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Title: L'Illustration, No. 0012, 20 Mai 1843
Author: Various
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "L'Illustration, No. 0012, 20 Mai 1843" ***

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L'ILLUSTRATION,

JOURNAL UNIVERSEL,

No. 12. Vol. I.--SAMEDI 20 MAI 1843

Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un un, 30 fr. Prix de
chaque No, 75 c.--La collection mensuelle fr. 2 fr. 75.

Ab. pour les Dep.--3 mois, 9 fr.--6 mors, 17 fr.--Un an 32 fr. pour
l'étranger.      --       10    --        20    --      40

No. 12. Vol. I.-SAMEDI 20 MAI 1843
Bureaux, rue de Seine, 33.



SOMMAIRE

Le prince de Metternich Portrait. Une soirée chez le prince de
Metternich.--Courrier de Paris.--Horticulture. Exposition des produits
de l'Horticulture à l'Orangerie de la Chambre des Pairs. _Cinq
gravures._--La Vengeance des Trépassés par F. G. Nouvelle (fin).--Du
progrès de l'idée morale dans l'histoire de l'humanité.--Beaux-Arts..
Salon de 1843. _Translation de la sainte case de la Vierge, par Devéria;
l'Enfant et le Chien, par Maindrom; un Convoi de Blessés, par Charlet;
un Ménestrel, par Couture; Statue de Duquesne, par Dantan aîné._-La fin
de Don Juan (dix-septième chant).--La Phrénologie, chansonnette. Musique
de M. G. Héquet, paroles de M. Durandeau. _Gravure._--Théâtres.
Mademoiselle de La Vallière; l'Homme de Paille; les Cuisines. _Une scène
de mademoiselle de La Vallière; Porte St-Martin._--Bulletin
bibliographique.--Modes. _Gravure.--Napoléon adoré dans un temple
chinois._--Amusement des Sciences.--Rébus.



[Illustration: Le prince de Metternich[1].]

[Note 1: Ce portrait de M. de Metternich est gravé d'après le
tableau de Lawrence. Aujourd'hui M. de Metternich n'est plus aussi jeune
que lorsqu'il posait devant l'illustre artiste anglais. Mais aucun des
portraits lithographiés depuis en Allemagne n'était assez satisfaisant
pour pouvoir être préféré.]

Depuis bien des années. M. de Metternich occupe en Autriche la première
place. Plusieurs princes se sont succédé sur le trône, et il est demeuré
chef du cabinet, poursuivant avec impassibilité toutes les conséquences
de son système politique. La monarchie autrichienne, telle qu'elle
existe aujourd'hui, est son oeuvre. C'est grâce à lui qu'elle s'est
relevée sur les ruines du Saint-Empire Romain, et que, depuis 1813
jusqu'à nos jours, elle a joué un si grand rôle dans les affaires de
l'Europe.

Clément Wenceslas, comte de Metternich-Winneburg-Ochsenhausen, est né à
Coblentz, le 15 mai 1773, d'une des meilleures familles du pays. A l'âge
de quinze ans il fut envoyé à l'Université de Strasbourg, où il eut pour
condisciples le comte de Loewestine et Benjamin Constant. Le mouvement
révolutionnaire éclatait au moment où il achevait sa philosophie. Il
compléta ses études en Allemagne, parcourut la Hollande et l'Angleterre,
et revint à Vienne pour épouser, à l'âge de vingt et un ans, la fille du
fameux prince de Kaunitz. M. de Metternich, destiné à la carrière de la
diplomatie, assista d'abord comme simple secrétaire au congrès de
Radstadt, puis il accompagna le comte de Stadion dans ses missions en
Prusse et en Russie. Il allait être nommé ambassadeur à Pétersbourg
lorsque, le traité de Presbourg changeant tout à fait la situation de
l'Autriche en Europe, il fut envoyé à Paris. Dans ce poste difficile, M.
de Metternich se conduisit avec habileté. Convaincu que le meilleur
moyen de reconquérir quelque influence en Europe était de conserver une
stricte neutralité, tout en demeurant dans une alliance étroite avec
Napoléon, il s'attacha par-dessus toutes choses à plaire au
tout-puissant Empereur: c'était la politique adoptée par la cour de
Vienne, et il y réussit à merveille. Tout en M. de Metternich plaisait à
Napoléon, qui cherchait alors à reconstituer en France une cour et une
noblesse. M. de Metternich joignait aux avantages de la naissance des
manières élégantes, de la politesse, une physionomie noble et
distinguée; jeune, brillant, d'un esprit fin, d'une parole facile, il
était aussi ce que l'on appelle un homme à bonnes fortunes; il
paraissait à toutes les fêtes de la cour; on admirait le luxe de ses
équipages et de sa maison. Ses formes séduisantes avaient gagné
Napoléon, qui, tout en regrettant de le voir si jeune, car il n'avait
alors que trente-trois ans, l'accueillait avec faveur, et se plaisait à
le regarder comme l'expression du système français en Autriche.

On espérait à Vienne pouvoir conclure une alliance étroite entre la
France et l'Autriche; on rappelait en toute occasion le traité de 1756
Au milieu de ces rêves, Napoléon partit pour la fameuse entrevue
d'Erfurth. Dans les plans qui y furent agités, on sacrifiait l'Autrirhe.
Dès lors le cabinet de Vienne prêta l'oreille aux insinuations de
l'Angleterre, et se prépara sourdement à rompre le traité de Presbourg,
à l'aide des subsides de la Grande-Bretagne M. de Metternich eut pour
mission de couvrir les préparatifs militaires, et s'en acquitta si bien
que, lorsque l'Autriche se déclara, Napoléon, furieux d'avoir été si
longtemps trompé, donna l'ordre au ministre de la police d'enlever M. de
Metternich, qui était demeuré à Paris, et de le faire conduire de
brigade en brigade jusqu'à la frontière. Fouché adoucit cet ordre
brutal, et se contenta de faire accompagner l'ambassadeur autrichien par
un seul capitaine de gendarmerie.

Deux mois après, la victoire avait prononcé: le _Moniteur_ proclamait
que _la maison de Lorraine avait cessé de régner_, et l'Autriche
subissait la paix qu'il plaisait à l'Empereur de lui donner par le
traité de Vienne. M. de Metternich, durant toute cette campagne, était
resté au quartier-général de son souverain, avec le titre de ministre
d'État. Il tenait pour la paix. La nécessité fit prévaloir son opinion,
et l'empereur d'Autriche crut être agréable à Napoléon et témoigner de
la loyauté avec laquelle il voulait remplir ses engagements, en nommant
M. de Metternich chancelier d'État, c'est-à-dire premier ministre, avec
la direction des Affaires étrangères: M de Metternich avait trente-six
ans. Alors éclata la pensée qui a dirigé la politique de l'Autriche
jusqu'à la retraite de Moscou: reconquérir par une alliance étroite avec
la France ce qu'elle avait perdu par la guerre. Le mariage de Napoléon
avec une archiduchesse d'Autriche fut le premier acte de cette
politique. Bientôt après des mécontentements éclatent entre la France et
la Russie, et M. de Metternich négocie et conclut avec Napoléon, pour
l'Autriche, une alliance offensive et défensive. Mais c'est quand la
désastreuse retraite de Russie fut porté le premier coup à la fortune de
Napoléon, que se développa l'habileté de M. de Metternich: l'on voit
alors avec combien d'adresse, de fermeté, il s'efforce de relever son
pays et de lui rendre son rang parmi les grandes puissances. Il serait
trop long d'analyser ici les négociations suivies par ce ministre depuis
ce moment jusqu'à la ruine de l'Empire français.

En 1813, M. de Metternich ne voulait sûrement pas la ruine de Napoléon,
mais seulement substituer à son immense puissance une balance européenne
qui mit l'Autriche, la Prusse et la Russie dans un état d'indépendance à
l'égard de la France. Napoléon découvrit clairement pour la première
fois ces intentions de M. de Metternich dans des conférences à Dresde. Il
se révoltait contre l'audace des peuples qu'il avait tant de fois
écrasés. Les prétentions de M. de Metternich l'irritaient violemment;
cédant à un mouvement de colère, il lui dit: «Metternich, combien
l'Angleterre vous donne-t-elle pour jouer ce rôle contre moi?» M. de
Metternich pâlit, et ne répondit pas; mais comme Napoléon, dans la
vivacité de ses gestes, avait laissé tomber son chapeau, il ne se baissa
pas pour le ramasser, comme il l'eût fait par étiquette dans toute autre
circonstance. Cette parole outrageante contribua peut-être à la ruine de
l'Empereur. Des ce moment M de Metternich prêta l'oreille aux sentiments
des populations allemandes, et promit la coopération de l'armée
autrichienne, forte de 200,000 hommes, au plan de campagne tracé par
Bernadotte dans le congrès de Trachenberg.

Au milieu des longues et difficiles négociations qui amenèrent la chute
de Napoléon et la restauration des Bourbons. M. de Metternich s'appliqua
surtout à relever la maison d'Autriche de l'état de faiblesse et
d'abaissement où l'avait plongée sa lutte contre la France, et à lui
créer une puissance nouvelle qui put contre-balancer l'empire que la
Prusse exerçait sur l'Allemagne du nord Ce fut là le but de tous ses
efforts dans le congrès de Vienne, qu'il présida en quelque sorte; et il
y réussit en gagnant à l'Autriche la Lombardie et les bords de la mer
Adriatique. Depuis lors. M. de Metternich s'est appliqué exclusivement à
maintenir intacte son oeuvre ébranlée par de fréquentes secousses.
Comprimer le mouvement libéral qui agitait les populations italiennes,
arrêter les progrès de la Russie; c'est à cela que s'est réduite toute
la politique de M. de Metternich au dedans et au dehors. Jusqu'ici le
succès a couronné ses efforts.

Dans l'administration intérieure de l'Autriche, M. de Metternich semble
persuadé que la liberté civile est nécessaire pour tous, mais que les
peuples ne doivent avoir que juste assez de liberté politique pour ne
troubler ni l'esprit ni la durée des gouvernements Les circonstances
l'ont cependant maintes fois détourné de ces principes déjà peu
tolérables. La monarchie autrichienne se compose d'éléments hétérogènes
entre lesquels il n'y a jamais eu ni alliance complète ni fusion: ce
sont la Bohème, la Pologne, la Hongrie, le Tyrol, l'Italie; et certes on
ne peut voir là des éléments d'ordre et de durée: aussi, dans
l'administration intérieure, il règne un système de défiance et
d'oppression effrayant. La police est le principal ressort du
gouvernement, peut-être le seul, et il n'y a, dans cette immense et
puissante monarchie, ni lumières, ni moralité, ni force véritables.

La vie privée de M. de Metternich a été traversée par bien des malheurs
domestiques, que les distractions du monde n'ont pas toujours pu
effacer. On le dit bon, affable, et ses ennemis mêmes ne lui refusent
pas les qualités qui font l'honnête homme. Le tracas des affaires n'a
pas empêché M. de Metternich de cultiver son esprit et des talents
littéraires fort distingués. Avec une remarquable facilité d'expression,
il a un goût pur, une manière noble d'exprimer sa pensée, même dans ses
notes diplomatiques, on le sens est presque toujours caché sous des
phrases techniques. C'est à lui que l'on doit l'introduction dans les
protocoles de cette forme qui en appelle toujours à la postérité, des
passions et des progrès contemporains. M de Metternich possède à
merveille notre langue, il en connaît toutes les délicatesses, et il la
parle avec beaucoup de pureté. Les personnes qui l'approchèrent lorsque
la maladie de sa femme l'appela à Paris, en 1825, furent surprises de
trouver en lui presque de la vanité littéraire. Il connaissait tous nos
bons auteurs, jugeait les contemporains avec une remarquable sagacité,
et on avait peine à concevoir que ce grand politique eût trouvé le
loisir d'étudier les plus futiles productions de la littérature
contemporaine de notre pays. On dit que M. de Metternich a préparé des
mémoires étendus, appuyés de pièces justificatives, et qu'à l'exemple du
prince de Hardenberg, il les a écrits en français.

A cette esquisse biographique nous ajouterons l'article suivant, qui
nous est communiqué par un étranger tout à fait digne de foi.



UNE SOIRÉE CHEZ LE PRINCE DE METTERNICH.

Les Allemands ou les étrangers qui sont présentés chez le prince de
Metternich le voient rarement, s'ils se retirent avant minuit.
L'archichancelier se montre quelquefois dans ses salons vers onze
heures, mais il ne fait que les traverser; jamais il ne s'arrête auprès
d'un de ses hôtes, il ne prend part à aucune conversation.

Minuit est l'heure ordinaire de son apparition fixe; car, à moins que
des raisons majeures n'appellent des ambassadeurs étrangers chez lui
pendant la journée, il les reçoit, et il traite toujours les affaires
d'État dans le courant de la soirée. Ces audiences sont, du reste,
basées complètement sur le système de la secte des péripatéticien... car
tant qu'elles durent, M. de Metternich ne cesse pas de se promener dans
un salon contigu au salon de réception, dont les portes restent fermées,
et ne s'ouvrent que pour laisser entrer et sortir les ministres ou
ambassadeurs étrangers.

De temps à autre, vous le voyez entr'ouvrir cette porte, que l'on peut
appeler avec raison la porte ministérielle, saluer le diplomate qu'il
congédie, et, après avoir parcouru de son oeil fixe et impassible le
cercle ordinairement rangé autour de sa femme, faire signe à celui dont
il requiert la présence, et disparaître de nouveau avec le nouvel élu.
Cela dure ainsi jusqu'à onze heures et demie, et a lieu tous les soirs,
à l'exception du dimanche, jour de ses grandes réceptions, où la foule
encombre sept ou huit vastes salons, et où le prince parle à tout le
monde, sans rien dire à personne.

Pendant la semaine, au contraire, quand l'heure des audiences est passée
et qu'il ne veut plus s'occuper d'affaires il vient s'asseoir à la table
de thé, rit et plaisante avec ceux qui s'y trouvent, puis se met à
causer et à raconter des anecdotes des premières années de sa carrière
politique, et principalement de celles qu'il a passées comme ambassadeur
à la cour de Napoléon. Naturellement, au bout de quelques instants, il
tient seul le dé de la conversation, et souvent entraîné peu à peu par
ses souvenirs, il passait une heure ou deux au milieu de nous, nous
procurant ainsi à tous le plaisir d'une soirée aussi agréable
qu'intéressante et dont il faisait tous les frais.

M. de Metternich est le seul ministre de l'Europe qui, par le grand état
de sa maison, l'éclat avec lequel il représente son souverain, la
noblesse de ses manières, l'étendue de sa puissance et le respect qu'il
inspire, nous rappelle aujourd'hui la grandeur passée de Richelieu et de
Mazarin, la profonde habileté de Ximenès et l'éclat de Buckingham.

Visite-t-il, dans le courant de l'été, ses domaines, on le voit suivi,
dans ses voyages, par toute la chancellerie d'État; sort-il même de
l'empire pour aller à Johannesberg, il amène toujours avec lui une
douzaine des principaux conseillers auliques, deux fois autant de
secrétaires; et pendant ces excursions, les courriers d'État ne font que
sillonner nuit et jour la distance qui sépare Vienne de la résidence
momentanée du ministre suprême.

Une des ailes de son château de Koenigswarth, près de Carlsbad, où il se
rend tous les ans, a été reconstruite de manière à loger toute la
chancellerie impériale; aussi, si on y entre pendant le séjour du
prince, on peut se croire transporté à Vienne, dans les bureaux du
ministère des Affaires étrangères.

Je rencontrai un jour, entre Pilsen et Plass, terre du prince _dix-huit
voilures impériales_, attelées chacune de quatre chevaux de poste, et je
m'imaginai d'abord que j'allais voir passer l'empereur ou l'impératrice
qui se rendait à Prague ou à Toeplitz. Grand fut mon étonnement quand
j'appris la vérité: c'était la chancellerie d'État; elle allait
s'établir à Koenigswarth, et précédait de vingt-quatre heures Son
Altesse, qui se rendait pour un mois ou six semaines à sa maison de
campagne. Arrivé à la première poste, je dus attendre cinq heures avant
de pouvoir continuer ma route; tous les chevaux disponibles avaient été
mis en réquisition pour le transport de messieurs les conseillers
auliques, secrétaires, chefs de division, de bureau, etc., etc. Les
ministres français et anglais n'étalent jamais un pareil luxe, et
cependant le budget de l'Autriche est plus faible de deux tiers que
celui de tous les gouvernements à bon marché.

Mais ce n'est point de l'homme d'État que je veux parler c'est de
l'homme privé. Sous ce rapport, le prince de Metternich est aussi
remarquable qu'il peut l'être comme diplomate. Personne, en effet, ne
saurait être plus aimable, n'a de plus belles manières que lui; personne
n'est plus gracieux et plus simple dans son intimité; personne, enfin,
ne saurait engager et soutenir une conversation avec plus d'esprit.

M. de Metternich s'exprime toujours en français; car cette langue semble
seule être admise dans son hôtel, et le prince la parle avec autant de
pureté que le plus rigide des grammairiens. J'ai fréquenté son salon
pendant bien des années, et jamais je n'ai entendu un mot d'allemand
prononcé ni par lui ni par sa femme.

En relisant dernièrement le journal de mon séjour en Allemagne, j'y ai
trouvé l'anecdote suivante. Je n'ai rien voulu changer aux paroles du
prince, que j'ai transcrites mot pour mot, cinq minutes après l'avoir
quitté, selon mon habitude, Je puis donc garantir leur authenticité.

Le 17 février 1838, il y avait chez le prince une grande réception en
l'honneur de Hussein-Khan, ambassadeur extraordinaire de Perse auprès de
la cour de Saint-James. Après un séjour à Vienne de peu de durée,
pendant lequel on avait cherché à profiter de sa présence pour jeter les
fondements d'une espèce de ligne soi-disant commerciale, qui devait
renverser l'influence russe au profit de l'Autriche et de l'Angleterre,
irritées de l'affaire d'Hérat, le khan se résolut à poursuivre son
voyage, dans l'espoir de rencontrer en route les passe-ports anglais que
lord Melbourne lui avait refusés jusqu'alors. Cet ambassadeur était un
très-bel homme, et sa beauté mâle était encore relevée par la richesse
de ses cachemires et l'éclat des pierreries dont son costume oriental
était chamarré. Ces trois avantages, la beauté, les cachemires et les
pierreries, mais particulièrement les deux derniers, ne contribuèrent
pas peu à lui procurer une vogue inouïe, et il n'eut guère que
l'embarras du choix dans la distribution de ses faveurs aux ravissantes
beautés de la haute société viennoise.

Certes, le baron Huzar, _dolmetch_, ou interprète de la cour impériale
depuis la disgrâce du savant Hammer, a dû se trouver dans la nécessité de
transmettre à l'illustre khan plus d'une déclaration qui n'avait pas
besoin d'être embellie par des métaphores orientales pour éblouir et
séduire l'envoyé extraordinaire du shah Mahmoud. C'est ainsi qu'entre
mille autres exemples de la manière directe dont on s'adressait au coeur
du Persan, dont l'enveloppe seule était de _pierre_, et qui se laissait
aisément enivrer par les regards séduisants des houris de Vienne, je me
rappelle, à un dîner que M. de Tatischeff, ambassadeur russe, donna à
l'ambassadeur persan, avoir vu passer très-chevaleresquement deux
magnifiques émeraudes de la veste de Hussein dans la main mignonne d'une
jolie princesse. Celle-ci fixait déjà depuis longtemps, sur ces deux
belles pierres, un regard dans lequel se concentrait toute la puissance
d'attraction magnétique dont elle était capable, quand enfin elle
déclara à Huzar qu'elle s'extasiait d'autant plus devant l'éclat de ces
merveilles de l'Orient, qu'elle en avait jusqu'alors inutilement cherché
deux pareilles pour compléter une parure que son tout-puissant mari lui
avait donnée. Aussitôt que l'interprète eut traduit cette remarque
désintéressée, le galant Persan tira son poignard enrichi de rubis,
coupa les deux émeraudes, et les offrit à sa jolie voisine. Cette scène
curieuse eut lieu en plein dîner, devant une vingtaine de personnes.

J'ajouterai même qu'avant le départ de Hussein plus de quatre cents
turquoises, toutes fort belles, avaient passé des mains du khan dans
celles de la même princesse.

Or, cette soirée était la dernière à laquelle le khan devait assister;
aussi une foule immense se pressait-elle dans les salons de
l'archichancelier, et un grand nombre de personnages de distinction se
firent-ils présenter à l'ambassadeur persan, dans l'espoir peut-être de
profiter des derniers jours qu'il devait encore passer à Vienne. Le
_lion_ de la soirée s'étant enfin retiré vers minuit, la foule commença
à se dissiper, et une demi-heure après il ne restait plus que cinq ou
six personnes. Nous nous rendîmes autour de la table de thé, où l'on
servit le petit souper habituel, et le prince vint prendre sa place
parmi nous. Il n'y avait alors dans le salon que l'archichancelier et sa
femme; la jeune princesse Herminie Metternich, âgée de dix-neuf ans; la
marquise de Villa-Franca; le vieux marquis d'Alcoida, premier ministre
de Ferdinand VII; le baron de Neumann, conseiller aulique, et moi.

La conversation roula d'abord sur les événements de la soirée et sur le
khan, qui en avait été le principal ornement. Tout à coup le prince, qui
s'était contenté de déguster sa tasse de crème sucrée mêlée avec de
l'eau chaude, son souper de chaque soir, prit enfin la parole: «En
effet, dit-il, le Persan devait être harassé, car il y avait foule
autour de lui; c'est lui qu'on est venu voir. Quant à moi, le plus grand
nombre de mes hôtes n'a pas songé un instant à s'inquiéter si j'étais
absent ou présent; j'ai été complètement éclipsé par le Persan, et comme
je me trouve maintenant en petit comité (ajouta-t-il en souriant),
certain que personne de vous ne trahira ma déconfiture, j'avouerai
franchement ici qu'il m'a relégué ce soir parmi les inconnus dont
personne ne s'occupe.

