, répondent-ils, à l'attente générale?
Hélas! non, il faut bien l'avouer. Les fêtes se suivent et se
ressemblent; Louis-Philippe est fêté comme l'était Charles X, et avant
celui-ci Louis XVIII, et avant ce dernier Napoléon. Le programme des
réjouissances a été, à ce qu'il paraît, arrêté! une fois pour toutes et
chaque année il se réimprime sans le plus léger amendement; il n'est
besoin que d'en changer la date. Certes, à une autre époque où le talent
de la mise en scène, du décor et de la pompe générale est poussé si loin
et partout, dans le plus petit bouge dramatique comme sur notre première
scène, il faut que l'imagination de nos ordonnateurs de fêtes soit bien
stérile pour ne pas leur suggérer, une fois par hasard, autre chose que
l'éternelle répétition de leur fastueux programme. Qu'à défaut d'un
autre genre de prodigalité, ils se mettent du moins en frais
d'invention. Que si leur cervelle prosaïque et frappée d'infécondité ne
peut donner naissance à la moindre idée neuve, à la plus petite des
découvertes, qu'ils appellent à leur secours les archéologues et les
poètes. Qu'ils remontent vers le passé; qu'ils nous rendent le cirque de
nos pères, non point avec les gladiateurs et les combats de bêtes
féroces, mais avec un spectacle approprié à nos moeurs, quelque chose
qui moralise et élève l'esprit des masses, comme pourrait être le
tableau de nos grandes épopées nationales, représentées avec des
milliers de comparses sur une scène immense, sous les yeux d'un people
tout entier. Pourquoi l'Académie des sciences morales et politiques ne
proposerait-elle pas un prix à l'auteur du meilleur projet de fête
nationale et populaire? Il nous semble qu'un tel objet se recommande
directement à ses méditations, à son intérêt spécial; et assurément
jamais médaille d'or n'aurait été plus dignement et plus utilement
placée, que celle qui nous doterait enfin de pompes et de solennités en
rapport avec les progrès de notre civilisation et la majesté d'un grand
peuple.

[Illustration: (Salves d'artillerie aux Invalides.)]

En attendant que cette idée se réalise, si tel doit être son destin,--ce
dont nous doutons fort,--pénétrons dans ces Champs-Élysées, si richement
pourvus de joies municipales, et examinons les merveilles que la moderne
édilité offre en pâture aux citoyens, de par le programme officiel.

Que voyons-nous d'abord? Quatre orchestres de danse établis à chaque
angle du carré Marigny. Premier et flagrant anachronisme! Le peuple n'a
nul besoin des violons de la Ville pour danser, s'il en a envie.
N'est-ce pas l'avilir que le convier à prendre de risibles et grossiers
ébats au milieu de la voie publique, sous le soleil le plus ardent, à
travers les nuages épais d'une poussière fort peu olympique? Aussi le
peuple répond-il comme il le doit à cet absurde et inconvenante
provocation, en s'abstenant complètement. Les orchestres jouent, sinon
dans le désert, au moins dans l'inaction et le dédain de la foule. Je me
trompe pourtant, car ils servent à animer la danse macabre qu'une
douzaine de polissons exécutent sous la protection de la garde
municipale, et qui, en toute autre circonstance, et en tout autre lieu,
vaudrait certainement à ses auteurs une incarcération immédiate, suivie
d'une comparution en police correctionnelle et de quinze jours
d'emprisonnement, pour fait d'outrage public aux moeurs.

Un autre plaisir délicat qu'offre l'administration aux bons habitants de
Paris, c'est l'ascension au mât de Cocagne. Ici encore nous retrouvons
les mêmes haillons, les mêmes visages repoussants qu'autour des
orchestres forains rétribués par l'autorité. Une population de drôles à
jambes nues, de gamins de la pire espèce, dont les faces rébarbatives
inspirent l'effroi et le dégoût, grouillent en tumulte autour de l'arbre
Symbolique, impatients de monter à la conquête des timbales et des
montres d'argent suspendues à quelque trente mètres au-dessus du sol.
Les plus avides, les novices, s'élancent les premiers, et ne tardent pas
à égayer la galerie par une lourde dégringolade.

«Mais ceux qui de _ces jeux_ ont un plus long usage,» laissent les
conscrits passer devant et s'épuiser en vains efforts, attendent
patiemment, sachant bien que chaque tentative infructueuse de leurs
devanciers les approche du but désiré. En effet, lorsque le fretin leur
a suffisamment aplani le chemin en détachant du mât la couche savonneuse
qui s'opposait à l'ascension, les habiles apparaissent à leur tour; ils
recueillent le fruit des défaites de leurs infortunés rivaux. Pour
augmenter encore leurs chances de succès, ces _grimpeurs_ émérites, qui
à l'agilité du singe joignent la prudence du serpent, ont eu soin de
ceindre leurs reins d'une corde soutenant deux sacs, ou immenses poches
de toile pleines de gravier et de poussière, dont ils se frottent par
intervalles les mains et les jambes pour aider à leur pérégrination
aérienne, et balancer, par cet utile auxiliaire, l'action perfide des
parties savonneuses encore adhérentes au mât. Cette sage précaution leur
assure la victoire, jointe à la lenteur réfléchie qu'ils apportent dans
leur ascension et aux temps de repos fréquents dont ils savent
l'entrecouper, n'oubliant pas un seul instant cette salutaire maxime:

              Qui veut voyager _haut_, ménage sa monture.

Une fois le mât dégarni de ses agréables pendentifs, il reste à enlever
le drapeau qui surmonte l'arbre gigantesque. C'est la le beau idéal, le
triomphe du genre. Celui qui a le bonheur ou l'adresse de se signaler
par ce haut fait, est conduit, entre deux municipaux, au commissaire de
police du quartier des Champs-Élysées, qui, de sa magistrale main, lui
remet une récompense proportionnée à la grandeur de l'action. A la mine
de ce lauréat, on jugerait, en le voyant sous l'escorte de la force
armée, qu'elle va le conduire aux galères. Il n'en est rien pour le
moment; mais il y a gros à parier, à en juger du moins par la
physionomie de ce singulier triomphateur, que ce n'est que partie
remise.

Jusqu'à présent, les divertissements de la fête royale n'ont d'autre
but, comme on le voit, que de fournir de l'argenterie et les délices du
bal en plein vent à une cinquantaine de jeunes gueux, semblables de tous
points à ceux dont Callot nous a légué le type. Est-ce bien là, de bonne
foi, ce qu'il est permis d'appeler une fête nationale?

Parlerons-nous des deux théâtres élevés aux deux extrémités du vaste
carré Marigny, et des ridicules pantomimes qu'y exécutent de malheureux
bateleurs forains recrutés au rabais par l'adjudication des
réjouissances du 1er mai? Une plate et insipide copie des batailles du
Cirque-Olympique, moins les chevaux, les décorations, la mise en scène,
et, en un mot, tout ce qui attire la foule, tel est cet attrayant
spectacle, que dédaignent même les Titis, car, pour les quinze centimes
que coûte une place au paradis du Petit-Lazari, ils auront la jouissance
d'une représentation infiniment plus amusante. Nous avons pu juger de
cette indifférence par le renouvellement incessant du public
essentiellement populaire qu'attroupe d'abord devant ces théâtres
l'aimant irrésistible des feux de pelotons et des évolutions guerrières;
et, certes, il faut que l'exhibition soit au-dessous du médiocre pour ne
pas captiver un tel public avec de pareils éléments de succès.

Nous avons fait comme tout le monde: nous avons séjourné cinq minutes
devant ces tréteaux de quinzième ordre. Ce qui s'y consomme de poudre
est réellement incalculable, des nuages de fumée éclipsent à chaque
instant la scène: c'est là le plus clair de l'action. On s'y fusille à
bout portant mais il n'y a jamais ni morts ni blessés, attendu que, la
toile ne baissant pas, les blessés et les morts seraient, faute
d'entractes, contraints de se relever eux-mêmes à la face des
spectateurs, ce qui serait contraire aux lois de la nature et pécherait
un peu contre la vraisemblance. Un général français, adossé au garde-fou
d'un pont, a essuyé devant nos yeux, sans en être contusionné le feu
d'une armée toute entière, représentée par vingt comparses, ce qui nous
a porté à croire que ce digne militaire était invulnérable comme Achille,
d'autant plus qu'en vrai héros français, il n'avait garde, comme on
pense de montrer le talon à l'ennemi.

Un duel à l'arme blanche, entre une vivandière et un officier
autrichien, n'a pas eu de suites plus funestes.

La même vivandière a, la minute d'après, poignardé et précipité dans un
torrent un montagnard, que son feutre nous a fait soupçonner être
Tyrolien, et qui, deux fois occis, n'en est pas moins rentré incontinent
sur le théâtre par une coulisse opposée.

Presque aussitôt une armée de Russes a débouché par le pont déjà
mentionné, et est venue se ranger en bataille au bord de la scène, en
commençant un feu de file des moins nourris, sans doute pour
s'entretenir la main en attendant que l'ennemi parut.

«Ah! bon, voilà les bédouins! s'est écrié cependant notre voisin de
droite, excellent type de g--------- parisien, au visage épanoui et
candide; et tout aussitôt, trente voix ont répète autour de nous:
«Voilà, voilà ces gueux de bédouins!»

Il paraît qu'aujourd'hui le bédouin est passé à l'état d'ennemi
universel, comme l'était autrefois l'anglais: c'est du moins ce qui nous
a paru résulter de l'unanimité de notre entourage à proclamer Bédouins
et archi-bédouins des soldats parfaitement Russes. Aussi est-ce pour
rendre hommage à ce sentiment populaire que notre dessin représente
l'armée française aux prises avec les troupes d'Abd-el-Kader sur le
théâtre municipal; mais la vérité historique nous force à déclarer
maintenant que l'aspect de nos adversaires n'avait rien que de
moscovite. Après cela, il est fort possible que les Bédouins soient venu
ensuite, apparemment par le même pont; et s'il faut le dire, nous n'en
serions pas étonné, attendu la grande variété de nationalités ennemie
que nous avons vu se succeder sur le théâtre en question, dans l'espace
de cinq à dix minutes. Quoiqu'il en soit, nous avons laissé les Russes
battus à plate couture et nos soldats, au nombre trois les
pourchassèrent à outrance; et, justement flattés d'un coup d'oeil si
bien fait pour émouvoir une âme française, nous avons tenu à demeurer
sur cette douce satisfaction d'amour-propre national.

[Illustration.]

Quittant donc sans regret les joies officielles, nous avons suivi la
multitude vers le point des Champs-Élysées où elle afflue de préférence;
nous voulons parler de l'espace compris entre la place de la Concorde,
le carré Marigny et la rive de la Seine. C'est là que donnent
rendez-vous à la foule des promeneurs, et le saltimbanque qui a quitté
les foires circonvoisines pour venir _développer ses talents dans la
capitale_, et les _phénomènes vivants qui viennent de faire l'admiration
des différentes cours de l'Europe_, et les escamoteurs, physiciens,
alcides, écuyers, qui, aux alentours du 1er mai, débouchent par toutes
les barrières et viennent peupler avec les monstres, les funambules, les
marchands de mirlitons et de bons hommes de pain d'épice, les ombrages
de l'ancien Cours-la-Reine. Aussi, ce jour-là, n'y peut-on faire un pas
sans tomber en extase; tous les sens sont charmés à la fois: tandis que
l'odorat est doucement chatouillé par le parfum incomparable des
cuisines ambulantes et des fritures en plein vent, l'oeil ébloui s'étend
sur une immense file de tableaux-affiches représentant les plus
curieuses merveilles du globe, et l'oreille se délecte au son de vingt
grosses caisses, appuyées par autant de trompettes ou trombones sur les
notes graves ou éclatantes desquels se détachent, comme une aérienne
dentelle, les folles gammes chromatiques de la perçante! clarinette.
Ici, on court la bague sur des _pur-sang_ de bois; plus loin,
l'escarpolette vous tend les bras de ses fauteuils on vous enlace de ses
filets; sous cette tente, on se livre à un repas champêtre; là-bas, on
arrache des dents; partout la joie est à son comble. Dans l'espace dont
nous parlions tout à l'heure s'élève une cité étrange qui hier
n'existait pas encore, et qui n'existera plus demain; ses habitants
nomades sont accourus des quatre coins de la France pour venir la
peupler et l'animer un jour. Aucun d'eux ne ressemble au commun des
mortels, et, chose singulière! à cette anomalie est attachée leur
existence. Les uns ont plus de six pieds, les autres moins de trois;
celui-ci a quatre jambes, cet autre est solipède; celui-là a deux têtes,
et, qui pis est, deux estomacs; tel autre, enfin, a toujours joui des
bienfaits de la paix, n'a jamais servi son pays, n'a point de place aux
Invalides, et n'a pourtant ni bras ni jambes. D'autres, avec une
conformation physique en apparence peu différente de celle des autres
humains, ont cependant des moeurs diamétralement opposées à celles de
leurs concitoyens: c'est ainsi que l'un marche habituellement sur la
paume des mains, la tête en bas, l'orteil en l'air, tandis que celui-ci
n'a d'autre nourriture que des cailloux et des pointes d'épées. C'est là
la cité des monstres, cité bruyante et musicale s'il en fut, où tout se
fait au son du cuivre et du tambour; cité opulente, bien que tout
entière faite de toiles et de planches, car l'or et le satin y brillent
de toutes parts; cité cosmopolite, car le Lapon y coudoie le Patagon et
le sauvage, et il n'est pas jusqu'aux lions du désert qu'on n'y entende
parfois mêler leurs rugissements sombres aux bruits des instruments et
des voix glapissantes qui retentissent éternellement dans ce vaste
pandaemonium.

C'est dans les sinueux carrefours de cette ville improvisée qu'aime à
errer la multitude, dédaignant, comme nous l'avons vu, et les danses en
plein vent et les parades du carré Marigny. Insensible aux joies du
programme, elle cherche pour son argent des amusements qui l'amusent, et
que lui offrent tant d'avances, tant de promesses séduisantes, formulées
tour à tour par une orchestration si crépitante et si échevelée, par une
éloquence si pittoresque, si entraînante, si insidieuse que Bilboquet,
ce roi de la cité en question, se montre grand et inimitable en ce jour
solennel! Avec quelle inépuisable faconde il captive, touche, étonne,
fascine son public, joignant le geste au discours et faisant résonner
sous les coups de sa baguette, à chaque chute de phrase, la toile
barbouillée qui sert de prospectus à son établissement!

Voyez cette vaste pancarte sur laquelle est tracée une femme
gigantesque; auprès d'elle se tient roide et droit, comme un simple
conscrit le jour de sa première prise d'armes, un magnifique
tambour-major. L'infortuné bel homme paraît avoir conçu la ridicule
présomption de mesurer sa taille à celle de la géante; mais c'est en
vain qu'il efface les épaules, allonge le col et se hausse sur la pointe
du pied; il ne produit guère plus d'effet en face de la moderne Titane
que la grenouille de la fable en parallèle avec le bouf, et c'est à
peine si, kolbach et plumet compris, il atteint à la hanche de la femme
colosse. Qui ne voudrait voir par ses yeux un si rare prodige? Telle est
sans doute la question que s'adresse chaque membre de l'assemblée; car à
peine le propriétaire de la baraque a-t-il annoncé, entre deux
roulements du tambour, le commencement de la représentation, que la
foule se précipite à longs flots dans le sanctuaire, et que nous-mêmes,
_proh pudor!_ nous nous laissons entraîner au torrent.

Là, le premier objet qui frappe nos regards est un assez beau lion
nonchalamment couché dans une forte cage et contemplant d'un oeil
paternel les nombreux spectateurs attroupés devant lui. On se demande si
c'est là la géante promise, et l'on commence à murmurer contre le maître
de céans. Mais, voyez à quel point les hommes sont injustes! ce n'est là
qu'un hors-d'oeuvre, une surprise, un préambule à la pièce principale.
Contrairement à l'usage, le conducteur de la géante tient plus qu'il n'a
promis. Vous allez voir. Muni d'un mince quartier de viande, le voilà
qui entre résolument dans la cage, harcelle, tourmente, bouscule son
lion, le fait sauter en l'air comme un barbet docile, en tenant suspendu
sur sa tête puissante le maigre lambeau d'aliment offert à son rude
appétit. Puis, lorsque le roi des forêts a pris enfin possession de
cette proie modeste, le cornac abandonne la cage pour y rentrer
immédiatement avec une petite fille au visage blanc et rose, qu'il pose
sur la croupe du féroce animal. Tout le public épouvanté pousse des cris
d'effroi; mais la petite fille sourit et envoie des baisers à la foule,
tandis que le lion continue en grondant à ronger sa pâture. Cela fait,
l'enfant et le père disparaissent, pour recommencer cinq minutes après
ce qu'ils viennent de faire, ce qu'ils ont déjà fait cinquante fois
depuis le matin, ce qu'ils feront demain et tous les jours suivants,
pour la modique rétribution de 25 centimes par personne. Et cependant
tout cela, dis-je, n'est qu'un hors-d'oeuvre, et cet obscur dompteur de
lions attache lui-même si peu d'importance à ce périlleux savoir-faire,
que c'est à peine s'il daigne en faire l'annonce dans le programme de
son spectacle. Quelle sanglante épigramme contre ses confrères, les
Martin, les Carter et les Van Amburgh, qui, plus heureux que lui,
récoltent des guinées là ou il glane à peine quelque, décimes crasseux,
en _travaillant_ toute la journée!

Mais, attention! voici le rideau du fond qui s'agite, s'entr'ouvre et
nous découvre la géante. Sur ma parole, l'affiche ne l'avait pas
flattée; car elle est vraiment monstrueuse, et je crois voir en elle
l'anti-hippopotame annoncé par Fourier.

«Ceci vous représente, messieurs, la _géante arabe_, dont la taille n'a
pas moins de six pieds onze pouces au-dessus du niveau de la mer,
s'écrie le cornac d'une voix stridente. Approchez, mesdames, et venez
comparer un peu votre bras à celui de madame, qui n'est pas de bois (le
bras), comme vous pouvez voir. Eh bien! mesdames, approchez donc!
Comment! vous ne voulez pas? Mon Dieu, que c'est ridicule d'être
bégueules comme ça! Allons, jeune guerrier, continue le propriétaire de
la superbe femme, en le tournant vers un novice tourlourou qui, immobile
au premier rang, semble n'avoir pas assez d'yeux pour voir ni assez
d'oreilles pour entendre, venez montrer que vous êtes Frrrrrrrrançais,
et qu'une _grande dame_ ne vous intimide pas!»

Un vrai Français n'est jamais sourd à la voix de l'honneur. Le jeune
héros, aiguillonné par cette attaque _ad hominem_, s'élance d'un bond
sur l'estrade, fait le salut militaire et rapproche complaisamment son
bras de celui de la géante. Mais, hélas! son action est plus hardie que
sage; car son grêle biceps apparaît en ce moment ou pour mieux dire
disparaît auprès de la solive brachiale de la superbe femme arabe, comme
un frêle roseau mis en regard du chêne. Un rire universel éclate à la
vue de ce frappant contraste, et, quant à la géante, avec une expression
de dédain que rien ne saurait rendre, elle toise le petit homme, et
élevant son bras horizontalement, le passe à diverses reprises sur la
tête de celui-ci. Le fantassin, humilié, se retourne vers elle et la
raille avec un accent méridional des plus prononcés. La géante repart
aussitôt dans une langue qui n'a rien d'arabe et nous paraît ressembler
considérablement à l'idiome provençal. L'altercation menaçait de devenir
sérieuse, et nous commencions à trembler pour le jeune défenseur de la
patrie, lorsque l'_impresario_ crut devoir mettre un terme au conflit,
en invitant le guerrier à descendre et en tirant le rideau sur la
femme-colosse. «Mais, nous dit un de nos voisins comme nous sortions
de la baraque, si cette géante est arabe, il faut que le lion soit
provençal. Qu'en pensez-vous?» Nous répondîmes par un geste
d'assentiment, et nous allâmes, de ce pas admirer une foule d'autres
merveilles.

[Illustration.]

Nous aurions bien envie de vous raconter en détail tout ce que nous
vîmes encore dans ce jour mémorable. Mais voilà que l'haleine et
l'espace nous manquent, et puis nous ne savons trop jusqu'à quel point
la plume serait apte à décrire tant de phénomènes surhumains. Nous
sommes comme cet Apollodore qui eut un jour la fantaisie de sonder le
Tartare antique. Il en revint, mais muet et frappé de vertige, tant les
prodiges surnaturels qui lui furent apparus sous terre avaient
bouleversé sa raison et ses sens, et ne put rendre aucun compte de ses
impressions à ceux qui vinrent l'interroger sur son voyage souterrain.
Nous nous bornerons donc, par cette raison, à mentionner pour mémoire:

_L'Enfant vivant à quatre jambes,_ offert à l'admiration des bipèdes,
ses dissemblables, moyennant la bagatelle de quatre centimes par tête;

_Le phénomène né à Berne_, et âgé de 14 mois, lequel n'est autre qu'un
veau de Pontoise orné de plus de pattes que n'en comporte sa qualité de
quadrupède;

_Le singe mathématicien;_

_Le nain et la naine Bébé_, hauts de cinquante-deux centimètres
au-dessous du puits de Grenelle;

_Les dames bâtonnistes_, honorées des suffrages de S. M. le roi de
Prusse;

Les exercices de _Laroche, modèle de l'Académie royale_, qui, par la
seule force de l'échine, soulève (sur l'affiche) un quadrige chargé de
quinze militaires;

L'aimable _Physicienne_, qui, après avoir escamoté les mouchoirs de
toute la réunion, nous renvoie le nôtre en l'air, en nous disant avec le
plus charmant sourire: «Excusez, Monsieur, si je vous le jette!»

Enfin, _les curiosités neuves et inconnues jusqu'à ce jour, et qui, pour
cette raison, n'ont point encore été offertes à la capitale;_ ainsi se
borne à les désigner, par une savante réticence, le tableau qui convie
le public à venir en prendre connaissance. Qu'est-ce que ces curiosités?
Il y aurait, en vérité, indélicatesse à vous le dire; nous porterions
trop de préjudice au chef de l'établissement. Faites comme nous; allez
les voir. Il n'en coûte que cinq centimes pour les admirer, et encore on
ne paie qu'en sortant, au cas où l'on est satisfait... Mais on est
toujours satisfait!

Au milieu de tant de jouissances, la fin du jour est arrivée, et une
fusée, partie d'un balcon du château, donne le signal du feu d'artifice
disposé le long du quai d'Orsay. C'est la pièce capitale des
divertissements de la journée, et la seule qui ait le don de fixer la
curiosité publique. Cette année, le feu du 1er mai n'a brillé ni par sa
splendeur ni par une grande nouveauté; les progrès de la pyrotechnie ne
nous semblent pas en rapport avec ceux de la science chimique en
général. Cet art est fort stationnaire: des moulinets, des fusées, des
chandelles romaines et les éternels feux du Bengale semés dans la voûte
des cieux avec ordre et économie, tel a été, comme toujours, le menu de
l'éruption artificielle; ce à quoi il faut ajouter pourtant une
décoration représentant, à ce que l'on nous a assuré, le char de Neptune
entouré de toutes les divinités nautiques. L'eau et le feu, ces ennemis
jurés et irréconciliables, avaient fait trêve pour cette fois. La
magnificence du bouquet, qui, présentant à l'oeil un immense éventail
diapré de toutes couleurs, a un instant projeté une lueur vésuvienne sur
le vaste panorama de la ville et des hauteurs environnantes, et quelque
peu racheté la maigreur de l'ensemble. Un autre feu d'artifice était en
même temps tiré à la barrière, du Trône, pour l'usage particulier du
plus populaire des faubourgs, à qui il faut aussi sa part de soleils et
de bombes tricolores, et qui ne s'en laisserait pas frustrer patiemment,
car un jour de 1er mai, tous les citoyens sont égaux devant le soufre et
le salpêtre. Après le feu d'artifice, les illuminations, quelque
brillantes qu'elles puissent être, semblent passablement mesquines:
aussi n'excitent-elles qu'un médiocre intérêt, à part toutefois celle de
l'avenue de l'Étoile, qui offre véritablement un coup d'oeil
prestigieux. La foule se disperse donc presque aussitôt après le
bouquet, et chacun regagne son logis; heureux s'il y parvient ce soir-là
sain et sauf, et ne reçoit pas dans les jambes, au détour de quelque rue
sombre, un de ces pétards à l'aide desquels les gamins de chaque
quartier se donnent, au mépris des règlements de police, des feux
d'artifice particuliers durant une partie de la nuit. Nous l'avons déjà
dit, le gamin est le roi des fêtes officielles; c'est à lui qu'elles
sont spécialement dédiées, et c'est pour sa satisfaction qu'à pareil
jour Paris dépense chaque année plusieurs centaines de mille francs.