«Du reste, son succès doit l'avoir mis sur les dents, car tout
concourut à le fatiguer: d'abord la chaleur occasionnée par la foule qui
encombrait les salons, puis la grande quantité de personnes qui lui ont
été présentées, et auxquelles il a fallu dire, ou desquelles il a fallu
entendre quelque chose; puis, par-dessus tout, les immenses succès qu'il
a eus; car il a eu les succès les plus enragés qu'un homme puisse
avoir.»

Ici le prince se permit d'articuler quelques noms propres, et les
accompagna de révélations que nous nous garderons bien de répéter.

Après ces détails intimes, M. de Metternich, enfoncé dans son fauteuil
et balançant légèrement sa jambe droite sur son genou gauche, sa
position habituelle quand il raconte: «Néanmoins, continua-t-il, il n'a
jamais voulu s'en aller, quoique je l'y aie souvent engagé, par amitié
pour lui; mais c'est ce médecin anglais qui l'accompagne, et qui a une
grande influence sur lui, qui l'en a empêché. Il paraît que cet homme,
qu'en dit très-habile, se plaisait dans cette foule. Je ne lui envie pas
ce goût, qui n'est certes pas le mien. Quant à ce pauvre Huzar, il est
venu me dire qu'il était tellement fatigué de traduire de l'allemand et
du français en persan, et du persan en allemand et en français, qu'il ne
se sentait plus capable de prononcer un mot, et pouvait à peine encore
me souhaiter une bonne nuit. Allez, mon cher, lui dis-je, allez vous
coucher; vous avez mérité le sommeil qui va bientôt vous transporter en
rêve parmi les houris de l'Orient.

«Je vous avouerai, du reste, que les Orientaux ont toujours éprouvé une
grande attraction pour moi; j'en ai connu plusieurs, ils m'ont tous
aimé, et je vais vous en citer un trait: Quand j'étais ambassadeur à
Paris, j'avais un collègue persan, dont le caractère était le plus
intraitable du monde, et personne n'avait de pouvoir sur lui que moi.
Or, un matin, on m'annonça la visite de son médecin, qui entra, tout
effaré, dans mon cabinet... Je vous en supplie, me dit-il, courez chez
l'ambassadeur persan, il va commettre quelque folie, et il n'y a plus que
vous qui puissiez lui faire entendre raison. Mais, de grâce, courez
vile.

--De quoi s'agit-il donc? lui demandai-je.

--Écoutez, me dit le médecin: Je me rends ce matin chez lui comme
d'ordinaire, lorsque je vois, en entrant, une longue file de grands
gaillards l'épée nue à la main. Étonné, je demande à l'ambassadeur ce
que signifient ces apprêts; et il me répond, avec le plus grand
sang-froid possible, qu'il va faire couper la tête à un de ses
gens.--Comment, couper la tête! lui dis-je; mais à quoi pensez-vous
donc? Vous n'en avez pas le droit, c'est contraire aux lois du
pays.--Mais je ne sais pas vraiment qui peut m'en empêcher, répondit-il;
cet homme est à moi, il a mérité la mort; je lui ferai couper la tête,
cela ne regarde personne, et je suis dans mon droit. Enfin, j'ai
inutilement épuisé tous les raisonnements auprès de cet entêté; il est
impossible de le faire changer de résolution; il n'y a que vous qui
puissiez empêcher cet acte barbare Que dirait l'Empereur?

«L'affaire était grave en effet; je courus aussitôt chez mon collègue,
qui terminait les derniers préparatifs d'une exécution capitale. Je
l'abordai avec un ton d'autorité que j'étais habitué à prendre vis-à-vis
de lui dans son propre intérêt, et je lui déclarai qu'il ne ferait pas
couper la tête à son domestique; que tout s'y opposait, que l'Empereur
serait furieux, et que moi personnellement, comme ambassadeur et comme
son ami, je le lui défendais.

--Puisque vous me le dites, je ne le ferai pas, me répondit le Persan
avec son calme habituel. Je sortais fier de l'influence que j'exerçais
sur mon honorable collègue, quand il ajouta: «Je vais donc renvoyer le
coupable en Perse, et là je lui ferai couper le cou.» C'était
l'ultimatum de sa clémence.

«Une autre fois, j'assistais à un grand concert donné par l'Empereur
dans la salle des Maréchaux; comme je commençais à m'ennuyer et que la
chaleur devenait insupportable, je quittai ma place et je sortis de la
salle sans avoir été aperçu. Je me mis à parcourir les appartements qui
étaient ouverts, et où je pouvais espérer trouver un peu d'air frais.
Après avoir traversé plusieurs pièces, je parvins enfin dans la salle du
Trône. Mais en y pénétrant, que vois-je? mon Persan, les jambes croisées
sous lui à l'orientale, commodément assis sur le trône de l'Empereur.

«Chassé comme moi par la chaleur excessive du concert, il avait cherché
un refuge dans cette salle, et le trône du grand Napoléon lui avait paru
l'endroit le plus convenable pour s'y reposer en caressant sa barbe.

«A ce spectacle, je faillis éclater de rire; cependant je me retins et
je m'avançai vers le Persan d'un air solennel et passablement effaré:
«Mais, mon cher, lui dis-je, quelle imprudence vous commettez! vous
ignorez donc à quel danger vous vous exposez? Déguerpissez au plus vite;
car, si l'on vous apercevait, et si l'Empereur apprenait que vous avez
osé monter sur son trône, il vous ferait _couper la tête!..._» Non,
jamais je n'oublierai l'effet de cette menace sur mon malheureux
collègue, ni la frayeur dont il fut saisi, ni sa figure grotesque quand
il sauta, d'un seul bond, à bas du trône, et quand, retroussant ses
longues robes de cachemire et de soie, il se sauva à travers les
appartements, victime d'une panique épouvantable. Il parait, du reste,
que les Orientaux ne peuvent, s'accoutumer à se laisser couper le cou,
malgré leur fréquent usage de ce moyen expéditif, car j'ai toujours
remarqué que la menace de ce supplice faisait sur eux bien plus grand
effet que sur les Européens. Peut-être aussi cela provient-il de ce que
chez eux la menace ne précède l'exécution que d'un instant, tandis que
chez nous l'exécution suit bien rarement la menace. Quoi qu'il en soit,
le Persan s'était sauvé comme s'il avait vu le glaive fatal suspendu sur
sa tête.

«Le concert venait de finir; j'allai au-devant de l'Empereur, qui se
rendait, suivi de la cour, dans les grands appartements, et n'eus rien
de plus pressé que de lui raconter mon aventure, «Sire, lui dis-je en
l'abordant, je viens de chasser un usurpateur du trône de Votre
Majesté.» Il rit beaucoup de la frayeur de l'ambassadeur du shah, et
nous nous mimes à sa recherche; Napoléon se promettait de s'amuser
encore à ses dépens. Mais il fut impossible de le trouver; on le
cherchait, on le demandait vainement; personne ne l'avait vu; enfin,
nous commencions à ne savoir trop que penser de cette disparition, quand
je l'aperçus tout à coup blotti derrière une perte, et s'y cachant aussi
bien que possible. Je le montrai à Napoléon, qui se dirigea vers lui de
ce pas saccadé et imposant qu'il prenait quand i! était mécontent. Le
Persan, en le voyant ainsi venir, les sourcils froncés et les yeux
irrités, crut que sa dernière heure était arrivée. Malheureusement
l'Empereur ne put pas garder son sérieux, la figure grotesquement si
bouleversée de mon pauvre ami lui arracha un grand éclat de rire, et
nous primes tous part à son hilarité.

«Cependant mon collègue ne fut pas toujours aussi heureux. A la suite de
l'expédition de _Gardanne_, il reçut un jour l'ordre de quitter Paris
dans quarante-huit heures. Aussitôt il accourut chez moi, fort désolé,
me disant qu'il lui était impossible de partir si promptement; sa caisse
était vide, et il avait beaucoup de dépenses à payer. Il finit par me
prier de lui avancer l'argent dont il avait besoin. Je n'étais pas
tenté, je l'avoue, de lui prêter une grosse somme; je l'engageai
d'écrire au ministre des Affaires étrangères, en lui faisant connaître
sa position.--Puisqu'on vous renvoie si brusquement, lui dis-je, on doit
au moins vous procurer l'argent qui vous est nécessaire.--On m'a refusé,
me répondit-il, et on m'enjoint impérieusement de quitter Paris dans le
délai indiqué.--Quelle somme voulez-vous que je vous prête'?--25.000
francs, me répondit-il.--J'envoyai alors (se tournant vers sa femme)
Florette, que tu n'as pas oubliée sans doute, avec une lettre, chez mon
banquier. C'était M. Laffitte. Je remis à mon pauvre ami la somme qu'il
m'avait demandée. Il m'adressa une quantité innombrable de
remerciements, plus métaphoriques les uns que les autres, et promit de
me renvoyer mon argent de Constantinople.--De Constantinople ou de
Téhéran, lui dis-je, cela m'est indifférent. Prenez votre temps, et ne
vous gênez pas.

«Il partit très-content, et, franchement, je ne comptais plus revoir
mon argent.

«Cependant, quelque temps après, je reçus une lettre de l'internonce à
Constantinople, qui m'annonçait qu'il était chargé de me faire remettre
25.000 francs, me priant de lui faire savoir où je désirais les toucher.
C'était l'argent de mon honnête Persan, et ce pauvre homme avait poussé
la délicatesse si loin, qu'il avait calculé les variations du change sur
Constantinople avec tant de minutie, que, loin de rien perdre, je crois
même que j'y gagnai.

«Cela lui a mal réussi.

«Ali-Shah, qui régnait alors, était un homme extrêmement avare; non
content des présents que les souverains étrangers lui envoyaient par ses
ambassadeurs, il trouvait encore moyen d'accaparer ceux que les envoyés
recevaient eux-mêmes des cours où ils étaient accrédités.
Donnez-les-moi, disait-il, afin que je vous les garde; ils seront plus
en sûreté dans mon trésor. On les lui remettait, sinon il vous les
prenait et la tête aussi; mais jamais le trésor ne se rouvrait pour
laisser sortir ce précieux dépôt. Or, mon infortuné collègue ayant été
renvoyé de la cour de France. Napoléon s'était bien gardé d'envoyer des
présents à Ali-Shah; mais l'ambassadeur, en habile courtisan qui connaît
le faible de son maître, en avait expédié un grand nombre peu de temps
avant son renvoi. Il les avait achetés de son propre argent; aussi,
quand il les retrouva à Constantinople, heureux de saisir l'occasion de
se libérer envers moi, il s'empressa d'en vendre jusqu'à concurrence de
la somme qu'il me devait, puis il porta ceux qui lui restaient dans les
coffres d'Ali. Mais le shah, furieux d'une telle perte, fit appliquer à
son ambassadeur cent coups de bâton sur la plante des pieds, pour avoir
osé vendre des présents qui lui avaient été primitivement destinés.
Ainsi la vertu fut encore une fois diablement mal récompensée.......

«Les moeurs ne sont pas encore aujourd'hui très-douces dans ce pays; car
je faisais dernièrement des propositions à Hussein, _et l'on sait que je
ne suis pas exigeant dans mes propositions_. Cependant dès que je les
eus formulées au khan:--Oh! non, s'écria-t-il, jamais je n'oserai
prendre cela sur moi, le shah me ferait crever les yeux......--Crever
les yeux! Bon Dieu, mon cher Hussein, que le ciel me garde d'être cause
d'un pareil malheur! S'il en est ainsi, laissons là toute l'affaire et
n'en parlons plus.... Du reste, ajouta-t-il en s'adressant à la jolie
marquise de Villa-Franca, il était tellement enchanté de moi, que, ne
sachant comment m'exprimer son attachement, il m'a fait offrir une
délicieuse Circassienne qu'il mène partout avec lui. Je l'ai bien
remercié; mais je lui ai dit que je craignais la jalousie de Mélanie (sa
femme), ce qui me forçait de refuser... bien à contre-coeur.» Après
cette plaisanterie le prince se leva, et comme il était une heure et
demie, chacun se retira.

EDWARD G. (Travels in Austria.)



Courrier de Paris.

On a beau vivre dans ce pays prodigieux qui s'appelle Paris, être en
quelque sorte le fils de la maison, à tout moment on y trouve des
surprises; on y fait des découvertes comme si l'on débarquait
fraîchement de Limoges avec l'innocence de M. de Pourceaugnac. Je ne
parle pas seulement des étonnements réservés aux différentes nations,
aux peuplades diverses qui composent l'univers parisien, quand par
hasard elles se visitent et voyagent les unes chez les autres. Il existe
à Paris des espèces qui, ne s'étant jamais vues, tombent dans une extase
réciproque en se rencontrant, et se regardent avec, de grands yeux
ouverts et stupéfaits. Prenez un _lion_ sorti de quelque élégante
tanière de la rue Saint-Georges, un lion complètement enharnaché: pattes
vernies, fourrure flottante et à larges basques, face velue, crinière à
tout vent, mâchoire armée d'un cigare, griffes jaune paille; faites
passer le magnifique animal dans la rue de Charonne ou sur la place
Maubert, on se mettra aux fenêtres et sur les portes, et les petits
enfants regarderont les mères d'un air moitié riant, moitié voisin des
pleurs. Qu'un philosophe du quartier Mouffetard, en costume de
l'endroit, se trouve à son tour égaré au boulevard des Italiens, il y
fera sensation. Qu'est-ce? dira-t-on; comment appelez-vous cela? d'où
cela sort-il? Les femmes Chaussée-d'Antin pur sang hâteront le pas
effrayées à l'aspect de cette race inconnue, et les hommes se
proposeront de consulter, en rentrant au logis, leur dictionnaire
d'histoire naturelle.

Rien de plus simple et de plus facile à expliquer: Paris passe pour une
ville unie et compacte, eh bien! point du tout: Paris est un monde
divisé par des espaces immenses: les habitudes, le travail, les moeurs
variant par couches d'habitants et par quartiers, font de Paris une
sorte de vaste continent où le nord ne ressemble pas au midi, où
l'orient ignore l'occident. Telles parties de la ville sont aussi
étrangères l'une à l'autre que si elles étaient Tobolsk et Cadix;
celle-là est pour celle-ci une terre perdue, une île inabordable. Un
naturel de la rue de la Paix se décidera plus difficilement à
entreprendre un voyage à la Montagne Sainte-Geneviève, qu'une ascension
au Mont-Blanc. Il y a des Parisiens qui ont traversé tous les ponts du
monde, excepté le pont de la Cité; il y en a qui courent à toutes les
extrémités de l'Europe, et que vous ne décideriez pas à sortir un matin
de leurs pantoufles et de leur robe de chambre, pour aller à Vaugirard
ou à l'Estrapade, le jour où ils ont ce courage, vous jugez qu'en effet
ils voyagent en pays de découvertes; et peu s'en faut qu'ils ne se
prennent pour des Vasco de Gama et des Christophe Colomb.

Mais à quoi bon aller au-delà des ponts et faire invasion dans les
régions parisiennes reculées et mystérieuses? Paris vous en dispense; il
vous fait des surprises sous vos yeux même, à votre porte, chaque jour
amène quelque changement ou quelque métamorphose; le soir on se couche
avec un magnifique et bruyant café en perspective; le lendemain on met
le nez à la fenêtre, et le joyeux bazar a fait place à un lugubre
magasin de deuil. Voici un boulevard montueux et malaisé; attendez, il
s'aplanit comme un parquet, et vous y marchez de plain-pied. Êtes-vous
resté huit jours sans passer dans la rue voisine, vous la trouvez
démolie; huit jours après elle est reconstruite. Les plus grands
prodiges à Paris se font par le plâtre et la pierre de taille; on y sème
du moellon, et de tous côtés il pousse des maisons et des rues. On bâtit
sous vos pieds, on bâtit sur votre tête; la ville ressemble à une
plâtrière, à un four à chaux, à un atelier de maçonnerie.--Il est
certain, pour peu que cette pousse effroyable de maisons continue et
s'étende, que les entrepreneurs de bâtiments seront obligés d'inventer
une machine à bâtir des locataires.

Une des plus étonnantes conquêtes de la truelle, c'est assurément cette
rue audacieuse qui va relier l'église Saint-Eustache à la place Royale.
Le champ de bataille était vaste et difficile à parcourir; eh bien! déjà
la formidable rue a fait d'immenses brèches dans les flancs des
quartiers Saint-Martin et Saint-Denis, qui lui opposaient les épais
bataillons de leurs carrefours étroits et boueux et de leurs noires
maisons. Du côté du Marais, la rue nouvelle s'étend orgueilleusement sur
deux lignes parallèles, et l'oeil commence à se perdre dans les
profondeurs de son horizon; vers le marché Saint-Denis, des masures en
débris, des murs pantelants annoncent, par leur aspect délabré,
l'approche de la rue conquérante qui se fait passage à travers les
décombres et les ruines; mais elle n'abat que pour relever: elle ne
détruit que pour reconstruire avec magnificence. Avant un an, au lieu de
ces baraques malsaines et de ces ruelles hideuses, la rue Rambuteau, se
rejoignant par ses deux extrémités, facilitera les communications,
adoucira la distance, jettera l'air et le jour dans ces quartiers
populeux et sombres, et étalera, non sans coquetterie, la double haie de
ses blanches maisons. Cette fois, je l'avoue, on doit de la
reconnaissance à la pierre de taille; le maçon, en cette occasion, joue,
sans le savoir, un rôle de philosophe et de médecin: il rapproche, il
civilise, il assainit. Mais suivez-le ailleurs, vers quelque autre point
de la ville: il détruit ici ce qu'il faisait là-bas, interceptant la
respiration et le jour par de monstrueuses montagnes de pierre et de
plâtre, et enlevant chaque matin, à la ville, quelques derniers espaces
d'air libre et de perspective. Si bien qu'un moment viendra où Paris,
n'ayant plus une échappée de terre ni de ciel pour y reposer sa vue par
hasard, vivra resserré et étouffé entre deux maisons à six étages.

Sur le boulevard Poissonnière, un vaste jardin, au fond un magnifique
hôtel, résistaient depuis long-temps à cette invasion, et semblaient se
moquer des entrepreneurs et des architectes à tant la toise. C'était le
jardin de M. Rougemont de Lowenberg. Les passants le regardaient avec
envie, ou plutôt avec une sorte de vénération, le voyant intact et
incorruptible dans un siècle où les hôtels de grande origine, les Biron,
les Richelieu, ne se font pas scrupule de se vendre à beaux deniers
comptants, et de se convertir en boutiques. On admirait, à travers les
grilles dorées, l'immuable persévérance de ces allées régulières, de ces
gazons tondus suivant la mode ancienne, de ces arhres coiffés au goût du
vieux jardin français. L'hôtel de M. Rougemont de Lowenberg, avec ce
parterre pour avant-garde, ressemblait à ces bastions imprenables qui
tiennent bon quand toute la ville est rendue et que le reste de la
citadelle a capitulé. N'était-ce pas d'ailleurs un passe-temps original,
une véritable vanité de millionnaire et de banquier, que d'abandonner
négligemment, en plein air, ce terrain inutile, tandis que tout à côté
chaque morceau se vendait au poids de l'or? Pendant plus de vingt ans,
M. Rougemont de Lowenberg a laissé ainsi deux ou trois millions se
dessécher au soleil. Il n'a fallu rien moins que la mort pour mettre à
la raison ce jardin entêté. Les héritiers de M. Rougemont ne l'ont pas
encouragé dans une plus longue résistance; et, ma foi, ne se trouvant
plus appuyé sur la vertu de ses maîtres, il s'est laissé aller au
penchant et aux vices du siècle; deux déesses toutes-puissantes et
singulièrement adorées de ce temps-ci, la spéculation et la boutique,
viennent de mettre le pied dans les allées vaincues et soumises, foulant
et déracinant la pelouse, abattant les têtes vénérables de quelques
arbres centenaires. L'hôtel est mort du même coup qui a détruit le
jardin; maintenant ce n'est plus que confusion et ruines De cette
cendre, il ne renaîtra pas un phénix, à coup sur, mais un magasin de
draps, un épicier, un restaurateur, un bottier, un marchand de
comestibles: l'utile à la place de l'agréable, si proche parent de
l'inutile.

Puisque nous flânons sur les boulevards et à travers les rues, en
véritable badaud de Paris, parlons un peu des trottoirs; s'occuper des
trottoirs pour les trottoirs eux-mêmes, le plaisir ne serait pas grand.
Que vous importe ces petits sentiers étroits, revêtus de grès ou
d'asphalte, qui côtoient, d'un air monotone, le flanc des boutiques et
des maisons? La matière est dure, et les fleurs de l'esprit y
pousseraient difficilement. Mais une circonstance particulière rehausse
le trottoir et lui donne une importance accidentelle: M. le préfet de
police a daigné récemment jeter les yeux sur lui,--y trouvant, ce
jour-là, un grand désordre et une grande anarchie, le prévoyant
magistrat vient d'expédier au peuple des trottoirs une charte à leur
usage: cette charte n'est pas octroyée; elle ne procède point par ordre
et sous forme de droit souverain; figurez-vous une charte bénévole qui
conseille et ne dit pas: Je veux! Or, ce qu'elle conseille, le voici:
Prenez toujours la droite du trottoir! On devine le résultat de ce
système bien simple et à la portée de toutes les jambes: les passants
allant et venant chacun par sa droite, la foule ne se ruera plus dans ce
pêle-mêle inextricable où elle égarait ses bras, ses pieds et ses têtes,
se coudoyant, se poussant, se renversant, se heurtant nez contre nez, et
enfin, comme dit Oedipe,

                Se disputant du pas le frivole avantage.