Quant au reste de la population, nous ne connaissons guère qu'un moyen
de lui faire goûter les divertissements ordonnés par le pouvoir
municipal: ce serait de lui appliquer le précepte du grand sultan
Schahabaham, et de faire publier à son de trompe «que quiconque ne
s'amusera pas sera empalé séance tenante.»

[Illustration.]



CHEMINS DE FER.

[Illustration.]

Cette représentation de la médaille que M. le ministre des travaux
publics fit frapper à l'occasion de la loi du 11 juin 1842, ne paraîtra
pas sans doute déplacée en tête du récit des deux inaugurations des
chemins de fer d'Orléans et de Rouen: c'est l'avenir à côté du présent,
l'espoir près de la réalisation. On se rappelle toutes les vicissitudes
des différentes entreprises de chemins de fer, le sort des lois
présentées par le Gouvernement à l'approbation des Chambres.
L'administration se défiait de l'industrie, et l'industrie osait accuser
l'administration d'impuissance. Cependant toutes les compagnies avaient
recours au crédit de l'État, qui, à l'une faisait un prêt, à l'autre une
prise d'actions, à une troisième garantissait un minimum d'intérêt;
d'autres même, comme la compagnie des Plateaux, se retiraient sans même
avoir mis la main à l'oeuvre. Tel était le déplorable spectacle que
donnait au pays la lutte de l'industrie contre l'administration. Et
cependant de tous les côtés les chemins sillonnaient le sol de nos
voisins; le cercle fatal allait toujours se resserrant, et il y avait
danger commercial et danger politique à rester plus longtemps inactif.
L'exemple de l'action était donné par les localités, qui offraient
généreusement leurs terrains, qui ouvraient des souscriptions dont le
montant s'est élevé à un chiffre extraordinaire. L'État ne pouvait
rester en arrière de ce mouvement. Il adopta un _mezzo termine_ que nous
ne prétendons ni louer ni blâmer, mais qui appelait l'industrie privée à
prendre part aux bénéfices que ce nouvel état de choses allait créer.

Tel est le but de la loi du 11 juin 1842, dont nous avons exposé le
principe dans notre avant-dernier numéro.

C'est le commencement d'une grande oeuvre nationale; espérons que ce ne
sera pas un fruit avorté dans sa fleur, et que d'ici à peu d'années nous
aurons à faire assister nos lecteurs à de nouvelles inaugurations de
chemins créés par cette loi.


Inauguration du Chemin de Fer de Paris à Orléans.

2 MAI 1843.

Allons, amis, assez de feu d'artifice, de mâts de cocagne et de théâtres
en plein vent! La fête du monarque est passée, le dernier lampion s'est
éteint, l'orchestre a jeté son dernier accord, les danseuses les plus
intrépides ont quitté le bal public; tout, dans la grande cité, est
rentré dans le calme de tous les jours; mais, hourrah! après la fête du
roi, voici venir la fête de l'industrie. Un nouveau chemin de fer est né
aux portes de Paris, et le voilà qui, avant de s'élancer dans la plaine,
et d'embrasser de ses replis une des contrées les plus riches de France,
le voilà qui vient vous demander son baptême, et il vous présente pour
ses parrains l'évêque d'Orléans et le duc de Nemours. Hâtons-nous: pour
nous va se dérouler une des plus belles conquêtes du génie de l'homme,
une de ces victoires qui, dans ce siècle éminemment pacifique et
industriel, ne coûtent de larmes à personne. Hourrah! nous avons
soixante lieues à faire; déjà la machine a gonflé ses vastes poumons,
elle vomit des flots de vapeur blanche comme la toison des brebis; elle
s'impatiente et frémit.

La foule assiège les portes de l'embarcadère. On dirait, à voir cet
empressement joyeux, que l'inauguration d'un chemin de fer est un
spectacle nouveau pour elle; et, cependant, déjà trois fois pareille
fête a réjoui ses yeux! En 1837, la reine, accompagnée de LL. AA. RR.,
fit, en personne, l'inauguration du chemin de fer de Saint-Germain, et,
deux ans après, les chemins de Versailles, rive gauche et rive droite,
furent ouverts avec la même solennité.

C'est que le chemin d'Orléans ouvre à l'industrie une ère nouvelle; ses
aînés n'avaient pour prétention que de satisfaire le besoin de
locomotion du Parisien; ils ont voulu être simplement des promenades
aboutissant à la forêt de Saint-Germain, au musée et au parc de
Versailles. Pour celui-ci, la promenade n'est que l'accessoire,
l'utilité est le principal. C'est un premier anneau de cette chaîne
immense qui doit lier le Nord au Midi, Bordeaux et Nantes, nos deux
grands ports de commerce, au Havre et à la Belgique.

Aussi, voyez comme, dans cette prévision, l'embarcadère s'est fait vaste
et spacieux; comme toutes les dispositions ont été prises pour que le
service puisse s'y faire sans encombre, pour que chacun attende
commodément le moment du départ, et arrive sans hésitation au wagon dans
lequel il doit trouver place.

L'embarcadère du chemin de fer de Paris à Orléans est celui qu'ont déjà
admiré tous les voyageurs qui ont pris le chemin de Corbeil pour aller
soit à leurs affaires, soit à leurs plaisirs, à la papeterie d'Essonne
ou sous les magnifiques ombrages de la forêt royale de Fontainebleau.
Beaucoup se demandaient à quoi bon tant d'espace pour un si petit
chemin. C'est que les administrateurs, malgré les embarras financiers
qui, jusqu'en 1841, ont failli les faire renoncer à leur concession,
avaient compris tout l'avenir réservé à cette tête de ligne. Il y a,
d'ailleurs, économie à acheter en bloc tout le terrain indispensable au
développement d'une entreprise industrielle. La compagnie recueille
aujourd'hui les fruits de cette prévoyance.

La gare d'Orléans, remarquable par une noble simplicité de construction,
présente à l'oeil les dispositions générales des principales gares
d'Angleterre. L'architecture extérieure est bien d'accord avec sa
destination. En effet, l'embarcadère d'un chemin de fer doit présenter
au public de vastes salles de plain-pied; les bureaux de perception, de
bagages, doivent être au même niveau; une construction de cette espèce
ne comporte pas d'étage supérieur; aussi ne voit-on du dehors que de
vastes arcades, avec leurs fenêtres cintrées. L'entrée forme un pavillon
carré qui s'avance sur la grande cour, et jusqu'au pied duquel les
voitures peuvent arriver. Des deux côtés de ce pavillon, et en retraite
sur lui, des portes donnent accès, l'une aux bagages, qui de la salle
d'enregistrement sont portés dans les wagons, l'autre à une plate-forme
tournante sur laquelle se trouve un cadre prêt à recevoir les gros
ballots de marchandises, ou les chaises de poste qui doivent voyager à
la suite du convoi. La façade est surmontée d'une petite construction
qui sert d'encadrement à l'horloge, et dont l'architecture paraît
malheureusement mesquine et peu en rapport avec le reste de l'édifice.

[Illustration: (Chemin de fer d'Orléans.--Embarcadère de Paris.)]

L'embarcadère du chemin de fer d'Orléans a une longueur totale de plus
de 300 mètres; sur toute cette longueur règne, en arrière du toit qui
couvre les salles basses, une charpente d'une admirable légèreté, où
sont percés les jours qui éclairent l'intérieur de cette vaste
construction. Les terrains qui en dépendent se prolongent jusqu'au
boulevard de l'Hôpital, sur lequel ont vue les bâtiments réservés à
l'administration. Des deux côtés on a ouvert des rues, dont l'une, celle
par laquelle on arrive au chemin de fer, correspond au quai
d'Austerlitz, et l'autre sert exclusivement à la sortie des voyageurs et
des voitures qui les transportent dans Paris.

Mais pénétrons dans la gare et jetons un coup d'oeil sur cette charpente
hardie qui se développe sur la longueur de 300 mètres. Vue d'un certain
point, sa perspective ne vous figure-t-elle pas la gigantesque
ostéologie d'un de ces animaux antédiluviens dont les débris ont révélé
au grand Cuvier les merveilles d'un monde anéanti? Des flots de lumière
arrivent à l'intérieur par des centaines de croisées; mais surtout rien
ne peut rendre l'aspect magique de cette gare quand elle a allumé ses
nombreux becs de gaz et que dans les charpentes l'ombre joue avec la
lumière.--Quatre voies bordées de deux quais d'embarquement et de
débarquement, sur une centaine de mètres de longueur, reçoivent les
wagons de départ et d'arrivée, et au-delà se prolongent dix ou douze
voies sur lesquelles sont remisées des centaines de wagons prêts à
s'élancer au premier signal.

Mais voici les invités qui se rendent à l'appel des administrateurs;
quatre convois les transportent à Orléans; le premier est parti à six
heures et demie du matin; c'est lui qui est chargé d'explorer la voie;
le danger, s'il y en a, sera pour lui seul: là où il aura passé, les
autres ne courront aucun risque. Le second part à sept heures, bien
tranquille sur les chances que son devancier a dû courir. Le troisième,
à sept heures et demie; et le quatrième enfin, le convoi d'honneur,
celui qui renferme les ducs de Nemours et de Montpensier, les ministres
et _tutti quanti_, hauts et puissants seigneurs, administrateurs,
législateurs, qui portent avec eux la fortune de la France, part à huit
heures de la gare.

Laissons ces convois prendre petit à petit leur vitesse de dix lieues à
l'heure, laissons la locomotive, cette comète à la chevelure enflammée,
dévorer l'espace, et faisons un peu d'histoire industrielle.

[Illustration: (Passerelle près du château de Trousseau.)]

C'est en 1838 que fut votée la loi qui concédait le chemin de fer de
Paris à Orléans, avec embranchement sur Corbeil, Pithiviers et Arpajon.
Le maximum des pentes et rampes était fixé à 3 millimètres par mètre, et
le minimum du rayon des courbes à 1,000 mètres. La compagnie, constituée
au capital de 40 millions, se mit immédiatement à l'oeuvre. Elle appela,
pour diriger ses travaux, un de ces ingénieurs que l'Administration des
ponts et chaussées accorde si généreusement pour le plus grand bien de
l'industrie, un de ces hommes intègres et capables, dont la coopération
seule semble une garantie de succès. M. Jullien, déjà connu dans le
monde des constructeurs, par le magnifique travail du pont-canal du
_Bec-d'Allier,_ mené à fin avec tant d'économie et de promptitude, se
mit à l'oeuvre avec ardeur. Dix-huit mois à peine s'étaient écoulés que
les convois sillonnaient les bords de la Seine, jetant leurs voyageurs à
Choisy, à Petit-Bourg, à Corbeil; mais en même temps des études
sérieuses avaient eu lieu sur la ligne principale. De graves objections
s'étaient élevées contre les embranchements d'Arpajon et de Pithiviers,
dont les produits ne devaient pas compenser les dépenses. On sollicitait
du Gouvernement une intervention financière qui, sans rien faire sortir
de ses caisses, donnât confiance aux petits capitaux et permît ainsi de
réaliser le fonds social, sur lequel les désastres du chemin de Paris à
Rouen, dit des _Plateaux_, avaient réagi d'une manière funeste.

[Illustration: carte.]

[Illustration: (Passage sous la route de terre, à la Cour de France.)]

Une loi du 1er août 1839 vint modifier le cahier des charges et
permettre aux concessionnaires de renoncer au bénéfice de la loi de
1838, à charge par eux d'achever l'embranchement de Corbeil et d'être
tenus de livrer à l'État, si ce dernier l'exigeait, contre remboursement
des dépenses utiles, la partie du chemin de fer confectionnée. Mais ce
n'était encore qu'un simple palliatif.

[Illustration: (Viaduc en face de Villemoisson.)]

Le 15 juillet 1840, le Gouvernement entra enfin dans une voie
différente. Il garantit à la compagnie, sur son fonds social de 10
millions, un minimum d'intérêt de 4 p. %, pendant quarante-six ans et
trois cent vingt-quatre jours, à charge, par la compagnie d'employer
annuellement 1 p. % à l'amortissement de son capital. Nous n'avons pas à
discuter les inconvénients et les avantages de ce système qui a été
l'objet de tant de controverses. Nous dirons seulement qu'il nous paraît
prouver d'une manière péremptoire que, sans le secours de l'État,
l'industrie privée aurait été impuissante à exécuter les travaux du
résultat desquels nous jouissons aujourd'hui.

Le cahier des charges reçut encore quelques modifications: les pentes
purent être portées à 5 millimètres par mètre, et les rayons des courbes
descendre à 800 mètres, et on n'exigea plus les embranchements de
Pithiviers et d'Arpajon.