La foule se diviserait en deux flots distincts, l'un descendant, l'autre
montant, sans mélange de flots mutinés et contraires, et chacun d'eux,
d'un mouvement calme et uniforme, arriverait tranquillement à son
embouchure, et se jetterait dans son bras de mer, sans rencontre
fâcheuse. Voilà la grande harmonie que rêve M. le préfet de police. Je
vous demande bien pardon, monsieur le préfet, mais vous faites là une
entreprise plus difficile à exécuter que le dessèchement de l'Océan. Vos
intentions sont louables, on ne saurait le nier: vous voulez que tout le
monde ait place au trottoir; vous proclamez l'égalité des Parisiens
devant le trottoir; vous entendez que ceux-ci ne soient pas obligés d'en
descendre pour faire place à ceux-là: sans compter les chocs violents,
les yeux éborgnés, les chapeaux renversés, les pieds écrasés, les côtes
meurtries, les glissades et les culbutes sur le pavé, quelquefois sous
les roues, grotesques ou tristes accidents ordinaires à la multitude
indisciplinée des grandes villes; telle est, dis-je, le tohu-bohu
périlleux que vous avez l'honnêteté de vouloir réglementer. Votre
illusion est respectable, ô édile philanthrope! mais que vous connaissez
peu le peuple auquel vous avez affaire! Si vous étiez Anglais, soit: si
vous étiez Allemand, encore mieux; si même il s'agissait de l'Auvergnat,
du Périgourdin, du Franc-Comtois, on pourrait s'entendre; mais obliger
Paris de marcher toujours à droite! allons donc! vous n'y pensez point!
A moins d'attacher à chaque passant quatre gendarmes de service, vous
n'y parviendrez pas. Paris est la ville du monde qui obéit le plus au
hasard et à la fantaisie: à droite aujourd'hui, à gauche demain, tel est
son tempérament, telle est sa vie; et puis le lendemain, au beau milieu
de la chaussée! A défaut de ses trottoirs, son histoire politique et
morale est là pour le prouver. Vous ne le corrigerez pas plus de ses
caprices, qu'on ne corrige un charmant enfant gâté. Paris préfère cent
fois, au risque de se démettre une jambe ou un bras, le désordre de ses
rues, à l'ordre régulièrement monotone que vous lui proposez. Paris se
croirait en procession avec vous, allant par bandes solennelles à un
enterrement, et il en mourrait d'ennui et de chagrin. Pour quelques
coups de coude de plus ou de moins, votre charte-trottoirs ôterait à
Paris son allure vive et hasardeuse, son air leste et cavalier: il ne
s'écraserait plus le bout des pieds, mais il se marcherait sur les
talons. Qu'il aille donc, le chapeau légèrement incliné, le nez au vent,
l'oeil mutin, le pied leste et fantasque, regardant les hommes face à
face et avisant les jolies femmes sous le nez, qu'il aille et qu'il
trotte comme Dieu l'a fait!

L'affaire des trottoirs et de M. le préfet de police est le fait le plus
grave et le plus intéressant de la semaine. On peut lui opposer
cependant la discussion sur la loi des sucres; ces deux événements ont
offert plus d'une analogie. La confusion du trottoir s'est reproduite au
parlement; la gauche, la droite et le centre, ont marché pêle-mêle et
d'un pied confus. Le sucre indigène et le sucre colonial allaient et
venaient, celui-ci poussant celui-là, et réciproquement. Plus d'un
orateur a brisé l'un, taillé l'autre, et de tous côtés, d'ici et de là,
du milieu et des extrémités, on s'est jeté les morceaux à la tête.

Cette grande bataille à coups de canne, mêlée de betterave, ne pouvait
manquer de faire tort aux derniers moments du Salon de 1843. La
curiosité publique, tout entière absorbée dans ce duel à mort de sucre à
sucre, s'est montrée très-froide et très-peu empressée à donner
l'extrême-onction à nos sculpteurs et à nos peintres: le Louvre a fermé
ses portes et le Salon a rendu le dernier soupir en présence d'un petit
nombre de témoins; personne ne paraissait regretter bien vivement le
défunt, et nul oeil n'a versé des larmes. Que voulez-vous? le Salon
vivait depuis deux mois; quelqu'un ou quelque chose qui vit deux mois à
Paris, court le risque de mourir abandonné; d'abord on est plein
d'ardeur et d'enthousiasme: la ville, curieuse et impatiente, se
précipite, c'est à qui arrivera le premier; elle pourrait jouir de la
merveille paisiblement, et chacun à son tour, mais le beau plaisir!
Assiéger les portes, forcer les consignes, s'entasser sur l'escalier,
s'engouffrer dans les salles au risque d'y mourir, voilà le vrai
bonheur! La nouveauté, et non l'opinion, est la reine du monde. Le Salon
de 1843 a eu cette destinée: à sa naissance, peu s'en est fallu que la
foule ne l'étouffât dans ses embrassements; il a disparu l'autre jour au
milieu de l'indifférence universelle; parlez-lui maintenant du _Peintre_
de Meissonnier, ou du _Tintoret_ de Louis Cogniet. Paris ne saura plus
ce que vous voulez lui dire, et sifflera un air.

Si le Salon du Louvre est fermé, il vous reste le Louvre des victimes.
Le bazar Bonne-Nouvelle a ouvert charitablement ses portes aux toiles et
aux cadres frappés d'ostracisme par le jury d'examen. Charitablement est
le mot, et vraiment ces proscrits ne méritent pas autre chose que la
charité. On a dit que M. Bertin et autres académiciens, membres du jury
prescripteur, avaient fait de leurs propres mains les peintures exposées
au bazar, pour prouver leur justice et se donner une excuse sans
réplique; pour moi, je serais tenté de le croire; malheureusement
l'Exposition du Louvre m'a enlevé la douceur de cette opinion.
Voyez-vous, là-bas, ces nez, ces jambes et ces bras? c'est à faire peur
aux petits enfants; et quelle couleur! quel dessin! quelle composition!
quel style! Le jury est pris en flagrant délit; s'il a chassé des
borgnes et des manchots, il a évidemment admis plus d'un aveugle et plus
d'un cul-de-jatte. Donc, les manchots et les borgnes ont raison de se
plaindre et de réclamer leur droit de cité. Pourquoi ces caresses d'une
part et de l'autre ces soufflets?

Après tout, cette question du jury est une question inextricable;
retournez l'institution sous toutes ses faces, chaque année elle
excitera les mêmes griefs et les mêmes ressentiments. Où trouver un
tribunal impeccable et qui ne blesse personne? Vous le choisiriez parmi
les anges, parmi les dieux, vous lui donneriez pour présidents la sage
Minerve elle-même et Thémis à l'inflexible, balance, Apollon et le
choeur des Muses (style classique), qu'Apollon, Thémis et Minerve
auraient fort à faire. Un les traiterait certainement d'ignorants, de
cuistres et d'académiciens. Quoi qu'on fasse, il y aura tous les ans à
la porte du Louvre, et après la bataille d'un jury quelconque, des
centaines de tableaux ou de statues étendus à terre et jetant les hauts
cris: malheureux soldats cruellement blessés dans leur amour-propre et
faisant entendre le long gémissement de cette blessure douloureuse. Vous
en concluez qu'il faut supprimer toute espèce de contrôle et que tout
jury est bon à décapiter; et vous demandez une exposition universelle au
nom de la liberté de l'art; soit! élevez votre musée sur la place Louis
XV ou sur le carré Marigny, mais ayez soin de mettre cette inscription
au frontispice: _Supplément à l'Exposition des Produits de l'Industrie
française._

Le Salon étant enterré, Paris aura besoin de quelque autre distraction
et de quelques menus plaisirs, mais Paris en manque-t-il jamais? Il a
beau les dévorer par douzaines, avec un incroyable appétit, ceux-ci
disparaissent, ceux-là les remplacent. Ainsi l'ogre parisien, cet ogre
insatiable, ne risque jamais de mourir de faim.

L'Académie royale de Musique prépare, pour la collation de sa
seigneurie, une friandise en trois actes, assaisonnée de force
entrechats. Mademoiselle Carlotta Grisi se charge de l'accommodement. Ce
délicat ballet a pour titre _la Péri._ Tout l'Opéra y voltigera; on
parle avec admiration d'un pas d'abeilles. Mille récits merveilleux
courent et bourdonnent à sa louange. Les plus jolies danseuses sortiront
ce jour-là de leur ruche et exécuteront des pas doux comme le miel. Mais
gare aux frelons!

A qui se fier? Nous pleurions l'autre jour Lucile Grahn de tout notre
coeur, lui tressant les plus charmantes couronnes de roses et de cyprès,
et voilà que Lucile Grahn ressuscite; elle a fait une chute de cheval,
pas davantage! Après cette chute, la sylphide s'est relevée plus légère
et plus rapide. On écrit donc aussi des _puffs_ datés de
Saint-Pétersbourg. Enfin Lucile Grahn se porte à ravir; elle aura
l'agrément de lire son oraison funèbre en parfaite santé. Et Dieu en
soit loué! Réjouissez-vous, sylphides! quittez vos habits de deuil,
battez des ailes, et courez sur la verdure et sur la rosée, en bandes
joyeuses! Lucile Grahn, votre soeur, en est quitte pour une entorse et
une égratignure!



Horticulture.

EXPOSITION DES PRODUITS DE L'HORTICULTURE A L'ORANGERIE DE LA CHAMBRE
DES PAIRS.

[Illustration: Rosiers, Pivoines, Uncidiums, Iris, Oreiller d'Ours de
MM. Cels, Chauvière, Paillet, Margotin, Durand, etc.--Vases en terre
cuite de M. Pollet.]

L'horticulture, en France, a subi de bien nombreuses révolutions; son
histoire, si quelqu'un s'avisait de l'écrire, aurait, comme toutes les
histoires, ses rapports intimes avec les moeurs publiques et les
événements publics. Sans remonter plus loin que le grand siècle, le goût
de nos jardins de cette époque a été universel. Tandis que la perruque à
la Louis XIV faisait le tour du monde, il n'y avait pas de grand
seigneur en Europe qui ne voulût avoir un jardin dit fiançais, avec ses
longues ligne» droites, ses ifs bizarrement façonnés, ses lugubres
compartiments de buis, et le fatras mythologique de ses statues: c'était
la mode. Puis sont venus les jardins à la chinoise, adoptés
d'enthousiasme en France sous le nom de jardins anglais, remplacés
aujourd'hui par les jardins paysagers, dont les types les plus beaux
sont en Bavière. Un chapitre à part sur les vicissitudes de nos jardins
publics offrirait un bon nombre d'anecdotes plus ou moins piquantes: par
exemple, peu de personnes savent, en France, que Robespierre a dessiné
de sa main et fait exécuter sous ses yeux les deux parterres renfermés
dans les massifs des Tuileries. Les sièges de marbre qu'il y fit placer
sont aussi construits sur ses dessins. A les considérer sous le point de
vue allégorique, ces sièges, placés là par un homme qui ne devait pas
s'y asseoir, sont un emblème assez triste de son destin politique. Paris
a vu dans ces parterres, sans y donner une bien grande attention,
briller les premières tulipes de collection dont la culture fut importée
en France par M. Tripet, durant la réunion momentanée de la Hollande à
l'empire français. La paix a favorisé le développement du goût de
l'horticulture, devenu de nos jours le délassement de prédilection d'un
grand nombre d'hommes éclairés, pris dans toutes les classes de la
hiérarchie sociale. De ce goût universel pour les fleurs et leur culture
sont nées les sociétés d'horticulture. Elles conservent chez chaque
peuple leur caractère national: les Français y cherchent du plaisir, les
Anglais du profit; les Belges, demi-Anglais, demi-Français, y cherchent
plaisir et profit. Essayons d'esquisser l'historique de cette gracieuse
institution.

L'antiquité païenne avait ouvert la voie: Flore et ses fêtes résumaient
tout ce que les cérémonies païennes avaient de grâce et de poésie,
jusqu'à ce que Rome dissolue eût souillé ce culte, comme tout le reste,
de ses débauches monstrueuses.

Au moyen âge, la chevalerie, malgré ses formes galantes, versait trop de
sang pour donner aux fleurs beaucoup d'attention; çà et là, quelques
moines élevaient dans les jardins des cloîtres un petit nombre de fleurs
vulgaires: autour des châteaux, la place du parterre était envahie par
les fossés et les fortifications. Les républiques municipales d'Italie,
malgré les troubles de leur existence orageuse, créèrent les premiers
jardins consacrés à l'étude de la botanique; celui de l'Université de
Padoue est du quinzième siècle, il passe pour le plus ancien de
l'Europe. Ce fait bien constaté fait présumer un degré de lumières que
confirme le goût des arts alors si répandu en Italie. Les châteaux
italiens eurent sans doute des parterres ornés long-temps avant qu'il
fût question de rien de semblable ailleurs en Europe. Toutefois aucun
monument de cette époque ne donne lieu de croire que les amis de
l'horticulture en Italie aient eu alors la pensée de s'assembler pour
s'éclairer mutuellement, pour jouir en commun des dons les plus gracieux
de la nature.

[Illustration: Pelargonium Zampa, ou Carlianium.]

[Illustration: Fruits et Légumes conserves de Jamin, etc.--Citrons et
Oranges de l'orangerie de Montgeron.--Tulipes de Tripet.]

C'est en Belgique, sous un ciel souvent brumeux, où la rareté des beaux
jours est proverbiale à bien plus juste titre encore que sous le climat
de Paris, c'est à Bruxelles que, vers la lin des troubles du seizième
siècle, quand les Pays-Bas se reposèrent d'une lutte longue et sanglante
sous l'autorité paternelle de la maison d'Autriche, que se fonda la
première société d'horticulture, sous le nom de Confrérie de
Sainte-Dorothée. Cette confrérie brillait d'un grand éclat vers le
milieu du siècle suivant; ses statuts, révisés en 1660, constatent son
antiquité déjà plus que séculaire à cette époque. On voit figurer sur la
liste des confrères des noms de jardiniers de profession, pêle-mêle avec
des noms d'artistes, de magistrats, de grands seigneurs et de princes.
La confrérie de Sainte-Dorothée se soutint, chose bien digne de
remarque, jusqu'après l'invasion française; le registre porte des noms
de confrères admis pendant l'année 1794, date significative qui en dit
beaucoup sur les moeurs et le caractère du peuple belge. Emportée enfin
par le torrent révolutionnaire, la confrérie, détruite en apparence,
conserva toujours un reste d'existence cachée; quelques anciens
confrères se voyaient, se concertaient, s'occupaient en commun de la
culture des fleurs, aspirant au moment de rétablir leur confrérie. Ce
moment se fit long-temps attendre. Sous l'Empire on avait trop d'autres
choses à faire; enfin, sous la domination hollandaise, en 1822, ce qui
restait de l'ancien noyau de l'antique confrérie de Sainte-Dorothée se
reconstitua, sous le titre de Société de Flore, sur de larges bases;
c'est aujourd'hui l'une des sociétés d'horticulture les plus
Florissantes de la Belgique, où ses réunions sont très-nombreuses; les
serres qu'elle a fait construire sont citées parmi les plus belles de
l'Europe. Cet exposé rapide était dû, comme un hommage, à la première
réunion d'hommes ayant pour but de propager le goût et la culture des
fleurs. Nos lecteurs voudront probablement savoir pourquoi la confrérie
des Amis de l'Horticulture en Belgique s'était placée sous l'invocation
de sainte Dorothée; nous satisferons leur juste curiosité à cet égard.
La légende de sainte Dorothée rapporte que, dans une de ses visions, un
ange lui présenta une corbeille pleine de fleurs dont chacune était un
symbole; l'ange et sa corbeille figurent d'obligation sur toutes les
représentations de sainte Dorothée. Telle est la tradition qui faisait
considérer cette sainte comme la patronne de tous ceux qui s'occupaient
en Belgique de la culture des fleurs. Le jour de sa fête, l'église était
parée des plus belles fleurs que chacun s'empressait d'y apporter; ce
furent les premières exhibitions publiques de fleurs, empreintes, selon
l'esprit du temps, d'un caractère religieux.

En France, les jardiniers ont adopté saint Fiacre pour patron. Ce saint
vivait dans un temps ou, le sacerdoce n'étant point un état, tous ceux
qui appartenaient à l'Église et n'avaient point de patrimoine prenaient
honnêtement un métier pour vivre. Saint Fiacre occupait dans l'Église le
rang de diacre; il était en outre jardinier de profession: le patronage
des jardiniers lui revenait de droit, au même titre que celui des
cordonniers à saint Crépin, et celui des voleurs au bon larron.

Deux paroisses, de Paris, Sainte-Marguerite faubourg Saint-Antoine, et
Saint-Médard faubourg Saint-Marceau célèbrent encore tous les ans avec
pompe, le .30 du mois d'août, la fête de saint Fiacre; les plus belles
fleurs et les plus beaux fruits de la saison y sont présentés à
l'offrande par de jeunes jardinières, vêtues de blanc, en présence de
toute la population jardinière du 8e et du 11e arrondissement.

[Illustration: Exposition des produits de l'Horticulture à l'Orangerie
de la Chambre des Pairs.]

Dans le Midi, la corporation des jardiniers s'est placée sous
l'invocation de sainte Madeleine. Nous n'avons pu découvrir quel rapport
les fleurs et le jardinage pouvaient avoir avec la légende de cette
sainte.

En France, les sociétés d'horticulture ont peu de passé; la Société
royale d'Horticulture de Paris est une des plus anciennes, sinon la plus
ancienne de France: sa fondation ne remonte qu'à l'année 1827. Elle
compte parmi ses membres les hommes les plus haut placés dans
l'aristocratie de naissance et d'argent. Le nombre de ses membres est
illimité; chacun d'eux paie une rétribution annuelle de 20 fr. Un
nouveau règlement tend à rendre à l'avenir les choix plus sévères qu'ils
ne l'ont été par le passé. La concorde et l'harmonie, nous regrettons de
le dire, n'ont pas toujours régné au sein de la Société royale
d'Horticulture de Paris. Un grand nombre d'horticulteurs de profession
ont formé, sous le nom de Cercle des Conférences horticoles de la Seine,
une société séparée, qui n'admet dans son sein que des horticulteurs. La
première exposition du Cercle des Conférences horticoles a eu lieu au
mois de septembre de l'année dernière dans l'orangerie des Tuileries,
qu'elle remplissait en entier. Cette exposition offrait un caractère
tout spécial d'utilité jointe à l'agrément; jamais Paris n'avait vu des
fruits aussi variés, aussi parfaits que ceux qui s'y trouvaient offerts
à l'admiration des amateurs. Un millionnaire, qui nous avait prié de l'y
conduire (ce n'était point un Anglais), ne comprenait pas que, sa bourse
à la main, il ne lui fût pas permis de mordre, pour son argent, dans ces
belles poires, dont jamais il n'avait vu ni rêvé les pareilles: il les
aurait payées 20 fr., 40 fr. la pièce; mais elles n'étaient point à
vendre, malheureusement, ce qu'il ne pouvait réussir à se persuader, au
grand amusement des exposants.

La Société d'Horticulture de Rouen date de la même époque que celle de
Paris; c'est une des mieux organisées de France. Nous avons vu à Rouen,
en septembre 1838, une exposition de fleurs par les soins de cette
Société; _seize mille fleurs de dahlia_ figuraient à cette exposition.
Deux pyramides, hautes chacune de quatre mètres, avaient été formées
avec les plus belles de ces fleurs; chacune en contenait _douze cents_,
toutes différentes les unes des autres. Rien de plus riche, de plus
féerique, de plus éblouissant que ces pyramides vues à la lueur d'une
profusion de becs de gaz. L'une des deux pyramides était dédiée aux
sociétés françaises d'horticulture, l'autre aux sociétés étrangères. Au
nombre des amateurs les plus distingués dont s'honore la Société
d'Horticulture de Rouen, nous nous plaisons à citer monseigneur
l'archevêque de cette ville; la collection de plantes rares de ce digne
prélat est une des plus remarquables de France.

[Illustration: (Brassia Cawini.)]

Lille, Caen, Orléans. Angers, Nantes et presque toutes nos grandes
villes ont des sociétés d'horticulture; d'autres, comme Lyon, ont
seulement une société d'agriculture, dont une section s'occupe
spécialement d'horticulture Enfin, des villes du cinquième ordre, comme
Meaux, et de toutes petites villes, comme Meulan, ont des société?
d'horticulture dont les travaux et les succès rivalisent avec ceux des
sociétés établies dans les grandes cités.

En Angleterre, les sociétés d'horticulture sont tellement multipliées,
qu'on ne pourrait s'expliquer leur existence si l'on ne savait qu'elles
sont presque toutes des spéculations; sur quoi ne spécule-t-on pas en
Angleterre? Le nombre des sociétés d'horticulture était en 1838 de cent
trente; il est aujourd'hui de plus de deux cents; chacune de ces
sociétés a son exposition annuelle. Mais ce n'est pas tout beaucoup de
particuliers possédant un local convenable ouvrent, à différentes
époques de l'année, des expositions de fleurs ou le public est admis en
payant, et en payant fort cher: les exposants paient aussi pour le droit
d'apporter leurs collections de fleurs. A York, la société philosophique
du Yorkshire avant ouvert le local de ses séances à une exposition de
fleurs, avait fixé le prix d'entrée à 1 fr. 25 c. de quatre à six heures
de l'après-midi, et à 2 fr. 50 c. de midi à quatre heures, afin d'offrir
aux gens _comme il faut_ l'attrait d'une société moins mêlée. Chacun des
exposants qui apportaient des dahlias et d'autres plantes, payait 9 fr.
50 c., celui qui n'apportait que des dahlias au nombre de quarante-huit
et au-dessous, payait 6 fr. 25 c: enfin, la taxe de celui qui n'exposait
que des fleurs autres que des dahlias, était de 2 fr. 50 c. seulement
Nous citons ces chiffres pour donner une idée de ce que les expositions
de fleurs peuvent faire circuler d'argent dans un pays où, comme le
faisait remarquer dernièrement un journal, le voyageur allant de ville
en ville pourrait trouver une exposition de fleurs à visiter pour chaque
jour de l'année.