Sous l'influence de ces modifications, les travaux du chemin de fer
prirent un essor rapide. L'ingénieur avait cinq ans pour achever son
oeuvre, et deux ans et demi lui ont suffi: le premier coup de pioche a
été donné au commencement de 1841, et le 1er mai 1843, le dernier rail
est bien près d'être posé; et la rapidité des travaux n'empêche pas
chaque ouvrage en particulier d'être solidement fait. Là, rien n'est
donné au charlatanisme, chaque partie est sévèrement, consciencieusement
traitée; rien ne papillote aux yeux, mais tout a la stabilité
monumentale d'une oeuvre durable; car ici l'intérêt de la Compagnie
était d'accord avec celui du public et l'amour-propre de l'ingénieur,
une concession de quatre-vingt-dix-neuf ans équivalant à une concession
perpétuelle.

Maintenant suivons le convoi du prince, et jouissons en passant du
magnifique panorama qui va se dérouler devant nos yeux. Si vous ne
craignez pas l'air vif qu'augmente encore la rapidité de la marche du
convoi, si vous ne redoutez pas les parcelles de coke qu'envoie si
généreusement la cheminée de la locomotive, montons sur la banquette
supérieure du wagon.

A cette fête de l'industrie, le printemps vient mêler sa première
verdure, la plus fraîche de l'année, ses premières fleurs, l'espérance
de l'été: voyez ces beaux marronniers qui mêlent si heureusement leur
sombre verdure à la blancheur de leurs grappes; ces fleurs de pommiers
qu'un poète a appelées la neige odorante du printemps, et au milieu de
ce jard in, ces maisons blanches, ces clochers de villages que l'oeil a
à peine le loisir de reconnaître en passant. Quels délicieux tableaux se
succèdent ainsi sur cette promenade de trente lieues qui lie la capitale
du monde civilisé à cette grande cité illustrée par le triomphe de
Jeanne-d'Arc!

En quittant la gare de Paris, on traverse les plaines d'Ivry, de Vitry
et de Choisy-le-Roi: nous voici sous le fort d'Ivry; pourquoi n'a-t-il
pas encore sa couronne de canons pour saluer en passant la victoire de
l'industrie? Dieu veuille qu'il ne tonne jamais du haut de ses
retranchements que pour de semblables fêtes, et que des larmes ne
viennent pas se mêler un jour à l'or qu'il nous a coûté! Sur toute cette
portion de route que vous connaissez déjà jusqu'à Juvisy, ou les deux
chemins se bifurquent, on domine le cours de la Seine et les magnifiques
campagnes qui la bordent; ce paysage si varié présente là un château
caché derrière une épaisse charmille; ici une fabrique avec sa haute
cheminée vomissant des flots de fumée noire; partout la richesse, le
mouvement et la vie.

A Juvisy, le chemin d'Orléans se sépare de son compagnon par une courbe
de 1,500 mètres de rayon, pour aller vers Étampes. A quelque distance de
ce point de bifurcation, il passe sous la route royale nº 7, qui va de
Paris à Antibes. L'arche du pont sur lequel passe cette route à 8 mètres
d'ouverture et 5 mètres de hauteur sous clef; elle est en maçonnerie et
a, comme tous les travaux de cette ligne, une apparence de stabilité que
ne démentira pas l'épreuve du temps. De côté et d'autre du pont, la
route a été relevée sur une assez grande longueur avec des pentes de 3
centimètres par mètre.

A peu de distance de là, nous entrons dans la vallée de la rivière
d'Orges, ou plutôt dans la vallée des châteaux, car nulle part plus
qu'entre Juvisy et Arpajon on ne rencontre accumulées de ces grandes
propriétés, qui servent à la villégiature de nos banquiers, pairs de
France, généraux. C'est une suite continuelle de châteaux de tous les
âges et de toutes les époques: les uns remontent au onzième siècle;
d'autres sortent à peine des mains de l'ouvrier, et cette grande page
architecturale a pour points de repère, d'un côté la tour de Montlhéry,
qui semble encore menacer le ciel après avoir si longtemps dominé sur
les vassaux tremblants qui rampaient à ses pieds, et de l'autre, la tour
d'Étampes, ruine monstrueuse, dont des pans entiers ont été arrachés par
la main du temps, _tempus edax_, et d'autres semblent près de
s'écrouler, tant ils sont crevassés et mutilés depuis le dixième siècle,
auquel on fait remonter l'époque de la construction de ce manoir féodal.

Il a fallu dans beaucoup d'occasions passer à travers les parcs, orgueil
de ces châteaux; et les propriétaires ont dû, tout en maugréant, laisser
le chemin de fer se frayer ainsi son passage. La loi le veut ainsi, et
c'est un étrange rapprochement que celui de l'industrie qui arrive à la
toute-puissance, en présence de ces vieux débris d'une puissance qui
s'éclipse et s'éteint. Que diraient ces vieux barons qui, de leur nid
d'aigles, descendaient, comme la tempête, dans la plaine pour piller et
rançonner leurs orgueilleux voisins, et, il faut le dire aussi, souvent
le voyageur; qui avaient droit de haute et basse justice, et ce beau
droit du seigneur, celui qu'ils ont abandonné avec le plus de regret;
que diraient-ils, s'il leur fallait aujourd'hui venir chapeau bas,
au-devant de l'industrie et la saluer quand elle demande à pénétrer, et
la saluer encore quand elle obtient de dévaster une propriété, de
combler une pièce d'eau, d'abattre une forêt séculaire? Certes ils
croiraient que les derniers temps sont proches, et à ce bouleversement
des usages, ils jugeraient que le monde a vécu. Et cependant tout cela
arrive, et le soleil luit plus brillant que jamais, et il se lève tous
les jours sur une merveille nouvelle, due au génie de l'homme. C'est
que, quand les privilèges disparaissent, le bien-être de la masse
commence; c'est que du jour ou le règne de la force brutale a cessé,
celui de l'intelligence a fait son avènement. Heureusement il est loin
de nous le temps pour lequel a été fait ce vers:

          Le premier qui fut roi fut un soldat heureux.

Et, maintenant, tous le reconnaissent, il faut, pour gouverner, non plus
être fort, mais être intelligent; et voilà pourquoi l'industrie vient
s'asseoir au banquet préparé par les riches; mais, rendons-lui justice,
elle ne s'y asseoit qu'avec toutes sortes de formes polies. Ainsi, le
chemin de fer a coupé des parcs dans toute leur longueur, mais il a
galamment offert au châtelain d'élégantes passerelles en aussi grand
nombre qu'il l'a voulu, des grilles en fer, des ponts sous le chemin; si
bien que quand cela sera passé dans les usages, on ne verra plus dans
ces servitudes qu'un point de vue pittoresque de plus, un ornement
ajouté au paysage, ornement animé quand les locomotives et leurs convois
passeront, emportant des milliers de voyageurs. Les passerelles ainsi
construites sur le chemin sont d'une élégante légèreté: généralement
elles sont en charpente, et on y arrive de chaque coté par un escalier.

[Illustration: (Viaduc sur la rivière de l'Orge, en face de
Villemoisson.)]

Mais quittons ces châteaux, et qu'on nous pardonne les réflexions que
leur vue nous a inspirées. Hâtons-nous, car il nous faut arriver à
Orléans pour une heure, si nous voulons assister à la cérémonie
d'inauguration.

Le chemin passe dans la vallée de l'Orge, et traverse la vallée de
l'Yvette. Pour franchir ces deux rivières, il a fallu deux viaducs, dont
nous donnons les dessins: l'un celui sur l'Yvette, a trois arches de 8
mètres, et a 14 mètres de hauteur au-dessus de la rivière; l'autre plus
considérable encore, a cinq arches de 8 mètres, et une hauteur de 14
mètres également; mais rien ne peut rendre le coup d'oeil dont on jouit
en passant sur ces viaducs: on domine de la deux vallées fraîches et
remplies de beaux arbres, de ces belles fleurs qui se plaisent tant au
bord de l'eau, et l'oeil suit au loin tous les caprices de la rivière,
dont le cours sinueux offre à chaque instant un point de vue nouveau.

On s'arrête à Saint-Michel, devant le magnifique château moderne de
Lormoy, qui appartient à M. Paturle: là on a creusé un puits artésien de
120 mètres de profondeur pour donner de l'eau aux locomotives; puis on
reprend sa course, en traversant le pays le plus riche et le plus
accidenté des environs de Paris: chaque tour de roue de la locomotive
amène une sensation nouvelle. Mais comme les formules de l'admiration
sont restreintes et monotones, et que, d'ailleurs, nous ne pourrions pas
vous peindre le magnifique soleil qui éclairait ces scènes et
l'empressement des populations qui venaient saluer joyeusement l'aurore
de cette nouvelle ère, nous vous dirons: «Faites le voyage, et quand
vous en reviendrez, vous aurez vu, senti, éprouvé, comme nous, et vous
aimerez mieux lire dans vos souvenirs et votre imagination que sur ces
froides pages, les scènes qui vous auront fait impression.»

[Illustration: (Débarcadère du chemin de fer, à Orléans.)]

Arrivé à Etampes, où l'on a construit une vaste gare, dominée par cette
tour dont nous vous parlions tout à l'heure, on n'a plus à traverser
qu'un pays assez triste, des plaines à perte de vue, un sol maigre:
c'est la Beauce, c'est presque la Sologne. Enfin nous touchons la gare
d'Orléans après un trajet de 121 kilomètres, ou 30 lieues un quart, fait
en quatre heures un quart, mais pendant lequel nous avons perdu une
heure six minutes à faire de l'eau et d'autres opérations qui ne se
feront pas, ou se feront beaucoup plus rapidement dans le service
ordinaire. Nous avons souvent marché à 12 lieues à l'heure, et cependant
en moyenne à 7 lieues et demie.

La gare d'Orléans n'est pas encore achevée; mais, telle qu'elle est,
elle présente l'aspect de grandeur et de simplicité que nous avons déjà
signalé dans celle de Paris, qui lui a d'ailleurs servi de modèle.

A gauche de cette gare, on a élevé une tente dont les dames d'Orléans
garnissaient les gradins. De tous côtés des guirlandes de feuillage, des
drapeaux tricolores. Au milieu de la voie et hors du débarcadère, sur
une estrade, se dresse un petit autel, recouvert de drap rouge, et qui
rappelle l'autel du Champ-de-Mars et les autels des anciens.

Mais le canon a retenti, les cloches sont en branle, le hennissement de
la locomotive annonce l'arrivée du convoi des princes. A ce signal, le
clergé, précédant l'évêque d'Orléans, entonne des chants religieux, et
se rend processionnellement à l'autel sur lequel doit se faire la
consécration religieuse du chemin de fer. Cependant les princes ont
débarqué avec leur suite, et sont reçus par toutes les autorités venues
des départements voisins pour cette solennité. Le maire d'Orléans se
charge de porter la parole au nom de tous. Puis les princes se rendent
près de l'autel, où M. l'évêque les attendait. Là, M. l'abbé Fayet
prononça un discours qui roulait sur le caractère social et religieux
des découvertes de l'industrie, les conditions auxquelles ses créations
peuvent tourner au profit de la moralité humaine, et termina en donnant
la bénédiction aux locomotives, qu'on fit approcher pendant que
l'artillerie tirait une nouvelle salve. A ce moment, M. Teste remit, au
nom du roi, la croix de la Légion-d'Honneur à MM. Bartholony, Bariès et
Delerue, et promut à la première classe de leur grade d'ingénieurs MM.
Jullien et Thoyot.

Le prince a ensuite passé la revue de la garde nationale, qui aurait pu
être plus nombreuse, et après une descente en ville il revint à quatre
heures à la gare, où l'attendait un banquet qui lui était offert par la
Compagnie.

Quant aux quinze cents personnes invitées à cette inauguration, elles
partirent par différents convois à quatre heures et quatre heures et
demie. Le retour se fit sans accident, et à huit heures un quart le
convoi de quatre heures entrait dans la gare de Paris.

Ainsi s'est terminée cette fête qui laissera de longs souvenirs à ceux
qui y ont pris part, non pas au point de vue des cérémonies qui l'ont
accompagnée, mais comme le premier pas fait vers la glorification du
travail, vers la réalisation d'un bien-être plus général et qui doit
descendre jusqu'aux dernières classes de la société. C'est du moins ce
qu'a compris la compagnie, quand elle a orné la salle de son banquet
d'écussons portant les divers attributs du travail, depuis la brouette
et la pioche jusqu'aux cylindres et aux laminoirs; et en cela elle, n'a
fait que montrer aux yeux ce que chacun pensait intérieurement et
applaudissait avec enthousiasme.