Des sommes importantes sont distribuées tous les ans en prix et
encouragements divers aux différentes branches de l'horticulture; ces
prix ne sont pas toujours disputés avec toute la loyauté possible. Il y
a des exemples de dahlias couronnés comme nouveaux et à fleurs
parfaites, qui n'étaient autre chose que des fleurs factices; on avait
inséré avec beaucoup d'art des fleurons de forme régulière dans le
calice commun, à la place des fleurons défectueux. Les fraudes du même
genre sont très-fréquentes, et les juges des concours, quelle que soit
leur expérience, ont beaucoup de peine à les reconnaître.

Cette année, l'exposition de la Société royale d'Horticulture de Paris a
été des plus brillantes; le vaste local de l'Orangerie de la Chambre des
Pairs était entièrement rempli de fleurs remarquables par leur rareté,
leur élégance ou la beauté de leur végétation.

Madame la duchesse d'Orléans a voulu ajouter, cette année, aux prix
décernés sur les fonds de la Société, une médaille d'or de la valeur de
200 francs, sans destination spéciale, s'en remettant au jury de
l'exposition du soin d'en disposer. Cette médaille a été obtenue par M.
Tripet-Leblanc pour sa collection de 700 tulipes.

Les regards des connaisseurs se sont principalement arrêtés sur un
uncidium papilio, admirable orchidée provenant des cultures de M.
Lhomme, jardinier en second du jardin de l'École de Médecine, rue
d'Enfer. Nous avons donné un dessin de cette fleur dans un de nos
précédents numéros. La partie la plus brillante de l'exposition
appartenait à MM. Cels frères; les plantes de toute nature qu'ils
avaient apportées et dont plusieurs paraissaient pour la première fois
dans une exhibition publique en Europe, l'emportaient en nombre, en
variété et en beauté de végétation sur tout le reste de l'exposition.
Nous donnons à nos lecteurs le dessin d'après nature d'une des plus
belles plantes exposées par MM. Cels, la brassia Cawini, appartenant à
la famille des orchidées.

Les pelargoniums étaient nombreux à l'exposition; la beauté des
collections exposées montre les progrès de la culture de ce beau genre.
Nous reproduisons le pelargonium zampa, ou carliana, des cultures de M.
Chauvière, l'un des plus beaux de tous ceux qui figuraient cette année à
l'exposition.

Les masses de rhododendrums, d'azalées, de cinéraires, de calcéolaires,
de rosiers, de pensées, témoignent du goût toujours croissant du public
pour les fleurs de collection.

Dans une allocution pleine d'intérêt, M. Héricart de Thury, écartant les
fleurs de rhétorique toujours déplacées à propos et en présence de tant
de belles fleurs naturelles, s'est contenté de faire ressortir
quelques-uns de ces faits dont nul ne peut contester l'éloquence. C'est
ainsi qu'il a rappelé à l'assemblée, dont bien des membres auront hésité
sans doute à le croire sur parole, que les plantes réunies dans
l'orangerie du Luxembourg pour l'exposition dépassaient la valeur de
300,000 francs, sur lesquels la collection seule de MM. Cels en valait
plus de 30,000. Nous croyons, nous, que MM. Cels, en donnant pour 30,000
francs les plantes qu'ils avaient apportées à l'exposition, auraient
fait un très-mauvais marché, et que l'ensemble des plantes exposées
valait plus de 400,000 francs, chiffre qui dit assez à lui seul l'état
avancé et progressif de l'horticulture en France.

Outre les prix décernés comme encouragement à divers genres de cultures
spéciales, la Société royale d'Horticulture a aussi accordé des
médailles à divers objets d'art accessoires relatifs à l'horticulture,
parmi lesquels nous avons remarqué des vases en terre cuite de formes
élégantes et variées, dont nous reproduisons ceux qui nous ont paru de
meilleur goût.

Beaucoup de transactions particulières ont eu lieu pendant le cours de
l'exposition. Nous y avons remarqué un grand nombre de riches Anglais:
ils pourront dire dans leur patrie que nous aussi nous savons cultiver
les fleurs.



La Vengeance des Trépassés.

NOUVELLE.

(Suite et fin.--Voyez pages 73, 89, 105, 121, 137 et 166.)

§ VIII.--Le camaldule.

Lorsqu'on va de Subiaco à Rome, on remarque à gauche de la route une
éminence revêtue d'arbres de toute espèce, des buis, des pins, des
chênes, des mélèzes. Du milieu de cette touffe de verdure, on voit
s'élever le toit du couvent, surmonté d'un campanile qui le partage en
deux moitiés égales, et ses murs blancs percés d'une ligne de petites
fenêtres serrées au niveau de la cime des arbres. La maison, posée au
sommet d'un amas de roches, est d'un accès difficile; il n'y a point de
sentier tracé, et à chaque instant l'on est arrêté par des courants
d'une eau limpide et torrentueuse qu'entretient en ces lieux l'épaisseur
des ombrages. C'est dans cette solitude que saint Benoit vint, au
commencement du sixième siècle, se réfugier loin du monde et des
tentations. On montre encore la caverne qu'il habitait, et où il conçut
cette règle fameuse au moyen de laquelle son ordre ne tarda pas à
couvrir l'Europe.

Il était environ cinq heures du soir; on était dans les grands jours de
l'été. Deux hommes descendaient ensemble du couvent: un religieux et un
paysan d'une trentaine d'années; le camaldule en pouvait bien avoir dix
ou douze de plus que son compagnon.

«Vous dites donc, mon ami, que vous êtes envoyé par madame l'abbesse de
Sainte-Claire?

--Oui, mon père, pour vous prier de venir confesser la soeur
Sainte-Léonore qui se meurt.»

A ce nom, le moine ne put s'empêcher de tressaillir, il se remit et
reprit froidement:

«Comment se fait-il qu'on s'adresse à moi? L'aumônier du couvent est-il
malade?

--Oh! mon Dieu, non: il se porte à ravir; je lui ai encore servi la
messe aujourd'hui, car je suis à la fois jardinier et sacristain du
couvent. Mais c'est la soeur Sainte-Léonore qui vous a demandé
elle-même.

--Elle me connaît donc?

--Apparemment... Prenez garde, mon père; voici un courant plus large
que les autres. Mettez vos pieds sur les pierres, après moi; donnez-moi
la main..... là..... bon.

--Je ne sors cependant guère du couvent. Voici, je crois, la seconde
fois que cela m'arrive depuis huit ans que j'y suis entré.

--Oh! cela ne fait rien, mon père. La renommée de votre sainteté a
répandu votre nom dans tout le pays.

--Et cette pauvre soeur Sainte-Léonore, elle est donc bien mal?

--Désespérée, à ce que disent les médecins. Mais je ne saurais le
croire, puisqu'elle peut venir tous les jours dans mon jardin s'asseoir
sous les orangers, c'est-à-dire qu'on l'y apporte dans un fauteuil; mais
c'est égal, je dis que si elle était à sa fin, comme on le prétend, on
ne la sortirait pas de son lit.

--Cela dépend du genre de sa maladie. Qu'a-t-elle?

--Ah! ne me le demandez pas, mon père; je n'en sais rien, et je pense
que personne n'en sait davantage, à commencer par le docteur. C'est bien
singulier! Figurez-vous qu'elle a toujours la tête enveloppée d'un grand
voile de toile blanche qu'elle ne lève jamais, comme si la lumière lui
faisait mal aux yeux. Elle ne parle presque pas, et c'est avec une
petite voix si faible, si faible!... Enfin, moi, qui lui ai parlé
plusieurs fois, je ne l'ai pas encore vue! Je veux dire que je n'ai pas
vu son visage, en sorte que je ne saurais vous rendre compte si elle est
belle ou laide, jeune ou vieille. Pourtant, à sa voix, je la juge plutôt
jeune que vieille.

--Y a-t-il long-temps qu'elle est chez les nonnes de Sainte-Claire?

--Elle y était avant moi, et voilà... combien?... sept ans que j'y suis;
oui, sept ans, à la Saint-Martin.--Prenez garde à ce bourbier; sautez,
mon père... bien!--Je disais donc à la Saint-Martin. Soeur
Sainte-Léonore, à ce qu'on m'a conté, y était arrivée un ou deux ans
plus tôt. Elle fut amenée en grande cérémonie par l'archevêque-cardinal
de... de... j'oublie toujours ce diable de nom! (Pardon, mon père; je
n'ai pas l'habitude de jurer.) Le vieux Grégorio, mon prédécesseur, en
avait conclu que c'était quelque femme d'importance, peut-être une dame
de la cour, qui s'était convertie... Mais vous allez la voir et en
apprendre bien plus que je ne puis vous en dire, car nous voici au
couvent.

«Ma soeur, continua le jardinier, en s'adressant à la converse qui vint
les recevoir, voici le révérend fra Cristoforo que soeur Sainte-Léonore
attend avec impatience; conduisez-le, s'il vous plaît, auprès d'elle. Je
retourne à ma bêche et à mon arrosoir.»

La converse s'inclina avec les marques d'un profond respect, et
conduisit le religieux en silence. Elle lui fit traverser des salles,
des corridors, et l'introduisit dans un jardin qui n'était pas le grand
jardin de la communauté, mais un petit jardin particulier qu'on appelait
le jardin de l'abbesse. C'était un ancien préau que l'on avait
transformé en jardin; un vieux cloître à colonnes de marbre blanc
l'enfermait par les quatre côtés. Ce cloître, dégradé en plusieurs
endroits, au point que le lierre, les framboisiers et les rosiers
sauvages y croissaient librement et eussent fermé le passage à qui
aurait voulu en faire le tour, faisait ressortir, par son air de
délabrement, l'état brillant du parterre entretenu avec le soin le plus
minutieux. Les allées étaient sablées d'un sable fin et doré; les buis
des bordures étaient irréprochables; les massifs de fleurs et d'arbustes
étaient disposés avec une coquetterie dont l'art se dissimulait au
premier coup d'oeil; tout dans cette enceinte respirait le calme, le
bien-être religieux; l'on y sentait cette mélancolie vague et
tranquille, inséparable des plaisirs de la retraite, et dont le charme,
lorsqu'on l'a goûté, se fait regretter au milieu des joies turbulentes
du monde. Il semblait que le vent retint son haleine de peur de déranger
quelque chose aux aimables symétries de ce séjour. Le seul bruit qu'on y
entendît était le murmure d'un jet d'eau qui s'élançait d'une coupe de
marbre placée au centre du jardin. Autour de ce jet d'eau étaient
disposées des caisses d'orangers fleuris, à l'ombre desquels fra
Cristoforo aperçut la malade assise, immobile et voilée, telle que son
guide la lui avait dépeinte.

Il prit un siège auprès d'elle, et, après quelques paroles, la converse
les ayant laissés seuls, soeur Sainte-Léonore commença sa confession,
mais sans lever son voile, qui tombait assez bas pour lui cacher
entièrement les bras et les mains.

Lorsqu'il lui eut donné l'absolution, fra Cristoforo lui demanda:

«Est-il possible, ma soeur, que vous soyez aussi mal qu'on le dit?

--Mon père, répondit-elle, les médecins assurent que je ne passerai pas
cette nuit, et je le sens encore mieux qu'ils ne peuvent le dire.

--Et vous accomplirez sans regret ce sacrifice?

--Sans aucun regret.

--Je vous félicite, ma fille, de ces dispositions. La mort n'est, en
effet, cruelle que pour ceux qui survivent.

--Je ne laisserai personne ici-bas pour me pleurer.

--Quoi! êtes-vous absolument sans famille, sans amis?

--Absolument! Je suis indifférente et inconnue à toute la terre.

--Cependant, ma soeur, je ne sais si c'est une illusion, mais il me
semble avoir déjà entendu votre voix.

--Vraiment! dit la mourante avec un peu d'émotion, vous croyez la
reconnaître?

--Mais j'ai beau chercher dans ma mémoire, je ne puis me rappeler en
quel temps ni en quelle circonstance cette voix a frappé mon oreille.

--Vous vous trompez sans doute.

--Non!... non... je ne me trompe pas. Si vous vouliez m'aider, peut-être
je parviendrais à fixer ce souvenir confus...»

La malade, sans rien dire, tira lentement sa main droite de dessous son
voile et la posa sur ses genoux; cette main était recouverte d'un gant
noir.

«O ciel! s'écria le moine: Rachel!... Êtes-vous Rachel ou Aminé?

--J'étais Rachel, don Christoval. J'ai demandé et reçu au baptême le nom
de Léonor, parce que vous aimiez ce nom. Je suis aujourd'hui la soeur
Sainte-Léonore.

--Rachel! Léonor! O Dieu!... Laissez-moi revoir ces traits...»

Elle arrêta le bras qui touchait son voile:

«Vous ne les reverriez pas: ils sont détruits. Ma beauté d'autrefois
n'existe plus que dans votre mémoire; ne la chassons pas de ce dernier
asile. Vous avez reconnu ma voix, vous ne reconnaîtriez pas mon visage:
la lèpre l'a envahi! Don Christoval, je suis une lépreuse! Reculez-vous
un peu, de crainte de respirer l'air que je respire; car mon souffle
empoisonne et donne la mort!

--Infortunée! Quoi, l'arrêt d'en haut qui pesait sur votre famille ne
vous a pas épargnée!.... Mais par quel miracle vous retrouvé-je ici,
chrétienne, religieuse? Comment sortites-vous du souterrain où je vous
frappai de mon poignard? Que sont devenus votre père, votre oncle, votre
soeur?

--Ils ont satisfait à la justice des hommes; j'espère que Dieu aura
accepté leur supplice en expiation de leurs crimes. Les alguazils
envoyés sur la dénonciation du meunier pour fouiller notre demeure,
m'avaient également saisie; mais le tribunal me déclara innocente et me
relâcha. Qu'eussé-je fait en Espagne? Je vins en Italie; j'abjurai entre
les mains de l'archevêque d'Urbino, et c'est lui qui me fit entrer dans
ce couvent, où j'ai vécu de l'espoir d'être un jour réunie à vous dans
la vie future; car je vous aimais, don Christoval; et pourquoi le
cacher, puisque cet amour n'a rien que de pur? je vous aime encore; je
meurs en vous aimant!

--Funeste amour! il a causé tous vos malheurs.

--Que dites-vous, don Christoval? c'est lui qui m'a portée jadis à vous
délivrer; il a sauvé ma vie, la vôtre et celle de votre Léonor; c'est
par lui que je suis devenue chrétienne, et vous l'appelez funeste amour!
Heureux amour, au contraire! Vous le voyez bien, c'est encore lui qui
fait luire une consolation sur le bord de ma fosse. Mais c'est assez,
c'est trop vous parler de moi, parlons de vous; racontez-moi votre
histoire et cette de cette charmante Léonor, dont j'ai pris le nom, ne
pouvant lui prendre le bonheur qu'elle avait de vous plaire et d'unir
son sort au votre.

Don Christoval fit ce pénible récit, durant lequel il crut entendre
souvent la pauvre Rachel sangloter sous son voile.

Lorsqu'il eut terminé: «Vous avez été, lui dit-elle, tendrement chéri
de deux femmes, et le ciel vous a permis d'entrevoir le bonheur avec
celle des deux que vous aimiez. Ne vous plaignez pas; soyez sûr qu'il
est des destinées plus cruelles que la vôtre. Quant à moi, j'ai le coeur
plein de reconnaissance pour le moment de joie que Dieu me permet de
goûter avant de quitter la terre; je n'espérais pas tant.

--Écoutez, Léonor, car je veux désormais ne vous donner que ce nom: ce
moment peut se prolonger au-delà de cet entretien. Après tant de
malheurs, le ciel veut peut-être nous accorder la douceur de les pleurer
ensemble. Votre maladie n'est point incurable, ou, si elle l'est, on
saura reculer la catastrophe qui doit la terminer. Ni vos liens ni les
miens ne sont indissolubles: je vais me jeter aux genoux du Saint-Père
et lui demander notre liberté. Je dois avoir encore en Espagne des amis
puissants; je les ferai intervenir. Vous viendrez avec moi; je serai
votre frère et vous serez ma soeur; je vous soignerai, je vous guérirai
peut-être....»

En cet endroit, don Christoval fut interrompu par le tintement d'une
clochette. Il se retourna et vit marcher dans le croître un prêtre en
surplis portant une espèce de petite cassette en vermeil. Il était
précédé de deux enfants de choeur dont l'un sonnait cette clochette à
intervalles égaux: l'autre portait une lanterne allumée au bout d'un
long bâton.

«Adieu, dit la soeur Sainte-Léonore, je vais recevoir l'extrême-onction;
adieu, Christoval; mais nous nous reverrons.... Voulez-vous me serrer la
main? il n'y a pas de danger.»

Don Christoval saisit en pleurant cette main, et s'efforçait de
l'approcher de ses lèvres; mais la malade la retira brusquement avec un
mouvement d'effroi. «Merci, dit-elle, merci, mon ami, je suis déjà
heureuse, et bientôt je le serai encore plus.»

La soeur converse s'était rapprochée avec deux hommes dont l'un était le
jardinier qui avait emmené don Christoval. Ils enlevèrent avec
précaution le fauteuil de la malade, et rejoignirent le petit cortège
arrêté sous le cloître pour les attendre. Rachel, sur les épaules de ses
porteurs, se retourna à demi: «Priez pour moi,» dit-elle à don
Christoval, tombé à genoux sur la place que venait de quitter la
mourante. Il demeura quelques secondes abîmé dans sa douleur, et
lorsqu'il revint à lui et put regarder, tout avait disparu.

Fra Cristoforo se releva, et, son capuchon rabattu sur les yeux, il
traversa de nouveau le couvent de Sainte-Claire et reprit tout seul le
chemin des camaldules.
                                                                F. G.



Sur le progrès de l'idée morale

DANS L'HISTOIRE DE L'HUMANITÉ.

De tout temps la civilisation a eu ses détracteurs, qui l'ont accusée
d'être la mère de tous les fléaux et de tous les vices, et qui, au nom
d'une morale austère, méprisant ses pompes, ses magnificences
intellectuelles, et ce qu'on nomme communément ses bienfaits, n'ont
voulu voir en elle que l'infâme corruptrice de tous les bons sentiments
humains. Évoquant sans grande magie le fantôme d'un idéal de l'humanité
primitive, ils se sont plu à l'orner de toutes les vertus, de toutes les
grâces, de toutes les richesses naturelles, et ils lui ont procuré un
triomphe facile sur l'homme réel et civilisé. D'un autre côté, les
partisans de la civilisation ont traité de paradoxes et de rêveries tous
les arguments des moralistes rétrospectifs; ils ont vivement raillé cet
amour exclusif du sauvage, et n'ont pas eu de peine à prouver que
l'homme primitif n'était pas aussi amiable qu'on voulait bien le dire,
et qu'outre le léger défaut qu'il a généralement de manger les gens, on
pouvait encore remarquer en lui, sous une plus rude écorce, tous les
vices d'orgueil, de luxure, de perfidie, dont on attribuait gratuitement
la paternité à la civilisation.

Mais, dans ces termes, le débat est-il véritablement vidé? la
civilisation est-elle suffisamment défendue lorsqu'on a montré qu'elle
n'est point une cause de démoralisation, et ne reste-t-il pas, pour
qu'elle gagne véritablement le procès, à faire voir que son influence,
au contraire, est toute morale, et qu'il ne dépend pas d'elle que
l'homme atteigne le mieux et le parfait? Il ne s'agit pas, en effet,
pour que la question soit entendue, de chercher lequel a le plus de
vices de l'homme primitif et de l'homme civilisé. Il est certain que les
vices résultant, dans leur principe, des appétits, de l'organisation de
l'homme, et, dans leur application, du libre exercice de la volonté
humaine, le plus ou le moins dans le degré de civilisation ne peut
modifier radicalement ni leur développement ni leur essence. Que si la
civilisation, par les progrès du luxe et de l'industrie, ouvre quelques
voies plus agréables et plus faciles à quelques vices humains, elle a
aussi, par le progrès des lumières, des lois qui répriment beaucoup de
vices impunis dans l'état sauvage, que si, par quelques-uns de ses
effets, elle favorise certains penchants de la mauvaise nature, elle
introduit dans l'intelligence mille notions excellentes sur la justice,
le bien et le mal, et tout à fait propres à assurer un bon usage du
libre arbitre. En se maintenant sur ce terrain, on demeurerait donc
éternellement dans les étroites limites d'une discussion négative, dont
l'unique résultat serait d'établir une sorte de balance, de livre de
doit et avoir entre la civilisation et l'état sauvage, en laissant à
chacun le soin de choisir, selon son goût, entre le pagne et la
redingote, entre le wig-wam et la maison, le casse-tête et le pistolet,
la chair du guerrier de la tribu ennemie et la dinde truffée. Il faut
donc, avant tout, éliminer de la discussion tout ce qui tient à la
nature humaine, tout ce qui en est la conséquence nécessaire; et sans
cesser de demander à la civilisation, pour la reconnaître une chose
grande, utile, admirable, d'exercer une salutaire influence, n'attendons
pas, n'exigeons pas d'elle qu'elle change le coeur de l'homme. Ne la
regardons ni comme une fée Urgande, dont la bienfaisante baguette ne
sème que perles, que rubis et que fleurs; ni comme une fée Dentue, dont
l'effroyable grimoire n'enfante que montagnes inaccessibles, ravins et
reptiles hideux; voyons-la travailler sur cet inaltérable fonds de
l'être humain, dont elle n'est qu'une des puissances; mais n'espérons
pas que l'effet puisse dénaturer sa cause, que la civilisation, produit
du génie de l'homme, le change essentiellement.