Inauguration du Chemin de Fer
de Paris à Rouen.

3 MAI 1843.

Alerte! lecteurs, il n'est pas encore temps de vous reposer; car
l'industrie est infatigable, et elle vous convie aujourd'hui à une fête
nouvelle. Hier le chemin qui allait puiser au centre de la France les
produits du travail national et de la richesse agricole; aujourd'hui le
chemin qui va chercher dans vos ports les produits exotiques et les
denrées coloniales. Tout change d'aspect, et les hommes et les choses,
et le langage et les habitudes. Hier vous avez remonté vers cette belle
Touraine, au climat si doux, à la robe émaillée de fleurs, au dialecte
pur et choisi; aujourd'hui vous allez descendre le cours de ce beau
fleuve qui, né dans les montagnes de la Côte-d'Or, va se perdre dans la
mer par une embouchure de trois lieues de large, et vous traverserez
cette belle Normandie qui a pour fleurons à sa couronne l'agriculture,
le commerce et l'industrie. Dans la contrée que votre oeil a embrassée
hier, vous avez vu plus de châteaux que d'usines, aujourd'hui, au
contraire, si par moment vous voyez sur les hauteurs qui bordent la
Seine quelque vieux château féodal, aux murs lézardés, aux tourelles en
ruine, au nom historique, plus souvent encore vous reconnaîtrez de loin
la ville manufacturière, l'usine aux murailles noircies par la houille,
autour de laquelle se groupent, comme des enfants autour de leur mère,
quelques chaumières à la livrée de l'usine, noires comme elle, habitées
par des centaines d'ouvriers qui le jour trouvent près d'eux leur pain
quotidien, et le soir, à la veillée, goûtent les joies du foyer
domestique. C'est un beau pays que celui qu'arrose la Seine, ce Pactole
de la Normandie! et quel mouvement, quelle vie, dans cette riche vallée!
Là ce sont deux routes de terre, où tous les jours passent des milliers
de voitures; entre ces routes, c'est une voie navigable que sillonnent,
de gracieux bateaux à vapeur, de lourds chalands hâlés par des chevaux;
et tous ces bruits se mêlent, se confondent, et donnent une âme à cette
belle nature. Et voilà qu'à ces trois sources de prospérité vient se
mêler un chemin de fer; voilà qu'à ces vigoureux chevaux, à ces légers
bateaux qui trouvent un élément de vitesse dans la résistance de l'eau
que repousse leur puissante palette, vient se substituer, non, je me
trompe, s'ajouter la force de la locomotive, la merveille de ce siècle,
cette espèce de Léviathan intelligent et soumis, qui glisse rapide comme
la pensée, franchissant les fleuves et les vallées, s'engloutissant sous
les montagnes et reparaissant un instant après, toujours haletant et
formidable, avec son souffle saccadé et son aigrette de fumée et de
vapeur. Heureux pays! pour lequel la nature a tout fait, et que l'art a
choisi pour y écrire une des plus belles pages de son histoire. Hier
encore, en 1841, il y a deux ans à peine, et qu'est-ce que deux ans dans
le siècle où nous vivons? hier encore, les vallées étaient spacieuses,
les montagnes intactes, la Seine libre et glorieuse, et voilà
qu'aujourd'hui, 3 mai, les vallées sont comblées, le fer et la poudre
ont pénétré dans les entrailles de la montagne, et la Seine ronge,
furieuse, les culées de trois nouveaux ponts! Qu'on vienne encore citer
les gigantesques travaux des Romains et leurs aqueducs, et leurs routes
immortelles! Nul ne sait combien de victimes ont péri à la tâche,
combien d'années le peuple vaincu a gémi sous le fouet du centurion. Ici
rien de tout cela: Une médaille va répondre aux siècles futurs. Cette
médaille portera d'un côté: commencé en 1841; de l'autre, terminé en
1843.

[Illustration: (Rôtissage du boeuf à Maisons.--_Le tourneur de la
broche_: un Anglais.--_Les cuisiniers;_ Gien, de Paris; Poua, de
Belleville; Fiault, de Poissy.)]

En voyant ces travaux cyclopéens, ne se croirait-on pas transporté aux
temps bibliques ou mythologiques! Dans la Bible, les murs de Jéricho
s'écroulent au son des trompettes des Hébreux. Aujourd'hui le rocher de
Douvres disparaît tout entier sans bruit et sans laisser de trace; un
signal est donné, et le feu des hommes, aussi terrible que le feu du
ciel, pousse et renverse dans la mer, qui se referme silencieuse, des
masses de granit.

Au son de la lyre d'Amphion, les pierres viennent se placer
d'elles-mêmes sur les murailles de Thèbes, et quand il dépose sa lyre,
Thèbes, la ville aux cent portes, a sa ceinture de fortifications. Nos
ouvriers, il est vrai, sont moins harmonieux, et je crois que leurs plus
doux chants ne déplaceraient pas le moindre grain de sable; mais ils
s'animent l'un l'autre par leurs cris, par leurs chansons, et, le
pour-boire aidant, le pont est jeté, le viaduc couronné, le souterrain
voûté, en moins de temps qu'il n'en fallait autrefois pour en faire le
projet.

La compagnie du chemin de fer de Paris à Rouen avait convié pour son
inauguration moins de monde que la compagnie d'Orléans; aussi, au lieu
de quatre convois, il n'y en a eu que deux.

Le premier départ a eu lieu à huit heures du matin. Le convoi était
composé de dix-huit wagons et de deux locomotives, et tenait sur la voie
la longueur énorme de près de 150 mètres; ce n'est pas, il faut
l'avouer, la particularité la moins étonnante de ces nouvelles voies de
communication, celle, qui excite le moins l'admiration des populations,
que cette espèce de puissance magique qui déplace et donne des ailes à
ces lourds wagons, et transporte avec la rapidité de la pensée des
milliers de voyageurs.

Le convoi des princes, qui avaient voulu aussi participer à cette
seconde inauguration, n'était composé que de voitures de luxe. Ce sont
de vastes coupés, des diligences divisées en stalles, sur les panneaux
desquelles brillent soit les armes de la famille royale, soit celles de
la ville de Rouen et de la ville de Paris.

La voiture qui a reçu les princes et quelques hauts dignitaires de
l'État, et dont nous donnons le dessin, est une espèce d'omnibus, ou
plutôt de salon élégamment décoré, à l'extrémité duquel se trouve un
fauteuil richement sculpté; c'est là que le duc de Nemours a pris place;
le duc de Montpensier, MM. de Rambuteau, Teste, Duchâtel, et
Cunin-Gridaine se sont assis sur les banquettes longitudinales, et, à
huit heures et demie, le convoi d'honneur s'est mis en marche au son de
la musique militaire.

La gare de Rouen est commune avec celle de Saint-Germain et de
Versailles: elle se divise en deux groupes de six voies, avec quatre
quais d'embarquement et de débarquement. En dehors des quais extrêmes,
et sur les parties latérales, on construit une série d'arcades qui
recevront les divers bureaux; ces arcades sont destinées à soutenir une
charpente monumentale qui embrassé les douze voies et les quatre quais.
Quant à présent, les voyageurs continuent à monter dans les convois par
la pluie ou le soleil, suivant qu'il plaît à Dieu; nous avons entendu de
nombreuses plaintes sur cet oubli indécent de la commodité du public.
Quoi qu'il en soit, la charpente est en projet, et nous devons nous
déclarer satisfaits, surtout si de cette attente doit naître un
monument. Nous souhaitons que la compagnie de Rouen ne se trouve pas un
jour à l'étroit dans cette gaine où viennent aboutir déjà trois chemins
de fer, et où l'on espère voir encore arriver un embranchement de la
ligne de Belgique et d'Angleterre, et qu'elle ne comprenne pas qu'elle a
payé un peu cher l'économie de 13 millions qu'elle a faite en empruntant
au chemin de Saint-Germain son entrée dans Paris.

Le chemin de fer que nous allons parcourir a été commencé, dit la
chronique, le 1er mai 1841. Ainsi, deux ans ont suffi pour faire sortir
cette oeuvre du néant; l'imagination recule, effrayée, devant les
travaux considérables, les difficultés sans cesse renaissantes dont est
parsemé ce chemin; mais, quoique nous reconnaissions que celui qui a
dirigé et exécuté ces travaux est un homme d'un haut mérite, nous ne
pouvons dissimuler que plusieurs ouvrages d'art ont paru généralement
laisser quelque chose à désirer.

La partie commune aux deux chemins de Saint-Germain et de Rouen s'étend
sur une longueur de 8,850 mètres; ils se séparent près de Colombes, où
le chemin de Rouen a une station, d'où il se dirige sur la Seine, qu'il
passe à Bezons. Tous les ponts sur lesquels le chemin traverse la Seine
présentent cette particularité, qu'ils sont doubles. La Seine forme sur
tout son parcours des îles nombreuses, qui ne sont pas la partie la
moins pittoresque du trajet que l'on fait en bateau à vapeur. Le pont de
Bezons a neuf arches de 30 mètres d'ouverture. De là le chemin traverse
à peu près en ligne droite le détour que forme la Seine pour aller
passer au Pecq et la retrouve à Maisons, où il la passe sur un autre
pont de cinq arches de 30 mètres d'ouverture. Tout le monde connaît
cette magnifique propriété qui a pris le nom de son possesseur, et qui
est pour ainsi dire enclavée dans la forêt de Saint-Germain. Le château
date de 1658, et a été bâti par Mansard; vendu pendant la révolution
comme bien national, Napoléon l'acheta pour le donner à son fidèle
Lannes. Depuis, M. Jacques Laffite en devint acquéreur. Mais la
révolution de Juillet, qui, en élevant si haut la réputation de l'homme,
porta un coup fatal à la fortune du banquier, le força à se défaire
d'une partie de cette propriété. On a divisé le parc, qui a mille
arpents, en petits lots, sur lesquels des littérateurs, des artistes,
des hommes du monde, ont construit, suivant leurs goûts on leur fortune,
qui un cottage anglais, qui un chalet suisse, qui une maisonnette
gothique; le pittoresque a pu y gagner, mais l'ensemble est défloré et a
perdu son caractère grandiose.

[Illustration: (Transport du boeuf découpé.)]

[Illustration: Repas des ouvriers à Maisons.]

C'est dans ce parc qu'a eu lieu ces jours passés un repas en harmonie
avec les moeurs anglaises, et qui rappelle les festins des héros
d'Homère. Un boeuf entier a été servi rôti à six cents ouvriers, qui
venaient de mettre la dernière main au pont de Maisons. M. Laffite
présidait à ce banquet.

En quittant Maisons, la ligne se développe à travers la forêt de
Saint-Germain, sur une longueur île près de deux lieues pour arriver à
Foissy, cette vieille ville, qui, en 868, sous Charles le Chauve, fut le
siège d'une assemblée générale des grands et des prélats du royaume.
Maintenant Poissy n'est plus connu du public que par son marché de
bestiaux et des malfaiteurs, que comme un lieu de détention.

Triste retour des choses d'ici-bas!

A partir de Poissy, on reste constamment sur la rive gauche de la Seine,
dont on s'éloigne plus ou moins, suivant les caprices du chemin, tantôt
la surplombant, pour ainsi dire, tantôt s'en écartant, comme ferait un
observateur qui s'éloignerait pour mieux jouir d'un point de vue
pittoresque. Rien ne peut rendre la magnificence du spectacle toujours
nouveau que l'on a sous les yeux pendant 24 on 25 lieues; et qu'on ne
vienne pas dire qu'on ne jouit pas du paysage quand on est emporté par
la locomotive: le paysage n'est pas à vos pieds, il est au loin, dans
les masses surtout; et si les objets qui bordent le chemin fuient avec
une rapidité qui vous donne le vertige, ceux qui sont à bonne distance
posent complaisamment devant vous, et vous avez tout le temps d'en
saisir l'ensemble et les détails; et ce serait vraiment fâcheux de
passer dans cette luxuriante vallée de la Seine comme un aveugle, sans
se réjouir le coeur et les yeux des beautés si pittoresques et si
multipliées qui s'y présentent à chaque inflexion nouvelle du chemin. Ce
n'est pas une partie seulement qui est ainsi, comme sur le chemin
d'Orléans; c'est toute la vallée. La, il n'y a pas de Beauce, pas de
Sologne: il n'y a que la grasse Normandie, ses beaux pâturages, ses;
troupeaux bondissants, ses châteaux sur le versant des collines, ses bois
qui couronnent les hauteurs et les îles si verdoyantes de la Seine.