Or, si on considère la civilisation en elle-même, et sans lui attribuer
des résultats qui ne sont pas les siens, ce qui frappe surtout, ce qui
frappe et ce qui console, c'est le progrès constant de l'idée morale
dans l'humanité. Si corrompus que les temps paraissent à l'observateur
dans le détail des faits publics et des actes privés, que la société se
débatte dans la fange des moeurs les plus inouïes, non-seulement la loi
morale n'est pas éteinte, mais, en quelque sorte et quelque hardi que
cela puisse paraître, elle triomphe dans la sphère surhumaine ou elle
habite, et elle est proclamée avec plus de netteté que jamais. La preuve
en est facile à administrer: Qu'on mette en regard la loi des
Douze-Tables, cette loi de l'âge d'or des moeurs romaines, et la
législation de l'empire, cet âge d'avilissement, de décomposition,
d'agonie: c'est à peine si, dans la première, le sentiment de l'humanité
se fait jour. La loi du talion, cet absurde semblant de justice; le
droit de vie et de mort attribué aux pères, cette iniquité héroïque; le
droit de vendre ses enfants, cette infamie légale; toutes ou presque
toutes les dispositions dénotent l'enfance de l'esprit, la barbarie du
coeur, et cependant il y avait quelque chose d'incontestablement pur
dans les moeurs de la nation. Au contraire, dans la législation
impériale qui présidait à tant d'excès sans nom, équité, humanité,
profonde connaissance de la nature humaine, habile répartition des
peines selon les délits, répression juste et morale de toutes les fautes
que peut atteindre l'action publique.

Un autre exemple plus proche de nous montre, d'une manière bien
sensible, que la loi morale progresse toujours avec la civilisation,
lors même que le spectacle des moeurs ferait croire à la stagnation, ou
même, au dire des pessimistes, à la décadence. Certes, pour
l'observateur impartial, il n'y a pas une différence fortement
caractérisée entre les moeurs du siècle de Louis XIV et les moeurs du
nôtre. Toute compensation faite, quelques vices d'alors remplacés par
d'autres vires, quelques vertus du grand siècle oubliées, mais aussi
quelques autres acquises qu'il ne pratiquait pas, il ne paraît pas que
sur ce chapitre il y ait lieu à se lamenter ni à se réjouir. D'un autre
côté, il est constant que depuis cette époque la civilisation a marché.
Si elle s'est arrêtée en quelques-unes de ses branches, le grand
mouvement de 89 a donné à la sève de l'arbre une agitation salutaire,
qui lui a l'ait produire une foule de rameaux inconnus. En outre, le
luxe et ses raffinements ont fait des pas considérables, et par
conséquent favorisé l'amollissement des habitudes. Toutefois, la loi
morale que reconnaît notre siècle est de beaucoup supérieure à celle qui
régissait le siècle du grand roi. On peut le montrer par une infinité
d'exemples. Je me bornerai à en citer un seul, mais qui me paraît
décisif. A l'appui de la même thèse, on a souvent invoqué la légèreté
avec laquelle madame de Sévigné a parlé de ces paysans bretons «qui,
dit-elle, ne se lassent pas de se faire pendre, légèreté qu'on
déclarait être incompatible avec nos moeurs actuelles. Mais l'exemple me
semble mal choisi; car, outre que nous avons vu de nos jours, sinon
pendre, du moins fusiller beaucoup plus de révoltés qu'on n'en avait vu
du temps de Louis XIV, il ne semble point prouvé que quelque belle
aristocrate n'ait, à la façon de madame de Sévigné, traité comme un
accident très-indifférent les _mésaventures_ des révoltés vaincus. On
trouve dans les mémoires de Dangeau quelque chose de bien plus frappant,
de bien plus incompréhensible dans nos moeurs, et, partant, de bien plus
irrécusable en faveur de ce qu'on veut démontrer. Voici ce qu'on lit
dans le journal de cet écho de la cour de Versailles:

«Aujourd'hui, le roi a donné un homme qui s'est tué à madame la
dauphine; elle espère en tirer beaucoup d'argent.»

Voilà une phrase dont tous les mots sont français! dont aucune
expression n'a vieilli, dont la construction est parfaitement claire et
irréprochable; cependant il nous est impossible, à nous, hommes de notre
temps, de comprendre cette phrase, si nous ne nous dépouillons en
quelque sorte du caractère contemporain pour nous faire un moment les
sujets du grand roi. Il paraît que cette phrase se rapporte à la mort
d'un graveur, qui, après avoir passé de longues années à la Bastille
pour avoir gravé quelques caricatures contre madame de Montespan, se
laissa aller au désespoir et se suicida. Une coutume alors en vigueur
attribuait au roi la fortune des suicidés. Par l'homme qui s'est tué et
que le roi donne à madame la dauphine, Dangeau entend donc les biens de
l'infortuné graveur; et après cette atroce métonymie, il ajoute avec le
plus imperturbable sang-froid: «Elle espère en tirer beaucoup d'argent.»

Ainsi, voilà un monarque illustre sur lequel l'histoire porte sans doute
des jugements fort divers, mais à qui elle reconnaît de grandes et
nobles parties de caractère. Voilà une princesse, la dauphine, dont la
bonté, la piété, les moeurs sont vantées, et l'un, sans sourciller,
gratifie sa fille d'un cadavre, et l'autre s'en félicite parce que le
cadavre lui rapporte;, beaucoup d'argent. Il se rencontre à leur cour un
honnête homme, borné si l'on veut, mais dont le caractère paisible et la
probité n'ont jamais été contestés, qui écrit cette nouvelle comme il
écrirait un _reversis_ du roi. Évidemment, dans le siècle où se passent
de telles choses, où la loi les consacre, où les moeurs les supportent
comme une mesure indifférente, le sentiment de l'humanité est étouffé
sous des principes de convention, et il ne vit que sous l'empire d'une
équité factice. La civilisation, cet ardent apôtre des idées d'humanité
et de justice, n'est encore, dans un pareil temps, qu'à la moitié de sa
course. Et, en effet, nous, les petits-fils du dix-septième siècle, nous
jouissons de toutes les conquêtes que la civilisation a faites dans le
champ de la liberté, de l'égalité, ces imprescriptibles droits de la
nature humaine. On peut voir encore dans notre âge des gens hériter de
ceux qu'ils assassinent; on y peut constater toutes les vilenies de la
cupidité ou de l'abus de la force, mais elles sont obligées à des
voiles, à des ménagements, à des transactions, qui les déguisent et les
affaiblissent; mais le sentiment moral est bien plus puissant, bien plus
répandu, et je ne doute pas qu'au dernier degré de l'échelle un bandit
ne pût écrire sans un tremblement intérieur la phrase que le marquis de
Dangeau écrivait en toute sûreté de conscience; en la lisant, il n'y
aurait pas une seule fibre des coeurs contemporains qui ne s'émût
d'indignation et d'horreur.

Ainsi marche la lumière morale, comme une colonne de feu de plus en plus
riche en lumière, à la tête de l'humanité, éclairant de plus en plus les
peuples, les améliorant dans les limites de In nature humaine, et
formant comme l'esprit visible de l'humanité elle-même dans le sein
mobile des générations qui se succèdent, héritage qu'elles se
transmettent comme un patrimoine légué par les ancêtres, et que les fils
pieux doivent agrandir et féconder pour le confier, à leur tour, au
pieux labeur de leurs descendants.



Beaux-Arts.--Salon de 1843

PREMIER ARTICLE..

Voyez pages 41, 56, 68, 88 et 120

TABLEAUX ET SCULPTURES.

_M. Devéria Achille.--Translation de la sainte case de la Vierge._--La
mythologie chrétienne a souvent fait le désespoir des poètes, et depuis
Dante jusqu'à l'auteur des _Martyrs_, ils se sont épuisés à décrire cette
milice céleste, qui, malgré ses doubles ailes et ses brûlantes auréoles,
ne les inspirait pas comme autrefois les nymphes profanes, simplement
couronnées de feuillages. Mais, en revanche, la peinture doit de belles
actions de grâces aux anges, aux chérubins, aux têtes ailées: l'original
n'existant pas, la copie pourra se recommencer jusqu'à la lin des
siècles, sans monotonie d'ailleurs, à moins qu'un ange ne descende
lui-même un jour dans l'atelier d'un peintre, et ne lui révèle enfin
l'archétype lumineux, vainement cherché par les imaginations humaines.

M. A. Devéria a pris pour sujet la légende merveilleuse de
Notre-Dame-de-Lorette: quatre anges transportent à travers les airs la
maison que la Vierge habitait à Nazareth; sur le faîte. Marie est assise
elle-même avec l'enfant Jésus, pour choisir le lieu ou elle établira
cette précieuse demeure. Autour de la Madone brillent de larges rayons
ou plutôt des lames d'or disposées en éventail, et inscrites elles-mêmes
dans un cercle lumineux tout semé de têtes d'anges: enfin, un choeur
d'innombrables étoiles remplit le ciel et accompagne la pérégrination
aérienne de la sainte case.

M. Devéria a su rendre, avec la richesse ordinaire de son pinceau, le
magnifique voyage dont la légende d'ailleurs lui imposait tous les
détails. La figure de la Vierge est particulièrement belle et sereine;
peut-être même l'immobilité des draperies a-t-elle été exagérée par le
peintre, les anges vont vite, s'il faut en croire Milton: nous devrions
sentir le vent de leur course, et, comme il est dit dans _le Paradis
perdu_, l'air devrait être _vanné par les plumes de leurs ailes_ Les
anges qui supportent la sainte case, dans le tableau de M. A. Devéria,
ressemblent presque à d'heureuses cariatides gracieusement sculptées
sous la divine maison: leurs ailes ne s'agitent point, leurs pieds
s'entre-croisent comme pour le repos; on dirait que tout le saint
cortège fait une halte et s'arrête pour prendre haleine.--Cette critique
d'ailleurs, n'infirme en rien les éloges que nous avons donnés à la
savante exécution de cette grande toile, reléguée à l'extrémité de la
grande galerie, tandis que l'on voit au salon carré plusieurs tableaux
religieux d'une complète insignifiance.

_M. Charlet.--Un Convoi de blessés._--M. Charlet est avant tout, un
homme d'esprit; ses dessins, ses tableaux ne sont proprement que de
l'esprit visible aux yeux, de l'esprit mis en couleur; sur ses toiles,
il y a telle figure qui vaut mieux qu'un vaudeville, tel nez rouge ou
bleu qui touche à la haute comédie. Duclos croyait émettre une profonde
vérité lorsqu'il disait: «L'esprit sert à tout, et ne supplée jamais à
rien.» M. Charlet dément chaque jour l'apophthègme du moraliste;
assurément M. Charlet n'est ni un grand peintre ni un grand dessinateur,
il le sait bien lui-même il ne s'en inquiète guère, certain que son
esprit enrichira la plus pauvre et la plus terne de ses couleurs,
harmonisera ses tons les plus disparates, adoucira les plus crus, saura
même donner de la correction aux lignes incorrectes, et de la
vraisemblance aux invraisemblables.

Pour décrire le tableau de M. Charlet, il faudrait avoir sa verve
intarissable, il faudrait analyser chaque groupe chaque figure isolée,
chaque trait pris à part: nous laissons cette tâche difficile à l'esprit
de nos lecteurs, en plaçant sous leurs yeux une gravure qui reproduit
fidèlement la toile de M. Charlet.

_M. Maindron.--L'Enfant et le Chien_, groupe en marbre.--Nous avons
déjà, dans un précédent article, rendu justice à la grâce parfaite, à la
vérité touchante de ce groupe: nous ne saurions mieux prouver combien
nos éloges étaient légitimes, qu'en illustrant aujourd'hui l'oeuvre
elle-même. Peut-être notre copie suffira-t-elle à donner une idée du
modèle.

_M. Couture.--Un Ménestrel._--Le bachelier de la gaie science, du
_gentil savoir_, est assis sur une pierre, les jambes à demi croisées;
deux belles jeunes filles l'écoutent, le sourire sur les lèvres et dans
les yeux; et des enfants, petits pâtres quelque peu déguenillés, se
pressent autour du maestro, qui leur déduit les _leys d'amors_ ou _flors
du guay saber._

Chacun s'est arrêté devant ce tableau, d'une belle couleur et d'une
touche vigoureuse; chacun a loué la vérité gracieuse des figures et des
poses, l'originalité charmante des diverses physionomies. Cependant la
toile de M. Couture n'est pas irréprochable, il s'en faut de beaucoup.
La tête du ménestrel rappelle celle de l'enfant prodigue, et peut-être,
par cela même, convient-elle assez peu sur les épaules d'un troubadour.
Un défaut plus grave dépare surtout le tableau de M. Couture: ses
figures semblent poser isolément, comme elles faisaient dans l'atelier,
elles regardent le spectateur plutôt qu'elles ne se regardent entre
elles, et paraissent chacune exclusivement occupée de son sourire
particulier, de son expression individuelle. Nous épargnons à M. Couture
quelques autres critiques de détail que lui ont déjà faites plusieurs
feuilletons. Au total, ce tableau, qui est évidemment l'oeuvre d'un
jeune homme, et ressemble beaucoup à une ébauche, annonce cependant des
qualités solides et un talent remarquable, et nous ne doutons pas que M.
Couture ne tienne un des premiers rangs aux future expositions.

_M. Dantan aîné.--Petit modèle de sa grande statue de
Duquesne._-L'uniforme d'un amiral n'est pas beaucoup plus favorable à la
statuaire que celui d'un adjoint au maire ou d'un officier de santé M.
Dantan a su néanmoins tirer parti de ces vêtements peu pittoresques; la
pose de Duquesne est belle et fière, sans rodomontade ni crânerie: pour
peu que l'amiral voulût quitter son habit d'ordonnance et ses oripeaux
officiels, il pourrait bien faire une statue héroïque. Le modèle est
d'ailleurs exécuté dans de si petites proportions, qu'on ne saurait,
sans témérité, en rien conclure entre la statue colossale qui décore une
des places de Dieppe.

[Illustration: Translation de la sainte case de la Vierge, par Devéria.]

Nous ne voulons point terminer notre revue du Salon de 1843, sans dire
quelques mots au moins de plusieurs tableaux remarquables dont nous
n'avons pas encore parlé, et que nous regrettons surtout de ne pouvoir
illustrer. Il entre aussi dans notre pensée de réparer maints oublis de
la critique et, d'autre part, d'adoucir quelques-uns de ses jugements
les plus sévères.

[Illustration: (L'Enfant et le Chien, groupe en marbre, par Maindron.)]

_M. Rodolphe Lehmann.--Vendangeuse italienne._--M. Lehmann ne s'est
peut-être pas assez défendu des réminiscences, et sa vendangeuse
rappelle un peu sa moissonneuse _Chiarruccia_. Cette simple étude
cependant vaut elle seule un grand tableau; elle révèle un pinceau des
plus vigoureux et des plus riches; la force surtout domine dans la tête
et le corsage, et la beauté lui semble subordonnée; c'est une chaude
création, que l'on dirait avoir été conçue et accomplie sous le soleil
brûlant de Naples ou de Rome. M. Rodolphe Lehmann a sans doute, comme
Léopold Robert, long-temps et mûrement étudié les maîtres italiens, et
nous ne doutons pas que sa puissante couleur et son riche dessin ne lui
assurent une place distinguée parmi nos peintres, qui pèchent si souvent
par la pâleur, la mollesse et la pauvreté des formes.

M. Poirot, dont le nom se rattache aux plus beaux travaux de
l'expédition de Morée, est au premier rang parmi les peintres qui ont eu
le courage de ne point abandonner le genre architectural. M. le
capitaine Baccuet, qui vient après lui, à distance respectueuse, nous a
donné l'Arc de Djimilah comme souvenir de l'expédition scientifique et
artistique d'Algérie M. Cassel se maintient au rang qu'il avait conquis
par son _Christ au Jardin des Oliviers_. M. Menn est un peintre de
l'école de Rubens, que Rubens ne désavouerait pas parmi ses meilleurs
élèves. _Le Cimetière arabe_, de M. Léon Vinit, était dignement placé
dans le salon carré, _Le départ de Guillaume le Conquérant_, de M.
Lebon, et le _Jean Bart_, de M. Vester, sont deux toiles remarquables.
Les charmants intérieurs de M. Couder méritent aussi une mention
particulière. Enfin, M. Penguilly-l'Haridon continue hardiment Callot
dans son spirituel dessin des _Fourberies de Scapin_: c'est à lui qu'on
peut appliquer le fameux vers:

                 Ille Calotanae referens deliria dextrae....

Nous avons déjà mentionné avec grands éloges les portraits de MM.
Hippolyte Flandrin, Belloc et Couture; il nous reste à parler encore de
quelques portraitistes distingués.

_M. Guignet_ a soutenu dignement la juste réputation que lui avaient
faite ses précédents portraits, et surtout celui du sculpteur Pradier.
M. Guignet ne se contente pas de donner à ses portraits une ressemblance
saisissante, incontestable lors même qu'on ne connaît pas le modèle,
mais il sait aussi heureusement disposer ses figures; il drape
élégamment le corps, et sauve autant que possible la vulgarité de nos
vêtements modernes. Chacun des portraits de M. Guignet est à lui seul
une habile et heureuse composition: le musicien a une lyre à ses pieds,
l'historien s'appuie sur un in-folio, et ces attributs allégoriques sont
si habilement dessinés, si ingénieusement peints, qu'ils semblent
relever encore et ennoblir la figure que le peintre a représentée. M.
Guignet possède en outre le secret d'accuser vigoureusement les lumières
par l'intensité de ses ombres, et de faire ainsi vivement ressortir ses
portraits; enfin l'architecture, qui forme d'habitude le fond de ses
tableaux, contribue à donner aux modèles une sorte de grandeur et de
dignité romaine; disons d'ailleurs que ces modèles se prêtent
d'ordinaire à ce genre de portrait _héroïque_. M. Guignet a sur les
autres portraitistes un grand avantage: il peint le plus souvent des
figures bien connues, aimées du publie, des artistes célèbres, des
écrivains distingués; ainsi, cette année, chacun s'arrêtait avec plaisir
devant le portrait de M. Théodose Burette, et le peintre semblait, en
vérité, fort redevable à l'historien.

_M. Guignet jeune_ s'est montré digne de son frère, et sa _Retraite des
dix mille_, surtout en l'absence de Decamps, méritait d'être comptée
parmi les belles pages d'histoire du salon.

_M. Bonne-Grâce_ a peint un des plus spirituels professeurs de la
Sorbonne, M. Gérusez. C'est encore là pour le peintre une de ces bonnes
fortunes dont nous parlions tout à l'heure à propos de M. Guignet. La
ressemblance n'est pas d'ailleurs le seul mérite de ce double portrait
(M. Gérusez y est peint avec son jeune fils); le dessin et la couleur
méritent des éloges.

_Madame Pensotti_ se recommande aussi par un excellent portrait, celui
de madame Faustin Hélie, femme du criminaliste.

_M. Rudder_ a modestement intitulé _Tête d'étude_ un des portraits les
plus simples et les plus nobles de l'exposition. M. Brian, le sculpteur,
doit aussi marquer honorablement parmi les portraitistes: ses deux
excellents bustes, surtout celui de M. E. Pelletan, valent mieux que
bien des statues colossales. Les portraits de M. Coelès valent mieux, à
notre avis, que son tableau historique.

Enfin, nous croyons devoir une mention toute spéciale à _M. Grevedon_. M
Grevedon, comme chacun sait, est un de nos lithographes les plus
distingués; ses innombrables portraits, populaires entre tous, révèlent
un talent remarquable qui lui eût, sans aucun doute, assuré une place
honorable dans la peinture, s'il n'avait préféré être le premier dans le
portrait lithographie. Cette année-ci, cependant, M. Grevedon a envoyé
au Salon deux portraits peints, entre autres celui d'une jeune et
charmante Espagnole. Il est fort surprenant que les journaux n'aient pas
daigné dire un mot d'éloge ou de blâme sur ces deux portraits, que le
nom seul de l'auteur recommandait à l'attention, je dirai même à la
bienveillance de la critique. Pour notre part, nous félicitons
sincèrement M. Grevedon de cette double tentative, qui nous semble
couronnée d'un très-beau succès.

Quelques mots sur les paysagistes.--Nous passerons à dessein sous
silence la nouvelle églogue de M. _Corot_, nous réservant de parler de
ce peintre, à propos de l'exposition du boulevard Bonne-Nouvelle, qu'il
a bien voulu honorer d'un de ses paysages.

[Illustration: Un Convoi de blessés, par Charlet.]

_M. Ed. Bertin_ peint toujours une nature grave, pensive, stoïque
jusqu'à l'affectation; il semble qu'il y ait une ostentation de
sévérité, une âpreté calculée, dans ces arbres ébranchés par la tête et
monstrueux par la base, dans ces rochers gris et volcaniques dégarnis de
plantes et de mousses, et faisant saillie à tous les coins du paysage,
comme la charpente osseuse sur un corps amaigri. La prétention se voit
sous la simplicité: c'est le manteau troué de Diogène.

[Illustration: (Un Ménestrel, par Couture.)]

Les tableaux de M. Bertin ressemblent à ces livres qu'on ne peut lire et
goûter que dans certaines dispositions de tristesse morale et de
mélancolie contemplative: c'est une campagne ascétique, et au lieu du
pâtre qui l'habite solitairement, nous y placerions plutôt saint Paul ou
saint Augustin. Il y a, par exemple, tel chapitre des _Confessions_ qui
se passerait volontiers dans ces paysages désolés du M. Bertin. _M.
Gaspard Lacroix._--Ce n'est plus la nature austère, pensive et
dépouillée de M. Ed. Bertin, ni l'aspect indécis, voilé, transparent des
paysages de _Diaz_ ou de _Nanteuil_; c'est une nature réelle, précise,
vue avec de très-bons yeux, et prise sur le fait, à ciel découvert. Les
paysages de G. Lacroix ont un aspect printanier; ils offrent une
végétation luxuriante et touffue: toutes les plantes en sont réellement
animées, sans qu'on y voie aucun des mille animaux qui peuplent les
tableaux de Breughel; mais à coup sûr on sent que d'invisibles insectes
fourmillent sous ces gazons vigoureux:

        La mousse épaisse et verte abonde au pied des chênes.

Peut-être pourrait-on reprocher à M. Lacroix un excès de curiosité
d'artiste. Il semble qu'il soit épris du soleil et de la verdure, moins
pour la tiédeur des rayons ou la fraîcheur de l'ombre, que pour les
jolis effets de lumière, pour les contrastes heureux de jour et
d'obscurité. Le charme des détails fait oublier au peintre non-seulement
l'impression, mais encore l'harmonie de l'ensemble.