[Illustration: (Profil de la voiture des princes.)]

[Illustration: (Intérieur de la voiture dis princes.)]

Triel, Meulan, Epones. Mantes, voilà les diverses stations du chemin; et
chacune est si coquette, si gracieuse, qu'on serait tenté de quitter le
convoi et d'y transporter ses dieux lares; Mantes surtout avait mis ses
habits de fête pour saluer le passage du convoi d'inauguration: un arc
de triomphe orné de guirlandes de feuilles et de fleurs attendait le
prince; la garde nationale était sous les armes, et l'oeil découvrait,
au milieu de cette verdure et de cet appareil militaire, de gracieuses
figures de femmes qui souriaient à ce spectacle nouveau. Elles aussi
auraient bien voulu qu'on leur permît de faire partie de cette marche
triomphale. Mais le signal du départes! donné; voilà que la locomotive
nous emporte vers un point qui fait frémir d'avance bien des intrépides:
il s'agit de s'engloutir au sein des ténèbres, de rester pendant trois
quarts de lieues dans l'obscurité la plus complète; il s'agit tout
simplement de percer une montagne, de quitter la Seine à Rolleboise et
de la retrouver à Bonnières. Qu'est-ce cela? Quatre minutes au plus. Et
cependant, comme les coeurs ont battu pendant ces quatre minutes! on se
trouvait lancé d'un bond dans le domaine de l'inconnu. Avançait-on? on
le supposait; mais où trouver un point de comparaison? Allait-on vite ou
doucement? le convoi allait-il dérailler? n'avait-on pas dit adieu pour
toujours à ceux qu'on aimait? Aussi, quelle imprudence! à quoi bon
tenter Dieu? Il nous a donné le soleil, pourquoi le dédaigner? Anxiétés
terribles, difficultés insolubles, supplice inénarrable! Ouvrir les yeux
et ne pas voir, s'abandonner à une puissance aveugle qu'on ne peut ni
diriger soi-même ni arrêter d'un geste. Oh! rendez nous la lumière, et
les campagnes, et la verdure, et le silence des bois, et la fraîcheur de
l'eau: ce bruit de locomotive haletante, ces chaînes qui se heurtent
dans la nuit, ce sifflet infernal qui prévient, dit-on, le danger, tout
cela est affreux à entendre, quand on ne peut pas le voir.--Eh quoi!
quatre minutes seulement, et nous avons passé le souterrain; mais c'est
admirable! mais qui donc a frémi? C'est une plaisanterie, quatre
minutes! Oh! mon Dieu, oui, pas davantage; et dans ces quatre minutes il
vous est passé par le coeur des sensations infinies: vous avez pensé à
vous, à vos parents, à l'événement du 8 mai, à la manière de vous sauver
en cas d'accident; vous avez regretté et aimé plus que vous ne le ferez
en dix ans peut-être. Rien ne peut se comparer à la rapidité des
sensations que donne, un danger imminent; et maintenant que vous n'avez
plus peur, que vous n'avez jamais eu peur, nous vous dirons que ce
souterrain est un des plus grands qui existent sur le chemin de fer. La
montagne s'élève à 82 mètres ou à environ 230 pieds au-dessus de vos
têtes; le souterrain forme une ligne droite de 2,625 mètres de longueur,
et est voûté sur presque tout son parcours.

[Illustration: carte.]

[Illustration: (Pont de Maisons.)]

Vous avez encore trois souterrains à traverser avant d'arriver à Rouen,
dont l'un a 1,700 mètres. Mais qu'est-ce que cela auprès de celui de
Rolleboise? Les têtes de chacun de ces souterrains sont flanquées de
deux tours octogones, surmontées des armes des deux villes que rapproche
le chemin de fer. C'est un heureux rapprochement, c'est un symbole
d'union entre ces deux grandes cités, dont on doit savoir gré aux
constructeurs; c'est une idée d'artiste née dans un esprit d'ingénieur.
Nous avons encore à passer deux fois la Seine, au Manoir et à Oyssel,
sur deux ponts doubles qui ont ensemble seize arches de 30 mètres
d'ouverture; et puis dans un instant nous allons saluer Rouen et ses
vieilles flèches, la jeune et la nouvelle ville, la ville qui a vu périr
Jeanne d'Arc et naître Corneille, et la ville du commerce et des marins.
Encore quelques pas le long de la vaste forêt du Rouvray. Entendez-vous
déjà les cris de joie que fait naître le sifflet de la locomotive? c'est
que la ville entière est venue là, descendant de ses faubourgs, passant
ses ponts, parée, joyeuse, fêtant à la fois le 1er mai et le 3 mai, la
fête du Roi et la fête de l'industrie; c'est que pour elle tout se
résume dans cette grande solennité dont elle comprend instinctivement la
portée; car, se disait-elle, pourquoi aurait-on dépensé tant de
millions, s'il ne devait pas en résulter pour tous un bien-être nouveau?
A quoi bon cette pluie d'or jetée sur la terre, sur le fleuve, dans les
montagnes, si nous ne devons pas avoir une goutte de cette rosée? Et le
bon sens du peuple est admirable; il ne se trompe jamais; il n'a pas le
raisonnement, il a l'instinct, qui le sert mieux, souvent, que les
lumières qui éblouissent l'intelligence.

[Illustration (Tunnel de Rolleboise.)]

Aussi voyez dans cette vaste plaine ou le chemin de fer a assis les
bases de sa gare, voyez sur les hauteurs, sur les toits, sur les ponts,
cette foule compacte, serrée, haletante, qui vient la pour joindre sa
prière à celle du prêtre qui bénit, ses applaudissements sympathiques à
ceux que donnent les princes à l'ingénieur du chemin.

[Illustration: (Tunnel de Tourville.)]

Dans cette vaste plaine sont rangées les troupes de la garnison de
Rouen, les gardes nationales accourues de dix lieues à la ronde, puis
les différents corps de métiers, chacun avec sa bannière, ses attributs.
Là, ce sont les ouvriers des Chartreux qui ont confectionné toutes les
locomotives qui circulent sur le chemin de Rouen; la, les terrassiers,
les charpentiers, les maçons, dont les mains calleuses ont tracé sur
leur drapeau le touchant témoignage de leur reconnaissance pour les
entrepreneurs du chemin, MM. Brassey et MacKensie. Quelle plus douce
récompense peuvent désirer ces rudes travailleurs, qui, en deux ans, ont
attaché leur nom à une oeuvre immortelle? Aussi là chacun a sa part: aux
hommes intelligents qui ont créé, le duc de Nemours donne, de la part du
roi, la croix de la Légion-d'Honneur; aux hommes de labeur qui ont
exécuté, les ouvriers donnent tout ce qu'ils peuvent donner, la preuve
de leur naïve admiration.

Pour qui n'a pas vu ce spectacle imposant il n'est pas de paroles qui
puisse le rendre. C'était une fête comme Rouen n'en avait jamais vu, et
nous tous, Parisiens, qui avions quitté, quatre heures auparavant, la
ville la plus remuante, la plus empressée, la plus populeuse, nous en
avons emporté des souvenirs ineffaçables. Rien n'y a manqué, ni un
splendide et délicieux banquet de huit cents couverts, présidé par le
duc de Nemours, et servi avec le plus grand ordre, ni même cette pluie
bienfaisante, la Providence de la Normandie; elle aussi a voulu prendre
sa part de cette fête. Le Normand est resté ferme à son poste pour
recevoir son hôte connu, et pendant que nous, étrangers, nous cherchions
un refuge contre l'ondée, il lui a fait accueil et l'a reçue en
souriant. Bonne pluie! bon Normand!

Cependant l'heure du départ s'approche, les princes ont passé la revue
des troupes et des corps de métiers, ils vont franchir le pont et
assister au dîner, au bal, que la ville a préparés pour eux, et toute
cette foule est toujours là, attendant le départ, comme elle a attendu
l'arrivée, attentive, inquiète, s'approchant des machines avec défiance,
cherchant à reconnaître l'agent inconnu qui leur donne la puissance et
la vitesse. Le sifflet a retenti: il faut partir.

Adieu! bons Rouennais! adieu, Saint-Ouen, et vous tous grands hommes
auxquels la patrie reconnaissante a élevé des statues, Corneille,
Richelieu! nous vous quittons pour revoir encore une fois, avant le
coucher du soleil, avec des teintes nouvelles, un horizon nouveau, les
coteaux admirables et les riches plaines qu'arrose la Seine. Adieu! mais
nous reviendrons; nous sommes vos voisins maintenant de par la
locomotive, et nous en profiterons. Qui parlera de Saint-Germain, de
Versailles? qui voudra y aller? Mais Rouen, à la bonne heure. Adieu et
merci!

[Illustration.]



Bulletin bibliographique.


_Napoléon et Marie-Louise,_ souvenirs historiques de M. le baron DE
MENEVAL, ancien secrétaire du portefeuille de Napoléon, premier Consul
et Empereur, ancien secrétaire des commandements de
l'impératrice-régente, 2 vol. in-8.--Paris, 1843. _Amyot._ 15 fr.


Les _Souvenirs historiques_ du M. le baron de Meneval contiennent la
condamnation la plus sévère qui ait été portée jusqu'à ce jour contre
Marie-Louise, et cependant leur auteur ne se pose ni en accusateur ni en
juge. C'est un homme de bien qui raconte simplement, sans passion, sans
colère et sans haine, et ce qu'il a vu et ce qu'il a entendu. Jamais un
seul mot de blâme ou de reproche ne s'échappe malgré lui de sa plume; il
n'a qu'un tort: il est trop bienveillant, mais aussi il est sincère; il
dit la vérité, et, sinon toute la vérité, du moins rien que la vérité...
Or, la vérité est un arrêt terrible que la postérité confirmera.

M. le baron de Meneval était encore, en 1789, un enfant; il n'avait pas
entièrement achevé ses études au Collège-Mazarin, lorsqu'il fut obligé
de quitter cet établissement, détruit, comme les couvents, par la
Révolution. Il n'avait pas de but déterminé; il se fit homme de lettres.
La conscription l'atteignit peu de temps après, mais il n'avait aucun
goût pour l'état militaire; sa santé l'éloignait de la carrière des
armes. Singulière circonstance! ses efforts pour se soustraire à
l'application de la loi sur la conscription furent, dit-il, la route
obscure et ignorée qui le conduisit à la protection de l'homme qui passe
pour avoir été inflexible dans l'exécution de cette loi et en avoir
poussé la rigueur jusqu'à ses dernières limites.»

M. Meneval avait fait, chez un de ses amis, la connaissance de Louis
Bonaparte, qui le présenta à son frère Joseph, récemment arrivé de son
ambassade de Rome. Joseph, ami et protecteur des gens de lettres,
attacha à sa personne l'ex-élève du collège Mazarin en qualité de
secrétaire, et comme il n'avait qu'à se louer de lui, il crut rendre un
service à son frère Napoléon en le lui cédant. Le 3 avril 1802, M.
Meneval fut installé dans ses nouvelles fonctions; quelques jours après,
il remplaçait M. de Bourrienne, et dès lors il resta seul au cabinet
consulaire. A dater de cette époque jusqu'en 1812, il ne quitta pas
Napoléon. Des fatigues multipliées, et l'état d'épuisement dans lequel
il revint à Paris après les désastres de la retraite de Moscou, lui
rendaient le repos nécessaire. L'Empereur le plaça en convalescence,
selon son expression, auprès de l'Impératrice, en qualité de secrétaire
des commandements, emploi auquel il avait refusé jusqu'alors de nommer.
M. Meneval, créé baron, accompagna Marie-Louise à Vienne, et ne rentra
en France qu'au mois de mai 1815. Il voulait suivre Napoléon dans son
exil; mais des circonstances indépendantes de sa volonté l'en
empêchèrent. Plus tard, il sollicita vainement du gouvernement anglais
l'autorisation de partager la captivité de son maître; il n'obtint qu'un
refus déguisé.

Napoléon dit on jour à M. de Meneval: «Dans l'ordre de la nature, je
dois mourir avant vous; quand je ne serai plus, que ferez-vous? Vous
écrirez.» Et comme son secrétaire répondait par un geste négatif, il
ajouta: «Vous ne résisterez pas au désir d'écrire des mémoires.»--Plus
tard, à ses derniers moments, à Sainte-Hélène, entre autres
recommandations contenues dans les instructions qu'il laissa à ses
exécuteurs testamentaires, il exprima le désir que certaines
personnes,--et il nomma M. de Meneval,--s'occupassent du soin de
_redresser les idées de son fils sur les faits et sur les choses_, et
portassent à sa connaissance des communications qui _pourraient être
d'un grand intérêt pour lui._ Bien que le duc de Reichstadt soit mort,
M. Meneval a pensé avec raison qu'il ne devait point garder le silence.
Le temps n'est pas encore venu pour lui de mettre au jour ses Mémoires;
mais il a regardé comme un devoir de faire paraître, dit-il, «quelques
souvenirs, dont la publication, si elle n'accomplit pas dès à présent la
recommandation qui lui a été faite, déposera du moins de son respect
pour une mémoire qui lui sera, toujours chère et sacrée, et qu'il ne
peut mieux servir qu'en restant scrupuleusement fidèle à la vérité.»

Pour se conformer autant qu'il était en lui au désir de l'Empereur qu'il
considère comme un ordre, M. de Meneval a cru devoir choisir les temps
qui ont suivi son second mariage. Le récit qu'il publie est destiné à
rappeler quelques traits épars de son histoire privée pendant cette
époque, non à peindre le conquérant et le législateur, mais à faire
connaître Napoléon dans son intimité comme époux et comme père.
Toutefois, dans une vie aussi largement remplie, la politique et les
affaires du gouvernement tiennent une très grande place, l'homme
historique est presque toujours le personnage principal. Sous ce point
de vue, les aperçus sur Napoléon ne sont pas les moins dignes d'intérêt.
D'ailleurs, M. de Meneval s'est trouvé reporté souvent à des souvenirs
qui datent du commencement de ce siècle; il a donc consigné, dans des
notes biographiques en forme d'introduction, quelques-uns des faits les
moins connus, antérieurs à l'année 1810. Ainsi ses révélations jettent
une vive lumière sur les importantes transactions de Lunéville, du
concordat et de la paix d'Amiens.

Le premier volume est consacré presque exclusivement à Napoléon, le
second à Marie-Louise. Aux victoires ont succédé les revers. Les armées
alliées s'approchent de Paris; l'impératrice-régente s'enfuit avec son
fils, qui se débat vainement en s'écriant qu'il ne veut pas quitter sa
maison; que, puisque son papa est absent, c'est lui qui est le maître.
Va-t-elle rejoindre l'Empereur; montrer le roi de Rome à l'armée pour
ranimer son courage? Non, elle se livre volontairement aux ennemis de la
France et de son époux; elle reçoit la visite de l'empereur de Russie et
du roi de Prusse; puis elle se laisse emmener à Vienne, et n'oublie pas
de visiter toutes les curiosités des pays qu'elle traverse. En vain son
aïeule, l'ex-reine de Naples, lui donne le conseil d'attacher les draps
de son lit à sa fenêtre et de s'échapper sous un déguisement pour aller
rejoindre son époux, elle va faire un voyage en Suisse avec l'homme
qu'elle doit, quelques années plus tard, épouser de la main gauche.
Pendant que l'Empereur la rappelle à l'île d'Elbe, elle s'amuse à écrire
la relation de son ascension au Montanvert. De retour à Vienne, elle
assiste, cachée derrière un rideau, aux fêtes données au palais de
Schoenbrunn pour célébrer les défaites de la France et de Napoléon. On
lui enlève même son fils, et pas une plainte ne s'échappe de sa bouche;
on lui défend de donner de ses nouvelles à son époux, et elle s'empresse
d'obéir. Son amant n'a qu'un mot à lui dire, et elle déclare
solennellement qu'elle ne se réunira jamais à l'Empereur. Comme si
toutes ses infamies n'étaient pas suffisantes, elle devient un des
instruments de la politique anti-française en Italie; elle demande
secours aux Autrichiens contre ses sujets, que sa tyrannie a poussés à
la révolte; elle prête son nom aux exactions et aux persécutions de tout
genre qu'il plaît au cabinet de Vienne d'exercer dans le duché de Parme.
Tels sont les principaux événements sur lesquels l'ex-secrétaire des
commandements de l'impératrice-régente, donne, dans son second volume,
des détails inédits et dignes de foi. Oui, honte éternelle à cette femme
sans coeur et sans esprit, qui viola si indignement tous ses devoirs
d'épouse, de mère et d'impératrice, qui n'eut même pas l'excuse d'une
passion quelconque pour se justifier, et qui mourra sans s'être
inquiétée un seul instant de sa coupable nullité!

Les _Souvenirs historiques_ de M. le baron Meneval ne peuvent manquer
d'obtenir un grand succès; ils ont tout l'intérêt d'un roman; ils sont
écrits d'un style simple et franc; on sent en les lisant que leur auteur
est un honnête homme et un homme de coeur qui ne dit que la vérité;
enfin, ils nous font non-seulement connaître la vie privée de Napoléon
et de Marie-Louise, mais ils contiennent, en outre, une foule de
révélations nouvelles sur les hommes et sur les événements du Consulat
et de l'Empire. La critique ne peut pas leur reprocher d'être
incomplets, car M. de Meneval avoue lui-même n'avoir voulu que fournir
quelques matériaux à l'historien futur de Napoléon, s'il juge à propos
de les consulter.


_Itinéraire descriptif et historique de la Suisse_, du Jura français, de
Baden Baden et de la Forêt-Noire, de la Chartreuse de Grenoble et des
eaux d'Aix, du Mont-Blanc, de la vallée de Chamouni, du Grand
Saint-Bernard et du Mont-Rose, avec une carte routière, imprimée sur
toile, les armes de la Confédération suisse et des vingt deux cantons,
et deux grandes vues de la chaîne du Mont-Blanc et des Alpes bernoises,
par ADOLPHE JOANNE.--Paris, _Paulin_, 1 gros volume in-18 de 635
pages.--10 fr. 50 c.


M. Adolphe Joanne est le plus curieux, le plus intrépide et le plus
infatigable de tous les touristes français. Dès que le printemps a fondu
les neiges qui recouvrent pendant l'hiver les cols des Alpes, il quitte
Paris, il va revoir une fois encore ses chères montagnes, où, comme M.
de Saussure, il avoue lui-même avoir passé les plus belles heures de sa
vie. Tout en admirant la nature, M. Adolphe Joanne s'apercevait, durant
ses promenades en Suisse, que les itinéraires ou guides français ne
pouvaient, sous aucun rapport, se comparer aux ouvrages du même genre
dont se servaient les étrangers. Ils étaient faits sans conscience, sans
esprit et sans goût, inexacts, incomplets; quelquefois même d'une
naïveté par trop ingénue.--Le désir d'être utile aux voyageurs futurs,
et surtout de venger la France de l'infériorité relative où elle avait
été tenue jusqu'alors à l'égard des autres grandes puissances, par des
spéculateurs inintelligents, le détermina à entreprendre un ouvrage qui
devait le détourner cependant de travaux plus sérieux. Il fit pour ses
compatriotes ce qu'Ebel avait fait pour les Allemands, et Murray pour
les Anglais, un Itinéraire descriptif et historique de la Suisse et des
contrées voisines les plus curieuses à visiter.

Outre ses propres notes, prises durant sept étés consécutifs, de 1834 à
1840, outre les journaux de voyage inédits de quelques-uns de ses amis,
il a consulté tous les ouvrages scientifiques, historiques et
littéraires qui ont été publiés sur la Suisse et sur les Alpes, en
France, en Allemagne et en Angleterre.

L'introduction comprend les renseignements généraux dont les voyageurs
ont besoin avant de se mettre en route.--A quelle époque doit-on partir?
quels sont les pays les plus curieux à visiter? comment faut-il tracer
son itinéraire? quelle somme dépensera-t-on? de quels moyens de
transport pourra-t-on se servir? Telles sont les graves questions que
traite, avec une intelligence profonde de la matière, M. Adolphe Joanne.
Viennent ensuite des conseils pleins de sagesse sur le voyage à pied, le
costume du piéton; puis des indications précieuses sur les guides, les
porteurs, les auberges, les distances, les monnaies, etc.

Tous les préparatifs sont terminés, vous partez, vous avez franchi la
frontière. Quel est ce charmant village que vous venez de traverser? A
quelle famille a appartenu jadis le vieux château qui couronne le sommet
de ces rochers? Cherchez à la table générale des routes la route que
vous suivez; M. Adolphe Joanne va répondre, soyez-en sûr, à vos
questions. Désirez-vous vous arrêter quelques instants? il vous indique
la meilleure auberge, et il vous prévient qu'il y a dans les environs
quelque curiosité naturelle digne d'être visitée. Continuez-vous votre
voyage? vous n'avez plus qu'à tenir ouvert le livre que vous venez de
consulter; il ne vous dira pas, comme certains ouvrages de ce genre, que
vous devez, à tel endroit désigné, éprouver des sensations douces ou
fortes; mais, vous laissant parfaitement libre d'être agréablement ému
ou faiblement impressionné, il se contentera de vous apprendre tout ce
que vous ne pouvez ni sentir ni deviner. Il est tour à tour géographe,
historien, statisticien, industriel, savant, etc. Quelquefois seulement,
il citera un curieux fragment d'un écrivain célèbre; il vous rappellera
ce que Montaigne, Goethe, J.-J. Rousseau, madame Roland, Byron, George
Sand, ont senti en présence de ce beau paysage, qui vous arrache malgré
vous une exclamation de joie et d'admiration.

L'Itinéraire de M. Adolphe Joanne est tellement exact et tellement
complet qu'un jeune écrivain, qui publie en ce moment des articles sur
l'Oberland dans la _Revue de Paris_, lui en faisait de sérieux
reproches. «Ce livre, dit M. Francis Wey, m'impatienta par son
exactitude même. Pour être agréable, un ouvrage de ce genre doit
contenir quelques bonnes erreurs, quelques bévues flagrantes, afin que
le lecteur puisse donner carrière au plaisir de la critique et
reconnaître, avec un dédain satisfaisant, que nul n'a su voir aussi bien
que lui. Le livre de M. Ad. Joanne ne fait pas de quartier, sous ce
rapport, à l'amour-propre du voyageur; cherchez les lieux les plus
escarpés, les recoins en apparence les plus inconnus, faites les
découvertes les plus extravagantes, et vous n'aurez rien trouvé que ce
touriste infatigable n'ait consigné. D'ordinaire aussi, le cicerone
portatif est sentimental et vous offre, dans des descriptions _senties_,
une parodie ingénieuse des merveilles du chemin. Est-il rien de plus
propre à prévenir un promeneur contre les extases ridicules que des
phrases pareilles à celle-ci, tirée du _Manuel_ de Richard: «Le voyageur
se nourrit de ces douces émotions jusqu'à ce que la route tourne à
gauche?» Ces naïvetés amusantes font défaut à l'Itinéraire de M. Adolphe
Joanne. Par malheur, il mesure toutes les distances avec des mètres et
des kilomètres, ce qui ne le rend accessible, sous ce rapport, qu'à des
mathématiciens consommés.»


L'Agriculture de l'Allemagne, et les moyens d'améliorer celle de la
France, par EMILE JACQUEMIN, 1 vol. in-8.--Paris, 1843, Librairie
Étrangère, quai Malaquais, 15 et 17. 7 fr. 50 c.


«Notre système d'instruction publique présente une immense lacune, dit
M. Emile Jacquemin, au début de son introduction. Le cultivateur s'y
trouve entièrement oublié. En effet, la population rurale, c'est-à-dire
les trois quarts de la nation, n'apprend, dans nos écoles, rien de ce
qui concerne l'état qu'elle est appelée à exercer durant tout le cours
de sa vie; on n'enseigne au petit cultivateur que des choses
parfaitement inutiles. L'esprit d'ordre et de propreté, les premiers
principes d'agriculture et d'horticulture, l'éducation des abeilles et
des vers à soie, celle des animaux domestiques, qui forme une branche si
importante de l'économie rurale, l'organisation communale, ce que la
physique et la chimie ont de plus généralement applicable à la culture
du sol, ne lui seraient-ils pas bien plus utiles à savoir que la
géographie, l'histoire, la grammaire, qu'il a déjà complètement oubliées
quelques années seulement après sa sortie de l'école?»

Pour remédier à ce mal, M. Emile Jacquemin indique, dans l'introduction
du nouvel ouvrage qu'il vient de publier, les traits principaux d'un
plan complet d'enseignement agricole, car il désire ardemment qu'on
donne à la jeunesse des campagnes les moyens d'acquérir les
connaissances qui lui sont indispensables.

Quant à l'ouvrage, auquel cette introduction sert de préface il a pour
but de placer la France agricole dans la voie si heureusement suivie par
l'Allemagne, l'Angleterre, la Belgique et la Hollande, et de l'inviter
au progrès à l'exemple de nos voisins d'outre-Rhin.