_M. H. Blanchard_ met dans toutes ses toiles un excès de propreté qui
nuit à la vérité et même à la vraisemblance; jamais ses terrains n'ont
un grain de poussière, ses rochers semblent toujours lavés, ses
feuillages toujours frais et luisants comme après une pluie de
printemps. Ce défaut est surtout sensible dans le petit paysage que M.
Blanchard a exposé cette année: les gazons y paraissent tondus et
peignés, les feuilles époussetées et soigneusement arrosées, les chèvres
et les moutons feignent de brouter cette herbe, mais en réalité ils ne
font que la lécher.

[Illustration: Statue de Duquesne, petit modèle, par Dantan aîné.]

M. Blanchard rachète d'ailleurs ce défaut, qui contrarie tant
l'impression poétique, par des qualités éminentes d'exécution, par
l'harmonie de sa couleur, le choix heureux de ses sujets et l'excellente
distribution de la lumière.--Il lui faudrait seulement un peu plus de
fantaisie.

_M. Alp. Teytaud_ mérite peut-être, après._M. Hostein_, la première
place parmi les paysagistes de cette année, moins encore parce qu'il a
déjà produit que par les promesses que semble faire son beau talent. M.
Teytaud est un paysagiste très-idéaliste; il paraît avoir fait une étude
profonde du Poussin et s'inspire sans cesse du sentiment triste et
sévère de ce maître. Ses paysages sont entièrement composés: le peintre
réunit sur une seule toile des arbres, des plantes, des eaux qu'il a
observées, étudiées dans le nord, dans le midi, dans les montagnes et
dans les plaines. Par suite de ce système, il arrive que l'artiste tente
quelquefois un mélange, une synthèse impossible.--Ce qui domine surtout
dans les toiles de M. Teytaud, c'est le sentiment du repos: ses eaux
semblent glacées, il n'y a pas un souffle d'air dans ses feuillages. «Un
paysage sans vent, disait Jean Paul, c'est une tapisserie verte clouée
sur une muraille.» Malgré toutes ces critiques, nous saluons volontiers
l'avènement de M. Teytaud, et nous espérons qu'il passera les espérances
que ses amis et ses admirateurs ont d'abord conçues vis-à-vis de ses
premières toiles.

Nous devons signaler aussi avec éloges une vallée un peu pâle et un peu
chimérique de._M. Lessieur_, et un petit paysage de _M. Gabriel
Bourret_, sous ce titre: _Vue des mares en Normandie_. Les deux toiles
se recommandent par des mérites divers, et annoncent deux artistes
distingués, dont le talent se révélera mieux encore aux prochaines
Expositions. N'oublions pas enfin un charmant tableau de M. Dounault,
_les Paysagistes en voyage_, déjà illustré par _la France littéraire_,
et donnons une mention honorable aux paysages si fins et si francs à la
fois de Léon Fleury.



La fin de Don Juan.

NOTE PRÉLIMINAIRE.

On commence à se préoccuper assez vivement, en Angleterre, de la
prochaine publication des huit derniers chants du _Don Juan_ de lord
Byron.

On sait que cette épopée si étrange, ce défi moqueur jeté à la société
humaine, et surtout à la société anglaise, semblait arrêtée à jamais au
seizième chant, sans que rien pût faire supposer que le grand poète eût
laissé quelque part les huit derniers chants qu'il avait promis à son
oeuvre, ou au moins les matériaux préparés, les fragments qui pourraient
la compléter.

Cependant, au commencement de cette année, le bruit se répandit que M.
Gaspard Nicolini, de Gênes, qui avait eu avec lord Byron des relations
assez intimes avant son dernier départ pour la Grèce, avait en sa
possession de nombreux papiers, parmi lesquels se trouvent les derniers
chants du _Don Juan._

Ces pièces importantes, que M. Nicolini refusa de communiquer à Thomas
Moore, et ne songea même pas à présenter à lady Byron, parvinrent
bientôt en Angleterre, où leur publication se prépare avec activité.

C'est cette publication préparée qui a pu être communiquée à l'un de nos
collaborateurs. Nous donnons ici la traduction qu'il a faite, pour notre
Collection, du premier chant de cette suite.

Il nous serait difficile de justifier de l'authenticité de ces détails
et de cette origine; nous ne combattrons point les doutes qu'ils
pourraient soulever, et nous ne nous trouvons aucunement en mesure de
répondre aux critiques, aux réclamations qu'ils pourraient nous attirer.

Ce qui est plus nécessaire, peut-être, c'est, au commencement de cette
publication, qui se lie si étroitement aux derniers chants du poème, de
rappeler en peu de mots les noms et les circonstances qui se rencontrent
dans la première partie de cette extraordinaire épopée.

Don Juan, après avoir promené son adolescence et sa jeunesse en Espagne
et en Orient, au milieu des aventures les plus poétiques, s'échappe du
sérail, se rend au camp des Russes et assiste au siège d'Ismail. A ce
siège, si admirablement peint par le grand poète, Juan sauve de la mort
une jeune fille de dix ans; c'est Leila, qu'il n'abandonnera plus
désormais, et qu'il emmène avec lui en Russie, où le général Souwarow
l'envoie donner à Catherine la nouvelle de la victoire. A peine arrivé à
la cour, Juan devient le favori de la czarine. Tout comblé d'honneurs et
de richesses, il tombe malade, et, pour recouvrer la santé dans un
climat plus doux, Catherine l'envoie avec une mission secrète en
Angleterre. C'est alors que se lit cette piquante satire de la société
anglaise et de Londres, dans laquelle Byron semble s'être tant complu.
Don Juan arrive bientôt au château de lord Henry et de sa noble épouse,
_lady Adeline_. La fête de Noël survient: lady Adeline a réuni pour ce
temps de fêtes la fleur de l'aristocratie anglaise et la foule des
voisins du château. De là des peintures charmantes, parmi lesquelles
éclatent surtout celles de la charmante et naïve _Aurora_, de l'altière
et audacieuse _duchesse de Fitz-Fulke_, que poursuit avec la plus
ridicule assurance un jeune fat, lord Fitz-Plantagenet. Juan, qu'agite
une triple et vague tendresse pour ces trois femmes, Adeline, Aurora et
la duchesse, est surpris pendant la nuit par l'apparition d'un fantôme
couvert des habits d'un moine, qui le regarde fixement et disparaît.
C'est le _moine noir_, le sujet d'une tradition et d'une légende
domestique, que le lendemain Adeline chante à don Juan. La curiosité
l'excite, et la nuit suivante il épie le retour du moine noir. Son
attente n'est pas trompée: le fantôme apparait dans l'obscurité d'un
corridor; mais, voulant pousser la chose à bout, Juan surmonte une
première frayeur, court au moine, l'atteint; mais, au lieu d'un être
surnaturel, il reconnaît, au milieu d'une atmosphère parfumée et des
boucles abondantes de cheveux blonds, le ravissant fantôme de _sa
folâtre excellence, la duchesse de Fitz-Fulke_.

Tels sont les derniers mots et la dernière circonstance du seizième
chant. Là se termine ou plutôt s'arrête ce poème; là aussi commence le
dix-septième chant dont nous donnons la traduction[2].

[Note 2: En marge du manuscrit se trouvaient également huit stances d'un
autre commencement du dix-septième chant, et lord Byron paraît avoir
renoncé à ce début; mais nous avons pensé qu'il y avait quelque intérêt
à donner ici cette importante variante.]

DON JUAN.

CHANT DIX-SEPTIÈME.

I. Ne froncez pas le sourcil, Murray, vous le Jupiter des livres, de
peur que don Juan ne meure à ce signe. ET pourquoi le libraire des
libraires s'indignerait-il? s'agit-il donc encore d'un _orageux
mystère?_[3] Ô très-grand et très-bon Murray! n'allez pas frissonner
comme faisait don Juan en face du fantôme espiègle de la duchesse de
Fitz-Fulke, lorsqu'il touchait un sein palpitant et que ses doigts
tressaillaient sur les battements de ce noble coeur.

II. Vous aussi, Gifford [4], vous vous indignez! Eh quoi! ne voilà-t-il
pas encore l'ombre du grand Johnson qui se dresse sévère et élargissant
lus sphères de ses yeux vides? Elle aussi, la _Revue d'Édimbourg_, met
en riant ses fers infamants au feu de sa forge, prête à en stigmatiser
mes vers!

[Note 3: _Cain_, mystère qui avait suscité de grands embarras à Murray,
libraire de Byron.]

[Note 4: _Gifford_, ami de lord Byron, et chargé de réviser ses ouvrages,]

        I.

        Heroes are men, and man is heav'n knows what,
        A yea, and else a nay, a Gordian riddle,
        An Alexander perhaps may cut the knot
        Some future day, and thus, just in the middle
        Of all our ruminatings on our lot,
        Show us that all our reasoning is but fiddle--
        Faddle, and all our boasted hard-earned knowledge,
        Is even less than what I learnt at college.

        II

        Heroes are more than men; mine's more than any.
        If he's a hero who can love and hate.
        As few can do, yet look just like the many;
        Who has a mind so poised by the weight
        Of his own worth, that e'en without a penny,
        Or one poor menial slave to grace his state,
        He'd feel as soaring and as proud of heart,
        As Rothschild's self or even Bonaparte.

        III.

        How many heroes never had a name!
        How many that have had one have none now!
        Renown like Fortune is a fickle dame,
        Nor lights her halo up on ev'ry brow.
        And yet who is there would not feel her flame!
        E'en I myself sometimes would, I avow:
        And should not like to see Oblivion's finger
        One day snuff out what might around me linger.

        IV.

        Yet after all, as I've said already,
        Fame is but fume, a motion of the
        mind, A very pleasant draught, but somewhat heady,
        As many oft have found and yet may find;
        Its only fault is that it makes unsteady
        Our very best resolves and seems design'd,
        Just like most good things as Champaign and Hock;
        Only to make us go off on half-cock.

        V.

        Now Juan was a hero as I've said,
        Or shall be one which will do quite as well,
        'Tis not alone the "unforgotten dead"
        The Poet can embalm within his spell.
        A Pitt or Luther, when his soul has sped,
        Is but a name like him of whom I tell.
        The shade 'twixt real and fictitious glory,
        Is living in history or in a story.

        VI.

        But Juan was a hero, or at least,
        Felt like a hero 'neath her grace's look,
        I will not say he made himself a beast,
        Such as Sterne tells us he did, in his book,
        When near Maria (true Sterne was a priest.
        And as a priest some strange vagaries took).
        But this I know that Juan then did feel.
        If not a beast-like, yet a priest-like zeal.

        VII

        And sad it is to think he should feel so,
        My candid reader, both for you and me.
        For if things take a natural course you know,
        Why they may chance to shock your modesty,
        If you have any: yet, indeed, I trow
        To be without it is almost an oddity,
        'Tis common now-a-days; though folks 'tis said
        Ne'er fail to doff it when they go to bed.

        VIII.

        So Juan felt beneath her grace's eye
        As, I have sung, and I confess his feeling
        Acts strongly on my own, I can't tell why;
        But as I like plain, honest, upright dealing,
        I'll e'en confess I'm half afraid to try
        Another line; my pen's, like Juan, reeling;
        For 'tis indeed an awkward situation,
        Might end in.... heav'ns!--now don't say what--flirtation.

(Qu'il y songe! ce Briarée aux cent plumes!) [5] et puis (tenez votre
rire, mes amis) le masque du pudique _Little_ [6] se couvre, à la pensée
de ce qui va arriver, de je ne sais quel rouge qu'il nomme de la
rougeur.

[Note 5: La _Revue d'Édimbourg_. Voir la satire de Byron intitulée:
_English Bards and Scotch reviewers_.]

[Note 6: _Little_. Thomas Moore a publié, sous ce pseudonyme, des poèmes
un peu plus qu'anacréontiques.]

III. Croyez-vous donc, Gifford, aux faits nécessaires? avez-vous partagé
cette insigne folie des probabilités qui réduisent l'avenir au calcul,
mathématisant avec du hasard, et additionnant le fortuit, comme ils font
de leurs X? Oh! ne savez-vous pas, Gifford, mon maître, qu'il y a des
abîmes entre les deux idées qui vont se succéder, et qu'entre le
tressaillement de la main de don Juan et ce qui d'avance fait rougir
Little, il y a un monde, et peut-être la fin du monde?

IV. Oui, la fin du monde; à tout prendre, ce serait une merveilleuse
façon de sortir de cette anxiété, et ce ne serait pas de trop pour
apaiser le courroux de Johnson et rendre au sourcil de Murray sa courbe
habituelle. N'en plaisantez pas, Gifford, le moyen n'est pas trop
exagéré pour me sauver de cet embarras; car ce moyen fera bien d'autres
choses: il tuera du même coup Babylone et une fourmi, un Walter Scott et
un Southey[7]. Pardon, Scott!

[Note 7: _Southey_. Le poète Laurent, ennemi de Byron.]

V. Il coupera par le milieu, au même moment, la parole d'un Fox et la
grimace d'un *****, le coup d'épée de Napoléon (qui n'en donna jamais)
et le coup de bâton de polichinelle, le flot de l'Océan qui tonne, et la
roulade de la cantatrice; que de choses incomplètes, Gifford! que de
Voltaires manqués! que de grandeurs inachevées! que de petitesses
éteintes à ce moment suprême! Décidément, voici la fin du monde.

VI. Au dernier vers de la dernière stance du seizième chant de don Juan,
il arriva ceci, que la terre fut détruite. Une comète ardente s'était
abattue sur elle et s'était comme engravée dans les profondeurs creusées
par sa chute. L'astre avait enroulé le globe de ses cheveux de feu et
l'en éteignait de toutes parts. La terre poussa d'horribles mugissements
de douleur, les planètes en furent troublées dans leur marche, et dans
leurs cercles reculés Jupiter et Saturne en furent émus.

VII. L'incendie avait éclaté dans l'Asie. On eût dit d'une mer de feu
qui montait sans cesse, entraînant dans ses flots rouges les villes qui
fondaient comme la cire, se brisant contre les montagnes, se soulevant
jusqu'à leurs crêtes et lançant en vapeur leurs glaciers éternels; et
quand elles étaient desséchées, les montagnes se brisaient
d'elles-mêmes, s'entrouvraient et tombaient, comme la chaux que l'eau
vient de dissoudre, dans cette mer enflammée, qui les dévorait.

VIII. Puis l'Afrique, ses déserts de sable, surpris par le souffle de
feu qui venait, se calcinèrent en une contrée de cristal; mais cette
métamorphose fut courte. L'incendie accourut à la suite de son souffle,
et les plaines vitrifiées se réduisirent en cendres. L'Europe périt
aussi tout entière: les glaces du pôle bouillonnèrent, et, s'étant
dissipées, laissèrent à nu l'axe de fer sur lequel la terre avait
incessamment pivoté jusqu'à ce moment de douleur et de mort.

IX. Car les convulsions de la nature étaient grandes. Pour l'homme, sa
douleur n'était rien, sa voix était soudainement étouffée, et il ne lui
était pas même laissé le temps d'invoquer ses dieux. Car aux vapeurs
approchantes de l'incendie, ils mouraient frappés, dissous en cendres
impalpables, comme si le feu les eût déjà atteints. Les temples et leurs
dieux étaient aussi consumés avec les pensées, les ambitions, les amours
et les haines.

X Alors, la mer de feu, vainqueur du pôle aux extrémités de l'Afrique,
se déploya devant l'Océan. Ce fut une bataille terrible. Les deux
ennemis face à face s'armèrent de toute leur puissance: l'incendie
élevait ses mille pyramides, l'Océan lui opposait jusque dans la nue ses
vagues gigantesques. Tous deux s'entrelaçaient, et tandis que les
flammes traversaient les vagues et brûlaient au milieu d'elles, ailleurs
c'étaient les vagues qui s'abattaient sur les flammes pour les écraser
et les éteindre.

XI. L'Océan rugissait furieux aux affreux sifflements de son ennemi;
mais les embrasements de la terre qui se consumait fournissaient sans
relâche à celui-ci des forces nouvelles. La mer, au contraire,
s'affaiblissait de plus en plus en vapeurs; ses vagues retombaient
brûlantes dans son sein; les rives de feu la pressaient et marchaient en
avant. Sa force l'abandonna, elle se reposa calme, comme un martyr
résigné à la mort; elle n'opposa plus rien aux faux vainqueurs, et,
exhalant ses derniers soupirs, elle laissa à nu ses profondeurs
palpitantes et calcinées.

XII. Il n'y eut plus de mer! il n'y eut plus de combat! L'incendie,
agrandi de sa victoire, passa. Il dévora les îles; l'Amérique tout
entière se tordit comme une corde au feu; les volcans eux-mêmes
n'étaient pas épargnés. Comme si l'incendie céleste eût dédaigné de
reconnaître ces flammes décolorées et froides de la terre, il insultait
à leur inertie, il mettait le feu à leurs feux et il enflammait leurs
flammes.

XIII. C'en était fait de la terre: un vêtement de feu l'enveloppait de
toutes parts; ses entrailles brûlaient aussi et dardaient jusqu'aux
cieux les métaux liquéfiés. Cependant ce squelette consumé par
l'incendie implacable s'amoindrissait de plus en plus; les flammes
elles-mêmes s'affaiblissaient autour de ce globe de cendres et rampaient
humbles et expirantes; il n'y avait plus rien à dévorer. L'incendie
vainqueur succomba sur le corps de sa victime, et sa dernière flamme se
perdit dans les airs avec un bruit léger.

XIV. Alors vint un grand vent... Il brisa ce noyau de cendres et le
dissipa en nuages obscurs dans l'espace. Il ne resta plus rien de la
terre, pas même la ruine qui marque ce qui a été. Rayée du nombre des
mondes, elle disparut; son atmosphère fut anéantie aussi, et les sphères
des autres planètes, se rapprochant avec une grande secousse, envahirent
la sienne et formèrent un nouvel ordre.

XV. Don Juan et la folle duchesse de Fitz-Fulke avaient aussi disparu
avec les débris de la terre, et remarquez l'immense développement que
donna cet incendie à ma _Juanude_ ou à ma _Juaneida_, comme il vous
plaira de l'intituler, car mes personnages ne vont plus désormais ramper
sur la terre, mais leurs âmes immatérielles se répandront dans l'univers
avec leur coquetterie et leurs amours.

XVI. Il n'y aura plus de terre, mais il y aura l'espace. Adeline ira à
tire-d'aile se réfugier dans l'anneau de Saturne, et s'y balancer comme
une goutte de rosée à la fleur qui vacille avec elle; l'âme de don Juan
poursuivra la folle immatérialité de la duchesse au travers des étoiles,
tandis que le jaloux Fitz-Plantagenet enfourchera quelque comète errante
pour atteindre ces âmes amoureuses.

XVII. Car la scène serait élargie; elle aurait l'univers pour lieu et le
temps pour durée: la virginale Aurora irait aussi promener ses rêveries
au milieu des cieux, et absorbée dans les tendres idées qu'elle ne
démêle pas bien elle-même, elle s'en irait préoccupée et pensive,
heurter une étoile qui fuirait effrayée du choc..... Mais c'en est assez,
je suis harassé de cette poésie, et me voici de retour dans le corridor
de Norman-Abbey.

XVIII. Don Juan, comme vous le savez, venait de sentir sa main palpiter
sur la taille palpitante de la duchesse, lorsque..... tout à coup un
bruit se fit entendre à l'extrémité du corridor. Aussitôt sa main
retombe d'elle-même. La duchesse se dresse froide et inquiète, et leurs
yeux, qui ne voyaient pas dans l'obscurité, se tournèrent cependant vers
le bruit, comme pour le regarder et le mieux entendre.

XIX. Et maintenant, ô Little, très-pudibond Little vous comprenez que la
fin du monde n'était point nécessaire pour rassurer votre
timidité.--Tous deux écoutant, retenant leur haleine: ils aspiraient, le
cou tendu les moindres parcelles du bruit, les plus légers atomes qui
troublaient la silencieuse sérénité de cette nuit.--Ils crurent entendre
quelques pas, et bientôt après un faible rayon de lumière vint
scintiller à leurs yeux.

XX. Mais déjà la duchesse avait deviné ce qu'elle n'avait pu voir, car
les femmes sont toutes ainsi; elles ont un vingtième sens qui devine et
pressent; il y a dans elles de l'instinct et de l'inspiration du
prophète, quand l'homme raisonne encore, elles savent déjà. Lady
Fitz-Fulke, pour échapper à quelque sotte catastrophe, avait donc
poursuivi son rôle de fantôme et, glissant comme une ombre, avait
disparu.

_La suite à un prochain numéro._



La Phrénologie

CHANSONNETTE.

[Illustration.]

Parole» de M. Durandeau

Musique de M G Héquet.

[Partition musicale.]



Théâtres.

_Mademoiselle de La Vallière_, drame en cinq actes et en vers, de M.
ADOLPHE DUMAS.--_L'Homme de Paille_.--_Les Cuisines._

On ne reprochera pas à M. Adolphe Dumas de manquer de hardiesse; aucun
fait ne l'a intimidé, aucun nom ne l'a fait reculer: ni les amours, ni
les intrigues de Versailles, ni la cour, ni le ciel, ni Dieu, ni le roi;
Anne d'Autriche, Montespan, Soissons, Henriette d'Orléans, Louis XIV,
Molière, Guise, Condé, Bossuet, Fontainebleau et les Carmélites, la vie
et la mort, M. Adolphe Dumas a tout mis intrépidement dans son drame. Il
a été réprimandé de cette audace par plus d'un critique rigide. Comment
avez-vous pu tenter une telle entreprise? lui a-t-on dit. Comment vous
êtes-vous senti assez de vérité et de puissance, pour faire agir et
parler de tels hommes et de telles femmes? Qui vous a dévoilé le secret
de tant de génies puissants et de tant de coeurs amoureux? Quoi! en même
temps, la tendresse de La Vallière, la fiére passion de Louis XIV, le
regard profond et mélancolique de Molière, la grande voix chrétienne de
Bossuet! y songez-vous? Par quel art donner leur vie propre, leurs
sentiments véritables, leur langage réel à tous ces morts, si
diversement curieux et célèbres?