M. Emile Jacquemin a habité dix-huit ans l'Allemagne; il y fait encore
de fréquents voyages; loin de lui la prétention de présenter un système
nouveau, d'offrir l'Allemagne comme un modèle accompli, que nous devions
servilement copier; car il n'existe point en agriculture de modèle
universel. Il a seulement recueilli tous les faits intéressants qui
l'ont frappé, il les a réunis comme en un faisceau, pour que la France
les juge et en profite.

Les quatre chapitres dont se compose _l'Agriculture de l'Allemagne_ sont
consacrés, le premier, aux différents modes de culture; le deuxième, à
l'éducation des animaux domestiques; le troisième, à l'éducation du
cheval en général; le quatrième et dernier, à l'importance de
l'éducation du mouton et de la production de la laine. En terminant. M.
Emile Jacquemin fait des voeux pour que l'action éclairée, énergique et
persévérante de l'administration supérieure aille raviver, sur tous les
points du royaume à la fois, toutes les branches de l'agriculture; pour
que les sociétés et les comices agricoles, en relations constantes avec
elle, l'aident de tous leurs efforts dans l'accomplissement de cette
grande oeuvre; et pour que la France agricole, prenant parmi les nations
le rang qui lui appartient, apprenne enfin à connaître, par des
expériences victorieuses, tout ce que son beau sol est capable de lui
donner.


_Le Monde enchanté_, cosmographie et histoire du Moyen-Age; par M.
FERDINAND DENIS, conservateur de la Bibliothèque
Sainte-Geneviève.--Paris, 1843, _A. Fournier_. Prix: 1 fr. 75 c.


Sous ce titre: _le Monde enchanté_, M. Ferdinand Denis, l'auteur du
_Brame voyageur_, des _Scènes de la nature sous les tropiques_, le
savant écrivain qui a exploré avec autant de courage que de bonheur la
vieille littérature espagnole et portugaise, a publié tout récemment les
résultats de ses longues études sur les fantastiques créations du
Moyen-Age.

Après avoir analysé rapidement le _Trésor_ de Brunetto Latini, cette
grande encyclopédie qui eut tant d'influence sur l'imagination
gigantesque du Dante, il nous montre, aux treizième et quatorzième
siècles, un monde étrange, peuplé de dragons de salamandres, de serpents
hideux, d'oiseaux monstrueux, d'hommes à têtes de bêtes et de bêtes à
têtes d'hommes; la licorne à la redoutable défense; ici, le phénix,
qui vit cinq siècles; puis il nous apprend ce que cherchait Colomb à
travers l'Océan ténébreux du couchant; ce n'est pas l'Amérique, mais
l'île de Saint-Brandon, qui disparait aux regards comme un nuage
splendide; la Terre de Cipangu, où il y a des palais dont les toits et
les parcs sont d'or, les grands fleuves du Paradis terrestre; le Paradis
lui-même tel que le rêvaient les docteurs du temps. Ainsi, du monde
ancien, si fécond en créations bizarres, M. F. Denis nous transporte
dans le monde nouveau, qui n'est guère moins riche en êtres et en choses
étranges. Là, en effet, se trouve l'Eldorado et la cité de Monoa, aux
murs d'or, qui se mirent dans un lac d'argent; le Cibora, la région des
grands édifices abandonnés, l'empire du Partiti, les sept villes des
Césars, cachées au fond des forêts du Paraguay; les Americanus, etc. Le
merveilleux récit d'un chevalier qui pénètre dans le purgatoire de
Saint-Patrick, et la tradition non moins grandiose du fameux prêtre
Jean, sont le sujet d'un appendice que complètent de nombreuses notes
non moins curieuses que le texte.


_De l'Emploi de l'aimant dans le traitement des maladies_; par MOUZIN,
docteur-médecin.--Paris, 1843, _Fortin-Masson_, brochure in-8 de 5
feuilles.


Depuis longtemps on savait que le galvanisme offrait à la médecine des
ressources précieuses dans certains cas de maladie; mais si la science
avait constaté des résultats, la pratique n'en avait tiré parti que bien
rarement, en raison de la difficulté ou plutôt de l'embarras
qu'entraînaient l'emploi des appareils galvaniques, toujours assez longs
à préparer, et dont la puissance ne se soutient au même degré que
pendant un temps assez court. La belle découverte du professeur
OErstedt, de Copenhague, les travaux de MM. Ampère, Arago, Becquerel, en
France, Faraday, en Angleterre, Matcucci, en Italie, etc., etc., en
enrichissant la science d'une foule d'observations nouvelles, ont mis à
la disposition des médecins des moyens faciles d'employer le fluide
électrique et d'en régler à volonté la puissance, suivant l'exigence des
cas.

C'est au moyen de l'aimant qu'on produit aujourd'hui un courant
électrique pour le traitement des maladies, et les appareils
très-simples et portatifs dont on se sert à cet effet, permettent de
proportionner instantanément l'énergie du remède à la force plus ou
moins grande des malades.

L'auteur de l'opuscule que nous annonçons n'a point décrit les appareils
dont il se sert, pensant probablement qu'il suffisait de rappeler les
principes d'après lesquels on les construit. Après avoir exposé
succinctement ce qui a rapport à la force magnétique de l'aimant, à la
puissance (nouvellement découverte) qu'a un aimant de produire un
courant électrique, à l'action de l'électricité sur les fonctions
organiques, il a passé en revue les diverses affections à la guérison
desquelles le fluide dégagé par l'aimant peut être utilement employé, en
rappelant tout ce qu'on avait fait antérieurement avec le galvanisme,
dont les effets sont identiques avec ceux de l'électricité magnétique.

Si les heureux résultats indiqués étaient assurés dans tous les cas,
l'humanité aurait à se féliciter grandement d'un progrès scientifique
qui permettrait de guérir ou seulement de soulager certains maux contre
lesquels l'art de guérir n'avait que bien peu de ressources. Au nombre
de ces infirmités, nous ne citerons ici que l'asthme, dont l'auteur
affirme que la guérison a toujours lieu dans la proportion de neuf
malades sur dix.



Incendie du théâtre du Havre.

Encore un désastre à enregistrer! Cette année et les précédentes ont été
tristement fécondes! Le théâtre du Havre a été complètement détruit par
un incendie.

Vastes amas de matières combustibles, les théâtres ne sont préservés que
par la plus active vigilance et les plus minutieuses précautions. A
Paris, un rideau en fil de fer sépare la scène de la salle,
immédiatement après la représentation. Un détachement de pompiers,
ordinairement de douze hommes, commandé par un sergent, tient les pompes
en arrêt sur la scène, et fait des rondes pendant toute la nuit. Cette
surveillance, loin d'être superflue, est parfois insuffisante. Les
vieillards se rappellent encore avoir vu brûler, malgré le zèle des
pompiers et de M. Morat, leur directeur, la salle de l'Opéra, qui
occupait l'emplacement actuel de l'Athénée. Nous-mêmes nous avons
assisté à la destruction de l'Ambigu, de la Gaieté, du Vaudeville, des
Italiens. Celle du théâtre du Havre afflige d'autant plus, qu'on semble
n'avoir pris aucune disposition pour la prévenir. Quoi! le feu prend
dans les _dessous_, il emplit la salle, il gagne les combles, et il faut
qu'un jeune homme passe pour donner la première alerte au portier!
Personne ne veille dans cette grande enceinte, après la représentation
d'un opéra qui a exigé l'emploi de toutes les machines, et dont
l'exécution matérielle a dû nécessairement amener quelque confusion.

Le Havre entier déplore la perte de M. Fortier, et plus de quatre cents
personnes ont accompagné son convoi. Averti trop tard, forcé par la
fumée de se tenir sur l'entablement, à vingt mètres du sol, il indique
avec un admirable sang-froid ou l'on trouvera des échelles. On les
apporte; elles n'atteignent qu'aux fenêtres du foyer, dont elles brisent
les vitres. Au milieu de cette anxiété que causent les grands sinistres,
on ne songe ni à lui lancer des cordes, ni à étendre des matelas pour
amortir sa chute; le malheureux se précipite, et la femme Hauvel, sa
servante, se jetant après lui, achève d'écraser son corps meurtri.

Les efforts de la population n'ont eu d'autre résultat que de préserver
les maisons voisines; la flamme a tout dévoré et n'a laissé debout que
les quatre murailles.

Le théâtre du Havre, construit par M. Labadye, avait été commencé en
1817 et livré au public le 25 août 1823; il pouvait passer pour un
monument dans une ville toute commerçante, agrandie à une époque de
décadence architecturale, et où les oeuvres d'art sont rares.

[Illustration: (Vue du théâtre du Havre avant l'incendie du 28 avril
1843.)]

Du foyer, la vue était magnifique. Au premier plan la place Louis XVI,
ombragée d'arbres et traversée par la rue de Paris. Au-delà, entre les
quais d'Orléans et de Lamblardie, on apercevait le _Bassin du Commerce_
couvert de navires de toutes nations; plus loin, une partie du _Bassin
de la Barre_ et l'imposant arc de triomphe de la _Porte Royale_; à
gauche, derrière le quai d'Orléans, les yeux pouvaient s'étendre sur le
riant amphithéâtre d'Ingouville.

Les Havrais ont déjà songé à secourir les artistes victimes de
l'incendie. Un concert s'organise à leur bénéfice. En présence de tant
de désastres récents, la générosité publique se montre aussi inépuisable
que la mauvaise fortune, et lorsqu'on est malheureux, c'est déjà une
consolation de l'être sur le sol français.



Anniversaire du 5 Mai.

L'anniversaire du 5 mai ne se célèbre pas par des fêtes bruyantes; il se
pleure dans quelques coeurs restés fidèles au milieu de l'indifférence
du temps présent. Les fidèles dont je vous parle ne sont pas nombreux,
car, chaque jour, depuis bien longtemps, il se fait dans leurs rangs des
vides que rien ne peut combler; mais ils ont encore la même ferveur de
foi, la même naïveté d'enthousiasme qu'au jour de leur plus brillante
victoire avec leur Empereur; leur Empereur qu'ils ne peuvent pas croire
mort, et que, par une heureuse illusion d'amour, ils s'obstinent à voir
sur la colonne, jamais aux Invalides.

Cependant, le 5 mai de chaque année vient les rappeler douloureusement
au sentiment de la réalité. Ce jour-là, des le matin, leur pèlerinage
commence: on les voit arriver successivement têtes blanchies ou têtes
chauves, ceux-là avec un bras de moins, ceux-ci dès longtemps consolés
de l'absence d'une jambe oubliée dans une victoire, tous, âmes
vigoureuses dans des corps plus ou moins brisés, sur la place où se
dresse le monument de leurs anciens triomphes. Leur démarche est triste,
recueillie; et pourtant, vous verriez parfois un éclair de fierté
douloureuse illuminer leurs vieux visages, quand ils lèvent les veux sur
le jeune _pékin_ qui passe, d'un air de présomptueuse nullité. La
plupart d'entre eux déposent religieusement au pied de la colonne la
mélancolique couronne d'immortelles, tandis que quelques-uns, orateurs
improvisés, expliquent aux enfants attroupés le grandes choses que ce
bronze rappelle;--et la figure des enfants devient pensive à ces récits
épiques.

[Illustration.]

Nous avons vu, le 5 mai dernier, un de ces vétérans de l'Empire en
contemplation devant une statuette de Napoléon. Son attitude était celle
de la plus douloureuse rêverie; il se croyait seul, et deux larmes
silencieuses glissaient sur ses joues. A la fin, il plia un genou devant
son Empereur, et, en se relevant, il m'aperçut: «Mille noms d'un sabre!
monsieur, s'écria-t-il en essuyant ses yeux, excusez; mais, voyez-vous,
quand je pense que ce n'est plus qu'un petit morceau de plâtre, lui, mon
Empereur, que j'ai vu à Austerlitz et dans tant d'autres mille
tintamarres, tandis que moi, pauvre vieux bras-cassé, je suis encore de
faction, sans fusil, dans cette bicoque qu'on appelle la terre, c'est
plus fort que moi; mais ça m'arrache quelque chose là-dedans (il
frappait sa poitrine), et ça me donne des envies de déserter, que j'en
pleure comme une bête.»

Et ce pauvre soldat me parut bien grand dans son humilité, et bien
heureux dans sa douleur, car il avait une foi.



Rébus.

EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS. Un grand personnage disait: Rien ne pèse
autant qu'une couronne.

[Illustration: Rébus.]





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "L'Illustration, No. 0010, 6 Mai 1843" ***

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