La réponse de M. Adolphe Dumas est concluante.--On n'a pas besoin de
s'inquiéter si fort: la vérité, il s'en débarrasse comme d'un bagage
inutile, la ressemblance, c'est la chose dont il s'est médiocrement
soucié. Les noms de ses personnages sont réels, il est vrai, mais les
personnages ne le sont pas, ou ne le sont guère. En un mot, M. Adolphe
Dumas a suivi la mode du drame capricieux; il a ouvert un champ libre à
l'imagination. Sous l'enseigne de l'histoire, le poète établit un
magasin de fantaisie; l'histoire, pour M. Adolphe Dumas, est le
prétexte, la fantaisie est la réalité; ou plutôt, comme l'a dit un autre
Dumas, l'histoire est le clou que l'auteur a planté dans la muraille
pour y attacher--son chapeau? Non pas, mais son drame.

Qu'on ne s'étonne donc de rien de la part de M. Adolphe Dumas: Louis XIV
lève sa canne sur un ambassadeur: la fantaisie! Guise se laisse insulter
en pleine cour par un comédien: la fantaisie! Mademoiselle de La
Vallière dit en présence du roi, à madame de Soissons: «Vous en avez
menti!» la fantaisie! Bossuet donne la main à Molière et fraternise
avec lui: la fantaisie! Molière est duelliste, insolent, et rudement de
morale et de vertu: la fantaisie! Que vous dirai-je? de fantaisie en
fantaisie, on arrive, avec M. Adolphe Dumas, a visiter un Versailles et
un siècle de Louis XIV à peu près fantastiques. Si vous en demandez la
raison au poète: «Car tel est notre bon plaisir,» dira-t-il. Que
répondre à cela, sinon que le bon plaisir a mené plus d'un roi et plus
d'un poète à l'abîme?

Le drame de M. Adolphe Dumas commence par une scène charmante, et
celle-là a bien pu se passer en 1660, en plein dix-septième siècle, dans
la cour jeune, galante et amoureuse de Louis XIV. M. Dumas n'est pas
toujours dans la supposition; il a d'agréables lueurs de vérité.--Madame
de Soissons, madame Henriette d'Orléans, Athénaïs de Mortemart, sont
réunies dans une salle voisine de l'appartement de la reine mère. Que
font-elles? eh! que peuvent-elles faire, si ce n'est de parler du roi?
Louis est jeune, tendre, beau, magnifique. Comment toutes ces âmes
amoureuses, toutes ces têtes ardentes ne songeraient-elles pas d'abord
au roi, c'est-à-dire à la grâce, au plaisir, à la puissance? Elles y
songent donc, elles en rêvent; le nom de Louis est sur leurs lèvres;
l'image de Louis est dans leur coeur. Mais qui aimera-t-il? qui
choisira-t-il? Louis a passé la nuit dans la galerie: pour quels beaux
yeux? Il a ramassé un mouchoir échappé d'une blanche main;... mais de
quelle main?--Cependant là-bas, modestement assise et le front baissé,
voyez-vous cette blonde jeune fille? elle se tait, tandis que les autres
jettent étourdiment leurs espérances et leurs amours au vent; son regard
est plein d'un feu voilé; leurs regards hardis étincellent; elle ne dit
rien, mais que quelqu'un s'écrie:

Si Louis, jeune et roi, n'était pas jeune et roi, Laquelle de fous
quatre, enfin, l'aimerait?

Moi! murmure-t-elle. Vous avez reconnu La Vallière, et c'est La Vallière
en effet.

Nous passerons sur un sermon de la reine Anne d'Autriche. N'attristons
pas nos amours par la rigidité et les regrets des douairières. Le roi
survient; et, pour le coup, tous les yeux et tous les coeurs de ces
demoiselles et de ces dames se tournent de son côté. «Je l'ai vu la
première,» dit La Vallière tout bas. Parmi res belles impatientes et
ambitieuses de plaire, laquelle le regard du Louis cherche-t-il
furtivement? La Vallière. La douce fille, pour cacher son trouble,
dessine un lis.

Un lis?--Le lis royal!--Bien faible, car il plie; On baiserait la main,
tant la fleur est jolie.

Ainsi se passent ces heures galantes, en coups d'oeil furtifs, en
douceurs, en soupirs; puis, on parle de plaisirs et de fêtes. Versailles
sera demain le théâtre enchanté des plus rares merveilles; Benserade est
à l'oeuvre, et M. de Molière achève _la Princesse d'Élide_.

Mais voici Molière en personne; il entre chez le roi, comme s'il était
le roi lui-même. Monsieur d'Orléans, le frère de Sa Majesté, n'avait pas
le même privilège; s'il s'en fût avisé, Louis XIV l'aurait réprimandé
vertement. Quoi qu'il en soit, écoutez Molière:

.... Oui, sire, Poquelin! Ce nom vaut bien le nom d'un bâtard orphelin,
D'un duc dégénéré, d'un bourgeois gentilhomme; Mon père est tapissier,
mon père est un brave homme, Et son fils fera voir un jour, au plus
moqueur, Que la noblesse vient de l'esprit et du coeur.

Que dites-vous de Molière parlant, à Versailles, de ce ton haut et
provoquant? C'en est fait; M. Adolphe Dumas nage en pleine fantaisie, et
nous en verrons bien d'autres. A compter de cette entrée de Molière, il
faut renvoyer l'histoire chez elle; M. Adolphe Dumas n'en veut plus
entendre parler. Il a besoin de l'étrangler et de s'en défaire, pour
satisfaire, à son aise, tous ses caprices; l'histoire est donc morte et
enterrée; n'en parlons plus Molière et Louis XIV s'arrangent à
merveille; deux amis intimes ne feraient pas mieux; deux camarades
n'agiraient pas, l'un envers l'autre, avec plus de laisser-aller.
Molière confie à Louis XIV ses peines et ses jalousies, et les trahisons
de sa femme:

A Toulouse j'ai fait rencontre, par hasard, D'une fille, un enfant qu'on
nommait la Béjard. Je lui donne mon nom, seul bien dont je dispose, Si
le nom de Molière est jamais quelque chose. Enfin, j'aurais donné
l'avenir glorieux Et les siècles futurs pour un amour heureux; Sire, eh
bien! mon bonheur, dans sa robe adultère, Tous les soirs se déchire aux
regards du parterre.

A son tour, Louis XIV n'est pas en reste avec Molière; Molière est le
dépositaire de l'amour du roi pour La Vallière; mais, le plus étonnant
de l'aventure, c'est que Poquelin fait de la morale au roi, et, qu'à
part lui, il prend la résolution de soustraire la colombe au vautour
royal. Un allié, sur lequel, certes, vous ne comptez pas, se range du
côté de Molière dans cette entreprise. Bossuet, de moitié avec l'auteur
du _Tartufe_, défend La Vallière contre les attaques de Louis. «Vous
êtes un brave homme, dit Molière à Bossuet.--Donnez-moi la main,» répond
Bossuet à Molière. N'est-ce pas étrange? Et la fantaisie n'est-elle pas
quelquefois une muse par trop singulière?

La Vallière ne joue pas un rôle moins original; qu'elle consulte
Bossuet, rien de mieux; qu'elle écoute sa voix prévoyante, je n'ai rien
à y redire; mais que La Vallière appelle Molière son frère et son ami,
voilà qui dépasse ma tolérance. Quoi qu'il en soit, malgré Bossuet et
malgré Molière, son frère et ami, La Vallière succombe; elle succombe,
non sans excuse! Une tentative de fuite et de violents combats attestent
qu'elle ne s'est pas rendue lâchement. Cette pauvre La Vallière est bien
à plaindre, en vérité, et je suis tenté de l'absoudre; quelle vertu
aurait résisté davantage? et comment se soustraire au regard enivrant de
ce roi de vingt ans et à l'éblouissant éclat de cette cour si pleine
d'ardeurs et de poésie? Molière lui-même, ce Molière dont M. Adolphe
Dumas fait un si rude prédicateur, n'a-t-il pas aidé à cette chute de la
vertu? n'est-ce pas lui qui a dit à mademoiselle de La Vallière, dans le
prologue de la _Princesse d'Élide._

        Soupirez librement pour un amour fidèle,
            Et bravez ceux qui voudraient vous blâmer:
        Un coeur tendre est aimable, et le nom de cruelle
            N'est pas un nom à se faire estimer.
                Dans le temps où l'on est belle,
                Rien n'est si beau que d'aimer.

D'ailleurs La Vallière commence déjà à expier sa faute: elle essuie les
violences de madame de Soissons, et la reine-mère la traite avec dureté.
Louis XIV, à en croire M. Dumas, n'est pas le seul ouvrier de cette
chute: un certain marquis de Santa-Fior, marquis de contrebande, un
drôle, un Scapin, lui a facilité les voies. Ce Santa-Fior, fils original
et fantasque, né du cerveau de M. Adolphe Dumas, ne manque ni de verve
ni d'esprit; mais il devance les temps, et transporte à la cour de 1669
le baron de Wormspire, beau-père de Robert-Macaire de 1835.

Santa-Fior ou Louis, peu importe, La Vallière est vaincue, on ne saurait
plus en douter: voyez-la tendrement suspendue au bras de son royal
amant, et écoutant ses douces paroles:

        Blonde comme un soleil, belle comme le jour,
        Je passerai ma vie à te parler d'amour.

--Où voulez-vous aller?--Sous ces ombrages silencieux, dit l'amant;
c'est là que mon père, Louis XIII, aimait à s'asseoir:

        C'est là qu'il est venu, seul avec La Fayette,
        Comme toi toujours tendre et toujours inquiète.
        On trouverait encor leurs chiffres amoureux.
        --Que voulez-vous?--Chercher.--Quoi chercher?--Des heureux:

Louis XIII gravant des chiffres amoureux sur les arbres peut sembler un
peu bien hasardé, mais les vers sont jolis.

Tandis que La Vallière soupire, Molière est insulté par les marquis; que
dis-je, par les marquis, non point seulement par les Acaste et les
Clitandre, mais par un Guise en personne. C'est ici,--le
croiriez-vous?--que Molière met le poing sur la hanche, se pose en
bretteur, et provoque M. de Guise: M. de Guise consent à se battre, pour
surcroît de merveille; mais le roi survient, et dérange le combat:

        La royauté, ce soir, soupe avec le génie.
        Voyons, monsieur, soyez de notre compagnie.

A ces mots, le roi s'assied à une table magnifiquement servie, et donne
près de lui place à Molière: le banquet est splendide et splendidement
illuminé: princes et ducs, duchesses et marquises y prennent part, sur
l'ordre de Louis.

M. Adolphe Dumas agrandit et orne singulièrement le petit _en cas de
nuit_ que le roi fit partager, dit-on, à Molière au nez des courtisans.
Louis boit à Molière et à Corneille; Molière riposte en buvant au roi.
Soit, Mais que dites-vous de ce qui suit? Louis XIV oblige Guise de
choquer le verre avec Molière et que fait Molière? Molière se levant, le
verre à la main, porte à Guise et à la noblesse assise à cette table, le
_toast_ incroyable que voici:

        A votre oncle Mayenne, assassin d'Henri Trois!
        Et, comme si j'étais encore sur mon théâtre,
        A sa soeur, votre tante, assassin d'Henri Quatre!
        Sire, permettez-moi, c'est un duel entre nous;
        Il faut que tout ceci se passe devant vous.
        Nous autres gens de coeur, nous autres gens de lettres,
        Nous sommes las des beaux, sire, et des petits-maîtres.
        . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
        Mais qui donc êtes-vous? C'est une raillerie.
        Des danseurs!... O héros de la chevalerie:
        Charlemagne et Roland, voilà les héritiers
        De ceux de Roncevaux et de ceux de Poitiers.
        Mais, n'allons pas si haut, ombres chères et vaines!
        Votre sang est trop vieux et n'est plus dans leurs veines,
        Mais qui donc êtes-vous? un frondeur, un ligueur;
        Des Guises balafrés sur un front sans rougeur,
        Les hommes avilis de nos guerres civiles,
        Les restes écumés des troubles de nos villes,
        Qui s'en vont, quand Paris n'est plus à ravager,
        Avec Condé, porter la France à l'étranger!

[Illustration: Théâtre de la Porte-Saint-Martin.--Mademoiselle de La
Vallière.--Scène du troisième acte: Molière portant un toast aux
nobles.]

Et Guise ne s'indigne que médiocrement à ces apostrophes fanfaronnes; et
Louis XIV d'applaudir et d'encourager Molière. Mais, en vérité, où
sommes-nous? où allons-nous? Quoi! c'est là Versailles? quoi! c'est le
roi? quoi! c'est Molière? Il serait si facile de répondre à cette
déclamation de ce Poquelin sans pareil, qu'après tout il se trompe, que
la noblesse de Louis XIV n'était pas encore la noblesse honteuse et
énervée de la Régence et de Louis XV, et que les hommes qui se faisaient
tuer bravement dans les fossés de Strasbourg ou de Dôle, ajoutant
l'Alsace et la Franche-Comté à la France, n'étaient pas de si indignes
héritiers de ceux de Poitiers et de Roncevaux.

Mais déjà tout est dit: l'amour de Louis XIV pour La Vallière s'éteint
peu à peu et s'en va; la possession a produit la satiété. La Vallière
aime toujours, aimera toujours; Louis n'aime déjà plus. En vain il
cherche à dissimuler cet abandon par un semblant de tendresse, La
Vallière a lu dans cette âme rassasiée. La galanterie contrainte, la
froideur, les impatiences du roi ne font que confirmer son infidélité;
Montespan a pris la place de La Vallière.

La pauvre victime abandonnée ne songe plus qu'à la retraite et à la
pénitence. Appuyée d'un côté sur Bossuet et de l'autre sur Molière, elle
se décide à rompre avec le monde et à cacher sa douleur et son repentir
dans quelque pieux asile; La Vallière ira aux Carmélites.--En même temps
qu'il nous montre La Vallière brisée par la trahison d'un homme, M.
Adolphe Dumas nous fait voir Molière tué par l'infidélité d'une femme:
ici Louis XIV ensevelissant dans une retraite austère La Vallière
vivante; là, la Béjart ouvrant à Molière, mort de chagrin, une tombe
prématurée. Et ainsi, tous deux s'acheminent en même temps vers la
sépulture: l'une aux Carmélites, l'autre au cimetière Montmartre. Voici
La Vallière sur la route du couvent; voilà les restes inanimés de
Molière qui passent, et le peuple s'émeut et s'agite autour d'eux.--Par
un dernier retour de tendresse, Louis XIV veut arrêter La Vallière; mais
Bossuet l'empêche de retenir aux corruptions du monde cette âme, qui
court se racheter vers Dieu.--Le roi obéit à Bossuet, et cependant salue
le cercueil de Molière:

        Bénissez ce cercueil, Molière est un grand homme,
        Aussi grand que tous ceux de la Grèce et de Rome.
        Il était au théâtre, il était comédien,
        Mais après tout, Molière était homme de bien.

Et la toile tombe.

Si vous pouvez vous isoler de toute préoccupation historique; si vous ne
faites cas ni de la vérité des caractères, ni de la vérité des moeurs et
du temps, le drame de M. Adolphe Dumas pourra se faire absoudre; il est
semé de jolis vers, de vers élégants, de vers tendres, de sentiments
énergiques; mais si vous croyez à Molière, à Bossuet, à la
vraisemblance, au bon sens de l'histoire, le drame court le risque d'un
jugement sévère. Il paraît que le public ne croit à rien de tout cela,
car il a beaucoup applaudi M. Dumas, et court avec curiosité à la
Porte-Saint-Martin.

M. Adelphe Dumas répondra aux critiques par le grand et terrible
argument du succès. Le succès est quelque chose en effet, mais le succès
n'est pas tout. M. Adolphe Dumas est un homme de trop d'esprit et de
trop de talent pour ne pas vouloir mettre complètement d'accord, dans un
prochain drame, et ceux qui ne voient que le fait du succès, et ceux
qui, dans le succès même, demandent et regrettent quelque chose.

La semaine a été pauvre en vaudevilles: le théâtre du Palais-Royal et le
théâtre des Variétés ont seuls donné signe de vie: l'un a mis au monde
_L'Homme de Paille_, l'autre a saupoudré de gros mots cinq petits actes
intitules: _Les Cuisines_ L'homme de paille, cela se devine, est une
espèce de paravent qui sert à cacher les peccadilles d'un vaurien. M. de
Champvilliers a des vices et des maîtresses: il craint que cette vie
désordonnée lui enlève une veuve et une dot qu'il veut épouser; il prend
M. Gambriac pour éditeur responsable. Tout ce qui lui tombe sur le dos,
duels, dettes, intrigues, c'est de Gambriac qui en est cause. Gambriac
cependant s'aperçoit du rôle de dupe qu'un lui fait jouer, et comme il
n'est pas niais, il prend sa revanche et enlève au mystificateur la dot
et la veuve. De la gaieté et quelque traits d'esprit, que faut-il
davantage à un vaudeville?

Le théâtre des Variétés nous mené, comme Colletel, de cuisine en
cuisine: cuisine de la grisette, cuisine du portier, cuisine des
Invalides, cuisine à 32 sous, cuisine du Pont-Neuf, cuisine
millionnaire; par-ci, par-là le sel manque; mais le public avait faim il
a pris ce repas en cinq services, d'assez bonne grâce: l'appétit rend
indulgent Les auteurs sont, d'une part. MM. Marc Michel et Labiche: de
l'autre, MM. Cormon et Dupeuty. Le tout forme un quadrille.



Bulletin bibliographique

_Études sur les Réformateurs ou Socialistes modernes_, par M. M. LOUIS
REYBAUD. Tome second.--Paris, 1843. Guillaumin. 7 fr. 50.

Ce volume complète l'examen que M. Louis Reybaud s'était proposé de
faire des diverses sectes ou théories qui ont cherché, depuis l'origine
du siècle, à s'emparer de l'attention et à se créer un auditoire. Il est
le résumé et la critique de quelques vues collectives, comme le premier
volume était le résumé de quelques inspirations individuelles.

Le chapitre 1er, qui a pour titre: _La Société et le Socialisme_, forme
une espèce d'introduction. M. Louis Reybaud ne croit pas, ainsi que
certains détracteurs de l'ordre social essaient de le prouver, «que les
efforts des générations, le travail des siècles, n'aient abouti qu'à
transformer notre globe en un vaste dépôt de mendicité ou en une
léproserie immonde.» Dans son opinion, les sociétés modernes ont été
calomniées; elles sont au-dessus des sociétés anciennes, comme
intelligence, comme bien-être. La misère, le vice et le crime, ces trois
fléaux, accessoires obligés de toute civilisation humaine, n'augmentent
pas, ils diminuent. Notre siècle vaut mieux sous tous les rapports que
les siècles qui l'ont précédé. Est-ce à dire pour cela qu'il n'y ait
rien à faire? Nullement. Sans doute, ce monde, que le christianisme a
bien jugé, sera éternellement le siège de la souffrance; et quand on
songe qu'aucune classe ne se dérobe à cette loi, que les plus puissants
comme les plus humbles lui paient un égal tribut, on s'étonne de voir
encore tant de cerveaux en quête de cette chimère que l'on nomme la
perfection absolue. Mais si le mal qui afflige l'humanité ne peut pas se
guérir radicalement, du moins doit-on chercher des remèdes partiels et
des moyens d'atténuation. C'est ce qu'a fait M Louis Reybaud. Ainsi, il
demande l'abolition de la prostitution indirecte, en commandite,
collective ou enrégimentée; l'établissement du régime cellulaire dans
les prisons; la destruction du compagnonnage; la création de conseils de
prud'hommes, etc.; mais il recommande surtout aux classes laborieuses de
savoir se contenir et se conduire. «Ce qui manque à l'ouvrier, dit-il,
c'est l'esprit de calcul et de prévoyance. Avec le temps son éducation
se complétera. Il a eu ses jours d'enfance et d'adolescence, il aura sa
période de maturité. C'est à lui d'entrevoir déjà cet avenir et d'y
aspirer, pour s'en montrer digne, il faut qu'il éteigne en lui les
prétentions inquiètes et sans but, la soif des réformes impossibles, le
besoin d'agitations ruineuses. Il a pour lui le titre de noblesse des
sociétés modernes, le travail; soldat de l'armée industrielle, son
avancement est dans ses mains, et il n'est point de haut grade auquel il
ne puisse prétendre.»

Comme on le voit par ce passage que nous venons de citer, M. Louis
Reybaud ne s'agite pas dans un cercle d'illusions et ne court jamais
après des fantômes; aussi n'hésite-t-il pas à se déclarer l'adversaire
de tous les socialistes en général, c'est-à-dire de tous les rêveurs qui
cultivent avec plus ou moins de succès l'art d'improviser des sociétés
irréprochables. Du reste, il n'a pas de luttes sérieuses à soutenir; sa
tâche se borne pour ainsi dire à enregistrer les noms des morts. On a
offert à la société, durant ces dernières années, tant de recettes du
parfait bonheur, que, fort embarrassée de choisir, elle est restée ce
qu'elle était, mêlée de mauvais et de bon, s'appuyant sur le passé en
regardant vers l'avenir. Les écoles et les églises nouvelles se sont
éteintes peu à peu dans le choc des rivalités et les défaillances de
l'isolement. Toutefois, si le socialisme avoué est fini ou bien près de
finir, il veut laisser une dernière empreinte dans le monde scientifique
et littéraire. M. Louis Reybaud a donc cru devoir signaler trois
catégories d'écrivains qui, plus ouvertement que les autres, ont
sacrifié ou sacrifient encore aux chimères et aux déclamations du
socialisme: les statisticiens, les philosophes et les romanciers.
Quelques pages éloquentes et que tous les honnêtes gens approuveront
vengent la société des calculs mensongers de quelques statisticiens, des
erreurs prétentieuses de certains philosophes et des divagations
intéressées de la plupart de nos romanciers. «Si les enfants perdus de
la philosophie, du roman et de la statistique veulent continuer cette
croisade insensée, ajoute M. Louis Reybaud en terminant, la société les
laissera achever leur suicide sans s'émouvoir, sans s'irriter. A une
démence obstinée et volontaire, elle ne doit répondre que par la pitié
et le dédain. Tout ce qu'il lui reste à faire, c'est de souhaiter à ses
détracteurs un peu de ce bon sens, présent du ciel, et dont il est plus
avare qu'on ne se l'imagine; le bon sens quitte toujours les hommes qui
s'enivrent d'eux mêmes et de leurs idées: c'est le premier châtiment de
leur vanité et la cause d'une irrémédiable impuissance.»

Les chapitres suivants ne sont pour ainsi dire que le développement de
cette espèce d'introduction. M. Louis Reybaud analyse et critique
successivement les systèmes des principaux socialistes contemporains.
Son second chapitre est consacré _aux idées et aux sectes communistes_,
le troisième aux _Chartistes_, le quatrième à _Jérémie Bentham_ et _aux
Utilitaires_, le cinquième aux _Humanitains_. Cette suite de déviations
et d'écarts auxquels notre temps est en butte, M. Louis Reybaud les
rattache, dans sa conclusion, à deux causes dominantes: les inspirations
de l'orgueil et les calculs de l'intérêt.--Cependant, il est trop juste
pour les confondre dans une même condamnation: il fait une réserve en
faveur des Utilitaires, qu'il traite peut-être trop sévèrement, et chez
lesquels des qualités supérieures s'unissent à des intentions
saines,--et en faveur des Humanitaires, qui, au milieu de bien des
folies, ont su néanmoins se tenir en garde contre la provocation directe
et la déclamation turbulente.

Dans la courte préface de ce deuxième volume, M. Louis Reybaud a cru
devoir répondre à un reproche auquel il avait raison de s'attendre: «On
trouvera, dit-il, que le ton de ce deuxième volume est plus sévère que
ne l'était celui du premier, et que je n'ai aujourd'hui que du blâme
pour des tentatives auxquelles je n'ai pas refusé naguère des
encouragements et des éloges. J'irai au-devant d'une explication, et
elle sera courte. Je croyais alors ces aberrations sans danger; je suis
convaincu maintenant, après en avoir mieux étudié les effets, qu'elles
sont dangereuses. Sans doute, au premier coup d'oeil, ces excursions
dans le domaine de l'imagination peuvent être regardées soit comme une
diversion innocente, soit comme un exercice utile à la pensée. L'esprit
humain doit agiter des problèmes, même sans espoir de les résoudre, et
souder l'inconnu, fut-ce avec témérité. Dans tous les temps il s'est
produit des hommes qui se vouaient à cette tâche ingrate, et dont les
convictions méritaient le respect. Leurs rêves ne troublaient ni
n'empêchaient rien, et leur candeur commandait l'indulgence. Cependant,
quand les chimères prennent trop d'ambition et aspirent à de trop
grandes destinées, un autre devoir est tracé aux écrivains, c'est de
ramener les esprits au sentiment des réalités et d'assigner des limites
à la fantaisie. Voilà ou nous en sommes aujourd'hui, et pourquoi je me
suis armé de plus de rigueur. Il m'a semblé que ces doctrines
aventureuses n'éclairaient aucune question et les dénaturaient toutes;
que, sans profit pour elles-mêmes, elles nuisaient aux notions les plus
saines, les mieux vérifiées; que, par la déclamation et la jactance,
elles agissaient sur quelques têtes ardentes et crédules, et que, sans
faire précisément un grand mal, elles étouffaient et paralysaient le
bien qui aurait pu se faire.»

Le second volume des _Réformateurs contemporains_ obtiendra, nous en
sommes certain, un aussi grand succès que le premier, couronné,--est-il
nécessaire de le rappeler?--par l'Académie française.--Les qualités dont
M Louis Reybaud avait donné des preuves si éclatantes se sont encore
perfectionnées: le style est devenu plus net et plus vigoureux,
l'argumentation plus serrée et plus claire, la critique plus mordante et
plus juste. Nous laisserons les sectes attaquées par M Louis Reybaud se
défendre si elles l'osent ou si elles le peuvent; mais, tout en espérant
que, la plupart d'entre elles ne se relèveront pas du rude coup qui
vient de leur être porté, nous ne pouvons nous empêcher de regretter que
leur vainqueur ait parfois... un peu trop de raison.

              L'excès en tout est un vilain défaut,

a dit le poète. Que M. Louis Reybaud profite désormais de cet avis;
qu'il prenne garde, en combattant les pessimistes, de devenir
optimiste.--Nous l'engagerons beaucoup à lire trois charmants volumes
publiés à la librairie Paulin sous ce titre: _Jérôme Paturot à la
recherche d'une position sociale et politique_--Cette spirituelle
critique des vices et des ridicules de notre époque lui prouvera, s'il
pouvait jamais en douter, que tout n'est pas pour le mieux dans le
meilleur des mondes possibles.

_Les Colonies françaises, Abolition immédiate de l'Esclavage_; par
VICTOR SCHOELCHER. 1 vol. in-8.--Paris, 1842, _Pagnerre_. 6 fr.

«Emancipation des noirs, tel est notre premier voeu, dit M. Victor
Schoelcher au début de son introduction; prospérité des colonies, tel
est notre second voeu. Nous demandons l'une au nom de I humanité,
l'autre au nom de la nationalité; toutes deux au nom de la justice.»
Bien qu'il ait paru il y a plus d'un an, cet ouvrage de M. Victor
Schoelcher a donc conservé un intérêt d'actualité, car la Chambre des
Députés s'occupe en ce moment d'une loi qui intéresse au plus haut degré
la prospérité des colonies, et la question de l'émancipation des noirs,
toujours pendante, va enfin être soumise,--assure-t-on,--à
l'appréciation et au vote de la législature.

M. Victor Schoelcher n'a traité avec une étendue suffisante qu'une seule
des deux graves questions qu'il semblait se proposer de résoudre. Sans
doute, dans son introduction, il indique en passant quelques moyens de
régénérer les colonies; mais la pensée qui le préoccupe avant toutes les
autres ne lui permet pas de s'arrêter longtemps à ces
préliminaires.--L'auteur des _Colonies françaises_ est le plus sincère
et le plus zélé de tous les abolitionnistes français. Ce grand acte
d'humanité et de justice auquel il a consacré sa fortune et sa vie
entière,--l'émancipation des noirs,--il désire si ardemment le voir
s'accomplir, qu'il lui tarde, dès les premières lignes, d'appeler
l'esclavage dans la lice et de lui déclarer une guerre à mort.

D'abord M. Victor Schoelcher examine la condition présente des nègres,
En les suivant dans les diverses phases de leur existence actuelle, il
espère pouvoir préjuger de leur existence future, et trouver la solution
du problème colonial.--Puis, cette étude achevée,--et elle a été faite
d'après nature sur les lieux mêmes,--il expose et réfute l'opinion des
créoles sur la nature de leurs esclaves noirs; il signale l'existence et
les effets déplorables du préjugé de couleur--Le terrain ainsi exploré,
il y marche suis trop de crainte de s'égarer, et il aborde la question
de l'esclavage.

Après avoir longuement discuté les divers moyens proposés pour amener
l'abolition de l'esclavage, M. Victor Schoelcher déclare que, dans son
opinion, celui qui offre le plus de chances favorables est
l'émancipation en masse pure et simple.» Cette émancipation, dit-il, a
pour elle la convenance, l'utilité, l'opportunité; ses résultats
immédiats seront pour les nègres faits libres; la probabilité de ses
heureuses conséquences finales doit fixer les colons sur la réalité de
ses avantages. Il n'est pas vrai que le travail libre soit impossible
sous les tropiques; il ne s'agit que de savoir déterminer les moyens de
l'obtenir. Toute la question se réduit donc là: organiser le travail
libre.»

En conséquence, M. Victor Schoelcher expose dans le vingt-cinquième et
dernier chapitre de son ouvrage un _Essai de législation propre à
faciliter l'émancipation en masse et spontanée._ Sans doute il n'a pas
la prétention de construire le code des provinces d'outremer; mais il
manquerait de véracité, «s'il dissimulait sa confiance dans les moyens
qu'il indique pour laver les terres coloniales de la tache qui les
souille, sans mettre en péril leur société, pour substituer sans
trouble, ou du moins sans violence, le brillant ordre libre à l'ignoble
ordre esclave.»

_Chants de l'Exil_: par LOUIS DELATTRE. 1 vol. in-18.--Paris, 1843.
Gosselin. 3 fr. 50 c.

La plupart des poésies contenues dans ce recueil sont nées sur la terre
étrangère, en Italie, en Allemagne, en Belgique en Russie, et surtout en
Suisse. «Elles sont, dit leur auteur, le fruit de mes voyages dans ces
divers pays, et presque toutes ont été inspirées par le spectacle des
grandes scènes de la nature.»

Les _Chants de l'Exil_ se divisent en deux parties: la première et la
plus considérable se compose de poésies objectives, narratives, épiques,
légendes et ballades; la seconde contient les poésies intimes.

M. Louis Delattre prie la critique de ne pas condamner ses efforts, et
le public d'accueillir avec indulgence ce volume, où il a _jeté tout ce
que son âme a d'énergie et de douleur, de colère et d'amour._ Nous
accédons d'autant plus volontiers à sa demande, que nous avons remarqué
çà et là, en parcourant ce volume, des vers qui nous ont paru mériter
nos éloges. Puisse le public se montrer aussi bienveillant, et recevoir
avec reconnaissance les dons de M. Louis Delattre!--Nous nous bornerons
à faire une seule observation, qui s'adresse généralement à tous les
jeunes gens qui se prétendent poètes: pourquoi se croient-ils obligés
d'imprimer tout ce qu'ils composent, et ne comprennent-ils pas qu'il
faut songer quelquefois au fond autant qu'à la forme?--Quel mérite et
quelle utilité y a-t-il à écrire et à publier des vers comme ceux-ci, par
exemple, qui commencent la première strophe de la première pièce de
_Chants de l'Exil_:

        L'azur de l'éternelle voûte
        Sourit à l'homme jeune encor,
        Et l'espérance, sur sa route,
        Sème des fleurs de pourpre et d'or.

Ou bien encore, à la seconde strophe:

        Aux plaines, aux forêts profondes,
        Un vaisseau verse ses trésors
        Les cygnes voguent sur ses ondes,
        La violette orne ses bords.

Ne serait-il pas temps, enfin, de renoncer à tout ce verbiage
insignifiant, qui n'a plus même l'intérêt de la nouveauté? Et quand un
jeune écrivain veut que le public reçoive avec indulgence tout ce que
son âme a d'énergie et de douleur, de colère et d'amour, ne devrait-il
pas, en vérité, se montrer plus sérieusement digne des suffrages qu'il
ambitionne?

_Le Hachych_; 1 vol. in-18.--Paris, 1843. _Paulin_. 3 francs.

Le hachych est une plante de l'Orient qui a la même forme, le même
aspect, la même odeur que le chanvre. A en croire les savants de
l'expédition d'Égypte, c'est du chanvre dont les propriétés se sont
affaiblies dans le Nord. Le hachych produit des effets extraordinaires
sur toutes les personnes qui en prennent une infusion. Il exalte leurs
idées dominantes, il leur montre d'une manière claire leurs plans les
plus compliqués se débrouillant sans difficulté, leurs projets les plus
chers se réalisant sans obstacle; il leur procure l'intuition précise de
ce qu'ils cherchent; «enfin, dit l'auteur du petit livre qui a pris pour
titre le nom de cette plante remarquable, il leur fait savourer par la
pensée la possession anticipée et sans mélange de tout ce qui est
suivant leurs goûts, leurs voeux, leurs passions habituelles, ou plutôt
suivant leurs désirs et la direction de leurs pensées au moment où le
hachych agit sur eux. C'est ce qui explique les effets différents qu'on
en rencontre; car ils varient beaucoup suivant les individus et même
suivant les dispositions du moment..»

Il y a quelques mois, douze convives réunis à Marseille autour de la
table d'un médecin causaient entre eux de la condition et des besoins de
la société actuelle. Un jeune docteur qui arrivait d'Égypte les engagea
à prendre une infusion de hachych au lieu de café. «C'est le remède à
la nostalgie, au découragement, aux déceptions de toute espèce, leur
dit-il. J'ai pensé qu'en France j'en aurais encore besoin pendant bien
longtemps; c'est pourquoi j'en ai rapporté une ample provision, et je
vous en offre. Essayez-en, quand ce ne serait que par curiosité. Que
risquez-vous? Une petite dose, une seule tasse de cette précieuse
infusion ne peut vous donner que de la gaieté, des consolations; vos
prévisions les plus agréables se transformeront, pour un moment, en
réalités; vous posséderez le don de seconde vue; vous serez élevés au
rang des prophètes.»

Quelques-uns des convives cédèrent aux instances du jeune docteur; mais
l'auteur anonyme du _Hachych_, se défiant de sa susceptibilité nerveuse,
se contenta d'abord de fumer un peu de hachych mêlé avec du tabac
très-doux, pendant que la discussion continuait bruyante, confuse et
bientôt inextricable; puis, se sentant trop agité, il avala une grande
tasse de cette bienheureuse infusion. Enfin il se retira Mais à peine
fut-il couché, il tomba dans un profond sommeil, et il fit un rêve
étrange qu'il raconte aujourd'hui au public. Il parcourut successivement
l'Abyssinie, l'Inde, le Tibet, la Chine, le Japon, les colonies
anglaises de l'Australie et tout l'archipel de l'Océanie. Arrivé en
Amérique par la Californie, il traversa les montagnes Rocheuses sur un
_railway_. Il passa un des premiers par le canal de Panama; ayant
ensuite débarqué au cap de Bonne-Espérance, il visita toute l'Afrique
centrale, Tombouctou et les montagnes de la Lune, et il revint à
Alexandrie en descendant le Nil-Blanc et les cataractes.--Le canal de
communication du Nil avec la Mer-Rouge par Suez était alors en pleine
activité: un chemin de fer reliait Bagdad, Saint-Jean-d'Acre et le
Caire.--Surpris de toutes ces améliorations, il s'embarqua pour revenir
en France sur un navire qui marchait par l'électricité.--Quand il arriva
à Marseille, il ne fit pas quarantaine, et à l'entrée de la Canebière il
vit la foule attroupée autour d'une immense affiche, au haut de laquelle
il lut en gros caractères: Bande du congrès ibergallitale, 27 juillet
1843.

Ici doit s'arrêter notre analyse. Révéler le mot de l'énigme serait
faire tort au livre dont nous venons de résumer la première partie. Si
quelques-uns des lecteurs de _l'Illustration_ désirent savoir ce que
seront la France et l'Europe dans cent ans, quelles révolutions
politiques, sociales, économiques, un siècle verra s'accomplir, selon
les utopies assez raisonnables d'un médecin célèbre qui désire garder
l'anonyme, ils n'ont qu'à se procurer un exemplaire du
_Hachych_.--L'ouvrage de M. le docteur..... les fera jouir,--sans les
endormir toutefois,--de rêves étranges dont la réalisation
très-désirable ne leur semblera pas impossible.

_Le Jardin des Plantes_, description et moeurs des mammifères de la
Ménagerie et du Muséum d'Histoire naturelle, par M. BOITARD; précédé
d'une notice historique, anecdotique et descriptive du Jardin, par J.
JANIN. Nouvelle édition avec les _figures coloriées_, illustrée de 400
gravures sur acier, sur cuivre et sur bois, planches à l'aquarelle,
etc.; publiée en 64 livraisons, à 50 c.--Le volume complet, figures
noires, 16 fr.--_Dubochet et Cie._.

Les figures qui représentent les sujets que l'histoire naturelle a pour
but de décrire ne remplissent qu'en partie leur destination, si elles se
bornent à donner la forme sans y joindre la couleur. Le _Jardin des
Plantes_, dont MM. Dubochet et comp. avaient publié une première édition
avec les figures _en noir_, paraît aujourd'hui avec les figures
coloriées, amélioration dont le public se montrera certainement
reconnaissant. La perfection des dessins faisait regretter qu'on n'eut
pas rendu la représentation des animaux plus complète, et les éditeurs
ont cédé à de nombreuses observations en faisant colorier les figures
dans cette nouvelle édition.

L'auteur du _Jardin des Plantes_. M. Boitard, a réuni dans ce volume ce
qu'on chercherait vainement ailleurs: l'histoire morale, qu'on nous
passe cette expression, des animaux, leur instinct, leur intelligence,
leurs habitudes quelquefois si extraordinaires, leur caractère, leurs
ruses, les singularités de leurs actions, leurs affections, leurs
haines, leurs moyens d'attaque et de défense, leur industrie, leurs
travaux si merveilleux quand on les compare aux facultés qu'ils
possèdent pour les exécuter; en un mot, leurs moeurs sauvages ou
sociales.

Cet intéressant travail est précédé d'une introduction, dans laquelle M.
Jules Janin a raconté, avec son style pittoresque et animé, l'histoire
du _Jardin des Plantes_, et esquissé les scènes diverses dont il est
chaque jour le théâtre.

Enfin, le Jardin des Plantes ne serait qu'un excellent livre d'histoire
naturelle et ne justifierait pas son titre spécial si le dessin et la
gravure n'y avaient ajouté tout ce qui attire les regards et la
curiosité des visiteurs et des promeneurs: monuments, constructions,
sites pittoresques, tableaux délicieux, connus de tous ceux qui ont
visité le Jardin des Plantes, bons à rappeler à ceux qui les
connaissent, à faire connaître à ceux qui n'ont pu les visiter.



Modes.

Ce n'est pas à l'incommodité déjà soufferte de la chaleur que nous
devons ces jolies et étranges coiffures qu'Alexandrine, dans son goût
artistique, a prises aux modes italiennes; c'est à l'incommodité prévue
de la chaleur prochaine. On va bientôt partir pour la campagne: les
femmes qui ne connaissent pas les capelines sont menacées du chapeau à
la suissesse, à bords ronds et plats, à calotte de chapeau, coiffure
dont les jeunes pensionnaires mêmes sont lasses et qu'il était bien
temps de renouveler.

Alexandrine a rencontré la plus heureuse de toutes les innovations, le
chapeau de paille primitif, souple, léger, naïf de forme; elle y a pincé
quelques ornements d'un style pittoresque, petites bouffettes de ruban
ou de velours, et, selon la mode italienne, des fleurs posées avec une
sorte d'ingénuité contre les cheveux.

Les capelines sont de ces créations que l'artiste conçoit dans ses jours
d'inspiration, et qui plaisent à toutes les femmes d'un goût distingué,
comme tout ce qui sort de la vulgarité sans tomber dans la bizarrerie.
De plus, il n'existe pas de chapeau qui gêne moins la personne, qui
charge moins la tête et préserve mieux le visage.

L'une de nos figurines porte une robe de batiste à double manche. Son
tablier de taffetas vert-myrte entoure une partie de sa taille: son col
plat est en fine toile de Hollande.

L'autre, à manches demi-longues plates, a une robe de nankin. Son col,
soutenu par une cravate écossaise, est en linon rayé, et ses mitaines
sont en taffetas.

Mayer enferme dans la scie noire, pure ou gros-bleu, les petites mains
les plus élégantes de Paris, de Londres et de Saint-Pétersbourg. Quand
une nouveauté sort des magasins de la rue de la Paix, elle a bientôt
fait le tour du monde. C'est dire qu'il suffit de s'appuyer d'une telle
autorité pour recommander aveuglément une innovation. Les mitaines de
taffetas sont comme celles de velours, d'autant plus recherchées que M.
Mayer ne peut en faire autant qu'il lui en est demandé.

La douairière est une ombrelle commode pour la campagne. Sa canne est
utile pour débarrasser la marche des herbes et des branches que l'on
rencontre dans le parc, sous les avenues ombreuses ou dans la prairie à
hautes fleurs. La marquise y est insuffisante, et l'anglaise gêne la
main sans aucun avantage.



Napoléon adoré dans un temple chinois.--Dessin fait par un témoin
oculaire.



Amusements des sciences.

Le succès des rébus nous a donné l'idée d'ajouter à ces problèmes
d'autres questions, quelquefois moins amusantes, mais plus instructives,
sur toutes sortes de sujets. Nous poserons donc, chaque semaine, des
questions de ce genre, dont nous donnerons les solutions la semaine
suivante. En voici quelques-unes:

I. Comment pourra-t-on faire, dans une balance ordinaire, toutes les
pesées possibles d'un nombre entier de grammes avec la série des poids
1, 2, 4, 8, 16, 32, etc., grammes? La série de ces poids allant jusqu'à
1,024 grammes, quel est le plus grand poids que l'on puisse évaluer
directement?

II. Une personne ayant un cruchon de huit litres d'un excellent vin,
voudrait en donner exactement la moitié à un ami; mais elle n'a, pour le
mesurer, que deux autres vases, l'un de cinq, l'autre de trois litres.
Comment doit-elle s'y prendre: 1º pour mettre quatre litres dans le vase
de cinq; 2º pour les laisser dans le vase de huit litres?

III. On prend une boule d'ivoire ou de bois bien sphérique et bien
homogène sur laquelle on trace, comme sur un globe céleste ou terrestre,
des pôles, un équateur, des cercles de longitude et de latitude. On
lance ce globe au hasard, et, après chaque jet, on marque soigneusement
son point de contact avec le sol, lorsqu'il est parvenu au repos. On
demande les valeurs vers lesquelles tendront les moyennes des longitudes
et des latitudes?



Rébus.

EXPLICATION DU DERNIER REBUS.

Ci-gît Raphaël.

[Illustration.]





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "L'Illustration, No. 0012, 20 Mai 1843" ***

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